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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14151 ***
+
+[Illustration: Couverture]
+
+PRÉFACE
+
+
+Un roman n'a guère besoin de préface; et, quand il en a une, ce n'est
+pas d'ordinaire un prêtre qui la signe. On sait pourquoi. Depuis
+soixante ans le roman est un des plus exécrables dissolvants de la
+morale publique. Son nom même est devenu presque synonyme de mauvais
+livre. Quiconque s'intéresse aux bonnes moeurs est obligé de dénoncer ce
+séduisant corrupteur. On lui ferme l'entrée des maisons honnêtes, et les
+jeunes filles qui se commettent en sa compagnie risquent d'y perdre et
+la pudeur et le sens chrétien.
+
+Il faut donc au roman, pour se faire agréer de tous et n'éveiller aucun
+soupçon, un passe-port sérieux, qui établisse ses titres à la confiance
+publique, et lui ouvre les portes, généralement closes à tout visiteur
+suspect. Voilà pourquoi l'auteur du «Vieux Muet» s'est adressé à un
+prêtre, et l'a prié de présenter son livre au public.
+
+Pareille précaution était-elle nécessaire, dans le cas présent? Je ne le
+crois pas. Mr J. B. Caouette est suffisamment connu du public pour que
+ses livres, fussent-ils des romans, aient leur libre entrée partout.
+Mais l'auteur a sans doute pensé que l'excès de prudence ne saurait
+nuire en la matière; et je n'ai pas cru devoir refuser le service que sa
+modestie réclamait.
+
+Ma tâche, au reste, est bien simple. Je n'ai pas à faire l'éloge du
+livre, ni à dicter au lecteur le jugement qu'il devra porter. Une
+préface n'est pas une critique. Je veux seulement me porter garant de
+la moralité impeccable du «Vieux Muet». On peut le mettre en toutes les
+mains sans aucun danger.
+
+La lecture de ce roman ne produira que de bonnes impressions sur
+l'esprit et le coeur. Il se dégage de l'ensemble du récit une morale
+douce, pure et fortifiante. La vertu y tient le premier et le beau rôle.
+On y a fait une place à l'amour, mais à un amour purifié par le devoir,
+la religion et le sacrifice. Les personnages que l'auteur met en
+scène ne sont pas simplement des sujets à dissection métaphysique ou
+anatomique, mais des êtres bien vivants, et surtout des chrétiens de
+bonne race, des catholiques qui agissent et parlent en catholiques. La
+religion entre dans ce livre, comme elle doit entrer dans notre vie;
+elle y est la source des nobles actions, et la règle de bonne conduite.
+
+Les héros de Mr Caouette ne sont pas seulement de bons chrétiens, ce
+sont aussi de vrais canadiens-français. Il me fait plaisir de signaler
+ici le beau souffle patriotique qui circule à travers toutes les pages
+de cet ouvrage, et qui en constitue, à mes yeux, le premier mérite et le
+plus grand attrait. On ne pourra se défendre d'un légitime orgueil en
+lisant tels passages où éclatent, à la lumière des faits, la loyauté et
+la bravoure de nos ancêtres. Certains points de nos glorieuses annales y
+sont mis dans leur vrai jour. Plus d'un lecteur apprendra peut-être, en
+parcourant ce roman, à juger plus sainement les hommes et les choses du
+passé. L'auteur a trouvé moyen de donner, sous une forme agréable, une
+bonne et solide leçon d'histoire.
+
+Mr Caouette en est à son coup d'essai. «Le Vieux Muet» est,
+croyons-nous, le premier livre en prose qu'il présente au public. Nous
+lui souhaitons tout le succès que méritent ses généreux efforts. Il lui
+a fallu bien du courage et un travail héroïque pour se mettre en mesure
+d'écrire cet ouvrage. L'exemple est bon à suivre, et nous le signalons à
+tous les jeunes compatriotes qui ont de la culture et des loisirs.
+
+La génération nouvelle n'est peut-être pas assez inclinée aux travaux
+intellectuels. Les nations pas plus que les individus ne vivent
+seulement de pain. Il faut que les esprits se tiennent haut pour que les
+coeurs ne défaillent point; et l'on aurait bien tort de penser que
+la prospérité matérielle est le dernier mot du progrès et de la
+civilisation.
+
+Puisse le livre, que nous présentons au public, réussir à allumer chez
+quelques-uns la flamme d'une noble émulation, et les porter vers les
+travaux de l'esprit! L'auteur pourra alors se féliciter d'avoir atteint
+son but, qui est d'être utile à ses jeunes compatriotes. En écrivant «Le
+Vieux Muet», il n'aura pas fait seulement un bon livre, il aura en même
+temps accompli une bonne action.
+
+P. E. ROY, Ptre.
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Glorifier la religion, la patrie, la vertu, et être utile et agréable à
+la jeunesse canadienne-française: tel a été mon unique but en écrivant
+ce modeste ouvrage, que je dédie à mes jeunes compatriotes.
+
+J.-B. C.
+
+
+
+
+LE
+
+VIEUX MUET
+
+OU
+
+UN HÉROS DE CHÂTEAUGAY
+
+
+
+PROLOGUE
+
+Il y a trente-cinq ans, vivait, à Saint-Sauveur de Québec, dans une
+pauvre hutte située sur la rive sud de la rivière Saint-Charles, un
+vieillard légèrement voûté, mais qui avait encore l'aspect d'un géant
+par la hauteur de sa taille et la largeur de ses épaules.
+
+Une longue chevelure blanche et une barbe vénérable encadraient sa
+figure au teint d'ébène.
+
+On l'eût pris, de prime abord, pour un descendant de la fière tribu
+huronne.
+
+Il habitait, avec un chien terre-neuve, son seul et inséparable
+compagnon, cette masure qui n'était éclairée que par deux petits
+carreaux. Elle avait servi autrefois de forge aux ouvriers travaillant à
+la construction des navires dans le chantier de feu Jean-Elie Gingras:
+c'était l'un des derniers vestiges de ce temps qu'on appelle encore, à
+Québec, l'âge d'or.
+
+D'où venait ce vieillard? quel était son nom? à quelle nationalité
+appartenait-il?
+
+Nul ne paraissait le savoir.
+
+Un jour de printemps, en revenant de la pêche, deux jeunes gens
+l'avaient rencontré sur la grève, portant un fusil sur l'épaule, et
+suivi d'un chien à la mine peu rassurante.
+
+Les jeunes pêcheurs, sans doute effrayés par les grognements du chien,
+et aussi par la taille imposante de l'inconnu, s'étaient hâtés de
+reprendre le chemin de leur demeure. Ils répandirent partout la nouvelle
+de la rencontre qu'ils avaient faite.
+
+Saint-Sauveur, il y a un demi-siècle, n'était pas cette belle et
+populeuse paroisse que nous admirons aujourd'hui; tous ses habitants se
+connaissaient aussi intimement que s'ils eussent été les membres d'une
+même famille.
+
+L'apparition soudaine d'un tel colosse arpentant la grève, l'arme à
+l'épaule, ne pouvait manquer d'y créer une véritable sensation. Mais,
+disons-le à la louange des pionniers de cette paroisse, l'idée ne vint
+à personne que cet hôte de la grève pouvait être un loup-garou ou un
+croque-mitaine! Car il y avait longtemps, alors, que la sorcellerie
+ne faisait plus de dupes dans la bonne ville de Québec. Néanmoins, la
+curiosité publique était piquée; et, dès le même soir, quelques-uns des
+principaux paroissiens résolurent de se rendre à la grève, le lendemain,
+pour rencontrer cet étranger.
+
+Les jeunes pêcheurs avaient ajouté que le colosse devait habiter
+l'ancienne forge, d'où ils avaient vu une épaisse fumée s'élever en
+spirale.
+
+Le lendemain donc, sans autre arme qu'un sac rempli de provisions,
+quatre citoyens partirent en éclaireur pour aller sonder le mystère.
+
+Rendus au pied de la route qui conduisait au chantier-Gingras, et qu'on
+nomme aujourd'hui la rue Saint-Ambroise, ils aperçurent le vieillard
+assis sur le seuil de la cabane, les coudes appuyés sur les genoux et le
+front plongé dans ses larges mains.
+
+Au bruit de leurs pas, le cerbère, qui était couché devant son maître,
+se leva en aboyant; mais le colosse saisit l'animal qu'il musela
+solidement, puis, redressant sa haute taille, il attendit les visiteurs.
+
+Ceux-ci, après avoir salué l'inconnu, qui leur rendit la politesse, lui
+adressèrent tour à tour la parole; mais, à la surprise générale, le
+vieillard, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche et secoua
+tristement la tête.
+
+A toutes les questions qui lui furent posées, il répondit par les
+mêmes gestes; ce qui fit croire à ses interlocuteurs qu'ils étaient en
+présence d'un muet.
+
+Cette infirmité apparente lui gagna d'emblée la sympathie des nouveaux
+venus, qui le considéraient maintenant avec le plus grand respect.
+
+Sa figure exprimait la douceur et la franchise, et ses manières polies
+annonçaient une bonne éducation.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour rassurer et charmer nos curieux.
+
+D'un geste affable, l'étranger indiqua la porte C'était une invitation à
+entrer. Les visiteurs se rendirent à cette muette prière et franchirent
+le seuil.
+
+En entrant dans la forge, ils furent frappés de la propreté qui y
+régnait.
+
+Il était évident que le vieillard résidait là depuis plusieurs jours,
+car le plancher avait été réparé, et l'on y voyait quelques meubles
+grossiers, mais solides, rangés dans un ordre parfait.
+
+Au centre, une table; dans l'angle gauche de l'unique pièce, un lit fait
+avec des branches de sapin; en face de la porte, le long du pan, un banc
+et deux chaises; au-dessus, accrochés à de longues fiches, un fusil; une
+gibecière, une perche de ligne enfermée dans un étui, un filet, etc.
+Plus loin, une armoire sans porte contenant quelques assiettes et autres
+vaisseaux de grès. Le large fourneau de la forge faisait, pour le
+moment, l'office de poêle de cuisine.
+
+Bref, la propreté et l'ordre rendaient presque agréable le séjour de ce
+logis pauvre et isolé.
+
+Cette cabane ne portait qu'à l'extérieur les marques de son usage
+primitif; à l'intérieur, les traces de fumée avaient disparu sous une
+couche de chaux.
+
+On l'eût dite l'image de ce vieillard inconnu et mystérieux, dont la
+figure était noire, mais dont l'âme semblait aussi blanche que la neige.
+
+Le colosse tira de dessous la table un panier plein de poissons et de
+gibiers, pris ou abattus par lui la veille, et en distribua la plus
+grande partie à ses hôtes. Ces derniers furent heureux d'avoir
+l'occasion de lui offrir, en retour, leurs provisions, que l'étranger
+accepta gracieusement.
+
+Mais les quatre visiteurs crurent devoir abréger leur visite qui
+commençait à devenir embarrassante pour tout le monde. Car bien que le
+vieillard semblât comprendre leur conversation, il n'y répondait que par
+signes!
+
+Après avoir serré la main du malheureux, ils se retirèrent le coeur ému.
+
+Le dimanche suivant, les fidèles de Saint-Sauveur, qui allaient à la
+messe de cinq heures, ne furent pas peu surpris de voir arriver à
+l'église notre géant, toujours suivi de son compagnon.
+
+Ayant attaché le chien au tronc d'un arbre, il entra dans le temple, se
+prosterna pieusement devant l'autel de la Vierge-Immaculée, et y demeura
+à genoux tout le temps que dura le saint sacrifice de la messe. Son
+humble attitude et son recueillement firent l'édification de tous.
+
+Et chaque dimanche, dans la suite, beau temps mauvais temps, les
+paroissiens le virent entendre la première messe avec la même dévotion.
+Sa place de prédilection, dans l'église, était l'autel de Marie. C'est
+vers cette bonne mère qu'il levait ses regards suppliants, et c'est par
+elle que ses soupirs et ses prières ardentes montaient, comme un pur
+encens, jusqu'au trône de Dieu!
+
+Aussi bien, sa conduite irréprochable et exemplaire lui mérita bientôt
+l'estime et la considération de la brave population de Saint-Sauveur.
+
+Le géant aimait la solitude. Il ne visitait personne, et ne sortait que
+pour vendre du poisson et du gibier.
+
+La pêche et la chasse étaient ses seuls moyens de subsistance, et ils
+paraissaient suffire à ses goûts fort modestes.
+
+Mais si le vieillard ne visitait personne, il avait l'honneur de
+recevoir souvent la visite du révérend Père Durocher, de pieuse mémoire,
+supérieur de la communauté des Oblats de Marie.
+
+Que se passait-il entre le bon Père et le vieux muet, dans le cours de
+leurs longues et fréquentes entrevues? Nul n'osait le leur demander; et
+ceux qui interrogeaient le saint missionnaire au sujet de l'étranger,
+n'en recevaient pour toute réponse que ces mots: «Aimez-le, il est digne
+de votre affection....»
+
+Quoi qu'il en fût, après chacune de ses entrevues avec le révérend Père
+Durocher, le solitaire semblait moins malheureux, et parfois même son
+visage, d'ordinaire triste, s'éclairait d'un doux sourire.
+
+Le vieux muet avait acquis son droit de cité. A la curiosité qu'avait
+fait naître la venue de cet étrange colosse, succéda une bienveillante
+sympathie. Sa figure devint familière à tous. C'était un membre de la
+grande famille.
+
+
+
+UN SAUVETAGE ÉMOUVANT
+
+C'était en 18..., par un de ces chauds dimanches de juillet où les
+citadins, après les offices religieux aiment à s'éloigner un peu de
+la ville, afin de respirer un air plus pur, tout en se reposant des
+fatigues de la semaine.
+
+Les privilégiés de la fortune se payent le luxe d'une promenade en
+voiture à travers les jolies paroisses qui environnent Québec. Ils n'ont
+que l'embarras du choix, car Beauport, Charlesbourg, Lorette, Cap-Rouge,
+Sainte-Foye, Sillery, sont des lieux charmants qui invitent au repos et
+à la rêverie.
+
+Mais les pauvres, dont les jambes sont aussi solides que le coeur est
+joyeux, se rendent à pied en dehors des barrières, et vont passer le
+reste de l'après-midi à l'ombre des grands arbres.
+
+Des familles entières descendent à la rivière Saint-Charles. Là, sous
+les regards des parents, les enfant prennent leurs joyeux ébats.
+
+Plusieurs bambins, jambes nues, courent au bord de l'onde, en dirigeant
+des bateaux minuscules qui dansent sur l'eau, au bout de leur ficelle,
+et dont les oscillations causent des émotions à ces marins en herbe.
+
+Ailleurs, de gentils mioches, légers comme des papillons, se
+poursuivent, s'empoignent, se bousculent et roulent, pèle-mêle, sur le
+sable fin de la grève.
+
+Leurs rires argentins résonnent et leurs petits cris éclatent parfois
+comme une décharge de pétards.
+
+Les parents, témoins de ce gracieux spectacle, partagent les joies
+des enfants. Et ces joies si pures leur font oublier les soucis de la
+veille, et retrempent leur courage et leurs vertus.
+
+D'autres enfin--les amateurs de l'art nautique--prennent place dans une
+barque légère et battent les flots en cadence en faisant retentir l'air
+de mille refrains.
+
+Bref, tous les goûts peuvent se satisfaire, et l'homme est libre de
+choisir les amusements qui lui plaisent le mieux, pourvu qu'il sache
+respecter toujours les règles de la morale et de la prudence.
+
+Or, ce dimanche-là, pour échapper à l'intensité d'une chaleur torride,
+un grand nombre de personnes étaient venues se reposer sur la rive sud
+de la rivière Saint-Charles, à l'endroit connu sous le nom de _l'ancien
+chantier-Gingras_.
+
+ *
+ * *
+
+
+La marée est haute, et l'onde perfide que dore la lumière éclatante du
+soleil, déroule mollement ses plis en modulant sa chanson monotone et
+reposante.
+
+Quelques jeunes gens bien délurés s'agitent sur le rivage. Ils
+gesticulent et parlent tous à la fois. On les dirait sur des charbons
+ardents.
+
+--Tiens! voilà Joachim Bédard! s'écrie l'un d'eux, en jetant son chapeau
+en l'air.
+
+--Hourra! hourra! font les autres, en entourant le nouveau venu.
+
+--Que me voulez-vous donc? demande Joachim Bédard, étonné et ahuri.
+
+--Ce que nous te voulons, cher petit Joachim, reprend Pitre Verret, le
+plus bavard de la bande, c'est que tu nous prêtes ta chaloupe pour aller
+faire un tour sur cette charmante nappe d'eau, et, va sans dire, que tu
+viennes avec nous, mon petit coeur! Puis, sans lui donner le temps de
+répondre, il continue: «Vois ta barque onduler et parfois bondir, comme
+si elle voulait briser sa chaîne. Vite! sors ta clef, et rends la
+liberté à cette gentille prisonnière!»
+
+--Oui, oui! approuvent las autres lurons, désireux de se signaler aux
+regards, autant que de naviguer.
+
+--C'est bien! fait Joachim Bédard; allons-y!
+
+--Moi, je vous conseille de ne pas y aller! dit, sur un ton autoritaire
+et prétentieux, un petit vieillard nerveux qui interrogeait le
+firmament.
+
+--Pourquoi cela, père Latourelle? demande Joachim Bédard.
+
+--Parce que nous allons avoir un grain accompagné d'éclairs et de
+tonnerre, et je vous assure qu'il est dangereux de s'aventurer sur
+l'eau.
+
+--N'ayez pas peur, père Latourelle, répond Joachim Bédard, nous ne nous
+exposerons point. Du reste, nous avons bon bras et bon oeil, que diable!
+
+--Jeunes gens! réplique le vieillard, en élevant la voix, je vous répète
+que vous feriez mieux de rester ici. Je suis un vieux marin, moi, et je
+vous dis que nous allons avoir une bourrasque terrible.
+
+--Nous serons prudents, père Latourelle, reprennent les jeunes étourdis
+en sautant dans l'embarcation.
+
+Un! deux! trois! commande celui qui parait le chef de la bande. Et les
+rames, maniées par douze bras vigoureux, impriment à la chaloupe un élan
+qui l'éloigné rapidement da rivage.
+
+Lorsqu'ils ont atteint le milieu de la rivière, Joachim Bédard, le
+commandant, invite Pitre Verret, le premier ténor du choeur de l'orgue,
+à chanter une chanson.
+
+Pitre Verret, sans se faire prier, entonne de sa plus belle voix le
+chant du _Napolitain_:
+
+ Le doux printemps se lève,
+ Riche comme un beau rêve:
+ Partons, amis, partons, (Bis)
+ L'hirondelle légère
+ Ne rase pas la terre:
+ Les vents nous seront bons. (Bis)
+
+ Refrain
+
+ Vogue, (Bis) vogue, ma balancelle;
+ Chantez, gais matelots;
+ Que votre voix se mêle
+ Aux murmures des flots (Bis).
+
+ II
+
+ A l'horizon de brume.
+ Le Vésuve qui fume
+ Promet Naple aujourd'hui (Bis).
+ Dans cette ville heureuse,
+ La vie est gracieuse
+ Comme un jardin fleuri (Bis)
+
+ Refrain
+
+ Vogue (Bis) vogue ma balancelle;
+ Chantez, gais matelots;
+ Que votre voix se mêle
+ Aux murmures des flots (Bis).
+
+ III
+
+ Quand la nuit tend ses voiles
+ Sous ce beau ciel d'étoiles,
+ Le gai Napolitain (Bis).
+ Chante la sérénade,
+ Puis sous la colonnade
+ S'endort priant un saint (Bis).
+
+ Refrain
+
+ Vogue (Bis) vogue, ma balancelle;
+ Chantez, gais matelots;
+ Que votre voix se mêle
+ Aux murmures des flots (Bis).
+
+Des applaudissements frénétiques, s'élevant du rivage, saluent les
+dernières notes égrenées dans l'air par la voix superbe et sonore de
+Pitre Verret.
+
+Le père Latourelle, en secouant la cendre de sa pipe, dit à ses voisins:
+«Il chante comme un rossignol, ce gaillard-là, mais c'est dommage que
+lui et ses amis n'aient pas suivi mon conseil, car le grain approche, et
+je redoute pour eux un malheur».
+
+En parlant, le père Latourelle, montrait du doigt un gros nuage noir,
+qui, pareil à un drap mortuaire, déroulait à l'horizon ses plis frangés.
+
+Le vent, un vent brûlant, commençait à agiter faiblement la surface de
+l'eau; et l'oreille percevait déjà un bruit vague qui ressemblait à un
+roulement de tambour: c'était le tonnerre qui mettait d'accord les sons
+de sa sinistre et mâle voix.
+
+Mais notre artiste, grisé par les applaudissements, chante, chante
+toujours. Et ses compagnons, ivres de joie et de liberté, continuent à
+jouer de la pagaie et de la rame, sans même soupçonner l'approche de la
+tempête. Pourtant, s'ils dirigeaient leurs regards vers le nord, ils
+verraient maintenant plusieurs nuages se rapprocher pour ne former
+bientôt qu'un seul et immense rideau dont l'un des coins menace
+d'obscurcir le soleil!
+
+Verret en est à sa dixième chanson, et il chante avec une verve
+endiablée:
+
+ C'est l'aviron
+ Qui nous mène,
+ Qui nous monte!
+ C'est l'aviron
+ Qui nous monte
+ En haut!
+
+quand, soudain, le vent s'élève avec une rage épouvantable; un long
+serpent de feu déchire la nue et la foudre éclate!
+
+--Au rivage! s'écrient tous les rameurs.
+
+Un nouvel éclair sillonne le firmament et la pluie, une pluie
+torrentielle, se met à tomber!
+
+Les rameurs essayent, mais vainement, de diriger leur embarcation vers
+la ville.
+
+La frayeur s'ajoutant à l'inexpérience, paralyse leurs membres, et la
+chaloupe, mal gouvernée, danse comme une coquille au gré du vent et des
+flots!
+
+De la rive, les gens suivent cette scène avec effroi; les parents des
+jeunes rameurs crient à fendre l'âme, et, cependant, personne n'ose
+aller au secours des malheureux!...
+
+Le père Latourelle, plus énervé que jamais, casse sa pipe en maugréant:
+
+--Ah! les imprudents! les étourdis! je leur ai bien dit qu'il leur
+arriverait malheur...
+
+Au même moment, et comme si le ciel voulait réaliser ce sombre présage,
+un coup de vent terrible fait chavirer la chaloupe, et les six jeunes
+gens sont lancés dans les flots!
+
+Quatre des malheureux réussissent à se cramponner à l'embarcation, mais
+Bédard et Verret en sont trop éloignés pour pouvoir la saisir.
+
+Bédard, qui est un habile nageur, se maintient à la surface de l'eau,
+tandis que Verret, ignorant la natation, disparait pour ne plus
+reparaître....
+
+Tout à coup, du rivage, retentit cette clameur presque joyeuse:
+
+Le vieux muet! le vieux muet!
+
+En effet, notre héros, sortant on ne sait d'où, accoure, suivi de son
+chien.
+
+Avec la souplesse d'un jeune homme, il saute dans un canot, et, après
+s'être signé, rame dans la direction des naufragés.
+
+Il est vraiment beau de voir s'élancer, tête nue, sous le feu des
+éclairs, ce brave colosse qui risque sa vie pour sauver celle de ses
+semblables!
+
+Mais c'est une tâche d'une exécution quasi impossible que cet homme
+vient de s'imposer! Car le vent, soufflant dans la direction du sud,
+repousse le canot à mesure qu'il avance!
+
+Les vagues s'élèvent à une hauteur effrayante, et quand le canot arrive
+à leur crête, on dirait qu'il va sombrer dans le gouffre!
+
+La distance à franchir est d'environ quatre Arpents.
+
+A la puissance et à la fureur des éléments, le rameur oppose la force
+et l'adresse. Tenant son canot nez au vent, il lui fait couper la vague
+écumante, et le force à courir vers le lieu du danger.
+
+Malgré le bruit des flots et les éclats de la foudre, il entend à
+présent les cris et les appels désespérés des naufragés.
+
+Alors, redoublant de courage et rassemblant toutes ses forces, il
+imprime à l'embarcation des élans qui la font bondir de vague en vague
+avec l'agilité d'un coursier. Quelques pieds seulement le séparent des
+malheureux. Encore un effort, et il est auprès d'eux!
+
+Il jette l'ancre, et tend d'abord une rame à Joachim Bédard, qui lutte
+toujours contre les flots. Mais ce dernier, en voulant saisir la rame,
+disparaît dans l'abîme!
+
+Sans hésiter, le vieillard plonge dans l'onde amère; le chien suit son
+exemple, et tous les deux reparaissent presque aussitôt, l'homme tenant
+Bédard, et le chien soutenant l'infortuné Verret!
+
+S'approcher du canot et y monter avec son fardeau, est pour le sauveteur
+l'affaire d'un instant.
+
+Le ciel, évidemment, lui prête force et courage.
+
+Il arrache Perret de la gueule du chien et le dépose au fond du canot.
+Puis, tendant tour à tour la rame à ceux qui se tiennent cramponnés
+à leur chaloupe renversée, il a le bonheur de les recueillir dans sa
+barque.
+
+Cependant, il ne peut compter sur l'aide de ceux qu'il vient d'arracher
+à la mort, car tous sont exténués par les efforts qu'ils ont faits pour
+sauver leur vie.
+
+Aussi, comprenant toute la difficulté de la situation, le vieillard se
+recommande à la sainte Vierge et se met à ramer vaillamment.
+
+Les spectateurs, agenouillés sur le rivage, adressent au ciel les
+prières les plus ferventes.
+
+Peu à peu, le vent s'apaise, les nuages se dispersent et la mer devient
+plus calme.
+
+Maintenant que la bourrasque a rentré ses fureurs, le canotier sent ses
+forces revenir, et le canot obéit aux vigoureuses poussées qu'il lui
+donne en frappant l'onde de ses rames.
+
+Enfin, il touche au rivage, et la foule se lève en poussant des
+acclamations délirantes!
+
+Mais à ces acclamations se mêlent tout à coup des cris déchirants. Une
+femme fend la foule et se jette sur le corps inanimé de Verret, que le
+vieux muet a étendu sur le sable de la grève.
+
+Mon enfant! mon enfant! s'écrie-t-elle, en baignant de larmes la figure
+du jeune homme....
+
+Notre héros fait signe à la mère de se calmer, puis, se penchant sur
+le corps du malheureux, il se met à pratiquer sur lui la respiration
+artificielle.
+
+Pendant qu'il opère ainsi, la mère ne cesse de crier: «Sauvez mon
+enfant, mon Dieu! sauvez mon enfant!»
+
+Et le vieillard, impassible, continue sa nouvelle tache avec un
+dévouement admirable.
+
+Soudain, il tressaille de joie en voyant la poitrine du jeune homme se
+soulever, et en entendant un faible soupir s'exhaler de ses lèvres.
+
+--Il vit! il est sauvé! s'écrie la mère avec transport.
+
+Le colosse reprend son travail avec plus d'ardeur, et, au bout de cinq
+minutes, Verret restitue à la mer le breuvage mortel.
+
+Il est sauvé.
+
+A la demande de la mère, le géant prend le jeune homme dans ses bras,
+comme il eût fait d'un petit enfant, et le place sur un matelas qu'on a
+mis dans une voiture pour transporter Verret à sa demeure.
+
+Le vieux muet veut rentrer dans sa cabane; mais il est entouré, retenu,
+pressé par la foule enthousiaste et reconnaissante.
+
+Joachim Bédard et ses compagnons se démènent comme des gens qui ont
+perdu la raison. Ils sautent, chantent, rient et pleurent tour à tour!
+
+Prenant les mains du colosse, ils les couvrent de baisers, et lui
+expriment leur profonde gratitude. Ils s'en éloignent, puis s'en
+rapprochent pour lui témoigner maintenant leur admiration, et l'assurer
+de leur dévouement.
+
+--Monsieur! s'écrie Joachim Bédard: vous vous êtes jeté dans l'eau pour
+nous sauver la vie; eh bien, nous, tonnerre! si jamais ça se présente,
+nous nous jetterons dans le feu par dessus la tête pour vous sauver ou
+pour vous défendre!
+
+--Oui! oui!... hourra! hurlent les autres naufragés; nous donnerons
+volontiers notre vie pour sauver la vôtre!
+
+Et tout le rivage retentit des acclamations joyeuses de la multitude!
+
+Le vieillard, un peu confus, mais tout rayonnant, montre à la foule le
+ciel, voulant exprimer par ce geste que les actions de grâces doivent
+s'adresser à Dieu!
+
+Oui, un sourire rayonne sur le bon visage de notre héros; ce sourire est
+le reflet du vrai bonheur que procure toujours à l'âme la satisfaction
+du devoir accompli. Et il se félicite, non pas de ses exploits, mais
+d'avoir eu le grand privilège d'être choisi par Dieu pour faire des
+heureux...
+
+Ce soir-là, il eut pour son chien des caresses plus tendres, et il lui
+fit partager en commun son modeste repas, comme le chien avait partagé
+avec lui les dangers et les honneurs de la journée!
+
+Puis, malgré la fatigue qui paralysait ses membres, il s'agenouilla
+devant l'image de la sainte Vierge et y resta longtemps, le front
+courbé, l'âme débordante, remerciant Marie de lui avoir procuré ce
+bonheur. Un moment, des larmes jaillirent de ses paupières:
+
+ Ici, c'est le passé qui parle au souvenir!
+
+Enfin, ne pouvant plus se tenir à genoux, il se jeta sur son lit de
+sapin et dormit comme un bienheureux.
+
+
+
+LA TIREUSE DE CARTES
+
+Le lendemain soir, en face de la maison servant de poste aux
+sapeurs-pompiers, un groupe nombreux et animé parlait de l'événement
+de la veille, qui avait créé tant d'émoi au sein de la paroisse. Tous
+faisaient l'éloge du vieux muet, à l'exception du père Latourelle, qui
+fumait nerveusement sa pipe, en réprimant, tantôt un geste et tantôt une
+parole menaçant de lui échapper.
+
+--L'as-tu remarqué, Etienne, demande Jonas Grosselin, quand il a traîné
+son canot à l'eau? On eût dit qu'il traînait une latte!
+
+--Oui, répond Etienne Corriveau: c'était un tour de force, mais c'est
+surtout sur l'eau que j'ai admiré sa force et son adresse.
+
+--Moi aussi, approuve Frédéric Patry: je croyais, à chaque instant,
+qu'il allait être englouti; mais j'ai remarqué qu'il présentait toujours
+aux vagues la pince et jamais le flanc du canot.
+
+--C'est justement cela qui prouve sa force et son adresse, reprend
+Etienne Corriveau. Car un homme faible et inhabile aurait coulé au fond
+tout de suite.
+
+--Moi, dit Félix Bigaouette, ce que j'admire encore plus que sa force et
+son adresse, c'est son courage et son dévouement.
+
+--Vous avez la note juste! fait Jean-Baptiste Dufresne. Cet homme a
+bravé la mort pour sauver la vie à des gens qu'il ne connaissait pas.
+C'est du dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme!
+
+Bref, chacun avait une bonne parole à dire à l'adresse de notre héros.
+
+--C'est malheureux qu'il soit muet! oui, immanquablement, c'est
+malheureux! dit Félix Fortin, politicien incurable.
+
+--Et, s'il parlait, Félix? interroge en riant Léon Saucier, tu en ferais
+sans doute un candidat?
+
+--Immanquablement! je le prierais de poser sa candidature, aux
+prochaines élections, pour l'Assemblée législative; et il serait élu
+immanquablement...
+
+--Bah! reprend un farceur, François Kirouac, parmi nos députés, j'en
+connais plusieurs qui sont, à la Chambre, plus muets que lui...
+
+--Vous avez raison! glapit le père Latourelle,--sans saisir le trait
+d'esprit de François Kirouac,--car ce sauvage-là n'est pas plus muet que
+vous et moi!
+
+--Hein! que dites-vous? interrogent toutes les voix.
+
+--Je dis, bougonne, cette fois, le père Latourelle, qu'il fait le muet
+pour se moquer de nous. Tenez, hier, j'étais à ses côtés quand il
+donnait des soins à Pitre Verret, et lorsque le pauvre diable, qui avait
+bu plus d'eau que de raison, s'est mis à dégobiller, j'ai entendu le
+sauvage dire: «Sauvé!»
+
+--Ta! ta! ta! vous radotez, vieil oiseau de mauvais augure! interrompt
+Joachim Bédard. J'y étais moi aussi, je suppose! et ce n'est pas le
+vieux muet qui a prononcé ces paroles, c'est la mère de mon ami Verret!
+
+Tout le monde applaudit à la riposte.
+
+Ce fut le signal de dispersion. Chacun reprit le chemin du logis.
+
+Le père Latourelle, tout confus, se retira en marmottant entre ses
+dents:
+
+«La tireuse de cartes me le dira bien, elle, si le sauvage parle!»
+
+Cependant, l'affirmation catégorique de Joachim Bédard, avait
+impressionné le père Latourelle et jeté le doute dans son esprit. Après
+tout, se disait-il, je peux bien m'être trompé; à vrai dire, l'accident
+m'avait mis un peu à l'envers! En tout cas, je vas aller consulter la
+_Châtigny_, qui passe pour avoir le don de faire parler les cartes.
+
+Attends un peu, mon p'tit Joachim Bédard: tu auras bientôt de mes
+nouvelles...
+
+ *
+ * *
+
+
+Il y avait à la Canardière, petit village situé sur la rive nord de la
+rivière Saint-Charles, et qu'on nomme aujourd'hui Limoilou, une
+vieille femme qui pratiquait, l'art de la cartomancie. On l'appelait
+familièrement la _Châtigny_.
+
+Sa clientèle se composait principalement de jeunes filles et de jeunes
+gens, dont elle savait exploiter la naïveté, car c'était une madrée
+commère que la _Châtigny_! Mais les revenus de cet art ne suffisant pas
+à sa subsistance, la cartomancienne blanchissait le linge, tricotait des
+bas, des mitaines, des cache-nez, etc., et avec ces divers métiers, elle
+trouvait le moyen de vivre assez bien.
+
+Un soir de juillet, elle tricotait, en attendant la clientèle, quand
+elle entendit gratter à la porte. Croyant que c'était son chat, elle
+cria, sans se déranger: «Va te coucher, animal!»
+
+Au bout de quelques secondes, le même bruit ayant recommencé, la
+_Châtigny_, impatientée, s'arme d'un torchon avec lequel elle veut
+corriger son chat importun. Elle entre-baille la porte et donne un
+grand coup de torchon sur la tête de... d'un vieillard, qui recule,
+épouvanté!
+
+--Oh pardon! mille excuses! monsieur, s'écrie-t-elle; je croyais que
+c'était mon chat qui grattait à la porte!
+
+--Moi, dit le père Latourelle--car c'était bien lui--je cherchais la
+sonnette!
+
+--Vous l'auriez cherchée longtemps, car il n'y en a pas! Je vous prie,
+encore une fois, de m'excuser, monsieur, et veuillez entrer.
+
+--Vous êtes madame Châtigny, n'est-ce pas?
+
+--Oui monsieur, pour vous servir. Prenez une chaise.
+
+--On me dit que vous tirez aux cartes?
+
+--Oh! oui, monsieur; la cartomancie est un art que je pratique depuis
+quarante ans, à la satisfaction de tous ceux qui me font l'honneur de
+me consulter. Je possède aussi, sur le bout du doigt, la géomancie, la
+chiromancie, la physiognomonie...
+
+--Pas possible! s'écrie le père Latourelle, tout ébahi d'entendre
+prononcer ces grands mots, dont il ne comprend pas la signification.
+Alors, madame, vous êtes une savante?
+
+--Sans me vanter, monsieur, je crois pouvoir dire, sur le passé, le
+présent et l'avenir, tout ce qui peut intéresser mes honorables clients.
+
+--Eh bien! parlez sur ce qui m'intéresse dans le moment.
+
+--Avec plaisir, monsieur, mais ma règle est d'exiger d'avance la minime
+rétribution de cinquante cents.
+
+--Cinquante cents! gémit le père Latourelle, en faisant une grimace;
+vous n'y pensez pas! Je vas vous donner vingt-cinq cents.
+
+--Je n'ai qu'un seul prix, monsieur!
+
+Il fallait donc s'exécuter. Le père Latourelle présenta deux pièces de
+vingt-cinq cents, que la Châtigny fit glisser prestement dans sa bourse.
+Puis, prenant un paquet de cartes, la sorcière se met à les aligner
+lentement sur la table.
+
+Après les avoir examinées attentivement, elle risque ces mots: «Une
+femme brune vous aime tendrement.»
+
+--Oui, je le crois, soupire le bonhomme, en pensant à sa vieille épouse!
+
+--J'y suis, se dit en elle-même la tireuse de cartes; c'est un veuf qui
+songe à convoler en secondes noces. Et tout haut, elle ajoute; «Vous
+allez l'épouser prochainement.»
+
+--Mais! vous êtes une sorcière! s'écrie le père Latourelle, pensant
+toujours à sa femme, car je dois fêter mes noces d'or dans deux
+semaines!
+
+--Ha! se dit la Châtigny, il n'est pas veuf... Il faut chercher autre
+chose.
+
+--Monsieur, vous avez un ennemi!
+
+--Ça, c'est encore vrai! cet ennemi n'est autre que Joachim Bédard, qui
+m'en veut parce que je lui ai conseillé de ne pas se risquer sur l'eau,
+dimanche dernier, à l'approche de la tempête.
+
+Ces dernières paroles jettent la tireuse de cartes dans le ravissement.
+Car elle avait entendu raconter, par le menu, le sauvetage émouvant que
+le vieux muet avait opéré sur la rivière Saint-Charles, et elle supposa
+que la visite du bonhomme n'était pas étrangère à cet événement.
+
+Touchant plusieurs cartes avec le bout d'une plume d'oie, elle se met
+a compter à haute voix: un, deux, trois, quatre, cinq, six. Puis, d'un
+accent tragique: «Ciel! que vois-je? six jeunes gens qui vont se noyer
+sous les yeux de leurs parents et amis et nul ne cherche à les secourir!
+Que vois-je encore? un homme, un sauvage saute dans un canot et vole au
+secours des malheureux...»
+
+Ici, la Châtigny fait une pause et regarde, à la dérobée, le père
+Latourelle, qui parait en proie à la plus vive agitation. Et elle
+continue: Ce sauvage est accompagné d'un chien; je les vois plonger
+et retirer deux hommes du fond de l'eau! Ce sauvage sauve ensuite les
+quatre autres jeunes gens qui s'étaient accrochés à leur chaloupe
+renversée!
+
+La cartomancienne fait une nouvelle pause, et le père Latourelle en
+profite pour lui adresser, d'une voix tremblante, cette question:
+
+--Ce sauvage, madame, parle-t-il?
+
+La tireuse, après avoir regardé à plusieurs reprises trois différentes
+cartes, en les frappant chaque fois de sa plume magique, répond:
+
+--Non, il ne parle point, puisqu'il est muet!
+
+--Quoi! madame, vous affirmez qu'il est muet?
+
+--Je l'affirme! répond la cartomancienne, d'une voix solennelle.
+
+--Hélas! je vois bien que je ne suis pas chanceux! fait mélancoliquement
+le bonhomme...
+
+--Est-ce que vous n'êtes pas satisfait de la consultation, monsieur?
+
+--Oh! oui, madame! très satisfait! Tenez, par chez-nous, à
+Saint-Sauveur, personne ne veut croire à la sorcellerie, et je
+commençais moi aussi à en douter; mais, maintenant, j'y crois plus que
+jamais, et je proclamerai partout que vous êtes une sorcière, une vraie!
+
+--Je ne suis pas une sorcière, monsieur; je connais mon art, voilà tout!
+
+Et le père Latourelle reprit, tout penaud, le chemin de sa paroisse, se
+promettant d'être, à son tour, aussi muet qu'une carpe!
+
+
+
+LA MAISON BLEUE
+
+Tous les Québécois ont connu la _Maison bleue_, ou en ont entendu
+parler.
+
+Elle n'avait rien de remarquable, cependant si ce n'est sa couleur
+d'azur qu'elle a conservée jusqu'au jour de sa démolition, c'est-à-dire
+durant un siècle environ.
+
+C'était une modeste construction en bois, à un étage, située sur la
+rue Saint-Vallier, au sud-ouest de l'hôpital du Sacré-Coeur, à
+Saint-Sauveur.
+
+Il y a un demi-siècle, la solitude la plus complète régnait aux
+alentours de cette demeure.
+
+Elle paraissait alors très éloignée de la ville, probablement parce
+qu'elle était isolée dans un champ et qu'on y parvenait par un chemin
+impraticable. Aussi, quand les gens de Québec parlaient d'aller à la
+_Maison bleue_, ils avaient le soin de choisir un bon cheval et une
+voiture solide...
+
+Mais que de changements depuis!
+
+La rue Saint-Vallier, qui était autrefois un véritable bourbier, est
+maintenant pavée en asphalte! Toutes les autres rues de Saint-Sauveur
+sont macadamisées et entretenues avec la plus grande vigilance.
+
+Cette paroisse est aujourd'hui annexée à la, cité de Québec, et la
+superbe résidence du maire actuel de cette ville--l'honorable S. N.
+Parent--s'élève à quelques pas du terrain occupé naguère par la _Maison
+bleue_.
+
+Cette maison était alors le rendez-vous des honnêtes gens qui aimaient
+à se livrer au plaisir de la table, de la conversation et de la danse.
+Elle était, en particulier, le rendez-vous des gens des noces.
+
+La mode ne condamnait pas, comme à présent, les nouveaux mariés à un
+voyage, et la lune de miel n'était pas forcée de courir en chemin de
+fer...
+
+Non! et les noces, qui duraient deux ou trois jours, étaient couronnées
+par de joyeuses agapes sous le toit de cette maison si populaire.
+
+Elle était tenue par un Français--type courtois et jovial--que tout le
+monde appelait _Paschal_.
+
+Le 8 septembre au soir de l'année, 18..., il y avait fête de gala chez
+_Paschal_, en l'honneur d'un jeune couple de Saint-Roch, appartenant à
+des familles à l'aise.
+
+Rien n'avait été épargné pour donner de l'éclat à la fête et du plaisir
+aux invités.
+
+L'hôtellerie était resplendissante de lumières. De jolis bouquets de
+fleurs en ornaient toutes les chambres. La salle à dîner, surtout,
+offrait un coup d'oeil charmant; le propriétaire l'avait décorée avec
+beaucoup de goût.
+
+Une société en verve et en appétit avait pris place autour d'une table
+garnie des mets les plus délicats.
+
+On mangea fermement, on but modérément, et, au dessert, on chanta
+joyeusement!
+
+La mode des discours indigestes et souvent ridicules, au dessert,
+n'était pas encore inventée... et les estomacs n'en digéraient que
+mieux!
+
+Chaque convive y alla de sa chanson, et tout le répertoire national y
+passa!
+
+--Mes amis, dit le père de la mariée, la danse étant un fameux digestif,
+je prie toute la compagnie de passer dans l'autre salle, où les
+musiciens sont à leur poste.
+
+L'invitation fut chaleureusement acceptée, et, cinq minutes plus tard,
+les mariés et leurs amis mêlaient le bruit cadencé de leurs semelles aux
+accords du violon et de la clarinette...
+
+Vers onze heures, la danse battait son plein. Un fiacre, portant six
+matelots en goguette, s'arrêta en face de la _Maison bleue_.
+
+Les sons de la musique et les bruyants éclats de rire avaient attiré
+l'attention des marins, et la table toute servie, qu'ils voyaient du
+dehors, excitait maintenant chez-eux le désir de manger et de s'amuser
+aux dépends des _French Canadians!_
+
+Le cocher leur fait observer que cette maison est l'hôtellerie la mieux
+tenue de Québec et que les gens avinés n'y sont pas admis. Ça m'a
+l'air de gens des noces, ajoute-t-il, et je vous assure qu'ils ne vous
+laisseront pas entrer.
+
+--Avec cette clef-là, nous entrerons bien! dit l'un des matelots, en
+faisant briller à la lueur de la lune la lame d'un poignard!
+
+--Si vous descendez de ma voiture, je vous quitte! menace le cocher, en
+s'apprêtant à fouetter son cheval!
+
+--Nous t'avons payé, n'est-ce pas? eh bien, attends-nous!
+
+Mais les matelots ont à peine mis pied à terre, que le cocher, sans
+songer qu'il risque d'embourber sa voiture, lance son cheval au galop!
+
+--Bah! fait l'un des marins, en ricanant, nous nous rendrons au
+bâtiment, demain matin, dans la voiture des mariés...
+
+Ils s'approchent de la maison, dont la porte et les fenêtres sont
+ouvertes comme en été, car la température est splendide.
+
+Sans se donner la peine de frapper, ils entrent dans la salle à dîner et
+se placent à table.
+
+--Mangeons et buvons! commande le plus audacieux de la clique...
+
+La gaieté était si générale et si bruyante en ce moment dans la salle de
+danse, que l'entrée des matelots ne fut pas tout d'abord remarquée.
+Et quant Paschal aperçut les intrus, ceux-ci avaient déjà dévoré deux
+poulets et vidé trois bouteilles de vin!
+
+--Que faites-vous ici? leur demande-t-il à brûle-pourpoint.
+
+--Tu le vois, camarade, nous mangeons et buvons à ta santé!
+
+--Sortez d'ici au plus vite!
+
+--Pour toute réponse, l'un des bandits se lève et frappe le propriétaire
+en pleine figure!
+
+Une servante fait irruption dans la salle de danse en criant: «Venez
+vite! venez vite! le bourgeois a été assommé par des bandits...»
+
+Tous les hommes s'élancent au secours de Paschal, mais ils sont mal
+reçus par les matelots qui les attendent de pied ferme.
+
+Une bagarre terrible s'ensuit, au milieu des cris d'effroi que poussent
+les femmes, en courant d'une chambre à l'autre!
+
+Tout à coup, des hurlements de chien retentissent au dehors, et l'on
+voit apparaître dans la porte la haute stature du vieux muet.
+
+D'un coup d'oeil, le colosse comprend tout. Il empoigne un des matelots
+et le jette comme une mitaine par la fenêtre! Un autre matelot va
+frapper le vieux muet dans le dos avec son poignard, quand l'énorme
+chien saute à la gorge du brigand et le renverse par terre.
+
+Notre héros lui arrache le poignard, et le saisissant par une jambe, lui
+fait prendre le même chemin qu'à son compagnon! Un troisième s'avance,
+le poignard à la main, mais le colosse lui applique sur la main un coup
+de pied formidable qui le désarme et lance le poignard au plafond...
+
+Alors, se voyant vaincus, les quatre marins se jettent aux genoux du
+terrible lutteur et lui demandent grâce!
+
+Se plaçant près de la porte, le géant leur fait signe de sortir, et, à
+tour de rôle, il leur administre, à l'endroit où le dos perd son nom, un
+maître coup de pied qui les envoie rouler au milieu de la rue...
+
+Le chien ne parait pas satisfait de la part qu'il a prise à la lutte,
+car il poursuit les matelots en leur mordant les jarrets!
+
+Le vieux muet est obligé de siffler l'animal pour lui faire abandonner
+ses victimes!
+
+Personne, heureusement, n'avait été blessé sérieusement. Paschal était
+le plus maltraité: il avait les lèvres fendues et l'oeil droit au beurre
+noir; mais il se félicitait d'avoir échappé, lui et ses hôtes, aux
+poignards des matelots.
+
+--Ce n'est rien, dit-il, buvons maintenant à la santé de notre sauveur!
+
+Tous les convives emplissent leur verre et boivent avec enthousiasme à
+la santé du vieux muet.
+
+Après avoir vidé une larme de vin, notre héros veut se retirer, mais les
+convives, et surtout les dames, le supplient avec tant d'insistance de
+rester, qu'il se rend à leurs prières.
+
+Il décline l'offre de danser, mais accepte celle de faire la partie de
+whist avec les doyens de la société.
+
+La présence du colosse et du chien, qui, semblable à une sentinelle, se
+tenait sur le seuil de la porte, rassura tout à fait les gens des noces,
+qui se remirent à danser avec plus d'entrain que jamais!
+
+ *
+ * *
+
+Le lecteur est certainement curieux de savoir quel heureux hasard avait
+conduit le vieux muet, ce soir-là, chez Paschal. Nous allons satisfaire
+sa légitime curiosité.
+
+Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le temps était serein et la lune
+brillait au ciel comme un vaste ostensoir.
+
+La marée était basse, et le vieillard venait de tendre ses filets.
+
+En revenant à sa cabane, il crut entendre, dans le lointain, des flots
+d'harmonie que la brise lui apportait. Il prêta l'oreille, et perçut
+distinctement les sons de la clarinette et du violon.
+
+Charmé par cette musique, qu'il n'avait pas l'avantage d'entendre
+souvent, il s'approcha de l'hôtellerie.
+
+Blotti sous un arbre, il écoutait depuis quelques instants, quand,
+subitement, la musique cessa et des cris lamentables arrivèrent jusqu'à
+lui.
+
+Il se redressa, comme mû par un ressort, et, pressentant quelque
+malheur, il courut vers la _Maison bleue_, où se déroulait la scène que
+nous venons de raconter.
+
+ *
+ * *
+
+A cinq heures du matin, les gens des noces se séparèrent, bien à regret,
+de ce nouvel ami, qu'ils appelaient leur sauveur, et lui témoignèrent la
+plus vive reconnaissance.
+
+Bien des années ont passé depuis cette joyeuse époque, et bien des
+habitués de l'hôtellerie légendaire sont disparus pour toujours...
+
+Disparue, elle aussi, cette chère _Maison bleue_, dont la vue seule
+faisait naître dans l'esprit des passants tout un monde de bien doux
+souvenirs!
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+LA FAMILLE LORMIER
+
+Avec la bienveillante permission du lecteur, nous remonterons à la
+source de cette histoire et ferons connaître l'origine, la jeunesse
+et les antécédents de ce personnage mystérieux que la population de
+Saint-Sauveur avait surnommé le _Vieux muet_ ou le _Bon sauvage de la
+grève_.
+
+Dans une de nos belles paroisses du district de Montréal qui bordent le
+majestueux Saint-Laurent, vivait, en 1812, une famille de cultivateurs
+composée du père, de la mère, de deux garçons et de deux filles.
+
+Pour ne pas blesser les susceptibilités des alliés de cette famille,
+dont plusieurs demeurent encore au Canada, nous la désignerons sous le
+nom fictif de Lormier.
+
+Habitant la paroisse Sainte-R..., depuis son enfance, le père de notre
+héros y avait acquis à cinq arpents de l'église, un lopin de terre sur
+lequel il élevait modestement sa famille.
+
+L'aîné de ses garçons, Victor, avait atteint sa dix-neuvième année. Il
+venait de terminer, dans un collège de Montréal, un cours classique très
+médiocre.
+
+Disons que le père Lormier et son épouse avaient accordé la plus grande
+part de leur affection à ce fils, dont ils voulaient faire un homme de
+profession, un _mesieu_.
+
+La meilleure place au foyer et le meilleur morceau à table avaient
+toujours été donnés à cet enfant privilégié. Celui-ci ne manquait pas de
+talents; mais, gâté par la tendresse aveugle de ses parents, il était
+devenu orgueilleux, exigeant et paresseux.
+
+Au physique, il ressemblait beaucoup à sa mère, qui était maigre et
+délicate, niais au moral, on ne lui voyait pas de ressemblance dans sa
+famille.
+
+Le cadet Jean-Charles, âgé de seize ans, était l'antipode de son
+frère; et, au moral comme au physique, il était le portrait de son
+père--véritable colosse--qui passait pour être un des hommes les plus
+forts delà province de Québec.
+
+Jean-Charles sortit de l'école le lendemain de sa première communion.
+
+Il aimait l'étude passionnément; mais, en fils soumis et obéissant, il
+s'inclina devant la volonté de ses parents, qui voulaient faire de lui
+un _habitant_.
+
+D'ailleurs, un généreux désir lui était venu de se sacrifier pour son
+frère.
+
+Certes, l'aîné ne faisait rien pour s'attirer les bonnes grâces
+du cadet. Au contraire, il l'abreuvait sans cesse d'injures. Mais
+Jean-Charles acceptait tout pour l'amour de Dieu et par respect pour ses
+parents.
+
+Cependant, il n'avait pas renoncé à l'étude complètement. Il étudiait
+sous la direction du curé de la paroisse, M. l'abbé Faguy, qui avait
+pour lui l'affection d'un véritable père.
+
+L'enfant travaillait le jour aux travaux de la ferme, et, le soir,
+pendant que les camarades se livraient aux jeux, lui, s'enfermait dans
+sa chambre où il peinait jusqu'à minuit et une heure du matin. Il
+faisait de rapides et réels progrès.
+
+Durant les vacances, Victor, qui voyait dans cet excès de travail un
+reproche à son adresse, cherchait à humilier Jean-Charles et à le
+tourner en ridicule aux yeux de la famille. Mais ces humiliations
+ne semblaient pas produire d'effet sur l'esprit de Jean-Charles. Il
+laissait dire son frère, et continuait son travail. Cependant, trois ou
+quatre fois par mois, il fermait ses livres pour aller faire une partie
+de chasse en compagnie de son vénérable précepteur.
+
+Jean-Charles maniait le fusil avec une grande dextérité, et il revenait
+presque toujours de la chasse la gibecière bien garnie.
+
+A seize ans, il était déjà un homme, car sa taille mesurait cinq pieds
+et onze pouces! Il promettait de devenir un colosse comme son père.
+
+Chevelure d'ébène, peau basanée, front large, oeil brillant
+d'intelligence et d'énergie: tel était le portrait de Jean-Charles
+Lormier.
+
+Tout le monde, excepté son malheureux frère, l'aimait et le respectait.
+
+On l'aimait, parce qu'il était affable et laborieux; on le respectait,
+parce qu'il remplissait tous ses devoirs envers Dieu et envers ses
+parents.
+
+Le curé de Sainte-R... avait observé depuis longtemps chez cet
+adolescent les plus rares qualités du coeur et de l'esprit. Mais celles
+qu'il admirait le plus, étaient la piété, la modestie et la charité.
+
+Sa piété, vive et constante, édifiait les grands comme les petits; sa
+modestie l'empêchait de voir ses propres mérites; sa charité s'exerçait
+envers tous les enfants de son âge, mais elle semblait être plus
+vigilante envers ceux d'entre eux qui avaient le malheur de s'éloigner
+des sacrements.
+
+Dans cette poitrine d'enfant battait déjà un coeur d'apôtre!
+
+Le curé Faguy cultivait soigneusement ces belles qualités natives. Et
+l'élève subissait avec bonheur la douce influence du maître qui se
+dévouait sans cesse pour lui.
+
+«En voilà un qui fera son chemin!» disaient de Jean-Charles les braves
+habitants de Sainte-E....
+
+
+
+LA LOYAUTÉ DES CANADIENS-FRANÇAIS.
+
+Nous sommes toujours surpris, et avec raison, de voir certains
+fanatiques mettre en doute la loyauté des Canadiens-français.
+
+Pour faire disparaître ce doute de leur esprit malade, il nous faudrait,
+ni plus ni moins, renoncer à notre belle langue et à notre sublime
+religion. Car, à maintes reprises, sur le champ de bataille, nos
+compatriotes ont prouvé que l'Angleterre n'avait pas, au Canada, de
+sujets plus braves et plus loyaux qu'eux.
+
+Quinze ans à peine après la cession de notre pays à l'Angleterre,
+c'est-à-dire en 1775, lors du siège de Québec par les Américains, qui
+donc repoussa l'envahisseur? L'histoire nous dit que ce fut une poignée
+de Canadiens-français, ayant à leur tête le capitaine Dumas.
+
+Et, c'est en cette mémorable journée (31 décembre 1775), que les chefs
+de l'armée américaine, Montgomery et Arnold, trouvèrent la, mort en
+voulant prendre d'assaut la vieille cité de Champlain.
+
+Pourtant, avant de parvenir jusqu'à Québec, l'armée américaine s'était
+mesurée avec la milice anglaise, et elle s'était emparée de Carillon,
+de Saint-Frédéric, de l'Ile-aux-noix, de Chambly, de Montréal et de
+Trois-Rivières... Mais il appartenait à des Canadiens-français de
+réparer, ici, les échecs successifs des Anglais et de sauver l'honneur
+de l'Angleterre!
+
+Cependant, dès l'année suivante, les Anglais se voyant débarrassés des
+Américains, recommencèrent à persécuter nos compatriotes.
+
+Ce qui humiliait probablement ces grandes âmes, c'était de penser que le
+salut du Canada était dû à la vaillance canadienne-française!
+
+En 1778, le gouverneur Carleton, que les ultra-loyaux avaient accusé
+d'avoir eu trop d'égards pour nos compatriotes, fut rappelé en
+Angleterre et remplacé par le général Haldimand, qui se fit cordialement
+détester.
+
+Haldimand ne semblait avoir qu'un seul désir: angliciser et
+protestantiser, par la violence, les Canadiens-français.
+
+L'Angleterre en débarrassa le Canada en 1785.
+
+Et que dire du règne de ces autres gouverneurs: sir Robert Prescott
+et sir James Henry Craig? Ce dernier, surtout, fut le plus grand
+persécuteur de notre race. Malheur aux Canadiens-français qui osaient
+revendiquer leurs droits! Pour ce crime, il fit jeter dans les cachots:
+Papineau, Bédard, Taschereau, Blanchet, Laforce et plusieurs autres.
+
+L'histoire a donné à l'administration despotique de Craig le nom de
+_Règne de la terreur_.
+
+Ce stupide tyran quitta le Canada en juin 1811.
+
+Saluez avec respect, lecteur, le nom de son successeur: sir George
+Prévost!
+
+Au début de son administration, il se montra courtois, libéral et
+généreux envers nos compatriotes, et s'efforça de réparer les injustices
+commises sous le règne de Craig.
+
+De tels procédés lui attirèrent bientôt l'estime et le respect des
+Canadiens-français, qui ne demandaient qu'à être traités comme des
+hommes libres et non comme des esclaves!
+
+L'Angleterre, d'ailleurs, avait plus besoin que jamais de compter sur
+l'appui des Canadiens-français. Car, étant en guerre avec la France et
+les États-Unis, elle redoutait une nouvelle invasion américaine.
+
+Les Américains, eux, se dirent qu'ils pouvaient maintenant compter sur
+le concours des Canadiens-français, d'abord parce que ceux-ci avaient
+souffert de la tyrannie de Craig, et ensuite parce que leur mère-patrie,
+la France, faisait cause commune avec les États-Unis. Et, convaincus
+que les circonstances se prêtaient bien à une nouvelle tentative de
+conquête, ils lancèrent sur notre pays, en juin 1812, sous les ordres du
+général Dearborn, trois armées différentes.
+
+Leur dessein était d'arriver du premier coup au coeur du pays, à
+Montréal. Mais ce joli plan fut déjoué par la milice canadienne; et
+les soldats de _l'Oncle Sam_, après avoir essuyé de grands revers, se
+retirèrent, l'humiliation et la rage dans l'âme!
+
+Cependant, ils n'avaient pas abandonné l'idée de s'annexer le Canada,
+mais ils en remettaient l'exécution à plus tard.
+
+Sir George Prévost, de son côté, ne négligea rien pour organiser la
+défense de la colonie. Il invita tous les hommes de bonne volonté à
+prendre les armes afin de repousser pour toujours les envahisseurs.
+
+L'appel du gouverneur général fut entendu. Dans plusieurs paroisses,
+exclusivement canadiennes-françaises, on fit de nombreuses recrues.
+
+Le capitaine M. L. Juchereau-Duchesnay, un des amis les plus dévoués du
+lieutenant-colonel de Salaberry, avait accepté la tâche de faire une
+levée de soldats.
+
+Un dimanche du mois de mai 1813, il arrive à Sainte-R...
+
+Après la messe, le maire le présente aux paroissiens, et leur dit que le
+brave capitaine va leur expliquer le but de sa visite.
+
+La haute stature de l'étranger, sa figure sympathique, et le bel
+uniforme qu'il porte, lui attirent la bienveillance des auditeurs. D'une
+voix forte et vibrante, il dit:
+
+Messieurs,
+
+«Je viens remplir auprès de vous une mission qui m'a été confiée par son
+excellence le gouverneur-général.
+
+«Permettez-moi de vous dire, d'abord, que notre pays est menacé d'une
+nouvelle invasion. En effet, nos voisins se préparent à franchir la
+frontière pour venir planter le drapeau étoilé sur le sol canadien.
+
+«Ils savent que ce sont les Canadiens-français qui les ont repoussés
+en 1775. Et parce que la France est aujourd'hui en guerre avec
+l'Angleterre, les Américains croient que nos compatriotes les aideront
+à conquérir le Canada. Mais ils se font illusion; la voix de la loyauté
+doit parler plus haut dans nos coeurs que la voix du sang qui coule dans
+nos veines.
+
+«Notre devoir est de prouvera ces ambitieux que leur espérance constitue
+une insulte pour nous, puisque c'est à la faveur de notre trahison
+qu'ils veulent réaliser leur rêve... Nous sommes Français, c'est vrai,
+mais nous ne sommes pas des traîtres!
+
+«Faisons donc comprendre à ces gens que nous sommes avant tout
+Canadiens, c'est-à-dire loyaux à l'autorité établie ici, et loyaux au
+drapeau qui abrite et protège nos destinées!
+
+«En 1775, la paroisse de Sainte-R... a fourni à la milice canadienne un
+bon nombre de vaillants soldats. Eh bien! messieurs, je suis convaincu
+que, cette fois-ci encore, votre paroisse ambitionne l'honneur d'être
+au premier rang pour combattre les ennemis de notre pays, quels qu'ils
+soient!
+
+«Oui, le chaleureux accueil que vous me faites, le patriotisme qui
+rayonne sur les traits de l'ardente jeunesse que je vois devant moi, et
+l'enthousiasme qui fait battre vos coeurs, me prouvent que ce n'est pas
+en vain que je viens faire appel à votre dévouement pour la patrie!
+
+«J'aurai le plaisir de passer quelques jours au milieu de vous; et, dès
+maintenant, je crois pouvoir dire avec assurance que je quitterai votre
+paroisse à la tête de plusieurs soldats, qui sauront faire refleurir sur
+le champ de bataille les traditions de vaillance que nous ont léguées
+nos glorieux ancêtres!»
+
+Ces dernières paroles surtout sont saluées par de longs
+applaudissements.
+
+De vigoureux jeunes gens entourent le capitaine, l'acclament bruyamment
+et lui offrent leurs services.
+
+Le capitaine les remercie cordialement, mais leur conseille de consulter
+leurs parents avant de prendre une décision.
+
+Le même jour, au souper, Jean-Charles amena la conversation sur la
+visite du capitaine Juchereau-Duchesnay, et il exprima à ses parents le
+désir d'offrir ses services au brave militaire.
+
+--Tu n'es pas sérieux! lui dit sa mère.
+
+--Oui, je suis très sérieux, ma mère! répondit respectueusement mais
+fermement Jean-Charles.
+
+Le père ne parla pas tout d'abord, mais il était visiblement ému, car
+une larme perla au coin de ses paupières.
+
+Le père Lormier était un patriote dans le vrai sens du mot, et, en 1775,
+il avait combattu contre les Américains.
+
+Jean-Charles reprit:
+
+--Notre pays a besoin de soldats pour le défendre contre les attaques
+d'un ennemi nombreux et puissant, et il me semble que c'est le devoir de
+tous les jeunes gens de coeur de voler à sa défense!
+
+--Mais tu n'es encore qu'un enfant! interrompit la mère; que feras-tu
+sur un champ de bataille?
+
+--Je ne suis qu'un enfant, peut-être, ma mère; mais je suis capable de
+porter un fusil, et je saurai m'en servir, Dieu merci!
+
+La mère n'ajouta plus rien. Elle lisait dans les yeux de Jean-Charles
+une résolution inébranlable; et d'ailleurs elle avait sur cette question
+de la guerre les mêmes principes que son mari et son enfant.
+
+--Voyons, fit Jean-Charles, en s'adressant à Victor, j'espère que tu
+ambitionnes comme moi l'honneur de servir le pays?
+
+--Moi? moi? riposta Victor, sur un ton ironique; allons donc! Je suis
+trop patriote pour prêter le concours de mes bras aux Anglais... Va te
+faire casser la tête pour eux, si cela te plaît, mais n'insulte pas à
+mon patriotisme!
+
+Le père Lormier, indigné d'entendre cet insolent langage, dit à
+Jean-Charles: «Va, mon enfant! et que Dieu te protège!»
+
+Victor comprit la bévue qu'il venait de commettre, et voulut la réparer
+par ces paroles: «J'ai mes opinions là-dessus, mon cher Jean-Charles,
+mais je respecte les tiennes, et j'admire le zèle qui t'anime!»
+
+Un triste silence fut la seule réponse que Victor reçut... Voyant que
+personne ne daignait relever ses remarques, il se remit à manger avec un
+appétit vorace, tout en lançant, à la dérobée, à son vaillant frère, un
+regard chargé de haine.
+
+Quel débarras pour moi, pensait-il, si cet imbécile-là pouvait se faire
+casser la caboche par les Américains...
+
+ *
+ * *
+
+Ah! depuis quelques mois, Victor avait, baissé l'esprit de son père et
+de sa mère! Ils se reprochaient d'avoir eu pour lui trop d'indulgence et
+pour Jean-Charles trop de sévérité.
+
+Quand Jean-Charles et. Victor furent sortis, le père et la mère Lormier
+échangèrent un triste et long regard.
