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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:49 -0700 |
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diff --git a/14151-0.txt b/14151-0.txt new file mode 100644 index 0000000..0fe81ff --- /dev/null +++ b/14151-0.txt @@ -0,0 +1,11084 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14151 *** + +[Illustration: Couverture] + +PRÉFACE + + +Un roman n'a guère besoin de préface; et, quand il en a une, ce n'est +pas d'ordinaire un prêtre qui la signe. On sait pourquoi. Depuis +soixante ans le roman est un des plus exécrables dissolvants de la +morale publique. Son nom même est devenu presque synonyme de mauvais +livre. Quiconque s'intéresse aux bonnes moeurs est obligé de dénoncer ce +séduisant corrupteur. On lui ferme l'entrée des maisons honnêtes, et les +jeunes filles qui se commettent en sa compagnie risquent d'y perdre et +la pudeur et le sens chrétien. + +Il faut donc au roman, pour se faire agréer de tous et n'éveiller aucun +soupçon, un passe-port sérieux, qui établisse ses titres à la confiance +publique, et lui ouvre les portes, généralement closes à tout visiteur +suspect. Voilà pourquoi l'auteur du «Vieux Muet» s'est adressé à un +prêtre, et l'a prié de présenter son livre au public. + +Pareille précaution était-elle nécessaire, dans le cas présent? Je ne le +crois pas. Mr J. B. Caouette est suffisamment connu du public pour que +ses livres, fussent-ils des romans, aient leur libre entrée partout. +Mais l'auteur a sans doute pensé que l'excès de prudence ne saurait +nuire en la matière; et je n'ai pas cru devoir refuser le service que sa +modestie réclamait. + +Ma tâche, au reste, est bien simple. Je n'ai pas à faire l'éloge du +livre, ni à dicter au lecteur le jugement qu'il devra porter. Une +préface n'est pas une critique. Je veux seulement me porter garant de +la moralité impeccable du «Vieux Muet». On peut le mettre en toutes les +mains sans aucun danger. + +La lecture de ce roman ne produira que de bonnes impressions sur +l'esprit et le coeur. Il se dégage de l'ensemble du récit une morale +douce, pure et fortifiante. La vertu y tient le premier et le beau rôle. +On y a fait une place à l'amour, mais à un amour purifié par le devoir, +la religion et le sacrifice. Les personnages que l'auteur met en +scène ne sont pas simplement des sujets à dissection métaphysique ou +anatomique, mais des êtres bien vivants, et surtout des chrétiens de +bonne race, des catholiques qui agissent et parlent en catholiques. La +religion entre dans ce livre, comme elle doit entrer dans notre vie; +elle y est la source des nobles actions, et la règle de bonne conduite. + +Les héros de Mr Caouette ne sont pas seulement de bons chrétiens, ce +sont aussi de vrais canadiens-français. Il me fait plaisir de signaler +ici le beau souffle patriotique qui circule à travers toutes les pages +de cet ouvrage, et qui en constitue, à mes yeux, le premier mérite et le +plus grand attrait. On ne pourra se défendre d'un légitime orgueil en +lisant tels passages où éclatent, à la lumière des faits, la loyauté et +la bravoure de nos ancêtres. Certains points de nos glorieuses annales y +sont mis dans leur vrai jour. Plus d'un lecteur apprendra peut-être, en +parcourant ce roman, à juger plus sainement les hommes et les choses du +passé. L'auteur a trouvé moyen de donner, sous une forme agréable, une +bonne et solide leçon d'histoire. + +Mr Caouette en est à son coup d'essai. «Le Vieux Muet» est, +croyons-nous, le premier livre en prose qu'il présente au public. Nous +lui souhaitons tout le succès que méritent ses généreux efforts. Il lui +a fallu bien du courage et un travail héroïque pour se mettre en mesure +d'écrire cet ouvrage. L'exemple est bon à suivre, et nous le signalons à +tous les jeunes compatriotes qui ont de la culture et des loisirs. + +La génération nouvelle n'est peut-être pas assez inclinée aux travaux +intellectuels. Les nations pas plus que les individus ne vivent +seulement de pain. Il faut que les esprits se tiennent haut pour que les +coeurs ne défaillent point; et l'on aurait bien tort de penser que +la prospérité matérielle est le dernier mot du progrès et de la +civilisation. + +Puisse le livre, que nous présentons au public, réussir à allumer chez +quelques-uns la flamme d'une noble émulation, et les porter vers les +travaux de l'esprit! L'auteur pourra alors se féliciter d'avoir atteint +son but, qui est d'être utile à ses jeunes compatriotes. En écrivant «Le +Vieux Muet», il n'aura pas fait seulement un bon livre, il aura en même +temps accompli une bonne action. + +P. E. ROY, Ptre. + + + +AVANT-PROPOS + +Glorifier la religion, la patrie, la vertu, et être utile et agréable à +la jeunesse canadienne-française: tel a été mon unique but en écrivant +ce modeste ouvrage, que je dédie à mes jeunes compatriotes. + +J.-B. C. + + + + +LE + +VIEUX MUET + +OU + +UN HÉROS DE CHÂTEAUGAY + + + +PROLOGUE + +Il y a trente-cinq ans, vivait, à Saint-Sauveur de Québec, dans une +pauvre hutte située sur la rive sud de la rivière Saint-Charles, un +vieillard légèrement voûté, mais qui avait encore l'aspect d'un géant +par la hauteur de sa taille et la largeur de ses épaules. + +Une longue chevelure blanche et une barbe vénérable encadraient sa +figure au teint d'ébène. + +On l'eût pris, de prime abord, pour un descendant de la fière tribu +huronne. + +Il habitait, avec un chien terre-neuve, son seul et inséparable +compagnon, cette masure qui n'était éclairée que par deux petits +carreaux. Elle avait servi autrefois de forge aux ouvriers travaillant à +la construction des navires dans le chantier de feu Jean-Elie Gingras: +c'était l'un des derniers vestiges de ce temps qu'on appelle encore, à +Québec, l'âge d'or. + +D'où venait ce vieillard? quel était son nom? à quelle nationalité +appartenait-il? + +Nul ne paraissait le savoir. + +Un jour de printemps, en revenant de la pêche, deux jeunes gens +l'avaient rencontré sur la grève, portant un fusil sur l'épaule, et +suivi d'un chien à la mine peu rassurante. + +Les jeunes pêcheurs, sans doute effrayés par les grognements du chien, +et aussi par la taille imposante de l'inconnu, s'étaient hâtés de +reprendre le chemin de leur demeure. Ils répandirent partout la nouvelle +de la rencontre qu'ils avaient faite. + +Saint-Sauveur, il y a un demi-siècle, n'était pas cette belle et +populeuse paroisse que nous admirons aujourd'hui; tous ses habitants se +connaissaient aussi intimement que s'ils eussent été les membres d'une +même famille. + +L'apparition soudaine d'un tel colosse arpentant la grève, l'arme à +l'épaule, ne pouvait manquer d'y créer une véritable sensation. Mais, +disons-le à la louange des pionniers de cette paroisse, l'idée ne vint +à personne que cet hôte de la grève pouvait être un loup-garou ou un +croque-mitaine! Car il y avait longtemps, alors, que la sorcellerie +ne faisait plus de dupes dans la bonne ville de Québec. Néanmoins, la +curiosité publique était piquée; et, dès le même soir, quelques-uns des +principaux paroissiens résolurent de se rendre à la grève, le lendemain, +pour rencontrer cet étranger. + +Les jeunes pêcheurs avaient ajouté que le colosse devait habiter +l'ancienne forge, d'où ils avaient vu une épaisse fumée s'élever en +spirale. + +Le lendemain donc, sans autre arme qu'un sac rempli de provisions, +quatre citoyens partirent en éclaireur pour aller sonder le mystère. + +Rendus au pied de la route qui conduisait au chantier-Gingras, et qu'on +nomme aujourd'hui la rue Saint-Ambroise, ils aperçurent le vieillard +assis sur le seuil de la cabane, les coudes appuyés sur les genoux et le +front plongé dans ses larges mains. + +Au bruit de leurs pas, le cerbère, qui était couché devant son maître, +se leva en aboyant; mais le colosse saisit l'animal qu'il musela +solidement, puis, redressant sa haute taille, il attendit les visiteurs. + +Ceux-ci, après avoir salué l'inconnu, qui leur rendit la politesse, lui +adressèrent tour à tour la parole; mais, à la surprise générale, le +vieillard, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche et secoua +tristement la tête. + +A toutes les questions qui lui furent posées, il répondit par les +mêmes gestes; ce qui fit croire à ses interlocuteurs qu'ils étaient en +présence d'un muet. + +Cette infirmité apparente lui gagna d'emblée la sympathie des nouveaux +venus, qui le considéraient maintenant avec le plus grand respect. + +Sa figure exprimait la douceur et la franchise, et ses manières polies +annonçaient une bonne éducation. + +Il n'en fallut pas davantage pour rassurer et charmer nos curieux. + +D'un geste affable, l'étranger indiqua la porte C'était une invitation à +entrer. Les visiteurs se rendirent à cette muette prière et franchirent +le seuil. + +En entrant dans la forge, ils furent frappés de la propreté qui y +régnait. + +Il était évident que le vieillard résidait là depuis plusieurs jours, +car le plancher avait été réparé, et l'on y voyait quelques meubles +grossiers, mais solides, rangés dans un ordre parfait. + +Au centre, une table; dans l'angle gauche de l'unique pièce, un lit fait +avec des branches de sapin; en face de la porte, le long du pan, un banc +et deux chaises; au-dessus, accrochés à de longues fiches, un fusil; une +gibecière, une perche de ligne enfermée dans un étui, un filet, etc. +Plus loin, une armoire sans porte contenant quelques assiettes et autres +vaisseaux de grès. Le large fourneau de la forge faisait, pour le +moment, l'office de poêle de cuisine. + +Bref, la propreté et l'ordre rendaient presque agréable le séjour de ce +logis pauvre et isolé. + +Cette cabane ne portait qu'à l'extérieur les marques de son usage +primitif; à l'intérieur, les traces de fumée avaient disparu sous une +couche de chaux. + +On l'eût dite l'image de ce vieillard inconnu et mystérieux, dont la +figure était noire, mais dont l'âme semblait aussi blanche que la neige. + +Le colosse tira de dessous la table un panier plein de poissons et de +gibiers, pris ou abattus par lui la veille, et en distribua la plus +grande partie à ses hôtes. Ces derniers furent heureux d'avoir +l'occasion de lui offrir, en retour, leurs provisions, que l'étranger +accepta gracieusement. + +Mais les quatre visiteurs crurent devoir abréger leur visite qui +commençait à devenir embarrassante pour tout le monde. Car bien que le +vieillard semblât comprendre leur conversation, il n'y répondait que par +signes! + +Après avoir serré la main du malheureux, ils se retirèrent le coeur ému. + +Le dimanche suivant, les fidèles de Saint-Sauveur, qui allaient à la +messe de cinq heures, ne furent pas peu surpris de voir arriver à +l'église notre géant, toujours suivi de son compagnon. + +Ayant attaché le chien au tronc d'un arbre, il entra dans le temple, se +prosterna pieusement devant l'autel de la Vierge-Immaculée, et y demeura +à genoux tout le temps que dura le saint sacrifice de la messe. Son +humble attitude et son recueillement firent l'édification de tous. + +Et chaque dimanche, dans la suite, beau temps mauvais temps, les +paroissiens le virent entendre la première messe avec la même dévotion. +Sa place de prédilection, dans l'église, était l'autel de Marie. C'est +vers cette bonne mère qu'il levait ses regards suppliants, et c'est par +elle que ses soupirs et ses prières ardentes montaient, comme un pur +encens, jusqu'au trône de Dieu! + +Aussi bien, sa conduite irréprochable et exemplaire lui mérita bientôt +l'estime et la considération de la brave population de Saint-Sauveur. + +Le géant aimait la solitude. Il ne visitait personne, et ne sortait que +pour vendre du poisson et du gibier. + +La pêche et la chasse étaient ses seuls moyens de subsistance, et ils +paraissaient suffire à ses goûts fort modestes. + +Mais si le vieillard ne visitait personne, il avait l'honneur de +recevoir souvent la visite du révérend Père Durocher, de pieuse mémoire, +supérieur de la communauté des Oblats de Marie. + +Que se passait-il entre le bon Père et le vieux muet, dans le cours de +leurs longues et fréquentes entrevues? Nul n'osait le leur demander; et +ceux qui interrogeaient le saint missionnaire au sujet de l'étranger, +n'en recevaient pour toute réponse que ces mots: «Aimez-le, il est digne +de votre affection....» + +Quoi qu'il en fût, après chacune de ses entrevues avec le révérend Père +Durocher, le solitaire semblait moins malheureux, et parfois même son +visage, d'ordinaire triste, s'éclairait d'un doux sourire. + +Le vieux muet avait acquis son droit de cité. A la curiosité qu'avait +fait naître la venue de cet étrange colosse, succéda une bienveillante +sympathie. Sa figure devint familière à tous. C'était un membre de la +grande famille. + + + +UN SAUVETAGE ÉMOUVANT + +C'était en 18..., par un de ces chauds dimanches de juillet où les +citadins, après les offices religieux aiment à s'éloigner un peu de +la ville, afin de respirer un air plus pur, tout en se reposant des +fatigues de la semaine. + +Les privilégiés de la fortune se payent le luxe d'une promenade en +voiture à travers les jolies paroisses qui environnent Québec. Ils n'ont +que l'embarras du choix, car Beauport, Charlesbourg, Lorette, Cap-Rouge, +Sainte-Foye, Sillery, sont des lieux charmants qui invitent au repos et +à la rêverie. + +Mais les pauvres, dont les jambes sont aussi solides que le coeur est +joyeux, se rendent à pied en dehors des barrières, et vont passer le +reste de l'après-midi à l'ombre des grands arbres. + +Des familles entières descendent à la rivière Saint-Charles. Là, sous +les regards des parents, les enfant prennent leurs joyeux ébats. + +Plusieurs bambins, jambes nues, courent au bord de l'onde, en dirigeant +des bateaux minuscules qui dansent sur l'eau, au bout de leur ficelle, +et dont les oscillations causent des émotions à ces marins en herbe. + +Ailleurs, de gentils mioches, légers comme des papillons, se +poursuivent, s'empoignent, se bousculent et roulent, pèle-mêle, sur le +sable fin de la grève. + +Leurs rires argentins résonnent et leurs petits cris éclatent parfois +comme une décharge de pétards. + +Les parents, témoins de ce gracieux spectacle, partagent les joies +des enfants. Et ces joies si pures leur font oublier les soucis de la +veille, et retrempent leur courage et leurs vertus. + +D'autres enfin--les amateurs de l'art nautique--prennent place dans une +barque légère et battent les flots en cadence en faisant retentir l'air +de mille refrains. + +Bref, tous les goûts peuvent se satisfaire, et l'homme est libre de +choisir les amusements qui lui plaisent le mieux, pourvu qu'il sache +respecter toujours les règles de la morale et de la prudence. + +Or, ce dimanche-là, pour échapper à l'intensité d'une chaleur torride, +un grand nombre de personnes étaient venues se reposer sur la rive sud +de la rivière Saint-Charles, à l'endroit connu sous le nom de _l'ancien +chantier-Gingras_. + + * + * * + + +La marée est haute, et l'onde perfide que dore la lumière éclatante du +soleil, déroule mollement ses plis en modulant sa chanson monotone et +reposante. + +Quelques jeunes gens bien délurés s'agitent sur le rivage. Ils +gesticulent et parlent tous à la fois. On les dirait sur des charbons +ardents. + +--Tiens! voilà Joachim Bédard! s'écrie l'un d'eux, en jetant son chapeau +en l'air. + +--Hourra! hourra! font les autres, en entourant le nouveau venu. + +--Que me voulez-vous donc? demande Joachim Bédard, étonné et ahuri. + +--Ce que nous te voulons, cher petit Joachim, reprend Pitre Verret, le +plus bavard de la bande, c'est que tu nous prêtes ta chaloupe pour aller +faire un tour sur cette charmante nappe d'eau, et, va sans dire, que tu +viennes avec nous, mon petit coeur! Puis, sans lui donner le temps de +répondre, il continue: «Vois ta barque onduler et parfois bondir, comme +si elle voulait briser sa chaîne. Vite! sors ta clef, et rends la +liberté à cette gentille prisonnière!» + +--Oui, oui! approuvent las autres lurons, désireux de se signaler aux +regards, autant que de naviguer. + +--C'est bien! fait Joachim Bédard; allons-y! + +--Moi, je vous conseille de ne pas y aller! dit, sur un ton autoritaire +et prétentieux, un petit vieillard nerveux qui interrogeait le +firmament. + +--Pourquoi cela, père Latourelle? demande Joachim Bédard. + +--Parce que nous allons avoir un grain accompagné d'éclairs et de +tonnerre, et je vous assure qu'il est dangereux de s'aventurer sur +l'eau. + +--N'ayez pas peur, père Latourelle, répond Joachim Bédard, nous ne nous +exposerons point. Du reste, nous avons bon bras et bon oeil, que diable! + +--Jeunes gens! réplique le vieillard, en élevant la voix, je vous répète +que vous feriez mieux de rester ici. Je suis un vieux marin, moi, et je +vous dis que nous allons avoir une bourrasque terrible. + +--Nous serons prudents, père Latourelle, reprennent les jeunes étourdis +en sautant dans l'embarcation. + +Un! deux! trois! commande celui qui parait le chef de la bande. Et les +rames, maniées par douze bras vigoureux, impriment à la chaloupe un élan +qui l'éloigné rapidement da rivage. + +Lorsqu'ils ont atteint le milieu de la rivière, Joachim Bédard, le +commandant, invite Pitre Verret, le premier ténor du choeur de l'orgue, +à chanter une chanson. + +Pitre Verret, sans se faire prier, entonne de sa plus belle voix le +chant du _Napolitain_: + + Le doux printemps se lève, + Riche comme un beau rêve: + Partons, amis, partons, (Bis) + L'hirondelle légère + Ne rase pas la terre: + Les vents nous seront bons. (Bis) + + Refrain + + Vogue, (Bis) vogue, ma balancelle; + Chantez, gais matelots; + Que votre voix se mêle + Aux murmures des flots (Bis). + + II + + A l'horizon de brume. + Le Vésuve qui fume + Promet Naple aujourd'hui (Bis). + Dans cette ville heureuse, + La vie est gracieuse + Comme un jardin fleuri (Bis) + + Refrain + + Vogue (Bis) vogue ma balancelle; + Chantez, gais matelots; + Que votre voix se mêle + Aux murmures des flots (Bis). + + III + + Quand la nuit tend ses voiles + Sous ce beau ciel d'étoiles, + Le gai Napolitain (Bis). + Chante la sérénade, + Puis sous la colonnade + S'endort priant un saint (Bis). + + Refrain + + Vogue (Bis) vogue, ma balancelle; + Chantez, gais matelots; + Que votre voix se mêle + Aux murmures des flots (Bis). + +Des applaudissements frénétiques, s'élevant du rivage, saluent les +dernières notes égrenées dans l'air par la voix superbe et sonore de +Pitre Verret. + +Le père Latourelle, en secouant la cendre de sa pipe, dit à ses voisins: +«Il chante comme un rossignol, ce gaillard-là, mais c'est dommage que +lui et ses amis n'aient pas suivi mon conseil, car le grain approche, et +je redoute pour eux un malheur». + +En parlant, le père Latourelle, montrait du doigt un gros nuage noir, +qui, pareil à un drap mortuaire, déroulait à l'horizon ses plis frangés. + +Le vent, un vent brûlant, commençait à agiter faiblement la surface de +l'eau; et l'oreille percevait déjà un bruit vague qui ressemblait à un +roulement de tambour: c'était le tonnerre qui mettait d'accord les sons +de sa sinistre et mâle voix. + +Mais notre artiste, grisé par les applaudissements, chante, chante +toujours. Et ses compagnons, ivres de joie et de liberté, continuent à +jouer de la pagaie et de la rame, sans même soupçonner l'approche de la +tempête. Pourtant, s'ils dirigeaient leurs regards vers le nord, ils +verraient maintenant plusieurs nuages se rapprocher pour ne former +bientôt qu'un seul et immense rideau dont l'un des coins menace +d'obscurcir le soleil! + +Verret en est à sa dixième chanson, et il chante avec une verve +endiablée: + + C'est l'aviron + Qui nous mène, + Qui nous monte! + C'est l'aviron + Qui nous monte + En haut! + +quand, soudain, le vent s'élève avec une rage épouvantable; un long +serpent de feu déchire la nue et la foudre éclate! + +--Au rivage! s'écrient tous les rameurs. + +Un nouvel éclair sillonne le firmament et la pluie, une pluie +torrentielle, se met à tomber! + +Les rameurs essayent, mais vainement, de diriger leur embarcation vers +la ville. + +La frayeur s'ajoutant à l'inexpérience, paralyse leurs membres, et la +chaloupe, mal gouvernée, danse comme une coquille au gré du vent et des +flots! + +De la rive, les gens suivent cette scène avec effroi; les parents des +jeunes rameurs crient à fendre l'âme, et, cependant, personne n'ose +aller au secours des malheureux!... + +Le père Latourelle, plus énervé que jamais, casse sa pipe en maugréant: + +--Ah! les imprudents! les étourdis! je leur ai bien dit qu'il leur +arriverait malheur... + +Au même moment, et comme si le ciel voulait réaliser ce sombre présage, +un coup de vent terrible fait chavirer la chaloupe, et les six jeunes +gens sont lancés dans les flots! + +Quatre des malheureux réussissent à se cramponner à l'embarcation, mais +Bédard et Verret en sont trop éloignés pour pouvoir la saisir. + +Bédard, qui est un habile nageur, se maintient à la surface de l'eau, +tandis que Verret, ignorant la natation, disparait pour ne plus +reparaître.... + +Tout à coup, du rivage, retentit cette clameur presque joyeuse: + +Le vieux muet! le vieux muet! + +En effet, notre héros, sortant on ne sait d'où, accoure, suivi de son +chien. + +Avec la souplesse d'un jeune homme, il saute dans un canot, et, après +s'être signé, rame dans la direction des naufragés. + +Il est vraiment beau de voir s'élancer, tête nue, sous le feu des +éclairs, ce brave colosse qui risque sa vie pour sauver celle de ses +semblables! + +Mais c'est une tâche d'une exécution quasi impossible que cet homme +vient de s'imposer! Car le vent, soufflant dans la direction du sud, +repousse le canot à mesure qu'il avance! + +Les vagues s'élèvent à une hauteur effrayante, et quand le canot arrive +à leur crête, on dirait qu'il va sombrer dans le gouffre! + +La distance à franchir est d'environ quatre Arpents. + +A la puissance et à la fureur des éléments, le rameur oppose la force +et l'adresse. Tenant son canot nez au vent, il lui fait couper la vague +écumante, et le force à courir vers le lieu du danger. + +Malgré le bruit des flots et les éclats de la foudre, il entend à +présent les cris et les appels désespérés des naufragés. + +Alors, redoublant de courage et rassemblant toutes ses forces, il +imprime à l'embarcation des élans qui la font bondir de vague en vague +avec l'agilité d'un coursier. Quelques pieds seulement le séparent des +malheureux. Encore un effort, et il est auprès d'eux! + +Il jette l'ancre, et tend d'abord une rame à Joachim Bédard, qui lutte +toujours contre les flots. Mais ce dernier, en voulant saisir la rame, +disparaît dans l'abîme! + +Sans hésiter, le vieillard plonge dans l'onde amère; le chien suit son +exemple, et tous les deux reparaissent presque aussitôt, l'homme tenant +Bédard, et le chien soutenant l'infortuné Verret! + +S'approcher du canot et y monter avec son fardeau, est pour le sauveteur +l'affaire d'un instant. + +Le ciel, évidemment, lui prête force et courage. + +Il arrache Perret de la gueule du chien et le dépose au fond du canot. +Puis, tendant tour à tour la rame à ceux qui se tiennent cramponnés +à leur chaloupe renversée, il a le bonheur de les recueillir dans sa +barque. + +Cependant, il ne peut compter sur l'aide de ceux qu'il vient d'arracher +à la mort, car tous sont exténués par les efforts qu'ils ont faits pour +sauver leur vie. + +Aussi, comprenant toute la difficulté de la situation, le vieillard se +recommande à la sainte Vierge et se met à ramer vaillamment. + +Les spectateurs, agenouillés sur le rivage, adressent au ciel les +prières les plus ferventes. + +Peu à peu, le vent s'apaise, les nuages se dispersent et la mer devient +plus calme. + +Maintenant que la bourrasque a rentré ses fureurs, le canotier sent ses +forces revenir, et le canot obéit aux vigoureuses poussées qu'il lui +donne en frappant l'onde de ses rames. + +Enfin, il touche au rivage, et la foule se lève en poussant des +acclamations délirantes! + +Mais à ces acclamations se mêlent tout à coup des cris déchirants. Une +femme fend la foule et se jette sur le corps inanimé de Verret, que le +vieux muet a étendu sur le sable de la grève. + +Mon enfant! mon enfant! s'écrie-t-elle, en baignant de larmes la figure +du jeune homme.... + +Notre héros fait signe à la mère de se calmer, puis, se penchant sur +le corps du malheureux, il se met à pratiquer sur lui la respiration +artificielle. + +Pendant qu'il opère ainsi, la mère ne cesse de crier: «Sauvez mon +enfant, mon Dieu! sauvez mon enfant!» + +Et le vieillard, impassible, continue sa nouvelle tache avec un +dévouement admirable. + +Soudain, il tressaille de joie en voyant la poitrine du jeune homme se +soulever, et en entendant un faible soupir s'exhaler de ses lèvres. + +--Il vit! il est sauvé! s'écrie la mère avec transport. + +Le colosse reprend son travail avec plus d'ardeur, et, au bout de cinq +minutes, Verret restitue à la mer le breuvage mortel. + +Il est sauvé. + +A la demande de la mère, le géant prend le jeune homme dans ses bras, +comme il eût fait d'un petit enfant, et le place sur un matelas qu'on a +mis dans une voiture pour transporter Verret à sa demeure. + +Le vieux muet veut rentrer dans sa cabane; mais il est entouré, retenu, +pressé par la foule enthousiaste et reconnaissante. + +Joachim Bédard et ses compagnons se démènent comme des gens qui ont +perdu la raison. Ils sautent, chantent, rient et pleurent tour à tour! + +Prenant les mains du colosse, ils les couvrent de baisers, et lui +expriment leur profonde gratitude. Ils s'en éloignent, puis s'en +rapprochent pour lui témoigner maintenant leur admiration, et l'assurer +de leur dévouement. + +--Monsieur! s'écrie Joachim Bédard: vous vous êtes jeté dans l'eau pour +nous sauver la vie; eh bien, nous, tonnerre! si jamais ça se présente, +nous nous jetterons dans le feu par dessus la tête pour vous sauver ou +pour vous défendre! + +--Oui! oui!... hourra! hurlent les autres naufragés; nous donnerons +volontiers notre vie pour sauver la vôtre! + +Et tout le rivage retentit des acclamations joyeuses de la multitude! + +Le vieillard, un peu confus, mais tout rayonnant, montre à la foule le +ciel, voulant exprimer par ce geste que les actions de grâces doivent +s'adresser à Dieu! + +Oui, un sourire rayonne sur le bon visage de notre héros; ce sourire est +le reflet du vrai bonheur que procure toujours à l'âme la satisfaction +du devoir accompli. Et il se félicite, non pas de ses exploits, mais +d'avoir eu le grand privilège d'être choisi par Dieu pour faire des +heureux... + +Ce soir-là, il eut pour son chien des caresses plus tendres, et il lui +fit partager en commun son modeste repas, comme le chien avait partagé +avec lui les dangers et les honneurs de la journée! + +Puis, malgré la fatigue qui paralysait ses membres, il s'agenouilla +devant l'image de la sainte Vierge et y resta longtemps, le front +courbé, l'âme débordante, remerciant Marie de lui avoir procuré ce +bonheur. Un moment, des larmes jaillirent de ses paupières: + + Ici, c'est le passé qui parle au souvenir! + +Enfin, ne pouvant plus se tenir à genoux, il se jeta sur son lit de +sapin et dormit comme un bienheureux. + + + +LA TIREUSE DE CARTES + +Le lendemain soir, en face de la maison servant de poste aux +sapeurs-pompiers, un groupe nombreux et animé parlait de l'événement +de la veille, qui avait créé tant d'émoi au sein de la paroisse. Tous +faisaient l'éloge du vieux muet, à l'exception du père Latourelle, qui +fumait nerveusement sa pipe, en réprimant, tantôt un geste et tantôt une +parole menaçant de lui échapper. + +--L'as-tu remarqué, Etienne, demande Jonas Grosselin, quand il a traîné +son canot à l'eau? On eût dit qu'il traînait une latte! + +--Oui, répond Etienne Corriveau: c'était un tour de force, mais c'est +surtout sur l'eau que j'ai admiré sa force et son adresse. + +--Moi aussi, approuve Frédéric Patry: je croyais, à chaque instant, +qu'il allait être englouti; mais j'ai remarqué qu'il présentait toujours +aux vagues la pince et jamais le flanc du canot. + +--C'est justement cela qui prouve sa force et son adresse, reprend +Etienne Corriveau. Car un homme faible et inhabile aurait coulé au fond +tout de suite. + +--Moi, dit Félix Bigaouette, ce que j'admire encore plus que sa force et +son adresse, c'est son courage et son dévouement. + +--Vous avez la note juste! fait Jean-Baptiste Dufresne. Cet homme a +bravé la mort pour sauver la vie à des gens qu'il ne connaissait pas. +C'est du dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme! + +Bref, chacun avait une bonne parole à dire à l'adresse de notre héros. + +--C'est malheureux qu'il soit muet! oui, immanquablement, c'est +malheureux! dit Félix Fortin, politicien incurable. + +--Et, s'il parlait, Félix? interroge en riant Léon Saucier, tu en ferais +sans doute un candidat? + +--Immanquablement! je le prierais de poser sa candidature, aux +prochaines élections, pour l'Assemblée législative; et il serait élu +immanquablement... + +--Bah! reprend un farceur, François Kirouac, parmi nos députés, j'en +connais plusieurs qui sont, à la Chambre, plus muets que lui... + +--Vous avez raison! glapit le père Latourelle,--sans saisir le trait +d'esprit de François Kirouac,--car ce sauvage-là n'est pas plus muet que +vous et moi! + +--Hein! que dites-vous? interrogent toutes les voix. + +--Je dis, bougonne, cette fois, le père Latourelle, qu'il fait le muet +pour se moquer de nous. Tenez, hier, j'étais à ses côtés quand il +donnait des soins à Pitre Verret, et lorsque le pauvre diable, qui avait +bu plus d'eau que de raison, s'est mis à dégobiller, j'ai entendu le +sauvage dire: «Sauvé!» + +--Ta! ta! ta! vous radotez, vieil oiseau de mauvais augure! interrompt +Joachim Bédard. J'y étais moi aussi, je suppose! et ce n'est pas le +vieux muet qui a prononcé ces paroles, c'est la mère de mon ami Verret! + +Tout le monde applaudit à la riposte. + +Ce fut le signal de dispersion. Chacun reprit le chemin du logis. + +Le père Latourelle, tout confus, se retira en marmottant entre ses +dents: + +«La tireuse de cartes me le dira bien, elle, si le sauvage parle!» + +Cependant, l'affirmation catégorique de Joachim Bédard, avait +impressionné le père Latourelle et jeté le doute dans son esprit. Après +tout, se disait-il, je peux bien m'être trompé; à vrai dire, l'accident +m'avait mis un peu à l'envers! En tout cas, je vas aller consulter la +_Châtigny_, qui passe pour avoir le don de faire parler les cartes. + +Attends un peu, mon p'tit Joachim Bédard: tu auras bientôt de mes +nouvelles... + + * + * * + + +Il y avait à la Canardière, petit village situé sur la rive nord de la +rivière Saint-Charles, et qu'on nomme aujourd'hui Limoilou, une +vieille femme qui pratiquait, l'art de la cartomancie. On l'appelait +familièrement la _Châtigny_. + +Sa clientèle se composait principalement de jeunes filles et de jeunes +gens, dont elle savait exploiter la naïveté, car c'était une madrée +commère que la _Châtigny_! Mais les revenus de cet art ne suffisant pas +à sa subsistance, la cartomancienne blanchissait le linge, tricotait des +bas, des mitaines, des cache-nez, etc., et avec ces divers métiers, elle +trouvait le moyen de vivre assez bien. + +Un soir de juillet, elle tricotait, en attendant la clientèle, quand +elle entendit gratter à la porte. Croyant que c'était son chat, elle +cria, sans se déranger: «Va te coucher, animal!» + +Au bout de quelques secondes, le même bruit ayant recommencé, la +_Châtigny_, impatientée, s'arme d'un torchon avec lequel elle veut +corriger son chat importun. Elle entre-baille la porte et donne un +grand coup de torchon sur la tête de... d'un vieillard, qui recule, +épouvanté! + +--Oh pardon! mille excuses! monsieur, s'écrie-t-elle; je croyais que +c'était mon chat qui grattait à la porte! + +--Moi, dit le père Latourelle--car c'était bien lui--je cherchais la +sonnette! + +--Vous l'auriez cherchée longtemps, car il n'y en a pas! Je vous prie, +encore une fois, de m'excuser, monsieur, et veuillez entrer. + +--Vous êtes madame Châtigny, n'est-ce pas? + +--Oui monsieur, pour vous servir. Prenez une chaise. + +--On me dit que vous tirez aux cartes? + +--Oh! oui, monsieur; la cartomancie est un art que je pratique depuis +quarante ans, à la satisfaction de tous ceux qui me font l'honneur de +me consulter. Je possède aussi, sur le bout du doigt, la géomancie, la +chiromancie, la physiognomonie... + +--Pas possible! s'écrie le père Latourelle, tout ébahi d'entendre +prononcer ces grands mots, dont il ne comprend pas la signification. +Alors, madame, vous êtes une savante? + +--Sans me vanter, monsieur, je crois pouvoir dire, sur le passé, le +présent et l'avenir, tout ce qui peut intéresser mes honorables clients. + +--Eh bien! parlez sur ce qui m'intéresse dans le moment. + +--Avec plaisir, monsieur, mais ma règle est d'exiger d'avance la minime +rétribution de cinquante cents. + +--Cinquante cents! gémit le père Latourelle, en faisant une grimace; +vous n'y pensez pas! Je vas vous donner vingt-cinq cents. + +--Je n'ai qu'un seul prix, monsieur! + +Il fallait donc s'exécuter. Le père Latourelle présenta deux pièces de +vingt-cinq cents, que la Châtigny fit glisser prestement dans sa bourse. +Puis, prenant un paquet de cartes, la sorcière se met à les aligner +lentement sur la table. + +Après les avoir examinées attentivement, elle risque ces mots: «Une +femme brune vous aime tendrement.» + +--Oui, je le crois, soupire le bonhomme, en pensant à sa vieille épouse! + +--J'y suis, se dit en elle-même la tireuse de cartes; c'est un veuf qui +songe à convoler en secondes noces. Et tout haut, elle ajoute; «Vous +allez l'épouser prochainement.» + +--Mais! vous êtes une sorcière! s'écrie le père Latourelle, pensant +toujours à sa femme, car je dois fêter mes noces d'or dans deux +semaines! + +--Ha! se dit la Châtigny, il n'est pas veuf... Il faut chercher autre +chose. + +--Monsieur, vous avez un ennemi! + +--Ça, c'est encore vrai! cet ennemi n'est autre que Joachim Bédard, qui +m'en veut parce que je lui ai conseillé de ne pas se risquer sur l'eau, +dimanche dernier, à l'approche de la tempête. + +Ces dernières paroles jettent la tireuse de cartes dans le ravissement. +Car elle avait entendu raconter, par le menu, le sauvetage émouvant que +le vieux muet avait opéré sur la rivière Saint-Charles, et elle supposa +que la visite du bonhomme n'était pas étrangère à cet événement. + +Touchant plusieurs cartes avec le bout d'une plume d'oie, elle se met +a compter à haute voix: un, deux, trois, quatre, cinq, six. Puis, d'un +accent tragique: «Ciel! que vois-je? six jeunes gens qui vont se noyer +sous les yeux de leurs parents et amis et nul ne cherche à les secourir! +Que vois-je encore? un homme, un sauvage saute dans un canot et vole au +secours des malheureux...» + +Ici, la Châtigny fait une pause et regarde, à la dérobée, le père +Latourelle, qui parait en proie à la plus vive agitation. Et elle +continue: Ce sauvage est accompagné d'un chien; je les vois plonger +et retirer deux hommes du fond de l'eau! Ce sauvage sauve ensuite les +quatre autres jeunes gens qui s'étaient accrochés à leur chaloupe +renversée! + +La cartomancienne fait une nouvelle pause, et le père Latourelle en +profite pour lui adresser, d'une voix tremblante, cette question: + +--Ce sauvage, madame, parle-t-il? + +La tireuse, après avoir regardé à plusieurs reprises trois différentes +cartes, en les frappant chaque fois de sa plume magique, répond: + +--Non, il ne parle point, puisqu'il est muet! + +--Quoi! madame, vous affirmez qu'il est muet? + +--Je l'affirme! répond la cartomancienne, d'une voix solennelle. + +--Hélas! je vois bien que je ne suis pas chanceux! fait mélancoliquement +le bonhomme... + +--Est-ce que vous n'êtes pas satisfait de la consultation, monsieur? + +--Oh! oui, madame! très satisfait! Tenez, par chez-nous, à +Saint-Sauveur, personne ne veut croire à la sorcellerie, et je +commençais moi aussi à en douter; mais, maintenant, j'y crois plus que +jamais, et je proclamerai partout que vous êtes une sorcière, une vraie! + +--Je ne suis pas une sorcière, monsieur; je connais mon art, voilà tout! + +Et le père Latourelle reprit, tout penaud, le chemin de sa paroisse, se +promettant d'être, à son tour, aussi muet qu'une carpe! + + + +LA MAISON BLEUE + +Tous les Québécois ont connu la _Maison bleue_, ou en ont entendu +parler. + +Elle n'avait rien de remarquable, cependant si ce n'est sa couleur +d'azur qu'elle a conservée jusqu'au jour de sa démolition, c'est-à-dire +durant un siècle environ. + +C'était une modeste construction en bois, à un étage, située sur la +rue Saint-Vallier, au sud-ouest de l'hôpital du Sacré-Coeur, à +Saint-Sauveur. + +Il y a un demi-siècle, la solitude la plus complète régnait aux +alentours de cette demeure. + +Elle paraissait alors très éloignée de la ville, probablement parce +qu'elle était isolée dans un champ et qu'on y parvenait par un chemin +impraticable. Aussi, quand les gens de Québec parlaient d'aller à la +_Maison bleue_, ils avaient le soin de choisir un bon cheval et une +voiture solide... + +Mais que de changements depuis! + +La rue Saint-Vallier, qui était autrefois un véritable bourbier, est +maintenant pavée en asphalte! Toutes les autres rues de Saint-Sauveur +sont macadamisées et entretenues avec la plus grande vigilance. + +Cette paroisse est aujourd'hui annexée à la, cité de Québec, et la +superbe résidence du maire actuel de cette ville--l'honorable S. N. +Parent--s'élève à quelques pas du terrain occupé naguère par la _Maison +bleue_. + +Cette maison était alors le rendez-vous des honnêtes gens qui aimaient +à se livrer au plaisir de la table, de la conversation et de la danse. +Elle était, en particulier, le rendez-vous des gens des noces. + +La mode ne condamnait pas, comme à présent, les nouveaux mariés à un +voyage, et la lune de miel n'était pas forcée de courir en chemin de +fer... + +Non! et les noces, qui duraient deux ou trois jours, étaient couronnées +par de joyeuses agapes sous le toit de cette maison si populaire. + +Elle était tenue par un Français--type courtois et jovial--que tout le +monde appelait _Paschal_. + +Le 8 septembre au soir de l'année, 18..., il y avait fête de gala chez +_Paschal_, en l'honneur d'un jeune couple de Saint-Roch, appartenant à +des familles à l'aise. + +Rien n'avait été épargné pour donner de l'éclat à la fête et du plaisir +aux invités. + +L'hôtellerie était resplendissante de lumières. De jolis bouquets de +fleurs en ornaient toutes les chambres. La salle à dîner, surtout, +offrait un coup d'oeil charmant; le propriétaire l'avait décorée avec +beaucoup de goût. + +Une société en verve et en appétit avait pris place autour d'une table +garnie des mets les plus délicats. + +On mangea fermement, on but modérément, et, au dessert, on chanta +joyeusement! + +La mode des discours indigestes et souvent ridicules, au dessert, +n'était pas encore inventée... et les estomacs n'en digéraient que +mieux! + +Chaque convive y alla de sa chanson, et tout le répertoire national y +passa! + +--Mes amis, dit le père de la mariée, la danse étant un fameux digestif, +je prie toute la compagnie de passer dans l'autre salle, où les +musiciens sont à leur poste. + +L'invitation fut chaleureusement acceptée, et, cinq minutes plus tard, +les mariés et leurs amis mêlaient le bruit cadencé de leurs semelles aux +accords du violon et de la clarinette... + +Vers onze heures, la danse battait son plein. Un fiacre, portant six +matelots en goguette, s'arrêta en face de la _Maison bleue_. + +Les sons de la musique et les bruyants éclats de rire avaient attiré +l'attention des marins, et la table toute servie, qu'ils voyaient du +dehors, excitait maintenant chez-eux le désir de manger et de s'amuser +aux dépends des _French Canadians!_ + +Le cocher leur fait observer que cette maison est l'hôtellerie la mieux +tenue de Québec et que les gens avinés n'y sont pas admis. Ça m'a +l'air de gens des noces, ajoute-t-il, et je vous assure qu'ils ne vous +laisseront pas entrer. + +--Avec cette clef-là, nous entrerons bien! dit l'un des matelots, en +faisant briller à la lueur de la lune la lame d'un poignard! + +--Si vous descendez de ma voiture, je vous quitte! menace le cocher, en +s'apprêtant à fouetter son cheval! + +--Nous t'avons payé, n'est-ce pas? eh bien, attends-nous! + +Mais les matelots ont à peine mis pied à terre, que le cocher, sans +songer qu'il risque d'embourber sa voiture, lance son cheval au galop! + +--Bah! fait l'un des marins, en ricanant, nous nous rendrons au +bâtiment, demain matin, dans la voiture des mariés... + +Ils s'approchent de la maison, dont la porte et les fenêtres sont +ouvertes comme en été, car la température est splendide. + +Sans se donner la peine de frapper, ils entrent dans la salle à dîner et +se placent à table. + +--Mangeons et buvons! commande le plus audacieux de la clique... + +La gaieté était si générale et si bruyante en ce moment dans la salle de +danse, que l'entrée des matelots ne fut pas tout d'abord remarquée. +Et quant Paschal aperçut les intrus, ceux-ci avaient déjà dévoré deux +poulets et vidé trois bouteilles de vin! + +--Que faites-vous ici? leur demande-t-il à brûle-pourpoint. + +--Tu le vois, camarade, nous mangeons et buvons à ta santé! + +--Sortez d'ici au plus vite! + +--Pour toute réponse, l'un des bandits se lève et frappe le propriétaire +en pleine figure! + +Une servante fait irruption dans la salle de danse en criant: «Venez +vite! venez vite! le bourgeois a été assommé par des bandits...» + +Tous les hommes s'élancent au secours de Paschal, mais ils sont mal +reçus par les matelots qui les attendent de pied ferme. + +Une bagarre terrible s'ensuit, au milieu des cris d'effroi que poussent +les femmes, en courant d'une chambre à l'autre! + +Tout à coup, des hurlements de chien retentissent au dehors, et l'on +voit apparaître dans la porte la haute stature du vieux muet. + +D'un coup d'oeil, le colosse comprend tout. Il empoigne un des matelots +et le jette comme une mitaine par la fenêtre! Un autre matelot va +frapper le vieux muet dans le dos avec son poignard, quand l'énorme +chien saute à la gorge du brigand et le renverse par terre. + +Notre héros lui arrache le poignard, et le saisissant par une jambe, lui +fait prendre le même chemin qu'à son compagnon! Un troisième s'avance, +le poignard à la main, mais le colosse lui applique sur la main un coup +de pied formidable qui le désarme et lance le poignard au plafond... + +Alors, se voyant vaincus, les quatre marins se jettent aux genoux du +terrible lutteur et lui demandent grâce! + +Se plaçant près de la porte, le géant leur fait signe de sortir, et, à +tour de rôle, il leur administre, à l'endroit où le dos perd son nom, un +maître coup de pied qui les envoie rouler au milieu de la rue... + +Le chien ne parait pas satisfait de la part qu'il a prise à la lutte, +car il poursuit les matelots en leur mordant les jarrets! + +Le vieux muet est obligé de siffler l'animal pour lui faire abandonner +ses victimes! + +Personne, heureusement, n'avait été blessé sérieusement. Paschal était +le plus maltraité: il avait les lèvres fendues et l'oeil droit au beurre +noir; mais il se félicitait d'avoir échappé, lui et ses hôtes, aux +poignards des matelots. + +--Ce n'est rien, dit-il, buvons maintenant à la santé de notre sauveur! + +Tous les convives emplissent leur verre et boivent avec enthousiasme à +la santé du vieux muet. + +Après avoir vidé une larme de vin, notre héros veut se retirer, mais les +convives, et surtout les dames, le supplient avec tant d'insistance de +rester, qu'il se rend à leurs prières. + +Il décline l'offre de danser, mais accepte celle de faire la partie de +whist avec les doyens de la société. + +La présence du colosse et du chien, qui, semblable à une sentinelle, se +tenait sur le seuil de la porte, rassura tout à fait les gens des noces, +qui se remirent à danser avec plus d'entrain que jamais! + + * + * * + +Le lecteur est certainement curieux de savoir quel heureux hasard avait +conduit le vieux muet, ce soir-là, chez Paschal. Nous allons satisfaire +sa légitime curiosité. + +Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le temps était serein et la lune +brillait au ciel comme un vaste ostensoir. + +La marée était basse, et le vieillard venait de tendre ses filets. + +En revenant à sa cabane, il crut entendre, dans le lointain, des flots +d'harmonie que la brise lui apportait. Il prêta l'oreille, et perçut +distinctement les sons de la clarinette et du violon. + +Charmé par cette musique, qu'il n'avait pas l'avantage d'entendre +souvent, il s'approcha de l'hôtellerie. + +Blotti sous un arbre, il écoutait depuis quelques instants, quand, +subitement, la musique cessa et des cris lamentables arrivèrent jusqu'à +lui. + +Il se redressa, comme mû par un ressort, et, pressentant quelque +malheur, il courut vers la _Maison bleue_, où se déroulait la scène que +nous venons de raconter. + + * + * * + +A cinq heures du matin, les gens des noces se séparèrent, bien à regret, +de ce nouvel ami, qu'ils appelaient leur sauveur, et lui témoignèrent la +plus vive reconnaissance. + +Bien des années ont passé depuis cette joyeuse époque, et bien des +habitués de l'hôtellerie légendaire sont disparus pour toujours... + +Disparue, elle aussi, cette chère _Maison bleue_, dont la vue seule +faisait naître dans l'esprit des passants tout un monde de bien doux +souvenirs! + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +LA FAMILLE LORMIER + +Avec la bienveillante permission du lecteur, nous remonterons à la +source de cette histoire et ferons connaître l'origine, la jeunesse +et les antécédents de ce personnage mystérieux que la population de +Saint-Sauveur avait surnommé le _Vieux muet_ ou le _Bon sauvage de la +grève_. + +Dans une de nos belles paroisses du district de Montréal qui bordent le +majestueux Saint-Laurent, vivait, en 1812, une famille de cultivateurs +composée du père, de la mère, de deux garçons et de deux filles. + +Pour ne pas blesser les susceptibilités des alliés de cette famille, +dont plusieurs demeurent encore au Canada, nous la désignerons sous le +nom fictif de Lormier. + +Habitant la paroisse Sainte-R..., depuis son enfance, le père de notre +héros y avait acquis à cinq arpents de l'église, un lopin de terre sur +lequel il élevait modestement sa famille. + +L'aîné de ses garçons, Victor, avait atteint sa dix-neuvième année. Il +venait de terminer, dans un collège de Montréal, un cours classique très +médiocre. + +Disons que le père Lormier et son épouse avaient accordé la plus grande +part de leur affection à ce fils, dont ils voulaient faire un homme de +profession, un _mesieu_. + +La meilleure place au foyer et le meilleur morceau à table avaient +toujours été donnés à cet enfant privilégié. Celui-ci ne manquait pas de +talents; mais, gâté par la tendresse aveugle de ses parents, il était +devenu orgueilleux, exigeant et paresseux. + +Au physique, il ressemblait beaucoup à sa mère, qui était maigre et +délicate, niais au moral, on ne lui voyait pas de ressemblance dans sa +famille. + +Le cadet Jean-Charles, âgé de seize ans, était l'antipode de son +frère; et, au moral comme au physique, il était le portrait de son +père--véritable colosse--qui passait pour être un des hommes les plus +forts delà province de Québec. + +Jean-Charles sortit de l'école le lendemain de sa première communion. + +Il aimait l'étude passionnément; mais, en fils soumis et obéissant, il +s'inclina devant la volonté de ses parents, qui voulaient faire de lui +un _habitant_. + +D'ailleurs, un généreux désir lui était venu de se sacrifier pour son +frère. + +Certes, l'aîné ne faisait rien pour s'attirer les bonnes grâces +du cadet. Au contraire, il l'abreuvait sans cesse d'injures. Mais +Jean-Charles acceptait tout pour l'amour de Dieu et par respect pour ses +parents. + +Cependant, il n'avait pas renoncé à l'étude complètement. Il étudiait +sous la direction du curé de la paroisse, M. l'abbé Faguy, qui avait +pour lui l'affection d'un véritable père. + +L'enfant travaillait le jour aux travaux de la ferme, et, le soir, +pendant que les camarades se livraient aux jeux, lui, s'enfermait dans +sa chambre où il peinait jusqu'à minuit et une heure du matin. Il +faisait de rapides et réels progrès. + +Durant les vacances, Victor, qui voyait dans cet excès de travail un +reproche à son adresse, cherchait à humilier Jean-Charles et à le +tourner en ridicule aux yeux de la famille. Mais ces humiliations +ne semblaient pas produire d'effet sur l'esprit de Jean-Charles. Il +laissait dire son frère, et continuait son travail. Cependant, trois ou +quatre fois par mois, il fermait ses livres pour aller faire une partie +de chasse en compagnie de son vénérable précepteur. + +Jean-Charles maniait le fusil avec une grande dextérité, et il revenait +presque toujours de la chasse la gibecière bien garnie. + +A seize ans, il était déjà un homme, car sa taille mesurait cinq pieds +et onze pouces! Il promettait de devenir un colosse comme son père. + +Chevelure d'ébène, peau basanée, front large, oeil brillant +d'intelligence et d'énergie: tel était le portrait de Jean-Charles +Lormier. + +Tout le monde, excepté son malheureux frère, l'aimait et le respectait. + +On l'aimait, parce qu'il était affable et laborieux; on le respectait, +parce qu'il remplissait tous ses devoirs envers Dieu et envers ses +parents. + +Le curé de Sainte-R... avait observé depuis longtemps chez cet +adolescent les plus rares qualités du coeur et de l'esprit. Mais celles +qu'il admirait le plus, étaient la piété, la modestie et la charité. + +Sa piété, vive et constante, édifiait les grands comme les petits; sa +modestie l'empêchait de voir ses propres mérites; sa charité s'exerçait +envers tous les enfants de son âge, mais elle semblait être plus +vigilante envers ceux d'entre eux qui avaient le malheur de s'éloigner +des sacrements. + +Dans cette poitrine d'enfant battait déjà un coeur d'apôtre! + +Le curé Faguy cultivait soigneusement ces belles qualités natives. Et +l'élève subissait avec bonheur la douce influence du maître qui se +dévouait sans cesse pour lui. + +«En voilà un qui fera son chemin!» disaient de Jean-Charles les braves +habitants de Sainte-E.... + + + +LA LOYAUTÉ DES CANADIENS-FRANÇAIS. + +Nous sommes toujours surpris, et avec raison, de voir certains +fanatiques mettre en doute la loyauté des Canadiens-français. + +Pour faire disparaître ce doute de leur esprit malade, il nous faudrait, +ni plus ni moins, renoncer à notre belle langue et à notre sublime +religion. Car, à maintes reprises, sur le champ de bataille, nos +compatriotes ont prouvé que l'Angleterre n'avait pas, au Canada, de +sujets plus braves et plus loyaux qu'eux. + +Quinze ans à peine après la cession de notre pays à l'Angleterre, +c'est-à-dire en 1775, lors du siège de Québec par les Américains, qui +donc repoussa l'envahisseur? L'histoire nous dit que ce fut une poignée +de Canadiens-français, ayant à leur tête le capitaine Dumas. + +Et, c'est en cette mémorable journée (31 décembre 1775), que les chefs +de l'armée américaine, Montgomery et Arnold, trouvèrent la, mort en +voulant prendre d'assaut la vieille cité de Champlain. + +Pourtant, avant de parvenir jusqu'à Québec, l'armée américaine s'était +mesurée avec la milice anglaise, et elle s'était emparée de Carillon, +de Saint-Frédéric, de l'Ile-aux-noix, de Chambly, de Montréal et de +Trois-Rivières... Mais il appartenait à des Canadiens-français de +réparer, ici, les échecs successifs des Anglais et de sauver l'honneur +de l'Angleterre! + +Cependant, dès l'année suivante, les Anglais se voyant débarrassés des +Américains, recommencèrent à persécuter nos compatriotes. + +Ce qui humiliait probablement ces grandes âmes, c'était de penser que le +salut du Canada était dû à la vaillance canadienne-française! + +En 1778, le gouverneur Carleton, que les ultra-loyaux avaient accusé +d'avoir eu trop d'égards pour nos compatriotes, fut rappelé en +Angleterre et remplacé par le général Haldimand, qui se fit cordialement +détester. + +Haldimand ne semblait avoir qu'un seul désir: angliciser et +protestantiser, par la violence, les Canadiens-français. + +L'Angleterre en débarrassa le Canada en 1785. + +Et que dire du règne de ces autres gouverneurs: sir Robert Prescott +et sir James Henry Craig? Ce dernier, surtout, fut le plus grand +persécuteur de notre race. Malheur aux Canadiens-français qui osaient +revendiquer leurs droits! Pour ce crime, il fit jeter dans les cachots: +Papineau, Bédard, Taschereau, Blanchet, Laforce et plusieurs autres. + +L'histoire a donné à l'administration despotique de Craig le nom de +_Règne de la terreur_. + +Ce stupide tyran quitta le Canada en juin 1811. + +Saluez avec respect, lecteur, le nom de son successeur: sir George +Prévost! + +Au début de son administration, il se montra courtois, libéral et +généreux envers nos compatriotes, et s'efforça de réparer les injustices +commises sous le règne de Craig. + +De tels procédés lui attirèrent bientôt l'estime et le respect des +Canadiens-français, qui ne demandaient qu'à être traités comme des +hommes libres et non comme des esclaves! + +L'Angleterre, d'ailleurs, avait plus besoin que jamais de compter sur +l'appui des Canadiens-français. Car, étant en guerre avec la France et +les États-Unis, elle redoutait une nouvelle invasion américaine. + +Les Américains, eux, se dirent qu'ils pouvaient maintenant compter sur +le concours des Canadiens-français, d'abord parce que ceux-ci avaient +souffert de la tyrannie de Craig, et ensuite parce que leur mère-patrie, +la France, faisait cause commune avec les États-Unis. Et, convaincus +que les circonstances se prêtaient bien à une nouvelle tentative de +conquête, ils lancèrent sur notre pays, en juin 1812, sous les ordres du +général Dearborn, trois armées différentes. + +Leur dessein était d'arriver du premier coup au coeur du pays, à +Montréal. Mais ce joli plan fut déjoué par la milice canadienne; et +les soldats de _l'Oncle Sam_, après avoir essuyé de grands revers, se +retirèrent, l'humiliation et la rage dans l'âme! + +Cependant, ils n'avaient pas abandonné l'idée de s'annexer le Canada, +mais ils en remettaient l'exécution à plus tard. + +Sir George Prévost, de son côté, ne négligea rien pour organiser la +défense de la colonie. Il invita tous les hommes de bonne volonté à +prendre les armes afin de repousser pour toujours les envahisseurs. + +L'appel du gouverneur général fut entendu. Dans plusieurs paroisses, +exclusivement canadiennes-françaises, on fit de nombreuses recrues. + +Le capitaine M. L. Juchereau-Duchesnay, un des amis les plus dévoués du +lieutenant-colonel de Salaberry, avait accepté la tâche de faire une +levée de soldats. + +Un dimanche du mois de mai 1813, il arrive à Sainte-R... + +Après la messe, le maire le présente aux paroissiens, et leur dit que le +brave capitaine va leur expliquer le but de sa visite. + +La haute stature de l'étranger, sa figure sympathique, et le bel +uniforme qu'il porte, lui attirent la bienveillance des auditeurs. D'une +voix forte et vibrante, il dit: + +Messieurs, + +«Je viens remplir auprès de vous une mission qui m'a été confiée par son +excellence le gouverneur-général. + +«Permettez-moi de vous dire, d'abord, que notre pays est menacé d'une +nouvelle invasion. En effet, nos voisins se préparent à franchir la +frontière pour venir planter le drapeau étoilé sur le sol canadien. + +«Ils savent que ce sont les Canadiens-français qui les ont repoussés +en 1775. Et parce que la France est aujourd'hui en guerre avec +l'Angleterre, les Américains croient que nos compatriotes les aideront +à conquérir le Canada. Mais ils se font illusion; la voix de la loyauté +doit parler plus haut dans nos coeurs que la voix du sang qui coule dans +nos veines. + +«Notre devoir est de prouvera ces ambitieux que leur espérance constitue +une insulte pour nous, puisque c'est à la faveur de notre trahison +qu'ils veulent réaliser leur rêve... Nous sommes Français, c'est vrai, +mais nous ne sommes pas des traîtres! + +«Faisons donc comprendre à ces gens que nous sommes avant tout +Canadiens, c'est-à-dire loyaux à l'autorité établie ici, et loyaux au +drapeau qui abrite et protège nos destinées! + +«En 1775, la paroisse de Sainte-R... a fourni à la milice canadienne un +bon nombre de vaillants soldats. Eh bien! messieurs, je suis convaincu +que, cette fois-ci encore, votre paroisse ambitionne l'honneur d'être +au premier rang pour combattre les ennemis de notre pays, quels qu'ils +soient! + +«Oui, le chaleureux accueil que vous me faites, le patriotisme qui +rayonne sur les traits de l'ardente jeunesse que je vois devant moi, et +l'enthousiasme qui fait battre vos coeurs, me prouvent que ce n'est pas +en vain que je viens faire appel à votre dévouement pour la patrie! + +«J'aurai le plaisir de passer quelques jours au milieu de vous; et, dès +maintenant, je crois pouvoir dire avec assurance que je quitterai votre +paroisse à la tête de plusieurs soldats, qui sauront faire refleurir sur +le champ de bataille les traditions de vaillance que nous ont léguées +nos glorieux ancêtres!» + +Ces dernières paroles surtout sont saluées par de longs +applaudissements. + +De vigoureux jeunes gens entourent le capitaine, l'acclament bruyamment +et lui offrent leurs services. + +Le capitaine les remercie cordialement, mais leur conseille de consulter +leurs parents avant de prendre une décision. + +Le même jour, au souper, Jean-Charles amena la conversation sur la +visite du capitaine Juchereau-Duchesnay, et il exprima à ses parents le +désir d'offrir ses services au brave militaire. + +--Tu n'es pas sérieux! lui dit sa mère. + +--Oui, je suis très sérieux, ma mère! répondit respectueusement mais +fermement Jean-Charles. + +Le père ne parla pas tout d'abord, mais il était visiblement ému, car +une larme perla au coin de ses paupières. + +Le père Lormier était un patriote dans le vrai sens du mot, et, en 1775, +il avait combattu contre les Américains. + +Jean-Charles reprit: + +--Notre pays a besoin de soldats pour le défendre contre les attaques +d'un ennemi nombreux et puissant, et il me semble que c'est le devoir de +tous les jeunes gens de coeur de voler à sa défense! + +--Mais tu n'es encore qu'un enfant! interrompit la mère; que feras-tu +sur un champ de bataille? + +--Je ne suis qu'un enfant, peut-être, ma mère; mais je suis capable de +porter un fusil, et je saurai m'en servir, Dieu merci! + +La mère n'ajouta plus rien. Elle lisait dans les yeux de Jean-Charles +une résolution inébranlable; et d'ailleurs elle avait sur cette question +de la guerre les mêmes principes que son mari et son enfant. + +--Voyons, fit Jean-Charles, en s'adressant à Victor, j'espère que tu +ambitionnes comme moi l'honneur de servir le pays? + +--Moi? moi? riposta Victor, sur un ton ironique; allons donc! Je suis +trop patriote pour prêter le concours de mes bras aux Anglais... Va te +faire casser la tête pour eux, si cela te plaît, mais n'insulte pas à +mon patriotisme! + +Le père Lormier, indigné d'entendre cet insolent langage, dit à +Jean-Charles: «Va, mon enfant! et que Dieu te protège!» + +Victor comprit la bévue qu'il venait de commettre, et voulut la réparer +par ces paroles: «J'ai mes opinions là-dessus, mon cher Jean-Charles, +mais je respecte les tiennes, et j'admire le zèle qui t'anime!» + +Un triste silence fut la seule réponse que Victor reçut... Voyant que +personne