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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:37 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14071 ***
+
+=======================================================================
+ ÉDITION DU «MONDE ILLUSTRÉ»
+ 13, QUAI VOLTAIRE, 13.
+ PARIS
+
+ MAURICE LEVEL
+
+ Les Portes De l'Enfer
+
+ 1910
+
+
+ DU MÊME AUTEUR:
+ L'Épouvante (Roman) 1 vol.
+ L'Ombre (Roman) 1 vol.
+
+
+=======================================================================
+
+ MAURICE LEVEL
+
+
+ LES PORTES DE L'ENFER
+
+
+
+Sous la lumière rouge
+
+Assis dans un large fauteuil près de la cheminée, les coudes aux genoux,
+les mains tendues au feu, il parlait d'une voix lente, s'arrêtant
+brusquement pour murmurer: «Oui... oui...», comme s'il avait eu besoin
+de reconnaître ses souvenirs et d'approuver sa mémoire fatiguée, puis
+reprenait la phrase interrompue.
+
+Sur la table traînaient des papiers, des chiffons, des livres. La lampe
+éclairait mal; je ne voyais de lui que sa face un peu grise, et ses
+mains qui, sous la flamme du foyer, faisaient deux longues taches.
+
+Le ronron du chat roulé devant le feu, et le crépitement des bûches où
+dansaient d'étranges lueurs, troublaient seuls le silence. Il semblait
+parler de très loin, comme dans un rêve:
+
+--Oui... oui... Ce fut le grand, le plus grand malheur de ma vie.
+J'aurais pu supporter d'être réduit à la misère, de devenir infirme...
+tout... mais ça! Avoir vécu dix ans auprès d'une femme adorée, la voir
+disparaître, et rester seul, tout seul, devant l'avenir solitaire...
+C'est dur!... Il y aura six mois bientôt qu'elle est partie!... Que
+c'est long! et comme c'était court autrefois!... Encore, si je l'avais
+eue malade quelque temps, si l'on m'avait laissé comprendre!... C'est
+horrible à dire, mais quand on sait, n'est-ce pas, la raison se
+prépare... le coeur se vide peu à peu, et l'on s'habitue... tandis que
+là!...
+
+--Je croyais, lui dis-je, qu'elle avait été souffrante quelque temps?
+
+Il hocha la tête:
+
+--Du tout, du tout... Jamais les médecins ne purent me dire ce qu'elle
+avait eu... Elle a été emportée en deux jours. Depuis, je ne sais ni
+comment, ni pourquoi je vis. Tout le jour, je rôde dans les chambres,
+poursuivant un souvenir qui s'enfuit, m'imaginant qu'elle va
+m'apparaître derrière une tenture, qu'un peu de son odeur flotte encore
+parmi ces pièces inhabitées...
+
+Il étendit la main vers la table:
+
+--Hier, tiens, j'ai retrouvé cela... cette voilette, dans une de mes
+poches. Elle me l'avait confiée un soir, nous allions au théâtre, et
+il me semble qu'elle sent son parfum, qu'elle est encore tiède d'avoir
+effleuré son visage... Mais non! Tout s'en va: seul le chagrin
+demeure... _Il y a bien quelque chose_, mais ça!...
+
+Dans le premier moment de douleur, il vous vient parfois des idées
+extraordinaires... Croirais-tu que je l'ai photographiée sur son lit
+de mort! Dans cette pauvre chambre d'où son âme venait de partir,
+j'ai installé mon appareil, j'ai allumé du magnésium; enfin, à
+cette effroyable minute, j'ai fait avec un soin et des précautions
+méticuleuses, des choses qui me révoltent aujourd'hui... Malgré tout,
+quand j'y pense, je me dis qu'elle est là, que je pourrais la voir telle
+que je la vis pour la dernière fois!
+
+--Et, où as-tu ce portrait? demandai-je.
+
+Il s'avança un peu, et me répondit à mi-voix:
+
+--Je ne l'ai pas, ou plutôt, si... je l'ai... J'ai le cliché. Mais je ne
+me suis jamais senti le courage de le développer... Il est resté dans
+l'appareil... j'ai peur d'y toucher... Et pourtant! comme je voudrais,
+comme je voudrais!...
+
+Il posa sa main sur mon bras:
+
+--Ecoute: ce soir... ta présence... d'avoir parlé d'elle... je me
+sens mieux... je me sens fort... Veux-tu, viens avec moi dans mon
+laboratoire... Nous allons développer ce cliché?...
+
+Il interrogeait mon visage d'un regard anxieux d'enfant qui tremble
+qu'on lui refuse le jouet souhaité.
+
+--Soit, lui dis-je.
+
+Il se leva vivement.
+
+--Oui... avec toi, ce ne sera pas la même chose... avec toi, je serai
+plus calme... et cela me fera du bien... beaucoup de bien... tu
+verras...
+
+Nous entrâmes dans son laboratoire: un cabinet très sombre où des
+flacons étaient alignés sur des étagères. Une tablette chargée de
+cuvettes, de fioles et de livres, s'étendait d'un mur à l'autre.
+
+Il ne parlait pas, vérifiant les étiquettes des bouteilles, essuyant les
+cuvettes, et la lueur de la bougie qui tremblait faisait danser autour
+de lui des ombres.
+
+Il alluma une lanterne à verre rouge, éteignit sa bougie, et me dit:
+
+--Ferme la porte.
+
+Cette nuit déchirée par la lumière sanglante, avait quelque chose
+de dramatique. Des reflets inattendus s'accrochaient aux flancs des
+bouteilles, à ses joues sabrées de rides, à ses tempes creuses.
+
+Il dit:
+
+--La porte est bien fermée? Alors, je commence.
+
+Il ouvrit un châssis, et en tira le cliché. Il le prit avec soin, les
+doigts écartés, les pouces et les index posés aux angles, et le regarda
+longuement, comme si ses yeux avaient pu voir l'image endormie qui tout
+à l'heure allait s'éveiller.
+
+Il murmura:
+
+--Elle est là! C'est horrible!...
+
+Ensuite, lentement, il le laissa glisser dans le bain, et se mit à
+remuer la cuvette.
+
+Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que la porcelaine frappant
+à intervalles réguliers la planchette, rendait un son bizarre et
+douloureux. Sous la lumière rouge, le liquide caressait la plaque dans
+un va-et-vient monotone: le bruit léger qu'il faisait le long des parois
+évoquait un bruit de sanglots, et je ne pouvais détacher mes yeux de
+ce carré de verre à la couleur laiteuse qui, peu à peu, se teintait de
+noir, vers les bords.
+
+Le bain, d'abord très clair, fonça insensiblement; bientôt, une tache
+apparut au milieu de la plaque, une tache qui, peu à peu, s'élargit,
+adoucie par endroits de nuances plus claires.
+
+Je regardai mon ami. Ses lèvres, agitées d'un tremblement, murmuraient
+d'inintelligibles paroles.
+
+Il retira le cliché, l'éleva à la hauteur de ses yeux, et, comme je me
+penchais sur son épaule, il parla:
+
+--Cela vient... doucement... Mon bain est trop faible... Mais ce n'est
+rien... Voici que les blancs apparaissent... Attends... tu vas voir...
+
+Il replaça la plaque, qui s'enfonça dans le liquide avec un bruit de
+ventouse qu'on tire.
+
+Elle avait pris une couleur presque uniformément grise. Il baissa la
+tête, et dit simplement:
+
+--Ce rectangle noir, c'est le lit... Plus haut, ce carré que tu aperçois
+(il me l'indiqua d'un mouvement du menton), l'oreiller; et, au milieu,
+cette zone plus claire avec une raie pâle qui tranche sur le fond
+noir... c'est Elle... avec le crucifix que j'avais mis entre ses doigts.
+
+Sa voix s'étrangla un peu:
+
+--Ma pauvre petite... ma chérie!...
+
+Des larmes coulaient sur ses joues, de grands hoquets soulevaient sa
+poitrine... Et il pleura, sans effort, comme savent pleurer ceux qui ont
+l'habitude du chagrin, et à qui les sanglots sont devenus plus familiers
+que le sourire.
+
+Parmi ses larmes, il disait:
+
+--Les détails se précisent... Voici près d'Elle les cierges allumés et
+le rameau de buis bénit... ses cheveux que j'aimais tant... ses mains
+dont elle était si fière... et le petit chapelet blanc, retrouvé dans un
+livre de messe... Mon Dieu!... Cela me fait mal de revoir tout cela, et
+cependant, je suis heureux... très heureux... Il me semble que je la
+regarde, ma pauvre petite...
+
+Sentant que l'émotion le gagnait, je voulus abréger, et lui dis:
+
+--Ne crois-tu pas que le cliché soit assez venu...?
+
+Il prit la plaque, l'approcha de la lanterne, l'examina de près, la
+remit dans le bain, la retira de nouveau, l'examina encore, la replaça,
+et murmura:
+
+--Non... non...
+
+Je me souviens que le son de sa voix et la brusquerie de son geste me
+frappèrent. Mais je n'eus pas le temps de réfléchir, car il se remit à
+parler.
+
+--Il y a des choses qui vont venir, encore... C'est un peu long, mais,
+je t'ai dit... mon bain est faible... Alors, les détails n'apparaissent
+que progressivement.
+
+Il compta: Un... deux... trois... quatre... cinq...
+
+--Cette fois, c'est suffisant. A trop vouloir pousser, j'abîmerais....
+
+Il prit le cliché, le secoua verticalement, le passa dans l'eau, et me
+le tendit:
+
+--Regarde.
+
+Mais soudain, comme j'allongeais la main, je le vis reculer vivement, se
+courber, approcher la plaque de la lanterne et, dans cette seconde,
+son visage éclairé par la lumière rouge m'apparut si effrayant que je
+m'écriai:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Ses yeux étaient démesurément ouverts, ses lèvres relevées découvraient
+ses dents, ses mâchoires s'entrechoquaient; j'entendais son coeur bondir
+dans sa poitrine, et je voyais son grand corps osciller d'avant en
+arrière.
+
+Je mis la main sur son épaule, et, cherchant à me rendre compte de ce
+qui faisait naître en lui cette effroyable angoisse, je lui criai pour
+la seconde fois:
+
+--Voyons... Réponds... Qu'est-ce que tu as?
+
+Alors, tournant vers moi une face qui n'avait plus rien d'humain,
+plongeant ses yeux sanglants dans mes yeux, il me saisit le poignet d'un
+mouvement si brutal que ses ongles entrèrent dans ma chair.
+
+Par trois fois, il ouvrit la bouche, essayant de parler, et, tout à
+coup, brandissant le cliché au-dessus de sa tête, il hurla dans la nuit
+éclaboussée de rouge:
+
+--J'ai!... J'ai!... Misérable! Bandit! Assassin que je suis! J'ai...
+qu'elle n'était pas morte!... J'ai... Que les yeux ont bougé!...
+
+
+
+Soleil
+
+Comme il avait été ramassé un soir d'hiver, petite chose vagissante,
+près d'une borne; comme rien dans ses pauvres langes n'indiquait même
+l'initiale d'un nom qui pût être le sien, et que les enfants douloureux
+sont ceux que le Seigneur préfère et qu'il réclame, on l'avait appelé
+_Paradieu_.
+
+Jusqu'à douze ans, il était resté aux Enfants-Assistés, puis, un beau
+jour, s'était enfui, et avait pris la route, la besace au dos, la trique
+au poing.
+
+Depuis, il avait vécu au hasard, un peu de charité, un peu en
+s'employant aux travaux des campagnes. Jamais, il ne restait longtemps
+au même endroit, craignant peut-être qu'on ne découvrît sa trace,
+peut-être seulement guidé par un obscur instinct qui le poussait vers le
+large horizon, vers les champs que l'été soulève, et les grands bois qui
+chantent d'éternelles chansons, avec des airs et des paroles que seuls
+ceux qui s'endorment dans leur ombre comprennent.
+
+Il devint un homme. Un matin, les gendarmes l'éveillèrent au bord d'un
+fossé, et l'arrêtèrent pour vagabondage. On fit sur lui une enquête
+rapide; on apprit qu'il appartenait au contingent qui partait et que,
+déclaré _bon absent_, il devait être rendu quelques jours plus tard à la
+caserne. On lui dit:
+
+--Tu as de la chance d'avoir été rencontré ainsi!... Une semaine de
+plus, tu étais insoumis.
+
+Il ne saisit pas très exactement quelle était cette chance, ce que
+signifiait ce mot: «insoumis»; mais, comme il était doux et timide, il
+sourit:
+
+--Oui, j'ai de la chance!
+
+Il se laissa conduire au régiment sans révolte ni regret.
+
+D'abord, la vie lui sembla facile et douce. Habitué à coucher le plus
+souvent à la belle étoile, à manger à la fortune du chemin, à grelotter,
+l'hiver, sous des haillons troués, à marcher tout le jour, le ventre
+creux, les jambes molles, il pensa, regardant le ciel d'automne, la
+terre nue, les arbres défeuillés et luisants, qu'en parlant de sa
+chance, on faisait allusion à son passé de misère, à ce présent de
+repos... Il s'étonnait d'entendre ses camarades se plaindre, et parlait
+peu, sachant très peu de mots.
+
+L'hiver fut rude. L'exercice achevé, il contemplait les toits ouatés de
+neige, les oiseaux qui, dans les gouttières, piquaient la glace pour
+se désaltérer, les cheminées d'où la fumée montait, droite et légère,
+songeant:
+
+--Je suis à l'abri, moi!... j'ai un lit!... Dans la chambrée, le poêle
+ronfle... je suis bien!...
+
+Mais lorsque, avec le printemps revenu, les premiers bourgeons
+pointèrent au bout des branches, lorsqu'il revit le soleil, le ciel
+clair et les matinées lumineuses, un étrange malaise s'empara de lui.
+
+Accoudé à la fenêtre, les poings au menton, les oreilles remplies d'un
+bruissement confus, les yeux mi-clos, il oublia l'abri des mauvais
+jours, les vêtements chauds; la bouche grande ouverte, il aspirait à
+pleins poumons la brise, qui lui portait, avec le parfum des campagnes,
+le souffle immense des espaces sans fin, et le ressouvenir de sa liberté
+en haillons...
+
+Il devint triste, préoccupé, nerveux. Le soir, après la soupe, il
+s'enfuyait à travers champs. Mais, si loin qu'il courût, il humait
+encore l'haleine de la ville, il voyait les toits bleus des maisons, les
+longues cheminées des usines; il entendait les sonneries de la caserne,
+et cela l'empêchait de regarder les vastes horizons, d'écouter la
+musique des plaines... Il se parlait à lui-même:
+
+--Tu n'es point fait pour cette existence-là!... Il faut reprendre ton
+bâton, ta besace!... Oui... mais... et la prison?...
+
+Il résista de toutes ses forces deux semaines. Il était si triste, si
+las, que des camarades lui dirent:
+
+--Faut te faire porter malade, Paradieu!
+
+Mais il hocha la tête, et un beau soir, n'y tenant plus, il sortit comme
+de coutume, à cinq heures, déroba chez un fripier un vieux pantalon, une
+blouse, jeta par-dessus le pont son uniforme, sa baïonnette... et ne
+rentra plus au quartier.
+
+Il marcha toute la nuit et tout le jour. Une ivresse le tenait. Il
+allait sous le ciel profond, libre, joyeux, à l'aventure. A l'ombre des
+saules, assis près d'un ruisseau, il riait et pleurait à la fois, les
+mains jointes, en extase, devant l'eau transparente, suivant le vol des
+libellules, l'ondulation des herbes et la nappe verte des champs, où les
+bêtes, le genou fléchi, broutaient avec un bruit gras et cadencé.
+
+Pourtant, ce n'était plus en lui l'insouciance d'autrefois. Du contact
+rapide pris avec les hommes réguliers, il avait conservé, obscure et
+menaçante, la notion du châtiment.
+
+Certes, il aimait toujours les bois et les grands prés, les arbres qui
+pleurent et les sources qui chantent; il les aimait peut-être plus qu'il
+ne les avait jamais aimés, et le soleil aussi, le compagnon géant qui
+fait les jours étincelants et permet les nuits tièdes; il les aimait...
+mais avec la terreur de leur être arraché. Il n'osait plus traverser
+les villages; il craignait les hommes, les fuyait, et, brusquement, au
+détour d'un chemin, des gendarmes lui mirent la main au collet.
+
+Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné, pour désertion et
+destruction d'effets militaires, à cinq ans de prison.
+
+Il ne comprit vraiment l'horreur--non de sa faute, mais de sa
+peine,--que lorsqu'il descendit de la voiture cellulaire, et pénétra
+dans le pénitencier.
+
+Il endossa le pantalon et la vareuse bruns, le képi à longue visière,
+et, à la vue de la cour toute petite entourée de murs blancs, si hauts
+qu'il lui fallait jeter la tête en arrière pour voir le ciel; devant les
+casemates sombres et les arbres étiques, un froid mortel coula sur sa
+nuque. Il essaya de se raisonner un peu:
+
+--Je ne suis pas perdu tout à fait, puisque je vois encore le ciel...
+Tant qu'on voit le soleil et le ciel, il y a de l'espoir... Autrement,
+ce serait la mort...
+
+Mais au bout de vingt-quatre heures, il se mit à souffrir atrocement. A
+la caserne, c'était presque la liberté. Il pouvait, la journée achevée,
+galoper dans les champs. A l'exercice même (on les menait sur les
+remparts), ses pieds foulaient l'herbe verte et, devant lui, il
+regardait ce qui, jadis, était son bien: l'espace!...
+
+Tandis qu'ici, il fallait demeurer tout le jour à l'atelier, sous l'oeil
+mauvais du sergent...
+
+Il devint hargneux et sournois. Comprenant enfin son impuissance, il
+opposait à tout la force d'inertie, étouffant mal la révolte de son
+coeur.
+
+Il devait rester apprenti trois mois. Au bout de ce temps, on le mit à
+l'ouvrage. Il dit:
+
+--Je ne sais pas...
+
+--Si votre tâche n'est pas faite, et bien faite, demain, vous aurez
+quatre jours de cellule...
+
+Il répondit avec calme:
+
+--Il est probable qu'elle ne le sera pas.
+
+--Eh bien, vous allez y aller tout de suite!
+
+On le poussa jusqu'aux cellules. Il entendit la porte se refermer sur
+lui, les clés grincer dans les serrures, et resta seul dans l'obscurité
+complète. Il s'arracha les cheveux.
+
+Ah! les bandits! Comme du premier coup ils avaient bien trouvé le pire
+supplice! Lui, pour qui la lumière c'était la vie, ils l'avaient jeté
+dans le noir! On lui avait arraché le soleil par lambeaux... D'abord, un
+peu à la caserne... puis, à la prison... puis, dans les casemates... et
+puis, enfin, comme il lui en restait un peu, un tout petit peu, juste de
+quoi ne pas mourir... ils lui avaient tout enlevé...
+
+Pourtant, à force d'écarquiller les yeux, il remarqua qu'un peu de jour
+glissait entre les barreaux scellés au-dessus de la porte. Il suivit
+le rayon. Il semblait venir du fond du couloir... puis se perdait. Il
+marcha dans sa cellule, cherchant à s'orienter, réfléchissant:
+
+--Si la lumière vient jusqu'ici, c'est que le ciel n'est pas bien loin.
+Oui... Mais, le voir!... Voir le ciel... un tout petit peu... un petit
+coin... si petit, si petit...
+
+Il mit les mains dans ses poches, et sentit quelque chose de lisse, un
+bout de glace que, peu de temps avant, il avait ramassé dans la cour. Il
+le prit dans la main, et la glace lui parut lumineuse. Il pensa:
+
+--Tiens?... Que veut dire cela?...
+
+Il se rendit compte qu'il était juste sur le trajet de la flèche de
+lumière. Et, soudain, comme, assis sur sa couchette, il fixait toujours
+le miroir, il poussa un cri.
+
+Au fond de sa main, sur ce carré de verre, une miette de ciel se mirait;
+une miette, mais bleue, limpide, et si brillante, qu'on eût dit une
+étoile dansant au fond d'un puits.
+
+Sa détresse fondit en une joie immense. Il n'osait faire un mouvement,
+craignant de voir s'enfuir la chère image, et, peu à peu, une bizarre
+pensée le pénétra:
+
+--Il était mieux ici qu'à l'atelier: il faisait froid?... Il faisait
+noir?... Hé non! puisqu'il y avait du ciel!... Il était seul, du
+moins... Il pouvait penser, pleurer ou rire à sa guise, sans que pesât
+sur lui le regard féroce de l'adjudant. Prison pour prison, il préférait
+celle-là. Il n'y avait donc qu'une chose à faire: Y rester.
+
+Dès lors, pour être puni de cellule, il apprit à ruser, supputant, au
+plus juste, le prix des fautes, se frottant les mains sitôt qu'on lui
+annonçait une augmentation, se faisant porter malade, sûr de n'être pas
+reconnu.
+
+Quand il se vit 120 jours en perspective--car, dans les pénitenciers, la
+durée du temps de cellule n'a d'autre limite que celle de la résistance
+de l'homme--il respira.
+
+Son coin de ciel dans le creux de sa main suffisait à son rêve. En
+s'éveillant, il se hâtait de le regarder, et disait:
+
+--Il fait beau aujourd'hui.
+
+Ou bien:
+
+--Mauvais temps!... Nous aurons de la pluie...
+
+Son imagination devenait de jour en jour plus aiguë; il vivait pour lui
+seul, à lui seul, une vie intense et profonde, et si, par aventure,
+l'aile d'un oiseau rayait son ciel d'une flèche brune, il croyait voir
+tous les nids des forêts, entendre les trilles des milliers de becs qui
+font vibrer les branches.
+
+Or, un matin qu'il était plongé dans sa contemplation, l'adjudant ouvrit
+sa cellule et l'appela:
+
+--Ici, Paradieu!
+
+Perdu dans son rêve, Paradieu ne répondit pas.
+
+--Eh bien! Vous êtes sourd?... Allons! Dehors!
+
+Il ne bougea pas. L'adjudant le secoua par la manche:
+
+--Faut-il que je vienne vous chercher?
+
+Comme il était très faible, il se laissa aller sans résistance, mais la
+lumière l'éblouit, et il se mit à trembler.
+
+--Vous ne savez plus rectifier la position?...
+
+Il s'appuya au mur pour ne pas tomber, essayant de dissimuler son bout
+de miroir.
+
+--Qu'est-ce que vous cachez là?
+
+Il balbutia:
+
+--Rien... Rien...
+
+L'adjudant lui ouvrit les doigts et, apercevant la minuscule glace,
+ricana:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+Il le regarda bien dans les yeux et répondit:
+
+--Mon soleil!
+
+--Voulez-vous me flanquer «votre soleil» en l'air!...
+
+Paradieu referma vivement la main et s'adossa au mur.
+
+--Allons, allons, grogna l'adjudant, au trot!
+
+D'un revers de main, il lui frappa le poignet d'un coup si sec, que la
+glace tomba à terre et se brisa.
+
+Une chose effrayante traversa le regard du prisonnier. Ses paupières
+s'ouvrirent, démesurées; il ne dit pas une parole, avança d'un pas;
+brusquement, ses mains s'abattirent sur le cou du sous-officier, s'y
+cramponnèrent si fort que la peau saigna sous ses ongles, que le corps
+fléchit, et roula inerte. Alors, penché sur la face violette, à bout de
+souffle, l'écume aux dents, il râla:
+
+--Tu m'as volé mon soleil!... Tu me l'as volé... volé...
+
+Puis, il s'agenouilla, ramassa d'une main tremblante les débris de son
+débris de glace, et se mit à pleurer à grands sanglots silencieux, comme
+pleurent les vieillards et les petits enfants...
+
+
+
+Le droit au Couteau
+
+--Asseyez-vous, docteur, je vous prie, et pardonnez-moi de vous avoir
+fait attendre...
+
+D'un hochement de tête, le docteur refusa le siège qu'on lui offrait.
+
+C'était un tout petit homme mince, aux membres grêles. Il avait une
+figure très pâle avec de grands yeux fatigués, une barbe d'un blond
+indécis qui, par places, laissait voir ses joues maigres, barbe triste
+d'adolescent ou de malade. Il était vêtu tout de noir, de ce noir mat
+qui, lorsqu'il s'use, blanchit aux coudes et le long des coutures.
+Dans ses habits trop larges, il paraissait encore plus menu, plus
+souffreteux, et ses mains, à demi recouvertes par le bas des manches,
+semblaient fluettes et débiles, des mains d'enfant, de fillette
+malingre.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+D'une voix qui tremblait, et si basse qu'on l'entendit à peine, il
+répondit:
+
+--Je viens vous demander de m'arrêter, monsieur le commissaire...
+
+Le magistrat ouvrait la bouche pour se récrier, il reprit:
+
+--Oui, j'ai bien dit: je viens vous demander de m'arrêter.
+
+Et, comme si ces mots avaient soudain fouetté son courage prêt à
+défaillir, le geste plus souple, et la voix raffermie, il parla:
+
+--Vous savez que depuis deux ans, je suis installé dans le quartier. Je
+crois y avoir, en toutes circonstances, fait acte d'homme honnête
+et bon. Chaque fois que ce fut nécessaire, j'ai visité, soigné les
+indigents. Je n'ai jamais marchandé ni mon temps, ni ma peine. Mais, ce
+que vous ignorez peut-être, c'est la situation exacte dans laquelle je
+me trouve. J'ai besoin de vous dire cela après la démarche que j'ai
+faite auprès de vous, avant l'aveu que je vais faire.
+
+J'avais quatorze ans quand mon père mourut. Je restais seul avec ma
+mère, sans autre ressource que les quelques billets de cent francs qui
+se trouvaient à la maison. J'aurais pu, j'aurais dû entrer dans le
+commerce, essayer tout de suite d'apprendre un métier, de gagner ma vie.
+Ma mère ne voulut point consentir à me retirer du collège. J'achevai
+donc mes études, et mécaniquement, sans consulter mes aptitudes ni mes
+goûts, on décida que je ferais ma Médecine... parce que j'étais fils
+de médecin. Je me trouvai donc, à vingt-cinq ans, un diplôme entre
+les mains, mais sans un centime en poche. C'est très beau d'avoir un
+titre... encore faut-il posséder le moyen de s'en servir!
+
+Pourtant, je ne me décourageai pas. En quémandant de droite et de gauche
+je parvins à m'acheter quelques meubles, à réunir de quoi payer un terme
+ou deux. Je m'installai dans votre quartier.
+
+J'étais rempli d'illusions. Au bout de six mois, il m'en fallut
+rabattre: j'avais mangé les quelques sous durement récoltés, et ce que
+j'avais gagné ou rien!...
+
+Alors commença pour ma pauvre mère et pour moi l'existence horrible de
+ceux qui n'osent pas crier leur misère. Il y a des métiers où l'on n'a
+pas le droit d'être besogneux. Je perdis deux ou trois malades, parce
+que j'envoyais trop tôt la note de mes honoraires. Que voulez-vous?
+Quand depuis deux jours nous n'avions mangé que du pain, quand je
+tremblais à l'approche du terme, et que je songeais: on te doit cent
+francs... Je les demandais. D'abord, je m'étais dit:
+
+--Prends courage. Des jours meilleurs viendront.
+
+Ah oui! Plus ça allait, moins je voyais de malades. Quelquefois, pour
+donner à ma mère un bout de pain plus gros, je rentrais vers deux ou
+trois heures de l'après-midi, affirmant que j'avais déjeuné avec un
+camarade. Et les dettes montaient... montaient!... Des idées de suicide
+me traversaient par instants la cervelle. Mais, même ça, c'était trop
+cher pour moi. Il y avait des matins où je n'aurais pas eu de quoi
+m'acheter six sous de charbon pour me tuer.
+
+Le courage, la force, ont des limites, et je les avais dépassées quand,
+une nuit, on sonna à ma porte. Il faut avoir été médecin débutant pour
+comprendre la joie du coup de sonnette qui vous fait sauter à bas du
+lit.
+
+Je m'habillai en hâte, et me rendis au chevet du malade. Auprès de lui,
+il y avait sa femme, ses deux enfants, une bonne. Tous ces gens étaient
+affolés. Il avait été pris brusquement de douleurs, de vomissements,
+de hoquets. Je n'eus pas besoin d'un bien long examen pour établir mon
+diagnostic: c'était une appendicite. Je le dis à sa femme. Elle me
+demanda:
+
+--Faut-il l'opérer?
+
+Le cas me parut si foudroyant, si grave, que, contrairement à la règle
+qu'on suit en général, et qui conseille d'attendre que la crise soit
+passée, je répondis:
+
+--Oui.
+
+Elle supplia. Quand?
+
+--Au plus tôt. Demain, à la première heure.
+
+Jusqu'ici, rien que de très licite dans ma conduite. Mais, je n'eus pas
+plutôt prononcé le mot «opération» qu'une idée sauta devant mes yeux et
+ne s'en éloigna plus.
+
+Je regardai autour de moi. La chambre à laquelle je n'avais pas prêté
+attention jusque-là, me parut élégante, presque luxueuse.
+
+C'était la première fois que j'étais appelé dans un milieu riche depuis
+mon installation. Mon premier mouvement avait été pour dire:
+
+--Faites appeler un chirurgien.
+
+Mais la phrase ne sortit pas de ma bouche, car aussitôt je me répondis:
+
+--Imbécile! Tu vas faire profiter un autre de cette aubaine. Tu vas
+faire gagner cinquante ou cent louis à un monsieur que tu ne connais
+pas! qui n'en a pas besoin, et toi, pauvre diable, tu auras dix francs
+pour ta visite de nuit, un point, c'est tout! Opère donc toi-même!
+
+Je me débattais bien un peu contre cette voix impérieuse.
+
+--Mais je ne saurai pas... Je le tuerai... Je n'ai pas le droit...
+
+La voix ricanait:
+
+«Pas le droit? On t'a délivré un diplôme, à quoi te sert-il donc? Il ne
+te dit pas: Je te permets de faire ceci et non cela. Il te laisse carte
+blanche. Tu n'as que ta conscience pour arbitre, et c'est moi qui suis
+ta conscience et qui te crie: Va! va! c'est du pain! Depuis deux jours,
+tu n'as pas mangé. Ta vieille mère meurt de faim. Dans quinze jours, ton
+propriétaire va vous jeter tous les deux à la rue...» Et ce fut cette
+voix abominable qui parla par ma bouche lorsque je dis:
+
+--J'opérerai le malade demain matin.
+
+Je dus trembler en prononçant ces mots. Si la famille avait élevé la
+moindre objection, je me serais récusé. Je vous dirai plus encore:
+je souhaitai qu'on me proposât un maître: on ne me dit rien. J'avais
+inspiré confiance à ces gens... ils se livraient à moi... De retour dans
+mon cabinet, je me pris la tête à deux mains, me disant: C'est de la
+folie! C'est un crime! A peine si tu sais disséquer, et tu t'arroges le
+droit de prendre un couteau et d'opérer sur le vivant!... Non... Non...
+Pour de l'argent, tu ne feras pas ça!...
+
+Mais la canaille qui s'était déjà penchée sur moi tout à l'heure, me
+nargua encore:
+
+--Sot! timide! lâche!
+
+Elle siffla ainsi toute la nuit, et quand le jour parut, elle avait
+retourné ma raison.
+
+--Eh! parbleu! Je serais trop bête, vraiment! J'ai le droit! Il n'y a
+dans le parchemin qui me confère le titre de docteur en médecine, rien
+qui m'interdise d'opérer! J'ai le droit! J'ai le droit!...
+
+Alors, fiévreux, je me mis à feuilleter des livres, comme un candidat
+paresseux qui se hâte, une heure avant un examen. Je lus des pages et
+des pages. Les mots filaient devant mes yeux sans y laisser de trace...
+Les dessins, les titres couraient... couraient...
+
+A huit heures je pris les rares instruments que je n'avais pas encore
+engagés ou vendus: quelques pinces, deux bistouris, des écarteurs, et
+me voilà en route. Je priai, en passant, un camarade encore étudiant de
+venir donner le chloroforme, et j'arrivai ainsi chez mes clients.
+
+Je repris un peu de sang-froid pendant les préparatifs. Je fis tendre
+la chambre avec des draps, je mis une toile cirée sur la table. Je
+stérilisai tant bien que mal mes instruments. Mais je me rendais compte
+que je faisais traîner tout cela en longueur, pour retarder la minute
+décisive de l'acte opératoire. Enfin, je commençai.
+
+Dès la première incision, tout se mit à tourner autour de moi. Je
+m'énervai pour une artériole qui donnait un peu et que je ne pus saisir
+dans ma pince. Toutes ces choses qui paraissent si simples quand on
+les voit faire par un autre me semblaient terriblement difficiles. Je
+coupais. Je pinçais. Je liais, sans voir ni savoir au juste ce que je
+faisais. Quand ma main entra dans la plaie, j'avais totalement perdu la
+tête. Je suis persuadé à présent qu'avec du sang-froid, j'aurais pu
+en venir à bout... Mais le remords, l'effroi devant la responsabilité
+morale, la peur, l'affreuse peur, m'avaient pris, et, après une heure
+d'efforts désordonnés, la raison à la dérive, avec la seule hâte de me
+sauver, d'être seul, la tête en feu, les reins broyés, sans avoir rien
+fait, rien, qu'une plaie béante, je fermai, multipliant les points de
+suture, comme s'ils avaient mieux pu cacher mon crime.
+
+Une fois le patient étendu dans son lit, sa femme me remit une
+enveloppe. Elle contenait dix billets de cent francs. J'eus une seconde
+de joie.--Oh! une seconde, une seule!--Car aussitôt, la réalité se mit
+en travers de ma route, traînant le remords avec elle. La voix qui
+m'avait parlé dans la nuit se taisait. Je sais, à présent, quelle était
+cette voix! Ce n'était pas ma conscience, comme elle disait: c'était une
+voleuse, une criminelle qui, pour mieux se glisser jusqu'à moi, en
+avait pris le nom et l'allure, c'était la Misère, la Misère hideuse!
+Maintenant qu'elle avait fait le mal, elle avait sauté hors de moi comme
+un chat qui s'échappe, et me laissait tout seul.
+
+Mon opéré vécut encore deux jours, qui furent pour moi deux jours de
+torture et d'effroi. D'heure en heure, je dus suivre les progrès de mon
+crime. Oui, de mon crime, car ayant vu la résistance désespérée que cet
+homme opposa à la mort, j'ai la certitude que, bien opéré, il était
+sauvé.
+
+Quand tout fut fini, ces pauvres gens n'eurent pas une parole de
+reproche.
+
+S'ils avaient su!...
+
+Mais moi, je n'y puis plus tenir. Ces mille francs auxquels je n'ai pas
+touché, me brûlent les doigts. Je n'en veux plus... Vous comprenez...
+Tenez... les voilà...
+
+J'ai beau me dire que la Loi ne peut rien contre moi, que j'avais le
+droit d'opérer, je ne m'en regarde pas moins comme un criminel. Et ceux
+qui n'ayant fait de moi, en cinq ans d'études, qu'un guérisseur, un
+rebouteux, m'ont donné le droit de m'abriter derrière un diplôme qui
+ment, sont des criminels, eux aussi... S'il n'y a pas de loi contre
+moi et contre eux, il faut en faire... il faut m'arrêter... J'ai tué
+froidement, sciemment... Je ne peux plus vivre libre avec cette peine
+dans le coeur... Arrêtez-moi, monsieur...
+
+
+
+Le coq chanta
+
+--En voilà une surprise! fit la vieille en m'apercevant. C'est gentil de
+nous revenir, c'est gentil!
+
+Tout en grimpant le raidillon bordé de haies fleuries, elle me
+regardait, curieuse:
+
+--Quand je pense qu'il y a quatre ans déjà que vous êtes parti! Oh! vous
+n'avez pas changé; je vous ai remis tout de suite... C'est les autres
+qui seront étonnés!
+
+Comme nous arrivions près de l'enclos, je lui demandai:
+
+--Et le père, toujours solide?
+
+--Le père?...
+
+Sa voix tomba.
+
+--Le père... vous ne savez pas, c'est vrai. Voilà deux ans tantôt qu'il
+est aveugle.
+
+Aveugle! Dans la splendeur de ce matin d'août, sous la lumière
+éblouissante qui descendait du ciel tranquille, et, passant entre les
+arbres aux lourdes branches, tigrait de feu les champs dorés, le mot
+«aveugle» me causa une impression étrange.
+
+La barrière poussée, nous fûmes dans le jardin.
+
+--Holà! mon homme, cria la vieille, dis au petiot de t'aider à
+descendre. Voici une visite qui te fera plaisir.
+
+De la maison, une voix triste répondit:
+
+--Qui donc ça?
+
+--M. Jean!
+
+Le vieux parut sur le perron. Sa haute taille s'était voûtée; ses
+cheveux noirs étaient devenus blancs, et ses mains calleuses hésitaient
+sur l'épaule du gamin qui lui servait de guide. J'allai à lui. Il était
+très ému, et ses lèvres tremblaient.
+
+--Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas?
+
+--Volontiers.
+
+--Dis donc, la mère, qu'est-ce qu'on lui donnera de bon, au Parisien?
+
+--Ah! fit-elle, si seulement vous étiez venu samedi, on aurait eu le
+choix. A présent, faudra se contenter de ce qu'on aura. On vous fera
+d'abord une omelette au lard, puis on tordra le cou à un poulet, on
+cueillera de beaux artichauts. Comme dessert, de la crème et des fruits.
+Ça vous va?
+
+--Parbleu! C'est excellent!
+
+Mais le vieux, qui avait écouté sans rien dire, intervint:
+
+--Auquel poulet que tu tordras le cou?
+
+--N'y a pas de choix; ils sont tous vieux, et les poules sont à couver.
+On prendra le petit coq rouge...
+
+--Ah! non, dit le vieux, faisant de la main un geste violent de refus.
+Ah! non! Faut point faire ça! faut point défaire des paires. Il a sa
+poule, laisse-le.
+
+En parlant, il avait gardé cette pose figée des aveugles qui conversent
+sans se détourner jamais, n'ayant plus à chercher les visages. Et, comme
+la vieille et moi nous nous taisions, il reprit:
+
+--Écoutez-moi bien, monsieur Jean, et vous comprendrez pourquoi, même
+pour vous, je ne veux pas qu'on tue le petit coq.
+
+Quand vous m'avez connu, malgré mes soixante ans sonnés, j'avais bon
+pied, bon oeil, et ne me doutais guère que, vivant, il m'arriverait de
+ne plus voir la lumière du bon Dieu. Le mal m'a pris, un jour que
+nous venions de recevoir des amis de la ville. Ils étaient arrivés à
+l'improviste, et, les provisions étant épuisées, pour déjeuner, on
+décida de faire sauter une petite poule blanche qu'on avait achetée
+pour égayer le poulailler. J'allai la chercher moi-même; mais quand je
+l'emportai, _son_ coq--on aurait dit qu'elle comprenait, cette bête--me
+sauta dans les jambes, vola jusqu'à mes mains, criant, griffant, battant
+des ailes. Ça me fit drôle, je l'avoue; mais, cinq minutes après, je n'y
+pensais plus. Le soir, en rentrant au logis, je m'aperçus que j'avais
+comme des mouches qui dansaient sur mes yeux. Je crus que c'était la
+fatigue. Pourtant, la nuit, la tête me fit mal, et le matin, à l'heure
+de partir aux champs, j'avais comme un brouillard devant moi. Cela dura
+ainsi près d'une semaine. Croyant que le soleil me faisait mal, je
+restai à la maison. La chaleur tombée, je sortais dans l'enclos,
+j'allais causer aux bêtes. Elles me connaissaient bien, allez, et quand
+j'entrais à la basse-cour, les poulets venaient picorer dans ma main.
+Mais le petit coq blanc se sauvait de moi. Dès que j'arrivais, il
+courait en battant des ailes, et se cachait près des couveuses. Si bien
+qu'une fois, je dis à ma femme:
+
+--Regarde donc le petit coq. On dirait qu'il a peur, et que quelqu'un
+lui a fait des misères.
+
+Aujourd'hui, je me souviens de ça; mais, à l'époque, je n'y prêtai pas
+grande attention. D'autant que mes yeux ne guérissaient pas. Cela durait
+depuis deux mois, quand je me décidai à consulter un docteur de la
+ville. Tout de suite, il me dit que c'était très grave. J'eus peur,
+n'est-ce pas; mettez-vous à ma place...
+
+--C'est-il que vous croyez que je perdrai la vue?
+
+Il ne me dit pas oui, il ne me dit pas non; mais il m'ordonna de rester
+couché sur le dos, à plat, sans bouger, même pour manger, pendant deux
+ou trois mois.
+
+--Au moins, que je lui dis, je guérirai?
+
+--Peut-être...
+
+De retour chez nous, je pleurai tout mon saoul. Je me doutais bien qu'il
+ne voulait pas tout me dire, que j'allais devenir aveugle. Je me mis
+à marcher par la maison, par le jardin, regardant de mes yeux grands
+ouverts où les mouches dansaient toujours, comme si j'avais pu enfermer
+là-dedans tout ce que, bientôt, je ne verrais plus: les meubles, le bon
+lit, et la pendule qui tic-taque dans sa gaine, et le vieux chien qui
+dort auprès de la broche qui tourne, les arbres du jardin et les fleurs
+des massifs; le puits, d'où la fraîcheur monte pendant l'été, le gai
+poulailler où les bêtes tapent du bec entre les cailloux gris, et le
+petit coq blanc qui se cacha quand il me vit paraître, le petit coq si
+triste, avec ses plumes ternes et sa crête pâlie...
+
+... Le lendemain, je commençai le traitement. Je me couchai; on ferma
+les volets, et, afin qu'on puisse se guider dans la pièce pour me
+servir, on alluma sur la cheminée une veilleuse: c'est tout ce qu'on
+m'avait permis comme lumière. Ah! ces journées! en ai-je fait des
+réflexions, et tristes! me suis-je creusé la tête, pour savoir d'où le
+mal pouvait venir!
+
+Un matin, des voisins m'amenèrent un rebouteux du pays. Il me posa
+d'abord des questions à n'en plus finir, puis fit des tas de signes sur
+moi, et me dit brusquement:
+
+--Est-ce que vous n'avez jamais fait de mal aux bêtes?
+
+Du coup, le petit coq revint à mon esprit. A lui, non certes, je n'en
+avais pas fait; mais j'avais pris sa poule, et il l'avait bien défendue,
+et il dépérissait depuis!...
+
+A partir de ce moment-là, ce fut une idée fixe. Tous les matins, je
+demandais des nouvelles de la bête; on me répondait en haussant les
+épaules:
+
+--Mais il va bien! Qu'est-ce que tu as donc à t'en soucier si fort?
+
+Je n'osais point le dire, monsieur, ce que j'avais. Mais ce qui est bien
+sûr, c'est que le petit coq ne chantait plus, et que mon mal ne faisait
+qu'empirer. Je voyais moins distinctement la flamme de la veilleuse
+qu'aux premiers jours.
+
+Une nuit, ma femme était étendue près de moi; je m'assoupis. Au bout
+d'un moment, je m'éveillai. Je ne vis rien. Pas de veilleuse, pas une
+lueur. Au bruit que je fis en me retournant, ma femme s'éveilla à son
+tour:
+
+--Qu'est-ce que tu veux? qu'elle me dit. Tu as besoin de quelque chose?
+
+--Non.
+
+--Alors, rendors-toi, mon homme.
+
+--Je n'ai plus sommeil. Quelle heure peut-il être?
+
+--Je ne sais pas.
+
+Vous savez, on est méchant quand on est malade. Je lui dis un peu
+durement:
+
+--Vois comme tu prends mal soin de moi! Tu n'as même pas préparé la
+veilleuse!...
+
+--Comment cela?
+
+--Mais non. Elle est éteinte!
+
+Elle se tut un instant, et fit avec un drôle d'air: «C'est vrai... Je te
+demande pardon... Veux-tu que je me lève?»
+
+J'eus regret de l'avoir brusquée, et je lui dis: «Non, ce n'est pas la
+peine, je n'en ai pas besoin, dors...»
+
+Je demeurai éveillé. J'écoutais l'horloge battre. Ce que ça dure, une
+nuit sans sommeil! et puis cette faible lumière de la veilleuse à
+laquelle j'étais habitué, me manquait.
+
+Et, peu à peu, une pensée me vint: comment ma femme, si soigneuse à sa
+coutume, n'a-t-elle pas songé à la lumière?... Quelle drôle de voix elle
+avait en me répondant; elle était peut-être mal éveillée?... Mais non;
+elle m'avait causé avant... Alors?...
+
+Est-ce que la veilleuse serait allumée et que je ne la verrais pas?...
+Mais... si c'est ça... c'est fini... Je suis aveugle...
+
+J'appelai: «Hé, la mère!»
+
+Je n'avais pas achevé qu'elle me dit d'une voix bien claire, comme
+quelqu'un qui ne dormait pas:
+
+--Quoi donc, mon homme?
+
+--Tu es sûre que la veilleuse est éteinte?
+
+Elle hésita:
+
+--Oui... Mais oui...
+
+--Ça n'est pas vrai! Je suis aveugle!
+
+--Mon pauvre homme... Mon pauvre homme...
+
+--Lève-toi, criai-je... Ouvre les volets... que je voie.
+
+--Mais ce n'est pas la peine; il n'est pas jour encore...
+
+--Si! si! Lève-toi! Ouvre!
+
+J'entendis la fenêtre grincer et les persiennes battre.
+
+--Tu vois bien, murmura-t-elle, qu'il fait nuit.
+
+--Ah! bon Dieu! Je respirai! Elle m'avait dit vrai! J'avais cru, tant
+les heures m'avaient paru longues, qu'il faisait jour, que la veilleuse
+brûlait et que je ne la voyais plus... Il faisait encore nuit, bien
+nuit!...
+
+Alors, monsieur, dans le silence et dans _ma nuit_, le petit coq, muet
+depuis des jours, chanta! Il chanta, d'une voix triomphante qui dut
+gonfler son cou et le dresser sur ses petites pattes.
+
+Il chanta, et je compris que le jour que je ne verrais plus jamais était
+là, que la veilleuse éclairait la pièce, et que ma femme, depuis des
+heures, me mentait pieusement, pour retarder l'instant où j'aurais tout
+appris!...
+
+Le coq chanta encore, joyeux, peut-être parce qu'il savait que j'étais
+aveugle, et j'entendis ma pauvre vieille qui pleurait.
+
+
+
+L'Horloge
+
+Presque cachée au fond d'un jardin inculte, avec ses volets toujours
+clos, ses murs qui s'effritaient, rôtis par le soleil, lavés par les
+averses, son toit de briques d'où jamais une fumée ne s'élevait, elle
+était vraiment bizarre cette petite maison que, dans le pays, on nommait
+la «Maison du Crime».
+
+J'avais toujours eu le désir de la visiter sans jamais en trouver le
+moyen, lorsqu'un jour je vis se balancer contre la porte un écriteau
+avec ces mots: «A louer».
+
+Je crus d'abord à une plaisanterie. Pourtant, je ne sais quelle
+curiosité me poussant, je sonnai. Grêle, avec un son fêlé, une cloche
+tinta. J'attendis... Enfin il me sembla qu'un bruit venait du fond de la
+maison. Je prêtai l'oreille... J'entendis un frôlement de pas traînants,
+des tintements de clefs... des grincements de serrures... et la porte,
+ayant crié sur ses gonds, s'ouvrit. Un grand vieillard s'avança vers
+moi. Sa mise était sévère, son allure cérémonieuse et digne, son visage
+impassible et sa démarche lente: c'était bien l'étrange habitant qu'il
+fallait à cette étrange demeure.
+
+Il traversa l'allée, ouvrit la grille, et, s'effaçant pour me laisser
+passer, me dit d'une voix sans timbre:
+
+--C'est pour louer, monsieur?
+
+A tout hasard, je répondis: «Oui».
+
+Dans ses yeux, un étonnement passa. Il s'inclina, puis, ayant avec soin
+refermé la grille, murmura:
+
+--Fort bien. S'il vous plaît de me suivre...
+
+La maison n'offrait par elle-même rien de particulièrement intéressant.
+Tout y était vieux, triste, délabré. Le long des murs, les papiers,
+par endroits, s'étaient déchirés et pendaient, laissant voir le plâtre
+jauni. Des cadres à la vitre embuée recouvraient des gravures passées;
+les meubles, d'une forme antique, étaient couverts d'une couche épaisse
+de poussière, et les feuillages du jardin tamisaient si étroitement la
+lumière que les pièces s'éclairaient à peine d'une lueur indécise, quand
+on poussait les volets.
+
+Le maître du logis me guidait dans l'appartement, refermant les portes
+avec un soin silencieux, me renseignant en quelques mots brefs:
+
+--Ici, une chambre à coucher. Un cabinet de toilette. Là, une autre
+chambre. La lingerie communiquant avec une chambre d'amis. A l'étage
+supérieur, les communs, le grenier.
+
+La visite achevée, je dis machinalement--pour dire quelque chose:
+
+--C'est tout?
+
+Il s'arrêta, me fixa longuement, comme si ma question avait eu quelque
+chose d'insolite, puis, ayant choisi dans son trousseau une clef, il
+l'enfonça dans une serrure qu'il fit jouer, et me répondit d'une voix
+bizarre:
+
+--Non. Il y a encore cette pièce.
+
+J'entrai. Il y faisait très sombre, très humide. Je distinguai une
+fenêtre munie d'épais barreaux, deux escabeaux, une table carrée poussée
+le long d'un mur. Il entre-bâilla les volets, et, dans le demi-jour
+revenu, j'aperçus, pendant à un crochet du plafond, une corde avec
+un noeud coulant, et, dans un coin, une horloge de campagne, si
+poussiéreuse qu'elle n'avait plus de couleur, et qui, malgré qu'elle
+semblât, ainsi que tous les objets de cette maison, n'avoir pas été
+touchée depuis des années, battait l'heure d'un tic-tac lugubre et
+régulier.
+
+De suite, cette simple horloge retint mes regards et ma pensée avec une
+force si extraordinaire que la parole de l'inconnu résonnant dans cette
+salle basse, me fit à peine tressaillir.
+
+--C'est ici la chambre du crime.
+
+Je me tournai vers lui. Il était immobile; pas un muscle de son visage
+n'avait bougé. Il ajouta--et je crus discerner une sorte d'ironie dans
+sa voix:
+
+--... Puisque cette maison est la maison du crime!...
+
+Je le regardai, stupéfait, j'entendais derrière moi le tic-tac de
+l'horloge. Il n'eut l'air de remarquer ni ma surprise, ni ma pâleur, et,
+m'ayant désigné un des escabeaux, il s'assit sur l'autre, et poursuivit:
+
+--Je vous dis cela, monsieur, car je n'ai pas cru un seul instant que
+vous fussiez venu ici pour louer... Ne protestez pas!... Vous êtes venu
+ici pour voir... Vous avez vu... Vous êtes venu ici pour savoir... Eh
+bien! vous allez savoir...
+
+Cela semble toujours ridicule lorsqu'un homme de mon âge--j'ai bien
+près de quatre-vingts ans, parle d'amour. Cependant, c'est une histoire
+d'amour que je vais vous conter. Elle remonte à plus d'un demi-siècle.
+La voici: je me suis marié très jeune--je n'avais pas vingt-trois
+ans--avec une femme que j'aimais à la folie, et qui m'aimait aussi--je
+le croyais du moins. Afin d'éviter les importuns, de jouir en paix de
+mon bonheur, j'avais acheté cette petite maison, et nous étions venus
+l'habiter. Pour être tout à fait sincère, je vous dirai qu'il y avait
+peut-être dans cette sorte d'exil autre chose que le souci d'abriter ma
+lune de miel. Il y avait surtout un vague besoin de soustraire ma femme
+aux tentations du monde, car j'étais d'une jalousie farouche. Nous
+vivions là depuis quelques mois, lorsqu'un jour je fus appelé auprès
+d'un parent malade.
+
+Ici, c'est l'éternelle histoire de l'adultère. Je revins plus tôt que
+je ne le pensais, qu'elle ne le pensait surtout. J'ouvris la porte sans
+méfiance, j'entendis un murmure confus de voix; comme par enchantement,
+toutes les lumières s'éteignirent... Je m'élançai dans l'escalier... une
+forme fuyait... Je me jetai à sa poursuite, et là, devant la porte de
+cette pièce, je saisis le fuyard au collet. Tout en le maintenant du
+poing contre le mur, je fouillai dans ma poche, je pris une allumette,
+et, devant moi, je vis un homme à demi vêtu, pieds nus, livide, qui
+essayait de se débattre sous mon étreinte.
+
+Sur le premier moment, je crus avoir affaire à un voleur, mais, le
+désordre de sa mise fit naître en moi un terrible soupçon... J'appelai:
+
+--Louise! Louise!
+
+Rien... Traînant l'homme par la gorge, j'allai jusqu'au fond du
+corridor, et, dans le retrait de l'escalier, j'aperçus ma femme, en
+chemise, échevelée, qui, dès qu'elle me vit, se mit à hurler: «Pitié!
+Pitié!...»
+
+... Un être ombrageux et jaloux comme moi, n'a pas été sans réfléchir,
+dans les heures les plus calmes, à ce que serait son attitude s'il
+surprenait sa femme aux bras d'un amant. Je m'étais toujours dit: «Ce
+serait plus fort que moi... Je les tuerais à coups de pied, à coups de
+poing!...»
+
+Eh bien..., pas du tout!... Au lieu du geste impulsif et sauvage que je
+m'attendais à avoir, un calme effrayant terrassa mon instinct. Une haine
+froide, raisonnée, glaça ma fureur, et mon esprit fut assez lucide pour
+comprendre qu'en les tuant sur la seconde, je me vengerais mal, que,
+dans leur épouvante, ils ne sentiraient pas mes coups, et, décidé au
+crime,--mais au crime savant, raffiné,--je les pris tous deux comme des
+loques, je les poussai dans cette pièce, et, une fois que je les vis
+à terre, pantelants, je me penchai sur eux, et, sans un cri, sans un
+geste, je leur dis:
+
+«Vous avez voulu être en tête-à-tête? Soyez heureux! Je vous y laisse.
+Mais prenez bien votre compte d'amour! Il est minuit. Lorsqu'il sera
+quatre heures à cette horloge, je vous tuerai comme des chiens!...»
+
+Puis je sortis, fermant la porte à double tour. Je montai dans mon
+cabinet, et là, tout seul, j'eus une explosion de douleur, et sanglotai
+longtemps, la tête dans mes mains.
+
+Soudain, la petite pendule de la cheminée sonna... Un... deux...
+trois... je tressaillis... trois heures!... Je regardai le cadran. Mais
+non! C'étaient quatre heures moins un quart qui venaient de sonner... Je
+passai ma main sur mes yeux, comme au sortir d'un rêve, et tout haut,
+pour être sûr de moi, je prononçai:
+
+--Allons! Il faut punir maintenant!...
+
+Dans le tiroir de mon bureau, je saisis mon revolver, j'y glissai six
+cartouches. Je pris un candélabre, et je descendis...
+
+Je devais être effrayant à voir, mais je ne tremblais pas. Dans
+l'escalier, je prêtai l'oreille... Un tel silence planait sur toute la
+maison, que je me demandai une seconde: «Se seraient-ils enfuis?...»
+
+Je m'engageai dans le corridor. Je n'entendais toujours rien, si ce
+n'est le tic-tac profond de l'horloge qui, dans la salle basse, allait
+marquer l'heure des misérables. Je posai le candélabre à terre, et
+regardai ma montre: quatre heures!... D'un geste décidé, je saisis
+la clef... quand un éclat de rire... un éclat de rire effroyable,
+surhumain, me traversa les oreilles... Je restai, une seconde,
+étranglé de frayeur... Un silence... Je me crus le jouet de quelque
+hallucination, et j'ouvris violemment la porte.
+
+Alors, monsieur, je vis une effrayante chose:
+
+Attaché par le cou à cette corde, l'homme se balançait dans le vide, et,
+dans un coin, tapie comme une bête, les yeux hagards et les ongles aux
+dents, ma femme me dévisageait. Tout d'un coup, elle se mit à rire,
+de ce terrible rire qui m'avait glacé tout à l'heure. Elle riait aux
+éclats, puis se taisait. Sa figure prenait soudain une expression
+indicible d'angoisse, et, la face tournée vers un coin de la salle,
+fixant une chose que je ne voyais pas, elle disait des mots sans suite,
+parmi lesquels, un seul, toujours le même, revenait sans cesse:
+
+--L'horloge!... L'horloge!...
+
+Moi, venu en justicier, je restais effaré, entre ce pendu et cette folle
+qui geignait sans répit: «L'horloge... L'horloge!...» Je demeurais
+stupide devant cet inexplicable dénouement. Fallait-il croire que
+l'homme eût été assez lâche pour se suicider, n'osant affronter ma
+vengeance, et laisser sa complice seule en face de moi?...
+
+... La lueur sale de l'aube naissante glissait doucement dans la pièce.
+Brusquement, ma femme poussa un cri en étendant les bras:
+
+--Là! Là!...
+
+Mon regard, machinalement, suivit son geste, et, devant moi je ne vis
+rien que l'horloge.
+
+D'abord, je ne compris pas; puis, une chose d'apparence très simple me
+frappa: l'horloge battait. Dans la haute gaine, son tic-tac résonnait
+comme un coeur dans une poitrine. Son large cadran faisait tache dans le
+coin d'ombre; on y pouvait lire les chiffres...
+
+Mais ce cadran n'avait pas d'aiguilles!...
+
+Et soudain, la vérité se fit jour en moi, l'effroyable agonie des deux
+misérables m'apparut. Je la suivis, je la vécus avec eux par la pensée,
+et, aujourd'hui, je peux, d'une façon certaine, expliquer comment les
+choses se passèrent. Je leur avais dit: «Quand il sera quatre heures à
+cette horloge, je vous tuerai.» La porte fermée, ils avaient essayé de
+fuir; mais quand ils s'étaient rendu compte que c'était impossible, que
+tous leurs efforts seraient vains, dans leur cerveau vidé par la peur,
+ils n'avaient plus entendu que ce tic-tac dont chaque note tirait une
+goutte de leur sang. Ensuite, perdant la tête, par ce reste d'instinct
+qui fait que le condamné se cramponne à l'existence au pied même de
+l'échafaud, ils avaient voulu se rendre compte de ce qui leur restait
+à vivre et s'étaient rués vers l'horloge... Mais, l'horloge sans
+aiguilles, l'horloge qui savait le temps, le martelait de son
+va-et-vient implacable, ne voulait plus dire son secret: elle l'avait
+dans le ventre, et le gardait bien!... Et ils eurent beau épier son
+souffle, compter ses battements, ils entendirent sa chanson lugubre, et
+ne la comprirent pas.
+
+Alors, les secondes devinrent pour eux des heures, des nuits, des
+siècles! Chaque bruit était peut-être le dernier?... Autant de fois le
+balancier buta, autant de fois ils eurent l'angoisse du massacre.
+A chaque oscillation, ils crurent voir cette porte s'ouvrir... Ils
+moururent ainsi cent fois, mille fois, déchiquetés, par bribes!... Ah!
+je n'avais pas prévu ce supplice-là, ce supplice grand comme le Destin
+qui leur étreignit lentement, d'une main pesante, impitoyable, le coeur,
+la peau, la raison.
+
+Les hommes ne savent pas punir comme cela, monsieur, et dans cette
+minute, j'ai béni le ciel.
+
+Bien entendu, je fus arrêté, et jugé. Devant le tribunal, j'ai cru
+inutile d'expliquer les événements... Je tenais si peu à la vie...
+Pourtant, il faut penser que mon heure n'était pas arrivée, puisque,
+accusé--et convaincu--d'assassinat, je bénéficiai de circonstances
+atténuantes, et fus condamné à cinq ans de prison seulement!
+
+Après, je suis revenu ici. J'ai laissé toutes choses en place. Rien ne
+vit plus autour de moi que cette horloge, et je la remonte pieusement.
+Je reste parfois des heures à contempler son cadran vide... Je lui
+parle... Je crois, en vérité, que les choses ont une âme, car, par
+moments, il semble me regarder, ce cadran.--Mais, maintenant, c'est
+fini. L'horloge peut se taire: ma femme s'est éteinte, il y a deux
+jours, dans une maison de fous.
+
+D'autres gens habiteront entre ces murs... Ils y auront des
+tristesses... des joies... Nul n'y goûtera plus les âpres voluptés de la
+vengeance que j'y connus...
+
+Il parla encore longtemps... La nuit tombait... Des ombres s'étalaient
+aux murs gris de poussière. L'horloge avec son cadran vide, l'horloge
+qui avait vu tant d'effrayantes choses, l'horloge pleurait dans sa gaine
+de bois...
+
+
+
+Le mauvais Guide
+
+Combien s'était-il écoulé de jours, de semaines ou de mois, depuis qu'il
+pourrissait au fond de ce cul de basse fosse?... L'homme n'aurait pu le
+dire.
+
+Dans son cachot tout rempli d'ombre, nulle lueur ne passait. En s'aidant
+des genoux et des mains, il avait, dressé sur sa couchette scellée au
+mur, tâté le plafond de sa prison. Mais, pas plus là qu'aux parois
+lisses, ni qu'aux dalles humides, ni qu'à la porte aux fers rouillés,
+ses doigts n'avaient trouvé le moindre trou, la moindre fente.
+
+D'abord, il avait pensé que ses yeux s'habituant à la nuit cruelle
+finiraient par y distinguer les objets; que, sa raison aidant ses sens
+exaspérés, il pourrait deviner, parmi ces ténèbres, un peu de l'âme
+impalpable du jour qui ne disparaît jamais tout à fait pour les vivants.
+
+Mais ses yeux grands ouverts avaient en vain pleuré dans la nuit, ses
+paupières avaient saigné sous l'effort inutile: tout était noir, tout
+restait noir.
+
+Il n'entendait, dans ce tombeau où traînait sa trop lente agonie, que,
+de temps en temps, le pas du geôlier qui lui apportait sa pitance.
+Pendant une seconde, la porte de son cachot s'entr'ouvrait. Ses yeux
+clignotants pouvaient voir la tache rousse d'une lanterne, et la tache
+plus pâle d'une face penchée ou d'une main tendue, car l'ombre des
+couloirs se mélangeait à l'ombre impénétrable de sa cellule. Puis, la
+porte se refermait. Le bruit de pas dans les corridors allait diminuant,
+et, de nouveau, le grand silence épaississait sa nuit.
+
+Parfois aussi, il entendait le vent gémir, et le clapotis monotone de
+l'eau qui, dans les fossés, venait battre les murs du donjon. Des rêves
+fous de ciel, de liberté et de lumière avaient d'abord hanté son sommeil
+agité. Puis, de ses songes mêmes, la lumière désapprise s'en alla. Il ne
+lui resta plus que la seule obsession de s'échapper de ce sépulcre; des
+plans s'enchevêtrèrent dans sa tête égarée, tous et toujours aboutissant
+au même but: la fuite!
+
+Un jour--ou une nuit, il n'aurait su le dire--comme il songeait, assis
+sur sa couchette, le bruit des pas du geôlier le tira de sa torpeur.
+Bien que, depuis longtemps, il eût cessé d'éprouver, à l'approche de ce
+vivant, le moindre émoi, comme son estomac criait la faim, et que ses
+lèvres desséchées avaient besoin de se désaltérer, il se leva et se mit
+à marcher à tâtons.
+
+Une bouffée d'air froid jeta autour de lui une odeur aigre de pierre
+humide. A la lueur du falot, il vit à terre sa cruche et son écuelle.
+L'huis entr'ouvert se referma. Il étendit la main vers la cruche de
+grès, mais, au moment de la saisir, il s'arrêta: un cri étrange avait
+traversé le silence. Il attendit, croyant avoir mal entendu. Il fit un
+pas: le même cri monta du sol. Il s'agenouilla, modulant doucement un
+claquement de lèvres, comme pour appeler un chien. Rien ne répondit.
+Rampant, à quatre pattes, il tâtait les dalles autour de lui. Ayant
+trouvé la cruche, il la prit et se mit à boire à grands coups, puis, la
+reposa dans un angle.
+
+Soudain, un contact visqueux et froid le fit tressaillir. Sous sa main,
+une chose sembla fuir, et le cri qui l'avait étonné, tout à l'heure,
+s'éleva, fluté, étrange. Il resta, sans bouger, le poing fermé sur la
+masse gluante qui semblait palpiter, battre à coups rapides et rythmés
+entra ses doigts. Le cri, une nouvelle fois, vibra dans ses oreilles. La
+chose se ramassa sous son étreinte, pour s'échapper. Alors, au milieu de
+son dégoût et de son angoisse, une lueur se fit, et malgré lui, il dit,
+presque à voix haute:
+
+--C'est une bête!...
+
+Le son de sa propre voix lui fit peur.
+
+Il répéta:
+
+--C'est une bête... une bête...
+
+Et, tout à coup, il frissonna de tous ses membres; la sueur perla sur
+son front. Plus de doute: le cri étrange, le corps visqueux... c'était
+le cri, c'était le corps d'un crapaud. Un crapaud!... Il s'imagina voir
+la bête horrible, la bête impure, avec son dos zébré, son ventre blanc,
+et ses gros yeux dorés.
+
+Ses doigts se détendirent. Le crapaud retomba avec un bruit mou.
+
+Alors, l'instinct craintif, à la fois, et méchant de l'homme s'éveilla,
+et, d'un coup de talon, il voulut l'écraser. Son pied heurta la bête
+flasque. Il crut l'avoir tuée. Mais le crapaud, mutilé sans être mort,
+se remit à pousser son cri. L'homme le poursuivit, tapant le sol de ses
+mains ouvertes.
+
+A son dégoût insurmontable se mêlait un obscur remords de bourreau. Il
+voulait tuer la bête, non plus seulement pour ne plus risquer de la
+frôler, mais encore pour étouffer sa plainte. Peine inutile. Le cri
+partait, d'ici... de là... et chaque fois que ses doigts croyaient
+atteindre la bête douloureuse, ils ne rencontraient que la dalle glacée
+ou le mur rêche.
+
+Épuisé, les genoux tuméfiés et les paumes sanglantes, il s'étendit sur
+sa couchette, et s'endormit.
+
+Dès qu'il fut éveillé, il songea:
+
+--La bête doit être morte.
+
+Il prêta l'oreille. Pendant un moment, il n'entendit que la plainte
+lointaine du vent. Il respira plus largement, soulagé. Il se leva, et,
+toujours tâtonnant, gagna la porte. Depuis longtemps, à l'aide d'un
+vieux bout de fer oublié dans un coin, il essayait d'en user les gonds.
+Il reprit son patient travail, raclant sans bruit.
+
+Soudain, le cri du crapaud s'éleva:
+
+--Ah! bête immonde, gronda le prisonnier, je te ferai bien taire! Il
+recommença sa chasse, mais en vain. Lorsqu'il croyait tenir la bête,
+elle glissait entre ses doigts.
+
+Cela dura des jours et des jours. S'il ne travaillait pas à déchirer sa
+porte, il rampait pour atteindre l'invisible crapaud. L'appel de la bête
+blessée résonnait à intervalles réguliers. Et le captif, exaspéré, suant
+de peur, sentait par moments sa raison se troubler. Ah! quelle volupté
+c'eût été d'écraser le monstre, de le voir éclater sous sa botte!...
+
+Presque dément, il l'insultait, le provoquait:
+
+--Viens donc! viens donc!... Montre-toi!... ose te montrer!...
+
+... Or, il advint qu'à force de limer les gonds de la porte, ils
+cédèrent et que le battant, ayant pivoté lourdement, s'ouvrit.
+
+Une porte!... Qu'était-ce auprès de ces barrières effrayantes qu'il lui
+faudrait franchir, sans doute, avant que de revoir le jour!... Pourtant,
+une joie infinie réchauffa son courage. Il pensa:
+
+--Puisque Dieu a permis qu'avec mes mains je puisse détruire la
+première, c'est peut-être qu'il veut que les autres s'écroulent devant
+moi.
+
+Le couloir qui fuyait entre les murailles épaisses était à peu près
+aussi sombre que son oubliette. Ses yeux distinguèrent cependant une
+vague lueur venue, il ne savait pas d'où, mais qui adoucissait la nuit.
+Le coeur battant à faire éclater sa poitrine, il prêta l'oreille. Pas un
+bruit. Il se dit:
+
+--Le geôlier dort... Les gardes fatigués sont, sans doute, assoupis...
