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diff --git a/old/14030.txt b/old/14030.txt new file mode 100644 index 0000000..ea2142a --- /dev/null +++ b/old/14030.txt @@ -0,0 +1,7670 @@ +The Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un drame au Labrador + +Author: Eugene Dick + +Release Date: November 12, 2004 [EBook #14030] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR *** + + + + +Produced by Renald Levesque, from files made available by La +bibliotheque Nationale du Quebec + + + + + +[Illustration 001.png] + +UN DRAME AU LABRADOR + +PAR + +Le Docteur EUGENE DICK. + +_(Illustrations de Edmond-J. Massicotte)._ + + + +I + +LES FUGITIFS + +Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'annees,--en face du _Grand +Mecatina_, sur la cote du Labrador,--vivait une pauvre famille de +pecheurs, composee du pere, de la mere, de deux enfants (un garcon et +une fille), et du cousin de ces derniers. + +Le chef de la famille s'appelait Labarou; le fils, Arthur, et le cousin, +Gaspard. + +Quant aux deux femmes, l'une repondait au nom de mere Helene et l'autre +au sobriquet de: Mimie. + +Tout ce petit inonde vivait en parfaite intelligence, se contentait de +peu et n'avait pas la moindre idee que l'on fut plus heureux ailleurs +que sur cette lisiere de cote desolee qu'il habitait. + +Pour peu que la peche allat bien, que la tempete ne vint pas demolir la +barque ou abimer les filets et que le hareng, la morue et le maquereau +fissent leur migration au temps voulu, on n'en demandait pas davantage. + +L'automne et le printemps, une goelette de cabotage parcourait cette +partie de la cote, approvisionnant les pecheurs echelonnes ca et la, +achetait leur poisson et les quittait pour ne revenir qu'a la nouvelle +saison navigable. + +Quelquefois cette goelette avait a son bord un missionnaire, charge des +interets spirituels de cette, vaste etendue de pays. + +Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait tout +le commerce qu'avait avec le reste de l'humanite la petite, colonie de +_Kecarpoui_. + +Car c'etait sur la rive droite de la riviere Kecarpoui, a son embouchure +meme dans le fond de la baie du meme nom, que la famille Labarou avait +assis son etablissement. + +Cela remontait a 1840. + +Un soir de cette annee-la, en juillet, une barque de peche lourdement +chargee abordait sur cette plage. + +Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possedaient: articles de +menage, provisions et agres. + +Le pere,--un Francais des iles Miquelon,--fuyait la justice de la +colonie lancee a ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis dans +une de ces rixes si frequentes entre pecheurs et matelots, lorsqu'ils +arrosent trop largement le plaisir qu'ils eprouvent de se retrouver sur +le _plancher des vaches_. + +Il s'etait dit avec raison que le diable lui-meme n'oserait pas l'aller +chercher au fond de ces fiords bizarrement decoupes qui dentellent le +littoral du Labrador. + +Le fait est que les hasards de sa fuite precipitee avaient +merveilleusement servi Labarou. + +Rien de plus etrange d'aspect, de plus sauvage a l'oeil que l'estuaire +de cette baie de Kecarpoui, a l'endroit ou la riviere vient y meler ses +eaux; rien de plus cache a tous les regards que cette plage sablonneuse +ou la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de heurter de son +etrave une terre independante de la justice francaise! + +Les lames du large, longues et presque nivelees par une course de +plusieurs milles en eau relativement calme, viennent mourir avec une +regularite monotone sur un rivage de sable fin, dessine en un vaste +hemicycle qui enserre cette grosse patte du Saint-Laurent allongee sur +le torse du Canada. + +Mais, au-dela de cette lisiere de sable, d'un gris-jaunatre tres doux +a l'oeil, quel chaos!... quel entassement monstrueux de collines +pierreuses, de blocs erratiques a equilibre douteux, de falaises a pic +encaissant l'etroite et profonde riviere qui a fini par creuser son +lit,--Dieu sait au prix de quelle suite de siecles!--au milieu de cette +cristallisation tourmentee!.... + +Ca et la, des mousses, des lichens, de petits sapins meme. epais et +trapus, s'elancent des fentes qui lezardent ou separent les diverses +assises de ce couloir de Titans, au fond duquel la Kecarpoui chemine, +tapageuse et profonde, vers la mer. + +Le thalweg de cette vallee est indique par la ligne sinueuse des +coniferes en bordure sur ses cretes, jusqu'a un pate de montagnes tres +elevees qui masque l'horizon du nord. + +A droite et a gauche, le sol, moins tourmente, offre ci et la des +bouquets de sapins ou d'epinettes, qui semblent des ilots sureleves au +sein d'une mer de bruyeres, d'ou emergent de nombreux rochers couverts +de mousse et de squelettes d'arbres foudroyes, ou le feu du ciel a +laisse sa patine noiratre.... + +En somme, s'il plait a l'imagination, le paya semble aride et tout a +fait impropre a l'agriculture. + +Pourtant, Labarou embrassa d'un oeil satisfait ce paysage d'une horreur +saisissante.... + +Bon homme au fond, mais d'humeur taciturne,--surtout depuis cette fatale +rixe ou il avait tue un camarade,--le pecheur miquelonnais ne tarda pas +a s'eprendre de cette nature bouleversee, si Lien en harmonie avec sa +propre conscience. + +La situation exceptionnelle aussi de cette jolie baie, en pleine region +de peche, le decida.... + +[Illustration: La baie de Kecarpoui, ou reside la famille Labarou.] + +Il resolut de s'y fixer. + +L'installation ne fut ni longue, ni difficile. + +Des sapins et des epinettes, de mediocre futaie sur toute cette partie +du littoral, furent abattus, grossierement equarris et superposes pour +former les quatre pans du futur logis. Toutes ces pieces de bois, liees +a queue d'aronde aux quatre angles, formerent un carre tres solide, que +l'on surmonta d'un toit en accent circonflexe, recouvert de planches +confectionnees a la diable.... + +Et la maison etait construite. + +On s'en rapporta aux jours de chomage a venir pour ameliorer petit a +petit cette installation faite a la hate et y ajouter les hangars et +autres annexes indispensables. + +L'essentiel, pour le moment, c'etait de s'organiser pour la peche. + +Les agres furent inspectes et repares; la barque radoubee et goudronnee +de l'etrave a l'etambot; les voiles remises en etat.... + +Bref, quinze jours apres leur abordage, les Labarou se retrouvaient chez +eux et reprenaient leur train de vie ordinaire. + +Cela devait durer douze annees entieres, pendant lesquelles un incident +digne d'etre rapporte vint rompre la monotonie de cette existence +patriarcale. + + + +II + +AVENTURE DE CHASSE + +En juillet 1850,--c'est-a-dire dans la dixieme annee de leur sejour +a Kecarpoui,--les jeunes cousins Labarou firent une assez longue +expedition en mer. + +Ages tous deux alors d'un peu plus de vingt ans, tres developpes +physiquement et hardis marins, ils ne craignaient guere de s'aventurer +en plein golfe, dans la barque a demi pontee qu'ils s'etaient construite +eux-memes, sous la direction du vieux Labarou. + +Cette fois la,--soit hasard de la brise, soit curiosite +d'adolescents,--ils avaient pousse une pointe jusque pres de la cote +ouest de Terre-Neuve, malgre les recommandations paternelles; et, joyeux +comme des galopins qui ont fait l'ecole buissonniere, ils revenaient +a pleines voiles vers la baie de Kecarpoui, lorsqu'on remontant le +littoral, qu'ils serraient d'assez pres, un spectacle fort attrayant +pour des yeux de chasseurs leur fit aussitot oublier qu'ils etaient +presses.... + +Deux caribous,--arretes au bord de la mer, ou ils etaient venus boire +sans doute,--se tenaient cote a cote, les pieds dans l'eau et la mine +inquiete, regardant cette embarcation voilee qui se mouvait sans bruit, +a quelque distance du rivage. + +La tentation etait vraiment trop forte!.... + +Un coup de barre, et la barque se dirigea vers le rivage, qu'elle +laboura de son etrave et ou elle s'immobilisa. + +Les deux jeunes gens, le fusil a la main, etaient deja partis en chasse. + +Mais les gentilles betes,--revenues de leur premier mouvement de +surprise et ramenees d'instinct au sentiment de la prudence,-- +pirouetterent sur leurs pieds et disparurent sous bois, gagnant la cote +voisine. + +Les chasseurs s'elancerent sur leurs traces et eurent bientot fait +d'escalader la cote boisee qui leur masquait l'horizon du nord. + +Arrives sur la crete, ils s'arreterent un moment pour reprendre haleine +et s'orienter. + +Devant eux s'etendait une large savane, tapissee de bruyeres longues et +maigres, emergeant d'une herbe jaunie, haute et clairsemee. Ca et la, +des rochers du formes diverses accidentaient cet espace decouvert, que +_Jupiter tonnant_ avait du defricher lui-meme S'il fallait en juger par +les souches a demi calcinees qui dressaient partout leurs squelettes +noircis. + +Au-dela de cette savane, au pied de la chaine de montagnes qui fermait +l'horizon du nord, Se voyait une lisiere de foret epargnee par +l'incendie. + +C'est vers ce bois que se dirigeaient les caribous, quand nos chasseurs +les revirent du haut de la cote. + +La deliberation ne fut pas longue. + +Nos jeunes Nemrods resolurent de continuer la poursuite. + +Mais ce fut bien inutilement qu'ils s'essoufflerent a courir au milieu +de cette savane pleine de trous et de bosses, car les caribous prirent +un galop allonge, qui les porta en quelques minutes au pied des +contreforts boises de la chaine de montagnes, ou ils disparurent.... + +Haletants et penauds, les deux cousins s'arreterent enfin sur une +eminence rocheuse, d'ou ils pouvaient embrasser toute la savane, et meme +l'immense golfe, dont la nappe bleuatre, echancree par les dentelures +de la cote, s'etendait devant leurs yeux jusqu'au littoral ouest de +Terre-Neuve. + +Quel panorama! + +A droite, le bras oriental de la baie de Kecarpoui s'avancait dans +la mer, a demi replie, comme s'il eut voulu retenir les flots qui la +baignaient. L'ouverture de la baie, elle-meme, etait visible jusqu'a +son milieu, mais, a part ce petit triangle d'azur miroitant au sein des +masses sombres qui l'enserraient, ce n'etaient, jusqu'a perte de vue, +que le chaos mouvemente de la cote labradorienne s'abaissant avec +gradation vers le golfe, dont la surface scintillante se confondait avec +l'horizon, dans les lointains du couchant. + +Tout homme, en presence d'un pareil spectacle, est poete d'instinct; +et les jeunes Labarou, sans connaitre un traitre mot des regles de +la poesie, ne purent s'empecher de faire entendre des exclamations +admiratives: + +--La belle vue qu'on a d'ici! s'ecria Arthur. + +--Hum! grommela Gaspard: c'est rudement chiffonne! + +--Vois donc.... notre fameuse baie Kecarpoui, ce qu'elle est devenue; a +peine grande comme le foc de la barque! + +--Nous en sommes loin!... repliqua Gaspard, que cette reflexion de son +cousin arracha aussitot a sa contemplation. Au fait, ajouta-t-il, il est +temps de regagner la mer. Filons. + +--C'est vrai... Ces diables de caribous vont nous faire perdra une +maree, et nous ne serons pas chez nous avant ce soir. + +--A la cote, et courons! + +Et Gaspard, prenant les devants, s'engagea aussitot sur la pente du +monticule qui leur avait servi d'observation, devalant comme un cerf qui +aurait eu toute une meute sur les jarrets. + +Arthur ne fut pas lent a le suivre; et tous deux, prenant la savane en +diagonale pour "piquer au plus court", firent ainsi un bon demi-mille, +ne s'arretant qu'au pied d'une colline peu elevee, qui leur barrait la +route. + +La, ils firent halte un moment pour souffler, puis reprirent aussitot +leur marche en avant. + +Arrives sur le dos de cette intumescence, absolument depourvue de +vegetation, ils s'orienterent un instant et allaient redescendre le +versant oppose, lorsqu'un coup de fusil, tire de fort pres, les cloua +net sur place. + + +[Illustration: Puis l'ours bondit sur le sauvage et l'ecrasa.] + +Avant meme d'avoir eu l'opportunite d'echanger une parole, ils +entendirent un hurlement de douleur et virent, a une couple d'arpents en +face d'eux, un ours blesse qui traversait la savane, par bonds inegaux, +et qui finit par se laisser choir au pied d'une souche, ou il demeura +immobile. + +D'ou portait co coup de fusil?.... + +Qui avait tire?.... + +Les Labarou eurent a peine le temps de se poser ces questions, qu'elles +etaient resolues. + +Un enfant d'une douzaine d'annees environ,--un patit sauvage, a en juger +par son costume et son teint basane,--surgit des broussailles, parut +examiner les traces sanglantes laissees par l'animal blesse, puis +retournant aussitot sur ses paa, il se prit a crier: + +--Vite, pere, y a du sang tout plein! + +Un homme grand, sec, la figure osseuse et brune, parut aussitot, tenant +en main un fusil qui fumait encore. + +Il echangea quelques paroles avec son fila et s'approcha avec precaution +jusqu'a quelques pieds de l'endroit ou, gisait l'ours. + +Ayant apercu ce dernier, il s'arreta et fit mine de recharger son +arme. Mais, voyant la bete immobile sur le flanc, il remit en place +la baguette, a demi tiree, du fusil qu'il tenait do la main gauche et +s'avanca, tout courbe, vers l'animal, en apparence mort. + +A deux pas de sa victime, le sauvage s'arreta de nouveau et se mit +en frais do fourrer le canon de son arme sous le cadavre, pour le +retourner, sans doute, et voir la blessure par ou la vie c'etait +echappee. + +Mais il arriva alors quelque chose de bien inattendu et de bien +terrible.... + +D'un coup de patte, l'ours fit voler le fusil au loin; puis bondissant +sur le sauvage abasourdi, il l'ecrasa sous sa masse pesante, lui +labourant en meme temps la poitrine, de ses longues griffes. + +Pendant quelques secondes, l'homme et la bete s'agiterent.... + +Puis l'homme demeura immobile.... + +Il etait mort! + +La scene avait deroule ses peripeties si vite, que ni l'enfant, muet et +terrifie, ni les deux cousins, frappes de stupeur, n'avaient eu lo temps +d'intervenir. + +Ce fut le petit sauvage qui secoua le premier l'espece de paralysie qui +immobilisait les trois spectateurs.... + +Tirant un couteau d'une gaine de cuir, suspendue a sa ceinture, il se +rua sur l'ours avec frenesie et se prit a lui cribler les flancs de +blessures profondes. + +Puis, avec une force musculaire au-dessus de son age, il retourna la +bete.--bien morte, cette fois,--degageant ainsi le corps de son pere, +sur la poitrine duquel il se jeta, y enfouissant sa figure. + +C'etait navrant et terrible. + + + +III + +UN REPAS DE GIGOT D'OURS + +Gaspard, qui arrivait, precede d'Arthur, ne put s'empecher de dire, +malgre son flegme: + +--Triste! + +Quant a Arthur, il prit doucement l'enfant dans ses bras, tout comm +l'aurait fait une mere, et l'arracher a son etreinte pour le transporter +plus loin. + +Il lui disait, tout en le calinant: + +--Ne pleure pas, petit.... Nous aurons bien soin de toi.... Il y a +encore de la place pour un chez le papa Labarou.... Tu vas venir avec +nous.... Tu seras de la famille.... + +L'enfant, adosse a une souche, ne repondait pas. + +Seulement, il souleva un instant ses paupieres et fixa ses prunelles, +tres noires et tres lumineuses, sur Arthur, comme pour s'assurer a'il +avait affaire a un ami ou a un ennemi. + +Puis il courba de nouveau le front, gardant un silence farouche. + +Sans se decourager, le jeune Labarou lui releva doucement la tete, la +forcant ainsi a le regarder. + +Puis, d'une voix engageante: + +--Tu me comprends, dis? + +L'enfant fit un signe affirmatif. + +--Tu n'as pas peur de nous, n'est-ce pas? + +Mouvement de tete negatif. + +--Alors. pourquoi ne parles tu pas? + +Le petit sauvage mit un doigt dans sa bouche, fit mine de le machonner, +puis dit enfin: + +--Manger! + +--Tu as faim, petit? s'ecria Arthur. + +--Moi aussi! dit Gaspard, jusque la spectateur muet. + +--Ah! ah! je m'explique,... fit en riant le plus jeune des Labarou. Ce +garcon-la ne veut pas faire mentir le proverbe: "Ventre affame n'a point +d'oreilles!" Eh bien, puisque c'est comme ca, mangeons un morceau.... +Seulement, pour manger un morceau, il faut l'voir sous la main. + +--L'ours! fit laconiquement Gaspard. + +--Tu deviens fou!.... On ne mange pas de ce gibier-la! se recria Arthur. + +--Demande a ce moricaud, ton nouvel ami. + +L'enfant, sans attendre la question, repondit aussitot: + +--Bon, bon, l'ours. + +Puis il se prit a macher a vide, de facon si drole, que les deux cousins +eurent une folle envie de rire. + +Ce qua voyant, le petit sauvage sourit a son tour et se leva. + +Alors, s'armant de son couteau-poignard, avec lequel il s'etait si bien +escrime tout a l'heure, il s'approcha de l'ours et se mit en frais de +lui fendra le ventre. + +Gaspard ouvrait la bouche pour l'arreter, dans la crainte qu'il n'abimat +la peau, mais il se rassura aussitot en voyant avec quelle dexterite le +garconnet operait. + +Il se contenta de lui venir en aide, afin que la besogne fut plus vite +expediee. + +Arthur, lui, profita d'un moment ou l'enfant, tout occupe a son travail, +lui tournait le dos, pour enlever prestement le corps du pere et le +dissimuler, quelques pas plus loin, derriere une touffe de bruyere. + +Le brave garcon avait agi spontanement, sans calcul ni reflexion, mu par +un sentiment de pudeur filiale, en presence de cet enfant qu'un drame +terrible venait de rendre orphelin. + +Mais le petit peau-rouge, sans detourner la tete, avait pourtant vu.... +ou devine, car il murmura a l'oreille du jeune Labarou, quand celui-ci +l'eut rejoint: + +--Bien fait, ca.... Toi, bon ami. + +Et il se reprit a ecorcher l'assassin de son pere, sans manifester plus +d'emotion. + +Au bout d'un quart-d'heure, maitre Martin, depouille de sa peau, n'etait +plus reconnaissable. Il ressemblait aussi bien a un honnete veau, +apprete dans l'etal d'un boucher, qu'a une bete feroce, reputee +immangeable. + + +[Illustration: S'armant de son couteau poignard, le petit sauvage se mit +en frais de lui fendre le ventre.] + +Cette metamorphose avantageuse reveilla les estomacs assoupis et fit +taire toutes les repugnances. + +On se unit resolument a l'oeuvre pour organiser un repas serieux. + +Mais, ici, une difficulte imprevue se presenta: Comment faire du feu! + +Personne n'avait d'allumette ni du pierre a fusil. + +D'ailleurs, en supposant meme qu'on put se procurer du feu, de quelle +facon l'utiliser pour cuire le morceau de venaison destine au festin?... + +Ce fut encore le petit sauvage qui tira nos amis d'embarras. + +Il se mit a fouiller partout, dans les environs, jusqu'a ce qu'il eut +trouve un eclat de bois de cedre, dans le centre duquel il pratiqua un +trou, avec la pointe de son couteau. Partant de ce trou, il creusa une +petite rainure, qui s'en eloignait de quelques pouces et qu'il bourra de +mousse, bien seche, saupoudree de charbon de bois ecrase, emprunte a une +souche du voisinage. + +Ayant alors confectionne une legere baguette de cedre, effilee a l'un +de ses bouts, il en introduisit la pointe dans le trou qu'il venait de +faire et se mit a la tourner aussi rapidement que possible entre les +paumes de ses mains.... + +Quelques etincelles jaillirent bientot, qui enflammerent la mousse et le +charbon.... + +On avait du feu! + +Restait a confectionner le fourneau ou se rotirait la piece de +resistance du festin en perspective. + +Gaspard s'en chargea. + +Il mit de champ deux pierres plates, pour former les parois laterales, +puis les couvrit d'une troisieme, plus mince et plus large, destinee +dans son esprit a servir de.... lechefrite. + +Alors, fort satisfait de son fourneau, il alluma aussitot au-dessous un +bon feu de branchages. + +Pendant que ce chef-d'oeuvre d'architecture.... culinaire s'edifiait, il +va sans dire que le petit sauvage ne demeurait pas inactif. + +Il avait detache de l'ours un cuissot des plus respectables et, apres +l'avoir enveloppe d'herbes, paraissait attendre que l'appareil de +Gaspard fut prit a fonctionner. + +De son cote, celui-ci trouvait le nouveau marmiton bien lent a apporter +au fourneau la "piece de resistance" du futur diner. + +De sorte que tous deux se regarderent d'un air assez drole, qui voulait +dire clairement: "Eh bien, qu'est-ce que tu attends?" + +De toute evidence, nos deux taciturnes ne se comprenaient pas du tout. + +Heureusement, Arthur,--qui n'avait pas, lui, la langue dans sa +poche,--intervint: + +--Alors, gamin, demanda-t-il a l'enfant, que fais-tu la?.... Te +manque-t-il quelque chose? + +--Cailloux! repondit le marmiton improvise, en deposant son jambon par +terre et, designant le feu: + +--Des cailloux dans le feu! se recria Arthur. Pourquoi faire? Les +cailloux de ce pays-ci seraient-ils du charbon de.... pierre, par +hasard? + +Mais Gaspard, lui, avait fini par comprendre. + +--J'y suis! dit-il.... Des cailloux rougis au feu, un trou dans la +terre.... Nous dinerons avec du jambon d'ours cuit a l'etouffee. + +--Tiens! c'est vrai.... j'ai entendu parler de cette cuisine de +voyage.... Laissons notre petit ami preparer la chose a sa guise, et +agissons. Moi, je vais chercher des cailloux. Toi, creuse un trou comme +tu pourras. + +En un clin-d'oeil, Arthur eut rempli son chapeau de ces pierres +arrondies, a nuances variees, qui abondent dans ces parages. + +Il les disposa adroitement entre les tisons du foyer et se chargea +d'entretenir le feu. + +Gaspard, de son cote, creusait une fosse dans le sable, se servant, en +guise de pioche, d'un bout de branche pointue et, a defaut do beche, de +ses mains, pour rejeter la terre au dehors. + +Bref, nos trois affames y mettant chacun du sien, un lit de cailloux +brulants fut etendu au fond de cette fosse, puis recouvert d'une couche +d'herbes sur lesquelles le cuissot fut depose. Par-dessus, on ajouta une +nouvelle couche d'herbes; puis on remplit la fosse de terre autour d'un +baton maintenu verticalement au centre, de facon qu'en le retirant +avec precaution, il restat une sorte de cheminee communiquant avec +l'exterieur. + +Ces deux operations terminees, les deux cousins crurent, cette fois, +qu'il n'y avait plus qu'a laisser faire et prirent une posture aisee +pour fumer une bonne "pipe" de tabac--histoire de tromper la faim canine +qui les travaillait. + +Mais le petit sauvage, lui, songeait bien au repos, vraiment! + +Il furetait du regard autour de lui, ayant l'air de chercher quelque +chose. + +Tout a coup, il partit comme un trait et disparut dans les broussailles. + +--Qu'est-ce qui le prend? se demanda Arthur, qui le suivait des yeux +avec etonnement. + +Ce petit bonhomme l'interessait decidement. Il lui trouvait de ces +allures, a la fois farouches et gentilles, qu'ont les jeunes chats qui +commencent a s'apprivoiser. + +Cependant le petit bonhomme revint bientot, toujours courant. Il tenait +a la main une large ecorce, qu'il venait de detacher d'un bouleau et +qu'il faconnait a l'aide de son poignard,--sans s'arreter, du reste. + +En un tour de main, il eut fabrique un de ces recipients que nos +sucriers canadiens appellent cassots et qu'ils destinent a recueillir la +seve de l'erable a sucre. + +Un ruisseau coulait non loin de la. Le cassot y fut empli et rapporte a +bras tendus. + +Tout cela dans le temps de le dire. + +C'est alors que les Labarou eurent d'explication de l'utilite du +batonnet fiche dans la terre recouvrant le jambon. + +De temps en temps, en effet, le petit sauvage avait le soin de retirer +ce batonnet pour vider un peu d'eau dans le trou qu'il laissait. + +Et, chaque fois, un jet de vapeur montait a l'orifice: + +--Bravo, garcon!.... s'ecriait Arthur, tout a fait enchante de son +protege. + +Puis a Gaspard, toujours calme ut froid: + +--Quel luxe, cousin!... Une cuisine a vapeur dans les savanes du +Labrador! + +--Tout cela prend bien du temps... murmurait ce dernier, une main sur +l'estomac. + +Mais non!... Il se trompait, le cousin; car, en moins d'une demi-heure, +le gigot fut retire du trou et servi sur une belle ecorce de bouleau. + +L'appetit aidant, sans doute, il fut trouve mangeable par les Francais, +qui lui firent honneur. + +Quand au "sauvagillon", il en avait la figure toute irradiee. + +--Ah! mes amis, conclut Arthur en se levant de table, si, pendant la +derniere quinzaine, ce jambon, au lieu de courir la savane, se fut +tranquillement repose dans une bonne saumure, il serait superbe! + +--Il ne lui manque, en effet, qu'une chose, appuya Gaspard: du sel. + +--Nous salerons ceux qui restent, aussitot arrives:--car nous les +emportons, tu sais!.... + +--Et la peau? + +--Moi porter la peau, dit l'enfant. + +--Non pas; c'est trop pesant pour toi, protesta Arthur. Je m'en charge. +Vous deux, prenez chacun un gigot, et en route!... voici le soleil qui +baisse. + +Avant de partir, toutefois, les jeunes Francais voulurent donner une +sepulture sommaire au vieux sauvage, qui gisait la, pres d'eux. + +Mais l'enfant les genait. + +Comment l'eloigner? + +Ce fut lui-meme qui coupa court a l'hesitation de ses nouveaux amis, +en allant droit au cadavre et en cherchant du regard un endroit ou il +pourrait l'enfouir. + +Des lors, les autres mirent de cote leurs scrupules. + +Le corps fut transporte au pied d'un monticule de sable, qui se trouva +d'aventure a un arpent de la, et que l'on egrena sur lui. + +Deux baton" croises, figurant tant bien que mal le signe de la +Redemption, furent dresses sur ce tumulus, que l'on recouvrit par mesure +de precaution, de cailloux pesants.... + +Puis, apres avoir adresse mentalement une courte priere au Tout-Puissant +a l'intention du pauvre Abenaki, qui attendrait la le jugement dernier, +les trois jeunes gens, tres impressionnes, se chargerent des depouille" +de l'ours et quitterent la savane, se dirigeant vers le fleuve. + +Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'etait empare de l'attirail de +chasse de son defunt pere, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart de +venaison, le fusil sur l'epaule.... + +Sa demarche conquerante le disait assez! + +Songez donc.... Un fusil a lui! + +Le reve je son adolescence realise! + +Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, meme un garcon d Quimper, au +vieux pays. + +En moins de deux heures, on atteignit la plage. + +La barque, couchee sur le flanc, etait a sec. Mais, comme la mer +montait, il n'y avait pas lieu de maugreer contre cet element. + +Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne voulurent +pas attendre. + +Ils glisserent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de bois +flotte, tres abondant partout sur la greve, et reussirent en peu de +temps a la remettre A flot. + + +[Illustration: Ce "este d'Arthur, c'etait une adoption serieuse.] + +Puis les voiles furent livrees a une brise de "nordet", qui soufflait +ferme.... + +Et vogue la galere vers Kecarpoui! + +Seulement la "galere", outre son equipage habituel des Francais, avait, +cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct des +aborigenes du golfe Saint-Laurent. + + + +IV + +WAPWI + +Le petit sauvage, en effet, n'avait souleve aucune objection quand on +lui proposa de l'emmener. + +Loin de la, peu s'en fallut qu'il ne sautat au cou de son nouvel ami, +Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue echange +entre eux: + +--C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf +empechement imprevu mis par les bonnes gens de Kecarpoui, tu fais de ce +jour partie de l'interessante famille Labarou. + +Et il placa sa main ouverte sur la tete de l'enfant, dont le regard +intelligent le remerciait. + +Ce geste d'Arthur Labarou, c'etait une adoption, une adoption serieuse. + +L'avenir le prouva bien. + +Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau "frere" +dut repondre le mieux possible,--ou plutot le plus possible, car il +n'etait guere babillard, ce gamin de race rouge. + +Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il finit +par tirer au clair la biographie de son protege. + +D'abord, il s'appelait _Wapwi_. + +Il etait ne de l'autre cote de la mer (le Golfe Saint-Laurent), dans un +_ouigouam_ construit sur les borda d'une grande baie qui melait ses eaux +a celles du lac sans fin (l'Ocean Atlantique).... par dela une autre +baie bien plus etendue devant laquelle il fallait passer.... (la Haie +de _Miramichi_, evidemment, qui se trouve plus loin que la Baie des +Chaleurs, laquelle est dix fois plus considerable). + +Ses parents etaient des Abenakis. + +Ils vivaient assez miserablement de chasse et de peche, lorsqu'un jour +des etrangers survinrent qui leur defendirent de prendre du saumon dans +la riviere, avec des filets, sous peine de se voir chasser du paya,... + +Decourages, les parents de Wapwi emigrerent vers le nord, longeant +la cote dan" leur canot d'ecorce jusqu'a ce qu'ils atteignissent la +Baie-des-Chaleurs.... + +Pendant des jours et des jours, ils remonterent la rive droite de ce +grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus +large.... + +Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se retrecir cette nappe +d'eau interminable, le pere prit le parti de la traverser, par un beau +temps calme.... + +Helas! cette tentative devait amener une catastrophe!.... + +Le leger canot avait a peine depasse le milieu de la baie, que le vent +ne prit a souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme des +_cabanes_ (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant +l'embarcation comme une simple ecorce.... + +Il devint evident que le canot allait se faire _coiffer_, d'une minute a +l'autre, par les lames qui deferlaient sous la brise.... + +Cependant, l'Abenaki luttait heroiquement, tenant tete, l'aviron en +mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue.... + +Deja, on distinguait nettement la rive a atteindre. + +Le bruit du ressac sur le sable retentissait a travers les clameurs du +vent.... + +Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous +d'un salut si cherement gagne, lorsqu'un craquement sinistre fit pousser +un gemissement au vieux canotier.... + +Son aviron s'etait rompu par le milieu! + +Des lors, le naufrage devint inevitable.... + +La pirogue, saisie par une vague echevelee, tourna sur elle-meme et, +se remplissant d'eau, fut renversee, livrant au gouffre ceux qui la +montaient.... + +Que se passa-t-il ensuite? + +Wapwi n'en eut point conscience. + +Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et +qu'il lui parut que cent moulins a farine faisaient entendre leur fracas +dans ses oreilles.... + +Il perdit connaissance. + +Quand il rouvrit les yeux, il etait couche sur le sable du rivage, et +son pere, penche sur lui, epiait son reveil. + +Le vieil Abenaki avait l'air desole, le regard morne. + +A l'enfant qui demandait sa mere, il montra les flots dechaines. + +L'enfant comprit, et un grand dechirement se fit dans sa poitrine.... + +En evoquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilates, +semblait revoir la scene terrible qui le rendit orphelin. + +Il se tut et demeura reveur, le front penche. + +Les deux cousins respectaient cette emotion filiale. + +Mais l'enfant releva bientot la tete et se hata do terminer son +recit,--heureux probablement de se debarrasser de souvenirs penibles. + +Au reste, l'annee qui suivit la mort de sa mere ne fut marquee par aucun +incident extraordinaire, a part de continuels deplacements qui amenerent +finalement le pere et le fils sur la cote du Labrador, ou ils furent +accueillis par un campement de Micmacs.... + +C'est la,--a quelques milles de l'endroit ou avaient atterri les deux +Francais,--que vecurent depuis les fugitifs; la aussi que le pere se +remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la vie +dure et battait le pauvre petit Abenaki comme platre. + +Il etait bien heureux d'etre debarrasse de cette mechante femme et ne +demandait qu'a vivre dorenavant avec ses nouveaux amis blancs.... + +Tel fut le recit qu'a force de questions et de caresses encourageantes, +Arthur parvint a arracher a son protege. + +Toute une vie de misere, de privation, de deuil! + +Pauvre petit sauvage!... Le jeune Francais, qui avait le coeur +excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez +ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il goutat un peu de +ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de son +age. + +Et, comme a-compte, il l'embrassa fraternellement.... + +Ce qui fit lever les epaules a Gaspard, homme peu demonstratif. + +Mais on arrivait au fond de la baie de Kecarpoui.... + +Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard tendu.... + +Les femmes agitaient leurs mouchoirs.... + +C'etaient les bonnes gens qui celebraient le retour des enfants... + +Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout par +les femmes. + +La suite de ce recit prouvera que les exiles du Labrador venaient de +faire la une heureuse acquisition. + +Puis la petite colonie, composee maintenant de six personnes reprit ses +habitudes patriarcales, ameliorant sans cesse ses conditions d'existence +materielle et vivant dans une paix profonde. + +Mais il etait ecrit que le guignon avait suivi cette famille eprouvee +jusque sur les rives du Saint-Laurent. + +La coupe du malheur, encore a moitie pleine, devait etre videe jusqu'au +fond. + +La tranquillite presente n'etait qu'une accalmie. + + + +V + +UNE VOILE A BABORD + +Un matin de l'annee 1852, Arthur remontait de la greve en courant comme +un levrier. + +Apercevant son cousin pres de l'habitation, il lui cria, avec des gestes +d'ancien telegraphe: + +--Ohe! de la cambuse! + +--Qu'y a-t-il? repondit l'autre. + +--Une voile a babord. + +--C'est la goelette qui remonte, je suppose?.... + +--Es-tu fou?.... Voila huit jours a peine qu'elle est passee ici! Et, +d'ailleurs, il lui faut aller aux iles pour sa petite contrebande.... + +--Qu'est-ce que c'est, alors? + +--Allons voir. + +Les deux cousins s'etaient rejoints. + +Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'ou l'on apercevait, a +moins d'un mille dans l'est, la cote occidentale de la baie. + +Il y avait la, en effet, une voile. + +Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau. + +Or, cette fois, la voile en question etait une grande barque de peche, +bien greee, bien arrimee et paraissant avoir pour cargaison tout le +meli-melo qui constitue l'attirail d'une maison de pecheurs. + +Elle venait justement de jeter l'ancre a une couple d'encablures du +rivage. + +On s'agitait a bord; on allait, on venait,--les hommes carguant et +serrant les voiles, les femmes rangeant ci et la de menus objets. + +Bientot les allees et venues cesserent, et une mince colonne de fumee +montant de la barque annonca aux jeunes gens que les nouveaux voisins +etaient en train d'appreter leur dejeuner. + +--Eh bien? fit Arthur. + +--Pour du nouveau, voila du nouveau.... murmura Gaspard. + +--Tout un arsenal de peche, et une belle barque! + +--Ils sont du metier, ca se voit. + +--Et puis des femmes.... deux! + +--C'est fait expres pour toi, qui n'avais pas de pretendue a courtiser. + +--Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content d'etre +mon cousin, tu aspires encore a devenir mon beau-frere. + +--Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par la. + +Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque +inspiration desagreable venait de surgir en son esprit. + +On remonta vers la maison pour annoncer l'evenement. + +C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien qu'ils +parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient guere, ni au physique, +ni au moral. + +Arthur, grand, mince, les cheveux chatain-clair, les yeux d'un bleu +fonce, les membres delicats, mais d'une musculature ferme, pouvait +passer pour un fort joli garcon, en depit de son teint bronze et de sa +vareuse de matelot. + +Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai comme un +pinson, narguant l'ennui, a terre; se moquant de la bourrasque, quand il +etait au large.... + +Une vraie alouette de mer. + +L'autre,--Gaspard,--etait son antipode. + +Fortement charpente, brun comme un Espagnol, il avait les traits +reguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref, +c'etait un caractere _en-dessous_, suivant l'expression de la mere +Helene. + +Cependant, malgre ces dissemblances,--et peut-etre meme a cause +d'elles,--les deux garcons s'accordaient comme les doigts de la main. +Jamais une difficulte serieuse n'avait surgi entre eux. + +Ils etaient a peu pres du meme age,--Gaspard ayant vingt-trois ans et +Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient toujours +vecu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement de son pere, +qui avait peri sur les Grands Bancs, en 1837. + +Quant a sa mere, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme etant morte +alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois. + +Labarou adopta l'enfant de son beau-frere et le considera desormais +comme faisant partie de sa propre famille. + +On vivait heureux la-bas, a Saint-Pierre; la peche rapportait +suffisamment pour constituer une honnete aisance. Le pere et la mere +jouissaient d'une sante robuste; les enfants grandissaient a vue d'oeil +et allaient bientot, eux aussi, contribuer au bien-etre general, lorsque +le malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison.... + +Labarou fut attaque, dans un cabaret de la ville, par un camarade dont +la violence de caractere n'etait que trop connue.... Les couteaux se +mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par plus +de six pouces de fer.... + +Labarou etant estime de tout le monde, on le plaignit plutot qu'on ne le +blama.... Des amis l'aiderent a s'esquiver, et il put gagner la cote du +Labrador, terre anglaise. + +Seulement, ce n'etait plus Jean Lehoulier,--comme il s'appelait +reellement. + +Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: Labarou. + +Mais.... assez de retours en arriere. + +Reprenons notre recit. + + + +VI + +LE PASSE REVIENT SUR L'EAU + +Inutile de dire que la nouvelle apportee par les jeunes gens produisit +une revolution dans la famille. + +Songez donc!... Des voisins apres un isolement d'une douzaine +d'annees!.... Des visages autres que ceux des Labarou a rencontrer +autour de la baie de Kecarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries +pres de l'atre, l'evocation du passe et des souvenirs de la-bas!.... +Pour les jeunes, la connaissance a faire, l'intimite grandissant a +mesure qu'on se connaitrait mieux, la joie de se revoir apres s'etre +quittes, les suaves emotions de l'amour partage: quelle porte +entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebaillement, que de +perspectives riantes, vaguement eclairees a la lumiere de l'imagination! + +Il faut avoir vecu isole sur une cote deserte, ayant sans cesse sous +les yeux la majeste vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour +comprendre l'insondable melancolie qu'une telle situation amene a la +longue dans l'ame humaine. + +L'Ecriture Sainte l'a dit: _Voe soli!