ne daignait relever ses remarques, il se remit à manger avec un +appétit vorace, tout en lançant, à la dérobée, à son vaillant frère, un +regard chargé de haine. + +Quel débarras pour moi, pensait-il, si cet imbécile-là pouvait se faire +casser la caboche par les Américains... + + * + * * + +Ah! depuis quelques mois, Victor avait, baissé l'esprit de son père et +de sa mère! Ils se reprochaient d'avoir eu pour lui trop d'indulgence et +pour Jean-Charles trop de sévérité. + +Quand Jean-Charles et. Victor furent sortis, le père et la mère Lormier +échangèrent un triste et long regard. + +Le père prit le premier la parole: + +--Quelle leçon le bon Dieu nous donne tous les jours dans la conduite +si différente de nos deux garçons! Jean-Charles--toujours méconnu et +sacrifié,--n'a eu pour nous que de la tendresse et du respect, tandis +que Victor,--sans cesse choyé et préféré,--ne nous a témoigné que de +l'ingratitude! + +--Hélas! soupira la mère Lormier, nous avons peut-être gâté Victor en le +choyant trop... + +--C'est justement ce que me disait l'autre jour le curé de Saint-Denis, +reprit le père Lormier. + +Comment! tu as osé te plaindre de Victor au curé de Saint-Denis?... + +--Non. Sans mentionner le nom de notre fils, je plaignais les familles +qui ont dans leur sein des enfants gâtés, et ma remarque a inspiré au +prêtre les réflexions suivantes: + +--L'enfant gâté devient souvent un être paresseux, ingrat, orgueilleux +et méchant. Il ne peut en être autrement, puisque ses parents, sans +le vouloir, flattent ses passions et ses vices... Ils prennent ses +mauvaises actions pour des espiègleries et, ses vices pour des caprices +passagers... Ce cher enfant! disent-ils, parfois, il est trop jeune pour +comprendre qu'il fait mal; l'âge et la raison lui feront, bien discerner +plus tard le bien du mal! Et, l'enfant marche, s'avance, s'enfonce +dans cette voie tortueuse qui le mène, où? à l'inévitable perdition... +Habitué, dès l'enfance, à agir selon ses caprices et sa volonté, il se +moque bientôt des conseils de ses parents et, n'écoute que la voix de +ses passions! + +--Mais, interrompit la mère Lormier, Victor, heureusement, ne ressemble +pas à l'enfant que tu viens de peindre! + +--Au contraire, je trouve entre les deux bien des traits de +ressemblance! Et c'est notre oeuvre... Nous sommes d'autant plus à +blâmer, ajouta le père Lormier, que nous connaissions, par les sermons +de M. l'abbé Faguy, les devoirs des parents envers les enfants; et +d'autant plus à plaindre que nous avions la légitime ambition de donner +à la société des enfants modèles... + +-La mère Lormier ne répondit pas. + +--Mieux vaut tard que jamais, s'écria énergiquement le père Lormier. en +se levant de table; je vais, dès ce jour, recommencer l'éducation de +Victor; je serai aussi sévère pour lui, dans l'avenir, que j'ai été +tendre dans le passé! + +--Cependant, dit la mère Lormier, il ne faut pas trop le brusquer, ce +pauvre enfant! Il vaut mieux agir avec douceur et prudence! + +La faiblesse naturelle de la naïve mère reprenait le dessus... + +Quatre jours plus tard, Jean-Charles, après avoir reçu le Dieu des +forts, quittait Sainte-R... pour une destination inconnue. Car lui et +ses compagnons avaient renoncé à leur propre volonté pour se conformer à +celle du brave capitaine Duchesnay, qui leur dit en partant: «Soldats! +suivez-moi, et je vous conduirai à la victoire!» + + * + * * + +Dans le cours de l'hiver de 1813, le cabinet de Washington se prépara +soigneusement à la guerre. Il était déterminé, cette fois-ci, à +remporter la victoire, à n'importe quel prix! Aussi, pour atteindre +son but, choisit-il des officiers triés sur le volet, et des soldats +éprouvés. + +Dès les premiers jours du printemps, les Américains firent leur +apparition sur le sol canadien. Ils étaient dirigés par les généraux +Hampton et Wilkinson. + +Durant cinq mois consécutifs, ils eurent à lutter contre les +Hauts-Canadiens, qui voulaient non seulement entraver la marche de nos +ennemis, mais les écraser et les mettre en fuite. + +Malheureusement, c'est le contraire qui arriva, et les soldats du +Haut-Canada essuyèrent défaites sur défaites! + +Allons planter notre drapeau sur Montréal et Québec! s'écrièrent les +Américains avec transport; dans quelques jours, nous serons les maîtres +du pays... + +Ils avalent la mémoire courte, puisqu'ils paraissaient avoir oublié les +souvenirs de 1775. Mais les soldats canadiens-français devaient les leur +rappeler d'une manière sanglante. + + + +UN HÉROS DE SEIZE ANS + +Nous sommes au matin du 26 octobre 1813. Le général Hampton a déployé sa +nombreuse armée sur la rive gauche de la rivière Châteauguay, à quelques +cents pieds de l'endroit choisi par le lieutenant-colonel de Salaberry. + +Les deux armées ne sont séparées que par le ravin Bryson. + +A dix heures, un officier s'avance à cheval vers l'armée du colonel de +Salaberry et crie d'une voix de stentor: «Braves Canadiens, rendez-vous, +nous ne voulons pas vous faire de mal!» + +Pour toute réponse, il reçoit une balle qui le jette en bas de sa +monture! + +C'est de Salaberry lui-même qui vient de donner, par ce premier coup, le +signal de la bataille! + +De la position qu'il occupe, de Salaberry peut parfaitement voir les +Américains, qui sont au nombre de plusieurs mille, tandis que le général +Hampton ne peut, aucunement se rendre compte du nombre de ses ennemis; +car de Salaberry a eu le soin de dissimuler ses soldats derrière +d'énormes abattis. + +Les Canadiens ne sont qu'une poignée, mais ils font un tel vacarme, +qu'on les croirait deux fois plus nombreux que leurs ennemis! + +Durant une heure, la fusillade est terrible de part et d'autre. Puis, +elle cesse soudain du côté des Canadiens. + +L'ennemi croyant à une retraite, se met à avancer en poussant des cris +joyeux! + +Court espoir qui détermine une fausse manoeuvre... + +C'est ce que voulait le colonel de Salaberry. Sur son ordre, une +décharge formidable a lieu presque à bout portant et jette la +consternation parmi les Américains. Ils tombent sous les coups de nos +soldats comme les épis de blé sous la faulx du moissonneur! + +Les Canadiens font des prodiges de valeur: Jean-Charles Lormier se +distingue entre tous les autres par une bravoure poussée jusqu'à la +témérité, car il combat presque toujours à découvert. + +Tout à coup, son fusil éclate entre ses mains et lui enlève un doigt! +Il ramasse son arme, la prend par le canon et s'élance sous le feu de +l'ennemi! + +«Ce gaillard-là est devenu fou!» pensent les combattants... + +Une balle lui transperce l'oreille droite et une autre l'atteint à la +joue! Le sang ruisselle sur sa figure, mais il continue sa course à +travers le ravin! + +Où va-t-il? que va-t-il faire? + +Rendu à deux pas des ennemis, il lève son bras armé des débris de sa +carabine et en assène un coup sur la tête d'un officier, qui s'affaisse +sur le sol comme une masse inerte! + +Jean-Charles le désarme, et, avec l'agilité du lévrier, il court +reprendre sa place d'honneur aux côtés de son capitaine! + +Puis, sans perdre une seconde, il loge dans la tête d'un soldat +américain la balle qui était destinée à un soldat canadien... + +Ce coup d'audace si imprévu semble paralyser un instant les ennemis. Les +Canadiens, au contraire, plus confiants que jamais, lancent aux soldats +de Hampton une véritable pluie de balles, pendant qu'une vingtaine de +sauvages, dirigés par le capitaine La Mothe, font, sous les arbres, un +tapage d'enfer pour effrayer les Américains. Ce stratagème réussit à +merveille. De plus en plus convaincus qu'ils ont affaire à des milliers +de combattants, les envahisseurs commencent à reculer. + +Aussitôt de Salaberry ordonne à ses braves de tirer tous ensemble, et +cette décharge générale sème la mort et la terreur parmi les ennemis, +qui se mettent à fuir dans toutes les directions! + +Le colonel de Salaberry venait de remporter l'une des plus brillantes +victoires que mentionnent nos annales. + +La bataille avait duré quatre heures et demie. + +Les Américains étaient au nombre de sept mille, et les Canadiens environ +trois cent-cinquante... + +La perte du côté des Américains fut de cinq cents, tant tués que +blessés. + +Les Canadiens perdirent trois prisonniers et eurent quatre blessés! + +Ces chiffres sont plus éloquents que les discours et les écrits, et nous +prions le lecteur de les graver dans sa mémoire afin de ne jamais les +oublier. + +Après la bataille, le lieutenant-colonel de Salaberry rassembla sa +petite armée sur la crête du ravin Bryson; puis ayant complimenté ses +soldats en général, il s'adressa en ces termes à Jean-Charles Lormier: + +«Jeune homme, je suis heureux de vous féliciter et de vous dire, en +présence de vos camarades, que vous avez bien mérité du pays! Je +me ferai un devoir de signaler votre bravoure à son excellence le +gouverneur-général.» + +Ces nobles paroles furent saluées par des vivats chaleureux; car tous +les soldats admiraient le courage que, depuis la reprise des hostilités, +notre jeune héros avait montré en maintes circonstances, et tous +l'aimaient et le respectaient. + + * + * * + +D'après les ordres de sir George Prévost, les soldats devaient encore +rester sous les armes, en prévision de nouvelles attaques. Mais +Jean-Charles, vu les blessures qu'il avait reçues, était contraint de +retourner dans sa famille. + +Il avait, hâte sans doute de revoir ses parents, son vénéré pasteur, le +clocher de son village; mais il lui répugnait, d'abandonner son poste +avant que la guerre fut complètement terminée.. + +Il était allé, les larmes aux yeux, supplier le lieutenant-colonel de +Salaberry de bien vouloir le garder dans ses rangs. + +Le lieutenant-colonel, tout ému, lui avait répondu: + +--Impossible, mon brave! le médecin s'y oppose formellement, et mon +autorité doit s'effacer ici devant la sienne! + +Habitué à respecter l'autorité. Jean-Charles reprit, sans murmurer, le +chemin de sa paroisse. + +La nouvelle de la glorieuse bataille de Châteauguay s'était répandue +comme une traînée de poudre dans toutes les parties du Canada. Les +noms des héros de cette bataille; de Salaberry, Jean-Charles Lormier, +Juchereau-Duchesnay, Ferguson, La Mothe, Daly, Bruyère, l'Écuyer, +Debartzeh. Longtin, Lévesque, O'Sullivaa, Johnson, Pinguet, Hebden. +Schiller et Guy. volaient de bouche fin bouche et soulevaient des +acclamations patriotiques. + +A Sainte-R..., on connaissait les exploits de Jean-Charles Lormier. On +savait déjà que, sur l'ordre du médecin, le jeune héros revenait dans +sa famille, et l'on se préparait à le recevoir avec de grandes +démonstrations de joie. + +Le bon curé avait appris par une lettre du lieutenant-colonel de +Salaberry que Jean-Charles arriverait à Sainte-R..., le 30 octobre au +matin. Or, pour ce matin-la, il avait convié à son presbytère le père et +le frère de Jean-Charles et tous les notables de la paroisse. + +La maison de la famille Lormier était bâtie sur le chemin du roi, et, +pour s'y rendre, notre héros devait passer devant le presbytère, où, sur +la vaste véranda, le curé et ses convives l'attendaient. + +Vers onze heures et demie, un cabriolet, traîné par un petit cheval +vigoureux, allait passer comme une flèche devant le presbytère, quand le +curé fit signe au conducteur d'arrêter. + +Jean-Charles était dans cette voiture. + +Il est agréablement surpris de rencontrer ceux qui lui sont chers et qui +l'acclament avec enthousiasme. Il se jette dans les bras de son père, +de son frère, du curé Faguy, et distribue à tous de chaudes poignées de +main. + +Tout le monde est heureux de le revoir et de fêter son retour. + +Victor semble rayonnant, mais son coeur ne bat pas à l'unisson des +autres. Cependant en hypocrite qu'il est, il prend une part bruyante à +ce concert de louanges et d'allégresse. + +Tout à coup, dominant les joyeux éclats de voix, la petite cloche de +l'église sonne l'angélus. + +Les convives se lèvent, chapeau bas, et le pasteur récite _l'angelus_ +auquel toutes les voix répondent. + +L'angelus, dit le curé, c'est une invitation à la prière, mais c'est +aussi une invitation à la table; et comme ma vieille ménagère m'annonce +que le dîner est servi, je vous prie de venir manger le veau gras en +l'honneur de notre ami Jean-Charles! + +Après le repas, le curé conduit ses convives sur la véranda, et leur +distribue des cigares. Quelques-uns--les grands fumeurs--déclinent la +politesse et demandent la permission de fumer la pipe. + +Lorsque cigares et pipes sont allumés, le curé prie Jean-Charles de +raconter les événements auxquels il a été mêlé depuis six mois. + +Jean-Charles n'avait pas l'habitude de parler devant un cercle aussi +nombreux, et il se sent quelque peu intimidé; mais comme il est +très. intelligent et qu'il a une excellente mémoire, il raconte avec +simplicité les différentes escarmouches que la milice canadienne a eu à +soutenir avant la bataille de Châteauguay. Il parle, avec la plus +grande admiration de la science, de l'habileté et de la bravoure +du lieutenant-colonel de Salaberry, et il rend justice à tous les +officiers, anglais ou canadiens-français, qui ont partagé, avec +l'intrépide de Salaberry, les dangers et la gloire des combats. Mais de +lui-même, pas un mot. Il ne fait seulement pas allusion à ses blessures. + +L'imbécile! se dit Victor: il ne parle pas de lui! Moi, si j'étais à +sa place, je ferais sonner haut mes exploits, et j'en inventerais pour +épater les badauds... + +Mais les autres auditeurs ne pensent pas comme Victor. Ils connaissent, +par des courriers, la part glorieuse que Jean-Charles a prise dans tous +les engagements, et ils admirent la grande modestie du jeune héros. + +Enfin, l'heure de la séparation sonne. + +M. Robidoux, maire de Sainte-R..., se fait l'interprète des invités en +remerciant le curé de sa charmante hospitalité. + +Je veux, à mon tour, dimanche prochain, fêter notre ami Jean-Charles, et +je vous invite tous ensemble pour le souper et la soirée. + +--Je m'y oppose de toutes mes forces, M. le maire! dit fermement un +jeune homme qui vient d'arriver. + +Tous les regards se dirigent sur le nouveau venu. + +--Tiens! bonjour, docteur! fait le curé, en s'adressant à celui qui +vient de parler. Vous arrivez bien en retard, mon ami! + +--Je vous en demande pardon, M. le curé, mais j'ai été appelé auprès de +Louis Fournel, qui est dangereusement malade, et il m'a été impossible +de venir plus tôt. + +Le Dr Chapais s'avance vers Jean-Charles à qui il donne l'accolade la +plus amicale. + +--Oui, M. le maire, reprend-il, en ma qualité de médecin, je m'oppose à +votre aimable proposition. D'ici à quelques temps, Jean-Charles a besoin +d'un repos absolu. D'ailleurs, chose différée n'est pas abandonnée. Vous +vous reprendrez plus tard, n'est-ce pas? + +Le maire s'inclina devant la décision du Dr. Chapais, dont il savait +apprécier le talent et le tact. Du reste, il n'aurait pas voulu retarder +le rétablissement de notre héros ni même lui causer la moindre fatigue. + + * + * * + +Le Dr Chapais accompagna Jean-Charles à la maison paternelle. + +Nous renonçons à décrire la scène qui eut lieu quand le jeune héros +arriva chez lui. Sa mère lui sauta au cou et le couvrit de baisers et de +caresses. Elle riait et pleurait à la fois! Oui, elle pleurait, cette +pauvre mère! car, bien des fois, depuis le départ de son enfant, elle +s'était adressé d'amères reproches au sujet des injustices qu'elle +comprenait avoir commises envers ce fils si bon, si tendre et si +généreux! En même temps elle se reprochait d'avoir trop choyé Victor, +qui la payait d'ingratitude. Je suis peut-être la cause du départ de +Jean-Charles pour la guerre, se disait-elle encore: il a fui ce toit où +la tendresse lui manquait! + +Parfois, elle s'écriait: «Mon Dieu, faites que mon enfant revienne; s'il +lui arrivait quelque malheur, j'en mourrais! S'il revient, ô mon Dieu, +je vous fais la promesse de l'aimer comme il mérite de l'être, et de lui +donner tous les soins qu'une bonne mère doit donner, sans préférence, à +tous ses enfants!» + +Maintenant, elle le voyait, cet enfant trop longtemps méconnu; elle +l'étreignait sur son coeur et aurait voulu, en une minute, réparer les +fautes de plusieurs années! + +Le Dr. Chapais mit fin à ces transports en faisant observer délicatement +à Mme Lormier que son fils était bien fatigué et qu'il avait besoin d'un +repos du corps et de l'esprit. + +--Sous nos bons soins, chère madame, ajouta-t-il, notre blessé se +rétablira promptement. + +Puis le médecin fit un examen minutieux des blessures de Jean-Charles, +et lui déclara que sa blessure à la joue était assez sérieuse, surtout à +cause du froid qui s'y était introduit durant les deux nuits qu'il avait +passées sur la terre humide, sans couverture, après la bataille de +Châteauguay. + +Il pansa soigneusement le blessé et le força à prendre le lit. + +--Je reviendrai te voir demain matin, lui dit-il en prenant congé. + + + +CONVALESCENCE ET ÉTUDE + +L'histoire devra flétrir comme elle le mérite la conduite inhumaine +tenue par le général de Watteville (bras droit du gouverneur Prévost), +à l'égard de la milice canadienne, durant l'automne 1813. Il avait +en réserve mille soldats sur les bords de la rivière Châteauguay, et, +cependant, il laissa le colonel de Salaberry combattre avec une petite +armée de trois cent-cinquante hommes contre sept mille Américains! + +Plus que cela, pendant que ce _vaillant_ général se reposait sur un lit +moelleux, dans une maison très confortable, il oubliait que les soldats +canadiens n'avaient pas de couvertures de laine par cette froide et +humide température d'automne! + +Jean-Charles, comme nous l'avons dit, était resté deux nuits exposé à +l'inclémence de la température, et le froid avait nécessairement aggravé +son état. + +Mais depuis qu'il goûtait les douceurs du foyer domestique, et qu'il +suivait le traitement du Dr Chapais, il éprouvait un mieux sensible. Ses +blessures se cicatrisaient à vue d'oeil, et il sentait que ses forces +lui revenaient de jour en jour. + +Cependant, au bout d'un mois, il était encore condamné au repos, et +c'est le repos qui le faisait souffrir le plus. + +Quand il voyait son vieux père travailler seul comme un mercenaire pour +gagner le pain de toute la famille, tandis que lui était confiné dans sa +chambre, il en ressentait un chagrin insupportable. + +Un matin, il dit au médecin: «Est-ce que j'en ai pour longtemps à rester +ainsi les bras croisés? Ne puis-je pas travailler une couple d'heures +par jour aux travaux de la ferme? Il me semble qu'un peu d'exercice me +ferait du bien?» + +--Non, mon ami, répondit le médecin; ce n'est pas avant deux semaines +que tu pourras reprendre les travaux manuels. Tout ce que je puis te +permettre, pour le moment, c'est une petite promenade au grand air, par +une journée ensoleillée. + +--Quoi! je dois mener cette vie de fainéant durant deux semaines encore! +mais vous n'êtes pas sérieux, sûrement! J'aimerais cent fois mieux +être exposé aux balles des Américains que de rester, ici, inactif; +l'inactivité me tue! + +--Que veux-tu, mon cher? Il faut laisser à + +Dieu et... un peu au médecin aussi le soin de ces choses... + +Enfin, l'heure de la délivrance arriva pour Jean-Charles. + +Le matin du seizième jour. à 4 heures, il se rendit à la grange. Ayant +allumé une lanterne, il s'arma d'un fléau et se mit à battre le grain. +Sous ses coups mesurés, les épis gémissaient et rendaient leurs grains +qui volaient comme une poussière d'or. + +A midi, aux sons de la cloche, il s'arrêta pour réciter la sublime +prière de l'angélus, puis se remit à l'ouvrage jusqu'à ce que sa soeur +vînt lui dire qu'on l'attendait depuis longtemps pour dîner. + +Il était près d'une heure. Son père venait d'arriver avec une charge de +bois. + +Le père et la mère Lormier grondèrent leur fils d'avoir travaillé toute +la matinée sans venir se reposer. + +--Bah! répondit le jeune hercule, je n'ai pris qu'un petit exercice pour +me mettre en appétit. D'ailleurs, je ne me suis jamais senti aussi bien +que depuis que j'ai repris le travail. + +--Tu te fais peut-être illusion, dit la mère; en tout cas, il ne faut +pas abuser de ses forces; tu n'iras pas travailler cette après-midi. + +--Voyons, ma mère! je vous prie de me laisser travailler; si vous saviez +comme le travail me fait du bien! + +Et voulant convaincre sa mère qu'il avait raison: «Voyez-vous ce baril +de lard qui pèse trois cents livres; eh bien! il y a deux jours, je n'ai +pas été capable de le remuer, et, maintenant, il me semble que je puis +le soulever de terre. + +Il prit le baril, le leva au bout de ses bras et le plaça sur un coin de +la table! + +La mère était convaincue... + +--C'est bien! c'est bien! dit-elle. Mais d'abord mangeons! + +Si j'avais la force de cet éléphant-là. pensa Victor, je lui en +flanquerais une tripotée.... mais je suis la faiblesse même! + +Victor n'avait pas attendu Jean-Charles pour dîner. Oh non! + +Je ne me fais jamais attendre, moi, avait-il dit naïvement à sa mère, et +je n'aime pas attendre les autres... + +L'exactitude aux repas, selon Victor, était le _nec plus ultra_ de +la bienséance! Et, rendons-lui cette justice, il pratiquait cette +bienséance mieux que personne, car il était toujours le premier à se +mettre à table et le dernier à en sortir... + +Après le dîner, Jean-Charles et son père se rendirent à la grange pour +continuer à battre le grain. + +Dans les mains du jeune homme le fléau faisait merveille. + +--Pas si vite! lui fit observer son père; à te voir travailler, on +dirait que tu veux rattraper le temps perdu par la maladie! Prends donc +ton temps, rien ne presse! + +--Pourtant, mon père, il me semble que je travaille plus lentement que +vous! + +Le fait est que le père Lormier n'était pas non plus un manchot à +l'ouvrage! + +Pas un ne pouvait dépiquer plus promptement que lui un minot de grains. +Mais n'écoutant que sa bonne nature, il ménageait plus les autres que +lui-même. + +Le lendemain soir, Jean-Charles alla faire visite au bon curé, qui fut +heureux de le revoir. + +--Comment va la santé, mon brave? + +--Bonne, M. le curé. Dieu merci! Je suis tellement bien que j'oublie +parfois que j'ai été malade. + +--A la bonne heure! mais prenez garde de commettre des imprudences... +Êtes-vous encore disposé à reprendre l'étude? + +--Certainement, M. le curé, et je vous avouerai que c'est le but +principal de ma visite ce soir. Je viens vous prier de bien vouloir me +donner trois leçons par semaine. + +--Mais, oui; avec le plus grand plaisir! Vous avez sans doute oublié +un peu, dans le cours des derniers mois, les leçons que je vous avais +données? + +--Je ne crois pas, M. le curé, car le soldat a souvent des loisirs, et +j'ai employé tous les miens à l'étude. + +--Alors, tant mieux! et je vous en félicite cordialement. Les loisirs +consacrés à l'étude, mon enfant, sont des loisirs que Dieu bénit. Car la +vraie science éclaire l'esprit, élève l'âme et met au coeur de celui qui +la possède le désir et le courage de combattre les ennemis de Dieu et +de la religion. Mais de nos jours, hélas! peu de nos compatriotes, en +dehors des villes, ont l'avantage d'acquérir cette science. Il y a bien, +il est vrai, depuis 1801, une loi pourvoyant à l'établissement d'une +corporation connue sous le nom de l'Institution Royale qui a pour +mission de créer des écoles publiques. Mais comme ces écoles sont +administrées par des protestants, vous comprenez que les enfants +catholiques ne peuvent pas les fréquenter sans danger pour leur foi. + +--Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, M. le curé, de faire modifier cette +loi de façon à obtenir pour les catholiques un enseignement conforme à +leur foi? + +--Ah! mon ami, voilà ce que le clergé demande depuis longtemps, mais, +jusqu'à présent, il a été obligé de se contenter des belles promesses +qui lui ont été faites. En attendant qu'une loi plus équitable soit +adoptée, le clergé s'impose mille sacrifices pour répandre un peu +partout les bienfaits de l'instruction et de l'éducation. Cependant il +lui est impossible de tout faire, et, malgré son dévouement, la plupart +des enfants catholiques grandissent dans l'ignorance. C'est un état de +choses déplorable et désastreux pour notre religion, notre langue et nos +libertés! + +--Le clergé ne doit pas être seul à lutter je suppose que les députés +qui nous représentent réclament aussi justice pour les catholiques? + +--D'abord je vous dirai que les représentants de notre race, au +Parlement, sont encore peu nombreux, et ils forment deux catégories bien +distinctes: les vaillants et les pusillanimes. Les premiers, possédant +la vraie science, luttent courageusement pour des principes et +sacrifient leurs intérêts au bien public. Les derniers, manquant de +lumière et de patriotisme, abandonnent souvent les principes afin de +pouvoir obtenir,--prix de leur trahison,--quelques miettes du gâteau +ministériel! + +C'est ignoble, c'est honteux, mais c'est cela! + +Tenez, il n'y a pas très longtemps, nous avons eu dans la personne du +député X... un triste exemple de ces hommes sans valeur. Il avait fait +un joli discours à la Chambre sur la question de l'instruction publique, +et réclamé, avec vigueur, les réformes que les catholiques demandent +depuis des années. En un mot, il avait fait son devoir. + +Quelques jours plus tard, à la surprise de toute la députation, M. X... +déclara de son siège que les catholiques devaient, en attendant mieux, +envoyer leurs enfants aux écoles publiques dirigées par la corporation +appelée l'Institution Royale... Le jour du vote, M. X... était absent de +la Chambre... et, le surlendemain, il acceptait une haute position dans +le service civil... + +Quels secours pouvons-nous attendre de pareils représentants! Ils sont +plus à craindre que des ennemis déclarés... + +Ce qu'il nous faut aujourd'hui, à la Chambre, ce sont des hommes de foi, +de science et de caractère; des hommes capables d'aider notre race à +remplir sur ce coin de terre de l'Amérique sa mission providentielle, +qui peut se résumer ainsi: + +_Gesta Dei per Canadae Francos!_ + +--Ce député, M. le curé, n'est-il pas un catholique et un homme de +science? + +--Du catholique, il a le nom sans les vertus. De la science, il a les +ombres sans les beautés. + +Ah! mon ami, plaignons le sort de ce malheureux, et de ses pareils, qui +se croient pourtant des esprits forts, et travaillons à acquérir la +véritable science qui rend l'homme vertueux et vaillant. L'homme +vertueux, c'est l'aigle qui regarde en face le soleil; l'homme vicieux, +c'est le hibou qui recherche l'ombre et la nuit... + +--Si je recherche la science, M. le curé, c'est parce que j'y vois le +moyen d'apprendre à mieux connaître mes devoirs de fils, de chrétien et +de citoyen. Si la science ne pouvait me procurer ces connaissances, je +n'en voudrais pas! + +--C'est bien, c'est très bien, cela! La vraie science, en effet, apprend +à l'homme à connaître ses devoirs, et elle offre de plus à son esprit +des jouissances inexprimables qu'il ne peut trouver dans les plaisirs +désenchanteurs et déshonnêtes que tant de gens achètent au prix de leur +fortune et de leur salut. + +Quelques esprits bornés prétendent que la religion catholique est +l'ennemi de la science et du progrès matériel. Rien de plus faux. La +religion et la science, il est vrai, sont deux choses bien distinctes, +mais qui savent s'unir pour le bien commun, le progrès et la grandeur de +l'humanité. + +Les études que vous poursuivez avec tant d'ardeur vous convaincront de +ces vérités; et, j'en ai la certitude, vous serez plus tard un défenseur +éclairé des solides principes qui sauvent les sociétés. + +--C'est mon plus grand désir, M. le curé. + +--Très bien! demain soir, mon cher, nous nous mettrons sérieusement à +l'oeuvre. + + + +UN CLERC NOTAIRE QUI S'AMUSE + +Il y avait déjà plusieurs mois que Victor avait terminé ce qu'il +appelait emphatiquement ses études, et il ne paraissait pas songer à son +avenir. + +Il savait friser ses moustaches, s'habiller et porter la badine comme un +gommeux... et c'était tout! Mais le père Lormier, qui n'était pas riche, +commençait à murmurer contre les dépenses de son fils aîné. + +Le jour des Rois au soir, profitant d'un moment qu'il était seul avec +Victor, il lui demanda ce qu'il se proposait de faire, plus tard, dans +le monde. + +Cette question parut surprendre le jeune homme, qui baissa la tête sans +répondre. + +--Voyons, insista son père, réponds-moi: as-tu déjà pensé à ton avenir? + +--Oui... non... oui, j'y pense quelquefois. + +--Eh bien? + +--Je voudrais prendre... je voudrais... je voudrais étudier le... la... +le notariat. + +--Le notariat? à la bonne heure! c'est une profession que j'aimerais te +voir embrasser. Dès ce soir, je vais écrire à mon vieil ami, le notaire +Archambault, de Montréal, et à ma cousine Françoise, de la même ville, +qui te traitera, j'en suis certain, comme son propre enfant. + +--Je vous remercie infiniment, mon père, dit Victor. + +Le père fut surpris et charmé d'entendre cette parole courtoise sortir +des lèvres de son fils; car c'était la première fois, peut-être, que +Victor lui adressait des remerciements... + +Pauvre père! s'il avait pu lire en ce moment dans la pensée de son fils, +il aurait reculé d'horreur! + + * + * * + +Depuis le commencement du carnaval, la jeunesse de Sainte-R... s'amusait +très bien, mais d'une façon toujours conforme aux règles de la morale, +que le vigilant curé savait faire respecter dans toutes les familles. Et +la conscience des jeunes gens ne s'en trouvait que mieux, parce qu'elle +n'avait que des peccadilles à se reprocher quand venait le saint temps +du carême. Mais ces plaisirs innocents n'allaient pas du tout au goût +dépravé et à la conscience élastique de Victor Lormier. Il lui fallait +des amusements plus en harmonie avec les désirs malsains qui trônaient +dans son coeur; et il savait que la paroisse de Sainte-R... ne pouvait +pas lui fournir les plaisirs qu'il rêvait. + +Il était à se demander comment il pourrait; faire, sans argent, pour +atteindre son but ignoble, quand son père vint lui dire qu'il devait +choisir une carrière. + +Le père Lormier, en proposant à son fils, d'aller à Montréal, donnait +donc à celui-ci le moyen et l'occasion de réaliser le rêve infâme: qu'il +caressait depuis quelques jours! Le misérable jubilait intérieurement. + +Il prit sa canne ut sortit en sifflant un motif d'opéra. + +Il rentra au logis vers onze heures, et vit de la lumière dans la +chambre de son frère. + +Tiens! se dit-il, mon fou de Jean-Charles qui jongle encore avec ses +livres? Je vais entrer le taquiner un tantinet avant de me coucher... + +--Bonsoir, Jean-Charles! lui dit-il joyeusement, en lui tapant sur +l'épaule. + +--Bonsoir, Victor! + +--Qu'est-ce que tu lis là: l'A. B. C., sans doute? + +Et en disant cette sottise, il jette un coup d'oeil sur le livre ouvert +et les feuillets écrits que Jean-Charles a devant lui. + +--Quoi! s'écrie-t-il, tu traduis le latin maintenant?... Parbleu! elle +est bonne celle-là! + +Et il éclate de rire. + +Jean-Charles ne répondant pas, Victor continue sur le même ton: + +--Ah! c'est pour apprendre le latin que, depuis plusieurs semaines, +tu suis régulièrement, tous les deux soirs, les leçons du curé! C'est +encore dans les jardins de Virgile et d'Horace que tu pioches jusqu'à +minuit et une heure du matin! + +Franchement, je ne te comprends pas! Laisse-moi donc voir un peu ce que +tu as barbouillé sur ces feuillets... + +Après avoir lu, il dit: + +Vraiment, tu m'épates! Je ne te croyais pas aussi savant que cela! Quoi! +tu ne te contentes pas de faire une traduction libre de l'Énéïde et +des Géorgiques de Virgile, mais tu ambitionnes de rendre fidèlement +la pensée du prince des poètes latins! Pourquoi ne mets-tu pas ton +chef-d'oeuvre en vers... Plaisanterie à part, ce n'est pas mal, +assurément, ajoute-t-il, en remettant les feuillets sur la table. +J'avoue même que je ne suis pas capable d'en faire autant. Mais à quoi +va te servir toute cette science? Tu devrais comprendre que ça n'a pas +plus de bon sens pour un habitant d'apprendre le latin, que pour un +éléphant d'apprendre la valse! + +Le latin pour un habitant: ha! ha! hi! hi! + +Puis il reprend: Ce n'est pas nécessaire de connaître la langue de +Virgile pour tenir le manchon de la charrue ou traire les vaches... Il +ne te manquait que cela pour ressembler à Cincinnatus!... Ecoute! je te +conseille de travailler plutôt à réformer ton écriture afin de pouvoir +copier convenablement mes actes quand je pratiquerai le notariat à +Sainte-R... + +--Hein! es-tu enfin sérieux? lui demande Jean-Charles avec un réel +intérêt. + +--Certainement! je suis sérieux comme il convient à un futur notaire de +l'être! C'est la profession que j'ai choisie, au grand plaisir de notre +père. Dans quelques jours, je partirai pour Montréal, et j'entrerai, je +crois, à l'étude de maître Archambault. + +--Si tu dis vrai, je t'approuve moi aussi, mon cher Victor, et, tu peux +compter sur mes humbles ressources pour t'aider à payer les frais de ta +cléricature. + +--Merci, Jean-Charles, et bonne nuit! + +Le futur notaire alla se mettre au lit en disant: en voilà encore un +naïf que je vais plumer à mon aise... Puis, sans réciter aucune prière, +il s'endormit. + +Jean-Charles, ainsi que le lecteur l'a remarqué, subissait toujours avec +patience les balivernes et les injures de Victor. + +C'est par le silence de la pitié, du reste, qu'un homme sage doit +répondre aux injures d'un manant, surtout quand ce manant est un frère. + + * + * * + +Le soir des Rois, le père Lormier avait écrit au notaire Archambault et +à sa cousine Françoise, et le surlendemain, il recevait des réponses +favorables à ses deux lettres. + +Le notaire Archambault lui disait: «C'est avec le plus grand plaisir que +j'accepte pour clerc le fils de mon bon et vieil ami Lormier. Je n'ai +pas l'avantage de le connaître, mais s'il possède les qualités de son +père, il fera, grandement honneur à la profession du notariat. + +«Tu m'as demandé une réponse par le premier courrier: tu l'as! A mon +tour, je te demande de m'envoyer ton fils par la première diligence!» + +La cousine Françoise terminait ainsi sa lettre: + +«La mort m'a enlevé, il y a deux ans, mon fils unique. Eh bien! le tien +prendra la place du défunt dans ma maison et dans mon coeur... Qu'il +vienne, je l'attends.» + +Le père Lormier était si content du changement apparent qu'il remarquait +depuis quelques jours chez son fils, qu'il oublia tout ce qu'il avait +souffert de sa part dans le passé. + +La mère, avec ce sentiment de bonté qui se retrouve dans le coeur de +toutes les mères, disait à son mari: «Après tout, nous ne devons pas +regretter les sacrifices que nous avons faits pour ce cher enfant! Il +s'est oublié c'est vrai, mais il était si jeune! Maintenant qu'il est +disposé à mieux faire, aidons-le de toutes nos forces.» + +Toute la famille allait s'ennuyer de l'absent; mais celui-ci promettait +d'écrire, d'écrire souvent, et de tenir sa famille au courant de ses +affaires... de ses succès! Enfin, on se saigna a blanc pour acheter de +beaux habits à Victor. + +Jean-Charles, au départ, lui glissa dans la main le fruit de ses +épargnes; et le clerc notaire quitta Sainte-R... en versant une larme +hypocrite sur les mains de sa mère défaillante... + +J'ai de l'argent... et je suis libre! pensa Victor, en s'étendant sur +le siège moelleux de la diligence.... Et il se prit à savourer par +anticipation tous les plaisirs que l'argent et la liberté peuvent +procurer à un coeur corrompu! + +Il arriva à Montréal le même jour, vers 5 heures de l'après-midi, il +appela un cocher et se fit conduire chez la cousine Françoise, Mme +veuve de Courcy, qui habitait une assez jolie maison située sur la rue +Saint-Denis. + +Mme de Courcy était une femme de soixante ans, aux manières affables et +au coeur très charitable. Elle vivait seule avec une vieille fille, qui +était à son service depuis trente ans. + +Dans l'espace de dix-huit mois, un double deuil était venu la frapper +dans ses plus chères affections. + +Son mari, homme probe, intelligent et laborieux, avait réalisé, dans le +commerce de grains, une fortune de trente mille dollars, qu'il avait +léguée à sa femme. + +La veuve reçut Victor le coeur et les bras ouverts. + +Elle s'informa de son père, de sa mère, de ses soeurs et en particulier +de son frère, dont elle avait souvent entendu parler. + +--Vous devez être fier de lui, n'est-ce pas? demanda-t-elle à Victor. + +--Oh oui! répondit laconiquement celui-ci. + +--Certes, vous avez bien raison, car il t'ait non seulement honneur à +notre famille, mais à tous les Canadiens-français. J'ai bien hâte de +faire la connaissance de ce jeune héros, J'espère que vous me ferez le +plaisir de me l'amener bientôt? + +--Oh oui! + +--On le dit bon, généreux et fort comme six hommes? + +--Oh oui! + +Victor, évidemment, ne partageait pas à l'égard de son frère +l'enthousiasme de la cousine Françoise; mais celle-ci ne parut pas s'en +apercevoir, tant elle était heureuse de donner l'hospitalité à un membre +de la famille Lormier, qu'elle affectionnait vivement. + +--Justine! portez, s'il vous plaît, le bagage de monsieur dans la +chambre que mon pauvre fils occupait. + +Et elle ajouta: «M. Victor Lormier doit demeurer ici, et je désire qu'il +soit traité comme l'enfant de la maison.» + +Puis, s'adressant au jeune homme: «J'apprends que vous entrez à l'étude +de M. le notaire Archambault? + +--Oui, madame; je me sentais attiré depuis longtemps vers le notariat, +et je crois qu'il était difficile de me choisir un meilleur patron que +M. Archambault. + +--En effet, mon cher, M. Archambault est un savant et un saint homme. + +--Ah! un saint homme! fît Victor, d'un ton plutôt moqueur que +sympathique. J'en suis fort aise! + +Après une pause, il reprit: savez-vous à quelle heure cet excellent M. +Archambault se rend à son bureau, le matin? + +--On me dit qu'il y est toujours rendu avant sept heures. + +--Sapristi! il parait qu'il est matinal, le saint homme! Et à quelle +heure, s'il vous plait, va-t-il prendre son dîner? + +--Il ne va pas dîner, il prend le lunch au bureau. + +--Sapristi! Et il sort du bureau à quatre heures, je suppose? + +--Pardon! jamais avant six heures. + +--Sapristi! Ça lui fait des journées de onze heures! C'est donc un +bourreau de travail que ce M. Archambault? + +Il a une forte clientèle, voyez-vous, et puis c'est un homme très +minutieux; mais il n'est pas exigeant du tout, et il n'impose à ses +clercs qu'un travail raisonnable. S'il se tient aussi longtemps à son +étude, c'est probablement aussi parce que sa demeure ne lui offre plus +les attraits qu'elle avait autrefois. Il est veuf, et ses deux fils, qui +sont mariés, résident à Ottawa. + +Ces dernières paroles rassurèrent un peu Victor. Décidément, il y aurait +moyen de s'amuser avec un si brave homme pour patron. + +--Je vous remercie, madame, de vos bons renseignements, et vous demande +pardon si je me suis permis de vous poser des questions, peut-être +indiscrètes, au sujet de M. Archambault. + +--Mais pas du tout, mon cher Victor! c'est tout naturel que vous +désiriez connaître, avant de le voir, celui qui est chargé de vous +diriger dans votre nouvelle carrière. + +Justine vint dire à sa maîtresse que le souper était servi. + +La salle à dîner était, comme les autres pièces de cette maison, d'une +propreté remarquable. Peu de luxe, mais du goût et de l'ordre partout. + +La vue de la table éveilla les convoitises gastronomiques du clerc +notaire. Il fit royalement honneur aux mets délicieux qu'on lui servit, +et complimenta délicatement et Mme de Courcy et Mlle Justine. + +Bref, il se montra poli, aimable et reconnaissant. Cette reconnaissance +partait plutôt du ventre que du coeur! + +Vers sept heures et demie, il manifesta poliment à la maîtresse de céans +l'intention d'aller voir un ancien confrère de classe. + +--Allez, mon cher Victor; vous êtes libre! Ce confrère de classe, qui se +nommait Urbain Chevanel, avait fait, de tout temps, le désespoir de ses +maîtres et la désolation de ses parents. Il était clerc notaire. «Qui +se ressemble, se rassemble», dit le proverbe. Or, Urbain et Victor +justifiaient pleinement cette sentence morale. Ils s'étaient connus +et liés d'amitié au collège, et saisirent la première occasion de se +rassembler dans le monde interlope. + +Nous ferons grâce au lecteur de l'entrevue qui eut lieu entre ces deux +jeunes misérables et des projets qu'ils formèrent pour l'avenir... + +Victor rentra chez Mm. de Courcy à dix heures. Celle-ci lui indiqua la +chambre qui lui était destinée, et lui souhaita une bonne nuit. + +Resté seul, le jeune homme fit une rapide inspection de son nouveau +logis. C'était une chambre vaste et bien meublée. Plusieurs tableaux et +images en ornaient les murs. Les tableaux représentaient les principales +scènes, de la vie de Nôtre-Seigneur; et les images, l'auguste +Vierge-Marie, puis la mort du juste et celle du pécheur. + +A la tête du lit, pendait un joli bénitier supporté par deux anges, +et au pied du lit, adossé au mur, était placé un prie-dieu, au-dessus +duquel brillait un grand crucifix doré. + +Victor se déshabilla à la hâte, et allait se mettre au lit, quand ses +yeux rencontrèrent le prie-dieu et le crucifix doré qui semblait lui +dire: «Mon enfant, viens prier!» + +Il eut peur... Et s'approchant d'un large fauteuil, il s'y laissa choir. + +Minuit sonna, et il était encore assis dans le fauteuil! + +Allons! se dit-il, je ne suis plus un enfant! + +Il se leva, éteignit la lumière et se jeta dans le lit en se cachant la +tête sous les couvertures... Le sommeil vint bientôt le soustraire à la +frayeur passagère que la vue de ces pieux objets lui avait inspirée... + +A six heures et demie, le lendemain matin, il se leva, fit sa toilette +et sortit pour échapper aux obsessions qui l'avaient énervé et effrayé +la veille. Il rentra au bout de trois quarts d'heure. + +Ce cher enfant! pensa la bonne Mme de Courcy, en le voyant revenir, il a +sans doute été entendre la messe! + +--Eh bien! mon cher étudiant, comment avez-vous passé la nuit? + +--J'ai dormi comme un enfant, madame! + +--Tant mieux! tant mieux! Allons déjeuner maintenant. + + * + * * + +En sortant de table, Victor prit congé de Mme de Courcy, en lui disant +qu'il se rendait à l'étude de maître Archambault. + +Il était neuf heures précises, lorsqu'il se présenta chez son futur +patron, qui lui fit l'accueil le plus sympathique. + +Après avoir causé quelques instants avec Victor, le notaire lui dit: «Je +vous donnerai dix dollars par mois pour la première année, et dans la +suite je vous rétribuerai selon vos mérites. Ce que j'attends de vous, +c'est une bonne conduite et beaucoup de ponctualité, Vos heures de +bureau seront de neuf heures du matin à quatre heures de l'après-midi. +Vous prendrez une heure pour le lunch. Acceptez-vous ces conditions!» + +--Certainement, monsieur, et avec reconnaissance! + +--Très bien! Faites-moi le plaisir de copier cette longue obligation, +que je veux présenter au bureau d'enregistrement ce matin. + +Victor se débarrassa de sa badine et de son chapeau haute forme, et se +mit à l'ouvrage. + +Il avait une très belle écriture. A onze heures et quart, l'obligation +était copiée et collationnée. + +Le notaire lui tailla de la besogne, et sortit pour aller faire +enregistrer l'obligation. + +--Ouf! fit Victor, en s'épongeant le front, il faut que ça marche +rondement avec lui! + +Le notaire revint à midi et dix minutes, et son clerc écrivait encore. + +--Comment! vous n'êtes pas allé dîner? + +--Je n'ai plus qu'une douzaine de lignes à écrire pour terminer cet acte +de vente. + +--Vous le terminerez à votre retour; allez? + +Victor n'était pas fâché d'interrompre l'ouvrage, car, n'ayant pas +l'habitude du travail, il avait la main et le bras engourdis. + +Il arriva chez Mme de Courcy, le sourire sur les lèvres. Je suis en +retard, chère madame, dit-il. + +--Mais non, mon enfant! J'espère que vous êtes content et de votre +patron et de votre matinée? + +--Oui, madame, je suis enchanté du patron, et j'ai fait de mon mieux +pour lui donner satisfaction. + +Il parla de ses heures de travail, mais ne souffla pas un mot des +appointements que le notaire lui avait promis. + +Comme toujours, il mangea consciencieusement et retourna au bureau pour +une heure. + +Le notaire tint Victor en baleine jusqu'à quatre heures, puis il le +congédia en lui disant, pour l'encourager, qu'il était très satisfait de +lui. + +En sortant de l'étude de maître Archambault, notre étudiant lit la +rencontre de son ami Urbain Chevanel, qui lui proposa de l'amener au +restaurant du _Saumon d'or_. + +--Ecoute, mon ami, lui dit Victor, je vais te suivre avec plaisir, mais +je ne veux faire usage d'aucune liqueur enivrante, car il ne faut pas +que ma maîtresse de pension s'aperçoive que je prends de la boisson. + +--Viens toujours, et tu verras que dans cette maison, on peut s'amuser +sans boire. + +Ces paroles décidèrent le faible Victor. + +Chevanel conduisit son ami au restaurant du _Saumon d'or_, tenu par une +jeune femme de réputation douteuse. Cette maison était le rendez-vous de +plusieurs jeunes libertins qui avaient adopté cette maxime: «Il faut que +jeunesse se passe!» + +C'était le milieu souhaité par Victor. Dès la première visite, il fit +quelques liaisons, se mit au courant, se montra généreux, dépensa cinq +dollars, et prit pied. Il se crut conquérant, mais il était surtout +conquis. Tous ses instincts mauvais s'unirent pour le lier, l'enchaîner! +Il eut bien quelques vagues remords, puis il s'abandonna lâchement, +bêtement à l'éternel ennemi de notre salut... + +Oh! qu'elle est profonde cette chute du jeune homme dans le premier +enivrement de la passion, où sa tête tourne avec son coeur, où son +jugement et sa conscience battent en retraite; et où se forme la chaîne +qui le tient esclave, peut-être pour toujours! + +--Vers cinq heures et demie, Victor prit congé, en promettant d'être de +retour à huit heures. + +--Au souper, il tint à Mme de Courcy ce langage: «J'ai renouvelé +connaissance, hier, avec un ancien confrère de classe qui étudie le +notariat depuis un an et qui possède une bibliothèque renfermant les +meilleurs ouvrages sur le droit. Cet ami, garçon charmant et très +laborieux, m'a fait l'offre d'aller étudier avec lui tous les soirs. Or, +comme je désire acquérir le plus de science légale possible, je serais +heureux d'accepter l'offre qu'il me fait; mais j'hésite, parce que nous +pourrions étudier très tard parfois, et ce serait ennuyeux pour vous ou +pour Mlle Justine de m'ouvrir la porte à onze heures ou minuit.» + +--N'allez-pas, pour cette raison, mon enfant, refuser une offre aussi +avantageuse. D'ailleurs, j'ai deux clefs, et, si vous le désirez, +je vous en donnerai une, et vous pourrez revenir à l'heure que vous +voudrez. + +Inutile de dire que Victor accepta la clef. C'était son intention d'en +demander une, et, pour atteindre son but, il avait inventé une histoire, +que Mme de Courcy avait gobée comme un verre de lait. + +Le misérable ayant gagné son point, se leva de table, salua +respectueusement la brave femme, et... se rendit tout droit au _Saumon +d'or_... + +C'est dans ce lieu et dans d'autres semblables que, désormais, au sortir +de son bureau, le clerc notaire dépensera sa jeunesse, ses facultés, son +honneur, et l'argent qu'il obtiendra sous de faux prétextes... + +Ce jour-là, il se vautra dans la fange et l'orgie jusqu'à deux heures le +lendemain matin. + +Sûr qu'il était de pouvoir rentrer au logis sans être remarqué, il ne +s'était pas gêné de vider plusieurs verres de liqueur forte, afin, le +misérable! de ne plus être effrayé, comme la veille, par la présence des +pieux objets qui décoraient sa chambre! + +Il dormit d'un sommeil de plomb, comme dort le pourceau après s'être +roulé dans la boue... + + * + * * + +Trois mois s'écoulèrent sans amener de changement dans la vie honteuse +de Victor. Il avait dépensé les cinquante dollars que Jean-Charles lui +avait donnés et tout l'argent qu'il avait gagné chez son patron. Puis +se trouvant pris au dépourvu, il n'avait pas reculé devant un infâme +mensonge pour arracher trente dollars à Mme de Courcy. + +Voici le subterfuge qu'il avait employé. + +Un jour, il dit à la bonne veuve: Depuis longtemps, nous consacrons, mon +ami et moi, la plus grande partie de nos loisirs à la préparation d'un +ouvrage sur le droit canadien, que nous voudrions publier en brochure. +Le coût de l'impression s'élèverait à cent-cinquante dollars, mais si +nous pouvions donnera présent le tiers de cette somme à l'éditeur, +celui-ci se mettrait immédiatement à l'oeuvre, et dans un mois nous +pourrions mettre notre ouvrage en vente chez tous les libraires de la +province. De plus, nous avons l'assurance de sir George Prévost que +l'état en achètera cent exemplaires. De sorte que nous sommes sûrs de +réaliser un joli bénéfice. Mon ami possède vingt-cinq dollars, mais, +malheureusement, je ne suis pas en mesure de fournir la même somme, et, +si je l'osais, je vous prierais de me la prêter. + +--C'est vingt-cinq dollars qu'il vous faut? + +--Oui, chère madame. + +--Mais avec plaisir, mon enfant! Je vous en +prêterai bien trente, si vous aimez. + +--C'est bien, chère madame; j'emploierai le surplus à des bonnes +oeuvres... + +Et la naïve et trop confiante dame versa les trente dollars dans la main +de l'hypocrite! + + * + * * + +Chose étonnante, malgré l'existence orageuse qu'il menait, Victor +était toujours à son poste, aux heures réglementaires, chez maître +Archambault; car il avait l'ambition maintenant de se faire admettre +à la pratique du notariat. Il travaillait bien et avait même acquis +l'esprit d'ordre que possédait à un rare degré son patron. + +Aussi le notaire en était satisfait, et il s'était fait un devoir de le +déclarer dans une lettre au père Lormier. + +Grâce à l'hypocrisie, dont il était l'incarnation même, Victor avait +réussi à capter entièrement la confiance de Mme de Courcy. + +La brave femme écrivait à Mme Lormier que son fils était le modèle des +étudiants de Montréal! + +Et de son côté, Victor, comme il l'avait promis, adressait souvent à +ses parents des épîtres qui les attendrissaient jusqu'aux larmes... Mme +Lormier lisait et relisait si souvent ces épîtres, qu'elle les savait +par coeur! + +--Ce tendre enfant! ce cher ange! disait-elle parfois à son mari; quand +on pense qu'on se permettait de lui faire des reproches... + +Jean-Charles se réjouissait sincèrement des bonnes nouvelles que sa +famille apprenait sur le compte de Victor. + +Je l'ai condamné sans le bien connaître, pensait-il. Et il demandait +pardon à Dieu du jugement téméraire dont il croyait s'être rendu +coupable à l'égard de son frère... + + + +UNE PARTIE DE CHASSE + +Le printemps de 1814 brillait dans toute sa splendeur. L'homme, les +oiseaux, les insectes, la brise et les ruisseaux semblaient unir leurs +voix pour célébrer la résurrection de la nature. + +La paix qui régnait enfin dans notre pays et le retour des beaux jours +faisaient renaître l'espérance dans tous les coeurs. + +Les habitants des villes et ceux des campagnes avaient repris leurs +travaux respectifs avec une ardeur fébrile, voulant réparer les dommages +considérables causés à l'industrie, au commerce et à l'agriculture par +les soldats américains. Mais, hélas! cette paix n'était que le calme qui +précède la tempête. Les Américains se préparaient à frapper un nouveau +coup pour s'emparer du Canada. + +Aussi, vers la fin de mai, ils traversèrent la frontière et +recommencèrent leurs attaques contre la milice canadienne. + +Le lieutenant-colonel de Salaberry, resté sur la brèche, voyait sa +petite armée s'accroître de jour en jour de recrues, qui lui arrivaient +de toutes parts. + +Jean-Charles Lormier, après avoir obtenu le consentement de ses parents, +offrit ses services, qui furent agréés avec bonheur. Mais ce n'est +pas avec le même bonheur que ses bons parents lui accordèrent leur +consentement. Au contraire, ils ne voulurent pas d'abord entendre parler +de son départ pour la guerre. + +--Non, non, tu n'iras pas! lui dit son père. + +--Mais pourquoi donc, mon père, ne voulez vous pas que j'y aille? + +--A cause des dangers auxquels tu seras sans cesse exposé. Tu risques de +perdre la vie ou au moins la santé dans cette guerre. + +--C'est vrai, mon père. Mais n'est-il pas du devoir des citoyens de +risquer leur santé et même leur vie pour combattre les ennemis de leur +pays? + +--Nous avons assez de patriotisme au coeur pour le comprendre ainsi, +reprit la mère; mais tu as déjà fait ta part à la bataille de +Châteauguay, puisque tu y a perdu un doigt. Il me semble que, sur le +seuil de notre vieillesse, la patrie ne doit pas exiger, de nous, deux +fois le même sacrifice dans l'espace de quelques mois... + +--Hélas! il m'est bien pénible, chers parents, de me séparer de vous, +et de penser que mon départ va vous causer de la peine et de cruelles +angoisses; mais ne croyez-vous pas comme moi qu'il nous faille toujours +sacrifier l'amour de la famille à l'amour de la patrie? D'ailleurs, +cher père, je veux marcher sur vos traces. En 1775, vous avez combattu +vaillamment les ennemis de notre pays, et vous êtes sorti sain et +sauf de tous les combats. Eh bien! j'espère que Dieu me donnera votre +vaillance et m'accordera le bonheur de vous embrasser après la victoire! + +Un long silence suivit ces dernières paroles. Puis le père et la mère +Lormier, après avoir pressé Jean-Charles sur leur coeur, lui dirent: + +--Pars, enfant! nous prierons Dieu pour toi! + + * + * * + +Jean-Charles devait partir dans deux jours. Il mettait la dernière +main à ses préparatifs, lorsqu'il entendit frapper à la porte. Il alla +ouvrir, et se trouva en présence de l'abbé Faguy. Le curé portait un +fusil sous le bras. + +--Bonjour, M. le curé! Est-ce que vous venez à la guerre, vous aussi? +lui demanda le jeune homme en riant. + +--Oui, mon brave, je vais faire la guerre aux gibiers, et je viens vous +prier de me servir de capitaine. + +--Je vous servirai plutôt de lieutenant; et je vous remercie de me +fournir l'occasion de m'exercer la main avant de me trouver en face des +Américains! + +Il décrocha son fusil, et partit avec son aimable précepteur et ami. + +Neuf heures venaient de sonner. + +Jean-Charles dit à sa mère qu'il serait de retour pour le dîner. + +Les chasseurs suivirent d'abord le rivage en tuant, par ci par là, +quelques bécassines, puis, après avoir marché l'espace d'une vingtaine +d'arpents, ils entrèrent dans le bois. + +Le but du curé, en entrant dans la forêt, était de faire la chasse aux +insectes plutôt qu'aux gibiers, car l'abbé Faguy était un entomologiste +distingué. + +--Pendant que je poursuivrai les infiniment petits, dit-il à +Jean-Charles, tâchez d'attraper les infiniment gros... + +Il accrocha son fusil à la branche d'un arbre et se mit à examiner +soigneusement l'épais tapis de mousse qu'il avait sous les pieds, et qui +lui promettait une ample moisson d'insectes! + +Jean-Charles s'enfonça dans la forêt et chassa jusqu'à onze heures avec +beaucoup de succès, puis il revint à l'endroit où il avait laissé le +prêtre. Mais l'entomologiste n'était pas revenu, car son fusil pendait +encore à la branche de l'arbre. + +Jean-Charles se disposait à s'asseoir sur la mousse, quand, tout à coup, +il entend un rugissement suivi d'un cri de détresse. S'emparant de son +fusil, il s'élance dans la direction d'où vient le bruit Mais à peine +a-t-il fait quelques pas, qu'il s'arrête, glacé de terreur, devant le +spectacle qui s'offre à ses regards.. Il aperçoit d'abord deux oursons +qui gambadent follement autour d'un arbre, et, plus loin, une ourse +d'une taille énorme tenant l'abbé Faguy entre ses pattes, et s'apprêtant +à le dévorer... + +Notre héros épaule son fusil, et lance une balle à l'ourse qui roule sur +le corps du curé. Il jette son arme à terre et bondit sur l'animal, Mais +celui-ci, qui n'est qu'étourdi, se dresse soudain de toute sa hauteur +devant le jeune homme et lui pose ses terribles griffes sur les épaules. + +Jean-Charles est un instant ébranlé parle choc. Cependant, il garde son +sang froid et se remet solidement sur pied. Puis de la main gauche +il étreint l'ourse à la gorge, et de la droite il le frappe à coups +redoublés sur l'a tête! + +Une lutte épouvantable s'engage entre l'homme et l'animal. Mais l'ourse, +déjà affaiblie par la blessure de la balle, ne peut résister longtemps +aux coups que le poing formidable de notre héros lui applique toujours +au même endroit, et elle tombe lourdement sur le sol. + +Le lutteur prend son fusil et se débarrasse complètement de la bête en +lui logeant une balle dans l'oreille. + +Il se penche sur le corps inanimé du prêtre et constate, avec épouvante, +que celui-ci ne donne aucun signe de vie, bien qu'il ne paraisse pas +avoir été blessé. + +Le prêtre est-il mort on simplement évanoui? + +Jean-Charles tente de le ranimer en lui mouillant les tempes, mais ses +soins et ses efforts sont inutiles. Alors, sans songer à son épuisement +et à ses blessures, d'où le sang s'échappe abondamment, il prend l'abbé +Faguy dans ses bras et se dirige vers le village. + +La distance à franchir n'est que de vingt-cinq arpents, mais le chemin +est très étroit et rocailleux, et notre, héros marche avec beaucoup +de lenteur pour ne pas perdre l'équilibre et tomber avec son précieux +fardeau. + +Il arrive au presbytère à midi et demi. + +En l'apercevant, tout couvert de sang, et portant le curé dans ses bras, +la vieille ménagère pousse des cris de paon! + +--Allons, calmez-vous, mademoiselle, et envoyez chercher immédiatement +le Dr Chapais. + +Il entre en titubant, comme un homme ivre, et dépose son vénérable ami +sur un canapé. + +Cinq minutes plus tard, le serviteur du curé arrivait avec le Dr +Chapais. + +Ayant fait un examen rapide, le médecin constata qu'il n'y avait rien de +grave. Un simple évanouissement, dit-il. + +En effet, sous ses soins le prêtre reprit bientôt connaissance. + +En ouvrant les yeux, il aperçut Jean-Charles tout couvert de sang et +les vêtements en lambeaux. Il se souvint de la scène du bois Panet, et +frémit en se rappelant l'attaque de l'ourse. Il ignorait le reste, mais +il devinait tout maintenant et comprenait que le jeune homme lui avait +sauvé la vie, au péril de la sienne! Et, dans un élan de reconnaissance, +il lui saisit les mains ensanglantées et les couvrit de baisers et de +larmes. + +Jean-Charles était dans un état qui faisait pitié à voir. + +Le Dr Chapais lui dit: «Vite! mon ami, monte dans la voiture avec moi et +je vais t'accompagner chez ton père!» + +--Non! protesta le curé; je ne veux pas que ses parents le voient dans +cet état. Placez-le dans ma meilleure chambre, et je veux qu'il y reste +jusqu'à ce qu'il soit complètement rétabli. Nous avertirons sa famille +ce soir. + +--Dans ce cas, dit le médecin, en prenant le bras da blessé, obéissons à +M, le curé, et suis-moi! + +Il le conduisit dans la chambre même du curé. + +Après avoir étanché le sang qui coulait encore à flots des blessures du +jeune homme, le médecin alla chercher à sa pharmacie ce dont il avait +besoin pour faire les premiers pansements. + +Avant de sortir du presbytère, il dit à l'abbé Faguy: «Notre ami porte +sur les épaules et sur la poitrine des blessures très sérieuses, et il +faut vraiment