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+The Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un drame au Labrador
+
+Author: Eugene Dick
+
+Release Date: November 12, 2004 [EBook #14030]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque, from files made available by La
+bibliothèque Nationale du Québec
+
+
+
+
+
+[Illustration 001.png]
+
+UN DRAME AU LABRADOR
+
+PAR
+
+Le Docteur EUGENE DICK.
+
+_(Illustrations de Edmond-J. Massicotte)._
+
+
+
+I
+
+LES FUGITIFS
+
+Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'années,--en face du _Grand
+Mécatina_, sur la côte du Labrador,--vivait une pauvre famille de
+pêcheurs, composée du père, de la mère, de deux enfants (un garçon et
+une fille), et du cousin de ces derniers.
+
+Le chef de la famille s'appelait Labarou; le fils, Arthur, et le cousin,
+Gaspard.
+
+Quant aux deux femmes, l'une répondait au nom de mère Hélène et l'autre
+au sobriquet de: Mimie.
+
+Tout ce petit inonde vivait en parfaite intelligence, se contentait de
+peu et n'avait pas la moindre idée que l'on fût plus heureux ailleurs
+que sur cette lisière de côte désolée qu'il habitait.
+
+Pour peu que la pêche allât bien, que la tempête ne vînt pas démolir la
+barque ou abîmer les filets et que le hareng, la morue et le maquereau
+fissent leur migration au temps voulu, on n'en demandait pas davantage.
+
+L'automne et le printemps, une goélette de cabotage parcourait cette
+partie de la côte, approvisionnant les pêcheurs échelonnés ça et là,
+achetait leur poisson et les quittait pour ne revenir qu'à la nouvelle
+saison navigable.
+
+Quelquefois cette goélette avait à son bord un missionnaire, chargé des
+intérêts spirituels de cette, vaste étendue de pays.
+
+Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait tout
+le commerce qu'avait avec le reste de l'humanité la petite, colonie de
+_Kécarpoui_.
+
+Car c'était sur la rive droite de la rivière Kécarpoui, à son embouchure
+même dans le fond de la baie du même nom, que la famille Labarou avait
+assis son établissement.
+
+Cela remontait à 1840.
+
+Un soir de cette année-là, en juillet, une barque de pêche lourdement
+chargée abordait sur cette plage.
+
+Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possédaient: articles de
+ménage, provisions et agrès.
+
+Le père,--un Français des îles Miquelon,--fuyait la justice de la
+colonie lancée à ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis dans
+une de ces rixes si fréquentes entre pêcheurs et matelots, lorsqu'ils
+arrosent trop largement le plaisir qu'ils éprouvent de se retrouver sur
+le _plancher des vaches_.
+
+Il s'était dit avec raison que le diable lui-même n'oserait pas l'aller
+chercher au fond de ces fiords bizarrement découpés qui dentellent le
+littoral du Labrador.
+
+Le fait est que les hasards de sa fuite précipitée avaient
+merveilleusement servi Labarou.
+
+Rien de plus étrange d'aspect, de plus sauvage à l'oeil que l'estuaire
+de cette baie de Kécarpoui, à l'endroit où la rivière vient y mêler ses
+eaux; rien de plus caché à tous les regards que cette plage sablonneuse
+où la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de heurter de son
+étrave une terre indépendante de la justice française!
+
+Les lames du large, longues et presque nivelées par une course de
+plusieurs milles en eau relativement calme, viennent mourir avec une
+régularité monotone sur un rivage de sable fin, dessiné en un vaste
+hémicycle qui enserre cette grosse patte du Saint-Laurent allongée sur
+le torse du Canada.
+
+Mais, au-delà de cette lisière de sable, d'un gris-jaunâtre très doux
+à l'oeil, quel chaos!... quel entassement monstrueux de collines
+pierreuses, de blocs erratiques à équilibre douteux, de falaises à pic
+encaissant l'étroite et profonde rivière qui a fini par creuser son
+lit,--Dieu sait au prix de quelle suite de siècles!--au milieu de cette
+cristallisation tourmentée!....
+
+Ça et là, des mousses, des lichens, de petits sapins même. épais et
+trapus, s'élancent des fentes qui lézardent ou séparent les diverses
+assises de ce couloir de Titans, au fond duquel la Kécarpoui chemine,
+tapageuse et profonde, vers la mer.
+
+Le thalweg de cette vallée est indiqué par la ligne sinueuse des
+conifères en bordure sur ses crêtes, jusqu'à un pâté de montagnes très
+élevées qui masque l'horizon du nord.
+
+A droite et à gauche, le sol, moins tourmenté, offre ci et là des
+bouquets de sapins ou d'épinettes, qui semblent des îlots surélevés au
+sein d'une mer de bruyères, d'où émergent de nombreux rochers couverts
+de mousse et de squelettes d'arbres foudroyés, où le feu du ciel a
+laissé sa patine noirâtre....
+
+En somme, s'il plaît à l'imagination, le paya semble aride et tout à
+fait impropre à l'agriculture.
+
+Pourtant, Labarou embrassa d'un oeil satisfait ce paysage d'une horreur
+saisissante....
+
+Bon homme au fond, mais d'humeur taciturne,--surtout depuis cette fatale
+rixe où il avait tué un camarade,--le pêcheur miquelonnais ne tarda pas
+à s'éprendre de cette nature bouleversée, si Lien en harmonie avec sa
+propre conscience.
+
+La situation exceptionnelle aussi de cette jolie baie, en pleine région
+de pêche, le décida....
+
+[Illustration: La baie de Kécarpoui, où réside la famille Labarou.]
+
+Il résolut de s'y fixer.
+
+L'installation ne fut ni longue, ni difficile.
+
+Des sapins et des épinettes, de médiocre futaie sur toute cette partie
+du littoral, furent abattus, grossièrement équarris et superposés pour
+former les quatre pans du futur logis. Toutes ces pièces de bois, liées
+à queue d'aronde aux quatre angles, formèrent un carré très solide, que
+l'on surmonta d'un toit en accent circonflexe, recouvert de planches
+confectionnées à la diable....
+
+Et la maison était construite.
+
+On s'en rapporta aux jours de chômage à venir pour améliorer petit à
+petit cette installation faite à la hâte et y ajouter les hangars et
+autres annexes indispensables.
+
+L'essentiel, pour le moment, c'était de s'organiser pour la pêche.
+
+Les agrès furent inspectés et réparés; la barque radoubée et goudronnée
+de l'étrave à l'étambot; les voiles remises en état....
+
+Bref, quinze jours après leur abordage, les Labarou se retrouvaient chez
+eux et reprenaient leur train de vie ordinaire.
+
+Cela devait durer douze années entières, pendant lesquelles un incident
+digne d'être rapporté vint rompre la monotonie de cette existence
+patriarcale.
+
+
+
+II
+
+AVENTURE DE CHASSE
+
+En juillet 1850,--c'est-à-dire dans la dixième année de leur séjour
+à Kécarpoui,--les jeunes cousins Labarou firent une assez longue
+expédition en mer.
+
+Âgés tous deux alors d'un peu plus de vingt ans, très développés
+physiquement et hardis marins, ils ne craignaient guère de s'aventurer
+en plein golfe, dans la barque à demi pontée qu'ils s'étaient construite
+eux-mêmes, sous la direction du vieux Labarou.
+
+Cette fois là,--soit hasard de la brise, soit curiosité
+d'adolescents,--ils avaient poussé une pointe jusque près de la côte
+ouest de Terre-Neuve, malgré les recommandations paternelles; et, joyeux
+comme des galopins qui ont fait l'école buissonnière, ils revenaient
+à pleines voiles vers la baie de Kécarpoui, lorsqu'on remontant le
+littoral, qu'ils serraient d'assez près, un spectacle fort attrayant
+pour des yeux de chasseurs leur fit aussitôt oublier qu'ils étaient
+pressés....
+
+Deux caribous,--arrêtés au bord de la mer, où ils étaient venus boire
+sans doute,--se tenaient côte à côte, les pieds dans l'eau et la mine
+inquiète, regardant cette embarcation voilée qui se mouvait sans bruit,
+à quelque distance du rivage.
+
+La tentation était vraiment trop forte!....
+
+Un coup de barre, et la barque se dirigea vers le rivage, qu'elle
+laboura de son étrave et où elle s'immobilisa.
+
+Les deux jeunes gens, le fusil à la main, étaient déjà partis en chasse.
+
+Mais les gentilles bêtes,--revenues de leur premier mouvement de
+surprise et ramenées d'instinct au sentiment de la prudence,--
+pirouettèrent sur leurs pieds et disparurent sous bois, gagnant la côte
+voisine.
+
+Les chasseurs s'élancèrent sur leurs traces et eurent bientôt fait
+d'escalader la côte boisée qui leur masquait l'horizon du nord.
+
+Arrivés sur la crête, ils s'arrêtèrent un moment pour reprendre haleine
+et s'orienter.
+
+Devant eux s'étendait une large savane, tapissée de bruyères longues et
+maigres, émergeant d'une herbe jaunie, haute et clairsemée. Ça et là,
+des rochers du formes diverses accidentaient cet espace découvert, que
+_Jupiter tonnant_ avait dû défricher lui-même S'il fallait en juger par
+les souches à demi calcinées qui dressaient partout leurs squelettes
+noircis.
+
+Au-delà de cette savane, au pied de la chaîne de montagnes qui fermait
+l'horizon du nord, Se voyait une lisière de forêt épargnée par
+l'incendie.
+
+C'est vers ce bois que se dirigeaient les caribous, quand nos chasseurs
+les revirent du haut de la côte.
+
+La délibération ne fut pas longue.
+
+Nos jeunes Nemrods résolurent de continuer la poursuite.
+
+Mais ce fut bien inutilement qu'ils s'essoufflèrent à courir au milieu
+de cette savane pleine de trous et de bosses, car les caribous prirent
+un galop allongé, qui les porta en quelques minutes au pied des
+contreforts boisés de la chaîne de montagnes, où ils disparurent....
+
+Haletants et penauds, les deux cousins s'arrêtèrent enfin sur une
+éminence rocheuse, d'où ils pouvaient embrasser toute la savane, et même
+l'immense golfe, dont la nappe bleuâtre, échancrée par les dentelures
+de la côte, s'étendait devant leurs yeux jusqu'au littoral ouest de
+Terre-Neuve.
+
+Quel panorama!
+
+A droite, le bras oriental de la baie de Kécarpoui s'avançait dans
+la mer, à demi replié, comme s'il eût voulu retenir les flots qui la
+baignaient. L'ouverture de la baie, elle-même, était visible jusqu'à
+son milieu, mais, à part ce petit triangle d'azur miroitant au sein des
+masses sombres qui l'enserraient, ce n'étaient, jusqu'à perte de vue,
+que le chaos mouvementé de la côte labradorienne s'abaissant avec
+gradation vers le golfe, dont la surface scintillante se confondait avec
+l'horizon, dans les lointains du couchant.
+
+Tout homme, en présence d'un pareil spectacle, est poëte d'instinct;
+et les jeunes Labarou, sans connaître un traître mot des règles de
+la poésie, ne purent s'empêcher de faire entendre des exclamations
+admiratives:
+
+--La belle vue qu'on a d'ici! s'écria Arthur.
+
+--Hum! grommela Gaspard: c'est rudement chiffonné!
+
+--Vois donc.... notre fameuse baie Kécarpoui, ce qu'elle est devenue; à
+peine grande comme le foc de la barque!
+
+--Nous en sommes loin!... répliqua Gaspard, que cette réflexion de son
+cousin arracha aussitôt à sa contemplation. Au fait, ajouta-t-il, il est
+temps de regagner la mer. Filons.
+
+--C'est vrai... Ces diables de caribous vont nous faire perdra une
+marée, et nous ne serons pas chez nous avant ce soir.
+
+--A la côte, et courons!
+
+Et Gaspard, prenant les devants, s'engagea aussitôt sur la pente du
+monticule qui leur avait servi d'observation, dévalant comme un cerf qui
+aurait eu toute une meute sur les jarrets.
+
+Arthur ne fut pas lent à le suivre; et tous deux, prenant la savane en
+diagonale pour «piquer au plus court», firent ainsi un bon demi-mille,
+ne s'arrêtant qu'au pied d'une colline peu élevée, qui leur barrait la
+route.
+
+Là, ils firent halte un moment pour souffler, puis reprirent aussitôt
+leur marche en avant.
+
+Arrivés sur le dos de cette intumescence, absolument dépourvue de
+végétation, ils s'orientèrent un instant et allaient redescendre le
+versant opposé, lorsqu'un coup de fusil, tiré de fort près, les cloua
+net sur place.
+
+
+[Illustration: Puis l'ours bondit sur le sauvage et l'écrasa.]
+
+Avant même d'avoir eu l'opportunité d'échanger une parole, ils
+entendirent un hurlement de douleur et virent, à une couple d'arpents en
+face d'eux, un ours blessé qui traversait la savane, par bonds inégaux,
+et qui finit par se laisser choir au pied d'une souche, où il demeura
+immobile.
+
+D'où portait co coup de fusil?....
+
+Qui avait tiré?....
+
+Les Labarou eurent à peine le temps de se poser ces questions, qu'elles
+étaient résolues.
+
+Un enfant d'une douzaine d'années environ,--un pâtit sauvage, à en juger
+par son costume et son teint basané,--surgit des broussailles, parut
+examiner les traces sanglantes laissées par l'animal blessé, puis
+retournant aussitôt sur ses paa, il se prit à crier:
+
+--Vite, père, y a du sang tout plein!
+
+Un homme grand, sec, la figure osseuse et brune, parut aussitôt, tenant
+en main un fusil qui fumait encore.
+
+Il échangea quelques paroles avec son fila et s'approcha avec précaution
+jusqu'à quelques pieds de l'endroit où, gisait l'ours.
+
+Ayant aperçu ce dernier, il s'arrêta et fit mine de recharger son
+arme. Mais, voyant la bête immobile sur le flanc, il remit en place
+la baguette, à demi tirée, du fusil qu'il tenait do la main gauche et
+s'avança, tout courbé, vers l'animal, en apparence mort.
+
+A deux pas de sa victime, le sauvage s'arrêta de nouveau et se mit
+en frais do fourrer le canon de son arme sous le cadavre, pour le
+retourner, sans doute, et voir la blessure par où la vie c'était
+échappée.
+
+Mais il arriva alors quelque chose de bien inattendu et de bien
+terrible....
+
+D'un coup de patte, l'ours fit voler le fusil au loin; puis bondissant
+sur le sauvage abasourdi, il l'écrasa sous sa masse pesante, lui
+labourant en même temps la poitrine, de ses longues griffes.
+
+Pendant quelques secondes, l'homme et la bête s'agitèrent....
+
+Puis l'homme demeura immobile....
+
+Il était mort!
+
+La scène avait déroulé ses péripéties si vite, que ni l'enfant, muet et
+terrifié, ni les deux cousins, frappés de stupeur, n'avaient eu lo temps
+d'intervenir.
+
+Ce fut le petit sauvage qui secoua le premier l'espèce de paralysie qui
+immobilisait les trois spectateurs....
+
+Tirant un couteau d'une gaine de cuir, suspendue à sa ceinture, il se
+rua sur l'ours avec frénésie et se prit à lui cribler les flancs de
+blessures profondes.
+
+Puis, avec une force musculaire au-dessus de son âge, il retourna la
+bête.--bien morte, cette fois,--dégageant ainsi le corps de son père,
+sur la poitrine duquel il se jeta, y enfouissant sa figure.
+
+C'était navrant et terrible.
+
+
+
+III
+
+UN REPAS DE GIGOT D'OURS
+
+Gaspard, qui arrivait, précédé d'Arthur, ne put s'empêcher de dire,
+malgré son flegme:
+
+--Triste!
+
+Quant à Arthur, il prit doucement l'enfant dans ses bras, tout comm
+l'aurait fait une mère, et l'arracher à son étreinte pour le transporter
+plus loin.
+
+Il lui disait, tout en le câlinant:
+
+--Ne pleure pas, petit.... Nous aurons bien soin de toi.... Il y a
+encore de là place pour un chez le papa Labarou.... Tu vas venir avec
+nous.... Tu seras de la famille....
+
+L'enfant, adossé à une souche, ne répondait pas.
+
+Seulement, il souleva un instant ses paupières et fixa ses prunelles,
+très noires et très lumineuses, sur Arthur, comme pour s'assurer a'il
+avait affaire à un ami ou à un ennemi.
+
+Puis il courba de nouveau le front, gardant un silence farouche.
+
+Sans se décourager, le jeune Labarou lui releva doucement la tête, la
+forçant ainsi à le regarder.
+
+Puis, d'une voix engageante:
+
+--Tu me comprends, dis?
+
+L'enfant fit un signe affirmatif.
+
+--Tu n'as pas peur de nous, n'est-ce pas?
+
+Mouvement de tête négatif.
+
+--Alors. pourquoi ne parles tu pas?
+
+Le petit sauvage mit un doigt dans sa bouche, fit mine de le mâchonner,
+puis dit enfin:
+
+--Manger!
+
+--Tu as faim, petit? s'écria Arthur.
+
+--Moi aussi! dit Gaspard, jusque là spectateur muet.
+
+--Ah! ah! je m'explique,... fit en riant le plus jeune des Labarou. Ce
+garçon-là ne veut pas faire mentir le proverbe: «Ventre affamé n'a point
+d'oreilles!» Eh bien, puisque c'est comme ça, mangeons un morceau....
+Seulement, pour manger un morceau, il faut l'voir sous la main.
+
+--L'ours! fit laconiquement Gaspard.
+
+--Tu deviens fou!.... On ne mange pas de ce gibier-là! se récria Arthur.
+
+--Demande à ce moricaud, ton nouvel ami.
+
+L'enfant, sans attendre la question, répondit aussitôt:
+
+--Bon, bon, l'ours.
+
+Puis il se prit à mâcher à vide, de façon si drôle, que les deux cousins
+eurent une folle envie de rire.
+
+Ce qua voyant, le petit sauvage sourit à son tour et se leva.
+
+Alors, s'armant de son couteau-poignard, avec lequel il s'était si bien
+escrimé tout à l'heure, il s'approcha de l'ours et se mit en frais de
+lui fendra le ventre.
+
+Gaspard ouvrait la bouche pour l'arrêter, dans la crainte qu'il n'abîmât
+la peau, mais il se rassura aussitôt en voyant avec quelle dextérité le
+garçonnet opérait.
+
+Il se contenta de lui venir en aide, afin que la besogne fût plus vite
+expédiée.
+
+Arthur, lui, profita d'un moment où l'enfant, tout occupé à son travail,
+lui tournait le dos, pour enlever prestement le corps du père et le
+dissimuler, quelques pas plus loin, derrière une touffe de bruyère.
+
+Le brave garçon avait agi spontanément, sans calcul ni réflexion, mû par
+un sentiment de pudeur filiale, en présence de cet enfant qu'un drame
+terrible venait de rendre orphelin.
+
+Mais le petit peau-rouge, sans détourner la tête, avait pourtant vu....
+ou deviné, car il murmura à l'oreille du jeune Labarou, quand celui-ci
+l'eut rejoint:
+
+--Bien fait, ça.... Toi, bon ami.
+
+Et il se reprit à écorcher l'assassin de son père, sans manifester plus
+d'émotion.
+
+Au bout d'un quart-d'heure, maître Martin, dépouillé de sa peau, n'était
+plus reconnaissable. Il ressemblait aussi bien à un honnête veau,
+apprêté dans l'étal d'un boucher, qu'à une bête féroce, réputée
+immangeable.
+
+
+[Illustration: S'armant de son couteau poignard, le petit sauvage se mit
+en frais de lui fendre le ventre.]
+
+Cette métamorphose avantageuse réveilla les estomacs assoupis et fit
+taire toutes les répugnances.
+
+On se unit résolument à l'oeuvre pour organiser un repas sérieux.
+
+Mais, ici, une difficulté imprévue se présenta: Comment faire du feu!
+
+Personne n'avait d'allumette ni du pierre à fusil.
+
+D'ailleurs, en supposant même qu'on pût se procurer du feu, de quelle
+façon l'utiliser pour cuire le morceau de venaison destiné au festin?...
+
+Ce fut encore le petit sauvage qui tira nos amis d'embarras.
+
+Il se mit à fouiller partout, dans les environs, jusqu'à ce qu'il eut
+trouvé un éclat de bois de cèdre, dans le centre duquel il pratiqua un
+trou, avec la pointe de son couteau. Partant de ce trou, il creusa une
+petite rainure, qui s'en éloignait de quelques pouces et qu'il bourra de
+mousse, bien sèche, saupoudrée de charbon de bois écrasé, emprunté à une
+souche du voisinage.
+
+Ayant alors confectionné une légère baguette de cèdre, effilée à l'un
+de ses bouts, il en introduisit la pointe dans le trou qu'il venait de
+faire et se mit à la tourner aussi rapidement que possible entre les
+paumes de ses mains....
+
+Quelques étincelles jaillirent bientôt, qui enflammèrent la mousse et le
+charbon....
+
+On avait du feu!
+
+Restait à confectionner le fourneau où se rôtirait la pièce de
+résistance du festin en perspective.
+
+Gaspard s'en chargea.
+
+Il mit de champ deux pierres plates, pour former les parois latérales,
+puis les couvrit d'une troisième, plus mince et plus large, destinée
+dans son esprit à servir de.... lèchefrite.
+
+Alors, fort satisfait de son fourneau, il alluma aussitôt au-dessous un
+bon feu de branchages.
+
+Pendant que ce chef-d'oeuvre d'architecture.... culinaire s'édifiait, il
+va sans dire que le petit sauvage ne demeurait pas inactif.
+
+Il avait détaché de l'ours un cuissot des plus respectables et, après
+l'avoir enveloppé d'herbes, paraissait attendre que l'appareil de
+Gaspard fût prît à fonctionner.