_--malheur a l'homme seul sans +cesse replie sur lui-meme et abime dans la contemplation de sa misere! + +Mais, si l'isolement est fatal a l'homme mur qui a vecu auparavant dans +la communaute de ses semblables et a du en maintes circonstances, subir +les heurts de la promiscuite, les chocs des passions en lutte--que dire +de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie +et dont l'ame avide a soif d'inconnu, d'epanchement, de satisfaction +legitime a une curiosite toujours en eveil! + +Pour ceux-la, c'est le repos,--un repos trop complet, peut-etre; mais, +a ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inenarrable tristesse +elle infiltre goutte a goutte dans les veines de la personnalite +morale!.... + +On en causa longtemps dans la famille. + +Jamais on ne s'etait vu a pareille fete. + +Seul, Jean Labarou ne prenait pas part a l'allegresse generale; ce qui +mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mere Helene.... + +Mais son Jean avait parfois de si singulieres lubies,--comme tous les +hommes, du reste!--que la bonne femme, haussant les epaules, se contenta +de penser: Allons! le voila encore qui voyage dans la lune! + +Et elle se reprit a caqueter,--car elle n'avait pas la langue dans sa +poche, la mere Helene, "ma foi juree", non! + +--Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra "trainer vos gregues" +par la, vers la brunante, sans faire semblant de rien.... + +--Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre +et en jetant une tendre oeillade a Gaspard, qui fit un signe de tete +approbateur. + +--Pourquoi ca, la mere? demanda Arthur. + +--He! mon _fieu_, pour savoir quelque chose. + +--A quoi bon se cacher?.... C'est metier de loup. Nous irons plutot les +visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins. + +--L'un n'empeche pas l'autre, reprit la mere Helene... Allez pecher +des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout la-bas, et +arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez meme de leur +parler, s'il y a moyen, sans que ca paraisse.... + +--Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux, +s'ecria la petulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne +sais rien avant la nuit.... + +Jean Labarou releva la tete. + +--Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous +mettez pas si vite martel en tete... Laissez ces gens-la tranquilles. + +--Mais, Jean.... + +--La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses +semblables. + +--Mais, papa.... + +--Toi Mimie, ne sois pas si pressee de faire de nouvelles connaissances; +tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille. + +--Moi, pere!.... Comment cela? + +--Suffit!.... Je me comprends. + +Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle. + +Gaspard etait-il plus avance? + +Peut-etre bien, car, a cette observation du pere Labarou, il passa sa +chique de "tribord a babord", comme disent les matelots, sans toutefois +perdre son flegme. + +On jabota encore une grande heure. Puis la mere Helene, qui avait sur +le coeur l'observation de son mari et tenait a avoir le dernier mot, +conclut en ces termes aigres-doux: + +--C'est bon, les enfants.... Puisque _mossieu_ Jean le veut, on attendra +que les voisins fassent la premiere visite. + +C'est plus "huppe"! + +On n'attendit pas longtemps. + +Le lendemain dans la matinee, deux solides gars, montant une petite +chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou. + +Gaspard se trouvait la, d'aventure. + +--Venez, camarades, dit-il aux etrangers, qu'il semblait deja, +connaitre... Mais ne parlez a personne de notre rencontre d'hier soir; +mon cousin m'en voudrait de l'avoir devance.... + +--Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant. + +Arthur accourait. + +Mimie derriere sa mere, regardait par l'entrebaillement de la porte. + +Jean Labarou etait invisible. + +Sans faire attention a Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler, +Arthur donna une bonne poignee de main aux nouveaux arrives, tout en +leur disant: + +--Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que ca +devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui +ne sont pas deja si avenantes, jugez-en!.... + +--He! he! il y en a de pires aux Iles.... repliqua galamment le plus +vieux des visiteurs. + +--Ah! dame! je plains ceux qui les possedent.... Mais, dites donc.... +jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui +grillent d'impatience. + +--Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grace. + +On penetra pele-mele dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tete. + +--Pere et mere, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonca-t-il sans +plus du ceremonie.--A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous +autres, notre nom est Labarou: le pere Jean Labarou, la mere Helene +Labarou, le garcon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphemie +Labarou,--plus connue sous la petit nom de _Mimie_; enfin ce garcon +discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard +Labarou.... Voila! + +Arthur, ayant ainsi designe chaque membre de la famille par ses noms et +prenoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine. + +Ce n'etait pas sans besoin! + +On se donna la main a la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent. +Apres quoi, l'aine des deux freres, sans repondre directement, dit; + +--Ca nous fait plaisir, tout de meme, nom d'un loup marin, de rencontrer +des _pays_ sur cette bigre de cote,--car vous etes de Saint-Pierre +n'est-ce pas? + +--De Saint-Malo! se hata de rectifier Jean Labarou. + +--C'est tout comme. Notre pere aussi etait de la. + +--Ah!... et son nom? + +--Pierre Noel. + +--Pierre Noel!.... Vous etes les fils de Pierre Noel? s'ecria Jean +Labarou, palissant affreusement. + +--Oui. L'auriez-vous connu, par hasard? + +Jean fut quelques secondes sans repondre. + +Puis il dit d'une voix changee: + +--Non, pas precisement.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles. + +--Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre pere? + +--Dans une rixe, n'est-ce pas? begaya Jean. + +--Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine. + +--Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu a peu. + +--Nous etions bien jeunes alors, dit le fils aine de Pierre Noel, et +c'est a peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire. + + +[Illustration: L'auriez-vous connu, par hasard?] + +--Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup? + +--Oui, c'est un nomme Jean Lehoulier. + +--Il a sans doute ete puni? + +--On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille +dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il +est devenu. + +--Il aura peri en mer, sans doute! + +--C'est, probable, car il luisait, cette nuit-la, au dire de ma mere, un +temps de chien; et sa barque qui n'etait pas grande, n'a pas du resister +a la bourrasque. + +Que Dieu ait pitie de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui +seul est le juge des actions des hommes. + +Puis, changeant brusquement de sujet: + +--Comme ca, vous venez pour vous etablir ici? + +--S'il y a moyen d'y vivre!--Ca ne va plus la-bas. + +--On vit partout, mon garcon, quand on n'est pas trop exigeant. + +--Ah! pour ca, la misere nous connait... Il n'y a pas toujours eu du +pain blanc dans la huche. + +--Je concois.... fit Jean avec une emotion contenue. On vous aidera, mes +enfants. Vous n'aurez qu'un signe a faire, vous savez.... N'allez pas au +moins vous gener avec nous: ca me ferait de la peine, la, vrai.... Et, +pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite +donner un coup de main a vos amis pour qu'ils se construisent sans +retard une maisonnette.... C'est le plus presse. + +--Bravo, pere! s'ecria Arthur. + +--Bien parle, mon oncle! appuya Gaspard. + +--Vous etes trop bon.... Merci, tout de meme.... Ca n'est pas de +refus... murmurerent les jeunes Noel, enchantes. + +--Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut diner tout d'abord. + +--C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mere Helein;, +jusque la muette, contre son habitude. + +--C'est que les femmes... voulut objecter l'aine des Noel, qui +s'appelait Thomas. + +--Nous attendent... acheva le cadet, Louis. + +--Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitot la derniere bouchee +avalee. + +--Dame! puisque vous etes assez honnetes.... + +--C'est dit. Allons, femme, attise le feu. + +--Dans un quart-d'heure, tout sera pret. + +Point n'est besoin de dire si le repas fut anime. Toute cette jeunesse +avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'etait +pas longue, heureusement. On echangea, force propos, souvent sans +a propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui +resteraient legendaires furent organisees seance tenante. On extermina, +autour de cette table primitive, tout le gibier a poil et a plume des +forets et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent +des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on +depeupla l'atmosphere de tous les volatiles qui s'y promenent... + +Bref, le repas termine, il ne restait plus de vivant, dans cette partie +du Canada, que les hommes et les animaux domestiques a qui l'on fit +grace,--faute de munitions, sans doute! + +Puis toute cette jeunesse emoustillee prit place dans la chaloupe des +Noel et traversa la baie, faisant retentir les echos de Kecarpoui de ses +joyeuses chansons. + + + +VII + +LA JOLIE SUZANNE + +En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de son +etrave, le talus de la rive gauche. + +On avait passe pres de la barque, mouillee en eau profonde, sans s'y +arreter. + +Ce qui fit dire a Arthur, surpris: + +--Ah! ca.... mais ou allons-nous? + +--Chez la maman Noel, donc! repondit Thomas. + +--Deja installes a terre?.... + +--Oh! installes! C'est beaucoup dire. Nous sommes campes, et encore!.... +repliqua en riant le jeune etranger. + +--Les femmes grillaient de se retrouver sur le _plancher des vaches_. +Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis. + +Tout en causant, on avait retire les rames, jete le grappin et saute sur +le rivage. + +Aucune installation, si primitive qu'elle put etre, n'apparaissait +encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en +cet endroit. + +Les Noel prirent les devants, suivis de pres par les Labarou, La +muraille de verdure franchie, on se trouva tout a coup en face d'une +grande tente carree, faite avec des voiles de rechange, et supportee par +de nombreux piquets. + +Un feu de branches seches flambait entre de grosses pierres, tout pres +de la, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un clocheton +russe, posee d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu qui +mijotait ferme et sentait bon. + +Thomas ne put s'empecher, en passant, de soulever le couvercle et de +renifler comme un marsouin. + +--Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir diner deux fois en une +heure!.... il a la de quoi se gaver jusqu'a en etre malade! + +--L'appetit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait le +defaut mignon de son grand frere. + +En effet, cet efflanque de Thomas etait aussi gourmand qu'une +demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec cela, +paresseux comme un ane, quelque peu enclin a.... "maltraiter" la verite +et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on ne l'est plus. + +Bon comme la vie, du reste, a ces petits defauts pres! + +Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article +_nourriture_, car ca le faisait sortir de ses gonds, en un rien de +temps. + +Thomas eut un regard severe pour son frere cadet et s'appretait a +repliquer vertement, lorsque la portiere de la tente se souleva +pour livrer passage a une grande femme brune, dont les cheveux gris +attestaient la cinquantaine. + +C'etait la veuve do Pierre Noel. + +--Ah! vous voila enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car nous +allions nous mettre a table. + +--C'est fait, la mere!... cria joyeusement le petit Louis. On nous +a lestes, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du +Grand-Banc. + +--Tout de meme, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... L'air +est vif sur la baie, et si les camarades,... + +--Y songez-vous? se recria Arthur... Nous en avons jusqu'a la +flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre +double charge. Et d'ailleurs... + +Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bee, sa casquette a la +main. + +Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer dans +l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire ecartait ses levres +rouges, laissant a decouvert deux rangees de petites dents d'une +blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un chatain fonce et tres abondante, +negligemment enroulee sur la nuque d'une tete fine et fort bien portee, +encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure du monde. + +La belle enfant s'arreta rougissante en apercevant les deux etrangers, +puis instinctivement se rapprocha de sa mere. + +Le presentations se firent alors, sans plus de ceremonie que chez les +Labarou,--c'est-a-dire que les mains se serrerent cordialement, comme si +l'on se fut retrouve apres une longue absence. + +Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de toutes +sortes se croiserent; des promesses d'eternelle amitie furent echangees; +bref en quelques dizaines de minutes, on en vint a sceller une de ces +solides confraternites qui resistent a tous les assauts de la vie.... + +Tant et si bien que le feu s'eteignit et que la marmite cessa de +"chanter"! + +Thomas, qui s'en apercut le premier, s'ecria avec une douleur comique: + +--Bon, la mere! pendant que vous jabotez tous a la fois comme des pies, +voila votre diner qui _prend au fond_.... Il ne sera plus mangeable, et +vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas qui vous en +debarrasse. + +La veuve de Pierre Noel se leva vivement et alla soulever le couvercle. + +--Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle apres un rapide examen, il +n'est qu'a point; mais si le feu eut continue de flamber.... + +--Oui, si le feu eut continue de flamber....? + +--Eh bien, tout serait a recommencer. + +--La! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans ce +bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu et +l'autre.... ailleurs. + +--C'est entendu, camarade, repliqua Gaspard en se levant. Mais, assez +cause. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames prendront leur +diner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des arbres bons a +abattre dans la foret. + +En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et se +mirent en frais d'attaquer toute epinette ou sapin des alentours qui +payait de mine. + +Comme le bois etait abondant, bien que de mediocre futaie la quantite +abattue dans le cours de l'apres-midi fut declaree suffisante pour la +maison projetee. + +On remit au lendemain l'equarrissage. + +Les bucherons improvises, trempes de sueur et la chemise bouffante +autour des reins, regagnerent la tente, ou un repas substantiel les +attendait. + +Inutile de dire que les convives y firent honneur,--Thomas surtout, qui +mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler mot. + +Les autres, moins voraces quoique passablement affames aussi, deviserent +gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette. + +Les femmes, naturellement, n'etaient pas les dernieres a fournir leur +quote-part dans ces conversations a batons rompus. + +En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,--semblait avoir +vaincu sa timidite habituelle pour faire fete aux hotes genereux qui +mangeaient a la table maternelle. Avec un tact parfait, inne, intuitif +chez la femme, elle partageait egalement ses attentions entre les deux +cousins; mais un observateur attentif aurait probablement decouvert que +celles portees a Arthur se nuancaient d'un peu plus d'interet. + +Un incident qui se produisit vers la fin du repas eut, d'ailleurs, leve +tout doute a cet egard. + +Arthur avait le poignet droit enveloppe d'un linge assez grossier. Or, +en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en liesse, +il se heurta contre la chaise de son voisin.... + +Il fit aussitot une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de +sang. + +Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait +assez abondamment a travers la manche de la chemise. + +Elle devint toute pale et s'ecria: + +--Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous etes fait mal! + +--Ce n'est rien, repondit le jeune Labarou, dont la figure un peu +contractee par la douleur dementait les paroles. + +--Mais vous saignez!.... Voyez-donc! + +--Je suis un maladroit.... J'ai derange mon appareil. + +Suzanne se leva vivement et courut a lui. Puis, a'emparant de son bras +et deboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise: + +--Laissez-moi voir et tout remettre en place. + +--De grace, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme un +coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une egratignure +que je me suis faite gauchement tout a l'heure. + +--Une egratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-a-dire que c'est +bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre pouces.... +Regarde ca, "un peu voir", Suzanne, si tu en es capable. + +Suzanne ne repondit pas. + +D'une main febrile, elle releva la chemise et deroula le linge, macule +de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur. + +Une eraflure tres respectable beait a l'extremite inferieure de +l'avant-bras. Il y avait du sang coagule dans la plaie et tout a +l'entour. La pansement n'avait pas ete fait avec soin. + +C'etait laid, mais peu dangereux. + +Cependant, Suzanne et sa mere, qui s'etait aussi approchee, jeterent les +hauts cris. + + +[Illustration: D'une main febrile, Suzanne releva la manche.] + + +--Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gemit la tendre Suzanne, en +joignant les mains avec une detresse sincere. + +--Pauvre jeune homme! dit a son tour la mere Noel, comment vous +etes-vous abime de la sorte! + +--Oh! le plus sottement du monde.... J'ai degringole du haut d'un sapin, +et c'est en cherchant a me retenir qu'un coquin de noeud m'a arrange le +poignet de cette facon. + +--Vous etes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous finirez +par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilite. Tout de meme, puisque +vous vous etes blesse a notre service, nous allons vous soigner de notre +mieux. De la vieille toile, Suzanne! + +--Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout confus. + +--Voulez-vous vous taire, mechant entant! gronda maternellement la bonne +dame. + +Et tout en lavant delicatement a l'eau tiede la blessure mise a nu, elle +continua: + +--Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans connaitre +un tantinet tous les metiers.... Et, tenez, moi qui vous parle je suis +un peu medecin, un peu apothicaire et meme assez bonne rebouteuse. Pas +vrai, les enfants? + +--Comme le soleil nous eclaire! dit gravement Thomas. + +--Sans compter que maman possede un gros livre tout plein de recettes +plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis avec une +parfaite conviction. + +--Voila, qui est bon a savoir! fit remarquer Gaspard, jusque la, +silencieux. S'il arrive malheur a quelqu'un de nous, madame trouvera a +exercer son talent. + +--Plaise a Dieu que l'occasion ne se presente jamais ou du moins que je +n'aie que des bagatelles a guerir!.... murmura la veuve, en regardant +avec tendresse ses deux fils et sa fille. + +--Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, ou il y avait bien +une certaine dose d'egoisme maternel,--que personne ne songea, a blamer, +d'ailleurs,--elle ajouta en terminant le pansement: + +--Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur la +mere Noel pour reparer les suites de vos imprudences. La vue du sang +m'enerve, et je ne sais trop si je ne m'evanouirais pas, rien qu'a jeter +un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme a +feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jesus! je n'en puis voir +depuis.... + +--...Depuis le meurtre de notre pere, n'est-ce pas, maman? acheva +etourdiment le petit Louis. + +--Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frere avec un +froncement severe de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien, +ajouta-t-il, que la mere n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-la! + +--Au contraire! riposta avec energie le garcon ainsi interpelle. Maman +n'a pas oublie que papa a ete tue mechamment et que son meurtrier est +peut-etre encore de ce monde, se moquant de la justice des hommes, en +attendant celle de Dieu. + +--La paix! mes enfants, commanda Mme Noel. Votre mere n'oublie rien; +mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien choisir son heure. + +Puis, secouant la tete comme pour chasser une pensee importune, elle +detourna brusquement le cours de la conversation, en disant, a son +patient, avec une feinte severite: + +--Maintenant, mon jeune ami, vous voila condamne au repos pour plusieurs +jours... + +--Quoi, madame! vous voulez qu'a cause de cette egratignure, je reste +la-bas, pendant que?... + +--Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, au +moins. + +--Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais je vas perir +d'ennui!... La fievre va me prendre, c'est sur. + +--Mieux vaut la fievre que la mort!.... murmura Gaspard, entre haut et +bas. + +--Mais je ne vous oblige pas a rester de l'autre cote de la baie, mon +jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les jours sous +les yeux, ne serait-ce que pour vous empecher de commettre quelque +imprudence.... + +--A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je.... + +--Vous viendrez si vous le desirez.... Mais il faudra vous contenter +de regarder faire les autres ou de tenir compagnie a vos nouvelles +voisines. + +--Oh! alors la besogne serait bien trop agreable, madame.... Il me reste +un bras valide, et je saurai bien l'utiliser a votre service. + +--Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous separerons plus +pendant la construction de ce chateau qui doit etre l'ornement de cette +baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour qu'on ne vous +accuse pas de faineantise, je vous nomme l'architecte de nos travaux. +C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les executerons". + +--Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ca t'arrive, Thomas, tu +parles comme un sage. + +--C'est vrai, appuya Mme Noel: Thomas a resolu la difficulte. + +--Hein! toussa le grand garcon avec un serieux comique, quand je veux +m'en donner la peine, je ne suis pas plus bete qu'un autre, allez! + +Chacun rit,--moins toutefois l'austere Gaspard, dont un grand pli +coupait transversalement le front, devenu soucieux. + +Et l'on se leva de table bruyamment. + +Comme il se faisait tard et que le crepuscule envahissait la +baie,--malgre la longueur du jour a cette epoque de l'annee,--les deux +cousins prirent conge des dames et furent reconduits chez eux dans la +meme embarcation qui les avait emmenes, le matin. + +On se dit: Au revoir! apres etre convenus ensemble que la chaloupe des +Noel ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette a travers la +baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires. + +Et, pondant que le bruit cadence des rames allait s'affaiblissant dans +l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, preoccupes, regagnerent +le logis, sans echanger une seule parole. + + + +VIII + +COUP D'OEIL DES DEUX COTES DE LA BAIE + +Si nous nous sommes un peu etendu sur les evenements de cette premiere +journee passee en commun par les jeunes membres des deux familles de +Kecarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la marche future de +notre drame. + +Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer +le role de pomme de discorde entre les freres ennemis de la region +labradorienne. + +Et cette veuve energique, gardant toujours au fond de son coeur le +souvenir de la scene terrible qui la priva de son unique soutien, ne +fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle etait: bonne chretienne, mais +aussi femme a ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le cas +echeant, le meurtrier de son mari. + +Hatons-nous d'ajouter cependant qu'elle etait a cent lieues de se croire +dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter qu'elle +venait d'heberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi. + + +[Illustration: Bravo, Suzanne! cria Louis.] + +Quant a Suzanne et aux garcons, ils etaient tout bonnement enchantes de +leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas d'eloges sur +leur compte:--concert de louanges auquel, du reste, la maman melait +volontiers sa note grave. + +--Ce sont de braves garcons, disait-elle, apres le retour de ses fils. + +--Et qui ne boudent pas a l'ouvrage! ajoutait Louis. + +--Ni a table non plus!.... rencherissait Thomas, fort porte sur sa +bouche, comme on s'en souvient. + +--C'est un titre de plus a ton amitie, intervint malicieusement Suzanne. + +--Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand serieux Thomas. Tu +crois peut-etre m'avoir embroche avec tu pointe?.... Eh bien, ma soeur, +apprends qu'un bon caractere et un bon estomac, ca voyage toujours +ensemble, et mets-moi cette grande verite dans ton cahier de notes, ma +petite Suzette. + +--Tu preches pour ta paroisse, mon grand frere. Ainsi donc, suivant-toi, +les meilleurs garcons de notre petite colonie seraient? + +--Thomas Noel et Gaspard Labarou. + +--Parce que?... + +--Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux mangeurs. + +--Tout doux! tout doux! monsieur mon frere, intervint Louis au milieu +des eclats de rire: il me semble que vous avez une morale un peu +egoiste...--Qu'en pensez-vous, maman? + +--Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu des +coquins qui avaient un bien bel appetit.... + +--Bon, Thomas, prends note de cela.... + +--Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la veuve. + +--Exemple: Thomas Noel! glissa Thomas, avec une emphase comique. + +--Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracite pour te +faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront longtemps +deplume". + +--Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voila qui s'appelle +couler proprement un homme. Attrape, espece de baliveau. + +Ceci s'adressait a Thomas, lequel repondit philosophiquement: + +--Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien a dire. +Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? Est-ce +parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode mieux du moins +bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais? + +--C'est un peu pour cela, mon grand frere.... Au reste, c'est pur +badinage, tu sais.... + +--Non, non! a'ecria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas est un +pince-sans-rire qui ne tire pas a consequence. Mais son copain Gaspard +vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille. +N'est-ce pas, maman? + +--Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme! + +--C'est la timidite, peut-etre.... hasarda Suzanne. + +--Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le gaillard +ne navigue pas dans ces eaux-la. C'est un sournois, te dis-je. Vous +verrez.--Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami a moi.... Qu'on +me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-la qui vous regarde bien en face, +avec ses grands yeux bleus, et qui rit de l'abondance du coeur.--Pas +vrai, maman? + +Le petit Louis eprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation de sa +mere. + +Neanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui repondit avec beaucoup de +vivacite: + +--Oui, oui, frere.