diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:37 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:37 -0700 |
| commit | f9cef0c0e225bf9587df4c61e55cb30efc7ffa96 (patch) | |
| tree | f1adf3c62ebd6c4892d4fd16e04243efb97fad90 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 14071-0.txt | 6109 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/14071-8.txt | 6498 | ||||
| -rw-r--r-- | old/14071-8.zip | bin | 0 -> 111270 bytes |
6 files changed, 12623 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/14071-0.txt b/14071-0.txt new file mode 100644 index 0000000..fde7540 --- /dev/null +++ b/14071-0.txt @@ -0,0 +1,6109 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14071 *** + +======================================================================= + ÉDITION DU «MONDE ILLUSTRÉ» + 13, QUAI VOLTAIRE, 13. + PARIS + + MAURICE LEVEL + + Les Portes De l'Enfer + + 1910 + + + DU MÊME AUTEUR: + L'Épouvante (Roman) 1 vol. + L'Ombre (Roman) 1 vol. + + +======================================================================= + + MAURICE LEVEL + + + LES PORTES DE L'ENFER + + + +Sous la lumière rouge + +Assis dans un large fauteuil près de la cheminée, les coudes aux genoux, +les mains tendues au feu, il parlait d'une voix lente, s'arrêtant +brusquement pour murmurer: «Oui... oui...», comme s'il avait eu besoin +de reconnaître ses souvenirs et d'approuver sa mémoire fatiguée, puis +reprenait la phrase interrompue. + +Sur la table traînaient des papiers, des chiffons, des livres. La lampe +éclairait mal; je ne voyais de lui que sa face un peu grise, et ses +mains qui, sous la flamme du foyer, faisaient deux longues taches. + +Le ronron du chat roulé devant le feu, et le crépitement des bûches où +dansaient d'étranges lueurs, troublaient seuls le silence. Il semblait +parler de très loin, comme dans un rêve: + +--Oui... oui... Ce fut le grand, le plus grand malheur de ma vie. +J'aurais pu supporter d'être réduit à la misère, de devenir infirme... +tout... mais ça! Avoir vécu dix ans auprès d'une femme adorée, la voir +disparaître, et rester seul, tout seul, devant l'avenir solitaire... +C'est dur!... Il y aura six mois bientôt qu'elle est partie!... Que +c'est long! et comme c'était court autrefois!... Encore, si je l'avais +eue malade quelque temps, si l'on m'avait laissé comprendre!... C'est +horrible à dire, mais quand on sait, n'est-ce pas, la raison se +prépare... le coeur se vide peu à peu, et l'on s'habitue... tandis que +là !... + +--Je croyais, lui dis-je, qu'elle avait été souffrante quelque temps? + +Il hocha la tête: + +--Du tout, du tout... Jamais les médecins ne purent me dire ce qu'elle +avait eu... Elle a été emportée en deux jours. Depuis, je ne sais ni +comment, ni pourquoi je vis. Tout le jour, je rôde dans les chambres, +poursuivant un souvenir qui s'enfuit, m'imaginant qu'elle va +m'apparaître derrière une tenture, qu'un peu de son odeur flotte encore +parmi ces pièces inhabitées... + +Il étendit la main vers la table: + +--Hier, tiens, j'ai retrouvé cela... cette voilette, dans une de mes +poches. Elle me l'avait confiée un soir, nous allions au théâtre, et +il me semble qu'elle sent son parfum, qu'elle est encore tiède d'avoir +effleuré son visage... Mais non! Tout s'en va: seul le chagrin +demeure... _Il y a bien quelque chose_, mais ça!... + +Dans le premier moment de douleur, il vous vient parfois des idées +extraordinaires... Croirais-tu que je l'ai photographiée sur son lit +de mort! Dans cette pauvre chambre d'où son âme venait de partir, +j'ai installé mon appareil, j'ai allumé du magnésium; enfin, à +cette effroyable minute, j'ai fait avec un soin et des précautions +méticuleuses, des choses qui me révoltent aujourd'hui... Malgré tout, +quand j'y pense, je me dis qu'elle est là , que je pourrais la voir telle +que je la vis pour la dernière fois! + +--Et, où as-tu ce portrait? demandai-je. + +Il s'avança un peu, et me répondit à mi-voix: + +--Je ne l'ai pas, ou plutôt, si... je l'ai... J'ai le cliché. Mais je ne +me suis jamais senti le courage de le développer... Il est resté dans +l'appareil... j'ai peur d'y toucher... Et pourtant! comme je voudrais, +comme je voudrais!... + +Il posa sa main sur mon bras: + +--Ecoute: ce soir... ta présence... d'avoir parlé d'elle... je me +sens mieux... je me sens fort... Veux-tu, viens avec moi dans mon +laboratoire... Nous allons développer ce cliché?... + +Il interrogeait mon visage d'un regard anxieux d'enfant qui tremble +qu'on lui refuse le jouet souhaité. + +--Soit, lui dis-je. + +Il se leva vivement. + +--Oui... avec toi, ce ne sera pas la même chose... avec toi, je serai +plus calme... et cela me fera du bien... beaucoup de bien... tu +verras... + +Nous entrâmes dans son laboratoire: un cabinet très sombre où des +flacons étaient alignés sur des étagères. Une tablette chargée de +cuvettes, de fioles et de livres, s'étendait d'un mur à l'autre. + +Il ne parlait pas, vérifiant les étiquettes des bouteilles, essuyant les +cuvettes, et la lueur de la bougie qui tremblait faisait danser autour +de lui des ombres. + +Il alluma une lanterne à verre rouge, éteignit sa bougie, et me dit: + +--Ferme la porte. + +Cette nuit déchirée par la lumière sanglante, avait quelque chose +de dramatique. Des reflets inattendus s'accrochaient aux flancs des +bouteilles, à ses joues sabrées de rides, à ses tempes creuses. + +Il dit: + +--La porte est bien fermée? Alors, je commence. + +Il ouvrit un châssis, et en tira le cliché. Il le prit avec soin, les +doigts écartés, les pouces et les index posés aux angles, et le regarda +longuement, comme si ses yeux avaient pu voir l'image endormie qui tout +à l'heure allait s'éveiller. + +Il murmura: + +--Elle est là ! C'est horrible!... + +Ensuite, lentement, il le laissa glisser dans le bain, et se mit à +remuer la cuvette. + +Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que la porcelaine frappant +à intervalles réguliers la planchette, rendait un son bizarre et +douloureux. Sous la lumière rouge, le liquide caressait la plaque dans +un va-et-vient monotone: le bruit léger qu'il faisait le long des parois +évoquait un bruit de sanglots, et je ne pouvais détacher mes yeux de +ce carré de verre à la couleur laiteuse qui, peu à peu, se teintait de +noir, vers les bords. + +Le bain, d'abord très clair, fonça insensiblement; bientôt, une tache +apparut au milieu de la plaque, une tache qui, peu à peu, s'élargit, +adoucie par endroits de nuances plus claires. + +Je regardai mon ami. Ses lèvres, agitées d'un tremblement, murmuraient +d'inintelligibles paroles. + +Il retira le cliché, l'éleva à la hauteur de ses yeux, et, comme je me +penchais sur son épaule, il parla: + +--Cela vient... doucement... Mon bain est trop faible... Mais ce n'est +rien... Voici que les blancs apparaissent... Attends... tu vas voir... + +Il replaça la plaque, qui s'enfonça dans le liquide avec un bruit de +ventouse qu'on tire. + +Elle avait pris une couleur presque uniformément grise. Il baissa la +tête, et dit simplement: + +--Ce rectangle noir, c'est le lit... Plus haut, ce carré que tu aperçois +(il me l'indiqua d'un mouvement du menton), l'oreiller; et, au milieu, +cette zone plus claire avec une raie pâle qui tranche sur le fond +noir... c'est Elle... avec le crucifix que j'avais mis entre ses doigts. + +Sa voix s'étrangla un peu: + +--Ma pauvre petite... ma chérie!... + +Des larmes coulaient sur ses joues, de grands hoquets soulevaient sa +poitrine... Et il pleura, sans effort, comme savent pleurer ceux qui ont +l'habitude du chagrin, et à qui les sanglots sont devenus plus familiers +que le sourire. + +Parmi ses larmes, il disait: + +--Les détails se précisent... Voici près d'Elle les cierges allumés et +le rameau de buis bénit... ses cheveux que j'aimais tant... ses mains +dont elle était si fière... et le petit chapelet blanc, retrouvé dans un +livre de messe... Mon Dieu!... Cela me fait mal de revoir tout cela, et +cependant, je suis heureux... très heureux... Il me semble que je la +regarde, ma pauvre petite... + +Sentant que l'émotion le gagnait, je voulus abréger, et lui dis: + +--Ne crois-tu pas que le cliché soit assez venu...? + +Il prit la plaque, l'approcha de la lanterne, l'examina de près, la +remit dans le bain, la retira de nouveau, l'examina encore, la replaça, +et murmura: + +--Non... non... + +Je me souviens que le son de sa voix et la brusquerie de son geste me +frappèrent. Mais je n'eus pas le temps de réfléchir, car il se remit à +parler. + +--Il y a des choses qui vont venir, encore... C'est un peu long, mais, +je t'ai dit... mon bain est faible... Alors, les détails n'apparaissent +que progressivement. + +Il compta: Un... deux... trois... quatre... cinq... + +--Cette fois, c'est suffisant. A trop vouloir pousser, j'abîmerais.... + +Il prit le cliché, le secoua verticalement, le passa dans l'eau, et me +le tendit: + +--Regarde. + +Mais soudain, comme j'allongeais la main, je le vis reculer vivement, se +courber, approcher la plaque de la lanterne et, dans cette seconde, +son visage éclairé par la lumière rouge m'apparut si effrayant que je +m'écriai: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Ses yeux étaient démesurément ouverts, ses lèvres relevées découvraient +ses dents, ses mâchoires s'entrechoquaient; j'entendais son coeur bondir +dans sa poitrine, et je voyais son grand corps osciller d'avant en +arrière. + +Je mis la main sur son épaule, et, cherchant à me rendre compte de ce +qui faisait naître en lui cette effroyable angoisse, je lui criai pour +la seconde fois: + +--Voyons... Réponds... Qu'est-ce que tu as? + +Alors, tournant vers moi une face qui n'avait plus rien d'humain, +plongeant ses yeux sanglants dans mes yeux, il me saisit le poignet d'un +mouvement si brutal que ses ongles entrèrent dans ma chair. + +Par trois fois, il ouvrit la bouche, essayant de parler, et, tout à +coup, brandissant le cliché au-dessus de sa tête, il hurla dans la nuit +éclaboussée de rouge: + +--J'ai!... J'ai!... Misérable! Bandit! Assassin que je suis! J'ai... +qu'elle n'était pas morte!... J'ai... Que les yeux ont bougé!... + + + +Soleil + +Comme il avait été ramassé un soir d'hiver, petite chose vagissante, +près d'une borne; comme rien dans ses pauvres langes n'indiquait même +l'initiale d'un nom qui pût être le sien, et que les enfants douloureux +sont ceux que le Seigneur préfère et qu'il réclame, on l'avait appelé +_Paradieu_. + +Jusqu'à douze ans, il était resté aux Enfants-Assistés, puis, un beau +jour, s'était enfui, et avait pris la route, la besace au dos, la trique +au poing. + +Depuis, il avait vécu au hasard, un peu de charité, un peu en +s'employant aux travaux des campagnes. Jamais, il ne restait longtemps +au même endroit, craignant peut-être qu'on ne découvrît sa trace, +peut-être seulement guidé par un obscur instinct qui le poussait vers le +large horizon, vers les champs que l'été soulève, et les grands bois qui +chantent d'éternelles chansons, avec des airs et des paroles que seuls +ceux qui s'endorment dans leur ombre comprennent. + +Il devint un homme. Un matin, les gendarmes l'éveillèrent au bord d'un +fossé, et l'arrêtèrent pour vagabondage. On fit sur lui une enquête +rapide; on apprit qu'il appartenait au contingent qui partait et que, +déclaré _bon absent_, il devait être rendu quelques jours plus tard à la +caserne. On lui dit: + +--Tu as de la chance d'avoir été rencontré ainsi!... Une semaine de +plus, tu étais insoumis. + +Il ne saisit pas très exactement quelle était cette chance, ce que +signifiait ce mot: «insoumis»; mais, comme il était doux et timide, il +sourit: + +--Oui, j'ai de la chance! + +Il se laissa conduire au régiment sans révolte ni regret. + +D'abord, la vie lui sembla facile et douce. Habitué à coucher le plus +souvent à la belle étoile, à manger à la fortune du chemin, à grelotter, +l'hiver, sous des haillons troués, à marcher tout le jour, le ventre +creux, les jambes molles, il pensa, regardant le ciel d'automne, la +terre nue, les arbres défeuillés et luisants, qu'en parlant de sa +chance, on faisait allusion à son passé de misère, à ce présent de +repos... Il s'étonnait d'entendre ses camarades se plaindre, et parlait +peu, sachant très peu de mots. + +L'hiver fut rude. L'exercice achevé, il contemplait les toits ouatés de +neige, les oiseaux qui, dans les gouttières, piquaient la glace pour +se désaltérer, les cheminées d'où la fumée montait, droite et légère, +songeant: + +--Je suis à l'abri, moi!... j'ai un lit!... Dans la chambrée, le poêle +ronfle... je suis bien!... + +Mais lorsque, avec le printemps revenu, les premiers bourgeons +pointèrent au bout des branches, lorsqu'il revit le soleil, le ciel +clair et les matinées lumineuses, un étrange malaise s'empara de lui. + +Accoudé à la fenêtre, les poings au menton, les oreilles remplies d'un +bruissement confus, les yeux mi-clos, il oublia l'abri des mauvais +jours, les vêtements chauds; la bouche grande ouverte, il aspirait à +pleins poumons la brise, qui lui portait, avec le parfum des campagnes, +le souffle immense des espaces sans fin, et le ressouvenir de sa liberté +en haillons... + +Il devint triste, préoccupé, nerveux. Le soir, après la soupe, il +s'enfuyait à travers champs. Mais, si loin qu'il courût, il humait +encore l'haleine de la ville, il voyait les toits bleus des maisons, les +longues cheminées des usines; il entendait les sonneries de la caserne, +et cela l'empêchait de regarder les vastes horizons, d'écouter la +musique des plaines... Il se parlait à lui-même: + +--Tu n'es point fait pour cette existence-là !... Il faut reprendre ton +bâton, ta besace!... Oui... mais... et la prison?... + +Il résista de toutes ses forces deux semaines. Il était si triste, si +las, que des camarades lui dirent: + +--Faut te faire porter malade, Paradieu! + +Mais il hocha la tête, et un beau soir, n'y tenant plus, il sortit comme +de coutume, à cinq heures, déroba chez un fripier un vieux pantalon, une +blouse, jeta par-dessus le pont son uniforme, sa baïonnette... et ne +rentra plus au quartier. + +Il marcha toute la nuit et tout le jour. Une ivresse le tenait. Il +allait sous le ciel profond, libre, joyeux, à l'aventure. A l'ombre des +saules, assis près d'un ruisseau, il riait et pleurait à la fois, les +mains jointes, en extase, devant l'eau transparente, suivant le vol des +libellules, l'ondulation des herbes et la nappe verte des champs, où les +bêtes, le genou fléchi, broutaient avec un bruit gras et cadencé. + +Pourtant, ce n'était plus en lui l'insouciance d'autrefois. Du contact +rapide pris avec les hommes réguliers, il avait conservé, obscure et +menaçante, la notion du châtiment. + +Certes, il aimait toujours les bois et les grands prés, les arbres qui +pleurent et les sources qui chantent; il les aimait peut-être plus qu'il +ne les avait jamais aimés, et le soleil aussi, le compagnon géant qui +fait les jours étincelants et permet les nuits tièdes; il les aimait... +mais avec la terreur de leur être arraché. Il n'osait plus traverser +les villages; il craignait les hommes, les fuyait, et, brusquement, au +détour d'un chemin, des gendarmes lui mirent la main au collet. + +Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné, pour désertion et +destruction d'effets militaires, à cinq ans de prison. + +Il ne comprit vraiment l'horreur--non de sa faute, mais de sa +peine,--que lorsqu'il descendit de la voiture cellulaire, et pénétra +dans le pénitencier. + +Il endossa le pantalon et la vareuse bruns, le képi à longue visière, +et, à la vue de la cour toute petite entourée de murs blancs, si hauts +qu'il lui fallait jeter la tête en arrière pour voir le ciel; devant les +casemates sombres et les arbres étiques, un froid mortel coula sur sa +nuque. Il essaya de se raisonner un peu: + +--Je ne suis pas perdu tout à fait, puisque je vois encore le ciel... +Tant qu'on voit le soleil et le ciel, il y a de l'espoir... Autrement, +ce serait la mort... + +Mais au bout de vingt-quatre heures, il se mit à souffrir atrocement. A +la caserne, c'était presque la liberté. Il pouvait, la journée achevée, +galoper dans les champs. A l'exercice même (on les menait sur les +remparts), ses pieds foulaient l'herbe verte et, devant lui, il +regardait ce qui, jadis, était son bien: l'espace!... + +Tandis qu'ici, il fallait demeurer tout le jour à l'atelier, sous l'oeil +mauvais du sergent... + +Il devint hargneux et sournois. Comprenant enfin son impuissance, il +opposait à tout la force d'inertie, étouffant mal la révolte de son +coeur. + +Il devait rester apprenti trois mois. Au bout de ce temps, on le mit à +l'ouvrage. Il dit: + +--Je ne sais pas... + +--Si votre tâche n'est pas faite, et bien faite, demain, vous aurez +quatre jours de cellule... + +Il répondit avec calme: + +--Il est probable qu'elle ne le sera pas. + +--Eh bien, vous allez y aller tout de suite! + +On le poussa jusqu'aux cellules. Il entendit la porte se refermer sur +lui, les clés grincer dans les serrures, et resta seul dans l'obscurité +complète. Il s'arracha les cheveux. + +Ah! les bandits! Comme du premier coup ils avaient bien trouvé le pire +supplice! Lui, pour qui la lumière c'était la vie, ils l'avaient jeté +dans le noir! On lui avait arraché le soleil par lambeaux... D'abord, un +peu à la caserne... puis, à la prison... puis, dans les casemates... et +puis, enfin, comme il lui en restait un peu, un tout petit peu, juste de +quoi ne pas mourir... ils lui avaient tout enlevé... + +Pourtant, à force d'écarquiller les yeux, il remarqua qu'un peu de jour +glissait entre les barreaux scellés au-dessus de la porte. Il suivit +le rayon. Il semblait venir du fond du couloir... puis se perdait. Il +marcha dans sa cellule, cherchant à s'orienter, réfléchissant: + +--Si la lumière vient jusqu'ici, c'est que le ciel n'est pas bien loin. +Oui... Mais, le voir!... Voir le ciel... un tout petit peu... un petit +coin... si petit, si petit... + +Il mit les mains dans ses poches, et sentit quelque chose de lisse, un +bout de glace que, peu de temps avant, il avait ramassé dans la cour. Il +le prit dans la main, et la glace lui parut lumineuse. Il pensa: + +--Tiens?... Que veut dire cela?... + +Il se rendit compte qu'il était juste sur le trajet de la flèche de +lumière. Et, soudain, comme, assis sur sa couchette, il fixait toujours +le miroir, il poussa un cri. + +Au fond de sa main, sur ce carré de verre, une miette de ciel se mirait; +une miette, mais bleue, limpide, et si brillante, qu'on eût dit une +étoile dansant au fond d'un puits. + +Sa détresse fondit en une joie immense. Il n'osait faire un mouvement, +craignant de voir s'enfuir la chère image, et, peu à peu, une bizarre +pensée le pénétra: + +--Il était mieux ici qu'à l'atelier: il faisait froid?... Il faisait +noir?... Hé non! puisqu'il y avait du ciel!... Il était seul, du +moins... Il pouvait penser, pleurer ou rire à sa guise, sans que pesât +sur lui le regard féroce de l'adjudant. Prison pour prison, il préférait +celle-là . Il n'y avait donc qu'une chose à faire: Y rester. + +Dès lors, pour être puni de cellule, il apprit à ruser, supputant, au +plus juste, le prix des fautes, se frottant les mains sitôt qu'on lui +annonçait une augmentation, se faisant porter malade, sûr de n'être pas +reconnu. + +Quand il se vit 120 jours en perspective--car, dans les pénitenciers, la +durée du temps de cellule n'a d'autre limite que celle de la résistance +de l'homme--il respira. + +Son coin de ciel dans le creux de sa main suffisait à son rêve. En +s'éveillant, il se hâtait de le regarder, et disait: + +--Il fait beau aujourd'hui. + +Ou bien: + +--Mauvais temps!... Nous aurons de la pluie... + +Son imagination devenait de jour en jour plus aiguë; il vivait pour lui +seul, à lui seul, une vie intense et profonde, et si, par aventure, +l'aile d'un oiseau rayait son ciel d'une flèche brune, il croyait voir +tous les nids des forêts, entendre les trilles des milliers de becs qui +font vibrer les branches. + +Or, un matin qu'il était plongé dans sa contemplation, l'adjudant ouvrit +sa cellule et l'appela: + +--Ici, Paradieu! + +Perdu dans son rêve, Paradieu ne répondit pas. + +--Eh bien! Vous êtes sourd?... Allons! Dehors! + +Il ne bougea pas. L'adjudant le secoua par la manche: + +--Faut-il que je vienne vous chercher? + +Comme il était très faible, il se laissa aller sans résistance, mais la +lumière l'éblouit, et il se mit à trembler. + +--Vous ne savez plus rectifier la position?... + +Il s'appuya au mur pour ne pas tomber, essayant de dissimuler son bout +de miroir. + +--Qu'est-ce que vous cachez là ? + +Il balbutia: + +--Rien... Rien... + +L'adjudant lui ouvrit les doigts et, apercevant la minuscule glace, +ricana: + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +Il le regarda bien dans les yeux et répondit: + +--Mon soleil! + +--Voulez-vous me flanquer «votre soleil» en l'air!... + +Paradieu referma vivement la main et s'adossa au mur. + +--Allons, allons, grogna l'adjudant, au trot! + +D'un revers de main, il lui frappa le poignet d'un coup si sec, que la +glace tomba à terre et se brisa. + +Une chose effrayante traversa le regard du prisonnier. Ses paupières +s'ouvrirent, démesurées; il ne dit pas une parole, avança d'un pas; +brusquement, ses mains s'abattirent sur le cou du sous-officier, s'y +cramponnèrent si fort que la peau saigna sous ses ongles, que le corps +fléchit, et roula inerte. Alors, penché sur la face violette, à bout de +souffle, l'écume aux dents, il râla: + +--Tu m'as volé mon soleil!... Tu me l'as volé... volé... + +Puis, il s'agenouilla, ramassa d'une main tremblante les débris de son +débris de glace, et se mit à pleurer à grands sanglots silencieux, comme +pleurent les vieillards et les petits enfants... + + + +Le droit au Couteau + +--Asseyez-vous, docteur, je vous prie, et pardonnez-moi de vous avoir +fait attendre... + +D'un hochement de tête, le docteur refusa le siège qu'on lui offrait. + +C'était un tout petit homme mince, aux membres grêles. Il avait une +figure très pâle avec de grands yeux fatigués, une barbe d'un blond +indécis qui, par places, laissait voir ses joues maigres, barbe triste +d'adolescent ou de malade. Il était vêtu tout de noir, de ce noir mat +qui, lorsqu'il s'use, blanchit aux coudes et le long des coutures. +Dans ses habits trop larges, il paraissait encore plus menu, plus +souffreteux, et ses mains, à demi recouvertes par le bas des manches, +semblaient fluettes et débiles, des mains d'enfant, de fillette +malingre. + +--Qu'y a-t-il pour votre service? + +D'une voix qui tremblait, et si basse qu'on l'entendit à peine, il +répondit: + +--Je viens vous demander de m'arrêter, monsieur le commissaire... + +Le magistrat ouvrait la bouche pour se récrier, il reprit: + +--Oui, j'ai bien dit: je viens vous demander de m'arrêter. + +Et, comme si ces mots avaient soudain fouetté son courage prêt à +défaillir, le geste plus souple, et la voix raffermie, il parla: + +--Vous savez que depuis deux ans, je suis installé dans le quartier. Je +crois y avoir, en toutes circonstances, fait acte d'homme honnête +et bon. Chaque fois que ce fut nécessaire, j'ai visité, soigné les +indigents. Je n'ai jamais marchandé ni mon temps, ni ma peine. Mais, ce +que vous ignorez peut-être, c'est la situation exacte dans laquelle je +me trouve. J'ai besoin de vous dire cela après la démarche que j'ai +faite auprès de vous, avant l'aveu que je vais faire. + +J'avais quatorze ans quand mon père mourut. Je restais seul avec ma +mère, sans autre ressource que les quelques billets de cent francs qui +se trouvaient à la maison. J'aurais pu, j'aurais dû entrer dans le +commerce, essayer tout de suite d'apprendre un métier, de gagner ma vie. +Ma mère ne voulut point consentir à me retirer du collège. J'achevai +donc mes études, et mécaniquement, sans consulter mes aptitudes ni mes +goûts, on décida que je ferais ma Médecine... parce que j'étais fils +de médecin. Je me trouvai donc, à vingt-cinq ans, un diplôme entre +les mains, mais sans un centime en poche. C'est très beau d'avoir un +titre... encore faut-il posséder le moyen de s'en servir! + +Pourtant, je ne me décourageai pas. En quémandant de droite et de gauche +je parvins à m'acheter quelques meubles, à réunir de quoi payer un terme +ou deux. Je m'installai dans votre quartier. + +J'étais rempli d'illusions. Au bout de six mois, il m'en fallut +rabattre: j'avais mangé les quelques sous durement récoltés, et ce que +j'avais gagné ou rien!... + +Alors commença pour ma pauvre mère et pour moi l'existence horrible de +ceux qui n'osent pas crier leur misère. Il y a des métiers où l'on n'a +pas le droit d'être besogneux. Je perdis deux ou trois malades, parce +que j'envoyais trop tôt la note de mes honoraires. Que voulez-vous? +Quand depuis deux jours nous n'avions mangé que du pain, quand je +tremblais à l'approche du terme, et que je songeais: on te doit cent +francs... Je les demandais. D'abord, je m'étais dit: + +--Prends courage. Des jours meilleurs viendront. + +Ah oui! Plus ça allait, moins je voyais de malades. Quelquefois, pour +donner à ma mère un bout de pain plus gros, je rentrais vers deux ou +trois heures de l'après-midi, affirmant que j'avais déjeuné avec un +camarade. Et les dettes montaient... montaient!... Des idées de suicide +me traversaient par instants la cervelle. Mais, même ça, c'était trop +cher pour moi. Il y avait des matins où je n'aurais pas eu de quoi +m'acheter six sous de charbon pour me tuer. + +Le courage, la force, ont des limites, et je les avais dépassées quand, +une nuit, on sonna à ma porte. Il faut avoir été médecin débutant pour +comprendre la joie du coup de sonnette qui vous fait sauter à bas du +lit. + +Je m'habillai en hâte, et me rendis au chevet du malade. Auprès de lui, +il y avait sa femme, ses deux enfants, une bonne. Tous ces gens étaient +affolés. Il avait été pris brusquement de douleurs, de vomissements, +de hoquets. Je n'eus pas besoin d'un bien long examen pour établir mon +diagnostic: c'était une appendicite. Je le dis à sa femme. Elle me +demanda: + +--Faut-il l'opérer? + +Le cas me parut si foudroyant, si grave, que, contrairement à la règle +qu'on suit en général, et qui conseille d'attendre que la crise soit +passée, je répondis: + +--Oui. + +Elle supplia. Quand? + +--Au plus tôt. Demain, à la première heure. + +Jusqu'ici, rien que de très licite dans ma conduite. Mais, je n'eus pas +plutôt prononcé le mot «opération» qu'une idée sauta devant mes yeux et +ne s'en éloigna plus. + +Je regardai autour de moi. La chambre à laquelle je n'avais pas prêté +attention jusque-là , me parut élégante, presque luxueuse. + +C'était la première fois que j'étais appelé dans un milieu riche depuis +mon installation. Mon premier mouvement avait été pour dire: + +--Faites appeler un chirurgien. + +Mais la phrase ne sortit pas de ma bouche, car aussitôt je me répondis: + +--Imbécile! Tu vas faire profiter un autre de cette aubaine. Tu vas +faire gagner cinquante ou cent louis à un monsieur que tu ne connais +pas! qui n'en a pas besoin, et toi, pauvre diable, tu auras dix francs +pour ta visite de nuit, un point, c'est tout! Opère donc toi-même! + +Je me débattais bien un peu contre cette voix impérieuse. + +--Mais je ne saurai pas... Je le tuerai... Je n'ai pas le droit... + +La voix ricanait: + +«Pas le droit? On t'a délivré un diplôme, à quoi te sert-il donc? Il ne +te dit pas: Je te permets de faire ceci et non cela. Il te laisse carte +blanche. Tu n'as que ta conscience pour arbitre, et c'est moi qui suis +ta conscience et qui te crie: Va! va! c'est du pain! Depuis deux jours, +tu n'as pas mangé. Ta vieille mère meurt de faim. Dans quinze jours, ton +propriétaire va vous jeter tous les deux à la rue...» Et ce fut cette +voix abominable qui parla par ma bouche lorsque je dis: + +--J'opérerai le malade demain matin. + +Je dus trembler en prononçant ces mots. Si la famille avait élevé la +moindre objection, je me serais récusé. Je vous dirai plus encore: +je souhaitai qu'on me proposât un maître: on ne me dit rien. J'avais +inspiré confiance à ces gens... ils se livraient à moi... De retour dans +mon cabinet, je me pris la tête à deux mains, me disant: C'est de la +folie! C'est un crime! A peine si tu sais disséquer, et tu t'arroges le +droit de prendre un couteau et d'opérer sur le vivant!... Non... Non... +Pour de l'argent, tu ne feras pas ça!... + +Mais la canaille qui s'était déjà penchée sur moi tout à l'heure, me +nargua encore: + +--Sot! timide! lâche! + +Elle siffla ainsi toute la nuit, et quand le jour parut, elle avait +retourné ma raison. + +--Eh! parbleu! Je serais trop bête, vraiment! J'ai le droit! Il n'y a +dans le parchemin qui me confère le titre de docteur en médecine, rien +qui m'interdise d'opérer! J'ai le droit! J'ai le droit!... + +Alors, fiévreux, je me mis à feuilleter des livres, comme un candidat +paresseux qui se hâte, une heure avant un examen. Je lus des pages et +des pages. Les mots filaient devant mes yeux sans y laisser de trace... +Les dessins, les titres couraient... couraient... + +A huit heures je pris les rares instruments que je n'avais pas encore +engagés ou vendus: quelques pinces, deux bistouris, des écarteurs, et +me voilà en route. Je priai, en passant, un camarade encore étudiant de +venir donner le chloroforme, et j'arrivai ainsi chez mes clients. + +Je repris un peu de sang-froid pendant les préparatifs. Je fis tendre +la chambre avec des draps, je mis une toile cirée sur la table. Je +stérilisai tant bien que mal mes instruments. Mais je me rendais compte +que je faisais traîner tout cela en longueur, pour retarder la minute +décisive de l'acte opératoire. Enfin, je commençai. + +Dès la première incision, tout se mit à tourner autour de moi. Je +m'énervai pour une artériole qui donnait un peu et que je ne pus saisir +dans ma pince. Toutes ces choses qui paraissent si simples quand on +les voit faire par un autre me semblaient terriblement difficiles. Je +coupais. Je pinçais. Je liais, sans voir ni savoir au juste ce que je +faisais. Quand ma main entra dans la plaie, j'avais totalement perdu la +tête. Je suis persuadé à présent qu'avec du sang-froid, j'aurais pu +en venir à bout... Mais le remords, l'effroi devant la responsabilité +morale, la peur, l'affreuse peur, m'avaient pris, et, après une heure +d'efforts désordonnés, la raison à la dérive, avec la seule hâte de me +sauver, d'être seul, la tête en feu, les reins broyés, sans avoir rien +fait, rien, qu'une plaie béante, je fermai, multipliant les points de +suture, comme s'ils avaient mieux pu cacher mon crime. + +Une fois le patient étendu dans son lit, sa femme me remit une +enveloppe. Elle contenait dix billets de cent francs. J'eus une seconde +de joie.--Oh! une seconde, une seule!--Car aussitôt, la réalité se mit +en travers de ma route, traînant le remords avec elle. La voix qui +m'avait parlé dans la nuit se taisait. Je sais, à présent, quelle était +cette voix! Ce n'était pas ma conscience, comme elle disait: c'était une +voleuse, une criminelle qui, pour mieux se glisser jusqu'à moi, en +avait pris le nom et l'allure, c'était la Misère, la Misère hideuse! +Maintenant qu'elle avait fait le mal, elle avait sauté hors de moi comme +un chat qui s'échappe, et me laissait tout seul. + +Mon opéré vécut encore deux jours, qui furent pour moi deux jours de +torture et d'effroi. D'heure en heure, je dus suivre les progrès de mon +crime. Oui, de mon crime, car ayant vu la résistance désespérée que cet +homme opposa à la mort, j'ai la certitude que, bien opéré, il était +sauvé. + +Quand tout fut fini, ces pauvres gens n'eurent pas une parole de +reproche. + +S'ils avaient su!... + +Mais moi, je n'y puis plus tenir. Ces mille francs auxquels je n'ai pas +touché, me brûlent les doigts. Je n'en veux plus... Vous comprenez... +Tenez... les voilà ... + +J'ai beau me dire que la Loi ne peut rien contre moi, que j'avais le +droit d'opérer, je ne m'en regarde pas moins comme un criminel. Et ceux +qui n'ayant fait de moi, en cinq ans d'études, qu'un guérisseur, un +rebouteux, m'ont donné le droit de m'abriter derrière un diplôme qui +ment, sont des criminels, eux aussi... S'il n'y a pas de loi contre +moi et contre eux, il faut en faire... il faut m'arrêter... J'ai tué +froidement, sciemment... Je ne peux plus vivre libre avec cette peine +dans le coeur... Arrêtez-moi, monsieur... + + + +Le coq chanta + +--En voilà une surprise! fit la vieille en m'apercevant. C'est gentil de +nous revenir, c'est gentil! + +Tout en grimpant le raidillon bordé de haies fleuries, elle me +regardait, curieuse: + +--Quand je pense qu'il y a quatre ans déjà que vous êtes parti! Oh! vous +n'avez pas changé; je vous ai remis tout de suite... C'est les autres +qui seront étonnés! + +Comme nous arrivions près de l'enclos, je lui demandai: + +--Et le père, toujours solide? + +--Le père?... + +Sa voix tomba. + +--Le père... vous ne savez pas, c'est vrai. Voilà deux ans tantôt qu'il +est aveugle. + +Aveugle! Dans la splendeur de ce matin d'août, sous la lumière +éblouissante qui descendait du ciel tranquille, et, passant entre les +arbres aux lourdes branches, tigrait de feu les champs dorés, le mot +«aveugle» me causa une impression étrange. + +La barrière poussée, nous fûmes dans le jardin. + +--Holà ! mon homme, cria la vieille, dis au petiot de t'aider à +descendre. Voici une visite qui te fera plaisir. + +De la maison, une voix triste répondit: + +--Qui donc ça? + +--M. Jean! + +Le vieux parut sur le perron. Sa haute taille s'était voûtée; ses +cheveux noirs étaient devenus blancs, et ses mains calleuses hésitaient +sur l'épaule du gamin qui lui servait de guide. J'allai à lui. Il était +très ému, et ses lèvres tremblaient. + +--Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas? + +--Volontiers. + +--Dis donc, la mère, qu'est-ce qu'on lui donnera de bon, au Parisien? + +--Ah! fit-elle, si seulement vous étiez venu samedi, on aurait eu le +choix. A présent, faudra se contenter de ce qu'on aura. On vous fera +d'abord une omelette au lard, puis on tordra le cou à un poulet, on +cueillera de beaux artichauts. Comme dessert, de la crème et des fruits. +Ça vous va? + +--Parbleu! C'est excellent! + +Mais le vieux, qui avait écouté sans rien dire, intervint: + +--Auquel poulet que tu tordras le cou? + +--N'y a pas de choix; ils sont tous vieux, et les poules sont à couver. +On prendra le petit coq rouge... + +--Ah! non, dit le vieux, faisant de la main un geste violent de refus. +Ah! non! Faut point faire ça! faut point défaire des paires. Il a sa +poule, laisse-le. + +En parlant, il avait gardé cette pose figée des aveugles qui conversent +sans se détourner jamais, n'ayant plus à chercher les visages. Et, comme +la vieille et moi nous nous taisions, il reprit: + +--Écoutez-moi bien, monsieur Jean, et vous comprendrez pourquoi, même +pour vous, je ne veux pas qu'on tue le petit coq. + +Quand vous m'avez connu, malgré mes soixante ans sonnés, j'avais bon +pied, bon oeil, et ne me doutais guère que, vivant, il m'arriverait de +ne plus voir la lumière du bon Dieu. Le mal m'a pris, un jour que +nous venions de recevoir des amis de la ville. Ils étaient arrivés à +l'improviste, et, les provisions étant épuisées, pour déjeuner, on +décida de faire sauter une petite poule blanche qu'on avait achetée +pour égayer le poulailler. J'allai la chercher moi-même; mais quand je +l'emportai, _son_ coq--on aurait dit qu'elle comprenait, cette bête--me +sauta dans les jambes, vola jusqu'à mes mains, criant, griffant, battant +des ailes. Ça me fit drôle, je l'avoue; mais, cinq minutes après, je n'y +pensais plus. Le soir, en rentrant au logis, je m'aperçus que j'avais +comme des mouches qui dansaient sur mes yeux. Je crus que c'était la +fatigue. Pourtant, la nuit, la tête me fit mal, et le matin, à l'heure +de partir aux champs, j'avais comme un brouillard devant moi. Cela dura +ainsi près d'une semaine. Croyant que le soleil me faisait mal, je +restai à la maison. La chaleur tombée, je sortais dans l'enclos, +j'allais causer aux bêtes. Elles me connaissaient bien, allez, et quand +j'entrais à la basse-cour, les poulets venaient picorer dans ma main. +Mais le petit coq blanc se sauvait de moi. Dès que j'arrivais, il +courait en battant des ailes, et se cachait près des couveuses. Si bien +qu'une fois, je dis à ma femme: + +--Regarde donc le petit coq. On dirait qu'il a peur, et que quelqu'un +lui a fait des misères. + +Aujourd'hui, je me souviens de ça; mais, à l'époque, je n'y prêtai pas +grande attention. D'autant que mes yeux ne guérissaient pas. Cela durait +depuis deux mois, quand je me décidai à consulter un docteur de la +ville. Tout de suite, il me dit que c'était très grave. J'eus peur, +n'est-ce pas; mettez-vous à ma place... + +--C'est-il que vous croyez que je perdrai la vue? + +Il ne me dit pas oui, il ne me dit pas non; mais il m'ordonna de rester +couché sur le dos, à plat, sans bouger, même pour manger, pendant deux +ou trois mois. + +--Au moins, que je lui dis, je guérirai? + +--Peut-être... + +De retour chez nous, je pleurai tout mon saoul. Je me doutais bien qu'il +ne voulait pas tout me dire, que j'allais devenir aveugle. Je me mis +à marcher par la maison, par le jardin, regardant de mes yeux grands +ouverts où les mouches dansaient toujours, comme si j'avais pu enfermer +là -dedans tout ce que, bientôt, je ne verrais plus: les meubles, le bon +lit, et la pendule qui tic-taque dans sa gaine, et le vieux chien qui +dort auprès de la broche qui tourne, les arbres du jardin et les fleurs +des massifs; le puits, d'où la fraîcheur monte pendant l'été, le gai +poulailler où les bêtes tapent du bec entre les cailloux gris, et le +petit coq blanc qui se cacha quand il me vit paraître, le petit coq si +triste, avec ses plumes ternes et sa crête pâlie... + +... Le lendemain, je commençai le traitement. Je me couchai; on ferma +les volets, et, afin qu'on puisse se guider dans la pièce pour me +servir, on alluma sur la cheminée une veilleuse: c'est tout ce qu'on +m'avait permis comme lumière. Ah! ces journées! en ai-je fait des +réflexions, et tristes! me suis-je creusé la tête, pour savoir d'où le +mal pouvait venir! + +Un matin, des voisins m'amenèrent un rebouteux du pays. Il me posa +d'abord des questions à n'en plus finir, puis fit des tas de signes sur +moi, et me dit brusquement: + +--Est-ce que vous n'avez jamais fait de mal aux bêtes? + +Du coup, le petit coq revint à mon esprit. A lui, non certes, je n'en +avais pas fait; mais j'avais pris sa poule, et il l'avait bien défendue, +et il dépérissait depuis!... + +A partir de ce moment-là , ce fut une idée fixe. Tous les matins, je +demandais des nouvelles de la bête; on me répondait en haussant les +épaules: + +--Mais il va bien! Qu'est-ce que tu as donc à t'en soucier si fort? + +Je n'osais point le dire, monsieur, ce que j'avais. Mais ce qui est bien +sûr, c'est que le petit coq ne chantait plus, et que mon mal ne faisait +qu'empirer. Je voyais moins distinctement la flamme de la veilleuse +qu'aux premiers jours. + +Une nuit, ma femme était étendue près de moi; je m'assoupis. Au bout +d'un moment, je m'éveillai. Je ne vis rien. Pas de veilleuse, pas une +lueur. Au bruit que je fis en me retournant, ma femme s'éveilla à son +tour: + +--Qu'est-ce que tu veux? qu'elle me dit. Tu as besoin de quelque chose? + +--Non. + +--Alors, rendors-toi, mon homme. + +--Je n'ai plus sommeil. Quelle heure peut-il être? + +--Je ne sais pas. + +Vous savez, on est méchant quand on est malade. Je lui dis un peu +durement: + +--Vois comme tu prends mal soin de moi! Tu n'as même pas préparé la +veilleuse!... + +--Comment cela? + +--Mais non. Elle est éteinte! + +Elle se tut un instant, et fit avec un drôle d'air: «C'est vrai... Je te +demande pardon... Veux-tu que je me lève?» + +J'eus regret de l'avoir brusquée, et je lui dis: «Non, ce n'est pas la +peine, je n'en ai pas besoin, dors...» + +Je demeurai éveillé. J'écoutais l'horloge battre. Ce que ça dure, une +nuit sans sommeil! et puis cette faible lumière de la veilleuse à +laquelle j'étais habitué, me manquait. + +Et, peu à peu, une pensée me vint: comment ma femme, si soigneuse à sa +coutume, n'a-t-elle pas songé à la lumière?... Quelle drôle de voix elle +avait en me répondant; elle était peut-être mal éveillée?... Mais non; +elle m'avait causé avant... Alors?... + +Est-ce que la veilleuse serait allumée et que je ne la verrais pas?... +Mais... si c'est ça... c'est fini... Je suis aveugle... + +J'appelai: «Hé, la mère!» + +Je n'avais pas achevé qu'elle me dit d'une voix bien claire, comme +quelqu'un qui ne dormait pas: + +--Quoi donc, mon homme? + +--Tu es sûre que la veilleuse est éteinte? + +Elle hésita: + +--Oui... Mais oui... + +--Ça n'est pas vrai! Je suis aveugle! + +--Mon pauvre homme... Mon pauvre homme... + +--Lève-toi, criai-je... Ouvre les volets... que je voie. + +--Mais ce n'est pas la peine; il n'est pas jour encore... + +--Si! si! Lève-toi! Ouvre! + +J'entendis la fenêtre grincer et les persiennes battre. + +--Tu vois bien, murmura-t-elle, qu'il fait nuit. + +--Ah! bon Dieu! Je respirai! Elle m'avait dit vrai! J'avais cru, tant +les heures m'avaient paru longues, qu'il faisait jour, que la veilleuse +brûlait et que je ne la voyais plus... Il faisait encore nuit, bien +nuit!... + +Alors, monsieur, dans le silence et dans _ma nuit_, le petit coq, muet +depuis des jours, chanta! Il chanta, d'une voix triomphante qui dut +gonfler son cou et le dresser sur ses petites pattes. + +Il chanta, et je compris que le jour que je ne verrais plus jamais était +là , que la veilleuse éclairait la pièce, et que ma femme, depuis des +heures, me mentait pieusement, pour retarder l'instant où j'aurais tout +appris!... + +Le coq chanta encore, joyeux, peut-être parce qu'il savait que j'étais +aveugle, et j'entendis ma pauvre vieille qui pleurait. + + + +L'Horloge + +Presque cachée au fond d'un jardin inculte, avec ses volets toujours +clos, ses murs qui s'effritaient, rôtis par le soleil, lavés par les +averses, son toit de briques d'où jamais une fumée ne s'élevait, elle +était vraiment bizarre cette petite maison que, dans le pays, on nommait +la «Maison du Crime». + +J'avais toujours eu le désir de la visiter sans jamais en trouver le +moyen, lorsqu'un jour je vis se balancer contre la porte un écriteau +avec ces mots: «A louer». + +Je crus d'abord à une plaisanterie. Pourtant, je ne sais quelle +curiosité me poussant, je sonnai. Grêle, avec un son fêlé, une cloche +tinta. J'attendis... Enfin il me sembla qu'un bruit venait du fond de la +maison. Je prêtai l'oreille... J'entendis un frôlement de pas traînants, +des tintements de clefs... des grincements de serrures... et la porte, +ayant crié sur ses gonds, s'ouvrit. Un grand vieillard s'avança vers +moi. Sa mise était sévère, son allure cérémonieuse et digne, son visage +impassible et sa démarche lente: c'était bien l'étrange habitant qu'il +fallait à cette étrange demeure. + +Il traversa l'allée, ouvrit la grille, et, s'effaçant pour me laisser +passer, me dit d'une voix sans timbre: + +--C'est pour louer, monsieur? + +A tout hasard, je répondis: «Oui». + +Dans ses yeux, un étonnement passa. Il s'inclina, puis, ayant avec soin +refermé la grille, murmura: + +--Fort bien. S'il vous plaît de me suivre... + +La maison n'offrait par elle-même rien de particulièrement intéressant. +Tout y était vieux, triste, délabré. Le long des murs, les papiers, +par endroits, s'étaient déchirés et pendaient, laissant voir le plâtre +jauni. Des cadres à la vitre embuée recouvraient des gravures passées; +les meubles, d'une forme antique, étaient couverts d'une couche épaisse +de poussière, et les feuillages du jardin tamisaient si étroitement la +lumière que les pièces s'éclairaient à peine d'une lueur indécise, quand +on poussait les volets. + +Le maître du logis me guidait dans l'appartement, refermant les portes +avec un soin silencieux, me renseignant en quelques mots brefs: + +--Ici, une chambre à coucher. Un cabinet de toilette. Là , une autre +chambre. La lingerie communiquant avec une chambre d'amis. A l'étage +supérieur, les communs, le grenier. + +La visite achevée, je dis machinalement--pour dire quelque chose: + +--C'est tout? + +Il s'arrêta, me fixa longuement, comme si ma question avait eu quelque +chose d'insolite, puis, ayant choisi dans son trousseau une clef, il +l'enfonça dans une serrure qu'il fit jouer, et me répondit d'une voix +bizarre: + +--Non. Il y a encore cette pièce. + +J'entrai. Il y faisait très sombre, très humide. Je distinguai une +fenêtre munie d'épais barreaux, deux escabeaux, une table carrée poussée +le long d'un mur. Il entre-bâilla les volets, et, dans le demi-jour +revenu, j'aperçus, pendant à un crochet du plafond, une corde avec +un noeud coulant, et, dans un coin, une horloge de campagne, si +poussiéreuse qu'elle n'avait plus de couleur, et qui, malgré qu'elle +semblât, ainsi que tous les objets de cette maison, n'avoir pas été +touchée depuis des années, battait l'heure d'un tic-tac lugubre et +régulier. + +De suite, cette simple horloge retint mes regards et ma pensée avec une +force si extraordinaire que la parole de l'inconnu résonnant dans cette +salle basse, me fit à peine tressaillir. + +--C'est ici la chambre du crime. + +Je me tournai vers lui. Il était immobile; pas un muscle de son visage +n'avait bougé. Il ajouta--et je crus discerner une sorte d'ironie dans +sa voix: + +--... Puisque cette maison est la maison du crime!... + +Je le regardai, stupéfait, j'entendais derrière moi le tic-tac de +l'horloge. Il n'eut l'air de remarquer ni ma surprise, ni ma pâleur, et, +m'ayant désigné un des escabeaux, il s'assit sur l'autre, et poursuivit: + +--Je vous dis cela, monsieur, car je n'ai pas cru un seul instant que +vous fussiez venu ici pour louer... Ne protestez pas!... Vous êtes venu +ici pour voir... Vous avez vu... Vous êtes venu ici pour savoir... Eh +bien! vous allez savoir... + +Cela semble toujours ridicule lorsqu'un homme de mon âge--j'ai bien +près de quatre-vingts ans, parle d'amour. Cependant, c'est une histoire +d'amour que je vais vous conter. Elle remonte à plus d'un demi-siècle. +La voici: je me suis marié très jeune--je n'avais pas vingt-trois +ans--avec une femme que j'aimais à la folie, et qui m'aimait aussi--je +le croyais du moins. Afin d'éviter les importuns, de jouir en paix de +mon bonheur, j'avais acheté cette petite maison, et nous étions venus +l'habiter. Pour être tout à fait sincère, je vous dirai qu'il y avait +peut-être dans cette sorte d'exil autre chose que le souci d'abriter ma +lune de miel. Il y avait surtout un vague besoin de soustraire ma femme +aux tentations du monde, car j'étais d'une jalousie farouche. Nous +vivions là depuis quelques mois, lorsqu'un jour je fus appelé auprès +d'un parent malade. + +Ici, c'est l'éternelle histoire de l'adultère. Je revins plus tôt que +je ne le pensais, qu'elle ne le pensait surtout. J'ouvris la porte sans +méfiance, j'entendis un murmure confus de voix; comme par enchantement, +toutes les lumières s'éteignirent... Je m'élançai dans l'escalier... une +forme fuyait... Je me jetai à sa poursuite, et là , devant la porte de +cette pièce, je saisis le fuyard au collet. Tout en le maintenant du +poing contre le mur, je fouillai dans ma poche, je pris une allumette, +et, devant moi, je vis un homme à demi vêtu, pieds nus, livide, qui +essayait de se débattre sous mon étreinte. + +Sur le premier moment, je crus avoir affaire à un voleur, mais, le +désordre de sa mise fit naître en moi un terrible soupçon... J'appelai: + +--Louise! Louise! + +Rien... Traînant l'homme par la gorge, j'allai jusqu'au fond du +corridor, et, dans le retrait de l'escalier, j'aperçus ma femme, en +chemise, échevelée, qui, dès qu'elle me vit, se mit à hurler: «Pitié! +Pitié!...» + +... Un être ombrageux et jaloux comme moi, n'a pas été sans réfléchir, +dans les heures les plus calmes, à ce que serait son attitude s'il +surprenait sa femme aux bras d'un amant. Je m'étais toujours dit: «Ce +serait plus fort que moi... Je les tuerais à coups de pied, à coups de +poing!...» + +Eh bien..., pas du tout!... Au lieu du geste impulsif et sauvage que je +m'attendais à avoir, un calme effrayant terrassa mon instinct. Une haine +froide, raisonnée, glaça ma fureur, et mon esprit fut assez lucide pour +comprendre qu'en les tuant sur la seconde, je me vengerais mal, que, +dans leur épouvante, ils ne sentiraient pas mes coups, et, décidé au +crime,--mais au crime savant, raffiné,--je les pris tous deux comme des +loques, je les poussai dans cette pièce, et, une fois que je les vis +à terre, pantelants, je me penchai sur eux, et, sans un cri, sans un +geste, je leur dis: + +«Vous avez voulu être en tête-à -tête? Soyez heureux! Je vous y laisse. +Mais prenez bien votre compte d'amour! Il est minuit. Lorsqu'il sera +quatre heures à cette horloge, je vous tuerai comme des chiens!...» + +Puis je sortis, fermant la porte à double tour. Je montai dans mon +cabinet, et là , tout seul, j'eus une explosion de douleur, et sanglotai +longtemps, la tête dans mes mains. + +Soudain, la petite pendule de la cheminée sonna... Un... deux... +trois... je tressaillis... trois heures!... Je regardai le cadran. Mais +non! C'étaient quatre heures moins un quart qui venaient de sonner... Je +passai ma main sur mes yeux, comme au sortir d'un rêve, et tout haut, +pour être sûr de moi, je prononçai: + +--Allons! Il faut punir maintenant!... + +Dans le tiroir de mon bureau, je saisis mon revolver, j'y glissai six +cartouches. Je pris un candélabre, et je descendis... + +Je devais être effrayant à voir, mais je ne tremblais pas. Dans +l'escalier, je prêtai l'oreille... Un tel silence planait sur toute la +maison, que je me demandai une seconde: «Se seraient-ils enfuis?...» + +Je m'engageai dans le corridor. Je n'entendais toujours rien, si ce +n'est le tic-tac profond de l'horloge qui, dans la salle basse, allait +marquer l'heure des misérables. Je posai le candélabre à terre, et +regardai ma montre: quatre heures!... D'un geste décidé, je saisis +la clef... quand un éclat de rire... un éclat de rire effroyable, +surhumain, me traversa les oreilles... Je restai, une seconde, +étranglé de frayeur... Un silence... Je me crus le jouet de quelque +hallucination, et j'ouvris violemment la porte. + +Alors, monsieur, je vis une effrayante chose: + +Attaché par le cou à cette corde, l'homme se balançait dans le vide, et, +dans un coin, tapie comme une bête, les yeux hagards et les ongles aux +dents, ma femme me dévisageait. Tout d'un coup, elle se mit à rire, +de ce terrible rire qui m'avait glacé tout à l'heure. Elle riait aux +éclats, puis se taisait. Sa figure prenait soudain une expression +indicible d'angoisse, et, la face tournée vers un coin de la salle, +fixant une chose que je ne voyais pas, elle disait des mots sans suite, +parmi lesquels, un seul, toujours le même, revenait sans cesse: + +--L'horloge!... L'horloge!... + +Moi, venu en justicier, je restais effaré, entre ce pendu et cette folle +qui geignait sans répit: «L'horloge... L'horloge!...» Je demeurais +stupide devant cet inexplicable dénouement. Fallait-il croire que +l'homme eût été assez lâche pour se suicider, n'osant affronter ma +vengeance, et laisser sa complice seule en face de moi?... + +... La lueur sale de l'aube naissante glissait doucement dans la pièce. +Brusquement, ma femme poussa un cri en étendant les bras: + +--Là ! Là !... + +Mon regard, machinalement, suivit son geste, et, devant moi je ne vis +rien que l'horloge. + +D'abord, je ne compris pas; puis, une chose d'apparence très simple me +frappa: l'horloge battait. Dans la haute gaine, son tic-tac résonnait +comme un coeur dans une poitrine. Son large cadran faisait tache dans le +coin d'ombre; on y pouvait lire les chiffres... + +Mais ce cadran n'avait pas d'aiguilles!... + +Et soudain, la vérité se fit jour en moi, l'effroyable agonie des deux +misérables m'apparut. Je la suivis, je la vécus avec eux par la pensée, +et, aujourd'hui, je peux, d'une façon certaine, expliquer comment les +choses se passèrent. Je leur avais dit: «Quand il sera quatre heures à +cette horloge, je vous tuerai.» La porte fermée, ils avaient essayé de +fuir; mais quand ils s'étaient rendu compte que c'était impossible, que +tous leurs efforts seraient vains, dans leur cerveau vidé par la peur, +ils n'avaient plus entendu que ce tic-tac dont chaque note tirait une +goutte de leur sang. Ensuite, perdant la tête, par ce reste d'instinct +qui fait que le condamné se cramponne à l'existence au pied même de +l'échafaud, ils avaient voulu se rendre compte de ce qui leur restait +à vivre et s'étaient rués vers l'horloge... Mais, l'horloge sans +aiguilles, l'horloge qui savait le temps, le martelait de son +va-et-vient implacable, ne voulait plus dire son secret: elle l'avait +dans le ventre, et le gardait bien!... Et ils eurent beau épier son +souffle, compter ses battements, ils entendirent sa chanson lugubre, et +ne la comprirent pas. + +Alors, les secondes devinrent pour eux des heures, des nuits, des +siècles! Chaque bruit était peut-être le dernier?... Autant de fois le +balancier buta, autant de fois ils eurent l'angoisse du massacre. +A chaque oscillation, ils crurent voir cette porte s'ouvrir... Ils +moururent ainsi cent fois, mille fois, déchiquetés, par bribes!... Ah! +je n'avais pas prévu ce supplice-là , ce supplice grand comme le Destin +qui leur étreignit lentement, d'une main pesante, impitoyable, le coeur, +la peau, la raison. + +Les hommes ne savent pas punir comme cela, monsieur, et dans cette +minute, j'ai béni le ciel. + +Bien entendu, je fus arrêté, et jugé. Devant le tribunal, j'ai cru +inutile d'expliquer les événements... Je tenais si peu à la vie... +Pourtant, il faut penser que mon heure n'était pas arrivée, puisque, +accusé--et convaincu--d'assassinat, je bénéficiai de circonstances +atténuantes, et fus condamné à cinq ans de prison seulement! + +Après, je suis revenu ici. J'ai laissé toutes choses en place. Rien ne +vit plus autour de moi que cette horloge, et je la remonte pieusement. +Je reste parfois des heures à contempler son cadran vide... Je lui +parle... Je crois, en vérité, que les choses ont une âme, car, par +moments, il semble me regarder, ce cadran.--Mais, maintenant, c'est +fini. L'horloge peut se taire: ma femme s'est éteinte, il y a deux +jours, dans une maison de fous. + +D'autres gens habiteront entre ces murs... Ils y auront des +tristesses... des joies... Nul n'y goûtera plus les âpres voluptés de la +vengeance que j'y connus... + +Il parla encore longtemps... La nuit tombait... Des ombres s'étalaient +aux murs gris de poussière. L'horloge avec son cadran vide, l'horloge +qui avait vu tant d'effrayantes choses, l'horloge pleurait dans sa gaine +de bois... + + + +Le mauvais Guide + +Combien s'était-il écoulé de jours, de semaines ou de mois, depuis qu'il +pourrissait au fond de ce cul de basse fosse?... L'homme n'aurait pu le +dire. + +Dans son cachot tout rempli d'ombre, nulle lueur ne passait. En s'aidant +des genoux et des mains, il avait, dressé sur sa couchette scellée au +mur, tâté le plafond de sa prison. Mais, pas plus là qu'aux parois +lisses, ni qu'aux dalles humides, ni qu'à la porte aux fers rouillés, +ses doigts n'avaient trouvé le moindre trou, la moindre fente. + +D'abord, il avait pensé que ses yeux s'habituant à la nuit cruelle +finiraient par y distinguer les objets; que, sa raison aidant ses sens +exaspérés, il pourrait deviner, parmi ces ténèbres, un peu de l'âme +impalpable du jour qui ne disparaît jamais tout à fait pour les vivants. + +Mais ses yeux grands ouverts avaient en vain pleuré dans la nuit, ses +paupières avaient saigné sous l'effort inutile: tout était noir, tout +restait noir. + +Il n'entendait, dans ce tombeau où traînait sa trop lente agonie, que, +de temps en temps, le pas du geôlier qui lui apportait sa pitance. +Pendant une seconde, la porte de son cachot s'entr'ouvrait. Ses yeux +clignotants pouvaient voir la tache rousse d'une lanterne, et la tache +plus pâle d'une face penchée ou d'une main tendue, car l'ombre des +couloirs se mélangeait à l'ombre impénétrable de sa cellule. Puis, la +porte se refermait. Le bruit de pas dans les corridors allait diminuant, +et, de nouveau, le grand silence épaississait sa nuit. + +Parfois aussi, il entendait le vent gémir, et le clapotis monotone de +l'eau qui, dans les fossés, venait battre les murs du donjon. Des rêves +fous de ciel, de liberté et de lumière avaient d'abord hanté son sommeil +agité. Puis, de ses songes mêmes, la lumière désapprise s'en alla. Il ne +lui resta plus que la seule obsession de s'échapper de ce sépulcre; des +plans s'enchevêtrèrent dans sa tête égarée, tous et toujours aboutissant +au même but: la fuite! + +Un jour--ou une nuit, il n'aurait su le dire--comme il songeait, assis +sur sa couchette, le bruit des pas du geôlier le tira de sa torpeur. +Bien que, depuis longtemps, il eût cessé d'éprouver, à l'approche de ce +vivant, le moindre émoi, comme son estomac criait la faim, et que ses +lèvres desséchées avaient besoin de se désaltérer, il se leva et se mit +à marcher à tâtons. + +Une bouffée d'air froid jeta autour de lui une odeur aigre de pierre +humide. A la lueur du falot, il vit à terre sa cruche et son écuelle. +L'huis entr'ouvert se referma. Il étendit la main vers la cruche de +grès, mais, au moment de la saisir, il s'arrêta: un cri étrange avait +traversé le silence. Il attendit, croyant avoir mal entendu. Il fit un +pas: le même cri monta du sol. Il s'agenouilla, modulant doucement un +claquement de lèvres, comme pour appeler un chien. Rien ne répondit. +Rampant, à quatre pattes, il tâtait les dalles autour de lui. Ayant +trouvé la cruche, il la prit et se mit à boire à grands coups, puis, la +reposa dans un angle. + +Soudain, un contact visqueux et froid le fit tressaillir. Sous sa main, +une chose sembla fuir, et le cri qui l'avait étonné, tout à l'heure, +s'éleva, fluté, étrange. Il resta, sans bouger, le poing fermé sur la +masse gluante qui semblait palpiter, battre à coups rapides et rythmés +entra ses doigts. Le cri, une nouvelle fois, vibra dans ses oreilles. La +chose se ramassa sous son étreinte, pour s'échapper. Alors, au milieu de +son dégoût et de son angoisse, une lueur se fit, et malgré lui, il dit, +presque à voix haute: + +--C'est une bête!... + +Le son de sa propre voix lui fit peur. + +Il répéta: + +--C'est une bête... une bête... + +Et, tout à coup, il frissonna de tous ses membres; la sueur perla sur +son front. Plus de doute: le cri étrange, le corps visqueux... c'était +le cri, c'était le corps d'un crapaud. Un crapaud!... Il s'imagina voir +la bête horrible, la bête impure, avec son dos zébré, son ventre blanc, +et ses gros yeux dorés. + +Ses doigts se détendirent. Le crapaud retomba avec un bruit mou. + +Alors, l'instinct craintif, à la fois, et méchant de l'homme s'éveilla, +et, d'un coup de talon, il voulut l'écraser. Son pied heurta la bête +flasque. Il crut l'avoir tuée. Mais le crapaud, mutilé sans être mort, +se remit à pousser son cri. L'homme le poursuivit, tapant le sol de ses +mains ouvertes. + +A son dégoût insurmontable se mêlait un obscur remords de bourreau. Il +voulait tuer la bête, non plus seulement pour ne plus risquer de la +frôler, mais encore pour étouffer sa plainte. Peine inutile. Le cri +partait, d'ici... de là ... et chaque fois que ses doigts croyaient +atteindre la bête douloureuse, ils ne rencontraient que la dalle glacée +ou le mur rêche. + +Épuisé, les genoux tuméfiés et les paumes sanglantes, il s'étendit sur +sa couchette, et s'endormit. + +Dès qu'il fut éveillé, il songea: + +--La bête doit être morte. + +Il prêta l'oreille. Pendant un moment, il n'entendit que la plainte +lointaine du vent. Il respira plus largement, soulagé. Il se leva, et, +toujours tâtonnant, gagna la porte. Depuis longtemps, à l'aide d'un +vieux bout de fer oublié dans un coin, il essayait d'en user les gonds. +Il reprit son patient travail, raclant sans bruit. + +Soudain, le cri du crapaud s'éleva: + +--Ah! bête immonde, gronda le prisonnier, je te ferai bien taire! Il +recommença sa chasse, mais en vain. Lorsqu'il croyait tenir la bête, +elle glissait entre ses doigts. + +Cela dura des jours et des jours. S'il ne travaillait pas à déchirer sa +porte, il rampait pour atteindre l'invisible crapaud. L'appel de la bête +blessée résonnait à intervalles réguliers. Et le captif, exaspéré, suant +de peur, sentait par moments sa raison se troubler. Ah! quelle volupté +c'eût été d'écraser le monstre, de le voir éclater sous sa botte!... + +Presque dément, il l'insultait, le provoquait: + +--Viens donc! viens donc!... Montre-toi!... ose te montrer!... + +... Or, il advint qu'à force de limer les gonds de la porte, ils +cédèrent et que le battant, ayant pivoté lourdement, s'ouvrit. + +Une porte!... Qu'était-ce auprès de ces barrières effrayantes qu'il lui +faudrait franchir, sans doute, avant que de revoir le jour!... Pourtant, +une joie infinie réchauffa son courage. Il pensa: + +--Puisque Dieu a permis qu'avec mes mains je puisse détruire la +première, c'est peut-être qu'il veut que les autres s'écroulent devant +moi. + +Le couloir qui fuyait entre les murailles épaisses était à peu près +aussi sombre que son oubliette. Ses yeux distinguèrent cependant une +vague lueur venue, il ne savait pas d'où, mais qui adoucissait la nuit. +Le coeur battant à faire éclater sa poitrine, il prêta l'oreille. Pas un +bruit. Il se dit: + +--Le geôlier dort... Les gardes fatigués sont, sans doute, assoupis... +En route! + +Il fit un pas: + +--Par où?... A droite?... A gauche?... Les minutes valent des siècles... +une seconde, c'est une fortune... je ne puis en perdre une seule... De +quel côté sont les issues? De quel côté me dirigeant, fuirai-je vers la +campagne claire? + +Il comprit qu'il allait se perdre, qu'il ne trouverait pas d'issue et +qu'il se jetterait dans les bras des bourreaux. Une rage impuissante +versa des larmes dans ses yeux. Il rugit: + +«Oh! toute ma raison inutile pour un éclair d'instinct!» Il crispait ses +doigts dans ses cheveux, ses ongles labourant sa peau. + +Et voici que, dans le même instant, retentit le cri lugubre du crapaud. +A la lueur mourante qui tout à l'heure, avait ravi ses yeux, il vit +luire son corps gluant. Un attendrissement l'envahit, il regarda +l'animal détesté comme un sauveur. Il se mit sur la pointe des pieds +pour ne pas le gêner dans sa route, devinant que la bête allait +d'instinct vers la lumière, et, qu'en suivant sur les dalles sonores la +trace immonde de sa course, il marcherait, lui, vers le jour radieux. + +La bête, estropiée jadis, avançait par sauts maladroits. Il ne la +quittait plus des yeux, guettant sa piste. Derrière elle il rampa dans +des corridors, montant et descendant des marches, murmurant avec un +accent de prière: + +--Va... va... Emmène-moi... + +Tout à coup, un vent frais caressa son visage, et, devant lui, se +détacha un pan de ciel, où des étoiles achevaient de briller. Au loin, +un rais de lumière neigeuse frangé de nuages, lui apparut. Les deux +mains jointes, il pleura. + +Ensuite, secouant son émotion, il avança une jambe: son pied glissa. Il +posa l'autre: l'autre glissa aussi. Le sol semblait se dérober sous +lui, il enfonça jusqu'aux chevilles. Il essaya de dégager ses jambes +prisonnières: il enfonça plus vite. Il était enlisé maintenant jusqu'aux +genoux. Il étendit les mains, et, ses mains, qu'il croyait appuyer sur +la terre solide, enfoncèrent dans une boue épaisse... Il descendait, +descendait... Il voulut appeler: sa voix s'éteignit dans sa gorge. +La boue montait. Il en avait jusqu'aux hanches... Elle étreignit son +ventre, glissa jusqu'aux aisselles, effleura son menton et vint frôler +ses lèvres... + +Alors, comme dans un suprême effort, il ouvrait toute grande la bouche +pour hurler, il entendit le cri qui avait obsédé ses veilles; il sentit +un corps mou contre sa face blême, et devant lui, ventre gonflé, pattes +tendues, il vit passer le gros crapaud qui s'étala dans l'eau fétide. + +L'homme gémit: + +--Ah! tu te venges!... + +Puis, il ferma les yeux, râla: «_Mea culpa_» et disparut. + +... De l'étang, soudain éveillé, s'élevèrent des coassements joyeux... +La nuit mourait au bord du ciel changeant. Les rides du marais +s'élargissaient dans l'ombre... L'eau se tut. + +Un oiseau de ténèbres, fuyant le jour à tire d'ailes, effleura de son +vol la moire sombre de l'étang, et l'aube lente, à travers la pluie +grise, se hissa tout à fait sur l'horizon. + + + +Fascination + +Il y a une heure, j'étais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n'était +pas ma liberté ou mon honneur que je jouais: c'était ma tête. + +J'ai connu les sommeils terrifiés avec les cauchemars de guillotine. +J'ai passé avec épouvante mes mains moites sur mon cou glacé, pour +deviner la route étroite qu'allait y tracer le couteau. J'ai frémi aux +murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j'ai entendu hurler: «A +mort!» + +Tout cela, d'un seul mot, vient de s'évanouir. Je suis libre. J'ai +retrouvé la rue bruyante et les lumières des magasins. Tout à l'heure, +je vais dîner, bien à mon aise. Assis auprès du feu, je fumerai ma pipe, +et, cette nuit, je m'endormirai calme, reposé, dans le lit tiède qui +m'attend. + +Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu'à cette heure +où des juges viennent de m'absoudre. Je me demande par quelle aberration +ils n'ont pas su voir l'être que je suis en réalité. Je demeure interdit +devant la puissance de la dénégation, et j'ai besoin, pour bien +reprendre mes esprits, d'écrire la vérité masquée depuis trois mois avec +tant de cynisme, que j'en arrive, par instants, à me prendre moi-même à +mes mensonges. + +Car, en vérité, je suis un assassin: j'ai tué une femme. + +Pourquoi?... Je ne l'ai jamais su exactement. + +Pas par jalousie, en tous cas: je ne l'aimais pas. Pas pour la voler: je +suis riche, et les quelques francs qu'on a trouvés sur elle n'auraient +pu me tenter. Pas par colère, non plus... + +Nous étions dans cette chambre. Elle, debout auprès de cette glace; moi, +assis, comme je le suis à présent. Je lisais. Elle me dit: + +--Descendons... Nous irons faire un tour au Bois. + +Sans lever les yeux, je répondis: + +--Non, je suis fatigué. Restons. + +Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa +voix m'énerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de +petits ricanements, de haussements d'épaules. A plusieurs reprises, je +tâchai de l'interrompre: + +--Tais-toi, veux-tu?... Tais-toi, je t'en prie... + +Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et, +tout en marchant, j'aperçus sur la cheminée un petit revolver que j'ai +coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la +seconde où je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi. +La voix de ma maîtresse, qui m'agaçait seulement, au début, m'horripila +à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'étaient pas les paroles +qu'elle prononçait qui m'exaspéraient, c'était sa voix, sa voix seule. +Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en +aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos, +de calme absolu. Comment, pourquoi s'établit-il dans ma tête un +rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne +pouvais obtenir?... Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se +précisèrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gâchette, et je +vis aussi la femme tombant, sans un cri. + +En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui +traversent le cerveau sans que la pensée s'y arrête. Mais, cette fois, +on eût dit qu'en passant, cette vision s'était brusquement accrochée à +ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y +emmêlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher. +Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais détacher mes regards. +Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui. + +Il était là , devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d'ivoire, +son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avançai, puis +je retirai la main. C'était plus fort que moi. Un besoin me venait de le +saisir, de le toucher. + +On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables. +Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me +cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicidés, +pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent, +me trouvant seul, en wagon, j'ai éprouvé le désir maladif de tirer le +signal d'alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m'attirait. +J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre était absurde, +qu'on m'infligerait une peine sévère; si le hasard d'un arrêt brusque, +ou le passage d'un train, n'avaient détourné violemment ma pensée, je +suis persuadé que j'aurais succombé à la tentation. + +Eh bien! dans ce moment, j'éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes +mains n'obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s'il se +fût agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre où +ils allaient aboutir. + +Parlait-elle?... Se taisait-elle?... Je l'ignore. La seule chose dont je +conserve la perception et le souvenir assez nets, c'est que, l'arme à la +main, je marchai vers elle, que mon poing s'éleva, et que, lorsqu'il fut +à la hauteur de son front, j'appuyai sur la détente. Cela fit un bruit +sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite, +sous la paupière droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu'on +lâche et qui s'étale sur les tapis. + +Alors, instantanément, la raison me revint. Une terreur folle s'empara +de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insensé dans tous les +coins de la chambre, sans songer même à me pencher sur ma victime, et, +je ne sais quel instinct de basse lâcheté me poussant, j'ouvris la +porte, et, galopant dans l'escalier, je criai: + +--Au secours!... Elle s'est tuée!... + +Tout d'abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvèrent bien +improbable. Je fus arrêté. L'instruction fut longue. J'aurais pu, d'un +seul mot, tout élucider. Je n'avais qu'à dire: + +--Voilà comment les choses se passèrent. + +Je persistai à nier, opiniâtre. Et comme en fin de compte, il faut +toujours assigner un mobile à un acte criminel, et qu'aucun n'avait pu +être retenu contre moi, je fus acquitté. + +J'envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je +n'eus pas tort de mentir. Si j'avais conté aux jurés ce que j'écris ici, +m'auraient-ils cru? m'auraient-ils absous? Je crois que j'ai bien fait +de nier. Il y a de ces vérités qui ressemblent, à s'y méprendre, au +mensonge... + +... Mon Dieu, que c'est donc bon d'être libre, de pouvoir aller et venir +à sa guise! + +De ma fenêtre, je vois la rue, les maisons et les arbres... C'est +ici même que le drame s'est passé. On ne voulait pas me donner cette +chambre. J'ai tenu, moi, à m'y retrouver. Je ne crains pas les spectres. +Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse là . Il +semble que les souvenirs s'éveillent plus volontiers dans les endroits +où ils naquirent. + +... Vraiment, cette confession m'a tout à fait remis. J'ai l'âme claire, +nette, comme lavée. + +Je vais tâcher d'oublier ce mauvais rêve. J'irai vivre à la campagne, +loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom. +Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de +paysan... Je ne me reconnaîtrai plus moi-même. + +Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce +revolver que tout à l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me +rappellerait des heures trop pénibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en +achèterai un autre. + +Il est devant moi, tandis que j'écris, et sa vue me fait mal. Pourtant, +c'est peu de chose!... Il est joli... on dirait d'un bijou, d'un bibelot +coquet... Vu ainsi, ça n'a pas l'air méchant. + +... Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux. +Il est aussi très froid... Il m'effraie un peu... C'est mystérieux, +cette arme qui dort... Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe +aiguë et la lame tranchante... Ça, rien: Il faut savoir... Je ne veux +pas le conserver... Je le vendrai, dès demain... Oh! le vendre?... Je le +donnerai... Eh bien! non! Je le jetterai... + +Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque +temps. Je le regarde trop... C'est bien naturel, n'est-ce pas?... Il est +là , comme un témoin muet... Décidément, je ne le conserverai pas une +heure de plus. + +... J'écris toujours, avec cette arme devant moi. + +--Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés +dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?... Je les +imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder... d'abord, puis, leur +résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher +leurs yeux du pistolet?... s'ils ne sont pas invinciblement attirés, +fascinés?... + +Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?--Le plus dur, ce doit +être le simple geste d'étendre la main, de prendre l'arme, et d'en +sentir le froid... + +... Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche... j'appuie le canon +contre ma tempe... Ce n'est pas une sensation autrement désagréable... +Un tout petit frisson... ensuite, l'acier s'échauffe au contact de la +chair... + +Non, ce n'est pas cela qui doit être le plus horrible... C'est la +seconde où l'on presse la détente... le dernier ordre que l'âme va +donner à la machine... + +... Qui sait?... Cela non plus n'est rien, peut-être?... Quand le +vertige vous a pris, on se sent attiré irrésistiblement. + + Je sens très bien cela... + ... On n'est plus rien... + ... On ne sent plus rien... + ... L'inconnu vous appelle, + ... vous tire... vous happe... + ... Et on appuie sur la déten... + + + +Circonstances atténuantes + +Ce fut par le journal que la Françoise apprit l'arrestation de son gars. + +La chose lui sembla d'abord si monstrueuse qu'elle n'y voulut point +croire. + +Son gars, son petit gars, si poli, si timide, qui était venu un mois +auparavant passer les congés de Pâques auprès d'elle; son gars, un +voleur et un assassin?... Elle le revoyait! dans son uniforme de +fantassin, avec sa bonne figure; elle sentait encore sur ses joues +ridées la caresse de son gros baiser d'au revoir, et, remuant ces +souvenirs doux et tranquilles, haussait les épaules, se répétant: + +--Sûr, ils se sont trompés. Ce n'est pas lui. + +Pourtant, c'était bien écrit, en grands caractères: «Un soldat +criminel.» Ça se passait dans la garnison du petit, et l'on disait son +nom, en toutes lettres. + +Elle demeurait atterrée, les lunettes levées sur le front, les mains +jointes, la bouche tremblante, parlant toute seule, dans le silence +tiède de la cuisine, regardant sans les voir le vieux chien assoupi près +de la porte ouverte, et l'horloge qui, dans sa gaine, coupait le temps +de son tic-tac grave et traînant... + +Quelqu'un entra. Elle sursauta: + +--Qui est là ? + +Ayant reconnu une voisine, et ne voulant pas laisser deviner son +trouble, elle ajouta: + +--Je dormais... Il fait si chaud... + +Elle, d'habitude un peu silencieuse, réservée, parlait, parlait... +posant les questions et faisant les réponses, de crainte qu'on ne +l'interrogeât, se demandant, tandis qu'elle débitait ses phrases +décousues: + +--Sait-elle?... + +Elle se tut, ne trouvant plus de mots. Avec un drôle d'air, la voisine +lui dit: + +--Y a-t-il longtemps que vous n'avez eu des nouvelles du fils? + +--Non... Ce matin. + +Elle n'ajouta pas comment! Tout aussitôt, un grand besoin lui vint +d'être consolée, rassurée, d'entendre une autre voix que la sienne se +révolter, proclamer: «C'est une erreur! Ce n'est pas lui, voyons!...» + +Elle montra le journal, et, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre +plaisant: + +--Vous avez lu?... Est-ce drôle, hein? + +La gorge sèche, avec des larmes au bord des paupières, elle ajouta: + +--On est bête, tout de même... Sur le premier moment, ça m'a donné un +coup!... Faut-il!... + +La voisine se taisait toujours. Elle répéta: + +--C'est drôle, hein!... C'est drôle!... + +--Oui, c'est drôle qu'ils soient deux à porter le même nom dans le même +régiment. + +Avec un grand soupir, la vieille s'écria: + +--Je me disais bien, aussi!... Voilà ... Ils sont deux... Ce n'est pas le +mien!... + +--Mais, je ne sais point, fit la commère. Je vous demande... Ce serait +à souhaiter... parce que, une supposition que ce soit lui... On raconte +déjà que c'est lui qui avait fait le coup chez le tonnelier... Oui, les +300 francs qu'on a volés, juste comme il était en permission. + +La mère s'était dressée, toute pâle, les poings fermés: + +--Peut-on dire!... Ça n'est pas lui, non, ça n'est pas lui... Vous +n'avez pas honte!... Qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous vous +mettiez tous après nous?... Pauvre petiot!... On va bien voir!... + +Et, sans fermer la porte derrière elle, sans même prendre ses sabots, +elle courut jusqu'à la gare. + +Elle arriva à la ville sur le coup de sept heures. Durant le voyage, +sa terreur n'avait fait que croître. Elle ne disait plus: «C'est +impossible!» mais: «Si c'était vrai!...» La route lui avait paru +interminable, tandis que, devant elle, filaient la campagne, les champs, +les poteaux télégraphiques et les fils qui montent et descendent dans +un balancement vertigineux. Lorsque le train stoppa, elle se mit à +trembler, trouvant presque que l'instant où elle allait savoir enfin +était trop vite arrivé. + +Elle murmurait des _Pater_ et des _Ave_, ajoutant des supplications aux +prières qui, machinalement, venaient à ses lèvres: + +--Oh! bonne Vierge, vous n'avez pas voulu ça, n'est-ce pas?... Les +belles prières que je vous ferai tout à l'heure!... + +Derrière la grille, la cour de la caserne s'allongeait toute blanche, +avec ses bâtiments carrés. Des soldats étaient assis sur le pas de la +porte, causant, dans le calme du soir. Son petit lui avait appris à +connaître les grades. Très humble, elle s'arrêta: + +--Pardon, monsieur le sergent, je voudrais vous demander un petit mot. +Voilà ... + +Elle hésita, n'osant dire tout de suite sa vraie peur. + +--Voilà ... C'est rapport à mon fils... Michon, Jules, de la 3e +compagnie... Je voudrais savoir si... je pourrais le voir... + +Elle essaya de sourire: + +--Je suis sa mère... sa maman... Non? Eh bien!... où est-il donc?... +il n'est pas malade, je pense?... Alors?... Si, je sais?... Non, mais +non... je ne sais pas... Il est puni?... A la salle de police?... +non?... En... en prison... vous dites?... Il va passer en conseil de +guerre?... + +Elle cacha sa tête dans ses mains: + +--Bonne Dame, c'était donc vrai! Bonne Dame!... + +Elle s'éloigna, titubant presque. A la prison militaire, on lui dit +que le petit était au secret, et ce mot de secret grandit encore son +épouvante. Elle le vit seul, à jamais séparé du monde, enfermé. On lui +dit d'aller voir son avocat, et, du même pas heurté, elle s'en fut chez +l'avocat. Par lui, elle sut toute la vérité. Le doute n'était +plus possible. Le petit avait tué pour voler; on avait retrouvé +l'argent--près de six cents francs--dans sa paillasse... Enfin, il avait +avoué. + +Quand elle eut vainement pleuré, supplié pour qu'on le lui laissât voir, +elle rentra au village. Chacun savait. Craignant les paroles et les +regards, elle revint chez elle, à la nuit. Comme une pauvre bête qui +redoute les coups et qui se cache, elle n'osait plus sortir, gardant +ses persiennes fermées, prenant chaque matin, en tremblant, le journal +glissé sous sa porte. + +Ainsi, elle lut tous les détails du crime et tout ce dont on accusait +son enfant. Des gens avaient déposé devant le juge, et tous laissaient +entendre que c'était le fils Michon qui avait volé le tonnelier. Ça, +ça n'était pas vrai! Elle en jurerait... Puis de cela aussi, elle se +prenait à douter. + +Au bout d'un mois, elle retourna chez l'avocat. Maintenant, elle ne +demandait plus à voir son fils, non qu'elle eût cessé de l'aimer, grand +Dieu!... Elle avait honte... + +--Qu'est-ce qu'ils vont lui faire, mon bon monsieur? Vous n'allez pas me +le laisser prendre... + +--Ma pauvre femme, j'ai bien peur... Si seulement je trouvais une +circonstance atténuante... + +--Comment dites-vous ça? Une circonstance... qu'est-ce que ça +signifie?... + +--Ça signifie quelque chose qui diminuerait sa faute aux yeux des juges. +Tenez, par exemple: un homme vole; si on peut prouver que la misère +l'a poussé, qu'il a volé, c'est vrai, mais pour donner du pain à ses +enfants, eh bien! c'est une circonstance atténuante. Tandis que lui! Il +n'en est même pas à son coup d'essai. Cet autre vol--qu'il nie--mais... +Enfin, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de tenter. + +La Françoise s'en retourna, plus lasse et plus douloureuse que jamais, +l'esprit torturé par ces mots nouveaux: «Circonstances atténuantes». +Comme elle aurait voulu la trouver, cette excuse, à quoi s'accrocherait +peut-être un peu de pardon!... Mais rien. Le crime seul restait évident, +monstrueux, sans rien qui pût en amoindrir l'horreur... + +Le jour du jugement arriva. Elle repartit, achevant de gravir son +calvaire. Dans le train, elle priait, invoquant tous les saints, +et, dans sa tête vide, ces mots, si souvent répétés, résonnaient: +«Circonstances atténuantes... Circonstances atténuantes...» + +Elle attendit dans une pièce triste, avec les témoins qui parlaient tout +bas devant elle. Quand vint son tour, elle entra d'un pas incertain, +clignant des paupières sous la lumière trop blanche, et, tout de suite, +son regard fut sur le gars qui, la tête baissée, un mouchoir à grands +carreaux bleus dans les doigts, pleurait à courts sanglots... Ensuite, +elle se raidit devant les juges. + +Elle avait voulu comparaître. A cette heure, elle se demandait +pourquoi... Elle ne savait rien, la pauvre vieille; elle n'avait rien +à dire!... Qu'est-ce qu'elle était là ?... Rien. La mère de ce petit, +simplement. Elle l'avait fait, oui... caressé, oui... élevé, oui... Il +était à elle, pourtant... Mais non, il n'était plus à elle aujourd'hui. + +A toutes les questions, elle répondait par des signes ou +d'inintelligibles paroles. Un grand silence pesait sur la salle. Une +infinie pitié descendait sur cette paysanne en deuil, tassée par le +chagrin. + +--C'est votre seul enfant? dit le président. + +--Oui, monsieur. + +--Tant qu'il a été chez vous, avez-vous eu à vous plaindre de lui? + +--Oh non! monsieur!... + +--Lui connaissiez-vous de mauvaises fréquentations? + +--Jamais. Ni son père, que tout le monde aimait et respectait, ni moi, +n'aurions permis... On peut dire que nous étions bien estimés, allez!... + +--Nous savons, nous savons... + +Puis se tournant vers l'accusé: + +--Vous le saviez aussi, et c'est bien pour cela que, vous sentant à +l'abri derrière l'honorabilité de vos parents, vous profitiez de votre +séjour chez votre mère pour voler... Comment soupçonner le fils de +si braves gens?... D'aucuns peuvent dire: «Je ne suis qu'à demi +responsable. Les mauvais exemples que j'eus sous les yeux m'ont perdu». +Vous, vous n'avez même pas cette excuse. + +Alors, la vieille parut faire un puissant effort sur elle-même. Dans +ses yeux tout petits, où les larmes avaient mangé les cils, une lueur +étrange passa, et, le front baissé, sans un geste, d'une voix qui ne +tremblait presque plus, elle parla. + +--Pardonnez-moi, monsieur. Il faut que je vous dise la vérité. Le petit +est coupable, bien coupable, c'est vrai... Mais il n'est pas le +seul... Tout à l'heure, je vous ai dit que je n'ai jamais rien eu à me +reprocher... J'ai menti. Les trois cents francs du tonnelier, c'est moi +qui les ai volés, moi... Quand le petit est venu en permission, je lui +ai avoué... Alors, cet enfant, il a pris peur... il s'est dit que sa +mère allait être perdue d'honneur et de réputation... et c'est pour les +rendre, pour que personne ne porte plainte, qu'il a volé à son tour... +Enfin, il s'est affolé... il a été surpris... et le malheur s'est fait. + +Elle se tut un instant, oppressée; puis, d'un ton plus bas: + +--J'ai menti... Je suis une mauvaise femme. C'est moi qui ai été +le mauvais exemple... Il faut m'arrêter... C'est une circonstance +atténuante pour lui, n'est-ce pas?... Pardon, monsieur... + +Plus courbée, les épaules plus humbles et la tête plus basse, elle +semblait petite, petite... + +... Le fils ne fut condamné qu'aux travaux forcés à perpétuité. Elle, +mourut peu après, réprouvée par tout le village. On dit pour elle une +rapide messe, et l'on mit son corps en pleine terre, tout au bout du +cimetière, en un coin où, dans les plus beaux jours, l'église et son +clocher n'étendaient même pas leur ombre. + +Cette histoire me fut contée près de sa tombe qu'ornaient seules une +croix de bois noir, abîmée par le temps, et une couronne de perles +rouillée, tordue, cassée, où, cependant, je pus lire ces mots: + +_A Françoise Michon.--Les juges de son fils._ + + + +Le Puits + +Assis au seuil de sa maison, les jambes écartées, les deux mains +appuyées au pommeau de sa canne, le vieux gardait le silence, ce silence +des paysans dont on ne saurait dire s'il est peuplé de souvenirs ou s'il +est morne et sans pensée. + +La journée s'achevait. Dans le ciel amolli montait l'appel lointain des +bêtes à l'étable. Un vieux cheval passa, rentrant tout seul à l'écurie, +tirant derrière lui ses traits qui traînaient sur la route. + +Le vieux le suivit des yeux, hocha la tête, et soupira: + +--Quand j'aurai ton âge, on ne me verra plus sur les chemins!... + +--Il est donc si âgé que cela? demandai-je. + +--Vingt ans au moins. Ça fait quatre-vingts ans pour un homme. + +--Et pourquoi ne vivriez-vous pas jusque-là ? + +--Pourquoi?... Regardez-moi. Je n'en ai seulement point cinquante... +Vous m'auriez donné davantage?... Eh oui! Cinquante ans, et je ne peux +plus travailler... C'est à peine si je tiens sur mes jambes. + +--Vous avez fait une grave maladie?... + +--Non. Autant dire même, je ne me suis jamais purgé. Seulement!--il +heurta du poing son front ridé--seulement, c'est là que ça travaille... +et on ne fait point des noces d'or avec certains souvenirs. Il y a des +heures qui comptent plus que des années. Tenez, je vais vous conter mon +histoire: vous jugerez vous-même. + +Il y a de cela bien près de vingt-cinq ans. J'avais connu en allant à +la ville la femme d'un cultivateur d'un village voisin. Le mari était +vieux--il avait bien une couple de dix ans de plus que moi. La +femme avait mon âge. Quand on est jeune, on ne réfléchit guère aux +conséquences... Et puis, j'aurais réfléchi, voyez-vous, que cela +n'aurait rien changé, vu que, quand l'amour parle, c'est que la raison +est en courses. + +Une nuit, j'étais auprès d'elle, son mari étant parti le matin pour +mener des boeufs à la foire, quand j'entendis du bruit dans la maison... +Je saute sur mes pieds... je passe mes souliers, ma veste; je descends +l'escalier à pas de loup, je traverse la salle du bas, l'enclos.... Je +n'y avais pas fait dix pas, que deux coups de fusil me partent dans le +dos. + +Instinctivement, je me jette à plat ventre. Je n'avais rien... Pas une +égratignure. Mais, comme je me relevais, je vis, sur moi, le mari qui +brandissait son fusil pour m'assommer. Je me mis à courir de toutes mes +forces. Il se lança à ma poursuite. Je l'entendais qui hurlait: + +--Gredin!... Canaille!... Voleur!... Arrêtez-le!... + +En rase campagne, j'aurais eu vite fait de le dépasser, car mes jambes +valaient mieux que les siennes, et pour galoper, on a plus de vent à +vingt ans qu'à quarante. Mais, dans ce jardin que je ne connaissais pas, +il avait l'avantage. Je butais dans les fils de fer, je heurtais les +cloches à melons, et, chaque fois que je me relevais, j'entendais sa +voix plus proche qui criait toujours: + +--Arrêtez-le!... Arrêtez-le!... + +J'arrivai enfin à la haie. M'arrachant la figure et les mains, je la +franchis. De toute la vitesse de mes jambes je dévalai le coteau. Mais +lui avait coupé au court, et me barrait la route, juste comme j'entrais +dans une ferme abandonnée où je comptais bien l'égarer. Il se précipita +sur moi à coups de pied, à coups de poing. Je tapais, moi aussi, comme +un furieux. Je le pris à la gorge. Il cessa de cogner, et me saisit à +bras-le-corps. Il me serrait à m'étouffer. Je voyais ses yeux qui lui +sortaient de la tête. Mes jambes s'enchevêtraient dans les siennes. Il +essayait de me mordre... + +Mais, tout à coup, le terrain manqua sous nos pas. Il ouvrit les bras... +je le lâchai... j'entendis à la fois son hurlement d'épouvante et le +mien... Je me sentis tomber... tomber... et soudain, sous ce bras, sous +l'aisselle, j'éprouvai une douleur terrible. + +Il me sembla que j'avais été agrippé au vol... Quand je revins à moi, je +ne compris d'abord ni où j'étais, ni comment j'étais retenu... Quelque +chose m'arrachait les chairs de l'épaule et du bras. Mes deux pieds +pendaient dans le vide... j'ouvris les yeux. Au-dessous de moi, quelque +chose luisait, quelque chose de noir qui tremblait, où je voyais danser +de petites lumières. J'essayai d'écarter les bras. Mais le mouvement que +je tentai à gauche, me fit hurler de douleur.--J'étendis la main droite, +et de ma paume ouverte, je cognai un mur froid, humide et gluant. Mes +talons battaient aussi un mur, et, à chaque coup, cela faisait un bruit +profond, comme un coup de pierre sur un tonneau vide. + +Et voilà que, mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, je vis devant +moi, tellement près que si j'avais pu allonger la main, je l'aurais +frôlée, une masse noire qui pendait à la paroi et tressaillait... + +Petit à petit, dans cette masse d'abord confuse, je distinguai des +bras... des jambes... et une tête... une effrayante tête aux yeux +chavirés, à la bouche tordue... la tête de l'homme qui, tout à l'heure, +avait roulé avec moi!... + +Alors, seulement, je compris. En nous débattant, nous nous étions +appuyés sur des planches qui recouvraient l'orifice d'un puits depuis +longtemps abandonné. Les planches, pourries sans doute, avaient cédé +sous notre poids, et, dans notre chute, nous avions été agrafés par deux +crochets, vous savez, ces crochets qu'on mettait autrefois dans les +puits pour y suspendre dans des paniers les bouteilles à rafraîchir, +histoire d'éviter de dérouler la corde jusqu'en bas. + +Nous étions pris, embrochés, comme des moutons à l'étal: moi, par +l'aisselle, lui--je le voyais maintenant--par le flanc, le ventre +déchiré, le corps pendant: d'un côté, les jambes, les cuisses--de +l'autre, le tronc, la tête et les bras... + +Jusqu'ici je n'avais entendu d'autre bruit que celui que je faisais +moi-même en essayant de me débattre.--L'autre, en face, se mit à râler, +et, dans le puits, son râle ronflait et s'allongeait avec un accent +effroyable... En même temps, j'entendais un petit clapotis... toc... +toc... toc... comme de l'eau qui tombe, goutte à goutte dans un vase... +L'homme saignait lentement dans l'eau par sa terrible blessure... Je ne +sais pas pourquoi, mais d'entendre ce gémissement, cela diminuait ma +peur... Vous comprenez, je sentais quelqu'un, quelque chose près de +moi... + +Cela dura ainsi longtemps, très longtemps, puis l'obscurité commença de +se dissiper. Le matin venait doucement... L'obscurité diminua encore... +L'homme râlait plus court. Je vis, distinctement, dans ses moindres +détails son effrayante tête... ses mains aux doigts crochus... les ronds +que sur l'eau morte du puits faisaient les gouttes de son sang. Puis, la +plainte se ralentit. Le corps eut une ou deux secousses. Il me sembla +que la tête se tournait violemment vers moi, que les yeux cherchaient +mes yeux, que la bouche s'ouvrait pour me crier encore: Gredin!... +Canaille!... Plus rien... même plus le murmure des gouttes... le +silence... + +Devant ce mort, la peur, une effroyable peur s'empara de moi. Je ne +sentais plus ma douleur. Je n'avais dans la tête qu'une pensée: j'étais +là seul, perdu. Nul ne songerait à me chercher dans ce puits. J'y +mourrais de souffrance, de faim. Crier? Appeler au secours? A quoi bon! +Pas de chemin à proximité... Pourtant, je criai! j'appelai au secours... +Rien. Personne ne répondit. + +Le jour était venu tout à fait. Le soleil devait être haut sur +l'horizon. Le coin de ciel que je pouvais apercevoir était d'un bleu +sans tache... Je grelottais d'angoisse et de froid. Je sentais, je +devinais cependant, que sur terre il faisait chaud, très chaud, car nous +étions dans les premiers jours du mois d'août. + +Je n'osais plus regarder le corps inerte. Je n'osais plus risquer +un mouvement, un geste, tant le moindre tressaillement me causait +d'intolérables souffrances. + +Alors, dans mes oreilles, j'entendis un bourdonnement lointain, puis +plus net et plus proche. Il me sembla que des brins d'herbe frôlaient +ma figure. J'ouvris les yeux. Ah! ce n'était pas un rêve, un cauchemar! +J'avais bien entendu. Ce qui bourdonnait autour de moi, c'étaient des +mouches, des centaines, des milliers de mouches qui volaient près du +corps immobile... près du mien! + +Je ne sais plus combien de temps cela dura. Je sais seulement que je me +sentis devenir fou. Autant que je pus raisonner, je me rendis compte +que midi arrivait, ensuite que le soleil s'éloignait... Puis, le corps +autour de qui dansaient les mouches me parut descendre insensiblement... +glisser... glisser. J'entendis un grincement d'étoffe qu'on déchire... +Le corps descendit plus vite... un autre grincement... un craquement +comme quand on laisse traîner une brique le long d'un mur en pierres mal +jointes... le bruit violent de quelque chose de lourd tombant dans l'eau +du puits... Des gouttes rejaillirent jusqu'à moi. J'ouvris les yeux. + +Le corps avait disparu. A sa place, un crochet tout rouge où se +balançait un chiffon de drap... Après, je ne me souviens de rien. + +On m'a raconté dans la suite qu'un gamin qui passait par là , s'étant +penché pour jeter des cailloux, avait appelé au secours. D'après ce que +j'ai calculé, j'étais resté là près de dix-huit heures. + +Maintenant, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de m'y laisser +mourir. J'ai guéri, du corps, mais je peux dire qu'il ne s'écoule pas +une heure sans que ça me revienne dans les yeux. Voilà vingt-cinq ans +que j'ai devant moi cet homme accroché par le flanc, vingt-cinq ans que +je vois sa figure, que je suis son corps déchiré, que je sens sur ma +face les gouttes d'eau du puits... + +--Et la femme? demandai-je. + +Il me dit à mi-voix: + +--Folle. + +Il poussa un long soupir: + +--Ah! je suis vieux, monsieur, bien vieux! + +... La nuit était venue presque insensiblement. Une vapeur flottait sur +la campagne. Au loin, un son de cloche s'éleva... + +L'homme ôta son chapeau, s'agenouilla, fit un signe de croix, et me dit +presque bas: + +--C'est à cette heure qu'il est tombé... + +Tout se tut. Un murmure tremblait encore dans le ciel. Au bout du +chemin, un couple d'amoureux s'en allait à pas lents.--Le vieux priait +en se frappant la poitrine... + + + +Le Miracle + +C'était venu tout doucement. D'abord, il avait senti devant ses yeux +comme un voile, puis des ombres qui, par instants, obscurcissaient +tous les objets. Les premiers temps, il se passait les mains sur +les paupières, et n'y prenait point garde, se disant: C'est de +trop travailler à la lumière. Il se reposa un peu. Mais le voile, +insensiblement, s'épaissit; les ombres s'allongèrent, plus grandes et, +sans oser se l'avouer, il eut peur. + +Un soir, après dîner, tout lui paraissant sombre dans la pièce, malgré +le grand feu de sarments et la lampe allumée, il dit à sa femme: + +--Lève donc la mèche; on n'y voit goutte, ici... + +--Comment! on n'y voit goutte? Mais la lampe éclaire fort bien! + +Il fit: «Ah!...» et se mit à pleurer. + +Stupéfaite, elle lui demanda: + +--Qu'as-tu? + +Il sanglota: + +--Je deviens aveugle!... + +Et parmi ses larmes, il lui conta en phrases décousues tout ce +qu'il avait ressenti depuis des mois, son insouciance du début, ses +inquiétudes, ses angoisses, l'horreur de songer que, bientôt, tout +allait disparaître pour lui, et qu'il n'y verrait plus, jamais... +jamais! + +Alors, commença le défilé des médecins. Aucun ne sut arrêter les progrès +du mal, et bientôt il devint tout à fait aveugle. + +Sa femme, ses amis, l'entouraient d'attentions et de soins. Il parut se +faire à son existence nouvelle, à cette vie intérieure et profonde des +aveugles. Sa face impassible s'éclaira parfois d'un sourire; on eût dit +qu'il se résignait. + +On lui fit quitter Paris pour habiter la campagne. Il s'y trouva bien, +se plaisant, durant des heures, à rêver, étendu sur une chaise longue, +tandis que, près de lui, sa femme faisait de la musique ou lui lisait +des vers. Il lui disait parfois: + +--Je suis heureux... très heureux... + +Et lorsque, par hasard, il l'entendait soupirer, il cherchait sa main, +et lui murmurait doucement: + +--Tu es là , près de moi... Les seuls qui m'aiment vraiment ne m'ont pas +abandonné... Je ne regrette rien... + +Mais, au fond de son coeur, une infinie tristesse sommeillait. Il se +souvenait des soleils d'autrefois, de la lumière que, jadis, il aimait +tant, rêvant, malgré lui, d'un miracle qui lui rendrait ses yeux +éteints. + +Un jour qu'il était assis devant sa porte, une vieille femme s'arrêta +près de lui: + +--Eh bien! mon bon monsieur, ça ne va toujours pas mieux? + +--Non... Maintenant, c'est fini!... Il n'y a plus d'espoir... + +--Et les docteurs, que disent-ils? + +--Rien... Des bêtises... + +--Ah! fit la vieille, j'en ai connu un, moi, un savant, celui-là , qui +saurait vous guérir! Quand mon défunt mari est tombé aveugle, il est +allé le consulter, vu qu'il avait grande renommée dans le pays, et il +lui dit comme ça: «Je ne vous promets rien, mon brave... Pourtant... +on peut toujours essayer!--Ah! que mon homme lui réplique, si vous m'y +faites voir, je vous donne la moitié de mon bien!--Je ne vous demande +rien, qu'il lui répond. Entrez à mon hôpital.» Au bout de deux mois, +oui, monsieur, il commençait à voir. Il s'est éteint brusquement d'une +congestion, sans ça!... Aussi, je ne serais que de vous... + +Le soir même, sur la foi de ce conseil de paysanne, il partit, envahi +d'un immense espoir sûr, certain que le sauveur était là . + +Le docteur l'examina longuement, puis lui dit, comme à l'autre: + +--Je ne promets rien... mais j'espère. Par exemple, ce sera long, très +long... + +Il se récria: + +--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que je guérisse!... + +Quand il fut installé dans la maison de santé, il demanda: + +Puis-je garder ma femme avec moi? + +--Non... D'ailleurs, comme vous allez rester deux mois, peut-être plus, +dans l'obscurité, votre femme ne pourrait vous tenir compagnie. En +outre, il vous faut du calme, un repos moral absolu. Votre femme vous +rendra visite chaque semaine, et, si vous le désirez, on la tiendra, +jour par jour, au courant de votre état. + +Il fit: «Bien», devenu soudain d'un égoïsme féroce, oubliant tout, à la +seule pensée de sa vue reconquise. + +... Lorsqu'au bout de trois mois, on lui fit quitter la chambre close, +il demeura quelques instants sans oser lever les paupières, retardant la +seconde décisive, dans la terreur de n'être pas guéri. Mais, tout d'un +coup, ayant ouvert les yeux, il poussa un grand cri: + +--J'ai vu!... J'y vois!... + +Riant et pleurant à la fois, il happait d'un regard vorace le jour béni. +Il ne distinguait pas encore autre chose qu'une vague lueur. C'était à +peine, dans sa nuit, un reflet pâle et incertain; pourtant, il criait: + +--J'y vois!... Je veux sortir!... Emmenez-moi!... + +--Oh! lui dit le docteur, en le calmant d'une petite tape sur l'épaule, +pas si vite! C'est maintenant qu'il faut redoubler de soins! Ne nous +fatiguons pas... Pour aujourd'hui, cela suffit. + +Il se laissa emmener, docile. Il resta éveillé toute la nuit, ouvrant et +refermant les yeux très vite, juste assez pour apercevoir la lumière de +la veilleuse. + +Quand il fut un peu remis de sa joie, sa première pensée fut de faire +écrire à sa femme. Comme elle serait contente! Comme ils allaient être +heureux à présent!... + +Ensuite, l'idée lui vint d'une chose autrement exquise! Puisqu'il devait +rester ici encore plusieurs semaines, il ne lui annoncerait rien, et, +un beau jour, comme si le miracle s'était produit brusquement, il lui +dirait, d'un air très naturel: + +--Tiens! cette robe te va bien! ou: «Tu as là un joli chapeau!...» + +Elle le croirait fou; alors, il lui jetterait dans un baiser: + +--Non! Je ne suis pas fou! J'y vois! + +Il demanda le médecin, les infirmiers, tous ceux qui le soignaient, et, +avec une joie d'enfant, leur fit la leçon: + +--C'est bien entendu? Pas un sourire, pas un mot... + +On lui promit. Peu à peu, il réapprit à connaître les objets, à +distinguer les êtres, les visages. Il ne tâtonnait plus; ses gestes +devenaient précis. Mais, peu à peu aussi, une grande impatience s'empara +de lui. Il ne tenait plus en place. + +--Docteur, je vais tout à fait bien... Laissez-moi m'en aller... + +--Non... Pas encore... + +--Quand? + +--Bientôt. Il ne faut pas, pour quelques jours, risquer de tout +compromettre. + +Comme l'attente le rendait fiévreux, émotif à l'excès, on le laissa +sortir. Il avait exigé qu'on ne prévînt personne. Il prendrait une +voiture, et, tout seul, irait jusque chez lui. + +Sur le pas de la porte, le médecin lui adressa ses dernières +recommandations: + +--Ne manquez pas de revenir chaque semaine, et surtout ne quittez pas +vos verres fumés tant qu'il y aura du soleil. Le soleil, voilà votre +grand ennemi. Si vous aviez une rechute... + +--Oh! soyez sans crainte! + +Il partit. + +C'était une admirable matinée de juin. Il avait rabattu les bords de +son chapeau pour se garantir de la lumière. La route lui sembla +interminable. Enfin, les premières maisons du village apparurent. La +voiture traversa la Grande-Rue, la place du Marché. En bas de la côte, +il dit au cocher d'arrêter. + +--C'est bien là ? + +--Oui, monsieur, voyez, droit devant vous. + +Au bout du raidillon, la petite maison se dressait, toute blanche, +baignée de lumière, dans le jardin déjà brûlé. L'ombre même était dorée, +tant le soleil coulait gaiement le long des murs. Comme il était +très ému, ses jambes tremblaient un peu sous lui. La chaleur de midi +approchant l'étourdissait aussi. Il gravit la pente lentement. Passant +la main entre les barreaux de la grille, il leva la targette, et, sur +la pointe des pieds, de crainte que son pas fît crier les graviers du +jardin, il avança. Il faisait si chaud que le chien endormi dans la +niche ne l'entendit pas. Les volets étaient clos. Il voyait tout cela +pour la première fois, et pourtant il se sentait chez lui. Il se disait: + +--Oh! la jolie, la joyeuse petite maison! + +Il en imaginait l'intérieur, les chambres confortables et fraîches. Il +murmurait: + +--Mon Dieu, que c'est bon! que c'est bon! + +Il fut sur le point d'appeler: «Jeanne! C'est moi! Viens!» Mais il se +contint. Pour que la surprise fût complète, il heurterait à la porte, +et, quand elle ouvrirait, il lui tendrait les bras. Il avait si souvent +rêvé cette minute qu'il aurait pu la raconter dans ses moindres détails. +Et voici que le rêve était une réalité, une réalité baignée de lumière +et de joie... pareille au rêve...! + +Un banc était adossé contre la maison, juste sous une fenêtre. La +marche, l'émotion l'ayant un peu oppressé, il s'assit pour reprendre +haleine. Un murmure de voix vint frapper son oreille. On causait, on +riait, derrière les volets... Il écouta... Des mots sans suite... deux +voix. + +--Tiens!... Avec qui ma femme parle-t-elle? Ah! c'est mon ami +Sournize... Que disent-ils? Ils semblent bien gais... Sauraient-ils?... + +Il se leva, et, les yeux à la fente des persiennes, regarda dans la +pièce. Les voix se turent, puis reprirent. Sa femme disait: + +--Voyons, veux-tu être sage et me laisser mettre le couvert? + +Soudain, il les vit tous les deux dans un rayon de lumière. Elle, la +tête renversée, les bras chargés de linge, s'abandonnait en riant aux +bras de son ami qui l'embrassait dans la nuque, sur les yeux, sur les +lèvres, avec de longs baisers qui la secouaient toute. + +Il recula, d'un bond, la bouche ouverte pour hurler. Tout se mit à +tourner autour de lui. De la main, il chercha le banc, et s'y laissa +choir... + +Ah! l'horrible, l'épouvantable chose! Ainsi, c'était là ce que lui +réservait son retour! Tandis que lui endurait le supplice de devenir +aveugle, voilà ce que faisaient sa femme et son meilleur ami! Les +misérables!... Avaient-ils bien su mentir à sa face, narguer ses yeux +vides! + +Il se dressa, terrible, les poings levés, prêt au meurtre. Mais, comme +il allait se jeter sur la porte, il sentit ses jambes fléchir. La vision +des deux années d'ombre, si tranquilles, confiantes et douces qu'il +venait de vivre, passa devant lui. Et sa faiblesse aussi lui apparut, +son usure physique et morale, le sentiment qu'il n'était pas guéri, +qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il les perdrait, ses yeux, et pour +toujours! Il lui faudrait alors vivre seul, farouche, comme une bête +qui se cache pour mourir! Cette effrayante pensée le glaça... Non! Non! +Tout, mais pas cela!... Il devrait voir ces regards qui n'étaient pas +pour lui? ces baisers que les traîtres s'enverraient par-dessus son +épaule?... Jamais! + +Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant d'entrer, en feignant de n'avoir +rien entendu, rien vu?... Il se cogna la tête: Je ne veux pas! Je ne +saurais pas dissimuler. Alors?... + +... Alors, comme, du village, montaient lentement les douze coups de +midi, comme le soleil, tout en haut de sa course, coulait une lumière +ardente, une chaleur de fournaise, il s'assit. + +D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les +paupières grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses +yeux à manger au soleil. + +D'abord, ce fut un éblouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit +sur sa face... Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre +lui. Il eut une seconde de révolte. Il étendit la main vers ses +lunettes... Il ne les voyait déjà plus... + +La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines, +s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie +qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves... + + + +Le Disparu + +Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son +signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait +exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent +sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où +les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes... +Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois +en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi, +qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un +cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et +celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux, +comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les +recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être +classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police +et demanda à parler au commissaire. + +--Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis +huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous +voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est +devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous +sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables. + +Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte, +je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui +désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison. + +Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la +méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la +misère. + +Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du +moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je +perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul, +sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant +au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition, +toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois +en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin +perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc +bien et sagement calculé. + +Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen +clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité. +Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit +pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé. +D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic. +J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en +mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon +opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même, +quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement +d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il +prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en +poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne +pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis +longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible. + +Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait +bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que +moi, le refusé, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la +nuit, je compulsai mes notes, mes traités de médecine, et ma certitude +se précisa encore. + +Le lendemain, je retournai à l'hôpital. Salle Ambroise-Paré, lit 27, je +vis mon homme. Il était étendu, maigre, hâve, décharné. Sa tête où les +pommettes saillaient, s'enfonçait sur l'oreiller blanc. Sur son front +moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lèvres +entr'ouvertes laissaient voir les gencives blêmes et les dents qui +s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines +aux ailes dilatées battaient à petits coups pressés, pour aspirer l'air +qui fuyait. + +Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai. +Il me répondit de la même voix entrecoupée que j'avais entendue la +veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mêmes +symptômes et ma conviction se raffermit encore. + +Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refusé. +Réclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison à un candidat +contre son juge?... + +Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec +une conviction plus absolue. En admettant que les symptômes observés +pussent être interprétés de différentes manières, la marche même de +l'affection venait donner à mon diagnostic une valeur plus probante +encore. Si j'avais dit vrai, il était dans la nécessité des événements +que mon malade mourût. Un miracle seul pouvait--je ne dis pas même +le guérir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade déclinait, +perdait ses forces: ce n'était plus qu'une question de jours. + +Je ne suis pas méchant, je vous l'assure. J'ai pleuré mes parents, je ne +me suis jamais consolé de leur mort. Mais là , en vérité, je puis dire +que j'ai guetté avec une joie sauvage les progrès du mal, que je me suis +penché sur cette agonie avec une jouissance véritable. + +Pourquoi?... Ce n'était même plus dans le but de faire revenir sur une +sentence qui arrêtait mes études, sentence désormais sans appel. J'étais +sollicité, poussé par une curiosité affreuse, par une curiosité féroce. +Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces +curiosités-là : et j'étais devenu les trois choses à la fois. + +Depuis deux jours, l'homme râlait. Des sons rauques sortaient de sa +bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts, +d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton--on dit dans les +campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donné les derniers +sacrements. Ses voisins courbés sur leur lit épiaient son hoquet: je +triomphais!... + +Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour à la +surveillante: + +--Eh bien! notre 27? + +Elle me répondit: + +--Mais on dirait qu'il remonte! + +Je haussai les épaules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard +plus précis, la respiration moins oppressée, l'homme me sourit presque. +Pour la première fois, j'eus une hésitation. + +--Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?... Mais non! C'était +impossible!... Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux +s'accentua. La fièvre tomba, l'appétit revint, le miracle s'accomplit: +et ce fut la résurrection. + +Une fureur s'empara de moi. Malgré la clarté apparente des faits, mes +doutes du début s'étaient évanouis. Contre l'évidence même, je demeurais +certain d'avoir raison: il allait mourir, il était impossible qu'il ne +mourût pas! + +Je me débattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je +sentais, par instants, ma tête s'égarer. A ma fenêtre, je croyais voir +les faces grimaçantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond, +collées aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais à +l'hôpital. + +--Le no 27? + +--Sortant, ce matin. + +Je faillis tomber à la renverse. + +Debout dans ses vêtements fripés, encore maigre et débile, mais vivant, +enfin, l'homme était devant moi! Il me dit: + +--Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les +soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernières semaines. + +Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'éclair de mes yeux. + +Cet être ressuscité était pour moi une sorte de problème insoluble, +l'énigme vivante qui hanterait désormais mes nuits et mes jours. Depuis +une semaine, je n'avais presque rien mangé. L'excitation cérébrale seule +me soutenait, me faisait avancer. + +Devant la porte de l'hospice, je l'attendis: + +--Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je. + +Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela +m'eût été impossible, je n'avais plus un sou. + +--Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai à +loisir. + +--Certainement, monsieur! + +A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pensée horrible s'empara de moi. +Là , sous l'épaisseur de quelques millimètres de peau, d'os et de muscle, +dans les poumons de cet être, était cachée la clé du mystère qui me +hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!... + +Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements +de son coeur, les crépitements de sa respiration courte, et tout en +haut des épaules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les +larges coquilles marines. Derrière mes paupières closes, je devinais par +le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaissé, d'un +gris bleuté, troué comme une ruche, tacheté par endroits de points +nacrés ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous +laquelle traînent des miettes de pain durci... + +Je me redressai. D'un bond, je fus près de l'homme. Sur ma table, je +saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge. + +Il tomba, sans un cri. + +Alors, je l'étendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps +pantelant. + +... Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme était tuberculeux! Par +quel miracle avait-il survécu?... Je l'ignore. Mais, en fin de compte, +ce n'était point cela qu'on me demandait. Je ne m'étais pas trompé. + +Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une +semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu +avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui +m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne +lui manque que les poumons: je les garde. + +Quant à l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici, +monsieur, son histoire et la mienne. + + + +Le Baiser + +--Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait ça, mon pauvre +petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'était plus le même. Lui +d'habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait +des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je +l'attendais jusqu'à des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais +entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute +pas que je le guettais, j'entrais à pas de loup dans sa chambre, je +voyais qu'il avait les yeux gonflés et qu'il pleurait, tout en dormant. + +D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis à l'atelier. J'allai chez son +patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons +aussi qu'il se dérange, qu'il n'est plus à son travail comme avant. Il +doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde +qu'il ne s'aperçoive de rien, je l'ai surveillé, et j'ai appris +qu'il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des +rues--excusez-moi--qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour +chercher des hommes. + +Ç'aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que +j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais +ça!... Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que +je n'avais que lui. Elle m'a mise à la porte, avec des mots... et, dans +l'escalier, je l'entendais qui me criait: + +--Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer... + +Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une +balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou deviné, il avait dû se +disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu'il ne lui donnait +pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'était assez amusée, +qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à +rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c'est bien +de la peine, à mon âge! + +Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire. +Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccadés. La +mère continua, toute tremblante: + +--Et, qu'est-ce qu'a dit le médecin?... Y a-t-il de l'espoir? + +--C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il +est jeune... Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il +ouvrira les yeux, qu'il ait l'émotion de vous voir. Soyez sans crainte, +il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les +jours. + +Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres +lits, on n'entendît pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se +retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils. + +Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement. +Le bruit, les chuchotements qu'avait fait naître l'arrivée d'un entrant +s'étaient tus peu à peu. C'était l'heure où les malades fatigués +s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du blessé. + +Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait +l'étonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce +pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage +était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette +sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgré son rire +de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix +avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix +d'une maman ou d'une soeur aînée. + +Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne +l'avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit, +docile, et s'assoupit encore. + +Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise +près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait +des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les +paupières, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitôt pour +retomber dans sa torpeur. + +Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit, +timidement: + +--Ma Soeur... + +Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu: + +--Quoi donc, petit? + +Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré: + +--Rien... Rien... + +Un matin, il s'enhardit: + +--Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là , personne n'est venu +demander de mes nouvelles? + +--Mais si, votre maman, vous savez bien? + +--Oui... Mais, en dehors d'elle? + +--Non, personne. + +Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent. + +--Allons, petit, il ne faut pas pleurer. + +Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d'un grand besoin de +confier sa peine à quelqu'un: + +--Ce n'est pas bien... Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec +moi... et ça me soulagera de vous causer... Maman ne sait pas, elle +croit que j'ai été blessé par accident... Eh bien! ce n'est pas vrai. +J'ai voulu me tuer... + +La Soeur l'arrêta d'un geste: + +--Elle sait... + +--Ah!... + +Il se tut, puis, hochant la tête: + +--Ma pauvre vieille!... Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me +pardonner... ce n'est pas de ma faute... J'étais si malheureux. Quand +cette femme m'a quitté, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je +l'aimais tant!... Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu... Et +vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d'elle... Elle ne +vient pas même me voir. Quand j'épiais, en entendant grincer la porte, +c'est elle que j'attendais... je l'espérais. A présent, je suis bien sûr +qu'elle ne viendra pas... Je préfère ça... Je ne penserai plus à elle... +Je ne l'aimerai plus... Non, je ne l'aime plus... + +Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles. + +Il réfléchit, et reprit: + +--C'est un grand péché, n'est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se +suicider? + +--Un très grand péché. Le plus grand. + +--Quand on est trop malheureux, cependant... Vous qui avez toujours prié +le bon Dieu, vous ne connaissez pas ça... + +Elle baissa la tête, joignit les mains, ses épaules parurent frissonner, +les ailes de sa coiffe battirent, et d'une voix si basse qu'on ne +pouvait savoir si des larmes n'y tremblaient pas: + +--Chut... chut... Ne vous fatiguez pas... Reposez-vous, petit... + +Le début de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s'agita. + +--Eh bien! dit la Soeur qu'on avait éveillée, qu'est-ce que c'est?... On +n'est pas sage? + +Il répondit des mots incohérents, la parole dure, saccadée. + +Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l'autre épongeait +son visage couvert de sueur, essayant de le calmer. + +Lui, à ce contact, sous cette lente caresse, s'apaisait. Sa voix se +faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtées, et leur sens +devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colère. + +--Ah! te voilà ?... Mais oui. Une autre fois, j'arriverai plus tôt. Je +suis allé un peu loin pour t'apporter des fleurs... Pas jolies?... +Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira déjeuner au bord +de l'eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la +nuit pour s'aimer... Si tu savais comme je t'aime! J'aime tes yeux, tes +cheveux, ta peau qui sent bon. + +Il disait tout cela d'une voix suppliante, comme une prière passionnée. + +Ensuite, il se remit à parler vite, brouillant les mots. + +La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes +ces phrases, et c'était comme une musique d'amour, sur qui chantait la +prière que ses lèvres machinalement, murmuraient. + +Le malade geignait. Tout à coup, comme il semblait près de s'assoupir, +il se dressa, d'un brusque coup de reins. + +--Qu'est-ce que tu dis?... M'en aller?... Ne plus revenir?... + +Il haletait, le souffle court, pénible, rauque, et cette sorte de râle +fit tressaillir la religieuse. + +Elle prit une lumière, et l'approcha de lui. + +Il était blême, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres +descendaient de ses joues aux commissures de ses lèvres. Ses tempes +semblaient s'être aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient +par mèches à son front, et les ailes de son nez aminci battaient à coups +précipités, tirant vers elles tout le visage. + +Ah! qu'elle les connaissait, ces faces d'agonie tourmentées et +terribles, comme si l'âme voulait en une seconde y revivre toute sa +vie... + +A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit à +une infirmière: + +--Vite... vite... allez chercher l'interne de garde, l'aumônier... le 6 +est bien mal... + +Elle s'était agenouillée près du lit: + +--Mon Dieu! que votre volonté soit faite, mais pardonnez à cet enfant. + +L'agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et délirait encore, +mais d'une voix lointaine, lointaine... + +--Reste... Je te donnerai tout ce que tu voudras... Pourvu que tu ne me +quittes pas... Si tu me laisses, je mourrai... Viens... + +D'un geste lent, il attirait la Soeur vers lui. + +--Viens... + +Arc-bouté sur ses coudes, il se souleva: + +--Viens... viens... + +Sa tête effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha +vers elle. + +--Viens... Je t'adore... + +Il frôlait ses yeux et ses joues... Il descendit jusqu'à ses lèvres: + +Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l'écarter. + +Mais lui, la saisit aux épaules, et, traînant son rêve jusqu'au seuil de +l'éternité, implora: + +--Oh! reste... je t'aime... + +... Elle ferma les yeux, et inclina la tête. Le mourant prit sa bouche +et la meurtrit d'un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers +où les êtres se mêlent, un baiser pareil à ceux qu'il avait appris entre +les bras de la prostituée. + +Sous la caresse, les lèvres de la Soeur s'étaient disjointes et +tremblaient... d'une dernière prière ou d'un premier frisson?... ayant, +en souvenir peut-être d'un amour défunt, prêté sa chair de vierge à +cette illusion d'adieu. + + + +Le Rapide de 10 h. 50 + +--Comment ça, vous nous quittez? me dit l'infirme... + +--Il le faut. Je dois être à Marseille lundi matin. Je prends ce soir, à +la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C'est un bon train... Mais, +vous devez le connaître, puisque, si je ne me trompe, avant votre +maladie, vous étiez employé au P.L.M.? + +Il ferma les yeux, et, devenu soudain très pâle, murmura: + +--Oui... je le connais... oh! oui!... + +De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et +reprit: + +--Personne ne le connaît mieux que moi!... + +Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l'avait +attendri, je lui dis: + +--Ah! c'est un beau métier! Un métier intelligent! + +Il tressaillit, et, son corps paralysé tendu dans un effort violent, les +yeux secs, mais remplis d'angoisse, protesta: + +--Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau métier?... Vous voulez +dire un métier de terreur et de mort... Un métier d'épouvante et de +cauchemars... Tenez... Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un +plaisir... Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures +50... + +--Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux? + +--Je ne suis pas superstitieux... Je suis simplement le mécanicien qui +conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894. +Et, c'est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais +l'effacer de ma mémoire... + +Nous étions partis de la gare de Lyon à l'heure réglementaire, et +nous roulions depuis deux heures environ.--Il avait fait une journée +étouffante.--Sur la plate-forme de la machine, malgré la vitesse +considérable à laquelle nous marchions, l'air nous arrivait dans la +figure, lourd, écoeurant. Un vrai temps d'orage, quoi... + +Tout d'un coup, comme si l'on avait tourné le bouton d'une lampe +électrique, tout s'éteignit dans le ciel. Plus une étoile. Plus de lune, +et de grands éclairs qui rayaient la nuit d'une clarté si violente et si +blanche, qu'après eux l'obscurité semblait aussi épaisse que de l'encre. + +Je dis à mon chauffeur: + +--Ça y est! Il va pleuvoir! + +--Il ne sera que temps! C'est à n'y plus tenir dans cette fournaise. Par +exemple, il faudra faire attention aux signaux. + +--Pas peur! J'ouvre l'oeil! + +Cela tonnait si fort que je n'entendais plus ni le fracas des roues, ni +le souffle de la locomotive. + +La pluie ne venait toujours pas, et l'orage se rapprochait. Nous filions +dans sa direction. On aurait dit que nous courions après. + +On a beau n'être pas poltron, cela fait tout de même quelque chose de se +sentir lancé dans la tourmente sur cette bête d'acier qui fonce comme +une folle. + +Devant nous--oh! pas à cent mètres--un éclair piqua droit au sol, et il +flambait encore devant moi, qu'une détonation terrible retentit, puis +une autre, si déchirante, que je fermai les yeux, et m'abattis sur les +genoux. + +Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assommé, dans cette espèce +de torpeur où doivent se trouver les gens après un formidable coup de +poing sur la nuque. + +Enfin, je revins à moi. J'étais toujours sur les genoux, le dos appuyé à +la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines +de lieues. J'essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient +sous moi, molles, impuissantes. Je crus m'être cassé quelque chose dans +ma chute. Pourtant, je n'éprouvais aucune douleur, si légère fût-elle. +Je voulus, m'aidant de mes mains, me redresser... Mes bras pendaient +inertes à mes côtés! + +J'étais là , affolé, avec cette sensation vraiment extraordinaire que +mes bras ni mes jambes n'étaient plus à moi; que je ne leur commandais +plus... ou qu'ils ne voulaient plus m'obéir... que c'étaient des choses +sans vie, tout comme mes vêtements que le vent soulevait... Je ne sais +quel sentiment ou quelle force m'empêchaient d'ouvrir les yeux. + +Nous roulions à toute vitesse. L'orage grondait encore, mais moins rude, +plus éloigné. La pluie tombait. Je l'entendais crépiter sur l'acier, et +je sentais des gouttes tièdes sur ma figure. + +Une grande détente s'était faite en moi. Je me sentais vraiment bien, +tout à fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon métier, de +mon travail, m'arracha cependant à ma somnolence, et, ne comprenant pas +encore par quel étrange phénomène j'étais comme paralysé, j'appelai mon +chauffeur pour qu'il m'aidât à me relever: + +Pas de réponse! + +Il y a un bruit étourdissant sur une machine en vitesse. Je le hélai +plus fort. + +--François! Hé! François! Un coup de main!... + +Rien! Alors, une angoisse me prit. J'eus peur. Peur de qui? de quoi?... +Je ne savais pas... J'ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui, +je dus hurler d'épouvante. + +La plate-forme était vide. Mon chauffeur avait disparu! + +Dans cette seconde, avec une rapidité, une clarté surprenantes, tout ce +qui s'était passé depuis le coup de tonnerre m'apparut. + +La foudre avait éclaté sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roulé sur +la voie. Moi, j'étais paralysé!... + +Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et +des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une idée de la +terreur qui s'empara de moi. + +Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d'eux, et n'en +demeurent pas moins à leur poste, l'arme à la main. Mais ils savent d'où +vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrés. Ils +redoutent la balle, et l'attendent pourtant. Mon compagnon à moi m'avait +été enlevé comme par magie, arraché!... volatilisé!... + +Ceci n'est rien encore. A peine cette première vision se fût-elle +précisée, qu'une autre monta, et celle-là si terrible que je ne puis +l'évoquer sans frémir. + +Derrière moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou +conversaient paisiblement; deux cents êtres humains emportés dans une +course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils +n'avaient pour les conduire qu'une chose inerte et sans force, incapable +même d'étendre un bras, un paralytique... un infirme... Moi!... + +Et plus mon corps était incapable d'agir, plus ma pensée jonglait avec +les visions, les souvenirs. + +D'abord, ce fut le profil même de la ligne qui m'apparut. Devant moi, +je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions! +Nous filions!... Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que +l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une +petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j'eus cependant le temps +de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait +près de l'appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque +tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails +entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie... la tranchée +profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit... + +Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop +d'ouragan... Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais +où nous étions, je songeais: + +--Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une +courbe si accentuée qu'à l'allure où je roule, nos roues vont chasser +hors du rail... + +Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La +machine, tout le train pencha... les rails grincèrent sous les roues +affolées... et nous passâmes!... + +Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'étant +plus alimentés allaient s'éteindre... La machine s'arrêterait... Le +garde-freins accourrait en tête du train... Je lui dirais ce qui avait +eu lieu... Il poserait des pétards à l'avant et à l'arrière... Nous +étions sauvés!... + +Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare, +quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était +fermé. La voie sur laquelle je m'engageais n'était pas libre... + +Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas. +Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lancé sur +une locomotive à plus de cent à l'heure, est averti qu'un obstacle lui +barre la route!... + +Rien n'existait plus en moi que cette pensée: + +--Si tu n'arrêtes pas, tu vas aller t'écraser avec tout ton train!--Pour +éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de +saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi... Mais ce +geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire... et tu verras +tout... tu assisteras au drame... tu vivras cette agonie cent fois plus +effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur +laquelle tu iras te broyer... de la regarder grandir... de courir sur +elle!... + +Je voulais fermer les yeux... Je ne pouvais pas. C'était plus fort que +moi, plus fort que tout. Il fallait... Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai +vu! Je devinai l'obstacle avant même qu'il apparût. Bientôt, je n'eus +plus de doute... C'était un train en détresse qui obstruait la voie. +Je distinguai son ombre et ses feux d'arrière! Ça approchait... Ça +approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours! +Arrêtez!...» Qui pouvait m'entendre? Ça approchait. Tout était mort en +moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l'effroyable vie de mes yeux +qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les +bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait +des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en +déroute. + +Ça approchait!... Plus que cinq cents mètres... Plus que trois cents... +Des ombres couraient sur la voie... plus que cent... Cent mètres, autant +dire un éclair!... C'était la fin!... La rencontre... Le charnier... +l'écrasement!... + +Ah! monsieur! celui qui n'a pas vu ça!... + +... Je suis revenu à moi sous un amas de décombres. Des appels affreux +passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui +couraient en portant des lanternes, d'autres qui, dans leurs bras, +soulevaient des blessés... et des cris... des pleurs... + +Je voyais, j'entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais +pas... Je n'appelais pas à mon secours... + +Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tête, si près que +mes lèvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel très +doux, très pur, où une toute petite étoile tremblait, claire, jolie... +et qui m'amusait... + + + +Illusion... + +Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu'il avait +récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête +inclinée sur l'épaule, pour tenter d'échapper à la bise, le mendiant +rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé +pour oser tendre sa main nue. + +La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s'accrochaient +dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s'en apercevait point et +songeait: + +--Si j'étais riche, une heure...--Je voudrais une voiture!... + +Il s'arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même: + +--Et puis après?... + +Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l'avait-il formulé, il haussait +les épaules. + +--Ce n'est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de +vrai bonheur... + +... Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d'une maison, un autre +mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant +d'une voix si triste et si faible, qu'elle se perdait dans le murmure de +la rue: + +--La charité, s'il vous plaît... La charité... + +Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil +mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en +agitant la queue. Il s'arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de +misère, jappa plus fort et le frôla de son museau. + +Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses +pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux +yeux clos, et la pancarte grise qui s'étalait sur sa poitrine avec ce +mot: «Aveugle.» + +L'aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain +lamentable: + +--Ayez pitié, monsieur... La charité... + +Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et +détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d'un +valet en livrée qui l'abritait d'un parapluie, traversa la voûte, +marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son +manchon, et s'engouffra dans sa voiture. + +L'aveugle murmurait toujours de sa voix monotone: + +--Charité... S'il vous plaît... + +Mais nul n'y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche +quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de +plaisir. L'aveugle referma ses doigts tremblants et dit: + +--Merci, monsieur... Le bon Dieu vous le rende... + +En s'entendant nommer «monsieur», le mendiant fut sur le point de +s'écrier: + +--Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C'est un miséreux comme toi qui +t'a écouté... + +Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit: + +--Il n'y a pas de quoi, mon brave homme... + +--Vous êtes bien bon, monsieur..., il fait si froid, d'avoir sorti la +main de votre poche pour me donner. La saison n'est pas tendre aux +infirmes!... Si vous saviez!... + +Une immense pitié descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia: + +--Je sais... je sais... + +Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta: + +--Vous êtes aveugle de naissance? + +--Non... c'est avec l'âge, que c'est venu... Aux Quinze-Vingts, on +m'a dit que c'était une maladie de vieillesse... la cataracte, qu'ils +appellent, je crois... Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la +vieillesse seulement qui m'a mis là !... C'est à force de souffrir, de +pleurer... J'ai trop pleuré... + +--Vous avez donc été bien malheureux?... + +L'aveugle joignit les mains: + +--Oh! monsieur!... Dans l'espace d'une année, j'ai perdu ma femme, ma +fille, mes deux fils... tout ce que j'aimais... tout ce qui m'aimait... +J'ai failli mourir moi-même, puis, j'ai guéri... Mais, je ne pouvais +plus travailler... Alors, la misère est venue... la grande misère... Je +ne mange pas tous tes jours, allez!... Je n'ai rien pris depuis hier +qu'un bout de pain dont j'ai donné la moitié à mon chien... Avec ce que +vous m'avez donné, je m'en achèterai un peu pour ce soir et demain. + +Tout en l'écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il +les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il +en compta vingt-trois. Alors, il dit: + +--Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger +quelque chose. + +L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia: + +--Oh! monsieur... vous êtes trop bon... + +--Venez... + +Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que +l'autre ne sentit point l'étoffe humide et trop légère: et ils se +mirent en route. Le chien, le nez au vent, l'oreille vive, attentif, +se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour +traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis +s'arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure. + +Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l'aveugle: + +--Entrez... + +Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et +s'assit près de lui. + +Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes. +L'aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu, +et soupira: + +--Il fait bon, ici... + +Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit: + +--Une soupe et du bouilli. + +La bonne demanda: + +--Et pour vous?... + +--Rien. + +Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant +lui, l'aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le +contemplait, coupant de petits bouts de pain qu'il tendait au chien, +sous la table. La soupe et la viande finies, il dit: + +--Buvez un verre, ça vous donnera des jambes! + +Ensuite, il héla la servante: + +--Combien? + +--Un franc cinq. + +Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon. +Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda: + +--Est-ce loin, là où vous logez? + +--Où sommes-nous? + +--Près de la gare Saint-Lazare. + +--Encore assez... Je couche dans un hangar, de l'autre côté de l'eau. + +--Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite. + +L'aveugle remerciait toujours. Lui répliquait: + +--Non... non... ça ne vaut pas la peine... + +Sans qu'il s'expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément +heureux, plus heureux qu'il ne se souvenait d'avoir jamais été. Il +marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus, +n'avait pas mangé depuis la veille, qu'il n'avait pas un abri où +coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu'il était un mendiant. De +temps en temps, il disait doucement à l'aveugle: + +--Je ne vais pas trop vite?... Vous n'êtes pas fatigué?... + +L'aveugle, humble et reconnaissant, répondait: + +--Non... oh! non, monsieur!... + +Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion +qu'il donnait à l'autre, et que l'autre lui rendait, d'être un heureux, +un riche charitable... + +Sur les quais, l'aveugle, sentant la fraîcheur de l'eau voisine, lui +dit: + +--Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien. + +--Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave. + +Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu'il avait +tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il +pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?... Ce que, dans son +imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l'amour, +n'avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne +venait-elle pas de le lui offrir?... Cet aveugle se douterait-il qu'il +s'était appuyé au bras d'un mendiant pareil à lui? Lui-même n'avait-il +pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans +mélange, de ce soir?... + +Tandis qu'il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité +revenait. Il dit une seconde fois: + +--Oui... je vais vous laisser. + +Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s'arrêta, fouillant encore +dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous... +Plus rien... + +Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme +l'autre lui disait: + +--Merci, monsieur... Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes +prières... + +Il lui murmura, presque bas: + +--Ce n'est pas la peine... Rentrez maintenant... C'est moi qui suis très +heureux... Au revoir... + +Il fit quelques pas, s'arrêta, regardant fixement l'eau qui frissonnait +devant lui, dit encore d'une voix plus forte: + +--Au revoir... + +Et, brusquement, enjamba le parapet... + +... Un grand bruit d'eau... des appels: «Au secours!... Courez sur la +berge!» + +L'aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria: + +--Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'il y a?... + +Un gamin qui l'avait presque renversé en le heurtant, répondit sans +s'arrêter: + +--Un mendigot qui vient de piquer une tête! + +Alors, d'un geste las, il haussa les épaules, et murmura: + +--Il a eu au moins le courage, celui-là !... + +Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit +en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les +reins cambrés... sans savoir... + + + +Un Savant + +Nadal, le grand Nadal, professeur à la Faculté de médecine, membre de +l'Institut, grand-officier de la Légion d'honneur, allait mourir. + +Depuis quarante ans, il avait été la gloire et l'orgueil de sa +profession. Fils d'ouvriers, il s'était élevé, par la seule puissance de +son travail, aux plus hautes dignités. Les plus sévères s'inclinaient +devant sa probité scientifique, les plus pauvres devant son inépuisable +bonté. Il aurait pu être millionnaire, et vivait à peine à son aise +dans un appartement modeste de la rive gauche. Par tous les temps, été, +hiver, il s'en allait à pied dans les quartiers populeux, s'asseyant au +chevet des plus humbles. + +Avec lui, disparaissait une belle figure, un de ces rares échantillons +d'humanité qui, à eux seuls, consolent de toutes les laideurs de la vie. +Son existence avait été celle d'un savant et d'un sage. Sa fin avait +l'harmonie calme d'un beau soir. + +Quand il sentit que la mort était là , il manda auprès de lui ses élèves +préférés. + +Lorsqu'ils furent tous rassemblés autour de son lit, il leur fit signe +d'approcher, et, le corps plié en deux, les bras ramenés en avant, les +doigts un peu crispés à la couverture, il demeura quelques instants +silencieux. + +Déjà des ombres grises descendaient de son immense front jusqu'aux +lignes pâles de son visage. + +Dans un coin, un vieillard pleurait en silence. Les autres se taisaient, +recueillis. + +Il ouvrit les yeux, et, de cette belle voix large et grave que +connaissaient si bien les pauvres qu'il avait consolés et ses disciples +dont il avait façonné le cerveau, il parla: + +--Mes chers amis, je vous remercie profondément d'être venus écouter les +dernières recommandations du vieux maître qui s'en va. + +Il s'arrêta, cherchant les mots. Sa voix un instant vivante et claire +s'assourdissait. Les phrases qui, jadis, venaient en foule sous les +lèvres, imagées, fortes, précises, semblaient fuir. + +Un de ses élèves lui dit très doucement: + +--Maître, il ne faut pas vous fatiguer... + +Il releva la tête, passa ses doigts sur ses tempes, et reprit: + +--Je ne me fatigue pas... Ce n'est pas encore la mort qui étouffe ma +voix et embarrasse ma parole... c'est la peur!... + +Tous, à ce mot qu'il n'avait jamais prononcé, se regardèrent, interdits. +Il ajouta: + +--Oui... la peur... la peur de ce que je vais vous dire, car c'est une +si effrayante chose, que mon poil se hérisse à la seule pensée de vous +le révéler, et que vous-mêmes serez glacés d'effroi lorsque vous l'aurez +entendu!... + +Approchez... c'est toute ma vie que je vous livre... tout mon crime que +je vais expier. + +J'ai vu des meurtriers... J'ai vu des parricides... Il n'est pas un seul +des plus infâmes criminels que je ne tremble de retrouver là -bas... + +Écoutez-moi... + +Tous ici, vous savez, pour en avoir partagé parfois les travaux, à +quelle recherche j'avais consacré ma vie. Vous savez avec quelle +opiniâtreté sauvage j'ai voulu découvrir la nature du cancer, son +traitement, sa guérison... J'ai passé des jours et des nuits penché sur +des cultures, enfermé dans mon laboratoire. J'ai connu toutes les affres +des inventeurs... vous les avez ressenties avec moi. Puis, un beau jour, +quand, à force de travaux, de calculs, d'essais, nous fûmes arrivés à un +résultat... souvenez-vous... J'ai fait la première application de mon +sérum. + +Je vous demandai sur l'honneur de n'en souffler mot à âme qui vive. Dieu +m'est témoin qu'alors, je n'avais aucune intention coupable. Je voulais +seulement pouvoir poursuivre mes essais dans le calme et dans le +recueillement. Vous-mêmes ignoriez sur quel sujet j'expérimentais, et +nul de vous ne chercha à le savoir... + +Il prit sa tête entre ses mains, appuyant sur ses yeux comme pour +écraser une vision passagère, et reprit d'une voix forte: + +--Eh bien! La malade traitée par moi guérit!... + +Croyant d'abord à une simple coïncidence, j'hésitai à vous en faire +part. Je tentai donc une seconde expérience, une troisième... dix... +vingt... trente!... toutes furent concluantes! + +N'ayant dit, ni aux malades, ni à leur entourage de quel mal ils étaient +atteints, ils ne purent colporter les cures merveilleuses. Et je +fus seul au monde, seul, à savoir quelle chose formidable j'avais +découverte!... + +Pour la seconde fois, il se tut, et soupira: + +--C'est épouvantable! + +Tout autre, à ma place, aurait exulté de joie. Un orgueil sans limites +aurait inondé son coeur... Pas moi! Il se produisit en moi une chose +extraordinaire... Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser +dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison, +avait disparu! + +Songez que pendant trente ans, toutes mes journées, toutes mes veilles +avaient été hantées par ce seul problème: la guérison du cancer! Et +voilà que d'un coup ma pensée ne savait plus où s'accrocher, mon +activité sur quel champ se déployer! + +J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit +le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes, +j'avais compati aux douleurs des hommes, mais--je m'en rendais bien +compte à présent--la maladie m'intéressait bien plus que le malade. + +Chose horrible! J'éprouvais plus de plaisir, de volupté, à étudier le +fléau qu'à le combattre!... + +Maintenant, c'était fini. Envolées les heures longues et légères durant +lesquelles je travaillais comme travaille un poète qui suit son rêve. Au +lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de +ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ +de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout +cela... quelques centimètres cubes de liquide sous la peau, et la +guérison brutale... stupide!... + +Vous n'osez plus me regarder! Vous détournez la tête... Pourtant, vous +ne savez pas tout, et je veux tout vous dire. + +Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: «A +boire!» et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers +de manche, il essuya ses lèvres, et reprit, parlant vite: + +--Je me hâte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui +êtes ici, rappelez-vous ce jour où je vous déclarai tristement: Notre +expérience n'a rien donné... pas un semblant de résultat... Tout est à +refaire. + +Vous m'avez cru. Hélas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place +l'épisode le plus effroyable de mon effroyable forfait. + +Il tourna lentement la tête vers le vieillard qui, tout à l'heure, +pleurait en silence: + +--Ecoute, Dornoy, viens ici... viens tout près... C'est à ce moment que +ta femme se mourait du cancer... ta femme, la compagne adorée de toute +ta vie... celle qui avait, près de toi, traversé souriante les plus +dures épreuves, et que tu chérissais par-dessus tout... Je t'ai vu chez +moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue, +et tu disais: + +--Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire +aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait +la sauver! + +En t'écoutant, des pensées diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi, +cette puissance surhumaine, je l'avais!... Mais la voix mauvaise, la +hideuse voix de l'implacable curiosité scientifique, hurlait si fort +à mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je +luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: «Tiens! Voilà ! Prends! +ta femme est sauvée!...» Tu as murmuré: «Donne-moi de ton sérum... qu'il +soit dit que j'ai tout essayé...» Et, soudain, je me suis senti de +marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai répondu: +«A quoi bon?... Ce serait augmenter ses souffrances!...» + +Tu es parti, et, quand la porte se fut fermée sur toi, je courus à mon +laboratoire, et, pour être certain de ne pas succomber à la tentation, +je brisai mes tubes... j'écrasai mes cultures... je déchirai tous mes +papiers, afin que, moi vivant, nul ne pût retrouver la trace de ma +découverte... et de mon crime. Sûr enfin que mon secret était à tout +jamais enseveli, que désormais je pourrais encore suivre ce mal hideux +et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases... +de nouveau séparé du monde par l'ivresse égoïste de la recherche! + +Mais--et ce fut le début de l'expiation--toujours je revenais à mon +point de départ. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru +déchirer, et dont je n'avais rien détruit, car ma pensée ne s'en pouvait +plus détacher. La recherche était sans charme pour moi, puisque à peine +le problème posé, j'en trouvais la solution.... + +Pour la première fois de ma vie, je dus cesser tout travail! + +Il prit un temps, cherchant à ressaisir sa respiration qui devenait +sifflante et courte: + +--Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime +contre l'humanité tout entière. + +Pour que ma punition soit complète, il faut que vous sachiez ce qu'était +le remède. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de +n'y pas mêler mon nom. Je ne mérite pas cette gloire. + +Il suffoquait. Quelqu'un voulut le soulever dans son lit. Il le +repoussa, et, la face tordue, les yeux fixes, il haleta avec une telle +autorité que tous obéirent: + +--Écrivez! La fabrication de mon sérum est fondée sur ce fait qu'une +solution... + +Il se rejeta brusquement en arrière, la bouche grande ouverte, la face +terreuse. Insensiblement, il glissa sur ses oreillers; d'un geste lent, +ses mains plissèrent le drap, un frisson le secoua... + +... Alors, celui qui, tout à l'heure, avait pleuré, celui dont il avait +laissé mourir la femme, se pencha vers lui, mit les doigts sur ses yeux +éteints, ferma ses paupières, et, doucement, d'une voix sans colère, +mais qui tremblait un peu, dit aux autres: + +--C'est fini... Allez... Je reste auprès de lui... + + + +«Mes Yeux» + +Debout dans sa large capote d'hôpital qui la faisait paraître plus +maigre encore, la petite malade se tenait immobile au pied de son lit. + +Elle avait une figure mince, avec des yeux bleutés si grands que tout +son visage en était éclairé: des yeux douloureux, profonds et bistrés. +De ses joues pâles, piquées de rouge aux deux pommettes, un sillon +descendait, chemin que les pleurs avaient tracé. + +Quand l'interne s'arrêta devant elle, elle inclina la tête. + +--Eh bien! petite 4, qu'est-ce que l'on me dit? Vous voulez sortir? + +Elle répondit, presque bas: + +--Oui, monsieur... + +--Ce n'est pas raisonnable. A peine si vous vous levez depuis huit +jours! Avec le temps qu'il fait, vous allez retomber malade. Attendez. +Vous n'êtes pas malheureuse, ici?... Personne ne vous fait de misères? + +Du même ton humble et très doux, elle répondit encore: + +--Non... Oh! non, monsieur... + +--Alors?... + +Cette fois, avec un peu plus d'énergie dans la voix, elle dit: + +--Il faut que je sorte. + +Et, parlant vite, allant au-devant de la question, elle continua: + +--C'est aujourd'hui la Toussaint. J'ai promis d'apporter des fleurs sur +la tombe de mon ami... J'ai juré... Il n'a plus que moi... Si je n'y +allais pas, personne n'y viendrait... J'ai juré... + +Une larme glissait sous sa paupière. Elle l'écrasa du doigt. + +Un peu ému par cette douleur craintive, peut-être par curiosité, +peut-être machinalement, ou bien encore pour ne pas rester coi et s'en +aller sans un mot de pitié, l'interne demanda: + +--Il y a longtemps qu'il est mort? + +--Un an bientôt... + +--De quoi? Savez-vous?... + +Elle parut soudain plus menue, ses épaules semblèrent plus rentrées, +ses mains plus blêmes, et, les yeux mi-clos, les lèvres tremblantes, +murmura: + +--Il a été exécuté... + +L'interne se mordit les lèvres, et dit très bas: + +--Oh! pardon, ma pauvre petite. Puisque vous le voulez absolument, +sortez... Ne prenez pas froid. Vous rentrerez demain. + +... La grille de l'hôpital franchie, elle frissonna. + +C'était une matinée chagrine d'automne. De l'eau suintait le long des +murs. Tout était gris: le ciel, les maisons, les arbres dénudés et +l'horizon brumeux où les gens passaient vite, fuyant la tristesse des +rues. + +Comme elle était tombée malade en plein été, elle portait une jupe très +mince, un pauvre caraco de toile claire. Le ruban froissé qui entourait +son cou décharné la faisait encore plus lamentable. Jupe, corsage, ruban +que le soleil, peut-être, faisait sourire, et qui semblaient pleurer +dans le jour hésitant... + +Elle se mit en marche d'un pas indécis, s'arrêtant à chaque minute, +essoufflée et la tête lourde. Les gens qui la croisaient se retournaient +quelques secondes. Elle semblait hésiter, prête à parler, puis, +peureuse, regardant de droite et de gauche, reprenait son chemin... Elle +traversa ainsi la moitié de Paris. Sur les quais, elle resta immobile, +contemplant le flot lourd et boueux. Un grand froid la secoua, et +craignant de ne plus pouvoir avancer, elle se remit en route. + +La place Maubert, l'avenue des Gobelins franchies, elle se sentait +presque chez elle, dans son quartier. Bientôt, elle rencontra des +figures de connaissance, des gens qui, la voyant passer, disaient: + +--Mais... est-ce que ce n'est pas la maîtresse de Vandat?... Qu'elle est +changée!... + +--Quel Vandat? + +--Mais Vandat l'assa.... + +Elle pressait le pas, crispant ses doigts sur sa face pour ne pas +entendre la fin du mot... + +Le jour commençait à décroître quand elle arriva devant l'hôtel borgne +où elle demeurait avant sa maladie. Elle entra. Des souteneurs et des +filles jouaient aux cartes dans le petit café d'en bas. Dès qu'ils la +virent, ils s'écrièrent: + +--Tiens! Voilà «Mes Yeux»! (On l'appelait ainsi, autrefois.) Tu prends +quelque chose, «Mes Yeux»? Assieds-toi... + +Un peu émue, suffoquée par la fumée qui flottait épaisse et âcre, elle +toussa, soudain très rouge, et répondit: + +--Non... Je n'ai pas le temps... La patronne est là ? + +--Oui. La voilà . + +Elle sourit, d'un air gêné: + +--Madame, ce serait pour avoir quelques vêtements. J'ai un peu froid +avec ceux-là ... + +--On a dû monter vos frusques au grenier, je ne sais pas au juste où +elles sont. En attendant qu'on les trouve, restez toujours ici à vous +chauffer. + +--Non, je n'ai pas le temps... Je reviendrai tout à l'heure. + +Elle se dirigea vers la porte. Un homme ricana: + +--Déjà au travail? Tu ne perds pas de temps! + +Elle sortit, et le froid lui parut encore plus piquant, maintenant +qu'elle avait séjourné dans cette atmosphère trop chaude. Sur le +trottoir, des gens passaient, des bouquets, des couronnes dans les bras; +des gens en deuil à la démarche lente; d'autres endimanchés, portant +aussi des bouquets, mais causant et riant, allant au cimetière sans +grand émoi, comme on accomplit un devoir où il entre autant d'habitude +que de sentiment. Et, rien qu'à voir ces hommes, ces femmes, ces +enfants, l'on pouvait deviner ceux dont les deuils étaient proches et la +douleur mal assoupie. + +Le long de la chaussée, de petites voitures de fleurs étaient arrêtées. +Des chrysanthèmes aux pétales fléchis se penchaient, en bottes, sur des +roses: de-ci, de-là , des mimosas laissaient tomber sur des violettes +leur poudre d'or. Plus près du cimetière, devant les marbriers, des pots +de fleurs s'étageaient, tristes, pareils, fusains au feuillage assombri, +pensées à la face inquiétante; plus loin, des immortelles et de larges +couronnes perlées... + +Elle regardait tout cela d'un oeil d'envie, songeant: + +--Si je pouvais lui en porter, à Lui!... dans le fond du cimetière, dans +ce pauvre carré triste et désert, où il dort sans une croix, sans un +mot! + +--Assassin! + +Elle n'y pensait guère! C'était l'homme adoré, l'amant, qui était là , +l'amant qui avait eu son corps, toute son âme... Dans un moment de +folie, il avait tué... N'avait-il pas payé sa dette horrible?... + +Du jour où on le lui avait enlevé, elle s'était juré de n'être plus à un +autre, jamais, d'abandonner sa vie de fille perdue, de travailler, de +redevenir honnête et de se laisser oublier... N'était-ce pas assez +qu'elle se souvînt!... + +Elle regardait toujours les fleurs. Le marchand lui dit: + +--Un bouquet? Des chrysanthèmes? Des roses?... + +Elle s'en alla sans répondre, car elle n'avait pas un sou. + +Alors, une idée se planta en elle: «Des fleurs. Il me faut des fleurs... +Il faut que je lui en donne... J'ai juré.» + +Elle tombait de fatigue et de faim, mais n'y songeait guère. Elle ne +songeait plus qu'à la terre si nue, là -bas, à la terre qu'un pauvre +bouquet égaierait quelques heures... Oui, mais de l'argent!... Tout +naturellement, une idée lui vint qui n'effleura même pas sa pudeur +revenue depuis son voeu d'honnêteté. + +Comme un bon ouvrier qui s'en retourne à l'atelier reprendre ses outils +et sa tâche, ayant, d'un geste machinal, rehaussé son chignon et tendu +son corsage, elle se mit en marche par les rues où, tant de fois, tandis +que son homme jouait au cabaret, elle avait rôdé le soir, faisant, sans +tristesse ni joie, son métier... + +Elle marchait, l'oeil aux aguets, cambrant la taille, provocante, +sifflant aux hommes, entre les dents: + +--Psstt!... Ecoute un peu... + +Mais tous, en la voyant si hâve, pressaient le pas. Car son visage +n'était plus fait, vraiment, pour le plaisir, son visage ravagé, ni son +corps efflanqué, ni son buste dont les épaules saillaient, sous la toile +trop claire. + +Autrefois, quand elle était jolie, quand elle était «Mes Yeux», elle ne +restait pas longtemps inactive; mais à présent!... + +--Psstt!... Ecoute un peu!... Psstt! joli blond... + +Tous passaient, sans même détourner la tête. Le jour diminuait plus +vite. Tout en arpentant le trottoir, elle pensait: + +--Ça va fermer avant que j'aie pu acheter des fleurs... + +Un petit brouillard tombait, impalpable, silencieux, et les formes, +déjà , se noyaient d'ombre. Dans sa figure émaciée, on ne voyait presque +plus que les yeux, ses deux grands yeux douloureux et ardents. + +Au coin d'une rue déserte, un homme allait, le col du pardessus levé, +les mains aux poches. Elle le frôla, et, dans sa voix voilée, mettant +toute la force de son désir, murmura: + +--Ecoute... Viens chez moi... + +Il la regarda un instant. Elle s'était approchée de lui, enfonçant son +regard dans le sien, son regard infini qui n'était plus son regard +prometteur de fille. + +Il lui prit le bras. Alors, elle l'entraîna vers l'hôtel borgne où elle +était entrée tout à l'heure. Vite, elle demanda, entr'ouvrant la porte: + +--Ma clef... Une bougie... + +La patronne lui glissa, à mi-voix: + +--Au 23, deuxième étage, troisième porte. + +Elle dit, de même: + +--Je sais... + +Les hommes et les filles s'étaient penchés, et, tout en montant +l'escalier, elle entendit des exclamations et des rires. + +... Quand elle descendit, la nuit arrivait presque. Elle jeta un rapide +«Au revoir» à son compagnon d'un instant, et se mit à courir. Elle +s'arrêta devant le marchand de fleurs, prit un bouquet au hasard, et +jeta les deux pièces blanches qui sonnaient dans sa main. + +Vite, vite, elle marcha vers le cimetière. Des gens en sortaient par +groupes. Elle tremblait: + +--Pourvu que j'arrive à temps!... + +Sous la porte, un gardien lui dit: + +--Trop tard. On ferme! + +Elle supplia: + +--Oh! monsieur! Le temps d'entrer et de sortir... deux secondes... + +--Allez, alors, mais vite. + +A travers les allées, elle courut, butant aux pierres. Le chemin était +long. Elle respirait à peine, avec une sensation de braise dans la +poitrine. Au Mur des Suppliciés, elle s'arrêta, tomba sur les genoux, et +ses fleurs se répandirent sur le sol. De grandes larmes coulaient sur +ses joues, sur les paumes de ses mains dont elle cachait sa figure. Elle +essaya de prier: mais elle ne savait plus de prières, et les lèvres sur +la terre, elle sanglota: + +--Oh! mon petit! mon petit!... + +Puis, lasse, si lasse qu'elle ne sentait plus ses jambes, pourtant, avec +un peu de joie dans le coeur, elle se releva, et s'en alla. + +Elle sourit au gardien: + +--Vous voyez, je n'ai pas été longue. + +Maintenant qu'elle avait visité son homme, elle se rendait compte de la +fatigue et du froid. Elle se traîna pour tousser, s'appuyant contre les +murs. + +Arrivée à l'hôtel, elle ouvrit. Dans la salle, trop chaude, enfumée, les +filles et les souteneurs jouaient toujours. Elle se tint immobile sur le +seuil et fit: «Bonjour.» + +Les conversations s'étaient tues. Elle s'efforça de rire. + +Dans le fond, une femme se renversa sur sa chaise, et cria: + +--Dis donc, «Mes Yeux»! T'as fait un joli chopin pour ta rentrée!... + +Elle haussa les épaules. L'autre continua: + +--Tu sais pas qui c'est? + +--Non... + +--Eh bien! c'est le Bingue! + +«Mes Yeux» balbutia: + +--Qu'est-ce que tu dis? Le... + +Et la fille, avalant une lampée et reprenant sa partie, lui jeta: + +--Le Bingue... Le bourreau, quoi!... + + + +L'Encaisseur + +Ravenot, encaisseur depuis dix ans dans la même banque, était un employé +modèle. Jamais on n'avait eu la moindre observation à lui adresser, +jamais on n'avait relevé la plus petite erreur dans ses comptes. + +Vivant seul, évitant avec soin les relations nouvelles, n'allant pas au +café, n'ayant pas de maîtresse, il semblait heureux, sans désirs. Si +parfois quelqu'un disait devant lui: + +--Ce doit être tentant de manier de si grosses sommes! + +Il répondait simplement: + +--Pourquoi? L'argent qui ne vous appartient pas n'est pas de l'argent. + +Il était l'homme intègre de son quartier, l'arbitre des questions +délicates. + +Un soir d'échéances, il ne rentra pas chez lui. L'idée d'un acte +délictueux de sa part n'effleura même pas ceux qui le connaissaient. +L'hypothèse d'un crime était seule possible. La police vérifia sa +tournée. Il avait ponctuellement présenté ses billets, encaissé sa +dernière valeur près de la porte de Montrouge, vers sept heures. Sa +recette se montait alors à plus de deux cent mille francs. Depuis, on +pendait sa trace. On fit des rafles, des battues dans les terrains +vagues qui bordent les fortifications. On fouilla les cahutes sordides +qui, de loin en loin, se dressent dans la zone militaire: rien. Par +acquit de conscience, on télégraphia dans toutes les directions, dans +toutes les gares-frontières. Mais pour les directeurs de la banque +aussi bien que pour la Sûreté, il était hors de doute que des rôdeurs +l'avaient suivi, dévalisé et jeté à l'eau. D'après certains indices +même, on crut pouvoir affirmer que le coup était préparé de longue date +par des professionnels du crime. + +Un seul homme dans Paris haussait les épaules en lisant cela dans les +journaux: cet homme, c'était Ravenot. + +A l'heure où les plus fins limiers de la préfecture perdaient sa piste, +il avait rejoint la Seine par les boulevards extérieurs. Sous l'arche +d'un pont, il avait pris des vêtements bourgeois déposés par lui en cet +endroit depuis la veille, mis dans ses poches les deux cent mille francs +encaissés, fait de son uniforme et de sa sacoche un ballot lesté d'une +énorme pierre, jeté le tout dans le fleuve, et, tranquillement, était +rentré dans Paris. Il coucha à l'hôtel, et dormit d'un sommeil paisible. +En quelques heures, il était devenu un voleur émérite. + +Il aurait pu, profitant de son avance, prendre le train et passer la +frontière. Mais il était trop avisé pour croire que quelques centaines +de kilomètres vous mettent à l'abri des gendarmes, et ne se faisait pas +d'illusion sur le sort qui l'attendait. Il serait pris, il n'y avait +aucun doute à cet égard. Aussi bien, son raisonnement était-il tout +autre. + +Le jour venu, il glissa les deux cent mille francs dans une enveloppe +qu'il scella de cinq cachets, et se rendit chez un notaire. + +--Monsieur, dit-il, voici ce dont il s'agit. J'ai dans cette enveloppe +des valeurs, des papiers que je désire mettre en sûreté. Je pars pour un +lointain voyage, et je ne sais quand je reviendrai. Je vais vous confier +ce pli. Rien ne s'oppose, je pense, à ce que j'effectue ce dépôt entre +vos mains? + +--Rien. Je vous établis un reçu... + +Il acquiesça, puis réfléchit. Un reçu? Où le mettre? A qui le confier? +Si je le conserve sur moi, je perds tout le bénéfice de mon dépôt... +Il hésita, n'ayant pas prévu cette complication, puis, d'un air très +naturel: + +--Mon Dieu, je suis seul au monde, sans parents, sans amis. Le voyage +que j'entreprends est très... hasardeux. Mon reçu courrait le risque +d'être perdu... détruit... Pour la régularité des choses--on ne sait ni +qui vit, ni qui meurt--ne pourriez-vous conserver ce papier par devers +vous, dans vos archives? Ainsi, lors de mon retour, il me suffirait de +dire mon nom soit à vous, soit à votre successeur.... + +--C'est que.... + +--Notez sur le reçu qu'il ne peut être réclamé que sous cette forme. En +somme, si risque il y a, je suis seul à le courir. + +--Soit! Veuillez me dire votre nom. Il répondit sans hésiter: + +--Duverger, Henri Duverger. + +Quand il fut dans la rue, il poussa un soupir de soulagement. La +première partie de son programme était achevée. On pouvait lui mettre la +main au collet: le produit de son vol était hors d'atteinte. + +Il avait froidement calculé: A l'expiration de ma peine, je délivre +mon dépôt. Nul ne saurait m'en contester la propriété. Quatre ou cinq +mauvaises années à passer, et me voilà riche. C'est moins bête que de +trimer toute sa vie! J'irai vivre à la campagne. Pour tous, je serai M. +Duverger. Je vieillirai tranquille, en brave homme, faisant le bien, +sans remords. + +Il attendit encore vingt-quatre heures pour être certain qu'on ne +possédait pas les numéros des billets de banque, et, rassuré sur ce +point, délibérément, la cigarette aux lèvres, alla se constituer +prisonnier. + +Un autre, à sa place, eût imaginé quelque histoire. Il préféra dire +la vérité, avouer son vol. A quoi bon perdre du temps? Mais à +l'instruction, pas plus qu'aux assises, on ne put lui arracher un mot +concernant l'usage qu'il avait fait des 200.000 francs. Il se borna a +dire: + +--Je ne sais plus. Je me suis endormi sur un banc.... J'ai été dévalisé +à mon tour. + +Grâce à ses antécédents irréprochables, il ne fut condamné qu'à cinq ans +de prison. Il accueillit l'arrêt sans sourciller. Il avait trente-cinq +ans. A quarante, il serait libre et riche. Il considérait cela comme un +petit sacrifice nécessaire. + +A la maison centrale où il purgea sa peine, il fut le modèle des +détenus, comme il avait été le modèle des employés. Il regardait passer +les jours sans impatience ni émoi, soucieux seulement de sa santé.... +Enfin, le jour de sa libération arriva! On lui avait remis son petit +pécule, mais il voulut aller de suite chez le notaire. L'avait-il assez +rêvée, cette heure! Dans sa tête, il voyait la scène telle qu'elle +allait se passer: + +Il arrivait. On le faisait entrer dans le grand bureau solennel. Le +notaire le reconnaîtrait-il? + +Il se regarda dans une glace. Vraiment, il était bien vieilli, +ravagé.... Non, certes, le notaire ne le reconnaîtrait pas. Ha! Ha! Ce +ne serait que plus drôle! + +--Vous désirez, monsieur? + +--Je viens pour un dépôt effectué entre vos mains il y a cinq ans. + +--Quel dépôt...? A quel nom? + +--Au nom de Monsieur.... + +Il s'arrêta brusquement, et murmura: + +--Ça, c'est un peu fort...! Je ne me souviens plus du nom que j'ai +donné! + +Il chercha, chercha.... Rien! Il s'assit sur un banc et, sentant +l'énervement le gagner, se dit à lui-même: + +--Voyons... du calme...! Monsieur.... Monsieur.... Ça commençait par... +quelle lettre...? + +Pendant une heure, il tourna, retourna sa mémoire, essayant de trouver +un point de repère, un indice.... Peine perdue. Le nom dansait devant +lui, autour de lui; il voyait ses lettres sauter, ses syllabes fuir.... +A chaque seconde il avait la sensation de le tenir, de l'avoir sous les +yeux, sur la langue.... Non! D'abord, cela n'avait été qu'un agacement; +puis, n'était devenu irritant, lancinant... précis, douloureux, presque +physiquement ...! Des bouffées de chaleur montaient de ses reins à sa +nuque. Ses muscles se crispaient; il ne pouvait plus demeurer en place. +Des tics agitaient ses mains. Il mordait ses lèvres sèches. Il avait +à la fois envie de pleurer et de battre. Mais, plus il forçait son +attention, plus le nom semblait s'éloigner. Il frappa du pied, se leva +et dit: + +--A quoi bon chercher...? Je ne trouverai pas. Je n'ai qu'à ne pas y +penser, il viendra tout seul! + +Mais, on n'arrache pas ainsi de sa tête une idée obsédante. Il avait +beau dévisager les passants, s'arrêter aux étalages, écouter les +bruits de la rue, derrière ce qu'il écoutait sans entendre et ce qu'il +regardait sans voir, une seule question persistait: + +--Monsieur...? Monsieur...? + +La nuit vint. Les trottoirs se firent déserts. Harassé de fatigue, il +entra dans un hôtel, demanda une chambre et se jeta tout habilla sur son +lit. Il cherchait toujours. A l'aube, il s'endormit. Quand il s'éveilla, +il faisait grand jour. Il s'étira longuement, satisfait, et, tout à +coup, l'obsession, un instant envolée, lui revint: + +--Monsieur...? Monsieur...? + +Un sentiment nouveau s'ajoutait a son angoisse: la peur! La peur de ne +plus trouver ce nom, jamais. Il se leva, sortit, marcha des heures, à +l'aventure, rôdant autour de la maison du notaire. Pour la deuxième +fois, la nuit tomba. Il enfonçait ses ongles dans son crâne, gémissant: + +--C'est à devenir fou! + +Une effrayante idée s'étalait devant lui. Il avait 200.000 francs en +billets de banque, 200.000 francs--mal acquis, entendu--mais, à lui, +et il ne pourrait pas les tenir en sa possession! Pour les prendre, il +avait fait cinq ans de bagne, et ils lui échappaient! Il les voyait, à +portée de sa main, et un mot, un simple mot qui ne voulait pas venir, +lui faisait perdre tout cela! Il se frappait la tête à grands coups, +sentant sa raison chavirer, se heurtant aux becs de gaz, battant la rue +comme un nomme ivre, butant aux rebords des trottoirs. Ce n'était plus +de l'obsession, de la douleur, c'était une frénésie de tout son être, +de son cerveau et de sa chair! La certitude était en lui qu'il ne +trouverait plus. Il lui semblait qu'une voix ricanait à ses oreilles, +que tes passants le montraient du doigt. Il se mit à courir, droit +devant lui, bousculant les gens, n'évitant plus les voitures. Il aurait +voulu que quelqu'un levât la main sur lui, afln de pouvoir frapper à son +tour; qu'un cheval le roulât sur le sol, piétinât sa peau.... + +--Monsieur...? Monsieur...? + +A ses pieds, la Seine coulait glauque, scintillant sous les étoiles. Il +sanglota: + +--Monsieur...? Oh! ce nom...! Ce nom...! + +Il descendit les marches qui menaient à la rive et, à plat ventre, +s'allongea vers le fleuve, pour y rafraîchir ses mains et son visage. Il +haletait...; l'eau l'attira... prit ses yeux... ses oreilles... tout +son corps.... Il se sentit glisser, n'eut même pas un geste pour +se cramponner à la berge... et tomba.... Le froid le cingla. Il se +débattit... tendit les bras... dressa la tête... disparut... revint à +la surface, et, soudain, dans un effort désespéré, les yeux effrayants, +hurla: + +--J'ai trouvé...! Au secours! Duverger! Du.... + +... Le quai était désert. L'eau clapotait contre les piles du pont; +l'écho de l'arche sombra redit le nom dans le silence.... Le fleuve +ondulait, paresseux; des lueurs y dansaient, blanches et rouges.... Une +vague un peu plus forte lécha la berge près des anneaux.... Tout se +tut.... + + + +Les Corbeaux + +Quand il eut fini sa soupe, le père Camus repoussa son assiette, et, +les coudes sur la table, les poings au menton, se mit à regarder l'âtre +fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme étalait sur les +cendres. + +Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats, +rangeant les assiettes. Une nappe de lumière descendue de la petite +lampe coiffée de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te +plafond rayé de poutres sombres, éclairant seulement ses jupes et ses +hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda: + +--Tu ne veux pas autre chose? + +--Non, fit Camus. + +Et il se mit à siffloter un air entra ses dents. La femme écarta un +rideau, colla son front à la vitre, revint auprès de la table et +s'assit: + +--Tu ne dis rien.... A quoi penses-tu? + +Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement: + +--A quoi je pense...? + +Puis, sa voix changea et il acheva d'un ton détaché: + +--Je pense qu'il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu'il n'est pas +loin de neuf heures, et qu'il me faut partir si je ne veux pas manquer +mon train. + +Il passa un manteau, enfonça sa casquette sur sa tête, prit sa trique +dans un coin, et s'arrêta une seconde sur le pas de la porte. + +--Tu n'auras pas peur toute seule? + +Elle se mit à rire. Il releva d'un coup d'épaule son caban qui glissait. + +--Alors je m'en vais. Ne m'attends pas avant demain soir. + +... La nuit était profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se +confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers +le village dont les feux brillaient au fond de la vallée, il prit par +un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait +s'enfoncer à mesure qu'il descendait la côte. Le perron disparut +d'abord, puis les fenêtres; le toit de chaume toucha le sol; la fumée +qui montait toute droite devint moins épaisse, fut un nuage, une ombre, +et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue, +hérissée par endroits de monticules et d'arbres dont les branches +ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux. + +Alors, il s'arrêta, pour reconnaître le sentier, tâtant le sol du +bout de son gourdin, avançant les pieds avec précautions. Des pierres +roulèrent sous son sabot. Il recula d'un pas, et prêta l'oreille. +Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu'à lui; il +murmura: «Je suis dans la bonne route.» Et, s'étant assis sur un tas de +fagots, le manteau ramené sur les genoux, il réfléchit. + +Depuis trois jours, la même pensée le tenait si fort que son cerveau +s'ouvrait au point exact où il l'avait laissée, ainsi qu'un livre de +chevet s'ouvre à la page cent fois relue. + +Sa femme le trompait, sa femme qu'il avait prise sans un sou; elle le +trompait avec Pierre le bouvier! D'abord, il avait cru que c'étaient +médisances de jaloux, et puis à force de relire la lettre sans signature +qui dénonçait les coupables, il avait fini par douter... puis par +croire. Bien sûr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si +solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il +ne l'avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses +caprices, attentif à ses moindres désirs. Elle était la plus riche et la +mieux habillée du village, et, pour le récompenser de tout cela!... Dans +sa mémoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises +humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d'abord, et qui +deviennent si claires quand on sait!... Malgré tout, il hésitait encore, +et, voulant en avoir le coeur net, prétextant un voyage, il avait pris +pour quitter sa maison le sentier par où le galant ne manquerait pas de +passer afin de n'être pas rencontré sur la route. + +Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas étouffés par la neige. +Il courba l'échine et se ramassa sur lui-même. Le bruit devint plus +proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand +elle fut devant lui, il se dressa brusquement. + +--Halte-là ! + +L'ombre s'arrêta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits, +l'empoigna au collet et lui cria dans la figure: + +--Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule! + +--Vous vous trompez, bégaya l'homme, vous.... + +Camus se mit à rire d'un rire terrible: + +--Ah! ah! Je me trompe! Tu n'es pas Pierre le bouvier, peut-être...? +Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici, à cette heure.... Tu ne +réponds pas...? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma +maison! + +--Mais pas du tout.... + +Le vieux grinça des dents: + +--Tais-toi, menteur! Tu y vas...! Tu voulais la voir? Eh bien! je vais +t'y amener! Allez! Marche! + +Et il le poussa de toutes ses forces, hurfant comme pour faire partir un +cheval rétif: + +--Allez! Avance! Hue! + +--Puisque je vous dis, répétait l'autre à demi étranglé, que je n'y vais +pas.... + +--Avance! + +--Puisque je vous répète.... + +En se débattant, d'homme glissa et tomba à la renverse. Pris d'une rage +folle, Camus le voyant à terre, se mit à lui taper sur ta figure à coups +de pied, à coups de poing. Le gars se releva d'un coup de reins, essuya +d'un revers de main sa face éclaboussée de sang et lui cria: + +--Eh bien! oui! J'y vais, chez ta femme! Tu es content! Et j'y +retournerai, parce qu'elle ne veut plus de toi, elle ne veut plus.... + +Mais, comme il ouvrait encore la bouche pour cracher des injures, le +vieux lui abattit sa trique sur la tête. Il poussa un grand cri, recula +de deux pas... s'effondra... disparut.... + +Il y eut une demi-seconde de silence effrayant, quelques cailloux +roulèrent en claquant... un bruit se fit entendre, large, profond.... + +Camus, le bâton à la main, les yeux dilatés; écouta.... Rien ne +remuait.... Rien ne vivait autour de lui.... Il bégaya: + +--Je l'ai jeté dans le ravin! + +Et, tout d'un coup, la terreur aux flancs, suant l'horreur et +l'épouvante, il se mit à courir. + +En apercevant sa maison, un peu de calme lui revint, avec une sorte +d'orgueil. Il se sentait plus grand d'avoir frappé si fort. Il levait le +poing pour heurter aux voleta quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil, il +aperçut sa femme qui, la lampe à la main, le corps penché, disait d'une +voix tendre: + +--C'est toi, mon chéri? + +Il fut sur le point de lui sauter à la gorge et de crier, avec une joie +sauvage: + +--Ton chéri! Va le rejoindre dans le trou! Mais il se ressaisit: + +--C'est moi, Camus! + +Le rond de clarté que la lampe étendait sur la neige se mit à danser, et +la femme recula. Il entra. Sans rien dire, il défit son manteau, jeta +sa casquette sur la table, retira ses sabots, et s'assit. Il grelottait +près du foyer ardent et parlait bas. + +--J'ai manqué mon train.... La route est si mauvaise.... + +Il se leva: + +--Si on allait se coucher? + +Dans le lit, il se remit à trembler. Il sentait sa femme près de lui, il +écoutait son souffle, épiait ses mouvements et songeait avec une joie +sauvage: + +--Elle ne dort pas! Elle se demande pourquoi il n'est pas venu, s'il m'a +vu... si je me doute... et elle a peur...! Et nul ne connaîtra jamais +la vérité. Si quelque jour on retrouve le corps, on se dira: le bouvier +s'est trompé de chemin et il est allé se jeter dans la carrière. + +Mais, peu à peu, une terreur l'envahit: + +--Si je ne l'avais pas tué, pourtant! S'il aillait sortir mutilé, +sanglant, et m'accuser, et dire: c'est Camus qui m'a poussé. + +A cette pensée, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux, +et il enfouit sa tête dans l'oreiller. + +Au matin, il se leva, brisé de fatigue. La neige tombait sans arrêt. +Tout le jour, il resta, assis auprès de la fenêtre, les yeux perdus +entre le ciel épais et la campagne blanche, regardant parfois sa +femme aller et venir. Elle avait les joues pâles, les yeux battus, +et tressaillait au craquement d'une branche, à l'aboiement sonore et +lointain d'un chien de ferme. Elle se sait à coudra, sans rien dire, +puis laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux.... Le crépuscule descendit. +La nuit vint. Camus, pour la première fois, rompit le silence. + +--A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir.... + +Elle murmura: «C'est vrai» et alluma la lampe. Il s'aperçut que de +grandes larmes avaient laissé une traînée luisante sur ses joues; il +détourna la tête. + +Il ne ferma pas l'oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place +de la veille, près de la fenêtre, le regard invinciblement attiré vers +ce même coin d'horizon, devinant sous le tapis plus épais et plus blanc +le trou dans lequel _l'autre_ avait roulé. + +Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un après-midi, la neige ayant +cessé de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un +vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache très noire +et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis +remontait, et d'autres descendaient, d'autres encore.... + +D'abord, il suivit machinalement leur manège, et, soudain, leurs cris +traversant le silence, une réflexion lui vint: + +--Mais ils sont au-dessus du trou...! Alors...? Ils viennent là , attirés +par quelque chose... par une proie... par le corps de _l'autre_...! + +Il repoussa sa chaise d'un geste si violent que sa femme leva les yeux +vers lui, et, suivant son regard, aperçut, elle aussi, les corbeaux +noirs dans te ciel pâle. Il pencha la tête de son côté, l'oeil allumé de +haine. Une grimace tira sa figure ridée, il ramassa sa chaise, se frotta +les mains, alluma sa pipe, se rassit, et se mit à fumer, les mains aux +poches, les jambes allongées. + +La femme demeurait immobile, regardant les oiseaux. L'un d'eux s'enleva +plus haut que les autres, tenant une loque dans son bec. Le vieux se mit +à ricaner; et la femme, tes yeux grands ouverts, joignit les mains et se +cacha la tête dans son tablier. + +Le jour baissait. L'ombre glissait des poutres au plancher. Les corbeaux +innombrables montaient et descendaient d'un vol plus lourd, avec des +appels moins stridents, et, peu à peu, mystérieuse et calme, la nuit se +ferma sur le ciel morne. + + + +Un Piquet? + +Lorsque Ranaille s'entendit condamner à la peine de mort, on le vit d'un +geste brusque rentrer la tête dans les épaules, serrer les mâchoires +et considérer d'un regard indéfinissable ses énormes mains, inutiles à +présent. Son émoi, d'ailleurs, dura peu, et comme dans le fond de la +salle, d'où montait une buée poussiéreuse et chaude, éclataient des +bravos, il se mit à hurler: + +--Tas de feignants! Tas de lâches!!! + +Avec une telle rage et d'un élan si furieux qu'on dut le traîner hors de +son banc, mordant, tapant, à demi fou. + +Le soir, il refusa toute nourriture, et, jusqu'au matin, ses gardiens +l'entendirent se tordre dans la camisole de force, essayant de rompre +ses liens. Il s'endormit enfin, maté par la fatigue, et le lendemain, +son avocat le trouva calme, narquois et crâneur. Comme il était redevenu +tranquille et semblait ne plus même se souvenir de sa crise, on lui +retira, le jour, ses entraves. Libre, il s'étira, tendit ses bras +puissants, passa la main sur son cou de taureau, où les cheveux déjà +coupés à la tondeuse laissaient une petite route froide, frissonna comme +un homme qui s'éveille dans un train au soleil levant, et dit à son +gardien: + +--Un petit piquet...? + +Dehors, il faisait beau, et, bien que retardés par les hauts murs de la +prison, des rayons de soleil, coulant entre les barreaux, mettaient +dans la cellule des taches dorées, des traînées rousses, mobiles et +changeantes, qui donnaient aux murs gris et à la grosse table, avec ses +gobelets, sa bouteille et ses cartes, un air vague de guinguette un jour +d'été. + +Ayant gagné, il se renversa un peu sur son escabeau et dit en riant: + +--Eh bien, mon vieux? une autre? + +--Une autre, fit le gardien. + +Ranaille battit les cartes lentement, et, le pouce levé pour la donne, +demanda: + +--Cela ne dure guère plus de quarante jours? Sans attendre la réponse, +il ajouta: + +--Moi. d'abord, je m'en fous. Ici ou à la Nouvelle.... + +Il ne songeait pas un instant que sa grâce pût être refusée. Durant de +si longs mois il avait, par ses muscles de colosse, ses fureurs, son +audace, si bien terrorisé tout un quartier, qu'il se demandait comment +on avait osé l'arrêter, et qu'il s'imaginait maintenant qu'«on y +regarderait à deux fois» avant de l'envoyer à l'échafaud. Parfois, +cependant, traversé d'un doute, il contemplait ses bras, serrait les +poings, faisant saillir ses biceps et se tendre sa chemise, puis +haussait les épaules, rassuré au spectacle de sa force. Faisant des +projets, rêvant de sa case sous les tropiques, de bonnes siestes à +l'ombre des palmiers, d'une existence calme, un peu monotone peut-être, +mais égayée par la possibilité de l'évasion, il oublia sa condamnation, +l'arrêt menaçant, et franchit sans angoisse le cap de la troisième +semaine, fumant, chantant et dormant bien. + +Mais, au milieu de la vingt-deuxième nuit, il eut un cauchemar et +s'éveilla trempé de sueur, livide, en appelant: «Au secours!»--Quand on +lui demanda ce qu'il avait eu, il hocha la tête, répondit: «Rien.... +Rien....» d'une voix étranglée, jeta sur les murs, sur son gardien et +sur son propre corps des regards farouches. Il ne se rendormit qu'au +grand jour, ayant gardé les yeux constamment fixés sur la porte qui, +dans l'aube pâle, s'éclaira la dernière. + +A partir de cette nuit, il devint nerveux, irritable. Toujours entre ses +gardiens et lui, une chose dont il ne parlait pas se dressait, une chose +terrible sans doute, dont l'apparition te faisait brusquement se taire +au milieu d'une phrase et le laissait ensuite, pendant des heures, +grelottant, la gorge sèche. Il ne chantait plus et, pris de soudaines +colères, menaçait avec des cris furieux de tout casser, de tuer +quelqu'un, levant les poings, hurlant «qu'il était un homme, qu'on +n'avait pas le droit!» Et cette phrase «on n'a pas le droit!» devait +répondre à une pensée obstinément accrochée dans son cerveau, car il la +répétait sans cesse, à propos de tout, à propos de rien, dans la rage +ou dans l'affaissement, interrompant un mot, arrêtant un geste pour la +redire avec le même accent têtu: + +--On n'a pas le droit. On n'a pas te droit...! Un jour, comme il était +plus sombre encore que de coutume, son gardien lui proposa une partie de +piquet. Il fit «Oui» sans enthousiasme et joua distraitement. Peu à peu, +la partie sembla l'intéresser. Quand elle fut achevée, il discuta un +coup, montra à son partenaire comment, pourquoi il avait mal joué, et +proposa: + +--Une autre? + +Il gagna encore. Sa belle insouciance des premiers jours l'avait repris. +Il riait, sifflotait, toute sa pensée concentrée sur les douze cartes +qu'il tenait dans sa main gauche, tout le mystère de l'avenir enfermé +dans son écart qu'il balançait en l'air de la main droite, avec une +dernière réflexion, puis d'un geste décidé:--«Allons-y!»--Mais la veine +qui l'avait favorisé au début le quitta.--Il avait de mauvais jeux, les +cartes rentraient mal. Il sifflotait encore, mais avec rage. Sur un +soixante que compta son gardien, il jeta ses cartes, s'emporta: + +--Qu'est-ce que tu veux faire avec des jeux pareils? + +Il perdit et déclara: + +--Je ne joue plus. + +Le voyant avec sa tête des mauvais jours, son gardien risqua: + +--Allons...? Encore une petite? + +Il se rassit en maugréant et perdit de nouveau. Alors, il entra dans une +terrible colère: + +--On ne doit pas compter comme ça! Ce n'est pas loyal! + +Il vérifia l'addition; sa fureur s'exaspéra encore. Il cracha sa +cigarette, hurla, les yeux injectés, les veines des tempes gonflées à +éclater. Il fallut lui passer la camisole de force, comme le premier +jour, et comme le premier jour encore, il bondit dans ses liens ainsi +qu'une bête prise au piège, jusqu'à ce que, passant à la prière, il +suppliât: + +--On n'a pas le droit... Enlevez-moi ça... + +Le lendemain, il demanda timidement: + +--Un piquet?... + +Devant les cartes, il reprit un peu de gaieté. Mais hargneux, mauvais +joueur, quand la partie ne s'annonçait pas bonne pour lui, ses dents se +serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le +calmait et il se remettait à jouer en griffant la table, grondant des +injures et des jurons entrecoupés. Il avait pris son gardien en haine, +suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendiés de +tigre qui guette l'instant propice pour sauter sur sa proie, si bien +que, pour éviter un drame, on lui en donna un nouveau. + +Il le considéra d'abord avec méfiance. Bien qu'il eût souhaité étrangler +le premier avec joie, il s'était en quelque manière habitué à ses +façons, à sa parole tantôt brusque, tantôt blagueuse; il s'était habitué +à le haïr, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui +ayant, à son tour, proposé un piquet, il accepta. A ce moment, il en +était au trentième jour de cellule, et commençait à s'inquiéter, à se +tourner dans son lit jusqu'à l'aube.--Il gagna, fit une seconde partie, +la gagna encore, et ainsi jusqu'au soir tombant. Jamais, depuis quatre +semaines, la journée n'avait fui pour lui si légère. Il aimait le jeu, +moins pour les émotions que pour la victoire, et puis--il osait à peine +se l'avouer--chaque partie était pour lui une réussite, et la perte +l'irritait et le terrifiait à la fois. Cette nuit-là , il dormit bien. A +peine levé, il demanda les cartes et se remit à jouer et à gagner. + +Le gardien, auquel on avait fait la leçon, s'appliquait à perdre. +Ranaille, apaisé, ne pensait plus à rien. Les heures et les jours +passaient tristes et lents. Au bout d'une huitaine, sa veine ne se +démentant pas, il conçut quelques soupçons. A différentes reprises, le +gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrième et joué en +véritable apprenti, lui laissant, comme à plaisir, prendre l'avantage. +Il l'observa, fut sur le point de le lui dire; mais à la fin, sa +conviction étant faite, songeant non pas: «Il perd exprès», mais: «Il +a peur de gagner», et éprouvant quelque orgueil à faire peur, même +enchaîné, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la +brute; c'est son respect. + +Ainsi quelques après-midi s'écoulèrent encore, mais l'échéance du +quarantième jour approchant, le condamné fut repris par ses frayeurs +nocturnes. Le jeu ne suffisait plus à engourdir sa pensée. Au bout de +deux ou trois parties, il repoussait les cartes, le regard vague, les +traits tirés: + +--J'en ai assez. + +Et il fallait le prier: + +--Allons... voyons... je voudrais ma revanche, une fois... + +Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, désintéressé, maintenant +qu'il était sûr de gagner, pensait à autre chose, regardait tout à coup +fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant à deviner dans +ses yeux son arrêt, torturé par un soupçon: + +--Il sait, lui, peut-être?... + +Et la nuit, chassant d'un coup de tête l'horrible vision comme on chasse +une mouche acharnée, il roulait dans sa tête cette seule pensée: «Mon +gardien saura un jour avant moi, tout un jour... le dernier... et nous +serons face à face, et rien ne me dira: C'est fini... ça y est... Il +aura ça derrière son front!...» + +Il était devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait +détenu une parcelle du pouvoir décisif, comme si chacun avait pu +d'un mot appeler sur lui la grâce présidentielle. Mais sans cesse il +dévisageait ceux qui l'approchaient avec une angoisse grandissante, +guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le +renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur égale. + +Durant la quarante-troisième nuit, il ne dormit pas, épiant les bruits +de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobilisés, il +appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n'eut +pas la force de s'assoupir le jour venu et enfila son pantalon en +pensant qu'il ferait les mêmes gestes à l'aube du lendemain, peut-être +au milieu d'hommes venus le chercher pour mourir. Sitôt qu'il fut +debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n'y vit +rien que l'expression accoutumée et lui dit, tout en s'habillant: + +--C'est long, bon Dieu de bon Dieu! C'est long! + +L'autre répondit: + +--C'est bon signe... Un piquet? + +Il fit «Non» et marcha dans sa cellule jusqu'au déjeuner. Il mangea peu, +s'étendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda à +jouer et tendit une cigarette à son gardien. Le gardien, les yeux vers +le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bégaya: + +--Qu'est-ce que... + +Il n'acheva pas la question et se mit à jouer sans desserrer les dents, +mais pâle, pâle, et avec des mains qui tremblaient. Le gardien, lui non +plus, ne parlait pas; on n'entendait entre eux que le bruit mat des +cartes tombant à plat sur le bois, et tous les deux, le front penché, +fixaient obstinément leurs jeux sans se regarder. Ils jouaient vite, +nerveux, ne ramassant plus leurs levées. + +--Tu dois avoir fini? fit tout à coup Ranaille. + +--Non, répliqua le gardien comme si brusquement il sortait d'un rêve, +non... + +Ranaille compta: + +--... Je pose 2 et je retiens 3, et 2 cinq, et 4 neuf, et 4 treize, et 5 +dix-huit, et 6 vingt-quatre... 