+En route!
+
+Il fit un pas:
+
+--Par où?... A droite?... A gauche?... Les minutes valent des siècles...
+une seconde, c'est une fortune... je ne puis en perdre une seule... De
+quel côté sont les issues? De quel côté me dirigeant, fuirai-je vers la
+campagne claire?
+
+Il comprit qu'il allait se perdre, qu'il ne trouverait pas d'issue et
+qu'il se jetterait dans les bras des bourreaux. Une rage impuissante
+versa des larmes dans ses yeux. Il rugit:
+
+«Oh! toute ma raison inutile pour un éclair d'instinct!» Il crispait ses
+doigts dans ses cheveux, ses ongles labourant sa peau.
+
+Et voici que, dans le même instant, retentit le cri lugubre du crapaud.
+A la lueur mourante qui tout à l'heure, avait ravi ses yeux, il vit
+luire son corps gluant. Un attendrissement l'envahit, il regarda
+l'animal détesté comme un sauveur. Il se mit sur la pointe des pieds
+pour ne pas le gêner dans sa route, devinant que la bête allait
+d'instinct vers la lumière, et, qu'en suivant sur les dalles sonores la
+trace immonde de sa course, il marcherait, lui, vers le jour radieux.
+
+La bête, estropiée jadis, avançait par sauts maladroits. Il ne la
+quittait plus des yeux, guettant sa piste. Derrière elle il rampa dans
+des corridors, montant et descendant des marches, murmurant avec un
+accent de prière:
+
+--Va... va... Emmène-moi...
+
+Tout à coup, un vent frais caressa son visage, et, devant lui, se
+détacha un pan de ciel, où des étoiles achevaient de briller. Au loin,
+un rais de lumière neigeuse frangé de nuages, lui apparut. Les deux
+mains jointes, il pleura.
+
+Ensuite, secouant son émotion, il avança une jambe: son pied glissa. Il
+posa l'autre: l'autre glissa aussi. Le sol semblait se dérober sous
+lui, il enfonça jusqu'aux chevilles. Il essaya de dégager ses jambes
+prisonnières: il enfonça plus vite. Il était enlisé maintenant jusqu'aux
+genoux. Il étendit les mains, et, ses mains, qu'il croyait appuyer sur
+la terre solide, enfoncèrent dans une boue épaisse... Il descendait,
+descendait... Il voulut appeler: sa voix s'éteignit dans sa gorge.
+La boue montait. Il en avait jusqu'aux hanches... Elle étreignit son
+ventre, glissa jusqu'aux aisselles, effleura son menton et vint frôler
+ses lèvres...
+
+Alors, comme dans un suprême effort, il ouvrait toute grande la bouche
+pour hurler, il entendit le cri qui avait obsédé ses veilles; il sentit
+un corps mou contre sa face blême, et devant lui, ventre gonflé, pattes
+tendues, il vit passer le gros crapaud qui s'étala dans l'eau fétide.
+
+L'homme gémit:
+
+--Ah! tu te venges!...
+
+Puis, il ferma les yeux, râla: «_Mea culpa_» et disparut.
+
+... De l'étang, soudain éveillé, s'élevèrent des coassements joyeux...
+La nuit mourait au bord du ciel changeant. Les rides du marais
+s'élargissaient dans l'ombre... L'eau se tut.
+
+Un oiseau de ténèbres, fuyant le jour à tire d'ailes, effleura de son
+vol la moire sombre de l'étang, et l'aube lente, à travers la pluie
+grise, se hissa tout à fait sur l'horizon.
+
+
+
+Fascination
+
+Il y a une heure, j'étais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n'était
+pas ma liberté ou mon honneur que je jouais: c'était ma tête.
+
+J'ai connu les sommeils terrifiés avec les cauchemars de guillotine.
+J'ai passé avec épouvante mes mains moites sur mon cou glacé, pour
+deviner la route étroite qu'allait y tracer le couteau. J'ai frémi aux
+murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j'ai entendu hurler: «A
+mort!»
+
+Tout cela, d'un seul mot, vient de s'évanouir. Je suis libre. J'ai
+retrouvé la rue bruyante et les lumières des magasins. Tout à l'heure,
+je vais dîner, bien à mon aise. Assis auprès du feu, je fumerai ma pipe,
+et, cette nuit, je m'endormirai calme, reposé, dans le lit tiède qui
+m'attend.
+
+Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu'à cette heure
+où des juges viennent de m'absoudre. Je me demande par quelle aberration
+ils n'ont pas su voir l'être que je suis en réalité. Je demeure interdit
+devant la puissance de la dénégation, et j'ai besoin, pour bien
+reprendre mes esprits, d'écrire la vérité masquée depuis trois mois avec
+tant de cynisme, que j'en arrive, par instants, à me prendre moi-même à
+mes mensonges.
+
+Car, en vérité, je suis un assassin: j'ai tué une femme.
+
+Pourquoi?... Je ne l'ai jamais su exactement.
+
+Pas par jalousie, en tous cas: je ne l'aimais pas. Pas pour la voler: je
+suis riche, et les quelques francs qu'on a trouvés sur elle n'auraient
+pu me tenter. Pas par colère, non plus...
+
+Nous étions dans cette chambre. Elle, debout auprès de cette glace; moi,
+assis, comme je le suis à présent. Je lisais. Elle me dit:
+
+--Descendons... Nous irons faire un tour au Bois.
+
+Sans lever les yeux, je répondis:
+
+--Non, je suis fatigué. Restons.
+
+Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa
+voix m'énerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de
+petits ricanements, de haussements d'épaules. A plusieurs reprises, je
+tâchai de l'interrompre:
+
+--Tais-toi, veux-tu?... Tais-toi, je t'en prie...
+
+Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et,
+tout en marchant, j'aperçus sur la cheminée un petit revolver que j'ai
+coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la
+seconde où je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi.
+La voix de ma maîtresse, qui m'agaçait seulement, au début, m'horripila
+à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'étaient pas les paroles
+qu'elle prononçait qui m'exaspéraient, c'était sa voix, sa voix seule.
+Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en
+aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos,
+de calme absolu. Comment, pourquoi s'établit-il dans ma tête un
+rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne
+pouvais obtenir?... Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se
+précisèrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gâchette, et je
+vis aussi la femme tombant, sans un cri.
+
+En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui
+traversent le cerveau sans que la pensée s'y arrête. Mais, cette fois,
+on eût dit qu'en passant, cette vision s'était brusquement accrochée à
+ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y
+emmêlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher.
+Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais détacher mes regards.
+Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui.
+
+Il était là, devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d'ivoire,
+son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avançai, puis
+je retirai la main. C'était plus fort que moi. Un besoin me venait de le
+saisir, de le toucher.
+
+On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables.
+Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me
+cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicidés,
+pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent,
+me trouvant seul, en wagon, j'ai éprouvé le désir maladif de tirer le
+signal d'alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m'attirait.
+J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre était absurde,
+qu'on m'infligerait une peine sévère; si le hasard d'un arrêt brusque,
+ou le passage d'un train, n'avaient détourné violemment ma pensée, je
+suis persuadé que j'aurais succombé à la tentation.
+
+Eh bien! dans ce moment, j'éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes
+mains n'obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s'il se
+fût agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre où
+ils allaient aboutir.
+
+Parlait-elle?... Se taisait-elle?... Je l'ignore. La seule chose dont je
+conserve la perception et le souvenir assez nets, c'est que, l'arme à la
+main, je marchai vers elle, que mon poing s'éleva, et que, lorsqu'il fut
+à la hauteur de son front, j'appuyai sur la détente. Cela fit un bruit
+sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite,
+sous la paupière droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu'on
+lâche et qui s'étale sur les tapis.
+
+Alors, instantanément, la raison me revint. Une terreur folle s'empara
+de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insensé dans tous les
+coins de la chambre, sans songer même à me pencher sur ma victime, et,
+je ne sais quel instinct de basse lâcheté me poussant, j'ouvris la
+porte, et, galopant dans l'escalier, je criai:
+
+--Au secours!... Elle s'est tuée!...
+
+Tout d'abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvèrent bien
+improbable. Je fus arrêté. L'instruction fut longue. J'aurais pu, d'un
+seul mot, tout élucider. Je n'avais qu'à dire:
+
+--Voilà comment les choses se passèrent.
+
+Je persistai à nier, opiniâtre. Et comme en fin de compte, il faut
+toujours assigner un mobile à un acte criminel, et qu'aucun n'avait pu
+être retenu contre moi, je fus acquitté.
+
+J'envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je
+n'eus pas tort de mentir. Si j'avais conté aux jurés ce que j'écris ici,
+m'auraient-ils cru? m'auraient-ils absous? Je crois que j'ai bien fait
+de nier. Il y a de ces vérités qui ressemblent, à s'y méprendre, au
+mensonge...
+
+... Mon Dieu, que c'est donc bon d'être libre, de pouvoir aller et venir
+à sa guise!
+
+De ma fenêtre, je vois la rue, les maisons et les arbres... C'est
+ici même que le drame s'est passé. On ne voulait pas me donner cette
+chambre. J'ai tenu, moi, à m'y retrouver. Je ne crains pas les spectres.
+Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse là. Il
+semble que les souvenirs s'éveillent plus volontiers dans les endroits
+où ils naquirent.
+
+... Vraiment, cette confession m'a tout à fait remis. J'ai l'âme claire,
+nette, comme lavée.
+
+Je vais tâcher d'oublier ce mauvais rêve. J'irai vivre à la campagne,
+loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom.
+Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de
+paysan... Je ne me reconnaîtrai plus moi-même.
+
+Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce
+revolver que tout à l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me
+rappellerait des heures trop pénibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en
+achèterai un autre.
+
+Il est devant moi, tandis que j'écris, et sa vue me fait mal. Pourtant,
+c'est peu de chose!... Il est joli... on dirait d'un bijou, d'un bibelot
+coquet... Vu ainsi, ça n'a pas l'air méchant.
+
+... Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux.
+Il est aussi très froid... Il m'effraie un peu... C'est mystérieux,
+cette arme qui dort... Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe
+aiguë et la lame tranchante... Ça, rien: Il faut savoir... Je ne veux
+pas le conserver... Je le vendrai, dès demain... Oh! le vendre?... Je le
+donnerai... Eh bien! non! Je le jetterai...
+
+Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque
+temps. Je le regarde trop... C'est bien naturel, n'est-ce pas?... Il est
+là, comme un témoin muet... Décidément, je ne le conserverai pas une
+heure de plus.
+
+... J'écris toujours, avec cette arme devant moi.
+
+--Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés
+dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?... Je les
+imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder... d'abord, puis, leur
+résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher
+leurs yeux du pistolet?... s'ils ne sont pas invinciblement attirés,
+fascinés?...
+
+Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?--Le plus dur, ce doit
+être le simple geste d'étendre la main, de prendre l'arme, et d'en
+sentir le froid...
+
+... Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche... j'appuie le canon
+contre ma tempe... Ce n'est pas une sensation autrement désagréable...
+Un tout petit frisson... ensuite, l'acier s'échauffe au contact de la
+chair...
+
+Non, ce n'est pas cela qui doit être le plus horrible... C'est la
+seconde où l'on presse la détente... le dernier ordre que l'âme va
+donner à la machine...
+
+... Qui sait?... Cela non plus n'est rien, peut-être?... Quand le
+vertige vous a pris, on se sent attiré irrésistiblement.
+
+ Je sens très bien cela...
+ ... On n'est plus rien...
+ ... On ne sent plus rien...
+ ... L'inconnu vous appelle,
+ ... vous tire... vous happe...
+ ... Et on appuie sur la déten...
+
+
+
+Circonstances atténuantes
+
+Ce fut par le journal que la Françoise apprit l'arrestation de son gars.
+
+La chose lui sembla d'abord si monstrueuse qu'elle n'y voulut point
+croire.
+
+Son gars, son petit gars, si poli, si timide, qui était venu un mois
+auparavant passer les congés de Pâques auprès d'elle; son gars, un
+voleur et un assassin?... Elle le revoyait! dans son uniforme de
+fantassin, avec sa bonne figure; elle sentait encore sur ses joues
+ridées la caresse de son gros baiser d'au revoir, et, remuant ces
+souvenirs doux et tranquilles, haussait les épaules, se répétant:
+
+--Sûr, ils se sont trompés. Ce n'est pas lui.
+
+Pourtant, c'était bien écrit, en grands caractères: «Un soldat
+criminel.» Ça se passait dans la garnison du petit, et l'on disait son
+nom, en toutes lettres.
+
+Elle demeurait atterrée, les lunettes levées sur le front, les mains
+jointes, la bouche tremblante, parlant toute seule, dans le silence
+tiède de la cuisine, regardant sans les voir le vieux chien assoupi près
+de la porte ouverte, et l'horloge qui, dans sa gaine, coupait le temps
+de son tic-tac grave et traînant...
+
+Quelqu'un entra. Elle sursauta:
+
+--Qui est là?
+
+Ayant reconnu une voisine, et ne voulant pas laisser deviner son
+trouble, elle ajouta:
+
+--Je dormais... Il fait si chaud...
+
+Elle, d'habitude un peu silencieuse, réservée, parlait, parlait...
+posant les questions et faisant les réponses, de crainte qu'on ne
+l'interrogeât, se demandant, tandis qu'elle débitait ses phrases
+décousues:
+
+--Sait-elle?...
+
+Elle se tut, ne trouvant plus de mots. Avec un drôle d'air, la voisine
+lui dit:
+
+--Y a-t-il longtemps que vous n'avez eu des nouvelles du fils?
+
+--Non... Ce matin.
+
+Elle n'ajouta pas comment! Tout aussitôt, un grand besoin lui vint
+d'être consolée, rassurée, d'entendre une autre voix que la sienne se
+révolter, proclamer: «C'est une erreur! Ce n'est pas lui, voyons!...»
+
+Elle montra le journal, et, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre
+plaisant:
+
+--Vous avez lu?... Est-ce drôle, hein?
+
+La gorge sèche, avec des larmes au bord des paupières, elle ajouta:
+
+--On est bête, tout de même... Sur le premier moment, ça m'a donné un
+coup!... Faut-il!...
+
+La voisine se taisait toujours. Elle répéta:
+
+--C'est drôle, hein!... C'est drôle!...
+
+--Oui, c'est drôle qu'ils soient deux à porter le même nom dans le même
+régiment.
+
+Avec un grand soupir, la vieille s'écria:
+
+--Je me disais bien, aussi!... Voilà... Ils sont deux... Ce n'est pas le
+mien!...
+
+--Mais, je ne sais point, fit la commère. Je vous demande... Ce serait
+à souhaiter... parce que, une supposition que ce soit lui... On raconte
+déjà que c'est lui qui avait fait le coup chez le tonnelier... Oui, les
+300 francs qu'on a volés, juste comme il était en permission.
+
+La mère s'était dressée, toute pâle, les poings fermés:
+
+--Peut-on dire!... Ça n'est pas lui, non, ça n'est pas lui... Vous
+n'avez pas honte!... Qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous vous
+mettiez tous après nous?... Pauvre petiot!... On va bien voir!...
+
+Et, sans fermer la porte derrière elle, sans même prendre ses sabots,
+elle courut jusqu'à la gare.
+
+Elle arriva à la ville sur le coup de sept heures. Durant le voyage,
+sa terreur n'avait fait que croître. Elle ne disait plus: «C'est
+impossible!» mais: «Si c'était vrai!...» La route lui avait paru
+interminable, tandis que, devant elle, filaient la campagne, les champs,
+les poteaux télégraphiques et les fils qui montent et descendent dans
+un balancement vertigineux. Lorsque le train stoppa, elle se mit à
+trembler, trouvant presque que l'instant où elle allait savoir enfin
+était trop vite arrivé.
+
+Elle murmurait des _Pater_ et des _Ave_, ajoutant des supplications aux
+prières qui, machinalement, venaient à ses lèvres:
+
+--Oh! bonne Vierge, vous n'avez pas voulu ça, n'est-ce pas?... Les
+belles prières que je vous ferai tout à l'heure!...
+
+Derrière la grille, la cour de la caserne s'allongeait toute blanche,
+avec ses bâtiments carrés. Des soldats étaient assis sur le pas de la
+porte, causant, dans le calme du soir. Son petit lui avait appris à
+connaître les grades. Très humble, elle s'arrêta:
+
+--Pardon, monsieur le sergent, je voudrais vous demander un petit mot.
+Voilà...
+
+Elle hésita, n'osant dire tout de suite sa vraie peur.
+
+--Voilà... C'est rapport à mon fils... Michon, Jules, de la 3e
+compagnie... Je voudrais savoir si... je pourrais le voir...
+
+Elle essaya de sourire:
+
+--Je suis sa mère... sa maman... Non? Eh bien!... où est-il donc?...
+il n'est pas malade, je pense?... Alors?... Si, je sais?... Non, mais
+non... je ne sais pas... Il est puni?... A la salle de police?...
+non?... En... en prison... vous dites?... Il va passer en conseil de
+guerre?...
+
+Elle cacha sa tête dans ses mains:
+
+--Bonne Dame, c'était donc vrai! Bonne Dame!...
+
+Elle s'éloigna, titubant presque. A la prison militaire, on lui dit
+que le petit était au secret, et ce mot de secret grandit encore son
+épouvante. Elle le vit seul, à jamais séparé du monde, enfermé. On lui
+dit d'aller voir son avocat, et, du même pas heurté, elle s'en fut chez
+l'avocat. Par lui, elle sut toute la vérité. Le doute n'était
+plus possible. Le petit avait tué pour voler; on avait retrouvé
+l'argent--près de six cents francs--dans sa paillasse... Enfin, il avait
+avoué.
+
+Quand elle eut vainement pleuré, supplié pour qu'on le lui laissât voir,
+elle rentra au village. Chacun savait. Craignant les paroles et les
+regards, elle revint chez elle, à la nuit. Comme une pauvre bête qui
+redoute les coups et qui se cache, elle n'osait plus sortir, gardant
+ses persiennes fermées, prenant chaque matin, en tremblant, le journal
+glissé sous sa porte.
+
+Ainsi, elle lut tous les détails du crime et tout ce dont on accusait
+son enfant. Des gens avaient déposé devant le juge, et tous laissaient
+entendre que c'était le fils Michon qui avait volé le tonnelier. Ça,
+ça n'était pas vrai! Elle en jurerait... Puis de cela aussi, elle se
+prenait à douter.
+
+Au bout d'un mois, elle retourna chez l'avocat. Maintenant, elle ne
+demandait plus à voir son fils, non qu'elle eût cessé de l'aimer, grand
+Dieu!... Elle avait honte...
+
+--Qu'est-ce qu'ils vont lui faire, mon bon monsieur? Vous n'allez pas me
+le laisser prendre...
+
+--Ma pauvre femme, j'ai bien peur... Si seulement je trouvais une
+circonstance atténuante...
+
+--Comment dites-vous ça? Une circonstance... qu'est-ce que ça
+signifie?...
+
+--Ça signifie quelque chose qui diminuerait sa faute aux yeux des juges.
+Tenez, par exemple: un homme vole; si on peut prouver que la misère
+l'a poussé, qu'il a volé, c'est vrai, mais pour donner du pain à ses
+enfants, eh bien! c'est une circonstance atténuante. Tandis que lui! Il
+n'en est même pas à son coup d'essai. Cet autre vol--qu'il nie--mais...
+Enfin, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de tenter.
+
+La Françoise s'en retourna, plus lasse et plus douloureuse que jamais,
+l'esprit torturé par ces mots nouveaux: «Circonstances atténuantes».
+Comme elle aurait voulu la trouver, cette excuse, à quoi s'accrocherait
+peut-être un peu de pardon!... Mais rien. Le crime seul restait évident,
+monstrueux, sans rien qui pût en amoindrir l'horreur...
+
+Le jour du jugement arriva. Elle repartit, achevant de gravir son
+calvaire. Dans le train, elle priait, invoquant tous les saints,
+et, dans sa tête vide, ces mots, si souvent répétés, résonnaient:
+«Circonstances atténuantes... Circonstances atténuantes...»
+
+Elle attendit dans une pièce triste, avec les témoins qui parlaient tout
+bas devant elle. Quand vint son tour, elle entra d'un pas incertain,
+clignant des paupières sous la lumière trop blanche, et, tout de suite,
+son regard fut sur le gars qui, la tête baissée, un mouchoir à grands
+carreaux bleus dans les doigts, pleurait à courts sanglots... Ensuite,
+elle se raidit devant les juges.
+
+Elle avait voulu comparaître. A cette heure, elle se demandait
+pourquoi... Elle ne savait rien, la pauvre vieille; elle n'avait rien
+à dire!... Qu'est-ce qu'elle était là?... Rien. La mère de ce petit,
+simplement. Elle l'avait fait, oui... caressé, oui... élevé, oui... Il
+était à elle, pourtant... Mais non, il n'était plus à elle aujourd'hui.
+
+A toutes les questions, elle répondait par des signes ou
+d'inintelligibles paroles. Un grand silence pesait sur la salle. Une
+infinie pitié descendait sur cette paysanne en deuil, tassée par le
+chagrin.
+
+--C'est votre seul enfant? dit le président.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tant qu'il a été chez vous, avez-vous eu à vous plaindre de lui?
+
+--Oh non! monsieur!...
+
+--Lui connaissiez-vous de mauvaises fréquentations?
+
+--Jamais. Ni son père, que tout le monde aimait et respectait, ni moi,
+n'aurions permis... On peut dire que nous étions bien estimés, allez!...
+
+--Nous savons, nous savons...
+
+Puis se tournant vers l'accusé:
+
+--Vous le saviez aussi, et c'est bien pour cela que, vous sentant à
+l'abri derrière l'honorabilité de vos parents, vous profitiez de votre
+séjour chez votre mère pour voler... Comment soupçonner le fils de
+si braves gens?... D'aucuns peuvent dire: «Je ne suis qu'à demi
+responsable. Les mauvais exemples que j'eus sous les yeux m'ont perdu».
+Vous, vous n'avez même pas cette excuse.
+
+Alors, la vieille parut faire un puissant effort sur elle-même. Dans
+ses yeux tout petits, où les larmes avaient mangé les cils, une lueur
+étrange passa, et, le front baissé, sans un geste, d'une voix qui ne
+tremblait presque plus, elle parla.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur. Il faut que je vous dise la vérité. Le petit
+est coupable, bien coupable, c'est vrai... Mais il n'est pas le
+seul... Tout à l'heure, je vous ai dit que je n'ai jamais rien eu à me
+reprocher... J'ai menti. Les trois cents francs du tonnelier, c'est moi
+qui les ai volés, moi... Quand le petit est venu en permission, je lui
+ai avoué... Alors, cet enfant, il a pris peur... il s'est dit que sa
+mère allait être perdue d'honneur et de réputation... et c'est pour les
+rendre, pour que personne ne porte plainte, qu'il a volé à son tour...
+Enfin, il s'est affolé... il a été surpris... et le malheur s'est fait.
+
+Elle se tut un instant, oppressée; puis, d'un ton plus bas:
+
+--J'ai menti... Je suis une mauvaise femme. C'est moi qui ai été
+le mauvais exemple... Il faut m'arrêter... C'est une circonstance
+atténuante pour lui, n'est-ce pas?... Pardon, monsieur...
+
+Plus courbée, les épaules plus humbles et la tête plus basse, elle
+semblait petite, petite...
+
+... Le fils ne fut condamné qu'aux travaux forcés à perpétuité. Elle,
+mourut peu après, réprouvée par tout le village. On dit pour elle une
+rapide messe, et l'on mit son corps en pleine terre, tout au bout du
+cimetière, en un coin où, dans les plus beaux jours, l'église et son
+clocher n'étendaient même pas leur ombre.
+
+Cette histoire me fut contée près de sa tombe qu'ornaient seules une
+croix de bois noir, abîmée par le temps, et une couronne de perles
+rouillée, tordue, cassée, où, cependant, je pus lire ces mots:
+
+_A Françoise Michon.--Les juges de son fils._
+
+
+
+Le Puits
+
+Assis au seuil de sa maison, les jambes écartées, les deux mains
+appuyées au pommeau de sa canne, le vieux gardait le silence, ce silence
+des paysans dont on ne saurait dire s'il est peuplé de souvenirs ou s'il
+est morne et sans pensée.
+
+La journée s'achevait. Dans le ciel amolli montait l'appel lointain des
+bêtes à l'étable. Un vieux cheval passa, rentrant tout seul à l'écurie,
+tirant derrière lui ses traits qui traînaient sur la route.
+
+Le vieux le suivit des yeux, hocha la tête, et soupira:
+
+--Quand j'aurai ton âge, on ne me verra plus sur les chemins!...
+
+--Il est donc si âgé que cela? demandai-je.
+
+--Vingt ans au moins. Ça fait quatre-vingts ans pour un homme.
+
+--Et pourquoi ne vivriez-vous pas jusque-là?
+
+--Pourquoi?... Regardez-moi. Je n'en ai seulement point cinquante...
+Vous m'auriez donné davantage?... Eh oui! Cinquante ans, et je ne peux
+plus travailler... C'est à peine si je tiens sur mes jambes.
+
+--Vous avez fait une grave maladie?...
+
+--Non. Autant dire même, je ne me suis jamais purgé. Seulement!--il
+heurta du poing son front ridé--seulement, c'est là que ça travaille...
+et on ne fait point des noces d'or avec certains souvenirs. Il y a des
+heures qui comptent plus que des années. Tenez, je vais vous conter mon
+histoire: vous jugerez vous-même.
+
+Il y a de cela bien près de vingt-cinq ans. J'avais connu en allant à
+la ville la femme d'un cultivateur d'un village voisin. Le mari était
+vieux--il avait bien une couple de dix ans de plus que moi. La
+femme avait mon âge. Quand on est jeune, on ne réfléchit guère aux
+conséquences... Et puis, j'aurais réfléchi, voyez-vous, que cela
+n'aurait rien changé, vu que, quand l'amour parle, c'est que la raison
+est en courses.
+
+Une nuit, j'étais auprès d'elle, son mari étant parti le matin pour
+mener des boeufs à la foire, quand j'entendis du bruit dans la maison...
+Je saute sur mes pieds... je passe mes souliers, ma veste; je descends
+l'escalier à pas de loup, je traverse la salle du bas, l'enclos.... Je
+n'y avais pas fait dix pas, que deux coups de fusil me partent dans le
+dos.
+
+Instinctivement, je me jette à plat ventre. Je n'avais rien... Pas une
+égratignure. Mais, comme je me relevais, je vis, sur moi, le mari qui
+brandissait son fusil pour m'assommer. Je me mis à courir de toutes mes
+forces. Il se lança à ma poursuite. Je l'entendais qui hurlait:
+
+--Gredin!... Canaille!... Voleur!... Arrêtez-le!...
+
+En rase campagne, j'aurais eu vite fait de le dépasser, car mes jambes
+valaient mieux que les siennes, et pour galoper, on a plus de vent à
+vingt ans qu'à quarante. Mais, dans ce jardin que je ne connaissais pas,
+il avait l'avantage. Je butais dans les fils de fer, je heurtais les
+cloches à melons, et, chaque fois que je me relevais, j'entendais sa
+voix plus proche qui criait toujours:
+
+--Arrêtez-le!... Arrêtez-le!...
+
+J'arrivai enfin à la haie. M'arrachant la figure et les mains, je la
+franchis. De toute la vitesse de mes jambes je dévalai le coteau. Mais
+lui avait coupé au court, et me barrait la route, juste comme j'entrais
+dans une ferme abandonnée où je comptais bien l'égarer. Il se précipita
+sur moi à coups de pied, à coups de poing. Je tapais, moi aussi, comme
+un furieux. Je le pris à la gorge. Il cessa de cogner, et me saisit à
+bras-le-corps. Il me serrait à m'étouffer. Je voyais ses yeux qui lui
+sortaient de la tête. Mes jambes s'enchevêtraient dans les siennes. Il
+essayait de me mordre...
+
+Mais, tout à coup, le terrain manqua sous nos pas. Il ouvrit les bras...
+je le lâchai... j'entendis à la fois son hurlement d'épouvante et le
+mien... Je me sentis tomber... tomber... et soudain, sous ce bras, sous
+l'aisselle, j'éprouvai une douleur terrible.
+
+Il me sembla que j'avais été agrippé au vol... Quand je revins à moi, je
+ne compris d'abord ni où j'étais, ni comment j'étais retenu... Quelque
+chose m'arrachait les chairs de l'épaule et du bras. Mes deux pieds
+pendaient dans le vide... j'ouvris les yeux. Au-dessous de moi, quelque
+chose luisait, quelque chose de noir qui tremblait, où je voyais danser
+de petites lumières. J'essayai d'écarter les bras. Mais le mouvement que
+je tentai à gauche, me fit hurler de douleur.--J'étendis la main droite,
+et de ma paume ouverte, je cognai un mur froid, humide et gluant. Mes
+talons battaient aussi un mur, et, à chaque coup, cela faisait un bruit
+profond, comme un coup de pierre sur un tonneau vide.
+
+Et voilà que, mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, je vis devant
+moi, tellement près que si j'avais pu allonger la main, je l'aurais
+frôlée, une masse noire qui pendait à la paroi et tressaillait...
+
+Petit à petit, dans cette masse d'abord confuse, je distinguai des
+bras... des jambes... et une tête... une effrayante tête aux yeux
+chavirés, à la bouche tordue... la tête de l'homme qui, tout à l'heure,
+avait roulé avec moi!...
+
+Alors, seulement, je compris. En nous débattant, nous nous étions
+appuyés sur des planches qui recouvraient l'orifice d'un puits depuis
+longtemps abandonné. Les planches, pourries sans doute, avaient cédé
+sous notre poids, et, dans notre chute, nous avions été agrafés par deux
+crochets, vous savez, ces crochets qu'on mettait autrefois dans les
+puits pour y suspendre dans des paniers les bouteilles à rafraîchir,
+histoire d'éviter de dérouler la corde jusqu'en bas.
+
+Nous étions pris, embrochés, comme des moutons à l'étal: moi, par
+l'aisselle, lui--je le voyais maintenant--par le flanc, le ventre
+déchiré, le corps pendant: d'un côté, les jambes, les cuisses--de
+l'autre, le tronc, la tête et les bras...
+
+Jusqu'ici je n'avais entendu d'autre bruit que celui que je faisais
+moi-même en essayant de me débattre.--L'autre, en face, se mit à râler,
+et, dans le puits, son râle ronflait et s'allongeait avec un accent
+effroyable... En même temps, j'entendais un petit clapotis... toc...
+toc... toc... comme de l'eau qui tombe, goutte à goutte dans un vase...
+L'homme saignait lentement dans l'eau par sa terrible blessure... Je ne
+sais pas pourquoi, mais d'entendre ce gémissement, cela diminuait ma
+peur... Vous comprenez, je sentais quelqu'un, quelque chose près de
+moi...
+
+Cela dura ainsi longtemps, très longtemps, puis l'obscurité commença de
+se dissiper. Le matin venait doucement... L'obscurité diminua encore...
+L'homme râlait plus court. Je vis, distinctement, dans ses moindres
+détails son effrayante tête... ses mains aux doigts crochus... les ronds
+que sur l'eau morte du puits faisaient les gouttes de son sang. Puis, la
+plainte se ralentit. Le corps eut une ou deux secousses. Il me sembla
+que la tête se tournait violemment vers moi, que les yeux cherchaient
+mes yeux, que la bouche s'ouvrait pour me crier encore: Gredin!...
+Canaille!... Plus rien... même plus le murmure des gouttes... le
+silence...
+
+Devant ce mort, la peur, une effroyable peur s'empara de moi. Je ne
+sentais plus ma douleur. Je n'avais dans la tête qu'une pensée: j'étais
+là seul, perdu. Nul ne songerait à me chercher dans ce puits. J'y
+mourrais de souffrance, de faim. Crier? Appeler au secours? A quoi bon!
+Pas de chemin à proximité... Pourtant, je criai! j'appelai au secours...
+Rien. Personne ne répondit.
+
+Le jour était venu tout à fait. Le soleil devait être haut sur
+l'horizon. Le coin de ciel que je pouvais apercevoir était d'un bleu
+sans tache... Je grelottais d'angoisse et de froid. Je sentais, je
+devinais cependant, que sur terre il faisait chaud, très chaud, car nous
+étions dans les premiers jours du mois d'août.
+
+Je n'osais plus regarder le corps inerte. Je n'osais plus risquer
+un mouvement, un geste, tant le moindre tressaillement me causait
+d'intolérables souffrances.
+
+Alors, dans mes oreilles, j'entendis un bourdonnement lointain, puis
+plus net et plus proche. Il me sembla que des brins d'herbe frôlaient
+ma figure. J'ouvris les yeux. Ah! ce n'était pas un rêve, un cauchemar!
+J'avais bien entendu. Ce qui bourdonnait autour de moi, c'étaient des
+mouches, des centaines, des milliers de mouches qui volaient près du
+corps immobile... près du mien!
+
+Je ne sais plus combien de temps cela dura. Je sais seulement que je me
+sentis devenir fou. Autant que je pus raisonner, je me rendis compte
+que midi arrivait, ensuite que le soleil s'éloignait... Puis, le corps
+autour de qui dansaient les mouches me parut descendre insensiblement...
+glisser... glisser. J'entendis un grincement d'étoffe qu'on déchire...
+Le corps descendit plus vite... un autre grincement... un craquement
+comme quand on laisse traîner une brique le long d'un mur en pierres mal
+jointes... le bruit violent de quelque chose de lourd tombant dans l'eau
+du puits... Des gouttes rejaillirent jusqu'à moi. J'ouvris les yeux.
+
+Le corps avait disparu. A sa place, un crochet tout rouge où se
+balançait un chiffon de drap... Après, je ne me souviens de rien.
+
+On m'a raconté dans la suite qu'un gamin qui passait par là, s'étant
+penché pour jeter des cailloux, avait appelé au secours. D'après ce que
+j'ai calculé, j'étais resté là près de dix-huit heures.
+
+Maintenant, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de m'y laisser
+mourir. J'ai guéri, du corps, mais je peux dire qu'il ne s'écoule pas
+une heure sans que ça me revienne dans les yeux. Voilà vingt-cinq ans
+que j'ai devant moi cet homme accroché par le flanc, vingt-cinq ans que
+je vois sa figure, que je suis son corps déchiré, que je sens sur ma
+face les gouttes d'eau du puits...
+
+--Et la femme? demandai-je.
+
+Il me dit à mi-voix:
+
+--Folle.
+
+Il poussa un long soupir:
+
+--Ah! je suis vieux, monsieur, bien vieux!
+
+... La nuit était venue presque insensiblement. Une vapeur flottait sur
+la campagne. Au loin, un son de cloche s'éleva...
+
+L'homme ôta son chapeau, s'agenouilla, fit un signe de croix, et me dit
+presque bas:
+
+--C'est à cette heure qu'il est tombé...
+
+Tout se tut. Un murmure tremblait encore dans le ciel. Au bout du
+chemin, un couple d'amoureux s'en allait à pas lents.--Le vieux priait
+en se frappant la poitrine...
+
+
+
+Le Miracle
+
+C'était venu tout doucement. D'abord, il avait senti devant ses yeux
+comme un voile, puis des ombres qui, par instants, obscurcissaient
+tous les objets. Les premiers temps, il se passait les mains sur
+les paupières, et n'y prenait point garde, se disant: C'est de
+trop travailler à la lumière. Il se reposa un peu. Mais le voile,
+insensiblement, s'épaissit; les ombres s'allongèrent, plus grandes et,
+sans oser se l'avouer, il eut peur.
+
+Un soir, après dîner, tout lui paraissant sombre dans la pièce, malgré
+le grand feu de sarments et la lampe allumée, il dit à sa femme:
+
+--Lève donc la mèche; on n'y voit goutte, ici...
+
+--Comment! on n'y voit goutte? Mais la lampe éclaire fort bien!
+
+Il fit: «Ah!...» et se mit à pleurer.
+
+Stupéfaite, elle lui demanda:
+
+--Qu'as-tu?
+
+Il sanglota:
+
+--Je deviens aveugle!...
+
+Et parmi ses larmes, il lui conta en phrases décousues tout ce
+qu'il avait ressenti depuis des mois, son insouciance du début, ses
+inquiétudes, ses angoisses, l'horreur de songer que, bientôt, tout
+allait disparaître pour lui, et qu'il n'y verrait plus, jamais...
+jamais!
+
+Alors, commença le défilé des médecins. Aucun ne sut arrêter les progrès
+du mal, et bientôt il devint tout à fait aveugle.
+
+Sa femme, ses amis, l'entouraient d'attentions et de soins. Il parut se
+faire à son existence nouvelle, à cette vie intérieure et profonde des
+aveugles. Sa face impassible s'éclaira parfois d'un sourire; on eût dit
+qu'il se résignait.
+
+On lui fit quitter Paris pour habiter la campagne. Il s'y trouva bien,
+se plaisant, durant des heures, à rêver, étendu sur une chaise longue,
+tandis que, près de lui, sa femme faisait de la musique ou lui lisait
+des vers. Il lui disait parfois:
+
+--Je suis heureux... très heureux...
+
+Et lorsque, par hasard, il l'entendait soupirer, il cherchait sa main,
+et lui murmurait doucement:
+
+--Tu es là, près de moi... Les seuls qui m'aiment vraiment ne m'ont pas
+abandonné... Je ne regrette rien...
+
+Mais, au fond de son coeur, une infinie tristesse sommeillait. Il se
+souvenait des soleils d'autrefois, de la lumière que, jadis, il aimait
+tant, rêvant, malgré lui, d'un miracle qui lui rendrait ses yeux
+éteints.
+
+Un jour qu'il était assis devant sa porte, une vieille femme s'arrêta
+près de lui:
+
+--Eh bien! mon bon monsieur, ça ne va toujours pas mieux?
+
+--Non... Maintenant, c'est fini!... Il n'y a plus d'espoir...
+
+--Et les docteurs, que disent-ils?
+
+--Rien... Des bêtises...
+
+--Ah! fit la vieille, j'en ai connu un, moi, un savant, celui-là, qui
+saurait vous guérir! Quand mon défunt mari est tombé aveugle, il est
+allé le consulter, vu qu'il avait grande renommée dans le pays, et il
+lui dit comme ça: «Je ne vous promets rien, mon brave... Pourtant...
+on peut toujours essayer!--Ah! que mon homme lui réplique, si vous m'y
+faites voir, je vous donne la moitié de mon bien!--Je ne vous demande
+rien, qu'il lui répond. Entrez à mon hôpital.» Au bout de deux mois,
+oui, monsieur, il commençait à voir. Il s'est éteint brusquement d'une
+congestion, sans ça!... Aussi, je ne serais que de vous...
+
+Le soir même, sur la foi de ce conseil de paysanne, il partit, envahi
+d'un immense espoir sûr, certain que le sauveur était là.
+
+Le docteur l'examina longuement, puis lui dit, comme à l'autre:
+
+--Je ne promets rien... mais j'espère. Par exemple, ce sera long, très
+long...
+
+Il se récria:
+
+--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que je guérisse!...
+
+Quand il fut installé dans la maison de santé, il demanda:
+
+Puis-je garder ma femme avec moi?
+
+--Non... D'ailleurs, comme vous allez rester deux mois, peut-être plus,
+dans l'obscurité, votre femme ne pourrait vous tenir compagnie. En
+outre, il vous faut du calme, un repos moral absolu. Votre femme vous
+rendra visite chaque semaine, et, si vous le désirez, on la tiendra,
+jour par jour, au courant de votre état.
+
+Il fit: «Bien», devenu soudain d'un égoïsme féroce, oubliant tout, à la
+seule pensée de sa vue reconquise.
+
+... Lorsqu'au bout de trois mois, on lui fit quitter la chambre close,
+il demeura quelques instants sans oser lever les paupières, retardant la
+seconde décisive, dans la terreur de n'être pas guéri. Mais, tout d'un
+coup, ayant ouvert les yeux, il poussa un grand cri:
+
+--J'ai vu!... J'y vois!...
+
+Riant et pleurant à la fois, il happait d'un regard vorace le jour béni.
+Il ne distinguait pas encore autre chose qu'une vague lueur. C'était à
+peine, dans sa nuit, un reflet pâle et incertain; pourtant, il criait:
+
+--J'y vois!... Je veux sortir!... Emmenez-moi!...
+
+--Oh! lui dit le docteur, en le calmant d'une petite tape sur l'épaule,
+pas si vite! C'est maintenant qu'il faut redoubler de soins! Ne nous
+fatiguons pas... Pour aujourd'hui, cela suffit.
+
+Il se laissa emmener, docile. Il resta éveillé toute la nuit, ouvrant et
+refermant les yeux très vite, juste assez pour apercevoir la lumière de
+la veilleuse.
+
+Quand il fut un peu remis de sa joie, sa première pensée fut de faire
+écrire à sa femme. Comme elle serait contente! Comme ils allaient être
+heureux à présent!...
+
+Ensuite, l'idée lui vint d'une chose autrement exquise! Puisqu'il devait
+rester ici encore plusieurs semaines, il ne lui annoncerait rien, et,
+un beau jour, comme si le miracle s'était produit brusquement, il lui
+dirait, d'un air très naturel:
+
+--Tiens! cette robe te va bien! ou: «Tu as là un joli chapeau!...»
+
+Elle le croirait fou; alors, il lui jetterait dans un baiser:
+
+--Non! Je ne suis pas fou! J'y vois!
+
+Il demanda le médecin, les infirmiers, tous ceux qui le soignaient, et,
+avec une joie d'enfant, leur fit la leçon:
+
+--C'est bien entendu? Pas un sourire, pas un mot...
+
+On lui promit. Peu à peu, il réapprit à connaître les objets, à
+distinguer les êtres, les visages. Il ne tâtonnait plus; ses gestes
+devenaient précis. Mais, peu à peu aussi, une grande impatience s'empara
+de lui. Il ne tenait plus en place.
+
+--Docteur, je vais tout à fait bien... Laissez-moi m'en aller...
+
+--Non... Pas encore...
+
+--Quand?
+
+--Bientôt. Il ne faut pas, pour quelques jours, risquer de tout
+compromettre.
+
+Comme l'attente le rendait fiévreux, émotif à l'excès, on le laissa
+sortir. Il avait exigé qu'on ne prévînt personne. Il prendrait une
+voiture, et, tout seul, irait jusque chez lui.
+
+Sur le pas de la porte, le médecin lui adressa ses dernières
+recommandations:
+
+--Ne manquez pas de revenir chaque semaine, et surtout ne quittez pas
+vos verres fumés tant qu'il y aura du soleil. Le soleil, voilà votre
+grand ennemi. Si vous aviez une rechute...
+
+--Oh! soyez sans crainte!
+
+Il partit.
+
+C'était une admirable matinée de juin. Il avait rabattu les bords de
+son chapeau pour se garantir de la lumière. La route lui sembla
+interminable. Enfin, les premières maisons du village apparurent. La
+voiture traversa la Grande-Rue, la place du Marché. En bas de la côte,
+il dit au cocher d'arrêter.
+
+--C'est bien là?
+
+--Oui, monsieur, voyez, droit devant vous.
+
+Au bout du raidillon, la petite maison se dressait, toute blanche,
+baignée de lumière, dans le jardin déjà brûlé. L'ombre même était dorée,
+tant le soleil coulait gaiement le long des murs. Comme il était
+très ému, ses jambes tremblaient un peu sous lui. La chaleur de midi
+approchant l'étourdissait aussi. Il gravit la pente lentement. Passant
+la main entre les barreaux de la grille, il leva la targette, et, sur
+la pointe des pieds, de crainte que son pas fît crier les graviers du
+jardin, il avança. Il faisait si chaud que le chien endormi dans la
+niche ne l'entendit pas. Les volets étaient clos. Il voyait tout cela
+pour la première fois, et pourtant il se sentait chez lui. Il se disait:
+
+--Oh! la jolie, la joyeuse petite maison!
+
+Il en imaginait l'intérieur, les chambres confortables et fraîches. Il
+murmurait:
+
+--Mon Dieu, que c'est bon! que c'est bon!
+
+Il fut sur le point d'appeler: «Jeanne! C'est moi! Viens!» Mais il se
+contint. Pour que la surprise fût complète, il heurterait à la porte,
+et, quand elle ouvrirait, il lui tendrait les bras. Il avait si souvent
+rêvé cette minute qu'il aurait pu la raconter dans ses moindres détails.
+Et voici que le rêve était une réalité, une réalité baignée de lumière
+et de joie... pareille au rêve...!
+
+Un banc était adossé contre la maison, juste sous une fenêtre. La
+marche, l'émotion l'ayant un peu oppressé, il s'assit pour reprendre
+haleine. Un murmure de voix vint frapper son oreille. On causait, on
+riait, derrière les volets... Il écouta... Des mots sans suite... deux
+voix.
+
+--Tiens!... Avec qui ma femme parle-t-elle? Ah! c'est mon ami
+Sournize... Que disent-ils? Ils semblent bien gais... Sauraient-ils?...
+
+Il se leva, et, les yeux à la fente des persiennes, regarda dans la
+pièce. Les voix se turent, puis reprirent. Sa femme disait:
+
+--Voyons, veux-tu être sage et me laisser mettre le couvert?
+
+Soudain, il les vit tous les deux dans un rayon de lumière. Elle, la
+tête renversée, les bras chargés de linge, s'abandonnait en riant aux
+bras de son ami qui l'embrassait dans la nuque, sur les yeux, sur les
+lèvres, avec de longs baisers qui la secouaient toute.
+
+Il recula, d'un bond, la bouche ouverte pour hurler. Tout se mit à
+tourner autour de lui. De la main, il chercha le banc, et s'y laissa
+choir...
+
+Ah! l'horrible, l'épouvantable chose! Ainsi, c'était là ce que lui
+réservait son retour! Tandis que lui endurait le supplice de devenir
+aveugle, voilà ce que faisaient sa femme et son meilleur ami! Les
+misérables!... Avaient-ils bien su mentir à sa face, narguer ses yeux
+vides!
+
+Il se dressa, terrible, les poings levés, prêt au meurtre. Mais, comme
+il allait se jeter sur la porte, il sentit ses jambes fléchir. La vision
+des deux années d'ombre, si tranquilles, confiantes et douces qu'il
+venait de vivre, passa devant lui. Et sa faiblesse aussi lui apparut,
+son usure physique et morale, le sentiment qu'il n'était pas guéri,
+qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il les perdrait, ses yeux, et pour
+toujours! Il lui faudrait alors vivre seul, farouche, comme une bête
+qui se cache pour mourir! Cette effrayante pensée le glaça... Non! Non!
+Tout, mais pas cela!... Il devrait voir ces regards qui n'étaient pas
+pour lui? ces baisers que les traîtres s'enverraient par-dessus son
+épaule?... Jamais!
+
+Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant d'entrer, en feignant de n'avoir
+rien entendu, rien vu?... Il se cogna la tête: Je ne veux pas! Je ne
+saurais pas dissimuler. Alors?...
+
+... Alors, comme, du village, montaient lentement les douze coups de
+midi, comme le soleil, tout en haut de sa course, coulait une lumière
+ardente, une chaleur de fournaise, il s'assit.
+
+D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les
+paupières grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses
+yeux à manger au soleil.
+
+D'abord, ce fut un éblouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit
+sur sa face... Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre
+lui. Il eut une seconde de révolte. Il étendit la main vers ses
+lunettes... Il ne les voyait déjà plus...
+
+La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines,
+s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie
+qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves...
+
+
+
+Le Disparu
+
+Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son
+signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait
+exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent
+sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où
+les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes...
+Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois
+en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi,
+qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un
+cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et
+celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux,
+comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les
+recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être
+classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police
+et demanda à parler au commissaire.
+
+--Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis
+huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous
+voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est
+devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous
+sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables.
+
+Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte,
+je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui
+désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison.
+
+Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la
+méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la
+misère.
+
+Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du
+moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je
+perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul,
+sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant
+au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition,
+toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois
+en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin
+perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc
+bien et sagement calculé.
+
+Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen
+clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité.
+Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit
+pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé.
+D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic.
+J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en
+mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon
+opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même,
+quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement
+d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il
+prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en
+poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne
+pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis
+longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible.
+
+Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait
+bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que
+moi, le refusé, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la
+nuit, je compulsai mes notes, mes traités de médecine, et ma certitude
+se précisa encore.
+
+Le lendemain, je retournai à l'hôpital. Salle Ambroise-Paré, lit 27, je
+vis mon homme. Il était étendu, maigre, hâve, décharné. Sa tête où les
+pommettes saillaient, s'enfonçait sur l'oreiller blanc. Sur son front
+moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lèvres
+entr'ouvertes laissaient voir les gencives blêmes et les dents qui
+s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines
+aux ailes dilatées battaient à petits coups pressés, pour aspirer l'air
+qui fuyait.
+
+Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai.
+Il me répondit de la même voix entrecoupée que j'avais entendue la
+veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mêmes
+symptômes et ma conviction se raffermit encore.
+
+Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refusé.
+Réclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison à un candidat
+contre son juge?...
+
+Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec
+une conviction plus absolue. En admettant que les symptômes observés
+pussent être interprétés de différentes manières, la marche même de
+l'affection venait donner à mon diagnostic une valeur plus probante
+encore. Si j'avais dit vrai, il était dans la nécessité des événements
+que mon malade mourût. Un miracle seul pouvait--je ne dis pas même
+le guérir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade déclinait,
+perdait ses forces: ce n'était plus qu'une question de jours.
+
+Je ne suis pas méchant, je vous l'assure. J'ai pleuré mes parents, je ne
+me suis jamais consolé de leur mort. Mais là, en vérité, je puis dire
+que j'ai guetté avec une joie sauvage les progrès du mal, que je me suis
+penché sur cette agonie avec une jouissance véritable.
+
+Pourquoi?... Ce n'était même plus dans le but de faire revenir sur une
+sentence qui arrêtait mes études, sentence désormais sans appel. J'étais
+sollicité, poussé par une curiosité affreuse, par une curiosité féroce.
+Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces
+curiosités-là: et j'étais devenu les trois choses à la fois.
+
+Depuis deux jours, l'homme râlait. Des sons rauques sortaient de sa
+bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts,
+d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton--on dit dans les
+campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donné les derniers
+sacrements. Ses voisins courbés sur leur lit épiaient son hoquet: je
+triomphais!...
+
+Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour à la
+surveillante:
+
+--Eh bien! notre 27?
+
+Elle me répondit:
+
+--Mais on dirait qu'il remonte!
+
+Je haussai les épaules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard
+plus précis, la respiration moins oppressée, l'homme me sourit presque.
+Pour la première fois, j'eus une hésitation.
+
+--Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?... Mais non! C'était
+impossible!... Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux
+s'accentua. La fièvre tomba, l'appétit revint, le miracle s'accomplit:
+et ce fut la résurrection.
+
+Une fureur s'empara de moi. Malgré la clarté apparente des faits, mes
+doutes du début s'étaient évanouis. Contre l'évidence même, je demeurais
+certain d'avoir raison: il allait mourir, il était impossible qu'il ne
+mourût pas!
+
+Je me débattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je
+sentais, par instants, ma tête s'égarer. A ma fenêtre, je croyais voir
+les faces grimaçantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond,
+collées aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais à
+l'hôpital.
+
+--Le no 27?
+
+--Sortant, ce matin.
+
+Je faillis tomber à la renverse.
+
+Debout dans ses vêtements fripés, encore maigre et débile, mais vivant,
+enfin, l'homme était devant moi! Il me dit:
+
+--Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les
+soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernières semaines.
+
+Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'éclair de mes yeux.
+
+Cet être ressuscité était pour moi une sorte de problème insoluble,
+l'énigme vivante qui hanterait désormais mes nuits et mes jours. Depuis
+une semaine, je n'avais presque rien mangé. L'excitation cérébrale seule
+me soutenait, me faisait avancer.
+
+Devant la porte de l'hospice, je l'attendis:
+
+--Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je.
+
+Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela
+m'eût été impossible, je n'avais plus un sou.
+
+--Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai à
+loisir.
+
+--Certainement, monsieur!
+
+A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pensée horrible s'empara de moi.
+Là, sous l'épaisseur de quelques millimètres de peau, d'os et de muscle,
+dans les poumons de cet être, était cachée la clé du mystère qui me
+hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!...
+
+Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements
+de son coeur, les crépitements de sa respiration courte, et tout en
+haut des épaules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les
+larges coquilles marines. Derrière mes paupières closes, je devinais par
+le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaissé, d'un
+gris bleuté, troué comme une ruche, tacheté par endroits de points
+nacrés ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous
+laquelle traînent des miettes de pain durci...
+
+Je me redressai. D'un bond, je fus près de l'homme. Sur ma table, je
+saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge.
+
+Il tomba, sans un cri.
+
+Alors, je l'étendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps
+pantelant.
+
+... Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme était tuberculeux! Par
+quel miracle avait-il survécu?... Je l'ignore. Mais, en fin de compte,
+ce n'était point cela qu'on me demandait. Je ne m'étais pas trompé.
+
+Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une
+semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu
+avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui
+m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne
+lui manque que les poumons: je les garde.
+
+Quant à l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici,
+monsieur, son histoire et la mienne.
+
+
+
+Le Baiser
+
+--Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait ça, mon pauvre
+petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'était plus le même. Lui
+d'habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait
+des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je
+l'attendais jusqu'à des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais
+entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute
+pas que je le guettais, j'entrais à pas de loup dans sa chambre, je
+voyais qu'il avait les yeux gonflés et qu'il pleurait, tout en dormant.
+
+D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis à l'atelier. J'allai chez son
+patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons
+aussi qu'il se dérange, qu'il n'est plus à son travail comme avant. Il
+doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde
+qu'il ne s'aperçoive de rien, je l'ai surveillé, et j'ai appris
+qu'il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des
+rues--excusez-moi--qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour
+chercher des hommes.
+
+Ç'aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que
+j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais
+ça!... Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que
+je n'avais que lui. Elle m'a mise à la porte, avec des mots... et, dans
+l'escalier, je l'entendais qui me criait:
+
+--Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer...
+
+Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une
+balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou deviné, il avait dû se
+disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu'il ne lui donnait
+pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'était assez amusée,
+qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à
+rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c'est bien
+de la peine, à mon âge!
+
+Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire.
+Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccadés. La
+mère continua, toute tremblante:
+
+--Et, qu'est-ce qu'a dit le médecin?... Y a-t-il de l'espoir?
+
+--C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il
+est jeune... Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il
+ouvrira les yeux, qu'il ait l'émotion de vous voir. Soyez sans crainte,
+il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les
+jours.
+
+Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres
+lits, on n'entendît pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se
+retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils.
+
+Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement.
+Le bruit, les chuchotements qu'avait fait naître l'arrivée d'un entrant
+s'étaient tus peu à peu. C'était l'heure où les malades fatigués
+s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du blessé.
+
+Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait
+l'étonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce
+pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage
+était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette
+sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgré son rire
+de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix
+avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix
+d'une maman ou d'une soeur aînée.
+
+Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne
+l'avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit,
+docile, et s'assoupit encore.
+
+Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise
+près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait
+des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les
+paupières, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitôt pour
+retomber dans sa torpeur.
+
+Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit,
+timidement:
+
+--Ma Soeur...
+
+Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu:
+
+--Quoi donc, petit?
+
+Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré:
+
+--Rien... Rien...
+
+Un matin, il s'enhardit:
+
+--Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là, personne n'est venu
+demander de mes nouvelles?
+
+--Mais si, votre maman, vous savez bien?
+
+--Oui... Mais, en dehors d'elle?
+
+--Non, personne.
+
+Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent.
+
+--Allons, petit, il ne faut pas pleurer.
+
+Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d'un grand besoin de
+confier sa peine à quelqu'un:
+
+--Ce n'est pas bien... Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec
+moi... et ça me soulagera de vous causer... Maman ne sait pas, elle
+croit que j'ai été blessé par accident... Eh bien! ce n'est pas vrai.
+J'ai voulu me tuer...
+
+La Soeur l'arrêta d'un geste:
+
+--Elle sait...
+
+--Ah!...
+
+Il se tut, puis, hochant la tête:
+
+--Ma pauvre vieille!... Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me
+pardonner... ce n'est pas de ma faute... J'étais si malheureux. Quand
+cette femme m'a quitté, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je
+l'aimais tant!... Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu... Et
+vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d'elle... Elle ne
+vient pas même me voir. Quand j'épiais, en entendant grincer la porte,
+c'est elle que j'attendais... je l'espérais. A présent, je suis bien sûr
+qu'elle ne viendra pas... Je préfère ça... Je ne penserai plus à elle...
+Je ne l'aimerai plus... Non, je ne l'aime plus...
+
+Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles.
+
+Il réfléchit, et reprit:
+
+--C'est un grand péché, n'est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se
+suicider?
+
+--Un très grand péché. Le plus grand.
+
+--Quand on est trop malheureux, cependant... Vous qui avez toujours prié
+le bon Dieu, vous ne connaissez pas ça...
+
+Elle baissa la tête, joignit les mains, ses épaules parurent frissonner,
+les ailes de sa coiffe battirent, et d'une voix si basse qu'on ne
+pouvait savoir si des larmes n'y tremblaient pas:
+
+--Chut... chut... Ne vous fatiguez pas... Reposez-vous, petit...
+
+Le début de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s'agita.
+
+--Eh bien! dit la Soeur qu'on avait éveillée, qu'est-ce que c'est?... On
+n'est pas sage?
+
+Il répondit des mots incohérents, la parole dure, saccadée.
+
+Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l'autre épongeait
+son visage couvert de sueur, essayant de le calmer.
+
+Lui, à ce contact, sous cette lente caresse, s'apaisait. Sa voix se
+faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtées, et leur sens
+devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colère.
+
+--Ah! te voilà?... Mais oui. Une autre fois, j'arriverai plus tôt. Je
+suis allé un peu loin pour t'apporter des fleurs... Pas jolies?...
+Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira déjeuner au bord
+de l'eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la
+nuit pour s'aimer... Si tu savais comme je t'aime! J'aime tes yeux, tes
+cheveux, ta peau qui sent bon.
+
+Il disait tout cela d'une voix suppliante, comme une prière passionnée.
+
+Ensuite, il se remit à parler vite, brouillant les mots.
+
+La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes
+ces phrases, et c'était comme une musique d'amour, sur qui chantait la
+prière que ses lèvres machinalement, murmuraient.
+
+Le malade geignait. Tout à coup, comme il semblait près de s'assoupir,
+il se dressa, d'un brusque coup de reins.
+
+--Qu'est-ce que tu dis?... M'en aller?... Ne plus revenir?...
+
+Il haletait, le souffle court, pénible, rauque, et cette sorte de râle
+fit tressaillir la religieuse.
+
+Elle prit une lumière, et l'approcha de lui.
+
+Il était blême, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres
+descendaient de ses joues aux commissures de ses lèvres. Ses tempes
+semblaient s'être aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient
+par mèches à son front, et les ailes de son nez aminci battaient à coups
+précipités, tirant vers elles tout le visage.
+
+Ah! qu'elle les connaissait, ces faces d'agonie tourmentées et
+terribles, comme si l'âme voulait en une seconde y revivre toute sa
+vie...
+
+A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit à
+une infirmière:
+
+--Vite... vite... allez chercher l'interne de garde, l'aumônier... le 6
+est bien mal...
+
+Elle s'était agenouillée près du lit:
+
+--Mon Dieu! que votre volonté soit faite, mais pardonnez à cet enfant.
+
+L'agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et délirait encore,
+mais d'une voix lointaine, lointaine...
+
+--Reste... Je te donnerai tout ce que tu voudras... Pourvu que tu ne me
+quittes pas... Si tu me laisses, je mourrai... Viens...
+
+D'un geste lent, il attirait la Soeur vers lui.
+
+--Viens...
+
+Arc-bouté sur ses coudes, il se souleva:
+
+--Viens... viens...
+
+Sa tête effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha
+vers elle.
+
+--Viens... Je t'adore...
+
+Il frôlait ses yeux et ses joues... Il descendit jusqu'à ses lèvres:
+
+Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l'écarter.
+
+Mais lui, la saisit aux épaules, et, traînant son rêve jusqu'au seuil de
+l'éternité, implora:
+
+--Oh! reste... je t'aime...
+
+... Elle ferma les yeux, et inclina la tête. Le mourant prit sa bouche
+et la meurtrit d'un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers
+où les êtres se mêlent, un baiser pareil à ceux qu'il avait appris entre
+les bras de la prostituée.
+
+Sous la caresse, les lèvres de la Soeur s'étaient disjointes et
+tremblaient... d'une dernière prière ou d'un premier frisson?... ayant,
+en souvenir peut-être d'un amour défunt, prêté sa chair de vierge à
+cette illusion d'adieu.
+
+
+
+Le Rapide de 10 h. 50
+
+--Comment ça, vous nous quittez? me dit l'infirme...
+
+--Il le faut. Je dois être à Marseille lundi matin. Je prends ce soir, à
+la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C'est un bon train... Mais,
+vous devez le connaître, puisque, si je ne me trompe, avant votre
+maladie, vous étiez employé au P.L.M.?
+
+Il ferma les yeux, et, devenu soudain très pâle, murmura:
+
+--Oui... je le connais... oh! oui!...
+
+De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et
+reprit:
+
+--Personne ne le connaît mieux que moi!...
+
+Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l'avait
+attendri, je lui dis:
+
+--Ah! c'est un beau métier! Un métier intelligent!
+
+Il tressaillit, et, son corps paralysé tendu dans un effort violent, les
+yeux secs, mais remplis d'angoisse, protesta:
+
+--Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau métier?... Vous voulez
+dire un métier de terreur et de mort... Un métier d'épouvante et de
+cauchemars... Tenez... Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un
+plaisir... Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures
+50...
+
+--Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux?
+
+--Je ne suis pas superstitieux... Je suis simplement le mécanicien qui
+conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894.
+Et, c'est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais
+l'effacer de ma mémoire...
+
+Nous étions partis de la gare de Lyon à l'heure réglementaire, et
+nous roulions depuis deux heures environ.--Il avait fait une journée
+étouffante.--Sur la plate-forme de la machine, malgré la vitesse
+considérable à laquelle nous marchions, l'air nous arrivait dans la
+figure, lourd, écoeurant. Un vrai temps d'orage, quoi...
+
+Tout d'un coup, comme si l'on avait tourné le bouton d'une lampe
+électrique, tout s'éteignit dans le ciel. Plus une étoile. Plus de lune,
+et de grands éclairs qui rayaient la nuit d'une clarté si violente et si
+blanche, qu'après eux l'obscurité semblait aussi épaisse que de l'encre.
+
+Je dis à mon chauffeur:
+
+--Ça y est! Il va pleuvoir!
+
+--Il ne sera que temps! C'est à n'y plus tenir dans cette fournaise. Par
+exemple, il faudra faire attention aux signaux.
+
+--Pas peur! J'ouvre l'oeil!
+
+Cela tonnait si fort que je n'entendais plus ni le fracas des roues, ni
+le souffle de la locomotive.
+
+La pluie ne venait toujours pas, et l'orage se rapprochait. Nous filions
+dans sa direction. On aurait dit que nous courions après.
+
+On a beau n'être pas poltron, cela fait tout de même quelque chose de se
+sentir lancé dans la tourmente sur cette bête d'acier qui fonce comme
+une folle.
+
+Devant nous--oh! pas à cent mètres--un éclair piqua droit au sol, et il
+flambait encore devant moi, qu'une détonation terrible retentit, puis
+une autre, si déchirante, que je fermai les yeux, et m'abattis sur les
+genoux.
+
+Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assommé, dans cette espèce
+de torpeur où doivent se trouver les gens après un formidable coup de
+poing sur la nuque.
+
+Enfin, je revins à moi. J'étais toujours sur les genoux, le dos appuyé à
+la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines
+de lieues. J'essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient
+sous moi, molles, impuissantes. Je crus m'être cassé quelque chose dans
+ma chute. Pourtant, je n'éprouvais aucune douleur, si légère fût-elle.
+Je voulus, m'aidant de mes mains, me redresser... Mes bras pendaient
+inertes à mes côtés!
+
+J'étais là, affolé, avec cette sensation vraiment extraordinaire que
+mes bras ni mes jambes n'étaient plus à moi; que je ne leur commandais
+plus... ou qu'ils ne voulaient plus m'obéir... que c'étaient des choses
+sans vie, tout comme mes vêtements que le vent soulevait... Je ne sais
+quel sentiment ou quelle force m'empêchaient d'ouvrir les yeux.
+
+Nous roulions à toute vitesse. L'orage grondait encore, mais moins rude,
+plus éloigné. La pluie tombait. Je l'entendais crépiter sur l'acier, et
+je sentais des gouttes tièdes sur ma figure.
+
+Une grande détente s'était faite en moi. Je me sentais vraiment bien,
+tout à fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon métier, de
+mon travail, m'arracha cependant à ma somnolence, et, ne comprenant pas
+encore par quel étrange phénomène j'étais comme paralysé, j'appelai mon
+chauffeur pour qu'il m'aidât à me relever:
+
+Pas de réponse!
+
+Il y a un bruit étourdissant sur une machine en vitesse. Je le hélai
+plus fort.
+
+--François! Hé! François! Un coup de main!...
+
+Rien! Alors, une angoisse me prit. J'eus peur. Peur de qui? de quoi?...
+Je ne savais pas... J'ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui,
+je dus hurler d'épouvante.
+
+La plate-forme était vide. Mon chauffeur avait disparu!
+
+Dans cette seconde, avec une rapidité, une clarté surprenantes, tout ce
+qui s'était passé depuis le coup de tonnerre m'apparut.
+
+La foudre avait éclaté sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roulé sur
+la voie. Moi, j'étais paralysé!...
+
+Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et
+des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une idée de la
+terreur qui s'empara de moi.
+
+Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d'eux, et n'en
+demeurent pas moins à leur poste, l'arme à la main. Mais ils savent d'où
+vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrés. Ils
+redoutent la balle, et l'attendent pourtant. Mon compagnon à moi m'avait
+été enlevé comme par magie, arraché!... volatilisé!...
+
+Ceci n'est rien encore. A peine cette première vision se fût-elle
+précisée, qu'une autre monta, et celle-là si terrible que je ne puis
+l'évoquer sans frémir.
+
+Derrière moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou
+conversaient paisiblement; deux cents êtres humains emportés dans une
+course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils
+n'avaient pour les conduire qu'une chose inerte et sans force, incapable
+même d'étendre un bras, un paralytique... un infirme... Moi!...
+
+Et plus mon corps était incapable d'agir, plus ma pensée jonglait avec
+les visions, les souvenirs.
+
+D'abord, ce fut le profil même de la ligne qui m'apparut. Devant moi,
+je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions!
+Nous filions!... Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que
+l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une
+petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j'eus cependant le temps
+de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait
+près de l'appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque
+tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails
+entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie... la tranchée
+profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit...
+
+Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop
+d'ouragan... Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais
+où nous étions, je songeais:
+
+--Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une
+courbe si accentuée qu'à l'allure où je roule, nos roues vont chasser
+hors du rail...
+
+Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La
+machine, tout le train pencha... les rails grincèrent sous les roues
+affolées... et nous passâmes!...
+
+Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'étant
+plus alimentés allaient s'éteindre... La machine s'arrêterait... Le
+garde-freins accourrait en tête du train... Je lui dirais ce qui avait
+eu lieu... Il poserait des pétards à l'avant et à l'arrière... Nous
+étions sauvés!...
+
+Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare,
+quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était
+fermé. La voie sur laquelle je m'engageais n'était pas libre...
+
+Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas.
+Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lancé sur
+une locomotive à plus de cent à l'heure, est averti qu'un obstacle lui
+barre la route!...
+
+Rien n'existait plus en moi que cette pensée:
+
+--Si tu n'arrêtes pas, tu vas aller t'écraser avec tout ton train!--Pour
+éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de
+saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi... Mais ce
+geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire... et tu verras
+tout... tu assisteras au drame... tu vivras cette agonie cent fois plus
+effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur
+laquelle tu iras te broyer... de la regarder grandir... de courir sur
+elle!...
+
+Je voulais fermer les yeux... Je ne pouvais pas. C'était plus fort que
+moi, plus fort que tout. Il fallait... Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai
+vu! Je devinai l'obstacle avant même qu'il apparût. Bientôt, je n'eus
+plus de doute... C'était un train en détresse qui obstruait la voie.