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si aimable! + +--Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noel, tu as deja trouve le moyen +de remarquer chez lui toutes ces qualites-la? + +La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse: + +--Dame, mere, vous avez du vous-meme.... + +--Si, si, ma fille. Jusqu'a plus ample informe, je le tiena pour un +excellent garcon. + +--Et un bon camarade! rencherit Louis. + +--Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia l'entete +Thomas. + +La conversation en resta la sur ce sujet, et, apres d'autres propos sans +interet pour le lecteur, la famille Noel s'alla coucher. + + + +Pendant ce temps, chez les Labarou, une scene analogue sa passait. + +Le pere, distrait et songeur, fumait sa pipe pres d'une croisee ouverte. + +La mere et la fille, toujours occupees, tricotaient et cousaient autour +d'une grande table de bois blanc, dressee au milieu de la piece servant +a toutes fins: cuisine, salle a manger et salon de reception. + +En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppee et le coude appuye +sur la table, avait fort a faire pour repondre aux questions multiples +des deux femmes. + +Quant a Gaspard, dissimule dans l'ombre projetee par l'abat-jour de la +lampe, il fumait, silencieusement, repondant seulement par monosyllabes +quand on lui adressait la parole. + +Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le de de la +conversation! + +C'etaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus interessee des +deux: Euphemie, ou plutot Mimie,--car on ne l'appelait pas autrement +dans la famille. + +Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tete, etait vraiment +delicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes et la +chevelure crepee d'une bohemienne. Avec cela,--autre contraste,--de +beaux grands yeux d'un bleu tres tendre et la bouche meublee de dents +fort blanches, quoique un peu espacees. + +Mais l'ensemble de la figure respirait plutot l'energie que la grace. + +La grace; lumiere ou vernis, qui est a la figure humaine ce qu'une bonne +exposition est au tableau,--voila ce qui reellement lui manquait. + +Enfin,--pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de +main,--bien qu'elle fut, en realite, une jolie fille, Euphemie Labarou +manquait completement de seduction feminine, d'attirance, comme disent +les bonnes gens. + +D'ailleurs, la suite de ce recit vous montrera qu'elle etait fort +tyrannique en amour. + +Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jete son devolu, en savait quelque +chose, probablement plus qu'il n'en eut voulu dire. + +Mais, outre ce defaut moral,--si toutefois c'en est bien un,--Euphemie +Labarou avait une imperfection physique tres apparente, du moins quand +elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... ou si peu! + +Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, etait supporte +par des jambes si courtes, qu'en depit de ses robes longues, la pauvre +"Mimie", lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et pesante +d'une oie grasse. + +Aussi ne sortait-elle guere et, comme toutes les personnes sedentaires, +aimait-elle fort a caqueter! + +D'ou il suit qu'elle etait a la fois joliment bavarde et passablement +hargneuse dans ses appreciations. + +Pour le quart-d'heure elle s'employait a "deshabiller" de la belle facon +sa voisine de l'autre cote de la baie, Suzanne Noel,--qu'elle n'avait +pas meme entrevue, du reste. + +Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, a chaque +trait lance contre la nouvelle venue, elle dirigeait du cote de Gaspard +un regard en coulisse, charge de.... pronostics peu equivoques. + +Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manege, se +contentant de fumer comme un pacha. + +--Nous etions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion.... +Pourquoi ces etrangeres viennent-elles, comme cela, se fourrer dans nos +jambes? + +--Elles ne t'ont guere encombree jusqu'a cette heure!.... murmura +Gaspard, en poussant des levres une grosse bouffee de fumee. + +--Je le crois bien! repliqua Mimie, avec un petit ricanement sec. +D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passe tout votre +temps avec elle, les deux garcons. + +--Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle. + +--Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les notres! + +--Prends patience, ma fille, intervint la mere. Sitot qu'ils auront mis +leurs voisines a couvert, les enfants reprendront leur train de vie +ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton pere et de Wapwi. + +--Pere?.... Il n'est guere rejouissant, surtout depuis quelques jours. +On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus que moi. + +Jean Labarou, jusque la silencieux, releva la tete en entendant sa fille +parler ainsi. + +--Tu ne te trompes qu'a demi, mon enfant, repliqua-t-il gravement. Je +suis heureux que les garcons puissent rendre service a nos voisins, +mais mon opinion sur leur compte n'a pas change: leur presence ici nous +causera peut-etre des ennuis serieux. + +--C'est bien possible, tout de meme... murmura la jeune fille qui eut un +rapide coup-d'oeil du cote de son voisin. + +--Puis, reprenant avec vivacite: + +--Quant a Wapwi, dit-elle eu riant aux eclats, parlons-en. Ce petit +oiseau-la,--car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de meme,--passe +la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, a +pecher du poisson ou colleter des lievres. + +--C'est sa maniere a lui de se rendre utile, expliqua Arthur. Manques-tu +de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enleve a sa micmaque +de belle-mere? + +--Oh! pour ca, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, le +cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais s'il +nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journees +seraient moins longues. + +--Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protege,--je lui +en donne la permission; ca te distraira. + +--C'est une idee, cela, Arthur! et, a moins que pere et mere n'y mettent +empechement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre matins.... + +Et, comme les "bonnes gens" ne souleverent aucune objection, Mimie eut +bientot fait d'organiser dans sa tete une belle et bonne reconnaissance +en "pays ennemi," c'est-a-dire du cote oppose de la baie. + + + +IX + +WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR + +Deux mois se sont ecoules depuis l'installation de la famille Noel sur +la rive orientale de la baie. + +La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que +ne presentant certes pas l'apparence d'une de ces couteuses bonbonnieres +que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez +joli coup d'oeil. Avec ses chevrons depassant de plusieurs pieds +l'alignement du carre, elle vous a un certain air de coquetterie agreste +dont ne s'enorgueillissent pas mediocrement les ouvriers improvises qui +l'ont batie. + +Si nous ajoutons que de ce larmier tres large partent d'elegantes +colonnes de fines epinettes bien ecorcees, mais pas autrement +travaillees, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison, +nous aurons une idee de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne +volonte, lorsque la necessite et l'isolement leur tiennent lieu +d'experience. + +Aussi n'etonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la +colonie Kecarpouienne ont l'intime conviction d'avoir edifie un palais. + +Tout est relatif en ce monde. + +Aussi l'ont-ils baptise le _Chalet_, sans epithete--comme s'il ne +pouvait en exister d'autre dans le monde entier. + +Les travaux sont donc finis.... + +Finie aussi, helas!--ou, du moins, bien entravee,--cette promiscuite de +toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil echanges furtivement, ces +chaudes poignees du mains donnees et recues, ces rencontres fortuites... +qui sont le menu du festin des amoureux!... + +Ainsi le pense du moins, en son ame attristee, notre jeune ami Arthur +Labarou, au moment ou nous le retrouvons. + +Il est en compagnie de son protege,--ou plutot de son fils adoptif,--le +petit sauvage Wapwi. + + +[Illustration: Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.] + + +Wapwi a aujourd'hui pres de quinze ans. + +Il est souple, elance, grand pour son age, et surtout tres intelligent. + +Quant a son devouement pour petit pere,--comme il appelle Arthur,--c'est +du fetichisme tout pur. + +Nous sommes dans la premiere quinzaine du mois d'aout. + +C'est le matin. + +Il est a peine six heures. + +Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive +droite, tres escarpee a cet endroit, de la riviere Kecarpoui. + +En face d'eux, une grande epinette, a peine ebranchee sur un de ses +cotes et jetee en travers du torrent, sert de pont pour communiquer +entre les deux bords. + +Vers la droite, a une couple d'arpents de distance, une buee de vapeurs +blanches monte de l'abime ou se precipite la riviere, dans sa derniere +chute, avant de meler ses eaux a celles de la baie. + +Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prete tour a tour les +nuances diverses de l'arc-en-ciel. + +--Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur a, son +compagnon, penche vers lui. + +Wapwi ne repond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs, +intelligents, se fixent sur son "pere" adoptif. + +Celui-ci reprend, en baissant encore la voix: + +--Tu vas traverser la riviere sur la passerelle et te diriger sous bois +vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les +jeunes Noel ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison +et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu? + + +[Illustration: Gaspard commence l'ascension du cap.] + + +Au lieu de repondre, Wapwi s'eloigne vivement, courbe en deux, fait +mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derriere chaque +obstacle; rocher ou arbuste, et se livre a une pantomime des plus +rejouissantes, s'adressant a un etre imaginaire. + +Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement. + +Arthur aussi rit de bon coeur, tout en evitant d'eclater... + +--Tres bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout.... + +Wapwi redevient soudain serieux comme un manitou. + +--Quand tu seras parvenu a t'approcher d'elle, tu lui diras: "Petite +mere Suzanne, petit pere Arthur vous attend. C'est, presse. Rejoignez-le +sur le bord de la riviere, en face de la passerelle. Il sera la sur le +plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher". Tu +vois cela d'ici, tout droit. + +Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement +assez eleve, couronne par un plateau ou verdissent des masses de sapins +touffus. + +Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot: + +--C'est tout? + +--Oui... N'oublie pas ce qu'elle te repondra. + +--Petit pere sera content. + +Et l'enfant, leger comme un papillon, s'elance sur la passerelle +tremblante, sans eprouver l'ombre d'un vertige a l'aspect du torrent qui +bondit a vingt pieds au-dessous. + +Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil, +compagnon inseparable de ses courses matinales dans la foret, il +traverse a son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous +assigne. + +A peine a-t-il disparu, qu'une tete emerge d'un fouillis de broussailles +masquant une anfractuosite de la rive a pic, a quelques pieds de +l'endroit ou s'est tenue la conversion rapportee plus haut. + +Cette tete, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et, +trapu,--le tout appartenant a Gaspard Labarou. + +--Ah! c'est comme ca!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On +verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de +l'assassin.... Malheur a eux si!... + +Le reste de la phrase est ponctue par un geste sinistre. + +Et Gaspard s'elance dans la direction du nord, ne s'ecartant pas +toutefois de la riviere, qu'il a sans doute l'intention de franchir a +gue dans quelque endroit connu de lui seul. + +En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince +epinette penchee au-dessus d'un endroit ou la Kecarpoui, profonde et +retrecie, coule avec la rapidite d'un torrent. + +Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandouliere, +grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur. + +L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche.... + +Gaspard, suspendu par les mains, lache prise.... + +Il est sur l'autre rive. + +Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'ecartant +legerement de la riviere. + +Arrive au pied du cap, couronne d'un plateau boise, ou doivent se +rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrete. + +Il est en nage. + +Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace. + +Il parait chercher a reconquerir son calme et fait mine meme de cacher +la son fusil.... + +Ses mains a plat pressent son front brulant.... + +Mais bientot un eclair de rage froide passe dans ses yeux durs et, +remettant son fusil en bandouliere, il commence l'ascension du cap! + +C'est comme un sauvage, avec des precautions infinies, qu'il met on pied +devant l'autre. + +Pas une pierre ne roule. + +Pas une motte de terre ne s'egrene. + +Parvenu au niveau du plateau superieur, Gaspard risque un coup-d'oeil a +travers les rameaux epais. + +Arthur est la, ecartant le feuillage et interrogeant le versant adouci +de son observatoire qui regarde la mer. + +Se trouvant poste a, sa convenance la ou il est, Gaspard ne bouge plus +et attend. + +Une demi-heure se passe. + +Puis une heure. + +Le soleil monte. L'ombre decroit. + +Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur eternelle des +chutes et le vol rapide des oiseaux. + +Soudain, a deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi parait. + +--Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu +venir.... Eh bien, l'as-tu vue? + +--Elle vient!.... repondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour +avertir petit pere, qui sera content. + +Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit. +Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre cote de la riviere. +Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais! + +--Wapwi veillera et sifflera.. + +Et, devalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de +gravir, le jeune Abenaki disparut en un clin-d'oeil. + +Eut-il pris la direction oppose qu'il se fut heurte a Gaspard! + +Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement. + +L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-meme: + +--Decidement, le diable est pour moi. Tenons bon! + + + +X + +LE RENDEZ-VOUS + +Une vingtaine de minutes s'ecoulerent, pendant lesquelles l'amoureux +Arthur pietina sur place, bouillant a la fois d'impatience et de +crainte. + +L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquerait, grace aux +evenements des derniers jours, une importance capitale a ses yeux. + +Depuis une semaine entiere, en effet, la jeune fille etait invisible +pour lui. + +Que s'etait-il passe! + +Pourquoi madame Noel, apres avoir paru encourager ses amours avec +Suzanne et meme s'etre pretee de bonne grace aux projets de mariage +edifies par les deux jeunes gens, avait-elle tout a coup, du soir au +lendemain, change completement sa maniere d'agir?.... + +Pourquoi Suzanne elle-meme, l'air triste et les paupieres rougies, lui +avait-elle fait un geste d'adieu desespere, la derniere fois qu'il +l'avait apercue dans une fenetre du Chalet?... + +D'ou venait la mine soucieuse de sa mere, a lui, et la sombre +preoccupation de son pere, surtout depuis ces jours derniers?.... + +Autant de mysteres a penetrer. + +Autant de problemes a resoudre. + +Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors de sa +connaissance et qu'il etait le pivot autour duquel s'enroulait le fil de +certains petits evenements se succedant coup sur coup depuis quelques +jours. + +Mais quelle etait la tete d'ou sortait tout cela, la main mysterieuse +qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignee dont les mille +mailles guettaient chacun de ses pas?.... + +La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert +son coeur a deux battants, narre par le menu l'histoire courte et naive +de ses amours; il leur avait fait part de son ardent desir d'epouser +Suzanne, aussitot la venue du missionnaire, en septembre prochain.... + +Mimie avait battu des mains.... + +La mere Helene s'etait detournee pour essuyer une larme.... + +Quant au pere Labarou, plus sombre que jamais, il s'etait promene +longtemps dans la cuisine, sans repondre, puis avait fini par faire un +geste resolu et dire: + +--Il faut que cette situation s'eclaircisse et que la lumiere se fasse! +Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de +Pierre Noel, et ton sort se decidera! + +Arthur avait remercie son pere et, au petit jour, couru sur le plateau +boise, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tot des +nouvelles, ou du moins de faire part a Suzanne de ses esperances. + +Il en etait la!.... + +Suzanne allait venir!! + +Elle venait!!! + +En effet, un pas leger froissait les feuilles seches tapissant le flanc +du cap.... + +La ramure s'agitait;... + +Une minute encore, et Suzanne parut! + +Elle semblait fort animee, la belle Suzanne. + +Ses joues rougies, l'eclat de ses yeux et la sueur qui perlait a son +front disaient haut qu'elle avait couru et que l'emotion la dominait. + +--Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au jeune +homme. + +--Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voila enfin! repondit Arthur, s'emparant +des mains qui s'offraient et y collant ses levres. + +--Quelle imprudence vous me faites commettre! + +--Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir! + +--Et moi donc, est-ce que j'etais aux noces?... Ah! comme j'ai souffert! + +--Pauvre Suzette! La, vrai, vous avez pense un peu a l'abandonne? + +--Toujours, a chaque heure, a chaque minute.... + +--Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! Votre mere +me repond, a chacune de mes visites, que vous etes souffrante, que vous +naviguez sur la baie, avec vos freres, ou bien qu'elle ne sait pas.... +Enfin, elle n'est plus la meme, votre mere.... + +--Helas! + +--Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez.... + +--Il le faut bien, mon Dieu! + +--Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?.... +Qu'avons-nous fait de reprehensible?.... Vous savez comme nos intentions +sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse. + +--Oh! Arthur, ce n'est pas la que vous trouverez la source de tout ce +qui arrive. + +--Vous savez quelque chose, Suzanne? + +--Peut-etre bien. Mais je ne suis pas sure.... je pourrais me tromper. + +--Parlez, parlez. + +--Eh bien, ma mere a recu une visite il y a une dizaine de jours. + +--Une visite!.... D'ici, de la cote? + +--Non, de Miquelon. + +--Par quelle voie? + +--Ce doit etre par notre barque, car l'etranger accompagnait Thomas. +Vous savez que mon frere a ete toute une semaine au large, en compagnie +de votre cousin Gaspard?.... + +--Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absente pendant de +longs jours, sous pretexte d'une excursion de chasse au loin. Mais il +est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, chez nous, +ses frasques. + +--Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, au +contraire, ne pas le perdre entierement de vue et meme vous defier un +peu de lui. + +--De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?.... + +--Ecoutez, Arthur.... + +Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage. + +Puis elle detourna soudain la tete et preta l'oreille. + +--Avez-vous entendu? dit-elle. + +--Non. + +--On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage. + +Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit ou son cousin, dans sa +cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire. + +Puis, haussant aussitot les epaules: + +--Comme vous etes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du danger partout. + +--C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position premiere. Moi, +si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, a la moindre +alerte. + +--Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque ecureuil qui prend ses +ebats. + +--Je vous disais donc: Defiez-vous de votre cousin; il a les yeux +mechants.... + +--Ah! ah! + +--.... Et je n'aime pas sa facon de me regarder. + +--Vous etes si belle!.... + +--Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux rouges, il +me dit avec un mauvais rire: + +--Qu'avez-vous, Suzanne? + +--"Rien qui vous concerne!" ai-je repondu brusquement. + +--"Vous etes-vous querelle avec votre amoureux?" a-t-il ajoute d'un air +moqueur. + +--"Ca ne vous regarde pas!" Et je lui ai tourne le dos. Mais je l'ai vu, +dans une vitre de la fenetre ou je me trouvais, serrant les poings et +faisant un geste de menace. + +--Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne! + +--C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent. + +--Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons a votre visite de +l'autre jour. + +--De l'autre nuit!--car c'etait la nuit. + +--Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne? + +--Il s'est enferme avec ma mere pendant une heure et j'ai ete emmenee +dehors par mon frere, sous pretexte de ne pas troubler la conversation +qu'ils eurent ensemble. + +--Ah! diable! fit Arthur, tres interesse. + +--Puis l'etranger est reparti, accompagne toujours de Thomas et de +l'inseparable Gaspard. + +--De sorte que vous ne savez pas quel etait cet homme? + +--Si... Ma mere m'a dit que c'etait un vieil ami de mon defunt pere. + +--Que venait donc faire chez vous ce mysterieux personnage? + +--Voila precisement ce que je demande en vain a tous les miens, sans +pouvoir obtenir d'autre reponse que celle-ci: C'est un parent eloigne, +un ami de la-bas. Il faut le croire. + +--Mais votre mere, elle,--votre mere qui vous aime tant, bonne +Suzanne,--a du vous donner quelques mots d'explications avant de vous +soustraire a mes recherches.... je veux dire a ma vue. + +--Pauvre mere, elle est toute bouleversee de ce qui arrive.... Mes +questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente de +repondre: "Chere Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais tu +ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible entre +vous.... Quelque chose de terrible vous separe a jamais!" + +--Qui ou quoi peut donc nous separer, Suzanne?. + +--Helas! + +--Votre mere vous l'a dit? + +--Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliee! + +--Et c'est?.... + +--Du sang! + +Arthur, foudroye, chancela. + +Un moment, la tete penchee, les bras battants, il demeura immobile. + +Mais il se secoua aussitot. + +--Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, je +saurai s'il m'est permis de vous aimer. + +--Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse. + +--Demain matin, ici, a la meme heure. + +--Adieu donc! Arthur.... Ne desesperons pas. + +Le jeune Labarou la vit disparaitre par le sentier qu'elle avait pris +pour revenir. + +Un instant plus tard, lui-meme redescendait la pente opposee, tout en +murmurant: + +--Puisse mon pere effacer cette tache de sang qui nous separe! + +--Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en meme temps, _in petto_, le +cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, de sa cachette +embroussaillee. + +Puis le traitre ajouta: + +--Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais la! Tout de meme, +si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au coeur, lui! + +Et il se glissa derriere Suzanne, evitant avec soin de se laisser voir. + + + +XI + +LE MEURTRIER ET LA VEUVE + +Environ vers six heures de cette meme matinee, une legere embarcation +traversait la baie, de l'ouest a l'est. + +Elle atterrit en face du Chalet. + +Un homme d'une cinquantaine d'annees, barbe et teint bruns, chevelure +grisonnante, sauta sur le rivage, ou il s'occupa aussitot a fixer +solidement le grappin de l'embarcation. + +Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penche, vers le +chalet, dont les murs blanchis a la chaux ressortaient, a une couple +d'arpents du rivage, au milieu des arbres. + +Arrive en face de la porte d'entree, regardant l'ouest, il frappa deux +coups... + +Une voix de l'interieur repondit.... + +L'homme entra. + +--Jean Lehoulier! s'ecria la maitresse du logis, en reculant de deux +pas. + +--Moi-meme, Yvonne Garceau! + +--Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?.... + +--Je viens dire a la veuve de Pierre Noel: Oublions tous deux la scene +du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter a nos enfants le poids des +fautes de leurs peres. + +La veuve etendit tres haut son bras amaigri et s'ecria avec une sombre +energie: + +--Moi, pardonner au meurtrier de mon epoux, du pere de mes enfants!.... +Jamais! + +--Ecoutez-moi.... + +--Pourquoi vous ecouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous +m'offrir?... Allez-vous rendre la vie a mon homme, que vous avez tue a +coups de couteau? + + +[Illustration: Arthur, fit-elle en tendant les mains au jeune homme.] + + +Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serres, fit un pas vers +son interlocuteur. + +Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa meme voix +humble: + +--Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse, +a tous deux, de cette epoque ou, libres encore, nous nous aimions et +avions decide de nous unir par les liens sacres du mariage; je pourrais +evoquer ces jours de larmes ou l'on nous forca de renoncer l'un a +l'autre,--vous parce qu'un pretendant, plus riche s'offrait, moi parce +que le service maritime me reclamait dans les cadres.... Mais ce n'est +pas a la generosite de vos sentiments que je viens livrer assaut, par +surprise: c'est a votre conscience d'honnete femme, c'est a votre coeur +de mere que je veux frapper. + +--Une mere peut-elle pardonner a celui qui rendit ses enfants orphelins? + +--Une mere pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et, +d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-meme n'a-t-il pas +demande a son Pere la grace de ses bourreaux? + +--Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis +impuissante.... Cette scene de meurtre me poursuit, me hante nuit et +jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment meme ou je vous parle, +je la vois; j'y assiste; je vous entends vous ecrier: + +--Ah! miserable traitre, apres m'avoir pris la femme que j'aimais, tu +voudrais encore me voler ma reputation d'homme d'honneur, en m'accusant +de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas +te survivre!.... Car ce sont la vos propres paroles, Jean Lehoulier! +Celui-ci ne broncha pas. + +Elevant seulement la main avec solennite: + +--Femme, dit-il, on vous a trompee, odieusement trompee!.... +Quelques-unes des paroles rapportees sont vraies,--les premieres! Les +autres n'ont pas le sens commun. + +La veuve fit un geste pour protester. + +Mais Jean continua, sans le remarquer: + +--La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque +jamais je n'ai touche une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas. +Mais nous etions un peu gris,--Pierre surtout,--et vous vous souvenez +comme il etait jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes.... + +--Oh! bien a tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant +un rapide regard a son premier amoureux. + +--Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en etait pas +moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son _plumet!_ Si bien +que, ce soir-la, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher +son amitie que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences +pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le deshonorer ni plus +ni moins.... Etait-ce vrai, cela? + +--Vous savez bien que non. + +--C'est ce que je cherchai a faire penetrer dans sa cervelle en feu. +Mais, "va te faire lan-laire!" il n'entendait plus rien, gesticulant, +criant, me mettant le poing devant la face et pietinant autour de moi, +comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille +efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle, +afin de l'empecher de me frapper. + +"Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois +intervenir. + +"Je protestais toujours, evitant a dessein de hausser ma voix au +diapason de la sienne. Mais tout de meme, la moutarde me montait au nez. +J'avais des bouffees de colere, des envies folles de cogner. + +"Il vint un moment ou, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi, +son couteau au poing. + +"Je tirai aussitot le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du +bras gauche. + +"C'est en cherchant ainsi a me proteger, que j'eprouvai a, l'avant-bras +cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont +recu des coups de couteau. + +"La lame avait passe entre les deux os et ne s'etait arretee qu'au +manche. + +"Je poussai un cri de rage et frappai a mon tour, sans voir,--car un +nuage de sang faisait tout danser autour de moi. + +"Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge. + +"Des amis m'entrainerent.... + +"Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien. + +Le front penche, les yeux sombres, elle semblait evoquer, par la +puissance du souvenir, cette scene d'auberge ou son homme fut couche +sanglant sur le carreau. + +Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche. + +Puis elle releva la tete et, regardant son interlocuteur bien en face: + +--Jean Lehoulier, dit elle avec une froide energie, vous mentez! + +--Madame!.... + +--Vous mentez, vous dis-je!.... + +--Yvonne! + +--Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une +minute. + +Pierre ouvrait des yeux ebahis. + +Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre a coucher,--la +sienne,--ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur. + +Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier plie +en forme de lettre. + +Elle courut aussitot a la signature et la mettant sous les yeux de son +ancien fiance de la-bas: + +--Reconnaissez-vous ce nom? + +--Sans doute: Robert Quetliven! + +--Eh bien, ecoutez bien ce qu'il m'ecrit: + + SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852. + + + MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Cote du Labrador, + + _Madame et vieille amie,_ + + J'apprends que vous etes sur le point de marier votre fille Suzanne + avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kecarpoui. Je + le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne + peut se faire. Votre defunt mari, _assassine mechamment_, il n'y a + pas encore une eternite, se leverait de sa tombe pour se jeter entre + les deux futurs conjoints. + + Vous ne comprenez pas!... + + Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila + courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua + votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Sales, + sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques + semaines... + + Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir + au votre, + + ROBERT QUETLIVEN. + +--Cette lettre est une infamie! s'ecria Jean Labarou,--a qui nous +conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste. + +--Quoi! ne dit-elle pas la verite? riposta la veuve. + +--Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tue Pierre Noel! +Mais c'est dans le cas de legitime defense, apres avoir use de tous les +moyens de persuasion pour l'apaiser, apres avoir subi patiemment toutes +sortes d'injures.... Encore, quoique abime par sa langue mechante, +j'aurais patiente, je serais sorti, sans ce traitre coup de couteau qui +me fit voir rouge.... Mon bras a frappe, mais ma volonte n'y etait pour +rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible blessure recue +sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrive.... Voyez, femme!.... +J'en porterai les marques toute ma vie! + +Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra a la veuve son +avant-bras nu ou deux cicatrices indelebiles tranchaient, par leur +blancheur livide, sur le ton bruni de la peau. + +La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste. + +Jean Labarou rabattit sa manche et continua: + +--Ah! Yvonne, comme j'ai regrette ce fatal moment d'oubli, ce mouvement +involontaire qui poussa ma main armee droit au coeur de mon ami, Yvonne, +vous le savez, en depit de ses defauts!--Mais il est des instants, dans +la vie humaine, ou la chair se revolte contre l'esprit, ou le nerf est +plus prompt que la volonte. + +J'ai subi les consequences de ce reveil intermittent de la bete dans +l'homme.... + +Suis-je donc si coupable, apres tout? + +La veuve ne repondit pas, tout d'abord. + +Elle se calmait. Elle paraissait ebranlee. + +L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, plein +d'honneur, incapable de deguiser la verite. + +Les annees en blanchissant sa tete en avaient-elles fait un menteur et +un lache? + +C'etait impossible. + +Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents emus +qui vont au coeur; la parole, non appuyee d'une conviction chaleureuse, +ne saurait arriver au plus intime de l'etre, comme la voix do Jean +Lehoulier l'avait fait. + +Au fond de son coeur, elle sentait se reveiller, pour l'homme d'honneur +incline devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, mais +non coupable, cette indulgence attendrie qu'eprouvent les gens murs +lorsqu'en fouillant dans les cendres du passe, il leur arrive d'en voir +quelque etincelle non encore eteinte.... + +Relevant enfin la tete, elle regarda Jean Lehoulier bien en face et dit +d'un ton tres calme: + + +[Illustration: La veuve ouvrit de grands yeux et eut un geste.] + + +--Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont du se passer comme +vous les racontez.... + +--Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit le +pere d'Arthur. + +--.