242... Tu as gagné. Tu as... + +Et soudain, les yeux démesurément ouverts, il balbutia: + +--Ça y est... Je suis foutu... Tu le sais... On t'a dit... + +--Quoi?... Quoi donc?... Moi?... Mais non, fit le gardien aussi +tremblant que lui. + +Mais Ranaille, roulé sur son lit, les ongles aux oreilles, sanglotait: + +--Ça y est, je te dis... ça y est... ça se voyait sur ta figure... Et +puis, t'as oublié de perdre... + +Le gardien entre-bâilla la porte et dit à mi-voix à son camarade, dans +le couloir: + +--Arrive un peu... voilà qu'il sait... + +Ranaille hoquetait: + +--Ça y est... on n'a pas le droit... pas le droit... pas le droit... + +Les gardiens se taisaient, immobiles. Un bruit de sabots traîna dans une +cour. De la rue arrivaient assourdis les murmures du soir... Le soleil +achevait de descendre doucement dans le ciel calme, laissant un peu de +rouge à l'horizon. + + + +Sur la Route + +Le chemineau s'était assis au bord du chemin. + +Depuis deux jours, il marchait, à l'aventure, sous le lourd soleil, se +reposant, la nuit, à l'abri d'une meule, et reprenant dès l'aube, sa +course vagabonde. Sur le seuil des maisons, rien qu'à voir sa mine +sauvage, sa barbe inculte, et les loques qui le couvraient, les femmes +serraient leurs petits blottis contre leurs jupes. Dans les champs, +lorsqu'il demandait du travail, prêt à toutes les besognes, on le +repoussait durement. La tête un peu basse, et le bâton traînant, il +repartait, résigné. Mais, quand, ayant fait quelques pas, il était sûr +qu'on ne pouvait le voir, du revers de sa main, il essuyait de grosses +larmes qui coulaient sur ses joues. + +A cette heure, pourtant, une révolte lui venait, la révolte qui monte +des ventres affamés, et des mots, malgré lui, s'échappaient de ses +lèvres. + +--C'est pas juste!... Il n'y a pas de non Dieu! + +Il leva sa trique en mâchant un juron, mais, comme elle heurtait le sol, +il vit sauter une chose brillante qui retomba avec un son clair. + +Il se leva, cherchant dans la poussière: + +--Ça, c'est de la chance!... + +Entre ses doigts, il tournait, retournait une pièce d'or qu'il venait de +ramasser. Il la faisait sauter, n'osant croire à pareille aubaine. + +--Un louis!... un vrai!... Y a-t-il longtemps que je n'en ai pas tenu +un! Je vais donc manger à ma faim, boire à ma soif, et dormir dans +un lit... Avec ça, en travaillant sur mon chemin, j'arriverai tout +doucement jusqu'à la ville... Là , je me débrouillerai toujours. + +Il réfléchit: Cet argent-là n'est pas à moi!... Si quelqu'un m'avait +vu?... Il regarda de tous côtés. Personne. Il était seul, bien seul sur +la route. + +Loin, vers la droite, par-dessus l'or des blés, un village semblait +faire le gros dos, à l'horizon. Il en apercevait juste les toits de +chaume et le clocher pointu.--Gaiement, à travers champs, faisant +chanter sur son passage, les longs épis qui le frôlaient, il se mit en +marche. + +Devant une auberge, il s'arrêta: + +--Salut, la compagnie!... + +La patronne barrait la porte, et demanda: + +--Qu'est-ce que vous voulez? + +--Je voudrais manger. + +--Nous n'avons point de restes... Passez votre chemin... + +Il cligna de l'oeil: + +--Oh!... je ne demande point la charité! Je paie! + +Il fit sauter le louis dans sa main.--Étonnée de voir de l'or entre +les doigts d'un vagabond, la paysanne héla son mari. Celui-ci regarda, +méfiant, l'homme et les vingt francs, puis interrogea: + +--D'où que vous tenez ça? + +--Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque je paie? + +--Eh bien! moi, je ne veux pas vous vendre à manger!... + +Le chemineau demeura quelques secondes interdit. Puis, il remit sa pièce +d'or dans sa poche, haussa l'épaule, et s'en alla. + +L'aubergiste et sa femme le suivirent des yeux. + +--Encore un qu'aura fait un mauvais coup par là . + +--Si on prévenait le garde? + +Un client arrivait. On lui conta l'aventure, l'exagérant déjà : + +--Un miséreux, avec une mine à faire peur, qui voulut me payer d'un +louis.--Ce n'est pas naturel.--Il en faisait sonner d'autres dans ses +poches. Ces gueux-là , sait-on jamais d'où ça vient, où ça va?... + +En cinq minutes, il fut signalé dans le village. Des gamins le suivaient +de loin, hostiles, et lui, tirant son pas fatigué, s'étonnait, sans +comprendre, des figures qui le dévisageaient. + +Tout autre jour, il en eût pris ombrage, mais, ayant de l'argent, il ne +s'en préoccupait guère. + +La boulangère, dans sa boutique, rangeait des pains, de gros pains bis, +à la croûte croquante et rousse. + +--Bonjour, la patronne. Il me faudrait une miche. + +--Passez votre chemin. + +--Oh! on n'est guère confiant, dans votre pays! Ce n'est pas parce qu'on +n'a pas de beaux habits qu'on tend la main. Payez-vous. + +Il tendit son louis. + +--Puisqu'on vous dit de passer votre chemin! + +Il demeura le bras tendu, bouche bée. + +--Ah! vous ne voulez pas?... Vous... + +Il hocha la tête, murmura: «Imbécile!...» et partit. + +Partout, chez l'épicier, chez le boucher, le charcutier, même réponse. + +Il se demandait: Pourquoi ne veulent-ils pas me vendre, puisque j'ai de +quoi payer? Peut-être que ma pièce n'est pas bonne?... + +Il n'osait plus la sortir. Il la tâtait, toute petite, chaude de son +contact, luisante et douce, parmi les grumeaux de pain durci, et les +miettes de tabac, au fond de sa poche. + +Le soir vint. Il n'avait pas encore mangé. Il avait repris la grande +route, et, tout en marchant, réfléchissait: + +--Je ne vais pourtant pas crever de faim avec vingt francs sur moi! + +Peu à peu, cependant, il commençait à comprendre. + +--Non, je n'ai pas une tête à avoir un louis. De l'or, entre les mains +d'un traîne-misère comme moi, ça semble louche. On se demande d'où je +le tiens... On croit peut-être que je l'ai volé... que j'ai attaqué un +passant, au coin du bois. Cela vous donne une si drôle de figure, la +faim!... + +Comme il monologuait ainsi, au tournant du chemin, il vit un homme +s'avancer vers lui.--Lui aussi allait, d'un pas traînant, courbant +l'échine. Il portait des vêtements usés. Un vieux chapeau couvrait sa +tête, et sa barbe inculte, grise de poussière, faisait mieux ressortir +le hâle de son visage. + +Les deux vagabonds s'arrêtèrent, et comme si tous ceux qui souffrent se +connaissaient, se tendirent la main. + +--Où vas-tu ainsi, compagnon? dit l'homme au louis. + +--Je tâche de gagner le village, là -bas, pour y passer la nuit. +Faisons-nous route ensemble? + +--Non. Je vais à l'opposé. Et même, si j'ai un conseil à te donner, +c'est de rebrousser chemin... On n'est guère accueillant aux chemineaux, +là -bas... J'en viens. Tu ne trouveras pas un coin de grange où coucher. + +--Baste! avec de l'argent!... + +--Même avec de l'argent. + +Il allait dire «surtout». Il se tut. L'autre reprit: + +--Les paysans sont les mêmes partout. Tant qu'ils croient qu'on leur +demande la charité, ils font la sourde oreille. Mais, sitôt qu'on leur +montre ça... + +Il fit sauter quelques sous dans sa main, et se mit à rire: + +--Ce n'est pas beaucoup, pourtant! Dix-sept sous! Mais ça me tiendra +bien trois jours! + +Tandis qu'il parlait, celui qui n'avait pas mangé se disait: + +--Avec dix-sept sous, le voilà plus riche que moi avec vingt francs! +Lui, trouvera du pain, une botte de paille pour reposer sa tête... + +Une idée lui vint: + +--Ecoute, donne-moi quelque chose... + +Tout de suite, l'autre ferma la main sur ses sous: + +--Je ne peux pas, dame! J'ai juste de quoi gagner la ville... et +encore!... + +--Tu n'as pas de pain? + +L'autre serra sa besace et dit: + +--Non... Au revoir. + +Il fit un pas. Le chemineau le retint. + +--Tu ne vas pas t'en aller comme ça et me laisser crever sur place... + +--Je n'ai rien. + +--Mais si, tu as des sous!... Voyons... On est des frères de la route... + +--Je ne peux pas... Je viens de t'expliquer... Chemin faisant, tu +pourras travailler... + +La faim, l'horrible faim tenaillait le ventre du vagabond, glissant en +lui comme une étrange ivresse. + +--Ecoute un peu. Je te les achète, tes sous, oui, et je te les paie +bien... Je t'en donne vingt francs... + +L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua, très vite: + +--Oui, vingt francs. Je les ai trouvés, ce matin, dans la poussière. +Mais, partout, on me les refuse, parce que je suis trop déguenillé. +Regarde. Ce n'est plus des vêtements que j'ai... C'est des loques. Puis, +la faim, ça fait briller les yeux, ça donne une figure mauvaise... alors +les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres. Avec +ton grand caban de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage... +Vingt francs entre tes mains, ça n'étonnera pas. Et puis, tu n'as +peut-être pas tant souffert que moi... tu as mangé, tantôt... et moi, +depuis deux jours... j'ai faim... + +Il dit ces derniers mots à voix basse, honteux et terrible, le visage +sous l'haleine de l'autre. + +--Tu vois que le marché est bon... Tu as peur qu'elle soit fausse? +Tiens... écoute-la sonner... La voilà ... Donne-moi tes sous... + +Mais l'homme s'écartait, repoussant la pièce tendue. + +--Hé! garde ton argent! Tu es plus riche que moi! + +--Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir... Ils n'en veulent +pas... Donne... + +--Non... Non... Au revoir!... + +Une folie passa dans la tête du chemineau. Une rage de vol et de meurtre +crispa ses mâchoires, serra ses poings, et, violemment, il saisit +l'autre à la gorge: + +--Donne-les... + +L'homme se débattit, essayant d'échapper à l'étreinte. Il tendit les +bras, glissa, les doigts crochus. Sa bouche s'élargit essayant un appel; +ses yeux, désorbités, tournèrent, éperdus... Il s'abattit... Les sous +roulèrent sur le sol. + +A quatre pattes, à tâtons, le meurtrier les ramassa, sans compter, et se +mit à courir. + +Quand il vit apparaître les premiers feux du village, il s'arrêta, +haletant. Il s'aperçut alors qu'il tenait le louis entre ses dents. +Dans sa poche, il sentit la monnaie de billon. L'horreur de son crime +descendit devant lui... Il eut peur. Mais la faim lui tordait les +entrailles. Il prit la pièce d'or et la jeta, à la volée. + +Dans les feuilles, ce fut comme un petit frisson, comme la chute d'une +branche glissant jusqu'à la mousse... A grandes enjambées, il gagna le +village: + +--Quatre sous de pain, s'il vous plaît? + +La boulangère prit une miche, la lui tendit. Il paya. Le contact des +sous tout rugueux de poussière le fit trembler. + +Mais la mie était blanche, et la croûte dorée. Il y mordit, glouton, +sortit en titubant, et s'enfonça dans la nuit calme que troublait +seulement, de temps en temps, la chute d'une branche sur les feuilles +séchées... Juste le bruit que, tout à l'heure, sa pièce avait fait en +tombant. + + + +Le Coupable + +--Votre nom, votre âge, votre profession? + +Dans le prétoire, sous la lumière crue tombant des vitres hautes, au +banc des accusés, on vit se lever un petit vieillard au visage très doux +encadré de favoris blancs. + +Tourné vers le président, il répondit d'une voix un peu chevrotante: + +--Maindrot, Jacques, quatre-vingts ans, rentier. + +--C'est bien, vous pouvez vous asseoir. + +La lecture de l'acte d'accusation terminée, le président reprit la +parole: + +--Vous avez entendu. Vous êtes prévenu d'avoir, dans la nuit du 17 au 18 +novembre dernier, assassiné votre femme, âgée de soixante-quinze +ans. Vous étiez jusqu'ici un honnête homme. Vous n'avez jamais eu de +condamnation. Pouvez-vous dire quelque chose pour votre défense? + +--Monsieur le président, j'aurai, si vous le permettez, quelques +explications à fournir. + +--Parlez. Adressez-vous à messieurs les jurés. + +Alors, ayant salué d'une courte inclinaison de son buste, le petit vieux +se mit à parler lentement, cherchant ses mots, comme avec un souci de la +correction du langage, de sa voix lointaine et perdue, son chapeau dans +les mains, poliment, doucement, et, malgré eux, émus par la majesté +de son âge, la cour et les jurés écoutèrent, sans l'interrompre, ce +vieillard de quatre-vingts ans, qui, devant eux, en termes choisis, +venait défendre sa tête. + +--Pour m'expliquer, sinon pour me justifier à vos yeux, il me faut +remonter très loin dans mes souvenirs. A vingt-cinq ans, n'ayant plus +de parents, seul au monde, possesseur d'une petite aisance qui me +permettait de vivre sans souci du lendemain, je fis un mariage d'amour. +Ces mots résonnent mal dans la bouche d'un vieillard, mais il faut +cependant que vous les sachiez. + +Pendant dix ans, je fus l'homme le plus heureux du monde. J'adorais +ma femme: elle m'aimait. Il y avait bien un nuage: nous n'avions pas +d'enfant, mais nous nous aimions tant, que je ne sais quelle place nous +aurions pu donner dans notre tendresse à ce petit être s'il était venu, +et nous finîmes par n'y plus penser, par ne rien regretter. + +Notre vie s'écoulait ainsi, très douce, très légère, sans un heurt et +sans un soupçon. + +Dès maintenant, messieurs les jurés, je dois vous dire qu'à mon âge on +défend moins son avenir que son passé, et que je vous parle dans toute +la franchise et la vérité de mon âme, comme à des confesseurs qui serez +sans doute les derniers. + +Il fit une pause, de ses mains tremblantes prit son mouchoir, et +s'épongea le front. + +Il reprit: + +--Je devais payer cher tout cela? Un jour, le soupçon se glissa dans mon +bonheur. Un de mes amis, le plus ancien, le meilleur, devint auprès +de ma femme d'une assiduité inquiétante; elle ne repoussait point ses +hommages. A quoi je m'en suis aperçu?... A des gestes, à des mots, à des +«rien», à toutes ces choses infimes qui suffisent pourtant à chavirer le +coeur, à troubler la raison. Dès lors, je connus le doute; les heures +que l'on passe à chercher dans la nuit la lueur fugitive qui doit guider +vos pas. Je les épiai. Je les suivis. Je ne trouvai rien. Je devins +haineux et méchant, mais pouvais-je sur un soupçon, sans un indice, +faire un éclat? Cependant, je vous le jure, si je les avais surpris aux +bras l'un de l'autre, j'aurais pu, dans un accès de fureur, les tuer +tous les deux, mais je n'aurais pas eu une seconde d'étonnement, tant +j'étais sûr, tant je sentais la trahison sur moi. + +Cette vie dura des années. Des années je cherchai sans trouver; puis te +temps passa, mettant sur toutes choses sa couche de pardon et d'oubli. +Je finis par croire que je m'étais trompé, et le calme revint, comme par +le passé, sans que ni mon ami, ni ma femme se fussent jamais doutés de +rien. + +Tout cela était même si loin que, lorsque mon ami mourut, il y a +quelques années, je le pleurai comme on pleure un frère, et ne m'étonnai +point des larmes que ma femme versa sur lui. Nous étions déjà vieux: +elle soixante-cinq ans, moi soixante-dix. + +Encore des années; puis, un jour, je ne sais quelle vision de l'avenir +me poussant, une pensée me vint de notre fin prochaine. Je me dis qu'à +mon âge toutes les heures sont gagnées, et qu'il fait bon, au déclin de +la vie, quand la journée s'achève, savoir où l'on reposera sa tête pour +l'éternité. J'avais assez vécu, ayant été heureux, et je songeais, avec +une grande douceur, à la tombe abritée sous les arbres penchés, aux +fleurs qui l'orneraient, à la dalle de marbre... + +J'en parlai à ma femme, elle sourit: + +--J'ai réfléchi à tout cela bien avant toi, dit-elle, et, dans le fond +du cimetière de Montmartre, dans un coin très calme et perdu, j'ai +choisi notre place, où nous dormirons côte à côte. + +Elle me l'indiqua. J'y allai. + +Tout en marchant parmi les tombes, je songeais: + +«Comme l'amour dicte à deux êtres des pensées pareilles, et comme nous +sommes encore rapprochés l'un de l'autre, pour que des rêves semblables +viennent nous bercer tous deux!» + +Tout au bout d'une allée, je m'arrêtai. C'était là : un coin de terre +avec des herbes incultes, tout entouré de tombes. + +Par curiosité, comme on regarde en wagon les gens qui voyagent près de +vous, je regardai tes tombes voisines. Et voilà que sur l'une, la plus +proche, je lus le nom de mon ami. + +Je me ressouvins alors du chemin si souvent parcouru. Je reconnus les +fleurs sèches et les couronnes que nous y portions tous les ans. + +Ce fut cinglant comme un coup de cravache, éblouissant comme une lueur +d'incendie. D'un coup, tout mon passé, tous mes soupçons, toutes mes +haines, s'étaient dressés devant moi. + +Notre place? Près de lui? Et c'est elle qui avait choisi cette place? + +Je rentrai à la maison. Je devais avoir l'air d'un fou. Au dîner je ne +mangeai pas. + +C'était le 17 novembre. + +--Mais, qu'as-tu, mon ami? me demanda ma femme. + +--Moi?... Rien. + +--Si, tu as quelque chose... + +Il pouvait être dix heures. De la rue, tous les bruits arrivaient +assourdis, dans la tristesse de cette nuit d'automne. + +--Eh bien, tu as raison, j'ai quelque chose, et je vais te dire ce que +j'ai. C'est que tu étais la maîtresse de Fromont, et que pendant vingt +ans vous m'avez trompé, misérables! + +Elle pâlit. Dans sa pauvre petite figure toute vieille, une terreur +passa. + +Je ne sais plus maintenant si ce fut de surprise ou d'effroi. + +--Pendant vingt ans, tu m'entends, vingt ans, toute notre jeunesse, +toute ma vie... Ah? comme j'y vois clair? Comme je comprends tout +maintenant? Et combien mes soupçons étaient justes? Et moi qui me +repentais d'avoir osé t'effleurer de l'ombre d'un doute? Sûre de +l'impunité, tu as voulu le lâche jusque dans la mort? Il fallait que tu +reposes entre ton mari et ton amant? Tu voyais ça... sous terre? + +Une folie me prit. Je marchai vers elle. Je lui saisis le cou dans mes +mains. J'ai dû serrer follement, je ne sais plus. Je ne sais plus que +l'angoisse qui chavira ses pauvres yeux. Et puis, la lampe s'éteignit. +Dans la rue, un chien se mit à hurler à la lune. On m'a trouvé là , au +matin... C'est tout... + +Il s'assit. De grosses larmes coulaient sur ses joues couleur d'ivoire. + +Brièvement, l'avocat reprit la défense. Le procureur répondit quelques +mots, et le jury revint avec un verdict négatif. + + + +Le Mendiant + +Comme le soir tombait, le mendiant choisit un coin dans un fossé sur le +bord de la route, s'enroula dans le sac qui lui servait de manteau, mit +sous sa tête son maigre paquet qu'il portait au bout d'un bâton, et, +tombant de fatigue et de faim, regarda au ciel sombre s'allumer les +étoiles. + +La route qui s'allongeait entre les bois touffus, était déserte. Les +oiseaux dormaient dans les arbres. Le village, au lointain, faisait une +grosse tache noire, et le vieux se mit à pleurer, tout seul, dans le +calme et dans le silence. + +Il n'avait jamais connu ses parents. Elevé par charité dans une ferme, +depuis qu'il était tout petit, il rôdait sur les grands chemins, en +quête d'un peu de travail et de pain. La vie avait été dure pour lui. Il +en avait connu toutes les tristesses: les nuits d'hiver si longues au +pied des meules; la honte d'implorer, le désir de mourir, de s'endormir +une bonne fois pour ne plus s'éveiller. Il n'avait jamais rencontré +que des hommes soupçonneux et méchants. Son chagrin était que les plus +simples semblaient le craindre: les enfants fuyaient en le voyant +passer; les chiens aboyaient à ses haillons poudreux. + +Pourtant, il était sans rancune et sans haine; triste seulement et très +doux. + +Il allait s'assoupir, quand, au loin, tintèrent des grelots. Il releva +la tête et vit, tout au bout de la route, une lueur qui dansait +au-dessus du sol. Machinalement, il regarda. Il distingua un lourd +chariot que traînait un gros cheval. La charge montait si haut et +s'étendait si large, qu'elle avait l'air de tenir toute la chaussée. Un +homme marchait auprès du cheval, en chantant un refrain. + +Bientôt, la chanson se tut. Le chemin montait. Les sabots du cheval +heurtaient et râpaient plus rudement les cailloux. L'homme excitait la +bête de la voix et du fouet: + +--Hue-là !... Hue! + +La bête tirait à plein poitrail, le cou tendu. Deux ou trois fois, elle +glissa, s'abattit presque sur les genoux, se releva, fit un effort qui +rida tout son poil, de son épaule à sa hanche puissante. Mais elle était +à bout de souffle, et la voiture s'arrêta. + +Le charretier, l'épaule à la roue, les mains aux rayons, criait plus +fort: + +--Hé! Hue... hue!... + +Le cheval avait beau tirer de tous ses muscles, la voiture restait +immobile. + +--Hue donc! hue!... + +L'animal, les pattes écartées, les narines battantes, ne bougeait plus, +tremblant sur ses membres, cramponné au sol de ses quatre fers enfoncés +par la pince, pour n'être pas entraîné en arrière par l'énorme poids. + +Le charretier toujours arc-bouté vit le mendiant assis sur le bord du +fossé, et le héla: + +--La main, camarade! La bourrique ne veut plus avancer. Viens m'aider à +pousser un coup. + +Le mendiant se leva, et joignit à l'effort du gars, son maigre effort. +Tous deux criaient: + +--Hue, hue!... + +Peine inutile. + +Vite épuisé, et pitoyable, le pauvre dit: + +--Laissez-le voir souffler. C'est trop lourd pour lui. + +--Bien sûr que non. C'est feignantise! Si on le quitte là -dessus, on +ne pourra plus le mettre en route en pleine côte. Hue! ho!... Passe un +caillou pour caler la roue. On va y faire grimper par le travers pour +démarrer.... + +Le mendiant prit un caillou et le tendit: + +--Tiens voir, dit le charretier. Moi, je reste à la roue. Voilà le +fouet. Prends le bidet par la figure, et mets-y de la mèche à grands +coups dans les jambes, en appuyant à gauche. Il va partir. + +Cinglé par la douleur, le cheval essaya un effort. Le sol flamba sous +ses sabots, et des cailloux grincèrent. + +--Ça va! ça va! + +Mais, comme le cheval se jetait de côté, le charretier penché pour +placer le pavé sous la roue, fit un faux pas. Le cheval eut un léger +recul. L'homme poussa un cri et tomba. + +Il était sur le dos, la face convulsée, les yeux hagards, les deux +coudes rivés au sol, ses mains solides crispées au cercle de la roue, +l'empêchant de lui défoncer la poitrine. + +D'une voix affolée, il cria au mendiant: + +--Avance! avance! Il m'écrase!... + +L'autre, devinant sans le voir, ce qui venait de se passer, se mit à +cogner le cheval, au hasard, de la mèche et du manche. Mais, le cheval +fourbu fléchit sur les genoux, roula sur le côté, la charrette piqua de +l'avant, ses deux brancards à terre, la lanterne qui pendait sous le +fond s'éteignit, et l'on n'entendit plus dans la nuit noire, que le +souffle court du cheval, et le râle étouffé de l'homme gémissant: + +--Avance!... avance!... + +Impuissant à faire relever l'animal, le mendiant courut au charretier, +essayant de le dégager. Mais il était bien pris sous la roue. Par un +effort prodigieux, il la retenait à quelques centimètres de son torse: +un faux mouvement, une défaillance, c'était l'écrasement, la mort... +Il la comprenait si bien, que lorsqu'il vit le mendiant se pencher, il +hurla: + +--Touche pas! touche pas!... cours au village... vite... chez mes +parents... les Luchat... la dernière ferme à droite... tu leur diras... +d'arriver au secours avec du monde... Je tiens bon encore dix minutes... +Va vite... + +A toutes jambes, le mendiant gravit le raidillon. Il entra dans le +village, toujours courant, droit devant lui. Tous les volets étaient +clos. Pas une lumière; derrière les grilles les cours étaient désertes. +Une odeur en venait, aigre, prenante et chaude, odeur de fumier, +d'étable, de laitage sûri. Des chiens aboyèrent sur son passage. Mais il +n'entendait rien, ne regardait rien, gardant au fond des yeux l'affreuse +vision de l'homme renversé, là , en bas, tenant au bout des poings la +charge prête à l'écraser. + +Il s'arrêta enfin. Devant lui, le chemin s'étalait, tout plat. A sa +droite, une bâtisse que bordait une cour. Un peu de lumière glissait +entre les fentes des persiennes. Il se dit: «C'est là !» Et, du poing, +heurta aux volets. + +Une voix demanda: + +--C'est toi, Jules? + +Étranglé par la vitesse de sa course, il ne put répondre, et heurta +encore. Il entendit le bruit d'un lit qui craque, des pas sur le +plancher. La fenêtre s'ouvrit, et, dans un carré de lumière, une tête +d'homme apparut ensommeillée. + +--C'est-il toi, Jules? + +Il avait un peu repris sa respiration, et dit, la parole courte: + +--Non, mais je viens pour... + +Le fermier ne le laissa pas achever: + +--En voilà des façons! Réveiller le monde à cette heure! + +Il ferma violemment la fenêtre et grogna dans sa chambre. + +--Un galvaudeux!... Un traîneur de routes!... + +Le mendiant était resté immobile, hébété, sans un mot, tant la réponse +avait été brutale. Il songea: + +--Qu'est-ce qu'il croyait donc que je voulais? Je ne fais pas le mal, +pourtant... Je l'ai, sans doute, surpris dans son sommeil... S'il savait +pourquoi, bonnes gens!... + +De nouveau, timidement, il se remit à frapper au volet. + +De l'intérieur, la voix cria: + +--C'est-il fini, hé?... Attends un peu, si je me lève! + +Le courage et le souffle revenus, il cria: + +--Ouvrez!... + +--Tu vas passer ton chemin... + +--Ouvrez!... + +Cette fois, la fenêtre s'ouvrit, et si fort, qu'il dut faire un saut de +côté pour ne pas être giflé par les volets. Le fermier se montra, l'air +mauvais, un fusil à la main. + +--Tu entends, crève-la-faim, si tu ne files pas, et vivement, je te +flanque un coup de fusil! + +Du fond du lit, une voix aigre de femme criait: + +--Tire donc... Ça rendra service à tout le monde. C'est bon qu'à faire +le mal, ces rôdeurs... bon qu'à voler... et pire encore! + +Devant le fusil braqué, le mendiant avait eu peur et s'était rejeté +dans l'ombre. Il grelottait, oubliant presque le malheureux qui, sur +la route, mourait peut-être en cet instant. Pour la première fois, une +rancune montait de son coeur. Jamais, autant qu'à cette heure, il ne +s'était senti lamentable et repoussé. + +Et s'il avait eu faim, pourtant, s'il avait frappé pour qu'on lui prêtât +abri? N'avait-il pas le droit, lui, misérable, de trouver un tas de +paille près des bêtes, un bout de pain près des chiens?... Il n'était +donc pas, sous ses haillons, une créature du bon Dieu, comme les autres, +puisque les riches pouvaient le menacer de mort?... + +La frayeur, d'un seul coup, l'avait rendu méchant. + +D'abord, il voulut se ruer à coups de trique sur les volets, puis, il +réfléchit: + +--Si je frappe encore, il tire... Si j'appelle, il va ameuter le village +et je serai assommé avant d'avoir pu dire d'où je viens... Si je +m'adresse ailleurs, ce sera pareil... + +Sa résolution prise, il se mit à courir, refaisant le chemin parcouru, +pour essayer de sauver tout seul le compagnon d'une seconde. Il courait, +avec la terreur de ce qui avait pu se passer durant son absence... + +--Qu'est-ce que je vais voir en bas!... + +Pour dévaler la côte, il retrouva des jambes de vingt ans. Quand il +approcha de l'endroit où la voiture s'était arrêtée, il cria: + +--Camarade! + +Pas de réponse. Il cria encore: + +--Camarade! + +L'obscurité était si profonde, qu'il ne distinguait même pas l'attelage. +Soudain, il entendit un hennissement. Il avança. A quelques pas de lui, +le cheval était toujours couché sur le flanc, et la voiture plongeait de +l'avant. + +--Camarade! camarade! + +Il se baissa, et, comme la lune apparaissait derrière un nuage, il vit +l'homme étendu, les bras en croix, les yeux clos, la bouche sanglante, +et la roue qui lui sembla géante, enfoncée dans sa poitrine, ainsi que +dans une ornière! + +Alors, n'étant plus bon à rien près du pauvre être mutilé, repris +contre les parents d'une colère furieuse, envahi d'un affreux besoin de +vengeance, il galopa d'un trait jusqu'à la ferme, et, cette fois, sans +souci de la menace du fusil, pris tout entier par la pensée de la joie +sauvage qu'il allait avoir, à poings fermés, il heurte aux volets. + +--C'est toi, Jules? + +Il ne répondit rien. Quand la fenêtre s'ouvrit, qu'il vit la face +mauvaise du père et qu'il l'entendit demander encore: + +--C'est-il toi, Jules? + +Il lui cria: + +--Non! C'est le crève-la-faim de tout à l'heure qui était venu pour vous +dire que votre gars était en train de mourir sur la route. + +Deux voix terrifiées,--celle du père et celle de la mère--se croisèrent: + +--Qu'est-ce qu'il dit... qu'est-ce qu'il dit?... Entre vite... + +Mais lui, enfonçant son chapeau sur ses yeux, et s'éloignant à petits +pas: + +--Excusez... Je suis pressé, à présent... Mais, ne vous hâtez point. +C'est trop tard... C'est quand je suis venu en premier qu'il fallait se +presser. A cette heure, il a toute la charge de foin sur les côtes! + +La femme sanglotait: + +--Vas-y, mon homme... Cours... + +Et le mari criait, cherchant à tâtons ses habits: + +--Où ça qu'il est?... Ecoute ici... Pour l'amour de Dieu... + +Le mendiant, son bâton sur le dos, s'était enfoncé dans la nuit, que +déchiraient les gémissements des deux vieux. + +Dans la cour, sur le tas de fumier, un coq éveillé tôt par tout ce bruit +chantait, et le chien, le nez à la grille, pleurait longuement à la +lune. + + + +Confrontation + +Devant la morte, l'homme ne sourcilla pas. + +Les yeux mi-clos, il regardait, sur la dalle de marbre, cette chair +blanche, d'un blanc laiteux, tachée entre les seins par l'entaille rosée +d'un coup de couteau. Le corps rigide avait gardé sa forme harmonieuse +et semblait vivre. Seules, les mains, avec leurs ongles violetés, leur +peau trop diaphane, et le visage aux yeux glauques et mous, grands +ouverts, le visage où la bouche noircie riait d'un horrible rire, +donnaient la sensation de l'éternel sommeil. + +Dans la salle aux murs froids, aux dalles grises, pesait un silence +oppressant. A terre, près de la morte, le drap que l'on avait rejeté +tout à l'heure portait quelques traces de sang. Les magistrats +observaient l'accusé qui, tout droit, entre deux gardes, conservait son +attitude hautaine, les mains croisées derrière le dos, le buste un peu +rejeté en arrière, impassible. + +Le juge d'instruction prit la parole: + +--Eh bien, Gautet, reconnaissez-vous votre victime? + +L'homme tourna la tête, regarda tout à tour le juge et la morte comme +s'il cherchait dans sa mémoire quelque très lointain souvenir, puis +répondit d'une voix lente: + +--Je ne connais pas cette femme, monsieur le juge. Je ne l'ai jamais +vue. + +--Des témoins affirment pourtant, et de la façon la plus formelle, que +vous étiez son amant... + +--Les témoins se trompent, monsieur; je ne connais pas cette femme. + +--Voyons, fit le juge après un instant de silence, à quoi bon essayer +de nous donner le change? Cette confrontation est une simple formalité, +bien inutile dans le cas présent. Vous êtes intelligent, et, dans votre +intérêt, si vous voulez acquérir quelques droits à la clémence du jury, +avouez!... + +--Je ne peux avouer, étant innocent. + +--Encore une fois, souvenez-vous que vos dénégations demeurent sans +portée aucune. Je ne serais pas éloigné de croire, pour ma part, que +vous avez cédé à un mouvement de passion, à un de ces coups de folie qui +font voir rouge... Mais regardez votre victime... Vous n'avez même pas +devant elle une seconde de repentir, d'émotion... + +--De repentir?... En effet. Je ne saurais en avoir, n'étant pas +criminel... Quant à mon émotion, mon Dieu, elle a été sinon détruite, du +moins fortement amoindrie, pour cette raison bien simple que je savais +en entrant ici ce qu'on allait m'y faire voir. Je ne suis pas plus ému +que vous ne l'êtes vous-même. Je ne vous fais pas un crime de votre +impassibilité: de quel droit me reprochez-vous la mienne? + +Il parlait d'une voix blanche, sans un geste, en homme parfaitement +maître de lui, sans paraître s'inquiéter des charges accablantes +entassées par l'accusation, bornant toutes ses explications à une +dénégation froide, obstinée. + +Un des assistants dit à mi-voix: + +--On n'en tirera rien... Il niera jusque sur l'échafaud. + +Et Gautet répondit sans colère: + +--En effet, monsieur, jusque sur l'échafaud. + +Cette lutte pied à pied entre l'accusation et l'accusé; ce «non» +opiniâtre opposé à toutes les questions, contre ce qui semblait être +l'évidence des faits, avait quelque chose d'énervant qu'exagérait encore +la température orageuse du dehors. Par les vitrages dépolis, le soleil +descendait, éclairant le cadavre d'une lueur uniformément jaune. + +--Soit, reprit le juge d'instruction: vous ne connaissez pas la victime. +Mais ceci? + +Il mit sous les yeux du prévenu un couteau à manche d'ivoire, un couteau +large à la puissante lame éclaboussée de sang. + +L'homme prit l'arme entre ses mains, la regarda quelques instants, puis +la tendit à l'un des gardes, et s'essuya les doigts. + +--Ceci?... Je ne connais pas davantage. + +--C'est un système, ricana le juge. Ce couteau est à vous. Il était +suspendu dans votre cabinet de travail. Vingt personnes l'ont vu dans +votre appartement. + +L'accusé inclina la tête. + +--Cela prouve tout simplement que vingt personnes se sont trompées. + +--Finissons-en, dit le magistrat. Bien que votre culpabilité ne puisse +faire l'ombre d'un doute, nous allons tenter une démonstration décisive. + +La victime porte sur le cou des marques de strangulation. On y voit la +trace très nette de cinq doigts, particulièrement longs, nous a dit le +médecin légiste. Montrez vos mains à ces messieurs. Bien. + +Le juge releva le menton de la morte. + +Sur le cou apparurent des lignes violetées qui tranchaient sur la +peau blanche; et, à l'extrémité de chaque ecchymose, la chair était +profondément entamée, comme si un ongle s'y était enfoncé. On eût dit +les nervures sombres d'une feuille géante. + +--Voilà votre oeuvre. Pendant que, de la main gauche, vous tentiez +d'étrangler cette malheureuse, de votre main droite restée libre vous +lui enfonciez ce couteau dans la poitrine. Approchez-vous, et faites +comme dans la nuit du meurtre. Mettez vos doigts sur les ecchymoses que +je viens de vous montrer... Allons... + +Gautet eut une seconde d'hésitation, puis, haussant les épaules et d'une +voix plus sourde: + +--Vous voulez voir si mes doigts concordent?... Et après?... Qu'est-ce +que cela prouvera? + +Il s'avança, un peu plus pâle, vers la dalle, les dents serrées et les +yeux dilatés. Un instant, il demeura immobile, son regard attaché au +cadavre raidi, puis, d'un geste d'automate, il étendit la main et +l'appliqua sur la chair. + +Le froid visqueux du contact lui donna un imperceptible frisson, une +contraction brusque des doigts qui se crispèrent, comme pour étrangler. + +Sous l'étreinte, les muscles figés de la morte parurent s'éveiller. +On put les voir se tendre obliquement depuis les clavicules jusqu'aux +angles des mâchoires; la bouche abandonna son rictus d'épouvante et +s'ouvrit dans un atroce bâillement, laissant libres les lèvres séchées +où les dents, recouvertes d'un enduit brun, s'étaient incrustées. + +Un frisson passa sur l'assistance. + +Cette bouche béante dans cette face impassible, cette bouche qui +s'ouvrait comme pour un râle d'outre-tombe, avec, au fond, tordue sur +elle-même, la langue sèche, râpeuse et bleue, avait quelque chose +d'énigmatique et d'effrayant. + +Et, tout à coup, de ce trou noir sortit un murmure confus, une sorte de +bourdonnement de ruche, tandis qu'une mouche énorme au ventre bleu, aux +ailes miroitantes, une de ces mouches de charnier qui vivent sur la +mort, une mouche immonde, s'envolait, tourbillonnait en sifflant autour +de l'antre, comme pour en garder l'approche, et brusquement venait se +poser sur les lèvres blêmes de Gautet. + +D'un geste de dégoût, il essaya de la chasser; mais la bête revint, +s'agrippant à sa chair, de toute la force de ses pattes empoisonnées. + +Alors, d'un bond, l'homme se rejeta en arrière, les yeux hagards, les +cheveux hérissés, les mains tendues, tout son corps grelottant, et se +mit à hurler d'une voix folle: + +--J'avoue!... C'est moi!... Emmenez-moi!... Emportez-la!... + + + +La Maison vide + +La serrure crochetée, l'homme entra, ferma la porte avec soin, prêta +l'oreille et s'arrêta. + +Il avait beau savoir la maison vide, ce silence profond et cette grande +nuit l'impressionnaient. Jamais il n'avait éprouvé à un tel point le +désir et la peur de la solitude. Il avança la main, frôla le mur et +poussa le verrou. Alors, seulement, un peu rassuré, il tira de sa +poche une petite lampe électrique et regarda autour de lui. La lumière +projetait sur l'ombre des taches pâles et qui dansaient à chaque +battement de son coeur. Pour se donner du courage, il murmura: + +--Je suis chez moi! + +Il se mit à rire, puis pénétra dans la salle à manger. + +Tout y était d'une propreté méticuleuse. Autour de la table, quatre +chaises étaient posées; une autre, près de la fenêtre, mirait dans le +plancher luisant ses pieds grêles. Un parfum vague de fruits et de +tabac flottait dans l'air. Il ouvrit les tiroirs du buffet où quelques +couverts d'argent étaient soigneusement rangés, songea: «Ça vaut +toujours mieux que rien», et les mit dans sa poche. Mais, à chacun de +ses mouvements, les couverts, se heurtant, sonnaient contre lui, et, +toujours par crainte de ce bruit, qui ne pouvait éveiller personne, il +recula sur la pointe des pieds, négligeant des cuillers en vermeil et +de petits couteaux à manche de nacre entrevus au fond d'un écrin. Pour +excuser sa faiblesse, il se dit: + +--Ce n'est pas pour ça que je suis venu... + +Pourtant, arrivé auprès de la table, il demeura indécis, tâtant les +fourchettes qui pesaient au fond de sa poche, hésitant à pénétrer dans +le petit salon où l'ombre--grâce aux rideaux tirés, sans doute--semblait +plus mystérieuse. Honteux de se sentir si lâche, il fit un pas, puis un +autre, franchement, posément, comme un bourgeois paisible et pas poltron +qui rentre chez lui le soir, sa partie achevée. Il n'avait plus froid, +il n'avait plus peur, et, avisant sur un meuble un flambeau garni de +bougies, il le prit, l'alluma et, l'élevant un peu, examina les murs +où dans des cadres d'or pendaient des photographies, les bibelots, le +piano, la cheminée d'où montait une odeur de cendres froides et de suie. +Il jeta encore un regard circulaire autour de la pièce, souleva d'un +doigt quelques papiers, soupesa une statuette, la remit en place, reposa +le flambeau, souffla les bougies et poussa la porte de la chambre à +coucher. + +Là , plus d'hésitations. Il se souvenait, pour y être venu quelques jours +auparavant sous prétexte de visiter l'appartement, de la place de chaque +meuble, de la forme du moindre objet. Un coup d'oeil lui avait suffi +pour voir, et bien voir, la commode trapue où le vieux enfermait ses +valeurs, le coffret où il devait mettre son argent, le lit à demi caché +par l'alcôve et l'armoire à glace dont il pourrait tout à l'heure faire +un rapide et peut-être fructueux inventaire. Il éteignit donc sa lampe +et, sans heurter une chaise, le bras tendu, marcha directement vers la +commode. Il en tâta le marbre, glissa la main le long de ses flancs +comme un maquignon qui flatte le ventre d'une pouliche, et, en bon +ouvrier, un doigt de la main gauche posé sur la serrure, il chercha dans +sa poche son trousseau de clés. + +Il était un peu moins calme que tout à l'heure. Ce qui l'énervait, ce +n'était plus l'angoisse d'être seul, la nuit, pour voler dans la maison +d'un autre, mais une hâte fiévreuse de joueur qui tient sa carte, la +serre et la soupèse avant de la retourner. Qu'allait-il trouver dans une +seconde?... Des titres?... Des billets?... Et combien? Quelle fortune +dormait pour une minute encore derrière le rempart d'une planchette?... + +Il cherchait toujours son trousseau sans parvenir à l'atteindre. Tout à +l'heure, en mettant l'argenterie dans sa poche, il n'avait pas songé à +en retirer ses outils et tout cela s'était enchevêtré. + +Les cuillers passant dans les anneaux des crochets, les fourchettes +entre-croisant leurs dents se tordaient sous son effort déchirant la +doublure de sa poche, griffant sa peau. Pressé d'en finir, il tapa du +pied, jura, serra les mâchoires et tira si brutalement que l'étoffe +céda, tandis que fausses clés et couverts tombaient pêle-mêle sur le +plancher avec un grand bruit de ferraille... Il s'énervait toujours... +le but était si proche, et puis, le temps passait!... Il ne se rendait +plus très exactement compte de l'heure; il lui semblait seulement que de +longues minutes s'étaient écoulées depuis son entrée. La pendule, dont +il n'avait pas jusqu'ici remarqué le tic-tac, battait sa courte et +rapide cadence... + +A genoux devant la commode, il prit un des crochets, l'essaya, l'oreille +collée à la serrure: le pêne résista. Il en prit un autre, un nouveau, +un autre encore, tournant à petits coups prudents... Rien! Toujours +rien!... Gagné de nouveau par la colère, il éclata de rire: + +--Non, mais des fois!... je ne vais pas ménager le mobilier! + +Et, saisissant un ciseau à froid, d'une seule pesée il fit sauter la +serrure. Alors, il ouvrit le tiroir et alluma sa lampe. + +Devant les billets épinglés par liasses, il eut un soupir de joie. +Lentement, posément, il les prenait, les comptait, les regardait par +transparence, puis les lissait d'un revers de main. Pour être mieux à +son aise, il s'assit et continua ses recherches. Sous un rouleau d'or, +il y avait un gros paquet de titres nominatifs, pour près de vingt mille +francs--une fortune!.. Il songea: + +--Quel malheur de laisser ça!... Enfin!... + +Il les remit en place. Sûr du butin, il s'attardait, soupesant les +pièces d'or, lisant leur millésime, comparant la surface et le poids de +celles de cinquante et de quarante francs avant de les faire disparaître +dans la poche de sa veste. Il n'avait plus ni hâte ni colère, rien qu'un +grand sentiment de bien-être, de détente, la réussite ayant chassé +l'effroi. Une lourde voiture traversa la rue, ébranlant les vitres, +faisant trembler les meubles et vibrer imperceptiblement les pièces +éparses sur le plancher. Ce simple bruit le ramena à la réalité +des choses. Il regarda sa montre: quatre heures,--et pensa: +«Déjà ?...»--Ramassant les pièces sans les compter, il fouilla les autres +tiroirs. Mais il n'y trouva rien d'intéressant. Parmi des papiers et des +lettres, un peu d'argent avait été oublié. Il le mit dans son gousset, +d'un geste machinal, se releva, les genoux engourdis, et murmura: + +--C'est pour mon dérangement. + +Devant lui, sur une table, il vit encore un presse-papier en bronze. Il +avait été assez sage, négligeant les bijoux et les titres nominatifs +trop compromettants, pour s'offrir, à côté de l'utile, un petit souvenir +agréable... Il avança donc la main. Mais, dans le même instant, la +pendule, dont le tic-tac pressé se hâtait vers l'heure, sonna un petit +coup aigrelet... et il demeura la main allongée, les doigts ouverts... +Le silence, un instant traversé par ce très faible bruit, semblait +soudain pesant et solennel. Rien ne vibrait plus entre ces quatre murs; +pas même le murmure imperceptible des étoffes dont les plis se tassent, +ni le craquement du bois sec qui sommeille le jour et met des nuits et +des nuits à mourir... Et ses oreilles s'emplirent du bourdonnement du +sang qui travaillait dans sa tête, battant ses tempes, tendant ses +vaisseaux... La peur l'avait repris, stupide, imprévue, la peur de +ne plus rien entendre: d'où venait cet étrange silence qu'il n'osait +troubler même d'un geste?.. Il avait lâché le bouton de sa lampe, et, +dans le noir, les épaules rondes, tendant le cou, les narines ouvertes, +l'oreille au guet, il se pencha vers la cheminée, où tout à l'heure +la petite pendule tapait si vite... Le tic-tac s'était tu! la pendule +s'était arrêtée. Quoi de plus simple?... Et cependant, un frisson courut +le long de sa nuque; il eut la sensation d'un danger sournois, immédiat; +empoigna son couteau, alluma sa lampe, et se retourna d'une pièce. + +Dans l'alcôve, sortant de l'ombre à demi, une face à la bouche +entr'ouverte, aux yeux terribles, le regardait; et il sentit que sa +présence n'effrayait pas cette face, que ces yeux ne fuyaient pas les +siens, que cette longue main cramponnée au drap ne tremblait pas, que +cette jambe maigre qui pendait hors des couvertures allait s'allonger, +se détendre; qu'un homme allait enfin se dresser devant lui, le prendre +à la gorge, et qu'il sentirait sur son visage le souffle de ce vieux +pâle et impassible. + +Sans oser remuer la tête, il chercha la porte des yeux. Il ne songeait +plus aux billets de banque oubliés à terre: il songeait seulement à +fuir. Mais, sous la menace de ce regard, il comprit que jamais il ne +pourrait atteindre cette porte, il devina que le vieux allait ouvrir la +bouche pour crier: «A l'aide!» qu'après ce cri il n'aurait plus le temps +de s'échapper, et, sans plus réfléchir, d'un bond, comme une bête à +l'attaque, il se rua vers le lit, leva son couteau et, par deux fois, +avec des halètements de rage, l'enfonça jusqu'au manche. Il n'y eut pas +un cri, pas un râle; seule, la chute molle et sans écho d'un oreiller +troubla le silence, et la tête retomba, un peu en avant du traversin, +les lèvres entr'ouvertes et le menton sur la poitrine. + +Tremblant encore de peur et de colère, il recula d'un pas et contempla +son oeuvre. Sa lampe donnait une clarté si faible qu'il ne distinguait, +dans le désordre de la chemise froissée, ni la trace de sa lame, ni le +sang des blessures. Il avait dû frapper bien fort et bien juste, car +la face du vieux n'avait point changé. Du premier coup, rapide et +formidable, il l'avait arrêté net en plein élan, en pleine vie, comme +aurait pu faire une balle. Un orgueil lui vint de sa maîtrise, et il +grogna, menaçant: + +--Ah! tu étais là ?... Eh bien, tu as vu, hein?... + +Or, penché sur le visage immobile, la pensée lui vint subitement, tant +les traits avaient peu changé, qu'il avait lardé la couverture, mais que +le vieillard n'était pas mort, et qu'il le regardait toujours avec une +souveraine ironie. + +Pour la seconde fois, il leva son arme et l'abattit, la releva et +l'abattit encore avec une frénésie sauvage, grisé par le bruit sourd de +la pointe trouant la poitrine, s'excitant à frapper par des jurons et +par des cris, indifférent au danger d'éveiller la maison. La chemise +n'était plus qu'une loque et la chair qu'une plaie. Seul, le visage, +qu'aucune blessure n'avait entamé, gardait son impassibilité redoutable. +Alors, l'homme, à demi fou, jeta sa lampe et prit sa victime à la gorge +pour frapper une dernière fois. + +Mais son poing droit levé resta en l'air et un cri s'arrêta sur ses +lèvres: car, sous sa main, il venait de sentir, non pas la chair humide +et pantelante d'où la vie vient de s'échapper avec des flots de sang, +mais une chair que nul frisson ne faisait tressaillir, froide de ce +terrible froid auquel rien n'est pareil; une chair morte, morte depuis +de longues heures!... Et son bras retomba... + +Le crime, cependant, ne l'avait jamais effrayé. Souvent, il avait vu son +couteau rouge; il avait reçu au visage la giclée chaude lâchée par les +artères crevées; il connaissait l'odeur du sang, le râle du corps qui +se vide... La mort qu'on donne n'est rien... Mais ça!!... Un respect +soudain éveillé en son âme d'assassin le tenait immobile, une terreur +superstitieuse du grand mystère le glaçait... Il avait cru la maison +vide, et il était entré chez un mort!... Il avait volé près d'un +mort!... Un mort!... Voilà donc d'où venaient cet effrayant silence et +cette ombre si calme!... + +Et comme au loin, très loin, une horloge sonnait cinq heures, sans oser +tourner la tête vers le butin oublié, sa casquette aux doigts, avec une +grande peur traversée par des souvenirs de prières, les yeux dilatés, +attirés dans la nuit vers ce mort qu'il n'avait pas fait, butant contre +les meubles, il sortit de la pièce à reculons... + + + +Un Maniaque + +Il n'était ni méchant, ni sanguinaire. Il avait seulement une conception +très spéciale des plaisirs de l'existence. Peut-être parce que, les +ayant tous pratiqués, il ne trouvait plus d'imprévu à aucun. + +Il allait au théâtre, non pour suivre le spectacle, ou pour lorgner de +droite et de gauche, dans la salle, mais dans le seul espoir d'être, un +jour, témoin d'un incendie. A la foire de Neuilly, il suivait toutes les +séances des ménageries dans l'attente de la catastrophe: le dompteur +dévoré par ses fauves. Il avait essayé des courses de taureaux, mais +s'en était dégoûté vite, la tuerie prenant ici un aspect trop réglé, +trop naturel, et il lui répugnait de regarder souffrir. + +Il cherchait uniquement l'angoisse horrible et fugitive du «jamais vu». +A telle enseigne que, s'étant trouvé à l'incendie de l'Opéra-Comique et +en étant sorti indemne; qu'ayant été à deux pas de la cage des fauves +le jour où Fred avait été dévoré par ses lions, il s'était presque +désintéressé du théâtre et des ménageries. A ceux qui s'étonnaient de +cet apparent changement dans ses goûts, il répondait: + +--Maintenant, j'ai vu. Ça ne me ferait plus rien. Je voulais me rendre +compte de l'effet produit sur les autres et sur moi. + +Lorsqu'il fut privé de ces deux plaisirs favoris--il avait employé dix +ans de sa vie avant d'arriver à leur réalisation--il vécut de longs mois +dans le marasme, sortant peu, désoeuvré. + +Or, un matin, les murs de Paris se couvrirent d'affiches multicolores +représentant, sur un fond azuré, une piste étrange inclinée, qui se +nouait et retombait comme un ruban. Tout en haut, un cycliste, point +minuscule, semblait attendre un signal pour se lancer vers le plongeon +vertigineux. + +En même temps, dans les journaux, on lut le récit d'un extraordinaire +tour de force et l'on eut ainsi l'explication de cette affiche bizarre. + +Il s'agissait pour l'homme de filer à toute allure sur la piste +étroite, de remonter la boucle et de la redescendre. Dans cette course +fantastique, l'acrobate se trouvait pendant une seconde la tête en bas +et les pieds en l'air. + +Le gymnasiarque convia la presse à venir examiner son engin, à tourner +et à retourner sa machine, pour qu'il fût bien établi que le tour était +honnête, franc, dénué de tout subterfuge, basé sur des calculs d'une +précision extrême, immanquable avec du sang-froid. + +Mais dès l'instant où la vie d'un homme tient à ces mots: le sang-froid, +elle tient à peu de chose! + +Notre maniaque, depuis l'annonce du spectacle, avait repris un peu de sa +bonne humeur. Ayant assisté aux premières démonstrations, il avait la +conviction de trouver là une émotion neuve, et, le soir des débuts, il +fut aux premières places pour voir «boucler la boucle». + +Il avait loué une loge qui se trouvait dans le prolongement de la piste, +et de là , seul, n'ayant voulu près de lui personne qui pût distraire son +attention, il put suivre le saut vertigineux. + +Le tout durait quelques secondes à peine. Il eut juste le temps de voir +la tache noire foncer sur la blancheur de la piste, un formidable élan, +un plongeon, un bond gigantesque, c'était tout. Cette fois il avait eu +une angoisse aussi prompte qu'un éclair. + +Mais, tandis qu'il sortait, se mêlant à la foule, il réfléchit que deux, +trois fois peut-être, ce spectacle lui ferait passer un frisson, puis +qu'il se blaserait sur celui-là comme sur les autres. + +Il revenait donc un peu ennuyé, songeant: «Ce n'est pas encore ça!», +quand il réfléchit que le sang-froid d'un homme a des limites, que la +solidité d'une bicyclette n'est, après tout, qu'une chose relative, et +qu'il n'est pas de piste si résistante qu'elle ne puisse, à un moment +donné, fléchir. Il en arriva donc à cette conclusion que, fatalement, un +accident devait se produire. + +De là à décider de guetter cet accident il n'y avait qu'un pas. + +--J'irai, décida-t-il, voir boucler la boucle tous les soirs, jusqu'à ce +que l'homme se casse la figure. Et si cela n'arrive pas durant les trois +mois qu'il passera à Paris, je le suivrai ailleurs! + +Pendant deux mois, tous les soirs, à la même heure, il entra dans la +même loge, se mit à la même place... L'accident ne se produisait pas. On +avait fini par le connaître au contrôle. Il avait du reste loué la loge +pour toute la série des représentations, et l'on se demandait la raison +de cette fantaisie coûteuse, sans la pouvoir découvrir. + +Un soir que l'acrobate avait fait son tour plus tôt que de coutume, il +le rencontra dans un corridor et vint à lui. Il n'eut pas besoin de se +présenter longuement. + +--Je sais, monsieur, lui répondit le gymnasiarque, que vous êtes un +habitué de la maison. Vous y venez tous les soirs. + +Il parut surpris et demanda: + +--En effet, je m'intéresse vivement à votre exercice... Mais, qui a pu +vous dire?... + +L'homme sourit: + +--Oh! personne. Je vous vois, simplement. + +--Voilà qui est surprenant. A une hauteur pareille... dans un pareil +moment... vous avez l'esprit assez libre pour considérer les spectateurs +dans la salle? + +--Oh! pardon. Je ne considère pas les spectateurs dans la salle. Ce +serait fort dangereux pour moi, et j'ai trop besoin de toute ma présence +d'esprit pour chercher des visages dans cette foule qui s'agite et +murmure. En toutes choses concernant notre profession, à côté du tour en +lui-même, de sa théorie et de sa pratique, il y a un procédé, un truc... + +Il sursauta: + +--Un truc?.. + +--Entendons-nous, ce n'est pas une supercherie que je veux dire. +J'entends par là quelque chose dont le public ne se doute pas, et qui +constitue le point le plus délicat de l'exercice. Suivez-moi bien. Je +mets en fait qu'il est impossible de se vider le cerveau au point de +ne plus avoir qu'une seule pensée, au point que votre volonté ne +s'éparpille pas, si je peux dire. Eh bien, moi, je choisis dans toute la +salle un objet, un point fixe sur lequel je rive mes regards. Je ne vois +que ce point, cet objet. Dès la seconde où il est dans mes yeux, rien +d'autre n'existe plus. Je suis en selle. Mes mains cramponnées au +guidon, je ne me préoccupe de rien: ni de mon équilibre, ni de ma +direction. Je suis sûr de mes muscles. Ils sont fermes comme l'acier. Il +n'y a qu'une partie de moi-même contre laquelle je me mette en garde: +mes yeux. Mais quand une fois ils sont attachés, ils ne me font plus +peur. Eh bien, le soir où j'ai débuté, je ne sais pas pour quelle +raison, mes regards sont tombés sur votre loge. Je vous ai vu. Je n'ai +plus vu que vous. Vous avez sans le savoir pris mes yeux... Vous avez +été ce point, cet objet, dont je vous parlais tout à l'heure. Le second +jour je vous ai cherché à la même place. Ainsi les jours suivants. Si +bien qu'à présent, dès que je suis entré, d'instinct mon regard vous +cherche, vous suit. Vous êtes, sans vous en rendre compte, l'auxiliaire +précieux, indispensable de mon tour. Vous comprenez, dans ces +conditions, que je puisse vous connaître. + +Le lendemain, ainsi que de coutume, le maniaque était dans sa loge. Dans +la salle, c'était un mouvement, un bruit confus. Brusquement le silence +se fit, profond; on eût dit que pas un souffle ne sortait de ces +poitrines. L'acrobate était monté sur sa machine, que deux hommes +tenaient, attendant le signal du départ. Il était bien d'aplomb, les +poings au guidon, la tête droite, le regard fixé devant lui. + +Il cria: «Hop!» et les hommes le poussèrent. + +Mais au même moment, le plus naturellement du monde, le maniaque se +leva, repoussa son siège et s'assit de l'autre côté de la loge. Alors on +vit une chose effroyable. L'acrobate eut un violent haut-le-corps. Sa +machine, qui piquait en avant, fit une embardée formidable, bondit +en dehors de la piste et alla au milieu des hurlements d'épouvante +s'écraser sur le sol. + +D'un geste méthodique, le maniaque enfila son pardessus, lissa son +chapeau d'un revers de manche et sortit. + + + +Le Père + +Quand la dernière pelletée de terre fut retombée, et qu'ils eurent donné +la dernière poignée de mains, le père et le fils rentrèrent chez eux +à petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tête vide, pris +soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps +soutenus. + +La maison imprégnée encore du parfum des fleurs, la maison redevenue +calme après l'affolement, les allées et venues de ces deux jours, leur +parut étrangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait précédés +avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu'ils revenaient d'un long +voyage, mais qu'ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large +soupir qui dit: «Ah! qu'on est bien chez soi!...» Tout était propre, +net. Près de la cheminée, le chat couché en rond ronronnait doucement, +et le soleil d'hiver étalait sa gaieté timide sur les vitres. + +Le père s'assit près du feu, hocha la tête et soupira: + +--Ta pauvre maman!... + +Et deux larmes glissèrent sur sa bonne figure toute ronde, sa bonne +figure que le chagrin, le froid de la rue et la tiédeur de la pièce +avaient congestionnée un peu. + +Ensuite, par besoin d'entendre autre chose que le ronron du chat, le +tic-tac de l'horloge et le crépitement du bois sur les chenets envahi, à +son insu, par cet orgueil de vivre après ceux qui s'en sont allés pour +jamais, il se mit à parler: + +--Tu as vu les Dupont? Ils étaient tous là , et la présence du grand-père +m'a beaucoup touché... Ta maman les aimait bien... Mais, comment se +fait-il que ton ami Brémaud ne soit pas venu?... Oui, je sais... Au +milieu de tout ce monde, il se peut que je ne l'aie pas remarqué... + +Il soupira encore: «Mon pauvre petit!...» repris d'une tendresse câline +pour ce grand garçon de vingt-cinq ans qui, près de lui, pleurait +silencieux. + +La vieille bonne entra sur la pointe des pieds, si doucement qu'ils ne +l'entendirent pas ouvrir la porte. + +--Allons, monsieur! il ne faut pas rester comme ça! Il faut manger! + +Ils levèrent la tête. + +C'était vrai! Il fallait manger. La vie les reprenait. Ils avaient +faim, non pas cette faim heureuse des jours où l'on aime à s'installer +commodément à table, mais la faim de la bête qui se sent l'estomac vide. +Jusqu'ici, une pudeur les avait retenus. Maintenant, ils se regardaient +sans rien dire, désirant et redoutant à la fois ce premier tête-à -tête à +la table trop grande, près de la place vide. + +Et le père, les yeux gros de larmes, murmura: + +--Oui, vous avez raison... Faites-nous à manger... Il faut, mon petit... + +Le fils approuva de la tête et se leva: + +--Je passe un vêtement et je reviens. + +Il sortit. La porte refermée, comme il allait entrer machinalement dans +la chambre de sa mère, la vieille bonne s'approcha de lui, et lui dit +presque bas: + +--Monsieur Jean, j'ai quelque chose pour vous... une lettre que votre +maman m'a confiée, voilà huit jours, quand elle s'est sentie perdue... +Elle m'a recommandé de vous la remettre... après seulement... La voilà . + +Il s'arrêta, surpris, regarda la servante. Elle se tenait devant lui, +hésitante, l'enveloppe qu'elle lui tendait tremblait au bout de ses +doigts, et, tout d'un coup, il eut la sensation précise qu'une grande +douleur, un grand secret, étaient là , près de lui. + +Il dit, la gorge serrée: + +--Donne... et entra. + +Dès qu'il fut seul, sans réfléchir, il s'enferma à double tour. La +chambre, avec son lit trop plat, ses rideaux trop tirés, sa cheminée +sans feu, et ses meubles trop bien rangés, avait déjà l'aspect +abandonné. + +Il tournait et retournait la lettre entre ses doigts, glacé devant cette +écriture vivante de la morte, cette écriture chère, si souvent regardée +jadis, et qui, sur le papier un peu froissé, s'étalait, déjà tremblée. + +A travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le +couvert. + +Il déchira l'enveloppe et lut: + +«Mon enfant chéri, + +«Je sens que l'heure de l'éternel adieu est proche. Je m'en vais sans +faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant +et que le temps est loin où je t'étais indispensable. J'ai conscience +d'avoir été une mère irréprochable. Mais, un très lourd secret dort +entre nous, que je n'eus pas le courage de te révéler, qu'il est +nécessaire pourtant que tu saches. + +«Celle que tu as aimée, respectée par-dessus tout, celle à qui tu +contais tes peines de tout petit et tes tristesses d'homme, ta maman, +mon chéri, est une grande coupable: + +«Tu n'es pas le fils de celui que tu as toujours appelé «père». Il y a +eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne +l'avoir pas avoué. Ton père, ton vrai père, existe. Il t'a vu grandir de +loin, et t'aime, je le sais. Tu es à l'âge où l'on peut prendre les plus +graves décisions. Toute ta vie est à refaire, si tu le veux. Tu peux +être riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m'a manqué. +L'acte que je commets est lâche, je le sais... Ayant mal vécu, je ne +pouvais que mal mourir. Cent fois j'ai été sur le point de fuir cette +maison, de t'emporter avec moi. L'énergie m'a fait défaut... Il eût +suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute: un soupçon... une +parole mauvaise... Mais rien!... Pas un nuage...» + +Il s'arrêta, écrasé par cette révélation. + +Ainsi, sa mère avait eu un amour!... Elle avait pu porter si longtemps +ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu'un tressaillement +trahît sa faute et son remords! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses +des autres femmes, lui pour qui tout orgueil, toute vénération, toute +joie se résumaient en ce seul mot: «Maman!...» il avait grandi là , +étranger, vivante insulte à ce brave homme qui n'avait eu pour lui que +tendresse et bonté!... + +Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit, +passant par les rues de la ville, donnant la main à son papa... Il +grandissait... Une très grave maladie le tenait durant de longs mois +entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis à son chevet +essayant de sourire avec des larmes dans les yeux... Le temps passe... +Les affaires vont mal, et ce sont d'autres souvenirs, plus aigus, plus +poignants... les conversations qu'il écoute, le soir, pelotonné dans +son lit. La mère parle peu; le papa dit: «Je me restreindrai... Je ne +fumerai plus, je n'irai plus au café... Mes vêtements sont encore très +bons... Il ne faut surtout pas que le gamin pâtisse... C'est un mauvais +moment à passer, voilà tout... En rognant de-ci, de-là , nous pourrons +lui donner des douceurs... Les petits ont toute la vie devant eux pour +souffrir... A quoi bon les attrister si tôt!...» + +Et voilà l'homme qu'elle a trompé!... + +Il se mit à pleurer. La phrase de la lettre revenait à sa mémoire: «Tu +es à l'âge où on peut prendre les plus graves décisions». + +C'était vrai. Il n'avait même pas le droit d'hésiter. Pas une seconde, +l'idée de la richesse n'effleura son esprit. Il aurait simplement le +courage qui lui avait manqué, à Elle. Il quitterait cette demeure sans +rien dire... Il s'en irait très loin, très loin, pour ne plus revenir. +Ainsi, la honte, la honte qu'il savait, partirait avec lui. Comment +pourrait-il, à présent, sans rougir, s'asseoir à cette table? entendre +la bonne voix lui dire: «Mon petit», et rappeler le souvenir de la +«pauvre maman...»