+
+Le père prit le premier la parole:
+
+--Quelle leçon le bon Dieu nous donne tous les jours dans la conduite
+si différente de nos deux garçons! Jean-Charles--toujours méconnu et
+sacrifié,--n'a eu pour nous que de la tendresse et du respect, tandis
+que Victor,--sans cesse choyé et préféré,--ne nous a témoigné que de
+l'ingratitude!
+
+--Hélas! soupira la mère Lormier, nous avons peut-être gâté Victor en le
+choyant trop...
+
+--C'est justement ce que me disait l'autre jour le curé de Saint-Denis,
+reprit le père Lormier.
+
+Comment! tu as osé te plaindre de Victor au curé de Saint-Denis?...
+
+--Non. Sans mentionner le nom de notre fils, je plaignais les familles
+qui ont dans leur sein des enfants gâtés, et ma remarque a inspiré au
+prêtre les réflexions suivantes:
+
+--L'enfant gâté devient souvent un être paresseux, ingrat, orgueilleux
+et méchant. Il ne peut en être autrement, puisque ses parents, sans
+le vouloir, flattent ses passions et ses vices... Ils prennent ses
+mauvaises actions pour des espiègleries et, ses vices pour des caprices
+passagers... Ce cher enfant! disent-ils, parfois, il est trop jeune pour
+comprendre qu'il fait mal; l'âge et la raison lui feront, bien discerner
+plus tard le bien du mal! Et, l'enfant marche, s'avance, s'enfonce
+dans cette voie tortueuse qui le mène, où? à l'inévitable perdition...
+Habitué, dès l'enfance, à agir selon ses caprices et sa volonté, il se
+moque bientôt des conseils de ses parents et, n'écoute que la voix de
+ses passions!
+
+--Mais, interrompit la mère Lormier, Victor, heureusement, ne ressemble
+pas à l'enfant que tu viens de peindre!
+
+--Au contraire, je trouve entre les deux bien des traits de
+ressemblance! Et c'est notre oeuvre... Nous sommes d'autant plus à
+blâmer, ajouta le père Lormier, que nous connaissions, par les sermons
+de M. l'abbé Faguy, les devoirs des parents envers les enfants; et
+d'autant plus à plaindre que nous avions la légitime ambition de donner
+à la société des enfants modèles...
+
+-La mère Lormier ne répondit pas.
+
+--Mieux vaut tard que jamais, s'écria énergiquement le père Lormier. en
+se levant de table; je vais, dès ce jour, recommencer l'éducation de
+Victor; je serai aussi sévère pour lui, dans l'avenir, que j'ai été
+tendre dans le passé!
+
+--Cependant, dit la mère Lormier, il ne faut pas trop le brusquer, ce
+pauvre enfant! Il vaut mieux agir avec douceur et prudence!
+
+La faiblesse naturelle de la naïve mère reprenait le dessus...
+
+Quatre jours plus tard, Jean-Charles, après avoir reçu le Dieu des
+forts, quittait Sainte-R... pour une destination inconnue. Car lui et
+ses compagnons avaient renoncé à leur propre volonté pour se conformer à
+celle du brave capitaine Duchesnay, qui leur dit en partant: «Soldats!
+suivez-moi, et je vous conduirai à la victoire!»
+
+ *
+ * *
+
+Dans le cours de l'hiver de 1813, le cabinet de Washington se prépara
+soigneusement à la guerre. Il était déterminé, cette fois-ci, à
+remporter la victoire, à n'importe quel prix! Aussi, pour atteindre
+son but, choisit-il des officiers triés sur le volet, et des soldats
+éprouvés.
+
+Dès les premiers jours du printemps, les Américains firent leur
+apparition sur le sol canadien. Ils étaient dirigés par les généraux
+Hampton et Wilkinson.
+
+Durant cinq mois consécutifs, ils eurent à lutter contre les
+Hauts-Canadiens, qui voulaient non seulement entraver la marche de nos
+ennemis, mais les écraser et les mettre en fuite.
+
+Malheureusement, c'est le contraire qui arriva, et les soldats du
+Haut-Canada essuyèrent défaites sur défaites!
+
+Allons planter notre drapeau sur Montréal et Québec! s'écrièrent les
+Américains avec transport; dans quelques jours, nous serons les maîtres
+du pays...
+
+Ils avalent la mémoire courte, puisqu'ils paraissaient avoir oublié les
+souvenirs de 1775. Mais les soldats canadiens-français devaient les leur
+rappeler d'une manière sanglante.
+
+
+
+UN HÉROS DE SEIZE ANS
+
+Nous sommes au matin du 26 octobre 1813. Le général Hampton a déployé sa
+nombreuse armée sur la rive gauche de la rivière Châteauguay, à quelques
+cents pieds de l'endroit choisi par le lieutenant-colonel de Salaberry.
+
+Les deux armées ne sont séparées que par le ravin Bryson.
+
+A dix heures, un officier s'avance à cheval vers l'armée du colonel de
+Salaberry et crie d'une voix de stentor: «Braves Canadiens, rendez-vous,
+nous ne voulons pas vous faire de mal!»
+
+Pour toute réponse, il reçoit une balle qui le jette en bas de sa
+monture!
+
+C'est de Salaberry lui-même qui vient de donner, par ce premier coup, le
+signal de la bataille!
+
+De la position qu'il occupe, de Salaberry peut parfaitement voir les
+Américains, qui sont au nombre de plusieurs mille, tandis que le général
+Hampton ne peut, aucunement se rendre compte du nombre de ses ennemis;
+car de Salaberry a eu le soin de dissimuler ses soldats derrière
+d'énormes abattis.
+
+Les Canadiens ne sont qu'une poignée, mais ils font un tel vacarme,
+qu'on les croirait deux fois plus nombreux que leurs ennemis!
+
+Durant une heure, la fusillade est terrible de part et d'autre. Puis,
+elle cesse soudain du côté des Canadiens.
+
+L'ennemi croyant à une retraite, se met à avancer en poussant des cris
+joyeux!
+
+Court espoir qui détermine une fausse manoeuvre...
+
+C'est ce que voulait le colonel de Salaberry. Sur son ordre, une
+décharge formidable a lieu presque à bout portant et jette la
+consternation parmi les Américains. Ils tombent sous les coups de nos
+soldats comme les épis de blé sous la faulx du moissonneur!
+
+Les Canadiens font des prodiges de valeur: Jean-Charles Lormier se
+distingue entre tous les autres par une bravoure poussée jusqu'à la
+témérité, car il combat presque toujours à découvert.
+
+Tout à coup, son fusil éclate entre ses mains et lui enlève un doigt!
+Il ramasse son arme, la prend par le canon et s'élance sous le feu de
+l'ennemi!
+
+«Ce gaillard-là est devenu fou!» pensent les combattants...
+
+Une balle lui transperce l'oreille droite et une autre l'atteint à la
+joue! Le sang ruisselle sur sa figure, mais il continue sa course à
+travers le ravin!
+
+Où va-t-il? que va-t-il faire?
+
+Rendu à deux pas des ennemis, il lève son bras armé des débris de sa
+carabine et en assène un coup sur la tête d'un officier, qui s'affaisse
+sur le sol comme une masse inerte!
+
+Jean-Charles le désarme, et, avec l'agilité du lévrier, il court
+reprendre sa place d'honneur aux côtés de son capitaine!
+
+Puis, sans perdre une seconde, il loge dans la tête d'un soldat
+américain la balle qui était destinée à un soldat canadien...
+
+Ce coup d'audace si imprévu semble paralyser un instant les ennemis. Les
+Canadiens, au contraire, plus confiants que jamais, lancent aux soldats
+de Hampton une véritable pluie de balles, pendant qu'une vingtaine de
+sauvages, dirigés par le capitaine La Mothe, font, sous les arbres, un
+tapage d'enfer pour effrayer les Américains. Ce stratagème réussit à
+merveille. De plus en plus convaincus qu'ils ont affaire à des milliers
+de combattants, les envahisseurs commencent à reculer.
+
+Aussitôt de Salaberry ordonne à ses braves de tirer tous ensemble, et
+cette décharge générale sème la mort et la terreur parmi les ennemis,
+qui se mettent à fuir dans toutes les directions!
+
+Le colonel de Salaberry venait de remporter l'une des plus brillantes
+victoires que mentionnent nos annales.
+
+La bataille avait duré quatre heures et demie.
+
+Les Américains étaient au nombre de sept mille, et les Canadiens environ
+trois cent-cinquante...
+
+La perte du côté des Américains fut de cinq cents, tant tués que
+blessés.
+
+Les Canadiens perdirent trois prisonniers et eurent quatre blessés!
+
+Ces chiffres sont plus éloquents que les discours et les écrits, et nous
+prions le lecteur de les graver dans sa mémoire afin de ne jamais les
+oublier.
+
+Après la bataille, le lieutenant-colonel de Salaberry rassembla sa
+petite armée sur la crête du ravin Bryson; puis ayant complimenté ses
+soldats en général, il s'adressa en ces termes à Jean-Charles Lormier:
+
+«Jeune homme, je suis heureux de vous féliciter et de vous dire, en
+présence de vos camarades, que vous avez bien mérité du pays! Je
+me ferai un devoir de signaler votre bravoure à son excellence le
+gouverneur-général.»
+
+Ces nobles paroles furent saluées par des vivats chaleureux; car tous
+les soldats admiraient le courage que, depuis la reprise des hostilités,
+notre jeune héros avait montré en maintes circonstances, et tous
+l'aimaient et le respectaient.
+
+ *
+ * *
+
+D'après les ordres de sir George Prévost, les soldats devaient encore
+rester sous les armes, en prévision de nouvelles attaques. Mais
+Jean-Charles, vu les blessures qu'il avait reçues, était contraint de
+retourner dans sa famille.
+
+Il avait, hâte sans doute de revoir ses parents, son vénéré pasteur, le
+clocher de son village; mais il lui répugnait, d'abandonner son poste
+avant que la guerre fut complètement terminée..
+
+Il était allé, les larmes aux yeux, supplier le lieutenant-colonel de
+Salaberry de bien vouloir le garder dans ses rangs.
+
+Le lieutenant-colonel, tout ému, lui avait répondu:
+
+--Impossible, mon brave! le médecin s'y oppose formellement, et mon
+autorité doit s'effacer ici devant la sienne!
+
+Habitué à respecter l'autorité. Jean-Charles reprit, sans murmurer, le
+chemin de sa paroisse.
+
+La nouvelle de la glorieuse bataille de Châteauguay s'était répandue
+comme une traînée de poudre dans toutes les parties du Canada. Les
+noms des héros de cette bataille; de Salaberry, Jean-Charles Lormier,
+Juchereau-Duchesnay, Ferguson, La Mothe, Daly, Bruyère, l'Écuyer,
+Debartzeh. Longtin, Lévesque, O'Sullivaa, Johnson, Pinguet, Hebden.
+Schiller et Guy. volaient de bouche fin bouche et soulevaient des
+acclamations patriotiques.
+
+A Sainte-R..., on connaissait les exploits de Jean-Charles Lormier. On
+savait déjà que, sur l'ordre du médecin, le jeune héros revenait dans
+sa famille, et l'on se préparait à le recevoir avec de grandes
+démonstrations de joie.
+
+Le bon curé avait appris par une lettre du lieutenant-colonel de
+Salaberry que Jean-Charles arriverait à Sainte-R..., le 30 octobre au
+matin. Or, pour ce matin-la, il avait convié à son presbytère le père et
+le frère de Jean-Charles et tous les notables de la paroisse.
+
+La maison de la famille Lormier était bâtie sur le chemin du roi, et,
+pour s'y rendre, notre héros devait passer devant le presbytère, où, sur
+la vaste véranda, le curé et ses convives l'attendaient.
+
+Vers onze heures et demie, un cabriolet, traîné par un petit cheval
+vigoureux, allait passer comme une flèche devant le presbytère, quand le
+curé fit signe au conducteur d'arrêter.
+
+Jean-Charles était dans cette voiture.
+
+Il est agréablement surpris de rencontrer ceux qui lui sont chers et qui
+l'acclament avec enthousiasme. Il se jette dans les bras de son père,
+de son frère, du curé Faguy, et distribue à tous de chaudes poignées de
+main.
+
+Tout le monde est heureux de le revoir et de fêter son retour.
+
+Victor semble rayonnant, mais son coeur ne bat pas à l'unisson des
+autres. Cependant en hypocrite qu'il est, il prend une part bruyante à
+ce concert de louanges et d'allégresse.
+
+Tout à coup, dominant les joyeux éclats de voix, la petite cloche de
+l'église sonne l'angélus.
+
+Les convives se lèvent, chapeau bas, et le pasteur récite _l'angelus_
+auquel toutes les voix répondent.
+
+L'angelus, dit le curé, c'est une invitation à la prière, mais c'est
+aussi une invitation à la table; et comme ma vieille ménagère m'annonce
+que le dîner est servi, je vous prie de venir manger le veau gras en
+l'honneur de notre ami Jean-Charles!
+
+Après le repas, le curé conduit ses convives sur la véranda, et leur
+distribue des cigares. Quelques-uns--les grands fumeurs--déclinent la
+politesse et demandent la permission de fumer la pipe.
+
+Lorsque cigares et pipes sont allumés, le curé prie Jean-Charles de
+raconter les événements auxquels il a été mêlé depuis six mois.
+
+Jean-Charles n'avait pas l'habitude de parler devant un cercle aussi
+nombreux, et il se sent quelque peu intimidé; mais comme il est
+très. intelligent et qu'il a une excellente mémoire, il raconte avec
+simplicité les différentes escarmouches que la milice canadienne a eu à
+soutenir avant la bataille de Châteauguay. Il parle, avec la plus
+grande admiration de la science, de l'habileté et de la bravoure
+du lieutenant-colonel de Salaberry, et il rend justice à tous les
+officiers, anglais ou canadiens-français, qui ont partagé, avec
+l'intrépide de Salaberry, les dangers et la gloire des combats. Mais de
+lui-même, pas un mot. Il ne fait seulement pas allusion à ses blessures.
+
+L'imbécile! se dit Victor: il ne parle pas de lui! Moi, si j'étais à
+sa place, je ferais sonner haut mes exploits, et j'en inventerais pour
+épater les badauds...
+
+Mais les autres auditeurs ne pensent pas comme Victor. Ils connaissent,
+par des courriers, la part glorieuse que Jean-Charles a prise dans tous
+les engagements, et ils admirent la grande modestie du jeune héros.
+
+Enfin, l'heure de la séparation sonne.
+
+M. Robidoux, maire de Sainte-R..., se fait l'interprète des invités en
+remerciant le curé de sa charmante hospitalité.
+
+Je veux, à mon tour, dimanche prochain, fêter notre ami Jean-Charles, et
+je vous invite tous ensemble pour le souper et la soirée.
+
+--Je m'y oppose de toutes mes forces, M. le maire! dit fermement un
+jeune homme qui vient d'arriver.
+
+Tous les regards se dirigent sur le nouveau venu.
+
+--Tiens! bonjour, docteur! fait le curé, en s'adressant à celui qui
+vient de parler. Vous arrivez bien en retard, mon ami!
+
+--Je vous en demande pardon, M. le curé, mais j'ai été appelé auprès de
+Louis Fournel, qui est dangereusement malade, et il m'a été impossible
+de venir plus tôt.
+
+Le Dr Chapais s'avance vers Jean-Charles à qui il donne l'accolade la
+plus amicale.
+
+--Oui, M. le maire, reprend-il, en ma qualité de médecin, je m'oppose à
+votre aimable proposition. D'ici à quelques temps, Jean-Charles a besoin
+d'un repos absolu. D'ailleurs, chose différée n'est pas abandonnée. Vous
+vous reprendrez plus tard, n'est-ce pas?
+
+Le maire s'inclina devant la décision du Dr. Chapais, dont il savait
+apprécier le talent et le tact. Du reste, il n'aurait pas voulu retarder
+le rétablissement de notre héros ni même lui causer la moindre fatigue.
+
+ *
+ * *
+
+Le Dr Chapais accompagna Jean-Charles à la maison paternelle.
+
+Nous renonçons à décrire la scène qui eut lieu quand le jeune héros
+arriva chez lui. Sa mère lui sauta au cou et le couvrit de baisers et de
+caresses. Elle riait et pleurait à la fois! Oui, elle pleurait, cette
+pauvre mère! car, bien des fois, depuis le départ de son enfant, elle
+s'était adressé d'amères reproches au sujet des injustices qu'elle
+comprenait avoir commises envers ce fils si bon, si tendre et si
+généreux! En même temps elle se reprochait d'avoir trop choyé Victor,
+qui la payait d'ingratitude. Je suis peut-être la cause du départ de
+Jean-Charles pour la guerre, se disait-elle encore: il a fui ce toit où
+la tendresse lui manquait!
+
+Parfois, elle s'écriait: «Mon Dieu, faites que mon enfant revienne; s'il
+lui arrivait quelque malheur, j'en mourrais! S'il revient, ô mon Dieu,
+je vous fais la promesse de l'aimer comme il mérite de l'être, et de lui
+donner tous les soins qu'une bonne mère doit donner, sans préférence, à
+tous ses enfants!»
+
+Maintenant, elle le voyait, cet enfant trop longtemps méconnu; elle
+l'étreignait sur son coeur et aurait voulu, en une minute, réparer les
+fautes de plusieurs années!
+
+Le Dr. Chapais mit fin à ces transports en faisant observer délicatement
+à Mme Lormier que son fils était bien fatigué et qu'il avait besoin d'un
+repos du corps et de l'esprit.
+
+--Sous nos bons soins, chère madame, ajouta-t-il, notre blessé se
+rétablira promptement.
+
+Puis le médecin fit un examen minutieux des blessures de Jean-Charles,
+et lui déclara que sa blessure à la joue était assez sérieuse, surtout à
+cause du froid qui s'y était introduit durant les deux nuits qu'il avait
+passées sur la terre humide, sans couverture, après la bataille de
+Châteauguay.
+
+Il pansa soigneusement le blessé et le força à prendre le lit.
+
+--Je reviendrai te voir demain matin, lui dit-il en prenant congé.
+
+
+
+CONVALESCENCE ET ÉTUDE
+
+L'histoire devra flétrir comme elle le mérite la conduite inhumaine
+tenue par le général de Watteville (bras droit du gouverneur Prévost),
+à l'égard de la milice canadienne, durant l'automne 1813. Il avait
+en réserve mille soldats sur les bords de la rivière Châteauguay, et,
+cependant, il laissa le colonel de Salaberry combattre avec une petite
+armée de trois cent-cinquante hommes contre sept mille Américains!
+
+Plus que cela, pendant que ce _vaillant_ général se reposait sur un lit
+moelleux, dans une maison très confortable, il oubliait que les soldats
+canadiens n'avaient pas de couvertures de laine par cette froide et
+humide température d'automne!
+
+Jean-Charles, comme nous l'avons dit, était resté deux nuits exposé à
+l'inclémence de la température, et le froid avait nécessairement aggravé
+son état.
+
+Mais depuis qu'il goûtait les douceurs du foyer domestique, et qu'il
+suivait le traitement du Dr Chapais, il éprouvait un mieux sensible. Ses
+blessures se cicatrisaient à vue d'oeil, et il sentait que ses forces
+lui revenaient de jour en jour.
+
+Cependant, au bout d'un mois, il était encore condamné au repos, et
+c'est le repos qui le faisait souffrir le plus.
+
+Quand il voyait son vieux père travailler seul comme un mercenaire pour
+gagner le pain de toute la famille, tandis que lui était confiné dans sa
+chambre, il en ressentait un chagrin insupportable.
+
+Un matin, il dit au médecin: «Est-ce que j'en ai pour longtemps à rester
+ainsi les bras croisés? Ne puis-je pas travailler une couple d'heures
+par jour aux travaux de la ferme? Il me semble qu'un peu d'exercice me
+ferait du bien?»
+
+--Non, mon ami, répondit le médecin; ce n'est pas avant deux semaines
+que tu pourras reprendre les travaux manuels. Tout ce que je puis te
+permettre, pour le moment, c'est une petite promenade au grand air, par
+une journée ensoleillée.
+
+--Quoi! je dois mener cette vie de fainéant durant deux semaines encore!
+mais vous n'êtes pas sérieux, sûrement! J'aimerais cent fois mieux
+être exposé aux balles des Américains que de rester, ici, inactif;
+l'inactivité me tue!
+
+--Que veux-tu, mon cher? Il faut laisser à
+
+Dieu et... un peu au médecin aussi le soin de ces choses...
+
+Enfin, l'heure de la délivrance arriva pour Jean-Charles.
+
+Le matin du seizième jour. à 4 heures, il se rendit à la grange. Ayant
+allumé une lanterne, il s'arma d'un fléau et se mit à battre le grain.
+Sous ses coups mesurés, les épis gémissaient et rendaient leurs grains
+qui volaient comme une poussière d'or.
+
+A midi, aux sons de la cloche, il s'arrêta pour réciter la sublime
+prière de l'angélus, puis se remit à l'ouvrage jusqu'à ce que sa soeur
+vînt lui dire qu'on l'attendait depuis longtemps pour dîner.
+
+Il était près d'une heure. Son père venait d'arriver avec une charge de
+bois.
+
+Le père et la mère Lormier grondèrent leur fils d'avoir travaillé toute
+la matinée sans venir se reposer.
+
+--Bah! répondit le jeune hercule, je n'ai pris qu'un petit exercice pour
+me mettre en appétit. D'ailleurs, je ne me suis jamais senti aussi bien
+que depuis que j'ai repris le travail.
+
+--Tu te fais peut-être illusion, dit la mère; en tout cas, il ne faut
+pas abuser de ses forces; tu n'iras pas travailler cette après-midi.
+
+--Voyons, ma mère! je vous prie de me laisser travailler; si vous saviez
+comme le travail me fait du bien!
+
+Et voulant convaincre sa mère qu'il avait raison: «Voyez-vous ce baril
+de lard qui pèse trois cents livres; eh bien! il y a deux jours, je n'ai
+pas été capable de le remuer, et, maintenant, il me semble que je puis
+le soulever de terre.
+
+Il prit le baril, le leva au bout de ses bras et le plaça sur un coin de
+la table!
+
+La mère était convaincue...
+
+--C'est bien! c'est bien! dit-elle. Mais d'abord mangeons!
+
+Si j'avais la force de cet éléphant-là. pensa Victor, je lui en
+flanquerais une tripotée.... mais je suis la faiblesse même!
+
+Victor n'avait pas attendu Jean-Charles pour dîner. Oh non!
+
+Je ne me fais jamais attendre, moi, avait-il dit naïvement à sa mère, et
+je n'aime pas attendre les autres...
+
+L'exactitude aux repas, selon Victor, était le _nec plus ultra_ de
+la bienséance! Et, rendons-lui cette justice, il pratiquait cette
+bienséance mieux que personne, car il était toujours le premier à se
+mettre à table et le dernier à en sortir...
+
+Après le dîner, Jean-Charles et son père se rendirent à la grange pour
+continuer à battre le grain.
+
+Dans les mains du jeune homme le fléau faisait merveille.
+
+--Pas si vite! lui fit observer son père; à te voir travailler, on
+dirait que tu veux rattraper le temps perdu par la maladie! Prends donc
+ton temps, rien ne presse!
+
+--Pourtant, mon père, il me semble que je travaille plus lentement que
+vous!
+
+Le fait est que le père Lormier n'était pas non plus un manchot à
+l'ouvrage!
+
+Pas un ne pouvait dépiquer plus promptement que lui un minot de grains.
+Mais n'écoutant que sa bonne nature, il ménageait plus les autres que
+lui-même.
+
+Le lendemain soir, Jean-Charles alla faire visite au bon curé, qui fut
+heureux de le revoir.
+
+--Comment va la santé, mon brave?
+
+--Bonne, M. le curé. Dieu merci! Je suis tellement bien que j'oublie
+parfois que j'ai été malade.
+
+--A la bonne heure! mais prenez garde de commettre des imprudences...
+Êtes-vous encore disposé à reprendre l'étude?
+
+--Certainement, M. le curé, et je vous avouerai que c'est le but
+principal de ma visite ce soir. Je viens vous prier de bien vouloir me
+donner trois leçons par semaine.
+
+--Mais, oui; avec le plus grand plaisir! Vous avez sans doute oublié
+un peu, dans le cours des derniers mois, les leçons que je vous avais
+données?
+
+--Je ne crois pas, M. le curé, car le soldat a souvent des loisirs, et
+j'ai employé tous les miens à l'étude.
+
+--Alors, tant mieux! et je vous en félicite cordialement. Les loisirs
+consacrés à l'étude, mon enfant, sont des loisirs que Dieu bénit. Car la
+vraie science éclaire l'esprit, élève l'âme et met au coeur de celui qui
+la possède le désir et le courage de combattre les ennemis de Dieu et
+de la religion. Mais de nos jours, hélas! peu de nos compatriotes, en
+dehors des villes, ont l'avantage d'acquérir cette science. Il y a bien,
+il est vrai, depuis 1801, une loi pourvoyant à l'établissement d'une
+corporation connue sous le nom de l'Institution Royale qui a pour
+mission de créer des écoles publiques. Mais comme ces écoles sont
+administrées par des protestants, vous comprenez que les enfants
+catholiques ne peuvent pas les fréquenter sans danger pour leur foi.
+
+--Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, M. le curé, de faire modifier cette
+loi de façon à obtenir pour les catholiques un enseignement conforme à
+leur foi?
+
+--Ah! mon ami, voilà ce que le clergé demande depuis longtemps, mais,
+jusqu'à présent, il a été obligé de se contenter des belles promesses
+qui lui ont été faites. En attendant qu'une loi plus équitable soit
+adoptée, le clergé s'impose mille sacrifices pour répandre un peu
+partout les bienfaits de l'instruction et de l'éducation. Cependant il
+lui est impossible de tout faire, et, malgré son dévouement, la plupart
+des enfants catholiques grandissent dans l'ignorance. C'est un état de
+choses déplorable et désastreux pour notre religion, notre langue et nos
+libertés!
+
+--Le clergé ne doit pas être seul à lutter je suppose que les députés
+qui nous représentent réclament aussi justice pour les catholiques?
+
+--D'abord je vous dirai que les représentants de notre race, au
+Parlement, sont encore peu nombreux, et ils forment deux catégories bien
+distinctes: les vaillants et les pusillanimes. Les premiers, possédant
+la vraie science, luttent courageusement pour des principes et
+sacrifient leurs intérêts au bien public. Les derniers, manquant de
+lumière et de patriotisme, abandonnent souvent les principes afin de
+pouvoir obtenir,--prix de leur trahison,--quelques miettes du gâteau
+ministériel!
+
+C'est ignoble, c'est honteux, mais c'est cela!
+
+Tenez, il n'y a pas très longtemps, nous avons eu dans la personne du
+député X... un triste exemple de ces hommes sans valeur. Il avait fait
+un joli discours à la Chambre sur la question de l'instruction publique,
+et réclamé, avec vigueur, les réformes que les catholiques demandent
+depuis des années. En un mot, il avait fait son devoir.
+
+Quelques jours plus tard, à la surprise de toute la députation, M. X...
+déclara de son siège que les catholiques devaient, en attendant mieux,
+envoyer leurs enfants aux écoles publiques dirigées par la corporation
+appelée l'Institution Royale... Le jour du vote, M. X... était absent de
+la Chambre... et, le surlendemain, il acceptait une haute position dans
+le service civil...
+
+Quels secours pouvons-nous attendre de pareils représentants! Ils sont
+plus à craindre que des ennemis déclarés...
+
+Ce qu'il nous faut aujourd'hui, à la Chambre, ce sont des hommes de foi,
+de science et de caractère; des hommes capables d'aider notre race à
+remplir sur ce coin de terre de l'Amérique sa mission providentielle,
+qui peut se résumer ainsi:
+
+_Gesta Dei per Canadae Francos!_
+
+--Ce député, M. le curé, n'est-il pas un catholique et un homme de
+science?
+
+--Du catholique, il a le nom sans les vertus. De la science, il a les
+ombres sans les beautés.
+
+Ah! mon ami, plaignons le sort de ce malheureux, et de ses pareils, qui
+se croient pourtant des esprits forts, et travaillons à acquérir la
+véritable science qui rend l'homme vertueux et vaillant. L'homme
+vertueux, c'est l'aigle qui regarde en face le soleil; l'homme vicieux,
+c'est le hibou qui recherche l'ombre et la nuit...
+
+--Si je recherche la science, M. le curé, c'est parce que j'y vois le
+moyen d'apprendre à mieux connaître mes devoirs de fils, de chrétien et
+de citoyen. Si la science ne pouvait me procurer ces connaissances, je
+n'en voudrais pas!
+
+--C'est bien, c'est très bien, cela! La vraie science, en effet, apprend
+à l'homme à connaître ses devoirs, et elle offre de plus à son esprit
+des jouissances inexprimables qu'il ne peut trouver dans les plaisirs
+désenchanteurs et déshonnêtes que tant de gens achètent au prix de leur
+fortune et de leur salut.
+
+Quelques esprits bornés prétendent que la religion catholique est
+l'ennemi de la science et du progrès matériel. Rien de plus faux. La
+religion et la science, il est vrai, sont deux choses bien distinctes,
+mais qui savent s'unir pour le bien commun, le progrès et la grandeur de
+l'humanité.
+
+Les études que vous poursuivez avec tant d'ardeur vous convaincront de
+ces vérités; et, j'en ai la certitude, vous serez plus tard un défenseur
+éclairé des solides principes qui sauvent les sociétés.
+
+--C'est mon plus grand désir, M. le curé.
+
+--Très bien! demain soir, mon cher, nous nous mettrons sérieusement à
+l'oeuvre.
+
+
+
+UN CLERC NOTAIRE QUI S'AMUSE
+
+Il y avait déjà plusieurs mois que Victor avait terminé ce qu'il
+appelait emphatiquement ses études, et il ne paraissait pas songer à son
+avenir.
+
+Il savait friser ses moustaches, s'habiller et porter la badine comme un
+gommeux... et c'était tout! Mais le père Lormier, qui n'était pas riche,
+commençait à murmurer contre les dépenses de son fils aîné.
+
+Le jour des Rois au soir, profitant d'un moment qu'il était seul avec
+Victor, il lui demanda ce qu'il se proposait de faire, plus tard, dans
+le monde.
+
+Cette question parut surprendre le jeune homme, qui baissa la tête sans
+répondre.
+
+--Voyons, insista son père, réponds-moi: as-tu déjà pensé à ton avenir?
+
+--Oui... non... oui, j'y pense quelquefois.
+
+--Eh bien?
+
+--Je voudrais prendre... je voudrais... je voudrais étudier le... la...
+le notariat.
+
+--Le notariat? à la bonne heure! c'est une profession que j'aimerais te
+voir embrasser. Dès ce soir, je vais écrire à mon vieil ami, le notaire
+Archambault, de Montréal, et à ma cousine Françoise, de la même ville,
+qui te traitera, j'en suis certain, comme son propre enfant.
+
+--Je vous remercie infiniment, mon père, dit Victor.
+
+Le père fut surpris et charmé d'entendre cette parole courtoise sortir
+des lèvres de son fils; car c'était la première fois, peut-être, que
+Victor lui adressait des remerciements...
+
+Pauvre père! s'il avait pu lire en ce moment dans la pensée de son fils,
+il aurait reculé d'horreur!
+
+ *
+ * *
+
+Depuis le commencement du carnaval, la jeunesse de Sainte-R... s'amusait
+très bien, mais d'une façon toujours conforme aux règles de la morale,
+que le vigilant curé savait faire respecter dans toutes les familles. Et
+la conscience des jeunes gens ne s'en trouvait que mieux, parce qu'elle
+n'avait que des peccadilles à se reprocher quand venait le saint temps
+du carême. Mais ces plaisirs innocents n'allaient pas du tout au goût
+dépravé et à la conscience élastique de Victor Lormier. Il lui fallait
+des amusements plus en harmonie avec les désirs malsains qui trônaient
+dans son coeur; et il savait que la paroisse de Sainte-R... ne pouvait
+pas lui fournir les plaisirs qu'il rêvait.
+
+Il était à se demander comment il pourrait; faire, sans argent, pour
+atteindre son but ignoble, quand son père vint lui dire qu'il devait
+choisir une carrière.
+
+Le père Lormier, en proposant à son fils, d'aller à Montréal, donnait
+donc à celui-ci le moyen et l'occasion de réaliser le rêve infâme: qu'il
+caressait depuis quelques jours! Le misérable jubilait intérieurement.
+
+Il prit sa canne ut sortit en sifflant un motif d'opéra.
+
+Il rentra au logis vers onze heures, et vit de la lumière dans la
+chambre de son frère.
+
+Tiens! se dit-il, mon fou de Jean-Charles qui jongle encore avec ses
+livres? Je vais entrer le taquiner un tantinet avant de me coucher...
+
+--Bonsoir, Jean-Charles! lui dit-il joyeusement, en lui tapant sur
+l'épaule.
+
+--Bonsoir, Victor!
+
+--Qu'est-ce que tu lis là: l'A. B. C., sans doute?
+
+Et en disant cette sottise, il jette un coup d'oeil sur le livre ouvert
+et les feuillets écrits que Jean-Charles a devant lui.
+
+--Quoi! s'écrie-t-il, tu traduis le latin maintenant?... Parbleu! elle
+est bonne celle-là!
+
+Et il éclate de rire.
+
+Jean-Charles ne répondant pas, Victor continue sur le même ton:
+
+--Ah! c'est pour apprendre le latin que, depuis plusieurs semaines,
+tu suis régulièrement, tous les deux soirs, les leçons du curé! C'est
+encore dans les jardins de Virgile et d'Horace que tu pioches jusqu'à
+minuit et une heure du matin!
+
+Franchement, je ne te comprends pas! Laisse-moi donc voir un peu ce que
+tu as barbouillé sur ces feuillets...
+
+Après avoir lu, il dit:
+
+Vraiment, tu m'épates! Je ne te croyais pas aussi savant que cela! Quoi!
+tu ne te contentes pas de faire une traduction libre de l'Énéïde et
+des Géorgiques de Virgile, mais tu ambitionnes de rendre fidèlement
+la pensée du prince des poètes latins! Pourquoi ne mets-tu pas ton
+chef-d'oeuvre en vers... Plaisanterie à part, ce n'est pas mal,
+assurément, ajoute-t-il, en remettant les feuillets sur la table.
+J'avoue même que je ne suis pas capable d'en faire autant. Mais à quoi
+va te servir toute cette science? Tu devrais comprendre que ça n'a pas
+plus de bon sens pour un habitant d'apprendre le latin, que pour un
+éléphant d'apprendre la valse!
+
+Le latin pour un habitant: ha! ha! hi! hi!
+
+Puis il reprend: Ce n'est pas nécessaire de connaître la langue de
+Virgile pour tenir le manchon de la charrue ou traire les vaches... Il
+ne te manquait que cela pour ressembler à Cincinnatus!... Ecoute! je te
+conseille de travailler plutôt à réformer ton écriture afin de pouvoir
+copier convenablement mes actes quand je pratiquerai le notariat à
+Sainte-R...
+
+--Hein! es-tu enfin sérieux? lui demande Jean-Charles avec un réel
+intérêt.
+
+--Certainement! je suis sérieux comme il convient à un futur notaire de
+l'être! C'est la profession que j'ai choisie, au grand plaisir de notre
+père. Dans quelques jours, je partirai pour Montréal, et j'entrerai, je
+crois, à l'étude de maître Archambault.
+
+--Si tu dis vrai, je t'approuve moi aussi, mon cher Victor, et, tu peux
+compter sur mes humbles ressources pour t'aider à payer les frais de ta
+cléricature.
+
+--Merci, Jean-Charles, et bonne nuit!
+
+Le futur notaire alla se mettre au lit en disant: en voilà encore un
+naïf que je vais plumer à mon aise... Puis, sans réciter aucune prière,
+il s'endormit.
+
+Jean-Charles, ainsi que le lecteur l'a remarqué, subissait toujours avec
+patience les balivernes et les injures de Victor.
+
+C'est par le silence de la pitié, du reste, qu'un homme sage doit
+répondre aux injures d'un manant, surtout quand ce manant est un frère.
+
+ *
+ * *
+
+Le soir des Rois, le père Lormier avait écrit au notaire Archambault et
+à sa cousine Françoise, et le surlendemain, il recevait des réponses
+favorables à ses deux lettres.
+
+Le notaire Archambault lui disait: «C'est avec le plus grand plaisir que
+j'accepte pour clerc le fils de mon bon et vieil ami Lormier. Je n'ai
+pas l'avantage de le connaître, mais s'il possède les qualités de son
+père, il fera, grandement honneur à la profession du notariat.
+
+«Tu m'as demandé une réponse par le premier courrier: tu l'as! A mon
+tour, je te demande de m'envoyer ton fils par la première diligence!»
+
+La cousine Françoise terminait ainsi sa lettre:
+
+«La mort m'a enlevé, il y a deux ans, mon fils unique. Eh bien! le tien
+prendra la place du défunt dans ma maison et dans mon coeur... Qu'il
+vienne, je l'attends.»
+
+Le père Lormier était si content du changement apparent qu'il remarquait
+depuis quelques jours chez son fils, qu'il oublia tout ce qu'il avait
+souffert de sa part dans le passé.
+
+La mère, avec ce sentiment de bonté qui se retrouve dans le coeur de
+toutes les mères, disait à son mari: «Après tout, nous ne devons pas
+regretter les sacrifices que nous avons faits pour ce cher enfant! Il
+s'est oublié c'est vrai, mais il était si jeune! Maintenant qu'il est
+disposé à mieux faire, aidons-le de toutes nos forces.»
+
+Toute la famille allait s'ennuyer de l'absent; mais celui-ci promettait
+d'écrire, d'écrire souvent, et de tenir sa famille au courant de ses
+affaires... de ses succès! Enfin, on se saigna a blanc pour acheter de
+beaux habits à Victor.
+
+Jean-Charles, au départ, lui glissa dans la main le fruit de ses
+épargnes; et le clerc notaire quitta Sainte-R... en versant une larme
+hypocrite sur les mains de sa mère défaillante...
+
+J'ai de l'argent... et je suis libre! pensa Victor, en s'étendant sur
+le siège moelleux de la diligence.... Et il se prit à savourer par
+anticipation tous les plaisirs que l'argent et la liberté peuvent
+procurer à un coeur corrompu!
+
+Il arriva à Montréal le même jour, vers 5 heures de l'après-midi, il
+appela un cocher et se fit conduire chez la cousine Françoise, Mme
+veuve de Courcy, qui habitait une assez jolie maison située sur la rue
+Saint-Denis.
+
+Mme de Courcy était une femme de soixante ans, aux manières affables et
+au coeur très charitable. Elle vivait seule avec une vieille fille, qui
+était à son service depuis trente ans.
+
+Dans l'espace de dix-huit mois, un double deuil était venu la frapper
+dans ses plus chères affections.
+
+Son mari, homme probe, intelligent et laborieux, avait réalisé, dans le
+commerce de grains, une fortune de trente mille dollars, qu'il avait
+léguée à sa femme.
+
+La veuve reçut Victor le coeur et les bras ouverts.
+
+Elle s'informa de son père, de sa mère, de ses soeurs et en particulier
+de son frère, dont elle avait souvent entendu parler.
+
+--Vous devez être fier de lui, n'est-ce pas? demanda-t-elle à Victor.
+
+--Oh oui! répondit laconiquement celui-ci.
+
+--Certes, vous avez bien raison, car il t'ait non seulement honneur à
+notre famille, mais à tous les Canadiens-français. J'ai bien hâte de
+faire la connaissance de ce jeune héros, J'espère que vous me ferez le
+plaisir de me l'amener bientôt?
+
+--Oh oui!
+
+--On le dit bon, généreux et fort comme six hommes?
+
+--Oh oui!
+
+Victor, évidemment, ne partageait pas à l'égard de son frère
+l'enthousiasme de la cousine Françoise; mais celle-ci ne parut pas s'en
+apercevoir, tant elle était heureuse de donner l'hospitalité à un membre
+de la famille Lormier, qu'elle affectionnait vivement.
+
+--Justine! portez, s'il vous plaît, le bagage de monsieur dans la
+chambre que mon pauvre fils occupait.
+
+Et elle ajouta: «M. Victor Lormier doit demeurer ici, et je désire qu'il
+soit traité comme l'enfant de la maison.»
+
+Puis, s'adressant au jeune homme: «J'apprends que vous entrez à l'étude
+de M. le notaire Archambault?
+
+--Oui, madame; je me sentais attiré depuis longtemps vers le notariat,
+et je crois qu'il était difficile de me choisir un meilleur patron que
+M. Archambault.
+
+--En effet, mon cher, M. Archambault est un savant et un saint homme.
+
+--Ah! un saint homme! fît Victor, d'un ton plutôt moqueur que
+sympathique. J'en suis fort aise!
+
+Après une pause, il reprit: savez-vous à quelle heure cet excellent M.
+Archambault se rend à son bureau, le matin?
+
+--On me dit qu'il y est toujours rendu avant sept heures.
+
+--Sapristi! il parait qu'il est matinal, le saint homme! Et à quelle
+heure, s'il vous plait, va-t-il prendre son dîner?
+
+--Il ne va pas dîner, il prend le lunch au bureau.
+
+--Sapristi! Et il sort du bureau à quatre heures, je suppose?
+
+--Pardon! jamais avant six heures.
+
+--Sapristi! Ça lui fait des journées de onze heures! C'est donc un
+bourreau de travail que ce M. Archambault?
+
+Il a une forte clientèle, voyez-vous, et puis c'est un homme très
+minutieux; mais il n'est pas exigeant du tout, et il n'impose à ses
+clercs qu'un travail raisonnable. S'il se tient aussi longtemps à son
+étude, c'est probablement aussi parce que sa demeure ne lui offre plus
+les attraits qu'elle avait autrefois. Il est veuf, et ses deux fils, qui
+sont mariés, résident à Ottawa.
+
+Ces dernières paroles rassurèrent un peu Victor. Décidément, il y aurait
+moyen de s'amuser avec un si brave homme pour patron.
+
+--Je vous remercie, madame, de vos bons renseignements, et vous demande
+pardon si je me suis permis de vous poser des questions, peut-être
+indiscrètes, au sujet de M. Archambault.
+
+--Mais pas du tout, mon cher Victor! c'est tout naturel que vous
+désiriez connaître, avant de le voir, celui qui est chargé de vous
+diriger dans votre nouvelle carrière.
+
+Justine vint dire à sa maîtresse que le souper était servi.
+
+La salle à dîner était, comme les autres pièces de cette maison, d'une
+propreté remarquable. Peu de luxe, mais du goût et de l'ordre partout.
+
+La vue de la table éveilla les convoitises gastronomiques du clerc
+notaire. Il fit royalement honneur aux mets délicieux qu'on lui servit,
+et complimenta délicatement et Mme de Courcy et Mlle Justine.
+
+Bref, il se montra poli, aimable et reconnaissant. Cette reconnaissance
+partait plutôt du ventre que du coeur!
+
+Vers sept heures et demie, il manifesta poliment à la maîtresse de céans
+l'intention d'aller voir un ancien confrère de classe.
+
+--Allez, mon cher Victor; vous êtes libre! Ce confrère de classe, qui se
+nommait Urbain Chevanel, avait fait, de tout temps, le désespoir de ses
+maîtres et la désolation de ses parents. Il était clerc notaire. «Qui
+se ressemble, se rassemble», dit le proverbe. Or, Urbain et Victor
+justifiaient pleinement cette sentence morale. Ils s'étaient connus
+et liés d'amitié au collège, et saisirent la première occasion de se
+rassembler dans le monde interlope.
+
+Nous ferons grâce au lecteur de l'entrevue qui eut lieu entre ces deux
+jeunes misérables et des projets qu'ils formèrent pour l'avenir...
+
+Victor rentra chez Mm. de Courcy à dix heures. Celle-ci lui indiqua la
+chambre qui lui était destinée, et lui souhaita une bonne nuit.
+
+Resté seul, le jeune homme fit une rapide inspection de son nouveau
+logis. C'était une chambre vaste et bien meublée. Plusieurs tableaux et
+images en ornaient les murs. Les tableaux représentaient les principales
+scènes, de la vie de Nôtre-Seigneur; et les images, l'auguste
+Vierge-Marie, puis la mort du juste et celle du pécheur.
+
+A la tête du lit, pendait un joli bénitier supporté par deux anges,
+et au pied du lit, adossé au mur, était placé un prie-dieu, au-dessus
+duquel brillait un grand crucifix doré.
+
+Victor se déshabilla à la hâte, et allait se mettre au lit, quand ses
+yeux rencontrèrent le prie-dieu et le crucifix doré qui semblait lui
+dire: «Mon enfant, viens prier!»
+
+Il eut peur... Et s'approchant d'un large fauteuil, il s'y laissa choir.
+
+Minuit sonna, et il était encore assis dans le fauteuil!
+
+Allons! se dit-il, je ne suis plus un enfant!
+
+Il se leva, éteignit la lumière et se jeta dans le lit en se cachant la
+tête sous les couvertures... Le sommeil vint bientôt le soustraire à la
+frayeur passagère que la vue de ces pieux objets lui avait inspirée...
+
+A six heures et demie, le lendemain matin, il se leva, fit sa toilette
+et sortit pour échapper aux obsessions qui l'avaient énervé et effrayé
+la veille. Il rentra au bout de trois quarts d'heure.
+
+Ce cher enfant! pensa la bonne Mme de Courcy, en le voyant revenir, il a
+sans doute été entendre la messe!
+
+--Eh bien! mon cher étudiant, comment avez-vous passé la nuit?
+
+--J'ai dormi comme un enfant, madame!
+
+--Tant mieux! tant mieux! Allons déjeuner maintenant.
+
+ *
+ * *
+
+En sortant de table, Victor prit congé de Mme de Courcy, en lui disant
+qu'il se rendait à l'étude de maître Archambault.
+
+Il était neuf heures précises, lorsqu'il se présenta chez son futur
+patron, qui lui fit l'accueil le plus sympathique.
+
+Après avoir causé quelques instants avec Victor, le notaire lui dit: «Je
+vous donnerai dix dollars par mois pour la première année, et dans la
+suite je vous rétribuerai selon vos mérites. Ce que j'attends de vous,
+c'est une bonne conduite et beaucoup de ponctualité, Vos heures de
+bureau seront de neuf heures du matin à quatre heures de l'après-midi.
+Vous prendrez une heure pour le lunch. Acceptez-vous ces conditions!»
+
+--Certainement, monsieur, et avec reconnaissance!
+
+--Très bien! Faites-moi le plaisir de copier cette longue obligation,
+que je veux présenter au bureau d'enregistrement ce matin.
+
+Victor se débarrassa de sa badine et de son chapeau haute forme, et se
+mit à l'ouvrage.
+
+Il avait une très belle écriture. A onze heures et quart, l'obligation
+était copiée et collationnée.
+
+Le notaire lui tailla de la besogne, et sortit pour aller faire
+enregistrer l'obligation.
+
+--Ouf! fit Victor, en s'épongeant le front, il faut que ça marche
+rondement avec lui!
+
+Le notaire revint à midi et dix minutes, et son clerc écrivait encore.
+
+--Comment! vous n'êtes pas allé dîner?
+
+--Je n'ai plus qu'une douzaine de lignes à écrire pour terminer cet acte
+de vente.
+
+--Vous le terminerez à votre retour; allez?
+
+Victor n'était pas fâché d'interrompre l'ouvrage, car, n'ayant pas
+l'habitude du travail, il avait la main et le bras engourdis.
+
+Il arriva chez Mme de Courcy, le sourire sur les lèvres. Je suis en
+retard, chère madame, dit-il.
+
+--Mais non, mon enfant! J'espère que vous êtes content et de votre
+patron et de votre matinée?
+
+--Oui, madame, je suis enchanté du patron, et j'ai fait de mon mieux
+pour lui donner satisfaction.
+
+Il parla de ses heures de travail, mais ne souffla pas un mot des
+appointements que le notaire lui avait promis.
+
+Comme toujours, il mangea consciencieusement et retourna au bureau pour
+une heure.
+
+Le notaire tint Victor en baleine jusqu'à quatre heures, puis il le
+congédia en lui disant, pour l'encourager, qu'il était très satisfait de
+lui.
+
+En sortant de l'étude de maître Archambault, notre étudiant lit la
+rencontre de son ami Urbain Chevanel, qui lui proposa de l'amener au
+restaurant du _Saumon d'or_.
+
+--Ecoute, mon ami, lui dit Victor, je vais te suivre avec plaisir, mais
+je ne veux faire usage d'aucune liqueur enivrante, car il ne faut pas
+que ma maîtresse de pension s'aperçoive que je prends de la boisson.
+
+--Viens toujours, et tu verras que dans cette maison, on peut s'amuser
+sans boire.
+
+Ces paroles décidèrent le faible Victor.
+
+Chevanel conduisit son ami au restaurant du _Saumon d'or_, tenu par une
+jeune femme de réputation douteuse. Cette maison était le rendez-vous de
+plusieurs jeunes libertins qui avaient adopté cette maxime: «Il faut que
+jeunesse se passe!»
+
+C'était le milieu souhaité par Victor. Dès la première visite, il fit
+quelques liaisons, se mit au courant, se montra généreux, dépensa cinq
+dollars, et prit pied. Il se crut conquérant, mais il était surtout
+conquis. Tous ses instincts mauvais s'unirent pour le lier, l'enchaîner!
+Il eut bien quelques vagues remords, puis il s'abandonna lâchement,
+bêtement à l'éternel ennemi de notre salut...
+
+Oh! qu'elle est profonde cette chute du jeune homme dans le premier
+enivrement de la passion, où sa tête tourne avec son coeur, où son
+jugement et sa conscience battent en retraite; et où se forme la chaîne
+qui le tient esclave, peut-être pour toujours!
+
+--Vers cinq heures et demie, Victor prit congé, en promettant d'être de
+retour à huit heures.
+
+--Au souper, il tint à Mme de Courcy ce langage: «J'ai renouvelé
+connaissance, hier, avec un ancien confrère de classe qui étudie le
+notariat depuis un an et qui possède une bibliothèque renfermant les
+meilleurs ouvrages sur le droit. Cet ami, garçon charmant et très
+laborieux, m'a fait l'offre d'aller étudier avec lui tous les soirs. Or,
+comme je désire acquérir le plus de science légale possible, je serais
+heureux d'accepter l'offre qu'il me fait; mais j'hésite, parce que nous
+pourrions étudier très tard parfois, et ce serait ennuyeux pour vous ou
+pour Mlle Justine de m'ouvrir la porte à onze heures ou minuit.»
+
+--N'allez-pas, pour cette raison, mon enfant, refuser une offre aussi
+avantageuse. D'ailleurs, j'ai deux clefs, et, si vous le désirez,
+je vous en donnerai une, et vous pourrez revenir à l'heure que vous
+voudrez.
+
+Inutile de dire que Victor accepta la clef. C'était son intention d'en
+demander une, et, pour atteindre son but, il avait inventé une histoire,
+que Mme de Courcy avait gobée comme un verre de lait.
+
+Le misérable ayant gagné son point, se leva de table, salua
+respectueusement la brave femme, et... se rendit tout droit au _Saumon
+d'or_...
+
+C'est dans ce lieu et dans d'autres semblables que, désormais, au sortir
+de son bureau, le clerc notaire dépensera sa jeunesse, ses facultés, son
+honneur, et l'argent qu'il obtiendra sous de faux prétextes...
+
+Ce jour-là, il se vautra dans la fange et l'orgie jusqu'à deux heures le
+lendemain matin.
+
+Sûr qu'il était de pouvoir rentrer au logis sans être remarqué, il ne
+s'était pas gêné de vider plusieurs verres de liqueur forte, afin, le
+misérable! de ne plus être effrayé, comme la veille, par la présence des
+pieux objets qui décoraient sa chambre!
+
+Il dormit d'un sommeil de plomb, comme dort le pourceau après s'être
+roulé dans la boue...
+
+ *
+ * *
+
+Trois mois s'écoulèrent sans amener de changement dans la vie honteuse
+de Victor. Il avait dépensé les cinquante dollars que Jean-Charles lui
+avait donnés et tout l'argent qu'il avait gagné chez son patron. Puis
+se trouvant pris au dépourvu, il n'avait pas reculé devant un infâme
+mensonge pour arracher trente dollars à Mme de Courcy.
+
+Voici le subterfuge qu'il avait employé.
+
+Un jour, il dit à la bonne veuve: Depuis longtemps, nous consacrons, mon
+ami et moi, la plus grande partie de nos loisirs à la préparation d'un
+ouvrage sur le droit canadien, que nous voudrions publier en brochure.
+Le coût de l'impression s'élèverait à cent-cinquante dollars, mais si
+nous pouvions donnera présent le tiers de cette somme à l'éditeur,
+celui-ci se mettrait immédiatement à l'oeuvre, et dans un mois nous
+pourrions mettre notre ouvrage en vente chez tous les libraires de la
+province. De plus, nous avons l'assurance de sir George Prévost que
+l'état en achètera cent exemplaires. De sorte que nous sommes sûrs de
+réaliser un joli bénéfice. Mon ami possède vingt-cinq dollars, mais,
+malheureusement, je ne suis pas en mesure de fournir la même somme, et,
+si je l'osais, je vous prierais de me la prêter.
+
+--C'est vingt-cinq dollars qu'il vous faut?
+
+--Oui, chère madame.
+
+--Mais avec plaisir, mon enfant! Je vous en
+prêterai bien trente, si vous aimez.
+
+--C'est bien, chère madame; j'emploierai le surplus à des bonnes
+oeuvres...
+
+Et la naïve et trop confiante dame versa les trente dollars dans la main
+de l'hypocrite!
+
+ *
+ * *
+
+Chose étonnante, malgré l'existence orageuse qu'il menait, Victor
+était toujours à son poste, aux heures réglementaires, chez maître
+Archambault; car il avait l'ambition maintenant de se faire admettre
+à la pratique du notariat. Il travaillait bien et avait même acquis
+l'esprit d'ordre que possédait à un rare degré son patron.
+
+Aussi le notaire en était satisfait, et il s'était fait un devoir de le
+déclarer dans une lettre au père Lormier.
+
+Grâce à l'hypocrisie, dont il était l'incarnation même, Victor avait
+réussi à capter entièrement la confiance de Mme de Courcy.
+
+La brave femme écrivait à Mme Lormier que son fils était le modèle des
+étudiants de Montréal!
+
+Et de son côté, Victor, comme il l'avait promis, adressait souvent à
+ses parents des épîtres qui les attendrissaient jusqu'aux larmes... Mme
+Lormier lisait et relisait si souvent ces épîtres, qu'elle les savait
+par coeur!
+
+--Ce tendre enfant! ce cher ange! disait-elle parfois à son mari; quand
+on pense qu'on se permettait de lui faire des reproches...
+
+Jean-Charles se réjouissait sincèrement des bonnes nouvelles que sa
+famille apprenait sur le compte de Victor.
+
+Je l'ai condamné sans le bien connaître, pensait-il. Et il demandait
+pardon à Dieu du jugement téméraire dont il croyait s'être rendu
+coupable à l'égard de son frère...
+
+
+
+UNE PARTIE DE CHASSE
+
+Le printemps de 1814 brillait dans toute sa splendeur. L'homme, les
+oiseaux, les insectes, la brise et les ruisseaux semblaient unir leurs
+voix pour célébrer la résurrection de la nature.
+
+La paix qui régnait enfin dans notre pays et le retour des beaux jours
+faisaient renaître l'espérance dans tous les coeurs.
+
+Les habitants des villes et ceux des campagnes avaient repris leurs
+travaux respectifs avec une ardeur fébrile, voulant réparer les dommages
+considérables causés à l'industrie, au commerce et à l'agriculture par
+les soldats américains. Mais, hélas! cette paix n'était que le calme qui
+précède la tempête. Les Américains se préparaient à frapper un nouveau
+coup pour s'emparer du Canada.
+
+Aussi, vers la fin de mai, ils traversèrent la frontière et
+recommencèrent leurs attaques contre la milice canadienne.
+
+Le lieutenant-colonel de Salaberry, resté sur la brèche, voyait sa
+petite armée s'accroître de jour en jour de recrues, qui lui arrivaient
+de toutes parts.
+
+Jean-Charles Lormier, après avoir obtenu le consentement de ses parents,
+offrit ses services, qui furent agréés avec bonheur. Mais ce n'est
+pas avec le même bonheur que ses bons parents lui accordèrent leur
+consentement. Au contraire, ils ne voulurent pas d'abord entendre parler
+de son départ pour la guerre.
+
+--Non, non, tu n'iras pas! lui dit son père.
+
+--Mais pourquoi donc, mon père, ne voulez vous pas que j'y aille?
+
+--A cause des dangers auxquels tu seras sans cesse exposé. Tu risques de
+perdre la vie ou au moins la santé dans cette guerre.
+
+--C'est vrai, mon père. Mais n'est-il pas du devoir des citoyens de
+risquer leur santé et même leur vie pour combattre les ennemis de leur
+pays?
+
+--Nous avons assez de patriotisme au coeur pour le comprendre ainsi,
+reprit la mère; mais tu as déjà fait ta part à la bataille de
+Châteauguay, puisque tu y a perdu un doigt. Il me semble que, sur le
+seuil de notre vieillesse, la patrie ne doit pas exiger, de nous, deux
+fois le même sacrifice dans l'espace de quelques mois...
+
+--Hélas! il m'est bien pénible, chers parents, de me séparer de vous,
+et de penser que mon départ va vous causer de la peine et de cruelles
+angoisses; mais ne croyez-vous pas comme moi qu'il nous faille toujours
+sacrifier l'amour de la famille à l'amour de la patrie? D'ailleurs,
+cher père, je veux marcher sur vos traces. En 1775, vous avez combattu
+vaillamment les ennemis de notre pays, et vous êtes sorti sain et
+sauf de tous les combats. Eh bien! j'espère que Dieu me donnera votre
+vaillance et m'accordera le bonheur de vous embrasser après la victoire!
+
+Un long silence suivit ces dernières paroles. Puis le père et la mère
+Lormier, après avoir pressé Jean-Charles sur leur coeur, lui dirent:
+
+--Pars, enfant! nous prierons Dieu pour toi!
+
+ *
+ * *
+
+Jean-Charles devait partir dans deux jours. Il mettait la dernière
+main à ses préparatifs, lorsqu'il entendit frapper à la porte. Il alla
+ouvrir, et se trouva en présence de l'abbé Faguy. Le curé portait un
+fusil sous le bras.
+
+--Bonjour, M. le curé! Est-ce que vous venez à la guerre, vous aussi?
+lui demanda le jeune homme en riant.
+
+--Oui, mon brave, je vais faire la guerre aux gibiers, et je viens vous
+prier de me servir de capitaine.
+
+--Je vous servirai plutôt de lieutenant; et je vous remercie de me
+fournir l'occasion de m'exercer la main avant de me trouver en face des
+Américains!
+
+Il décrocha son fusil, et partit avec son aimable précepteur et ami.
+
+Neuf heures venaient de sonner.
+
+Jean-Charles dit à sa mère qu'il serait de retour pour le dîner.
+
+Les chasseurs suivirent d'abord le rivage en tuant, par ci par là,
+quelques bécassines, puis, après avoir marché l'espace d'une vingtaine
+d'arpents, ils entrèrent dans le bois.
+
+Le but du curé, en entrant dans la forêt, était de faire la chasse aux
+insectes plutôt qu'aux gibiers, car l'abbé Faguy était un entomologiste
+distingué.
+
+--Pendant que je poursuivrai les infiniment petits, dit-il à
+Jean-Charles, tâchez d'attraper les infiniment gros...
+
+Il accrocha son fusil à la branche d'un arbre et se mit à examiner
+soigneusement l'épais tapis de mousse qu'il avait sous les pieds, et qui
+lui promettait une ample moisson d'insectes!
+
+Jean-Charles s'enfonça dans la forêt et chassa jusqu'à onze heures avec
+beaucoup de succès, puis il revint à l'endroit où il avait laissé le
+prêtre. Mais l'entomologiste n'était pas revenu, car son fusil pendait
+encore à la branche de l'arbre.
+
+Jean-Charles se disposait à s'asseoir sur la mousse, quand, tout à coup,
+il entend un rugissement suivi d'un cri de détresse. S'emparant de son
+fusil, il s'élance dans la direction d'où vient le bruit Mais à peine
+a-t-il fait quelques pas, qu'il s'arrête, glacé de terreur, devant le
+spectacle qui s'offre à ses regards.. Il aperçoit d'abord deux oursons
+qui gambadent follement autour d'un arbre, et, plus loin, une ourse
+d'une taille énorme tenant l'abbé Faguy entre ses pattes, et s'apprêtant
+à le dévorer...
+
+Notre héros épaule son fusil, et lance une balle à l'ourse qui roule sur
+le corps du curé. Il jette son arme à terre et bondit sur l'animal, Mais
+celui-ci, qui n'est qu'étourdi, se dresse soudain de toute sa hauteur
+devant le jeune homme et lui pose ses terribles griffes sur les épaules.
+
+Jean-Charles est un instant ébranlé parle choc. Cependant, il garde son
+sang froid et se remet solidement sur pied. Puis de la main gauche
+il étreint l'ourse à la gorge, et de la droite il le frappe à coups
+redoublés sur l'a tête!
+
+Une lutte épouvantable s'engage entre l'homme et l'animal. Mais l'ourse,
+déjà affaiblie par la blessure de la balle, ne peut résister longtemps
+aux coups que le poing formidable de notre héros lui applique toujours
+au même endroit, et elle tombe lourdement sur le sol.
+
+Le lutteur prend son fusil et se débarrasse complètement de la bête en
+lui logeant une balle dans l'oreille.
+
+Il se penche sur le corps inanimé du prêtre et constate, avec épouvante,
+que celui-ci ne donne aucun signe de vie, bien qu'il ne paraisse pas
+avoir été blessé.
+
+Le prêtre est-il mort on simplement évanoui?
+
+Jean-Charles tente de le ranimer en lui mouillant les tempes, mais ses
+soins et ses efforts sont inutiles. Alors, sans songer à son épuisement
+et à ses blessures, d'où le sang s'échappe abondamment, il prend l'abbé
+Faguy dans ses bras et se dirige vers le village.
+
+La distance à franchir n'est que de vingt-cinq arpents, mais le chemin
+est très étroit et rocailleux, et notre, héros marche avec beaucoup
+de lenteur pour ne pas perdre l'équilibre et tomber avec son précieux
+fardeau.
+
+Il arrive au presbytère à midi et demi.
+
+En l'apercevant, tout couvert de sang, et portant le curé dans ses bras,
+la vieille ménagère pousse des cris de paon!
+
+--Allons, calmez-vous, mademoiselle, et envoyez chercher immédiatement
+le Dr Chapais.
+
+Il entre en titubant, comme un homme ivre, et dépose son vénérable ami
+sur un canapé.
+
+Cinq minutes plus tard, le serviteur du curé arrivait avec le Dr
+Chapais.
+
+Ayant fait un examen rapide, le médecin constata qu'il n'y avait rien de
+grave. Un simple évanouissement, dit-il.
+
+En effet, sous ses soins le prêtre reprit bientôt connaissance.
+
+En ouvrant les yeux, il aperçut Jean-Charles tout couvert de sang et
+les vêtements en lambeaux. Il se souvint de la scène du bois Panet, et
+frémit en se rappelant l'attaque de l'ourse. Il ignorait le reste, mais
+il devinait tout maintenant et comprenait que le jeune homme lui avait
+sauvé la vie, au péril de la sienne! Et, dans un élan de reconnaissance,
+il lui saisit les mains ensanglantées et les couvrit de baisers et de
+larmes.
+
+Jean-Charles était dans un état qui faisait pitié à voir.
+
+Le Dr Chapais lui dit: «Vite! mon ami, monte dans la voiture avec moi et
+je vais t'accompagner chez ton père!»
+
+--Non! protesta le curé; je ne veux pas que ses parents le voient dans
+cet état. Placez-le dans ma meilleure chambre, et je veux qu'il y reste
+jusqu'à ce qu'il soit complètement rétabli. Nous avertirons sa famille
+ce soir.
+
+--Dans ce cas, dit le médecin, en prenant le bras da blessé, obéissons à
+M, le curé, et suis-moi!
+
+Il le conduisit dans la chambre même du curé.
+
+Après avoir étanché le sang qui coulait encore à flots des blessures du
+jeune homme, le médecin alla chercher à sa pharmacie ce dont il avait
+besoin pour faire les premiers pansements.
+
+Avant de sortir du presbytère, il dit à l'abbé Faguy: «Notre ami porte
+sur les épaules et sur la poitrine des blessures très sérieuses, et il
+faut vraiment qu'il soit doué d'une force merveilleuse pour n'y avoir
+pas déjà succombé.
+
+J'espère pouvoir le sauver, car les blessures à la tête qui
+m'inspiraient de vives inquiétudes, ne sont pas graves du tout. Mais je
+vous recommande de bien veiller sur lui pour l'empêcher de commettre des
+imprudences.
+
+--Oh! docteur, vous pouvez être sûr que je ne le quitterai presque pas.
+Je me rends à l'instant auprès de lui.
+
+--Pardon, M. le curé, je vous défends bien de vous lever avant ce soir.
+Je vais vous préparer un médicament qui vous remettra parfaitement. A
+bientôt.
+
+ *
+ * *
+
+A une heure et demie, voyant que Jean-Charles n'était pas revenu, le
+père et, la mère Lormier commencèrent à avoir des inquiétudes à son
+sujet.
+
+--C'est étrange, dit la mère Lormier, qu'il ne soit pas déjà arrivé.
+Il m'a promis qu'il serait ici pour midi. J'ai le pressentiment d'un
+malheur, ajouta-t-elle, en se portant une main au front.