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres +feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma fille, +elle-meme.... + +--C'est juste, voisine: vous voulez des preuves? + +Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas ecrit de Saint-Pierre +meme. + +--Et d'ou vous a-t-il donc ecrit, Yvonne? + +--D'ici meme. + +--D'ici?.... Il est donc venu? + +--Ne le saviez-vous pas? + +--Je savais que quelqu'un de la-bas est, en effet, debarque, il y a une +quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon neveu +Gaspard. C'etait donc lui? + +--C'etait lui; et c'est apres une longue conversation sur le malheureux +evenement qui a divise nos deux familles, que nous en sommes arrives a +la decision qu'il m'ecrirait cette lettre... "Avec ce papier, disait-il, +vous n'aurez aucune difficulte a convaincre votre voisin qu'une alliance +est impossible entre les Noel et les Lehoulier." + +--En effet, madame, les choses se fussent-elles passees comme ce +Quetliven les arrange,--pour un but que je ne devine pas bien +encore,--que je serais le premier a dire a mon fils: "Embarque-toi, mon +gars, et va un peu la-bas faire ton tour de France." + +"Mais je ne veux pas que cet enfant souffre a cause de moi.... Aussi, +prevoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes precautions.... Le +missionnaire qui doit nous visiter cet automne,--c'est-a-dire dans un +mois au plus,--vous apportera la preuve que les choses se sont bien +passees telles que je viens de les raconter. + +--Et cette preuve?.... + +--Ce sera le temoignage du mort lui-meme! + +La-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de Pierre Noel +et se retira. + + + +XII + +OU GASPARD EPROUVE UNE SURPRISE DESAGREABLE + +Cette journee devait etre fertile en evenements. + +On eut dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des fleches +dernier modele, faisant des blessures incurables. + +Vers le milieu de la traversee de la baie, Jean Labarou croisa, a +quelques arpents de distance, un canot d'ecorce, a la fois solide +et leger, qu'une jeune fille "pagayait" avec une surete de main +incomparable. + +--Mais c'est Mimie! se dit le pere, un peu etonne. + +Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa +voix, il hela: + +--Ohe! la, du canot! + +--C'est vous, pere?.... repondit-on, pendant que l'aviron +s'immobilisait, appuye sur le plat-bord. + +--Oui, c'est moi. Ou vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette +coquille de noix?.... Ce n'est guere prudent! + +--Oh! soyez tranquille, pere: je reviendrai tout a l'heure saine et +sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque +part par la.... + +--Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mats contre +un mechant "sabot" de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui +te fait courir la haie. + +Les deux embarcations s'etaient; rapprochees. + +Aussi la jeune mariniere put-elle repondre en baissant la voix: + +--Vous gagneriez, pere.... Ne parions pas. C'est a Gaspard que j'en +ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il +faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin +de se lever matin, vous le savez.... + +--Tu me dis cela d'un air drole, petite Mimie! Que se passe-t-il +donc?.... Serais-tu mecontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il +te ferait des _traits_, par hasard? + +Et Jean Labarou, malgre ses propres preoccupations, jeta un long regard +sur le beau et pale visage de sa fille. + + +[Illustration--Ohe! la du canot, cria Jean Labarou.] + +Un double eclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire: + +--Peut-etre!.... Mais laissons la Gaspard et parlons un peu de mon frere +Arthur.--Vous avez vu Mme Noel? + +--Oui.... Nous nous sommes expliques.... Tout ira bien de ce cote-la, +j'espere. Nous en causerons avec ta mere. + +--Ah! que je suis contente, petit pere!.... Ce pauvre Arthur, il me +faisait tant pitie avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est +comme ca, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour, +pere. A tantot! + +--A tout a l'heure, ma fille. + +Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne +tarderent pas a se trouver hors de portee de la voix. + +La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre a son +petit havre accoutume, pres de l'habitation Labarou. + +Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du +Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive +surelevee, toute enguirlandee de frondaisons touffues, qui trainaient +jusque dans la mer, et disparut tout a coup au fond d'une petite anse, +rendue invisible par les rameaux epais entre-croises en voute a quelques +pieds de la surface de l'eau. + +Une fois la, plus rien! + +Gens de mer et gens de terre eussent ete bien empeches de denicher +l'embarcation et son capitaine enjuponne. + +Mimie Labarou attacha son esquif a une branche de saule et attendit, +debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'eclairs la +saulaie bordant la rive. + +Quoique fort epais a hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, depourvu de +feuillage a quelques pouces du sol, permettait au regard de penetrer +jusqu'au Chalet des Noel, a deux ou trois cents pieds de la. + +Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile, +les yeux fixes dans la meme direction. + +La demeurait sa rivale,--celle qui, tout en etant fiancee d'Arthur, n'en +menacait pas moins son bonheur, a elle. + +Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui echappait insensiblement.... Un +magnetisme etrange l'attirait de ce cote de la baie.... En depit de ses +protestations d'amour, des ses elans passionnes, de ses serments meme, +quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin.... +Ils ne se parlaient plus avec le meme abandon.... Les querelles +surgissaient a propos de tout et de rien.... Bref, Mimie etait deja +assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas +tarder a lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre. + +Et elle se sentait vraiment de caractere a le faire, l'indolente mais +energique Mimie! + +Voila pourquoi, secouant enfin son apathie, elle etait entree, ce +matin-la, sur le sentier de la guerre. + +Wapwi, prevenu des la veille, devait la rejoindre, aussitot libre. + +C'est lui qu'attendait donc la jeune fille. + +Une demi-heure s'ecoula. + +Les coqs chantaient pres de l'habitation des Noel, et les oiseaux +prenaient leurs ebats a travers la saulaie. + +Mais, de voix humaines, point. + +Tout semblait dormir. + +Soudain, un bruit leger se fit dans le feuillage, une respiration rapide +haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivree +entre deux rameaux doucement ecartes, a deux pouces au plus de son +oreille. + +--Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il +vient! + +--Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille +facon,... m'as fait une peur! + +Effectivement etait toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant +aussitot: + +--Tu l'as vu? + +--Je le suis depuis tantot. + +--D'ou vient-il? + +--Il espionne petite mere Noel.--Il est mechant l'oncle Gaspard. + +--Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir? +dit amerement Mimie, sans relever la derniere observation. + +Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: "Dame, tu devais +bien t'en douter!" + +Puis pretant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne: + +--Chut! fit-il, les voila tous deux! + +--Je veux voir et entendre. + +Et la jeune fille, aidee du petit sauvage, sauta aussitot sur la berge +de la saulaie, tres epaisse a cet endroit de la rive, et fit quelques +pas a travers l'enchevetrement de la vegetation. + +Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arreta et se blottit derriere un +gros hallier, invitant, par une pression energique de la main, sa +compagne a l'imiter. + +Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait a quelques pieds de +la. + +Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde, +alternaient dans le silence environnant. + +--Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue +comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon +malheur?.... + +--Ne riez pas, Suzanne!... repliquait l'organe funebre,--celui de maitre +Gaspard,--quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une +destinee terrible, j'ai tremble pour vous, d'abord; puis la pitie m'est +venue.... Et, comme de la pitie a l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai +vite fait ce pas.... + +--Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard! + +--Avez-vous le courage de rire en un pareil moment? + +--En verite, je devrais plutot pleurer, peut-etre? Le fait est, futur +cousin, que si reellement un ruisseau de sang me separait, comme vous +l'affirmez, de mon fiance Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez +longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard, +votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup +d'amour et de foi chretienne effaceront bien vite.... + +--Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et +victime! + +--La! la! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zele et laissez-nous +mener notre barque a notre guise. Quant a votre amour si desinteresse et +si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chere Mimie, qui le +merite bien plus que moi. + +--C'est la votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menacant. + +--C'est mon dernier mot, monsieur! + +--Peut-etre changerez-vous d'avis bientot... + +--Que voulez-vous dire? + +--Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noel. Sur ce, je voua souhaite +le bonsoir. + +--Adieu, monsieur. + +Gaspard fit un pas pour s'eloigner. Mais il avait encore une vilenie sur +le coeur: + +--A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon +cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnete, celui-la. +C'est madame Lehoulier, entendez-vous,--un nom tache du sang de votre +defunt pere,--que vous vous appellerez, une fois mariee. + +--Mechant! murmura Suzanne avec degout. + +--Canaille! cria une autre voix, eclatante celle-ci, qui fit tressaillir +Gaspard. + +Et, avant qu'il eut eu le temps de se reconnaitre, Euphemie Labarou, ses +beaux cheveux crepes flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier +etincelants, tombait debout devant lui. + +--Mimie! s'ecria Gaspard, reculant d'un pas. + +--Et bien, oui, c'est moi!.... Repete un peu ce que tu viens de dire, +grand lache! + +Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphemie +Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains: + +--Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, a coup sur, qui m'a +conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea preventions +contre vous, a cause de ce garnement-la... Mais, maintenant que je vous +ai vue, et surtout entendue, je vais vous cherir comme une soeur.--Le +voulez-vous? + +Pour toute reponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux +jeunes filles s'embrasserent plusieurs fois. + +Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit +sauvage se prit a pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai +clown de cirque. + +Gaspard seul ne prit aucune part, cela se concoit, a l'allegresse +commune. Il fit meme mine de s'eloigner. Mais Mimie le cloua net sur +place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de replique: + +--Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmene avec moi, tu +sais! + +Et tel etait l'etrange magnetisme exerce par cette singuliere fille, que +le cousin courba la tete, sans meme repliquer. + +Il est vrai qu'un eclair de fureur, aussitot reprime, illumina un +instant ses traits durs. + +Mais personne ne s'en apercut, car les jeunes tilles echangeaient leurs +adieux. + +--Ne vous preoccupez de rien, Suzanne, disait Euphemie Labarou.... J'ai +rencontre mon pere, tout a l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une +entrevue avec votre mere.... + +--Vraiment? interrompit l'autre. + +--Et il m'a dit, continua Mimie: "Tout ira bien!" + +--Il a vu ma mere: ah! que je suis heureuse! + +--Esperons, Suzanne, et au revoir! + +--Oui, petite soeur, au revoir! + +Euphemie et Gaspard se dirigerent vers le canot, sans echanger une +parole. + +Gaspard s'etendit nonchalamment a l'avant, laissant a la capitaine Mimie +le soin de manier l'aviron. + +Quant a Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes, +il voulut prendre conge a sa facon de Mlle Noel,--c'est-a-dire en +frottant la main de la jeune fille contre sa joue. + +Mais Suzanne le dispensa de ce ceremonial abenaki, en lui donnant tout +bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui +disant: + +--Va, cher petit, vers ton maitre, et raconte-lui ce que tu as vu. + +--Oui, petite mere; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrasse un.... +sauvage. + +Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, detala en riant +silencieusement. + +Suzanne fit de meme, mais avec moins de retenue. + +Elle riait encore en arrivant au Chalet. + + + +XIII + +LE GUET-APENS ORGANISE + +Tout dormait chez les Labarou. + +La nuit, faiblement eclairee par un mince croissant de lune, etait +sonore,--si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand +silence de la nature endormie, traverse seulement par le monotone +mugissement des cataractes. + +Deux heures venaient de sonner. + +La fenetre d'une sorte d'appentis, adosse au mur d'arriere de la maison, +s'ouvrit doucement, et une tete brune, coiffee d'une casquette de +loup-marin, surgit de l'entre-baillement. + +Cette tete tourna a droite, tourna a, gauche et se dressa meme en l'air, +inspectant, ecoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui pouvait +tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouie. + +Satisfait en apparence de son investigation, le proprietaire de la +susdite,--maitre Gaspard, s'il vous plait,--mit un pied sur l'appui de +la fenetre et, fort legerement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon. + +Puis il referma silencieusement la fenetre et s'eloigna a pas de loup. + +Arrive pres d'un hangar, servant de remise pour les agres, seines a +peche, outils de charpentier, etc., notre homme y penetra, pour en +sortir aussitot avec une hache et une _egohine_. + +Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongee dans le +sommeil, il partit d'un pas releve, courbant le dos, se faisant petit +comme un malfaiteur. + +Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrete, Gaspard se +departit un peu de sa rigidite habituelle, ou plutot il releva son +masque. + +Dans la foret, il etait chez lui, et les sapins a aspect de saules +pleureurs devenaient ses confidents. + + +[Illustration:--Mimie! s'ecria Gaspard, reculant d'un pas.] + +-Nom de nom--de nom--d'une vieille baleine morte de la pituite!.... +grommelait-il, en voila une journee pour toi, mon vieux Gaspard!... Tes +plans dejoues!.... Un voyage aux Iles pour rien, l'oncle Jean devenu un +petit saint aux yeux de la mere Noel, et, par-dessus tout, toi, vieille +bete, surpris comme un ecolier en flagrant delit de trahison amoureuse +par cette infernale Mimie, a qui le diable.... ou moi tordrons le cou un +de ces jours!... Voila, ton bilan, mon bonhomme! + +Et, courbant la tete, Gaspard se rememorait les desastres subis la +veille, en ce jour marque d'une pierre noire. + +--Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon chemin!... S'il +n'etait pas la, Suzanne m'aimerait, peut-etre! Oui, elle finirait par +m'aimer, a coup sur.... J'en ferais tant pour elle!... Je braverais les +coleres du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe quoi!... J'irais +lui tuer des ours jusqu'a la baie d'Hudson, pour le seul plaisir de lui +en offrir les peaux.... + +[Illustration: Couche a plat-ventre, Gaspard scia la surface de la +passerelle.] + +Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes +bienfaiteurs!.... He! qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi, +apres tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends +pas cent fois, en travail, le pain que je mange a leur table? + +Quant a Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce prefere pour qui rien +n'est trop bon!....--"Arthur, prends garde a ceci, prends garde a +ca!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard humide!.... +Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant pour toi!.... +Gaspard, mon garcon, veille bien sur lui; il est si delicat!"....--Voila +les recommandations que j'entends tous les jours. + +J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu ronge, mon frein, +depuis des annees!.... Un orphelin, un enfant sans pere ni mere, ca +ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse pas crever de +faim!... + +Et le malheureux, ingrat et lache, prenait ainsi plaisir a se forger des +griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir d'endormir +sa conscience et de colorer de pretextes trompeurs le sinistre projet +qu'il allait accomplir! + +Il marchait toujours, cependant. + +Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des echos prolonges qui +roulaient dans la vallee de la Kecarpoui. + +Bientot, ce fut un tonnerre ininterrompu et tres impressionnant, par une +nuit comme celle-la. + +Gaspard, apres avoir gravi diagonalement la pente douce des premiers +contreforts de la masse montagneuse, venait de deboucher sur la rive +droite de la Kecarpoui. + +Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle +laissait trainer dans l'eau tourbillonnante l'extremite des branches de +sa face inferieure.... + +Au-dela du torrent, le cap du Rendez-Vous,--ainsi baptise par l'amoureux +jaloux lui-meme,--dressait ses hautes assises, herisses de buissons de +sapins et couronne de coniferes epais. + +Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le second +pour le plateau. + +--C'est la qu'ils viendront, au petit-jour,--se dit-il avec rage,--se +moquer de ce pauvre Gaspard, enleve hier par une jeune fille contrefaite +Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en depit de son beau +visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et comme j'ai du +paraitre sot aux yeux de la fiere Suzanne!.... Ah! mademoiselle Mimie, +que vous allez donc me payer cher ce triomphe d'une heure et cet +ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de Gaspard Labarou +un petit garcon craintif quand vous etes la!.... Aujourd'hui, fiere +Mimie,--que dis-je? dans quelques heures,--"vos beaux yeux vont +pleurer", comme dit la chanson de Malbrough; le cadavre de votre frere, +broye dans les chutes, ira peut-etre s'echouer devant votre porte, a +moins que ce ne soit en face du chalet de sa fiancee!.... + +Ici, Gaspard, tout en se disposant a s'engager sur la passerelle, parut +avoir reellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au desespoir +contemplant un corps sans vie. + +Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une decision infernale, +l'affermit au contraire dans son projet. + +--Allons! fit-il avec une sombre resolution, c'est dit!.... Un quartier +de roc, comme j'en vois un, la, dans le lit de la riviere, aura roule +du haut du cap et fele le tronc d'arbre, pendant la nuit. Ce sera un +accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut pas que la belle +Suzanne appartienne a un autre que toi. Non, cela.... Plutot la mort! + +Et, resolument, il gagna le milieu de la passerelle. + +Arrive la, il deroula de sa ceinture une longue ficelle, armee d'un +plomb de sonde a l'une de ses extremites. + +Laissant tomber le plomb dans un remous, ou l'eau ne faisait que tourner +en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond solide et la +passerelle. + +Puis, faisant un noeud a la ficelle, il revint sur ses pas. + +Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientot une jeune +et mince epinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit et +ebrancha avec sa hache. + +Il la coupa a la longueur voulue, apres avoir pris ses mesures sur sa +ficelle. + +Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre. + +Plongeant alors un des bouts de la perche, preparee un instant +auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la +passerelle, comme un pilotis. + +--Comme cela, dit-il, je ne serai pas expose a ce que ce maudit pont se +rompre sous mon propre poids, pendant que je serai a la besogne. + +Enfin commenca l'oeuvre infernale. + +Couche a plat-ventre, Gaspard scia avec son _egohine_ la face de la +passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une epaisseur +suffisante pour empecher l'arbre de se rompre par son seul poids. + +Puis, revenant en arriere, il contempla son travail. + +Rien n'etait visible, naturellement. + +Le mince trait de scie disparaissait completement aux regards, a +quelques pieds de distance. + +Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant aussitot +que le poids du sinistre ouvrier eut cesse de faire peser la passerelle +sur lui. + +Tout allait bien. + +Le guet-apens etait superieurement organise. + +L'oeuvre de mort allait reussir! + +Gaspard Labarou eut un sourire de demon et reprit le chemin de son lit, +disant: + +--Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle. +Seulement, tu n'en reviendras pas! + + + +XIV + +DANS LE TORRENT + +Au petit jour,--c'est-a-dire vers six heures environ,--un jeune homme +a l'air eveille, a la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine +d'annees, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisees qui +servent d'arriere-plan a la baie de Kecarpoui. + +Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle. + +C'etait Arthur Labarou, flanque de l'inseparable Wapwi. + +Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient gaiement. + +La matinee etait belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un beau +rouge-feu, repandait sur le paysage cette clarte douce des premieres +heures du jour, tiedissant a peine la fraicheur balsamique emanee, +pendant la nuit, des arbres resineux de la foret. + +--Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur. + +--Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!.... +repliquait l'innocent Wapwi. + +--Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tete. Mais, moi, +c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je vois de +bien jolies choses, va! + +Wapwi, un peu etonne, promenait sa vue percante tout autour de lui: sur +les croupes des collines mouchetees de verdure, sur le vaste golfe ou le +roi de la lumiere jetait une poussiere d'or et jusque dans les gorges +sinueuses de la riviere, d'ou montaient lentement des brouillards +irises. + +Il n'apercevait que le panorama accoutume, qui valait certes bien la +peine d'etre admire, mais qui ne l'emouvait pas autrement, l'ayant eu +tant de fois sous les yeux. + +De guerre lasse, il se resigna a garder le silence et a s'avouer +que "petit pere" Arthur etait bien mieux doue qu'un enfant abenaki, +puisqu'il possedait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, l'autre +en dedans. + +Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit auquel se +livrait son compagnon. + +Voyant que celui-ci n'arrivait a aucun resultat et ne comprenait +toujours pas, il lui dit, en lui tapant legerement sur la joue: + +--C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, etant +trop jeune pour avoir eprouve le sentiment qui me fait voir tout en beau +grace aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour! + +--L'amour! l'amour! repeta l'enfant. C'est donc ca, petit pere, que tu +as dans le coeur pour petite mere? + +--Justement, mon fils! Tu y es! s'ecria Arthur, riant cette fois tout de +bon. + +--Wapwi aussi l'aime bien, mere Suzanne! dit entre haut et bas +l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rose sur les joues d'un petit +sauvage.... Bonne, bonne, petite mere Suzanne! + +--Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne autant que +belle! + +Puis il ajouta, songeur: + +--C'est drole, tout de meme.... Cet enfant aime reellement Suzanne +autant que je l'aime moi-meme.... Seulement, ce n'est pas comme moi! + +Ainsi devisant, les deux promeneurs arriverent a la passerelle. + +Tout y etait en ordre ou, du moins, paraissait tel. + +Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques jours +auparavant, avait les allures desordonnees d'une veritable cataracte. + +Les basses branches du tronc de sapin couche en travers trempaient dans +le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient regulier, +quoique assez inquietant. + +Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations! + +Ayant leve les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu un +mouchoir blanc agite par une main de femme.... + +En avant donc! + +Il s'elanca.... + +Mais il n'avait pas fait la moitie du trajet, que la passerelle se +rompit par le milieu et s'abima dans le torrent. + +Deux cris dominerent un instant le tapage des eaux heurtees: l'un +pousse par une voix de femme,--cri de terreur! l'autre par un organe +masculin,--clameur d'agonie! + +Puis... l'eternelle chanson des chutes! + +Les voix humaines s'etaient tues. + +Le gouffre entrainait sa victime. + +Ou etait donc Wapwi, le devoue enfant des bois? + +Allait-il laisser, perir son maitre, sans tenter un effort pour le +sauver! + +Nous allons bien voir.... + +Wapwi avait recu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour de +son compagnon. + +Il etait donc la, le suivant des yeux, au moment ou la passerelle +"'effondra, et, chose singuliere, a l'instant precis de la catastrophe, +il pensait justement a la possibilite d'un accident de cette nature. + +Dire qu'il n'eut pas une seconde d'emotion terrible serait conraire a la +verite. + +Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant le +tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son etat +d'ame.... + +Nous dirions presque qu'il s'y attendait,--ou du moins que son +instinct de sauvage l'avertissait que quelque evenement imprevu allait +arriver,--si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, un +pressentiment aussi rapide, que celui qui l'etreignit soudain au moment +ou Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle. + +Domine par ce singulier pressentiment, il avait jete un rapide coup +d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, a deux +arpents au plus de distance. + +Et c'est justement a ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que +pensait le jeune Abenaki, lorsque l'evenement redoute eut lieu. + +Sans meme pousser un cri, il prit sa course du cote de la chute, cassa +en un tour de main une longue gaule de frene, devala sur le flanc +escarpe de la rive et se trouva,--Dieu sait par quel miracle +d'adresse!--sur une etroite corniche a fleur d'eau, saillant de quelques +pouces en dehors de la muraille a peine declive qui endiguait le +torrent, un peu en haut de la courbe formee par la nappe d'eau tombante. + +La riviere, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds de +largeur; mais, comme elle taisait un leger coude vers l'est, le courant +portait naturellement du cote ou se tenait Wapwi, et l'enfant pouvait +esperer que son maitre passerait a portee d'etre secouru. + +C'est, en effet, ce qui arriva. + +Retarde dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du +torrent, le troncon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir +en tombant, n'avancait que par bonds et en executant une serie de +mouvements giratoires, qui rapprochaient le naufrage tantot d'une rive, +tantot de l'autre. + +A une dizaine de pieds de la corniche ou se tenait Wapwi, Arthur se +trouva, pendant quelques secondes, a portee de saisir la perche tendue a +bout de bras... + +--Prends, petit pere! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu ne +veux pas m'entrainer a l'eau. + +Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son +epave... + +Dix secondes apres, il etait dans les bras de Wapwi, sur l'etroite +corniche. + +Au meme instant, ce qui restait de la passerelle s'abimait dans la +chute... + +La premiere pensee du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un regard +de reconnaissance; mais sa seconde, assurement, fut pour son jeune +sauveur. + +Il le serra dans ses bras, comme une mere eut fait pour son enfant. + +--Mon petit Wapwi, lui dit-il en meme temps, tu m'as sauve la vie!.... +Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais la, dans l'abime +creuse par la chute!.... Desormais, c'est entre nous a la vie a la +mort,--souviens-toi de cela! + +Wapwi, les yeux etincelants de plaisir, frotta son front sur les mains +du "petit pere". + +Cette naive caresse exprimait, dans l'idee du petit Abenaki, le comble +du bonheur. + +Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses yeux +s'agrandirent.... Son bras se dirigea du cote de l'est.... + +--Petite mere Suzanne! dit-il. + +Arthur regarda. + +Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent dechaine, un enorme rocher +se dressait a pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle geant, +une blanche statue de femme, les bras et les yeux leves vers le ciel, +semblait lui adresser une fervente action de grace. + +Nous disons: _statue!...._ Et elle en avait bien l'air, cette jeune +fille agenouillee dans une immobilite en quelque sorte hieratique, les +cheveux en desordre et pale comme une morte, laissant monter, elle, la +vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux pieds +de la Vierge immortelle!.... + +Tres emu le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme s'il eut +craint de troubler quelque mystique incantation. + +Suzanne s'etant relevee, il lui cria: + +--Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas la!.... Je tremble pour +vous!.... Retournez la-bas! + +Et il lui indiquait la direction du Chalet. + +La "statue" s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses mains. Mais +ses paroles n'arriverent point jusqu'aux naufrages, a cause du fracas +des eaux. + +Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins. + +Quant a Arthur et son sauveur, ils escaladerent, non sans peine, la +berge a pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle. + +Le guet-apens avait rate! + + + +XV + +OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE + +Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,--nous +voulons dire dans Kecarpoui. + +Bien que le naufrage lui-meme se montrat tres sobre de commentaires, +et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grace a +l'imagination des femmes, un drame des plus noirs ou les pauvres +sauvages de la cote jouaient le vilain role. + +C'est Gaspard qui emit le premier cette idee.... + +N'avait-il pas, les jours precedents, decouvert des pieges et des +trappes, tendues ci et la dans la savane, par des mains inconnues? + +Qui donc venaient chasser si pres des deux seules familles blanches de +la baie, sinon les Micmacs du detroit de Belle-Isle? + +Et, d'ailleurs, a l'appui de cette these, ne pouvait-on pas supposer que +les parents de Wapwi, irrites de l'enlevement de leur petit compatriote, +rodaient autour de l'etablissement francais, dans le but de reprendre +leur bien?.... + +A cela Arthur repondait, en haussant les epaules: + +--Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu sais +bien que Wapwi n'a pas de parente micmaque, puisqu'il est Abenaki et +vient du sud!.... + +--D'accord; mais il y a sa belle-mere,--sa belle-mere inconsolable! + +Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux. + +--Oh! la! la!... cette grande guenon qui battait son beau-fils a coup de +trique, comme s'il eut ete un simple mari?.... En voila une femme pour +se faire du mauvais sang a cause qu'il est parti! + +--He! bon Dieu, c'est peut-etre leur facon d'aimer, a ces brigands-la! + + +[Illustration: La passerelle se rompit et a'abima dans le torrent.] + + +--Les vraies meres, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre vieux que +nous avons ensable la-haut, dans la savane, doit avoir d'autres soucis +que de courir apres un enfant qu'elle haissait comme peste. + +--Alors, c'est par pure mechancete qu'ils ont fait le coup,--si +toutefois quelqu'un a touche a la passerelle. + +--Pas mechants, pas mechants sans raison, les sauvages!.... murmura +Wapwi. + +Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais; + +--Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas defendre tes amis. + +--Gaspard! fit Arthur, elevant le ton. + +--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? + +--Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui. + +--Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler? + +--Il a sauve ma vie, Gaspard! + +--La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait la, a point nomme. + +--Quand tu y aurais ete toi-meme, je parie bien que tu ne serais pas +arrive a temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait. + +--Peut-etre!.. On ne sait pas.... + +Et le cousin ajoutait en lui-meme: "Ah! mais non, par exemple. Pas si +bete!" + +Ces propos s'echangeaient sous l'auvent du hangar ou se serraient les +articles necessaires a la peche et ou se preparait le poisson destine a +etre encaque. + +Ce hangar, assez vaste, etait divise en deux compartiments; l'un ou se +faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie. + +Une petite forge, munie de sa large cheminee, y etait attenante. + +C'est dans cette derniere partie de l'edifice que se tenait le +plus souvent Wapwi, en qualite de souffleur du pere Labarou, le +maitre-forgeron. + +Quant il n'etait pas a son soufflet, Wapwi ne quittait guere Arthur, a +moins que ce ne fut pour aider les deux femmes. + +Car il ne se menageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son +pouvoir pour se rendre utile. + +Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille, a +l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion de +lui temoigner son aversion. + +Quinze jours s'etaient ecoules depuis la catastrophe de la passerelle. + +Peu a peu, le souvenir de cet etrange accident s'affaiblissait dans +l'esprit des interesses. + +Arthur lui-meme n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus penser. + +Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occupe. + +Et c'etait.... Wapwi. + +Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tete avec un +accident vieux de deux semaines? + +Nous sommes force de faire ici un aveu, un bien penible aveu.... + +Wapwi--ce modele de gratitude, ce vase contenant la quintessence de +l'affection filiale,--Wapwi avait un defaut, un grand defaut: + +Il etait chauvin! + +On avait accuse, apres l'accident de la riviere, ses compatriotes +cuivres d'avoir organise ce guet-apens odieux, en faisant tomber un +enorme caillou, arrache des flancs du cap... + +Wapwi voulait prouver la faussete de ce soupcon en retrouvant les deux +ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois en possession +de cette piece justificative, on verrait bien, oui ou non, si le tronc +de l'arbre avait ete scie ou s'il s'etait rompu sous un choc pesant. + +Qu'il reussit a mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et tout +de suite les soupcons etaient detournes pour se voir reporter sur le +veritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de designer, le cas +echeant. + +Voila a quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant. + +Il avait bien fait des recherches des deux cotes de la baie, le long du +rivage. + +Mais, sans doute, le courant de la riviere avait entraine au large les +deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches, +car il n'avait rien trouve. + +--Ils seront descendus jusqu'a Belle-Isle.... se disait Wapwi, ou bien +ils sont alle s'echouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il faudra que +j'aille par la, l'un de ces jours. + +"Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages ont +fait le coup. + +"Mais s'il y a un trait de scie a l'endroit de la rupture, le +coupable... c'est... l'oncle Gaspard! + +"Les sauvages ne trainent pas de scie avec eux, quand ils vont en +expedition. + +"Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni +Abenakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir +decouvertes pres de la riviere, Wapwi sait mieux que personne qui les a +tendues, puisque c'est lui-meme....: + +"Il faut bien que la marmite de la mere Labarou soit fournie du gibier!" + +Et, sur ce raisonnement tres juste, comme canevas, Wapwi brodait les +plus fantastiques fioritures. + +Pour legende a ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces mots: +je veillerai! + +De l'autre cote de la baie, chez les Noel, les choses continuaient aussi +d'aller leur train ordinaire. + +L'accident de la passerelle avait, sans doute, cause une vive alerte, +surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribue la rupture a +une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou pesant plusieurs +tonnes. + +Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie. + +Quant a ce qui avait fait choir ce caillou, les avis etaient +partages.... + +Etaient-ce les pluies torrentielles des jours precedant la catastrophe +ou la main criminelle des sauvages? + +Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard. + +Les autres opinaient pour une degringolade accidentelle. + +Personne, on le voit,--pas plus a l'est qu'a l'ouest de la baie,--ne +soupconnait que la passerelle eut ete sciee malicieusement. + +Telle etait la situation dans les premiers jours de septembre. + +Ajoutons cependant qu'a l'est comme a l'ouest, chez les Noel, comme chez +les Labarou, certains remue-menage inusites, un branle bas general de +nettoyage, divers travaux de couture et autres preparatifs ayant une +signification enigmatique... laissaient prevoir que quelque evenement +memorable devait se passer sous peu. + +En effet, le 15 septembre,--c'est-a-dire dans une dizaine de jours au +plus, une grande visite etait attendue.... + +Celle du missionnaire! + +Or, a l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage entre +gens de race blanche serait celebre a Kecarpoui.... + +Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Noel! + +Il avait bien aussi ete question d'unir Gaspard et Mimie. + +Mais les deux fiances, d'un commun accord,--ou plutot +desaccord,--avaient remis la partie au printemps suivant. + +Jusque la, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts. + + + +XVI + +DEUX COMPERES + +La goelette courait, babord amures, vers la cote, pendant qu'a droite +defilait rapidement le littoral tourmente de Terreneuve. + +Bien qu'a une dizaine de milles de distance, la ligne boisee des pointes +et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forets se +dessinaient successivement, et avec une grande nettete, sur l'horizon de +l'est, a mesure qu'on avancait vers le nord. + +Il etait sept heures du soir. + +Thomas Noel, enveloppe d'un impermeable de grosse toile huilee et coiffe +d'un chapeau egalement a l'epreuve de l'eau, tenait la barre. + +A ses cotes, la pipe aux levres et le regard obstinement fixe sur la +cote nord, un jeune homme, a l'air renfrogne et dur, etait debout, +gardant son equilibre en depit de la houle, par un simple mouvement des +reins. + +Ce garcon-la devait avoir le pied marin, car cette houle, tres haute et +rencontree de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple +bouchon do liege. + +Mais, soit habitude, soit preoccupation, le personnage en question +semblait aussi a son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des +vaches,--comme les marins appellent dedaigneusement la terre ferme. + +C'etait,--on l'a devine,--Gaspard Labarou. + +Les deux comperes, revenaient d'une courte excursion de peche le long +du littoral francais,--_french shore_--, de Terreneuve; et, apres +avoir prepare temporairement leur poisson, ils se hataient de regagner +Kecarpoui pour l'encaquer definitivement. + +Toutefois, au moment ou nous les mettons en scene,--le 12 septembre +au soir,--leur conversation n'avait aucunement trait a leur metier de +pecheurs. + +--Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guere perseverant et je te croyais +plus solide.... Quoi! parce que tu as manque ton coup une premiere fois, +te voila decourage et pret a abandonner la partie!.... + +--Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque! +repondait Gaspard, les dents serrees.... Une affaire si bien montee!... +Un coup si superieurement organise, manquer cela, a quelques secondes +pres!--Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fut arrive seulement une +demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut! + +--Ah! pour ca, oui!... Et un rude plongeon, encore! + +--Et j'aurais le chemin libre pour arriver a ta soeur! + +--Rien de plus vrai. Pas un concurrent a trente lieues a la ronde! + +--Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance. + +--Dame!.... + +--Une deveine de pendu.... + +--Un peu. + +--Et manger son avoine en grincant des dents. + +--Le fait est que ta position.... + +--Eh bien, oui, ma position...? + +--Est assez humiliante. + +--Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, ma position! + +--Ah! bah! + +--De quelque cote que je me retourne, je ne vois que des visages +soupconneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; mon +oncle et ma tante me semblent tout "chose"; Arthur parait envahi par +de vagues soupcons; quand a ce petit Abenaki de malheur, il me fait +toujours l'effet de mijoter quelque complot contre moi.... + +--Imagination que tout cela, mon camarade! + +Gaspard, sans repondre, reprit apres un instant d'absorption en +lui-meme: + +--Quant a chez-vous, je devine aussi des sentiments de defiance a mon +egard. + +--Tu es fou... Personne a la maison n'a l'ombre d'un soupcon. + +--Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observe ta soeur? + +--Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont se +marier: elle ne pense qu'a ses toilettes. + +--A cela et a autre chose, je le jurerais! + +--A quoi donc? + +--A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de.... + +--De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois. + +--Tu dis bien: de l'accident,--car c'en est un; il faut que c'en soit +un! + +--On y aidera; va toujours. + +--Je lui ai revele, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis par mon +oncle. + +--Et tu as bien fait. Je te l'avais conseille du moment que j'ai appris +la chose. + +--Mais j'ai un peu farde la verite, en la laissant sous l'impression que +mon oncle avait ete l'agresseur. + +--Il parait que c'est notre pere qui a tape le premier, remarqua +tranquillement Thomas. + +--L'oncle Labarou pretend cela, du moins; mais c'est a prouver. + +--La mere Noel est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus +a revenir la-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps, +affirme-t-elle. + +--Elle est de bien bonne composition, ta mere!.... et j'en connais qui +ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation interessee... + +--Laissons la ma mere, veux-tu? fit remarquer Thomas.--Ce qu'elle fait +est bien fait. + +Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus. + +Pendant quelques minutes, on garda le silence. + +La goelette courait allegrement, grand largue, vers la baie de +Kecarpoui, dont on commencait a distinguer les pointes. + +Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on +embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux "bonnes +gens". + +Mais, precisement, la brise se prit a mollir petit a petit. + +Gaspard en fit la remarque. + +--Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lache pas tout a +fait!... + +--Ce n'est qu'une accalmie, repondit Thomas, apres avoir observe le +firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre +des forces. + +--Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?.... + +--Grand vent et grande mer; nous voici a l'equinoxe. + +--Ma foi, tant pis! + +--Pourquoi dis-tu cela? + +--Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit sur l'Ilot +du large, tu sais?.... + +--A l'entree de la baie?.... Je connais ca. Mais qu'allez-vous faire la? + +--La guerre, mon vieux; une guerre a mort aux canards, outardes +et autres volatiles qui viennent, a maree basse, s'y empiffrer de +mollusques et de graviers. + +--Ah! ah! fit Thomas. + +Puis il s'arreta une seconde pour reflechir. Apres quoi, regardant +fixement son ami: + +--Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne connais +plua rien aux signes de l'air! + +--Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner +de gibier les deux maisons, en vue des..... noces! + +Et Gaspard prononca ces derniers mots sur un ton si singulier, que son +compagnon fixa encore sur lui un regard narquois. + +--Hum! hum! fit-il a voix basse. + +--Tu dis?.... interrogea l'autre. + +--Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'a maree +haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-etre une +vingtaine de pieds d'eau vers l'ilot? + +--Ca ne m'etonnerait pas. Nous approchons de l'equinoxe, et il a tant +vente de l'est! + +--Et vous aller passer la nuit la, Arthur et toi? + +--Une partie de la nuit, du moins. C'est a maree basse et vers le +commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la petite +greve, par bandes incroyables. + + +[Illustration:--Quel coup?... Voyons, quelle est ton idee? + + +--Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain tres +preoccupe. + +--Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant de son +trouble. + +--Oh! rien.... Ca serait pourtant un beau coup! marmotta le jeune Noel, +comme se parlant a lui-meme. + +--Quel coup?.... Voyons, quelle est ton idee? + +--Une hallucination.... qui me passe tout a coup devant les yeux! + +--Et cette hallucination te fait voir?.... + +--L'un de vous deux abandonne par son compagnon sur l'ilot.... + +--Hein! fit Gaspard, sursautant. + +--Et disparaissant sans laisser de traces, emporte par la maree +montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher. + +Gaspard eut une seconde de stupefaction et devint tres pale. + +Il regarda son compagnon. + +Mais celui-ci, le coup porte, semblait uniquement occupe de sa barre de +gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie. + +On arrivait + +Plus un mot ne fut echange. + +Les deux hommes, apres une course d'un petit quart-d'heure vers le fond +du bras de mer, abaisserent les voiles, jeterent l'ancre et descendirent +dans la chaloupe du bord, pour debarquer. + +Au moment ou Gaspard etait depose sur la rive ouest par son +compagnon,--qui, lui, devait traverser seul de l'autre cote,--il lui dit +d'une voix etrange: + +--Nous reverrons-nous demain? + +--Je ne crois pas. Il est mieux que tu penses seul a ton affaire. + +--Comme tu voudras. Mais, si je me decide, me jures-tu le silence? + +--Je ne trahis jamais un ami. + +--Et m'aideras-tu ensuite a obtenir la main de Suzanne? + +--Mon compere, si ce n'etait pour te donner a Suzanne, pourquoi donc me +melerais-je de votre rivalite entre cousins? + +--Ecoute, Thomas.... Si jamais je deviens ton beau-frere, nous ferons de +beaux coups, tous deux, je ne te dis que ca!.... Tu es un homme, et je +me sens de taille, moi aussi, a faire autre chose que la petite peche, +pres des cotes. + +--Voila qui est parler.... Bonne chance, mon vieux, et... du nerf! + +--A revoir. Il y aura du grabuge dans la baie, apres-demain! + +Les deux comperes se quitterent, sur ces mots, et regagnerent leur +logis. + + + +XVII + +LE DRAME DE LA SENTINELLE + +Comme, tres probablement, il ne devait pas s'ecouler plus de deux ou +trois jours avant l'arrivee du missionnaire, on s'employait ferme des +deux cotes de la baie. + +Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, dea +monceaux de gibier a plume. + +Aussi, des l'heure convenue, les deux cousins sont a leur poste. + +La nuit s'annonce belle. + +A part de grands stratus, allonges tout la-bas sur l'horizon de l'est, +vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouate ci et la de +petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des +etoiles. + +Rien a craindre, par consequent, des caprices de la mer. + +Il est vrai que les chutes de la Kecarpoui font un vacarme inaccoutume +et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, dans la +cime des sapins.... + +Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre bruit +vous a des sonorites si etranges!.... + +Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs! + +Les fusils sont deposes avec precaution a l'avant de la chaloupe, les +rames mises en place, et vogue la galere vers _l'Ilot du Large_! + +Cette ile minuscule,--appelee aussi la _Sentinelle_,--git par le travers +de l'ouverture de la baie, a quelques encablures en dehors d'une ligne +qui passerait par ses deux pointes extremes. + +A maree basse, c'est une agglomeration de rochers, bordes d'une etroite +lisiere de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents pieds de +developpement irregulier. + +Mais la maree haute, surtout quand elle est poussee par le vent d'est +soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque fois +de plus de douze pieds d'eau. + +Il faut donc profiter du _baissant_,--comme on dit ici pour reflux--, si +l'on veut faire un sejour de quelques heures sur la _Sentinelle_, dans +un but de chasse ou de peche. + +Or, les deux cousins, marin fort experimentes deja, ne pouvaient ignorer +cette circonstance. + +Aussi la lune n'avait-elle pas decrit plus d'un tiers de l'arc de sa +course nocturne, lorsqu'ils s'embarquerent. + +La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'elevation des astres +au-dessus de l'horizon septentrional disait a l'oeil entendu qu'il etait +entre onze heures et minuit. + +Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner l'ilot. + +Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes. + +On ne parlait pas. Mais on nageait ferme. + +Une veritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les pensees +des rameurs. + +Et il y a mille a parier contre un que la meme cause agissait chez +chacun d'eux. + +Donc, a part le claquement cadence des rames entre les tolets et le +bruit grandissant des chutes de la Kecarpoui, aucune parole humaine +ne reveillait les echos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppe +d'ombre, semblait se reculer de cent toises a chaque effort dea rameurs. + +La belle nuit! + +Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, dans la +primeur de la vingtieme annee, devait battre librement en cette soiree +de septembre, tout embaumee des senteurs balsamiques qu'apportait la +brise du nord! + +Eh bien, non! + +Le coeur de ces adolescents, exuberants de force et de sante, secouait +au contraire leur poitrine par ses heurts inegaux. + +L'amour, la plus forte des passions,--surtout a cet age de la vie--les +tenait crispes sous son etreinte.... + +L'evolution morale inevitable etait arrivee pour eux; le coup de +foudre du premier amour,--et du premier amour dans les circonstances +particulieres d'isolement ou ils se trouvaient,--venait de les +frapper.... + +Et la fatalite voulait que ce fut la meme femme que les deux cousins +convoitassent!.... + +Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, ou les etoiles +scintillaient a peine a travers l'ouate serree de l'atmosphere et ou le +moindre bruit se repercutait d'une facon insolite?.... + +Ce qui allait arriver? + +C'est le DRAME,--le drame que se racontent encore, autour de +l'atre abrite ou pres du feu de campement, les pecheurs de la cote +labradorienne ou les aborigenes des savanes interieures. + + +--Hop! ca y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais! + +--Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt minutes pour +faire deux milles.... + +--Pas davantage, tu crois? + +--Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de temps. + +--C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais la +boule, vous! + +--C'est que je ne suis pas amoureux, moi! repliqua Gaspard, avec une +intonation etrange. + +Puis il ajouta, d'une voix blanche: + +--Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette cote maudite? + +--Qui? dit aussitot Arthur, en haussant les epaules; mais ma soeur +Euphemie, parbleu!.... D'ou sors-tu donc ce soir? + +--Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, ma cousine +ou plutot ma soeur!..... Mimie, ah! + +--Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drole dans ce nom-la?.... Il me semble que +tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques semaines, et +que tu n'etais pas si dedaigneux a l'endroit de ma soeur! Est-ce que +l'arrivee de nos voisines auraient deja eteint ton beau feu? + +--Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton rogue; et, +surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette nuit. Ca +m'agace, oh! la, la! + +Et Gaspard accompagna cette onomatopee d'un geste si menacant, +qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter: + +--Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me voici eclaire +tout de bon.... Ah! le sournois! + +Et la figure un peu effeminee du frere de Mimie blanchit sous son hale. + + +Gaspard fit un geste vague, mais ne repondit pas. + +La chaloupe abordait, du reste. + +Une toute petite crique s'echancrait dans la masse rocheuse, du cote +ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserre entre deux +caps jumeaux. + +C'est la qu'on atterrit. + +Le grappin fut aussitot jete par-dessus bord et transporte vers le fond +de l'anse, jusqu'a l'extremite de sa chaine. + +La mer monte si vite en ces parages, que cette precaution n'etait pas +inutile, si l'on voulait s'eviter le desagrement de se jeter a la nage +pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner a terre. + +Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, du fusil +destine a l'hecatombe qui se preparait et de quelques provisions de +bouche.... + +Et les deux cousins gagnerent aussitot leurs postes, sortes de niches +dominant la greve en hemicycle ou venaient s'ebattre a maree basse les +palmipedes de la region avoisinante. + +Des hauteurs ou ils etaient installes, a une cinquantaine de pieds +tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux, +pouvaient balayer toute la greve. + +Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui oseraient +s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en rechappait +quelques-uns sans blessures. + +Quand tous ces preparatifs furent termines, minuit avait du sonner au +cadran celeste. + +La mer etait tout a fait basse. + +Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder a surgir +de tous cotes pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette de +mollusques et de graviers. + +Deja meme, de divers points de l'horizon embrume par quelques buees +nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte de diane +sonnee trop tot par quelque palmipede affame. + +Les chasseurs, le fusil charge, l'oeil et l'oreille aux aguets, +attendaient, en soufflant mot. + +Soudain Gaspard, s'etant retourne vers le fond de la baie, s'ecria: + +--Hein! qu'est-ce que c'est que ca? + +--Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face. + +--Une lumiere chez nos voisins! + +--C'est un fanal.... Ca se deplace. + +--On dirait un signal; la lumiere est tournee en cercle, a bout de bras. + +--C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous ne +pouvons savoir. + +--Peut-etre bien!.... + +Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait +ses prunelles sombres au sein des demi-tenebres flottant sur la baie. + +Puis il ajouta d'une voix amere: + +--Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se demene ainsi dans +la nuit, au lieu de dormir honnetement dans son lit! + +--La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'epaules. Quelle +femme se hasarderait sur la greve, au beau milieu de la nuit? + +--Une amoureuse, parbleu! + +--Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, a +pareille heure, sur la rive de la Kecarpoui? + +--Des signaux a son amant! repliqua Gaspard avec une rage concentree. + +Puis il ajouta a mi-voix, comme s'il se fut parle a lui-meme: + +--La gueuse! Malheur a elle! malheur!.... + +--Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux entendre +un bruit etrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve, a l'orient, +repercute par les mille echos de la baie. + +C'etait la brise de l'est qui s'elevait, le fameux nordet, lequel, apres +s'etre repose vingt-quatre heures, revenait a la charge avec des forces +nouvelles. + +Gaspard, que cette interruption des elements avait, fort a propos, +empeche de repondre, ecouta lui aussi ce souffle fraichissant de seconde +en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement. + +Un etrange sourire arqua ses minces levres et il dit d'un ton degage, +qui contrastait singulierement avec sa voix menacante d'un instant +auparavant: + +--Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ca qui va nous amener +les canards. + +Comme si elle n'eut attendu que cette reflexion, une forte volee de +palmipedes parut a quelques encablures vers l'est, faisant retentir les +echos de couin! Couin! assourdissants. + +L'instinct du chasseur se reveilla aussitot chez les deux rivaux, et +chacun se tapit dans sa niche. + +Cependant, les canards s'etaient abattus avec grand fracas sur la petite +baie et se dehanchaient dans un meli-melo de contremarches pesantes, +tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules. + +Tout a coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... quatre coupa +de feu eclatent dans la nuit. + +Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels bruits +d'ailes!! + +Une nuee de volatiles s'eleve dans les airs, tournoie, s'eloigne un +peu, tournoie encore, hesite pendant quelques secondes, puis revient +stupidement s'abattre sur la plage abandonnee un instant auparavant. + +Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur +embuscade, de ramasser les blesses et les morts et de les jeter dans +leur embarcation. + +Ils rechargeaient leurs armes. + +Puis quatre nouveaux coups des fusils a double canon firent encore +deguerpir la volee babillarde, diminuee do plusieurs innocentes +victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confreres morts, dans la +chaloupe. + +Bref, ce manege se renouvela deux heures durant, les bandes succedant +aux bandes, aussi stupides les unes que les autres. + +Trois heures du matin allaient sonner au firmament. + +Il fallait songer au retour. + +Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage etait submergee, et +la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une facon inquietante, +sur les vagues, faisant ressac derriere l'ilot. + +Arthur etait rayonnant. + + +[Illustration: Gaspard, mon frere!...] + + +Cette chasse l'avait grise. + +Toute sa bonne humeur lui etait revenue, et il chantonnant gaiement, +tout en faisant ses apprets de depart. + +Gaspard, lui, avait une figure drole. + +Tres pale, la mine sournoise, l'oeil mechant, il avait l'air de +quelqu'un en train de se decider a faire un mauvais coup, mais hesitant +a franchir le Rubicon qui le separe du crime. + +Si Arthur, moins affaire, eut pu l'observer, il aurait certes ete force +de remarquer son attitude etrange, ses yeux flamboyants, ses poings +crispes.... + +Qui sait!.... + +Peut-etre aurait-il pu eviter la catastrophe que l'autre organisait a +son intention. + +Mais il songeait bien a cela, vraiment! + +Sa pensee, jeune et chaude, s'elancait par dela la baie, franchissait le +seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arretait dans +une chambre assombrie par la nuit, ou reposait a cette heure meme la +pure jeune fille qu'il aimait. + +Enfin, tout etant _pare_, Gaspard, qui retenait l'embarcation prete a +quitter le rivage, dit a son cousin, occupe a fureter encore ci et la: + +--Ah! ca! Arthur.... Et ton capot cire, vas-tu le laisser ici, par +hasard? + +--Il n'est pas dans la chaloupe? + +--Mais non, te dis-je.... Monte vite la-haut. Tu l'as oublie.... +Surtout, ne flane pas. + +Ce disant, sans meme se retourner, le miserable donna une vigoureuse +poussee a l'embarcation et sauta dedans. + +Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtees, se retourna, la +chaloupe se trouvait deja a un arpent de l'ilot, entrainee par la +tourmente qui se dechainait dans toute sa fureur. + +Le pauvre garcon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants, +pendant que sa voix gemissait dans un sanglot: + +--Gaspard, mon frere!.... + +--Ne te desole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Mephisto. Je cours +voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux la nuit.... +Adieu, mon tres cher cousin! + +--Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide la brise +vengeresse.... + +Puis ce fut tout. + +L'ilot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la +tourmente. + + + +XVIII + +APRES LE CRIME + +Le fanal tourne en cercle, pendant la nuit du drame, etait bien un +signal. + +Seulement, ce n'etait pas une main de femme qui le levait, ce fanal. + +Gaspard eut-il connu ce detail, que peut-etre le demon de la jalousie ne +l'eut pas mordu aussi cruellement. + +Mais le coup etait fait; le coup, longtemps, mais confusement reve dans +la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonne a toutes les fureurs +de la passion.... + +Il ne restait plus d'autre alternative a l'auteur du guet-apens, que +d'en tirer le meilleur parti possible. + +D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de son +cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le role heroique que lui, +Gaspard, avait joue dans ce drame nocturne, d'ou il ne revenait que par +miracle. + +Telles etaient les pensees du miserable au moment ou, entraine par les +vagues enormes soulevees par la tempete, il voyait l'ilot disparaitre +dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie. + +Mais il n'eut guere le loisir d'elaborer un plan quelconque a cet egard, +car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment du +danger immediat que lui-meme courait. + +En effet, seul dans une embarcation legere, n'ayant ni le temps de +dresser le mat, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se voyait +contraint de gagner terre _a la godille_, recevant les lames de biais +et fort empeche de garder l'equilibre dans la coquille de noix qui le +portait. + +Pendant une bonne moitie du trajet, les choses allerent tant bien que +mal. + +La chaloupe fuyait vers l'ouest et depassait la pointe submergee de la +baie, mais se rapprochait tout de meme du rivage. + +Toutefois, les lames frappant de biais, deferlaient a chaque instant +par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses d'eau +qu'elles y deversaient. + +Il vint un moment ou Gaspard eut peur.... + +En fouillant du regard l'espace brumeux qui le separait de terre, il ne +vit qu'un chaos mouvant de brouillards epais, et plus loin,--bien loin, +se figura-t-il,--la ligne sombre de la cote, a peine estompee dans +l'obscurite. + +Ces erreurs de distance sont frequentes, la nuit, surtout quand on a +l'esprit frappe comme l'avait le miserable. + +Gaspard se crut perdu. + +Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner a la rame avec laquelle +il godillait l'impulsion energique necessaire au progres de +l'embarcation.... + +Et les lames embarquaient toujours!.... + +Et le vent hurlait de plus en plus!.... + +Et, a travers ces clameurs de tempete, le fratricide croyait entendre la +voix desesperee du pauvre Arthur, seul sur son ilot a demi-submerge et +voyant venir fatalement une mort terrifiante!.... + +Oui, le fratricide eut peur, une peur de bete acculee en face des +chasseurs.... + +Mais, de remords, point! + +Meme a cet instant supreme ou il se crut voue au gouffre, il ne regretta +pas ce qu'il avait fait. + +Plutot mille morts, que de voir son cousin aime de Suzanne Noel! + +Telle etait l'intensite de sa jalousie! + +Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse +tardive... + +La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut soulevee comme +une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouettee par la rafale et +alla s'abattre sur un element solide, rocher ou sable, ou elle demeura +immobile. + +Gaspard, emporte par dessus bord, s'en fut tomber tete premiere a +quelques pieds de la, ressentit une commotion violente au cerveau et +perdit connaissance. + +.................................................................. + +Combien de temps demeura-t-il ainsi prive de sentiment, la face dans le +sable et les bras etendus? + +Il aurait ete bien empeche de le dire, lorsqu'il reprit ses sens. + +Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima qu'il s'etait +bien ecoule deux heures depuis le moment ou il avait ete projete sur le +sol. + +Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout la-bas, dans l'est, et +la mer, toujours furieuse, battait la greve non loin des cotes. + +La, maree,--une de ces terribles marees equinoxiales qui gonflent outre +mesure les embouchures des fleuves,--avait porte le flot jusqu'aux +premiers arbres du pied des falaises. + +C'etait sur une masse rocheuse a moitie couverte de sable que la +chaloupe etait venue s'eventrer; et, chose singuliere, la pointe +a aretes vives qui lui avait ouvert le flanc etait de nature si +resistante, qu'elle demeura sans se rompre dans l'ouverture, +immobilisant du coup l'embarcation. + +On concoit comment Gaspard, emporte par son elan, alla piquer une tete a +quelques pieds de distance et resta presque assomme.... + +Cependant, voici notre homme qui se ranime. + +Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea deux bras +arc-boutes contre le sol. + +Mais c'en est assez pour un premier mouvement.... + +La tete est trop lourde encore.... Des etincelles voltigent devant les +yeux du blesse.... Il va tomber la face contre terre.... + +Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide. + +La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant la +figure.... + +Gaspard sourit.... + +Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumiere au sein +d'une ombre epaisse, a quelque chose d'infernal. + +--Quelle mise en scene pour le denouement du drame!... murmure le +sinistre personnage.... Apres une lutte terrible contre les elements +dechaines, le survivant arrive chez les parents atterres, couvert +de sang, la tete fendue, trempe comme une loque mise a lessiver. +Il s'arrete en face du logis.... Sa tete se courbe, ses genoux +flechissent.... Il ne peut articuler un mot.... + +"On accourt.... On s'emeut.... La mere a un cri: Et.... Arthur?" + +"Le survivant courbe de plus en plus la tete, force ses yeux a produire +quelques larmes; puis, sans un mot, leve vers le ciel ses bras +tremblants et.... s'affaisse, prive de sentiment, comme tout a l'heure. + +"Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime guere +ce genre de pantomime, bon pour les femmes,--et encore!.... + +"Voila mon programme pour l'arrivee! + +"Et je defie bien le diable lui-meme, mon digne patron, de venir me +contredire!!!...." + +Apres ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son +sang-froid ordinaire. + +Au bout d'une minute employee a reflechir, il reprit: + +--Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle +fasse trop des siennes, qu'elle depasse les bornes d'une honnete +hemorragie.... C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle etait +serieuse! + +Le miserable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que l'os +est intact et finit par dire: + +--Ah! bah! une egratignure!.... Gardons-nous bien de laver la chose: ca +lui oterait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau salee pour fermer +le robinet au sang, et en route! + +Aussitot dit, aussitot fait. + +Gaspard dechire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache une +poignee d'herbes, qu'il trempe dans l'eau salee, assujettit cette +compresse sur la plaie de sa tete, noue sous son menton le lambeau de +chemise.... + +Et le voila panse provisoirement! + +La fraicheur des herbes trempees dans l'eau salee lui procure un +soulagement immediat. + +Ses idees s'eclaircissent; son cerveau se degagea: il peut analyser +froidement la situation. + +D'abord, le coup de l'ilot a-t-il reussi? + +Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard vers le +large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est.... + +Rien. + +La mer affolee danse une gigue macabre au-dessus des rochers ou il a +abandonne son cousin. + +Le cadavre du malheureux, roule de vague en vague, doit etre a l'heure +presente en plein golfe, entraine par le courant de Belle-Isle. qui +porte au sud pendant le flux. + +Au baissant, le noye prendra-t-il le chemin du detroit, on celui qui +longe la cote ouest de Terreneuve, pour gagner l'Ocean? + +Cela importe peu a Gaspard. + +Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'echouer +dans les environs de Kecarpoui ou sur les rivages de la grande ile, ce +cadavre ne pourra raconter a personne le drame de la nuit precedente, ni +empecher Gaspard Labarou d'epouser Suzanne Noel. + +Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide, apres +son inspection du golfe. + +Restait la chaloupe a mettre en etat d'affronter l'examen des gens +soupconneux. + +Ce n'etait qu'un jeu d'enfant pour Gaspard. + +Que fallait-il etablir, en effet, pour appuyer la narration qu'il avait +arrangee dans sa tete? + +Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'ilot, la chaloupe, +soulevee par une lame, etait retombee sur une pointe de roc et s'etait +defoncee. + +Le grappin etant leve, on avait du partir comme cela, entraine par la +tourmente. + +Alors commenca une lutte epouvantable contre les elements en furie.... + +Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la perte des +rames et de tout espar pouvant servir a diriger l'embarcation! + +Qui pourrait le dire? + +Peut-etre dix minutes!.... Peut-etre une heure! + +Devenue le jouet des flots, mais chassee tout de meme vers la cote +par une saute de vent, la chaloupe se defendit comme elle put +jusqu'au-dessus des rochers formant le bras occidental de la baie, dans +les marees ordinaires. + +Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les deux +naufrages, se sentant perdus, firent leur acte de contrition. + +Quelle gigue echevelee de montagnes d'eau heurtees! quels sifflements +sinistres de la tempete a son paroxysme! que d'obscurite partout!... + +A demi submergee, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet enfer +liquide, epave perdue, jouet des flots, cercueil flottant.... + +Glaces d'horreur et de froid, les deux naufrages, cramponnes aux bancs, +se tenaient a chaque extremite de la petite embarcation. + +On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce charivari! + +A un moment donne, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de la cote. + +Il cria a son cousin: + +--Terre! terre! nous sommes sauves! + +Mais aucune voix ne lui repondit. + +Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur qu'Arthur +avait disparu, emporte sans doute par une lame, ou tombe par-dessus +bord, Dieu sait quand!.... + +Alors, pris de desespoir, il voulut perir lui, aussi. Mais au moment de +mettre a execution ce projet concu en une minute d'affolement, il sentit +que la chaloupe, apres avoir ete soulevee une derniere fois par un +bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme.... + +Perdant pied, il fut lance au dehors, sans meme avoir eu le temps de +faire un geste. + +Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance et +s'etait trouve sur le sable du rivage, a plus d'un mille de la baie. + +Ce recit fantaisiste, arrange et classe dans la tete froide de Gaspard, +il n'y avait plus qu'a retirer du flanc de la chaloupe la pointe de roc +qui s'y etait encastree solidement. + +Gaspard dut s'y prendre a deux fois et se servir d'un levier; car telle +avait ete la force de projection qui avait jete l'embarcation sur ce +rocher pointu, que l'ouverture, une fois degagee, semblait faite a +l'emporte-piece. + +Par un hasard _providentiel_--on verra plus tard pourquoi ce mot est +souligne,--la chaloupe qui avait servi le plan infernal du meurtrier +etait venue s'eventrer sur une pointe de granit ferrugineux tres dur, +qui avait traverse le bois en laissant un trou net, de la meme forme +que sa surface anguleuse, y dessinant meme les arretes de ses angles +pyramidaux. + +Gaspard, qui avait _de l'oeil_,--comme disent les Italiens,--vit cela +tout de suite. + +S'emparant d'un caillou posant, trouve dans le voisinage, il s'escrima +si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau du +rocher. + +Puis, apres avoir jete, suivant son habitude, un regard soupconneux de +tous cotes, il alla cacher le troncon casse au plus epais des fourres, +au pied meme de la falaise. + +Cela fait, le prudent _naufrageur_, tete et pieds nus, la chemise en +lambeaux, le crane entoure d'un bandage sanglant, prit tranquillement la +direction de la baie. + + + +XIX + +UNE TROUVAILLE DE WAPWI.