? + +Sa résolution était prise. Il sanglota: + +--Oh! maman, maman! qu'est-ce que tu as fait!... + +Adieu la vie tranquille et calme, le retour au foyer, le regard attendri +sur le passé défunt, car, il n'avait pas le droit, en vérité, de +continuer le mensonge et la faute. + +Il restait immobile, abîmé dans sa douleur. + +Un bruit venait de la salle à manger. + +--... Pauvre petit!... Il a du chagrin!... Il est dans la chambre de sa +maman... Laissez-le pleurer... Ah! nous sommes bien malheureux... Je me +sens si vieux! Il me reste, heureusement! C'est un brave enfant, il ne +me quittera pas! + +Il releva la tête et se mordit les lèvres. Le père parlait toujours, et, +peu à peu, en l'écoutant, ses pensées prenaient un autre cours. La +voie qu'il devait suivre lui semblait moins facile, son devoir lui +apparaissait plus obscur. + +«Il ne me quittera pas...» + +Avait-il le droit d'abandonner ce pauvre être, de le laisser vieillir +tout seul au foyer déserté?... Partir! Voilà tout ce qu'il trouvait pour +payer sa tendresse, ses efforts, ses privations... Oui... + +Mais il n'était pas son fils... Sa présence ici, sous son toit, avait +quelque chose d'intolérable, d'odieux... Pourtant, il fallait se +décider, de suite; après, il serait trop tard. + +Il tenait toujours la lettre de sa mère. Il se remit à lire: + +«Il eût suffi de peu de chose pour me donner cette énergie, sans doute: +un soupçon, une parole mauvaise... Mais rien, pas un nuage...» + +La voix du père reprit, derrière la cloison: + +--Oui, j'ai vécu vingt-sept ans avec elle, et, durant vingt-sept ans, +entre nous, rien, pas un nuage... + +Les mêmes mots... la même phrase!... + +Il reprit sa lecture: + +«Et maintenant, je vais te dire le nom de ton vrai père. C'est...» + +La lettre tremblait dans ses doigts. Un regard, et le nom serait à +jamais gravé dans ses yeux, dans tout son Etre... et alors... alors... +il ne pourrait plus... + +La voix appela doucement: + +--Allons, viens, mon petit, viens à table... + +Il eut un grand frisson et ferma les yeux une seconde. Ensuite il prit +une allumette, leva le bras et mit le feu au papier. Il le regarda +brûler, lentement, et, quand la flamme vint lécher ses ongles, il ouvrit +les doigts. Un carré de cendre noire tomba sur le plancher. Un coin +blanc, très étroit acheva de se consumer... Plus rien... + +Alors, il tira la porte, demeura un instant immobile sur le seuil, et, +voyant devant lui le brave homme, avec sa bonne figure, ses yeux rougis +et ses mains qui tremblaient, il le prit dans ses bras, l'embrassa +passionnément, comme on embrasse un être cher que l'on croyait à tout +jamais perdu et sanglota: + +--Papa! Mon vieux papa!... + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Sous la Lumière rouge + Soleil + Le Droit au Couteau + Le Coq chanta + L'Horloge + Le Mauvais Guide + Fascination + Circonstances atténuantes + Le Puits + Le Miracle + Le Disparu + Le Baiser + Le Rapide de 10 h. 50 + Illusion + Un Savant + «Mes Yeux» + L'Encaisseur + Les Corbeaux + Un Piquet? + Sur la Route + Le Coupable + Le Mendiant + Confrontation + La Maison vide + Un Maniaque + Le Père + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Portes de l'Enfer, by Maurice Level + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14071 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..3dcc880 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #14071 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14071) diff --git a/old/14071-8.txt b/old/14071-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7aac4a9 --- /dev/null +++ b/old/14071-8.txt @@ -0,0 +1,6498 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Portes de l'Enfer, by Maurice Level + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Portes de l'Enfer + +Author: Maurice Level + +Release Date: November 17, 2004 [EBook #14071] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PORTES DE L'ENFER *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the PG Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + +======================================================================= + ÉDITION DU «MONDE ILLUSTRÉ» + 13, QUAI VOLTAIRE, 13. + PARIS + + MAURICE LEVEL + + Les Portes De l'Enfer + + 1910 + + + DU MÊME AUTEUR: + L'Épouvante (Roman) 1 vol. + L'Ombre (Roman) 1 vol. + + +======================================================================= + + MAURICE LEVEL + + + LES PORTES DE L'ENFER + + + +Sous la lumière rouge + +Assis dans un large fauteuil près de la cheminée, les coudes aux genoux, +les mains tendues au feu, il parlait d'une voix lente, s'arrêtant +brusquement pour murmurer: «Oui... oui...», comme s'il avait eu besoin +de reconnaître ses souvenirs et d'approuver sa mémoire fatiguée, puis +reprenait la phrase interrompue. + +Sur la table traînaient des papiers, des chiffons, des livres. La lampe +éclairait mal; je ne voyais de lui que sa face un peu grise, et ses +mains qui, sous la flamme du foyer, faisaient deux longues taches. + +Le ronron du chat roulé devant le feu, et le crépitement des bûches où +dansaient d'étranges lueurs, troublaient seuls le silence. Il semblait +parler de très loin, comme dans un rêve: + +--Oui... oui... Ce fut le grand, le plus grand malheur de ma vie. +J'aurais pu supporter d'être réduit à la misère, de devenir infirme... +tout... mais ça! Avoir vécu dix ans auprès d'une femme adorée, la voir +disparaître, et rester seul, tout seul, devant l'avenir solitaire... +C'est dur!... Il y aura six mois bientôt qu'elle est partie!... Que +c'est long! et comme c'était court autrefois!... Encore, si je l'avais +eue malade quelque temps, si l'on m'avait laissé comprendre!... C'est +horrible à dire, mais quand on sait, n'est-ce pas, la raison se +prépare... le coeur se vide peu à peu, et l'on s'habitue... tandis que +là!... + +--Je croyais, lui dis-je, qu'elle avait été souffrante quelque temps? + +Il hocha la tête: + +--Du tout, du tout... Jamais les médecins ne purent me dire ce qu'elle +avait eu... Elle a été emportée en deux jours. Depuis, je ne sais ni +comment, ni pourquoi je vis. Tout le jour, je rôde dans les chambres, +poursuivant un souvenir qui s'enfuit, m'imaginant qu'elle va +m'apparaître derrière une tenture, qu'un peu de son odeur flotte encore +parmi ces pièces inhabitées... + +Il étendit la main vers la table: + +--Hier, tiens, j'ai retrouvé cela... cette voilette, dans une de mes +poches. Elle me l'avait confiée un soir, nous allions au théâtre, et +il me semble qu'elle sent son parfum, qu'elle est encore tiède d'avoir +effleuré son visage... Mais non! Tout s'en va: seul le chagrin +demeure... _Il y a bien quelque chose_, mais ça!... + +Dans le premier moment de douleur, il vous vient parfois des idées +extraordinaires... Croirais-tu que je l'ai photographiée sur son lit +de mort! Dans cette pauvre chambre d'où son âme venait de partir, +j'ai installé mon appareil, j'ai allumé du magnésium; enfin, à +cette effroyable minute, j'ai fait avec un soin et des précautions +méticuleuses, des choses qui me révoltent aujourd'hui... Malgré tout, +quand j'y pense, je me dis qu'elle est là, que je pourrais la voir telle +que je la vis pour la dernière fois! + +--Et, où as-tu ce portrait? demandai-je. + +Il s'avança un peu, et me répondit à mi-voix: + +--Je ne l'ai pas, ou plutôt, si... je l'ai... J'ai le cliché. Mais je ne +me suis jamais senti le courage de le développer... Il est resté dans +l'appareil... j'ai peur d'y toucher... Et pourtant! comme je voudrais, +comme je voudrais!... + +Il posa sa main sur mon bras: + +--Ecoute: ce soir... ta présence... d'avoir parlé d'elle... je me +sens mieux... je me sens fort... Veux-tu, viens avec moi dans mon +laboratoire... Nous allons développer ce cliché?... + +Il interrogeait mon visage d'un regard anxieux d'enfant qui tremble +qu'on lui refuse le jouet souhaité. + +--Soit, lui dis-je. + +Il se leva vivement. + +--Oui... avec toi, ce ne sera pas la même chose... avec toi, je serai +plus calme... et cela me fera du bien... beaucoup de bien... tu +verras... + +Nous entrâmes dans son laboratoire: un cabinet très sombre où des +flacons étaient alignés sur des étagères. Une tablette chargée de +cuvettes, de fioles et de livres, s'étendait d'un mur à l'autre. + +Il ne parlait pas, vérifiant les étiquettes des bouteilles, essuyant les +cuvettes, et la lueur de la bougie qui tremblait faisait danser autour +de lui des ombres. + +Il alluma une lanterne à verre rouge, éteignit sa bougie, et me dit: + +--Ferme la porte. + +Cette nuit déchirée par la lumière sanglante, avait quelque chose +de dramatique. Des reflets inattendus s'accrochaient aux flancs des +bouteilles, à ses joues sabrées de rides, à ses tempes creuses. + +Il dit: + +--La porte est bien fermée? Alors, je commence. + +Il ouvrit un châssis, et en tira le cliché. Il le prit avec soin, les +doigts écartés, les pouces et les index posés aux angles, et le regarda +longuement, comme si ses yeux avaient pu voir l'image endormie qui tout +à l'heure allait s'éveiller. + +Il murmura: + +--Elle est là! C'est horrible!... + +Ensuite, lentement, il le laissa glisser dans le bain, et se mit à +remuer la cuvette. + +Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que la porcelaine frappant +à intervalles réguliers la planchette, rendait un son bizarre et +douloureux. Sous la lumière rouge, le liquide caressait la plaque dans +un va-et-vient monotone: le bruit léger qu'il faisait le long des parois +évoquait un bruit de sanglots, et je ne pouvais détacher mes yeux de +ce carré de verre à la couleur laiteuse qui, peu à peu, se teintait de +noir, vers les bords. + +Le bain, d'abord très clair, fonça insensiblement; bientôt, une tache +apparut au milieu de la plaque, une tache qui, peu à peu, s'élargit, +adoucie par endroits de nuances plus claires. + +Je regardai mon ami. Ses lèvres, agitées d'un tremblement, murmuraient +d'inintelligibles paroles. + +Il retira le cliché, l'éleva à la hauteur de ses yeux, et, comme je me +penchais sur son épaule, il parla: + +--Cela vient... doucement... Mon bain est trop faible... Mais ce n'est +rien... Voici que les blancs apparaissent... Attends... tu vas voir... + +Il replaça la plaque, qui s'enfonça dans le liquide avec un bruit de +ventouse qu'on tire. + +Elle avait pris une couleur presque uniformément grise. Il baissa la +tête, et dit simplement: + +--Ce rectangle noir, c'est le lit... Plus haut, ce carré que tu aperçois +(il me l'indiqua d'un mouvement du menton), l'oreiller; et, au milieu, +cette zone plus claire avec une raie pâle qui tranche sur le fond +noir... c'est Elle... avec le crucifix que j'avais mis entre ses doigts. + +Sa voix s'étrangla un peu: + +--Ma pauvre petite... ma chérie!... + +Des larmes coulaient sur ses joues, de grands hoquets soulevaient sa +poitrine... Et il pleura, sans effort, comme savent pleurer ceux qui ont +l'habitude du chagrin, et à qui les sanglots sont devenus plus familiers +que le sourire. + +Parmi ses larmes, il disait: + +--Les détails se précisent... Voici près d'Elle les cierges allumés et +le rameau de buis bénit... ses cheveux que j'aimais tant... ses mains +dont elle était si fière... et le petit chapelet blanc, retrouvé dans un +livre de messe... Mon Dieu!... Cela me fait mal de revoir tout cela, et +cependant, je suis heureux... très heureux... Il me semble que je la +regarde, ma pauvre petite... + +Sentant que l'émotion le gagnait, je voulus abréger, et lui dis: + +--Ne crois-tu pas que le cliché soit assez venu...? + +Il prit la plaque, l'approcha de la lanterne, l'examina de près, la +remit dans le bain, la retira de nouveau, l'examina encore, la replaça, +et murmura: + +--Non... non... + +Je me souviens que le son de sa voix et la brusquerie de son geste me +frappèrent. Mais je n'eus pas le temps de réfléchir, car il se remit à +parler. + +--Il y a des choses qui vont venir, encore... C'est un peu long, mais, +je t'ai dit... mon bain est faible... Alors, les détails n'apparaissent +que progressivement. + +Il compta: Un... deux... trois... quatre... cinq... + +--Cette fois, c'est suffisant. A trop vouloir pousser, j'abîmerais.... + +Il prit le cliché, le secoua verticalement, le passa dans l'eau, et me +le tendit: + +--Regarde. + +Mais soudain, comme j'allongeais la main, je le vis reculer vivement, se +courber, approcher la plaque de la lanterne et, dans cette seconde, +son visage éclairé par la lumière rouge m'apparut si effrayant que je +m'écriai: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Ses yeux étaient démesurément ouverts, ses lèvres relevées découvraient +ses dents, ses mâchoires s'entrechoquaient; j'entendais son coeur bondir +dans sa poitrine, et je voyais son grand corps osciller d'avant en +arrière. + +Je mis la main sur son épaule, et, cherchant à me rendre compte de ce +qui faisait naître en lui cette effroyable angoisse, je lui criai pour +la seconde fois: + +--Voyons... Réponds... Qu'est-ce que tu as? + +Alors, tournant vers moi une face qui n'avait plus rien d'humain, +plongeant ses yeux sanglants dans mes yeux, il me saisit le poignet d'un +mouvement si brutal que ses ongles entrèrent dans ma chair. + +Par trois fois, il ouvrit la bouche, essayant de parler, et, tout à +coup, brandissant le cliché au-dessus de sa tête, il hurla dans la nuit +éclaboussée de rouge: + +--J'ai!... J'ai!... Misérable! Bandit! Assassin que je suis! J'ai... +qu'elle n'était pas morte!... J'ai... Que les yeux ont bougé!... + + + +Soleil + +Comme il avait été ramassé un soir d'hiver, petite chose vagissante, +près d'une borne; comme rien dans ses pauvres langes n'indiquait même +l'initiale d'un nom qui pût être le sien, et que les enfants douloureux +sont ceux que le Seigneur préfère et qu'il réclame, on l'avait appelé +_Paradieu_. + +Jusqu'à douze ans, il était resté aux Enfants-Assistés, puis, un beau +jour, s'était enfui, et avait pris la route, la besace au dos, la trique +au poing. + +Depuis, il avait vécu au hasard, un peu de charité, un peu en +s'employant aux travaux des campagnes. Jamais, il ne restait longtemps +au même endroit, craignant peut-être qu'on ne découvrît sa trace, +peut-être seulement guidé par un obscur instinct qui le poussait vers le +large horizon, vers les champs que l'été soulève, et les grands bois qui +chantent d'éternelles chansons, avec des airs et des paroles que seuls +ceux qui s'endorment dans leur ombre comprennent. + +Il devint un homme. Un matin, les gendarmes l'éveillèrent au bord d'un +fossé, et l'arrêtèrent pour vagabondage. On fit sur lui une enquête +rapide; on apprit qu'il appartenait au contingent qui partait et que, +déclaré _bon absent_, il devait être rendu quelques jours plus tard à la +caserne. On lui dit: + +--Tu as de la chance d'avoir été rencontré ainsi!... Une semaine de +plus, tu étais insoumis. + +Il ne saisit pas très exactement quelle était cette chance, ce que +signifiait ce mot: «insoumis»; mais, comme il était doux et timide, il +sourit: + +--Oui, j'ai de la chance! + +Il se laissa conduire au régiment sans révolte ni regret. + +D'abord, la vie lui sembla facile et douce. Habitué à coucher le plus +souvent à la belle étoile, à manger à la fortune du chemin, à grelotter, +l'hiver, sous des haillons troués, à marcher tout le jour, le ventre +creux, les jambes molles, il pensa, regardant le ciel d'automne, la +terre nue, les arbres défeuillés et luisants, qu'en parlant de sa +chance, on faisait allusion à son passé de misère, à ce présent de +repos... Il s'étonnait d'entendre ses camarades se plaindre, et parlait +peu, sachant très peu de mots. + +L'hiver fut rude. L'exercice achevé, il contemplait les toits ouatés de +neige, les oiseaux qui, dans les gouttières, piquaient la glace pour +se désaltérer, les cheminées d'où la fumée montait, droite et légère, +songeant: + +--Je suis à l'abri, moi!... j'ai un lit!... Dans la chambrée, le poêle +ronfle... je suis bien!... + +Mais lorsque, avec le printemps revenu, les premiers bourgeons +pointèrent au bout des branches, lorsqu'il revit le soleil, le ciel +clair et les matinées lumineuses, un étrange malaise s'empara de lui. + +Accoudé à la fenêtre, les poings au menton, les oreilles remplies d'un +bruissement confus, les yeux mi-clos, il oublia l'abri des mauvais +jours, les vêtements chauds; la bouche grande ouverte, il aspirait à +pleins poumons la brise, qui lui portait, avec le parfum des campagnes, +le souffle immense des espaces sans fin, et le ressouvenir de sa liberté +en haillons... + +Il devint triste, préoccupé, nerveux. Le soir, après la soupe, il +s'enfuyait à travers champs. Mais, si loin qu'il courût, il humait +encore l'haleine de la ville, il voyait les toits bleus des maisons, les +longues cheminées des usines; il entendait les sonneries de la caserne, +et cela l'empêchait de regarder les vastes horizons, d'écouter la +musique des plaines... Il se parlait à lui-même: + +--Tu n'es point fait pour cette existence-là!... Il faut reprendre ton +bâton, ta besace!... Oui... mais... et la prison?... + +Il résista de toutes ses forces deux semaines. Il était si triste, si +las, que des camarades lui dirent: + +--Faut te faire porter malade, Paradieu! + +Mais il hocha la tête, et un beau soir, n'y tenant plus, il sortit comme +de coutume, à cinq heures, déroba chez un fripier un vieux pantalon, une +blouse, jeta par-dessus le pont son uniforme, sa baïonnette... et ne +rentra plus au quartier. + +Il marcha toute la nuit et tout le jour. Une ivresse le tenait. Il +allait sous le ciel profond, libre, joyeux, à l'aventure. A l'ombre des +saules, assis près d'un ruisseau, il riait et pleurait à la fois, les +mains jointes, en extase, devant l'eau transparente, suivant le vol des +libellules, l'ondulation des herbes et la nappe verte des champs, où les +bêtes, le genou fléchi, broutaient avec un bruit gras et cadencé. + +Pourtant, ce n'était plus en lui l'insouciance d'autrefois. Du contact +rapide pris avec les hommes réguliers, il avait conservé, obscure et +menaçante, la notion du châtiment. + +Certes, il aimait toujours les bois et les grands prés, les arbres qui +pleurent et les sources qui chantent; il les aimait peut-être plus qu'il +ne les avait jamais aimés, et le soleil aussi, le compagnon géant qui +fait les jours étincelants et permet les nuits tièdes; il les aimait... +mais avec la terreur de leur être arraché. Il n'osait plus traverser +les villages; il craignait les hommes, les fuyait, et, brusquement, au +détour d'un chemin, des gendarmes lui mirent la main au collet. + +Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné, pour désertion et +destruction d'effets militaires, à cinq ans de prison. + +Il ne comprit vraiment l'horreur--non de sa faute, mais de sa +peine,--que lorsqu'il descendit de la voiture cellulaire, et pénétra +dans le pénitencier. + +Il endossa le pantalon et la vareuse bruns, le képi à longue visière, +et, à la vue de la cour toute petite entourée de murs blancs, si hauts +qu'il lui fallait jeter la tête en arrière pour voir le ciel; devant les +casemates sombres et les arbres étiques, un froid mortel coula sur sa +nuque. Il essaya de se raisonner un peu: + +--Je ne suis pas perdu tout à fait, puisque je vois encore le ciel... +Tant qu'on voit le soleil et le ciel, il y a de l'espoir... Autrement, +ce serait la mort... + +Mais au bout de vingt-quatre heures, il se mit à souffrir atrocement. A +la caserne, c'était presque la liberté. Il pouvait, la journée achevée, +galoper dans les champs. A l'exercice même (on les menait sur les +remparts), ses pieds foulaient l'herbe verte et, devant lui, il +regardait ce qui, jadis, était son bien: l'espace!... + +Tandis qu'ici, il fallait demeurer tout le jour à l'atelier, sous l'oeil +mauvais du sergent... + +Il devint hargneux et sournois. Comprenant enfin son impuissance, il +opposait à tout la force d'inertie, étouffant mal la révolte de son +coeur. + +Il devait rester apprenti trois mois. Au bout de ce temps, on le mit à +l'ouvrage. Il dit: + +--Je ne sais pas... + +--Si votre tâche n'est pas faite, et bien faite, demain, vous aurez +quatre jours de cellule... + +Il répondit avec calme: + +--Il est probable qu'elle ne le sera pas. + +--Eh bien, vous allez y aller tout de suite! + +On le poussa jusqu'aux cellules. Il entendit la porte se refermer sur +lui, les clés grincer dans les serrures, et resta seul dans l'obscurité +complète. Il s'arracha les cheveux. + +Ah! les bandits! Comme du premier coup ils avaient bien trouvé le pire +supplice! Lui, pour qui la lumière c'était la vie, ils l'avaient jeté +dans le noir! On lui avait arraché le soleil par lambeaux... D'abord, un +peu à la caserne... puis, à la prison... puis, dans les casemates... et +puis, enfin, comme il lui en restait un peu, un tout petit peu, juste de +quoi ne pas mourir... ils lui avaient tout enlevé... + +Pourtant, à force d'écarquiller les yeux, il remarqua qu'un peu de jour +glissait entre les barreaux scellés au-dessus de la porte. Il suivit +le rayon. Il semblait venir du fond du couloir... puis se perdait. Il +marcha dans sa cellule, cherchant à s'orienter, réfléchissant: + +--Si la lumière vient jusqu'ici, c'est que le ciel n'est pas bien loin. +Oui... Mais, le voir!... Voir le ciel... un tout petit peu... un petit +coin... si petit, si petit... + +Il mit les mains dans ses poches, et sentit quelque chose de lisse, un +bout de glace que, peu de temps avant, il avait ramassé dans la cour. Il +le prit dans la main, et la glace lui parut lumineuse. Il pensa: + +--Tiens?... Que veut dire cela?... + +Il se rendit compte qu'il était juste sur le trajet de la flèche de +lumière. Et, soudain, comme, assis sur sa couchette, il fixait toujours +le miroir, il poussa un cri. + +Au fond de sa main, sur ce carré de verre, une miette de ciel se mirait; +une miette, mais bleue, limpide, et si brillante, qu'on eût dit une +étoile dansant au fond d'un puits. + +Sa détresse fondit en une joie immense. Il n'osait faire un mouvement, +craignant de voir s'enfuir la chère image, et, peu à peu, une bizarre +pensée le pénétra: + +--Il était mieux ici qu'à l'atelier: il faisait froid?... Il faisait +noir?... Hé non! puisqu'il y avait du ciel!... Il était seul, du +moins... Il pouvait penser, pleurer ou rire à sa guise, sans que pesât +sur lui le regard féroce de l'adjudant. Prison pour prison, il préférait +celle-là. Il n'y avait donc qu'une chose à faire: Y rester. + +Dès lors, pour être puni de cellule, il apprit à ruser, supputant, au +plus juste, le prix des fautes, se frottant les mains sitôt qu'on lui +annonçait une augmentation, se faisant porter malade, sûr de n'être pas +reconnu. + +Quand il se vit 120 jours en perspective--car, dans les pénitenciers, la +durée du temps de cellule n'a d'autre limite que celle de la résistance +de l'homme--il respira. + +Son coin de ciel dans le creux de sa main suffisait à son rêve. En +s'éveillant, il se hâtait de le regarder, et disait: + +--Il fait beau aujourd'hui. + +Ou bien: + +--Mauvais temps!... Nous aurons de la pluie... + +Son imagination devenait de jour en jour plus aiguë; il vivait pour lui +seul, à lui seul, une vie intense et profonde, et si, par aventure, +l'aile d'un oiseau rayait son ciel d'une flèche brune, il croyait voir +tous les nids des forêts, entendre les trilles des milliers de becs qui +font vibrer les branches. + +Or, un matin qu'il était plongé dans sa contemplation, l'adjudant ouvrit +sa cellule et l'appela: + +--Ici, Paradieu! + +Perdu dans son rêve, Paradieu ne répondit pas. + +--Eh bien! Vous êtes sourd?... Allons! Dehors! + +Il ne bougea pas. L'adjudant le secoua par la manche: + +--Faut-il que je vienne vous chercher? + +Comme il était très faible, il se laissa aller sans résistance, mais la +lumière l'éblouit, et il se mit à trembler. + +--Vous ne savez plus rectifier la position?... + +Il s'appuya au mur pour ne pas tomber, essayant de dissimuler son bout +de miroir. + +--Qu'est-ce que vous cachez là? + +Il balbutia: + +--Rien... Rien... + +L'adjudant lui ouvrit les doigts et, apercevant la minuscule glace, +ricana: + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +Il le regarda bien dans les yeux et répondit: + +--Mon soleil! + +--Voulez-vous me flanquer «votre soleil» en l'air!... + +Paradieu referma vivement la main et s'adossa au mur. + +--Allons, allons, grogna l'adjudant, au trot! + +D'un revers de main, il lui frappa le poignet d'un coup si sec, que la +glace tomba à terre et se brisa. + +Une chose effrayante traversa le regard du prisonnier. Ses paupières +s'ouvrirent, démesurées; il ne dit pas une parole, avança d'un pas; +brusquement, ses mains s'abattirent sur le cou du sous-officier, s'y +cramponnèrent si fort que la peau saigna sous ses ongles, que le corps +fléchit, et roula inerte. Alors, penché sur la face violette, à bout de +souffle, l'écume aux dents, il râla: + +--Tu m'as volé mon soleil!... Tu me l'as volé... volé... + +Puis, il s'agenouilla, ramassa d'une main tremblante les débris de son +débris de glace, et se mit à pleurer à grands sanglots silencieux, comme +pleurent les vieillards et les petits enfants... + + + +Le droit au Couteau + +--Asseyez-vous, docteur, je vous prie, et pardonnez-moi de vous avoir +fait attendre... + +D'un hochement de tête, le docteur refusa le siège qu'on lui offrait. + +C'était un tout petit homme mince, aux membres grêles. Il avait une +figure très pâle avec de grands yeux fatigués, une barbe d'un blond +indécis qui, par places, laissait voir ses joues maigres, barbe triste +d'adolescent ou de malade. Il était vêtu tout de noir, de ce noir mat +qui, lorsqu'il s'use, blanchit aux coudes et le long des coutures. +Dans ses habits trop larges, il paraissait encore plus menu, plus +souffreteux, et ses mains, à demi recouvertes par le bas des manches, +semblaient fluettes et débiles, des mains d'enfant, de fillette +malingre. + +--Qu'y a-t-il pour votre service? + +D'une voix qui tremblait, et si basse qu'on l'entendit à peine, il +répondit: + +--Je viens vous demander de m'arrêter, monsieur le commissaire... + +Le magistrat ouvrait la bouche pour se récrier, il reprit: + +--Oui, j'ai bien dit: je viens vous demander de m'arrêter. + +Et, comme si ces mots avaient soudain fouetté son courage prêt à +défaillir, le geste plus souple, et la voix raffermie, il parla: + +--Vous savez que depuis deux ans, je suis installé dans le quartier. Je +crois y avoir, en toutes circonstances, fait acte d'homme honnête +et bon. Chaque fois que ce fut nécessaire, j'ai visité, soigné les +indigents. Je n'ai jamais marchandé ni mon temps, ni ma peine. Mais, ce +que vous ignorez peut-être, c'est la situation exacte dans laquelle je +me trouve. J'ai besoin de vous dire cela après la démarche que j'ai +faite auprès de vous, avant l'aveu que je vais faire. + +J'avais quatorze ans quand mon père mourut. Je restais seul avec ma +mère, sans autre ressource que les quelques billets de cent francs qui +se trouvaient à la maison. J'aurais pu, j'aurais dû entrer dans le +commerce, essayer tout de suite d'apprendre un métier, de gagner ma vie. +Ma mère ne voulut point consentir à me retirer du collège. J'achevai +donc mes études, et mécaniquement, sans consulter mes aptitudes ni mes +goûts, on décida que je ferais ma Médecine... parce que j'étais fils +de médecin. Je me trouvai donc, à vingt-cinq ans, un diplôme entre +les mains, mais sans un centime en poche. C'est très beau d'avoir un +titre... encore faut-il posséder le moyen de s'en servir! + +Pourtant, je ne me décourageai pas. En quémandant de droite et de gauche +je parvins à m'acheter quelques meubles, à réunir de quoi payer un terme +ou deux. Je m'installai dans votre quartier. + +J'étais rempli d'illusions. Au bout de six mois, il m'en fallut +rabattre: j'avais mangé les quelques sous durement récoltés, et ce que +j'avais gagné ou rien!... + +Alors commença pour ma pauvre mère et pour moi l'existence horrible de +ceux qui n'osent pas crier leur misère. Il y a des métiers où l'on n'a +pas le droit d'être besogneux. Je perdis deux ou trois malades, parce +que j'envoyais trop tôt la note de mes honoraires. Que voulez-vous? +Quand depuis deux jours nous n'avions mangé que du pain, quand je +tremblais à l'approche du terme, et que je songeais: on te doit cent +francs... Je les demandais. D'abord, je m'étais dit: + +--Prends courage. Des jours meilleurs viendront. + +Ah oui! Plus ça allait, moins je voyais de malades. Quelquefois, pour +donner à ma mère un bout de pain plus gros, je rentrais vers deux ou +trois heures de l'après-midi, affirmant que j'avais déjeuné avec un +camarade. Et les dettes montaient... montaient!... Des idées de suicide +me traversaient par instants la cervelle. Mais, même ça, c'était trop +cher pour moi. Il y avait des matins où je n'aurais pas eu de quoi +m'acheter six sous de charbon pour me tuer. + +Le courage, la force, ont des limites, et je les avais dépassées quand, +une nuit, on sonna à ma porte. Il faut avoir été médecin débutant pour +comprendre la joie du coup de sonnette qui vous fait sauter à bas du +lit. + +Je m'habillai en hâte, et me rendis au chevet du malade. Auprès de lui, +il y avait sa femme, ses deux enfants, une bonne. Tous ces gens étaient +affolés. Il avait été pris brusquement de douleurs, de vomissements, +de hoquets. Je n'eus pas besoin d'un bien long examen pour établir mon +diagnostic: c'était une appendicite. Je le dis à sa femme. Elle me +demanda: + +--Faut-il l'opérer? + +Le cas me parut si foudroyant, si grave, que, contrairement à la règle +qu'on suit en général, et qui conseille d'attendre que la crise soit +passée, je répondis: + +--Oui. + +Elle supplia. Quand? + +--Au plus tôt. Demain, à la première heure. + +Jusqu'ici, rien que de très licite dans ma conduite. Mais, je n'eus pas +plutôt prononcé le mot «opération» qu'une idée sauta devant mes yeux et +ne s'en éloigna plus. + +Je regardai autour de moi. La chambre à laquelle je n'avais pas prêté +attention jusque-là, me parut élégante, presque luxueuse. + +C'était la première fois que j'étais appelé dans un milieu riche depuis +mon installation. Mon premier mouvement avait été pour dire: + +--Faites appeler un chirurgien. + +Mais la phrase ne sortit pas de ma bouche, car aussitôt je me répondis: + +--Imbécile! Tu vas faire profiter un autre de cette aubaine. Tu vas +faire gagner cinquante ou cent louis à un monsieur que tu ne connais +pas! qui n'en a pas besoin, et toi, pauvre diable, tu auras dix francs +pour ta visite de nuit, un point, c'est tout! Opère donc toi-même! + +Je me débattais bien un peu contre cette voix impérieuse. + +--Mais je ne saurai pas... Je le tuerai... Je n'ai pas le droit... + +La voix ricanait: + +«Pas le droit? On t'a délivré un diplôme, à quoi te sert-il donc? Il ne +te dit pas: Je te permets de faire ceci et non cela. Il te laisse carte +blanche. Tu n'as que ta conscience pour arbitre, et c'est moi qui suis +ta conscience et qui te crie: Va! va! c'est du pain! Depuis deux jours, +tu n'as pas mangé. Ta vieille mère meurt de faim. Dans quinze jours, ton +propriétaire va vous jeter tous les deux à la rue...» Et ce fut cette +voix abominable qui parla par ma bouche lorsque je dis: + +--J'opérerai le malade demain matin. + +Je dus trembler en prononçant ces mots. Si la famille avait élevé la +moindre objection, je me serais récusé. Je vous dirai plus encore: +je souhaitai qu'on me proposât un maître: on ne me dit rien. J'avais +inspiré confiance à ces gens... ils se livraient à moi... De retour dans +mon cabinet, je me pris la tête à deux mains, me disant: C'est de la +folie! C'est un crime! A peine si tu sais disséquer, et tu t'arroges le +droit de prendre un couteau et d'opérer sur le vivant!... Non... Non... +Pour de l'argent, tu ne feras pas ça!... + +Mais la canaille qui s'était déjà penchée sur moi tout à l'heure, me +nargua encore: + +--Sot! timide! lâche! + +Elle siffla ainsi toute la nuit, et quand le jour parut, elle avait +retourné ma raison. + +--Eh! parbleu! Je serais trop bête, vraiment! J'ai le droit! Il n'y a +dans le parchemin qui me confère le titre de docteur en médecine, rien +qui m'interdise d'opérer! J'ai le droit! J'ai le droit!... + +Alors, fiévreux, je me mis à feuilleter des livres, comme un candidat +paresseux qui se hâte, une heure avant un examen. Je lus des pages et +des pages. Les mots filaient devant mes yeux sans y laisser de trace... +Les dessins, les titres couraient... couraient... + +A huit heures je pris les rares instruments que je n'avais pas encore +engagés ou vendus: quelques pinces, deux bistouris, des écarteurs, et +me voilà en route. Je priai, en passant, un camarade encore étudiant de +venir donner le chloroforme, et j'arrivai ainsi chez mes clients. + +Je repris un peu de sang-froid pendant les préparatifs. Je fis tendre +la chambre avec des draps, je mis une toile cirée sur la table. Je +stérilisai tant bien que mal mes instruments. Mais je me rendais compte +que je faisais traîner tout cela en longueur, pour retarder la minute +décisive de l'acte opératoire. Enfin, je commençai. + +Dès la première incision, tout se mit à tourner autour de moi. Je +m'énervai pour une artériole qui donnait un peu et que je ne pus saisir +dans ma pince. Toutes ces choses qui paraissent si simples quand on +les voit faire par un autre me semblaient terriblement difficiles. Je +coupais. Je pinçais. Je liais, sans voir ni savoir au juste ce que je +faisais. Quand ma main entra dans la plaie, j'avais totalement perdu la +tête. Je suis persuadé à présent qu'avec du sang-froid, j'aurais pu +en venir à bout... Mais le remords, l'effroi devant la responsabilité +morale, la peur, l'affreuse peur, m'avaient pris, et, après une heure +d'efforts désordonnés, la raison à la dérive, avec la seule hâte de me +sauver, d'être seul, la tête en feu, les reins broyés, sans avoir rien +fait, rien, qu'une plaie béante, je fermai, multipliant les points de +suture, comme s'ils avaient mieux pu cacher mon crime. + +Une fois le patient étendu dans son lit, sa femme me remit une +enveloppe. Elle contenait dix billets de cent francs. J'eus une seconde +de joie.--Oh! une seconde, une seule!--Car aussitôt, la réalité se mit +en travers de ma route, traînant le remords avec elle. La voix qui +m'avait parlé dans la nuit se taisait. Je sais, à présent, quelle était +cette voix! Ce n'était pas ma conscience, comme elle disait: c'était une +voleuse, une criminelle qui, pour mieux se glisser jusqu'à moi, en +avait pris le nom et l'allure, c'était la Misère, la Misère hideuse! +Maintenant qu'elle avait fait le mal, elle avait sauté hors de moi comme +un chat qui s'échappe, et me laissait tout seul. + +Mon opéré vécut encore deux jours, qui furent pour moi deux jours de +torture et d'effroi. D'heure en heure, je dus suivre les progrès de mon +crime. Oui, de mon crime, car ayant vu la résistance désespérée que cet +homme opposa à la mort, j'ai la certitude que, bien opéré, il était +sauvé. + +Quand tout fut fini, ces pauvres gens n'eurent pas une parole de +reproche. + +S'ils avaient su!... + +Mais moi, je n'y puis plus tenir. Ces mille francs auxquels je n'ai pas +touché, me brûlent les doigts. Je n'en veux plus... Vous comprenez... +Tenez... les voilà... + +J'ai beau me dire que la Loi ne peut rien contre moi, que j'avais le +droit d'opérer, je ne m'en regarde pas moins comme un criminel. Et ceux +qui n'ayant fait de moi, en cinq ans d'études, qu'un guérisseur, un +rebouteux, m'ont donné le droit de m'abriter derrière un diplôme qui +ment, sont des criminels, eux aussi... S'il n'y a pas de loi contre +moi et contre eux, il faut en faire... il faut m'arrêter... J'ai tué +froidement, sciemment... Je ne peux plus vivre libre avec cette peine +dans le coeur... Arrêtez-moi, monsieur... + + + +Le coq chanta + +--En voilà une surprise! fit la vieille en m'apercevant. C'est gentil de +nous revenir, c'est gentil! + +Tout en grimpant le raidillon bordé de haies fleuries, elle me +regardait, curieuse: + +--Quand je pense qu'il y a quatre ans déjà que vous êtes parti! Oh! vous +n'avez pas changé; je vous ai remis tout de suite... C'est les autres +qui seront étonnés! + +Comme nous arrivions près de l'enclos, je lui demandai: + +--Et le père, toujours solide? + +--Le père?... + +Sa voix tomba. + +--Le père... vous ne savez pas, c'est vrai. Voilà deux ans tantôt qu'il +est aveugle. + +Aveugle! Dans la splendeur de ce matin d'août, sous la lumière +éblouissante qui descendait du ciel tranquille, et, passant entre les +arbres aux lourdes branches, tigrait de feu les champs dorés, le mot +«aveugle» me causa une impression étrange. + +La barrière poussée, nous fûmes dans le jardin. + +--Holà! mon homme, cria la vieille, dis au petiot de t'aider à +descendre. Voici une visite qui te fera plaisir. + +De la maison, une voix triste répondit: + +--Qui donc ça? + +--M. Jean! + +Le vieux parut sur le perron. Sa haute taille s'était voûtée; ses +cheveux noirs étaient devenus blancs, et ses mains calleuses hésitaient +sur l'épaule du gamin qui lui servait de guide. J'allai à lui. Il était +très ému, et ses lèvres tremblaient. + +--Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas? + +--Volontiers. + +--Dis donc, la mère, qu'est-ce qu'on lui donnera de bon, au Parisien? + +--Ah! fit-elle, si seulement vous étiez venu samedi, on aurait eu le +choix. A présent, faudra se contenter de ce qu'on aura. On vous fera +d'abord une omelette au lard, puis on tordra le cou à un poulet, on +cueillera de beaux artichauts. Comme dessert, de la crème et des fruits. +Ça vous va? + +--Parbleu! C'est excellent! + +Mais le vieux, qui avait écouté sans rien dire, intervint: + +--Auquel poulet que tu tordras le cou? + +--N'y a pas de choix; ils sont tous vieux, et les poules sont à couver. +On prendra le petit coq rouge... + +--Ah! non, dit le vieux, faisant de la main un geste violent de refus. +Ah! non! Faut point faire ça! faut point défaire des paires. Il a sa +poule, laisse-le. + +En parlant, il avait gardé cette pose figée des aveugles qui conversent +sans se détourner jamais, n'ayant plus à chercher les visages. Et, comme +la vieille et moi nous nous taisions, il reprit: + +--Écoutez-moi bien, monsieur Jean, et vous comprendrez pourquoi, même +pour vous, je ne veux pas qu'on tue le petit coq. + +Quand vous m'avez connu, malgré mes soixante ans sonnés, j'avais bon +pied, bon oeil, et ne me doutais guère que, vivant, il m'arriverait de +ne plus voir la lumière du bon Dieu. Le mal m'a pris, un jour que +nous venions de recevoir des amis de la ville. Ils étaient arrivés à +l'improviste, et, les provisions étant épuisées, pour déjeuner, on +décida de faire sauter une petite poule blanche qu'on avait achetée +pour égayer le poulailler. J'allai la chercher moi-même; mais quand je +l'emportai, _son_ coq--on aurait dit qu'elle comprenait, cette bête--me +sauta dans les jambes, vola jusqu'à mes mains, criant, griffant, battant +des ailes. Ça me fit drôle, je l'avoue; mais, cinq minutes après, je n'y +pensais plus. Le soir, en rentrant au logis, je m'aperçus que j'avais +comme des mouches qui dansaient sur mes yeux. Je crus que c'était la +fatigue. Pourtant, la nuit, la tête me fit mal, et le matin, à l'heure +de partir aux champs, j'avais comme un brouillard devant moi. Cela dura +ainsi près d'une semaine. Croyant que le soleil me faisait mal, je +restai à la maison. La chaleur tombée, je sortais dans l'enclos, +j'allais causer aux bêtes. Elles me connaissaient bien, allez, et quand +j'entrais à la basse-cour, les poulets venaient picorer dans ma main. +Mais le petit coq blanc se sauvait de moi. Dès que j'arrivais, il +courait en battant des ailes, et se cachait près des couveuses. Si bien +qu'une fois, je dis à ma femme: + +--Regarde donc le petit coq. On dirait qu'il a peur, et que quelqu'un +lui a fait des misères. + +Aujourd'hui, je me souviens de ça; mais, à l'époque, je n'y prêtai pas +grande attention. D'autant que mes yeux ne guérissaient pas. Cela durait +depuis deux mois, quand je me décidai à consulter un docteur de la +ville. Tout de suite, il me dit que c'était très grave. J'eus peur, +n'est-ce pas; mettez-vous à ma place... + +--C'est-il que vous croyez que je perdrai la vue? + +Il ne me dit pas oui, il ne me dit pas non; mais il m'ordonna de rester +couché sur le dos, à plat, sans bouger, même pour manger, pendant deux +ou trois mois. + +--Au moins, que je lui dis, je guérirai? + +--Peut-être... + +De retour chez nous, je pleurai tout mon saoul. Je me doutais bien qu'il +ne voulait pas tout me dire, que j'allais devenir aveugle. Je me mis +à marcher par la maison, par le jardin, regardant de mes yeux grands +ouverts où les mouches dansaient toujours, comme si j'avais pu enfermer +là-dedans tout ce que, bientôt, je ne verrais plus: les meubles, le bon +lit, et la pendule qui tic-taque dans sa gaine, et le vieux chien qui +dort auprès de la broche qui tourne, les arbres du jardin et les fleurs +des massifs; le puits, d'où la fraîcheur monte pendant l'été, le gai +poulailler où les bêtes tapent du bec entre les cailloux gris, et le +petit coq blanc qui se cacha quand il me vit paraître, le petit coq si +triste, avec ses plumes ternes et sa crête pâlie... + +... Le lendemain, je commençai le traitement. Je me couchai; on ferma +les volets, et, afin qu'on puisse se guider dans la pièce pour me +servir, on alluma sur la cheminée une veilleuse: c'est tout ce qu'on +m'avait permis comme lumière. Ah! ces journées! en ai-je fait des +réflexions, et tristes! me suis-je creusé la tête, pour savoir d'où le +mal pouvait venir! + +Un matin, des voisins m'amenèrent un rebouteux du pays. Il me posa +d'abord des questions à n'en plus finir, puis fit des tas de signes sur +moi, et me dit brusquement: + +--Est-ce que vous n'avez jamais fait de mal aux bêtes? + +Du coup, le petit coq revint à mon esprit. A lui, non certes, je n'en +avais pas fait; mais j'avais pris sa poule, et il l'avait bien défendue, +et il dépérissait depuis!... + +A partir de ce moment-là, ce fut une idée fixe. Tous les matins, je +demandais des nouvelles de la bête; on me répondait en haussant les +épaules: + +--Mais il va bien! Qu'est-ce que tu as donc à t'en soucier si fort? + +Je n'osais point le dire, monsieur, ce que j'avais. Mais ce qui est bien +sûr, c'est que le petit coq ne chantait plus, et que mon mal ne faisait +qu'empirer. Je voyais moins distinctement la flamme de la veilleuse +qu'aux premiers jours. + +Une nuit, ma femme était étendue près de moi; je m'assoupis. Au bout +d'un moment, je m'éveillai. Je ne vis rien. Pas de veilleuse, pas une +lueur. Au bruit que je fis en me retournant, ma femme s'éveilla à son +tour: + +--Qu'est-ce que tu veux? qu'elle me dit. Tu as besoin de quelque chose? + +--Non. + +--Alors, rendors-toi, mon homme. + +--Je n'ai plus sommeil. Quelle heure peut-il être? + +--Je ne sais pas. + +Vous savez, on est méchant quand on est malade. Je lui dis un peu +durement: + +--Vois comme tu prends mal soin de moi! Tu n'as même pas préparé la +veilleuse!... + +--Comment cela? + +--Mais non. Elle est éteinte! + +Elle se tut un instant, et fit avec un drôle d'air: «C'est vrai... Je te +demande pardon... Veux-tu que je me lève?» + +J'eus regret de l'avoir brusquée, et je lui dis: «Non, ce n'est pas la +peine, je n'en ai pas besoin, dors...» + +Je demeurai éveillé. J'écoutais l'horloge battre. Ce que ça dure, une +nuit sans sommeil! et puis cette faible lumière de la veilleuse à +laquelle j'étais habitué, me manquait. + +Et, peu à peu, une pensée me vint: comment ma femme, si soigneuse à sa +coutume, n'a-t-elle pas songé à la lumière?... Quelle drôle de voix elle +avait en me répondant; elle était peut-être mal éveillée?... Mais non; +elle m'avait causé avant... Alors?... + +Est-ce que la veilleuse serait allumée et que je ne la verrais pas?... +Mais... si c'est ça... c'est fini... Je suis aveugle... + +J'appelai: «Hé, la mère!» + +Je n'avais pas achevé qu'elle me dit d'une voix bien claire, comme +quelqu'un qui ne dormait pas: + +--Quoi donc, mon homme? + +--Tu es sûre que la veilleuse est éteinte? + +Elle hésita: + +--Oui... Mais oui... + +--Ça n'est pas vrai! Je suis aveugle! + +--Mon pauvre homme... Mon pauvre homme... + +--Lève-toi, criai-je... Ouvre les volets... que je voie. + +--Mais ce n'est pas la peine; il n'est pas jour encore... + +--Si! si! Lève-toi! Ouvre! + +J'entendis la fenêtre grincer et les persiennes battre. + +--Tu vois bien, murmura-t-elle, qu'il fait nuit. + +--Ah! bon Dieu! Je respirai! Elle m'avait dit vrai! J'avais cru, tant +les heures m'avaient paru longues, qu'il faisait jour, que la veilleuse +brûlait et que je ne la voyais plus... Il faisait encore nuit, bien +nuit!... + +Alors, monsieur, dans le silence et dans _ma nuit_, le petit coq, muet +depuis des jours, chanta! Il chanta, d'une voix triomphante qui dut +gonfler son cou et le dresser sur ses petites pattes. + +Il chanta, et je compris que le jour que je ne verrais plus jamais était +là, que la veilleuse éclairait la pièce, et que ma femme, depuis des +heures, me mentait pieusement, pour retarder l'instant où j'aurais tout +appris!... + +Le coq chanta encore, joyeux, peut-être parce qu'il savait que j'étais +aveugle, et j'entendis ma pauvre vieille qui pleurait. + + + +L'Horloge + +Presque cachée au fond d'un jardin inculte, avec ses volets toujours +clos, ses murs qui s'effritaient, rôtis par le soleil, lavés par les +averses, son toit de briques d'où jamais une fumée ne s'élevait, elle +était vraiment bizarre cette petite maison que, dans le pays, on nommait +la «Maison du Crime». + +J'avais toujours eu le désir de la visiter sans jamais en trouver le +moyen, lorsqu'un jour je vis se balancer contre la porte un écriteau +avec ces mots: «A louer». + +Je crus d'abord à une plaisanterie. Pourtant, je ne sais quelle +curiosité me poussant, je sonnai. Grêle, avec un son fêlé, une cloche +tinta. J'attendis... Enfin il me sembla qu'un bruit venait du fond de la +maison. Je prêtai l'oreille... J'entendis un frôlement de pas traînants, +des tintements de clefs... des grincements de serrures... et la porte, +ayant crié sur ses gonds, s'ouvrit. Un grand vieillard s'avança vers +moi. Sa mise était sévère, son allure cérémonieuse et digne, son visage +impassible et sa démarche lente: c'était bien l'étrange habitant qu'il +fallait à cette étrange demeure. + +Il traversa l'allée, ouvrit la grille, et, s'effaçant pour me laisser +passer, me dit d'une voix sans timbre: + +--C'est pour louer, monsieur? + +A tout hasard, je répondis: «Oui». + +Dans ses yeux, un étonnement passa. Il s'inclina, puis, ayant avec soin +refermé la grille, murmura: + +--Fort bien. S'il vous plaît de me suivre... + +La maison n'offrait par elle-même rien de particulièrement intéressant. +Tout y était vieux, triste, délabré. Le long des murs, les papiers, +par endroits, s'étaient déchirés et pendaient, laissant voir le plâtre +jauni. Des cadres à la vitre embuée recouvraient des gravures passées; +les meubles, d'une forme antique, étaient couverts d'une couche épaisse +de poussière, et les feuillages du jardin tamisaient si étroitement la +lumière que les pièces s'éclairaient à peine d'une lueur indécise, quand +on poussait les volets. + +Le maître du logis me guidait dans l'appartement, refermant les portes +avec un soin silencieux, me renseignant en quelques mots brefs: + +--Ici, une chambre à coucher. Un cabinet de toilette. Là, une autre +chambre. La lingerie communiquant avec une chambre d'amis. A l'étage +supérieur, les communs, le grenier. + +La visite achevée, je dis machinalement--pour dire quelque chose: + +--C'est tout? + +Il s'arrêta, me fixa longuement, comme si ma question avait eu quelque +chose d'insolite, puis, ayant choisi dans son trousseau une clef, il +l'enfonça dans une serrure qu'il fit jouer, et me répondit d'une voix +bizarre: + +--Non. Il y a encore cette pièce. + +J'entrai. Il y faisait très sombre, très humide. Je distinguai une +fenêtre munie d'épais barreaux, deux escabeaux, une table carrée poussée +le long d'un mur. Il entre-bâilla les volets, et, dans le demi-jour +revenu, j'aperçus, pendant à un crochet du plafond, une corde avec +un noeud coulant, et, dans un coin, une horloge de campagne, si +poussiéreuse qu'elle n'avait plus de couleur, et qui, malgré qu'elle +semblât, ainsi que tous les objets de cette maison, n'avoir pas été +touchée depuis des années, battait l'heure d'un tic-tac lugubre et +régulier. + +De suite, cette simple horloge retint mes regards et ma pensée avec une +force si extraordinaire que la parole de l'inconnu résonnant dans cette +salle basse, me fit à peine tressaillir. + +--C'est ici la chambre du crime. + +Je me tournai vers lui. Il était immobile; pas un muscle de son visage +n'avait bougé. Il ajouta--et je crus discerner une sorte d'ironie dans +sa voix: + +--... Puisque cette maison est la maison du crime!... + +Je le regardai, stupéfait, j'entendais derrière moi le tic-tac de +l'horloge. Il n'eut l'air de remarquer ni ma surprise, ni ma pâleur, et, +m'ayant désigné un des escabeaux, il s'assit sur l'autre, et poursuivit: + +--Je vous dis cela, monsieur, car je n'ai pas cru un seul instant que +vous fussiez venu ici pour louer... Ne protestez pas!... Vous êtes venu +ici pour voir... Vous avez vu... Vous êtes venu ici pour savoir... Eh +bien! vous allez savoir... + +Cela semble toujours ridicule lorsqu'un homme de mon âge--j'ai bien +près de quatre-vingts ans, parle d'amour. Cependant, c'est une histoire +d'amour que je vais vous conter. Elle remonte à plus d'un demi-siècle. +La voici: je me suis marié très jeune--je n'avais pas vingt-trois +ans--avec une femme que j'aimais à la folie, et qui m'aimait aussi--je +le croyais du moins. Afin d'éviter les importuns, de jouir en paix de +mon bonheur, j'avais acheté cette petite maison, et nous étions venus +l'habiter. Pour être tout à fait sincère, je vous dirai qu'il y avait +peut-être dans cette sorte d'exil autre chose que le souci d'abriter ma +lune de miel. Il y avait surtout un vague besoin de soustraire ma femme +aux tentations du monde, car j'étais d'une jalousie farouche. Nous +vivions là depuis quelques mois, lorsqu'un jour je fus appelé auprès +d'un parent malade. + +Ici, c'est l'éternelle histoire de l'adultère. Je revins plus tôt que +je ne le pensais, qu'elle ne le pensait surtout. J'ouvris la porte sans +méfiance, j'entendis un murmure confus de voix; comme par enchantement, +toutes les lumières s'éteignirent... Je m'élançai dans l'escalier... une +forme fuyait... Je me jetai à sa poursuite, et là, devant la porte de +cette pièce, je saisis le fuyard au collet. Tout en le maintenant du +poing contre le mur, je fouillai dans ma poche, je pris une allumette, +et, devant moi, je vis un homme à demi vêtu, pieds nus, livide, qui +essayait de se débattre sous mon étreinte. + +Sur le premier moment, je crus avoir affaire à un voleur, mais, le +désordre de sa mise fit naître en moi un terrible soupçon... J'appelai: + +--Louise! Louise! + +Rien... Traînant l'homme par la gorge, j'allai jusqu'au fond du +corridor, et, dans le retrait de l'escalier, j'aperçus ma femme, en +chemise, échevelée, qui, dès qu'elle me vit, se mit à hurler: «Pitié! +Pitié!...» + +... Un être ombrageux et jaloux comme moi, n'a pas été sans réfléchir, +dans les heures les plus calmes, à ce que serait son attitude s'il +surprenait sa femme aux bras d'un amant. Je m'étais toujours dit: «Ce +serait plus fort que moi... Je les tuerais à coups de pied, à coups de +poing!...» + +Eh bien..., pas du tout!... Au lieu du geste impulsif et sauvage que je +m'attendais à avoir, un calme effrayant terrassa mon instinct. Une haine +froide, raisonnée, glaça ma fureur, et mon esprit fut assez lucide pour +comprendre qu'en les tuant sur la seconde, je me vengerais mal, que, +dans leur épouvante, ils ne sentiraient pas mes coups, et, décidé au +crime,--mais au crime savant, raffiné,--je les pris tous deux comme des +loques, je les poussai dans cette pièce, et, une fois que je les vis +à terre, pantelants, je me penchai sur eux, et, sans un cri, sans un +geste, je leur dis: + +«Vous avez voulu être en tête-à-tête? Soyez heureux! Je vous y laisse. +Mais prenez bien votre compte d'amour! Il est minuit. Lorsqu'il sera +quatre heures à cette horloge, je vous tuerai comme des chiens!...» + +Puis je sortis, fermant la porte à double tour. Je montai dans mon +cabinet, et là, tout seul, j'eus une explosion de douleur, et sanglotai +longtemps, la tête dans mes mains. + +Soudain, la petite pendule de la cheminée sonna... Un... deux... +trois... je tressaillis... trois heures!... Je regardai le cadran. Mais +non! C'étaient quatre heures moins un quart qui venaient de sonner... Je +passai ma main sur mes yeux, comme au sortir d'un rêve, et tout haut, +pour être sûr de moi, je prononçai: + +--Allons! Il faut punir maintenant!... + +Dans le tiroir de mon bureau, je saisis mon revolver, j'y glissai six +cartouches. Je pris un candélabre, et je descendis... + +Je devais être effrayant à voir, mais je ne tremblais pas. Dans +l'escalier, je prêtai l'oreille... Un tel silence planait sur toute la +maison, que je me demandai une seconde: «Se seraient-ils enfuis?...» + +Je m'engageai dans le corridor. Je n'entendais toujours rien, si ce +n'est le tic-tac profond de l'horloge qui, dans la salle basse, allait +marquer l'heure des misérables. Je posai le candélabre à terre, et +regardai ma montre: quatre heures!... D'un geste décidé, je saisis +la clef... quand un éclat de rire... un éclat de rire effroyable, +surhumain, me traversa les oreilles... Je restai, une seconde, +étranglé de frayeur... Un silence... Je me crus le jouet de quelque +hallucination, et j'ouvris violemment la porte. + +Alors, monsieur, je vis une effrayante chose: + +Attaché par le cou à cette corde, l'homme se balançait dans le vide, et, +dans un coin, tapie comme une bête, les yeux hagards et les ongles aux +dents, ma femme me dévisageait. Tout d'un coup, elle se mit à rire, +de ce terrible rire qui m'avait glacé tout à l'heure. Elle riait aux +éclats, puis se taisait. Sa figure prenait soudain une expression +indicible d'angoisse, et, la face tournée vers un coin de la salle, +fixant une chose que je ne voyais pas, elle disait des mots sans suite, +parmi lesquels, un seul, toujours le même, revenait sans cesse: + +--L'horloge!... L'horloge!... + +Moi, venu en justicier, je restais effaré, entre ce pendu et cette folle +qui geignait sans répit: «L'horloge... L'horloge!...» Je demeurais +stupide devant cet inexplicable dénouement. Fallait-il croire que +l'homme eût été assez lâche pour se suicider, n'osant affronter ma +vengeance, et laisser sa complice seule en face de moi?... + +... La lueur sale de l'aube naissante glissait doucement dans la pièce. +Brusquement, ma femme poussa un cri en étendant les bras: + +--Là! Là!... + +Mon regard, machinalement, suivit son geste, et, devant moi je ne vis +rien que l'horloge. + +D'abord, je ne compris pas; puis, une chose d'apparence très simple me +frappa: l'horloge battait. Dans la haute gaine, son tic-tac résonnait +comme un coeur dans une poitrine. Son large cadran faisait tache dans le +coin d'ombre; on y pouvait lire les chiffres... + +Mais ce cadran n'avait pas d'aiguilles!... + +Et soudain, la vérité se fit jour en moi, l'effroyable agonie des deux +misérables m'apparut. Je la suivis, je la vécus avec eux par la pensée, +et, aujourd'hui, je peux, d'une façon certaine, expliquer comment les +choses se passèrent. Je leur avais dit: «Quand il sera quatre heures à +cette horloge, je vous tuerai.» La porte fermée, ils avaient essayé de +fuir; mais quand ils s'étaient rendu compte que c'était impossible, que +tous leurs efforts seraient vains, dans leur cerveau vidé par la peur, +ils n'avaient plus entendu que ce tic-tac dont chaque note tirait une +goutte de leur sang. Ensuite, perdant la tête, par ce reste d'instinct +qui fait que le condamné se cramponne à l'existence au pied même de +l'échafaud, ils avaient voulu se rendre compte de ce qui leur restait +à vivre et s'étaient rués vers l'horloge... Mais, l'horloge sans +aiguilles, l'horloge qui savait le temps, le martelait de son +va-et-vient implacable, ne voulait plus dire son secret: elle l'avait +dans le ventre, et le gardait bien!... Et ils eurent beau épier son +souffle, compter ses battements, ils entendirent sa chanson lugubre, et +ne la comprirent pas. + +Alors, les secondes devinrent pour eux des heures, des nuits, des +siècles! Chaque bruit était peut-être le dernier?... Autant de fois le +balancier buta, autant de fois ils eurent l'angoisse du massacre. +A chaque oscillation, ils crurent voir cette porte s'ouvrir... Ils +moururent ainsi cent fois, mille fois, déchiquetés, par bribes!... Ah! +je n'avais pas prévu ce supplice-là, ce supplice grand comme le Destin +qui leur étreignit lentement, d'une main pesante, impitoyable, le coeur, +la peau, la raison. + +Les hommes ne savent pas punir comme cela, monsieur, et dans cette +minute, j'ai béni le ciel. + +Bien entendu, je fus arrêté, et jugé. Devant le tribunal, j'ai cru +inutile d'expliquer les événements... Je tenais si peu à la vie... +Pourtant, il faut penser que mon heure n'était pas arrivée, puisque, +accusé--et convaincu--d'assassinat, je bénéficiai de circonstances +atténuantes, et fus condamné à cinq ans de prison seulement! + +Après, je suis revenu ici. J'ai laissé toutes choses en place. Rien ne +vit plus autour de moi que cette horloge, et je la remonte pieusement. +Je reste parfois des heures à contempler son cadran vide... Je lui +parle... Je crois, en vérité, que les choses ont une âme, car, par +moments, il semble me regarder, ce cadran.--Mais, maintenant, c'est +fini. L'horloge peut se taire: ma femme s'est éteinte, il y a deux +jours, dans une maison de fous. + +D'autres gens habiteront entre ces murs... Ils y auront des +tristesses... des joies... Nul n'y goûtera plus les âpres voluptés de la +vengeance que j'y connus... + +Il parla encore longtemps... La nuit tombait... Des ombres s'étalaient +aux murs gris de poussière. L'horloge avec son cadran vide, l'horloge +qui avait vu tant d'effrayantes choses, l'horloge pleurait dans sa gaine +de bois... + + + +Le mauvais Guide + +Combien s'était-il écoulé de jours, de semaines ou de mois, depuis qu'il +pourrissait au fond de ce cul de basse fosse?... L'homme n'aurait pu le +dire. + +Dans son cachot tout rempli d'ombre, nulle lueur ne passait. En s'aidant +des genoux et des mains, il avait, dressé sur sa couchette scellée au +mur, tâté le plafond de sa prison. Mais, pas plus là qu'aux parois +lisses, ni qu'aux dalles humides, ni qu'à la porte aux fers rouillés, +ses doigts n'avaient trouvé le moindre trou, la moindre fente. + +D'abord, il avait pensé que ses yeux s'habituant à la nuit cruelle +finiraient par y distinguer les objets; que, sa raison aidant ses sens +exaspérés, il pourrait deviner, parmi ces ténèbres, un peu de l'âme +impalpable du jour qui ne disparaît jamais tout à fait pour les vivants. + +Mais ses yeux grands ouverts avaient en vain pleuré dans la nuit, ses +paupières avaient saigné sous l'effort inutile: tout était noir, tout +restait noir. + +Il n'entendait, dans ce tombeau où traînait sa trop lente agonie, que, +de temps en temps, le pas du geôlier qui lui apportait sa pitance. +Pendant une seconde, la porte de son cachot s'entr'ouvrait. Ses yeux +clignotants pouvaient voir la tache rousse d'une lanterne, et la tache +plus pâle d'une face penchée ou d'une main tendue, car l'ombre des +couloirs se mélangeait à l'ombre impénétrable de sa cellule. Puis, la +porte se refermait. Le bruit de pas dans les corridors allait diminuant, +et, de nouveau, le grand silence épaississait sa nuit. + +Parfois aussi, il entendait le vent gémir, et le clapotis monotone de +l'eau qui, dans les fossés, venait battre les murs du donjon. Des rêves +fous de ciel, de liberté et de lumière avaient d'abord hanté son sommeil +agité. Puis, de ses songes mêmes, la lumière désapprise s'en alla. Il ne +lui resta plus que la seule obsession de s'échapper de ce sépulcre; des +plans s'enchevêtrèrent dans sa tête égarée, tous et toujours aboutissant +au même but: la fuite! + +Un jour--ou une nuit, il n'aurait su le dire--comme il songeait, assis +sur sa couchette, le bruit des pas du geôlier le tira de sa torpeur. +Bien que, depuis longtemps, il eût cessé d'éprouver, à l'approche de ce +vivant, le moindre émoi, comme son estomac criait la faim, et que ses +lèvres desséchées avaient besoin de se désaltérer, il se leva et se mit +à marcher à tâtons. + +Une bouffée d'air froid jeta autour de lui une odeur aigre de pierre +humide. A la lueur du falot, il vit à terre sa cruche et son écuelle. +L'huis entr'ouvert se referma. Il étendit la main vers la cruche de +grès, mais, au moment de la saisir, il s'arrêta: un cri étrange avait +traversé le silence. Il attendit, croyant avoir mal entendu. Il fit un +pas: le même cri monta du sol. Il s'agenouilla, modulant doucement un +claquement de lèvres, comme pour appeler un chien. Rien ne répondit. +Rampant, à quatre pattes, il tâtait les dalles autour de lui. Ayant +trouvé la cruche, il la prit et se mit à boire à grands coups, puis, la +reposa dans un angle. + +Soudain, un contact visqueux et froid le fit tressaillir. Sous sa main, +une chose sembla fuir, et le cri qui l'avait étonné, tout à l'heure, +s'éleva, fluté, étrange. Il resta, sans bouger, le poing fermé sur la +masse gluante qui semblait palpiter, battre à coups rapides et rythmés +entra ses doigts. Le cri, une nouvelle fois, vibra dans ses oreilles. La +chose se ramassa sous son étreinte, pour s'échapper. Alors, au milieu de +son dégoût et de son angoisse, une lueur se fit, et malgré lui, il dit, +presque à voix haute: + +--C'est une bête!... + +Le son de sa propre voix lui fit peur. + +Il répéta: + +--C'est une bête... une bête... + +Et, tout à coup, il frissonna de tous ses membres; la sueur perla sur +son front. Plus de doute: le cri étrange, le corps visqueux... c'était +le cri, c'était le corps d'un crapaud. Un crapaud!... Il s'imagina voir +la bête horrible, la bête impure, avec son dos zébré, son ventre blanc, +et ses gros yeux dorés. + +Ses doigts se détendirent. Le crapaud retomba avec un bruit mou. + +Alors, l'instinct craintif, à la fois, et méchant de l'homme s'éveilla, +et, d'un coup de talon, il voulut l'écraser. Son pied heurta la bête +flasque. Il crut l'avoir tuée. Mais le crapaud, mutilé sans être mort, +se remit à pousser son cri. L'homme le poursuivit, tapant le sol de ses +mains ouvertes. + +A son dégoût insurmontable se mêlait un obscur remords de bourreau. Il +voulait tuer la bête, non plus seulement pour ne plus risquer de la +frôler, mais encore pour étouffer sa plainte. Peine inutile. Le cri +partait, d'ici... de là... et chaque fois que ses doigts croyaient +atteindre la bête douloureuse, ils ne rencontraient que la dalle glacée +ou le mur rêche. + +Épuisé, les genoux tuméfiés et les paumes sanglantes, il s'étendit sur +sa couchette, et s'endormit. + +Dès qu'il fut éveillé, il songea: + +--La bête doit être morte. + +Il prêta l'oreille. Pendant un moment, il n'entendit que la plainte +lointaine du vent. Il respira plus largement, soulagé. Il se leva, et, +toujours tâtonnant, gagna la porte. Depuis longtemps, à l'aide d'un +vieux bout de fer oublié dans un coin, il essayait d'en user les gonds. +Il reprit son patient travail, raclant sans bruit. + +Soudain, le cri du crapaud s'éleva: + +--Ah! bête immonde, gronda le prisonnier, je te ferai bien taire! Il +recommença sa chasse, mais en vain. Lorsqu'il croyait tenir la bête, +elle glissait entre ses doigts. + +Cela dura des jours et des jours. S'il ne travaillait pas à déchirer sa +porte, il rampait pour atteindre l'invisible crapaud. L'appel de la bête +blessée résonnait à intervalles réguliers. Et le captif, exaspéré, suant +de peur, sentait par moments sa raison se troubler. Ah! quelle volupté +c'eût été d'écraser le monstre, de le voir éclater sous sa botte!... + +Presque dément, il l'insultait, le provoquait: + +--Viens donc! viens donc!... Montre-toi!... ose te montrer!... + +... Or, il advint qu'à force de limer les gonds de la porte, ils +cédèrent et que le battant, ayant pivoté lourdement, s'ouvrit. + +Une porte!... Qu'était-ce auprès de ces barrières effrayantes qu'il lui +faudrait franchir, sans doute, avant que de revoir le jour!... Pourtant, +une joie infinie réchauffa son courage. Il pensa: + +--Puisque Dieu a permis qu'avec mes mains je puisse détruire la +première, c'est peut-être qu'il veut que les autres s'écroulent devant +moi. + +Le couloir qui fuyait entre les murailles épaisses était à peu près +aussi sombre que son oubliette. Ses yeux distinguèrent cependant une +vague lueur venue, il ne savait pas d'où, mais qui adoucissait la nuit. +Le coeur battant à faire éclater sa poitrine, il prêta l'oreille. Pas un +bruit. Il se dit: + +--Le geôlier dort... Les gardes fatigués sont, sans doute, assoupis... +En route! + +Il fit un pas: + +--Par où?... A droite?... A gauche?... Les minutes valent des siècles... +une seconde, c'est une fortune... je ne puis en perdre une seule... De +quel côté sont les issues? De quel côté me dirigeant, fuirai-je vers la +campagne claire? + +Il comprit qu'il allait se perdre, qu'il ne trouverait pas d'issue et +qu'il se jetterait dans les bras des bourreaux. Une rage impuissante +versa des larmes dans ses yeux. Il rugit: + +«Oh! toute ma raison inutile pour un éclair d'instinct!» Il crispait ses +doigts dans ses cheveux, ses ongles labourant sa peau. + +Et voici que, dans le même instant, retentit le cri lugubre du crapaud. +A la lueur mourante qui tout à l'heure, avait ravi ses yeux, il vit +luire son corps gluant. Un attendrissement l'envahit, il regarda +l'animal détesté comme un sauveur. Il se mit sur la pointe des pieds +pour ne pas le gêner dans sa route, devinant que la bête allait +d'instinct vers la lumière, et, qu'en suivant sur les dalles sonores la +trace immonde de sa course, il marcherait, lui, vers le jour radieux. + +La bête, estropiée jadis, avançait par sauts maladroits. Il ne la +quittait plus des yeux, guettant sa piste. Derrière elle il rampa dans +des corridors, montant et descendant des marches, murmurant avec un +accent de prière: + +--Va... va... Emmène-moi... + +Tout à coup, un vent frais caressa son visage, et, devant lui, se +détacha un pan de ciel, où des étoiles achevaient de briller. Au loin, +un rais de lumière neigeuse frangé de nuages, lui apparut. Les deux +mains jointes, il pleura. + +Ensuite, secouant son émotion, il avança une jambe: son pied glissa. Il +posa l'autre: l'autre glissa aussi. Le sol semblait se dérober sous +lui, il enfonça jusqu'aux chevilles. Il essaya de dégager ses jambes +prisonnières: il enfonça plus vite. Il était enlisé maintenant jusqu'aux +genoux. Il étendit les mains, et, ses mains, qu'il croyait appuyer sur +la terre solide, enfoncèrent dans une boue épaisse... Il descendait, +descendait... Il voulut appeler: sa voix s'éteignit dans sa gorge. +La boue montait. Il en avait jusqu'aux hanches... Elle étreignit son +ventre, glissa jusqu'aux aisselles, effleura son menton et vint frôler +ses lèvres... + +Alors, comme dans un suprême effort, il ouvrait toute grande la bouche +pour hurler, il entendit le cri qui avait obsédé ses veilles; il sentit +un corps mou contre sa face blême, et devant lui, ventre gonflé, pattes +tendues, il vit passer le gros crapaud qui s'étala dans l'eau fétide. + +L'homme gémit: + +--Ah! tu te venges!... + +Puis, il ferma les yeux, râla: «_Mea culpa_» et disparut. + +... De l'étang, soudain éveillé, s'élevèrent des coassements joyeux... +La nuit mourait au bord du ciel changeant. Les rides du marais +s'élargissaient dans l'ombre... L'eau se tut. + +Un oiseau de ténèbres, fuyant le jour à tire d'ailes, effleura de son +vol la moire sombre de l'étang, et l'aube lente, à travers la pluie +grise, se hissa tout à fait sur l'horizon. + + + +Fascination + +Il y a une heure, j'étais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n'était +pas ma liberté ou mon honneur que je jouais: c'était ma tête. + +J'ai connu les sommeils terrifiés avec les cauchemars de guillotine. +J'ai passé avec épouvante mes mains moites sur mon cou glacé, pour +deviner la route étroite qu'allait y tracer le couteau. J'ai frémi aux +murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j'ai entendu hurler: «A +mort!» + +Tout cela, d'un seul mot, vient de s'évanouir. Je suis libre. J'ai +retrouvé la rue bruyante et les lumières des magasins. Tout à l'heure, +je vais dîner, bien à mon aise. Assis auprès du feu, je fumerai ma pipe, +et, cette nuit, je m'endormirai calme, reposé, dans le lit tiède qui +m'attend. + +Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu'à cette heure +où des juges viennent de m'absoudre. Je me demande par quelle aberration +ils n'ont pas su voir l'être que je suis en réalité. Je demeure interdit +devant la puissance de la dénégation, et j'ai besoin, pour bien +reprendre mes esprits, d'écrire la vérité masquée depuis trois mois avec +tant de cynisme, que j'en arrive, par instants, à me prendre moi-même à +mes mensonges. + +Car, en vérité, je suis un assassin: j'ai tué une femme. + +Pourquoi?... Je ne l'ai jamais su exactement. + +Pas par jalousie, en tous cas: je ne l'aimais pas. Pas pour la voler: je +suis riche, et les quelques francs qu'on a trouvés sur elle n'auraient +pu me tenter. Pas par colère, non plus... + +Nous étions dans cette chambre. Elle, debout auprès de cette glace; moi, +assis, comme je le suis à présent. Je lisais. Elle me dit: + +--Descendons... Nous irons faire un tour au Bois. + +Sans lever les yeux, je répondis: + +--Non, je suis fatigué. Restons. + +Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa +voix m'énerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de +petits ricanements, de haussements d'épaules. A plusieurs reprises, je +tâchai de l'interrompre: + +--Tais-toi, veux-tu?... Tais-toi, je t'en prie... + +Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et, +tout en marchant, j'aperçus sur la cheminée un petit revolver que j'ai +coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la +seconde où je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi. +La voix de ma maîtresse, qui m'agaçait seulement, au début, m'horripila +à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'étaient pas les paroles +qu'elle prononçait qui m'exaspéraient, c'était sa voix, sa voix seule. +Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en +aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos, +de calme absolu. Comment, pourquoi s'établit-il dans ma tête un +rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne +pouvais obtenir?... Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se +précisèrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gâchette, et je +vis aussi la femme tombant, sans un cri. + +En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui +traversent le cerveau sans que la pensée s'y arrête. Mais, cette fois, +on eût dit qu'en passant, cette vision s'était brusquement accrochée à +ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y +emmêlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher. +Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais détacher mes regards. +Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui. + +Il était là, devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d'ivoire, +son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avançai, puis +je retirai la main. C'était plus fort que moi. Un besoin me venait de le +saisir, de le toucher. + +On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables. +Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me +cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicidés, +pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent, +me trouvant seul, en wagon, j'ai éprouvé le désir maladif de tirer le +signal d'alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m'attirait. +J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre était absurde, +qu'on m'infligerait une peine sévère; si le hasard d'un arrêt brusque, +ou le passage d'un train, n'avaient détourné violemment ma pensée, je +suis persuadé que j'aurais succombé à la tentation. + +Eh bien! dans ce moment, j'éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes +mains n'obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s'il se +fût agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre où +ils allaient aboutir. + +Parlait-elle?... Se taisait-elle?... Je l'ignore. La seule chose dont je +conserve la perception et le souvenir assez nets, c'est que, l'arme à la +main, je marchai vers elle, que mon poing s'éleva, et que, lorsqu'il fut +à la hauteur de son front, j'appuyai sur la détente. Cela fit un bruit +sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite, +sous la paupière droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu'on +lâche et qui s'étale sur les tapis. + +Alors, instantanément, la raison me revint. Une terreur folle s'empara +de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insensé dans tous les +coins de la chambre, sans songer même à me pencher sur ma victime, et, +je ne sais quel instinct de basse lâcheté me poussant, j'ouvris la +porte, et, galopant dans l'escalier, je criai: + +--Au secours!... Elle s'est tuée!... + +Tout d'abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvèrent bien +improbable. Je fus arrêté. L'instruction fut longue. J'aurais pu, d'un +seul mot, tout élucider. Je n'avais qu'à dire: + +--Voilà comment les choses se passèrent. + +Je persistai à nier, opiniâtre. Et comme en fin de compte, il faut +toujours assigner un mobile à un acte criminel, et qu'aucun n'avait pu +être retenu contre moi, je fus acquitté. + +J'envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je +n'eus pas tort de mentir. Si j'avais conté aux jurés ce que j'écris ici, +m'auraient-ils cru? m'auraient-ils absous? Je crois que j'ai bien fait +de nier. Il y a de ces vérités qui ressemblent, à s'y méprendre, au +mensonge... + +... Mon Dieu, que c'est donc bon d'être libre, de pouvoir aller et venir +à sa guise! + +De ma fenêtre, je vois la rue, les maisons et les arbres... C'est +ici même que le drame s'est passé. On ne voulait pas me donner cette +chambre. J'ai tenu, moi, à m'y retrouver. Je ne crains pas les spectres. +Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse là. Il +semble que les souvenirs s'éveillent plus volontiers dans les endroits +où ils naquirent. + +... Vraiment, cette confession m'a tout à fait remis. J'ai l'âme claire, +nette, comme lavée. + +Je vais tâcher d'oublier ce mauvais rêve. J'irai vivre à la campagne, +loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom. +Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de +paysan... Je ne me reconnaîtrai plus moi-même. + +Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce +revolver que tout à l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me +rappellerait des heures trop pénibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en +achèterai un autre. + +Il est devant moi, tandis que j'écris, et sa vue me fait mal. Pourtant, +c'est peu de chose!... Il est joli... on dirait d'un bijou, d'un bibelot +coquet... Vu ainsi, ça n'a pas l'air méchant. + +... Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux. +Il est aussi très froid... Il m'effraie un peu... C'est mystérieux, +cette arme qui dort... Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe +aiguë et la lame tranchante... Ça, rien: Il faut savoir... Je ne veux +pas le conserver... Je le vendrai, dès demain... Oh! le vendre?... Je le +donnerai... Eh bien! non! Je le jetterai... + +Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque +temps. Je le regarde trop... C'est bien naturel, n'est-ce pas?... Il est +là, comme un témoin muet... Décidément, je ne le conserverai pas une +heure de plus. + +... J'écris toujours, avec cette arme devant moi. + +--Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés +dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?... Je les +imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder... d'abord, puis, leur +résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher +leurs yeux du pistolet?... s'ils ne sont pas invinciblement attirés, +fascinés?... + +Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?--Le plus dur, ce doit +être le simple geste d'étendre la main, de prendre l'arme, et d'en +sentir le froid... + +... Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche... j'appuie le canon +contre ma tempe... Ce n'est pas une sensation autrement désagréable... +Un tout petit frisson... ensuite, l'acier s'échauffe au contact de la +chair... + +Non, ce n'est pas cela qui doit être le plus horrible... C'est la +seconde où l'on presse la détente... le dernier ordre que l'âme va +donner à la machine... + +... Qui sait?... Cela non plus n'est rien, peut-être?... Quand le +vertige vous a pris, on se sent attiré irrésistiblement. + + Je sens très bien cela... + ... On n'est plus rien... + ... On ne sent plus rien... + ... L'inconnu vous appelle, + ... vous tire... vous happe... + ... Et on appuie sur la déten... + + + +Circonstances atténuantes + +Ce fut par le journal que la Françoise apprit l'arrestation de son gars. + +La chose lui sembla d'abord si monstrueuse qu'elle n'y voulut point +croire. + +Son gars, son petit gars, si poli, si timide, qui était venu un mois +auparavant passer les congés de Pâques auprès d'elle; son gars, un +voleur et un assassin?... Elle le revoyait! dans son uniforme de +fantassin, avec sa bonne figure; elle sentait encore sur ses joues +ridées la caresse de son gros baiser d'au revoir, et, remuant ces +souvenirs doux et tranquilles, haussait les épaules, se répétant: + +--Sûr, ils se sont trompés. Ce n'est pas lui. + +Pourtant, c'était bien écrit, en grands caractères: «Un soldat +criminel.» Ça se passait dans la garnison du petit, et l'on disait son +nom, en toutes lettres. + +Elle demeurait atterrée, les lunettes levées sur le front, les mains +jointes, la bouche tremblante, parlant toute seule, dans le silence +tiède de la cuisine, regardant sans les voir le vieux chien assoupi près +de la porte ouverte, et l'horloge qui, dans sa gaine, coupait le temps +de son tic-tac grave et traînant... + +Quelqu'un entra. Elle sursauta: + +--Qui est là? + +Ayant reconnu une voisine, et ne voulant pas laisser deviner son +trouble, elle ajouta: + +--Je dormais... Il fait si chaud... + +Elle, d'habitude un peu silencieuse, réservée, parlait, parlait... +posant les questions et faisant les réponses, de crainte qu'on ne +l'interrogeât, se demandant, tandis qu'elle débitait ses phrases +décousues: + +--Sait-elle?... + +Elle se tut, ne trouvant plus de mots. Avec un drôle d'air, la voisine +lui dit: + +--Y a-t-il longtemps que vous n'avez eu des nouvelles du fils? + +--Non... Ce matin. + +Elle n'ajouta pas comment! Tout aussitôt, un grand besoin lui vint +d'être consolée, rassurée, d'entendre une autre voix que la sienne se +révolter, proclamer: «C'est une erreur! Ce n'est pas lui, voyons!...» + +Elle montra le journal, et, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre +plaisant: + +--Vous avez lu?... Est-ce drôle, hein? + +La gorge sèche, avec des larmes au bord des paupières, elle ajouta: + +--On est bête, tout de même... Sur le premier moment, ça m'a donné un +coup!... Faut-il!... + +La voisine se taisait toujours. Elle répéta: + +--C'est drôle, hein!... C'est drôle!... + +--Oui, c'est drôle qu'ils soient deux à porter le même nom dans le même +régiment. + +Avec un grand soupir, la vieille s'écria: + +--Je me disais bien, aussi!... Voilà... Ils sont deux... Ce n'est pas le +mien!... + +--Mais, je ne sais point, fit la commère. Je vous demande... Ce serait +à souhaiter... parce que, une supposition que ce soit lui... On raconte +déjà que c'est lui qui avait fait le coup chez le tonnelier... Oui, les +300 francs qu'on a volés, juste comme il était en permission. + +La mère s'était dressée, toute pâle, les poings fermés: + +--Peut-on dire!... Ça n'est pas lui, non, ça n'est pas lui... Vous +n'avez pas honte!... Qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous vous +mettiez tous après nous?... Pauvre petiot!... On va bien voir!... + +Et, sans fermer la porte derrière elle, sans même prendre ses sabots, +elle courut jusqu'à la gare. + +Elle arriva à la ville sur le coup de sept heures. Durant le voyage, +sa terreur n'avait fait que croître. Elle ne disait plus: «C'est +impossible!» mais: «Si c'était vrai!...» La route lui avait paru +interminable, tandis que, devant elle, filaient la campagne, les champs, +les poteaux télégraphiques et les fils qui montent et descendent dans +un balancement vertigineux. Lorsque le train stoppa, elle se mit à +trembler, trouvant presque que l'instant où elle allait savoir enfin +était trop vite arrivé. + +Elle murmurait des _Pater_ et des _Ave_, ajoutant des supplications aux +prières qui, machinalement, venaient à ses lèvres: + +--Oh! bonne Vierge, vous n'avez pas voulu ça, n'est-ce pas?... Les +belles prières que je vous ferai tout à l'heure!... + +Derrière la grille, la cour de la caserne s'allongeait toute blanche, +avec ses bâtiments carrés. Des soldats étaient assis sur le pas de la +porte, causant, dans le calme du soir. Son petit lui avait appris à +connaître les grades. Très humble, elle s'arrêta: + +--Pardon, monsieur le sergent, je voudrais vous demander un petit mot. +Voilà... + +Elle hésita, n'osant dire tout de suite sa vraie peur. + +--Voilà... C'est rapport à mon fils... Michon, Jules, de la 3e +compagnie... Je voudrais savoir si... je pourrais le voir... + +Elle essaya de sourire: + +--Je suis sa mère... sa maman... Non? Eh bien!... où est-il donc?... +il n'est pas malade, je pense?... Alors?... Si, je sais?... Non, mais +non... je ne sais pas... Il est puni?... A la salle de police?... +non?... En... en prison... vous dites?... Il va passer en conseil de +guerre?... + +Elle cacha sa tête dans ses mains: + +--Bonne Dame, c'était donc vrai! Bonne Dame!... + +Elle s'éloigna, titubant presque. A la prison militaire, on lui dit +que le petit était au secret, et ce mot de secret grandit encore son +épouvante. Elle le vit seul, à jamais séparé du monde, enfermé. On lui +dit d'aller voir son avocat, et, du même pas heurté, elle s'en fut chez +l'avocat. Par lui, elle sut toute la vérité. Le doute n'était +plus possible. Le petit avait tué pour voler; on avait retrouvé +l'argent--près de six cents francs--dans sa paillasse... Enfin, il avait +avoué. + +Quand elle eut vainement pleuré, supplié pour qu'on le lui laissât voir, +elle rentra au village. Chacun savait. Craignant les paroles et les +regards, elle revint chez elle, à la nuit. Comme une pauvre bête qui +redoute les coups et qui se cache, elle n'osait plus sortir, gardant +ses persiennes fermées, prenant chaque matin, en tremblant, le journal +glissé sous sa porte. + +Ainsi, elle lut tous les détails du crime et tout ce dont on accusait +son enfant. Des gens avaient déposé devant le juge, et tous laissaient +entendre que c'était le fils Michon qui avait volé le tonnelier. Ça, +ça n'était pas vrai! Elle en jurerait... Puis de cela aussi, elle se +prenait à douter. + +Au bout d'un mois, elle retourna chez l'avocat. Maintenant, elle ne +demandait plus à voir son fils, non qu'elle eût cessé de l'aimer, grand +Dieu!... Elle avait honte... + +--Qu'est-ce qu'ils vont lui faire, mon bon monsieur? Vous n'allez pas me +le laisser prendre... + +--Ma pauvre femme, j'ai bien peur... Si seulement je trouvais une +circonstance atténuante... + +--Comment dites-vous ça? Une circonstance... qu'est-ce que ça +signifie?... + +--Ça signifie quelque chose qui diminuerait sa faute aux yeux des juges. +Tenez, par exemple: un homme vole; si on peut prouver que la misère +l'a poussé, qu'il a volé, c'est vrai, mais pour donner du pain à ses +enfants, eh bien! c'est une circonstance atténuante. Tandis que lui! Il +n'en est même pas à son coup d'essai. Cet autre vol--qu'il nie--mais... +Enfin, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de tenter. + +La Françoise s'en retourna, plus lasse et plus douloureuse que jamais, +l'esprit torturé par ces mots nouveaux: «Circonstances atténuantes». +Comme elle aurait voulu la trouver, cette excuse, à quoi s'accrocherait +peut-être un peu de pardon!... Mais rien. Le crime seul restait évident, +monstrueux, sans rien qui pût en amoindrir l'horreur... + +Le jour du jugement arriva. Elle repartit, achevant de gravir son +calvaire. Dans le train, elle priait, invoquant tous les saints, +et, dans sa tête vide, ces mots, si souvent répétés, résonnaient: +«Circonstances atténuantes... Circonstances atténuantes...» + +Elle attendit dans une pièce triste, avec les témoins qui parlaient tout +bas devant elle. Quand vint son tour, elle entra d'un pas incertain, +clignant des paupières sous la lumière trop blanche, et, tout de suite, +son regard fut sur le gars qui, la tête baissée, un mouchoir à grands +carreaux bleus dans les doigts, pleurait à courts sanglots... Ensuite, +elle se raidit devant les juges. + +Elle avait voulu comparaître. A cette heure, elle se demandait +pourquoi... Elle ne savait rien, la pauvre vieille; elle n'avait rien +à dire!... Qu'est-ce qu'elle était là?... Rien. La mère de ce petit, +simplement. Elle l'avait fait, oui... caressé, oui... élevé, oui... Il +était à elle, pourtant... Mais non, il n'était plus à elle aujourd'hui. + +A toutes les questions, elle répondait par des signes ou +d'inintelligibles paroles. Un grand silence pesait sur la salle. Une +infinie pitié descendait sur cette paysanne en deuil, tassée par le +chagrin. + +--C'est votre seul enfant? dit le président. + +--Oui, monsieur. + +--Tant qu'il a été chez vous, avez-vous eu à vous plaindre de lui? + +--Oh non! monsieur!... + +--Lui connaissiez-vous de mauvaises fréquentations? + +--Jamais. Ni son père, que tout le monde aimait et respectait, ni moi, +n'aurions permis... On peut dire que nous étions bien estimés, allez!... + +--Nous savons, nous savons... + +Puis se tournant vers l'accusé: + +--Vous le saviez aussi, et c'est bien pour cela que, vous sentant à +l'abri derrière l'honorabilité de vos parents, vous profitiez de votre +séjour chez votre mère pour voler... Comment soupçonner le fils de +si braves gens?... D'aucuns peuvent dire: «Je ne suis qu'à demi +responsable. Les mauvais exemples que j'eus sous les yeux m'ont perdu». +Vous, vous n'avez même pas cette excuse. + +Alors, la vieille parut faire un puissant effort sur elle-même. Dans +ses yeux tout petits, où les larmes avaient mangé les cils, une lueur +étrange passa, et, le front baissé, sans un geste, d'une voix qui ne +tremblait presque plus, elle parla. + +--Pardonnez-moi, monsieur. Il faut que je vous dise la vérité. Le petit +est coupable, bien coupable, c'est vrai... Mais il n'est pas le +seul... Tout à l'heure, je vous ai dit que je n'ai jamais rien eu à me +reprocher... J'ai menti. Les trois cents francs du tonnelier, c'est moi +qui les ai volés, moi... Quand le petit est venu en permission, je lui +ai avoué... Alors, cet enfant, il a pris peur... il s'est dit que sa +mère allait être perdue d'honneur et de réputation... et c'est pour les +rendre, pour que personne ne porte plainte, qu'il a volé à son tour... +Enfin, il s'est affolé... il a été surpris... et le malheur s'est fait. + +Elle se tut un instant, oppressée; puis, d'un ton plus bas: + +--J'ai menti... Je suis une mauvaise femme. C'est moi qui ai été +le mauvais exemple... Il faut m'arrêter... C'est une circonstance +atténuante pour lui, n'est-ce pas?... Pardon, monsieur... + +Plus courbée, les épaules plus humbles et la tête plus basse, elle +semblait petite, petite... + +... Le fils ne fut condamné qu'aux travaux forcés à perpétuité. Elle, +mourut peu après, réprouvée par tout le village. On dit pour elle une +rapide messe, et l'on mit son corps en pleine terre, tout au bout du +cimetière, en un coin où, dans les plus beaux jours, l'église et son +clocher n'étendaient même pas leur ombre. + +Cette histoire me fut contée près de sa tombe qu'ornaient seules une +croix de bois noir, abîmée par le temps, et une couronne de perles +rouillée, tordue, cassée, où, cependant, je pus lire ces mots: + +_A Françoise Michon.--Les juges de son fils._ + + + +Le Puits + +Assis au seuil de sa maison, les jambes écartées, les deux mains +appuyées au pommeau de sa canne, le vieux gardait le silence, ce silence +des paysans dont on ne saurait dire s'il est peuplé de souvenirs ou s'il +est morne et sans pensée. + +La journée s'achevait. Dans le ciel amolli montait l'appel lointain des +bêtes à l'étable. Un vieux cheval passa, rentrant tout seul à l'écurie, +tirant derrière lui ses traits qui traînaient sur la route. + +Le vieux le suivit des yeux, hocha la tête, et soupira: + +--Quand j'aurai ton âge, on ne me verra plus sur les chemins!... + +--Il est donc si âgé que cela? demandai-je. + +--Vingt ans au moins. Ça fait quatre-vingts ans pour un homme. + +--Et pourquoi ne vivriez-vous pas jusque-là? + +--Pourquoi?... Regardez-moi. Je n'en ai seulement point cinquante... +Vous m'auriez donné davantage?... Eh oui! Cinquante ans, et je ne peux +plus travailler... C'est à peine si je tiens sur mes jambes. + +--Vous avez fait une grave maladie?... + +--Non. Autant dire même, je ne me suis jamais purgé. Seulement!--il +heurta du poing son front ridé--seulement, c'est là que ça travaille... +et on ne fait point des noces d'or avec certains souvenirs. Il y a des +heures qui comptent plus que des années. Tenez, je vais vous conter mon +histoire: vous jugerez vous-même. + +Il y a de cela bien près de vingt-cinq ans. J'avais connu en allant à +la ville la femme d'un cultivateur d'un village voisin. Le mari était +vieux--il avait bien une couple de dix ans de plus que moi. La +femme avait mon âge. Quand on est jeune, on ne réfléchit guère aux +conséquences... Et puis, j'aurais réfléchi, voyez-vous, que cela +n'aurait rien changé, vu que, quand l'amour parle, c'est que la raison +est en courses. + +Une nuit, j'étais auprès d'elle, son mari étant parti le matin pour +mener des boeufs à la foire, quand j'entendis du bruit dans la maison... +Je saute sur mes pieds... je passe mes souliers, ma veste; je descends +l'escalier à pas de loup, je traverse la salle du bas, l'enclos.... Je +n'y avais pas fait dix pas, que deux coups de fusil me partent dans le +dos. + +Instinctivement, je me jette à plat ventre. Je n'avais rien... Pas une +égratignure. Mais, comme je me relevais, je vis, sur moi, le mari qui +brandissait son fusil pour m'assommer. Je me mis à courir de toutes mes +forces. Il se lança à ma poursuite. Je l'entendais qui hurlait: + +--Gredin!... Canaille!... Voleur!... Arrêtez-le!... + +En rase campagne, j'aurais eu vite fait de le dépasser, car mes jambes +valaient mieux que les siennes, et pour galoper, on a plus de vent à +vingt ans qu'à quarante. Mais, dans ce jardin que je ne connaissais pas, +il avait l'avantage. Je butais dans les fils de fer, je heurtais les +cloches à melons, et, chaque fois que je me relevais, j'entendais sa +voix plus proche qui criait toujours: + +--Arrêtez-le!... Arrêtez-le!... + +J'arrivai enfin à la haie. M'arrachant la figure et les mains, je la +franchis. De toute la vitesse de mes jambes je dévalai le coteau. Mais +lui avait coupé au court, et me barrait la route, juste comme j'entrais +dans une ferme abandonnée où je comptais bien l'égarer. Il se précipita +sur moi à coups de pied, à coups de poing. Je tapais, moi aussi, comme +un furieux. Je le pris à la gorge. Il cessa de cogner, et me saisit à +bras-le-corps. Il me serrait à m'étouffer. Je voyais ses yeux qui lui +sortaient de la tête. Mes jambes s'enchevêtraient dans les siennes. Il +essayait de me mordre... + +Mais, tout à coup, le terrain manqua sous nos pas. Il ouvrit les bras... +je le lâchai... j'entendis à la fois son hurlement d'épouvante et le +mien... Je me sentis tomber... tomber... et soudain, sous ce bras, sous +l'aisselle, j'éprouvai une douleur terrible. + +Il me sembla que j'avais été agrippé au vol... Quand je revins à moi, je +ne compris d'abord ni où j'étais, ni comment j'étais retenu... Quelque +chose m'arrachait les chairs de l'épaule et du bras. Mes deux pieds +pendaient dans le vide... j'ouvris les yeux. Au-dessous de moi, quelque +chose luisait, quelque chose de noir qui tremblait, où je voyais danser +de petites lumières. J'essayai d'écarter les bras. Mais le mouvement que +je tentai à gauche, me fit hurler de douleur.--J'étendis la main droite, +et de ma paume ouverte, je cognai un mur froid, humide et gluant. Mes +talons battaient aussi un mur, et, à chaque coup, cela faisait un bruit +profond, comme un coup de pierre sur un tonneau vide. + +Et voilà que, mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, je vis devant +moi, tellement près que si j'avais pu allonger la main, je l'aurais +frôlée, une masse noire qui pendait à la paroi et tressaillait... + +Petit à petit, dans cette masse d'abord confuse, je distinguai des +bras... des jambes... et une tête... une effrayante tête aux yeux +chavirés, à la bouche tordue... la tête de l'homme qui, tout à l'heure, +avait roulé avec moi!... + +Alors, seulement, je compris. En nous débattant, nous nous étions +appuyés sur des planches qui recouvraient l'orifice d'un puits depuis +longtemps abandonné. Les planches, pourries sans doute, avaient cédé +sous notre poids, et, dans notre chute, nous avions été agrafés par deux +crochets, vous savez, ces crochets qu'on mettait autrefois dans les +puits pour y suspendre dans des paniers les bouteilles à rafraîchir, +histoire d'éviter de dérouler la corde jusqu'en bas. + +Nous étions pris, embrochés, comme des moutons à l'étal: moi, par +l'aisselle, lui--je le voyais maintenant--par le flanc, le ventre +déchiré, le corps pendant: d'un côté, les jambes, les cuisses--de +l'autre, le tronc, la tête et les bras... + +Jusqu'ici je n'avais entendu d'autre bruit que celui que je faisais +moi-même en essayant de me débattre.--L'autre, en face, se mit à râler, +et, dans le puits, son râle ronflait et s'allongeait avec un accent +effroyable... En même temps, j'entendais un petit clapotis... toc... +toc... toc... comme de l'eau qui tombe, goutte à goutte dans un vase... +L'homme saignait lentement dans l'eau par sa terrible blessure... Je ne +sais pas pourquoi, mais d'entendre ce gémissement, cela diminuait ma +peur... Vous comprenez, je sentais quelqu'un, quelque chose près de +moi... + +Cela dura ainsi longtemps, très longtemps, puis l'obscurité commença de +se dissiper. Le matin venait doucement... L'obscurité diminua encore... +L'homme râlait plus court. Je vis, distinctement, dans ses moindres +détails son effrayante tête... ses mains aux doigts crochus... les ronds +que sur l'eau morte du puits faisaient les gouttes de son sang. Puis, la +plainte se ralentit. Le corps eut une ou deux secousses. Il me sembla +que la tête se tournait violemment vers moi, que les yeux cherchaient +mes yeux, que la bouche s'ouvrait pour me crier encore: Gredin!... +Canaille!... Plus rien... même plus le murmure des gouttes... le +silence... + +Devant ce mort, la peur, une effroyable peur s'empara de moi. Je ne +sentais plus ma douleur. Je n'avais dans la tête qu'une pensée: j'étais +là seul, perdu. Nul ne songerait à me chercher dans ce puits. J'y +mourrais de souffrance, de faim. Crier? Appeler au secours? A quoi bon! +Pas de chemin à proximité... Pourtant, je criai! j'appelai au secours... +Rien. Personne ne répondit. + +Le jour était venu tout à fait. Le soleil devait être haut sur +l'horizon. Le coin de ciel que je pouvais apercevoir était d'un bleu +sans tache... Je grelottais d'angoisse et de froid. Je sentais, je +devinais cependant, que sur terre il faisait chaud, très chaud, car nous +étions dans les premiers jours du mois d'août. + +Je n'osais plus regarder le corps inerte. Je n'osais plus risquer +un mouvement, un geste, tant le moindre tressaillement me causait +d'intolérables souffrances. + +Alors, dans mes oreilles, j'entendis un bourdonnement lointain, puis +plus net et plus proche. Il me sembla que des brins d'herbe frôlaient +ma figure. J'ouvris les yeux. Ah! ce n'était pas un rêve, un cauchemar! +J'avais bien entendu. Ce qui bourdonnait autour de moi, c'étaient des +mouches, des centaines, des milliers de mouches qui volaient près du +corps immobile... près du mien! + +Je ne sais plus combien de temps cela dura. Je sais seulement que je me +sentis devenir fou. Autant que je pus raisonner, je me rendis compte +que midi arrivait, ensuite que le soleil s'éloignait... Puis, le corps +autour de qui dansaient les mouches me parut descendre insensiblement... +glisser... glisser. J'entendis un grincement d'étoffe qu'on déchire... +Le corps descendit plus vite... un autre grincement... un craquement +comme quand on laisse traîner une brique le long d'un mur en pierres mal +jointes... le bruit violent de quelque chose de lourd tombant dans l'eau +du puits... Des gouttes rejaillirent jusqu'à moi. J'ouvris les yeux. + +Le corps avait disparu. A sa place, un crochet tout rouge où se +balançait un chiffon de drap... Après, je ne me souviens de rien. + +On m'a raconté dans la suite qu'un gamin qui passait par là, s'étant +penché pour jeter des cailloux, avait appelé au secours. D'après ce que +j'ai calculé, j'étais resté là près de dix-huit heures. + +Maintenant, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de m'y laisser +mourir. J'ai guéri, du corps, mais je peux dire qu'il ne s'écoule pas +une heure sans que ça me revienne dans les yeux. Voilà vingt-cinq ans +que j'ai devant moi cet homme accroché par le flanc, vingt-cinq ans que +je vois sa figure, que je suis son corps déchiré, que je sens sur ma +face les gouttes d'eau du puits... + +--Et la femme? demandai-je. + +Il me dit à mi-voix: + +--Folle. + +Il poussa un long soupir: + +--Ah! je suis vieux, monsieur, bien vieux! + +... La nuit était venue presque insensiblement. Une vapeur flottait sur +la campagne. Au loin, un son de cloche s'éleva... + +L'homme ôta son chapeau, s'agenouilla, fit un signe de croix, et me dit +presque bas: + +--C'est à cette heure qu'il est tombé... + +Tout se tut. Un murmure tremblait encore dans le ciel. Au bout du +chemin, un couple d'amoureux s'en allait à pas lents.--Le vieux priait +en se frappant la poitrine... + + + +Le Miracle + +C'était venu tout doucement. D'abord, il avait senti devant ses yeux +comme un voile, puis des ombres qui, par instants, obscurcissaient +tous les objets. Les premiers temps, il se passait les mains sur +les paupières, et n'y prenait point garde, se disant: C'est de +trop travailler à la lumière. Il se reposa un peu. Mais le voile, +insensiblement, s'épaissit; les ombres s'allongèrent, plus grandes et, +sans oser se l'avouer, il eut peur. + +Un soir, après dîner, tout lui paraissant sombre dans la pièce, malgré +le grand feu de sarments et la lampe allumée, il dit à sa femme: + +--Lève donc la mèche; on n'y voit goutte, ici... + +--Comment! on n'y voit goutte? Mais la lampe éclaire fort bien! + +Il fit: «Ah!...» et se mit à pleurer. + +Stupéfaite, elle lui demanda: + +--Qu'as-tu? + +Il sanglota: + +--Je deviens aveugle!... + +Et parmi ses larmes, il lui conta en phrases décousues tout ce +qu'il avait ressenti depuis des mois, son insouciance du début, ses +inquiétudes, ses angoisses, l'horreur de songer que, bientôt, tout +allait disparaître pour lui, et qu'il n'y verrait plus, jamais... +jamais! + +Alors, commença le défilé des médecins. Aucun ne sut arrêter les progrès +du mal, et bientôt il devint tout à fait aveugle. + +Sa femme, ses amis, l'entouraient d'attentions et de soins. Il parut se +faire à son existence nouvelle, à cette vie intérieure et profonde des +aveugles. Sa face impassible s'éclaira parfois d'un sourire; on eût dit +qu'il se résignait. + +On lui fit quitter Paris pour habiter la campagne. Il s'y trouva bien, +se plaisant, durant des heures, à rêver, étendu sur une chaise longue, +tandis que, près de lui, sa femme faisait de la musique ou lui lisait +des vers. Il lui disait parfois: + +--Je suis heureux... très heureux... + +Et lorsque, par hasard, il l'entendait soupirer, il cherchait sa main, +et lui murmurait doucement: + +--Tu es là, près de moi... Les seuls qui m'aiment vraiment ne m'ont pas +abandonné... Je ne regrette rien... + +Mais, au fond de son coeur, une infinie tristesse sommeillait. Il se +souvenait des soleils d'autrefois, de la lumière que, jadis, il aimait +tant, rêvant, malgré lui, d'un miracle qui lui rendrait ses yeux +éteints. + +Un jour qu'il était assis devant sa porte, une vieille femme s'arrêta +près de lui: + +--Eh bien! mon bon monsieur, ça ne va toujours pas mieux? + +--Non... Maintenant, c'est fini!... Il n'y a plus d'espoir... + +--Et les docteurs, que disent-ils? + +--Rien... Des bêtises... + +--Ah! fit la vieille, j'en ai connu un, moi, un savant, celui-là, qui +saurait vous guérir! Quand mon défunt mari est tombé aveugle, il est +allé le consulter, vu qu'il avait grande renommée dans le pays, et il +lui dit comme ça: «Je ne vous promets rien, mon brave... Pourtant... +on peut toujours essayer!--Ah! que mon homme lui réplique, si vous m'y +faites voir, je vous donne la moitié de mon bien!--Je ne vous demande +rien, qu'il lui répond. Entrez à mon hôpital.» Au bout de deux mois, +oui, monsieur, il commençait à voir. Il s'est éteint brusquement d'une +congestion, sans ça!... Aussi, je ne serais que de vous... + +Le soir même, sur la foi de ce conseil de paysanne, il partit, envahi +d'un immense espoir sûr, certain que le sauveur était là. + +Le docteur l'examina longuement, puis lui dit, comme à l'autre: + +--Je ne promets rien... mais j'espère. Par exemple, ce sera long, très +long... + +Il se récria: + +--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que je guérisse!... + +Quand il fut installé dans la maison de santé, il demanda: + +Puis-je garder ma femme avec moi? + +--Non... D'ailleurs, comme vous allez rester deux mois, peut-être plus, +dans l'obscurité, votre femme ne pourrait vous tenir compagnie. En +outre, il vous faut du calme, un repos moral absolu. Votre femme vous +rendra visite chaque semaine, et, si vous le désirez, on la tiendra, +jour par jour, au courant de votre état. + +Il fit: «Bien», devenu soudain d'un égoïsme féroce, oubliant tout, à la +seule pensée de sa vue reconquise. + +... Lorsqu'au bout de trois mois, on lui fit quitter la chambre close, +il demeura quelques instants sans oser lever les paupières, retardant la +seconde décisive, dans la terreur de n'être pas guéri. Mais, tout d'un +coup, ayant ouvert les yeux, il poussa un grand cri: + +--J'ai vu!... J'y vois!... + +Riant et pleurant à la fois, il happait d'un regard vorace le jour béni. +Il ne distinguait pas encore autre chose qu'une vague lueur. C'était à +peine, dans sa nuit, un reflet pâle et incertain; pourtant, il criait: + +--J'y vois!... Je veux sortir!... Emmenez-moi!... + +--Oh! lui dit le docteur, en le calmant d'une petite tape sur l'épaule, +pas si vite! C'est maintenant qu'il faut redoubler de soins! Ne nous +fatiguons pas... Pour aujourd'hui, cela suffit. + +Il se laissa emmener, docile. Il resta éveillé toute la nuit, ouvrant et +refermant les yeux très vite, juste assez pour apercevoir la lumière de +la veilleuse. + +Quand il fut un peu remis de sa joie, sa première pensée fut de faire +écrire à sa femme. Comme elle serait contente! Comme ils allaient être +heureux à présent!... + +Ensuite, l'idée lui vint d'une chose autrement exquise! Puisqu'il devait +rester ici encore plusieurs semaines, il ne lui annoncerait rien, et, +un beau jour, comme si le miracle s'était produit brusquement, il lui +dirait, d'un air très naturel: + +--Tiens! cette robe te va bien! ou: «Tu as là un joli chapeau!...» + +Elle le croirait fou; alors, il lui jetterait dans un baiser: + +--Non! Je ne suis pas fou! J'y vois! + +Il demanda le médecin, les infirmiers, tous ceux qui le soignaient, et, +avec une joie d'enfant, leur fit la leçon: + +--C'est bien entendu? Pas un sourire, pas un mot... + +On lui promit. Peu à peu, il réapprit à connaître les objets, à +distinguer les êtres, les visages. Il ne tâtonnait plus; ses gestes +devenaient précis. Mais, peu à peu aussi, une grande impatience s'empara +de lui. Il ne tenait plus en place. + +--Docteur, je vais tout à fait bien... Laissez-moi m'en aller... + +--Non... Pas encore... + +--Quand? + +--Bientôt. Il ne faut pas, pour quelques jours, risquer de tout +compromettre. + +Comme l'attente le rendait fiévreux, émotif à l'excès, on le laissa +sortir. Il avait exigé qu'on ne prévînt personne. Il prendrait une +voiture, et, tout seul, irait jusque chez lui. + +Sur le pas de la porte, le médecin lui adressa ses dernières +recommandations: + +--Ne manquez pas de revenir chaque semaine, et surtout ne quittez pas +vos verres fumés tant qu'il y aura du soleil. Le soleil, voilà votre +grand ennemi. Si vous aviez une rechute... + +--Oh! soyez sans crainte! + +Il partit. + +C'était une admirable matinée de juin. Il avait rabattu les bords de +son chapeau pour se garantir de la lumière. La route lui sembla +interminable. Enfin, les premières maisons du village apparurent. La +voiture traversa la Grande-Rue, la place du Marché. En bas de la côte, +il dit au cocher d'arrêter. + +--C'est bien là? + +--Oui, monsieur, voyez, droit devant vous. + +Au bout du raidillon, la petite maison se dressait, toute blanche, +baignée de lumière, dans le jardin déjà brûlé. L'ombre même était dorée, +tant le soleil coulait gaiement le long des murs. Comme il était +très ému, ses jambes tremblaient un peu sous lui. La chaleur de midi +approchant l'étourdissait aussi. Il gravit la pente lentement. Passant +la main entre les barreaux de la grille, il leva la targette, et, sur +la pointe des pieds, de crainte que son pas fît crier les graviers du +jardin, il avança. Il faisait si chaud que le chien endormi dans la +niche ne l'entendit pas. Les volets étaient clos. Il voyait tout cela +pour la première fois, et pourtant il se sentait chez lui. Il se disait: + +--Oh! la jolie, la joyeuse petite maison! + +Il en imaginait l'intérieur, les chambres confortables et fraîches. Il +murmurait: + +--Mon Dieu, que c'est bon! que c'est bon! + +Il fut sur le point d'appeler: «Jeanne! C'est moi! Viens!» Mais il se +contint. Pour que la surprise fût complète, il heurterait à la porte, +et, quand elle ouvrirait, il lui tendrait les bras. Il avait si souvent +rêvé cette minute qu'il aurait pu la raconter dans ses moindres détails. +Et voici que le rêve était une réalité, une réalité baignée de lumière +et de joie... pareille au rêve...! + +Un banc était adossé contre la maison, juste sous une fenêtre. La +marche, l'émotion l'ayant un peu oppressé, il s'assit pour reprendre +haleine. Un murmure de voix vint frapper son oreille. On causait, on +riait, derrière les volets... Il écouta... Des mots sans suite... deux +voix. + +--Tiens!... Avec qui ma femme parle-t-elle? Ah! c'est mon ami +Sournize... Que disent-ils? Ils semblent bien gais... Sauraient-ils?... + +Il se leva, et, les yeux à la fente des persiennes, regarda dans la +pièce. Les voix se turent, puis reprirent. Sa femme disait: + +--Voyons, veux-tu être sage et me laisser mettre le couvert? + +Soudain, il les vit tous les deux dans un rayon de lumière. Elle, la +tête renversée, les bras chargés de linge, s'abandonnait en riant aux +bras de son ami qui l'embrassait dans la nuque, sur les yeux, sur les +lèvres, avec de longs baisers qui la secouaient toute. + +Il recula, d'un bond, la bouche ouverte pour hurler. Tout se mit à +tourner autour de lui. De la main, il chercha le banc, et s'y laissa +choir... + +Ah! l'horrible, l'épouvantable chose! Ainsi, c'était là ce que lui +réservait son retour! Tandis que lui endurait le supplice de devenir +aveugle, voilà ce que faisaient sa femme et son meilleur ami! Les +misérables!... Avaient-ils bien su mentir à sa face, narguer ses yeux +vides! + +Il se dressa, terrible, les poings levés, prêt au meurtre. Mais, comme +il allait se jeter sur la porte, il sentit ses jambes fléchir. La vision +des deux années d'ombre, si tranquilles, confiantes et douces qu'il +venait de vivre, passa devant lui. Et sa faiblesse aussi lui apparut, +son usure physique et morale, le sentiment qu'il n'était pas guéri, +qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il les perdrait, ses yeux, et pour +toujours! Il lui faudrait alors vivre seul, farouche, comme une bête +qui se cache pour mourir! Cette effrayante pensée le glaça... Non! Non! +Tout, mais pas cela!... Il devrait voir ces regards qui n'étaient pas +pour lui? ces baisers que les traîtres s'enverraient par-dessus son +épaule?... Jamais! + +Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant d'entrer, en feignant de n'avoir +rien entendu, rien vu?... Il se cogna la tête: Je ne veux pas! Je ne +saurais pas dissimuler. Alors?... + +... Alors, comme, du village, montaient lentement les douze coups de +midi, comme le soleil, tout en haut de sa course, coulait une lumière +ardente, une chaleur de fournaise, il s'assit. + +D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les +paupières grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses +yeux à manger au soleil. + +D'abord, ce fut un éblouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit +sur sa face... Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre +lui. Il eut une seconde de révolte. Il étendit la main vers ses +lunettes... Il ne les voyait déjà plus... + +La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines, +s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie +qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves... + + + +Le Disparu + +Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son +signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait +exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent +sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où +les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes... +Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois +en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi, +qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un +cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et +celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux, +comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les +recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être +classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police +et demanda à parler au commissaire. + +--Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis +huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous +voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est +devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous +sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables. + +Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte, +je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui +désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison. + +Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la +méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la +misère. + +Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du +moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je +perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul, +sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant +au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition, +toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois +en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin +perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc +bien et sagement calculé. + +Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen +clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité. +Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit +pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé. +D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic. +J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en +mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon +opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même, +quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement +d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il +prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en +poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne +pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis +longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible. + +Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait +bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que +moi, le refusé, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la +nuit, je compulsai mes notes, mes traités de médecine, et ma certitude +se précisa encore. + +Le lendemain, je retournai à l'hôpital. Salle Ambroise-Paré, lit 27, je +vis mon homme. Il était étendu, maigre, hâve, décharné. Sa tête où les +pommettes saillaient, s'enfonçait sur l'oreiller blanc. Sur son front +moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lèvres +entr'ouvertes laissaient voir les gencives blêmes et les dents qui +s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines +aux ailes dilatées battaient à petits coups pressés, pour aspirer l'air +qui fuyait. + +Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai. +Il me répondit de la même voix entrecoupée que j'avais entendue la +veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mêmes +symptômes et ma conviction se raffermit encore. + +Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refusé. +Réclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison à un candidat +contre son juge?... + +Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec +une conviction plus absolue. En admettant que les symptômes observés +pussent être interprétés de différentes manières, la marche même de +l'affection venait donner à mon diagnostic une valeur plus probante +encore. Si j'avais dit vrai, il était dans la nécessité des événements +que mon malade mourût. Un miracle seul pouvait--je ne dis pas même +le guérir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade déclinait, +perdait ses forces: ce n'était plus qu'une question de jours. + +Je ne suis pas méchant, je vous l'assure. J'ai pleuré mes parents, je ne +me suis jamais consolé de leur mort. Mais là, en vérité, je puis dire +que j'ai guetté avec une joie sauvage les progrès du mal, que je me suis +penché sur cette agonie avec une jouissance véritable. + +Pourquoi?... Ce n'était même plus dans le but de faire revenir sur une +sentence qui arrêtait mes études, sentence désormais sans appel. J'étais +sollicité, poussé par une curiosité affreuse, par une curiosité féroce. +Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces +curiosités-là: et j'étais devenu les trois choses à la fois. + +Depuis deux jours, l'homme râlait. Des sons rauques sortaient de sa +bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts, +d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton--on dit dans les +campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donné les derniers +sacrements. Ses voisins courbés sur leur lit épiaient son hoquet: je +triomphais!... + +Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour à la +surveillante: + +--Eh bien! notre 27? + +Elle me répondit: + +--Mais on dirait qu'il remonte! + +Je haussai les épaules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard +plus précis, la respiration moins oppressée, l'homme me sourit presque. +Pour la première fois, j'eus une hésitation. + +--Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?... Mais non! C'était +impossible!... Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux +s'accentua. La fièvre tomba, l'appétit revint, le miracle s'accomplit: +et ce fut la résurrection. + +Une fureur s'empara de moi. Malgré la clarté apparente des faits, mes +doutes du début s'étaient évanouis. Contre l'évidence même, je demeurais +certain d'avoir raison: il allait mourir, il était impossible qu'il ne +mourût pas! + +Je me débattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je +sentais, par instants, ma tête s'égarer. A ma fenêtre, je croyais voir +les faces grimaçantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond, +collées aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais à +l'hôpital. + +--Le no 27? + +--Sortant, ce matin. + +Je faillis tomber à la renverse. + +Debout dans ses vêtements fripés, encore maigre et débile, mais vivant, +enfin, l'homme était devant moi! Il me dit: + +--Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les +soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernières semaines. + +Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'éclair de mes yeux. + +Cet être ressuscité était pour moi une sorte de problème insoluble, +l'énigme vivante qui hanterait désormais mes nuits et mes jours. Depuis +une semaine, je n'avais presque rien mangé. L'excitation cérébrale seule +me soutenait, me faisait avancer. + +Devant la porte de l'hospice, je l'attendis: + +--Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je. + +Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela +m'eût été impossible, je n'avais plus un sou. + +--Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai à +loisir. + +--Certainement, monsieur! + +A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pensée horrible s'empara de moi. +Là, sous l'épaisseur de quelques millimètres de peau, d'os et de muscle, +dans les poumons de cet être, était cachée la clé du mystère qui me +hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!... + +Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements +de son coeur, les crépitements de sa respiration courte, et tout en +haut des épaules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les +larges coquilles marines. Derrière mes paupières closes, je devinais par +le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaissé, d'un +gris bleuté, troué comme une ruche, tacheté par endroits de points +nacrés ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous +laquelle traînent des miettes de pain durci... + +Je me redressai. D'un bond, je fus près de l'homme. Sur ma table, je +saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge. + +Il tomba, sans un cri. + +Alors, je l'étendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps +pantelant. + +... Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme était tuberculeux! Par +quel miracle avait-il survécu?... Je l'ignore. Mais, en fin de compte, +ce n'était point cela qu'on me demandait. Je ne m'étais pas trompé. + +Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une +semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu +avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui +m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne +lui manque que les poumons: je les garde. + +Quant à l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici, +monsieur, son histoire et la mienne. + + + +Le Baiser + +--Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait ça, mon pauvre +petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'était plus le même. Lui +d'habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait +des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je +l'attendais jusqu'à des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais +entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute +pas que je le guettais, j'entrais à pas de loup dans sa chambre, je +voyais qu'il avait les yeux gonflés et qu'il pleurait, tout en dormant. + +D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis à l'atelier. J'allai chez son +patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons +aussi qu'il se dérange, qu'il n'est plus à son travail comme avant. Il +doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde +qu'il ne s'aperçoive de rien, je l'ai surveillé, et j'ai appris +qu'il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des +rues--excusez-moi--qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour +chercher des hommes. + +Ç'aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que +j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais +ça!... Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que +je n'avais que lui. Elle m'a mise à la porte, avec des mots... et, dans +l'escalier, je l'entendais qui me criait: + +--Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer... + +Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une +balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou deviné, il avait dû se +disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu'il ne lui donnait +pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'était assez amusée, +qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à +rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c'est bien +de la peine, à mon âge! + +Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire. +Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccadés. La +mère continua, toute tremblante: + +--Et, qu'est-ce qu'a dit le médecin?... Y a-t-il de l'espoir? + +--C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il +est jeune... Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il +ouvrira les yeux, qu'il ait l'émotion de vous voir. Soyez sans crainte, +il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les +jours. + +Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres +lits, on n'entendît pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se +retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils. + +Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement. +Le bruit, les chuchotements qu'avait fait naître l'arrivée d'un entrant +s'étaient tus peu à peu. C'était l'heure où les malades fatigués +s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du blessé. + +Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait +l'étonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce +pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage +était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette +sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgré son rire +de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix +avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix +d'une maman ou d'une soeur aînée. + +Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne +l'avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit, +docile, et s'assoupit encore. + +Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise +près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait +des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les +paupières, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitôt pour +retomber dans sa torpeur. + +Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit, +timidement: + +--Ma Soeur... + +Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu: + +--Quoi donc, petit? + +Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré: + +--Rien... Rien... + +Un matin, il s'enhardit: + +--Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là, personne n'est venu +demander de mes nouvelles? + +--Mais si, votre maman, vous savez bien? + +--Oui... Mais, en dehors d'elle? + +--Non, personne. + +Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent. + +--Allons, petit, il ne faut pas pleurer. + +Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d'un grand besoin de +confier sa peine à quelqu'un: + +--Ce n'est pas bien... Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec +moi... et ça me soulagera de vous causer... Maman ne sait pas, elle +croit que j'ai été blessé par accident... Eh bien! ce n'est pas vrai. +J'ai voulu me tuer... + +La Soeur l'arrêta d'un geste: + +--Elle sait... + +--Ah!... + +Il se tut, puis, hochant la tête: + +--Ma pauvre vieille!... Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me +pardonner... ce n'est pas de ma faute... J'étais si malheureux. Quand +cette femme m'a quitté, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je +l'aimais tant!... Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu... Et +vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d'elle... Elle ne +vient pas même me voir. Quand j'épiais, en entendant grincer la porte, +c'est elle que j'attendais... je l'espérais. A présent, je suis bien sûr +qu'elle ne viendra pas... Je préfère ça... Je ne penserai plus à elle... +Je ne l'aimerai plus... Non, je ne l'aime plus... + +Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles. + +Il réfléchit, et reprit: + +--C'est un grand péché, n'est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se +suicider? + +--Un très grand péché. Le plus grand. + +--Quand on est trop malheureux, cependant... Vous qui avez toujours prié +le bon Dieu, vous ne connaissez pas ça... + +Elle baissa la tête, joignit les mains, ses épaules parurent frissonner, +les ailes de sa coiffe battirent, et d'une voix si basse qu'on ne +pouvait savoir si des larmes n'y tremblaient pas: + +--Chut... chut... Ne vous fatiguez pas... Reposez-vous, petit... + +Le début de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s'agita. + +--Eh bien! dit la Soeur qu'on avait éveillée, qu'est-ce que c'est?... On +n'est pas sage? + +Il répondit des mots incohérents, la parole dure, saccadée. + +Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l'autre épongeait +son visage couvert de sueur, essayant de le calmer. + +Lui, à ce contact, sous cette lente caresse, s'apaisait. Sa voix se +faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtées, et leur sens +devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colère. + +--Ah! te voilà?... Mais oui. Une autre fois, j'arriverai plus tôt. Je +suis allé un peu loin pour t'apporter des fleurs... Pas jolies?... +Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira déjeuner au bord +de l'eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la +nuit pour s'aimer... Si tu savais comme je t'aime! J'aime tes yeux, tes +cheveux, ta peau qui sent bon. + +Il disait tout cela d'une voix suppliante, comme une prière passionnée. + +Ensuite, il se remit à parler vite, brouillant les mots. + +La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes +ces phrases, et c'était comme une musique d'amour, sur qui chantait la +prière que ses lèvres machinalement, murmuraient. + +Le malade geignait. Tout à coup, comme il semblait près de s'assoupir, +il se dressa, d'un brusque coup de reins. + +--Qu'est-ce que tu dis?... M'en aller?... Ne plus revenir?... + +Il haletait, le souffle court, pénible, rauque, et cette sorte de râle +fit tressaillir la religieuse. + +Elle prit une lumière, et l'approcha de lui. + +Il était blême, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres +descendaient de ses joues aux commissures de ses lèvres. Ses tempes +semblaient s'être aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient +par mèches à son front, et les ailes de son nez aminci battaient à coups +précipités, tirant vers elles tout le visage. + +Ah! qu'elle les connaissait, ces faces d'agonie tourmentées et +terribles, comme si l'âme voulait en une seconde y revivre toute sa +vie... + +A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit à +une infirmière: + +--Vite... vite... allez chercher l'interne de garde, l'aumônier... le 6 +est bien mal... + +Elle s'était agenouillée près du lit: + +--Mon Dieu! que votre volonté soit faite, mais pardonnez à cet enfant. + +L'agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et délirait encore, +mais d'une voix lointaine, lointaine... + +--Reste... Je te donnerai tout ce que tu voudras... Pourvu que tu ne me +quittes pas... Si tu me laisses, je mourrai... Viens... + +D'un geste lent, il attirait la Soeur vers lui. + +--Viens... + +Arc-bouté sur ses coudes, il se souleva: + +--Viens... viens... + +Sa tête effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha +vers elle. + +--Viens... Je t'adore... + +Il frôlait ses yeux et ses joues... Il descendit jusqu'à ses lèvres: + +Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l'écarter. + +Mais lui, la saisit aux épaules, et, traînant son rêve jusqu'au seuil de +l'éternité, implora: + +--Oh! reste... je t'aime... + +... Elle ferma les yeux, et inclina la tête. Le mourant prit sa bouche +et la meurtrit d'un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers +où les êtres se mêlent, un baiser pareil à ceux qu'il avait appris entre +les bras de la prostituée. + +Sous la caresse, les lèvres de la Soeur s'étaient disjointes et +tremblaient... d'une dernière prière ou d'un premier frisson?... ayant, +en souvenir peut-être d'un amour défunt, prêté sa chair de vierge à +cette illusion d'adieu. + + + +Le Rapide de 10 h. 50 + +--Comment ça, vous nous quittez? me dit l'infirme... + +--Il le faut. Je dois être à Marseille lundi matin. Je prends ce soir, à +la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C'est un bon train... Mais, +vous devez le connaître, puisque, si je ne me trompe, avant votre +maladie, vous étiez employé au P.L.M.? + +Il ferma les yeux, et, devenu soudain très pâle, murmura: + +--Oui... je le connais... oh! oui!... + +De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et +reprit: + +--Personne ne le connaît mieux que moi!... + +Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l'avait +attendri, je lui dis: + +--Ah! c'est un beau métier! Un métier intelligent! + +Il tressaillit, et, son corps paralysé tendu dans un effort violent, les +yeux secs, mais remplis d'angoisse, protesta: + +--Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau métier?... Vous voulez +dire un métier de terreur et de mort... Un métier d'épouvante et de +cauchemars... Tenez... Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un +plaisir... Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures +50... + +--Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux? + +--Je ne suis pas superstitieux... Je suis simplement le mécanicien qui +conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894. +Et, c'est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais +l'effacer de ma mémoire... + +Nous étions partis de la gare de Lyon à l'heure réglementaire, et +nous roulions depuis deux heures environ.--Il avait fait une journée +étouffante.--Sur la plate-forme de la machine, malgré la vitesse +considérable à laquelle nous marchions, l'air nous arrivait dans la +figure, lourd, écoeurant. Un vrai temps d'orage, quoi... + +Tout d'un coup, comme si l'on avait tourné le bouton d'une lampe +électrique, tout s'éteignit dans le ciel. Plus une étoile. Plus de lune, +et de grands éclairs qui rayaient la nuit d'une clarté si violente et si +blanche, qu'après eux l'obscurité semblait aussi épaisse que de l'encre. + +Je dis à mon chauffeur: + +--Ça y est! Il va pleuvoir! + +--Il ne sera que temps! C'est à n'y plus tenir dans cette fournaise. Par +exemple, il faudra faire attention aux signaux. + +--Pas peur! J'ouvre l'oeil! + +Cela tonnait si fort que je n'entendais plus ni le fracas des roues, ni +le souffle de la locomotive. + +La pluie ne venait toujours pas, et l'orage se rapprochait. Nous filions +dans sa direction. On aurait dit que nous courions après. + +On a beau n'être pas poltron, cela fait tout de même quelque chose de se +sentir lancé dans la tourmente sur cette bête d'acier qui fonce comme +une folle. + +Devant nous--oh! pas à cent mètres--un éclair piqua droit au sol, et il +flambait encore devant moi, qu'une détonation terrible retentit, puis +une autre, si déchirante, que je fermai les yeux, et m'abattis sur les +genoux. + +Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assommé, dans cette espèce +de torpeur où doivent se trouver les gens après un formidable coup de +poing sur la nuque. + +Enfin, je revins à moi. J'étais toujours sur les genoux, le dos appuyé à +la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines +de lieues. J'essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient +sous moi, molles, impuissantes. Je crus m'être cassé quelque chose dans +ma chute. Pourtant, je n'éprouvais aucune douleur, si légère fût-elle. +Je voulus, m'aidant de mes mains, me redresser... Mes bras pendaient +inertes à mes côtés! + +J'étais là, affolé, avec cette sensation vraiment extraordinaire que +mes bras ni mes jambes n'étaient plus à moi; que je ne leur commandais +plus... ou qu'ils ne voulaient plus m'obéir... que c'étaient des choses +sans vie, tout comme mes vêtements que le vent soulevait... Je ne sais +quel sentiment ou quelle force m'empêchaient d'ouvrir les yeux. + +Nous roulions à toute vitesse. L'orage grondait encore, mais moins rude, +plus éloigné. La pluie tombait. Je l'entendais crépiter sur l'acier, et +je sentais des gouttes tièdes sur ma figure. + +Une grande détente s'était faite en moi. Je me sentais vraiment bien, +tout à fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon métier, de +mon travail, m'arracha cependant à ma somnolence, et, ne comprenant pas +encore par quel étrange phénomène j'étais comme paralysé, j'appelai mon +chauffeur pour qu'il m'aidât à me relever: + +Pas de réponse! + +Il y a un bruit étourdissant sur une machine en vitesse. Je le hélai +plus fort. + +--François! Hé! François! Un coup de main!... + +Rien! Alors, une angoisse me prit. J'eus peur. Peur de qui? de quoi?... +Je ne savais pas... J'ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui, +je dus hurler d'épouvante. + +La plate-forme était vide. Mon chauffeur avait disparu! + +Dans cette seconde, avec une rapidité, une clarté surprenantes, tout ce +qui s'était passé depuis le coup de tonnerre m'apparut. + +La foudre avait éclaté sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roulé sur +la voie. Moi, j'étais paralysé!... + +Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et +des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une idée de la +terreur qui s'empara de moi. + +Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d'eux, et n'en +demeurent pas moins à leur poste, l'arme à la main. Mais ils savent d'où +vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrés. Ils +redoutent la balle, et l'attendent pourtant. Mon compagnon à moi m'avait +été enlevé comme par magie, arraché!... volatilisé!... + +Ceci n'est rien encore. A peine cette première vision se fût-elle +précisée, qu'une autre monta, et celle-là si terrible que je ne puis +l'évoquer sans frémir. + +Derrière moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou +conversaient paisiblement; deux cents êtres humains emportés dans une +course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils +n'avaient pour les conduire qu'une chose inerte et sans force, incapable +même d'étendre un bras, un paralytique... un infirme... Moi!... + +Et plus mon corps était incapable d'agir, plus ma pensée jonglait avec +les visions, les souvenirs. + +D'abord, ce fut le profil même de la ligne qui m'apparut. Devant moi, +je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions! +Nous filions!... Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que +l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une +petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j'eus cependant le temps +de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait +près de l'appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque +tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails +entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie... la tranchée +profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit... + +Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop +d'ouragan... Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais +où nous étions, je songeais: + +--Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une +courbe si accentuée qu'à l'allure où je roule, nos roues vont chasser +hors du rail... + +Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La +machine, tout le train pencha... les rails grincèrent sous les roues +affolées... et nous passâmes!... + +Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'étant +plus alimentés allaient s'éteindre... La machine s'arrêterait... Le +garde-freins accourrait en tête du train... Je lui dirais ce qui avait +eu lieu... Il poserait des pétards à l'avant et à l'arrière... Nous +étions sauvés!... + +Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare, +quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était +fermé. La voie sur laquelle je m'engageais n'était pas libre... + +Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas. +Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lancé sur +une locomotive à plus de cent à l'heure, est averti qu'un obstacle lui +barre la route!... + +Rien n'existait plus en moi que cette pensée: + +--Si tu n'arrêtes pas, tu vas aller t'écraser avec tout ton train!--Pour +éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de +saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi... Mais ce +geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire... et tu verras +tout... tu assisteras au drame... tu vivras cette agonie cent fois plus +effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur +laquelle tu iras te broyer... de la regarder grandir... de courir sur +elle!... + +Je voulais fermer les yeux... Je ne pouvais pas. C'était plus fort que +moi, plus fort que tout. Il fallait... Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai +vu! Je devinai l'obstacle avant même qu'il apparût. Bientôt, je n'eus +plus de doute... C'était un train en détresse qui obstruait la voie. +Je distinguai son ombre et ses feux d'arrière! Ça approchait... Ça +approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours! +Arrêtez!...» Qui pouvait m'entendre? Ça approchait. Tout était mort en +moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l'effroyable vie de mes yeux +qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les +bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait +des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en +déroute. + +Ça approchait!... Plus que cinq cents mètres... Plus que trois cents... +Des ombres couraient sur la voie... plus que cent... Cent mètres, autant +dire un éclair!... C'était la fin!... La rencontre... Le charnier... +l'écrasement!... + +Ah! monsieur! celui qui n'a pas vu ça!... + +... Je suis revenu à moi sous un amas de décombres. Des appels affreux +passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui +couraient en portant des lanternes, d'autres qui, dans leurs bras, +soulevaient des blessés... et des cris... des pleurs... + +Je voyais, j'entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais +pas... Je n'appelais pas à mon secours... + +Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tête, si près que +mes lèvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel très +doux, très pur, où une toute petite étoile tremblait, claire, jolie... +et qui m'amusait... + + + +Illusion... + +Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu'il avait +récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête +inclinée sur l'épaule, pour tenter d'échapper à la bise, le mendiant +rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé +pour oser tendre sa main nue. + +La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s'accrochaient +dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s'en apercevait point et +songeait: + +--Si j'étais riche, une heure...--Je voudrais une voiture!... + +Il s'arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même: + +--Et puis après?... + +Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l'avait-il formulé, il haussait +les épaules. + +--Ce n'est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de +vrai bonheur... + +... Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d'une maison, un autre +mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant +d'une voix si triste et si faible, qu'elle se perdait dans le murmure de +la rue: + +--La charité, s'il vous plaît... La charité... + +Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil +mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en +agitant la queue. Il s'arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de +misère, jappa plus fort et le frôla de son museau. + +Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses +pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux +yeux clos, et la pancarte grise qui s'étalait sur sa poitrine avec ce +mot: «Aveugle.» + +L'aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain +lamentable: + +--Ayez pitié, monsieur... La charité... + +Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et +détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d'un +valet en livrée qui l'abritait d'un parapluie, traversa la voûte, +marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son +manchon, et s'engouffra dans sa voiture. + +L'aveugle murmurait toujours de sa voix monotone: + +--Charité... S'il vous plaît... + +Mais nul n'y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche +quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de +plaisir. L'aveugle referma ses doigts tremblants et dit: + +--Merci, monsieur... Le bon Dieu vous le rende... + +En s'entendant nommer «monsieur», le mendiant fut sur le point de +s'écrier: + +--Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C'est un miséreux comme toi qui +t'a écouté... + +Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit: + +--Il n'y a pas de quoi, mon brave homme... + +--Vous êtes bien bon, monsieur..., il fait si froid, d'avoir sorti la +main de votre poche pour me donner. La saison n'est pas tendre aux +infirmes!... Si vous saviez!... + +Une immense pitié descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia: + +--Je sais... je sais... + +Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta: + +--Vous êtes aveugle de naissance? + +--Non... c'est avec l'âge, que c'est venu... Aux Quinze-Vingts, on +m'a dit que c'était une maladie de vieillesse... la cataracte, qu'ils +appellent, je crois... Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la +vieillesse seulement qui m'a mis là!... C'est à force de souffrir, de +pleurer... J'ai trop pleuré... + +--Vous avez donc été bien malheureux?... + +L'aveugle joignit les mains: + +--Oh! monsieur!... Dans l'espace d'une année, j'ai perdu ma femme, ma +fille, mes deux fils... tout ce que j'aimais... tout ce qui m'aimait... +J'ai failli mourir moi-même, puis, j'ai guéri... Mais, je ne pouvais +plus travailler... Alors, la misère est venue... la grande misère... Je +ne mange pas tous tes jours, allez!... Je n'ai rien pris depuis hier +qu'un bout de pain dont j'ai donné la moitié à mon chien... Avec ce que +vous m'avez donné, je m'en achèterai un peu pour ce soir et demain. + +Tout en l'écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il +les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il +en compta vingt-trois. Alors, il dit: + +--Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger +quelque chose. + +L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia: + +--Oh! monsieur... vous êtes trop bon... + +--Venez... + +Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que +l'autre ne sentit point l'étoffe humide et trop légère: et ils se +mirent en route. Le chien, le nez au vent, l'oreille vive, attentif, +se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour +traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis +s'arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure. + +Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l'aveugle: + +--Entrez... + +Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et +s'assit près de lui. + +Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes. +L'aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu, +et soupira: + +--Il fait bon, ici... + +Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit: + +--Une soupe et du bouilli. + +La bonne demanda: + +--Et pour vous?... + +--Rien. + +Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant +lui, l'aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le +contemplait, coupant de petits bouts de pain qu'il tendait au chien, +sous la table. La soupe et la viande finies, il dit: + +--Buvez un verre, ça vous donnera des jambes! + +Ensuite, il héla la servante: + +--Combien? + +--Un franc cinq. + +Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon. +Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda: + +--Est-ce loin, là où vous logez? + +--Où sommes-nous? + +--Près de la gare Saint-Lazare. + +--Encore assez... Je couche dans un hangar, de l'autre côté de l'eau. + +--Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite. + +L'aveugle remerciait toujours. Lui répliquait: + +--Non... non... ça ne vaut pas la peine... + +Sans qu'il s'expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément +heureux, plus heureux qu'il ne se souvenait d'avoir jamais été. Il +marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus, +n'avait pas mangé depuis la veille, qu'il n'avait pas un abri où +coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu'il était un mendiant. De +temps en temps, il disait doucement à l'aveugle: + +--Je ne vais pas trop vite?... Vous n'êtes pas fatigué?... + +L'aveugle, humble et reconnaissant, répondait: + +--Non... oh! non, monsieur!... + +Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion +qu'il donnait à l'autre, et que l'autre lui rendait, d'être un heureux, +un riche charitable... + +Sur les quais, l'aveugle, sentant la fraîcheur de l'eau voisine, lui +dit: + +--Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien. + +--Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave. + +Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu'il avait +tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il +pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?... Ce que, dans son +imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l'amour, +n'avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne +venait-elle pas de le lui offrir?... Cet aveugle se douterait-il qu'il +s'était appuyé au bras d'un mendiant pareil à lui? Lui-même n'avait-il +pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans +mélange, de ce soir?... + +Tandis qu'il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité +revenait. Il dit une seconde fois: + +--Oui... je vais vous laisser. + +Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s'arrêta, fouillant encore +dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous... +Plus rien... + +Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme +l'autre lui disait: + +--Merci, monsieur... Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes +prières... + +Il lui murmura, presque bas: + +--Ce n'est pas la peine... Rentrez maintenant... C'est moi qui suis très +heureux... Au revoir... + +Il fit quelques pas, s'arrêta, regardant fixement l'eau qui frissonnait +devant lui, dit encore d'une voix plus forte: + +--Au revoir... + +Et, brusquement, enjamba le parapet... + +... Un grand bruit d'eau... des appels: «Au secours!... Courez sur la +berge!» + +L'aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria: + +--Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'il y a?... + +Un gamin qui l'avait presque renversé en le heurtant, répondit sans +s'arrêter: + +--Un mendigot qui vient de piquer une tête! + +Alors, d'un geste las, il haussa les épaules, et murmura: + +--Il a eu au moins le courage, celui-là!... + +Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit +en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les +reins cambrés... sans savoir... + + + +Un Savant + +Nadal, le grand Nadal, professeur à la Faculté de médecine, membre de +l'Institut, grand-officier de la Légion d'honneur, allait mourir. + +Depuis quarante ans, il avait été la gloire et l'orgueil de sa +profession. Fils d'ouvriers, il s'était élevé, par la seule puissance de +son travail, aux plus hautes dignités. Les plus sévères s'inclinaient +devant sa probité scientifique, les plus pauvres devant son inépuisable +bonté. Il aurait pu être millionnaire, et vivait à peine à son aise +dans un appartement modeste de la rive gauche. Par tous les temps, été, +hiver, il s'en allait à pied dans les quartiers populeux, s'asseyant au +chevet des plus humbles. + +Avec lui, disparaissait une belle figure, un de ces rares échantillons +d'humanité qui, à eux seuls, consolent de toutes les laideurs de la vie. +Son existence avait été celle d'un savant et d'un sage. Sa fin avait +l'harmonie calme d'un beau soir. + +Quand il sentit que la mort était là, il manda auprès de lui ses élèves +préférés. + +Lorsqu'ils furent tous rassemblés autour de son lit, il leur fit signe +d'approcher, et, le corps plié en deux, les bras ramenés en avant, les +doigts un peu crispés à la couverture, il demeura quelques instants +silencieux. + +Déjà des ombres grises descendaient de son immense front jusqu'aux +lignes pâles de son visage. + +Dans un coin, un vieillard pleurait en silence. Les autres se taisaient, +recueillis. + +Il ouvrit les yeux, et, de cette belle voix large et grave que +connaissaient si bien les pauvres qu'il avait consolés et ses disciples +dont il avait façonné le cerveau, il parla: + +--Mes chers amis, je vous remercie profondément d'être venus écouter les +dernières recommandations du vieux maître qui s'en va. + +Il s'arrêta, cherchant les mots. Sa voix un instant vivante et claire +s'assourdissait. Les phrases qui, jadis, venaient en foule sous les +lèvres, imagées, fortes, précises, semblaient fuir. + +Un de ses élèves lui dit très doucement: + +--Maître, il ne faut pas vous fatiguer... + +Il releva la tête, passa ses doigts sur ses tempes, et reprit: + +--Je ne me fatigue pas... Ce n'est pas encore la mort qui étouffe ma +voix et embarrasse ma parole... c'est la peur!... + +Tous, à ce mot qu'il n'avait jamais prononcé, se regardèrent, interdits. +Il ajouta: + +--Oui... la peur... la peur de ce que je vais vous dire, car c'est une +si effrayante chose, que mon poil se hérisse à la seule pensée de vous +le révéler, et que vous-mêmes serez glacés d'effroi lorsque vous l'aurez +entendu!... + +Approchez... c'est toute ma vie que je vous livre... tout mon crime que +je vais expier. + +J'ai vu des meurtriers... J'ai vu des parricides... Il n'est pas un seul +des plus infâmes criminels que je ne tremble de retrouver là-bas... + +Écoutez-moi... + +Tous ici, vous savez, pour en avoir partagé parfois les travaux, à +quelle recherche j'avais consacré ma vie. Vous savez avec quelle +opiniâtreté sauvage j'ai voulu découvrir la nature du cancer, son +traitement, sa guérison... J'ai passé des jours et des nuits penché sur +des cultures, enfermé dans mon laboratoire. J'ai connu toutes les affres +des inventeurs... vous les avez ressenties avec moi. Puis, un beau jour, +quand, à force de travaux, de calculs, d'essais, nous fûmes arrivés à un +résultat... souvenez-vous... J'ai fait la première application de mon +sérum. + +Je vous demandai sur l'honneur de n'en souffler mot à âme qui vive. Dieu +m'est témoin qu'alors, je n'avais aucune intention coupable. Je voulais +seulement pouvoir poursuivre mes essais dans le calme et dans le +recueillement. Vous-mêmes ignoriez sur quel sujet j'expérimentais, et +nul de vous ne chercha à le savoir... + +Il prit sa tête entre ses mains, appuyant sur ses yeux comme pour +écraser une vision passagère, et reprit d'une voix forte: + +--Eh bien! La malade traitée par moi guérit!... + +Croyant d'abord à une simple coïncidence, j'hésitai à vous en faire +part. Je tentai donc une seconde expérience, une troisième... dix... +vingt... trente!... toutes furent concluantes! + +N'ayant dit, ni aux malades, ni à leur entourage de quel mal ils étaient +atteints, ils ne purent colporter les cures merveilleuses. Et je +fus seul au monde, seul, à savoir quelle chose formidable j'avais +découverte!... + +Pour la seconde fois, il se tut, et soupira: + +--C'est épouvantable! + +Tout autre, à ma place, aurait exulté de joie. Un orgueil sans limites +aurait inondé son coeur... Pas moi! Il se produisit en moi une chose +extraordinaire... Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser +dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison, +avait disparu! + +Songez que pendant trente ans, toutes mes journées, toutes mes veilles +avaient été hantées par ce seul problème: la guérison du cancer! Et +voilà que d'un coup ma pensée ne savait plus où s'accrocher, mon +activité sur quel champ se déployer! + +J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit +le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes, +j'avais compati aux douleurs des hommes, mais--je m'en rendais bien +compte à présent--la maladie m'intéressait bien plus que le malade. + +Chose horrible! J'éprouvais plus de plaisir, de volupté, à étudier le +fléau qu'à le combattre!... + +Maintenant, c'était fini. Envolées les heures longues et légères durant +lesquelles je travaillais comme travaille un poète qui suit son rêve. Au +lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de +ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ +de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout +cela... quelques centimètres cubes de liquide sous la peau, et la +guérison brutale... stupide!... + +Vous n'osez plus me regarder! Vous détournez la tête... Pourtant, vous +ne savez pas tout, et je veux tout vous dire. + +Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: «A +boire!» et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers +de manche, il essuya ses lèvres, et reprit, parlant vite: + +--Je me hâte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui +êtes ici, rappelez-vous ce jour où je vous déclarai tristement: Notre +expérience n'a rien donné... pas un semblant de résultat... Tout est à +refaire. + +Vous m'avez cru. Hélas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place +l'épisode le plus effroyable de mon effroyable forfait. + +Il tourna lentement la tête vers le vieillard qui, tout à l'heure, +pleurait en silence: + +--Ecoute, Dornoy, viens ici... viens tout près... C'est à ce moment que +ta femme se mourait du cancer... ta femme, la compagne adorée de toute +ta vie... celle qui avait, près de toi, traversé souriante les plus +dures épreuves, et que tu chérissais par-dessus tout... Je t'ai vu chez +moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue, +et tu disais: + +--Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire +aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait +la sauver! + +En t'écoutant, des pensées diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi, +cette puissance surhumaine, je l'avais!... Mais la voix mauvaise, la +hideuse voix de l'implacable curiosité scientifique, hurlait si fort +à mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je +luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: «Tiens! Voilà! Prends! +ta femme est sauvée!...» Tu as murmuré: «Donne-moi de ton sérum... qu'il +soit dit que j'ai tout essayé...» Et, soudain, je me suis senti de +marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai répondu: +«A quoi bon?... Ce serait augmenter ses souffrances!...» + +Tu es parti, et, quand la porte se fut fermée sur toi, je courus à mon +laboratoire, et, pour être certain de ne pas succomber à la tentation, +je brisai mes tubes... j'écrasai mes cultures... je déchirai tous mes +papiers, afin que, moi vivant, nul ne pût retrouver la trace de ma +découverte... et de mon crime. Sûr enfin que mon secret était à tout +jamais enseveli, que désormais je pourrais encore suivre ce mal hideux +et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases... +de nouveau séparé du monde par l'ivresse égoïste de la recherche! + +Mais--et ce fut le début de l'expiation--toujours je revenais à mon +point de départ. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru +déchirer, et dont je n'avais rien détruit, car ma pensée ne s'en pouvait +plus détacher. La recherche était sans charme pour moi, puisque à peine +le problème posé, j'en trouvais la solution.... + +Pour la première fois de ma vie, je dus cesser tout travail! + +Il prit un temps, cherchant à ressaisir sa respiration qui devenait +sifflante et courte: + +--Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime +contre l'humanité tout entière. + +Pour que ma punition soit complète, il faut que vous sachiez ce qu'était +le remède. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de +n'y pas mêler mon nom. Je ne mérite pas cette gloire. + +Il suffoquait. Quelqu'un voulut le soulever dans son lit. Il le +repoussa, et, la face tordue, les yeux fixes, il haleta avec une telle +autorité que tous obéirent: + +--Écrivez! La fabrication de mon sérum est fondée sur ce fait qu'une +solution... + +Il se rejeta brusquement en arrière, la bouche grande ouverte, la face +terreuse. Insensiblement, il glissa sur ses oreillers; d'un geste lent, +ses mains plissèrent le drap, un frisson le secoua... + +... Alors, celui qui, tout à l'heure, avait pleuré, celui dont il avait +laissé mourir la femme, se pencha vers lui, mit les doigts sur ses yeux +éteints, ferma ses paupières, et, doucement, d'une voix sans colère, +mais qui tremblait un peu, dit aux autres: + +--C'est fini... Allez... Je reste auprès de lui... + + + +«Mes Yeux» + +Debout dans sa large capote d'hôpital qui la faisait paraître plus +maigre encore, la petite malade se tenait immobile au pied de son lit. + +Elle avait une figure mince, avec des yeux bleutés si grands que tout +son visage en était éclairé: des yeux douloureux, profonds et bistrés. +De ses joues pâles, piquées de rouge aux deux pommettes, un sillon +descendait, chemin que les pleurs avaient tracé. + +Quand l'interne s'arrêta devant elle, elle inclina la tête. + +--Eh bien! petite 4, qu'est-ce que l'on me dit? Vous voulez sortir? + +Elle répondit, presque bas: + +--Oui, monsieur... + +--Ce n'est pas raisonnable. A peine si vous vous levez depuis huit +jours! Avec le temps qu'il fait, vous allez retomber malade. Attendez. +Vous n'êtes pas malheureuse, ici?... Personne ne vous fait de misères? + +Du même ton humble et très doux, elle répondit encore: + +--Non... Oh! non, monsieur... + +--Alors?... + +Cette fois, avec un peu plus d'énergie dans la voix, elle dit: + +--Il faut que je sorte. + +Et, parlant vite, allant au-devant de la question, elle continua: + +--C'est aujourd'hui la Toussaint. J'ai promis d'apporter des fleurs sur +la tombe de mon ami... J'ai juré... Il n'a plus que moi... Si je n'y +allais pas, personne n'y viendrait... J'ai juré... + +Une larme glissait sous sa paupière. Elle l'écrasa du doigt. + +Un peu ému par cette douleur craintive, peut-être par curiosité, +peut-être machinalement, ou bien encore pour ne pas rester coi et s'en +aller sans un mot de pitié, l'interne demanda: + +--Il y a longtemps qu'il est mort? + +--Un an bientôt... + +--De quoi? Savez-vous?... + +Elle parut soudain plus menue, ses épaules semblèrent plus rentrées, +ses mains plus blêmes, et, les yeux mi-clos, les lèvres tremblantes, +murmura: + +--Il a été exécuté... + +L'interne se mordit les lèvres, et dit très bas: + +--Oh! pardon, ma pauvre petite. Puisque vous le voulez absolument, +sortez... Ne prenez pas froid. Vous rentrerez demain. + +... La grille de l'hôpital franchie, elle frissonna. + +C'était une matinée chagrine d'automne. De l'eau suintait le long des +murs. Tout était gris: le ciel, les maisons, les arbres dénudés et +l'horizon brumeux où les gens passaient vite, fuyant la tristesse des +rues. + +Comme elle était tombée malade en plein été, elle portait une jupe très +mince, un pauvre caraco de toile claire. Le ruban froissé qui entourait +son cou décharné la faisait encore plus lamentable. Jupe, corsage, ruban +que le soleil, peut-être, faisait sourire, et qui semblaient pleurer +dans le jour hésitant... + +Elle se mit en marche d'un pas indécis, s'arrêtant à chaque minute, +essoufflée et la tête lourde. Les gens qui la croisaient se retournaient +quelques secondes. Elle semblait hésiter, prête à parler, puis, +peureuse, regardant de droite et de gauche, reprenait son chemin... Elle +traversa ainsi la moitié de Paris. Sur les quais, elle resta immobile, +contemplant le flot lourd et boueux. Un grand froid la secoua, et +craignant de ne plus pouvoir avancer, elle se remit en route. + +La place Maubert, l'avenue des Gobelins franchies, elle se sentait +presque chez elle, dans son quartier. Bientôt, elle rencontra des +figures de connaissance, des gens qui, la voyant passer, disaient: + +--Mais... est-ce que ce n'est pas la maîtresse de Vandat?... Qu'elle est +changée!... + +--Quel Vandat? + +--Mais Vandat l'assa.... + +Elle pressait le pas, crispant ses doigts sur sa face pour ne pas +entendre la fin du mot... + +Le jour commençait à décroître quand elle arriva devant l'hôtel borgne +où elle demeurait avant sa maladie. Elle entra. Des souteneurs et des +filles jouaient aux cartes dans le petit café d'en bas. Dès qu'ils la +virent, ils s'écrièrent: + +--Tiens! Voilà «Mes Yeux»! (On l'appelait ainsi, autrefois.) Tu prends +quelque chose, «Mes Yeux»? Assieds-toi... + +Un peu émue, suffoquée par la fumée qui flottait épaisse et âcre, elle +toussa, soudain très rouge, et répondit: + +--Non... Je n'ai pas le temps... La patronne est là? + +--Oui. La voilà. + +Elle sourit, d'un air gêné: + +--Madame, ce serait pour avoir quelques vêtements. J'ai un peu froid +avec ceux-là... + +--On a dû monter vos frusques au grenier, je ne sais pas au juste où +elles sont. En attendant qu'on les trouve, restez toujours ici à vous +chauffer. + +--Non, je n'ai pas le temps... Je reviendrai tout à l'heure. + +Elle se dirigea vers la porte. Un homme ricana: + +--Déjà au travail? Tu ne perds pas de temps! + +Elle sortit, et le froid lui parut encore plus piquant, maintenant +qu'elle avait séjourné dans cette atmosphère trop chaude. Sur le +trottoir, des gens passaient, des bouquets, des couronnes dans les bras; +des gens en deuil à la démarche lente; d'autres endimanchés, portant +aussi des bouquets, mais causant et riant, allant au cimetière sans +grand émoi, comme on accomplit un devoir où il entre autant d'habitude +que de sentiment. Et, rien qu'à voir ces hommes, ces femmes, ces +enfants, l'on pouvait deviner ceux dont les deuils étaient proches et la +douleur mal assoupie. + +Le long de la chaussée, de petites voitures de fleurs étaient arrêtées. +Des chrysanthèmes aux pétales fléchis se penchaient, en bottes, sur des +roses: de-ci, de-là, des mimosas laissaient tomber sur des violettes +leur poudre d'or. Plus près du cimetière, devant les marbriers, des pots +de fleurs s'étageaient, tristes, pareils, fusains au feuillage assombri, +pensées à la face inquiétante; plus loin, des immortelles et de larges +couronnes perlées... + +Elle regardait tout cela d'un oeil d'envie, songeant: + +--Si je pouvais lui en porter, à Lui!... dans le fond du cimetière, dans +ce pauvre carré triste et désert, où il dort sans une croix, sans un +mot! + +--Assassin! + +Elle n'y pensait guère! C'était l'homme adoré, l'amant, qui était là, +l'amant qui avait eu son corps, toute son âme... Dans un moment de +folie, il avait tué... N'avait-il pas payé sa dette horrible?... + +Du jour où on le lui avait enlevé, elle s'était juré de n'être plus à un +autre, jamais, d'abandonner sa vie de fille perdue, de travailler, de +redevenir honnête et de se laisser oublier... N'était-ce pas assez +qu'elle se souvînt!... + +Elle regardait toujours les fleurs. Le marchand lui dit: + +--Un bouquet? Des chrysanthèmes? Des roses?... + +Elle s'en alla sans répondre, car elle n'avait pas un sou. + +Alors, une idée se planta en elle: «Des fleurs. Il me faut des fleurs... +Il faut que je lui en donne... J'ai juré.» + +Elle tombait de fatigue et de faim, mais n'y songeait guère. Elle ne +songeait plus qu'à la terre si nue, là-bas, à la terre qu'un pauvre +bouquet égaierait quelques heures... Oui, mais de l'argent!... Tout +naturellement, une idée lui vint qui n'effleura même pas sa pudeur +revenue depuis son voeu d'honnêteté. + +Comme un bon ouvrier qui s'en retourne à l'atelier reprendre ses outils +et sa tâche, ayant, d'un geste machinal, rehaussé son chignon et tendu +son corsage, elle se mit en marche par les rues où, tant de fois, tandis +que son homme jouait au cabaret, elle avait rôdé le soir, faisant, sans +tristesse ni joie, son métier... + +Elle marchait, l'oeil aux aguets, cambrant la taille, provocante, +sifflant aux hommes, entre les dents: + +--Psstt!... Ecoute un peu... + +Mais tous, en la voyant si hâve, pressaient le pas. Car son visage +n'était plus fait, vraiment, pour le plaisir, son visage ravagé, ni son +corps efflanqué, ni son buste dont les épaules saillaient, sous la toile +trop claire. + +Autrefois, quand elle était jolie, quand elle était «Mes Yeux», elle ne +restait pas longtemps inactive; mais à présent!... + +--Psstt!... Ecoute un peu!... Psstt! joli blond... + +Tous passaient, sans même détourner la tête. Le jour diminuait plus +vite. Tout en arpentant le trottoir, elle pensait: + +--Ça va fermer avant que j'aie pu acheter des fleurs... + +Un petit brouillard tombait, impalpable, silencieux, et les formes, +déjà, se noyaient d'ombre. Dans sa figure émaciée, on ne voyait presque +plus que les yeux, ses deux grands yeux douloureux et ardents. + +Au coin d'une rue déserte, un homme allait, le col du pardessus levé, +les mains aux poches. Elle le frôla, et, dans sa voix voilée, mettant +toute la force de son désir, murmura: + +--Ecoute... Viens chez moi... + +Il la regarda un instant. Elle s'était approchée de lui, enfonçant son +regard dans le sien, son regard infini qui n'était plus son regard +prometteur de fille. + +Il lui prit le bras. Alors, elle l'entraîna vers l'hôtel borgne où elle +était entrée tout à l'heure. Vite, elle demanda, entr'ouvrant la porte: + +--Ma clef... Une bougie... + +La patronne lui glissa, à mi-voix: + +--Au 23, deuxième étage, troisième porte. + +Elle dit, de même: + +--Je sais... + +Les hommes et les filles s'étaient penchés, et, tout en montant +l'escalier, elle entendit des exclamations et des rires. + +... Quand elle descendit, la nuit arrivait presque. Elle jeta un rapide +«Au revoir» à son compagnon d'un instant, et se mit à courir. Elle +s'arrêta devant le marchand de fleurs, prit un bouquet au hasard, et +jeta les deux pièces blanches qui sonnaient dans sa main. + +Vite, vite, elle marcha vers le cimetière. Des gens en sortaient par +groupes. Elle tremblait: + +--Pourvu que j'arrive à temps!... + +Sous la porte, un gardien lui dit: + +--Trop tard. On ferme! + +Elle supplia: + +--Oh! monsieur! Le temps d'entrer et de sortir... deux secondes... + +--Allez, alors, mais vite. + +A travers les allées, elle courut, butant aux pierres. Le chemin était +long. Elle respirait à peine, avec une sensation de braise dans la +poitrine. Au Mur des Suppliciés, elle s'arrêta, tomba sur les genoux, et +ses fleurs se répandirent sur le sol. De grandes larmes coulaient sur +ses joues, sur les paumes de ses mains dont elle cachait sa figure. Elle +essaya de prier: mais elle ne savait plus de prières, et les lèvres sur +la terre, elle sanglota: + +--Oh! mon petit! mon petit!... + +Puis, lasse, si lasse qu'elle ne sentait plus ses jambes, pourtant, avec +un peu de joie dans le coeur, elle se releva, et s'en alla. + +Elle sourit au gardien: + +--Vous voyez, je n'ai pas été longue. + +Maintenant qu'elle avait visité son homme, elle se rendait compte de la +fatigue et du froid. Elle se traîna pour tousser, s'appuyant contre les +murs. + +Arrivée à l'hôtel, elle ouvrit. Dans la salle, trop chaude, enfumée, les +filles et les souteneurs jouaient toujours. Elle se tint immobile sur le +seuil et fit: «Bonjour.» + +Les conversations s'étaient tues. Elle s'efforça de rire. + +Dans le fond, une femme se renversa sur sa chaise, et cria: + +--Dis donc, «Mes Yeux»! T'as fait un joli chopin pour ta rentrée!... + +Elle haussa les épaules. L'autre continua: + +--Tu sais pas qui c'est? + +--Non... + +--Eh bien! c'est le Bingue! + +«Mes Yeux» balbutia: + +--Qu'est-ce que tu dis? Le... + +Et la fille, avalant une lampée et reprenant sa partie, lui jeta: + +--Le Bingue... Le bourreau, quoi!... + + + +L'Encaisseur + +Ravenot, encaisseur depuis dix ans dans la même banque, était un employé +modèle. Jamais on n'avait eu la moindre observation à lui adresser, +jamais on n'avait relevé la plus petite erreur dans ses comptes. + +Vivant seul, évitant avec soin les relations nouvelles, n'allant pas au +café, n'ayant pas de maîtresse, il semblait heureux, sans désirs. Si +parfois quelqu'un disait devant lui: + +--Ce doit être tentant de manier de si grosses sommes! + +Il répondait simplement: + +--Pourquoi? L'argent qui ne vous appartient pas n'est pas de l'argent. + +Il était l'homme intègre de son quartier, l'arbitre des questions +délicates. + +Un soir d'échéances, il ne rentra pas chez lui. L'idée d'un acte +délictueux de sa part n'effleura même pas ceux qui le connaissaient. +L'hypothèse d'un crime était seule possible. La police vérifia sa +tournée. Il avait ponctuellement présenté ses billets, encaissé sa +dernière valeur près de la porte de Montrouge, vers sept heures. Sa +recette se montait alors à plus de deux cent mille francs. Depuis, on +pendait sa trace. On fit des rafles, des battues dans les terrains +vagues qui bordent les fortifications. On fouilla les cahutes sordides +qui, de loin en loin, se dressent dans la zone militaire: rien. Par +acquit de conscience, on télégraphia dans toutes les directions, dans +toutes les gares-frontières. Mais pour les directeurs de la banque +aussi bien que pour la Sûreté, il était hors de doute que des rôdeurs +l'avaient suivi, dévalisé et jeté à l'eau. D'après certains indices +même, on crut pouvoir affirmer que le coup était préparé de longue date +par des professionnels du crime. + +Un seul homme dans Paris haussait les épaules en lisant cela dans les +journaux: cet homme, c'était Ravenot. + +A l'heure où les plus fins limiers de la préfecture perdaient sa piste, +il avait rejoint la Seine par les boulevards extérieurs. Sous l'arche +d'un pont, il avait pris des vêtements bourgeois déposés par lui en cet +endroit depuis la veille, mis dans ses poches les deux cent mille francs +encaissés, fait de son uniforme et de sa sacoche un ballot lesté d'une +énorme pierre, jeté le tout dans le fleuve, et, tranquillement, était +rentré dans Paris. Il coucha à l'hôtel, et dormit d'un sommeil paisible. +En quelques heures, il était devenu un voleur émérite. + +Il aurait pu, profitant de son avance, prendre le train et passer la +frontière. Mais il était trop avisé pour croire que quelques centaines +de kilomètres vous mettent à l'abri des gendarmes, et ne se faisait pas +d'illusion sur le sort qui l'attendait. Il serait pris, il n'y avait +aucun doute à cet égard. Aussi bien, son raisonnement était-il tout +autre. + +Le jour venu, il glissa les deux cent mille francs dans une enveloppe +qu'il scella de cinq cachets, et se rendit chez un notaire. + +--Monsieur, dit-il, voici ce dont il s'agit. J'ai dans cette enveloppe +des valeurs, des papiers que je désire mettre en sûreté. Je pars pour un +lointain voyage, et je ne sais quand je reviendrai. Je vais vous confier +ce pli. Rien ne s'oppose, je pense, à ce que j'effectue ce dépôt entre +vos mains? + +--Rien. Je vous établis un reçu... + +Il acquiesça, puis réfléchit. Un reçu? Où le mettre? A qui le confier? +Si je le conserve sur moi, je perds tout le bénéfice de mon dépôt... +Il hésita, n'ayant pas prévu cette complication, puis, d'un air très +naturel: + +--Mon Dieu, je suis seul au monde, sans parents, sans amis. Le voyage +que j'entreprends est très... hasardeux. Mon reçu courrait le risque +d'être perdu... détruit... Pour la régularité des choses--on ne sait ni +qui vit, ni qui meurt--ne pourriez-vous conserver ce papier par devers +vous, dans vos archives? Ainsi, lors de mon retour, il me suffirait de +dire mon nom soit à vous, soit à votre successeur.... + +--C'est que.... + +--Notez sur le reçu qu'il ne peut être réclamé que sous cette forme. En +somme, si risque il y a, je suis seul à le courir. + +--Soit! Veuillez me dire votre nom. Il répondit sans hésiter: + +--Duverger, Henri Duverger. + +Quand il fut dans la rue, il poussa un soupir de soulagement. La +première partie de son programme était achevée. On pouvait lui mettre la +main au collet: le produit de son vol était hors d'atteinte. + +Il avait froidement calculé: A l'expiration de ma peine, je délivre +mon dépôt. Nul ne saurait m'en contester la propriété. Quatre ou cinq +mauvaises années à passer, et me voilà riche. C'est moins bête que de +trimer toute sa vie! J'irai vivre à la campagne. Pour tous, je serai M. +Duverger. Je vieillirai tranquille, en brave homme, faisant le bien, +sans remords. + +Il attendit encore vingt-quatre heures pour être certain qu'on ne +possédait pas les numéros des billets de banque, et, rassuré sur ce +point, délibérément, la cigarette aux lèvres, alla se constituer +prisonnier. + +Un autre, à sa place, eût imaginé quelque histoire. Il préféra dire +la vérité, avouer son vol. A quoi bon perdre du temps? Mais à +l'instruction, pas plus qu'aux assises, on ne put lui arracher un mot +concernant l'usage qu'il avait fait des 200.000 francs. Il se borna a +dire: + +--Je ne sais plus. Je me suis endormi sur un banc.... J'ai été dévalisé +à mon tour. + +Grâce à ses antécédents irréprochables, il ne fut condamné qu'à cinq ans +de prison. Il accueillit l'arrêt sans sourciller. Il avait trente-cinq +ans. A quarante, il serait libre et riche. Il considérait cela comme un +petit sacrifice nécessaire. + +A la maison centrale où il purgea sa peine, il fut le modèle des +détenus, comme il avait été le modèle des employés. Il regardait passer +les jours sans impatience ni émoi, soucieux seulement de sa santé.... +Enfin, le jour de sa libération arriva! On lui avait remis son petit +pécule, mais il voulut aller de suite chez le notaire. L'avait-il assez +rêvée, cette heure! Dans sa tête, il voyait la scène telle qu'elle +allait se passer: + +Il arrivait. On le faisait entrer dans le grand bureau solennel. Le +notaire le reconnaîtrait-il? + +Il se regarda dans une glace. Vraiment, il était bien vieilli, +ravagé.... Non, certes, le notaire ne le reconnaîtrait pas. Ha! Ha! Ce +ne serait que plus drôle! + +--Vous désirez, monsieur? + +--Je viens pour un dépôt effectué entre vos mains il y a cinq ans. + +--Quel dépôt...? A quel nom? + +--Au nom de Monsieur.... + +Il s'arrêta brusquement, et murmura: + +--Ça, c'est un peu fort...! Je ne me souviens plus du nom que j'ai +donné! + +Il chercha, chercha.... Rien! Il s'assit sur un banc et, sentant +l'énervement le gagner, se dit à lui-même: + +--Voyons... du calme...! Monsieur.... Monsieur.... Ça commençait par... +quelle lettre...? + +Pendant une heure, il tourna, retourna sa mémoire, essayant de trouver +un point de repère, un indice.... Peine perdue. Le nom dansait devant +lui, autour de lui; il voyait ses lettres sauter, ses syllabes fuir.... +A chaque seconde il avait la sensation de le tenir, de l'avoir sous les +yeux, sur la langue.... Non! D'abord, cela n'avait été qu'un agacement; +puis, n'était devenu irritant, lancinant... précis, douloureux, presque +physiquement ...! Des bouffées de chaleur montaient de ses reins à sa +nuque. Ses muscles se crispaient; il ne pouvait plus demeurer en place. +Des tics agitaient ses mains. Il mordait ses lèvres sèches. Il avait +à la fois envie de pleurer et de battre. Mais, plus il forçait son +attention, plus le nom semblait s'éloigner. Il frappa du pied, se leva +et dit: + +--A quoi bon chercher...? Je ne trouverai pas. Je n'ai qu'à ne pas y +penser, il viendra tout seul! + +Mais, on n'arrache pas ainsi de sa tête une idée obsédante. Il avait +beau dévisager les passants, s'arrêter aux étalages, écouter les +bruits de la rue, derrière ce qu'il écoutait sans entendre et ce qu'il +regardait sans voir, une seule question persistait: + +--Monsieur...? Monsieur...? + +La nuit vint. Les trottoirs se firent déserts. Harassé de fatigue, il +entra dans un hôtel, demanda une chambre et se jeta tout habilla sur son +lit. Il cherchait toujours. A l'aube, il s'endormit. Quand il s'éveilla, +il faisait grand jour. Il s'étira longuement, satisfait, et, tout à +coup, l'obsession, un instant envolée, lui revint: + +--Monsieur...? Monsieur...? + +Un sentiment nouveau s'ajoutait a son angoisse: la peur! La peur de ne +plus trouver ce nom, jamais. Il se leva, sortit, marcha des heures, à +l'aventure, rôdant autour de la maison du notaire. Pour la deuxième +fois, la nuit tomba. Il enfonçait ses ongles dans son crâne, gémissant: + +--C'est à devenir fou! + +Une effrayante idée s'étalait devant lui. Il avait 200.000 francs en +billets de banque, 200.000 francs--mal acquis, entendu--mais, à lui, +et il ne pourrait pas les tenir en sa possession! Pour les prendre, il +avait fait cinq ans de bagne, et ils lui échappaient! Il les voyait, à +portée de sa main, et un mot, un simple mot qui ne voulait pas venir, +lui faisait perdre tout cela! Il se frappait la tête à grands coups, +sentant sa raison chavirer, se heurtant aux becs de gaz, battant la rue +comme un nomme ivre, butant aux rebords des trottoirs. Ce n'était plus +de l'obsession, de la douleur, c'était une frénésie de tout son être, +de son cerveau et de sa chair! La certitude était en lui qu'il ne +trouverait plus. Il lui semblait qu'une voix ricanait à ses oreilles, +que tes passants le montraient du doigt. Il se mit à courir, droit +devant lui, bousculant les gens, n'évitant plus les voitures. Il aurait +voulu que quelqu'un levât la main sur lui, afln de pouvoir frapper à son +tour; qu'un cheval le roulât sur le sol, piétinât sa peau.... + +--Monsieur...? Monsieur...? + +A ses pieds, la Seine coulait glauque, scintillant sous les étoiles. Il +sanglota: + +--Monsieur...? Oh! ce nom...! Ce nom...! + +Il descendit les marches qui menaient à la rive et, à plat ventre, +s'allongea vers le fleuve, pour y rafraîchir ses mains et son visage. Il +haletait...; l'eau l'attira... prit ses yeux... ses oreilles... tout +son corps.... Il se sentit glisser, n'eut même pas un geste pour +se cramponner à la berge... et tomba.... Le froid le cingla. Il se +débattit... tendit les bras... dressa la tête... disparut... revint à +la surface, et, soudain, dans un effort désespéré, les yeux effrayants, +hurla: + +--J'ai trouvé...! Au secours! Duverger! Du.... + +... Le quai était désert. L'eau clapotait contre les piles du pont; +l'écho de l'arche sombra redit le nom dans le silence.... Le fleuve +ondulait, paresseux; des lueurs y dansaient, blanches et rouges.... Une +vague un peu plus forte lécha la berge près des anneaux.... Tout se +tut.... + + + +Les Corbeaux + +Quand il eut fini sa soupe, le père Camus repoussa son assiette, et, +les coudes sur la table, les poings au menton, se mit à regarder l'âtre +fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme étalait sur les +cendres. + +Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats, +rangeant les assiettes. Une nappe de lumière descendue de la petite +lampe coiffée de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te +plafond rayé de poutres sombres, éclairant seulement ses jupes et ses +hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda: + +--Tu ne veux pas autre chose? + +--Non, fit Camus. + +Et il se mit à siffloter un air entra ses dents. La femme écarta un +rideau, colla son front à la vitre, revint auprès de la table et +s'assit: + +--Tu ne dis rien.... A quoi penses-tu? + +Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement: + +--A quoi je pense...? + +Puis, sa voix changea et il acheva d'un ton détaché: + +--Je pense qu'il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu'il n'est pas +loin de neuf heures, et qu'il me faut partir si je ne veux pas manquer +mon train. + +Il passa un manteau, enfonça sa casquette sur sa tête, prit sa trique +dans un coin, et s'arrêta une seconde sur le pas de la porte. + +--Tu n'auras pas peur toute seule? + +Elle se mit à rire. Il releva d'un coup d'épaule son caban qui glissait. + +--Alors je m'en vais. Ne m'attends pas avant demain soir. + +... La nuit était profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se +confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers +le village dont les feux brillaient au fond de la vallée, il prit par +un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait +s'enfoncer à mesure qu'il descendait la côte. Le perron disparut +d'abord, puis les fenêtres; le toit de chaume toucha le sol; la fumée +qui montait toute droite devint moins épaisse, fut un nuage, une ombre, +et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue, +hérissée par endroits de monticules et d'arbres dont les branches +ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux. + +Alors, il s'arrêta, pour reconnaître le sentier, tâtant le sol du +bout de son gourdin, avançant les pieds avec précautions. Des pierres +roulèrent sous son sabot. Il recula d'un pas, et prêta l'oreille. +Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu'à lui; il +murmura: «Je suis dans la bonne route.» Et, s'étant assis sur un tas de +fagots, le manteau ramené sur les genoux, il réfléchit. + +Depuis trois jours, la même pensée le tenait si fort que son cerveau +s'ouvrait au point exact où il l'avait laissée, ainsi qu'un livre de +chevet s'ouvre à la page cent fois relue. + +Sa femme le trompait, sa femme qu'il avait prise sans un sou; elle le +trompait avec Pierre le bouvier! D'abord, il avait cru que c'étaient +médisances de jaloux, et puis à force de relire la lettre sans signature +qui dénonçait les coupables, il avait fini par douter... puis par +croire. Bien sûr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si +solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il +ne l'avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses +caprices, attentif à ses moindres désirs. Elle était la plus riche et la +mieux habillée du village, et, pour le récompenser de tout cela!... Dans +sa mémoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises +humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d'abord, et qui +deviennent si claires quand on sait!... Malgré tout, il hésitait encore, +et, voulant en avoir le coeur net, prétextant un voyage, il avait pris +pour quitter sa maison le sentier par où le galant ne manquerait pas de +passer afin de n'être pas rencontré sur la route. + +Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas étouffés par la neige. +Il courba l'échine et se ramassa sur lui-même. Le bruit devint plus +proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand +elle fut devant lui, il se dressa brusquement. + +--Halte-là! + +L'ombre s'arrêta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits, +l'empoigna au collet et lui cria dans la figure: + +--Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule! + +--Vous vous trompez, bégaya l'homme, vous.... + +Camus se mit à rire d'un rire terrible: + +--Ah! ah! Je me trompe! Tu n'es pas Pierre le bouvier, peut-être...? +Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici, à cette heure.... Tu ne +réponds pas...? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma +maison! + +--Mais pas du tout.... + +Le vieux grinça des dents: + +--Tais-toi, menteur! Tu y vas...! Tu voulais la voir? Eh bien! je vais +t'y amener! Allez! Marche! + +Et il le poussa de toutes ses forces, hurfant comme pour faire partir un +cheval rétif: + +--Allez! Avance! Hue! + +--Puisque je vous dis, répétait l'autre à demi étranglé, que je n'y vais +pas.... + +--Avance! + +--Puisque je vous répète.... + +En se débattant, d'homme glissa et tomba à la renverse. Pris d'une rage +folle, Camus le voyant à terre, se mit à lui taper sur ta figure à coups +de pied, à coups de poing. Le gars se releva d'un coup de reins, essuya +d'un revers de main sa face éclaboussée de sang et lui cria: + +--Eh bien! oui! J'y vais, chez ta femme! Tu es content! Et j'y +retournerai, parce qu'elle ne veut plus de toi, elle ne veut plus.... + +Mais, comme il ouvrait encore la bouche pour cracher des injures, le +vieux lui abattit sa trique sur la tête. Il poussa un grand cri, recula +de deux pas... s'effondra... disparut.... + +Il y eut une demi-seconde de silence effrayant, quelques cailloux +roulèrent en claquant... un bruit se fit entendre, large, profond.... + +Camus, le bâton à la main, les yeux dilatés; écouta.... Rien ne +remuait.... Rien ne vivait autour de lui.... Il bégaya: + +--Je l'ai jeté dans le ravin! + +Et, tout d'un coup, la terreur aux flancs, suant l'horreur et +l'épouvante, il se mit à courir. + +En apercevant sa maison, un peu de calme lui revint, avec une sorte +d'orgueil. Il se sentait plus grand d'avoir frappé si fort. Il levait le +poing pour heurter aux voleta quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil, il +aperçut sa femme qui, la lampe à la main, le corps penché, disait d'une +voix tendre: + +--C'est toi, mon chéri? + +Il fut sur le point de lui sauter à la gorge et de crier, avec une joie +sauvage: + +--Ton chéri! Va le rejoindre dans le trou! Mais il se ressaisit: + +--C'est moi, Camus! + +Le rond de clarté que la lampe étendait sur la neige se mit à danser, et +la femme recula. Il entra. Sans rien dire, il défit son manteau, jeta +sa casquette sur la table, retira ses sabots, et s'assit. Il grelottait +près du foyer ardent et parlait bas. + +--J'ai manqué mon train.... La route est si mauvaise.... + +Il se leva: + +--Si on allait se coucher? + +Dans le lit, il se remit à trembler. Il sentait sa femme près de lui, il +écoutait son souffle, épiait ses mouvements et songeait avec une joie +sauvage: + +--Elle ne dort pas! Elle se demande pourquoi il n'est pas venu, s'il m'a +vu... si je me doute... et elle a peur...! Et nul ne connaîtra jamais +la vérité. Si quelque jour on retrouve le corps, on se dira: le bouvier +s'est trompé de chemin et il est allé se jeter dans la carrière. + +Mais, peu à peu, une terreur l'envahit: + +--Si je ne l'avais pas tué, pourtant! S'il aillait sortir mutilé, +sanglant, et m'accuser, et dire: c'est Camus qui m'a poussé. + +A cette pensée, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux, +et il enfouit sa tête dans l'oreiller. + +Au matin, il se leva, brisé de fatigue. La neige tombait sans arrêt. +Tout le jour, il resta, assis auprès de la fenêtre, les yeux perdus +entre le ciel épais et la campagne blanche, regardant parfois sa +femme aller et venir. Elle avait les joues pâles, les yeux battus, +et tressaillait au craquement d'une branche, à l'aboiement sonore et +lointain d'un chien de ferme. Elle se sait à coudra, sans rien dire, +puis laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux.... Le crépuscule descendit. +La nuit vint. Camus, pour la première fois, rompit le silence. + +--A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir.... + +Elle murmura: «C'est vrai» et alluma la lampe. Il s'aperçut que de +grandes larmes avaient laissé une traînée luisante sur ses joues; il +détourna la tête. + +Il ne ferma pas l'oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place +de la veille, près de la fenêtre, le regard invinciblement attiré vers +ce même coin d'horizon, devinant sous le tapis plus épais et plus blanc +le trou dans lequel _l'autre_ avait roulé. + +Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un après-midi, la neige ayant +cessé de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un +vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache très noire +et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis +remontait, et d'autres descendaient, d'autres encore.... + +D'abord, il suivit machinalement leur manège, et, soudain, leurs cris +traversant le silence, une réflexion lui vint: + +--Mais ils sont au-dessus du trou...! Alors...? Ils viennent là, attirés +par quelque chose... par une proie... par le corps de _l'autre_...! + +Il repoussa sa chaise d'un geste si violent que sa femme leva les yeux +vers lui, et, suivant son regard, aperçut, elle aussi, les corbeaux +noirs dans te ciel pâle. Il pencha la tête de son côté, l'oeil allumé de +haine. Une grimace tira sa figure ridée, il ramassa sa chaise, se frotta +les mains, alluma sa pipe, se rassit, et se mit à fumer, les mains aux +poches, les jambes allongées. + +La femme demeurait immobile, regardant les oiseaux. L'un d'eux s'enleva +plus haut que les autres, tenant une loque dans son bec. Le vieux se mit +à ricaner; et la femme, tes yeux grands ouverts, joignit les mains et se +cacha la tête dans son tablier. + +Le jour baissait. L'ombre glissait des poutres au plancher. Les corbeaux +innombrables montaient et descendaient d'un vol plus lourd, avec des +appels moins stridents, et, peu à peu, mystérieuse et calme, la nuit se +ferma sur le ciel morne. + + + +Un Piquet? + +Lorsque Ranaille s'entendit condamner à la peine de mort, on le vit d'un +geste brusque rentrer la tête dans les épaules, serrer les mâchoires +et considérer d'un regard indéfinissable ses énormes mains, inutiles à +présent. Son émoi, d'ailleurs, dura peu, et comme dans le fond de la +salle, d'où montait une buée poussiéreuse et chaude, éclataient des +bravos, il se mit à hurler: + +--Tas de feignants! Tas de lâches!!! + +Avec une telle rage et d'un élan si furieux qu'on dut le traîner hors de +son banc, mordant, tapant, à demi fou. + +Le soir, il refusa toute nourriture, et, jusqu'au matin, ses gardiens +l'entendirent se tordre dans la camisole de force, essayant de rompre +ses liens. Il s'endormit enfin, maté par la fatigue, et le lendemain, +son avocat le trouva calme, narquois et crâneur. Comme il était redevenu +tranquille et semblait ne plus même se souvenir de sa crise, on lui +retira, le jour, ses entraves. Libre, il s'étira, tendit ses bras +puissants, passa la main sur son cou de taureau, où les cheveux déjà +coupés à la tondeuse laissaient une petite route froide, frissonna comme +un homme qui s'éveille dans un train au soleil levant, et dit à son +gardien: + +--Un petit piquet...? + +Dehors, il faisait beau, et, bien que retardés par les hauts murs de la +prison, des rayons de soleil, coulant entre les barreaux, mettaient +dans la cellule des taches dorées, des traînées rousses, mobiles et +changeantes, qui donnaient aux murs gris et à la grosse table, avec ses +gobelets, sa bouteille et ses cartes, un air vague de guinguette un jour +d'été. + +Ayant gagné, il se renversa un peu sur son escabeau et dit en riant: + +--Eh bien, mon vieux? une autre? + +--Une autre, fit le gardien. + +Ranaille battit les cartes lentement, et, le pouce levé pour la donne, +demanda: + +--Cela ne dure guère plus de quarante jours? Sans attendre la réponse, +il ajouta: + +--Moi. d'abord, je m'en fous. Ici ou à la Nouvelle.... + +Il ne songeait pas un instant que sa grâce pût être refusée. Durant de +si longs mois il avait, par ses muscles de colosse, ses fureurs, son +audace, si bien terrorisé tout un quartier, qu'il se demandait comment +on avait osé l'arrêter, et qu'il s'imaginait maintenant qu'«on y +regarderait à deux fois» avant de l'envoyer à l'échafaud. Parfois, +cependant, traversé d'un doute, il contemplait ses bras, serrait les +poings, faisant saillir ses biceps et se tendre sa chemise, puis +haussait les épaules, rassuré au spectacle de sa force. Faisant des +projets, rêvant de sa case sous les tropiques, de bonnes siestes à +l'ombre des palmiers, d'une existence calme, un peu monotone peut-être, +mais égayée par la possibilité de l'évasion, il oublia sa condamnation, +l'arrêt menaçant, et franchit sans angoisse le cap de la troisième +semaine, fumant, chantant et dormant bien. + +Mais, au milieu de la vingt-deuxième nuit, il eut un cauchemar et +s'éveilla trempé de sueur, livide, en appelant: «Au secours!»--Quand on +lui demanda ce qu'il avait eu, il hocha la tête, répondit: «Rien.... +Rien....» d'une voix étranglée, jeta sur les murs, sur son gardien et +sur son propre corps des regards farouches. Il ne se rendormit qu'au +grand jour, ayant gardé les yeux constamment fixés sur la porte qui, +dans l'aube pâle, s'éclaira la dernière. + +A partir de cette nuit, il devint nerveux, irritable. Toujours entre ses +gardiens et lui, une chose dont il ne parlait pas se dressait, une chose +terrible sans doute, dont l'apparition te faisait brusquement se taire +au milieu d'une phrase et le laissait ensuite, pendant des heures, +grelottant, la gorge sèche. Il ne chantait plus et, pris de soudaines +colères, menaçait avec des cris furieux de tout casser, de tuer +quelqu'un, levant les poings, hurlant «qu'il était un homme, qu'on +n'avait pas le droit!» Et cette phrase «on n'a pas le droit!» devait +répondre à une pensée obstinément accrochée dans son cerveau, car il la +répétait sans cesse, à propos de tout, à propos de rien, dans la rage +ou dans l'affaissement, interrompant un mot, arrêtant un geste pour la +redire avec le même accent têtu: + +--On n'a pas le droit. On n'a pas te droit...! Un jour, comme il était +plus sombre encore que de coutume, son gardien lui proposa une partie de +piquet. Il fit «Oui» sans enthousiasme et joua distraitement. Peu à peu, +la partie sembla l'intéresser. Quand elle fut achevée, il discuta un +coup, montra à son partenaire comment, pourquoi il avait mal joué, et +proposa: + +--Une autre? + +Il gagna encore. Sa belle insouciance des premiers jours l'avait repris. +Il riait, sifflotait, toute sa pensée concentrée sur les douze cartes +qu'il tenait dans sa main gauche, tout le mystère de l'avenir enfermé +dans son écart qu'il balançait en l'air de la main droite, avec une +dernière réflexion, puis d'un geste décidé:--«Allons-y!»--Mais la veine +qui l'avait favorisé au début le quitta.--Il avait de mauvais jeux, les +cartes rentraient mal. Il sifflotait encore, mais avec rage. Sur un +soixante que compta son gardien, il jeta ses cartes, s'emporta: + +--Qu'est-ce que tu veux faire avec des jeux pareils? + +Il perdit et déclara: + +--Je ne joue plus. + +Le voyant avec sa tête des mauvais jours, son gardien risqua: + +--Allons...? Encore une petite? + +Il se rassit en maugréant et perdit de nouveau. Alors, il entra dans une +terrible colère: + +--On ne doit pas compter comme ça! Ce n'est pas loyal! + +Il vérifia l'addition; sa fureur s'exaspéra encore. Il cracha sa +cigarette, hurla, les yeux injectés, les veines des tempes gonflées à +éclater. Il fallut lui passer la camisole de force, comme le premier +jour, et comme le premier jour encore, il bondit dans ses liens ainsi +qu'une bête prise au piège, jusqu'à ce que, passant à la prière, il +suppliât: + +--On n'a pas le droit... Enlevez-moi ça... + +Le lendemain, il demanda timidement: + +--Un piquet?... + +Devant les cartes, il reprit un peu de gaieté. Mais hargneux, mauvais +joueur, quand la partie ne s'annonçait pas bonne pour lui, ses dents se +serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le +calmait et il se remettait à jouer en griffant la table, grondant des +injures et des jurons entrecoupés. Il avait pris son gardien en haine, +suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendiés de +tigre qui guette l'instant propice pour sauter sur sa proie, si bien +que, pour éviter un drame, on lui en donna un nouveau. + +Il le considéra d'abord avec méfiance. Bien qu'il eût souhaité étrangler +le premier avec joie, il s'était en quelque manière habitué à ses +façons, à sa parole tantôt brusque, tantôt blagueuse; il s'était habitué +à le haïr, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui +ayant, à son tour, proposé un piquet, il accepta. A ce moment, il en +était au trentième jour de cellule, et commençait à s'inquiéter, à se +tourner dans son lit jusqu'à l'aube.--Il gagna, fit une seconde partie, +la gagna encore, et ainsi jusqu'au soir tombant. Jamais, depuis quatre +semaines, la journée n'avait fui pour lui si légère. Il aimait le jeu, +moins pour les émotions que pour la victoire, et puis--il osait à peine +se l'avouer--chaque partie était pour lui une réussite, et la perte +l'irritait et le terrifiait à la fois. Cette nuit-là, il dormit bien. A +peine levé, il demanda les cartes et se remit à jouer et à gagner. + +Le gardien, auquel on avait fait la leçon, s'appliquait à perdre. +Ranaille, apaisé, ne pensait plus à rien. Les heures et les jours +passaient tristes et lents. Au bout d'une huitaine, sa veine ne se +démentant pas, il conçut quelques soupçons. A différentes reprises, le +gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrième et joué en +véritable apprenti, lui laissant, comme à plaisir, prendre l'avantage. +Il l'observa, fut sur le point de le lui dire; mais à la fin, sa +conviction étant faite, songeant non pas: «Il perd exprès», mais: «Il +a peur de gagner», et éprouvant quelque orgueil à faire peur, même +enchaîné, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la +brute; c'est son respect. + +Ainsi quelques après-midi s'écoulèrent encore, mais l'échéance du +quarantième jour approchant, le condamné fut repris par ses frayeurs +nocturnes. Le jeu ne suffisait plus à engourdir sa pensée. Au bout de +deux ou trois parties, il repoussait les cartes, le regard vague, les +traits tirés: + +--J'en ai assez. + +Et il fallait le prier: + +--Allons... voyons... je voudrais ma revanche, une fois... + +Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, désintéressé, maintenant +qu'il était sûr de gagner, pensait à autre chose, regardait tout à coup +fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant à deviner dans +ses yeux son arrêt, torturé par un soupçon: + +--Il sait, lui, peut-être?... + +Et la nuit, chassant d'un coup de tête l'horrible vision comme on chasse +une mouche acharnée, il roulait dans sa tête cette seule pensée: «Mon +gardien saura un jour avant moi, tout un jour... le dernier... et nous +serons face à face, et rien ne me dira: C'est fini... ça y est... Il +aura ça derrière son front!...» + +Il était devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait +détenu une parcelle du pouvoir décisif, comme si chacun avait pu +d'un mot appeler sur lui la grâce présidentielle. Mais sans cesse il +dévisageait ceux qui l'approchaient avec une angoisse grandissante, +guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le +renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur égale. + +Durant la quarante-troisième nuit, il ne dormit pas, épiant les bruits +de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobilisés, il +appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n'eut +pas la force de s'assoupir le jour venu et enfila son pantalon en +pensant qu'il ferait les mêmes gestes à l'aube du lendemain, peut-être +au milieu d'hommes venus le chercher pour mourir. Sitôt qu'il fut +debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n'y vit +rien que l'expression accoutumée et lui dit, tout en s'habillant: + +--C'est long, bon Dieu de bon Dieu! C'est long! + +L'autre répondit: + +--C'est bon signe... Un piquet? + +Il fit «Non» et marcha dans sa cellule jusqu'au déjeuner. Il mangea peu, +s'étendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda à +jouer et tendit une cigarette à son gardien. Le gardien, les yeux vers +le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bégaya: + +--Qu'est-ce que... + +Il n'acheva pas la question et se mit à jouer sans desserrer les dents, +mais pâle, pâle, et avec des mains qui tremblaient. Le gardien, lui non +plus, ne parlait pas; on n'entendait entre eux que le bruit mat des +cartes tombant à plat sur le bois, et tous les deux, le front penché, +fixaient obstinément leurs jeux sans se regarder. Ils jouaient vite, +nerveux, ne ramassant plus leurs levées. + +--Tu dois avoir fini? fit tout à coup Ranaille. + +--Non, répliqua le gardien comme si brusquement il sortait d'un rêve, +non... + +Ranaille compta: + +--... Je pose 2 et je retiens 3, et 2 cinq, et 4 neuf, et 4 treize, et 5 +dix-huit, et 6 vingt-quatre... 