+
+--Allons! chasse cette sombre pensée. M. le curé l'a probablement retenu
+chez-lui pour dîner.
+
+Mme Lormier branla la tête en signe de doute, et dit: «Va toujours t'en
+assurer.»
+
+Le père Lormier partit aussitôt pour aller au presbytère. C'est le
+serviteur François qui lui ouvrit la porte.
+
+Le père Lormier lui demanda si M. le curé était de retour.
+
+François allait répondre, quand l'abbé Faguy, qui avait reconnu la voix
+du visiteur, dit: «Oui, M. Lormier, entrez!»
+
+Le père Lormier entra, et en voyant le prêtre couché sur le canapé, la
+figure triste et pâle, il lui demanda, d'une voix tremblante:
+
+--Et mon fils?
+
+--Il est ici, répondit le curé; venez vous asseoir près de moi.
+
+--Mais, M. le curé, dites-moi tout: il est arrivé malheur à mon fils,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon ami, mais il est mieux maintenant.
+
+--Où est-il? je veux le voir!
+
+--Il est dans ma chambre, et le médecin est justement à panser ses
+blessures.
+
+--Ses blessures, dites-vous? Grand Dieu! que lui est-il donc arrivé?
+
+--N'eus étions depuis environ une heure dans le bois Panet. Votre
+fils s'était éloigné pour chasser, et moi je m'amusais à chercher des
+insectes pour ma collection. Devant mes yeux passa un lépidoptère d'une
+rare espèce; je voulus le saisir au vol, mais il disparut dans un
+buisson. Je m'élançai à sa poursuite et j'allais l'attraper, quand, du
+milieu du buisson, surgit une ourse qui se jeta sur moi et me renversa à
+terre. Je m'évanouis.
+
+Que se passa-t-il ensuite? Dieu et votre brave, fils seuls le savent!
+lorsque je repris mes sens, j'étais étendu sur mon canapé, et j'avais à
+mes côtés Jean-Charles. Le cher enfant vous contera, le reste.
+
+Tout ce que je sais, c'est que je dois la vie à l'héroïsme de votre
+fils... Son dévouement lui a valu plusieurs blessures, mais aucune n'est
+grave; et la meilleure preuve, c'est que mon sauveur, après avoir tué
+l'ourse, m'a porté dans ses bras depuis le bois-Panet jusqu'ici... Mais,
+comme ses vêtements étaient en désordre, et que le sang s'échappait de
+ses blessures, je n'ai pas voulu le laisser partir sans lui faire donner
+les soins que son état requérait.
+
+A ce moment, le Dr Chapais entra, et le père Lormier le supplia de lui
+laisser voir Jean-Charles.
+
+--Oui, je vous permets de le voir, mais ne lui parlez pas, car il repose
+sous l'influence d'un narcotique.
+
+Le médecin conduisit le père Lormier dans la chambre où son fils
+reposait, la tête presque entièrement enveloppée de bandages.
+
+Debout comme une statue, et la tristesse peinte sur la figure, le
+vieillard, muet, regardait ce spectacle navrant. Tout à coup, il
+s'approcha du lit et mit son oreille près de la bouche du malade, afin
+de s'assurer s'il vivait encore; puis ayant entendu sa respiration, il
+se releva un peu tranquillisé. Revenu auprès du docteur, il le pria de
+lui dire franchement toute la vérité.
+
+--Votre fils n'est pas en danger, répondit le Dr Chapais, et je vous
+assure qu'il guérira complètement; mais je ne crois pas qu'il puisse
+quitter la chambre avant cinq ou six semaines. Et, d'ailleurs, c'est le
+désir de M. le curé que Jean-Charles se rétablisse ici.
+
+--Eh! soupira le père Lormier, comment vais-je m'y prendre pour annoncer
+cette triste nouvelle à ma femme et à mes pauvres filles...
+
+--Tenez, mon ami, dit l'abbé Faguy, voici ce que vous devez faire
+D'abord, vous êtes trop bon chrétien pour ignorer que rien ne peut
+arriver sans la permission de Dieu. Eh bien! allez dire franchement
+à votre famille: «Notre pauvre Jean-Charles a reçu des blessures en
+luttant contre une ourse pour sauver la vie du curé, mais ses blessures
+ne sont point graves. Cependant, il n'est pas revenu avec moi, parce que
+le curé, qui l'aime autant qu'un père aime son enfant, et qui est la
+cause de l'accident, a voulu absolument garder notre fils chez-lui, afin
+de le soigner lui-même. C'est un malheur, c'est vrai, qui nous arrive,
+mais à quelque chose malheur est bon. Grâce à cet accident, Jean-Charles
+ne pourra pas partir pour le champ de bataille, où sa bravoure l'aurait
+peut-être conduit à la mort.»
+
+Ces dernières paroles parurent frapper l'esprit du père Lormier. Il
+répondit avec calme: «Vous avez raison, M. le curé, et je comprends
+qu'au lieu de murmurer, nous devons plutôt remercier le bon Dieu d'avoir
+permis ce malheur pour nous laisser notre fils!»
+
+
+
+UN TRAIT D'HONNÊTETÉ ET DE DÉVOUEMENT
+
+Le serviteur du curé, François Latour, en vaquant dans le presbytère aux
+occupations de sa charge, avait saisi assez de bribes des conversations
+pour comprendre tout ce qui s'était passé, ce jour-là, dans le
+bois-Panet.
+
+Le même soir, vers six heures, et sans dire où il allait, il prit un
+long couteau bien aiguisé et se rendit à l'endroit où son maître et
+Jean-Charles avaient failli perdre la vie.
+
+Il trouva les deux fusils, l'un accroché à la branche d'un arbre et
+l'autre à demi enterré dans la mousse.
+
+A quelques pas plus loin, il aperçut le cadavre de l'ourse sur lequel
+dormaient les deux oursons.
+
+Ah! mes gueux! se dit-il, vous êtes la cause que votre mère a voulu
+dévorer mon maître et son ami Jean-Charles...Attendez un peu, mes petits
+gueux!
+
+Il prit son couteau et le plongea jusqu'au manche dans la gorge de
+chaque ourson. Les pauvres petits ne semblèrent seulement pas se
+réveiller; ils firent entendre un léger râle, et ce fut tout... C'est
+bon pour vous, mes gueux! grommela le père François, en leur donnant à
+chacun un coup de pied.
+
+Et toi, ma vieille gueuse! dit-il, en apostrophant l'ourse: c'est
+dommage que tu ne vives plus! Je te ferais promptement ton biscuit, à
+toi aussi!
+
+Tiens, vieille gueuse! attrape ça toujours... Et il lui appliqua un coup
+de talon de botte sur le museau...
+
+Bon! maintenant, à l'ouvrage!
+
+Il se mit en devoir d'enlever la peau à l'ourse et aux oursons. Ce fut
+le travail d'une heure.
+
+Il fit des trois peaux un paquet qu'il s'attacha en bretelle sur les
+épaules, prit les deux fusils et retourna au presbytère.
+
+Le lendemain matin, ayant obtenu un congé de quelques jours, il partit,
+à pied et sac au dos, pour Montréal.
+
+Il fit le trajet en deux jours.
+
+ *
+ * *
+
+François Latour avait été en service, autrefois à Montréal, chez un
+homme très riche, qui s'appliquait à l'étude de l'histoire naturelle, et
+qui possédait un vaste musée d'oiseaux et d'animaux.
+
+Je sais, se disait François, que mon ancien maître a déjà des ours dans
+son musée; mais quand je lui aurai montré la peau de l'ourse qui a
+failli dévorer son ami, M. l'abbé Faguy, je suis sûr qu'il voudra se la
+procurer, et... il ne l'aura pas pour des prunes... Et je suis sûr aussi
+qu'il achètera les peaux des petits gueux pour les faire empailler et
+les mettre aux côtés de leur mère.
+
+François arriva chez son ancien maître, M. Normandeau dit Deslauriers,
+qu'il trouva dans son musée, où il passait la plus grande partie de son
+temps.
+
+Comme il connaissait bien les êtres, il entra sans se faire annoncer, et
+dit: «Salut, M. Normandeau! comment vous portez-vous?»
+
+--Salut! salut! mon bon François! Je suis très bien, Dieu merci! et toi,
+comment va la santé?
+
+--Très bonne, M. Normandeau. J'ai toujours bon pied et bon oeil! et la
+preuve, c'est que je suis venu de Sainte-R... à pied et sans lunettes...
+
+--Pas possible! Et avec ce paquet-là sur le dos?
+
+--Oui, M. Normandeau.
+
+--Tu viens sans doute résider à Montréal, pour enseigner, comme
+autrefois, le catéchisme et la grammaire aux enfants pauvres de la
+ville. Et c'est ton bagage que tu as là?
+
+--Non, M. Normandeau, j'ai renoncé pour toujours à l'enseignement. Du
+reste, je suis très bien chez M. l'abbé Faguy, et je ne voudrais pas
+quitter ce bon maître pour tout l'or du monde!
+
+--Oh! c'est beau cela! J'aime à t'entendre parler ainsi. A propos,
+comment est-il, ce cher M. Faguy?
+
+--Pas trop bien, allez! M, Normandeau!
+
+Mardi dernier, il a été sur le point d'être écharpé par une ourse.
+
+--Hein! qu'est-ce que tu baragouines là, François?
+
+Le vieux serviteur raconta tout ce qu'il avait appris au sujet de cette
+tragique affaire.
+
+--Mais! c'est effrayant ce que tu viens de me raconter! s'exclama M.
+Normandeau. Quel est donc le nom de ce valeureux jeune homme qui a ainsi
+risqué sa vie pour sauver celle de ton maître?
+
+--Jean-Charles Lormier, monsieur.
+
+--Jean-Charles Lormier, dis-tu? N'est-ce pas ce même jeune homme qui
+s'est tant distingué à la bataille de Châteauguay?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Oh! alors, je ne suis pas surpris d'une telle bravoure et d'un pareil
+tour de force de sa part, car on le dit aussi fort que brave.
+
+--Oui, monsieur, et, de plus, il est sobre, honnête, pieux, instruit,
+laborieux et pas fier. Enfin, je ne lui connais que des qualités.
+
+--Je te crois, mon cher François. Est-ce que le médecin espère le
+réchapper?
+
+--Oui, monsieur. Le Dr Chapais a déclaré au père Lormier que son fils
+n'est pas gravement blessé et qu'il sera complètement rétabli dans.
+quelques semaines.
+
+--Tant mieux! Et ton paquet? Je parie que c'est la peau de l'ourse?
+
+--Tout juste, monsieur, et celle des oursons. Comme Jean-Charles n'est
+pas riche et que sa maladie va être pour lui et sa famille une occasion
+de dépenses, j'ai pris sur moi de vendre les trois peaux et d'en
+remettre le produit à ce jeune homme que j'aime et que j'admire. J'ai
+cru bien faire en venant vous prier d'acheter ces peaux.
+
+--Certes! oui, tu as bien fait, et laisse-moi te dire que je trouve
+vraiment noble le motif qui t'anime! Je ne t'offrirai pas le prix que
+l'on offre ordinairement pour des peaux d'ours, parce que les peaux que
+tu me présentes ont une histoire intéressante pour moi et une valeur
+inestimable.
+
+Viens avec moi, dit-il, en passant dans la pièce voisine, qui lui
+servait d'office et de cabinet d'étude.
+
+Il ouvrit un coffre de sûreté et en retira quatre cents dollars qu'il
+remit à François, en lui disant: «Tu donneras cette somme à notre jeune
+héros.» Puis, lui remettant un billet de cent dollars, il ajouta: «Tu
+garderas cet argent pour toi.»
+
+Maintenant, je te défends de retourner à Sainte-R... à pied! Mais comme
+je sais que tu es entêté, vieux Breton que tu es! et que tu pourrais
+bien enfreindre la défense, je vais te faire mener à Sainte-R... en
+voiture, par mon cocher Philippe...
+
+François accepta avec plaisir le prix libéral que M. Normandeau lui
+offrit pour les trois peaux, mais il voulut refuser le cadeau personnel
+que son ancien maître lui faisait en même temps.
+
+M. Normandeau lui dit sévèrement: «Si tu n'acceptes pas cette
+gratification, je serai bien fâché contre toi.»
+
+François accepta. Il remercia le généreux donateur, le salua et se
+dirigea vers la porte.
+
+-Arrête! mon vieux! lui cria M, Normandeau. T'imagines-tu que je vais te
+laisser partir sans dîner... Nenni, suis-moi!
+
+Il appela Jacqueline, sa cuisinière, et lui recommanda de bien servir
+le vieux François, et donna ordre à son cocher d'aller, après le repas,
+mener son ancien serviteur à Sainte-R...
+
+M. Normandeau parut sur le seuil de sa porte au moment où François
+allait partir, et il lui dit:
+
+--Présente à M. le curé mes respects et à Jean-Charles Lormier le
+témoignage de ma sincère admiration! Bon voyage, mon cher François!
+
+--Merci! M. Normandeau.
+
+ *
+ * *
+
+François était tout rayonnant de bonheur en songeant à l'agréable
+surprise qu'il allait causer à M. le curé et à Jean-Charles, et il
+fredonnait sans cesse.
+
+--Vous êtes bien joyeux, père François, aujourd'hui! fit remarquer le
+cocher.
+
+--Oui, mon fiston; tu ne sais pas le bonheur qui m'arrive, toi?
+
+--Non, je ne le sais pas, bien sûr!
+
+--D'abord, je dois te dire que mon bon maître, M. le curé Faguy, a
+manqué de laisser sa vie dans la gueule d'une ourse...
+
+--Ah! et c'est pour cela que vous êtes si joyeux!
+
+--Mais non, gros bêta! si tu m'avais donné le temps de finir, tu aurais
+compris la raison de ma joie.
+
+--Excusez-moi de vous avoir coupé la parole, père François. Parlez,
+bourgeois, votre serviteur vous écoute!
+
+Et le vieillard, qui connaissait l'honnêteté du cocher Philippe Trudel,
+mit celui-ci au courant de la tragédie qui s'était déroulée dans le
+bois-Panet. Il lui expliqua le but de son voyage, à Montréal, et lui en
+fit connaître l'heureux résultat. Puis il conclut: voilà pourquoi...
+
+«Votre fille est muette!» lui crièrent en riant deux jeunes gens ivres
+qui passaient, bras dessus, bras dessous.
+
+Le père François dévisagea les deux compères et tressaillit en
+reconnaissant, dans l'un des deux, Victor, le clerc notaire... Le vieux
+serviteur courba la tête et resta rêveur.
+
+--Qu'est-ce que vous alliez dire, père François, lui demanda Philippe,
+quand ces deux polissons vous ont coupé le sifflet?
+
+--Ah! j'allais dire... j'allais dire: voilà pourquoi je suis si...
+joyeux aujourd'hui!
+
+--Oui, vous étiez joyeux tantôt, mais pas à présent, père François...
+«Votre fille est muette», ont-ils dit... Allez-vous vous offenser de
+cette folle remarque? Je ne connais pas ces jeunes gens par leurs noms,
+mais je les connais bien de vue, et je sais que le plus petit des deux
+est apprenti notaire chez M. Archambault. C'est un dépensier et une fine
+canaille que ce gaillard-là!
+
+Le père François avait perdu sa belle humeur et ne répondait que par un
+triste sourire aux plaisanteries intarissables de Philippe.
+
+A la fin, le cocher cessa de lui parler et se dit en lui-même: «C'est
+peut-être vrai que sa fille est muette... J'avais toujours cru pourtant
+que le bonhomme n'était pas marié... Enfin ça ne me regarde pas!»
+
+--Hue! marche donc, paresseux! cria-t-il, en lançant un vigoureux coup
+de fouet au cheval, qui prit un train rapide.
+
+«Victor est un dépensier et une fine canaille», se répétait le vieux
+serviteur... mais où prend-il l'argent? Est-ce que son père et
+Jean-Charles seraient assez naïfs pour se laisser exploiter par lui?»
+
+Et le bonhomme reprenait son monologue: «C'est bon à savoir que Victor
+est un dépensier; mais je te promets, mon petit clerc notaire, que tu ne
+dépenseras pas à boire l'argent que j'ai dans ma poche! J'aurai l'oeil
+sur toi...»
+
+ *
+ * *
+
+Il est environ une heure.
+
+Dans la nuit devenue sombre, le cheval va son train régulier, monotone.
+L'air plus vif, le cabotage du cabriolet, le bruit des sabots; tout
+cela engourdit l'esprit et le corps, paralyse la langue et favorise les
+réflexions ou le sommeil.
+
+Tout à coup, comme on vient de s'engager dans un petit bois, le père
+François aperçoit deux hommes masqués qui s'approchent de la voiture, le
+pistolet à la main. L'un décharge son arme sur Philippe, qui culbute
+et va rouler, tête la première, dans la boue! L'autre forban dit à
+François: «Donne-moi ta bourse ou je te tue!»
+
+Le vieillard se met à crier: «Au voleur! à mon secours! Jean-Charles, à
+mon secours!»
+
+--Quoi! qu'est-ce qui vous prend, père François? demande Philippe, en se
+réveillant.
+
+Et François se débat dans la voiture en continuant à crier: «A mon
+secours, Jean-Charles!»
+
+--Aie! aie! réveillez-vous donc, père François! dit Philippe, en
+secouant le vieux serviteur; pourquoi criez-vous donc au secours?
+
+--Ouf! fait le bonhomme, en se frottant les yeux; je te dis que je l'ai
+échappé belle...
+
+--Échappé à quoi?
+
+--Je rêvais que deux voleurs masqués nous avaient attaqués; l'un t'avait
+déjà tué, mon pauvre Philippe... et l'autre se préparait à m'en faire
+autant... mais il voulait d'abord avoir ma bourse, le brigand! Ah! quand
+j'y pense! brrr...
+
+--Mais remettez-vous, père François; je ne suis pas mort, Dieu merci! et
+votre bourse est encore à la même place, je suppose!
+
+--Oui, mon ami, répond François, après avoir palpé la bourse qui repose
+sur son coeur. Mais tout de même, ce n'est pas prudent de dormir, la
+nuit, en traversant des bois qui peuvent être infestés d'Américains...
+
+--Mais, babiche! à qui la faute, père François?
+
+Il y a quatre heures que vous êtes muet comme une cruche de sirop, et
+trois heures que vous dormez comme une marmotte!
+
+A la fin des fins, ça m'embêtait de veiller et de parler tout seul, et
+je me suis endormi à mon tour... Vous étiez pourtant bien joyeux et bien
+jaseur en partant de Montréal; puis, crac! vous avez fermé votre boîte
+parce que deux p'tits polissons vous ont dit que votre fille était
+muette... Mais dites donc, père François, est-ce vrai, ça, que votre
+fille est muette? Je vous croyais encore garçon comme moi, par
+exemple...
+
+--Mais je n'ai ni fille ni garçon, mon cher Philippe, puisque je suis
+célibataire.
+
+--Ha bien! c'est ce que je pensais. Mais, alors, pourquoi avez-vous paru
+mécontent en entendant dire à ces muscadins: votre fille est muette?
+S'ils avaient dit ça à mon adresse, je leur aurais répondu qu'ils
+mentaient comme des arracheurs de dents, car je sais bien que ma
+fille--je veux dire celle que je vas voir--n'a pas la langue dans sa
+poche...
+
+En effet, vous ne savez pas ça, vous, père François, que je fréquente
+Melle Jacqueline, la cuisinière de M. Normandeau?
+
+Oui-da! tu n'as pas mauvais goût!
+
+Non, n'est-ce pas? Eh bien, puisque ça parait vous intéresser, je vas
+vous faire connaître comment je m'y suis pris pour la demander en
+mariage.
+
+D'abord, je dois vous dire que ce que je recherche, moi, c'est une fille
+sage, réservée, pieuse et, qui sait, faire usage de ses dix doigts! Eh
+bien! Melle Jacqueline possède toutes ces qualités-là. Elle est belle
+comme un coeur, bonne comme un ange, douce comme un agneau et vive
+comme un taon, à l'ouvrage! Elle va à confesse tous les mois, et elle
+n'hésiterait pas à y aller plus souvent, la chère créature, si elle
+commettait le mal! Mais je suis sûr qu'elle déteste trop les péchés pour
+en commettre!
+
+Tenez! elle me fait si bien penser à moi: chaque fois que je vas à
+confesse, je ne trouve rien de sérieux à dire, mais j'y vas quand même
+et souvent parce que je sais que le démon nous guette partout, le
+venimeux qu'il est! Mais je sers le bon Dieu du mieux que je peux, je
+remplis fidèlement les devoirs de mon état, et j'espère que le ciel ne
+m'abandonnera pas...
+
+Pardon, excusez-moi, père François, si je me suis éloigné un brin de mon
+sujet. J'y reviens. Donc, un jour, je dis à Melle Jacqueline: «Je gage
+que vous n'aimez pas les garçon, vous?»
+
+Elle baissa la tête et devint aussi ronge qu'une cerise mûre!
+
+J'ajoutai: «Si un honnête garçon, que vous connaissez bien, vous
+demandait en mariage, que lui répondriez-vous?»
+
+Cette fois, par exemple, elle releva la tête, et, devenant rosé, elle
+répondit: «Je lui dirais que je vas penser sérieusement à sa demande.»
+
+--C'est bien! Melle Jacqueline, lui dis-je; j'aime votre réponse autant
+que votre personne, et c'est moi qui vous demande en mariage! Je vous
+donne le temps d'y penser, car je ne suis pas pressé, moi! Je vous en
+reparlerai dans quinze jours, si ça vous plait.
+
+--C'est bien! _mesieu_, me dit elle. Et elle se retira, la figure encore
+couleur de rosé!
+
+Durant les quinze jours, je ne la reluquai seulement pas une seule fois
+du coin de l'oeil; mais le seizième jour, l'ayant rencontrée dans la
+cuisine, à six heures du matin, je lui dis carrément; «Eh bien, Melle
+Jacqueline, qu'est-ce que vous faites de ma demande en mariage?»
+
+--Je la garde! dit-elle, en souriant.
+
+Ce fut tout, mais ce fut assez pour ce jour-là...
+
+Le lendemain matin, l'ayant encore rencontrée, je lui demandai:
+«Consentez-vous à devenir ma femme?»
+
+--Oui, M. Philippe, avec plaisir, répondit-elle de sa voix si douce, si
+douce!
+
+--Merci! lui dis-je; j'en parlerai à M. Normandeau.
+
+Je ne sais pas si vous êtes comme moi, père François, j'ai pour habitude
+de remettre rarement à demain ce que je peux faire aujourd'hui. Or, ce
+même jour, j'allai trouver M. Normandeau dans son cabinet d'étude. Il se
+promenait les mains derrière le dos, et semblait penser à ses bêtes...
+
+--Que veux-tu, Philippe? me demanda-t-il, en s'arrêtant.
+
+--Ça vous déplairait-il, M. Normandeau, si je courtisais Melle
+Jacqueline, votre cuisinière, pour la marier à Pâques?
+
+Oh! père François, le bourgeois était de bonne humeur ce jour-là, car je
+ne l'avais jamais encore entendu rire de si bon coeur... Il se jeta dans
+son fauteuil, et se tint les côtes cinq minutes de temps... Et moi je
+riais rien que de le voir rire! La bonne humeur de mon bourgeois me
+donna de la hardiesse, et je repris: «J'ai parlé de l'affaire à Melle
+Jacqueline, et elle a accepté ma demande en mariage; mais comme je ne
+voudrais pas la fréquenter sans votre permission, c'est pour ça que je
+vous en parle.»
+
+M. Normandeau devint sérieux et me dit:
+
+--C'est bien! Philippe, je t'accorde cette permission; mais si je
+m'aperçois que tu abuses de ma tolérance, je te flanquerai à la porte!
+
+--N'ayez pas peur, M. Normandeau, je suis un honnête garçon, et Melle
+Jacqueline est une fille qui sait tenir sa place...
+
+--Va! Philippe, ajouta M. Normandeau; je paierai le violon le jour de
+tes noces!
+
+--Avez-vous compris ces paroles, père François: «Je paierai le violon le
+jour de tes noces!» Dans la bouche de M. Normandeau, ces paroles veulent
+dire: «C'est moi qui paierai toutes les dépenses...»
+
+--Sais-tu bien que tu as de l'esprit, Philippe? dit en riant le père
+François.
+
+--En voilà une demande! beau dommage que je le sais! C'est vrai que
+l'autre jour, s'étant fâché contre moi, M. Normandeau m'a dit: «Mon
+pauvre Philippe! je vois bien que tu n'as pas inventé les manches de
+pelle ni les poignées de portes!»
+
+Mais je lui ai répondu:»Ce n'est pas de ma faute, M. Normandeau, car
+quand je suis venu au monde, les manches de pelle et les poignées de
+ports étaient déjà inventés!»
+
+--C'est pas bête, cela, m'a dit M. Normandeau, en me tapant sur
+l'épaule. Si tu n'as pas inventé les manches de pelle ni les poignées de
+porte, je crois, par exemple, que tu as in venté la belle humeur!
+
+--Pour ça, M. Normandeau, c'est possible! mais c'est une invention qui
+ne m'a pas encore enrichi!
+
+--Console-toi, mon cher Philippe, car les qualités et les vertus clé ta
+Jacqueline valent cent fois mieux que la richesse...
+
+--Je crois que M. Normandeau disait vrai. Qu'en pensez-vous, père
+François?
+
+--Il a raison. L'homme perd tout s'il perd son âme; et la richesse,
+c'est souvent du bois qui sert à attiser le feu de l'enfer...
+
+--Tiens! qu'est-ce qu'on voit là-bas, dans _l'opuscule_? s'écria
+Philippe...
+
+--Dans _l'opuscule_, dis-tu? tu veux dire sans doute dans le
+_crépuscule_?
+
+--Crépuscule ou opuscule, reprit Philippe, ça m'est bien égal; mais
+qu'est-ce qu'on voit la-bas? On dirait que c'est un clocher?
+
+--Mais, oui! répondit François: c'est le clocher de l'église de
+Sainte-R...
+
+--Quoi! déjà? Eh babiche! que le temps a passé vite depuis trois heures!
+s'exclama Philippe...
+
+--C'est parce que tu as sans cesse parlé de Jacqueline, mon fiston!
+
+--Bien, oui! père François; ça me ragaillardit quand j'en parle...
+
+--Tu as bien de la chance, toi, d'être toujours joyeux! soupira
+François.
+
+--De la chance, dites-vous? mais il me semble que tout le monde peut
+avoir cette chance-là. On n'a qu'à la prendre, et, quand on l'a prise,
+la tenir! Vous l'aviez comme moi cette chance-là, père François, quand
+nous avons quitté Montréal, hier l'après-midi, puis tout d'un coup,
+patata! vous l'avez lâchée en entendant les deux malotrus dire: votre
+fille est muette. Tenez, père François, j'ai dans la caboche, l'idée que
+vous pensez toujours à ces deux muscadins, et que c'est à eux que vous
+rêviez quand vous criiez: «Au voleur! Jean-Charles à mon secours!» Pas
+vrai, ça, père François?
+
+--Oui, c'est vrai, Philippe!
+
+--Alors, babiche! vous me cachez quelque chose! Vous n'avez donc pas
+confiance en moi? Je vous ai bien fait mes confidences, moi, au sujet de
+Jacqueline; pourquoi ne me feriez-vous pas les vôtres an sujet de ces
+deux gaillards?
+
+--Es-tu capable de garder un secret, Philippe?
+
+--Eh babiche! Je crois bien! Je me crois capable de garder un secret
+comme la statue _Nallason_...
+
+--Tu veux dire la statue Nelson?
+
+--Oui. C'est ça qu'est pas bavarde, la statue _Melson_! Elle n'a jamais
+dit à personne pour quoi ils l'ont perchée si haut...
+
+--Eh bien, écoute! Philippe. Tu m'as dit que le clerc du notaire
+Archambault est un dépensier et une fine canaille; comment sais-tu cela?
+
+--Vous savez que je passe presque tout mon temps dans les écuries de M.
+Normandeau. Je soigne les chevaux et je veille à l'entretien des harnais
+et des voitures. C'est pas pour me vanter, mais, babiche! je vous
+certifie que tout ça est à l'ordre. Or, en face de l'écurie qui touche à
+la rue, il y a, depuis deux ans, un restaurant appelé le _Saumon d'or_,
+qui sert de rendez-vous à la jeunesse crapuleuse de la ville. Ce
+restaurant est tenu par une femme à l'âme malpropre, à ce qu'on dit,
+mais, moi, je ne la connais que de figure, et ça m'en dit assez!
+
+Souvent, le soir, le clerc notaire arrive au restaurant dans un carrosse
+traîné par deux chevaux. Souvent aussi je l'entends dire, à la porte du
+_Saumon d'or_, à ses amis: «C'est moi qui paye toutes les dépenses ça
+soir!» Une fois même, il y a deux ou trois mois de ça, je lui ai entendu
+dire: «Il me reste encore dix dollars sur les cinquante que mon imbécile
+de frère m'a donnés! nous allons les boire à sa santé ce soir!»
+
+Le père François, dans la voiture, trépignait de colère et
+d'indignation...
+
+--Le gueux! ah! le gueux! répétait-il... Et dire que sa famille
+s'imagine que ce gueux-là est le modèle des étudiants!
+
+--Vous connaissez donc sa famille? interrogea Philippe.
+
+--Oui, mon cher; ce gueux, ce misérable est le frère de Jean-Charles qui
+a arraché l'autre jour, M. le curé Faguy des griffes de l'ourse...
+
+--Vous ne me dites pas ça?...
+
+--Oui, c'est incroyable, mais c'est pourtant vrai! Tu comprends
+maintenant pourquoi je suis devenu si triste et si sombre en voyant ce
+sans-coeur sous l'influence de la maudite boisson... Ce misérable a jeté
+dans l'orgie et la débauche l'argent que Jean-Charles a gagné sur le
+champ de bataille, à Châteauguay... Et dépenser ainsi le prix du sang
+d'un héros, c'est un crime qui crie vengeance au ciel! Eh bien! notre
+devoir à nous, Philippe, c'est de démasquer ce misérable, afin de
+l'empêcher au moins d'extorquer d'autre argent à sa pauvre famille.
+Tu peux m'aider à atteindre le but que je me propose, en me tenant au
+courant des allées et venues de Victor Lormier, car tel est le nom de ce
+chenapan! Écris-moi, et garde le secret de la confidence que je viens de
+te faire!
+
+--Ne craignez pas de coups de langue de ma part, père François; sur ce
+chapitre-là, je serai aussi muet que la tombe!
+
+--Merci! mon cher Philippe. Dans tous les cas, je t'assure que ce
+vaurien de Victor ne mettra pas la patte sur l'argent que m'a donné M.
+Normandeau...
+
+--Puis moi, dit Philippe, en faisant claquer son fouet, je vous assure
+qu'avec cet archet-ci, je vas faire danser à Victor un rigodon à
+la porte du _Saumon d'or_... Et en travaillant d'accord, vous à
+Sainte-R..., moi à Montréal, nous allons peut-être réussir à arracher
+aux griffes du diable ce gredin-là!
+
+--Je le souhaite de tout mon coeur, dit le père François. Prions Dieu de
+nous aider et de nous éclairer.
+
+--Nous y voici! nous y voila! fit Philippe. en arrêtant la voiture à la
+porte du presbytère.
+
+--Fais le tour, dit François, et entre le cheval dans la cour.
+
+--Non, merci! je prends un verre d'eau, et je tourne bride tout de
+suite, car il est trois heures, et je veux coucher à Montréal ce soir.
+
+--Si tu crois, mon fiston, que je vas te laisser partir comme ça, tu te
+trompes grandement reprit le père François, en prenant le cheval par la
+bride et le faisant entrer dans la cour. Aide-moi à dételer, et vite!
+Bon! tu ne repartiras que lorsque tu auras mangé et que tu te seras
+reposé comme il faut, et ton cheval aussi.
+
+D'ailleurs, tu n'as pas besoin de te gêner, car le presbytère, ici,
+n'est pas seulement la maison du bon Dieu et du prêtre, c'est la maison
+de tout le monde! La maison est petite, mais le coeur du curé qui
+l'habite est grand!
+
+--Si j'accepte, père François, ce n'est pas pour moi, mais plutôt pour
+le pauvre cheval qui à le ventre vide et les _béquilles_ fatiguées...
+
+François mit le cheval dans l'étable, changea la litière et donna à
+l'animal une bonne portion d'avoine, de l'eau et une botte du foin.
+
+Maintenant, pensons à nous, dit-il à Philippe.
+
+Le vieux serviteur, qui paraissait avoir ses coudées franches au
+presbytère, dit à la ménagère: «Préparez-nous un bon déjeuner, et, après
+le repas, vous donnerez une chambre à mon ami, M. Philippe Trudel, qui a
+bien besoin de repos, car nous avons passé la nuit sur la route.»
+
+A quatre heures, bien repu, mais insuffisamment reposé, Philippe reprit
+le chemin de Montréal, malgré les instances que François avait faites
+pour le retenir plus longtemps.
+
+--Merci! père François, avait répondu Philippe, je tiens à être chez le
+bourgeois ce soir.
+
+--Oui, je comprends, mon drôle! tu as hâte de revoir Jacqueline, hein?
+
+--Eh babiche! vous avez deviné juste, père François!
+
+--N'oublie pas de m'écrire au sujet de l'affaire, tu sais!
+
+--N'ayez pas peur! mais ne faites pas encadrer mes lettres, par exemple!
+je ne suis pas comme vous un ancien maître d'école, moi! et je mets plus
+souvent la main au fouet qu'à la plume!
+
+--Bonne santé! Philippe.
+
+--Vous pareillement, père François... Hue! marche donc, blond...
+
+«Quel honnête et joyeux garçon! pensait le vieillard, en regardant s'en
+aller son jeune ami. Jacqueline sera sûrement heureuse avec lui!»
+
+ *
+ * *
+
+Pendant que Philippe se reposait, François avait demandé des nouvelles
+du curé et de Jean-Charles à la vieille ménagère. Sachant celle-ci très
+curieuse, il supposait qu'elle devait être bien renseignée. Il ne se
+trompait pas, car la vieille s'était tenue au courant.
+
+--M. le curé, répondit-elle, est parfaitement remis de son choc nerveux;
+mais il en est bien autrement de ce pauvre M. Jean-Charles, qui n'est
+pas près de guérir de ses blessures. Il a eu, avant-hier, des faiblesses
+telles que M. le curé a cru prudent de lui administrer les derniers
+sacrements.
+
+Ces faiblesses, parait-il, étaient dues à la quantité de sang qu'il a
+perdu et aux efforts surhumains que, dans son état, il a dû faire pour
+transporter M. le curé jusqu'ici.
+
+Mais hier, il a passé une assez bonne journée, et dans la soirée le Dr
+Chapais paraissait très confiant. Je vous ai dit, François, que M. le
+curé était parfaitement remis, mais je suis sûre que, au moral, il
+souffre le martyre. Hier soir je l'ai entendu dire au médecin: «Je
+vous recommande de ne rien épargner, et je vous supplie même de faire
+l'impossible pour sauver Jean-Charles. Puis, les yeux pleins de larmes,
+il ajouta: Si ce jeune homme venait à mourir, je ne pourrais jamais me
+consoler d'avoir été la cause de sa mort.»
+
+--La mère et les soeurs de Jean-Charles interrogea François, comment
+ont-elles pris ce malheur?
+
+--Oh! en courageuses et saintes femmes qu'elles sont! C'est M. Lormier,
+père, qui leur a annoncé la triste nouvelle. Il leur a répété, mot pour
+mot, les consolations que M. le curé lui avait dictées. D'abord, il
+leur a certifié que Jean-Charles n'était pas en danger et leur a fait
+comprendre que Dieu avait permis ce malheur pour empêcher leur fils
+de retourner sur le champ de bataille, où il aurait été probablement
+victime de son héroïsme. En un mot, il leur a fait accepter ce malheur
+comme une chose inévitable et qui devait tourner à l'avantage de la
+famille et à la gloire de Dieu.
+
+--Ont-elles vu Jean-Charles?
+
+--Oui, deux fois. Hier encore, elles ont eu avec lui une longue et bien
+touchante entrevue.
+
+--Espérons, dit François, que le ciel, sensible à nos prières, rendra
+bientôt la santé à notre cher malade et le bonheur à sa famille.
+
+
+
+IL FAUT SAUVEGARDER L'HONNEUR DE SA FAMILLE!
+
+François Latour--le lecteur s'en est déjà convaincu--était le prototype
+du serviteur fidèle et dévoué. Il appartenait à cette race de serviteurs
+d'élite qui menace de s'éteindre dans notre pays. Sa fidélité et son
+dévouement ne se restreignaient pas à celui qu'il était, par devoir,
+obligé de servir, mais ils s'étendaient à tous les parents et amis de
+son bon maître; et parmi les amis, Jean-Charles avait une place de choix
+dans le coeur du brave serviteur.
+
+Il se trompe singulièrement le lecteur qui pense que le vieux François
+s'était mis au lit le matin de son retour de Montréal. Non, certes!
+Aussitôt après le départ de Philippe, il était accouru auprès de notre
+héros, qu'il avait trouvé en la compagnie du prêtre.
+
+Le bon curé n'avait pas voulu, même pour une seule nuit, confier à
+d'autre la garde du malade. Le jour, il prenait deux ou trois heures de
+repos, mais, le soir, il s'installait au chevet du jeune homme, qu'il
+soignait avec la tendresse et le dévouement d'un père.
+
+L'abbé Faguy et Jean-Charles firent au vieux
+
+François l'accueil le plus cordial. On eût dit qu'ils recevaient un ami
+plutôt qu'un serviteur!
+
+François remarqua, avec surprise, que Jean-Charles parut très ému
+lorsqu'il lui serra la main. Mais il attribua cette émotion à la
+faiblesse du malade.
+
+--Je suis bien content de vous revoir, dit le curé, mais je ne vous
+attendais pas si tôt. Vous m'aviez laissé sons l'impression que vous
+seriez absent une huitaine de jours.
+
+--J'ai eu la chance, répondit le vieillard, de rencontrer tout mon monde
+le même jour, ce qui m'a permis d'abréger de moitié la durée de mon
+voyage.
+
+--J'ai, cependant, un reproche à vous faire, mon bon François; ma
+ménagère m'a dit qu'elle vous avait vu partir à pied avec un paquet sur
+le dos. Pourquoi n'avez-vous pas pris le cheval?
+
+--Oh! je n'aurais pas voulu, pour beaucoup, surtout de ce temps-ci, vous
+priver des services de votre cheval D'ailleurs, bredouilla-t-il, en
+rougissant, je n'avais qu'un petit trajet à faire, et le paquet que je
+portais était léger.
+
+--Vous considérez comme un petit trajet vous la distance qui sépare
+Sainte-R... de Montréal! et vous appelez cela léger, un paquet formé de
+trois peau d'ours...
+
+Le bonhomme resta tout interloqué en entendant les remarques du curé.
+
+Je suis trahi! se dit-il, en pensant à Philippe... Ce bavard-là a tout
+dit à la ménagère, pendant que je soignais le cheval; et la ménagère,
+cette pie! a tout rapporté à mon maître!
+
+L'abbé Faguy, voyant l'embarras du vieux serviteur, lui dit en souriant:
+«M. Normandeau, dans une lettre qu'il m'a fait remettre par son cocher,
+me raconte le but de votre voyage à Montréal et la longue entrevue qu'il
+a eue avec vous. Il exalte votre honnêteté et votre dévouement, puis il
+termine ainsi sa lettre»: «Je suis heureux d'avoir pu me procurer les
+peaux de ces trois bêtes qui occuperont la meilleure place dans mon
+musée. Je placerai la mère entre les oursons, et au-dessus d'elle je
+mettrai l'inscription suivante: _Tuée dans le bois-Panet, le 30 mai
+1814, par le poing formidable de Jean-Charles Lormier, l'un des héros de
+Châteauguay, au moment ou elle allait dévorer M. l'abbé Frs. X. Faguy,
+curé de Sainte-R..., qui était alors sans arme_.»
+
+Le curé et Jean-Charles remercièrent tour à tour François pour le
+témoignage de dévouement qu'il leur avait donné en cette pénible
+circonstance.
+
+Le vieux serviteur répondit qu'il ne croyait pas mériter autant de
+bienveillance de leur part, et qu'il n'avait fait que son devoir. Mais,
+ajouta-t-il, il y a un détail--et c'est le plus important--que M.
+Normandeau ne mentionne pas dans sa lettre, c'est le prix qu'il m'a payé
+pour avoir les trois peaux.
+
+--Comment! dit le curé, est-ce que M. Normandeau vous a payé ces peaux?
+
+--Certainement, M. le curé! et je vous prie de croire que je n'avais pas
+l'intention non plus de les lui donner. Je savais que M. Lormier était
+trop sérieusement blessé pour pouvoir aller à la guerre, et que, par ce
+fait, il perdait l'occasion de réaliser une centaine de piastres. Je
+pensais aussi que sa maladie allait être pour vous, pour lui et pour sa
+famille une cause de grandes dépenses; et, alors, pardonnez-moi-le, j'ai
+voulu en quelque sorte arracher à ces trois animaux la réparation des
+torts qu'ils vous avaient causés, et j'ai vendu leurs peaux!
+
+--Non seulement je vous pardonne, dit le curé, en plaisantant, mais
+j'admire votre talent pour le commerce... Vous avez, je suppose, obtenu
+une trentaine de dollars pour ces peaux?
+
+François tira de la poche de son veston les quatre cents dollars qu'il
+déposa sur la table en disant: «Voici le produit des trois peaux!»
+
+--Quatre cents dollars! s'écrièrent à la fois le curé et Jean-Charles!
+
+--Oui! M. Normandeau m'a dit que ces peaux avaient à ses yeux une valeur
+inestimable.
+
+Mais ce n'est pas tout. M. Normandeau m'a donné cent dollars, et comme
+je ne voulais pas les accepter, il m'a menacé de se fâcher montre moi.
+J'avais bien raison, n'est-ce pas? de vous dire tantôt, que je ne
+méritais pas vos remerciements, puisque j'ai été récompensé au centuple
+pour des démarches que le devoir m'obligeait de faire.
+
+--Vous êtes le plus généreux des hommes! dit Jean-Charles.
+
+--Certes, oui! confirma le curé; et le serviteur le plus dévoué et le
+plus honnête que je connaisse!
+
+En voyant l'argent sur la table, François pensa tout à coup au clerc
+notaire, et un frisson agita tout son être. Alors il prit les billets et
+les remit au curé en disant: «Cet argent, il est vrai, appartient à M.
+Lormier, mais comme sa maladie le rend incapable d'en disposer lui-même,
+pour le moment, je vous prierais, M. le curé, de bien vouloir placer les
+quatre cents dollars à la banque au nom de notre malade.»
+
+--Bien volontiers, dit l'abbé Faguy, en serrant les billets dans son
+portefeuille.
+
+Et le vieux serviteur respira librement...
+
+--Il est cinq heures, maintenant, dit François, en s'adressant au curé:
+allez donc vous reposer pendant que je resterai auprès de M. Lormier.
+
+--J'accepte votre offre non pas pour me reposer, car je ne suis pas
+fatigué, mais d'abord pour dire ma messe, et ensuite pour aller porter
+les secours de la religion à Gabriel Landry, qui demeure à l'extrémité
+de la paroisse.
+
+--Dans ce cas, M. le curé, je dirai à Félix d'atteler le cheval pour six
+heures.
+
+--Non, mon ami, merci! Par le temps ravissant que nous avons ce matin,
+je préfère marcher.
+
+--Mais, M. le curé, y songez-vous? c'est une marche de six milles que
+vous ferez?
+
+--Pourtant, mon cher François, cette marche n'est qu'une bagatelle
+comparée à celle que vous avez faite, l'autre jour, avec un lourd paquet
+sur le dos! Puis je n'ai pas encore trente ans, et vous en comptez
+soixante! Au revoir, mes amis!
+
+ *
+ * *
+
+--Savez-vous bien, M. Latour. dit Jean-Charles au vieux serviteur, que
+c'est une fortune que vous mettez à ma disposition!
+
+--En tout cas, M. Lormier, personne ne contestera les droits que vous
+y avez. En tuant à coups de poing, comme vous l'avez, fait, le plus
+puissant ennemi de l'homme, vous avez mérité l'admiration de tout le
+monde; et puis avec votre vie, vous avez sauvé celle de notre vénérable
+curé.
+
+--Mon mérite, dans cette affaire, n'est pas aussi grand, allez! que vous
+paraissez le croire; j'ai été plus gauche que brave. Après avoir logé
+une balle dans la tête de l'ourse, j'ai commis l'imprudence de jeter mon
+arme. La bête que je croyais morte, et qui n'était qu'étourdie, s'est
+précipitée sur moi...et je me suis défendu, voila tout!
+
+--Mais ne comptez-vous pour rien la force extraordinaire et l'endurance
+merveilleuse que vous avez déployées dans le combat?
+
+--Durant tout le combat, j'ai prié la Sainte-Vierge, et je crois
+fermement que c'est cette puissante protectrice qui m'a donné et la
+force et l'endurance dont vous parlez.
+
+Le vieux François, tout en admirant ce bel esprit d'humilité et de foi,
+et en admettant l'intervention divine dans ce combat, n'en restait pas
+moins convaincu que Jean-Charles, en cette occurrence, s'était conduit
+comme un héros.
+
+C'est aussi notre conviction.
+
+--Quoi que vous en pensiez, M. Lormier, reprit le vieillard, vous
+pouvez, sans scrupule, accepter cette somme que M. Normandeau m'a chargé
+de vous transmettre, avec l'expression de sa plus grande admiration.
+
+--Je l'accepte avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle me vient d'un
+coeur noble et, généreux, et ensuite parce que j'en aurai bientôt besoin
+pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à Montréal...
+
+Comme s'il venait d'être piqué par un serpent, François fit un bond
+prodigieux, et retomba lourdement sur le plancher...
+
+Juste à ce moment, le Dr Chapais, qui venait d'assister à la messe,
+entra et aperçut le vieillard gisant, inanimé, sur le plancher. Aidé
+de la ménagère, il transporta le serviteur dans la chambre voisine, et
+retendit sur un lit.
+
+Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que le bonhomme recouvra sa
+connaissance.
+
+La ménagère était allée chercher le curé, qui taisait alors son action
+de grâces dans la sacristie.
+
+Quand François reprit ses sens, le prêtre et le médecin étaient auprès
+de lui.
+
+--Ou suis-je? demanda-t-il, en promenant des regards effarés autour de
+lui; puis, tout à coup, il se mit à crier: «Au voleur! A mon secours,
+Jean-Charles! à mon secours!»
+
+--Voyons, mon ami, dit le curé, en prenant la main du vieillard,
+tranquillisez-vous, car il n'y a pas de voleur ici!
+
+François regarda le prêtre et sourit tristement.
+
+--Qu'avez-vous? reprit l'abbé Faguy.
+
+--Rien, monsieur! un peu de fatigue seulement...
+
+«Non! pensait le médecin, en consultant le pouls du vieux serviteur: la
+fatigue ne produit jamais de commotion aussi violente!»
+
+--Qu'en pensez-vous, docteur? interrogea le curé.
+
+Le médecin éluda la question en demandant à la ménagère, qui venait de
+rentrer, d'ouvrir le carreau d'un châssis, afin de renouveler l'air de
+la chambre. Et il ajouta: «Je vais aller voir Jean-Charles un instant et
+ensuite je courrai chercher des remèdes pour François.»
+
+Lorsqu'il fut seul avec notre héros, il lui demanda, en le regardant
+fixement: «Que s'est-il donc passé entre toi et le vieux serviteur?»
+
+--Nous parlions de choses et d'autres, quand, soudain, il s'est levé et
+est retombé comme une masse sur le plancher...
+
+--Tu sais que le vieux est sensible et nerveux; ne lui as-tu pas adressé
+des paroles qui auraient pu lui causer de la peine ou de la frayeur?
+En reprenant ses sens, il s'est écrié: «Au voleur! A mon secours,
+Jean-Charles! A mon secours!»
+
+--Mais, mon Dieu, non! Au contraire, je lui exprimais ma reconnaissance
+pour un grand service qu'il venait de me rendre, et c'est précisément à
+ce moment-là que l'attaque a eu lieu.
+
+--Je n'y comprends plus rien! murmura le médecin.
+
+Il examina les blessures de Jean-Charles, s'informa comment il avait
+passé la nuit, et, lui ayant recommandé de ne manger encore que des
+choses très légères, il sortit.
+
+Pendant ce temps, le curé, resté seul avec François, l'interrogeait pour
+tâcher de savoir réellement ce qui avait pu provoquer chez lui ce choc
+terrible.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! fit le vieillard en sanglotant, ayez pitié de
+nous!
+
+Habitué à consoler les affligés, le prêtre dit: «Oui, mon cher François,
+Dieu vient toujours en aide à ceux qui l'implorent dans les heures
+douloureuses; adressez-vous à lui en toute confiance. Mais comme je
+suis, par état, le représentant de Dieu auprès de mes ouailles, j'ai le
+droit de connaître tous leurs chagrins. Parlez sans crainte, mon vieil
+et bon ami!»
+
+--Eh bien! M. le curé, je vais vous dire, en peu de mots, ce qui
+m'afflige aujourd'hui.
+
+Et le vieux serviteur raconta la rencontre qu'il avait faite à Montréal,
+et tout ce que Philippe lui avait appris sur le compte du clerc notaire.
+Puis il répéta ces paroles de Jean-Charles qui l'avaient foudroyé:
+
+«_Je l'accepte (cette somme) avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle
+me vient d'un coeur noble et généreux, et ensuite parce que j'en aurai
+bientôt besoin pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à
+Montréal._»
+
+Le saint prêtre, comme si le déshonneur l'eût atteint personnellement,
+courba la tête sous le poids de ces révélations, et resta longtemps
+pensif. Puis, paraissant avoir pris une résolution, il se leva et dit:
+«C'est grave, mon ami, ce que vous venez de m'apprendre; mais, avec
+la grâce de Dieu, nous triompherons de l'esprit du mal qui inspire le
+malheureux Victor.»
+
+--Vous allez, M. le curé, avertir vous-même M. Jean-Charles, n'est-ce
+pas? afin qu'il soit sur ses gardes?
+
+--Non, mon bon François; notre ami apprendra toujours assez tôt ce
+nouveau malheur, que, d'ailleurs, je vais m'efforcer de détourner.
+J'écris immédiatement à Victor.
+
+--Et l'argent? demanda François.
+
+--L'argent est en lieu sûr, répondit le curé, et j'en disposerai pour le
+plus grand bien de Jean-Charles. N'ayez pas d'inquiétude là-dessus. Pour
+le moment, mon ami, il faut sauvegarder l'honneur de sa famille.
+
+
+
+LE COCHER PHILIPPE DANS SON NOUVEAU RÔLE
+
+Le soir même de son retour à Montréal. Philippe avait commencé à remplir
+le rôle que le père François lui avait assigné. Mais il s'était réservé
+la première partie de la soirée, de huit à neuf heures, pour aller faire
+la cour à sa dulcinée. Puis, après avoir soigné ses chevaux et tout mis
+en ordre dans l'écurie, il s'était placé, en observation, derrière les
+persiennes de la fenêtre qui faisait face au _Saumon d'or_.
+
+Avant tout, s'était-il dit, il faut que je sache où demeure le muscadin;
+et lorsqu'il sortira, du restaurant, je le suivrai de loin.
+
+Vers minuit, il vit sortir Victor avec quelques amis, et il se mit à le
+filer.
+
+La bande était joyeuse. Évidemment on s'était amusé, ce soir-là! Le
+clerc notaire avait dû payer royalement; son nom était souvent répété
+et acclamé. Il était le héros de la soirée. En le quittant, pour se
+disperser, ses amis lui réitérèrent leurs flatteries intéressées, et
+Victor, tout gonflé de son importance, continua seul par les rues
+sombres et désertes.
+
+Il paraît, pensa Philippe, que notre muscadin loge loin du _Saumon
+d'or_... Et dire que, tous les soirs, ce fou-là s'impose une aussi
+longue marche pour se damner... quand ce serait si facile pour lui de
+se sauver en restant tranquillement chez lui à servir le bon Dieu et à
+étudier...
+
+Mon Dieu, que les méchants sont bêtes!
+
+Moi si j'étais étudiant en loi, je sais bien ce que je ferais:
+j'étudierais la loi, babiche!
+
+Mais!--et il s'arrêta comme saisi de frayeur--j'y pense tout d'un coup,
+si j'étais étudiant en loi, je ne fréquenterais que le grand monde, et
+je n'aurais peut-être jamais connu Jacqueline, qui ne va pas, elle, dans
+le grand monde... Eh bien, bonsoir, l'étude de la loi! bonsoir, le grand
+monde! J'aime mieux garder et mon état et ma Jacqueline....
+
+Mais, voyons! qu'est-ce que je fais, ici, planté comme un champignon?...
+Il ne faut pas que je perde le muscadin de vue, car il ne m'attendra
+pas, bien sûr, ce polisson-là!
+
+Il pressa le pas pour reprendre le terrain perdu et se mettre en bonne
+posture d'observation. Puis continuant son monologue: Nous sommes sur la
+rue Saint-Denis, je crois.
+
+Tiens! voilà Victor qui s'arrête! Alors, il faut que je m'arrête moi
+aussi, je suppose! Il monte l'escalier de cette grande maison!
+
+Eh. babiche! il ne couche pas à la belle étoile, le muscadin! Quoi! il a
+une clef!
+
+C'est commode d'avoir une clef: on peut rentrer à l'heure qu'on veut!
+J'en ai une clef, moi aussi, mais c'est celle de l'écurie...
+
+J'ai hâte de connaîtra le particulier qui loge cette canaille de Victor.
+Ça doit être du propre, car qui se ressemble s'assemble... Maintenant
+que l'oiseau est entré, approchons-nous et allumons une allumette pour
+voir le numéro de son nid. Bon, ça y est! ce numéro-là est gravé dans
+ma caboche pour longtemps! Il ne me reste plus qu'à savoir le nom du
+personnage qui donne asile au muscadin. Je prendrai mes renseignements
+de mon confrère Étienne qui connaît par coeur toute la rue Saint-Denis.
+
+Philippe retourna sur ses pas en faisant les réflexions suivantes: J'ai
+accepté là une tâche qui ne me déplairait pas trop si je pouvais la
+remplir le jour... mais ça me chiffonne de veiller aussi tard que le
+muscadin! Je n'aime pas à me coucher après dix heures, moi! et même
+après neuf heures, les soirs que je ne vas pas voir ma blonde...
+
+Ah! me disait dernièrement mon grand père, les parents élèvent mal les
+enfants aujourd'hui! Dans le bon vieux temps, les jeunes gens partaient
+à sept heures pour aller veiller et ils revenaient à neuf heures et
+demie. De nos jours, tout cela est changé: les jeunes gens soupent à la
+vapeur, partent de la maison à six heures et demie, se promènent avec
+les filles dans les rues jusqu'à neuf heures, puis, alors, ils vont
+veiller et ne rentrent au logis qu'à minuit! Ils font de même,
+paraît-il, parce que c'est la mode... A-t-on jamais entendu parler d'une
+mode plus stupide! C'est la faute des parents, bien sûr!
+
+Moi, quand je serai père de famille, (et ça viendra avant longtemps,
+puisque je me marie à Pâques), oui, quand je serai père de famille, je
+dirai aux miens sur un ton terrible: Aie! là, vous autres, écoutez!
+allez veiller, si vous voulez, chez des gens respectables; mais, ici, il
+faut rentrer à neuf heures et demie, et la porte se barre à neuf heures
+et trois quarts juste,--c'est un quart d'heure de grâce que vous accorde
+ma bonté paternelle--, mais si, à cette heure-là, vous n'êtes pas
+arrivés: bonsoir, mes fistons! couchez dehors... Puis quand ils
+rentreront, le lendemain matin, je leur donnerai une raclée qui leur
+fera passer le goût de veiller tard...
+
+Oui, babiche! c'est comme ça que je ferai quand je serai père de
+famille... Et si ceux qui aiment à suivre la mode viennent me corner
+dans les oreilles que tout cela est changé de nos jours, je leur
+répondrai que ce qui avait du bon sens autrefois doit en avoir encore
+aujourd'hui...
+
+Je sais bien que les gens instruits ont coutume de dire que «plus ça
+change, plus c'est la même chose»; mais moi je trouve que quand ça
+change, ça n'est pas la même chose...
+
+Sont-ils drôles un peu, parfois, ces gens instruits! Ainsi, par exemple,
+les deux muscadins qui ont coupé la parole au père François, l'autre
+jour, par ces mots: «Votre fille est muette», savaient-ils ce qu'ils
+voulaient dire? Mais, babiche! quel rapport ces mots-là «votre fille est
+muette» pouvaient-ils avoir avec les paroles du père François: «Voilà
+pourquoi?»... Aucun rapport, ce me semble! On ne dira pourtant pas que
+ces deux muscadins ne sont pas instruits, puisqu'ils ont peut-être usé
+chacun cinquante fonds de culotte sur les bancs du collège...
+
+Je donnerais bien deux sous, par exemple, à celui qui pourrait
+m'expliquer comment il se fait que l'ignorant, lui, quand il parle, est
+compris de tout le monde, tandis que l'homme instruit, avec sa fricassée
+de grands mot? et de proverbes, n'est compris que de ses pareils...
+
+A quoi sert donc l'instruction, babiche! si c'est l'ignorance qui rend
+le langage compréhensible!
+
+L'année dernière, encore par exemple, je souffrais d'un mal d'yeux
+épouvantable. Je m'en vas chez le vieux Dr Buller, qui fait le métier
+spécial de soigner les maladies des yeux.
+
+Il me regarde longtemps--je veux dire mes yeux.
+
+--Bon! Je lui demande s'il connaît ma maladie..
+
+--Oui, répond-il, en me jetant par la tête sept ou huit mots longs comme
+le bras...
+
+--Pardon, docteur, lui dis-je: voulez-vous avoir la bonté de me mettre
+ça par écrit, et je l'étudierai quand je serai rendu chez-moi.
+
+Il me donna par écrit les noms de mes maladies--car il parait que j'en
+avais plusieurs--...Une fois rendu chez-moi, je me mis. à épeler les
+mots suivants: _Conjacquetuvite_ chronique; Hyp... hyp...--Ma
+foi! j'aime mieux dire: hip! hip! hourra!--Hypéros...resthésie...
+ratatine...--non, c'est pas ça--rétinienne,--oui c'est ça!--_Obstruc...
+obstrucstation_ du conduit lacry...--non, pas encore ça--_sacremal;
+Ratracissement_ des canaux ex... excré...--non--_excrotteurs_.
+
+Bon! je les ai!
+
+J'ai toujours de la misère à enfiler ces babiches de mots-là...
+
+Je ne les comprenais pas, comme de raison! Alors, j'ai pris le plus gros
+dictionnaire de M. Normandeau, et j'ai tâché de faire avec ces grands
+mots une phrase qui pouvait avoir du bon sens, et je n'en suis pas venu
+à bout! A la fin des fins, j'y ai renoncé, car, ma foi d'honneur! je
+crois que je serais devenu fou!
+
+Eh, babiche! on ne dira toujours pas que le vieux Dr Buller n'est pas un
+homme instruit, puisqu'il a étudié à Paris et à Londres...
+
+Bon, me voila, rendu. Où est ma clef, à cette heure? Ah! la voilà...
+
+Il ouvrit la porte de l'écurie en disant: «Comme Victor, j'ai l'avantage
+de rentrer à l'heure que ça me plait; mais, par exemple, j'ai assez
+d'esprit dans la caboche pour ne pas abuser de cet avantage! D'ailleurs,
+ça ne ferait pas longtemps avec M, Normandeau! babiche, non!
+
+M. Normandeau! Ça, c'est un p'tit homme qui sait se tenir! On ne peut
+pas lui ôter un cheveu de la tète! Mais, j'y pense; ça ne serait pas
+facile non plus de lui en ôter des cheveux, à ce bon M. Normandeau, car
+il est chauve comme une citrouille!
+
+N'importe! ce que je veux dire, c'est qu'il peut marcher la tête haute,
+même avec une perruque...»
+
+ *
+ * *
+
+En partant de Sainte-R..., Philippe avait conçu l'idée de faire danser à
+Victor un rigodon d'un nouveau genre. Mais le deuxième soir, il n'avait
+pas osé mettre son idée à exécution, parce que Victor se trouvait eu
+compagnie de plusieurs amis.
+
+Le troisième soir, le clerc notaire était entré seul au _Saumon d'or_,
+et ses amis ne semblaient pas être venus l'y rejoindre.
+
+Philippe était à son poste.
+
+Il est minuit, pensa-t-il; c'est l'heure de sortie de notre muscadin.
+
+Moi, je me contente de fréquenter Jacqueline trois soirs par semaine, et
+je ne fais qu'une heure de jasette avec elle. Le muscadin, lui, va
+voir les filles tous les soirs, et encore il ne déménage jamais avant
+minuit...
+
+Arrête un peu, mon fiston! comme dit le père François, je vas stopper
+tes fréquentations!
+
+Mais! il ne sort toujours pas, l'animal...
+
+Oui, le voilà!
+
+Victor avait dû prendre un verre de trop, car il marchait en titubant.
+
+Philippe, qui avait l'agilité du singe, s'était costumé en fantôme, et,
+monté sur des échasses qui lui donnaient une taille de dix pieds, il
+attendait Victor, dans l'obscurité, un fouet à la main.
+
+Quand Victor voulut tourner l'angle de la rue Sainte-C..., le fantôme se
+plaça devant lui, en disant d'une voix sépulcrale: «Misérable qu'as-tu
+fait de l'argent que ton frère a gagné, au prix de son sang, à la
+bataille de Châteauguay?»
+
+Et, vlan! vlan! il lui cingla les jambes avec la corde à noeuds de son
+fouet!
+
+--Pardon! pitié! miséricorde! supplia Victor, en retrouvant subitement
+toutes ses facultés.
+
+--Marche! commanda le fantôme, en se rangeant pour laisser passer
+Victor.
+
+Celui-ci profita de ce mouvement pour se sauver à toute vitesse; mais en
+quatre enjambées, le fantôme fut sur ses talons et lui administra des
+coups de fouet épouvantables, en criant:
+
+--Danse le rigodon du diable! danse plus fort que ça, misérable!
+canaille! voleur! toi qui as dépensé dans la débauche le pur argent de
+ta famille!
+
+Vlan! vlan! vlan!
+
+Et, à chaque coup de fouet, Victor criait et sautait comme un chat
+enragé.
+
+Pardon! miséricorde! hurlait-il!
+
+--Danse maintenant le rigodon, du _Saumon d'or_! commanda l'impitoyable
+fantôme.
+
+--Et les coups redoublèrent sur les maigres jambes du clerc notaire, qui
+perdit l'équilibre et roula sur la chaussée...
+
+Puis le fantôme disparut en apercevant, dans le lointain, la binette
+d'un constable, que les cris du danseur avaient attiré.
+
+Débrouille-toi comme tu pourras! pensa
+
+Philippe, en regagnant l'écurie. Je ne veux pas avoir de démêlés avec la
+police, moi! Bonsoir, Victor! Bonsoir, la compagnie!
+
+Victor, soutenu par le constable qui l'avait ramassé dans la rue, se
+rendit à son logis en boitant et en gémissant. Aux questions que lui
+posa le policier, il répondit d'une manière évasive. Il n'aimait pas
+du tout à mettre la police au courant de ses petites affaires; et s'il
+avait accepté l'aide du constable, c'est parce qu'il s'était senti
+incapable de se rendre seul chez-lui. D'ailleurs, il redoutait encore
+l'apparition du terrible fantôme...
+
+C'est avec la plus grande difficulté qu'il réussit à gravir l'escalier
+qui conduisait à sa chambre.
+
+La douleur était affreuse: il aurait crié, hurlé! mais il fallait que
+personne, dans la maison, n'eût connaissance de son odyssée!
+
+Si, demain, pensa-t-il, il m'est impossible de sortir, je dirai à Mme
+de Courcy que l'excès de travail me force à prendre quelques jours de
+repos...
+
+Ses jambes étaient enflées comme des traversins et bariolées comme
+des arcs-en-ciel! Il les lava, les frotta avec de la glycérine et les
+enveloppa du mieux qu'il pût avec des bandelettes de toile.
+
+Malgré le besoin qu'il ressentait de se mettre au lit, il resta assis
+dans son fauteuil, les yeux grands et fixes comme ceux d'un halluciné...
+
+Il lui semblait voir encore le fantôme s'approcher, le fouet à la main!
+Il lui semblait aussi entendre ces paroles: «Danse le rigodon du diable!
+Misérable! qu'as-tu fait de l'argent que ton frère a gagné, au prix de
+son sang, à la bataille de Châteauguay!
+
+Parfois, il lui prenait des envies d'appeler à son secours, mais la
+crainte de laisser deviner la cause de ses souffrances, lui fermait la
+bouche...
+
+Pauvre malheureux! il ne dépendait que de lui pourtant d'adoucir ses
+souffrances!
+
+La prière lui aurait fait du bien; le crucifix doré l'y invitait, mais
+il en détournait les yeux! Ce jeune libertin n'avait qu'un regret: celui
+de ne pouvoir retourner le lendemain à ses plaisirs immondes...
+
+«Alors, sembla lui dire le divin crucifié, puisqu'il en est ainsi,
+souffre donc, misérable!»
+
+La frayeur de Victor se dissipa un peu quand l'aurore vint éclairer sa
+chambre.
