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+The Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un drame au Labrador
+
+Author: Eugene Dick
+
+Release Date: November 12, 2004 [EBook #14030]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque, from files made available by La
+bibliotheque Nationale du Quebec
+
+
+
+
+
+[Illustration 001.png]
+
+UN DRAME AU LABRADOR
+
+PAR
+
+Le Docteur EUGENE DICK.
+
+_(Illustrations de Edmond-J. Massicotte)._
+
+
+
+I
+
+LES FUGITIFS
+
+Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'annees,--en face du _Grand
+Mecatina_, sur la cote du Labrador,--vivait une pauvre famille de
+pecheurs, composee du pere, de la mere, de deux enfants (un garcon et
+une fille), et du cousin de ces derniers.
+
+Le chef de la famille s'appelait Labarou; le fils, Arthur, et le cousin,
+Gaspard.
+
+Quant aux deux femmes, l'une repondait au nom de mere Helene et l'autre
+au sobriquet de: Mimie.
+
+Tout ce petit inonde vivait en parfaite intelligence, se contentait de
+peu et n'avait pas la moindre idee que l'on fut plus heureux ailleurs
+que sur cette lisiere de cote desolee qu'il habitait.
+
+Pour peu que la peche allat bien, que la tempete ne vint pas demolir la
+barque ou abimer les filets et que le hareng, la morue et le maquereau
+fissent leur migration au temps voulu, on n'en demandait pas davantage.
+
+L'automne et le printemps, une goelette de cabotage parcourait cette
+partie de la cote, approvisionnant les pecheurs echelonnes ca et la,
+achetait leur poisson et les quittait pour ne revenir qu'a la nouvelle
+saison navigable.
+
+Quelquefois cette goelette avait a son bord un missionnaire, charge des
+interets spirituels de cette, vaste etendue de pays.
+
+Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait tout
+le commerce qu'avait avec le reste de l'humanite la petite, colonie de
+_Kecarpoui_.
+
+Car c'etait sur la rive droite de la riviere Kecarpoui, a son embouchure
+meme dans le fond de la baie du meme nom, que la famille Labarou avait
+assis son etablissement.
+
+Cela remontait a 1840.
+
+Un soir de cette annee-la, en juillet, une barque de peche lourdement
+chargee abordait sur cette plage.
+
+Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possedaient: articles de
+menage, provisions et agres.
+
+Le pere,--un Francais des iles Miquelon,--fuyait la justice de la
+colonie lancee a ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis dans
+une de ces rixes si frequentes entre pecheurs et matelots, lorsqu'ils
+arrosent trop largement le plaisir qu'ils eprouvent de se retrouver sur
+le _plancher des vaches_.
+
+Il s'etait dit avec raison que le diable lui-meme n'oserait pas l'aller
+chercher au fond de ces fiords bizarrement decoupes qui dentellent le
+littoral du Labrador.
+
+Le fait est que les hasards de sa fuite precipitee avaient
+merveilleusement servi Labarou.
+
+Rien de plus etrange d'aspect, de plus sauvage a l'oeil que l'estuaire
+de cette baie de Kecarpoui, a l'endroit ou la riviere vient y meler ses
+eaux; rien de plus cache a tous les regards que cette plage sablonneuse
+ou la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de heurter de son
+etrave une terre independante de la justice francaise!
+
+Les lames du large, longues et presque nivelees par une course de
+plusieurs milles en eau relativement calme, viennent mourir avec une
+regularite monotone sur un rivage de sable fin, dessine en un vaste
+hemicycle qui enserre cette grosse patte du Saint-Laurent allongee sur
+le torse du Canada.
+
+Mais, au-dela de cette lisiere de sable, d'un gris-jaunatre tres doux
+a l'oeil, quel chaos!... quel entassement monstrueux de collines
+pierreuses, de blocs erratiques a equilibre douteux, de falaises a pic
+encaissant l'etroite et profonde riviere qui a fini par creuser son
+lit,--Dieu sait au prix de quelle suite de siecles!--au milieu de cette
+cristallisation tourmentee!....
+
+Ca et la, des mousses, des lichens, de petits sapins meme. epais et
+trapus, s'elancent des fentes qui lezardent ou separent les diverses
+assises de ce couloir de Titans, au fond duquel la Kecarpoui chemine,
+tapageuse et profonde, vers la mer.
+
+Le thalweg de cette vallee est indique par la ligne sinueuse des
+coniferes en bordure sur ses cretes, jusqu'a un pate de montagnes tres
+elevees qui masque l'horizon du nord.
+
+A droite et a gauche, le sol, moins tourmente, offre ci et la des
+bouquets de sapins ou d'epinettes, qui semblent des ilots sureleves au
+sein d'une mer de bruyeres, d'ou emergent de nombreux rochers couverts
+de mousse et de squelettes d'arbres foudroyes, ou le feu du ciel a
+laisse sa patine noiratre....
+
+En somme, s'il plait a l'imagination, le paya semble aride et tout a
+fait impropre a l'agriculture.
+
+Pourtant, Labarou embrassa d'un oeil satisfait ce paysage d'une horreur
+saisissante....
+
+Bon homme au fond, mais d'humeur taciturne,--surtout depuis cette fatale
+rixe ou il avait tue un camarade,--le pecheur miquelonnais ne tarda pas
+a s'eprendre de cette nature bouleversee, si Lien en harmonie avec sa
+propre conscience.
+
+La situation exceptionnelle aussi de cette jolie baie, en pleine region
+de peche, le decida....
+
+[Illustration: La baie de Kecarpoui, ou reside la famille Labarou.]
+
+Il resolut de s'y fixer.
+
+L'installation ne fut ni longue, ni difficile.
+
+Des sapins et des epinettes, de mediocre futaie sur toute cette partie
+du littoral, furent abattus, grossierement equarris et superposes pour
+former les quatre pans du futur logis. Toutes ces pieces de bois, liees
+a queue d'aronde aux quatre angles, formerent un carre tres solide, que
+l'on surmonta d'un toit en accent circonflexe, recouvert de planches
+confectionnees a la diable....
+
+Et la maison etait construite.
+
+On s'en rapporta aux jours de chomage a venir pour ameliorer petit a
+petit cette installation faite a la hate et y ajouter les hangars et
+autres annexes indispensables.
+
+L'essentiel, pour le moment, c'etait de s'organiser pour la peche.
+
+Les agres furent inspectes et repares; la barque radoubee et goudronnee
+de l'etrave a l'etambot; les voiles remises en etat....
+
+Bref, quinze jours apres leur abordage, les Labarou se retrouvaient chez
+eux et reprenaient leur train de vie ordinaire.
+
+Cela devait durer douze annees entieres, pendant lesquelles un incident
+digne d'etre rapporte vint rompre la monotonie de cette existence
+patriarcale.
+
+
+
+II
+
+AVENTURE DE CHASSE
+
+En juillet 1850,--c'est-a-dire dans la dixieme annee de leur sejour
+a Kecarpoui,--les jeunes cousins Labarou firent une assez longue
+expedition en mer.
+
+Ages tous deux alors d'un peu plus de vingt ans, tres developpes
+physiquement et hardis marins, ils ne craignaient guere de s'aventurer
+en plein golfe, dans la barque a demi pontee qu'ils s'etaient construite
+eux-memes, sous la direction du vieux Labarou.
+
+Cette fois la,--soit hasard de la brise, soit curiosite
+d'adolescents,--ils avaient pousse une pointe jusque pres de la cote
+ouest de Terre-Neuve, malgre les recommandations paternelles; et, joyeux
+comme des galopins qui ont fait l'ecole buissonniere, ils revenaient
+a pleines voiles vers la baie de Kecarpoui, lorsqu'on remontant le
+littoral, qu'ils serraient d'assez pres, un spectacle fort attrayant
+pour des yeux de chasseurs leur fit aussitot oublier qu'ils etaient
+presses....
+
+Deux caribous,--arretes au bord de la mer, ou ils etaient venus boire
+sans doute,--se tenaient cote a cote, les pieds dans l'eau et la mine
+inquiete, regardant cette embarcation voilee qui se mouvait sans bruit,
+a quelque distance du rivage.
+
+La tentation etait vraiment trop forte!....
+
+Un coup de barre, et la barque se dirigea vers le rivage, qu'elle
+laboura de son etrave et ou elle s'immobilisa.
+
+Les deux jeunes gens, le fusil a la main, etaient deja partis en chasse.
+
+Mais les gentilles betes,--revenues de leur premier mouvement de
+surprise et ramenees d'instinct au sentiment de la prudence,--
+pirouetterent sur leurs pieds et disparurent sous bois, gagnant la cote
+voisine.
+
+Les chasseurs s'elancerent sur leurs traces et eurent bientot fait
+d'escalader la cote boisee qui leur masquait l'horizon du nord.
+
+Arrives sur la crete, ils s'arreterent un moment pour reprendre haleine
+et s'orienter.
+
+Devant eux s'etendait une large savane, tapissee de bruyeres longues et
+maigres, emergeant d'une herbe jaunie, haute et clairsemee. Ca et la,
+des rochers du formes diverses accidentaient cet espace decouvert, que
+_Jupiter tonnant_ avait du defricher lui-meme S'il fallait en juger par
+les souches a demi calcinees qui dressaient partout leurs squelettes
+noircis.
+
+Au-dela de cette savane, au pied de la chaine de montagnes qui fermait
+l'horizon du nord, Se voyait une lisiere de foret epargnee par
+l'incendie.
+
+C'est vers ce bois que se dirigeaient les caribous, quand nos chasseurs
+les revirent du haut de la cote.
+
+La deliberation ne fut pas longue.
+
+Nos jeunes Nemrods resolurent de continuer la poursuite.
+
+Mais ce fut bien inutilement qu'ils s'essoufflerent a courir au milieu
+de cette savane pleine de trous et de bosses, car les caribous prirent
+un galop allonge, qui les porta en quelques minutes au pied des
+contreforts boises de la chaine de montagnes, ou ils disparurent....
+
+Haletants et penauds, les deux cousins s'arreterent enfin sur une
+eminence rocheuse, d'ou ils pouvaient embrasser toute la savane, et meme
+l'immense golfe, dont la nappe bleuatre, echancree par les dentelures
+de la cote, s'etendait devant leurs yeux jusqu'au littoral ouest de
+Terre-Neuve.
+
+Quel panorama!
+
+A droite, le bras oriental de la baie de Kecarpoui s'avancait dans
+la mer, a demi replie, comme s'il eut voulu retenir les flots qui la
+baignaient. L'ouverture de la baie, elle-meme, etait visible jusqu'a
+son milieu, mais, a part ce petit triangle d'azur miroitant au sein des
+masses sombres qui l'enserraient, ce n'etaient, jusqu'a perte de vue,
+que le chaos mouvemente de la cote labradorienne s'abaissant avec
+gradation vers le golfe, dont la surface scintillante se confondait avec
+l'horizon, dans les lointains du couchant.
+
+Tout homme, en presence d'un pareil spectacle, est poete d'instinct;
+et les jeunes Labarou, sans connaitre un traitre mot des regles de
+la poesie, ne purent s'empecher de faire entendre des exclamations
+admiratives:
+
+--La belle vue qu'on a d'ici! s'ecria Arthur.
+
+--Hum! grommela Gaspard: c'est rudement chiffonne!
+
+--Vois donc.... notre fameuse baie Kecarpoui, ce qu'elle est devenue; a
+peine grande comme le foc de la barque!
+
+--Nous en sommes loin!... repliqua Gaspard, que cette reflexion de son
+cousin arracha aussitot a sa contemplation. Au fait, ajouta-t-il, il est
+temps de regagner la mer. Filons.
+
+--C'est vrai... Ces diables de caribous vont nous faire perdra une
+maree, et nous ne serons pas chez nous avant ce soir.
+
+--A la cote, et courons!
+
+Et Gaspard, prenant les devants, s'engagea aussitot sur la pente du
+monticule qui leur avait servi d'observation, devalant comme un cerf qui
+aurait eu toute une meute sur les jarrets.
+
+Arthur ne fut pas lent a le suivre; et tous deux, prenant la savane en
+diagonale pour "piquer au plus court", firent ainsi un bon demi-mille,
+ne s'arretant qu'au pied d'une colline peu elevee, qui leur barrait la
+route.
+
+La, ils firent halte un moment pour souffler, puis reprirent aussitot
+leur marche en avant.
+
+Arrives sur le dos de cette intumescence, absolument depourvue de
+vegetation, ils s'orienterent un instant et allaient redescendre le
+versant oppose, lorsqu'un coup de fusil, tire de fort pres, les cloua
+net sur place.
+
+
+[Illustration: Puis l'ours bondit sur le sauvage et l'ecrasa.]
+
+Avant meme d'avoir eu l'opportunite d'echanger une parole, ils
+entendirent un hurlement de douleur et virent, a une couple d'arpents en
+face d'eux, un ours blesse qui traversait la savane, par bonds inegaux,
+et qui finit par se laisser choir au pied d'une souche, ou il demeura
+immobile.
+
+D'ou portait co coup de fusil?....
+
+Qui avait tire?....
+
+Les Labarou eurent a peine le temps de se poser ces questions, qu'elles
+etaient resolues.
+
+Un enfant d'une douzaine d'annees environ,--un patit sauvage, a en juger
+par son costume et son teint basane,--surgit des broussailles, parut
+examiner les traces sanglantes laissees par l'animal blesse, puis
+retournant aussitot sur ses paa, il se prit a crier:
+
+--Vite, pere, y a du sang tout plein!
+
+Un homme grand, sec, la figure osseuse et brune, parut aussitot, tenant
+en main un fusil qui fumait encore.
+
+Il echangea quelques paroles avec son fila et s'approcha avec precaution
+jusqu'a quelques pieds de l'endroit ou, gisait l'ours.
+
+Ayant apercu ce dernier, il s'arreta et fit mine de recharger son
+arme. Mais, voyant la bete immobile sur le flanc, il remit en place
+la baguette, a demi tiree, du fusil qu'il tenait do la main gauche et
+s'avanca, tout courbe, vers l'animal, en apparence mort.
+
+A deux pas de sa victime, le sauvage s'arreta de nouveau et se mit
+en frais do fourrer le canon de son arme sous le cadavre, pour le
+retourner, sans doute, et voir la blessure par ou la vie c'etait
+echappee.
+
+Mais il arriva alors quelque chose de bien inattendu et de bien
+terrible....
+
+D'un coup de patte, l'ours fit voler le fusil au loin; puis bondissant
+sur le sauvage abasourdi, il l'ecrasa sous sa masse pesante, lui
+labourant en meme temps la poitrine, de ses longues griffes.
+
+Pendant quelques secondes, l'homme et la bete s'agiterent....
+
+Puis l'homme demeura immobile....
+
+Il etait mort!
+
+La scene avait deroule ses peripeties si vite, que ni l'enfant, muet et
+terrifie, ni les deux cousins, frappes de stupeur, n'avaient eu lo temps
+d'intervenir.
+
+Ce fut le petit sauvage qui secoua le premier l'espece de paralysie qui
+immobilisait les trois spectateurs....
+
+Tirant un couteau d'une gaine de cuir, suspendue a sa ceinture, il se
+rua sur l'ours avec frenesie et se prit a lui cribler les flancs de
+blessures profondes.
+
+Puis, avec une force musculaire au-dessus de son age, il retourna la
+bete.--bien morte, cette fois,--degageant ainsi le corps de son pere,
+sur la poitrine duquel il se jeta, y enfouissant sa figure.
+
+C'etait navrant et terrible.
+
+
+
+III
+
+UN REPAS DE GIGOT D'OURS
+
+Gaspard, qui arrivait, precede d'Arthur, ne put s'empecher de dire,
+malgre son flegme:
+
+--Triste!
+
+Quant a Arthur, il prit doucement l'enfant dans ses bras, tout comm
+l'aurait fait une mere, et l'arracher a son etreinte pour le transporter
+plus loin.
+
+Il lui disait, tout en le calinant:
+
+--Ne pleure pas, petit.... Nous aurons bien soin de toi.... Il y a
+encore de la place pour un chez le papa Labarou.... Tu vas venir avec
+nous.... Tu seras de la famille....
+
+L'enfant, adosse a une souche, ne repondait pas.
+
+Seulement, il souleva un instant ses paupieres et fixa ses prunelles,
+tres noires et tres lumineuses, sur Arthur, comme pour s'assurer a'il
+avait affaire a un ami ou a un ennemi.
+
+Puis il courba de nouveau le front, gardant un silence farouche.
+
+Sans se decourager, le jeune Labarou lui releva doucement la tete, la
+forcant ainsi a le regarder.
+
+Puis, d'une voix engageante:
+
+--Tu me comprends, dis?
+
+L'enfant fit un signe affirmatif.
+
+--Tu n'as pas peur de nous, n'est-ce pas?
+
+Mouvement de tete negatif.
+
+--Alors. pourquoi ne parles tu pas?
+
+Le petit sauvage mit un doigt dans sa bouche, fit mine de le machonner,
+puis dit enfin:
+
+--Manger!
+
+--Tu as faim, petit? s'ecria Arthur.
+
+--Moi aussi! dit Gaspard, jusque la spectateur muet.
+
+--Ah! ah! je m'explique,... fit en riant le plus jeune des Labarou. Ce
+garcon-la ne veut pas faire mentir le proverbe: "Ventre affame n'a point
+d'oreilles!" Eh bien, puisque c'est comme ca, mangeons un morceau....
+Seulement, pour manger un morceau, il faut l'voir sous la main.
+
+--L'ours! fit laconiquement Gaspard.
+
+--Tu deviens fou!.... On ne mange pas de ce gibier-la! se recria Arthur.
+
+--Demande a ce moricaud, ton nouvel ami.
+
+L'enfant, sans attendre la question, repondit aussitot:
+
+--Bon, bon, l'ours.
+
+Puis il se prit a macher a vide, de facon si drole, que les deux cousins
+eurent une folle envie de rire.
+
+Ce qua voyant, le petit sauvage sourit a son tour et se leva.
+
+Alors, s'armant de son couteau-poignard, avec lequel il s'etait si bien
+escrime tout a l'heure, il s'approcha de l'ours et se mit en frais de
+lui fendra le ventre.
+
+Gaspard ouvrait la bouche pour l'arreter, dans la crainte qu'il n'abimat
+la peau, mais il se rassura aussitot en voyant avec quelle dexterite le
+garconnet operait.
+
+Il se contenta de lui venir en aide, afin que la besogne fut plus vite
+expediee.
+
+Arthur, lui, profita d'un moment ou l'enfant, tout occupe a son travail,
+lui tournait le dos, pour enlever prestement le corps du pere et le
+dissimuler, quelques pas plus loin, derriere une touffe de bruyere.
+
+Le brave garcon avait agi spontanement, sans calcul ni reflexion, mu par
+un sentiment de pudeur filiale, en presence de cet enfant qu'un drame
+terrible venait de rendre orphelin.
+
+Mais le petit peau-rouge, sans detourner la tete, avait pourtant vu....
+ou devine, car il murmura a l'oreille du jeune Labarou, quand celui-ci
+l'eut rejoint:
+
+--Bien fait, ca.... Toi, bon ami.
+
+Et il se reprit a ecorcher l'assassin de son pere, sans manifester plus
+d'emotion.
+
+Au bout d'un quart-d'heure, maitre Martin, depouille de sa peau, n'etait
+plus reconnaissable. Il ressemblait aussi bien a un honnete veau,
+apprete dans l'etal d'un boucher, qu'a une bete feroce, reputee
+immangeable.
+
+
+[Illustration: S'armant de son couteau poignard, le petit sauvage se mit
+en frais de lui fendre le ventre.]
+
+Cette metamorphose avantageuse reveilla les estomacs assoupis et fit
+taire toutes les repugnances.
+
+On se unit resolument a l'oeuvre pour organiser un repas serieux.
+
+Mais, ici, une difficulte imprevue se presenta: Comment faire du feu!
+
+Personne n'avait d'allumette ni du pierre a fusil.
+
+D'ailleurs, en supposant meme qu'on put se procurer du feu, de quelle
+facon l'utiliser pour cuire le morceau de venaison destine au festin?...
+
+Ce fut encore le petit sauvage qui tira nos amis d'embarras.
+
+Il se mit a fouiller partout, dans les environs, jusqu'a ce qu'il eut
+trouve un eclat de bois de cedre, dans le centre duquel il pratiqua un
+trou, avec la pointe de son couteau. Partant de ce trou, il creusa une
+petite rainure, qui s'en eloignait de quelques pouces et qu'il bourra de
+mousse, bien seche, saupoudree de charbon de bois ecrase, emprunte a une
+souche du voisinage.
+
+Ayant alors confectionne une legere baguette de cedre, effilee a l'un
+de ses bouts, il en introduisit la pointe dans le trou qu'il venait de
+faire et se mit a la tourner aussi rapidement que possible entre les
+paumes de ses mains....
+
+Quelques etincelles jaillirent bientot, qui enflammerent la mousse et le
+charbon....
+
+On avait du feu!
+
+Restait a confectionner le fourneau ou se rotirait la piece de
+resistance du festin en perspective.
+
+Gaspard s'en chargea.
+
+Il mit de champ deux pierres plates, pour former les parois laterales,
+puis les couvrit d'une troisieme, plus mince et plus large, destinee
+dans son esprit a servir de.... lechefrite.
+
+Alors, fort satisfait de son fourneau, il alluma aussitot au-dessous un
+bon feu de branchages.
+
+Pendant que ce chef-d'oeuvre d'architecture.... culinaire s'edifiait, il
+va sans dire que le petit sauvage ne demeurait pas inactif.
+
+Il avait detache de l'ours un cuissot des plus respectables et, apres
+l'avoir enveloppe d'herbes, paraissait attendre que l'appareil de
+Gaspard fut prit a fonctionner.
+
+De son cote, celui-ci trouvait le nouveau marmiton bien lent a apporter
+au fourneau la "piece de resistance" du futur diner.
+
+De sorte que tous deux se regarderent d'un air assez drole, qui voulait
+dire clairement: "Eh bien, qu'est-ce que tu attends?"
+
+De toute evidence, nos deux taciturnes ne se comprenaient pas du tout.
+
+Heureusement, Arthur,--qui n'avait pas, lui, la langue dans sa
+poche,--intervint:
+
+--Alors, gamin, demanda-t-il a l'enfant, que fais-tu la?.... Te
+manque-t-il quelque chose?
+
+--Cailloux! repondit le marmiton improvise, en deposant son jambon par
+terre et, designant le feu:
+
+--Des cailloux dans le feu! se recria Arthur. Pourquoi faire? Les
+cailloux de ce pays-ci seraient-ils du charbon de.... pierre, par
+hasard?
+
+Mais Gaspard, lui, avait fini par comprendre.
+
+--J'y suis! dit-il.... Des cailloux rougis au feu, un trou dans la
+terre.... Nous dinerons avec du jambon d'ours cuit a l'etouffee.
+
+--Tiens! c'est vrai.... j'ai entendu parler de cette cuisine de
+voyage.... Laissons notre petit ami preparer la chose a sa guise, et
+agissons. Moi, je vais chercher des cailloux. Toi, creuse un trou comme
+tu pourras.
+
+En un clin-d'oeil, Arthur eut rempli son chapeau de ces pierres
+arrondies, a nuances variees, qui abondent dans ces parages.
+
+Il les disposa adroitement entre les tisons du foyer et se chargea
+d'entretenir le feu.
+
+Gaspard, de son cote, creusait une fosse dans le sable, se servant, en
+guise de pioche, d'un bout de branche pointue et, a defaut do beche, de
+ses mains, pour rejeter la terre au dehors.
+
+Bref, nos trois affames y mettant chacun du sien, un lit de cailloux
+brulants fut etendu au fond de cette fosse, puis recouvert d'une couche
+d'herbes sur lesquelles le cuissot fut depose. Par-dessus, on ajouta une
+nouvelle couche d'herbes; puis on remplit la fosse de terre autour d'un
+baton maintenu verticalement au centre, de facon qu'en le retirant
+avec precaution, il restat une sorte de cheminee communiquant avec
+l'exterieur.
+
+Ces deux operations terminees, les deux cousins crurent, cette fois,
+qu'il n'y avait plus qu'a laisser faire et prirent une posture aisee
+pour fumer une bonne "pipe" de tabac--histoire de tromper la faim canine
+qui les travaillait.
+
+Mais le petit sauvage, lui, songeait bien au repos, vraiment!
+
+Il furetait du regard autour de lui, ayant l'air de chercher quelque
+chose.
+
+Tout a coup, il partit comme un trait et disparut dans les broussailles.
+
+--Qu'est-ce qui le prend? se demanda Arthur, qui le suivait des yeux
+avec etonnement.
+
+Ce petit bonhomme l'interessait decidement. Il lui trouvait de ces
+allures, a la fois farouches et gentilles, qu'ont les jeunes chats qui
+commencent a s'apprivoiser.
+
+Cependant le petit bonhomme revint bientot, toujours courant. Il tenait
+a la main une large ecorce, qu'il venait de detacher d'un bouleau et
+qu'il faconnait a l'aide de son poignard,--sans s'arreter, du reste.
+
+En un tour de main, il eut fabrique un de ces recipients que nos
+sucriers canadiens appellent cassots et qu'ils destinent a recueillir la
+seve de l'erable a sucre.
+
+Un ruisseau coulait non loin de la. Le cassot y fut empli et rapporte a
+bras tendus.
+
+Tout cela dans le temps de le dire.
+
+C'est alors que les Labarou eurent d'explication de l'utilite du
+batonnet fiche dans la terre recouvrant le jambon.
+
+De temps en temps, en effet, le petit sauvage avait le soin de retirer
+ce batonnet pour vider un peu d'eau dans le trou qu'il laissait.
+
+Et, chaque fois, un jet de vapeur montait a l'orifice:
+
+--Bravo, garcon!.... s'ecriait Arthur, tout a fait enchante de son
+protege.
+
+Puis a Gaspard, toujours calme ut froid:
+
+--Quel luxe, cousin!... Une cuisine a vapeur dans les savanes du
+Labrador!
+
+--Tout cela prend bien du temps... murmurait ce dernier, une main sur
+l'estomac.
+
+Mais non!... Il se trompait, le cousin; car, en moins d'une demi-heure,
+le gigot fut retire du trou et servi sur une belle ecorce de bouleau.
+
+L'appetit aidant, sans doute, il fut trouve mangeable par les Francais,
+qui lui firent honneur.
+
+Quand au "sauvagillon", il en avait la figure toute irradiee.
+
+--Ah! mes amis, conclut Arthur en se levant de table, si, pendant la
+derniere quinzaine, ce jambon, au lieu de courir la savane, se fut
+tranquillement repose dans une bonne saumure, il serait superbe!
+
+--Il ne lui manque, en effet, qu'une chose, appuya Gaspard: du sel.
+
+--Nous salerons ceux qui restent, aussitot arrives:--car nous les
+emportons, tu sais!....
+
+--Et la peau?
+
+--Moi porter la peau, dit l'enfant.
+
+--Non pas; c'est trop pesant pour toi, protesta Arthur. Je m'en charge.
+Vous deux, prenez chacun un gigot, et en route!... voici le soleil qui
+baisse.
+
+Avant de partir, toutefois, les jeunes Francais voulurent donner une
+sepulture sommaire au vieux sauvage, qui gisait la, pres d'eux.
+
+Mais l'enfant les genait.
+
+Comment l'eloigner?
+
+Ce fut lui-meme qui coupa court a l'hesitation de ses nouveaux amis,
+en allant droit au cadavre et en cherchant du regard un endroit ou il
+pourrait l'enfouir.
+
+Des lors, les autres mirent de cote leurs scrupules.
+
+Le corps fut transporte au pied d'un monticule de sable, qui se trouva
+d'aventure a un arpent de la, et que l'on egrena sur lui.
+
+Deux baton" croises, figurant tant bien que mal le signe de la
+Redemption, furent dresses sur ce tumulus, que l'on recouvrit par mesure
+de precaution, de cailloux pesants....
+
+Puis, apres avoir adresse mentalement une courte priere au Tout-Puissant
+a l'intention du pauvre Abenaki, qui attendrait la le jugement dernier,
+les trois jeunes gens, tres impressionnes, se chargerent des depouille"
+de l'ours et quitterent la savane, se dirigeant vers le fleuve.
+
+Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'etait empare de l'attirail de
+chasse de son defunt pere, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart de
+venaison, le fusil sur l'epaule....
+
+Sa demarche conquerante le disait assez!
+
+Songez donc.... Un fusil a lui!
+
+Le reve je son adolescence realise!
+
+Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, meme un garcon d Quimper, au
+vieux pays.
+
+En moins de deux heures, on atteignit la plage.
+
+La barque, couchee sur le flanc, etait a sec. Mais, comme la mer
+montait, il n'y avait pas lieu de maugreer contre cet element.
+
+Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne voulurent
+pas attendre.
+
+Ils glisserent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de bois
+flotte, tres abondant partout sur la greve, et reussirent en peu de
+temps a la remettre A flot.
+
+
+[Illustration: Ce "este d'Arthur, c'etait une adoption serieuse.]
+
+Puis les voiles furent livrees a une brise de "nordet", qui soufflait
+ferme....
+
+Et vogue la galere vers Kecarpoui!
+
+Seulement la "galere", outre son equipage habituel des Francais, avait,
+cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct des
+aborigenes du golfe Saint-Laurent.
+
+
+
+IV
+
+WAPWI
+
+Le petit sauvage, en effet, n'avait souleve aucune objection quand on
+lui proposa de l'emmener.
+
+Loin de la, peu s'en fallut qu'il ne sautat au cou de son nouvel ami,
+Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue echange
+entre eux:
+
+--C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf
+empechement imprevu mis par les bonnes gens de Kecarpoui, tu fais de ce
+jour partie de l'interessante famille Labarou.
+
+Et il placa sa main ouverte sur la tete de l'enfant, dont le regard
+intelligent le remerciait.
+
+Ce geste d'Arthur Labarou, c'etait une adoption, une adoption serieuse.
+
+L'avenir le prouva bien.
+
+Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau "frere"
+dut repondre le mieux possible,--ou plutot le plus possible, car il
+n'etait guere babillard, ce gamin de race rouge.
+
+Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il finit
+par tirer au clair la biographie de son protege.
+
+D'abord, il s'appelait _Wapwi_.
+
+Il etait ne de l'autre cote de la mer (le Golfe Saint-Laurent), dans un
+_ouigouam_ construit sur les borda d'une grande baie qui melait ses eaux
+a celles du lac sans fin (l'Ocean Atlantique).... par dela une autre
+baie bien plus etendue devant laquelle il fallait passer.... (la Haie
+de _Miramichi_, evidemment, qui se trouve plus loin que la Baie des
+Chaleurs, laquelle est dix fois plus considerable).
+
+Ses parents etaient des Abenakis.
+
+Ils vivaient assez miserablement de chasse et de peche, lorsqu'un jour
+des etrangers survinrent qui leur defendirent de prendre du saumon dans
+la riviere, avec des filets, sous peine de se voir chasser du paya,...
+
+Decourages, les parents de Wapwi emigrerent vers le nord, longeant
+la cote dan" leur canot d'ecorce jusqu'a ce qu'ils atteignissent la
+Baie-des-Chaleurs....
+
+Pendant des jours et des jours, ils remonterent la rive droite de ce
+grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus
+large....
+
+Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se retrecir cette nappe
+d'eau interminable, le pere prit le parti de la traverser, par un beau
+temps calme....
+
+Helas! cette tentative devait amener une catastrophe!....
+
+Le leger canot avait a peine depasse le milieu de la baie, que le vent
+ne prit a souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme des
+_cabanes_ (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant
+l'embarcation comme une simple ecorce....
+
+Il devint evident que le canot allait se faire _coiffer_, d'une minute a
+l'autre, par les lames qui deferlaient sous la brise....
+
+Cependant, l'Abenaki luttait heroiquement, tenant tete, l'aviron en
+mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue....
+
+Deja, on distinguait nettement la rive a atteindre.
+
+Le bruit du ressac sur le sable retentissait a travers les clameurs du
+vent....
+
+Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous
+d'un salut si cherement gagne, lorsqu'un craquement sinistre fit pousser
+un gemissement au vieux canotier....
+
+Son aviron s'etait rompu par le milieu!
+
+Des lors, le naufrage devint inevitable....
+
+La pirogue, saisie par une vague echevelee, tourna sur elle-meme et,
+se remplissant d'eau, fut renversee, livrant au gouffre ceux qui la
+montaient....
+
+Que se passa-t-il ensuite?
+
+Wapwi n'en eut point conscience.
+
+Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et
+qu'il lui parut que cent moulins a farine faisaient entendre leur fracas
+dans ses oreilles....
+
+Il perdit connaissance.
+
+Quand il rouvrit les yeux, il etait couche sur le sable du rivage, et
+son pere, penche sur lui, epiait son reveil.
+
+Le vieil Abenaki avait l'air desole, le regard morne.
+
+A l'enfant qui demandait sa mere, il montra les flots dechaines.
+
+L'enfant comprit, et un grand dechirement se fit dans sa poitrine....