+Je distinguai son ombre et ses feux d'arrière! Ça approchait... Ça
+approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours!
+Arrêtez!...» Qui pouvait m'entendre? Ça approchait. Tout était mort en
+moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l'effroyable vie de mes yeux
+qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les
+bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait
+des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en
+déroute.
+
+Ça approchait!... Plus que cinq cents mètres... Plus que trois cents...
+Des ombres couraient sur la voie... plus que cent... Cent mètres, autant
+dire un éclair!... C'était la fin!... La rencontre... Le charnier...
+l'écrasement!...
+
+Ah! monsieur! celui qui n'a pas vu ça!...
+
+... Je suis revenu à moi sous un amas de décombres. Des appels affreux
+passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui
+couraient en portant des lanternes, d'autres qui, dans leurs bras,
+soulevaient des blessés... et des cris... des pleurs...
+
+Je voyais, j'entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais
+pas... Je n'appelais pas à mon secours...
+
+Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tête, si près que
+mes lèvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel très
+doux, très pur, où une toute petite étoile tremblait, claire, jolie...
+et qui m'amusait...
+
+
+
+Illusion...
+
+Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu'il avait
+récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête
+inclinée sur l'épaule, pour tenter d'échapper à la bise, le mendiant
+rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé
+pour oser tendre sa main nue.
+
+La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s'accrochaient
+dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s'en apercevait point et
+songeait:
+
+--Si j'étais riche, une heure...--Je voudrais une voiture!...
+
+Il s'arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même:
+
+--Et puis après?...
+
+Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l'avait-il formulé, il haussait
+les épaules.
+
+--Ce n'est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de
+vrai bonheur...
+
+... Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d'une maison, un autre
+mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant
+d'une voix si triste et si faible, qu'elle se perdait dans le murmure de
+la rue:
+
+--La charité, s'il vous plaît... La charité...
+
+Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil
+mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en
+agitant la queue. Il s'arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de
+misère, jappa plus fort et le frôla de son museau.
+
+Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses
+pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux
+yeux clos, et la pancarte grise qui s'étalait sur sa poitrine avec ce
+mot: «Aveugle.»
+
+L'aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain
+lamentable:
+
+--Ayez pitié, monsieur... La charité...
+
+Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et
+détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d'un
+valet en livrée qui l'abritait d'un parapluie, traversa la voûte,
+marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son
+manchon, et s'engouffra dans sa voiture.
+
+L'aveugle murmurait toujours de sa voix monotone:
+
+--Charité... S'il vous plaît...
+
+Mais nul n'y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche
+quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de
+plaisir. L'aveugle referma ses doigts tremblants et dit:
+
+--Merci, monsieur... Le bon Dieu vous le rende...
+
+En s'entendant nommer «monsieur», le mendiant fut sur le point de
+s'écrier:
+
+--Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C'est un miséreux comme toi qui
+t'a écouté...
+
+Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit:
+
+--Il n'y a pas de quoi, mon brave homme...
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur..., il fait si froid, d'avoir sorti la
+main de votre poche pour me donner. La saison n'est pas tendre aux
+infirmes!... Si vous saviez!...
+
+Une immense pitié descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia:
+
+--Je sais... je sais...
+
+Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta:
+
+--Vous êtes aveugle de naissance?
+
+--Non... c'est avec l'âge, que c'est venu... Aux Quinze-Vingts, on
+m'a dit que c'était une maladie de vieillesse... la cataracte, qu'ils
+appellent, je crois... Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la
+vieillesse seulement qui m'a mis là!... C'est à force de souffrir, de
+pleurer... J'ai trop pleuré...
+
+--Vous avez donc été bien malheureux?...
+
+L'aveugle joignit les mains:
+
+--Oh! monsieur!... Dans l'espace d'une année, j'ai perdu ma femme, ma
+fille, mes deux fils... tout ce que j'aimais... tout ce qui m'aimait...
+J'ai failli mourir moi-même, puis, j'ai guéri... Mais, je ne pouvais
+plus travailler... Alors, la misère est venue... la grande misère... Je
+ne mange pas tous tes jours, allez!... Je n'ai rien pris depuis hier
+qu'un bout de pain dont j'ai donné la moitié à mon chien... Avec ce que
+vous m'avez donné, je m'en achèterai un peu pour ce soir et demain.
+
+Tout en l'écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il
+les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il
+en compta vingt-trois. Alors, il dit:
+
+--Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger
+quelque chose.
+
+L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia:
+
+--Oh! monsieur... vous êtes trop bon...
+
+--Venez...
+
+Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que
+l'autre ne sentit point l'étoffe humide et trop légère: et ils se
+mirent en route. Le chien, le nez au vent, l'oreille vive, attentif,
+se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour
+traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis
+s'arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure.
+
+Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l'aveugle:
+
+--Entrez...
+
+Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et
+s'assit près de lui.
+
+Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes.
+L'aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu,
+et soupira:
+
+--Il fait bon, ici...
+
+Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit:
+
+--Une soupe et du bouilli.
+
+La bonne demanda:
+
+--Et pour vous?...
+
+--Rien.
+
+Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant
+lui, l'aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le
+contemplait, coupant de petits bouts de pain qu'il tendait au chien,
+sous la table. La soupe et la viande finies, il dit:
+
+--Buvez un verre, ça vous donnera des jambes!
+
+Ensuite, il héla la servante:
+
+--Combien?
+
+--Un franc cinq.
+
+Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon.
+Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda:
+
+--Est-ce loin, là où vous logez?
+
+--Où sommes-nous?
+
+--Près de la gare Saint-Lazare.
+
+--Encore assez... Je couche dans un hangar, de l'autre côté de l'eau.
+
+--Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite.
+
+L'aveugle remerciait toujours. Lui répliquait:
+
+--Non... non... ça ne vaut pas la peine...
+
+Sans qu'il s'expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément
+heureux, plus heureux qu'il ne se souvenait d'avoir jamais été. Il
+marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus,
+n'avait pas mangé depuis la veille, qu'il n'avait pas un abri où
+coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu'il était un mendiant. De
+temps en temps, il disait doucement à l'aveugle:
+
+--Je ne vais pas trop vite?... Vous n'êtes pas fatigué?...
+
+L'aveugle, humble et reconnaissant, répondait:
+
+--Non... oh! non, monsieur!...
+
+Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion
+qu'il donnait à l'autre, et que l'autre lui rendait, d'être un heureux,
+un riche charitable...
+
+Sur les quais, l'aveugle, sentant la fraîcheur de l'eau voisine, lui
+dit:
+
+--Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien.
+
+--Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave.
+
+Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu'il avait
+tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il
+pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?... Ce que, dans son
+imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l'amour,
+n'avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne
+venait-elle pas de le lui offrir?... Cet aveugle se douterait-il qu'il
+s'était appuyé au bras d'un mendiant pareil à lui? Lui-même n'avait-il
+pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans
+mélange, de ce soir?...
+
+Tandis qu'il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité
+revenait. Il dit une seconde fois:
+
+--Oui... je vais vous laisser.
+
+Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s'arrêta, fouillant encore
+dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous...
+Plus rien...
+
+Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme
+l'autre lui disait:
+
+--Merci, monsieur... Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes
+prières...
+
+Il lui murmura, presque bas:
+
+--Ce n'est pas la peine... Rentrez maintenant... C'est moi qui suis très
+heureux... Au revoir...
+
+Il fit quelques pas, s'arrêta, regardant fixement l'eau qui frissonnait
+devant lui, dit encore d'une voix plus forte:
+
+--Au revoir...
+
+Et, brusquement, enjamba le parapet...
+
+... Un grand bruit d'eau... des appels: «Au secours!... Courez sur la
+berge!»
+
+L'aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria:
+
+--Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'il y a?...
+
+Un gamin qui l'avait presque renversé en le heurtant, répondit sans
+s'arrêter:
+
+--Un mendigot qui vient de piquer une tête!
+
+Alors, d'un geste las, il haussa les épaules, et murmura:
+
+--Il a eu au moins le courage, celui-là!...
+
+Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit
+en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les
+reins cambrés... sans savoir...
+
+
+
+Un Savant
+
+Nadal, le grand Nadal, professeur à la Faculté de médecine, membre de
+l'Institut, grand-officier de la Légion d'honneur, allait mourir.
+
+Depuis quarante ans, il avait été la gloire et l'orgueil de sa
+profession. Fils d'ouvriers, il s'était élevé, par la seule puissance de
+son travail, aux plus hautes dignités. Les plus sévères s'inclinaient
+devant sa probité scientifique, les plus pauvres devant son inépuisable
+bonté. Il aurait pu être millionnaire, et vivait à peine à son aise
+dans un appartement modeste de la rive gauche. Par tous les temps, été,
+hiver, il s'en allait à pied dans les quartiers populeux, s'asseyant au
+chevet des plus humbles.
+
+Avec lui, disparaissait une belle figure, un de ces rares échantillons
+d'humanité qui, à eux seuls, consolent de toutes les laideurs de la vie.
+Son existence avait été celle d'un savant et d'un sage. Sa fin avait
+l'harmonie calme d'un beau soir.
+
+Quand il sentit que la mort était là, il manda auprès de lui ses élèves
+préférés.
+
+Lorsqu'ils furent tous rassemblés autour de son lit, il leur fit signe
+d'approcher, et, le corps plié en deux, les bras ramenés en avant, les
+doigts un peu crispés à la couverture, il demeura quelques instants
+silencieux.
+
+Déjà des ombres grises descendaient de son immense front jusqu'aux
+lignes pâles de son visage.
+
+Dans un coin, un vieillard pleurait en silence. Les autres se taisaient,
+recueillis.
+
+Il ouvrit les yeux, et, de cette belle voix large et grave que
+connaissaient si bien les pauvres qu'il avait consolés et ses disciples
+dont il avait façonné le cerveau, il parla:
+
+--Mes chers amis, je vous remercie profondément d'être venus écouter les
+dernières recommandations du vieux maître qui s'en va.
+
+Il s'arrêta, cherchant les mots. Sa voix un instant vivante et claire
+s'assourdissait. Les phrases qui, jadis, venaient en foule sous les
+lèvres, imagées, fortes, précises, semblaient fuir.
+
+Un de ses élèves lui dit très doucement:
+
+--Maître, il ne faut pas vous fatiguer...
+
+Il releva la tête, passa ses doigts sur ses tempes, et reprit:
+
+--Je ne me fatigue pas... Ce n'est pas encore la mort qui étouffe ma
+voix et embarrasse ma parole... c'est la peur!...
+
+Tous, à ce mot qu'il n'avait jamais prononcé, se regardèrent, interdits.
+Il ajouta:
+
+--Oui... la peur... la peur de ce que je vais vous dire, car c'est une
+si effrayante chose, que mon poil se hérisse à la seule pensée de vous
+le révéler, et que vous-mêmes serez glacés d'effroi lorsque vous l'aurez
+entendu!...
+
+Approchez... c'est toute ma vie que je vous livre... tout mon crime que
+je vais expier.
+
+J'ai vu des meurtriers... J'ai vu des parricides... Il n'est pas un seul
+des plus infâmes criminels que je ne tremble de retrouver là-bas...
+
+Écoutez-moi...
+
+Tous ici, vous savez, pour en avoir partagé parfois les travaux, à
+quelle recherche j'avais consacré ma vie. Vous savez avec quelle
+opiniâtreté sauvage j'ai voulu découvrir la nature du cancer, son
+traitement, sa guérison... J'ai passé des jours et des nuits penché sur
+des cultures, enfermé dans mon laboratoire. J'ai connu toutes les affres
+des inventeurs... vous les avez ressenties avec moi. Puis, un beau jour,
+quand, à force de travaux, de calculs, d'essais, nous fûmes arrivés à un
+résultat... souvenez-vous... J'ai fait la première application de mon
+sérum.
+
+Je vous demandai sur l'honneur de n'en souffler mot à âme qui vive. Dieu
+m'est témoin qu'alors, je n'avais aucune intention coupable. Je voulais
+seulement pouvoir poursuivre mes essais dans le calme et dans le
+recueillement. Vous-mêmes ignoriez sur quel sujet j'expérimentais, et
+nul de vous ne chercha à le savoir...
+
+Il prit sa tête entre ses mains, appuyant sur ses yeux comme pour
+écraser une vision passagère, et reprit d'une voix forte:
+
+--Eh bien! La malade traitée par moi guérit!...
+
+Croyant d'abord à une simple coïncidence, j'hésitai à vous en faire
+part. Je tentai donc une seconde expérience, une troisième... dix...
+vingt... trente!... toutes furent concluantes!
+
+N'ayant dit, ni aux malades, ni à leur entourage de quel mal ils étaient
+atteints, ils ne purent colporter les cures merveilleuses. Et je
+fus seul au monde, seul, à savoir quelle chose formidable j'avais
+découverte!...
+
+Pour la seconde fois, il se tut, et soupira:
+
+--C'est épouvantable!
+
+Tout autre, à ma place, aurait exulté de joie. Un orgueil sans limites
+aurait inondé son coeur... Pas moi! Il se produisit en moi une chose
+extraordinaire... Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser
+dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison,
+avait disparu!
+
+Songez que pendant trente ans, toutes mes journées, toutes mes veilles
+avaient été hantées par ce seul problème: la guérison du cancer! Et
+voilà que d'un coup ma pensée ne savait plus où s'accrocher, mon
+activité sur quel champ se déployer!
+
+J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit
+le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes,
+j'avais compati aux douleurs des hommes, mais--je m'en rendais bien
+compte à présent--la maladie m'intéressait bien plus que le malade.
+
+Chose horrible! J'éprouvais plus de plaisir, de volupté, à étudier le
+fléau qu'à le combattre!...
+
+Maintenant, c'était fini. Envolées les heures longues et légères durant
+lesquelles je travaillais comme travaille un poète qui suit son rêve. Au
+lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de
+ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ
+de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout
+cela... quelques centimètres cubes de liquide sous la peau, et la
+guérison brutale... stupide!...
+
+Vous n'osez plus me regarder! Vous détournez la tête... Pourtant, vous
+ne savez pas tout, et je veux tout vous dire.
+
+Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: «A
+boire!» et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers
+de manche, il essuya ses lèvres, et reprit, parlant vite:
+
+--Je me hâte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui
+êtes ici, rappelez-vous ce jour où je vous déclarai tristement: Notre
+expérience n'a rien donné... pas un semblant de résultat... Tout est à
+refaire.
+
+Vous m'avez cru. Hélas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place
+l'épisode le plus effroyable de mon effroyable forfait.
+
+Il tourna lentement la tête vers le vieillard qui, tout à l'heure,
+pleurait en silence:
+
+--Ecoute, Dornoy, viens ici... viens tout près... C'est à ce moment que
+ta femme se mourait du cancer... ta femme, la compagne adorée de toute
+ta vie... celle qui avait, près de toi, traversé souriante les plus
+dures épreuves, et que tu chérissais par-dessus tout... Je t'ai vu chez
+moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue,
+et tu disais:
+
+--Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire
+aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait
+la sauver!
+
+En t'écoutant, des pensées diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi,
+cette puissance surhumaine, je l'avais!... Mais la voix mauvaise, la
+hideuse voix de l'implacable curiosité scientifique, hurlait si fort
+à mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je
+luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: «Tiens! Voilà! Prends!
+ta femme est sauvée!...» Tu as murmuré: «Donne-moi de ton sérum... qu'il
+soit dit que j'ai tout essayé...» Et, soudain, je me suis senti de
+marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai répondu:
+«A quoi bon?... Ce serait augmenter ses souffrances!...»
+
+Tu es parti, et, quand la porte se fut fermée sur toi, je courus à mon
+laboratoire, et, pour être certain de ne pas succomber à la tentation,
+je brisai mes tubes... j'écrasai mes cultures... je déchirai tous mes
+papiers, afin que, moi vivant, nul ne pût retrouver la trace de ma
+découverte... et de mon crime. Sûr enfin que mon secret était à tout
+jamais enseveli, que désormais je pourrais encore suivre ce mal hideux
+et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases...
+de nouveau séparé du monde par l'ivresse égoïste de la recherche!
+
+Mais--et ce fut le début de l'expiation--toujours je revenais à mon
+point de départ. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru
+déchirer, et dont je n'avais rien détruit, car ma pensée ne s'en pouvait
+plus détacher. La recherche était sans charme pour moi, puisque à peine
+le problème posé, j'en trouvais la solution....
+
+Pour la première fois de ma vie, je dus cesser tout travail!
+
+Il prit un temps, cherchant à ressaisir sa respiration qui devenait
+sifflante et courte:
+
+--Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime
+contre l'humanité tout entière.
+
+Pour que ma punition soit complète, il faut que vous sachiez ce qu'était
+le remède. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de
+n'y pas mêler mon nom. Je ne mérite pas cette gloire.
+
+Il suffoquait. Quelqu'un voulut le soulever dans son lit. Il le
+repoussa, et, la face tordue, les yeux fixes, il haleta avec une telle
+autorité que tous obéirent:
+
+--Écrivez! La fabrication de mon sérum est fondée sur ce fait qu'une
+solution...
+
+Il se rejeta brusquement en arrière, la bouche grande ouverte, la face
+terreuse. Insensiblement, il glissa sur ses oreillers; d'un geste lent,
+ses mains plissèrent le drap, un frisson le secoua...
+
+... Alors, celui qui, tout à l'heure, avait pleuré, celui dont il avait
+laissé mourir la femme, se pencha vers lui, mit les doigts sur ses yeux
+éteints, ferma ses paupières, et, doucement, d'une voix sans colère,
+mais qui tremblait un peu, dit aux autres:
+
+--C'est fini... Allez... Je reste auprès de lui...
+
+
+
+«Mes Yeux»
+
+Debout dans sa large capote d'hôpital qui la faisait paraître plus
+maigre encore, la petite malade se tenait immobile au pied de son lit.
+
+Elle avait une figure mince, avec des yeux bleutés si grands que tout
+son visage en était éclairé: des yeux douloureux, profonds et bistrés.
+De ses joues pâles, piquées de rouge aux deux pommettes, un sillon
+descendait, chemin que les pleurs avaient tracé.
+
+Quand l'interne s'arrêta devant elle, elle inclina la tête.
+
+--Eh bien! petite 4, qu'est-ce que l'on me dit? Vous voulez sortir?
+
+Elle répondit, presque bas:
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Ce n'est pas raisonnable. A peine si vous vous levez depuis huit
+jours! Avec le temps qu'il fait, vous allez retomber malade. Attendez.
+Vous n'êtes pas malheureuse, ici?... Personne ne vous fait de misères?
+
+Du même ton humble et très doux, elle répondit encore:
+
+--Non... Oh! non, monsieur...
+
+--Alors?...
+
+Cette fois, avec un peu plus d'énergie dans la voix, elle dit:
+
+--Il faut que je sorte.
+
+Et, parlant vite, allant au-devant de la question, elle continua:
+
+--C'est aujourd'hui la Toussaint. J'ai promis d'apporter des fleurs sur
+la tombe de mon ami... J'ai juré... Il n'a plus que moi... Si je n'y
+allais pas, personne n'y viendrait... J'ai juré...
+
+Une larme glissait sous sa paupière. Elle l'écrasa du doigt.
+
+Un peu ému par cette douleur craintive, peut-être par curiosité,
+peut-être machinalement, ou bien encore pour ne pas rester coi et s'en
+aller sans un mot de pitié, l'interne demanda:
+
+--Il y a longtemps qu'il est mort?
+
+--Un an bientôt...
+
+--De quoi? Savez-vous?...
+
+Elle parut soudain plus menue, ses épaules semblèrent plus rentrées,
+ses mains plus blêmes, et, les yeux mi-clos, les lèvres tremblantes,
+murmura:
+
+--Il a été exécuté...
+
+L'interne se mordit les lèvres, et dit très bas:
+
+--Oh! pardon, ma pauvre petite. Puisque vous le voulez absolument,
+sortez... Ne prenez pas froid. Vous rentrerez demain.
+
+... La grille de l'hôpital franchie, elle frissonna.
+
+C'était une matinée chagrine d'automne. De l'eau suintait le long des
+murs. Tout était gris: le ciel, les maisons, les arbres dénudés et
+l'horizon brumeux où les gens passaient vite, fuyant la tristesse des
+rues.
+
+Comme elle était tombée malade en plein été, elle portait une jupe très
+mince, un pauvre caraco de toile claire. Le ruban froissé qui entourait
+son cou décharné la faisait encore plus lamentable. Jupe, corsage, ruban
+que le soleil, peut-être, faisait sourire, et qui semblaient pleurer
+dans le jour hésitant...
+
+Elle se mit en marche d'un pas indécis, s'arrêtant à chaque minute,
+essoufflée et la tête lourde. Les gens qui la croisaient se retournaient
+quelques secondes. Elle semblait hésiter, prête à parler, puis,
+peureuse, regardant de droite et de gauche, reprenait son chemin... Elle
+traversa ainsi la moitié de Paris. Sur les quais, elle resta immobile,
+contemplant le flot lourd et boueux. Un grand froid la secoua, et
+craignant de ne plus pouvoir avancer, elle se remit en route.
+
+La place Maubert, l'avenue des Gobelins franchies, elle se sentait
+presque chez elle, dans son quartier. Bientôt, elle rencontra des
+figures de connaissance, des gens qui, la voyant passer, disaient:
+
+--Mais... est-ce que ce n'est pas la maîtresse de Vandat?... Qu'elle est
+changée!...
+
+--Quel Vandat?
+
+--Mais Vandat l'assa....
+
+Elle pressait le pas, crispant ses doigts sur sa face pour ne pas
+entendre la fin du mot...
+
+Le jour commençait à décroître quand elle arriva devant l'hôtel borgne
+où elle demeurait avant sa maladie. Elle entra. Des souteneurs et des
+filles jouaient aux cartes dans le petit café d'en bas. Dès qu'ils la
+virent, ils s'écrièrent:
+
+--Tiens! Voilà «Mes Yeux»! (On l'appelait ainsi, autrefois.) Tu prends
+quelque chose, «Mes Yeux»? Assieds-toi...
+
+Un peu émue, suffoquée par la fumée qui flottait épaisse et âcre, elle
+toussa, soudain très rouge, et répondit:
+
+--Non... Je n'ai pas le temps... La patronne est là?
+
+--Oui. La voilà.
+
+Elle sourit, d'un air gêné:
+
+--Madame, ce serait pour avoir quelques vêtements. J'ai un peu froid
+avec ceux-là...
+
+--On a dû monter vos frusques au grenier, je ne sais pas au juste où
+elles sont. En attendant qu'on les trouve, restez toujours ici à vous
+chauffer.
+
+--Non, je n'ai pas le temps... Je reviendrai tout à l'heure.
+
+Elle se dirigea vers la porte. Un homme ricana:
+
+--Déjà au travail? Tu ne perds pas de temps!
+
+Elle sortit, et le froid lui parut encore plus piquant, maintenant
+qu'elle avait séjourné dans cette atmosphère trop chaude. Sur le
+trottoir, des gens passaient, des bouquets, des couronnes dans les bras;
+des gens en deuil à la démarche lente; d'autres endimanchés, portant
+aussi des bouquets, mais causant et riant, allant au cimetière sans
+grand émoi, comme on accomplit un devoir où il entre autant d'habitude
+que de sentiment. Et, rien qu'à voir ces hommes, ces femmes, ces
+enfants, l'on pouvait deviner ceux dont les deuils étaient proches et la
+douleur mal assoupie.
+
+Le long de la chaussée, de petites voitures de fleurs étaient arrêtées.
+Des chrysanthèmes aux pétales fléchis se penchaient, en bottes, sur des
+roses: de-ci, de-là, des mimosas laissaient tomber sur des violettes
+leur poudre d'or. Plus près du cimetière, devant les marbriers, des pots
+de fleurs s'étageaient, tristes, pareils, fusains au feuillage assombri,
+pensées à la face inquiétante; plus loin, des immortelles et de larges
+couronnes perlées...
+
+Elle regardait tout cela d'un oeil d'envie, songeant:
+
+--Si je pouvais lui en porter, à Lui!... dans le fond du cimetière, dans
+ce pauvre carré triste et désert, où il dort sans une croix, sans un
+mot!
+
+--Assassin!
+
+Elle n'y pensait guère! C'était l'homme adoré, l'amant, qui était là,
+l'amant qui avait eu son corps, toute son âme... Dans un moment de
+folie, il avait tué... N'avait-il pas payé sa dette horrible?...
+
+Du jour où on le lui avait enlevé, elle s'était juré de n'être plus à un
+autre, jamais, d'abandonner sa vie de fille perdue, de travailler, de
+redevenir honnête et de se laisser oublier... N'était-ce pas assez
+qu'elle se souvînt!...
+
+Elle regardait toujours les fleurs. Le marchand lui dit:
+
+--Un bouquet? Des chrysanthèmes? Des roses?...
+
+Elle s'en alla sans répondre, car elle n'avait pas un sou.
+
+Alors, une idée se planta en elle: «Des fleurs. Il me faut des fleurs...
+Il faut que je lui en donne... J'ai juré.»
+
+Elle tombait de fatigue et de faim, mais n'y songeait guère. Elle ne
+songeait plus qu'à la terre si nue, là-bas, à la terre qu'un pauvre
+bouquet égaierait quelques heures... Oui, mais de l'argent!... Tout
+naturellement, une idée lui vint qui n'effleura même pas sa pudeur
+revenue depuis son voeu d'honnêteté.
+
+Comme un bon ouvrier qui s'en retourne à l'atelier reprendre ses outils
+et sa tâche, ayant, d'un geste machinal, rehaussé son chignon et tendu
+son corsage, elle se mit en marche par les rues où, tant de fois, tandis
+que son homme jouait au cabaret, elle avait rôdé le soir, faisant, sans
+tristesse ni joie, son métier...
+
+Elle marchait, l'oeil aux aguets, cambrant la taille, provocante,
+sifflant aux hommes, entre les dents:
+
+--Psstt!... Ecoute un peu...
+
+Mais tous, en la voyant si hâve, pressaient le pas. Car son visage
+n'était plus fait, vraiment, pour le plaisir, son visage ravagé, ni son
+corps efflanqué, ni son buste dont les épaules saillaient, sous la toile
+trop claire.
+
+Autrefois, quand elle était jolie, quand elle était «Mes Yeux», elle ne
+restait pas longtemps inactive; mais à présent!...
+
+--Psstt!... Ecoute un peu!... Psstt! joli blond...
+
+Tous passaient, sans même détourner la tête. Le jour diminuait plus
+vite. Tout en arpentant le trottoir, elle pensait:
+
+--Ça va fermer avant que j'aie pu acheter des fleurs...
+
+Un petit brouillard tombait, impalpable, silencieux, et les formes,
+déjà, se noyaient d'ombre. Dans sa figure émaciée, on ne voyait presque
+plus que les yeux, ses deux grands yeux douloureux et ardents.
+
+Au coin d'une rue déserte, un homme allait, le col du pardessus levé,
+les mains aux poches. Elle le frôla, et, dans sa voix voilée, mettant
+toute la force de son désir, murmura:
+
+--Ecoute... Viens chez moi...
+
+Il la regarda un instant. Elle s'était approchée de lui, enfonçant son
+regard dans le sien, son regard infini qui n'était plus son regard
+prometteur de fille.
+
+Il lui prit le bras. Alors, elle l'entraîna vers l'hôtel borgne où elle
+était entrée tout à l'heure. Vite, elle demanda, entr'ouvrant la porte:
+
+--Ma clef... Une bougie...
+
+La patronne lui glissa, à mi-voix:
+
+--Au 23, deuxième étage, troisième porte.
+
+Elle dit, de même:
+
+--Je sais...
+
+Les hommes et les filles s'étaient penchés, et, tout en montant
+l'escalier, elle entendit des exclamations et des rires.
+
+... Quand elle descendit, la nuit arrivait presque. Elle jeta un rapide
+«Au revoir» à son compagnon d'un instant, et se mit à courir. Elle
+s'arrêta devant le marchand de fleurs, prit un bouquet au hasard, et
+jeta les deux pièces blanches qui sonnaient dans sa main.
+
+Vite, vite, elle marcha vers le cimetière. Des gens en sortaient par
+groupes. Elle tremblait:
+
+--Pourvu que j'arrive à temps!...
+
+Sous la porte, un gardien lui dit:
+
+--Trop tard. On ferme!
+
+Elle supplia:
+
+--Oh! monsieur! Le temps d'entrer et de sortir... deux secondes...
+
+--Allez, alors, mais vite.
+
+A travers les allées, elle courut, butant aux pierres. Le chemin était
+long. Elle respirait à peine, avec une sensation de braise dans la
+poitrine. Au Mur des Suppliciés, elle s'arrêta, tomba sur les genoux, et
+ses fleurs se répandirent sur le sol. De grandes larmes coulaient sur
+ses joues, sur les paumes de ses mains dont elle cachait sa figure. Elle
+essaya de prier: mais elle ne savait plus de prières, et les lèvres sur
+la terre, elle sanglota:
+
+--Oh! mon petit! mon petit!...
+
+Puis, lasse, si lasse qu'elle ne sentait plus ses jambes, pourtant, avec
+un peu de joie dans le coeur, elle se releva, et s'en alla.
+
+Elle sourit au gardien:
+
+--Vous voyez, je n'ai pas été longue.
+
+Maintenant qu'elle avait visité son homme, elle se rendait compte de la
+fatigue et du froid. Elle se traîna pour tousser, s'appuyant contre les
+murs.
+
+Arrivée à l'hôtel, elle ouvrit. Dans la salle, trop chaude, enfumée, les
+filles et les souteneurs jouaient toujours. Elle se tint immobile sur le
+seuil et fit: «Bonjour.»
+
+Les conversations s'étaient tues. Elle s'efforça de rire.
+
+Dans le fond, une femme se renversa sur sa chaise, et cria:
+
+--Dis donc, «Mes Yeux»! T'as fait un joli chopin pour ta rentrée!...
+
+Elle haussa les épaules. L'autre continua:
+
+--Tu sais pas qui c'est?
+
+--Non...
+
+--Eh bien! c'est le Bingue!
+
+«Mes Yeux» balbutia:
+
+--Qu'est-ce que tu dis? Le...
+
+Et la fille, avalant une lampée et reprenant sa partie, lui jeta:
+
+--Le Bingue... Le bourreau, quoi!...
+
+
+
+L'Encaisseur
+
+Ravenot, encaisseur depuis dix ans dans la même banque, était un employé
+modèle. Jamais on n'avait eu la moindre observation à lui adresser,
+jamais on n'avait relevé la plus petite erreur dans ses comptes.
+
+Vivant seul, évitant avec soin les relations nouvelles, n'allant pas au
+café, n'ayant pas de maîtresse, il semblait heureux, sans désirs. Si
+parfois quelqu'un disait devant lui:
+
+--Ce doit être tentant de manier de si grosses sommes!
+
+Il répondait simplement:
+
+--Pourquoi? L'argent qui ne vous appartient pas n'est pas de l'argent.
+
+Il était l'homme intègre de son quartier, l'arbitre des questions
+délicates.
+
+Un soir d'échéances, il ne rentra pas chez lui. L'idée d'un acte
+délictueux de sa part n'effleura même pas ceux qui le connaissaient.
+L'hypothèse d'un crime était seule possible. La police vérifia sa
+tournée. Il avait ponctuellement présenté ses billets, encaissé sa
+dernière valeur près de la porte de Montrouge, vers sept heures. Sa
+recette se montait alors à plus de deux cent mille francs. Depuis, on
+pendait sa trace. On fit des rafles, des battues dans les terrains
+vagues qui bordent les fortifications. On fouilla les cahutes sordides
+qui, de loin en loin, se dressent dans la zone militaire: rien. Par
+acquit de conscience, on télégraphia dans toutes les directions, dans
+toutes les gares-frontières. Mais pour les directeurs de la banque
+aussi bien que pour la Sûreté, il était hors de doute que des rôdeurs
+l'avaient suivi, dévalisé et jeté à l'eau. D'après certains indices
+même, on crut pouvoir affirmer que le coup était préparé de longue date
+par des professionnels du crime.
+
+Un seul homme dans Paris haussait les épaules en lisant cela dans les
+journaux: cet homme, c'était Ravenot.
+
+A l'heure où les plus fins limiers de la préfecture perdaient sa piste,
+il avait rejoint la Seine par les boulevards extérieurs. Sous l'arche
+d'un pont, il avait pris des vêtements bourgeois déposés par lui en cet
+endroit depuis la veille, mis dans ses poches les deux cent mille francs
+encaissés, fait de son uniforme et de sa sacoche un ballot lesté d'une
+énorme pierre, jeté le tout dans le fleuve, et, tranquillement, était
+rentré dans Paris. Il coucha à l'hôtel, et dormit d'un sommeil paisible.
+En quelques heures, il était devenu un voleur émérite.
+
+Il aurait pu, profitant de son avance, prendre le train et passer la
+frontière. Mais il était trop avisé pour croire que quelques centaines
+de kilomètres vous mettent à l'abri des gendarmes, et ne se faisait pas
+d'illusion sur le sort qui l'attendait. Il serait pris, il n'y avait
+aucun doute à cet égard. Aussi bien, son raisonnement était-il tout
+autre.
+
+Le jour venu, il glissa les deux cent mille francs dans une enveloppe
+qu'il scella de cinq cachets, et se rendit chez un notaire.
+
+--Monsieur, dit-il, voici ce dont il s'agit. J'ai dans cette enveloppe
+des valeurs, des papiers que je désire mettre en sûreté. Je pars pour un
+lointain voyage, et je ne sais quand je reviendrai. Je vais vous confier
+ce pli. Rien ne s'oppose, je pense, à ce que j'effectue ce dépôt entre
+vos mains?
+
+--Rien. Je vous établis un reçu...
+
+Il acquiesça, puis réfléchit. Un reçu? Où le mettre? A qui le confier?
+Si je le conserve sur moi, je perds tout le bénéfice de mon dépôt...
+Il hésita, n'ayant pas prévu cette complication, puis, d'un air très
+naturel:
+
+--Mon Dieu, je suis seul au monde, sans parents, sans amis. Le voyage
+que j'entreprends est très... hasardeux. Mon reçu courrait le risque
+d'être perdu... détruit... Pour la régularité des choses--on ne sait ni
+qui vit, ni qui meurt--ne pourriez-vous conserver ce papier par devers
+vous, dans vos archives? Ainsi, lors de mon retour, il me suffirait de
+dire mon nom soit à vous, soit à votre successeur....
+
+--C'est que....
+
+--Notez sur le reçu qu'il ne peut être réclamé que sous cette forme. En
+somme, si risque il y a, je suis seul à le courir.
+
+--Soit! Veuillez me dire votre nom. Il répondit sans hésiter:
+
+--Duverger, Henri Duverger.
+
+Quand il fut dans la rue, il poussa un soupir de soulagement. La
+première partie de son programme était achevée. On pouvait lui mettre la
+main au collet: le produit de son vol était hors d'atteinte.
+
+Il avait froidement calculé: A l'expiration de ma peine, je délivre
+mon dépôt. Nul ne saurait m'en contester la propriété. Quatre ou cinq
+mauvaises années à passer, et me voilà riche. C'est moins bête que de
+trimer toute sa vie! J'irai vivre à la campagne. Pour tous, je serai M.
+Duverger. Je vieillirai tranquille, en brave homme, faisant le bien,
+sans remords.
+
+Il attendit encore vingt-quatre heures pour être certain qu'on ne
+possédait pas les numéros des billets de banque, et, rassuré sur ce
+point, délibérément, la cigarette aux lèvres, alla se constituer
+prisonnier.
+
+Un autre, à sa place, eût imaginé quelque histoire. Il préféra dire
+la vérité, avouer son vol. A quoi bon perdre du temps? Mais à
+l'instruction, pas plus qu'aux assises, on ne put lui arracher un mot
+concernant l'usage qu'il avait fait des 200.000 francs. Il se borna a
+dire:
+
+--Je ne sais plus. Je me suis endormi sur un banc.... J'ai été dévalisé
+à mon tour.
+
+Grâce à ses antécédents irréprochables, il ne fut condamné qu'à cinq ans
+de prison. Il accueillit l'arrêt sans sourciller. Il avait trente-cinq
+ans. A quarante, il serait libre et riche. Il considérait cela comme un
+petit sacrifice nécessaire.
+
+A la maison centrale où il purgea sa peine, il fut le modèle des
+détenus, comme il avait été le modèle des employés. Il regardait passer
+les jours sans impatience ni émoi, soucieux seulement de sa santé....
+Enfin, le jour de sa libération arriva! On lui avait remis son petit
+pécule, mais il voulut aller de suite chez le notaire. L'avait-il assez
+rêvée, cette heure! Dans sa tête, il voyait la scène telle qu'elle
+allait se passer:
+
+Il arrivait. On le faisait entrer dans le grand bureau solennel. Le
+notaire le reconnaîtrait-il?
+
+Il se regarda dans une glace. Vraiment, il était bien vieilli,
+ravagé.... Non, certes, le notaire ne le reconnaîtrait pas. Ha! Ha! Ce
+ne serait que plus drôle!
+
+--Vous désirez, monsieur?
+
+--Je viens pour un dépôt effectué entre vos mains il y a cinq ans.
+
+--Quel dépôt...? A quel nom?
+
+--Au nom de Monsieur....
+
+Il s'arrêta brusquement, et murmura:
+
+--Ça, c'est un peu fort...! Je ne me souviens plus du nom que j'ai
+donné!
+
+Il chercha, chercha.... Rien! Il s'assit sur un banc et, sentant
+l'énervement le gagner, se dit à lui-même:
+
+--Voyons... du calme...! Monsieur.... Monsieur.... Ça commençait par...
+quelle lettre...?
+
+Pendant une heure, il tourna, retourna sa mémoire, essayant de trouver
+un point de repère, un indice.... Peine perdue. Le nom dansait devant
+lui, autour de lui; il voyait ses lettres sauter, ses syllabes fuir....
+A chaque seconde il avait la sensation de le tenir, de l'avoir sous les
+yeux, sur la langue.... Non! D'abord, cela n'avait été qu'un agacement;
+puis, n'était devenu irritant, lancinant... précis, douloureux, presque
+physiquement ...! Des bouffées de chaleur montaient de ses reins à sa
+nuque. Ses muscles se crispaient; il ne pouvait plus demeurer en place.
+Des tics agitaient ses mains. Il mordait ses lèvres sèches. Il avait
+à la fois envie de pleurer et de battre. Mais, plus il forçait son
+attention, plus le nom semblait s'éloigner. Il frappa du pied, se leva
+et dit:
+
+--A quoi bon chercher...? Je ne trouverai pas. Je n'ai qu'à ne pas y
+penser, il viendra tout seul!
+
+Mais, on n'arrache pas ainsi de sa tête une idée obsédante. Il avait
+beau dévisager les passants, s'arrêter aux étalages, écouter les
+bruits de la rue, derrière ce qu'il écoutait sans entendre et ce qu'il
+regardait sans voir, une seule question persistait:
+
+--Monsieur...? Monsieur...?
+
+La nuit vint. Les trottoirs se firent déserts. Harassé de fatigue, il
+entra dans un hôtel, demanda une chambre et se jeta tout habilla sur son
+lit. Il cherchait toujours. A l'aube, il s'endormit. Quand il s'éveilla,
+il faisait grand jour. Il s'étira longuement, satisfait, et, tout à
+coup, l'obsession, un instant envolée, lui revint:
+
+--Monsieur...? Monsieur...?
+
+Un sentiment nouveau s'ajoutait a son angoisse: la peur! La peur de ne
+plus trouver ce nom, jamais. Il se leva, sortit, marcha des heures, à
+l'aventure, rôdant autour de la maison du notaire. Pour la deuxième
+fois, la nuit tomba. Il enfonçait ses ongles dans son crâne, gémissant:
+
+--C'est à devenir fou!
+
+Une effrayante idée s'étalait devant lui. Il avait 200.000 francs en
+billets de banque, 200.000 francs--mal acquis, entendu--mais, à lui,
+et il ne pourrait pas les tenir en sa possession! Pour les prendre, il
+avait fait cinq ans de bagne, et ils lui échappaient! Il les voyait, à
+portée de sa main, et un mot, un simple mot qui ne voulait pas venir,
+lui faisait perdre tout cela! Il se frappait la tête à grands coups,
+sentant sa raison chavirer, se heurtant aux becs de gaz, battant la rue
+comme un nomme ivre, butant aux rebords des trottoirs. Ce n'était plus
+de l'obsession, de la douleur, c'était une frénésie de tout son être,
+de son cerveau et de sa chair! La certitude était en lui qu'il ne
+trouverait plus. Il lui semblait qu'une voix ricanait à ses oreilles,
+que tes passants le montraient du doigt. Il se mit à courir, droit
+devant lui, bousculant les gens, n'évitant plus les voitures. Il aurait
+voulu que quelqu'un levât la main sur lui, afln de pouvoir frapper à son
+tour; qu'un cheval le roulât sur le sol, piétinât sa peau....
+
+--Monsieur...? Monsieur...?
+
+A ses pieds, la Seine coulait glauque, scintillant sous les étoiles. Il
+sanglota:
+
+--Monsieur...? Oh! ce nom...! Ce nom...!
+
+Il descendit les marches qui menaient à la rive et, à plat ventre,
+s'allongea vers le fleuve, pour y rafraîchir ses mains et son visage. Il
+haletait...; l'eau l'attira... prit ses yeux... ses oreilles... tout
+son corps.... Il se sentit glisser, n'eut même pas un geste pour
+se cramponner à la berge... et tomba.... Le froid le cingla. Il se
+débattit... tendit les bras... dressa la tête... disparut... revint à
+la surface, et, soudain, dans un effort désespéré, les yeux effrayants,
+hurla:
+
+--J'ai trouvé...! Au secours! Duverger! Du....
+
+... Le quai était désert. L'eau clapotait contre les piles du pont;
+l'écho de l'arche sombra redit le nom dans le silence.... Le fleuve
+ondulait, paresseux; des lueurs y dansaient, blanches et rouges.... Une
+vague un peu plus forte lécha la berge près des anneaux.... Tout se
+tut....
+
+
+
+Les Corbeaux
+
+Quand il eut fini sa soupe, le père Camus repoussa son assiette, et,
+les coudes sur la table, les poings au menton, se mit à regarder l'âtre
+fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme étalait sur les
+cendres.
+
+Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats,
+rangeant les assiettes. Une nappe de lumière descendue de la petite
+lampe coiffée de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te
+plafond rayé de poutres sombres, éclairant seulement ses jupes et ses
+hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda:
+
+--Tu ne veux pas autre chose?
+
+--Non, fit Camus.
+
+Et il se mit à siffloter un air entra ses dents. La femme écarta un
+rideau, colla son front à la vitre, revint auprès de la table et
+s'assit:
+
+--Tu ne dis rien.... A quoi penses-tu?
+
+Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement:
+
+--A quoi je pense...?
+
+Puis, sa voix changea et il acheva d'un ton détaché:
+
+--Je pense qu'il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu'il n'est pas
+loin de neuf heures, et qu'il me faut partir si je ne veux pas manquer
+mon train.
+
+Il passa un manteau, enfonça sa casquette sur sa tête, prit sa trique
+dans un coin, et s'arrêta une seconde sur le pas de la porte.
+
+--Tu n'auras pas peur toute seule?
+
+Elle se mit à rire. Il releva d'un coup d'épaule son caban qui glissait.
+
+--Alors je m'en vais. Ne m'attends pas avant demain soir.
+
+... La nuit était profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se
+confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers
+le village dont les feux brillaient au fond de la vallée, il prit par
+un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait
+s'enfoncer à mesure qu'il descendait la côte. Le perron disparut
+d'abord, puis les fenêtres; le toit de chaume toucha le sol; la fumée
+qui montait toute droite devint moins épaisse, fut un nuage, une ombre,
+et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue,
+hérissée par endroits de monticules et d'arbres dont les branches
+ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux.
+
+Alors, il s'arrêta, pour reconnaître le sentier, tâtant le sol du
+bout de son gourdin, avançant les pieds avec précautions. Des pierres
+roulèrent sous son sabot. Il recula d'un pas, et prêta l'oreille.
+Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu'à lui; il
+murmura: «Je suis dans la bonne route.» Et, s'étant assis sur un tas de
+fagots, le manteau ramené sur les genoux, il réfléchit.
+
+Depuis trois jours, la même pensée le tenait si fort que son cerveau
+s'ouvrait au point exact où il l'avait laissée, ainsi qu'un livre de
+chevet s'ouvre à la page cent fois relue.
+
+Sa femme le trompait, sa femme qu'il avait prise sans un sou; elle le
+trompait avec Pierre le bouvier! D'abord, il avait cru que c'étaient
+médisances de jaloux, et puis à force de relire la lettre sans signature
+qui dénonçait les coupables, il avait fini par douter... puis par
+croire. Bien sûr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si
+solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il
+ne l'avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses
+caprices, attentif à ses moindres désirs. Elle était la plus riche et la
+mieux habillée du village, et, pour le récompenser de tout cela!... Dans
+sa mémoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises
+humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d'abord, et qui
+deviennent si claires quand on sait!... Malgré tout, il hésitait encore,
+et, voulant en avoir le coeur net, prétextant un voyage, il avait pris
+pour quitter sa maison le sentier par où le galant ne manquerait pas de
+passer afin de n'être pas rencontré sur la route.
+
+Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas étouffés par la neige.
+Il courba l'échine et se ramassa sur lui-même. Le bruit devint plus
+proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand
+elle fut devant lui, il se dressa brusquement.
+
+--Halte-là!
+
+L'ombre s'arrêta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits,
+l'empoigna au collet et lui cria dans la figure:
+
+--Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule!
+
+--Vous vous trompez, bégaya l'homme, vous....
+
+Camus se mit à rire d'un rire terrible:
+
+--Ah! ah! Je me trompe! Tu n'es pas Pierre le bouvier, peut-être...?
+Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici, à cette heure.... Tu ne
+réponds pas...? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma
+maison!
+
+--Mais pas du tout....
+
+Le vieux grinça des dents:
+
+--Tais-toi, menteur! Tu y vas...! Tu voulais la voir? Eh bien! je vais
+t'y amener! Allez! Marche!
+
+Et il le poussa de toutes ses forces, hurfant comme pour faire partir un
+cheval rétif:
+
+--Allez! Avance! Hue!
+
+--Puisque je vous dis, répétait l'autre à demi étranglé, que je n'y vais
+pas....
+
+--Avance!
+
+--Puisque je vous répète....
+
+En se débattant, d'homme glissa et tomba à la renverse. Pris d'une rage
+folle, Camus le voyant à terre, se mit à lui taper sur ta figure à coups
+de pied, à coups de poing. Le gars se releva d'un coup de reins, essuya
+d'un revers de main sa face éclaboussée de sang et lui cria:
+
+--Eh bien! oui! J'y vais, chez ta femme! Tu es content! Et j'y
+retournerai, parce qu'elle ne veut plus de toi, elle ne veut plus....
+
+Mais, comme il ouvrait encore la bouche pour cracher des injures, le
+vieux lui abattit sa trique sur la tête. Il poussa un grand cri, recula
+de deux pas... s'effondra... disparut....
+
+Il y eut une demi-seconde de silence effrayant, quelques cailloux
+roulèrent en claquant... un bruit se fit entendre, large, profond....
+
+Camus, le bâton à la main, les yeux dilatés; écouta.... Rien ne
+remuait.... Rien ne vivait autour de lui.... Il bégaya:
+
+--Je l'ai jeté dans le ravin!
+
+Et, tout d'un coup, la terreur aux flancs, suant l'horreur et
+l'épouvante, il se mit à courir.
+
+En apercevant sa maison, un peu de calme lui revint, avec une sorte
+d'orgueil. Il se sentait plus grand d'avoir frappé si fort. Il levait le
+poing pour heurter aux voleta quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil, il
+aperçut sa femme qui, la lampe à la main, le corps penché, disait d'une
+voix tendre:
+
+--C'est toi, mon chéri?
+
+Il fut sur le point de lui sauter à la gorge et de crier, avec une joie
+sauvage:
+
+--Ton chéri! Va le rejoindre dans le trou! Mais il se ressaisit:
+
+--C'est moi, Camus!
+
+Le rond de clarté que la lampe étendait sur la neige se mit à danser, et
+la femme recula. Il entra. Sans rien dire, il défit son manteau, jeta
+sa casquette sur la table, retira ses sabots, et s'assit. Il grelottait
+près du foyer ardent et parlait bas.
+
+--J'ai manqué mon train.... La route est si mauvaise....
+
+Il se leva:
+
+--Si on allait se coucher?
+
+Dans le lit, il se remit à trembler. Il sentait sa femme près de lui, il
+écoutait son souffle, épiait ses mouvements et songeait avec une joie
+sauvage:
+
+--Elle ne dort pas! Elle se demande pourquoi il n'est pas venu, s'il m'a
+vu... si je me doute... et elle a peur...! Et nul ne connaîtra jamais
+la vérité. Si quelque jour on retrouve le corps, on se dira: le bouvier
+s'est trompé de chemin et il est allé se jeter dans la carrière.
+
+Mais, peu à peu, une terreur l'envahit:
+
+--Si je ne l'avais pas tué, pourtant! S'il aillait sortir mutilé,
+sanglant, et m'accuser, et dire: c'est Camus qui m'a poussé.
+
+A cette pensée, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux,
+et il enfouit sa tête dans l'oreiller.
+
+Au matin, il se leva, brisé de fatigue. La neige tombait sans arrêt.
+Tout le jour, il resta, assis auprès de la fenêtre, les yeux perdus
+entre le ciel épais et la campagne blanche, regardant parfois sa
+femme aller et venir. Elle avait les joues pâles, les yeux battus,
+et tressaillait au craquement d'une branche, à l'aboiement sonore et
+lointain d'un chien de ferme. Elle se sait à coudra, sans rien dire,
+puis laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux.... Le crépuscule descendit.
+La nuit vint. Camus, pour la première fois, rompit le silence.
+
+--A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir....
+
+Elle murmura: «C'est vrai» et alluma la lampe. Il s'aperçut que de
+grandes larmes avaient laissé une traînée luisante sur ses joues; il
+détourna la tête.
+
+Il ne ferma pas l'oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place
+de la veille, près de la fenêtre, le regard invinciblement attiré vers
+ce même coin d'horizon, devinant sous le tapis plus épais et plus blanc
+le trou dans lequel _l'autre_ avait roulé.
+
+Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un après-midi, la neige ayant
+cessé de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un
+vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache très noire
+et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis
+remontait, et d'autres descendaient, d'autres encore....
+
+D'abord, il suivit machinalement leur manège, et, soudain, leurs cris
+traversant le silence, une réflexion lui vint:
+
+--Mais ils sont au-dessus du trou...! Alors...? Ils viennent là, attirés
+par quelque chose... par une proie... par le corps de _l'autre_...!
+
+Il repoussa sa chaise d'un geste si violent que sa femme leva les yeux
+vers lui, et, suivant son regard, aperçut, elle aussi, les corbeaux
+noirs dans te ciel pâle. Il pencha la tête de son côté, l'oeil allumé de
+haine. Une grimace tira sa figure ridée, il ramassa sa chaise, se frotta
+les mains, alluma sa pipe, se rassit, et se mit à fumer, les mains aux
+poches, les jambes allongées.
+
+La femme demeurait immobile, regardant les oiseaux. L'un d'eux s'enleva
+plus haut que les autres, tenant une loque dans son bec. Le vieux se mit
+à ricaner; et la femme, tes yeux grands ouverts, joignit les mains et se
+cacha la tête dans son tablier.
+
+Le jour baissait. L'ombre glissait des poutres au plancher. Les corbeaux
+innombrables montaient et descendaient d'un vol plus lourd, avec des
+appels moins stridents, et, peu à peu, mystérieuse et calme, la nuit se
+ferma sur le ciel morne.
+
+
+
+Un Piquet?
+
+Lorsque Ranaille s'entendit condamner à la peine de mort, on le vit d'un
+geste brusque rentrer la tête dans les épaules, serrer les mâchoires
+et considérer d'un regard indéfinissable ses énormes mains, inutiles à
+présent. Son émoi, d'ailleurs, dura peu, et comme dans le fond de la
+salle, d'où montait une buée poussiéreuse et chaude, éclataient des
+bravos, il se mit à hurler:
+
+--Tas de feignants! Tas de lâches!!!
+
+Avec une telle rage et d'un élan si furieux qu'on dut le traîner hors de
+son banc, mordant, tapant, à demi fou.
+
+Le soir, il refusa toute nourriture, et, jusqu'au matin, ses gardiens
+l'entendirent se tordre dans la camisole de force, essayant de rompre
+ses liens. Il s'endormit enfin, maté par la fatigue, et le lendemain,
+son avocat le trouva calme, narquois et crâneur. Comme il était redevenu
+tranquille et semblait ne plus même se souvenir de sa crise, on lui
+retira, le jour, ses entraves. Libre, il s'étira, tendit ses bras
+puissants, passa la main sur son cou de taureau, où les cheveux déjà
+coupés à la tondeuse laissaient une petite route froide, frissonna comme
+un homme qui s'éveille dans un train au soleil levant, et dit à son
+gardien:
+
+--Un petit piquet...?
+
+Dehors, il faisait beau, et, bien que retardés par les hauts murs de la
+prison, des rayons de soleil, coulant entre les barreaux, mettaient
+dans la cellule des taches dorées, des traînées rousses, mobiles et
+changeantes, qui donnaient aux murs gris et à la grosse table, avec ses
+gobelets, sa bouteille et ses cartes, un air vague de guinguette un jour
+d'été.
+
+Ayant gagné, il se renversa un peu sur son escabeau et dit en riant:
+
+--Eh bien, mon vieux? une autre?
+
+--Une autre, fit le gardien.
+
+Ranaille battit les cartes lentement, et, le pouce levé pour la donne,
+demanda:
+
+--Cela ne dure guère plus de quarante jours? Sans attendre la réponse,
+il ajouta:
+
+--Moi. d'abord, je m'en fous. Ici ou à la Nouvelle....
+
+Il ne songeait pas un instant que sa grâce pût être refusée. Durant de
+si longs mois il avait, par ses muscles de colosse, ses fureurs, son
+audace, si bien terrorisé tout un quartier, qu'il se demandait comment
+on avait osé l'arrêter, et qu'il s'imaginait maintenant qu'«on y
+regarderait à deux fois» avant de l'envoyer à l'échafaud. Parfois,
+cependant, traversé d'un doute, il contemplait ses bras, serrait les
+poings, faisant saillir ses biceps et se tendre sa chemise, puis
+haussait les épaules, rassuré au spectacle de sa force. Faisant des
+projets, rêvant de sa case sous les tropiques, de bonnes siestes à
+l'ombre des palmiers, d'une existence calme, un peu monotone peut-être,
+mais égayée par la possibilité de l'évasion, il oublia sa condamnation,
+l'arrêt menaçant, et franchit sans angoisse le cap de la troisième
+semaine, fumant, chantant et dormant bien.
+
+Mais, au milieu de la vingt-deuxième nuit, il eut un cauchemar et
+s'éveilla trempé de sueur, livide, en appelant: «Au secours!»--Quand on
+lui demanda ce qu'il avait eu, il hocha la tête, répondit: «Rien....
+Rien....» d'une voix étranglée, jeta sur les murs, sur son gardien et
+sur son propre corps des regards farouches. Il ne se rendormit qu'au
+grand jour, ayant gardé les yeux constamment fixés sur la porte qui,
+dans l'aube pâle, s'éclaira la dernière.
+
+A partir de cette nuit, il devint nerveux, irritable. Toujours entre ses
+gardiens et lui, une chose dont il ne parlait pas se dressait, une chose
+terrible sans doute, dont l'apparition te faisait brusquement se taire
+au milieu d'une phrase et le laissait ensuite, pendant des heures,
+grelottant, la gorge sèche. Il ne chantait plus et, pris de soudaines
+colères, menaçait avec des cris furieux de tout casser, de tuer
+quelqu'un, levant les poings, hurlant «qu'il était un homme, qu'on
+n'avait pas le droit!» Et cette phrase «on n'a pas le droit!» devait
+répondre à une pensée obstinément accrochée dans son cerveau, car il la
+répétait sans cesse, à propos de tout, à propos de rien, dans la rage
+ou dans l'affaissement, interrompant un mot, arrêtant un geste pour la
+redire avec le même accent têtu:
+
+--On n'a pas le droit. On n'a pas te droit...! Un jour, comme il était
+plus sombre encore que de coutume, son gardien lui proposa une partie de
+piquet. Il fit «Oui» sans enthousiasme et joua distraitement. Peu à peu,
+la partie sembla l'intéresser. Quand elle fut achevée, il discuta un
+coup, montra à son partenaire comment, pourquoi il avait mal joué, et
+proposa:
+
+--Une autre?
+
+Il gagna encore. Sa belle insouciance des premiers jours l'avait repris.
+Il riait, sifflotait, toute sa pensée concentrée sur les douze cartes
+qu'il tenait dans sa main gauche, tout le mystère de l'avenir enfermé
+dans son écart qu'il balançait en l'air de la main droite, avec une
+dernière réflexion, puis d'un geste décidé:--«Allons-y!»--Mais la veine
+qui l'avait favorisé au début le quitta.--Il avait de mauvais jeux, les
+cartes rentraient mal. Il sifflotait encore, mais avec rage. Sur un
+soixante que compta son gardien, il jeta ses cartes, s'emporta:
+
+--Qu'est-ce que tu veux faire avec des jeux pareils?
+
+Il perdit et déclara:
+
+--Je ne joue plus.
+
+Le voyant avec sa tête des mauvais jours, son gardien risqua:
+
+--Allons...? Encore une petite?
+
+Il se rassit en maugréant et perdit de nouveau. Alors, il entra dans une
+terrible colère:
+
+--On ne doit pas compter comme ça! Ce n'est pas loyal!
+
+Il vérifia l'addition; sa fureur s'exaspéra encore. Il cracha sa
+cigarette, hurla, les yeux injectés, les veines des tempes gonflées à
+éclater. Il fallut lui passer la camisole de force, comme le premier
+jour, et comme le premier jour encore, il bondit dans ses liens ainsi
+qu'une bête prise au piège, jusqu'à ce que, passant à la prière, il
+suppliât:
+
+--On n'a pas le droit... Enlevez-moi ça...
+
+Le lendemain, il demanda timidement:
+
+--Un piquet?...
+
+Devant les cartes, il reprit un peu de gaieté. Mais hargneux, mauvais
+joueur, quand la partie ne s'annonçait pas bonne pour lui, ses dents se
+serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le
+calmait et il se remettait à jouer en griffant la table, grondant des
+injures et des jurons entrecoupés. Il avait pris son gardien en haine,
+suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendiés de
+tigre qui guette l'instant propice pour sauter sur sa proie, si bien
+que, pour éviter un drame, on lui en donna un nouveau.
+
+Il le considéra d'abord avec méfiance. Bien qu'il eût souhaité étrangler
+le premier avec joie, il s'était en quelque manière habitué à ses
+façons, à sa parole tantôt brusque, tantôt blagueuse; il s'était habitué
+à le haïr, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui
+ayant, à son tour, proposé un piquet, il accepta. A ce moment, il en
+était au trentième jour de cellule, et commençait à s'inquiéter, à se
+tourner dans son lit jusqu'à l'aube.--Il gagna, fit une seconde partie,
+la gagna encore, et ainsi jusqu'au soir tombant. Jamais, depuis quatre
+semaines, la journée n'avait fui pour lui si légère. Il aimait le jeu,
+moins pour les émotions que pour la victoire, et puis--il osait à peine
+se l'avouer--chaque partie était pour lui une réussite, et la perte
+l'irritait et le terrifiait à la fois. Cette nuit-là, il dormit bien. A
+peine levé, il demanda les cartes et se remit à jouer et à gagner.
+
+Le gardien, auquel on avait fait la leçon, s'appliquait à perdre.
+Ranaille, apaisé, ne pensait plus à rien. Les heures et les jours
+passaient tristes et lents. Au bout d'une huitaine, sa veine ne se
+démentant pas, il conçut quelques soupçons. A différentes reprises, le
+gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrième et joué en
+véritable apprenti, lui laissant, comme à plaisir, prendre l'avantage.
+Il l'observa, fut sur le point de le lui dire; mais à la fin, sa
+conviction étant faite, songeant non pas: «Il perd exprès», mais: «Il
+a peur de gagner», et éprouvant quelque orgueil à faire peur, même
+enchaîné, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la
+brute; c'est son respect.
+
+Ainsi quelques après-midi s'écoulèrent encore, mais l'échéance du
+quarantième jour approchant, le condamné fut repris par ses frayeurs
+nocturnes. Le jeu ne suffisait plus à engourdir sa pensée. Au bout de
+deux ou trois parties, il repoussait les cartes, le regard vague, les
+traits tirés:
+
+--J'en ai assez.
+
+Et il fallait le prier:
+
+--Allons... voyons... je voudrais ma revanche, une fois...
+
+Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, désintéressé, maintenant
+qu'il était sûr de gagner, pensait à autre chose, regardait tout à coup
+fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant à deviner dans
+ses yeux son arrêt, torturé par un soupçon:
+
+--Il sait, lui, peut-être?...
+
+Et la nuit, chassant d'un coup de tête l'horrible vision comme on chasse
+une mouche acharnée, il roulait dans sa tête cette seule pensée: «Mon
+gardien saura un jour avant moi, tout un jour... le dernier... et nous
+serons face à face, et rien ne me dira: C'est fini... ça y est... Il
+aura ça derrière son front!...»
+
+Il était devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait
+détenu une parcelle du pouvoir décisif, comme si chacun avait pu
+d'un mot appeler sur lui la grâce présidentielle. Mais sans cesse il
+dévisageait ceux qui l'approchaient avec une angoisse grandissante,
+guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le
+renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur égale.
+
+Durant la quarante-troisième nuit, il ne dormit pas, épiant les bruits
+de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobilisés, il
+appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n'eut
+pas la force de s'assoupir le jour venu et enfila son pantalon en
+pensant qu'il ferait les mêmes gestes à l'aube du lendemain, peut-être
+au milieu d'hommes venus le chercher pour mourir. Sitôt qu'il fut
+debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n'y vit
+rien que l'expression accoutumée et lui dit, tout en s'habillant:
+
+--C'est long, bon Dieu de bon Dieu! C'est long!
+
+L'autre répondit:
+
+--C'est bon signe... Un piquet?
+
+Il fit «Non» et marcha dans sa cellule jusqu'au déjeuner. Il mangea peu,
+s'étendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda à
+jouer et tendit une cigarette à son gardien. Le gardien, les yeux vers
+le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bégaya:
+
+--Qu'est-ce que...
+
+Il n'acheva pas la question et se mit à jouer sans desserrer les dents,
+mais pâle, pâle, et avec des mains qui tremblaient. Le gardien, lui non
+plus, ne parlait pas; on n'entendait entre eux que le bruit mat des
+cartes tombant à plat sur le bois, et tous les deux, le front penché,
+fixaient obstinément leurs jeux sans se regarder. Ils jouaient vite,
+nerveux, ne ramassant plus leurs levées.
+
+--Tu dois avoir fini? fit tout à coup Ranaille.
+
+--Non, répliqua le gardien comme si brusquement il sortait d'un rêve,
+non...
+
+Ranaille compta:
+
+--... Je pose 2 et je retiens 3, et 2 cinq, et 4 neuf, et 4 treize, et 5
+dix-huit, et 6 vingt-quatre... 242... Tu as gagné. Tu as...
+
+Et soudain, les yeux démesurément ouverts, il balbutia:
+
+--Ça y est... Je suis foutu... Tu le sais... On t'a dit...
+
+--Quoi?... Quoi donc?... Moi?... Mais non, fit le gardien aussi
+tremblant que lui.
+
+Mais Ranaille, roulé sur son lit, les ongles aux oreilles, sanglotait:
+
+--Ça y est, je te dis... ça y est... ça se voyait sur ta figure... Et
+puis, t'as oublié de perdre...
+
+Le gardien entre-bâilla la porte et dit à mi-voix à son camarade, dans
+le couloir:
+
+--Arrive un peu... voilà qu'il sait...
+
+Ranaille hoquetait:
+
+--Ça y est... on n'a pas le droit... pas le droit... pas le droit...
+
+Les gardiens se taisaient, immobiles. Un bruit de sabots traîna dans une
+cour. De la rue arrivaient assourdis les murmures du soir... Le soleil
+achevait de descendre doucement dans le ciel calme, laissant un peu de
+rouge à l'horizon.
+
+
+
+Sur la Route
+
+Le chemineau s'était assis au bord du chemin.
+
+Depuis deux jours, il marchait, à l'aventure, sous le lourd soleil, se
+reposant, la nuit, à l'abri d'une meule, et reprenant dès l'aube, sa
+course vagabonde. Sur le seuil des maisons, rien qu'à voir sa mine
+sauvage, sa barbe inculte, et les loques qui le couvraient, les femmes
+serraient leurs petits blottis contre leurs jupes. Dans les champs,
+lorsqu'il demandait du travail, prêt à toutes les besognes, on le
+repoussait durement. La tête un peu basse, et le bâton traînant, il
+repartait, résigné. Mais, quand, ayant fait quelques pas, il était sûr
+qu'on ne pouvait le voir, du revers de sa main, il essuyait de grosses
+larmes qui coulaient sur ses joues.
+
+A cette heure, pourtant, une révolte lui venait, la révolte qui monte
+des ventres affamés, et des mots, malgré lui, s'échappaient de ses
+lèvres.
+
+--C'est pas juste!... Il n'y a pas de non Dieu!
+
+Il leva sa trique en mâchant un juron, mais, comme elle heurtait le sol,
+il vit sauter une chose brillante qui retomba avec un son clair.
+
+Il se leva, cherchant dans la poussière:
+
+--Ça, c'est de la chance!...
+
+Entre ses doigts, il tournait, retournait une pièce d'or qu'il venait de
+ramasser. Il la faisait sauter, n'osant croire à pareille aubaine.
+
+--Un louis!... un vrai!... Y a-t-il longtemps que je n'en ai pas tenu
+un! Je vais donc manger à ma faim, boire à ma soif, et dormir dans
+un lit... Avec ça, en travaillant sur mon chemin, j'arriverai tout
+doucement jusqu'à la ville... Là, je me débrouillerai toujours.
+
+Il réfléchit: Cet argent-là n'est pas à moi!... Si quelqu'un m'avait
+vu?... Il regarda de tous côtés. Personne. Il était seul, bien seul sur
+la route.
+
+Loin, vers la droite, par-dessus l'or des blés, un village semblait
+faire le gros dos, à l'horizon. Il en apercevait juste les toits de
+chaume et le clocher pointu.--Gaiement, à travers champs, faisant
+chanter sur son passage, les longs épis qui le frôlaient, il se mit en
+marche.
+
+Devant une auberge, il s'arrêta:
+
+--Salut, la compagnie!...
+
+La patronne barrait la porte, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?
+
+--Je voudrais manger.
+
+--Nous n'avons point de restes... Passez votre chemin...
+
+Il cligna de l'oeil:
+
+--Oh!... je ne demande point la charité! Je paie!
+
+Il fit sauter le louis dans sa main.--Étonnée de voir de l'or entre
+les doigts d'un vagabond, la paysanne héla son mari. Celui-ci regarda,
+méfiant, l'homme et les vingt francs, puis interrogea:
+
+--D'où que vous tenez ça?
+
+--Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque je paie?
+
+--Eh bien! moi, je ne veux pas vous vendre à manger!...
+
+Le chemineau demeura quelques secondes interdit. Puis, il remit sa pièce
+d'or dans sa poche, haussa l'épaule, et s'en alla.
+
+L'aubergiste et sa femme le suivirent des yeux.
+
+--Encore un qu'aura fait un mauvais coup par là.
+
+--Si on prévenait le garde?
+
+Un client arrivait. On lui conta l'aventure, l'exagérant déjà:
+
+--Un miséreux, avec une mine à faire peur, qui voulut me payer d'un
+louis.--Ce n'est pas naturel.--Il en faisait sonner d'autres dans ses
+poches. Ces gueux-là, sait-on jamais d'où ça vient, où ça va?...