+
+Il souffla sa bougie et se mit au lit avec l'espoir de trouver bientôt
+dans le sommeil l'oubli de ses tortures. Mais le sommeil s'obstina
+longtemps à fuir ses paupières, et ce n'est que vers les six heures
+qu'il pût s'endormir.
+
+Notre étudiant avait l'habitude de se lever
+
+à sept heures, et de déjeuner à sept heures et demie. Mais, ce matin-là,
+à huit heures, Mme de Courcy constatant que le jeune homme n'était pas
+encore descendu, alla frapper à la porte de sa chambre. Ne recevant de
+lui, pour toute réponse, que des ronflements capables de réveiller les
+sourds, elle se retira discrètement, et recommanda à la servante de ne
+faire aucun bruit, afin de ne pas déranger ce cher enfant, qui méritait
+bien de prendre un petit congé...
+
+Victor dormit jusqu'à onze heures.
+
+Alors, il voulut se lever, mais le mouvement qu'il fit, eut l'effet de
+raviver toutes les douleurs de la veille, et il retomba sur son lit en
+poussant un gémissement!
+
+En entendant ce bruit plaintif, Mme de Courcy accourut, ouvrit la porte
+et recula de surprise en voyant la figure pâle et souffrante du jeune
+homme.
+
+--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria-t-elle.
+
+--Je suis un peu souffrant, madame, mais ce ne sera rien...
+
+Je cours chercher un médecin!
+
+--Merci! madame. Donnez-moi un crayon et une feuille de papier, s'il
+vous plait; je vais écrire à un médecin de mes amis.
+
+Le jeune homme traça quelques lignes qu'il mit sous enveloppe, à
+l'adresse d'un jeune médecin qui recrutait sa clientèle parmi les
+habitués du _Saumon d'or_, et il remit ce pli à la brave femme, en la
+priant de le faire parvenir à son adresse.
+
+A midi, le Dr Lamouche était auprès de Victor, qu'il trouva dans un
+piteux état. Le médecin resta longtemps en tête à tête avec son malade.
+
+Leur entretien roula sur des choses qu'une plume honnête ne doit pas
+répéter.
+
+--Tu es condamné, lui dit le Dr Lamouche, en se levant pour partir, à
+garder la chambre durant deux semaines. Je viendrai te voir souvent avec
+les amis pour te désennuyer.
+
+--Merci. Répète bien à Mme de Gourcy et au notaire Archambault ce que
+je viens de te dire: ces bonnes âmes vont mordre tout de suite à cette
+blague-là!
+
+Mme de Courcy, qui était très inquiète, guettait la sortie du jeune
+disciple d'Esculape.
+
+--Eh bien! docteur, est-ce que notre cher Victor est sérieusement
+malade?
+
+--Non, madame; il souffre de cette maladie qu'on appelle vulgairement le
+surmenage intellectuel, et qu'on rencontre fréquemment chez les jeunes
+gens qui sont, comme Victor, passionnés pour l'étude. Il en sera quitte
+pour un repos de quinze jours.
+
+--N'épargnez rien, docteur, et c'est moi qui paierai la note.
+
+--Oh, madame! Victor est mon ami, et je lui suis entièrement dévoué; je
+le visiterai souvent et lui prodiguerai tous mes soins.
+
+En se rendant chez le notaire Archambault, le Dr Lamouche se disait, en
+pensant à Mme de Courcy: «Oui, ma vieille, tu peux être certaine de la
+payer, la note, et dans les grands prix, s'il vous plait...»
+
+Le Dr Lamouche trouva le notaire à son étude. Il déclina ses titres et
+expliqua l'objet de sa visite.
+
+--Ce cher jeune homme! dit le lion notaire; il y a longtemps que je
+remarque sur sa figure une pâleur étrange, que j'attribuais à l'ennui:
+il aime tant sa famille!
+
+Mais si, comme vous le dites, il consacre toutes ses soirées à l'étude,
+je ne suis pas surpris de l'altération de sa santé. Je lui impose
+peut-être aussi trop d'ouvrage: je le ménagerai plus à l'avenir.
+
+Soignez-le bien, docteur, et, comme ce garçon n'est pas riche, vous
+pourrez m'envoyer votre compte.
+
+--Mais, vous n'y pensez pas, notaire! Victor est un de mes amis, et je
+n'entends pas me faire payer pour les soins que je lui donnerai!
+
+--Écoutez, docteur, reprit le notaire; j'insiste pour que vous me
+présentiez votre compte.
+
+--Enfin, puisque vous le voulez! Je me rendrai à votre désir! dit le Dr
+Lamouche, en prenant congé du généreux notaire.
+
+En voilà encore un qui s'obstine à vouloir payer la note! Tant mieux!
+pas de refus, mon bonhomme! J'accepte avec d'autant plus de plaisir
+que je n'espérais rien de mon client Victor, excepté la politesse de
+quelques petits verres qu'il m'aurait payés par ci par la. Mais je
+compte toujours sur la politesse des petits verres... car je ne ferai
+jamais connaître à mon ami la générosité de Mme de Courcy et du notaire
+à mon égard. Je parle déjà de leur générosité, et je maintiens le
+mot. Il faudra bien qu'ils se montrent généreux, ou sinon.... je leur
+servirai du papier timbré!
+
+Ces réflexions caractérisent suffisamment le Dr Lamouche et montrent
+qu'il était le digne émule de Victor Lormier!
+
+ *
+ * *
+
+Le cocher Philippe se trompait grandement s'il s'imaginait que le
+clerc notaire l'avait pris pour un fantôme. Car Victor n'était pas un
+superstitieux, mais un être excessivement nerveux et craintif.
+
+Et si ou l'a vu trembler et se jeter aux pieds du fantôme, en implorant
+sa pitié, ce n'était pas parce qu'il croyait avoir affaire à un
+revenant, mais plutôt parce qu'il espérait, par ses lamentations, se
+soustraire aux coups du fouet qui sifflait à ses oreilles, après lui
+avoir déjà pincé les jambes! Mais comme toutes les personnes nerveuses,
+il avait l'esprit très impressionnable, et l'impression durait chez lui
+aussi longtemps que l'agitation des nerfs. Voila pourquoi il avait passé
+toute la nuit du rigodon à trembler. Mais, le lendemain, ses nerfs
+s'étant apaisés, il avait repris sa lucidité et son aplomb habituel. Il
+ne lui restait plus qu'à faire disparaître les ecchymoses qu'il portait
+sur les jambes.
+
+Le clerc notaire, qui n'avait pas de secret pour le Dr Lamouche, avait
+conté à celui-ci la raclée que le pseudo-fantôme lui avait administrée,
+la veille, et tous les deux cherchèrent à découvrir quel pouvait être
+l'auteur de cette brusque et brutale attaque.
+
+--Ne te connais-tu pas d'ennemis, à Montréal? lui avait demandé le Dr
+Lamouche.
+
+--Ma foi, non! je n'ai que des relations amicales avec tous ceux que
+j'ai rencontrés au _Saumon d'or_ ou ailleurs...
+
+--Pourrais-tu reconnaître ton agresseur?
+
+--Non. Sa figure était cachée sous un masque effrayant.
+
+--Sa voix ne t'a-t-elle pas frappé?
+
+--Non; c'est son fouet seulement qui m'a frappé...Sa, voix m'est
+complètement inconnue.
+
+--Eh bien! mon cher, j'y perds mon latin.
+
+Et tu ne veux pas confier cette affaire-là à la police?
+
+--Non, certes! Je suis trop modeste, vois-tu, pour me mettre ainsi en
+évidence! Et d'ailleurs, je t'avouerai que je crains et les constables
+et leurs services: _Timeo danaos et dona ferentes_... Je préfère diriger
+moi-même mon enquête, et je compte sur ton précieux concours pour la
+mener à bonne fin.
+
+--Tu peux y compter, mon cher ami; nous aviserons.
+
+Quelques instants après le départ du Dr Lamouche, Victor reçut une
+lettre du curé de Sainte-R...
+
+La lecture de cette épître agaça ses nerfs et lui mit la rage au coeur.
+Dans son mouvement de colère, il froissa le papier, et il allait le
+déchirer, lorsqu'il parut se raviser. Il ferma les yeux et réfléchit
+longtemps. Puis, devenu plus calme, il relut la lettre une seconde fois,
+et murmura: «Ce calotin! qui se permet de me donner des conseils! J'ai
+bonne envie de lui répondre de se mêler de ses affaires! Mais, pourtant,
+si je veux atteindre le but que j'ai en vue, j'ai besoin de ne pas
+perdre la confiance de mon curé. Je dois, au contraire, convaincre ce
+petit saint que je mérite son estime. Et quand j'aurai réalisé le rêve
+qui m'apportera la fortune, je me moquerai pas mal de l'estime du curé
+Faguy et de l'argent de Jean-Charles... Il me faut donc bien réfléchir
+avant de lui répondre.»
+
+Le lecteur saura, plus tard, pourquoi le clerc notaire tenait tant à
+mériter la confiance de son curé, et pourquoi aussi il désirait obtenir
+le titre de notaire.
+
+Le curé, pensa Victor, doit tenir ses renseignements du pseudo-fantôme,
+puisqu'il parle de mes fréquente? visites au _Saumon d'or_ et de
+l'argent de Jean-Charles que j'y ai dépensé.
+
+Je vois que j'ai une forte partie à jouer, si je veux ménager le diable
+et le curé... La partie est d'autant plus forte et difficile que j'ai
+à combattre, ici, des ennemis invisibles. Si encore je connaissais ce
+vengeur de la morale qui simule le fantôme, je pourrais peut-être lui
+tailler des croupières; mais... je ne le connais pas, l'animal!
+
+N'importe! chaque chose viendra en son temps; et l'essentiel, pour le
+présent, c'est d'amadouer l'abbé Faguy. Je m'occuperai du fantôme une
+autre fois!
+
+Il s'assit confortablement dans son lit, plaça un carton sur ses genoux,
+prit une plume et écrivit ce qui suit:
+
+ Vénérable et cher monsieur,
+
+ J'ai l'honneur d'accuser la réception de votre lettre du 7 du
+ courant; et, en réponse, de vous dire que sa lecture m'a causé
+ autant de surprise que de chagrin. Oui, je suis surpris qu'on
+ m'accuse de mener, à Montréal, une vie de Sardanapale, quand, en
+ réalité, je mène plutôt une existence d'anachorète, m'efforçant de
+ remplir à la lettre mes devoirs de chrétien et d'étudiant.
+
+ J'ai bien quelques légères peccadilles à me reprocher, comme, par
+ exemple, de m'être laissé entraîner deux fois, par de prétendus
+ amis, au restaurant du _Saumon d'or_, que je ne connaissais pas, et
+ d'y avoir vidé quelques verres de vin.
+
+ Mais, Dieu merci! J'ai eu la force de briser promptement les liens
+ qui m'unissaient à ces amis d'un jour, et je ne suis plus retourné
+ dans ce lieu infâme.
+
+ J'ai traité rudement ces misérables, et je crois que ce sont eux,
+ qui, par vengeance, vous ont fait de faux rapports sur mon compte.
+ Je leur pardonne ces calomnies, et je prie le bon Dieu de les leur
+ pardonner aussi. Mais, comme je tiens à mériter la confiance que
+ vous m'avez toujours témoignée, je vous supplie, avant d'ajouter
+ créance à des accusations aussi graves, de bien vouloir vous
+ adresser à des personnes dignes de foi pour obtenir des
+ renseignements complets relativement à ma conduite. Et, à cette fin,
+ je prends la liberté de vous mentionner Mme de Courcy, chez qui je
+ demeure, et mon patron, M. le notaire Archambault. Je ne crains pas
+ le verdict que rendront ces personnes si éminemment respectables,
+ et qui sont, depuis plusieurs mois, les témoins quotidiens de ma
+ conduite.
+
+ Quant à l'argent que j'ai reçu de mon bien-aimé frère et de ma
+ famille, je vous certifie que j'en ai fait un usage honorable.
+
+ Je sais que j'ai des défauts (eh, mon Dieu! qui peut se vanter de
+ n'en pas avoir!) mais je vous donne ma parole de gentilhomme que je
+ mets en pratique, ici, les principes d'honneur et d'équité que vous
+ proclamez avec tant d'éloquence du haut de la chaire de vérité, et
+ de plus que je suis les bons exemples que n'ont cessé de me donner
+ mes parents chéris.
+
+ Je souffre d'être obligé de vivre éloigné de ma famille et de ma
+ paroisse natale; mais je m'impose ce cruel sacrifice pour étudier
+ une profession que j'aime et que j'ai le désir d'exercer dans ma
+ belle paroisse. Car, aussitôt que je serai admis à la pratique du
+ notariat, je m'empresserai de fuir Montréal pour aller goûter, dans
+ le travail, les ineffables joies de cette vie si paisible et si
+ heureuse que l'on coule à l'ombre du clocher de Sainte-R...
+
+ Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez, et je me
+ recommande à vos bonnes prières et à celles de mes pieux parents.
+
+ Veuillez croire, vénérable et cher monsieur, à l'affection bien
+ sincère et à la vive gratitude de votre paroissien toujours dévoué.
+
+ VICTOR LORMIER.
+
+Hum! fit-il, après avoir relu sa lettre; je crois que le saint homme va
+mordre à l'hameçon...
+
+ *
+ * *
+
+La veille au soir, avant de se mettre au lit, Philippe voulut écrire au
+vieux serviteur François, et il le fit dans les termes suivants:
+
+ Cher père François,
+
+ Je mets la main à la plume pour vous dire que je viens de laisser
+ le muscadin dans la rue, les quatre fers en l'air! Je lui ai fait
+ danser, avec mon meilleur fouet, un rigodon qui a duré un quart
+ d'heure. Je lui ai étrillé les jambes comme je fais à un poulain
+ malpropre et fringuant!
+
+ J'aurais donné deux sous pour vous avoir comme témoin!
+
+ Le rigodon a eu lieu, à minuit, à quelques pas du _Saumon d'or_,
+ d'où Victor venait de sortir seul et un peu gris.
+
+ Le muscadin était venu au restaurant la veille et l'avant-veille,
+ mais je n'ai pas osé lui présenter mes saluts ces soirs-là, parce
+ qu'il était avec d'autres gars qui devaient sentir le musc et le
+ whiskey...
+
+ Pendant que je graissais mon archet--je veux dire mon fouet--pour
+ faire danser encore le muscadin, j'ai vu venir un homme avec des
+ boutons jaunes sur le ventre, et je me suis caché pour voir ce qui
+ allait se passer. Le nouveau venu était un constable que je connais
+ bien. Il a été obligé de relever notre danseur, qui était hors
+ d'haleine, et d'aller le reconduire chez lui, car il ne pouvait plus
+ se porter sur les béquilles, et il geignait à faire pleurer les
+ cailloux!
+
+ A propos, je sais où niche l'oiseau et j'irai rôder autour de son
+ nid, de temps à autre.
+
+ Mais je pense qu'il ne sortira pas d'ici à quelques jours...
+
+ C'est toujours autant de pris contre le diable et peut-être pour le
+ bon Dieu... car qui sait si les noeuds de mon fouet n'auraient pas,
+ par hasard, touché en passant le coeur du muscadin...
+
+ Je vous écrirai encore quand j'aurai des nouvelles fraîches.
+
+ J'ai retrouvé Jacqueline plus joyeuse et plus aimable que jamais.
+ J'ai bien hâte que Pâques arrive! Je m'aperçois, à cette heure,
+ que j'ai fait une sottise en fixant mon mariage à une date aussi
+ éloignée...
+
+ Si c'était à recomm... mais c'est fait, n'en parlons plus!
+
+ Je suis pour la vie votre ami fidèle,
+
+ PHILIPPE.
+
+
+
+UN TRIO DE NOBLES COEURS
+
+Jean-Charles était toujours l'objet des soins empressés du Dr Chapais,
+de l'abbé Faguy et du vieux François. Tous rivalisaient de zèle et de
+délicatesse pour hâter son rétablissement, et tromper les ennuis de sa
+réclusion.
+
+Tout danger avait disparu, et même le médecin assurait que, dans
+quelques jours, le blessé serait en pleine convalescence.
+
+Les longues veilles au chevet du malade, les inquiétudes que lui avait
+inspirées son état, avaient lourdement pesé sur l'âme et le corps de
+l'excellent prêtre. Il s'était produit chez-lui une dépression grave, et
+un moment, on avait craint pour sa santé. Mais le repos du corps et la
+tranquillité de l'esprit eurent raison de ces défaillances, et bientôt,
+aux devoirs de son ministère, il put ajouter l'étude, qu'il avait
+négligée depuis quelque temps.
+
+Le vieux serviteur, lui, bien que souvent préoccupé de l'inconduite de
+Victor, se montrait joyeux et assidu auprès de Jean-Charles.
+
+Un matin, notre héros lui dit: «Je vous ai causé involontairement de
+la peine, l'autre jour, mon bon M. Latour, et je vous en demande bien
+pardon.»
+
+--Mais non, M. Lormier, pas que je sache!
+
+--Écoutez, mon bon ami; je sais tout. Ce sont les dernières paroles que
+je vous ai adressées, au sujet de mon malheureux frère, qui ont provoqué
+votre syncope. Du reste, je connais mon pauvre frère, et je vous avoue
+que je tremble pour son salut, si Dieu ne fait un miracle en sa faveur!
+Voyons, M. Latour, dites-moi franchement ce que vous avez appris, à
+Montréal, sur le compte de Victor.
+
+Le vieillard baissa la tête, et une grosse larme, semblable à une perle,
+tomba de ses paupières.
+
+--Ne craignez pas de m'offenser, reprit Jean-Charles, car je suis prêt à
+tout. Parlez!
+
+Le vieux serviteur, d'une voix émue, mit le malade au courant de la vie
+désordonnée du clerc notaire.
+
+--Est-ce que M. le curé sait comment mon frère se conduit à Montréal?
+
+--Oui. Après mon indisposition, M. le curé m'a tellement pressé de
+questions, que j'ai été obligé de tout lui avouer. M. l'abbé Faguy a
+écrit à votre frère une lettre qui devra lui toucher le coeur.
+
+--Vous avez bien fait d'en parler à M. le curé. Je crois que son
+concours nous permettra d'arrêter mon frère sur la pente de l'abîme. Je
+me reproche amèrement d'avoir donné de l'argent à Victor, et, par là, de
+lui avoir fourni l'occasion d'offenser le bon Dieu. Mais je me propose,
+à l'avenir, avant de débourser un sou pour lui, d'exiger la production
+des comptes, et je ne payer que les dettes d'une provenance honorable.
+
+--Bonjour, bonjour, mes bons amis! dit le curé, en entrant dans la
+chambre du malade.
+
+Mais remarquant la tristesse qui était peinte sur les figures de
+Jean-Charles et de François, il ajouta: «Ne dirait-on pas que vous vous
+amusez à broyer du noir!»...
+
+En effet, M. le curé, reprit notre héros, nous nous livrions à des
+pensées bien sombres, puisqu'il était question de Victor! J'ai supplié
+mon vieil ami de me dire la vérité, toute la vérité, et maintenant je
+sais tout. Il m'est impossible d'abandonner mon frère, même au milieu
+de ses égarements; mais, voulant mettre un frein à ses passions, j'ai
+décidé de ne payer que les dettes qu'il aura contractées pour des
+fins utiles et honorables, et encore sur la production de comptes
+authentiques. D'ailleurs. je sens que j'ai besoin d'économiser si je
+veux aider mon père à payer la pension de mes deux soeurs qui entreront,
+après les vacances, au couvent des religieuses de la Congrégation de
+Notre Dame, à Montréal, Si Victor aime nos soeurs, comme je le crois,
+il les visitera souvent, et ses entrevues devront lui faire beaucoup de
+bien. C'est dans l'espoir d'obtenir cet heureux résultat que j'ai fait
+consentir mon père à envoyer mes soeurs à Montréal.
+
+--Mon cher Jean-Charles, dit l'abbé Faguy, vous agissez avec sagesse, et
+je ne saurais trop approuver la décision que vous avez prise à l'égard
+de Victor. Mais savez-vous que je commence à croire qu'on a exagéré les
+torts de votre frère? A une lettre sévère que je lui ai adressée, ces
+jours-ci, je viens de recevoir une réponse aussi digne que rassurante.
+Écoutez en la lecture, ajouta le curé, d'un air triomphant.
+
+Et il lut la lettre que nous avons citée plus haut.
+
+--Quel tissu de mensonges et d'hypocrisies! ne put s'empêcher de
+s'écrier François, dans un moment de noble indignation.
+
+--Que dites-vous? interrogea le curé, surpris de la hardiesse
+inaccoutumée de son serviteur.
+
+--Pardon, M. le curé! ces mots m'ont échappé, et je les retire en vous
+offrant toutes mes excuses ainsi qu'à M. Lormier.
+
+--Sur quoi vous basez-vous, insista le curé, pour dire que cette lettre
+est un tissu de mensonges et d'hypocrisie; voyons, parlez!
+
+--Sur de nouveaux renseignements que je viens de recevoir de mon ami
+Philippe.
+
+--Et ces renseignements?
+
+--Les voici! fit simplement François, en tendant la lettre de Philippe.
+
+La lecture de cette épître aussi franche que originale, parut convaincre
+l'abbé Faguy, et il la communiqua à Jean-Charles sans faire une seule
+remarque.
+
+Le bon curé avait évidemment pris ses désirs généreux pour la réalité;
+et d'ailleurs il était si indulgent et si droit, qu'il croyait
+difficilement à l'hypocrisie et à la méchanceté chez les autres. C'était
+un optimiste dans le sens chrétien du mot.
+
+--Peut-on ajouter foi aux paroles de ce Philippe? demanda Jean-Charles,
+en s'adressant au curé.
+
+--Oui, répondit le curé; je connais le cocher de M. Normandeau depuis
+plusieurs années, et je le tiens pour un garçon de la plus grande
+respectabilité; et, du reste, je ne vois pas quel intérêt il aurait à
+nous tromper.
+
+--Alors, que dois-je faire, M. le curé?
+
+--Mettre en pratique la décision que vous avez prise, et prier beaucoup.
+Quelque chose me dit que Victor se convertira. Sera-ce tôt? sera-ce
+tard? c'est le secret de Dieu; mais nous pouvons, par nos prières, hâter
+sa conversion.
+
+--Je vous demande mille pardons, M. Lormier, dit François, d'avoir
+augmenté votre chagrin, mais vous m'avez exprimé le désir de connaître
+toute la vérité, et je me suis conformé, avec regret, à votre désir.
+
+--Merci, mon bon M. Latour; j'aime les positions nettes. Pour combattre
+un mal, il est essentiel de le bien connaître.
+
+--Maintenant, Jean-Charles, interrompit le curé, j'ai une offre à vous
+faire, mais je veux que vous me promettiez tout de suite de l'accepter
+sans discussion.
+
+--J'hésite grandement à vous faire cette promesse. Je redoute de votre
+part un nouveau sacrifice, et je sais que j'ai déjà trop abusé de votre
+générosité...
+
+--Que dites-vous là, Jean-Charles! Oubliez-vous que vous m'avez sauvé la
+vie au péril de la vôtre, et que je ne pourrai jamais acquitter ma dette
+de reconnaissance?
+
+D'ailleurs, soyez tranquille; il ne s'agit pas de sacrifice, mais d'un
+simple devoir. Écoutez-moi. Vous voulez aider votre frère, autant que
+l'honneur vous permettra de le faire: très bien! Vous voulez aussi
+contribuer aux frais de l'instruction et de la pension de vos soeurs:
+très bien encore! Mais avez-vous calculé la somme d'argent que toutes
+ces dépenses représenteront, d'ici à quelques années? Avez-vous songé
+que votre bon père se fait vieux,--très vieux même depuis sa dernière
+maladie--, et que tôt ou tard, vous serez le seul soutien de la famille?
+A toutes ces questions, je réponds: non! Je sais que vous ne tenez pas
+registre de vos bonnes actions, et que votre main gauche ignore ce que
+donne votre droite... Mais permettez-moi de compter pour vous et de
+m'associer à vos oeuvres. Dites-moi, n'est-ce pas? que vous acceptez,
+d'avance mon offre.
+
+--Eh bien! M. le curé, je l'accepte, en priant Dieu de vous rendre au
+centuple le bien que vous me faites!
+
+--Voila ce qui s'appelle parler en chrétien! Vous connaissez
+l'entraînement irrésistible qui m'attirait vers l'entomologie. Vous
+savez aussi que je possédais la collection d'insectes la plus complète
+peut-être qu'il y eût dans le pays. Eh bien! la tragédie du bois-Panet
+m'a guéri de cette passion, et je me suis débarrassé de ma collection en
+la vendant au Dr Provencher, de Québec, pour la somme de quinze cents
+dollars. Et c'est cette contribution que je vous offre de grand coeur.
+
+--Mais! vous n'y pensez pas, M. le curé! se récria Jean-Charles.
+
+--Oui. j'y pense, et l'affaire est bâclée, puisque vous m'avez promis
+d'accepter sans discussion...
+
+Le produit des insectes et celui des peaux d'ours forment un capital
+de dix-neuf-cents dollars, que j'ai déposés à votre crédit à la caisse
+d'économie de N... Voici votre livret de banque.
+
+--Mais, fit observer le vieux François, dix-neuf cents dollars ne
+forment pas une somme ronde, et je vous demande la permission de
+compléter les deux mille dollars en y ajoutant l'argent que M.
+Normandeau m'a donné, et dont je n'ai pas besoin à mon âge...
+
+--Amen! dit le curé.
+
+--Ha bien! je proteste de toutes mes forces! s'écria Jean-Charles. Non,
+mille fois non! mon bon M. Latour! Je ne peux pas et je ne dois pas
+accepter un pareil sacrifice de votre part...
+
+--Pourquoi donc, M. Lormier? Je ne suis qu'un serviteur, c'est vrai,
+mais je n'ai pas besoin de cet argent, moi! J'ai, ici, le gîte, le
+vêtement, la nourriture et mes gages par dessus le marché. Puis je suis
+à la veille de mourir, et je n'ai pas d'héritiers naturels. Pourquoi
+refuseriez-vous à un vieillard, qui a déjà un pied dans la tombe, la
+satisfaction et l'honneur de contribuer à une bonne oeuvre?...
+
+--Acceptez! acceptez! insista le curé. Je suis sûr que cette
+contribution portera bonheur et au donateur et au donataire!
+
+Jean-Charles voulut parler, mais l'émotion qu'il ressentait le rendait
+incapable d'exprimer une seule parole.
+
+Prenant les mains bienfaitrices du prêtre et du vieillard, il y déposa
+un baiser respectueux et une larme de reconnaissance.
+
+Maintenant, dit le curé, mettons notre entreprise sous la protection de
+la Sainte-Vierge, et tout ira bien!
+
+
+
+UN DOUBLE COMPTE DE MÉDECIN
+
+Depuis trois semaines, Victor gardait sa chambre.
+
+Une désolante solitude s'était faite autour de lui. Seul le Dr Lamouche
+était venu chaque jour lui apporter des soins et des distractions. Notre
+étudiant s'indignait de cet abandon des amis.
+
+Les lâches! se disait-il; moi qui ai jeté l'argent à pleines mains pour
+leur procurer toutes sortes de plaisirs! Moi qui me suis sacrifié pour
+eux en mille circonstances! Ah! les lâches! les ingrats!
+
+Pauvre malheureux! C'était plutôt un service que ses amis lui rendaient
+en ne le compromettant pas par leurs visites suspectes! Et puis cette
+abstention intelligente prouvait qu'il restait un fond de pudeur au
+coeur de ces jeunes compagnons de débauche.
+
+Du reste, l'ami vrai, le seul qui n'abandonne personne, qui console et
+soutient toujours, était là, cloué au crucifix, les bras et le coeur
+ouverts!
+
+Si Victor s'y était jeté, il aurait trouvé, avec la consolation,
+la force de dompter ses passions et de régner sur lui-même. Mais,
+l'insensé! au lieu de lever ses regards vers Dieu, il les abaissait
+sur les pages des romans les plus immoraux, dont il nourrissait son
+esprit...
+
+Ce jeune homme, bien qu'il ne priât plus, n'était pourtant pas un
+incroyant. Il y avait encore dans un pli de son âme une parcelle de foi;
+mais les mauvaises lectures avaient paralysé sa conscience, faussé son
+jugement et contaminé son coeur...
+
+ *
+ * *
+
+Le premier matin que Victor alla à l'étude de maître Archambault,
+celui-ci le reçut avec la plus grande bonté.
+
+--Êtes-vous réellement assez fort pour reprendre l'ouvrage? lui
+demanda-t-il.
+
+--Je suis encore faible, répondit le jeune homme, mais je m'ennuyais
+trop pour rester plus longtemps à la maison!
+
+--Je comprends cela parfaitement, mais je vous conseille de ne pas
+étudier autant que vous l'avez fait dans le cours des derniers mois.
+Pour ma part, je me reproche de vous avoir parfois accablé de travail,
+et je me propose de vous ménager plus à l'avenir.
+
+--Vous êtes vraiment bien bon, mais je vous prie de ne pas vous gêner,
+car je m'aperçois que le travail me va à merveille.
+
+ *
+ * *
+
+Victor ne sortait pas du tout le soir, car il avait une peur terrible du
+fouet du pseudo-fantôme, et, au reste, il boudait encore ses amis qui
+l'avaient délaissé durant sa maladie.
+
+Il n'avait pas revu non plus le Dr Lamouche à qui il avait témoigné sa
+reconnaissance et promis, pour plus tard, une généreuse rémunération.
+
+--Allons donc! avait répondu le docteur, crois-tu, mon cher Victor, que
+je voudrais accepter une rémunération pour des soins donnés à un ami tel
+que toi? tu badines!
+
+--Non. je ne badine pas, et c'est mon intention de te payer aussitôt que
+je toucherai de l'argent.
+
+--Tiens, mon cher ami, si tu veux m'être agréable, ne me parle pins
+jamais de cela...
+
+Un matin, pendant l'absence du notaire, Victor cherchait, parmi les
+papiers privés de M. Archambault, des notes dont il avait besoin pour
+dresser un contrat de mariage, lorsque, tout à coup, au bas d'un
+feuillet, il aperçut la signature du Dr Lamouche. Il jeta un coup d'oeil
+rapide sur le chiffon, et cette lecture le mit dans une colère folle.
+Voici quel était la teneur de cet écrit:
+
+ Reçu de M. le notaire Archambault la somme de cent dollars pour
+ soins professionnels donnés à son clerc, M. Victor Lormier.
+
+ J. A. LAMOUCHE, M. D.
+
+--Le misérable! l'hypocrite! le voleur! vociféra Victor, en lançant un
+affreux juron. Tu vas avoir de mes nouvelles, mon brigand de docteur!...
+
+Puis, ayant trouvé les notes qu'il cherchait, il se mit à rédiger le
+contrat, et, tout en travaillant, il pensait au Dr Lamouche: «Puisque
+ce misérable-là a eu l'effronterie de se faire payer par le notaire
+Archambault, je ne serais pas surpris qu'il eût poussé l'impudence
+jusqu'à réclamer de l'argent de Mme de Courcy! Je m'en assurerai
+aujourd'hui même.»
+
+En effet, au dîner, il amena la conversation sur le Dr Lamouche.
+
+--Comment trouvez-vous ce jeune médecin? demanda-t-il à Mme de Courcy.
+
+--Il me parait bien habile.
+
+--Oui, mais il a la réputation de se faire payer promptement et
+grassement. Vous en savez peut-être quelque chose, chère madame?
+
+Mme de Courcy se contenta de sourire.
+
+--Pardon, madame, reprit Victor; voulez-vous avoir la bouté de me dire
+si vous avez reçu un compte du Dr Lamouche pour les soins qu'il m'a
+donnés, et si vous avez acquitté ce compte?
+
+--Oui. mon cher Victor, il m'a réclamé cent. dollars, que je lui ai
+payés avant-hier.
+
+Victor jeta sa serviette sur la table, s'excusa, prit son chapeau et
+se rendit tout droit chez le Dr Lamouche, qu'il trouva seul devant une
+table somptueusement garnie.
+
+--Comme tu arrives bien! dit le docteur en approchant de la table un
+siège pour Victor.
+
+--Oui, j'arrive pour te prendre à festoyer aux dépens du notaire
+Archambault, misérable que tu es!
+
+--Mais, mon cher ami, si tu es sérieux, je ne comprends pas ce que tu
+veux dire!
+
+--Je veux dire que tu as eu l'effronterie, pour ne pas dire plus, de te
+faire payer cent dollars par le notaire Archambault pour les soins que
+tu m'as donnés...
+
+--C'est faux! dit le docteur, en jouant l'indignation.
+
+--Quoi! tu as l'audace de nier! Eh bien, vas-tu me dire que ce reçu n'a
+pas été écrit et signé par toi?
+
+La production du reçu désarma le docteur, qui se mit à ricaner
+cyniquement. Puis il dit: «Oui, c'est vrai; mais il a le moyen de payer,
+ce bonhomme-là!»
+
+--Ne t'avais-je pas promis que je te paierais? alors, pourquoi ne
+m'as-tu pas attendu quelque temps?
+
+--C'est que j'avais besoin d'argent, et je supposais, sans doute avec
+raison, que tu me ferais attendre trop longtemps... et tu sais que la
+patience n'est pas au nombre de mes vertus!
+
+--D'ailleurs, est-ce que cent dollars n'est pas une somme exorbitante
+pour le gallon d'eau boriquée et l'onguent fait avec la graisse du
+diable que tu m'as donnés?
+
+--Et mes soins, et les trente-cinq visites que je t'ai faites, ne
+comptent donc pas avec toi?
+
+--Dans tous les cas, tu admettras que cette somme était plus que
+suffisante.
+
+--Je conviens qu'elle est suffisante.
+
+--Alors, comment se fait-il, lâche! voleur! que tu as réclamé la même
+somme de Mme de Courcy?...
+
+Le docteur ne s'attendait pas à celle-là, évidemment, car il devint
+rouge comme un homard cuit, et resta coi!
+
+--Ah! tu ne parles pas, brigand! mais écoute bien ce que je vais te
+dire. Si tu ne me remets pas l'argent que tu as filouté au notaire
+Archambault, je te dénoncerai partout comme un voleur! Quant à l'argent
+que tu as eu l'impudence de demander à Mme de Courcy, je m'engage à le
+lui remettre d'ici à quelque temps.
+
+--A tes injures et à tes menaces aussi imprudentes que ridicules, je
+réponds ceci: tu n'auras pas un sou! entends-tu? pas un sou! Fais ce que
+tu voudras; je me moque de toi comme de ma première culotte... Comment!
+me crois-tu assez naïf pour te jeter cet argent avec lequel tu irais
+boire et rigoler au _Saumon d'or_?... alors, tu te trompes d'enseigne,
+mon vieux... Et, maintenant, houp! sors d'ici, et vite, ou je te lance
+par la fenêtre, écrevisse que tu es!
+
+Victor, qui avait peur de son ombre, sortit en maugréant: «Ah! si
+j'avais la force de mon frère, tu ne me ferais pas sortir ainsi,
+misérable canaille!»
+
+--Va danser le rigodon du diable! lui cria le docteur, en lui faisant
+claquer la porte sur les talons!
+
+--Eh! babiche! il parait qu'il se fait sortir rondement, notre clerc
+notaire! pensa Philippe, qui passait en voiture juste au moment où
+Victor, frappé par la porte, descendait précipitamment l'escalier de la
+résidence du Dr Lamouche. Pourtant, quand j'ai rencontré Victor tantôt,
+il avait l'air d'un lion furieux! C'est bien le cas de lui appliquer le
+dicton de mon grand père:
+
+ Qui part comme un lion,
+ Revient comme un mouton!
+
+Pas chanceux, le muscadin! non, pas chanceux! Il n'aura pas voulu payer
+le docteur je suppose, et, de plus, il l'aura insulté; puis le Dr
+Lamouche. qui est prompt comme un taon, l'aura flanqué à la porte!
+
+Mais qu'il s'arrange! le père François ne m'a pas chargé de m'occuper
+de ces détails-là... Il me suffit de savoir que, depuis la scène du
+rigodon, le muscadin est sage comme un ermite; les noeuds de mon fouet
+ont sans doute rencontré en chemin son tout petit coeur...
+
+Bonjour, le muscadin!
+
+Blond! marche donc, blond!
+
+ *
+ * *
+
+Victor s'en revenait la tête basse, en effet, et il croyait avoir l'air
+si piteux, qu'il n'osa pas rentrer chez Mme de Courcy pour terminer son
+repas. D'ailleurs, la rage qui l'animait lui ôtait le goût du dessert!
+
+Il se rendit à l'étude de son patron tout en faisant ces réflexions; «Et
+dire que je ne pourrai rien faire pour forcer le voleur à me rembourser
+cet argent... car si je dis un mot contre lui, il est capable de se
+venger, soit en me donnant la volée ou en dénonçant ma conduite à Mme de
+Courcy, à M. Archambault et même à mes parents... et je crains ses coups
+de langue autant que ses coups de poing... Ah! si j'avais le courage
+et la force de Jean-Charles, je lui en ferais danser un cotillon à ce
+bandit de docteur! Mais, hélas, je suis peureux comme une poule et
+faible comme un poulet!
+
+Dans les conditions où la nature et le sort m'ont placé, ce que j'ai de
+mieux à faire, je crois, c'est de _sortir le moins possible eh d'étudier
+le plus possible!_
+
+J'aime beaucoup la vie qu'on coule au _Saumon d'or_, mais elle peut
+nuire à mes affaires temporelles... Je pourrai la reprendre à grandes
+guides, plus tard, quand j'aurai réalisé mon rêve d'or!
+
+
+
+UNE FÊTE PATRIOTIQUE
+
+C'était le 23 juin au matin. L'animation la plus grande régnait dans la
+paroisse de Sainte-R..., d'ordinaire très paisible.
+
+Le curé Faguy avait invité les jeunes gens à une corvée patriotique.
+
+L'église et le presbytère étaient bâtis à quelques cents pas du rivage
+que baignaient mollement les flots du Saint-Laurent.
+
+Sur le sable de la grève, s'élevait déjà un immense bûcher en forme
+de pyramide; le temple et le presbytère étaient pavoisés de drapeaux
+français et anglais, et les jeunes gens semblaient mettre la dernière
+main aux préparatifs, en plantant de beaux érables de chaque côté d'un
+large chemin qu'ils avaient tracé, depuis l'église jusqu'au bûcher.
+
+Jean-Charles Lormier paraissait être l'âme dirigeante de l'organisation;
+il voyait à tout et corrigeait, dans les décorations, ce qui choquait le
+regard.
+
+Notre héros, bien que très faible encore et incapable de travailler,
+avait obtenu du Dr Chapais la permission de prendre un peu d'exercice et
+de se créer des distractions.
+
+Depuis environ deux semaines, un vieux prêtre français, l'abbé Failloux,
+qui voyageait pour sa santé, était venu se reposer au presbytère de
+Sainte-R...
+
+C'était un patriote dont le coeur était rempli du noble désir
+d'implanter sur cette terre canadienne les vieilles coutumes de la
+patrie française.
+
+Un soir, il dit à l'abbé Faguy: «Dans ma paroisse, M. le curé, et dans
+plusieurs paroisses de la France, nous fêtons, le 23 juin au soir, les
+feux de la Saint-Jean. Mes paroissiens préparent un bûcher auprès duquel
+nous nous rendons en procession; je bénis le bûcher et j'y mets le feu.
+C'est le signal de la fête qui dure deux heures. D'abord les assistants
+viennent tour à tour se plonger la tête dans la fumée pour recevoir le
+baptême du feu. Ensuite, les jeunes gens dansent autour du bûcher
+tandis que les hommes d'âge mûr et les vieillards entonnent des chants
+patriotiques.
+
+C'est tout à fait charmant.
+
+Puis, quand le feu est éteint, chacun prend un tison qu'il conserve
+précieusement au foyer domestique jusqu'à la fête suivante. Mais les
+feux de la Saint-Jean ne sont que le prélude de la fête religieuse et
+nationale qui a lieu le lendemain, et dont le programme se compose d'une
+messe solennelle avec sermon et musique, et d'une procession en plein
+air, quand la température le permet.
+
+Ces manifestations ravivent dans les coeurs l'amour de la religion et de
+la patrie.
+
+Pourquoi, M. le curé, n'implanteriez-vous pas ici ces belles coutumes de
+la France?
+
+--Je le voudrais bien, répondit l'abbé Faguy, mais il ne faut pas
+oublier que la situation est encore tendue entre la France et
+l'Angleterre; et, en faisant ces manifestations, je craindrais de
+blesser certains Anglais qui y verraient peut-être une provocation.
+
+--Allons donc! les Anglais d'aujourd'hui sont trop intelligents et
+trop généreux pour défendre aux Canadiens-français de manifester leur
+patriotisme... Du reste, rien ne vous empêche de donner à ces fêtes
+un caractère de loyauté, en déployant les drapeaux anglais à côté des
+drapeaux français, et, dans votre sermon, en exhortant vos paroissiens à
+respecter l'autorité britannique.
+
+--J'y penserai, j'y penserai, dit le curé. Et, après y avoir
+sérieusement pensé, il décida de célébrer les fêtes dont l'abbé Failloux
+lui avait fait la description.
+
+Donc, le 23 juin au soir, aux sons joyeux de la cloche de l'église, tous
+les habitants de Sainte-R..., précédés de leur vénérable curé, de l'abbé
+Failloux et des enfants de choeur, suivaient avec recueillement le
+chemin qui conduisait au bûcher.
+
+La bénédiction fut faite par le prêtre français, et le bûcher fut allumé
+par l'abbé Faguy.
+
+La température se prêtait admirablement à une fête de nuit. Le firmament
+était parsemé d'étoiles, et une brise légère et fraîche animait le
+bûcher d'où s'élevaient des gerbes d'étincelles qui scintillaient comme
+des diamants.
+
+Alors, les jeunes gens se mirent à danser autour du feu, et bientôt ils
+dansèrent avec une telle frénésie, que les vieillards, stimulés par
+l'exemple, se prirent à danser comme à l'âge de vingt ans!
+
+Ce fut une farandole, une furie, quoi!
+
+Les hommes seuls dansaient.
+
+Et pendant que la danse battait son plein, les cornets, les flûtes,
+les violons et les clarinettes jouaient nos airs nationaux. Puis des
+centaines de voix chantèrent en choeur, avec beaucoup d'ensemble, les
+refrains chéris de la vieille France!
+
+Enfin, quand le feu fut éteint, chaque assistant ramassa un tison, qui
+avait à ses yeux la valeur d'une pierre précieuse, et l'on reprit
+le chemin du logis, emportant le plus doux souvenir de cette fête
+inoubliable.
+
+Le lendemain matin, à huit heures, toute la population était réunie dans
+la jolie petite église qui avait été décorée avec autant de tact que de
+goût.
+
+Des drapeaux français et anglais, disposés en un superbe faisceau,
+étaient liés à la croix du maître autel. Les colonnes du temple
+disparaissaient sous des guirlandes de fleurs et de verdure; et de la
+voûte s'échappaient des banderoles aux couleurs de la France et de
+l'Angleterre.
+
+Le saint sacrifice de la messe fut célébré par l'abbé Failloux, et c'est
+le curé Faguy qui prononça le sermon, que nous regrettons de ne pouvoir
+reproduire in extenso. En voici un bien faible résumé.
+
+Le prédicateur fit d'abord l'historique des feux de la Saint-Jean, dont
+il expliqua le sens mystique, et dit que ces feux n'étaient qu'une
+préparation à la fête du saint qui eut le privilège de baptiser Notre
+Seigneur. Il esquissa la vie si édifiante de Saint-Jean-Baptiste et dit
+que les Canadiens-français devraient choisir ce grand saint pour
+leur patron. Il exhorta ses paroissiens à prier Saint-Jean-Baptiste
+d'accorder au peuple du Canada des jours de prospérité, de paix et de
+bonheur. Et, remontant à la source de notre histoire, il retraça les
+luttes héroïques que les prêtres, les soldats et les laboureurs eurent à
+soutenir pour conserver leur religion, leur langue et leurs traditions.
+Il parla de la cession du Canada à l'Angleterre et dit que les
+Canadiens-français avaient aujourd'hui, comme avant la cession, le
+devoir de rester catholiques et français, mais qu'ils devaient aussi
+rester loyaux à l'Angleterre et la défendre contre tous ceux qui
+voudraient porter atteinte à son prestige sur le sol du Canada. Voyez
+au-dessus de l'autel de ce temple, ajouta-t-il, ce faisceau de drapeaux
+français et anglais liés à la croix du Christ: eh bien, ce faisceau est
+le symbole des devoirs que vous avez à remplir envers Dieu, envers la
+France et envers l'Angleterre!
+
+A l'offertoire, Jean-Charles, qui possédait une belle voix de baryton,
+chanta, avec accompagnement d'orgue et de violon, un cantique approprié
+à la fête du jour.
+
+Après la messe, toute la foule, bannière en tête, se forma en
+procession. Elle alla d'abord présenter ses hommages à son pasteur, et
+ensuite se rendit sur la place publique où une estrade avait été érigée
+pour les orateurs du jour.
+
+Le maire parla le premier, et dans un discours familier et concis, il
+engagea ses compatriotes à resserrer de plus en plus les liens qui les
+unissaient déjà et à célébrer, chaque année, avec un éclat grandissant,
+la fête nationale.
+
+Le maire invita le Dr Chapais à lui succéder, et aussitôt le nom
+populaire du docteur fut salué par les applaudissements de la foule.
+
+Le Dr Chapais, qui maniait aussi bien la parole que le scalpel et le
+bistouri, fit un discours tout vibrant de foi, de patriotisme et de
+loyauté. Durant trois quarts d'heure, il tint l'assistance sous le
+charme d'une éloquence électrisante.
+
+Le docteur possédait à un rare degré _l'art de bien dire ce qu'il faut,
+tout ce qu'il faut, et rien que ce qu'il faut_.
+
+Il avait cessé de parler depuis deux ou trois minutes, et les vivats
+retentissaient encore en son honneur.
+
+L'assistance commençait à se disperser, lorsqu'un homme, jeune encore,
+et portant l'uniforme militaire, gravit les degrés de la tribune.
+Les spectateurs se rapprochèrent de l'estrade, et le silence se fit
+aussitôt.
+
+L'orateur inconnu prit la parole en ces termes:
+
+«Mesdames et messieurs,
+
+«Vous êtes sans doute surpris de me voir à cette tribune, et je vous
+avoue que je suis surpris moi-même de l'audace dont je fais preuve
+en osant prendre la parole après l'orateur éminent que nous venons
+d'entendre et qui nous a tant charmés.
+
+«Mais je n'ai pas l'intention de vous entretenir longtemps, je ne dirai
+que quelques mots, et je réclame une part de votre bienveillante'
+indulgence.
+
+«Laissez-moi vous dire, en toute franchise, ce que je suis venu faire à
+ces fêtes qui ont obtenu un si beau succès.
+
+«Quand le chef parle, le soldat doit obéir. Or, mon uniforme vous dit
+que je suis soldat, et mon accent que je suis Anglais; eh bien, c'est
+pour obéir aux ordres de mon chef que je suis venu au milieu de vous.
+
+«Le bruit des préparatifs de vos fêtes est parvenu aux oreilles de son
+excellence le gouverneur-général. Or, comme sir George Prévost sait que
+les Canadiens-français ont été traités injustement, et même tyrannisés,
+par plusieurs des gouverneurs qui l'ont précédé, et que son plus grand
+désir est de réparer les injustices qui ont été commises, il m'a chargé
+de m'enquérir du caractère des démonstrations que vous organisiez et
+de lui en faire un rapport. Car sachant que les Américains, depuis
+le commencement de la guerre, cherchent sans cesse à soulever les
+Canadiens-français contre les Anglais, son excellence a pu penser
+que l'idée de vos fêtes avait été inspirée par nos ennemis comme une
+manifestation anti-anglaise.
+
+«Eh bien, mesdames et messieurs, j'ai été le témoin oculaire et
+auriculaire de votre fête d'hier et de celle d'aujourd'hui, et j'en
+suis tellement enthousiasmé que je n'ai pu résister au désir de vous en
+adresser publiquement mes compliments, et de vous faire connaître
+la conclusion du rapport que j'aurai l'honneur de soumettre à son
+excellence le gouverneur général.
+
+«Je dirai à son excellence que l'Angleterre ne compte certainement pas
+dans tout l'empire britannique de sujets plus fidèles et plus loyaux que
+les Canadiens-français de Sainte-R...
+
+«Oui, tout ce que j'ai vu et entendu ici fait l'éloge de votre loyauté.
+Les décorations, le sermon pathétique de votre digne curé, le discours
+de M. le maire et la pièce de haute éloquence que vient de prononcer
+M. le Dr Chapais; toutes ces choses, dis-je, proclament hautement la
+noblesse de votre patriotisme et de votre loyauté.
+
+«Du reste, mesdames et messieurs, pour convaincre son excellence que vos
+fêtes ont été inspirées par un patriotisme de bon aloi, il me suffirait,
+je crois, de lui dire que celui qui les a organisées, est un des
+principaux héros de Châteauguay. Car j'ai pris part à la mémorable
+bataille de Châteauguay, et je puis vous assurer que les honneurs
+de cette glorieuse journée reviennent au colonel de Salaberry et au
+valeureux soldat, Jean-Charles Lormier...
+
+«Je termine, mesdames et messieurs, en proposant trois hourras pour
+l'Angleterre, pour la brave population de Sainte-R... et pour le héros
+de Châteauguay!
+
+La foule, après avoir crié trois hourra?, appela, à grands cris,
+Jean-Charles Lormier. Celui-ci, qui n'avait jamais fait de discours,
+chercha à se dérober, mais plusieurs vigoureux jeunes gens le hissèrent
+sur leurs épaules et le portèrent en triomphe sur l'estrade.
+
+Jean-Charles paraissait plus ému à la tribune qu'il l'avait été sur le
+champ de bataille. Mais, réprimant son émotion, il dit:
+
+«Mesdames et messieurs,
+
+«J'avais préparé avec soin le programme do nos fêtes, et je le croyais
+complet, mais j'étais dans l'erreur; car mon distingué ami, le brave
+capitaine Johnson, est venu le compléter en nous gratinant d'un discours
+qui a remué les fibres les plus intimes de nos coeurs! Et je le remercie
+au nom de toute la population de Sainte-R...., dont je croîs être en ce
+moment le fidèle interprète.
+
+«Je ne vous ferai pas un discours, d'abord parce que je n'ai pas reçu
+de Dieu le don de l'éloquence, et ensuite parce que je me sens trop ému
+pour pouvoir exprimer, comme je le désirerais, les nombreux sentiments
+qui se pressent dans mon âme. Cependant je ne veux pas descendre de
+cette tribune sans vous remercier pour le bienveillant concours que vous
+m'avez accordé dans l'organisation de nos fêtes et pour les sacrifices
+que vous vous êtes imposés, afin d'en assurer le succès.
+
+«Le capitaine Johnson ne m'en voudra pas, je l'espère, si je me permets
+de protester contre les paroles trop flatteuses qu'il a prononcées à mon
+adresse, en parlant de la bataille de Châteauguay. S'il est un homme qui
+s'est conduit en héros, à cette bataille, ce n'est pas moi, mais c'est
+plutôt ce noble et modeste capitaine, qui, par un heureux hasard, est
+venu couronner, par sa mâle éloquence, la première fête nationale que
+les Canadiens-français célèbrent en ce pays!
+
+«Oui, capitaine, vous aurez raison de parler à son excellence le
+gouverneur-général de la loyauté des Canadiens-français de notre
+paroisse; et vous pourrez lui dire que cette loyauté nous a été
+inculquée par notre vénérable et dévoué curé!
+
+«Vous pourrez dire aussi à sir George Prévost que si, par impossible,
+la loyauté venait à disparaître un jour des autres paroisses du Canada,
+l'Angleterre la retrouverait toujours vivace dans le coeur de la
+population catholique et française de Sainte-R...»
+
+
+
+UNE BOMBE QUI ÉCLATE
+
+Depuis un mois Victor ne sortait plus le soir. Il avait peur du fouet du
+pseudo-fantôme; et la peur était sans doute pour lui le commencement de
+la sagesse.
+
+Il se montrait pour Mme de Courcy de plus en plus aimable, et chaque
+soir, de huit à neuf heures, il descendait causer ou faire la partie
+d'échecs avec elle.
+
+La brave femme était tout simplement enchantée de ce jeune homme.
+
+Dans une lettre qu'elle avait récemment, écrite au père Lormier, après
+avoir fait de Victor; l'éloge le plus pompeux, elle terminait par ces
+mots: «Vous pouvez remercier le bon Dieu, mon cher cousin, de vous
+avoir donné un fils qui vous fait déjà tant d'honneur et qui fera avant
+longtemps honneur à la profession du notariat.»
+
+La lecture de cette lettre avait mis la famille Lormier dans la
+jubilation; et Jean-Charles se surprenait encore à douter de
+l'exactitude des renseignements fournis sur le compte de son frère par
+Philippe et même par le vieux François. Après tout, se disait-il, Mme
+de Courcy et le notaire Archambault ne sont pas des imbéciles ni des
+aveugles, et ils s'accordent à dire constamment du bien de Victor...
+
+Le lendemain de l'affront qu'il avait essuyé chez le Dr Lamouche, le
+clerc notaire, qui était sans le sou, avait écrit à son père pour
+lui demander de bien vouloir lui envoyer cent dollars. «Je voudrais,
+disait-il, acheter des livres pour me former une petite bibliothèque.»
+
+Il avait toujours recours au mensonge.
+
+En recevant la lettre, le père Lormier consulta sa femme, et tous les
+deux, sans en parler à Jean-Charles, décidèrent d'envoyer à leur cher
+enfant la somme qu'il demandait.
+
+Dès qu'il eut cet argent, Victor s'empressa de l'offrir à Mme de Courcy
+en remboursement de la somme qu'elle avait payée au Dr Lamouche.
+
+Mme de Courcy ne voulut pas l'accepter.
+
+--Au moins, madame, faites-moi le plaisir de prendre les trente dollars
+que vous avez eu l'obligeance de me prêter, il y a déjà quelques mois.
+
+Il espérait que cette offre ne serait pas plus agréée que la première,
+mais, à son grand désappointement, Mme de Courcy, sans doute pour lui
+faire plaisir, accepta les trente dollars...
+
+--N'importe! je suis encore riche de soixante-dix dollars! Si je ne sors
+pas le soir, rien ne peut m'empêcher de m'amuser un peu le jour, entre
+quatre et six heures...
+
+Mais où irai-je maintenant? Je ne veux plus retourner au _Saumon d'or_,
+car cette canaille de Lamouche y est toujours, et je n'aime pas a le
+rencontrer... puis je pourrais être vu par le pseudo-fantôme, qui
+écrirait encore à mon curé...
+
+Bah! je n'ai que l'embarras du choix! Dans une grande ville comme
+Montréal, les amusements foisonnent...
+
+ *
+ * *
+
+Rien ne semblait manquer au bonheur des Lormier; leurs jeunes filles
+étaient des anges de piété, de douceur et de dévouement, Victor les
+édifiait toujours, et Jean-Charles se portait maintenant comme un
+charme.
+
+Notre héros, une fois rétabli, avait voulu retourner sur le champ de
+bataille, mais le curé et le Dr Chapais avaient, de concert, conspiré
+contre lui auprès du lieutenant-colonel de Salaberry.
+
+Cette conspiration portait l'empreinte de la véritable amitié.
+
+A la lettre qu'il avait adressée au colonel de Salaberry. Jean-Charles
+reçut la réponse suivante:
+
+ Mon cher ami,
+
+ C'est avec le plus vif regret que je me vois dans l'obligation de
+ décliner vos précieux services.
+
+ Avant de vous répondre, j'ai cru devoir consulter votre médecin sur
+ l'état actuel de votre santé, et l'homme de l'art m'a déclaré qu'il
+ vous jugeait incapable, d'ici à quelques mois, de reprendre le
+ service militaire.
+
+ Le Dr Chapais m'a raconté la lutte que vous avez soutenue contre un
+ ours dans le bois-Panet.
+
+ Je vous félicite d'avoir échappé vivant aux griffes de cet animal
+ féroce, et, par la même occasion, d'avoir sauvé la vie à votre bon
+ curé.
+
+ Vous avez, dans cette circonstance, déployé autant de force et
+ d'héroïsme que sur le champ de bataille, à Châteauguay. J'espère que
+ vous recouvrerez, bientôt la santé. Je serai heureux, plus tard, si
+ nous sommes encore taquinés par les Américains, d'accepter votre
+ valeureux concours.
+
+ Je vous prie de croire que je garde de vous le meilleur souvenir.
+
+ Cordialement à vous,
+
+ CHARLES-MICHEL DE SALABERRY.
+
+Jean-Charles fut très attristé de cette décision; mais il se résigna à
+son sort, et prit, dès ce jour, la résolution de se livrer avec courage
+à la culture de la terre.
+
+Il choisissait toujours le labeur le plus pénible, afin de ménager son
+vieux père, dont la santé était chancelante. Puis, le soir, pendant que
+les jeunes gens de son age s'adonnaient aux plaisirs, lui, penché sur
+ses livres, cherchait dans l'étude le développement de l'intelligence et
+le perfectionnement de la raison.
+
+ *
+ * *
+
+C'était par une belle journée du mois d'août.
+
+Jean-Charles et son père travaillaient aux foins, Marie-Louise et
+Antoinette (les deux soeurs de notre héros) étaient allées prier a
+l'église, et Mme Lormier, restée seule à la maison, filait en fredonnant
+un joyeux refrain.
+
+Elle pensait au cher absent, qui, suivant les paroles de Mme de Courcy,
+ferait avant longtemps honneur à la profession du notariat...
+
+Elle avait rêvé que Victor serait, un jour, un _mesieu_, et elle
+entrevoyait déjà, avec orgueil, la réalisation de ce doux rêve... Donc,
+elle était heureuse, la mère Lormier, et elle chantait!
+
+Oui, elle chantait à la brise qui lui versait, en passant, les suaves
+senteurs du bon foin vert; elle chantait aux oiseaux qui la saluaient
+de leurs mélodieux trémolos! elle chantait à l'astre du jour qui
+remplissait la maison de ses rayons dorés: enfin, elle chantait à tout,
+et, à tous le bonheur dont, son âme débordait...
+
+Mais, son chant, fut interrompu par la voix d'une fillette qui lui dit:
+«Le maître de poste m'a remis cette lettre pour vous, madame Lormier.»
+
+--Merci, ma belle, fit, l'heureuse femme: viens t'asseoir.
+
+Elle brisa le cachet de la lettre, et en lut tout d'un trait, le
+contenu, que nous mettons sous les yeux du lecteur:
+
+
+ Montréal, 20 août, 1814.
+
+ A Madame Louis-Victor Lormier, Sainte-R...
+
+ Madame,
+
+ Pardonnez-moi si je me permets de vous écrire. Je viens, par la
+ présente, vous prier de me faire parvenir le plus tôt possible la
+ somme de $ 150.00 que votre fils, M. Victor, me doit, pour des
+ dîners, bas, etc., qu'il a donnés ici à ses amis. Si je m'adresse à
+ vous, c'est parce que je n'ai pas revu votre fils depuis plus d'un
+ mois, et qu'il n'a pas même daigné répondre à deux lettres que je
+ lui ai écrites!
+
+ Avouez que c'est choquant...
+
+ J'avais le droit de m'attendre à plus de gentillesse de sa part, car
+ à dater du jour de son arrivée à Montréal jusqu'au mois dernier, il
+ a passé presque toutes ses soirées ici, et il a été traité avec les
+ plus grands égards par moi, par ma fille et par le personnel de mon
+ hôtel.
+
+ J'espère que vous prendrez toutes ces choses en considération, et
+ que vous me ferez parvenir la somme qui m'est due.
+
+ Veuillez agréer, madame, mes excuses et me croire votre dévouée
+ servante,
+
+ LOUISE-ANGELE DODRIDGE, Propriétaire du «Saumon d'or», 128 rue B...,
+ Montréal.
+
+Mme Lormier devint pale comme une morte.
+
+Une douleur infinie lui traversa le coeur: sa tête s'inclina sur sa
+poitrine, et des larmes silencieuses et brûlantes roulèrent sur le
+plancher.
+
+Elle était effrayante à voir dans cette douleur muette! Aussi, la
+fillette qui lui avait remis le pli fatal, fut saisie d'épouvante,
+et elle courut donner l'alarme à M. Lormier qui travaillait avec
+Jean-Charles à trois arpents de la maison.
+
+Quand ceux-ci arrivèrent, Mme Lormier, était toujours assise, la tête
+inclinée, et le visage baigné de larmes.
+
+--Voyons, femme! qu'as-tu donc? lui demanda le père Lormier, en lui
+relevant doucement la tète.
+
+Mme Lormier fit un haut-le-corps, comme une personne qui s'éveille en
+sursaut, et dit: «Où est-elle, cette femme?... où est sa lettre?...»
+
+--Quelle femme, et quelle lettre? interrogea le père Lormier. Mais, en
+disant cela, il aperçut une feuille de papier dans un pli du tablier de
+sa femme. Il la parcourut rapidement, puis la jeta sur le plancher en
+s'écriant: «Mon Dieu, est-il possible!...»
+
+Jean-Charles, à son tour, lut la lettre et ne put retenir ce cri
+d'indignation et de colère: «Le misérable! encore lui...» Mais il se
+calma aussitôt, et glissa le papier dans sa poche.
+
+--Allons, femme! reprit le père Lormier: du courage, et remettons tout
+entre les mains de Dieu...
+
+--Oui, ma mère, ajouta Jean-Charles, soyez courageuse, et je vous
+certifie, qu'avec l'aide de Dieu, tout va s'arranger pour le mieux.
+
+D'abord, il ne faut pas ajouter entièrement foi aux paroles de cette
+femme; et qui nous assure que cette lettre n'a pas été forgée par un
+ennemi de Victor? Je sais que Victor s'est oublié parfois, mais je sais
+aussi que, depuis quelques semaines, il ne sort plus le soir et consacre
+tous ses loisirs à l'étude. Un ami m'a fourni ces renseignements qui, au
+reste, sont confirmés par la femme Dodridge. Elle nous dit, en effet,
+qu'elle n'a pas vu Victor depuis plus d'un mois.
+
+Ainsi, la situation est loin d'être désespérée. D'ailleurs Marie-Louise
+et Antoinette doivent entrer au couvent dans quelques jours, n'est-ce
+pas? et bien! je les accompagnerai à Montréal, et je saurai bien
+faire la lumière sur toute cette affaire. Je paierai cette femme, si
+réellement Victor lui doit.
+
+Il ne faut pas perdre de vue non plus que Victor se trouve au milieu
+d'étrangers et qu'il a dû rudement s'ennuyer parfois. Mais quand
+Marie-Louise et Antoinette seront près de lui, il ira les voir souvent,
+et les entrevues qu'il aura avec elles le rappelleront à ses devoirs et
+le ramèneront dans le droit sentier.
+
+Allons, bonne mère! séchez vos larmes. Tachons de faire en sorte que
+Marie-Louise et Antoinette ne s'aperçoivent de rien. Tenez, appuyez-vous
+sur mon bras, et venez vous reposer un peu... Bon, comme cela, mère
+chérie!
+
+--Tendre et généreux enfant! dit la pauvre mère, tes paroles m'ont
+sauvée... oui, je serai forte; viens!
+
+Elle s'endormit en priant, et retrouva, dans la prière et le sommeil, ce
+calme et cette sérénité d'âme que la religion seule peut donner dans les
+jours malheureux...
+
+ *
+ * *
+
+Le premier septembre, Jean-Charles arriva avec ses deux soeurs à
+Montréal. Il les mena d'abord chez Mme de Courcy. qui leur fit la
+réception la plus cordiale.
+
+Victor parut, fort content de voir son frère et ses soeurs, et il les
+accueillit avec la plus grande tendresse.
+
+Ils prirent une partie de la journée pour visiter la métropole, et, à
+cinq heures, Marie-Louise et Antoinette entrèrent au couvent.
+
+En se séparant d'elles, Victor leur promit d'aller les voir souvent.
+
+Lorsque les deux frères furent seuls, Jean-Charles montra à Victor la
+lettre de la femme Dodridge.
+
+Victor refusa d'abord de reconnaître qu'il devait à cette femme. C'est
+du chantage, dit-il. voilà tout!
+
+A la bonne heure! reprit Jean-Charles; viens avec moi chez cette
+malheureuse, et nous allons la confondre et la faire châtier sévèrement!
+
+Mais ainsi poussé au pied du mur, Victor s'excusa de ne pas accompagner
+son frère, en disant qu'il avait juré de ne plus remettre les pieds dans
+cette maison... puis, finalement, il avoua qu'il devait à cette femme la
+somme qu'elle réclamait...
+
+--Je suis content de la résolution que tu as prise de ne plus retourner
+chez cette malheureuse. J'irai seul.
+
+--Pourquoi donc veux-tu absolument te rendre chez la Dodridge?
+
+--Mais pour régler ton compte, parbleu! Tu dois savoir que lorsqu'on a
+contracté des dettes, il faut les payer ou aller en prison!
+
+--Ha! fit naïvement Victor: j'avais oublié cela,...
+
+Jean-Charles se rendit au _Saumon d'or_.
+
+--Est ce que je pourrais voir madame Dodridge? demanda-t-il à la jeune
+fille qui lui ouvrit la porte.
+
+--Entrez! monsieur.
+
+La jeune fille alla prévenir Mme Dodridge qu'un monsieur la demandait.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--Il ne m'a pas dit son nom.
+
+--Comment est-il?
+
+--C'est un jeune homme très robuste et fort bien mis.
+
+--Est-il joli?
+
+--Il est assez joli, mais sa figure est très brune.