242... Tu as gagné. Tu as... + +Et soudain, les yeux démesurément ouverts, il balbutia: + +--Ça y est... Je suis foutu... Tu le sais... On t'a dit... + +--Quoi?... Quoi donc?... Moi?... Mais non, fit le gardien aussi +tremblant que lui. + +Mais Ranaille, roulé sur son lit, les ongles aux oreilles, sanglotait: + +--Ça y est, je te dis... ça y est... ça se voyait sur ta figure... Et +puis, t'as oublié de perdre... + +Le gardien entre-bâilla la porte et dit à mi-voix à son camarade, dans +le couloir: + +--Arrive un peu... voilà qu'il sait... + +Ranaille hoquetait: + +--Ça y est... on n'a pas le droit... pas le droit... pas le droit... + +Les gardiens se taisaient, immobiles. Un bruit de sabots traîna dans une +cour. De la rue arrivaient assourdis les murmures du soir... Le soleil +achevait de descendre doucement dans le ciel calme, laissant un peu de +rouge à l'horizon. + + + +Sur la Route + +Le chemineau s'était assis au bord du chemin. + +Depuis deux jours, il marchait, à l'aventure, sous le lourd soleil, se +reposant, la nuit, à l'abri d'une meule, et reprenant dès l'aube, sa +course vagabonde. Sur le seuil des maisons, rien qu'à voir sa mine +sauvage, sa barbe inculte, et les loques qui le couvraient, les femmes +serraient leurs petits blottis contre leurs jupes. Dans les champs, +lorsqu'il demandait du travail, prêt à toutes les besognes, on le +repoussait durement. La tête un peu basse, et le bâton traînant, il +repartait, résigné. Mais, quand, ayant fait quelques pas, il était sûr +qu'on ne pouvait le voir, du revers de sa main, il essuyait de grosses +larmes qui coulaient sur ses joues. + +A cette heure, pourtant, une révolte lui venait, la révolte qui monte +des ventres affamés, et des mots, malgré lui, s'échappaient de ses +lèvres. + +--C'est pas juste!... Il n'y a pas de non Dieu! + +Il leva sa trique en mâchant un juron, mais, comme elle heurtait le sol, +il vit sauter une chose brillante qui retomba avec un son clair. + +Il se leva, cherchant dans la poussière: + +--Ça, c'est de la chance!... + +Entre ses doigts, il tournait, retournait une pièce d'or qu'il venait de +ramasser. Il la faisait sauter, n'osant croire à pareille aubaine. + +--Un louis!... un vrai!... Y a-t-il longtemps que je n'en ai pas tenu +un! Je vais donc manger à ma faim, boire à ma soif, et dormir dans +un lit... Avec ça, en travaillant sur mon chemin, j'arriverai tout +doucement jusqu'à la ville... Là, je me débrouillerai toujours. + +Il réfléchit: Cet argent-là n'est pas à moi!... Si quelqu'un m'avait +vu?... Il regarda de tous côtés. Personne. Il était seul, bien seul sur +la route. + +Loin, vers la droite, par-dessus l'or des blés, un village semblait +faire le gros dos, à l'horizon. Il en apercevait juste les toits de +chaume et le clocher pointu.--Gaiement, à travers champs, faisant +chanter sur son passage, les longs épis qui le frôlaient, il se mit en +marche. + +Devant une auberge, il s'arrêta: + +--Salut, la compagnie!... + +La patronne barrait la porte, et demanda: + +--Qu'est-ce que vous voulez? + +--Je voudrais manger. + +--Nous n'avons point de restes... Passez votre chemin... + +Il cligna de l'oeil: + +--Oh!... je ne demande point la charité! Je paie! + +Il fit sauter le louis dans sa main.--Étonnée de voir de l'or entre +les doigts d'un vagabond, la paysanne héla son mari. Celui-ci regarda, +méfiant, l'homme et les vingt francs, puis interrogea: + +--D'où que vous tenez ça? + +--Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque je paie? + +--Eh bien! moi, je ne veux pas vous vendre à manger!... + +Le chemineau demeura quelques secondes interdit. Puis, il remit sa pièce +d'or dans sa poche, haussa l'épaule, et s'en alla. + +L'aubergiste et sa femme le suivirent des yeux. + +--Encore un qu'aura fait un mauvais coup par là. + +--Si on prévenait le garde? + +Un client arrivait. On lui conta l'aventure, l'exagérant déjà: + +--Un miséreux, avec une mine à faire peur, qui voulut me payer d'un +louis.--Ce n'est pas naturel.--Il en faisait sonner d'autres dans ses +poches. Ces gueux-là, sait-on jamais d'où ça vient, où ça va?... + +En cinq minutes, il fut signalé dans le village. Des gamins le suivaient +de loin, hostiles, et lui, tirant son pas fatigué, s'étonnait, sans +comprendre, des figures qui le dévisageaient. + +Tout autre jour, il en eût pris ombrage, mais, ayant de l'argent, il ne +s'en préoccupait guère. + +La boulangère, dans sa boutique, rangeait des pains, de gros pains bis, +à la croûte croquante et rousse. + +--Bonjour, la patronne. Il me faudrait une miche. + +--Passez votre chemin. + +--Oh! on n'est guère confiant, dans votre pays! Ce n'est pas parce qu'on +n'a pas de beaux habits qu'on tend la main. Payez-vous. + +Il tendit son louis. + +--Puisqu'on vous dit de passer votre chemin! + +Il demeura le bras tendu, bouche bée. + +--Ah! vous ne voulez pas?... Vous... + +Il hocha la tête, murmura: «Imbécile!...» et partit. + +Partout, chez l'épicier, chez le boucher, le charcutier, même réponse. + +Il se demandait: Pourquoi ne veulent-ils pas me vendre, puisque j'ai de +quoi payer? Peut-être que ma pièce n'est pas bonne?... + +Il n'osait plus la sortir. Il la tâtait, toute petite, chaude de son +contact, luisante et douce, parmi les grumeaux de pain durci, et les +miettes de tabac, au fond de sa poche. + +Le soir vint. Il n'avait pas encore mangé. Il avait repris la grande +route, et, tout en marchant, réfléchissait: + +--Je ne vais pourtant pas crever de faim avec vingt francs sur moi! + +Peu à peu, cependant, il commençait à comprendre. + +--Non, je n'ai pas une tête à avoir un louis. De l'or, entre les mains +d'un traîne-misère comme moi, ça semble louche. On se demande d'où je +le tiens... On croit peut-être que je l'ai volé... que j'ai attaqué un +passant, au coin du bois. Cela vous donne une si drôle de figure, la +faim!... + +Comme il monologuait ainsi, au tournant du chemin, il vit un homme +s'avancer vers lui.--Lui aussi allait, d'un pas traînant, courbant +l'échine. Il portait des vêtements usés. Un vieux chapeau couvrait sa +tête, et sa barbe inculte, grise de poussière, faisait mieux ressortir +le hâle de son visage. + +Les deux vagabonds s'arrêtèrent, et comme si tous ceux qui souffrent se +connaissaient, se tendirent la main. + +--Où vas-tu ainsi, compagnon? dit l'homme au louis. + +--Je tâche de gagner le village, là-bas, pour y passer la nuit. +Faisons-nous route ensemble? + +--Non. Je vais à l'opposé. Et même, si j'ai un conseil à te donner, +c'est de rebrousser chemin... On n'est guère accueillant aux chemineaux, +là-bas... J'en viens. Tu ne trouveras pas un coin de grange où coucher. + +--Baste! avec de l'argent!... + +--Même avec de l'argent. + +Il allait dire «surtout». Il se tut. L'autre reprit: + +--Les paysans sont les mêmes partout. Tant qu'ils croient qu'on leur +demande la charité, ils font la sourde oreille. Mais, sitôt qu'on leur +montre ça... + +Il fit sauter quelques sous dans sa main, et se mit à rire: + +--Ce n'est pas beaucoup, pourtant! Dix-sept sous! Mais ça me tiendra +bien trois jours! + +Tandis qu'il parlait, celui qui n'avait pas mangé se disait: + +--Avec dix-sept sous, le voilà plus riche que moi avec vingt francs! +Lui, trouvera du pain, une botte de paille pour reposer sa tête... + +Une idée lui vint: + +--Ecoute, donne-moi quelque chose... + +Tout de suite, l'autre ferma la main sur ses sous: + +--Je ne peux pas, dame! J'ai juste de quoi gagner la ville... et +encore!... + +--Tu n'as pas de pain? + +L'autre serra sa besace et dit: + +--Non... Au revoir. + +Il fit un pas. Le chemineau le retint. + +--Tu ne vas pas t'en aller comme ça et me laisser crever sur place... + +--Je n'ai rien. + +--Mais si, tu as des sous!... Voyons... On est des frères de la route... + +--Je ne peux pas... Je viens de t'expliquer... Chemin faisant, tu +pourras travailler... + +La faim, l'horrible faim tenaillait le ventre du vagabond, glissant en +lui comme une étrange ivresse. + +--Ecoute un peu. Je te les achète, tes sous, oui, et je te les paie +bien... Je t'en donne vingt francs... + +L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua, très vite: + +--Oui, vingt francs. Je les ai trouvés, ce matin, dans la poussière. +Mais, partout, on me les refuse, parce que je suis trop déguenillé. +Regarde. Ce n'est plus des vêtements que j'ai... C'est des loques. Puis, +la faim, ça fait briller les yeux, ça donne une figure mauvaise... alors +les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres. Avec +ton grand caban de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage... +Vingt francs entre tes mains, ça n'étonnera pas. Et puis, tu n'as +peut-être pas tant souffert que moi... tu as mangé, tantôt... et moi, +depuis deux jours... j'ai faim... + +Il dit ces derniers mots à voix basse, honteux et terrible, le visage +sous l'haleine de l'autre. + +--Tu vois que le marché est bon... Tu as peur qu'elle soit fausse? +Tiens... écoute-la sonner... La voilà... Donne-moi tes sous... + +Mais l'homme s'écartait, repoussant la pièce tendue. + +--Hé! garde ton argent! Tu es plus riche que moi! + +--Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir... Ils n'en veulent +pas... Donne... + +--Non... Non... Au revoir!... + +Une folie passa dans la tête du chemineau. Une rage de vol et de meurtre +crispa ses mâchoires, serra ses poings, et, violemment, il saisit +l'autre à la gorge: + +--Donne-les... + +L'homme se débattit, essayant d'échapper à l'étreinte. Il tendit les +bras, glissa, les doigts crochus. Sa bouche s'élargit essayant un appel; +ses yeux, désorbités, tournèrent, éperdus... Il s'abattit... Les sous +roulèrent sur le sol. + +A quatre pattes, à tâtons, le meurtrier les ramassa, sans compter, et se +mit à courir. + +Quand il vit apparaître les premiers feux du village, il s'arrêta, +haletant. Il s'aperçut alors qu'il tenait le louis entre ses dents. +Dans sa poche, il sentit la monnaie de billon. L'horreur de son crime +descendit devant lui... Il eut peur. Mais la faim lui tordait les +entrailles. Il prit la pièce d'or et la jeta, à la volée. + +Dans les feuilles, ce fut comme un petit frisson, comme la chute d'une +branche glissant jusqu'à la mousse... A grandes enjambées, il gagna le +village: + +--Quatre sous de pain, s'il vous plaît? + +La boulangère prit une miche, la lui tendit. Il paya. Le contact des +sous tout rugueux de poussière le fit trembler. + +Mais la mie était blanche, et la croûte dorée. Il y mordit, glouton, +sortit en titubant, et s'enfonça dans la nuit calme que troublait +seulement, de temps en temps, la chute d'une branche sur les feuilles +séchées... Juste le bruit que, tout à l'heure, sa pièce avait fait en +tombant. + + + +Le Coupable + +--Votre nom, votre âge, votre profession? + +Dans le prétoire, sous la lumière crue tombant des vitres hautes, au +banc des accusés, on vit se lever un petit vieillard au visage très doux +encadré de favoris blancs. + +Tourné vers le président, il répondit d'une voix un peu chevrotante: + +--Maindrot, Jacques, quatre-vingts ans, rentier. + +--C'est bien, vous pouvez vous asseoir. + +La lecture de l'acte d'accusation terminée, le président reprit la +parole: + +--Vous avez entendu. Vous êtes prévenu d'avoir, dans la nuit du 17 au 18 +novembre dernier, assassiné votre femme, âgée de soixante-quinze +ans. Vous étiez jusqu'ici un honnête homme. Vous n'avez jamais eu de +condamnation. Pouvez-vous dire quelque chose pour votre défense? + +--Monsieur le président, j'aurai, si vous le permettez, quelques +explications à fournir. + +--Parlez. Adressez-vous à messieurs les jurés. + +Alors, ayant salué d'une courte inclinaison de son buste, le petit vieux +se mit à parler lentement, cherchant ses mots, comme avec un souci de la +correction du langage, de sa voix lointaine et perdue, son chapeau dans +les mains, poliment, doucement, et, malgré eux, émus par la majesté +de son âge, la cour et les jurés écoutèrent, sans l'interrompre, ce +vieillard de quatre-vingts ans, qui, devant eux, en termes choisis, +venait défendre sa tête. + +--Pour m'expliquer, sinon pour me justifier à vos yeux, il me faut +remonter très loin dans mes souvenirs. A vingt-cinq ans, n'ayant plus +de parents, seul au monde, possesseur d'une petite aisance qui me +permettait de vivre sans souci du lendemain, je fis un mariage d'amour. +Ces mots résonnent mal dans la bouche d'un vieillard, mais il faut +cependant que vous les sachiez. + +Pendant dix ans, je fus l'homme le plus heureux du monde. J'adorais +ma femme: elle m'aimait. Il y avait bien un nuage: nous n'avions pas +d'enfant, mais nous nous aimions tant, que je ne sais quelle place nous +aurions pu donner dans notre tendresse à ce petit être s'il était venu, +et nous finîmes par n'y plus penser, par ne rien regretter. + +Notre vie s'écoulait ainsi, très douce, très légère, sans un heurt et +sans un soupçon. + +Dès maintenant, messieurs les jurés, je dois vous dire qu'à mon âge on +défend moins son avenir que son passé, et que je vous parle dans toute +la franchise et la vérité de mon âme, comme à des confesseurs qui serez +sans doute les derniers. + +Il fit une pause, de ses mains tremblantes prit son mouchoir, et +s'épongea le front. + +Il reprit: + +--Je devais payer cher tout cela? Un jour, le soupçon se glissa dans mon +bonheur. Un de mes amis, le plus ancien, le meilleur, devint auprès +de ma femme d'une assiduité inquiétante; elle ne repoussait point ses +hommages. A quoi je m'en suis aperçu?... A des gestes, à des mots, à des +«rien», à toutes ces choses infimes qui suffisent pourtant à chavirer le +coeur, à troubler la raison. Dès lors, je connus le doute; les heures +que l'on passe à chercher dans la nuit la lueur fugitive qui doit guider +vos pas. Je les épiai. Je les suivis. Je ne trouvai rien. Je devins +haineux et méchant, mais pouvais-je sur un soupçon, sans un indice, +faire un éclat? Cependant, je vous le jure, si je les avais surpris aux +bras l'un de l'autre, j'aurais pu, dans un accès de fureur, les tuer +tous les deux, mais je n'aurais pas eu une seconde d'étonnement, tant +j'étais sûr, tant je sentais la trahison sur moi. + +Cette vie dura des années. Des années je cherchai sans trouver; puis te +temps passa, mettant sur toutes choses sa couche de pardon et d'oubli. +Je finis par croire que je m'étais trompé, et le calme revint, comme par +le passé, sans que ni mon ami, ni ma femme se fussent jamais doutés de +rien. + +Tout cela était même si loin que, lorsque mon ami mourut, il y a +quelques années, je le pleurai comme on pleure un frère, et ne m'étonnai +point des larmes que ma femme versa sur lui. Nous étions déjà vieux: +elle soixante-cinq ans, moi soixante-dix. + +Encore des années; puis, un jour, je ne sais quelle vision de l'avenir +me poussant, une pensée me vint de notre fin prochaine. Je me dis qu'à +mon âge toutes les heures sont gagnées, et qu'il fait bon, au déclin de +la vie, quand la journée s'achève, savoir où l'on reposera sa tête pour +l'éternité. J'avais assez vécu, ayant été heureux, et je songeais, avec +une grande douceur, à la tombe abritée sous les arbres penchés, aux +fleurs qui l'orneraient, à la dalle de marbre... + +J'en parlai à ma femme, elle sourit: + +--J'ai réfléchi à tout cela bien avant toi, dit-elle, et, dans le fond +du cimetière de Montmartre, dans un coin très calme et perdu, j'ai +choisi notre place, où nous dormirons côte à côte. + +Elle me l'indiqua. J'y allai. + +Tout en marchant parmi les tombes, je songeais: + +«Comme l'amour dicte à deux êtres des pensées pareilles, et comme nous +sommes encore rapprochés l'un de l'autre, pour que des rêves semblables +viennent nous bercer tous deux!» + +Tout au bout d'une allée, je m'arrêtai. C'était là: un coin de terre +avec des herbes incultes, tout entouré de tombes. + +Par curiosité, comme on regarde en wagon les gens qui voyagent près de +vous, je regardai tes tombes voisines. Et voilà que sur l'une, la plus +proche, je lus le nom de mon ami. + +Je me ressouvins alors du chemin si souvent parcouru. Je reconnus les +fleurs sèches et les couronnes que nous y portions tous les ans. + +Ce fut cinglant comme un coup de cravache, éblouissant comme une lueur +d'incendie. D'un coup, tout mon passé, tous mes soupçons, toutes mes +haines, s'étaient dressés devant moi. + +Notre place? Près de lui? Et c'est elle qui avait choisi cette place? + +Je rentrai à la maison. Je devais avoir l'air d'un fou. Au dîner je ne +mangeai pas. + +C'était le 17 novembre. + +--Mais, qu'as-tu, mon ami? me demanda ma femme. + +--Moi?... Rien. + +--Si, tu as quelque chose... + +Il pouvait être dix heures. De la rue, tous les bruits arrivaient +assourdis, dans la tristesse de cette nuit d'automne. + +--Eh bien, tu as raison, j'ai quelque chose, et je vais te dire ce que +j'ai. C'est que tu étais la maîtresse de Fromont, et que pendant vingt +ans vous m'avez trompé, misérables! + +Elle pâlit. Dans sa pauvre petite figure toute vieille, une terreur +passa. + +Je ne sais plus maintenant si ce fut de surprise ou d'effroi. + +--Pendant vingt ans, tu m'entends, vingt ans, toute notre jeunesse, +toute ma vie... Ah? comme j'y vois clair? Comme je comprends tout +maintenant? Et combien mes soupçons étaient justes? Et moi qui me +repentais d'avoir osé t'effleurer de l'ombre d'un doute? Sûre de +l'impunité, tu as voulu le lâche jusque dans la mort? Il fallait que tu +reposes entre ton mari et ton amant? Tu voyais ça... sous terre? + +Une folie me prit. Je marchai vers elle. Je lui saisis le cou dans mes +mains. J'ai dû serrer follement, je ne sais plus. Je ne sais plus que +l'angoisse qui chavira ses pauvres yeux. Et puis, la lampe s'éteignit. +Dans la rue, un chien se mit à hurler à la lune. On m'a trouvé là, au +matin... C'est tout... + +Il s'assit. De grosses larmes coulaient sur ses joues couleur d'ivoire. + +Brièvement, l'avocat reprit la défense. Le procureur répondit quelques +mots, et le jury revint avec un verdict négatif. + + + +Le Mendiant + +Comme le soir tombait, le mendiant choisit un coin dans un fossé sur le +bord de la route, s'enroula dans le sac qui lui servait de manteau, mit +sous sa tête son maigre paquet qu'il portait au bout d'un bâton, et, +tombant de fatigue et de faim, regarda au ciel sombre s'allumer les +étoiles. + +La route qui s'allongeait entre les bois touffus, était déserte. Les +oiseaux dormaient dans les arbres. Le village, au lointain, faisait une +grosse tache noire, et le vieux se mit à pleurer, tout seul, dans le +calme et dans le silence. + +Il n'avait jamais connu ses parents. Elevé par charité dans une ferme, +depuis qu'il était tout petit, il rôdait sur les grands chemins, en +quête d'un peu de travail et de pain. La vie avait été dure pour lui. Il +en avait connu toutes les tristesses: les nuits d'hiver si longues au +pied des meules; la honte d'implorer, le désir de mourir, de s'endormir +une bonne fois pour ne plus s'éveiller. Il n'avait jamais rencontré +que des hommes soupçonneux et méchants. Son chagrin était que les plus +simples semblaient le craindre: les enfants fuyaient en le voyant +passer; les chiens aboyaient à ses haillons poudreux. + +Pourtant, il était sans rancune et sans haine; triste seulement et très +doux. + +Il allait s'assoupir, quand, au loin, tintèrent des grelots. Il releva +la tête et vit, tout au bout de la route, une lueur qui dansait +au-dessus du sol. Machinalement, il regarda. Il distingua un lourd +chariot que traînait un gros cheval. La charge montait si haut et +s'étendait si large, qu'elle avait l'air de tenir toute la chaussée. Un +homme marchait auprès du cheval, en chantant un refrain. + +Bientôt, la chanson se tut. Le chemin montait. Les sabots du cheval +heurtaient et râpaient plus rudement les cailloux. L'homme excitait la +bête de la voix et du fouet: + +--Hue-là!... Hue! + +La bête tirait à plein poitrail, le cou tendu. Deux ou trois fois, elle +glissa, s'abattit presque sur les genoux, se releva, fit un effort qui +rida tout son poil, de son épaule à sa hanche puissante. Mais elle était +à bout de souffle, et la voiture s'arrêta. + +Le charretier, l'épaule à la roue, les mains aux rayons, criait plus +fort: + +--Hé! Hue... hue!... + +Le cheval avait beau tirer de tous ses muscles, la voiture restait +immobile. + +--Hue donc! hue!... + +L'animal, les pattes écartées, les narines battantes, ne bougeait plus, +tremblant sur ses membres, cramponné au sol de ses quatre fers enfoncés +par la pince, pour n'être pas entraîné en arrière par l'énorme poids. + +Le charretier toujours arc-bouté vit le mendiant assis sur le bord du +fossé, et le héla: + +--La main, camarade! La bourrique ne veut plus avancer. Viens m'aider à +pousser un coup. + +Le mendiant se leva, et joignit à l'effort du gars, son maigre effort. +Tous deux criaient: + +--Hue, hue!... + +Peine inutile. + +Vite épuisé, et pitoyable, le pauvre dit: + +--Laissez-le voir souffler. C'est trop lourd pour lui. + +--Bien sûr que non. C'est feignantise! Si on le quitte là-dessus, on +ne pourra plus le mettre en route en pleine côte. Hue! ho!... Passe un +caillou pour caler la roue. On va y faire grimper par le travers pour +démarrer.... + +Le mendiant prit un caillou et le tendit: + +--Tiens voir, dit le charretier. Moi, je reste à la roue. Voilà le +fouet. Prends le bidet par la figure, et mets-y de la mèche à grands +coups dans les jambes, en appuyant à gauche. Il va partir. + +Cinglé par la douleur, le cheval essaya un effort. Le sol flamba sous +ses sabots, et des cailloux grincèrent. + +--Ça va! ça va! + +Mais, comme le cheval se jetait de côté, le charretier penché pour +placer le pavé sous la roue, fit un faux pas. Le cheval eut un léger +recul. L'homme poussa un cri et tomba. + +Il était sur le dos, la face convulsée, les yeux hagards, les deux +coudes rivés au sol, ses mains solides crispées au cercle de la roue, +l'empêchant de lui défoncer la poitrine. + +D'une voix affolée, il cria au mendiant: + +--Avance! avance! Il m'écrase!... + +L'autre, devinant sans le voir, ce qui venait de se passer, se mit à +cogner le cheval, au hasard, de la mèche et du manche. Mais, le cheval +fourbu fléchit sur les genoux, roula sur le côté, la charrette piqua de +l'avant, ses deux brancards à terre, la lanterne qui pendait sous le +fond s'éteignit, et l'on n'entendit plus dans la nuit noire, que le +souffle court du cheval, et le râle étouffé de l'homme gémissant: + +--Avance!... avance!... + +Impuissant à faire relever l'animal, le mendiant courut au charretier, +essayant de le dégager. Mais il était bien pris sous la roue. Par un +effort prodigieux, il la retenait à quelques centimètres de son torse: +un faux mouvement, une défaillance, c'était l'écrasement, la mort... +Il la comprenait si bien, que lorsqu'il vit le mendiant se pencher, il +hurla: + +--Touche pas! touche pas!... cours au village... vite... chez mes +parents... les Luchat... la dernière ferme à droite... tu leur diras... +d'arriver au secours avec du monde... Je tiens bon encore dix minutes... +Va vite... + +A toutes jambes, le mendiant gravit le raidillon. Il entra dans le +village, toujours courant, droit devant lui. Tous les volets étaient +clos. Pas une lumière; derrière les grilles les cours étaient désertes. +Une odeur en venait, aigre, prenante et chaude, odeur de fumier, +d'étable, de laitage sûri. Des chiens aboyèrent sur son passage. Mais il +n'entendait rien, ne regardait rien, gardant au fond des yeux l'affreuse +vision de l'homme renversé, là, en bas, tenant au bout des poings la +charge prête à l'écraser. + +Il s'arrêta enfin. Devant lui, le chemin s'étalait, tout plat. A sa +droite, une bâtisse que bordait une cour. Un peu de lumière glissait +entre les fentes des persiennes. Il se dit: «C'est là!» Et, du poing, +heurta aux volets. + +Une voix demanda: + +--C'est toi, Jules? + +Étranglé par la vitesse de sa course, il ne put répondre, et heurta +encore. Il entendit le bruit d'un lit qui craque, des pas sur le +plancher. La fenêtre s'ouvrit, et, dans un carré de lumière, une tête +d'homme apparut ensommeillée. + +--C'est-il toi, Jules? + +Il avait un peu repris sa respiration, et dit, la parole courte: + +--Non, mais je viens pour... + +Le fermier ne le laissa pas achever: + +--En voilà des façons! Réveiller le monde à cette heure! + +Il ferma violemment la fenêtre et grogna dans sa chambre. + +--Un galvaudeux!... Un traîneur de routes!... + +Le mendiant était resté immobile, hébété, sans un mot, tant la réponse +avait été brutale. Il songea: + +--Qu'est-ce qu'il croyait donc que je voulais? Je ne fais pas le mal, +pourtant... Je l'ai, sans doute, surpris dans son sommeil... S'il savait +pourquoi, bonnes gens!... + +De nouveau, timidement, il se remit à frapper au volet. + +De l'intérieur, la voix cria: + +--C'est-il fini, hé?... Attends un peu, si je me lève! + +Le courage et le souffle revenus, il cria: + +--Ouvrez!... + +--Tu vas passer ton chemin... + +--Ouvrez!... + +Cette fois, la fenêtre s'ouvrit, et si fort, qu'il dut faire un saut de +côté pour ne pas être giflé par les volets. Le fermier se montra, l'air +mauvais, un fusil à la main. + +--Tu entends, crève-la-faim, si tu ne files pas, et vivement, je te +flanque un coup de fusil! + +Du fond du lit, une voix aigre de femme criait: + +--Tire donc... Ça rendra service à tout le monde. C'est bon qu'à faire +le mal, ces rôdeurs... bon qu'à voler... et pire encore! + +Devant le fusil braqué, le mendiant avait eu peur et s'était rejeté +dans l'ombre. Il grelottait, oubliant presque le malheureux qui, sur +la route, mourait peut-être en cet instant. Pour la première fois, une +rancune montait de son coeur. Jamais, autant qu'à cette heure, il ne +s'était senti lamentable et repoussé. + +Et s'il avait eu faim, pourtant, s'il avait frappé pour qu'on lui prêtât +abri? N'avait-il pas le droit, lui, misérable, de trouver un tas de +paille près des bêtes, un bout de pain près des chiens?... Il n'était +donc pas, sous ses haillons, une créature du bon Dieu, comme les autres, +puisque les riches pouvaient le menacer de mort?... + +La frayeur, d'un seul coup, l'avait rendu méchant. + +D'abord, il voulut se ruer à coups de trique sur les volets, puis, il +réfléchit: + +--Si je frappe encore, il tire... Si j'appelle, il va ameuter le village +et je serai assommé avant d'avoir pu dire d'où je viens... Si je +m'adresse ailleurs, ce sera pareil... + +Sa résolution prise, il se mit à courir, refaisant le chemin parcouru, +pour essayer de sauver tout seul le compagnon d'une seconde. Il courait, +avec la terreur de ce qui avait pu se passer durant son absence... + +--Qu'est-ce que je vais voir en bas!... + +Pour dévaler la côte, il retrouva des jambes de vingt ans. Quand il +approcha de l'endroit où la voiture s'était arrêtée, il cria: + +--Camarade! + +Pas de réponse. Il cria encore: + +--Camarade! + +L'obscurité était si profonde, qu'il ne distinguait même pas l'attelage. +Soudain, il entendit un hennissement. Il avança. A quelques pas de lui, +le cheval était toujours couché sur le flanc, et la voiture plongeait de +l'avant. + +--Camarade! camarade! + +Il se baissa, et, comme la lune apparaissait derrière un nuage, il vit +l'homme étendu, les bras en croix, les yeux clos, la bouche sanglante, +et la roue qui lui sembla géante, enfoncée dans sa poitrine, ainsi que +dans une ornière! + +Alors, n'étant plus bon à rien près du pauvre être mutilé, repris +contre les parents d'une colère furieuse, envahi d'un affreux besoin de +vengeance, il galopa d'un trait jusqu'à la ferme, et, cette fois, sans +souci de la menace du fusil, pris tout entier par la pensée de la joie +sauvage qu'il allait avoir, à poings fermés, il heurte aux volets. + +--C'est toi, Jules? + +Il ne répondit rien. Quand la fenêtre s'ouvrit, qu'il vit la face +mauvaise du père et qu'il l'entendit demander encore: + +--C'est-il toi, Jules? + +Il lui cria: + +--Non! C'est le crève-la-faim de tout à l'heure qui était venu pour vous +dire que votre gars était en train de mourir sur la route. + +Deux voix terrifiées,--celle du père et celle de la mère--se croisèrent: + +--Qu'est-ce qu'il dit... qu'est-ce qu'il dit?... Entre vite... + +Mais lui, enfonçant son chapeau sur ses yeux, et s'éloignant à petits +pas: + +--Excusez... Je suis pressé, à présent... Mais, ne vous hâtez point. +C'est trop tard... C'est quand je suis venu en premier qu'il fallait se +presser. A cette heure, il a toute la charge de foin sur les côtes! + +La femme sanglotait: + +--Vas-y, mon homme... Cours... + +Et le mari criait, cherchant à tâtons ses habits: + +--Où ça qu'il est?... Ecoute ici... Pour l'amour de Dieu... + +Le mendiant, son bâton sur le dos, s'était enfoncé dans la nuit, que +déchiraient les gémissements des deux vieux. + +Dans la cour, sur le tas de fumier, un coq éveillé tôt par tout ce bruit +chantait, et le chien, le nez à la grille, pleurait longuement à la +lune. + + + +Confrontation + +Devant la morte, l'homme ne sourcilla pas. + +Les yeux mi-clos, il regardait, sur la dalle de marbre, cette chair +blanche, d'un blanc laiteux, tachée entre les seins par l'entaille rosée +d'un coup de couteau. Le corps rigide avait gardé sa forme harmonieuse +et semblait vivre. Seules, les mains, avec leurs ongles violetés, leur +peau trop diaphane, et le visage aux yeux glauques et mous, grands +ouverts, le visage où la bouche noircie riait d'un horrible rire, +donnaient la sensation de l'éternel sommeil. + +Dans la salle aux murs froids, aux dalles grises, pesait un silence +oppressant. A terre, près de la morte, le drap que l'on avait rejeté +tout à l'heure portait quelques traces de sang. Les magistrats +observaient l'accusé qui, tout droit, entre deux gardes, conservait son +attitude hautaine, les mains croisées derrière le dos, le buste un peu +rejeté en arrière, impassible. + +Le juge d'instruction prit la parole: + +--Eh bien, Gautet, reconnaissez-vous votre victime? + +L'homme tourna la tête, regarda tout à tour le juge et la morte comme +s'il cherchait dans sa mémoire quelque très lointain souvenir, puis +répondit d'une voix lente: + +--Je ne connais pas cette femme, monsieur le juge. Je ne l'ai jamais +vue. + +--Des témoins affirment pourtant, et de la façon la plus formelle, que +vous étiez son amant... + +--Les témoins se trompent, monsieur; je ne connais pas cette femme. + +--Voyons, fit le juge après un instant de silence, à quoi bon essayer +de nous donner le change? Cette confrontation est une simple formalité, +bien inutile dans le cas présent. Vous êtes intelligent, et, dans votre +intérêt, si vous voulez acquérir quelques droits à la clémence du jury, +avouez!... + +--Je ne peux avouer, étant innocent. + +--Encore une fois, souvenez-vous que vos dénégations demeurent sans +portée aucune. Je ne serais pas éloigné de croire, pour ma part, que +vous avez cédé à un mouvement de passion, à un de ces coups de folie qui +font voir rouge... Mais regardez votre victime... Vous n'avez même pas +devant elle une seconde de repentir, d'émotion... + +--De repentir?... En effet. Je ne saurais en avoir, n'étant pas +criminel... Quant à mon émotion, mon Dieu, elle a été sinon détruite, du +moins fortement amoindrie, pour cette raison bien simple que je savais +en entrant ici ce qu'on allait m'y faire voir. Je ne suis pas plus ému +que vous ne l'êtes vous-même. Je ne vous fais pas un crime de votre +impassibilité: de quel droit me reprochez-vous la mienne? + +Il parlait d'une voix blanche, sans un geste, en homme parfaitement +maître de lui, sans paraître s'inquiéter des charges accablantes +entassées par l'accusation, bornant toutes ses explications à une +dénégation froide, obstinée. + +Un des assistants dit à mi-voix: + +--On n'en tirera rien... Il niera jusque sur l'échafaud. + +Et Gautet répondit sans colère: + +--En effet, monsieur, jusque sur l'échafaud. + +Cette lutte pied à pied entre l'accusation et l'accusé; ce «non» +opiniâtre opposé à toutes les questions, contre ce qui semblait être +l'évidence des faits, avait quelque chose d'énervant qu'exagérait encore +la température orageuse du dehors. Par les vitrages dépolis, le soleil +descendait, éclairant le cadavre d'une lueur uniformément jaune. + +--Soit, reprit le juge d'instruction: vous ne connaissez pas la victime. +Mais ceci? + +Il mit sous les yeux du prévenu un couteau à manche d'ivoire, un couteau +large à la puissante lame éclaboussée de sang. + +L'homme prit l'arme entre ses mains, la regarda quelques instants, puis +la tendit à l'un des gardes, et s'essuya les doigts. + +--Ceci?... Je ne connais pas davantage. + +--C'est un système, ricana le juge. Ce couteau est à vous. Il était +suspendu dans votre cabinet de travail. Vingt personnes l'ont vu dans +votre appartement. + +L'accusé inclina la tête. + +--Cela prouve tout simplement que vingt personnes se sont trompées. + +--Finissons-en, dit le magistrat. Bien que votre culpabilité ne puisse +faire l'ombre d'un doute, nous allons tenter une démonstration décisive. + +La victime porte sur le cou des marques de strangulation. On y voit la +trace très nette de cinq doigts, particulièrement longs, nous a dit le +médecin légiste. Montrez vos mains à ces messieurs. Bien. + +Le juge releva le menton de la morte. + +Sur le cou apparurent des lignes violetées qui tranchaient sur la +peau blanche; et, à l'extrémité de chaque ecchymose, la chair était +profondément entamée, comme si un ongle s'y était enfoncé. On eût dit +les nervures sombres d'une feuille géante. + +--Voilà votre oeuvre. Pendant que, de la main gauche, vous tentiez +d'étrangler cette malheureuse, de votre main droite restée libre vous +lui enfonciez ce couteau dans la poitrine. Approchez-vous, et faites +comme dans la nuit du meurtre. Mettez vos doigts sur les ecchymoses que +je viens de vous montrer... Allons... + +Gautet eut une seconde d'hésitation, puis, haussant les épaules et d'une +voix plus sourde: + +--Vous voulez voir si mes doigts concordent?... Et après?... Qu'est-ce +que cela prouvera? + +Il s'avança, un peu plus pâle, vers la dalle, les dents serrées et les +yeux dilatés. Un instant, il demeura immobile, son regard attaché au +cadavre raidi, puis, d'un geste d'automate, il étendit la main et +l'appliqua sur la chair. + +Le froid visqueux du contact lui donna un imperceptible frisson, une +contraction brusque des doigts qui se crispèrent, comme pour étrangler. + +Sous l'étreinte, les muscles figés de la morte parurent s'éveiller. +On put les voir se tendre obliquement depuis les clavicules jusqu'aux +angles des mâchoires; la bouche abandonna son rictus d'épouvante et +s'ouvrit dans un atroce bâillement, laissant libres les lèvres séchées +où les dents, recouvertes d'un enduit brun, s'étaient incrustées. + +Un frisson passa sur l'assistance. + +Cette bouche béante dans cette face impassible, cette bouche qui +s'ouvrait comme pour un râle d'outre-tombe, avec, au fond, tordue sur +elle-même, la langue sèche, râpeuse et bleue, avait quelque chose +d'énigmatique et d'effrayant. + +Et, tout à coup, de ce trou noir sortit un murmure confus, une sorte de +bourdonnement de ruche, tandis qu'une mouche énorme au ventre bleu, aux +ailes miroitantes, une de ces mouches de charnier qui vivent sur la +mort, une mouche immonde, s'envolait, tourbillonnait en sifflant autour +de l'antre, comme pour en garder l'approche, et brusquement venait se +poser sur les lèvres blêmes de Gautet. + +D'un geste de dégoût, il essaya de la chasser; mais la bête revint, +s'agrippant à sa chair, de toute la force de ses pattes empoisonnées. + +Alors, d'un bond, l'homme se rejeta en arrière, les yeux hagards, les +cheveux hérissés, les mains tendues, tout son corps grelottant, et se +mit à hurler d'une voix folle: + +--J'avoue!... C'est moi!... Emmenez-moi!... Emportez-la!... + + + +La Maison vide + +La serrure crochetée, l'homme entra, ferma la porte avec soin, prêta +l'oreille et s'arrêta. + +Il avait beau savoir la maison vide, ce silence profond et cette grande +nuit l'impressionnaient. Jamais il n'avait éprouvé à un tel point le +désir et la peur de la solitude. Il avança la main, frôla le mur et +poussa le verrou. Alors, seulement, un peu rassuré, il tira de sa +poche une petite lampe électrique et regarda autour de lui. La lumière +projetait sur l'ombre des taches pâles et qui dansaient à chaque +battement de son coeur. Pour se donner du courage, il murmura: + +--Je suis chez moi! + +Il se mit à rire, puis pénétra dans la salle à manger. + +Tout y était d'une propreté méticuleuse. Autour de la table, quatre +chaises étaient posées; une autre, près de la fenêtre, mirait dans le +plancher luisant ses pieds grêles. Un parfum vague de fruits et de +tabac flottait dans l'air. Il ouvrit les tiroirs du buffet où quelques +couverts d'argent étaient soigneusement rangés, songea: «Ça vaut +toujours mieux que rien», et les mit dans sa poche. Mais, à chacun de +ses mouvements, les couverts, se heurtant, sonnaient contre lui, et, +toujours par crainte de ce bruit, qui ne pouvait éveiller personne, il +recula sur la pointe des pieds, négligeant des cuillers en vermeil et +de petits couteaux à manche de nacre entrevus au fond d'un écrin. Pour +excuser sa faiblesse, il se dit: + +--Ce n'est pas pour ça que je suis venu... + +Pourtant, arrivé auprès de la table, il demeura indécis, tâtant les +fourchettes qui pesaient au fond de sa poche, hésitant à pénétrer dans +le petit salon où l'ombre--grâce aux rideaux tirés, sans doute--semblait +plus mystérieuse. Honteux de se sentir si lâche, il fit un pas, puis un +autre, franchement, posément, comme un bourgeois paisible et pas poltron +qui rentre chez lui le soir, sa partie achevée. Il n'avait plus froid, +il n'avait plus peur, et, avisant sur un meuble un flambeau garni de +bougies, il le prit, l'alluma et, l'élevant un peu, examina les murs +où dans des cadres d'or pendaient des photographies, les bibelots, le +piano, la cheminée d'où montait une odeur de cendres froides et de suie. +Il jeta encore un regard circulaire autour de la pièce, souleva d'un +doigt quelques papiers, soupesa une statuette, la remit en place, reposa +le flambeau, souffla les bougies et poussa la porte de la chambre à +coucher. + +Là, plus d'hésitations. Il se souvenait, pour y être venu quelques jours +auparavant sous prétexte de visiter l'appartement, de la place de chaque +meuble, de la forme du moindre objet. Un coup d'oeil lui avait suffi +pour voir, et bien voir, la commode trapue où le vieux enfermait ses +valeurs, le coffret où il devait mettre son argent, le lit à demi caché +par l'alcôve et l'armoire à glace dont il pourrait tout à l'heure faire +un rapide et peut-être fructueux inventaire. Il éteignit donc sa lampe +et, sans heurter une chaise, le bras tendu, marcha directement vers la +commode. Il en tâta le marbre, glissa la main le long de ses flancs +comme un maquignon qui flatte le ventre d'une pouliche, et, en bon +ouvrier, un doigt de la main gauche posé sur la serrure, il chercha dans +sa poche son trousseau de clés. + +Il était un peu moins calme que tout à l'heure. Ce qui l'énervait, ce +n'était plus l'angoisse d'être seul, la nuit, pour voler dans la maison +d'un autre, mais une hâte fiévreuse de joueur qui tient sa carte, la +serre et la soupèse avant de la retourner. Qu'allait-il trouver dans une +seconde?... Des titres?... Des billets?... Et combien? Quelle fortune +dormait pour une minute encore derrière le rempart d'une planchette?... + +Il cherchait toujours son trousseau sans parvenir à l'atteindre. Tout à +l'heure, en mettant l'argenterie dans sa poche, il n'avait pas songé à +en retirer ses outils et tout cela s'était enchevêtré. + +Les cuillers passant dans les anneaux des crochets, les fourchettes +entre-croisant leurs dents se tordaient sous son effort déchirant la +doublure de sa poche, griffant sa peau. Pressé d'en finir, il tapa du +pied, jura, serra les mâchoires et tira si brutalement que l'étoffe +céda, tandis que fausses clés et couverts tombaient pêle-mêle sur le +plancher avec un grand bruit de ferraille... Il s'énervait toujours... +le but était si proche, et puis, le temps passait!... Il ne se rendait +plus très exactement compte de l'heure; il lui semblait seulement que de +longues minutes s'étaient écoulées depuis son entrée. La pendule, dont +il n'avait pas jusqu'ici remarqué le tic-tac, battait sa courte et +rapide cadence... + +A genoux devant la commode, il prit un des crochets, l'essaya, l'oreille +collée à la serrure: le pêne résista. Il en prit un autre, un nouveau, +un autre encore, tournant à petits coups prudents... Rien! Toujours +rien!... Gagné de nouveau par la colère, il éclata de rire: + +--Non, mais des fois!... je ne vais pas ménager le mobilier! + +Et, saisissant un ciseau à froid, d'une seule pesée il fit sauter la +serrure. Alors, il ouvrit le tiroir et alluma sa lampe. + +Devant les billets épinglés par liasses, il eut un soupir de joie. +Lentement, posément, il les prenait, les comptait, les regardait par +transparence, puis les lissait d'un revers de main. Pour être mieux à +son aise, il s'assit et continua ses recherches. Sous un rouleau d'or, +il y avait un gros paquet de titres nominatifs, pour près de vingt mille +francs--une fortune!.. Il songea: + +--Quel malheur de laisser ça!... Enfin!... + +Il les remit en place. Sûr du butin, il s'attardait, soupesant les +pièces d'or, lisant leur millésime, comparant la surface et le poids de +celles de cinquante et de quarante francs avant de les faire disparaître +dans la poche de sa veste. Il n'avait plus ni hâte ni colère, rien qu'un +grand sentiment de bien-être, de détente, la réussite ayant chassé +l'effroi. Une lourde voiture traversa la rue, ébranlant les vitres, +faisant trembler les meubles et vibrer imperceptiblement les pièces +éparses sur le plancher. Ce simple bruit le ramena à la réalité +des choses. Il regarda sa montre: quatre heures,--et pensa: +«Déjà?...»--Ramassant les pièces sans les compter, il fouilla les autres +tiroirs. Mais il n'y trouva rien d'intéressant. Parmi des papiers et des +lettres, un peu d'argent avait été oublié. Il le mit dans son gousset, +d'un geste machinal, se releva, les genoux engourdis, et murmura: + +--C'est pour mon dérangement. + +Devant lui, sur une table, il vit encore un presse-papier en bronze. Il +avait été assez sage, négligeant les bijoux et les titres nominatifs +trop compromettants, pour s'offrir, à côté de l'utile, un petit souvenir +agréable... Il avança donc la main. Mais, dans le même instant, la +pendule, dont le tic-tac pressé se hâtait vers l'heure, sonna un petit +coup aigrelet... et il demeura la main allongée, les doigts ouverts... +Le silence, un instant traversé par ce très faible bruit, semblait +soudain pesant et solennel. Rien ne vibrait plus entre ces quatre murs; +pas même le murmure imperceptible des étoffes dont les plis se tassent, +ni le craquement du bois sec qui sommeille le jour et met des nuits et +des nuits à mourir... Et ses oreilles s'emplirent du bourdonnement du +sang qui travaillait dans sa tête, battant ses tempes, tendant ses +vaisseaux... La peur l'avait repris, stupide, imprévue, la peur de +ne plus rien entendre: d'où venait cet étrange silence qu'il n'osait +troubler même d'un geste?.. Il avait lâché le bouton de sa lampe, et, +dans le noir, les épaules rondes, tendant le cou, les narines ouvertes, +l'oreille au guet, il se pencha vers la cheminée, où tout à l'heure +la petite pendule tapait si vite... Le tic-tac s'était tu! la pendule +s'était arrêtée. Quoi de plus simple?... Et cependant, un frisson courut +le long de sa nuque; il eut la sensation d'un danger sournois, immédiat; +empoigna son couteau, alluma sa lampe, et se retourna d'une pièce. + +Dans l'alcôve, sortant de l'ombre à demi, une face à la bouche +entr'ouverte, aux yeux terribles, le regardait; et il sentit que sa +présence n'effrayait pas cette face, que ces yeux ne fuyaient pas les +siens, que cette longue main cramponnée au drap ne tremblait pas, que +cette jambe maigre qui pendait hors des couvertures allait s'allonger, +se détendre; qu'un homme allait enfin se dresser devant lui, le prendre +à la gorge, et qu'il sentirait sur son visage le souffle de ce vieux +pâle et impassible. + +Sans oser remuer la tête, il chercha la porte des yeux. Il ne songeait +plus aux billets de banque oubliés à terre: il songeait seulement à +fuir. Mais, sous la menace de ce regard, il comprit que jamais il ne +pourrait atteindre cette porte, il devina que le vieux allait ouvrir la +bouche pour crier: «A l'aide!» qu'après ce cri il n'aurait plus le temps +de s'échapper, et, sans plus réfléchir, d'un bond, comme une bête à +l'attaque, il se rua vers le lit, leva son couteau et, par deux fois, +avec des halètements de rage, l'enfonça jusqu'au manche. Il n'y eut pas +un cri, pas un râle; seule, la chute molle et sans écho d'un oreiller +troubla le silence, et la tête retomba, un peu en avant du traversin, +les lèvres entr'ouvertes et le menton sur la poitrine. + +Tremblant encore de peur et de colère, il recula d'un pas et contempla +son oeuvre. Sa lampe donnait une clarté si faible qu'il ne distinguait, +dans le désordre de la chemise froissée, ni la trace de sa lame, ni le +sang des blessures. Il avait dû frapper bien fort et bien juste, car +la face du vieux n'avait point changé. Du premier coup, rapide et +formidable, il l'avait arrêté net en plein élan, en pleine vie, comme +aurait pu faire une balle. Un orgueil lui vint de sa maîtrise, et il +grogna, menaçant: + +--Ah! tu étais là?... Eh bien, tu as vu, hein?... + +Or, penché sur le visage immobile, la pensée lui vint subitement, tant +les traits avaient peu changé, qu'il avait lardé la couverture, mais que +le vieillard n'était pas mort, et qu'il le regardait toujours avec une +souveraine ironie. + +Pour la seconde fois, il leva son arme et l'abattit, la releva et +l'abattit encore avec une frénésie sauvage, grisé par le bruit sourd de +la pointe trouant la poitrine, s'excitant à frapper par des jurons et +par des cris, indifférent au danger d'éveiller la maison. La chemise +n'était plus qu'une loque et la chair qu'une plaie. Seul, le visage, +qu'aucune blessure n'avait entamé, gardait son impassibilité redoutable. +Alors, l'homme, à demi fou, jeta sa lampe et prit sa victime à la gorge +pour frapper une dernière fois. + +Mais son poing droit levé resta en l'air et un cri s'arrêta sur ses +lèvres: car, sous sa main, il venait de sentir, non pas la chair humide +et pantelante d'où la vie vient de s'échapper avec des flots de sang, +mais une chair que nul frisson ne faisait tressaillir, froide de ce +terrible froid auquel rien n'est pareil; une chair morte, morte depuis +de longues heures!... Et son bras retomba... + +Le crime, cependant, ne l'avait jamais effrayé. Souvent, il avait vu son +couteau rouge; il avait reçu au visage la giclée chaude lâchée par les +artères crevées; il connaissait l'odeur du sang, le râle du corps qui +se vide... La mort qu'on donne n'est rien... Mais ça!!... Un respect +soudain éveillé en son âme d'assassin le tenait immobile, une terreur +superstitieuse du grand mystère le glaçait... Il avait cru la maison +vide, et il était entré chez un mort!... Il avait volé près d'un +mort!... Un mort!... Voilà donc d'où venaient cet effrayant silence et +cette ombre si calme!... + +Et comme au loin, très loin, une horloge sonnait cinq heures, sans oser +tourner la tête vers le butin oublié, sa casquette aux doigts, avec une +grande peur traversée par des souvenirs de prières, les yeux dilatés, +attirés dans la nuit vers ce mort qu'il n'avait pas fait, butant contre +les meubles, il sortit de la pièce à reculons... + + + +Un Maniaque + +Il n'était ni méchant, ni sanguinaire. Il avait seulement une conception +très spéciale des plaisirs de l'existence. Peut-être parce que, les +ayant tous pratiqués, il ne trouvait plus d'imprévu à aucun. + +Il allait au théâtre, non pour suivre le spectacle, ou pour lorgner de +droite et de gauche, dans la salle, mais dans le seul espoir d'être, un +jour, témoin d'un incendie. A la foire de Neuilly, il suivait toutes les +séances des ménageries dans l'attente de la catastrophe: le dompteur +dévoré par ses fauves. Il avait essayé des courses de taureaux, mais +s'en était dégoûté vite, la tuerie prenant ici un aspect trop réglé, +trop naturel, et il lui répugnait de regarder souffrir. + +Il cherchait uniquement l'angoisse horrible et fugitive du «jamais vu». +A telle enseigne que, s'étant trouvé à l'incendie de l'Opéra-Comique et +en étant sorti indemne; qu'ayant été à deux pas de la cage des fauves +le jour où Fred avait été dévoré par ses lions, il s'était presque +désintéressé du théâtre et des ménageries. A ceux qui s'étonnaient de +cet apparent changement dans ses goûts, il répondait: + +--Maintenant, j'ai vu. Ça ne me ferait plus rien. Je voulais me rendre +compte de l'effet produit sur les autres et sur moi. + +Lorsqu'il fut privé de ces deux plaisirs favoris--il avait employé dix +ans de sa vie avant d'arriver à leur réalisation--il vécut de longs mois +dans le marasme, sortant peu, désoeuvré. + +Or, un matin, les murs de Paris se couvrirent d'affiches multicolores +représentant, sur un fond azuré, une piste étrange inclinée, qui se +nouait et retombait comme un ruban. Tout en haut, un cycliste, point +minuscule, semblait attendre un signal pour se lancer vers le plongeon +vertigineux. + +En même temps, dans les journaux, on lut le récit d'un extraordinaire +tour de force et l'on eut ainsi l'explication de cette affiche bizarre. + +Il s'agissait pour l'homme de filer à toute allure sur la piste +étroite, de remonter la boucle et de la redescendre. Dans cette course +fantastique, l'acrobate se trouvait pendant une seconde la tête en bas +et les pieds en l'air. + +Le gymnasiarque convia la presse à venir examiner son engin, à tourner +et à retourner sa machine, pour qu'il fût bien établi que le tour était +honnête, franc, dénué de tout subterfuge, basé sur des calculs d'une +précision extrême, immanquable avec du sang-froid. + +Mais dès l'instant où la vie d'un homme tient à ces mots: le sang-froid, +elle tient à peu de chose! + +Notre maniaque, depuis l'annonce du spectacle, avait repris un peu de sa +bonne humeur. Ayant assisté aux premières démonstrations, il avait la +conviction de trouver là une émotion neuve, et, le soir des débuts, il +fut aux premières places pour voir «boucler la boucle». + +Il avait loué une loge qui se trouvait dans le prolongement de la piste, +et de là, seul, n'ayant voulu près de lui personne qui pût distraire son +attention, il put suivre le saut vertigineux. + +Le tout durait quelques secondes à peine. Il eut juste le temps de voir +la tache noire foncer sur la blancheur de la piste, un formidable élan, +un plongeon, un bond gigantesque, c'était tout. Cette fois il avait eu +une angoisse aussi prompte qu'un éclair. + +Mais, tandis qu'il sortait, se mêlant à la foule, il réfléchit que deux, +trois fois peut-être, ce spectacle lui ferait passer un frisson, puis +qu'il se blaserait sur celui-là comme sur les autres. + +Il revenait donc un peu ennuyé, songeant: «Ce n'est pas encore ça!», +quand il réfléchit que le sang-froid d'un homme a des limites, que la +solidité d'une bicyclette n'est, après tout, qu'une chose relative, et +qu'il n'est pas de piste si résistante qu'elle ne puisse, à un moment +donné, fléchir. Il en arriva donc à cette conclusion que, fatalement, un +accident devait se produire. + +De là à décider de guetter cet accident il n'y avait qu'un pas. + +--J'irai, décida-t-il, voir boucler la boucle tous les soirs, jusqu'à ce +que l'homme se casse la figure. Et si cela n'arrive pas durant les trois +mois qu'il passera à Paris, je le suivrai ailleurs! + +Pendant deux mois, tous les soirs, à la même heure, il entra dans la +même loge, se mit à la même place... L'accident ne se produisait pas. On +avait fini par le connaître au contrôle. Il avait du reste loué la loge +pour toute la série des représentations, et l'on se demandait la raison +de cette fantaisie coûteuse, sans la pouvoir découvrir. + +Un soir que l'acrobate avait fait son tour plus tôt que de coutume, il +le rencontra dans un corridor et vint à lui. Il n'eut pas besoin de se +présenter longuement. + +--Je sais, monsieur, lui répondit le gymnasiarque, que vous êtes un +habitué de la maison. Vous y venez tous les soirs. + +Il parut surpris et demanda: + +--En effet, je m'intéresse vivement à votre exercice... Mais, qui a pu +vous dire?... + +L'homme sourit: + +--Oh! personne. Je vous vois, simplement. + +--Voilà qui est surprenant. A une hauteur pareille... dans un pareil +moment... vous avez l'esprit assez libre pour considérer les spectateurs +dans la salle? + +--Oh! pardon. Je ne considère pas les spectateurs dans la salle. Ce +serait fort dangereux pour moi, et j'ai trop besoin de toute ma présence +d'esprit pour chercher des visages dans cette foule qui s'agite et +murmure. En toutes choses concernant notre profession, à côté du tour en +lui-même, de sa théorie et de sa pratique, il y a un procédé, un truc... + +Il sursauta: + +--Un truc?.. + +--Entendons-nous, ce n'est pas une supercherie que je veux dire. +J'entends par là quelque chose dont le public ne se doute pas, et qui +constitue le point le plus délicat de l'exercice. Suivez-moi bien. Je +mets en fait qu'il est impossible de se vider le cerveau au point de +ne plus avoir qu'une seule pensée, au point que votre volonté ne +s'éparpille pas, si je peux dire. Eh bien, moi, je choisis dans toute la +salle un objet, un point fixe sur lequel je rive mes regards. Je ne vois +que ce point, cet objet. Dès la seconde où il est dans mes yeux, rien +d'autre n'existe plus. Je suis en selle. Mes mains cramponnées au +guidon, je ne me préoccupe de rien: ni de mon équilibre, ni de ma +direction. Je suis sûr de mes muscles. Ils sont fermes comme l'acier. Il +n'y a qu'une partie de moi-même contre laquelle je me mette en garde: +mes yeux. Mais quand une fois ils sont attachés, ils ne me font plus +peur. Eh bien, le soir où j'ai débuté, je ne sais pas pour quelle +raison, mes regards sont tombés sur votre loge. Je vous ai vu. Je n'ai +plus vu que vous. Vous avez sans le savoir pris mes yeux... Vous avez +été ce point, cet objet, dont je vous parlais tout à l'heure. Le second +jour je vous ai cherché à la même place. Ainsi les jours suivants. Si +bien qu'à présent, dès que je suis entré, d'instinct mon regard vous +cherche, vous suit. Vous êtes, sans vous en rendre compte, l'auxiliaire +précieux, indispensable de mon tour. Vous comprenez, dans ces +conditions, que je puisse vous connaître. + +Le lendemain, ainsi que de coutume, le maniaque était dans sa loge. Dans +la salle, c'était un mouvement, un bruit confus. Brusquement le silence +se fit, profond; on eût dit que pas un souffle ne sortait de ces +poitrines. L'acrobate était monté sur sa machine, que deux hommes +tenaient, attendant le signal du départ. Il était bien d'aplomb, les +poings au guidon, la tête droite, le regard fixé devant lui. + +Il cria: «Hop!» et les hommes le poussèrent. + +Mais au même moment, le plus naturellement du monde, le maniaque se +leva, repoussa son siège et s'assit de l'autre côté de la loge. Alors on +vit une chose effroyable. L'acrobate eut un violent haut-le-corps. Sa +machine, qui piquait en avant, fit une embardée formidable, bondit +en dehors de la piste et alla au milieu des hurlements d'épouvante +s'écraser sur le sol. + +D'un geste méthodique, le maniaque enfila son pardessus, lissa son +chapeau d'un revers de manche et sortit. + + + +Le Père + +Quand la dernière pelletée de terre fut retombée, et qu'ils eurent donné +la dernière poignée de mains, le père et le fils rentrèrent chez eux +à petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tête vide, pris +soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps +soutenus. + +La maison imprégnée encore du parfum des fleurs, la maison redevenue +calme après l'affolement, les allées et venues de ces deux jours, leur +parut étrangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait précédés +avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu'ils revenaient d'un long +voyage, mais qu'ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large +soupir qui dit: «Ah! qu'on est bien chez soi!...» Tout était propre, +net. Près de la cheminée, le chat couché en rond ronronnait doucement, +et le soleil d'hiver étalait sa gaieté timide sur les vitres. + +Le père s'assit près du feu, hocha la tête et soupira: + +--Ta pauvre maman!... + +Et deux larmes glissèrent sur sa bonne figure toute ronde, sa bonne +figure que le chagrin, le froid de la rue et la tiédeur de la pièce +avaient congestionnée un peu. + +Ensuite, par besoin d'entendre autre chose que le ronron du chat, le +tic-tac de l'horloge et le crépitement du bois sur les chenets envahi, à +son insu, par cet orgueil de vivre après ceux qui s'en sont allés pour +jamais, il se mit à parler: + +--Tu as vu les Dupont? Ils étaient tous là, et la présence du grand-père +m'a beaucoup touché... Ta maman les aimait bien... Mais, comment se +fait-il que ton ami Brémaud ne soit pas venu?... Oui, je sais... Au +milieu de tout ce monde, il se peut que je ne l'aie pas remarqué... + +Il soupira encore: «Mon pauvre petit!...» repris d'une tendresse câline +pour ce grand garçon de vingt-cinq ans qui, près de lui, pleurait +silencieux. + +La vieille bonne entra sur la pointe des pieds, si doucement qu'ils ne +l'entendirent pas ouvrir la porte. + +--Allons, monsieur! il ne faut pas rester comme ça! Il faut manger! + +Ils levèrent la tête. + +C'était vrai! Il fallait manger. La vie les reprenait. Ils avaient +faim, non pas cette faim heureuse des jours où l'on aime à s'installer +commodément à table, mais la faim de la bête qui se sent l'estomac vide. +Jusqu'ici, une pudeur les avait retenus. Maintenant, ils se regardaient +sans rien dire, désirant et redoutant à la fois ce premier tête-à-tête à +la table trop grande, près de la place vide. + +Et le père, les yeux gros de larmes, murmura: + +--Oui, vous avez raison... Faites-nous à manger... Il faut, mon petit... + +Le fils approuva de la tête et se leva: + +--Je passe un vêtement et je reviens. + +Il sortit. La porte refermée, comme il allait entrer machinalement dans +la chambre de sa mère, la vieille bonne s'approcha de lui, et lui dit +presque bas: + +--Monsieur Jean, j'ai quelque chose pour vous... une lettre que votre +maman m'a confiée, voilà huit jours, quand elle s'est sentie perdue... +Elle m'a recommandé de vous la remettre... après seulement... La voilà. + +Il s'arrêta, surpris, regarda la servante. Elle se tenait devant lui, +hésitante, l'enveloppe qu'elle lui tendait tremblait au bout de ses +doigts, et, tout d'un coup, il eut la sensation précise qu'une grande +douleur, un grand secret, étaient là, près de lui. + +Il dit, la gorge serrée: + +--Donne... et entra. + +Dès qu'il fut seul, sans réfléchir, il s'enferma à double tour. La +chambre, avec son lit trop plat, ses rideaux trop tirés, sa cheminée +sans feu, et ses meubles trop bien rangés, avait déjà l'aspect +abandonné. + +Il tournait et retournait la lettre entre ses doigts, glacé devant cette +écriture vivante de la morte, cette écriture chère, si souvent regardée +jadis, et qui, sur le papier un peu froissé, s'étalait, déjà tremblée. + +A travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le +couvert. + +Il déchira l'enveloppe et lut: + +«Mon enfant chéri, + +«Je sens que l'heure de l'éternel adieu est proche. Je m'en vais sans +faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant +et que le temps est loin où je t'étais indispensable. J'ai conscience +d'avoir été une mère irréprochable. Mais, un très lourd secret dort +entre nous, que je n'eus pas le courage de te révéler, qu'il est +nécessaire pourtant que tu saches. + +«Celle que tu as aimée, respectée par-dessus tout, celle à qui tu +contais tes peines de tout petit et tes tristesses d'homme, ta maman, +mon chéri, est une grande coupable: + +«Tu n'es pas le fils de celui que tu as toujours appelé «père». Il y a +eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne +l'avoir pas avoué. Ton père, ton vrai père, existe. Il t'a vu grandir de +loin, et t'aime, je le sais. Tu es à l'âge où l'on peut prendre les plus +graves décisions. Toute ta vie est à refaire, si tu le veux. Tu peux +être riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m'a manqué. +L'acte que je commets est lâche, je le sais... Ayant mal vécu, je ne +pouvais que mal mourir. Cent fois j'ai été sur le point de fuir cette +maison, de t'emporter avec moi. L'énergie m'a fait défaut... Il eût +suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute: un soupçon... une +parole mauvaise... Mais rien!... Pas un nuage...» + +Il s'arrêta, écrasé par cette révélation. + +Ainsi, sa mère avait eu un amour!... Elle avait pu porter si longtemps +ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu'un tressaillement +trahît sa faute et son remords! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses +des autres femmes, lui pour qui tout orgueil, toute vénération, toute +joie se résumaient en ce seul mot: «Maman!...» il avait grandi là, +étranger, vivante insulte à ce brave homme qui n'avait eu pour lui que +tendresse et bonté!... + +Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit, +passant par les rues de la ville, donnant la main à son papa... Il +grandissait... Une très grave maladie le tenait durant de longs mois +entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis à son chevet +essayant de sourire avec des larmes dans les yeux... Le temps passe... +Les affaires vont mal, et ce sont d'autres souvenirs, plus aigus, plus +poignants... les conversations qu'il écoute, le soir, pelotonné dans +son lit. La mère parle peu; le papa dit: «Je me restreindrai... Je ne +fumerai plus, je n'irai plus au café... Mes vêtements sont encore très +bons... Il ne faut surtout pas que le gamin pâtisse... C'est un mauvais +moment à passer, voilà tout... En rognant de-ci, de-là, nous pourrons +lui donner des douceurs... Les petits ont toute la vie devant eux pour +souffrir... A quoi bon les attrister si tôt!...» + +Et voilà l'homme qu'elle a trompé!... + +Il se mit à pleurer. La phrase de la lettre revenait à sa mémoire: «Tu +es à l'âge où on peut prendre les plus graves décisions». + +C'était vrai. Il n'avait même pas le droit d'hésiter. Pas une seconde, +l'idée de la richesse n'effleura son esprit. Il aurait simplement le +courage qui lui avait manqué, à Elle. Il quitterait cette demeure sans +rien dire... Il s'en irait très loin, très loin, pour ne plus revenir. +Ainsi, la honte, la honte qu'il savait, partirait avec lui. Comment +pourrait-il, à présent, sans rougir, s'asseoir à cette table? entendre +la bonne voix lui dire: «Mon petit», et rappeler le souvenir de la +«pauvre maman...»? + +Sa résolution était prise. Il sanglota: + +--Oh! maman, maman! qu'est-ce que tu as fait!... + +Adieu la vie tranquille et calme, le retour au foyer, le regard attendri +sur le passé défunt, car, il n'avait pas le droit, en vérité, de +continuer le mensonge et la faute. + +Il restait immobile, abîmé dans sa douleur. + +Un bruit venait de la salle à manger. + +--... Pauvre petit!... Il a du chagrin!... Il est dans la chambre de sa +maman... Laissez-le pleurer... Ah! nous sommes bien malheureux... Je me +sens si vieux! Il me reste, heureusement! C'est un brave enfant, il ne +me quittera pas! + +Il releva la tête et se mordit les lèvres. Le père parlait toujours, et, +peu à peu, en l'écoutant, ses pensées prenaient un autre cours. La +voie qu'il devait suivre lui semblait moins facile, son devoir lui +apparaissait plus obscur. + +«Il ne me quittera pas...» + +Avait-il le droit d'abandonner ce pauvre être, de le laisser vieillir +tout seul au foyer déserté?... Partir! Voilà tout ce qu'il trouvait pour +payer sa tendresse, ses efforts, ses privations... Oui... + +Mais il n'était pas son fils... Sa présence ici, sous son toit, avait +quelque chose d'intolérable, d'odieux... Pourtant, il fallait se +décider, de suite; après, il serait trop tard. + +Il tenait toujours la lettre de sa mère. Il se remit à lire: + +«Il eût suffi de peu de chose pour me donner cette énergie, sans doute: +un soupçon, une parole mauvaise... Mais rien, pas un nuage...» + +La voix du père reprit, derrière la cloison: + +--Oui, j'ai vécu vingt-sept ans avec elle, et, durant vingt-sept ans, +entre nous, rien, pas un nuage... + +Les mêmes mots... la même phrase!... + +Il reprit sa lecture: + +«Et maintenant, je vais te dire le nom de ton vrai père. C'est...» + +La lettre tremblait dans ses doigts. Un regard, et le nom serait à +jamais gravé dans ses yeux, dans tout son Etre... et alors... alors... +il ne pourrait plus... + +La voix appela doucement: + +--Allons, viens, mon petit, viens à table... + +Il eut un grand frisson et ferma les yeux une seconde. Ensuite il prit +une allumette, leva le bras et mit le feu au papier. Il le regarda +brûler, lentement, et, quand la flamme vint lécher ses ongles, il ouvrit +les doigts. Un carré de cendre noire tomba sur le plancher. Un coin +blanc, très étroit acheva de se consumer... Plus rien... + +Alors, il tira la porte, demeura un instant immobile sur le seuil, et, +voyant devant lui le brave homme, avec sa bonne figure, ses yeux rougis +et ses mains qui tremblaient, il le prit dans ses bras, l'embrassa +passionnément, comme on embrasse un être cher que l'on croyait à tout +jamais perdu et sanglota: + +--Papa! Mon vieux papa!... + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Sous la Lumière rouge + Soleil + Le Droit au Couteau + Le Coq chanta + L'Horloge + Le Mauvais Guide + Fascination + Circonstances atténuantes + Le Puits + Le Miracle + Le Disparu + Le Baiser + Le Rapide de 10 h. 50 + Illusion + Un Savant + «Mes Yeux» + L'Encaisseur + Les Corbeaux + Un Piquet? + Sur la Route + Le Coupable + Le Mendiant + Confrontation + La Maison vide + Un Maniaque + Le Père + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Portes de l'Enfer, by Maurice Level + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PORTES DE L'ENFER *** + +***** This file should be named 14071-8.txt or 14071-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/0/7/14071/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the PG Online +Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14071-8.zip b/old/14071-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..efa2f4b --- /dev/null +++ b/old/14071-8.zip |