+
+En evoquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilates,
+semblait revoir la scene terrible qui le rendit orphelin.
+
+Il se tut et demeura reveur, le front penche.
+
+Les deux cousins respectaient cette emotion filiale.
+
+Mais l'enfant releva bientot la tete et se hata do terminer son
+recit,--heureux probablement de se debarrasser de souvenirs penibles.
+
+Au reste, l'annee qui suivit la mort de sa mere ne fut marquee par aucun
+incident extraordinaire, a part de continuels deplacements qui amenerent
+finalement le pere et le fils sur la cote du Labrador, ou ils furent
+accueillis par un campement de Micmacs....
+
+C'est la,--a quelques milles de l'endroit ou avaient atterri les deux
+Francais,--que vecurent depuis les fugitifs; la aussi que le pere se
+remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la vie
+dure et battait le pauvre petit Abenaki comme platre.
+
+Il etait bien heureux d'etre debarrasse de cette mechante femme et ne
+demandait qu'a vivre dorenavant avec ses nouveaux amis blancs....
+
+Tel fut le recit qu'a force de questions et de caresses encourageantes,
+Arthur parvint a arracher a son protege.
+
+Toute une vie de misere, de privation, de deuil!
+
+Pauvre petit sauvage!... Le jeune Francais, qui avait le coeur
+excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez
+ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il goutat un peu de
+ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de son
+age.
+
+Et, comme a-compte, il l'embrassa fraternellement....
+
+Ce qui fit lever les epaules a Gaspard, homme peu demonstratif.
+
+Mais on arrivait au fond de la baie de Kecarpoui....
+
+Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard tendu....
+
+Les femmes agitaient leurs mouchoirs....
+
+C'etaient les bonnes gens qui celebraient le retour des enfants...
+
+Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout par
+les femmes.
+
+La suite de ce recit prouvera que les exiles du Labrador venaient de
+faire la une heureuse acquisition.
+
+Puis la petite colonie, composee maintenant de six personnes reprit ses
+habitudes patriarcales, ameliorant sans cesse ses conditions d'existence
+materielle et vivant dans une paix profonde.
+
+Mais il etait ecrit que le guignon avait suivi cette famille eprouvee
+jusque sur les rives du Saint-Laurent.
+
+La coupe du malheur, encore a moitie pleine, devait etre videe jusqu'au
+fond.
+
+La tranquillite presente n'etait qu'une accalmie.
+
+
+
+V
+
+UNE VOILE A BABORD
+
+Un matin de l'annee 1852, Arthur remontait de la greve en courant comme
+un levrier.
+
+Apercevant son cousin pres de l'habitation, il lui cria, avec des gestes
+d'ancien telegraphe:
+
+--Ohe! de la cambuse!
+
+--Qu'y a-t-il? repondit l'autre.
+
+--Une voile a babord.
+
+--C'est la goelette qui remonte, je suppose?....
+
+--Es-tu fou?.... Voila huit jours a peine qu'elle est passee ici! Et,
+d'ailleurs, il lui faut aller aux iles pour sa petite contrebande....
+
+--Qu'est-ce que c'est, alors?
+
+--Allons voir.
+
+Les deux cousins s'etaient rejoints.
+
+Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'ou l'on apercevait, a
+moins d'un mille dans l'est, la cote occidentale de la baie.
+
+Il y avait la, en effet, une voile.
+
+Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau.
+
+Or, cette fois, la voile en question etait une grande barque de peche,
+bien greee, bien arrimee et paraissant avoir pour cargaison tout le
+meli-melo qui constitue l'attirail d'une maison de pecheurs.
+
+Elle venait justement de jeter l'ancre a une couple d'encablures du
+rivage.
+
+On s'agitait a bord; on allait, on venait,--les hommes carguant et
+serrant les voiles, les femmes rangeant ci et la de menus objets.
+
+Bientot les allees et venues cesserent, et une mince colonne de fumee
+montant de la barque annonca aux jeunes gens que les nouveaux voisins
+etaient en train d'appreter leur dejeuner.
+
+--Eh bien? fit Arthur.
+
+--Pour du nouveau, voila du nouveau.... murmura Gaspard.
+
+--Tout un arsenal de peche, et une belle barque!
+
+--Ils sont du metier, ca se voit.
+
+--Et puis des femmes.... deux!
+
+--C'est fait expres pour toi, qui n'avais pas de pretendue a courtiser.
+
+--Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content d'etre
+mon cousin, tu aspires encore a devenir mon beau-frere.
+
+--Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par la.
+
+Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque
+inspiration desagreable venait de surgir en son esprit.
+
+On remonta vers la maison pour annoncer l'evenement.
+
+C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien qu'ils
+parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient guere, ni au physique,
+ni au moral.
+
+Arthur, grand, mince, les cheveux chatain-clair, les yeux d'un bleu
+fonce, les membres delicats, mais d'une musculature ferme, pouvait
+passer pour un fort joli garcon, en depit de son teint bronze et de sa
+vareuse de matelot.
+
+Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai comme un
+pinson, narguant l'ennui, a terre; se moquant de la bourrasque, quand il
+etait au large....
+
+Une vraie alouette de mer.
+
+L'autre,--Gaspard,--etait son antipode.
+
+Fortement charpente, brun comme un Espagnol, il avait les traits
+reguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref,
+c'etait un caractere _en-dessous_, suivant l'expression de la mere
+Helene.
+
+Cependant, malgre ces dissemblances,--et peut-etre meme a cause
+d'elles,--les deux garcons s'accordaient comme les doigts de la main.
+Jamais une difficulte serieuse n'avait surgi entre eux.
+
+Ils etaient a peu pres du meme age,--Gaspard ayant vingt-trois ans et
+Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient toujours
+vecu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement de son pere,
+qui avait peri sur les Grands Bancs, en 1837.
+
+Quant a sa mere, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme etant morte
+alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois.
+
+Labarou adopta l'enfant de son beau-frere et le considera desormais
+comme faisant partie de sa propre famille.
+
+On vivait heureux la-bas, a Saint-Pierre; la peche rapportait
+suffisamment pour constituer une honnete aisance. Le pere et la mere
+jouissaient d'une sante robuste; les enfants grandissaient a vue d'oeil
+et allaient bientot, eux aussi, contribuer au bien-etre general, lorsque
+le malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison....
+
+Labarou fut attaque, dans un cabaret de la ville, par un camarade dont
+la violence de caractere n'etait que trop connue.... Les couteaux se
+mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par plus
+de six pouces de fer....
+
+Labarou etant estime de tout le monde, on le plaignit plutot qu'on ne le
+blama.... Des amis l'aiderent a s'esquiver, et il put gagner la cote du
+Labrador, terre anglaise.
+
+Seulement, ce n'etait plus Jean Lehoulier,--comme il s'appelait
+reellement.
+
+Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: Labarou.
+
+Mais.... assez de retours en arriere.
+
+Reprenons notre recit.
+
+
+
+VI
+
+LE PASSE REVIENT SUR L'EAU
+
+Inutile de dire que la nouvelle apportee par les jeunes gens produisit
+une revolution dans la famille.
+
+Songez donc!... Des voisins apres un isolement d'une douzaine
+d'annees!.... Des visages autres que ceux des Labarou a rencontrer
+autour de la baie de Kecarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries
+pres de l'atre, l'evocation du passe et des souvenirs de la-bas!....
+Pour les jeunes, la connaissance a faire, l'intimite grandissant a
+mesure qu'on se connaitrait mieux, la joie de se revoir apres s'etre
+quittes, les suaves emotions de l'amour partage: quelle porte
+entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebaillement, que de
+perspectives riantes, vaguement eclairees a la lumiere de l'imagination!
+
+Il faut avoir vecu isole sur une cote deserte, ayant sans cesse sous
+les yeux la majeste vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour
+comprendre l'insondable melancolie qu'une telle situation amene a la
+longue dans l'ame humaine.
+
+L'Ecriture Sainte l'a dit: _Voe soli!_--malheur a l'homme seul sans
+cesse replie sur lui-meme et abime dans la contemplation de sa misere!
+
+Mais, si l'isolement est fatal a l'homme mur qui a vecu auparavant dans
+la communaute de ses semblables et a du en maintes circonstances, subir
+les heurts de la promiscuite, les chocs des passions en lutte--que dire
+de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie
+et dont l'ame avide a soif d'inconnu, d'epanchement, de satisfaction
+legitime a une curiosite toujours en eveil!
+
+Pour ceux-la, c'est le repos,--un repos trop complet, peut-etre; mais,
+a ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inenarrable tristesse
+elle infiltre goutte a goutte dans les veines de la personnalite
+morale!....
+
+On en causa longtemps dans la famille.
+
+Jamais on ne s'etait vu a pareille fete.
+
+Seul, Jean Labarou ne prenait pas part a l'allegresse generale; ce qui
+mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mere Helene....
+
+Mais son Jean avait parfois de si singulieres lubies,--comme tous les
+hommes, du reste!--que la bonne femme, haussant les epaules, se contenta
+de penser: Allons! le voila encore qui voyage dans la lune!
+
+Et elle se reprit a caqueter,--car elle n'avait pas la langue dans sa
+poche, la mere Helene, "ma foi juree", non!
+
+--Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra "trainer vos gregues"
+par la, vers la brunante, sans faire semblant de rien....
+
+--Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre
+et en jetant une tendre oeillade a Gaspard, qui fit un signe de tete
+approbateur.
+
+--Pourquoi ca, la mere? demanda Arthur.
+
+--He! mon _fieu_, pour savoir quelque chose.
+
+--A quoi bon se cacher?.... C'est metier de loup. Nous irons plutot les
+visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins.
+
+--L'un n'empeche pas l'autre, reprit la mere Helene... Allez pecher
+des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout la-bas, et
+arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez meme de leur
+parler, s'il y a moyen, sans que ca paraisse....
+
+--Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux,
+s'ecria la petulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne
+sais rien avant la nuit....
+
+Jean Labarou releva la tete.
+
+--Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous
+mettez pas si vite martel en tete... Laissez ces gens-la tranquilles.
+
+--Mais, Jean....
+
+--La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses
+semblables.
+
+--Mais, papa....
+
+--Toi Mimie, ne sois pas si pressee de faire de nouvelles connaissances;
+tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille.
+
+--Moi, pere!.... Comment cela?
+
+--Suffit!.... Je me comprends.
+
+Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle.
+
+Gaspard etait-il plus avance?
+
+Peut-etre bien, car, a cette observation du pere Labarou, il passa sa
+chique de "tribord a babord", comme disent les matelots, sans toutefois
+perdre son flegme.
+
+On jabota encore une grande heure. Puis la mere Helene, qui avait sur
+le coeur l'observation de son mari et tenait a avoir le dernier mot,
+conclut en ces termes aigres-doux:
+
+--C'est bon, les enfants.... Puisque _mossieu_ Jean le veut, on attendra
+que les voisins fassent la premiere visite.
+
+C'est plus "huppe"!
+
+On n'attendit pas longtemps.
+
+Le lendemain dans la matinee, deux solides gars, montant une petite
+chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou.
+
+Gaspard se trouvait la, d'aventure.
+
+--Venez, camarades, dit-il aux etrangers, qu'il semblait deja,
+connaitre... Mais ne parlez a personne de notre rencontre d'hier soir;
+mon cousin m'en voudrait de l'avoir devance....
+
+--Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant.
+
+Arthur accourait.
+
+Mimie derriere sa mere, regardait par l'entrebaillement de la porte.
+
+Jean Labarou etait invisible.
+
+Sans faire attention a Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler,
+Arthur donna une bonne poignee de main aux nouveaux arrives, tout en
+leur disant:
+
+--Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que ca
+devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui
+ne sont pas deja si avenantes, jugez-en!....
+
+--He! he! il y en a de pires aux Iles.... repliqua galamment le plus
+vieux des visiteurs.
+
+--Ah! dame! je plains ceux qui les possedent.... Mais, dites donc....
+jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui
+grillent d'impatience.
+
+--Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grace.
+
+On penetra pele-mele dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tete.
+
+--Pere et mere, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonca-t-il sans
+plus du ceremonie.--A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous
+autres, notre nom est Labarou: le pere Jean Labarou, la mere Helene
+Labarou, le garcon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphemie
+Labarou,--plus connue sous la petit nom de _Mimie_; enfin ce garcon
+discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard
+Labarou.... Voila!
+
+Arthur, ayant ainsi designe chaque membre de la famille par ses noms et
+prenoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine.
+
+Ce n'etait pas sans besoin!
+
+On se donna la main a la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent.
+Apres quoi, l'aine des deux freres, sans repondre directement, dit;
+
+--Ca nous fait plaisir, tout de meme, nom d'un loup marin, de rencontrer
+des _pays_ sur cette bigre de cote,--car vous etes de Saint-Pierre
+n'est-ce pas?
+
+--De Saint-Malo! se hata de rectifier Jean Labarou.
+
+--C'est tout comme. Notre pere aussi etait de la.
+
+--Ah!... et son nom?
+
+--Pierre Noel.
+
+--Pierre Noel!.... Vous etes les fils de Pierre Noel? s'ecria Jean
+Labarou, palissant affreusement.
+
+--Oui. L'auriez-vous connu, par hasard?
+
+Jean fut quelques secondes sans repondre.
+
+Puis il dit d'une voix changee:
+
+--Non, pas precisement.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles.
+
+--Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre pere?
+
+--Dans une rixe, n'est-ce pas? begaya Jean.
+
+--Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine.
+
+--Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu a peu.
+
+--Nous etions bien jeunes alors, dit le fils aine de Pierre Noel, et
+c'est a peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire.
+
+
+[Illustration: L'auriez-vous connu, par hasard?]
+
+--Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup?
+
+--Oui, c'est un nomme Jean Lehoulier.
+
+--Il a sans doute ete puni?
+
+--On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille
+dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il
+est devenu.
+
+--Il aura peri en mer, sans doute!
+
+--C'est, probable, car il luisait, cette nuit-la, au dire de ma mere, un
+temps de chien; et sa barque qui n'etait pas grande, n'a pas du resister
+a la bourrasque.
+
+Que Dieu ait pitie de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui
+seul est le juge des actions des hommes.
+
+Puis, changeant brusquement de sujet:
+
+--Comme ca, vous venez pour vous etablir ici?
+
+--S'il y a moyen d'y vivre!--Ca ne va plus la-bas.
+
+--On vit partout, mon garcon, quand on n'est pas trop exigeant.
+
+--Ah! pour ca, la misere nous connait... Il n'y a pas toujours eu du
+pain blanc dans la huche.
+
+--Je concois.... fit Jean avec une emotion contenue. On vous aidera, mes
+enfants. Vous n'aurez qu'un signe a faire, vous savez.... N'allez pas au
+moins vous gener avec nous: ca me ferait de la peine, la, vrai.... Et,
+pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite
+donner un coup de main a vos amis pour qu'ils se construisent sans
+retard une maisonnette.... C'est le plus presse.
+
+--Bravo, pere! s'ecria Arthur.
+
+--Bien parle, mon oncle! appuya Gaspard.
+
+--Vous etes trop bon.... Merci, tout de meme.... Ca n'est pas de
+refus... murmurerent les jeunes Noel, enchantes.
+
+--Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut diner tout d'abord.
+
+--C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mere Helein;,
+jusque la muette, contre son habitude.
+
+--C'est que les femmes... voulut objecter l'aine des Noel, qui
+s'appelait Thomas.
+
+--Nous attendent... acheva le cadet, Louis.
+
+--Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitot la derniere bouchee
+avalee.
+
+--Dame! puisque vous etes assez honnetes....
+
+--C'est dit. Allons, femme, attise le feu.
+
+--Dans un quart-d'heure, tout sera pret.
+
+Point n'est besoin de dire si le repas fut anime. Toute cette jeunesse
+avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'etait
+pas longue, heureusement. On echangea, force propos, souvent sans
+a propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui
+resteraient legendaires furent organisees seance tenante. On extermina,
+autour de cette table primitive, tout le gibier a poil et a plume des
+forets et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent
+des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on
+depeupla l'atmosphere de tous les volatiles qui s'y promenent...
+
+Bref, le repas termine, il ne restait plus de vivant, dans cette partie
+du Canada, que les hommes et les animaux domestiques a qui l'on fit
+grace,--faute de munitions, sans doute!
+
+Puis toute cette jeunesse emoustillee prit place dans la chaloupe des
+Noel et traversa la baie, faisant retentir les echos de Kecarpoui de ses
+joyeuses chansons.
+
+
+
+VII
+
+LA JOLIE SUZANNE
+
+En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de son
+etrave, le talus de la rive gauche.
+
+On avait passe pres de la barque, mouillee en eau profonde, sans s'y
+arreter.
+
+Ce qui fit dire a Arthur, surpris:
+
+--Ah! ca.... mais ou allons-nous?
+
+--Chez la maman Noel, donc! repondit Thomas.
+
+--Deja installes a terre?....
+
+--Oh! installes! C'est beaucoup dire. Nous sommes campes, et encore!....
+repliqua en riant le jeune etranger.
+
+--Les femmes grillaient de se retrouver sur le _plancher des vaches_.
+Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis.
+
+Tout en causant, on avait retire les rames, jete le grappin et saute sur
+le rivage.
+
+Aucune installation, si primitive qu'elle put etre, n'apparaissait
+encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en
+cet endroit.
+
+Les Noel prirent les devants, suivis de pres par les Labarou, La
+muraille de verdure franchie, on se trouva tout a coup en face d'une
+grande tente carree, faite avec des voiles de rechange, et supportee par
+de nombreux piquets.
+
+Un feu de branches seches flambait entre de grosses pierres, tout pres
+de la, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un clocheton
+russe, posee d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu qui
+mijotait ferme et sentait bon.
+
+Thomas ne put s'empecher, en passant, de soulever le couvercle et de
+renifler comme un marsouin.
+
+--Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir diner deux fois en une
+heure!.... il a la de quoi se gaver jusqu'a en etre malade!
+
+--L'appetit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait le
+defaut mignon de son grand frere.
+
+En effet, cet efflanque de Thomas etait aussi gourmand qu'une
+demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec cela,
+paresseux comme un ane, quelque peu enclin a.... "maltraiter" la verite
+et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on ne l'est plus.
+
+Bon comme la vie, du reste, a ces petits defauts pres!
+
+Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article
+_nourriture_, car ca le faisait sortir de ses gonds, en un rien de
+temps.
+
+Thomas eut un regard severe pour son frere cadet et s'appretait a
+repliquer vertement, lorsque la portiere de la tente se souleva
+pour livrer passage a une grande femme brune, dont les cheveux gris
+attestaient la cinquantaine.
+
+C'etait la veuve do Pierre Noel.
+
+--Ah! vous voila enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car nous
+allions nous mettre a table.
+
+--C'est fait, la mere!... cria joyeusement le petit Louis. On nous
+a lestes, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du
+Grand-Banc.
+
+--Tout de meme, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... L'air
+est vif sur la baie, et si les camarades,...
+
+--Y songez-vous? se recria Arthur... Nous en avons jusqu'a la
+flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre
+double charge. Et d'ailleurs...
+
+Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bee, sa casquette a la
+main.
+
+Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer dans
+l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire ecartait ses levres
+rouges, laissant a decouvert deux rangees de petites dents d'une
+blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un chatain fonce et tres abondante,
+negligemment enroulee sur la nuque d'une tete fine et fort bien portee,
+encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure du monde.
+
+La belle enfant s'arreta rougissante en apercevant les deux etrangers,
+puis instinctivement se rapprocha de sa mere.
+
+Le presentations se firent alors, sans plus de ceremonie que chez les
+Labarou,--c'est-a-dire que les mains se serrerent cordialement, comme si
+l'on se fut retrouve apres une longue absence.
+
+Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de toutes
+sortes se croiserent; des promesses d'eternelle amitie furent echangees;
+bref en quelques dizaines de minutes, on en vint a sceller une de ces
+solides confraternites qui resistent a tous les assauts de la vie....
+
+Tant et si bien que le feu s'eteignit et que la marmite cessa de
+"chanter"!
+
+Thomas, qui s'en apercut le premier, s'ecria avec une douleur comique:
+
+--Bon, la mere! pendant que vous jabotez tous a la fois comme des pies,
+voila votre diner qui _prend au fond_.... Il ne sera plus mangeable, et
+vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas qui vous en
+debarrasse.
+
+La veuve de Pierre Noel se leva vivement et alla soulever le couvercle.
+
+--Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle apres un rapide examen, il
+n'est qu'a point; mais si le feu eut continue de flamber....
+
+--Oui, si le feu eut continue de flamber....?
+
+--Eh bien, tout serait a recommencer.
+
+--La! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans ce
+bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu et
+l'autre.... ailleurs.
+
+--C'est entendu, camarade, repliqua Gaspard en se levant. Mais, assez
+cause. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames prendront leur
+diner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des arbres bons a
+abattre dans la foret.
+
+En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et se
+mirent en frais d'attaquer toute epinette ou sapin des alentours qui
+payait de mine.
+
+Comme le bois etait abondant, bien que de mediocre futaie la quantite
+abattue dans le cours de l'apres-midi fut declaree suffisante pour la
+maison projetee.
+
+On remit au lendemain l'equarrissage.
+
+Les bucherons improvises, trempes de sueur et la chemise bouffante
+autour des reins, regagnerent la tente, ou un repas substantiel les
+attendait.
+
+Inutile de dire que les convives y firent honneur,--Thomas surtout, qui
+mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler mot.
+
+Les autres, moins voraces quoique passablement affames aussi, deviserent
+gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette.
+
+Les femmes, naturellement, n'etaient pas les dernieres a fournir leur
+quote-part dans ces conversations a batons rompus.
+
+En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,--semblait avoir
+vaincu sa timidite habituelle pour faire fete aux hotes genereux qui
+mangeaient a la table maternelle. Avec un tact parfait, inne, intuitif
+chez la femme, elle partageait egalement ses attentions entre les deux
+cousins; mais un observateur attentif aurait probablement decouvert que
+celles portees a Arthur se nuancaient d'un peu plus d'interet.
+
+Un incident qui se produisit vers la fin du repas eut, d'ailleurs, leve
+tout doute a cet egard.
+
+Arthur avait le poignet droit enveloppe d'un linge assez grossier. Or,
+en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en liesse,
+il se heurta contre la chaise de son voisin....
+
+Il fit aussitot une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de
+sang.
+
+Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait
+assez abondamment a travers la manche de la chemise.
+
+Elle devint toute pale et s'ecria:
+
+--Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous etes fait mal!
+
+--Ce n'est rien, repondit le jeune Labarou, dont la figure un peu
+contractee par la douleur dementait les paroles.
+
+--Mais vous saignez!.... Voyez-donc!
+
+--Je suis un maladroit.... J'ai derange mon appareil.
+
+Suzanne se leva vivement et courut a lui. Puis, a'emparant de son bras
+et deboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise:
+
+--Laissez-moi voir et tout remettre en place.
+
+--De grace, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme un
+coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une egratignure
+que je me suis faite gauchement tout a l'heure.
+
+--Une egratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-a-dire que c'est
+bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre pouces....
+Regarde ca, "un peu voir", Suzanne, si tu en es capable.
+
+Suzanne ne repondit pas.
+
+D'une main febrile, elle releva la chemise et deroula le linge, macule
+de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur.
+
+Une eraflure tres respectable beait a l'extremite inferieure de
+l'avant-bras. Il y avait du sang coagule dans la plaie et tout a
+l'entour. La pansement n'avait pas ete fait avec soin.
+
+C'etait laid, mais peu dangereux.
+
+Cependant, Suzanne et sa mere, qui s'etait aussi approchee, jeterent les
+hauts cris.
+
+
+[Illustration: D'une main febrile, Suzanne releva la manche.]
+
+
+--Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gemit la tendre Suzanne, en
+joignant les mains avec une detresse sincere.
+
+--Pauvre jeune homme! dit a son tour la mere Noel, comment vous
+etes-vous abime de la sorte!
+
+--Oh! le plus sottement du monde.... J'ai degringole du haut d'un sapin,
+et c'est en cherchant a me retenir qu'un coquin de noeud m'a arrange le
+poignet de cette facon.
+
+--Vous etes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous finirez
+par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilite. Tout de meme, puisque
+vous vous etes blesse a notre service, nous allons vous soigner de notre
+mieux. De la vieille toile, Suzanne!
+
+--Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout confus.
+
+--Voulez-vous vous taire, mechant entant! gronda maternellement la bonne
+dame.
+
+Et tout en lavant delicatement a l'eau tiede la blessure mise a nu, elle
+continua:
+
+--Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans connaitre
+un tantinet tous les metiers.... Et, tenez, moi qui vous parle je suis
+un peu medecin, un peu apothicaire et meme assez bonne rebouteuse. Pas
+vrai, les enfants?
+
+--Comme le soleil nous eclaire! dit gravement Thomas.
+
+--Sans compter que maman possede un gros livre tout plein de recettes
+plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis avec une
+parfaite conviction.
+
+--Voila, qui est bon a savoir! fit remarquer Gaspard, jusque la,
+silencieux. S'il arrive malheur a quelqu'un de nous, madame trouvera a
+exercer son talent.
+
+--Plaise a Dieu que l'occasion ne se presente jamais ou du moins que je
+n'aie que des bagatelles a guerir!.... murmura la veuve, en regardant
+avec tendresse ses deux fils et sa fille.
+
+--Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, ou il y avait bien
+une certaine dose d'egoisme maternel,--que personne ne songea, a blamer,
+d'ailleurs,--elle ajouta en terminant le pansement:
+
+--Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur la
+mere Noel pour reparer les suites de vos imprudences. La vue du sang
+m'enerve, et je ne sais trop si je ne m'evanouirais pas, rien qu'a jeter
+un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme a
+feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jesus! je n'en puis voir
+depuis....
+
+--...Depuis le meurtre de notre pere, n'est-ce pas, maman? acheva
+etourdiment le petit Louis.
+
+--Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frere avec un
+froncement severe de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien,
+ajouta-t-il, que la mere n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-la!
+
+--Au contraire! riposta avec energie le garcon ainsi interpelle. Maman
+n'a pas oublie que papa a ete tue mechamment et que son meurtrier est
+peut-etre encore de ce monde, se moquant de la justice des hommes, en
+attendant celle de Dieu.
+
+--La paix! mes enfants, commanda Mme Noel. Votre mere n'oublie rien;
+mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien choisir son heure.
+
+Puis, secouant la tete comme pour chasser une pensee importune, elle
+detourna brusquement le cours de la conversation, en disant, a son
+patient, avec une feinte severite:
+
+--Maintenant, mon jeune ami, vous voila condamne au repos pour plusieurs
+jours...
+
+--Quoi, madame! vous voulez qu'a cause de cette egratignure, je reste
+la-bas, pendant que?...
+
+--Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, au
+moins.
+
+--Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais je vas perir
+d'ennui!... La fievre va me prendre, c'est sur.
+
+--Mieux vaut la fievre que la mort!.... murmura Gaspard, entre haut et
+bas.
+
+--Mais je ne vous oblige pas a rester de l'autre cote de la baie, mon
+jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les jours sous
+les yeux, ne serait-ce que pour vous empecher de commettre quelque
+imprudence....
+
+--A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je....
+
+--Vous viendrez si vous le desirez.... Mais il faudra vous contenter
+de regarder faire les autres ou de tenir compagnie a vos nouvelles
+voisines.
+
+--Oh! alors la besogne serait bien trop agreable, madame.... Il me reste
+un bras valide, et je saurai bien l'utiliser a votre service.
+
+--Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous separerons plus
+pendant la construction de ce chateau qui doit etre l'ornement de cette
+baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour qu'on ne vous
+accuse pas de faineantise, je vous nomme l'architecte de nos travaux.
+C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les executerons".
+
+--Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ca t'arrive, Thomas, tu
+parles comme un sage.
+
+--C'est vrai, appuya Mme Noel: Thomas a resolu la difficulte.
+
+--Hein! toussa le grand garcon avec un serieux comique, quand je veux
+m'en donner la peine, je ne suis pas plus bete qu'un autre, allez!
+
+Chacun rit,--moins toutefois l'austere Gaspard, dont un grand pli
+coupait transversalement le front, devenu soucieux.
+
+Et l'on se leva de table bruyamment.
+
+Comme il se faisait tard et que le crepuscule envahissait la
+baie,--malgre la longueur du jour a cette epoque de l'annee,--les deux
+cousins prirent conge des dames et furent reconduits chez eux dans la
+meme embarcation qui les avait emmenes, le matin.
+
+On se dit: Au revoir! apres etre convenus ensemble que la chaloupe des
+Noel ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette a travers la
+baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires.
+
+Et, pondant que le bruit cadence des rames allait s'affaiblissant dans
+l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, preoccupes, regagnerent
+le logis, sans echanger une seule parole.
+
+
+
+VIII
+
+COUP D'OEIL DES DEUX COTES DE LA BAIE
+
+Si nous nous sommes un peu etendu sur les evenements de cette premiere
+journee passee en commun par les jeunes membres des deux familles de
+Kecarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la marche future de
+notre drame.
+
+Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer
+le role de pomme de discorde entre les freres ennemis de la region
+labradorienne.
+
+Et cette veuve energique, gardant toujours au fond de son coeur le
+souvenir de la scene terrible qui la priva de son unique soutien, ne
+fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle etait: bonne chretienne, mais
+aussi femme a ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le cas
+echeant, le meurtrier de son mari.
+
+Hatons-nous d'ajouter cependant qu'elle etait a cent lieues de se croire
+dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter qu'elle
+venait d'heberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi.
+
+
+[Illustration: Bravo, Suzanne! cria Louis.]
+
+Quant a Suzanne et aux garcons, ils etaient tout bonnement enchantes de
+leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas d'eloges sur
+leur compte:--concert de louanges auquel, du reste, la maman melait
+volontiers sa note grave.
+
+--Ce sont de braves garcons, disait-elle, apres le retour de ses fils.
+
+--Et qui ne boudent pas a l'ouvrage! ajoutait Louis.
+
+--Ni a table non plus!.... rencherissait Thomas, fort porte sur sa
+bouche, comme on s'en souvient.
+
+--C'est un titre de plus a ton amitie, intervint malicieusement Suzanne.
+
+--Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand serieux Thomas. Tu
+crois peut-etre m'avoir embroche avec tu pointe?.... Eh bien, ma soeur,
+apprends qu'un bon caractere et un bon estomac, ca voyage toujours
+ensemble, et mets-moi cette grande verite dans ton cahier de notes, ma
+petite Suzette.
+
+--Tu preches pour ta paroisse, mon grand frere. Ainsi donc, suivant-toi,
+les meilleurs garcons de notre petite colonie seraient?
+
+--Thomas Noel et Gaspard Labarou.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux mangeurs.
+
+--Tout doux! tout doux! monsieur mon frere, intervint Louis au milieu
+des eclats de rire: il me semble que vous avez une morale un peu
+egoiste...--Qu'en pensez-vous, maman?
+
+--Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu des
+coquins qui avaient un bien bel appetit....
+
+--Bon, Thomas, prends note de cela....
+
+--Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la veuve.
+
+--Exemple: Thomas Noel! glissa Thomas, avec une emphase comique.
+
+--Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracite pour te
+faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront longtemps
+deplume".
+
+--Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voila qui s'appelle
+couler proprement un homme. Attrape, espece de baliveau.
+
+Ceci s'adressait a Thomas, lequel repondit philosophiquement:
+
+--Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien a dire.
+Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? Est-ce
+parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode mieux du moins
+bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais?
+
+--C'est un peu pour cela, mon grand frere.... Au reste, c'est pur
+badinage, tu sais....
+
+--Non, non! a'ecria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas est un
+pince-sans-rire qui ne tire pas a consequence. Mais son copain Gaspard
+vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille.
+N'est-ce pas, maman?
+
+--Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme!
+
+--C'est la timidite, peut-etre.... hasarda Suzanne.
+
+--Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le gaillard
+ne navigue pas dans ces eaux-la. C'est un sournois, te dis-je. Vous
+verrez.--Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami a moi.... Qu'on
+me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-la qui vous regarde bien en face,
+avec ses grands yeux bleus, et qui rit de l'abondance du coeur.--Pas
+vrai, maman?
+
+Le petit Louis eprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation de sa
+mere.
+
+Neanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui repondit avec beaucoup de
+vivacite:
+
+--Oui, oui, frere.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si aimable!
+
+--Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noel, tu as deja trouve le moyen
+de remarquer chez lui toutes ces qualites-la?
+
+La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse:
+
+--Dame, mere, vous avez du vous-meme....
+
+--Si, si, ma fille. Jusqu'a plus ample informe, je le tiena pour un
+excellent garcon.
+
+--Et un bon camarade! rencherit Louis.
+
+--Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia l'entete
+Thomas.
+
+La conversation en resta la sur ce sujet, et, apres d'autres propos sans
+interet pour le lecteur, la famille Noel s'alla coucher.
+
+
+
+Pendant ce temps, chez les Labarou, une scene analogue sa passait.