+
+--C'est bien! fais-le entrer au salon.
+
+La jeune fille introduisit Jean-Charles dans une pièce longue et étroite
+qui faisait songer au vestibule de l'enfer. Elle lui présenta un siège,
+mais Jean-Charles refusa de s'asseoir. Il avait hâte de sortir de ce
+mauvais lieu.
+
+--La maîtresse du _Saumon d'or_ parut presque aussitôt.
+
+--Vous désirez me voir? dit-elle, en saluant familièrement, trop
+familièrement.
+
+--Êtes-vous madame Dodridge?
+
+--Eh, oui, mon cher monsieur, eh, oui! Et vous, qui êtes-vous?
+
+--Je suis le frère de Victor Lormier, et je viens vous voir au sujet de
+la réclamation que vous avez osé adresser à ma mère...
+
+--Quoi! vous êtes M. Jean-Charles? Que je suis donc contente de faire
+votre connaissance! J'ai entendu souvent, parler de vos exploits...
+et...
+
+--Trêve de compliments, madame! Je suis venu ici pour régler le compte
+de mon frère, et voici le règlement que je vous propose. Vous demandez
+cent-cinquante dollars; je vous en offre soixante-quinze.
+
+--Soixante-quinze dollars! Y pensez-vous? Cela ne paie seulement pas la
+musique...
+
+--C'est à prendre ou à laisser, madame! Si vous refusez, vous n'aurez
+pas un sou, car mon frère n'a rien et ma famille est très pauvre!
+
+--Voyons, mon cher M. Jean-Charles, mettez au moins jusqu'à cent
+dollars.
+
+--Pas un sou de plus! dit Jean-Charles, en se dirigeant vers la porte.
+
+--Arrêtez donc, M. Jean-Charles! vous êtes bien farouche... C'est bon,
+j'accepte!
+
+--Alors, signez-moi cette quittance.
+
+Elle alla chercher une plume, et signa la quittance que Jean-Charles
+avait préparée.
+
+--Maintenant, madame, je vous prie de me remettre le portrait de mon
+frère que je vois ici, en compagnie d'une jeune tille.
+
+--Ha! vous n'y pensez pas, mon cher ami C'est ma fille qui a posé avec
+Victor et elle tient à conserver un souvenir de son...
+
+--Combien le vendez-vous?
+
+--Vingt-cinq dollars, au moins!
+
+--Je vous en donne cinq.
+
+--C'est bon, prenez-le!
+
+Elle décrocha le portrait qu'elle remit à Jean-Charles.
+
+Au moment de partir, Jean-Charles dit à la femme Dodridge: «Vous avez
+commis une lâche action en écrivant à ma mère; votre lettre insolente
+a failli la tuer; mais elle se vengera de vous en priant le bon Dieu
+d'avoir pitié de votre pauvre âme...»
+
+--Vraiment, vous me surprenez, monsieur! car c'est la première fois que
+j'entends dire qu'on peut tuer une femme en lui demandant poliment de
+payer ce qui est dû...
+
+Jean-Charles sortit en levant les épaules de dégoût.
+
+Il alla rejoindre Victor qui l'attendait chez, Mme de Courcy.
+
+--Regarde! dit-il, en lui mettant sous les yeux la quittance signée
+par la propriétaire du _Saumon d'or_. J'ai payé cette dette pour deux
+raisons, d'abord pour sauver ton honneur et celui de la famille, et
+ensuite pour tranquilliser la conscience si délicate de notre mère;
+mais je te préviens que c'est la première et la dernière dette de cette
+nature que je paye! Si tu as le malheur d'en contracter d'autres, tu les
+paieras ou tu iras les acquitter en prison!
+
+C'est la détermination formelle que mon père et moi avons prise. Nous
+sommes prêts à t'aider, mais nous ne voulons pas que l'argent que nous
+gagnons péniblement, à la sueur de notre front, contribue au maintien
+des auberges et des sentines de vices...
+
+A l'avenir, nous ne te donnerons de l'argent que pour payer les choses
+de première nécessité, et encore il faudra que tu nous produises des
+comptes authentiques, authentiques, comprends-tu?
+
+Regarde encore ceci! ajouta-t-il en lui montrant le portrait qu'il avait
+obtenu de la femme Dodridge. Quand j'ai vu ton portrait dans le salon de
+cette femme, j'ai senti la honte me monter au front, et j'ai acheté ce
+portrait pour avoir la satisfaction de le détruire moi-même...
+
+Allons, Victor! j'espère que tu regrettes la vie honteuse et insensée
+que tu as menée ici, depuis quelques mois, et qui a déjà causé à nos
+parents tant de chagrins et à toi tant de désagréments! Tu as pu tromper
+Mme de Courcy, le notaire Archambault et nos bons parents avec tes
+mensonges et ton hypocrisie, mais j'aime à te dire qu'il y a longtemps
+que je suis an courant de tes faits et gestes: et je t'avertis qu'il n'y
+a pas que le fantôme qui a l'oeil sur toi; non! car la police aussi te
+surveille et se prépare à te loger au violon, à la première fredaine que
+tu feras...
+
+Victor trembla comme une feuille en entendant parler du fantôme et de
+la police, car il éprouvait une grande répugnance pour le cachot et une
+frayeur non moins grande pour le fouet du fantôme...
+
+Jean-Charles reprit:
+
+--Allons, mon cher Victor, redeviens un homme! Songe à nos bons parents
+qui t'aiment tant, tu le sais, et à qui tu as eu la faiblesse de causer
+de la peine...
+
+Promets-moi que, désormais, tu ne fréquenteras plus ces lieux ignobles,
+dégoûtants, infâmes, qui sont le tombeau de la foi, de la vertu, de la
+santé et de l'honneur!
+
+Victor releva la tête, qu'il tenait baissée depuis quelques instants, et
+dit d'une voix ferme; «Oui, frère, je te le promets!»
+
+--C'est bien! fit Jean-Charles en serrant à la broyer la main de Victor;
+oublions le passé et regardons l'avenir avec confiance!
+
+
+
+UNE DERNIÈRE ÉPÎTRE DE PHILIPPE
+
+ Montréal, 1er octobre 1814.
+
+ Cher père François,
+
+ Je dépose le fouet pour prendre encore une fois la plume. Mais je
+ sais que je réussis mieux avec mon arme qu'avec celle des écrivains.
+ Que voulez-vous! chacun son métier, et les...
+
+ Ce n'est pas pour me vanter que je dis ça, mais je crois du fond du
+ coeur que la conversion du muscadin est due à la raclée que je lui
+ ai donnée, il y a deux mois! car, depuis ce temps-là, il n'a pas
+ mis le pied au _Saumon d'or_, et j'ai appris qu'il passe toutes ses
+ soirées le nez dans les livres... Voici comment j'ai appris la
+ chose.
+
+ J'étais tanné de faire le guet à la fenêtre de mon office (je veux
+ dire à la fenêtre de mon écurie), et, pour me dégourdir, j'ai été,
+ cinq ou six soirs de suite, faire les cent pas comme disent les
+ gens instruits, en face de la demeure du muscadin, pour épier ses
+ simagrées. Mais chaque soir je revenais bredouille, n'ayant
+ seulement pas aperçu le museau du clerc notaire! Le dernier
+ soir, vers neuf heures, je vis quelqu'un sortir de la maison;
+ j'écarquillai les yeux et allongeai les oreilles, et voici ce que je
+ vis et entendis.
+
+ C'est la maîtresse de la maison qui parlait.
+
+ --Eh bien, notaire, êtes-vous toujours satisfait de votre clerc?
+
+ --Certainement, madame! Depuis deux mois, surtout, il semble
+ s'appliquer à faire à la perfection tous les ouvrages du bureau.
+ Je serai heureux de me l'associer aussitôt qu'il sera admis à la
+ pratique du notariat.
+
+ --Je m'en réjouis pour lui-même et pour sa famille, dit la maîtresse
+ de la maison. Je puis vous assurer qu'il parle avec respect de vous
+ et avec enthousiasme de votre belle profession. Il ne sort plus le
+ soir et il étudie constamment. Je suis convaincue que ce jeune homme
+ fera son chemin.
+
+ --C'est aussi mon opinion. Bonsoir, madame!
+
+ --Bonsoir, notaire!
+
+ Je crois quasiment, père François, que le veuf Archambault se pousse
+ pour la veuve de Courcy! Mais c'est entre-nous, ça! Je peux bien me
+ tromper aussi. D'ailleurs, ce n'est pas de mon affaire!
+
+ Après avoir entendu ce bout de conversation entre les deux amou...
+ pardon, entre les deux veufs, je dis à mon tour: bonsoir, la coin
+ pallie! et j'allai me coucher...
+
+ J'ai compris que mon rôle était fini... ni... ni! je remercie mon
+ fouet, pardon! je vous remercie, pardon encore! je remercie la
+ Providence (oui, c'est, ça!) je remercie la Providence, dis-je,
+ d'avoir fait, germer dans ma caboche l'idée de me costumer en
+ fantôme et de m'armer d'un fouet pour faire danser le muscadin! Je
+ ne sais pas si c'est mon apparence de fantôme ou les coups de fouet
+ qui l'ont effrayé, mais dans tous les cas, je suis certain que c'est
+ l'un on l'autre, et peut-être les deux!
+
+ A dire la vérité, ça me faisait de la peine de le fouetter comme je
+ l'ai fait--moi qui ne voudrais pas faire de mal à une mouche!--mais
+ j'avais souvent entendu dire qu'aux grands maux il fallait employer
+ les grands remèdes; et, comme je ne tiens pas dans mon écurie une
+ boutique de remèdes, j'ai pris celui que j'avais sous la main,
+ c'est-à-dire mon plus grand fouet, et j'ai tapé, babiche! oui, j'ai
+ tapé!
+
+ Mais remarquez bien que je n'ai frappé le muscadin que sur les
+ jambes, car si je l'avais frappé sur le cou, je lui aurais tranché
+ la tête comme à un pissenlit... et si je lui avais cinglé le corps,
+ je l'aurais coupé en plusieurs bouts comme une anguille...
+
+ Avant de me mettre à la besogne, je m'étais dit: Ce gaillard-là
+ a péché par les pieds et par les jambes surtout en courant la
+ prétantaine, eh bien, tonnerre! c'est par les jambes qu'il faut le
+ punir! Et, encore une fois, j'ai tapé au meilleur de ma connaissance
+ et de ma conscience...
+
+ N'allez pas vous imaginer que je me servirai encore de ce fouet-là
+ pour mes chevaux. Non, non! c'est un fouet _historiche_ (je ne sais
+ pas au juste comment les gens instruits écrivent ce mot) mais ce
+ que je veux dire, c'est que ce fouet a une histoire, et je ne le
+ donnerais pas pour tout l'or du monde... Il m'appartient ce
+ fouet-là, savez-vous? Non, peut-être? Eh bien, voici comment j'en
+ suis devenu le maître, l'ai été voir M. Normandeau, l'autre jour, et
+ je lui ai dit: Je viens vous demander une faveur, M. Normandeau.
+
+ --Tiens! tu vas sans doute me parler de Jacqueline?
+
+ --Non, monsieur, pas de Jacqueline, à cette heure, mais de votre
+ grand fouet à manche rouge.
+
+ --Quoi! déjà? s'est écrié M. Normandeau; pauvre Jacqueline, je la
+ plains...
+
+ --Mais, monsieur, ce n'est pas pour fouetter ma petite Jacqueline
+ que je veux avoir ce fouet, c'est pour le garder comme un souvenir
+ de... de vous.
+
+ --Oh! je comprends, comme un cadeau de noce?
+
+ --Non, monsieur, pas à présent, puisque les noces n'auront lieu qu'à
+ Pâques... malheureusement!
+
+ --C'est bon, mon drôle, garde-le! a dit M. Normandeau en riant.
+
+ Il rit toujours. M. Normandeau, quand je lui parle; quelle belle
+ humeur il a, cet homme-là!
+
+ Puis, je le garde, ce fouet, avec autant de soin qu'un avare garde
+ un trésor. Sa vue me fait du bien au coeur...
+
+ Je l'ai accroché dans une armoire-vitrée qui ferme avec une clef.
+ Souvent je me place devant cette armoire, et, en fumant la pipe, je
+ regarde longtemps le fouet qui me dit toutes sortes de choses. Je
+ n'aurais jamais cru qu'un fouet pouvait tant jaser...
+
+ Il me disait que celui qui l'a fabriqué serait bien surpris
+ d'apprendre que le bon Dieu m'a inspiré l'idée de m'en servir (pas
+ du fabricant, du fouet) pour chasser le démon que le muscadin avait
+ dans les jambes, et ailleurs itou, j'imagine... car cet animal-là,
+ quand on le laisse faire, il se fourre partout!...
+
+ Le fouet me disait que le muscadin en avait une telle peur, qu'il
+ n'osait plus sortir, le soir, pour aller voir les filles! (c'est pas
+ dommage!)
+
+ Le fouet me représentait le muscadin, assis devant des gros livres,
+ et étudiant tout ce qu'il faut savoir (généralement quelconque) pour
+ être n'en notaire...
+
+ Le fouet me montrait le muscadin, dans deux ans, tout à fait
+ corrigé, et se promenant sans crainte, le soir comme le jour, avec
+ une jolie Jacqueline devenue sa femme. (Oh! la! la!)
+
+ Eh! que d'autres choses intéressantes me disait encore mon grand
+ fouet à manche rouge! ce fouet que je ne donnerais pas pour une
+ terre _déchiffrée_, pardon! défrichée...
+
+ Pourtant, père François, c'est mon rêve à moi de posséder un jour,
+ dans un coin de notre belle province, une terre défrichée! mais je
+ crains bien d'être obligé de la défricher moi-même.
+
+ N'importe! babiche! J'aime la vie du colon, pourvu que j'aie une
+ _colonne_ avec moi! car n'avoir que des épinettes pour compagnes,
+ bonsoir! c'est trop embêtant! J'aimerais encore mieux rester au
+ derrière... pardon... excusez! par derrière mes chevaux... et sur le
+ devant de ma voiture!
+
+ Pour revenir à mon rôle, père François, j'aime à vous déclarer que
+ c'est en tremblant que je l'ai accepté, parce que (ceci est entre
+ nous) je ne me croyais pas assez futé pour le remplir comme il faut.
+
+ Mais maintenant qu'il est fini, je suis content de l'avoir accepté,
+ puisque j'ai été un instrument dont le bon Dieu a bien voulu se
+ servir pour punir le muscadin et, peut-être, le ramener dans le bon
+ chemin...
+
+ Je vous remercie de m'avoir confié ce rôle, car je crois que le peu
+ de bien qu'il m'a donné l'occasion de faire me portera toujours
+ bonheur...
+
+ Je suis pour la vie votre dévoué ami.
+
+ PHILIPPE.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+LES FIANÇAILLES DE JEAN-CHARLES
+
+Trois ans ont, fui depuis les événements que nous venons de raconter.
+
+De terribles épreuves sont venues visiter le foyer des Lormier.
+
+Le chef est disparu, emporté par une syncope du coeur, au moment où il
+faisait la conversation avec des amis.
+
+Cette mort foudroyante a affecté Mme Lormier au point d'inspirer des
+craintes sérieuses pour sa vie. Elle a gardé longtemps le lit.
+
+L'incorrigible Victor, de son côté, tenait les siens dans l'angoisse par
+ses nombreuses incartades. Il n'avait pas terminé sa cléricature.
+
+Un échec, à l'examen décisif, le forçait à continuer son stage.
+
+Pendant plusieurs mois, le clerc notaire s'était bien conduit; mais,
+s'obstinant à vivre éloigné des sacrements, il avait repris peu à peu
+ses anciennes habitudes. Cependant, il fut assez diplomate, nous voulons
+dire assez hypocrite, pour conserver les apparences du gentilhomme.
+
+Bref, il avait trompe tout If inonde, excepté Jean-Charles et le curé
+Faguy qui le surveillaient, afin de réparer ses folies et d'éviter le
+scandale.
+
+Victor tenait énormément à conquérir le titre de notaire, et il se
+préparait, avec ardeur cette fois, à subir l'examen qui devait avoir
+lieu dans quatre mois.
+
+Jean-Charles venait d'avoir vingt ans, et, à cet âge encore si tendre,
+il était déjà le seul soutien de sa mère, de ses soeurs et de son frère.
+
+ *
+ * *
+
+Il y avait à cette époque, dans la paroisse de Sainte-R..., une famille
+du nom de LaRue qui se composait du père, de la mère et d'une jeune
+fille de dix-neuf ans.
+
+Ce M. LaRue. qui avait fait fortune, à Montréal, dans la quincaillerie,
+était venu vivre de ses rentes à Sainte-R..., sa paroisse natale.
+C'était un homme dépourvu d'instruction, mais orgueilleux à l'excès,
+comme le sont ordinairement les parvenus.
+
+Il avait ajouté à son nom la particule _de_, et lorsque quelqu'un
+l'appelait M. LaRue, tout court, il s'empressait de le reprendre en
+disant: «mon véritable nom est M. _de_ LaRue, ainsi que je puis le
+prouver par l'arbre généalogique de ma famille que j'ai obtenu du maire
+de Marseille, d'où mes ancêtres étaient originaires...» Mais il ne
+montra jamais son fameux arbre généalogique... et ses co-paroissiens, un
+peu pour flatter sa vanité et beaucoup pour rire de lui, décidèrent,
+à l'unanimité, de l'appeler M. de LaRue, gros comme le bras! Ce brave
+rentier aspirait aux charges honorifiques, et, à force d'intrigues et
+d'argent, il était parvenu aux postes de préfet de son comté et de
+président de la commission scolaire de sa paroisse.
+
+Mais il est nécessaire d'avoir de l'instruction pour remplir
+convenablement les devoirs de ces deux charges, et, M. de LaRue savait
+à peine lire et écrire. Le rentier se trouvait quelquefois dans
+l'embarras. Alors, il avait recours à la science de Jean-Charles.
+
+C'est celui-ci qui rédigeait les lettres officielles, les annonces, les
+adresses, et les _improvisations_ de M. de LaRue, car ce personnage
+aimait, à prendre la parole dans les occasions solennelles...
+
+Jean-Charles, en un mot, était son inspirateur, son souffleur et son
+scribe: il faisait cuire les marrons et le rentier les mangeait! Au
+reste, M. de LaRue était le plus intègre des citoyens, et le plus dévoué
+des préfets.
+
+Pénétrons dans le cabinet de ce personnage la veille au soir des
+vacances de 1817.
+
+Jean Charles s'est éclipsé dans un coin et joue le rôle de souffleur.
+
+Il s'agit d'un discoure que le président doit prononcer le lendemain
+dans les deux écoles de la paroisse.
+
+L'orateur se promène majestueusement, fait des efforts de mémoire, se
+donne de l'importance. Mais, tout à coup, au beau milieu d'une période,
+il se perd, attend le mot, se retourne et... au lieu du mot qui reste
+dans la gorge de Jean-Charles, il entend une joyeuse voix qui lui jette
+ce cri: «Bonjour, cher papa!»
+
+--Bonjour, ma petite Corinne! dit le bourgeois, en rendant à la jeune
+fille baisers et caresses; ta sauté est bonne, j'espère?
+
+--Oui, cher papa, excellente!
+
+--Tu dois être bien fatiguée, et de l'étude et du voyage, ma petite
+Corinne?
+
+--Non, cher papa, pas trop! Le voyage a été charmant; je suis revenue de
+Montréal avec mes deux aimables compagnes, Antoinette et Marie-Louise
+Lormier.
+
+--Ah! avec les soeurs de M. Lormier que ta vois ici, et que tu connais
+sans doute?
+
+La jeune fille resta un peu confuse en présence de Jean-Charles qu'elle
+n'avait pas remarqué.
+
+--Oui, dit-elle, j'ai eu l'honneur de connaître M. Lormier autrefois.
+
+Jean-Charles s'était levé, et, ayant salué la jeune fille, il lui dit:
+
+--Je suis heureux, mademoiselle, de renouveler votre connaissance. Je me
+rappelle fort bien avoir fréquenté la même école que vous il y a douze
+ans, et je n'ai pas oublié non plus que vous étiez toujours la première
+de la classe!
+
+--C'est par un heureux hasard, reprit Melle de LaRue, que j'occupais ce
+rang.
+
+--Mais, répliqua Jean-Charles en souriant, je vois que ce hasard vous a
+suivi à Montréal, puisque vous avez obtenu cette année la médaille d'or
+qui brille à votre cou et les jolis prix que vous venez de déposer sur
+la table! Je vous prie d'accepter mes respectueuses félicitations.
+
+--Merci, monsieur! Ces prix m'ont été accordés sans doute en
+reconnaissance des bienfaits dont les religieuses sont redevables à mes
+bons parents.
+
+Cette persistance que la jeune fille mettait à faire oublier ses
+mérites, charma vivement Jean-Charles. Cependant, voulant laisser la
+famille de LaRue à cette joie du retour, il manifesta le désir de se
+retirer.
+
+Mais le vaniteux président, qui pensait à son boniment, ne voulait pas
+sacrifier la gloire aux joies de la famille: sa renommée avant tout, et
+son discours avant sa fille!
+
+--Pardon, M. Lormier, dit-il, ne partez pas maintenant. Je veux terminer
+ce soir mon... notre affaire... vous savez?
+
+La jeune fille comprit que sa présence gênait son père et Jean-Charles.
+Elle s'excusa de les avoir si brusquement dérangés, et sortit en saluant
+notre héros avec une grâce parfaite.
+
+Le jeune homme reprit son rôle de souffleur au milieu des plus grandes
+distractions.
+
+ *
+ * *
+
+Quelle gracieuse et aimable jeune fille! pensait Jean-Charles, en
+regagnant, tout rêveur, son humble logis...
+
+Corinne, nous l'avons dit, avait dix-neuf ans. Elle était, en effet,
+gracieuse et aimable, et, de plus, très jolie.
+
+Il y avait beaucoup de modestie dans son langage et de distinction dans
+ses manières. Elle était aussi humble que son père était orgueilleux.
+
+Douée d'heureux talents et d'un noble caractère, elle avait conquis tous
+les honneurs du couvent et mérité l'affection de ses maîtresses et de
+ses compagnes.
+
+En se séparant d'elle, la supérieure du couvent lui avait dit: «Vous
+êtes libre maintenant de choisir entre la vie du monde et la vie
+religieuse. Mais que vous restiez dans le monde ou que vous reveniez
+vivre parmi nous, vous serez toujours utile et heureuse, parce que vous
+possédez l'esprit de piété et l'amour du devoir... Allez, ma chère
+enfant! et que Dieu vous ait sous sa sainte garde...»
+
+Le dimanche suivant, Jean-Charles alla, avec ses deux soeurs, passer la
+soirée chez M. de LaRue.
+
+Ils furent accueillis tous les trois avec la même affabilité.
+
+Mme de LaRue était une femme sans instruction, mais sans prétention, et
+qui ne paraissait pas être offensée quand on oubliait la particule _de_
+en prononçant son nom.
+
+Pour fuir la chaleur accablante, Mme de LaRue invita ses hôtes à passer
+une partie de la soirée sur le balcon.
+
+Notre héros fut d'abord un peu intimidé en se trouvant assis en face de
+cette jeune fille, qui lui apparaissait couronnée de la triple auréole
+de la science, de la grâce et de la beauté!
+
+Mais cette timidité, qui n'était pas d'ailleurs sans charme, ne
+l'empêcha pas, comme à l'entrevue qu'il avait eue, quelques jours avant,
+avec Corinne, de paraître très aimable. Il sut intéresser tout le monde
+par sa conversation agréable et instructive.
+
+A neuf heures, ils rentrèrent au salon, et Jean-Charles invita Melle de
+LaRue à faire de la musique.
+
+Corinne ne chantait pas du tout, mais, en revanche, elle jouait du piano
+d'une façon ravissante. Elle exécuta d'abord, seule, un morceau de
+maître, puis joua un duo avec Marie-Louise Lormier, duo que toutes deux
+avaient pratiqué au couvent.
+
+Corinne, qui avait déjà entendu Jean-Charles, à l'église, et admiré sa
+belle vois de baryton, le pria de chanter.
+
+Jean-Charles ne se fit pas répéter l'invitation et il rendit, avec
+beaucoup d'âme, un chant patriotique que le célèbre juge Bédard venait
+de composer.
+
+Bref, notre héros créa une bonne impression sur l'esprit de la jeune
+fille et gagna aussi l'estime de Mme de LaRue.
+
+ *
+ * *
+
+La rencontre de cette jeune fille fut un rayon de soleil dans la vie
+depuis longtemps si triste de Jean-Charles.
+
+Aussi une métamorphose complète s'opéra en lui.
+
+Les relations entre les deux jeunes gens avaient pris un caractère
+intime qui n'échappait pas à la curiosité si vigilante de nos braves
+paysans. Ils avaient remarqué les visites régulières que Jean-Charles
+faisait à la famille de LaRue; et, le dimanche, après chaque office,
+ils voyaient Jean-Charles et Corinne revenir ensemble de l'église. Il
+y avait de quoi mettre les langues en mouvement; mais si on parlait
+beaucoup de Corinne et de Jean-Charles, ce n'était que pour en dire du
+bien.
+
+La race des commères n'avait probablement pas encore fait son apparition
+sous le ciel du Canada...
+
+Mais continuons.
+
+Jean-Charles était ce que les gens appellent familièrement un parti
+avantageux.
+
+La maison qu'il habitait et la terre qu'il cultivait appartenaient, il
+est vrai, à sa mère, mais il en était virtuellement le maître, et
+Mme Lormier ne cessait de le répéter chaque fois que l'occasion s'en
+présentait. D'ailleurs, il avait su faire fructifier les deux mille
+dollars qu'il avait, reçus du curé Fagny et du vieux François, comme un
+témoignage de reconnaissance ou d'admiration. De plus, ayant la légitime
+ambition de réussir dans la carrière que ses parents lui avaient
+ouverte, il travaillait sans relâche pour atteindre son but.
+
+Il étudiait l'agriculture et savait tirer tous les avantages possibles
+des expériences faites par des agronomes intelligents.
+
+Depuis quelques semaines, Jean-Charles était encore plus ardent à
+l'ouvrage.
+
+Du matin au soir, sons la pluie comme sous les rayons brûlants du
+soleil, il travaillait sans s'accorder aucun repos et sans ressentir la
+moindre fatigue; car la belle figure de Corinne souriait toujours à
+son imagination, et lui faisait paraître les heures bien rapides et le
+travail ben doux!
+
+Il l'aimait, cette jeune fille, et il savait qu'il en était aimé.
+
+Il l'aimait, non pas parce qu'elle était jolie car il savait que la
+beauté extérieure ne dure que l'espace de quelques années, mais il
+l'aimait, parce qu'elle était bonne, tendre et pieuse.
+
+Certes! il n'était paa insensible à l'éclat de ses grands yeux d'azur,
+ni aux charmes de son esprit, mais ce qu'il admirait le plus chez elle,
+c'était la candeur qui rayonnait aur son front et qui était le sublime
+reflet de la pureté de son âme.
+
+ *
+ * *
+
+Les vacances étaient terminées, et les soeurs de Jean-Charles se
+préparaient à partir pour le couvent, où elles devaient passer encore
+deux ans. Le jour du départ, elles allèrent faire leurs adieux à leur
+bonne amie, Comme de LaRue, qui remit à l'une d'elles une lettre à
+l'adresse de la supérieure du couvent. Cette lettre était ainsi conçue:
+
+ Chère madame la supérieure,
+
+ Je profite du départ des demoiselles Lormier, et de leur obligeance,
+ pour vous faire parvenir encore de mes nouvelles. Vous me demandiez,
+ dans votre honorée du 25 ultime, de vous dire comment j'avais passé
+ les vacances, et si je me proposais d'entrer, cet automne, à votre
+ noviciat.
+
+ Eh bien! je vous dirai que j'ai passé les plus heureuses vacances de
+ ma vie, et que je n'ai nullement l'intention d'entrer au noviciat,
+ malgré le respect et l'admiration que je porte à cette vénérable
+ institution.
+
+ La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis persuadée
+ que la vie de famille l'est bien davantage.
+
+ Du reste, j'ai prié longtemps la Sainte-Vierge avant de prendre
+ une décision, et je crois sincèrement que celle que je viens vous
+ annoncer aujourd'hui m'a été inspirée par cette divine mère à qui je
+ suis déjà redevable de tant de faveurs!
+
+ Je m'efforcerai de mettre toujours en pratique les bons
+ enseignements que j'ai reçus de vous et de vos dignes auxiliaires.
+
+ Je me recommande à vos prières, et vous prie de croire que le pieux
+ souvenir de mes années du couvent restera à jamais gravé dans ma
+ mémoire!
+
+ Veuillez agréer,
+
+ chère madame la supérieure,
+
+ l'hommage des sentiments les plus respectueux de votre affectionnée
+ et dévouée servante..
+
+ CORINNE DE LARUE.
+
+Le lecteur devine aisément que notre ami Jean-Charles n'était pas
+étranger à la décision que Corinne avait prise et qu'elle annonçait à la
+supérieure.
+
+La haute perspicacité de Corinne lui avait permis de reconnaître
+promptement les qualités de coeur et d'esprit dont notre héros était
+doué.
+
+Elle ne s'attachait pas, elle non plus, à la beauté du visage, mais elle
+ajoutait un grand prix à cette beauté de l'âme qui inspire à tous un
+respect irrésistible.
+
+Jean-Charles, d'ailleurs, avait une physionomie imposante. C'était un
+colosse de six pieds et quatre pouces, à la figure douce, expressive et
+affable.
+
+Corinne et, Jean-Charles étaient dignes l'un de l'autre, et leur pur
+amour s'était exhalé naturellement de leurs coeurs, comme le parfum
+s'exhale du calice des fleurs.
+
+Et, ils formaient des rêves d'or en songeant à l'avenir.
+
+--Eh! bonjour, Jean-Charles! Où allez-vous donc de ce pas? Vous êtes
+bien joyeux ce matin: vous sifflez connue un merle!...
+
+--Bonjour! M. le curé. Je m'en allais justement au presbytère.
+
+--Alors, nous ferons route ensemble, car je m'y rends.
+
+--En effet, M. le curé, reprit Jean-Charles, je suis joyeux, et je crois
+que j'ai raison de l'être.
+
+--Vraiment? interrogea le curé, en souriant avec malice.
+
+--Oui, M. le curé, et j'espère que vous penserez comme moi.
+
+--Peut-être... entrons! dit le curé en ouvrant la porte du presbytère.
+
+--Permettez-moi, M. le curé, d'aller droit au but.
+
+--C'est, du reste, votre louable habitude, mon cher. Parlez, je ne vous
+interromprai plus.
+
+--J'ai vingt ans: j'aime Melle de LaRue; j'en suis aimé, et j'ai
+l'intention de la demander en mariage. Que me conseillez-vous. M. le
+curé?
+
+--Sans hésiter, je vous conseille de l'épouser; c'est une jeune fille
+qui possède de rares qualités, et je suis certain qu'elle saura vous
+rendre heureux.
+
+--Merci, M. le curé.
+
+--A quand les noces, mon ami?
+
+--Dans deux mois; est-ce trop tôt, M. le curé?
+
+--Je ne crois pas; mais c'est un détail secondaire que vous réglerez
+facilement avec vôtre future épouse et ses parents.
+
+Avant de faire la demande en mariage, je voulais vous consulter
+pour savoir si vous approuviez mon choix. Maintenant que j'ai votre
+approbation et celle de ma mère, je me sens plus à l'aise; et, dès ce
+soir, je parlerai à Corinne et à ses bons parents.
+
+Encore une fois, M. le curé, merci! et au revoir!
+
+--Au revoir, mon ami, et bonne chance!
+
+
+
+UNE PÉNIBLE ÉPREUVE
+
+Enfin, je le tiens! s'exclama Victor Lormier, en examinant un diplôme
+imprimé sur peau de vélin et muni du sceau de la chambre des notaires.
+Oui, je le tiens, ce diplôme tant désiré!
+
+Je suis notaire! c'est-à-dire que j'ai le pouvoir de passer des
+contrats, des obligations, des transactions, etc.
+
+Je le tiens, ce titre qui va me permettre d'épouser la...dot... je veux;
+dire la fille de cet imbécile et vaniteux de... Quand j'aurai mis la
+main sur le magot, je lui en ferai des niches au bonhomme... C'est moi
+qui rédigerai le contrat de mariage, et je te promets, mon bonhomme
+de futur beau-père, que j'y mettrai toute la science d'un notaire
+intéressé!
+
+Je veux m'affranchir de l'humiliante tutelle de cet éléphant de
+Jean-Charles et devenir libre comme l'oiseau de l'air!
+
+Vive l'or! vive la liberté! Mais! je ne sais seulement pas ai elle est
+jolie, la fille de mon futur beau-père... Bah! que m'importent sa figure
+et sa tournure: c'est sa dot qu'il me faut!
+
+Vive donc mon futur beau-père! et vive la dot de sa fille!
+
+La chambre des notaires, involontairement, venait de diplômer un fripon
+fieffé.
+
+ Il n'est rien de plus beau qu'un notaire honnête homme,
+ Mais dans tous les grands corps on a vu, de tout temps,
+ Se glisser des fripons parmi d'honnêtes gens;
+ Quand même on trouverait dans le corps un faussaire,
+ Cela ne blesserait aucun autre notaire...
+
+Maintenant, s'écria Victor, en proie à une véritable démence, en route
+pour Sainte-R...
+
+Le lendemain, vers midi, il arrivait à Sainte-R..., armes et bagages, et
+se rendait dans sa famille.
+
+--C'est le _notaire Victor Lormier_ qui vous fait sa première visite!
+dit-il, en embrassant sa mère et en serrant la main de son frère. Voyez
+mon diplôme! ajouta-t-il, avec orgueil... Sa mère et Jean-Charles le
+félicitèrent et lui firent leurs souhaits de bonheur et de prospérité.
+
+Jean-Charles alla aussitôt lui acheter un joli pupitre, surmonté d'un
+casier, qu'il fit placer dans la meilleure pièce de la maison et qui
+devait, désormais, servir d'étude au jeune notaire. Puis sur une feuille
+de métal, fixée au centre de la porte, il fit peindre en lettres d'or;
+_Victor Lormier, notaire_.
+
+Enfin, Jean-Charles fit l'impossible pour rendre la maison paternelle
+agréable au jeune notaire et lui offrit toutes les facilités de gagner
+sa vie avec sa profession.
+
+Après avoir pris un copieux dîner, (car il avait toujours bon appétit)
+le jeune notaire fit sa plus belle toilette, puis, le diplôme d'une main
+et la badine de l'autre, il alla faire ce qu'il appelait les visites
+officielles de la paroisse.
+
+Le curé Faguy fut le premier qui eut l'honneur de recevoir M. le notaire
+Lormier; le maire vint en deuxième lieu, et, _the last, but not the
+least_, M. de LaRue ferma, pour ce jour, la liste des heureux mortels de
+Sainte-R....
+
+--J'ai bien l'honneur de vous saluer et de vous présenter mes plus
+respectueux hommages, M. le préfet, dit Victor, en présentant sa main
+gantée à M. de LaRue, qui se prélassait dans son fauteuil en lisant un
+journal.
+
+--Vous êtes bien aimable, M. Lormier.. répondit le préfet en pressant la
+main à Victor, Comment va la santé?
+
+--Très bonne, je vous remercie, et la vôtre, M. le préfet?
+
+--Excellente, mon jeune ami, excellente! Vous ne venez pas souvent vous
+promener à, Sainte-R...?
+
+--Non, mais je viens aujourd'hui y fixer mes pénates pour exercer ma
+profession de notaire.
+
+--Comment! vous êtes notaire! glapit le vaniteux préfet, en se levant de
+son fauteuil pour l'offrir à Victor.
+
+--Oui, M. le préfet, j'ai l'honneur d'appartenir à ce corps éminent qui
+compte dans son sein tant d'hommes de génie... Et il déroula sous les
+veux ébahis du préfet le parchemin portant le grand sceau de la chambre
+des notaires!
+
+--Oh! Oh! je vous félicite! et je vous prie de croire. M. le notaire,
+que je suis très honoré de recevoir votre visite.
+
+--Merci, M. le préfet; je vous offre mes humbles services. Les
+pouvoirs du notaire, vous le savez, sont très étendus. Je puis servir
+d'intermédiaire entre les parties pour prêter et emprunter des capitaux,
+pour accorder les intérêts respectifs et amener des conciliations entre
+les personnes divisées par des prétentions ou des droits mal entendus,
+pour procurer la vente ou l'acquisition des immeubles, pour recevoir les
+inventaires après décès ou faillite, etc. Et, le fait d'avoir étudié
+chez maître Archambault, le plus savant notaire du pays, me vaudra, je
+crois, la confiance du public.
+
+--Certainement, M. le notaire! Vous pouvez me compter pour un de vos
+clients.
+
+--Merci, M. le préfet. Maintenant, comme un service en attire un autre,
+voici le service que je me propose de vous rendre.
+
+Tout en étudiant le notariat, je me suis occupé un peu de politique.
+J'ai eu l'occasion d'écrire des articles pour le _Canadien_ et de
+prononcer plusieurs discours. Je me suis fait de la popularité parmi les
+politiciens les plus influents. Quelques-uns de ces messieurs sont venus
+oe'offrir la candidature pour notre comté, qui, vous le savez, est
+actuellement sans représentant depuis la mort de ce pauvre X... J'ai été
+très flatté et très touché de cette marque d'estime et de confiance,
+mais, dans l'intérêt de ma profession, j'ai cru devoir refuser. Mais
+comme je sais que votre haute position de préfet vous met déjà en
+évidence et que votre connaissance des affaires et votre fortune vous
+donnent des droits à la représentation nationale, j'ai pris la liberté
+de proposer votre nom aux principaux hommes de notre parti qui doivent
+choisir le candidat.
+
+--Comment! vous avez fait cela, M. le notaire? mais vous êtes d'une
+amabilité incomparable!...
+
+--Pas du tout, M. le préfet; je n'ai en vue que les intérêts de notre
+cher pays. Votre grande expérience dans les affaires vous mettra plus en
+position que tout autre de nous représenter pratiquement. Voyez-voua,
+il y a en chambre trop d'hommes de profession et pas assez d'hommes
+d'affaires. Ce sont des hommes pratiques qu'il nous faut à l'heure
+actuelle. Et si vous acceptez, la candidature, votre élection est
+assurée.
+
+--Si je l'accepte! Avec le plus grand plaisir. M. le notaire!...
+Mais connue je n'ai pas encore le don de la parole, je vous prierai
+peut-être, parfois, de me préparer des discours, des petits, vous savez!
+car il y a longtemps que je ne cultive pas ma mémoire, et elle est,
+devenue rebelle... Votre frère... Jean-Charles, m'en compose de bien
+beaux, mais il est si occupé, de ce temps-ci, le cher homme! ça me gêne
+de m'adresser toujours à lui...
+
+--Certainement, M. le préfet: ne vous gênez pas avec moi. Vous pouvez
+compter sur mon concours et sur mon entier dévouement.
+
+Victor se leva, prit son chapeau, sa canne et son diplôme, et s'inclina
+en disant: «M. le préfet, j'ai l'honneur de vous saluer.»
+
+--Déjà, M. le notaire? Promettez-moi de revenir et de revenir souvent.
+
+--Certes, oui, M. le préfet! En attendant, je vais m'occuper de votre
+candidature, et, demain on après demain, je viendrai vous en donner des
+nouvelles...
+
+Ça prend, se disait, le notaire, en retournant à son bureau. La
+prochaine fois, je tâcherai de faire la connaissance de l'héritière...
+et le reste marchera comme sur des roulettes... Je l'éblouirai avec mon
+titre de notaire; car doit doit être aussi vaniteuse et stupide que son
+Père, cette petite drôlesse-là...
+
+Victor ignorait la nature des relations que Jean-Charles entretenait
+avec la famille de LaRue, et il était à cent lieues de se douter que
+la jeune fille, dont il convoitait la fortune, était fiancée à
+Jean-Charles! Mais trois ou quatre jours après son arrivée à
+Sainte-R...., en furetant parmi les papiers de son frère, il mit la main
+sur un document qui fut pour lui toute une révélation. Comment! quoi!
+est-ce possible! ne cessait-il de s'exclamer, en regardant fixement le
+papier révélateur! Quoi! Jean-Charles va épouser dans quelques semaines
+Corinne de LaRue!...
+
+Ho! ho! il était temps que j'arrive!... Arrête un peu, mon éléphant, tu
+ne la tiens pas encore... Si tu t'imagines, m... habitant, que je vais
+me laisser souffler par toi cette fortune qui fait depuis trois ans
+l'objet de mes plus chers désirs, tu vas te tromper! A nous deux
+maintenant!... Il se leva en faisant un geste menaçant pendant que ses
+yeux lançaient des éclairs sinistres! Il était hideux à voir...
+
+La mère Lormier, ayant entendu les éclats de voix de son fils, crut
+qu'il l'appelait, et elle entra en ce moment dans le bureau, mais elle
+recula, épouvantée, en voyant, cette figure de réprouvé...
+
+Victor, avec cette souplesse de caractère que possèdent les hypocrites,
+se radoucit aussitôt et dit à sa mère, en souriant: «Qu'avez-vous donc,
+bonne maman?»
+
+--Je croyais, dit la vieille en tremblant, que tu m'avais appelée.
+
+--Mais, non, bonne maman! Je déclamais un discours politique une je dois
+prononcer prochainement et j'apostrophais, avec colère et indignation,
+les ennemis de nos droits...
+
+--Mon Dieu! que tu m'as fait peur! fit la vieille, en se retirant.
+
+Bête que je suis! murmura sourdement Victor. Il faudra que je réprime
+ma colère si je veux réussir. Ah! c'est une rude partie que
+j'entreprends... N'importe! je risquerai tout, tout, tout, pour la
+gagner! Allons voir le futur beau-père...
+
+ *
+ * *
+
+--J'ai bien l'honneur de vous saluer, M. le candidat! dit Victor, en
+s'inclinant respectueusement devant M. de LaRue.
+
+--Moi pareillement, M. le notaire, répondit le vaniteux rentier en
+s'enflant comme la grenouille de la fable... Avez-vous du nouveau?
+
+--Mais, oui, mais, oui! M. le candidat. J'ai si bien joué mes cartes,
+que tous les aspirants à la candidature ont consenti à s'effacer devant
+vous...
+
+--Alors, je serai élu par acclamation?
+
+--Je le crois sincèrement. M. le candidat.
+
+--Comment pourrais-je jamais récompenser votre dévouement, mon cher M.
+le notaire!
+
+--Simplement, en m'accordant votre bienveillant patronage et en
+conseillant, à vos amis de s'adresser ù moi lorsqu'ils auront, besoin
+des services d'un notaire.
+
+--Rien que cela! certes, je n'y manquerai pas, soyez-en sûr!--Savez-vous
+si l'élection aura lien bientôt?
+
+--Dans cinq on six semaines, je crois.
+
+--Vraiment? Cette élection arrive dans un bien mauvais temps pour moi,
+car c'est dans cinq ou six semaines que doit être célébré le mariage
+de ma fille, et je désire m'occuper un peu de son trousseau, des
+préparatifs de la noce, du contrat de mariage, etc.
+
+--Quoi! mademoiselle de LaRue se marie?
+
+--Mais, oui! Est-ce que vous ne savez pas qu'elle se marie avec votre
+frère?
+
+--Grand Dieu! que dites-vous là! avec mon frère?
+
+--Eh bien, oui, M le notaire!
+
+--Que c'est donc malheureux! M. le candidat...
+
+--Comment cela? demanda M. de LaRue avec la plus grande surprise.
+
+--Pardon! j'aurais dû retenir cette parole, car toute vérité n'est pas
+bonne à dire.
+
+--Voyons. M. le notaire, expliquez-vous, je vous en prie...
+
+--Je veux dire que mon frère sera plus chanceux que vous et mademoiselle
+de LaRue.
+
+--Je comprends de moins en moins, M. le notaire!
+
+--Écoutez M. le préfet. En laissant échapper ces mots: «Que c'est
+donc malheureux!» J'ai voulu exprimer qu'en permettant à votre fille
+d'épouser un _habitant_, vous portiez atteinte à votre dignité de
+candidat et que cette mésalliance pourrait vous susciter de l'opposition
+et vous conduire à une défaite... En supposant même que, malgré cela,
+vous remportiez la victoire, croyez-vous que les ministres et vos
+collègues, qui viendront vous visiter dans votre splendide villa, seront
+bien flattés de presser la main calleuse de votre unique gendre... Que
+dis-je? ces grands personnages briseront votre coeur en ridiculisant
+votre chère enfant... Vous perdrez, d'emblée: bonheur, prestige,
+influence!
+
+--Vous avez mille fois raison, M. le notaire! et dire que j'ai été trop
+sot pour penser à cela!...
+
+--Quant à moi, reprit Victor, je suis très heureux de ce mariage; mais
+c'est dans l'intérêt de votre candidature que je fais ces remarques.
+Si vous tenez à ce mariage, je vous conseille de renoncer à la
+candidature...
+
+--Hélas! il est trop tard, trop tard, M. le notaire, pour empêcher ce
+mariage, dit le bonhomme en larmoyant...
+
+--Comment, trop tard? Y avez-vous donné votre consentement?
+
+--Pas tout à fait, mais quasiment. Quand Jean-Charles m'a fait la
+demande en mariage, je lui ai répondu en riant: «Obtenez d'abord le
+consentement de ma fille et celui de ma femme, et, après cela je
+verrai...»
+
+Alors, il n'y a rien de fait!
+
+--Mais, M. le notaire, ce n'est pas facile pour moi de déranger un
+mariage qui est du goût de ma fille, du goût de ma femme et qui était
+bien aussi du mien jusqu'à ce que... Ah! si je vous avais connu plus
+tôt, ce n'est pas à un _habitant_ que j'aurais donné la main de
+ma fille, mais c'est à un homme de profession, à... à un notaire
+intelligent comme vous, par exemple! Et dire que j'ai été assez stupide
+pour ne pas penser à cela...
+
+--J'aurais été très fier, probablement, d'accepter la main de
+Mademoiselle de LaRue; mais il n'est pas question de moi... D'ailleurs,
+il ne manque pas de jeunes gens haut placés qui se disputeraient
+l'honneur de devenir le gendre d'un préfet et d'un futur député...
+Néanmoins, si je connaissais Melle de LaRue, je me flatte de croire que
+j'aurais la bonne fortune de lui plaire, et que je serais assez habile
+pour faire renoncer mon frère à sa sotte ambition...
+
+--Dans ce cas, M. le notaire, je vais vous présenter nia fille, et
+ensuite je vous laisserai seul avec elle.
+
+--Très bien! M. le candidat, dit Victor, en ajustant le noeud de sa
+cravate blanche et en se tirant la moustache.
+
+Après les présentations d'usage, qu'il fit de la manière la plus
+solennelle, M. de LaRue s'éclipsa, en priant M. le notaire de bien
+vouloir l'excuser.
+
+Victor. qui s'était fait de mademoiselle de LaRue un portrait vulgaire,
+fut surpris de se trouver en présence d'une personne qui réunissait en
+elle la beauté, la grâce et la distinction.
+
+Il perdit un instant, son audace ordinaire et ne sut que bredouiller des
+mots incohérents aux paroles que lui adressa Corinne. Cependant, grâce
+à la bienveillante courtoisie de Melle de LaRue, et à la bonne opinion
+qu'il avait de lui-même, il reprit un peu d'aplomb et risqua les
+réflexions suivantes:
+
+--Oui, mademoiselle, j'ai été admis à la pratique du notariat avec la
+plus grande distinction, et c'est un honneur dont j'ai bien le droit de
+me glorifier; mais à quoi sert la gloire sans le bonheur...
+
+--Mais le bonheur est partout, monsieur! il est surtout dans
+l'accomplissement des devoirs envers Dieu, envers la famille et envers
+la société.
+
+--Peut-être... mais, mademoiselle, pour le. moment, je voudrais le
+trouver dans le coeur d'une jeune personne que j'aime,... et si j'étais
+assez heureux pour me faire aimer d'elle, je lui donnerais volontiers,
+en échange de son amour, mon beau titre de notaire avec les espérances
+d'un brillant avenir.
+
+Ce garçon-la est fou! pensa Corinne, sans répondre.
+
+Victor prenant ce silence pour une émotion que ses paroles avaient
+fait naître dans le coeur de la jeune fille, reprit sur un ton qu'il
+cherchait à rendre persuasif: «Vous ne me répondez pas, mademoiselle
+Corinne,... pourtant, un seul mot de votre bouche me donnerait ce
+bonheur après lequel je soupire depuis trois ans...»
+
+--Eh! que voulez-vous que je vous dise monsieur?...
+
+Victor, perdant la tête, se jeta à genoux en s'écriant: «Je vous aime,
+Corinne! Dites que vous m'aimez, et je dépose à vos pieds mon beau titre
+de notaire avec les espérances d'un radieux avenir!...»
+
+--Monsieur! veuillez reprendre votre siège, s'il vous plait, et causons
+sérieusement.
+
+Victor, semblable à un enfant qu'on relève de pénitence, reprit aussitôt
+son siège, en s'essuyant le front et en redressant le noeud de sa
+cravate blanche...
+
+Il était d'une stupidité à faire lever le coeur!
+
+Corinne parut le prendre en pitié.
+
+--Votre déclaration, M. Lormier, dit-elle, me prouve que vous ignorez
+que je dois épouser prochainement monsieur votre frère.
+
+--Non, mademoiselle, je sais tout...
+
+--Ah!
+
+--Mais j'ai pensé que... qui... qu'on... j'ai pensé que vous préféreriez
+un homme de profession à un simple habitant...
+
+--C'est ce qui vous trompe, monsieur! je préfère un simple habitant à un
+notaire simple!
+
+Victor, dans son excitation, ne parut pas saisir le sens de la
+transposition du mot «simple», car il continua:
+
+--Ne savez-vous pas, mademoiselle, que votre père doit poser sa
+candidature pour la prochaine élection du parlement, et que votre
+mariage avec un simple habitant pourrait faire perdre à M. de LaRue son
+prestige et son influence auprès des ministres? Eh bien! si vous désirez
+que votre père réussisse dans la carrière politique, aidez-le en
+épousant un homme de profession qui pourra figurer dignement avec vous
+dans les grandes occasions...
+
+--Monsieur, je ne m'amuserai pas à discuter ces questions avec vous;
+mais permettez-moi de vous dire seulement que les honneurs que vous avez
+fait miroiter aux yeux de mon père, me laissent bien indifférente, et
+que, si mon père était élu, personne n'aurait à rougir de votre frère;
+car, tout simple habitant qu'il est, il jouit de l'estime, de
+la confiance, du respect et de l'admiration de tous ceux qui le
+connaissent.
+
+--C'est bien le cas de dire, mademoiselle, que l'amour aveugle... Libre
+à vous d'exagérer les mérites et les qualités d'un homme qui ressemble à
+un éléphant et que votre père n'acceptera point pour gendre. Car c'est
+sur moi qu'il a jeté les yeux, c'est à moi qu'il vient de donner son
+consentement, et aujourd'hui même il fera connaître sa décision à
+Jean-Charles. J'espère que la nuit vous portera conseil et que demain
+vous serez mieux disposée à écouter ma voix, qui est celle de la raison
+et de _l'amour pratique_... Mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous
+saluer!
+
+Victor ne voulait pas quitter la villa de LaRue sans faire connaître
+au vaniteux préfet le résultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir avec
+Corinne.
+
+--Eh bien? demanda M. de LaRue au notaire, en voyant celui-ci revenir,
+la mine un peu renfrognée.
+
+--J'ai obtenu un demi-succès, M. le candidat.
+
+--Ma fille consent-elle à vous éponger, M. le notaire?
+
+--Pas tout à fait... D'ailleurs, je n'espérais pas non plus triompher à
+la première attaque. Mais je crois que mes dernières paroles ont produit
+beaucoup d'effet sur l'esprit de mademoiselle de LaRue, car elle n'y
+a pas répliqué du tout. Je suis persuadé que la réflexion et vos bons
+conseils lui ouvriront complètement les yeux et lui feront regretter ses
+erreurs... Mais le moyen le plus sûr pour atteindre notre but, c'est,
+d'abord, de refuser à mon frère votre consentement, et, ensuite, s'il
+regimbe, de lui dire carrément qu'il vous insulte en osant,--simple
+habitant qu'il est,--aspirer à la main d'une personne aussi
+aristocratique et aussi distinguée que votre fille... Cette rebuffade va
+l'assommer net!
+
+--Je serai clair et impitoyable, M. le notaire!
+
+--De mon coté, M. le candidat, je vais tâcher de convaincre mon frère
+qu'il doit renoncer au fol et audacieux amour qu'il a laissé germer et
+grandir clans son coeur...
+
+--A bientôt, M. le candidat!
+
+--Au revoir, mon futur gendre!
+
+Tout en marchant, Victor se promettait bien de se montrer énergique
+et courageux en présence de Jean-Charles; mais lorsqu'il fut rendu
+chez-lui, il vit le naturel, c'est-à-dire la peur, revenir an galop...
+Alors, pour se donner du courage, ou plutôt de l'audace, il lampa une
+roquille d'une liqueur forte qu'il cachait dans un placard de son étude.
+
+Je suis bon maintenant! se dit-il, en lançant un épouvantable juron à
+l'adresse de son frère! Je vais aller rencontrer l'éléphant au champ,
+afin que notre mère ne s'aperçoive de rien, car elle a encore l'oreille
+fine et l'oeil clair, la vieille sorcière!
+
+La liqueur commençait déjà à lui monter au cerveau!
+
+Il aborda Jean-Charles par ces mots:
+
+--Je viens t'annoncer une nouvelle qui va te surprendre, peut-être,
+mais dans le monde il faut s'attendre à tout... Je vais me marier
+prochainement, et devine avec qui...
+
+--Déjà? Il faut que tu aies bien confiance en ton étoile pour oser te
+marier si tôt...
+
+--Je n'ai guère besoin, pour le moment, de m'occuper de la question
+du pain quotidien, car ma future est une riche héritière et son père
+l'homme le plus généreux de la création...
+
+--Tontes mes félicitations, mon cher! Quel est donc le nom de ma future
+belle-soeur?
+
+--Mademoiselle Corinne de LaRue, prononça, emphatiquement le notaire.
+
+--Farceur, va! fit Jean-Charles on riant. On a commis l'indiscrétion
+de te dire que je devais épouser Corinne prochainement. Eh bien, c'est
+vrai, Victor; si je ne te l'ai pas dit, c'est parce que je voulais te
+surprendre.
+
+--Tu as en tort de ne pas me le dire; car, moi, ignorant tes prétentions
+et tes démarches, j'ai voulu connaître cette jeune fille, qui, entre
+parenthèse, est charmante, et je l'ai demandée en mariage. De plus, j'ai
+obtenu le consentement de son père... je ne fais pas les choses à demi,
+moi!
+
+--Ce que tu me dis là, mon cher Victor, me prouve que tu es content du
+choix que j'ai fait, et je te remercie de la bonne opinion que tu as de
+mademoiselle de LaRue; c'est en effet, une personne très charmante.
+
+--Laisse-moi te dire, mon cher Jean-Charles, que je te trouve bien
+prétentieux de croire que tu pouvais faire le choix d'une personne aussi
+distinguée que Melle de LaRue! N'as-tu jamais mesuré la distance qu'il
+y a entre elle et toi? c'est-à-dire entre la fille unique d'un riche
+préfet et un pauvre et simple habitant tel que toi?...
+
+--Allons, mon cher Victor, je vois que tu as pris un verre de trop, car
+tu commences à perdre la carte! Je me moque bien de tes injures, mon
+petit...
+
+--Je n'ai pas l'intention de te dire des injures, et d'ailleurs ce n'est
+pas de ma faute si la vérité ressemble parfois à des injures... mais
+c'est la vérité que je te dis; et je viens charitablement t'avertir que
+tu ferais mieux de ne plus remettre les pieds chez M. de LaRue, car ce
+monsieur veut donner la main de sa fille à un professionnel, entends-tu?
+et non à un habitant, et c'est le notaire Lormier qui est aujourd'hui le
+fiancé de Corinne!
+
+--Victor, j'espère que tu n'es pas sérieux! mais, dans tous les cas, je
+te défends de profaner ainsi le nom de Melle de LaRue!
+
+--Je suis très sérieux, an contraire! J'aime cette jeune fille; et le
+rang élevé qne j'occupe dans la société, en ma qualité seule de notaire
+public, me donne le droit d'aspirer à l'honneur de devenir son époux,
+tandis que ta condition inférieure d'habitant te défend même d'oser
+parler à cette jeune fille, dont le père, grâce à mon travail, occupera
+bientôt un siège au parlement... Vas-tu comprendre enfin la distance
+qu'il y a entre elle et toi?...
+
+Je comprends que tu délires, et je te conseille d'aller te coucher...
+demain, tu penseras à autre chose... oui, va te coucher, mon petit!
+
+--Demain comme aujourd'hui, vociféra Victor, je penserai à Corinne de
+LaRue, ma future épouse; et je te conseille, espèce d'éléphant, de
+penser à Josephte Bouliane: c'est une grosse habitante comme ça qu'il te
+faut pour épouse...
+
+Jean-Charles leva les épaules de pitié et se remit à l'ouvrage en
+soupirant: «Pauvre frère! le voila encore sous l'influence de la
+boisson...»
+
+Victor était joliment gris, en effet, car il chancelait en s'éloignant.
+
+ *
+ * *
+
+Le soir, après souper, Jean-Charles sortit et se dirigea vers la demeure
+de M. de LaRue.
+
+La concierge entrebâillant seulement la porte, lui dit que Melle de
+LaRue était malade.
+
+--Alors, je veux voir madame de LaRue.
+
+--Elle est malade aussi! répondit la concierge, en fermant rudement la
+porte...
+
+Surpris et indigné de la conduite grossière et inexplicable de la
+concierge, Jean-Charles alla frapper à la porte du cabinet de M. de
+LaRue. C'est le préfet lui même qui vint ouvrir.
+
+--Que me voulez-vous? demanda-t-il à Jean-Charles, sans lui offrir à
+entrer.
+
+Notre héros, de plus en plus étonné, garda cependant son calme ordinaire
+et dit sur un ton respectueux: «Je sollicite l'honneur d'avoir avec vous
+un moment d'entretien.»
+
+--Entrez! mais soyez bref, car j'attends de la visite...
+
+--Votre concierge vient de me fermer la porte au nez; dois-je comprendre
+qu'elle a été autorisée à agir ainsi à mon égard?
+
+--Oui, c'est moi qui lui avais donné l'ordre de ne pas vous recevoir!
+
+--Me permettez-vous de vous en demander la raison?
+
+La raison? elle est bien simple: je ne veux pas que vous veniez ici avec
+l'intention de faire la cour à ma fille.
+
+--Mais, pourtant, vous avez consenti tacitement à mon mariage avec
+mademoiselle de LaRue, puisque la date en a été fixée, en votre
+présence, par madame de LaRue.
+
+--Oui... peut-être... mais je n'ai jamais donné mon consentement à ce
+mariage.
+
+--Vous me considérez donc indigne de l'honneur d'épouser mademoiselle de
+LaRue?
+
+--J'admets que vous êtes un brave et honnête garçon, mais je vous
+avouerai qu'il me répugne d'avoir pour gendre un simple habitant comme
+vous...
+
+Trois petits coups secs, à ce moment, furent frappés à la porte.
+
+M. de LaRue, visiblement embarrassé, se leva, se rassit, se leva de
+nouveau et cria: «entrez!»
+
+Et Victor entra en disant: «J'ai l'honneur de vous saluer, M. le futur
+député!» Mais en apercevant Jean-Charles, qu'il ne s'attendait pas de
+rencontrer, il devint blanc comme un suaire... Car il était dégrisé
+maintenant, et la peur, dans son tout petit coeur, revenait encore au
+galop...
+
+--Veuillez vous asseoir, mon cher M. le notaire, dit M. de LaRue.
+
+--Me permettez-vous, M. de LaRue, dit Jean-Charles, de reprendre la
+conversation au point où elle était tantôt?
+
+--Oui, sans doute, mais soyez bref, car... c'est bon... parlez!
+
+--Il vous répugne, disiez-vous, d'avoir pour gendre un simple habitant
+comme moi. Mais ne sommes-nous pas tous des fils d'habitants?
+
+--Vous savez que je n'ai pas assez d'instruction pour pouvoir discuter
+avec vous ces histoires-là; mais je vous dirai que la fille d'un
+futur député ne doit pas et ne peut pas épouser un homme qui est sans
+profession... et de plus, pour en finir, j'ajouterai que j'ai donné mon
+consentement à votre frère, M. le notaire Victor, qui m'a fait l'honneur
+de me demander ma fille en mariage...
+
+--Et moi je refuse formellement de donner mon consentement au mariage
+de ma fille avec ce chercheur d'aventures! dit Mme de LaRue, en entrant
+avec Corinne dans le cabinet du futur député...
+
+--Et moi, ajouta Corinne, permettez-moi de dire, mon cher papa, que
+j'éprouve pour ce petit notaire le plus souverain mépris!
+
+--Venez avec nous, dit de Mme LaRue, en prenant le bras de
+Jean-Charles.............. .............................................
+
+--Il ne me reste plus qu'à me retirer, je suppose? fit le notaire, en
+prenant sa canne, ses gants et son chapeau de soie...
+
+--Pardon, M. le notaire, pardon! Il ne faut pas abandonner la partie
+si vite que cela! Je vous ai dit que je serais impitoyable, et je vous
+répète que je le serai jusqu'à la fin... Je ne donnerai jamais mon
+consentement à ce mariage, et je sais que ma fille respecte trop ma
+volonté pour se marier contre mon gré. Veuillez vous rappeler que «tout
+vient à point à qui sait attendre»; avec le temps et la patience, nous
+viendrons à bout de tout...
+
+--Oh! si j'étais sûr de réussir, je me résignerais facilement à
+attendre; mais quelque chose me dit que, sans une action prompte et
+violente de votre part, je perdrai complètement la partie...
+
+--Et que me conseillez-vous donc de faire, M. le notaire?
+
+-A votre place, je dirais à mademoiselle
+
+Corinne: «Je suis absolument opposé à ton mariage avec Jean-Charles,
+et je te défends de revoir ce garçon! Mon désir est que tu épouses le
+notaire, et je veux que, d'ici à deux semaines, tu prennes une décision.
+Telle est ma volonté de père!»
+
+D'ailleurs, quand Jean-Charles ne sera plus admis ici, j'aurai mes
+coudées franches auprès de Melle de LaRue, et je saurai bien triompher
+de ses scrupules et de son prétendu mépris.
+
+--C'est bien, M. le notaire! Dès demain, je parlerai énergiquement à ma
+fille...
+
+--Je reviendrai après-demain, M. le candidat, et, en attendant, je
+m'occuperai activement de votre élection...
+
+Le lendemain, en effet, le vaniteux rentier dit à sa fille: «Je suis
+absolument opposé à ton mariage avec Jean-Charles, et je te défends de
+recevoir ce garçon! Mon désir est que tu épouses le notaire, et je veux
+que d'ici à deux semaines, tu prennes une décision! Telle est ma volonté
+de père!»
+
+--Mais, mon père, observa respectueusement Corinne, n'avez-vous pas
+approuvé mon mariage avec Jean-Charles?
+
+--C'est-à-dire que j'ai eu un instant la faiblesse de le tolérer, mais
+aujourd'hui, je le répète, j'y suis absolument opposé, et je ne veux
+plus on entendre parler!
+
+Cette mésalliance me couvrirait de ridicule aux yeux des chefs de mon
+parti et pourrait me faire perdre mon élection... que je veux gagner à
+tout prix, entends-tu? à tout prix!
+
+--C'est bien! mon père, fit simplement Corinne. D'ici à, deux semaines,
+j'aurai pria une décision!
+
+Et elle se retira, la mort dans l'âme...
+
+Mme de LaRue, en femme sage et modeste qu'elle était, tenta l'impossible
+pour soustraire son mari à l'influence pernicieuse du jeune notaire.
+
+En empêchant le mariage de Corinne et de Jean-Charles lui dit-elle, tu
+empoisonnes l'existence de ces deux coeurs si bien faits pour être unis;
+en recherchant l'amitié de ce misérable notaire, tu t'exposes à perdre
+ta réputation; puis en entrant dans la politique, tu risques de dépenser
+dans les luttes une partie de ta fortune, et, par ton ignorance, d'être
+la risée de la députation et du peuple...
+
+Mais elle eut beau tourmenter et supplier son mari, celui-ci resta
+impitoyable, tel qu'il l'avait promis à Victor...
+
+ *
+ * *
+
+Le même jour, l'abbé Faguy reçut la visite de mademoiselle de LaRue.
+
+--Asseyez-vous, mademoiselle, dit le bon prêtre, en désignant son
+meilleur fauteuil à la visiteuse. Vous venez, sans doute, me donner des
+nouvelles de nos chers pauvres, que vous visitez avec une régularité qui
+vous fait grandement honneur.
+
+--Non, M. le curé, car la pénible épreuve que je subis depuis quelques
+jours m'a fait négliger ces chers clients.
+
+--Quelle est donc cette épreuve, mademoiselle?
+
+--Oh! la plus douloureuse que le coeur d'une fiancée puisse recevoir de
+la part d'un père bien-aimé...
+
+--Expliquez-vous, je vous prie, mademoiselle!
+
+--Vous aviez sans doute entendu parler de mon prochain mariage avec M.
+Jean-Charles Lormier?
+
+--Oui, c'est mon ami Jean-Charles lui-même qui me l'a annoncé.