+
+De son côté, celui-ci trouvait le nouveau marmiton bien lent à apporter
+au fourneau la «pièce de résistance» du futur dîner.
+
+De sorte que tous deux se regardèrent d'un air assez drôle, qui voulait
+dire clairement: «Eh bien, qu'est-ce que tu attends?»
+
+De toute évidence, nos deux taciturnes ne se comprenaient pas du tout.
+
+Heureusement, Arthur,--qui n'avait pas, lui, la langue dans sa
+poche,--intervint:
+
+--Alors, gamin, demanda-t-il à l'enfant, que fais-tu là?.... Te
+manque-t-il quelque chose?
+
+--Cailloux! répondit le marmiton improvisé, en déposant son jambon par
+terre et, désignant le feu:
+
+--Des cailloux dans le feu! se récria Arthur. Pourquoi faire? Les
+cailloux de ce pays-ci seraient-ils du charbon de.... pierre, par
+hasard?
+
+Mais Gaspard, lui, avait fini par comprendre.
+
+--J'y suis! dit-il.... Des cailloux rougis au feu, un trou dans la
+terre.... Nous dînerons avec du jambon d'ours cuit à l'étouffée.
+
+--Tiens! c'est vrai.... j'ai entendu parler de cette cuisine de
+voyage.... Laissons notre petit ami préparer la chose à sa guise, et
+agissons. Moi, je vais chercher des cailloux. Toi, creuse un trou comme
+tu pourras.
+
+En un clin-d'oeil, Arthur eut rempli son chapeau de ces pierres
+arrondies, à nuances variées, qui abondent dans ces parages.
+
+Il les disposa adroitement entre les tisons du foyer et se chargea
+d'entretenir le feu.
+
+Gaspard, de son côté, creusait une fosse dans le sable, se servant, en
+guise de pioche, d'un bout de branche pointue et, à défaut do bêche, de
+ses mains, pour rejeter la terre au dehors.
+
+Bref, nos trois affamés y mettant chacun du sien, un lit de cailloux
+brûlants fut étendu au fond de cette fosse, puis recouvert d'une couche
+d'herbes sur lesquelles le cuissot fut déposé. Par-dessus, on ajouta une
+nouvelle couche d'herbes; puis on remplit la fosse de terre autour d'un
+bâton maintenu verticalement au centre, de façon qu'en le retirant
+avec précaution, il restât une sorte de cheminée communiquant avec
+l'extérieur.
+
+Ces deux opérations terminées, les deux cousins crurent, cette fois,
+qu'il n'y avait plus qu'à laisser faire et prirent une posture aisée
+pour fumer une bonne «pipe» de tabac--histoire de tromper la faim canine
+qui les travaillait.
+
+Mais le petit sauvage, lui, songeait bien au repos, vraiment!
+
+Il furetait du regard autour de lui, ayant l'air de chercher quelque
+chose.
+
+Tout à coup, il partit comme un trait et disparut dans les broussailles.
+
+--Qu'est-ce qui le prend? se demanda Arthur, qui le suivait des yeux
+avec étonnement.
+
+Ce petit bonhomme l'intéressait décidément. Il lui trouvait de ces
+allures, à la fois farouches et gentilles, qu'ont les jeunes chats qui
+commencent à s'apprivoiser.
+
+Cependant le petit bonhomme revint bientôt, toujours courant. Il tenait
+à la main une large écorce, qu'il venait de détacher d'un bouleau et
+qu'il façonnait à l'aide de son poignard,--sans s'arrêter, du reste.
+
+En un tour de main, il eut fabriqué un de ces récipients que nos
+sucriers canadiens appellent cassots et qu'ils destinent à recueillir la
+sève de l'érable à sucre.
+
+Un ruisseau coulait non loin de là. Le cassot y fut empli et rapporté à
+bras tendus.
+
+Tout cela dans le temps de le dire.
+
+C'est alors que les Labarou eurent d'explication de l'utilité du
+bâtonnet fiché dans la terre recouvrant le jambon.
+
+De temps en temps, en effet, le petit sauvage avait le soin de retirer
+ce bâtonnet pour vider un peu d'eau dans le trou qu'il laissait.
+
+Et, chaque fois, un jet de vapeur montait à l'orifice:
+
+--Bravo, garçon!.... s'écriait Arthur, tout à fait enchanté de son
+protégé.
+
+Puis à Gaspard, toujours calme ut froid:
+
+--Quel luxe, cousin!... Une cuisine à vapeur dans les savanes du
+Labrador!
+
+--Tout cela prend bien du temps... murmurait ce dernier, une main sur
+l'estomac.
+
+Mais non!... Il se trompait, le cousin; car, en moins d'une demi-heure,
+le gigot fut retiré du trou et servi sur une belle écorce de bouleau.
+
+L'appétit aidant, sans doute, il fut trouvé mangeable par les Français,
+qui lui firent honneur.
+
+Quand au «sauvagillon», il en avait la figure toute irradiée.
+
+--Ah! mes amis, conclut Arthur en se levant de table, si, pendant la
+dernière quinzaine, ce jambon, au lieu de courir la savane, se fût
+tranquillement reposé dans une bonne saumure, il serait superbe!
+
+--Il ne lui manque, en effet, qu'une chose, appuya Gaspard: du sel.
+
+--Nous salerons ceux qui restent, aussitôt arrivés:--car nous les
+emportons, tu sais!....
+
+--Et la peau?
+
+--Moi porter la peau, dit l'enfant.
+
+--Non pas; c'est trop pesant pour toi, protesta Arthur. Je m'en charge.
+Vous deux, prenez chacun un gigot, et en route!... voici le soleil qui
+baisse.
+
+Avant de partir, toutefois, les jeunes Français voulurent donner une
+sépulture sommaire au vieux sauvage, qui gisait là, près d'eux.
+
+Mais l'enfant les gênait.
+
+Comment l'éloigner?
+
+Ce fut lui-même qui coupa court à l'hésitation de ses nouveaux amis,
+en allant droit au cadavre et en cherchant du regard un endroit où il
+pourrait l'enfouir.
+
+Dès lors, les autres mirent de côté leurs scrupules.
+
+Le corps fut transporté au pied d'un monticule de sable, qui se trouva
+d'aventure à un arpent de là, et que l'on égrena sur lui.
+
+Deux bâton» croisés, figurant tant bien que mal le signe de la
+Rédemption, furent dressés sur ce tumulus, que l'on recouvrit par mesure
+de précaution, de cailloux pesants....
+
+Puis, après avoir adressé mentalement une courte prière au Tout-Puissant
+à l'intention du pauvre Abénaki, qui attendrait là le jugement dernier,
+les trois jeunes gens, très impressionnés, se chargèrent des dépouille»
+de l'ours et quittèrent la savane, se dirigeant vers le fleuve.
+
+Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'était emparé de l'attirail de
+chasse de son défunt père, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart de
+venaison, le fusil sur l'épaule....
+
+Sa démarche conquérante le disait assez!
+
+Songez donc.... Un fusil à lui!
+
+Le rêve je son adolescence réalisé!
+
+Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, même un garçon d Quimper, au
+vieux pays.
+
+En moins de deux heures, on atteignit la plage.
+
+La barque, couchée sur le flanc, était à sec. Mais, comme la mer
+montait, il n'y avait pas lieu de maugréer contre cet élément.
+
+Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne voulurent
+pas attendre.
+
+Ils glissèrent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de bois
+flotté, très abondant partout sur la grève, et réussirent en peu de
+temps à la remettre A flot.
+
+
+[Illustration: Ce «este d'Arthur, c'était une adoption sérieuse.]
+
+Puis les voiles furent livrées à une brise de «nordêt», qui soufflait
+ferme....
+
+Et vogue la galère vers Kécarpoui!
+
+Seulement la «galère», outre son équipage habituel des Français, avait,
+cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct des
+aborigènes du golfe Saint-Laurent.
+
+
+
+IV
+
+WAPWI
+
+Le petit sauvage, en effet, n'avait soulevé aucune objection quand on
+lui proposa de l'emmener.
+
+Loin de là, peu s'en fallut qu'il ne sautât au cou de son nouvel ami,
+Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue échangé
+entre eux:
+
+--C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf
+empêchement imprévu mis par les bonnes gens de Kécarpoui, tu fais de ce
+jour partie de l'intéressante famille Labarou.
+
+Et il plaça sa main ouverte sur la tête de l'enfant, dont le regard
+intelligent le remerciait.
+
+Ce geste d'Arthur Labarou, c'était une adoption, une adoption sérieuse.
+
+L'avenir le prouva bien.
+
+Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau «frère»
+dut répondre le mieux possible,--ou plutôt le plus possible, car il
+n'était guère babillard, ce gamin de race rouge.
+
+Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il finit
+par tirer au clair la biographie de son protégé.
+
+D'abord, il s'appelait _Wapwi_.
+
+Il était né de l'autre côté de la mer (le Golfe Saint-Laurent), dans un
+_ouigouam_ construit sur les borda d'une grande baie qui mêlait ses eaux
+à celles du lac sans fin (l'Océan Atlantique).... par delà une autre
+baie bien plus étendue devant laquelle il fallait passer.... (la Haie
+de _Miramichi_, évidemment, qui se trouve plus loin que la Baie des
+Chaleurs, laquelle est dix fois plus considérable).
+
+Ses parents étaient des Abénakis.
+
+Ils vivaient assez misérablement de chasse et de pêche, lorsqu'un jour
+des étrangers survinrent qui leur défendirent de prendre du saumon dans
+la rivière, avec des filets, sous peine de se voir chasser du paya,...
+
+Découragés, les parents de Wapwi émigrèrent vers le nord, longeant
+la côte dan» leur canot d'écorce jusqu'à ce qu'ils atteignissent la
+Baie-des-Chaleurs....
+
+Pendant des jours et des jours, ils remontèrent la rive droite de ce
+grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus
+large....
+
+Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se rétrécir cette nappe
+d'eau interminable, le père prit le parti de la traverser, par un beau
+temps calme....
+
+Hélas! cette tentative devait amener une catastrophe!....
+
+Le léger canot avait à peine dépassé le milieu de la baie, que le vent
+ne prit à souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme des
+_cabanes_ (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant
+l'embarcation comme une simple écorce....
+
+Il devint évident que le canot allait se faire _coiffer_, d'une minute à
+l'autre, par les lames qui déferlaient sous la brise....
+
+Cependant, l'Abénaki luttait héroïquement, tenant tête, l'aviron en
+mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue....
+
+Déjà, on distinguait nettement la rive à atteindre.
+
+Le bruit du ressac sur le sable retentissait à travers les clameurs du
+vent....
+
+Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous
+d'un salut si chèrement gagné, lorsqu'un craquement sinistre fit pousser
+un gémissement au vieux canotier....
+
+Son aviron s'était rompu par le milieu!
+
+Dès lors, le naufrage devint inévitable....
+
+La pirogue, saisie par une vague échevelée, tourna sur elle-même et,
+se remplissant d'eau, fut renversée, livrant au gouffre ceux qui la
+montaient....
+
+Que se passa-t-il ensuite?
+
+Wapwi n'en eut point conscience.
+
+Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et
+qu'il lui parut que cent moulins à farine faisaient entendre leur fracas
+dans ses oreilles....
+
+Il perdit connaissance.
+
+Quand il rouvrit les yeux, il était couché sur le sable du rivage, et
+son père, penché sur lui, épiait son réveil.
+
+Le vieil Abénaki avait l'air désolé, le regard morne.
+
+A l'enfant qui demandait sa mère, il montra les flots déchaînés.
+
+L'enfant comprit, et un grand déchirement se fit dans sa poitrine....
+
+En évoquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilatés,
+semblait revoir la scène terrible qui le rendit orphelin.
+
+Il se tut et demeura rêveur, le front penché.
+
+Les deux cousins respectaient cette émotion filiale.
+
+Mais l'enfant releva bientôt la tête et se hâta do terminer son
+récit,--heureux probablement de se débarrasser de souvenirs pénibles.
+
+Au reste, l'année qui suivit la mort de sa mère ne fut marquée par aucun
+incident extraordinaire, à part de continuels déplacements qui amenèrent
+finalement le père et le fils sur la côte du Labrador, où ils furent
+accueillis par un campement de Micmacs....
+
+C'est là,--à quelques milles de l'endroit où avaient atterri les deux
+Français,--que vécurent depuis les fugitifs; là aussi que le père se
+remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la vie
+dure et battait le pauvre petit Abénaki comme plâtre.
+
+Il était bien heureux d'être débarrassé de cette méchante femme et ne
+demandait qu'à vivre dorénavant avec ses nouveaux amis blancs....
+
+Tel fut le récit qu'à force de questions et de caresses encourageantes,
+Arthur parvint à arracher à son protégé.
+
+Toute une vie de misère, de privation, de deuil!
+
+Pauvre petit sauvage!... Le jeune Français, qui avait le coeur
+excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez
+ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il goûtât un peu de
+ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de son
+âge.
+
+Et, comme à-compte, il l'embrassa fraternellement....
+
+Ce qui fit lever les épaules à Gaspard, homme peu démonstratif.
+
+Mais on arrivait au fond de la baie de Kécarpoui....
+
+Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard tendu....
+
+Les femmes agitaient leurs mouchoirs....
+
+C'étaient les bonnes gens qui célébraient le retour des enfants...
+
+Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout par
+les femmes.
+
+La suite de ce récit prouvera que les exilés du Labrador venaient de
+faire là une heureuse acquisition.
+
+Puis la petite colonie, composée maintenant de six personnes reprit ses
+habitudes patriarcales, améliorant sans cesse ses conditions d'existence
+matérielle et vivant dans une paix profonde.
+
+Mais il était écrit que le guignon avait suivi cette famille éprouvée
+jusque sur les rives du Saint-Laurent.
+
+La coupe du malheur, encore à moitié pleine, devait être vidée jusqu'au
+fond.
+
+La tranquillité présente n'était qu'une accalmie.
+
+
+
+V
+
+UNE VOILE A BÂBORD
+
+Un matin de l'année 1852, Arthur remontait de la grève en courant comme
+un lévrier.
+
+Apercevant son cousin près de l'habitation, il lui cria, avec des gestes
+d'ancien télégraphe:
+
+--Ohé! de la cambuse!
+
+--Qu'y a-t-il? répondit l'autre.
+
+--Une voile à bâbord.
+
+--C'est la goélette qui remonte, je suppose?....
+
+--Es-tu fou?.... Voilà huit jours à peine qu'elle est passée ici! Et,
+d'ailleurs, il lui faut aller aux îles pour sa petite contrebande....
+
+--Qu'est-ce que c'est, alors?
+
+--Allons voir.
+
+Les deux cousins s'étaient rejoints.
+
+Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'où l'on apercevait, à
+moins d'un mille dans l'est, la côte occidentale de la baie.
+
+Il y avait là, en effet, une voile.
+
+Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau.
+
+Or, cette fois, la voile en question était une grande barque de pêche,
+bien gréée, bien arrimée et paraissant avoir pour cargaison tout le
+méli-mélo qui constitue l'attirail d'une maison de pêcheurs.
+
+Elle venait justement de jeter l'ancre à une couple d'encablures du
+rivage.
+
+On s'agitait à bord; on allait, on venait,--les hommes carguant et
+serrant les voiles, les femmes rangeant ci et là de menus objets.
+
+Bientôt les allées et venues cessèrent, et une mince colonne de fumée
+montant de la barque annonça aux jeunes gens que les nouveaux voisins
+étaient en train d'apprêter leur déjeuner.
+
+--Eh bien? fit Arthur.
+
+--Pour du nouveau, voilà du nouveau.... murmura Gaspard.
+
+--Tout un arsenal de pêche, et une belle barque!
+
+--Ils sont du métier, ça se voit.
+
+--Et puis des femmes.... deux!
+
+--C'est fait exprès pour toi, qui n'avais pas de prétendue à courtiser.
+
+--Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content d'être
+mon cousin, tu aspires encore à devenir mon beau-frère.
+
+--Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par là.
+
+Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque
+inspiration désagréable venait de surgir en son esprit.
+
+On remonta vers la maison pour annoncer l'événement.
+
+C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien qu'ils
+parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient guère, ni au physique,
+ni au moral.
+
+Arthur, grand, mince, les cheveux châtain-clair, les yeux d'un bleu
+foncé, les membres délicats, mais d'une musculature ferme, pouvait
+passer pour un fort joli garçon, en dépit de son teint bronzé et de sa
+vareuse de matelot.
+
+Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai comme un
+pinson, narguant l'ennui, à terre; se moquant de la bourrasque, quand il
+était au large....
+
+Une vraie alouette de mer.
+
+L'autre,--Gaspard,--était son antipode.
+
+Fortement charpenté, brun comme un Espagnol, il avait les traits
+réguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref,
+c'était un caractère _en-dessous_, suivant l'expression de la mère
+Hélène.
+
+Cependant, malgré ces dissemblances,--et peut-être même à cause
+d'elles,--les deux garçons s'accordaient comme les doigts de la main.
+Jamais une difficulté sérieuse n'avait surgi entre eux.
+
+Ils étaient à peu près du même âge,--Gaspard ayant vingt-trois ans et
+Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient toujours
+vécu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement de son père,
+qui avait péri sur les Grands Bancs, en 1837.
+
+Quant à sa mère, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme étant morte
+alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois.
+
+Labarou adopta l'enfant de son beau-frère et le considéra désormais
+comme faisant partie de sa propre famille.
+
+On vivait heureux là-bas, à Saint-Pierre; la pêche rapportait
+suffisamment pour constituer une honnête aisance. Le père et la mère
+jouissaient d'une santé robuste; les enfants grandissaient à vue d'oeil
+et allaient bientôt, eux aussi, contribuer au bien-être général, lorsque
+le malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison....
+
+Labarou fut attaqué, dans un cabaret de la ville, par un camarade dont
+la violence de caractère n'était que trop connue.... Les couteaux se
+mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par plus
+de six pouces de fer....
+
+Labarou étant estimé de tout le monde, on le plaignit plutôt qu'on ne le
+blâma.... Des amis l'aidèrent à s'esquiver, et il put gagner la côte du
+Labrador, terre anglaise.
+
+Seulement, ce n'était plus Jean Lehoulier,--comme il s'appelait
+réellement.
+
+Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: Labarou.
+
+Mais.... assez de retours en arrière.
+
+Reprenons notre récit.
+
+
+
+VI
+
+LE PASSÉ REVIENT SUR L'EAU
+
+Inutile de dire que la nouvelle apportée par les jeunes gens produisit
+une révolution dans la famille.
+
+Songez donc!... Des voisins après un isolement d'une douzaine
+d'années!.... Des visages autres que ceux des Labarou à rencontrer
+autour de la baie de Kécarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries
+près de l'âtre, l'évocation du passé et des souvenirs de là-bas!....
+Pour les jeunes, la connaissance à faire, l'intimité grandissant à
+mesure qu'on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir après s'être
+quittés, les suaves émotions de l'amour partagé: quelle porte
+entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebâillement, que de
+perspectives riantes, vaguement éclairées à la lumière de l'imagination!
+
+Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte, ayant sans cesse sous
+les yeux la majesté vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour
+comprendre l'insondable mélancolie qu'une telle situation amène à la
+longue dans l'âme humaine.
+
+L'Écriture Sainte l'a dit: _Voe soli!_--malheur à l'homme seul sans
+cesse replié sur lui-même et abîmé dans la contemplation de sa misère!
+
+Mais, si l'isolement est fatal à l'homme mûr qui a vécu auparavant dans
+la communauté de ses semblables et a dû en maintes circonstances, subir
+les heurts de là promiscuité, les chocs des passions en lutte--que dire
+de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie
+et dont l'âme avide a soif d'inconnu, d'épanchement, de satisfaction
+légitime à une curiosité toujours en éveil!
+
+Pour ceux-là, c'est le repos,--un repos trop complet, peut-être; mais,
+à ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inénarrable tristesse
+elle infiltre goutte à goutte dans les veines de la personnalité
+morale!....
+
+On en causa longtemps dans la famille.
+
+Jamais on ne s'était vu à pareille fête.
+
+Seul, Jean Labarou ne prenait pas part à l'allégresse générale; ce qui
+mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mère Hélène....
+
+Mais son Jean avait parfois de si singulières lubies,--comme tous les
+hommes, du reste!--que la bonne femme, haussant les épaules, se contenta
+de penser: Allons! le voilà encore qui voyage dans la lune!
+
+Et elle se reprit à caqueter,--car elle n'avait pas la langue dans sa
+poche, la mère Hélène, «ma foi jurée», non!
+
+--Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra «traîner vos grègues»
+par là, vers la brunante, sans faire semblant de rien....
+
+--Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre
+et en jetant une tendre oeillade à Gaspard, qui fit un signe de tête
+approbateur.
+
+--Pourquoi ça, la mère? demanda Arthur.
+
+--Hé! mon _fieu_, pour savoir quelque chose.
+
+--A quoi bon se cacher?.... C'est métier de loup. Nous irons plutôt les
+visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins.
+
+--L'un n'empêche pas l'autre, reprit la mère Hélène... Allez pêcher
+des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout là-bas, et
+arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez même de leur
+parler, s'il y a moyen, sans que ça paraisse....
+
+--Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux,
+s'écria la pétulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne
+sais rien avant la nuit....
+
+Jean Labarou releva la tête.
+
+--Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous
+mettez pas si vite martel en tête... Laissez ces gens-là tranquilles.
+
+--Mais, Jean....
+
+--La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses
+semblables.
+
+--Mais, papa....
+
+--Toi Mimie, ne sois pas si pressée de faire de nouvelles connaissances;
+tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille.
+
+--Moi, père!.... Comment cela?
+
+--Suffit!.... Je me comprends.
+
+Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle.
+
+Gaspard était-il plus avancé?