+
+En cinq minutes, il fut signalé dans le village. Des gamins le suivaient
+de loin, hostiles, et lui, tirant son pas fatigué, s'étonnait, sans
+comprendre, des figures qui le dévisageaient.
+
+Tout autre jour, il en eût pris ombrage, mais, ayant de l'argent, il ne
+s'en préoccupait guère.
+
+La boulangère, dans sa boutique, rangeait des pains, de gros pains bis,
+à la croûte croquante et rousse.
+
+--Bonjour, la patronne. Il me faudrait une miche.
+
+--Passez votre chemin.
+
+--Oh! on n'est guère confiant, dans votre pays! Ce n'est pas parce qu'on
+n'a pas de beaux habits qu'on tend la main. Payez-vous.
+
+Il tendit son louis.
+
+--Puisqu'on vous dit de passer votre chemin!
+
+Il demeura le bras tendu, bouche bée.
+
+--Ah! vous ne voulez pas?... Vous...
+
+Il hocha la tête, murmura: «Imbécile!...» et partit.
+
+Partout, chez l'épicier, chez le boucher, le charcutier, même réponse.
+
+Il se demandait: Pourquoi ne veulent-ils pas me vendre, puisque j'ai de
+quoi payer? Peut-être que ma pièce n'est pas bonne?...
+
+Il n'osait plus la sortir. Il la tâtait, toute petite, chaude de son
+contact, luisante et douce, parmi les grumeaux de pain durci, et les
+miettes de tabac, au fond de sa poche.
+
+Le soir vint. Il n'avait pas encore mangé. Il avait repris la grande
+route, et, tout en marchant, réfléchissait:
+
+--Je ne vais pourtant pas crever de faim avec vingt francs sur moi!
+
+Peu à peu, cependant, il commençait à comprendre.
+
+--Non, je n'ai pas une tête à avoir un louis. De l'or, entre les mains
+d'un traîne-misère comme moi, ça semble louche. On se demande d'où je
+le tiens... On croit peut-être que je l'ai volé... que j'ai attaqué un
+passant, au coin du bois. Cela vous donne une si drôle de figure, la
+faim!...
+
+Comme il monologuait ainsi, au tournant du chemin, il vit un homme
+s'avancer vers lui.--Lui aussi allait, d'un pas traînant, courbant
+l'échine. Il portait des vêtements usés. Un vieux chapeau couvrait sa
+tête, et sa barbe inculte, grise de poussière, faisait mieux ressortir
+le hâle de son visage.
+
+Les deux vagabonds s'arrêtèrent, et comme si tous ceux qui souffrent se
+connaissaient, se tendirent la main.
+
+--Où vas-tu ainsi, compagnon? dit l'homme au louis.
+
+--Je tâche de gagner le village, là-bas, pour y passer la nuit.
+Faisons-nous route ensemble?
+
+--Non. Je vais à l'opposé. Et même, si j'ai un conseil à te donner,
+c'est de rebrousser chemin... On n'est guère accueillant aux chemineaux,
+là-bas... J'en viens. Tu ne trouveras pas un coin de grange où coucher.
+
+--Baste! avec de l'argent!...
+
+--Même avec de l'argent.
+
+Il allait dire «surtout». Il se tut. L'autre reprit:
+
+--Les paysans sont les mêmes partout. Tant qu'ils croient qu'on leur
+demande la charité, ils font la sourde oreille. Mais, sitôt qu'on leur
+montre ça...
+
+Il fit sauter quelques sous dans sa main, et se mit à rire:
+
+--Ce n'est pas beaucoup, pourtant! Dix-sept sous! Mais ça me tiendra
+bien trois jours!
+
+Tandis qu'il parlait, celui qui n'avait pas mangé se disait:
+
+--Avec dix-sept sous, le voilà plus riche que moi avec vingt francs!
+Lui, trouvera du pain, une botte de paille pour reposer sa tête...
+
+Une idée lui vint:
+
+--Ecoute, donne-moi quelque chose...
+
+Tout de suite, l'autre ferma la main sur ses sous:
+
+--Je ne peux pas, dame! J'ai juste de quoi gagner la ville... et
+encore!...
+
+--Tu n'as pas de pain?
+
+L'autre serra sa besace et dit:
+
+--Non... Au revoir.
+
+Il fit un pas. Le chemineau le retint.
+
+--Tu ne vas pas t'en aller comme ça et me laisser crever sur place...
+
+--Je n'ai rien.
+
+--Mais si, tu as des sous!... Voyons... On est des frères de la route...
+
+--Je ne peux pas... Je viens de t'expliquer... Chemin faisant, tu
+pourras travailler...
+
+La faim, l'horrible faim tenaillait le ventre du vagabond, glissant en
+lui comme une étrange ivresse.
+
+--Ecoute un peu. Je te les achète, tes sous, oui, et je te les paie
+bien... Je t'en donne vingt francs...
+
+L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua, très vite:
+
+--Oui, vingt francs. Je les ai trouvés, ce matin, dans la poussière.
+Mais, partout, on me les refuse, parce que je suis trop déguenillé.
+Regarde. Ce n'est plus des vêtements que j'ai... C'est des loques. Puis,
+la faim, ça fait briller les yeux, ça donne une figure mauvaise... alors
+les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres. Avec
+ton grand caban de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage...
+Vingt francs entre tes mains, ça n'étonnera pas. Et puis, tu n'as
+peut-être pas tant souffert que moi... tu as mangé, tantôt... et moi,
+depuis deux jours... j'ai faim...
+
+Il dit ces derniers mots à voix basse, honteux et terrible, le visage
+sous l'haleine de l'autre.
+
+--Tu vois que le marché est bon... Tu as peur qu'elle soit fausse?
+Tiens... écoute-la sonner... La voilà... Donne-moi tes sous...
+
+Mais l'homme s'écartait, repoussant la pièce tendue.
+
+--Hé! garde ton argent! Tu es plus riche que moi!
+
+--Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir... Ils n'en veulent
+pas... Donne...
+
+--Non... Non... Au revoir!...
+
+Une folie passa dans la tête du chemineau. Une rage de vol et de meurtre
+crispa ses mâchoires, serra ses poings, et, violemment, il saisit
+l'autre à la gorge:
+
+--Donne-les...
+
+L'homme se débattit, essayant d'échapper à l'étreinte. Il tendit les
+bras, glissa, les doigts crochus. Sa bouche s'élargit essayant un appel;
+ses yeux, désorbités, tournèrent, éperdus... Il s'abattit... Les sous
+roulèrent sur le sol.
+
+A quatre pattes, à tâtons, le meurtrier les ramassa, sans compter, et se
+mit à courir.
+
+Quand il vit apparaître les premiers feux du village, il s'arrêta,
+haletant. Il s'aperçut alors qu'il tenait le louis entre ses dents.
+Dans sa poche, il sentit la monnaie de billon. L'horreur de son crime
+descendit devant lui... Il eut peur. Mais la faim lui tordait les
+entrailles. Il prit la pièce d'or et la jeta, à la volée.
+
+Dans les feuilles, ce fut comme un petit frisson, comme la chute d'une
+branche glissant jusqu'à la mousse... A grandes enjambées, il gagna le
+village:
+
+--Quatre sous de pain, s'il vous plaît?
+
+La boulangère prit une miche, la lui tendit. Il paya. Le contact des
+sous tout rugueux de poussière le fit trembler.
+
+Mais la mie était blanche, et la croûte dorée. Il y mordit, glouton,
+sortit en titubant, et s'enfonça dans la nuit calme que troublait
+seulement, de temps en temps, la chute d'une branche sur les feuilles
+séchées... Juste le bruit que, tout à l'heure, sa pièce avait fait en
+tombant.
+
+
+
+Le Coupable
+
+--Votre nom, votre âge, votre profession?
+
+Dans le prétoire, sous la lumière crue tombant des vitres hautes, au
+banc des accusés, on vit se lever un petit vieillard au visage très doux
+encadré de favoris blancs.
+
+Tourné vers le président, il répondit d'une voix un peu chevrotante:
+
+--Maindrot, Jacques, quatre-vingts ans, rentier.
+
+--C'est bien, vous pouvez vous asseoir.
+
+La lecture de l'acte d'accusation terminée, le président reprit la
+parole:
+
+--Vous avez entendu. Vous êtes prévenu d'avoir, dans la nuit du 17 au 18
+novembre dernier, assassiné votre femme, âgée de soixante-quinze
+ans. Vous étiez jusqu'ici un honnête homme. Vous n'avez jamais eu de
+condamnation. Pouvez-vous dire quelque chose pour votre défense?
+
+--Monsieur le président, j'aurai, si vous le permettez, quelques
+explications à fournir.
+
+--Parlez. Adressez-vous à messieurs les jurés.
+
+Alors, ayant salué d'une courte inclinaison de son buste, le petit vieux
+se mit à parler lentement, cherchant ses mots, comme avec un souci de la
+correction du langage, de sa voix lointaine et perdue, son chapeau dans
+les mains, poliment, doucement, et, malgré eux, émus par la majesté
+de son âge, la cour et les jurés écoutèrent, sans l'interrompre, ce
+vieillard de quatre-vingts ans, qui, devant eux, en termes choisis,
+venait défendre sa tête.
+
+--Pour m'expliquer, sinon pour me justifier à vos yeux, il me faut
+remonter très loin dans mes souvenirs. A vingt-cinq ans, n'ayant plus
+de parents, seul au monde, possesseur d'une petite aisance qui me
+permettait de vivre sans souci du lendemain, je fis un mariage d'amour.
+Ces mots résonnent mal dans la bouche d'un vieillard, mais il faut
+cependant que vous les sachiez.
+
+Pendant dix ans, je fus l'homme le plus heureux du monde. J'adorais
+ma femme: elle m'aimait. Il y avait bien un nuage: nous n'avions pas
+d'enfant, mais nous nous aimions tant, que je ne sais quelle place nous
+aurions pu donner dans notre tendresse à ce petit être s'il était venu,
+et nous finîmes par n'y plus penser, par ne rien regretter.
+
+Notre vie s'écoulait ainsi, très douce, très légère, sans un heurt et
+sans un soupçon.
+
+Dès maintenant, messieurs les jurés, je dois vous dire qu'à mon âge on
+défend moins son avenir que son passé, et que je vous parle dans toute
+la franchise et la vérité de mon âme, comme à des confesseurs qui serez
+sans doute les derniers.
+
+Il fit une pause, de ses mains tremblantes prit son mouchoir, et
+s'épongea le front.
+
+Il reprit:
+
+--Je devais payer cher tout cela? Un jour, le soupçon se glissa dans mon
+bonheur. Un de mes amis, le plus ancien, le meilleur, devint auprès
+de ma femme d'une assiduité inquiétante; elle ne repoussait point ses
+hommages. A quoi je m'en suis aperçu?... A des gestes, à des mots, à des
+«rien», à toutes ces choses infimes qui suffisent pourtant à chavirer le
+coeur, à troubler la raison. Dès lors, je connus le doute; les heures
+que l'on passe à chercher dans la nuit la lueur fugitive qui doit guider
+vos pas. Je les épiai. Je les suivis. Je ne trouvai rien. Je devins
+haineux et méchant, mais pouvais-je sur un soupçon, sans un indice,
+faire un éclat? Cependant, je vous le jure, si je les avais surpris aux
+bras l'un de l'autre, j'aurais pu, dans un accès de fureur, les tuer
+tous les deux, mais je n'aurais pas eu une seconde d'étonnement, tant
+j'étais sûr, tant je sentais la trahison sur moi.
+
+Cette vie dura des années. Des années je cherchai sans trouver; puis te
+temps passa, mettant sur toutes choses sa couche de pardon et d'oubli.
+Je finis par croire que je m'étais trompé, et le calme revint, comme par
+le passé, sans que ni mon ami, ni ma femme se fussent jamais doutés de
+rien.
+
+Tout cela était même si loin que, lorsque mon ami mourut, il y a
+quelques années, je le pleurai comme on pleure un frère, et ne m'étonnai
+point des larmes que ma femme versa sur lui. Nous étions déjà vieux:
+elle soixante-cinq ans, moi soixante-dix.
+
+Encore des années; puis, un jour, je ne sais quelle vision de l'avenir
+me poussant, une pensée me vint de notre fin prochaine. Je me dis qu'à
+mon âge toutes les heures sont gagnées, et qu'il fait bon, au déclin de
+la vie, quand la journée s'achève, savoir où l'on reposera sa tête pour
+l'éternité. J'avais assez vécu, ayant été heureux, et je songeais, avec
+une grande douceur, à la tombe abritée sous les arbres penchés, aux
+fleurs qui l'orneraient, à la dalle de marbre...
+
+J'en parlai à ma femme, elle sourit:
+
+--J'ai réfléchi à tout cela bien avant toi, dit-elle, et, dans le fond
+du cimetière de Montmartre, dans un coin très calme et perdu, j'ai
+choisi notre place, où nous dormirons côte à côte.
+
+Elle me l'indiqua. J'y allai.
+
+Tout en marchant parmi les tombes, je songeais:
+
+«Comme l'amour dicte à deux êtres des pensées pareilles, et comme nous
+sommes encore rapprochés l'un de l'autre, pour que des rêves semblables
+viennent nous bercer tous deux!»
+
+Tout au bout d'une allée, je m'arrêtai. C'était là: un coin de terre
+avec des herbes incultes, tout entouré de tombes.
+
+Par curiosité, comme on regarde en wagon les gens qui voyagent près de
+vous, je regardai tes tombes voisines. Et voilà que sur l'une, la plus
+proche, je lus le nom de mon ami.
+
+Je me ressouvins alors du chemin si souvent parcouru. Je reconnus les
+fleurs sèches et les couronnes que nous y portions tous les ans.
+
+Ce fut cinglant comme un coup de cravache, éblouissant comme une lueur
+d'incendie. D'un coup, tout mon passé, tous mes soupçons, toutes mes
+haines, s'étaient dressés devant moi.
+
+Notre place? Près de lui? Et c'est elle qui avait choisi cette place?
+
+Je rentrai à la maison. Je devais avoir l'air d'un fou. Au dîner je ne
+mangeai pas.
+
+C'était le 17 novembre.
+
+--Mais, qu'as-tu, mon ami? me demanda ma femme.
+
+--Moi?... Rien.
+
+--Si, tu as quelque chose...
+
+Il pouvait être dix heures. De la rue, tous les bruits arrivaient
+assourdis, dans la tristesse de cette nuit d'automne.
+
+--Eh bien, tu as raison, j'ai quelque chose, et je vais te dire ce que
+j'ai. C'est que tu étais la maîtresse de Fromont, et que pendant vingt
+ans vous m'avez trompé, misérables!
+
+Elle pâlit. Dans sa pauvre petite figure toute vieille, une terreur
+passa.
+
+Je ne sais plus maintenant si ce fut de surprise ou d'effroi.
+
+--Pendant vingt ans, tu m'entends, vingt ans, toute notre jeunesse,
+toute ma vie... Ah? comme j'y vois clair? Comme je comprends tout
+maintenant? Et combien mes soupçons étaient justes? Et moi qui me
+repentais d'avoir osé t'effleurer de l'ombre d'un doute? Sûre de
+l'impunité, tu as voulu le lâche jusque dans la mort? Il fallait que tu
+reposes entre ton mari et ton amant? Tu voyais ça... sous terre?
+
+Une folie me prit. Je marchai vers elle. Je lui saisis le cou dans mes
+mains. J'ai dû serrer follement, je ne sais plus. Je ne sais plus que
+l'angoisse qui chavira ses pauvres yeux. Et puis, la lampe s'éteignit.
+Dans la rue, un chien se mit à hurler à la lune. On m'a trouvé là, au
+matin... C'est tout...
+
+Il s'assit. De grosses larmes coulaient sur ses joues couleur d'ivoire.
+
+Brièvement, l'avocat reprit la défense. Le procureur répondit quelques
+mots, et le jury revint avec un verdict négatif.
+
+
+
+Le Mendiant
+
+Comme le soir tombait, le mendiant choisit un coin dans un fossé sur le
+bord de la route, s'enroula dans le sac qui lui servait de manteau, mit
+sous sa tête son maigre paquet qu'il portait au bout d'un bâton, et,
+tombant de fatigue et de faim, regarda au ciel sombre s'allumer les
+étoiles.
+
+La route qui s'allongeait entre les bois touffus, était déserte. Les
+oiseaux dormaient dans les arbres. Le village, au lointain, faisait une
+grosse tache noire, et le vieux se mit à pleurer, tout seul, dans le
+calme et dans le silence.
+
+Il n'avait jamais connu ses parents. Elevé par charité dans une ferme,
+depuis qu'il était tout petit, il rôdait sur les grands chemins, en
+quête d'un peu de travail et de pain. La vie avait été dure pour lui. Il
+en avait connu toutes les tristesses: les nuits d'hiver si longues au
+pied des meules; la honte d'implorer, le désir de mourir, de s'endormir
+une bonne fois pour ne plus s'éveiller. Il n'avait jamais rencontré
+que des hommes soupçonneux et méchants. Son chagrin était que les plus
+simples semblaient le craindre: les enfants fuyaient en le voyant
+passer; les chiens aboyaient à ses haillons poudreux.
+
+Pourtant, il était sans rancune et sans haine; triste seulement et très
+doux.
+
+Il allait s'assoupir, quand, au loin, tintèrent des grelots. Il releva
+la tête et vit, tout au bout de la route, une lueur qui dansait
+au-dessus du sol. Machinalement, il regarda. Il distingua un lourd
+chariot que traînait un gros cheval. La charge montait si haut et
+s'étendait si large, qu'elle avait l'air de tenir toute la chaussée. Un
+homme marchait auprès du cheval, en chantant un refrain.
+
+Bientôt, la chanson se tut. Le chemin montait. Les sabots du cheval
+heurtaient et râpaient plus rudement les cailloux. L'homme excitait la
+bête de la voix et du fouet:
+
+--Hue-là!... Hue!
+
+La bête tirait à plein poitrail, le cou tendu. Deux ou trois fois, elle
+glissa, s'abattit presque sur les genoux, se releva, fit un effort qui
+rida tout son poil, de son épaule à sa hanche puissante. Mais elle était
+à bout de souffle, et la voiture s'arrêta.
+
+Le charretier, l'épaule à la roue, les mains aux rayons, criait plus
+fort:
+
+--Hé! Hue... hue!...
+
+Le cheval avait beau tirer de tous ses muscles, la voiture restait
+immobile.
+
+--Hue donc! hue!...
+
+L'animal, les pattes écartées, les narines battantes, ne bougeait plus,
+tremblant sur ses membres, cramponné au sol de ses quatre fers enfoncés
+par la pince, pour n'être pas entraîné en arrière par l'énorme poids.
+
+Le charretier toujours arc-bouté vit le mendiant assis sur le bord du
+fossé, et le héla:
+
+--La main, camarade! La bourrique ne veut plus avancer. Viens m'aider à
+pousser un coup.
+
+Le mendiant se leva, et joignit à l'effort du gars, son maigre effort.
+Tous deux criaient:
+
+--Hue, hue!...
+
+Peine inutile.
+
+Vite épuisé, et pitoyable, le pauvre dit:
+
+--Laissez-le voir souffler. C'est trop lourd pour lui.
+
+--Bien sûr que non. C'est feignantise! Si on le quitte là-dessus, on
+ne pourra plus le mettre en route en pleine côte. Hue! ho!... Passe un
+caillou pour caler la roue. On va y faire grimper par le travers pour
+démarrer....
+
+Le mendiant prit un caillou et le tendit:
+
+--Tiens voir, dit le charretier. Moi, je reste à la roue. Voilà le
+fouet. Prends le bidet par la figure, et mets-y de la mèche à grands
+coups dans les jambes, en appuyant à gauche. Il va partir.
+
+Cinglé par la douleur, le cheval essaya un effort. Le sol flamba sous
+ses sabots, et des cailloux grincèrent.
+
+--Ça va! ça va!
+
+Mais, comme le cheval se jetait de côté, le charretier penché pour
+placer le pavé sous la roue, fit un faux pas. Le cheval eut un léger
+recul. L'homme poussa un cri et tomba.
+
+Il était sur le dos, la face convulsée, les yeux hagards, les deux
+coudes rivés au sol, ses mains solides crispées au cercle de la roue,
+l'empêchant de lui défoncer la poitrine.
+
+D'une voix affolée, il cria au mendiant:
+
+--Avance! avance! Il m'écrase!...
+
+L'autre, devinant sans le voir, ce qui venait de se passer, se mit à
+cogner le cheval, au hasard, de la mèche et du manche. Mais, le cheval
+fourbu fléchit sur les genoux, roula sur le côté, la charrette piqua de
+l'avant, ses deux brancards à terre, la lanterne qui pendait sous le
+fond s'éteignit, et l'on n'entendit plus dans la nuit noire, que le
+souffle court du cheval, et le râle étouffé de l'homme gémissant:
+
+--Avance!... avance!...
+
+Impuissant à faire relever l'animal, le mendiant courut au charretier,
+essayant de le dégager. Mais il était bien pris sous la roue. Par un
+effort prodigieux, il la retenait à quelques centimètres de son torse:
+un faux mouvement, une défaillance, c'était l'écrasement, la mort...
+Il la comprenait si bien, que lorsqu'il vit le mendiant se pencher, il
+hurla:
+
+--Touche pas! touche pas!... cours au village... vite... chez mes
+parents... les Luchat... la dernière ferme à droite... tu leur diras...
+d'arriver au secours avec du monde... Je tiens bon encore dix minutes...
+Va vite...
+
+A toutes jambes, le mendiant gravit le raidillon. Il entra dans le
+village, toujours courant, droit devant lui. Tous les volets étaient
+clos. Pas une lumière; derrière les grilles les cours étaient désertes.
+Une odeur en venait, aigre, prenante et chaude, odeur de fumier,
+d'étable, de laitage sûri. Des chiens aboyèrent sur son passage. Mais il
+n'entendait rien, ne regardait rien, gardant au fond des yeux l'affreuse
+vision de l'homme renversé, là, en bas, tenant au bout des poings la
+charge prête à l'écraser.
+
+Il s'arrêta enfin. Devant lui, le chemin s'étalait, tout plat. A sa
+droite, une bâtisse que bordait une cour. Un peu de lumière glissait
+entre les fentes des persiennes. Il se dit: «C'est là!» Et, du poing,
+heurta aux volets.
+
+Une voix demanda:
+
+--C'est toi, Jules?
+
+Étranglé par la vitesse de sa course, il ne put répondre, et heurta
+encore. Il entendit le bruit d'un lit qui craque, des pas sur le
+plancher. La fenêtre s'ouvrit, et, dans un carré de lumière, une tête
+d'homme apparut ensommeillée.
+
+--C'est-il toi, Jules?
+
+Il avait un peu repris sa respiration, et dit, la parole courte:
+
+--Non, mais je viens pour...
+
+Le fermier ne le laissa pas achever:
+
+--En voilà des façons! Réveiller le monde à cette heure!
+
+Il ferma violemment la fenêtre et grogna dans sa chambre.
+
+--Un galvaudeux!... Un traîneur de routes!...
+
+Le mendiant était resté immobile, hébété, sans un mot, tant la réponse
+avait été brutale. Il songea:
+
+--Qu'est-ce qu'il croyait donc que je voulais? Je ne fais pas le mal,
+pourtant... Je l'ai, sans doute, surpris dans son sommeil... S'il savait
+pourquoi, bonnes gens!...
+
+De nouveau, timidement, il se remit à frapper au volet.
+
+De l'intérieur, la voix cria:
+
+--C'est-il fini, hé?... Attends un peu, si je me lève!
+
+Le courage et le souffle revenus, il cria:
+
+--Ouvrez!...
+
+--Tu vas passer ton chemin...
+
+--Ouvrez!...
+
+Cette fois, la fenêtre s'ouvrit, et si fort, qu'il dut faire un saut de
+côté pour ne pas être giflé par les volets. Le fermier se montra, l'air
+mauvais, un fusil à la main.
+
+--Tu entends, crève-la-faim, si tu ne files pas, et vivement, je te
+flanque un coup de fusil!
+
+Du fond du lit, une voix aigre de femme criait:
+
+--Tire donc... Ça rendra service à tout le monde. C'est bon qu'à faire
+le mal, ces rôdeurs... bon qu'à voler... et pire encore!
+
+Devant le fusil braqué, le mendiant avait eu peur et s'était rejeté
+dans l'ombre. Il grelottait, oubliant presque le malheureux qui, sur
+la route, mourait peut-être en cet instant. Pour la première fois, une
+rancune montait de son coeur. Jamais, autant qu'à cette heure, il ne
+s'était senti lamentable et repoussé.
+
+Et s'il avait eu faim, pourtant, s'il avait frappé pour qu'on lui prêtât
+abri? N'avait-il pas le droit, lui, misérable, de trouver un tas de
+paille près des bêtes, un bout de pain près des chiens?... Il n'était
+donc pas, sous ses haillons, une créature du bon Dieu, comme les autres,
+puisque les riches pouvaient le menacer de mort?...
+
+La frayeur, d'un seul coup, l'avait rendu méchant.
+
+D'abord, il voulut se ruer à coups de trique sur les volets, puis, il
+réfléchit:
+
+--Si je frappe encore, il tire... Si j'appelle, il va ameuter le village
+et je serai assommé avant d'avoir pu dire d'où je viens... Si je
+m'adresse ailleurs, ce sera pareil...
+
+Sa résolution prise, il se mit à courir, refaisant le chemin parcouru,
+pour essayer de sauver tout seul le compagnon d'une seconde. Il courait,
+avec la terreur de ce qui avait pu se passer durant son absence...
+
+--Qu'est-ce que je vais voir en bas!...
+
+Pour dévaler la côte, il retrouva des jambes de vingt ans. Quand il
+approcha de l'endroit où la voiture s'était arrêtée, il cria:
+
+--Camarade!
+
+Pas de réponse. Il cria encore:
+
+--Camarade!
+
+L'obscurité était si profonde, qu'il ne distinguait même pas l'attelage.
+Soudain, il entendit un hennissement. Il avança. A quelques pas de lui,
+le cheval était toujours couché sur le flanc, et la voiture plongeait de
+l'avant.
+
+--Camarade! camarade!
+
+Il se baissa, et, comme la lune apparaissait derrière un nuage, il vit
+l'homme étendu, les bras en croix, les yeux clos, la bouche sanglante,
+et la roue qui lui sembla géante, enfoncée dans sa poitrine, ainsi que
+dans une ornière!
+
+Alors, n'étant plus bon à rien près du pauvre être mutilé, repris
+contre les parents d'une colère furieuse, envahi d'un affreux besoin de
+vengeance, il galopa d'un trait jusqu'à la ferme, et, cette fois, sans
+souci de la menace du fusil, pris tout entier par la pensée de la joie
+sauvage qu'il allait avoir, à poings fermés, il heurte aux volets.
+
+--C'est toi, Jules?
+
+Il ne répondit rien. Quand la fenêtre s'ouvrit, qu'il vit la face
+mauvaise du père et qu'il l'entendit demander encore:
+
+--C'est-il toi, Jules?
+
+Il lui cria:
+
+--Non! C'est le crève-la-faim de tout à l'heure qui était venu pour vous
+dire que votre gars était en train de mourir sur la route.
+
+Deux voix terrifiées,--celle du père et celle de la mère--se croisèrent:
+
+--Qu'est-ce qu'il dit... qu'est-ce qu'il dit?... Entre vite...
+
+Mais lui, enfonçant son chapeau sur ses yeux, et s'éloignant à petits
+pas:
+
+--Excusez... Je suis pressé, à présent... Mais, ne vous hâtez point.
+C'est trop tard... C'est quand je suis venu en premier qu'il fallait se
+presser. A cette heure, il a toute la charge de foin sur les côtes!
+
+La femme sanglotait:
+
+--Vas-y, mon homme... Cours...
+
+Et le mari criait, cherchant à tâtons ses habits:
+
+--Où ça qu'il est?... Ecoute ici... Pour l'amour de Dieu...
+
+Le mendiant, son bâton sur le dos, s'était enfoncé dans la nuit, que
+déchiraient les gémissements des deux vieux.
+
+Dans la cour, sur le tas de fumier, un coq éveillé tôt par tout ce bruit
+chantait, et le chien, le nez à la grille, pleurait longuement à la
+lune.
+
+
+
+Confrontation
+
+Devant la morte, l'homme ne sourcilla pas.
+
+Les yeux mi-clos, il regardait, sur la dalle de marbre, cette chair
+blanche, d'un blanc laiteux, tachée entre les seins par l'entaille rosée
+d'un coup de couteau. Le corps rigide avait gardé sa forme harmonieuse
+et semblait vivre. Seules, les mains, avec leurs ongles violetés, leur
+peau trop diaphane, et le visage aux yeux glauques et mous, grands
+ouverts, le visage où la bouche noircie riait d'un horrible rire,
+donnaient la sensation de l'éternel sommeil.
+
+Dans la salle aux murs froids, aux dalles grises, pesait un silence
+oppressant. A terre, près de la morte, le drap que l'on avait rejeté
+tout à l'heure portait quelques traces de sang. Les magistrats
+observaient l'accusé qui, tout droit, entre deux gardes, conservait son
+attitude hautaine, les mains croisées derrière le dos, le buste un peu
+rejeté en arrière, impassible.
+
+Le juge d'instruction prit la parole:
+
+--Eh bien, Gautet, reconnaissez-vous votre victime?
+
+L'homme tourna la tête, regarda tout à tour le juge et la morte comme
+s'il cherchait dans sa mémoire quelque très lointain souvenir, puis
+répondit d'une voix lente:
+
+--Je ne connais pas cette femme, monsieur le juge. Je ne l'ai jamais
+vue.
+
+--Des témoins affirment pourtant, et de la façon la plus formelle, que
+vous étiez son amant...
+
+--Les témoins se trompent, monsieur; je ne connais pas cette femme.
+
+--Voyons, fit le juge après un instant de silence, à quoi bon essayer
+de nous donner le change? Cette confrontation est une simple formalité,
+bien inutile dans le cas présent. Vous êtes intelligent, et, dans votre
+intérêt, si vous voulez acquérir quelques droits à la clémence du jury,
+avouez!...
+
+--Je ne peux avouer, étant innocent.
+
+--Encore une fois, souvenez-vous que vos dénégations demeurent sans
+portée aucune. Je ne serais pas éloigné de croire, pour ma part, que
+vous avez cédé à un mouvement de passion, à un de ces coups de folie qui
+font voir rouge... Mais regardez votre victime... Vous n'avez même pas
+devant elle une seconde de repentir, d'émotion...
+
+--De repentir?... En effet. Je ne saurais en avoir, n'étant pas
+criminel... Quant à mon émotion, mon Dieu, elle a été sinon détruite, du
+moins fortement amoindrie, pour cette raison bien simple que je savais
+en entrant ici ce qu'on allait m'y faire voir. Je ne suis pas plus ému
+que vous ne l'êtes vous-même. Je ne vous fais pas un crime de votre
+impassibilité: de quel droit me reprochez-vous la mienne?
+
+Il parlait d'une voix blanche, sans un geste, en homme parfaitement
+maître de lui, sans paraître s'inquiéter des charges accablantes
+entassées par l'accusation, bornant toutes ses explications à une
+dénégation froide, obstinée.
+
+Un des assistants dit à mi-voix:
+
+--On n'en tirera rien... Il niera jusque sur l'échafaud.
+
+Et Gautet répondit sans colère:
+
+--En effet, monsieur, jusque sur l'échafaud.
+
+Cette lutte pied à pied entre l'accusation et l'accusé; ce «non»
+opiniâtre opposé à toutes les questions, contre ce qui semblait être
+l'évidence des faits, avait quelque chose d'énervant qu'exagérait encore
+la température orageuse du dehors. Par les vitrages dépolis, le soleil
+descendait, éclairant le cadavre d'une lueur uniformément jaune.
+
+--Soit, reprit le juge d'instruction: vous ne connaissez pas la victime.
+Mais ceci?
+
+Il mit sous les yeux du prévenu un couteau à manche d'ivoire, un couteau
+large à la puissante lame éclaboussée de sang.
+
+L'homme prit l'arme entre ses mains, la regarda quelques instants, puis
+la tendit à l'un des gardes, et s'essuya les doigts.
+
+--Ceci?... Je ne connais pas davantage.
+
+--C'est un système, ricana le juge. Ce couteau est à vous. Il était
+suspendu dans votre cabinet de travail. Vingt personnes l'ont vu dans
+votre appartement.
+
+L'accusé inclina la tête.
+
+--Cela prouve tout simplement que vingt personnes se sont trompées.
+
+--Finissons-en, dit le magistrat. Bien que votre culpabilité ne puisse
+faire l'ombre d'un doute, nous allons tenter une démonstration décisive.
+
+La victime porte sur le cou des marques de strangulation. On y voit la
+trace très nette de cinq doigts, particulièrement longs, nous a dit le
+médecin légiste. Montrez vos mains à ces messieurs. Bien.
+
+Le juge releva le menton de la morte.
+
+Sur le cou apparurent des lignes violetées qui tranchaient sur la
+peau blanche; et, à l'extrémité de chaque ecchymose, la chair était
+profondément entamée, comme si un ongle s'y était enfoncé. On eût dit
+les nervures sombres d'une feuille géante.
+
+--Voilà votre oeuvre. Pendant que, de la main gauche, vous tentiez
+d'étrangler cette malheureuse, de votre main droite restée libre vous
+lui enfonciez ce couteau dans la poitrine. Approchez-vous, et faites
+comme dans la nuit du meurtre. Mettez vos doigts sur les ecchymoses que
+je viens de vous montrer... Allons...
+
+Gautet eut une seconde d'hésitation, puis, haussant les épaules et d'une
+voix plus sourde:
+
+--Vous voulez voir si mes doigts concordent?... Et après?... Qu'est-ce
+que cela prouvera?
+
+Il s'avança, un peu plus pâle, vers la dalle, les dents serrées et les
+yeux dilatés. Un instant, il demeura immobile, son regard attaché au
+cadavre raidi, puis, d'un geste d'automate, il étendit la main et
+l'appliqua sur la chair.
+
+Le froid visqueux du contact lui donna un imperceptible frisson, une
+contraction brusque des doigts qui se crispèrent, comme pour étrangler.
+
+Sous l'étreinte, les muscles figés de la morte parurent s'éveiller.
+On put les voir se tendre obliquement depuis les clavicules jusqu'aux
+angles des mâchoires; la bouche abandonna son rictus d'épouvante et
+s'ouvrit dans un atroce bâillement, laissant libres les lèvres séchées
+où les dents, recouvertes d'un enduit brun, s'étaient incrustées.
+
+Un frisson passa sur l'assistance.
+
+Cette bouche béante dans cette face impassible, cette bouche qui
+s'ouvrait comme pour un râle d'outre-tombe, avec, au fond, tordue sur
+elle-même, la langue sèche, râpeuse et bleue, avait quelque chose
+d'énigmatique et d'effrayant.
+
+Et, tout à coup, de ce trou noir sortit un murmure confus, une sorte de
+bourdonnement de ruche, tandis qu'une mouche énorme au ventre bleu, aux
+ailes miroitantes, une de ces mouches de charnier qui vivent sur la
+mort, une mouche immonde, s'envolait, tourbillonnait en sifflant autour
+de l'antre, comme pour en garder l'approche, et brusquement venait se
+poser sur les lèvres blêmes de Gautet.
+
+D'un geste de dégoût, il essaya de la chasser; mais la bête revint,
+s'agrippant à sa chair, de toute la force de ses pattes empoisonnées.
+
+Alors, d'un bond, l'homme se rejeta en arrière, les yeux hagards, les
+cheveux hérissés, les mains tendues, tout son corps grelottant, et se
+mit à hurler d'une voix folle:
+
+--J'avoue!... C'est moi!... Emmenez-moi!... Emportez-la!...
+
+
+
+La Maison vide
+
+La serrure crochetée, l'homme entra, ferma la porte avec soin, prêta
+l'oreille et s'arrêta.
+
+Il avait beau savoir la maison vide, ce silence profond et cette grande
+nuit l'impressionnaient. Jamais il n'avait éprouvé à un tel point le
+désir et la peur de la solitude. Il avança la main, frôla le mur et
+poussa le verrou. Alors, seulement, un peu rassuré, il tira de sa
+poche une petite lampe électrique et regarda autour de lui. La lumière
+projetait sur l'ombre des taches pâles et qui dansaient à chaque
+battement de son coeur. Pour se donner du courage, il murmura:
+
+--Je suis chez moi!
+
+Il se mit à rire, puis pénétra dans la salle à manger.
+
+Tout y était d'une propreté méticuleuse. Autour de la table, quatre
+chaises étaient posées; une autre, près de la fenêtre, mirait dans le
+plancher luisant ses pieds grêles. Un parfum vague de fruits et de
+tabac flottait dans l'air. Il ouvrit les tiroirs du buffet où quelques
+couverts d'argent étaient soigneusement rangés, songea: «Ça vaut
+toujours mieux que rien», et les mit dans sa poche. Mais, à chacun de
+ses mouvements, les couverts, se heurtant, sonnaient contre lui, et,
+toujours par crainte de ce bruit, qui ne pouvait éveiller personne, il
+recula sur la pointe des pieds, négligeant des cuillers en vermeil et
+de petits couteaux à manche de nacre entrevus au fond d'un écrin. Pour
+excuser sa faiblesse, il se dit:
+
+--Ce n'est pas pour ça que je suis venu...
+
+Pourtant, arrivé auprès de la table, il demeura indécis, tâtant les
+fourchettes qui pesaient au fond de sa poche, hésitant à pénétrer dans
+le petit salon où l'ombre--grâce aux rideaux tirés, sans doute--semblait
+plus mystérieuse. Honteux de se sentir si lâche, il fit un pas, puis un
+autre, franchement, posément, comme un bourgeois paisible et pas poltron
+qui rentre chez lui le soir, sa partie achevée. Il n'avait plus froid,
+il n'avait plus peur, et, avisant sur un meuble un flambeau garni de
+bougies, il le prit, l'alluma et, l'élevant un peu, examina les murs
+où dans des cadres d'or pendaient des photographies, les bibelots, le
+piano, la cheminée d'où montait une odeur de cendres froides et de suie.
+Il jeta encore un regard circulaire autour de la pièce, souleva d'un
+doigt quelques papiers, soupesa une statuette, la remit en place, reposa
+le flambeau, souffla les bougies et poussa la porte de la chambre à
+coucher.
+
+Là, plus d'hésitations. Il se souvenait, pour y être venu quelques jours
+auparavant sous prétexte de visiter l'appartement, de la place de chaque
+meuble, de la forme du moindre objet. Un coup d'oeil lui avait suffi
+pour voir, et bien voir, la commode trapue où le vieux enfermait ses
+valeurs, le coffret où il devait mettre son argent, le lit à demi caché
+par l'alcôve et l'armoire à glace dont il pourrait tout à l'heure faire
+un rapide et peut-être fructueux inventaire. Il éteignit donc sa lampe
+et, sans heurter une chaise, le bras tendu, marcha directement vers la
+commode. Il en tâta le marbre, glissa la main le long de ses flancs
+comme un maquignon qui flatte le ventre d'une pouliche, et, en bon
+ouvrier, un doigt de la main gauche posé sur la serrure, il chercha dans
+sa poche son trousseau de clés.
+
+Il était un peu moins calme que tout à l'heure. Ce qui l'énervait, ce
+n'était plus l'angoisse d'être seul, la nuit, pour voler dans la maison
+d'un autre, mais une hâte fiévreuse de joueur qui tient sa carte, la
+serre et la soupèse avant de la retourner. Qu'allait-il trouver dans une
+seconde?... Des titres?... Des billets?... Et combien? Quelle fortune
+dormait pour une minute encore derrière le rempart d'une planchette?...
+
+Il cherchait toujours son trousseau sans parvenir à l'atteindre. Tout à
+l'heure, en mettant l'argenterie dans sa poche, il n'avait pas songé à
+en retirer ses outils et tout cela s'était enchevêtré.
+
+Les cuillers passant dans les anneaux des crochets, les fourchettes
+entre-croisant leurs dents se tordaient sous son effort déchirant la
+doublure de sa poche, griffant sa peau. Pressé d'en finir, il tapa du
+pied, jura, serra les mâchoires et tira si brutalement que l'étoffe
+céda, tandis que fausses clés et couverts tombaient pêle-mêle sur le
+plancher avec un grand bruit de ferraille... Il s'énervait toujours...
+le but était si proche, et puis, le temps passait!... Il ne se rendait
+plus très exactement compte de l'heure; il lui semblait seulement que de
+longues minutes s'étaient écoulées depuis son entrée. La pendule, dont
+il n'avait pas jusqu'ici remarqué le tic-tac, battait sa courte et
+rapide cadence...
+
+A genoux devant la commode, il prit un des crochets, l'essaya, l'oreille
+collée à la serrure: le pêne résista. Il en prit un autre, un nouveau,
+un autre encore, tournant à petits coups prudents... Rien! Toujours
+rien!... Gagné de nouveau par la colère, il éclata de rire:
+
+--Non, mais des fois!... je ne vais pas ménager le mobilier!
+
+Et, saisissant un ciseau à froid, d'une seule pesée il fit sauter la
+serrure. Alors, il ouvrit le tiroir et alluma sa lampe.
+
+Devant les billets épinglés par liasses, il eut un soupir de joie.
+Lentement, posément, il les prenait, les comptait, les regardait par
+transparence, puis les lissait d'un revers de main. Pour être mieux à
+son aise, il s'assit et continua ses recherches. Sous un rouleau d'or,
+il y avait un gros paquet de titres nominatifs, pour près de vingt mille
+francs--une fortune!.. Il songea:
+
+--Quel malheur de laisser ça!... Enfin!...
+
+Il les remit en place. Sûr du butin, il s'attardait, soupesant les
+pièces d'or, lisant leur millésime, comparant la surface et le poids de
+celles de cinquante et de quarante francs avant de les faire disparaître
+dans la poche de sa veste. Il n'avait plus ni hâte ni colère, rien qu'un
+grand sentiment de bien-être, de détente, la réussite ayant chassé
+l'effroi. Une lourde voiture traversa la rue, ébranlant les vitres,
+faisant trembler les meubles et vibrer imperceptiblement les pièces
+éparses sur le plancher. Ce simple bruit le ramena à la réalité
+des choses. Il regarda sa montre: quatre heures,--et pensa:
+«Déjà?...»--Ramassant les pièces sans les compter, il fouilla les autres
+tiroirs. Mais il n'y trouva rien d'intéressant. Parmi des papiers et des
+lettres, un peu d'argent avait été oublié. Il le mit dans son gousset,
+d'un geste machinal, se releva, les genoux engourdis, et murmura:
+
+--C'est pour mon dérangement.
+
+Devant lui, sur une table, il vit encore un presse-papier en bronze. Il
+avait été assez sage, négligeant les bijoux et les titres nominatifs
+trop compromettants, pour s'offrir, à côté de l'utile, un petit souvenir
+agréable... Il avança donc la main. Mais, dans le même instant, la
+pendule, dont le tic-tac pressé se hâtait vers l'heure, sonna un petit
+coup aigrelet... et il demeura la main allongée, les doigts ouverts...
+Le silence, un instant traversé par ce très faible bruit, semblait
+soudain pesant et solennel. Rien ne vibrait plus entre ces quatre murs;
+pas même le murmure imperceptible des étoffes dont les plis se tassent,
+ni le craquement du bois sec qui sommeille le jour et met des nuits et
+des nuits à mourir... Et ses oreilles s'emplirent du bourdonnement du
+sang qui travaillait dans sa tête, battant ses tempes, tendant ses
+vaisseaux... La peur l'avait repris, stupide, imprévue, la peur de
+ne plus rien entendre: d'où venait cet étrange silence qu'il n'osait
+troubler même d'un geste?.. Il avait lâché le bouton de sa lampe, et,
+dans le noir, les épaules rondes, tendant le cou, les narines ouvertes,
+l'oreille au guet, il se pencha vers la cheminée, où tout à l'heure
+la petite pendule tapait si vite... Le tic-tac s'était tu! la pendule
+s'était arrêtée. Quoi de plus simple?... Et cependant, un frisson courut
+le long de sa nuque; il eut la sensation d'un danger sournois, immédiat;
+empoigna son couteau, alluma sa lampe, et se retourna d'une pièce.
+
+Dans l'alcôve, sortant de l'ombre à demi, une face à la bouche
+entr'ouverte, aux yeux terribles, le regardait; et il sentit que sa
+présence n'effrayait pas cette face, que ces yeux ne fuyaient pas les
+siens, que cette longue main cramponnée au drap ne tremblait pas, que
+cette jambe maigre qui pendait hors des couvertures allait s'allonger,
+se détendre; qu'un homme allait enfin se dresser devant lui, le prendre
+à la gorge, et qu'il sentirait sur son visage le souffle de ce vieux
+pâle et impassible.
+
+Sans oser remuer la tête, il chercha la porte des yeux. Il ne songeait
+plus aux billets de banque oubliés à terre: il songeait seulement à
+fuir. Mais, sous la menace de ce regard, il comprit que jamais il ne
+pourrait atteindre cette porte, il devina que le vieux allait ouvrir la
+bouche pour crier: «A l'aide!» qu'après ce cri il n'aurait plus le temps
+de s'échapper, et, sans plus réfléchir, d'un bond, comme une bête à
+l'attaque, il se rua vers le lit, leva son couteau et, par deux fois,
+avec des halètements de rage, l'enfonça jusqu'au manche. Il n'y eut pas
+un cri, pas un râle; seule, la chute molle et sans écho d'un oreiller
+troubla le silence, et la tête retomba, un peu en avant du traversin,
+les lèvres entr'ouvertes et le menton sur la poitrine.
+
+Tremblant encore de peur et de colère, il recula d'un pas et contempla
+son oeuvre. Sa lampe donnait une clarté si faible qu'il ne distinguait,
+dans le désordre de la chemise froissée, ni la trace de sa lame, ni le
+sang des blessures. Il avait dû frapper bien fort et bien juste, car
+la face du vieux n'avait point changé. Du premier coup, rapide et
+formidable, il l'avait arrêté net en plein élan, en pleine vie, comme
+aurait pu faire une balle. Un orgueil lui vint de sa maîtrise, et il
+grogna, menaçant:
+
+--Ah! tu étais là?... Eh bien, tu as vu, hein?...
+
+Or, penché sur le visage immobile, la pensée lui vint subitement, tant
+les traits avaient peu changé, qu'il avait lardé la couverture, mais que
+le vieillard n'était pas mort, et qu'il le regardait toujours avec une
+souveraine ironie.
+
+Pour la seconde fois, il leva son arme et l'abattit, la releva et
+l'abattit encore avec une frénésie sauvage, grisé par le bruit sourd de
+la pointe trouant la poitrine, s'excitant à frapper par des jurons et
+par des cris, indifférent au danger d'éveiller la maison. La chemise
+n'était plus qu'une loque et la chair qu'une plaie. Seul, le visage,
+qu'aucune blessure n'avait entamé, gardait son impassibilité redoutable.
+Alors, l'homme, à demi fou, jeta sa lampe et prit sa victime à la gorge
+pour frapper une dernière fois.
+
+Mais son poing droit levé resta en l'air et un cri s'arrêta sur ses
+lèvres: car, sous sa main, il venait de sentir, non pas la chair humide
+et pantelante d'où la vie vient de s'échapper avec des flots de sang,
+mais une chair que nul frisson ne faisait tressaillir, froide de ce
+terrible froid auquel rien n'est pareil; une chair morte, morte depuis
+de longues heures!... Et son bras retomba...
+
+Le crime, cependant, ne l'avait jamais effrayé. Souvent, il avait vu son
+couteau rouge; il avait reçu au visage la giclée chaude lâchée par les
+artères crevées; il connaissait l'odeur du sang, le râle du corps qui
+se vide... La mort qu'on donne n'est rien... Mais ça!!... Un respect
+soudain éveillé en son âme d'assassin le tenait immobile, une terreur
+superstitieuse du grand mystère le glaçait... Il avait cru la maison
+vide, et il était entré chez un mort!... Il avait volé près d'un
+mort!... Un mort!... Voilà donc d'où venaient cet effrayant silence et
+cette ombre si calme!...
+
+Et comme au loin, très loin, une horloge sonnait cinq heures, sans oser
+tourner la tête vers le butin oublié, sa casquette aux doigts, avec une
+grande peur traversée par des souvenirs de prières, les yeux dilatés,
+attirés dans la nuit vers ce mort qu'il n'avait pas fait, butant contre
+les meubles, il sortit de la pièce à reculons...
+
+
+
+Un Maniaque
+
+Il n'était ni méchant, ni sanguinaire. Il avait seulement une conception
+très spéciale des plaisirs de l'existence. Peut-être parce que, les
+ayant tous pratiqués, il ne trouvait plus d'imprévu à aucun.
+
+Il allait au théâtre, non pour suivre le spectacle, ou pour lorgner de
+droite et de gauche, dans la salle, mais dans le seul espoir d'être, un
+jour, témoin d'un incendie. A la foire de Neuilly, il suivait toutes les
+séances des ménageries dans l'attente de la catastrophe: le dompteur
+dévoré par ses fauves. Il avait essayé des courses de taureaux, mais
+s'en était dégoûté vite, la tuerie prenant ici un aspect trop réglé,
+trop naturel, et il lui répugnait de regarder souffrir.
+
+Il cherchait uniquement l'angoisse horrible et fugitive du «jamais vu».
+A telle enseigne que, s'étant trouvé à l'incendie de l'Opéra-Comique et
+en étant sorti indemne; qu'ayant été à deux pas de la cage des fauves
+le jour où Fred avait été dévoré par ses lions, il s'était presque
+désintéressé du théâtre et des ménageries. A ceux qui s'étonnaient de
+cet apparent changement dans ses goûts, il répondait:
+
+--Maintenant, j'ai vu. Ça ne me ferait plus rien. Je voulais me rendre
+compte de l'effet produit sur les autres et sur moi.
+
+Lorsqu'il fut privé de ces deux plaisirs favoris--il avait employé dix
+ans de sa vie avant d'arriver à leur réalisation--il vécut de longs mois
+dans le marasme, sortant peu, désoeuvré.
+
+Or, un matin, les murs de Paris se couvrirent d'affiches multicolores
+représentant, sur un fond azuré, une piste étrange inclinée, qui se
+nouait et retombait comme un ruban. Tout en haut, un cycliste, point
+minuscule, semblait attendre un signal pour se lancer vers le plongeon
+vertigineux.
+
+En même temps, dans les journaux, on lut le récit d'un extraordinaire
+tour de force et l'on eut ainsi l'explication de cette affiche bizarre.
+
+Il s'agissait pour l'homme de filer à toute allure sur la piste
+étroite, de remonter la boucle et de la redescendre. Dans cette course
+fantastique, l'acrobate se trouvait pendant une seconde la tête en bas
+et les pieds en l'air.
+
+Le gymnasiarque convia la presse à venir examiner son engin, à tourner
+et à retourner sa machine, pour qu'il fût bien établi que le tour était
+honnête, franc, dénué de tout subterfuge, basé sur des calculs d'une
+précision extrême, immanquable avec du sang-froid.
+
+Mais dès l'instant où la vie d'un homme tient à ces mots: le sang-froid,
+elle tient à peu de chose!
+
+Notre maniaque, depuis l'annonce du spectacle, avait repris un peu de sa
+bonne humeur. Ayant assisté aux premières démonstrations, il avait la
+conviction de trouver là une émotion neuve, et, le soir des débuts, il
+fut aux premières places pour voir «boucler la boucle».
+
+Il avait loué une loge qui se trouvait dans le prolongement de la piste,
+et de là, seul, n'ayant voulu près de lui personne qui pût distraire son
+attention, il put suivre le saut vertigineux.
+
+Le tout durait quelques secondes à peine. Il eut juste le temps de voir
+la tache noire foncer sur la blancheur de la piste, un formidable élan,
+un plongeon, un bond gigantesque, c'était tout. Cette fois il avait eu
+une angoisse aussi prompte qu'un éclair.
+
+Mais, tandis qu'il sortait, se mêlant à la foule, il réfléchit que deux,
+trois fois peut-être, ce spectacle lui ferait passer un frisson, puis
+qu'il se blaserait sur celui-là comme sur les autres.
+
+Il revenait donc un peu ennuyé, songeant: «Ce n'est pas encore ça!»,
+quand il réfléchit que le sang-froid d'un homme a des limites, que la
+solidité d'une bicyclette n'est, après tout, qu'une chose relative, et
+qu'il n'est pas de piste si résistante qu'elle ne puisse, à un moment
+donné, fléchir. Il en arriva donc à cette conclusion que, fatalement, un
+accident devait se produire.
+
+De là à décider de guetter cet accident il n'y avait qu'un pas.
+
+--J'irai, décida-t-il, voir boucler la boucle tous les soirs, jusqu'à ce
+que l'homme se casse la figure. Et si cela n'arrive pas durant les trois
+mois qu'il passera à Paris, je le suivrai ailleurs!
+
+Pendant deux mois, tous les soirs, à la même heure, il entra dans la
+même loge, se mit à la même place... L'accident ne se produisait pas. On
+avait fini par le connaître au contrôle. Il avait du reste loué la loge
+pour toute la série des représentations, et l'on se demandait la raison
+de cette fantaisie coûteuse, sans la pouvoir découvrir.
+
+Un soir que l'acrobate avait fait son tour plus tôt que de coutume, il
+le rencontra dans un corridor et vint à lui. Il n'eut pas besoin de se
+présenter longuement.
+
+--Je sais, monsieur, lui répondit le gymnasiarque, que vous êtes un
+habitué de la maison. Vous y venez tous les soirs.
+
+Il parut surpris et demanda:
+
+--En effet, je m'intéresse vivement à votre exercice... Mais, qui a pu
+vous dire?...
+
+L'homme sourit:
+
+--Oh! personne. Je vous vois, simplement.
+
+--Voilà qui est surprenant. A une hauteur pareille... dans un pareil
+moment... vous avez l'esprit assez libre pour considérer les spectateurs
+dans la salle?
+
+--Oh! pardon. Je ne considère pas les spectateurs dans la salle. Ce
+serait fort dangereux pour moi, et j'ai trop besoin de toute ma présence
+d'esprit pour chercher des visages dans cette foule qui s'agite et
+murmure. En toutes choses concernant notre profession, à côté du tour en
+lui-même, de sa théorie et de sa pratique, il y a un procédé, un truc...
+
+Il sursauta:
+
+--Un truc?..
+
+--Entendons-nous, ce n'est pas une supercherie que je veux dire.
+J'entends par là quelque chose dont le public ne se doute pas, et qui
+constitue le point le plus délicat de l'exercice. Suivez-moi bien. Je
+mets en fait qu'il est impossible de se vider le cerveau au point de
+ne plus avoir qu'une seule pensée, au point que votre volonté ne
+s'éparpille pas, si je peux dire. Eh bien, moi, je choisis dans toute la
+salle un objet, un point fixe sur lequel je rive mes regards. Je ne vois
+que ce point, cet objet. Dès la seconde où il est dans mes yeux, rien
+d'autre n'existe plus. Je suis en selle. Mes mains cramponnées au
+guidon, je ne me préoccupe de rien: ni de mon équilibre, ni de ma
+direction. Je suis sûr de mes muscles. Ils sont fermes comme l'acier. Il
+n'y a qu'une partie de moi-même contre laquelle je me mette en garde:
+mes yeux. Mais quand une fois ils sont attachés, ils ne me font plus
+peur. Eh bien, le soir où j'ai débuté, je ne sais pas pour quelle
+raison, mes regards sont tombés sur votre loge. Je vous ai vu. Je n'ai
+plus vu que vous. Vous avez sans le savoir pris mes yeux... Vous avez
+été ce point, cet objet, dont je vous parlais tout à l'heure. Le second
+jour je vous ai cherché à la même place. Ainsi les jours suivants. Si
+bien qu'à présent, dès que je suis entré, d'instinct mon regard vous
+cherche, vous suit. Vous êtes, sans vous en rendre compte, l'auxiliaire
+précieux, indispensable de mon tour. Vous comprenez, dans ces
+conditions, que je puisse vous connaître.
+
+Le lendemain, ainsi que de coutume, le maniaque était dans sa loge. Dans
+la salle, c'était un mouvement, un bruit confus. Brusquement le silence
+se fit, profond; on eût dit que pas un souffle ne sortait de ces
+poitrines. L'acrobate était monté sur sa machine, que deux hommes
+tenaient, attendant le signal du départ. Il était bien d'aplomb, les
+poings au guidon, la tête droite, le regard fixé devant lui.
+
+Il cria: «Hop!» et les hommes le poussèrent.
+
+Mais au même moment, le plus naturellement du monde, le maniaque se
+leva, repoussa son siège et s'assit de l'autre côté de la loge. Alors on
+vit une chose effroyable. L'acrobate eut un violent haut-le-corps. Sa
+machine, qui piquait en avant, fit une embardée formidable, bondit
+en dehors de la piste et alla au milieu des hurlements d'épouvante
+s'écraser sur le sol.
+
+D'un geste méthodique, le maniaque enfila son pardessus, lissa son
+chapeau d'un revers de manche et sortit.
+
+
+
+Le Père
+
+Quand la dernière pelletée de terre fut retombée, et qu'ils eurent donné
+la dernière poignée de mains, le père et le fils rentrèrent chez eux
+à petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tête vide, pris
+soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps
+soutenus.
+
+La maison imprégnée encore du parfum des fleurs, la maison redevenue
+calme après l'affolement, les allées et venues de ces deux jours, leur
+parut étrangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait précédés
+avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu'ils revenaient d'un long
+voyage, mais qu'ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large
+soupir qui dit: «Ah! qu'on est bien chez soi!...» Tout était propre,
+net. Près de la cheminée, le chat couché en rond ronronnait doucement,
+et le soleil d'hiver étalait sa gaieté timide sur les vitres.
+
+Le père s'assit près du feu, hocha la tête et soupira:
+
+--Ta pauvre maman!...
+
+Et deux larmes glissèrent sur sa bonne figure toute ronde, sa bonne
+figure que le chagrin, le froid de la rue et la tiédeur de la pièce
+avaient congestionnée un peu.
+
+Ensuite, par besoin d'entendre autre chose que le ronron du chat, le
+tic-tac de l'horloge et le crépitement du bois sur les chenets envahi, à
+son insu, par cet orgueil de vivre après ceux qui s'en sont allés pour
+jamais, il se mit à parler:
+
+--Tu as vu les Dupont? Ils étaient tous là, et la présence du grand-père
+m'a beaucoup touché... Ta maman les aimait bien... Mais, comment se
+fait-il que ton ami Brémaud ne soit pas venu?... Oui, je sais... Au
+milieu de tout ce monde, il se peut que je ne l'aie pas remarqué...
+
+Il soupira encore: «Mon pauvre petit!...» repris d'une tendresse câline
+pour ce grand garçon de vingt-cinq ans qui, près de lui, pleurait
+silencieux.
+
+La vieille bonne entra sur la pointe des pieds, si doucement qu'ils ne
+l'entendirent pas ouvrir la porte.
+
+--Allons, monsieur! il ne faut pas rester comme ça! Il faut manger!
+
+Ils levèrent la tête.
+
+C'était vrai! Il fallait manger. La vie les reprenait. Ils avaient
+faim, non pas cette faim heureuse des jours où l'on aime à s'installer
+commodément à table, mais la faim de la bête qui se sent l'estomac vide.
+Jusqu'ici, une pudeur les avait retenus. Maintenant, ils se regardaient
+sans rien dire, désirant et redoutant à la fois ce premier tête-à-tête à
+la table trop grande, près de la place vide.
+
+Et le père, les yeux gros de larmes, murmura:
+
+--Oui, vous avez raison... Faites-nous à manger... Il faut, mon petit...
+
+Le fils approuva de la tête et se leva:
+
+--Je passe un vêtement et je reviens.
+
+Il sortit. La porte refermée, comme il allait entrer machinalement dans
+la chambre de sa mère, la vieille bonne s'approcha de lui, et lui dit
+presque bas:
+
+--Monsieur Jean, j'ai quelque chose pour vous... une lettre que votre
+maman m'a confiée, voilà huit jours, quand elle s'est sentie perdue...
+Elle m'a recommandé de vous la remettre... après seulement... La voilà.
+
+Il s'arrêta, surpris, regarda la servante. Elle se tenait devant lui,
+hésitante, l'enveloppe qu'elle lui tendait tremblait au bout de ses
+doigts, et, tout d'un coup, il eut la sensation précise qu'une grande
+douleur, un grand secret, étaient là, près de lui.
+
+Il dit, la gorge serrée:
+
+--Donne... et entra.
+
+Dès qu'il fut seul, sans réfléchir, il s'enferma à double tour. La
+chambre, avec son lit trop plat, ses rideaux trop tirés, sa cheminée
+sans feu, et ses meubles trop bien rangés, avait déjà l'aspect
+abandonné.
+
+Il tournait et retournait la lettre entre ses doigts, glacé devant cette
+écriture vivante de la morte, cette écriture chère, si souvent regardée
+jadis, et qui, sur le papier un peu froissé, s'étalait, déjà tremblée.
+
+A travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le
+couvert.
+
+Il déchira l'enveloppe et lut:
+
+«Mon enfant chéri,
+
+«Je sens que l'heure de l'éternel adieu est proche. Je m'en vais sans
+faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant
+et que le temps est loin où je t'étais indispensable. J'ai conscience
+d'avoir été une mère irréprochable. Mais, un très lourd secret dort
+entre nous, que je n'eus pas le courage de te révéler, qu'il est
+nécessaire pourtant que tu saches.
+
+«Celle que tu as aimée, respectée par-dessus tout, celle à qui tu
+contais tes peines de tout petit et tes tristesses d'homme, ta maman,
+mon chéri, est une grande coupable:
+
+«Tu n'es pas le fils de celui que tu as toujours appelé «père». Il y a
+eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne
+l'avoir pas avoué. Ton père, ton vrai père, existe. Il t'a vu grandir de
+loin, et t'aime, je le sais. Tu es à l'âge où l'on peut prendre les plus
+graves décisions. Toute ta vie est à refaire, si tu le veux. Tu peux
+être riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m'a manqué.
+L'acte que je commets est lâche, je le sais... Ayant mal vécu, je ne
+pouvais que mal mourir. Cent fois j'ai été sur le point de fuir cette
+maison, de t'emporter avec moi. L'énergie m'a fait défaut... Il eût
+suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute: un soupçon... une
+parole mauvaise... Mais rien!... Pas un nuage...»
+
+Il s'arrêta, écrasé par cette révélation.
+
+Ainsi, sa mère avait eu un amour!... Elle avait pu porter si longtemps
+ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu'un tressaillement
+trahît sa faute et son remords! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses
+des autres femmes, lui pour qui tout orgueil, toute vénération, toute
+joie se résumaient en ce seul mot: «Maman!...» il avait grandi là,
+étranger, vivante insulte à ce brave homme qui n'avait eu pour lui que
+tendresse et bonté!...
+
+Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit,
+passant par les rues de la ville, donnant la main à son papa... Il
+grandissait... Une très grave maladie le tenait durant de longs mois
+entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis à son chevet
+essayant de sourire avec des larmes dans les yeux... Le temps passe...
+Les affaires vont mal, et ce sont d'autres souvenirs, plus aigus, plus
+poignants... les conversations qu'il écoute, le soir, pelotonné dans
+son lit. La mère parle peu; le papa dit: «Je me restreindrai... Je ne
+fumerai plus, je n'irai plus au café... Mes vêtements sont encore très
+bons... Il ne faut surtout pas que le gamin pâtisse... C'est un mauvais
+moment à passer, voilà tout... En rognant de-ci, de-là, nous pourrons
+lui donner des douceurs... Les petits ont toute la vie devant eux pour
+souffrir... A quoi bon les attrister si tôt!...»
+
+Et voilà l'homme qu'elle a trompé!...
+
+Il se mit à pleurer. La phrase de la lettre revenait à sa mémoire: «Tu
+es à l'âge où on peut prendre les plus graves décisions».
+
+C'était vrai. Il n'avait même pas le droit d'hésiter. Pas une seconde,
+l'idée de la richesse n'effleura son esprit. Il aurait simplement le
+courage qui lui avait manqué, à Elle. Il quitterait cette demeure sans
+rien dire... Il s'en irait très loin, très loin, pour ne plus revenir.
+Ainsi, la honte, la honte qu'il savait, partirait avec lui. Comment
+pourrait-il, à présent, sans rougir, s'asseoir à cette table? entendre
+la bonne voix lui dire: «Mon petit», et rappeler le souvenir de la
+«pauvre maman...»?
+
+Sa résolution était prise. Il sanglota:
+
+--Oh! maman, maman! qu'est-ce que tu as fait!...
+
+Adieu la vie tranquille et calme, le retour au foyer, le regard attendri
+sur le passé défunt, car, il n'avait pas le droit, en vérité, de
+continuer le mensonge et la faute.
+
+Il restait immobile, abîmé dans sa douleur.
+
+Un bruit venait de la salle à manger.
+
+--... Pauvre petit!... Il a du chagrin!... Il est dans la chambre de sa
+maman... Laissez-le pleurer... Ah! nous sommes bien malheureux... Je me
+sens si vieux! Il me reste, heureusement! C'est un brave enfant, il ne
+me quittera pas!
+
+Il releva la tête et se mordit les lèvres. Le père parlait toujours, et,
+peu à peu, en l'écoutant, ses pensées prenaient un autre cours. La
+voie qu'il devait suivre lui semblait moins facile, son devoir lui
+apparaissait plus obscur.
+
+«Il ne me quittera pas...»
+
+Avait-il le droit d'abandonner ce pauvre être, de le laisser vieillir
+tout seul au foyer déserté?... Partir! Voilà tout ce qu'il trouvait pour
+payer sa tendresse, ses efforts, ses privations... Oui...
+
+Mais il n'était pas son fils... Sa présence ici, sous son toit, avait
+quelque chose d'intolérable, d'odieux... Pourtant, il fallait se
+décider, de suite; après, il serait trop tard.
+
+Il tenait toujours la lettre de sa mère. Il se remit à lire:
+
+«Il eût suffi de peu de chose pour me donner cette énergie, sans doute:
+un soupçon, une parole mauvaise... Mais rien, pas un nuage...»
+
+La voix du père reprit, derrière la cloison:
+
+--Oui, j'ai vécu vingt-sept ans avec elle, et, durant vingt-sept ans,
+entre nous, rien, pas un nuage...
+
+Les mêmes mots... la même phrase!...
+
+Il reprit sa lecture:
+
+«Et maintenant, je vais te dire le nom de ton vrai père. C'est...»
+
+La lettre tremblait dans ses doigts. Un regard, et le nom serait à
+jamais gravé dans ses yeux, dans tout son Etre... et alors... alors...
+il ne pourrait plus...
+
+La voix appela doucement:
+
+--Allons, viens, mon petit, viens à table...
+
+Il eut un grand frisson et ferma les yeux une seconde. Ensuite il prit
+une allumette, leva le bras et mit le feu au papier. Il le regarda
+brûler, lentement, et, quand la flamme vint lécher ses ongles, il ouvrit
+les doigts. Un carré de cendre noire tomba sur le plancher. Un coin
+blanc, très étroit acheva de se consumer... Plus rien...
+
+Alors, il tira la porte, demeura un instant immobile sur le seuil, et,
+voyant devant lui le brave homme, avec sa bonne figure, ses yeux rougis
+et ses mains qui tremblaient, il le prit dans ses bras, l'embrassa
+passionnément, comme on embrasse un être cher que l'on croyait à tout
+jamais perdu et sanglota:
+
+--Papa! Mon vieux papa!...
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Sous la Lumière rouge
+ Soleil
+ Le Droit au Couteau
+ Le Coq chanta
+ L'Horloge
+ Le Mauvais Guide
+ Fascination
+ Circonstances atténuantes
+ Le Puits
+ Le Miracle
+ Le Disparu
+ Le Baiser
+ Le Rapide de 10 h. 50
+ Illusion
+ Un Savant
+ «Mes Yeux»
+ L'Encaisseur
+ Les Corbeaux
+ Un Piquet?
+ Sur la Route
+ Le Coupable
+ Le Mendiant
+ Confrontation
+ La Maison vide
+ Un Maniaque
+ Le Père
+
+
+
+
+
+
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14071 ***
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+The Project Gutenberg EBook of Les Portes de l'Enfer, by Maurice Level
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+Title: Les Portes de l'Enfer
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+Author: Maurice Level
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+Release Date: November 17, 2004 [EBook #14071]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PORTES DE L'ENFER ***
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+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the PG Online
+Distributed Proofreading Team.