+
+--Eh bien! mon père s'oppose formellement à ce mariage.
+
+--Que me dites-vous là, mademoiselle?...
+
+--Oui, M. le curé, mon père s'oppose à ce mariage parce que, dit-il, M.
+Jean-Charles Lormier n'est qu'un habitant; et il veut que j'épouse M.
+Victor Lormier, parce que ce dernier est un professionnel...
+
+Ces mots blessèrent profondément le coeur si délicat du prêtre; mais,
+voulant cacher l'émotion qu'il éprouvait et se donner un peu de
+contenance, il se leva et fit semblant d'éternuer. Ce petit exercice
+lui permit de dissimuler le dégoût que le nom de Victor lui avait
+probablement inspiré.
+
+--Je viens vous prier de me dire, M. le curé, reprit Corinne, si je puis
+épouser M. Jean-Charles contre la volonté de mon père?
+
+--Non! mademoiselle; un enfant doit respecter l'autorité paternelle!
+
+--Mais suis-je obligée de faire la volonté de mon père quand il me dit
+d'épouser Victor?
+
+Le prêtre resta silencieux.
+
+--Je comprends, M. le curé, votre hésitation à me répondre, car vous ne
+connaissez peut-être pas ce Victor; mais je le connais, moi! J'ai pris,
+ce matin, des renseignements à son sujet auprès de deux personnes dignes
+de foi, et j'ai la preuve que ce garçon est un libertin de la pire
+espèce... Si Victor était un jeune homme respectable, je n'hésiterais
+pas à accepter le sacrifice que mon père veut m'imposer. Mais, M. le
+curé, sachant que le notaire Lormier est un misérable, suis-je obligée
+de l'épouser?
+
+--Non, mademoiselle. Mais, je vous le répète, vous ne pouvez pas non
+plus en épouser un autre sans le consentement de votre père.
+
+--Alors, M. le curé, ma décision est prise: je resterai dans le célibat,
+et je prierai Dieu de me faire oublier Jean-Charles!
+
+--Tenez, mademoiselle, vous allez avoir l'occasion de vous expliquer
+avec Jean-Charles, car le voilà!
+
+--Oh! M. le curé, je me sauve... Mon père m'a même défendu de revoir
+Jean-Charles...
+
+--Dans ce cas, mademoiselle, obéissez à votre père, et que Dieu et la
+Sainte-vierge vous protègent!
+
+--Merci! M. le curé.
+
+Les deux fiancés ne se rencontrèrent pas. Corinne sortit par une porte
+et Jean-Charles entra par une autre.
+
+La figure de notre héros portait l'expression de la douleur la plus
+intense.
+
+Il avait bu, pendant quelques jours, à la coupe d'un bonheur
+parfait,--trop parfait pour être durable,--et la coupe enchanteresse
+venait de se briser...
+
+Il serra silencieusement la main tremblante du prêtre, et se laissa
+choir sur un siège en exhalant cette plainte: «Mon Dieu, que je
+souffre!»
+
+--Oui, mon ami, je le sais, et je vous prie de croire que je ressens
+autant que vous le malheur qui vous frappe. Mais attendons tout de la
+bonté infinie de Dieu!
+
+--Il n'y a donc pas de bonheur, ici-bas, M. le curé?...
+
+--Oui, mon ami! Mais il ne faut pas croire que le bonheur réside
+toujours dans la réalisation de nos désirs les plus chers; Dieu le fait
+naître parfois du sein de nos malheurs! Le bonheur? il est partout,
+quand on le cherche avec les yeux de la foi; il est même dans la
+souffrance, si seulement on offre cette souffrance à Dieu en lui disant,
+comme autrefois Jésus avant de monter sur le calvaire: «Mon Père, s'il
+est possible, faites que ce calice s'éloigne de moi; néanmoins que ma
+volonté ne s'accomplisse pas, mais la vôtre!» Ah! si nous avions, la
+foi véritable, mon ami, que de maux, de peines et de misères nous nous
+épargnerions! Car la foi nous ferait accepter avec résignation toutes
+les épreuves, en nous faisant entrevoir, après cette vie, un bonheur
+parfait et éternel!
+
+--J'admets volontiers, dit Jean-Charles, que ce n'est pas ainsi que nous
+agissons dans le monde pour mériter d'obtenir ce trésor qu'on nomme
+le bonheur, et après lequel tant de gens soupirent sans pouvoir
+l'atteindre...
+
+--Pourtant, mon ami, je vous assure que c'est l'unique moyen de
+l'obtenir. Et quoi qu'il arrive, ne laissez jamais le découragement
+entrer dans votre coeur!
+
+Priez! et si c'est la volonté de Dieu que vous épousiez mademoiselle de
+LaRue, il saura bien faire disparaître les obstacles qui s'élèvent en ce
+moment entre vous et elle.
+
+Ah! mon cher enfant, secouez cette faiblesse qui s'est emparée de vous
+un instant; reprenez avec courage vos travaux manuels et intellectuels;
+et, encore une fois, attendez tout de la bonté infinie de Dieu, qui
+connaît mieux que nous ce dont nous avons besoin!
+
+--Je comprends maintenant, M. le curé, que si nous sommes si souvent
+malheureux, c'est parce que nous ne prions pas assez. Et, advienne que
+pourra, je suivrai désormais la ligne de conduite que vous venez de me
+tracer!
+
+ *
+ * *
+
+ Notre âme est une lyre
+ Aux sons mélodieux,
+ Mais qui ne doit redire
+ Que des accorda pieux!
+ Laissons chanter notre âme:
+ La prière est un chant
+ Que le Seigneur réclame
+ Du juste et du méchant!
+
+
+
+L'OR VAINCU PAR L'ÉLOQUENCE
+
+Victor avait cru prudent de déménager le soir même du jour, où, excité
+par la boisson, il était allé provoquer Jean-Charles aux champs.
+
+Il avait loué deux chambres dans une maison, occupée par un vieux
+couple, et qui était située presque en face de la villa de LaRue. C'est
+une idée géniale que j'ai eue, pensait-il, de transporter mes pénates
+ici. De ma chambre, et sans me déranger, je pourrai voir aller et venir
+ma fiancée.
+
+Elle est encore un peu farouche, ma fiancée! mais avec le temps je
+finirai bien par l'apprivoiser...
+
+Pour faire l'assaut de son coeur, je commencerai par lui sourire, sans
+lui parler; puis, dans deux ou trois jours, je lui décocherai, en
+passant, des compliments sur sa beauté, sa grâce, sa taille, etc. Ces
+sortes de compliments chatouillent toujours agréablement l'oreille des
+jeunes filles...
+
+Enfin, je me ferai si gentil, si insinuant, si spirituel, que, bientôt,
+elle raffolera de moi! Ce n'est plus moi qui courrai après elle, c'est
+elle qui courra après moi... Il en est de même de toutes les jeunes
+filles.... du moins de celles que j'ai connues à Montréal... Ici, je
+suis à l'abri des indiscrétions de ma bonne femme de mère et... des
+taloches de Jean-Charles!
+
+Maintenant, si je veux conserver les bonnes grâces de mon futur
+beau-père et voir la couleur de son argent, il faut que je m'occupe
+sérieusement de sa candidature, car l'élection aura lieu avant les
+fêtes du nouvel an.
+
+Victor rédigea un manifeste destiné à voir le jour dans les colonnes du
+_Canadien_, sous la signature de M. de LaRue, et il écrivit un petit
+discours mielleux que le candidat apprendrait par coeur et irait débiter
+dans toutes les paroisses du comté.
+
+Après avoir élaboré soigneusement ces deux formidables pièces, il alla
+les soumettre à M, de LaRue, qui s'en déclara enchanté. L'appel nominal
+fut fixé au 15 décembre et le scrutin au 22 du même mois.
+
+M. de LaRue lança son manifeste. Il le publia d'abord dans le _Canadien_
+et en fit tirer une impression sur des milliers de feuilles volantes que
+Victor se chargea de faire parvenir, le dimanche suivant, à tous les
+électeurs.
+
+Puis le candidat, en compagnie de Victor, se mit à parcourir toutes les
+paroisses du comté, lisant partout son manifeste et récitant son petit
+boniment.
+
+Victor, qui excellait dans le genre populacier, terminait chaque
+assemblée par une philippique échevelée, qui, dans l'esprit de son
+auteur, devait produire autant d'effet que les harangues de Démosthène
+contre Philippe de Macédoine... Le Macédoine, ici, était un avocat
+pauvre, mais doué de grands talents, qui venait d'entrer dans l'arène
+contre M. de LaRue.
+
+M. de LaRue et Victor évitaient, naturellement, de se mesurer à la
+tribune avec leur éloquent adversaire...
+
+Celui-ci jouissait d'une grande popularité, et il était évident pour
+tout le monde qu'il allait faire mordre la poussière au vaniteux
+rentier.
+
+M. de LaRue, qui commençait à avoir des craintes sérieuses, dit un jour
+à Victor qu'il regrettait de s'être embarqué dans cette galère, car il
+avait compté sur une élection par acclamation...
+
+--Je comprends, dit Victor, que cette opposition imprévue est bien
+désagréable pour vous, et j'admets que votre adversaire est un lutteur
+bien difficile à terrasser, mais, _A vaincre sans péril, on triomphe
+sans gloire!_ Et si vous triomphez contre lui, vous aurez certainement
+la chance de devenir ministre!
+
+--Vous croyez, M. le notaire?
+
+--Oui, franchement, je le crois! Cependant je regrette de constater que
+vous perdez du terrain tous les jour, mais par votre faute, et votre
+très grande faute! car jusqu'à présent vous n'avez presque pas dépensé
+d'argent.
+
+--Mais, fit observer M. de LaRue, mon adversaire n'a pas dépensé
+d'argent, lui non plus, et il est incapable d'en dépenser, puisqu'il est
+pauvre comme un moine!
+
+--Oui, c'est vrai, mais il possède cette puissance de la parole qui
+fascine le peuple...
+
+--Vous le fascinez bien, le peuple, vous aussi, M. le notaire, par vos
+discours!
+
+--Peut-être... mais ce n'est pas moi qui suis le candidat!
+
+--Alors, que faut-il que je fasse, M. le notaire?
+
+--Pour gagner une élection, sans le secours d'une forte éloquence
+personnelle, comme dans votre cas, par exemple, un candidat doit
+dépenser de l'argent, encore de l'argent et beaucoup d'argent! L'argent,
+voyez-vous, c'est le nerf de la guerre... En d'autres termes, pour tout
+dire, si vous mettez peu d'argent dans la lutte, vous serez battu; et si
+vous en mettez beaucoup, vous battrez votre adversaire! Choisissez entre
+la défaite, c'est-à-dire l'humiliation; et la victoire, c'est-à-dire la
+gloire et la renommée...
+
+--Je veux écraser mon adversaire! s'écria le belliqueux rentier, avide
+de gloire et de renommée! M. le notaire, ajouta-t-il, je vous choisis
+pour mon agent et, mon trésorier; allez-y largement!
+
+--Je vous remercie, M. le futur ministre, de ce témoignage de confiance.
+Je prendrai vos intérêts avec le même soin que je les prendrais si
+j'étais déjà votre gendre...
+
+--A propos, M. le notaire, vous savez sans doute que ma fille est partie
+hier soir, avec son oncle Ulric, pour Montréal.
+
+--Comment voulez-vous que je le sache, si vous ne me l'avez pas dit? Ce
+n'est pas Melle Corinne, bien sûr, qui m'aurait annoncé la nouvelle de
+son départ: car, depuis quelques jours, je me suis souvent placé sur
+son chemin, tantôt pour lui sourire, tantôt pour lui adresser des
+compliments délicats, et elle n'a pas fait plus de cas de moi que si
+j'eusse été un mannequin... A la fin, j'ai pensé qu'elle était myope et
+un peu sourde...
+
+--Ma tille est très gênée, voyez-vous!
+
+Oui, elle est partie pour Montréal, et voici dans quel but.
+Dernièrement, je lui ai défendu de revoir Jean-Charles, et je lui ai dit
+en même temps que je désirais vous avoir pour gendre. De plus, je lui
+ai déclaré que, d'ici à deux semaines, je voulais avoir une décision
+définitive au sujet de son avenir.
+
+Or, hier matin, elle m'a tenu ce langage:
+
+--Mon père, ma décision est prise pour ce qui concerne Jean-Charles: je
+ne l'épouserai pas! mais pour ce qui concerne son frère, j'ai besoin de
+réfléchir et de prier avant de me prononcer. Cette semaine, les élèves
+du couvent de la congrégation Notre Dame, à Montréal, font leur retraite
+annuelle, et je vous demande la permission de la suivre avec elles.
+J'espère que, après la retraite, je pourrai vous faire connaître la
+décision que vous attendez de moi.
+
+Donc, M. le notaire, nous avons gagné le prin cipal point: ma fille
+renonce à Jean-Charles. J'ai confiance qu'elle va prendre maintenant une
+décision favorable à nos projets.
+
+--Oui, M. le futur ministre, je partage entièrem... un peu... votre
+confiance. Mais dans le cas où cette décision me serait défavorable,
+vous pourriez forcer la main à Melle Corinne, en lui faisant un devoir
+de conscience de m'épouser; car elle me parait très scrupuleuse, votre
+charmante fille!
+
+--Nous aviserons dans le temps, M. le notaire. En attendant, n'est-ce
+pas? ne négligeons rien pour assurer le succès de mon élection. Il faut
+que j'écrase mon adversaire...
+
+--Tous mes instants vous appartiennent, M. le futur ministre; je sais
+qu'en m'absentant de mon bureau, comme je le fais depuis quelque temps,
+je perdrai un bon nombre de clients, mais n'importe! Je n'ai pour le
+moment qu'une seule ambition, celle de battre votre adversaire à plate
+couture...
+
+--Merci, M. le notaire; je saurai reconnaître généreusement vos précieux
+services. Ha! tenez, pendant que j'y pense, je veux vous demander encore
+une faveur.
+
+--Ne vous gênez pas, M. le futur ministre!
+
+--Voulez-vous avoir la bonté de me préparer un autre petit discours que
+je pourrai prononcer dans les paroisses où j'ai déjà porté la parole?
+car je n'aime pas répéter toujours la même chose, vous savez!
+
+Comme je veux capter le vote anglais je vous prie d'introduire dans ce
+discours quelques compliments bien tournés à l'adresse des Anglais,...
+sans sacrifier les principes, par exemple!... je tiens aux principes,
+vous savez!
+
+--Je comprends; un discours assaisonné de bon sens, de patriotisme et de
+loyauté. Vous serez servi à souhait, M. le futur ministre!
+
+ *
+ * *
+
+Victor, qui ne se croyait heureux que lorsqu'il avait bien mangé et bien
+bu, se dit: «Je vais organiser dans toutes les paroisses de notre comté,
+au nom et avec l'or de M. de LaRue, des festins publics qui auront le
+double effet de rendre les gens heureux et d'assurer l'élection de mon
+candidat...»
+
+Et il se mit à l'oeuvre avec une ardeur digne d'une meilleure cause.
+
+Ce cabaleur sans vergogne inonda les paroisses de boisson, et y ouvrit
+un véritable marché de votes.
+
+En un mot, il inaugura ouvertement, avec l'orgie et la débauche, ce mode
+d'intimidation et d'achat des consciences qui s'est répandu depuis,
+d'une manière alarmante, d'un bout à l'autre du pays!
+
+Les fêtes--véritables bacchanales--duraient depuis environ un mois,
+quand, effrayé des désordres affreux qui régnaient par tout le comté, le
+dimanche comme la semaine, le clergé éleva la voix, pour rappeler les
+fidèles à leurs devoirs de chrétiens et de citoyens.
+
+Les électeurs finirent par se ressaisir, puis la débandade se déclara
+parmi les partisans du candidat trop prodigue.
+
+Le jour du scrutin--si ardemment attendu par M. de LaRue--arriva enfin,
+et le vaniteux rentier fut battu par une grande majorité!
+
+L'or avait été vaincu par l'éloquence!
+
+Les malins disaient: «Le bon Dieu s'est fâché et il a donné une bonne
+raclée au diable!»
+
+Cette élection avait coûté à M. de LaRue la somme fabuleuse de dix mille
+dollars... Le rusé notaire--va sans dire--avait eu le soin d'empocher
+une partie de cette somme: la bagatelle de deux mille cinq cents
+dollars...
+
+ *
+ * *
+
+Oh! les ingrats! les ingrats! me trahir de la pareille façon! s'écriait
+M. de LaRue, le lendemain de sa défaite, en pleurant comme un enfant!
+Oh! les ingrats! moi qui les ai empiffrés de victuailles, moi qui...
+moi... Oh!
+
+--Pour l'amour de Dieu! lui dit Mme de LaRue, tâche de te calmer et de
+cesser tes ridicules lamentations! Je comprends que c'est humiliant pour
+un homme de ton âge d'avoir été la dupe et la victime d'un blanc-bec tel
+que Victor Lormier... mais, enfin, c'est fait! et cela te prouve qu'il
+n'est pas toujours bon de mépriser les conseils de sa femme pour suivre
+aveuglement ceux du premier godelureau venu! Ton échauffourée te coûte
+dix mille dollars! C'est une grosse somme, j'en conviens; mais, pour ma
+part, je ne regretterais pas la perte de cette somme si elle pouvait
+avoir l'effet de corriger ta sotte vanité et ton ambition... Que dis-je?
+pour atteindre ce but, je sacrifierais volontiers toute notre fortune!
+
+--Tu as une singulière manière de me consoler, toi! reprit M. de LaRue,
+en cessant de pleurer...
+
+--Si mes consolations ne te plaisent pas, va en demander d'autres à ton
+charmant conseiller et ami, Victor Lormier!
+
+M. de LaRue, que le lecteur a vu naguère si impérieux, si _impitoyable_,
+ne put répondre un seul mot aux reproches sanglants de sa femme. Il
+se retira dans son cabinet pour y faire d'amères, mais sérieuses
+réflexions.
+
+Ma femme a raison, cent fois, mille fois raison! Si j'avais suivi
+ses conseils, je n'aurais pas aujourd'hui la conscience bourrelée de
+remords! Que d'erreurs regrettables, et peut-être irréparables, la
+vanité et l'ambition m'ont fait commettre depuis quelques semaines...
+J'ai scandalisé mes concitoyens, triplé le nombre de mes ennemis, perdu
+une partie de ma fortune, préféré le misérable notaire Lormier à son
+frère si doux et si honnête! J'ai obligé ma fille à aller s'enfermer
+dans un couvent; j'ai banni pour toujours de ma demeure la paix et le
+bonheur...
+
+Oui, ma femme a raison, cent fois et mille fois raison!... A quoi, en
+effet, peuvent servir mes lamentations, sinon à me rendre plus ridicule
+encore! J'ai eu la faiblesse de commettre le mal,--et j'en demande bien
+pardon au bon Dieu,--mais il me reste le devoir de le réparer, dans la
+mesure du possible.
+
+D'abord, je vais écrire à ma fille pour la prier la supplier même, de
+renoncer à la vie religieuse, qu'elle me dit vouloir embrasser, et de
+venir reprendre sa place à mon foyer. Et ensuite, je tâcherai de me
+réconcilier avec Jean-Charles en lui offrant,--gage de réparation et
+d'amitié,--la main de ma fille bien-aimée!
+
+Ce qui fut pensé, fut fait. M. de LaRue n'était pas instruit, mais il
+savait lire et écrire passablement.
+
+Il écrivit donc à sa fille une longue lettre dans laquelle il s'accusait
+de l'avoir contrainte, par ses duretés, à briser les doux liens qui
+l'unissaient à Jean-Charles, puis à fuir le foyer domestique pour
+aller ensevelir sa jeunesse et son bonheur entre les murs sombres du
+couvent... Il la priait de lui pardonner la peine qu'il lui avait causée
+et tous les torts qu'il avait eus envers elle. Il lui assurait que,
+si elle voulait revenir sous le toit paternel, elle aurait la liberté
+d'épouser Jean-Charles, qu'il regrettait d'avoir traité si durement.
+
+Il lui annonçait sa défaite, et, au lieu de la déplorer, il remerciait
+Dieu de la lui avoir infligée, comme moyen de le guérir de sa vanité et
+de son ambition...
+
+Par le retour du courrier, M. de LaRue reçut de sa fille une lettre dont
+voici la teneur:
+
+
+ Très cher et bien-aimé père,
+
+ Quoi! vous daignez vous accuser devant moi des torts et de la peine
+ que vous croyez m'avoir causés! Quoi! vous me faites des excuses et
+ vous me demandez de vous pardonner! Oh! père chéri, au lieu de vous
+ accuser et de vous excuser, vous devriez plutôt remercier Dieu,
+ comme je le remercie moi-même, d'avoir fait jaillir la lumière des
+ ombres passagères qui ont enveloppé et attristé un instant notre
+ chère famille.
+
+ Oui, père chéri, vous avez été pour moi le génie bienfaisant,
+ l'heureux intermédiaire dont le ciel s'est servi pour me remettre
+ dans la voie sûre où je suis maintenant et où je désire rester
+ jusqu'au terme de ma vie!
+
+ Ne pleurez pas sur mon sort, père bien-aimé, car je suis heureuse
+ autant, ce me semble, qu'il est possible de l'être ici-bas.
+
+ Et c'est aujourd'hui que je comprends tout ce qu'il y a de vrai dans
+ ces paroles d'une sainte âme: «Mon coeur surabonde de joie et de
+ consolation! Le couvent est pour moi la porte du paradis, le palais
+ où le Roi des rois veut bien recevoir son indigne épouse.»
+
+ Que les desseins de Dieu sont grands et impénétrables!
+
+ Il y a quelques semaines à peine, je me croyais appelée à rester
+ dans le monde, et j'écrivais à la révérende mère supérieure de notre
+ couvent: «La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis
+ persuadée que la vie de famille l'est bien davantage!»
+
+ C'était alors ma conviction. Je me préparais même à recevoir le
+ sacrement de mariage! Mais tout cela n'était qu'un rêve que le bon
+ Dieu s'est chargé de dissiper.
+
+ Je renonce sans regret, croyez-le, à l'union que vous me proposez
+ avec M. Jean-Charles Lormier. Je ne veux pour époux que l'immortel
+ et divin crucifié...
+
+ Oh! ne me plaignez pas, cher père et bien tendre mère, mais unissez
+ vos prières aux miennes afin que Jésus affermisse de plus en plus le
+ désir que j'ai de me sacrifier à lui pour toujours.
+
+ Ce saint désir, bien chers parents, est le fruit de vos bons
+ exemples et de l'instruction religieuse que vous m'avez fait donner.
+
+ Pour vous récompenser de l'indicible bonheur que je ressens
+ maintenant, et dont je vous suis redevable, je prierai Dieu de voua
+ combler de ses faveurs et d'adoucir dans votre âme et dans la mienne
+ l'amertume de notre séparation terrestre!
+
+ Veuillez agréer, cher père et bien tendre mère, l'assurance de mon
+ profond respect et de ma vive affection, et me croire,
+
+ Votre fille tout aimante,
+
+ CORINNE DE LARUE.
+
+
+La lecture de cette lettre plongea M. et Mme de LaRue dans une profonde
+tristesse. Ils aimaient tendrement leur fille, leur unique enfant, et il
+leur en coûtait de s'en séparer pour toujours...
+
+Cependant, ils étaient trop bons chrétiens pour vouloir s'opposer aux
+desseins de la Providence.
+
+M. de LaRue était un brave homme; il n'avait qu'un seul défaut--défaut
+bien détestable, il est vrai--la vanité. Mais il ne parlait plus
+maintenant de la noblesse de son origine; et s'il n'eût craint d'attiser
+contre lui les épigrammes de ses ennemis, il aurait biffé la particule
+_de_ qu'il avait si amoureusement accolée à son nom...
+
+Mais, hélas! il était condamné à la garder jusqu'à la mort, cette
+cruelle particule!
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda M. de LaRue, en s'adressant à sa femme.
+
+A présent, il aimait à prendre conseil de sa femme.
+
+--Ce que nous allons faire? Nous allons retourner à Montréal le plus tôt
+possible, afin d'être plus près de notre fille et d'avoir l'avantage de
+la visiter souvent. Puis, lorsqu'elle aura prononcé ses derniers voeux,
+si ses supérieures l'envoient à l'étranger, eh bien! nous reviendrons à
+Sainte-R... pour y finir nos jours.
+
+--Très bien! ma femme; je vais mettre mes affaires en ordre, et nous
+partirons la semaine prochaine.
+
+M. de LaRue voulait, avant son départ, revoir Jean-Charles, lui faire
+ses excuses, implorer son pardon et se réconcilier avec lui.
+
+Il fallait aussi lui apprendre la décision de Corinne. Le malheureux
+père avait peine à s'y résoudre. Quel coup terrible cette nouvelle
+allait porter au coeur du brave garçon!
+
+Un moment, il eut la pensée d'écrire pour éviter un entretien qui
+l'effrayait.
+
+Mais comprenant que ce serait manquer de courage et de courtoisie, il
+se décida à aller trouver Jean-Charles, pour lui tout avouer, avec
+franchise et simplicité.
+
+Dans l'entrevue qu'il eut avec notre héros, celui-ci se montra courtois,
+généreux, clément et courageux. Il considérait la décision de Corinne
+comme une inspiration du ciel, et, en bon chrétien qu'il était, il
+l'accepta avec une entière soumission à la volonté de Dieu.
+
+ *
+ * *
+
+Victor Lormier, qui avait entendu parler du prochain départ de M.
+de LaRue pour Montréal, résolut d'aller lui faire ses adieux et lui
+demander en même temps des nouvelles de Corinne, car il n'avait pas osé
+revoir M. de LaRue depuis l'élection.
+
+Mme de LaRue ayant vu venir le notaire, voulut le recevoir elle-même.
+
+--Bonjour, chère madame! dit Victor, en se mettant la bouche en coeur;
+comment est votre précieuse santé?
+
+--Que vouiez-vous, monsieur?
+
+--Est-ce que vous avez reçu, chère madame, des nouvelle de mademoiselle
+Corinne?
+
+--Retirez-vous, monsieur!
+
+--M. de LaRue est-il ici, madame?
+
+--Oui, monsieur!
+
+--Est-ce que je pourrais le voir, madame?
+
+--Non, monsieur!
+
+--Est-il malade, madame, ce cher M. de LaRue?
+
+--Mon, monsieur!
+
+--Alors, madame, je désirerais le voir pour une affaire très importante
+concernant son élection.
+
+--Retirez-vous, monsieur, vous dis-je!
+
+--Pardon, chère madame, si j'insiste pour voir M. de LaRue, mais je suis
+certain qu'il sera... content de me recevoir...
+
+--Vous vous trompez! dit M. de LaRue, en se montrant; je ne tiens pas du
+tout à vous recevoir et vous prie de déguerpir, oiseau de malheur que
+vous êtes!
+
+--Mais, M. le candidat... pardon! M. le préfet; vous savez...
+
+Pan!
+
+La porte fermée avec violence par M. de LaRue coupa la parole à
+l'obséquieux notaire, qui se retira, la rage au coeur...
+
+Mais, avec cette faiblesse de caractère et ce cynisme que le lecteur lui
+connaît, Victor se consola presque aussitôt en faisant les réflexions
+qui suivent:
+
+«Si je perds le gâteau (il voulait dire la dot de Corinne) j'en ai
+toujours bien pris une tranche de deux mille cinq cents dollars! Avec
+cette somme je pourrai m'amuser un brin, en attendant les clients... qui
+ne viennent pas vite, les imbéciles!
+
+Mais, j'y pense, il n'y a aucun amusement pour moi, ici... Si j'allais
+vivre à Montréal? oh! oui, par exemple, c'est là qu'on s'amuse... Mais
+je n'attendrai pas mes ex-futurs beau-père et belle-mère, car je présume
+qu'ils aimeront autant ne pas m'avoir pour compagnon de voyage!»
+
+Il fit ses préparatifs promptement et partit, le lendemain, sans daigner
+seulement aller voir sa vieille mère, que le chagrin conduisait au
+tombeau!
+
+Jean-Charles n'avait pas revu son malheureux frère depuis qu'il l'avait
+rencontré chez M. de LaRue; mais il lui pardonnait du fond du coeur tout
+ce qu'il avait souffert à cause de lui..
+
+
+
+VINGT ANS APRÈS
+
+Nous sommes en 1837.
+
+Jean-Charles vient d'atteindre sa quarantième année, et il est encore
+célibataire. Il a connu pourtant, dans le cours des vingt dernières
+années, de bonnes et charmantes filles qui auraient été heureuses d'unir
+leur destinée à la sienne. Pour toutes, indistinctement, il a été
+courtois, aimable, et très réservé.
+
+Aux amis qui lui ont conseillé de se marier, Jean-Charles a répondu
+qu'il se croyait voué au célibat.
+
+Corinne est maintenant soeur Sainte-Agnès de Jésus.
+
+Jean-Charles, tout en bénissant les desseins de la Providence, garde au
+coeur, avec le souvenir de cette pieuse jeune fille, la blessure qu'y
+a faite un amour profond. Et sur cette plaie toujours saignante, il
+ne veut mettre le baume d'aucun autre amour terrestre. Ce serait,
+pense-t-il, une sorte de profanation. Son sacrifice est donc bien fait,
+et sa détermination inébranlable.
+
+A ce premier sacrifice. Dieu en a ajouté d'autres. Les liens qui
+rattachaient notre héros à la terre se sont presque tous rompus. Depuis
+longtemps, sa mère est allée recevoir au ciel la récompense de ses
+vertus. Les deux soeurs qui lui restaient, ont toutes deux embrassé la
+vie religieuse...
+
+Il parait donc bien seul sur la terre, cet homme, si jeune encore, si
+plein de vie, si digne d'être aimé, et si capable de rendre les autres
+heureux!
+
+Cependant, au lieu de se renfermer dans une solitude égoïste et stérile,
+il emploie au bien de ses concitoyens et au soulagement des pauvres,
+l'activité débordante de sa grande âme.
+
+Malgré sa modestie, il a dû accepter par dévouement et patriotisme des
+charges civiles qu'il remplit avec autant de zèle que de prudence.
+
+Pour combler le vide fait à son foyer, il a donné l'hospitalité à une
+nombreuse famille, tombée dans le malheur.
+
+Prosper Larose avait été l'ami d'enfance de Jean-Charles. Devenu
+infirme, et incapable de supporter les siens, il fut recueilli dans
+la demeure des Lormier, et y fut traité comme un frère par son ami
+d'autrefois.
+
+Victor, lui, avait dissipé en peu de temps les deux milles cinq cents
+dollars que, à titre de rémunération, il s'était cru justifiable de
+soutirer à M. de LaRue, pendant la lutte électorale.
+
+Il avait d'abord exercé sa profession sur une des principales rues
+commerciales de Montréal, mais sa conduite désordonnée lui ayant fait
+perdre la confiance du public, il dut fermer son étude, et fut bientôt
+réduit à travailler en qualité de copiste chez le notaire Archambault.
+Puis, quand il était à bout de ressources, il venait passer quelque
+temps chez Jean-Charles, dont la maison et le coeur lui étaient toujours
+ouverts. Mais Victor se lassait vite de la vie honnête et paisible qu'on
+menait à Sainte-R..., et, malgré la franche hospitalité de son frère, il
+reprenait le chemin de la métropole pour retourner à ses plaisirs...
+
+ *
+ * *
+
+Depuis environ deux ans, les Canadiens-français les plus en vue, et
+en particulier ceux... qui occupaient des sièges dans la Chambre
+d'assemblée du Bas-Canada, s'agitaient contre le gouverneur-général et
+ses ministres, qu'ils accusaient de bien des méfaits politiques.
+
+Tous les historiens admettent que les griefs de nos compatriotes étaient
+fondés, mais plusieurs condamnent les chefs qui eurent recours, à la
+violence pour obtenir la réparation des injustices et des torts dont ils
+souffraient.
+
+Des assemblées tumultueuses, et souvent provocatrices, avaient eu lieu
+dans les grandes paroisses des districts de Montréal et de Québec.
+
+Les choses allaient de mal en pis. Et les hommes, bien intentionnés
+sans doute, qui s'étaient mis à la tête du mouvement, et qui voyaient
+maintenant la foule se livrer à des écarts regrettables, se crurent
+obligés, sous peine de trahison, de suivre ceux qu'ils avaient
+involontairement lancés dans une voie malheureuse.
+
+La paroisse de Sainte-R... avait, jusque-là, échappé à cette agitation.
+
+--Comment se fait-il, dit à ses amis le Dr Chénier, un des principaux
+agitateurs, que la paroisse de Sainte-R... n'ait pas encore suivi
+l'exemple des paroisses de Saint-Ours, de Saint-Denis, de Saint-Charles,
+etc., qui ont tenu des assemblées pour protester contre la tyrannie
+de ceux qui nous gouvernent? Le maire de cette paroisse, Jean-Charles
+Lormier, est pourtant un patriote ardent et le plus brave parmi les
+braves...
+
+--C'est étonnant, en effet, remarqua le chevalier de Lorimier. Vous le
+connaissez bien, docteur; pourquoi n'allez-vous pas le voir pour vous
+entendre et organiser avec lui une assemblée monstre dans sa paroisse?
+
+--J'irai bien, répondit le Dr Chénier
+
+--Oui, allez-y! allez-y! approuvèrent plusieurs patriotes, qui
+connaissaient la réputation de bravoure que Jean-Charles Lormier s'était
+acquise.
+
+ *
+ * *
+
+C'était le 30 octobre au matin.
+
+Le Dr Chénier n'était pas homme à remettre au lendemain ce qu'il pouvait
+faire plus tôt...
+
+Il se mit en route et, le soir du même jour, vers huit heures, il
+arrivait chez le maire de Sainte-R... Il le trouva entouré de ses chers
+livres.
+
+L'étude était devenue la passion dominante de notre héros.
+
+--Je suis bien fâché de vous déranger, dit le Dr Chénier, en donnant à
+Jean-Charles une chaude poignée de main.
+
+--Vous êtes le bien venu, mon cher docteur; asseyez-vous, et lisez ce
+journal pendant que j'irai dire à la servante de préparer le souper.
+
+--Pas pour moi, dans tous les cas, M. le maire, car j'ai soupé au
+village voisin. D'ailleurs il faut que je reparte dans quelques minutes.
+
+--Ah! vraiment! Vous êtes donc bien pressé, docteur?
+
+--En effet, je suis venu vous voir pour une affaire de la plus haute
+importance.
+
+--De quoi s'agit-il donc, docteur?
+
+--Vous connaissez la campagne que nous avons entreprise d'un bout
+à l'autre de la province, pour obtenir du gouvernement impérial le
+redressement de nos griefs. Tous les patriotes des paroisses les plus
+importantes de la province ont adopté des résolutions dénonçant l'état
+de choses actuel et revendiquant les droits, les privilèges et
+les libertés qui nous sont dus. Or, à ce concert enthousiaste de
+revendications nationales, il manque une voix puissante: celle de votre
+patriotique paroisse! Et je suis en ce moment l'interprète d'un grand
+nombre de patriotes en vous priant de convoquer une assemblée dans
+le genre de celles qui ont eu lieu dans les autres paroisses. Vous
+pourriez, par exemple, soumettre à cette assemblée les résolutions
+que les patriotes de Saint-Ours ont adoptées, à l'unanimité, le 7 mai
+dernier. Voici le texte exact de ces résolutions:
+
+ 1° Proposé par le Dr W. Nelson, secondé par M. J. Auger, et résolu:
+
+ --Que nous avons vu avec les sentiments de la plus vive indignation
+ les résolutions proposées à l'adoption de la Chambre des Communes,
+ le 6 mars dernier, résolutions dont l'effet nécessaire est de nous
+ enlever toute garantie de liberté et de bon gouvernement pour
+ l'avenir de cette province.
+
+ 2° Proposé par L. F. Deschambault, écuyer secondé par le capitaine
+ Jalbert, et résolu:
+
+ --Que l'adoption de ces résolutions sera une violation flagrante de
+ la part des Communes et du gouvernement qui les a proposées, de la
+ capitulation des traités, des actes constitutionnels qui ont
+ été octroyés au pays. Que ces actes, ces traités, portant des
+ obligations réciproques, savoir: de notre part, amour et
+ obéissance; de la part de l'Angleterre, protection et garantie de
+ liberté,--seraient virtuellement annulés par la violation des
+ promesses d'une des parties contractantes.
+
+ 3° Proposé par M. O. Chamard, secondé par M. O. Mignault, et résolu:
+
+ --Que, dans ces circonstances, nous ne pouvons regarder le
+ gouvernement qui avait recours à l'injustice, à la force et à une
+ violation du contrat social que comme un pouvoir oppresseur, un
+ gouvernement de force pour lequel la mesure de notre soumission
+ ne devrait être désormais que la mesure de notre force numérique,
+ jointe aux sympathies que nous trouverions ailleurs.
+
+ 4° Proposé par M. Moyen, secondé par M. Marchesseau, et résolu:
+
+ --Que le machiavélisme qui, depuis la session, a accompagné tous
+ les actes du gouvernement, la mauvaise foi qui les a caractérisés
+ jusqu'ici, la faiblesse qui perce à chaque page du rapport des
+ commissaires et dans les discours des ministres où on ne rougit pas
+ d'alléguer notre division et notre petit nombre, comme motif de nous
+ refuser justice, ne nous inspirent que le plus profond dégoût, et
+ le mépris le plus prononcé pour les hommes qui commandent à un des
+ peuples les plus grands, les plus nobles de la terre ou qui sont
+ attachés à un tel gouvernement.
+
+ 5° Proposé par M. E. Durocher. Secondé par le capitaine Côté et
+ résolu:
+
+ --Que le peuple de ce pays a longtemps attendu justice de
+ l'administration coloniale d'abord, du gouvernement métropolitain
+ ensuite, et toujours inutilement. Que pendant trente ans la crainte
+ a brisé quelques-unes de nos chaînes, pendant que l'amour désordonné
+ du pouvoir nous en imposait de plus pesantes. La haute idée que nous
+ avons de la justice et du l'honneur du peuple anglais nous a fait
+ espérer que le parlement qui le représente apporterait un remède à
+ nos griefs. Ce dernier espoir déçu, nous a fait renoncer à jamais
+ à l'idée de chercher justice de l'autre côté de la mer, et de
+ reconnaître enfin combien le pays a été abusé par les promesses
+ mensongères qui l'ont porté à combattre contre un peuple qui
+ lui offrit la liberté, des droits égaux, pour un peuple qui lui
+ préparait l'esclavage. Une triste expérience nous oblige de
+ reconnaître que de l'autre côté de la ligne 45 étaient nos amis et
+ nos alliés naturels.
+
+ 6° Proposé par le capitaine Beaulac, secondé par le capitaine
+ Chappedelaine, et résolu:
+
+ --Que nous nions au parlement anglais le droit de législater sur les
+ affaires intérieures de cette colonie contre notre consentement, et
+ sans notre participation et nos demandes, comme le non-exercice de
+ ce droit par l'Angleterre nous a été garanti par la constitution
+ et reconnu par la métropole, lorsqu'elle a craint que nous
+ n'acceptassions les offres de liberté et d'indépendance que nous
+ faisait la république voisine. Qu'en conséquence, nous regardons nul
+ et non avenu l'acte de tenure, l'acte de commerce du Canada, l'acte
+ qui incorpore la société dite «Compagnie des terres», et enfin
+ l'acte qui sera sans doute basé sur les résolutions qui viennent
+ d'être adoptées par les Communes.
+
+ 7° Proposé par M. Ducharme, secondé par M. Tétreau, et résolu:
+
+ --Que nous ne nous regardant plus liés que par la force au
+ gouvernement anglais, attendant de Dieu, de notre bon droit et des
+ circonstances, un sort meilleur, les bienfaits de la liberté et un
+ gouvernement plus juste. Que, cependant, comme notre argent public
+ dont ose disposer sans aucun contrôle le gouvernement métropolitain
+ va devenir entre ses mains un nouveau moyen de pression contre nous,
+ et que nous regardons comme notre devoir comme de notre honneur de
+ résister par tous les moyens actuellement en notre possession à
+ un pouvoir tyrannique, pour diminuer autant qu'il est en nous ces
+ moyens d'oppression, nous résolvons:
+
+ 8° Sur la proposition du capitaine Doyen, secondé par M. L.
+ Métivier, il est résolu:
+
+ --Que nous nous abstiendrons autant qu'il sera en notre pouvoir de
+ consommer les articles importés, particulièrement ceux qui paient
+ des droits plus élevés, tels que le thé, le tabac, les vins, le
+ rhum, etc. Que nous consommerons, de préférence, les produits
+ manufacturés dans notre pays; que nous regarderons comme bien
+ méritant de la patrie quiconque établira des manufactures de soie,
+ de drap, de sucre, de spiritueux, etc. Que, considérant l'acte de
+ commerce comme non avenu, nous regarderons comme très licite le
+ commerce désigné sous le nom de contrebande, jugerons ce trafic
+ très honorable, tâcherons de le favoriser de tout notre pouvoir,
+ regardant ceux qui s'y livreront comme méritant bien du pays; et
+ comme infâme quiconque se porterait dénonciateur contre eux.
+
+ 9° Sur motion de M. Olivier, secondé par M. Charles Lebeau, il est
+ résolu:
+
+ --Que pour rendre ces résolutions plus efficaces, cette assemblée
+ est d'avis qu'on devrait faire dans le paya une association dont le
+ centre serait à Québec où à Montréal, dans le but de s'engager à ne
+ consommer que des produits manufacturés en ce pays, ou importés,
+ sans avoir payé de droits.
+
+ 10° Sur motion de M. Labarre, secondé par M. Joseph Dudevoir, il est
+ résolu:
+
+ --Que pour opérer plus suffisamment la régénération de ce pays, il
+ convient, à l'exemple de l'Irlande, de se rallier tous autour d'un
+ seul homme. Que cet homme, Dieu l'a marqué comme O'Connell, pour
+ être le chef politique, le régénérateur d'un peuple; qu'il lui a
+ donné pour cela une force de pensées et de paroles qui n'est pas
+ surpassée, une haine d'oppression, un amour du pays, qu'aucune
+ promesse, aucune menace du pouvoir ne peut fausser. Que cet homme,
+ déjà désigné par le pays, est L. J. Papineau. Que cette assemblée
+ considérant les heureux résultats obtenus en Irlande du tribut
+ appelé «Tribut O'Connell», est d'avis qu'un semblable tribut, appelé
+ «Tribut Papineau», devrait exister en ce pays; les comités de
+ l'association contre l'importation seraient chargés de le prélever.
+
+ 11° Sur proposition de M. Marchesseau, secondé par M. A. Lorendeau,
+ il est résolu:
+
+ --Que cette assemblée ne saurait se séparer sans offrir ses plus
+ sincères remerciements aux orateurs peu nombreux, mais zélés et
+ habiles, qui ont fait valoir la justice de notre cause dans la
+ Chambre des Communes, ainsi qu'aux hommes honnêtes et vertueux qui
+ ont voté avec eux; que pareillement les industriels de Londres, qui
+ ont présenté une requête à la Chambre des Communes, en faveur de ce
+ malheureux pays, ont droit à notre plus profonde reconnaissance.
+
+ 12° Sur proposition de S. Cherrier, écuyer, secondé par M. Godfroi
+ Cormier, il est résolu:
+
+ --Que cotte assemblée entretient la conviction que dans une élection
+ générale dont le pays est menacé, à l'instigation d'hommes faibles
+ et pervers, aussi ignorants de l'opinion publique dans la crise
+ actuelle qu'ils sont dépourvus d'influence, les électeurs
+ témoigneront leur reconnaissance à leurs fidèles mandataires en les
+ réélisant et en repoussant ceux qui ont forfait à leurs promesses, à
+ leurs devoirs, et qui ont trahi le pays, soit en se rangeant du côté
+ de nos adversaires, soit en s'abstenant lâchement, lorsque le pays
+ attendait d'eux l'expression honnête de leurs sentiments.
+
+--Comment trouvez-vous ces résolutions, M. Lormier? demanda le Dr
+Chénier.
+
+--J'aurai la franchise de vous dire, mon cher docteur, que je les trouve
+diffuses, mal rédigées, illogiques, violentes et immorales; je les crois
+de nature à faire un tort immense à notre belle cause, et, de plus, à
+nous couvrir de ridicule aux yeux de tous les hommes sérieux.
+
+--Mais, M. Lormier, il me semble que vous les jugez avec trop de
+sévérité!
+
+--Non! mon cher docteur. Examinons-en quelques-unes ensemble.
+
+Elles nous blâment d'avoir été soumis à l'autorité établie en 1775 et en
+1812, et, par conséquent, nous reprochent d'avoir repoussé l'invasion
+américaine; c'est-à-dire qu'elles déchirent deux pages de notre histoire
+où l'héroïsme et la loyauté de notre race brillent, d'un pur éclat.
+
+Elles menacent l'Angleterre de demander aujourd'hui contre elle la
+protection des Américains!... Vous savez bien que cette menace est
+puérile, puisque les États-Unis et l'Angleterre ont fait la paix depuis
+longtemps, et qu'ils sont liés maintenant par des intérêts commerciaux,
+et ne peuvent rompre leurs liens, sans se causer mutuellement des torts
+désastreux.
+
+Vous savez, de plus, que les États-Unis traversent actuellement une
+crise commerciale terrible qui requiert leur attention, leur énergie et
+leur travail. Il est donc impossible pour les Américains de s'occuper de
+nous dans ce moment-ci.
+
+Ces résolutions _regardent comme très licite et très honorable le
+commerce désigné sous le nom ile contrebande, et comme infâme quiconque
+se porterait dénonciateur contre les contrebandiers..._
+
+En d'autres termes, elles érigent le vol en principe et déclarent dignes
+de mépris les citoyens qui voudraient dénoncer les voleurs!...
+
+Jolie morale, n'est-ce pas?
+
+Tenez, docteur! nul ne désire plus que moi voir notre peuple libre,
+heureux et prospère; mais je crois que nous travaillons à reculer
+cette ère de liberté, de bonheur et de prospérité après laquelle nous
+soupirons si ardemment!
+
+--Que convient-il donc de faire, M. Lormier, suivant vous?
+
+--Recommencer sur d'autres bases le travail qui a été fait. Organiser
+des assemblées publiques et y faire adopter des résolutions à la fois
+courtoises et fermes; car en employant les menaces et la violence, nous
+perdons notre droit et notre force. En un mot, je suis prêt à vous
+suivre partout, si vous voulez combattre avec des armes légales et
+constitutionnelles!
+
+Permettez-moi de vous citer, à mon tour, quelques extraits du mandement
+que Mgr Lartigue, évêque-coadjuteur de Mgr Signaï, à Montréal, a adressé
+à ses diocésains, le 24 octobre courant, et dans lequel il prêchait
+l'obéissance au pouvoir établi:
+
+ Depuis longtemps, N. T. C. F. nous n'entendons parler que
+ d'agitation, de révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à
+ présent pour sa loyauté, son esprit de paix, et son amour pour la
+ religion de ses pères.
+
+ On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis
+ contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens, et la
+ discorde d'un bout à l'autre de la province, semble avoir brisé les
+ liens de la charité qui unissait entre eux les membres d'un même
+ corps, les enfants d'une même église, du catholicisme qui est une
+ religion d'unité.
+
+ Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment
+ politique, qui a droit ou tort entre les diverses branches du
+ pouvoir souverain. Ce sont de ces choses que Dieu a laissées aux
+ disputes des hommes; mais la question morale, savoir, quels sont les
+ devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance civile établie et
+ constituée dans chaque état; cette question religieuse, dis-je, est
+ de notre ressort et de notre compétence...
+
+ Ne vous laissez donc pas séduire, si quelqu'un voulait vous engager
+ à la rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que
+ vous faites partie du peuple souverain; la trop fameuse convention
+ nationale de France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du
+ peuple, puisqu'elle lui devait son existence, eut soin de condamner
+ elle-même les insurrections populaires, en insérant dans la
+ déclaration des droits, en tête de la constitution de 1795, que la
+ souveraineté réside non dans une partie, ni même dans la majorité du
+ peuple, mais dans l'universalité des citoyens.
+
+ Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des citoyens
+ veut la destruction de son gouvernement?...
+
+Ce mandement, vous le voyez, mon cher docteur, est une condamnation
+formelle des résolutions que vous venez de me soumettre..
+
+--Hélas! gémit le Dr Chénier, nous sommes donc condamnés à subir
+toujours la partialité injuste de ceux qui nous gouvernent, à sacrifier
+nos droits, nos libertés, et à baiser la main qui nous soufflette?...
+
+--Non, mon cher docteur, tout n'est pas désespéré! J'ai foi dans
+l'avenir de notre cher pays et je suis persuadé qu'il n'est pas éloigné
+le jour où justice nous sera complètement rendue; mais, je le répète,
+ce n'est que par les moyens légaux et constitutionnels que nous
+l'obtiendrons, et de Dieu et des hommes!
+
+--Nos intentions sont pures! s'écria avec exaltation le Dr Chénier, et
+Dieu ne nous abandonnera pas! D'ailleurs, eussiez-vous cent fois raison,
+il m'est impossible maintenant de reculer, car je passerais pour un
+lâche et un traître! Quoi qu'il advienne, j'irai jusqu'au bout!
+
+--Mais, mon cher docteur, c'est la guerre civile que vous préparez!
+
+--Peut-être!
+
+--Vous allez au combat, et vous êtes sans armes!... c'est donc
+l'écrasement de notre peuple que vous voulez?
+
+--Nous voulons la liberté! s'écria le Dr Chénier; et, pour l'obtenir,
+nous verserons, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de notre
+sang...
+
+Et le Dr Chénier enfourcha son cheval qu'il lança, ventre à terre, dans
+la direction de Saint-Charles...
+
+ *
+ * *
+
+Quelques jours plus tard, la guerre civile éclata dans toute son
+horreur, et l'infortuné Chénier fut tué à la bataille de Saint-Eustache,
+après avoir combattu vaillamment!
+
+Jetons un voile sur les sombres événements de 1837-38, et admirons
+en silence l'héroïsme de ces Canadiens qui furent les victimes d'un
+patriotisme sincère, mais mal éclairé...
+
+«On ne peut, dit notre grand historien, F. X. Garneau, lire sans être
+ému les dernières lettres du chevalier de Lorimier (une des victimes de
+l'insurrection de 1837-38) à sa famille et à ses amis, dans lesquelles
+il proteste de la sincérité de ses convictions. Il signa, avant de
+marcher au supplice, une déclaration de ses principes qui témoignent
+de sa bonne foi, et qui prouvent le danger qu'il y a de répandre des
+doctrines qui peuvent entraîner des conséquences aussi désastreuses.»
+
+ *
+ * *
+
+Jean-Charles Lormier agrandissait graduellement, en travaillant le soir,
+le cercle des connaissances qu'il avait acquises sous l'habile direction
+de l'abbé Faguy.
+
+Déjà, en 1826, à la demande de son digne précepteur, Jean-Charles avait
+subi un examen particulier en présence du juge P. S. Bédard et du
+Dr Chapais. Les questions--soigneusement préparées par le juge
+Bédard--comprenaient les matières suivantes: la géographie, l'histoire,
+les préceptes de littérature et de rhétorique, un thème latin, une
+version latine, une version grecque, une composition, un thème
+anglais et une version anglaise; la chimie, l'histoire naturelle et
+l'astronomie, la philosophie, les mathématiques et la physique.
+
+Jean-Charles était sorti triomphant de cette rude épreuve.
+
+Un soir du mois de mai 1838, l'abbé Faguy entra, sans se faire annoncer,
+dans la chambre de Jean-Charles, qu'il surprit à lire un ouvrage du
+prince des théologiens, St-Thomas d'Aquin, traitant de la sainteté du
+prêtre.
+
+--Ah! ah! dit l'abbé Faguy, je vous surprends encore en tête à tête avec
+l'ange de l'école! Si je n'ai pu jusqu'à présent vous convertir aux
+idées sacerdotales, j'espère que Saint-Thomas opérera en vous cette
+conversion...
+
+--Non, M. le curé! car plus je réfléchis, plus je me reconnais indigne
+d'embrasser le sacerdoce! Écoutez, ajouta-t-il, en prenant un autre
+livre qui se trouvait sur sa table, en quels termes un pieux religieux
+parle du sacerdoce:
+
+«Saint-Ambroise l'appelle une profession déifique, et il ajoute qu'elle
+surpasse infiniment toutes les grandeurs de ce monde. Il la met
+au-dessus non seulement de celle des rois et des empereurs, mais même
+au-dessus de celle des anges.
+
+«Le pape Innocent III, considérant les immenses pouvoirs du prêtre, ne
+balance pas à le placer, en ce point, au-dessus de la très-Sainte-Vierge
+elle-même; et Saint-Bernardin de Sienne, si renommé pour sa tendre
+piété envers la divine mère, ose s'adresser à elle et lui dire: _Virgo,
+benedicta, excusa me, quia non loquor contra te, sacerdotiun proetulit
+super te_.»
+
+--Quand, M. le curé, les plus grands saints ont exalté ainsi la grandeur
+de votre auguste profession, comment puis-je croire, faible et misérable
+créature qne je suis, que Dieu daigne m'appeler au sacerdoce!...
+
+--Permettez-moi, mon cher ami, de vous répondre par ces rassurantes
+paroles que je trouve dans l'ouvrage même que vous venez de citer:
+
+«Une bonne et légitime vocation à quelque profession que ce soit,
+obtient toujours de la bonté divine les grâces nécessaires pour la bien
+remplir, si le sujet est d'ailleurs bien disposé; et ces grâces sont
+plus ou moins considérables selon que l'état auquel on est appelé exige
+des secours plus ou moins abondants pour être dignement rempli.
+
+«Or, d'après ce principe, avoué de tout le monde, de quelles grâces n'a
+pas besoin ce jeune ordinand qui, faible et sans expérience, va gravir
+la montagne de Dieu, devenir son confident particulier, l'exécuteur
+de ses grands desseins, le sacrificateur de son fils, le médiateur
+perpétuel entre la terre coupable et le ciel irrité? Obligé, par état,
+de travailler avec ardeur non seulement à son propre salut, mais encore
+au salut des milliers d'âmes qui lui seront confiées, n'est-il pas
+certain qu'il recevra, s'il n'y met obstacle, la plénitude de grâces
+dont il aura besoin pour lui et pour ses frères?
+
+Aussi, qui pourrait savoir l'infusion de dons spirituels qui s'opère
+dans l'âme de ce jeune homme au moment on on peut lui dire avec vérité:
+_Tu es sacerdos in aeternum_? Il se passe en ce moment des mystères
+ineffables dont Dieu seul a le secret, mais qui, du reste, se traduisent
+souvent chez le nouveau prêtre en un saint frémissement d'abord, puis en
+soupirs et en larmes, puis enfin en des actes éminents de vertu et de
+sainteté.
+
+«Oui, quand il est bien appelé, quand il répond fidèlement à sa
+vocation, quand il prend réellement Dieu pour son partage et qu'il
+renonce à tout jamais et de grand coeur aux frivolités de la terre et
+aux vains plaisirs du monde, le sang de Jésus-Christ dont il s'abreuve
+chaque jour, retombe en pluie de grâces sur son âme et lui communique
+cette foi qui fait des prodiges, ces vertus qui édifient, cette charité
+qui embrase, et ces transports de zèle qui touchent les pécheurs les
+plus endurcis.»
+
+Ne dirait-on pas, mon cher Jean-Charles, que ces paroles ont été écrites
+expressément pour réfuter vos objections? Du reste, je vous connais
+assez pour pouvoir vous dire en toute certitude que le bon Dieu vous
+appelle à la vie religieuse. Vous faites du bien dans le monde, c'est
+vrai, mais vous auriez l'occasion d'en faire mille fois plus si
+vous étiez prêtre, car le prêtre est le continuateur des oeuvres
+bienfaisantes que Jésus-Christ est venu accomplir sur la terre.
+
+Ecoutez bien ces autres paroles: «Partout où il y a une misère
+spirituelle ou corporelle, le prêtre doit se trouver là pour la
+soulager.
+
+«Le pauvre endure les rigueurs de la pauvreté: quel est, dans une
+paroisse, le vrai père des pauvres, si ce n'est le prêtre?
+
+«La souffrance diversifiée de mille manières, torture sans relâche une
+multitude d'infortunés: quel est le consolateur des affligés? si ce
+n'est le prêtre?
+
+«Les passions tyrannisent le coeur des hommes et les exposent à
+d'effroyables dangers: qui s'oppose à leurs ravages? qui fait voir la
+fausseté de leurs promesses? qui met à nue l'illusion et le vide de
+leurs grossières jouissances, si ce n'est le prêtre?
+
+«Le péché entraîne tous les jours des milliers d'âmes au fond des
+enfers: quel est l'ennemi déclaré du péché? quel est l'homme obligé
+pendant toute sa vie de combattre le péché par tons les actes de son
+ministère, si ce n'est le prêtre?»
+
+Et ailleurs le même auteur dit:
+
+«Le prêtre est, par la nature de ses fonctions, l'homme de la charité.
+Quand il assiste les pauvres par ses propres aumônes et par celles que
+les riches lui confient; quand il récite son office au nom de l'église,
+quand il instruit les enfants, quand il menace les pécheurs, quand il
+perfectionne les justes, quand il visite les affligés, quand il se
+penche sur la couche des mourants; partout et toujours il est l'ange de
+la charité, il s'efface, il s'oublie en quelque sorte pour épancher sur
+les autres les trésors de la charité; tout ce qu'il pense, tout ce
+qu'il dit, tout ce qu'il fait n'a qu'un principe et qu'un but: la
+charité, la charité, toujours et en tout la charité!»
+
+Tout, dans votre vie, mon cher Jean-Charles, me prouve que Dieu vous
+appelle aux fonctions du sacerdoce. Car, dans des conditions tout à fait
+anormales, vous avez acquis la science qui éclaire l'intelligence, le
+zèle et, la charité qui font le véritable apôtre. Vous avez voulu vous
+marier, et Dieu, par une complication soudaine qui surpasse toutes les
+conceptions de l'esprit humain, vous a séparé pour toujours de celle que
+vous aimiez et qui vous avait promis son coeur et sa main.... Vous
+avez perdu votre père et votre mère. Vous aviez deux soeurs que vous
+chérissiez tendrement, et le ciel les a ravies à votre affection en les
+ensevelissant dans le même cloître. Il ne vous reste qu'un frère, et il
+vit loin de vous...
+
+--Hélas! oui, M. le curé, il ne me reste qu'un frère... et ce malheureux
+semble m'avoir voué une haine implacable: car la dernière fois qu'il
+est venu me voir, il m'a abreuvé d'injures et m'a dit, en me quittant:
+«Quand je reviendrai, ce sera pour te brûler la cervelle!»
+
+--Ne vous occupez, mon cher ami, ni de ses injures ni de ses menaces, et
+continuez à prier pour lui. Je suis persuadé qu'il ne mourra pas dans
+l'impénitence!
+
+Vous désirez la conversion de votre frère; eh bien, ce seul motif doit
+être suffisant pour vous engager à devenir prêtre; car lorsque vous
+monterez à l'autel pour immoler le Fils de Dieu sur la pierre du
+sacrifice, c'est alors que vous aurez le pouvoir d'obtenir la conversion
+de votre pauvre frère!
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+LA FUITE
+
+Je serai prêtre! Je convertirai mon frère! Voilà ce que Jean-Charles se
+répétait à tous les instants du jour, depuis sa touchante entrevue avec
+l'abbé Faguy.
+
+Il avait même écrit à Mgr Signaï pour lui demander l'autorisation
+d'entrer au grand séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal, et il avait
+accompagné sa lettre des documents suivants: un certificat de baptême et
+de confirmation, un certificat de bonne santé, et une lettre de l'abbé
+Faguy énumérant les qualités et les marques de vocation qu'il avait
+observées chez son élève.
+
+Mgr Signaï, qui connaissait de réputation le héros de Châteauguay,
+s'était empressé de lui accorder l'autorisation demandée; et il
+lui disait que, vu son âge (41 ans) et les études particulièrement
+remarquables qu'il avait faites sous la direction de l'abbé Faguy, il
+pourrait, probablement avant deux ans, recevoir le sacrement de l'ordre.
+
+Cette nouvelle avait fait renaître la joie et le bonheur dans le coeur
+de Jean-Charles.
+
+Maintenant il se croyait réellement appelé à la vie religieuse, et il
+s'y préparait par la prière et l'aumône.
+
+Il donna aux pauvres une partie de ses biens et laissa à son frère une
+rente viagère de trois cents dollars par année.
+
+ *
+ * *
+
+Prosper Larose, le vieil ami d'enfance que Jean-Charles héberge et
+soutient, est allé avec sa famille passer quelques jours de récréation à
+Saint-Denis.
+
+C'est le soir. Notre héros est occupé à étudier, mais parfois il
+s'arrête pour livrer son âme aux espérances de la vie nouvelle.
+
+A le voir, le front rayonnant de bonheur, on dirait qu'il ne souffre
+plus, et même qu'il a perdu la souvenir du passé... Que de choses
+consolantes lui montre l'avenir!
+
+Son coeur est déjà enflammé d'amour et de zèle pour les pauvres, les
+riches, les vieux, les jeunes, pour tous ceux enfin qui souffrent ou
+jouissent sans songer à l'unique chose nécessaire: le salut de leur âme!
+
+Et parmi ces malheureux qui ont été ou consolés par ses paroles ou
+convertis par son dévouement, il voit son frère, marchant dans le
+sentier du devoir et de la vertu... Puis Jean-Charles se remet au
+travail avec plus d'ardeur.
+
+Cependant, vers minuit, l'esprit fatigué, il se jette sur un sofa pour
+se reposer une heure ou deux, car, depuis quelque temps, il travaille du
+soir au matin.
+
+Il s'endort... et rêve qu'il est prêtre!
+
+Il a revêtu les saints habits et va monter à l'autel. Il tremble et
+pleure de joie en pensant que tantôt ses mains toucheront au corps et au
+sang de Jésus-Christ... Soudain, une flamme monte, enveloppe l'autel et
+le consume....
+
+Jean-Charles fait un effort, se réveille... et voit que la maison est en
+feu!
+
+L'incendie, allumé au dehors, envahit tout, et déjà les appartements
+sont pleins de fumée.
+
+Jean-Charles ne voit rien, il étouffe!
+
+Impossible d'approcher des fenêtres, le feu y fait rage! Reste la
+porte, mais elle est solidement barricadée... Sa maison est devenue une
+prison...
+
+Alors, dans un élan désespéré, le prisonnier donne un coup de pied dans
+la porte, et tout vole en éclats!
+
+La flamme entre, et notre héros traverse un mur feu.
+
+--Ah! ah! mon éléphant! hurle Victor, en braquant, sur Jean-Charles le
+canon d'un pistolet: tu as échappé au bûcher que je t'avais préparé,
+mais tu n'échapperas pas à mes balles!
+
+En prononçant ces mots, le misérable presse la détente de son arme, et
+une balle siffle aux oreilles de Jean-Charles!
+
+Prompt comme l'éclair, celui-ci arrache le pistolet de la main du
+meurtrier; dans ce mouvement rapide, son doigt rencontre la gâchette de
+l'arme, une détonation terrible éclate, et Victor roule sur le sol, la
+poitrine percée par une balle...
+
+Fou de douleur, Jean-Charles se penche sur son frère, l'appelle, le
+couvre de baisers et de larmes, mais Victor ne donne aucun signe de
+vie...
+
+An feu! au feu! crient plusieurs personnes qui viennent en courant vers
+le lieu du sinistre.
+
+--Mon Dieu! j'ai tué mon frère! s'écrie Jean-Charles... Je suis perdu...
+Ils vont m'arrêter, me conduire en prison, et me condamner à mort...
+
+Cette dernière pensée: «Je suis le meurtrier de mon frère», se fixe
+dans son cerveau! Il ne peut plus raisonner; il voit déjà l'échafaud si
+dresser devant ses yeux! Un seul instinct lui reste: fuir bien loin pour
+se soustraire à la poursuite des hommes...
+
+Au feu! au feu! répètent les mêmes personnes en se rapprochant.
+
+Jean-Charles se sauve et renverse, en chemin, un de ses amis, qui lui
+demande, en se relevant: «Où vas-tu donc ainsi, Jean-Charles?»
+
+«Je suis reconnu!» pense le malheureux...
+
+Un peu plus loin, il s'arrête, prête l'oreille un instant, et reprend sa
+course rapide dans une autre direction...
+
+Au cri de _au feu! au feu!_ se mêlent bientôt les sons lugubres du
+tocsin.
+
+Les gens accourent de toutes parts pour travailler à éteindre les
+flammes, mais il est trop tard, car l'élément destructeur achève son
+oeuvre; la maison n'est plus bientôt qu'un amas de cendres...
+
+--Où est donc M. Lormier! demande à la foule, d'une voix tremblante, le
+curé Fagny.
+
+--Il se sauve par là-bas! répond Paul Normand, en montrant le bois.
+
+--En êtes-vous sûr? interroge le prêtre.
+
+--Certainement, M. le curé; et il courait avec tant de vitesse qu'il a
+failli m'écraser en passant! Je lui ai demandé où il allait, mais il ne
+m'a pas répondu!
+
+--C'est étrange! pense le curé, le coeur rempli d'inquiétude.
+
+--Mais, bonne Sainte-Anne! qu'est-ce que c'est que ça?... s'écrie une
+vieille femme, en reculant, épouvantée: on dirait que c'est un homme qui
+est étendu dans l'herbe!
+
+Plusieurs spectateurs s'avancent, et un même cri de surprise s'échappe
+de leur bouche; «Le notaire Lormier!»