+
+Le pere, distrait et songeur, fumait sa pipe pres d'une croisee ouverte.
+
+La mere et la fille, toujours occupees, tricotaient et cousaient autour
+d'une grande table de bois blanc, dressee au milieu de la piece servant
+a toutes fins: cuisine, salle a manger et salon de reception.
+
+En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppee et le coude appuye
+sur la table, avait fort a faire pour repondre aux questions multiples
+des deux femmes.
+
+Quant a Gaspard, dissimule dans l'ombre projetee par l'abat-jour de la
+lampe, il fumait, silencieusement, repondant seulement par monosyllabes
+quand on lui adressait la parole.
+
+Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le de de la
+conversation!
+
+C'etaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus interessee des
+deux: Euphemie, ou plutot Mimie,--car on ne l'appelait pas autrement
+dans la famille.
+
+Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tete, etait vraiment
+delicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes et la
+chevelure crepee d'une bohemienne. Avec cela,--autre contraste,--de
+beaux grands yeux d'un bleu tres tendre et la bouche meublee de dents
+fort blanches, quoique un peu espacees.
+
+Mais l'ensemble de la figure respirait plutot l'energie que la grace.
+
+La grace; lumiere ou vernis, qui est a la figure humaine ce qu'une bonne
+exposition est au tableau,--voila ce qui reellement lui manquait.
+
+Enfin,--pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de
+main,--bien qu'elle fut, en realite, une jolie fille, Euphemie Labarou
+manquait completement de seduction feminine, d'attirance, comme disent
+les bonnes gens.
+
+D'ailleurs, la suite de ce recit vous montrera qu'elle etait fort
+tyrannique en amour.
+
+Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jete son devolu, en savait quelque
+chose, probablement plus qu'il n'en eut voulu dire.
+
+Mais, outre ce defaut moral,--si toutefois c'en est bien un,--Euphemie
+Labarou avait une imperfection physique tres apparente, du moins quand
+elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... ou si peu!
+
+Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, etait supporte
+par des jambes si courtes, qu'en depit de ses robes longues, la pauvre
+"Mimie", lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et pesante
+d'une oie grasse.
+
+Aussi ne sortait-elle guere et, comme toutes les personnes sedentaires,
+aimait-elle fort a caqueter!
+
+D'ou il suit qu'elle etait a la fois joliment bavarde et passablement
+hargneuse dans ses appreciations.
+
+Pour le quart-d'heure elle s'employait a "deshabiller" de la belle facon
+sa voisine de l'autre cote de la baie, Suzanne Noel,--qu'elle n'avait
+pas meme entrevue, du reste.
+
+Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, a chaque
+trait lance contre la nouvelle venue, elle dirigeait du cote de Gaspard
+un regard en coulisse, charge de.... pronostics peu equivoques.
+
+Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manege, se
+contentant de fumer comme un pacha.
+
+--Nous etions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion....
+Pourquoi ces etrangeres viennent-elles, comme cela, se fourrer dans nos
+jambes?
+
+--Elles ne t'ont guere encombree jusqu'a cette heure!.... murmura
+Gaspard, en poussant des levres une grosse bouffee de fumee.
+
+--Je le crois bien! repliqua Mimie, avec un petit ricanement sec.
+D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passe tout votre
+temps avec elle, les deux garcons.
+
+--Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle.
+
+--Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les notres!
+
+--Prends patience, ma fille, intervint la mere. Sitot qu'ils auront mis
+leurs voisines a couvert, les enfants reprendront leur train de vie
+ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton pere et de Wapwi.
+
+--Pere?.... Il n'est guere rejouissant, surtout depuis quelques jours.
+On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus que moi.
+
+Jean Labarou, jusque la silencieux, releva la tete en entendant sa fille
+parler ainsi.
+
+--Tu ne te trompes qu'a demi, mon enfant, repliqua-t-il gravement. Je
+suis heureux que les garcons puissent rendre service a nos voisins,
+mais mon opinion sur leur compte n'a pas change: leur presence ici nous
+causera peut-etre des ennuis serieux.
+
+--C'est bien possible, tout de meme... murmura la jeune fille qui eut un
+rapide coup-d'oeil du cote de son voisin.
+
+--Puis, reprenant avec vivacite:
+
+--Quant a Wapwi, dit-elle eu riant aux eclats, parlons-en. Ce petit
+oiseau-la,--car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de meme,--passe
+la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, a
+pecher du poisson ou colleter des lievres.
+
+--C'est sa maniere a lui de se rendre utile, expliqua Arthur. Manques-tu
+de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enleve a sa micmaque
+de belle-mere?
+
+--Oh! pour ca, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, le
+cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais s'il
+nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journees
+seraient moins longues.
+
+--Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protege,--je lui
+en donne la permission; ca te distraira.
+
+--C'est une idee, cela, Arthur! et, a moins que pere et mere n'y mettent
+empechement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre matins....
+
+Et, comme les "bonnes gens" ne souleverent aucune objection, Mimie eut
+bientot fait d'organiser dans sa tete une belle et bonne reconnaissance
+en "pays ennemi," c'est-a-dire du cote oppose de la baie.
+
+
+
+IX
+
+WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR
+
+Deux mois se sont ecoules depuis l'installation de la famille Noel sur
+la rive orientale de la baie.
+
+La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que
+ne presentant certes pas l'apparence d'une de ces couteuses bonbonnieres
+que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez
+joli coup d'oeil. Avec ses chevrons depassant de plusieurs pieds
+l'alignement du carre, elle vous a un certain air de coquetterie agreste
+dont ne s'enorgueillissent pas mediocrement les ouvriers improvises qui
+l'ont batie.
+
+Si nous ajoutons que de ce larmier tres large partent d'elegantes
+colonnes de fines epinettes bien ecorcees, mais pas autrement
+travaillees, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison,
+nous aurons une idee de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne
+volonte, lorsque la necessite et l'isolement leur tiennent lieu
+d'experience.
+
+Aussi n'etonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la
+colonie Kecarpouienne ont l'intime conviction d'avoir edifie un palais.
+
+Tout est relatif en ce monde.
+
+Aussi l'ont-ils baptise le _Chalet_, sans epithete--comme s'il ne
+pouvait en exister d'autre dans le monde entier.
+
+Les travaux sont donc finis....
+
+Finie aussi, helas!--ou, du moins, bien entravee,--cette promiscuite de
+toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil echanges furtivement, ces
+chaudes poignees du mains donnees et recues, ces rencontres fortuites...
+qui sont le menu du festin des amoureux!...
+
+Ainsi le pense du moins, en son ame attristee, notre jeune ami Arthur
+Labarou, au moment ou nous le retrouvons.
+
+Il est en compagnie de son protege,--ou plutot de son fils adoptif,--le
+petit sauvage Wapwi.
+
+
+[Illustration: Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.]
+
+
+Wapwi a aujourd'hui pres de quinze ans.
+
+Il est souple, elance, grand pour son age, et surtout tres intelligent.
+
+Quant a son devouement pour petit pere,--comme il appelle Arthur,--c'est
+du fetichisme tout pur.
+
+Nous sommes dans la premiere quinzaine du mois d'aout.
+
+C'est le matin.
+
+Il est a peine six heures.
+
+Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive
+droite, tres escarpee a cet endroit, de la riviere Kecarpoui.
+
+En face d'eux, une grande epinette, a peine ebranchee sur un de ses
+cotes et jetee en travers du torrent, sert de pont pour communiquer
+entre les deux bords.
+
+Vers la droite, a une couple d'arpents de distance, une buee de vapeurs
+blanches monte de l'abime ou se precipite la riviere, dans sa derniere
+chute, avant de meler ses eaux a celles de la baie.
+
+Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prete tour a tour les
+nuances diverses de l'arc-en-ciel.
+
+--Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur a, son
+compagnon, penche vers lui.
+
+Wapwi ne repond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs,
+intelligents, se fixent sur son "pere" adoptif.
+
+Celui-ci reprend, en baissant encore la voix:
+
+--Tu vas traverser la riviere sur la passerelle et te diriger sous bois
+vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les
+jeunes Noel ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison
+et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu?
+
+
+[Illustration: Gaspard commence l'ascension du cap.]
+
+
+Au lieu de repondre, Wapwi s'eloigne vivement, courbe en deux, fait
+mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derriere chaque
+obstacle; rocher ou arbuste, et se livre a une pantomime des plus
+rejouissantes, s'adressant a un etre imaginaire.
+
+Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement.
+
+Arthur aussi rit de bon coeur, tout en evitant d'eclater...
+
+--Tres bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout....
+
+Wapwi redevient soudain serieux comme un manitou.
+
+--Quand tu seras parvenu a t'approcher d'elle, tu lui diras: "Petite
+mere Suzanne, petit pere Arthur vous attend. C'est, presse. Rejoignez-le
+sur le bord de la riviere, en face de la passerelle. Il sera la sur le
+plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher". Tu
+vois cela d'ici, tout droit.
+
+Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement
+assez eleve, couronne par un plateau ou verdissent des masses de sapins
+touffus.
+
+Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot:
+
+--C'est tout?
+
+--Oui... N'oublie pas ce qu'elle te repondra.
+
+--Petit pere sera content.
+
+Et l'enfant, leger comme un papillon, s'elance sur la passerelle
+tremblante, sans eprouver l'ombre d'un vertige a l'aspect du torrent qui
+bondit a vingt pieds au-dessous.
+
+Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil,
+compagnon inseparable de ses courses matinales dans la foret, il
+traverse a son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous
+assigne.
+
+A peine a-t-il disparu, qu'une tete emerge d'un fouillis de broussailles
+masquant une anfractuosite de la rive a pic, a quelques pieds de
+l'endroit ou s'est tenue la conversion rapportee plus haut.
+
+Cette tete, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et,
+trapu,--le tout appartenant a Gaspard Labarou.
+
+--Ah! c'est comme ca!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On
+verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de
+l'assassin.... Malheur a eux si!...
+
+Le reste de la phrase est ponctue par un geste sinistre.
+
+Et Gaspard s'elance dans la direction du nord, ne s'ecartant pas
+toutefois de la riviere, qu'il a sans doute l'intention de franchir a
+gue dans quelque endroit connu de lui seul.
+
+En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince
+epinette penchee au-dessus d'un endroit ou la Kecarpoui, profonde et
+retrecie, coule avec la rapidite d'un torrent.
+
+Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandouliere,
+grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur.
+
+L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche....
+
+Gaspard, suspendu par les mains, lache prise....
+
+Il est sur l'autre rive.
+
+Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'ecartant
+legerement de la riviere.
+
+Arrive au pied du cap, couronne d'un plateau boise, ou doivent se
+rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrete.
+
+Il est en nage.
+
+Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace.
+
+Il parait chercher a reconquerir son calme et fait mine meme de cacher
+la son fusil....
+
+Ses mains a plat pressent son front brulant....
+
+Mais bientot un eclair de rage froide passe dans ses yeux durs et,
+remettant son fusil en bandouliere, il commence l'ascension du cap!
+
+C'est comme un sauvage, avec des precautions infinies, qu'il met on pied
+devant l'autre.
+
+Pas une pierre ne roule.
+
+Pas une motte de terre ne s'egrene.
+
+Parvenu au niveau du plateau superieur, Gaspard risque un coup-d'oeil a
+travers les rameaux epais.
+
+Arthur est la, ecartant le feuillage et interrogeant le versant adouci
+de son observatoire qui regarde la mer.
+
+Se trouvant poste a, sa convenance la ou il est, Gaspard ne bouge plus
+et attend.
+
+Une demi-heure se passe.
+
+Puis une heure.
+
+Le soleil monte. L'ombre decroit.
+
+Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur eternelle des
+chutes et le vol rapide des oiseaux.
+
+Soudain, a deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi parait.
+
+--Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu
+venir.... Eh bien, l'as-tu vue?
+
+--Elle vient!.... repondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour
+avertir petit pere, qui sera content.
+
+Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit.
+Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre cote de la riviere.
+Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais!
+
+--Wapwi veillera et sifflera..
+
+Et, devalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de
+gravir, le jeune Abenaki disparut en un clin-d'oeil.
+
+Eut-il pris la direction oppose qu'il se fut heurte a Gaspard!
+
+Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement.
+
+L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-meme:
+
+--Decidement, le diable est pour moi. Tenons bon!
+
+
+
+X
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+Une vingtaine de minutes s'ecoulerent, pendant lesquelles l'amoureux
+Arthur pietina sur place, bouillant a la fois d'impatience et de
+crainte.
+
+L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquerait, grace aux
+evenements des derniers jours, une importance capitale a ses yeux.
+
+Depuis une semaine entiere, en effet, la jeune fille etait invisible
+pour lui.
+
+Que s'etait-il passe!
+
+Pourquoi madame Noel, apres avoir paru encourager ses amours avec
+Suzanne et meme s'etre pretee de bonne grace aux projets de mariage
+edifies par les deux jeunes gens, avait-elle tout a coup, du soir au
+lendemain, change completement sa maniere d'agir?....
+
+Pourquoi Suzanne elle-meme, l'air triste et les paupieres rougies, lui
+avait-elle fait un geste d'adieu desespere, la derniere fois qu'il
+l'avait apercue dans une fenetre du Chalet?...
+
+D'ou venait la mine soucieuse de sa mere, a lui, et la sombre
+preoccupation de son pere, surtout depuis ces jours derniers?....
+
+Autant de mysteres a penetrer.
+
+Autant de problemes a resoudre.
+
+Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors de sa
+connaissance et qu'il etait le pivot autour duquel s'enroulait le fil de
+certains petits evenements se succedant coup sur coup depuis quelques
+jours.
+
+Mais quelle etait la tete d'ou sortait tout cela, la main mysterieuse
+qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignee dont les mille
+mailles guettaient chacun de ses pas?....
+
+La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert
+son coeur a deux battants, narre par le menu l'histoire courte et naive
+de ses amours; il leur avait fait part de son ardent desir d'epouser
+Suzanne, aussitot la venue du missionnaire, en septembre prochain....
+
+Mimie avait battu des mains....
+
+La mere Helene s'etait detournee pour essuyer une larme....
+
+Quant au pere Labarou, plus sombre que jamais, il s'etait promene
+longtemps dans la cuisine, sans repondre, puis avait fini par faire un
+geste resolu et dire:
+
+--Il faut que cette situation s'eclaircisse et que la lumiere se fasse!
+Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de
+Pierre Noel, et ton sort se decidera!
+
+Arthur avait remercie son pere et, au petit jour, couru sur le plateau
+boise, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tot des
+nouvelles, ou du moins de faire part a Suzanne de ses esperances.
+
+Il en etait la!....
+
+Suzanne allait venir!!
+
+Elle venait!!!
+
+En effet, un pas leger froissait les feuilles seches tapissant le flanc
+du cap....
+
+La ramure s'agitait;...
+
+Une minute encore, et Suzanne parut!
+
+Elle semblait fort animee, la belle Suzanne.
+
+Ses joues rougies, l'eclat de ses yeux et la sueur qui perlait a son
+front disaient haut qu'elle avait couru et que l'emotion la dominait.
+
+--Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au jeune
+homme.
+
+--Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voila enfin! repondit Arthur, s'emparant
+des mains qui s'offraient et y collant ses levres.
+
+--Quelle imprudence vous me faites commettre!
+
+--Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir!
+
+--Et moi donc, est-ce que j'etais aux noces?... Ah! comme j'ai souffert!
+
+--Pauvre Suzette! La, vrai, vous avez pense un peu a l'abandonne?
+
+--Toujours, a chaque heure, a chaque minute....
+
+--Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! Votre mere
+me repond, a chacune de mes visites, que vous etes souffrante, que vous
+naviguez sur la baie, avec vos freres, ou bien qu'elle ne sait pas....
+Enfin, elle n'est plus la meme, votre mere....
+
+--Helas!
+
+--Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez....
+
+--Il le faut bien, mon Dieu!
+
+--Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?....
+Qu'avons-nous fait de reprehensible?.... Vous savez comme nos intentions
+sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse.
+
+--Oh! Arthur, ce n'est pas la que vous trouverez la source de tout ce
+qui arrive.
+
+--Vous savez quelque chose, Suzanne?
+
+--Peut-etre bien. Mais je ne suis pas sure.... je pourrais me tromper.
+
+--Parlez, parlez.
+
+--Eh bien, ma mere a recu une visite il y a une dizaine de jours.
+
+--Une visite!.... D'ici, de la cote?
+
+--Non, de Miquelon.
+
+--Par quelle voie?
+
+--Ce doit etre par notre barque, car l'etranger accompagnait Thomas.
+Vous savez que mon frere a ete toute une semaine au large, en compagnie
+de votre cousin Gaspard?....
+
+--Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absente pendant de
+longs jours, sous pretexte d'une excursion de chasse au loin. Mais il
+est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, chez nous,
+ses frasques.
+
+--Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, au
+contraire, ne pas le perdre entierement de vue et meme vous defier un
+peu de lui.
+
+--De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?....
+
+--Ecoutez, Arthur....
+
+Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage.
+
+Puis elle detourna soudain la tete et preta l'oreille.
+
+--Avez-vous entendu? dit-elle.
+
+--Non.
+
+--On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage.
+
+Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit ou son cousin, dans sa
+cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire.
+
+Puis, haussant aussitot les epaules:
+
+--Comme vous etes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du danger partout.
+
+--C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position premiere. Moi,
+si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, a la moindre
+alerte.
+
+--Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque ecureuil qui prend ses
+ebats.
+
+--Je vous disais donc: Defiez-vous de votre cousin; il a les yeux
+mechants....
+
+--Ah! ah!
+
+--.... Et je n'aime pas sa facon de me regarder.
+
+--Vous etes si belle!....
+
+--Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux rouges, il
+me dit avec un mauvais rire:
+
+--Qu'avez-vous, Suzanne?
+
+--"Rien qui vous concerne!" ai-je repondu brusquement.
+
+--"Vous etes-vous querelle avec votre amoureux?" a-t-il ajoute d'un air
+moqueur.
+
+--"Ca ne vous regarde pas!" Et je lui ai tourne le dos. Mais je l'ai vu,
+dans une vitre de la fenetre ou je me trouvais, serrant les poings et
+faisant un geste de menace.
+
+--Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne!
+
+--C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent.
+
+--Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons a votre visite de
+l'autre jour.
+
+--De l'autre nuit!--car c'etait la nuit.
+
+--Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne?
+
+--Il s'est enferme avec ma mere pendant une heure et j'ai ete emmenee
+dehors par mon frere, sous pretexte de ne pas troubler la conversation
+qu'ils eurent ensemble.
+
+--Ah! diable! fit Arthur, tres interesse.
+
+--Puis l'etranger est reparti, accompagne toujours de Thomas et de
+l'inseparable Gaspard.
+
+--De sorte que vous ne savez pas quel etait cet homme?
+
+--Si... Ma mere m'a dit que c'etait un vieil ami de mon defunt pere.
+
+--Que venait donc faire chez vous ce mysterieux personnage?
+
+--Voila precisement ce que je demande en vain a tous les miens, sans
+pouvoir obtenir d'autre reponse que celle-ci: C'est un parent eloigne,
+un ami de la-bas. Il faut le croire.
+
+--Mais votre mere, elle,--votre mere qui vous aime tant, bonne
+Suzanne,--a du vous donner quelques mots d'explications avant de vous
+soustraire a mes recherches.... je veux dire a ma vue.
+
+--Pauvre mere, elle est toute bouleversee de ce qui arrive.... Mes
+questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente de
+repondre: "Chere Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais tu
+ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible entre
+vous.... Quelque chose de terrible vous separe a jamais!"
+
+--Qui ou quoi peut donc nous separer, Suzanne?.
+
+--Helas!
+
+--Votre mere vous l'a dit?
+
+--Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliee!
+
+--Et c'est?....
+
+--Du sang!
+
+Arthur, foudroye, chancela.
+
+Un moment, la tete penchee, les bras battants, il demeura immobile.
+
+Mais il se secoua aussitot.
+
+--Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, je
+saurai s'il m'est permis de vous aimer.
+
+--Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse.
+
+--Demain matin, ici, a la meme heure.
+
+--Adieu donc! Arthur.... Ne desesperons pas.
+
+Le jeune Labarou la vit disparaitre par le sentier qu'elle avait pris
+pour revenir.
+
+Un instant plus tard, lui-meme redescendait la pente opposee, tout en
+murmurant:
+
+--Puisse mon pere effacer cette tache de sang qui nous separe!
+
+--Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en meme temps, _in petto_, le
+cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, de sa cachette
+embroussaillee.
+
+Puis le traitre ajouta:
+
+--Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais la! Tout de meme,
+si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au coeur, lui!
+
+Et il se glissa derriere Suzanne, evitant avec soin de se laisser voir.
+
+
+
+XI
+
+LE MEURTRIER ET LA VEUVE
+
+Environ vers six heures de cette meme matinee, une legere embarcation
+traversait la baie, de l'ouest a l'est.
+
+Elle atterrit en face du Chalet.
+
+Un homme d'une cinquantaine d'annees, barbe et teint bruns, chevelure
+grisonnante, sauta sur le rivage, ou il s'occupa aussitot a fixer
+solidement le grappin de l'embarcation.
+
+Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penche, vers le
+chalet, dont les murs blanchis a la chaux ressortaient, a une couple
+d'arpents du rivage, au milieu des arbres.
+
+Arrive en face de la porte d'entree, regardant l'ouest, il frappa deux
+coups...
+
+Une voix de l'interieur repondit....
+
+L'homme entra.
+
+--Jean Lehoulier! s'ecria la maitresse du logis, en reculant de deux
+pas.
+
+--Moi-meme, Yvonne Garceau!
+
+--Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?....
+
+--Je viens dire a la veuve de Pierre Noel: Oublions tous deux la scene
+du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter a nos enfants le poids des
+fautes de leurs peres.
+
+La veuve etendit tres haut son bras amaigri et s'ecria avec une sombre
+energie:
+
+--Moi, pardonner au meurtrier de mon epoux, du pere de mes enfants!....
+Jamais!
+
+--Ecoutez-moi....
+
+--Pourquoi vous ecouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous
+m'offrir?... Allez-vous rendre la vie a mon homme, que vous avez tue a
+coups de couteau?
+
+
+[Illustration: Arthur, fit-elle en tendant les mains au jeune homme.]
+
+
+Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serres, fit un pas vers
+son interlocuteur.
+
+Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa meme voix
+humble:
+
+--Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse,
+a tous deux, de cette epoque ou, libres encore, nous nous aimions et
+avions decide de nous unir par les liens sacres du mariage; je pourrais
+evoquer ces jours de larmes ou l'on nous forca de renoncer l'un a
+l'autre,--vous parce qu'un pretendant, plus riche s'offrait, moi parce
+que le service maritime me reclamait dans les cadres.... Mais ce n'est
+pas a la generosite de vos sentiments que je viens livrer assaut, par
+surprise: c'est a votre conscience d'honnete femme, c'est a votre coeur
+de mere que je veux frapper.
+
+--Une mere peut-elle pardonner a celui qui rendit ses enfants orphelins?
+
+--Une mere pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et,
+d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-meme n'a-t-il pas
+demande a son Pere la grace de ses bourreaux?
+
+--Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis
+impuissante.... Cette scene de meurtre me poursuit, me hante nuit et
+jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment meme ou je vous parle,
+je la vois; j'y assiste; je vous entends vous ecrier:
+
+--Ah! miserable traitre, apres m'avoir pris la femme que j'aimais, tu
+voudrais encore me voler ma reputation d'homme d'honneur, en m'accusant
+de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas
+te survivre!.... Car ce sont la vos propres paroles, Jean Lehoulier!
+Celui-ci ne broncha pas.
+
+Elevant seulement la main avec solennite:
+
+--Femme, dit-il, on vous a trompee, odieusement trompee!....
+Quelques-unes des paroles rapportees sont vraies,--les premieres! Les
+autres n'ont pas le sens commun.
+
+La veuve fit un geste pour protester.
+
+Mais Jean continua, sans le remarquer:
+
+--La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque
+jamais je n'ai touche une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas.
+Mais nous etions un peu gris,--Pierre surtout,--et vous vous souvenez
+comme il etait jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes....
+
+--Oh! bien a tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant
+un rapide regard a son premier amoureux.
+
+--Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en etait pas
+moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son _plumet!_ Si bien
+que, ce soir-la, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher
+son amitie que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences
+pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le deshonorer ni plus
+ni moins.... Etait-ce vrai, cela?
+
+--Vous savez bien que non.
+
+--C'est ce que je cherchai a faire penetrer dans sa cervelle en feu.
+Mais, "va te faire lan-laire!" il n'entendait plus rien, gesticulant,
+criant, me mettant le poing devant la face et pietinant autour de moi,
+comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille
+efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle,
+afin de l'empecher de me frapper.
+
+"Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois
+intervenir.
+
+"Je protestais toujours, evitant a dessein de hausser ma voix au
+diapason de la sienne. Mais tout de meme, la moutarde me montait au nez.
+J'avais des bouffees de colere, des envies folles de cogner.
+
+"Il vint un moment ou, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi,
+son couteau au poing.
+
+"Je tirai aussitot le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du
+bras gauche.
+
+"C'est en cherchant ainsi a me proteger, que j'eprouvai a, l'avant-bras
+cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont
+recu des coups de couteau.
+
+"La lame avait passe entre les deux os et ne s'etait arretee qu'au
+manche.
+
+"Je poussai un cri de rage et frappai a mon tour, sans voir,--car un
+nuage de sang faisait tout danser autour de moi.
+
+"Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge.
+
+"Des amis m'entrainerent....
+
+"Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien.
+
+Le front penche, les yeux sombres, elle semblait evoquer, par la
+puissance du souvenir, cette scene d'auberge ou son homme fut couche
+sanglant sur le carreau.
+
+Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche.
+
+Puis elle releva la tete et, regardant son interlocuteur bien en face:
+
+--Jean Lehoulier, dit elle avec une froide energie, vous mentez!
+
+--Madame!....
+
+--Vous mentez, vous dis-je!....
+
+--Yvonne!
+
+--Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une
+minute.
+
+Pierre ouvrait des yeux ebahis.
+
+Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre a coucher,--la
+sienne,--ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur.
+
+Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier plie
+en forme de lettre.
+
+Elle courut aussitot a la signature et la mettant sous les yeux de son
+ancien fiance de la-bas:
+
+--Reconnaissez-vous ce nom?
+
+--Sans doute: Robert Quetliven!
+
+--Eh bien, ecoutez bien ce qu'il m'ecrit:
+
+ SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852.
+
+
+ MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Cote du Labrador,
+
+ _Madame et vieille amie,_
+
+ J'apprends que vous etes sur le point de marier votre fille Suzanne
+ avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kecarpoui. Je
+ le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne
+ peut se faire. Votre defunt mari, _assassine mechamment_, il n'y a
+ pas encore une eternite, se leverait de sa tombe pour se jeter entre
+ les deux futurs conjoints.
+
+ Vous ne comprenez pas!...
+
+ Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila
+ courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua
+ votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Sales,
+ sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques
+ semaines...
+
+ Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir
+ au votre,
+
+ ROBERT QUETLIVEN.
+
+--Cette lettre est une infamie! s'ecria Jean Labarou,--a qui nous
+conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste.
+
+--Quoi! ne dit-elle pas la verite? riposta la veuve.
+
+--Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tue Pierre Noel!
+Mais c'est dans le cas de legitime defense, apres avoir use de tous les
+moyens de persuasion pour l'apaiser, apres avoir subi patiemment toutes
+sortes d'injures.... Encore, quoique abime par sa langue mechante,
+j'aurais patiente, je serais sorti, sans ce traitre coup de couteau qui
+me fit voir rouge.... Mon bras a frappe, mais ma volonte n'y etait pour
+rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible blessure recue
+sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrive.... Voyez, femme!....
+J'en porterai les marques toute ma vie!
+
+Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra a la veuve son
+avant-bras nu ou deux cicatrices indelebiles tranchaient, par leur
+blancheur livide, sur le ton bruni de la peau.
+
+La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste.
+
+Jean Labarou rabattit sa manche et continua:
+
+--Ah! Yvonne, comme j'ai regrette ce fatal moment d'oubli, ce mouvement
+involontaire qui poussa ma main armee droit au coeur de mon ami, Yvonne,
+vous le savez, en depit de ses defauts!--Mais il est des instants, dans
+la vie humaine, ou la chair se revolte contre l'esprit, ou le nerf est
+plus prompt que la volonte.
+
+J'ai subi les consequences de ce reveil intermittent de la bete dans
+l'homme....
+
+Suis-je donc si coupable, apres tout?
+
+La veuve ne repondit pas, tout d'abord.
+
+Elle se calmait. Elle paraissait ebranlee.
+
+L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, plein
+d'honneur, incapable de deguiser la verite.
+
+Les annees en blanchissant sa tete en avaient-elles fait un menteur et
+un lache?
+
+C'etait impossible.
+
+Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents emus
+qui vont au coeur; la parole, non appuyee d'une conviction chaleureuse,
+ne saurait arriver au plus intime de l'etre, comme la voix do Jean
+Lehoulier l'avait fait.
+
+Au fond de son coeur, elle sentait se reveiller, pour l'homme d'honneur
+incline devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, mais
+non coupable, cette indulgence attendrie qu'eprouvent les gens murs
+lorsqu'en fouillant dans les cendres du passe, il leur arrive d'en voir
+quelque etincelle non encore eteinte....
+
+Relevant enfin la tete, elle regarda Jean Lehoulier bien en face et dit
+d'un ton tres calme:
+
+
+[Illustration: La veuve ouvrit de grands yeux et eut un geste.]
+
+
+--Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont du se passer comme
+vous les racontez....
+
+--Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit le
+pere d'Arthur.
+
+--.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres
+feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma fille,
+elle-meme....
+
+--C'est juste, voisine: vous voulez des preuves?
+
+Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas ecrit de Saint-Pierre
+meme.
+
+--Et d'ou vous a-t-il donc ecrit, Yvonne?
+
+--D'ici meme.
+
+--D'ici?.... Il est donc venu?
+
+--Ne le saviez-vous pas?
+
+--Je savais que quelqu'un de la-bas est, en effet, debarque, il y a une
+quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon neveu
+Gaspard. C'etait donc lui?
+
+--C'etait lui; et c'est apres une longue conversation sur le malheureux
+evenement qui a divise nos deux familles, que nous en sommes arrives a
+la decision qu'il m'ecrirait cette lettre... "Avec ce papier, disait-il,
+vous n'aurez aucune difficulte a convaincre votre voisin qu'une alliance
+est impossible entre les Noel et les Lehoulier."
+
+--En effet, madame, les choses se fussent-elles passees comme ce
+Quetliven les arrange,--pour un but que je ne devine pas bien
+encore,--que je serais le premier a dire a mon fils: "Embarque-toi, mon
+gars, et va un peu la-bas faire ton tour de France."
+
+"Mais je ne veux pas que cet enfant souffre a cause de moi.... Aussi,
+prevoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes precautions.... Le
+missionnaire qui doit nous visiter cet automne,--c'est-a-dire dans un
+mois au plus,--vous apportera la preuve que les choses se sont bien
+passees telles que je viens de les raconter.
+
+--Et cette preuve?....
+
+--Ce sera le temoignage du mort lui-meme!
+
+La-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de Pierre Noel
+et se retira.
+
+
+
+XII
+
+OU GASPARD EPROUVE UNE SURPRISE DESAGREABLE
+
+Cette journee devait etre fertile en evenements.
+
+On eut dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des fleches
+dernier modele, faisant des blessures incurables.
+
+Vers le milieu de la traversee de la baie, Jean Labarou croisa, a
+quelques arpents de distance, un canot d'ecorce, a la fois solide
+et leger, qu'une jeune fille "pagayait" avec une surete de main
+incomparable.
+
+--Mais c'est Mimie! se dit le pere, un peu etonne.
+
+Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa
+voix, il hela:
+
+--Ohe! la, du canot!
+
+--C'est vous, pere?.... repondit-on, pendant que l'aviron
+s'immobilisait, appuye sur le plat-bord.
+
+--Oui, c'est moi. Ou vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette
+coquille de noix?.... Ce n'est guere prudent!
+
+--Oh! soyez tranquille, pere: je reviendrai tout a l'heure saine et
+sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque
+part par la....
+
+--Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mats contre
+un mechant "sabot" de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui
+te fait courir la haie.
+
+Les deux embarcations s'etaient; rapprochees.
+
+Aussi la jeune mariniere put-elle repondre en baissant la voix:
+
+--Vous gagneriez, pere.... Ne parions pas. C'est a Gaspard que j'en
+ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il
+faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin
+de se lever matin, vous le savez....
+
+--Tu me dis cela d'un air drole, petite Mimie! Que se passe-t-il
+donc?.... Serais-tu mecontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il
+te ferait des _traits_, par hasard?
+
+Et Jean Labarou, malgre ses propres preoccupations, jeta un long regard
+sur le beau et pale visage de sa fille.
+
+
+[Illustration--Ohe! la du canot, cria Jean Labarou.]