+
+Peut-être bien, car, à cette observation du père Labarou, il passa sa
+chique de «tribord à bâbord», comme disent les matelots, sans toutefois
+perdre son flegme.
+
+On jabota encore une grande heure. Puis la mère Hélène, qui avait sur
+le coeur l'observation de son mari et tenait à avoir le dernier mot,
+conclut en ces termes aigres-doux:
+
+--C'est bon, les enfants.... Puisque _mossieu_ Jean le veut, on attendra
+que les voisins fassent la première visite.
+
+C'est plus «huppé»!
+
+On n'attendit pas longtemps.
+
+Le lendemain dans la matinée, deux solides gars, montant une petite
+chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou.
+
+Gaspard se trouvait là, d'aventure.
+
+--Venez, camarades, dit-il aux étrangers, qu'il semblait déjà,
+connaître... Mais ne parlez à personne de notre rencontre d'hier soir;
+mon cousin m'en voudrait de l'avoir devancé....
+
+--Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant.
+
+Arthur accourait.
+
+Mimie derrière sa mère, regardait par l'entrebâillement de la porte.
+
+Jean Labarou était invisible.
+
+Sans faire attention à Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler,
+Arthur donna une bonne poignée de main aux nouveaux arrivés, tout en
+leur disant:
+
+--Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que çà
+devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui
+ne sont pas déjà si avenantes, jugez-en!....
+
+--Hé! hé! il y en a de pires aux Iles.... répliqua galamment le plus
+vieux des visiteurs.
+
+--Ah! dame! je plains ceux qui les possèdent.... Mais, dites donc....
+jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui
+grillent d'impatience.
+
+--Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grâce.
+
+On pénétra pêle-mêle dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tête.
+
+--Père et mère, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonça-t-il sans
+plus du cérémonie.--A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous
+autres, notre nom est Labarou: le père Jean Labarou, la mère Hélène
+Labarou, le garçon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphémie
+Labarou,--plus connue sous la petit nom de _Mimie_; enfin ce garçon
+discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard
+Labarou.... Voilà!
+
+Arthur, ayant ainsi désigné chaque membre de la famille par ses noms et
+prénoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine.
+
+Ce n'était pas sans besoin!
+
+On se donna la main à la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent.
+Après quoi, l'aîné des deux frères, sans répondre directement, dit;
+
+--Ça nous fait plaisir, tout de même, nom d'un loup marin, de rencontrer
+des _pays_ sur cette bigre de côte,--car vous êtes de Saint-Pierre
+n'est-ce pas?
+
+--De Saint-Malo! se hâta de rectifier Jean Labarou.
+
+--C'est tout comme. Notre père aussi était de là.
+
+--Ah!... et son nom?
+
+--Pierre Noël.
+
+--Pierre Noël!.... Vous êtes les fils de Pierre Noël? s'écria Jean
+Labarou, pâlissant affreusement.
+
+--Oui. L'auriez-vous connu, par hasard?
+
+Jean fut quelques secondes sans répondre.
+
+Puis il dit d'une voix changée:
+
+--Non, pas précisément.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles.
+
+--Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre père?
+
+--Dans une rixe, n'est-ce pas? bégaya Jean.
+
+--Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine.
+
+--Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu à peu.
+
+--Nous étions bien jeunes alors, dit le fils aîné de Pierre Noël, et
+c'est à peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire.
+
+
+[Illustration: L'auriez-vous connu, par hasard?]
+
+--Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup?
+
+--Oui, c'est un nommé Jean Lehoulier.
+
+--Il a sans doute été puni?
+
+--On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille
+dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il
+est devenu.
+
+--Il aura péri en mer, sans doute!
+
+--C'est, probable, car il luisait, cette nuit-là, au dire de ma mère, un
+temps de chien; et sa barque qui n'était pas grande, n'a pas dû résister
+à la bourrasque.
+
+Que Dieu ait pitié de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui
+seul est le juge des actions des hommes.
+
+Puis, changeant brusquement de sujet:
+
+--Comme ça, vous venez pour vous établir ici?
+
+--S'il y a moyen d'y vivre!--Ça ne va plus la-bas.
+
+--On vit partout, mon garçon, quand on n'est pas trop exigeant.
+
+--Ah! pour ça, la misère nous connaît... Il n'y a pas toujours eu du
+pain blanc dans la huche.
+
+--Je conçois.... fit Jean avec une émotion contenue. On vous aidera, mes
+enfants. Vous n'aurez qu'un signe à faire, vous savez.... N'allez pas au
+moins vous gêner avec nous: ça me ferait de la peine, là, vrai.... Et,
+pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite
+donner un coup de main à vos amis pour qu'ils se construisent sans
+retard une maisonnette.... C'est le plus pressé.
+
+--Bravo, père! s'écria Arthur.
+
+--Bien parlé, mon oncle! appuya Gaspard.
+
+--Vous êtes trop bon.... Merci, tout de même.... Ça n'est pas de
+refus... murmurèrent les jeunes Noël, enchantés.
+
+--Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut dîner tout d'abord.
+
+--C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mère Hélein;,
+jusque là muette, contre son habitude.
+
+--C'est que les femmes... voulut objecter l'aîné des Noël, qui
+s'appelait Thomas.
+
+--Nous attendent... acheva le cadet, Louis.
+
+--Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitôt la dernière bouchée
+avalée.
+
+--Dame! puisque vous êtes assez honnêtes....
+
+--C'est dit. Allons, femme, attise le feu.
+
+--Dans un quart-d'heure, tout sera prêt.
+
+Point n'est besoin de dire si le repas fut animé. Toute cette jeunesse
+avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'était
+pas longue, heureusement. On échangea, force propos, souvent sans
+à propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui
+resteraient légendaires furent organisées séance tenante. On extermina,
+autour de cette table primitive, tout le gibier à poil et à plume des
+forêts et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent
+des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on
+dépeupla l'atmosphère de tous les volatiles qui s'y promènent...
+
+Bref, le repas terminé, il ne restait plus de vivant, dans cette partie
+du Canada, que les hommes et les animaux domestiques à qui l'on fit
+grâce,--faute de munitions, sans doute!
+
+Puis toute cette jeunesse émoustillée prit place dans la chaloupe des
+Noël et traversa la baie, faisant retentir les échos de Kécarpoui de ses
+joyeuses chansons.
+
+
+
+VII
+
+LA JOLIE SUZANNE
+
+En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de son
+étrave, le talus de la rive gauche.
+
+On avait passé près de la barque, mouillée en eau profonde, sans s'y
+arrêter.
+
+Ce qui fit dire à Arthur, surpris:
+
+--Ah! ça.... mais où allons-nous?
+
+--Chez la maman Noël, donc! répondit Thomas.
+
+--Déjà installés à terre?....
+
+--Oh! installés! C'est beaucoup dire. Nous sommes campés, et encore!....
+répliqua en riant le jeune étranger.
+
+--Les femmes grillaient de se retrouver sur le _plancher des vaches_.
+Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis.
+
+Tout en causant, on avait retiré les rames, jeté le grappin et sauté sur
+le rivage.
+
+Aucune installation, si primitive qu'elle pût être, n'apparaissait
+encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en
+cet endroit.
+
+Les Noël prirent les devants, suivis de près par les Labarou, La
+muraille de verdure franchie, on se trouva tout à coup en face d'une
+grande tente carrée, faite avec des voiles de rechange, et supportée par
+de nombreux piquets.
+
+Un feu de branches sèches flambait entre de grosses pierres, tout près
+de là, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un clocheton
+russe, posée d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu qui
+mijotait ferme et sentait bon.
+
+Thomas ne put s'empêcher, en passant, de soulever le couvercle et de
+renifler comme un marsouin.
+
+--Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir dîner deux fois en une
+heure!.... il a là de quoi se gaver jusqu'à en être malade!
+
+--L'appétit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait le
+défaut mignon de son grand frère.
+
+En effet, cet efflanqué de Thomas était aussi gourmand qu'une
+demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec cela,
+paresseux comme un âne, quelque peu enclin à.... «maltraiter» la vérité
+et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on ne l'est plus.
+
+Bon comme la vie, du reste, à ces petits défauts près!
+
+Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article
+_nourriture_, car ça le faisait sortir de ses gonds, en un rien de
+temps.
+
+Thomas eut un regard sévère pour son frère cadet et s'apprêtait à
+répliquer vertement, lorsque la portière de la tente se souleva
+pour livrer passage à une grande femme brune, dont les cheveux gris
+attestaient la cinquantaine.
+
+C'était la veuve do Pierre Noël.
+
+--Ah! vous voilà enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car nous
+allions nous mettre à table.
+
+--C'est fait, la mère!... cria joyeusement le petit Louis. On nous
+a lestés, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du
+Grand-Banc.
+
+--Tout de même, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... L'air
+est vif sur la baie, et si les camarades,...
+
+--Y songez-vous? se récria Arthur... Nous en avons jusqu'à la
+flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre
+double charge. Et d'ailleurs...
+
+Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bée, sa casquette a la
+main.
+
+Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer dans
+l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire écartait ses lèvres
+rouges, laissant à découvert deux rangées de petites dents d'une
+blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un châtain foncé et très abondante,
+négligemment enroulée sur la nuque d'une tête fine et fort bien portée,
+encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure du monde.
+
+La belle enfant s'arrêta rougissante en apercevant les deux étrangers,
+puis instinctivement se rapprocha de sa mère.
+
+Le présentations se firent alors, sans plus de cérémonie que chez les
+Labarou,--c'est-à-dire que les mains se serrèrent cordialement, comme si
+l'on se fût retrouvé après une longue absence.
+
+Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de toutes
+sortes se croisèrent; des promesses d'éternelle amitié furent échangées;
+bref en quelques dizaines de minutes, on en vint à sceller une de ces
+solides confraternités qui résistent à tous les assauts de la vie....
+
+Tant et si bien que le feu s'éteignit et que la marmite cessa de
+«chanter»!
+
+Thomas, qui s'en aperçut le premier, s'écria avec une douleur comique:
+
+--Bon, la mère! pendant que vous jabotez tous à la fois comme des pies,
+voilà votre dîner qui _prend au fond_.... Il ne sera plus mangeable, et
+vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas qui vous en
+débarrasse.
+
+La veuve de Pierre Noël se leva vivement et alla soulever le couvercle.
+
+--Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle après un rapide examen, il
+n'est qu'à point; mais si le feu eut continué de flamber....
+
+--Oui, si le feu eut continué de flamber....?
+
+--Eh bien, tout serait à recommencer.
+
+--Là! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans ce
+bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu et
+l'autre.... ailleurs.
+
+--C'est entendu, camarade, répliqua Gaspard en se levant. Mais, assez
+causé. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames prendront leur
+dîner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des arbres bons à
+abattre dans la forêt.
+
+En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et se
+mirent en frais d'attaquer toute épinette ou sapin des alentours qui
+payait de mine.
+
+Comme le bois était abondant, bien que de médiocre futaie la quantité
+abattue dans le cours de l'après-midi fut déclarée suffisante pour la
+maison projetée.
+
+On remit au lendemain l'équarrissage.
+
+Les bûcherons improvisés, trempés de sueur et la chemise bouffante
+autour des reins, regagnèrent la tente, où un repas substantiel les
+attendait.
+
+Inutile de dire que les convives y firent honneur,--Thomas surtout, qui
+mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler mot.
+
+Les autres, moins voraces quoique passablement affamés aussi, devisèrent
+gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette.
+
+Les femmes, naturellement, n'étaient pas les dernières à fournir leur
+quote-part dans ces conversations à bâtons rompus.
+
+En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,--semblait avoir
+vaincu sa timidité habituelle pour faire fête aux hôtes généreux qui
+mangeaient à la table maternelle. Avec un tact parfait, inné, intuitif
+chez la femme, elle partageait également ses attentions entre les deux
+cousins; mais un observateur attentif aurait probablement découvert que
+celles portées à Arthur se nuançaient d'un peu plus d'intérêt.
+
+Un incident qui se produisit vers la fin du repas eût, d'ailleurs, levé
+tout doute à cet égard.
+
+Arthur avait le poignet droit enveloppé d'un linge assez grossier. Or,
+en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en liesse,
+il se heurta contre la chaise de son voisin....
+
+Il fit aussitôt une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de
+sang.
+
+Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait
+assez abondamment à travers la manche de la chemise.
+
+Elle devint toute pâle et s'écria:
+
+--Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous êtes fait mal!
+
+--Ce n'est rien, répondit le jeune Labarou, dont la figure un peu
+contractée par la douleur démentait les paroles.
+
+--Mais vous saignez!.... Voyez-donc!
+
+--Je suis un maladroit.... J'ai dérangé mon appareil.
+
+Suzanne se leva vivement et courut à lui. Puis, a'emparant de son bras
+et déboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise:
+
+--Laissez-moi voir et tout remettre en place.
+
+--De grâce, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme un
+coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une égratignure
+que je me suis faite gauchement tout à l'heure.
+
+--Une égratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-à-dire que c'est
+bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre pouces....
+Regarde ça, «un peu voir», Suzanne, si tu en es capable.
+
+Suzanne ne répondit pas.
+
+D'une main fébrile, elle releva la chemise et déroula le linge, maculé
+de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur.
+
+Une éraflure très respectable béait à l'extrémité inférieure de
+l'avant-bras. Il y avait du sang coagulé dans la plaie et tout à
+l'entour. La pansement n'avait pas été fait avec soin.
+
+C'était laid, mais peu dangereux.
+
+Cependant, Suzanne et sa mère, qui s'était aussi approchée, jetèrent les
+hauts cris.
+
+
+[Illustration: D'une main fébrile, Suzanne releva la manche.]
+
+
+--Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gémit la tendre Suzanne, en
+joignant les mains avec une détresse sincère.
+
+--Pauvre jeune homme! dit à son tour la mère Noël, comment vous
+êtes-vous abîmé de la sorte!
+
+--Oh! le plus sottement du monde.... J'ai dégringolé du haut d'un sapin,
+et c'est en cherchant à me retenir qu'un coquin de noeud m'a arrangé le
+poignet de cette façon.
+
+--Vous êtes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous finirez
+par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilité. Tout de même, puisque
+vous vous êtes blessé à notre service, nous allons vous soigner de notre
+mieux. De la vieille toile, Suzanne!
+
+--Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout confus.
+
+--Voulez-vous vous taire, méchant entant! gronda maternellement la bonne
+dame.
+
+Et tout en lavant délicatement à l'eau tiède la blessure mise à nu, elle
+continua:
+
+--Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans connaître
+un tantinet tous les métiers.... Et, tenez, moi qui vous parle je suis
+un peu médecin, un peu apothicaire et même assez bonne rebouteuse. Pas
+vrai, les enfants?
+
+--Comme le soleil nous éclaire! dit gravement Thomas.
+
+--Sans compter que maman possède un gros livre tout plein de recettes
+plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis avec une
+parfaite conviction.
+
+--Voilà, qui est bon à savoir! fit remarquer Gaspard, jusque là,
+silencieux. S'il arrive malheur à quelqu'un de nous, madame trouvera à
+exercer son talent.
+
+--Plaise à Dieu que l'occasion ne se présente jamais ou du moins que je
+n'aie que des bagatelles à guérir!.... murmura la veuve, en regardant
+avec tendresse ses deux fils et sa fille.
+
+--Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, où il y avait bien
+une certaine dose d'égoïsme maternel,--que personne ne songea, à blâmer,
+d'ailleurs,--elle ajouta en terminant le pansement:
+
+--Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur la
+mère Noël pour réparer les suites de vos imprudences. La vue du sang
+m'énerve, et je ne sais trop si je ne m'évanouirais pas, rien qu'à jeter
+un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme à
+feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jésus! je n'en puis voir
+depuis....
+
+--...Depuis le meurtre de notre père, n'est-ce pas, maman? acheva
+étourdiment le petit Louis.
+
+--Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frère avec un
+froncement sévère de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien,
+ajouta-t-il, que la mère n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-là!
+
+--Au contraire! riposta avec énergie le garçon ainsi interpellé. Maman
+n'a pas oublié que papa a été tué méchamment et que son meurtrier est
+peut-être encore de ce monde, se moquant de la justice des hommes, en
+attendant celle de Dieu.
+
+--La paix! mes enfants, commanda Mme Noël. Votre mère n'oublie rien;
+mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien choisir son heure.
+
+Puis, secouant la tête comme pour chasser une pensée importune, elle
+détourna brusquement le cours de la conversation, en disant, à son
+patient, avec une feinte sévérité:
+
+--Maintenant, mon jeune ami, vous voilà condamné au repos pour plusieurs
+jours...
+
+--Quoi, madame! vous voulez qu'à cause de cette égratignure, je reste
+là-bas, pendant que?...
+
+--Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, au
+moins.
+
+--Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais je vas périr
+d'ennui!... La fièvre va me prendre, c'est sûr.
+
+--Mieux vaut la fièvre que la mort!.... murmura Gaspard, entre haut et
+bas.
+
+--Mais je ne vous oblige pas à rester de l'autre côté de la baie, mon
+jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les jours sous
+les yeux, ne serait-ce que pour vous empêcher de commettre quelque
+imprudence....
+
+--A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je....
+
+--Vous viendrez si vous le désirez.... Mais il faudra vous contenter
+de regarder faire les autres ou de tenir compagnie à vos nouvelles
+voisines.
+
+--Oh! alors la besogne serait bien trop agréable, madame.... Il me reste
+un bras valide, et je saurai bien l'utiliser à votre service.
+
+--Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous séparerons plus
+pendant la construction de ce château qui doit être l'ornement de cette
+baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour qu'on ne vous
+accuse pas de fainéantise, je vous nomme l'architecte de nos travaux.
+C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les exécuterons».
+
+--Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ça t'arrive, Thomas, tu
+parles comme un sage.
+
+--C'est vrai, appuya Mme Noël: Thomas a résolu la difficulté.
+
+--Hein! toussa le grand garçon avec un sérieux comique, quand je veux
+m'en donner la peine, je ne suis pas plus bête qu'un autre, allez!
+
+Chacun rit,--moins toutefois l'austère Gaspard, dont un grand pli
+coupait transversalement le front, devenu soucieux.
+
+Et l'on se leva de table bruyamment.
+
+Comme il se faisait tard et que le crépuscule envahissait la
+baie,--malgré la longueur du jour à cette époque de l'année,--les deux
+cousins prirent congé des dames et furent reconduits chez eux dans la
+même embarcation qui les avait emmenés, le matin.
+
+On se dit: Au revoir! après être convenus ensemble que la chaloupe des
+Noël ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette à travers la
+baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires.
+
+Et, pondant que le bruit cadencé des rames allait s'affaiblissant dans
+l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, préoccupés, regagnèrent
+le logis, sans échanger une seule parole.
+
+
+
+VIII
+
+COUP D'OEIL DES DEUX CÔTÉS DE LA BAIE
+
+Si nous nous sommes un peu étendu sur les événements de cette première
+journée passée en commun par les jeunes membres des deux familles de
+Kécarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la marche future de
+notre drame.
+
+Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer
+le rôle de pomme de discorde entre les frères ennemis de la région
+labradorienne.
+
+Et cette veuve énergique, gardant toujours au fond de son coeur le
+souvenir de la scène terrible qui la priva de son unique soutien, ne
+fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle était: bonne chrétienne, mais
+aussi femme à ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le cas
+échéant, le meurtrier de son mari.
+
+Hâtons-nous d'ajouter cependant qu'elle était à cent lieues de se croire
+dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter qu'elle
+venait d'héberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi.
+
+
+[Illustration: Bravo, Suzanne! cria Louis.]
+
+Quant à Suzanne et aux garçons, ils étaient tout bonnement enchantés de
+leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas d'éloges sur
+leur compte:--concert de louanges auquel, du reste, la maman mêlait
+volontiers sa note grave.
+
+--Ce sont de braves garçons, disait-elle, après le retour de ses fils.
+
+--Et qui ne boudent pas à l'ouvrage! ajoutait Louis.
+
+--Ni à table non plus!.... renchérissait Thomas, fort porté sur sa
+bouche, comme on s'en souvient.
+
+--C'est un titre de plus à ton amitié, intervint malicieusement Suzanne.
+
+--Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand sérieux Thomas. Tu
+crois peut-être m'avoir embroché avec tu pointe?.... Eh bien, ma soeur,
+apprends qu'un bon caractère et un bon estomac, ça voyage toujours
+ensemble, et mets-moi cette grande vérité dans ton cahier de notes, ma
+petite Suzette.
+
+--Tu prêches pour ta paroisse, mon grand frère. Ainsi donc, suivant-toi,
+les meilleurs garçons de notre petite colonie seraient?
+
+--Thomas Noël et Gaspard Labarou.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux mangeurs.
+
+--Tout doux! tout doux! monsieur mon frère, intervint Louis au milieu
+des éclats de rire: il me semble que vous avez une morale un peu
+égoïste...--Qu'en pensez-vous, maman?
+
+--Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu des
+coquins qui avaient un bien bel appétit....
+
+--Bon, Thomas, prends note de cela....
+
+--Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la veuve.
+
+--Exemple: Thomas Noël! glissa Thomas, avec une emphase comique.
+
+--Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracité pour te
+faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront longtemps
+déplumé».
+
+--Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voilà qui s'appelle
+couler proprement un homme. Attrape, espèce de baliveau.
+
+Ceci s'adressait à Thomas, lequel répondit philosophiquement:
+
+--Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien à dire.
+Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? Est-ce
+parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode mieux du moins
+bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais?
+
+--C'est un peu pour cela, mon grand frère.... Au reste, c'est pur
+badinage, tu sais....
+
+--Non, non! a'écria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas est un
+pince-sans-rire qui ne tire pas à conséquence. Mais son copain Gaspard
+vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille.
+N'est-ce pas, maman?