qu'il soit doué d'une force merveilleuse pour n'y avoir +pas déjà succombé. + +J'espère pouvoir le sauver, car les blessures à la tête qui +m'inspiraient de vives inquiétudes, ne sont pas graves du tout. Mais je +vous recommande de bien veiller sur lui pour l'empêcher de commettre des +imprudences. + +--Oh! docteur, vous pouvez être sûr que je ne le quitterai presque pas. +Je me rends à l'instant auprès de lui. + +--Pardon, M. le curé, je vous défends bien de vous lever avant ce soir. +Je vais vous préparer un médicament qui vous remettra parfaitement. A +bientôt. + + * + * * + +A une heure et demie, voyant que Jean-Charles n'était pas revenu, le +père et, la mère Lormier commencèrent à avoir des inquiétudes à son +sujet. + +--C'est étrange, dit la mère Lormier, qu'il ne soit pas déjà arrivé. +Il m'a promis qu'il serait ici pour midi. J'ai le pressentiment d'un +malheur, ajouta-t-elle, en se portant une main au front. + +--Allons! chasse cette sombre pensée. M. le curé l'a probablement retenu +chez-lui pour dîner. + +Mme Lormier branla la tête en signe de doute, et dit: «Va toujours t'en +assurer.» + +Le père Lormier partit aussitôt pour aller au presbytère. C'est le +serviteur François qui lui ouvrit la porte. + +Le père Lormier lui demanda si M. le curé était de retour. + +François allait répondre, quand l'abbé Faguy, qui avait reconnu la voix +du visiteur, dit: «Oui, M. Lormier, entrez!» + +Le père Lormier entra, et en voyant le prêtre couché sur le canapé, la +figure triste et pâle, il lui demanda, d'une voix tremblante: + +--Et mon fils? + +--Il est ici, répondit le curé; venez vous asseoir près de moi. + +--Mais, M. le curé, dites-moi tout: il est arrivé malheur à mon fils, +n'est-ce pas? + +--Oui, mon ami, mais il est mieux maintenant. + +--Où est-il? je veux le voir! + +--Il est dans ma chambre, et le médecin est justement à panser ses +blessures. + +--Ses blessures, dites-vous? Grand Dieu! que lui est-il donc arrivé? + +--N'eus étions depuis environ une heure dans le bois Panet. Votre +fils s'était éloigné pour chasser, et moi je m'amusais à chercher des +insectes pour ma collection. Devant mes yeux passa un lépidoptère d'une +rare espèce; je voulus le saisir au vol, mais il disparut dans un +buisson. Je m'élançai à sa poursuite et j'allais l'attraper, quand, du +milieu du buisson, surgit une ourse qui se jeta sur moi et me renversa à +terre. Je m'évanouis. + +Que se passa-t-il ensuite? Dieu et votre brave, fils seuls le savent! +lorsque je repris mes sens, j'étais étendu sur mon canapé, et j'avais à +mes côtés Jean-Charles. Le cher enfant vous contera, le reste. + +Tout ce que je sais, c'est que je dois la vie à l'héroïsme de votre +fils... Son dévouement lui a valu plusieurs blessures, mais aucune n'est +grave; et la meilleure preuve, c'est que mon sauveur, après avoir tué +l'ourse, m'a porté dans ses bras depuis le bois-Panet jusqu'ici... Mais, +comme ses vêtements étaient en désordre, et que le sang s'échappait de +ses blessures, je n'ai pas voulu le laisser partir sans lui faire donner +les soins que son état requérait. + +A ce moment, le Dr Chapais entra, et le père Lormier le supplia de lui +laisser voir Jean-Charles. + +--Oui, je vous permets de le voir, mais ne lui parlez pas, car il repose +sous l'influence d'un narcotique. + +Le médecin conduisit le père Lormier dans la chambre où son fils +reposait, la tête presque entièrement enveloppée de bandages. + +Debout comme une statue, et la tristesse peinte sur la figure, le +vieillard, muet, regardait ce spectacle navrant. Tout à coup, il +s'approcha du lit et mit son oreille près de la bouche du malade, afin +de s'assurer s'il vivait encore; puis ayant entendu sa respiration, il +se releva un peu tranquillisé. Revenu auprès du docteur, il le pria de +lui dire franchement toute la vérité. + +--Votre fils n'est pas en danger, répondit le Dr Chapais, et je vous +assure qu'il guérira complètement; mais je ne crois pas qu'il puisse +quitter la chambre avant cinq ou six semaines. Et, d'ailleurs, c'est le +désir de M. le curé que Jean-Charles se rétablisse ici. + +--Eh! soupira le père Lormier, comment vais-je m'y prendre pour annoncer +cette triste nouvelle à ma femme et à mes pauvres filles... + +--Tenez, mon ami, dit l'abbé Faguy, voici ce que vous devez faire +D'abord, vous êtes trop bon chrétien pour ignorer que rien ne peut +arriver sans la permission de Dieu. Eh bien! allez dire franchement +à votre famille: «Notre pauvre Jean-Charles a reçu des blessures en +luttant contre une ourse pour sauver la vie du curé, mais ses blessures +ne sont point graves. Cependant, il n'est pas revenu avec moi, parce que +le curé, qui l'aime autant qu'un père aime son enfant, et qui est la +cause de l'accident, a voulu absolument garder notre fils chez-lui, afin +de le soigner lui-même. C'est un malheur, c'est vrai, qui nous arrive, +mais à quelque chose malheur est bon. Grâce à cet accident, Jean-Charles +ne pourra pas partir pour le champ de bataille, où sa bravoure l'aurait +peut-être conduit à la mort.» + +Ces dernières paroles parurent frapper l'esprit du père Lormier. Il +répondit avec calme: «Vous avez raison, M. le curé, et je comprends +qu'au lieu de murmurer, nous devons plutôt remercier le bon Dieu d'avoir +permis ce malheur pour nous laisser notre fils!» + + + +UN TRAIT D'HONNÊTETÉ ET DE DÉVOUEMENT + +Le serviteur du curé, François Latour, en vaquant dans le presbytère aux +occupations de sa charge, avait saisi assez de bribes des conversations +pour comprendre tout ce qui s'était passé, ce jour-là, dans le +bois-Panet. + +Le même soir, vers six heures, et sans dire où il allait, il prit un +long couteau bien aiguisé et se rendit à l'endroit où son maître et +Jean-Charles avaient failli perdre la vie. + +Il trouva les deux fusils, l'un accroché à la branche d'un arbre et +l'autre à demi enterré dans la mousse. + +A quelques pas plus loin, il aperçut le cadavre de l'ourse sur lequel +dormaient les deux oursons. + +Ah! mes gueux! se dit-il, vous êtes la cause que votre mère a voulu +dévorer mon maître et son ami Jean-Charles...Attendez un peu, mes petits +gueux! + +Il prit son couteau et le plongea jusqu'au manche dans la gorge de +chaque ourson. Les pauvres petits ne semblèrent seulement pas se +réveiller; ils firent entendre un léger râle, et ce fut tout... C'est +bon pour vous, mes gueux! grommela le père François, en leur donnant à +chacun un coup de pied. + +Et toi, ma vieille gueuse! dit-il, en apostrophant l'ourse: c'est +dommage que tu ne vives plus! Je te ferais promptement ton biscuit, à +toi aussi! + +Tiens, vieille gueuse! attrape ça toujours... Et il lui appliqua un coup +de talon de botte sur le museau... + +Bon! maintenant, à l'ouvrage! + +Il se mit en devoir d'enlever la peau à l'ourse et aux oursons. Ce fut +le travail d'une heure. + +Il fit des trois peaux un paquet qu'il s'attacha en bretelle sur les +épaules, prit les deux fusils et retourna au presbytère. + +Le lendemain matin, ayant obtenu un congé de quelques jours, il partit, +à pied et sac au dos, pour Montréal. + +Il fit le trajet en deux jours. + + * + * * + +François Latour avait été en service, autrefois à Montréal, chez un +homme très riche, qui s'appliquait à l'étude de l'histoire naturelle, et +qui possédait un vaste musée d'oiseaux et d'animaux. + +Je sais, se disait François, que mon ancien maître a déjà des ours dans +son musée; mais quand je lui aurai montré la peau de l'ourse qui a +failli dévorer son ami, M. l'abbé Faguy, je suis sûr qu'il voudra se la +procurer, et... il ne l'aura pas pour des prunes... Et je suis sûr aussi +qu'il achètera les peaux des petits gueux pour les faire empailler et +les mettre aux côtés de leur mère. + +François arriva chez son ancien maître, M. Normandeau dit Deslauriers, +qu'il trouva dans son musée, où il passait la plus grande partie de son +temps. + +Comme il connaissait bien les êtres, il entra sans se faire annoncer, et +dit: «Salut, M. Normandeau! comment vous portez-vous?» + +--Salut! salut! mon bon François! Je suis très bien, Dieu merci! et toi, +comment va la santé? + +--Très bonne, M. Normandeau. J'ai toujours bon pied et bon oeil! et la +preuve, c'est que je suis venu de Sainte-R... à pied et sans lunettes... + +--Pas possible! Et avec ce paquet-là sur le dos? + +--Oui, M. Normandeau. + +--Tu viens sans doute résider à Montréal, pour enseigner, comme +autrefois, le catéchisme et la grammaire aux enfants pauvres de la +ville. Et c'est ton bagage que tu as là? + +--Non, M. Normandeau, j'ai renoncé pour toujours à l'enseignement. Du +reste, je suis très bien chez M. l'abbé Faguy, et je ne voudrais pas +quitter ce bon maître pour tout l'or du monde! + +--Oh! c'est beau cela! J'aime à t'entendre parler ainsi. A propos, +comment est-il, ce cher M. Faguy? + +--Pas trop bien, allez! M, Normandeau! + +Mardi dernier, il a été sur le point d'être écharpé par une ourse. + +--Hein! qu'est-ce que tu baragouines là, François? + +Le vieux serviteur raconta tout ce qu'il avait appris au sujet de cette +tragique affaire. + +--Mais! c'est effrayant ce que tu viens de me raconter! s'exclama M. +Normandeau. Quel est donc le nom de ce valeureux jeune homme qui a ainsi +risqué sa vie pour sauver celle de ton maître? + +--Jean-Charles Lormier, monsieur. + +--Jean-Charles Lormier, dis-tu? N'est-ce pas ce même jeune homme qui +s'est tant distingué à la bataille de Châteauguay? + +--Oui, monsieur. + +--Oh! alors, je ne suis pas surpris d'une telle bravoure et d'un pareil +tour de force de sa part, car on le dit aussi fort que brave. + +--Oui, monsieur, et, de plus, il est sobre, honnête, pieux, instruit, +laborieux et pas fier. Enfin, je ne lui connais que des qualités. + +--Je te crois, mon cher François. Est-ce que le médecin espère le +réchapper? + +--Oui, monsieur. Le Dr Chapais a déclaré au père Lormier que son fils +n'est pas gravement blessé et qu'il sera complètement rétabli dans. +quelques semaines. + +--Tant mieux! Et ton paquet? Je parie que c'est la peau de l'ourse? + +--Tout juste, monsieur, et celle des oursons. Comme Jean-Charles n'est +pas riche et que sa maladie va être pour lui et sa famille une occasion +de dépenses, j'ai pris sur moi de vendre les trois peaux et d'en +remettre le produit à ce jeune homme que j'aime et que j'admire. J'ai +cru bien faire en venant vous prier d'acheter ces peaux. + +--Certes! oui, tu as bien fait, et laisse-moi te dire que je trouve +vraiment noble le motif qui t'anime! Je ne t'offrirai pas le prix que +l'on offre ordinairement pour des peaux d'ours, parce que les peaux que +tu me présentes ont une histoire intéressante pour moi et une valeur +inestimable. + +Viens avec moi, dit-il, en passant dans la pièce voisine, qui lui +servait d'office et de cabinet d'étude. + +Il ouvrit un coffre de sûreté et en retira quatre cents dollars qu'il +remit à François, en lui disant: «Tu donneras cette somme à notre jeune +héros.» Puis, lui remettant un billet de cent dollars, il ajouta: «Tu +garderas cet argent pour toi.» + +Maintenant, je te défends de retourner à Sainte-R... à pied! Mais comme +je sais que tu es entêté, vieux Breton que tu es! et que tu pourrais +bien enfreindre la défense, je vais te faire mener à Sainte-R... en +voiture, par mon cocher Philippe... + +François accepta avec plaisir le prix libéral que M. Normandeau lui +offrit pour les trois peaux, mais il voulut refuser le cadeau personnel +que son ancien maître lui faisait en même temps. + +M. Normandeau lui dit sévèrement: «Si tu n'acceptes pas cette +gratification, je serai bien fâché contre toi.» + +François accepta. Il remercia le généreux donateur, le salua et se +dirigea vers la porte. + +-Arrête! mon vieux! lui cria M, Normandeau. T'imagines-tu que je vais te +laisser partir sans dîner... Nenni, suis-moi! + +Il appela Jacqueline, sa cuisinière, et lui recommanda de bien servir +le vieux François, et donna ordre à son cocher d'aller, après le repas, +mener son ancien serviteur à Sainte-R... + +M. Normandeau parut sur le seuil de sa porte au moment où François +allait partir, et il lui dit: + +--Présente à M. le curé mes respects et à Jean-Charles Lormier le +témoignage de ma sincère admiration! Bon voyage, mon cher François! + +--Merci! M. Normandeau. + + * + * * + +François était tout rayonnant de bonheur en songeant à l'agréable +surprise qu'il allait causer à M. le curé et à Jean-Charles, et il +fredonnait sans cesse. + +--Vous êtes bien joyeux, père François, aujourd'hui! fit remarquer le +cocher. + +--Oui, mon fiston; tu ne sais pas le bonheur qui m'arrive, toi? + +--Non, je ne le sais pas, bien sûr! + +--D'abord, je dois te dire que mon bon maître, M. le curé Faguy, a +manqué de laisser sa vie dans la gueule d'une ourse... + +--Ah! et c'est pour cela que vous êtes si joyeux! + +--Mais non, gros bêta! si tu m'avais donné le temps de finir, tu aurais +compris la raison de ma joie. + +--Excusez-moi de vous avoir coupé la parole, père François. Parlez, +bourgeois, votre serviteur vous écoute! + +Et le vieillard, qui connaissait l'honnêteté du cocher Philippe Trudel, +mit celui-ci au courant de la tragédie qui s'était déroulée dans le +bois-Panet. Il lui expliqua le but de son voyage, à Montréal, et lui en +fit connaître l'heureux résultat. Puis il conclut: voilà pourquoi... + +«Votre fille est muette!» lui crièrent en riant deux jeunes gens ivres +qui passaient, bras dessus, bras dessous. + +Le père François dévisagea les deux compères et tressaillit en +reconnaissant, dans l'un des deux, Victor, le clerc notaire... Le vieux +serviteur courba la tête et resta rêveur. + +--Qu'est-ce que vous alliez dire, père François, lui demanda Philippe, +quand ces deux polissons vous ont coupé le sifflet? + +--Ah! j'allais dire... j'allais dire: voilà pourquoi je suis si... +joyeux aujourd'hui! + +--Oui, vous étiez joyeux tantôt, mais pas à présent, père François... +«Votre fille est muette», ont-ils dit... Allez-vous vous offenser de +cette folle remarque? Je ne connais pas ces jeunes gens par leurs noms, +mais je les connais bien de vue, et je sais que le plus petit des deux +est apprenti notaire chez M. Archambault. C'est un dépensier et une fine +canaille que ce gaillard-là! + +Le père François avait perdu sa belle humeur et ne répondait que par un +triste sourire aux plaisanteries intarissables de Philippe. + +A la fin, le cocher cessa de lui parler et se dit en lui-même: «C'est +peut-être vrai que sa fille est muette... J'avais toujours cru pourtant +que le bonhomme n'était pas marié... Enfin ça ne me regarde pas!» + +--Hue! marche donc, paresseux! cria-t-il, en lançant un vigoureux coup +de fouet au cheval, qui prit un train rapide. + +«Victor est un dépensier et une fine canaille», se répétait le vieux +serviteur... mais où prend-il l'argent? Est-ce que son père et +Jean-Charles seraient assez naïfs pour se laisser exploiter par lui?» + +Et le bonhomme reprenait son monologue: «C'est bon à savoir que Victor +est un dépensier; mais je te promets, mon petit clerc notaire, que tu ne +dépenseras pas à boire l'argent que j'ai dans ma poche! J'aurai l'oeil +sur toi...» + + * + * * + +Il est environ une heure. + +Dans la nuit devenue sombre, le cheval va son train régulier, monotone. +L'air plus vif, le cabotage du cabriolet, le bruit des sabots; tout +cela engourdit l'esprit et le corps, paralyse la langue et favorise les +réflexions ou le sommeil. + +Tout à coup, comme on vient de s'engager dans un petit bois, le père +François aperçoit deux hommes masqués qui s'approchent de la voiture, le +pistolet à la main. L'un décharge son arme sur Philippe, qui culbute +et va rouler, tête la première, dans la boue! L'autre forban dit à +François: «Donne-moi ta bourse ou je te tue!» + +Le vieillard se met à crier: «Au voleur! à mon secours! Jean-Charles, à +mon secours!» + +--Quoi! qu'est-ce qui vous prend, père François? demande Philippe, en se +réveillant. + +Et François se débat dans la voiture en continuant à crier: «A mon +secours, Jean-Charles!» + +--Aie! aie! réveillez-vous donc, père François! dit Philippe, en +secouant le vieux serviteur; pourquoi criez-vous donc au secours? + +--Ouf! fait le bonhomme, en se frottant les yeux; je te dis que je l'ai +échappé belle... + +--Échappé à quoi? + +--Je rêvais que deux voleurs masqués nous avaient attaqués; l'un t'avait +déjà tué, mon pauvre Philippe... et l'autre se préparait à m'en faire +autant... mais il voulait d'abord avoir ma bourse, le brigand! Ah! quand +j'y pense! brrr... + +--Mais remettez-vous, père François; je ne suis pas mort, Dieu merci! et +votre bourse est encore à la même place, je suppose! + +--Oui, mon ami, répond François, après avoir palpé la bourse qui repose +sur son coeur. Mais tout de même, ce n'est pas prudent de dormir, la +nuit, en traversant des bois qui peuvent être infestés d'Américains... + +--Mais, babiche! à qui la faute, père François? + +Il y a quatre heures que vous êtes muet comme une cruche de sirop, et +trois heures que vous dormez comme une marmotte! + +A la fin des fins, ça m'embêtait de veiller et de parler tout seul, et +je me suis endormi à mon tour... Vous étiez pourtant bien joyeux et bien +jaseur en partant de Montréal; puis, crac! vous avez fermé votre boîte +parce que deux p'tits polissons vous ont dit que votre fille était +muette... Mais dites donc, père François, est-ce vrai, ça, que votre +fille est muette? Je vous croyais encore garçon comme moi, par +exemple... + +--Mais je n'ai ni fille ni garçon, mon cher Philippe, puisque je suis +célibataire. + +--Ha bien! c'est ce que je pensais. Mais, alors, pourquoi avez-vous paru +mécontent en entendant dire à ces muscadins: votre fille est muette? +S'ils avaient dit ça à mon adresse, je leur aurais répondu qu'ils +mentaient comme des arracheurs de dents, car je sais bien que ma +fille--je veux dire celle que je vas voir--n'a pas la langue dans sa +poche... + +En effet, vous ne savez pas ça, vous, père François, que je fréquente +Melle Jacqueline, la cuisinière de M. Normandeau? + +Oui-da! tu n'as pas mauvais goût! + +Non, n'est-ce pas? Eh bien, puisque ça parait vous intéresser, je vas +vous faire connaître comment je m'y suis pris pour la demander en +mariage. + +D'abord, je dois vous dire que ce que je recherche, moi, c'est une fille +sage, réservée, pieuse et, qui sait, faire usage de ses dix doigts! Eh +bien! Melle Jacqueline possède toutes ces qualités-là. Elle est belle +comme un coeur, bonne comme un ange, douce comme un agneau et vive +comme un taon, à l'ouvrage! Elle va à confesse tous les mois, et elle +n'hésiterait pas à y aller plus souvent, la chère créature, si elle +commettait le mal! Mais je suis sûr qu'elle déteste trop les péchés pour +en commettre! + +Tenez! elle me fait si bien penser à moi: chaque fois que je vas à +confesse, je ne trouve rien de sérieux à dire, mais j'y vas quand même +et souvent parce que je sais que le démon nous guette partout, le +venimeux qu'il est! Mais je sers le bon Dieu du mieux que je peux, je +remplis fidèlement les devoirs de mon état, et j'espère que le ciel ne +m'abandonnera pas... + +Pardon, excusez-moi, père François, si je me suis éloigné un brin de mon +sujet. J'y reviens. Donc, un jour, je dis à Melle Jacqueline: «Je gage +que vous n'aimez pas les garçon, vous?» + +Elle baissa la tête et devint aussi ronge qu'une cerise mûre! + +J'ajoutai: «Si un honnête garçon, que vous connaissez bien, vous +demandait en mariage, que lui répondriez-vous?» + +Cette fois, par exemple, elle releva la tête, et, devenant rosé, elle +répondit: «Je lui dirais que je vas penser sérieusement à sa demande.» + +--C'est bien! Melle Jacqueline, lui dis-je; j'aime votre réponse autant +que votre personne, et c'est moi qui vous demande en mariage! Je vous +donne le temps d'y penser, car je ne suis pas pressé, moi! Je vous en +reparlerai dans quinze jours, si ça vous plait. + +--C'est bien! _mesieu_, me dit elle. Et elle se retira, la figure encore +couleur de rosé! + +Durant les quinze jours, je ne la reluquai seulement pas une seule fois +du coin de l'oeil; mais le seizième jour, l'ayant rencontrée dans la +cuisine, à six heures du matin, je lui dis carrément; «Eh bien, Melle +Jacqueline, qu'est-ce que vous faites de ma demande en mariage?» + +--Je la garde! dit-elle, en souriant. + +Ce fut tout, mais ce fut assez pour ce jour-là... + +Le lendemain matin, l'ayant encore rencontrée, je lui demandai: +«Consentez-vous à devenir ma femme?» + +--Oui, M. Philippe, avec plaisir, répondit-elle de sa voix si douce, si +douce! + +--Merci! lui dis-je; j'en parlerai à M. Normandeau. + +Je ne sais pas si vous êtes comme moi, père François, j'ai pour habitude +de remettre rarement à demain ce que je peux faire aujourd'hui. Or, ce +même jour, j'allai trouver M. Normandeau dans son cabinet d'étude. Il se +promenait les mains derrière le dos, et semblait penser à ses bêtes... + +--Que veux-tu, Philippe? me demanda-t-il, en s'arrêtant. + +--Ça vous déplairait-il, M. Normandeau, si je courtisais Melle +Jacqueline, votre cuisinière, pour la marier à Pâques? + +Oh! père François, le bourgeois était de bonne humeur ce jour-là, car je +ne l'avais jamais encore entendu rire de si bon coeur... Il se jeta dans +son fauteuil, et se tint les côtes cinq minutes de temps... Et moi je +riais rien que de le voir rire! La bonne humeur de mon bourgeois me +donna de la hardiesse, et je repris: «J'ai parlé de l'affaire à Melle +Jacqueline, et elle a accepté ma demande en mariage; mais comme je ne +voudrais pas la fréquenter sans votre permission, c'est pour ça que je +vous en parle.» + +M. Normandeau devint sérieux et me dit: + +--C'est bien! Philippe, je t'accorde cette permission; mais si je +m'aperçois que tu abuses de ma tolérance, je te flanquerai à la porte! + +--N'ayez pas peur, M. Normandeau, je suis un honnête garçon, et Melle +Jacqueline est une fille qui sait tenir sa place... + +--Va! Philippe, ajouta M. Normandeau; je paierai le violon le jour de +tes noces! + +--Avez-vous compris ces paroles, père François: «Je paierai le violon le +jour de tes noces!» Dans la bouche de M. Normandeau, ces paroles veulent +dire: «C'est moi qui paierai toutes les dépenses...» + +--Sais-tu bien que tu as de l'esprit, Philippe? dit en riant le père +François. + +--En voilà une demande! beau dommage que je le sais! C'est vrai que +l'autre jour, s'étant fâché contre moi, M. Normandeau m'a dit: «Mon +pauvre Philippe! je vois bien que tu n'as pas inventé les manches de +pelle ni les poignées de portes!» + +Mais je lui ai répondu:»Ce n'est pas de ma faute, M. Normandeau, car +quand je suis venu au monde, les manches de pelle et les poignées de +ports étaient déjà inventés!» + +--C'est pas bête, cela, m'a dit M. Normandeau, en me tapant sur +l'épaule. Si tu n'as pas inventé les manches de pelle ni les poignées de +porte, je crois, par exemple, que tu as in venté la belle humeur! + +--Pour ça, M. Normandeau, c'est possible! mais c'est une invention qui +ne m'a pas encore enrichi! + +--Console-toi, mon cher Philippe, car les qualités et les vertus clé ta +Jacqueline valent cent fois mieux que la richesse... + +--Je crois que M. Normandeau disait vrai. Qu'en pensez-vous, père +François? + +--Il a raison. L'homme perd tout s'il perd son âme; et la richesse, +c'est souvent du bois qui sert à attiser le feu de l'enfer... + +--Tiens! qu'est-ce qu'on voit là-bas, dans _l'opuscule_? s'écria +Philippe... + +--Dans _l'opuscule_, dis-tu? tu veux dire sans doute dans le +_crépuscule_? + +--Crépuscule ou opuscule, reprit Philippe, ça m'est bien égal; mais +qu'est-ce qu'on voit la-bas? On dirait que c'est un clocher? + +--Mais, oui! répondit François: c'est le clocher de l'église de +Sainte-R... + +--Quoi! déjà? Eh babiche! que le temps a passé vite depuis trois heures! +s'exclama Philippe... + +--C'est parce que tu as sans cesse parlé de Jacqueline, mon fiston! + +--Bien, oui! père François; ça me ragaillardit quand j'en parle... + +--Tu as bien de la chance, toi, d'être toujours joyeux! soupira +François. + +--De la chance, dites-vous? mais il me semble que tout le monde peut +avoir cette chance-là. On n'a qu'à la prendre, et, quand on l'a prise, +la tenir! Vous l'aviez comme moi cette chance-là, père François, quand +nous avons quitté Montréal, hier l'après-midi, puis tout d'un coup, +patata! vous l'avez lâchée en entendant les deux malotrus dire: votre +fille est muette. Tenez, père François, j'ai dans la caboche, l'idée que +vous pensez toujours à ces deux muscadins, et que c'est à eux que vous +rêviez quand vous criiez: «Au voleur! Jean-Charles à mon secours!» Pas +vrai, ça, père François? + +--Oui, c'est vrai, Philippe! + +--Alors, babiche! vous me cachez quelque chose! Vous n'avez donc pas +confiance en moi? Je vous ai bien fait mes confidences, moi, au sujet de +Jacqueline; pourquoi ne me feriez-vous pas les vôtres an sujet de ces +deux gaillards? + +--Es-tu capable de garder un secret, Philippe? + +--Eh babiche! Je crois bien! Je me crois capable de garder un secret +comme la statue _Nallason_... + +--Tu veux dire la statue Nelson? + +--Oui. C'est ça qu'est pas bavarde, la statue _Melson_! Elle n'a jamais +dit à personne pour quoi ils l'ont perchée si haut... + +--Eh bien, écoute! Philippe. Tu m'as dit que le clerc du notaire +Archambault est un dépensier et une fine canaille; comment sais-tu cela? + +--Vous savez que je passe presque tout mon temps dans les écuries de M. +Normandeau. Je soigne les chevaux et je veille à l'entretien des harnais +et des voitures. C'est pas pour me vanter, mais, babiche! je vous +certifie que tout ça est à l'ordre. Or, en face de l'écurie qui touche à +la rue, il y a, depuis deux ans, un restaurant appelé le _Saumon d'or_, +qui sert de rendez-vous à la jeunesse crapuleuse de la ville. Ce +restaurant est tenu par une femme à l'âme malpropre, à ce qu'on dit, +mais, moi, je ne la connais que de figure, et ça m'en dit assez! + +Souvent, le soir, le clerc notaire arrive au restaurant dans un carrosse +traîné par deux chevaux. Souvent aussi je l'entends dire, à la porte du +_Saumon d'or_, à ses amis: «C'est moi qui paye toutes les dépenses ça +soir!» Une fois même, il y a deux ou trois mois de ça, je lui ai entendu +dire: «Il me reste encore dix dollars sur les cinquante que mon imbécile +de frère m'a donnés! nous allons les boire à sa santé ce soir!» + +Le père François, dans la voiture, trépignait de colère et +d'indignation... + +--Le gueux! ah! le gueux! répétait-il... Et dire que sa famille +s'imagine que ce gueux-là est le modèle des étudiants! + +--Vous connaissez donc sa famille? interrogea Philippe. + +--Oui, mon cher; ce gueux, ce misérable est le frère de Jean-Charles qui +a arraché l'autre jour, M. le curé Faguy des griffes de l'ourse... + +--Vous ne me dites pas ça?... + +--Oui, c'est incroyable, mais c'est pourtant vrai! Tu comprends +maintenant pourquoi je suis devenu si triste et si sombre en voyant ce +sans-coeur sous l'influence de la maudite boisson... Ce misérable a jeté +dans l'orgie et la débauche l'argent que Jean-Charles a gagné sur le +champ de bataille, à Châteauguay... Et dépenser ainsi le prix du sang +d'un héros, c'est un crime qui crie vengeance au ciel! Eh bien! notre +devoir à nous, Philippe, c'est de démasquer ce misérable, afin de +l'empêcher au moins d'extorquer d'autre argent à sa pauvre famille. +Tu peux m'aider à atteindre le but que je me propose, en me tenant au +courant des allées et venues de Victor Lormier, car tel est le nom de ce +chenapan! Écris-moi, et garde le secret de la confidence que je viens de +te faire! + +--Ne craignez pas de coups de langue de ma part, père François; sur ce +chapitre-là, je serai aussi muet que la tombe! + +--Merci! mon cher Philippe. Dans tous les cas, je t'assure que ce +vaurien de Victor ne mettra pas la patte sur l'argent que m'a donné M. +Normandeau... + +--Puis moi, dit Philippe, en faisant claquer son fouet, je vous assure +qu'avec cet archet-ci, je vas faire danser à Victor un rigodon à +la porte du _Saumon d'or_... Et en travaillant d'accord, vous à +Sainte-R..., moi à Montréal, nous allons peut-être réussir à arracher +aux griffes du diable ce gredin-là! + +--Je le souhaite de tout mon coeur, dit le père François. Prions Dieu de +nous aider et de nous éclairer. + +--Nous y voici! nous y voila! fit Philippe. en arrêtant la voiture à la +porte du presbytère. + +--Fais le tour, dit François, et entre le cheval dans la cour. + +--Non, merci! je prends un verre d'eau, et je tourne bride tout de +suite, car il est trois heures, et je veux coucher à Montréal ce soir. + +--Si tu crois, mon fiston, que je vas te laisser partir comme ça, tu te +trompes grandement reprit le père François, en prenant le cheval par la +bride et le faisant entrer dans la cour. Aide-moi à dételer, et vite! +Bon! tu ne repartiras que lorsque tu auras mangé et que tu te seras +reposé comme il faut, et ton cheval aussi. + +D'ailleurs, tu n'as pas besoin de te gêner, car le presbytère, ici, +n'est pas seulement la maison du bon Dieu et du prêtre, c'est la maison +de tout le monde! La maison est petite, mais le coeur du curé qui +l'habite est grand! + +--Si j'accepte, père François, ce n'est pas pour moi, mais plutôt pour +le pauvre cheval qui à le ventre vide et les _béquilles_ fatiguées... + +François mit le cheval dans l'étable, changea la litière et donna à +l'animal une bonne portion d'avoine, de l'eau et une botte du foin. + +Maintenant, pensons à nous, dit-il à Philippe. + +Le vieux serviteur, qui paraissait avoir ses coudées franches au +presbytère, dit à la ménagère: «Préparez-nous un bon déjeuner, et, après +le repas, vous donnerez une chambre à mon ami, M. Philippe Trudel, qui a +bien besoin de repos, car nous avons passé la nuit sur la route.» + +A quatre heures, bien repu, mais insuffisamment reposé, Philippe reprit +le chemin de Montréal, malgré les instances que François avait faites +pour le retenir plus longtemps. + +--Merci! père François, avait répondu Philippe, je tiens à être chez le +bourgeois ce soir. + +--Oui, je comprends, mon drôle! tu as hâte de revoir Jacqueline, hein? + +--Eh babiche! vous avez deviné juste, père François! + +--N'oublie pas de m'écrire au sujet de l'affaire, tu sais! + +--N'ayez pas peur! mais ne faites pas encadrer mes lettres, par exemple! +je ne suis pas comme vous un ancien maître d'école, moi! et je mets plus +souvent la main au fouet qu'à la plume! + +--Bonne santé! Philippe. + +--Vous pareillement, père François... Hue! marche donc, blond... + +«Quel honnête et joyeux garçon! pensait le vieillard, en regardant s'en +aller son jeune ami. Jacqueline sera sûrement heureuse avec lui!» + + * + * * + +Pendant que Philippe se reposait, François avait demandé des nouvelles +du curé et de Jean-Charles à la vieille ménagère. Sachant celle-ci très +curieuse, il supposait qu'elle devait être bien renseignée. Il ne se +trompait pas, car la vieille s'était tenue au courant. + +--M. le curé, répondit-elle, est parfaitement remis de son choc nerveux; +mais il en est bien autrement de ce pauvre M. Jean-Charles, qui n'est +pas près de guérir de ses blessures. Il a eu, avant-hier, des faiblesses +telles que M. le curé a cru prudent de lui administrer les derniers +sacrements. + +Ces faiblesses, parait-il, étaient dues à la quantité de sang qu'il a +perdu et aux efforts surhumains que, dans son état, il a dû faire pour +transporter M. le curé jusqu'ici. + +Mais hier, il a passé une assez bonne journée, et dans la soirée le Dr +Chapais paraissait très confiant. Je vous ai dit, François, que M. le +curé était parfaitement remis, mais je suis sûre que, au moral, il +souffre le martyre. Hier soir je l'ai entendu dire au médecin: «Je +vous recommande de ne rien épargner, et je vous supplie même de faire +l'impossible pour sauver Jean-Charles. Puis, les yeux pleins de larmes, +il ajouta: Si ce jeune homme venait à mourir, je ne pourrais jamais me +consoler d'avoir été la cause de sa mort.» + +--La mère et les soeurs de Jean-Charles interrogea François, comment +ont-elles pris ce malheur? + +--Oh! en courageuses et saintes femmes qu'elles sont! C'est M. Lormier, +père, qui leur a annoncé la triste nouvelle. Il leur a répété, mot pour +mot, les consolations que M. le curé lui avait dictées. D'abord, il +leur a certifié que Jean-Charles n'était pas en danger et leur a fait +comprendre que Dieu avait permis ce malheur pour empêcher leur fils +de retourner sur le champ de bataille, où il aurait été probablement +victime de son héroïsme. En un mot, il leur a fait accepter ce malheur +comme une chose inévitable et qui devait tourner à l'avantage de la +famille et à la gloire de Dieu. + +--Ont-elles vu Jean-Charles? + +--Oui, deux fois. Hier encore, elles ont eu avec lui une longue et bien +touchante entrevue. + +--Espérons, dit François, que le ciel, sensible à nos prières, rendra +bientôt la santé à notre cher malade et le bonheur à sa famille. + + + +IL FAUT SAUVEGARDER L'HONNEUR DE SA FAMILLE! + +François Latour--le lecteur s'en est déjà convaincu--était le prototype +du serviteur fidèle et dévoué. Il appartenait à cette race de serviteurs +d'élite qui menace de s'éteindre dans notre pays. Sa fidélité et son +dévouement ne se restreignaient pas à celui qu'il était, par devoir, +obligé de servir, mais ils s'étendaient à tous les parents et amis de +son bon maître; et parmi les amis, Jean-Charles avait une place de choix +dans le coeur du brave serviteur. + +Il se trompe singulièrement le lecteur qui pense que le vieux François +s'était mis au lit le matin de son retour de Montréal. Non, certes! +Aussitôt après le départ de Philippe, il était accouru auprès de notre +héros, qu'il avait trouvé en la compagnie du prêtre. + +Le bon curé n'avait pas voulu, même pour une seule nuit, confier à +d'autre la garde du malade. Le jour, il prenait deux ou trois heures de +repos, mais, le soir, il s'installait au chevet du jeune homme, qu'il +soignait avec la tendresse et le dévouement d'un père. + +L'abbé Faguy et Jean-Charles firent au vieux + +François l'accueil le plus cordial. On eût dit qu'ils recevaient un ami +plutôt qu'un serviteur! + +François remarqua, avec surprise, que Jean-Charles parut très ému +lorsqu'il lui serra la main. Mais il attribua cette émotion à la +faiblesse du malade. + +--Je suis bien content de vous revoir, dit le curé, mais je ne vous +attendais pas si tôt. Vous m'aviez laissé sons l'impression que vous +seriez absent une huitaine de jours. + +--J'ai eu la chance, répondit le vieillard, de rencontrer tout mon monde +le même jour, ce qui m'a permis d'abréger de moitié la durée de mon +voyage. + +--J'ai, cependant, un reproche à vous faire, mon bon François; ma +ménagère m'a dit qu'elle vous avait vu partir à pied avec un paquet sur +le dos. Pourquoi n'avez-vous pas pris le cheval? + +--Oh! je n'aurais pas voulu, pour beaucoup, surtout de ce temps-ci, vous +priver des services de votre cheval D'ailleurs, bredouilla-t-il, en +rougissant, je n'avais qu'un petit trajet à faire, et le paquet que je +portais était léger. + +--Vous considérez comme un petit trajet vous la distance qui sépare +Sainte-R... de Montréal! et vous appelez cela léger, un paquet formé de +trois peau d'ours... + +Le bonhomme resta tout interloqué en entendant les remarques du curé. + +Je suis trahi! se dit-il, en pensant à Philippe... Ce bavard-là a tout +dit à la ménagère, pendant que je soignais le cheval; et la ménagère, +cette pie! a tout rapporté à mon maître! + +L'abbé Faguy, voyant l'embarras du vieux serviteur, lui dit en souriant: +«M. Normandeau, dans une lettre qu'il m'a fait remettre par son cocher, +me raconte le but de votre voyage à Montréal et la longue entrevue qu'il +a eue avec vous. Il exalte votre honnêteté et votre dévouement, puis il +termine ainsi sa lettre»: «Je suis heureux d'avoir pu me procurer les +peaux de ces trois bêtes qui occuperont la meilleure place dans mon +musée. Je placerai la mère entre les oursons, et au-dessus d'elle je +mettrai l'inscription suivante: _Tuée dans le bois-Panet, le 30 mai +1814, par le poing formidable de Jean-Charles Lormier, l'un des héros de +Châteauguay, au moment ou elle allait dévorer M. l'abbé Frs. X. Faguy, +curé de Sainte-R..., qui était alors sans arme_.» + +Le curé et Jean-Charles remercièrent tour à tour François pour le +témoignage de dévouement qu'il leur avait donné en cette pénible +circonstance. + +Le vieux serviteur répondit qu'il ne croyait pas mériter autant de +bienveillance de leur part, et qu'il n'avait fait que son devoir. Mais, +ajouta-t-il, il y a un détail--et c'est le plus important--que M. +Normandeau ne mentionne pas dans sa lettre, c'est le prix qu'il m'a payé +pour avoir les trois peaux. + +--Comment! dit le curé, est-ce que M. Normandeau vous a payé ces peaux? + +--Certainement, M. le curé! et je vous prie de croire que je n'avais pas +l'intention non plus de les lui donner. Je savais que M. Lormier était +trop sérieusement blessé pour pouvoir aller à la guerre, et que, par ce +fait, il perdait l'occasion de réaliser une centaine de piastres. Je +pensais aussi que sa maladie allait être pour vous, pour lui et pour sa +famille une cause de grandes dépenses; et, alors, pardonnez-moi-le, j'ai +voulu en quelque sorte arracher à ces trois animaux la réparation des +torts qu'ils vous avaient causés, et j'ai vendu leurs peaux! + +--Non seulement je vous pardonne, dit le curé, en plaisantant, mais +j'admire votre talent pour le commerce... Vous avez, je suppose, obtenu +une trentaine de dollars pour ces peaux? + +François tira de la poche de son veston les quatre cents dollars qu'il +déposa sur la table en disant: «Voici le produit des trois peaux!» + +--Quatre cents dollars! s'écrièrent à la fois le curé et Jean-Charles! + +--Oui! M. Normandeau m'a dit que ces peaux avaient à ses yeux une valeur +inestimable. + +Mais ce n'est pas tout. M. Normandeau m'a donné cent dollars, et comme +je ne voulais pas les accepter, il m'a menacé de se fâcher montre moi. +J'avais bien raison, n'est-ce pas? de vous dire tantôt, que je ne +méritais pas vos remerciements, puisque j'ai été récompensé au centuple +pour des démarches que le devoir m'obligeait de faire. + +--Vous êtes le plus généreux des hommes! dit Jean-Charles. + +--Certes, oui! confirma le curé; et le serviteur le plus dévoué et le +plus honnête que je connaisse! + +En voyant l'argent sur la table, François pensa tout à coup au clerc +notaire, et un frisson agita tout son être. Alors il prit les billets et +les remit au curé en disant: «Cet argent, il est vrai, appartient à M. +Lormier, mais comme sa maladie le rend incapable d'en disposer lui-même, +pour le moment, je vous prierais, M. le curé, de bien vouloir placer les +quatre cents dollars à la banque au nom de notre malade.» + +--Bien volontiers, dit l'abbé Faguy, en serrant les billets dans son +portefeuille. + +Et le vieux serviteur respira librement... + +--Il est cinq heures, maintenant, dit François, en s'adressant au curé: +allez donc vous reposer pendant que je resterai auprès de M. Lormier. + +--J'accepte votre offre non pas pour me reposer, car je ne suis pas +fatigué, mais d'abord pour dire ma messe, et ensuite pour aller porter +les secours de la religion à Gabriel Landry, qui demeure à l'extrémité +de la paroisse. + +--Dans ce cas, M. le curé, je dirai à Félix d'atteler le cheval pour six +heures. + +--Non, mon ami, merci! Par le temps ravissant que nous avons ce matin, +je préfère marcher. + +--Mais, M. le curé, y songez-vous? c'est une marche de six milles que +vous ferez? + +--Pourtant, mon cher François, cette marche n'est qu'une bagatelle +comparée à celle que vous avez faite, l'autre jour, avec un lourd paquet +sur le dos! Puis je n'ai pas encore trente ans, et vous en comptez +soixante! Au revoir, mes amis! + + * + * * + +--Savez-vous bien, M. Latour. dit Jean-Charles au vieux serviteur, que +c'est une fortune que vous mettez à ma disposition! + +--En tout cas, M. Lormier, personne ne contestera les droits que vous +y avez. En tuant à coups de poing, comme vous l'avez, fait, le plus +puissant ennemi de l'homme, vous avez mérité l'admiration de tout le +monde; et puis avec votre vie, vous avez sauvé celle de notre vénérable +curé. + +--Mon mérite, dans cette affaire, n'est pas aussi grand, allez! que vous +paraissez le croire; j'ai été plus gauche que brave. Après avoir logé +une balle dans la tête de l'ourse, j'ai commis l'imprudence de jeter mon +arme. La bête que je croyais morte, et qui n'était qu'étourdie, s'est +précipitée sur moi...et je me suis défendu, voila tout! + +--Mais ne comptez-vous pour rien la force extraordinaire et l'endurance +merveilleuse que vous avez déployées dans le combat? + +--Durant tout le combat, j'ai prié la Sainte-Vierge, et je crois +fermement que c'est cette puissante protectrice qui m'a donné et la +force et l'endurance dont vous parlez. + +Le vieux François, tout en admirant ce bel esprit d'humilité et de foi, +et en admettant l'intervention divine dans ce combat, n'en restait pas +moins convaincu que Jean-Charles, en cette occurrence, s'était conduit +comme un héros. + +C'est aussi notre conviction. + +--Quoi que vous en pensiez, M. Lormier, reprit le vieillard, vous +pouvez, sans scrupule, accepter cette somme que M. Normandeau m'a chargé +de vous transmettre, avec l'expression de sa plus grande admiration. + +--Je l'accepte avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle me vient d'un +coeur noble et, généreux, et ensuite parce que j'en aurai bientôt besoin +pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à Montréal... + +Comme s'il venait d'être piqué par un serpent, François fit un bond +prodigieux, et retomba lourdement sur le plancher... + +Juste à ce moment, le Dr Chapais, qui venait d'assister à la messe, +entra et aperçut le vieillard gisant, inanimé, sur le plancher. Aidé +de la ménagère, il transporta le serviteur dans la chambre voisine, et +retendit sur un lit. + +Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que le bonhomme recouvra sa +connaissance. + +La ménagère était allée chercher le curé, qui taisait alors son action +de grâces dans la sacristie. + +Quand François reprit ses sens, le prêtre et le médecin étaient auprès +de lui. + +--Ou suis-je? demanda-t-il, en promenant des regards effarés autour de +lui; puis, tout à coup, il se mit à crier: «Au voleur! A mon secours, +Jean-Charles! à mon secours!» + +--Voyons, mon ami, dit le curé, en prenant la main du vieillard, +tranquillisez-vous, car il n'y a pas de voleur ici! + +François regarda le prêtre et sourit tristement. + +--Qu'avez-vous? reprit l'abbé Faguy. + +--Rien, monsieur! un peu de fatigue seulement... + +«Non! pensait le médecin, en consultant le pouls du vieux serviteur: la +fatigue ne produit jamais de commotion aussi violente!» + +--Qu'en pensez-vous, docteur? interrogea le curé. + +Le médecin éluda la question en demandant à la ménagère, qui venait de +rentrer, d'ouvrir le carreau d'un châssis, afin de renouveler l'air de +la chambre. Et il ajouta: «Je vais aller voir Jean-Charles un instant et +ensuite je courrai chercher des remèdes pour François.» + +Lorsqu'il fut seul avec notre héros, il lui demanda, en le regardant +fixement: «Que s'est-il donc passé entre toi et le vieux serviteur?» + +--Nous parlions de choses et d'autres, quand, soudain, il s'est levé et +est retombé comme une masse sur le plancher... + +--Tu sais que le vieux est sensible et nerveux; ne lui as-tu pas adressé +des paroles qui auraient pu lui causer de la peine ou de la frayeur? +En reprenant ses sens, il s'est écrié: «Au voleur! A mon secours, +Jean-Charles! A mon secours!» + +--Mais, mon Dieu, non! Au contraire, je lui exprimais ma reconnaissance +pour un grand service qu'il venait de me rendre, et c'est précisément à +ce moment-là que l'attaque a eu lieu. + +--Je n'y comprends plus rien! murmura le médecin. + +Il examina les blessures de Jean-Charles, s'informa comment il avait +passé la nuit, et, lui ayant recommandé de ne manger encore que des +choses très légères, il sortit. + +Pendant ce temps, le curé, resté seul avec François, l'interrogeait pour +tâcher de savoir réellement ce qui avait pu provoquer chez lui ce choc +terrible. + +--Mon Dieu! mon Dieu! fit le vieillard en sanglotant, ayez pitié de +nous! + +Habitué à consoler les affligés, le prêtre dit: «Oui, mon cher François, +Dieu vient toujours en aide à ceux qui l'implorent dans les heures +douloureuses; adressez-vous à lui en toute confiance. Mais comme je +suis, par état, le représentant de Dieu auprès de mes ouailles, j'ai le +droit de connaître tous leurs chagrins. Parlez sans crainte, mon vieil +et bon ami!» + +--Eh bien! M. le curé, je vais vous dire, en peu de mots, ce qui +m'afflige aujourd'hui. + +Et le vieux serviteur raconta la rencontre qu'il avait faite à Montréal, +et tout ce que Philippe lui avait appris sur le compte du clerc notaire. +Puis il répéta ces paroles de Jean-Charles qui l'avaient foudroyé: + +«_Je l'accepte (cette somme) avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle +me vient d'un coeur noble et généreux, et ensuite parce que j'en aurai +bientôt besoin pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à +Montréal._» + +Le saint prêtre, comme si le déshonneur l'eût atteint personnellement, +courba la tête sous le poids de ces révélations, et resta longtemps +pensif. Puis, paraissant avoir pris une résolution, il se leva et dit: +«C'est grave, mon ami, ce que vous venez de m'apprendre; mais, avec +la grâce de Dieu, nous triompherons de l'esprit du mal qui inspire le +malheureux Victor.» + +--Vous allez, M. le curé, avertir vous-même M. Jean-Charles, n'est-ce +pas? afin qu'il soit sur ses gardes? + +--Non, mon bon François; notre ami apprendra toujours assez tôt ce +nouveau malheur, que, d'ailleurs, je vais m'efforcer de détourner. +J'écris immédiatement à Victor. + +--Et l'argent? demanda François. + +--L'argent est en lieu sûr, répondit le curé, et j'en disposerai pour le +plus grand bien de Jean-Charles. N'ayez pas d'inquiétude là-dessus. Pour +le moment, mon ami, il faut sauvegarder l'honneur de sa famille. + + + +LE COCHER PHILIPPE DANS SON NOUVEAU RÔLE + +Le soir même de son retour à Montréal. Philippe avait commencé à remplir +le rôle que le père François lui avait assigné. Mais il s'était réservé +la première partie de la soirée, de huit à neuf heures, pour aller faire +la cour à sa dulcinée. Puis, après avoir soigné ses chevaux et tout mis +en ordre dans l'écurie, il s'était placé, en observation, derrière les +persiennes de la fenêtre qui faisait face au _Saumon d'or_. + +Avant tout, s'était-il dit, il faut que je sache où demeure le muscadin; +et lorsqu'il sortira, du restaurant, je le suivrai de loin. + +Vers minuit, il vit sortir Victor avec quelques amis, et il se mit à le +filer. + +La bande était joyeuse. Évidemment on s'était amusé, ce soir-là! Le +clerc notaire avait dû payer royalement; son nom était souvent répété +et acclamé. Il était le héros de la soirée. En le quittant, pour se +disperser, ses amis lui réitérèrent leurs flatteries intéressées, et +Victor, tout gonflé de son importance, continua seul par les rues +sombres et désertes. + +Il paraît, pensa Philippe, que notre muscadin loge loin du _Saumon +d'or_... Et dire que, tous les soirs, ce fou-là s'impose une aussi +longue marche pour se damner... quand ce serait si facile pour lui de +se sauver en restant tranquillement chez lui à servir le bon Dieu et à +étudier... + +Mon Dieu, que les méchants sont bêtes! + +Moi si j'étais étudiant en loi, je sais bien ce que je ferais: +j'étudierais la loi, babiche! + +Mais!--et il s'arrêta comme saisi de frayeur--j'y pense tout d'un coup, +si j'étais étudiant en loi, je ne fréquenterais que le grand monde, et +je n'aurais peut-être jamais connu Jacqueline, qui ne va pas, elle, dans +le grand monde... Eh bien, bonsoir, l'étude de la loi! bonsoir, le grand +monde! J'aime mieux garder et mon état et ma Jacqueline.... + +Mais, voyons! qu'est-ce que je fais, ici, planté comme un champignon?... +Il ne faut pas que je perde le muscadin de vue, car il ne m'attendra +pas, bien sûr, ce polisson-là! + +Il pressa le pas pour reprendre le terrain perdu et se mettre en bonne +posture d'observation. Puis continuant son monologue: Nous sommes sur la +rue Saint-Denis, je crois. + +Tiens! voilà Victor qui s'arrête! Alors, il faut que je m'arrête moi +aussi, je suppose! Il monte l'escalier de cette grande maison! + +Eh. babiche! il ne couche pas à la belle étoile, le muscadin! Quoi! il a +une clef! + +C'est commode d'avoir une clef: on peut rentrer à l'heure qu'on veut! +J'en ai une clef, moi aussi, mais c'est celle de l'écurie... + +J'ai hâte de connaîtra le particulier qui loge cette canaille de Victor. +Ça doit être du propre, car qui se ressemble s'assemble... Maintenant +que l'oiseau est entré, approchons-nous et allumons une allumette pour +voir le numéro de son nid. Bon, ça y est! ce numéro-là est gravé dans +ma caboche pour longtemps! Il ne me reste plus qu'à savoir le nom du +personnage qui donne asile au muscadin. Je prendrai mes renseignements +de mon confrère Étienne qui connaît par coeur toute la rue Saint-Denis. + +Philippe retourna sur ses pas en faisant les réflexions suivantes: J'ai +accepté là une tâche qui ne me déplairait pas trop si je pouvais la +remplir le jour... mais ça me chiffonne de veiller aussi tard que le +muscadin! Je n'aime pas à me coucher après dix heures, moi! et même +après neuf heures, les soirs que je ne vas pas voir ma blonde... + +Ah! me disait dernièrement mon grand père, les parents élèvent mal les +enfants aujourd'hui! Dans le bon vieux temps, les jeunes gens partaient +à sept heures pour aller veiller et ils revenaient à neuf heures et +demie. De nos jours, tout cela est changé: les jeunes gens soupent à la +vapeur, partent de la maison à six heures et demie, se promènent avec +les filles dans les rues jusqu'à neuf heures, puis, alors, ils vont +veiller et ne rentrent au logis qu'à minuit! Ils font de même, +paraît-il, parce que c'est la mode... A-t-on jamais entendu parler d'une +mode plus stupide! C'est la faute des parents, bien sûr! + +Moi, quand je serai père de famille, (et ça viendra avant longtemps, +puisque je me marie à Pâques), oui, quand je serai père de famille, je +dirai aux miens sur un ton terrible: Aie! là, vous autres, écoutez! +allez veiller, si vous voulez, chez des gens respectables; mais, ici, il +faut rentrer à neuf heures et demie, et la porte se barre à neuf heures +et trois quarts juste,--c'est un quart d'heure de grâce que vous accorde +ma bonté paternelle--, mais si, à cette heure-là, vous n'êtes pas +arrivés: bonsoir, mes fistons! couchez dehors... Puis quand ils +rentreront, le lendemain matin, je leur donnerai une raclée qui leur +fera passer le goût de veiller tard... + +Oui, babiche! c'est comme ça que je ferai quand je serai père de +famille... Et si ceux qui aiment à suivre la mode viennent me corner +dans les oreilles que tout cela est changé de nos jours, je leur +répondrai que ce qui avait du bon sens autrefois doit en avoir encore +aujourd'hui... + +Je sais bien que les gens instruits ont coutume de dire que «plus ça +change, plus c'est la même chose»; mais moi je trouve que quand ça +change, ça n'est pas la même chose... + +Sont-ils drôles un peu, parfois, ces gens instruits! Ainsi, par exemple, +les deux muscadins qui ont coupé la parole au père François, l'autre +jour, par ces mots: «Votre fille est muette», savaient-ils ce qu'ils +voulaient dire? Mais, babiche! quel rapport ces mots-là «votre fille est +muette» pouvaient-ils avoir avec les paroles du père François: «Voilà +pourquoi?»... Aucun rapport, ce me semble! On ne dira pourtant pas que +ces deux muscadins ne sont pas instruits, puisqu'ils ont peut-être usé +chacun cinquante fonds de culotte sur les bancs du collège... + +Je donnerais bien deux sous, par exemple, à celui qui pourrait +m'expliquer comment il se fait que l'ignorant, lui, quand il parle, est +compris de tout le monde, tandis que l'homme instruit, avec sa fricassée +de grands mot? et de proverbes, n'est compris que de ses pareils... + +A quoi sert donc l'instruction, babiche! si c'est l'ignorance qui rend +le langage compréhensible! + +L'année dernière, encore par exemple, je souffrais d'un mal d'yeux +épouvantable. Je m'en vas chez le vieux Dr Buller, qui fait le métier +spécial de soigner les maladies des yeux. + +Il me regarde longtemps--je veux dire mes yeux. + +--Bon! Je lui demande s'il connaît ma maladie.. + +--Oui, répond-il, en me jetant par la tête sept ou huit mots longs comme +le bras... + +--Pardon, docteur, lui dis-je: voulez-vous avoir la bonté de me mettre +ça par écrit, et je l'étudierai quand je serai rendu chez-moi. + +Il me donna par écrit les noms de mes maladies--car il parait que j'en +avais plusieurs--...Une fois rendu chez-moi, je me mis. à épeler les +mots suivants: _Conjacquetuvite_ chronique; Hyp... hyp...--Ma +foi! j'aime mieux dire: hip! hip! hourra!--Hypéros...resthésie... +ratatine...--non, c'est pas ça--rétinienne,--oui c'est ça!--_Obstruc... +obstrucstation_ du conduit lacry...--non, pas encore ça--_sacremal; +Ratracissement_ des canaux ex... excré...