+
+Un double eclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire:
+
+--Peut-etre!.... Mais laissons la Gaspard et parlons un peu de mon frere
+Arthur.--Vous avez vu Mme Noel?
+
+--Oui.... Nous nous sommes expliques.... Tout ira bien de ce cote-la,
+j'espere. Nous en causerons avec ta mere.
+
+--Ah! que je suis contente, petit pere!.... Ce pauvre Arthur, il me
+faisait tant pitie avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est
+comme ca, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour,
+pere. A tantot!
+
+--A tout a l'heure, ma fille.
+
+Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne
+tarderent pas a se trouver hors de portee de la voix.
+
+La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre a son
+petit havre accoutume, pres de l'habitation Labarou.
+
+Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du
+Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive
+surelevee, toute enguirlandee de frondaisons touffues, qui trainaient
+jusque dans la mer, et disparut tout a coup au fond d'une petite anse,
+rendue invisible par les rameaux epais entre-croises en voute a quelques
+pieds de la surface de l'eau.
+
+Une fois la, plus rien!
+
+Gens de mer et gens de terre eussent ete bien empeches de denicher
+l'embarcation et son capitaine enjuponne.
+
+Mimie Labarou attacha son esquif a une branche de saule et attendit,
+debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'eclairs la
+saulaie bordant la rive.
+
+Quoique fort epais a hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, depourvu de
+feuillage a quelques pouces du sol, permettait au regard de penetrer
+jusqu'au Chalet des Noel, a deux ou trois cents pieds de la.
+
+Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile,
+les yeux fixes dans la meme direction.
+
+La demeurait sa rivale,--celle qui, tout en etant fiancee d'Arthur, n'en
+menacait pas moins son bonheur, a elle.
+
+Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui echappait insensiblement.... Un
+magnetisme etrange l'attirait de ce cote de la baie.... En depit de ses
+protestations d'amour, des ses elans passionnes, de ses serments meme,
+quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin....
+Ils ne se parlaient plus avec le meme abandon.... Les querelles
+surgissaient a propos de tout et de rien.... Bref, Mimie etait deja
+assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas
+tarder a lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre.
+
+Et elle se sentait vraiment de caractere a le faire, l'indolente mais
+energique Mimie!
+
+Voila pourquoi, secouant enfin son apathie, elle etait entree, ce
+matin-la, sur le sentier de la guerre.
+
+Wapwi, prevenu des la veille, devait la rejoindre, aussitot libre.
+
+C'est lui qu'attendait donc la jeune fille.
+
+Une demi-heure s'ecoula.
+
+Les coqs chantaient pres de l'habitation des Noel, et les oiseaux
+prenaient leurs ebats a travers la saulaie.
+
+Mais, de voix humaines, point.
+
+Tout semblait dormir.
+
+Soudain, un bruit leger se fit dans le feuillage, une respiration rapide
+haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivree
+entre deux rameaux doucement ecartes, a deux pouces au plus de son
+oreille.
+
+--Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il
+vient!
+
+--Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille
+facon,... m'as fait une peur!
+
+Effectivement etait toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant
+aussitot:
+
+--Tu l'as vu?
+
+--Je le suis depuis tantot.
+
+--D'ou vient-il?
+
+--Il espionne petite mere Noel.--Il est mechant l'oncle Gaspard.
+
+--Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir?
+dit amerement Mimie, sans relever la derniere observation.
+
+Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: "Dame, tu devais
+bien t'en douter!"
+
+Puis pretant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne:
+
+--Chut! fit-il, les voila tous deux!
+
+--Je veux voir et entendre.
+
+Et la jeune fille, aidee du petit sauvage, sauta aussitot sur la berge
+de la saulaie, tres epaisse a cet endroit de la rive, et fit quelques
+pas a travers l'enchevetrement de la vegetation.
+
+Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arreta et se blottit derriere un
+gros hallier, invitant, par une pression energique de la main, sa
+compagne a l'imiter.
+
+Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait a quelques pieds de
+la.
+
+Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde,
+alternaient dans le silence environnant.
+
+--Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue
+comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon
+malheur?....
+
+--Ne riez pas, Suzanne!... repliquait l'organe funebre,--celui de maitre
+Gaspard,--quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une
+destinee terrible, j'ai tremble pour vous, d'abord; puis la pitie m'est
+venue.... Et, comme de la pitie a l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai
+vite fait ce pas....
+
+--Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard!
+
+--Avez-vous le courage de rire en un pareil moment?
+
+--En verite, je devrais plutot pleurer, peut-etre? Le fait est, futur
+cousin, que si reellement un ruisseau de sang me separait, comme vous
+l'affirmez, de mon fiance Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez
+longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard,
+votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup
+d'amour et de foi chretienne effaceront bien vite....
+
+--Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et
+victime!
+
+--La! la! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zele et laissez-nous
+mener notre barque a notre guise. Quant a votre amour si desinteresse et
+si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chere Mimie, qui le
+merite bien plus que moi.
+
+--C'est la votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menacant.
+
+--C'est mon dernier mot, monsieur!
+
+--Peut-etre changerez-vous d'avis bientot...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noel. Sur ce, je voua souhaite
+le bonsoir.
+
+--Adieu, monsieur.
+
+Gaspard fit un pas pour s'eloigner. Mais il avait encore une vilenie sur
+le coeur:
+
+--A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon
+cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnete, celui-la.
+C'est madame Lehoulier, entendez-vous,--un nom tache du sang de votre
+defunt pere,--que vous vous appellerez, une fois mariee.
+
+--Mechant! murmura Suzanne avec degout.
+
+--Canaille! cria une autre voix, eclatante celle-ci, qui fit tressaillir
+Gaspard.
+
+Et, avant qu'il eut eu le temps de se reconnaitre, Euphemie Labarou, ses
+beaux cheveux crepes flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier
+etincelants, tombait debout devant lui.
+
+--Mimie! s'ecria Gaspard, reculant d'un pas.
+
+--Et bien, oui, c'est moi!.... Repete un peu ce que tu viens de dire,
+grand lache!
+
+Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphemie
+Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains:
+
+--Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, a coup sur, qui m'a
+conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea preventions
+contre vous, a cause de ce garnement-la... Mais, maintenant que je vous
+ai vue, et surtout entendue, je vais vous cherir comme une soeur.--Le
+voulez-vous?
+
+Pour toute reponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux
+jeunes filles s'embrasserent plusieurs fois.
+
+Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit
+sauvage se prit a pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai
+clown de cirque.
+
+Gaspard seul ne prit aucune part, cela se concoit, a l'allegresse
+commune. Il fit meme mine de s'eloigner. Mais Mimie le cloua net sur
+place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de replique:
+
+--Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmene avec moi, tu
+sais!
+
+Et tel etait l'etrange magnetisme exerce par cette singuliere fille, que
+le cousin courba la tete, sans meme repliquer.
+
+Il est vrai qu'un eclair de fureur, aussitot reprime, illumina un
+instant ses traits durs.
+
+Mais personne ne s'en apercut, car les jeunes tilles echangeaient leurs
+adieux.
+
+--Ne vous preoccupez de rien, Suzanne, disait Euphemie Labarou.... J'ai
+rencontre mon pere, tout a l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une
+entrevue avec votre mere....
+
+--Vraiment? interrompit l'autre.
+
+--Et il m'a dit, continua Mimie: "Tout ira bien!"
+
+--Il a vu ma mere: ah! que je suis heureuse!
+
+--Esperons, Suzanne, et au revoir!
+
+--Oui, petite soeur, au revoir!
+
+Euphemie et Gaspard se dirigerent vers le canot, sans echanger une
+parole.
+
+Gaspard s'etendit nonchalamment a l'avant, laissant a la capitaine Mimie
+le soin de manier l'aviron.
+
+Quant a Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes,
+il voulut prendre conge a sa facon de Mlle Noel,--c'est-a-dire en
+frottant la main de la jeune fille contre sa joue.
+
+Mais Suzanne le dispensa de ce ceremonial abenaki, en lui donnant tout
+bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui
+disant:
+
+--Va, cher petit, vers ton maitre, et raconte-lui ce que tu as vu.
+
+--Oui, petite mere; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrasse un....
+sauvage.
+
+Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, detala en riant
+silencieusement.
+
+Suzanne fit de meme, mais avec moins de retenue.
+
+Elle riait encore en arrivant au Chalet.
+
+
+
+XIII
+
+LE GUET-APENS ORGANISE
+
+Tout dormait chez les Labarou.
+
+La nuit, faiblement eclairee par un mince croissant de lune, etait
+sonore,--si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand
+silence de la nature endormie, traverse seulement par le monotone
+mugissement des cataractes.
+
+Deux heures venaient de sonner.
+
+La fenetre d'une sorte d'appentis, adosse au mur d'arriere de la maison,
+s'ouvrit doucement, et une tete brune, coiffee d'une casquette de
+loup-marin, surgit de l'entre-baillement.
+
+Cette tete tourna a droite, tourna a, gauche et se dressa meme en l'air,
+inspectant, ecoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui pouvait
+tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouie.
+
+Satisfait en apparence de son investigation, le proprietaire de la
+susdite,--maitre Gaspard, s'il vous plait,--mit un pied sur l'appui de
+la fenetre et, fort legerement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon.
+
+Puis il referma silencieusement la fenetre et s'eloigna a pas de loup.
+
+Arrive pres d'un hangar, servant de remise pour les agres, seines a
+peche, outils de charpentier, etc., notre homme y penetra, pour en
+sortir aussitot avec une hache et une _egohine_.
+
+Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongee dans le
+sommeil, il partit d'un pas releve, courbant le dos, se faisant petit
+comme un malfaiteur.
+
+Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrete, Gaspard se
+departit un peu de sa rigidite habituelle, ou plutot il releva son
+masque.
+
+Dans la foret, il etait chez lui, et les sapins a aspect de saules
+pleureurs devenaient ses confidents.
+
+
+[Illustration:--Mimie! s'ecria Gaspard, reculant d'un pas.]
+
+-Nom de nom--de nom--d'une vieille baleine morte de la pituite!....
+grommelait-il, en voila une journee pour toi, mon vieux Gaspard!... Tes
+plans dejoues!.... Un voyage aux Iles pour rien, l'oncle Jean devenu un
+petit saint aux yeux de la mere Noel, et, par-dessus tout, toi, vieille
+bete, surpris comme un ecolier en flagrant delit de trahison amoureuse
+par cette infernale Mimie, a qui le diable.... ou moi tordrons le cou un
+de ces jours!... Voila, ton bilan, mon bonhomme!
+
+Et, courbant la tete, Gaspard se rememorait les desastres subis la
+veille, en ce jour marque d'une pierre noire.
+
+--Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon chemin!... S'il
+n'etait pas la, Suzanne m'aimerait, peut-etre! Oui, elle finirait par
+m'aimer, a coup sur.... J'en ferais tant pour elle!... Je braverais les
+coleres du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe quoi!... J'irais
+lui tuer des ours jusqu'a la baie d'Hudson, pour le seul plaisir de lui
+en offrir les peaux....
+
+[Illustration: Couche a plat-ventre, Gaspard scia la surface de la
+passerelle.]
+
+Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes
+bienfaiteurs!.... He! qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi,
+apres tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends
+pas cent fois, en travail, le pain que je mange a leur table?
+
+Quant a Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce prefere pour qui rien
+n'est trop bon!....--"Arthur, prends garde a ceci, prends garde a
+ca!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard humide!....
+Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant pour toi!....
+Gaspard, mon garcon, veille bien sur lui; il est si delicat!"....--Voila
+les recommandations que j'entends tous les jours.
+
+J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu ronge, mon frein,
+depuis des annees!.... Un orphelin, un enfant sans pere ni mere, ca
+ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse pas crever de
+faim!...
+
+Et le malheureux, ingrat et lache, prenait ainsi plaisir a se forger des
+griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir d'endormir
+sa conscience et de colorer de pretextes trompeurs le sinistre projet
+qu'il allait accomplir!
+
+Il marchait toujours, cependant.
+
+Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des echos prolonges qui
+roulaient dans la vallee de la Kecarpoui.
+
+Bientot, ce fut un tonnerre ininterrompu et tres impressionnant, par une
+nuit comme celle-la.
+
+Gaspard, apres avoir gravi diagonalement la pente douce des premiers
+contreforts de la masse montagneuse, venait de deboucher sur la rive
+droite de la Kecarpoui.
+
+Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle
+laissait trainer dans l'eau tourbillonnante l'extremite des branches de
+sa face inferieure....
+
+Au-dela du torrent, le cap du Rendez-Vous,--ainsi baptise par l'amoureux
+jaloux lui-meme,--dressait ses hautes assises, herisses de buissons de
+sapins et couronne de coniferes epais.
+
+Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le second
+pour le plateau.
+
+--C'est la qu'ils viendront, au petit-jour,--se dit-il avec rage,--se
+moquer de ce pauvre Gaspard, enleve hier par une jeune fille contrefaite
+Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en depit de son beau
+visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et comme j'ai du
+paraitre sot aux yeux de la fiere Suzanne!.... Ah! mademoiselle Mimie,
+que vous allez donc me payer cher ce triomphe d'une heure et cet
+ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de Gaspard Labarou
+un petit garcon craintif quand vous etes la!.... Aujourd'hui, fiere
+Mimie,--que dis-je? dans quelques heures,--"vos beaux yeux vont
+pleurer", comme dit la chanson de Malbrough; le cadavre de votre frere,
+broye dans les chutes, ira peut-etre s'echouer devant votre porte, a
+moins que ce ne soit en face du chalet de sa fiancee!....
+
+Ici, Gaspard, tout en se disposant a s'engager sur la passerelle, parut
+avoir reellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au desespoir
+contemplant un corps sans vie.
+
+Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une decision infernale,
+l'affermit au contraire dans son projet.
+
+--Allons! fit-il avec une sombre resolution, c'est dit!.... Un quartier
+de roc, comme j'en vois un, la, dans le lit de la riviere, aura roule
+du haut du cap et fele le tronc d'arbre, pendant la nuit. Ce sera un
+accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut pas que la belle
+Suzanne appartienne a un autre que toi. Non, cela.... Plutot la mort!
+
+Et, resolument, il gagna le milieu de la passerelle.
+
+Arrive la, il deroula de sa ceinture une longue ficelle, armee d'un
+plomb de sonde a l'une de ses extremites.
+
+Laissant tomber le plomb dans un remous, ou l'eau ne faisait que tourner
+en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond solide et la
+passerelle.
+
+Puis, faisant un noeud a la ficelle, il revint sur ses pas.
+
+Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientot une jeune
+et mince epinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit et
+ebrancha avec sa hache.
+
+Il la coupa a la longueur voulue, apres avoir pris ses mesures sur sa
+ficelle.
+
+Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre.
+
+Plongeant alors un des bouts de la perche, preparee un instant
+auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la
+passerelle, comme un pilotis.
+
+--Comme cela, dit-il, je ne serai pas expose a ce que ce maudit pont se
+rompre sous mon propre poids, pendant que je serai a la besogne.
+
+Enfin commenca l'oeuvre infernale.
+
+Couche a plat-ventre, Gaspard scia avec son _egohine_ la face de la
+passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une epaisseur
+suffisante pour empecher l'arbre de se rompre par son seul poids.
+
+Puis, revenant en arriere, il contempla son travail.
+
+Rien n'etait visible, naturellement.
+
+Le mince trait de scie disparaissait completement aux regards, a
+quelques pieds de distance.
+
+Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant aussitot
+que le poids du sinistre ouvrier eut cesse de faire peser la passerelle
+sur lui.
+
+Tout allait bien.
+
+Le guet-apens etait superieurement organise.
+
+L'oeuvre de mort allait reussir!
+
+Gaspard Labarou eut un sourire de demon et reprit le chemin de son lit,
+disant:
+
+--Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle.
+Seulement, tu n'en reviendras pas!
+
+
+
+XIV
+
+DANS LE TORRENT
+
+Au petit jour,--c'est-a-dire vers six heures environ,--un jeune homme
+a l'air eveille, a la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine
+d'annees, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisees qui
+servent d'arriere-plan a la baie de Kecarpoui.
+
+Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle.
+
+C'etait Arthur Labarou, flanque de l'inseparable Wapwi.
+
+Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient gaiement.
+
+La matinee etait belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un beau
+rouge-feu, repandait sur le paysage cette clarte douce des premieres
+heures du jour, tiedissant a peine la fraicheur balsamique emanee,
+pendant la nuit, des arbres resineux de la foret.
+
+--Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur.
+
+--Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!....
+repliquait l'innocent Wapwi.
+
+--Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tete. Mais, moi,
+c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je vois de
+bien jolies choses, va!
+
+Wapwi, un peu etonne, promenait sa vue percante tout autour de lui: sur
+les croupes des collines mouchetees de verdure, sur le vaste golfe ou le
+roi de la lumiere jetait une poussiere d'or et jusque dans les gorges
+sinueuses de la riviere, d'ou montaient lentement des brouillards
+irises.
+
+Il n'apercevait que le panorama accoutume, qui valait certes bien la
+peine d'etre admire, mais qui ne l'emouvait pas autrement, l'ayant eu
+tant de fois sous les yeux.
+
+De guerre lasse, il se resigna a garder le silence et a s'avouer
+que "petit pere" Arthur etait bien mieux doue qu'un enfant abenaki,
+puisqu'il possedait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, l'autre
+en dedans.
+
+Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit auquel se
+livrait son compagnon.
+
+Voyant que celui-ci n'arrivait a aucun resultat et ne comprenait
+toujours pas, il lui dit, en lui tapant legerement sur la joue:
+
+--C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, etant
+trop jeune pour avoir eprouve le sentiment qui me fait voir tout en beau
+grace aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour!
+
+--L'amour! l'amour! repeta l'enfant. C'est donc ca, petit pere, que tu
+as dans le coeur pour petite mere?
+
+--Justement, mon fils! Tu y es! s'ecria Arthur, riant cette fois tout de
+bon.
+
+--Wapwi aussi l'aime bien, mere Suzanne! dit entre haut et bas
+l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rose sur les joues d'un petit
+sauvage.... Bonne, bonne, petite mere Suzanne!
+
+--Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne autant que
+belle!
+
+Puis il ajouta, songeur:
+
+--C'est drole, tout de meme.... Cet enfant aime reellement Suzanne
+autant que je l'aime moi-meme.... Seulement, ce n'est pas comme moi!
+
+Ainsi devisant, les deux promeneurs arriverent a la passerelle.
+
+Tout y etait en ordre ou, du moins, paraissait tel.
+
+Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques jours
+auparavant, avait les allures desordonnees d'une veritable cataracte.
+
+Les basses branches du tronc de sapin couche en travers trempaient dans
+le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient regulier,
+quoique assez inquietant.
+
+Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations!
+
+Ayant leve les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu un
+mouchoir blanc agite par une main de femme....
+
+En avant donc!
+
+Il s'elanca....
+
+Mais il n'avait pas fait la moitie du trajet, que la passerelle se
+rompit par le milieu et s'abima dans le torrent.
+
+Deux cris dominerent un instant le tapage des eaux heurtees: l'un
+pousse par une voix de femme,--cri de terreur! l'autre par un organe
+masculin,--clameur d'agonie!
+
+Puis... l'eternelle chanson des chutes!
+
+Les voix humaines s'etaient tues.
+
+Le gouffre entrainait sa victime.
+
+Ou etait donc Wapwi, le devoue enfant des bois?
+
+Allait-il laisser, perir son maitre, sans tenter un effort pour le
+sauver!
+
+Nous allons bien voir....
+
+Wapwi avait recu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour de
+son compagnon.
+
+Il etait donc la, le suivant des yeux, au moment ou la passerelle
+"'effondra, et, chose singuliere, a l'instant precis de la catastrophe,
+il pensait justement a la possibilite d'un accident de cette nature.
+
+Dire qu'il n'eut pas une seconde d'emotion terrible serait conraire a la
+verite.
+
+Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant le
+tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son etat
+d'ame....
+
+Nous dirions presque qu'il s'y attendait,--ou du moins que son
+instinct de sauvage l'avertissait que quelque evenement imprevu allait
+arriver,--si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, un
+pressentiment aussi rapide, que celui qui l'etreignit soudain au moment
+ou Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle.
+
+Domine par ce singulier pressentiment, il avait jete un rapide coup
+d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, a deux
+arpents au plus de distance.
+
+Et c'est justement a ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que
+pensait le jeune Abenaki, lorsque l'evenement redoute eut lieu.
+
+Sans meme pousser un cri, il prit sa course du cote de la chute, cassa
+en un tour de main une longue gaule de frene, devala sur le flanc
+escarpe de la rive et se trouva,--Dieu sait par quel miracle
+d'adresse!--sur une etroite corniche a fleur d'eau, saillant de quelques
+pouces en dehors de la muraille a peine declive qui endiguait le
+torrent, un peu en haut de la courbe formee par la nappe d'eau tombante.
+
+La riviere, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds de
+largeur; mais, comme elle taisait un leger coude vers l'est, le courant
+portait naturellement du cote ou se tenait Wapwi, et l'enfant pouvait
+esperer que son maitre passerait a portee d'etre secouru.
+
+C'est, en effet, ce qui arriva.
+
+Retarde dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du
+torrent, le troncon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir
+en tombant, n'avancait que par bonds et en executant une serie de
+mouvements giratoires, qui rapprochaient le naufrage tantot d'une rive,
+tantot de l'autre.
+
+A une dizaine de pieds de la corniche ou se tenait Wapwi, Arthur se
+trouva, pendant quelques secondes, a portee de saisir la perche tendue a
+bout de bras...
+
+--Prends, petit pere! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu ne
+veux pas m'entrainer a l'eau.
+
+Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son
+epave...
+
+Dix secondes apres, il etait dans les bras de Wapwi, sur l'etroite
+corniche.
+
+Au meme instant, ce qui restait de la passerelle s'abimait dans la
+chute...
+
+La premiere pensee du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un regard
+de reconnaissance; mais sa seconde, assurement, fut pour son jeune
+sauveur.
+
+Il le serra dans ses bras, comme une mere eut fait pour son enfant.
+
+--Mon petit Wapwi, lui dit-il en meme temps, tu m'as sauve la vie!....
+Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais la, dans l'abime
+creuse par la chute!.... Desormais, c'est entre nous a la vie a la
+mort,--souviens-toi de cela!
+
+Wapwi, les yeux etincelants de plaisir, frotta son front sur les mains
+du "petit pere".
+
+Cette naive caresse exprimait, dans l'idee du petit Abenaki, le comble
+du bonheur.
+
+Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses yeux
+s'agrandirent.... Son bras se dirigea du cote de l'est....
+
+--Petite mere Suzanne! dit-il.
+
+Arthur regarda.
+
+Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent dechaine, un enorme rocher
+se dressait a pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle geant,
+une blanche statue de femme, les bras et les yeux leves vers le ciel,
+semblait lui adresser une fervente action de grace.
+
+Nous disons: _statue!...._ Et elle en avait bien l'air, cette jeune
+fille agenouillee dans une immobilite en quelque sorte hieratique, les
+cheveux en desordre et pale comme une morte, laissant monter, elle, la
+vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux pieds
+de la Vierge immortelle!....
+
+Tres emu le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme s'il eut
+craint de troubler quelque mystique incantation.
+
+Suzanne s'etant relevee, il lui cria:
+
+--Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas la!.... Je tremble pour
+vous!.... Retournez la-bas!
+
+Et il lui indiquait la direction du Chalet.
+
+La "statue" s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses mains. Mais
+ses paroles n'arriverent point jusqu'aux naufrages, a cause du fracas
+des eaux.
+
+Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins.
+
+Quant a Arthur et son sauveur, ils escaladerent, non sans peine, la
+berge a pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle.
+
+Le guet-apens avait rate!
+
+
+
+XV
+
+OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE
+
+Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,--nous
+voulons dire dans Kecarpoui.
+
+Bien que le naufrage lui-meme se montrat tres sobre de commentaires,
+et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grace a
+l'imagination des femmes, un drame des plus noirs ou les pauvres
+sauvages de la cote jouaient le vilain role.
+
+C'est Gaspard qui emit le premier cette idee....
+
+N'avait-il pas, les jours precedents, decouvert des pieges et des
+trappes, tendues ci et la dans la savane, par des mains inconnues?
+
+Qui donc venaient chasser si pres des deux seules familles blanches de
+la baie, sinon les Micmacs du detroit de Belle-Isle?
+
+Et, d'ailleurs, a l'appui de cette these, ne pouvait-on pas supposer que
+les parents de Wapwi, irrites de l'enlevement de leur petit compatriote,
+rodaient autour de l'etablissement francais, dans le but de reprendre
+leur bien?....
+
+A cela Arthur repondait, en haussant les epaules:
+
+--Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu sais
+bien que Wapwi n'a pas de parente micmaque, puisqu'il est Abenaki et
+vient du sud!....
+
+--D'accord; mais il y a sa belle-mere,--sa belle-mere inconsolable!
+
+Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux.
+
+--Oh! la! la!... cette grande guenon qui battait son beau-fils a coup de
+trique, comme s'il eut ete un simple mari?.... En voila une femme pour
+se faire du mauvais sang a cause qu'il est parti!
+
+--He! bon Dieu, c'est peut-etre leur facon d'aimer, a ces brigands-la!
+
+
+[Illustration: La passerelle se rompit et a'abima dans le torrent.]
+
+
+--Les vraies meres, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre vieux que
+nous avons ensable la-haut, dans la savane, doit avoir d'autres soucis
+que de courir apres un enfant qu'elle haissait comme peste.
+
+--Alors, c'est par pure mechancete qu'ils ont fait le coup,--si
+toutefois quelqu'un a touche a la passerelle.
+
+--Pas mechants, pas mechants sans raison, les sauvages!.... murmura
+Wapwi.
+
+Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais;
+
+--Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas defendre tes amis.
+
+--Gaspard! fit Arthur, elevant le ton.
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui.
+
+--Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler?
+
+--Il a sauve ma vie, Gaspard!
+
+--La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait la, a point nomme.
+
+--Quand tu y aurais ete toi-meme, je parie bien que tu ne serais pas
+arrive a temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait.
+
+--Peut-etre!.. On ne sait pas....
+
+Et le cousin ajoutait en lui-meme: "Ah! mais non, par exemple. Pas si
+bete!"
+
+Ces propos s'echangeaient sous l'auvent du hangar ou se serraient les
+articles necessaires a la peche et ou se preparait le poisson destine a
+etre encaque.
+
+Ce hangar, assez vaste, etait divise en deux compartiments; l'un ou se
+faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie.
+
+Une petite forge, munie de sa large cheminee, y etait attenante.
+
+C'est dans cette derniere partie de l'edifice que se tenait le
+plus souvent Wapwi, en qualite de souffleur du pere Labarou, le
+maitre-forgeron.
+
+Quant il n'etait pas a son soufflet, Wapwi ne quittait guere Arthur, a
+moins que ce ne fut pour aider les deux femmes.
+
+Car il ne se menageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son
+pouvoir pour se rendre utile.
+
+Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille, a
+l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion de
+lui temoigner son aversion.
+
+Quinze jours s'etaient ecoules depuis la catastrophe de la passerelle.
+
+Peu a peu, le souvenir de cet etrange accident s'affaiblissait dans
+l'esprit des interesses.
+
+Arthur lui-meme n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus penser.
+
+Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occupe.
+
+Et c'etait.... Wapwi.
+
+Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tete avec un
+accident vieux de deux semaines?
+
+Nous sommes force de faire ici un aveu, un bien penible aveu....
+
+Wapwi--ce modele de gratitude, ce vase contenant la quintessence de
+l'affection filiale,--Wapwi avait un defaut, un grand defaut:
+
+Il etait chauvin!
+
+On avait accuse, apres l'accident de la riviere, ses compatriotes
+cuivres d'avoir organise ce guet-apens odieux, en faisant tomber un
+enorme caillou, arrache des flancs du cap...
+
+Wapwi voulait prouver la faussete de ce soupcon en retrouvant les deux
+ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois en possession
+de cette piece justificative, on verrait bien, oui ou non, si le tronc
+de l'arbre avait ete scie ou s'il s'etait rompu sous un choc pesant.
+
+Qu'il reussit a mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et tout
+de suite les soupcons etaient detournes pour se voir reporter sur le
+veritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de designer, le cas
+echeant.
+
+Voila a quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant.
+
+Il avait bien fait des recherches des deux cotes de la baie, le long du
+rivage.
+
+Mais, sans doute, le courant de la riviere avait entraine au large les
+deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches,
+car il n'avait rien trouve.
+
+--Ils seront descendus jusqu'a Belle-Isle.... se disait Wapwi, ou bien
+ils sont alle s'echouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il faudra que
+j'aille par la, l'un de ces jours.
+
+"Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages ont
+fait le coup.
+
+"Mais s'il y a un trait de scie a l'endroit de la rupture, le
+coupable... c'est... l'oncle Gaspard!
+
+"Les sauvages ne trainent pas de scie avec eux, quand ils vont en
+expedition.
+
+"Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni
+Abenakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir
+decouvertes pres de la riviere, Wapwi sait mieux que personne qui les a
+tendues, puisque c'est lui-meme....:
+
+"Il faut bien que la marmite de la mere Labarou soit fournie du gibier!"
+
+Et, sur ce raisonnement tres juste, comme canevas, Wapwi brodait les
+plus fantastiques fioritures.
+
+Pour legende a ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces mots:
+je veillerai!
+
+De l'autre cote de la baie, chez les Noel, les choses continuaient aussi
+d'aller leur train ordinaire.
+
+L'accident de la passerelle avait, sans doute, cause une vive alerte,
+surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribue la rupture a
+une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou pesant plusieurs
+tonnes.
+
+Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie.
+
+Quant a ce qui avait fait choir ce caillou, les avis etaient
+partages....
+
+Etaient-ce les pluies torrentielles des jours precedant la catastrophe
+ou la main criminelle des sauvages?
+
+Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard.
+
+Les autres opinaient pour une degringolade accidentelle.
+
+Personne, on le voit,--pas plus a l'est qu'a l'ouest de la baie,--ne
+soupconnait que la passerelle eut ete sciee malicieusement.
+
+Telle etait la situation dans les premiers jours de septembre.
+
+Ajoutons cependant qu'a l'est comme a l'ouest, chez les Noel, comme chez
+les Labarou, certains remue-menage inusites, un branle bas general de
+nettoyage, divers travaux de couture et autres preparatifs ayant une
+signification enigmatique... laissaient prevoir que quelque evenement
+memorable devait se passer sous peu.
+
+En effet, le 15 septembre,--c'est-a-dire dans une dizaine de jours au
+plus, une grande visite etait attendue....
+
+Celle du missionnaire!
+
+Or, a l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage entre
+gens de race blanche serait celebre a Kecarpoui....
+
+Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Noel!
+
+Il avait bien aussi ete question d'unir Gaspard et Mimie.
+
+Mais les deux fiances, d'un commun accord,--ou plutot
+desaccord,--avaient remis la partie au printemps suivant.
+
+Jusque la, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts.
+
+
+
+XVI
+
+DEUX COMPERES
+
+La goelette courait, babord amures, vers la cote, pendant qu'a droite
+defilait rapidement le littoral tourmente de Terreneuve.
+
+Bien qu'a une dizaine de milles de distance, la ligne boisee des pointes
+et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forets se
+dessinaient successivement, et avec une grande nettete, sur l'horizon de
+l'est, a mesure qu'on avancait vers le nord.
+
+Il etait sept heures du soir.
+
+Thomas Noel, enveloppe d'un impermeable de grosse toile huilee et coiffe
+d'un chapeau egalement a l'epreuve de l'eau, tenait la barre.
+
+A ses cotes, la pipe aux levres et le regard obstinement fixe sur la
+cote nord, un jeune homme, a l'air renfrogne et dur, etait debout,
+gardant son equilibre en depit de la houle, par un simple mouvement des
+reins.
+
+Ce garcon-la devait avoir le pied marin, car cette houle, tres haute et
+rencontree de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple
+bouchon do liege.
+
+Mais, soit habitude, soit preoccupation, le personnage en question
+semblait aussi a son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des
+vaches,--comme les marins appellent dedaigneusement la terre ferme.
+
+C'etait,--on l'a devine,--Gaspard Labarou.
+
+Les deux comperes, revenaient d'une courte excursion de peche le long
+du littoral francais,--_french shore_--, de Terreneuve; et, apres
+avoir prepare temporairement leur poisson, ils se hataient de regagner
+Kecarpoui pour l'encaquer definitivement.
+
+Toutefois, au moment ou nous les mettons en scene,--le 12 septembre
+au soir,--leur conversation n'avait aucunement trait a leur metier de
+pecheurs.
+
+--Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guere perseverant et je te croyais
+plus solide.... Quoi! parce que tu as manque ton coup une premiere fois,
+te voila decourage et pret a abandonner la partie!....
+
+--Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque!
+repondait Gaspard, les dents serrees.... Une affaire si bien montee!...
+Un coup si superieurement organise, manquer cela, a quelques secondes
+pres!--Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fut arrive seulement une
+demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut!
+
+--Ah! pour ca, oui!... Et un rude plongeon, encore!