+
+--Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme!
+
+--C'est la timidité, peut-être.... hasarda Suzanne.
+
+--Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le gaillard
+ne navigue pas dans ces eaux-là. C'est un sournois, te dis-je. Vous
+verrez.--Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami à moi.... Qu'on
+me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-là qui vous regarde bien en face,
+avec ses grands yeux bleus, et qui rit de l'abondance du coeur.--Pas
+vrai, maman?
+
+Le petit Louis éprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation de sa
+mère.
+
+Néanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui répondit avec beaucoup de
+vivacité:
+
+--Oui, oui, frère.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si aimable!
+
+--Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noël, tu as déjà trouvé le moyen
+de remarquer chez lui toutes ces qualités-là?
+
+La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse:
+
+--Dame, mère, vous avez dû vous-même....
+
+--Si, si, ma fille. Jusqu'à plus ample informé, je le tiena pour un
+excellent garçon.
+
+--Et un bon camarade! renchérit Louis.
+
+--Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia l'entêté
+Thomas.
+
+La conversation en resta là sur ce sujet, et, après d'autres propos sans
+intérêt pour le lecteur, la famille Noël s'alla coucher.
+
+
+
+Pendant ce temps, chez les Labarou, une scène analogue sa passait.
+
+Le père, distrait et songeur, fumait sa pipe près d'une croisée ouverte.
+
+La mère et la fille, toujours occupées, tricotaient et cousaient autour
+d'une grande table de bois blanc, dressée au milieu de la pièce servant
+à toutes fins: cuisine, salle à manger et salon de réception.
+
+En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppée et le coude appuyé
+sur la table, avait fort à faire pour répondre aux questions multiples
+des deux femmes.
+
+Quant à Gaspard, dissimulé dans l'ombre projetée par l'abat-jour de la
+lampe, il fumait, silencieusement, répondant seulement par monosyllabes
+quand on lui adressait la parole.
+
+Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le dé de la
+conversation!
+
+C'étaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus intéressée des
+deux: Euphémie, ou plutôt Mimie,--car on ne l'appelait pas autrement
+dans la famille.
+
+Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tête, était vraiment
+délicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes et la
+chevelure crêpée d'une bohémienne. Avec cela,--autre contraste,--de
+beaux grands yeux d'un bleu très tendre et la bouche meublée de dents
+fort blanches, quoique un peu espacées.
+
+Mais l'ensemble de la figure respirait plutôt l'énergie que la grâce.
+
+La grâce; lumière ou vernis, qui est à la figure humaine ce qu'une bonne
+exposition est au tableau,--voilà ce qui réellement lui manquait.
+
+Enfin,--pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de
+main,--bien qu'elle fût, en réalité, une jolie fille, Euphémie Labarou
+manquait complètement de séduction féminine, d'attirance, comme disent
+les bonnes gens.
+
+D'ailleurs, la suite de ce récit vous montrera qu'elle était fort
+tyrannique en amour.
+
+Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jeté son dévolu, en savait quelque
+chose, probablement plus qu'il n'en eût voulu dire.
+
+Mais, outre ce défaut moral,--si toutefois c'en est bien un,--Euphémie
+Labarou avait une imperfection physique très apparente, du moins quand
+elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... ou si peu!
+
+Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, était supporté
+par des jambes si courtes, qu'en dépit de ses robes longues, la pauvre
+«Mimie», lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et pesante
+d'une oie grasse.
+
+Aussi ne sortait-elle guère et, comme toutes les personnes sédentaires,
+aimait-elle fort à caqueter!
+
+D'où il suit qu'elle était à la fois joliment bavarde et passablement
+hargneuse dans ses appréciations.
+
+Pour le quart-d'heure elle s'employait à «déshabiller» de la belle façon
+sa voisine de l'autre côté de la baie, Suzanne Noël,--qu'elle n'avait
+pas même entrevue, du reste.
+
+Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, à chaque
+trait lancé contre la nouvelle venue, elle dirigeait du côté de Gaspard
+un regard en coulisse, chargé de.... pronostics peu équivoques.
+
+Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manège, se
+contentant de fumer comme un pacha.
+
+--Nous étions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion....
+Pourquoi ces étrangères viennent-elles, comme cela, se fourrer dans nos
+jambes?
+
+--Elles ne t'ont guère encombrée jusqu'à cette heure!.... murmura
+Gaspard, en poussant des lèvres une grosse bouffée de fumée.
+
+--Je le crois bien! répliqua Mimie, avec un petit ricanement sec.
+D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passé tout votre
+temps avec elle, les deux garçons.
+
+--Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle.
+
+--Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les nôtres!
+
+--Prends patience, ma fille, intervint la mère. Sitôt qu'ils auront mis
+leurs voisines à couvert, les enfants reprendront leur train de vie
+ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton père et de Wapwi.
+
+--Père?.... Il n'est guère réjouissant, surtout depuis quelques jours.
+On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus que moi.
+
+Jean Labarou, jusque là silencieux, releva la tête en entendant sa fille
+parler ainsi.
+
+--Tu ne te trompes qu'à demi, mon enfant, répliqua-t-il gravement. Je
+suis heureux que les garçons puissent rendre service à nos voisins,
+mais mon opinion sur leur compte n'a pas changé: leur présence ici nous
+causera peut-être des ennuis sérieux.
+
+--C'est bien possible, tout de même... murmura la jeune fille qui eut un
+rapide coup-d'oeil du côté de son voisin.
+
+--Puis, reprenant avec vivacité:
+
+--Quant à Wapwi, dit-elle eu riant aux éclats, parlons-en. Ce petit
+oiseau-là,--car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de même,--passe
+la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, à
+pêcher du poisson ou colleter des lièvres.
+
+--C'est sa manière à lui de se rendre utile, expliqua Arthur. Manques-tu
+de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enlevé à sa micmaque
+de belle-mère?
+
+--Oh! pour ça, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, le
+cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais s'il
+nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journées
+seraient moins longues.
+
+--Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protégé,--je lui
+en donne la permission; ça te distraira.
+
+--C'est une idée, cela, Arthur! et, à moins que père et mère n'y mettent
+empêchement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre matins....
+
+Et, comme les «bonnes gens» ne soulevèrent aucune objection, Mimie eut
+bientôt fait d'organiser dans sa tête une belle et bonne reconnaissance
+en «pays ennemi,» c'est-à-dire du côté opposé de la baie.
+
+
+
+IX
+
+WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR
+
+Deux mois se sont écoulés depuis l'installation de la famille Noël sur
+la rive orientale de la baie.
+
+La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que
+ne présentant certes pas l'apparence d'une de ces coûteuses bonbonnières
+que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez
+joli coup d'oeil. Avec ses chevrons dépassant de plusieurs pieds
+l'alignement du carré, elle vous a un certain air de coquetterie agreste
+dont ne s'enorgueillissent pas médiocrement les ouvriers improvisés qui
+l'ont bâtie.
+
+Si nous ajoutons que de ce larmier très large partent d'élégantes
+colonnes de fines épinettes bien écorcées, mais pas autrement
+travaillées, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison,
+nous aurons une idée de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne
+volonté, lorsque la nécessité et l'isolement leur tiennent lieu
+d'expérience.
+
+Aussi n'étonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la
+colonie Kécarpouienne ont l'intime conviction d'avoir édifié un palais.
+
+Tout est relatif en ce monde.
+
+Aussi l'ont-ils baptisé le _Chalet_, sans épithète--comme s'il ne
+pouvait en exister d'autre dans le monde entier.
+
+Les travaux sont donc finis....
+
+Finie aussi, hélas!--ou, du moins, bien entravée,--cette promiscuité de
+toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil échangés furtivement, ces
+chaudes poignées du mains données et reçues, ces rencontres fortuites...
+qui sont le menu du festin des amoureux!...
+
+Ainsi le pense du moins, en son âme attristée, notre jeune ami Arthur
+Labarou, au moment où nous le retrouvons.
+
+Il est en compagnie de son protégé,--ou plutôt de son fils adoptif,--le
+petit sauvage Wapwi.
+
+
+[Illustration: Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.]
+
+
+Wapwi a aujourd'hui près de quinze ans.
+
+Il est souple, élancé, grand pour son âge, et surtout très intelligent.
+
+Quant à son dévouement pour petit père,--comme il appelle Arthur,--c'est
+du fétichisme tout pur.
+
+Nous sommes dans la première quinzaine du mois d'août.
+
+C'est le matin.
+
+Il est à peine six heures.
+
+Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive
+droite, très escarpée à cet endroit, de la rivière Kécarpoui.
+
+En face d'eux, une grande épinette, à peine ébranchée sur un de ses
+côtés et jetée en travers du torrent, sert de pont pour communiquer
+entre les deux bords.
+
+Vers la droite, à une couple d'arpents de distance, une buée de vapeurs
+blanches monte de l'abîme où se précipite la rivière, dans sa dernière
+chute, avant de mêler ses eaux à celles de la baie.
+
+Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prête tour à tour les
+nuances diverses de l'arc-en-ciel.
+
+--Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur à, son
+compagnon, penché vers lui.
+
+Wapwi ne répond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs,
+intelligents, se fixent sur son «père» adoptif.
+
+Celui-ci reprend, en baissant encore la voix:
+
+--Tu vas traverser la rivière sur la passerelle et te diriger sous bois
+vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les
+jeunes Noël ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison
+et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu?
+
+
+[Illustration: Gaspard commence l'ascension du cap.]
+
+
+Au lieu de répondre, Wapwi s'éloigne vivement, courbé en deux, fait
+mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derrière chaque
+obstacle; rocher ou arbuste, et se livre à une pantomime des plus
+réjouissantes, s'adressant à un être imaginaire.
+
+Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement.
+
+Arthur aussi rit de bon coeur, tout en évitant d'éclater...
+
+--Très bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout....
+
+Wapwi redevient soudain sérieux comme un manitou.
+
+--Quand tu seras parvenu à t'approcher d'elle, tu lui diras: «Petite
+mère Suzanne, petit père Arthur vous attend. C'est, pressé. Rejoignez-le
+sur le bord de la rivière, en face de la passerelle. Il sera là sur le
+plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher». Tu
+vois cela d'ici, tout droit.
+
+Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement
+assez élevé, couronné par un plateau où verdissent des masses de sapins
+touffus.
+
+Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot:
+
+--C'est tout?
+
+--Oui... N'oublie pas ce qu'elle te répondra.
+
+--Petit père sera content.
+
+Et l'enfant, léger comme un papillon, s'élance sur la passerelle
+tremblante, sans éprouver l'ombre d'un vertige à l'aspect du torrent qui
+bondit à vingt pieds au-dessous.
+
+Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil,
+compagnon inséparable de ses courses matinales dans la forêt, il
+traverse à son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous
+assigné.
+
+A peine a-t-il disparu, qu'une tête émerge d'un fouillis de broussailles
+masquant une anfractuosité de la rive à pic, à quelques pieds de
+l'endroit où s'est tenue la conversion rapportée plus haut.
+
+Cette tête, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et,
+trapu,--le tout appartenant à Gaspard Labarou.
+
+--Ah! c'est comme ça!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On
+verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de
+l'assassin.... Malheur à eux si!...
+
+Le reste de la phrase est ponctué par un geste sinistre.
+
+Et Gaspard s'élance dans la direction du nord, ne s'écartant pas
+toutefois de la rivière, qu'il a sans doute l'intention de franchir à
+gué dans quelque endroit connu de lui seul.
+
+En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince
+épinette penchée au-dessus d'un endroit où la Kécarpoui, profonde et
+rétrécie, coule avec la rapidité d'un torrent.
+
+Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandoulière,
+grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur.
+
+L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche....
+
+Gaspard, suspendu par les mains, lâche prise....
+
+Il est sur l'autre rive.
+
+Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'écartant
+légèrement de la rivière.
+
+Arrivé au pied du cap, couronné d'un plateau boisé, où doivent se
+rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrête.
+
+Il est en nage.
+
+Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace.
+
+Il paraît chercher à reconquérir son calme et fait mine même de cacher
+là son fusil....
+
+Ses mains à plat pressent son front brûlant....
+
+Mais bientôt un éclair de rage froide passe dans ses yeux durs et,
+remettant son fusil en bandoulière, il commence l'ascension du cap!
+
+C'est comme un sauvage, avec des précautions infinies, qu'il met on pied
+devant l'autre.
+
+Pas une pierre ne roule.
+
+Pas une motte de terre ne s'égrène.
+
+Parvenu au niveau du plateau supérieur, Gaspard risque un coup-d'oeil à
+travers les rameaux épais.
+
+Arthur est là, écartant le feuillage et interrogeant le versant adouci
+de son observatoire qui regarde la mer.
+
+Se trouvant posté à, sa convenance là où il est, Gaspard ne bouge plus
+et attend.
+
+Une demi-heure se passe.
+
+Puis une heure.
+
+Le soleil monte. L'ombre décroît.
+
+Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur éternelle des
+chutes et le vol rapide des oiseaux.
+
+Soudain, à deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi paraît.
+
+--Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu
+venir.... Eh bien, l'as-tu vue?
+
+--Elle vient!.... répondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour
+avertir petit père, qui sera content.
+
+Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit.
+Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre côté de la rivière.
+Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais!
+
+--Wapwi veillera et sifflera..
+
+Et, dévalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de
+gravir, le jeune Abénaki disparut en un clin-d'oeil.
+
+Eût-il pris la direction opposé qu'il se fût heurté à Gaspard!
+
+Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement.
+
+L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-même:
+
+--Décidément, le diable est pour moi. Tenons bon!
+
+
+
+X
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+Une vingtaine de minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles l'amoureux
+Arthur piétina sur place, bouillant à la fois d'impatience et de
+crainte.
+
+L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquérait, grâce aux
+événements des derniers jours, une importance capitale à ses yeux.
+
+Depuis une semaine entière, en effet, la jeune fille était invisible
+pour lui.
+
+Que s'était-il passé!
+
+Pourquoi madame Noël, après avoir paru encourager ses amours avec
+Suzanne et même s'être prêtée de bonne grâce aux projets de mariage
+édifiés par les deux jeunes gens, avait-elle tout à coup, du soir au
+lendemain, changé complètement sa manière d'agir?....
+
+Pourquoi Suzanne elle-même, l'air triste et les paupières rougies, lui
+avait-elle fait un geste d'adieu désespéré, la dernière fois qu'il
+l'avait aperçue dans une fenêtre du Chalet?...
+
+D'où venait la mine soucieuse de sa mère, à lui, et la sombre
+préoccupation de son père, surtout depuis ces jours derniers?....
+
+Autant de mystères à pénétrer.
+
+Autant de problèmes à résoudre.
+
+Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors de sa
+connaissance et qu'il était le pivot autour duquel s'enroulait le fil de
+certains petits événements se succédant coup sur coup depuis quelques
+jours.
+
+Mais quelle était la tête d'où sortait tout cela, la main mystérieuse
+qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignée dont les mille
+mailles guettaient chacun de ses pas?....
+
+La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert
+son coeur à deux battants, narré par le menu l'histoire courte et naïve
+de ses amours; il leur avait fait part de son ardent désir d'épouser
+Suzanne, aussitôt la venue du missionnaire, en septembre prochain....
+
+Mimie avait battu des mains....
+
+La mère Hélène s'était détournée pour essuyer une larme....
+
+Quant au père Labarou, plus sombre que jamais, il s'était promené
+longtemps dans la cuisine, sans répondre, puis avait fini par faire un
+geste résolu et dire:
+
+--Il faut que cette situation s'éclaircisse et que la lumière se fasse!
+Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de
+Pierre Noël, et ton sort se décidera!
+
+Arthur avait remercié son père et, au petit jour, couru sur le plateau
+boisé, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tôt des
+nouvelles, ou du moins de faire part à Suzanne de ses espérances.
+
+Il en était là!....
+
+Suzanne allait venir!!
+
+Elle venait!!!
+
+En effet, un pas léger froissait les feuilles sèches tapissant le flanc
+du cap....
+
+Là ramure s'agitait;...
+
+Une minute encore, et Suzanne parut!
+
+Elle semblait fort animée, la belle Suzanne.
+
+Ses joues rougies, l'éclat de ses yeux et la sueur qui perlait à son
+front disaient haut qu'elle avait couru et que l'émotion la dominait.
+
+--Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au jeune
+homme.
+
+--Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voilà enfin! répondit Arthur, s'emparant
+des mains qui s'offraient et y collant ses lèvres.
+
+--Quelle imprudence vous me faites commettre!
+
+--Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir!
+
+--Et moi donc, est-ce que j'étais aux noces?... Ah! comme j'ai souffert!
+
+--Pauvre Suzette! Là, vrai, vous avez pensé un peu à l'abandonné?
+
+--Toujours, à chaque heure, à chaque minute....
+
+--Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! Votre mère
+me répond, à chacune de mes visites, que vous êtes souffrante, que vous
+naviguez sur la baie, avec vos frères, ou bien qu'elle ne sait pas....
+Enfin, elle n'est plus la même, votre mère....
+
+--Hélas!
+
+--Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez....
+
+--Il le faut bien, mon Dieu!
+
+--Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?....
+Qu'avons-nous fait de répréhensible?.... Vous savez comme nos intentions
+sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse.
+
+--Oh! Arthur, ce n'est pas là que vous trouverez la source de tout ce
+qui arrive.
+
+--Vous savez quelque chose, Suzanne?
+
+--Peut-être bien. Mais je ne suis pas sûre.... je pourrais me tromper.
+
+--Parlez, parlez.
+
+--Eh bien, ma mère a reçu une visite il y a une dizaine de jours.
+
+--Une visite!.... D'ici, de la côte?
+
+--Non, de Miquelon.
+
+--Par quelle voie?
+
+--Ce doit être par notre barque, car l'étranger accompagnait Thomas.
+Vous savez que mon frère a été toute une semaine au large, en compagnie
+de votre cousin Gaspard?....
+
+--Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absenté pendant de
+longs jours, sous prétexte d'une excursion de chasse au loin. Mais il
+est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, chez nous,
+ses frasques.
+
+--Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, au
+contraire, ne pas le perdre entièrement de vue et même vous défier un
+peu de lui.
+
+--De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?....
+
+--Écoutez, Arthur....
+
+Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage.
+
+Puis elle détourna soudain la tête et prêta l'oreille.
+
+--Avez-vous entendu? dit-elle.
+
+--Non.
+
+--On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage.
+
+Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit où son cousin, dans sa
+cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire.
+
+Puis, haussant aussitôt les épaules:
+
+--Comme vous êtes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du danger partout.
+
+--C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position première. Moi,
+si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, à la moindre
+alerte.
+
+--Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque écureuil qui prend ses
+ébats.
+
+--Je vous disais donc: Défiez-vous de votre cousin; il a les yeux
+méchants....
+
+--Ah! ah!
+
+--.... Et je n'aime pas sa façon de me regarder.
+
+--Vous êtes si belle!....
+
+--Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux rouges, il
+me dit avec un mauvais rire:
+
+--Qu'avez-vous, Suzanne?
+
+--«Rien qui vous concerne!» ai-je répondu brusquement.
+
+--«Vous êtes-vous querellé avec votre amoureux?» a-t-il ajouté d'un air
+moqueur.
+
+--«Ça ne vous regarde pas!» Et je lui ai tourné le dos. Mais je l'ai vu,
+dans une vitre de la fenêtre où je me trouvais, serrant les poings et
+faisant un geste de menace.
+
+--Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne!
+
+--C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent.
+
+--Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons à votre visite de
+l'autre jour.
+
+--De l'autre nuit!--car c'était la nuit.
+
+--Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne?
+
+--Il s'est enfermé avec ma mère pendant une heure et j'ai été emmenée
+dehors par mon frère, sous prétexte de ne pas troubler la conversation
+qu'ils eurent ensemble.
+
+--Ah! diable! fit Arthur, très intéressé.
+
+--Puis l'étranger est reparti, accompagné toujours de Thomas et de
+l'inséparable Gaspard.
+
+--De sorte que vous ne savez pas quel était cet homme?
+
+--Si... Ma mère m'a dit que c'était un vieil ami de mon défunt père.
+
+--Que venait donc faire chez vous ce mystérieux personnage?
+
+--Voilà précisément ce que je demande en vain à tous les miens, sans
+pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci: C'est un parent éloigné,
+un ami de là-bas. Il faut le croire.
+
+--Mais votre mère, elle,--votre mère qui vous aime tant, bonne
+Suzanne,--a dû vous donner quelques mots d'explications avant de vous
+soustraire à mes recherches.... je veux dire à ma vue.
+
+--Pauvre mère, elle est toute bouleversée de ce qui arrive.... Mes
+questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente de
+répondre: «Chère Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais tu
+ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible entre
+vous.... Quelque chose de terrible vous sépare à jamais!»
+
+--Qui ou quoi peut donc nous séparer, Suzanne?.
+
+--Hélas!
+
+--Votre mère vous l'a dit?
+
+--Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliée!
+
+--Et c'est?....
+
+--Du sang!
+
+Arthur, foudroyé, chancela.
+
+Un moment, la tête penchée, les bras battants, il demeura immobile.
+
+Mais il se secoua aussitôt.
+
+--Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, je
+saurai s'il m'est permis de vous aimer.
+
+--Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse.
+
+--Demain matin, ici, à la même heure.
+
+--Adieu donc! Arthur.... Ne désespérons pas.
+
+Le jeune Labarou la vit disparaître par le sentier qu'elle avait pris
+pour revenir.
+
+Un instant plus tard, lui-même redescendait la pente opposée, tout en
+murmurant:
+
+--Puisse mon père effacer cette tache de sang qui nous sépare!
+
+--Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en même temps, _in petto_, le
+cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, de sa cachette
+embroussaillée.
+
+Puis le traître ajouta:
+
+--Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais là! Tout de même,
+si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au coeur, lui!
+
+Et il se glissa derrière Suzanne, évitant avec soin de se laisser voir.