--non--_excrotteurs_. + +Bon! je les ai! + +J'ai toujours de la misère à enfiler ces babiches de mots-là... + +Je ne les comprenais pas, comme de raison! Alors, j'ai pris le plus gros +dictionnaire de M. Normandeau, et j'ai tâché de faire avec ces grands +mots une phrase qui pouvait avoir du bon sens, et je n'en suis pas venu +à bout! A la fin des fins, j'y ai renoncé, car, ma foi d'honneur! je +crois que je serais devenu fou! + +Eh, babiche! on ne dira toujours pas que le vieux Dr Buller n'est pas un +homme instruit, puisqu'il a étudié à Paris et à Londres... + +Bon, me voila, rendu. Où est ma clef, à cette heure? Ah! la voilà... + +Il ouvrit la porte de l'écurie en disant: «Comme Victor, j'ai l'avantage +de rentrer à l'heure que ça me plait; mais, par exemple, j'ai assez +d'esprit dans la caboche pour ne pas abuser de cet avantage! D'ailleurs, +ça ne ferait pas longtemps avec M, Normandeau! babiche, non! + +M. Normandeau! Ça, c'est un p'tit homme qui sait se tenir! On ne peut +pas lui ôter un cheveu de la tète! Mais, j'y pense; ça ne serait pas +facile non plus de lui en ôter des cheveux, à ce bon M. Normandeau, car +il est chauve comme une citrouille! + +N'importe! ce que je veux dire, c'est qu'il peut marcher la tête haute, +même avec une perruque...» + + * + * * + +En partant de Sainte-R..., Philippe avait conçu l'idée de faire danser à +Victor un rigodon d'un nouveau genre. Mais le deuxième soir, il n'avait +pas osé mettre son idée à exécution, parce que Victor se trouvait eu +compagnie de plusieurs amis. + +Le troisième soir, le clerc notaire était entré seul au _Saumon d'or_, +et ses amis ne semblaient pas être venus l'y rejoindre. + +Philippe était à son poste. + +Il est minuit, pensa-t-il; c'est l'heure de sortie de notre muscadin. + +Moi, je me contente de fréquenter Jacqueline trois soirs par semaine, et +je ne fais qu'une heure de jasette avec elle. Le muscadin, lui, va +voir les filles tous les soirs, et encore il ne déménage jamais avant +minuit... + +Arrête un peu, mon fiston! comme dit le père François, je vas stopper +tes fréquentations! + +Mais! il ne sort toujours pas, l'animal... + +Oui, le voilà! + +Victor avait dû prendre un verre de trop, car il marchait en titubant. + +Philippe, qui avait l'agilité du singe, s'était costumé en fantôme, et, +monté sur des échasses qui lui donnaient une taille de dix pieds, il +attendait Victor, dans l'obscurité, un fouet à la main. + +Quand Victor voulut tourner l'angle de la rue Sainte-C..., le fantôme se +plaça devant lui, en disant d'une voix sépulcrale: «Misérable qu'as-tu +fait de l'argent que ton frère a gagné, au prix de son sang, à la +bataille de Châteauguay?» + +Et, vlan! vlan! il lui cingla les jambes avec la corde à noeuds de son +fouet! + +--Pardon! pitié! miséricorde! supplia Victor, en retrouvant subitement +toutes ses facultés. + +--Marche! commanda le fantôme, en se rangeant pour laisser passer +Victor. + +Celui-ci profita de ce mouvement pour se sauver à toute vitesse; mais en +quatre enjambées, le fantôme fut sur ses talons et lui administra des +coups de fouet épouvantables, en criant: + +--Danse le rigodon du diable! danse plus fort que ça, misérable! +canaille! voleur! toi qui as dépensé dans la débauche le pur argent de +ta famille! + +Vlan! vlan! vlan! + +Et, à chaque coup de fouet, Victor criait et sautait comme un chat +enragé. + +Pardon! miséricorde! hurlait-il! + +--Danse maintenant le rigodon, du _Saumon d'or_! commanda l'impitoyable +fantôme. + +--Et les coups redoublèrent sur les maigres jambes du clerc notaire, qui +perdit l'équilibre et roula sur la chaussée... + +Puis le fantôme disparut en apercevant, dans le lointain, la binette +d'un constable, que les cris du danseur avaient attiré. + +Débrouille-toi comme tu pourras! pensa + +Philippe, en regagnant l'écurie. Je ne veux pas avoir de démêlés avec la +police, moi! Bonsoir, Victor! Bonsoir, la compagnie! + +Victor, soutenu par le constable qui l'avait ramassé dans la rue, se +rendit à son logis en boitant et en gémissant. Aux questions que lui +posa le policier, il répondit d'une manière évasive. Il n'aimait pas +du tout à mettre la police au courant de ses petites affaires; et s'il +avait accepté l'aide du constable, c'est parce qu'il s'était senti +incapable de se rendre seul chez-lui. D'ailleurs, il redoutait encore +l'apparition du terrible fantôme... + +C'est avec la plus grande difficulté qu'il réussit à gravir l'escalier +qui conduisait à sa chambre. + +La douleur était affreuse: il aurait crié, hurlé! mais il fallait que +personne, dans la maison, n'eût connaissance de son odyssée! + +Si, demain, pensa-t-il, il m'est impossible de sortir, je dirai à Mme +de Courcy que l'excès de travail me force à prendre quelques jours de +repos... + +Ses jambes étaient enflées comme des traversins et bariolées comme +des arcs-en-ciel! Il les lava, les frotta avec de la glycérine et les +enveloppa du mieux qu'il pût avec des bandelettes de toile. + +Malgré le besoin qu'il ressentait de se mettre au lit, il resta assis +dans son fauteuil, les yeux grands et fixes comme ceux d'un halluciné... + +Il lui semblait voir encore le fantôme s'approcher, le fouet à la main! +Il lui semblait aussi entendre ces paroles: «Danse le rigodon du diable! +Misérable! qu'as-tu fait de l'argent que ton frère a gagné, au prix de +son sang, à la bataille de Châteauguay! + +Parfois, il lui prenait des envies d'appeler à son secours, mais la +crainte de laisser deviner la cause de ses souffrances, lui fermait la +bouche... + +Pauvre malheureux! il ne dépendait que de lui pourtant d'adoucir ses +souffrances! + +La prière lui aurait fait du bien; le crucifix doré l'y invitait, mais +il en détournait les yeux! Ce jeune libertin n'avait qu'un regret: celui +de ne pouvoir retourner le lendemain à ses plaisirs immondes... + +«Alors, sembla lui dire le divin crucifié, puisqu'il en est ainsi, +souffre donc, misérable!» + +La frayeur de Victor se dissipa un peu quand l'aurore vint éclairer sa +chambre. + +Il souffla sa bougie et se mit au lit avec l'espoir de trouver bientôt +dans le sommeil l'oubli de ses tortures. Mais le sommeil s'obstina +longtemps à fuir ses paupières, et ce n'est que vers les six heures +qu'il pût s'endormir. + +Notre étudiant avait l'habitude de se lever + +à sept heures, et de déjeuner à sept heures et demie. Mais, ce matin-là, +à huit heures, Mme de Courcy constatant que le jeune homme n'était pas +encore descendu, alla frapper à la porte de sa chambre. Ne recevant de +lui, pour toute réponse, que des ronflements capables de réveiller les +sourds, elle se retira discrètement, et recommanda à la servante de ne +faire aucun bruit, afin de ne pas déranger ce cher enfant, qui méritait +bien de prendre un petit congé... + +Victor dormit jusqu'à onze heures. + +Alors, il voulut se lever, mais le mouvement qu'il fit, eut l'effet de +raviver toutes les douleurs de la veille, et il retomba sur son lit en +poussant un gémissement! + +En entendant ce bruit plaintif, Mme de Courcy accourut, ouvrit la porte +et recula de surprise en voyant la figure pâle et souffrante du jeune +homme. + +--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria-t-elle. + +--Je suis un peu souffrant, madame, mais ce ne sera rien... + +Je cours chercher un médecin! + +--Merci! madame. Donnez-moi un crayon et une feuille de papier, s'il +vous plait; je vais écrire à un médecin de mes amis. + +Le jeune homme traça quelques lignes qu'il mit sous enveloppe, à +l'adresse d'un jeune médecin qui recrutait sa clientèle parmi les +habitués du _Saumon d'or_, et il remit ce pli à la brave femme, en la +priant de le faire parvenir à son adresse. + +A midi, le Dr Lamouche était auprès de Victor, qu'il trouva dans un +piteux état. Le médecin resta longtemps en tête à tête avec son malade. + +Leur entretien roula sur des choses qu'une plume honnête ne doit pas +répéter. + +--Tu es condamné, lui dit le Dr Lamouche, en se levant pour partir, à +garder la chambre durant deux semaines. Je viendrai te voir souvent avec +les amis pour te désennuyer. + +--Merci. Répète bien à Mme de Gourcy et au notaire Archambault ce que +je viens de te dire: ces bonnes âmes vont mordre tout de suite à cette +blague-là! + +Mme de Courcy, qui était très inquiète, guettait la sortie du jeune +disciple d'Esculape. + +--Eh bien! docteur, est-ce que notre cher Victor est sérieusement +malade? + +--Non, madame; il souffre de cette maladie qu'on appelle vulgairement le +surmenage intellectuel, et qu'on rencontre fréquemment chez les jeunes +gens qui sont, comme Victor, passionnés pour l'étude. Il en sera quitte +pour un repos de quinze jours. + +--N'épargnez rien, docteur, et c'est moi qui paierai la note. + +--Oh, madame! Victor est mon ami, et je lui suis entièrement dévoué; je +le visiterai souvent et lui prodiguerai tous mes soins. + +En se rendant chez le notaire Archambault, le Dr Lamouche se disait, en +pensant à Mme de Courcy: «Oui, ma vieille, tu peux être certaine de la +payer, la note, et dans les grands prix, s'il vous plait...» + +Le Dr Lamouche trouva le notaire à son étude. Il déclina ses titres et +expliqua l'objet de sa visite. + +--Ce cher jeune homme! dit le lion notaire; il y a longtemps que je +remarque sur sa figure une pâleur étrange, que j'attribuais à l'ennui: +il aime tant sa famille! + +Mais si, comme vous le dites, il consacre toutes ses soirées à l'étude, +je ne suis pas surpris de l'altération de sa santé. Je lui impose +peut-être aussi trop d'ouvrage: je le ménagerai plus à l'avenir. + +Soignez-le bien, docteur, et, comme ce garçon n'est pas riche, vous +pourrez m'envoyer votre compte. + +--Mais, vous n'y pensez pas, notaire! Victor est un de mes amis, et je +n'entends pas me faire payer pour les soins que je lui donnerai! + +--Écoutez, docteur, reprit le notaire; j'insiste pour que vous me +présentiez votre compte. + +--Enfin, puisque vous le voulez! Je me rendrai à votre désir! dit le Dr +Lamouche, en prenant congé du généreux notaire. + +En voilà encore un qui s'obstine à vouloir payer la note! Tant mieux! +pas de refus, mon bonhomme! J'accepte avec d'autant plus de plaisir +que je n'espérais rien de mon client Victor, excepté la politesse de +quelques petits verres qu'il m'aurait payés par ci par la. Mais je +compte toujours sur la politesse des petits verres... car je ne ferai +jamais connaître à mon ami la générosité de Mme de Courcy et du notaire +à mon égard. Je parle déjà de leur générosité, et je maintiens le +mot. Il faudra bien qu'ils se montrent généreux, ou sinon.... je leur +servirai du papier timbré! + +Ces réflexions caractérisent suffisamment le Dr Lamouche et montrent +qu'il était le digne émule de Victor Lormier! + + * + * * + +Le cocher Philippe se trompait grandement s'il s'imaginait que le +clerc notaire l'avait pris pour un fantôme. Car Victor n'était pas un +superstitieux, mais un être excessivement nerveux et craintif. + +Et si ou l'a vu trembler et se jeter aux pieds du fantôme, en implorant +sa pitié, ce n'était pas parce qu'il croyait avoir affaire à un +revenant, mais plutôt parce qu'il espérait, par ses lamentations, se +soustraire aux coups du fouet qui sifflait à ses oreilles, après lui +avoir déjà pincé les jambes! Mais comme toutes les personnes nerveuses, +il avait l'esprit très impressionnable, et l'impression durait chez lui +aussi longtemps que l'agitation des nerfs. Voila pourquoi il avait passé +toute la nuit du rigodon à trembler. Mais, le lendemain, ses nerfs +s'étant apaisés, il avait repris sa lucidité et son aplomb habituel. Il +ne lui restait plus qu'à faire disparaître les ecchymoses qu'il portait +sur les jambes. + +Le clerc notaire, qui n'avait pas de secret pour le Dr Lamouche, avait +conté à celui-ci la raclée que le pseudo-fantôme lui avait administrée, +la veille, et tous les deux cherchèrent à découvrir quel pouvait être +l'auteur de cette brusque et brutale attaque. + +--Ne te connais-tu pas d'ennemis, à Montréal? lui avait demandé le Dr +Lamouche. + +--Ma foi, non! je n'ai que des relations amicales avec tous ceux que +j'ai rencontrés au _Saumon d'or_ ou ailleurs... + +--Pourrais-tu reconnaître ton agresseur? + +--Non. Sa figure était cachée sous un masque effrayant. + +--Sa voix ne t'a-t-elle pas frappé? + +--Non; c'est son fouet seulement qui m'a frappé...Sa, voix m'est +complètement inconnue. + +--Eh bien! mon cher, j'y perds mon latin. + +Et tu ne veux pas confier cette affaire-là à la police? + +--Non, certes! Je suis trop modeste, vois-tu, pour me mettre ainsi en +évidence! Et d'ailleurs, je t'avouerai que je crains et les constables +et leurs services: _Timeo danaos et dona ferentes_... Je préfère diriger +moi-même mon enquête, et je compte sur ton précieux concours pour la +mener à bonne fin. + +--Tu peux y compter, mon cher ami; nous aviserons. + +Quelques instants après le départ du Dr Lamouche, Victor reçut une +lettre du curé de Sainte-R... + +La lecture de cette épître agaça ses nerfs et lui mit la rage au coeur. +Dans son mouvement de colère, il froissa le papier, et il allait le +déchirer, lorsqu'il parut se raviser. Il ferma les yeux et réfléchit +longtemps. Puis, devenu plus calme, il relut la lettre une seconde fois, +et murmura: «Ce calotin! qui se permet de me donner des conseils! J'ai +bonne envie de lui répondre de se mêler de ses affaires! Mais, pourtant, +si je veux atteindre le but que j'ai en vue, j'ai besoin de ne pas +perdre la confiance de mon curé. Je dois, au contraire, convaincre ce +petit saint que je mérite son estime. Et quand j'aurai réalisé le rêve +qui m'apportera la fortune, je me moquerai pas mal de l'estime du curé +Faguy et de l'argent de Jean-Charles... Il me faut donc bien réfléchir +avant de lui répondre.» + +Le lecteur saura, plus tard, pourquoi le clerc notaire tenait tant à +mériter la confiance de son curé, et pourquoi aussi il désirait obtenir +le titre de notaire. + +Le curé, pensa Victor, doit tenir ses renseignements du pseudo-fantôme, +puisqu'il parle de mes fréquente? visites au _Saumon d'or_ et de +l'argent de Jean-Charles que j'y ai dépensé. + +Je vois que j'ai une forte partie à jouer, si je veux ménager le diable +et le curé... La partie est d'autant plus forte et difficile que j'ai +à combattre, ici, des ennemis invisibles. Si encore je connaissais ce +vengeur de la morale qui simule le fantôme, je pourrais peut-être lui +tailler des croupières; mais... je ne le connais pas, l'animal! + +N'importe! chaque chose viendra en son temps; et l'essentiel, pour le +présent, c'est d'amadouer l'abbé Faguy. Je m'occuperai du fantôme une +autre fois! + +Il s'assit confortablement dans son lit, plaça un carton sur ses genoux, +prit une plume et écrivit ce qui suit: + + Vénérable et cher monsieur, + + J'ai l'honneur d'accuser la réception de votre lettre du 7 du + courant; et, en réponse, de vous dire que sa lecture m'a causé + autant de surprise que de chagrin. Oui, je suis surpris qu'on + m'accuse de mener, à Montréal, une vie de Sardanapale, quand, en + réalité, je mène plutôt une existence d'anachorète, m'efforçant de + remplir à la lettre mes devoirs de chrétien et d'étudiant. + + J'ai bien quelques légères peccadilles à me reprocher, comme, par + exemple, de m'être laissé entraîner deux fois, par de prétendus + amis, au restaurant du _Saumon d'or_, que je ne connaissais pas, et + d'y avoir vidé quelques verres de vin. + + Mais, Dieu merci! J'ai eu la force de briser promptement les liens + qui m'unissaient à ces amis d'un jour, et je ne suis plus retourné + dans ce lieu infâme. + + J'ai traité rudement ces misérables, et je crois que ce sont eux, + qui, par vengeance, vous ont fait de faux rapports sur mon compte. + Je leur pardonne ces calomnies, et je prie le bon Dieu de les leur + pardonner aussi. Mais, comme je tiens à mériter la confiance que + vous m'avez toujours témoignée, je vous supplie, avant d'ajouter + créance à des accusations aussi graves, de bien vouloir vous + adresser à des personnes dignes de foi pour obtenir des + renseignements complets relativement à ma conduite. Et, à cette fin, + je prends la liberté de vous mentionner Mme de Courcy, chez qui je + demeure, et mon patron, M. le notaire Archambault. Je ne crains pas + le verdict que rendront ces personnes si éminemment respectables, + et qui sont, depuis plusieurs mois, les témoins quotidiens de ma + conduite. + + Quant à l'argent que j'ai reçu de mon bien-aimé frère et de ma + famille, je vous certifie que j'en ai fait un usage honorable. + + Je sais que j'ai des défauts (eh, mon Dieu! qui peut se vanter de + n'en pas avoir!) mais je vous donne ma parole de gentilhomme que je + mets en pratique, ici, les principes d'honneur et d'équité que vous + proclamez avec tant d'éloquence du haut de la chaire de vérité, et + de plus que je suis les bons exemples que n'ont cessé de me donner + mes parents chéris. + + Je souffre d'être obligé de vivre éloigné de ma famille et de ma + paroisse natale; mais je m'impose ce cruel sacrifice pour étudier + une profession que j'aime et que j'ai le désir d'exercer dans ma + belle paroisse. Car, aussitôt que je serai admis à la pratique du + notariat, je m'empresserai de fuir Montréal pour aller goûter, dans + le travail, les ineffables joies de cette vie si paisible et si + heureuse que l'on coule à l'ombre du clocher de Sainte-R... + + Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez, et je me + recommande à vos bonnes prières et à celles de mes pieux parents. + + Veuillez croire, vénérable et cher monsieur, à l'affection bien + sincère et à la vive gratitude de votre paroissien toujours dévoué. + + VICTOR LORMIER. + +Hum! fit-il, après avoir relu sa lettre; je crois que le saint homme va +mordre à l'hameçon... + + * + * * + +La veille au soir, avant de se mettre au lit, Philippe voulut écrire au +vieux serviteur François, et il le fit dans les termes suivants: + + Cher père François, + + Je mets la main à la plume pour vous dire que je viens de laisser + le muscadin dans la rue, les quatre fers en l'air! Je lui ai fait + danser, avec mon meilleur fouet, un rigodon qui a duré un quart + d'heure. Je lui ai étrillé les jambes comme je fais à un poulain + malpropre et fringuant! + + J'aurais donné deux sous pour vous avoir comme témoin! + + Le rigodon a eu lieu, à minuit, à quelques pas du _Saumon d'or_, + d'où Victor venait de sortir seul et un peu gris. + + Le muscadin était venu au restaurant la veille et l'avant-veille, + mais je n'ai pas osé lui présenter mes saluts ces soirs-là, parce + qu'il était avec d'autres gars qui devaient sentir le musc et le + whiskey... + + Pendant que je graissais mon archet--je veux dire mon fouet--pour + faire danser encore le muscadin, j'ai vu venir un homme avec des + boutons jaunes sur le ventre, et je me suis caché pour voir ce qui + allait se passer. Le nouveau venu était un constable que je connais + bien. Il a été obligé de relever notre danseur, qui était hors + d'haleine, et d'aller le reconduire chez lui, car il ne pouvait plus + se porter sur les béquilles, et il geignait à faire pleurer les + cailloux! + + A propos, je sais où niche l'oiseau et j'irai rôder autour de son + nid, de temps à autre. + + Mais je pense qu'il ne sortira pas d'ici à quelques jours... + + C'est toujours autant de pris contre le diable et peut-être pour le + bon Dieu... car qui sait si les noeuds de mon fouet n'auraient pas, + par hasard, touché en passant le coeur du muscadin... + + Je vous écrirai encore quand j'aurai des nouvelles fraîches. + + J'ai retrouvé Jacqueline plus joyeuse et plus aimable que jamais. + J'ai bien hâte que Pâques arrive! Je m'aperçois, à cette heure, + que j'ai fait une sottise en fixant mon mariage à une date aussi + éloignée... + + Si c'était à recomm... mais c'est fait, n'en parlons plus! + + Je suis pour la vie votre ami fidèle, + + PHILIPPE. + + + +UN TRIO DE NOBLES COEURS + +Jean-Charles était toujours l'objet des soins empressés du Dr Chapais, +de l'abbé Faguy et du vieux François. Tous rivalisaient de zèle et de +délicatesse pour hâter son rétablissement, et tromper les ennuis de sa +réclusion. + +Tout danger avait disparu, et même le médecin assurait que, dans +quelques jours, le blessé serait en pleine convalescence. + +Les longues veilles au chevet du malade, les inquiétudes que lui avait +inspirées son état, avaient lourdement pesé sur l'âme et le corps de +l'excellent prêtre. Il s'était produit chez-lui une dépression grave, et +un moment, on avait craint pour sa santé. Mais le repos du corps et la +tranquillité de l'esprit eurent raison de ces défaillances, et bientôt, +aux devoirs de son ministère, il put ajouter l'étude, qu'il avait +négligée depuis quelque temps. + +Le vieux serviteur, lui, bien que souvent préoccupé de l'inconduite de +Victor, se montrait joyeux et assidu auprès de Jean-Charles. + +Un matin, notre héros lui dit: «Je vous ai causé involontairement de +la peine, l'autre jour, mon bon M. Latour, et je vous en demande bien +pardon.» + +--Mais non, M. Lormier, pas que je sache! + +--Écoutez, mon bon ami; je sais tout. Ce sont les dernières paroles que +je vous ai adressées, au sujet de mon malheureux frère, qui ont provoqué +votre syncope. Du reste, je connais mon pauvre frère, et je vous avoue +que je tremble pour son salut, si Dieu ne fait un miracle en sa faveur! +Voyons, M. Latour, dites-moi franchement ce que vous avez appris, à +Montréal, sur le compte de Victor. + +Le vieillard baissa la tête, et une grosse larme, semblable à une perle, +tomba de ses paupières. + +--Ne craignez pas de m'offenser, reprit Jean-Charles, car je suis prêt à +tout. Parlez! + +Le vieux serviteur, d'une voix émue, mit le malade au courant de la vie +désordonnée du clerc notaire. + +--Est-ce que M. le curé sait comment mon frère se conduit à Montréal? + +--Oui. Après mon indisposition, M. le curé m'a tellement pressé de +questions, que j'ai été obligé de tout lui avouer. M. l'abbé Faguy a +écrit à votre frère une lettre qui devra lui toucher le coeur. + +--Vous avez bien fait d'en parler à M. le curé. Je crois que son +concours nous permettra d'arrêter mon frère sur la pente de l'abîme. Je +me reproche amèrement d'avoir donné de l'argent à Victor, et, par là, de +lui avoir fourni l'occasion d'offenser le bon Dieu. Mais je me propose, +à l'avenir, avant de débourser un sou pour lui, d'exiger la production +des comptes, et je ne payer que les dettes d'une provenance honorable. + +--Bonjour, bonjour, mes bons amis! dit le curé, en entrant dans la +chambre du malade. + +Mais remarquant la tristesse qui était peinte sur les figures de +Jean-Charles et de François, il ajouta: «Ne dirait-on pas que vous vous +amusez à broyer du noir!»... + +En effet, M. le curé, reprit notre héros, nous nous livrions à des +pensées bien sombres, puisqu'il était question de Victor! J'ai supplié +mon vieil ami de me dire la vérité, toute la vérité, et maintenant je +sais tout. Il m'est impossible d'abandonner mon frère, même au milieu +de ses égarements; mais, voulant mettre un frein à ses passions, j'ai +décidé de ne payer que les dettes qu'il aura contractées pour des +fins utiles et honorables, et encore sur la production de comptes +authentiques. D'ailleurs. je sens que j'ai besoin d'économiser si je +veux aider mon père à payer la pension de mes deux soeurs qui entreront, +après les vacances, au couvent des religieuses de la Congrégation de +Notre Dame, à Montréal, Si Victor aime nos soeurs, comme je le crois, +il les visitera souvent, et ses entrevues devront lui faire beaucoup de +bien. C'est dans l'espoir d'obtenir cet heureux résultat que j'ai fait +consentir mon père à envoyer mes soeurs à Montréal. + +--Mon cher Jean-Charles, dit l'abbé Faguy, vous agissez avec sagesse, et +je ne saurais trop approuver la décision que vous avez prise à l'égard +de Victor. Mais savez-vous que je commence à croire qu'on a exagéré les +torts de votre frère? A une lettre sévère que je lui ai adressée, ces +jours-ci, je viens de recevoir une réponse aussi digne que rassurante. +Écoutez en la lecture, ajouta le curé, d'un air triomphant. + +Et il lut la lettre que nous avons citée plus haut. + +--Quel tissu de mensonges et d'hypocrisies! ne put s'empêcher de +s'écrier François, dans un moment de noble indignation. + +--Que dites-vous? interrogea le curé, surpris de la hardiesse +inaccoutumée de son serviteur. + +--Pardon, M. le curé! ces mots m'ont échappé, et je les retire en vous +offrant toutes mes excuses ainsi qu'à M. Lormier. + +--Sur quoi vous basez-vous, insista le curé, pour dire que cette lettre +est un tissu de mensonges et d'hypocrisie; voyons, parlez! + +--Sur de nouveaux renseignements que je viens de recevoir de mon ami +Philippe. + +--Et ces renseignements? + +--Les voici! fit simplement François, en tendant la lettre de Philippe. + +La lecture de cette épître aussi franche que originale, parut convaincre +l'abbé Faguy, et il la communiqua à Jean-Charles sans faire une seule +remarque. + +Le bon curé avait évidemment pris ses désirs généreux pour la réalité; +et d'ailleurs il était si indulgent et si droit, qu'il croyait +difficilement à l'hypocrisie et à la méchanceté chez les autres. C'était +un optimiste dans le sens chrétien du mot. + +--Peut-on ajouter foi aux paroles de ce Philippe? demanda Jean-Charles, +en s'adressant au curé. + +--Oui, répondit le curé; je connais le cocher de M. Normandeau depuis +plusieurs années, et je le tiens pour un garçon de la plus grande +respectabilité; et, du reste, je ne vois pas quel intérêt il aurait à +nous tromper. + +--Alors, que dois-je faire, M. le curé? + +--Mettre en pratique la décision que vous avez prise, et prier beaucoup. +Quelque chose me dit que Victor se convertira. Sera-ce tôt? sera-ce +tard? c'est le secret de Dieu; mais nous pouvons, par nos prières, hâter +sa conversion. + +--Je vous demande mille pardons, M. Lormier, dit François, d'avoir +augmenté votre chagrin, mais vous m'avez exprimé le désir de connaître +toute la vérité, et je me suis conformé, avec regret, à votre désir. + +--Merci, mon bon M. Latour; j'aime les positions nettes. Pour combattre +un mal, il est essentiel de le bien connaître. + +--Maintenant, Jean-Charles, interrompit le curé, j'ai une offre à vous +faire, mais je veux que vous me promettiez tout de suite de l'accepter +sans discussion. + +--J'hésite grandement à vous faire cette promesse. Je redoute de votre +part un nouveau sacrifice, et je sais que j'ai déjà trop abusé de votre +générosité... + +--Que dites-vous là, Jean-Charles! Oubliez-vous que vous m'avez sauvé la +vie au péril de la vôtre, et que je ne pourrai jamais acquitter ma dette +de reconnaissance? + +D'ailleurs, soyez tranquille; il ne s'agit pas de sacrifice, mais d'un +simple devoir. Écoutez-moi. Vous voulez aider votre frère, autant que +l'honneur vous permettra de le faire: très bien! Vous voulez aussi +contribuer aux frais de l'instruction et de la pension de vos soeurs: +très bien encore! Mais avez-vous calculé la somme d'argent que toutes +ces dépenses représenteront, d'ici à quelques années? Avez-vous songé +que votre bon père se fait vieux,--très vieux même depuis sa dernière +maladie--, et que tôt ou tard, vous serez le seul soutien de la famille? +A toutes ces questions, je réponds: non! Je sais que vous ne tenez pas +registre de vos bonnes actions, et que votre main gauche ignore ce que +donne votre droite... Mais permettez-moi de compter pour vous et de +m'associer à vos oeuvres. Dites-moi, n'est-ce pas? que vous acceptez, +d'avance mon offre. + +--Eh bien! M. le curé, je l'accepte, en priant Dieu de vous rendre au +centuple le bien que vous me faites! + +--Voila ce qui s'appelle parler en chrétien! Vous connaissez +l'entraînement irrésistible qui m'attirait vers l'entomologie. Vous +savez aussi que je possédais la collection d'insectes la plus complète +peut-être qu'il y eût dans le pays. Eh bien! la tragédie du bois-Panet +m'a guéri de cette passion, et je me suis débarrassé de ma collection en +la vendant au Dr Provencher, de Québec, pour la somme de quinze cents +dollars. Et c'est cette contribution que je vous offre de grand coeur. + +--Mais! vous n'y pensez pas, M. le curé! se récria Jean-Charles. + +--Oui. j'y pense, et l'affaire est bâclée, puisque vous m'avez promis +d'accepter sans discussion... + +Le produit des insectes et celui des peaux d'ours forment un capital +de dix-neuf-cents dollars, que j'ai déposés à votre crédit à la caisse +d'économie de N... Voici votre livret de banque. + +--Mais, fit observer le vieux François, dix-neuf cents dollars ne +forment pas une somme ronde, et je vous demande la permission de +compléter les deux mille dollars en y ajoutant l'argent que M. +Normandeau m'a donné, et dont je n'ai pas besoin à mon âge... + +--Amen! dit le curé. + +--Ha bien! je proteste de toutes mes forces! s'écria Jean-Charles. Non, +mille fois non! mon bon M. Latour! Je ne peux pas et je ne dois pas +accepter un pareil sacrifice de votre part... + +--Pourquoi donc, M. Lormier? Je ne suis qu'un serviteur, c'est vrai, +mais je n'ai pas besoin de cet argent, moi! J'ai, ici, le gîte, le +vêtement, la nourriture et mes gages par dessus le marché. Puis je suis +à la veille de mourir, et je n'ai pas d'héritiers naturels. Pourquoi +refuseriez-vous à un vieillard, qui a déjà un pied dans la tombe, la +satisfaction et l'honneur de contribuer à une bonne oeuvre?... + +--Acceptez! acceptez! insista le curé. Je suis sûr que cette +contribution portera bonheur et au donateur et au donataire! + +Jean-Charles voulut parler, mais l'émotion qu'il ressentait le rendait +incapable d'exprimer une seule parole. + +Prenant les mains bienfaitrices du prêtre et du vieillard, il y déposa +un baiser respectueux et une larme de reconnaissance. + +Maintenant, dit le curé, mettons notre entreprise sous la protection de +la Sainte-Vierge, et tout ira bien! + + + +UN DOUBLE COMPTE DE MÉDECIN + +Depuis trois semaines, Victor gardait sa chambre. + +Une désolante solitude s'était faite autour de lui. Seul le Dr Lamouche +était venu chaque jour lui apporter des soins et des distractions. Notre +étudiant s'indignait de cet abandon des amis. + +Les lâches! se disait-il; moi qui ai jeté l'argent à pleines mains pour +leur procurer toutes sortes de plaisirs! Moi qui me suis sacrifié pour +eux en mille circonstances! Ah! les lâches! les ingrats! + +Pauvre malheureux! C'était plutôt un service que ses amis lui rendaient +en ne le compromettant pas par leurs visites suspectes! Et puis cette +abstention intelligente prouvait qu'il restait un fond de pudeur au +coeur de ces jeunes compagnons de débauche. + +Du reste, l'ami vrai, le seul qui n'abandonne personne, qui console et +soutient toujours, était là, cloué au crucifix, les bras et le coeur +ouverts! + +Si Victor s'y était jeté, il aurait trouvé, avec la consolation, +la force de dompter ses passions et de régner sur lui-même. Mais, +l'insensé! au lieu de lever ses regards vers Dieu, il les abaissait +sur les pages des romans les plus immoraux, dont il nourrissait son +esprit... + +Ce jeune homme, bien qu'il ne priât plus, n'était pourtant pas un +incroyant. Il y avait encore dans un pli de son âme une parcelle de foi; +mais les mauvaises lectures avaient paralysé sa conscience, faussé son +jugement et contaminé son coeur... + + * + * * + +Le premier matin que Victor alla à l'étude de maître Archambault, +celui-ci le reçut avec la plus grande bonté. + +--Êtes-vous réellement assez fort pour reprendre l'ouvrage? lui +demanda-t-il. + +--Je suis encore faible, répondit le jeune homme, mais je m'ennuyais +trop pour rester plus longtemps à la maison! + +--Je comprends cela parfaitement, mais je vous conseille de ne pas +étudier autant que vous l'avez fait dans le cours des derniers mois. +Pour ma part, je me reproche de vous avoir parfois accablé de travail, +et je me propose de vous ménager plus à l'avenir. + +--Vous êtes vraiment bien bon, mais je vous prie de ne pas vous gêner, +car je m'aperçois que le travail me va à merveille. + + * + * * + +Victor ne sortait pas du tout le soir, car il avait une peur terrible du +fouet du pseudo-fantôme, et, au reste, il boudait encore ses amis qui +l'avaient délaissé durant sa maladie. + +Il n'avait pas revu non plus le Dr Lamouche à qui il avait témoigné sa +reconnaissance et promis, pour plus tard, une généreuse rémunération. + +--Allons donc! avait répondu le docteur, crois-tu, mon cher Victor, que +je voudrais accepter une rémunération pour des soins donnés à un ami tel +que toi? tu badines! + +--Non. je ne badine pas, et c'est mon intention de te payer aussitôt que +je toucherai de l'argent. + +--Tiens, mon cher ami, si tu veux m'être agréable, ne me parle pins +jamais de cela... + +Un matin, pendant l'absence du notaire, Victor cherchait, parmi les +papiers privés de M. Archambault, des notes dont il avait besoin pour +dresser un contrat de mariage, lorsque, tout à coup, au bas d'un +feuillet, il aperçut la signature du Dr Lamouche. Il jeta un coup d'oeil +rapide sur le chiffon, et cette lecture le mit dans une colère folle. +Voici quel était la teneur de cet écrit: + + Reçu de M. le notaire Archambault la somme de cent dollars pour + soins professionnels donnés à son clerc, M. Victor Lormier. + + J. A. LAMOUCHE, M. D. + +--Le misérable! l'hypocrite! le voleur! vociféra Victor, en lançant un +affreux juron. Tu vas avoir de mes nouvelles, mon brigand de docteur!... + +Puis, ayant trouvé les notes qu'il cherchait, il se mit à rédiger le +contrat, et, tout en travaillant, il pensait au Dr Lamouche: «Puisque +ce misérable-là a eu l'effronterie de se faire payer par le notaire +Archambault, je ne serais pas surpris qu'il eût poussé l'impudence +jusqu'à réclamer de l'argent de Mme de Courcy! Je m'en assurerai +aujourd'hui même.» + +En effet, au dîner, il amena la conversation sur le Dr Lamouche. + +--Comment trouvez-vous ce jeune médecin? demanda-t-il à Mme de Courcy. + +--Il me parait bien habile. + +--Oui, mais il a la réputation de se faire payer promptement et +grassement. Vous en savez peut-être quelque chose, chère madame? + +Mme de Courcy se contenta de sourire. + +--Pardon, madame, reprit Victor; voulez-vous avoir la bouté de me dire +si vous avez reçu un compte du Dr Lamouche pour les soins qu'il m'a +donnés, et si vous avez acquitté ce compte? + +--Oui. mon cher Victor, il m'a réclamé cent. dollars, que je lui ai +payés avant-hier. + +Victor jeta sa serviette sur la table, s'excusa, prit son chapeau et +se rendit tout droit chez le Dr Lamouche, qu'il trouva seul devant une +table somptueusement garnie. + +--Comme tu arrives bien! dit le docteur en approchant de la table un +siège pour Victor. + +--Oui, j'arrive pour te prendre à festoyer aux dépens du notaire +Archambault, misérable que tu es! + +--Mais, mon cher ami, si tu es sérieux, je ne comprends pas ce que tu +veux dire! + +--Je veux dire que tu as eu l'effronterie, pour ne pas dire plus, de te +faire payer cent dollars par le notaire Archambault pour les soins que +tu m'as donnés... + +--C'est faux! dit le docteur, en jouant l'indignation. + +--Quoi! tu as l'audace de nier! Eh bien, vas-tu me dire que ce reçu n'a +pas été écrit et signé par toi? + +La production du reçu désarma le docteur, qui se mit à ricaner +cyniquement. Puis il dit: «Oui, c'est vrai; mais il a le moyen de payer, +ce bonhomme-là!» + +--Ne t'avais-je pas promis que je te paierais? alors, pourquoi ne +m'as-tu pas attendu quelque temps? + +--C'est que j'avais besoin d'argent, et je supposais, sans doute avec +raison, que tu me ferais attendre trop longtemps... et tu sais que la +patience n'est pas au nombre de mes vertus! + +--D'ailleurs, est-ce que cent dollars n'est pas une somme exorbitante +pour le gallon d'eau boriquée et l'onguent fait avec la graisse du +diable que tu m'as donnés? + +--Et mes soins, et les trente-cinq visites que je t'ai faites, ne +comptent donc pas avec toi? + +--Dans tous les cas, tu admettras que cette somme était plus que +suffisante. + +--Je conviens qu'elle est suffisante. + +--Alors, comment se fait-il, lâche! voleur! que tu as réclamé la même +somme de Mme de Courcy?... + +Le docteur ne s'attendait pas à celle-là, évidemment, car il devint +rouge comme un homard cuit, et resta coi! + +--Ah! tu ne parles pas, brigand! mais écoute bien ce que je vais te +dire. Si tu ne me remets pas l'argent que tu as filouté au notaire +Archambault, je te dénoncerai partout comme un voleur! Quant à l'argent +que tu as eu l'impudence de demander à Mme de Courcy, je m'engage à le +lui remettre d'ici à quelque temps. + +--A tes injures et à tes menaces aussi imprudentes que ridicules, je +réponds ceci: tu n'auras pas un sou! entends-tu? pas un sou! Fais ce que +tu voudras; je me moque de toi comme de ma première culotte... Comment! +me crois-tu assez naïf pour te jeter cet argent avec lequel tu irais +boire et rigoler au _Saumon d'or_?... alors, tu te trompes d'enseigne, +mon vieux... Et, maintenant, houp! sors d'ici, et vite, ou je te lance +par la fenêtre, écrevisse que tu es! + +Victor, qui avait peur de son ombre, sortit en maugréant: «Ah! si +j'avais la force de mon frère, tu ne me ferais pas sortir ainsi, +misérable canaille!» + +--Va danser le rigodon du diable! lui cria le docteur, en lui faisant +claquer la porte sur les talons! + +--Eh! babiche! il parait qu'il se fait sortir rondement, notre clerc +notaire! pensa Philippe, qui passait en voiture juste au moment où +Victor, frappé par la porte, descendait précipitamment l'escalier de la +résidence du Dr Lamouche. Pourtant, quand j'ai rencontré Victor tantôt, +il avait l'air d'un lion furieux! C'est bien le cas de lui appliquer le +dicton de mon grand père: + + Qui part comme un lion, + Revient comme un mouton! + +Pas chanceux, le muscadin! non, pas chanceux! Il n'aura pas voulu payer +le docteur je suppose, et, de plus, il l'aura insulté; puis le Dr +Lamouche. qui est prompt comme un taon, l'aura flanqué à la porte! + +Mais qu'il s'arrange! le père François ne m'a pas chargé de m'occuper +de ces détails-là... Il me suffit de savoir que, depuis la scène du +rigodon, le muscadin est sage comme un ermite; les noeuds de mon fouet +ont sans doute rencontré en chemin son tout petit coeur... + +Bonjour, le muscadin! + +Blond! marche donc, blond! + + * + * * + +Victor s'en revenait la tête basse, en effet, et il croyait avoir l'air +si piteux, qu'il n'osa pas rentrer chez Mme de Courcy pour terminer son +repas. D'ailleurs, la rage qui l'animait lui ôtait le goût du dessert! + +Il se rendit à l'étude de son patron tout en faisant ces réflexions; «Et +dire que je ne pourrai rien faire pour forcer le voleur à me rembourser +cet argent... car si je dis un mot contre lui, il est capable de se +venger, soit en me donnant la volée ou en dénonçant ma conduite à Mme de +Courcy, à M. Archambault et même à mes parents... et je crains ses coups +de langue autant que ses coups de poing... Ah! si j'avais le courage +et la force de Jean-Charles, je lui en ferais danser un cotillon à ce +bandit de docteur! Mais, hélas, je suis peureux comme une poule et +faible comme un poulet! + +Dans les conditions où la nature et le sort m'ont placé, ce que j'ai de +mieux à faire, je crois, c'est de _sortir le moins possible eh d'étudier +le plus possible!_ + +J'aime beaucoup la vie qu'on coule au _Saumon d'or_, mais elle peut +nuire à mes affaires temporelles... Je pourrai la reprendre à grandes +guides, plus tard, quand j'aurai réalisé mon rêve d'or! + + + +UNE FÊTE PATRIOTIQUE + +C'était le 23 juin au matin. L'animation la plus grande régnait dans la +paroisse de Sainte-R..., d'ordinaire très paisible. + +Le curé Faguy avait invité les jeunes gens à une corvée patriotique. + +L'église et le presbytère étaient bâtis à quelques cents pas du rivage +que baignaient mollement les flots du Saint-Laurent. + +Sur le sable de la grève, s'élevait déjà un immense bûcher en forme +de pyramide; le temple et le presbytère étaient pavoisés de drapeaux +français et anglais, et les jeunes gens semblaient mettre la dernière +main aux préparatifs, en plantant de beaux érables de chaque côté d'un +large chemin qu'ils avaient tracé, depuis l'église jusqu'au bûcher. + +Jean-Charles Lormier paraissait être l'âme dirigeante de l'organisation; +il voyait à tout et corrigeait, dans les décorations, ce qui choquait le +regard. + +Notre héros, bien que très faible encore et incapable de travailler, +avait obtenu du Dr Chapais la permission de prendre un peu d'exercice et +de se créer des distractions. + +Depuis environ deux semaines, un vieux prêtre français, l'abbé Failloux, +qui voyageait pour sa santé, était venu se reposer au presbytère de +Sainte-R... + +C'était un patriote dont le coeur était rempli du noble désir +d'implanter sur cette terre canadienne les vieilles coutumes de la +patrie française. + +Un soir, il dit à l'abbé Faguy: «Dans ma paroisse, M. le curé, et dans +plusieurs paroisses de la France, nous fêtons, le 23 juin au soir, les +feux de la Saint-Jean. Mes paroissiens préparent un bûcher auprès duquel +nous nous rendons en procession; je bénis le bûcher et j'y mets le feu. +C'est le signal de la fête qui dure deux heures. D'abord les assistants +viennent tour à tour se plonger la tête dans la fumée pour recevoir le +baptême du feu. Ensuite, les jeunes gens dansent autour du bûcher +tandis que les hommes d'âge mûr et les vieillards entonnent des chants +patriotiques. + +C'est tout à fait charmant. + +Puis, quand le feu est éteint, chacun prend un tison qu'il conserve +précieusement au foyer domestique jusqu'à la fête suivante. Mais les +feux de la Saint-Jean ne sont que le prélude de la fête religieuse et +nationale qui a lieu le lendemain, et dont le programme se compose d'une +messe solennelle avec sermon et musique, et d'une procession en plein +air, quand la température le permet. + +Ces manifestations ravivent dans les coeurs l'amour de la religion et de +la patrie. + +Pourquoi, M. le curé, n'implanteriez-vous pas ici ces belles coutumes de +la France? + +--Je le voudrais bien, répondit l'abbé Faguy, mais il ne faut pas +oublier que la situation est encore tendue entre la France et +l'Angleterre; et, en faisant ces manifestations, je craindrais de +blesser certains Anglais qui y verraient peut-être une provocation. + +--Allons donc! les Anglais d'aujourd'hui sont trop intelligents et +trop généreux pour défendre aux Canadiens-français de manifester leur +patriotisme... Du reste, rien ne vous empêche de donner à ces fêtes +un caractère de loyauté, en déployant les drapeaux anglais à côté des +drapeaux français, et, dans votre sermon, en exhortant vos paroissiens à +respecter l'autorité britannique. + +--J'y penserai, j'y penserai, dit le curé. Et, après y avoir +sérieusement pensé, il décida de célébrer les fêtes dont l'abbé Failloux +lui avait fait la description. + +Donc, le 23 juin au soir, aux sons joyeux de la cloche de l'église, tous +les habitants de Sainte-R..., précédés de leur vénérable curé, de l'abbé +Failloux et des enfants de choeur, suivaient avec recueillement le +chemin qui conduisait au bûcher. + +La bénédiction fut faite par le prêtre français, et le bûcher fut allumé +par l'abbé Faguy. + +La température se prêtait admirablement à une fête de nuit. Le firmament +était parsemé d'étoiles, et une brise légère et fraîche animait le +bûcher d'où s'élevaient des gerbes d'étincelles qui scintillaient comme +des diamants. + +Alors, les jeunes gens se mirent à danser autour du feu, et bientôt ils +dansèrent avec une telle frénésie, que les vieillards, stimulés par +l'exemple, se prirent à danser comme à l'âge de vingt ans! + +Ce fut une farandole, une furie, quoi! + +Les hommes seuls dansaient. + +Et pendant que la danse battait son plein, les cornets, les flûtes, +les violons et les clarinettes jouaient nos airs nationaux. Puis des +centaines de voix chantèrent en choeur, avec beaucoup d'ensemble, les +refrains chéris de la vieille France! + +Enfin, quand le feu fut éteint, chaque assistant ramassa un tison, qui +avait à ses yeux la valeur d'une pierre précieuse, et l'on reprit +le chemin du logis, emportant le plus doux souvenir de cette fête +inoubliable. + +Le lendemain matin, à huit heures, toute la population était réunie dans +la jolie petite église qui avait été décorée avec autant de tact que de +goût. + +Des drapeaux français et anglais, disposés en un superbe faisceau, +étaient liés à la croix du maître autel. Les colonnes du temple +disparaissaient sous des guirlandes de fleurs et de verdure; et de la +voûte s'échappaient des banderoles aux couleurs de la France et de +l'Angleterre. + +Le saint sacrifice de la messe fut célébré par l'abbé Failloux, et c'est +le curé Faguy qui prononça le sermon, que nous regrettons de ne pouvoir +reproduire in extenso. En voici un bien faible résumé. + +Le prédicateur fit d'abord l'historique des feux de la Saint-Jean, dont +il expliqua le sens mystique, et dit que ces feux n'étaient qu'une +préparation à la fête du saint qui eut le privilège de baptiser Notre +Seigneur. Il esquissa la vie si édifiante de Saint-Jean-Baptiste et dit +que les Canadiens-français devraient choisir ce grand saint pour +leur patron. Il exhorta ses paroissiens à prier Saint-Jean-Baptiste +d'accorder au peuple du Canada des jours de prospérité, de paix et de +bonheur. Et, remontant à la source de notre histoire, il retraça les +luttes héroïques que les prêtres, les soldats et les laboureurs eurent à +soutenir pour conserver leur religion, leur langue et leurs traditions. +Il parla de la cession du Canada à l'Angleterre et dit que les +Canadiens-français avaient aujourd'hui, comme avant la cession, le +devoir de rester catholiques et français, mais qu'ils devaient aussi +rester loyaux à l'Angleterre et la défendre contre tous ceux qui +voudraient porter atteinte à son prestige sur le sol du Canada. Voyez +au-dessus de l'autel de ce temple, ajouta-t-il, ce faisceau de drapeaux +français et anglais liés à la croix du Christ: eh bien, ce faisceau est +le symbole des devoirs que vous avez à remplir envers Dieu, envers la +France et envers l'Angleterre! + +A l'offertoire, Jean-Charles, qui possédait une belle voix de baryton, +chanta, avec accompagnement d'orgue et de violon, un cantique approprié +à la fête du jour. + +Après la messe, toute la foule, bannière en tête, se forma en +procession. Elle alla d'abord présenter ses hommages à son pasteur, et +ensuite se rendit sur la place publique où une estrade avait été érigée +pour les orateurs du jour. + +Le maire parla le premier, et dans un discours familier et concis, il +engagea ses compatriotes à resserrer de plus en plus les liens qui les +unissaient déjà et à célébrer, chaque année, avec un éclat grandissant, +la fête nationale. + +Le maire invita le Dr Chapais à lui succéder, et aussitôt le nom +populaire du docteur fut salué par les applaudissements de la foule. + +Le Dr Chapais, qui maniait aussi bien la parole que le scalpel et le +bistouri, fit un discours tout vibrant de foi, de patriotisme et de +loyauté. Durant trois quarts d'heure, il tint l'assistance sous le +charme d'une éloquence électrisante. + +Le docteur possédait à un rare degré _l'art de bien dire ce qu'il faut, +tout ce qu'il faut, et rien que ce qu'il faut_. + +Il avait cessé de parler depuis deux ou trois minutes, et les vivats +retentissaient encore en son honneur. + +L'assistance commençait à se disperser, lorsqu'un homme, jeune encore, +et portant l'uniforme militaire, gravit les degrés de la tribune. +Les spectateurs se rapprochèrent de l'estrade, et le silence se fit +aussitôt. + +L'orateur inconnu prit la parole en ces termes: + +«Mesdames et messieurs, + +«Vous êtes sans doute surpris de me voir à cette tribune, et je vous +avoue que je suis surpris moi-même de l'audace dont je fais preuve +en osant prendre la parole après l'orateur éminent que nous venons +d'entendre et qui nous a tant charmés. + +«Mais je n'ai pas l'intention de vous entretenir longtemps, je ne dirai +que quelques mots, et je réclame une part de votre bienveillante' +indulgence. + +«Laissez-moi vous dire, en toute franchise, ce que je suis venu faire à +ces fêtes qui ont obtenu un si beau succès. + +«Quand le chef parle, le soldat doit obéir. Or, mon uniforme vous dit +que je suis soldat, et mon accent que je suis Anglais; eh bien, c'est +pour obéir aux ordres de mon chef que je suis venu au milieu de vous. + +«Le bruit des préparatifs de vos fêtes est parvenu aux oreilles de son +excellence le gouverneur-général. Or, comme sir George Prévost sait que +les Canadiens-français ont été traités injustement, et même tyrannisés, +par plusieurs des gouverneurs qui l'ont précédé, et que son plus grand +désir est de réparer les injustices qui ont été commises, il m'a chargé +de m'enquérir du caractère des démonstrations que vous organisiez et +de lui en faire un rapport. Car sachant que les Américains, depuis +le commencement de la guerre, cherchent sans cesse à soulever les +Canadiens-français contre les Anglais, son excellence a pu penser +que l'idée de vos fêtes avait été inspirée par nos ennemis comme une +manifestation anti-anglaise. + +«Eh bien, mesdames et messieurs, j'ai été le témoin oculaire et +auriculaire de votre fête d'hier et de celle d'aujourd'hui, et j'en +suis tellement enthousiasmé que je n'ai pu résister au désir de vous en +adresser publiquement mes compliments, et de vous faire connaître +la conclusion du rapport que j'aurai l'honneur de soumettre à son +excellence le gouverneur général. + +«Je dirai à son excellence que l'Angleterre ne compte certainement pas +dans tout l'empire britannique de sujets plus fidèles et plus loyaux que +les Canadiens-français de Sainte-R... + +«Oui, tout ce que j'ai vu et entendu ici fait l'éloge de votre loyauté. +Les décorations, le sermon pathétique de votre digne curé, le discours +de M. le maire et la pièce de haute éloquence que vient de prononcer +M. le Dr Chapais; toutes ces choses, dis-je, proclament hautement la +noblesse de votre patriotisme et de votre loyauté. + +«Du reste, mesdames et messieurs, pour convaincre son excellence que vos +fêtes ont été inspirées par un patriotisme de bon aloi, il me suffirait, +je crois, de lui dire que celui qui les a organisées, est un des +principaux héros de Châteauguay. Car j'ai pris part à la mémorable +bataille de Châteauguay, et je puis vous assurer que les honneurs +de cette glorieuse journée reviennent au colonel de Salaberry et au +valeureux soldat, Jean-Charles Lormier... + +«Je termine, mesdames et messieurs, en proposant trois hourras pour +l'Angleterre, pour la brave population de Sainte-R... et pour le héros +de Châteauguay! + +La foule, après avoir crié trois hourra?, appela, à grands cris, +Jean-Charles Lormier. Celui-ci, qui n'avait jamais fait de discours, +chercha à se dérober, mais plusieurs vigoureux jeunes gens le hissèrent +sur leurs épaules et le portèrent en triomphe sur l'estrade. + +Jean-Charles paraissait plus ému à la tribune qu'il l'avait été sur le +champ de bataille. Mais, réprimant son émotion, il dit: + +«Mesdames et messieurs, + +«J'avais préparé avec soin le programme do nos fêtes, et je le croyais +complet, mais j'étais dans l'erreur; car mon distingué ami, le brave +capitaine Johnson, est venu le compléter en nous gratinant d'un discours +qui a remué les fibres les plus intimes de nos coeurs! Et je le remercie +au nom de toute la population de Sainte-R...., dont je croîs être en ce +moment le fidèle interprète. + +«Je ne vous ferai pas un discours, d'abord parce que je n'ai pas reçu +de Dieu le don de l'éloquence, et ensuite parce que je me sens trop ému +pour pouvoir exprimer, comme je le désirerais, les nombreux sentiments +qui se pressent dans mon âme. Cependant je ne veux pas descendre de +cette tribune sans vous remercier pour le bienveillant concours que vous +m'avez accordé dans l'organisation de nos fêtes et pour les sacrifices +que vous vous êtes imposés, afin d'en assurer le succès. + +«Le capitaine Johnson ne m'en voudra pas, je l'espère, si je me permets +de protester contre les paroles trop flatteuses qu'il a prononcées à mon +adresse, en parlant de la bataille de Châteauguay. S'il est un homme qui +s'est conduit en héros, à cette bataille, ce n'est pas moi, mais c'est +plutôt ce noble et modeste capitaine, qui, par un heureux hasard, est +venu couronner, par sa mâle éloquence, la première fête nationale que +les Canadiens-français célèbrent en ce pays! + +«Oui, capitaine, vous aurez raison de parler à son excellence le +gouverneur-général de la loyauté des Canadiens-français de notre +paroisse; et vous pourrez lui dire que cette loyauté nous a été +inculquée par notre vénérable et dévoué curé! + +«Vous pourrez dire aussi à sir George Prévost que si, par impossible, +la loyauté venait à disparaître un jour des autres paroisses du Canada, +l'Angleterre la retrouverait toujours vivace dans le coeur de la +population catholique et française de Sainte-R...» + + + +UNE BOMBE QUI ÉCLATE + +Depuis un mois Victor ne sortait plus le soir. Il avait peur du fouet du +pseudo-fantôme; et la peur était sans doute pour lui le commencement de +la sagesse. + +Il se montrait pour Mme de Courcy de plus en plus aimable, et chaque +soir, de huit à neuf heures, il descendait causer ou faire la partie +d'échecs avec elle. + +La brave femme était tout simplement enchantée de ce jeune homme. + +Dans une lettre qu'elle avait récemment, écrite au père Lormier, après +avoir fait de Victor; l'éloge le plus pompeux, elle terminait par ces +mots: «Vous pouvez remercier le bon Dieu, mon cher cousin, de vous +avoir donné un fils qui vous fait déjà tant d'honneur et qui fera avant +longtemps honneur à la profession du notariat.» + +La lecture de cette lettre avait mis la famille Lormier dans la +jubilation; et Jean-Charles se surprenait encore à douter de +l'exactitude des renseignements fournis sur le compte de son frère par +Philippe et même par le vieux François. Après tout, se disait-il, Mme +de Courcy et le notaire Archambault ne sont pas des imbéciles ni des +aveugles, et ils s'accordent à dire constamment du bien de Victor... + +Le lendemain de l'affront qu'il avait essuyé chez le Dr Lamouche, le +clerc notaire, qui était sans le sou, avait écrit à son père pour +lui demander de bien vouloir lui envoyer cent dollars. «Je voudrais, +disait-il, acheter des livres pour me former une petite bibliothèque.» + +Il avait toujours recours au mensonge. + +En recevant la lettre, le père Lormier consulta sa femme, et tous les +deux, sans en parler à Jean-Charles, décidèrent d'envoyer à leur cher +enfant la somme qu'il demandait. + +Dès qu'il eut cet argent, Victor s'empressa de l'offrir à Mme de Courcy +en remboursement de la somme qu'elle avait payée au Dr Lamouche. + +Mme de Courcy ne voulut pas l'accepter. + +--Au moins, madame, faites-moi le plaisir de prendre les trente dollars +que vous avez eu l'obligeance de me prêter, il y a déjà quelques mois. + +Il espérait que cette offre ne serait pas plus agréée que la première, +mais, à son grand désappointement, Mme de Courcy, sans doute pour lui +faire plaisir, accepta les trente dollars... + +--N'importe! je suis encore riche de soixante-dix dollars! Si je ne sors +pas le soir, rien ne peut m'empêcher de m'amuser un peu le jour, entre +quatre et six heures... + +Mais où irai-je maintenant? Je ne veux plus retourner au _Saumon d'or_, +car cette canaille de Lamouche y est toujours, et je n'aime pas a le +rencontrer... puis je pourrais être vu par le pseudo-fantôme, qui +écrirait encore à mon curé... + +Bah! je n'ai que l'embarras du choix! Dans une grande ville comme +Montréal, les amusements foisonnent... + + * + * * + +Rien ne semblait manquer au bonheur des Lormier; leurs jeunes filles +étaient des anges de piété, de douceur et de dévouement, Victor les +édifiait toujours, et Jean-Charles se portait maintenant comme un +charme. + +Notre héros, une fois rétabli, avait voulu retourner sur le champ de +bataille, mais le curé et le Dr Chapais avaient, de concert, conspiré +contre lui auprès du lieutenant-colonel de Salaberry. + +Cette conspiration portait l'empreinte de la véritable amitié. + +A la lettre qu'il avait adressée au colonel de Salaberry. Jean-Charles +reçut la réponse suivante: + + Mon cher ami, + + C'est avec le plus vif regret que je me vois dans l'obligation de + décliner vos précieux services. + + Avant de vous répondre, j'ai cru devoir consulter votre médecin sur + l'état actuel de votre santé, et l'homme de l'art m'a déclaré qu'il + vous jugeait incapable, d'ici à quelques mois, de reprendre le + service militaire. + + Le Dr Chapais m'a raconté la lutte que vous avez soutenue contre un + ours dans le bois-Panet. + + Je vous félicite d'avoir échappé vivant aux griffes de cet animal + féroce, et, par la même occasion, d'avoir sauvé la vie à votre bon + curé. + + Vous avez, dans cette circonstance, déployé autant de force et + d'héroïsme que sur le champ de bataille, à Châteauguay. J'espère que + vous recouvrerez, bientôt la santé. Je serai heureux, plus tard, si + nous sommes encore taquinés par les Américains, d'accepter votre + valeureux concours. + + Je vous prie de croire que je garde de vous le meilleur souvenir. + + Cordialement à vous, + + CHARLES-MICHEL DE SALABERRY. + +Jean-Charles fut très attristé de cette décision; mais il se résigna à +son sort, et prit, dès ce jour, la résolution de se livrer avec courage +à la culture de la terre. + +Il choisissait toujours le labeur le plus pénible, afin de ménager son +vieux père, dont la santé était chancelante. Puis, le soir, pendant que +les jeunes gens de son age s'adonnaient aux plaisirs, lui, penché sur +ses livres, cherchait dans l'étude le développement de l'intelligence et +le perfectionnement de la raison. + + * + * * + +C'était par une belle journée du mois d'août. + +Jean-Charles et son père travaillaient aux foins, Marie-Louise et +Antoinette (les deux soeurs de notre héros) étaient allées prier a +l'église, et Mme Lormier, restée seule à la maison, filait en fredonnant +un joyeux refrain. + +Elle pensait au cher absent, qui, suivant les paroles de Mme de Courcy, +ferait avant longtemps honneur à la profession du notariat... + +Elle avait rêvé que Victor serait, un jour, un _mesieu_, et elle +entrevoyait déjà, avec orgueil, la réalisation de ce doux rêve... Donc, +elle était heureuse, la mère Lormier, et elle chantait! + +Oui, elle chantait à la brise qui lui versait, en passant, les suaves +senteurs du bon foin vert; elle chantait aux oiseaux qui la saluaient +de leurs mélodieux trémolos! elle chantait à l'astre du jour qui +remplissait la maison de ses rayons dorés: enfin, elle chantait à tout, +et, à tous le bonheur dont, son âme débordait... + +Mais, son chant, fut interrompu par la voix d'une fillette qui lui dit: +«Le maître de poste m'a remis cette lettre pour vous, madame Lormier.» + +--Merci, ma belle, fit, l'heureuse femme: viens t'asseoir. + +Elle brisa le cachet de la lettre, et en lut tout d'un trait, le +contenu, que nous mettons sous les yeux du lecteur: + + + Montréal, 20 août, 1814. + + A Madame Louis-Victor Lormier, Sainte-R... + + Madame, + + Pardonnez-moi si je me permets de vous écrire. Je viens, par la + présente, vous prier de me faire parvenir le plus tôt possible la + somme de $ 150.00 que votre fils, M. Victor, me doit, pour des + dîners, bas, etc., qu'il a donnés ici à ses amis. Si je m'adresse à + vous, c'est parce que je n'ai pas revu votre fils depuis plus d'un + mois, et qu'il n'a pas même daigné répondre à deux lettres que je + lui ai écrites! + + Avouez que c'est choquant... + + J'avais le droit de m'attendre à plus de gentillesse de sa part, car + à dater du jour de son arrivée à Montréal jusqu'au mois dernier, il + a passé presque toutes ses soirées ici, et il a été traité avec les + plus grands égards par moi, par ma fille et par le personnel de mon + hôtel. + + J'espère que vous prendrez toutes ces choses en considération, et + que vous me ferez parvenir la somme qui m'est due. + + Veuillez agréer, madame, mes excuses et me croire votre dévouée + servante, + + LOUISE-ANGELE DODRIDGE, Propriétaire du «Saumon d'or», 128 rue B..., + Montréal. + +Mme Lormier devint pale comme une morte. + +Une douleur infinie lui traversa le coeur: sa tête s'inclina sur sa +poitrine, et des larmes silencieuses et brûlantes roulèrent sur le +plancher. + +Elle était effrayante à voir dans cette douleur muette! Aussi, la +fillette qui lui avait remis le pli fatal, fut saisie d'épouvante, +et elle courut donner l'alarme à M. Lormier qui travaillait avec +Jean-Charles à trois arpents de la maison. + +Quand ceux-ci arrivèrent, Mme Lormier, était toujours assise, la tête +inclinée, et le visage baigné de larmes. + +--Voyons, femme! qu'as-tu donc? lui demanda le père Lormier, en lui +relevant doucement la tète. + +Mme Lormier fit un haut-le-corps, comme une personne qui s'éveille en +sursaut, et dit: «Où est-elle, cette femme?... où est sa lettre?...» + +--Quelle femme, et quelle lettre? interrogea le père Lormier. Mais, en +disant cela, il aperçut une feuille de papier dans un pli du tablier de +sa femme. Il la parcourut rapidement, puis la jeta sur le plancher en +s'écriant: «Mon Dieu, est-il possible!...» + +Jean-Charles, à son tour, lut la lettre et ne put retenir ce cri +d'indignation et de colère: «Le misérable! encore lui...» Mais il se +calma aussitôt, et glissa le papier dans sa poche. + +--Allons, femme! reprit le père Lormier: du courage, et remettons tout +entre les mains de Dieu... + +--Oui, ma mère, ajouta Jean-Charles, soyez courageuse, et je vous +certifie, qu'avec l'aide de Dieu, tout va s'arranger pour le mieux. + +D'abord, il ne faut pas ajouter entièrement foi aux paroles de cette +femme; et qui nous assure que cette lettre n'a pas été forgée par un +ennemi de Victor? Je sais que Victor s'est oublié parfois, mais je sais +aussi que, depuis quelques semaines, il ne sort plus le soir et consacre +tous ses loisirs à l'étude. Un ami m'a fourni ces renseignements qui, au +reste, sont confirmés par la femme Dodridge. Elle nous dit, en effet, +qu'elle n'a pas vu Victor depuis plus d'un mois. + +Ainsi, la situation est loin d'être désespérée. D'ailleurs Marie-Louise +et Antoinette doivent entrer au couvent dans quelques jours, n'est-ce +pas? et bien! je les accompagnerai à Montréal, et je saurai bien +faire la lumière sur toute cette affaire. Je paierai cette femme, si +réellement Victor lui doit. + +Il ne faut pas perdre de vue non plus que Victor se trouve au milieu +d'étrangers et qu'il a dû rudement s'ennuyer parfois. Mais quand +Marie-Louise et Antoinette seront près de lui, il ira les voir souvent, +et les entrevues qu'il aura avec elles le rappelleront à ses devoirs et +le ramèneront dans le droit sentier. + +Allons, bonne mère! séchez vos larmes. Tachons de faire en sorte que +Marie-Louise et Antoinette ne s'aperçoivent de rien. Tenez, appuyez-vous +sur mon bras, et venez vous reposer un peu... Bon, comme cela, mère +chérie! + +--Tendre et généreux enfant! dit la pauvre mère, tes paroles m'ont +sauvée... oui, je serai forte; viens! + +Elle s'endormit en priant, et retrouva, dans la prière et le sommeil, ce +calme et cette sérénité d'âme que la religion seule peut donner dans les +jours malheureux... + + * + * * + +Le premier septembre, Jean-Charles arriva avec ses deux soeurs à +Montréal. Il les mena d'abord chez Mme de Courcy. qui leur fit la +réception la plus cordiale. + +Victor parut, fort content de voir son frère et ses soeurs, et il les +accueillit avec la plus grande tendresse. + +Ils prirent une partie de la journée pour visiter la métropole, et, à +cinq heures, Marie-Louise et Antoinette entrèrent au couvent. + +En se séparant d'elles, Victor leur promit d'aller les voir souvent. + +Lorsque les deux frères furent seuls, Jean-Charles montra à Victor la +lettre de la femme Dodridge. + +Victor refusa d'abord de reconnaître qu'il devait à cette femme. C'est +du chantage, dit-il. voilà tout! + +A la bonne heure! reprit Jean-Charles; viens avec moi chez cette +malheureuse, et nous allons la confondre et la faire châtier sévèrement! + +Mais ainsi poussé au pied du mur, Victor s'excusa de ne pas accompagner +son frère, en disant qu'il avait juré de ne plus remettre les pieds dans +cette maison... puis, finalement, il avoua qu'il devait à cette femme la +somme qu'elle réclamait... + +--Je suis content de la résolution que tu as prise de ne plus retourner +chez cette malheureuse. J'irai seul. + +--Pourquoi donc veux-tu absolument te rendre chez la Dodridge? + +--Mais pour régler ton compte, parbleu! Tu dois savoir que lorsqu'on a +contracté des dettes, il faut les payer ou aller en prison! + +--Ha! fit naïvement Victor: j'avais oublié cela,... + +Jean-Charles se rendit au _Saumon d'or_. + +--Est ce que je pourrais voir madame Dodridge? demanda-t-il à la jeune +fille qui lui ouvrit la porte. + +--Entrez! monsieur. + +La jeune fille alla prévenir Mme Dodridge qu'un monsieur la demandait. + +--Comment s'appelle-t-il? + +--Il ne m'a pas dit son nom. + +--Comment est-il? + +--C'est un jeune homme très robuste et fort bien mis. + +--Est-il joli? + +--Il est assez joli, mais sa figure est très brune. + +--C'est bien! fais-le entrer au salon. + +La jeune fille introduisit Jean-Charles dans une pièce longue et étroite +qui faisait songer au vestibule de l'enfer. Elle lui présenta un siège, +mais Jean-Charles refusa de s'asseoir. Il avait hâte de sortir de ce +mauvais lieu. + +--La maîtresse du _Saumon d'or_ parut presque aussitôt. + +--Vous désirez me voir? dit-elle, en saluant familièrement, trop +familièrement. + +--Êtes-vous madame Dodridge? + +--Eh, oui, mon cher monsieur, eh, oui! Et vous, qui êtes-vous? + +--Je suis le frère de Victor Lormier, et je viens vous voir au sujet de +la réclamation que vous avez osé adresser à ma mère... + +--Quoi! vous êtes M. Jean-Charles? Que je suis donc contente de faire +votre connaissance! J'ai entendu souvent, parler de vos exploits... +et... + +--Trêve de compliments, madame! Je suis venu ici pour régler le compte +de mon frère, et voici le règlement que je vous propose. Vous demandez +cent-cinquante dollars; je vous en offre soixante-quinze. + +--Soixante-quinze dollars! Y pensez-vous? Cela ne paie seulement pas la +musique... + +--C'est à prendre ou à laisser, madame! Si vous refusez, vous n'aurez +pas un sou, car mon frère n'a rien et ma famille est très pauvre! + +--Voyons, mon cher M. Jean-Charles, mettez au moins jusqu'à cent +dollars. + +--Pas un sou de plus! dit Jean-Charles, en se dirigeant vers la porte. + +--Arrêtez donc, M. Jean-Charles! vous êtes bien farouche... C'est bon, +j'accepte! + +--Alors, signez-moi cette quittance. + +Elle alla chercher une plume, et signa la quittance que Jean-Charles +avait préparée. + +--Maintenant, madame, je vous prie de me remettre le portrait de mon +frère que je vois ici, en compagnie d'une jeune tille. + +--Ha! vous n'y pensez pas, mon cher ami C'est ma fille qui a posé avec +Victor et elle tient à conserver un souvenir de son... + +--Combien le vendez-vous? + +--Vingt-cinq dollars, au moins! + +--Je vous en donne cinq. + +--C'est bon, prenez-le! + +Elle décrocha le portrait qu'elle remit à Jean-Charles. + +Au moment de partir, Jean-Charles dit à la femme Dodridge: «Vous avez +commis une lâche action en écrivant à ma mère; votre lettre insolente +a failli la tuer; mais elle se vengera de vous en priant le bon Dieu +d'avoir pitié de votre pauvre âme...» + +--Vraiment, vous me surprenez, monsieur! car c'est la première fois que +j'entends dire qu'on peut tuer une femme en lui demandant poliment de +payer ce qui est dû... + +Jean-Charles sortit en levant les épaules de dégoût. + +Il alla rejoindre Victor qui l'attendait chez, Mme de Courcy. + +--Regarde! dit-il, en lui mettant sous les yeux la quittance signée +par la propriétaire du _Saumon d'or_. J'ai payé cette dette pour deux +raisons, d'abord pour sauver ton honneur et celui de la famille, et +ensuite pour tranquilliser la conscience si délicate de notre mère; +mais je te préviens que c'est la première et la dernière dette de cette +nature que je paye! Si tu as le malheur d'en contracter d'autres, tu les +paieras ou tu iras les acquitter en prison! + +C'est la détermination formelle que mon père et moi avons prise. Nous +sommes prêts à t'aider, mais nous ne voulons pas que l'argent que nous +gagnons péniblement, à la sueur de notre front, contribue au maintien +des auberges et des sentines de vices... + +A l'avenir, nous ne te donnerons de l'argent que pour payer les choses +de première nécessité, et encore il faudra que tu nous produises des +comptes authentiques, authentiques, comprends-tu? + +Regarde encore ceci! ajouta-t-il en lui montrant le portrait qu'il avait +obtenu de la femme Dodridge. Quand j'ai vu ton portrait dans le salon de +cette femme, j'ai senti la honte me monter au front, et j'ai acheté ce +portrait pour avoir la satisfaction de le détruire moi-même... + +Allons, Victor! j'espère que tu regrettes la vie honteuse et insensée +que tu as menée ici, depuis quelques mois, et qui a déjà causé à nos +parents tant de chagrins et à toi tant de désagréments! Tu as pu tromper +Mme de Courcy, le notaire Archambault et nos bons parents avec tes +mensonges et ton hypocrisie, mais j'aime à te dire qu'il y a longtemps +que je suis an courant de tes faits et gestes: et je t'avertis qu'il n'y +a pas que le fantôme qui a l'oeil sur toi; non! car la police aussi te +surveille et se prépare à te loger au violon, à la première fredaine que +tu feras... + +Victor trembla comme une feuille en entendant parler du fantôme et de +la police, car il éprouvait une grande répugnance pour le cachot et une +frayeur non moins grande pour le fouet du fantôme... + +Jean-Charles reprit: + +--Allons, mon cher Victor, redeviens un homme! Songe à nos bons parents +qui t'aiment tant, tu le sais, et à qui tu as eu la faiblesse de causer +de la peine... + +Promets-moi que, désormais, tu ne fréquenteras plus ces lieux ignobles, +dégoûtants, infâmes, qui sont le tombeau de la foi, de la vertu, de la +santé et de l'honneur! + +Victor releva la tête, qu'il tenait baissée depuis quelques instants, et +dit d'une voix ferme; «Oui, frère, je te le promets!» + +--C'est bien! fit Jean-Charles en serrant à la broyer la main de Victor; +oublions le passé et regardons l'avenir avec confiance! + + + +UNE DERNIÈRE ÉPÎTRE DE PHILIPPE + + Montréal, 1er octobre 1814. + + Cher père François, + + Je dépose le fouet pour prendre encore une fois la plume. Mais je + sais que je réussis mieux avec mon arme qu'avec celle des écrivains. + Que voulez-vous! chacun son métier, et les... + + Ce n'est pas pour me vanter que je dis ça, mais je crois du fond du + coeur que la conversion du muscadin est due à la raclée que je lui + ai donnée, il y a deux mois! car, depuis ce temps-là, il n'a pas + mis le pied au _Saumon d'or_, et j'ai appris qu'il passe toutes ses + soirées le nez dans les livres... Voici comment j'ai appris la + chose. + + J'étais tanné de faire le guet à la fenêtre de mon office (je veux + dire à la fenêtre de mon écurie), et, pour me dégourdir, j'ai été, + cinq ou six soirs de suite, faire les cent pas comme disent les + gens instruits, en face de la demeure du muscadin, pour épier ses + simagrées. Mais chaque soir je revenais bredouille, n'ayant + seulement pas aperçu le museau du clerc notaire! Le dernier + soir, vers neuf heures, je vis quelqu'un sortir de la maison; + j'écarquillai les yeux et allongeai les oreilles, et voici ce que je + vis et entendis. + + C'est la maîtresse de la maison qui parlait. + + --Eh bien, notaire, êtes-vous toujours satisfait de votre clerc? + + --Certainement, madame! Depuis deux mois, surtout, il semble + s'appliquer à faire à la perfection tous les ouvrages du bureau. + Je serai heureux de me l'associer aussitôt qu'il sera admis à la + pratique du notariat. + + --Je m'en réjouis pour lui-même et pour sa famille, dit la maîtresse + de la maison. Je puis vous assurer qu'il parle avec respect de vous + et avec enthousiasme de votre belle profession. Il ne sort plus le + soir et il étudie constamment. Je suis convaincue que ce jeune homme + fera son chemin. + + --C'est aussi mon opinion. Bonsoir, madame! + + --Bonsoir, notaire! + + Je crois quasiment, père François, que le veuf Archambault se pousse + pour la veuve de Courcy! Mais c'est entre-nous, ça! Je peux bien me + tromper aussi. D'ailleurs, ce n'est pas de mon affaire! + + Après avoir entendu ce bout de conversation entre les deux amou... + pardon, entre les deux veufs, je dis à mon tour: bonsoir, la coin + pallie! et j'allai me coucher... + + J'ai compris que mon rôle était fini... ni... ni! je remercie mon + fouet, pardon! je vous remercie, pardon encore! je remercie la + Providence (oui, c'est, ça!) je remercie la Providence, dis-je, + d'avoir fait, germer dans ma caboche l'idée de me costumer en + fantôme et de m'armer d'un fouet pour faire danser le muscadin! Je + ne sais pas si c'est mon apparence de fantôme ou les coups de fouet + qui l'ont effrayé, mais dans tous les cas, je suis certain que c'est + l'un on l'autre, et peut-être les deux! + + A dire la vérité, ça me faisait de la peine de le fouetter comme je + l'ai fait--moi qui ne voudrais pas faire de mal à une mouche!