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+ ÉDITION DU «MONDE ILLUSTRÉ»
+ 13, QUAI VOLTAIRE, 13.
+ PARIS
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+ MAURICE LEVEL
+
+ Les Portes De l'Enfer
+
+ 1910
+
+
+ DU MÊME AUTEUR:
+ L'Épouvante (Roman) 1 vol.
+ L'Ombre (Roman) 1 vol.
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+ MAURICE LEVEL
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+ LES PORTES DE L'ENFER
+
+
+
+Sous la lumière rouge
+
+Assis dans un large fauteuil près de la cheminée, les coudes aux genoux,
+les mains tendues au feu, il parlait d'une voix lente, s'arrêtant
+brusquement pour murmurer: «Oui... oui...», comme s'il avait eu besoin
+de reconnaître ses souvenirs et d'approuver sa mémoire fatiguée, puis
+reprenait la phrase interrompue.
+
+Sur la table traînaient des papiers, des chiffons, des livres. La lampe
+éclairait mal; je ne voyais de lui que sa face un peu grise, et ses
+mains qui, sous la flamme du foyer, faisaient deux longues taches.
+
+Le ronron du chat roulé devant le feu, et le crépitement des bûches où
+dansaient d'étranges lueurs, troublaient seuls le silence. Il semblait
+parler de très loin, comme dans un rêve:
+
+--Oui... oui... Ce fut le grand, le plus grand malheur de ma vie.
+J'aurais pu supporter d'être réduit à la misère, de devenir infirme...
+tout... mais ça! Avoir vécu dix ans auprès d'une femme adorée, la voir
+disparaître, et rester seul, tout seul, devant l'avenir solitaire...
+C'est dur!... Il y aura six mois bientôt qu'elle est partie!... Que
+c'est long! et comme c'était court autrefois!... Encore, si je l'avais
+eue malade quelque temps, si l'on m'avait laissé comprendre!... C'est
+horrible à dire, mais quand on sait, n'est-ce pas, la raison se
+prépare... le coeur se vide peu à peu, et l'on s'habitue... tandis que
+là!...
+
+--Je croyais, lui dis-je, qu'elle avait été souffrante quelque temps?
+
+Il hocha la tête:
+
+--Du tout, du tout... Jamais les médecins ne purent me dire ce qu'elle
+avait eu... Elle a été emportée en deux jours. Depuis, je ne sais ni
+comment, ni pourquoi je vis. Tout le jour, je rôde dans les chambres,
+poursuivant un souvenir qui s'enfuit, m'imaginant qu'elle va
+m'apparaître derrière une tenture, qu'un peu de son odeur flotte encore
+parmi ces pièces inhabitées...
+
+Il étendit la main vers la table:
+
+--Hier, tiens, j'ai retrouvé cela... cette voilette, dans une de mes
+poches. Elle me l'avait confiée un soir, nous allions au théâtre, et
+il me semble qu'elle sent son parfum, qu'elle est encore tiède d'avoir
+effleuré son visage... Mais non! Tout s'en va: seul le chagrin
+demeure... _Il y a bien quelque chose_, mais ça!...
+
+Dans le premier moment de douleur, il vous vient parfois des idées
+extraordinaires... Croirais-tu que je l'ai photographiée sur son lit
+de mort! Dans cette pauvre chambre d'où son âme venait de partir,
+j'ai installé mon appareil, j'ai allumé du magnésium; enfin, à
+cette effroyable minute, j'ai fait avec un soin et des précautions
+méticuleuses, des choses qui me révoltent aujourd'hui... Malgré tout,
+quand j'y pense, je me dis qu'elle est là, que je pourrais la voir telle
+que je la vis pour la dernière fois!
+
+--Et, où as-tu ce portrait? demandai-je.
+
+Il s'avança un peu, et me répondit à mi-voix:
+
+--Je ne l'ai pas, ou plutôt, si... je l'ai... J'ai le cliché. Mais je ne
+me suis jamais senti le courage de le développer... Il est resté dans
+l'appareil... j'ai peur d'y toucher... Et pourtant! comme je voudrais,
+comme je voudrais!...
+
+Il posa sa main sur mon bras:
+
+--Ecoute: ce soir... ta présence... d'avoir parlé d'elle... je me
+sens mieux... je me sens fort... Veux-tu, viens avec moi dans mon
+laboratoire... Nous allons développer ce cliché?...
+
+Il interrogeait mon visage d'un regard anxieux d'enfant qui tremble
+qu'on lui refuse le jouet souhaité.
+
+--Soit, lui dis-je.
+
+Il se leva vivement.
+
+--Oui... avec toi, ce ne sera pas la même chose... avec toi, je serai
+plus calme... et cela me fera du bien... beaucoup de bien... tu
+verras...
+
+Nous entrâmes dans son laboratoire: un cabinet très sombre où des
+flacons étaient alignés sur des étagères. Une tablette chargée de
+cuvettes, de fioles et de livres, s'étendait d'un mur à l'autre.
+
+Il ne parlait pas, vérifiant les étiquettes des bouteilles, essuyant les
+cuvettes, et la lueur de la bougie qui tremblait faisait danser autour
+de lui des ombres.
+
+Il alluma une lanterne à verre rouge, éteignit sa bougie, et me dit:
+
+--Ferme la porte.
+
+Cette nuit déchirée par la lumière sanglante, avait quelque chose
+de dramatique. Des reflets inattendus s'accrochaient aux flancs des
+bouteilles, à ses joues sabrées de rides, à ses tempes creuses.
+
+Il dit:
+
+--La porte est bien fermée? Alors, je commence.
+
+Il ouvrit un châssis, et en tira le cliché. Il le prit avec soin, les
+doigts écartés, les pouces et les index posés aux angles, et le regarda
+longuement, comme si ses yeux avaient pu voir l'image endormie qui tout
+à l'heure allait s'éveiller.
+
+Il murmura:
+
+--Elle est là! C'est horrible!...
+
+Ensuite, lentement, il le laissa glisser dans le bain, et se mit à
+remuer la cuvette.
+
+Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que la porcelaine frappant
+à intervalles réguliers la planchette, rendait un son bizarre et
+douloureux. Sous la lumière rouge, le liquide caressait la plaque dans
+un va-et-vient monotone: le bruit léger qu'il faisait le long des parois
+évoquait un bruit de sanglots, et je ne pouvais détacher mes yeux de
+ce carré de verre à la couleur laiteuse qui, peu à peu, se teintait de
+noir, vers les bords.
+
+Le bain, d'abord très clair, fonça insensiblement; bientôt, une tache
+apparut au milieu de la plaque, une tache qui, peu à peu, s'élargit,
+adoucie par endroits de nuances plus claires.
+
+Je regardai mon ami. Ses lèvres, agitées d'un tremblement, murmuraient
+d'inintelligibles paroles.
+
+Il retira le cliché, l'éleva à la hauteur de ses yeux, et, comme je me
+penchais sur son épaule, il parla:
+
+--Cela vient... doucement... Mon bain est trop faible... Mais ce n'est
+rien... Voici que les blancs apparaissent... Attends... tu vas voir...
+
+Il replaça la plaque, qui s'enfonça dans le liquide avec un bruit de
+ventouse qu'on tire.
+
+Elle avait pris une couleur presque uniformément grise. Il baissa la
+tête, et dit simplement:
+
+--Ce rectangle noir, c'est le lit... Plus haut, ce carré que tu aperçois
+(il me l'indiqua d'un mouvement du menton), l'oreiller; et, au milieu,
+cette zone plus claire avec une raie pâle qui tranche sur le fond
+noir... c'est Elle... avec le crucifix que j'avais mis entre ses doigts.
+
+Sa voix s'étrangla un peu:
+
+--Ma pauvre petite... ma chérie!...
+
+Des larmes coulaient sur ses joues, de grands hoquets soulevaient sa
+poitrine... Et il pleura, sans effort, comme savent pleurer ceux qui ont
+l'habitude du chagrin, et à qui les sanglots sont devenus plus familiers
+que le sourire.
+
+Parmi ses larmes, il disait:
+
+--Les détails se précisent... Voici près d'Elle les cierges allumés et
+le rameau de buis bénit... ses cheveux que j'aimais tant... ses mains
+dont elle était si fière... et le petit chapelet blanc, retrouvé dans un
+livre de messe... Mon Dieu!... Cela me fait mal de revoir tout cela, et
+cependant, je suis heureux... très heureux... Il me semble que je la
+regarde, ma pauvre petite...
+
+Sentant que l'émotion le gagnait, je voulus abréger, et lui dis:
+
+--Ne crois-tu pas que le cliché soit assez venu...?
+
+Il prit la plaque, l'approcha de la lanterne, l'examina de près, la
+remit dans le bain, la retira de nouveau, l'examina encore, la replaça,
+et murmura:
+
+--Non... non...
+
+Je me souviens que le son de sa voix et la brusquerie de son geste me
+frappèrent. Mais je n'eus pas le temps de réfléchir, car il se remit à
+parler.
+
+--Il y a des choses qui vont venir, encore... C'est un peu long, mais,
+je t'ai dit... mon bain est faible... Alors, les détails n'apparaissent
+que progressivement.
+
+Il compta: Un... deux... trois... quatre... cinq...
+
+--Cette fois, c'est suffisant. A trop vouloir pousser, j'abîmerais....
+
+Il prit le cliché, le secoua verticalement, le passa dans l'eau, et me
+le tendit:
+
+--Regarde.
+
+Mais soudain, comme j'allongeais la main, je le vis reculer vivement, se
+courber, approcher la plaque de la lanterne et, dans cette seconde,
+son visage éclairé par la lumière rouge m'apparut si effrayant que je
+m'écriai:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Ses yeux étaient démesurément ouverts, ses lèvres relevées découvraient
+ses dents, ses mâchoires s'entrechoquaient; j'entendais son coeur bondir
+dans sa poitrine, et je voyais son grand corps osciller d'avant en
+arrière.
+
+Je mis la main sur son épaule, et, cherchant à me rendre compte de ce
+qui faisait naître en lui cette effroyable angoisse, je lui criai pour
+la seconde fois:
+
+--Voyons... Réponds... Qu'est-ce que tu as?
+
+Alors, tournant vers moi une face qui n'avait plus rien d'humain,
+plongeant ses yeux sanglants dans mes yeux, il me saisit le poignet d'un
+mouvement si brutal que ses ongles entrèrent dans ma chair.
+
+Par trois fois, il ouvrit la bouche, essayant de parler, et, tout à
+coup, brandissant le cliché au-dessus de sa tête, il hurla dans la nuit
+éclaboussée de rouge:
+
+--J'ai!... J'ai!... Misérable! Bandit! Assassin que je suis! J'ai...
+qu'elle n'était pas morte!... J'ai... Que les yeux ont bougé!...
+
+
+
+Soleil
+
+Comme il avait été ramassé un soir d'hiver, petite chose vagissante,
+près d'une borne; comme rien dans ses pauvres langes n'indiquait même
+l'initiale d'un nom qui pût être le sien, et que les enfants douloureux
+sont ceux que le Seigneur préfère et qu'il réclame, on l'avait appelé
+_Paradieu_.
+
+Jusqu'à douze ans, il était resté aux Enfants-Assistés, puis, un beau
+jour, s'était enfui, et avait pris la route, la besace au dos, la trique
+au poing.
+
+Depuis, il avait vécu au hasard, un peu de charité, un peu en
+s'employant aux travaux des campagnes. Jamais, il ne restait longtemps
+au même endroit, craignant peut-être qu'on ne découvrît sa trace,
+peut-être seulement guidé par un obscur instinct qui le poussait vers le
+large horizon, vers les champs que l'été soulève, et les grands bois qui
+chantent d'éternelles chansons, avec des airs et des paroles que seuls
+ceux qui s'endorment dans leur ombre comprennent.
+
+Il devint un homme. Un matin, les gendarmes l'éveillèrent au bord d'un
+fossé, et l'arrêtèrent pour vagabondage. On fit sur lui une enquête
+rapide; on apprit qu'il appartenait au contingent qui partait et que,
+déclaré _bon absent_, il devait être rendu quelques jours plus tard à la
+caserne. On lui dit:
+
+--Tu as de la chance d'avoir été rencontré ainsi!... Une semaine de
+plus, tu étais insoumis.
+
+Il ne saisit pas très exactement quelle était cette chance, ce que
+signifiait ce mot: «insoumis»; mais, comme il était doux et timide, il
+sourit:
+
+--Oui, j'ai de la chance!
+
+Il se laissa conduire au régiment sans révolte ni regret.
+
+D'abord, la vie lui sembla facile et douce. Habitué à coucher le plus
+souvent à la belle étoile, à manger à la fortune du chemin, à grelotter,
+l'hiver, sous des haillons troués, à marcher tout le jour, le ventre
+creux, les jambes molles, il pensa, regardant le ciel d'automne, la
+terre nue, les arbres défeuillés et luisants, qu'en parlant de sa
+chance, on faisait allusion à son passé de misère, à ce présent de
+repos... Il s'étonnait d'entendre ses camarades se plaindre, et parlait
+peu, sachant très peu de mots.
+
+L'hiver fut rude. L'exercice achevé, il contemplait les toits ouatés de
+neige, les oiseaux qui, dans les gouttières, piquaient la glace pour
+se désaltérer, les cheminées d'où la fumée montait, droite et légère,
+songeant:
+
+--Je suis à l'abri, moi!... j'ai un lit!... Dans la chambrée, le poêle
+ronfle... je suis bien!...
+
+Mais lorsque, avec le printemps revenu, les premiers bourgeons
+pointèrent au bout des branches, lorsqu'il revit le soleil, le ciel
+clair et les matinées lumineuses, un étrange malaise s'empara de lui.
+
+Accoudé à la fenêtre, les poings au menton, les oreilles remplies d'un
+bruissement confus, les yeux mi-clos, il oublia l'abri des mauvais
+jours, les vêtements chauds; la bouche grande ouverte, il aspirait à
+pleins poumons la brise, qui lui portait, avec le parfum des campagnes,
+le souffle immense des espaces sans fin, et le ressouvenir de sa liberté
+en haillons...
+
+Il devint triste, préoccupé, nerveux. Le soir, après la soupe, il
+s'enfuyait à travers champs. Mais, si loin qu'il courût, il humait
+encore l'haleine de la ville, il voyait les toits bleus des maisons, les
+longues cheminées des usines; il entendait les sonneries de la caserne,
+et cela l'empêchait de regarder les vastes horizons, d'écouter la
+musique des plaines... Il se parlait à lui-même:
+
+--Tu n'es point fait pour cette existence-là!... Il faut reprendre ton
+bâton, ta besace!... Oui... mais... et la prison?...
+
+Il résista de toutes ses forces deux semaines. Il était si triste, si
+las, que des camarades lui dirent:
+
+--Faut te faire porter malade, Paradieu!
+
+Mais il hocha la tête, et un beau soir, n'y tenant plus, il sortit comme
+de coutume, à cinq heures, déroba chez un fripier un vieux pantalon, une
+blouse, jeta par-dessus le pont son uniforme, sa baïonnette... et ne
+rentra plus au quartier.
+
+Il marcha toute la nuit et tout le jour. Une ivresse le tenait. Il
+allait sous le ciel profond, libre, joyeux, à l'aventure. A l'ombre des
+saules, assis près d'un ruisseau, il riait et pleurait à la fois, les
+mains jointes, en extase, devant l'eau transparente, suivant le vol des
+libellules, l'ondulation des herbes et la nappe verte des champs, où les
+bêtes, le genou fléchi, broutaient avec un bruit gras et cadencé.
+
+Pourtant, ce n'était plus en lui l'insouciance d'autrefois. Du contact
+rapide pris avec les hommes réguliers, il avait conservé, obscure et
+menaçante, la notion du châtiment.
+
+Certes, il aimait toujours les bois et les grands prés, les arbres qui
+pleurent et les sources qui chantent; il les aimait peut-être plus qu'il
+ne les avait jamais aimés, et le soleil aussi, le compagnon géant qui
+fait les jours étincelants et permet les nuits tièdes; il les aimait...
+mais avec la terreur de leur être arraché. Il n'osait plus traverser
+les villages; il craignait les hommes, les fuyait, et, brusquement, au
+détour d'un chemin, des gendarmes lui mirent la main au collet.
+
+Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné, pour désertion et
+destruction d'effets militaires, à cinq ans de prison.
+
+Il ne comprit vraiment l'horreur--non de sa faute, mais de sa
+peine,--que lorsqu'il descendit de la voiture cellulaire, et pénétra
+dans le pénitencier.
+
+Il endossa le pantalon et la vareuse bruns, le képi à longue visière,
+et, à la vue de la cour toute petite entourée de murs blancs, si hauts
+qu'il lui fallait jeter la tête en arrière pour voir le ciel; devant les
+casemates sombres et les arbres étiques, un froid mortel coula sur sa
+nuque. Il essaya de se raisonner un peu:
+
+--Je ne suis pas perdu tout à fait, puisque je vois encore le ciel...
+Tant qu'on voit le soleil et le ciel, il y a de l'espoir... Autrement,
+ce serait la mort...
+
+Mais au bout de vingt-quatre heures, il se mit à souffrir atrocement. A
+la caserne, c'était presque la liberté. Il pouvait, la journée achevée,
+galoper dans les champs. A l'exercice même (on les menait sur les
+remparts), ses pieds foulaient l'herbe verte et, devant lui, il
+regardait ce qui, jadis, était son bien: l'espace!...
+
+Tandis qu'ici, il fallait demeurer tout le jour à l'atelier, sous l'oeil
+mauvais du sergent...
+
+Il devint hargneux et sournois. Comprenant enfin son impuissance, il
+opposait à tout la force d'inertie, étouffant mal la révolte de son
+coeur.
+
+Il devait rester apprenti trois mois. Au bout de ce temps, on le mit à
+l'ouvrage. Il dit:
+
+--Je ne sais pas...
+
+--Si votre tâche n'est pas faite, et bien faite, demain, vous aurez
+quatre jours de cellule...
+
+Il répondit avec calme:
+
+--Il est probable qu'elle ne le sera pas.
+
+--Eh bien, vous allez y aller tout de suite!
+
+On le poussa jusqu'aux cellules. Il entendit la porte se refermer sur
+lui, les clés grincer dans les serrures, et resta seul dans l'obscurité
+complète. Il s'arracha les cheveux.
+
+Ah! les bandits! Comme du premier coup ils avaient bien trouvé le pire
+supplice! Lui, pour qui la lumière c'était la vie, ils l'avaient jeté
+dans le noir! On lui avait arraché le soleil par lambeaux... D'abord, un
+peu à la caserne... puis, à la prison... puis, dans les casemates... et
+puis, enfin, comme il lui en restait un peu, un tout petit peu, juste de
+quoi ne pas mourir... ils lui avaient tout enlevé...
+
+Pourtant, à force d'écarquiller les yeux, il remarqua qu'un peu de jour
+glissait entre les barreaux scellés au-dessus de la porte. Il suivit
+le rayon. Il semblait venir du fond du couloir... puis se perdait. Il
+marcha dans sa cellule, cherchant à s'orienter, réfléchissant:
+
+--Si la lumière vient jusqu'ici, c'est que le ciel n'est pas bien loin.
+Oui... Mais, le voir!... Voir le ciel... un tout petit peu... un petit
+coin... si petit, si petit...
+
+Il mit les mains dans ses poches, et sentit quelque chose de lisse, un
+bout de glace que, peu de temps avant, il avait ramassé dans la cour. Il
+le prit dans la main, et la glace lui parut lumineuse. Il pensa:
+
+--Tiens?... Que veut dire cela?...
+
+Il se rendit compte qu'il était juste sur le trajet de la flèche de
+lumière. Et, soudain, comme, assis sur sa couchette, il fixait toujours
+le miroir, il poussa un cri.
+
+Au fond de sa main, sur ce carré de verre, une miette de ciel se mirait;
+une miette, mais bleue, limpide, et si brillante, qu'on eût dit une
+étoile dansant au fond d'un puits.
+
+Sa détresse fondit en une joie immense. Il n'osait faire un mouvement,
+craignant de voir s'enfuir la chère image, et, peu à peu, une bizarre
+pensée le pénétra:
+
+--Il était mieux ici qu'à l'atelier: il faisait froid?... Il faisait
+noir?... Hé non! puisqu'il y avait du ciel!... Il était seul, du
+moins... Il pouvait penser, pleurer ou rire à sa guise, sans que pesât
+sur lui le regard féroce de l'adjudant. Prison pour prison, il préférait
+celle-là. Il n'y avait donc qu'une chose à faire: Y rester.
+
+Dès lors, pour être puni de cellule, il apprit à ruser, supputant, au
+plus juste, le prix des fautes, se frottant les mains sitôt qu'on lui
+annonçait une augmentation, se faisant porter malade, sûr de n'être pas
+reconnu.
+
+Quand il se vit 120 jours en perspective--car, dans les pénitenciers, la
+durée du temps de cellule n'a d'autre limite que celle de la résistance
+de l'homme--il respira.
+
+Son coin de ciel dans le creux de sa main suffisait à son rêve. En
+s'éveillant, il se hâtait de le regarder, et disait:
+
+--Il fait beau aujourd'hui.
+
+Ou bien:
+
+--Mauvais temps!... Nous aurons de la pluie...
+
+Son imagination devenait de jour en jour plus aiguë; il vivait pour lui
+seul, à lui seul, une vie intense et profonde, et si, par aventure,
+l'aile d'un oiseau rayait son ciel d'une flèche brune, il croyait voir
+tous les nids des forêts, entendre les trilles des milliers de becs qui
+font vibrer les branches.
+
+Or, un matin qu'il était plongé dans sa contemplation, l'adjudant ouvrit
+sa cellule et l'appela:
+
+--Ici, Paradieu!
+
+Perdu dans son rêve, Paradieu ne répondit pas.
+
+--Eh bien! Vous êtes sourd?... Allons! Dehors!
+
+Il ne bougea pas. L'adjudant le secoua par la manche:
+
+--Faut-il que je vienne vous chercher?
+
+Comme il était très faible, il se laissa aller sans résistance, mais la
+lumière l'éblouit, et il se mit à trembler.
+
+--Vous ne savez plus rectifier la position?...
+
+Il s'appuya au mur pour ne pas tomber, essayant de dissimuler son bout
+de miroir.
+
+--Qu'est-ce que vous cachez là?
+
+Il balbutia:
+
+--Rien... Rien...
+
+L'adjudant lui ouvrit les doigts et, apercevant la minuscule glace,
+ricana:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+Il le regarda bien dans les yeux et répondit:
+
+--Mon soleil!
+
+--Voulez-vous me flanquer «votre soleil» en l'air!...
+
+Paradieu referma vivement la main et s'adossa au mur.
+
+--Allons, allons, grogna l'adjudant, au trot!
+
+D'un revers de main, il lui frappa le poignet d'un coup si sec, que la
+glace tomba à terre et se brisa.
+
+Une chose effrayante traversa le regard du prisonnier. Ses paupières
+s'ouvrirent, démesurées; il ne dit pas une parole, avança d'un pas;
+brusquement, ses mains s'abattirent sur le cou du sous-officier, s'y
+cramponnèrent si fort que la peau saigna sous ses ongles, que le corps
+fléchit, et roula inerte. Alors, penché sur la face violette, à bout de
+souffle, l'écume aux dents, il râla:
+
+--Tu m'as volé mon soleil!... Tu me l'as volé... volé...
+
+Puis, il s'agenouilla, ramassa d'une main tremblante les débris de son
+débris de glace, et se mit à pleurer à grands sanglots silencieux, comme
+pleurent les vieillards et les petits enfants...
+
+
+
+Le droit au Couteau
+
+--Asseyez-vous, docteur, je vous prie, et pardonnez-moi de vous avoir
+fait attendre...
+
+D'un hochement de tête, le docteur refusa le siège qu'on lui offrait.
+
+C'était un tout petit homme mince, aux membres grêles. Il avait une
+figure très pâle avec de grands yeux fatigués, une barbe d'un blond
+indécis qui, par places, laissait voir ses joues maigres, barbe triste
+d'adolescent ou de malade. Il était vêtu tout de noir, de ce noir mat
+qui, lorsqu'il s'use, blanchit aux coudes et le long des coutures.
+Dans ses habits trop larges, il paraissait encore plus menu, plus
+souffreteux, et ses mains, à demi recouvertes par le bas des manches,
+semblaient fluettes et débiles, des mains d'enfant, de fillette
+malingre.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+D'une voix qui tremblait, et si basse qu'on l'entendit à peine, il
+répondit:
+
+--Je viens vous demander de m'arrêter, monsieur le commissaire...
+
+Le magistrat ouvrait la bouche pour se récrier, il reprit:
+
+--Oui, j'ai bien dit: je viens vous demander de m'arrêter.
+
+Et, comme si ces mots avaient soudain fouetté son courage prêt à
+défaillir, le geste plus souple, et la voix raffermie, il parla:
+
+--Vous savez que depuis deux ans, je suis installé dans le quartier. Je
+crois y avoir, en toutes circonstances, fait acte d'homme honnête
+et bon. Chaque fois que ce fut nécessaire, j'ai visité, soigné les
+indigents. Je n'ai jamais marchandé ni mon temps, ni ma peine. Mais, ce
+que vous ignorez peut-être, c'est la situation exacte dans laquelle je
+me trouve. J'ai besoin de vous dire cela après la démarche que j'ai
+faite auprès de vous, avant l'aveu que je vais faire.
+
+J'avais quatorze ans quand mon père mourut. Je restais seul avec ma
+mère, sans autre ressource que les quelques billets de cent francs qui
+se trouvaient à la maison. J'aurais pu, j'aurais dû entrer dans le
+commerce, essayer tout de suite d'apprendre un métier, de gagner ma vie.
+Ma mère ne voulut point consentir à me retirer du collège. J'achevai
+donc mes études, et mécaniquement, sans consulter mes aptitudes ni mes
+goûts, on décida que je ferais ma Médecine... parce que j'étais fils
+de médecin. Je me trouvai donc, à vingt-cinq ans, un diplôme entre
+les mains, mais sans un centime en poche. C'est très beau d'avoir un
+titre... encore faut-il posséder le moyen de s'en servir!
+
+Pourtant, je ne me décourageai pas. En quémandant de droite et de gauche
+je parvins à m'acheter quelques meubles, à réunir de quoi payer un terme
+ou deux. Je m'installai dans votre quartier.
+
+J'étais rempli d'illusions. Au bout de six mois, il m'en fallut
+rabattre: j'avais mangé les quelques sous durement récoltés, et ce que
+j'avais gagné ou rien!...
+
+Alors commença pour ma pauvre mère et pour moi l'existence horrible de
+ceux qui n'osent pas crier leur misère. Il y a des métiers où l'on n'a
+pas le droit d'être besogneux. Je perdis deux ou trois malades, parce
+que j'envoyais trop tôt la note de mes honoraires. Que voulez-vous?
+Quand depuis deux jours nous n'avions mangé que du pain, quand je
+tremblais à l'approche du terme, et que je songeais: on te doit cent
+francs... Je les demandais. D'abord, je m'étais dit:
+
+--Prends courage. Des jours meilleurs viendront.
+
+Ah oui! Plus ça allait, moins je voyais de malades. Quelquefois, pour
+donner à ma mère un bout de pain plus gros, je rentrais vers deux ou
+trois heures de l'après-midi, affirmant que j'avais déjeuné avec un
+camarade. Et les dettes montaient... montaient!... Des idées de suicide
+me traversaient par instants la cervelle. Mais, même ça, c'était trop
+cher pour moi. Il y avait des matins où je n'aurais pas eu de quoi
+m'acheter six sous de charbon pour me tuer.
+
+Le courage, la force, ont des limites, et je les avais dépassées quand,
+une nuit, on sonna à ma porte. Il faut avoir été médecin débutant pour
+comprendre la joie du coup de sonnette qui vous fait sauter à bas du
+lit.
+
+Je m'habillai en hâte, et me rendis au chevet du malade. Auprès de lui,
+il y avait sa femme, ses deux enfants, une bonne. Tous ces gens étaient
+affolés. Il avait été pris brusquement de douleurs, de vomissements,
+de hoquets. Je n'eus pas besoin d'un bien long examen pour établir mon
+diagnostic: c'était une appendicite. Je le dis à sa femme. Elle me
+demanda:
+
+--Faut-il l'opérer?
+
+Le cas me parut si foudroyant, si grave, que, contrairement à la règle
+qu'on suit en général, et qui conseille d'attendre que la crise soit
+passée, je répondis:
+
+--Oui.
+
+Elle supplia. Quand?
+
+--Au plus tôt. Demain, à la première heure.
+
+Jusqu'ici, rien que de très licite dans ma conduite. Mais, je n'eus pas
+plutôt prononcé le mot «opération» qu'une idée sauta devant mes yeux et
+ne s'en éloigna plus.
+
+Je regardai autour de moi. La chambre à laquelle je n'avais pas prêté
+attention jusque-là, me parut élégante, presque luxueuse.
+
+C'était la première fois que j'étais appelé dans un milieu riche depuis
+mon installation. Mon premier mouvement avait été pour dire:
+
+--Faites appeler un chirurgien.
+
+Mais la phrase ne sortit pas de ma bouche, car aussitôt je me répondis:
+
+--Imbécile! Tu vas faire profiter un autre de cette aubaine. Tu vas
+faire gagner cinquante ou cent louis à un monsieur que tu ne connais
+pas! qui n'en a pas besoin, et toi, pauvre diable, tu auras dix francs
+pour ta visite de nuit, un point, c'est tout! Opère donc toi-même!
+
+Je me débattais bien un peu contre cette voix impérieuse.
+
+--Mais je ne saurai pas... Je le tuerai... Je n'ai pas le droit...
+
+La voix ricanait:
+
+«Pas le droit? On t'a délivré un diplôme, à quoi te sert-il donc? Il ne
+te dit pas: Je te permets de faire ceci et non cela. Il te laisse carte
+blanche. Tu n'as que ta conscience pour arbitre, et c'est moi qui suis
+ta conscience et qui te crie: Va! va! c'est du pain! Depuis deux jours,
+tu n'as pas mangé. Ta vieille mère meurt de faim. Dans quinze jours, ton
+propriétaire va vous jeter tous les deux à la rue...» Et ce fut cette
+voix abominable qui parla par ma bouche lorsque je dis:
+
+--J'opérerai le malade demain matin.
+
+Je dus trembler en prononçant ces mots. Si la famille avait élevé la
+moindre objection, je me serais récusé. Je vous dirai plus encore:
+je souhaitai qu'on me proposât un maître: on ne me dit rien. J'avais
+inspiré confiance à ces gens... ils se livraient à moi... De retour dans
+mon cabinet, je me pris la tête à deux mains, me disant: C'est de la
+folie! C'est un crime! A peine si tu sais disséquer, et tu t'arroges le
+droit de prendre un couteau et d'opérer sur le vivant!... Non... Non...
+Pour de l'argent, tu ne feras pas ça!...
+
+Mais la canaille qui s'était déjà penchée sur moi tout à l'heure, me
+nargua encore:
+
+--Sot! timide! lâche!
+
+Elle siffla ainsi toute la nuit, et quand le jour parut, elle avait
+retourné ma raison.
+
+--Eh! parbleu! Je serais trop bête, vraiment! J'ai le droit! Il n'y a
+dans le parchemin qui me confère le titre de docteur en médecine, rien
+qui m'interdise d'opérer! J'ai le droit! J'ai le droit!...
+
+Alors, fiévreux, je me mis à feuilleter des livres, comme un candidat
+paresseux qui se hâte, une heure avant un examen. Je lus des pages et
+des pages. Les mots filaient devant mes yeux sans y laisser de trace...
+Les dessins, les titres couraient... couraient...
+
+A huit heures je pris les rares instruments que je n'avais pas encore
+engagés ou vendus: quelques pinces, deux bistouris, des écarteurs, et
+me voilà en route. Je priai, en passant, un camarade encore étudiant de
+venir donner le chloroforme, et j'arrivai ainsi chez mes clients.
+
+Je repris un peu de sang-froid pendant les préparatifs. Je fis tendre
+la chambre avec des draps, je mis une toile cirée sur la table. Je
+stérilisai tant bien que mal mes instruments. Mais je me rendais compte
+que je faisais traîner tout cela en longueur, pour retarder la minute
+décisive de l'acte opératoire. Enfin, je commençai.
+
+Dès la première incision, tout se mit à tourner autour de moi. Je
+m'énervai pour une artériole qui donnait un peu et que je ne pus saisir
+dans ma pince. Toutes ces choses qui paraissent si simples quand on
+les voit faire par un autre me semblaient terriblement difficiles. Je
+coupais. Je pinçais. Je liais, sans voir ni savoir au juste ce que je
+faisais. Quand ma main entra dans la plaie, j'avais totalement perdu la
+tête. Je suis persuadé à présent qu'avec du sang-froid, j'aurais pu
+en venir à bout... Mais le remords, l'effroi devant la responsabilité
+morale, la peur, l'affreuse peur, m'avaient pris, et, après une heure
+d'efforts désordonnés, la raison à la dérive, avec la seule hâte de me
+sauver, d'être seul, la tête en feu, les reins broyés, sans avoir rien
+fait, rien, qu'une plaie béante, je fermai, multipliant les points de
+suture, comme s'ils avaient mieux pu cacher mon crime.
+
+Une fois le patient étendu dans son lit, sa femme me remit une
+enveloppe. Elle contenait dix billets de cent francs. J'eus une seconde
+de joie.--Oh! une seconde, une seule!--Car aussitôt, la réalité se mit
+en travers de ma route, traînant le remords avec elle. La voix qui
+m'avait parlé dans la nuit se taisait. Je sais, à présent, quelle était
+cette voix! Ce n'était pas ma conscience, comme elle disait: c'était une
+voleuse, une criminelle qui, pour mieux se glisser jusqu'à moi, en
+avait pris le nom et l'allure, c'était la Misère, la Misère hideuse!
+Maintenant qu'elle avait fait le mal, elle avait sauté hors de moi comme
+un chat qui s'échappe, et me laissait tout seul.
+
+Mon opéré vécut encore deux jours, qui furent pour moi deux jours de
+torture et d'effroi. D'heure en heure, je dus suivre les progrès de mon
+crime. Oui, de mon crime, car ayant vu la résistance désespérée que cet
+homme opposa à la mort, j'ai la certitude que, bien opéré, il était
+sauvé.
+
+Quand tout fut fini, ces pauvres gens n'eurent pas une parole de
+reproche.
+
+S'ils avaient su!...
+
+Mais moi, je n'y puis plus tenir. Ces mille francs auxquels je n'ai pas
+touché, me brûlent les doigts. Je n'en veux plus... Vous comprenez...
+Tenez... les voilà...
+
+J'ai beau me dire que la Loi ne peut rien contre moi, que j'avais le
+droit d'opérer, je ne m'en regarde pas moins comme un criminel. Et ceux
+qui n'ayant fait de moi, en cinq ans d'études, qu'un guérisseur, un
+rebouteux, m'ont donné le droit de m'abriter derrière un diplôme qui
+ment, sont des criminels, eux aussi... S'il n'y a pas de loi contre
+moi et contre eux, il faut en faire... il faut m'arrêter... J'ai tué
+froidement, sciemment... Je ne peux plus vivre libre avec cette peine
+dans le coeur... Arrêtez-moi, monsieur...
+
+
+
+Le coq chanta
+
+--En voilà une surprise! fit la vieille en m'apercevant. C'est gentil de
+nous revenir, c'est gentil!
+
+Tout en grimpant le raidillon bordé de haies fleuries, elle me
+regardait, curieuse:
+
+--Quand je pense qu'il y a quatre ans déjà que vous êtes parti! Oh! vous
+n'avez pas changé; je vous ai remis tout de suite... C'est les autres
+qui seront étonnés!
+
+Comme nous arrivions près de l'enclos, je lui demandai:
+
+--Et le père, toujours solide?
+
+--Le père?...
+
+Sa voix tomba.
+
+--Le père... vous ne savez pas, c'est vrai. Voilà deux ans tantôt qu'il
+est aveugle.
+
+Aveugle! Dans la splendeur de ce matin d'août, sous la lumière
+éblouissante qui descendait du ciel tranquille, et, passant entre les
+arbres aux lourdes branches, tigrait de feu les champs dorés, le mot
+«aveugle» me causa une impression étrange.
+
+La barrière poussée, nous fûmes dans le jardin.
+
+--Holà! mon homme, cria la vieille, dis au petiot de t'aider à
+descendre. Voici une visite qui te fera plaisir.
+
+De la maison, une voix triste répondit:
+
+--Qui donc ça?
+
+--M. Jean!
+
+Le vieux parut sur le perron. Sa haute taille s'était voûtée; ses
+cheveux noirs étaient devenus blancs, et ses mains calleuses hésitaient
+sur l'épaule du gamin qui lui servait de guide. J'allai à lui. Il était
+très ému, et ses lèvres tremblaient.
+
+--Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas?
+
+--Volontiers.
+
+--Dis donc, la mère, qu'est-ce qu'on lui donnera de bon, au Parisien?
+
+--Ah! fit-elle, si seulement vous étiez venu samedi, on aurait eu le
+choix. A présent, faudra se contenter de ce qu'on aura. On vous fera
+d'abord une omelette au lard, puis on tordra le cou à un poulet, on
+cueillera de beaux artichauts. Comme dessert, de la crème et des fruits.
+Ça vous va?
+
+--Parbleu! C'est excellent!
+
+Mais le vieux, qui avait écouté sans rien dire, intervint:
+
+--Auquel poulet que tu tordras le cou?
+
+--N'y a pas de choix; ils sont tous vieux, et les poules sont à couver.
+On prendra le petit coq rouge...
+
+--Ah! non, dit le vieux, faisant de la main un geste violent de refus.
+Ah! non! Faut point faire ça! faut point défaire des paires. Il a sa
+poule, laisse-le.
+
+En parlant, il avait gardé cette pose figée des aveugles qui conversent
+sans se détourner jamais, n'ayant plus à chercher les visages. Et, comme
+la vieille et moi nous nous taisions, il reprit:
+
+--Écoutez-moi bien, monsieur Jean, et vous comprendrez pourquoi, même
+pour vous, je ne veux pas qu'on tue le petit coq.
+
+Quand vous m'avez connu, malgré mes soixante ans sonnés, j'avais bon
+pied, bon oeil, et ne me doutais guère que, vivant, il m'arriverait de
+ne plus voir la lumière du bon Dieu. Le mal m'a pris, un jour que
+nous venions de recevoir des amis de la ville. Ils étaient arrivés à
+l'improviste, et, les provisions étant épuisées, pour déjeuner, on
+décida de faire sauter une petite poule blanche qu'on avait achetée
+pour égayer le poulailler. J'allai la chercher moi-même; mais quand je
+l'emportai, _son_ coq--on aurait dit qu'elle comprenait, cette bête--me
+sauta dans les jambes, vola jusqu'à mes mains, criant, griffant, battant
+des ailes. Ça me fit drôle, je l'avoue; mais, cinq minutes après, je n'y
+pensais plus. Le soir, en rentrant au logis, je m'aperçus que j'avais
+comme des mouches qui dansaient sur mes yeux. Je crus que c'était la
+fatigue. Pourtant, la nuit, la tête me fit mal, et le matin, à l'heure
+de partir aux champs, j'avais comme un brouillard devant moi. Cela dura
+ainsi près d'une semaine. Croyant que le soleil me faisait mal, je
+restai à la maison. La chaleur tombée, je sortais dans l'enclos,
+j'allais causer aux bêtes. Elles me connaissaient bien, allez, et quand
+j'entrais à la basse-cour, les poulets venaient picorer dans ma main.
+Mais le petit coq blanc se sauvait de moi. Dès que j'arrivais, il
+courait en battant des ailes, et se cachait près des couveuses. Si bien
+qu'une fois, je dis à ma femme:
+
+--Regarde donc le petit coq. On dirait qu'il a peur, et que quelqu'un
+lui a fait des misères.
+
+Aujourd'hui, je me souviens de ça; mais, à l'époque, je n'y prêtai pas
+grande attention. D'autant que mes yeux ne guérissaient pas. Cela durait
+depuis deux mois, quand je me décidai à consulter un docteur de la
+ville. Tout de suite, il me dit que c'était très grave. J'eus peur,
+n'est-ce pas; mettez-vous à ma place...
+
+--C'est-il que vous croyez que je perdrai la vue?
+
+Il ne me dit pas oui, il ne me dit pas non; mais il m'ordonna de rester
+couché sur le dos, à plat, sans bouger, même pour manger, pendant deux
+ou trois mois.
+
+--Au moins, que je lui dis, je guérirai?
+
+--Peut-être...
+
+De retour chez nous, je pleurai tout mon saoul. Je me doutais bien qu'il
+ne voulait pas tout me dire, que j'allais devenir aveugle. Je me mis
+à marcher par la maison, par le jardin, regardant de mes yeux grands
+ouverts où les mouches dansaient toujours, comme si j'avais pu enfermer
+là-dedans tout ce que, bientôt, je ne verrais plus: les meubles, le bon
+lit, et la pendule qui tic-taque dans sa gaine, et le vieux chien qui
+dort auprès de la broche qui tourne, les arbres du jardin et les fleurs
+des massifs; le puits, d'où la fraîcheur monte pendant l'été, le gai
+poulailler où les bêtes tapent du bec entre les cailloux gris, et le
+petit coq blanc qui se cacha quand il me vit paraître, le petit coq si
+triste, avec ses plumes ternes et sa crête pâlie...
+
+... Le lendemain, je commençai le traitement. Je me couchai; on ferma
+les volets, et, afin qu'on puisse se guider dans la pièce pour me
+servir, on alluma sur la cheminée une veilleuse: c'est tout ce qu'on
+m'avait permis comme lumière. Ah! ces journées! en ai-je fait des
+réflexions, et tristes! me suis-je creusé la tête, pour savoir d'où le
+mal pouvait venir!
+
+Un matin, des voisins m'amenèrent un rebouteux du pays. Il me posa
+d'abord des questions à n'en plus finir, puis fit des tas de signes sur
+moi, et me dit brusquement:
+
+--Est-ce que vous n'avez jamais fait de mal aux bêtes?
+
+Du coup, le petit coq revint à mon esprit. A lui, non certes, je n'en
+avais pas fait; mais j'avais pris sa poule, et il l'avait bien défendue,
+et il dépérissait depuis!...
+
+A partir de ce moment-là, ce fut une idée fixe. Tous les matins, je
+demandais des nouvelles de la bête; on me répondait en haussant les
+épaules:
+
+--Mais il va bien! Qu'est-ce que tu as donc à t'en soucier si fort?
+
+Je n'osais point le dire, monsieur, ce que j'avais. Mais ce qui est bien
+sûr, c'est que le petit coq ne chantait plus, et que mon mal ne faisait
+qu'empirer. Je voyais moins distinctement la flamme de la veilleuse
+qu'aux premiers jours.
+
+Une nuit, ma femme était étendue près de moi; je m'assoupis. Au bout
+d'un moment, je m'éveillai. Je ne vis rien. Pas de veilleuse, pas une
+lueur. Au bruit que je fis en me retournant, ma femme s'éveilla à son
+tour:
+
+--Qu'est-ce que tu veux? qu'elle me dit. Tu as besoin de quelque chose?
+
+--Non.
+
+--Alors, rendors-toi, mon homme.
+
+--Je n'ai plus sommeil. Quelle heure peut-il être?
+
+--Je ne sais pas.
+
+Vous savez, on est méchant quand on est malade. Je lui dis un peu
+durement:
+
+--Vois comme tu prends mal soin de moi! Tu n'as même pas préparé la
+veilleuse!...
+
+--Comment cela?
+
+--Mais non. Elle est éteinte!
+
+Elle se tut un instant, et fit avec un drôle d'air: «C'est vrai... Je te
+demande pardon... Veux-tu que je me lève?»
+
+J'eus regret de l'avoir brusquée, et je lui dis: «Non, ce n'est pas la
+peine, je n'en ai pas besoin, dors...»
+
+Je demeurai éveillé. J'écoutais l'horloge battre. Ce que ça dure, une
+nuit sans sommeil! et puis cette faible lumière de la veilleuse à
+laquelle j'étais habitué, me manquait.
+
+Et, peu à peu, une pensée me vint: comment ma femme, si soigneuse à sa
+coutume, n'a-t-elle pas songé à la lumière?... Quelle drôle de voix elle
+avait en me répondant; elle était peut-être mal éveillée?... Mais non;
+elle m'avait causé avant... Alors?...
+
+Est-ce que la veilleuse serait allumée et que je ne la verrais pas?...
+Mais... si c'est ça... c'est fini... Je suis aveugle...
+
+J'appelai: «Hé, la mère!»
+
+Je n'avais pas achevé qu'elle me dit d'une voix bien claire, comme
+quelqu'un qui ne dormait pas:
+
+--Quoi donc, mon homme?
+
+--Tu es sûre que la veilleuse est éteinte?
+
+Elle hésita:
+
+--Oui... Mais oui...
+
+--Ça n'est pas vrai! Je suis aveugle!
+
+--Mon pauvre homme... Mon pauvre homme...
+
+--Lève-toi, criai-je... Ouvre les volets... que je voie.
+
+--Mais ce n'est pas la peine; il n'est pas jour encore...
+
+--Si! si! Lève-toi! Ouvre!
+
+J'entendis la fenêtre grincer et les persiennes battre.
+
+--Tu vois bien, murmura-t-elle, qu'il fait nuit.
+
+--Ah! bon Dieu! Je respirai! Elle m'avait dit vrai! J'avais cru, tant
+les heures m'avaient paru longues, qu'il faisait jour, que la veilleuse
+brûlait et que je ne la voyais plus... Il faisait encore nuit, bien
+nuit!...
+
+Alors, monsieur, dans le silence et dans _ma nuit_, le petit coq, muet
+depuis des jours, chanta! Il chanta, d'une voix triomphante qui dut
+gonfler son cou et le dresser sur ses petites pattes.
+
+Il chanta, et je compris que le jour que je ne verrais plus jamais était
+là, que la veilleuse éclairait la pièce, et que ma femme, depuis des
+heures, me mentait pieusement, pour retarder l'instant où j'aurais tout
+appris!...
+
+Le coq chanta encore, joyeux, peut-être parce qu'il savait que j'étais
+aveugle, et j'entendis ma pauvre vieille qui pleurait.
+
+
+
+L'Horloge
+
+Presque cachée au fond d'un jardin inculte, avec ses volets toujours
+clos, ses murs qui s'effritaient, rôtis par le soleil, lavés par les
+averses, son toit de briques d'où jamais une fumée ne s'élevait, elle
+était vraiment bizarre cette petite maison que, dans le pays, on nommait
+la «Maison du Crime».
+
+J'avais toujours eu le désir de la visiter sans jamais en trouver le
+moyen, lorsqu'un jour je vis se balancer contre la porte un écriteau
+avec ces mots: «A louer».
+
+Je crus d'abord à une plaisanterie. Pourtant, je ne sais quelle
+curiosité me poussant, je sonnai. Grêle, avec un son fêlé, une cloche
+tinta. J'attendis... Enfin il me sembla qu'un bruit venait du fond de la
+maison. Je prêtai l'oreille... J'entendis un frôlement de pas traînants,
+des tintements de clefs... des grincements de serrures... et la porte,
+ayant crié sur ses gonds, s'ouvrit. Un grand vieillard s'avança vers
+moi. Sa mise était sévère, son allure cérémonieuse et digne, son visage
+impassible et sa démarche lente: c'était bien l'étrange habitant qu'il
+fallait à cette étrange demeure.
+
+Il traversa l'allée, ouvrit la grille, et, s'effaçant pour me laisser
+passer, me dit d'une voix sans timbre:
+
+--C'est pour louer, monsieur?
+
+A tout hasard, je répondis: «Oui».
+
+Dans ses yeux, un étonnement passa. Il s'inclina, puis, ayant avec soin
+refermé la grille, murmura:
+
+--Fort bien. S'il vous plaît de me suivre...
+
+La maison n'offrait par elle-même rien de particulièrement intéressant.
+Tout y était vieux, triste, délabré. Le long des murs, les papiers,
+par endroits, s'étaient déchirés et pendaient, laissant voir le plâtre
+jauni. Des cadres à la vitre embuée recouvraient des gravures passées;
+les meubles, d'une forme antique, étaient couverts d'une couche épaisse
+de poussière, et les feuillages du jardin tamisaient si étroitement la
+lumière que les pièces s'éclairaient à peine d'une lueur indécise, quand
+on poussait les volets.
+
+Le maître du logis me guidait dans l'appartement, refermant les portes
+avec un soin silencieux, me renseignant en quelques mots brefs:
+
+--Ici, une chambre à coucher. Un cabinet de toilette. Là, une autre
+chambre. La lingerie communiquant avec une chambre d'amis. A l'étage
+supérieur, les communs, le grenier.
+
+La visite achevée, je dis machinalement--pour dire quelque chose:
+
+--C'est tout?
+
+Il s'arrêta, me fixa longuement, comme si ma question avait eu quelque
+chose d'insolite, puis, ayant choisi dans son trousseau une clef, il
+l'enfonça dans une serrure qu'il fit jouer, et me répondit d'une voix
+bizarre:
+
+--Non. Il y a encore cette pièce.
+
+J'entrai. Il y faisait très sombre, très humide. Je distinguai une
+fenêtre munie d'épais barreaux, deux escabeaux, une table carrée poussée
+le long d'un mur. Il entre-bâilla les volets, et, dans le demi-jour
+revenu, j'aperçus, pendant à un crochet du plafond, une corde avec
+un noeud coulant, et, dans un coin, une horloge de campagne, si
+poussiéreuse qu'elle n'avait plus de couleur, et qui, malgré qu'elle
+semblât, ainsi que tous les objets de cette maison, n'avoir pas été
+touchée depuis des années, battait l'heure d'un tic-tac lugubre et
+régulier.
+
+De suite, cette simple horloge retint mes regards et ma pensée avec une
+force si extraordinaire que la parole de l'inconnu résonnant dans cette
+salle basse, me fit à peine tressaillir.
+
+--C'est ici la chambre du crime.
+
+Je me tournai vers lui. Il était immobile; pas un muscle de son visage
+n'avait bougé. Il ajouta--et je crus discerner une sorte d'ironie dans
+sa voix:
+
+--... Puisque cette maison est la maison du crime!...
+
+Je le regardai, stupéfait, j'entendais derrière moi le tic-tac de
+l'horloge. Il n'eut l'air de remarquer ni ma surprise, ni ma pâleur, et,
+m'ayant désigné un des escabeaux, il s'assit sur l'autre, et poursuivit:
+
+--Je vous dis cela, monsieur, car je n'ai pas cru un seul instant que
+vous fussiez venu ici pour louer... Ne protestez pas!... Vous êtes venu
+ici pour voir... Vous avez vu... Vous êtes venu ici pour savoir... Eh
+bien! vous allez savoir...
+
+Cela semble toujours ridicule lorsqu'un homme de mon âge--j'ai bien
+près de quatre-vingts ans, parle d'amour. Cependant, c'est une histoire
+d'amour que je vais vous conter. Elle remonte à plus d'un demi-siècle.
+La voici: je me suis marié très jeune--je n'avais pas vingt-trois
+ans--avec une femme que j'aimais à la folie, et qui m'aimait aussi--je
+le croyais du moins. Afin d'éviter les importuns, de jouir en paix de
+mon bonheur, j'avais acheté cette petite maison, et nous étions venus
+l'habiter. Pour être tout à fait sincère, je vous dirai qu'il y avait
+peut-être dans cette sorte d'exil autre chose que le souci d'abriter ma
+lune de miel. Il y avait surtout un vague besoin de soustraire ma femme
+aux tentations du monde, car j'étais d'une jalousie farouche. Nous
+vivions là depuis quelques mois, lorsqu'un jour je fus appelé auprès
+d'un parent malade.
+
+Ici, c'est l'éternelle histoire de l'adultère. Je revins plus tôt que
+je ne le pensais, qu'elle ne le pensait surtout. J'ouvris la porte sans
+méfiance, j'entendis un murmure confus de voix; comme par enchantement,
+toutes les lumières s'éteignirent... Je m'élançai dans l'escalier... une
+forme fuyait... Je me jetai à sa poursuite, et là, devant la porte de
+cette pièce, je saisis le fuyard au collet. Tout en le maintenant du
+poing contre le mur, je fouillai dans ma poche, je pris une allumette,
+et, devant moi, je vis un homme à demi vêtu, pieds nus, livide, qui
+essayait de se débattre sous mon étreinte.
+
+Sur le premier moment, je crus avoir affaire à un voleur, mais, le
+désordre de sa mise fit naître en moi un terrible soupçon... J'appelai:
+
+--Louise! Louise!
+
+Rien... Traînant l'homme par la gorge, j'allai jusqu'au fond du
+corridor, et, dans le retrait de l'escalier, j'aperçus ma femme, en
+chemise, échevelée, qui, dès qu'elle me vit, se mit à hurler: «Pitié!
+Pitié!...»
+
+... Un être ombrageux et jaloux comme moi, n'a pas été sans réfléchir,
+dans les heures les plus calmes, à ce que serait son attitude s'il
+surprenait sa femme aux bras d'un amant. Je m'étais toujours dit: «Ce
+serait plus fort que moi... Je les tuerais à coups de pied, à coups de
+poing!...»
+
+Eh bien..., pas du tout!... Au lieu du geste impulsif et sauvage que je
+m'attendais à avoir, un calme effrayant terrassa mon instinct. Une haine
+froide, raisonnée, glaça ma fureur, et mon esprit fut assez lucide pour
+comprendre qu'en les tuant sur la seconde, je me vengerais mal, que,
+dans leur épouvante, ils ne sentiraient pas mes coups, et, décidé au
+crime,--mais au crime savant, raffiné,--je les pris tous deux comme des
+loques, je les poussai dans cette pièce, et, une fois que je les vis
+à terre, pantelants, je me penchai sur eux, et, sans un cri, sans un
+geste, je leur dis:
+
+«Vous avez voulu être en tête-à-tête? Soyez heureux! Je vous y laisse.
+Mais prenez bien votre compte d'amour! Il est minuit. Lorsqu'il sera
+quatre heures à cette horloge, je vous tuerai comme des chiens!...»
+
+Puis je sortis, fermant la porte à double tour. Je montai dans mon
+cabinet, et là, tout seul, j'eus une explosion de douleur, et sanglotai
+longtemps, la tête dans mes mains.
+
+Soudain, la petite pendule de la cheminée sonna... Un... deux...
+trois... je tressaillis... trois heures!... Je regardai le cadran. Mais
+non! C'étaient quatre heures moins un quart qui venaient de sonner... Je
+passai ma main sur mes yeux, comme au sortir d'un rêve, et tout haut,
+pour être sûr de moi, je prononçai:
+
+--Allons! Il faut punir maintenant!...
+
+Dans le tiroir de mon bureau, je saisis mon revolver, j'y glissai six
+cartouches. Je pris un candélabre, et je descendis...
+
+Je devais être effrayant à voir, mais je ne tremblais pas. Dans
+l'escalier, je prêtai l'oreille... Un tel silence planait sur toute la
+maison, que je me demandai une seconde: «Se seraient-ils enfuis?...»
+
+Je m'engageai dans le corridor. Je n'entendais toujours rien, si ce
+n'est le tic-tac profond de l'horloge qui, dans la salle basse, allait
+marquer l'heure des misérables. Je posai le candélabre à terre, et
+regardai ma montre: quatre heures!... D'un geste décidé, je saisis
+la clef... quand un éclat de rire... un éclat de rire effroyable,
+surhumain, me traversa les oreilles... Je restai, une seconde,
+étranglé de frayeur... Un silence... Je me crus le jouet de quelque
+hallucination, et j'ouvris violemment la porte.
+
+Alors, monsieur, je vis une effrayante chose:
+
+Attaché par le cou à cette corde, l'homme se balançait dans le vide, et,
+dans un coin, tapie comme une bête, les yeux hagards et les ongles aux
+dents, ma femme me dévisageait. Tout d'un coup, elle se mit à rire,
+de ce terrible rire qui m'avait glacé tout à l'heure. Elle riait aux
+éclats, puis se taisait. Sa figure prenait soudain une expression
+indicible d'angoisse, et, la face tournée vers un coin de la salle,
+fixant une chose que je ne voyais pas, elle disait des mots sans suite,
+parmi lesquels, un seul, toujours le même, revenait sans cesse:
+
+--L'horloge!... L'horloge!...
+
+Moi, venu en justicier, je restais effaré, entre ce pendu et cette folle
+qui geignait sans répit: «L'horloge... L'horloge!...» Je demeurais
+stupide devant cet inexplicable dénouement. Fallait-il croire que
+l'homme eût été assez lâche pour se suicider, n'osant affronter ma
+vengeance, et laisser sa complice seule en face de moi?...
+
+... La lueur sale de l'aube naissante glissait doucement dans la pièce.
+Brusquement, ma femme poussa un cri en étendant les bras:
+
+--Là! Là!...
+
+Mon regard, machinalement, suivit son geste, et, devant moi je ne vis
+rien que l'horloge.
+
+D'abord, je ne compris pas; puis, une chose d'apparence très simple me
+frappa: l'horloge battait. Dans la haute gaine, son tic-tac résonnait
+comme un coeur dans une poitrine. Son large cadran faisait tache dans le
+coin d'ombre; on y pouvait lire les chiffres...
+
+Mais ce cadran n'avait pas d'aiguilles!...
+
+Et soudain, la vérité se fit jour en moi, l'effroyable agonie des deux
+misérables m'apparut. Je la suivis, je la vécus avec eux par la pensée,
+et, aujourd'hui, je peux, d'une façon certaine, expliquer comment les
+choses se passèrent. Je leur avais dit: «Quand il sera quatre heures à
+cette horloge, je vous tuerai.» La porte fermée, ils avaient essayé de
+fuir; mais quand ils s'étaient rendu compte que c'était impossible, que
+tous leurs efforts seraient vains, dans leur cerveau vidé par la peur,
+ils n'avaient plus entendu que ce tic-tac dont chaque note tirait une
+goutte de leur sang. Ensuite, perdant la tête, par ce reste d'instinct
+qui fait que le condamné se cramponne à l'existence au pied même de
+l'échafaud, ils avaient voulu se rendre compte de ce qui leur restait
+à vivre et s'étaient rués vers l'horloge... Mais, l'horloge sans
+aiguilles, l'horloge qui savait le temps, le martelait de son
+va-et-vient implacable, ne voulait plus dire son secret: elle l'avait
+dans le ventre, et le gardait bien!... Et ils eurent beau épier son
+souffle, compter ses battements, ils entendirent sa chanson lugubre, et
+ne la comprirent pas.
+
+Alors, les secondes devinrent pour eux des heures, des nuits, des
+siècles! Chaque bruit était peut-être le dernier?... Autant de fois le
+balancier buta, autant de fois ils eurent l'angoisse du massacre.
+A chaque oscillation, ils crurent voir cette porte s'ouvrir... Ils
+moururent ainsi cent fois, mille fois, déchiquetés, par bribes!... Ah!
+je n'avais pas prévu ce supplice-là, ce supplice grand comme le Destin
+qui leur étreignit lentement, d'une main pesante, impitoyable, le coeur,
+la peau, la raison.
+
+Les hommes ne savent pas punir comme cela, monsieur, et dans cette
+minute, j'ai béni le ciel.
+
+Bien entendu, je fus arrêté, et jugé. Devant le tribunal, j'ai cru
+inutile d'expliquer les événements... Je tenais si peu à la vie...
+Pourtant, il faut penser que mon heure n'était pas arrivée, puisque,
+accusé--et convaincu--d'assassinat, je bénéficiai de circonstances
+atténuantes, et fus condamné à cinq ans de prison seulement!
+
+Après, je suis revenu ici. J'ai laissé toutes choses en place. Rien ne
+vit plus autour de moi que cette horloge, et je la remonte pieusement.
+Je reste parfois des heures à contempler son cadran vide... Je lui
+parle... Je crois, en vérité, que les choses ont une âme, car, par
+moments, il semble me regarder, ce cadran.--Mais, maintenant, c'est
+fini. L'horloge peut se taire: ma femme s'est éteinte, il y a deux
+jours, dans une maison de fous.
+
+D'autres gens habiteront entre ces murs... Ils y auront des
+tristesses... des joies... Nul n'y goûtera plus les âpres voluptés de la
+vengeance que j'y connus...
+
+Il parla encore longtemps... La nuit tombait... Des ombres s'étalaient
+aux murs gris de poussière. L'horloge avec son cadran vide, l'horloge
+qui avait vu tant d'effrayantes choses, l'horloge pleurait dans sa gaine
+de bois...
+
+
+
+Le mauvais Guide
+
+Combien s'était-il écoulé de jours, de semaines ou de mois, depuis qu'il
+pourrissait au fond de ce cul de basse fosse?... L'homme n'aurait pu le
+dire.
+
+Dans son cachot tout rempli d'ombre, nulle lueur ne passait. En s'aidant
+des genoux et des mains, il avait, dressé sur sa couchette scellée au
+mur, tâté le plafond de sa prison. Mais, pas plus là qu'aux parois
+lisses, ni qu'aux dalles humides, ni qu'à la porte aux fers rouillés,
+ses doigts n'avaient trouvé le moindre trou, la moindre fente.
+
+D'abord, il avait pensé que ses yeux s'habituant à la nuit cruelle
+finiraient par y distinguer les objets; que, sa raison aidant ses sens
+exaspérés, il pourrait deviner, parmi ces ténèbres, un peu de l'âme
+impalpable du jour qui ne disparaît jamais tout à fait pour les vivants.
+
+Mais ses yeux grands ouverts avaient en vain pleuré dans la nuit, ses
+paupières avaient saigné sous l'effort inutile: tout était noir, tout
+restait noir.
+
+Il n'entendait, dans ce tombeau où traînait sa trop lente agonie, que,
+de temps en temps, le pas du geôlier qui lui apportait sa pitance.
+Pendant une seconde, la porte de son cachot s'entr'ouvrait. Ses yeux
+clignotants pouvaient voir la tache rousse d'une lanterne, et la tache
+plus pâle d'une face penchée ou d'une main tendue, car l'ombre des
+couloirs se mélangeait à l'ombre impénétrable de sa cellule. Puis, la
+porte se refermait. Le bruit de pas dans les corridors allait diminuant,
+et, de nouveau, le grand silence épaississait sa nuit.
+
+Parfois aussi, il entendait le vent gémir, et le clapotis monotone de
+l'eau qui, dans les fossés, venait battre les murs du donjon. Des rêves
+fous de ciel, de liberté et de lumière avaient d'abord hanté son sommeil
+agité. Puis, de ses songes mêmes, la lumière désapprise s'en alla. Il ne
+lui resta plus que la seule obsession de s'échapper de ce sépulcre; des
+plans s'enchevêtrèrent dans sa tête égarée, tous et toujours aboutissant
+au même but: la fuite!
+
+Un jour--ou une nuit, il n'aurait su le dire--comme il songeait, assis
+sur sa couchette, le bruit des pas du geôlier le tira de sa torpeur.
+Bien que, depuis longtemps, il eût cessé d'éprouver, à l'approche de ce
+vivant, le moindre émoi, comme son estomac criait la faim, et que ses
+lèvres desséchées avaient besoin de se désaltérer, il se leva et se mit
+à marcher à tâtons.
+
+Une bouffée d'air froid jeta autour de lui une odeur aigre de pierre
+humide. A la lueur du falot, il vit à terre sa cruche et son écuelle.
+L'huis entr'ouvert se referma. Il étendit la main vers la cruche de
+grès, mais, au moment de la saisir, il s'arrêta: un cri étrange avait
+traversé le silence. Il attendit, croyant avoir mal entendu. Il fit un
+pas: le même cri monta du sol. Il s'agenouilla, modulant doucement un
+claquement de lèvres, comme pour appeler un chien. Rien ne répondit.
+Rampant, à quatre pattes, il tâtait les dalles autour de lui. Ayant
+trouvé la cruche, il la prit et se mit à boire à grands coups, puis, la
+reposa dans un angle.
+
+Soudain, un contact visqueux et froid le fit tressaillir. Sous sa main,
+une chose sembla fuir, et le cri qui l'avait étonné, tout à l'heure,
+s'éleva, fluté, étrange. Il resta, sans bouger, le poing fermé sur la
+masse gluante qui semblait palpiter, battre à coups rapides et rythmés
+entra ses doigts. Le cri, une nouvelle fois, vibra dans ses oreilles. La
+chose se ramassa sous son étreinte, pour s'échapper. Alors, au milieu de
+son dégoût et de son angoisse, une lueur se fit, et malgré lui, il dit,
+presque à voix haute:
+
+--C'est une bête!...
+
+Le son de sa propre voix lui fit peur.
+
+Il répéta:
+
+--C'est une bête... une bête...
+
+Et, tout à coup, il frissonna de tous ses membres; la sueur perla sur
+son front. Plus de doute: le cri étrange, le corps visqueux... c'était
+le cri, c'était le corps d'un crapaud. Un crapaud!... Il s'imagina voir
+la bête horrible, la bête impure, avec son dos zébré, son ventre blanc,
+et ses gros yeux dorés.
+
+Ses doigts se détendirent. Le crapaud retomba avec un bruit mou.
+
+Alors, l'instinct craintif, à la fois, et méchant de l'homme s'éveilla,
+et, d'un coup de talon, il voulut l'écraser. Son pied heurta la bête
+flasque. Il crut l'avoir tuée. Mais le crapaud, mutilé sans être mort,
+se remit à pousser son cri. L'homme le poursuivit, tapant le sol de ses
+mains ouvertes.
+
+A son dégoût insurmontable se mêlait un obscur remords de bourreau. Il
+voulait tuer la bête, non plus seulement pour ne plus risquer de la
+frôler, mais encore pour étouffer sa plainte. Peine inutile. Le cri
+partait, d'ici... de là... et chaque fois que ses doigts croyaient
+atteindre la bête douloureuse, ils ne rencontraient que la dalle glacée
+ou le mur rêche.
+
+Épuisé, les genoux tuméfiés et les paumes sanglantes, il s'étendit sur
+sa couchette, et s'endormit.
+
+Dès qu'il fut éveillé, il songea:
+
+--La bête doit être morte.
+
+Il prêta l'oreille. Pendant un moment, il n'entendit que la plainte
+lointaine du vent. Il respira plus largement, soulagé. Il se leva, et,
+toujours tâtonnant, gagna la porte. Depuis longtemps, à l'aide d'un
+vieux bout de fer oublié dans un coin, il essayait d'en user les gonds.
+Il reprit son patient travail, raclant sans bruit.
+
+Soudain, le cri du crapaud s'éleva:
+
+--Ah! bête immonde, gronda le prisonnier, je te ferai bien taire! Il
+recommença sa chasse, mais en vain. Lorsqu'il croyait tenir la bête,
+elle glissait entre ses doigts.
+
+Cela dura des jours et des jours. S'il ne travaillait pas à déchirer sa
+porte, il rampait pour atteindre l'invisible crapaud. L'appel de la bête
+blessée résonnait à intervalles réguliers. Et le captif, exaspéré, suant
+de peur, sentait par moments sa raison se troubler. Ah! quelle volupté
+c'eût été d'écraser le monstre, de le voir éclater sous sa botte!...
+
+Presque dément, il l'insultait, le provoquait:
+
+--Viens donc! viens donc!... Montre-toi!... ose te montrer!...
+
+... Or, il advint qu'à force de limer les gonds de la porte, ils
+cédèrent et que le battant, ayant pivoté lourdement, s'ouvrit.
+
+Une porte!... Qu'était-ce auprès de ces barrières effrayantes qu'il lui
+faudrait franchir, sans doute, avant que de revoir le jour!... Pourtant,
+une joie infinie réchauffa son courage. Il pensa:
+
+--Puisque Dieu a permis qu'avec mes mains je puisse détruire la
+première, c'est peut-être qu'il veut que les autres s'écroulent devant
+moi.
+
+Le couloir qui fuyait entre les murailles épaisses était à peu près
+aussi sombre que son oubliette. Ses yeux distinguèrent cependant une
+vague lueur venue, il ne savait pas d'où, mais qui adoucissait la nuit.