+
+
+
+XI
+
+LE MEURTRIER ET LA VEUVE
+
+Environ vers six heures de cette même matinée, une légère embarcation
+traversait la baie, de l'ouest à l'est.
+
+Elle atterrit en face du Chalet.
+
+Un homme d'une cinquantaine d'années, barbe et teint bruns, chevelure
+grisonnante, sauta sur le rivage, où il s'occupa aussitôt à fixer
+solidement le grappin de l'embarcation.
+
+Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penché, vers le
+chalet, dont les murs blanchis à la chaux ressortaient, à une couple
+d'arpents du rivage, au milieu des arbres.
+
+Arrivé en face de la porte d'entrée, regardant l'ouest, il frappa deux
+coups...
+
+Une voix de l'intérieur répondit....
+
+L'homme entra.
+
+--Jean Lehoulier! s'écria la maîtresse du logis, en reculant de deux
+pas.
+
+--Moi-même, Yvonne Garceau!
+
+--Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?....
+
+--Je viens dire à la veuve de Pierre Noël: Oublions tous deux la scène
+du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter à nos enfants le poids des
+fautes de leurs pères.
+
+La veuve étendit très haut son bras amaigri et s'écria avec une sombre
+énergie:
+
+--Moi, pardonner au meurtrier de mon époux, du père de mes enfants!....
+Jamais!
+
+--Écoutez-moi....
+
+--Pourquoi vous écouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous
+m'offrir?... Allez-vous rendre la vie à mon homme, que vous avez tué à
+coups de couteau?
+
+
+[Illustration: Arthur, fit-elle en tendant les mains au jeune homme.]
+
+
+Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serrés, fit un pas vers
+son interlocuteur.
+
+Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa même voix
+humble:
+
+--Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse,
+à tous deux, de cette époque où, libres encore, nous nous aimions et
+avions décidé de nous unir par les liens sacrés du mariage; je pourrais
+évoquer ces jours de larmes où l'on nous força de renoncer l'un à
+l'autre,--vous parce qu'un prétendant, plus riche s'offrait, moi parce
+que le service maritime me réclamait dans les cadres.... Mais ce n'est
+pas à la générosité de vos sentiments que je viens livrer assaut, par
+surprise: c'est à votre conscience d'honnête femme, c'est à votre coeur
+de mère que je veux frapper.
+
+--Une mère peut-elle pardonner à celui qui rendit ses enfants orphelins?
+
+--Une mère pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et,
+d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-même n'a-t-il pas
+demandé à son Père la grâce de ses bourreaux?
+
+--Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis
+impuissante.... Cette scène de meurtre me poursuit, me hante nuit et
+jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment même où je vous parle,
+je la vois; j'y assiste; je vous entends vous écrier:
+
+--Ah! misérable traître, après m'avoir pris la femme que j'aimais, tu
+voudrais encore me voler ma réputation d'homme d'honneur, en m'accusant
+de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas
+te survivre!.... Car ce sont là vos propres paroles, Jean Lehoulier!
+Celui-ci ne broncha pas.
+
+Élevant seulement la main avec solennité:
+
+--Femme, dit-il, on vous a trompée, odieusement trompée!....
+Quelques-unes des paroles rapportées sont vraies,--les premières! Les
+autres n'ont pas le sens commun.
+
+La veuve fit un geste pour protester.
+
+Mais Jean continua, sans le remarquer:
+
+--La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque
+jamais je n'ai touché une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas.
+Mais nous étions un peu gris,--Pierre surtout,--et vous vous souvenez
+comme il était jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes....
+
+--Oh! bien à tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant
+un rapide regard à son premier amoureux.
+
+--Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en était pas
+moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son _plumet!_ Si bien
+que, ce soir-là, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher
+son amitié que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences
+pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le déshonorer ni plus
+ni moins.... Était-ce vrai, cela?
+
+--Vous savez bien que non.
+
+--C'est ce que je cherchai à faire pénétrer dans sa cervelle en feu.
+Mais, «va te faire lan-laire!» il n'entendait plus rien, gesticulant,
+criant, me mettant le poing devant la face et piétinant autour de moi,
+comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille
+efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle,
+afin de l'empêcher de me frapper.
+
+«Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois
+intervenir.
+
+«Je protestais toujours, évitant à dessein de hausser ma voix au
+diapason de la sienne. Mais tout de même, la moutarde me montait au nez.
+J'avais des bouffées de colère, des envies folles de cogner.
+
+«Il vint un moment où, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi,
+son couteau au poing.
+
+«Je tirai aussitôt le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du
+bras gauche.
+
+«C'est en cherchant ainsi à me protéger, que j'éprouvai à, l'avant-bras
+cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont
+reçu des coups de couteau.
+
+«La lame avait passé entre les deux os et ne s'était arrêtée qu'au
+manche.
+
+«Je poussai un cri de rage et frappai à mon tour, sans voir,--car un
+nuage de sang faisait tout danser autour de moi.
+
+«Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge.
+
+«Des amis m'entraînèrent....
+
+«Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien.
+
+Le front penché, les yeux sombres, elle semblait évoquer, par la
+puissance du souvenir, cette scène d'auberge où son homme fut couché
+sanglant sur le carreau.
+
+Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche.
+
+Puis elle releva la tête et, regardant son interlocuteur bien en face:
+
+--Jean Lehoulier, dit elle avec une froide énergie, vous mentez!
+
+--Madame!....
+
+--Vous mentez, vous dis-je!....
+
+--Yvonne!
+
+--Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une
+minute.
+
+Pierre ouvrait des yeux ébahis.
+
+Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre à coucher,--la
+sienne,--ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur.
+
+Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier plié
+en forme de lettre.
+
+Elle courut aussitôt à la signature et la mettant sous les yeux de son
+ancien fiancé de là-bas:
+
+--Reconnaissez-vous ce nom?
+
+--Sans doute: Robert Quetliven!
+
+--Eh bien, écoutez bien ce qu'il m'écrit:
+
+ SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852.
+
+
+ MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Côte du Labrador,
+
+ _Madame et vieille amie,_
+
+ J'apprends que vous êtes sur le point de marier votre fille Suzanne
+ avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kécarpoui. Je
+ le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne
+ peut se faire. Votre défunt mari, _assassiné méchamment_, il n'y a
+ pas encore une éternité, se lèverait de sa tombe pour se jeter entre
+ les deux futurs conjoints.
+
+ Vous ne comprenez pas!...
+
+ Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila
+ courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua
+ votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Salés,
+ sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques
+ semaines...
+
+ Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir
+ au vôtre,
+
+ ROBERT QUETLIVEN.
+
+--Cette lettre est une infamie! s'écria Jean Labarou,--à qui nous
+conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste.
+
+--Quoi! ne dit-elle pas la vérité? riposta la veuve.
+
+--Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tué Pierre Noël!
+Mais c'est dans le cas de légitime défense, après avoir usé de tous les
+moyens de persuasion pour l'apaiser, après avoir subi patiemment toutes
+sortes d'injures.... Encore, quoique abîmé par sa langue méchante,
+j'aurais patienté, je serais sorti, sans ce traître coup de couteau qui
+me fit voir rouge.... Mon bras a frappé, mais ma volonté n'y était pour
+rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible blessure reçue
+sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrivé.... Voyez, femme!....
+J'en porterai les marques toute ma vie!
+
+Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra à la veuve son
+avant-bras nu où deux cicatrices indélébiles tranchaient, par leur
+blancheur livide, sur le ton bruni de la peau.
+
+La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste.
+
+Jean Labarou rabattit sa manche et continua:
+
+--Ah! Yvonne, comme j'ai regretté ce fatal moment d'oubli, ce mouvement
+involontaire qui poussa ma main armée droit au coeur de mon ami, Yvonne,
+vous le savez, en dépit de ses défauts!--Mais il est des instants, dans
+la vie humaine, où la chair se révolte contre l'esprit, où le nerf est
+plus prompt que la volonté.
+
+J'ai subi les conséquences de ce réveil intermittent de la bête dans
+l'homme....
+
+Suis-je donc si coupable, après tout?
+
+La veuve ne répondit pas, tout d'abord.
+
+Elle se calmait. Elle paraissait ébranlée.
+
+L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, plein
+d'honneur, incapable de déguiser la vérité.
+
+Les années en blanchissant sa tête en avaient-elles fait un menteur et
+un lâche?
+
+C'était impossible.
+
+Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents émus
+qui vont au coeur; la parole, non appuyée d'une conviction chaleureuse,
+ne saurait arriver au plus intime de l'être, comme la voix do Jean
+Lehoulier l'avait fait.
+
+Au fond de son coeur, elle sentait se réveiller, pour l'homme d'honneur
+incliné devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, mais
+non coupable, cette indulgence attendrie qu'éprouvent les gens mûrs
+lorsqu'en fouillant dans les cendres du passé, il leur arrive d'en voir
+quelque étincelle non encore éteinte....
+
+Relevant enfin la tête, elle regarda Jean Lehoulier bien en face et dit
+d'un ton très calme:
+
+
+[Illustration: La veuve ouvrit de grands yeux et eût un geste.]
+
+
+--Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont dû se passer comme
+vous les racontez....
+
+--Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit le
+père d'Arthur.
+
+--.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres
+feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma fille,
+elle-même....
+
+--C'est juste, voisine: vous voulez des preuves?
+
+Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas écrit de Saint-Pierre
+même.
+
+--Et d'où vous a-t-il donc écrit, Yvonne?
+
+--D'ici même.
+
+--D'ici?.... Il est donc venu?
+
+--Ne le saviez-vous pas?
+
+--Je savais que quelqu'un de là-bas est, en effet, débarqué, il y a une
+quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon neveu
+Gaspard. C'était donc lui?
+
+--C'était lui; et c'est après une longue conversation sur le malheureux
+événement qui a divisé nos deux familles, que nous en sommes arrivés à
+la décision qu'il m'écrirait cette lettre... «Avec ce papier, disait-il,
+vous n'aurez aucune difficulté à convaincre votre voisin qu'une alliance
+est impossible entre les Noël et les Lehoulier.»
+
+--En effet, madame, les choses se fussent-elles passées comme ce
+Quetliven les arrange,--pour un but que je ne devine pas bien
+encore,--que je serais le premier à dire à mon fils: «Embarque-toi, mon
+gars, et va un peu là-bas faire ton tour de France.»
+
+«Mais je ne veux pas que cet enfant souffre à cause de moi.... Aussi,
+prévoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes précautions.... Le
+missionnaire qui doit nous visiter cet automne,--c'est-à-dire dans un
+mois au plus,--vous apportera la preuve que les choses se sont bien
+passées telles que je viens de les raconter.
+
+--Et cette preuve?....
+
+--Ce sera le témoignage du mort lui-même!
+
+Là-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de Pierre Noël
+et se retira.
+
+
+
+XII
+
+OU GASPARD ÉPROUVE UNE SURPRISE DÉSAGRÉABLE
+
+Cette journée devait être fertile en événements.
+
+On eût dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des flèches
+dernier modèle, faisant des blessures incurables.
+
+Vers le milieu de la traversée de la baie, Jean Labarou croisa, à
+quelques arpents de distance, un canot d'écorce, à la fois solide
+et léger, qu'une jeune fille «pagayait» avec une sûreté de main
+incomparable.
+
+--Mais c'est Mimie! se dit le père, un peu étonné.
+
+Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa
+voix, il héla:
+
+--Ohé! là, du canot!
+
+--C'est vous, père?.... répondit-on, pendant que l'aviron
+s'immobilisait, appuyé sur le plat-bord.
+
+--Oui, c'est moi. Où vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette
+coquille de noix?.... Ce n'est guère prudent!
+
+--Oh! soyez tranquille, père: je reviendrai tout à l'heure saine et
+sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque
+part par là....
+
+--Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mâts contre
+un méchant «sabot» de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui
+te fait courir la haie.
+
+Les deux embarcations s'étaient; rapprochées.
+
+Aussi la jeune marinière put-elle répondre en baissant la voix:
+
+--Vous gagneriez, père.... Ne parions pas. C'est à Gaspard que j'en
+ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il
+faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin
+de se lever matin, vous le savez....
+
+--Tu me dis cela d'un air drôle, petite Mimie! Que se passe-t-il
+donc?.... Serais-tu mécontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il
+te ferait des _traits_, par hasard?
+
+Et Jean Labarou, malgré ses propres préoccupations, jeta un long regard
+sur le beau et pâle visage de sa fille.
+
+
+[Illustration--Ohé! là du canot, cria Jean Labarou.]
+
+Un double éclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire:
+
+--Peut-être!.... Mais laissons là Gaspard et parlons un peu de mon frère
+Arthur.--Vous avez vu Mme Noël?
+
+--Oui.... Nous nous sommes expliqués.... Tout ira bien de ce côté-là,
+j'espère. Nous en causerons avec ta mère.
+
+--Ah! que je suis contente, petit père!.... Ce pauvre Arthur, il me
+faisait tant pitié avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est
+comme ça, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour,
+père. A tantôt!
+
+--A tout à l'heure, ma fille.
+
+Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne
+tardèrent pas à se trouver hors de portée de la voix.
+
+La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre à son
+petit havre accoutumé, près de l'habitation Labarou.
+
+Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du
+Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive
+surélevée, toute enguirlandée de frondaisons touffues, qui traînaient
+jusque dans la mer, et disparut tout à coup au fond d'une petite anse,
+rendue invisible par les rameaux épais entre-croisés en voûte à quelques
+pieds de la surface de l'eau.
+
+Une fois là, plus rien!
+
+Gens de mer et gens de terre eussent été bien empêchés de dénicher
+l'embarcation et son capitaine enjuponné.
+
+Mimie Labarou attacha son esquif à une branche de saule et attendit,
+debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'éclairs la
+saulaie bordant la rive.
+
+Quoique fort épais à hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, dépourvu de
+feuillage à quelques pouces du sol, permettait au regard de pénétrer
+jusqu'au Chalet des Noël, à deux ou trois cents pieds de là.
+
+Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile,
+les yeux fixés dans la même direction.
+
+Là demeurait sa rivale,--celle qui, tout en étant fiancée d'Arthur, n'en
+menaçait pas moins son bonheur, à elle.
+
+Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui échappait insensiblement.... Un
+magnétisme étrange l'attirait de ce côté de la baie.... En dépit de ses
+protestations d'amour, des ses élans passionnés, de ses serments même,
+quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin....
+Ils ne se parlaient plus avec le même abandon.... Les querelles
+surgissaient à propos de tout et de rien.... Bref, Mimie était déjà
+assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas
+tarder à lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre.
+
+Et elle se sentait vraiment de caractère à le faire, l'indolente mais
+énergique Mimie!
+
+Voilà pourquoi, secouant enfin son apathie, elle était entrée, ce
+matin-là, sur le sentier de la guerre.
+
+Wapwi, prévenu dès la veille, devait la rejoindre, aussitôt libre.
+
+C'est lui qu'attendait donc la jeune fille.
+
+Une demi-heure s'écoula.
+
+Les coqs chantaient près de l'habitation des Noël, et les oiseaux
+prenaient leurs ébats à travers la saulaie.
+
+Mais, de voix humaines, point.
+
+Tout semblait dormir.
+
+Soudain, un bruit léger se fit dans le feuillage, une respiration rapide
+haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivrée
+entre deux rameaux doucement écartés, à deux pouces au plus de son
+oreille.
+
+--Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il
+vient!
+
+--Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille
+façon,... m'as fait une peur!
+
+Effectivement était toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant
+aussitôt:
+
+--Tu l'as vu?
+
+--Je le suis depuis tantôt.
+
+--D'où vient-il?
+
+--Il espionne petite mère Noël.--Il est méchant l'oncle Gaspard.
+
+--Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir?
+dit amèrement Mimie, sans relever la dernière observation.
+
+Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: «Dame, tu devais
+bien t'en douter!»
+
+Puis prêtant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne:
+
+--Chut! fit-il, les voilà tous deux!
+
+--Je veux voir et entendre.
+
+Et la jeune fille, aidée du petit sauvage, sauta aussitôt sur la berge
+de la saulaie, très épaisse à cet endroit de la rive, et fit quelques
+pas à travers l'enchevêtrement de la végétation.
+
+Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arrêta et se blottit derrière un
+gros hallier, invitant, par une pression énergique de la main, sa
+compagne à l'imiter.
+
+Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait à quelques pieds de
+là.
+
+Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde,
+alternaient dans le silence environnant.
+
+--Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue
+comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon
+malheur?....
+
+--Ne riez pas, Suzanne!... répliquait l'organe funèbre,--celui de maître
+Gaspard,--quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une
+destinée terrible, j'ai tremblé pour vous, d'abord; puis la pitié m'est
+venue.... Et, comme de la pitié à l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai
+vite fait ce pas....
+
+--Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard!
+
+--Avez-vous le courage de rire en un pareil moment?
+
+--En vérité, je devrais plutôt pleurer, peut-être? Le fait est, futur
+cousin, que si réellement un ruisseau de sang me séparait, comme vous
+l'affirmez, de mon fiancé Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez
+longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard,
+votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup
+d'amour et de foi chrétienne effaceront bien vite....
+
+--Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et
+victime!
+
+--Là! là! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zèle et laissez-nous
+mener notre barque à notre guise. Quant à votre amour si désintéressé et
+si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chère Mimie, qui le
+mérite bien plus que moi.
+
+--C'est là votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menaçant.
+
+--C'est mon dernier mot, monsieur!
+
+--Peut-être changerez-vous d'avis bientôt...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noël. Sur ce, je voua souhaite
+le bonsoir.
+
+--Adieu, monsieur.
+
+Gaspard fit un pas pour s'éloigner. Mais il avait encore une vilenie sur
+le coeur:
+
+--A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon
+cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnête, celui-là.
+C'est madame Lehoulier, entendez-vous,--un nom taché du sang de votre
+défunt père,--que vous vous appellerez, une fois mariée.
+
+--Méchant! murmura Suzanne avec dégoût.
+
+--Canaille! cria une autre voix, éclatante celle-ci, qui fit tressaillir
+Gaspard.
+
+Et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, Euphémie Labarou, ses
+beaux cheveux crêpés flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier
+étincelants, tombait debout devant lui.
+
+--Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas.
+
+--Et bien, oui, c'est moi!.... Répète un peu ce que tu viens de dire,
+grand lâche!
+
+Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphémie
+Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains:
+
+--Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, à coup sûr, qui m'a
+conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea préventions
+contre vous, à cause de ce garnement-là... Mais, maintenant que je vous
+ai vue, et surtout entendue, je vais vous chérir comme une soeur.--Le
+voulez-vous?
+
+Pour toute réponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux
+jeunes filles s'embrassèrent plusieurs fois.
+
+Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit
+sauvage se prit à pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai
+clown de cirque.
+
+Gaspard seul ne prit aucune part, cela se conçoit, à l'allégresse
+commune. Il fit même mine de s'éloigner. Mais Mimie le cloua net sur
+place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de réplique:
+
+--Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmène avec moi, tu
+sais!
+
+Et tel était l'étrange magnétisme exercé par cette singulière fille, que
+le cousin courba la tête, sans même répliquer.
+
+Il est vrai qu'un éclair de fureur, aussitôt réprimé, illumina un
+instant ses traits durs.
+
+Mais personne ne s'en aperçut, car les jeunes tilles échangeaient leurs
+adieux.
+
+--Ne vous préoccupez de rien, Suzanne, disait Euphémie Labarou.... J'ai
+rencontré mon père, tout à l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une
+entrevue avec votre mère....
+
+--Vraiment? interrompit l'autre.
+
+--Et il m'a dit, continua Mimie: «Tout ira bien!»
+
+--Il a vu ma mère: ah! que je suis heureuse!
+
+--Espérons, Suzanne, et au revoir!
+
+--Oui, petite soeur, au revoir!
+
+Euphémie et Gaspard se dirigèrent vers le canot, sans échanger une
+parole.
+
+Gaspard s'étendit nonchalamment à l'avant, laissant à la capitaine Mimie
+le soin de manier l'aviron.
+
+Quant à Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes,
+il voulut prendre congé à sa façon de Mlle Noël,--c'est-à-dire en
+frottant la main de la jeune fille contre sa joue.
+
+Mais Suzanne le dispensa de ce cérémonial abénaki, en lui donnant tout
+bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui
+disant:
+
+--Va, cher petit, vers ton maître, et raconte-lui ce que tu as vu.
+
+--Oui, petite mère; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrassé un....
+sauvage.
+
+Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, détala en riant
+silencieusement.
+
+Suzanne fit de même, mais avec moins de retenue.
+
+Elle riait encore en arrivant au Chalet.
+
+
+
+XIII
+
+LE GUET-APENS ORGANISÉ
+
+Tout dormait chez les Labarou.
+
+La nuit, faiblement éclairée par un mince croissant de lune, était
+sonore,--si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand
+silence de la nature endormie, traversé seulement par le monotone
+mugissement des cataractes.
+
+Deux heures venaient de sonner.
+
+La fenêtre d'une sorte d'appentis, adossé au mur d'arrière de la maison,
+s'ouvrit doucement, et une tête brune, coiffée d'une casquette de
+loup-marin, surgit de l'entre-bâillement.
+
+Cette tête tourna à droite, tourna à, gauche et se dressa même en l'air,
+inspectant, écoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui pouvait
+tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouïe.
+
+Satisfait en apparence de son investigation, le propriétaire de la
+susdite,--maître Gaspard, s'il vous plaît,--mit un pied sur l'appui de
+la fenêtre et, fort légèrement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon.
+
+Puis il referma silencieusement la fenêtre et s'éloigna à pas de loup.
+
+Arrivé près d'un hangar, servant de remise pour les agrès, seines à
+pêche, outils de charpentier, etc., notre homme y pénétra, pour en
+sortir aussitôt avec une hache et une _égohine_.