--A LA RESCOUSSE + +Deux minutes plus tard, une tete effaree emerge du rideau de feuillage +bordant la greve et des yeux brillants suivent le _naufrage_, a mesure +qu'il disparait d'une pointe a l'autre. + +C'est Wapwi. + +Celui-ci est aussi un naufrage serieux, tandis que l'autre n'est qu'un +naufrageur. + +Mais.... qu'a donc l'enfant? + +Ses joues sont flasques; ses levres, decolorees.... + +Il se tient a peine sur ses jambes.... + +Ce qu'il a? + +Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette mer si +terrible, linceul mouvant de tant de braves gens. + +C'est un ressuscite.... + +Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jete sur le rivage. + +Voila pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait que +nous le retrouvons au point du jour, emergeant d'un rideau d'arbres, au +bord de la mer. + +On se rappelle que le petit Abenaki, chagrin de voir accuser ses +compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'etait donne pour mission +de decouvrir les coupables,--ou plutot le coupable.... + +Car il aurait jure sur tous les manitous de la race rouge qu'une seule +et meme personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts le tronc +de sapin qui s'etait rompu sous le poids de son "petit pere" Arthur. + +Il s'etait bien garde toutefois de faire part a personne de ses +soupcons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des +preuves a l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire. + +Donc, il n'avait pas parle,--si ce n'est a Mimie et a Suzanne, +auxquelles il avait promis de prouver que ses freres, les sauvages, +n'avaient trempe en rien dans la tentative de noyade, restee jusque la +enveloppee de mystere. + +--Que je retrouve seulement le sapin, scie ou casse, et je mettrai la +main sur le coupable!.... + +Tel etait le mot d'ordre de ce detective improvise. + +La veille meme de cette journee qui devait s'ouvrir par une catastrophe +si terrible,--le drame de l'ilot,--Wapwi, muni de quelques provisions de +bouche, chausse de solides mocassins et arme d'un bon gourdin, quitta +furtivement l'appentis ou il couchait et se dirigea vers le fond de la +baie. + +Une sorte de radeau, fait de deux pieces de bois liees par des +traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est. + +On avait improvise ce bac primitif, depuis _l'accident_. + +Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit devant lui, +se reservant d'observer le contour de la pointe, a son retour, si la +chose etait necessaire. + +Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages interieures de la baie +avaient deja ete explorees minutieusement; et, puisque la passerelle ne +s'etait pas echouee la, c'est que le courant l'avait entrainee bien plus +loin. + +Une saillie de la cote vue du large, se projetait dans la mer, a une +quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien connu +de Wapwi, ou les Micmacs avaient campe, deux ans auparavant. + +Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas la, ils avaient +du gagner le golfe ou le detroit. + +Inutile alors de se morfondre a les chercher. + +Le mystere resterait insoluble, et Arthur serait toujours en butte a +quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait pas a la +culpabilite de son cousin. + +C'est ce sentiment de trompeuse securite qu'il fallait arracher, d'une +main prudente, quoique sure, de l'esprit du jeune homme. + +Une fois sur ses gardes, "petit pere" saurait bien parer les coups. + +Voila ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingenieux enfant, et +voila aussi ce qu'il se repetait, ce matin-la, tout en trottinant comme +un renard en quete de son dejeuner. + +C'etait loin, sans doute, cette langue de terre entrevue la-bas, +allongee et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant +midi. + +Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, pour se +reposer. + +Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner sa +soupente, avant la maree haute. + +L'evenement justifia ses previsions. + +Le soleil n'etait pas au milieu de sa course, que le petit Abenaki +s'engageait sur la courbe que decrit la greve pour enserrer la pointe +suspecte. + +Vue de pres, cette langue de terre est bien plus elevee qu'on ne le +croirait en l'observant de la baie. + +Des rochers considerables en composent l'ossature, et des sapins d'assez +belle venue lui font un agreable vetement. + +Mais Wapwi, familiarise d'ailleurs avec les aspects varies de cette +etrange cote du Labrador, n'eut bientot d'yeux que pour deux informes +tas de branches a moitie enfouies dans le sable, et gisant l'un pres de +l'autre, sur le rivage de cette langue de terre. + +C'etaient les deux bouts de la _passerelle...._ + +Et ces bouts etaient scies nettement, avec une scie en bon ordre, une +scie appartenant a des blancs! + +Hourra!.... + +Wapwi lanca en l'air son chapeau de paille et, malgre sa fatigue, +esquissa des pas de danse tout a fait.... inedits. + +Gaspard avilit fait le coup! + +Gaspard avait voulu noyer son cousin!! + +Voila ce que disaient ces deux troncons de sapin, a moitie ensables, sur +une greve deserte! + +S'il l'eut pu, Wapwi aurait volontiers traine derriere lui ces _pieces +justificatives_; mais il se consola d'etre oblige de les laisser pourrir +la, en pensant avec raison qu'aucune maree, si forte fut-elle, ne les +depetrerait des couches de sable qui en enterraient les rameaux. + +L'essentiel, pour le moment, etait de savoir que ce qui fut la +passerelle, existait encore et que le trait de scie revelateur se voyait +parfaitement. + +Si la chose devenait necessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire: + +"La passerelle a ete sciee, et non cassee!....--Par qui?....--Par +quelqu'un ayant interet a ce qu'Arthur disparut.... Or, les sauvages +n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le coupable +autour de vous...." + +Ayant ainsi augmente le dossier de Gaspard d'une piece importante, Wapwi +songea a sa petite personne, qu'il trouva bien fatiguee et terriblement +affamee. + +Le sac aux provisions eut bientot raison de la faim, et un bon somme a +l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles epuises. + +Un quart-d'heure ne s'etait pas ecoule que le petit sauvage, repu et +content, dormait comme une souche. + +Quant il s'eveilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le soleil +avait disparu derriere la cote, tres elevee partout dans cette region, +et que la nuit approchait. + +En meme temps, une forte brise semblait courir dans les sapins, la-haut, +sur la croupe de l'immense falaise. + +--Hum! se dit-il, je voudrais bien etre rendu chez le papa Labarou!.... +Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac Mais le suis +inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse sur l'ilot... +Pourvu qu'on se soit apercu qu'il va venter fort, fort! + +Et Wapwi, aiguillonne par un pressentiment insurmontable se prit a +courir de toutes ses forces vers la baie. + +Mais, si agile qu'il fut, il lui fallait bien moderer son allure, de +temps a autre, pour reprendre haleine. + +Quand il deboucha sur la greve de la baie, apres avoir traverse +directement la pointe orientale, il etait bien pres de minuit, s'il ne +passait pas cette heure. + +La brise fraichissait, mais on la sentait moins de ce cote de la pointe. + +Toutefois, de sourdes rumeurs, s'elevant de partout, ne laissaient aucun +doute sur ce qui se preparait la-bas, sur le fleuve.. + +C'etait la tempete. + +Et petit pere Arthur qui est sur l'ilot, avec _l'autre_, tout seul! se +prit a penser Wapwi, pale d'effroi. + +Il se trouvait alors a quelques arpents du chalet des Noel. + +Tout semblait y dormir. + +Wapwi allait de-ci de-la, inquiet, indecis, ne sachant meme pas ce qu'il +voulait.... + +Soudain,--o bonheur!--la porte du chalet s'ouvre et une forme blanche +apparait dans l'encadrement. + +--Le fantome des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi. + +--C'est Wapwi, petite mere!.... N'aie pas peur! + +--Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie. Tu vois ce +temps? + +--Oui.... Gros, gros vent! + +--Une tempete, n'est-ce pas? + +--Ca souffle fort, fort.... et ca sera pire, tantot. + +--Oh! mon Dieu, mea pressentiments!.... + +--Qu'est-ce que tu as donc, petite mere? + +--Ecoute-moi, petit... Ton maitre est la, sur l'ilot du large, seul, +seul... avec Gaspard, tu entends!.... + +--Mechant homme, l'oncle Gaspard! machonne le petit sauvage. + +--Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble.... Et mes +freres qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!.... Qui ira a son +secours! + +--Wapwi, petite mere! + +--Tu seras capable?.... + +--Wapwi nage comme un poisson. + +--Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque. + +--Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot. + +--Le canot ne resisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la rive, +en bas d'ici. + +--C'est ca qu'il faut. J'y cours. + +--Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire seul! + +--C'est le vent qui va m'y mener. Depechons! + +Wapwi, guide par Suzanne, prit une paire de rames dans un hangar voisin +et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna eu cercle, a +plusieurs reprises. + +--Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en peril, ils comprendront +qu'on le sait ici. + +On courut au chaland. + +Helas! il avait ete tire tres haut, sur la rive, et il ne flotterait +certainement pas avant une heure, pour le moins. + +--Que faire? + +Impossible a la frele Suzanne et a l'enfant d'entreprendre de mouvoir +cette grosse embarcation, servant a debarquer ou embarquer les tonneaux +de poisson.... + +Wapwi eut une idee. + +--Des rouleaux! fit-il. + +Et il courut au hangar, suivi de Suzanne. + +On trouva aisement quelques buches rondes, que l'on transporta rivage. + +Les deux rames ayant ete etendues parallelement sous le fond plat +du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin que +possible; puis on disposa les autres a quelque distance en avant. + +De cette facon, on reussit, sans trop de peine, a mettre l'embarcation a +flot. + +Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant a Suzanne, partagee +entre le desir de sauver son fiance et l'horreur qu'elle ressentait en +face de cette mer en furie: + +--Laisse-moi aller seul, petite mere!.... Le vent porte sur l'ilot et +je n'ai qu'a conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter lu danger, +vois-tu!.... + +Suzanne se rendit a ce raisonnement et ne put que dire: + +--Va ou Dieu te mene, cher enfant. Je vais prier, moi! + +Le chaland quitta la rive et disparut bientot, entraine par la tempete, +qui faisait rage. + +En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'ilot,--ou plutot de ce +qui pouvait rester de l'ilot,--car la mer etait presque haute. + +Debout a l'arriere du chaland, une rame a la main pour la guider, Wapwi +plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moitie ombre, +moitie poussiere d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie. + +Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dressee sur les flots. + +Donnant aussitot un coup de rame pour y diriger l'embarcation, il +regarda encore. + +La forme sombre y etait toujours, mais les flots la couvraient presque +en entier, par moments.... + +Une voix lamentable sembla meme arriver jusqu'a ses oreilles appelant au +secours. + +Alors Wapwi cria de toutes ses forces: + +--Voici Wapwi!.... Tiens bon la!.... + +Mais, helas! c'est tout ce qu'il peut dire.... + +Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames furieuses +s'emparerent de son pauvre petit corps pour le rouler comme une epave +jusqu'a plus d'un mille de distance, ou elles le laisserent sur le +rivage, a moitie mort et tenant toujours sa rame dans ses mains +crispees. + +Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se traina vers la cote, sous +le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement. + +Nous avons vu quelle surprise l'attendait a son reveil. + + + +XX + +OU EST L'AUTRE? + +La premiere chose que vit Gaspard, en debouchant sur le littoral de la +baie,--cote des Labarou,--fut la goelette de ces derniers foc hisse et +misaine a mi-mat, se dirigeant vers le large. + +Evidemment, toute la nuit, la tempete avait inquiete les bonnes gens; +et, des la pointe da jour, profitant du baissant, le pere n'avait pu +resister a l'anxiete generale et se disposait a aller voir ce qui se +passait. + +Gaspard eut un instant l'idee de le heler. + +Mais c'eut ete peine perdue. + +La goelette, ayant l'ait son abatee et recevant la brise d'aplomb, +bondissait deja sur les vagues venues du large et filait vers l'ilot. + +--Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le miserable. +C'est a peine si le plus haut rocher de l'ilot commence a se montrer la +tete au-dessus des vagues.... + +En effet, apres etre reste une dizaine de minutes en observation, il vit +la goelette depasser d'abord l'ilot, puis virer de bord et tirer bordee +sur bordee, pour reprendre finalement la direction de la baie. + +Le moment psychologique etait arrive.... + +Il se traina, plutot qu'il ne marcha, vers la maison.... + +Deux femmes, tres emues, en observation sur le rivage, suivaient du +regard les mouvements de la goelette. + +Tout a coup l'une d'elle,--la mere,--poussa une exclamation; + +--Ah! mon Dieu, n'est-ce pas la Gaspard? + +--Oui, mere.... Nous allons savoir.... + +--Mais il est seul!.... Ou est Arthur? + +--En arriere, probablement... + +--Enfin!.... Ce n'est pas trop tot; j'achevais de mourir d'inquietude. + +--Calmez-vous, mere.... Je cours m'informer. + +Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin. + +Mais l'apparence depenaillee, le corps affaisse, et surtout la figure +couverte de sang du revenant, l'arreterent net. + +Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'ecria: + +--Sainte-Vierge! qui t'a arrange comme cela?..., D'ou sors-tu? + +Gaspard, tout penetre de son role, se contenta de lui jeter un regard ou +il y avait de l'hebetement et continua d'avancer. + +La mere Helene, de son cote, approchait toute tremblante, n'osant +questionner. + +Gaspard jugea le moment arrive, ou il devait y aller d'une petite +syncope.... + +Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir ses +yeux; sa langue bredouilla; ses genoux flechirent.... + +Il s'affaissa. + +Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez prompts +pour empecher sa tete, sa pauvre tete sanglante, de donner contre le +soi. + +Le bandage fut tiraille, deplace, et la blessure, encore fraichement +pansee, se reprit a saigner comme de plus belle. + +Naturellement, le pauvre garcon resta la, inerte, respirant a peine, +inspirant la plus profonde pitie. + + +[Illustration: Va ou Dieu te mene, cher enfant. Je vais prier, moi!] + + +Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublierent, +pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frere, pour +prodiguer leurs soins au blesse. + +--Le pauvre garcon! dit la mere Labarou, presque aussi pamee que son +neveu.... Qu'est-il donc arrive?.... Ou est Arthur?.... Va-t-il nous +tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi? + +--Gaspard va nous le dire, mere: le voici qui reprend ses sens. Ah! que +j'ai hate qu'il parle! + +--Gaspard! Gaspard!.... appela febrilement la vieille femme, ou est mon +fils?.... ou est Arthur? + +Le blesse, un peu revenu a lui, la regardait fixement, avec des yeux +egares.... + +La mere repeta sa demande, haussant la voix, secouant le bras inerte, +serrant la main molle.... + +--Arthur!.... Qu'est devenu Arthur? + +De son cote, Mimie,--la soeur,--dardait sur lui ses prunelles +electriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son ame. + +Le blesse se demandait: "Que faire?.... Que dire?...." + +La fievre le gagnait.... + +Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle.... + +Et, pour le coup, si ca allait etre serieux! + +Adieu la frime! + +Gaspard, par un effort supreme, se dressa sur les genoux et, designant +la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un mot: + +--La + +Puis il retomba, cette fois dompte pour tout de bon par la surexcitation +cerebrale. + +Alors, ce fut bien pis.... + +Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette +syncope au moment de parler?.... + +Mais la goelette abordait.... + +On allait savoir.... + +Sainte Vierge, comme Jean Labarou etait lent, ce matin la! + +Enfin l'ancre est tombee, les voiles abaissees.... + +Voici la chaloupe qui quitte le bord. + +Le pere est seul.... + +Et le fils,--le fils unique, parti la veille, plein de vie, de sante, +d'espoir,--qu'en a donc fait la tempete?.... + +Moment d'angoisse supreme! + +On n'ose abandonner le blesse, pour courir au-devant du vieux +pecheur.... + +On attend, le coeur serre. + +A la fin, la mere n'y tient plus.... + +Elle se precipite a la rencontre de son mari, qui la recoit dans +ses bras, tout en repondant par un hochement de tete desespere a +l'interrogation muette de ses yeux. + +Mimie, elle aussi, est accourue. + +Mais, voyant sa mere inanimee, son pere sombre et pale, elle se +laisse glisser sur ses genoux, leve les yeux aux ciel et sanglote +convulsivement. + +--C'est fini! gemit-elle.... Arthur est noye! + +--Noye! noye!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle tempete!.... +Hourra! crie une voix etrange. + +On se retourne. + +C'est Gaspard. + +La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcene, +il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des elements +imaginaires.... + +Une congestion de cerveau vient-elle de se declarer? + +Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?.... + +Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-etre jeter un peu de +lumiere au sein de ces tenebres. + +C'est le petit sauvage. + +--Oh! Wapwi, viens vite! s'ecrie Mimie, la premiere.... As-tu des +nouvelles?.... Ou est ton maitre? + +Avant de repondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se debat on proie a +une crise terrible. + +Un demi-sourire erre sur les levres de l'enfant.--On dirait un rictus de +jeune tigre. + +Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en voyant la +mere Helene presque inanimee dans les bras de son mari. + +D'un geste calin, il prend la main de la pauvre femme et la pose sur son +front. + +Cela voulait dire: "Pauvre grand-mere, Wapwi a bien du chagrin de te +voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore digne de ta +benediction.... Ne desespere pas!" + +Puis, regardant Jean Labarou, il dit a voix basse: + +--Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera a la maison. + +--Ah! fit Jean, un peu soulage.--Mais pourquoi pas tout de suite! + +L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie au +delira et murmura: + +--Trop de monde! + +--Allons! fit Jean. + +Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter? + +Un incident vint fort a propos tirer tout le monde d'embarras. + +Comme on se regardait, d'un air tres ennuye, une petite embarcation, +venant de l'est, abordait a quelques perches du groupe forme autour des +deux malades. + +Thomas Noel en descendit. + +Dandinant son grand corps maigre, il s'avanca aussitot, la casquette a +la main.... + +--Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette nuit, je +venais savoir.... c'est-a-dire m'informer si tout le monde se porte bien +et.... + +Puis, apercevant la mere Helene, couchee sur le bras de Jean, et gaspard +gesticulant, adosse a un monticule de la rive: + +--Tiens! tiens! fit-il avec une certaine emotion, qu'est-ce que +j'apercois la?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame, comme +qui dirait en syncope! + +--Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est arrive.... +Les deux enfants ont passe la nuit sur l'ilot, a guetter les canarda.... +Ce matin, il n'en est revenu qu'un,--et voyez dans quel etat!.... +Maintenant, ou est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!.... Voila +ce qui a mis ma pauvre femme en l'etat ou vous la voyez et ce qui nous +inquiete par-dessus tout.... + +--Je vous comprends et je vous plains beaucoup, repondit Thomas Noel, +d'un ton penetre. Mais il ne faut pas desesperer avant le temps.... +Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est a croire que son cousin a +du, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-etre plus +malmene et sur quelque rivage eloigne.... Faudrait voir! + +--Oui, oui, pere, appuya Mimie, se raccrochant & cette supposition fort +plausible. + +--En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon Dieu, +s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas du abandonner l'autre. Il +sera toujours assez tot pour pleurer. + +--D'autant plus que pleurer n'avance a rien, reprit philosophiquement +Thomas. J'ai toujours entendu dire a defunt mon pere que mieux vaut +agir que gemir. Agissons donc.... D'abord, je vous offre mes services, +c'est-a-dire ma barque et ma personne, pour faire une exploration +minutieuse de la cote, a l'ouest de la baie. + +--Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance. + +--...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-memes ce +blesse, qui vous embarrassera beaucoup, ayant deja sur les bras une +malade bien precieuse.... + +--Quoi, vous consentiriez?.... + +--Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien cela, +apres les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi, bien +des fois, comme pecheur. + +--Faites a votre guise, voisin, puisque vous etes assez obligeant pour +accepter cette charge. + +--Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Noel, qui est un +peu medecin, tirera bientot ce brave garcon d'affaire.,. Donc, c'est +dit, et comptez sur nous pour une expedition a la recherche d'Arthur, +des tout a l'heure, au montant,--si toutefois nous avons pu tirer +quelque indication du malade. + +Cela dit, Thomas prit sans ceremonie Gaspard dans ses bras et reussit a +l'embarquer, sans trop de resistance. + +Puis il s'eloigna de la rive, en serrant d'assez pres le fond de la +baie, a cause de la houle et du vent. + +Les Labarou, de leur cote, reprirent le chemin de leur habitation, Jean +portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait +frappee de catalepsie. + +Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant avec +animation. + + + +XXI + +OU LE "POLICIER" WAPWI PROUVE QU'IL A "DU NEZ" + +--Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la jeune +fille, la figure angoissee, mais les yeux brillant d'une lueur d'espoir. + +--Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a crie,.,. + +--N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir et la +mer devait mener un dur tapage!.... + +--Le bon Dieu a donne aux sauvages des yeux de chat et des oreilles de +lievre. + +--Puisses-tu ne pas t'etre trompe!... Mais, en admettant que c'etait +reellement mon pauvre frere qui se tenait cramponne au dernier piton +de l'ilot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement +dirige sur lui? + +--Ah! voila!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand Manitou des +blancs seul pourrait le dire! + +--Tu n'as pu voir?.... + +--Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il etait bien +fatigue, et une grosse vague l'a emporte.... Elle est mechante la mer! + +--Oh! oui, bien mechante! dit avec conviction la jeune fille. + +--Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tete de +Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit dans sa +chanson: "Il reviendra, ton petit pere!" + +--Cher enfant! dit Mimie, tres emue et entourant de son bras le cou du +jeune Abenaki: c'est peut-etre l'ange gardien de ton maitre qui dit cela +au tien. + +--Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux +la-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends Parler. + +--Sans doute, cher enfant: les anges parlent souvent a l'oreille des +bons petits sauvages qui aiment bien leurs maitres. + +Wapwi parut tres heureux de savoir cela. Mais, apres quelques secondes, +une idee lui surgit, qui assombrit de nouveau son front. Regardant la +jeune fille avec ses grands yeux noirs, un peu farouches, il demanda en +baissant la voix: + +--L'oncle Gaspard a-t-il un ange gardien, lui aussi! + +--Sans doute.... Pourquoi cette question? + +--Parce que, s'il en a un, cet ange-la doit etre une fiere canaille. + +--Vas-tu bien te taire!.... On ne parle pas comme cela! + +--Si, si! fit l'enfant.... Ou bien, ajouta-t-il comme correctif, c'est +l'oncle Gaspard qui le chasse, quand il veut faire un mauvais coup. + +--Tu ne te trompes pas, petit; quand on fait le mal, l'ange gardien s'en +va. + +--Bien sur.... murmura Wapwi avec conviction, le sien n'y etait pas, la +nuit derniere! + +On arrivait a la maison, et la conversation s'arreta la pour le moment. + +Mais, lorsque la mere Helene fut bien installee dans son lit, avec des +compresses froides sur la tete, le pere Labarou fit signe aux deux +enfants de le suivre au dehors, et l'on tint une sorte de conference. + +D'abord Wapwi fit part de ses courses, par terre et par mer. + +Sans insister particulierement, toutefois, il ne manqua pas de faire +saisir a ses deux auditeurs le fil d'Ariane, que des soupcons trop bien +justifies lui avaient mis dans les mains. + +Depuis l'affaire de la passerelle, Wapwi avait l'esprit en eveil et +observait Gaspard. + +Sans etre un grand clerc en matiere d'amour, le petit sauvage n'avait +pu s'empecher de remarquer comme les preferences de Suzanne pour Arthur +avaient toujours assombri la figure de Gaspard. + +Quand il vit la passerelle se rompre tout a coup sous les pieds de son +maitre, Wapwi pensa immediatement que le cousin y etait pour quelque +chose. + +Et la preuve, c'est que, la veille meme, il l'avait retrouvee la-bas sur +une pointe, cette passerelle, sciee tres visiblement et non rompue. + +Et puis, autre chose!.... + +Pourquoi Gaspard, apres avoir vu la chaloupe qui l'avait ramene de +l'ilot, seul, s'eventrer sur une saillie rocheuse, en terre ferme +avait-il casse et cache ce morceau de granit,--que Wapwi se proposait +bien, du reste, d'aller retrouver tout a l'heure? + +Pourquoi?.... + +Evidemment, parce qu'il voulait faire croire que l'embarcation s'etait +defoncee sur l'ilot meme, et qu'en pareille condition, il n'etait pas +etonnant qu'Arthur eut peri, lorsque lui-meme, Gaspard, n'avait du son +salut qu'a une chance miraculeuse... + +Le pere Labarou et sa fille ecoutaient, atterres et muets, cette +narration, ou plutot ce plaidoyer, digne d'un policier parisien. + +Tour a tour indignes de la fourberie monstrueuse de Gaspard et +emerveilles de la sagacite de Wapwi, ils n'interrompirent l'enfant que +pour confirmer ses deductions ou le feliciter de son devouement. + +Mais, lorsqu'il en vint a la partie de son recit ou il parla de ce cri +entendu dans la nuit et de ce spectre noir, dresse sur les flots, le +pere Labarou s'ecria: + +--C'est sans doute une illusion de tes sens, mon pauvre petit.... +Comment, au milieu du fracas de la tempete, lorsque les vagues +deferlaient bruyamment et que le _nordet_ faisait rage, aurais-tu pu +entendre une voix humaine,--etant toi-meme du cote du vent? + +--Wapwi avait les yeux et les oreilles ouverts tout grands.... Wapwi +voyait son maitre et il l'a entendu, repeta l'enfant avec obstination. + +--Admettons que ce soit reellement le cas.... Comment peux-tu supposer +que le pauvre Arthur, lui, t'ait vu arriver a son secours! + +--Oh! Wapwi a crie bien fort, comme un sifflet de navire a feu; puis, +ploum! ploum! il a ete renverse dans l'eau et ne s'est retrouve que sur +le rivage.... Plus rien, que le bruit du vent dans sea oreilles! + +Jean Labarou courba la tete avec decouragement, puis rentra aupres de sa +femme, l'ame affaissee sous un poids mortel. + +Il se promit toutefois de repartir avec sa goelette, aussitot que la +malade serait hors de danger immediat. + +En attendant, il comptait sur la promesse de Thomas Noel, pour que les +recherches se poursuivissent sans retard et sans interruption. + +Mais il n'esperait plus!.... + +Son fils etait bien mort; et, si l'on retrouvait quelque chose de lui, +ce ne serait plus, helas! qu'un cadavre. + +Restes seuls, la jeune fille et le petit sauvage echangerent un +long regard, ou brillait cette etincelle imperissable qui s'appelle +l'esperance. + +--Wapwi, dit avec fermete Euphemie Labarou, depuis ton recit, j'ai dans +la cervelle, moi aussi, un petit oiseau qui me chante bien doucement: +Ton frere n'est pas mort! + +--La meme chanson que le mien, tante Mimie.... Tu vois bien que c'est +vrai! + +--Partons, mon enfant. Allons voir la chaloupe. De ce jour, je deviens +ton associee pour punir le coupable,--s'il y a un coupable!