+Le coeur battant à faire éclater sa poitrine, il prêta l'oreille. Pas un
+bruit. Il se dit:
+
+--Le geôlier dort... Les gardes fatigués sont, sans doute, assoupis...
+En route!
+
+Il fit un pas:
+
+--Par où?... A droite?... A gauche?... Les minutes valent des siècles...
+une seconde, c'est une fortune... je ne puis en perdre une seule... De
+quel côté sont les issues? De quel côté me dirigeant, fuirai-je vers la
+campagne claire?
+
+Il comprit qu'il allait se perdre, qu'il ne trouverait pas d'issue et
+qu'il se jetterait dans les bras des bourreaux. Une rage impuissante
+versa des larmes dans ses yeux. Il rugit:
+
+«Oh! toute ma raison inutile pour un éclair d'instinct!» Il crispait ses
+doigts dans ses cheveux, ses ongles labourant sa peau.
+
+Et voici que, dans le même instant, retentit le cri lugubre du crapaud.
+A la lueur mourante qui tout à l'heure, avait ravi ses yeux, il vit
+luire son corps gluant. Un attendrissement l'envahit, il regarda
+l'animal détesté comme un sauveur. Il se mit sur la pointe des pieds
+pour ne pas le gêner dans sa route, devinant que la bête allait
+d'instinct vers la lumière, et, qu'en suivant sur les dalles sonores la
+trace immonde de sa course, il marcherait, lui, vers le jour radieux.
+
+La bête, estropiée jadis, avançait par sauts maladroits. Il ne la
+quittait plus des yeux, guettant sa piste. Derrière elle il rampa dans
+des corridors, montant et descendant des marches, murmurant avec un
+accent de prière:
+
+--Va... va... Emmène-moi...
+
+Tout à coup, un vent frais caressa son visage, et, devant lui, se
+détacha un pan de ciel, où des étoiles achevaient de briller. Au loin,
+un rais de lumière neigeuse frangé de nuages, lui apparut. Les deux
+mains jointes, il pleura.
+
+Ensuite, secouant son émotion, il avança une jambe: son pied glissa. Il
+posa l'autre: l'autre glissa aussi. Le sol semblait se dérober sous
+lui, il enfonça jusqu'aux chevilles. Il essaya de dégager ses jambes
+prisonnières: il enfonça plus vite. Il était enlisé maintenant jusqu'aux
+genoux. Il étendit les mains, et, ses mains, qu'il croyait appuyer sur
+la terre solide, enfoncèrent dans une boue épaisse... Il descendait,
+descendait... Il voulut appeler: sa voix s'éteignit dans sa gorge.
+La boue montait. Il en avait jusqu'aux hanches... Elle étreignit son
+ventre, glissa jusqu'aux aisselles, effleura son menton et vint frôler
+ses lèvres...
+
+Alors, comme dans un suprême effort, il ouvrait toute grande la bouche
+pour hurler, il entendit le cri qui avait obsédé ses veilles; il sentit
+un corps mou contre sa face blême, et devant lui, ventre gonflé, pattes
+tendues, il vit passer le gros crapaud qui s'étala dans l'eau fétide.
+
+L'homme gémit:
+
+--Ah! tu te venges!...
+
+Puis, il ferma les yeux, râla: «_Mea culpa_» et disparut.
+
+... De l'étang, soudain éveillé, s'élevèrent des coassements joyeux...
+La nuit mourait au bord du ciel changeant. Les rides du marais
+s'élargissaient dans l'ombre... L'eau se tut.
+
+Un oiseau de ténèbres, fuyant le jour à tire d'ailes, effleura de son
+vol la moire sombre de l'étang, et l'aube lente, à travers la pluie
+grise, se hissa tout à fait sur l'horizon.
+
+
+
+Fascination
+
+Il y a une heure, j'étais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n'était
+pas ma liberté ou mon honneur que je jouais: c'était ma tête.
+
+J'ai connu les sommeils terrifiés avec les cauchemars de guillotine.
+J'ai passé avec épouvante mes mains moites sur mon cou glacé, pour
+deviner la route étroite qu'allait y tracer le couteau. J'ai frémi aux
+murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j'ai entendu hurler: «A
+mort!»
+
+Tout cela, d'un seul mot, vient de s'évanouir. Je suis libre. J'ai
+retrouvé la rue bruyante et les lumières des magasins. Tout à l'heure,
+je vais dîner, bien à mon aise. Assis auprès du feu, je fumerai ma pipe,
+et, cette nuit, je m'endormirai calme, reposé, dans le lit tiède qui
+m'attend.
+
+Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu'à cette heure
+où des juges viennent de m'absoudre. Je me demande par quelle aberration
+ils n'ont pas su voir l'être que je suis en réalité. Je demeure interdit
+devant la puissance de la dénégation, et j'ai besoin, pour bien
+reprendre mes esprits, d'écrire la vérité masquée depuis trois mois avec
+tant de cynisme, que j'en arrive, par instants, à me prendre moi-même à
+mes mensonges.
+
+Car, en vérité, je suis un assassin: j'ai tué une femme.
+
+Pourquoi?... Je ne l'ai jamais su exactement.
+
+Pas par jalousie, en tous cas: je ne l'aimais pas. Pas pour la voler: je
+suis riche, et les quelques francs qu'on a trouvés sur elle n'auraient
+pu me tenter. Pas par colère, non plus...
+
+Nous étions dans cette chambre. Elle, debout auprès de cette glace; moi,
+assis, comme je le suis à présent. Je lisais. Elle me dit:
+
+--Descendons... Nous irons faire un tour au Bois.
+
+Sans lever les yeux, je répondis:
+
+--Non, je suis fatigué. Restons.
+
+Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa
+voix m'énerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de
+petits ricanements, de haussements d'épaules. A plusieurs reprises, je
+tâchai de l'interrompre:
+
+--Tais-toi, veux-tu?... Tais-toi, je t'en prie...
+
+Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et,
+tout en marchant, j'aperçus sur la cheminée un petit revolver que j'ai
+coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la
+seconde où je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi.
+La voix de ma maîtresse, qui m'agaçait seulement, au début, m'horripila
+à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'étaient pas les paroles
+qu'elle prononçait qui m'exaspéraient, c'était sa voix, sa voix seule.
+Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en
+aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos,
+de calme absolu. Comment, pourquoi s'établit-il dans ma tête un
+rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne
+pouvais obtenir?... Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se
+précisèrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gâchette, et je
+vis aussi la femme tombant, sans un cri.
+
+En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui
+traversent le cerveau sans que la pensée s'y arrête. Mais, cette fois,
+on eût dit qu'en passant, cette vision s'était brusquement accrochée à
+ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y
+emmêlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher.
+Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais détacher mes regards.
+Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui.
+
+Il était là, devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d'ivoire,
+son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avançai, puis
+je retirai la main. C'était plus fort que moi. Un besoin me venait de le
+saisir, de le toucher.
+
+On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables.
+Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me
+cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicidés,
+pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent,
+me trouvant seul, en wagon, j'ai éprouvé le désir maladif de tirer le
+signal d'alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m'attirait.
+J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre était absurde,
+qu'on m'infligerait une peine sévère; si le hasard d'un arrêt brusque,
+ou le passage d'un train, n'avaient détourné violemment ma pensée, je
+suis persuadé que j'aurais succombé à la tentation.
+
+Eh bien! dans ce moment, j'éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes
+mains n'obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s'il se
+fût agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre où
+ils allaient aboutir.
+
+Parlait-elle?... Se taisait-elle?... Je l'ignore. La seule chose dont je
+conserve la perception et le souvenir assez nets, c'est que, l'arme à la
+main, je marchai vers elle, que mon poing s'éleva, et que, lorsqu'il fut
+à la hauteur de son front, j'appuyai sur la détente. Cela fit un bruit
+sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite,
+sous la paupière droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu'on
+lâche et qui s'étale sur les tapis.
+
+Alors, instantanément, la raison me revint. Une terreur folle s'empara
+de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insensé dans tous les
+coins de la chambre, sans songer même à me pencher sur ma victime, et,
+je ne sais quel instinct de basse lâcheté me poussant, j'ouvris la
+porte, et, galopant dans l'escalier, je criai:
+
+--Au secours!... Elle s'est tuée!...
+
+Tout d'abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvèrent bien
+improbable. Je fus arrêté. L'instruction fut longue. J'aurais pu, d'un
+seul mot, tout élucider. Je n'avais qu'à dire:
+
+--Voilà comment les choses se passèrent.
+
+Je persistai à nier, opiniâtre. Et comme en fin de compte, il faut
+toujours assigner un mobile à un acte criminel, et qu'aucun n'avait pu
+être retenu contre moi, je fus acquitté.
+
+J'envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je
+n'eus pas tort de mentir. Si j'avais conté aux jurés ce que j'écris ici,
+m'auraient-ils cru? m'auraient-ils absous? Je crois que j'ai bien fait
+de nier. Il y a de ces vérités qui ressemblent, à s'y méprendre, au
+mensonge...
+
+... Mon Dieu, que c'est donc bon d'être libre, de pouvoir aller et venir
+à sa guise!
+
+De ma fenêtre, je vois la rue, les maisons et les arbres... C'est
+ici même que le drame s'est passé. On ne voulait pas me donner cette
+chambre. J'ai tenu, moi, à m'y retrouver. Je ne crains pas les spectres.
+Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse là. Il
+semble que les souvenirs s'éveillent plus volontiers dans les endroits
+où ils naquirent.
+
+... Vraiment, cette confession m'a tout à fait remis. J'ai l'âme claire,
+nette, comme lavée.
+
+Je vais tâcher d'oublier ce mauvais rêve. J'irai vivre à la campagne,
+loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom.
+Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de
+paysan... Je ne me reconnaîtrai plus moi-même.
+
+Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce
+revolver que tout à l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me
+rappellerait des heures trop pénibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en
+achèterai un autre.
+
+Il est devant moi, tandis que j'écris, et sa vue me fait mal. Pourtant,
+c'est peu de chose!... Il est joli... on dirait d'un bijou, d'un bibelot
+coquet... Vu ainsi, ça n'a pas l'air méchant.
+
+... Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux.
+Il est aussi très froid... Il m'effraie un peu... C'est mystérieux,
+cette arme qui dort... Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe
+aiguë et la lame tranchante... Ça, rien: Il faut savoir... Je ne veux
+pas le conserver... Je le vendrai, dès demain... Oh! le vendre?... Je le
+donnerai... Eh bien! non! Je le jetterai...
+
+Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque
+temps. Je le regarde trop... C'est bien naturel, n'est-ce pas?... Il est
+là, comme un témoin muet... Décidément, je ne le conserverai pas une
+heure de plus.
+
+... J'écris toujours, avec cette arme devant moi.
+
+--Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés
+dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?... Je les
+imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder... d'abord, puis, leur
+résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher
+leurs yeux du pistolet?... s'ils ne sont pas invinciblement attirés,
+fascinés?...
+
+Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?--Le plus dur, ce doit
+être le simple geste d'étendre la main, de prendre l'arme, et d'en
+sentir le froid...
+
+... Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche... j'appuie le canon
+contre ma tempe... Ce n'est pas une sensation autrement désagréable...
+Un tout petit frisson... ensuite, l'acier s'échauffe au contact de la
+chair...
+
+Non, ce n'est pas cela qui doit être le plus horrible... C'est la
+seconde où l'on presse la détente... le dernier ordre que l'âme va
+donner à la machine...
+
+... Qui sait?... Cela non plus n'est rien, peut-être?... Quand le
+vertige vous a pris, on se sent attiré irrésistiblement.
+
+ Je sens très bien cela...
+ ... On n'est plus rien...
+ ... On ne sent plus rien...
+ ... L'inconnu vous appelle,
+ ... vous tire... vous happe...
+ ... Et on appuie sur la déten...
+
+
+
+Circonstances atténuantes
+
+Ce fut par le journal que la Françoise apprit l'arrestation de son gars.
+
+La chose lui sembla d'abord si monstrueuse qu'elle n'y voulut point
+croire.
+
+Son gars, son petit gars, si poli, si timide, qui était venu un mois
+auparavant passer les congés de Pâques auprès d'elle; son gars, un
+voleur et un assassin?... Elle le revoyait! dans son uniforme de
+fantassin, avec sa bonne figure; elle sentait encore sur ses joues
+ridées la caresse de son gros baiser d'au revoir, et, remuant ces
+souvenirs doux et tranquilles, haussait les épaules, se répétant:
+
+--Sûr, ils se sont trompés. Ce n'est pas lui.
+
+Pourtant, c'était bien écrit, en grands caractères: «Un soldat
+criminel.» Ça se passait dans la garnison du petit, et l'on disait son
+nom, en toutes lettres.
+
+Elle demeurait atterrée, les lunettes levées sur le front, les mains
+jointes, la bouche tremblante, parlant toute seule, dans le silence
+tiède de la cuisine, regardant sans les voir le vieux chien assoupi près
+de la porte ouverte, et l'horloge qui, dans sa gaine, coupait le temps
+de son tic-tac grave et traînant...
+
+Quelqu'un entra. Elle sursauta:
+
+--Qui est là?
+
+Ayant reconnu une voisine, et ne voulant pas laisser deviner son
+trouble, elle ajouta:
+
+--Je dormais... Il fait si chaud...
+
+Elle, d'habitude un peu silencieuse, réservée, parlait, parlait...
+posant les questions et faisant les réponses, de crainte qu'on ne
+l'interrogeât, se demandant, tandis qu'elle débitait ses phrases
+décousues:
+
+--Sait-elle?...
+
+Elle se tut, ne trouvant plus de mots. Avec un drôle d'air, la voisine
+lui dit:
+
+--Y a-t-il longtemps que vous n'avez eu des nouvelles du fils?
+
+--Non... Ce matin.
+
+Elle n'ajouta pas comment! Tout aussitôt, un grand besoin lui vint
+d'être consolée, rassurée, d'entendre une autre voix que la sienne se
+révolter, proclamer: «C'est une erreur! Ce n'est pas lui, voyons!...»
+
+Elle montra le journal, et, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre
+plaisant:
+
+--Vous avez lu?... Est-ce drôle, hein?
+
+La gorge sèche, avec des larmes au bord des paupières, elle ajouta:
+
+--On est bête, tout de même... Sur le premier moment, ça m'a donné un
+coup!... Faut-il!...
+
+La voisine se taisait toujours. Elle répéta:
+
+--C'est drôle, hein!... C'est drôle!...
+
+--Oui, c'est drôle qu'ils soient deux à porter le même nom dans le même
+régiment.
+
+Avec un grand soupir, la vieille s'écria:
+
+--Je me disais bien, aussi!... Voilà... Ils sont deux... Ce n'est pas le
+mien!...
+
+--Mais, je ne sais point, fit la commère. Je vous demande... Ce serait
+à souhaiter... parce que, une supposition que ce soit lui... On raconte
+déjà que c'est lui qui avait fait le coup chez le tonnelier... Oui, les
+300 francs qu'on a volés, juste comme il était en permission.
+
+La mère s'était dressée, toute pâle, les poings fermés:
+
+--Peut-on dire!... Ça n'est pas lui, non, ça n'est pas lui... Vous
+n'avez pas honte!... Qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous vous
+mettiez tous après nous?... Pauvre petiot!... On va bien voir!...
+
+Et, sans fermer la porte derrière elle, sans même prendre ses sabots,
+elle courut jusqu'à la gare.
+
+Elle arriva à la ville sur le coup de sept heures. Durant le voyage,
+sa terreur n'avait fait que croître. Elle ne disait plus: «C'est
+impossible!» mais: «Si c'était vrai!...» La route lui avait paru
+interminable, tandis que, devant elle, filaient la campagne, les champs,
+les poteaux télégraphiques et les fils qui montent et descendent dans
+un balancement vertigineux. Lorsque le train stoppa, elle se mit à
+trembler, trouvant presque que l'instant où elle allait savoir enfin
+était trop vite arrivé.
+
+Elle murmurait des _Pater_ et des _Ave_, ajoutant des supplications aux
+prières qui, machinalement, venaient à ses lèvres:
+
+--Oh! bonne Vierge, vous n'avez pas voulu ça, n'est-ce pas?... Les
+belles prières que je vous ferai tout à l'heure!...
+
+Derrière la grille, la cour de la caserne s'allongeait toute blanche,
+avec ses bâtiments carrés. Des soldats étaient assis sur le pas de la
+porte, causant, dans le calme du soir. Son petit lui avait appris à
+connaître les grades. Très humble, elle s'arrêta:
+
+--Pardon, monsieur le sergent, je voudrais vous demander un petit mot.
+Voilà...
+
+Elle hésita, n'osant dire tout de suite sa vraie peur.
+
+--Voilà... C'est rapport à mon fils... Michon, Jules, de la 3e
+compagnie... Je voudrais savoir si... je pourrais le voir...
+
+Elle essaya de sourire:
+
+--Je suis sa mère... sa maman... Non? Eh bien!... où est-il donc?...
+il n'est pas malade, je pense?... Alors?... Si, je sais?... Non, mais
+non... je ne sais pas... Il est puni?... A la salle de police?...
+non?... En... en prison... vous dites?... Il va passer en conseil de
+guerre?...
+
+Elle cacha sa tête dans ses mains:
+
+--Bonne Dame, c'était donc vrai! Bonne Dame!...
+
+Elle s'éloigna, titubant presque. A la prison militaire, on lui dit
+que le petit était au secret, et ce mot de secret grandit encore son
+épouvante. Elle le vit seul, à jamais séparé du monde, enfermé. On lui
+dit d'aller voir son avocat, et, du même pas heurté, elle s'en fut chez
+l'avocat. Par lui, elle sut toute la vérité. Le doute n'était
+plus possible. Le petit avait tué pour voler; on avait retrouvé
+l'argent--près de six cents francs--dans sa paillasse... Enfin, il avait
+avoué.
+
+Quand elle eut vainement pleuré, supplié pour qu'on le lui laissât voir,
+elle rentra au village. Chacun savait. Craignant les paroles et les
+regards, elle revint chez elle, à la nuit. Comme une pauvre bête qui
+redoute les coups et qui se cache, elle n'osait plus sortir, gardant
+ses persiennes fermées, prenant chaque matin, en tremblant, le journal
+glissé sous sa porte.
+
+Ainsi, elle lut tous les détails du crime et tout ce dont on accusait
+son enfant. Des gens avaient déposé devant le juge, et tous laissaient
+entendre que c'était le fils Michon qui avait volé le tonnelier. Ça,
+ça n'était pas vrai! Elle en jurerait... Puis de cela aussi, elle se
+prenait à douter.
+
+Au bout d'un mois, elle retourna chez l'avocat. Maintenant, elle ne
+demandait plus à voir son fils, non qu'elle eût cessé de l'aimer, grand
+Dieu!... Elle avait honte...
+
+--Qu'est-ce qu'ils vont lui faire, mon bon monsieur? Vous n'allez pas me
+le laisser prendre...
+
+--Ma pauvre femme, j'ai bien peur... Si seulement je trouvais une
+circonstance atténuante...
+
+--Comment dites-vous ça? Une circonstance... qu'est-ce que ça
+signifie?...
+
+--Ça signifie quelque chose qui diminuerait sa faute aux yeux des juges.
+Tenez, par exemple: un homme vole; si on peut prouver que la misère
+l'a poussé, qu'il a volé, c'est vrai, mais pour donner du pain à ses
+enfants, eh bien! c'est une circonstance atténuante. Tandis que lui! Il
+n'en est même pas à son coup d'essai. Cet autre vol--qu'il nie--mais...
+Enfin, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de tenter.
+
+La Françoise s'en retourna, plus lasse et plus douloureuse que jamais,
+l'esprit torturé par ces mots nouveaux: «Circonstances atténuantes».
+Comme elle aurait voulu la trouver, cette excuse, à quoi s'accrocherait
+peut-être un peu de pardon!... Mais rien. Le crime seul restait évident,
+monstrueux, sans rien qui pût en amoindrir l'horreur...
+
+Le jour du jugement arriva. Elle repartit, achevant de gravir son
+calvaire. Dans le train, elle priait, invoquant tous les saints,
+et, dans sa tête vide, ces mots, si souvent répétés, résonnaient:
+«Circonstances atténuantes... Circonstances atténuantes...»
+
+Elle attendit dans une pièce triste, avec les témoins qui parlaient tout
+bas devant elle. Quand vint son tour, elle entra d'un pas incertain,
+clignant des paupières sous la lumière trop blanche, et, tout de suite,
+son regard fut sur le gars qui, la tête baissée, un mouchoir à grands
+carreaux bleus dans les doigts, pleurait à courts sanglots... Ensuite,
+elle se raidit devant les juges.
+
+Elle avait voulu comparaître. A cette heure, elle se demandait
+pourquoi... Elle ne savait rien, la pauvre vieille; elle n'avait rien
+à dire!... Qu'est-ce qu'elle était là?... Rien. La mère de ce petit,
+simplement. Elle l'avait fait, oui... caressé, oui... élevé, oui... Il
+était à elle, pourtant... Mais non, il n'était plus à elle aujourd'hui.
+
+A toutes les questions, elle répondait par des signes ou
+d'inintelligibles paroles. Un grand silence pesait sur la salle. Une
+infinie pitié descendait sur cette paysanne en deuil, tassée par le
+chagrin.
+
+--C'est votre seul enfant? dit le président.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tant qu'il a été chez vous, avez-vous eu à vous plaindre de lui?
+
+--Oh non! monsieur!...
+
+--Lui connaissiez-vous de mauvaises fréquentations?
+
+--Jamais. Ni son père, que tout le monde aimait et respectait, ni moi,
+n'aurions permis... On peut dire que nous étions bien estimés, allez!...
+
+--Nous savons, nous savons...
+
+Puis se tournant vers l'accusé:
+
+--Vous le saviez aussi, et c'est bien pour cela que, vous sentant à
+l'abri derrière l'honorabilité de vos parents, vous profitiez de votre
+séjour chez votre mère pour voler... Comment soupçonner le fils de
+si braves gens?... D'aucuns peuvent dire: «Je ne suis qu'à demi
+responsable. Les mauvais exemples que j'eus sous les yeux m'ont perdu».
+Vous, vous n'avez même pas cette excuse.
+
+Alors, la vieille parut faire un puissant effort sur elle-même. Dans
+ses yeux tout petits, où les larmes avaient mangé les cils, une lueur
+étrange passa, et, le front baissé, sans un geste, d'une voix qui ne
+tremblait presque plus, elle parla.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur. Il faut que je vous dise la vérité. Le petit
+est coupable, bien coupable, c'est vrai... Mais il n'est pas le
+seul... Tout à l'heure, je vous ai dit que je n'ai jamais rien eu à me
+reprocher... J'ai menti. Les trois cents francs du tonnelier, c'est moi
+qui les ai volés, moi... Quand le petit est venu en permission, je lui
+ai avoué... Alors, cet enfant, il a pris peur... il s'est dit que sa
+mère allait être perdue d'honneur et de réputation... et c'est pour les
+rendre, pour que personne ne porte plainte, qu'il a volé à son tour...
+Enfin, il s'est affolé... il a été surpris... et le malheur s'est fait.
+
+Elle se tut un instant, oppressée; puis, d'un ton plus bas:
+
+--J'ai menti... Je suis une mauvaise femme. C'est moi qui ai été
+le mauvais exemple... Il faut m'arrêter... C'est une circonstance
+atténuante pour lui, n'est-ce pas?... Pardon, monsieur...
+
+Plus courbée, les épaules plus humbles et la tête plus basse, elle
+semblait petite, petite...
+
+... Le fils ne fut condamné qu'aux travaux forcés à perpétuité. Elle,
+mourut peu après, réprouvée par tout le village. On dit pour elle une
+rapide messe, et l'on mit son corps en pleine terre, tout au bout du
+cimetière, en un coin où, dans les plus beaux jours, l'église et son
+clocher n'étendaient même pas leur ombre.
+
+Cette histoire me fut contée près de sa tombe qu'ornaient seules une
+croix de bois noir, abîmée par le temps, et une couronne de perles
+rouillée, tordue, cassée, où, cependant, je pus lire ces mots:
+
+_A Françoise Michon.--Les juges de son fils._
+
+
+
+Le Puits
+
+Assis au seuil de sa maison, les jambes écartées, les deux mains
+appuyées au pommeau de sa canne, le vieux gardait le silence, ce silence
+des paysans dont on ne saurait dire s'il est peuplé de souvenirs ou s'il
+est morne et sans pensée.
+
+La journée s'achevait. Dans le ciel amolli montait l'appel lointain des
+bêtes à l'étable. Un vieux cheval passa, rentrant tout seul à l'écurie,
+tirant derrière lui ses traits qui traînaient sur la route.
+
+Le vieux le suivit des yeux, hocha la tête, et soupira:
+
+--Quand j'aurai ton âge, on ne me verra plus sur les chemins!...
+
+--Il est donc si âgé que cela? demandai-je.
+
+--Vingt ans au moins. Ça fait quatre-vingts ans pour un homme.
+
+--Et pourquoi ne vivriez-vous pas jusque-là?
+
+--Pourquoi?... Regardez-moi. Je n'en ai seulement point cinquante...
+Vous m'auriez donné davantage?... Eh oui! Cinquante ans, et je ne peux
+plus travailler... C'est à peine si je tiens sur mes jambes.
+
+--Vous avez fait une grave maladie?...
+
+--Non. Autant dire même, je ne me suis jamais purgé. Seulement!--il
+heurta du poing son front ridé--seulement, c'est là que ça travaille...
+et on ne fait point des noces d'or avec certains souvenirs. Il y a des
+heures qui comptent plus que des années. Tenez, je vais vous conter mon
+histoire: vous jugerez vous-même.
+
+Il y a de cela bien près de vingt-cinq ans. J'avais connu en allant à
+la ville la femme d'un cultivateur d'un village voisin. Le mari était
+vieux--il avait bien une couple de dix ans de plus que moi. La
+femme avait mon âge. Quand on est jeune, on ne réfléchit guère aux
+conséquences... Et puis, j'aurais réfléchi, voyez-vous, que cela
+n'aurait rien changé, vu que, quand l'amour parle, c'est que la raison
+est en courses.
+
+Une nuit, j'étais auprès d'elle, son mari étant parti le matin pour
+mener des boeufs à la foire, quand j'entendis du bruit dans la maison...
+Je saute sur mes pieds... je passe mes souliers, ma veste; je descends
+l'escalier à pas de loup, je traverse la salle du bas, l'enclos.... Je
+n'y avais pas fait dix pas, que deux coups de fusil me partent dans le
+dos.
+
+Instinctivement, je me jette à plat ventre. Je n'avais rien... Pas une
+égratignure. Mais, comme je me relevais, je vis, sur moi, le mari qui
+brandissait son fusil pour m'assommer. Je me mis à courir de toutes mes
+forces. Il se lança à ma poursuite. Je l'entendais qui hurlait:
+
+--Gredin!... Canaille!... Voleur!... Arrêtez-le!...
+
+En rase campagne, j'aurais eu vite fait de le dépasser, car mes jambes
+valaient mieux que les siennes, et pour galoper, on a plus de vent à
+vingt ans qu'à quarante. Mais, dans ce jardin que je ne connaissais pas,
+il avait l'avantage. Je butais dans les fils de fer, je heurtais les
+cloches à melons, et, chaque fois que je me relevais, j'entendais sa
+voix plus proche qui criait toujours:
+
+--Arrêtez-le!... Arrêtez-le!...
+
+J'arrivai enfin à la haie. M'arrachant la figure et les mains, je la
+franchis. De toute la vitesse de mes jambes je dévalai le coteau. Mais
+lui avait coupé au court, et me barrait la route, juste comme j'entrais
+dans une ferme abandonnée où je comptais bien l'égarer. Il se précipita
+sur moi à coups de pied, à coups de poing. Je tapais, moi aussi, comme
+un furieux. Je le pris à la gorge. Il cessa de cogner, et me saisit à
+bras-le-corps. Il me serrait à m'étouffer. Je voyais ses yeux qui lui
+sortaient de la tête. Mes jambes s'enchevêtraient dans les siennes. Il
+essayait de me mordre...
+
+Mais, tout à coup, le terrain manqua sous nos pas. Il ouvrit les bras...
+je le lâchai... j'entendis à la fois son hurlement d'épouvante et le
+mien... Je me sentis tomber... tomber... et soudain, sous ce bras, sous
+l'aisselle, j'éprouvai une douleur terrible.
+
+Il me sembla que j'avais été agrippé au vol... Quand je revins à moi, je
+ne compris d'abord ni où j'étais, ni comment j'étais retenu... Quelque
+chose m'arrachait les chairs de l'épaule et du bras. Mes deux pieds
+pendaient dans le vide... j'ouvris les yeux. Au-dessous de moi, quelque
+chose luisait, quelque chose de noir qui tremblait, où je voyais danser
+de petites lumières. J'essayai d'écarter les bras. Mais le mouvement que
+je tentai à gauche, me fit hurler de douleur.--J'étendis la main droite,
+et de ma paume ouverte, je cognai un mur froid, humide et gluant. Mes
+talons battaient aussi un mur, et, à chaque coup, cela faisait un bruit
+profond, comme un coup de pierre sur un tonneau vide.
+
+Et voilà que, mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, je vis devant
+moi, tellement près que si j'avais pu allonger la main, je l'aurais
+frôlée, une masse noire qui pendait à la paroi et tressaillait...
+
+Petit à petit, dans cette masse d'abord confuse, je distinguai des
+bras... des jambes... et une tête... une effrayante tête aux yeux
+chavirés, à la bouche tordue... la tête de l'homme qui, tout à l'heure,
+avait roulé avec moi!...
+
+Alors, seulement, je compris. En nous débattant, nous nous étions
+appuyés sur des planches qui recouvraient l'orifice d'un puits depuis
+longtemps abandonné. Les planches, pourries sans doute, avaient cédé
+sous notre poids, et, dans notre chute, nous avions été agrafés par deux
+crochets, vous savez, ces crochets qu'on mettait autrefois dans les
+puits pour y suspendre dans des paniers les bouteilles à rafraîchir,
+histoire d'éviter de dérouler la corde jusqu'en bas.
+
+Nous étions pris, embrochés, comme des moutons à l'étal: moi, par
+l'aisselle, lui--je le voyais maintenant--par le flanc, le ventre
+déchiré, le corps pendant: d'un côté, les jambes, les cuisses--de
+l'autre, le tronc, la tête et les bras...
+
+Jusqu'ici je n'avais entendu d'autre bruit que celui que je faisais
+moi-même en essayant de me débattre.--L'autre, en face, se mit à râler,
+et, dans le puits, son râle ronflait et s'allongeait avec un accent
+effroyable... En même temps, j'entendais un petit clapotis... toc...
+toc... toc... comme de l'eau qui tombe, goutte à goutte dans un vase...
+L'homme saignait lentement dans l'eau par sa terrible blessure... Je ne
+sais pas pourquoi, mais d'entendre ce gémissement, cela diminuait ma
+peur... Vous comprenez, je sentais quelqu'un, quelque chose près de
+moi...
+
+Cela dura ainsi longtemps, très longtemps, puis l'obscurité commença de
+se dissiper. Le matin venait doucement... L'obscurité diminua encore...
+L'homme râlait plus court. Je vis, distinctement, dans ses moindres
+détails son effrayante tête... ses mains aux doigts crochus... les ronds
+que sur l'eau morte du puits faisaient les gouttes de son sang. Puis, la
+plainte se ralentit. Le corps eut une ou deux secousses. Il me sembla
+que la tête se tournait violemment vers moi, que les yeux cherchaient
+mes yeux, que la bouche s'ouvrait pour me crier encore: Gredin!...
+Canaille!... Plus rien... même plus le murmure des gouttes... le
+silence...
+
+Devant ce mort, la peur, une effroyable peur s'empara de moi. Je ne
+sentais plus ma douleur. Je n'avais dans la tête qu'une pensée: j'étais
+là seul, perdu. Nul ne songerait à me chercher dans ce puits. J'y
+mourrais de souffrance, de faim. Crier? Appeler au secours? A quoi bon!
+Pas de chemin à proximité... Pourtant, je criai! j'appelai au secours...
+Rien. Personne ne répondit.
+
+Le jour était venu tout à fait. Le soleil devait être haut sur
+l'horizon. Le coin de ciel que je pouvais apercevoir était d'un bleu
+sans tache... Je grelottais d'angoisse et de froid. Je sentais, je
+devinais cependant, que sur terre il faisait chaud, très chaud, car nous
+étions dans les premiers jours du mois d'août.
+
+Je n'osais plus regarder le corps inerte. Je n'osais plus risquer
+un mouvement, un geste, tant le moindre tressaillement me causait
+d'intolérables souffrances.
+
+Alors, dans mes oreilles, j'entendis un bourdonnement lointain, puis
+plus net et plus proche. Il me sembla que des brins d'herbe frôlaient
+ma figure. J'ouvris les yeux. Ah! ce n'était pas un rêve, un cauchemar!
+J'avais bien entendu. Ce qui bourdonnait autour de moi, c'étaient des
+mouches, des centaines, des milliers de mouches qui volaient près du
+corps immobile... près du mien!
+
+Je ne sais plus combien de temps cela dura. Je sais seulement que je me
+sentis devenir fou. Autant que je pus raisonner, je me rendis compte
+que midi arrivait, ensuite que le soleil s'éloignait... Puis, le corps
+autour de qui dansaient les mouches me parut descendre insensiblement...
+glisser... glisser. J'entendis un grincement d'étoffe qu'on déchire...
+Le corps descendit plus vite... un autre grincement... un craquement
+comme quand on laisse traîner une brique le long d'un mur en pierres mal
+jointes... le bruit violent de quelque chose de lourd tombant dans l'eau
+du puits... Des gouttes rejaillirent jusqu'à moi. J'ouvris les yeux.
+
+Le corps avait disparu. A sa place, un crochet tout rouge où se
+balançait un chiffon de drap... Après, je ne me souviens de rien.
+
+On m'a raconté dans la suite qu'un gamin qui passait par là, s'étant
+penché pour jeter des cailloux, avait appelé au secours. D'après ce que
+j'ai calculé, j'étais resté là près de dix-huit heures.
+
+Maintenant, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de m'y laisser
+mourir. J'ai guéri, du corps, mais je peux dire qu'il ne s'écoule pas
+une heure sans que ça me revienne dans les yeux. Voilà vingt-cinq ans
+que j'ai devant moi cet homme accroché par le flanc, vingt-cinq ans que
+je vois sa figure, que je suis son corps déchiré, que je sens sur ma
+face les gouttes d'eau du puits...
+
+--Et la femme? demandai-je.
+
+Il me dit à mi-voix:
+
+--Folle.
+
+Il poussa un long soupir:
+
+--Ah! je suis vieux, monsieur, bien vieux!
+
+... La nuit était venue presque insensiblement. Une vapeur flottait sur
+la campagne. Au loin, un son de cloche s'éleva...
+
+L'homme ôta son chapeau, s'agenouilla, fit un signe de croix, et me dit
+presque bas:
+
+--C'est à cette heure qu'il est tombé...
+
+Tout se tut. Un murmure tremblait encore dans le ciel. Au bout du
+chemin, un couple d'amoureux s'en allait à pas lents.--Le vieux priait
+en se frappant la poitrine...
+
+
+
+Le Miracle
+
+C'était venu tout doucement. D'abord, il avait senti devant ses yeux
+comme un voile, puis des ombres qui, par instants, obscurcissaient
+tous les objets. Les premiers temps, il se passait les mains sur
+les paupières, et n'y prenait point garde, se disant: C'est de
+trop travailler à la lumière. Il se reposa un peu. Mais le voile,
+insensiblement, s'épaissit; les ombres s'allongèrent, plus grandes et,
+sans oser se l'avouer, il eut peur.
+
+Un soir, après dîner, tout lui paraissant sombre dans la pièce, malgré
+le grand feu de sarments et la lampe allumée, il dit à sa femme:
+
+--Lève donc la mèche; on n'y voit goutte, ici...
+
+--Comment! on n'y voit goutte? Mais la lampe éclaire fort bien!
+
+Il fit: «Ah!...» et se mit à pleurer.
+
+Stupéfaite, elle lui demanda:
+
+--Qu'as-tu?
+
+Il sanglota:
+
+--Je deviens aveugle!...
+
+Et parmi ses larmes, il lui conta en phrases décousues tout ce
+qu'il avait ressenti depuis des mois, son insouciance du début, ses
+inquiétudes, ses angoisses, l'horreur de songer que, bientôt, tout
+allait disparaître pour lui, et qu'il n'y verrait plus, jamais...
+jamais!
+
+Alors, commença le défilé des médecins. Aucun ne sut arrêter les progrès
+du mal, et bientôt il devint tout à fait aveugle.
+
+Sa femme, ses amis, l'entouraient d'attentions et de soins. Il parut se
+faire à son existence nouvelle, à cette vie intérieure et profonde des
+aveugles. Sa face impassible s'éclaira parfois d'un sourire; on eût dit
+qu'il se résignait.
+
+On lui fit quitter Paris pour habiter la campagne. Il s'y trouva bien,
+se plaisant, durant des heures, à rêver, étendu sur une chaise longue,
+tandis que, près de lui, sa femme faisait de la musique ou lui lisait
+des vers. Il lui disait parfois:
+
+--Je suis heureux... très heureux...
+
+Et lorsque, par hasard, il l'entendait soupirer, il cherchait sa main,
+et lui murmurait doucement:
+
+--Tu es là, près de moi... Les seuls qui m'aiment vraiment ne m'ont pas
+abandonné... Je ne regrette rien...
+
+Mais, au fond de son coeur, une infinie tristesse sommeillait. Il se
+souvenait des soleils d'autrefois, de la lumière que, jadis, il aimait
+tant, rêvant, malgré lui, d'un miracle qui lui rendrait ses yeux
+éteints.
+
+Un jour qu'il était assis devant sa porte, une vieille femme s'arrêta
+près de lui:
+
+--Eh bien! mon bon monsieur, ça ne va toujours pas mieux?
+
+--Non... Maintenant, c'est fini!... Il n'y a plus d'espoir...
+
+--Et les docteurs, que disent-ils?
+
+--Rien... Des bêtises...
+
+--Ah! fit la vieille, j'en ai connu un, moi, un savant, celui-là, qui
+saurait vous guérir! Quand mon défunt mari est tombé aveugle, il est
+allé le consulter, vu qu'il avait grande renommée dans le pays, et il
+lui dit comme ça: «Je ne vous promets rien, mon brave... Pourtant...
+on peut toujours essayer!--Ah! que mon homme lui réplique, si vous m'y
+faites voir, je vous donne la moitié de mon bien!--Je ne vous demande
+rien, qu'il lui répond. Entrez à mon hôpital.» Au bout de deux mois,
+oui, monsieur, il commençait à voir. Il s'est éteint brusquement d'une
+congestion, sans ça!... Aussi, je ne serais que de vous...
+
+Le soir même, sur la foi de ce conseil de paysanne, il partit, envahi
+d'un immense espoir sûr, certain que le sauveur était là.
+
+Le docteur l'examina longuement, puis lui dit, comme à l'autre:
+
+--Je ne promets rien... mais j'espère. Par exemple, ce sera long, très
+long...
+
+Il se récria:
+
+--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que je guérisse!...
+
+Quand il fut installé dans la maison de santé, il demanda:
+
+Puis-je garder ma femme avec moi?
+
+--Non... D'ailleurs, comme vous allez rester deux mois, peut-être plus,
+dans l'obscurité, votre femme ne pourrait vous tenir compagnie. En
+outre, il vous faut du calme, un repos moral absolu. Votre femme vous
+rendra visite chaque semaine, et, si vous le désirez, on la tiendra,
+jour par jour, au courant de votre état.
+
+Il fit: «Bien», devenu soudain d'un égoïsme féroce, oubliant tout, à la
+seule pensée de sa vue reconquise.
+
+... Lorsqu'au bout de trois mois, on lui fit quitter la chambre close,
+il demeura quelques instants sans oser lever les paupières, retardant la
+seconde décisive, dans la terreur de n'être pas guéri. Mais, tout d'un
+coup, ayant ouvert les yeux, il poussa un grand cri:
+
+--J'ai vu!... J'y vois!...
+
+Riant et pleurant à la fois, il happait d'un regard vorace le jour béni.
+Il ne distinguait pas encore autre chose qu'une vague lueur. C'était à
+peine, dans sa nuit, un reflet pâle et incertain; pourtant, il criait:
+
+--J'y vois!... Je veux sortir!... Emmenez-moi!...
+
+--Oh! lui dit le docteur, en le calmant d'une petite tape sur l'épaule,
+pas si vite! C'est maintenant qu'il faut redoubler de soins! Ne nous
+fatiguons pas... Pour aujourd'hui, cela suffit.
+
+Il se laissa emmener, docile. Il resta éveillé toute la nuit, ouvrant et
+refermant les yeux très vite, juste assez pour apercevoir la lumière de
+la veilleuse.
+
+Quand il fut un peu remis de sa joie, sa première pensée fut de faire
+écrire à sa femme. Comme elle serait contente! Comme ils allaient être
+heureux à présent!...
+
+Ensuite, l'idée lui vint d'une chose autrement exquise! Puisqu'il devait
+rester ici encore plusieurs semaines, il ne lui annoncerait rien, et,
+un beau jour, comme si le miracle s'était produit brusquement, il lui
+dirait, d'un air très naturel:
+
+--Tiens! cette robe te va bien! ou: «Tu as là un joli chapeau!...»
+
+Elle le croirait fou; alors, il lui jetterait dans un baiser:
+
+--Non! Je ne suis pas fou! J'y vois!
+
+Il demanda le médecin, les infirmiers, tous ceux qui le soignaient, et,
+avec une joie d'enfant, leur fit la leçon:
+
+--C'est bien entendu? Pas un sourire, pas un mot...
+
+On lui promit. Peu à peu, il réapprit à connaître les objets, à
+distinguer les êtres, les visages. Il ne tâtonnait plus; ses gestes
+devenaient précis. Mais, peu à peu aussi, une grande impatience s'empara
+de lui. Il ne tenait plus en place.
+
+--Docteur, je vais tout à fait bien... Laissez-moi m'en aller...
+
+--Non... Pas encore...
+
+--Quand?
+
+--Bientôt. Il ne faut pas, pour quelques jours, risquer de tout
+compromettre.
+
+Comme l'attente le rendait fiévreux, émotif à l'excès, on le laissa
+sortir. Il avait exigé qu'on ne prévînt personne. Il prendrait une
+voiture, et, tout seul, irait jusque chez lui.
+
+Sur le pas de la porte, le médecin lui adressa ses dernières
+recommandations:
+
+--Ne manquez pas de revenir chaque semaine, et surtout ne quittez pas
+vos verres fumés tant qu'il y aura du soleil. Le soleil, voilà votre
+grand ennemi. Si vous aviez une rechute...
+
+--Oh! soyez sans crainte!
+
+Il partit.
+
+C'était une admirable matinée de juin. Il avait rabattu les bords de
+son chapeau pour se garantir de la lumière. La route lui sembla
+interminable. Enfin, les premières maisons du village apparurent. La
+voiture traversa la Grande-Rue, la place du Marché. En bas de la côte,
+il dit au cocher d'arrêter.
+
+--C'est bien là?
+
+--Oui, monsieur, voyez, droit devant vous.
+
+Au bout du raidillon, la petite maison se dressait, toute blanche,
+baignée de lumière, dans le jardin déjà brûlé. L'ombre même était dorée,
+tant le soleil coulait gaiement le long des murs. Comme il était
+très ému, ses jambes tremblaient un peu sous lui. La chaleur de midi
+approchant l'étourdissait aussi. Il gravit la pente lentement. Passant
+la main entre les barreaux de la grille, il leva la targette, et, sur
+la pointe des pieds, de crainte que son pas fît crier les graviers du
+jardin, il avança. Il faisait si chaud que le chien endormi dans la
+niche ne l'entendit pas. Les volets étaient clos. Il voyait tout cela
+pour la première fois, et pourtant il se sentait chez lui. Il se disait:
+
+--Oh! la jolie, la joyeuse petite maison!
+
+Il en imaginait l'intérieur, les chambres confortables et fraîches. Il
+murmurait:
+
+--Mon Dieu, que c'est bon! que c'est bon!
+
+Il fut sur le point d'appeler: «Jeanne! C'est moi! Viens!» Mais il se
+contint. Pour que la surprise fût complète, il heurterait à la porte,
+et, quand elle ouvrirait, il lui tendrait les bras. Il avait si souvent
+rêvé cette minute qu'il aurait pu la raconter dans ses moindres détails.
+Et voici que le rêve était une réalité, une réalité baignée de lumière
+et de joie... pareille au rêve...!
+
+Un banc était adossé contre la maison, juste sous une fenêtre. La
+marche, l'émotion l'ayant un peu oppressé, il s'assit pour reprendre
+haleine. Un murmure de voix vint frapper son oreille. On causait, on
+riait, derrière les volets... Il écouta... Des mots sans suite... deux
+voix.
+
+--Tiens!... Avec qui ma femme parle-t-elle? Ah! c'est mon ami
+Sournize... Que disent-ils? Ils semblent bien gais... Sauraient-ils?...
+
+Il se leva, et, les yeux à la fente des persiennes, regarda dans la
+pièce. Les voix se turent, puis reprirent. Sa femme disait:
+
+--Voyons, veux-tu être sage et me laisser mettre le couvert?
+
+Soudain, il les vit tous les deux dans un rayon de lumière. Elle, la
+tête renversée, les bras chargés de linge, s'abandonnait en riant aux
+bras de son ami qui l'embrassait dans la nuque, sur les yeux, sur les
+lèvres, avec de longs baisers qui la secouaient toute.
+
+Il recula, d'un bond, la bouche ouverte pour hurler. Tout se mit à
+tourner autour de lui. De la main, il chercha le banc, et s'y laissa
+choir...
+
+Ah! l'horrible, l'épouvantable chose! Ainsi, c'était là ce que lui
+réservait son retour! Tandis que lui endurait le supplice de devenir
+aveugle, voilà ce que faisaient sa femme et son meilleur ami! Les
+misérables!... Avaient-ils bien su mentir à sa face, narguer ses yeux
+vides!
+
+Il se dressa, terrible, les poings levés, prêt au meurtre. Mais, comme
+il allait se jeter sur la porte, il sentit ses jambes fléchir. La vision
+des deux années d'ombre, si tranquilles, confiantes et douces qu'il
+venait de vivre, passa devant lui. Et sa faiblesse aussi lui apparut,
+son usure physique et morale, le sentiment qu'il n'était pas guéri,
+qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il les perdrait, ses yeux, et pour
+toujours! Il lui faudrait alors vivre seul, farouche, comme une bête
+qui se cache pour mourir! Cette effrayante pensée le glaça... Non! Non!
+Tout, mais pas cela!... Il devrait voir ces regards qui n'étaient pas
+pour lui? ces baisers que les traîtres s'enverraient par-dessus son
+épaule?... Jamais!
+
+Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant d'entrer, en feignant de n'avoir
+rien entendu, rien vu?... Il se cogna la tête: Je ne veux pas! Je ne
+saurais pas dissimuler. Alors?...
+
+... Alors, comme, du village, montaient lentement les douze coups de
+midi, comme le soleil, tout en haut de sa course, coulait une lumière
+ardente, une chaleur de fournaise, il s'assit.
+
+D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les
+paupières grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses
+yeux à manger au soleil.
+
+D'abord, ce fut un éblouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit
+sur sa face... Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre
+lui. Il eut une seconde de révolte. Il étendit la main vers ses
+lunettes... Il ne les voyait déjà plus...
+
+La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines,
+s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie
+qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves...
+
+
+
+Le Disparu
+
+Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son
+signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait
+exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent
+sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où
+les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes...
+Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois
+en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi,
+qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un
+cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et
+celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux,
+comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les
+recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être
+classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police
+et demanda à parler au commissaire.
+
+--Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis
+huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous
+voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est
+devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous
+sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables.
+
+Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte,
+je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui
+désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison.
+
+Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la
+méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la
+misère.
+
+Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du
+moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je
+perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul,
+sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant
+au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition,
+toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois
+en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin
+perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc
+bien et sagement calculé.
+
+Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen
+clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité.
+Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit
+pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé.
+D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic.
+J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en
+mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon
+opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même,
+quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement
+d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il
+prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en
+poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne
+pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis
+longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible.
+
+Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait
+bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que
+moi, le refusé, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la
+nuit, je compulsai mes notes, mes traités de médecine, et ma certitude
+se précisa encore.
+
+Le lendemain, je retournai à l'hôpital. Salle Ambroise-Paré, lit 27, je
+vis mon homme. Il était étendu, maigre, hâve, décharné. Sa tête où les
+pommettes saillaient, s'enfonçait sur l'oreiller blanc. Sur son front
+moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lèvres
+entr'ouvertes laissaient voir les gencives blêmes et les dents qui
+s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines
+aux ailes dilatées battaient à petits coups pressés, pour aspirer l'air
+qui fuyait.
+
+Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai.
+Il me répondit de la même voix entrecoupée que j'avais entendue la
+veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mêmes
+symptômes et ma conviction se raffermit encore.
+
+Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refusé.
+Réclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison à un candidat
+contre son juge?...
+
+Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec
+une conviction plus absolue. En admettant que les symptômes observés
+pussent être interprétés de différentes manières, la marche même de
+l'affection venait donner à mon diagnostic une valeur plus probante
+encore. Si j'avais dit vrai, il était dans la nécessité des événements
+que mon malade mourût. Un miracle seul pouvait--je ne dis pas même
+le guérir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade déclinait,
+perdait ses forces: ce n'était plus qu'une question de jours.
+
+Je ne suis pas méchant, je vous l'assure. J'ai pleuré mes parents, je ne
+me suis jamais consolé de leur mort. Mais là, en vérité, je puis dire
+que j'ai guetté avec une joie sauvage les progrès du mal, que je me suis
+penché sur cette agonie avec une jouissance véritable.
+
+Pourquoi?... Ce n'était même plus dans le but de faire revenir sur une
+sentence qui arrêtait mes études, sentence désormais sans appel. J'étais
+sollicité, poussé par une curiosité affreuse, par une curiosité féroce.
+Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces
+curiosités-là: et j'étais devenu les trois choses à la fois.
+
+Depuis deux jours, l'homme râlait. Des sons rauques sortaient de sa
+bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts,
+d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton--on dit dans les
+campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donné les derniers
+sacrements. Ses voisins courbés sur leur lit épiaient son hoquet: je
+triomphais!...
+
+Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour à la
+surveillante:
+
+--Eh bien! notre 27?
+
+Elle me répondit:
+
+--Mais on dirait qu'il remonte!
+
+Je haussai les épaules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard
+plus précis, la respiration moins oppressée, l'homme me sourit presque.
+Pour la première fois, j'eus une hésitation.
+
+--Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?... Mais non! C'était
+impossible!... Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux
+s'accentua. La fièvre tomba, l'appétit revint, le miracle s'accomplit:
+et ce fut la résurrection.
+
+Une fureur s'empara de moi. Malgré la clarté apparente des faits, mes
+doutes du début s'étaient évanouis. Contre l'évidence même, je demeurais
+certain d'avoir raison: il allait mourir, il était impossible qu'il ne
+mourût pas!
+
+Je me débattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je
+sentais, par instants, ma tête s'égarer. A ma fenêtre, je croyais voir
+les faces grimaçantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond,
+collées aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais à
+l'hôpital.
+
+--Le no 27?
+
+--Sortant, ce matin.
+
+Je faillis tomber à la renverse.
+
+Debout dans ses vêtements fripés, encore maigre et débile, mais vivant,
+enfin, l'homme était devant moi! Il me dit:
+
+--Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les
+soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernières semaines.
+
+Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'éclair de mes yeux.
+
+Cet être ressuscité était pour moi une sorte de problème insoluble,
+l'énigme vivante qui hanterait désormais mes nuits et mes jours. Depuis
+une semaine, je n'avais presque rien mangé. L'excitation cérébrale seule
+me soutenait, me faisait avancer.
+
+Devant la porte de l'hospice, je l'attendis:
+
+--Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je.
+
+Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela
+m'eût été impossible, je n'avais plus un sou.
+
+--Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai à
+loisir.
+
+--Certainement, monsieur!
+
+A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pensée horrible s'empara de moi.
+Là, sous l'épaisseur de quelques millimètres de peau, d'os et de muscle,
+dans les poumons de cet être, était cachée la clé du mystère qui me
+hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!...
+
+Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements
+de son coeur, les crépitements de sa respiration courte, et tout en
+haut des épaules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les
+larges coquilles marines. Derrière mes paupières closes, je devinais par
+le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaissé, d'un
+gris bleuté, troué comme une ruche, tacheté par endroits de points
+nacrés ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous
+laquelle traînent des miettes de pain durci...
+
+Je me redressai. D'un bond, je fus près de l'homme. Sur ma table, je
+saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge.
+
+Il tomba, sans un cri.
+
+Alors, je l'étendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps
+pantelant.
+
+... Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme était tuberculeux! Par
+quel miracle avait-il survécu?... Je l'ignore. Mais, en fin de compte,
+ce n'était point cela qu'on me demandait. Je ne m'étais pas trompé.
+
+Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une
+semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu
+avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui
+m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne
+lui manque que les poumons: je les garde.
+
+Quant à l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici,
+monsieur, son histoire et la mienne.
+
+
+
+Le Baiser
+
+--Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait ça, mon pauvre
+petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'était plus le même. Lui
+d'habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait
+des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je
+l'attendais jusqu'à des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais
+entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute
+pas que je le guettais, j'entrais à pas de loup dans sa chambre, je
+voyais qu'il avait les yeux gonflés et qu'il pleurait, tout en dormant.
+
+D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis à l'atelier. J'allai chez son
+patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons
+aussi qu'il se dérange, qu'il n'est plus à son travail comme avant. Il
+doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde
+qu'il ne s'aperçoive de rien, je l'ai surveillé, et j'ai appris
+qu'il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des
+rues--excusez-moi--qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour
+chercher des hommes.
+
+Ç'aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que
+j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais
+ça!... Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que
+je n'avais que lui. Elle m'a mise à la porte, avec des mots... et, dans
+l'escalier, je l'entendais qui me criait:
+
+--Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer...
+
+Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une
+balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou deviné, il avait dû se
+disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu'il ne lui donnait
+pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'était assez amusée,
+qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à
+rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c'est bien
+de la peine, à mon âge!
+
+Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire.
+Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccadés. La
+mère continua, toute tremblante:
+
+--Et, qu'est-ce qu'a dit le médecin?... Y a-t-il de l'espoir?
+
+--C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il
+est jeune... Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il
+ouvrira les yeux, qu'il ait l'émotion de vous voir. Soyez sans crainte,
+il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les
+jours.
+
+Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres
+lits, on n'entendît pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se
+retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils.
+
+Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement.
+Le bruit, les chuchotements qu'avait fait naître l'arrivée d'un entrant
+s'étaient tus peu à peu. C'était l'heure où les malades fatigués
+s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du blessé.
+
+Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait
+l'étonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce
+pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage
+était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette
+sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgré son rire
+de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix
+avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix
+d'une maman ou d'une soeur aînée.
+
+Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne
+l'avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit,
+docile, et s'assoupit encore.
+
+Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise
+près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait
+des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les
+paupières, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitôt pour
+retomber dans sa torpeur.
+
+Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit,
+timidement:
+
+--Ma Soeur...
+
+Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu:
+
+--Quoi donc, petit?
+
+Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré:
+
+--Rien... Rien...
+
+Un matin, il s'enhardit:
+
+--Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là, personne n'est venu
+demander de mes nouvelles?
+
+--Mais si, votre maman, vous savez bien?
+
+--Oui... Mais, en dehors d'elle?
+
+--Non, personne.
+
+Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent.
+
+--Allons, petit, il ne faut pas pleurer.
+
+Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d'un grand besoin de
+confier sa peine à quelqu'un:
+
+--Ce n'est pas bien... Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec
+moi... et ça me soulagera de vous causer... Maman ne sait pas, elle
+croit que j'ai été blessé par accident... Eh bien! ce n'est pas vrai.
+J'ai voulu me tuer...
+
+La Soeur l'arrêta d'un geste:
+
+--Elle sait...
+
+--Ah!...
+
+Il se tut, puis, hochant la tête:
+
+--Ma pauvre vieille!... Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me
+pardonner... ce n'est pas de ma faute... J'étais si malheureux. Quand
+cette femme m'a quitté, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je
+l'aimais tant!... Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu... Et
+vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d'elle... Elle ne
+vient pas même me voir. Quand j'épiais, en entendant grincer la porte,
+c'est elle que j'attendais... je l'espérais. A présent, je suis bien sûr
+qu'elle ne viendra pas... Je préfère ça... Je ne penserai plus à elle...
+Je ne l'aimerai plus... Non, je ne l'aime plus...
+
+Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles.
+
+Il réfléchit, et reprit:
+
+--C'est un grand péché, n'est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se
+suicider?
+
+--Un très grand péché. Le plus grand.
+
+--Quand on est trop malheureux, cependant... Vous qui avez toujours prié
+le bon Dieu, vous ne connaissez pas ça...
+
+Elle baissa la tête, joignit les mains, ses épaules parurent frissonner,
+les ailes de sa coiffe battirent, et d'une voix si basse qu'on ne
+pouvait savoir si des larmes n'y tremblaient pas:
+
+--Chut... chut... Ne vous fatiguez pas... Reposez-vous, petit...
+
+Le début de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s'agita.
+
+--Eh bien! dit la Soeur qu'on avait éveillée, qu'est-ce que c'est?... On
+n'est pas sage?
+
+Il répondit des mots incohérents, la parole dure, saccadée.
+
+Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l'autre épongeait
+son visage couvert de sueur, essayant de le calmer.
+
+Lui, à ce contact, sous cette lente caresse, s'apaisait. Sa voix se
+faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtées, et leur sens
+devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colère.
+
+--Ah! te voilà?... Mais oui. Une autre fois, j'arriverai plus tôt. Je
+suis allé un peu loin pour t'apporter des fleurs... Pas jolies?...
+Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira déjeuner au bord
+de l'eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la
+nuit pour s'aimer... Si tu savais comme je t'aime! J'aime tes yeux, tes
+cheveux, ta peau qui sent bon.
+
+Il disait tout cela d'une voix suppliante, comme une prière passionnée.
+
+Ensuite, il se remit à parler vite, brouillant les mots.
+
+La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes
+ces phrases, et c'était comme une musique d'amour, sur qui chantait la
+prière que ses lèvres machinalement, murmuraient.
+
+Le malade geignait. Tout à coup, comme il semblait près de s'assoupir,
+il se dressa, d'un brusque coup de reins.
+
+--Qu'est-ce que tu dis?... M'en aller?... Ne plus revenir?...
+
+Il haletait, le souffle court, pénible, rauque, et cette sorte de râle
+fit tressaillir la religieuse.
+
+Elle prit une lumière, et l'approcha de lui.
+
+Il était blême, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres
+descendaient de ses joues aux commissures de ses lèvres. Ses tempes
+semblaient s'être aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient
+par mèches à son front, et les ailes de son nez aminci battaient à coups
+précipités, tirant vers elles tout le visage.
+
+Ah! qu'elle les connaissait, ces faces d'agonie tourmentées et
+terribles, comme si l'âme voulait en une seconde y revivre toute sa
+vie...
+
+A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit à
+une infirmière:
+
+--Vite... vite... allez chercher l'interne de garde, l'aumônier... le 6
+est bien mal...
+
+Elle s'était agenouillée près du lit:
+
+--Mon Dieu! que votre volonté soit faite, mais pardonnez à cet enfant.
+
+L'agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et délirait encore,
+mais d'une voix lointaine, lointaine...
+
+--Reste... Je te donnerai tout ce que tu voudras... Pourvu que tu ne me
+quittes pas... Si tu me laisses, je mourrai... Viens...
+
+D'un geste lent, il attirait la Soeur vers lui.
+
+--Viens...
+
+Arc-bouté sur ses coudes, il se souleva:
+
+--Viens... viens...
+
+Sa tête effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha
+vers elle.
+
+--Viens... Je t'adore...
+
+Il frôlait ses yeux et ses joues... Il descendit jusqu'à ses lèvres:
+
+Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l'écarter.
+
+Mais lui, la saisit aux épaules, et, traînant son rêve jusqu'au seuil de
+l'éternité, implora:
+
+--Oh! reste... je t'aime...
+
+... Elle ferma les yeux, et inclina la tête. Le mourant prit sa bouche
+et la meurtrit d'un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers
+où les êtres se mêlent, un baiser pareil à ceux qu'il avait appris entre
+les bras de la prostituée.
+
+Sous la caresse, les lèvres de la Soeur s'étaient disjointes et
+tremblaient... d'une dernière prière ou d'un premier frisson?... ayant,
+en souvenir peut-être d'un amour défunt, prêté sa chair de vierge à
+cette illusion d'adieu.
+
+
+
+Le Rapide de 10 h. 50
+
+--Comment ça, vous nous quittez? me dit l'infirme...
+
+--Il le faut. Je dois être à Marseille lundi matin. Je prends ce soir, à
+la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C'est un bon train... Mais,
+vous devez le connaître, puisque, si je ne me trompe, avant votre
+maladie, vous étiez employé au P.L.M.?
+
+Il ferma les yeux, et, devenu soudain très pâle, murmura:
+
+--Oui... je le connais... oh! oui!...
+
+De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et
+reprit:
+
+--Personne ne le connaît mieux que moi!...
+
+Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l'avait
+attendri, je lui dis:
+
+--Ah! c'est un beau métier! Un métier intelligent!
+
+Il tressaillit, et, son corps paralysé tendu dans un effort violent, les
+yeux secs, mais remplis d'angoisse, protesta:
+
+--Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau métier?... Vous voulez
+dire un métier de terreur et de mort... Un métier d'épouvante et de
+cauchemars... Tenez... Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un
+plaisir... Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures
+50...
+
+--Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux?
+
+--Je ne suis pas superstitieux... Je suis simplement le mécanicien qui
+conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894.
+Et, c'est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais
+l'effacer de ma mémoire...
+
+Nous étions partis de la gare de Lyon à l'heure réglementaire, et
+nous roulions depuis deux heures environ.--Il avait fait une journée
+étouffante.--Sur la plate-forme de la machine, malgré la vitesse
+considérable à laquelle nous marchions, l'air nous arrivait dans la
+figure, lourd, écoeurant. Un vrai temps d'orage, quoi...
+
+Tout d'un coup, comme si l'on avait tourné le bouton d'une lampe
+électrique, tout s'éteignit dans le ciel. Plus une étoile. Plus de lune,
+et de grands éclairs qui rayaient la nuit d'une clarté si violente et si
+blanche, qu'après eux l'obscurité semblait aussi épaisse que de l'encre.
+
+Je dis à mon chauffeur:
+
+--Ça y est! Il va pleuvoir!
+
+--Il ne sera que temps! C'est à n'y plus tenir dans cette fournaise. Par
+exemple, il faudra faire attention aux signaux.
+
+--Pas peur! J'ouvre l'oeil!
+
+Cela tonnait si fort que je n'entendais plus ni le fracas des roues, ni
+le souffle de la locomotive.
+
+La pluie ne venait toujours pas, et l'orage se rapprochait. Nous filions
+dans sa direction. On aurait dit que nous courions après.
+
+On a beau n'être pas poltron, cela fait tout de même quelque chose de se
+sentir lancé dans la tourmente sur cette bête d'acier qui fonce comme
+une folle.
+
+Devant nous--oh! pas à cent mètres--un éclair piqua droit au sol, et il
+flambait encore devant moi, qu'une détonation terrible retentit, puis
+une autre, si déchirante, que je fermai les yeux, et m'abattis sur les
+genoux.
+
+Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assommé, dans cette espèce
+de torpeur où doivent se trouver les gens après un formidable coup de
+poing sur la nuque.
+
+Enfin, je revins à moi. J'étais toujours sur les genoux, le dos appuyé à
+la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines
+de lieues. J'essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient
+sous moi, molles, impuissantes. Je crus m'être cassé quelque chose dans
+ma chute. Pourtant, je n'éprouvais aucune douleur, si légère fût-elle.
+Je voulus, m'aidant de mes mains, me redresser... Mes bras pendaient
+inertes à mes côtés!
+
+J'étais là, affolé, avec cette sensation vraiment extraordinaire que
+mes bras ni mes jambes n'étaient plus à moi; que je ne leur commandais
+plus... ou qu'ils ne voulaient plus m'obéir... que c'étaient des choses
+sans vie, tout comme mes vêtements que le vent soulevait... Je ne sais
+quel sentiment ou quelle force m'empêchaient d'ouvrir les yeux.
+
+Nous roulions à toute vitesse. L'orage grondait encore, mais moins rude,
+plus éloigné. La pluie tombait. Je l'entendais crépiter sur l'acier, et
+je sentais des gouttes tièdes sur ma figure.
+
+Une grande détente s'était faite en moi. Je me sentais vraiment bien,
+tout à fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon métier, de
+mon travail, m'arracha cependant à ma somnolence, et, ne comprenant pas
+encore par quel étrange phénomène j'étais comme paralysé, j'appelai mon
+chauffeur pour qu'il m'aidât à me relever:
+
+Pas de réponse!
+
+Il y a un bruit étourdissant sur une machine en vitesse. Je le hélai
+plus fort.
+
+--François! Hé! François! Un coup de main!...
+
+Rien! Alors, une angoisse me prit. J'eus peur. Peur de qui? de quoi?...
+Je ne savais pas... J'ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui,
+je dus hurler d'épouvante.
+
+La plate-forme était vide. Mon chauffeur avait disparu!
+
+Dans cette seconde, avec une rapidité, une clarté surprenantes, tout ce
+qui s'était passé depuis le coup de tonnerre m'apparut.
+
+La foudre avait éclaté sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roulé sur
+la voie. Moi, j'étais paralysé!...
+
+Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et
+des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une idée de la
+terreur qui s'empara de moi.
+
+Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d'eux, et n'en
+demeurent pas moins à leur poste, l'arme à la main. Mais ils savent d'où
+vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrés. Ils
+redoutent la balle, et l'attendent pourtant. Mon compagnon à moi m'avait
+été enlevé comme par magie, arraché!... volatilisé!...
+
+Ceci n'est rien encore. A peine cette première vision se fût-elle
+précisée, qu'une autre monta, et celle-là si terrible que je ne puis
+l'évoquer sans frémir.
+
+Derrière moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou
+conversaient paisiblement; deux cents êtres humains emportés dans une
+course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils
+n'avaient pour les conduire qu'une chose inerte et sans force, incapable
+même d'étendre un bras, un paralytique... un infirme... Moi!...
+
+Et plus mon corps était incapable d'agir, plus ma pensée jonglait avec
+les visions, les souvenirs.
+
+D'abord, ce fut le profil même de la ligne qui m'apparut. Devant moi,
+je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions!
+Nous filions!... Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que
+l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une
+petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j'eus cependant le temps
+de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait
+près de l'appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque
+tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails
+entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie... la tranchée
+profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit...
+
+Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop
+d'ouragan... Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais
+où nous étions, je songeais:
+
+--Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une
+courbe si accentuée qu'à l'allure où je roule, nos roues vont chasser
+hors du rail...
+
+Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La
+machine, tout le train pencha... les rails grincèrent sous les roues
+affolées... et nous passâmes!...
+
+Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'étant
+plus alimentés allaient s'éteindre... La machine s'arrêterait... Le
+garde-freins accourrait en tête du train... Je lui dirais ce qui avait
+eu lieu... Il poserait des pétards à l'avant et à l'arrière... Nous
+étions sauvés!...
+
+Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare,
+quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était
+fermé. La voie sur laquelle je m'engageais n'était pas libre...
+
+Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas.
+Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lancé sur
+une locomotive à plus de cent à l'heure, est averti qu'un obstacle lui
+barre la route!...
+
+Rien n'existait plus en moi que cette pensée:
+
+--Si tu n'arrêtes pas, tu vas aller t'écraser avec tout ton train!--Pour
+éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de
+saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi... Mais ce
+geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire... et tu verras
+tout... tu assisteras au drame... tu vivras cette agonie cent fois plus
+effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur
+laquelle tu iras te broyer... de la regarder grandir... de courir sur
+elle!...