+
+Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongée dans le
+sommeil, il partit d'un pas relevé, courbant le dos, se faisant petit
+comme un malfaiteur.
+
+Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrète, Gaspard se
+départit un peu de sa rigidité habituelle, ou plutôt il releva son
+masque.
+
+Dans la forêt, il était chez lui, et les sapins à aspect de saules
+pleureurs devenaient ses confidents.
+
+
+[Illustration:--Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas.]
+
+-Nom de nom--de nom--d'une vieille baleine morte de la pituite!....
+grommelait-il, en voilà une journée pour toi, mon vieux Gaspard!... Tes
+plans déjoués!.... Un voyage aux Iles pour rien, l'oncle Jean devenu un
+petit saint aux yeux de la mère Noël, et, par-dessus tout, toi, vieille
+bête, surpris comme un écolier en flagrant délit de trahison amoureuse
+par cette infernale Mimie, à qui le diable.... ou moi tordrons le cou un
+de ces jours!... Voilà, ton bilan, mon bonhomme!
+
+Et, courbant la tête, Gaspard se remémorait les désastres subis la
+veille, en ce jour marqué d'une pierre noire.
+
+--Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon chemin!... S'il
+n'était pas là, Suzanne m'aimerait, peut-être! Oui, elle finirait par
+m'aimer, à coup sûr.... J'en ferais tant pour elle!... Je braverais les
+colères du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe quoi!... J'irais
+lui tuer des ours jusqu'à la baie d'Hudson, pour le seul plaisir de lui
+en offrir les peaux....
+
+[Illustration: Couché à plat-ventre, Gaspard scia la surface de la
+passerelle.]
+
+Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes
+bienfaiteurs!.... Hé! qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi,
+après tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends
+pas cent fois, en travail, le pain que je mange à leur table?
+
+Quant à Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce préféré pour qui rien
+n'est trop bon!....--«Arthur, prends garde à ceci, prends garde à
+ça!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard humide!....
+Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant pour toi!....
+Gaspard, mon garçon, veille bien sur lui; il est si délicat!»....--Voilà
+les recommandations que j'entends tous les jours.
+
+J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu rongé, mon frein,
+depuis des années!.... Un orphelin, un enfant sans père ni mère, ça
+ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse pas crever de
+faim!...
+
+Et le malheureux, ingrat et lâche, prenait ainsi plaisir à se forger des
+griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir d'endormir
+sa conscience et de colorer de prétextes trompeurs le sinistre projet
+qu'il allait accomplir!
+
+Il marchait toujours, cependant.
+
+Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des échos prolongés qui
+roulaient dans la vallée de la Kécarpoui.
+
+Bientôt, ce fut un tonnerre ininterrompu et très impressionnant, par une
+nuit comme celle-là.
+
+Gaspard, après avoir gravi diagonalement la pente douce des premiers
+contreforts de la masse montagneuse, venait de déboucher sur la rive
+droite de la Kécarpoui.
+
+Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle
+laissait traîner dans l'eau tourbillonnante l'extrémité des branches de
+sa face inférieure....
+
+Au-delà du torrent, le cap du Rendez-Vous,--ainsi baptisé par l'amoureux
+jaloux lui-même,--dressait ses hautes assises, hérissés de buissons de
+sapins et couronné de conifères épais.
+
+Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le second
+pour le plateau.
+
+--C'est là qu'ils viendront, au petit-jour,--se dit-il avec rage,--se
+moquer de ce pauvre Gaspard, enlevé hier par une jeune fille contrefaite
+Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en dépit de son beau
+visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et comme j'ai dû
+paraître sot aux yeux de la fière Suzanne!.... Ah! mademoiselle Mimie,
+que vous allez donc me payer cher ce triomphe d'une heure et cet
+ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de Gaspard Labarou
+un petit garçon craintif quand vous êtes là!.... Aujourd'hui, fière
+Mimie,--que dis-je? dans quelques heures,--«vos beaux yeux vont
+pleurer», comme dit la chanson de Malbrough; le cadavre de votre frère,
+broyé dans les chutes, ira peut-être s'échouer devant votre porte, à
+moins que ce ne soit en face du chalet de sa fiancée!....
+
+Ici, Gaspard, tout en se disposant à s'engager sur la passerelle, parut
+avoir réellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au désespoir
+contemplant un corps sans vie.
+
+Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une décision infernale,
+l'affermit au contraire dans son projet.
+
+--Allons! fit-il avec une sombre résolution, c'est dit!.... Un quartier
+de roc, comme j'en vois un, là, dans le lit de la rivière, aura roulé
+du haut du cap et fêlé le tronc d'arbre, pendant la nuit. Ce sera un
+accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut pas que la belle
+Suzanne appartienne à un autre que toi. Non, cela.... Plutôt la mort!
+
+Et, résolument, il gagna le milieu de la passerelle.
+
+Arrivé là, il déroula de sa ceinture une longue ficelle, armée d'un
+plomb de sonde à l'une de ses extrémités.
+
+Laissant tomber le plomb dans un remous, où l'eau ne faisait que tourner
+en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond solide et la
+passerelle.
+
+Puis, faisant un noeud à la ficelle, il revint sur ses pas.
+
+Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientôt une jeune
+et mince épinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit et
+ébrancha avec sa hache.
+
+Il la coupa à la longueur voulue, après avoir pris ses mesures sur sa
+ficelle.
+
+Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre.
+
+Plongeant alors un des bouts de la perche, préparée un instant
+auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la
+passerelle, comme un pilotis.
+
+--Comme cela, dit-il, je ne serai pas exposé à ce que ce maudit pont se
+rompre sous mon propre poids, pendant que je serai à la besogne.
+
+Enfin commença l'oeuvre infernale.
+
+Couché à plat-ventre, Gaspard scia avec son _égohine_ la face de la
+passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une épaisseur
+suffisante pour empêcher l'arbre de se rompre par son seul poids.
+
+Puis, revenant en arrière, il contempla son travail.
+
+Rien n'était visible, naturellement.
+
+Le mince trait de scie disparaissait complètement aux regards, à
+quelques pieds de distance.
+
+Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant aussitôt
+que le poids du sinistre ouvrier eut cessé de faire peser la passerelle
+sur lui.
+
+Tout allait bien.
+
+Le guet-apens était supérieurement organisé.
+
+L'oeuvre de mort allait réussir!
+
+Gaspard Labarou eut un sourire de démon et reprit le chemin de son lit,
+disant:
+
+--Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle.
+Seulement, tu n'en reviendras pas!
+
+
+
+XIV
+
+DANS LE TORRENT
+
+Au petit jour,--c'est-à-dire vers six heures environ,--un jeune homme
+à l'air éveillé, à la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine
+d'années, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisées qui
+servent d'arrière-plan à la baie de Kécarpoui.
+
+Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle.
+
+C'était Arthur Labarou, flanqué de l'inséparable Wapwi.
+
+Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient gaiement.
+
+La matinée était belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un beau
+rouge-feu, répandait sur le paysage cette clarté douce des premières
+heures du jour, tiédissant à peine la fraîcheur balsamique émanée,
+pendant la nuit, des arbres résineux de la forêt.
+
+--Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur.
+
+--Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!....
+répliquait l'innocent Wapwi.
+
+--Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tête. Mais, moi,
+c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je vois de
+bien jolies choses, va!
+
+Wapwi, un peu étonné, promenait sa vue perçante tout autour de lui: sur
+les croupes des collines mouchetées de verdure, sur le vaste golfe où le
+roi de la lumière jetait une poussière d'or et jusque dans les gorges
+sinueuses de la rivière, d'où montaient lentement des brouillards
+irisés.
+
+Il n'apercevait que le panorama accoutumé, qui valait certes bien la
+peine d'être admiré, mais qui ne l'émouvait pas autrement, l'ayant eu
+tant de fois sous les yeux.
+
+De guerre lasse, il se résigna à garder le silence et à s'avouer
+que «petit père» Arthur était bien mieux doué qu'un enfant abénaki,
+puisqu'il possédait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, l'autre
+en dedans.
+
+Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit auquel se
+livrait son compagnon.
+
+Voyant que celui-ci n'arrivait à aucun résultat et ne comprenait
+toujours pas, il lui dit, en lui tapant légèrement sur la joue:
+
+--C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, étant
+trop jeune pour avoir éprouvé le sentiment qui me fait voir tout en beau
+grâce aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour!
+
+--L'amour! l'amour! répéta l'enfant. C'est donc ça, petit père, que tu
+as dans le coeur pour petite mère?
+
+--Justement, mon fils! Tu y es! s'écria Arthur, riant cette fois tout de
+bon.
+
+--Wapwi aussi l'aime bien, mère Suzanne! dit entre haut et bas
+l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rosé sur les joues d'un petit
+sauvage.... Bonne, bonne, petite mère Suzanne!
+
+--Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne autant que
+belle!
+
+Puis il ajouta, songeur:
+
+--C'est drôle, tout de même.... Cet enfant aime réellement Suzanne
+autant que je l'aime moi-même.... Seulement, ce n'est pas comme moi!
+
+Ainsi devisant, les deux promeneurs arrivèrent à la passerelle.
+
+Tout y était en ordre ou, du moins, paraissait tel.
+
+Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques jours
+auparavant, avait les allures désordonnées d'une véritable cataracte.
+
+Les basses branches du tronc de sapin couché en travers trempaient dans
+le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient régulier,
+quoique assez inquiétant.
+
+Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations!
+
+Ayant levé les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu un
+mouchoir blanc agité par une main de femme....
+
+En avant donc!
+
+Il s'élança....
+
+Mais il n'avait pas fait la moitié du trajet, que la passerelle se
+rompit par le milieu et s'abîma dans le torrent.
+
+Deux cris dominèrent un instant le tapage des eaux heurtées: l'un
+poussé par une voix de femme,--cri de terreur! l'autre par un organe
+masculin,--clameur d'agonie!
+
+Puis... l'éternelle chanson des chutes!
+
+Les voix humaines s'étaient tues.
+
+Le gouffre entraînait sa victime.
+
+Où était donc Wapwi, le dévoué enfant des bois?
+
+Allait-il laisser, périr son maître, sans tenter un effort pour le
+sauver!
+
+Nous allons bien voir....
+
+Wapwi avait reçu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour de
+son compagnon.
+
+Il était donc là, le suivant des yeux, au moment où la passerelle
+«'effondra, et, chose singulière, à l'instant précis de la catastrophe,
+il pensait justement à la possibilité d'un accident de cette nature.
+
+Dire qu'il n'eut pas une seconde d'émotion terrible serait conraire à la
+vérité.
+
+Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant le
+tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son état
+d'âme....
+
+Nous dirions presque qu'il s'y attendait,--où du moins que son
+instinct de sauvage l'avertissait que quelque événement imprévu allait
+arriver,--si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, un
+pressentiment aussi rapide, que celui qui l'étreignit soudain au moment
+où Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle.
+
+Dominé par ce singulier pressentiment, il avait jeté un rapide coup
+d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, à deux
+arpents au plus de distance.
+
+Et c'est justement à ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que
+pensait le jeune Abénaki, lorsque l'événement redouté eut lieu.
+
+Sans même pousser un cri, il prit sa course du côté de la chute, cassa
+en un tour de main une longue gaule de frêne, dévala sur le flanc
+escarpé de la rive et se trouva,--Dieu sait par quel miracle
+d'adresse!--sur une étroite corniche à fleur d'eau, saillant de quelques
+pouces en dehors de la muraille à peine déclive qui endiguait le
+torrent, un peu en haut de la courbe formée par la nappe d'eau tombante.
+
+La rivière, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds de
+largeur; mais, comme elle taisait un léger coude vers l'est, le courant
+portait naturellement du côté où se tenait Wapwi, et l'enfant pouvait
+espérer que son maître passerait à portée d'être secouru.
+
+C'est, en effet, ce qui arriva.
+
+Retardé dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du
+torrent, le tronçon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir
+en tombant, n'avançait que par bonds et en exécutant une série de
+mouvements giratoires, qui rapprochaient le naufragé tantôt d'une rive,
+tantôt de l'autre.
+
+A une dizaine de pieds de la corniche où se tenait Wapwi, Arthur se
+trouva, pendant quelques secondes, à portée de saisir la perche tendue à
+bout de bras...
+
+--Prends, petit père! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu ne
+veux pas m'entraîner à l'eau.
+
+Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son
+épave...
+
+Dix secondes après, il était dans les bras de Wapwi, sur l'étroite
+corniche.
+
+Au même instant, ce qui restait de la passerelle s'abîmait dans la
+chute...
+
+La première pensée du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un regard
+de reconnaissance; mais sa seconde, assurément, fut pour son jeune
+sauveur.
+
+Il le serra dans ses bras, comme une mère eût fait pour son enfant.
+
+--Mon petit Wapwi, lui dit-il en même temps, tu m'as sauvé la vie!....
+Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais là, dans l'abîme
+creusé par la chute!.... Désormais, c'est entre nous à la vie à la
+mort,--souviens-toi de cela!
+
+Wapwi, les yeux étincelants de plaisir, frotta son front sur les mains
+du «petit père».
+
+Cette naïve caresse exprimait, dans l'idée du petit Abénaki, le comble
+du bonheur.
+
+Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses yeux
+s'agrandirent.... Son bras se dirigea du côté de l'est....
+
+--Petite mère Suzanne! dit-il.
+
+Arthur regarda.
+
+Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent déchaîné, un énorme rocher
+se dressait à pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle géant,
+une blanche statue de femme, les bras et les yeux levés vers le ciel,
+semblait lui adresser une fervente action de grâce.
+
+Nous disons: _statue!...._ Et elle en avait bien l'air, cette jeune
+fille agenouillée dans une immobilité en quelque sorte hiératique, les
+cheveux en désordre et pâle comme une morte, laissant monter, elle, la
+vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux pieds
+de la Vierge immortelle!....
+
+Très ému le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme s'il eût
+craint de troubler quelque mystique incantation.
+
+Suzanne s'étant relevée, il lui cria:
+
+--Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas là!.... Je tremble pour
+vous!.... Retournez là-bas!
+
+Et il lui indiquait la direction du Chalet.
+
+La «statue» s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses mains. Mais
+ses paroles n'arrivèrent point jusqu'aux naufragés, à cause du fracas
+des eaux.
+
+Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins.
+
+Quant à Arthur et son sauveur, ils escaladèrent, non sans peine, la
+berge à pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle.
+
+Le guet-apens avait raté!
+
+
+
+XV
+
+OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE
+
+Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,--nous
+voulons dire dans Kécarpoui.
+
+Bien que le naufragé lui-même se montrât très sobre de commentaires,
+et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grâce à
+l'imagination des femmes, un drame des plus noirs où les pauvres
+sauvages de la côte jouaient le vilain rôle.
+
+C'est Gaspard qui émit le premier cette idée....
+
+N'avait-il pas, les jours précédents, découvert des pièges et des
+trappes, tendues ci et là dans la savane, par des mains inconnues?
+
+Qui donc venaient chasser si près des deux seules familles blanches de
+la baie, sinon les Micmacs du détroit de Belle-Isle?
+
+Et, d'ailleurs, à l'appui de cette thèse, ne pouvait-on pas supposer que
+les parents de Wapwi, irrités de l'enlèvement de leur petit compatriote,
+rôdaient autour de l'établissement français, dans le but de reprendre
+leur bien?....
+
+A cela Arthur répondait, en haussant les épaules:
+
+--Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu sais
+bien que Wapwi n'a pas de parenté micmaque, puisqu'il est Abénaki et
+vient du sud!....
+
+--D'accord; mais il y a sa belle-mère,--sa belle-mère inconsolable!
+
+Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux.
+
+--Oh! là! là!... cette grande guenon qui battait son beau-fils à coup de
+trique, comme s'il eût été un simple mari?.... En voilà une femme pour
+se faire du mauvais sang à cause qu'il est parti!
+
+--Hé! bon Dieu, c'est peut-être leur façon d'aimer, à ces brigands-là!
+
+
+[Illustration: La passerelle se rompit et a'abîma dans le torrent.]
+
+
+--Les vraies mères, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre vieux que
+nous avons ensablé là-haut, dans la savane, doit avoir d'autres soucis
+que de courir après un enfant qu'elle haïssait comme peste.
+
+--Alors, c'est par pure méchanceté qu'ils ont fait le coup,--si
+toutefois quelqu'un a touché à la passerelle.
+
+--Pas méchants, pas méchants sans raison, les sauvages!.... murmura
+Wapwi.
+
+Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais;
+
+--Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas défendre tes amis.
+
+--Gaspard! fit Arthur, élevant le ton.
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui.
+
+--Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler?
+
+--Il a sauvé ma vie, Gaspard!
+
+--La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait là, à point nommé.
+
+--Quand tu y aurais été toi-même, je parie bien que tu ne serais pas
+arrivé à temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait.
+
+--Peut-être!.. On ne sait pas....
+
+Et le cousin ajoutait en lui-même: «Ah! mais non, par exemple. Pas si
+bête!»
+
+Ces propos s'échangeaient sous l'auvent du hangar où se serraient les
+articles nécessaires à la pêche et où se préparait le poisson destiné à
+être encaqué.
+
+Ce hangar, assez vaste, était divisé en deux compartiments; l'un où se
+faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie.
+
+Une petite forge, munie de sa large cheminée, y était attenante.
+
+C'est dans cette dernière partie de l'édifice que se tenait le
+plus souvent Wapwi, en qualité de souffleur du père Labarou, le
+maître-forgeron.
+
+Quant il n'était pas à son soufflet, Wapwi ne quittait guère Arthur, à
+moins que ce ne fut pour aider les deux femmes.
+
+Car il ne se ménageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son
+pouvoir pour se rendre utile.
+
+Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille, à
+l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion de
+lui témoigner son aversion.
+
+Quinze jours s'étaient écoulés depuis la catastrophe de la passerelle.
+
+Peu à peu, le souvenir de cet étrange accident s'affaiblissait dans
+l'esprit des intéressés.
+
+Arthur lui-même n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus penser.
+
+Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occupé.
+
+Et c'était.... Wapwi.
+
+Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tête avec un
+accident vieux de deux semaines?
+
+Nous sommes forcé de faire ici un aveu, un bien pénible aveu....
+
+Wapwi--ce modèle de gratitude, ce vase contenant la quintessence de
+l'affection filiale,--Wapwi avait un défaut, un grand défaut:
+
+Il était chauvin!
+
+On avait accusé, après l'accident de la rivière, ses compatriotes
+cuivrés d'avoir organisé ce guet-apens odieux, en faisant tomber un
+énorme caillou, arraché des flancs du cap...
+
+Wapwi voulait prouver la fausseté de ce soupçon en retrouvant les deux
+ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois en possession
+de cette pièce justificative, on verrait bien, oui ou non, si le tronc
+de l'arbre avait été scié ou s'il s'était rompu sous un choc pesant.
+
+Qu'il réussît à mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et tout
+de suite les soupçons étaient détournés pour se voir reporter sur le
+véritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de désigner, le cas
+échéant.
+
+Voilà à quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant.
+
+Il avait bien fait des recherches des deux côtés de la baie, le long du
+rivage.
+
+Mais, sans doute, le courant de la rivière avait entraîné au large les
+deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches,
+car il n'avait rien trouvé.
+
+--Ils seront descendus jusqu'à Belle-Isle.... se disait Wapwi, ou bien
+ils sont allé s'échouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il faudra que
+j'aille par là, l'un de ces jours.
+
+«Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages ont
+fait le coup.
+
+«Mais s'il y a un trait de scie à l'endroit de la rupture, le
+coupable... c'est... l'oncle Gaspard!
+
+«Les sauvages ne traînent pas de scie avec eux, quand ils vont en
+expédition.
+
+«Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni
+Abénakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir
+découvertes près de la rivière, Wapwi sait mieux que personne qui les a
+tendues, puisque c'est lui-même....:
+
+«Il faut bien que la marmite de la mère Labarou soit fournie du gibier!»
+
+Et, sur ce raisonnement très juste, comme canevas, Wapwi brodait les
+plus fantastiques fioritures.
+
+Pour légende à ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces mots:
+je veillerai!
+
+De l'autre côté de la baie, chez les Noël, les choses continuaient aussi
+d'aller leur train ordinaire.
+
+L'accident de la passerelle avait, sans doute, causé une vive alerte,
+surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribué la rupture à
+une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou pesant plusieurs
+tonnes.
+
+Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie.
+
+Quant à ce qui avait fait choir ce caillou, les avis étaient
+partagés....
+
+Étaient-ce les pluies torrentielles des jours précédant la catastrophe
+ou la main criminelle des sauvages?
+
+Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard.
+
+Les autres opinaient pour une dégringolade accidentelle.
+
+Personne, on le voit,--pas plus à l'est qu'à l'ouest de la baie,--ne
+soupçonnait que la passerelle eût été sciée malicieusement.
+
+Telle était la situation dans les premiers jours de septembre.
+
+Ajoutons cependant qu'à l'est comme à l'ouest, chez les Noël, comme chez
+les Labarou, certains remue-ménage inusités, un branle bas général de
+nettoyage, divers travaux de couture et autres préparatifs ayant une
+signification énigmatique... laissaient prévoir que quelque événement
+mémorable devait se passer sous peu.
+
+En effet, le 15 septembre,--c'est-à-dire dans une dizaine de jours au
+plus, une grande visite était attendue....
+
+Celle du missionnaire!
+
+Or, à l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage entre
+gens de race blanche serait célébré à Kécarpoui....
+
+Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Noël!
+
+Il avait bien aussi été question d'unir Gaspard et Mimie.
+
+Mais les deux fiancés, d'un commun accord,--ou plutôt
+désaccord,--avaient remis la partie au printemps suivant.
+
+Jusque là, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts.