+
+--Et j'aurais le chemin libre pour arriver a ta soeur!
+
+--Rien de plus vrai. Pas un concurrent a trente lieues a la ronde!
+
+--Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.
+
+--Dame!....
+
+--Une deveine de pendu....
+
+--Un peu.
+
+--Et manger son avoine en grincant des dents.
+
+--Le fait est que ta position....
+
+--Eh bien, oui, ma position...?
+
+--Est assez humiliante.
+
+--Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, ma position!
+
+--Ah! bah!
+
+--De quelque cote que je me retourne, je ne vois que des visages
+soupconneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; mon
+oncle et ma tante me semblent tout "chose"; Arthur parait envahi par
+de vagues soupcons; quand a ce petit Abenaki de malheur, il me fait
+toujours l'effet de mijoter quelque complot contre moi....
+
+--Imagination que tout cela, mon camarade!
+
+Gaspard, sans repondre, reprit apres un instant d'absorption en
+lui-meme:
+
+--Quant a chez-vous, je devine aussi des sentiments de defiance a mon
+egard.
+
+--Tu es fou... Personne a la maison n'a l'ombre d'un soupcon.
+
+--Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observe ta soeur?
+
+--Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont se
+marier: elle ne pense qu'a ses toilettes.
+
+--A cela et a autre chose, je le jurerais!
+
+--A quoi donc?
+
+--A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de....
+
+--De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois.
+
+--Tu dis bien: de l'accident,--car c'en est un; il faut que c'en soit
+un!
+
+--On y aidera; va toujours.
+
+--Je lui ai revele, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis par mon
+oncle.
+
+--Et tu as bien fait. Je te l'avais conseille du moment que j'ai appris
+la chose.
+
+--Mais j'ai un peu farde la verite, en la laissant sous l'impression que
+mon oncle avait ete l'agresseur.
+
+--Il parait que c'est notre pere qui a tape le premier, remarqua
+tranquillement Thomas.
+
+--L'oncle Labarou pretend cela, du moins; mais c'est a prouver.
+
+--La mere Noel est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus
+a revenir la-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps,
+affirme-t-elle.
+
+--Elle est de bien bonne composition, ta mere!.... et j'en connais qui
+ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation interessee...
+
+--Laissons la ma mere, veux-tu? fit remarquer Thomas.--Ce qu'elle fait
+est bien fait.
+
+Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus.
+
+Pendant quelques minutes, on garda le silence.
+
+La goelette courait allegrement, grand largue, vers la baie de
+Kecarpoui, dont on commencait a distinguer les pointes.
+
+Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on
+embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux "bonnes
+gens".
+
+Mais, precisement, la brise se prit a mollir petit a petit.
+
+Gaspard en fit la remarque.
+
+--Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lache pas tout a
+fait!...
+
+--Ce n'est qu'une accalmie, repondit Thomas, apres avoir observe le
+firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre
+des forces.
+
+--Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?....
+
+--Grand vent et grande mer; nous voici a l'equinoxe.
+
+--Ma foi, tant pis!
+
+--Pourquoi dis-tu cela?
+
+--Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit sur l'Ilot
+du large, tu sais?....
+
+--A l'entree de la baie?.... Je connais ca. Mais qu'allez-vous faire la?
+
+--La guerre, mon vieux; une guerre a mort aux canards, outardes
+et autres volatiles qui viennent, a maree basse, s'y empiffrer de
+mollusques et de graviers.
+
+--Ah! ah! fit Thomas.
+
+Puis il s'arreta une seconde pour reflechir. Apres quoi, regardant
+fixement son ami:
+
+--Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne connais
+plua rien aux signes de l'air!
+
+--Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner
+de gibier les deux maisons, en vue des..... noces!
+
+Et Gaspard prononca ces derniers mots sur un ton si singulier, que son
+compagnon fixa encore sur lui un regard narquois.
+
+--Hum! hum! fit-il a voix basse.
+
+--Tu dis?.... interrogea l'autre.
+
+--Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'a maree
+haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-etre une
+vingtaine de pieds d'eau vers l'ilot?
+
+--Ca ne m'etonnerait pas. Nous approchons de l'equinoxe, et il a tant
+vente de l'est!
+
+--Et vous aller passer la nuit la, Arthur et toi?
+
+--Une partie de la nuit, du moins. C'est a maree basse et vers le
+commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la petite
+greve, par bandes incroyables.
+
+
+[Illustration:--Quel coup?... Voyons, quelle est ton idee?
+
+
+--Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain tres
+preoccupe.
+
+--Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant de son
+trouble.
+
+--Oh! rien.... Ca serait pourtant un beau coup! marmotta le jeune Noel,
+comme se parlant a lui-meme.
+
+--Quel coup?.... Voyons, quelle est ton idee?
+
+--Une hallucination.... qui me passe tout a coup devant les yeux!
+
+--Et cette hallucination te fait voir?....
+
+--L'un de vous deux abandonne par son compagnon sur l'ilot....
+
+--Hein! fit Gaspard, sursautant.
+
+--Et disparaissant sans laisser de traces, emporte par la maree
+montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher.
+
+Gaspard eut une seconde de stupefaction et devint tres pale.
+
+Il regarda son compagnon.
+
+Mais celui-ci, le coup porte, semblait uniquement occupe de sa barre de
+gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie.
+
+On arrivait
+
+Plus un mot ne fut echange.
+
+Les deux hommes, apres une course d'un petit quart-d'heure vers le fond
+du bras de mer, abaisserent les voiles, jeterent l'ancre et descendirent
+dans la chaloupe du bord, pour debarquer.
+
+Au moment ou Gaspard etait depose sur la rive ouest par son
+compagnon,--qui, lui, devait traverser seul de l'autre cote,--il lui dit
+d'une voix etrange:
+
+--Nous reverrons-nous demain?
+
+--Je ne crois pas. Il est mieux que tu penses seul a ton affaire.
+
+--Comme tu voudras. Mais, si je me decide, me jures-tu le silence?
+
+--Je ne trahis jamais un ami.
+
+--Et m'aideras-tu ensuite a obtenir la main de Suzanne?
+
+--Mon compere, si ce n'etait pour te donner a Suzanne, pourquoi donc me
+melerais-je de votre rivalite entre cousins?
+
+--Ecoute, Thomas.... Si jamais je deviens ton beau-frere, nous ferons de
+beaux coups, tous deux, je ne te dis que ca!.... Tu es un homme, et je
+me sens de taille, moi aussi, a faire autre chose que la petite peche,
+pres des cotes.
+
+--Voila qui est parler.... Bonne chance, mon vieux, et... du nerf!
+
+--A revoir. Il y aura du grabuge dans la baie, apres-demain!
+
+Les deux comperes se quitterent, sur ces mots, et regagnerent leur
+logis.
+
+
+
+XVII
+
+LE DRAME DE LA SENTINELLE
+
+Comme, tres probablement, il ne devait pas s'ecouler plus de deux ou
+trois jours avant l'arrivee du missionnaire, on s'employait ferme des
+deux cotes de la baie.
+
+Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, dea
+monceaux de gibier a plume.
+
+Aussi, des l'heure convenue, les deux cousins sont a leur poste.
+
+La nuit s'annonce belle.
+
+A part de grands stratus, allonges tout la-bas sur l'horizon de l'est,
+vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouate ci et la de
+petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des
+etoiles.
+
+Rien a craindre, par consequent, des caprices de la mer.
+
+Il est vrai que les chutes de la Kecarpoui font un vacarme inaccoutume
+et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, dans la
+cime des sapins....
+
+Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre bruit
+vous a des sonorites si etranges!....
+
+Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs!
+
+Les fusils sont deposes avec precaution a l'avant de la chaloupe, les
+rames mises en place, et vogue la galere vers _l'Ilot du Large_!
+
+Cette ile minuscule,--appelee aussi la _Sentinelle_,--git par le travers
+de l'ouverture de la baie, a quelques encablures en dehors d'une ligne
+qui passerait par ses deux pointes extremes.
+
+A maree basse, c'est une agglomeration de rochers, bordes d'une etroite
+lisiere de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents pieds de
+developpement irregulier.
+
+Mais la maree haute, surtout quand elle est poussee par le vent d'est
+soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque fois
+de plus de douze pieds d'eau.
+
+Il faut donc profiter du _baissant_,--comme on dit ici pour reflux--, si
+l'on veut faire un sejour de quelques heures sur la _Sentinelle_, dans
+un but de chasse ou de peche.
+
+Or, les deux cousins, marin fort experimentes deja, ne pouvaient ignorer
+cette circonstance.
+
+Aussi la lune n'avait-elle pas decrit plus d'un tiers de l'arc de sa
+course nocturne, lorsqu'ils s'embarquerent.
+
+La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'elevation des astres
+au-dessus de l'horizon septentrional disait a l'oeil entendu qu'il etait
+entre onze heures et minuit.
+
+Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner l'ilot.
+
+Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes.
+
+On ne parlait pas. Mais on nageait ferme.
+
+Une veritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les pensees
+des rameurs.
+
+Et il y a mille a parier contre un que la meme cause agissait chez
+chacun d'eux.
+
+Donc, a part le claquement cadence des rames entre les tolets et le
+bruit grandissant des chutes de la Kecarpoui, aucune parole humaine
+ne reveillait les echos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppe
+d'ombre, semblait se reculer de cent toises a chaque effort dea rameurs.
+
+La belle nuit!
+
+Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, dans la
+primeur de la vingtieme annee, devait battre librement en cette soiree
+de septembre, tout embaumee des senteurs balsamiques qu'apportait la
+brise du nord!
+
+Eh bien, non!
+
+Le coeur de ces adolescents, exuberants de force et de sante, secouait
+au contraire leur poitrine par ses heurts inegaux.
+
+L'amour, la plus forte des passions,--surtout a cet age de la vie--les
+tenait crispes sous son etreinte....
+
+L'evolution morale inevitable etait arrivee pour eux; le coup de
+foudre du premier amour,--et du premier amour dans les circonstances
+particulieres d'isolement ou ils se trouvaient,--venait de les
+frapper....
+
+Et la fatalite voulait que ce fut la meme femme que les deux cousins
+convoitassent!....
+
+Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, ou les etoiles
+scintillaient a peine a travers l'ouate serree de l'atmosphere et ou le
+moindre bruit se repercutait d'une facon insolite?....
+
+Ce qui allait arriver?
+
+C'est le DRAME,--le drame que se racontent encore, autour de
+l'atre abrite ou pres du feu de campement, les pecheurs de la cote
+labradorienne ou les aborigenes des savanes interieures.
+
+
+--Hop! ca y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais!
+
+--Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt minutes pour
+faire deux milles....
+
+--Pas davantage, tu crois?
+
+--Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de temps.
+
+--C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais la
+boule, vous!
+
+--C'est que je ne suis pas amoureux, moi! repliqua Gaspard, avec une
+intonation etrange.
+
+Puis il ajouta, d'une voix blanche:
+
+--Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette cote maudite?
+
+--Qui? dit aussitot Arthur, en haussant les epaules; mais ma soeur
+Euphemie, parbleu!.... D'ou sors-tu donc ce soir?
+
+--Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, ma cousine
+ou plutot ma soeur!..... Mimie, ah!
+
+--Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drole dans ce nom-la?.... Il me semble que
+tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques semaines, et
+que tu n'etais pas si dedaigneux a l'endroit de ma soeur! Est-ce que
+l'arrivee de nos voisines auraient deja eteint ton beau feu?
+
+--Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton rogue; et,
+surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette nuit. Ca
+m'agace, oh! la, la!
+
+Et Gaspard accompagna cette onomatopee d'un geste si menacant,
+qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter:
+
+--Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me voici eclaire
+tout de bon.... Ah! le sournois!
+
+Et la figure un peu effeminee du frere de Mimie blanchit sous son hale.
+
+
+Gaspard fit un geste vague, mais ne repondit pas.
+
+La chaloupe abordait, du reste.
+
+Une toute petite crique s'echancrait dans la masse rocheuse, du cote
+ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserre entre deux
+caps jumeaux.
+
+C'est la qu'on atterrit.
+
+Le grappin fut aussitot jete par-dessus bord et transporte vers le fond
+de l'anse, jusqu'a l'extremite de sa chaine.
+
+La mer monte si vite en ces parages, que cette precaution n'etait pas
+inutile, si l'on voulait s'eviter le desagrement de se jeter a la nage
+pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner a terre.
+
+Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, du fusil
+destine a l'hecatombe qui se preparait et de quelques provisions de
+bouche....
+
+Et les deux cousins gagnerent aussitot leurs postes, sortes de niches
+dominant la greve en hemicycle ou venaient s'ebattre a maree basse les
+palmipedes de la region avoisinante.
+
+Des hauteurs ou ils etaient installes, a une cinquantaine de pieds
+tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux,
+pouvaient balayer toute la greve.
+
+Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui oseraient
+s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en rechappait
+quelques-uns sans blessures.
+
+Quand tous ces preparatifs furent termines, minuit avait du sonner au
+cadran celeste.
+
+La mer etait tout a fait basse.
+
+Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder a surgir
+de tous cotes pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette de
+mollusques et de graviers.
+
+Deja meme, de divers points de l'horizon embrume par quelques buees
+nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte de diane
+sonnee trop tot par quelque palmipede affame.
+
+Les chasseurs, le fusil charge, l'oeil et l'oreille aux aguets,
+attendaient, en soufflant mot.
+
+Soudain Gaspard, s'etant retourne vers le fond de la baie, s'ecria:
+
+--Hein! qu'est-ce que c'est que ca?
+
+--Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face.
+
+--Une lumiere chez nos voisins!
+
+--C'est un fanal.... Ca se deplace.
+
+--On dirait un signal; la lumiere est tournee en cercle, a bout de bras.
+
+--C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous ne
+pouvons savoir.
+
+--Peut-etre bien!....
+
+Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait
+ses prunelles sombres au sein des demi-tenebres flottant sur la baie.
+
+Puis il ajouta d'une voix amere:
+
+--Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se demene ainsi dans
+la nuit, au lieu de dormir honnetement dans son lit!
+
+--La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'epaules. Quelle
+femme se hasarderait sur la greve, au beau milieu de la nuit?
+
+--Une amoureuse, parbleu!
+
+--Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, a
+pareille heure, sur la rive de la Kecarpoui?
+
+--Des signaux a son amant! repliqua Gaspard avec une rage concentree.
+
+Puis il ajouta a mi-voix, comme s'il se fut parle a lui-meme:
+
+--La gueuse! Malheur a elle! malheur!....
+
+--Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux entendre
+un bruit etrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve, a l'orient,
+repercute par les mille echos de la baie.
+
+C'etait la brise de l'est qui s'elevait, le fameux nordet, lequel, apres
+s'etre repose vingt-quatre heures, revenait a la charge avec des forces
+nouvelles.
+
+Gaspard, que cette interruption des elements avait, fort a propos,
+empeche de repondre, ecouta lui aussi ce souffle fraichissant de seconde
+en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement.
+
+Un etrange sourire arqua ses minces levres et il dit d'un ton degage,
+qui contrastait singulierement avec sa voix menacante d'un instant
+auparavant:
+
+--Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ca qui va nous amener
+les canards.
+
+Comme si elle n'eut attendu que cette reflexion, une forte volee de
+palmipedes parut a quelques encablures vers l'est, faisant retentir les
+echos de couin! Couin! assourdissants.
+
+L'instinct du chasseur se reveilla aussitot chez les deux rivaux, et
+chacun se tapit dans sa niche.
+
+Cependant, les canards s'etaient abattus avec grand fracas sur la petite
+baie et se dehanchaient dans un meli-melo de contremarches pesantes,
+tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules.
+
+Tout a coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... quatre coupa
+de feu eclatent dans la nuit.
+
+Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels bruits
+d'ailes!!
+
+Une nuee de volatiles s'eleve dans les airs, tournoie, s'eloigne un
+peu, tournoie encore, hesite pendant quelques secondes, puis revient
+stupidement s'abattre sur la plage abandonnee un instant auparavant.
+
+Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur
+embuscade, de ramasser les blesses et les morts et de les jeter dans
+leur embarcation.
+
+Ils rechargeaient leurs armes.
+
+Puis quatre nouveaux coups des fusils a double canon firent encore
+deguerpir la volee babillarde, diminuee do plusieurs innocentes
+victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confreres morts, dans la
+chaloupe.
+
+Bref, ce manege se renouvela deux heures durant, les bandes succedant
+aux bandes, aussi stupides les unes que les autres.
+
+Trois heures du matin allaient sonner au firmament.
+
+Il fallait songer au retour.
+
+Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage etait submergee, et
+la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une facon inquietante,
+sur les vagues, faisant ressac derriere l'ilot.
+
+Arthur etait rayonnant.
+
+
+[Illustration: Gaspard, mon frere!...]
+
+
+Cette chasse l'avait grise.
+
+Toute sa bonne humeur lui etait revenue, et il chantonnant gaiement,
+tout en faisant ses apprets de depart.
+
+Gaspard, lui, avait une figure drole.
+
+Tres pale, la mine sournoise, l'oeil mechant, il avait l'air de
+quelqu'un en train de se decider a faire un mauvais coup, mais hesitant
+a franchir le Rubicon qui le separe du crime.
+
+Si Arthur, moins affaire, eut pu l'observer, il aurait certes ete force
+de remarquer son attitude etrange, ses yeux flamboyants, ses poings
+crispes....
+
+Qui sait!....
+
+Peut-etre aurait-il pu eviter la catastrophe que l'autre organisait a
+son intention.
+
+Mais il songeait bien a cela, vraiment!
+
+Sa pensee, jeune et chaude, s'elancait par dela la baie, franchissait le
+seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arretait dans
+une chambre assombrie par la nuit, ou reposait a cette heure meme la
+pure jeune fille qu'il aimait.
+
+Enfin, tout etant _pare_, Gaspard, qui retenait l'embarcation prete a
+quitter le rivage, dit a son cousin, occupe a fureter encore ci et la:
+
+--Ah! ca! Arthur.... Et ton capot cire, vas-tu le laisser ici, par
+hasard?
+
+--Il n'est pas dans la chaloupe?
+
+--Mais non, te dis-je.... Monte vite la-haut. Tu l'as oublie....
+Surtout, ne flane pas.
+
+Ce disant, sans meme se retourner, le miserable donna une vigoureuse
+poussee a l'embarcation et sauta dedans.
+
+Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtees, se retourna, la
+chaloupe se trouvait deja a un arpent de l'ilot, entrainee par la
+tourmente qui se dechainait dans toute sa fureur.
+
+Le pauvre garcon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants,
+pendant que sa voix gemissait dans un sanglot:
+
+--Gaspard, mon frere!....
+
+--Ne te desole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Mephisto. Je cours
+voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux la nuit....
+Adieu, mon tres cher cousin!
+
+--Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide la brise
+vengeresse....
+
+Puis ce fut tout.
+
+L'ilot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la
+tourmente.
+
+
+
+XVIII
+
+APRES LE CRIME
+
+Le fanal tourne en cercle, pendant la nuit du drame, etait bien un
+signal.
+
+Seulement, ce n'etait pas une main de femme qui le levait, ce fanal.
+
+Gaspard eut-il connu ce detail, que peut-etre le demon de la jalousie ne
+l'eut pas mordu aussi cruellement.
+
+Mais le coup etait fait; le coup, longtemps, mais confusement reve dans
+la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonne a toutes les fureurs
+de la passion....
+
+Il ne restait plus d'autre alternative a l'auteur du guet-apens, que
+d'en tirer le meilleur parti possible.
+
+D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de son
+cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le role heroique que lui,
+Gaspard, avait joue dans ce drame nocturne, d'ou il ne revenait que par
+miracle.
+
+Telles etaient les pensees du miserable au moment ou, entraine par les
+vagues enormes soulevees par la tempete, il voyait l'ilot disparaitre
+dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie.
+
+Mais il n'eut guere le loisir d'elaborer un plan quelconque a cet egard,
+car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment du
+danger immediat que lui-meme courait.
+
+En effet, seul dans une embarcation legere, n'ayant ni le temps de
+dresser le mat, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se voyait
+contraint de gagner terre _a la godille_, recevant les lames de biais
+et fort empeche de garder l'equilibre dans la coquille de noix qui le
+portait.
+
+Pendant une bonne moitie du trajet, les choses allerent tant bien que
+mal.
+
+La chaloupe fuyait vers l'ouest et depassait la pointe submergee de la
+baie, mais se rapprochait tout de meme du rivage.
+
+Toutefois, les lames frappant de biais, deferlaient a chaque instant
+par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses d'eau
+qu'elles y deversaient.
+
+Il vint un moment ou Gaspard eut peur....
+
+En fouillant du regard l'espace brumeux qui le separait de terre, il ne
+vit qu'un chaos mouvant de brouillards epais, et plus loin,--bien loin,
+se figura-t-il,--la ligne sombre de la cote, a peine estompee dans
+l'obscurite.
+
+Ces erreurs de distance sont frequentes, la nuit, surtout quand on a
+l'esprit frappe comme l'avait le miserable.
+
+Gaspard se crut perdu.
+
+Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner a la rame avec laquelle
+il godillait l'impulsion energique necessaire au progres de
+l'embarcation....
+
+Et les lames embarquaient toujours!....
+
+Et le vent hurlait de plus en plus!....
+
+Et, a travers ces clameurs de tempete, le fratricide croyait entendre la
+voix desesperee du pauvre Arthur, seul sur son ilot a demi-submerge et
+voyant venir fatalement une mort terrifiante!....
+
+Oui, le fratricide eut peur, une peur de bete acculee en face des
+chasseurs....
+
+Mais, de remords, point!
+
+Meme a cet instant supreme ou il se crut voue au gouffre, il ne regretta
+pas ce qu'il avait fait.
+
+Plutot mille morts, que de voir son cousin aime de Suzanne Noel!
+
+Telle etait l'intensite de sa jalousie!
+
+Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse
+tardive...
+
+La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut soulevee comme
+une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouettee par la rafale et
+alla s'abattre sur un element solide, rocher ou sable, ou elle demeura
+immobile.
+
+Gaspard, emporte par dessus bord, s'en fut tomber tete premiere a
+quelques pieds de la, ressentit une commotion violente au cerveau et
+perdit connaissance.
+
+..................................................................
+
+Combien de temps demeura-t-il ainsi prive de sentiment, la face dans le
+sable et les bras etendus?
+
+Il aurait ete bien empeche de le dire, lorsqu'il reprit ses sens.
+
+Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima qu'il s'etait
+bien ecoule deux heures depuis le moment ou il avait ete projete sur le
+sol.
+
+Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout la-bas, dans l'est, et
+la mer, toujours furieuse, battait la greve non loin des cotes.
+
+La, maree,--une de ces terribles marees equinoxiales qui gonflent outre
+mesure les embouchures des fleuves,--avait porte le flot jusqu'aux
+premiers arbres du pied des falaises.
+
+C'etait sur une masse rocheuse a moitie couverte de sable que la
+chaloupe etait venue s'eventrer; et, chose singuliere, la pointe
+a aretes vives qui lui avait ouvert le flanc etait de nature si
+resistante, qu'elle demeura sans se rompre dans l'ouverture,
+immobilisant du coup l'embarcation.
+
+On concoit comment Gaspard, emporte par son elan, alla piquer une tete a
+quelques pieds de distance et resta presque assomme....
+
+Cependant, voici notre homme qui se ranime.
+
+Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea deux bras
+arc-boutes contre le sol.
+
+Mais c'en est assez pour un premier mouvement....
+
+La tete est trop lourde encore.... Des etincelles voltigent devant les
+yeux du blesse.... Il va tomber la face contre terre....
+
+Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide.
+
+La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant la
+figure....
+
+Gaspard sourit....
+
+Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumiere au sein
+d'une ombre epaisse, a quelque chose d'infernal.
+
+--Quelle mise en scene pour le denouement du drame!... murmure le
+sinistre personnage.... Apres une lutte terrible contre les elements
+dechaines, le survivant arrive chez les parents atterres, couvert
+de sang, la tete fendue, trempe comme une loque mise a lessiver.
+Il s'arrete en face du logis.... Sa tete se courbe, ses genoux
+flechissent.... Il ne peut articuler un mot....
+
+"On accourt.... On s'emeut.... La mere a un cri: Et.... Arthur?"
+
+"Le survivant courbe de plus en plus la tete, force ses yeux a produire
+quelques larmes; puis, sans un mot, leve vers le ciel ses bras
+tremblants et.... s'affaisse, prive de sentiment, comme tout a l'heure.
+
+"Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime guere
+ce genre de pantomime, bon pour les femmes,--et encore!....
+
+"Voila mon programme pour l'arrivee!
+
+"Et je defie bien le diable lui-meme, mon digne patron, de venir me
+contredire!!!...."
+
+Apres ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son
+sang-froid ordinaire.
+
+Au bout d'une minute employee a reflechir, il reprit:
+
+--Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle
+fasse trop des siennes, qu'elle depasse les bornes d'une honnete
+hemorragie.... C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle etait
+serieuse!
+
+Le miserable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que l'os
+est intact et finit par dire:
+
+--Ah! bah! une egratignure!.... Gardons-nous bien de laver la chose: ca
+lui oterait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau salee pour fermer
+le robinet au sang, et en route!
+
+Aussitot dit, aussitot fait.
+
+Gaspard dechire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache une
+poignee d'herbes, qu'il trempe dans l'eau salee, assujettit cette
+compresse sur la plaie de sa tete, noue sous son menton le lambeau de
+chemise....
+
+Et le voila panse provisoirement!
+
+La fraicheur des herbes trempees dans l'eau salee lui procure un
+soulagement immediat.
+
+Ses idees s'eclaircissent; son cerveau se degagea: il peut analyser
+froidement la situation.
+
+D'abord, le coup de l'ilot a-t-il reussi?
+
+Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard vers le
+large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est....
+
+Rien.
+
+La mer affolee danse une gigue macabre au-dessus des rochers ou il a
+abandonne son cousin.
+
+Le cadavre du malheureux, roule de vague en vague, doit etre a l'heure
+presente en plein golfe, entraine par le courant de Belle-Isle. qui
+porte au sud pendant le flux.
+
+Au baissant, le noye prendra-t-il le chemin du detroit, on celui qui
+longe la cote ouest de Terreneuve, pour gagner l'Ocean?
+
+Cela importe peu a Gaspard.
+
+Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'echouer
+dans les environs de Kecarpoui ou sur les rivages de la grande ile, ce
+cadavre ne pourra raconter a personne le drame de la nuit precedente, ni
+empecher Gaspard Labarou d'epouser Suzanne Noel.
+
+Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide, apres
+son inspection du golfe.
+
+Restait la chaloupe a mettre en etat d'affronter l'examen des gens
+soupconneux.
+
+Ce n'etait qu'un jeu d'enfant pour Gaspard.
+
+Que fallait-il etablir, en effet, pour appuyer la narration qu'il avait
+arrangee dans sa tete?
+
+Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'ilot, la chaloupe,
+soulevee par une lame, etait retombee sur une pointe de roc et s'etait
+defoncee.
+
+Le grappin etant leve, on avait du partir comme cela, entraine par la
+tourmente.
+
+Alors commenca une lutte epouvantable contre les elements en furie....
+
+Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la perte des
+rames et de tout espar pouvant servir a diriger l'embarcation!
+
+Qui pourrait le dire?
+
+Peut-etre dix minutes!.... Peut-etre une heure!
+
+Devenue le jouet des flots, mais chassee tout de meme vers la cote
+par une saute de vent, la chaloupe se defendit comme elle put
+jusqu'au-dessus des rochers formant le bras occidental de la baie, dans
+les marees ordinaires.
+
+Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les deux
+naufrages, se sentant perdus, firent leur acte de contrition.
+
+Quelle gigue echevelee de montagnes d'eau heurtees! quels sifflements
+sinistres de la tempete a son paroxysme! que d'obscurite partout!...
+
+A demi submergee, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet enfer
+liquide, epave perdue, jouet des flots, cercueil flottant....
+
+Glaces d'horreur et de froid, les deux naufrages, cramponnes aux bancs,
+se tenaient a chaque extremite de la petite embarcation.
+
+On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce charivari!
+
+A un moment donne, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de la cote.
+
+Il cria a son cousin:
+
+--Terre! terre! nous sommes sauves!
+
+Mais aucune voix ne lui repondit.
+
+Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur qu'Arthur
+avait disparu, emporte sans doute par une lame, ou tombe par-dessus
+bord, Dieu sait quand!....
+
+Alors, pris de desespoir, il voulut perir lui, aussi. Mais au moment de
+mettre a execution ce projet concu en une minute d'affolement, il sentit
+que la chaloupe, apres avoir ete soulevee une derniere fois par un
+bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme....
+
+Perdant pied, il fut lance au dehors, sans meme avoir eu le temps de
+faire un geste.
+
+Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance et
+s'etait trouve sur le sable du rivage, a plus d'un mille de la baie.
+
+Ce recit fantaisiste, arrange et classe dans la tete froide de Gaspard,
+il n'y avait plus qu'a retirer du flanc de la chaloupe la pointe de roc
+qui s'y etait encastree solidement.
+
+Gaspard dut s'y prendre a deux fois et se servir d'un levier; car telle
+avait ete la force de projection qui avait jete l'embarcation sur ce
+rocher pointu, que l'ouverture, une fois degagee, semblait faite a
+l'emporte-piece.
+
+Par un hasard _providentiel_--on verra plus tard pourquoi ce mot est
+souligne,--la chaloupe qui avait servi le plan infernal du meurtrier
+etait venue s'eventrer sur une pointe de granit ferrugineux tres dur,
+qui avait traverse le bois en laissant un trou net, de la meme forme
+que sa surface anguleuse, y dessinant meme les arretes de ses angles
+pyramidaux.
+
+Gaspard, qui avait _de l'oeil_,--comme disent les Italiens,--vit cela
+tout de suite.
+
+S'emparant d'un caillou posant, trouve dans le voisinage, il s'escrima
+si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau du
+rocher.
+
+Puis, apres avoir jete, suivant son habitude, un regard soupconneux de
+tous cotes, il alla cacher le troncon casse au plus epais des fourres,
+au pied meme de la falaise.
+
+Cela fait, le prudent _naufrageur_, tete et pieds nus, la chemise en
+lambeaux, le crane entoure d'un bandage sanglant, prit tranquillement la
+direction de la baie.
+
+
+
+XIX
+
+UNE TROUVAILLE DE WAPWI.--A LA RESCOUSSE
+
+Deux minutes plus tard, une tete effaree emerge du rideau de feuillage
+bordant la greve et des yeux brillants suivent le _naufrage_, a mesure
+qu'il disparait d'une pointe a l'autre.
+
+C'est Wapwi.
+
+Celui-ci est aussi un naufrage serieux, tandis que l'autre n'est qu'un
+naufrageur.
+
+Mais.... qu'a donc l'enfant?
+
+Ses joues sont flasques; ses levres, decolorees....
+
+Il se tient a peine sur ses jambes....
+
+Ce qu'il a?
+
+Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette mer si
+terrible, linceul mouvant de tant de braves gens.
+
+C'est un ressuscite....
+
+Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jete sur le rivage.
+
+Voila pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait que
+nous le retrouvons au point du jour, emergeant d'un rideau d'arbres, au
+bord de la mer.
+
+On se rappelle que le petit Abenaki, chagrin de voir accuser ses
+compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'etait donne pour mission
+de decouvrir les coupables,--ou plutot le coupable....
+
+Car il aurait jure sur tous les manitous de la race rouge qu'une seule
+et meme personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts le tronc
+de sapin qui s'etait rompu sous le poids de son "petit pere" Arthur.
+
+Il s'etait bien garde toutefois de faire part a personne de ses
+soupcons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des
+preuves a l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire.
+
+Donc, il n'avait pas parle,--si ce n'est a Mimie et a Suzanne,
+auxquelles il avait promis de prouver que ses freres, les sauvages,
+n'avaient trempe en rien dans la tentative de noyade, restee jusque la
+enveloppee de mystere.
+
+--Que je retrouve seulement le sapin, scie ou casse, et je mettrai la
+main sur le coupable!....
+
+Tel etait le mot d'ordre de ce detective improvise.
+
+La veille meme de cette journee qui devait s'ouvrir par une catastrophe
+si terrible,--le drame de l'ilot,--Wapwi, muni de quelques provisions de
+bouche, chausse de solides mocassins et arme d'un bon gourdin, quitta
+furtivement l'appentis ou il couchait et se dirigea vers le fond de la
+baie.
+
+Une sorte de radeau, fait de deux pieces de bois liees par des
+traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est.
+
+On avait improvise ce bac primitif, depuis _l'accident_.
+
+Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit devant lui,
+se reservant d'observer le contour de la pointe, a son retour, si la
+chose etait necessaire.
+
+Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages interieures de la baie
+avaient deja ete explorees minutieusement; et, puisque la passerelle ne
+s'etait pas echouee la, c'est que le courant l'avait entrainee bien plus
+loin.
+
+Une saillie de la cote vue du large, se projetait dans la mer, a une
+quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien connu
+de Wapwi, ou les Micmacs avaient campe, deux ans auparavant.