+
+Je voulais fermer les yeux... Je ne pouvais pas. C'était plus fort que
+moi, plus fort que tout. Il fallait... Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai
+vu! Je devinai l'obstacle avant même qu'il apparût. Bientôt, je n'eus
+plus de doute... C'était un train en détresse qui obstruait la voie.
+Je distinguai son ombre et ses feux d'arrière! Ça approchait... Ça
+approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours!
+Arrêtez!...» Qui pouvait m'entendre? Ça approchait. Tout était mort en
+moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l'effroyable vie de mes yeux
+qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les
+bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait
+des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en
+déroute.
+
+Ça approchait!... Plus que cinq cents mètres... Plus que trois cents...
+Des ombres couraient sur la voie... plus que cent... Cent mètres, autant
+dire un éclair!... C'était la fin!... La rencontre... Le charnier...
+l'écrasement!...
+
+Ah! monsieur! celui qui n'a pas vu ça!...
+
+... Je suis revenu à moi sous un amas de décombres. Des appels affreux
+passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui
+couraient en portant des lanternes, d'autres qui, dans leurs bras,
+soulevaient des blessés... et des cris... des pleurs...
+
+Je voyais, j'entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais
+pas... Je n'appelais pas à mon secours...
+
+Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tête, si près que
+mes lèvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel très
+doux, très pur, où une toute petite étoile tremblait, claire, jolie...
+et qui m'amusait...
+
+
+
+Illusion...
+
+Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu'il avait
+récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête
+inclinée sur l'épaule, pour tenter d'échapper à la bise, le mendiant
+rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé
+pour oser tendre sa main nue.
+
+La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s'accrochaient
+dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s'en apercevait point et
+songeait:
+
+--Si j'étais riche, une heure...--Je voudrais une voiture!...
+
+Il s'arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même:
+
+--Et puis après?...
+
+Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l'avait-il formulé, il haussait
+les épaules.
+
+--Ce n'est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de
+vrai bonheur...
+
+... Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d'une maison, un autre
+mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant
+d'une voix si triste et si faible, qu'elle se perdait dans le murmure de
+la rue:
+
+--La charité, s'il vous plaît... La charité...
+
+Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil
+mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en
+agitant la queue. Il s'arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de
+misère, jappa plus fort et le frôla de son museau.
+
+Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses
+pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux
+yeux clos, et la pancarte grise qui s'étalait sur sa poitrine avec ce
+mot: «Aveugle.»
+
+L'aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain
+lamentable:
+
+--Ayez pitié, monsieur... La charité...
+
+Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et
+détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d'un
+valet en livrée qui l'abritait d'un parapluie, traversa la voûte,
+marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son
+manchon, et s'engouffra dans sa voiture.
+
+L'aveugle murmurait toujours de sa voix monotone:
+
+--Charité... S'il vous plaît...
+
+Mais nul n'y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche
+quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de
+plaisir. L'aveugle referma ses doigts tremblants et dit:
+
+--Merci, monsieur... Le bon Dieu vous le rende...
+
+En s'entendant nommer «monsieur», le mendiant fut sur le point de
+s'écrier:
+
+--Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C'est un miséreux comme toi qui
+t'a écouté...
+
+Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit:
+
+--Il n'y a pas de quoi, mon brave homme...
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur..., il fait si froid, d'avoir sorti la
+main de votre poche pour me donner. La saison n'est pas tendre aux
+infirmes!... Si vous saviez!...
+
+Une immense pitié descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia:
+
+--Je sais... je sais...
+
+Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta:
+
+--Vous êtes aveugle de naissance?
+
+--Non... c'est avec l'âge, que c'est venu... Aux Quinze-Vingts, on
+m'a dit que c'était une maladie de vieillesse... la cataracte, qu'ils
+appellent, je crois... Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la
+vieillesse seulement qui m'a mis là!... C'est à force de souffrir, de
+pleurer... J'ai trop pleuré...
+
+--Vous avez donc été bien malheureux?...
+
+L'aveugle joignit les mains:
+
+--Oh! monsieur!... Dans l'espace d'une année, j'ai perdu ma femme, ma
+fille, mes deux fils... tout ce que j'aimais... tout ce qui m'aimait...
+J'ai failli mourir moi-même, puis, j'ai guéri... Mais, je ne pouvais
+plus travailler... Alors, la misère est venue... la grande misère... Je
+ne mange pas tous tes jours, allez!... Je n'ai rien pris depuis hier
+qu'un bout de pain dont j'ai donné la moitié à mon chien... Avec ce que
+vous m'avez donné, je m'en achèterai un peu pour ce soir et demain.
+
+Tout en l'écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il
+les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il
+en compta vingt-trois. Alors, il dit:
+
+--Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger
+quelque chose.
+
+L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia:
+
+--Oh! monsieur... vous êtes trop bon...
+
+--Venez...
+
+Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que
+l'autre ne sentit point l'étoffe humide et trop légère: et ils se
+mirent en route. Le chien, le nez au vent, l'oreille vive, attentif,
+se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour
+traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis
+s'arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure.
+
+Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l'aveugle:
+
+--Entrez...
+
+Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et
+s'assit près de lui.
+
+Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes.
+L'aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu,
+et soupira:
+
+--Il fait bon, ici...
+
+Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit:
+
+--Une soupe et du bouilli.
+
+La bonne demanda:
+
+--Et pour vous?...
+
+--Rien.
+
+Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant
+lui, l'aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le
+contemplait, coupant de petits bouts de pain qu'il tendait au chien,
+sous la table. La soupe et la viande finies, il dit:
+
+--Buvez un verre, ça vous donnera des jambes!
+
+Ensuite, il héla la servante:
+
+--Combien?
+
+--Un franc cinq.
+
+Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon.
+Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda:
+
+--Est-ce loin, là où vous logez?
+
+--Où sommes-nous?
+
+--Près de la gare Saint-Lazare.
+
+--Encore assez... Je couche dans un hangar, de l'autre côté de l'eau.
+
+--Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite.
+
+L'aveugle remerciait toujours. Lui répliquait:
+
+--Non... non... ça ne vaut pas la peine...
+
+Sans qu'il s'expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément
+heureux, plus heureux qu'il ne se souvenait d'avoir jamais été. Il
+marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus,
+n'avait pas mangé depuis la veille, qu'il n'avait pas un abri où
+coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu'il était un mendiant. De
+temps en temps, il disait doucement à l'aveugle:
+
+--Je ne vais pas trop vite?... Vous n'êtes pas fatigué?...
+
+L'aveugle, humble et reconnaissant, répondait:
+
+--Non... oh! non, monsieur!...
+
+Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion
+qu'il donnait à l'autre, et que l'autre lui rendait, d'être un heureux,
+un riche charitable...
+
+Sur les quais, l'aveugle, sentant la fraîcheur de l'eau voisine, lui
+dit:
+
+--Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien.
+
+--Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave.
+
+Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu'il avait
+tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il
+pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?... Ce que, dans son
+imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l'amour,
+n'avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne
+venait-elle pas de le lui offrir?... Cet aveugle se douterait-il qu'il
+s'était appuyé au bras d'un mendiant pareil à lui? Lui-même n'avait-il
+pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans
+mélange, de ce soir?...
+
+Tandis qu'il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité
+revenait. Il dit une seconde fois:
+
+--Oui... je vais vous laisser.
+
+Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s'arrêta, fouillant encore
+dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous...
+Plus rien...
+
+Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme
+l'autre lui disait:
+
+--Merci, monsieur... Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes
+prières...
+
+Il lui murmura, presque bas:
+
+--Ce n'est pas la peine... Rentrez maintenant... C'est moi qui suis très
+heureux... Au revoir...
+
+Il fit quelques pas, s'arrêta, regardant fixement l'eau qui frissonnait
+devant lui, dit encore d'une voix plus forte:
+
+--Au revoir...
+
+Et, brusquement, enjamba le parapet...
+
+... Un grand bruit d'eau... des appels: «Au secours!... Courez sur la
+berge!»
+
+L'aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria:
+
+--Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'il y a?...
+
+Un gamin qui l'avait presque renversé en le heurtant, répondit sans
+s'arrêter:
+
+--Un mendigot qui vient de piquer une tête!
+
+Alors, d'un geste las, il haussa les épaules, et murmura:
+
+--Il a eu au moins le courage, celui-là!...
+
+Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit
+en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les
+reins cambrés... sans savoir...
+
+
+
+Un Savant
+
+Nadal, le grand Nadal, professeur à la Faculté de médecine, membre de
+l'Institut, grand-officier de la Légion d'honneur, allait mourir.
+
+Depuis quarante ans, il avait été la gloire et l'orgueil de sa
+profession. Fils d'ouvriers, il s'était élevé, par la seule puissance de
+son travail, aux plus hautes dignités. Les plus sévères s'inclinaient
+devant sa probité scientifique, les plus pauvres devant son inépuisable
+bonté. Il aurait pu être millionnaire, et vivait à peine à son aise
+dans un appartement modeste de la rive gauche. Par tous les temps, été,
+hiver, il s'en allait à pied dans les quartiers populeux, s'asseyant au
+chevet des plus humbles.
+
+Avec lui, disparaissait une belle figure, un de ces rares échantillons
+d'humanité qui, à eux seuls, consolent de toutes les laideurs de la vie.
+Son existence avait été celle d'un savant et d'un sage. Sa fin avait
+l'harmonie calme d'un beau soir.
+
+Quand il sentit que la mort était là, il manda auprès de lui ses élèves
+préférés.
+
+Lorsqu'ils furent tous rassemblés autour de son lit, il leur fit signe
+d'approcher, et, le corps plié en deux, les bras ramenés en avant, les
+doigts un peu crispés à la couverture, il demeura quelques instants
+silencieux.
+
+Déjà des ombres grises descendaient de son immense front jusqu'aux
+lignes pâles de son visage.
+
+Dans un coin, un vieillard pleurait en silence. Les autres se taisaient,
+recueillis.
+
+Il ouvrit les yeux, et, de cette belle voix large et grave que
+connaissaient si bien les pauvres qu'il avait consolés et ses disciples
+dont il avait façonné le cerveau, il parla:
+
+--Mes chers amis, je vous remercie profondément d'être venus écouter les
+dernières recommandations du vieux maître qui s'en va.
+
+Il s'arrêta, cherchant les mots. Sa voix un instant vivante et claire
+s'assourdissait. Les phrases qui, jadis, venaient en foule sous les
+lèvres, imagées, fortes, précises, semblaient fuir.
+
+Un de ses élèves lui dit très doucement:
+
+--Maître, il ne faut pas vous fatiguer...
+
+Il releva la tête, passa ses doigts sur ses tempes, et reprit:
+
+--Je ne me fatigue pas... Ce n'est pas encore la mort qui étouffe ma
+voix et embarrasse ma parole... c'est la peur!...
+
+Tous, à ce mot qu'il n'avait jamais prononcé, se regardèrent, interdits.
+Il ajouta:
+
+--Oui... la peur... la peur de ce que je vais vous dire, car c'est une
+si effrayante chose, que mon poil se hérisse à la seule pensée de vous
+le révéler, et que vous-mêmes serez glacés d'effroi lorsque vous l'aurez
+entendu!...
+
+Approchez... c'est toute ma vie que je vous livre... tout mon crime que
+je vais expier.
+
+J'ai vu des meurtriers... J'ai vu des parricides... Il n'est pas un seul
+des plus infâmes criminels que je ne tremble de retrouver là-bas...
+
+Écoutez-moi...
+
+Tous ici, vous savez, pour en avoir partagé parfois les travaux, à
+quelle recherche j'avais consacré ma vie. Vous savez avec quelle
+opiniâtreté sauvage j'ai voulu découvrir la nature du cancer, son
+traitement, sa guérison... J'ai passé des jours et des nuits penché sur
+des cultures, enfermé dans mon laboratoire. J'ai connu toutes les affres
+des inventeurs... vous les avez ressenties avec moi. Puis, un beau jour,
+quand, à force de travaux, de calculs, d'essais, nous fûmes arrivés à un
+résultat... souvenez-vous... J'ai fait la première application de mon
+sérum.
+
+Je vous demandai sur l'honneur de n'en souffler mot à âme qui vive. Dieu
+m'est témoin qu'alors, je n'avais aucune intention coupable. Je voulais
+seulement pouvoir poursuivre mes essais dans le calme et dans le
+recueillement. Vous-mêmes ignoriez sur quel sujet j'expérimentais, et
+nul de vous ne chercha à le savoir...
+
+Il prit sa tête entre ses mains, appuyant sur ses yeux comme pour
+écraser une vision passagère, et reprit d'une voix forte:
+
+--Eh bien! La malade traitée par moi guérit!...
+
+Croyant d'abord à une simple coïncidence, j'hésitai à vous en faire
+part. Je tentai donc une seconde expérience, une troisième... dix...
+vingt... trente!... toutes furent concluantes!
+
+N'ayant dit, ni aux malades, ni à leur entourage de quel mal ils étaient
+atteints, ils ne purent colporter les cures merveilleuses. Et je
+fus seul au monde, seul, à savoir quelle chose formidable j'avais
+découverte!...
+
+Pour la seconde fois, il se tut, et soupira:
+
+--C'est épouvantable!
+
+Tout autre, à ma place, aurait exulté de joie. Un orgueil sans limites
+aurait inondé son coeur... Pas moi! Il se produisit en moi une chose
+extraordinaire... Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser
+dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison,
+avait disparu!
+
+Songez que pendant trente ans, toutes mes journées, toutes mes veilles
+avaient été hantées par ce seul problème: la guérison du cancer! Et
+voilà que d'un coup ma pensée ne savait plus où s'accrocher, mon
+activité sur quel champ se déployer!
+
+J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit
+le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes,
+j'avais compati aux douleurs des hommes, mais--je m'en rendais bien
+compte à présent--la maladie m'intéressait bien plus que le malade.
+
+Chose horrible! J'éprouvais plus de plaisir, de volupté, à étudier le
+fléau qu'à le combattre!...
+
+Maintenant, c'était fini. Envolées les heures longues et légères durant
+lesquelles je travaillais comme travaille un poète qui suit son rêve. Au
+lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de
+ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ
+de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout
+cela... quelques centimètres cubes de liquide sous la peau, et la
+guérison brutale... stupide!...
+
+Vous n'osez plus me regarder! Vous détournez la tête... Pourtant, vous
+ne savez pas tout, et je veux tout vous dire.
+
+Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: «A
+boire!» et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers
+de manche, il essuya ses lèvres, et reprit, parlant vite:
+
+--Je me hâte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui
+êtes ici, rappelez-vous ce jour où je vous déclarai tristement: Notre
+expérience n'a rien donné... pas un semblant de résultat... Tout est à
+refaire.
+
+Vous m'avez cru. Hélas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place
+l'épisode le plus effroyable de mon effroyable forfait.
+
+Il tourna lentement la tête vers le vieillard qui, tout à l'heure,
+pleurait en silence:
+
+--Ecoute, Dornoy, viens ici... viens tout près... C'est à ce moment que
+ta femme se mourait du cancer... ta femme, la compagne adorée de toute
+ta vie... celle qui avait, près de toi, traversé souriante les plus
+dures épreuves, et que tu chérissais par-dessus tout... Je t'ai vu chez
+moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue,
+et tu disais:
+
+--Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire
+aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait
+la sauver!
+
+En t'écoutant, des pensées diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi,
+cette puissance surhumaine, je l'avais!... Mais la voix mauvaise, la
+hideuse voix de l'implacable curiosité scientifique, hurlait si fort
+à mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je
+luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: «Tiens! Voilà! Prends!
+ta femme est sauvée!...» Tu as murmuré: «Donne-moi de ton sérum... qu'il
+soit dit que j'ai tout essayé...» Et, soudain, je me suis senti de
+marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai répondu:
+«A quoi bon?... Ce serait augmenter ses souffrances!...»
+
+Tu es parti, et, quand la porte se fut fermée sur toi, je courus à mon
+laboratoire, et, pour être certain de ne pas succomber à la tentation,
+je brisai mes tubes... j'écrasai mes cultures... je déchirai tous mes
+papiers, afin que, moi vivant, nul ne pût retrouver la trace de ma
+découverte... et de mon crime. Sûr enfin que mon secret était à tout
+jamais enseveli, que désormais je pourrais encore suivre ce mal hideux
+et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases...
+de nouveau séparé du monde par l'ivresse égoïste de la recherche!
+
+Mais--et ce fut le début de l'expiation--toujours je revenais à mon
+point de départ. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru
+déchirer, et dont je n'avais rien détruit, car ma pensée ne s'en pouvait
+plus détacher. La recherche était sans charme pour moi, puisque à peine
+le problème posé, j'en trouvais la solution....
+
+Pour la première fois de ma vie, je dus cesser tout travail!
+
+Il prit un temps, cherchant à ressaisir sa respiration qui devenait
+sifflante et courte:
+
+--Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime
+contre l'humanité tout entière.
+
+Pour que ma punition soit complète, il faut que vous sachiez ce qu'était
+le remède. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de
+n'y pas mêler mon nom. Je ne mérite pas cette gloire.
+
+Il suffoquait. Quelqu'un voulut le soulever dans son lit. Il le
+repoussa, et, la face tordue, les yeux fixes, il haleta avec une telle
+autorité que tous obéirent:
+
+--Écrivez! La fabrication de mon sérum est fondée sur ce fait qu'une
+solution...
+
+Il se rejeta brusquement en arrière, la bouche grande ouverte, la face
+terreuse. Insensiblement, il glissa sur ses oreillers; d'un geste lent,
+ses mains plissèrent le drap, un frisson le secoua...
+
+... Alors, celui qui, tout à l'heure, avait pleuré, celui dont il avait
+laissé mourir la femme, se pencha vers lui, mit les doigts sur ses yeux
+éteints, ferma ses paupières, et, doucement, d'une voix sans colère,
+mais qui tremblait un peu, dit aux autres:
+
+--C'est fini... Allez... Je reste auprès de lui...
+
+
+
+«Mes Yeux»
+
+Debout dans sa large capote d'hôpital qui la faisait paraître plus
+maigre encore, la petite malade se tenait immobile au pied de son lit.
+
+Elle avait une figure mince, avec des yeux bleutés si grands que tout
+son visage en était éclairé: des yeux douloureux, profonds et bistrés.
+De ses joues pâles, piquées de rouge aux deux pommettes, un sillon
+descendait, chemin que les pleurs avaient tracé.
+
+Quand l'interne s'arrêta devant elle, elle inclina la tête.
+
+--Eh bien! petite 4, qu'est-ce que l'on me dit? Vous voulez sortir?
+
+Elle répondit, presque bas:
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Ce n'est pas raisonnable. A peine si vous vous levez depuis huit
+jours! Avec le temps qu'il fait, vous allez retomber malade. Attendez.
+Vous n'êtes pas malheureuse, ici?... Personne ne vous fait de misères?
+
+Du même ton humble et très doux, elle répondit encore:
+
+--Non... Oh! non, monsieur...
+
+--Alors?...
+
+Cette fois, avec un peu plus d'énergie dans la voix, elle dit:
+
+--Il faut que je sorte.
+
+Et, parlant vite, allant au-devant de la question, elle continua:
+
+--C'est aujourd'hui la Toussaint. J'ai promis d'apporter des fleurs sur
+la tombe de mon ami... J'ai juré... Il n'a plus que moi... Si je n'y
+allais pas, personne n'y viendrait... J'ai juré...
+
+Une larme glissait sous sa paupière. Elle l'écrasa du doigt.
+
+Un peu ému par cette douleur craintive, peut-être par curiosité,
+peut-être machinalement, ou bien encore pour ne pas rester coi et s'en
+aller sans un mot de pitié, l'interne demanda:
+
+--Il y a longtemps qu'il est mort?
+
+--Un an bientôt...
+
+--De quoi? Savez-vous?...
+
+Elle parut soudain plus menue, ses épaules semblèrent plus rentrées,
+ses mains plus blêmes, et, les yeux mi-clos, les lèvres tremblantes,
+murmura:
+
+--Il a été exécuté...
+
+L'interne se mordit les lèvres, et dit très bas:
+
+--Oh! pardon, ma pauvre petite. Puisque vous le voulez absolument,
+sortez... Ne prenez pas froid. Vous rentrerez demain.
+
+... La grille de l'hôpital franchie, elle frissonna.
+
+C'était une matinée chagrine d'automne. De l'eau suintait le long des
+murs. Tout était gris: le ciel, les maisons, les arbres dénudés et
+l'horizon brumeux où les gens passaient vite, fuyant la tristesse des
+rues.
+
+Comme elle était tombée malade en plein été, elle portait une jupe très
+mince, un pauvre caraco de toile claire. Le ruban froissé qui entourait
+son cou décharné la faisait encore plus lamentable. Jupe, corsage, ruban
+que le soleil, peut-être, faisait sourire, et qui semblaient pleurer
+dans le jour hésitant...
+
+Elle se mit en marche d'un pas indécis, s'arrêtant à chaque minute,
+essoufflée et la tête lourde. Les gens qui la croisaient se retournaient
+quelques secondes. Elle semblait hésiter, prête à parler, puis,
+peureuse, regardant de droite et de gauche, reprenait son chemin... Elle
+traversa ainsi la moitié de Paris. Sur les quais, elle resta immobile,
+contemplant le flot lourd et boueux. Un grand froid la secoua, et
+craignant de ne plus pouvoir avancer, elle se remit en route.
+
+La place Maubert, l'avenue des Gobelins franchies, elle se sentait
+presque chez elle, dans son quartier. Bientôt, elle rencontra des
+figures de connaissance, des gens qui, la voyant passer, disaient:
+
+--Mais... est-ce que ce n'est pas la maîtresse de Vandat?... Qu'elle est
+changée!...
+
+--Quel Vandat?
+
+--Mais Vandat l'assa....
+
+Elle pressait le pas, crispant ses doigts sur sa face pour ne pas
+entendre la fin du mot...
+
+Le jour commençait à décroître quand elle arriva devant l'hôtel borgne
+où elle demeurait avant sa maladie. Elle entra. Des souteneurs et des
+filles jouaient aux cartes dans le petit café d'en bas. Dès qu'ils la
+virent, ils s'écrièrent:
+
+--Tiens! Voilà «Mes Yeux»! (On l'appelait ainsi, autrefois.) Tu prends
+quelque chose, «Mes Yeux»? Assieds-toi...
+
+Un peu émue, suffoquée par la fumée qui flottait épaisse et âcre, elle
+toussa, soudain très rouge, et répondit:
+
+--Non... Je n'ai pas le temps... La patronne est là?
+
+--Oui. La voilà.
+
+Elle sourit, d'un air gêné:
+
+--Madame, ce serait pour avoir quelques vêtements. J'ai un peu froid
+avec ceux-là...
+
+--On a dû monter vos frusques au grenier, je ne sais pas au juste où
+elles sont. En attendant qu'on les trouve, restez toujours ici à vous
+chauffer.
+
+--Non, je n'ai pas le temps... Je reviendrai tout à l'heure.
+
+Elle se dirigea vers la porte. Un homme ricana:
+
+--Déjà au travail? Tu ne perds pas de temps!
+
+Elle sortit, et le froid lui parut encore plus piquant, maintenant
+qu'elle avait séjourné dans cette atmosphère trop chaude. Sur le
+trottoir, des gens passaient, des bouquets, des couronnes dans les bras;
+des gens en deuil à la démarche lente; d'autres endimanchés, portant
+aussi des bouquets, mais causant et riant, allant au cimetière sans
+grand émoi, comme on accomplit un devoir où il entre autant d'habitude
+que de sentiment. Et, rien qu'à voir ces hommes, ces femmes, ces
+enfants, l'on pouvait deviner ceux dont les deuils étaient proches et la
+douleur mal assoupie.
+
+Le long de la chaussée, de petites voitures de fleurs étaient arrêtées.
+Des chrysanthèmes aux pétales fléchis se penchaient, en bottes, sur des
+roses: de-ci, de-là, des mimosas laissaient tomber sur des violettes
+leur poudre d'or. Plus près du cimetière, devant les marbriers, des pots
+de fleurs s'étageaient, tristes, pareils, fusains au feuillage assombri,
+pensées à la face inquiétante; plus loin, des immortelles et de larges
+couronnes perlées...
+
+Elle regardait tout cela d'un oeil d'envie, songeant:
+
+--Si je pouvais lui en porter, à Lui!... dans le fond du cimetière, dans
+ce pauvre carré triste et désert, où il dort sans une croix, sans un
+mot!
+
+--Assassin!
+
+Elle n'y pensait guère! C'était l'homme adoré, l'amant, qui était là,
+l'amant qui avait eu son corps, toute son âme... Dans un moment de
+folie, il avait tué... N'avait-il pas payé sa dette horrible?...
+
+Du jour où on le lui avait enlevé, elle s'était juré de n'être plus à un
+autre, jamais, d'abandonner sa vie de fille perdue, de travailler, de
+redevenir honnête et de se laisser oublier... N'était-ce pas assez
+qu'elle se souvînt!...
+
+Elle regardait toujours les fleurs. Le marchand lui dit:
+
+--Un bouquet? Des chrysanthèmes? Des roses?...
+
+Elle s'en alla sans répondre, car elle n'avait pas un sou.
+
+Alors, une idée se planta en elle: «Des fleurs. Il me faut des fleurs...
+Il faut que je lui en donne... J'ai juré.»
+
+Elle tombait de fatigue et de faim, mais n'y songeait guère. Elle ne
+songeait plus qu'à la terre si nue, là-bas, à la terre qu'un pauvre
+bouquet égaierait quelques heures... Oui, mais de l'argent!... Tout
+naturellement, une idée lui vint qui n'effleura même pas sa pudeur
+revenue depuis son voeu d'honnêteté.
+
+Comme un bon ouvrier qui s'en retourne à l'atelier reprendre ses outils
+et sa tâche, ayant, d'un geste machinal, rehaussé son chignon et tendu
+son corsage, elle se mit en marche par les rues où, tant de fois, tandis
+que son homme jouait au cabaret, elle avait rôdé le soir, faisant, sans
+tristesse ni joie, son métier...
+
+Elle marchait, l'oeil aux aguets, cambrant la taille, provocante,
+sifflant aux hommes, entre les dents:
+
+--Psstt!... Ecoute un peu...
+
+Mais tous, en la voyant si hâve, pressaient le pas. Car son visage
+n'était plus fait, vraiment, pour le plaisir, son visage ravagé, ni son
+corps efflanqué, ni son buste dont les épaules saillaient, sous la toile
+trop claire.
+
+Autrefois, quand elle était jolie, quand elle était «Mes Yeux», elle ne
+restait pas longtemps inactive; mais à présent!...
+
+--Psstt!... Ecoute un peu!... Psstt! joli blond...
+
+Tous passaient, sans même détourner la tête. Le jour diminuait plus
+vite. Tout en arpentant le trottoir, elle pensait:
+
+--Ça va fermer avant que j'aie pu acheter des fleurs...
+
+Un petit brouillard tombait, impalpable, silencieux, et les formes,
+déjà, se noyaient d'ombre. Dans sa figure émaciée, on ne voyait presque
+plus que les yeux, ses deux grands yeux douloureux et ardents.
+
+Au coin d'une rue déserte, un homme allait, le col du pardessus levé,
+les mains aux poches. Elle le frôla, et, dans sa voix voilée, mettant
+toute la force de son désir, murmura:
+
+--Ecoute... Viens chez moi...
+
+Il la regarda un instant. Elle s'était approchée de lui, enfonçant son
+regard dans le sien, son regard infini qui n'était plus son regard
+prometteur de fille.
+
+Il lui prit le bras. Alors, elle l'entraîna vers l'hôtel borgne où elle
+était entrée tout à l'heure. Vite, elle demanda, entr'ouvrant la porte:
+
+--Ma clef... Une bougie...
+
+La patronne lui glissa, à mi-voix:
+
+--Au 23, deuxième étage, troisième porte.
+
+Elle dit, de même:
+
+--Je sais...
+
+Les hommes et les filles s'étaient penchés, et, tout en montant
+l'escalier, elle entendit des exclamations et des rires.
+
+... Quand elle descendit, la nuit arrivait presque. Elle jeta un rapide
+«Au revoir» à son compagnon d'un instant, et se mit à courir. Elle
+s'arrêta devant le marchand de fleurs, prit un bouquet au hasard, et
+jeta les deux pièces blanches qui sonnaient dans sa main.
+
+Vite, vite, elle marcha vers le cimetière. Des gens en sortaient par
+groupes. Elle tremblait:
+
+--Pourvu que j'arrive à temps!...
+
+Sous la porte, un gardien lui dit:
+
+--Trop tard. On ferme!
+
+Elle supplia:
+
+--Oh! monsieur! Le temps d'entrer et de sortir... deux secondes...
+
+--Allez, alors, mais vite.
+
+A travers les allées, elle courut, butant aux pierres. Le chemin était
+long. Elle respirait à peine, avec une sensation de braise dans la
+poitrine. Au Mur des Suppliciés, elle s'arrêta, tomba sur les genoux, et
+ses fleurs se répandirent sur le sol. De grandes larmes coulaient sur
+ses joues, sur les paumes de ses mains dont elle cachait sa figure. Elle
+essaya de prier: mais elle ne savait plus de prières, et les lèvres sur
+la terre, elle sanglota:
+
+--Oh! mon petit! mon petit!...
+
+Puis, lasse, si lasse qu'elle ne sentait plus ses jambes, pourtant, avec
+un peu de joie dans le coeur, elle se releva, et s'en alla.
+
+Elle sourit au gardien:
+
+--Vous voyez, je n'ai pas été longue.
+
+Maintenant qu'elle avait visité son homme, elle se rendait compte de la
+fatigue et du froid. Elle se traîna pour tousser, s'appuyant contre les
+murs.
+
+Arrivée à l'hôtel, elle ouvrit. Dans la salle, trop chaude, enfumée, les
+filles et les souteneurs jouaient toujours. Elle se tint immobile sur le
+seuil et fit: «Bonjour.»
+
+Les conversations s'étaient tues. Elle s'efforça de rire.
+
+Dans le fond, une femme se renversa sur sa chaise, et cria:
+
+--Dis donc, «Mes Yeux»! T'as fait un joli chopin pour ta rentrée!...
+
+Elle haussa les épaules. L'autre continua:
+
+--Tu sais pas qui c'est?
+
+--Non...
+
+--Eh bien! c'est le Bingue!
+
+«Mes Yeux» balbutia:
+
+--Qu'est-ce que tu dis? Le...
+
+Et la fille, avalant une lampée et reprenant sa partie, lui jeta:
+
+--Le Bingue... Le bourreau, quoi!...
+
+
+
+L'Encaisseur
+
+Ravenot, encaisseur depuis dix ans dans la même banque, était un employé
+modèle. Jamais on n'avait eu la moindre observation à lui adresser,
+jamais on n'avait relevé la plus petite erreur dans ses comptes.
+
+Vivant seul, évitant avec soin les relations nouvelles, n'allant pas au
+café, n'ayant pas de maîtresse, il semblait heureux, sans désirs. Si
+parfois quelqu'un disait devant lui:
+
+--Ce doit être tentant de manier de si grosses sommes!
+
+Il répondait simplement:
+
+--Pourquoi? L'argent qui ne vous appartient pas n'est pas de l'argent.
+
+Il était l'homme intègre de son quartier, l'arbitre des questions
+délicates.
+
+Un soir d'échéances, il ne rentra pas chez lui. L'idée d'un acte
+délictueux de sa part n'effleura même pas ceux qui le connaissaient.
+L'hypothèse d'un crime était seule possible. La police vérifia sa
+tournée. Il avait ponctuellement présenté ses billets, encaissé sa
+dernière valeur près de la porte de Montrouge, vers sept heures. Sa
+recette se montait alors à plus de deux cent mille francs. Depuis, on
+pendait sa trace. On fit des rafles, des battues dans les terrains
+vagues qui bordent les fortifications. On fouilla les cahutes sordides
+qui, de loin en loin, se dressent dans la zone militaire: rien. Par
+acquit de conscience, on télégraphia dans toutes les directions, dans
+toutes les gares-frontières. Mais pour les directeurs de la banque
+aussi bien que pour la Sûreté, il était hors de doute que des rôdeurs
+l'avaient suivi, dévalisé et jeté à l'eau. D'après certains indices
+même, on crut pouvoir affirmer que le coup était préparé de longue date
+par des professionnels du crime.
+
+Un seul homme dans Paris haussait les épaules en lisant cela dans les
+journaux: cet homme, c'était Ravenot.
+
+A l'heure où les plus fins limiers de la préfecture perdaient sa piste,
+il avait rejoint la Seine par les boulevards extérieurs. Sous l'arche
+d'un pont, il avait pris des vêtements bourgeois déposés par lui en cet
+endroit depuis la veille, mis dans ses poches les deux cent mille francs
+encaissés, fait de son uniforme et de sa sacoche un ballot lesté d'une
+énorme pierre, jeté le tout dans le fleuve, et, tranquillement, était
+rentré dans Paris. Il coucha à l'hôtel, et dormit d'un sommeil paisible.
+En quelques heures, il était devenu un voleur émérite.
+
+Il aurait pu, profitant de son avance, prendre le train et passer la
+frontière. Mais il était trop avisé pour croire que quelques centaines
+de kilomètres vous mettent à l'abri des gendarmes, et ne se faisait pas
+d'illusion sur le sort qui l'attendait. Il serait pris, il n'y avait
+aucun doute à cet égard. Aussi bien, son raisonnement était-il tout
+autre.
+
+Le jour venu, il glissa les deux cent mille francs dans une enveloppe
+qu'il scella de cinq cachets, et se rendit chez un notaire.
+
+--Monsieur, dit-il, voici ce dont il s'agit. J'ai dans cette enveloppe
+des valeurs, des papiers que je désire mettre en sûreté. Je pars pour un
+lointain voyage, et je ne sais quand je reviendrai. Je vais vous confier
+ce pli. Rien ne s'oppose, je pense, à ce que j'effectue ce dépôt entre
+vos mains?
+
+--Rien. Je vous établis un reçu...
+
+Il acquiesça, puis réfléchit. Un reçu? Où le mettre? A qui le confier?
+Si je le conserve sur moi, je perds tout le bénéfice de mon dépôt...
+Il hésita, n'ayant pas prévu cette complication, puis, d'un air très
+naturel:
+
+--Mon Dieu, je suis seul au monde, sans parents, sans amis. Le voyage
+que j'entreprends est très... hasardeux. Mon reçu courrait le risque
+d'être perdu... détruit... Pour la régularité des choses--on ne sait ni
+qui vit, ni qui meurt--ne pourriez-vous conserver ce papier par devers
+vous, dans vos archives? Ainsi, lors de mon retour, il me suffirait de
+dire mon nom soit à vous, soit à votre successeur....
+
+--C'est que....
+
+--Notez sur le reçu qu'il ne peut être réclamé que sous cette forme. En
+somme, si risque il y a, je suis seul à le courir.
+
+--Soit! Veuillez me dire votre nom. Il répondit sans hésiter:
+
+--Duverger, Henri Duverger.
+
+Quand il fut dans la rue, il poussa un soupir de soulagement. La
+première partie de son programme était achevée. On pouvait lui mettre la
+main au collet: le produit de son vol était hors d'atteinte.
+
+Il avait froidement calculé: A l'expiration de ma peine, je délivre
+mon dépôt. Nul ne saurait m'en contester la propriété. Quatre ou cinq
+mauvaises années à passer, et me voilà riche. C'est moins bête que de
+trimer toute sa vie! J'irai vivre à la campagne. Pour tous, je serai M.
+Duverger. Je vieillirai tranquille, en brave homme, faisant le bien,
+sans remords.
+
+Il attendit encore vingt-quatre heures pour être certain qu'on ne
+possédait pas les numéros des billets de banque, et, rassuré sur ce
+point, délibérément, la cigarette aux lèvres, alla se constituer
+prisonnier.
+
+Un autre, à sa place, eût imaginé quelque histoire. Il préféra dire
+la vérité, avouer son vol. A quoi bon perdre du temps? Mais à
+l'instruction, pas plus qu'aux assises, on ne put lui arracher un mot
+concernant l'usage qu'il avait fait des 200.000 francs. Il se borna a
+dire:
+
+--Je ne sais plus. Je me suis endormi sur un banc.... J'ai été dévalisé
+à mon tour.
+
+Grâce à ses antécédents irréprochables, il ne fut condamné qu'à cinq ans
+de prison. Il accueillit l'arrêt sans sourciller. Il avait trente-cinq
+ans. A quarante, il serait libre et riche. Il considérait cela comme un
+petit sacrifice nécessaire.
+
+A la maison centrale où il purgea sa peine, il fut le modèle des
+détenus, comme il avait été le modèle des employés. Il regardait passer
+les jours sans impatience ni émoi, soucieux seulement de sa santé....
+Enfin, le jour de sa libération arriva! On lui avait remis son petit
+pécule, mais il voulut aller de suite chez le notaire. L'avait-il assez
+rêvée, cette heure! Dans sa tête, il voyait la scène telle qu'elle
+allait se passer:
+
+Il arrivait. On le faisait entrer dans le grand bureau solennel. Le
+notaire le reconnaîtrait-il?
+
+Il se regarda dans une glace. Vraiment, il était bien vieilli,
+ravagé.... Non, certes, le notaire ne le reconnaîtrait pas. Ha! Ha! Ce
+ne serait que plus drôle!
+
+--Vous désirez, monsieur?
+
+--Je viens pour un dépôt effectué entre vos mains il y a cinq ans.
+
+--Quel dépôt...? A quel nom?
+
+--Au nom de Monsieur....
+
+Il s'arrêta brusquement, et murmura:
+
+--Ça, c'est un peu fort...! Je ne me souviens plus du nom que j'ai
+donné!
+
+Il chercha, chercha.... Rien! Il s'assit sur un banc et, sentant
+l'énervement le gagner, se dit à lui-même:
+
+--Voyons... du calme...! Monsieur.... Monsieur.... Ça commençait par...
+quelle lettre...?
+
+Pendant une heure, il tourna, retourna sa mémoire, essayant de trouver
+un point de repère, un indice.... Peine perdue. Le nom dansait devant
+lui, autour de lui; il voyait ses lettres sauter, ses syllabes fuir....
+A chaque seconde il avait la sensation de le tenir, de l'avoir sous les
+yeux, sur la langue.... Non! D'abord, cela n'avait été qu'un agacement;
+puis, n'était devenu irritant, lancinant... précis, douloureux, presque
+physiquement ...! Des bouffées de chaleur montaient de ses reins à sa
+nuque. Ses muscles se crispaient; il ne pouvait plus demeurer en place.
+Des tics agitaient ses mains. Il mordait ses lèvres sèches. Il avait
+à la fois envie de pleurer et de battre. Mais, plus il forçait son
+attention, plus le nom semblait s'éloigner. Il frappa du pied, se leva
+et dit:
+
+--A quoi bon chercher...? Je ne trouverai pas. Je n'ai qu'à ne pas y
+penser, il viendra tout seul!
+
+Mais, on n'arrache pas ainsi de sa tête une idée obsédante. Il avait
+beau dévisager les passants, s'arrêter aux étalages, écouter les
+bruits de la rue, derrière ce qu'il écoutait sans entendre et ce qu'il
+regardait sans voir, une seule question persistait:
+
+--Monsieur...? Monsieur...?
+
+La nuit vint. Les trottoirs se firent déserts. Harassé de fatigue, il
+entra dans un hôtel, demanda une chambre et se jeta tout habilla sur son
+lit. Il cherchait toujours. A l'aube, il s'endormit. Quand il s'éveilla,
+il faisait grand jour. Il s'étira longuement, satisfait, et, tout à
+coup, l'obsession, un instant envolée, lui revint:
+
+--Monsieur...? Monsieur...?
+
+Un sentiment nouveau s'ajoutait a son angoisse: la peur! La peur de ne
+plus trouver ce nom, jamais. Il se leva, sortit, marcha des heures, à
+l'aventure, rôdant autour de la maison du notaire. Pour la deuxième
+fois, la nuit tomba. Il enfonçait ses ongles dans son crâne, gémissant:
+
+--C'est à devenir fou!
+
+Une effrayante idée s'étalait devant lui. Il avait 200.000 francs en
+billets de banque, 200.000 francs--mal acquis, entendu--mais, à lui,
+et il ne pourrait pas les tenir en sa possession! Pour les prendre, il
+avait fait cinq ans de bagne, et ils lui échappaient! Il les voyait, à
+portée de sa main, et un mot, un simple mot qui ne voulait pas venir,
+lui faisait perdre tout cela! Il se frappait la tête à grands coups,
+sentant sa raison chavirer, se heurtant aux becs de gaz, battant la rue
+comme un nomme ivre, butant aux rebords des trottoirs. Ce n'était plus
+de l'obsession, de la douleur, c'était une frénésie de tout son être,
+de son cerveau et de sa chair! La certitude était en lui qu'il ne
+trouverait plus. Il lui semblait qu'une voix ricanait à ses oreilles,
+que tes passants le montraient du doigt. Il se mit à courir, droit
+devant lui, bousculant les gens, n'évitant plus les voitures. Il aurait
+voulu que quelqu'un levât la main sur lui, afln de pouvoir frapper à son
+tour; qu'un cheval le roulât sur le sol, piétinât sa peau....
+
+--Monsieur...? Monsieur...?
+
+A ses pieds, la Seine coulait glauque, scintillant sous les étoiles. Il
+sanglota:
+
+--Monsieur...? Oh! ce nom...! Ce nom...!
+
+Il descendit les marches qui menaient à la rive et, à plat ventre,
+s'allongea vers le fleuve, pour y rafraîchir ses mains et son visage. Il
+haletait...; l'eau l'attira... prit ses yeux... ses oreilles... tout
+son corps.... Il se sentit glisser, n'eut même pas un geste pour
+se cramponner à la berge... et tomba.... Le froid le cingla. Il se
+débattit... tendit les bras... dressa la tête... disparut... revint à
+la surface, et, soudain, dans un effort désespéré, les yeux effrayants,
+hurla:
+
+--J'ai trouvé...! Au secours! Duverger! Du....
+
+... Le quai était désert. L'eau clapotait contre les piles du pont;
+l'écho de l'arche sombra redit le nom dans le silence.... Le fleuve
+ondulait, paresseux; des lueurs y dansaient, blanches et rouges.... Une
+vague un peu plus forte lécha la berge près des anneaux.... Tout se
+tut....
+
+
+
+Les Corbeaux
+
+Quand il eut fini sa soupe, le père Camus repoussa son assiette, et,
+les coudes sur la table, les poings au menton, se mit à regarder l'âtre
+fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme étalait sur les
+cendres.
+
+Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats,
+rangeant les assiettes. Une nappe de lumière descendue de la petite
+lampe coiffée de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te
+plafond rayé de poutres sombres, éclairant seulement ses jupes et ses
+hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda:
+
+--Tu ne veux pas autre chose?
+
+--Non, fit Camus.
+
+Et il se mit à siffloter un air entra ses dents. La femme écarta un
+rideau, colla son front à la vitre, revint auprès de la table et
+s'assit:
+
+--Tu ne dis rien.... A quoi penses-tu?
+
+Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement:
+
+--A quoi je pense...?
+
+Puis, sa voix changea et il acheva d'un ton détaché:
+
+--Je pense qu'il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu'il n'est pas
+loin de neuf heures, et qu'il me faut partir si je ne veux pas manquer
+mon train.
+
+Il passa un manteau, enfonça sa casquette sur sa tête, prit sa trique
+dans un coin, et s'arrêta une seconde sur le pas de la porte.
+
+--Tu n'auras pas peur toute seule?
+
+Elle se mit à rire. Il releva d'un coup d'épaule son caban qui glissait.
+
+--Alors je m'en vais. Ne m'attends pas avant demain soir.
+
+... La nuit était profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se
+confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers
+le village dont les feux brillaient au fond de la vallée, il prit par
+un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait
+s'enfoncer à mesure qu'il descendait la côte. Le perron disparut
+d'abord, puis les fenêtres; le toit de chaume toucha le sol; la fumée
+qui montait toute droite devint moins épaisse, fut un nuage, une ombre,
+et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue,
+hérissée par endroits de monticules et d'arbres dont les branches
+ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux.
+
+Alors, il s'arrêta, pour reconnaître le sentier, tâtant le sol du
+bout de son gourdin, avançant les pieds avec précautions. Des pierres
+roulèrent sous son sabot. Il recula d'un pas, et prêta l'oreille.
+Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu'à lui; il
+murmura: «Je suis dans la bonne route.» Et, s'étant assis sur un tas de
+fagots, le manteau ramené sur les genoux, il réfléchit.
+
+Depuis trois jours, la même pensée le tenait si fort que son cerveau
+s'ouvrait au point exact où il l'avait laissée, ainsi qu'un livre de
+chevet s'ouvre à la page cent fois relue.
+
+Sa femme le trompait, sa femme qu'il avait prise sans un sou; elle le
+trompait avec Pierre le bouvier! D'abord, il avait cru que c'étaient
+médisances de jaloux, et puis à force de relire la lettre sans signature
+qui dénonçait les coupables, il avait fini par douter... puis par
+croire. Bien sûr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si
+solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il
+ne l'avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses
+caprices, attentif à ses moindres désirs. Elle était la plus riche et la
+mieux habillée du village, et, pour le récompenser de tout cela!... Dans
+sa mémoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises
+humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d'abord, et qui
+deviennent si claires quand on sait!... Malgré tout, il hésitait encore,
+et, voulant en avoir le coeur net, prétextant un voyage, il avait pris
+pour quitter sa maison le sentier par où le galant ne manquerait pas de
+passer afin de n'être pas rencontré sur la route.
+
+Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas étouffés par la neige.
+Il courba l'échine et se ramassa sur lui-même. Le bruit devint plus
+proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand
+elle fut devant lui, il se dressa brusquement.
+
+--Halte-là!
+
+L'ombre s'arrêta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits,
+l'empoigna au collet et lui cria dans la figure:
+
+--Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule!
+
+--Vous vous trompez, bégaya l'homme, vous....
+
+Camus se mit à rire d'un rire terrible:
+
+--Ah! ah! Je me trompe! Tu n'es pas Pierre le bouvier, peut-être...?
+Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici, à cette heure.... Tu ne
+réponds pas...? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma
+maison!
+
+--Mais pas du tout....
+
+Le vieux grinça des dents:
+
+--Tais-toi, menteur! Tu y vas...! Tu voulais la voir? Eh bien! je vais
+t'y amener! Allez! Marche!
+
+Et il le poussa de toutes ses forces, hurfant comme pour faire partir un
+cheval rétif:
+
+--Allez! Avance! Hue!
+
+--Puisque je vous dis, répétait l'autre à demi étranglé, que je n'y vais
+pas....
+
+--Avance!
+
+--Puisque je vous répète....
+
+En se débattant, d'homme glissa et tomba à la renverse. Pris d'une rage
+folle, Camus le voyant à terre, se mit à lui taper sur ta figure à coups
+de pied, à coups de poing. Le gars se releva d'un coup de reins, essuya
+d'un revers de main sa face éclaboussée de sang et lui cria:
+
+--Eh bien! oui! J'y vais, chez ta femme! Tu es content! Et j'y
+retournerai, parce qu'elle ne veut plus de toi, elle ne veut plus....
+
+Mais, comme il ouvrait encore la bouche pour cracher des injures, le
+vieux lui abattit sa trique sur la tête. Il poussa un grand cri, recula
+de deux pas... s'effondra... disparut....
+
+Il y eut une demi-seconde de silence effrayant, quelques cailloux
+roulèrent en claquant... un bruit se fit entendre, large, profond....
+
+Camus, le bâton à la main, les yeux dilatés; écouta.... Rien ne
+remuait.... Rien ne vivait autour de lui.... Il bégaya:
+
+--Je l'ai jeté dans le ravin!
+
+Et, tout d'un coup, la terreur aux flancs, suant l'horreur et
+l'épouvante, il se mit à courir.
+
+En apercevant sa maison, un peu de calme lui revint, avec une sorte
+d'orgueil. Il se sentait plus grand d'avoir frappé si fort. Il levait le
+poing pour heurter aux voleta quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil, il
+aperçut sa femme qui, la lampe à la main, le corps penché, disait d'une
+voix tendre:
+
+--C'est toi, mon chéri?
+
+Il fut sur le point de lui sauter à la gorge et de crier, avec une joie
+sauvage:
+
+--Ton chéri! Va le rejoindre dans le trou! Mais il se ressaisit:
+
+--C'est moi, Camus!
+
+Le rond de clarté que la lampe étendait sur la neige se mit à danser, et
+la femme recula. Il entra. Sans rien dire, il défit son manteau, jeta
+sa casquette sur la table, retira ses sabots, et s'assit. Il grelottait
+près du foyer ardent et parlait bas.
+
+--J'ai manqué mon train.... La route est si mauvaise....
+
+Il se leva:
+
+--Si on allait se coucher?
+
+Dans le lit, il se remit à trembler. Il sentait sa femme près de lui, il
+écoutait son souffle, épiait ses mouvements et songeait avec une joie
+sauvage:
+
+--Elle ne dort pas! Elle se demande pourquoi il n'est pas venu, s'il m'a
+vu... si je me doute... et elle a peur...! Et nul ne connaîtra jamais
+la vérité. Si quelque jour on retrouve le corps, on se dira: le bouvier
+s'est trompé de chemin et il est allé se jeter dans la carrière.
+
+Mais, peu à peu, une terreur l'envahit:
+
+--Si je ne l'avais pas tué, pourtant! S'il aillait sortir mutilé,
+sanglant, et m'accuser, et dire: c'est Camus qui m'a poussé.
+
+A cette pensée, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux,
+et il enfouit sa tête dans l'oreiller.
+
+Au matin, il se leva, brisé de fatigue. La neige tombait sans arrêt.
+Tout le jour, il resta, assis auprès de la fenêtre, les yeux perdus
+entre le ciel épais et la campagne blanche, regardant parfois sa
+femme aller et venir. Elle avait les joues pâles, les yeux battus,
+et tressaillait au craquement d'une branche, à l'aboiement sonore et
+lointain d'un chien de ferme. Elle se sait à coudra, sans rien dire,
+puis laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux.... Le crépuscule descendit.
+La nuit vint. Camus, pour la première fois, rompit le silence.
+
+--A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir....
+
+Elle murmura: «C'est vrai» et alluma la lampe. Il s'aperçut que de
+grandes larmes avaient laissé une traînée luisante sur ses joues; il
+détourna la tête.
+
+Il ne ferma pas l'oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place
+de la veille, près de la fenêtre, le regard invinciblement attiré vers
+ce même coin d'horizon, devinant sous le tapis plus épais et plus blanc
+le trou dans lequel _l'autre_ avait roulé.
+
+Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un après-midi, la neige ayant
+cessé de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un
+vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache très noire
+et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis
+remontait, et d'autres descendaient, d'autres encore....
+
+D'abord, il suivit machinalement leur manège, et, soudain, leurs cris
+traversant le silence, une réflexion lui vint:
+
+--Mais ils sont au-dessus du trou...! Alors...? Ils viennent là, attirés
+par quelque chose... par une proie... par le corps de _l'autre_...!
+
+Il repoussa sa chaise d'un geste si violent que sa femme leva les yeux
+vers lui, et, suivant son regard, aperçut, elle aussi, les corbeaux
+noirs dans te ciel pâle. Il pencha la tête de son côté, l'oeil allumé de
+haine. Une grimace tira sa figure ridée, il ramassa sa chaise, se frotta
+les mains, alluma sa pipe, se rassit, et se mit à fumer, les mains aux
+poches, les jambes allongées.
+
+La femme demeurait immobile, regardant les oiseaux. L'un d'eux s'enleva
+plus haut que les autres, tenant une loque dans son bec. Le vieux se mit
+à ricaner; et la femme, tes yeux grands ouverts, joignit les mains et se
+cacha la tête dans son tablier.
+
+Le jour baissait. L'ombre glissait des poutres au plancher. Les corbeaux
+innombrables montaient et descendaient d'un vol plus lourd, avec des
+appels moins stridents, et, peu à peu, mystérieuse et calme, la nuit se
+ferma sur le ciel morne.
+
+
+
+Un Piquet?
+
+Lorsque Ranaille s'entendit condamner à la peine de mort, on le vit d'un
+geste brusque rentrer la tête dans les épaules, serrer les mâchoires
+et considérer d'un regard indéfinissable ses énormes mains, inutiles à
+présent. Son émoi, d'ailleurs, dura peu, et comme dans le fond de la
+salle, d'où montait une buée poussiéreuse et chaude, éclataient des
+bravos, il se mit à hurler:
+
+--Tas de feignants! Tas de lâches!!!
+
+Avec une telle rage et d'un élan si furieux qu'on dut le traîner hors de
+son banc, mordant, tapant, à demi fou.
+
+Le soir, il refusa toute nourriture, et, jusqu'au matin, ses gardiens
+l'entendirent se tordre dans la camisole de force, essayant de rompre
+ses liens. Il s'endormit enfin, maté par la fatigue, et le lendemain,
+son avocat le trouva calme, narquois et crâneur. Comme il était redevenu
+tranquille et semblait ne plus même se souvenir de sa crise, on lui
+retira, le jour, ses entraves. Libre, il s'étira, tendit ses bras
+puissants, passa la main sur son cou de taureau, où les cheveux déjà
+coupés à la tondeuse laissaient une petite route froide, frissonna comme
+un homme qui s'éveille dans un train au soleil levant, et dit à son
+gardien:
+
+--Un petit piquet...?
+
+Dehors, il faisait beau, et, bien que retardés par les hauts murs de la
+prison, des rayons de soleil, coulant entre les barreaux, mettaient
+dans la cellule des taches dorées, des traînées rousses, mobiles et
+changeantes, qui donnaient aux murs gris et à la grosse table, avec ses
+gobelets, sa bouteille et ses cartes, un air vague de guinguette un jour
+d'été.
+
+Ayant gagné, il se renversa un peu sur son escabeau et dit en riant:
+
+--Eh bien, mon vieux? une autre?
+
+--Une autre, fit le gardien.
+
+Ranaille battit les cartes lentement, et, le pouce levé pour la donne,
+demanda:
+
+--Cela ne dure guère plus de quarante jours? Sans attendre la réponse,
+il ajouta:
+
+--Moi. d'abord, je m'en fous. Ici ou à la Nouvelle....
+
+Il ne songeait pas un instant que sa grâce pût être refusée. Durant de
+si longs mois il avait, par ses muscles de colosse, ses fureurs, son
+audace, si bien terrorisé tout un quartier, qu'il se demandait comment
+on avait osé l'arrêter, et qu'il s'imaginait maintenant qu'«on y
+regarderait à deux fois» avant de l'envoyer à l'échafaud. Parfois,
+cependant, traversé d'un doute, il contemplait ses bras, serrait les
+poings, faisant saillir ses biceps et se tendre sa chemise, puis
+haussait les épaules, rassuré au spectacle de sa force. Faisant des
+projets, rêvant de sa case sous les tropiques, de bonnes siestes à
+l'ombre des palmiers, d'une existence calme, un peu monotone peut-être,
+mais égayée par la possibilité de l'évasion, il oublia sa condamnation,
+l'arrêt menaçant, et franchit sans angoisse le cap de la troisième
+semaine, fumant, chantant et dormant bien.
+
+Mais, au milieu de la vingt-deuxième nuit, il eut un cauchemar et
+s'éveilla trempé de sueur, livide, en appelant: «Au secours!»--Quand on
+lui demanda ce qu'il avait eu, il hocha la tête, répondit: «Rien....
+Rien....» d'une voix étranglée, jeta sur les murs, sur son gardien et
+sur son propre corps des regards farouches. Il ne se rendormit qu'au
+grand jour, ayant gardé les yeux constamment fixés sur la porte qui,
+dans l'aube pâle, s'éclaira la dernière.
+
+A partir de cette nuit, il devint nerveux, irritable. Toujours entre ses
+gardiens et lui, une chose dont il ne parlait pas se dressait, une chose
+terrible sans doute, dont l'apparition te faisait brusquement se taire
+au milieu d'une phrase et le laissait ensuite, pendant des heures,
+grelottant, la gorge sèche. Il ne chantait plus et, pris de soudaines
+colères, menaçait avec des cris furieux de tout casser, de tuer
+quelqu'un, levant les poings, hurlant «qu'il était un homme, qu'on
+n'avait pas le droit!» Et cette phrase «on n'a pas le droit!» devait
+répondre à une pensée obstinément accrochée dans son cerveau, car il la
+répétait sans cesse, à propos de tout, à propos de rien, dans la rage
+ou dans l'affaissement, interrompant un mot, arrêtant un geste pour la
+redire avec le même accent têtu:
+
+--On n'a pas le droit. On n'a pas te droit...! Un jour, comme il était
+plus sombre encore que de coutume, son gardien lui proposa une partie de
+piquet. Il fit «Oui» sans enthousiasme et joua distraitement. Peu à peu,
+la partie sembla l'intéresser. Quand elle fut achevée, il discuta un
+coup, montra à son partenaire comment, pourquoi il avait mal joué, et
+proposa:
+
+--Une autre?
+
+Il gagna encore. Sa belle insouciance des premiers jours l'avait repris.
+Il riait, sifflotait, toute sa pensée concentrée sur les douze cartes
+qu'il tenait dans sa main gauche, tout le mystère de l'avenir enfermé
+dans son écart qu'il balançait en l'air de la main droite, avec une
+dernière réflexion, puis d'un geste décidé:--«Allons-y!»--Mais la veine
+qui l'avait favorisé au début le quitta.--Il avait de mauvais jeux, les
+cartes rentraient mal. Il sifflotait encore, mais avec rage. Sur un
+soixante que compta son gardien, il jeta ses cartes, s'emporta:
+
+--Qu'est-ce que tu veux faire avec des jeux pareils?
+
+Il perdit et déclara:
+
+--Je ne joue plus.
+
+Le voyant avec sa tête des mauvais jours, son gardien risqua:
+
+--Allons...? Encore une petite?
+
+Il se rassit en maugréant et perdit de nouveau. Alors, il entra dans une
+terrible colère:
+
+--On ne doit pas compter comme ça! Ce n'est pas loyal!
+
+Il vérifia l'addition; sa fureur s'exaspéra encore. Il cracha sa
+cigarette, hurla, les yeux injectés, les veines des tempes gonflées à
+éclater. Il fallut lui passer la camisole de force, comme le premier
+jour, et comme le premier jour encore, il bondit dans ses liens ainsi
+qu'une bête prise au piège, jusqu'à ce que, passant à la prière, il
+suppliât:
+
+--On n'a pas le droit... Enlevez-moi ça...
+
+Le lendemain, il demanda timidement:
+
+--Un piquet?...
+
+Devant les cartes, il reprit un peu de gaieté. Mais hargneux, mauvais
+joueur, quand la partie ne s'annonçait pas bonne pour lui, ses dents se
+serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le
+calmait et il se remettait à jouer en griffant la table, grondant des
+injures et des jurons entrecoupés. Il avait pris son gardien en haine,
+suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendiés de
+tigre qui guette l'instant propice pour sauter sur sa proie, si bien
+que, pour éviter un drame, on lui en donna un nouveau.
+
+Il le considéra d'abord avec méfiance. Bien qu'il eût souhaité étrangler
+le premier avec joie, il s'était en quelque manière habitué à ses
+façons, à sa parole tantôt brusque, tantôt blagueuse; il s'était habitué
+à le haïr, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui
+ayant, à son tour, proposé un piquet, il accepta. A ce moment, il en
+était au trentième jour de cellule, et commençait à s'inquiéter, à se
+tourner dans son lit jusqu'à l'aube.--Il gagna, fit une seconde partie,
+la gagna encore, et ainsi jusqu'au soir tombant. Jamais, depuis quatre
+semaines, la journée n'avait fui pour lui si légère. Il aimait le jeu,
+moins pour les émotions que pour la victoire, et puis--il osait à peine
+se l'avouer--chaque partie était pour lui une réussite, et la perte
+l'irritait et le terrifiait à la fois. Cette nuit-là, il dormit bien. A
+peine levé, il demanda les cartes et se remit à jouer et à gagner.
+
+Le gardien, auquel on avait fait la leçon, s'appliquait à perdre.
+Ranaille, apaisé, ne pensait plus à rien. Les heures et les jours
+passaient tristes et lents. Au bout d'une huitaine, sa veine ne se
+démentant pas, il conçut quelques soupçons. A différentes reprises, le
+gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrième et joué en
+véritable apprenti, lui laissant, comme à plaisir, prendre l'avantage.
+Il l'observa, fut sur le point de le lui dire; mais à la fin, sa
+conviction étant faite, songeant non pas: «Il perd exprès», mais: «Il
+a peur de gagner», et éprouvant quelque orgueil à faire peur, même
+enchaîné, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la
+brute; c'est son respect.
+
+Ainsi quelques après-midi s'écoulèrent encore, mais l'échéance du
+quarantième jour approchant, le condamné fut repris par ses frayeurs
+nocturnes. Le jeu ne suffisait plus à engourdir sa pensée. Au bout de
+deux ou trois parties, il repoussait les cartes, le regard vague, les
+traits tirés:
+
+--J'en ai assez.
+
+Et il fallait le prier:
+
+--Allons... voyons... je voudrais ma revanche, une fois...
+
+Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, désintéressé, maintenant
+qu'il était sûr de gagner, pensait à autre chose, regardait tout à coup
+fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant à deviner dans
+ses yeux son arrêt, torturé par un soupçon:
+
+--Il sait, lui, peut-être?...
+
+Et la nuit, chassant d'un coup de tête l'horrible vision comme on chasse
+une mouche acharnée, il roulait dans sa tête cette seule pensée: «Mon
+gardien saura un jour avant moi, tout un jour... le dernier... et nous
+serons face à face, et rien ne me dira: C'est fini... ça y est... Il
+aura ça derrière son front!...»
+
+Il était devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait
+détenu une parcelle du pouvoir décisif, comme si chacun avait pu
+d'un mot appeler sur lui la grâce présidentielle. Mais sans cesse il
+dévisageait ceux qui l'approchaient avec une angoisse grandissante,
+guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le
+renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur égale.
+
+Durant la quarante-troisième nuit, il ne dormit pas, épiant les bruits
+de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobilisés, il
+appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n'eut
+pas la force de s'assoupir le jour venu et enfila son pantalon en
+pensant qu'il ferait les mêmes gestes à l'aube du lendemain, peut-être
+au milieu d'hommes venus le chercher pour mourir. Sitôt qu'il fut
+debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n'y vit
+rien que l'expression accoutumée et lui dit, tout en s'habillant:
+
+--C'est long, bon Dieu de bon Dieu! C'est long!
+
+L'autre répondit:
+
+--C'est bon signe... Un piquet?
+
+Il fit «Non» et marcha dans sa cellule jusqu'au déjeuner. Il mangea peu,
+s'étendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda à
+jouer et tendit une cigarette à son gardien. Le gardien, les yeux vers
+le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bégaya:
+
+--Qu'est-ce que...
+
+Il n'acheva pas la question et se mit à jouer sans desserrer les dents,
+mais pâle, pâle, et avec des mains qui tremblaient. Le gardien, lui non
+plus, ne parlait pas; on n'entendait entre eux que le bruit mat des
+cartes tombant à plat sur le bois, et tous les deux, le front penché,
+fixaient obstinément leurs jeux sans se regarder. Ils jouaient vite,
+nerveux, ne ramassant plus leurs levées.
+
+--Tu dois avoir fini? fit tout à coup Ranaille.
+
+--Non, répliqua le gardien comme si brusquement il sortait d'un rêve,
+non...
+
+Ranaille compta:
+
+--... Je pose 2 et je retiens 3, et 2 cinq, et 4 neuf, et 4 treize, et 5
+dix-huit, et 6 vingt-quatre... 242... Tu as gagné. Tu as...
+
+Et soudain, les yeux démesurément ouverts, il balbutia:
+
+--Ça y est... Je suis foutu... Tu le sais... On t'a dit...
+
+--Quoi?... Quoi donc?... Moi?... Mais non, fit le gardien aussi
+tremblant que lui.
+
+Mais Ranaille, roulé sur son lit, les ongles aux oreilles, sanglotait:
+
+--Ça y est, je te dis... ça y est... ça se voyait sur ta figure... Et
+puis, t'as oublié de perdre...
+
+Le gardien entre-bâilla la porte et dit à mi-voix à son camarade, dans
+le couloir:
+
+--Arrive un peu... voilà qu'il sait...
+
+Ranaille hoquetait:
+
+--Ça y est... on n'a pas le droit... pas le droit... pas le droit...
+
+Les gardiens se taisaient, immobiles. Un bruit de sabots traîna dans une
+cour. De la rue arrivaient assourdis les murmures du soir... Le soleil
+achevait de descendre doucement dans le ciel calme, laissant un peu de
+rouge à l'horizon.
+
+
+
+Sur la Route
+
+Le chemineau s'était assis au bord du chemin.
+
+Depuis deux jours, il marchait, à l'aventure, sous le lourd soleil, se
+reposant, la nuit, à l'abri d'une meule, et reprenant dès l'aube, sa
+course vagabonde. Sur le seuil des maisons, rien qu'à voir sa mine
+sauvage, sa barbe inculte, et les loques qui le couvraient, les femmes
+serraient leurs petits blottis contre leurs jupes. Dans les champs,
+lorsqu'il demandait du travail, prêt à toutes les besognes, on le
+repoussait durement. La tête un peu basse, et le bâton traînant, il
+repartait, résigné. Mais, quand, ayant fait quelques pas, il était sûr
+qu'on ne pouvait le voir, du revers de sa main, il essuyait de grosses
+larmes qui coulaient sur ses joues.
+
+A cette heure, pourtant, une révolte lui venait, la révolte qui monte
+des ventres affamés, et des mots, malgré lui, s'échappaient de ses
+lèvres.
+
+--C'est pas juste!... Il n'y a pas de non Dieu!
+
+Il leva sa trique en mâchant un juron, mais, comme elle heurtait le sol,
+il vit sauter une chose brillante qui retomba avec un son clair.
+
+Il se leva, cherchant dans la poussière:
+
+--Ça, c'est de la chance!...
+
+Entre ses doigts, il tournait, retournait une pièce d'or qu'il venait de
+ramasser. Il la faisait sauter, n'osant croire à pareille aubaine.
+
+--Un louis!... un vrai!... Y a-t-il longtemps que je n'en ai pas tenu
+un! Je vais donc manger à ma faim, boire à ma soif, et dormir dans
+un lit... Avec ça, en travaillant sur mon chemin, j'arriverai tout
+doucement jusqu'à la ville... Là, je me débrouillerai toujours.
+
+Il réfléchit: Cet argent-là n'est pas à moi!... Si quelqu'un m'avait
+vu?... Il regarda de tous côtés. Personne. Il était seul, bien seul sur
+la route.
+
+Loin, vers la droite, par-dessus l'or des blés, un village semblait
+faire le gros dos, à l'horizon. Il en apercevait juste les toits de
+chaume et le clocher pointu.--Gaiement, à travers champs, faisant
+chanter sur son passage, les longs épis qui le frôlaient, il se mit en
+marche.
+
+Devant une auberge, il s'arrêta:
+
+--Salut, la compagnie!...
+
+La patronne barrait la porte, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?
+
+--Je voudrais manger.
+
+--Nous n'avons point de restes... Passez votre chemin...
+
+Il cligna de l'oeil:
+
+--Oh!... je ne demande point la charité! Je paie!
+
+Il fit sauter le louis dans sa main.--Étonnée de voir de l'or entre
+les doigts d'un vagabond, la paysanne héla son mari. Celui-ci regarda,
+méfiant, l'homme et les vingt francs, puis interrogea:
+
+--D'où que vous tenez ça?
+
+--Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque je paie?
+
+--Eh bien! moi, je ne veux pas vous vendre à manger!...
+
+Le chemineau demeura quelques secondes interdit. Puis, il remit sa pièce
+d'or dans sa poche, haussa l'épaule, et s'en alla.
+
+L'aubergiste et sa femme le suivirent des yeux.
+
+--Encore un qu'aura fait un mauvais coup par là.
+
+--Si on prévenait le garde?
+
+Un client arrivait. On lui conta l'aventure, l'exagérant déjà:
+
+--Un miséreux, avec une mine à faire peur, qui voulut me payer d'un
+louis.--Ce n'est pas naturel.--Il en faisait sonner d'autres dans ses
+poches. Ces gueux-là, sait-on jamais d'où ça vient, où ça va?...