+
+
+
+XVI
+
+DEUX COMPÈRES
+
+La goélette courait, bâbord amures, vers la côte, pendant qu'à droite
+défilait rapidement le littoral tourmenté de Terreneuve.
+
+Bien qu'à une dizaine de milles de distance, la ligne boisée des pointes
+et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forêts se
+dessinaient successivement, et avec une grande netteté, sur l'horizon de
+l'est, à mesure qu'on avançait vers le nord.
+
+Il était sept heures du soir.
+
+Thomas Noël, enveloppé d'un imperméable de grosse toile huilée et coiffé
+d'un chapeau également à l'épreuve de l'eau, tenait la barre.
+
+A ses côtés, la pipe aux lèvres et le regard obstinément fixé sur la
+côte nord, un jeune homme, à l'air renfrogné et dur, était debout,
+gardant son équilibre en dépit de la houle, par un simple mouvement des
+reins.
+
+Ce garçon-là devait avoir le pied marin, car cette houle, très haute et
+rencontrée de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple
+bouchon do liège.
+
+Mais, soit habitude, soit préoccupation, le personnage en question
+semblait aussi à son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des
+vaches,--comme les marins appellent dédaigneusement la terre ferme.
+
+C'était,--on l'a deviné,--Gaspard Labarou.
+
+Les deux compères, revenaient d'une courte excursion de pêche le long
+du littoral français,--_french shore_--, de Terreneuve; et, après
+avoir préparé temporairement leur poisson, ils se hâtaient de regagner
+Kécarpoui pour l'encaquer définitivement.
+
+Toutefois, au moment où nous les mettons en scène,--le 12 septembre
+au soir,--leur conversation n'avait aucunement trait à leur métier de
+pêcheurs.
+
+--Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guère persévérant et je te croyais
+plus solide.... Quoi! parce que tu as manqué ton coup une première fois,
+te voilà découragé et prêt à abandonner la partie!....
+
+--Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque!
+répondait Gaspard, les dents serrées.... Une affaire si bien montée!...
+Un coup si supérieurement organisé, manquer cela, à quelques secondes
+près!--Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fût arrivé seulement une
+demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut!
+
+--Ah! pour ça, oui!... Et un rude plongeon, encore!
+
+--Et j'aurais le chemin libre pour arriver à ta soeur!
+
+--Rien de plus vrai. Pas un concurrent à trente lieues à la ronde!
+
+--Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.
+
+--Dame!....
+
+--Une déveine de pendu....
+
+--Un peu.
+
+--Et manger son avoine en grinçant des dents.
+
+--Le fait est que ta position....
+
+--Eh bien, oui, ma position...?
+
+--Est assez humiliante.
+
+--Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, ma position!
+
+--Ah! bah!
+
+--De quelque côté que je me retourne, je ne vois que des visages
+soupçonneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; mon
+oncle et ma tante me semblent tout «chose»; Arthur paraît envahi par
+de vagues soupçons; quand à ce petit Abénaki de malheur, il me fait
+toujours l'effet de mijoter quelque complot contre moi....
+
+--Imagination que tout cela, mon camarade!
+
+Gaspard, sans répondre, reprit après un instant d'absorption en
+lui-même:
+
+--Quant à chez-vous, je devine aussi des sentiments de défiance à mon
+égard.
+
+--Tu es fou... Personne à la maison n'a l'ombre d'un soupçon.
+
+--Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observé ta soeur?
+
+--Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont se
+marier: elle ne pense qu'à ses toilettes.
+
+--A cela et à autre chose, je le jurerais!
+
+--A quoi donc?
+
+--A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de....
+
+--De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois.
+
+--Tu dis bien: de l'accident,--car c'en est un; il faut que c'en soit
+un!
+
+--On y aidera; va toujours.
+
+--Je lui ai révélé, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis par mon
+oncle.
+
+--Et tu as bien fait. Je te l'avais conseillé du moment que j'ai appris
+la chose.
+
+--Mais j'ai un peu fardé la vérité, en la laissant sous l'impression que
+mon oncle avait été l'agresseur.
+
+--Il paraît que c'est notre père qui a tapé le premier, remarqua
+tranquillement Thomas.
+
+--L'oncle Labarou prétend cela, du moins; mais c'est à prouver.
+
+--La mère Noël est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus
+à revenir là-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps,
+affirme-t-elle.
+
+--Elle est de bien bonne composition, ta mère!.... et j'en connais qui
+ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation intéressée...
+
+--Laissons là ma mère, veux-tu? fit remarquer Thomas.--Ce qu'elle fait
+est bien fait.
+
+Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus.
+
+Pendant quelques minutes, on garda le silence.
+
+La goélette courait allègrement, grand largue, vers la baie de
+Kécarpoui, dont on commençait à distinguer les pointes.
+
+Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on
+embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux «bonnes
+gens».
+
+Mais, précisément, la brise se prit à mollir petit à petit.
+
+Gaspard en fit la remarque.
+
+--Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lâche pas tout à
+fait!...
+
+--Ce n'est qu'une accalmie, répondit Thomas, après avoir observé le
+firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre
+des forces.
+
+--Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?....
+
+--Grand vent et grande mer; nous voici à l'équinoxe.
+
+--Ma foi, tant pis!
+
+--Pourquoi dis-tu cela?
+
+--Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit sur l'Îlot
+du large, tu sais?....
+
+--A l'entrée de la baie?.... Je connais ça. Mais qu'allez-vous faire là?
+
+--La guerre, mon vieux; une guerre à mort aux canards, outardes
+et autres volatiles qui viennent, à marée basse, s'y empiffrer de
+mollusques et de graviers.
+
+--Ah! ah! fit Thomas.
+
+Puis il s'arrêta une seconde pour réfléchir. Après quoi, regardant
+fixement son ami:
+
+--Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne connais
+plua rien aux signes de l'air!
+
+--Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner
+de gibier les deux maisons, en vue des..... noces!
+
+Et Gaspard prononça ces derniers mots sur un ton si singulier, que son
+compagnon fixa encore sur lui un regard narquois.
+
+--Hum! hum! fit-il à voix basse.
+
+--Tu dis?.... interrogea l'autre.
+
+--Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'à marée
+haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-être une
+vingtaine de pieds d'eau vers l'îlot?
+
+--Ça ne m'étonnerait pas. Nous approchons de l'équinoxe, et il a tant
+venté de l'est!
+
+--Et vous aller passer la nuit là, Arthur et toi?
+
+--Une partie de la nuit, du moins. C'est à marée basse et vers le
+commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la petite
+grève, par bandes incroyables.
+
+
+[Illustration:--Quel coup?... Voyons, quelle est ton idée?
+
+
+--Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain très
+préoccupé.
+
+--Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant de son
+trouble.
+
+--Oh! rien.... Ça serait pourtant un beau coup! marmotta le jeune Noël,
+comme se parlant à lui-même.
+
+--Quel coup?.... Voyons, quelle est ton idée?
+
+--Une hallucination.... qui me passe tout à coup devant les yeux!
+
+--Et cette hallucination te fait voir?....
+
+--L'un de vous deux abandonné par son compagnon sur l'îlot....
+
+--Hein! fit Gaspard, sursautant.
+
+--Et disparaissant sans laisser de traces, emporté par la marée
+montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher.
+
+Gaspard eut une seconde de stupéfaction et devint très pâle.
+
+Il regarda son compagnon.
+
+Mais celui-ci, le coup porté, semblait uniquement occupé de sa barre de
+gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie.
+
+On arrivait
+
+Plus un mot ne fut échangé.
+
+Les deux hommes, après une course d'un petit quart-d'heure vers le fond
+du bras de mer, abaissèrent les voiles, jetèrent l'ancre et descendirent
+dans la chaloupe du bord, pour débarquer.
+
+Au moment où Gaspard était déposé sur la rive ouest par son
+compagnon,--qui, lui, devait traverser seul de l'autre côté,--il lui dit
+d'une voix étrange:
+
+--Nous reverrons-nous demain?
+
+--Je ne crois pas. Il est mieux que tu penses seul à ton affaire.
+
+--Comme tu voudras. Mais, si je me décide, me jures-tu le silence?
+
+--Je ne trahis jamais un ami.
+
+--Et m'aideras-tu ensuite à obtenir la main de Suzanne?
+
+--Mon compère, si ce n'était pour te donner à Suzanne, pourquoi donc me
+mêlerais-je de votre rivalité entre cousins?
+
+--Ecoute, Thomas.... Si jamais je deviens ton beau-frère, nous ferons de
+beaux coups, tous deux, je ne te dis que ça!.... Tu es un homme, et je
+me sens de taille, moi aussi, à faire autre chose que la petite pêche,
+près des côtes.
+
+--Voilà qui est parler.... Bonne chance, mon vieux, et... du nerf!
+
+--A revoir. Il y aura du grabuge dans la baie, après-demain!
+
+Les deux compères se quittèrent, sur ces mots, et regagnèrent leur
+logis.
+
+
+
+XVII
+
+LE DRAME DE LA SENTINELLE
+
+Comme, très probablement, il ne devait pas s'écouler plus de deux ou
+trois jours avant l'arrivée du missionnaire, on s'employait ferme des
+deux côtés de la baie.
+
+Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, dea
+monceaux de gibier à plume.
+
+Aussi, dès l'heure convenue, les deux cousins sont à leur poste.
+
+La nuit s'annonce belle.
+
+À part de grands stratus, allongés tout là-bas sur l'horizon de l'est,
+vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouaté ci et là de
+petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des
+étoiles.
+
+Rien à craindre, par conséquent, des caprices de la mer.
+
+Il est vrai que les chutes de la Kécarpoui font un vacarme inaccoutumé
+et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, dans la
+cime des sapins....
+
+Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre bruit
+vous a des sonorités si étranges!....
+
+Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs!
+
+Les fusils sont déposés avec précaution à l'avant de la chaloupe, les
+rames mises en place, et vogue la galère vers _l'Îlot du Large_!
+
+Cette île minuscule,--appelée aussi la _Sentinelle_,--gît par le travers
+de l'ouverture de la baie, à quelques encablures en dehors d'une ligne
+qui passerait par ses deux pointes extrêmes.
+
+A marée basse, c'est une agglomération de rochers, bordés d'une étroite
+lisière de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents pieds de
+développement irrégulier.
+
+Mais la marée haute, surtout quand elle est poussée par le vent d'est
+soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque fois
+de plus de douze pieds d'eau.
+
+Il faut donc profiter du _baissant_,--comme on dit ici pour reflux--, si
+l'on veut faire un séjour de quelques heures sur la _Sentinelle_, dans
+un but de chasse ou de pêche.
+
+Or, les deux cousins, marin fort expérimentés déjà, ne pouvaient ignorer
+cette circonstance.
+
+Aussi la lune n'avait-elle pas décrit plus d'un tiers de l'arc de sa
+course nocturne, lorsqu'ils s'embarquèrent.
+
+La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'élévation des astres
+au-dessus de l'horizon septentrional disait à l'oeil entendu qu'il était
+entre onze heures et minuit.
+
+Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner l'îlot.
+
+Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes.
+
+On ne parlait pas. Mais on nageait ferme.
+
+Une véritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les pensées
+des rameurs.
+
+Et il y a mille à parier contre un que la même cause agissait chez
+chacun d'eux.
+
+Donc, à part le claquement cadencé des rames entre les tolets et le
+bruit grandissant des chutes de la Kécarpoui, aucune parole humaine
+ne réveillait les échos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppé
+d'ombre, semblait se reculer de cent toises à chaque effort dea rameurs.
+
+La belle nuit!
+
+Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, dans la
+primeur de la vingtième année, devait battre librement en cette soirée
+de septembre, tout embaumée des senteurs balsamiques qu'apportait la
+brise du nord!
+
+Eh bien, non!
+
+Le coeur de ces adolescents, exubérants de force et de santé, secouait
+au contraire leur poitrine par ses heurts inégaux.
+
+L'amour, la plus forte des passions,--surtout à cet âge de la vie--les
+tenait crispés sous son étreinte....
+
+L'évolution morale inévitable était arrivée pour eux; le coup de
+foudre du premier amour,--et du premier amour dans les circonstances
+particulières d'isolement où ils se trouvaient,--venait de les
+frapper....
+
+Et la fatalité voulait que ce fût la même femme que les deux cousins
+convoitassent!....
+
+Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, où les étoiles
+scintillaient à peine à travers l'ouate serrée de l'atmosphère et où le
+moindre bruit se répercutait d'une façon insolite?....
+
+Ce qui allait arriver?
+
+C'est le DRAME,--le drame que se racontent encore, autour de
+l'âtre abrité ou près du feu de campement, les pêcheurs de la côte
+labradorienne ou les aborigènes des savanes intérieures.
+
+
+--Hop! ça y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais!
+
+--Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt minutes pour
+faire deux milles....
+
+--Pas davantage, tu crois?
+
+--Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de temps.
+
+--C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais la
+boule, vous!
+
+--C'est que je ne suis pas amoureux, moi! répliqua Gaspard, avec une
+intonation étrange.
+
+Puis il ajouta, d'une voix blanche:
+
+--Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette côte maudite?
+
+--Qui? dit aussitôt Arthur, en haussant les épaules; mais ma soeur
+Euphémie, parbleu!.... D'où sors-tu donc ce soir?
+
+--Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, ma cousine
+ou plutôt ma soeur!..... Mimie, ah!
+
+--Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drôle dans ce nom-là?.... Il me semble que
+tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques semaines, et
+que tu n'étais pas si dédaigneux à l'endroit de ma soeur! Est-ce que
+l'arrivée de nos voisines auraient déjà éteint ton beau feu?
+
+--Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton rogue; et,
+surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette nuit. Ça
+m'agace, oh! là, là!
+
+Et Gaspard accompagna cette onomatopée d'un geste si menaçant,
+qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter:
+
+--Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me voici éclairé
+tout de bon.... Ah! le sournois!
+
+Et la figure un peu efféminée du frère de Mimie blanchit sous son hâle.
+
+
+Gaspard fit un geste vague, mais ne répondit pas.
+
+La chaloupe abordait, du reste.
+
+Une toute petite crique s'échancrait dans la masse rocheuse, du côté
+ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserré entre deux
+caps jumeaux.
+
+C'est là qu'on atterrit.
+
+Le grappin fut aussitôt jeté par-dessus bord et transporté vers le fond
+de l'anse, jusqu'à l'extrémité de sa chaîne.
+
+La mer monte si vite en ces parages, que cette précaution n'était pas
+inutile, si l'on voulait s'éviter le désagrément de se jeter à la nage
+pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner à terre.
+
+Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, du fusil
+destiné à l'hécatombe qui se préparait et de quelques provisions de
+bouche....
+
+Et les deux cousins gagnèrent aussitôt leurs postes, sortes de niches
+dominant la grève en hémicycle où venaient s'ébattre à marée basse les
+palmipèdes de la région avoisinante.
+
+Des hauteurs où ils étaient installés, à une cinquantaine de pieds
+tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux,
+pouvaient balayer toute la grève.
+
+Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui oseraient
+s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en réchappait
+quelques-uns sans blessures.
+
+Quand tous ces préparatifs furent terminés, minuit avait dû sonner au
+cadran céleste.
+
+La mer était tout à fait basse.
+
+Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder à surgir
+de tous côtés pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette de
+mollusques et de graviers.
+
+Déjà même, de divers points de l'horizon embrumé par quelques buées
+nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte de diane
+sonnée trop tôt par quelque palmipède affamé.
+
+Les chasseurs, le fusil chargé, l'oeil et l'oreille aux aguets,
+attendaient, en soufflant mot.
+
+Soudain Gaspard, s'étant retourné vers le fond de la baie, s'écria:
+
+--Hein! qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face.
+
+--Une lumière chez nos voisins!
+
+--C'est un fanal.... Ça se déplace.
+
+--On dirait un signal; la lumière est tournée en cercle, à bout de bras.
+
+--C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous ne
+pouvons savoir.
+
+--Peut-être bien!....
+
+Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait
+ses prunelles sombres au sein des demi-ténèbres flottant sur la baie.
+
+Puis il ajouta d'une voix amère:
+
+--Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se démène ainsi dans
+la nuit, au lieu de dormir honnêtement dans son lit!
+
+--La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'épaules. Quelle
+femme se hasarderait sur la grève, au beau milieu de la nuit?
+
+--Une amoureuse, parbleu!
+
+--Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, à
+pareille heure, sur la rive de la Kécarpoui?
+
+--Des signaux à son amant! répliqua Gaspard avec une rage concentrée.
+
+Puis il ajouta à mi-voix, comme s'il se fut parlé à lui-même:
+
+--La gueuse! Malheur à elle! malheur!....
+
+--Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux entendre
+un bruit étrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve, à l'orient,
+répercuté par les mille échos de la baie.
+
+C'était la brise de l'est qui s'élevait, le fameux nordet, lequel, après
+s'être reposé vingt-quatre heures, revenait à la charge avec des forces
+nouvelles.
+
+Gaspard, que cette interruption des éléments avait, fort à propos,
+empêché de répondre, écouta lui aussi ce souffle fraîchissant de seconde
+en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement.
+
+Un étrange sourire arqua ses minces lèvres et il dit d'un ton dégagé,
+qui contrastait singulièrement avec sa voix menaçante d'un instant
+auparavant:
+
+--Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ça qui va nous amener
+les canards.
+
+Comme si elle n'eût attendu que cette réflexion, une forte volée de
+palmipèdes parut à quelques encablures vers l'est, faisant retentir les
+échos de couin! Couin! assourdissants.
+
+L'instinct du chasseur se réveilla aussitôt chez les deux rivaux, et
+chacun se tapit dans sa niche.
+
+Cependant, les canards s'étaient abattus avec grand fracas sur la petite
+baie et se déhanchaient dans un méli-mélo de contremarches pesantes,
+tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules.
+
+Tout à coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... quatre coupa
+de feu éclatent dans la nuit.
+
+Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels bruits
+d'ailes!!
+
+Une nuée de volatiles s'élève dans les airs, tournoie, s'éloigne un
+peu, tournoie encore, hésite pendant quelques secondes, puis revient
+stupidement s'abattre sur la plage abandonnée un instant auparavant.
+
+Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur
+embuscade, de ramasser les blessés et les morts et de les jeter dans
+leur embarcation.
+
+Ils rechargeaient leurs armes.
+
+Puis quatre nouveaux coups des fusils à double canon firent encore
+déguerpir la volée babillarde, diminuée do plusieurs innocentes
+victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confrères morts, dans la
+chaloupe.
+
+Bref, ce manège se renouvela deux heures durant, les bandes succédant
+aux bandes, aussi stupides les unes que les autres.
+
+Trois heures du matin allaient sonner au firmament.
+
+Il fallait songer au retour.
+
+Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage était submergée, et
+la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une façon inquiétante,
+sur les vagues, faisant ressac derrière l'îlot.
+
+Arthur était rayonnant.
+
+
+[Illustration: Gaspard, mon frère!...]
+
+
+Cette chasse l'avait grisé.
+
+Toute sa bonne humeur lui était revenue, et il chantonnant gaiement,
+tout en faisant ses apprêts de départ.
+
+Gaspard, lui, avait une figure drôle.
+
+Très pâle, la mine sournoise, l'oeil méchant, il avait l'air de
+quelqu'un en train de se décider à faire un mauvais coup, mais hésitant
+à franchir le Rubicon qui le sépare du crime.
+
+Si Arthur, moins affairé, eût pu l'observer, il aurait certes été forcé
+de remarquer son attitude étrange, ses yeux flamboyants, ses poings
+crispés....
+
+Qui sait!....
+
+Peut-être aurait-il pu éviter la catastrophe que l'autre organisait à
+son intention.
+
+Mais il songeait bien à cela, vraiment!
+
+Sa pensée, jeune et chaude, s'élançait par delà la baie, franchissait le
+seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arrêtait dans
+une chambre assombrie par la nuit, où reposait à cette heure même la
+pure jeune fille qu'il aimait.
+
+Enfin, tout étant _paré_, Gaspard, qui retenait l'embarcation prête à
+quitter le rivage, dit à son cousin, occupé à fureter encore ci et là:
+
+--Ah! ça! Arthur.... Et ton capot ciré, vas-tu le laisser ici, par
+hasard?
+
+--Il n'est pas dans la chaloupe?
+
+--Mais non, te dis-je.... Monte vite là-haut. Tu l'as oublié....
+Surtout, ne flâne pas.
+
+Ce disant, sans même se retourner, le misérable donna une vigoureuse
+poussée à l'embarcation et sauta dedans.
+
+Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtées, se retourna, la
+chaloupe se trouvait déjà à un arpent de l'îlot, entraînée par la
+tourmente qui se déchaînait dans toute sa fureur.
+
+Le pauvre garçon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants,
+pendant que sa voix gémissait dans un sanglot:
+
+--Gaspard, mon frère!....
+
+--Ne te désole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Méphisto. Je cours
+voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux la nuit....
+Adieu, mon très cher cousin!
+
+--Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide la brise
+vengeresse....
+
+Puis ce fut tout.
+
+L'îlot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la
+tourmente.
+
+
+
+XVIII
+
+APRÈS LE CRIME
+
+Le fanal tourné en cercle, pendant la nuit du drame, était bien un
+signal.
+
+Seulement, ce n'était pas une main de femme qui le levait, ce fanal.
+
+Gaspard eût-il connu ce détail, que peut-être le démon de la jalousie ne
+l'eût pas mordu aussi cruellement.
+
+Mais le coup était fait; le coup, longtemps, mais confusément rêvé dans
+la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonné à toutes les fureurs
+de la passion....
+
+Il ne restait plus d'autre alternative à l'auteur du guet-apens, que
+d'en tirer le meilleur parti possible.
+
+D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de son
+cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le rôle héroïque que lui,
+Gaspard, avait joué dans ce drame nocturne, d'où il ne revenait que par
+miracle.