+
+Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas la, ils avaient
+du gagner le golfe ou le detroit.
+
+Inutile alors de se morfondre a les chercher.
+
+Le mystere resterait insoluble, et Arthur serait toujours en butte a
+quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait pas a la
+culpabilite de son cousin.
+
+C'est ce sentiment de trompeuse securite qu'il fallait arracher, d'une
+main prudente, quoique sure, de l'esprit du jeune homme.
+
+Une fois sur ses gardes, "petit pere" saurait bien parer les coups.
+
+Voila ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingenieux enfant, et
+voila aussi ce qu'il se repetait, ce matin-la, tout en trottinant comme
+un renard en quete de son dejeuner.
+
+C'etait loin, sans doute, cette langue de terre entrevue la-bas,
+allongee et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant
+midi.
+
+Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, pour se
+reposer.
+
+Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner sa
+soupente, avant la maree haute.
+
+L'evenement justifia ses previsions.
+
+Le soleil n'etait pas au milieu de sa course, que le petit Abenaki
+s'engageait sur la courbe que decrit la greve pour enserrer la pointe
+suspecte.
+
+Vue de pres, cette langue de terre est bien plus elevee qu'on ne le
+croirait en l'observant de la baie.
+
+Des rochers considerables en composent l'ossature, et des sapins d'assez
+belle venue lui font un agreable vetement.
+
+Mais Wapwi, familiarise d'ailleurs avec les aspects varies de cette
+etrange cote du Labrador, n'eut bientot d'yeux que pour deux informes
+tas de branches a moitie enfouies dans le sable, et gisant l'un pres de
+l'autre, sur le rivage de cette langue de terre.
+
+C'etaient les deux bouts de la _passerelle...._
+
+Et ces bouts etaient scies nettement, avec une scie en bon ordre, une
+scie appartenant a des blancs!
+
+Hourra!....
+
+Wapwi lanca en l'air son chapeau de paille et, malgre sa fatigue,
+esquissa des pas de danse tout a fait.... inedits.
+
+Gaspard avilit fait le coup!
+
+Gaspard avait voulu noyer son cousin!!
+
+Voila ce que disaient ces deux troncons de sapin, a moitie ensables, sur
+une greve deserte!
+
+S'il l'eut pu, Wapwi aurait volontiers traine derriere lui ces _pieces
+justificatives_; mais il se consola d'etre oblige de les laisser pourrir
+la, en pensant avec raison qu'aucune maree, si forte fut-elle, ne les
+depetrerait des couches de sable qui en enterraient les rameaux.
+
+L'essentiel, pour le moment, etait de savoir que ce qui fut la
+passerelle, existait encore et que le trait de scie revelateur se voyait
+parfaitement.
+
+Si la chose devenait necessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire:
+
+"La passerelle a ete sciee, et non cassee!....--Par qui?....--Par
+quelqu'un ayant interet a ce qu'Arthur disparut.... Or, les sauvages
+n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le coupable
+autour de vous...."
+
+Ayant ainsi augmente le dossier de Gaspard d'une piece importante, Wapwi
+songea a sa petite personne, qu'il trouva bien fatiguee et terriblement
+affamee.
+
+Le sac aux provisions eut bientot raison de la faim, et un bon somme a
+l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles epuises.
+
+Un quart-d'heure ne s'etait pas ecoule que le petit sauvage, repu et
+content, dormait comme une souche.
+
+Quant il s'eveilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le soleil
+avait disparu derriere la cote, tres elevee partout dans cette region,
+et que la nuit approchait.
+
+En meme temps, une forte brise semblait courir dans les sapins, la-haut,
+sur la croupe de l'immense falaise.
+
+--Hum! se dit-il, je voudrais bien etre rendu chez le papa Labarou!....
+Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac Mais le suis
+inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse sur l'ilot...
+Pourvu qu'on se soit apercu qu'il va venter fort, fort!
+
+Et Wapwi, aiguillonne par un pressentiment insurmontable se prit a
+courir de toutes ses forces vers la baie.
+
+Mais, si agile qu'il fut, il lui fallait bien moderer son allure, de
+temps a autre, pour reprendre haleine.
+
+Quand il deboucha sur la greve de la baie, apres avoir traverse
+directement la pointe orientale, il etait bien pres de minuit, s'il ne
+passait pas cette heure.
+
+La brise fraichissait, mais on la sentait moins de ce cote de la pointe.
+
+Toutefois, de sourdes rumeurs, s'elevant de partout, ne laissaient aucun
+doute sur ce qui se preparait la-bas, sur le fleuve..
+
+C'etait la tempete.
+
+Et petit pere Arthur qui est sur l'ilot, avec _l'autre_, tout seul! se
+prit a penser Wapwi, pale d'effroi.
+
+Il se trouvait alors a quelques arpents du chalet des Noel.
+
+Tout semblait y dormir.
+
+Wapwi allait de-ci de-la, inquiet, indecis, ne sachant meme pas ce qu'il
+voulait....
+
+Soudain,--o bonheur!--la porte du chalet s'ouvre et une forme blanche
+apparait dans l'encadrement.
+
+--Le fantome des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi.
+
+--C'est Wapwi, petite mere!.... N'aie pas peur!
+
+--Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie. Tu vois ce
+temps?
+
+--Oui.... Gros, gros vent!
+
+--Une tempete, n'est-ce pas?
+
+--Ca souffle fort, fort.... et ca sera pire, tantot.
+
+--Oh! mon Dieu, mea pressentiments!....
+
+--Qu'est-ce que tu as donc, petite mere?
+
+--Ecoute-moi, petit... Ton maitre est la, sur l'ilot du large, seul,
+seul... avec Gaspard, tu entends!....
+
+--Mechant homme, l'oncle Gaspard! machonne le petit sauvage.
+
+--Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble.... Et mes
+freres qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!.... Qui ira a son
+secours!
+
+--Wapwi, petite mere!
+
+--Tu seras capable?....
+
+--Wapwi nage comme un poisson.
+
+--Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque.
+
+--Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot.
+
+--Le canot ne resisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la rive,
+en bas d'ici.
+
+--C'est ca qu'il faut. J'y cours.
+
+--Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire seul!
+
+--C'est le vent qui va m'y mener. Depechons!
+
+Wapwi, guide par Suzanne, prit une paire de rames dans un hangar voisin
+et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna eu cercle, a
+plusieurs reprises.
+
+--Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en peril, ils comprendront
+qu'on le sait ici.
+
+On courut au chaland.
+
+Helas! il avait ete tire tres haut, sur la rive, et il ne flotterait
+certainement pas avant une heure, pour le moins.
+
+--Que faire?
+
+Impossible a la frele Suzanne et a l'enfant d'entreprendre de mouvoir
+cette grosse embarcation, servant a debarquer ou embarquer les tonneaux
+de poisson....
+
+Wapwi eut une idee.
+
+--Des rouleaux! fit-il.
+
+Et il courut au hangar, suivi de Suzanne.
+
+On trouva aisement quelques buches rondes, que l'on transporta rivage.
+
+Les deux rames ayant ete etendues parallelement sous le fond plat
+du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin que
+possible; puis on disposa les autres a quelque distance en avant.
+
+De cette facon, on reussit, sans trop de peine, a mettre l'embarcation a
+flot.
+
+Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant a Suzanne, partagee
+entre le desir de sauver son fiance et l'horreur qu'elle ressentait en
+face de cette mer en furie:
+
+--Laisse-moi aller seul, petite mere!.... Le vent porte sur l'ilot et
+je n'ai qu'a conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter lu danger,
+vois-tu!....
+
+Suzanne se rendit a ce raisonnement et ne put que dire:
+
+--Va ou Dieu te mene, cher enfant. Je vais prier, moi!
+
+Le chaland quitta la rive et disparut bientot, entraine par la tempete,
+qui faisait rage.
+
+En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'ilot,--ou plutot de ce
+qui pouvait rester de l'ilot,--car la mer etait presque haute.
+
+Debout a l'arriere du chaland, une rame a la main pour la guider, Wapwi
+plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moitie ombre,
+moitie poussiere d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie.
+
+Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dressee sur les flots.
+
+Donnant aussitot un coup de rame pour y diriger l'embarcation, il
+regarda encore.
+
+La forme sombre y etait toujours, mais les flots la couvraient presque
+en entier, par moments....
+
+Une voix lamentable sembla meme arriver jusqu'a ses oreilles appelant au
+secours.
+
+Alors Wapwi cria de toutes ses forces:
+
+--Voici Wapwi!.... Tiens bon la!....
+
+Mais, helas! c'est tout ce qu'il peut dire....
+
+Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames furieuses
+s'emparerent de son pauvre petit corps pour le rouler comme une epave
+jusqu'a plus d'un mille de distance, ou elles le laisserent sur le
+rivage, a moitie mort et tenant toujours sa rame dans ses mains
+crispees.
+
+Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se traina vers la cote, sous
+le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement.
+
+Nous avons vu quelle surprise l'attendait a son reveil.
+
+
+
+XX
+
+OU EST L'AUTRE?
+
+La premiere chose que vit Gaspard, en debouchant sur le littoral de la
+baie,--cote des Labarou,--fut la goelette de ces derniers foc hisse et
+misaine a mi-mat, se dirigeant vers le large.
+
+Evidemment, toute la nuit, la tempete avait inquiete les bonnes gens;
+et, des la pointe da jour, profitant du baissant, le pere n'avait pu
+resister a l'anxiete generale et se disposait a aller voir ce qui se
+passait.
+
+Gaspard eut un instant l'idee de le heler.
+
+Mais c'eut ete peine perdue.
+
+La goelette, ayant l'ait son abatee et recevant la brise d'aplomb,
+bondissait deja sur les vagues venues du large et filait vers l'ilot.
+
+--Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le miserable.
+C'est a peine si le plus haut rocher de l'ilot commence a se montrer la
+tete au-dessus des vagues....
+
+En effet, apres etre reste une dizaine de minutes en observation, il vit
+la goelette depasser d'abord l'ilot, puis virer de bord et tirer bordee
+sur bordee, pour reprendre finalement la direction de la baie.
+
+Le moment psychologique etait arrive....
+
+Il se traina, plutot qu'il ne marcha, vers la maison....
+
+Deux femmes, tres emues, en observation sur le rivage, suivaient du
+regard les mouvements de la goelette.
+
+Tout a coup l'une d'elle,--la mere,--poussa une exclamation;
+
+--Ah! mon Dieu, n'est-ce pas la Gaspard?
+
+--Oui, mere.... Nous allons savoir....
+
+--Mais il est seul!.... Ou est Arthur?
+
+--En arriere, probablement...
+
+--Enfin!.... Ce n'est pas trop tot; j'achevais de mourir d'inquietude.
+
+--Calmez-vous, mere.... Je cours m'informer.
+
+Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin.
+
+Mais l'apparence depenaillee, le corps affaisse, et surtout la figure
+couverte de sang du revenant, l'arreterent net.
+
+Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'ecria:
+
+--Sainte-Vierge! qui t'a arrange comme cela?..., D'ou sors-tu?
+
+Gaspard, tout penetre de son role, se contenta de lui jeter un regard ou
+il y avait de l'hebetement et continua d'avancer.
+
+La mere Helene, de son cote, approchait toute tremblante, n'osant
+questionner.
+
+Gaspard jugea le moment arrive, ou il devait y aller d'une petite
+syncope....
+
+Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir ses
+yeux; sa langue bredouilla; ses genoux flechirent....
+
+Il s'affaissa.
+
+Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez prompts
+pour empecher sa tete, sa pauvre tete sanglante, de donner contre le
+soi.
+
+Le bandage fut tiraille, deplace, et la blessure, encore fraichement
+pansee, se reprit a saigner comme de plus belle.
+
+Naturellement, le pauvre garcon resta la, inerte, respirant a peine,
+inspirant la plus profonde pitie.
+
+
+[Illustration: Va ou Dieu te mene, cher enfant. Je vais prier, moi!]
+
+
+Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublierent,
+pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frere, pour
+prodiguer leurs soins au blesse.
+
+--Le pauvre garcon! dit la mere Labarou, presque aussi pamee que son
+neveu.... Qu'est-il donc arrive?.... Ou est Arthur?.... Va-t-il nous
+tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi?
+
+--Gaspard va nous le dire, mere: le voici qui reprend ses sens. Ah! que
+j'ai hate qu'il parle!
+
+--Gaspard! Gaspard!.... appela febrilement la vieille femme, ou est mon
+fils?.... ou est Arthur?
+
+Le blesse, un peu revenu a lui, la regardait fixement, avec des yeux
+egares....
+
+La mere repeta sa demande, haussant la voix, secouant le bras inerte,
+serrant la main molle....
+
+--Arthur!.... Qu'est devenu Arthur?
+
+De son cote, Mimie,--la soeur,--dardait sur lui ses prunelles
+electriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son ame.
+
+Le blesse se demandait: "Que faire?.... Que dire?...."
+
+La fievre le gagnait....
+
+Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle....
+
+Et, pour le coup, si ca allait etre serieux!
+
+Adieu la frime!
+
+Gaspard, par un effort supreme, se dressa sur les genoux et, designant
+la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un mot:
+
+--La
+
+Puis il retomba, cette fois dompte pour tout de bon par la surexcitation
+cerebrale.
+
+Alors, ce fut bien pis....
+
+Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette
+syncope au moment de parler?....
+
+Mais la goelette abordait....
+
+On allait savoir....
+
+Sainte Vierge, comme Jean Labarou etait lent, ce matin la!
+
+Enfin l'ancre est tombee, les voiles abaissees....
+
+Voici la chaloupe qui quitte le bord.
+
+Le pere est seul....
+
+Et le fils,--le fils unique, parti la veille, plein de vie, de sante,
+d'espoir,--qu'en a donc fait la tempete?....
+
+Moment d'angoisse supreme!
+
+On n'ose abandonner le blesse, pour courir au-devant du vieux
+pecheur....
+
+On attend, le coeur serre.
+
+A la fin, la mere n'y tient plus....
+
+Elle se precipite a la rencontre de son mari, qui la recoit dans
+ses bras, tout en repondant par un hochement de tete desespere a
+l'interrogation muette de ses yeux.
+
+Mimie, elle aussi, est accourue.
+
+Mais, voyant sa mere inanimee, son pere sombre et pale, elle se
+laisse glisser sur ses genoux, leve les yeux aux ciel et sanglote
+convulsivement.
+
+--C'est fini! gemit-elle.... Arthur est noye!
+
+--Noye! noye!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle tempete!....
+Hourra! crie une voix etrange.
+
+On se retourne.
+
+C'est Gaspard.
+
+La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcene,
+il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des elements
+imaginaires....
+
+Une congestion de cerveau vient-elle de se declarer?
+
+Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?....
+
+Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-etre jeter un peu de
+lumiere au sein de ces tenebres.
+
+C'est le petit sauvage.
+
+--Oh! Wapwi, viens vite! s'ecrie Mimie, la premiere.... As-tu des
+nouvelles?.... Ou est ton maitre?
+
+Avant de repondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se debat on proie a
+une crise terrible.
+
+Un demi-sourire erre sur les levres de l'enfant.--On dirait un rictus de
+jeune tigre.
+
+Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en voyant la
+mere Helene presque inanimee dans les bras de son mari.
+
+D'un geste calin, il prend la main de la pauvre femme et la pose sur son
+front.
+
+Cela voulait dire: "Pauvre grand-mere, Wapwi a bien du chagrin de te
+voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore digne de ta
+benediction.... Ne desespere pas!"
+
+Puis, regardant Jean Labarou, il dit a voix basse:
+
+--Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera a la maison.
+
+--Ah! fit Jean, un peu soulage.--Mais pourquoi pas tout de suite!
+
+L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie au
+delira et murmura:
+
+--Trop de monde!
+
+--Allons! fit Jean.
+
+Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter?
+
+Un incident vint fort a propos tirer tout le monde d'embarras.
+
+Comme on se regardait, d'un air tres ennuye, une petite embarcation,
+venant de l'est, abordait a quelques perches du groupe forme autour des
+deux malades.
+
+Thomas Noel en descendit.
+
+Dandinant son grand corps maigre, il s'avanca aussitot, la casquette a
+la main....
+
+--Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette nuit, je
+venais savoir.... c'est-a-dire m'informer si tout le monde se porte bien
+et....
+
+Puis, apercevant la mere Helene, couchee sur le bras de Jean, et gaspard
+gesticulant, adosse a un monticule de la rive:
+
+--Tiens! tiens! fit-il avec une certaine emotion, qu'est-ce que
+j'apercois la?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame, comme
+qui dirait en syncope!
+
+--Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est arrive....
+Les deux enfants ont passe la nuit sur l'ilot, a guetter les canarda....
+Ce matin, il n'en est revenu qu'un,--et voyez dans quel etat!....
+Maintenant, ou est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!.... Voila
+ce qui a mis ma pauvre femme en l'etat ou vous la voyez et ce qui nous
+inquiete par-dessus tout....
+
+--Je vous comprends et je vous plains beaucoup, repondit Thomas Noel,
+d'un ton penetre. Mais il ne faut pas desesperer avant le temps....
+Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est a croire que son cousin a
+du, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-etre plus
+malmene et sur quelque rivage eloigne.... Faudrait voir!
+
+--Oui, oui, pere, appuya Mimie, se raccrochant & cette supposition fort
+plausible.
+
+--En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon Dieu,
+s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas du abandonner l'autre. Il
+sera toujours assez tot pour pleurer.
+
+--D'autant plus que pleurer n'avance a rien, reprit philosophiquement
+Thomas. J'ai toujours entendu dire a defunt mon pere que mieux vaut
+agir que gemir. Agissons donc.... D'abord, je vous offre mes services,
+c'est-a-dire ma barque et ma personne, pour faire une exploration
+minutieuse de la cote, a l'ouest de la baie.
+
+--Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance.
+
+--...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-memes ce
+blesse, qui vous embarrassera beaucoup, ayant deja sur les bras une
+malade bien precieuse....
+
+--Quoi, vous consentiriez?....
+
+--Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien cela,
+apres les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi, bien
+des fois, comme pecheur.
+
+--Faites a votre guise, voisin, puisque vous etes assez obligeant pour
+accepter cette charge.
+
+--Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Noel, qui est un
+peu medecin, tirera bientot ce brave garcon d'affaire.,. Donc, c'est
+dit, et comptez sur nous pour une expedition a la recherche d'Arthur,
+des tout a l'heure, au montant,--si toutefois nous avons pu tirer
+quelque indication du malade.
+
+Cela dit, Thomas prit sans ceremonie Gaspard dans ses bras et reussit a
+l'embarquer, sans trop de resistance.
+
+Puis il s'eloigna de la rive, en serrant d'assez pres le fond de la
+baie, a cause de la houle et du vent.
+
+Les Labarou, de leur cote, reprirent le chemin de leur habitation, Jean
+portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait
+frappee de catalepsie.
+
+Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant avec
+animation.
+
+
+
+XXI
+
+OU LE "POLICIER" WAPWI PROUVE QU'IL A "DU NEZ"
+
+--Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la jeune
+fille, la figure angoissee, mais les yeux brillant d'une lueur d'espoir.
+
+--Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a crie,.,.
+
+--N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir et la
+mer devait mener un dur tapage!....
+
+--Le bon Dieu a donne aux sauvages des yeux de chat et des oreilles de
+lievre.
+
+--Puisses-tu ne pas t'etre trompe!... Mais, en admettant que c'etait
+reellement mon pauvre frere qui se tenait cramponne au dernier piton
+de l'ilot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement
+dirige sur lui?
+
+--Ah! voila!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand Manitou des
+blancs seul pourrait le dire!
+
+--Tu n'as pu voir?....
+
+--Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il etait bien
+fatigue, et une grosse vague l'a emporte.... Elle est mechante la mer!
+
+--Oh! oui, bien mechante! dit avec conviction la jeune fille.
+
+--Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tete de
+Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit dans sa
+chanson: "Il reviendra, ton petit pere!"
+
+--Cher enfant! dit Mimie, tres emue et entourant de son bras le cou du
+jeune Abenaki: c'est peut-etre l'ange gardien de ton maitre qui dit cela
+au tien.
+
+--Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux
+la-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends Parler.
+
+--Sans doute, cher enfant: les anges parlent souvent a l'oreille des
+bons petits sauvages qui aiment bien leurs maitres.
+
+Wapwi parut tres heureux de savoir cela. Mais, apres quelques secondes,
+une idee lui surgit, qui assombrit de nouveau son front. Regardant la
+jeune fille avec ses grands yeux noirs, un peu farouches, il demanda en
+baissant la voix:
+
+--L'oncle Gaspard a-t-il un ange gardien, lui aussi!
+
+--Sans doute.... Pourquoi cette question?
+
+--Parce que, s'il en a un, cet ange-la doit etre une fiere canaille.
+
+--Vas-tu bien te taire!.... On ne parle pas comme cela!
+
+--Si, si! fit l'enfant.... Ou bien, ajouta-t-il comme correctif, c'est
+l'oncle Gaspard qui le chasse, quand il veut faire un mauvais coup.
+
+--Tu ne te trompes pas, petit; quand on fait le mal, l'ange gardien s'en
+va.
+
+--Bien sur.... murmura Wapwi avec conviction, le sien n'y etait pas, la
+nuit derniere!
+
+On arrivait a la maison, et la conversation s'arreta la pour le moment.
+
+Mais, lorsque la mere Helene fut bien installee dans son lit, avec des
+compresses froides sur la tete, le pere Labarou fit signe aux deux
+enfants de le suivre au dehors, et l'on tint une sorte de conference.
+
+D'abord Wapwi fit part de ses courses, par terre et par mer.
+
+Sans insister particulierement, toutefois, il ne manqua pas de faire
+saisir a ses deux auditeurs le fil d'Ariane, que des soupcons trop bien
+justifies lui avaient mis dans les mains.
+
+Depuis l'affaire de la passerelle, Wapwi avait l'esprit en eveil et
+observait Gaspard.
+
+Sans etre un grand clerc en matiere d'amour, le petit sauvage n'avait
+pu s'empecher de remarquer comme les preferences de Suzanne pour Arthur
+avaient toujours assombri la figure de Gaspard.
+
+Quand il vit la passerelle se rompre tout a coup sous les pieds de son
+maitre, Wapwi pensa immediatement que le cousin y etait pour quelque
+chose.
+
+Et la preuve, c'est que, la veille meme, il l'avait retrouvee la-bas sur
+une pointe, cette passerelle, sciee tres visiblement et non rompue.
+
+Et puis, autre chose!....
+
+Pourquoi Gaspard, apres avoir vu la chaloupe qui l'avait ramene de
+l'ilot, seul, s'eventrer sur une saillie rocheuse, en terre ferme
+avait-il casse et cache ce morceau de granit,--que Wapwi se proposait
+bien, du reste, d'aller retrouver tout a l'heure?
+
+Pourquoi?....
+
+Evidemment, parce qu'il voulait faire croire que l'embarcation s'etait
+defoncee sur l'ilot meme, et qu'en pareille condition, il n'etait pas
+etonnant qu'Arthur eut peri, lorsque lui-meme, Gaspard, n'avait du son
+salut qu'a une chance miraculeuse...
+
+Le pere Labarou et sa fille ecoutaient, atterres et muets, cette
+narration, ou plutot ce plaidoyer, digne d'un policier parisien.
+
+Tour a tour indignes de la fourberie monstrueuse de Gaspard et
+emerveilles de la sagacite de Wapwi, ils n'interrompirent l'enfant que
+pour confirmer ses deductions ou le feliciter de son devouement.
+
+Mais, lorsqu'il en vint a la partie de son recit ou il parla de ce cri
+entendu dans la nuit et de ce spectre noir, dresse sur les flots, le
+pere Labarou s'ecria:
+
+--C'est sans doute une illusion de tes sens, mon pauvre petit....
+Comment, au milieu du fracas de la tempete, lorsque les vagues
+deferlaient bruyamment et que le _nordet_ faisait rage, aurais-tu pu
+entendre une voix humaine,--etant toi-meme du cote du vent?
+
+--Wapwi avait les yeux et les oreilles ouverts tout grands.... Wapwi
+voyait son maitre et il l'a entendu, repeta l'enfant avec obstination.
+
+--Admettons que ce soit reellement le cas.... Comment peux-tu supposer
+que le pauvre Arthur, lui, t'ait vu arriver a son secours!
+
+--Oh! Wapwi a crie bien fort, comme un sifflet de navire a feu; puis,
+ploum! ploum! il a ete renverse dans l'eau et ne s'est retrouve que sur
+le rivage.... Plus rien, que le bruit du vent dans sea oreilles!
+
+Jean Labarou courba la tete avec decouragement, puis rentra aupres de sa
+femme, l'ame affaissee sous un poids mortel.
+
+Il se promit toutefois de repartir avec sa goelette, aussitot que la
+malade serait hors de danger immediat.
+
+En attendant, il comptait sur la promesse de Thomas Noel, pour que les
+recherches se poursuivissent sans retard et sans interruption.
+
+Mais il n'esperait plus!....
+
+Son fils etait bien mort; et, si l'on retrouvait quelque chose de lui,
+ce ne serait plus, helas! qu'un cadavre.
+
+Restes seuls, la jeune fille et le petit sauvage echangerent un
+long regard, ou brillait cette etincelle imperissable qui s'appelle
+l'esperance.
+
+--Wapwi, dit avec fermete Euphemie Labarou, depuis ton recit, j'ai dans
+la cervelle, moi aussi, un petit oiseau qui me chante bien doucement:
+Ton frere n'est pas mort!
+
+--La meme chanson que le mien, tante Mimie.... Tu vois bien que c'est
+vrai!
+
+--Partons, mon enfant. Allons voir la chaloupe. De ce jour, je deviens
+ton associee pour punir le coupable,--s'il y a un coupable!--ou savoir
+ce qui est arrive a mon frere,--si Dieu a voulu conserver ses jours!
+
+[Illustration: Gaspard se dressa sur les genoux et dit: La!]
+
+
+--Tope la, tante Mimie!... A nous deux, nous retrouverons bien "petit
+maitre".
+
+Et ils partirent pour l'ouest de la baie, comme midi sonnait.
+
+Le trajet se fit rapidement.
+
+Chacun des deux jeunes gens remuait dans sa pensee un chaos de
+suppositions, encore vagues chez Mimie, mais irrevocablement arretees
+dans l'esprit du petit sauvage.
+
+Restaure par quelques aliments pris a la hate, et stimule par un petit
+verre d'eau-de-vie qu'on l'avait force d'avaler avant son depart, Wapwi
+sentait grandir et prendre corps, au plus intime de son etre, les doutes
+qui l'obsedaient depuis quelque temps, depuis le matin, surtout.
+
+Il se rappelait fort bien qu'au sortir de son lourd sommeil de la nuit
+derniere, il avait vu Gaspard faire de violents efforts,--tout blesse
+qu'il etait,--pour arracher du flanc de la chaloupe la pointe qui avait
+eventre celle-ci; et il voulait savoir, pourquoi il etait alle cacher si
+soigneusement ce fragment de rocher tout au pied de la cote, au milieu
+des fourres les plus epais....
+
+Evidemment.... se disait l'enfant, parce qu'il ne vent pas qu'on sache
+qu'il a fait naufrage a terre, et non sur l'ilot!
+
+Et, dans ce cas, quelle est la raison pour laquelle il a pris ses
+mesures pour qu'on ne se doute pas que la chaloupe est arrivee a la
+cote, en bon ordre?....
+
+--Oh! quant a cela, c'etait limpide.... Ne fallait-il pas montrer a
+tous les yeux que l'embarcation etant defoncee au moment du depart, les
+vagues, poussees par la tempete, avaient eu beau jeu pour la balayer et
+la rouler dans leurs replis mouvants, enlevant Arthur par-dessus bord,
+tandis que lui, Gaspard, plus robuste, y demeurait cramponne, jusqu'a ce
+qu'une derniere montagne liquide eut jete sur le rivage l'epave et le
+naufrage?....
+
+Oui, c'etait clair comme de l'eau de roche, ce calcul du miserable
+Gaspard; et voila de toute evidence, quel avait ete le raisonnement du
+naufrageur en degageant son embarcation de cette pointe qui l'avait
+transpercee et immobilisee, et en soustrayant l'objet revelateur aux
+regards trop curieux.
+
+Ce point arrete dans la tete de Wapwi, il ne restait plus qu'a retrouver
+le fragment de rocher.
+
+Or, l'enfant, curieux et observateur de sa nature, se faisait tort
+d'aller en quelques minutes, mettre la main dessus.
+
+La sagacite indienne se revelerait chez lui, et cette recherche ne
+serait qu'un jeu d'enfant.... sauvage.
+
+Voila ce que Wapwi disait a sa compagne de route, tout en la guidant
+rapidement sur la greve qui longe la haute falaise.
+
+Au detour d'une saillie de la cote, apres une vingtaine de minutes de
+marche, on se trouva tout a coup en face du lieu de l'echouement.
+
+La chaloupe, remise sur sa quille, gisait eventree au fond d'une
+petite anse de sable, limitee du cote ouest par une arete rocheuse qui
+s'avancait de quelques toises vers la mer.
+
+En quelques enjambees, les deux explorateurs y etaient.
+
+--Attention, tante Mimie! prononca Wapwi avec la gravite d'un juge
+d'instruction.... Vois d'abord ce trou ou plutot ce decoupage dans le
+bois comme s'il etait fait par un outil tranchant....
+
+--Je vois, dit Mimie.... C'est net, et si l'on l'on retrouvait l'outil,
+comme tu dis....
+
+--On le retrouvera, tante Mimie. En attendant; grave-toi bien dans
+l'oeil la forme de cette ouverture, car j'ai dans l'idee que la premiere
+chose que feront l'oncle Gaspard et son ami Thomas sera d'enlever dette
+planche pour en mettre une autre....
+
+--Tu as raison, petit. Mais la planche primitive, avec son trou a cinq
+pointes restera gravee dans ma memoire.
+
+--Bon. C'est tout pour ici. Voyons maintenant ou la chaloupe a frappe...
+Tiens, c'est la.... Regarde un peu ce cocher a fleur de sable.... Il est
+vieux, jaune et sale partout, excepte en un endroit,--tiens, vois-tu?
+
+--En effet, il y a la une cassure fraiche.... On dirait qu'on vient de
+briser la partie qui manque.
+
+--C'est cette partie du rocher qu'il nous reste a retrouver. Je m'en
+charge, Tu vas voir qu'on est bien heureux parfois d'etre venu au monde
+dans la peau d'un sauvage.
+
+Mimie eut un faible sourire et suivit son guide vers la cote.
+
+Celui-ci commenca par examiner soigneusement les pistes des pieds nus
+sur le sable.
+
+C'etait un enchevetrement, a n'y rien comprendre.
+
+Mais, de ce reseau de pistes, s'en detachaient deux dans la direction de
+la falaise: une y allant, l'autre en revenant.
+
+--Suivons ces pistes, dit Wapwi a sa compagne.
+
+Mimie emboita le pas de son petit protege, et tous deux, l'un suivant
+l'autre, se dirigerent vers la lisiere de foret bordant le rivage.
+
+Maia, une fois sous bois, la jeune fille s'arreta, bien empechee de
+savoir quel cote prendre.
+
+--Laisse-moi faire, petite tante, dit l'enfant... C'est ici que Wapwi va
+redevenir Abenaki pour quelques minutes.
+
+Alors, le descendant des aborigenes du golfe, penche vers le sol,
+examina chaque brin d'herbe couche sous une pression quelconque, chaque
+menue branche, chaque rameau froisse ou deplace....
+
+Et il allait, il allait, lentement, mais avec une quasi-certitude.
+
+Arrive a quelques pieds de la falaise, il avisa une grosse talle de
+jeune" sapins touffus.
+
+--Hum! dit-il a Mimie, je crois bien que la cache est ici.... Tiens,
+vois: les pistes ne vont pas plus loin.
+
+Ce disant, il se mit a plat ventre et se coula sous les branches basses,
+a fleur de terre.
+
+Dix secondes ne s'etaient pas ecoulees, qu'il reparut, tenant a la main
+une pointe de pierre, tres aigue et affectant la forme pyramidale.
+
+--Voici le talisman pour confondre l'oncle Gaspard, dit-il en presentant
+la chose a Mimie.
+
+Celle-ci prit dans ses mains le fragment de rocher, l'examina un
+instant, puis le remit a Wapwi, en disant d'une voix ferme:
+
+--Si cette pierre, dont la cassure est fraiche, s'adapte a la partie du
+pocher qui presente, lui aussi, une cassure fraiche, Gaspard Labarou cet
+un assassin, et je vengerai mon frere!
+
+--Bien, petite tante. Allons voir ca.
+
+Ce ne fut pas long.
+
+La pointe de pierre, ajustee sur la cassure du rocher, s'adaptait
+parfaitement, faisant une saillie menacante de plus de six pouces.
+
+--A la chaloupe, maintenant! dit la jeune fille... Constatons pour
+la forme,--car ma conviction est faite,--que les angles des pointes
+correspondent aux angles de l'ouverture.