--mais + j'avais souvent entendu dire qu'aux grands maux il fallait employer + les grands remèdes; et, comme je ne tiens pas dans mon écurie une + boutique de remèdes, j'ai pris celui que j'avais sous la main, + c'est-à-dire mon plus grand fouet, et j'ai tapé, babiche! oui, j'ai + tapé! + + Mais remarquez bien que je n'ai frappé le muscadin que sur les + jambes, car si je l'avais frappé sur le cou, je lui aurais tranché + la tête comme à un pissenlit... et si je lui avais cinglé le corps, + je l'aurais coupé en plusieurs bouts comme une anguille... + + Avant de me mettre à la besogne, je m'étais dit: Ce gaillard-là + a péché par les pieds et par les jambes surtout en courant la + prétantaine, eh bien, tonnerre! c'est par les jambes qu'il faut le + punir! Et, encore une fois, j'ai tapé au meilleur de ma connaissance + et de ma conscience... + + N'allez pas vous imaginer que je me servirai encore de ce fouet-là + pour mes chevaux. Non, non! c'est un fouet _historiche_ (je ne sais + pas au juste comment les gens instruits écrivent ce mot) mais ce + que je veux dire, c'est que ce fouet a une histoire, et je ne le + donnerais pas pour tout l'or du monde... Il m'appartient ce + fouet-là, savez-vous? Non, peut-être? Eh bien, voici comment j'en + suis devenu le maître, l'ai été voir M. Normandeau, l'autre jour, et + je lui ai dit: Je viens vous demander une faveur, M. Normandeau. + + --Tiens! tu vas sans doute me parler de Jacqueline? + + --Non, monsieur, pas de Jacqueline, à cette heure, mais de votre + grand fouet à manche rouge. + + --Quoi! déjà? s'est écrié M. Normandeau; pauvre Jacqueline, je la + plains... + + --Mais, monsieur, ce n'est pas pour fouetter ma petite Jacqueline + que je veux avoir ce fouet, c'est pour le garder comme un souvenir + de... de vous. + + --Oh! je comprends, comme un cadeau de noce? + + --Non, monsieur, pas à présent, puisque les noces n'auront lieu qu'à + Pâques... malheureusement! + + --C'est bon, mon drôle, garde-le! a dit M. Normandeau en riant. + + Il rit toujours. M. Normandeau, quand je lui parle; quelle belle + humeur il a, cet homme-là! + + Puis, je le garde, ce fouet, avec autant de soin qu'un avare garde + un trésor. Sa vue me fait du bien au coeur... + + Je l'ai accroché dans une armoire-vitrée qui ferme avec une clef. + Souvent je me place devant cette armoire, et, en fumant la pipe, je + regarde longtemps le fouet qui me dit toutes sortes de choses. Je + n'aurais jamais cru qu'un fouet pouvait tant jaser... + + Il me disait que celui qui l'a fabriqué serait bien surpris + d'apprendre que le bon Dieu m'a inspiré l'idée de m'en servir (pas + du fabricant, du fouet) pour chasser le démon que le muscadin avait + dans les jambes, et ailleurs itou, j'imagine... car cet animal-là, + quand on le laisse faire, il se fourre partout!... + + Le fouet me disait que le muscadin en avait une telle peur, qu'il + n'osait plus sortir, le soir, pour aller voir les filles! (c'est pas + dommage!) + + Le fouet me représentait le muscadin, assis devant des gros livres, + et étudiant tout ce qu'il faut savoir (généralement quelconque) pour + être n'en notaire... + + Le fouet me montrait le muscadin, dans deux ans, tout à fait + corrigé, et se promenant sans crainte, le soir comme le jour, avec + une jolie Jacqueline devenue sa femme. (Oh! la! la!) + + Eh! que d'autres choses intéressantes me disait encore mon grand + fouet à manche rouge! ce fouet que je ne donnerais pas pour une + terre _déchiffrée_, pardon! défrichée... + + Pourtant, père François, c'est mon rêve à moi de posséder un jour, + dans un coin de notre belle province, une terre défrichée! mais je + crains bien d'être obligé de la défricher moi-même. + + N'importe! babiche! J'aime la vie du colon, pourvu que j'aie une + _colonne_ avec moi! car n'avoir que des épinettes pour compagnes, + bonsoir! c'est trop embêtant! J'aimerais encore mieux rester au + derrière... pardon... excusez! par derrière mes chevaux... et sur le + devant de ma voiture! + + Pour revenir à mon rôle, père François, j'aime à vous déclarer que + c'est en tremblant que je l'ai accepté, parce que (ceci est entre + nous) je ne me croyais pas assez futé pour le remplir comme il faut. + + Mais maintenant qu'il est fini, je suis content de l'avoir accepté, + puisque j'ai été un instrument dont le bon Dieu a bien voulu se + servir pour punir le muscadin et, peut-être, le ramener dans le bon + chemin... + + Je vous remercie de m'avoir confié ce rôle, car je crois que le peu + de bien qu'il m'a donné l'occasion de faire me portera toujours + bonheur... + + Je suis pour la vie votre dévoué ami. + + PHILIPPE. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + +LES FIANÇAILLES DE JEAN-CHARLES + +Trois ans ont, fui depuis les événements que nous venons de raconter. + +De terribles épreuves sont venues visiter le foyer des Lormier. + +Le chef est disparu, emporté par une syncope du coeur, au moment où il +faisait la conversation avec des amis. + +Cette mort foudroyante a affecté Mme Lormier au point d'inspirer des +craintes sérieuses pour sa vie. Elle a gardé longtemps le lit. + +L'incorrigible Victor, de son côté, tenait les siens dans l'angoisse par +ses nombreuses incartades. Il n'avait pas terminé sa cléricature. + +Un échec, à l'examen décisif, le forçait à continuer son stage. + +Pendant plusieurs mois, le clerc notaire s'était bien conduit; mais, +s'obstinant à vivre éloigné des sacrements, il avait repris peu à peu +ses anciennes habitudes. Cependant, il fut assez diplomate, nous voulons +dire assez hypocrite, pour conserver les apparences du gentilhomme. + +Bref, il avait trompe tout If inonde, excepté Jean-Charles et le curé +Faguy qui le surveillaient, afin de réparer ses folies et d'éviter le +scandale. + +Victor tenait énormément à conquérir le titre de notaire, et il se +préparait, avec ardeur cette fois, à subir l'examen qui devait avoir +lieu dans quatre mois. + +Jean-Charles venait d'avoir vingt ans, et, à cet âge encore si tendre, +il était déjà le seul soutien de sa mère, de ses soeurs et de son frère. + + * + * * + +Il y avait à cette époque, dans la paroisse de Sainte-R..., une famille +du nom de LaRue qui se composait du père, de la mère et d'une jeune +fille de dix-neuf ans. + +Ce M. LaRue. qui avait fait fortune, à Montréal, dans la quincaillerie, +était venu vivre de ses rentes à Sainte-R..., sa paroisse natale. +C'était un homme dépourvu d'instruction, mais orgueilleux à l'excès, +comme le sont ordinairement les parvenus. + +Il avait ajouté à son nom la particule _de_, et lorsque quelqu'un +l'appelait M. LaRue, tout court, il s'empressait de le reprendre en +disant: «mon véritable nom est M. _de_ LaRue, ainsi que je puis le +prouver par l'arbre généalogique de ma famille que j'ai obtenu du maire +de Marseille, d'où mes ancêtres étaient originaires...» Mais il ne +montra jamais son fameux arbre généalogique... et ses co-paroissiens, un +peu pour flatter sa vanité et beaucoup pour rire de lui, décidèrent, +à l'unanimité, de l'appeler M. de LaRue, gros comme le bras! Ce brave +rentier aspirait aux charges honorifiques, et, à force d'intrigues et +d'argent, il était parvenu aux postes de préfet de son comté et de +président de la commission scolaire de sa paroisse. + +Mais il est nécessaire d'avoir de l'instruction pour remplir +convenablement les devoirs de ces deux charges, et, M. de LaRue savait +à peine lire et écrire. Le rentier se trouvait quelquefois dans +l'embarras. Alors, il avait recours à la science de Jean-Charles. + +C'est celui-ci qui rédigeait les lettres officielles, les annonces, les +adresses, et les _improvisations_ de M. de LaRue, car ce personnage +aimait, à prendre la parole dans les occasions solennelles... + +Jean-Charles, en un mot, était son inspirateur, son souffleur et son +scribe: il faisait cuire les marrons et le rentier les mangeait! Au +reste, M. de LaRue était le plus intègre des citoyens, et le plus dévoué +des préfets. + +Pénétrons dans le cabinet de ce personnage la veille au soir des +vacances de 1817. + +Jean Charles s'est éclipsé dans un coin et joue le rôle de souffleur. + +Il s'agit d'un discoure que le président doit prononcer le lendemain +dans les deux écoles de la paroisse. + +L'orateur se promène majestueusement, fait des efforts de mémoire, se +donne de l'importance. Mais, tout à coup, au beau milieu d'une période, +il se perd, attend le mot, se retourne et... au lieu du mot qui reste +dans la gorge de Jean-Charles, il entend une joyeuse voix qui lui jette +ce cri: «Bonjour, cher papa!» + +--Bonjour, ma petite Corinne! dit le bourgeois, en rendant à la jeune +fille baisers et caresses; ta sauté est bonne, j'espère? + +--Oui, cher papa, excellente! + +--Tu dois être bien fatiguée, et de l'étude et du voyage, ma petite +Corinne? + +--Non, cher papa, pas trop! Le voyage a été charmant; je suis revenue de +Montréal avec mes deux aimables compagnes, Antoinette et Marie-Louise +Lormier. + +--Ah! avec les soeurs de M. Lormier que ta vois ici, et que tu connais +sans doute? + +La jeune fille resta un peu confuse en présence de Jean-Charles qu'elle +n'avait pas remarqué. + +--Oui, dit-elle, j'ai eu l'honneur de connaître M. Lormier autrefois. + +Jean-Charles s'était levé, et, ayant salué la jeune fille, il lui dit: + +--Je suis heureux, mademoiselle, de renouveler votre connaissance. Je me +rappelle fort bien avoir fréquenté la même école que vous il y a douze +ans, et je n'ai pas oublié non plus que vous étiez toujours la première +de la classe! + +--C'est par un heureux hasard, reprit Melle de LaRue, que j'occupais ce +rang. + +--Mais, répliqua Jean-Charles en souriant, je vois que ce hasard vous a +suivi à Montréal, puisque vous avez obtenu cette année la médaille d'or +qui brille à votre cou et les jolis prix que vous venez de déposer sur +la table! Je vous prie d'accepter mes respectueuses félicitations. + +--Merci, monsieur! Ces prix m'ont été accordés sans doute en +reconnaissance des bienfaits dont les religieuses sont redevables à mes +bons parents. + +Cette persistance que la jeune fille mettait à faire oublier ses +mérites, charma vivement Jean-Charles. Cependant, voulant laisser la +famille de LaRue à cette joie du retour, il manifesta le désir de se +retirer. + +Mais le vaniteux président, qui pensait à son boniment, ne voulait pas +sacrifier la gloire aux joies de la famille: sa renommée avant tout, et +son discours avant sa fille! + +--Pardon, M. Lormier, dit-il, ne partez pas maintenant. Je veux terminer +ce soir mon... notre affaire... vous savez? + +La jeune fille comprit que sa présence gênait son père et Jean-Charles. +Elle s'excusa de les avoir si brusquement dérangés, et sortit en saluant +notre héros avec une grâce parfaite. + +Le jeune homme reprit son rôle de souffleur au milieu des plus grandes +distractions. + + * + * * + +Quelle gracieuse et aimable jeune fille! pensait Jean-Charles, en +regagnant, tout rêveur, son humble logis... + +Corinne, nous l'avons dit, avait dix-neuf ans. Elle était, en effet, +gracieuse et aimable, et, de plus, très jolie. + +Il y avait beaucoup de modestie dans son langage et de distinction dans +ses manières. Elle était aussi humble que son père était orgueilleux. + +Douée d'heureux talents et d'un noble caractère, elle avait conquis tous +les honneurs du couvent et mérité l'affection de ses maîtresses et de +ses compagnes. + +En se séparant d'elle, la supérieure du couvent lui avait dit: «Vous +êtes libre maintenant de choisir entre la vie du monde et la vie +religieuse. Mais que vous restiez dans le monde ou que vous reveniez +vivre parmi nous, vous serez toujours utile et heureuse, parce que vous +possédez l'esprit de piété et l'amour du devoir... Allez, ma chère +enfant! et que Dieu vous ait sous sa sainte garde...» + +Le dimanche suivant, Jean-Charles alla, avec ses deux soeurs, passer la +soirée chez M. de LaRue. + +Ils furent accueillis tous les trois avec la même affabilité. + +Mme de LaRue était une femme sans instruction, mais sans prétention, et +qui ne paraissait pas être offensée quand on oubliait la particule _de_ +en prononçant son nom. + +Pour fuir la chaleur accablante, Mme de LaRue invita ses hôtes à passer +une partie de la soirée sur le balcon. + +Notre héros fut d'abord un peu intimidé en se trouvant assis en face de +cette jeune fille, qui lui apparaissait couronnée de la triple auréole +de la science, de la grâce et de la beauté! + +Mais cette timidité, qui n'était pas d'ailleurs sans charme, ne +l'empêcha pas, comme à l'entrevue qu'il avait eue, quelques jours avant, +avec Corinne, de paraître très aimable. Il sut intéresser tout le monde +par sa conversation agréable et instructive. + +A neuf heures, ils rentrèrent au salon, et Jean-Charles invita Melle de +LaRue à faire de la musique. + +Corinne ne chantait pas du tout, mais, en revanche, elle jouait du piano +d'une façon ravissante. Elle exécuta d'abord, seule, un morceau de +maître, puis joua un duo avec Marie-Louise Lormier, duo que toutes deux +avaient pratiqué au couvent. + +Corinne, qui avait déjà entendu Jean-Charles, à l'église, et admiré sa +belle vois de baryton, le pria de chanter. + +Jean-Charles ne se fit pas répéter l'invitation et il rendit, avec +beaucoup d'âme, un chant patriotique que le célèbre juge Bédard venait +de composer. + +Bref, notre héros créa une bonne impression sur l'esprit de la jeune +fille et gagna aussi l'estime de Mme de LaRue. + + * + * * + +La rencontre de cette jeune fille fut un rayon de soleil dans la vie +depuis longtemps si triste de Jean-Charles. + +Aussi une métamorphose complète s'opéra en lui. + +Les relations entre les deux jeunes gens avaient pris un caractère +intime qui n'échappait pas à la curiosité si vigilante de nos braves +paysans. Ils avaient remarqué les visites régulières que Jean-Charles +faisait à la famille de LaRue; et, le dimanche, après chaque office, +ils voyaient Jean-Charles et Corinne revenir ensemble de l'église. Il +y avait de quoi mettre les langues en mouvement; mais si on parlait +beaucoup de Corinne et de Jean-Charles, ce n'était que pour en dire du +bien. + +La race des commères n'avait probablement pas encore fait son apparition +sous le ciel du Canada... + +Mais continuons. + +Jean-Charles était ce que les gens appellent familièrement un parti +avantageux. + +La maison qu'il habitait et la terre qu'il cultivait appartenaient, il +est vrai, à sa mère, mais il en était virtuellement le maître, et +Mme Lormier ne cessait de le répéter chaque fois que l'occasion s'en +présentait. D'ailleurs, il avait su faire fructifier les deux mille +dollars qu'il avait, reçus du curé Fagny et du vieux François, comme un +témoignage de reconnaissance ou d'admiration. De plus, ayant la légitime +ambition de réussir dans la carrière que ses parents lui avaient +ouverte, il travaillait sans relâche pour atteindre son but. + +Il étudiait l'agriculture et savait tirer tous les avantages possibles +des expériences faites par des agronomes intelligents. + +Depuis quelques semaines, Jean-Charles était encore plus ardent à +l'ouvrage. + +Du matin au soir, sons la pluie comme sous les rayons brûlants du +soleil, il travaillait sans s'accorder aucun repos et sans ressentir la +moindre fatigue; car la belle figure de Corinne souriait toujours à +son imagination, et lui faisait paraître les heures bien rapides et le +travail ben doux! + +Il l'aimait, cette jeune fille, et il savait qu'il en était aimé. + +Il l'aimait, non pas parce qu'elle était jolie car il savait que la +beauté extérieure ne dure que l'espace de quelques années, mais il +l'aimait, parce qu'elle était bonne, tendre et pieuse. + +Certes! il n'était paa insensible à l'éclat de ses grands yeux d'azur, +ni aux charmes de son esprit, mais ce qu'il admirait le plus chez elle, +c'était la candeur qui rayonnait aur son front et qui était le sublime +reflet de la pureté de son âme. + + * + * * + +Les vacances étaient terminées, et les soeurs de Jean-Charles se +préparaient à partir pour le couvent, où elles devaient passer encore +deux ans. Le jour du départ, elles allèrent faire leurs adieux à leur +bonne amie, Comme de LaRue, qui remit à l'une d'elles une lettre à +l'adresse de la supérieure du couvent. Cette lettre était ainsi conçue: + + Chère madame la supérieure, + + Je profite du départ des demoiselles Lormier, et de leur obligeance, + pour vous faire parvenir encore de mes nouvelles. Vous me demandiez, + dans votre honorée du 25 ultime, de vous dire comment j'avais passé + les vacances, et si je me proposais d'entrer, cet automne, à votre + noviciat. + + Eh bien! je vous dirai que j'ai passé les plus heureuses vacances de + ma vie, et que je n'ai nullement l'intention d'entrer au noviciat, + malgré le respect et l'admiration que je porte à cette vénérable + institution. + + La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis persuadée + que la vie de famille l'est bien davantage. + + Du reste, j'ai prié longtemps la Sainte-Vierge avant de prendre + une décision, et je crois sincèrement que celle que je viens vous + annoncer aujourd'hui m'a été inspirée par cette divine mère à qui je + suis déjà redevable de tant de faveurs! + + Je m'efforcerai de mettre toujours en pratique les bons + enseignements que j'ai reçus de vous et de vos dignes auxiliaires. + + Je me recommande à vos prières, et vous prie de croire que le pieux + souvenir de mes années du couvent restera à jamais gravé dans ma + mémoire! + + Veuillez agréer, + + chère madame la supérieure, + + l'hommage des sentiments les plus respectueux de votre affectionnée + et dévouée servante.. + + CORINNE DE LARUE. + +Le lecteur devine aisément que notre ami Jean-Charles n'était pas +étranger à la décision que Corinne avait prise et qu'elle annonçait à la +supérieure. + +La haute perspicacité de Corinne lui avait permis de reconnaître +promptement les qualités de coeur et d'esprit dont notre héros était +doué. + +Elle ne s'attachait pas, elle non plus, à la beauté du visage, mais elle +ajoutait un grand prix à cette beauté de l'âme qui inspire à tous un +respect irrésistible. + +Jean-Charles, d'ailleurs, avait une physionomie imposante. C'était un +colosse de six pieds et quatre pouces, à la figure douce, expressive et +affable. + +Corinne et, Jean-Charles étaient dignes l'un de l'autre, et leur pur +amour s'était exhalé naturellement de leurs coeurs, comme le parfum +s'exhale du calice des fleurs. + +Et, ils formaient des rêves d'or en songeant à l'avenir. + +--Eh! bonjour, Jean-Charles! Où allez-vous donc de ce pas? Vous êtes +bien joyeux ce matin: vous sifflez connue un merle!... + +--Bonjour! M. le curé. Je m'en allais justement au presbytère. + +--Alors, nous ferons route ensemble, car je m'y rends. + +--En effet, M. le curé, reprit Jean-Charles, je suis joyeux, et je crois +que j'ai raison de l'être. + +--Vraiment? interrogea le curé, en souriant avec malice. + +--Oui, M. le curé, et j'espère que vous penserez comme moi. + +--Peut-être... entrons! dit le curé en ouvrant la porte du presbytère. + +--Permettez-moi, M. le curé, d'aller droit au but. + +--C'est, du reste, votre louable habitude, mon cher. Parlez, je ne vous +interromprai plus. + +--J'ai vingt ans: j'aime Melle de LaRue; j'en suis aimé, et j'ai +l'intention de la demander en mariage. Que me conseillez-vous. M. le +curé? + +--Sans hésiter, je vous conseille de l'épouser; c'est une jeune fille +qui possède de rares qualités, et je suis certain qu'elle saura vous +rendre heureux. + +--Merci, M. le curé. + +--A quand les noces, mon ami? + +--Dans deux mois; est-ce trop tôt, M. le curé? + +--Je ne crois pas; mais c'est un détail secondaire que vous réglerez +facilement avec vôtre future épouse et ses parents. + +Avant de faire la demande en mariage, je voulais vous consulter +pour savoir si vous approuviez mon choix. Maintenant que j'ai votre +approbation et celle de ma mère, je me sens plus à l'aise; et, dès ce +soir, je parlerai à Corinne et à ses bons parents. + +Encore une fois, M. le curé, merci! et au revoir! + +--Au revoir, mon ami, et bonne chance! + + + +UNE PÉNIBLE ÉPREUVE + +Enfin, je le tiens! s'exclama Victor Lormier, en examinant un diplôme +imprimé sur peau de vélin et muni du sceau de la chambre des notaires. +Oui, je le tiens, ce diplôme tant désiré! + +Je suis notaire! c'est-à-dire que j'ai le pouvoir de passer des +contrats, des obligations, des transactions, etc. + +Je le tiens, ce titre qui va me permettre d'épouser la...dot... je veux; +dire la fille de cet imbécile et vaniteux de... Quand j'aurai mis la +main sur le magot, je lui en ferai des niches au bonhomme... C'est moi +qui rédigerai le contrat de mariage, et je te promets, mon bonhomme +de futur beau-père, que j'y mettrai toute la science d'un notaire +intéressé! + +Je veux m'affranchir de l'humiliante tutelle de cet éléphant de +Jean-Charles et devenir libre comme l'oiseau de l'air! + +Vive l'or! vive la liberté! Mais! je ne sais seulement pas ai elle est +jolie, la fille de mon futur beau-père... Bah! que m'importent sa figure +et sa tournure: c'est sa dot qu'il me faut! + +Vive donc mon futur beau-père! et vive la dot de sa fille! + +La chambre des notaires, involontairement, venait de diplômer un fripon +fieffé. + + Il n'est rien de plus beau qu'un notaire honnête homme, + Mais dans tous les grands corps on a vu, de tout temps, + Se glisser des fripons parmi d'honnêtes gens; + Quand même on trouverait dans le corps un faussaire, + Cela ne blesserait aucun autre notaire... + +Maintenant, s'écria Victor, en proie à une véritable démence, en route +pour Sainte-R... + +Le lendemain, vers midi, il arrivait à Sainte-R..., armes et bagages, et +se rendait dans sa famille. + +--C'est le _notaire Victor Lormier_ qui vous fait sa première visite! +dit-il, en embrassant sa mère et en serrant la main de son frère. Voyez +mon diplôme! ajouta-t-il, avec orgueil... Sa mère et Jean-Charles le +félicitèrent et lui firent leurs souhaits de bonheur et de prospérité. + +Jean-Charles alla aussitôt lui acheter un joli pupitre, surmonté d'un +casier, qu'il fit placer dans la meilleure pièce de la maison et qui +devait, désormais, servir d'étude au jeune notaire. Puis sur une feuille +de métal, fixée au centre de la porte, il fit peindre en lettres d'or; +_Victor Lormier, notaire_. + +Enfin, Jean-Charles fit l'impossible pour rendre la maison paternelle +agréable au jeune notaire et lui offrit toutes les facilités de gagner +sa vie avec sa profession. + +Après avoir pris un copieux dîner, (car il avait toujours bon appétit) +le jeune notaire fit sa plus belle toilette, puis, le diplôme d'une main +et la badine de l'autre, il alla faire ce qu'il appelait les visites +officielles de la paroisse. + +Le curé Faguy fut le premier qui eut l'honneur de recevoir M. le notaire +Lormier; le maire vint en deuxième lieu, et, _the last, but not the +least_, M. de LaRue ferma, pour ce jour, la liste des heureux mortels de +Sainte-R.... + +--J'ai bien l'honneur de vous saluer et de vous présenter mes plus +respectueux hommages, M. le préfet, dit Victor, en présentant sa main +gantée à M. de LaRue, qui se prélassait dans son fauteuil en lisant un +journal. + +--Vous êtes bien aimable, M. Lormier.. répondit le préfet en pressant la +main à Victor, Comment va la santé? + +--Très bonne, je vous remercie, et la vôtre, M. le préfet? + +--Excellente, mon jeune ami, excellente! Vous ne venez pas souvent vous +promener à, Sainte-R...? + +--Non, mais je viens aujourd'hui y fixer mes pénates pour exercer ma +profession de notaire. + +--Comment! vous êtes notaire! glapit le vaniteux préfet, en se levant de +son fauteuil pour l'offrir à Victor. + +--Oui, M. le préfet, j'ai l'honneur d'appartenir à ce corps éminent qui +compte dans son sein tant d'hommes de génie... Et il déroula sous les +veux ébahis du préfet le parchemin portant le grand sceau de la chambre +des notaires! + +--Oh! Oh! je vous félicite! et je vous prie de croire. M. le notaire, +que je suis très honoré de recevoir votre visite. + +--Merci, M. le préfet; je vous offre mes humbles services. Les +pouvoirs du notaire, vous le savez, sont très étendus. Je puis servir +d'intermédiaire entre les parties pour prêter et emprunter des capitaux, +pour accorder les intérêts respectifs et amener des conciliations entre +les personnes divisées par des prétentions ou des droits mal entendus, +pour procurer la vente ou l'acquisition des immeubles, pour recevoir les +inventaires après décès ou faillite, etc. Et, le fait d'avoir étudié +chez maître Archambault, le plus savant notaire du pays, me vaudra, je +crois, la confiance du public. + +--Certainement, M. le notaire! Vous pouvez me compter pour un de vos +clients. + +--Merci, M. le préfet. Maintenant, comme un service en attire un autre, +voici le service que je me propose de vous rendre. + +Tout en étudiant le notariat, je me suis occupé un peu de politique. +J'ai eu l'occasion d'écrire des articles pour le _Canadien_ et de +prononcer plusieurs discours. Je me suis fait de la popularité parmi les +politiciens les plus influents. Quelques-uns de ces messieurs sont venus +oe'offrir la candidature pour notre comté, qui, vous le savez, est +actuellement sans représentant depuis la mort de ce pauvre X... J'ai été +très flatté et très touché de cette marque d'estime et de confiance, +mais, dans l'intérêt de ma profession, j'ai cru devoir refuser. Mais +comme je sais que votre haute position de préfet vous met déjà en +évidence et que votre connaissance des affaires et votre fortune vous +donnent des droits à la représentation nationale, j'ai pris la liberté +de proposer votre nom aux principaux hommes de notre parti qui doivent +choisir le candidat. + +--Comment! vous avez fait cela, M. le notaire? mais vous êtes d'une +amabilité incomparable!... + +--Pas du tout, M. le préfet; je n'ai en vue que les intérêts de notre +cher pays. Votre grande expérience dans les affaires vous mettra plus en +position que tout autre de nous représenter pratiquement. Voyez-voua, +il y a en chambre trop d'hommes de profession et pas assez d'hommes +d'affaires. Ce sont des hommes pratiques qu'il nous faut à l'heure +actuelle. Et si vous acceptez, la candidature, votre élection est +assurée. + +--Si je l'accepte! Avec le plus grand plaisir. M. le notaire!... +Mais connue je n'ai pas encore le don de la parole, je vous prierai +peut-être, parfois, de me préparer des discours, des petits, vous savez! +car il y a longtemps que je ne cultive pas ma mémoire, et elle est, +devenue rebelle... Votre frère... Jean-Charles, m'en compose de bien +beaux, mais il est si occupé, de ce temps-ci, le cher homme! ça me gêne +de m'adresser toujours à lui... + +--Certainement, M. le préfet: ne vous gênez pas avec moi. Vous pouvez +compter sur mon concours et sur mon entier dévouement. + +Victor se leva, prit son chapeau, sa canne et son diplôme, et s'inclina +en disant: «M. le préfet, j'ai l'honneur de vous saluer.» + +--Déjà, M. le notaire? Promettez-moi de revenir et de revenir souvent. + +--Certes, oui, M. le préfet! En attendant, je vais m'occuper de votre +candidature, et, demain on après demain, je viendrai vous en donner des +nouvelles... + +Ça prend, se disait, le notaire, en retournant à son bureau. La +prochaine fois, je tâcherai de faire la connaissance de l'héritière... +et le reste marchera comme sur des roulettes... Je l'éblouirai avec mon +titre de notaire; car doit doit être aussi vaniteuse et stupide que son +Père, cette petite drôlesse-là... + +Victor ignorait la nature des relations que Jean-Charles entretenait +avec la famille de LaRue, et il était à cent lieues de se douter que +la jeune fille, dont il convoitait la fortune, était fiancée à +Jean-Charles! Mais trois ou quatre jours après son arrivée à +Sainte-R...., en furetant parmi les papiers de son frère, il mit la main +sur un document qui fut pour lui toute une révélation. Comment! quoi! +est-ce possible! ne cessait-il de s'exclamer, en regardant fixement le +papier révélateur! Quoi! Jean-Charles va épouser dans quelques semaines +Corinne de LaRue!... + +Ho! ho! il était temps que j'arrive!... Arrête un peu, mon éléphant, tu +ne la tiens pas encore... Si tu t'imagines, m... habitant, que je vais +me laisser souffler par toi cette fortune qui fait depuis trois ans +l'objet de mes plus chers désirs, tu vas te tromper! A nous deux +maintenant!... Il se leva en faisant un geste menaçant pendant que ses +yeux lançaient des éclairs sinistres! Il était hideux à voir... + +La mère Lormier, ayant entendu les éclats de voix de son fils, crut +qu'il l'appelait, et elle entra en ce moment dans le bureau, mais elle +recula, épouvantée, en voyant, cette figure de réprouvé... + +Victor, avec cette souplesse de caractère que possèdent les hypocrites, +se radoucit aussitôt et dit à sa mère, en souriant: «Qu'avez-vous donc, +bonne maman?» + +--Je croyais, dit la vieille en tremblant, que tu m'avais appelée. + +--Mais, non, bonne maman! Je déclamais un discours politique une je dois +prononcer prochainement et j'apostrophais, avec colère et indignation, +les ennemis de nos droits... + +--Mon Dieu! que tu m'as fait peur! fit la vieille, en se retirant. + +Bête que je suis! murmura sourdement Victor. Il faudra que je réprime +ma colère si je veux réussir. Ah! c'est une rude partie que +j'entreprends... N'importe! je risquerai tout, tout, tout, pour la +gagner! Allons voir le futur beau-père... + + * + * * + +--J'ai bien l'honneur de vous saluer, M. le candidat! dit Victor, en +s'inclinant respectueusement devant M. de LaRue. + +--Moi pareillement, M. le notaire, répondit le vaniteux rentier en +s'enflant comme la grenouille de la fable... Avez-vous du nouveau? + +--Mais, oui, mais, oui! M. le candidat. J'ai si bien joué mes cartes, +que tous les aspirants à la candidature ont consenti à s'effacer devant +vous... + +--Alors, je serai élu par acclamation? + +--Je le crois sincèrement. M. le candidat. + +--Comment pourrais-je jamais récompenser votre dévouement, mon cher M. +le notaire! + +--Simplement, en m'accordant votre bienveillant patronage et en +conseillant, à vos amis de s'adresser ù moi lorsqu'ils auront, besoin +des services d'un notaire. + +--Rien que cela! certes, je n'y manquerai pas, soyez-en sûr!--Savez-vous +si l'élection aura lien bientôt? + +--Dans cinq on six semaines, je crois. + +--Vraiment? Cette élection arrive dans un bien mauvais temps pour moi, +car c'est dans cinq ou six semaines que doit être célébré le mariage +de ma fille, et je désire m'occuper un peu de son trousseau, des +préparatifs de la noce, du contrat de mariage, etc. + +--Quoi! mademoiselle de LaRue se marie? + +--Mais, oui! Est-ce que vous ne savez pas qu'elle se marie avec votre +frère? + +--Grand Dieu! que dites-vous là! avec mon frère? + +--Eh bien, oui, M le notaire! + +--Que c'est donc malheureux! M. le candidat... + +--Comment cela? demanda M. de LaRue avec la plus grande surprise. + +--Pardon! j'aurais dû retenir cette parole, car toute vérité n'est pas +bonne à dire. + +--Voyons. M. le notaire, expliquez-vous, je vous en prie... + +--Je veux dire que mon frère sera plus chanceux que vous et mademoiselle +de LaRue. + +--Je comprends de moins en moins, M. le notaire! + +--Écoutez M. le préfet. En laissant échapper ces mots: «Que c'est +donc malheureux!» J'ai voulu exprimer qu'en permettant à votre fille +d'épouser un _habitant_, vous portiez atteinte à votre dignité de +candidat et que cette mésalliance pourrait vous susciter de l'opposition +et vous conduire à une défaite... En supposant même que, malgré cela, +vous remportiez la victoire, croyez-vous que les ministres et vos +collègues, qui viendront vous visiter dans votre splendide villa, seront +bien flattés de presser la main calleuse de votre unique gendre... Que +dis-je? ces grands personnages briseront votre coeur en ridiculisant +votre chère enfant... Vous perdrez, d'emblée: bonheur, prestige, +influence! + +--Vous avez mille fois raison, M. le notaire! et dire que j'ai été trop +sot pour penser à cela!... + +--Quant à moi, reprit Victor, je suis très heureux de ce mariage; mais +c'est dans l'intérêt de votre candidature que je fais ces remarques. +Si vous tenez à ce mariage, je vous conseille de renoncer à la +candidature... + +--Hélas! il est trop tard, trop tard, M. le notaire, pour empêcher ce +mariage, dit le bonhomme en larmoyant... + +--Comment, trop tard? Y avez-vous donné votre consentement? + +--Pas tout à fait, mais quasiment. Quand Jean-Charles m'a fait la +demande en mariage, je lui ai répondu en riant: «Obtenez d'abord le +consentement de ma fille et celui de ma femme, et, après cela je +verrai...» + +Alors, il n'y a rien de fait! + +--Mais, M. le notaire, ce n'est pas facile pour moi de déranger un +mariage qui est du goût de ma fille, du goût de ma femme et qui était +bien aussi du mien jusqu'à ce que... Ah! si je vous avais connu plus +tôt, ce n'est pas à un _habitant_ que j'aurais donné la main de +ma fille, mais c'est à un homme de profession, à... à un notaire +intelligent comme vous, par exemple! Et dire que j'ai été assez stupide +pour ne pas penser à cela... + +--J'aurais été très fier, probablement, d'accepter la main de +Mademoiselle de LaRue; mais il n'est pas question de moi... D'ailleurs, +il ne manque pas de jeunes gens haut placés qui se disputeraient +l'honneur de devenir le gendre d'un préfet et d'un futur député... +Néanmoins, si je connaissais Melle de LaRue, je me flatte de croire que +j'aurais la bonne fortune de lui plaire, et que je serais assez habile +pour faire renoncer mon frère à sa sotte ambition... + +--Dans ce cas, M. le notaire, je vais vous présenter nia fille, et +ensuite je vous laisserai seul avec elle. + +--Très bien! M. le candidat, dit Victor, en ajustant le noeud de sa +cravate blanche et en se tirant la moustache. + +Après les présentations d'usage, qu'il fit de la manière la plus +solennelle, M. de LaRue s'éclipsa, en priant M. le notaire de bien +vouloir l'excuser. + +Victor. qui s'était fait de mademoiselle de LaRue un portrait vulgaire, +fut surpris de se trouver en présence d'une personne qui réunissait en +elle la beauté, la grâce et la distinction. + +Il perdit un instant, son audace ordinaire et ne sut que bredouiller des +mots incohérents aux paroles que lui adressa Corinne. Cependant, grâce +à la bienveillante courtoisie de Melle de LaRue, et à la bonne opinion +qu'il avait de lui-même, il reprit un peu d'aplomb et risqua les +réflexions suivantes: + +--Oui, mademoiselle, j'ai été admis à la pratique du notariat avec la +plus grande distinction, et c'est un honneur dont j'ai bien le droit de +me glorifier; mais à quoi sert la gloire sans le bonheur... + +--Mais le bonheur est partout, monsieur! il est surtout dans +l'accomplissement des devoirs envers Dieu, envers la famille et envers +la société. + +--Peut-être... mais, mademoiselle, pour le. moment, je voudrais le +trouver dans le coeur d'une jeune personne que j'aime,... et si j'étais +assez heureux pour me faire aimer d'elle, je lui donnerais volontiers, +en échange de son amour, mon beau titre de notaire avec les espérances +d'un brillant avenir. + +Ce garçon-la est fou! pensa Corinne, sans répondre. + +Victor prenant ce silence pour une émotion que ses paroles avaient +fait naître dans le coeur de la jeune fille, reprit sur un ton qu'il +cherchait à rendre persuasif: «Vous ne me répondez pas, mademoiselle +Corinne,... pourtant, un seul mot de votre bouche me donnerait ce +bonheur après lequel je soupire depuis trois ans...» + +--Eh! que voulez-vous que je vous dise monsieur?... + +Victor, perdant la tête, se jeta à genoux en s'écriant: «Je vous aime, +Corinne! Dites que vous m'aimez, et je dépose à vos pieds mon beau titre +de notaire avec les espérances d'un radieux avenir!...» + +--Monsieur! veuillez reprendre votre siège, s'il vous plait, et causons +sérieusement. + +Victor, semblable à un enfant qu'on relève de pénitence, reprit aussitôt +son siège, en s'essuyant le front et en redressant le noeud de sa +cravate blanche... + +Il était d'une stupidité à faire lever le coeur! + +Corinne parut le prendre en pitié. + +--Votre déclaration, M. Lormier, dit-elle, me prouve que vous ignorez +que je dois épouser prochainement monsieur votre frère. + +--Non, mademoiselle, je sais tout... + +--Ah! + +--Mais j'ai pensé que... qui... qu'on... j'ai pensé que vous préféreriez +un homme de profession à un simple habitant... + +--C'est ce qui vous trompe, monsieur! je préfère un simple habitant à un +notaire simple! + +Victor, dans son excitation, ne parut pas saisir le sens de la +transposition du mot «simple», car il continua: + +--Ne savez-vous pas, mademoiselle, que votre père doit poser sa +candidature pour la prochaine élection du parlement, et que votre +mariage avec un simple habitant pourrait faire perdre à M. de LaRue son +prestige et son influence auprès des ministres? Eh bien! si vous désirez +que votre père réussisse dans la carrière politique, aidez-le en +épousant un homme de profession qui pourra figurer dignement avec vous +dans les grandes occasions... + +--Monsieur, je ne m'amuserai pas à discuter ces questions avec vous; +mais permettez-moi de vous dire seulement que les honneurs que vous avez +fait miroiter aux yeux de mon père, me laissent bien indifférente, et +que, si mon père était élu, personne n'aurait à rougir de votre frère; +car, tout simple habitant qu'il est, il jouit de l'estime, de +la confiance, du respect et de l'admiration de tous ceux qui le +connaissent. + +--C'est bien le cas de dire, mademoiselle, que l'amour aveugle... Libre +à vous d'exagérer les mérites et les qualités d'un homme qui ressemble à +un éléphant et que votre père n'acceptera point pour gendre. Car c'est +sur moi qu'il a jeté les yeux, c'est à moi qu'il vient de donner son +consentement, et aujourd'hui même il fera connaître sa décision à +Jean-Charles. J'espère que la nuit vous portera conseil et que demain +vous serez mieux disposée à écouter ma voix, qui est celle de la raison +et de _l'amour pratique_... Mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous +saluer! + +Victor ne voulait pas quitter la villa de LaRue sans faire connaître +au vaniteux préfet le résultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir avec +Corinne. + +--Eh bien? demanda M. de LaRue au notaire, en voyant celui-ci revenir, +la mine un peu renfrognée. + +--J'ai obtenu un demi-succès, M. le candidat. + +--Ma fille consent-elle à vous éponger, M. le notaire? + +--Pas tout à fait... D'ailleurs, je n'espérais pas non plus triompher à +la première attaque. Mais je crois que mes dernières paroles ont produit +beaucoup d'effet sur l'esprit de mademoiselle de LaRue, car elle n'y +a pas répliqué du tout. Je suis persuadé que la réflexion et vos bons +conseils lui ouvriront complètement les yeux et lui feront regretter ses +erreurs... Mais le moyen le plus sûr pour atteindre notre but, c'est, +d'abord, de refuser à mon frère votre consentement, et, ensuite, s'il +regimbe, de lui dire carrément qu'il vous insulte en osant,--simple +habitant qu'il est,--aspirer à la main d'une personne aussi +aristocratique et aussi distinguée que votre fille... Cette rebuffade va +l'assommer net! + +--Je serai clair et impitoyable, M. le notaire! + +--De mon coté, M. le candidat, je vais tâcher de convaincre mon frère +qu'il doit renoncer au fol et audacieux amour qu'il a laissé germer et +grandir clans son coeur... + +--A bientôt, M. le candidat! + +--Au revoir, mon futur gendre! + +Tout en marchant, Victor se promettait bien de se montrer énergique +et courageux en présence de Jean-Charles; mais lorsqu'il fut rendu +chez-lui, il vit le naturel, c'est-à-dire la peur, revenir an galop... +Alors, pour se donner du courage, ou plutôt de l'audace, il lampa une +roquille d'une liqueur forte qu'il cachait dans un placard de son étude. + +Je suis bon maintenant! se dit-il, en lançant un épouvantable juron à +l'adresse de son frère! Je vais aller rencontrer l'éléphant au champ, +afin que notre mère ne s'aperçoive de rien, car elle a encore l'oreille +fine et l'oeil clair, la vieille sorcière! + +La liqueur commençait déjà à lui monter au cerveau! + +Il aborda Jean-Charles par ces mots: + +--Je viens t'annoncer une nouvelle qui va te surprendre, peut-être, +mais dans le monde il faut s'attendre à tout... Je vais me marier +prochainement, et devine avec qui... + +--Déjà? Il faut que tu aies bien confiance en ton étoile pour oser te +marier si tôt... + +--Je n'ai guère besoin, pour le moment, de m'occuper de la question +du pain quotidien, car ma future est une riche héritière et son père +l'homme le plus généreux de la création... + +--Tontes mes félicitations, mon cher! Quel est donc le nom de ma future +belle-soeur? + +--Mademoiselle Corinne de LaRue, prononça, emphatiquement le notaire. + +--Farceur, va! fit Jean-Charles on riant. On a commis l'indiscrétion +de te dire que je devais épouser Corinne prochainement. Eh bien, c'est +vrai, Victor; si je ne te l'ai pas dit, c'est parce que je voulais te +surprendre. + +--Tu as en tort de ne pas me le dire; car, moi, ignorant tes prétentions +et tes démarches, j'ai voulu connaître cette jeune fille, qui, entre +parenthèse, est charmante, et je l'ai demandée en mariage. De plus, j'ai +obtenu le consentement de son père... je ne fais pas les choses à demi, +moi! + +--Ce que tu me dis là, mon cher Victor, me prouve que tu es content du +choix que j'ai fait, et je te remercie de la bonne opinion que tu as de +mademoiselle de LaRue; c'est en effet, une personne très charmante. + +--Laisse-moi te dire, mon cher Jean-Charles, que je te trouve bien +prétentieux de croire que tu pouvais faire le choix d'une personne aussi +distinguée que Melle de LaRue! N'as-tu jamais mesuré la distance qu'il +y a entre elle et toi? c'est-à-dire entre la fille unique d'un riche +préfet et un pauvre et simple habitant tel que toi?... + +--Allons, mon cher Victor, je vois que tu as pris un verre de trop, car +tu commences à perdre la carte! Je me moque bien de tes injures, mon +petit... + +--Je n'ai pas l'intention de te dire des injures, et d'ailleurs ce n'est +pas de ma faute si la vérité ressemble parfois à des injures... mais +c'est la vérité que je te dis; et je viens charitablement t'avertir que +tu ferais mieux de ne plus remettre les pieds chez M. de LaRue, car ce +monsieur veut donner la main de sa fille à un professionnel, entends-tu? +et non à un habitant, et c'est le notaire Lormier qui est aujourd'hui le +fiancé de Corinne! + +--Victor, j'espère que tu n'es pas sérieux! mais, dans tous les cas, je +te défends de profaner ainsi le nom de Melle de LaRue! + +--Je suis très sérieux, an contraire! J'aime cette jeune fille; et le +rang élevé qne j'occupe dans la société, en ma qualité seule de notaire +public, me donne le droit d'aspirer à l'honneur de devenir son époux, +tandis que ta condition inférieure d'habitant te défend même d'oser +parler à cette jeune fille, dont le père, grâce à mon travail, occupera +bientôt un siège au parlement... Vas-tu comprendre enfin la distance +qu'il y a entre elle et toi?... + +Je comprends que tu délires, et je te conseille d'aller te coucher... +demain, tu penseras à autre chose... oui, va te coucher, mon petit! + +--Demain comme aujourd'hui, vociféra Victor, je penserai à Corinne de +LaRue, ma future épouse; et je te conseille, espèce d'éléphant, de +penser à Josephte Bouliane: c'est une grosse habitante comme ça qu'il te +faut pour épouse... + +Jean-Charles leva les épaules de pitié et se remit à l'ouvrage en +soupirant: «Pauvre frère! le voila encore sous l'influence de la +boisson...» + +Victor était joliment gris, en effet, car il chancelait en s'éloignant. + + * + * * + +Le soir, après souper, Jean-Charles sortit et se dirigea vers la demeure +de M. de LaRue. + +La concierge entrebâillant seulement la porte, lui dit que Melle de +LaRue était malade. + +--Alors, je veux voir madame de LaRue. + +--Elle est malade aussi! répondit la concierge, en fermant rudement la +porte... + +Surpris et indigné de la conduite grossière et inexplicable de la +concierge, Jean-Charles alla frapper à la porte du cabinet de M. de +LaRue. C'est le préfet lui même qui vint ouvrir. + +--Que me voulez-vous? demanda-t-il à Jean-Charles, sans lui offrir à +entrer. + +Notre héros, de plus en plus étonné, garda cependant son calme ordinaire +et dit sur un ton respectueux: «Je sollicite l'honneur d'avoir avec vous +un moment d'entretien.» + +--Entrez! mais soyez bref, car j'attends de la visite... + +--Votre concierge vient de me fermer la porte au nez; dois-je comprendre +qu'elle a été autorisée à agir ainsi à mon égard? + +--Oui, c'est moi qui lui avais donné l'ordre de ne pas vous recevoir! + +--Me permettez-vous de vous en demander la raison? + +La raison? elle est bien simple: je ne veux pas que vous veniez ici avec +l'intention de faire la cour à ma fille. + +--Mais, pourtant, vous avez consenti tacitement à mon mariage avec +mademoiselle de LaRue, puisque la date en a été fixée, en votre +présence, par madame de LaRue. + +--Oui... peut-être... mais je n'ai jamais donné mon consentement à ce +mariage. + +--Vous me considérez donc indigne de l'honneur d'épouser mademoiselle de +LaRue? + +--J'admets que vous êtes un brave et honnête garçon, mais je vous +avouerai qu'il me répugne d'avoir pour gendre un simple habitant comme +vous... + +Trois petits coups secs, à ce moment, furent frappés à la porte. + +M. de LaRue, visiblement embarrassé, se leva, se rassit, se leva de +nouveau et cria: «entrez!» + +Et Victor entra en disant: «J'ai l'honneur de vous saluer, M. le futur +député!» Mais en apercevant Jean-Charles, qu'il ne s'attendait pas de +rencontrer, il devint blanc comme un suaire... Car il était dégrisé +maintenant, et la peur, dans son tout petit coeur, revenait encore au +galop... + +--Veuillez vous asseoir, mon cher M. le notaire, dit M. de LaRue. + +--Me permettez-vous, M. de LaRue, dit Jean-Charles, de reprendre la +conversation au point où elle était tantôt? + +--Oui, sans doute, mais soyez bref, car... c'est bon... parlez! + +--Il vous répugne, disiez-vous, d'avoir pour gendre un simple habitant +comme moi. Mais ne sommes-nous pas tous des fils d'habitants? + +--Vous savez que je n'ai pas assez d'instruction pour pouvoir discuter +avec vous ces histoires-là; mais je vous dirai que la fille d'un +futur député ne doit pas et ne peut pas épouser un homme qui est sans +profession... et de plus, pour en finir, j'ajouterai que j'ai donné mon +consentement à votre frère, M. le notaire Victor, qui m'a fait l'honneur +de me demander ma fille en mariage... + +--Et moi je refuse formellement de donner mon consentement au mariage +de ma fille avec ce chercheur d'aventures! dit Mme de LaRue, en entrant +avec Corinne dans le cabinet du futur député... + +--Et moi, ajouta Corinne, permettez-moi de dire, mon cher papa, que +j'éprouve pour ce petit notaire le plus souverain mépris! + +--Venez avec nous, dit de Mme LaRue, en prenant le bras de +Jean-Charles.............. ............................................. + +--Il ne me reste plus qu'à me retirer, je suppose? fit le notaire, en +prenant sa canne, ses gants et son chapeau de soie... + +--Pardon, M. le notaire, pardon! Il ne faut pas abandonner la partie +si vite que cela! Je vous ai dit que je serais impitoyable, et je vous +répète que je le serai jusqu'à la fin... Je ne donnerai jamais mon +consentement à ce mariage, et je sais que ma fille respecte trop ma +volonté pour se marier contre mon gré. Veuillez vous rappeler que «tout +vient à point à qui sait attendre»; avec le temps et la patience, nous +viendrons à bout de tout... + +--Oh! si j'étais sûr de réussir, je me résignerais facilement à +attendre; mais quelque chose me dit que, sans une action prompte et +violente de votre part, je perdrai complètement la partie... + +--Et que me conseillez-vous donc de faire, M. le notaire? + +-A votre place, je dirais à mademoiselle + +Corinne: «Je suis absolument opposé à ton mariage avec Jean-Charles, +et je te défends de revoir ce garçon! Mon désir est que tu épouses le +notaire, et je veux que, d'ici à deux semaines, tu prennes une décision. +Telle est ma volonté de père!» + +D'ailleurs, quand Jean-Charles ne sera plus admis ici, j'aurai mes +coudées franches auprès de Melle de LaRue, et je saurai bien triompher +de ses scrupules et de son prétendu mépris. + +--C'est bien, M. le notaire! Dès demain, je parlerai énergiquement à ma +fille... + +--Je reviendrai après-demain, M. le candidat, et, en attendant, je +m'occuperai activement de votre élection... + +Le lendemain, en effet, le vaniteux rentier dit à sa fille: «Je suis +absolument opposé à ton mariage avec Jean-Charles, et je te défends de +recevoir ce garçon! Mon désir est que tu épouses le notaire, et je veux +que d'ici à deux semaines, tu prennes une décision! Telle est ma volonté +de père!» + +--Mais, mon père, observa respectueusement Corinne, n'avez-vous pas +approuvé mon mariage avec Jean-Charles? + +--C'est-à-dire que j'ai eu un instant la faiblesse de le tolérer, mais +aujourd'hui, je le répète, j'y suis absolument opposé, et je ne veux +plus on entendre parler! + +Cette mésalliance me couvrirait de ridicule aux yeux des chefs de mon +parti et pourrait me faire perdre mon élection... que je veux gagner à +tout prix, entends-tu? à tout prix! + +--C'est bien! mon père, fit simplement Corinne. D'ici à, deux semaines, +j'aurai pria une décision! + +Et elle se retira, la mort dans l'âme... + +Mme de LaRue, en femme sage et modeste qu'elle était, tenta l'impossible +pour soustraire son mari à l'influence pernicieuse du jeune notaire. + +En empêchant le mariage de Corinne et de Jean-Charles lui dit-elle, tu +empoisonnes l'existence de ces deux coeurs si bien faits pour être unis; +en recherchant l'amitié de ce misérable notaire, tu t'exposes à perdre +ta réputation; puis en entrant dans la politique, tu risques de dépenser +dans les luttes une partie de ta fortune, et, par ton ignorance, d'être +la risée de la députation et du peuple... + +Mais elle eut beau tourmenter et supplier son mari, celui-ci resta +impitoyable, tel qu'il l'avait promis à Victor... + + * + * * + +Le même jour, l'abbé Faguy reçut la visite de mademoiselle de LaRue. + +--Asseyez-vous, mademoiselle, dit le bon prêtre, en désignant son +meilleur fauteuil à la visiteuse. Vous venez, sans doute, me donner des +nouvelles de nos chers pauvres, que vous visitez avec une régularité qui +vous fait grandement honneur. + +--Non, M. le curé, car la pénible épreuve que je subis depuis quelques +jours m'a fait négliger ces chers clients. + +--Quelle est donc cette épreuve, mademoiselle? + +--Oh! la plus douloureuse que le coeur d'une fiancée puisse recevoir de +la part d'un père bien-aimé... + +--Expliquez-vous, je vous prie, mademoiselle! + +--Vous aviez sans doute entendu parler de mon prochain mariage avec M. +Jean-Charles Lormier? + +--Oui, c'est mon ami Jean-Charles lui-même qui me l'a annoncé. + +--Eh bien! mon père s'oppose formellement à ce mariage. + +--Que me dites-vous là, mademoiselle?... + +--Oui, M. le curé, mon père s'oppose à ce mariage parce que, dit-il, M. +Jean-Charles Lormier n'est qu'un habitant; et il veut que j'épouse M. +Victor Lormier, parce que ce dernier est un professionnel... + +Ces mots blessèrent profondément le coeur si délicat du prêtre; mais, +voulant cacher l'émotion qu'il éprouvait et se donner un peu de +contenance, il se leva et fit semblant d'éternuer. Ce petit exercice +lui permit de dissimuler le dégoût que le nom de Victor lui avait +probablement inspiré. + +--Je viens vous prier de me dire, M. le curé, reprit Corinne, si je puis +épouser M. Jean-Charles contre la volonté de mon père? + +--Non! mademoiselle; un enfant doit respecter l'autorité paternelle! + +--Mais suis-je obligée de faire la volonté de mon père quand il me dit +d'épouser Victor? + +Le prêtre resta silencieux. + +--Je comprends, M. le curé, votre hésitation à me répondre, car vous ne +connaissez peut-être pas ce Victor; mais je le connais, moi! J'ai pris, +ce matin, des renseignements à son sujet auprès de deux personnes dignes +de foi, et j'ai la preuve que ce garçon est un libertin de la pire +espèce... Si Victor était un jeune homme respectable, je n'hésiterais +pas à accepter le sacrifice que mon père veut m'imposer. Mais, M. le +curé, sachant que le notaire Lormier est un misérable, suis-je obligée +de l'épouser? + +--Non, mademoiselle. Mais, je vous le répète, vous ne pouvez pas non +plus en épouser un autre sans le consentement de votre père. + +--Alors, M. le curé, ma décision est prise: je resterai dans le célibat, +et je prierai Dieu de me faire oublier Jean-Charles! + +--Tenez, mademoiselle, vous allez avoir l'occasion de vous expliquer +avec Jean-Charles, car le voilà! + +--Oh! M. le curé, je me sauve... Mon père m'a même défendu de revoir +Jean-Charles... + +--Dans ce cas, mademoiselle, obéissez à votre père, et que Dieu et la +Sainte-vierge vous protègent! + +--Merci! M. le curé. + +Les deux fiancés ne se rencontrèrent pas. Corinne sortit par une porte +et Jean-Charles entra par une autre. + +La figure de notre héros portait l'expression de la douleur la plus +intense. + +Il avait bu, pendant quelques jours, à la coupe d'un bonheur +parfait,--trop parfait pour être durable,--et la coupe enchanteresse +venait de se briser... + +Il serra silencieusement la main tremblante du prêtre, et se laissa +choir sur un siège en exhalant cette plainte: «Mon Dieu, que je +souffre!» + +--Oui, mon ami, je le sais, et je vous prie de croire que je ressens +autant que vous le malheur qui vous frappe. Mais attendons tout de la +bonté infinie de Dieu! + +--Il n'y a donc pas de bonheur, ici-bas, M. le curé?... + +--Oui, mon ami! Mais il ne faut pas croire que le bonheur réside +toujours dans la réalisation de nos désirs les plus chers; Dieu le fait +naître parfois du sein de nos malheurs! Le bonheur? il est partout, +quand on le cherche avec les yeux de la foi; il est même dans la +souffrance, si seulement on offre cette souffrance à Dieu en lui disant, +comme autrefois Jésus avant de monter sur le calvaire: «Mon Père, s'il +est possible, faites que ce calice s'éloigne de moi; néanmoins que ma +volonté ne s'accomplisse pas, mais la vôtre!» Ah! si nous avions, la +foi véritable, mon ami, que de maux, de peines et de misères nous nous +épargnerions! Car la foi nous ferait accepter avec résignation toutes +les épreuves, en nous faisant entrevoir, après cette vie, un bonheur +parfait et éternel! + +--J'admets volontiers, dit Jean-Charles, que ce n'est pas ainsi que nous +agissons dans le monde pour mériter d'obtenir ce trésor qu'on nomme +le bonheur, et après lequel tant de gens soupirent sans pouvoir +l'atteindre... + +--Pourtant, mon ami, je vous assure que c'est l'unique moyen de +l'obtenir. Et quoi qu'il arrive, ne laissez jamais le découragement +entrer dans votre coeur! + +Priez! et si c'est la volonté de Dieu que vous épousiez mademoiselle de +LaRue, il saura bien faire disparaître les obstacles qui s'élèvent en ce +moment entre vous et elle. + +Ah! mon cher enfant, secouez cette faiblesse qui s'est emparée de vous +un instant; reprenez avec courage vos travaux manuels et intellectuels; +et, encore une fois, attendez tout de la bonté infinie de Dieu, qui +connaît mieux que nous ce dont nous avons besoin! + +--Je comprends maintenant, M. le curé, que si nous sommes si souvent +malheureux, c'est parce que nous ne prions pas assez. Et, advienne que +pourra, je suivrai désormais la ligne de conduite que vous venez de me +tracer! + + * + * * + + Notre âme est une lyre + Aux sons mélodieux, + Mais qui ne doit redire + Que des accorda pieux! + Laissons chanter notre âme: + La prière est un chant + Que le Seigneur réclame + Du juste et du méchant! + + + +L'OR VAINCU PAR L'ÉLOQUENCE + +Victor avait cru prudent de déménager le soir même du jour, où, excité +par la boisson, il était allé provoquer Jean-Charles aux champs. + +Il avait loué deux chambres dans une maison, occupée par un vieux +couple, et qui était située presque en face de la villa de LaRue. C'est +une idée géniale que j'ai eue, pensait-il, de transporter mes pénates +ici. De ma chambre, et sans me déranger, je pourrai voir aller et venir +ma fiancée. + +Elle est encore un peu farouche, ma fiancée! mais avec le temps je +finirai bien par l'apprivoiser... + +Pour faire l'assaut de son coeur, je commencerai par lui sourire, sans +lui parler; puis, dans deux ou trois jours, je lui décocherai, en +passant, des compliments sur sa beauté, sa grâce, sa taille, etc. Ces +sortes de compliments chatouillent toujours agréablement l'oreille des +jeunes filles... + +Enfin, je me ferai si gentil, si insinuant, si spirituel, que, bientôt, +elle raffolera de moi! Ce n'est plus moi qui courrai après elle, c'est +elle qui courra après moi... Il en est de même de toutes les jeunes +filles.... du moins de celles que j'ai connues à Montréal... Ici, je +suis à l'abri des indiscrétions de ma bonne femme de mère et... des +taloches de Jean-Charles! + +Maintenant, si je veux conserver les bonnes grâces de mon futur +beau-père et voir la couleur de son argent, il faut que je m'occupe +sérieusement de sa candidature, car l'élection aura lieu avant les +fêtes du nouvel an. + +Victor rédigea un manifeste destiné à voir le jour dans les colonnes du +_Canadien_, sous la signature de M. de LaRue, et il écrivit un petit +discours mielleux que le candidat apprendrait par coeur et irait débiter +dans toutes les paroisses du comté. + +Après avoir élaboré soigneusement ces deux formidables pièces, il alla +les soumettre à M, de LaRue, qui s'en déclara enchanté. L'appel nominal +fut fixé au 15 décembre et le scrutin au 22 du même mois. + +M. de LaRue lança son manifeste. Il le publia d'abord dans le _Canadien_ +et en fit tirer une impression sur des milliers de feuilles volantes que +Victor se chargea de faire parvenir, le dimanche suivant, à tous les +électeurs. + +Puis le candidat, en compagnie de Victor, se mit à parcourir toutes les +paroisses du comté, lisant partout son manifeste et récitant son petit +boniment. + +Victor, qui excellait dans le genre populacier, terminait chaque +assemblée par une philippique échevelée, qui, dans l'esprit de son +auteur, devait produire autant d'effet que les harangues de Démosthène +contre Philippe de Macédoine... Le Macédoine, ici, était un avocat +pauvre, mais doué de grands talents, qui venait d'entrer dans l'arène +contre M. de LaRue. + +M. de LaRue et Victor évitaient, naturellement, de se mesurer à la +tribune avec leur éloquent adversaire... + +Celui-ci jouissait d'une grande popularité, et il était évident pour +tout le monde qu'il allait faire mordre la poussière au vaniteux +rentier. + +M. de LaRue, qui commençait à avoir des craintes sérieuses, dit un jour +à Victor qu'il regrettait de s'être embarqué dans cette galère, car il +avait compté sur une élection par acclamation... + +--Je comprends, dit Victor, que cette opposition imprévue est bien +désagréable pour vous, et j'admets que votre adversaire est un lutteur +bien difficile à terrasser, mais, _A vaincre sans péril, on triomphe +sans gloire!