+
+Ils relèvent le malheureux, et, à la lueur du brasier, on voit qu'il est
+couvert de sang...
+
+--Tiens! un pistolet! fait Jos. Bélanger, en montrant à la foule
+terrifiée l'arme qu'il vient de ramasser...
+
+--Un meurtre a été commis, disent quelques-uns!
+
+--Et le meurtrier se sauve! ajoute, d'une voix méchante, la vieille
+femme...
+
+--Silence! commande le curé: attendez avant de vous prononcer!
+
+--Il n'est pas mort, dit Paul Normand; il a remué le bras droit...
+
+--Non, il n'est pas mort! répète le Dr Chapais, après avoir consulté le
+pouls du blessé; transportez-le avec précaution chez Paul Normand.
+
+Quatre solides gaillards placent le blessé sur une civière improvisée et
+le portent chez Paul Normand, dont la maison n'est qu'à deux arpents de
+distance.
+
+Le Dr Chapais sonde la plaie, et dit au curé, qui l'interroge du regard,
+que la blessure est mortelle.
+
+La balle avait traversé la poitrine de part en part.
+
+Au moment où le médecin allait achever les pansements, le blessé parut
+faire un effort pour articuler quelques mots.
+
+--Victor! prononce le Dr Chapais d'une voix forte, me reconnais-tu?
+
+Le blessé tressaille en entendant ces mots, puis il ouvre les yeux et
+murmure: «Allez chercher le prêtre, pour l'amour de Dieu! allez chercher
+le prêtre!»
+
+--Me voici, mon cher enfant! dit l'abbé Faguy.
+
+--Mille pardons! M. le curé, interrompt le Dr Chapais; permettez-moi de
+faire avaler ceci au blessé.
+
+Aidé du prêtre, le Dr Chapais soulève la tête du malheureux et lui
+verse dans le gosier quelques gouttes d'un cordial qui produit un effet
+merveilleux.
+
+--Merci, docteur! fait Victor, avec la plus grande lucidité. Veuillez me
+laisser seul avec M. le curé.
+
+--M. le curé, dit le blessé en fondant en larmes, je sens que je vais
+mourir et je veux me confesser avant de paraître devant Dieu, que j'ai
+si souvent offensé! Croyez-vous que puisse encore être pardonné?
+
+--Oui. mon cher enfant, je vous l'assure!
+
+Alors Victor fit sa confession qui dura près d'une heure.
+
+--Courage, mon enfant, dit le prêtre; je vais aller chercher la
+sainte hostie; préparez-vous par la prière à recevoir le corps de
+Notre-Seigneur Jésus-Christ.
+
+--Hélas! M. le curé; je ne sais plus une seule prière! murmure
+tristement le moribond...
+
+--Prenez ce crucifix, mon enfant, et, en le regardant, dites, du fond de
+votre coeur: «Doux coeur de Jésus, miséricorde!»
+
+Le curé, en sortant, souffle quelques mots à l'oreille du Dr Chapais, et
+prend sa course vers l'église.
+
+Le docteur vient s'asseoir auprès du blessé, et, tout en lui prodiguant
+des soins, il écrit à la hâte quelques lignes sur une feuille de papier.
+
+Au bout d'un quart d'heure, les sons argentins, d'une clochette
+annoncèrent que le prêtre entrait dans cette demeure. Tous les
+assistants se jetèrent à genoux en s'inclinant respectueusement sur le
+passage du prêtre qui portait le corps sacré du divin consolateur.
+
+A ce moment, le blessé fut saisi d'un tremblement convulsif, puis il eut
+un évanouissement qui inspira au prêtre et au médecin les plus grandes
+craintes; mais il reprit presque aussitôt ses sens et on l'entendit
+réciter d'une voix sifflante cette belle invocation: «Doux coeur de
+Jésus, miséricorde!»
+
+Il reçut le saint viatique avec une piété touchante.
+
+Après avoir administré au moribond tous les secours de notre sublime
+religion, le curé lui dit: «Mon enfant, avant de quitter ce monde,
+il vous reste un devoir à remplir envers votre frère. Certaines gens
+supposent qu'un meurtre a été commis sur votre personne, et que le
+meurtrier est votre frère, Jean-Charles.
+
+Vous m'avez dit, avant de faire votre confession, que vous avez été
+victime d'un simple accident, et que votre frère vous a blessé en
+vous arrachant l'arme avec laquelle vous vouliez le tuer. Eh bien!
+voulez-vous signer cette déclaration que j'ai fait préparer par le Dr
+Chapais, et qui me parait être l'expression de votre pensée? Je vais
+vous la lire:
+
+ Sainte-R..., 26 juin 1838.
+
+ Je, soussigné, déclare que la blessure dont je souffre en ce moment
+ m'a été faite accidentellement par mon frère, Jean-Charles, alors
+ qu'il venait de m'enlever un pistolet que, sous l'influence de la
+ boisson, j'avais dirigé contre lui, avec l'intention de le tuer.
+
+ Je déclare de plus que mon frère m'a toujours témoigné la plus
+ vive affection et que j'ai été sans cesse l'objet de sa plus grande
+ sollicitude.
+
+ En foi de quoi j'ai signé.
+
+--Oui, M. le curé, je vais signer cette déclaration avec bonheur, et je
+vous prie de demander à mon frère de bien vouloir me pardonner tout le
+mal que je lui ai fait, et de m'accorder l'aumône de ses bonnes prières.
+
+Victor prit la plume que le curé lui présenta, mais elle lui échappa des
+mains; il était trop faible pour la tenir. Cependant, soutenu d'un côté
+par le curé et de l'autre par le Dr Chapais, il réussit enfin à
+écrire très lisiblement son nom au bas de ce précieux document, qui
+réhabilitait Jean-Charles dans l'opinion publique et lui ouvrait en même
+temps les portes du sacerdoce...
+
+Épuisé par les efforts qu'il avait faits, le blessé ne pouvait plus
+prononcer une seule parole; mais au mouvement de ses lèvres et à la
+fixité de ses regards sur le petit crucifix, on devinait qu'il priait.
+
+Le curé récita les prières des agonisants, auxquelles tous les
+assistants, émus, répondirent avec ferveur.
+
+Puis avec les dernières paroles du prêtre, le mourant exhala le dernier
+soupir en disant, cette fois, d'une voix entre-coupée: «Doux... coeur...
+de Jésus..., mi... sé... ricorde!»
+
+ *
+ * *
+
+L'incendie, la fuite de Jean-Charles et la mort si tragique de Victor,
+avaient jeté l'émoi, la douleur et la tristesse parmi l'honnête et
+paisible population de Sainte-R...
+
+Aussi, le lendemain matin, des centaines de personnes assistèrent à la
+messe qui fut dite à cinq heures par le curé Faguy. Il y avait presque
+autant de monde que le dimanche.
+
+Après la messe, plusieurs groupes se formèrent à la porte de l'église,
+et chacun commenta à sa manière les tristes événements de la nuit.
+
+Tous savaient que le notaire Lormier avait été blessé par une balle et
+qu'il était mort de sa blessure; mais la plupart, ignorant encore les
+détails de la tragédie, croyaient tout bonnement que Jean-Charles, dans
+un moment de colère et de découragement, avait tué son misérable frère
+afin de s'en débarrasser...
+
+Avouons que la fuite précipitée de Jean-Charles était bien propre à
+accréditer cette croyance.
+
+Cependant, les sympathies de la foule penchaient plutôt du côté du
+meurtrier que du côté de la victime...
+
+Les propos et les suppositions allaient grand train, quand le curé parut
+sur le perron de l'église, tenant un papier à la main.
+
+--Mes amis, dit-il, je crois de mon devoir de vous rappeler qu'il ne
+faut jamais juger les choses simplement sur les apparences.
+
+Du fait que le notaire Lormier a été mortellement blessé, et que son
+frère a disparu, plusieurs personnes ont conclu qu'il y avait eu
+assassinat et que l'assassin était M. Jean-Charles Lormier.
+
+C'était une conclusion aussi fausse que prématurée.
+
+Dieu, heureusement, a permis que la lumière fût faite sur le sombre
+drame de la nuit dernière, et nous devons l'en remercier de tout notre
+coeur!
+
+M. Jean-Charles Lormier est aussi innocent que vous et moi de la mort de
+son frère, et en voici la preuve.
+
+Puis le curé donna communication à la foule de la déclaration que le
+lecteur connaît, et qui avait été signée par le mourant et contresignée
+par le curé, le Dr Chapais et Paul Normand.
+
+L'assistance ne pouvant retenir la joie, fit entendre de frénétiques
+applaudissements.
+
+--Ce n'est pas l'occasion d'applaudir, mes amis, reprit le curé d'une
+voix grave. Tout nous invite au calme, à la prière et à la tristesse.
+Oui, chacun de nous doit prier pour le repos de l'âme du compatriote
+que Dieu vient d'appeler à lui, et chacun de nous aussi doit déplorer
+amèrement le départ subit de notre bon ami, M. Jean-Charles Lormier.
+
+Mes devoirs de pasteur m'ont empoché de vous faire connaître plus tôt
+les faits que je viens de vous exposer. Mais je comprends, et vous
+devez comprendre comme moi, que nous avons une autre tâche importante à
+remplir: celle de rechercher l'innocent, de le rassurer, de le consoler
+et de le ramener au milieu de nous.
+
+Pour ma part, je n'aurai de tranquillité et de repos, que lorsque nous
+aurons retrouvé cet honorable citoyen.
+
+Donc, mes amis, à l'oeuvre immédiatement!
+
+Divisons-nous par groupes, et faisons toutes les recherches qu'il sera
+en notre pouvoir de faire...
+
+ *
+ * *
+
+Pour dérouter les recherches, Jean-Charles avait traversé le
+Saint-Laurent en se servant d'un radeau qu'il prenait autrefois pour
+faire la pêche. Puis arrivé de l'autre côté, il avait défait son radeau
+et en avait jeté à la mer les différentes pièces, pour ne pas éveiller
+de soupçons. Rassuré, il avait pris sa course en suivant le bord de
+l'eau.
+
+Au point, du jour, il s'enfonça dans la forêt, dont il connaissait
+tous les coins et recoins, et continua à marcher jusqu'à ce qu'il fût
+complètement exténué.
+
+Il était trois heures de l'après-midi.
+
+Dans la forêt, il y avait une petite caverne que Jean-Charles avait
+découverte, un jour, en chassant le gibier. Un buisson touffu en
+dérobait l'ouverture. Cette caverne lui avait déjà servi d'abri pendant
+l'orage. Il y entra et se coucha sur des branches de sapin qu'il avait
+étendues sur le roc vif qui formait le plancher de ce logis d'un nouveau
+genre.
+
+Il n'espérait pas pouvoir dormir de sitôt, mais il voulait reposer
+ses membres endoloris, secouer le trouble qui agitait son esprit, et
+envisager la situation sous toutes ses faces.
+
+Sa foi et son expérience lui avaient appris que la prière est un moyen
+puissant d'élever l'âme, et de la consoler dans les épreuves; or, ayant
+une dévotion toute particulière à la Sainte-Vierge, il se mit à réciter
+pieusement son chapelet.
+
+Comme il disait le dernier Ave Maria, il éprouva cet engourdissement qui
+est le signe précurseur du sommeil; ses paupières s'appesantirent et
+bientôt il goûta les douceurs d'un long et paisible repos.
+
+Quand il s'éveilla, le jour commençait à paraître. Il avait dormi douze
+heures... Le fugitif ne se sentait plus fatigué du tout, mais la faim et
+la soif lui causaient maintenant des douleurs insupportables.
+
+Il sortit de sa cachette, et, après de longues recherches, ne put
+trouver rien autre chose à se mettre sous la dent que des fraises.
+
+L'eau pure, dans ces parages, était presque aussi rare que les
+substances nutritives.
+
+Enfin, il trouva un large et clair ruisseau on il étancha sa soif
+dévorante. Tout à coup, il aperçut son image dans le cristal de l'onde,
+et recula en poussant un cri de surprise et de douleur: il venait de
+constater que ses cheveux étaient devenus aussi blancs que la neige!
+
+Dans deux jours, le malheur l'avait vieilli de vingt-cinq ans...
+
+Il s'assit sur le bord du ruisseau en faisant cette amère réflexion; «Je
+n'ai que quarante-un ans et j'ai déjà l'apparence d'un vieillard!»
+
+L'infortuné était là depuis longtemps, l'oeil perdu dans l'espace,
+lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par un bruit vague, lointain, qui
+ressemblait à l'aboiement du chien.
+
+«Voilà mes ennemis qui me poursuivent!»
+
+A cette pensée, il se leva, comme mû pur un ressort, et se mit à courir
+de toutes ses forces vers sa caverne.
+
+Son oreille ne l'avait pas trompé; l'écho lui apportait maintenant des
+aboiements distincts et fréquents.
+
+Il se blottit, tout tremblant, dans l'étroite tanière qui lui avait
+servi de logis, et attendit, l'angoisse dans l'âme.
+
+Le chien, surtout, l'effrayait. Connaissant l'intelligence et le flair
+exercé de cet animal. Jean-Charles était convaincu qu'il viendrait tout
+droit à la caverne et y attirerait ses maîtres.
+
+Soudain, les branches du buisson s'écartèrent sous les griffes d'un
+énorme chien noir à l'oeil enflammé qui s'avança, en flairant le sol,
+jusqu'à l'ouverture de la caverne! Puis, apercevant Jean-Charles, le
+matin poussa un hurlement terrible et s'élança la gueule ouverte. Mais
+notre héros, qui guettait l'animal, le saisit à la gorge et l'étrangla
+avec ses doigts qui avaient la puissance d'une tenaille!
+
+Il prit ensuite le chien par une patte et le lança au fond de la
+caverne.
+
+Aussitôt, il entendit au dehors un bruit confus de pas, de sabres et
+de voix, et, à travers le feuillage, il vit six soldats anglais qui
+s'arrêtèrent en disant que le fuyard ne devait pas être loin, puisqu'ils
+venaient d'entendre aboyer le chien. Ils se mirent à siffler et à
+appeler: «Jack! Jack! come here!»
+
+--C'est singulier! dirent-ils, le chien n'aboie plus et ne revient pas!
+
+Et ils se mirent à fouiller partout; ils écartèrent même les premières
+branches de l'épais buisson qui masquait la caverne...
+
+--C'est tout à fait singulier! où l'animal peut-il donc être allé?...
+
+--Qu'il aille chez le diable! dit l'un des soldats, en s'asseyant au
+pied d'un arbre. Pour moi, je suis peu disposé à le suivre; mangeons
+et prenons un coup, en attendant que Jack revienne, car il va revenir,
+c'est sûr!
+
+Les autres soldats suivirent son exemple, en prenant place au pied de
+l'arbre.
+
+--Allons, William, sors les vivres et les bouteilles, surtout les
+bouteilles...
+
+Et William se mit en frais de déboucler un gros sac qu'il portait en
+bandoulière.
+
+--Servez-vous, mes petits coeurs, dit-il, en déposant le sac sur le sol.
+John! ajouta-t-il, je te confie les bouteilles.
+
+John sortit du sac deux bouteilles de genièvre, et dit:
+
+--Un coup d'appétit, pour ouvrir le chemin; quand nous aurons bien
+mangé, nous en prendrons un autre pour le refermer!
+
+--Bravo, John! s'écria un grand gaillard, que ses camarades appelaient
+Ned Smith; verse-nous une bonne rasade!
+
+--Voilà, mes boys! à votre santé, et à la, santé de Sir John Colborne!
+
+--A la mort de Papineau! vociféra Ned Smith!
+
+--Papineau! interrompit Herbert Thompson. nous ne le tenons pas
+encore... je crois qu'il est rendu aux États-Unis, et je ne serais pas
+surpris que Pierre-Rémi Narbonne, que nous poursuivons ce matin, serait
+allé rejoindre son chef.
+
+--C'est impossible, reprit William, puisqu'il a été vu avant-hier, à
+Saint-Charles, avec Cardinal et Davignon.
+
+--Ta! ta! ta! c'est le sergent Darlington qui t'a dit cela, mais il ne
+faut pas croire tout ce que Darlington dit, car depuis six jours il est
+plein comme un oeuf...
+
+--C'est vrai que ce gueux-là n'a pas dérougi depuis longtemps!
+
+--Dis donc, John! fit Ned Smith, d'un air railleur, si le chien ne
+revient pas, que vas-tu dire à son maître, sir John Colborne?
+
+--Je lui dirai: «Excellence! ton chien est mort!»
+
+--Mais il pourrait bien te faire pendre avec les Canadiens-français
+qu'il a enfermés dans les cachots, pour avoir soulevé le peuple ou pris
+part à la rébellion...
+
+--Si je meurs avec eux, répondit John, je ne mourrai pas avec des
+lâches; car j'ai combattu contre eux à Saint-Denis, et je vous jure que,
+dans toute ma carrière de soldat, je n'ai jamais vu d'hommes plus braves
+et plus adroits que ces Canadiens-français! Ils n'étaient qu'une poignée
+et n'avaient pour armes que des vieux fusils à pierre, des faulx, des
+fourches, des bâtons, et cependant ils nous ont battus, archibattus...
+
+--Est-ce pour te vanter que tu dis cela! demanda Ned Smith.
+
+--Non, mais c'est pour rendre justice à qui justice est due!
+
+--Badinage à part, fit observer William, nous allons être envoyés tous
+les six au _black-hole_, par sir John Colborne...
+
+--Pourquoi cela? interrogea Ned.
+
+--Primo, parce que nous avons laissé échapper Narbonne; seconde, parce
+que nous avons perdu le chien qui nous a été confié et qui était le
+toutou de sir John Colborne.
+
+--Eh bien! riposta John, nous dirons à sir John Colborne, primo, que
+Narbonne s'est sauvé aux États-Unis par la voie de Mégantic, que
+personne n'a encore été chargé de surveiller; secondo, que le chien
+s'est tué sur les rochers en dégringolant de la cime d'une montagne, et
+voilà!
+
+--Tu es bien sot, mon cher, si tu t'imagines que sir John va avaler ça
+comme il avale un verre de brandy...
+
+--Eh bien! il le prendra comme il voudra, je me fiche pas mal de ce
+brûlot-là, moi!
+
+--Chut! dit William en riant; la discipline nous oblige à respecter nos
+chefs! Puis il ajouta, en levant son verre: «A la santé de Lord Gosford,
+notre estimable gouverneur-général!»
+
+--Oui! avec plaisir, dit John. J'aime et respecte Lord Gosford: c'est un
+gentilhomme; et si les Canadiens-français et les Irlandais n'obtiennent
+pas justice, nous ne pouvons pas en imputer la faute à Lord Gosford.
+
+--Est-ce que nous retournons au camp, maintenant? demanda William.
+
+--Oui, allons-y! répondirent les autres.
+
+Ils étaient tous à moitié ivres!
+
+Cinq minutes plus tard, ils s'en allaient en chantant: «For he's a jolly
+good fellow».
+
+Les soldats étaient plutôt altérés qu'affamés, car ils avaient vidé
+leurs deux bouteilles de liqueur, et avaient laissé intactes au pied de
+l'arbre trois boites de conserves.
+
+Chaque boîte contenait quatre livres de langues salées.
+
+Cet oubli, dans les circonstances, était pour Jean-Charles le salut; il
+souffrait horriblement de la faim. Aussi, lorsque les soldats furent
+partis, s'empressa-t-il d'aller chercher le trésor.
+
+Les langues salées étaient délicieuses, et notre héros aurait pu
+facilement en manger trois ou quatre, mais il n'en mangea que juste
+assez pour apaiser les douleurs de la faim. Car le voyage qu'il avait
+entrepris, et qu'il voulait faire seulement de nuit, afin de ne pas être
+reconnu, serait peut-être long; et dans les autres forêts où il avait
+l'intention de se cacher, le jour, il ne trouverait guère de nourriture.
+Il lui fallait donc veiller sur ses vivres aussi soigneusement que
+l'avare sur son argent.
+
+C'est vers les États-Unis que le fugitif dirigeait sa course
+aventureuse.
+
+Il avait eu d'abord l'intention d'aller à Plattsburg, dans l'état de
+New York, mais la conversation qu'il venait d'entendre, l'engageait à
+modifier son plan; il irait maintenant dans l'état du New Hampshire, en
+suivant la voie de Mégantic qui n'était pas encore surveillée, avaient
+dit les soldats.
+
+La journée lui parut affreusement longue. Enfin les dernières lueurs du
+crépuscule s'éteignirent et la nuit vint. La lune brillait au ciel d'un
+vif éclat. Le fugitif reprit sa marche, ou plutôt sa course, car il
+courait presque continuellement, dans le but de rattraper le temps;
+perdu.
+
+Le lendemain, à cinq heures, il rentra sous bois et choisit son gîte
+au milieu d'un bouquet d'arbres entrelacés et inextricables. Il cassa.
+quelques branches autour de lui et se coucha sur la mousse. Comme il.
+était fatigué, il s'endormit bientôt.
+
+Sa nouvelle cachette lui avait semblé aussi sûre que la caverne qu'il
+avait habitée le jour précédent.
+
+En effet, nul n'aurait pu supposer qu'un être humain se fût introduit
+dans ce labyrinthe apparemment sans issue.
+
+Vers deux heures de l'après-midi, Jean-Charles fut réveillé par un
+vacarme épouvantable. Sans remuer, il prêta l'oreille, et il entendit
+siffler une balle au-dessus de lui!
+
+«J'étais plus en sûreté dans ma caverne!» pensa le fugitif.
+
+Pif! paf!
+
+Et deux autres halles lui brûlèrent les cheveux!
+
+Croyant sa dernière heure venue, Jean-Charles fit le signe de la croix
+et éleva son âme à Dieu.
+
+--Nous le tenons, cette fois, crièrent trois hommes qui se
+rapprochaient, le fusil à la main!
+
+--Tiens, le voilà! dit l'un d'eux; laisse-moi tirer.
+
+Psitt!...
+
+--Je l'ai! il est mort!...
+
+«Hourra!» crièrent ensemble les trois disciples de Nemrod, en ramassant
+un lièvre qui gisait dans l'herbe, les quatre pattes en l'air!
+
+Je l'ai échappé belle! pensa notre héros, en se frottant le cuir chevelu
+que les balles avaient effleuré... Aussi, quelle sottise de ma part
+d'être venu me gîter au beau milieu d'un bois pour servir de cible aux
+chasseurs maladroits! Décidément, je crois que j'ai perdu la tête.... Si
+encore ces chasseurs ne peuvent pas voir un autre lièvre rôder autour de
+moi...
+
+Mais non, ils s'éloignaient, portant sur leurs épaules une longue perche
+à laquelle était suspendu leur unique trophée, nous voulons dire leur
+lièvre...
+
+--Tas d'imbéciles! murmura Jean-Charles, en les regardant marcher: ne
+dirait-on pas, à les voir, qu'ils ont tué un lion!
+
+Notre héros avait eu la précaution, avant de s'enfermer dans le bosquet,
+de puiser de l'eau pure dans une sorte de récipient qu'il avait fabriqué
+avec de l'écorce de bouleau. Il but pour se désaltérer et se rafraîchir,
+car il faisait une chaleur atroce, même à l'ombre, et il mangea à son
+appétit, afin de pouvoir supporter les fatigues de la longue course
+qu'il se proposait de faire dans la nuit.
+
+Il avait hâte d'arriver aux États-Unis.
+
+Ce pays lui offrait un abri certain contre toutes les perquisitions.
+Perdu dans cette agglomération humaine, où viennent se fondre tant de
+races diverses, il pourrait vivre, ignoré, et s'arranger une existence
+tranquille et sûre.
+
+Le soir, à, huit heures, il se mit en route et marcha toute la nuit.
+
+Il en fut de même la, nuit suivante.
+
+Enfin, la cinquième nuit, il s'en allait à grands pas par un chemin que
+les arbres rendaient très obscur, quand, soudain, deux hommes d'une
+haute taille se placèrent devant lui, le pistolet au poing, eu lui
+disant en anglais: «Vous êtes, notre prisonnier!»
+
+--Pourquoi cela? leur demanda Jean-Charles.
+
+--Parce que vous désertez le pays, après avoir pris une part active à
+l'insurrection.
+
+--Vous vous trompez!
+
+--Non! nous vous reconnaissons, d'ailleurs: vous êtes Pierre-Rémi
+Narbonne!
+
+--Vous vous trompez! vous dia-je.
+
+--Suivez-nous toujours; vous vous expliquerez avec la justice.
+
+--Très bien! dit Jean-Charles.
+
+Les soldats étaient placés côte à côte devant lui.
+
+Tout à coup, Jean-Charles fit un bond de travers et donna un coup de
+poing au premier soldat qui assomma l'autre avec sa tête, et tous les
+deux roulèrent dans la poussière!
+
+Jean-Charles les désarma et les lia ensemble avec la corde qui devait
+sans doute servir à l'attacher lui-même; puis il prit ses jambes à son
+cou, sans leur laisser son adresse...
+
+Le lendemain matin, il arrivait à Berlin, New Hampshire.
+
+Il avait franchi, en cinq nuit, une distance de cent soixante-quatre
+milles!
+
+ *
+ * *
+
+Les beaux jours de l'été avaient fui, et les habitants de Sainte-R...
+pleuraient encore la disparition de Jean-Charles.
+
+Pendant plusieurs semaines, le curé et ses paroissiens avaient fait les
+plus actives recherches sans avoir pu découvrir les traces du malheureux
+fugitif.
+
+Quelques-uns croyaient que notre héros s'était noyé en voulant traverser
+le fleuve; car la marée montante avait ramené, le lendemain, au rivage,
+les pièces éparses du radeau dont le malheureux s'était servi.
+
+Quoi qu'il en soit, des prières publiques furent dites à l'intention du
+cher disparu, et tous les habitants de Sainte-R... prirent le deuil en
+son honneur.
+
+L'abbé Faguy, ce coeur pourtant si fort et qui savait si bien consoler
+les autres dans leurs afflictions, se montrait inconsolable de la
+disparition de son ami.
+
+L'hypothèse de la noyade lui paraissait absurde: Jean-Charles était trop
+habile nageur; et d'ailleurs on aurait retrouvé son corps.
+
+Il se représentait nettement la situation: Jean-Charles a dû croire que
+la balle avait tué son frère instantanément, et, craignant d'être arrêté
+et condamné comme assassin, il aura fui à l'étranger pour se soustraire
+à la justice.
+
+Que d'innocents, hélas! ont été condamnés simplement sur des preuves de
+circonstances...
+
+L'abbé Faguy espérait, cependant, que Dieu lui permettrait de retrouver
+bientôt le fugitif, afin de le rassurer et de le consoler.
+
+Mais Dieu, dont les desseins sont aussi justes qu'impénétrables, en
+avait décidé autrement.
+
+Jean-Charles devait boire jusqu'à la lie le calice de douleur...
+
+
+
+L'EXIL
+
+ Que de fois appuyé sur sa bêche immobile,
+ Fixant sur l'horizon son oeil doux et tranquille,
+ Il semblait contempler tout un monda idéal.
+ Oh! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente,
+ Déroulant les anneaux de cette vie errante,
+ Lui montrait le pays natal.
+
+ OCTAVE CRÉMAZIE.
+
+On dirait que le barde canadien pensait à Jean-Charles Lormier--qu'il
+connaissait, sans doute--quand il a écrit ces beaux vers; car il est
+difficile de mieux peindre l'attitude que prenait parfois notre héros,
+quand, appuyé sur sa bêche, il revoyait, comme dans un rêve: sa paroisse
+natale où il comptait tant d'amis sincères, le Saint-Laurent dont il
+avait si souvent admiré le majestueux cours, son père, sa mère, ses
+soeurs, son curé si bon et si dévoué, l'angélique figure de Corinne,
+le vieux François, les heures consacrées à l'étude et au service des.
+pauvres, les félicités et les consolations que lui laissaient entrevoir
+les fonctions sacerdotales. .........................................
+
+Puis la scène changeait.
+
+Il se voyait emprisonné dans sa maison que le feu dévorait, et, par
+la fenêtre, à travers la flamme, lui apparaissait la figure de Victor
+exprimant une joie infernale! Il voyait son frère, la poitrine percée
+d'une balle, gisant inanimé à ses pieds!
+
+Il lui semblait entendre la foule, indignée, lui jeter à la face cette
+terrible accusation: «Tu n'es qu'un fratricide!»
+
+Il était condamné à vivre loin du sol aimé de la patrie, et à porter
+toute sa vie une honte et un déshonneur immérités... Et des larmes
+coulaient lentement à travers sa barbe devenue aussi blanche que ses
+cheveux.
+
+Mais, se rappelant les conseils et les consolations que lui avait
+prodigués l'abbé Faguy, il disait, en levant les yeux au ciel: «O mon
+Dieu! faites-moi souffrir davantage, si vous le désirez, mais, je vous
+en supplie, soulagez l'âme de mon pauvre frère!»
+
+Jean-Charles croyait, avec un pieux auteur, que _entre la mort apparente
+et réelle, du corps, il y a place à la miséricorde divine._ Et il
+espérait que son frère, à ce moment suprême, avait reconnu ses fautes
+et avait eu le bonheur d'en obtenir le pardon. Alors, réconforté par
+l'espérance que Victor avait trouvé grâce devant Dieu, l'exilé reprenait
+sa bêche et se remettait au travail avec un courage nouveau.
+
+ *
+ * *
+
+Dans le chapitre précédent, nous avons laissé Jean-Charles au moment où
+il arrivait à Berlin, petite ville située dans l'état du New-Hampshire.
+
+Berlin, qui est aujourd'hui un centre industriel important, avec une
+population assez considérable, n'était pour ainsi dire à cette époque
+qu'un village peu remarquable et peu remarqué. Ses habitants étaient
+presque tous des catholiques qui avaient quitté l'Irlande pour échapper
+à la persécution.
+
+Notre héros connaissait cela par les différents ouvrages américains
+qu'il avait lus. Berlin convenait bien à la vie ignorée qu'il se
+proposait de mener désormais; là il pourrait librement remplir ses
+devoirs religieux. C'était l'essentiel pour lui.
+
+Mais le malheureux craignait de se compromettre en répondant franchement
+aux questions qui lui seraient posées. Il ne voulait avoir jamais
+recours au mensonge. Comment s'y prendre pour sortir d'embarras? Il
+résolut, en mettant le pied sur le sol américain, de faire le muet.
+
+Il s'assignait là un rôle excessivement difficile à jouer. La moindre
+distraction pouvait le trahir. Pour ne pas être exposé à oublier son
+rôle, il prit l'habitude de garder toujours dans sa bouche un petit
+caillou, qui devait lui servir de moniteur au besoin.
+
+C'est donc avec un petit caillou dans la bouche, que Jean-Charles, le
+2 juillet au midi, se présenta, à Berlin, chez un nommé Patrick Kelly,
+fermier assez à l'aise, qui habitait, avec sa femme et deux grands
+garçons, une jolie maison blanchie à la chaux.
+
+En voyant arriver cet homme, ce géant, sale, couvert de poussière et les
+habits en lambeaux, les membres de la famille Kelly éprouvèrent de la
+surprise et de la frayeur.
+
+L'étranger les salua, et, par des signes qu'il avait longtemps
+pratiqués, leur fit comprendre qu'il ne parlait pas et qu'il désirait,
+en payant, avoir quelque chose à manger.
+
+Douze dollars, qu'il avait pu soustraire aux flammes, composaient toute
+sa fortune.
+
+Le vieux fermier lui répondit qu'il ne voulait pas accepter d'argent,
+et lui offrit de bon coeur de partager le modeste repas de famille. Il
+approcha de la table une chaise et invita l'étranger à s'y asseoir.
+
+Mais celui-ci déclina la politesse et exprima, toujours par signes,
+qu'il mangerait quelques bouchées sur le perron de la maison.
+
+La vieille fermière joignit ses instances à celles de son mari, mais
+sans plus de succès.
+
+Le visiteur paraissait tenir à manger seul et à l'écart.
+
+On lui servit de la bonne soupe, du lard, des pommes de terre, du pain
+de ménage très bien cuit, des crêpes, du lait et des brioches.
+
+Le muet fit un excellent repas.
+
+C'était le temps de la fenaison, et le vieux fermier avait une abondante
+récolte à faire.
+
+Le matin même de ce jour, on avait commencé à faucher dans un vaste
+champ qui se trouvait à deux arpents de la maison.
+
+Les faucheurs y avaient laissé les instruments de travail.
+
+Jean-Charles se leva, se rendit au champ, prit une des faulx et se mit à
+abattre le foin.
+
+La faulx, dans ses mains habiles, allait de droite à gauche avec un
+bruit clair et cadencé, et le foin tombait aussi dru que s'il eût été
+rasé par une faucheuse!
+
+Le père Kelly, sa femme et les deux garçons s'étaient avancés sur
+le seuil de la porte et regardaient le faucheur avec une sincère
+admiration.
+
+--Je n'ai jamais vu, dit le vieillard, un homme manier la faulx avec
+autant d'adresse et d'aisance; malgré la chaleur, il ne parait pas
+sentir la fatigue! Voyez donc, ajouta-t-il, en s'adressant à ses
+garçons, la large trouée qu'il a déjà faite dans le champ... de ce
+train-là, il ne mettrait pas de temps à faire nos foins!
+
+--Vous avez raison, père, répondit l'aîné des garçons, cet homme est
+aussi adroit que fort, et ce serait un plaisir pour nous de travailler
+sous sa direction. Pourquoi ne l'engagez-vous pas?
+
+--Oui, oui... dit le bonhomme, en se grattant l'oreille, mais on ne
+connaît pas ce géant-là, et je vous avoue qu'il me fait peur...
+
+--Allons, allons! interrompit la mère Kelly, pourquoi aurais-tu peur de
+cet homme? Il a une figure très respectable, et il a l'air si bon et si
+malheureux!
+
+C'est sans doute un chef de la rébellion canadienne qui a fui son pays
+pour ne pas tomber au pouvoir des tyrans...
+
+Puis il est catholique, car il a fait dévotement le signe de la croix
+avant et après le repas; et je le crois Irlandais, vu qu'il comprend
+parfaite ment notre langue.
+
+A ta place, bonhomme, je lui proposerais de l'engager.
+
+--C'est bien, ma vieille, je verrai ça ce soir, répondit le fermier; et
+il sortit avec ses garçons pour aller rejoindre le faucheur.
+
+Le vieillard félicita Jean-Charles sur son habileté à manier la faulx et
+lui dit: «Je n'ai pas voulu accepter d'argent pour le dîner, mais vous
+avez déjà trouvé moyen de le payer trois fois par votre travail... Allez
+maintenant vous reposer à la maison pendant que nous travaillerons.»
+
+Le pseudo-muet se contenta de sourire à ces aimables paroles et
+continua, à faucher avec la même ardeur jusqu'au soir, ne s'arrêtant que
+pour boire ou aiguiser sa faulx.
+
+Sans exagération, il avait, fait à lui seul une fois plus d'ouvrage que
+le vieillard et ses garçons ensemble!
+
+C'était vraiment un homme extraordinaire que Jean-Charles Lormier!
+
+Il avait marché toute la nuit et toute la matinée, ne s'était arrêté
+qu'une demi-heure pour dîner, et cependant il paraissait encore plus
+alerte que les garçons du père Kelly.
+
+A sept heures, le vieux fermier invita l'étranger à venir prendre le
+souper.
+
+Il accepta l'invitation, mais s'obstina encore à vouloir manger sur le
+perron.
+
+Après le souper, Mme Kelley désigna à Jean-Charles la chambre qu'elle
+lui avait, préparée; mais celui-ci fit comprendre à la brave femme, par
+des gestes, qu'il ne devait pas occuper cette chambre, à cause de la
+malpropreté de ses vêtements, et qu'il irait passer la nuit dans la
+grange.
+
+Toute la famille voulut le retenir à la maison, mais leur insistance fut
+inutile.
+
+Le colosse se dirigea vers la grange et monta au fenil, où l'on avait
+déjà serré quelques bottes de foin.
+
+Il fit sa prière, et, selon la pieuse habitude de toute sa vie, récita
+le chapelet; puis, s'étendant sur le foin parfumé, il s'endormit
+profondément.
+
+Le lendemain matin, à trois heures, l'intrépide faucheur était debout,
+frais et dispos. Il alla d'abord faire une marche sur la grève d'une
+jolie petite rivière qui traversait les terres du père Kelly. Puis, à
+quatre heures, armé de la faulx, il reprenait sa besogne aux champs.
+
+C'est le travail qu'il fallait à cette nature pleine de sève; et depuis
+qu'il avait repris l'ouvrage, il sentait ses forces se décupler et le
+calme revenir dans son esprit.
+
+Le vieux fermier était matinal, mais il ne se rendait jamais aux champs
+avec ses garçons avant cinq heures; aussi fut-il surpris d'entendre,
+vers quatre heures, le rythme cadencé de la faulx, il courut à la
+croisée et vit le géant à l'ouvrage.
+
+Déjà à l'oeuvre! pensa-t-il. Oh! oui, ma bonne femme--qui est une
+physionomiste--avait bien raison de dire que ce colosse serait pour moi
+un homme précieux. Mais j'hésite à le prendre à mon service, car il me
+semble qu'il va me demander des gages trop élevés pour mes moyens...
+
+Quel homme!
+
+--Bonne femme! cria, le vieillard, viens donc voir, par curiosité,
+travailler le muet; regarde ce long rang de foin qu'il a déjà aligné sur
+le champ!
+
+--Mais, mais, mais! fit la vieille, en s'extasiant à son tour; cet
+homme-là va plus vite qu'une machine! Engage-le, bonhomme, engage-le, au
+plus tôt: c'est le conseil que je te donne!
+
+--Je le veux bien! mais je suis sûr qu'il va me demander un prix fou!
+
+--C'est encore drôle! parle-lui en au déjeuner.
+
+--Oui, je lui en parlerai.
+
+Quelques instants après, le fermier et ses garçons jouaient de la faulx
+avec le géant: et c'était beau d'entendre le bruit sonore et rythmé de
+l'acier que répétaient les échos d'alentour!
+
+A huit heures, la vieille fermière alla avertir les travailleurs que le
+déjeuner était prêt, et tous revinrent à la maison avec elle.
+
+Cette fois-ci, bon gré mal gré, Jean-Charles fut obligé de s'asseoir à
+la table de famille.
+
+Il dut, naturellement, ôter le caillou qu'il avait dans sa bouche, ce
+qu'il fit avant d'entrer dans la maison; mais il se promit bien d'être
+sur ses gardes et d'ouvrir la bouche seulement pour manger.
+
+Vers la fin du repas, le père Kelly dit à Jean-Charles: «Aimeriez-vous à
+rester ici pour nous aider aux travaux de la ferme?»
+
+Notre héros fit un signe affirmatif.
+
+--Combien me demandez-vous par mois?
+
+Jean-Charles fit comprendre par des signes que la nourriture et le
+vêtement lui suffiraient.
+
+--Oh! alors, repartit le vieillard en riant, vous pouvez, désormais,
+considérer ma maison comme la vôtre, et je saurai me montrer aussi
+généreux que vous êtes peu exigeant...
+
+ *
+ * *
+
+La mère Kelly était une femme de talent, d'ordre et de conduite; une de
+ces épouses et de ces mères qui sont l'honneur et assurent la prospérité
+d'une nation.
+
+Elle était l'âme dirigeante de sa maison en même temps que l'idole de
+son mari et de ses enfants. Non contente de faire à la perfection tous
+les travaux du ménage, elle se livrait encore aux utiles industries qui
+savent tirer parti de tout et sont une source d'épargne au foyer du
+paysan.
+
+Elle tissait la toile, la laine, taillait et confectionnait tous les
+vêtements et la lingerie de la famille.
+
+Gardienne vigilante de la maison, toujours occupée à un travail
+intelligent et profitable, elle ne trouvait de temps ni pour les
+promenades futiles et dissipantes, ni pour les commérages fielleux et
+malsains.
+
+Et le soir, en fermant ses paupières, elle pouvait dire, avec la
+satisfaction du devoir accompli: «Ma journée a été bien remplie, et je
+la présente devant vous, ô mon Dieu!»
+
+Grâce à ses talents et à son travail, Mme Kelly donnait aux siens tout
+ce dont ils avaient besoin, et augmentait chaque année le joli pécule
+que son mari possédait déjà et qu'il avait placé à la banque.
+
+ *
+ * *
+
+Jean-Charles, le lecteur s'en souvient, était, arrivé à Berlin, les
+habits en lambeaux; il avait déchiré ses vêtements dans ses longues
+courses, la nuit, à travers les bois.
+
+La mère Kelly lui confectionna deux habillements.
+
+Notre héros était fier d'être convenablement vêtu, non pas parce qu'il
+avait le désir de plaire, mais parce qu'il comprenait qu'un bon chrétien
+doit observer rigoureusement dans sa tenue les lois de la propreté et de
+la décence.
+
+La propreté sur soi, a dit une belle âme, est comme une seconde pudeur.
+
+Et comme Jean-Charles avait la noble habitude de s'approcher, chaque
+dimanche, de la sainte table pour y recevoir le corps adorable de
+Jésus-Christ, il lui semblait que, pour se présenter devant le Roi des
+rois, il devait se vêtir aussi proprement, sinon plus, qu'il convient de
+le faire, quand on se présente devant un roi ou un grand du monde.
+
+Il n'est pas nécessaire d'apporter de la toilette au banquet de
+l'eucharistie, non! mais de la propreté et de la décence, oui!
+
+Ce serait outrager Dieu que d'agir autrement.
+
+Jean-Charles demeurait à plus d'un mille du village, et il n'y allait
+que le dimanche.
+
+S'il fuyait la société, c'est parce qu'il craignait d'y rencontrer des
+compatriotes qui l'auraient reconnu et peut-être dénoncé à la justice
+comme assassin!
+
+Pourtant, bien habile eût été celui qui aurait reconnu le jeune héros de
+Châteauguay dans cet homme, à la barbe et à la chevelure blanches, qu'on
+voyait passer, appuyé sur une canne comme un vieillard, portant le
+costume du paysan et coiffé d'un chapeau de paille à larges bord»!
+
+Même une fois, en sortant de l'église, il s'était trouvé face à face
+avec un de ses plus intimes amis de Saint-Denis, qui l'avait regardé
+sans le reconnaître.
+
+Ce fait avait quelque peu calmé ses appréhensions, mais il ne voulait
+pas s'exposer.
+
+ *
+ * *
+
+Jean-Charles était à Berlin depuis un an.
+
+Il ignorait absolument ce qui s'était passé au Canada dans le cours de
+ces douze longs mois.
+
+L'exilé recherchait la solitude; cependant--curiosité bien légitime--il
+désirait ardemment être renseigné sur les dispositions de ses amis à son
+égard, sur le sort des malheureuses victimes de l'insurrection et sur
+les affaires générales de son cher pays.
+
+S'il avait pu seulement lire les journaux!
+
+Mais il était privé de cette précieuse source de renseignements, caria
+famille Kelly ne recevait aucun journal...
+
+L'exil lui aurait peut-être paru supportable s'il eût pu, au moins,
+satisfaire son goût pour l'étude; mais il n'avait pas de livres, et
+n'osait pas aller en acheter au village!
+
+Un dimanche l'après-midi, Jean-Charles était monté au grenier de
+son logis pour chercher une médaille--souvenir de la bataille de
+Châteauguay--qu'il portait toujours dans une de ses poches, et qu'il
+avait perdue depuis quelque temps.
+
+Il la trouva dans un coin, en arrière d'un vieux coffre poussiéreux.
+
+En voulant remettre ce coffre à sa place, le chercheur en détacha le
+couvercle qui glissa sur le plancher.
+
+Un cri mêlé de surprise et de joie, s'échappa, de la bouche de notre
+héros.
+
+Que contenait donc ce coffre mystérieux?
+
+Des livres... oui, un grand nombre de livres!
+
+Jean-Charles, assis sur ses talons, restait ébahi en face de cette
+bibliothèque d'un nouveau genre!
+
+Enfin, il se décida à faire l'examen de son trésor.
+
+Le premier volume--grand format qu'il sortit, était un recueil des
+principales productions de Shakspeare: _Othello, Hamlet, Macbeth,
+Henri VI, et la Mort de Richard III_; puis un dictionnaire anglais
+et français; un volume renfermant le _Paradis perdu_ et les poésies
+choisies de Milton; une grammaire anglaise; une histoire universelle;
+les principaux poèmes et drames de Byron.
+
+Bref, il y avait dans ce coffre, entassés pêle-mêle, une centaine de
+volumes classiques et religieux, et plusieurs cahiers remplis de notes
+relatives à l'enseignement de la langue anglaise.
+
+L'heure du souper était passée depuis longtemps et la famille Kelly
+attendait encore Jean-Charles pour se mettre à table.
+
+--Que fait donc le géant? dit le vieux fermier.
+
+--Il me semble que j'entends des pas, en haut, répondit sa femme. Va
+donc voir s'il est là.
+
+Le vieillard se rendit au grenier et trouva notre héros, tout couvert de
+poussière, occupé à placer soigneusement les livres sur des tablettes.
+
+En voyant le vieux fermier, Jean-Charles lui montra les livres avec une
+joie enfantine!
+
+--Ces livres, fit le bonhomme, sont un héritage de mon frère aîné,
+ancien professeur, décédé à Cork, en Irlande, il y a quarante ans.
+
+Venez-vous souper? ajouta-t-il.
+
+Jean-Charles regarda à sa montre et constata, avec étonnement, qu'il
+était sept heures et quart!
+
+Il descendit avec le père Kelly.
+
+Les quelques heures qu'il venait de passer en tête à tête avec les
+livres, lui avaient paru bien courtes. Et cette trouvaille lui procurait
+autant de bonheur que la découverte d'un trésor en procure au mineur.
+
+Il sentit se réveiller sa passion pour l'étude.
+
+Sa connaissance de l'anglais était assez grande: il lisait et écrivait
+avec facilité en cette langue; mais il voulut en pénétrer les secrets et
+le génie, et se mit à l'oeuvre avec courage.
+
+De temps à autre, quand les travaux de la ferme ne pressaient pas, et
+qu'il avait besoin de distraction, notre héros allait à la chasse ou
+à la pêche. Il pouvait aisément contenter ces goûts, car la rivière
+Wilson, qui traversait les terres du père Kelly, était très
+poissonneuse, et le gibier foisonnait dans les bois d'alentour.
+
+En somme, pour un homme comme lui qui se croyait déchu de ses droits, de
+sa dignité, et exclu pour toujours de la société des honnêtes gens, une
+telle vie ne manquait pas d'agrément et d'utilité, et il en remerciait
+tous les jours le bon Dieu.
+
+La maison du vieux fermier était fort habitable, et l'exil maintenant
+n'y pesait pas trop. Elle était petite, mais le coeur de son
+propriétaire était grand. On eût pu écrire sur le seuil de ce logis les
+mots du philosophe latin: _Parva domus, magna quies!_
+
+Dans l'esprit des membres de la famille Kelly, le géant--comme ils
+appelaient notre héros--était un grand persécuté, un saint, et tous lui
+témoignaient la plus sincère vénération.
+
+Ils le croyaient réellement muet.
+
+Jean-Charles pouvait, depuis longtemps, se dispenser du caillou: à force
+de rester silencieux, il avait pour ainsi dire perdu l'usage de la
+parole.
+
+Au milieu de ses épreuves, Jean-Charles avait reçu du ciel une
+consolation, la plus grande qu'il pût désirer: celle de croire que son
+frère était sauvé!
+
+Une nuit, il vit, en songe, son frère s'approcher de lui, la figure
+toute rayonnante d'espérance, et lui dire: «Frère, console-toi, car j'ai
+reconnu mes fautes quelques instants avant de mourir, et Dieu a eu pitié
+de moi! Prie pour le soulagement de mes peines...»
+
+C'était dans la première nuit de mai.
+
+Chaque nuit de ce mois consacré à la Sainte-Vierge, le même songe revint
+flotter dans son imagination et la même figure lui apparut.
+
+La dernière unit, l'ombre mystérieuse laissa tomber, en disparaissant,
+ces paroles qui allèrent droit au coeur du pauvre exilé: «Au revoir dans
+le ciel!»
+
+Le matin, en s'agenouillant pour sa prière, Jean-Charles fît monter vers
+Dieu de vives actions de grâces!
+
+Que m'importent, se dit-il, les jugements des hommes, le mépris de mes
+concitoyens et l'exil, si mon frère est sauvé!
+
+Il ne me reste plus qu'à attendre, ici, l'heure où Dieu daignera
+m'appeler à lui.
+
+
+
+L'ORPHELIN O'NEIL
+
+Vers la fin de la quatrième année de son exil, Jean-Charles, en revenant
+un soir à la maison, après sa journée de travail, aperçut le corps d'un
+petit garçon qui gisait inanimé sur le bord d'un ruisseau. L'enfant
+portait à la tête une blessure d'où le sang coulait encore faiblement.
+Notre héros trempa son mouchoir dans l'eau glacée et, à plusieurs
+reprises, l'appliqua sur la figure du petit blessé, qui revint
+promptement à la vie.
+
+En recouvrant ses sens, le bambin tressaillit de frayeur en sentant
+sur son visage le contact des larges mains du géant. Mais celui-ci lui
+adressa les paroles les plus tendres et réussit à le rassurer tout à
+fait.
+
+L'enfant paraissait avoir une dizaine d'années. Ses grands yeux bleus
+exprimaient à la fois l'intelligence et la bonté.
+
+--Veux-tu venir te reposer chez-moi; j'irai te reconduire chez tes
+parents, après le souper?
+
+L'entant, pour toute réponse, se contenta de sourire.
+
+Jean-Charles prit ce sourire pour un consentement, et il se dirigea avec
+son protégé vers la maison du vieux fermier.
+
+--Tiens! vous nous amené le petit muet de Frank U'Neil! s'écria la mère
+Kelly.
+
+Le géant expliqua par des signes qu'il l'avait trouvé évanoui sue le
+bord d'un ruisseau, le visage ensanglanté.
+
+--Pauvre misérable! soupira la vieille fermière, c'est sans doute
+son père qui l'aura, encore battu. Et elle ajouta que l'enfant était
+orphelin de mère, et que son père--un ivrogne et un paresseux--lui
+faisait, subir les plus mauvais traitements.
+
+En entendant ces paroles, notre héros prit l'orphelin dans ses bras et
+lui fit comprendre qu'il voulait être pour lui désormais un ami, un
+second père, un défenseur!
+
+C'est Dieu, pensa-t-il, qui a mis cet infortuné sur mon chemin. Je
+m'efforcerai d'en faire un bon chrétien et un citoyen utile.
+
+Toute la famille Kelly s'associa de grand coeur à un tel acte de charité
+et de dévouement.
+
+La vieille fermière s'empressa de donner à l'enfant les soins que
+requérait son état. Elle lava la blessure qu'il portait à la tempe
+gauche et y appliqua une compresse: puis, après lui avoir fait prendre
+un bon souper, elle le fit coucher sur un lit bien moelleux. Le
+lendemain, qui était un dimanche, Jean-Charles, impatient de savoir si
+l'enfant avait fait sa première communion, se rendit au presbytère de
+Berlin.
+
+Le curé lui apprit que le petit muet ne fréquentait aucune école depuis
+trois ans, c'est-à-dire depuis la mort de sa mère, et qu'il ignorait les
+vérités les plus élémentaires de la religion.
+
+Alors notre héros résolut d'instruire l'orphelin et de le préparer du
+mieux qu'il le pourrait au sacrement de l'eucharistie.
+
+Il se procura quelques livres pédagogiques à l'usage des muets.
+
+Jean-Charles comptait un peu sur sa longue pratique du mutisme, pour se
+débrouiller dans les méthodes assez compliquées qu'il allait être obligé
+d'enseigner. Son illusion fut de courte durée. Des difficultés presque
+insurmontables se dressèrent devant lui dès les premiers pas.
+
+L'intelligence de l'élève restait fermée, malgré les efforts du maître
+pour y introduire un peu de lumière.
+
+Évidemment le maître s'y prenait mal; car l'élève paraissait apporter
+toute la bonne volonté désirable.
+
+Il fallait donc étudier la méthode, en approfondir tous les secrets;
+il fallait aussi se bien mettre au niveau du pauvre enfant, savoir par
+quelles lentes et pénibles opérations il était possible d'éclairer cette
+raison, qui ne s'ouvrait sur le monde extérieur que par le sens de la
+vue!
+
+Le professeur improvisé n'avait pas prévu tous ces obstacles. Mais
+avec son énergie et sa patience habituelles, il se mit sérieusement a
+l'oeuvre pour les surmonter.
+
+Tous les soirs, on pouvait le voir, pendant deux ou trois heures, penché
+sur ses livres, apprenant tous les signes de l'alphabet, s'exerçant à
+les bien reproduire, et cherchant les moyens de les rendre intelligibles
+à son élève. Une pensée le soutenait dans ce travail ingrat et fatigant:
+sauver le corps et l'âme du cher orphelin!
+
+Il y avait deux semaines que l'enfant vivait sous le toit de la famille
+Kelly, et son père ne semblait pas s'en occuper.
+
+Un jour, Jean-Charles travaillait dans la grange, pendant que son
+protégé s'amusait au bord du chemin. Soudain des cris déchirants
+retentirent.
+
+Prompt comme l'éclair, notre héros s'élance dehors et aperçoit un homme,
+ou plutôt une brute, qui tient le petit muet par les cheveux et le
+frappe à coup de pied dans le ventre!
+
+Il bondit sur l'inconnu, le saisit par les flancs et le serre avec tant
+de force, que le misérable lâche prise et se met à crier à son tour
+comme un possédé!
+
+Jean-Charles desserre ses tenailles, puis mettant son terrible poing
+sous le nez du père dénaturé, il lui fait comprendre qu'il l'assommera
+s'il maltraite encore son enfant.
+
+Sur la promesse qu'il ne recommencera plus, l'ivrogne est remis en
+liberté, et s'éloigne en se tenant les côtes...
+
+Le surlendemain au midi, Frank O'Neil se présentait chez le père Kelly
+pendant que toute la maisonnée était à table.
+
+En l'apercevant, le petit muet se pressa contre le géant comme pour se
+mettre sous sa protection.
+
+Le misérable était sobre. Il entra, le chapeau sous le bras, et demanda
+au vieux fermier s'il voulait bien lui donner de l'ouvrage.
+
+--Non! répondit sèchement celui-ci.
+
+--Pourquoi donc, monsieur, refusez-vous de m'employer?
+
+--Parce que tu es un ivrogne, un paresseux et un père dénaturé!
+
+--J'admets, monsieur, que j'ai été tout cela; mais j'ai bien réfléchi
+depuis deux jours, et j'ai pris la résolution de ne plus boire, de
+travailler comme un homme de coeur, et de bien traiter mon enfant.
+
+--Bah! ce sont des promesses d'ivrogne que tu fais là...
+
+--Je vous assure, monsieur, que je tiendrai mes promesses. Veuillez me
+mettre à l'épreuve.
+
+La père Kelly interrogea Jean-Charles du regard, et celui-ci lui fit un
+signe qui voulait dire: donnez-lui une chance.
+
+C'est bien, c'est bien! dit le fermier. Viens dîner. Mais je t'avertis
+que si tu recommences à boire ou si tu maltraites ton enfant, je te
+mettrai à la porte pour toujours!
+
+--Ne craignez rien, M. Kelly, je n'ai qu'une parole, et je vous l'ai
+donnée...
+
+ *
+ * *
+
+L'ivrogne demeurait chez le vieux fermier depuis cinq semaines, et il
+avait tenu parole.
+
+Mais il n'avait pas assisté une seule fois à la messe, ce qui chagrinait
+beaucoup Jean-Charles.
+
+Le sixième dimanche, en entrant dans l'église avec l'orphelin, notre
+héros vit Frank O'Neil qui se tenait à genoux, à l'ombre d'un pilier, le
+front dans les deux mains.
+
+Sa présence dans le temple causa à Jean-Charles et au petit muet
+une joie indicible. Ils avaient prié pour obtenir la conversion du
+malheureux, et ils voyaient que le ciel n'était pas resté insensible à
+leurs prières. Ce matin-la ils prièrent avec plus de ferveur que jamais.
+
+Le dimanche suivant, l'ivrogne, après avoir fait une confession
+générale, eut le bonheur de s'approcher de la sainte table. Dieu venait
+de faire un miracle en faveur de cette victime de l'ivrognerie; car,
+à dater de ce jour, Frank O'Neil devint un fervent chrétien, un homme
+laborieux et un père au coeur tendre et aimant.
+
+ *
+ * *
+
+Jean-Charles était parvenu à se familiariser avec la méthode si
+ingénieuse de l'abbé de l'Epée, qui permet aux muets de se faire
+comprendre par des signes aussi bien que s'ils s'exprimaient par la
+langue. Et son élève, James O'Neil, après deux ans d'étude, lisait,
+écrivait et savait son catéchisme à la perfection. C'était un enfant
+excessivement intelligent.
+
+Un jour, notre héros proposa au curé de Berlin d'interroger le petit
+muet par écrit.
+
+L'épreuve eut lien en présence d'une centaine d'élèves de la paroisse.
+
+Le curé écrivait des questions sur un tableau, et l'orphelin y répondait
+aussi par écrit.
+
+L'épreuve dura une heure.
+
+Elle fut un triomphe pour le petit muet et une belle leçon pour tous les
+élèves!
+
+Puis le curé traça sur le tableau les mots suivants:
+
+«James O'Neil, vous avez très bien répondu à toutes mes questions, et je
+vous en félicite. Vous ferez votre première communion dans un mois.»
+
+L'enfant, ne pouvant contenir sa joie, sauta au cou du prêtre et
+l'embrassa avec effusion!
+
+Un mois plus tard l'âme encore vierge de toute souillure, il eut
+l'ineffable bonheur de recevoir l'auguste sacrement de l'eucharistie.
+
+Faire sa première communion!
+
+Que de foi, d'amour et de grandeur dans ce premier acte de l'enfant! et
+que d'influence il exerce sur la vie entière de celui qui l'accomplit
+selon les vues de l'Eglise!
+
+James se rendait parfaitement compte de l'importance de cet acte, et,
+sous le regard de Dieu, il formait la résolution d'en garder jusqu'à la
+mort le salutaire souvenir.
+
+ *
+ * *
+
+Le jeune muet venait d'atteindre sa vingt-unième année.
+
+La moitié de sa courte existence s'était écoulée sous la sage direction
+de notre héros.
+
+L'élève avait reçu une instruction saine et forte qui le rendait capable
+d'occuper une bonne situation dans le monde des affaires.
+
+Il écrivait correctement les langues anglaise et française, et
+connaissait suffisamment les sciences exactes.
+
+Le commerce avait pour son jeune esprit des attrait séduisants. Mais
+n'ayant pu se caser à Berlin, il résolut, après avoir consulté son
+protecteur, d'aller tenter fortune ailleurs.
+
+Le maire de Berlin réussit à lui obtenir une position de sous-comptable
+dans le célèbre magasin des MM. Stewart, à New-York. Ses nouveaux
+maîtres lui demandaient de venir incessamment.
+
+Ce fut bien pénible pour notre héros de consentir à cette séparation;
+mais il offrit à Dieu ce nouveau sacrifice.
+
+Au moment de se séparer, peut-être pour toujours, de l'homme qui lui
+avait donné les bienfaits de l'instruction, le jeune muet se sentit
+accablé de douleur.
+
+Il voulut exprimer, clans son langage mystérieux, toute la
+reconnaissance dont son coeur débordait, mais ses larmes seules
+parlèrent...
+
+Il partit avec son père pour la métropole commerciale des États-Unis.
+
+Jean-Charles s'était montré fort devant la faiblesse et la douleur de
+son protégé; mais, resté seul, il sentit un vide immense se faire autour
+de lui!
+
+Depuis longtemps, il s'était résigné à son sort. La bonheur du jeune
+homme faisait son bonheur. Car James O'Neil n'était pas seulement son
+élève, il était son ami, son compagnon de tous les instants.
+
+Ensemble--le matin au réveil et le soir au coucher--ils adressaient à
+Dieu leurs prières d'amour et de reconnaissance; ensemble ils avaient
+travaillé pour soustraire Frank O'Neil à l'ivrognerie et en faire
+un catholique fervent, et un bon père; ensemble, parfois, pour se
+distraire, ils couraient les bois et les grèves pour chasser ou pêcher;
+ensemble, enfin, chaque dimanche, ils allaient s'agenouiller à la table.
+sainte pour recevoir le divin consolateur!
+
+
+
+LE RETOUR AU PAYS
+
+Jean-Charles habitait Berlin depuis quinze ans.
+
+Sa vie était maintenant monotone et, languissante.
+
+Un matin, il éprouva les atteintes d'un mal qui l'avait fait souffrir
+pendant plusieurs années, mais dont il s'était cru guéri pour toujours.
+
+C'était le mal du pays. Il sentait de nouveau s'allumer en son coeur
+le désir intense de revoir le pays natal. Désir mystérieux, dévorant,
+incontrôlable, qui s'enfonce dans le coeur comme la lame d'une épée, y
+pratique une blessure profonde, lancinante, insondable!
+
+Pour combattre ce mal cruel, Jean-Charles eut recours à la prière, au
+travail, à l'étude, à la pêche, à la chasse, à tous les moyens enfin que
+la foi et la raison purent lui suggérer. Ce fut inutile. La blessure
+était là, se creusant tous les jours, et; tous les jours causant des
+douleurs plus intolérables.
+
+L'image de la patrie lointaine se fixait dans son imagination et devant
+ses yeux; il la portait en tous lieux et à tous les instants.
+
+Le jour, elle se mêlait à tous ses travaux et à toutes ses pensées; la
+nuit, elle lui souriait, en des rêves gracieux, ou l'épouvantait en
+d'affreux cauchemars..
+
+Plus de repos pour le pauvre exilé!
+
+Peu à peu, l'appétit et le sommeil l'abandonnèrent; il éprouva du dégoût
+pour le travail et l'étude, les deux choses qu'il aimait le plus an
+monde; son énergie de fer s'éteignit et un dépérissement lent, mais
+visible de sa santé lui fit comprendre que la mort serait le résultat
+inévitable du mal qui le minait.
+
+Il se résolut à mourir.. Mais au-dessus, bien au-dessus de cette
+résolution flottait toujours cette pensée: revoir la patrie!
+
+ Que de fois appuyé sur sa bêche immobile,
+ Fixant sur l'horizon son oeil doux et tranquille,
+ Il semblait contempler tout un monde idéal.
+ Oh! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente,
+ Déroulant les anneaux de cette vie errante,
+ Lui montrait le pays natal!
+
+Mon Dieu! qu'il souffrait le pauvre exilé!
+
+Il faut que je parte! se dit-il; car je sens que je mourrai bientôt si
+je reste sur cette terre d'exil, et je n'ai pas le droit d'abréger ainsi
+mes jours.
+
+J'irai me livrer à la justice de mon pays, laissant à mes amis le soin
+de faire reconnaître mon innocence... et, avant de partir, j'écrirai à
+l'abbé Faguy pour lui annoncer mon prochain retour.. Écrire à M. l'abbé
+Faguy?... Pauvre insensé que je suis! se reprocha-t-il. Que de lettres,
+depuis quinze ana, n'ai-je pas écrites à ce vénérable ami, sans
+jamais oser les confier à la poste, de crainte qu'elles ne fussent
+interceptées! M. l'abbé Faguy doit être mort aujourd'hui, car le cher
+homme avait une santé si délicate...
+
+Puis, s'exaltant, il s'écria: non, je n'écrirai pas! non, je n'irai pas
+me livrer à la justice aveugle des hommes! J'irai dans mon pays, soit!
+mais pour y continuer, dans l'obscurité, la vie que je mène ici...
+
+J'irai finir mes jours sur les bords de la rivière Saint-Charles, à
+Québec; sur ce coin de terre qui rappelle à tout Canadien-français de
+si touchants souvenirs! C'est là, au fond de la riante vallée, dit
+l'historien, qu'est le berceau de la colonie; c'est là que se trouve
+l'empreinte des pas du découvreur, du premier colon, du premier
+missionnaire; c'est là qu'est le site de la première croix, du premier
+fort, du premier couvent; en un mot, c'est l'unique centre d'où
+rayonnèrent longtemps sur le reste du pays, les lumières de l'Evangile
+et de la civilisation!
+
+Oui, j'irai à Québec; car Québec, c'est plus que Sainte-R..., plus
+que Montréal: c'est à la fois la tête et le coeur de la patrie
+canadienne-française!
+
+Il planta sa bêche dans la terre et se rendit à la maison pour y faire
+ses préparatifs de départ.
+
+Le soir, au souper, le père Kelly ayant remarqué que Jean-Charles
+paraissait plus triste que d'habitude, lui demanda s'il était malade.
+
+--Non, mon bon ami, répondit Jean-Charles, d'une voix émue, mais je dois
+vous quitter ce soir, et j'en suis grandement peiné...
+
+La foudre tombant sur la maison n'aurait pas causé plus de surprise et
+d'émoi que ces premières paroles sorties des lèvres de Jean-Charles.
+
+--Comment! vous parlez! Quoi! vous nous quittez! s'écrièrent à la fois
+tous les membres de cette brave famille...
+
+--Oui, je parle, mes bons amis! je parle! car il m'est impossible
+de vous exprimer par des gestes tout le chagrin que me cause cette
+séparation, et toute la gratitude que je vous dois! Sans savoir si je
+n'étais pas un malfaiteur, un criminel, vous avez eu la charité de
+m'accueillir sous votre toit si hospitalier, et vous m'avez témoigné
+sans cesse des égards et une tendresse qui m'ont fait oublier parfois
+les malheurs de mon existence... J'avais retrouvé ici les douceurs et
+les joies familiales, et j'espérais pouvoir finir mes jours au milieu
+de vous; Mais, hélas! le mal du pays s'est emparé de moi depuis quelque
+temps et ne me laisse pas un instant de répit, ni le jour ni la nuit...