+
+Wapwi introduisit sa pierre pyramidale, de dehors en dedans, dans le
+trou ouvert au flanc de l'embarcation et l'y ajusta, apres une couple
+d'essais.
+
+L'ouverture se trouva bouchee presque hermetiquement.
+
+Euphemie Labarou, tres pale et les yeux etincelants, brandit son poing
+ferme dans la direction de la baie et s'ecria d'une voix vibrante:
+
+--Assassin!.... J'aimais un assassin!
+
+Deux larmes brulantes jaillirent de ses yeux. Puis elle ajouta
+sourdement:
+
+--Mon frere! mon pauvre frere, tu seras venge!
+
+Wapwi, tres surexcite, lui aussi, imita le geste menacant de sa "petite
+tante".
+
+Et, cette sorte de pacte conclu, ou reprit lentement le chemin de la
+baie.
+
+Mais on n'alla pas loin.
+
+En doublant une sorte de cap assez eleve marquant l'extremite orientale
+de l'arc decrit par la petite baie ou ils venaient de faire leurs
+etranges decouvertes, nos deux jeunes gens eurent sous les yeux une
+vision qui les arreta net....
+
+A moins d'un demi-mille dans l'est, la goelette des Noel, toutes voiles
+hautes, tirait une bordee en droite ligne vers le lieu ou avait atterri
+Gaspard.
+
+--Je te le disais bien, tante Mimie, s'ecria le petit sauvage!.... Les
+voila qui viennent ici, nos deux comperes!
+
+--Les deux jeunes Noel?
+
+--Non pas: l'oncle Gaspard et son ami Thomas,--les deux inseparables.
+
+--Mais Gaspard, il y a quelques heures a peine, semblait mourant!....
+
+Wapwi eut un rire silencieux, qui decouvrit ses dents blanches.
+
+--Malin, malin.... l'oncle Gaspard, grommela-t-il.... Une simple coupure
+sur sa tete de fer, qu'est-ce que c'est?
+
+Mimie reflechit pendant une seconde.
+
+--Restons, dit-elle.... Je veux voir ce qu'ils vont faire.
+
+--Vite, petite tante.... Nous allons rire.... Tu vas voir sa mine quand
+il ne retrouvera plus ce bout de pierre que j'ai la.
+
+Et Wapwi designait la pointe cassee, qui ne l'avait pas quitte depuis
+qu'il en avait fait la trouvaille.
+
+On remonta vers la cote, grimpant sur le flanc du cap, et, en quelques
+minutes, nos deux policiers improvises se trouvaient installes a l'abri
+des regards les plus soupconneux, dans un endroit assez eleve pour
+dominer l'anse qu'ils venaient de quitter et ou leurs perquisitions les
+avaient amenes a une si etrange decouverte.
+
+Il etait temps....
+
+La goelette abaissant ses voiles rapidement, jetait l'ancre a quelques
+jets de pierre de la batture.
+
+Une chaloupe s'en detacha aussitot.
+
+Thomas et Gaspard, qui avaient saute dedans, ramerent hativement vers le
+rivage.
+
+Ils semblaient tres presses.
+
+A peine, on effet, leur embarcation eut-elle touche terre, que, jetant a
+bout de bras son ancrage, ils s'elancerent vers la cote.
+
+En passant pres de la chaloupe crevee, les deux comperes y firent
+une premiere station, et Gaspard parut donner a Thomas de rapides
+explications, illustrees par des gestes tres demonstratifs et l'examen
+minutieux du bordage ou beait l'ouverture.
+
+De la, Gaspard guida son compagnon vers le rocher sur lequel la chaloupe
+etait venue se crever.
+
+Apres l'echange de quelques phrases et un examen de la fracture, que
+l'on sait, Gaspard courut vers la cote, disparut sous bois et se dirigea
+vers l'endroit ou il avait jete la partie du rocher manquant.
+
+Il voulait, sans l'ombre d'un doute, eblouir son copain, par l'etalage
+de precautions qu'il avait prises.
+
+Mais il revint bientot, l'oreille basse, la mine soucieuse, grommelant:
+
+--C'est drole.... Je ne retrouve plus.... Pourtant, je crois bien me
+souvenir d'avoir jete la cette pointe ensorcelee....
+
+--Laissons donc!.... fit Thomas. Qui serait venu?.... Et surtout, qui
+aurait ete deterrer cette pierre au milieu de ce fouillis?
+
+--Au fait.... dit l'autre... je suis fou d'avoir des idees pareilles...
+Quand je serai plus calme, je mettrai bien la main sur ce morceau de
+roc.
+
+Pendant quelques minutes, l'entretien se poursuivit, Gaspard parlant,
+contre son habitude, avec une certaine volubilite, tandis que Thomas
+avait l'air de poser froidement une serie d'objections.
+
+Finalement, on en arriva a s'entendre et se convaincre mutuellement,
+sans doute, car, tournant le dos a la cote, les nouveaux venus
+retournerent a la chaloupe crevee.
+
+Ici encore se manifesta, l'extreme prudence de maitre Thomas.
+
+Il, se pencha longtemps sur l'ouverture irreguliere decoupee par la
+pointe de rocher, l'examina des deux cotes, exterieur et interieur, puis
+finalement acheva d'arracher le bordage entame, jusqu'a mi-joint en le
+declouant a coupa de pierre.
+
+Cela fait, les deux comperes reprirent le chemin de leur embarcation et
+se rembarquerent, non toutefois sans avoir jete au fleuve le bout de
+planche suspect.
+
+Dix minutes plus tard, la goelette, toutes voiles hautes s'eloignant de
+la cote, gagnait la haute mer.
+
+--Nous n'avons plus rien a faire ici, dit a son compagnon Euphemie
+Labarou, Mais nous n'avons pas perdu notre temps, petit Wapwi car nous
+venons de demasquer, je le jurerais, deux bien grands miserables!....
+
+--Je te demande encore une petite demi-heure, tante Mimie; le temps
+d'aller repecher le bout de planche que ces deux imprudents viennent de
+jeter a l'eau, apres l'avoir enleve a la chaloupe.
+
+--Tu as raison, petit: ce morceau de bois sera une piece a conviction
+qui pourra servir, peut-etre,--on ne sait pas!....
+
+Wapwi donna a la goelette le temps de parcourir une distance suffisante
+pour qu'on ne le vit pas du bord et, prenant sa course dans la direction
+ou le courant de montant entrainait le fragment de bordage, il se lanca
+resolument a l'eau.
+
+Comme l'enfant nageait facilement, il eut bientot recouvre le bout de
+planche flottant et regagne le rivage avec son butin.
+
+--Ca fait trois on _pieces a conviction_ dans l'affaire _Labarou vs
+Labarou_, dit Mimie, qui avait quelque lecture.
+
+Il ne faut rien negliger pour punir les mechants.... dit
+sentencieusement le petit Abenaki.
+
+Et il alla cacher soigneusement sa pointe de pierre et son bout de
+bordage au pied de la cote, dans un endroit inaccessible pour tout autre
+qu'un adroit peau-rouge de son espece, a lui.
+
+Apres quoi, on reprit, sans plus de retard, le chemin de la maison.
+
+
+
+XXII
+
+L'ILE MYSTERIEUSE
+
+Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons a bord
+de la goelette des Noel.
+
+Toutes voiles hautes, les ecoutes raidies, coulant bien a travers les
+ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la
+jolie brise qui incline sa mature a babord.
+
+Le vent ayant, dans la matinee, saute a l'ouest,--comme nous l'avons
+dit--c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent
+maintenant les deux comperes, qui composent a eux seuls l'equipage.
+
+Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir
+serieusement la mission dont il s'est charge--c'est-a-dire de fouiller
+la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant ou
+mort?....
+
+Ah! non, par exemple!
+
+Dans l'esprit de maitre Thomas, Arthur est bel et bien noye, coule,
+devore, peut-etre....
+
+C'est une chose du passe.
+
+N'en parlons plus.
+
+Il a tout simplement eu l'adresse de faire coincider une expedition,
+arretee dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec l'offre
+genereuse de partir a la recherche du malheureux fils de Jean Labarou,
+du fiance de sa soeur Suzanne.
+
+Nous l'avons dit: Thomas Noel est un homme positif.
+
+Pas mechant, par exemple--oh! non!--mais a condition toutefois que sa
+bonte ne vienne pas en conflit avec son interet. Auquel cas, il met tout
+bonnement au rancart cette placide vertu des gros naifs, la bonte.
+
+Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanque de son _alter ego_ Gaspard,
+court-il la mer?
+
+Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire: c'est
+pour "faire un coup", un bon coup.... d'argent!
+
+Voila!
+
+Dans leurs longues peregrinations du mois precedent, a travers le golfe,
+les deux comperes ont fait la connaissance d'un certain industriel
+canadien, navigateur de son etat, qui leur a promis une jolie prime
+s'ils voulaient l'aider a mener a bonne fin une expedition de
+contrebande, des iles francaises de Miquelon, au sud de Terreneuve, a la
+ville canadienne de Quebec.
+
+Leur role, a eux, sera des plus simples....
+
+Ils n'auront qu'a transporter le chargement.... _heretique_, de
+Saint-Pierre a la cote canadienne, ou ce chargement sera transborde sur
+une goelette de Quebec, attendant a un endroit convenu de la region du
+Labrador.
+
+Tout ira donc pour le mieux, a moins que le diable ou le Fisc,--ce qui
+est a peu pres la meme chose,--ne s'en mele.
+
+Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant a leur
+rencontre _l'associe_ attendu.
+
+Il a si fort vente de l'est, les jours precedents, que cette crainte
+n'est certainement pas chimerique.
+
+Mais, entre marins, on ne croit guere a ces pronostics des gens
+de terre, qui s'ecrient a chaque rafale secouant les ais de leur
+habitation: "Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui
+voudrais etre sur le fleuve, par une semblable _depouille!_"
+
+Ce n'est donc pas a une catastrophe que croient nos deux jeunes
+Francais, mais bien plutot a un retard subi par leur confrere de Quebec.
+
+--Ca ne m'etonnerait pas, tout de meme, que notre homme eut ete
+empeche.... disait Thomas:--sa barque ne payait pas de mine! Quel sabot,
+nom d'un phoque!
+
+--Bonne goelette.... repliquait Gaspard d'un air mysterieux.... Un peu
+avariee, c'est vrai; mais elle n'a une apparence miserable que pour
+tromper les _gabelous_.
+
+--Au fait, peut-etre as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil: fine
+de l'avant, large de bau, evidee de l'arriere,--ca doit bien marcher....
+
+--Et bien resister a la mer, car la cale est profonde....
+
+--Avec ca que le lest ne lui manque ni a l'aller ni au retour.
+
+--Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour faire
+manger les amis d'en-bas!....
+
+--Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver les
+bonnes gens d'en haut!
+
+--Le joli negoce!
+
+--La belle existence!
+
+--J'en taterais volontiers.
+
+--Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons a gogo,--car
+le moment approche ou nous pourrons mettre a execution nos projets.
+
+--Ah! puisses-tu dire vrai!
+
+--Cette saison est trop avancee pour que notre petite expedition
+actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destine a nous faire la
+main. Mais.... que nous reussissions, et, l'annee prochaine, ayant un
+solide vaisseau sous les pieds, Thomas Noel et Gaspard Labarou en feront
+voir de belles aux _gabelous_ de France et du Canada.
+
+--Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux etre riche
+pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe.
+
+--Cela sera, repondit le jeune Noel, d'un ton moitie figue, moitie
+raisin.
+
+--Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu!
+
+Et Gaspard accentua d'un geste energique cette phrase quelque peu
+pretentieuse.
+
+Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associe etait
+homme a remplir l'engagement qu'il prenait.
+
+--Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!.... dit-il avec
+la gravite d'un pere de famille bien pose.
+
+La nuit etait venue, cependant,--une belle nuit, nom d'un phoque!--mais
+un peu trop eclairee par la lune a peine declinante, au dire des deux
+amis.
+
+Bien qu'allant a contre-courant depuis quelque temps, la goelette avait
+pu continuer sa marche, apres avoir vire de bord un certain nombre de
+fois et s'etre insensiblement rapprochee de la cote, ou la brise de
+terre, soufflant ferme, l'avait poussee assez rapidement vers sa
+destination mysterieuse.
+
+A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau
+s'accentuerent.
+
+La brise de terre fraichit, et toute conversation suivie devint
+impossible, chacun des deux marins ayant assez a faire de diriger la
+marche rapide de la goelette.
+
+On courut ainsi, serrant la cote d'assez pres, jusqu'a la hauteur du
+_Petit-Mecatina_,--une ile d'aspect sauvage, herissee de rochers aux
+formes romantiques, ou les rayons lunaires plaquaient des taches
+blafardes alternant avec les ombres projetees....
+
+Sur la droite, vers la cote nord, des iles nombreuses se dessinaient
+vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres ayant l'air de
+grands cachalots endormis....
+
+C'est du cote gauche, au large d'eux, par consequent, qu'apparut pour la
+derniere fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente massive du
+_Petit-Mecatina_.
+
+Ils venaient de virer de bord, apres une assez longue bordee vers la
+cote, lorsque, dans la pale clarte lunaire, a un demi-mille environ en
+avant du beaupre de leur goelette, s'estompa sur le fond bleuatre du
+firmament, de facon indecise d'abord, puis progressivement avec plus
+de nettete, une masse enorme, de forme irreguliere, mais tres elevee
+partout, faisant un trou noir a l'horizon....
+
+C'etait le _Petit-Mecatina_, le lieu de rendez-vous assigne par le
+capitaine canadien.
+
+Aussitot, outre leurs feux de position reglementaires, les jeunes marins
+allumerent un fanal bleu, attache d'avance au milieu de leur mat de
+misaine.
+
+Puis ils se prirent a observer attentivement la cote abrupte qui
+defilait par leur travers de babord.
+
+Une dizaine de minutes s'ecoulerent...
+
+La goelette, ses voiles bordees a plat, serrant le vent, courait a
+l'ouest, se rapprochant toujours...
+
+A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'apres son estime, Thomas
+ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de ne pas
+s'approcher davantage de ces rochers menacants....
+
+Il lofa....
+
+Les voiles battirent au vent....
+
+Mais au meme instant, une grosse lueur brilla sur un point du rivage;
+puis une seconde; puis enfin une troisieme,--a quelques pieds seulement
+les unes des autres.
+
+--Largue l'ancre! commanda Thomas.
+
+Gaspard se precipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau.
+
+Aussitot l'ancre tomba a l'eau, suivie de sa chaine, qui glissa
+bruyamment dans l'ecubier.
+
+Puis les voiles furent, abaissees en un tour de main, et l'on attendit.
+
+Dix minutes ne s'etaient pas ecoulees, qu'une embarcation se detacha
+comme dans une feerie, du ces rochers geants et s'avanca vers la
+goelette.
+
+--Ohe! qui vient la? s'enquit Thomas, pour la forme,--car il savait bien
+a quoi s'en tenir.
+
+--_La Marie-Jeanne!_
+
+Puis la meme voix reprit:
+
+--Et vous?
+
+--_Le Marsouin!_ gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce mot.
+
+Il faut dira ici que la goelette des Noel avait jusqu'ici porte le nom
+tres honnete de _Saint-Malo_,--en souvenir du pays natal,--mais que
+maitre Thomas, lance sur la piste d'aventures emouvantes, avait detrone
+le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer le nom
+de l'amphibie guerroyeur cite plus haut.
+
+Il y eut une minute de silence.
+
+Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer:
+
+--Rien qui cloche?.... On peut aborder?....
+
+--Arrivez sans crainte, fut-il repondu; il n'y a ici que mon associe
+Gaspard Labarou et moi, Thomas Noel.
+
+La chaloupe, manoeuvree habilement, aborda bientot.
+
+Des deux hommes qui la montaient, l'un resta a bord, tandis que l'autre
+grimpa sur le banc du _Marsouin_, s'aidant des haubans de misaine, et
+sauta lestement sur le pont.
+
+--Messieurs, dit-il sans preambule, vous etes gens de parole.
+
+--Toujours! fit Gaspard laconiquement.
+
+--Et, pour cette fois, il y a quelque merite a, l'etre, apres une
+pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon.
+
+--Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact.... Mais venons
+au fait.... Nous sommes presses.... Notre marche tient-il toujours?
+
+--Des Francais n'ont qu'une parole! repondit le sentencieux Thomas.
+
+--Aux Iles! commanda Gaspard.
+
+--Bien, messieurs. Je vois que vous etes des jeunes gens d'action et que
+je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure; juste le
+temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de nos faits.
+Venez.
+
+Sans plus d'explications, les deux Francais descendirent dans la
+chaloupe du Canadien et, prenant place a l'arriere, laisserent le
+capitaine et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire a
+terre.
+
+Ou diable etait donc la goelette de ces etrangers?...
+
+On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mat!
+
+Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies par
+les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'etonnaient pas outre
+mesure.
+
+Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarpes de la rive, sans
+ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri:
+
+--Aie! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille a
+pic!
+
+Le capitaine, sans repondre, donna un dernier coup de rame; puis, se
+levant, il alla se mettre a l'avant de l'embarcation, tandis que son
+matelot venait placer son aviron a l'arriere, dans l'echancrure de la
+godille, et s'y escrimait de son mieux.
+
+On venait d'entrer dans un etroit couloir de roches tres elevees, large
+tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut
+escarpement de cette singuliere ile.
+
+Naturellement, par sa disposition meme, ce bras de mer profondement
+encaisse ne pouvait etre apercu du large.
+
+On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs a peu pres verticaux
+pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une couple de
+cents pieds....
+
+Puis la chaloupe s'arreta net, l'etrave sur le gouvernail d'un vaisseau,
+ayant l'air enclave dans cette mascarade de haute roches.
+
+--La _Marie-Jeanne_, messieurs! dit le capitaine canadien avec une
+certaine emphase.
+
+Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis.
+
+--Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'ecria Thomas, ne
+pouvant dissimuler son etonnement.
+
+--On parcourrait le monde entier avant de deterrer un havre comme
+celui-ci! dit a son tour Gaspard, emerveille.
+
+--C'est a la fois mon bassin de carenage et mon havre de refuge, quand
+on me serre de trop pres.... repondit le capitaine de la _Marie-Jeanne_.
+
+--Tout de meme, il y a des choses bien etonnantes dans ce golfe
+Saint-Laurent! s'ecria de nouveau Thomas, avec des hochements de tete
+admiratifs.
+
+--Etonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant.... Dites: sans
+pareilles!.... Voila trente ans que je le parcours en tous sens, mon
+beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau.
+
+Cependant, une courte echelle fut tendue de l'arriere, par un des
+matelots du bord, et les jeunes francais, precedes du capitaine, y
+grimperent rapidement.
+
+La porte du capot d'arriere etait ouverte, laissant monter de la cabine
+une lueur claire.
+
+On s'y engouffra, et une interessante conference se tint pendant pres
+d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la _Marie-Jeanne_.
+
+Que se passa-t-il?....
+
+Quelles furent les confidences echangees?
+
+Que fut-il convenu?....
+
+Mystere... pour le present!
+
+Il nous est interdit,--auteur scrupuleux que nous sommes--de soulever,
+_dans ce premier volume_, meme un coin du voile qui recouvre les faits
+et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT.
+
+Mais on ne perdra rien pour avoir attendu.
+
+Ce qu'il nous est permis de confier a nos lecteurs, des maintenant,
+c'est qu'apres un conciliabule qui dura pres d'une heure, le capitaine
+canadien se rembarqua avec les deux Francais et que le _Marsouin_, bien
+leste de provisions et d'especes sonnantes, cingla aussitot vers les
+iles Miquelon.
+
+L'equipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord,
+continuerent d'habiter le _Petit-Mecatina_, occupes a radouber leur
+goelette avariee et a faire une besogne bien autrement.... mysterieuse.
+
+
+
+XXIII
+
+CHASSE ET MAUDIT
+
+Quand la goelette de Noel reparut dans la baie de Kecarpoui, au
+commencement du mois d'octobre, apres une absence d'un peu plus de deux
+semaines, un voile de deuil planait sur la petite colonie.
+
+Depuis une dizaine de jours, on etait entre dans cette longue periode
+d'isolement qui, la-bas, ne se termine qu'a la reouverture de la
+navigation, en mai.
+
+Le missionnaire etait bien venu, comme d'habitude, donner aux
+pecheurs de ce lieu solitaire l'opportunite d'accomplir leurs devoirs
+religieux.... Mais, loin d'avoir a benir l'union de deux jeunes
+gens pleins d'amour et d'espoir, il avait du, helas! prodiguer des
+consolations a une famille plongee dans une douleur mortelle, par la
+disparition d'un de ses membres, et presenter a une fiancee dont le
+coeur saignait, au lieu d'une couronne de fleurs d'oranger, la couronne
+d'epines de la resignation chretienne....
+
+Il va sans dire que ce messager de paix, saisi du differend qui existait
+entre les deux familles, n'avait pas eu grande peine a faire disparaitre
+les hesitations de madame Noel a propos de la mort sanglante de son
+mari.
+
+Une declaration ecrite du mourant, attestant la complete innocence de
+Jean Labarou et corroborant le recit circonstancie de celui-ci, ne
+contribua pas peu a ce resultat; et le missionnaire eut au moins la
+consolation, en partant, de voir les chefs des deux seuls etablissements
+de la baie unir fraternellement leurs mains, en signe de pardon et
+d'oubli.
+
+Le retour de la _Saint-Malo_,--desormais le _Marsouin_, de par le
+caprice de maitre Thomas,--raviva pourtant la plaie encore saignante de
+la disparition d'Arthur.
+
+Mais on ne put tout de meme s'empecher,--a l'est de la baie; du
+moins,--de reconnaitre le devouement des deux marins qui venaient de
+faire une si rude croisiere a la recherche de leur malheureux ami.
+
+Toutefois,--en depit de la meilleure volonte du monde,--la famille
+Labarou ne reussit pas a dissimuler l'horreur instinctive que lui
+inspirait Gaspard depuis la catastrophe.
+
+A peine arrive dans la baie, ce modele des fils adoptifs s'etait
+empresse, naturellement, d'aller rendre compte a ses parents du resultat
+negatif de ses recherches.
+
+Il avait, d'ailleurs, pris la peine d'etudier a fond le role qu'il
+allait jouer avant de risquer cette demarche decisive.
+
+Figure morne, fatiguee, triste; paleur maladive; regard fatal,
+inconsolable; tel etait son masque.
+
+Mais toute cette mise en scene ne put fondre la glace qui le separait
+desormais de cette famille ou il avait grandi, choye a l'egal du fils de
+la maison.
+
+La mere Helene, a sa vue, eut une crise de larmes qui pensa lui causer
+une rechute.
+
+Jean Labarou, lui, pale comme un mort, laissa son neveu s'empetrer dans
+le recit de ses exploits et de ses actes do devouement fraternel.
+
+Puis, quand ce fut fini, il se contenta de dire froidement, mais avec un
+geste d'une terrible solennite:
+
+--Arthur est mort,--et je n'espere plus.... Que Dieu ait pitie du
+pauvre enfant!.... Mais si tu es pour quelque chose dans cette fatalite
+epouvantable; si, par ta faute, une mere a ete privee, sur ses vieux
+jours, d'un fils adore; si ta cousine, par ton fait, se trouve seule au
+monde, sans appui quand nous n'y serons plus; moi ton second pere, au
+declin de ma vie, courbe par l'age et l'incurable chagrin que je sens la
+(et le vieillard touchait son front ride), je finis par succomber avant
+le terme assigne par la divine Providence; si cela est, eh! bien, je te
+maudis!
+
+--Mon oncle!.... voulut repliquer Gaspard, epouvante.
+
+--Va-t-en!.... fut la seule reponse de Jean Labarou, montrant la porte,
+de son bras tendu.
+
+Et, comme le miserable, en passant le seuil, regardait sa tante,
+celle-ci lui dit, dans un sanglot:
+
+--Rends-moi mon fils!
+
+Alors il se tourna vers Mimie, comptant bien trouver chez elle une ombre
+de sympathie.
+
+Mais il regretta aussitot ce mouvement....
+
+Blanche comme une cire, la tete haute, les prunelles fulgurantes, la
+jeune fille etendit vers lui sa main fine et nerveuse:
+
+--Cain! dit-elle.
+
+Puis, montrant elle aussi la porte:
+
+--Va ou la destinee t'appelle, fratricide!.... Mais, ou que tu ailles,
+je serai sur ton chemin au jour de la retribution!
+
+Puis, hautaine et grave, elle alla baiser sa mere au front.
+
+Tremblant, hagard, la sueur de l'agonie aux tempes, Gaspard Labarou
+quitta la maison ou s'etait ecoulee son adolescence, chancelant comme
+un homme ivre et sentant peser sur ses epaules le poids terrible de la
+malediction paternelle....
+
+Dans l'esprit de Jean Labarou, cette malediction n'etait que
+conditionnelle, il est vrai.
+
+Mais Gaspard, au fond de son ame, sentait bien que cette malediction
+d'un pere serait ratifiee dans le ciel; et, quoi qu'il en eut, en depit
+de son scepticisme farouche, il en eprouvait une sensation de malaise
+allant jusqu'a la peur.
+
+Avait-il donc besoin, ce vieillard, sans l'ombre d'une preuve de
+culpabilite, d'appeler sur la tete de son neveu la vengeance celeste!
+
+Pour se donner du coeur, quand il fut hors de vue, le miserable montra
+le poing a la maison, disant:
+
+--Vieux fou!.... Je me moque de tes foudres de fer-blanc et je te ferai
+voir bientot de quel bois je me chauffe.... Ah! Ah! tu me maudis et ta
+fille m'appelle Cain.... Mais prenez garde de regretter amerement, un
+jour, la satisfaction de m'avoir mis a la porte!
+
+Ayant ainsi evacue un peu de sa bile, il reprit le chemin du Chalet, de
+l'autre cote de la baie.
+
+Tout en pagayant son canot, il monologuait de la sorte:
+
+--Il est clair comme le jour que, pour ce qui regarde mes chers parents
+et leur virago de fille, _mon chien, est mort...._
+
+"Plus rien a esperer de ce cote.
+
+"Mais je m'en moque, comme un poisson d'une pomme.
+
+"Ce qu'il me reste a faire, c'est d'amadouer et d'engluer si bien les
+Noel, de me rendre tellement indispensable, que la bille Suzanne, en
+depit de son ridicule chagrin, cesse de penser jour et nuit a un mort,
+pour s'apercevoir enfin qu'il existe un bon vivant dans son entourage,
+pret a fie devouer pour son bonheur.
+
+"D'ailleurs, dans ce siege en regle que je vais entreprendre, j'aurai un
+precieux auxiliaire: Thomas, qui m'est devoue.
+
+"Quant a la mere, bien que, reconciliee avec l'oncle Jean, je parie
+qu'il lui reste, en depit de tout, un vieux levain de rancune qui ne
+demanderait qu'a fermenter, si l'on s'y prenait habilement.
+
+"Reste le petit Louis,--qui n'est plus un enfant, malgre son
+qualificatif.
+
+"Celui-la, j'en ai peur, me donnera du fil a retordre.
+
+"Il est toujours avec ce moricaud de Wapwi, d'un cote ou de l'autre,
+et je le soupconne d'avoir un fort beguin pour ma belle et tyrannique
+cousine, Euphemie.
+
+"Qu'il me succede dans le coeur de la _fille a mon oncle_,--je ne
+demande pas mieux.... Mais qu'il ne s'avise pas de se liguer avec elle
+pour me jouer quelque mauvais tour,--car ca ne serait pas bien du tout
+de la part d'un beau-frere!....
+
+"Au reste, nous veillerons, Thomas et moi.
+
+"Thomas Noel!.... En voila un veritable ami, par exemple, qui n'a pas
+peur de mettre les mains a la pate, lorsqu'il s'agit de tirer un copain
+du petrin!....
+
+"Vive le capitaine Thomas et son lieutenant, Gaspard!"
+
+S'etant ainsi mis dans un etat de feinte excitation pour chasser de son
+esprit la mauvaise impression qu'il remportait de sa visite,--a l'instar
+des gens peureux qui chantent, la nuit, quand ils cheminent seuls dans
+Te voisinage d'un cimetiere,--maitre Gaspard hatait sa marche vers le
+chalet de la famille Noel, sa nouvelle residence.
+
+A mesure au'il approchait, sa figure subissait une transformation
+singuliere.
+
+De sombre et dure, qui etait son caractere habituel, elle devenait
+insensiblement melancolique et.... touchante.
+
+Ce gaillard la, orne de toutes les passions qui rendent un homme
+redoutable au sein des societes organisees, etait devenu un veritable
+comedien tout seul, sans etudes, en pleine solitude du Labrador.
+
+Il etait absolument maitre de ses sens, et il avait la tete froide d'un
+chef de bandits.
+
+A peine entre dans le chalet, ou la famille Noel se trouvait reunie
+pour diner il se laissa choir sur une chaise, la tete basse, les bras
+ballants.
+
+--Oh! oh! il parait qu'on t'a mal recu, chez l'oncle Jean.... fit
+remarquer Thomas, d'un ton goguenard.
+
+Gaspard ne repondit qu'en baissant davantage la tete.
+
+--Serait-ce possible? dit madame Noel, prompte a s'apitoyer.
+
+--On m'a, chasse, madame! murmura Gaspard, d'une voix sepulcrale.
+
+--Chasse?.... B'ecria la bonne dame, en joignant les mains.
+
+--Et maudit!.... ajouta lugubrement le jeune homme.
+
+Pour le coup, la veuve se trouva debout, les mains levees.
+
+--Pauvre enfant!.... Mais c'est insense! dit-elle.
+
+--Madame, vous m'en voyez atterre et malade.... Mais qu'y puis-je faire?
+
+--Oh! je parlerai a ces bonnes gens.... Il est impossible que cette
+famille, qui vous a eleve et ou vous avez grandi comme un fils vous
+garde rancune pour un accident ou vous avez vous-meme failli perdre la
+vie....
+
+--Cela est pourtant, madame. Mais, si vous voulez m'en croire, attendez,
+pour une telle demarche, que le temps ait un peu amorti la force du coup
+et engourdi leur douleur. A mon avis, toute tentative de rapprochement,
+d'ici a quelques jours, ne ferait qu'envenimer nos relations.
+
+--Soit. Vous avez probablement raison. Quand ils seront plus calmes,
+nous n'aurons pas de peine a leur faire comprendre qu'ils ont manque,
+non seulement de charite chretienne, mais encore et surtout de justice.
+En attendant, mon cher enfant, vous ferez partie de ma famille et vous
+partagerez, comme d'habitude, la chambre de Thomas.
+
+--Madame, j'ai deja eu deux meres,--et une larme de crocodile tomba sur
+la joue de Gaspard; vous serez la troisieme.
+
+Et l'habile comedien salua profondement madame Noel.
+
+--C'est dit.... Allons, mes enfants, a table!
+
+Le repas fut pris au milieu d'un silence presque general
+
+La mere, en depit de ses efforts, semblait preoccupee.
+
+Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air reveur d'un amoureux
+dont le coeur est pris serieusement.
+
+Suzanne, elle, n'avait consenti a se mettre a table que sur les
+instances de sa mere, qui n'aimait pas a la voir passer ses jours seule
+dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le glaive
+dans la blessure de son coeur.
+
+Elle ne mangeait guere, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui lui
+avait enleve son fiance. Un cercle de bistre entourait sea yeux, qui
+semblaient agrandis et ou brillaient parfois des rayons opheliens.
+
+Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser a un jeune arbre frappe
+de la foudre en pleine seve.
+
+Qu'allait-il arriver?....
+
+[Illustration: je te maudis.]
+
+L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la seve vigoureuse de la jeunesse,
+un instant arretee dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions
+vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaisses et mollissants?...
+
+
+Voila ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille a la
+demarche languissante, au regard atone.
+
+C'est que le coup dont elle souffrait avait ete aussi rude
+qu'inattendu....
+
+Songez donc!
+
+Lorsque quelques heures a peine la separaient du moment ou elle allait
+etre unie a l'elu de son coeur, la plus terrible des catastrophes etait
+venue aneantir cet espoir, briser ce reve!....
+
+Et cela, du jour au lendemain, en pleine fievre de preparatifs
+matrimoniaux,... comme un grand coup de foudre dans un ciel clair!
+
+Pres de trois semaines s'etaient ecoulees depuis la sinistre disparition
+de son fiance, et c'est a peine si la pauvre Suzanne parvenait A
+realiser sa situation de veuve avant d'avoir ete mariee.
+
+Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait une
+sympathie emue,--Louis surtout, qui adorait sa soeur.
+
+Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas traverse la baie pour
+aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur les
+condoleances de la fiancee, trop faible encore pour s'y rendre
+elle-meme!
+
+Bref, Suzanne avait ete tres malade et pouvait etre consideree, apres
+deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une convalescente
+a sa premiere sortie.
+
+On s'abstenait donc, en sa presence, de toute allusion au drame de
+l'Ilot, et le mot d'ordre etait de n'avoir pas l'air d'etre sous le coup
+d'une dea plus fortes emotions qu'eut encore eprouvee la petite colonie.