+
+En cinq minutes, il fut signalé dans le village. Des gamins le suivaient
+de loin, hostiles, et lui, tirant son pas fatigué, s'étonnait, sans
+comprendre, des figures qui le dévisageaient.
+
+Tout autre jour, il en eût pris ombrage, mais, ayant de l'argent, il ne
+s'en préoccupait guère.
+
+La boulangère, dans sa boutique, rangeait des pains, de gros pains bis,
+à la croûte croquante et rousse.
+
+--Bonjour, la patronne. Il me faudrait une miche.
+
+--Passez votre chemin.
+
+--Oh! on n'est guère confiant, dans votre pays! Ce n'est pas parce qu'on
+n'a pas de beaux habits qu'on tend la main. Payez-vous.
+
+Il tendit son louis.
+
+--Puisqu'on vous dit de passer votre chemin!
+
+Il demeura le bras tendu, bouche bée.
+
+--Ah! vous ne voulez pas?... Vous...
+
+Il hocha la tête, murmura: «Imbécile!...» et partit.
+
+Partout, chez l'épicier, chez le boucher, le charcutier, même réponse.
+
+Il se demandait: Pourquoi ne veulent-ils pas me vendre, puisque j'ai de
+quoi payer? Peut-être que ma pièce n'est pas bonne?...
+
+Il n'osait plus la sortir. Il la tâtait, toute petite, chaude de son
+contact, luisante et douce, parmi les grumeaux de pain durci, et les
+miettes de tabac, au fond de sa poche.
+
+Le soir vint. Il n'avait pas encore mangé. Il avait repris la grande
+route, et, tout en marchant, réfléchissait:
+
+--Je ne vais pourtant pas crever de faim avec vingt francs sur moi!
+
+Peu à peu, cependant, il commençait à comprendre.
+
+--Non, je n'ai pas une tête à avoir un louis. De l'or, entre les mains
+d'un traîne-misère comme moi, ça semble louche. On se demande d'où je
+le tiens... On croit peut-être que je l'ai volé... que j'ai attaqué un
+passant, au coin du bois. Cela vous donne une si drôle de figure, la
+faim!...
+
+Comme il monologuait ainsi, au tournant du chemin, il vit un homme
+s'avancer vers lui.--Lui aussi allait, d'un pas traînant, courbant
+l'échine. Il portait des vêtements usés. Un vieux chapeau couvrait sa
+tête, et sa barbe inculte, grise de poussière, faisait mieux ressortir
+le hâle de son visage.
+
+Les deux vagabonds s'arrêtèrent, et comme si tous ceux qui souffrent se
+connaissaient, se tendirent la main.
+
+--Où vas-tu ainsi, compagnon? dit l'homme au louis.
+
+--Je tâche de gagner le village, là-bas, pour y passer la nuit.
+Faisons-nous route ensemble?
+
+--Non. Je vais à l'opposé. Et même, si j'ai un conseil à te donner,
+c'est de rebrousser chemin... On n'est guère accueillant aux chemineaux,
+là-bas... J'en viens. Tu ne trouveras pas un coin de grange où coucher.
+
+--Baste! avec de l'argent!...
+
+--Même avec de l'argent.
+
+Il allait dire «surtout». Il se tut. L'autre reprit:
+
+--Les paysans sont les mêmes partout. Tant qu'ils croient qu'on leur
+demande la charité, ils font la sourde oreille. Mais, sitôt qu'on leur
+montre ça...
+
+Il fit sauter quelques sous dans sa main, et se mit à rire:
+
+--Ce n'est pas beaucoup, pourtant! Dix-sept sous! Mais ça me tiendra
+bien trois jours!
+
+Tandis qu'il parlait, celui qui n'avait pas mangé se disait:
+
+--Avec dix-sept sous, le voilà plus riche que moi avec vingt francs!
+Lui, trouvera du pain, une botte de paille pour reposer sa tête...
+
+Une idée lui vint:
+
+--Ecoute, donne-moi quelque chose...
+
+Tout de suite, l'autre ferma la main sur ses sous:
+
+--Je ne peux pas, dame! J'ai juste de quoi gagner la ville... et
+encore!...
+
+--Tu n'as pas de pain?
+
+L'autre serra sa besace et dit:
+
+--Non... Au revoir.
+
+Il fit un pas. Le chemineau le retint.
+
+--Tu ne vas pas t'en aller comme ça et me laisser crever sur place...
+
+--Je n'ai rien.
+
+--Mais si, tu as des sous!... Voyons... On est des frères de la route...
+
+--Je ne peux pas... Je viens de t'expliquer... Chemin faisant, tu
+pourras travailler...
+
+La faim, l'horrible faim tenaillait le ventre du vagabond, glissant en
+lui comme une étrange ivresse.
+
+--Ecoute un peu. Je te les achète, tes sous, oui, et je te les paie
+bien... Je t'en donne vingt francs...
+
+L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua, très vite:
+
+--Oui, vingt francs. Je les ai trouvés, ce matin, dans la poussière.
+Mais, partout, on me les refuse, parce que je suis trop déguenillé.
+Regarde. Ce n'est plus des vêtements que j'ai... C'est des loques. Puis,
+la faim, ça fait briller les yeux, ça donne une figure mauvaise... alors
+les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres. Avec
+ton grand caban de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage...
+Vingt francs entre tes mains, ça n'étonnera pas. Et puis, tu n'as
+peut-être pas tant souffert que moi... tu as mangé, tantôt... et moi,
+depuis deux jours... j'ai faim...
+
+Il dit ces derniers mots à voix basse, honteux et terrible, le visage
+sous l'haleine de l'autre.
+
+--Tu vois que le marché est bon... Tu as peur qu'elle soit fausse?
+Tiens... écoute-la sonner... La voilà... Donne-moi tes sous...
+
+Mais l'homme s'écartait, repoussant la pièce tendue.
+
+--Hé! garde ton argent! Tu es plus riche que moi!
+
+--Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir... Ils n'en veulent
+pas... Donne...
+
+--Non... Non... Au revoir!...
+
+Une folie passa dans la tête du chemineau. Une rage de vol et de meurtre
+crispa ses mâchoires, serra ses poings, et, violemment, il saisit
+l'autre à la gorge:
+
+--Donne-les...
+
+L'homme se débattit, essayant d'échapper à l'étreinte. Il tendit les
+bras, glissa, les doigts crochus. Sa bouche s'élargit essayant un appel;
+ses yeux, désorbités, tournèrent, éperdus... Il s'abattit... Les sous
+roulèrent sur le sol.
+
+A quatre pattes, à tâtons, le meurtrier les ramassa, sans compter, et se
+mit à courir.
+
+Quand il vit apparaître les premiers feux du village, il s'arrêta,
+haletant. Il s'aperçut alors qu'il tenait le louis entre ses dents.
+Dans sa poche, il sentit la monnaie de billon. L'horreur de son crime
+descendit devant lui... Il eut peur. Mais la faim lui tordait les
+entrailles. Il prit la pièce d'or et la jeta, à la volée.
+
+Dans les feuilles, ce fut comme un petit frisson, comme la chute d'une
+branche glissant jusqu'à la mousse... A grandes enjambées, il gagna le
+village:
+
+--Quatre sous de pain, s'il vous plaît?
+
+La boulangère prit une miche, la lui tendit. Il paya. Le contact des
+sous tout rugueux de poussière le fit trembler.
+
+Mais la mie était blanche, et la croûte dorée. Il y mordit, glouton,
+sortit en titubant, et s'enfonça dans la nuit calme que troublait
+seulement, de temps en temps, la chute d'une branche sur les feuilles
+séchées... Juste le bruit que, tout à l'heure, sa pièce avait fait en
+tombant.
+
+
+
+Le Coupable
+
+--Votre nom, votre âge, votre profession?
+
+Dans le prétoire, sous la lumière crue tombant des vitres hautes, au
+banc des accusés, on vit se lever un petit vieillard au visage très doux
+encadré de favoris blancs.
+
+Tourné vers le président, il répondit d'une voix un peu chevrotante:
+
+--Maindrot, Jacques, quatre-vingts ans, rentier.
+
+--C'est bien, vous pouvez vous asseoir.
+
+La lecture de l'acte d'accusation terminée, le président reprit la
+parole:
+
+--Vous avez entendu. Vous êtes prévenu d'avoir, dans la nuit du 17 au 18
+novembre dernier, assassiné votre femme, âgée de soixante-quinze
+ans. Vous étiez jusqu'ici un honnête homme. Vous n'avez jamais eu de
+condamnation. Pouvez-vous dire quelque chose pour votre défense?
+
+--Monsieur le président, j'aurai, si vous le permettez, quelques
+explications à fournir.
+
+--Parlez. Adressez-vous à messieurs les jurés.
+
+Alors, ayant salué d'une courte inclinaison de son buste, le petit vieux
+se mit à parler lentement, cherchant ses mots, comme avec un souci de la
+correction du langage, de sa voix lointaine et perdue, son chapeau dans
+les mains, poliment, doucement, et, malgré eux, émus par la majesté
+de son âge, la cour et les jurés écoutèrent, sans l'interrompre, ce
+vieillard de quatre-vingts ans, qui, devant eux, en termes choisis,
+venait défendre sa tête.
+
+--Pour m'expliquer, sinon pour me justifier à vos yeux, il me faut
+remonter très loin dans mes souvenirs. A vingt-cinq ans, n'ayant plus
+de parents, seul au monde, possesseur d'une petite aisance qui me
+permettait de vivre sans souci du lendemain, je fis un mariage d'amour.
+Ces mots résonnent mal dans la bouche d'un vieillard, mais il faut
+cependant que vous les sachiez.
+
+Pendant dix ans, je fus l'homme le plus heureux du monde. J'adorais
+ma femme: elle m'aimait. Il y avait bien un nuage: nous n'avions pas
+d'enfant, mais nous nous aimions tant, que je ne sais quelle place nous
+aurions pu donner dans notre tendresse à ce petit être s'il était venu,
+et nous finîmes par n'y plus penser, par ne rien regretter.
+
+Notre vie s'écoulait ainsi, très douce, très légère, sans un heurt et
+sans un soupçon.
+
+Dès maintenant, messieurs les jurés, je dois vous dire qu'à mon âge on
+défend moins son avenir que son passé, et que je vous parle dans toute
+la franchise et la vérité de mon âme, comme à des confesseurs qui serez
+sans doute les derniers.
+
+Il fit une pause, de ses mains tremblantes prit son mouchoir, et
+s'épongea le front.
+
+Il reprit:
+
+--Je devais payer cher tout cela? Un jour, le soupçon se glissa dans mon
+bonheur. Un de mes amis, le plus ancien, le meilleur, devint auprès
+de ma femme d'une assiduité inquiétante; elle ne repoussait point ses
+hommages. A quoi je m'en suis aperçu?... A des gestes, à des mots, à des
+«rien», à toutes ces choses infimes qui suffisent pourtant à chavirer le
+coeur, à troubler la raison. Dès lors, je connus le doute; les heures
+que l'on passe à chercher dans la nuit la lueur fugitive qui doit guider
+vos pas. Je les épiai. Je les suivis. Je ne trouvai rien. Je devins
+haineux et méchant, mais pouvais-je sur un soupçon, sans un indice,
+faire un éclat? Cependant, je vous le jure, si je les avais surpris aux
+bras l'un de l'autre, j'aurais pu, dans un accès de fureur, les tuer
+tous les deux, mais je n'aurais pas eu une seconde d'étonnement, tant
+j'étais sûr, tant je sentais la trahison sur moi.
+
+Cette vie dura des années. Des années je cherchai sans trouver; puis te
+temps passa, mettant sur toutes choses sa couche de pardon et d'oubli.
+Je finis par croire que je m'étais trompé, et le calme revint, comme par
+le passé, sans que ni mon ami, ni ma femme se fussent jamais doutés de
+rien.
+
+Tout cela était même si loin que, lorsque mon ami mourut, il y a
+quelques années, je le pleurai comme on pleure un frère, et ne m'étonnai
+point des larmes que ma femme versa sur lui. Nous étions déjà vieux:
+elle soixante-cinq ans, moi soixante-dix.
+
+Encore des années; puis, un jour, je ne sais quelle vision de l'avenir
+me poussant, une pensée me vint de notre fin prochaine. Je me dis qu'à
+mon âge toutes les heures sont gagnées, et qu'il fait bon, au déclin de
+la vie, quand la journée s'achève, savoir où l'on reposera sa tête pour
+l'éternité. J'avais assez vécu, ayant été heureux, et je songeais, avec
+une grande douceur, à la tombe abritée sous les arbres penchés, aux
+fleurs qui l'orneraient, à la dalle de marbre...
+
+J'en parlai à ma femme, elle sourit:
+
+--J'ai réfléchi à tout cela bien avant toi, dit-elle, et, dans le fond
+du cimetière de Montmartre, dans un coin très calme et perdu, j'ai
+choisi notre place, où nous dormirons côte à côte.
+
+Elle me l'indiqua. J'y allai.
+
+Tout en marchant parmi les tombes, je songeais:
+
+«Comme l'amour dicte à deux êtres des pensées pareilles, et comme nous
+sommes encore rapprochés l'un de l'autre, pour que des rêves semblables
+viennent nous bercer tous deux!»
+
+Tout au bout d'une allée, je m'arrêtai. C'était là: un coin de terre
+avec des herbes incultes, tout entouré de tombes.
+
+Par curiosité, comme on regarde en wagon les gens qui voyagent près de
+vous, je regardai tes tombes voisines. Et voilà que sur l'une, la plus
+proche, je lus le nom de mon ami.
+
+Je me ressouvins alors du chemin si souvent parcouru. Je reconnus les
+fleurs sèches et les couronnes que nous y portions tous les ans.
+
+Ce fut cinglant comme un coup de cravache, éblouissant comme une lueur
+d'incendie. D'un coup, tout mon passé, tous mes soupçons, toutes mes
+haines, s'étaient dressés devant moi.
+
+Notre place? Près de lui? Et c'est elle qui avait choisi cette place?
+
+Je rentrai à la maison. Je devais avoir l'air d'un fou. Au dîner je ne
+mangeai pas.
+
+C'était le 17 novembre.
+
+--Mais, qu'as-tu, mon ami? me demanda ma femme.
+
+--Moi?... Rien.
+
+--Si, tu as quelque chose...
+
+Il pouvait être dix heures. De la rue, tous les bruits arrivaient
+assourdis, dans la tristesse de cette nuit d'automne.
+
+--Eh bien, tu as raison, j'ai quelque chose, et je vais te dire ce que
+j'ai. C'est que tu étais la maîtresse de Fromont, et que pendant vingt
+ans vous m'avez trompé, misérables!
+
+Elle pâlit. Dans sa pauvre petite figure toute vieille, une terreur
+passa.
+
+Je ne sais plus maintenant si ce fut de surprise ou d'effroi.
+
+--Pendant vingt ans, tu m'entends, vingt ans, toute notre jeunesse,
+toute ma vie... Ah? comme j'y vois clair? Comme je comprends tout
+maintenant? Et combien mes soupçons étaient justes? Et moi qui me
+repentais d'avoir osé t'effleurer de l'ombre d'un doute? Sûre de
+l'impunité, tu as voulu le lâche jusque dans la mort? Il fallait que tu
+reposes entre ton mari et ton amant? Tu voyais ça... sous terre?
+
+Une folie me prit. Je marchai vers elle. Je lui saisis le cou dans mes
+mains. J'ai dû serrer follement, je ne sais plus. Je ne sais plus que
+l'angoisse qui chavira ses pauvres yeux. Et puis, la lampe s'éteignit.
+Dans la rue, un chien se mit à hurler à la lune. On m'a trouvé là, au
+matin... C'est tout...
+
+Il s'assit. De grosses larmes coulaient sur ses joues couleur d'ivoire.
+
+Brièvement, l'avocat reprit la défense. Le procureur répondit quelques
+mots, et le jury revint avec un verdict négatif.
+
+
+
+Le Mendiant
+
+Comme le soir tombait, le mendiant choisit un coin dans un fossé sur le
+bord de la route, s'enroula dans le sac qui lui servait de manteau, mit
+sous sa tête son maigre paquet qu'il portait au bout d'un bâton, et,
+tombant de fatigue et de faim, regarda au ciel sombre s'allumer les
+étoiles.
+
+La route qui s'allongeait entre les bois touffus, était déserte. Les
+oiseaux dormaient dans les arbres. Le village, au lointain, faisait une
+grosse tache noire, et le vieux se mit à pleurer, tout seul, dans le
+calme et dans le silence.
+
+Il n'avait jamais connu ses parents. Elevé par charité dans une ferme,
+depuis qu'il était tout petit, il rôdait sur les grands chemins, en
+quête d'un peu de travail et de pain. La vie avait été dure pour lui. Il
+en avait connu toutes les tristesses: les nuits d'hiver si longues au
+pied des meules; la honte d'implorer, le désir de mourir, de s'endormir
+une bonne fois pour ne plus s'éveiller. Il n'avait jamais rencontré
+que des hommes soupçonneux et méchants. Son chagrin était que les plus
+simples semblaient le craindre: les enfants fuyaient en le voyant
+passer; les chiens aboyaient à ses haillons poudreux.
+
+Pourtant, il était sans rancune et sans haine; triste seulement et très
+doux.
+
+Il allait s'assoupir, quand, au loin, tintèrent des grelots. Il releva
+la tête et vit, tout au bout de la route, une lueur qui dansait
+au-dessus du sol. Machinalement, il regarda. Il distingua un lourd
+chariot que traînait un gros cheval. La charge montait si haut et
+s'étendait si large, qu'elle avait l'air de tenir toute la chaussée. Un
+homme marchait auprès du cheval, en chantant un refrain.
+
+Bientôt, la chanson se tut. Le chemin montait. Les sabots du cheval
+heurtaient et râpaient plus rudement les cailloux. L'homme excitait la
+bête de la voix et du fouet:
+
+--Hue-là!... Hue!
+
+La bête tirait à plein poitrail, le cou tendu. Deux ou trois fois, elle
+glissa, s'abattit presque sur les genoux, se releva, fit un effort qui
+rida tout son poil, de son épaule à sa hanche puissante. Mais elle était
+à bout de souffle, et la voiture s'arrêta.
+
+Le charretier, l'épaule à la roue, les mains aux rayons, criait plus
+fort:
+
+--Hé! Hue... hue!...
+
+Le cheval avait beau tirer de tous ses muscles, la voiture restait
+immobile.
+
+--Hue donc! hue!...
+
+L'animal, les pattes écartées, les narines battantes, ne bougeait plus,
+tremblant sur ses membres, cramponné au sol de ses quatre fers enfoncés
+par la pince, pour n'être pas entraîné en arrière par l'énorme poids.
+
+Le charretier toujours arc-bouté vit le mendiant assis sur le bord du
+fossé, et le héla:
+
+--La main, camarade! La bourrique ne veut plus avancer. Viens m'aider à
+pousser un coup.
+
+Le mendiant se leva, et joignit à l'effort du gars, son maigre effort.
+Tous deux criaient:
+
+--Hue, hue!...
+
+Peine inutile.
+
+Vite épuisé, et pitoyable, le pauvre dit:
+
+--Laissez-le voir souffler. C'est trop lourd pour lui.
+
+--Bien sûr que non. C'est feignantise! Si on le quitte là-dessus, on
+ne pourra plus le mettre en route en pleine côte. Hue! ho!... Passe un
+caillou pour caler la roue. On va y faire grimper par le travers pour
+démarrer....
+
+Le mendiant prit un caillou et le tendit:
+
+--Tiens voir, dit le charretier. Moi, je reste à la roue. Voilà le
+fouet. Prends le bidet par la figure, et mets-y de la mèche à grands
+coups dans les jambes, en appuyant à gauche. Il va partir.
+
+Cinglé par la douleur, le cheval essaya un effort. Le sol flamba sous
+ses sabots, et des cailloux grincèrent.
+
+--Ça va! ça va!
+
+Mais, comme le cheval se jetait de côté, le charretier penché pour
+placer le pavé sous la roue, fit un faux pas. Le cheval eut un léger
+recul. L'homme poussa un cri et tomba.
+
+Il était sur le dos, la face convulsée, les yeux hagards, les deux
+coudes rivés au sol, ses mains solides crispées au cercle de la roue,
+l'empêchant de lui défoncer la poitrine.
+
+D'une voix affolée, il cria au mendiant:
+
+--Avance! avance! Il m'écrase!...
+
+L'autre, devinant sans le voir, ce qui venait de se passer, se mit à
+cogner le cheval, au hasard, de la mèche et du manche. Mais, le cheval
+fourbu fléchit sur les genoux, roula sur le côté, la charrette piqua de
+l'avant, ses deux brancards à terre, la lanterne qui pendait sous le
+fond s'éteignit, et l'on n'entendit plus dans la nuit noire, que le
+souffle court du cheval, et le râle étouffé de l'homme gémissant:
+
+--Avance!... avance!...
+
+Impuissant à faire relever l'animal, le mendiant courut au charretier,
+essayant de le dégager. Mais il était bien pris sous la roue. Par un
+effort prodigieux, il la retenait à quelques centimètres de son torse:
+un faux mouvement, une défaillance, c'était l'écrasement, la mort...
+Il la comprenait si bien, que lorsqu'il vit le mendiant se pencher, il
+hurla:
+
+--Touche pas! touche pas!... cours au village... vite... chez mes
+parents... les Luchat... la dernière ferme à droite... tu leur diras...
+d'arriver au secours avec du monde... Je tiens bon encore dix minutes...
+Va vite...
+
+A toutes jambes, le mendiant gravit le raidillon. Il entra dans le
+village, toujours courant, droit devant lui. Tous les volets étaient
+clos. Pas une lumière; derrière les grilles les cours étaient désertes.
+Une odeur en venait, aigre, prenante et chaude, odeur de fumier,
+d'étable, de laitage sûri. Des chiens aboyèrent sur son passage. Mais il
+n'entendait rien, ne regardait rien, gardant au fond des yeux l'affreuse
+vision de l'homme renversé, là, en bas, tenant au bout des poings la
+charge prête à l'écraser.
+
+Il s'arrêta enfin. Devant lui, le chemin s'étalait, tout plat. A sa
+droite, une bâtisse que bordait une cour. Un peu de lumière glissait
+entre les fentes des persiennes. Il se dit: «C'est là!» Et, du poing,
+heurta aux volets.
+
+Une voix demanda:
+
+--C'est toi, Jules?
+
+Étranglé par la vitesse de sa course, il ne put répondre, et heurta
+encore. Il entendit le bruit d'un lit qui craque, des pas sur le
+plancher. La fenêtre s'ouvrit, et, dans un carré de lumière, une tête
+d'homme apparut ensommeillée.
+
+--C'est-il toi, Jules?
+
+Il avait un peu repris sa respiration, et dit, la parole courte:
+
+--Non, mais je viens pour...
+
+Le fermier ne le laissa pas achever:
+
+--En voilà des façons! Réveiller le monde à cette heure!
+
+Il ferma violemment la fenêtre et grogna dans sa chambre.
+
+--Un galvaudeux!... Un traîneur de routes!...
+
+Le mendiant était resté immobile, hébété, sans un mot, tant la réponse
+avait été brutale. Il songea:
+
+--Qu'est-ce qu'il croyait donc que je voulais? Je ne fais pas le mal,
+pourtant... Je l'ai, sans doute, surpris dans son sommeil... S'il savait
+pourquoi, bonnes gens!...
+
+De nouveau, timidement, il se remit à frapper au volet.
+
+De l'intérieur, la voix cria:
+
+--C'est-il fini, hé?... Attends un peu, si je me lève!
+
+Le courage et le souffle revenus, il cria:
+
+--Ouvrez!...
+
+--Tu vas passer ton chemin...
+
+--Ouvrez!...
+
+Cette fois, la fenêtre s'ouvrit, et si fort, qu'il dut faire un saut de
+côté pour ne pas être giflé par les volets. Le fermier se montra, l'air
+mauvais, un fusil à la main.
+
+--Tu entends, crève-la-faim, si tu ne files pas, et vivement, je te
+flanque un coup de fusil!
+
+Du fond du lit, une voix aigre de femme criait:
+
+--Tire donc... Ça rendra service à tout le monde. C'est bon qu'à faire
+le mal, ces rôdeurs... bon qu'à voler... et pire encore!
+
+Devant le fusil braqué, le mendiant avait eu peur et s'était rejeté
+dans l'ombre. Il grelottait, oubliant presque le malheureux qui, sur
+la route, mourait peut-être en cet instant. Pour la première fois, une
+rancune montait de son coeur. Jamais, autant qu'à cette heure, il ne
+s'était senti lamentable et repoussé.
+
+Et s'il avait eu faim, pourtant, s'il avait frappé pour qu'on lui prêtât
+abri? N'avait-il pas le droit, lui, misérable, de trouver un tas de
+paille près des bêtes, un bout de pain près des chiens?... Il n'était
+donc pas, sous ses haillons, une créature du bon Dieu, comme les autres,
+puisque les riches pouvaient le menacer de mort?...
+
+La frayeur, d'un seul coup, l'avait rendu méchant.
+
+D'abord, il voulut se ruer à coups de trique sur les volets, puis, il
+réfléchit:
+
+--Si je frappe encore, il tire... Si j'appelle, il va ameuter le village
+et je serai assommé avant d'avoir pu dire d'où je viens... Si je
+m'adresse ailleurs, ce sera pareil...
+
+Sa résolution prise, il se mit à courir, refaisant le chemin parcouru,
+pour essayer de sauver tout seul le compagnon d'une seconde. Il courait,
+avec la terreur de ce qui avait pu se passer durant son absence...
+
+--Qu'est-ce que je vais voir en bas!...
+
+Pour dévaler la côte, il retrouva des jambes de vingt ans. Quand il
+approcha de l'endroit où la voiture s'était arrêtée, il cria:
+
+--Camarade!
+
+Pas de réponse. Il cria encore:
+
+--Camarade!
+
+L'obscurité était si profonde, qu'il ne distinguait même pas l'attelage.
+Soudain, il entendit un hennissement. Il avança. A quelques pas de lui,
+le cheval était toujours couché sur le flanc, et la voiture plongeait de
+l'avant.
+
+--Camarade! camarade!
+
+Il se baissa, et, comme la lune apparaissait derrière un nuage, il vit
+l'homme étendu, les bras en croix, les yeux clos, la bouche sanglante,
+et la roue qui lui sembla géante, enfoncée dans sa poitrine, ainsi que
+dans une ornière!
+
+Alors, n'étant plus bon à rien près du pauvre être mutilé, repris
+contre les parents d'une colère furieuse, envahi d'un affreux besoin de
+vengeance, il galopa d'un trait jusqu'à la ferme, et, cette fois, sans
+souci de la menace du fusil, pris tout entier par la pensée de la joie
+sauvage qu'il allait avoir, à poings fermés, il heurte aux volets.
+
+--C'est toi, Jules?
+
+Il ne répondit rien. Quand la fenêtre s'ouvrit, qu'il vit la face
+mauvaise du père et qu'il l'entendit demander encore:
+
+--C'est-il toi, Jules?
+
+Il lui cria:
+
+--Non! C'est le crève-la-faim de tout à l'heure qui était venu pour vous
+dire que votre gars était en train de mourir sur la route.
+
+Deux voix terrifiées,--celle du père et celle de la mère--se croisèrent:
+
+--Qu'est-ce qu'il dit... qu'est-ce qu'il dit?... Entre vite...
+
+Mais lui, enfonçant son chapeau sur ses yeux, et s'éloignant à petits
+pas:
+
+--Excusez... Je suis pressé, à présent... Mais, ne vous hâtez point.
+C'est trop tard... C'est quand je suis venu en premier qu'il fallait se
+presser. A cette heure, il a toute la charge de foin sur les côtes!
+
+La femme sanglotait:
+
+--Vas-y, mon homme... Cours...
+
+Et le mari criait, cherchant à tâtons ses habits:
+
+--Où ça qu'il est?... Ecoute ici... Pour l'amour de Dieu...
+
+Le mendiant, son bâton sur le dos, s'était enfoncé dans la nuit, que
+déchiraient les gémissements des deux vieux.
+
+Dans la cour, sur le tas de fumier, un coq éveillé tôt par tout ce bruit
+chantait, et le chien, le nez à la grille, pleurait longuement à la
+lune.
+
+
+
+Confrontation
+
+Devant la morte, l'homme ne sourcilla pas.
+
+Les yeux mi-clos, il regardait, sur la dalle de marbre, cette chair
+blanche, d'un blanc laiteux, tachée entre les seins par l'entaille rosée
+d'un coup de couteau. Le corps rigide avait gardé sa forme harmonieuse
+et semblait vivre. Seules, les mains, avec leurs ongles violetés, leur
+peau trop diaphane, et le visage aux yeux glauques et mous, grands
+ouverts, le visage où la bouche noircie riait d'un horrible rire,
+donnaient la sensation de l'éternel sommeil.
+
+Dans la salle aux murs froids, aux dalles grises, pesait un silence
+oppressant. A terre, près de la morte, le drap que l'on avait rejeté
+tout à l'heure portait quelques traces de sang. Les magistrats
+observaient l'accusé qui, tout droit, entre deux gardes, conservait son
+attitude hautaine, les mains croisées derrière le dos, le buste un peu
+rejeté en arrière, impassible.
+
+Le juge d'instruction prit la parole:
+
+--Eh bien, Gautet, reconnaissez-vous votre victime?
+
+L'homme tourna la tête, regarda tout à tour le juge et la morte comme
+s'il cherchait dans sa mémoire quelque très lointain souvenir, puis
+répondit d'une voix lente:
+
+--Je ne connais pas cette femme, monsieur le juge. Je ne l'ai jamais
+vue.
+
+--Des témoins affirment pourtant, et de la façon la plus formelle, que
+vous étiez son amant...
+
+--Les témoins se trompent, monsieur; je ne connais pas cette femme.
+
+--Voyons, fit le juge après un instant de silence, à quoi bon essayer
+de nous donner le change? Cette confrontation est une simple formalité,
+bien inutile dans le cas présent. Vous êtes intelligent, et, dans votre
+intérêt, si vous voulez acquérir quelques droits à la clémence du jury,
+avouez!...
+
+--Je ne peux avouer, étant innocent.
+
+--Encore une fois, souvenez-vous que vos dénégations demeurent sans
+portée aucune. Je ne serais pas éloigné de croire, pour ma part, que
+vous avez cédé à un mouvement de passion, à un de ces coups de folie qui
+font voir rouge... Mais regardez votre victime... Vous n'avez même pas
+devant elle une seconde de repentir, d'émotion...
+
+--De repentir?... En effet. Je ne saurais en avoir, n'étant pas
+criminel... Quant à mon émotion, mon Dieu, elle a été sinon détruite, du
+moins fortement amoindrie, pour cette raison bien simple que je savais
+en entrant ici ce qu'on allait m'y faire voir. Je ne suis pas plus ému
+que vous ne l'êtes vous-même. Je ne vous fais pas un crime de votre
+impassibilité: de quel droit me reprochez-vous la mienne?
+
+Il parlait d'une voix blanche, sans un geste, en homme parfaitement
+maître de lui, sans paraître s'inquiéter des charges accablantes
+entassées par l'accusation, bornant toutes ses explications à une
+dénégation froide, obstinée.
+
+Un des assistants dit à mi-voix:
+
+--On n'en tirera rien... Il niera jusque sur l'échafaud.
+
+Et Gautet répondit sans colère:
+
+--En effet, monsieur, jusque sur l'échafaud.
+
+Cette lutte pied à pied entre l'accusation et l'accusé; ce «non»
+opiniâtre opposé à toutes les questions, contre ce qui semblait être
+l'évidence des faits, avait quelque chose d'énervant qu'exagérait encore
+la température orageuse du dehors. Par les vitrages dépolis, le soleil
+descendait, éclairant le cadavre d'une lueur uniformément jaune.
+
+--Soit, reprit le juge d'instruction: vous ne connaissez pas la victime.
+Mais ceci?
+
+Il mit sous les yeux du prévenu un couteau à manche d'ivoire, un couteau
+large à la puissante lame éclaboussée de sang.
+
+L'homme prit l'arme entre ses mains, la regarda quelques instants, puis
+la tendit à l'un des gardes, et s'essuya les doigts.
+
+--Ceci?... Je ne connais pas davantage.
+
+--C'est un système, ricana le juge. Ce couteau est à vous. Il était
+suspendu dans votre cabinet de travail. Vingt personnes l'ont vu dans
+votre appartement.
+
+L'accusé inclina la tête.
+
+--Cela prouve tout simplement que vingt personnes se sont trompées.
+
+--Finissons-en, dit le magistrat. Bien que votre culpabilité ne puisse
+faire l'ombre d'un doute, nous allons tenter une démonstration décisive.
+
+La victime porte sur le cou des marques de strangulation. On y voit la
+trace très nette de cinq doigts, particulièrement longs, nous a dit le
+médecin légiste. Montrez vos mains à ces messieurs. Bien.
+
+Le juge releva le menton de la morte.
+
+Sur le cou apparurent des lignes violetées qui tranchaient sur la
+peau blanche; et, à l'extrémité de chaque ecchymose, la chair était
+profondément entamée, comme si un ongle s'y était enfoncé. On eût dit
+les nervures sombres d'une feuille géante.
+
+--Voilà votre oeuvre. Pendant que, de la main gauche, vous tentiez
+d'étrangler cette malheureuse, de votre main droite restée libre vous
+lui enfonciez ce couteau dans la poitrine. Approchez-vous, et faites
+comme dans la nuit du meurtre. Mettez vos doigts sur les ecchymoses que
+je viens de vous montrer... Allons...
+
+Gautet eut une seconde d'hésitation, puis, haussant les épaules et d'une
+voix plus sourde:
+
+--Vous voulez voir si mes doigts concordent?... Et après?... Qu'est-ce
+que cela prouvera?
+
+Il s'avança, un peu plus pâle, vers la dalle, les dents serrées et les
+yeux dilatés. Un instant, il demeura immobile, son regard attaché au
+cadavre raidi, puis, d'un geste d'automate, il étendit la main et
+l'appliqua sur la chair.
+
+Le froid visqueux du contact lui donna un imperceptible frisson, une
+contraction brusque des doigts qui se crispèrent, comme pour étrangler.
+
+Sous l'étreinte, les muscles figés de la morte parurent s'éveiller.
+On put les voir se tendre obliquement depuis les clavicules jusqu'aux
+angles des mâchoires; la bouche abandonna son rictus d'épouvante et
+s'ouvrit dans un atroce bâillement, laissant libres les lèvres séchées
+où les dents, recouvertes d'un enduit brun, s'étaient incrustées.
+
+Un frisson passa sur l'assistance.
+
+Cette bouche béante dans cette face impassible, cette bouche qui
+s'ouvrait comme pour un râle d'outre-tombe, avec, au fond, tordue sur
+elle-même, la langue sèche, râpeuse et bleue, avait quelque chose
+d'énigmatique et d'effrayant.
+
+Et, tout à coup, de ce trou noir sortit un murmure confus, une sorte de
+bourdonnement de ruche, tandis qu'une mouche énorme au ventre bleu, aux
+ailes miroitantes, une de ces mouches de charnier qui vivent sur la
+mort, une mouche immonde, s'envolait, tourbillonnait en sifflant autour
+de l'antre, comme pour en garder l'approche, et brusquement venait se
+poser sur les lèvres blêmes de Gautet.
+
+D'un geste de dégoût, il essaya de la chasser; mais la bête revint,
+s'agrippant à sa chair, de toute la force de ses pattes empoisonnées.
+
+Alors, d'un bond, l'homme se rejeta en arrière, les yeux hagards, les
+cheveux hérissés, les mains tendues, tout son corps grelottant, et se
+mit à hurler d'une voix folle:
+
+--J'avoue!... C'est moi!... Emmenez-moi!... Emportez-la!...
+
+
+
+La Maison vide
+
+La serrure crochetée, l'homme entra, ferma la porte avec soin, prêta
+l'oreille et s'arrêta.
+
+Il avait beau savoir la maison vide, ce silence profond et cette grande
+nuit l'impressionnaient. Jamais il n'avait éprouvé à un tel point le
+désir et la peur de la solitude. Il avança la main, frôla le mur et
+poussa le verrou. Alors, seulement, un peu rassuré, il tira de sa
+poche une petite lampe électrique et regarda autour de lui. La lumière
+projetait sur l'ombre des taches pâles et qui dansaient à chaque
+battement de son coeur. Pour se donner du courage, il murmura:
+
+--Je suis chez moi!
+
+Il se mit à rire, puis pénétra dans la salle à manger.
+
+Tout y était d'une propreté méticuleuse. Autour de la table, quatre
+chaises étaient posées; une autre, près de la fenêtre, mirait dans le
+plancher luisant ses pieds grêles. Un parfum vague de fruits et de
+tabac flottait dans l'air. Il ouvrit les tiroirs du buffet où quelques
+couverts d'argent étaient soigneusement rangés, songea: «Ça vaut
+toujours mieux que rien», et les mit dans sa poche. Mais, à chacun de
+ses mouvements, les couverts, se heurtant, sonnaient contre lui, et,
+toujours par crainte de ce bruit, qui ne pouvait éveiller personne, il
+recula sur la pointe des pieds, négligeant des cuillers en vermeil et
+de petits couteaux à manche de nacre entrevus au fond d'un écrin. Pour
+excuser sa faiblesse, il se dit:
+
+--Ce n'est pas pour ça que je suis venu...
+
+Pourtant, arrivé auprès de la table, il demeura indécis, tâtant les
+fourchettes qui pesaient au fond de sa poche, hésitant à pénétrer dans
+le petit salon où l'ombre--grâce aux rideaux tirés, sans doute--semblait
+plus mystérieuse. Honteux de se sentir si lâche, il fit un pas, puis un
+autre, franchement, posément, comme un bourgeois paisible et pas poltron
+qui rentre chez lui le soir, sa partie achevée. Il n'avait plus froid,
+il n'avait plus peur, et, avisant sur un meuble un flambeau garni de
+bougies, il le prit, l'alluma et, l'élevant un peu, examina les murs
+où dans des cadres d'or pendaient des photographies, les bibelots, le
+piano, la cheminée d'où montait une odeur de cendres froides et de suie.
+Il jeta encore un regard circulaire autour de la pièce, souleva d'un
+doigt quelques papiers, soupesa une statuette, la remit en place, reposa
+le flambeau, souffla les bougies et poussa la porte de la chambre à
+coucher.
+
+Là, plus d'hésitations. Il se souvenait, pour y être venu quelques jours
+auparavant sous prétexte de visiter l'appartement, de la place de chaque
+meuble, de la forme du moindre objet. Un coup d'oeil lui avait suffi
+pour voir, et bien voir, la commode trapue où le vieux enfermait ses
+valeurs, le coffret où il devait mettre son argent, le lit à demi caché
+par l'alcôve et l'armoire à glace dont il pourrait tout à l'heure faire
+un rapide et peut-être fructueux inventaire. Il éteignit donc sa lampe
+et, sans heurter une chaise, le bras tendu, marcha directement vers la
+commode. Il en tâta le marbre, glissa la main le long de ses flancs
+comme un maquignon qui flatte le ventre d'une pouliche, et, en bon
+ouvrier, un doigt de la main gauche posé sur la serrure, il chercha dans
+sa poche son trousseau de clés.
+
+Il était un peu moins calme que tout à l'heure. Ce qui l'énervait, ce
+n'était plus l'angoisse d'être seul, la nuit, pour voler dans la maison
+d'un autre, mais une hâte fiévreuse de joueur qui tient sa carte, la
+serre et la soupèse avant de la retourner. Qu'allait-il trouver dans une
+seconde?... Des titres?... Des billets?... Et combien? Quelle fortune
+dormait pour une minute encore derrière le rempart d'une planchette?...
+
+Il cherchait toujours son trousseau sans parvenir à l'atteindre. Tout à
+l'heure, en mettant l'argenterie dans sa poche, il n'avait pas songé à
+en retirer ses outils et tout cela s'était enchevêtré.
+
+Les cuillers passant dans les anneaux des crochets, les fourchettes
+entre-croisant leurs dents se tordaient sous son effort déchirant la
+doublure de sa poche, griffant sa peau. Pressé d'en finir, il tapa du
+pied, jura, serra les mâchoires et tira si brutalement que l'étoffe
+céda, tandis que fausses clés et couverts tombaient pêle-mêle sur le
+plancher avec un grand bruit de ferraille... Il s'énervait toujours...
+le but était si proche, et puis, le temps passait!... Il ne se rendait
+plus très exactement compte de l'heure; il lui semblait seulement que de
+longues minutes s'étaient écoulées depuis son entrée. La pendule, dont
+il n'avait pas jusqu'ici remarqué le tic-tac, battait sa courte et
+rapide cadence...
+
+A genoux devant la commode, il prit un des crochets, l'essaya, l'oreille
+collée à la serrure: le pêne résista. Il en prit un autre, un nouveau,
+un autre encore, tournant à petits coups prudents... Rien! Toujours
+rien!... Gagné de nouveau par la colère, il éclata de rire:
+
+--Non, mais des fois!... je ne vais pas ménager le mobilier!
+
+Et, saisissant un ciseau à froid, d'une seule pesée il fit sauter la
+serrure. Alors, il ouvrit le tiroir et alluma sa lampe.
+
+Devant les billets épinglés par liasses, il eut un soupir de joie.
+Lentement, posément, il les prenait, les comptait, les regardait par
+transparence, puis les lissait d'un revers de main. Pour être mieux à
+son aise, il s'assit et continua ses recherches. Sous un rouleau d'or,
+il y avait un gros paquet de titres nominatifs, pour près de vingt mille
+francs--une fortune!.. Il songea:
+
+--Quel malheur de laisser ça!... Enfin!...
+
+Il les remit en place. Sûr du butin, il s'attardait, soupesant les
+pièces d'or, lisant leur millésime, comparant la surface et le poids de
+celles de cinquante et de quarante francs avant de les faire disparaître
+dans la poche de sa veste. Il n'avait plus ni hâte ni colère, rien qu'un
+grand sentiment de bien-être, de détente, la réussite ayant chassé
+l'effroi. Une lourde voiture traversa la rue, ébranlant les vitres,
+faisant trembler les meubles et vibrer imperceptiblement les pièces
+éparses sur le plancher. Ce simple bruit le ramena à la réalité
+des choses. Il regarda sa montre: quatre heures,--et pensa:
+«Déjà?...»--Ramassant les pièces sans les compter, il fouilla les autres
+tiroirs. Mais il n'y trouva rien d'intéressant. Parmi des papiers et des
+lettres, un peu d'argent avait été oublié. Il le mit dans son gousset,
+d'un geste machinal, se releva, les genoux engourdis, et murmura:
+
+--C'est pour mon dérangement.
+
+Devant lui, sur une table, il vit encore un presse-papier en bronze. Il
+avait été assez sage, négligeant les bijoux et les titres nominatifs
+trop compromettants, pour s'offrir, à côté de l'utile, un petit souvenir
+agréable... Il avança donc la main. Mais, dans le même instant, la
+pendule, dont le tic-tac pressé se hâtait vers l'heure, sonna un petit
+coup aigrelet... et il demeura la main allongée, les doigts ouverts...
+Le silence, un instant traversé par ce très faible bruit, semblait
+soudain pesant et solennel. Rien ne vibrait plus entre ces quatre murs;
+pas même le murmure imperceptible des étoffes dont les plis se tassent,
+ni le craquement du bois sec qui sommeille le jour et met des nuits et
+des nuits à mourir... Et ses oreilles s'emplirent du bourdonnement du
+sang qui travaillait dans sa tête, battant ses tempes, tendant ses
+vaisseaux... La peur l'avait repris, stupide, imprévue, la peur de
+ne plus rien entendre: d'où venait cet étrange silence qu'il n'osait
+troubler même d'un geste?.. Il avait lâché le bouton de sa lampe, et,
+dans le noir, les épaules rondes, tendant le cou, les narines ouvertes,
+l'oreille au guet, il se pencha vers la cheminée, où tout à l'heure
+la petite pendule tapait si vite... Le tic-tac s'était tu! la pendule
+s'était arrêtée. Quoi de plus simple?... Et cependant, un frisson courut
+le long de sa nuque; il eut la sensation d'un danger sournois, immédiat;
+empoigna son couteau, alluma sa lampe, et se retourna d'une pièce.
+
+Dans l'alcôve, sortant de l'ombre à demi, une face à la bouche
+entr'ouverte, aux yeux terribles, le regardait; et il sentit que sa
+présence n'effrayait pas cette face, que ces yeux ne fuyaient pas les
+siens, que cette longue main cramponnée au drap ne tremblait pas, que
+cette jambe maigre qui pendait hors des couvertures allait s'allonger,
+se détendre; qu'un homme allait enfin se dresser devant lui, le prendre
+à la gorge, et qu'il sentirait sur son visage le souffle de ce vieux
+pâle et impassible.
+
+Sans oser remuer la tête, il chercha la porte des yeux. Il ne songeait
+plus aux billets de banque oubliés à terre: il songeait seulement à
+fuir. Mais, sous la menace de ce regard, il comprit que jamais il ne
+pourrait atteindre cette porte, il devina que le vieux allait ouvrir la
+bouche pour crier: «A l'aide!» qu'après ce cri il n'aurait plus le temps
+de s'échapper, et, sans plus réfléchir, d'un bond, comme une bête à
+l'attaque, il se rua vers le lit, leva son couteau et, par deux fois,
+avec des halètements de rage, l'enfonça jusqu'au manche. Il n'y eut pas
+un cri, pas un râle; seule, la chute molle et sans écho d'un oreiller
+troubla le silence, et la tête retomba, un peu en avant du traversin,
+les lèvres entr'ouvertes et le menton sur la poitrine.
+
+Tremblant encore de peur et de colère, il recula d'un pas et contempla
+son oeuvre. Sa lampe donnait une clarté si faible qu'il ne distinguait,
+dans le désordre de la chemise froissée, ni la trace de sa lame, ni le
+sang des blessures. Il avait dû frapper bien fort et bien juste, car
+la face du vieux n'avait point changé. Du premier coup, rapide et
+formidable, il l'avait arrêté net en plein élan, en pleine vie, comme
+aurait pu faire une balle. Un orgueil lui vint de sa maîtrise, et il
+grogna, menaçant:
+
+--Ah! tu étais là?... Eh bien, tu as vu, hein?...
+
+Or, penché sur le visage immobile, la pensée lui vint subitement, tant
+les traits avaient peu changé, qu'il avait lardé la couverture, mais que
+le vieillard n'était pas mort, et qu'il le regardait toujours avec une
+souveraine ironie.
+
+Pour la seconde fois, il leva son arme et l'abattit, la releva et
+l'abattit encore avec une frénésie sauvage, grisé par le bruit sourd de
+la pointe trouant la poitrine, s'excitant à frapper par des jurons et
+par des cris, indifférent au danger d'éveiller la maison. La chemise
+n'était plus qu'une loque et la chair qu'une plaie. Seul, le visage,
+qu'aucune blessure n'avait entamé, gardait son impassibilité redoutable.
+Alors, l'homme, à demi fou, jeta sa lampe et prit sa victime à la gorge
+pour frapper une dernière fois.
+
+Mais son poing droit levé resta en l'air et un cri s'arrêta sur ses
+lèvres: car, sous sa main, il venait de sentir, non pas la chair humide
+et pantelante d'où la vie vient de s'échapper avec des flots de sang,
+mais une chair que nul frisson ne faisait tressaillir, froide de ce
+terrible froid auquel rien n'est pareil; une chair morte, morte depuis
+de longues heures!... Et son bras retomba...
+
+Le crime, cependant, ne l'avait jamais effrayé. Souvent, il avait vu son
+couteau rouge; il avait reçu au visage la giclée chaude lâchée par les
+artères crevées; il connaissait l'odeur du sang, le râle du corps qui
+se vide... La mort qu'on donne n'est rien... Mais ça!!... Un respect
+soudain éveillé en son âme d'assassin le tenait immobile, une terreur
+superstitieuse du grand mystère le glaçait... Il avait cru la maison
+vide, et il était entré chez un mort!... Il avait volé près d'un
+mort!... Un mort!... Voilà donc d'où venaient cet effrayant silence et
+cette ombre si calme!...
+
+Et comme au loin, très loin, une horloge sonnait cinq heures, sans oser
+tourner la tête vers le butin oublié, sa casquette aux doigts, avec une
+grande peur traversée par des souvenirs de prières, les yeux dilatés,
+attirés dans la nuit vers ce mort qu'il n'avait pas fait, butant contre
+les meubles, il sortit de la pièce à reculons...
+
+
+
+Un Maniaque
+
+Il n'était ni méchant, ni sanguinaire. Il avait seulement une conception
+très spéciale des plaisirs de l'existence. Peut-être parce que, les
+ayant tous pratiqués, il ne trouvait plus d'imprévu à aucun.
+
+Il allait au théâtre, non pour suivre le spectacle, ou pour lorgner de
+droite et de gauche, dans la salle, mais dans le seul espoir d'être, un
+jour, témoin d'un incendie. A la foire de Neuilly, il suivait toutes les
+séances des ménageries dans l'attente de la catastrophe: le dompteur
+dévoré par ses fauves. Il avait essayé des courses de taureaux, mais
+s'en était dégoûté vite, la tuerie prenant ici un aspect trop réglé,
+trop naturel, et il lui répugnait de regarder souffrir.
+
+Il cherchait uniquement l'angoisse horrible et fugitive du «jamais vu».
+A telle enseigne que, s'étant trouvé à l'incendie de l'Opéra-Comique et
+en étant sorti indemne; qu'ayant été à deux pas de la cage des fauves
+le jour où Fred avait été dévoré par ses lions, il s'était presque
+désintéressé du théâtre et des ménageries. A ceux qui s'étonnaient de
+cet apparent changement dans ses goûts, il répondait:
+
+--Maintenant, j'ai vu. Ça ne me ferait plus rien. Je voulais me rendre
+compte de l'effet produit sur les autres et sur moi.
+
+Lorsqu'il fut privé de ces deux plaisirs favoris--il avait employé dix
+ans de sa vie avant d'arriver à leur réalisation--il vécut de longs mois
+dans le marasme, sortant peu, désoeuvré.
+
+Or, un matin, les murs de Paris se couvrirent d'affiches multicolores
+représentant, sur un fond azuré, une piste étrange inclinée, qui se
+nouait et retombait comme un ruban. Tout en haut, un cycliste, point
+minuscule, semblait attendre un signal pour se lancer vers le plongeon
+vertigineux.
+
+En même temps, dans les journaux, on lut le récit d'un extraordinaire
+tour de force et l'on eut ainsi l'explication de cette affiche bizarre.
+
+Il s'agissait pour l'homme de filer à toute allure sur la piste
+étroite, de remonter la boucle et de la redescendre. Dans cette course
+fantastique, l'acrobate se trouvait pendant une seconde la tête en bas
+et les pieds en l'air.
+
+Le gymnasiarque convia la presse à venir examiner son engin, à tourner
+et à retourner sa machine, pour qu'il fût bien établi que le tour était
+honnête, franc, dénué de tout subterfuge, basé sur des calculs d'une
+précision extrême, immanquable avec du sang-froid.
+
+Mais dès l'instant où la vie d'un homme tient à ces mots: le sang-froid,
+elle tient à peu de chose!
+
+Notre maniaque, depuis l'annonce du spectacle, avait repris un peu de sa
+bonne humeur. Ayant assisté aux premières démonstrations, il avait la
+conviction de trouver là une émotion neuve, et, le soir des débuts, il
+fut aux premières places pour voir «boucler la boucle».
+
+Il avait loué une loge qui se trouvait dans le prolongement de la piste,
+et de là, seul, n'ayant voulu près de lui personne qui pût distraire son
+attention, il put suivre le saut vertigineux.
+
+Le tout durait quelques secondes à peine. Il eut juste le temps de voir
+la tache noire foncer sur la blancheur de la piste, un formidable élan,
+un plongeon, un bond gigantesque, c'était tout. Cette fois il avait eu
+une angoisse aussi prompte qu'un éclair.
+
+Mais, tandis qu'il sortait, se mêlant à la foule, il réfléchit que deux,
+trois fois peut-être, ce spectacle lui ferait passer un frisson, puis
+qu'il se blaserait sur celui-là comme sur les autres.
+
+Il revenait donc un peu ennuyé, songeant: «Ce n'est pas encore ça!»,
+quand il réfléchit que le sang-froid d'un homme a des limites, que la
+solidité d'une bicyclette n'est, après tout, qu'une chose relative, et
+qu'il n'est pas de piste si résistante qu'elle ne puisse, à un moment
+donné, fléchir. Il en arriva donc à cette conclusion que, fatalement, un
+accident devait se produire.
+
+De là à décider de guetter cet accident il n'y avait qu'un pas.
+
+--J'irai, décida-t-il, voir boucler la boucle tous les soirs, jusqu'à ce
+que l'homme se casse la figure. Et si cela n'arrive pas durant les trois
+mois qu'il passera à Paris, je le suivrai ailleurs!
+
+Pendant deux mois, tous les soirs, à la même heure, il entra dans la
+même loge, se mit à la même place... L'accident ne se produisait pas. On
+avait fini par le connaître au contrôle. Il avait du reste loué la loge
+pour toute la série des représentations, et l'on se demandait la raison
+de cette fantaisie coûteuse, sans la pouvoir découvrir.
+
+Un soir que l'acrobate avait fait son tour plus tôt que de coutume, il
+le rencontra dans un corridor et vint à lui. Il n'eut pas besoin de se
+présenter longuement.
+
+--Je sais, monsieur, lui répondit le gymnasiarque, que vous êtes un
+habitué de la maison. Vous y venez tous les soirs.
+
+Il parut surpris et demanda:
+
+--En effet, je m'intéresse vivement à votre exercice... Mais, qui a pu
+vous dire?...
+
+L'homme sourit:
+
+--Oh! personne. Je vous vois, simplement.
+
+--Voilà qui est surprenant. A une hauteur pareille... dans un pareil
+moment... vous avez l'esprit assez libre pour considérer les spectateurs
+dans la salle?
+
+--Oh! pardon. Je ne considère pas les spectateurs dans la salle. Ce
+serait fort dangereux pour moi, et j'ai trop besoin de toute ma présence
+d'esprit pour chercher des visages dans cette foule qui s'agite et
+murmure. En toutes choses concernant notre profession, à côté du tour en
+lui-même, de sa théorie et de sa pratique, il y a un procédé, un truc...
+
+Il sursauta:
+
+--Un truc?..
+
+--Entendons-nous, ce n'est pas une supercherie que je veux dire.
+J'entends par là quelque chose dont le public ne se doute pas, et qui
+constitue le point le plus délicat de l'exercice. Suivez-moi bien. Je
+mets en fait qu'il est impossible de se vider le cerveau au point de
+ne plus avoir qu'une seule pensée, au point que votre volonté ne
+s'éparpille pas, si je peux dire. Eh bien, moi, je choisis dans toute la
+salle un objet, un point fixe sur lequel je rive mes regards. Je ne vois
+que ce point, cet objet. Dès la seconde où il est dans mes yeux, rien
+d'autre n'existe plus. Je suis en selle. Mes mains cramponnées au
+guidon, je ne me préoccupe de rien: ni de mon équilibre, ni de ma
+direction. Je suis sûr de mes muscles. Ils sont fermes comme l'acier. Il
+n'y a qu'une partie de moi-même contre laquelle je me mette en garde:
+mes yeux. Mais quand une fois ils sont attachés, ils ne me font plus
+peur. Eh bien, le soir où j'ai débuté, je ne sais pas pour quelle
+raison, mes regards sont tombés sur votre loge. Je vous ai vu. Je n'ai
+plus vu que vous. Vous avez sans le savoir pris mes yeux... Vous avez
+été ce point, cet objet, dont je vous parlais tout à l'heure. Le second
+jour je vous ai cherché à la même place. Ainsi les jours suivants. Si
+bien qu'à présent, dès que je suis entré, d'instinct mon regard vous
+cherche, vous suit. Vous êtes, sans vous en rendre compte, l'auxiliaire
+précieux, indispensable de mon tour. Vous comprenez, dans ces
+conditions, que je puisse vous connaître.
+
+Le lendemain, ainsi que de coutume, le maniaque était dans sa loge. Dans
+la salle, c'était un mouvement, un bruit confus. Brusquement le silence
+se fit, profond; on eût dit que pas un souffle ne sortait de ces
+poitrines. L'acrobate était monté sur sa machine, que deux hommes
+tenaient, attendant le signal du départ. Il était bien d'aplomb, les
+poings au guidon, la tête droite, le regard fixé devant lui.
+
+Il cria: «Hop!» et les hommes le poussèrent.
+
+Mais au même moment, le plus naturellement du monde, le maniaque se
+leva, repoussa son siège et s'assit de l'autre côté de la loge. Alors on
+vit une chose effroyable. L'acrobate eut un violent haut-le-corps. Sa
+machine, qui piquait en avant, fit une embardée formidable, bondit
+en dehors de la piste et alla au milieu des hurlements d'épouvante
+s'écraser sur le sol.
+
+D'un geste méthodique, le maniaque enfila son pardessus, lissa son
+chapeau d'un revers de manche et sortit.
+
+
+
+Le Père
+
+Quand la dernière pelletée de terre fut retombée, et qu'ils eurent donné
+la dernière poignée de mains, le père et le fils rentrèrent chez eux
+à petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tête vide, pris
+soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps
+soutenus.
+
+La maison imprégnée encore du parfum des fleurs, la maison redevenue
+calme après l'affolement, les allées et venues de ces deux jours, leur
+parut étrangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait précédés
+avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu'ils revenaient d'un long
+voyage, mais qu'ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large
+soupir qui dit: «Ah! qu'on est bien chez soi!...» Tout était propre,
+net. Près de la cheminée, le chat couché en rond ronronnait doucement,
+et le soleil d'hiver étalait sa gaieté timide sur les vitres.
+
+Le père s'assit près du feu, hocha la tête et soupira:
+
+--Ta pauvre maman!...
+
+Et deux larmes glissèrent sur sa bonne figure toute ronde, sa bonne
+figure que le chagrin, le froid de la rue et la tiédeur de la pièce
+avaient congestionnée un peu.
+
+Ensuite, par besoin d'entendre autre chose que le ronron du chat, le
+tic-tac de l'horloge et le crépitement du bois sur les chenets envahi, à
+son insu, par cet orgueil de vivre après ceux qui s'en sont allés pour
+jamais, il se mit à parler:
+
+--Tu as vu les Dupont? Ils étaient tous là, et la présence du grand-père
+m'a beaucoup touché... Ta maman les aimait bien... Mais, comment se
+fait-il que ton ami Brémaud ne soit pas venu?... Oui, je sais... Au
+milieu de tout ce monde, il se peut que je ne l'aie pas remarqué...
+
+Il soupira encore: «Mon pauvre petit!...» repris d'une tendresse câline
+pour ce grand garçon de vingt-cinq ans qui, près de lui, pleurait
+silencieux.
+
+La vieille bonne entra sur la pointe des pieds, si doucement qu'ils ne
+l'entendirent pas ouvrir la porte.
+
+--Allons, monsieur! il ne faut pas rester comme ça! Il faut manger!
+
+Ils levèrent la tête.
+
+C'était vrai! Il fallait manger. La vie les reprenait. Ils avaient
+faim, non pas cette faim heureuse des jours où l'on aime à s'installer
+commodément à table, mais la faim de la bête qui se sent l'estomac vide.
+Jusqu'ici, une pudeur les avait retenus. Maintenant, ils se regardaient
+sans rien dire, désirant et redoutant à la fois ce premier tête-à-tête à
+la table trop grande, près de la place vide.
+
+Et le père, les yeux gros de larmes, murmura:
+
+--Oui, vous avez raison... Faites-nous à manger... Il faut, mon petit...
+
+Le fils approuva de la tête et se leva:
+
+--Je passe un vêtement et je reviens.
+
+Il sortit. La porte refermée, comme il allait entrer machinalement dans
+la chambre de sa mère, la vieille bonne s'approcha de lui, et lui dit
+presque bas:
+
+--Monsieur Jean, j'ai quelque chose pour vous... une lettre que votre
+maman m'a confiée, voilà huit jours, quand elle s'est sentie perdue...
+Elle m'a recommandé de vous la remettre... après seulement... La voilà.
+
+Il s'arrêta, surpris, regarda la servante. Elle se tenait devant lui,
+hésitante, l'enveloppe qu'elle lui tendait tremblait au bout de ses
+doigts, et, tout d'un coup, il eut la sensation précise qu'une grande
+douleur, un grand secret, étaient là, près de lui.
+
+Il dit, la gorge serrée:
+
+--Donne... et entra.
+
+Dès qu'il fut seul, sans réfléchir, il s'enferma à double tour. La
+chambre, avec son lit trop plat, ses rideaux trop tirés, sa cheminée
+sans feu, et ses meubles trop bien rangés, avait déjà l'aspect
+abandonné.
+
+Il tournait et retournait la lettre entre ses doigts, glacé devant cette
+écriture vivante de la morte, cette écriture chère, si souvent regardée
+jadis, et qui, sur le papier un peu froissé, s'étalait, déjà tremblée.
+
+A travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le
+couvert.
+
+Il déchira l'enveloppe et lut:
+
+«Mon enfant chéri,
+
+«Je sens que l'heure de l'éternel adieu est proche. Je m'en vais sans
+faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant
+et que le temps est loin où je t'étais indispensable. J'ai conscience
+d'avoir été une mère irréprochable. Mais, un très lourd secret dort
+entre nous, que je n'eus pas le courage de te révéler, qu'il est
+nécessaire pourtant que tu saches.
+
+«Celle que tu as aimée, respectée par-dessus tout, celle à qui tu
+contais tes peines de tout petit et tes tristesses d'homme, ta maman,
+mon chéri, est une grande coupable:
+
+«Tu n'es pas le fils de celui que tu as toujours appelé «père». Il y a
+eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne
+l'avoir pas avoué. Ton père, ton vrai père, existe. Il t'a vu grandir de
+loin, et t'aime, je le sais. Tu es à l'âge où l'on peut prendre les plus
+graves décisions. Toute ta vie est à refaire, si tu le veux. Tu peux
+être riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m'a manqué.
+L'acte que je commets est lâche, je le sais... Ayant mal vécu, je ne
+pouvais que mal mourir. Cent fois j'ai été sur le point de fuir cette
+maison, de t'emporter avec moi. L'énergie m'a fait défaut... Il eût
+suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute: un soupçon... une
+parole mauvaise... Mais rien!... Pas un nuage...»
+
+Il s'arrêta, écrasé par cette révélation.
+
+Ainsi, sa mère avait eu un amour!... Elle avait pu porter si longtemps
+ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu'un tressaillement
+trahît sa faute et son remords! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses
+des autres femmes, lui pour qui tout orgueil, toute vénération, toute
+joie se résumaient en ce seul mot: «Maman!...» il avait grandi là,
+étranger, vivante insulte à ce brave homme qui n'avait eu pour lui que
+tendresse et bonté!...
+
+Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit,
+passant par les rues de la ville, donnant la main à son papa... Il
+grandissait... Une très grave maladie le tenait durant de longs mois
+entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis à son chevet
+essayant de sourire avec des larmes dans les yeux... Le temps passe...
+Les affaires vont mal, et ce sont d'autres souvenirs, plus aigus, plus
+poignants... les conversations qu'il écoute, le soir, pelotonné dans
+son lit. La mère parle peu; le papa dit: «Je me restreindrai... Je ne
+fumerai plus, je n'irai plus au café... Mes vêtements sont encore très
+bons... Il ne faut surtout pas que le gamin pâtisse... C'est un mauvais
+moment à passer, voilà tout... En rognant de-ci, de-là, nous pourrons
+lui donner des douceurs... Les petits ont toute la vie devant eux pour
+souffrir... A quoi bon les attrister si tôt!...»
+
+Et voilà l'homme qu'elle a trompé!...
+
+Il se mit à pleurer. La phrase de la lettre revenait à sa mémoire: «Tu
+es à l'âge où on peut prendre les plus graves décisions».
+
+C'était vrai. Il n'avait même pas le droit d'hésiter. Pas une seconde,
+l'idée de la richesse n'effleura son esprit. Il aurait simplement le
+courage qui lui avait manqué, à Elle. Il quitterait cette demeure sans
+rien dire... Il s'en irait très loin, très loin, pour ne plus revenir.
+Ainsi, la honte, la honte qu'il savait, partirait avec lui. Comment
+pourrait-il, à présent, sans rougir, s'asseoir à cette table? entendre
+la bonne voix lui dire: «Mon petit», et rappeler le souvenir de la
+«pauvre maman...»?
+
+Sa résolution était prise. Il sanglota:
+
+--Oh! maman, maman! qu'est-ce que tu as fait!...
+
+Adieu la vie tranquille et calme, le retour au foyer, le regard attendri
+sur le passé défunt, car, il n'avait pas le droit, en vérité, de
+continuer le mensonge et la faute.
+
+Il restait immobile, abîmé dans sa douleur.
+
+Un bruit venait de la salle à manger.
+
+--... Pauvre petit!... Il a du chagrin!... Il est dans la chambre de sa
+maman... Laissez-le pleurer... Ah! nous sommes bien malheureux... Je me
+sens si vieux! Il me reste, heureusement! C'est un brave enfant, il ne
+me quittera pas!
+
+Il releva la tête et se mordit les lèvres. Le père parlait toujours, et,
+peu à peu, en l'écoutant, ses pensées prenaient un autre cours. La
+voie qu'il devait suivre lui semblait moins facile, son devoir lui
+apparaissait plus obscur.
+
+«Il ne me quittera pas...»
+
+Avait-il le droit d'abandonner ce pauvre être, de le laisser vieillir
+tout seul au foyer déserté?... Partir! Voilà tout ce qu'il trouvait pour
+payer sa tendresse, ses efforts, ses privations... Oui...
+
+Mais il n'était pas son fils... Sa présence ici, sous son toit, avait
+quelque chose d'intolérable, d'odieux... Pourtant, il fallait se
+décider, de suite; après, il serait trop tard.
+
+Il tenait toujours la lettre de sa mère. Il se remit à lire:
+
+«Il eût suffi de peu de chose pour me donner cette énergie, sans doute:
+un soupçon, une parole mauvaise... Mais rien, pas un nuage...»
+
+La voix du père reprit, derrière la cloison:
+
+--Oui, j'ai vécu vingt-sept ans avec elle, et, durant vingt-sept ans,
+entre nous, rien, pas un nuage...
+
+Les mêmes mots... la même phrase!...
+
+Il reprit sa lecture:
+
+«Et maintenant, je vais te dire le nom de ton vrai père. C'est...»
+
+La lettre tremblait dans ses doigts. Un regard, et le nom serait à
+jamais gravé dans ses yeux, dans tout son Etre... et alors... alors...
+il ne pourrait plus...
+
+La voix appela doucement:
+
+--Allons, viens, mon petit, viens à table...
+
+Il eut un grand frisson et ferma les yeux une seconde. Ensuite il prit
+une allumette, leva le bras et mit le feu au papier. Il le regarda
+brûler, lentement, et, quand la flamme vint lécher ses ongles, il ouvrit
+les doigts. Un carré de cendre noire tomba sur le plancher. Un coin
+blanc, très étroit acheva de se consumer... Plus rien...
+
+Alors, il tira la porte, demeura un instant immobile sur le seuil, et,
+voyant devant lui le brave homme, avec sa bonne figure, ses yeux rougis
+et ses mains qui tremblaient, il le prit dans ses bras, l'embrassa
+passionnément, comme on embrasse un être cher que l'on croyait à tout
+jamais perdu et sanglota:
+
+--Papa! Mon vieux papa!...
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Sous la Lumière rouge
+ Soleil
+ Le Droit au Couteau
+ Le Coq chanta
+ L'Horloge
+ Le Mauvais Guide
+ Fascination
+ Circonstances atténuantes
+ Le Puits
+ Le Miracle
+ Le Disparu
+ Le Baiser
+ Le Rapide de 10 h. 50
+ Illusion
+ Un Savant
+ «Mes Yeux»
+ L'Encaisseur
+ Les Corbeaux
+ Un Piquet?
+ Sur la Route
+ Le Coupable
+ Le Mendiant
+ Confrontation
+ La Maison vide
+ Un Maniaque
+ Le Père
+
+
+
+
+
+
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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