+J'ai lutté sans succès, et je sens que je mourrai si je résiste à la
+voix puissante qui m'appelle, et cette voix, mes bons amis, c'est celle
+de la patrie!
+
+Le père et la mère Kelly pleuraient.
+
+Ah! c'est qu'il connaissaient, eux aussi, pour l'avoir ressenti
+autrefois, l'acuité de ce mal épouvantable... Ils s'étaient exilés de
+leur pays pour fuir la persécution, mais l'Irlande, la verte Erin, était
+toujours la patrie de leur coeur! Et bien des fois, par la pensée, ils
+s'étaient transportés au village natal pour revivre les jours heureux de
+leur jeunesse!
+
+Mais Dieu, sur le sol américain, avait adouci l'amertume de leur exil en
+leur envoyant des enfants--ces doux anges du foyer--dont la vue seule
+suffit à faire oublier la patrie absente! Et ils s'étaient attachés à
+leur patrie d'adoption, puisqu'elle était le berceau et par conséquent
+la patrie réelle de leurs chers enfants...
+
+Mais Jean-Charles, lui, était seul, seul avec ses douleurs, sur la terre
+étrangère! Et jamais cette terre, si hospitalière, ne pouvait remplacer
+le sol natal...
+
+La séparation fut cruelle.
+
+--Aurons-nous le bonheur de vous revoir ou au moins de recevoir de vos
+nouvelles? demanda, le vieux fermier.
+
+--J'espère que nous nous reverrons; mais, dans tous les cas, je me ferai
+un devoir et un plaisir de vous écrire. Seulement, je vous prie de
+garder le secret sur tout ce qui me concerne.
+
+--Vous pouvez compter sur notre discrétion qui sera éternelle comme
+l'affection que nous avons pour vous!
+
+ *
+ * *
+
+Quels grands coeurs! pensait Jean-Charles, en revenant, en voiture cette
+fois, par la longue route qu'il avait franchie à pied quinze années
+auparavant.
+
+Il ne craignait plus d'être reconnu, car le malheur l'avait changé et
+vieilli au point de le rendre tout à fait méconnaissable!
+
+Il n'avait que cinquante-six ans, mais paraissait en avoir
+soixante-dix...
+
+Le voyage fut heureux et rapide.
+
+Le 27 mai au soir, l'exilé arrivait à Lévis.
+
+Il avait fait le trajet en vingt-deux heures.
+
+Son plan était de se rendre immédiatement à Saint-Sauveur en côtoyant le
+fleuve et la rivière Saint-Charles, afin de ne pas être remarqué.
+
+Il connaissait bien la ville et ses alentours pour les avoir, autrefois,
+parcourus en tous sens dans ses expéditions de chasse et de pèche, et
+il se rappelait avoir campé, une nuit, dans une petite cabane qui avait
+l'apparence d'une forge abandonnée.
+
+C'est cette cabane qu'il avait l'intention d'adopter pour demeure, si
+elle existait encore; et si elle avait disparu, il se proposait d'en
+bâtir une autre au même endroit.
+
+En passant près des bureaux de la douane, il vit un individu, suintant
+la misère, qui traînait vers le fleuve un gros chien noir attaché par
+le cou. Le chien, comme s'il eût deviné les desseins de son bourreau,
+faisait des résistances inouïes pour échapper à son sort.
+
+--Où allez-vous avec ce chien? demanda Jean-Charles.
+
+--Vous le voyez! Je m'en vas le jeter à l'eau.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Dame! parce que je n'ai pas le moyen de le nourrir. D'ailleurs, je
+pars demain matin pour les États-Unis, et je veux me débarrasser de cet
+animal.
+
+--Quel âge a-t-il?
+
+--Huit mois.
+
+--Voulez-vous me le donner?
+
+--Sans doute, avec plaisir!
+
+Jean-Charles ouvrit son sac de voyage et en sortit une tranche de jambon
+qu'il présenta au chien, en le flattant. L'animal happa le morceau de
+jambon dont il ne fit qu'une seule bouchée, puis vint se coucher an pied
+de l'étranger, comme pour implorer sa protection.
+
+Notre héros, pris de pitié pour le pauvre homme, lui donna deux dollars,
+et, après lui avoir souhaité bonne chance, s'éloigna avec le chien, qui
+parut fier de s'attacher à ses pas.
+
+Il traversa la paroisse de Saint-Roch en suivant la rue du
+Prince-Edouard dans toute sa longueur, contourna l'hôpital général et se
+rendit à la grève en passant par les rues Bédard et Saint-Ambroise.
+
+La forge était encore là, à peu près dans le même état qu'il l'avait vue
+autrefois.
+
+Il y fit d'abord entrer son chien et alla couper des branches de sapin
+qu'il jeta sur le plancher en guise de matelas.
+
+Puis, voulant s'assurer des sympathies de la pauvre bête, il lui donna
+une autre bonne tranche de viande.
+
+Le terre-neuve, n'avait probablement pas fait pareil régal depuis
+longtemps, car il se mit à gambader autour de son nouveau maître avec
+une gaieté folle.
+
+Dès ce moment, le colosse pouvait compter sur la fidélité et le
+dévouement du noble animal. Il avait en lui un ami et un compagnon de sa
+solitude.
+
+Après avoir tout mis en ordre, et s'être fait un lit aussi confortable
+que possible, notre héros s'endormit d'un profond sommeil.
+
+Il avait besoin de repos.
+
+Le lendemain matin, vers quatre heures, il fut éveillé par les
+grognements de son chien, et aussitôt il entendit la détonation d'un
+fusil...
+
+Il regarda par le carreau et vit un homme, grand et sec, qui venait
+d'abattre un canard.
+
+Il s'habilla à la hâte et alla rejoindre le chasseur, qui n'était autre
+que feu Pierre Portugais, de joyeuse mémoire, dont les exploits de
+chasse ont si longtemps amusé les lecteurs des différents journaux de
+Québec.
+
+Chaque printemps, on s'en souvient, un journal annonçait que Portugais
+avait tué la première bécassine. Le lendemain, un autre chasseur de
+l'Ile d'Orléans--un sorcier, sans doute--réclamait cet honneur!
+
+Portugais se fâchait et affirmait que c'était lui-même il offrait
+d'exhiber l'innocente victime de son coup de fusil, et défiait son
+antagoniste d'en faire autant!
+
+Celui-ci se contentait de répliquer que c'était la même bécassine que
+Portugais conservait dans l'alcool depuis vingt ans...
+
+Mais Portugais avait toujours le dernier mot, et, du reste, il était
+d'une telle habileté à la chasse, que tout le monde disait avec
+conviction: «C'est bien lui qui a tué la première bécassine!»
+
+Jean-Charles s'approcha du chasseur, et, ayant repris son rôle de muet,
+lui fit comprendre, par des signes, qu'il désirait acheter un fusil.
+
+Portugais, qui était un brocanteur de profession, passa son fusil au
+colosse en lui disant qu'il était à vendre.
+
+Notre héros examina l'arme minutieusement et même l'essaya sur un gibier
+qu'il tua au vol.
+
+Il acheta le fusil et le paya rubis sur ongle vingt dollars.
+
+Il chargea Portugais de lui acheter les articles suivants qu'il avait
+inscrits sur une feuille de papier: de la poudre, des balles, une
+gibecière, une perche de ligne, des hameçons, un filet, des ustensiles
+de cuisine, un chandelier, des bougies et quelques outils.
+
+Nous avons connu intimement ce pauvre Portugais,--ancien chantre au
+choeur de la Congrégation, à Saint-Roch,--et nous nous plaisons à
+rendre hommage à son honnêteté. C'était aussi un coeur d'or, un homme
+extrêmement serviable.
+
+Il remplit avec une fidélité scrupuleuse la commission qu'on lui avait
+confiée, et dans l'après-midi du même jour, il arriva chez Jean-Charles
+en criant de sa voix flûtée: «Hé! bonjour, mon oncle! bonjour! (Car
+lorsque Portugais ne connaissait pas le nom d'un homme, il l'appelait
+toujours _mon oncle_.) Hé! bonjour, mon oncle! bonjour! cria-t-il à
+Jean-Charles, en déposant sur le plancher tout le bataclan qu'il portait
+dans ses bras et sur son dos.
+
+Il était chargé comme un mulet...
+
+Jean-Charles paya le prix que Portugais lui demanda, et, de plus, le
+récompensa généreusement.
+
+Le printemps suivant, ce fut Jean-Charles qui tua la première
+bécassine... mais les journaux--fidèles à la vieille coutume,
+annoncèrent que c'était Portugais qui l'avait tuée... et Jean-Charles ne
+réclama point!
+
+Voilà pourquoi... Portugais aima toujours _mon oncle le muet_, comme il
+appelait notre héros.
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+Dans le prologue de ce livre, nous avons dit qu'il y avait déjà
+plusieurs années que le vieux muet (Jean-Charles Lormier) habitait la
+grève sud de la rivière Saint-Charles, lorsque nous l'avons présenté au
+lecteur.
+
+Tout le monde l'aimait et l'admirait à cause de sa bonté, de sa force et
+de sa bravoure.
+
+Il était le bon génie du rivage.
+
+La grève sud de la rivière Saint-Charles était, parfois, à cette époque,
+surtout le dimanche l'après-midi, le théâtre de bien des désordres.
+
+Les jeunes gens de toutes les parties de la ville s'y rendaient en
+grand nombre. Après s'être baignés, dans un costume très primitif, ils
+s'amusaient à boire, et leurs libations se terminaient, assez souvent,
+par des rixes sanglantes.
+
+Le vieux muet crut de son devoir de faire cesser ces scènes honteuses
+qui le scandalisaient et empêchaient les honnêtes gens d'aller se
+reposer en cet endroit charmant.
+
+Il inaugura une vraie campagne contre la licence de ces moeurs
+grossières, et la mena avec une vigueur et une sévérité impitoyables.
+
+Les coupables, une fois pincés par lui, n'avaient nullement l'envie de
+renouveler l'expérience. Quand la persuasion des conseils ne suffisait
+pas, le colosse trouvait dans sa force musculaire des arguments
+irrésistibles!
+
+Un dimanche, le pire de la bande, qui était connu sous le singulier
+surnom de _Caillou Simard_, voulut se mesurer avec le vieux muet. Mais
+le géant prit _Caillou_ par un bras et le jeta dans la rivière... Le
+sale individu, qui ne savait pas nager, cala au fond de l'eau comme
+un caillou... Mais le vieux muet, heureusement, plongea et retira le
+misérable à moitié asphyxié!
+
+Ce fut fini..
+
+Les baigneurs indécents et les soûlards disparurent, et les gens
+respectables purent, après les offices du dimanche, fréquenter ces
+parages, et y chercher le bon air et un repos vraiment honnête.
+
+ *
+ * *
+
+Jean-Charles venait d'atteindre sa soixante-huitième année.
+
+Depuis qu'il était revenu au Canada, il avait recouvré la santé et
+conservé sa merveilleuse force. La vie régulière, frugale et hygiénique
+qu'il, faisait était le secret de sa vieillesse robuste et exempte
+d'infirmités.
+
+Sans être heureux, il supportait avec une grande et aimable résignation
+la singulière situation que le malheur lui avait créée dans le monde; et
+quand les douloureux souvenirs du passé lui revenaient à l'esprit, il
+les chassait comme des mauvaises pensées.
+
+ *
+ * *
+
+Un dimanche matin du mois d'août, le vieux muet était allé entendre la
+première messe selon son habitude. Il communiait tous les dimanches avec
+une piété et une ferveur qui édifiaient tout le monde.
+
+Ce dimanche-là, il remarqua que le célébrant était un prêtre étranger
+qui paraissait courbé sous le poids des ans.
+
+La vue de ce prêtre produisit sur lui une impression, étrange,
+indéfinissable; le son de sa voix lui alla au coeur, et y jeta un
+trouble indicible. Cette figure, il l'avait vue déjà... cette voix, il
+l'avait entendue... Mais où, quand?...
+
+A la communion, lorsque le célébrant déposa l'hostie sur la langue
+du vieux muet, sa main tremblait comme une feuille, et les paroles
+liturgiques semblaient s'attacher à son gosier.
+
+Jean-Charles revint à sa place avec une lenteur inaccoutumée et qui
+surprit les fidèles.
+
+Sa figure était devenue d'une pâleur effrayante. Il fut obligé de
+s'asseoir dans le banc pour ne pas s'affaisser, et resta longtemps
+immobile comme une statue.
+
+Enfin, le malheureux sortit de l'église sans même songer à prendre de
+l'eau bénite, traversa un groupe de ses connaissances sans saluer, et
+reprit, la tête basse, le chemin de sa cabane.
+
+Le solitaire avait l'habitude, après la messe, de préparer son déjeuner,
+mais ce matin-la, il oublia de manger. En arrivant à la cabane, il
+se laissa choir sur une chaise et y resta environ trois heures comme
+immobilisé! Que se passait-il en lui? Il ne pouvait s'en rendre compte,
+car il éprouvait une pesanteur qui le rendait incapable de penser et de
+se mouvoir. Cependant, le chien, que la faim aiguillonnait vint lécher
+les mains de son maître en faisant entendre quelques plaintes. Ces
+plaintes tirèrent Jean-Charles de sa torpeur. Il se leva en disant:
+«Quoi! il est déjà neuf heures, et je n'ai encore rien donné à manger à
+ce pauvre animal!»
+
+Il s'empressa de rassasier le molosse, mais se contenta, lui, d'un bol
+de lait et d'une croûte de pain. Puis il sortit et se mit à arpenter la
+grève.
+
+Cette promenade au grand air lui fit un bien considérable. Au bout d'une
+heure, il put, suivant sa louable coutume, employer le temps de la
+grand'messe à lire l'Évangile du jour et l'office de la Sainte-Vierge.
+
+A une heure, le Père Durocher foulait le sable de la grève, en compagnie
+du vieux prêtre dont la figure et la voix avaient si vivement ému notre
+héros.
+
+Jean-Charles était debout sur le seuil de sa cabane, et en voyant venir
+les deux vénérables vieillards, il les salua respectueusement sans
+prononcer un seul mot, car il jouait toujours le rôle de muet.
+
+Le Père Durocher lui dit en souriant: «M. Jean-Charles Lormier, j'ai
+l'honneur de vous amener une vieille connaissance qui aura, je crois, le
+pouvoir de vous délier la langue...»
+
+--Une vieille connaissance?... fit Jean-Charles, en tremblant.
+
+--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, mon cher Jean-Charles? lui
+demanda le visiteur.
+
+--Oh! M. le curé Faguy! s'exclama Jean-Charles, en ouvrant ses deux
+bras...
+
+Le vieux prêtre s'y précipita comme un enfant et longtemps les deux amis
+restèrent enlacés, coeur à coeur, incapables de proférer une parole...
+
+Le bon Père Durocher se détourna pour essuyer les larmes
+d'attendrissement qui mouillaient son visage tout ridé...
+
+--Oui. mon cher ami, dit enfin l'abbé Faguy. vous pouvez parler
+librement et vous réjouir, car votre frère, avant de rendre le dernier
+soupir, a proclamé votre innocence et il est mort comme un saint! Lisez
+ce document écrit par le Dr Chapais et signé par Victor.
+
+Jean-Charles, après avoir lu le document, leva les yeux vers le ciel et
+s'écria: «Merci, mon Dieu! mille fois merci!»
+
+--Hélas! reprit le vieux prêtre, vous avez payé par vingt-sept années de
+cruelles souffrances la liberté que vous recouvrez aujourd'hui, et que
+vous n'aviez pas mérité de perdre: c'est à ce prix, mon ami, que Dieu
+vous a accordé la conversion de votre frère...
+
+--La joie que je ressens en ce moment, M. le curé, vaut bien vingt-sept
+années de souffrances! Je remercie le ciel d'avoir sauvé mon cher frère
+et je le remercie aussi de m'avoir donné, avant de mourir, l'ineffable
+bonheur de vous revoir!
+
+Faites-moi le plaisir, ajouta-t-il, en s'adressant aux deux visiteurs,
+d'entrer dans mon humble demeure où nous pourrons causer plus à l'aise.
+
+
+
+UNE NOBLE INDISCRÉTION
+
+Le Père Durocher était le directeur spirituel et le consolateur de
+Jean-Charles, mais il lui eût été difficile de dire qu'il en était le
+confident.
+
+Notre héros lui avait raconté son histoire, mais en omettant les dates
+ainsi que les noms de personnes et de lieux. Il avait été impossible
+d'obtenir le moindre renseignement qui eût pu mettre sur la voie des
+découvertes. Le bon Père ignorait encore le vrai nom du vieux-muet.
+Pourtant, il croyait à l'innocence de cet homme dont la conduite avait
+toujours été irréprochable depuis qu'il le connaissait. Bien des fois
+il avait demandé au malheureux des renseignements plus précis, lui
+promettant de travailler discrètement à faire reconnaître son innocence;
+mais Jean-Charlea était resté inébranlable.
+
+--Pardonnez-moi, mon révérend Père, avait répondu notre héros, mais j'ai
+fait le voeu d'emporter mon secret dans la tombe...
+
+Cependant, il ne devait pas en être ainsi, car Dieu avait choisi son
+heure pour révéler ce secret et faire éclater en même temps l'innocence
+de son fidèle serviteur.
+
+Un dimanche, Jean-Charles donna, par méprise, au sacristain qui faisait
+la quête, une médaille d'argent en guise d'une pièce de monnaie.
+
+Le sacristain s'aperçut de l'erreur, mais n'osa, pas, en présence des
+assistants à la messe, en faire la remarque au donateur. Je la
+donnerai, pensa-t-il, au révérend Père Durocher qui la remettra à son
+propriétaire.
+
+En effet, le sacristain alla trouver le Père Durocher et lui dit: «Voici
+ce que le _Vieux muet_ a déposé dans la _tasse_ par erreur.»
+
+Le Père Durocher prit la médaille sur laquelle il lut ces mots:
+
+ A Jean-Charles Lormier
+ de
+ Sainte-R..., P. Q.
+ l'un des héros de Châteauguay.
+ Témoignage d'admiration.
+ 1813.
+
+Le bon missionnaire, le coeur rempli de joie, remercia Dieu d'avoir
+permis cette méprise, et il écrivit confidentiellement au curé de
+Sainte-R... pour le prier de lui dire s'il avait déjà entendu parler
+d'un nommé Jean-Charles Lormier, l'un des héros de Châteauguay.
+
+La cure de Sainte-R..., heureusement, était encore occupée par l'abbé
+Faguy, qui allait avoir bientôt soixante dix-neuf ans.
+
+Nous renonçons à décrire la joie que ressentit ce vieux prêtre en
+recevant cette lettre.
+
+Il télégraphia immédiatement au Père Durocher:
+
+«Jean-Charles Lormier était mon meilleur ami. S'il vit encore, prière
+de me dire où il est. Répondez, s'il vous plaît, par dépêche
+télégraphique.»
+
+Le P. Durocher s'empressa de répondre par la dépêche suivante:
+
+«Votre ami Jean-Charles Lormier vit encore. Il est ici et en parfaite
+santé.»
+
+Le surlendemain au soir--un samedi--l'abbé Faguy arrivait au presbytère
+de Saint-Sauveur.
+
+Le P. Durocher raconta à son vieil hôte ce qu'il connaissait de
+Jean-Charles Lormier depuis que ce dernier habitait les bords de la
+rivière Saint-Charles, c'est-à-dire depuis douze ans, mais il avoua
+qu'il ignorait où notre héros avait vécu pendant les quinze années qui
+avaient précédé son arrivée à Québec.
+
+L'abbé Faguy, impatient qu'il était de voir son ami, manifesta le désir
+de se rendre sur-le-champ auprès de lui.
+
+--Permettez-moi, M. le curé, dit le Père Durocher, de ne pas acquiescer
+maintenant à votre légitime désir. D'abord, vous êtes trop fatigué, et
+ensuite, il fait trop noir pour aller à la grève ce soir.
+
+Nous irons demain. Jean-Charles Lormier assiste à la première messe et
+il y communie toujours. Eh bien! vous direz cette messe et nous irons
+voir votre ami après le dîner.
+
+--C'est bien! fit l'abbé Faguy, en exhalant un long soupir... Pauvre
+martyr! pauvre martyr! répéta-t-il plusieurs fois. Que j'ai donc hâte
+de le voir! qu'il me tarde de lui apprendre qu'il n'a jamais perdu
+l'affection et le respect de ses concitoyens...
+
+ *
+ * *
+
+Retournons à la cabane de la grève où nous avons laissé notre héros en
+la douce compagnie de l'abbé Faguy et du père Durocher.
+
+--Maintenant, dit le père Durocher, en s'adressant à Jean-Charles, j'ai
+à vous faire une restitution et à vous présenter des excuses.
+
+--Que dites-vous là, mon révérend père?....
+
+--Oui, je vous restitue la médaille que voici, et que vous avez donnée
+à la quête dimanche dernier; et je vous prie de me pardonner
+l'indiscrétion que j'ai commise en me servant de l'inscription gravée
+sur cette médaille pour vous dénoncer à... l'amitié de votre bon curé!
+
+--Comment! j'ai donné cette médaille à la quête?... Il faut que j'aie
+bien peu de piété, pour être capable de faire une aussi sotte méprise
+dans le lieu saint! Ce n'est que le lendemain que je me suis aperçu de
+la disparition de ma médaille; je l'ai cherchée longtemps, et à la fin
+je me suis persuadé que je l'avais perdue en revenant de l'église, et
+je tremblais à l'idée que cet objet,--bien insignifiant en
+lui-même,--pouvait servir à me dénoncer à la justice... J'étais loin de
+penser que la perte de cet objet serait la cause de mon bonheur. Oh! non
+seulement je vous pardonne votre indiscrétion, mon révérend Père, mais
+je bénis le ciel de vous avoir inspiré la pensée de la commettre...
+
+--Tout est bien qui finit bien! ajouta le curé Faguy; il n'y a pas eu
+d'indiscrétion de commise, car c'est le doigt de Dieu que je vois dans
+toute cette affaire, dont le dénouement remplit nos coeurs d'une vive
+allégresse.
+
+--M. Lormier, dit le Père Durocher, veuillez me faire le plaisir
+de venir demeurer au presbytère jusqu'au jour de votre départ pour
+Sainte-R..
+
+--Je vous remercie infiniment, mon révérend père, mais je tiens à
+habiter ma cabane jusqu'au dernier moment.
+
+--Pourquoi cela? Depuis une heure, vous avez abandonné le rôle de muet
+et vous devez renoncer aussi à celui de prisonnier; car, sans vouloir
+vous offenser, permettez-moi de vous dire que votre cabane ressemble
+à une prison; et tant que vous l'occuperez, il me semble que vous
+raviverez sans cesse les souffrances que vous y avez endurées. Allons,
+mon ami, suivez-nous!
+
+--Mais mon pauvre vieux chien ne consentira pas à se séparer de moi,
+croyez-le!
+
+--Amenez-le! vous le mettrez dans la cave du presbytère, au-dessous de
+la chambre qne vous occuperez.
+
+--Que vont dire vos paroissiens, mon révérend père, en voyant le _Vieux
+muet_, comme ils m'appellent, habiter votre presbytère et surtout en
+l'entendant parler? Ils auront de moi une mauvaise opinion, et ne
+manqueront pas de dire que j'ai voulu les mystifier...
+
+--Tout le monde, à Saint-Sauveur, connaît les relations amicales qui
+existent entre nous deux et nul ne sera surpris de vous voir passer
+quelques jours au presbytère. Puis, si le coeur vous en dit, vous
+continuerez à rester muet pour tous, excepté pour M. l'abbé Faguy et
+pour moi!
+
+Jean-Charles ne trouva plus rien à répondre, et, suivi de son fidèle
+terre-neuve, il partit avec ses nobles visiteurs.
+
+Trois jours plus tard, après avoir distribué aux pauvres le peu
+qu'il possédait, il quitta, le coeur ému, cette brave population de
+Saint-Sauveur, qu'il avait appris à aimer et dont il n'avait reçu que
+des marques de bienveillance et de bonté.
+
+En se séparant du Père Durocher, il lui dit:
+
+--Je garderai de vous et de vos paroissiens un souvenir impérissable!
+
+Comme il allait mettre le pied sur le bateau traversier, Jean-Charles
+entendit une voix flûtée lui crier:
+
+--Hé! bonjour, mon oncle! bonjour donc!
+
+C'était l'ami Portugais qui venait lui faire ses adieux.
+
+Nous avons oublié de dire que Jean-Charles avait donné à notre chasseur
+Québécois, son fusil, sa gibecière, etc.
+
+--Bonjour! mon cher M. Portugais! répondit Jean-Charles.
+
+--Quoi! mon oncle, vous parlez à c'tte heure eh bien! tonnerre! vous
+allez toujours bien me dire votre nom avant de partir?...
+
+Jean-Charles lui apprit son nom et lui dit:
+
+--Je vous invite à venir me voir à Sainte-R... pour faire la chasse.
+
+--Tonnerre! oui, mon oncle... pardon, je voulais dire: M. Lormier;
+j'irai, je vous le promets!
+
+--Au revoir! fit Jean-Charles, en serrant la main du brave Portugais.
+
+ *
+ * *
+
+Le lendemain soir, plusieurs citoyens étaient réunis sur la grève de la
+rivière Saint-Charles, devant la cabane déserte du _vieux muet_. Ils
+parlaient naturellement de notre héros. C'est le père Latourelle qui
+avait la parole, et il paraissait se donner beaucoup d'importance, le
+bonhomme!
+
+--Ah! criait-il, je vous l'avais bien dit que ce sauvage-là parlait et
+qu'il se moquait de nous autres... Où est donc le p'tit Joachim Bédard?
+Ah! il n'a pas le caquet bien haut aujourd'hui! Oui ce sauvage-là parle,
+je l'ai entendu de mes deux oreilles, et je n'étais pas. seul: Louison
+Lasonde était avec moi. Pas vrai, Louison, que le _vieux muet_ parle?
+
+--Oui, oui, oui! fit Louison Lasonde, en grognant à la façon d'un goret.
+Il parle, c'est sûr, sûr, sûr!
+
+--C'est toi, Louison, qui es _sur_! riposta Joachim Bédard. Et si vous
+n'avez pas d'autre témoignage que celui de Louison, vous feriez mieux,
+père Latourelle, d'aller faire une nouvelle visite à la tireuse de
+cartes; elle pourra vous laver encore une fois avec son torchon!
+
+--Qui est-ce qui t'a dit cela? p'tit polisson?
+
+--C'est mon petit doigt, père Latourelle! mais quand je le consulte, il
+ne me fait pas payer cinquante cents comme la _Châtigny_ vous a fait
+payer pour vous laver la tête et rire de vous...
+
+--Ce n'est pas de ton affaire, ça! Dans tous les cas, je soutiens qu'il
+parle, le vieux farceur!
+
+--Tenez, père Latourelle, si c'est vrai que le _vieux muet_ parle, je
+vous conseille de faire le muet à votre tour; et alors on pourra dire
+qu'il n'y a plus de mauvaise langue dans Saint-Sauveur...
+
+Le père Latourelle, rouge de colère, montra le poing à Joachim Bédard,
+puis s'éloigna en disant: «Tu me paieras ça tout ensemble, mon petit
+malappris!»
+
+
+
+UNE RÉCEPTION ENTHOUSIASTE
+
+Avant de partir pour Québec, l'abbé Faguy avait convoqué tous les
+notables de sa paroisse pour leur apprendre l'heureuse nouvelle du
+retour prochain de Jean-Charles Lormier et les inviter à préparer une
+belle réception à leur distingué et si infortuné compatriote. Nous
+arriverons probablement jeudi matin, leur dit-il; d'ailleurs, je
+télégraphierai lundi à M. le maire.
+
+Le jeudi suivant, en effet, vers neuf heures du matin, le curé Faguy et
+Jean-Charles arrivèrent à Sainte-R...
+
+Tout le monde était en liesse.
+
+La population de Sainte-R... avait considérablement augmenté depuis
+vingt-sept ans, et la paroisse avait marché à grands pas dans la voie
+des embellissements et du progrès.
+
+A la place de la vieille église, détruite par la foudre, s'élevait un
+temple d'une belle architecture.
+
+L'église, le presbytère, la plupart des demeures et les rues avaient
+été pavoisés, aux couleurs française et anglaise, en l'honneur de notre
+héros.
+
+On avait érigé deux arcs de triomphe, un à l'entrée du village, l'autre
+en face du presbytère; et sur chacun de ces arcs brillaient, en lettres
+d'or, des inscriptions comme celles-ci:
+
+ _Bienvenue au Héros de Châteauguay
+ -- Sainte-R... acclame son plus illustre enfant!--
+ Il moissonne dans l'allégresse ce qu'il a
+ semé dans les pleurs!--Reconnaissance, hommage et gloire
+ à M. Jean-Charles Lormier!_
+
+La gaieté--une gaieté bruyante--éclatait partout avec les détonations
+d'armes à feu et les fusillades de pétards.
+
+La nature prêtait son concours à la fête, et les rayons dorés du soleil
+se jouaient gracieusement dans le feuillage et dans les plis des
+drapeaux.
+
+A l'entrée de la paroisse, un superbe carrosse attelé de deux chevaux
+attendait notre distingué compatriote.
+
+Il y prit place avec l'abbé Faguy, le maire de Sainte-R... et le député
+du comté. Et quand le carrosse, qui était précédé d'une fanfare, arriva
+sur la place de l'église, où la foule joyeuse était réunie, le canon
+fit entendre sa voix retentissante, puis les assistants agitèrent leur
+chapeaux ou leurs mouchoirs en criant:
+
+«Vive Jean-Charles Lormier! Vive le héros de Châteauguay!»
+
+Des centaines de personnes étaient accourues des paroisses environnantes
+pour assister à cette fête populaire et surtout pour acclamer
+Jean-Charles Lormier.
+
+Il avait été décidé, par le comité d'organisation, que le maire, en
+arrivant sur la place publique, où une estrade avait été érigée,
+inviterait Jean-Charles à y monter et lui donnerait alors lecture
+d'une adresse. Mais la foule, impatiente et enthousiaste, interrompit
+longtemps l'ordre du programme; car dès que notre héros eût mis le pied
+à terre, il fut entouré, embrassé, félicité et questionné de mille
+manières.
+
+Chacun voulait le voir de près, lui serrer la main, lui parler et
+l'assurer qu'il avait toujours joui de l'amitié et du respect de tous.
+
+On entendait autour de lui ces exclamations: «Mon Dieu! qu'il est
+changé! Sainte-Vierge! qu'il a dû souffrir!» etc.
+
+Enfin, au bout d'une heure, on permit à M. le maire d'accompagner
+Jean-Charles à l'estrade.
+
+Nous citons quelques extraits de l'adresse que le maire lut à notre
+héros:
+
+ Monsieur et cher compatriote,
+
+ Depuis vingt-sept ans, la paroisse de Sainte-R... a consigné dans
+ ses annales deux événements bien mémorables: votre départ et votre
+ retour. Autant le premier avait mis de tristesse dans nos coeurs,
+ autant le second les remplit de joie et de bonheur.
+
+ Il serait puéril de dire que nous vous avons cherché longtemps et
+ regretté toujours.
+
+ Vous le devinez, surtout depuis que vous connaissez le résultat de
+ l'accident qui a causé le malheur de votre vie.
+
+ Pardonnez-nous si nous osons faire allusion au drame douloureux,
+ mais historique, dans lequel vous avez tenu le second rôle; car nous
+ croyons que c'est Dieu qui en a été le principal acteur, et que
+ c'est sa main qui a dirigé l'arme que vous portiez...
+
+ De ce sacrifice dépendait le salut d'une âme qui vous était chère.
+
+ Mais il fallait, de plus, satisfaire à la justice divine... et
+ Dieu, qui n'éprouve que les nobles âmes, vous a présenté le calice
+ d'amertume. Vous l'avez accepté, volontairement, et en avez bu
+ jusqu'à la lie...
+
+ L'héroïsme que vous aviez déployé sur le champ de bataille, à
+ Châteauguay, vous avait déjà valu notre admiration; mais le martyre
+ que vous avez enduré depuis vingt-sept ans, vous a mérité notre
+ vénération.
+
+ C'est, en effet, ce tribut que vous offre en ce moment la population
+ de Sainte-R..., en vous souhaitant la plus cordiale bienvenue!
+
+ Cette vénération, elle est dans les milliers de voix qui vous
+ acclament, dans les arcs de triomphe, dans les inscriptions, dans
+ les drapeaux qui flottent au-dessus de cette paroisse dont vous avez
+ été le maire le plus dévoué et qui se rappelle vos bienfaits et vos
+ vertus.
+
+Jean-Charles fut quelques secondes sans pouvoir parler; mais grâce à la
+fermeté de son caractère, il surmonta la vive émotion qu'il ressentait.
+Il prit la parole en ces termes:
+
+ M. le maire, mesdames et messieurs,
+
+ Pardon! merci! voilà les deux mots qui montent à cet instant de mon
+ coeur à mes lèvres!
+
+ Avant de vous témoigner ma reconnaissance, je dois vous demander
+ pardon d'avoir douté, à l'heure de l'épreuve, de votre loyale
+ amitié. Oui, au lieu de quitter ma paroisse natale en déserteur,
+ comme je l'ai fait, je comprends maintenant que j'aurais dû rester à
+ mon poste, et vous laisser le soin de faire éclater mon innocence!
+ Mais... mais, hélas! le malheur qui venait de m'atteindre était si
+ grand et si inattendu, que mon esprit, en fut affecté autant, que
+ mon coeur...
+
+ Je n'essaierai pas de vous peindre mes souffrances; vous les
+ comprenez et vous les exprimez dans votre adresse par ce mot: le
+ martyre!
+
+ Ah! oui, l'exil est vraiment un martyre! J'en ai senti toutes les
+ tristesses et tous les ennuis pendant mon séjour de quinze ans aux
+ États-Unis. C'est pour m'y soustraire, que je revins, il y a douze
+ ans, à Québec, afin d'y continuer, sur les bords de la rivière
+ Saint-Charles, ma vie obscure et ignorée.
+
+ Me croyant toujours l'objet des recherches de la justice, je n'osais
+ revenir dans ma paroisse pour revoir ceux que j'aimais, et dont
+ l'image était sans cesse présente à mon esprit.
+
+ Je retrouvai à Québec ce que le mal du pays m'avait fait perdre: le
+ calme, la santé, l'amour du travail et la résignation à la volonté
+ de Dieu.
+
+ L'air que je respirais, dans ce boulevard de la religion et du
+ patriotisme, était bien, je le sentais, le même que j'avais respiré
+ à l'ombre du clocher natal! Cependant, pas plus à Québec qu'aux
+ États-Unis, je n'ai pu retrouver ce que retrouve aujourd'hui: le
+ bonheur!
+
+ Mais si j'ai été privé du bonheur durant vingt-sept ans, je ne dois
+ m'en prendre qu'à moi-même, puisque je me suis sans cesse dérobé à
+ votre amitié qui pouvait me le donner...
+
+ Aussi que de regrets me cause la conduite ingrate que j'ai tenue
+ à votre égard, et combien j'éprouve le besoin de vous en demander
+ pardon...
+
+ Pardon, à vous, mesdames et messieurs!
+
+ Pardon, à vous, vénérable pasteur! d'avoir agi comme si j'eusse
+ douté de votre tendresse et de votre dévouement!
+
+ J'espère que Dieu me permettra de réparer par mes actes bien plus
+ que par mes paroles l'injure que j'ai faite à la noblesse de vos
+ sentiments.
+
+ Maintenant, merci! pour la réception si chaleureuse que vous me
+ faites, et qui me touche profondément!
+
+ Merci! d'avoir bien voulu rappeler les humbles services que j'ai pu
+ rendre à ma paroisse lorsque j'avais l'honneur d'en être le maire.
+
+ Oh! que de changements ici depuis cette époque lointaine!
+
+ Sous la sage et progressive administration de mes successeurs,
+ notre paroisse s'est transformée complètement. Mais, mesdames et
+ messieurs, le spectacle grandiose et touchant qui s'offre en ce
+ moment à mes regards, démontre que la population de Sainte-R...,
+ tout en s'affranchissant de la vieille routine, est restée fidèle
+ aux saines et pures traditions du passé. Oui, dans tout ce que
+ j'ai vu et entendu depuis une heure, j'ai reconnu les traits
+ caractéristiques des braves et anciens habitants de ma paroisse
+ natale... Daigne le ciel vous les conserver, ces traits si beaux, et
+ vous permettre de les transmettre comme un héritage à vos enfants!
+
+ Encore une fois, et du fond du coeur, mesdames et messieurs: pardon!
+ merci!
+
+Après ce discours, qui produisit une douce émotion dans l'âme des
+auditeurs, la procession se mit en marche, aux sons mélodieux de la
+fanfare, et parcourut toute la paroisse.
+
+Puis la fête, comme toutes les bonnes fêtes canadiennes, fut couronnée
+dans le temple par un salut solennel.
+
+C'est là, au pied de l'autel, que notre héros, si vivement ému en cette
+belle journée, épancha son coeur débordant d'amour et de reconnaissance.
+
+
+
+LE VICAIRE DE SAINT-PATRICE
+
+--Eh bien! mon cher Jean-Charles, lui dit un soir l'abbé Faguy,
+êtes-vous content de l'accueil que vous font vos compatriotes?
+
+--Certes, oui, M. le curé, j'en suis très content et très reconnaissant.
+
+--Et vous vous amusez bien, n'est-ce pas?
+
+--A cette question, j'hésite à répondre affirmativement.
+
+--Comment donc?
+
+--Oui, M. le curé, je suis aussi flatté que touché de toutes ces
+démonstrations sympathiques, et je m'efforce d'y paraître heureux;
+mais mon coeur soupire sans cesse après un bonheur qui, je le vois
+maintenant, se trouve ailleurs que dans les fêtes bruyantes du monde. Le
+bonheur! je croyais pourtant l'avoir retrouvé, l'autre jour, en revoyant
+mon village natal...
+
+--Que voulez-vous dire, mon cher ami?
+
+--Je veux dire que, depuis mon retour, j'ai senti renaître le désir de
+me consacrer entièrement à Dieu; mais, ce qui me chagrine, c'est de
+penser que je suis trop vieux à présent pour être admis dans la sainte
+milice du sacerdoce...
+
+--Trop vieux, dites-vous? je ne suis pas de votre opinion: et si vous
+voulez bien me le permettre, je vais soumettre votre cas exceptionnel à
+notre évêque, Mgr Bourget. Il me sera bien pénible, sur mes vieux jours,
+de me séparer de vous, mais ce que je désire avant tout, c'est votre
+bonheur et non le mien!
+
+--Merci, M. le curé, mais notre séparation ne sera pas de longue durée,
+car aussitôt que j'aurai reçu les ordres sacrés, je demanderai la faveur
+et j'espère que je l'obtiendrai--de venir exercer le ministère à vos
+côtés. L'avenir nous réserve encore des jours heureux.
+
+--Hélas! à mon âge, on ne doit plus compter sur l'avenir, car l'avenir,
+pour le vieillard, c'est la mort!
+
+--Peut-être, M. le curé; mais après la mort, c'est le ciel, c'est-à-dire
+un avenir d'une éternelle félicité..
+
+--Vous avez raison, mon cher ami, et j'espère en cet avenir glorieux et
+consolant..
+
+ *
+ * *
+
+Le lecteur se rappelle que Jean-Charles, en 1838, après avoir pris la
+résolution d'abandonner le monde, avait donné aux pauvres une partie de
+ses biens et laissé à son frère une rente viagère de trois cents dollars
+par année. Or, son frère étant mort, cette rente annuelle contribua
+à augmenter le capital que le notaire avait prêté à la fabrique de
+Saint-X... Et, maintenant, Jean-Charles possédait une fortune de
+vingt-cinq mille dollars.
+
+Il pouvait vivre en bourgeois, aspirer à tous les honneurs, avoir villa,
+voitures et serviteurs; en un mot, couler une vieillesse douce et
+heureuse au milieu de ses concitoyens dont il était l'idole.
+
+Mais de telles pensées n'effleurèrent seulement pas son esprit. Ses vues
+et ses aspirations portaient plus haut: il voulait être prêtre, monter à
+l'autel, sauver des âmes!
+
+Il y avait en cette nature d'élite une sève forte et abondante, que
+le malheur avait longtemps comprimée, et qui, aujourd'hui, voulait
+déborder. Pour lui donner son cours, il ne fallait rien moins que les
+sublimes labeurs de l'apostolat.
+
+Ce coeur, sanctifié par la souffrance, ne pouvait plus prendre contact
+avec les choses du monde: il ne s'ouvrait plus que du côté du ciel!
+
+ *
+ * *
+
+Jean-C'harles obtint facilement son entrée au grand séminaire de
+Saiut-Sulpice, à Montréal.
+
+Il fit à l'hospice des soeurs de la charité de Sainte-R... un don de dix
+mille dollars; en laissa quatorze mille à l'abbé Faguy pour les pauvres
+de sa paroisse et ne garda pour lui-même que la minime somme de mille
+dollars.
+
+Le cinq septembre, ayant fait ses adieux a son bon curé et à ses
+nombreux amis, il partit pour Montréal, le coeur plein d'une sainte
+allégresse.
+
+Le lecteur connaît assez les talents et la piété de notre héros, pour
+deviner qu'il remporta au grand séminaire les succès les plus éclatants
+et que sa conduite y fut toujours exemplaire.
+
+Après un séjour de vingt-deux mois dans cet asile de la science et de
+la vertu, Jean-Charles Lormier fut ordonné prêtre par sa grandeur Mgr
+Bourget.
+
+Le curé Faguy manifesta à monseigneur le désir d'avoir le nouveau prêtre
+près de lui, en qualité de vicaire.
+
+--Je regrette vivement de ne pouvoir acquiescer à votre désir, répondit
+le prélat. Vous savez que l'abbé O'Brien, ex-vicaire à l'église
+Saint-Patrice, de cette ville, est mort depuis deux mois, et qu'il est
+impossible au curé de desservir seul une paroisse aussi importante. Or
+je n'ai, dans le moment, aucun prêtre de langue anglaise dont je puisse
+disposer. Sachant que M. Lormier possède parfaitement cette langue, j'ai
+promis à M, le curé de Saint-Patrice de lui adjoindre votre protégé
+aussitôt qu'il serait reçu prêtre. Et je dois maintenant m'acquitter de
+ma promesse. Cependant, si vous le désirez, je pourrai mettre un autre
+prêtre à votre disposition.
+
+L'abbé Faguy fit généreusement le sacrifice qu'on lui demandait et
+accepta volontiers de recevoir l'aide d'un vicaire.
+
+Sa santé s'altérait de jour en jour, et il se sentait incapable de
+pourvoir seul aux besoins spirituels de ses paroissiens.
+
+Le jour même de son ordination, l'abbé Jean-Charles Lormier fut informé
+qu'il avait été nommé vicaire à l'église Saint-Patrice. Cette nouvelle
+lui causa autant de peine que de surprise, car il connaissait les
+démarches que son protecteur devait faire auprès de Mgr Bourget, et il
+avait espéré qu'elles seraient couronnées de succès.
+
+Il eût été heureux de soulager le curé Faguy, de veiller sur sa
+vieillesse... mais il se soumit sans hésiter à la volonté de son
+supérieur, et alla offrir ses services au curé de Saint-Patrice, l'abbé
+Foley, avec lequel il avait déjà eu quelques relations.
+
+Notre héros était beaucoup plus âgé que l'abbé Foley, mais jouissait
+d'une santé plus robuste que celui-ci. Malgré ses soixante-dix ans, il
+se sentait aussi vigoureux qu'à l'âge de quarante ans.
+
+L'étude et le travail ne paraissaient pas le fatiguer.
+
+Pourtant, autrefois, le Dr Chapais lui avait dit qu'il le croyait
+atteint d'une maladie de coeur, comme son père, et lui avait recommandé
+d'éviter l'excès de travail et les émotions violentes.
+
+Jean-Charles croyait à la science du Dr Chapais, mais les nombreux
+malheurs qu'il avait supportés depuis cette époque si éloignée, l'avait
+convaincu que le médecin, cette fois-la, s'était bien trompé...
+
+Le nouveau vicaire apporta dans l'exercice de son ministère une piété,
+un zèle, un dévouement et une charité qui firent l'admiration des
+fidèles et la consolation de son curé.
+
+La taille de ce prêtre géant eût seule suffi à en imposer à tous;
+mais sa sainteté à l'autel, son éloquence en chaire, sa douceur au
+confessionnal et sa patience au chevet des malades, lui gagnèrent toutes
+les sympathies et lui donnèrent bientôt une influence prodigieuse, dont
+il sut se servir pour la cause du bien.
+
+L'ivrognerie faisait alors d'affreux ravages; elle avait déjà jeté la
+misère dans un grand nombre de familles et y soufflait maintenant la
+discorde et l'oubli de Dieu.
+
+L'abbé Lormier résolut de la combattre avec les armes de la charité et
+de la parole.
+
+Il fonda d'abord deux conférences de la société Saint-Vincent de Paul,
+et s'imposa la tâche de visiter personnellement les familles que le vice
+avait contaminées. Il soulagea leurs misères, leur parla de Dieu, puis
+les décida à venir à l'église pour prier et entendre ses sermons contre
+l'ivrognerie.
+
+De plus, il établit une société de tempérance, et eut le bonheur, après
+six mois d'un travail opiniâtre, d'y recevoir huit cents membres, parmi
+lesquels figuraient les ivrognes les plus dégradés. C'était un succès.
+Mais l'apôtre constatait avec peine que les jeunes gens n'avaient
+pas répondu en assez grand nombre à son appel, et il n'épargna aucun
+sacrifice pour les gagner à la belle cause de la tempérance.
+
+Le jour de la fête nationale des Irlandais approchait.
+
+L'abbé Lormier voulut profiter de cette fête pour l'enrôlement solennel
+de nouveaux membres dans la société. Il acheta, avec ses deniers, un
+joli drapeau du Sacré-Coeur, et pria Mgr Bourget de venir en faire la
+bénédiction le jour de la Saint-Patrice.
+
+Le 17 mars, une foule immense envahissait l'église Saint-Patrice, que
+des mains très habiles avaient décorée de banderoles et de verdure.
+
+Quinze cents hommes et jeunes gens étaient groupés près d'un magnifique
+drapeau du Sacré-Coeur qui semblait fasciner leurs regards.
+
+Avant la bénédiction, l'abbé Lormier monta en chaire. Les fidèles
+étaient toujours avides d'entendre la parole de cet apôtre, dont la
+voix sonore et le geste expressif impressionnaient fortement. Ce jour,
+laissant parler son coeur, le saint vieillard fit un sermon à l'emporte
+pièce. Dans la péroraison, s'adressant aux hommes, il prononça ces mots:
+«Soldats du Sacré-Coeur, debout! et, la main levée vers le drapeau que
+notre vénérable évêque va bénir, promettez de ne plus fréquenter
+les cabarets et d'observer partout et toujours la sainte vertu de
+tempérance!»
+
+Tous les hommes se levèrent, et ce cri puissant fit retentir la voûte du
+temple: «Nous promettons!»
+
+Cette fête mit le comble à l'enthousiasme des Irlandais. Quand ils
+parlaient de leur vicaire, ils l'appelaient: _Holy father Lormier._
+
+Et, dans leur pieuse naïveté, ils avaient trouvé le mot juste: l'abbé
+Lormier était un saint dans toute la force du terme.
+
+ *
+ * *
+
+Une nuit, notre héros fut réveillé par ce cri: au feu! au feu!
+
+Il se leva, s'habilla à la hâte et sortit du presbytère. En
+l'apercevant, les Irlandais lui dirent que le feu était à l'église.
+
+Le vicaire s'y rendit en courant et vit que l'élément destructeur
+exerçait ses ravages à L'interieur de l'église...
+
+Les membres de la société de tempérance devaient faire la communion
+réparatrice le lendemain matin, et il y avait dans le tabernacle deux
+ciboires remplis d'hosties consacrées!
+
+Que faire? L'abbé Lormier allait-il permettre aux flammes de dévorer les
+saintes espèces sans tenter de les sauver?... Mais! il risquait d'être
+rôti en pénétrant dans le temple, qui ressemblait à une fournaise
+ardente...
+
+N'importe! il n'hésite pas un instant!
+
+Plongeant son manteau dans l'eau, et s'en couvrant la tête, il s'élance
+au milieu des flammes, court à l'autel, ouvre le tabernacle, saisit les
+deux ciboires et revient sur ses pas.
+
+La flamme faisait rage, surtout à l'entrée de l'église. Un véritable
+mur de feu se dressait sur le passage du prêtre, et semblait vouloir
+le retenir captif. Sans perdre courage, l'abbé Lormier élevé son âme à
+Dieu, se débarrasse du manteau qni gênait sa marche, et se précipite à
+travers le rempart brûlant...
+
+La foule attendait, haletante, muette d'angoisse.
+
+Soudain un cri de joie s'échappe de toutes les lèvres: le prêtre vient
+de paraître, enveloppé de flammes, mais portant fermement les deux
+ciboires!
+
+L'abbé Foley s'empresse au devant de son vicaire, reçoit le précieux
+fardeau, qu'il transporte au presbytère, pendant que les pompiers.
+dirigent sur le héros un puissant jet d'eau qui éteint les flammes
+attachées à tous ses habits...
+
+Après un travail et des efforts héroïques, on réussit à contrôler
+l'incendie.
+
+L'église avait subi des dommages considérables, mais les pertes était
+couvertes par les assurances.
+
+L'abbé Lormier ne s'était pas rendu compte tout d'abord de la gravité de
+son état. L'excitation avait paralysé la douleur, mais elle se réveilla
+d'une manière intense quand il enleva, ses vêtements.
+
+Son corps était couvert de plaies... Il ne lui restait plus un seul
+cheveu, et sa figure était affreusement brûlée et tuméfiée...
+
+Les brûlures le faisaient terriblement souffrir, mais le coeur
+paraissait être le siège principal de ses souffrances.
+
+Il en parla aux médecins, qui lui dirent, après l'avoir examiné, qu'il
+était atteint d'une hypertrophie du coeur; puis ils ajoutèrent:
+
+--Vous pouvez remercier Dieu, si vous n'avez pas été foudroyé!
+
+L'abbé Lormier se rappela alors ce que lui avait dit le Dr Chapais,
+autrefois, et il se reprocha, d'avoir douté de la science de son vieil
+ami.
+
+Notre héros inspira longtemps à ses médecins et à l'abbé Foley les
+plus vives inquiétudes; mais grâce à leurs bons soins et aux prières
+ferventes des fidèles, il put, au bout de trois mois, quitter la chambre
+et reprendre quelques unes de ses divines fonctions.
+
+Mais il était excessivement faible, et sentait que ses forces l'avaient
+abandonné pour toujours!
+
+De plus son oeil gauche avait tellement souffert à l'incendie, qu'il ne
+pouvait plus s'en servir.
+
+«Bah! se dit-il, j'ai bien sacrifié un doigt à la patrie, au feu de
+Châteauguay; je devais, au moins, sacrifier un oeil à Dieu, au feu de
+notre église...»
+
+
+
+LES NOCES D'OR
+
+Un soir d'août, l'abbé Lormier reçut de sa grandeur Mgr Bourget cette
+courte missive:
+
+ Mon cher M. Lormier,
+
+ Je désirerais causer quelques instants avec vous. Veuillez donc me
+ faire le plaisir de venir prendre le dîner avec moi, demain, sans
+ cérémonie.
+
+L'abbé Lormier se rendit à l'invitation de l'éminent prélat, qui
+l'accueillit avec cette courtoisie et cette bonté qu'il témoignait à
+tous, et qui sont l'apanage des âmes bien nées.
+
+Le dîner fut très joyeux. Au dessert, Mgr Bourget dit à son hôte: «C'est
+pour vous demander un service que je vous ai prié de venir me voir.»
+
+--Je suis entièrement à votre disposition, monseigneur, répondit l'abbé.
+
+--Merci! Voici ce dont il s'agit. La supérieure du couvent de
+_Villa-Maria_ m'a confié, il y a huit jours, l'agréable tâche de
+présider à une touchante cérémonie: celle de la célébration des noces
+d'or d'une vieille religieuse, arrivée récemment des États-Unis. J'avais
+accepté la tâche, mais je me vois maintenant dans l'impossibilité de la
+remplir. Cette cérémonie a lieu demain matin, à six heures, et je dois
+partir ce soir pour Québec, où m'appelle une affaire importante et
+urgente. Vous me rendriez un grand service en voulant bien me remplacer
+à cette fête.
+
+--Quoi! monseigneur, vous remplacer à cette fête?... Mais il me semble
+que je ne puis y songer! Les bonnes religieuses attendent votre
+grandeur, et c'est le plus indigne de vos prêtres qu'elles seront
+obligées de recevoir... Je vous en prie, monseigneur, ne leur causez pas
+un tel désappointement!
+
+--Elles n'éprouveront aucun désappointement, car je les préviendrai
+avant mon départ..
+
+--Je n'ai jamais assisté à pareille fête, monseigneur, et j'ignore
+absolument le cérémonial qui doit être observé en cette occurrence.
+
+--Rassurez-vous, mon ami, il est des plus simples: le _Veni Creator_
+avant la messe, le renouvellement des voeux par la vieille religieuse
+après la messe, puis le _Te Deum_. Lorsque vous aurez terminé votre
+action de grâces, vous irez à la communauté, où les soeurs seront
+réunies, et vous leur adresserez la parole.
+
+--Le programme serait simple en effet, monseigneur, si le discours en
+était supprimé, mais, c'est justement le point qui m'embarrasse le
+plus.
+
+--L'année dernière, cependant, vous avez, sans préparation, prêché tous
+les soirs aux exercices de la neuvaine de Saint-François-Xavier, et
+tout le monde a été enchanté de vos sermons. Ah! ah! vous rougissez
+en entendant ce compliment... je vous assure pourtant qu'il est bien
+mérité.
+
+--Ne pourriez-vous pas, monseigneur, demander à la supérieure d'ajourner
+cette fête à plus tard, c'est-à-dire jusqu'à votre retour de Québec?
+
+--Non, mon ami, car la vieille religieuse... dont on doit célébrer les
+noces d'or, est d'une faiblesse excessive, et même elle a failli mourir,
+la semaine dernière. Elle est relativement bien depuis deux jours et
+le médecin est d'opinion qu'elle peut vivre encore quelque temps, mais
+aussi elle peut mourir d'un jour à l'autre. Cette bonne soeur, qui est
+la modestie même, s'est opposée fortement à la démonstration qu'on
+organise en son honneur, mais la supérieure et toutes les religieuses
+de la communauté veulent lui donner, en ce grand jour, un témoignage
+d'affection, de respect et de reconnaissance. Cette bonne vieille digne
+émule de Marguerite Bourgeois a rendu de précieux services à son ordre,
+et elle a établie sur des bases solides, plusieurs couvents au Canada et
+aux États-Unis.
+
+--Enfin, monseigneur, je n'ai qu'à m'incliner devant votre volonté qui
+est et sera toujours la mienne. Et si j'ai mis peu d'empressement à
+obéir à votre grandeur, c'est parce que je me sens tout à fait indigne
+de la remplacer à cette fête.
+
+--Laissez-moi vous dire, mon ami, que je diffère d'opinion avec vous sur
+ce point, et je suis persuadé que les religieuses me sauront gré de vous
+avoir choisi pour présider à cette fête des noces d'or.
+
+ *
+ * *
+
+Ainsi que l'abbé Lormier l'avait prévu, les religieuses furent bien
+désappointées en recevant de Mgr Bourget une lettre par laquelle il leur
+apprenait qu'une affaire urgente l'appelait le même jour à Québec, et
+que M. l'abbé Jean-Charles Lormier le remplacerait avantageusement à
+leur fête.
+
+Si les bonnes soeurs étaient déçues, c'est parce qu'elles avaient fait
+de grands préparatifs pour recevoir le distingué prélat qui était un
+insigne bienfaiteur de leur communauté. Mais avec l'esprit de soumission
+qui caractérise ces saintes femmes, elles acceptèrent de bonne grâce
+cette contrariété et se disposèrent à recevoir avec magnificence le
+représentant de sa grandeur Mgr Bourget, et à célébrer leur fête avec
+beaucoup d'éclat.
+
+La supérieure ne fît d'abord connaître à personne le nom du prêtre
+qui devait remplacer l'évoque, car le nom de l'abbé Lormier lui
+était complètement inconnu. Elle pensa même que ce prêtre était un
+missionnaire en visite à Montréal.
+
+D'ailleurs, elle se proposait de le présenter à la communauté après la
+cérémonie religieuse.
+
+C'est la supérieure qui avait écrit la formule du renouvellement des
+voeux qui devait être lue par l'héroïne de la fête; mais l'absence de
+Mgr Bourget, l'obligea à en modifier comme suit la dernière partie:
+«Sous l'autorité de monseigneur l'illustrissime et révérendissime Ignace
+Bourget, évêque de Montréal, et en présence de son officiant-député, M.
+l'abbé Jean-Charles Lormier.»
+
+Le lendemain matin, à six heures précises, l'abbé Lormier, revêtu
+des habits sacerdotaux, fit son entrée dans la petite chapelle de
+Villa-Maria.
+
+Les décorations de la chapelle et de l'autel offraient un coup d'oeil
+ravissant.
+
+Un goût véritablement artistique avait présidé à la disposition des
+drapeaux, des fleura et des lumières. Rien de confus ni d'exagéré nulle
+part, mais partout la simplicité unie à la distinction.
+
+Trois fauteuils avaient été placés à quelques pas du balustre; celui du
+centre était occupé par la religieuse dont on célébrait les noces d'or,
+celui de droite par la supérieure, et celui de gauche par une religieuse
+étrangère à la communauté.
+
+Le recueillement de l'abbé Lormier à l'autel, l'air de sainteté répandu
+sur sa figure, sa haute stature et sa voix grave et sonore produisirent
+sur les assistantes la plus salutaire impression.
+
+Il était vraiment le digne représentant de Jésus-Christ, le héros de
+Châteauguay!
+
+Lorsqu'il eût terminé la messe, le prêtre s'approcha du balustre pour
+entendre la lecture des voeux et bénir la religieuse qui devait les
+renouveler.
+
+Il se tint debout, les mains jointes sur la poitrine.
+
+La supérieure présenta à la vieille épouse du Christ la formule qu'elle
+devait lire, mais qu'elle n'avait pas encore vue.
+
+La pieuse jubilaire prit le document, mais en voulant se mettre à genoux
+pour en faire la lecture, on crut qu'elle allait s'évanouir. Elle
+n'avait pas dormi de la nuit, et elle était si faible, que les
+religieuses avaient été obligées de la transporter à la chapelle dans
+une chaise roulante... Il lui fut permis de rester assise.
+
+Alors, d'une voix faible, mais assez intelligible, elle lut:
+
+«Je, soeur Sainte-Agnès de Jésus, née Corinne de
+LaRue....................................
+
+En entendant prononcer ce nom, pour la première fois depuis un
+demi-siècle, et par celle qui le portait, l'abbé Lormier tressaillit
+et son coeur battit à se rompre; mais il ferma les yeux et éleva ses
+pensées vers l'Éternel.
+
+La religieuse continuait sa lecture:
+
+«................désire ardemment renouveler mes voeux.
+
+Seigneur-Jésus, que j'ai choisi, il y a cinquante ans, pour mon céleste
+époux, sous la protection de votre glorieuse et immaculée mère, je
+renouvelle les voeux que j'ai faits à votre divine majesté, de garder
+_pauvreté, chasteté et obéissance_.
+
+Ce joug de la vie religieuse que je porte depuis cinquante ans, est pour
+moi plus doux, plus léger que jamais, et je n'ai, ô Seigneur, qu'un
+seul regret, c'est de ne pas avoir assez fait pour répondre à la grande
+faveur de ma sainte vocation.
+
+Daignez me pardonner et me faire la grâce de vous être fidèle jusqu'à
+la mort. Oui, je renouvelle mes voeux suivant les règles de cette
+congrégation et sous l'autorité de monseigneur l'illustrissime et
+révérendissime Ignace Bourget, évêque de Montréal, et en présence de son
+officiant-député, M. l'abbé Jean-Charles Lorm......
+
+Elle ne put prononcer la dernière syllabe de ce nom, et la formule lui
+échappa des mains, Elle jeta un cri de surprise, saisit son crucifix
+qu'elle porta à ses lèvres, et expira entre les bras de la supérieure...
+
+L'abbé Lormier, resté jusque-là impassible, leva la main et donna une
+suprême bénédiction à soeur Sainte-Agnès de Jésus.
+
+Puis, avec ce calme que l'homme de Dieu sait conserver dans les moments
+les plus douloureux, il alla s'agenouiller devant le tabernacle et pria
+longtemps pour l'âme de celle dont les anges célébraient sans doute,
+là-haut, les noces éternelles...
+
+
+
+MORT AU CHAMP D'HONNEUR
+
+Six mois s'étaient écoulés depuis le sombre événement que nous venons de
+relater.
+
+L'abbé Lormier avait tout à fait recouvré la santé. Du moins il semblait
+le croire. Car il avait repris les devoirs de son ministère avec une
+ardeur qui ne se ralentissait pas.
+
+Ayant vaincu l'hydre de l'intempérance et fait renaître l'accord,
+le bonheur et la prospérité dans les familles, il voulut maintenir
+celles-ci dans le droit chemin et éloigner d'elles les dangers.
+
+Pour arriver à son but, il transforma le rez-de-chaussée de l'église
+en une vaste salle pourvue d'une bibliothèque, de journaux et de jeux,
+qu'il mit à la disposition des hommes mariés et des jeunes gens de la
+paroisse.
+
+Tous les soirs, des hommes de tout âge et de toute condition se
+réunissaient dans cette salle, où ils passaient des heures charmantes.
+
+L'abbé Lormier assistait aussi régulièrement que possible à ces
+réunions, que sa science et sa franche gaieté rendaient instructives et
+agréables.
+
+Il apprenait à ces hommes à se mieux connaître, à s'aimer et à s'aider
+les uns les autres dans le commerce de la vie.
+
+L'abbé Lormier, nous l'avons déjà dit, soit qu'il fût à l'autel, au
+confessionnal ou en chaire, édifiait toujours. Mais c'est surtout par la
+prédication qu'il touchait et convertissait les âmes.
+
+Dans l'automne de 18... il prêchait, depuis huit jours, une neuvaine à
+Saint-Patrice. On était venu de partout pour l'entendre.
+
+Dans la péroraison de ses trois derniers sermons, le prédicateur avait
+éprouvé de violentes palpitations du coeur. Mais ces accents plaintifs
+de l'organe souffrant n'était pas de nature à modérer le zèle brûlant
+qui animait ce saint prêtre. Et pour s'exciter à combattre avec plus
+d'ardeur encore le vice, l'impiété et les ennemis de la religion, il se
+répétait souvent ce vers de Racine:
+
+«Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats.»
+
+Le neuvième jour, il prêcha sur la destinée de l'homme dans l'ordre
+surnaturel. Durant une heure il tint l'auditoire captif sous le charme
+de sa parole.
+
+Puis, s'inspirant d'un grand prédicateur italien, le Père Ventura, il
+conclut ainsi son admirable sermon:
+
+«La terre, songeons-y bien, est le lieu du combat; c'est au ciel qu'est
+le lieu du triomphe.
+
+«La terre est le lieu du travail; c'est au ciel le lien du repos.
+
+«La terre est le lieu du mérite; c'est au ciel le lieu de la récompense.
+
+«La terre est le lieu de l'exil; c'est le ciel qui est notre véritable
+et éternelle patrie.
+
+«Habitons donc dans le ciel par la foi, l'espérance, le désir, afin que
+nous ayons le bonheur d'y habiter un jour par nos personnes.»
+
+--Ainsi soit-il! répondit une voix mélodieuse qui parut sortir du
+tabernacle...
+
+L'abbé Lormier, étonné et ravi, se tourna vers l'autel; mais soudain il
+chancela et s'affaissa dans la chaire!
+
+Il venait d'être foudroyé par une syncope du
+coeur..................................
+
+Le héros de Châteauguay, devenu un soldat du Christ, était mort au champ
+d'honneur!
+
+
+
+FIN
+
+ TABLE
+
+ Préface.
+ Avant-Propos.
+
+ PROLOGUE
+ Un sauvetage émouvant.
+ La tireuse de cartes.
+ La _Maison bleue_.
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+ La famille Lormier.
+ La loyauté des Canadiens-français.
+ Un héros de seize ans.
+ Convalescence et étude.
+ Un clerc notaire qui s'amuse.
+ Une partie de chasse.
+ Un trait d'honnêteté et de dévouement.
+ Il faut sauvegarder l'honneur de sa famille.
+ Le cocher Philippe dans son nouveau rôle.
+ Un trio de nobles coeurs.
+ Un double compte de médecin.
+ Une fête patriotique.
+ Une bombe qui éclate.
+ Une dernière épître de Philippe.
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+ Les fiançailles de Jean-Charles.
+ L'or vaincu par l'éloquence.
+ Vingt ans après.
+
+ TROISIÈME PARTIE
+ La fuite.
+ L'exil.
+ L'orphelin O'Neil.
+ Le retour au pays.
+
+ ÉPILOGUE
+ Une noble indiscrétion.
+ Une réception enthousiaste.
+ Le vicaire de Saint-Patrice.
+ Les noces d'or.
+ Mort au champ d'honneur.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le vieux muet, by Jean-Baptiste Caouette
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14151 ***