+
+La conversation, toutefois, ne pouvait etre bien animee; et, aussitot le
+repas termine, chacun se retirait pour vaquer a ses occupations.
+
+Il en fut ainsi pendant quelques semaines....
+
+Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine, en
+y etendant sa patine grisatre, amena une detente dans les esprits, une
+sorte d'apaisement dans les coeurs....
+
+Et c'est dans ces conditions de tranquillite morale relative que la
+petite colonie de Kecarpoui entra dans cette periode d'isolement,
+absolu, ressemblant un peu a un emprisonnement au milieu des glaces
+polaires, et qui s'appelle: _Un hiver au Labrador...._
+
+
+
+XXIV
+
+SUR UN GLACON FLOTTANT
+
+Des les premiers jours de novembre, la neige commenca a tomber,--une
+neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphere embrumee par le
+sempiternel _nordet_, charge de vapeurs d'eau refroidies.
+
+On remonta les goelettes jusqu'au fond de la baie, ou elles furent
+degreees et mises en hivernement definitif.
+
+Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de peche, les
+agrea des barques, tout cela fut soigneusement remise ou encave.
+
+Puis, satisfait d'avoir pris toutes les precautions voulues, on se
+disposa a affronter courageusement l'ennui et l'horreur meme d'un hiver
+labradorien.
+
+Si nous disons: l'horreur, c'est une facon de parler....
+
+Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison
+hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-la!
+
+Ces versants de montagnes drapes de neige, que trouent ci et la les
+forets saupoudrees de blanc et les rochers rougeatres; ces cascades
+coulant sous une carapace de cristal, a travers laquelle miroitent les
+eaux ecumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant le
+fleuve lui-meme jusqu'a plusieurs arpents du rivage; le silence qui
+regne partout, comme si la terre se taisait pour mieux entendre la
+grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes, balancant
+ces _ice-bergs_ ou demolissant d'un heurt geant quelque chateau de glace
+allant au fil de l'eau,--tout cela est bien beau a contempler et ne
+manque certainement pas de poesie...
+
+Mais c'est de la poesie triste, de la beaute empreinte de melancolie.
+
+Si l'ame s'eleve, le coeur se serre.
+
+L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature, et
+Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent
+mieux a sa taille.
+
+L'annee 1852 se termina par une effroyable tempete de neige, qui sevit
+sur la cote.
+
+On ne la regretta pas.
+
+Puis les trois mois suivants defilerent lentement, sans grandes
+distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante
+recolte de gibier a poil.
+
+Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports les
+plus emouvants de la region du golfe: la chasse aux loups-marins.
+
+Dans les conditions d'isolement ou se trouvaient les deux seules
+familles habitant la baie de Kecarpoui, on ne pouvait naturellement,
+songer a la grande chasse en goelette, a travers les banquises
+flottantes,--comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe.
+
+Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blindes avec de
+forts madriers de bois dur pour resister a la pression des glaces en
+mouvement, mais encore un equipage d'une dizaine d'hommes pour la
+manoeuvre, la tuerie et le depecage, quand on veut faire la chasse en
+grand.
+
+A Kecarpoui, on dut se contenter d'observer les points extremes de
+la baie, et surtout l'Ilot du Large, autour duquel une batture assez
+etendue se consolidait tous les hivers.
+
+Les Labarou, connaissant depuis de longues annees les habitudes locales
+de la faune de cette region, savaient fort bien que les loups-marins
+avaient fait de la _Sentinelle_ un endroit de _villegiature_ fort
+achalande.
+
+Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles
+toujours contribue, pour une bonne part, au bien-etre relatif dont ils
+jouissaient.
+
+On se tenait donc aux aguets, des deux cotes de la baie, lorsqu'un
+matin de la premiere quinzaine d'avril, Wapwi annonca avec une certaine
+excitation:
+
+--Loups-Marins!
+
+--Ou cela? demanda Jean Labarou.
+
+--Autour de l'Ilot.
+
+--Beaucoup?
+
+Pour toute reponse, le petit Abenaki montra ses doigts ouverts, montra
+sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de grands gestes
+avec ses bras;--ce qui voulait dire qu'il y en avait tant, tant.... que
+decidement il ne pouvait en indiquer le nombre.
+
+Jean Labarou prit aussitot une decision.
+
+--Faisons nos preparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une heure,
+Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu.
+
+En un clin-d'oeil, tout le monde fut a l'oeuvre.
+
+Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie, auquel on
+repondit bientot, du Chalet.
+
+Puis, les chiens,--au nombre de six,--etant atteles a une sorte de
+traineau particulier a la cote du Labrador, on se mit en marche.
+
+Euphemie accompagnait l'expedition, naturellement.
+
+Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chausses de bottes de
+loups-marins, armes de fusils a balles et de solides batons de bois dur,
+se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, ou les chaloupes avaient
+ete descendues depuis plusieurs jours, en prevision de la venue des
+phoques annonces.
+
+Sur l'autre rive, on s'agitait aussi.
+
+Le signal avait ete compris.
+
+On y avait repondu tout de suite, et bientot un attelage semblable a
+celui des Labarou quittait, au galop de six _chevaux a griffes_, le
+chalet de la famille Noel.
+
+Arrivees aux chaloupes, les deux petites troupes arreterent les
+conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en
+silence l'etroit bras de mer libre separant la batture de terre de celle
+de l'Ilot.
+
+Los chiens recurent l'ordre de se coucher la ou ils etaient et de ne pas
+bouger,--ni japper, surtout.
+
+Ils promirent tout ce qu'on voulut, a leur facon, et.... tinrent parole.
+
+De meme que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses freres. On lui
+avait vante si souvent les emotions d'une chasse aux loups-marins,
+qu'elle n'avait pu resister a la tentation d'y aller au moins une
+fois,--ne serait-ce que pour secouer sa melancolie et faire plaisir a
+son frere Louis, qui l'avait suppliee de l'accompagner.
+
+Mais, contrairement a sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni baton,
+ni arme a feu,--etant peu familiere avec les "porte cynegetiques et trop
+sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal ressemblat-il a
+un poisson!
+
+Les chaloupes ayant donc ete trainees a l'eau, on avancait en silence
+vers l'ilot sous le vent,--car les amphibies ont l'oreille fine.
+
+Arrives a la large batture de glace entourant la _Sentinelle_,
+les hommes debarquerent a petit bruit, puis s'avancerent avec des
+precautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets
+et humant l'air, commencaient a s'agiter.
+
+Une decharge generale en coucha bientot une demi-douzaine par terre.
+
+Six coups de feu avaient eclate:--six phoques etaient blesses a mort.
+
+Aussitot, le baton a la main, tout le monde courut aux autres qui se
+precipitaient, dans toutes les directions, vers la mer.
+
+C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins.
+
+Chacun trepigne, frappe, saute, court....
+
+On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel les
+plaintes quasi-humaines des betes assommees, les ordres echanges.
+
+Puis, de temps en temps, un coup de fusil tire sur quelque vieux
+loup-marin ruse, se glissant en tapinois vers la mer.
+
+C'est une cacophonie a rendre sourd un.... pot a tabac.
+
+Soudain, au beau milieu de ce tapage incoherent, un cri percant se fit
+entendre,--un cri lance par une voix de femme.
+
+Tout le monde se retourna.
+
+Euphemie Labarou etait la, avec les hommes.
+
+Mais Suzanne, debout sur un glacon qui plongeait dans l'eau par un de
+ses bords, etait entrainee par le courant.
+
+Les trepignements des chasseurs avaient fracture la glace, amincie par
+un commencement de degel, et la jeune tille, toute entiere au spectacle
+de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir
+qu'elle s'en allait a la derive, sur un frele glacon a demi-submerge.
+
+Une voix forte cria aussitot, repondant a l'appel strident de la
+naufragee:
+
+--Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!....
+
+Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes,
+s'elanca, vif comme un ecureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout
+courant et ramena de meme, en sautant d'un glacon a l'autre.
+
+Cela s'etait fait si vite, qu'on ne s'etonna de cet acte de courageuse
+agilite qu'au moment meme ou Suzanne etait deposee dans une des
+chaloupes.
+
+Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces ou Gaspard avait
+mit les pieds pour arriver a la jeune tille et revenir a terre, put
+juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufragee.
+
+On etait trop habitue, la-bas, aux peripeties d'une existence
+aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne a
+l'adresse du heros de ce coup de hardie velocite.
+
+Les hommes, la respiration encore coupee par l'emotion, dirent
+simplement: "Tres bien, Gaspard!"
+
+Mimie, elle, sentit monter a ses tempes deux jets de sang rapides et
+brulants....
+
+Quant a Suzanne, disons a sa louange qu'elle eut un elan tout spontane
+de reconnaissante admiration....
+
+--Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main" merci: |e me
+souviendrai!
+
+Il "e pencha vers elle et, bien bas:
+
+--Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet episode, si vous voulez, mais
+souvenez-vous d'une seule chose...
+
+--Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux tres doux....
+
+--Que je vous aime.... a en mourir acheva le jeune homme, d'une voix qui
+n'etait qu'un souffle.
+
+Suzanne devint fort pale et dissimula son emotion en s'inclinant.
+
+Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front et elle
+dit aussitot A haute voix:
+
+--Cet ilot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me tarde de
+revoir ma mere.
+
+On se hata de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphemie dans
+une des chaloupes et d'aller deposer ces dames sur la banquise de terre
+ferme, ou les attelages de chien les transportaient au galop vers leur
+demeure respective.
+
+Quant aux bommes, ils ramasserent et embarquerent leurs loups-marins
+morts, que l'on se hata de deposer dans les hangars a depecage, ou ils
+devaient etre convertis en huile et en peaux, destinees a la vente.
+
+Cet episode de chasse devait amener de grands changements dans les
+relations, et meme les sentiments, de quelques-uns de nos personnages.
+Thomas,--qui avait du nez,--le pressentit bien.
+
+Aussi put-il dire a son complice, des qu'il se trouva seul avec lui,--a
+l'heure du coucher:
+
+--Mon vieux, le diable est decidement pour toi.... Cette petite course
+d'agrement sur des glacons en derive, avec une femme dans les bras, t'a
+remis a flot.... Tu seras le mari de Suzanne!
+
+--Oui.... murmura Gaspard, un sourire equivoque aux levres, c'etait
+assez reussi, le coup du glacon!.... Mais, en serons-nous plus avances
+si....?
+
+--Eh bien, acheve!
+
+--...Si l'autre revient?....
+
+--Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux sont
+betas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas de la ou
+il est.
+
+--Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant a lui-meme.
+
+--Qui?.... Moi, tout le monde,--et toi aussi, parbleu!.... Allons, mon
+vieux, fais un bon somme et reve que le missionnaire est a l'autel,
+eleve pour la circonstance au milieu du feuillage, et que Thomas Noel y
+conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es.... Ca te refera de
+bon sang.
+
+--Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir.
+
+--Bonne nuit.
+
+--Et les deux comperes s'endormirent, heureux comme de braves garcons
+qui ont fait une bonne journee.
+
+
+
+XXV
+
+QUAND ON REVIENT DE CONDATCHY....
+
+Thomas Noel venait de dire a son complice Gaspard, en parlant d'Arthur
+Labarou: "On ne revient pas de la ou il est!"
+
+Eh! bien, n'en deplaise a ce froid organisateur de noyade, on en revient
+de l'endroit ou etait alors le jeune pecheur, puisque nous le retrouvons
+plein de vie, second officier d'un bon navire de douze cents tonneaux de
+jauge et, de plus, porteur d'un joli sac de.... perles.
+
+Ceci demande explication, nous le savons bien....
+
+Aussi, n'entendons-nous pas nous contenter d'une froide affirmation et
+allons-nous raconter brievement l'odyssee de notre heros, depuis cette
+nuit sinistre ou nous l'avons laisse sur un ilot perdu, a la veille
+d'etre submerge par la maree montante, et criant en vain a eon
+compagnon, qui l'abandonnait:
+
+--Gaspard, mon frere!....
+
+Quelles heures terribles!.... Quelles angoisses mortelles!!
+
+De telles impressions ne se racontent pas.
+
+La bise hurlait, sifflait, rugissait, enlevant de la crete des lames une
+poussiere liquide qui la rendait encore plus puissante....
+
+Les vagues, heurtees en tous sens, avaient des clameurs de colere, comme
+si elles eussent ete animees, au lieu de n'avoir que la force brutale
+des grandes masses desequilibrees....
+
+Et le flot, pousse par le flot, montait toujours, emplissant la crique,
+couvrant les pointes, submergeant les contreforts, escaladant les pics.
+
+Arthur aussi montait, precedant cette maree envahissante qui gonflait le
+fleuve comme un immense levain en fermentation.
+
+Il vint un temps ou, debout sur le pic le plus eleve de l'ilot,--comme
+un de ces antiques monuments de la vieille Egypte, envahi par cet autre
+flot dos deserts africains: la mer de sable!--le naufrage n'eut plus
+autour de lui que les vagues en fureur, sonores comme des cloches,
+souples comme des tigresses, lui livrant un dernier assaut "vant de le
+rouler dans leurs vertex et de l'ensevelir dans leurs replis.
+
+C'est alors que, jetant un dernier regard vers le fond de la baie, ou
+reposait en ce moment tout ce qu'il aimait en ce monde:--ses parents
+et sa fiancee,--le pauvre garcon lanca a travers la nuit cette clameur
+d'agonie, ce cri d'adieu, qui fut entendu du petit sauvage arrivant a la
+rescousse.
+
+Ce qui suivit paraissait, dans le souvenir d'Arthur, comme un grand
+eclair, suivi d'une nuit profonde.
+
+Une voix d'enfant, bien connue,--celle de Wapwi,--avait crie ".... Petit
+pere!...."
+
+Puis une masse sombre, se balancant au sommet d'une vague enorme, avait
+semble s'abattre sur le naufrage qui, d'instinct, avait etendu les bras
+vers cette "chose" entrevue, s'y etait cramponne, hisse, jouant des
+coudes et des genoux, jusqu'a ce qu'il se sentit enfin emporte dans une
+embarcation, venue a lui miraculeusement, et tourbillonnant sous la
+poussee des lames affoles....
+
+Et puis, quoi encore?...
+
+Rien.... pendant dea heures, si ce n'est le balancement de l'esquif
+qui le portait, l'ecuma des vagues l'inondant, la brise sifflant
+toujours....
+
+Pendant combien de temps dura cette demi-inconscience, cet affaissement
+de l'ame et du corps, cette insouciance absolue de ce qui se passait
+dans le monde physique?....
+
+
+[Illustration: Gaspard d'elanca vers la jeune fille qu'il prit dans ses
+bras.]
+
+Des heures entieres, sans doute, puisque, eveille soudain par des cris
+d'appel, Arthur Labarou constata, en ouvrant les yeux, que le jour
+naissait.
+
+Mais d'ou venaient les cris?...
+
+D'un navire a l'ancre, sous l'etrave duquel le chaland du naufrage
+allait s'engager.
+
+Des matelots, en train de virer au cabestan, avaient apercu la petite
+embarcation en detresse et helaient l'homme, endormi ou mort, qui se
+trouvait couche dedans.
+
+Comme cet homme, tout en no repondant pas, semblait, tout de meme avoir
+un reste de vie, un des _mathurins_, s'accrochant aux sous-barbes du
+beaupre, guetta le chaland au passage et s'y laissa choir.
+
+Un grelin lui fut jete par ses camarades, et, une minute plus tard, le
+naufrage, attache solidement sous les bras, etait hisse a bord.
+
+D'ou venait-il?
+
+On ne s'en inquieta pas.
+
+C'etait une victime de la mer, et la grande fraternite des marins n'a
+pas besoin des formalites d'une enquete pour secourir un camarade.
+
+Le capitaine,--un jeune homme d'une trentaine d'annees, au plus,--fit
+transporter l'inconnu dans sa propre cabine, ou un cadre se trouvait
+libre, et se chargea lui-meme des premiere soins a donner.
+
+Apres quoi, appele a ses devoirs de commandant, il se fit remplacer par
+un homme de confiance.
+
+Pendant trois jours, le naufrage fut en proie a une fievre ardente,
+marmottant des phrases incoherentes, poussant des cris de detresse,
+appelant au secours, d'une voix navree....
+
+Puis le sang se tiedit, les nerfs s'apaiserent, le sommeil vint....
+
+Il etait sauve!
+
+--Ou suis-je? demanda-t-il au capitaine, un beau matin.
+
+--Sur l'atlantique, fut la reponse.
+
+--Et nous allons!...
+
+--Dans les Indes, a Ceylan.
+
+Arthur se recueillit un instant pour rappeler ses souvenirs.
+
+Mais, en depit de tous ses efforts, sa memoire ne lui disait rien, apres
+le cri entendu au sein de la tempete, sur l'ilot submerge,--ce cri
+d'enfant appelant: "Petit pere!"
+
+--Wapwi! pensait-il.... C'etait Wapwi!.... Et c'est le chaland qu'il
+montait qui m'a recueilli.... Mais lui, le cher petit, qu'est-il
+devenu?.... noye, sans doute.... Pauvre enfant!
+
+Et Arthur sentait des larmes courir dans sus yeux, a cette triste
+pensee.
+
+--Capitaine, dit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le
+pensez, et, puisque la Providence a voulu que je fusse sauve par un
+compatriote,... car vous etes Francais, n'est-ce pas?
+
+--Canadien-francais, de Quebec, repondit le capitaine.
+
+--C'est tout comme.... Eh bien, je ne veux rien vous cacher; je ne suis
+pas un naufrage, capitaine!
+
+--Alors?.... fit le marin, etonne.
+
+--Je suis la victime du plus lache attentat qui se puisse imaginer...
+J'ai ete abandonne sur un ilot perdu, a maree basse, avec en perspective
+d'une lente agonie et d'une mort inevitable, quand la mer viendrait a
+couvrir mon rocher, au montant.
+
+--C'est horrible, cela! interrompit le Canadien, s'approchant du
+naufrage avec un redoublement d'interet.
+
+--Laissez-moi vous raconter cette histoire, qui ressemble a un conte des
+_Mille et Une Nuits_.
+
+Le capitaine fit un geste d'assentiment.
+
+--Allez, mon jeune ami, dit-il en bourrant sa pipe. J'ai aujourd'hui,
+grace au bon vent, plus de loisirs a vous consacrer, que d'habitude.
+
+Alors Arthur fit le recit court, mais tres mouvemente, de ce qui avait
+precede et amene, suivant lui, l'affaire de l'Ilot.
+
+Puis il conclut, en disant:
+
+--Que pensez-vous, capitaine, d'un parent capable d'une pareille
+infamie?
+
+--Je pense que ce gaillard-la finira par etre pendu a la maitresse
+vergue du premier navire sur lequel il mettra le pied,--quand ce serait
+le mien....
+
+En attendant, jeune homme, suivez-moi ou j'irai, et soyez certain qu'en
+juin prochain,--avant la visite du missionnaire qui pourrait bien, sans
+cela, marier votre cher cousin a votre fiancee,--je vous, aurai ramene a
+Kecarpoui, ou vous reglerez vos comptes avec cet aimable assassin.
+
+--Ah! capitaine, puissiez-vous dire vrai!.... Si, au commencement du
+mois de juin de l'annee 1863, je pouvais apparaitre dans ca petit coin
+du Labrador, ou l'on me croit, sans doute, au fond de l'eau, quel
+reglement de comptes, comme vous dites, capitaine!
+
+--Nous y serons, mon jeune ami, Dieu aidant.... Le capitaine Pouliot, de
+Quebec, connait son navire, _l'Albatros_. D'ailleurs, j'ai promis a mon
+armateur, M. Ross, que je serais de nouveau en rade de Quebec avant la
+fin du mois de juin. Et, ce que je promets, vous saurez, a moins que le
+diable ne s'en mele....
+
+--Vous le tenez?.... Eh bien, tant mieux, et puissent les vents et la
+mer nous etre favorables!
+
+--Amen! fit le capitaine.
+
+Sur quoi, les deux amis monterent sur le pont, ou le capitaine constata
+que tout allait bien, sous l'oeil de Dieu.
+
+Mais resumons....
+
+Le voyage, par le cap de Bonne-Esperance et l'Ocean-indien dura trois
+mois et demi.
+
+Los vents avaient ete maniables et la mer, clemente.
+
+On avait passe la ligne deux fois, lorsque, dans les premiers jours de
+janvier, on arriva en vue de la grande ile de Ceylan.
+
+Une partie du chargement y fut debarquee; puis on continua jusqu'a
+Madras, pour livrer ce qui restait.
+
+Vers la fin de janvier 1853, commenca le voyage de retour, en longeant
+la cote de Coromandel, pour s'engager dans le detroit de Manaar.
+
+Mais, contrarie par une tres grosse brise de ouest-sud-ouest,
+_l'Albatros_ dut chercher refuge dans la baie de Condatchy, qui echancre
+le littoral ouest de l'Ile de Ceylan.
+
+On fut la deux jours a l'ancre, un calme plat ayant succede a la
+bourrasque qui avait fait rage.
+
+Une multitude d'embarcations de toutes formes y faisaient la peche des
+perles.
+
+Pour tuer le temps, le capitaine proposa a son lieutenant,
+Labarou,--promu a ce grade apres la mort accidentelle du titulaire,
+arrivee a Madras.--de tenter la fortune.
+
+Celui-ci, plongeur emerite et pouvant rester pres d'une minute sous
+l'eau, y consentit.
+
+Le reste de l'equipage voulut en faire autant....
+
+Quelle idee lumineuse, et a quoi tient la fortune!
+
+En moins d'une demi-journee, chaque plongeur, descendu au fond de l'eau,
+au moyen d'une corde ayant une grosse pierre attachee a son extremite,
+avait recueilli, a la barbe des requins, de pleins sacs d'huitres, que
+l'on s'empressa d'ouvrir et dont plusieurs contenaient des perles, que
+l'on ferait examiner par les marchands du Cap, en passant.
+
+Enfin, un bon vent d'est ayant succede au calme, on leva l'ancre et....
+en route pour l'Europe:
+
+Le mois de fevrier commencait, et l'on n'eut pas trop des vingt-huit
+jours qu'il renferme pour atteindre la cote africaine.
+
+Le 8 mars, _l'Albatros_ mouillait en rade de la ville du Cap.
+
+Des le lendemain, chacun s'empressa, d'aller trafiquer de ses perle"
+avec les joailliers de la Cite aux diamants....
+
+Et, chose etonnante, il se trouva que tous les pecheurs de _l'Albatros_
+avaient en mains des perles d'une grande valeur.
+
+Par un hasard providentiel, le navire canadien avait jete l'ancre, dans
+la baie de Condatchy, sur un des bancs les plus riches, en huitres
+perlieres, de la region.
+
+Quelle aubaine pour ces braves gens, plus accoutumes aux gros sous de
+cuivre qu'aux belles guinees jaunes et aux scintillants souverains d'or
+qu'on leur donna en echange des perles de Condatchy!
+
+Bref, quand _l'Albatros_ quitta le Cap de Bonne-Esperance, le 12 mars
+1853, tout le monde a son bord etait riche, depuis le capitaine jusqu'au
+dernier des _Mathurins sales!_
+
+Le voyage de retour se fit sans encombre, et le 8 juin, par une belle
+matinee ensoleillee, _l'Albatros_ jetait l'ancre dans la rade de
+Saint-Jean de Terreneuve, ou le lieutenant Labarou se separa de son
+capitaine, non sans regret.
+
+Mais il avait, arrete en son esprit, un programme a remplir, et il
+desirait avoir les mains libres pour arriver a son but.
+
+En effet, son intention etait d'acheter, pour son propre compte, une
+bonne et, solide goelette, avec laquelle il ferait, a Kecarpoui, une
+entree.... dont on garderait le souvenir, sur la cote du Labrador.
+
+Deux jours lui suffirent pour trouver un joli schooner a sa convenance;
+et le 10 juin, ayant recrute un equipage de trois hommes,--deux
+Canadiens et un Francais,--il levait l'ancre pour gagner le detroit de
+Belle-Ile, par ou le capitaine Arthur Labarou volait rentrer chez lui.
+
+La goelette portait un nom significatif....
+
+Elle s'appelait: _Le Revenant_!
+
+
+
+XXVI
+
+LE REVENANT
+
+Nous sommes au 25 juin de l'annee 1853.
+
+Des huit heures du matin, la baie de Kecarpoui presente un spectacle
+inaccoutume.
+
+Pres de la rive orientale, en face du Chalet de la famille Noel, deux
+goelettes sont a l'ancre: l'une pavoisee et toute luisante de peinture
+fraiche....
+
+C'est le _Marsouin_.
+
+A une couple d'arpents plus au large,--mais sur une meme ligne, un
+second vaisseau est aussi au mouillage, presentant l'etrave au courant,
+qui rentre....
+
+C'est la fameuse goelette qui fait, deux fois l'an, la visite des
+etablissements de peche dissemines sur la cote du Labrador, achete le
+poisson, fournit les provisions et transporte d'un point a un autre le
+missionnaire catholique.
+
+Enfin, dans l'ouverture de la baie, une troisieme goelette, veritable
+bijou d'architecture navale, arrive, toutes voiles hautes, Puis,
+diminuant de toile a mesure qu'elle avance, finit par aller jeter
+l'ancre au beau milieu du courant, droit en face de l'humble demeure des
+Labarou.
+
+Sur le tableau d'arriere de celle-ci se lit un nom fatidique: _Le
+Revenant_.
+
+Pendant que l'equipage s'occupe a serrer les voiles et aux soins
+multiples du mouillage, le capitaine se laisse glisser dans la chaloupe
+du bord, suivi d'un enfant d'une quinzaine d'annees, dont la figure tres
+basanee rayonne comme un soleil....
+
+C'est Arthur Labarou. suivi de son fidele Wapwi,--lequel, pressentant
+l'arrivee de son maitre, a trouve le moyen de rallier la goelette, a
+l'est du la baie, dans son canot.
+
+Mais deja, de l'humble maisonnette, surgissant tour a tour, un
+vieillard, encore vert quoique courbe, une femme a cheveux blancs et une
+belle jeune fille, toute pale d'une emotion extraordinaire....
+
+Arrives a une couple d'arpents l'un de l'autre, les deux groupes
+s'observent avec un trouble grandissant....
+
+La vieille femme a cheveux blancs s'arrete et se prend a trembler de
+tous ses membres...
+
+Le vieillard leve les bras vers le ciel....
+
+Mais la jeune fille, elle, s'elance vers le nouvel arrivant et l'etreint
+rapidement:
+
+--Mon frere!
+
+Arthur rend l'etreinte, sans repondre.
+
+La mere est la....
+
+C'est pour elle la premiere parole.
+
+Il court, la prend dans ses bras, baise ses cheveux blancs et se glisse
+a ses genoux, en disant que ce mot qui dit tout:
+
+--O mere!
+
+Le pere, a son tour, presse son fila sur sa poitrine....
+
+Puis on entre a la maison....
+
+La porte se ferme....
+
+Une scene, qui ne se decrit pas, a lieu entre les divers personnages de
+cette famille, hier encore abimee dans le desespoir.
+
+La joie a sa pudeur.
+
+Tirons le rideau sur ces epanchements sacres....
+
+Un quart-d'heure s'ecoula.
+
+Puis la porte se rouvrit, pour livrer passage au capitaine du
+_Revenant_, qui semblait au comble de l'anxiete et disait rapidement a
+sa soeur:
+
+--Ainsi, tu es sure que Suzanne m'est restee fidele et qu'on lui force
+la main?....
+
+--Absolument sure, mon frere.... Ah! pauvre fille, comme elle a pleure
+et quel serment imprudent elle a fait la, par une reconnaissance
+exageree pour un sauvetage _arrange_ d'avance entre Thomas et Gaspard,
+je le jurerais.
+
+--Oui, elle a ete bien imprudente de s'engager par serment a epouser
+un miserable, dans un temps donne.... Mais aussi, petite soeur, quelle
+inspiration du ciel d'avoir ajoute formellement, comme tu dis: "Si
+toutefois mon premier fiance ne vient pas reclamer ses droite!"
+
+--Restriction qui n'a cause nul souci a ce coquin de Gaspard! fit
+remarquer Mimie.... Il etait si sur d'avoir reussi dans son crime!
+
+--Dieu aveugle les criminels qu'il veut punir! dit gravement le jeune
+capitaine du _Revenant_.... Nous arriverons a temps pour sauver cette
+pauvre Suzanne.
+
+Ces propos s'echangeaient rapidement, tout en embarquant dans la
+chaloupe et ramant vers la goelette.
+
+On prit la, un renfort de deux solides matelots, et la chaloupe partit
+comme une fleche dans la direction du Chalet.
+
+A peine eut-elle touche terre, qu'Arthur sauta sur la berge...
+
+Comme il franchissait le rideau de saules qui borde la rive en cet
+endroit, un cri de desespoir faillit jaillir de sa gorge....
+
+En face d'un autel, tout enguirlande de feuillage, erige a cote du
+Chalet, Gaspard et Suzanne, a genoux l'un pres de l'autre, ecoutaient un
+pretre debout en face d'eux, un livre a la main.
+
+--Gaspard Labarou, disait gravement le ministre du culte, prenez-vous
+Suzanne Noel pour votre legitime epouse?
+
+--Oui! articula Gaspard, d'une voix nerveuse.
+
+Le capitaine du _Revenant_ arrivait derriere eux, comme le pretre posait
+la meme question a la jeune femme agenouillee:
+
+--Suzanne Noel, prenez-vous Gaspard Labarou pour votre legitime epoux?
+
+Un frisson parut courir sur les epaules de la pauvre fille....
+
+Elle hesita....
+
+Puis, dans un mouvement de desespoir inconcevable, levant les yeux au
+ciel comme pour y demander un secours inespere, elle se retourna une
+derniere fois vers la baie, dans un volte-face rapide, et rencontra les
+yeux d'Arthur, qui semblait guetter ce moment.
+
+Alors, secouee de la tete aux pieds par une commotion electrique, elle
+courut vers son premier fiance, criant par trois fois:
+
+--Non! non! non!
+
+Tout le monde avait suivi des yeux la jeune fiancee,--si pres de
+s'appeler la jeune epousee,--et ce tut une exclamation de stupeur quand
+on la vit dans les bras de celui qu'on croyait mort,--d'Arthur Labarou,
+surgi brusquement des saules bordant la rive.
+
+Gaspard, tremblant, livide, les yeux agrandis par une epouvante sans
+nom, paraissait cloue au sol.
+
+Thomas, qui lui servait de chaperon a l'autel, dut le rappeler a ses
+sens....
+
+Il perdait rarement la tete, lui, l'excellent garcon.
+
+--Mon vieux, dit-il.... _ton chien est mort!_.... Filons!.... C'est le
+bon temps.
+
+Et, passant son bras sous celui de son complice, il l'entraina
+rapidement vers la rive, ou la chaloupe du _Marsouin_, toute pavoisee et
+montee par deux matelots en grande tenue, attendait les maries.
+
+Bien que les oreilles lui tintassent de mille rumeurs imaginaires,
+Gaspard, eu passant pres d'un groupe forme d'une jeune fille et d'un
+enfant, entendit toutefois une voix de femme qui lui disait avec un
+mepris ecrasant: "Cain!"
+
+L'enfant, lui, ota gravement son chapeau, et salua jusqu'a terre.
+
+C'etait Wapwi, qui se vengeait a sa facon.
+
+Mais tout cela ne prit que le temps de le dire....
+
+Thomas commanda aux matelots, apres avoir fait entrer Gaspard dans
+l'embarcation et s'y etre installe lui-meme:
+
+--A la goelette!.... et plus vite que ca!
+
+Bien que fortement intrigues de ne pas voir la mariee accompagner son
+nouvel epoux,--ainsi que la chose avait ete arrangee,--les mathurins
+pousserent au large et se prirent a ramer en cadence, sans faire aucune
+observation.
+
+Une demi-heure plus tard, le _Marsouin_, toutes voiles hautes et
+pavillons au vent, sortait de la baie, contournait la _Sentinelle_ et
+disparaissait dans les brumes irisees du golfe....
+
+Gaspard Labarou, debout pres de la lisse de l'arriere, tendant son poing
+ferme vers le fond de ia baie, disait:
+
+--J'ai perdu la partie, cette fois.... Mais..., _je reviendrai_!
+
+ *
+ * *
+
+Des le lendemain, un double mariage etait celebre par le missionnaire,
+avant son depart:
+
+Celui du capitaine Arthur Labarou et de Suzanne Noel....
+
+Lea autres conjoints s'appelaient:
+
+Louis Noel et Euphemie Labarou.
+
+Et, a la fin de ce jour-la, quand les ombres de la nuit s'etendirent sur
+la cote du Labrador, il y eut un endroit de ce littoral solitaire ou le
+Bonheur, ce fuyard infatigable, dut faire une halte!
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR ***
+
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+Produced by Renald Levesque, from files made available by La
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+works. See paragraph 1.E below.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
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