_ Et si vous triomphez contre lui, vous aurez certainement +la chance de devenir ministre! + +--Vous croyez, M. le notaire? + +--Oui, franchement, je le crois! Cependant je regrette de constater que +vous perdez du terrain tous les jour, mais par votre faute, et votre +très grande faute! car jusqu'à présent vous n'avez presque pas dépensé +d'argent. + +--Mais, fit observer M. de LaRue, mon adversaire n'a pas dépensé +d'argent, lui non plus, et il est incapable d'en dépenser, puisqu'il est +pauvre comme un moine! + +--Oui, c'est vrai, mais il possède cette puissance de la parole qui +fascine le peuple... + +--Vous le fascinez bien, le peuple, vous aussi, M. le notaire, par vos +discours! + +--Peut-être... mais ce n'est pas moi qui suis le candidat! + +--Alors, que faut-il que je fasse, M. le notaire? + +--Pour gagner une élection, sans le secours d'une forte éloquence +personnelle, comme dans votre cas, par exemple, un candidat doit +dépenser de l'argent, encore de l'argent et beaucoup d'argent! L'argent, +voyez-vous, c'est le nerf de la guerre... En d'autres termes, pour tout +dire, si vous mettez peu d'argent dans la lutte, vous serez battu; et si +vous en mettez beaucoup, vous battrez votre adversaire! Choisissez entre +la défaite, c'est-à-dire l'humiliation; et la victoire, c'est-à-dire la +gloire et la renommée... + +--Je veux écraser mon adversaire! s'écria le belliqueux rentier, avide +de gloire et de renommée! M. le notaire, ajouta-t-il, je vous choisis +pour mon agent et, mon trésorier; allez-y largement! + +--Je vous remercie, M. le futur ministre, de ce témoignage de confiance. +Je prendrai vos intérêts avec le même soin que je les prendrais si +j'étais déjà votre gendre... + +--A propos, M. le notaire, vous savez sans doute que ma fille est partie +hier soir, avec son oncle Ulric, pour Montréal. + +--Comment voulez-vous que je le sache, si vous ne me l'avez pas dit? Ce +n'est pas Melle Corinne, bien sûr, qui m'aurait annoncé la nouvelle de +son départ: car, depuis quelques jours, je me suis souvent placé sur +son chemin, tantôt pour lui sourire, tantôt pour lui adresser des +compliments délicats, et elle n'a pas fait plus de cas de moi que si +j'eusse été un mannequin... A la fin, j'ai pensé qu'elle était myope et +un peu sourde... + +--Ma tille est très gênée, voyez-vous! + +Oui, elle est partie pour Montréal, et voici dans quel but. +Dernièrement, je lui ai défendu de revoir Jean-Charles, et je lui ai dit +en même temps que je désirais vous avoir pour gendre. De plus, je lui +ai déclaré que, d'ici à deux semaines, je voulais avoir une décision +définitive au sujet de son avenir. + +Or, hier matin, elle m'a tenu ce langage: + +--Mon père, ma décision est prise pour ce qui concerne Jean-Charles: je +ne l'épouserai pas! mais pour ce qui concerne son frère, j'ai besoin de +réfléchir et de prier avant de me prononcer. Cette semaine, les élèves +du couvent de la congrégation Notre Dame, à Montréal, font leur retraite +annuelle, et je vous demande la permission de la suivre avec elles. +J'espère que, après la retraite, je pourrai vous faire connaître la +décision que vous attendez de moi. + +Donc, M. le notaire, nous avons gagné le prin cipal point: ma fille +renonce à Jean-Charles. J'ai confiance qu'elle va prendre maintenant une +décision favorable à nos projets. + +--Oui, M. le futur ministre, je partage entièrem... un peu... votre +confiance. Mais dans le cas où cette décision me serait défavorable, +vous pourriez forcer la main à Melle Corinne, en lui faisant un devoir +de conscience de m'épouser; car elle me parait très scrupuleuse, votre +charmante fille! + +--Nous aviserons dans le temps, M. le notaire. En attendant, n'est-ce +pas? ne négligeons rien pour assurer le succès de mon élection. Il faut +que j'écrase mon adversaire... + +--Tous mes instants vous appartiennent, M. le futur ministre; je sais +qu'en m'absentant de mon bureau, comme je le fais depuis quelque temps, +je perdrai un bon nombre de clients, mais n'importe! Je n'ai pour le +moment qu'une seule ambition, celle de battre votre adversaire à plate +couture... + +--Merci, M. le notaire; je saurai reconnaître généreusement vos précieux +services. Ha! tenez, pendant que j'y pense, je veux vous demander encore +une faveur. + +--Ne vous gênez pas, M. le futur ministre! + +--Voulez-vous avoir la bonté de me préparer un autre petit discours que +je pourrai prononcer dans les paroisses où j'ai déjà porté la parole? +car je n'aime pas répéter toujours la même chose, vous savez! + +Comme je veux capter le vote anglais je vous prie d'introduire dans ce +discours quelques compliments bien tournés à l'adresse des Anglais,... +sans sacrifier les principes, par exemple!... je tiens aux principes, +vous savez! + +--Je comprends; un discours assaisonné de bon sens, de patriotisme et de +loyauté. Vous serez servi à souhait, M. le futur ministre! + + * + * * + +Victor, qui ne se croyait heureux que lorsqu'il avait bien mangé et bien +bu, se dit: «Je vais organiser dans toutes les paroisses de notre comté, +au nom et avec l'or de M. de LaRue, des festins publics qui auront le +double effet de rendre les gens heureux et d'assurer l'élection de mon +candidat...» + +Et il se mit à l'oeuvre avec une ardeur digne d'une meilleure cause. + +Ce cabaleur sans vergogne inonda les paroisses de boisson, et y ouvrit +un véritable marché de votes. + +En un mot, il inaugura ouvertement, avec l'orgie et la débauche, ce mode +d'intimidation et d'achat des consciences qui s'est répandu depuis, +d'une manière alarmante, d'un bout à l'autre du pays! + +Les fêtes--véritables bacchanales--duraient depuis environ un mois, +quand, effrayé des désordres affreux qui régnaient par tout le comté, le +dimanche comme la semaine, le clergé éleva la voix, pour rappeler les +fidèles à leurs devoirs de chrétiens et de citoyens. + +Les électeurs finirent par se ressaisir, puis la débandade se déclara +parmi les partisans du candidat trop prodigue. + +Le jour du scrutin--si ardemment attendu par M. de LaRue--arriva enfin, +et le vaniteux rentier fut battu par une grande majorité! + +L'or avait été vaincu par l'éloquence! + +Les malins disaient: «Le bon Dieu s'est fâché et il a donné une bonne +raclée au diable!» + +Cette élection avait coûté à M. de LaRue la somme fabuleuse de dix mille +dollars... Le rusé notaire--va sans dire--avait eu le soin d'empocher +une partie de cette somme: la bagatelle de deux mille cinq cents +dollars... + + * + * * + +Oh! les ingrats! les ingrats! me trahir de la pareille façon! s'écriait +M. de LaRue, le lendemain de sa défaite, en pleurant comme un enfant! +Oh! les ingrats! moi qui les ai empiffrés de victuailles, moi qui... +moi... Oh! + +--Pour l'amour de Dieu! lui dit Mme de LaRue, tâche de te calmer et de +cesser tes ridicules lamentations! Je comprends que c'est humiliant pour +un homme de ton âge d'avoir été la dupe et la victime d'un blanc-bec tel +que Victor Lormier... mais, enfin, c'est fait! et cela te prouve qu'il +n'est pas toujours bon de mépriser les conseils de sa femme pour suivre +aveuglement ceux du premier godelureau venu! Ton échauffourée te coûte +dix mille dollars! C'est une grosse somme, j'en conviens; mais, pour ma +part, je ne regretterais pas la perte de cette somme si elle pouvait +avoir l'effet de corriger ta sotte vanité et ton ambition... Que dis-je? +pour atteindre ce but, je sacrifierais volontiers toute notre fortune! + +--Tu as une singulière manière de me consoler, toi! reprit M. de LaRue, +en cessant de pleurer... + +--Si mes consolations ne te plaisent pas, va en demander d'autres à ton +charmant conseiller et ami, Victor Lormier! + +M. de LaRue, que le lecteur a vu naguère si impérieux, si _impitoyable_, +ne put répondre un seul mot aux reproches sanglants de sa femme. Il +se retira dans son cabinet pour y faire d'amères, mais sérieuses +réflexions. + +Ma femme a raison, cent fois, mille fois raison! Si j'avais suivi +ses conseils, je n'aurais pas aujourd'hui la conscience bourrelée de +remords! Que d'erreurs regrettables, et peut-être irréparables, la +vanité et l'ambition m'ont fait commettre depuis quelques semaines... +J'ai scandalisé mes concitoyens, triplé le nombre de mes ennemis, perdu +une partie de ma fortune, préféré le misérable notaire Lormier à son +frère si doux et si honnête! J'ai obligé ma fille à aller s'enfermer +dans un couvent; j'ai banni pour toujours de ma demeure la paix et le +bonheur... + +Oui, ma femme a raison, cent fois et mille fois raison!... A quoi, en +effet, peuvent servir mes lamentations, sinon à me rendre plus ridicule +encore! J'ai eu la faiblesse de commettre le mal,--et j'en demande bien +pardon au bon Dieu,--mais il me reste le devoir de le réparer, dans la +mesure du possible. + +D'abord, je vais écrire à ma fille pour la prier la supplier même, de +renoncer à la vie religieuse, qu'elle me dit vouloir embrasser, et de +venir reprendre sa place à mon foyer. Et ensuite, je tâcherai de me +réconcilier avec Jean-Charles en lui offrant,--gage de réparation et +d'amitié,--la main de ma fille bien-aimée! + +Ce qui fut pensé, fut fait. M. de LaRue n'était pas instruit, mais il +savait lire et écrire passablement. + +Il écrivit donc à sa fille une longue lettre dans laquelle il s'accusait +de l'avoir contrainte, par ses duretés, à briser les doux liens qui +l'unissaient à Jean-Charles, puis à fuir le foyer domestique pour +aller ensevelir sa jeunesse et son bonheur entre les murs sombres du +couvent... Il la priait de lui pardonner la peine qu'il lui avait causée +et tous les torts qu'il avait eus envers elle. Il lui assurait que, +si elle voulait revenir sous le toit paternel, elle aurait la liberté +d'épouser Jean-Charles, qu'il regrettait d'avoir traité si durement. + +Il lui annonçait sa défaite, et, au lieu de la déplorer, il remerciait +Dieu de la lui avoir infligée, comme moyen de le guérir de sa vanité et +de son ambition... + +Par le retour du courrier, M. de LaRue reçut de sa fille une lettre dont +voici la teneur: + + + Très cher et bien-aimé père, + + Quoi! vous daignez vous accuser devant moi des torts et de la peine + que vous croyez m'avoir causés! Quoi! vous me faites des excuses et + vous me demandez de vous pardonner! Oh! père chéri, au lieu de vous + accuser et de vous excuser, vous devriez plutôt remercier Dieu, + comme je le remercie moi-même, d'avoir fait jaillir la lumière des + ombres passagères qui ont enveloppé et attristé un instant notre + chère famille. + + Oui, père chéri, vous avez été pour moi le génie bienfaisant, + l'heureux intermédiaire dont le ciel s'est servi pour me remettre + dans la voie sûre où je suis maintenant et où je désire rester + jusqu'au terme de ma vie! + + Ne pleurez pas sur mon sort, père bien-aimé, car je suis heureuse + autant, ce me semble, qu'il est possible de l'être ici-bas. + + Et c'est aujourd'hui que je comprends tout ce qu'il y a de vrai dans + ces paroles d'une sainte âme: «Mon coeur surabonde de joie et de + consolation! Le couvent est pour moi la porte du paradis, le palais + où le Roi des rois veut bien recevoir son indigne épouse.» + + Que les desseins de Dieu sont grands et impénétrables! + + Il y a quelques semaines à peine, je me croyais appelée à rester + dans le monde, et j'écrivais à la révérende mère supérieure de notre + couvent: «La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis + persuadée que la vie de famille l'est bien davantage!» + + C'était alors ma conviction. Je me préparais même à recevoir le + sacrement de mariage! Mais tout cela n'était qu'un rêve que le bon + Dieu s'est chargé de dissiper. + + Je renonce sans regret, croyez-le, à l'union que vous me proposez + avec M. Jean-Charles Lormier. Je ne veux pour époux que l'immortel + et divin crucifié... + + Oh! ne me plaignez pas, cher père et bien tendre mère, mais unissez + vos prières aux miennes afin que Jésus affermisse de plus en plus le + désir que j'ai de me sacrifier à lui pour toujours. + + Ce saint désir, bien chers parents, est le fruit de vos bons + exemples et de l'instruction religieuse que vous m'avez fait donner. + + Pour vous récompenser de l'indicible bonheur que je ressens + maintenant, et dont je vous suis redevable, je prierai Dieu de voua + combler de ses faveurs et d'adoucir dans votre âme et dans la mienne + l'amertume de notre séparation terrestre! + + Veuillez agréer, cher père et bien tendre mère, l'assurance de mon + profond respect et de ma vive affection, et me croire, + + Votre fille tout aimante, + + CORINNE DE LARUE. + + +La lecture de cette lettre plongea M. et Mme de LaRue dans une profonde +tristesse. Ils aimaient tendrement leur fille, leur unique enfant, et il +leur en coûtait de s'en séparer pour toujours... + +Cependant, ils étaient trop bons chrétiens pour vouloir s'opposer aux +desseins de la Providence. + +M. de LaRue était un brave homme; il n'avait qu'un seul défaut--défaut +bien détestable, il est vrai--la vanité. Mais il ne parlait plus +maintenant de la noblesse de son origine; et s'il n'eût craint d'attiser +contre lui les épigrammes de ses ennemis, il aurait biffé la particule +_de_ qu'il avait si amoureusement accolée à son nom... + +Mais, hélas! il était condamné à la garder jusqu'à la mort, cette +cruelle particule! + +--Qu'allons-nous faire? demanda M. de LaRue, en s'adressant à sa femme. + +A présent, il aimait à prendre conseil de sa femme. + +--Ce que nous allons faire? Nous allons retourner à Montréal le plus tôt +possible, afin d'être plus près de notre fille et d'avoir l'avantage de +la visiter souvent. Puis, lorsqu'elle aura prononcé ses derniers voeux, +si ses supérieures l'envoient à l'étranger, eh bien! nous reviendrons à +Sainte-R... pour y finir nos jours. + +--Très bien! ma femme; je vais mettre mes affaires en ordre, et nous +partirons la semaine prochaine. + +M. de LaRue voulait, avant son départ, revoir Jean-Charles, lui faire +ses excuses, implorer son pardon et se réconcilier avec lui. + +Il fallait aussi lui apprendre la décision de Corinne. Le malheureux +père avait peine à s'y résoudre. Quel coup terrible cette nouvelle +allait porter au coeur du brave garçon! + +Un moment, il eut la pensée d'écrire pour éviter un entretien qui +l'effrayait. + +Mais comprenant que ce serait manquer de courage et de courtoisie, il +se décida à aller trouver Jean-Charles, pour lui tout avouer, avec +franchise et simplicité. + +Dans l'entrevue qu'il eut avec notre héros, celui-ci se montra courtois, +généreux, clément et courageux. Il considérait la décision de Corinne +comme une inspiration du ciel, et, en bon chrétien qu'il était, il +l'accepta avec une entière soumission à la volonté de Dieu. + + * + * * + +Victor Lormier, qui avait entendu parler du prochain départ de M. +de LaRue pour Montréal, résolut d'aller lui faire ses adieux et lui +demander en même temps des nouvelles de Corinne, car il n'avait pas osé +revoir M. de LaRue depuis l'élection. + +Mme de LaRue ayant vu venir le notaire, voulut le recevoir elle-même. + +--Bonjour, chère madame! dit Victor, en se mettant la bouche en coeur; +comment est votre précieuse santé? + +--Que vouiez-vous, monsieur? + +--Est-ce que vous avez reçu, chère madame, des nouvelle de mademoiselle +Corinne? + +--Retirez-vous, monsieur! + +--M. de LaRue est-il ici, madame? + +--Oui, monsieur! + +--Est-ce que je pourrais le voir, madame? + +--Non, monsieur! + +--Est-il malade, madame, ce cher M. de LaRue? + +--Mon, monsieur! + +--Alors, madame, je désirerais le voir pour une affaire très importante +concernant son élection. + +--Retirez-vous, monsieur, vous dis-je! + +--Pardon, chère madame, si j'insiste pour voir M. de LaRue, mais je suis +certain qu'il sera... content de me recevoir... + +--Vous vous trompez! dit M. de LaRue, en se montrant; je ne tiens pas du +tout à vous recevoir et vous prie de déguerpir, oiseau de malheur que +vous êtes! + +--Mais, M. le candidat... pardon! M. le préfet; vous savez... + +Pan! + +La porte fermée avec violence par M. de LaRue coupa la parole à +l'obséquieux notaire, qui se retira, la rage au coeur... + +Mais, avec cette faiblesse de caractère et ce cynisme que le lecteur lui +connaît, Victor se consola presque aussitôt en faisant les réflexions +qui suivent: + +«Si je perds le gâteau (il voulait dire la dot de Corinne) j'en ai +toujours bien pris une tranche de deux mille cinq cents dollars! Avec +cette somme je pourrai m'amuser un brin, en attendant les clients... qui +ne viennent pas vite, les imbéciles! + +Mais, j'y pense, il n'y a aucun amusement pour moi, ici... Si j'allais +vivre à Montréal? oh! oui, par exemple, c'est là qu'on s'amuse... Mais +je n'attendrai pas mes ex-futurs beau-père et belle-mère, car je présume +qu'ils aimeront autant ne pas m'avoir pour compagnon de voyage!» + +Il fit ses préparatifs promptement et partit, le lendemain, sans daigner +seulement aller voir sa vieille mère, que le chagrin conduisait au +tombeau! + +Jean-Charles n'avait pas revu son malheureux frère depuis qu'il l'avait +rencontré chez M. de LaRue; mais il lui pardonnait du fond du coeur tout +ce qu'il avait souffert à cause de lui.. + + + +VINGT ANS APRÈS + +Nous sommes en 1837. + +Jean-Charles vient d'atteindre sa quarantième année, et il est encore +célibataire. Il a connu pourtant, dans le cours des vingt dernières +années, de bonnes et charmantes filles qui auraient été heureuses d'unir +leur destinée à la sienne. Pour toutes, indistinctement, il a été +courtois, aimable, et très réservé. + +Aux amis qui lui ont conseillé de se marier, Jean-Charles a répondu +qu'il se croyait voué au célibat. + +Corinne est maintenant soeur Sainte-Agnès de Jésus. + +Jean-Charles, tout en bénissant les desseins de la Providence, garde au +coeur, avec le souvenir de cette pieuse jeune fille, la blessure qu'y +a faite un amour profond. Et sur cette plaie toujours saignante, il +ne veut mettre le baume d'aucun autre amour terrestre. Ce serait, +pense-t-il, une sorte de profanation. Son sacrifice est donc bien fait, +et sa détermination inébranlable. + +A ce premier sacrifice. Dieu en a ajouté d'autres. Les liens qui +rattachaient notre héros à la terre se sont presque tous rompus. Depuis +longtemps, sa mère est allée recevoir au ciel la récompense de ses +vertus. Les deux soeurs qui lui restaient, ont toutes deux embrassé la +vie religieuse... + +Il parait donc bien seul sur la terre, cet homme, si jeune encore, si +plein de vie, si digne d'être aimé, et si capable de rendre les autres +heureux! + +Cependant, au lieu de se renfermer dans une solitude égoïste et stérile, +il emploie au bien de ses concitoyens et au soulagement des pauvres, +l'activité débordante de sa grande âme. + +Malgré sa modestie, il a dû accepter par dévouement et patriotisme des +charges civiles qu'il remplit avec autant de zèle que de prudence. + +Pour combler le vide fait à son foyer, il a donné l'hospitalité à une +nombreuse famille, tombée dans le malheur. + +Prosper Larose avait été l'ami d'enfance de Jean-Charles. Devenu +infirme, et incapable de supporter les siens, il fut recueilli dans +la demeure des Lormier, et y fut traité comme un frère par son ami +d'autrefois. + +Victor, lui, avait dissipé en peu de temps les deux milles cinq cents +dollars que, à titre de rémunération, il s'était cru justifiable de +soutirer à M. de LaRue, pendant la lutte électorale. + +Il avait d'abord exercé sa profession sur une des principales rues +commerciales de Montréal, mais sa conduite désordonnée lui ayant fait +perdre la confiance du public, il dut fermer son étude, et fut bientôt +réduit à travailler en qualité de copiste chez le notaire Archambault. +Puis, quand il était à bout de ressources, il venait passer quelque +temps chez Jean-Charles, dont la maison et le coeur lui étaient toujours +ouverts. Mais Victor se lassait vite de la vie honnête et paisible qu'on +menait à Sainte-R..., et, malgré la franche hospitalité de son frère, il +reprenait le chemin de la métropole pour retourner à ses plaisirs... + + * + * * + +Depuis environ deux ans, les Canadiens-français les plus en vue, et +en particulier ceux... qui occupaient des sièges dans la Chambre +d'assemblée du Bas-Canada, s'agitaient contre le gouverneur-général et +ses ministres, qu'ils accusaient de bien des méfaits politiques. + +Tous les historiens admettent que les griefs de nos compatriotes étaient +fondés, mais plusieurs condamnent les chefs qui eurent recours, à la +violence pour obtenir la réparation des injustices et des torts dont ils +souffraient. + +Des assemblées tumultueuses, et souvent provocatrices, avaient eu lieu +dans les grandes paroisses des districts de Montréal et de Québec. + +Les choses allaient de mal en pis. Et les hommes, bien intentionnés +sans doute, qui s'étaient mis à la tête du mouvement, et qui voyaient +maintenant la foule se livrer à des écarts regrettables, se crurent +obligés, sous peine de trahison, de suivre ceux qu'ils avaient +involontairement lancés dans une voie malheureuse. + +La paroisse de Sainte-R... avait, jusque-là, échappé à cette agitation. + +--Comment se fait-il, dit à ses amis le Dr Chénier, un des principaux +agitateurs, que la paroisse de Sainte-R... n'ait pas encore suivi +l'exemple des paroisses de Saint-Ours, de Saint-Denis, de Saint-Charles, +etc., qui ont tenu des assemblées pour protester contre la tyrannie +de ceux qui nous gouvernent? Le maire de cette paroisse, Jean-Charles +Lormier, est pourtant un patriote ardent et le plus brave parmi les +braves... + +--C'est étonnant, en effet, remarqua le chevalier de Lorimier. Vous le +connaissez bien, docteur; pourquoi n'allez-vous pas le voir pour vous +entendre et organiser avec lui une assemblée monstre dans sa paroisse? + +--J'irai bien, répondit le Dr Chénier + +--Oui, allez-y! allez-y! approuvèrent plusieurs patriotes, qui +connaissaient la réputation de bravoure que Jean-Charles Lormier s'était +acquise. + + * + * * + +C'était le 30 octobre au matin. + +Le Dr Chénier n'était pas homme à remettre au lendemain ce qu'il pouvait +faire plus tôt... + +Il se mit en route et, le soir du même jour, vers huit heures, il +arrivait chez le maire de Sainte-R... Il le trouva entouré de ses chers +livres. + +L'étude était devenue la passion dominante de notre héros. + +--Je suis bien fâché de vous déranger, dit le Dr Chénier, en donnant à +Jean-Charles une chaude poignée de main. + +--Vous êtes le bien venu, mon cher docteur; asseyez-vous, et lisez ce +journal pendant que j'irai dire à la servante de préparer le souper. + +--Pas pour moi, dans tous les cas, M. le maire, car j'ai soupé au +village voisin. D'ailleurs il faut que je reparte dans quelques minutes. + +--Ah! vraiment! Vous êtes donc bien pressé, docteur? + +--En effet, je suis venu vous voir pour une affaire de la plus haute +importance. + +--De quoi s'agit-il donc, docteur? + +--Vous connaissez la campagne que nous avons entreprise d'un bout +à l'autre de la province, pour obtenir du gouvernement impérial le +redressement de nos griefs. Tous les patriotes des paroisses les plus +importantes de la province ont adopté des résolutions dénonçant l'état +de choses actuel et revendiquant les droits, les privilèges et +les libertés qui nous sont dus. Or, à ce concert enthousiaste de +revendications nationales, il manque une voix puissante: celle de votre +patriotique paroisse! Et je suis en ce moment l'interprète d'un grand +nombre de patriotes en vous priant de convoquer une assemblée dans +le genre de celles qui ont eu lieu dans les autres paroisses. Vous +pourriez, par exemple, soumettre à cette assemblée les résolutions +que les patriotes de Saint-Ours ont adoptées, à l'unanimité, le 7 mai +dernier. Voici le texte exact de ces résolutions: + + 1° Proposé par le Dr W. Nelson, secondé par M. J. Auger, et résolu: + + --Que nous avons vu avec les sentiments de la plus vive indignation + les résolutions proposées à l'adoption de la Chambre des Communes, + le 6 mars dernier, résolutions dont l'effet nécessaire est de nous + enlever toute garantie de liberté et de bon gouvernement pour + l'avenir de cette province. + + 2° Proposé par L. F. Deschambault, écuyer secondé par le capitaine + Jalbert, et résolu: + + --Que l'adoption de ces résolutions sera une violation flagrante de + la part des Communes et du gouvernement qui les a proposées, de la + capitulation des traités, des actes constitutionnels qui ont + été octroyés au pays. Que ces actes, ces traités, portant des + obligations réciproques, savoir: de notre part, amour et + obéissance; de la part de l'Angleterre, protection et garantie de + liberté,--seraient virtuellement annulés par la violation des + promesses d'une des parties contractantes. + + 3° Proposé par M. O. Chamard, secondé par M. O. Mignault, et résolu: + + --Que, dans ces circonstances, nous ne pouvons regarder le + gouvernement qui avait recours à l'injustice, à la force et à une + violation du contrat social que comme un pouvoir oppresseur, un + gouvernement de force pour lequel la mesure de notre soumission + ne devrait être désormais que la mesure de notre force numérique, + jointe aux sympathies que nous trouverions ailleurs. + + 4° Proposé par M. Moyen, secondé par M. Marchesseau, et résolu: + + --Que le machiavélisme qui, depuis la session, a accompagné tous + les actes du gouvernement, la mauvaise foi qui les a caractérisés + jusqu'ici, la faiblesse qui perce à chaque page du rapport des + commissaires et dans les discours des ministres où on ne rougit pas + d'alléguer notre division et notre petit nombre, comme motif de nous + refuser justice, ne nous inspirent que le plus profond dégoût, et + le mépris le plus prononcé pour les hommes qui commandent à un des + peuples les plus grands, les plus nobles de la terre ou qui sont + attachés à un tel gouvernement. + + 5° Proposé par M. E. Durocher. Secondé par le capitaine Côté et + résolu: + + --Que le peuple de ce pays a longtemps attendu justice de + l'administration coloniale d'abord, du gouvernement métropolitain + ensuite, et toujours inutilement. Que pendant trente ans la crainte + a brisé quelques-unes de nos chaînes, pendant que l'amour désordonné + du pouvoir nous en imposait de plus pesantes. La haute idée que nous + avons de la justice et du l'honneur du peuple anglais nous a fait + espérer que le parlement qui le représente apporterait un remède à + nos griefs. Ce dernier espoir déçu, nous a fait renoncer à jamais + à l'idée de chercher justice de l'autre côté de la mer, et de + reconnaître enfin combien le pays a été abusé par les promesses + mensongères qui l'ont porté à combattre contre un peuple qui + lui offrit la liberté, des droits égaux, pour un peuple qui lui + préparait l'esclavage. Une triste expérience nous oblige de + reconnaître que de l'autre côté de la ligne 45 étaient nos amis et + nos alliés naturels. + + 6° Proposé par le capitaine Beaulac, secondé par le capitaine + Chappedelaine, et résolu: + + --Que nous nions au parlement anglais le droit de législater sur les + affaires intérieures de cette colonie contre notre consentement, et + sans notre participation et nos demandes, comme le non-exercice de + ce droit par l'Angleterre nous a été garanti par la constitution + et reconnu par la métropole, lorsqu'elle a craint que nous + n'acceptassions les offres de liberté et d'indépendance que nous + faisait la république voisine. Qu'en conséquence, nous regardons nul + et non avenu l'acte de tenure, l'acte de commerce du Canada, l'acte + qui incorpore la société dite «Compagnie des terres», et enfin + l'acte qui sera sans doute basé sur les résolutions qui viennent + d'être adoptées par les Communes. + + 7° Proposé par M. Ducharme, secondé par M. Tétreau, et résolu: + + --Que nous ne nous regardant plus liés que par la force au + gouvernement anglais, attendant de Dieu, de notre bon droit et des + circonstances, un sort meilleur, les bienfaits de la liberté et un + gouvernement plus juste. Que, cependant, comme notre argent public + dont ose disposer sans aucun contrôle le gouvernement métropolitain + va devenir entre ses mains un nouveau moyen de pression contre nous, + et que nous regardons comme notre devoir comme de notre honneur de + résister par tous les moyens actuellement en notre possession à + un pouvoir tyrannique, pour diminuer autant qu'il est en nous ces + moyens d'oppression, nous résolvons: + + 8° Sur la proposition du capitaine Doyen, secondé par M. L. + Métivier, il est résolu: + + --Que nous nous abstiendrons autant qu'il sera en notre pouvoir de + consommer les articles importés, particulièrement ceux qui paient + des droits plus élevés, tels que le thé, le tabac, les vins, le + rhum, etc. Que nous consommerons, de préférence, les produits + manufacturés dans notre pays; que nous regarderons comme bien + méritant de la patrie quiconque établira des manufactures de soie, + de drap, de sucre, de spiritueux, etc. Que, considérant l'acte de + commerce comme non avenu, nous regarderons comme très licite le + commerce désigné sous le nom de contrebande, jugerons ce trafic + très honorable, tâcherons de le favoriser de tout notre pouvoir, + regardant ceux qui s'y livreront comme méritant bien du pays; et + comme infâme quiconque se porterait dénonciateur contre eux. + + 9° Sur motion de M. Olivier, secondé par M. Charles Lebeau, il est + résolu: + + --Que pour rendre ces résolutions plus efficaces, cette assemblée + est d'avis qu'on devrait faire dans le paya une association dont le + centre serait à Québec où à Montréal, dans le but de s'engager à ne + consommer que des produits manufacturés en ce pays, ou importés, + sans avoir payé de droits. + + 10° Sur motion de M. Labarre, secondé par M. Joseph Dudevoir, il est + résolu: + + --Que pour opérer plus suffisamment la régénération de ce pays, il + convient, à l'exemple de l'Irlande, de se rallier tous autour d'un + seul homme. Que cet homme, Dieu l'a marqué comme O'Connell, pour + être le chef politique, le régénérateur d'un peuple; qu'il lui a + donné pour cela une force de pensées et de paroles qui n'est pas + surpassée, une haine d'oppression, un amour du pays, qu'aucune + promesse, aucune menace du pouvoir ne peut fausser. Que cet homme, + déjà désigné par le pays, est L. J. Papineau. Que cette assemblée + considérant les heureux résultats obtenus en Irlande du tribut + appelé «Tribut O'Connell», est d'avis qu'un semblable tribut, appelé + «Tribut Papineau», devrait exister en ce pays; les comités de + l'association contre l'importation seraient chargés de le prélever. + + 11° Sur proposition de M. Marchesseau, secondé par M. A. Lorendeau, + il est résolu: + + --Que cette assemblée ne saurait se séparer sans offrir ses plus + sincères remerciements aux orateurs peu nombreux, mais zélés et + habiles, qui ont fait valoir la justice de notre cause dans la + Chambre des Communes, ainsi qu'aux hommes honnêtes et vertueux qui + ont voté avec eux; que pareillement les industriels de Londres, qui + ont présenté une requête à la Chambre des Communes, en faveur de ce + malheureux pays, ont droit à notre plus profonde reconnaissance. + + 12° Sur proposition de S. Cherrier, écuyer, secondé par M. Godfroi + Cormier, il est résolu: + + --Que cotte assemblée entretient la conviction que dans une élection + générale dont le pays est menacé, à l'instigation d'hommes faibles + et pervers, aussi ignorants de l'opinion publique dans la crise + actuelle qu'ils sont dépourvus d'influence, les électeurs + témoigneront leur reconnaissance à leurs fidèles mandataires en les + réélisant et en repoussant ceux qui ont forfait à leurs promesses, à + leurs devoirs, et qui ont trahi le pays, soit en se rangeant du côté + de nos adversaires, soit en s'abstenant lâchement, lorsque le pays + attendait d'eux l'expression honnête de leurs sentiments. + +--Comment trouvez-vous ces résolutions, M. Lormier? demanda le Dr +Chénier. + +--J'aurai la franchise de vous dire, mon cher docteur, que je les trouve +diffuses, mal rédigées, illogiques, violentes et immorales; je les crois +de nature à faire un tort immense à notre belle cause, et, de plus, à +nous couvrir de ridicule aux yeux de tous les hommes sérieux. + +--Mais, M. Lormier, il me semble que vous les jugez avec trop de +sévérité! + +--Non! mon cher docteur. Examinons-en quelques-unes ensemble. + +Elles nous blâment d'avoir été soumis à l'autorité établie en 1775 et en +1812, et, par conséquent, nous reprochent d'avoir repoussé l'invasion +américaine; c'est-à-dire qu'elles déchirent deux pages de notre histoire +où l'héroïsme et la loyauté de notre race brillent, d'un pur éclat. + +Elles menacent l'Angleterre de demander aujourd'hui contre elle la +protection des Américains!... Vous savez bien que cette menace est +puérile, puisque les États-Unis et l'Angleterre ont fait la paix depuis +longtemps, et qu'ils sont liés maintenant par des intérêts commerciaux, +et ne peuvent rompre leurs liens, sans se causer mutuellement des torts +désastreux. + +Vous savez, de plus, que les États-Unis traversent actuellement une +crise commerciale terrible qui requiert leur attention, leur énergie et +leur travail. Il est donc impossible pour les Américains de s'occuper de +nous dans ce moment-ci. + +Ces résolutions _regardent comme très licite et très honorable le +commerce désigné sous le nom ile contrebande, et comme infâme quiconque +se porterait dénonciateur contre les contrebandiers..._ + +En d'autres termes, elles érigent le vol en principe et déclarent dignes +de mépris les citoyens qui voudraient dénoncer les voleurs!... + +Jolie morale, n'est-ce pas? + +Tenez, docteur! nul ne désire plus que moi voir notre peuple libre, +heureux et prospère; mais je crois que nous travaillons à reculer +cette ère de liberté, de bonheur et de prospérité après laquelle nous +soupirons si ardemment! + +--Que convient-il donc de faire, M. Lormier, suivant vous? + +--Recommencer sur d'autres bases le travail qui a été fait. Organiser +des assemblées publiques et y faire adopter des résolutions à la fois +courtoises et fermes; car en employant les menaces et la violence, nous +perdons notre droit et notre force. En un mot, je suis prêt à vous +suivre partout, si vous voulez combattre avec des armes légales et +constitutionnelles! + +Permettez-moi de vous citer, à mon tour, quelques extraits du mandement +que Mgr Lartigue, évêque-coadjuteur de Mgr Signaï, à Montréal, a adressé +à ses diocésains, le 24 octobre courant, et dans lequel il prêchait +l'obéissance au pouvoir établi: + + Depuis longtemps, N. T. C. F. nous n'entendons parler que + d'agitation, de révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à + présent pour sa loyauté, son esprit de paix, et son amour pour la + religion de ses pères. + + On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis + contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens, et la + discorde d'un bout à l'autre de la province, semble avoir brisé les + liens de la charité qui unissait entre eux les membres d'un même + corps, les enfants d'une même église, du catholicisme qui est une + religion d'unité. + + Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment + politique, qui a droit ou tort entre les diverses branches du + pouvoir souverain. Ce sont de ces choses que Dieu a laissées aux + disputes des hommes; mais la question morale, savoir, quels sont les + devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance civile établie et + constituée dans chaque état; cette question religieuse, dis-je, est + de notre ressort et de notre compétence... + + Ne vous laissez donc pas séduire, si quelqu'un voulait vous engager + à la rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que + vous faites partie du peuple souverain; la trop fameuse convention + nationale de France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du + peuple, puisqu'elle lui devait son existence, eut soin de condamner + elle-même les insurrections populaires, en insérant dans la + déclaration des droits, en tête de la constitution de 1795, que la + souveraineté réside non dans une partie, ni même dans la majorité du + peuple, mais dans l'universalité des citoyens. + + Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des citoyens + veut la destruction de son gouvernement?... + +Ce mandement, vous le voyez, mon cher docteur, est une condamnation +formelle des résolutions que vous venez de me soumettre.. + +--Hélas! gémit le Dr Chénier, nous sommes donc condamnés à subir +toujours la partialité injuste de ceux qui nous gouvernent, à sacrifier +nos droits, nos libertés, et à baiser la main qui nous soufflette?... + +--Non, mon cher docteur, tout n'est pas désespéré! J'ai foi dans +l'avenir de notre cher pays et je suis persuadé qu'il n'est pas éloigné +le jour où justice nous sera complètement rendue; mais, je le répète, +ce n'est que par les moyens légaux et constitutionnels que nous +l'obtiendrons, et de Dieu et des hommes! + +--Nos intentions sont pures! s'écria avec exaltation le Dr Chénier, et +Dieu ne nous abandonnera pas! D'ailleurs, eussiez-vous cent fois raison, +il m'est impossible maintenant de reculer, car je passerais pour un +lâche et un traître! Quoi qu'il advienne, j'irai jusqu'au bout! + +--Mais, mon cher docteur, c'est la guerre civile que vous préparez! + +--Peut-être! + +--Vous allez au combat, et vous êtes sans armes!... c'est donc +l'écrasement de notre peuple que vous voulez? + +--Nous voulons la liberté! s'écria le Dr Chénier; et, pour l'obtenir, +nous verserons, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de notre +sang... + +Et le Dr Chénier enfourcha son cheval qu'il lança, ventre à terre, dans +la direction de Saint-Charles... + + * + * * + +Quelques jours plus tard, la guerre civile éclata dans toute son +horreur, et l'infortuné Chénier fut tué à la bataille de Saint-Eustache, +après avoir combattu vaillamment! + +Jetons un voile sur les sombres événements de 1837-38, et admirons +en silence l'héroïsme de ces Canadiens qui furent les victimes d'un +patriotisme sincère, mais mal éclairé... + +«On ne peut, dit notre grand historien, F. X. Garneau, lire sans être +ému les dernières lettres du chevalier de Lorimier (une des victimes de +l'insurrection de 1837-38) à sa famille et à ses amis, dans lesquelles +il proteste de la sincérité de ses convictions. Il signa, avant de +marcher au supplice, une déclaration de ses principes qui témoignent +de sa bonne foi, et qui prouvent le danger qu'il y a de répandre des +doctrines qui peuvent entraîner des conséquences aussi désastreuses.» + + * + * * + +Jean-Charles Lormier agrandissait graduellement, en travaillant le soir, +le cercle des connaissances qu'il avait acquises sous l'habile direction +de l'abbé Faguy. + +Déjà, en 1826, à la demande de son digne précepteur, Jean-Charles avait +subi un examen particulier en présence du juge P. S. Bédard et du +Dr Chapais. Les questions--soigneusement préparées par le juge +Bédard--comprenaient les matières suivantes: la géographie, l'histoire, +les préceptes de littérature et de rhétorique, un thème latin, une +version latine, une version grecque, une composition, un thème +anglais et une version anglaise; la chimie, l'histoire naturelle et +l'astronomie, la philosophie, les mathématiques et la physique. + +Jean-Charles était sorti triomphant de cette rude épreuve. + +Un soir du mois de mai 1838, l'abbé Faguy entra, sans se faire annoncer, +dans la chambre de Jean-Charles, qu'il surprit à lire un ouvrage du +prince des théologiens, St-Thomas d'Aquin, traitant de la sainteté du +prêtre. + +--Ah! ah! dit l'abbé Faguy, je vous surprends encore en tête à tête avec +l'ange de l'école! Si je n'ai pu jusqu'à présent vous convertir aux +idées sacerdotales, j'espère que Saint-Thomas opérera en vous cette +conversion... + +--Non, M. le curé! car plus je réfléchis, plus je me reconnais indigne +d'embrasser le sacerdoce! Écoutez, ajouta-t-il, en prenant un autre +livre qui se trouvait sur sa table, en quels termes un pieux religieux +parle du sacerdoce: + +«Saint-Ambroise l'appelle une profession déifique, et il ajoute qu'elle +surpasse infiniment toutes les grandeurs de ce monde. Il la met +au-dessus non seulement de celle des rois et des empereurs, mais même +au-dessus de celle des anges. + +«Le pape Innocent III, considérant les immenses pouvoirs du prêtre, ne +balance pas à le placer, en ce point, au-dessus de la très-Sainte-Vierge +elle-même; et Saint-Bernardin de Sienne, si renommé pour sa tendre +piété envers la divine mère, ose s'adresser à elle et lui dire: _Virgo, +benedicta, excusa me, quia non loquor contra te, sacerdotiun proetulit +super te_.» + +--Quand, M. le curé, les plus grands saints ont exalté ainsi la grandeur +de votre auguste profession, comment puis-je croire, faible et misérable +créature qne je suis, que Dieu daigne m'appeler au sacerdoce!... + +--Permettez-moi, mon cher ami, de vous répondre par ces rassurantes +paroles que je trouve dans l'ouvrage même que vous venez de citer: + +«Une bonne et légitime vocation à quelque profession que ce soit, +obtient toujours de la bonté divine les grâces nécessaires pour la bien +remplir, si le sujet est d'ailleurs bien disposé; et ces grâces sont +plus ou moins considérables selon que l'état auquel on est appelé exige +des secours plus ou moins abondants pour être dignement rempli. + +«Or, d'après ce principe, avoué de tout le monde, de quelles grâces n'a +pas besoin ce jeune ordinand qui, faible et sans expérience, va gravir +la montagne de Dieu, devenir son confident particulier, l'exécuteur +de ses grands desseins, le sacrificateur de son fils, le médiateur +perpétuel entre la terre coupable et le ciel irrité? Obligé, par état, +de travailler avec ardeur non seulement à son propre salut, mais encore +au salut des milliers d'âmes qui lui seront confiées, n'est-il pas +certain qu'il recevra, s'il n'y met obstacle, la plénitude de grâces +dont il aura besoin pour lui et pour ses frères? + +Aussi, qui pourrait savoir l'infusion de dons spirituels qui s'opère +dans l'âme de ce jeune homme au moment on on peut lui dire avec vérité: +_Tu es sacerdos in aeternum_? Il se passe en ce moment des mystères +ineffables dont Dieu seul a le secret, mais qui, du reste, se traduisent +souvent chez le nouveau prêtre en un saint frémissement d'abord, puis en +soupirs et en larmes, puis enfin en des actes éminents de vertu et de +sainteté. + +«Oui, quand il est bien appelé, quand il répond fidèlement à sa +vocation, quand il prend réellement Dieu pour son partage et qu'il +renonce à tout jamais et de grand coeur aux frivolités de la terre et +aux vains plaisirs du monde, le sang de Jésus-Christ dont il s'abreuve +chaque jour, retombe en pluie de grâces sur son âme et lui communique +cette foi qui fait des prodiges, ces vertus qui édifient, cette charité +qui embrase, et ces transports de zèle qui touchent les pécheurs les +plus endurcis.» + +Ne dirait-on pas, mon cher Jean-Charles, que ces paroles ont été écrites +expressément pour réfuter vos objections? Du reste, je vous connais +assez pour pouvoir vous dire en toute certitude que le bon Dieu vous +appelle à la vie religieuse. Vous faites du bien dans le monde, c'est +vrai, mais vous auriez l'occasion d'en faire mille fois plus si +vous étiez prêtre, car le prêtre est le continuateur des oeuvres +bienfaisantes que Jésus-Christ est venu accomplir sur la terre. + +Ecoutez bien ces autres paroles: «Partout où il y a une misère +spirituelle ou corporelle, le prêtre doit se trouver là pour la +soulager. + +«Le pauvre endure les rigueurs de la pauvreté: quel est, dans une +paroisse, le vrai père des pauvres, si ce n'est le prêtre? + +«La souffrance diversifiée de mille manières, torture sans relâche une +multitude d'infortunés: quel est le consolateur des affligés? si ce +n'est le prêtre? + +«Les passions tyrannisent le coeur des hommes et les exposent à +d'effroyables dangers: qui s'oppose à leurs ravages? qui fait voir la +fausseté de leurs promesses? qui met à nue l'illusion et le vide de +leurs grossières jouissances, si ce n'est le prêtre? + +«Le péché entraîne tous les jours des milliers d'âmes au fond des +enfers: quel est l'ennemi déclaré du péché? quel est l'homme obligé +pendant toute sa vie de combattre le péché par tons les actes de son +ministère, si ce n'est le prêtre?» + +Et ailleurs le même auteur dit: + +«Le prêtre est, par la nature de ses fonctions, l'homme de la charité. +Quand il assiste les pauvres par ses propres aumônes et par celles que +les riches lui confient; quand il récite son office au nom de l'église, +quand il instruit les enfants, quand il menace les pécheurs, quand il +perfectionne les justes, quand il visite les affligés, quand il se +penche sur la couche des mourants; partout et toujours il est l'ange de +la charité, il s'efface, il s'oublie en quelque sorte pour épancher sur +les autres les trésors de la charité; tout ce qu'il pense, tout ce +qu'il dit, tout ce qu'il fait n'a qu'un principe et qu'un but: la +charité, la charité, toujours et en tout la charité!» + +Tout, dans votre vie, mon cher Jean-Charles, me prouve que Dieu vous +appelle aux fonctions du sacerdoce. Car, dans des conditions tout à fait +anormales, vous avez acquis la science qui éclaire l'intelligence, le +zèle et, la charité qui font le véritable apôtre. Vous avez voulu vous +marier, et Dieu, par une complication soudaine qui surpasse toutes les +conceptions de l'esprit humain, vous a séparé pour toujours de celle que +vous aimiez et qui vous avait promis son coeur et sa main.... Vous +avez perdu votre père et votre mère. Vous aviez deux soeurs que vous +chérissiez tendrement, et le ciel les a ravies à votre affection en les +ensevelissant dans le même cloître. Il ne vous reste qu'un frère, et il +vit loin de vous... + +--Hélas! oui, M. le curé, il ne me reste qu'un frère... et ce malheureux +semble m'avoir voué une haine implacable: car la dernière fois qu'il +est venu me voir, il m'a abreuvé d'injures et m'a dit, en me quittant: +«Quand je reviendrai, ce sera pour te brûler la cervelle!» + +--Ne vous occupez, mon cher ami, ni de ses injures ni de ses menaces, et +continuez à prier pour lui. Je suis persuadé qu'il ne mourra pas dans +l'impénitence! + +Vous désirez la conversion de votre frère; eh bien, ce seul motif doit +être suffisant pour vous engager à devenir prêtre; car lorsque vous +monterez à l'autel pour immoler le Fils de Dieu sur la pierre du +sacrifice, c'est alors que vous aurez le pouvoir d'obtenir la conversion +de votre pauvre frère! + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + +LA FUITE + +Je serai prêtre! Je convertirai mon frère! Voilà ce que Jean-Charles se +répétait à tous les instants du jour, depuis sa touchante entrevue avec +l'abbé Faguy. + +Il avait même écrit à Mgr Signaï pour lui demander l'autorisation +d'entrer au grand séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal, et il avait +accompagné sa lettre des documents suivants: un certificat de baptême et +de confirmation, un certificat de bonne santé, et une lettre de l'abbé +Faguy énumérant les qualités et les marques de vocation qu'il avait +observées chez son élève. + +Mgr Signaï, qui connaissait de réputation le héros de Châteauguay, +s'était empressé de lui accorder l'autorisation demandée; et il +lui disait que, vu son âge (41 ans) et les études particulièrement +remarquables qu'il avait faites sous la direction de l'abbé Faguy, il +pourrait, probablement avant deux ans, recevoir le sacrement de l'ordre. + +Cette nouvelle avait fait renaître la joie et le bonheur dans le coeur +de Jean-Charles. + +Maintenant il se croyait réellement appelé à la vie religieuse, et il +s'y préparait par la prière et l'aumône. + +Il donna aux pauvres une partie de ses biens et laissa à son frère une +rente viagère de trois cents dollars par année. + + * + * * + +Prosper Larose, le vieil ami d'enfance que Jean-Charles héberge et +soutient, est allé avec sa famille passer quelques jours de récréation à +Saint-Denis. + +C'est le soir. Notre héros est occupé à étudier, mais parfois il +s'arrête pour livrer son âme aux espérances de la vie nouvelle. + +A le voir, le front rayonnant de bonheur, on dirait qu'il ne souffre +plus, et même qu'il a perdu la souvenir du passé... Que de choses +consolantes lui montre l'avenir! + +Son coeur est déjà enflammé d'amour et de zèle pour les pauvres, les +riches, les vieux, les jeunes, pour tous ceux enfin qui souffrent ou +jouissent sans songer à l'unique chose nécessaire: le salut de leur âme! + +Et parmi ces malheureux qui ont été ou consolés par ses paroles ou +convertis par son dévouement, il voit son frère, marchant dans le +sentier du devoir et de la vertu... Puis Jean-Charles se remet au +travail avec plus d'ardeur. + +Cependant, vers minuit, l'esprit fatigué, il se jette sur un sofa pour +se reposer une heure ou deux, car, depuis quelque temps, il travaille du +soir au matin. + +Il s'endort... et rêve qu'il est prêtre! + +Il a revêtu les saints habits et va monter à l'autel. Il tremble et +pleure de joie en pensant que tantôt ses mains toucheront au corps et au +sang de Jésus-Christ... Soudain, une flamme monte, enveloppe l'autel et +le consume.... + +Jean-Charles fait un effort, se réveille... et voit que la maison est en +feu! + +L'incendie, allumé au dehors, envahit tout, et déjà les appartements +sont pleins de fumée. + +Jean-Charles ne voit rien, il étouffe! + +Impossible d'approcher des fenêtres, le feu y fait rage! Reste la +porte, mais elle est solidement barricadée... Sa maison est devenue une +prison... + +Alors, dans un élan désespéré, le prisonnier donne un coup de pied dans +la porte, et tout vole en éclats! + +La flamme entre, et notre héros traverse un mur feu. + +--Ah! ah! mon éléphant! hurle Victor, en braquant, sur Jean-Charles le +canon d'un pistolet: tu as échappé au bûcher que je t'avais préparé, +mais tu n'échapperas pas à mes balles! + +En prononçant ces mots, le misérable presse la détente de son arme, et +une balle siffle aux oreilles de Jean-Charles! + +Prompt comme l'éclair, celui-ci arrache le pistolet de la main du +meurtrier; dans ce mouvement rapide, son doigt rencontre la gâchette de +l'arme, une détonation terrible éclate, et Victor roule sur le sol, la +poitrine percée par une balle... + +Fou de douleur, Jean-Charles se penche sur son frère, l'appelle, le +couvre de baisers et de larmes, mais Victor ne donne aucun signe de +vie... + +An feu! au feu! crient plusieurs personnes qui viennent en courant vers +le lieu du sinistre. + +--Mon Dieu! j'ai tué mon frère! s'écrie Jean-Charles... Je suis perdu... +Ils vont m'arrêter, me conduire en prison, et me condamner à mort... + +Cette dernière pensée: «Je suis le meurtrier de mon frère», se fixe +dans son cerveau! Il ne peut plus raisonner; il voit déjà l'échafaud si +dresser devant ses yeux! Un seul instinct lui reste: fuir bien loin pour +se soustraire à la poursuite des hommes... + +Au feu! au feu! répètent les mêmes personnes en se rapprochant. + +Jean-Charles se sauve et renverse, en chemin, un de ses amis, qui lui +demande, en se relevant: «Où vas-tu donc ainsi, Jean-Charles?» + +«Je suis reconnu!» pense le malheureux... + +Un peu plus loin, il s'arrête, prête l'oreille un instant, et reprend sa +course rapide dans une autre direction... + +Au cri de _au feu! au feu!