--ou savoir +ce qui est arrive a mon frere,--si Dieu a voulu conserver ses jours! + +[Illustration: Gaspard se dressa sur les genoux et dit: La!] + + +--Tope la, tante Mimie!... A nous deux, nous retrouverons bien "petit +maitre". + +Et ils partirent pour l'ouest de la baie, comme midi sonnait. + +Le trajet se fit rapidement. + +Chacun des deux jeunes gens remuait dans sa pensee un chaos de +suppositions, encore vagues chez Mimie, mais irrevocablement arretees +dans l'esprit du petit sauvage. + +Restaure par quelques aliments pris a la hate, et stimule par un petit +verre d'eau-de-vie qu'on l'avait force d'avaler avant son depart, Wapwi +sentait grandir et prendre corps, au plus intime de son etre, les doutes +qui l'obsedaient depuis quelque temps, depuis le matin, surtout. + +Il se rappelait fort bien qu'au sortir de son lourd sommeil de la nuit +derniere, il avait vu Gaspard faire de violents efforts,--tout blesse +qu'il etait,--pour arracher du flanc de la chaloupe la pointe qui avait +eventre celle-ci; et il voulait savoir, pourquoi il etait alle cacher si +soigneusement ce fragment de rocher tout au pied de la cote, au milieu +des fourres les plus epais.... + +Evidemment.... se disait l'enfant, parce qu'il ne vent pas qu'on sache +qu'il a fait naufrage a terre, et non sur l'ilot! + +Et, dans ce cas, quelle est la raison pour laquelle il a pris ses +mesures pour qu'on ne se doute pas que la chaloupe est arrivee a la +cote, en bon ordre?.... + +--Oh! quant a cela, c'etait limpide.... Ne fallait-il pas montrer a +tous les yeux que l'embarcation etant defoncee au moment du depart, les +vagues, poussees par la tempete, avaient eu beau jeu pour la balayer et +la rouler dans leurs replis mouvants, enlevant Arthur par-dessus bord, +tandis que lui, Gaspard, plus robuste, y demeurait cramponne, jusqu'a ce +qu'une derniere montagne liquide eut jete sur le rivage l'epave et le +naufrage?.... + +Oui, c'etait clair comme de l'eau de roche, ce calcul du miserable +Gaspard; et voila de toute evidence, quel avait ete le raisonnement du +naufrageur en degageant son embarcation de cette pointe qui l'avait +transpercee et immobilisee, et en soustrayant l'objet revelateur aux +regards trop curieux. + +Ce point arrete dans la tete de Wapwi, il ne restait plus qu'a retrouver +le fragment de rocher. + +Or, l'enfant, curieux et observateur de sa nature, se faisait tort +d'aller en quelques minutes, mettre la main dessus. + +La sagacite indienne se revelerait chez lui, et cette recherche ne +serait qu'un jeu d'enfant.... sauvage. + +Voila ce que Wapwi disait a sa compagne de route, tout en la guidant +rapidement sur la greve qui longe la haute falaise. + +Au detour d'une saillie de la cote, apres une vingtaine de minutes de +marche, on se trouva tout a coup en face du lieu de l'echouement. + +La chaloupe, remise sur sa quille, gisait eventree au fond d'une +petite anse de sable, limitee du cote ouest par une arete rocheuse qui +s'avancait de quelques toises vers la mer. + +En quelques enjambees, les deux explorateurs y etaient. + +--Attention, tante Mimie! prononca Wapwi avec la gravite d'un juge +d'instruction.... Vois d'abord ce trou ou plutot ce decoupage dans le +bois comme s'il etait fait par un outil tranchant.... + +--Je vois, dit Mimie.... C'est net, et si l'on l'on retrouvait l'outil, +comme tu dis.... + +--On le retrouvera, tante Mimie. En attendant; grave-toi bien dans +l'oeil la forme de cette ouverture, car j'ai dans l'idee que la premiere +chose que feront l'oncle Gaspard et son ami Thomas sera d'enlever dette +planche pour en mettre une autre.... + +--Tu as raison, petit. Mais la planche primitive, avec son trou a cinq +pointes restera gravee dans ma memoire. + +--Bon. C'est tout pour ici. Voyons maintenant ou la chaloupe a frappe... +Tiens, c'est la.... Regarde un peu ce cocher a fleur de sable.... Il est +vieux, jaune et sale partout, excepte en un endroit,--tiens, vois-tu? + +--En effet, il y a la une cassure fraiche.... On dirait qu'on vient de +briser la partie qui manque. + +--C'est cette partie du rocher qu'il nous reste a retrouver. Je m'en +charge, Tu vas voir qu'on est bien heureux parfois d'etre venu au monde +dans la peau d'un sauvage. + +Mimie eut un faible sourire et suivit son guide vers la cote. + +Celui-ci commenca par examiner soigneusement les pistes des pieds nus +sur le sable. + +C'etait un enchevetrement, a n'y rien comprendre. + +Mais, de ce reseau de pistes, s'en detachaient deux dans la direction de +la falaise: une y allant, l'autre en revenant. + +--Suivons ces pistes, dit Wapwi a sa compagne. + +Mimie emboita le pas de son petit protege, et tous deux, l'un suivant +l'autre, se dirigerent vers la lisiere de foret bordant le rivage. + +Maia, une fois sous bois, la jeune fille s'arreta, bien empechee de +savoir quel cote prendre. + +--Laisse-moi faire, petite tante, dit l'enfant... C'est ici que Wapwi va +redevenir Abenaki pour quelques minutes. + +Alors, le descendant des aborigenes du golfe, penche vers le sol, +examina chaque brin d'herbe couche sous une pression quelconque, chaque +menue branche, chaque rameau froisse ou deplace.... + +Et il allait, il allait, lentement, mais avec une quasi-certitude. + +Arrive a quelques pieds de la falaise, il avisa une grosse talle de +jeune" sapins touffus. + +--Hum! dit-il a Mimie, je crois bien que la cache est ici.... Tiens, +vois: les pistes ne vont pas plus loin. + +Ce disant, il se mit a plat ventre et se coula sous les branches basses, +a fleur de terre. + +Dix secondes ne s'etaient pas ecoulees, qu'il reparut, tenant a la main +une pointe de pierre, tres aigue et affectant la forme pyramidale. + +--Voici le talisman pour confondre l'oncle Gaspard, dit-il en presentant +la chose a Mimie. + +Celle-ci prit dans ses mains le fragment de rocher, l'examina un +instant, puis le remit a Wapwi, en disant d'une voix ferme: + +--Si cette pierre, dont la cassure est fraiche, s'adapte a la partie du +pocher qui presente, lui aussi, une cassure fraiche, Gaspard Labarou cet +un assassin, et je vengerai mon frere! + +--Bien, petite tante. Allons voir ca. + +Ce ne fut pas long. + +La pointe de pierre, ajustee sur la cassure du rocher, s'adaptait +parfaitement, faisant une saillie menacante de plus de six pouces. + +--A la chaloupe, maintenant! dit la jeune fille... Constatons pour +la forme,--car ma conviction est faite,--que les angles des pointes +correspondent aux angles de l'ouverture. + +Wapwi introduisit sa pierre pyramidale, de dehors en dedans, dans le +trou ouvert au flanc de l'embarcation et l'y ajusta, apres une couple +d'essais. + +L'ouverture se trouva bouchee presque hermetiquement. + +Euphemie Labarou, tres pale et les yeux etincelants, brandit son poing +ferme dans la direction de la baie et s'ecria d'une voix vibrante: + +--Assassin!.... J'aimais un assassin! + +Deux larmes brulantes jaillirent de ses yeux. Puis elle ajouta +sourdement: + +--Mon frere! mon pauvre frere, tu seras venge! + +Wapwi, tres surexcite, lui aussi, imita le geste menacant de sa "petite +tante". + +Et, cette sorte de pacte conclu, ou reprit lentement le chemin de la +baie. + +Mais on n'alla pas loin. + +En doublant une sorte de cap assez eleve marquant l'extremite orientale +de l'arc decrit par la petite baie ou ils venaient de faire leurs +etranges decouvertes, nos deux jeunes gens eurent sous les yeux une +vision qui les arreta net.... + +A moins d'un demi-mille dans l'est, la goelette des Noel, toutes voiles +hautes, tirait une bordee en droite ligne vers le lieu ou avait atterri +Gaspard. + +--Je te le disais bien, tante Mimie, s'ecria le petit sauvage!.... Les +voila qui viennent ici, nos deux comperes! + +--Les deux jeunes Noel? + +--Non pas: l'oncle Gaspard et son ami Thomas,--les deux inseparables. + +--Mais Gaspard, il y a quelques heures a peine, semblait mourant!.... + +Wapwi eut un rire silencieux, qui decouvrit ses dents blanches. + +--Malin, malin.... l'oncle Gaspard, grommela-t-il.... Une simple coupure +sur sa tete de fer, qu'est-ce que c'est? + +Mimie reflechit pendant une seconde. + +--Restons, dit-elle.... Je veux voir ce qu'ils vont faire. + +--Vite, petite tante.... Nous allons rire.... Tu vas voir sa mine quand +il ne retrouvera plus ce bout de pierre que j'ai la. + +Et Wapwi designait la pointe cassee, qui ne l'avait pas quitte depuis +qu'il en avait fait la trouvaille. + +On remonta vers la cote, grimpant sur le flanc du cap, et, en quelques +minutes, nos deux policiers improvises se trouvaient installes a l'abri +des regards les plus soupconneux, dans un endroit assez eleve pour +dominer l'anse qu'ils venaient de quitter et ou leurs perquisitions les +avaient amenes a une si etrange decouverte. + +Il etait temps.... + +La goelette abaissant ses voiles rapidement, jetait l'ancre a quelques +jets de pierre de la batture. + +Une chaloupe s'en detacha aussitot. + +Thomas et Gaspard, qui avaient saute dedans, ramerent hativement vers le +rivage. + +Ils semblaient tres presses. + +A peine, on effet, leur embarcation eut-elle touche terre, que, jetant a +bout de bras son ancrage, ils s'elancerent vers la cote. + +En passant pres de la chaloupe crevee, les deux comperes y firent +une premiere station, et Gaspard parut donner a Thomas de rapides +explications, illustrees par des gestes tres demonstratifs et l'examen +minutieux du bordage ou beait l'ouverture. + +De la, Gaspard guida son compagnon vers le rocher sur lequel la chaloupe +etait venue se crever. + +Apres l'echange de quelques phrases et un examen de la fracture, que +l'on sait, Gaspard courut vers la cote, disparut sous bois et se dirigea +vers l'endroit ou il avait jete la partie du rocher manquant. + +Il voulait, sans l'ombre d'un doute, eblouir son copain, par l'etalage +de precautions qu'il avait prises. + +Mais il revint bientot, l'oreille basse, la mine soucieuse, grommelant: + +--C'est drole.... Je ne retrouve plus.... Pourtant, je crois bien me +souvenir d'avoir jete la cette pointe ensorcelee.... + +--Laissons donc!.... fit Thomas. Qui serait venu?.... Et surtout, qui +aurait ete deterrer cette pierre au milieu de ce fouillis? + +--Au fait.... dit l'autre... je suis fou d'avoir des idees pareilles... +Quand je serai plus calme, je mettrai bien la main sur ce morceau de +roc. + +Pendant quelques minutes, l'entretien se poursuivit, Gaspard parlant, +contre son habitude, avec une certaine volubilite, tandis que Thomas +avait l'air de poser froidement une serie d'objections. + +Finalement, on en arriva a s'entendre et se convaincre mutuellement, +sans doute, car, tournant le dos a la cote, les nouveaux venus +retournerent a la chaloupe crevee. + +Ici encore se manifesta, l'extreme prudence de maitre Thomas. + +Il, se pencha longtemps sur l'ouverture irreguliere decoupee par la +pointe de rocher, l'examina des deux cotes, exterieur et interieur, puis +finalement acheva d'arracher le bordage entame, jusqu'a mi-joint en le +declouant a coupa de pierre. + +Cela fait, les deux comperes reprirent le chemin de leur embarcation et +se rembarquerent, non toutefois sans avoir jete au fleuve le bout de +planche suspect. + +Dix minutes plus tard, la goelette, toutes voiles hautes s'eloignant de +la cote, gagnait la haute mer. + +--Nous n'avons plus rien a faire ici, dit a son compagnon Euphemie +Labarou, Mais nous n'avons pas perdu notre temps, petit Wapwi car nous +venons de demasquer, je le jurerais, deux bien grands miserables!.... + +--Je te demande encore une petite demi-heure, tante Mimie; le temps +d'aller repecher le bout de planche que ces deux imprudents viennent de +jeter a l'eau, apres l'avoir enleve a la chaloupe. + +--Tu as raison, petit: ce morceau de bois sera une piece a conviction +qui pourra servir, peut-etre,--on ne sait pas!.... + +Wapwi donna a la goelette le temps de parcourir une distance suffisante +pour qu'on ne le vit pas du bord et, prenant sa course dans la direction +ou le courant de montant entrainait le fragment de bordage, il se lanca +resolument a l'eau. + +Comme l'enfant nageait facilement, il eut bientot recouvre le bout de +planche flottant et regagne le rivage avec son butin. + +--Ca fait trois on _pieces a conviction_ dans l'affaire _Labarou vs +Labarou_, dit Mimie, qui avait quelque lecture. + +Il ne faut rien negliger pour punir les mechants.... dit +sentencieusement le petit Abenaki. + +Et il alla cacher soigneusement sa pointe de pierre et son bout de +bordage au pied de la cote, dans un endroit inaccessible pour tout autre +qu'un adroit peau-rouge de son espece, a lui. + +Apres quoi, on reprit, sans plus de retard, le chemin de la maison. + + + +XXII + +L'ILE MYSTERIEUSE + +Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons a bord +de la goelette des Noel. + +Toutes voiles hautes, les ecoutes raidies, coulant bien a travers les +ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la +jolie brise qui incline sa mature a babord. + +Le vent ayant, dans la matinee, saute a l'ouest,--comme nous l'avons +dit--c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent +maintenant les deux comperes, qui composent a eux seuls l'equipage. + +Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir +serieusement la mission dont il s'est charge--c'est-a-dire de fouiller +la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant ou +mort?.... + +Ah! non, par exemple! + +Dans l'esprit de maitre Thomas, Arthur est bel et bien noye, coule, +devore, peut-etre.... + +C'est une chose du passe. + +N'en parlons plus. + +Il a tout simplement eu l'adresse de faire coincider une expedition, +arretee dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec l'offre +genereuse de partir a la recherche du malheureux fils de Jean Labarou, +du fiance de sa soeur Suzanne. + +Nous l'avons dit: Thomas Noel est un homme positif. + +Pas mechant, par exemple--oh! non!--mais a condition toutefois que sa +bonte ne vienne pas en conflit avec son interet. Auquel cas, il met tout +bonnement au rancart cette placide vertu des gros naifs, la bonte. + +Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanque de son _alter ego_ Gaspard, +court-il la mer? + +Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire: c'est +pour "faire un coup", un bon coup.... d'argent! + +Voila! + +Dans leurs longues peregrinations du mois precedent, a travers le golfe, +les deux comperes ont fait la connaissance d'un certain industriel +canadien, navigateur de son etat, qui leur a promis une jolie prime +s'ils voulaient l'aider a mener a bonne fin une expedition de +contrebande, des iles francaises de Miquelon, au sud de Terreneuve, a la +ville canadienne de Quebec. + +Leur role, a eux, sera des plus simples.... + +Ils n'auront qu'a transporter le chargement.... _heretique_, de +Saint-Pierre a la cote canadienne, ou ce chargement sera transborde sur +une goelette de Quebec, attendant a un endroit convenu de la region du +Labrador. + +Tout ira donc pour le mieux, a moins que le diable ou le Fisc,--ce qui +est a peu pres la meme chose,--ne s'en mele. + +Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant a leur +rencontre _l'associe_ attendu. + +Il a si fort vente de l'est, les jours precedents, que cette crainte +n'est certainement pas chimerique. + +Mais, entre marins, on ne croit guere a ces pronostics des gens +de terre, qui s'ecrient a chaque rafale secouant les ais de leur +habitation: "Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui +voudrais etre sur le fleuve, par une semblable _depouille!_" + +Ce n'est donc pas a une catastrophe que croient nos deux jeunes +Francais, mais bien plutot a un retard subi par leur confrere de Quebec. + +--Ca ne m'etonnerait pas, tout de meme, que notre homme eut ete +empeche.... disait Thomas:--sa barque ne payait pas de mine! Quel sabot, +nom d'un phoque! + +--Bonne goelette.... repliquait Gaspard d'un air mysterieux.... Un peu +avariee, c'est vrai; mais elle n'a une apparence miserable que pour +tromper les _gabelous_. + +--Au fait, peut-etre as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil: fine +de l'avant, large de bau, evidee de l'arriere,--ca doit bien marcher.... + +--Et bien resister a la mer, car la cale est profonde.... + +--Avec ca que le lest ne lui manque ni a l'aller ni au retour. + +--Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour faire +manger les amis d'en-bas!.... + +--Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver les +bonnes gens d'en haut! + +--Le joli negoce! + +--La belle existence! + +--J'en taterais volontiers. + +--Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons a gogo,--car +le moment approche ou nous pourrons mettre a execution nos projets. + +--Ah! puisses-tu dire vrai! + +--Cette saison est trop avancee pour que notre petite expedition +actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destine a nous faire la +main. Mais.... que nous reussissions, et, l'annee prochaine, ayant un +solide vaisseau sous les pieds, Thomas Noel et Gaspard Labarou en feront +voir de belles aux _gabelous_ de France et du Canada. + +--Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux etre riche +pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe. + +--Cela sera, repondit le jeune Noel, d'un ton moitie figue, moitie +raisin. + +--Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu! + +Et Gaspard accentua d'un geste energique cette phrase quelque peu +pretentieuse. + +Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associe etait +homme a remplir l'engagement qu'il prenait. + +--Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!.... dit-il avec +la gravite d'un pere de famille bien pose. + +La nuit etait venue, cependant,--une belle nuit, nom d'un phoque!--mais +un peu trop eclairee par la lune a peine declinante, au dire des deux +amis. + +Bien qu'allant a contre-courant depuis quelque temps, la goelette avait +pu continuer sa marche, apres avoir vire de bord un certain nombre de +fois et s'etre insensiblement rapprochee de la cote, ou la brise de +terre, soufflant ferme, l'avait poussee assez rapidement vers sa +destination mysterieuse. + +A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau +s'accentuerent. + +La brise de terre fraichit, et toute conversation suivie devint +impossible, chacun des deux marins ayant assez a faire de diriger la +marche rapide de la goelette. + +On courut ainsi, serrant la cote d'assez pres, jusqu'a la hauteur du +_Petit-Mecatina_,--une ile d'aspect sauvage, herissee de rochers aux +formes romantiques, ou les rayons lunaires plaquaient des taches +blafardes alternant avec les ombres projetees.... + +Sur la droite, vers la cote nord, des iles nombreuses se dessinaient +vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres ayant l'air de +grands cachalots endormis.... + +C'est du cote gauche, au large d'eux, par consequent, qu'apparut pour la +derniere fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente massive du +_Petit-Mecatina_. + +Ils venaient de virer de bord, apres une assez longue bordee vers la +cote, lorsque, dans la pale clarte lunaire, a un demi-mille environ en +avant du beaupre de leur goelette, s'estompa sur le fond bleuatre du +firmament, de facon indecise d'abord, puis progressivement avec plus +de nettete, une masse enorme, de forme irreguliere, mais tres elevee +partout, faisant un trou noir a l'horizon.... + +C'etait le _Petit-Mecatina_, le lieu de rendez-vous assigne par le +capitaine canadien. + +Aussitot, outre leurs feux de position reglementaires, les jeunes marins +allumerent un fanal bleu, attache d'avance au milieu de leur mat de +misaine. + +Puis ils se prirent a observer attentivement la cote abrupte qui +defilait par leur travers de babord. + +Une dizaine de minutes s'ecoulerent... + +La goelette, ses voiles bordees a plat, serrant le vent, courait a +l'ouest, se rapprochant toujours... + +A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'apres son estime, Thomas +ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de ne pas +s'approcher davantage de ces rochers menacants.... + +Il lofa.... + +Les voiles battirent au vent.... + +Mais au meme instant, une grosse lueur brilla sur un point du rivage; +puis une seconde; puis enfin une troisieme,--a quelques pieds seulement +les unes des autres. + +--Largue l'ancre! commanda Thomas. + +Gaspard se precipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau. + +Aussitot l'ancre tomba a l'eau, suivie de sa chaine, qui glissa +bruyamment dans l'ecubier. + +Puis les voiles furent, abaissees en un tour de main, et l'on attendit. + +Dix minutes ne s'etaient pas ecoulees, qu'une embarcation se detacha +comme dans une feerie, du ces rochers geants et s'avanca vers la +goelette. + +--Ohe! qui vient la? s'enquit Thomas, pour la forme,--car il savait bien +a quoi s'en tenir. + +--_La Marie-Jeanne!_ + +Puis la meme voix reprit: + +--Et vous? + +--_Le Marsouin!_ gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce mot. + +Il faut dira ici que la goelette des Noel avait jusqu'ici porte le nom +tres honnete de _Saint-Malo_,--en souvenir du pays natal,--mais que +maitre Thomas, lance sur la piste d'aventures emouvantes, avait detrone +le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer le nom +de l'amphibie guerroyeur cite plus haut. + +Il y eut une minute de silence. + +Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer: + +--Rien qui cloche?.... On peut aborder?.... + +--Arrivez sans crainte, fut-il repondu; il n'y a ici que mon associe +Gaspard Labarou et moi, Thomas Noel. + +La chaloupe, manoeuvree habilement, aborda bientot. + +Des deux hommes qui la montaient, l'un resta a bord, tandis que l'autre +grimpa sur le banc du _Marsouin_, s'aidant des haubans de misaine, et +sauta lestement sur le pont. + +--Messieurs, dit-il sans preambule, vous etes gens de parole. + +--Toujours! fit Gaspard laconiquement. + +--Et, pour cette fois, il y a quelque merite a, l'etre, apres une +pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon. + +--Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact.... Mais venons +au fait.... Nous sommes presses.... Notre marche tient-il toujours? + +--Des Francais n'ont qu'une parole! repondit le sentencieux Thomas. + +--Aux Iles! commanda Gaspard. + +--Bien, messieurs. Je vois que vous etes des jeunes gens d'action et que +je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure; juste le +temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de nos faits. +Venez. + +Sans plus d'explications, les deux Francais descendirent dans la +chaloupe du Canadien et, prenant place a l'arriere, laisserent le +capitaine et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire a +terre. + +Ou diable etait donc la goelette de ces etrangers?... + +On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mat! + +Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies par +les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'etonnaient pas outre +mesure. + +Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarpes de la rive, sans +ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri: + +--Aie! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille a +pic! + +Le capitaine, sans repondre, donna un dernier coup de rame; puis, se +levant, il alla se mettre a l'avant de l'embarcation, tandis que son +matelot venait placer son aviron a l'arriere, dans l'echancrure de la +godille, et s'y escrimait de son mieux. + +On venait d'entrer dans un etroit couloir de roches tres elevees, large +tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut +escarpement de cette singuliere ile. + +Naturellement, par sa disposition meme, ce bras de mer profondement +encaisse ne pouvait etre apercu du large. + +On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs a peu pres verticaux +pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une couple de +cents pieds.... + +Puis la chaloupe s'arreta net, l'etrave sur le gouvernail d'un vaisseau, +ayant l'air enclave dans cette mascarade de haute roches. + +--La _Marie-Jeanne_, messieurs! dit le capitaine canadien avec une +certaine emphase. + +Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis. + +--Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'ecria Thomas, ne +pouvant dissimuler son etonnement. + +--On parcourrait le monde entier avant de deterrer un havre comme +celui-ci! dit a son tour Gaspard, emerveille. + +--C'est a la fois mon bassin de carenage et mon havre de refuge, quand +on me serre de trop pres.... repondit le capitaine de la _Marie-Jeanne_. + +--Tout de meme, il y a des choses bien etonnantes dans ce golfe +Saint-Laurent! s'ecria de nouveau Thomas, avec des hochements de tete +admiratifs. + +--Etonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant.... Dites: sans +pareilles!.... Voila trente ans que je le parcours en tous sens, mon +beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau. + +Cependant, une courte echelle fut tendue de l'arriere, par un des +matelots du bord, et les jeunes francais, precedes du capitaine, y +grimperent rapidement. + +La porte du capot d'arriere etait ouverte, laissant monter de la cabine +une lueur claire. + +On s'y engouffra, et une interessante conference se tint pendant pres +d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la _Marie-Jeanne_. + +Que se passa-t-il?.... + +Quelles furent les confidences echangees? + +Que fut-il convenu?.... + +Mystere... pour le present! + +Il nous est interdit,--auteur scrupuleux que nous sommes--de soulever, +_dans ce premier volume_, meme un coin du voile qui recouvre les faits +et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT. + +Mais on ne perdra rien pour avoir attendu. + +Ce qu'il nous est permis de confier a nos lecteurs, des maintenant, +c'est qu'apres un conciliabule qui dura pres d'une heure, le capitaine +canadien se rembarqua avec les deux Francais et que le _Marsouin_, bien +leste de provisions et d'especes sonnantes, cingla aussitot vers les +iles Miquelon. + +L'equipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord, +continuerent d'habiter le _Petit-Mecatina_, occupes a radouber leur +goelette avariee et a faire une besogne bien autrement.... mysterieuse. + + + +XXIII + +CHASSE ET MAUDIT + +Quand la goelette de Noel reparut dans la baie de Kecarpoui, au +commencement du mois d'octobre, apres une absence d'un peu plus de deux +semaines, un voile de deuil planait sur la petite colonie. + +Depuis une dizaine de jours, on etait entre dans cette longue periode +d'isolement qui, la-bas, ne se termine qu'a la reouverture de la +navigation, en mai. + +Le missionnaire etait bien venu, comme d'habitude, donner aux +pecheurs de ce lieu solitaire l'opportunite d'accomplir leurs devoirs +religieux.... Mais, loin d'avoir a benir l'union de deux jeunes +gens pleins d'amour et d'espoir, il avait du, helas! prodiguer des +consolations a une famille plongee dans une douleur mortelle, par la +disparition d'un de ses membres, et presenter a une fiancee dont le +coeur saignait, au lieu d'une couronne de fleurs d'oranger, la couronne +d'epines de la resignation chretienne.... + +Il va sans dire que ce messager de paix, saisi du differend qui existait +entre les deux familles, n'avait pas eu grande peine a faire disparaitre +les hesitations de madame Noel a propos de la mort sanglante de son +mari. + +Une declaration ecrite du mourant, attestant la complete innocence de +Jean Labarou et corroborant le recit circonstancie de celui-ci, ne +contribua pas peu a ce resultat; et le missionnaire eut au moins la +consolation, en partant, de voir les chefs des deux seuls etablissements +de la baie unir fraternellement leurs mains, en signe de pardon et +d'oubli. + +Le retour de la _Saint-Malo_,--desormais le _Marsouin_, de par le +caprice de maitre Thomas,--raviva pourtant la plaie encore saignante de +la disparition d'Arthur. + +Mais on ne put tout de meme s'empecher,--a l'est de la baie; du +moins,--de reconnaitre le devouement des deux marins qui venaient de +faire une si rude croisiere a la recherche de leur malheureux ami. + +Toutefois,--en depit de la meilleure volonte du monde,--la famille +Labarou ne reussit pas a dissimuler l'horreur instinctive que lui +inspirait Gaspard depuis la catastrophe. + +A peine arrive dans la baie, ce modele des fils adoptifs s'etait +empresse, naturellement, d'aller rendre compte a ses parents du resultat +negatif de ses recherches. + +Il avait, d'ailleurs, pris la peine d'etudier a fond le role qu'il +allait jouer avant de risquer cette demarche decisive. + +Figure morne, fatiguee, triste; paleur maladive; regard fatal, +inconsolable; tel etait son masque. + +Mais toute cette mise en scene ne put fondre la glace qui le separait +desormais de cette famille ou il avait grandi, choye a l'egal du fils de +la maison. + +La mere Helene, a sa vue, eut une crise de larmes qui pensa lui causer +une rechute. + +Jean Labarou, lui, pale comme un mort, laissa son neveu s'empetrer dans +le recit de ses exploits et de ses actes do devouement fraternel. + +Puis, quand ce fut fini, il se contenta de dire froidement, mais avec un +geste d'une terrible solennite: + +--Arthur est mort,--et je n'espere plus.... Que Dieu ait pitie du +pauvre enfant!.... Mais si tu es pour quelque chose dans cette fatalite +epouvantable; si, par ta faute, une mere a ete privee, sur ses vieux +jours, d'un fils adore; si ta cousine, par ton fait, se trouve seule au +monde, sans appui quand nous n'y serons plus; moi ton second pere, au +declin de ma vie, courbe par l'age et l'incurable chagrin que je sens la +(et le vieillard touchait son front ride), je finis par succomber avant +le terme assigne par la divine Providence; si cela est, eh! bien, je te +maudis! + +--Mon oncle!.... voulut repliquer Gaspard, epouvante. + +--Va-t-en!.... fut la seule reponse de Jean Labarou, montrant la porte, +de son bras tendu. + +Et, comme le miserable, en passant le seuil, regardait sa tante, +celle-ci lui dit, dans un sanglot: + +--Rends-moi mon fils! + +Alors il se tourna vers Mimie, comptant bien trouver chez elle une ombre +de sympathie. + +Mais il regretta aussitot ce mouvement.... + +Blanche comme une cire, la tete haute, les prunelles fulgurantes, la +jeune fille etendit vers lui sa main fine et nerveuse: + +--Cain! dit-elle. + +Puis, montrant elle aussi la porte: + +--Va ou la destinee t'appelle, fratricide!.... Mais, ou que tu ailles, +je serai sur ton chemin au jour de la retribution! + +Puis, hautaine et grave, elle alla baiser sa mere au front. + +Tremblant, hagard, la sueur de l'agonie aux tempes, Gaspard Labarou +quitta la maison ou s'etait ecoulee son adolescence, chancelant comme +un homme ivre et sentant peser sur ses epaules le poids terrible de la +malediction paternelle.... + +Dans l'esprit de Jean Labarou, cette malediction n'etait que +conditionnelle, il est vrai. + +Mais Gaspard, au fond de son ame, sentait bien que cette malediction +d'un pere serait ratifiee dans le ciel; et, quoi qu'il en eut, en depit +de son scepticisme farouche, il en eprouvait une sensation de malaise +allant jusqu'a la peur. + +Avait-il donc besoin, ce vieillard, sans l'ombre d'une preuve de +culpabilite, d'appeler sur la tete de son neveu la vengeance celeste! + +Pour se donner du coeur, quand il fut hors de vue, le miserable montra +le poing a la maison, disant: + +--Vieux fou!.... Je me moque de tes foudres de fer-blanc et je te ferai +voir bientot de quel bois je me chauffe.... Ah! Ah! tu me maudis et ta +fille m'appelle Cain.... Mais prenez garde de regretter amerement, un +jour, la satisfaction de m'avoir mis a la porte! + +Ayant ainsi evacue un peu de sa bile, il reprit le chemin du Chalet, de +l'autre cote de la baie. + +Tout en pagayant son canot, il monologuait de la sorte: + +--Il est clair comme le jour que, pour ce qui regarde mes chers parents +et leur virago de fille, _mon chien, est mort...._ + +"Plus rien a esperer de ce cote. + +"Mais je m'en moque, comme un poisson d'une pomme. + +"Ce qu'il me reste a faire, c'est d'amadouer et d'engluer si bien les +Noel, de me rendre tellement indispensable, que la bille Suzanne, en +depit de son ridicule chagrin, cesse de penser jour et nuit a un mort, +pour s'apercevoir enfin qu'il existe un bon vivant dans son entourage, +pret a fie devouer pour son bonheur. + +"D'ailleurs, dans ce siege en regle que je vais entreprendre, j'aurai un +precieux auxiliaire: Thomas, qui m'est devoue. + +"Quant a la mere, bien que, reconciliee avec l'oncle Jean, je parie +qu'il lui reste, en depit de tout, un vieux levain de rancune qui ne +demanderait qu'a fermenter, si l'on s'y prenait habilement. + +"Reste le petit Louis,--qui n'est plus un enfant, malgre son +qualificatif. + +"Celui-la, j'en ai peur, me donnera du fil a retordre. + +"Il est toujours avec ce moricaud de Wapwi, d'un cote ou de l'autre, +et je le soupconne d'avoir un fort beguin pour ma belle et tyrannique +cousine, Euphemie. + +"Qu'il me succede dans le coeur de la _fille a mon oncle_,--je ne +demande pas mieux.... Mais qu'il ne s'avise pas de se liguer avec elle +pour me jouer quelque mauvais tour,--car ca ne serait pas bien du tout +de la part d'un beau-frere!.... + +"Au reste, nous veillerons, Thomas et moi. + +"Thomas Noel!.... En voila un veritable ami, par exemple, qui n'a pas +peur de mettre les mains a la pate, lorsqu'il s'agit de tirer un copain +du petrin!.... + +"Vive le capitaine Thomas et son lieutenant, Gaspard!" + +S'etant ainsi mis dans un etat de feinte excitation pour chasser de son +esprit la mauvaise impression qu'il remportait de sa visite,--a l'instar +des gens peureux qui chantent, la nuit, quand ils cheminent seuls dans +Te voisinage d'un cimetiere,--maitre Gaspard hatait sa marche vers le +chalet de la famille Noel, sa nouvelle residence. + +A mesure au'il approchait, sa figure subissait une transformation +singuliere. + +De sombre et dure, qui etait son caractere habituel, elle devenait +insensiblement melancolique et.... touchante. + +Ce gaillard la, orne de toutes les passions qui rendent un homme +redoutable au sein des societes organisees, etait devenu un veritable +comedien tout seul, sans etudes, en pleine solitude du Labrador. + +Il etait absolument maitre de ses sens, et il avait la tete froide d'un +chef de bandits. + +A peine entre dans le chalet, ou la famille Noel se trouvait reunie +pour diner il se laissa choir sur une chaise, la tete basse, les bras +ballants. + +--Oh! oh! il parait qu'on t'a mal recu, chez l'oncle Jean.... fit +remarquer Thomas, d'un ton goguenard. + +Gaspard ne repondit qu'en baissant davantage la tete. + +--Serait-ce possible? dit madame Noel, prompte a s'apitoyer. + +--On m'a, chasse, madame! murmura Gaspard, d'une voix sepulcrale. + +--Chasse?.... B'ecria la bonne dame, en joignant les mains. + +--Et maudit!.... ajouta lugubrement le jeune homme. + +Pour le coup, la veuve se trouva debout, les mains levees. + +--Pauvre enfant!.... Mais c'est insense! dit-elle. + +--Madame, vous m'en voyez atterre et malade.... Mais qu'y puis-je faire? + +--Oh! je parlerai a ces bonnes gens.... Il est impossible que cette +famille, qui vous a eleve et ou vous avez grandi comme un fils vous +garde rancune pour un accident ou vous avez vous-meme failli perdre la +vie.... + +--Cela est pourtant, madame. Mais, si vous voulez m'en croire, attendez, +pour une telle demarche, que le temps ait un peu amorti la force du coup +et engourdi leur douleur. A mon avis, toute tentative de rapprochement, +d'ici a quelques jours, ne ferait qu'envenimer nos relations. + +--Soit. Vous avez probablement raison. Quand ils seront plus calmes, +nous n'aurons pas de peine a leur faire comprendre qu'ils ont manque, +non seulement de charite chretienne, mais encore et surtout de justice. +En attendant, mon cher enfant, vous ferez partie de ma famille et vous +partagerez, comme d'habitude, la chambre de Thomas. + +--Madame, j'ai deja eu deux meres,--et une larme de crocodile tomba sur +la joue de Gaspard; vous serez la troisieme. + +Et l'habile comedien salua profondement madame Noel. + +--C'est dit.... Allons, mes enfants, a table! + +Le repas fut pris au milieu d'un silence presque