_ se mêlent bientôt les sons lugubres du +tocsin. + +Les gens accourent de toutes parts pour travailler à éteindre les +flammes, mais il est trop tard, car l'élément destructeur achève son +oeuvre; la maison n'est plus bientôt qu'un amas de cendres... + +--Où est donc M. Lormier! demande à la foule, d'une voix tremblante, le +curé Fagny. + +--Il se sauve par là-bas! répond Paul Normand, en montrant le bois. + +--En êtes-vous sûr? interroge le prêtre. + +--Certainement, M. le curé; et il courait avec tant de vitesse qu'il a +failli m'écraser en passant! Je lui ai demandé où il allait, mais il ne +m'a pas répondu! + +--C'est étrange! pense le curé, le coeur rempli d'inquiétude. + +--Mais, bonne Sainte-Anne! qu'est-ce que c'est que ça?... s'écrie une +vieille femme, en reculant, épouvantée: on dirait que c'est un homme qui +est étendu dans l'herbe! + +Plusieurs spectateurs s'avancent, et un même cri de surprise s'échappe +de leur bouche; «Le notaire Lormier!» + +Ils relèvent le malheureux, et, à la lueur du brasier, on voit qu'il est +couvert de sang... + +--Tiens! un pistolet! fait Jos. Bélanger, en montrant à la foule +terrifiée l'arme qu'il vient de ramasser... + +--Un meurtre a été commis, disent quelques-uns! + +--Et le meurtrier se sauve! ajoute, d'une voix méchante, la vieille +femme... + +--Silence! commande le curé: attendez avant de vous prononcer! + +--Il n'est pas mort, dit Paul Normand; il a remué le bras droit... + +--Non, il n'est pas mort! répète le Dr Chapais, après avoir consulté le +pouls du blessé; transportez-le avec précaution chez Paul Normand. + +Quatre solides gaillards placent le blessé sur une civière improvisée et +le portent chez Paul Normand, dont la maison n'est qu'à deux arpents de +distance. + +Le Dr Chapais sonde la plaie, et dit au curé, qui l'interroge du regard, +que la blessure est mortelle. + +La balle avait traversé la poitrine de part en part. + +Au moment où le médecin allait achever les pansements, le blessé parut +faire un effort pour articuler quelques mots. + +--Victor! prononce le Dr Chapais d'une voix forte, me reconnais-tu? + +Le blessé tressaille en entendant ces mots, puis il ouvre les yeux et +murmure: «Allez chercher le prêtre, pour l'amour de Dieu! allez chercher +le prêtre!» + +--Me voici, mon cher enfant! dit l'abbé Faguy. + +--Mille pardons! M. le curé, interrompt le Dr Chapais; permettez-moi de +faire avaler ceci au blessé. + +Aidé du prêtre, le Dr Chapais soulève la tête du malheureux et lui +verse dans le gosier quelques gouttes d'un cordial qui produit un effet +merveilleux. + +--Merci, docteur! fait Victor, avec la plus grande lucidité. Veuillez me +laisser seul avec M. le curé. + +--M. le curé, dit le blessé en fondant en larmes, je sens que je vais +mourir et je veux me confesser avant de paraître devant Dieu, que j'ai +si souvent offensé! Croyez-vous que puisse encore être pardonné? + +--Oui. mon cher enfant, je vous l'assure! + +Alors Victor fit sa confession qui dura près d'une heure. + +--Courage, mon enfant, dit le prêtre; je vais aller chercher la +sainte hostie; préparez-vous par la prière à recevoir le corps de +Notre-Seigneur Jésus-Christ. + +--Hélas! M. le curé; je ne sais plus une seule prière! murmure +tristement le moribond... + +--Prenez ce crucifix, mon enfant, et, en le regardant, dites, du fond de +votre coeur: «Doux coeur de Jésus, miséricorde!» + +Le curé, en sortant, souffle quelques mots à l'oreille du Dr Chapais, et +prend sa course vers l'église. + +Le docteur vient s'asseoir auprès du blessé, et, tout en lui prodiguant +des soins, il écrit à la hâte quelques lignes sur une feuille de papier. + +Au bout d'un quart d'heure, les sons argentins, d'une clochette +annoncèrent que le prêtre entrait dans cette demeure. Tous les +assistants se jetèrent à genoux en s'inclinant respectueusement sur le +passage du prêtre qui portait le corps sacré du divin consolateur. + +A ce moment, le blessé fut saisi d'un tremblement convulsif, puis il eut +un évanouissement qui inspira au prêtre et au médecin les plus grandes +craintes; mais il reprit presque aussitôt ses sens et on l'entendit +réciter d'une voix sifflante cette belle invocation: «Doux coeur de +Jésus, miséricorde!» + +Il reçut le saint viatique avec une piété touchante. + +Après avoir administré au moribond tous les secours de notre sublime +religion, le curé lui dit: «Mon enfant, avant de quitter ce monde, +il vous reste un devoir à remplir envers votre frère. Certaines gens +supposent qu'un meurtre a été commis sur votre personne, et que le +meurtrier est votre frère, Jean-Charles. + +Vous m'avez dit, avant de faire votre confession, que vous avez été +victime d'un simple accident, et que votre frère vous a blessé en +vous arrachant l'arme avec laquelle vous vouliez le tuer. Eh bien! +voulez-vous signer cette déclaration que j'ai fait préparer par le Dr +Chapais, et qui me parait être l'expression de votre pensée? Je vais +vous la lire: + + Sainte-R..., 26 juin 1838. + + Je, soussigné, déclare que la blessure dont je souffre en ce moment + m'a été faite accidentellement par mon frère, Jean-Charles, alors + qu'il venait de m'enlever un pistolet que, sous l'influence de la + boisson, j'avais dirigé contre lui, avec l'intention de le tuer. + + Je déclare de plus que mon frère m'a toujours témoigné la plus + vive affection et que j'ai été sans cesse l'objet de sa plus grande + sollicitude. + + En foi de quoi j'ai signé. + +--Oui, M. le curé, je vais signer cette déclaration avec bonheur, et je +vous prie de demander à mon frère de bien vouloir me pardonner tout le +mal que je lui ai fait, et de m'accorder l'aumône de ses bonnes prières. + +Victor prit la plume que le curé lui présenta, mais elle lui échappa des +mains; il était trop faible pour la tenir. Cependant, soutenu d'un côté +par le curé et de l'autre par le Dr Chapais, il réussit enfin à +écrire très lisiblement son nom au bas de ce précieux document, qui +réhabilitait Jean-Charles dans l'opinion publique et lui ouvrait en même +temps les portes du sacerdoce... + +Épuisé par les efforts qu'il avait faits, le blessé ne pouvait plus +prononcer une seule parole; mais au mouvement de ses lèvres et à la +fixité de ses regards sur le petit crucifix, on devinait qu'il priait. + +Le curé récita les prières des agonisants, auxquelles tous les +assistants, émus, répondirent avec ferveur. + +Puis avec les dernières paroles du prêtre, le mourant exhala le dernier +soupir en disant, cette fois, d'une voix entre-coupée: «Doux... coeur... +de Jésus..., mi... sé... ricorde!» + + * + * * + +L'incendie, la fuite de Jean-Charles et la mort si tragique de Victor, +avaient jeté l'émoi, la douleur et la tristesse parmi l'honnête et +paisible population de Sainte-R... + +Aussi, le lendemain matin, des centaines de personnes assistèrent à la +messe qui fut dite à cinq heures par le curé Faguy. Il y avait presque +autant de monde que le dimanche. + +Après la messe, plusieurs groupes se formèrent à la porte de l'église, +et chacun commenta à sa manière les tristes événements de la nuit. + +Tous savaient que le notaire Lormier avait été blessé par une balle et +qu'il était mort de sa blessure; mais la plupart, ignorant encore les +détails de la tragédie, croyaient tout bonnement que Jean-Charles, dans +un moment de colère et de découragement, avait tué son misérable frère +afin de s'en débarrasser... + +Avouons que la fuite précipitée de Jean-Charles était bien propre à +accréditer cette croyance. + +Cependant, les sympathies de la foule penchaient plutôt du côté du +meurtrier que du côté de la victime... + +Les propos et les suppositions allaient grand train, quand le curé parut +sur le perron de l'église, tenant un papier à la main. + +--Mes amis, dit-il, je crois de mon devoir de vous rappeler qu'il ne +faut jamais juger les choses simplement sur les apparences. + +Du fait que le notaire Lormier a été mortellement blessé, et que son +frère a disparu, plusieurs personnes ont conclu qu'il y avait eu +assassinat et que l'assassin était M. Jean-Charles Lormier. + +C'était une conclusion aussi fausse que prématurée. + +Dieu, heureusement, a permis que la lumière fût faite sur le sombre +drame de la nuit dernière, et nous devons l'en remercier de tout notre +coeur! + +M. Jean-Charles Lormier est aussi innocent que vous et moi de la mort de +son frère, et en voici la preuve. + +Puis le curé donna communication à la foule de la déclaration que le +lecteur connaît, et qui avait été signée par le mourant et contresignée +par le curé, le Dr Chapais et Paul Normand. + +L'assistance ne pouvant retenir la joie, fit entendre de frénétiques +applaudissements. + +--Ce n'est pas l'occasion d'applaudir, mes amis, reprit le curé d'une +voix grave. Tout nous invite au calme, à la prière et à la tristesse. +Oui, chacun de nous doit prier pour le repos de l'âme du compatriote +que Dieu vient d'appeler à lui, et chacun de nous aussi doit déplorer +amèrement le départ subit de notre bon ami, M. Jean-Charles Lormier. + +Mes devoirs de pasteur m'ont empoché de vous faire connaître plus tôt +les faits que je viens de vous exposer. Mais je comprends, et vous +devez comprendre comme moi, que nous avons une autre tâche importante à +remplir: celle de rechercher l'innocent, de le rassurer, de le consoler +et de le ramener au milieu de nous. + +Pour ma part, je n'aurai de tranquillité et de repos, que lorsque nous +aurons retrouvé cet honorable citoyen. + +Donc, mes amis, à l'oeuvre immédiatement! + +Divisons-nous par groupes, et faisons toutes les recherches qu'il sera +en notre pouvoir de faire... + + * + * * + +Pour dérouter les recherches, Jean-Charles avait traversé le +Saint-Laurent en se servant d'un radeau qu'il prenait autrefois pour +faire la pêche. Puis arrivé de l'autre côté, il avait défait son radeau +et en avait jeté à la mer les différentes pièces, pour ne pas éveiller +de soupçons. Rassuré, il avait pris sa course en suivant le bord de +l'eau. + +Au point, du jour, il s'enfonça dans la forêt, dont il connaissait +tous les coins et recoins, et continua à marcher jusqu'à ce qu'il fût +complètement exténué. + +Il était trois heures de l'après-midi. + +Dans la forêt, il y avait une petite caverne que Jean-Charles avait +découverte, un jour, en chassant le gibier. Un buisson touffu en +dérobait l'ouverture. Cette caverne lui avait déjà servi d'abri pendant +l'orage. Il y entra et se coucha sur des branches de sapin qu'il avait +étendues sur le roc vif qui formait le plancher de ce logis d'un nouveau +genre. + +Il n'espérait pas pouvoir dormir de sitôt, mais il voulait reposer +ses membres endoloris, secouer le trouble qui agitait son esprit, et +envisager la situation sous toutes ses faces. + +Sa foi et son expérience lui avaient appris que la prière est un moyen +puissant d'élever l'âme, et de la consoler dans les épreuves; or, ayant +une dévotion toute particulière à la Sainte-Vierge, il se mit à réciter +pieusement son chapelet. + +Comme il disait le dernier Ave Maria, il éprouva cet engourdissement qui +est le signe précurseur du sommeil; ses paupières s'appesantirent et +bientôt il goûta les douceurs d'un long et paisible repos. + +Quand il s'éveilla, le jour commençait à paraître. Il avait dormi douze +heures... Le fugitif ne se sentait plus fatigué du tout, mais la faim et +la soif lui causaient maintenant des douleurs insupportables. + +Il sortit de sa cachette, et, après de longues recherches, ne put +trouver rien autre chose à se mettre sous la dent que des fraises. + +L'eau pure, dans ces parages, était presque aussi rare que les +substances nutritives. + +Enfin, il trouva un large et clair ruisseau on il étancha sa soif +dévorante. Tout à coup, il aperçut son image dans le cristal de l'onde, +et recula en poussant un cri de surprise et de douleur: il venait de +constater que ses cheveux étaient devenus aussi blancs que la neige! + +Dans deux jours, le malheur l'avait vieilli de vingt-cinq ans... + +Il s'assit sur le bord du ruisseau en faisant cette amère réflexion; «Je +n'ai que quarante-un ans et j'ai déjà l'apparence d'un vieillard!» + +L'infortuné était là depuis longtemps, l'oeil perdu dans l'espace, +lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par un bruit vague, lointain, qui +ressemblait à l'aboiement du chien. + +«Voilà mes ennemis qui me poursuivent!» + +A cette pensée, il se leva, comme mû pur un ressort, et se mit à courir +de toutes ses forces vers sa caverne. + +Son oreille ne l'avait pas trompé; l'écho lui apportait maintenant des +aboiements distincts et fréquents. + +Il se blottit, tout tremblant, dans l'étroite tanière qui lui avait +servi de logis, et attendit, l'angoisse dans l'âme. + +Le chien, surtout, l'effrayait. Connaissant l'intelligence et le flair +exercé de cet animal. Jean-Charles était convaincu qu'il viendrait tout +droit à la caverne et y attirerait ses maîtres. + +Soudain, les branches du buisson s'écartèrent sous les griffes d'un +énorme chien noir à l'oeil enflammé qui s'avança, en flairant le sol, +jusqu'à l'ouverture de la caverne! Puis, apercevant Jean-Charles, le +matin poussa un hurlement terrible et s'élança la gueule ouverte. Mais +notre héros, qui guettait l'animal, le saisit à la gorge et l'étrangla +avec ses doigts qui avaient la puissance d'une tenaille! + +Il prit ensuite le chien par une patte et le lança au fond de la +caverne. + +Aussitôt, il entendit au dehors un bruit confus de pas, de sabres et +de voix, et, à travers le feuillage, il vit six soldats anglais qui +s'arrêtèrent en disant que le fuyard ne devait pas être loin, puisqu'ils +venaient d'entendre aboyer le chien. Ils se mirent à siffler et à +appeler: «Jack! Jack! come here!» + +--C'est singulier! dirent-ils, le chien n'aboie plus et ne revient pas! + +Et ils se mirent à fouiller partout; ils écartèrent même les premières +branches de l'épais buisson qui masquait la caverne... + +--C'est tout à fait singulier! où l'animal peut-il donc être allé?... + +--Qu'il aille chez le diable! dit l'un des soldats, en s'asseyant au +pied d'un arbre. Pour moi, je suis peu disposé à le suivre; mangeons +et prenons un coup, en attendant que Jack revienne, car il va revenir, +c'est sûr! + +Les autres soldats suivirent son exemple, en prenant place au pied de +l'arbre. + +--Allons, William, sors les vivres et les bouteilles, surtout les +bouteilles... + +Et William se mit en frais de déboucler un gros sac qu'il portait en +bandoulière. + +--Servez-vous, mes petits coeurs, dit-il, en déposant le sac sur le sol. +John! ajouta-t-il, je te confie les bouteilles. + +John sortit du sac deux bouteilles de genièvre, et dit: + +--Un coup d'appétit, pour ouvrir le chemin; quand nous aurons bien +mangé, nous en prendrons un autre pour le refermer! + +--Bravo, John! s'écria un grand gaillard, que ses camarades appelaient +Ned Smith; verse-nous une bonne rasade! + +--Voilà, mes boys! à votre santé, et à la, santé de Sir John Colborne! + +--A la mort de Papineau! vociféra Ned Smith! + +--Papineau! interrompit Herbert Thompson. nous ne le tenons pas +encore... je crois qu'il est rendu aux États-Unis, et je ne serais pas +surpris que Pierre-Rémi Narbonne, que nous poursuivons ce matin, serait +allé rejoindre son chef. + +--C'est impossible, reprit William, puisqu'il a été vu avant-hier, à +Saint-Charles, avec Cardinal et Davignon. + +--Ta! ta! ta! c'est le sergent Darlington qui t'a dit cela, mais il ne +faut pas croire tout ce que Darlington dit, car depuis six jours il est +plein comme un oeuf... + +--C'est vrai que ce gueux-là n'a pas dérougi depuis longtemps! + +--Dis donc, John! fit Ned Smith, d'un air railleur, si le chien ne +revient pas, que vas-tu dire à son maître, sir John Colborne? + +--Je lui dirai: «Excellence! ton chien est mort!» + +--Mais il pourrait bien te faire pendre avec les Canadiens-français +qu'il a enfermés dans les cachots, pour avoir soulevé le peuple ou pris +part à la rébellion... + +--Si je meurs avec eux, répondit John, je ne mourrai pas avec des +lâches; car j'ai combattu contre eux à Saint-Denis, et je vous jure que, +dans toute ma carrière de soldat, je n'ai jamais vu d'hommes plus braves +et plus adroits que ces Canadiens-français! Ils n'étaient qu'une poignée +et n'avaient pour armes que des vieux fusils à pierre, des faulx, des +fourches, des bâtons, et cependant ils nous ont battus, archibattus... + +--Est-ce pour te vanter que tu dis cela! demanda Ned Smith. + +--Non, mais c'est pour rendre justice à qui justice est due! + +--Badinage à part, fit observer William, nous allons être envoyés tous +les six au _black-hole_, par sir John Colborne... + +--Pourquoi cela? interrogea Ned. + +--Primo, parce que nous avons laissé échapper Narbonne; seconde, parce +que nous avons perdu le chien qui nous a été confié et qui était le +toutou de sir John Colborne. + +--Eh bien! riposta John, nous dirons à sir John Colborne, primo, que +Narbonne s'est sauvé aux États-Unis par la voie de Mégantic, que +personne n'a encore été chargé de surveiller; secondo, que le chien +s'est tué sur les rochers en dégringolant de la cime d'une montagne, et +voilà! + +--Tu es bien sot, mon cher, si tu t'imagines que sir John va avaler ça +comme il avale un verre de brandy... + +--Eh bien! il le prendra comme il voudra, je me fiche pas mal de ce +brûlot-là, moi! + +--Chut! dit William en riant; la discipline nous oblige à respecter nos +chefs! Puis il ajouta, en levant son verre: «A la santé de Lord Gosford, +notre estimable gouverneur-général!» + +--Oui! avec plaisir, dit John. J'aime et respecte Lord Gosford: c'est un +gentilhomme; et si les Canadiens-français et les Irlandais n'obtiennent +pas justice, nous ne pouvons pas en imputer la faute à Lord Gosford. + +--Est-ce que nous retournons au camp, maintenant? demanda William. + +--Oui, allons-y! répondirent les autres. + +Ils étaient tous à moitié ivres! + +Cinq minutes plus tard, ils s'en allaient en chantant: «For he's a jolly +good fellow». + +Les soldats étaient plutôt altérés qu'affamés, car ils avaient vidé +leurs deux bouteilles de liqueur, et avaient laissé intactes au pied de +l'arbre trois boites de conserves. + +Chaque boîte contenait quatre livres de langues salées. + +Cet oubli, dans les circonstances, était pour Jean-Charles le salut; il +souffrait horriblement de la faim. Aussi, lorsque les soldats furent +partis, s'empressa-t-il d'aller chercher le trésor. + +Les langues salées étaient délicieuses, et notre héros aurait pu +facilement en manger trois ou quatre, mais il n'en mangea que juste +assez pour apaiser les douleurs de la faim. Car le voyage qu'il avait +entrepris, et qu'il voulait faire seulement de nuit, afin de ne pas être +reconnu, serait peut-être long; et dans les autres forêts où il avait +l'intention de se cacher, le jour, il ne trouverait guère de nourriture. +Il lui fallait donc veiller sur ses vivres aussi soigneusement que +l'avare sur son argent. + +C'est vers les États-Unis que le fugitif dirigeait sa course +aventureuse. + +Il avait eu d'abord l'intention d'aller à Plattsburg, dans l'état de +New York, mais la conversation qu'il venait d'entendre, l'engageait à +modifier son plan; il irait maintenant dans l'état du New Hampshire, en +suivant la voie de Mégantic qui n'était pas encore surveillée, avaient +dit les soldats. + +La journée lui parut affreusement longue. Enfin les dernières lueurs du +crépuscule s'éteignirent et la nuit vint. La lune brillait au ciel d'un +vif éclat. Le fugitif reprit sa marche, ou plutôt sa course, car il +courait presque continuellement, dans le but de rattraper le temps; +perdu. + +Le lendemain, à cinq heures, il rentra sous bois et choisit son gîte +au milieu d'un bouquet d'arbres entrelacés et inextricables. Il cassa. +quelques branches autour de lui et se coucha sur la mousse. Comme il. +était fatigué, il s'endormit bientôt. + +Sa nouvelle cachette lui avait semblé aussi sûre que la caverne qu'il +avait habitée le jour précédent. + +En effet, nul n'aurait pu supposer qu'un être humain se fût introduit +dans ce labyrinthe apparemment sans issue. + +Vers deux heures de l'après-midi, Jean-Charles fut réveillé par un +vacarme épouvantable. Sans remuer, il prêta l'oreille, et il entendit +siffler une balle au-dessus de lui! + +«J'étais plus en sûreté dans ma caverne!» pensa le fugitif. + +Pif! paf! + +Et deux autres halles lui brûlèrent les cheveux! + +Croyant sa dernière heure venue, Jean-Charles fit le signe de la croix +et éleva son âme à Dieu. + +--Nous le tenons, cette fois, crièrent trois hommes qui se +rapprochaient, le fusil à la main! + +--Tiens, le voilà! dit l'un d'eux; laisse-moi tirer. + +Psitt!... + +--Je l'ai! il est mort!... + +«Hourra!» crièrent ensemble les trois disciples de Nemrod, en ramassant +un lièvre qui gisait dans l'herbe, les quatre pattes en l'air! + +Je l'ai échappé belle! pensa notre héros, en se frottant le cuir chevelu +que les balles avaient effleuré... Aussi, quelle sottise de ma part +d'être venu me gîter au beau milieu d'un bois pour servir de cible aux +chasseurs maladroits! Décidément, je crois que j'ai perdu la tête.... Si +encore ces chasseurs ne peuvent pas voir un autre lièvre rôder autour de +moi... + +Mais non, ils s'éloignaient, portant sur leurs épaules une longue perche +à laquelle était suspendu leur unique trophée, nous voulons dire leur +lièvre... + +--Tas d'imbéciles! murmura Jean-Charles, en les regardant marcher: ne +dirait-on pas, à les voir, qu'ils ont tué un lion! + +Notre héros avait eu la précaution, avant de s'enfermer dans le bosquet, +de puiser de l'eau pure dans une sorte de récipient qu'il avait fabriqué +avec de l'écorce de bouleau. Il but pour se désaltérer et se rafraîchir, +car il faisait une chaleur atroce, même à l'ombre, et il mangea à son +appétit, afin de pouvoir supporter les fatigues de la longue course +qu'il se proposait de faire dans la nuit. + +Il avait hâte d'arriver aux États-Unis. + +Ce pays lui offrait un abri certain contre toutes les perquisitions. +Perdu dans cette agglomération humaine, où viennent se fondre tant de +races diverses, il pourrait vivre, ignoré, et s'arranger une existence +tranquille et sûre. + +Le soir, à, huit heures, il se mit en route et marcha toute la nuit. + +Il en fut de même la, nuit suivante. + +Enfin, la cinquième nuit, il s'en allait à grands pas par un chemin que +les arbres rendaient très obscur, quand, soudain, deux hommes d'une +haute taille se placèrent devant lui, le pistolet au poing, eu lui +disant en anglais: «Vous êtes, notre prisonnier!» + +--Pourquoi cela? leur demanda Jean-Charles. + +--Parce que vous désertez le pays, après avoir pris une part active à +l'insurrection. + +--Vous vous trompez! + +--Non! nous vous reconnaissons, d'ailleurs: vous êtes Pierre-Rémi +Narbonne! + +--Vous vous trompez! vous dia-je. + +--Suivez-nous toujours; vous vous expliquerez avec la justice. + +--Très bien! dit Jean-Charles. + +Les soldats étaient placés côte à côte devant lui. + +Tout à coup, Jean-Charles fit un bond de travers et donna un coup de +poing au premier soldat qui assomma l'autre avec sa tête, et tous les +deux roulèrent dans la poussière! + +Jean-Charles les désarma et les lia ensemble avec la corde qui devait +sans doute servir à l'attacher lui-même; puis il prit ses jambes à son +cou, sans leur laisser son adresse... + +Le lendemain matin, il arrivait à Berlin, New Hampshire. + +Il avait franchi, en cinq nuit, une distance de cent soixante-quatre +milles! + + * + * * + +Les beaux jours de l'été avaient fui, et les habitants de Sainte-R... +pleuraient encore la disparition de Jean-Charles. + +Pendant plusieurs semaines, le curé et ses paroissiens avaient fait les +plus actives recherches sans avoir pu découvrir les traces du malheureux +fugitif. + +Quelques-uns croyaient que notre héros s'était noyé en voulant traverser +le fleuve; car la marée montante avait ramené, le lendemain, au rivage, +les pièces éparses du radeau dont le malheureux s'était servi. + +Quoi qu'il en soit, des prières publiques furent dites à l'intention du +cher disparu, et tous les habitants de Sainte-R... prirent le deuil en +son honneur. + +L'abbé Faguy, ce coeur pourtant si fort et qui savait si bien consoler +les autres dans leurs afflictions, se montrait inconsolable de la +disparition de son ami. + +L'hypothèse de la noyade lui paraissait absurde: Jean-Charles était trop +habile nageur; et d'ailleurs on aurait retrouvé son corps. + +Il se représentait nettement la situation: Jean-Charles a dû croire que +la balle avait tué son frère instantanément, et, craignant d'être arrêté +et condamné comme assassin, il aura fui à l'étranger pour se soustraire +à la justice. + +Que d'innocents, hélas! ont été condamnés simplement sur des preuves de +circonstances... + +L'abbé Faguy espérait, cependant, que Dieu lui permettrait de retrouver +bientôt le fugitif, afin de le rassurer et de le consoler. + +Mais Dieu, dont les desseins sont aussi justes qu'impénétrables, en +avait décidé autrement. + +Jean-Charles devait boire jusqu'à la lie le calice de douleur... + + + +L'EXIL + + Que de fois appuyé sur sa bêche immobile, + Fixant sur l'horizon son oeil doux et tranquille, + Il semblait contempler tout un monda idéal. + Oh! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente, + Déroulant les anneaux de cette vie errante, + Lui montrait le pays natal. + + OCTAVE CRÉMAZIE. + +On dirait que le barde canadien pensait à Jean-Charles Lormier--qu'il +connaissait, sans doute--quand il a écrit ces beaux vers; car il est +difficile de mieux peindre l'attitude que prenait parfois notre héros, +quand, appuyé sur sa bêche, il revoyait, comme dans un rêve: sa paroisse +natale où il comptait tant d'amis sincères, le Saint-Laurent dont il +avait si souvent admiré le majestueux cours, son père, sa mère, ses +soeurs, son curé si bon et si dévoué, l'angélique figure de Corinne, +le vieux François, les heures consacrées à l'étude et au service des. +pauvres, les félicités et les consolations que lui laissaient entrevoir +les fonctions sacerdotales. ......................................... + +Puis la scène changeait. + +Il se voyait emprisonné dans sa maison que le feu dévorait, et, par +la fenêtre, à travers la flamme, lui apparaissait la figure de Victor +exprimant une joie infernale! Il voyait son frère, la poitrine percée +d'une balle, gisant inanimé à ses pieds! + +Il lui semblait entendre la foule, indignée, lui jeter à la face cette +terrible accusation: «Tu n'es qu'un fratricide!» + +Il était condamné à vivre loin du sol aimé de la patrie, et à porter +toute sa vie une honte et un déshonneur immérités... Et des larmes +coulaient lentement à travers sa barbe devenue aussi blanche que ses +cheveux. + +Mais, se rappelant les conseils et les consolations que lui avait +prodigués l'abbé Faguy, il disait, en levant les yeux au ciel: «O mon +Dieu! faites-moi souffrir davantage, si vous le désirez, mais, je vous +en supplie, soulagez l'âme de mon pauvre frère!» + +Jean-Charles croyait, avec un pieux auteur, que _entre la mort apparente +et réelle, du corps, il y a place à la miséricorde divine._ Et il +espérait que son frère, à ce moment suprême, avait reconnu ses fautes +et avait eu le bonheur d'en obtenir le pardon. Alors, réconforté par +l'espérance que Victor avait trouvé grâce devant Dieu, l'exilé reprenait +sa bêche et se remettait au travail avec un courage nouveau. + + * + * * + +Dans le chapitre précédent, nous avons laissé Jean-Charles au moment où +il arrivait à Berlin, petite ville située dans l'état du New-Hampshire. + +Berlin, qui est aujourd'hui un centre industriel important, avec une +population assez considérable, n'était pour ainsi dire à cette époque +qu'un village peu remarquable et peu remarqué. Ses habitants étaient +presque tous des catholiques qui avaient quitté l'Irlande pour échapper +à la persécution. + +Notre héros connaissait cela par les différents ouvrages américains +qu'il avait lus. Berlin convenait bien à la vie ignorée qu'il se +proposait de mener désormais; là il pourrait librement remplir ses +devoirs religieux. C'était l'essentiel pour lui. + +Mais le malheureux craignait de se compromettre en répondant franchement +aux questions qui lui seraient posées. Il ne voulait avoir jamais +recours au mensonge. Comment s'y prendre pour sortir d'embarras? Il +résolut, en mettant le pied sur le sol américain, de faire le muet. + +Il s'assignait là un rôle excessivement difficile à jouer. La moindre +distraction pouvait le trahir. Pour ne pas être exposé à oublier son +rôle, il prit l'habitude de garder toujours dans sa bouche un petit +caillou, qui devait lui servir de moniteur au besoin. + +C'est donc avec un petit caillou dans la bouche, que Jean-Charles, le +2 juillet au midi, se présenta, à Berlin, chez un nommé Patrick Kelly, +fermier assez à l'aise, qui habitait, avec sa femme et deux grands +garçons, une jolie maison blanchie à la chaux. + +En voyant arriver cet homme, ce géant, sale, couvert de poussière et les +habits en lambeaux, les membres de la famille Kelly éprouvèrent de la +surprise et de la frayeur. + +L'étranger les salua, et, par des signes qu'il avait longtemps +pratiqués, leur fit comprendre qu'il ne parlait pas et qu'il désirait, +en payant, avoir quelque chose à manger. + +Douze dollars, qu'il avait pu soustraire aux flammes, composaient toute +sa fortune. + +Le vieux fermier lui répondit qu'il ne voulait pas accepter d'argent, +et lui offrit de bon coeur de partager le modeste repas de famille. Il +approcha de la table une chaise et invita l'étranger à s'y asseoir. + +Mais celui-ci déclina la politesse et exprima, toujours par signes, +qu'il mangerait quelques bouchées sur le perron de la maison. + +La vieille fermière joignit ses instances à celles de son mari, mais +sans plus de succès. + +Le visiteur paraissait tenir à manger seul et à l'écart. + +On lui servit de la bonne soupe, du lard, des pommes de terre, du pain +de ménage très bien cuit, des crêpes, du lait et des brioches. + +Le muet fit un excellent repas. + +C'était le temps de la fenaison, et le vieux fermier avait une abondante +récolte à faire. + +Le matin même de ce jour, on avait commencé à faucher dans un vaste +champ qui se trouvait à deux arpents de la maison. + +Les faucheurs y avaient laissé les instruments de travail. + +Jean-Charles se leva, se rendit au champ, prit une des faulx et se mit à +abattre le foin. + +La faulx, dans ses mains habiles, allait de droite à gauche avec un +bruit clair et cadencé, et le foin tombait aussi dru que s'il eût été +rasé par une faucheuse! + +Le père Kelly, sa femme et les deux garçons s'étaient avancés sur +le seuil de la porte et regardaient le faucheur avec une sincère +admiration. + +--Je n'ai jamais vu, dit le vieillard, un homme manier la faulx avec +autant d'adresse et d'aisance; malgré la chaleur, il ne parait pas +sentir la fatigue! Voyez donc, ajouta-t-il, en s'adressant à ses +garçons, la large trouée qu'il a déjà faite dans le champ... de ce +train-là, il ne mettrait pas de temps à faire nos foins! + +--Vous avez raison, père, répondit l'aîné des garçons, cet homme est +aussi adroit que fort, et ce serait un plaisir pour nous de travailler +sous sa direction. Pourquoi ne l'engagez-vous pas? + +--Oui, oui... dit le bonhomme, en se grattant l'oreille, mais on ne +connaît pas ce géant-là, et je vous avoue qu'il me fait peur... + +--Allons, allons! interrompit la mère Kelly, pourquoi aurais-tu peur de +cet homme? Il a une figure très respectable, et il a l'air si bon et si +malheureux! + +C'est sans doute un chef de la rébellion canadienne qui a fui son pays +pour ne pas tomber au pouvoir des tyrans... + +Puis il est catholique, car il a fait dévotement le signe de la croix +avant et après le repas; et je le crois Irlandais, vu qu'il comprend +parfaite ment notre langue. + +A ta place, bonhomme, je lui proposerais de l'engager. + +--C'est bien, ma vieille, je verrai ça ce soir, répondit le fermier; et +il sortit avec ses garçons pour aller rejoindre le faucheur. + +Le vieillard félicita Jean-Charles sur son habileté à manier la faulx et +lui dit: «Je n'ai pas voulu accepter d'argent pour le dîner, mais vous +avez déjà trouvé moyen de le payer trois fois par votre travail... Allez +maintenant vous reposer à la maison pendant que nous travaillerons.» + +Le pseudo-muet se contenta de sourire à ces aimables paroles et +continua, à faucher avec la même ardeur jusqu'au soir, ne s'arrêtant que +pour boire ou aiguiser sa faulx. + +Sans exagération, il avait, fait à lui seul une fois plus d'ouvrage que +le vieillard et ses garçons ensemble! + +C'était vraiment un homme extraordinaire que Jean-Charles Lormier! + +Il avait marché toute la nuit et toute la matinée, ne s'était arrêté +qu'une demi-heure pour dîner, et cependant il paraissait encore plus +alerte que les garçons du père Kelly. + +A sept heures, le vieux fermier invita l'étranger à venir prendre le +souper. + +Il accepta l'invitation, mais s'obstina encore à vouloir manger sur le +perron. + +Après le souper, Mme Kelley désigna à Jean-Charles la chambre qu'elle +lui avait, préparée; mais celui-ci fit comprendre à la brave femme, par +des gestes, qu'il ne devait pas occuper cette chambre, à cause de la +malpropreté de ses vêtements, et qu'il irait passer la nuit dans la +grange. + +Toute la famille voulut le retenir à la maison, mais leur insistance fut +inutile. + +Le colosse se dirigea vers la grange et monta au fenil, où l'on avait +déjà serré quelques bottes de foin. + +Il fit sa prière, et, selon la pieuse habitude de toute sa vie, récita +le chapelet; puis, s'étendant sur le foin parfumé, il s'endormit +profondément. + +Le lendemain matin, à trois heures, l'intrépide faucheur était debout, +frais et dispos. Il alla d'abord faire une marche sur la grève d'une +jolie petite rivière qui traversait les terres du père Kelly. Puis, à +quatre heures, armé de la faulx, il reprenait sa besogne aux champs. + +C'est le travail qu'il fallait à cette nature pleine de sève; et depuis +qu'il avait repris l'ouvrage, il sentait ses forces se décupler et le +calme revenir dans son esprit. + +Le vieux fermier était matinal, mais il ne se rendait jamais aux champs +avec ses garçons avant cinq heures; aussi fut-il surpris d'entendre, +vers quatre heures, le rythme cadencé de la faulx, il courut à la +croisée et vit le géant à l'ouvrage. + +Déjà à l'oeuvre! pensa-t-il. Oh! oui, ma bonne femme--qui est une +physionomiste--avait bien raison de dire que ce colosse serait pour moi +un homme précieux. Mais j'hésite à le prendre à mon service, car il me +semble qu'il va me demander des gages trop élevés pour mes moyens... + +Quel homme! + +--Bonne femme! cria, le vieillard, viens donc voir, par curiosité, +travailler le muet; regarde ce long rang de foin qu'il a déjà aligné sur +le champ! + +--Mais, mais, mais! fit la vieille, en s'extasiant à son tour; cet +homme-là va plus vite qu'une machine! Engage-le, bonhomme, engage-le, au +plus tôt: c'est le conseil que je te donne! + +--Je le veux bien! mais je suis sûr qu'il va me demander un prix fou! + +--C'est encore drôle! parle-lui en au déjeuner. + +--Oui, je lui en parlerai. + +Quelques instants après, le fermier et ses garçons jouaient de la faulx +avec le géant: et c'était beau d'entendre le bruit sonore et rythmé de +l'acier que répétaient les échos d'alentour! + +A huit heures, la vieille fermière alla avertir les travailleurs que le +déjeuner était prêt, et tous revinrent à la maison avec elle. + +Cette fois-ci, bon gré mal gré, Jean-Charles fut obligé de s'asseoir à +la table de famille. + +Il dut, naturellement, ôter le caillou qu'il avait dans sa bouche, ce +qu'il fit avant d'entrer dans la maison; mais il se promit bien d'être +sur ses gardes et d'ouvrir la bouche seulement pour manger. + +Vers la fin du repas, le père Kelly dit à Jean-Charles: «Aimeriez-vous à +rester ici pour nous aider aux travaux de la ferme?» + +Notre héros fit un signe affirmatif. + +--Combien me demandez-vous par mois? + +Jean-Charles fit comprendre par des signes que la nourriture et le +vêtement lui suffiraient. + +--Oh! alors, repartit le vieillard en riant, vous pouvez, désormais, +considérer ma maison comme la vôtre, et je saurai me montrer aussi +généreux que vous êtes peu exigeant... + + * + * * + +La mère Kelly était une femme de talent, d'ordre et de conduite; une de +ces épouses et de ces mères qui sont l'honneur et assurent la prospérité +d'une nation. + +Elle était l'âme dirigeante de sa maison en même temps que l'idole de +son mari et de ses enfants. Non contente de faire à la perfection tous +les travaux du ménage, elle se livrait encore aux utiles industries qui +savent tirer parti de tout et sont une source d'épargne au foyer du +paysan. + +Elle tissait la toile, la laine, taillait et confectionnait tous les +vêtements et la lingerie de la famille. + +Gardienne vigilante de la maison, toujours occupée à un travail +intelligent et profitable, elle ne trouvait de temps ni pour les +promenades futiles et dissipantes, ni pour les commérages fielleux et +malsains. + +Et le soir, en fermant ses paupières, elle pouvait dire, avec la +satisfaction du devoir accompli: «Ma journée a été bien remplie, et je +la présente devant vous, ô mon Dieu!» + +Grâce à ses talents et à son travail, Mme Kelly donnait aux siens tout +ce dont ils avaient besoin, et augmentait chaque année le joli pécule +que son mari possédait déjà et qu'il avait placé à la banque. + + * + * * + +Jean-Charles, le lecteur s'en souvient, était, arrivé à Berlin, les +habits en lambeaux; il avait déchiré ses vêtements dans ses longues +courses, la nuit, à travers les bois. + +La mère Kelly lui confectionna deux habillements. + +Notre héros était fier d'être convenablement vêtu, non pas parce qu'il +avait le désir de plaire, mais parce qu'il comprenait qu'un bon chrétien +doit observer rigoureusement dans sa tenue les lois de la propreté et de +la décence. + +La propreté sur soi, a dit une belle âme, est comme une seconde pudeur. + +Et comme Jean-Charles avait la noble habitude de s'approcher, chaque +dimanche, de la sainte table pour y recevoir le corps adorable de +Jésus-Christ, il lui semblait que, pour se présenter devant le Roi des +rois, il devait se vêtir aussi proprement, sinon plus, qu'il convient de +le faire, quand on se présente devant un roi ou un grand du monde. + +Il n'est pas nécessaire d'apporter de la toilette au banquet de +l'eucharistie, non! mais de la propreté et de la décence, oui! + +Ce serait outrager Dieu que d'agir autrement. + +Jean-Charles demeurait à plus d'un mille du village, et il n'y allait +que le dimanche. + +S'il fuyait la société, c'est parce qu'il craignait d'y rencontrer des +compatriotes qui l'auraient reconnu et peut-être dénoncé à la justice +comme assassin! + +Pourtant, bien habile eût été celui qui aurait reconnu le jeune héros de +Châteauguay dans cet homme, à la barbe et à la chevelure blanches, qu'on +voyait passer, appuyé sur une canne comme un vieillard, portant le +costume du paysan et coiffé d'un chapeau de paille à larges bord»! + +Même une fois, en sortant de l'église, il s'était trouvé face à face +avec un de ses plus intimes amis de Saint-Denis, qui l'avait regardé +sans le reconnaître. + +Ce fait avait quelque peu calmé ses appréhensions, mais il ne voulait +pas s'exposer. + + * + * * + +Jean-Charles était à Berlin depuis un an. + +Il ignorait absolument ce qui s'était passé au Canada dans le cours de +ces douze longs mois. + +L'exilé recherchait la solitude; cependant--curiosité bien légitime--il +désirait ardemment être renseigné sur les dispositions de ses amis à son +égard, sur le sort des malheureuses victimes de l'insurrection et sur +les affaires générales de son cher pays. + +S'il avait pu seulement lire les journaux! + +Mais il était privé de cette précieuse source de renseignements, caria +famille Kelly ne recevait aucun journal... + +L'exil lui aurait peut-être paru supportable s'il eût pu, au moins, +satisfaire son goût pour l'étude; mais il n'avait pas de livres, et +n'osait pas aller en acheter au village! + +Un dimanche l'après-midi, Jean-Charles était monté au grenier de +son logis pour chercher une médaille--souvenir de la bataille de +Châteauguay--qu'il portait toujours dans une de ses poches, et qu'il +avait perdue depuis quelque temps. + +Il la trouva dans un coin, en arrière d'un vieux coffre poussiéreux. + +En voulant remettre ce coffre à sa place, le chercheur en détacha le +couvercle qui glissa sur le plancher. + +Un cri mêlé de surprise et de joie, s'échappa, de la bouche de notre +héros. + +Que contenait donc ce coffre mystérieux? + +Des livres... oui, un grand nombre de livres! + +Jean-Charles, assis sur ses talons, restait ébahi en face de cette +bibliothèque d'un nouveau genre! + +Enfin, il se décida à faire l'examen de son trésor. + +Le premier volume--grand format qu'il sortit, était un recueil des +principales productions de Shakspeare: _Othello, Hamlet, Macbeth, +Henri VI, et la Mort de Richard III_; puis un dictionnaire anglais +et français; un volume renfermant le _Paradis perdu_ et les poésies +choisies de Milton; une grammaire anglaise; une histoire universelle; +les principaux poèmes et drames de Byron. + +Bref, il y avait dans ce coffre, entassés pêle-mêle, une centaine de +volumes classiques et religieux, et plusieurs cahiers remplis de notes +relatives à l'enseignement de la langue anglaise. + +L'heure du souper était passée depuis longtemps et la famille Kelly +attendait encore Jean-Charles pour se mettre à table. + +--Que fait donc le géant? dit le vieux fermier. + +--Il me semble que j'entends des pas, en haut, répondit sa femme. Va +donc voir s'il est là. + +Le vieillard se rendit au grenier et trouva notre héros, tout couvert de +poussière, occupé à placer soigneusement les livres sur des tablettes. + +En voyant le vieux fermier, Jean-Charles lui montra les livres avec une +joie enfantine! + +--Ces livres, fit le bonhomme, sont un héritage de mon frère aîné, +ancien professeur, décédé à Cork, en Irlande, il y a quarante ans. + +Venez-vous souper? ajouta-t-il. + +Jean-Charles regarda à sa montre et constata, avec étonnement, qu'il +était sept heures et quart! + +Il descendit avec le père Kelly. + +Les quelques heures qu'il venait de passer en tête à tête avec les +livres, lui avaient paru bien courtes. Et cette trouvaille lui procurait +autant de bonheur que la découverte d'un trésor en procure au mineur. + +Il sentit se réveiller sa passion pour l'étude. + +Sa connaissance de l'anglais était assez grande: il lisait et écrivait +avec facilité en cette langue; mais il voulut en pénétrer les secrets et +le génie, et se mit à l'oeuvre avec courage. + +De temps à autre, quand les travaux de la ferme ne pressaient pas, et +qu'il avait besoin de distraction, notre héros allait à la chasse ou +à la pêche. Il pouvait aisément contenter ces goûts, car la rivière +Wilson, qui traversait les terres du père Kelly, était très +poissonneuse, et le gibier foisonnait dans les bois d'alentour. + +En somme, pour un homme comme lui qui se croyait déchu de ses droits, de +sa dignité, et exclu pour toujours de la société des honnêtes gens, une +telle vie ne manquait pas d'agrément et d'utilité, et il en remerciait +tous les jours le bon Dieu. + +La maison du vieux fermier était fort habitable, et l'exil maintenant +n'y pesait pas trop. Elle était petite, mais le coeur de son +propriétaire était grand. On eût pu écrire sur le seuil de ce logis les +mots du philosophe latin: _Parva domus, magna quies!_ + +Dans l'esprit des membres de la famille Kelly, le géant--comme ils +appelaient notre héros--était un grand persécuté, un saint, et tous lui +témoignaient la plus sincère vénération. + +Ils le croyaient réellement muet. + +Jean-Charles pouvait, depuis longtemps, se dispenser du caillou: à force +de rester silencieux, il avait pour ainsi dire perdu l'usage de la +parole. + +Au milieu de ses épreuves, Jean-Charles avait reçu du ciel une +consolation, la plus grande qu'il pût désirer: celle de croire que son +frère était sauvé! + +Une nuit, il vit, en songe, son frère s'approcher de lui, la figure +toute rayonnante d'espérance, et lui dire: «Frère, console-toi, car j'ai +reconnu mes fautes quelques instants avant de mourir, et Dieu a eu pitié +de moi! Prie pour le soulagement de mes peines...» + +C'était dans la première nuit de mai. + +Chaque nuit de ce mois consacré à la Sainte-Vierge, le même songe revint +flotter dans son imagination et la même figure lui apparut. + +La dernière unit, l'ombre mystérieuse laissa tomber, en disparaissant, +ces paroles qui allèrent droit au coeur du pauvre exilé: «Au revoir dans +le ciel!» + +Le matin, en s'agenouillant pour sa prière, Jean-Charles fît monter vers +Dieu de vives actions de grâces! + +Que m'importent, se dit-il, les jugements des hommes, le mépris de mes +concitoyens et l'exil, si mon frère est sauvé! + +Il ne me reste plus qu'à attendre, ici, l'heure où Dieu daignera +m'appeler à lui. + + + +L'ORPHELIN O'NEIL + +Vers la fin de la quatrième année de son exil, Jean-Charles, en revenant +un soir à la maison, après sa journée de travail, aperçut le corps d'un +petit garçon qui gisait inanimé sur le bord d'un ruisseau. L'enfant +portait à la tête une blessure d'où le sang coulait encore faiblement. +Notre héros trempa son mouchoir dans l'eau glacée et, à plusieurs +reprises, l'appliqua sur la figure du petit blessé, qui revint +promptement à la vie. + +En recouvrant ses sens, le bambin tressaillit de frayeur en sentant +sur son visage le contact des larges mains du géant. Mais celui-ci lui +adressa les paroles les plus tendres et réussit à le rassurer tout à +fait. + +L'enfant paraissait avoir une dizaine d'années. Ses grands yeux bleus +exprimaient à la fois l'intelligence et la bonté. + +--Veux-tu venir te reposer chez-moi; j'irai te reconduire chez tes +parents, après le souper? + +L'entant, pour toute réponse, se contenta de sourire. + +Jean-Charles prit ce sourire pour un consentement, et il se dirigea avec +son protégé vers la maison du vieux fermier. + +--Tiens! vous nous amené le petit muet de Frank U'Neil! s'écria la mère +Kelly. + +Le géant expliqua par des signes qu'il l'avait trouvé évanoui sue le +bord d'un ruisseau, le visage ensanglanté. + +--Pauvre misérable! soupira la vieille fermière, c'est sans doute +son père qui l'aura, encore battu. Et elle ajouta que l'enfant était +orphelin de mère, et que son père--un ivrogne et un paresseux--lui +faisait, subir les plus mauvais traitements. + +En entendant ces paroles, notre héros prit l'orphelin dans ses bras et +lui fit comprendre qu'il voulait être pour lui désormais un ami, un +second père, un défenseur! + +C'est Dieu, pensa-t-il, qui a mis cet infortuné sur mon chemin. Je +m'efforcerai d'en faire un bon chrétien et un citoyen utile. + +Toute la famille Kelly s'associa de grand coeur à un tel acte de charité +et de dévouement. + +La vieille fermière s'empressa de donner à l'enfant les soins que +requérait son état. Elle lava la blessure qu'il portait à la tempe +gauche et y appliqua une compresse: puis, après lui avoir fait prendre +un bon souper, elle le fit coucher sur un lit bien moelleux. Le +lendemain, qui était un dimanche, Jean-Charles, impatient de savoir si +l'enfant avait fait sa première communion, se rendit au presbytère de +Berlin. + +Le curé lui apprit que le petit muet ne fréquentait aucune école depuis +trois ans, c'est-à-dire depuis la mort de sa mère, et qu'il ignorait les +vérités les plus élémentaires de la religion. + +Alors notre héros résolut d'instruire l'orphelin et de le préparer du +mieux qu'il le pourrait au sacrement de l'eucharistie. + +Il se procura quelques livres pédagogiques à l'usage des muets. + +Jean-Charles comptait un peu sur sa longue pratique du mutisme, pour se +débrouiller dans les méthodes assez compliquées qu'il allait être obligé +d'enseigner. Son illusion fut de courte durée. Des difficultés presque +insurmontables se dressèrent devant lui dès les premiers pas. + +L'intelligence de l'élève restait fermée, malgré les efforts du maître +pour y introduire un peu de lumière. + +Évidemment le maître s'y prenait mal; car l'élève paraissait apporter +toute la bonne volonté désirable. + +Il fallait donc étudier la méthode, en approfondir tous les secrets; +il fallait aussi se bien mettre au niveau du pauvre enfant, savoir par +quelles lentes et pénibles opérations il était possible d'éclairer cette +raison, qui ne s'ouvrait sur le monde extérieur que par le sens de la +vue! + +Le professeur improvisé n'avait pas prévu tous ces obstacles. Mais +avec son énergie et sa patience habituelles, il se mit sérieusement a +l'oeuvre pour les surmonter. + +Tous les soirs, on pouvait le voir, pendant deux ou trois heures, penché +sur ses livres, apprenant tous les signes de l'alphabet, s'exerçant à +les bien reproduire, et cherchant les moyens de les rendre intelligibles +à son élève. Une pensée le soutenait dans ce travail ingrat et fatigant: +sauver le corps et l'âme du cher orphelin! + +Il y avait deux semaines que l'enfant vivait sous le toit de la famille +Kelly, et son père ne semblait pas s'en occuper. + +Un jour, Jean-Charles travaillait dans la grange, pendant que son +protégé s'amusait au bord du chemin. Soudain des cris déchirants +retentirent. + +Prompt comme l'éclair, notre héros s'élance dehors et aperçoit un homme, +ou plutôt une brute, qui tient le petit muet par les cheveux et le +frappe à coup de pied dans le ventre! + +Il bondit sur l'inconnu, le saisit par les flancs et le serre avec tant +de force, que le misérable lâche prise et se met à crier à son tour +comme un possédé! + +Jean-Charles desserre ses tenailles, puis mettant son terrible poing +sous le nez du père dénaturé, il lui fait comprendre qu'il l'assommera +s'il maltraite encore son enfant. + +Sur la promesse qu'il ne recommencera plus, l'ivrogne est remis en +liberté, et s'éloigne en se tenant les côtes... + +Le surlendemain au midi, Frank O'Neil se présentait chez le père Kelly +pendant que toute la maisonnée était à table. + +En l'apercevant, le petit muet se pressa contre le géant comme pour se +mettre sous sa protection. + +Le misérable était sobre. Il entra, le chapeau sous le bras, et demanda +au vieux fermier s'il voulait bien lui donner de l'ouvrage. + +--Non! répondit sèchement celui-ci. + +--Pourquoi donc, monsieur, refusez-vous de m'employer? + +--Parce que tu es un ivrogne, un paresseux et un père dénaturé! + +--J'admets, monsieur, que j'ai été tout cela; mais j'ai bien réfléchi +depuis deux jours, et j'ai pris la résolution de ne plus boire, de +travailler comme un homme de coeur, et de bien traiter mon enfant. + +--Bah! ce sont des promesses d'ivrogne que tu fais là... + +--Je vous assure, monsieur, que je tiendrai mes promesses. Veuillez me +mettre à l'épreuve. + +La père Kelly interrogea Jean-Charles du regard, et celui-ci lui fit un +signe qui voulait dire: donnez-lui une chance. + +C'est bien, c'est bien! dit le fermier. Viens dîner. Mais je t'avertis +que si tu recommences à boire ou si tu maltraites ton enfant, je te +mettrai à la porte pour toujours! + +--Ne craignez rien, M. Kelly, je n'ai qu'une parole, et je vous l'ai +donnée... + + * + * * + +L'ivrogne demeurait chez le vieux fermier depuis cinq semaines, et il +avait tenu parole. + +Mais il n'avait pas assisté une seule fois à la messe, ce qui chagrinait +beaucoup Jean-Charles. + +Le sixième dimanche, en entrant dans l'église avec l'orphelin, notre +héros vit Frank O'Neil qui se tenait à genoux, à l'ombre d'un pilier, le +front dans les deux mains. + +Sa présence dans le temple causa à Jean-Charles et au petit muet +une joie indicible. Ils avaient prié pour obtenir la conversion du +malheureux, et ils voyaient que le ciel n'était pas resté insensible à +leurs prières. Ce matin-la ils prièrent avec plus de ferveur que jamais. + +Le dimanche suivant, l'ivrogne, après avoir fait une confession +générale, eut le bonheur de s'approcher de la sainte table. Dieu venait +de faire un miracle en faveur de cette victime de l'ivrognerie; car, +à dater de ce jour, Frank O'Neil devint un fervent chrétien, un homme +laborieux et un père au coeur tendre et aimant. + + * + * * + +Jean-Charles était parvenu à se familiariser avec la méthode si +ingénieuse de l'abbé de l'Epée, qui permet aux muets de se faire +comprendre par des signes aussi bien que s'ils s'exprimaient par la +langue. Et son élève, James O'Neil, après deux ans d'étude, lisait, +écrivait et savait son catéchisme à la perfection. C'était un enfant +excessivement intelligent. + +Un jour, notre héros proposa au curé de Berlin d'interroger le petit +muet par écrit. + +L'épreuve eut lien en présence d'une centaine d'élèves de la paroisse. + +Le curé écrivait des questions sur un tableau, et l'orphelin y répondait +aussi par écrit. + +L'épreuve dura une heure. + +Elle fut un triomphe pour le petit muet et une belle leçon pour tous les +élèves! + +Puis le curé traça sur le tableau les mots suivants: + +«James O'Neil, vous avez très bien répondu à toutes mes questions, et je +vous en félicite. Vous ferez votre première communion dans un mois.» + +L'enfant, ne pouvant contenir sa joie, sauta au cou du prêtre et +l'embrassa avec effusion! + +Un mois plus tard l'âme encore vierge de toute souillure, il eut +l'ineffable bonheur de recevoir l'auguste sacrement de l'eucharistie. + +Faire sa première communion! + +Que de foi, d'amour et de grandeur dans ce premier acte de l'enfant! et +que d'influence il exerce sur la vie entière de celui qui l'accomplit +selon les vues de l'Eglise! + +James se rendait parfaitement compte de l'importance de cet acte, et, +sous le regard de Dieu, il formait la résolution d'en garder jusqu'à la +mort le salutaire souvenir. + + * + * * + +Le jeune muet venait d'atteindre sa vingt-unième année. + +La moitié de sa courte existence s'était écoulée sous la sage direction +de notre héros. + +L'élève avait reçu une instruction saine et forte qui le rendait capable +d'occuper une bonne situation dans le monde des affaires. + +Il écrivait correctement les langues anglaise et française, et +connaissait suffisamment les sciences exactes. + +Le commerce avait pour son jeune esprit des attrait séduisants. Mais +n'ayant pu se caser à Berlin, il résolut, après avoir consulté son +protecteur, d'aller tenter fortune ailleurs. + +Le maire de Berlin réussit à lui obtenir une position de sous-comptable +dans le célèbre magasin des MM. Stewart, à New-York. Ses nouveaux +maîtres lui demandaient de venir incessamment. + +Ce fut bien pénible pour notre héros de consentir à cette séparation; +mais il offrit à Dieu ce nouveau sacrifice. + +Au moment de se séparer, peut-être pour toujours, de l'homme qui lui +avait donné les bienfaits de l'instruction, le jeune muet se sentit +accablé de douleur. + +Il voulut exprimer, clans son langage mystérieux, toute la +reconnaissance dont son coeur débordait, mais ses larmes seules +parlèrent... + +Il partit avec son père pour la métropole commerciale des États-Unis. + +Jean-Charles s'était montré fort devant la faiblesse et la douleur de +son protégé; mais, resté seul, il sentit un vide immense se faire autour +de lui! + +Depuis longtemps, il s'était résigné à son sort. La bonheur du jeune +homme faisait son bonheur. Car James O'Neil n'était pas seulement son +élève, il était son ami, son compagnon de tous les instants. + +Ensemble--le matin au réveil et le soir au coucher--ils adressaient à +Dieu leurs prières d'amour et de reconnaissance; ensemble ils avaient +travaillé pour soustraire Frank O'Neil à l'ivrognerie et en faire +un catholique fervent, et un bon père; ensemble, parfois, pour se +distraire, ils couraient les bois et les grèves pour chasser ou pêcher; +ensemble, enfin, chaque dimanche, ils allaient s'agenouiller à la table. +sainte pour recevoir le divin consolateur! + + + +LE RETOUR AU PAYS + +Jean-Charles habitait Berlin depuis quinze ans. + +Sa vie était maintenant monotone et, languissante. + +Un matin, il éprouva les atteintes d'un mal qui l'avait fait souffrir +pendant plusieurs années, mais dont il s'était cru guéri pour toujours. + +C'était le mal du pays. Il sentait de nouveau s'allumer en son coeur +le désir intense de revoir le pays natal. Désir mystérieux, dévorant, +incontrôlable, qui s'enfonce dans le coeur comme la lame d'une épée, y +pratique une blessure profonde, lancinante, insondable! + +Pour combattre ce mal cruel, Jean-Charles eut recours à la prière, au +travail, à l'étude, à la pêche, à la chasse, à tous les moyens enfin que +la foi et la raison purent lui suggérer. Ce fut inutile. La blessure +était là, se creusant tous les jours, et; tous les jours causant des +douleurs plus intolérables. + +L'image de la patrie lointaine se fixait dans son imagination et devant +ses yeux; il la portait en tous lieux et à tous les instants. + +Le jour, elle se mêlait à tous ses travaux et à toutes ses pensées; la +nuit, elle lui souriait, en des rêves gracieux, ou l'épouvantait en +d'affreux cauchemars.. + +Plus de repos pour le pauvre exilé! + +Peu à peu, l'appétit et le sommeil l'abandonnèrent; il éprouva du dégoût +pour le travail et l'étude, les deux choses qu'il aimait le plus an +monde; son énergie de fer s'éteignit et un dépérissement lent, mais +visible de sa santé lui fit comprendre que la mort serait le résultat +inévitable du mal qui le minait. + +Il se résolut à mourir.. Mais au-dessus, bien au-dessus de cette +résolution flottait toujours cette pensée: revoir la patrie! + + Que de fois appuyé sur sa bêche immobile, + Fixant sur l'horizon son oeil doux et tranquille, + Il semblait contempler tout un monde idéal. + Oh! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente, + Déroulant les anneaux de cette vie errante, + Lui montrait le pays natal! + +Mon Dieu! qu'il souffrait le pauvre exilé! + +Il faut que je parte! se dit-il; car je sens que je mourrai bientôt si +je reste sur cette terre d'exil, et je n'ai pas le droit d'abréger ainsi +mes jours. + +J'irai me livrer à la justice de mon pays, laissant à mes amis le soin +de faire reconnaître mon innocence... et, avant de partir, j'écrirai à +l'abbé Faguy pour lui annoncer mon prochain retour.. Écrire à M. l'abbé +Faguy?... Pauvre insensé que je suis! se reprocha-t-il. Que de lettres, +depuis quinze ana, n'ai-je pas écrites à ce vénérable ami, sans +jamais oser les confier à la poste, de crainte qu'elles ne fussent +interceptées! M. l'abbé Faguy doit être mort aujourd'hui, car le cher +homme avait une santé si délicate... + +Puis, s'exaltant, il s'écria: non, je n'écrirai pas! non, je n'irai pas +me livrer à la justice aveugle des hommes! J'irai dans mon pays, soit! +mais pour y continuer, dans l'obscurité, la vie que je mène ici... + +J'irai finir mes jours sur les bords de la rivière Saint-Charles, à +Québec; sur ce coin de terre qui rappelle à tout Canadien-français de +si touchants souvenirs! C'est là, au fond de la riante vallée, dit +l'historien, qu'est le berceau de la colonie; c'est là que se trouve +l'empreinte des pas du découvreur, du premier colon, du premier +missionnaire; c'est là qu'est le site de la première croix, du premier +fort, du premier couvent; en un mot, c'est l'unique centre d'où +rayonnèrent longtemps sur le reste du pays, les lumières de l'Evangile +et de la civilisation! + +Oui, j'irai à Québec; car Québec, c'est plus que Sainte-R..., plus +que Montréal: c'est à la fois la tête et le coeur de la patrie +canadienne-française! + +Il planta sa bêche dans la terre et se rendit à la maison pour y faire +ses préparatifs de départ. + +Le soir, au souper, le père Kelly ayant remarqué que Jean-Charles +paraissait plus triste que d'habitude, lui demanda s'il était malade. + +--Non, mon bon ami, répondit Jean-Charles, d'une voix émue, mais je dois +vous quitter ce soir, et j'en suis grandement peiné... + +La foudre tombant sur la maison n'aurait pas causé plus de surprise et +d'émoi que ces premières paroles sorties des lèvres de Jean-Charles. + +--Comment! vous parlez! Quoi! vous nous quittez! s'écrièrent à la fois +tous les membres de cette brave famille... + +--Oui, je parle, mes bons amis! je parle! car il m'est impossible +de vous exprimer par des gestes tout le chagrin que me cause cette +séparation, et toute la gratitude que je vous dois! Sans savoir si je +n'étais pas un malfaiteur, un criminel, vous avez eu la charité de +m'accueillir sous votre toit si hospitalier, et vous m'avez témoigné +sans cesse des égards et une tendresse qui m'ont fait oublier parfois +les malheurs de mon existence... J'avais retrouvé ici les douceurs et +les joies familiales, et j'espérais pouvoir finir mes jours au milieu +de vous; Mais, hélas! le mal du pays s'est emparé de moi depuis quelque +temps et ne me laisse pas un instant de répit, ni le jour ni la nuit... +J'ai lutté sans succès, et je sens que je mourrai si je résiste à la +voix puissante qui m'appelle, et cette voix, mes bons amis, c'est celle +de la patrie! + +Le père et la mère Kelly pleuraient. + +Ah! c'est qu'il connaissaient, eux aussi, pour l'avoir ressenti +autrefois, l'acuité de ce mal épouvantable... Ils s'étaient exilés de +leur pays pour fuir la persécution, mais l'Irlande, la verte Erin, était +toujours la patrie de leur coeur! Et bien des fois, par la pensée, ils +s'étaient transportés au village natal pour revivre les jours heureux de +leur jeunesse! + +Mais Dieu, sur le sol américain, avait adouci l'amertume de leur exil en +leur envoyant des enfants--ces doux anges du foyer--dont la vue seule +suffit à faire oublier la patrie absente! Et ils s'étaient attachés à +leur patrie d'adoption, puisqu'elle était le berceau et par conséquent +la patrie réelle de leurs chers enfants... + +Mais Jean-Charles, lui, était seul, seul avec ses douleurs, sur la terre +étrangère! Et jamais cette terre, si hospitalière, ne pouvait remplacer +le sol natal... + +La séparation fut cruelle. + +--Aurons-nous le bonheur de vous revoir ou au moins de recevoir de vos +nouvelles? demanda, le vieux fermier. + +--J'espère que nous nous reverrons; mais, dans tous les cas, je me ferai +un devoir et un plaisir de vous écrire. Seulement, je vous prie de +garder le secret sur tout ce qui me concerne. + +--Vous pouvez compter sur notre discrétion qui sera éternelle comme +l'affection que nous avons pour vous! + + * + * * + +Quels grands coeurs! pensait Jean-Charles, en revenant, en voiture cette +fois, par la longue route qu'il avait franchie à pied quinze années +auparavant. + +Il ne craignait plus d'être reconnu, car le malheur l'avait changé et +vieilli au point de le rendre tout à fait méconnaissable! + +Il n'avait que cinquante-six ans, mais paraissait en avoir +soixante-dix... + +Le voyage fut heureux et rapide. + +Le 27 mai au soir, l'exilé arrivait à Lévis. + +Il avait fait le trajet en vingt-deux heures. + +Son plan était de se rendre immédiatement à Saint-Sauveur en côtoyant le +fleuve et la rivière Saint-Charles, afin de ne pas être remarqué. + +Il connaissait bien la ville et ses alentours pour les avoir, autrefois, +parcourus en tous sens dans ses expéditions de chasse et de pèche, et +il se rappelait avoir campé, une nuit, dans une petite cabane qui avait +l'apparence d'une forge abandonnée. + +C'est cette cabane qu'il avait l'intention d'adopter pour demeure, si +elle existait encore; et si elle avait disparu, il se proposait d'en +bâtir une autre au même endroit. + +En passant près des bureaux de la douane, il vit un individu, suintant +la misère, qui traînait vers le fleuve un gros chien noir attaché par +le cou. Le chien, comme s'il eût deviné les desseins de son bourreau, +faisait des résistances inouïes pour échapper à son sort. + +--Où allez-vous avec ce chien? demanda Jean-Charles. + +--Vous le voyez! Je m'en vas le jeter à l'eau. + +--Pourquoi cela? + +--Dame! parce que je n'ai pas le moyen de le nourrir. D'ailleurs, je +pars demain matin pour les États-Unis, et je veux me débarrasser de cet +animal. + +--Quel âge a-t-il? + +--Huit mois. + +--Voulez-vous me le donner? + +--Sans doute, avec plaisir! + +Jean-Charles ouvrit son sac de voyage et en sortit une tranche de jambon +qu'il présenta au chien, en le flattant. L'animal happa le morceau de +jambon dont il ne fit qu'une seule bouchée, puis vint se coucher an pied +de l'étranger, comme pour implorer sa protection. + +Notre héros, pris de pitié pour le pauvre homme, lui donna deux dollars, +et, après lui avoir souhaité bonne chance, s'éloigna avec le chien, qui +parut fier de s'attacher à ses pas. + +Il traversa la paroisse de Saint-Roch en suivant la rue du +Prince-Edouard dans toute sa longueur, contourna l'hôpital général et se +rendit à la grève en passant par les rues Bédard et Saint-Ambroise. + +La forge était encore là, à peu près dans le même état qu'il l'avait vue +autrefois. + +Il y fit d'abord entrer son chien et alla couper des branches de sapin +qu'il jeta sur le plancher en guise de matelas. + +Puis, voulant s'assurer des sympathies de la pauvre bête, il lui donna +une autre bonne tranche de viande. + +Le terre-neuve, n'avait probablement pas fait pareil régal depuis +longtemps, car il se mit à gambader autour de son nouveau maître avec +une gaieté folle. + +Dès ce moment, le colosse pouvait compter sur la fidélité et le +dévouement du noble animal. Il avait en lui un ami et un compagnon de sa +solitude. + +Après avoir tout mis en ordre, et s'être fait un lit aussi confortable +que possible, notre héros s'endormit d'un profond sommeil. + +Il avait besoin de repos. + +Le lendemain matin, vers quatre heures, il fut éveillé par les +grognements de son chien, et aussitôt il entendit la détonation d'un +fusil... + +Il regarda par le carreau et vit un homme, grand et sec, qui venait +d'abattre un canard. + +Il s'habilla à la hâte et alla rejoindre le chasseur, qui n'était autre +que feu Pierre Portugais, de joyeuse mémoire, dont les exploits de +chasse ont si longtemps amusé les lecteurs des différents journaux de +Québec. + +Chaque printemps, on s'en souvient, un journal annonçait que Portugais +avait tué la première bécassine. Le lendemain, un autre chasseur de +l'Ile d'Orléans--un sorcier, sans doute--réclamait cet honneur! + +Portugais se fâchait et affirmait que c'était lui-même il offrait +d'exhiber l'innocente victime de son coup de fusil, et défiait son +antagoniste d'en faire autant! + +Celui-ci se contentait de répliquer que c'était la même bécassine que +Portugais conservait dans l'alcool depuis vingt ans... + +Mais Portugais avait toujours le dernier mot, et, du reste, il était +d'une telle habileté à la chasse, que tout le monde disait avec +conviction: «C'est bien lui qui a tué la première bécassine!» + +Jean-Charles s'approcha du chasseur, et, ayant repris son rôle de muet, +lui fit comprendre, par des signes, qu'il désirait acheter un fusil. + +Portugais, qui était un brocanteur de profession, passa son fusil au +colosse en lui disant qu'il était à vendre. + +Notre héros examina l'arme minutieusement et même l'essaya sur un gibier +qu'il tua au vol. + +Il acheta le fusil et le paya rubis sur ongle vingt dollars. + +Il chargea Portugais de lui acheter les articles suivants qu'il avait +inscrits sur une feuille de papier: de la poudre, des balles, une +gibecière, une perche de ligne, des hameçons, un filet, des ustensiles +de cuisine, un chandelier, des bougies et quelques outils. + +Nous avons connu intimement ce pauvre Portugais,--ancien chantre au +choeur de la Congrégation, à Saint-Roch,--et nous nous plaisons à +rendre hommage à son honnêteté. C'était aussi un coeur d'or, un homme +extrêmement serviable. + +Il remplit avec une fidélité scrupuleuse la commission qu'on lui avait +confiée, et dans l'après-midi du même jour, il arriva chez Jean-Charles +en criant de sa voix flûtée: «Hé! bonjour, mon oncle! bonjour! (Car +lorsque Portugais ne connaissait pas le nom d'un homme, il l'appelait +toujours _mon oncle_.) Hé! bonjour, mon oncle! bonjour! cria-t-il à +Jean-Charles, en déposant sur le plancher tout le bataclan qu'il portait +dans ses bras et sur son dos. + +Il était chargé comme un mulet... + +Jean-Charles paya le prix que Portugais lui demanda, et, de plus, le +récompensa généreusement. + +Le printemps suivant, ce fut Jean-Charles qui tua la première +bécassine... mais les journaux--fidèles à la vieille coutume, +annoncèrent que c'était Portugais qui l'avait tuée... et Jean-Charles ne +réclama point! + +Voilà pourquoi... Portugais aima toujours _mon oncle le muet_, comme il +appelait notre héros. + + + +ÉPILOGUE + +Dans le prologue de ce livre, nous avons dit qu'il y avait déjà +plusieurs années que le vieux muet (Jean-Charles Lormier) habitait la +grève sud de la rivière Saint-Charles, lorsque nous l'avons présenté au +lecteur. + +Tout le monde l'aimait et l'admirait à cause de sa bonté, de sa force et +de sa bravoure. + +Il était le bon génie du rivage. + +La grève sud de la rivière Saint-Charles était, parfois, à cette époque, +surtout le dimanche l'après-midi, le théâtre de bien des désordres. + +Les jeunes gens de toutes les parties de la ville s'y rendaient en +grand nombre. Après s'être baignés, dans un costume très primitif, ils +s'amusaient à boire, et leurs libations se terminaient, assez souvent, +par des rixes sanglantes. + +Le vieux muet crut de son devoir de faire cesser ces scènes honteuses +qui le scandalisaient et empêchaient les honnêtes gens d'aller se +reposer en cet endroit charmant. + +Il inaugura une vraie campagne contre la licence de ces moeurs +grossières, et la mena avec une vigueur et une sévérité impitoyables. + +Les coupables, une fois pincés par lui, n'avaient nullement l'envie de +renouveler l'expérience. Quand la persuasion des conseils ne suffisait +pas, le colosse trouvait dans sa force musculaire des arguments +irrésistibles! + +Un dimanche, le pire de la bande, qui était connu sous le singulier +surnom de _Caillou Simard_, voulut se mesurer avec le vieux muet. Mais +le géant prit _Caillou_ par un bras et le jeta dans la rivière... Le +sale individu, qui ne savait pas nager, cala au fond de l'eau comme +un caillou... Mais le vieux muet, heureusement, plongea et retira le +misérable à moitié asphyxié! + +Ce fut fini.. + +Les baigneurs indécents et les soûlards disparurent, et les gens +respectables purent, après les offices du dimanche, fréquenter ces +parages, et y chercher le bon air et un repos vraiment honnête. + + * + * * + +Jean-Charles venait d'atteindre sa soixante-huitième année. + +Depuis qu'il était revenu au Canada, il avait recouvré la santé et +conservé sa merveilleuse force. La vie régulière, frugale et hygiénique +qu'il, faisait était le secret de sa vieillesse robuste et exempte +d'infirmités. + +Sans être heureux, il supportait avec une grande et aimable résignation +la singulière situation que le malheur lui avait créée dans le monde; et +quand les douloureux souvenirs du passé lui revenaient à l'esprit, il +les chassait comme des mauvaises pensées. + + * + * * + +Un dimanche matin du mois d'août, le vieux muet était allé entendre la +première messe selon son habitude. Il communiait tous les dimanches avec +une piété et une ferveur qui édifiaient tout le monde. + +Ce dimanche-là, il remarqua que le célébrant était un prêtre étranger +qui paraissait courbé sous le poids des ans. + +La vue de ce prêtre produisit sur lui une impression, étrange, +indéfinissable; le son de sa voix lui alla au coeur, et y jeta un +trouble indicible. Cette figure, il l'avait vue déjà... cette voix, il +l'avait entendue... Mais où, quand?... + +A la communion, lorsque le célébrant déposa l'hostie sur la langue +du vieux muet, sa main tremblait comme une feuille, et les paroles +liturgiques semblaient s'attacher à son gosier. + +Jean-Charles revint à sa place avec une lenteur inaccoutumée et qui +surprit les fidèles. + +Sa figure était devenue d'une pâleur effrayante. Il fut obligé de +s'asseoir dans le banc pour ne pas s'affaisser, et resta longtemps +immobile comme une statue. + +Enfin, le malheureux sortit de l'église sans même songer à prendre de +l'eau bénite, traversa un groupe de ses connaissances sans saluer, et +reprit, la tête basse, le chemin de sa cabane. + +Le solitaire avait l'habitude, après la messe, de préparer son déjeuner, +mais ce matin-la, il oublia de manger. En arrivant à la cabane, il +se laissa choir sur une chaise et y resta environ trois heures comme +immobilisé! Que se passait-il en lui? Il ne pouvait s'en rendre compte, +car il éprouvait une pesanteur qui le rendait incapable de penser et de +se mouvoir. Cependant, le chien, que la faim aiguillonnait vint lécher +les mains de son maître en faisant entendre quelques plaintes. Ces +plaintes tirèrent Jean-Charles de sa torpeur. Il se leva en disant: +«Quoi! il est déjà neuf heures, et je n'ai encore rien donné à manger à +ce pauvre animal!» + +Il s'empressa de rassasier le molosse, mais se contenta, lui, d'un bol +de lait et d'une croûte de pain. Puis il sortit et se mit à arpenter la +grève. + +Cette promenade au grand air lui fit un bien considérable. Au bout d'une +heure, il put, suivant sa louable coutume, employer le temps de la +grand'messe à lire l'Évangile du jour et l'office de la Sainte-Vierge. + +A une heure, le Père Durocher foulait le sable de la grève, en compagnie +du vieux prêtre dont la figure et la voix avaient si vivement ému notre +héros. + +Jean-Charles était debout sur le seuil de sa cabane, et en voyant venir +les deux vénérables vieillards, il les salua respectueusement sans +prononcer un seul mot, car il jouait toujours le rôle de muet. + +Le Père Durocher lui dit en souriant: «M. Jean-Charles Lormier, j'ai +l'honneur de vous amener une vieille connaissance qui aura, je crois, le +pouvoir de vous délier la langue...» + +--Une vieille connaissance?... fit Jean-Charles, en tremblant. + +--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, mon cher Jean-Charles? lui +demanda le visiteur. + +--Oh! M. le curé Faguy! s'exclama Jean-Charles, en ouvrant ses deux +bras... + +Le vieux prêtre s'y précipita comme un enfant et longtemps les deux amis +restèrent enlacés, coeur à coeur, incapables de proférer une parole... + +Le bon Père Durocher se détourna pour essuyer les larmes +d'attendrissement qui mouillaient son visage tout ridé... + +--Oui. mon cher ami, dit enfin l'abbé Faguy. vous pouvez parler +librement et vous réjouir, car votre frère, avant de rendre le dernier +soupir, a proclamé votre innocence et il est mort comme un saint! Lisez +ce document écrit par le Dr Chapais et signé par Victor. + +Jean-Charles, après avoir lu le document, leva les yeux vers le ciel et +s'écria: «Merci, mon Dieu! mille fois merci!» + +--Hélas! reprit le vieux prêtre, vous avez payé par vingt-sept années de +cruelles souffrances la liberté que vous recouvrez aujourd'hui, et que +vous n'aviez pas mérité de perdre: c'est à ce prix, mon ami, que Dieu +vous a accordé la conversion de votre frère... + +--La joie que je ressens en ce moment, M. le curé, vaut bien vingt-sept +années de souffrances! Je remercie le ciel d'avoir sauvé mon cher frère +et je le remercie aussi de m'avoir donné, avant de mourir, l'ineffable +bonheur de vous revoir! + +Faites-moi le plaisir, ajouta-t-il, en s'adressant aux deux visiteurs, +d'entrer dans mon humble demeure où nous pourrons causer plus à l'aise. + + + +UNE NOBLE INDISCRÉTION + +Le Père Durocher était le directeur spirituel et le consolateur de +Jean-Charles, mais il lui eût été difficile de dire qu'il en était le +confident. + +Notre héros lui avait raconté son histoire, mais en omettant les dates +ainsi que les noms de personnes et de lieux. Il avait été impossible +d'obtenir le moindre renseignement qui eût pu mettre sur la voie des +découvertes. Le bon Père ignorait encore le vrai nom du vieux-muet. +Pourtant, il croyait à l'innocence de cet homme dont la conduite avait +toujours été irréprochable depuis qu'il le connaissait. Bien des fois +il avait demandé au malheureux des renseignements plus précis, lui +promettant de travailler discrètement à faire reconnaître son innocence; +mais Jean-Charlea était resté inébranlable. + +--Pardonnez-moi, mon révérend Père, avait répondu notre héros, mais j'ai +fait le voeu d'emporter mon secret dans la tombe... + +Cependant, il ne devait pas en être ainsi, car Dieu avait choisi son +heure pour révéler ce secret et faire éclater en même temps l'innocence +de son fidèle serviteur. + +Un dimanche, Jean-Charles donna, par méprise, au sacristain qui faisait +la quête, une médaille d'argent en guise d'une pièce de monnaie. + +Le sacristain s'aperçut de l'erreur, mais n'osa, pas, en présence des +assistants à la messe, en faire la remarque au donateur. Je la +donnerai, pensa-t-il, au révérend Père Durocher qui la remettra à son +propriétaire. + +En effet, le sacristain alla trouver le Père Durocher et lui dit: «Voici +ce que le _Vieux muet_ a déposé dans la _tasse_ par erreur.» + +Le Père Durocher prit la médaille sur laquelle il lut ces mots: + + A Jean-Charles Lormier + de + Sainte-R..., P. Q. + l'un des héros de Châteauguay. + Témoignage d'admiration. + 1813. + +Le bon missionnaire, le coeur rempli de joie, remercia Dieu d'avoir +permis cette méprise, et il écrivit confidentiellement au curé de +Sainte-R... pour le prier de lui dire s'il avait déjà entendu parler +d'un nommé Jean-Charles Lormier, l'un des héros de Châteauguay. + +La cure de Sainte-R..., heureusement, était encore occupée par l'abbé +Faguy, qui allait avoir bientôt soixante dix-neuf ans. + +Nous renonçons à décrire la joie que ressentit ce vieux prêtre en +recevant cette lettre. + +Il télégraphia immédiatement au Père Durocher: + +«Jean-Charles Lormier était mon meilleur ami. S'il vit encore, prière +de me dire où il est. Répondez, s'il vous plaît, par dépêche +télégraphique.» + +Le P. Durocher s'empressa de répondre par la dépêche suivante: + +«Votre ami Jean-Charles Lormier vit encore. Il est ici et en parfaite +santé.» + +Le surlendemain au soir--un samedi--l'abbé Faguy arrivait au presbytère +de Saint-Sauveur. + +Le P. Durocher raconta à son vieil hôte ce qu'il connaissait de +Jean-Charles Lormier depuis que ce dernier habitait les bords de la +rivière Saint-Charles, c'est-à-dire depuis douze ans, mais il avoua +qu'il ignorait où notre héros avait vécu pendant les quinze années qui +avaient précédé son arrivée à Québec. + +L'abbé Faguy, impatient qu'il était de voir son ami, manifesta le désir +de se rendre sur-le-champ auprès de lui. + +--Permettez-moi, M. le curé, dit le Père Durocher, de ne pas acquiescer +maintenant à votre légitime désir. D'abord, vous êtes trop fatigué, et +ensuite, il fait trop noir pour aller à la grève ce soir. + +Nous irons demain. Jean-Charles Lormier assiste à la première messe et +il y communie toujours. Eh bien! vous direz cette messe et nous irons +voir votre ami après le dîner. + +--C'est bien! fit l'abbé Faguy, en exhalant un long soupir... Pauvre +martyr! pauvre martyr! répéta-t-il plusieurs fois. Que j'ai donc hâte +de le voir! qu'il me tarde de lui apprendre qu'il n'a jamais perdu +l'affection et le respect de ses concitoyens... + + * + * * + +Retournons à la cabane de la grève où nous avons laissé notre héros en +la douce compagnie de l'abbé Faguy et du père Durocher. + +--Maintenant, dit le père Durocher, en s'adressant à Jean-Charles, j'ai +à vous faire une restitution et à vous présenter des excuses. + +--Que dites-vous là, mon révérend père?.... + +--Oui, je vous restitue la médaille que voici, et que vous avez donnée +à la quête dimanche dernier; et je vous prie de me pardonner +l'indiscrétion que j'ai commise en me servant de l'inscription gravée +sur cette médaille pour vous dénoncer à... l'amitié de votre bon curé! + +--Comment! j'ai donné cette médaille à la quête?... Il faut que j'aie +bien peu de piété, pour être capable de faire une aussi sotte méprise +dans le lieu saint! Ce n'est que le lendemain que je me suis aperçu de +la disparition de ma médaille; je l'ai cherchée longtemps, et à la fin +je me suis persuadé que je l'avais perdue en revenant de l'église, et +je tremblais à l'idée que cet objet,--bien insignifiant en +lui-même,--pouvait servir à me dénoncer à la justice... J'étais loin de +penser que la perte de cet objet serait la cause de mon bonheur. Oh! non +seulement je vous pardonne votre indiscrétion, mon révérend Père, mais +je bénis le ciel de vous avoir inspiré la pensée de la commettre... + +--Tout est bien qui finit bien! ajouta le curé Faguy; il n'y a pas eu +d'indiscrétion de commise, car c'est le doigt de Dieu que je vois dans +toute cette affaire, dont le dénouement remplit nos coeurs d'une vive +allégresse. + +--M. Lormier, dit le Père Durocher, veuillez me faire le plaisir +de venir demeurer au presbytère jusqu'au jour de votre départ pour +Sainte-R.. + +--Je vous remercie infiniment, mon révérend père, mais je tiens à +habiter ma cabane jusqu'au dernier moment. + +--Pourquoi cela? Depuis une heure, vous avez abandonné le rôle de muet +et vous devez renoncer aussi à celui de prisonnier; car, sans vouloir +vous offenser, permettez-moi de vous dire que votre cabane ressemble +à une prison; et tant que vous l'occuperez, il me semble que vous +raviverez sans cesse les souffrances que vous y avez endurées. Allons, +mon ami, suivez-nous! + +--Mais mon pauvre vieux chien ne consentira pas à se séparer de moi, +croyez-le! + +--Amenez-le! vous le mettrez dans la cave du presbytère, au-dessous de +la chambre qne vous occuperez. + +--Que vont dire vos paroissiens, mon révérend père, en voyant le _Vieux +muet_, comme ils m'appellent, habiter votre presbytère et surtout en +l'entendant parler? Ils auront de moi une mauvaise opinion, et ne +manqueront pas de dire que j'ai voulu les mystifier... + +--Tout le monde, à Saint-Sauveur, connaît les relations amicales qui +existent entre nous deux et nul ne sera surpris de vous voir passer +quelques jours au presbytère. Puis, si le coeur vous en dit, vous +continuerez à rester muet pour tous, excepté pour M. l'abbé Faguy et +pour moi! + +Jean-Charles ne trouva plus rien à répondre, et, suivi de son fidèle +terre-neuve, il partit avec ses nobles visiteurs. + +Trois jours plus tard, après avoir distribué aux pauvres le peu +qu'il possédait, il quitta, le coeur ému, cette brave population de +Saint-Sauveur, qu'il avait appris à aimer et dont il n'avait reçu que +des marques de bienveillance et de bonté. + +En se séparant du Père Durocher, il lui dit: + +--Je garderai de vous et de vos paroissiens un souvenir impérissable! + +Comme il allait mettre le pied sur le bateau traversier, Jean-Charles +entendit une voix flûtée lui crier: + +--Hé! bonjour, mon oncle! bonjour donc! + +C'était l'ami Portugais qui venait lui faire ses adieux. + +Nous avons oublié de dire que Jean-Charles avait donné à notre chasseur +Québécois, son fusil, sa gibecière, etc. + +--Bonjour! mon cher M. Portugais! répondit Jean-Charles. + +--Quoi! mon oncle, vous parlez à c'tte heure eh bien! tonnerre! vous +allez toujours bien me dire votre nom avant de partir?... + +Jean-Charles lui apprit son nom et lui dit: + +--Je vous invite à venir me voir à Sainte-R... pour faire la chasse. + +--Tonnerre! oui, mon oncle... pardon, je voulais dire: M. Lormier; +j'irai, je vous le promets! + +--Au revoir! fit Jean-Charles, en serrant la main du brave Portugais. + + * + * * + +Le lendemain soir, plusieurs citoyens étaient réunis sur la grève de la +rivière Saint-Charles, devant la cabane déserte du _vieux muet_. Ils +parlaient naturellement de notre héros. C'est le père Latourelle qui +avait la parole, et il paraissait se donner beaucoup d'importance, le +bonhomme! + +--Ah! criait-il, je vous l'avais bien dit que ce sauvage-là parlait et +qu'il se moquait de nous autres... Où est donc le p'tit Joachim Bédard? +Ah! il n'a pas le caquet bien haut aujourd'hui! Oui ce sauvage-là parle, +je l'ai entendu de mes deux oreilles, et je n'étais pas. seul: Louison +Lasonde était avec moi. Pas vrai, Louison, que le _vieux muet_ parle? + +--Oui, oui, oui! fit Louison Lasonde, en grognant à la façon d'un goret. +Il parle, c'est sûr, sûr, sûr! + +--C'est toi, Louison, qui es _sur_! riposta Joachim Bédard. Et si vous +n'avez pas d'autre témoignage que celui de Louison, vous feriez mieux, +père Latourelle, d'aller faire une nouvelle visite à la tireuse de +cartes; elle pourra vous laver encore une fois avec son torchon! + +--Qui est-ce qui t'a dit cela? p'tit polisson? + +--C'est mon petit doigt, père Latourelle! mais quand je le consulte, il +ne me fait pas payer cinquante cents comme la _Châtigny_ vous a fait +payer pour vous laver la tête et rire de vous... + +--Ce n'est pas de ton affaire, ça! Dans tous les cas, je soutiens qu'il +parle, le vieux farceur! + +--Tenez, père Latourelle, si c'est vrai que le _vieux muet_ parle, je +vous conseille de faire le muet à votre tour; et alors on pourra dire +qu'il n'y a plus de mauvaise langue dans Saint-Sauveur... + +Le père Latourelle, rouge de colère, montra le poing à Joachim Bédard, +puis s'éloigna en disant: «Tu me paieras ça tout ensemble, mon petit +malappris!» + + + +UNE RÉCEPTION ENTHOUSIASTE + +Avant de partir pour Québec, l'abbé Faguy avait convoqué tous les +notables de sa paroisse pour leur apprendre l'heureuse nouvelle du +retour prochain de Jean-Charles Lormier et les inviter à préparer une +belle réception à leur distingué et si infortuné compatriote. Nous +arriverons probablement jeudi matin, leur dit-il; d'ailleurs, je +télégraphierai lundi à M. le maire. + +Le jeudi suivant, en effet, vers neuf heures du matin, le curé Faguy et +Jean-Charles arrivèrent à Sainte-R... + +Tout le monde était en liesse. + +La population de Sainte-R... avait considérablement augmenté depuis +vingt-sept ans, et la paroisse avait marché à grands pas dans la voie +des embellissements et du progrès. + +A la place de la vieille église, détruite par la foudre, s'élevait un +temple d'une belle architecture. + +L'église, le presbytère, la plupart des demeures et les rues avaient +été pavoisés, aux couleurs française et anglaise, en l'honneur de notre +héros. + +On avait érigé deux arcs de triomphe, un à l'entrée du village, l'autre +en face du presbytère; et sur chacun de ces arcs brillaient, en lettres +d'or, des inscriptions comme celles-ci: + + _Bienvenue au Héros de Châteauguay + -- Sainte-R... acclame son plus illustre enfant!-- + Il moissonne dans l'allégresse ce qu'il a + semé dans les pleurs!--Reconnaissance, hommage et gloire + à M. Jean-Charles Lormier!_ + +La gaieté--une gaieté bruyante--éclatait partout avec les détonations +d'armes à feu et les fusillades de pétards. + +La nature prêtait son concours à la fête, et les rayons dorés du soleil +se jouaient gracieusement dans le feuillage et dans les plis des +drapeaux. + +A l'entrée de la paroisse, un superbe carrosse attelé de deux chevaux +attendait notre distingué compatriote. + +Il y prit place avec l'abbé Faguy, le maire de Sainte-R... et le député +du comté. Et quand le carrosse, qui était précédé d'une fanfare, arriva +sur la place de l'église, où la foule joyeuse était réunie, le canon +fit entendre sa voix retentissante, puis les assistants agitèrent leur +chapeaux ou leurs mouchoirs en criant: + +«Vive Jean-Charles Lormier! Vive le héros de Châteauguay!» + +Des centaines de personnes étaient accourues des paroisses environnantes +pour assister à cette fête populaire et surtout pour acclamer +Jean-Charles Lormier. + +Il avait été décidé, par le comité d'organisation, que le maire, en +arrivant sur la place publique, où une estrade avait été érigée, +inviterait Jean-Charles à y monter et lui donnerait alors lecture +d'une adresse. Mais la foule, impatiente et enthousiaste, interrompit +longtemps l'ordre du programme; car dès que notre héros eût mis le pied +à terre, il fut entouré, embrassé, félicité et questionné de mille +manières. + +Chacun voulait le voir de près, lui serrer la main, lui parler et +l'assurer qu'il avait toujours joui de l'amitié et du respect de tous. + +On entendait autour de lui ces exclamations: «Mon Dieu! qu'il est +changé! Sainte-Vierge! qu'il a dû souffrir!» etc. + +Enfin, au bout d'une heure, on permit à M. le maire d'accompagner +Jean-Charles à l'estrade. + +Nous citons quelques extraits de l'adresse que le maire lut à notre +héros: + + Monsieur et cher compatriote, + + Depuis vingt-sept ans, la paroisse de Sainte-R... a consigné dans + ses annales deux événements bien mémorables: votre départ et votre + retour. Autant le premier avait mis de tristesse dans nos coeurs, + autant le second les remplit de joie et de bonheur. + + Il serait puéril de dire que nous vous avons cherché longtemps et + regretté toujours. + + Vous le devinez, surtout depuis que vous connaissez le résultat de + l'accident qui a causé le malheur de votre vie. + + Pardonnez-nous si nous osons faire allusion au drame douloureux, + mais historique, dans lequel vous avez tenu le second rôle; car nous + croyons que c'est Dieu qui en a été le principal acteur, et que + c'est sa main qui a dirigé l'arme que vous portiez... + + De ce sacrifice dépendait le salut d'une âme qui vous était chère. + + Mais il fallait, de plus, satisfaire à la justice divine... et + Dieu, qui n'éprouve que les nobles âmes, vous a présenté le calice + d'amertume. Vous l'avez accepté, volontairement, et en avez bu + jusqu'à la lie... + + L'héroïsme que vous aviez déployé sur le champ de bataille, à + Châteauguay, vous avait déjà valu notre admiration; mais le martyre + que vous avez enduré depuis vingt-sept ans, vous a mérité notre + vénération. + + C'est, en effet, ce tribut que vous offre en ce moment la population + de Sainte-R..., en vous souhaitant la plus cordiale bienvenue! + + Cette vénération, elle est dans les milliers de voix qui vous + acclament, dans les arcs de triomphe, dans les inscriptions, dans + les drapeaux qui flottent au-dessus de cette paroisse dont vous avez + été le maire le plus dévoué et qui se rappelle vos bienfaits et vos + vertus. + +Jean-Charles fut quelques secondes sans pouvoir parler; mais grâce à la +fermeté de son caractère, il surmonta la vive émotion qu'il ressentait. +Il prit la parole en ces termes: + + M. le maire, mesdames et messieurs, + + Pardon! merci! voilà les deux mots qui montent à cet instant de mon + coeur à mes lèvres! + + Avant de vous témoigner ma reconnaissance, je dois vous demander + pardon d'avoir douté, à l'heure de l'épreuve, de votre loyale + amitié. Oui, au lieu de quitter ma paroisse natale en déserteur, + comme je l'ai fait, je comprends maintenant que j'aurais dû rester à + mon poste, et vous laisser le soin de faire éclater mon innocence! + Mais... mais, hélas! le malheur qui venait de m'atteindre était si + grand et si inattendu, que mon esprit, en fut affecté autant, que + mon coeur... + + Je n'essaierai pas de vous peindre mes souffrances; vous les + comprenez et vous les exprimez dans votre adresse par ce mot: le + martyre! + + Ah! oui, l'exil est vraiment un martyre! J'en ai senti toutes les + tristesses et tous les ennuis pendant mon séjour de quinze ans aux + États-Unis. C'est pour m'y soustraire, que je revins, il y a douze + ans, à Québec, afin d'y continuer, sur les bords de la rivière + Saint-Charles, ma vie obscure et ignorée. + + Me croyant toujours l'objet des recherches de la justice, je n'osais + revenir dans ma paroisse pour revoir ceux que j'aimais, et dont + l'image était sans cesse présente à mon esprit. + + Je retrouvai à Québec ce que le mal du pays m'avait fait perdre: le + calme, la santé, l'amour du travail et la résignation à la volonté + de Dieu. + + L'air que je respirais, dans ce boulevard de la religion et du + patriotisme, était bien, je le sentais, le même que j'avais respiré + à l'ombre du clocher natal! Cependant, pas plus à Québec qu'aux + États-Unis, je n'ai pu retrouver ce que retrouve aujourd'hui: le + bonheur! + + Mais si j'ai été privé du bonheur durant vingt-sept ans, je ne dois + m'en prendre qu'à moi-même, puisque je me suis sans cesse dérobé à + votre amitié qui pouvait me le donner... + + Aussi que de regrets me cause la conduite ingrate que j'ai tenue + à votre égard, et combien j'éprouve le besoin de vous en demander + pardon... + + Pardon, à vous, mesdames et messieurs! + + Pardon, à vous, vénérable pasteur! d'avoir agi comme si j'eusse + douté de votre tendresse et de votre dévouement! + + J'espère que Dieu me permettra de réparer par mes actes bien plus + que par mes paroles l'injure que j'ai faite à la noblesse de vos + sentiments. + + Maintenant, merci! pour la réception si chaleureuse que vous me + faites, et qui me touche profondément! + + Merci! d'avoir bien voulu rappeler les humbles services que j'ai pu + rendre à ma paroisse lorsque j'avais l'honneur d'en être le maire. + + Oh! que de changements ici depuis cette époque lointaine! + + Sous la sage et progressive administration de mes successeurs, + notre paroisse s'est transformée complètement. Mais, mesdames et + messieurs, le spectacle grandiose et touchant qui s'offre en ce + moment à mes regards, démontre que la population de Sainte-R..., + tout en s'affranchissant de la vieille routine, est restée fidèle + aux saines et pures traditions du passé. Oui, dans tout ce que + j'ai vu et entendu depuis une heure, j'ai reconnu les traits + caractéristiques des braves et anciens habitants de ma paroisse + natale... Daigne le ciel vous les conserver, ces traits si beaux, et + vous permettre de les transmettre comme un héritage à vos enfants! + + Encore une fois, et du fond du coeur, mesdames et messieurs: pardon! + merci! + +Après ce discours, qui produisit une douce émotion dans l'âme des +auditeurs, la procession se mit en marche, aux sons mélodieux de la +fanfare, et parcourut toute la paroisse. + +Puis la fête, comme toutes les bonnes fêtes canadiennes, fut couronnée +dans le temple par un salut solennel. + +C'est là, au pied de l'autel, que notre héros, si vivement ému en cette +belle journée, épancha son coeur débordant d'amour et de reconnaissance. + + + +LE VICAIRE DE SAINT-PATRICE + +--Eh bien! mon cher Jean-Charles, lui dit un soir l'abbé Faguy, +êtes-vous content de l'accueil que vous font vos compatriotes? + +--Certes, oui, M. le curé, j'en suis très content et très reconnaissant. + +--Et vous vous amusez bien, n'est-ce pas? + +--A cette question, j'hésite à répondre affirmativement. + +--Comment donc? + +--Oui, M. le curé, je suis aussi flatté que touché de toutes ces +démonstrations sympathiques, et je m'efforce d'y paraître heureux; +mais mon coeur soupire sans cesse après un bonheur qui, je le vois +maintenant, se trouve ailleurs que dans les fêtes bruyantes du monde. Le +bonheur! je croyais pourtant l'avoir retrouvé, l'autre jour, en revoyant +mon village natal... + +--Que voulez-vous dire, mon cher ami? + +--Je veux dire que, depuis mon retour, j'ai senti renaître le désir de +me consacrer entièrement à Dieu; mais, ce qui me chagrine, c'est de +penser que je suis trop vieux à présent pour être admis dans la sainte +milice du sacerdoce... + +--Trop vieux, dites-vous? je ne suis pas de votre opinion: et si vous +voulez bien me le permettre, je vais soumettre votre cas exceptionnel à +notre évêque, Mgr Bourget. Il me sera bien pénible, sur mes vieux jours, +de me séparer de vous, mais ce que je désire avant tout, c'est votre +bonheur et non le mien! + +--Merci, M. le curé, mais notre séparation ne sera pas de longue durée, +car aussitôt que j'aurai reçu les ordres sacrés, je demanderai la faveur +et j'espère que je l'obtiendrai--de venir exercer le ministère à vos +côtés. L'avenir nous réserve encore des jours heureux. + +--Hélas! à mon âge, on ne doit plus compter sur l'avenir, car l'avenir, +pour le vieillard, c'est la mort! + +--Peut-être, M. le curé; mais après la mort, c'est le ciel, c'est-à-dire +un avenir d'une éternelle félicité.. + +--Vous avez raison, mon cher ami, et j'espère en cet avenir glorieux et +consolant.. + + * + * * + +Le lecteur se rappelle que Jean-Charles, en 1838, après avoir pris la +résolution d'abandonner le monde, avait donné aux pauvres une partie de +ses biens et laissé à son frère une rente viagère de trois cents dollars +par année. Or, son frère étant mort, cette rente annuelle contribua +à augmenter le capital que le notaire avait prêté à la fabrique de +Saint-X... Et, maintenant, Jean-Charles possédait une fortune de +vingt-cinq mille dollars. + +Il pouvait vivre en bourgeois, aspirer à tous les honneurs, avoir villa, +voitures et serviteurs; en un mot, couler une vieillesse douce et +heureuse au milieu de ses concitoyens dont il était l'idole. + +Mais de telles pensées n'effleurèrent seulement pas son esprit. Ses vues +et ses aspirations portaient plus haut: il voulait être prêtre, monter à +l'autel, sauver des âmes! + +Il y avait en cette nature d'élite une sève forte et abondante, que +le malheur avait longtemps comprimée, et qui, aujourd'hui, voulait +déborder. Pour lui donner son cours, il ne fallait rien moins que les +sublimes labeurs de l'apostolat. + +Ce coeur, sanctifié par la souffrance, ne pouvait plus prendre contact +avec les choses du monde: il ne s'ouvrait plus que du côté du ciel! + + * + * * + +Jean-C'harles obtint facilement son entrée au grand séminaire de +Saiut-Sulpice, à Montréal. + +Il fit à l'hospice des soeurs de la charité de Sainte-R... un don de dix +mille dollars; en laissa quatorze mille à l'abbé Faguy pour les pauvres +de sa paroisse et ne garda pour lui-même que la minime somme de mille +dollars. + +Le cinq septembre, ayant fait ses adieux a son bon curé et à ses +nombreux amis, il partit pour Montréal, le coeur plein d'une sainte +allégresse. + +Le lecteur connaît assez les talents et la piété de notre héros, pour +deviner qu'il remporta au grand séminaire les succès les plus éclatants +et que sa conduite y fut toujours exemplaire. + +Après un séjour de vingt-deux mois dans cet asile de la science et de +la vertu, Jean-Charles Lormier fut ordonné prêtre par sa grandeur Mgr +Bourget. + +Le curé Faguy manifesta à monseigneur le désir d'avoir le nouveau prêtre +près de lui, en qualité de vicaire. + +--Je regrette vivement de ne pouvoir acquiescer à votre désir, répondit +le prélat. Vous savez que l'abbé O'Brien, ex-vicaire à l'église +Saint-Patrice, de cette ville, est mort depuis deux mois, et qu'il est +impossible au curé de desservir seul une paroisse aussi importante. Or +je n'ai, dans le moment, aucun prêtre de langue anglaise dont je puisse +disposer. Sachant que M. Lormier possède parfaitement cette langue, j'ai +promis à M, le curé de Saint-Patrice de lui adjoindre votre protégé +aussitôt qu'il serait reçu prêtre. Et je dois maintenant m'acquitter de +ma promesse. Cependant, si vous le désirez, je pourrai mettre un autre +prêtre à votre disposition. + +L'abbé Faguy fit généreusement le sacrifice qu'on lui demandait et +accepta volontiers de recevoir l'aide d'un vicaire. + +Sa santé s'altérait de jour en jour, et il se sentait incapable de +pourvoir seul aux besoins spirituels de ses paroissiens. + +Le jour même de son ordination, l'abbé Jean-Charles Lormier fut informé +qu'il avait été nommé vicaire à l'église Saint-Patrice. Cette nouvelle +lui causa autant de peine que de surprise, car il connaissait les +démarches que son protecteur devait faire auprès de Mgr Bourget, et il +avait espéré qu'elles seraient couronnées de succès. + +Il eût été heureux de soulager le curé Faguy, de veiller sur sa +vieillesse... mais il se soumit sans hésiter à la volonté de son +supérieur, et alla offrir ses services au curé de Saint-Patrice, l'abbé +Foley, avec lequel il avait déjà eu quelques relations. + +Notre héros était beaucoup plus âgé que l'abbé Foley, mais jouissait +d'une santé plus robuste que celui-ci. Malgré ses soixante-dix ans, il +se sentait aussi vigoureux qu'à l'âge de quarante ans. + +L'étude et le travail ne paraissaient pas le fatiguer. + +Pourtant, autrefois, le Dr Chapais lui avait dit qu'il le croyait +atteint d'une maladie de coeur, comme son père, et lui avait recommandé +d'éviter l'excès de travail et les émotions violentes. + +Jean-Charles croyait à la science du Dr Chapais, mais les nombreux +malheurs qu'il avait supportés depuis cette époque si éloignée, l'avait +convaincu que le médecin, cette fois-la, s'était bien trompé... + +Le nouveau vicaire apporta dans l'exercice de son ministère une piété, +un zèle, un dévouement et une charité qui firent l'admiration des +fidèles et la consolation de son curé. + +La taille de ce prêtre géant eût seule suffi à en imposer à tous; +mais sa sainteté à l'autel, son éloquence en chaire, sa douceur au +confessionnal et sa patience au chevet des malades, lui gagnèrent toutes +les sympathies et lui donnèrent bientôt une influence prodigieuse, dont +il sut se servir pour la cause du bien. + +L'ivrognerie faisait alors d'affreux ravages; elle avait déjà jeté la +misère dans un grand nombre de familles et y soufflait maintenant la +discorde et l'oubli de Dieu. + +L'abbé Lormier résolut de la combattre avec les armes de la charité et +de la parole. + +Il fonda d'abord deux conférences de la société Saint-Vincent de Paul, +et s'imposa la tâche de visiter personnellement les familles que le vice +avait contaminées. Il soulagea leurs misères, leur parla de Dieu, puis +les décida à venir à l'église pour prier et entendre ses sermons contre +l'ivrognerie. + +De plus, il établit une société de tempérance, et eut le bonheur, après +six mois d'un travail opiniâtre, d'y recevoir huit cents membres, parmi +lesquels figuraient les ivrognes les plus dégradés. C'était un succès. +Mais l'apôtre constatait avec peine que les jeunes gens n'avaient +pas répondu en assez grand nombre à son appel, et il n'épargna aucun +sacrifice pour les gagner à la belle cause de la tempérance. + +Le jour de la fête nationale des Irlandais approchait. + +L'abbé Lormier voulut profiter de cette fête pour l'enrôlement solennel +de nouveaux membres dans la société. Il acheta, avec ses deniers, un +joli drapeau du Sacré-Coeur, et pria Mgr Bourget de venir en faire la +bénédiction le jour de la Saint-Patrice. + +Le 17 mars, une foule immense envahissait l'église Saint-Patrice, que +des mains très habiles avaient décorée de banderoles et de verdure. + +Quinze cents hommes et jeunes gens étaient groupés près d'un magnifique +drapeau du Sacré-Coeur qui semblait fasciner leurs regards. + +Avant la bénédiction, l'abbé Lormier monta en chaire. Les fidèles +étaient toujours avides d'entendre la parole de cet apôtre, dont la +voix sonore et le geste expressif impressionnaient fortement. Ce jour, +laissant parler son coeur, le saint vieillard fit un sermon à l'emporte +pièce. Dans la péroraison, s'adressant aux hommes, il prononça ces mots: +«Soldats du Sacré-Coeur, debout! et, la main levée vers le drapeau que +notre vénérable évêque va bénir, promettez de ne plus fréquenter +les cabarets et d'observer partout et toujours la sainte vertu de +tempérance!» + +Tous les hommes se levèrent, et ce cri puissant fit retentir la voûte du +temple: «Nous promettons!» + +Cette fête mit le comble à l'enthousiasme des Irlandais. Quand ils +parlaient de leur vicaire, ils l'appelaient: _Holy father Lormier._ + +Et, dans leur pieuse naïveté, ils avaient trouvé le mot juste: l'abbé +Lormier était un saint dans toute la force du terme. + + * + * * + +Une nuit, notre héros fut réveillé par ce cri: au feu! au feu! + +Il se leva, s'habilla à la hâte et sortit du presbytère. En +l'apercevant, les Irlandais lui dirent que le feu était à l'église. + +Le vicaire s'y rendit en courant et vit que l'élément destructeur +exerçait ses ravages à L'interieur de l'église... + +Les membres de la société de tempérance devaient faire la communion +réparatrice le lendemain matin, et il y avait dans le tabernacle deux +ciboires remplis d'hosties consacrées! + +Que faire? L'abbé Lormier allait-il permettre aux flammes de dévorer les +saintes espèces sans tenter de les sauver?... Mais! il risquait d'être +rôti en pénétrant dans le temple, qui ressemblait à une fournaise +ardente... + +N'importe! il n'hésite pas un instant! + +Plongeant son manteau dans l'eau, et s'en couvrant la tête, il s'élance +au milieu des flammes, court à l'autel, ouvre le tabernacle, saisit les +deux ciboires et revient sur ses pas. + +La flamme faisait rage, surtout à l'entrée de l'église. Un véritable +mur de feu se dressait sur le passage du prêtre, et semblait vouloir +le retenir captif. Sans perdre courage, l'abbé Lormier élevé son âme à +Dieu, se débarrasse du manteau qni gênait sa marche, et se précipite à +travers le rempart brûlant... + +La foule attendait, haletante, muette d'angoisse. + +Soudain un cri de joie s'échappe de toutes les lèvres: le prêtre vient +de paraître, enveloppé de flammes, mais portant fermement les deux +ciboires! + +L'abbé Foley s'empresse au devant de son vicaire, reçoit le précieux +fardeau, qu'il transporte au presbytère, pendant que les pompiers. +dirigent sur le héros un puissant jet d'eau qui éteint les flammes +attachées à tous ses habits... + +Après un travail et des efforts héroïques, on réussit à contrôler +l'incendie. + +L'église avait subi des dommages considérables, mais les pertes était +couvertes par les assurances. + +L'abbé Lormier ne s'était pas rendu compte tout d'abord de la gravité de +son état. L'excitation avait paralysé la douleur, mais elle se réveilla +d'une manière intense quand il enleva, ses vêtements. + +Son corps était couvert de plaies... Il ne lui restait plus un seul +cheveu, et sa figure était affreusement brûlée et tuméfiée... + +Les brûlures le faisaient terriblement souffrir, mais le coeur +paraissait être le siège principal de ses souffrances. + +Il en parla aux médecins, qui lui dirent, après l'avoir examiné, qu'il +était atteint d'une hypertrophie du coeur; puis ils ajoutèrent: + +--Vous pouvez remercier Dieu, si vous n'avez pas été foudroyé! + +L'abbé Lormier se rappela alors ce que lui avait dit le Dr Chapais, +autrefois, et il se reprocha, d'avoir douté de la science de son vieil +ami. + +Notre héros inspira longtemps à ses médecins et à l'abbé Foley les +plus vives inquiétudes; mais grâce à leurs bons soins et aux prières +ferventes des fidèles, il put, au bout de trois mois, quitter la chambre +et reprendre quelques unes de ses divines fonctions. + +Mais il était excessivement faible, et sentait que ses forces l'avaient +abandonné pour toujours! + +De plus son oeil gauche avait tellement souffert à l'incendie, qu'il ne +pouvait plus s'en servir. + +«Bah! se dit-il, j'ai bien sacrifié un doigt à la patrie, au feu de +Châteauguay; je devais, au moins, sacrifier un oeil à Dieu, au feu de +notre église...» + + + +LES NOCES D'OR + +Un soir d'août, l'abbé Lormier reçut de sa grandeur Mgr Bourget cette +courte missive: + + Mon cher M. Lormier, + + Je désirerais causer quelques instants avec vous. Veuillez donc me + faire le plaisir de venir prendre le dîner avec moi, demain, sans + cérémonie. + +L'abbé Lormier se rendit à l'invitation de l'éminent prélat, qui +l'accueillit avec cette courtoisie et cette bonté qu'il témoignait à +tous, et qui sont l'apanage des âmes bien nées. + +Le dîner fut très joyeux. Au dessert, Mgr Bourget dit à son hôte: «C'est +pour vous demander un service que je vous ai prié de venir me voir.» + +--Je suis entièrement à votre disposition, monseigneur, répondit l'abbé. + +--Merci! Voici ce dont il s'agit. La supérieure du couvent de +_Villa-Maria_ m'a confié, il y a huit jours, l'agréable tâche de +présider à une touchante cérémonie: celle de la célébration des noces +d'or d'une vieille religieuse, arrivée récemment des États-Unis. J'avais +accepté la tâche, mais je me vois maintenant dans l'impossibilité de la +remplir. Cette cérémonie a lieu demain matin, à six heures, et je dois +partir ce soir pour Québec, où m'appelle une affaire importante et +urgente. Vous me rendriez un grand service en voulant bien me remplacer +à cette fête. + +--Quoi! monseigneur, vous remplacer à cette fête?... Mais il me semble +que je ne puis y songer! Les bonnes religieuses attendent votre +grandeur, et c'est le plus indigne de vos prêtres qu'elles seront +obligées de recevoir... Je vous en prie, monseigneur, ne leur causez pas +un tel désappointement! + +--Elles n'éprouveront aucun désappointement, car je les préviendrai +avant mon départ.. + +--Je n'ai jamais assisté à pareille fête, monseigneur, et j'ignore +absolument le cérémonial qui doit être observé en cette occurrence. + +--Rassurez-vous, mon ami, il est des plus simples: le _Veni Creator_ +avant la messe, le renouvellement des voeux par la vieille religieuse +après la messe, puis le _Te Deum_. Lorsque vous aurez terminé votre +action de grâces, vous irez à la communauté, où les soeurs seront +réunies, et vous leur adresserez la parole. + +--Le programme serait simple en effet, monseigneur, si le discours en +était supprimé, mais, c'est justement le point qui m'embarrasse le +plus. + +--L'année dernière, cependant, vous avez, sans préparation, prêché tous +les soirs aux exercices de la neuvaine de Saint-François-Xavier, et +tout le monde a été enchanté de vos sermons. Ah! ah! vous rougissez +en entendant ce compliment... je vous assure pourtant qu'il est bien +mérité. + +--Ne pourriez-vous pas, monseigneur, demander à la supérieure d'ajourner +cette fête à plus tard, c'est-à-dire jusqu'à votre retour de Québec? + +--Non, mon ami, car la vieille religieuse... dont on doit célébrer les +noces d'or, est d'une faiblesse excessive, et même elle a failli mourir, +la semaine dernière. Elle est relativement bien depuis deux jours et +le médecin est d'opinion qu'elle peut vivre encore quelque temps, mais +aussi elle peut mourir d'un jour à l'autre. Cette bonne soeur, qui est +la modestie même, s'est opposée fortement à la démonstration qu'on +organise en son honneur, mais la supérieure et toutes les religieuses +de la communauté veulent lui donner, en ce grand jour, un témoignage +d'affection, de respect et de reconnaissance. Cette bonne vieille digne +émule de Marguerite Bourgeois a rendu de précieux services à son ordre, +et elle a établie sur des bases solides, plusieurs couvents au Canada et +aux États-Unis. + +--Enfin, monseigneur, je n'ai qu'à m'incliner devant votre volonté qui +est et sera toujours la mienne. Et si j'ai mis peu d'empressement à +obéir à votre grandeur, c'est parce que je me sens tout à fait indigne +de la remplacer à cette fête. + +--Laissez-moi vous dire, mon ami, que je diffère d'opinion avec vous sur +ce point, et je suis persuadé que les religieuses me sauront gré de vous +avoir choisi pour présider à cette fête des noces d'or. + + * + * * + +Ainsi que l'abbé Lormier l'avait prévu, les religieuses furent bien +désappointées en recevant de Mgr Bourget une lettre par laquelle il leur +apprenait qu'une affaire urgente l'appelait le même jour à Québec, et +que M. l'abbé Jean-Charles Lormier le remplacerait avantageusement à +leur fête. + +Si les bonnes soeurs étaient déçues, c'est parce qu'elles avaient fait +de grands préparatifs pour recevoir le distingué prélat qui était un +insigne bienfaiteur de leur communauté. Mais avec l'esprit de soumission +qui caractérise ces saintes femmes, elles acceptèrent de bonne grâce +cette contrariété et se disposèrent à recevoir avec magnificence le +représentant de sa grandeur Mgr Bourget, et à célébrer leur fête avec +beaucoup d'éclat. + +La supérieure ne fît d'abord connaître à personne le nom du prêtre +qui devait remplacer l'évoque, car le nom de l'abbé Lormier lui +était complètement inconnu. Elle pensa même que ce prêtre était un +missionnaire en visite à Montréal. + +D'ailleurs, elle se proposait de le présenter à la communauté après la +cérémonie religieuse. + +C'est la supérieure qui avait écrit la formule du renouvellement des +voeux qui devait être lue par l'héroïne de la fête; mais l'absence de +Mgr Bourget, l'obligea à en modifier comme suit la dernière partie: +«Sous l'autorité de monseigneur l'illustrissime et révérendissime Ignace +Bourget, évêque de Montréal, et en présence de son officiant-député, M. +l'abbé Jean-Charles Lormier.» + +Le lendemain matin, à six heures précises, l'abbé Lormier, revêtu +des habits sacerdotaux, fit son entrée dans la petite chapelle de +Villa-Maria. + +Les décorations de la chapelle et de l'autel offraient un coup d'oeil +ravissant. + +Un goût véritablement artistique avait présidé à la disposition des +drapeaux, des fleura et des lumières. Rien de confus ni d'exagéré nulle +part, mais partout la simplicité unie à la distinction. + +Trois fauteuils avaient été placés à quelques pas du balustre; celui du +centre était occupé par la religieuse dont on célébrait les noces d'or, +celui de droite par la supérieure, et celui de gauche par une religieuse +étrangère à la communauté. + +Le recueillement de l'abbé Lormier à l'autel, l'air de sainteté répandu +sur sa figure, sa haute stature et sa voix grave et sonore produisirent +sur les assistantes la plus salutaire impression. + +Il était vraiment le digne représentant de Jésus-Christ, le héros de +Châteauguay! + +Lorsqu'il eût terminé la messe, le prêtre s'approcha du balustre pour +entendre la lecture des voeux et bénir la religieuse qui devait les +renouveler. + +Il se tint debout, les mains jointes sur la poitrine. + +La supérieure présenta à la vieille épouse du Christ la formule qu'elle +devait lire, mais qu'elle n'avait pas encore vue. + +La pieuse jubilaire prit le document, mais en voulant se mettre à genoux +pour en faire la lecture, on crut qu'elle allait s'évanouir. Elle +n'avait pas dormi de la nuit, et elle était si faible, que les +religieuses avaient été obligées de la transporter à la chapelle dans +une chaise roulante... Il lui fut permis de rester assise. + +Alors, d'une voix faible, mais assez intelligible, elle lut: + +«Je, soeur Sainte-Agnès de Jésus, née Corinne de +LaRue.................................... + +En entendant prononcer ce nom, pour la première fois depuis un +demi-siècle, et par celle qui le portait, l'abbé Lormier tressaillit +et son coeur battit à se rompre; mais il ferma les yeux et éleva ses +pensées vers l'Éternel. + +La religieuse continuait sa lecture: + +«................désire ardemment renouveler mes voeux. + +Seigneur-Jésus, que j'ai choisi, il y a cinquante ans, pour mon céleste +époux, sous la protection de votre glorieuse et immaculée mère, je +renouvelle les voeux que j'ai faits à votre divine majesté, de garder +_pauvreté, chasteté et obéissance_. + +Ce joug de la vie religieuse que je porte depuis cinquante ans, est pour +moi plus doux, plus léger que jamais, et je n'ai, ô Seigneur, qu'un +seul regret, c'est de ne pas avoir assez fait pour répondre à la grande +faveur de ma sainte vocation. + +Daignez me pardonner et me faire la grâce de vous être fidèle jusqu'à +la mort. Oui, je renouvelle mes voeux suivant les règles de cette +congrégation et sous l'autorité de monseigneur l'illustrissime et +révérendissime Ignace Bourget, évêque de Montréal, et en présence de son +officiant-député, M. l'abbé Jean-Charles Lorm...... + +Elle ne put prononcer la dernière syllabe de ce nom, et la formule lui +échappa des mains, Elle jeta un cri de surprise, saisit son crucifix +qu'elle porta à ses lèvres, et expira entre les bras de la supérieure... + +L'abbé Lormier, resté jusque-là impassible, leva la main et donna une +suprême bénédiction à soeur Sainte-Agnès de Jésus. + +Puis, avec ce calme que l'homme de Dieu sait conserver dans les moments +les plus douloureux, il alla s'agenouiller devant le tabernacle et pria +longtemps pour l'âme de celle dont les anges célébraient sans doute, +là-haut, les noces éternelles... + + + +MORT AU CHAMP D'HONNEUR + +Six mois s'étaient écoulés depuis le sombre événement que nous venons de +relater. + +L'abbé Lormier avait tout à fait recouvré la santé. Du moins il semblait +le croire. Car il avait repris les devoirs de son ministère avec une +ardeur qui ne se ralentissait pas. + +Ayant vaincu l'hydre de l'intempérance et fait renaître l'accord, +le bonheur et la prospérité dans les familles, il voulut maintenir +celles-ci dans le droit chemin et éloigner d'elles les dangers. + +Pour arriver à son but, il transforma le rez-de-chaussée de l'église +en une vaste salle pourvue d'une bibliothèque, de journaux et de jeux, +qu'il mit à la disposition des hommes mariés et des jeunes gens de la +paroisse. + +Tous les soirs, des hommes de tout âge et de toute condition se +réunissaient dans cette salle, où ils passaient des heures charmantes. + +L'abbé Lormier assistait aussi régulièrement que possible à ces +réunions, que sa science et sa franche gaieté rendaient instructives et +agréables. + +Il apprenait à ces hommes à se mieux connaître, à s'aimer et à s'aider +les uns les autres dans le commerce de la vie. + +L'abbé Lormier, nous l'avons déjà dit, soit qu'il fût à l'autel, au +confessionnal ou en chaire, édifiait toujours. Mais c'est surtout par la +prédication qu'il touchait et convertissait les âmes. + +Dans l'automne de 18... il prêchait, depuis huit jours, une neuvaine à +Saint-Patrice. On était venu de partout pour l'entendre. + +Dans la péroraison de ses trois derniers sermons, le prédicateur avait +éprouvé de violentes palpitations du coeur. Mais ces accents plaintifs +de l'organe souffrant n'était pas de nature à modérer le zèle brûlant +qui animait ce saint prêtre. Et pour s'exciter à combattre avec plus +d'ardeur encore le vice, l'impiété et les ennemis de la religion, il se +répétait souvent ce vers de Racine: + +«Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats.» + +Le neuvième jour, il prêcha sur la destinée de l'homme dans l'ordre +surnaturel. Durant une heure il tint l'auditoire captif sous le charme +de sa parole. + +Puis, s'inspirant d'un grand prédicateur italien, le Père Ventura, il +conclut ainsi son admirable sermon: + +«La terre, songeons-y bien, est le lieu du combat; c'est au ciel qu'est +le lieu du triomphe. + +«La terre est le lieu du travail; c'est au ciel le lien du repos. + +«La terre est le lieu du mérite; c'est au ciel le lieu de la récompense. + +«La terre est le lieu de l'exil; c'est le ciel qui est notre véritable +et éternelle patrie. + +«Habitons donc dans le ciel par la foi, l'espérance, le désir, afin que +nous ayons le bonheur d'y habiter un jour par nos personnes.» + +--Ainsi soit-il! répondit une voix mélodieuse qui parut sortir du +tabernacle... + +L'abbé Lormier, étonné et ravi, se tourna vers l'autel; mais soudain il +chancela et s'affaissa dans la chaire! + +Il venait d'être foudroyé par une syncope du +coeur.................................. + +Le héros de Châteauguay, devenu un soldat du Christ, était mort au champ +d'honneur! + + + +FIN + + TABLE + + Préface. + Avant-Propos. + + PROLOGUE + Un sauvetage émouvant. + La tireuse de cartes. + La _Maison bleue_. + + PREMIÈRE PARTIE + La famille Lormier. + La loyauté des Canadiens-français. + Un héros de seize ans. + Convalescence et étude. + Un clerc notaire qui s'amuse. + Une partie de chasse. + Un trait d'honnêteté et de dévouement. + Il faut sauvegarder l'honneur de sa famille. + Le cocher Philippe dans son nouveau rôle. + Un trio de nobles coeurs. + Un double compte de médecin. + Une fête patriotique. + Une bombe qui éclate. + Une dernière épître de Philippe. + + DEUXIÈME PARTIE + Les fiançailles de Jean-Charles. + L'or vaincu par l'éloquence. + Vingt ans après. + + TROISIÈME PARTIE + La fuite. + L'exil. + L'orphelin O'Neil. + Le retour au pays. + + ÉPILOGUE + Une noble indiscrétion. + Une réception enthousiaste. + Le vicaire de Saint-Patrice. + Les noces d'or. + Mort au champ d'honneur. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le vieux muet, by Jean-Baptiste Caouette + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14151 *** |