general + +La mere, en depit de ses efforts, semblait preoccupee. + +Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air reveur d'un amoureux +dont le coeur est pris serieusement. + +Suzanne, elle, n'avait consenti a se mettre a table que sur les +instances de sa mere, qui n'aimait pas a la voir passer ses jours seule +dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le glaive +dans la blessure de son coeur. + +Elle ne mangeait guere, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui lui +avait enleve son fiance. Un cercle de bistre entourait sea yeux, qui +semblaient agrandis et ou brillaient parfois des rayons opheliens. + +Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser a un jeune arbre frappe +de la foudre en pleine seve. + +Qu'allait-il arriver?.... + +[Illustration: je te maudis.] + +L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la seve vigoureuse de la jeunesse, +un instant arretee dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions +vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaisses et mollissants?... + + +Voila ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille a la +demarche languissante, au regard atone. + +C'est que le coup dont elle souffrait avait ete aussi rude +qu'inattendu.... + +Songez donc! + +Lorsque quelques heures a peine la separaient du moment ou elle allait +etre unie a l'elu de son coeur, la plus terrible des catastrophes etait +venue aneantir cet espoir, briser ce reve!.... + +Et cela, du jour au lendemain, en pleine fievre de preparatifs +matrimoniaux,... comme un grand coup de foudre dans un ciel clair! + +Pres de trois semaines s'etaient ecoulees depuis la sinistre disparition +de son fiance, et c'est a peine si la pauvre Suzanne parvenait A +realiser sa situation de veuve avant d'avoir ete mariee. + +Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait une +sympathie emue,--Louis surtout, qui adorait sa soeur. + +Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas traverse la baie pour +aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur les +condoleances de la fiancee, trop faible encore pour s'y rendre +elle-meme! + +Bref, Suzanne avait ete tres malade et pouvait etre consideree, apres +deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une convalescente +a sa premiere sortie. + +On s'abstenait donc, en sa presence, de toute allusion au drame de +l'Ilot, et le mot d'ordre etait de n'avoir pas l'air d'etre sous le coup +d'une dea plus fortes emotions qu'eut encore eprouvee la petite colonie. + +La conversation, toutefois, ne pouvait etre bien animee; et, aussitot le +repas termine, chacun se retirait pour vaquer a ses occupations. + +Il en fut ainsi pendant quelques semaines.... + +Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine, en +y etendant sa patine grisatre, amena une detente dans les esprits, une +sorte d'apaisement dans les coeurs.... + +Et c'est dans ces conditions de tranquillite morale relative que la +petite colonie de Kecarpoui entra dans cette periode d'isolement, +absolu, ressemblant un peu a un emprisonnement au milieu des glaces +polaires, et qui s'appelle: _Un hiver au Labrador...._ + + + +XXIV + +SUR UN GLACON FLOTTANT + +Des les premiers jours de novembre, la neige commenca a tomber,--une +neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphere embrumee par le +sempiternel _nordet_, charge de vapeurs d'eau refroidies. + +On remonta les goelettes jusqu'au fond de la baie, ou elles furent +degreees et mises en hivernement definitif. + +Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de peche, les +agrea des barques, tout cela fut soigneusement remise ou encave. + +Puis, satisfait d'avoir pris toutes les precautions voulues, on se +disposa a affronter courageusement l'ennui et l'horreur meme d'un hiver +labradorien. + +Si nous disons: l'horreur, c'est une facon de parler.... + +Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison +hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-la! + +Ces versants de montagnes drapes de neige, que trouent ci et la les +forets saupoudrees de blanc et les rochers rougeatres; ces cascades +coulant sous une carapace de cristal, a travers laquelle miroitent les +eaux ecumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant le +fleuve lui-meme jusqu'a plusieurs arpents du rivage; le silence qui +regne partout, comme si la terre se taisait pour mieux entendre la +grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes, balancant +ces _ice-bergs_ ou demolissant d'un heurt geant quelque chateau de glace +allant au fil de l'eau,--tout cela est bien beau a contempler et ne +manque certainement pas de poesie... + +Mais c'est de la poesie triste, de la beaute empreinte de melancolie. + +Si l'ame s'eleve, le coeur se serre. + +L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature, et +Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent +mieux a sa taille. + +L'annee 1852 se termina par une effroyable tempete de neige, qui sevit +sur la cote. + +On ne la regretta pas. + +Puis les trois mois suivants defilerent lentement, sans grandes +distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante +recolte de gibier a poil. + +Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports les +plus emouvants de la region du golfe: la chasse aux loups-marins. + +Dans les conditions d'isolement ou se trouvaient les deux seules +familles habitant la baie de Kecarpoui, on ne pouvait naturellement, +songer a la grande chasse en goelette, a travers les banquises +flottantes,--comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe. + +Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blindes avec de +forts madriers de bois dur pour resister a la pression des glaces en +mouvement, mais encore un equipage d'une dizaine d'hommes pour la +manoeuvre, la tuerie et le depecage, quand on veut faire la chasse en +grand. + +A Kecarpoui, on dut se contenter d'observer les points extremes de +la baie, et surtout l'Ilot du Large, autour duquel une batture assez +etendue se consolidait tous les hivers. + +Les Labarou, connaissant depuis de longues annees les habitudes locales +de la faune de cette region, savaient fort bien que les loups-marins +avaient fait de la _Sentinelle_ un endroit de _villegiature_ fort +achalande. + +Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles +toujours contribue, pour une bonne part, au bien-etre relatif dont ils +jouissaient. + +On se tenait donc aux aguets, des deux cotes de la baie, lorsqu'un +matin de la premiere quinzaine d'avril, Wapwi annonca avec une certaine +excitation: + +--Loups-Marins! + +--Ou cela? demanda Jean Labarou. + +--Autour de l'Ilot. + +--Beaucoup? + +Pour toute reponse, le petit Abenaki montra ses doigts ouverts, montra +sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de grands gestes +avec ses bras;--ce qui voulait dire qu'il y en avait tant, tant.... que +decidement il ne pouvait en indiquer le nombre. + +Jean Labarou prit aussitot une decision. + +--Faisons nos preparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une heure, +Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu. + +En un clin-d'oeil, tout le monde fut a l'oeuvre. + +Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie, auquel on +repondit bientot, du Chalet. + +Puis, les chiens,--au nombre de six,--etant atteles a une sorte de +traineau particulier a la cote du Labrador, on se mit en marche. + +Euphemie accompagnait l'expedition, naturellement. + +Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chausses de bottes de +loups-marins, armes de fusils a balles et de solides batons de bois dur, +se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, ou les chaloupes avaient +ete descendues depuis plusieurs jours, en prevision de la venue des +phoques annonces. + +Sur l'autre rive, on s'agitait aussi. + +Le signal avait ete compris. + +On y avait repondu tout de suite, et bientot un attelage semblable a +celui des Labarou quittait, au galop de six _chevaux a griffes_, le +chalet de la famille Noel. + +Arrivees aux chaloupes, les deux petites troupes arreterent les +conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en +silence l'etroit bras de mer libre separant la batture de terre de celle +de l'Ilot. + +Los chiens recurent l'ordre de se coucher la ou ils etaient et de ne pas +bouger,--ni japper, surtout. + +Ils promirent tout ce qu'on voulut, a leur facon, et.... tinrent parole. + +De meme que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses freres. On lui +avait vante si souvent les emotions d'une chasse aux loups-marins, +qu'elle n'avait pu resister a la tentation d'y aller au moins une +fois,--ne serait-ce que pour secouer sa melancolie et faire plaisir a +son frere Louis, qui l'avait suppliee de l'accompagner. + +Mais, contrairement a sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni baton, +ni arme a feu,--etant peu familiere avec les "porte cynegetiques et trop +sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal ressemblat-il a +un poisson! + +Les chaloupes ayant donc ete trainees a l'eau, on avancait en silence +vers l'ilot sous le vent,--car les amphibies ont l'oreille fine. + +Arrives a la large batture de glace entourant la _Sentinelle_, +les hommes debarquerent a petit bruit, puis s'avancerent avec des +precautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets +et humant l'air, commencaient a s'agiter. + +Une decharge generale en coucha bientot une demi-douzaine par terre. + +Six coups de feu avaient eclate:--six phoques etaient blesses a mort. + +Aussitot, le baton a la main, tout le monde courut aux autres qui se +precipitaient, dans toutes les directions, vers la mer. + +C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins. + +Chacun trepigne, frappe, saute, court.... + +On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel les +plaintes quasi-humaines des betes assommees, les ordres echanges. + +Puis, de temps en temps, un coup de fusil tire sur quelque vieux +loup-marin ruse, se glissant en tapinois vers la mer. + +C'est une cacophonie a rendre sourd un.... pot a tabac. + +Soudain, au beau milieu de ce tapage incoherent, un cri percant se fit +entendre,--un cri lance par une voix de femme. + +Tout le monde se retourna. + +Euphemie Labarou etait la, avec les hommes. + +Mais Suzanne, debout sur un glacon qui plongeait dans l'eau par un de +ses bords, etait entrainee par le courant. + +Les trepignements des chasseurs avaient fracture la glace, amincie par +un commencement de degel, et la jeune tille, toute entiere au spectacle +de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir +qu'elle s'en allait a la derive, sur un frele glacon a demi-submerge. + +Une voix forte cria aussitot, repondant a l'appel strident de la +naufragee: + +--Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!.... + +Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes, +s'elanca, vif comme un ecureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout +courant et ramena de meme, en sautant d'un glacon a l'autre. + +Cela s'etait fait si vite, qu'on ne s'etonna de cet acte de courageuse +agilite qu'au moment meme ou Suzanne etait deposee dans une des +chaloupes. + +Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces ou Gaspard avait +mit les pieds pour arriver a la jeune tille et revenir a terre, put +juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufragee. + +On etait trop habitue, la-bas, aux peripeties d'une existence +aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne a +l'adresse du heros de ce coup de hardie velocite. + +Les hommes, la respiration encore coupee par l'emotion, dirent +simplement: "Tres bien, Gaspard!" + +Mimie, elle, sentit monter a ses tempes deux jets de sang rapides et +brulants.... + +Quant a Suzanne, disons a sa louange qu'elle eut un elan tout spontane +de reconnaissante admiration.... + +--Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main" merci: |e me +souviendrai! + +Il "e pencha vers elle et, bien bas: + +--Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet episode, si vous voulez, mais +souvenez-vous d'une seule chose... + +--Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux tres doux.... + +--Que je vous aime.... a en mourir acheva le jeune homme, d'une voix qui +n'etait qu'un souffle. + +Suzanne devint fort pale et dissimula son emotion en s'inclinant. + +Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front et elle +dit aussitot A haute voix: + +--Cet ilot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me tarde de +revoir ma mere. + +On se hata de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphemie dans +une des chaloupes et d'aller deposer ces dames sur la banquise de terre +ferme, ou les attelages de chien les transportaient au galop vers leur +demeure respective. + +Quant aux bommes, ils ramasserent et embarquerent leurs loups-marins +morts, que l'on se hata de deposer dans les hangars a depecage, ou ils +devaient etre convertis en huile et en peaux, destinees a la vente. + +Cet episode de chasse devait amener de grands changements dans les +relations, et meme les sentiments, de quelques-uns de nos personnages. +Thomas,--qui avait du nez,--le pressentit bien. + +Aussi put-il dire a son complice, des qu'il se trouva seul avec lui,--a +l'heure du coucher: + +--Mon vieux, le diable est decidement pour toi.... Cette petite course +d'agrement sur des glacons en derive, avec une femme dans les bras, t'a +remis a flot.... Tu seras le mari de Suzanne! + +--Oui.... murmura Gaspard, un sourire equivoque aux levres, c'etait +assez reussi, le coup du glacon!.... Mais, en serons-nous plus avances +si....? + +--Eh bien, acheve! + +--...Si l'autre revient?.... + +--Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux sont +betas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas de la ou +il est. + +--Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant a lui-meme. + +--Qui?.... Moi, tout le monde,--et toi aussi, parbleu!.... Allons, mon +vieux, fais un bon somme et reve que le missionnaire est a l'autel, +eleve pour la circonstance au milieu du feuillage, et que Thomas Noel y +conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es.... Ca te refera de +bon sang. + +--Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir. + +--Bonne nuit. + +--Et les deux comperes s'endormirent, heureux comme de braves garcons +qui ont fait une bonne journee. + + + +XXV + +QUAND ON REVIENT DE CONDATCHY.... + +Thomas Noel venait de dire a son complice Gaspard, en parlant d'Arthur +Labarou: "On ne revient pas de la ou il est!" + +Eh! bien, n'en deplaise a ce froid organisateur de noyade, on en revient +de l'endroit ou etait alors le jeune pecheur, puisque nous le retrouvons +plein de vie, second officier d'un bon navire de douze cents tonneaux de +jauge et, de plus, porteur d'un joli sac de.... perles. + +Ceci demande explication, nous le savons bien.... + +Aussi, n'entendons-nous pas nous contenter d'une froide affirmation et +allons-nous raconter brievement l'odyssee de notre heros, depuis cette +nuit sinistre ou nous l'avons laisse sur un ilot perdu, a la veille +d'etre submerge par la maree montante, et criant en vain a eon +compagnon, qui l'abandonnait: + +--Gaspard, mon frere!.... + +Quelles heures terribles!.... Quelles angoisses mortelles!! + +De telles impressions ne se racontent pas. + +La bise hurlait, sifflait, rugissait, enlevant de la crete des lames une +poussiere liquide qui la rendait encore plus puissante.... + +Les vagues, heurtees en tous sens, avaient des clameurs de colere, comme +si elles eussent ete animees, au lieu de n'avoir que la force brutale +des grandes masses desequilibrees.... + +Et le flot, pousse par le flot, montait toujours, emplissant la crique, +couvrant les pointes, submergeant les contreforts, escaladant les pics. + +Arthur aussi montait, precedant cette maree envahissante qui gonflait le +fleuve comme un immense levain en fermentation. + +Il vint un temps ou, debout sur le pic le plus eleve de l'ilot,--comme +un de ces antiques monuments de la vieille Egypte, envahi par cet autre +flot dos deserts africains: la mer de sable!--le naufrage n'eut plus +autour de lui que les vagues en fureur, sonores comme des cloches, +souples comme des tigresses, lui livrant un dernier assaut "vant de le +rouler dans leurs vertex et de l'ensevelir dans leurs replis. + +C'est alors que, jetant un dernier regard vers le fond de la baie, ou +reposait en ce moment tout ce qu'il aimait en ce monde:--ses parents +et sa fiancee,--le pauvre garcon lanca a travers la nuit cette clameur +d'agonie, ce cri d'adieu, qui fut entendu du petit sauvage arrivant a la +rescousse. + +Ce qui suivit paraissait, dans le souvenir d'Arthur, comme un grand +eclair, suivi d'une nuit profonde. + +Une voix d'enfant, bien connue,--celle de Wapwi,--avait crie ".... Petit +pere!...." + +Puis une masse sombre, se balancant au sommet d'une vague enorme, avait +semble s'abattre sur le naufrage qui, d'instinct, avait etendu les bras +vers cette "chose" entrevue, s'y etait cramponne, hisse, jouant des +coudes et des genoux, jusqu'a ce qu'il se sentit enfin emporte dans une +embarcation, venue a lui miraculeusement, et tourbillonnant sous la +poussee des lames affoles.... + +Et puis, quoi encore?... + +Rien.... pendant dea heures, si ce n'est le balancement de l'esquif +qui le portait, l'ecuma des vagues l'inondant, la brise sifflant +toujours.... + +Pendant combien de temps dura cette demi-inconscience, cet affaissement +de l'ame et du corps, cette insouciance absolue de ce qui se passait +dans le monde physique?.... + + +[Illustration: Gaspard d'elanca vers la jeune fille qu'il prit dans ses +bras.] + +Des heures entieres, sans doute, puisque, eveille soudain par des cris +d'appel, Arthur Labarou constata, en ouvrant les yeux, que le jour +naissait. + +Mais d'ou venaient les cris?... + +D'un navire a l'ancre, sous l'etrave duquel le chaland du naufrage +allait s'engager. + +Des matelots, en train de virer au cabestan, avaient apercu la petite +embarcation en detresse et helaient l'homme, endormi ou mort, qui se +trouvait couche dedans. + +Comme cet homme, tout en no repondant pas, semblait, tout de meme avoir +un reste de vie, un des _mathurins_, s'accrochant aux sous-barbes du +beaupre, guetta le chaland au passage et s'y laissa choir. + +Un grelin lui fut jete par ses camarades, et, une minute plus tard, le +naufrage, attache solidement sous les bras, etait hisse a bord. + +D'ou venait-il? + +On ne s'en inquieta pas. + +C'etait une victime de la mer, et la grande fraternite des marins n'a +pas besoin des formalites d'une enquete pour secourir un camarade. + +Le capitaine,--un jeune homme d'une trentaine d'annees, au plus,--fit +transporter l'inconnu dans sa propre cabine, ou un cadre se trouvait +libre, et se chargea lui-meme des premiere soins a donner. + +Apres quoi, appele a ses devoirs de commandant, il se fit remplacer par +un homme de confiance. + +Pendant trois jours, le naufrage fut en proie a une fievre ardente, +marmottant des phrases incoherentes, poussant des cris de detresse, +appelant au secours, d'une voix navree.... + +Puis le sang se tiedit, les nerfs s'apaiserent, le sommeil vint.... + +Il etait sauve! + +--Ou suis-je? demanda-t-il au capitaine, un beau matin. + +--Sur l'atlantique, fut la reponse. + +--Et nous allons!... + +--Dans les Indes, a Ceylan. + +Arthur se recueillit un instant pour rappeler ses souvenirs. + +Mais, en depit de tous ses efforts, sa memoire ne lui disait rien, apres +le cri entendu au sein de la tempete, sur l'ilot submerge,--ce cri +d'enfant appelant: "Petit pere!" + +--Wapwi! pensait-il.... C'etait Wapwi!.... Et c'est le chaland qu'il +montait qui m'a recueilli.... Mais lui, le cher petit, qu'est-il +devenu?.... noye, sans doute.... Pauvre enfant! + +Et Arthur sentait des larmes courir dans sus yeux, a cette triste +pensee. + +--Capitaine, dit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le +pensez, et, puisque la Providence a voulu que je fusse sauve par un +compatriote,... car vous etes Francais, n'est-ce pas? + +--Canadien-francais, de Quebec, repondit le capitaine. + +--C'est tout comme.... Eh bien, je ne veux rien vous cacher; je ne suis +pas un naufrage, capitaine! + +--Alors?.... fit le marin, etonne. + +--Je suis la victime du plus lache attentat qui se puisse imaginer... +J'ai ete abandonne sur un ilot perdu, a maree basse, avec en perspective +d'une lente agonie et d'une mort inevitable, quand la mer viendrait a +couvrir mon rocher, au montant. + +--C'est horrible, cela! interrompit le Canadien, s'approchant du +naufrage avec un redoublement d'interet. + +--Laissez-moi vous raconter cette histoire, qui ressemble a un conte des +_Mille et Une Nuits_. + +Le capitaine fit un geste d'assentiment. + +--Allez, mon jeune ami, dit-il en bourrant sa pipe. J'ai aujourd'hui, +grace au bon vent, plus de loisirs a vous consacrer, que d'habitude. + +Alors Arthur fit le recit court, mais tres mouvemente, de ce qui avait +precede et amene, suivant lui, l'affaire de l'Ilot. + +Puis il conclut, en disant: + +--Que pensez-vous, capitaine, d'un parent capable d'une pareille +infamie? + +--Je pense que ce gaillard-la finira par etre pendu a la maitresse +vergue du premier navire sur lequel il mettra le pied,--quand ce serait +le mien.... + +En attendant, jeune homme, suivez-moi ou j'irai, et soyez certain qu'en +juin prochain,--avant la visite du missionnaire qui pourrait bien, sans +cela, marier votre cher cousin a votre fiancee,--je vous, aurai ramene a +Kecarpoui, ou vous reglerez vos comptes avec cet aimable assassin. + +--Ah! capitaine, puissiez-vous dire vrai!.... Si, au commencement du +mois de juin de l'annee 1863, je pouvais apparaitre dans ca petit coin +du Labrador, ou l'on me croit, sans doute, au fond de l'eau, quel +reglement de comptes, comme vous dites, capitaine! + +--Nous y serons, mon jeune ami, Dieu aidant.... Le capitaine Pouliot, de +Quebec, connait son navire, _l'Albatros_. D'ailleurs, j'ai promis a mon +armateur, M. Ross, que je serais de nouveau en rade de Quebec avant la +fin du mois de juin. Et, ce que je promets, vous saurez, a moins que le +diable ne s'en mele.... + +--Vous le tenez?.... Eh bien, tant mieux, et puissent les vents et la +mer nous etre favorables! + +--Amen! fit le capitaine. + +Sur quoi, les deux amis monterent sur le pont, ou le capitaine constata +que tout allait bien, sous l'oeil de Dieu. + +Mais resumons.... + +Le voyage, par le cap de Bonne-Esperance et l'Ocean-indien dura trois +mois et demi. + +Los vents avaient ete maniables et la mer, clemente. + +On avait passe la ligne deux fois, lorsque, dans les premiers jours de +janvier, on arriva en vue de la grande ile de Ceylan. + +Une partie du chargement y fut debarquee; puis on continua jusqu'a +Madras, pour livrer ce qui restait. + +Vers la fin de janvier 1853, commenca le voyage de retour, en longeant +la cote de Coromandel, pour s'engager dans le detroit de Manaar. + +Mais, contrarie par une tres grosse brise de ouest-sud-ouest, +_l'Albatros_ dut chercher refuge dans la baie de Condatchy, qui echancre +le littoral ouest de l'Ile de Ceylan. + +On fut la deux jours a l'ancre, un calme plat ayant succede a la +bourrasque qui avait fait rage. + +Une multitude d'embarcations de toutes formes y faisaient la peche des +perles. + +Pour tuer le temps, le capitaine proposa a son lieutenant, +Labarou,--promu a ce grade apres la mort accidentelle du titulaire, +arrivee a Madras.--de tenter la fortune. + +Celui-ci, plongeur emerite et pouvant rester pres d'une minute sous +l'eau, y consentit. + +Le reste de l'equipage voulut en faire autant.... + +Quelle idee lumineuse, et a quoi tient la fortune! + +En moins d'une demi-journee, chaque plongeur, descendu au fond de l'eau, +au moyen d'une corde ayant une grosse pierre attachee a son extremite, +avait recueilli, a la barbe des requins, de pleins sacs d'huitres, que +l'on s'empressa d'ouvrir et dont plusieurs contenaient des perles, que +l'on ferait examiner par les marchands du Cap, en passant. + +Enfin, un bon vent d'est ayant succede au calme, on leva l'ancre et.... +en route pour l'Europe: + +Le mois de fevrier commencait, et l'on n'eut pas trop des vingt-huit +jours qu'il renferme pour atteindre la cote africaine. + +Le 8 mars, _l'Albatros_ mouillait en rade de la ville du Cap. + +Des le lendemain, chacun s'empressa, d'aller trafiquer de ses perle" +avec les joailliers de la Cite aux diamants.... + +Et, chose etonnante, il se trouva que tous les pecheurs de _l'Albatros_ +avaient en mains des perles d'une grande valeur. + +Par un hasard providentiel, le navire canadien avait jete l'ancre, dans +la baie de Condatchy, sur un des bancs les plus riches, en huitres +perlieres, de la region. + +Quelle aubaine pour ces braves gens, plus accoutumes aux gros sous de +cuivre qu'aux belles guinees jaunes et aux scintillants souverains d'or +qu'on leur donna en echange des perles de Condatchy! + +Bref, quand _l'Albatros_ quitta le Cap de Bonne-Esperance, le 12 mars +1853, tout le monde a son bord etait riche, depuis le capitaine jusqu'au +dernier des _Mathurins sales!_ + +Le voyage de retour se fit sans encombre, et le 8 juin, par une belle +matinee ensoleillee, _l'Albatros_ jetait l'ancre dans la rade de +Saint-Jean de Terreneuve, ou le lieutenant Labarou se separa de son +capitaine, non sans regret. + +Mais il avait, arrete en son esprit, un programme a remplir, et il +desirait avoir les mains libres pour arriver a son but. + +En effet, son intention etait d'acheter, pour son propre compte, une +bonne et, solide goelette, avec laquelle il ferait, a Kecarpoui, une +entree.... dont on garderait le souvenir, sur la cote du Labrador. + +Deux jours lui suffirent pour trouver un joli schooner a sa convenance; +et le 10 juin, ayant recrute un equipage de trois hommes,--deux +Canadiens et un Francais,--il levait l'ancre pour gagner le detroit de +Belle-Ile, par ou le capitaine Arthur Labarou volait rentrer chez lui. + +La goelette portait un nom significatif.... + +Elle s'appelait: _Le Revenant_! + + + +XXVI + +LE REVENANT + +Nous sommes au 25 juin de l'annee 1853. + +Des huit heures du matin, la baie de Kecarpoui presente un spectacle +inaccoutume. + +Pres de la rive orientale, en face du Chalet de la famille Noel, deux +goelettes sont a l'ancre: l'une pavoisee et toute luisante de peinture +fraiche.... + +C'est le _Marsouin_. + +A une couple d'arpents plus au large,--mais sur une meme ligne, un +second vaisseau est aussi au mouillage, presentant l'etrave au courant, +qui rentre.... + +C'est la fameuse goelette qui fait, deux fois l'an, la visite des +etablissements de peche dissemines sur la cote du Labrador, achete le +poisson, fournit les provisions et transporte d'un point a un autre le +missionnaire catholique. + +Enfin, dans l'ouverture de la baie, une troisieme goelette, veritable +bijou d'architecture navale, arrive, toutes voiles hautes, Puis, +diminuant de toile a mesure qu'elle avance, finit par aller jeter +l'ancre au beau milieu du courant, droit en face de l'humble demeure des +Labarou. + +Sur le tableau d'arriere de celle-ci se lit un nom fatidique: _Le +Revenant_. + +Pendant que l'equipage s'occupe a serrer les voiles et aux soins +multiples du mouillage, le capitaine se laisse glisser dans la chaloupe +du bord, suivi d'un enfant d'une quinzaine d'annees, dont la figure tres +basanee rayonne comme un soleil.... + +C'est Arthur Labarou. suivi de son fidele Wapwi,--lequel, pressentant +l'arrivee de son maitre, a trouve le moyen de rallier la goelette, a +l'est du la baie, dans son canot. + +Mais deja, de l'humble maisonnette, surgissant tour a tour, un +vieillard, encore vert quoique courbe, une femme a cheveux blancs et une +belle jeune fille, toute pale d'une emotion extraordinaire.... + +Arrives a une couple d'arpents l'un de l'autre, les deux groupes +s'observent avec un trouble grandissant.... + +La vieille femme a cheveux blancs s'arrete et se prend a trembler de +tous ses membres... + +Le vieillard leve les bras vers le ciel.... + +Mais la jeune fille, elle, s'elance vers le nouvel arrivant et l'etreint +rapidement: + +--Mon frere! + +Arthur rend l'etreinte, sans repondre. + +La mere est la.... + +C'est pour elle la premiere parole. + +Il court, la prend dans ses bras, baise ses cheveux blancs et se glisse +a ses genoux, en disant que ce mot qui dit tout: + +--O mere! + +Le pere, a son tour, presse son fila sur sa poitrine.... + +Puis on entre a la maison.... + +La porte se ferme.... + +Une scene, qui ne se decrit pas, a lieu entre les divers personnages de +cette famille, hier encore abimee dans le desespoir. + +La joie a sa pudeur. + +Tirons le rideau sur ces epanchements sacres.... + +Un quart-d'heure s'ecoula. + +Puis la porte se rouvrit, pour livrer passage au capitaine du +_Revenant_, qui semblait au comble de l'anxiete et disait rapidement a +sa soeur: + +--Ainsi, tu es sure que Suzanne m'est restee fidele et qu'on lui force +la main?.... + +--Absolument sure, mon frere.... Ah! pauvre fille, comme elle a pleure +et quel serment imprudent elle a fait la, par une reconnaissance +exageree pour un sauvetage _arrange_ d'avance entre Thomas et Gaspard, +je le jurerais. + +--Oui, elle a ete bien imprudente de s'engager par serment a epouser +un miserable, dans un temps donne.... Mais aussi, petite soeur, quelle +inspiration du ciel d'avoir ajoute formellement, comme tu dis: "Si +toutefois mon premier fiance ne vient pas reclamer ses droite!" + +--Restriction qui n'a cause nul souci a ce coquin de Gaspard! fit +remarquer Mimie.... Il etait si sur d'avoir reussi dans son crime! + +--Dieu aveugle les criminels qu'il veut punir! dit gravement le jeune +capitaine du _Revenant_.... Nous arriverons a temps pour sauver cette +pauvre Suzanne. + +Ces propos s'echangeaient rapidement, tout en embarquant dans la +chaloupe et ramant vers la goelette. + +On prit la, un renfort de deux solides matelots, et la chaloupe partit +comme une fleche dans la direction du Chalet. + +A peine eut-elle touche terre, qu'Arthur sauta sur la berge... + +Comme il franchissait le rideau de saules qui borde la rive en cet +endroit, un cri de desespoir faillit jaillir de sa gorge.... + +En face d'un autel, tout enguirlande de feuillage, erige a cote du +Chalet, Gaspard et Suzanne, a genoux l'un pres de l'autre, ecoutaient un +pretre debout en face d'eux, un livre a la main. + +--Gaspard Labarou, disait gravement le ministre du culte, prenez-vous +Suzanne Noel pour votre legitime epouse? + +--Oui! articula Gaspard, d'une voix nerveuse. + +Le capitaine du _Revenant_ arrivait derriere eux, comme le pretre posait +la meme question a la jeune femme agenouillee: + +--Suzanne Noel, prenez-vous Gaspard Labarou pour votre legitime epoux? + +Un frisson parut courir sur les epaules de la pauvre fille.... + +Elle hesita.... + +Puis, dans un mouvement de desespoir inconcevable, levant les yeux au +ciel comme pour y demander un secours inespere, elle se retourna une +derniere fois vers la baie, dans un volte-face rapide, et rencontra les +yeux d'Arthur, qui semblait guetter ce moment. + +Alors, secouee de la tete aux pieds par une commotion electrique, elle +courut vers son premier fiance, criant par trois fois: + +--Non! non! non! + +Tout le monde avait suivi des yeux la jeune fiancee,--si pres de +s'appeler la jeune epousee,--et ce tut une exclamation de stupeur quand +on la vit dans les bras de celui qu'on croyait mort,--d'Arthur Labarou, +surgi brusquement des saules bordant la rive. + +Gaspard, tremblant, livide, les yeux agrandis par une epouvante sans +nom, paraissait cloue au sol. + +Thomas, qui lui servait de chaperon a l'autel, dut le rappeler a ses +sens.... + +Il perdait rarement la tete, lui, l'excellent garcon. + +--Mon vieux, dit-il.... _ton chien est mort!_.... Filons!.... C'est le +bon temps. + +Et, passant son bras sous celui de son complice, il l'entraina +rapidement vers la rive, ou la chaloupe du _Marsouin_, toute pavoisee et +montee par deux matelots en grande tenue, attendait les maries. + +Bien que les oreilles lui tintassent de mille rumeurs imaginaires, +Gaspard, eu passant pres d'un groupe forme d'une jeune fille et d'un +enfant, entendit toutefois une voix de femme qui lui disait avec un +mepris ecrasant: "Cain!" + +L'enfant, lui, ota gravement son chapeau, et salua jusqu'a terre. + +C'etait Wapwi, qui se vengeait a sa facon. + +Mais tout cela ne prit que le temps de le dire.... + +Thomas commanda aux matelots, apres avoir fait entrer Gaspard dans +l'embarcation et s'y etre installe lui-meme: + +--A la goelette!.... et plus vite que ca! + +Bien que fortement intrigues de ne pas voir la mariee accompagner son +nouvel epoux,--ainsi que la chose avait ete arrangee,--les mathurins +pousserent au large et se prirent a ramer en cadence, sans faire aucune +observation. + +Une demi-heure plus tard, le _Marsouin_, toutes voiles hautes et +pavillons au vent, sortait de la baie, contournait la _Sentinelle_ et +disparaissait dans les brumes irisees du golfe.... + +Gaspard Labarou, debout pres de la lisse de l'arriere, tendant son poing +ferme vers le fond de ia baie, disait: + +--J'ai perdu la partie, cette fois.... Mais..., _je reviendrai_! + + * + * * + +Des le lendemain, un double mariage etait celebre par le missionnaire, +avant son depart: + +Celui du capitaine Arthur Labarou et de Suzanne Noel.... + +Lea autres conjoints s'appelaient: + +Louis Noel et Euphemie Labarou. + +Et, a la fin de ce jour-la, quand les ombres de la nuit s'etendirent sur +la cote du Labrador, il y eut un endroit de ce littoral solitaire ou le +Bonheur, ce fuyard infatigable, dut faire une halte! + + + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR *** + +***** This file should be named 14030.txt or 14030.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/0/3/14030/ + +Produced by Renald Levesque, from files made available by La +bibliotheque Nationale du Quebec + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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