+
+Telles étaient les pensées du misérable au moment où, entraîné par les
+vagues énormes soulevées par la tempête, il voyait l'îlot disparaître
+dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie.
+
+Mais il n'eut guère le loisir d'élaborer un plan quelconque à cet égard,
+car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment du
+danger immédiat que lui-même courait.
+
+En effet, seul dans une embarcation légère, n'ayant ni le temps de
+dresser le mât, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se voyait
+contraint de gagner terre _à la godille_, recevant les lames de biais
+et fort empêché de garder l'équilibre dans la coquille de noix qui le
+portait.
+
+Pendant une bonne moitié du trajet, les choses allèrent tant bien que
+mal.
+
+La chaloupe fuyait vers l'ouest et dépassait la pointe submergée de la
+baie, mais se rapprochait tout de même du rivage.
+
+Toutefois, les lames frappant de biais, déferlaient à chaque instant
+par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses d'eau
+qu'elles y déversaient.
+
+Il vint un moment où Gaspard eut peur....
+
+En fouillant du regard l'espace brumeux qui le séparait de terre, il ne
+vit qu'un chaos mouvant de brouillards épais, et plus loin,--bien loin,
+se figura-t-il,--la ligne sombre de la côte, à peine estompée dans
+l'obscurité.
+
+Ces erreurs de distance sont fréquentes, la nuit, surtout quand on a
+l'esprit frappé comme l'avait le misérable.
+
+Gaspard se crut perdu.
+
+Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner à la rame avec laquelle
+il godillait l'impulsion énergique nécessaire au progrès de
+l'embarcation....
+
+Et les lames embarquaient toujours!....
+
+Et le vent hurlait de plus en plus!....
+
+Et, à travers ces clameurs de tempête, le fratricide croyait entendre la
+voix désespérée du pauvre Arthur, seul sur son îlot à demi-submergé et
+voyant venir fatalement une mort terrifiante!....
+
+Oui, le fratricide eut peur, une peur de bête acculée en face des
+chasseurs....
+
+Mais, de remords, point!
+
+Même à cet instant suprême où il se crut voué au gouffre, il ne regretta
+pas ce qu'il avait fait.
+
+Plutôt mille morts, que de voir son cousin aimé de Suzanne Noël!
+
+Telle était l'intensité de sa jalousie!
+
+Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse
+tardive...
+
+La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut soulevée comme
+une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouettée par la rafale et
+alla s'abattre sur un élément solide, rocher ou sable, où elle demeura
+immobile.
+
+Gaspard, emporté par dessus bord, s'en fut tomber tête première à
+quelques pieds de là, ressentit une commotion violente au cerveau et
+perdit connaissance.
+
+..................................................................
+
+Combien de temps demeura-t-il ainsi privé de sentiment, la face dans le
+sable et les bras étendus?
+
+Il aurait été bien empêché de le dire, lorsqu'il reprit ses sens.
+
+Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima qu'il s'était
+bien écoulé deux heures depuis le moment où il avait été projeté sur le
+sol.
+
+Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout là-bas, dans l'est, et
+la mer, toujours furieuse, battait la grève non loin des côtes.
+
+La, marée,--une de ces terribles marées équinoxiales qui gonflent outre
+mesure les embouchures des fleuves,--avait porté le flot jusqu'aux
+premiers arbres du pied des falaises.
+
+C'était sur une masse rocheuse à moitié couverte de sable que la
+chaloupe était venue s'éventrer; et, chose singulière, la pointe
+à arêtes vives qui lui avait ouvert le flanc était de nature si
+résistante, qu'elle demeura sans se rompre dans l'ouverture,
+immobilisant du coup l'embarcation.
+
+On conçoit comment Gaspard, emporté par son élan, alla piquer une tête à
+quelques pieds de distance et resta presque assommé....
+
+Cependant, voici notre homme qui se ranime.
+
+Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea deux bras
+arc-boutés contre le sol.
+
+Mais c'en est assez pour un premier mouvement....
+
+La tête est trop lourde encore.... Des étincelles voltigent devant les
+yeux du blessé.... Il va tomber la face contre terre....
+
+Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide.
+
+La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant la
+figure....
+
+Gaspard sourit....
+
+Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumière au sein
+d'une ombre épaisse, a quelque chose d'infernal.
+
+--Quelle mise en scène pour le dénouement du drame!... murmure le
+sinistre personnage.... Après une lutte terrible contre les éléments
+déchaînés, le survivant arrive chez les parents atterrés, couvert
+de sang, la tête fendue, trempé comme une loque mise à lessiver.
+Il s'arrête en face du logis.... Sa tête se courbe, ses genoux
+fléchissent.... Il ne peut articuler un mot....
+
+«On accourt.... On s'émeut.... La mère a un cri: Et.... Arthur?»
+
+«Le survivant courbe de plus en plus la tête, force ses yeux à produire
+quelques larmes; puis, sans un mot, lève vers le ciel ses bras
+tremblants et.... s'affaisse, privé de sentiment, comme tout à l'heure.
+
+«Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime guère
+ce genre de pantomime, bon pour les femmes,--et encore!....
+
+«Voilà mon programme pour l'arrivée!
+
+«Et je défie bien le diable lui-même, mon digne patron, de venir me
+contredire!!!....»
+
+Après ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son
+sang-froid ordinaire.
+
+Au bout d'une minute employée à réfléchir, il reprit:
+
+--Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle
+fasse trop des siennes, qu'elle dépasse les bornes d'une honnête
+hémorragie.... C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle était
+sérieuse!
+
+Le misérable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que l'os
+est intact et finit par dire:
+
+--Ah! bah! une égratignure!.... Gardons-nous bien de laver la chose: ça
+lui ôterait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau salée pour fermer
+le robinet au sang, et en route!
+
+Aussitôt dit, aussitôt fait.
+
+Gaspard déchire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache une
+poignée d'herbes, qu'il trempe dans l'eau salée, assujettit cette
+compresse sur la plaie de sa tête, noue sous son menton le lambeau de
+chemise....
+
+Et le voilà pansé provisoirement!
+
+La fraîcheur des herbes trempées dans l'eau salée lui procure un
+soulagement immédiat.
+
+Ses idées s'éclaircissent; son cerveau se dégagea: il peut analyser
+froidement la situation.
+
+D'abord, le coup de l'îlot a-t-il réussi?
+
+Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard vers le
+large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est....
+
+Rien.
+
+La mer affolée danse une gigue macabre au-dessus des rochers où il a
+abandonné son cousin.
+
+Le cadavre du malheureux, roulé de vague en vague, doit être à l'heure
+présente en plein golfe, entraîné par le courant de Belle-Isle. qui
+porte au sud pendant le flux.
+
+Au baissant, le noyé prendra-t-il le chemin du détroit, on celui qui
+longe la côte ouest de Terreneuve, pour gagner l'Océan?
+
+Cela importe peu à Gaspard.
+
+Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'échouer
+dans les environs de Kécarpoui ou sur les rivages de la grande île, ce
+cadavre ne pourra raconter à personne le drame de la nuit précédente, ni
+empêcher Gaspard Labarou d'épouser Suzanne Noël.
+
+Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide, après
+son inspection du golfe.
+
+Restait la chaloupe à mettre en état d'affronter l'examen des gens
+soupçonneux.
+
+Ce n'était qu'un jeu d'enfant pour Gaspard.
+
+Que fallait-il établir, en effet, pour appuyer la narration qu'il avait
+arrangée dans sa tête?
+
+Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'îlot, la chaloupe,
+soulevée par une lame, était retombée sur une pointe de roc et s'était
+défoncée.
+
+Le grappin étant levé, on avait dû partir comme cela, entraîné par la
+tourmente.
+
+Alors commença une lutte épouvantable contre les éléments en furie....
+
+Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la perte des
+rames et de tout espar pouvant servir à diriger l'embarcation!
+
+Qui pourrait le dire?
+
+Peut-être dix minutes!.... Peut-être une heure!
+
+Devenue le jouet des flots, mais chassée tout de même vers la côte
+par une saute de vent, la chaloupe se défendit comme elle put
+jusqu'au-dessus des rochers formant le bras occidental de la baie, dans
+les marées ordinaires.
+
+Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les deux
+naufragés, se sentant perdus, firent leur acte de contrition.
+
+Quelle gigue échevelée de montagnes d'eau heurtées! quels sifflements
+sinistres de la tempête à son paroxysme! que d'obscurité partout!...
+
+A demi submergée, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet enfer
+liquide, épave perdue, jouet des flots, cercueil flottant....
+
+Glacés d'horreur et de froid, les deux naufragés, cramponnés aux bancs,
+se tenaient à chaque extrémité de la petite embarcation.
+
+On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce charivari!
+
+A un moment donné, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de la côte.
+
+Il cria à son cousin:
+
+--Terre! terre! nous sommes sauvés!
+
+Mais aucune voix ne lui répondit.
+
+Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur qu'Arthur
+avait disparu, emporté sans doute par une lame, ou tombé par-dessus
+bord, Dieu sait quand!....
+
+Alors, pris de désespoir, il voulut périr lui, aussi. Mais au moment de
+mettre à exécution ce projet conçu en une minute d'affolement, il sentit
+que la chaloupe, après avoir été soulevée une dernière fois par un
+bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme....
+
+Perdant pied, il fut lancé au dehors, sans même avoir eu le temps de
+faire un geste.
+
+Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance et
+s'était trouvé sur le sable du rivage, à plus d'un mille de la baie.
+
+Ce récit fantaisiste, arrangé et classé dans la tête froide de Gaspard,
+il n'y avait plus qu'à retirer du flanc de la chaloupe la pointe de roc
+qui s'y était encastrée solidement.
+
+Gaspard dut s'y prendre à deux fois et se servir d'un levier; car telle
+avait été la force de projection qui avait jeté l'embarcation sur ce
+rocher pointu, que l'ouverture, une fois dégagée, semblait faite à
+l'emporte-pièce.
+
+Par un hasard _providentiel_--on verra plus tard pourquoi ce mot est
+souligné,--la chaloupe qui avait servi le plan infernal du meurtrier
+était venue s'éventrer sur une pointe de granit ferrugineux très dur,
+qui avait traversé le bois en laissant un trou net, de la même forme
+que sa surface anguleuse, y dessinant même les arrêtes de ses angles
+pyramidaux.
+
+Gaspard, qui avait _de l'oeil_,--comme disent les Italiens,--vit cela
+tout de suite.
+
+S'emparant d'un caillou posant, trouvé dans le voisinage, il s'escrima
+si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau du
+rocher.
+
+Puis, après avoir jeté, suivant son habitude, un regard soupçonneux de
+tous côtés, il alla cacher le tronçon cassé au plus épais des fourrés,
+au pied même de la falaise.
+
+Cela fait, le prudent _naufrageur_, tête et pieds nus, la chemise en
+lambeaux, le crâne entouré d'un bandage sanglant, prit tranquillement la
+direction de la baie.
+
+
+
+XIX
+
+UNE TROUVAILLE DE WAPWI.--A LA RESCOUSSE
+
+Deux minutes plus tard, une tête effarée émerge du rideau de feuillage
+bordant la grève et des yeux brillants suivent le _naufragé_, à mesure
+qu'il disparaît d'une pointe à l'autre.
+
+C'est Wapwi.
+
+Celui-ci est aussi un naufragé sérieux, tandis que l'autre n'est qu'un
+naufrageur.
+
+Mais.... qu'a donc l'enfant?
+
+Ses joues sont flasques; ses lèvres, décolorées....
+
+Il se tient à peine sur ses jambes....
+
+Ce qu'il a?
+
+Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette mer si
+terrible, linceul mouvant de tant de braves gens.
+
+C'est un ressuscité....
+
+Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jeté sur le rivage.
+
+Voilà pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait que
+nous le retrouvons au point du jour, émergeant d'un rideau d'arbres, au
+bord de la mer.
+
+On se rappelle que le petit Abénaki, chagrin de voir accuser ses
+compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'était donné pour mission
+de découvrir les coupables,--ou plutôt le coupable....
+
+Car il aurait juré sur tous les manitous de la race rouge qu'une seule
+et même personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts le tronc
+de sapin qui s'était rompu sous le poids de son «petit père» Arthur.
+
+Il s'était bien gardé toutefois de faire part à personne de ses
+soupçons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des
+preuves à l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire.
+
+Donc, il n'avait pas parlé,--si ce n'est à Mimie et à Suzanne,
+auxquelles il avait promis de prouver que ses frères, les sauvages,
+n'avaient trempé en rien dans la tentative de noyade, restée jusque là
+enveloppée de mystère.
+
+--Que je retrouve seulement le sapin, scié ou cassé, et je mettrai la
+main sur le coupable!....
+
+Tel était le mot d'ordre de ce détective improvisé.
+
+La veille même de cette journée qui devait s'ouvrir par une catastrophe
+si terrible,--le drame de l'îlot,--Wapwi, muni de quelques provisions de
+bouche, chaussé de solides mocassins et armé d'un bon gourdin, quitta
+furtivement l'appentis où il couchait et se dirigea vers le fond de la
+baie.
+
+Une sorte de radeau, fait de deux pièces de bois liées par des
+traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est.
+
+On avait improvisé ce bac primitif, depuis _l'accident_.
+
+Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit devant lui,
+se réservant d'observer le contour de la pointe, à son retour, si la
+chose était nécessaire.
+
+Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages intérieures de la baie
+avaient déjà été explorées minutieusement; et, puisque la passerelle ne
+s'était pas échouée là, c'est que le courant l'avait entraînée bien plus
+loin.
+
+Une saillie de la côte vue du large, se projetait dans la mer, à une
+quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien connu
+de Wapwi, où les Micmacs avaient campé, deux ans auparavant.
+
+Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas là, ils avaient
+dû gagner le golfe ou le détroit.
+
+Inutile alors de se morfondre à les chercher.
+
+Le mystère resterait insoluble, et Arthur serait toujours en butte à
+quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait pas à la
+culpabilité de son cousin.
+
+C'est ce sentiment de trompeuse sécurité qu'il fallait arracher, d'une
+main prudente, quoique sûre, de l'esprit du jeune homme.
+
+Une fois sur ses gardes, «petit père» saurait bien parer les coups.
+
+Voilà ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingénieux enfant, et
+voilà aussi ce qu'il se répétait, ce matin-là, tout en trottinant comme
+un renard en quête de son déjeuner.
+
+C'était loin, sans doute, cette langue de terre entrevue là-bas,
+allongée et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant
+midi.
+
+Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, pour se
+reposer.
+
+Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner sa
+soupente, avant la marée haute.
+
+L'événement justifia ses prévisions.
+
+Le soleil n'était pas au milieu de sa course, que le petit Abénaki
+s'engageait sur la courbe que décrit la grève pour enserrer la pointe
+suspecte.
+
+Vue de près, cette langue de terre est bien plus élevée qu'on ne le
+croirait en l'observant de la baie.
+
+Des rochers considérables en composent l'ossature, et des sapins d'assez
+belle venue lui font un agréable vêtement.
+
+Mais Wapwi, familiarisé d'ailleurs avec les aspects variés de cette
+étrange côte du Labrador, n'eut bientôt d'yeux que pour deux informes
+tas de branches à moitié enfouies dans le sable, et gisant l'un près de
+l'autre, sur le rivage de cette langue de terre.
+
+C'étaient les deux bouts de la _passerelle...._
+
+Et ces bouts étaient sciés nettement, avec une scie en bon ordre, une
+scie appartenant à des blancs!
+
+Hourra!....
+
+Wapwi lança en l'air son chapeau de paille et, malgré sa fatigue,
+esquissa des pas de danse tout à fait.... inédits.
+
+Gaspard avilit fait le coup!
+
+Gaspard avait voulu noyer son cousin!!
+
+Voilà ce que disaient ces deux tronçons de sapin, à moitié ensablés, sur
+une grève déserte!
+
+S'il l'eût pu, Wapwi aurait volontiers traîné derrière lui ces _pièces
+justificatives_; mais il se consola d'être obligé de les laisser pourrir
+là, en pensant avec raison qu'aucune marée, si forte fût-elle, ne les
+dépêtrerait des couches de sable qui en enterraient les rameaux.
+
+L'essentiel, pour le moment, était de savoir que ce qui fut la
+passerelle, existait encore et que le trait de scie révélateur se voyait
+parfaitement.
+
+Si la chose devenait nécessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire:
+
+«La passerelle a été sciée, et non cassée!....--Par qui?....--Par
+quelqu'un ayant intérêt à ce qu'Arthur disparût.... Or, les sauvages
+n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le coupable
+autour de vous....»
+
+Ayant ainsi augmenté le dossier de Gaspard d'une pièce importante, Wapwi
+songea à sa petite personne, qu'il trouva bien fatiguée et terriblement
+affamée.
+
+Le sac aux provisions eut bientôt raison de la faim, et un bon somme à
+l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles épuisés.
+
+Un quart-d'heure ne s'était pas écoulé que le petit sauvage, repu et
+content, dormait comme une souche.
+
+Quant il s'éveilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le soleil
+avait disparu derrière la côte, très élevée partout dans cette région,
+et que la nuit approchait.
+
+En même temps, une forte brise semblait courir dans les sapins, là-haut,
+sur la croupe de l'immense falaise.
+
+--Hum! se dit-il, je voudrais bien être rendu chez le papa Labarou!....
+Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac Mais le suis
+inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse sur l'îlot...
+Pourvu qu'on se soit aperçu qu'il va venter fort, fort!
+
+Et Wapwi, aiguillonné par un pressentiment insurmontable se prit à
+courir de toutes ses forces vers la baie.
+
+Mais, si agile qu'il fût, il lui fallait bien modérer son allure, de
+temps à autre, pour reprendre haleine.
+
+Quand il déboucha sur la grève de la baie, après avoir traversé
+directement la pointe orientale, il était bien près de minuit, s'il ne
+passait pas cette heure.
+
+La brise fraîchissait, mais on la sentait moins de ce côté de la pointe.
+
+Toutefois, de sourdes rumeurs, s'élevant de partout, ne laissaient aucun
+doute sur ce qui se préparait là-bas, sur le fleuve..
+
+C'était la tempête.
+
+Et petit père Arthur qui est sur l'îlot, avec _l'autre_, tout seul! se
+prit à penser Wapwi, pâle d'effroi.
+
+Il se trouvait alors à quelques arpents du chalet des Noël.
+
+Tout semblait y dormir.
+
+Wapwi allait de-ci de-là, inquiet, indécis, ne sachant même pas ce qu'il
+voulait....
+
+Soudain,--ô bonheur!--la porte du chalet s'ouvre et une forme blanche
+apparaît dans l'encadrement.
+
+--Le fantôme des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi.
+
+--C'est Wapwi, petite mère!.... N'aie pas peur!
+
+--Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie. Tu vois ce
+temps?
+
+--Oui.... Gros, gros vent!
+
+--Une tempête, n'est-ce pas?
+
+--Ça souffle fort, fort.... et ça sera pire, tantôt.
+
+--Oh! mon Dieu, mea pressentiments!....
+
+--Qu'est-ce que tu as donc, petite mère?
+
+--Ecoute-moi, petit... Ton maître est là, sur l'îlot du large, seul,
+seul... avec Gaspard, tu entends!....
+
+--Méchant homme, l'oncle Gaspard! mâchonne le petit sauvage.
+
+--Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble.... Et mes
+frères qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!.... Qui ira à son
+secours!
+
+--Wapwi, petite mère!
+
+--Tu seras capable?....
+
+--Wapwi nage comme un poisson.
+
+--Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque.
+
+--Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot.
+
+--Le canot ne résisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la rive,
+en bas d'ici.
+
+--C'est ça qu'il faut. J'y cours.
+
+--Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire seul!
+
+--C'est le vent qui va m'y mener. Dépêchons!
+
+Wapwi, guidé par Suzanne, prit une paire de rames dans un hangar voisin
+et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna eu cercle, à
+plusieurs reprises.
+
+--Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en péril, ils comprendront
+qu'on le sait ici.
+
+On courut au chaland.
+
+Hélas! il avait été tiré très haut, sur la rive, et il ne flotterait
+certainement pas avant une heure, pour le moins.
+
+--Que faire?
+
+Impossible à la frêle Suzanne et à l'enfant d'entreprendre de mouvoir
+cette grosse embarcation, servant à débarquer ou embarquer les tonneaux
+de poisson....
+
+Wapwi eut une idée.
+
+--Des rouleaux! fit-il.
+
+Et il courut au hangar, suivi de Suzanne.
+
+On trouva aisément quelques bûches rondes, que l'on transporta rivage.
+
+Les deux rames ayant été étendues parallèlement sous le fond plat
+du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin que
+possible; puis on disposa les autres à quelque distance en avant.
+
+De cette façon, on réussit, sans trop de peine, à mettre l'embarcation à
+flot.
+
+Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant à Suzanne, partagée
+entre le désir de sauver son fiancé et l'horreur qu'elle ressentait en
+face de cette mer en furie:
+
+--Laisse-moi aller seul, petite mère!.... Le vent porte sur l'îlot et
+je n'ai qu'à conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter lu danger,
+vois-tu!....
+
+Suzanne se rendit à ce raisonnement et ne put que dire:
+
+--Va ou Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi!
+
+Le chaland quitta la rive et disparut bientôt, entraîné par la tempête,
+qui faisait rage.
+
+En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'îlot,--ou plutôt de ce
+qui pouvait rester de l'îlot,--car la mer était presque haute.
+
+Debout à l'arrière du chaland, une rame à la main pour la guider, Wapwi
+plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moitié ombre,
+moitié poussière d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie.
+
+Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dressée sur les flots.
+
+Donnant aussitôt un coup de rame pour y diriger l'embarcation, il
+regarda encore.
+
+La forme sombre y était toujours, mais les flots la couvraient presque
+en entier, par moments....
+
+Une voix lamentable sembla même arriver jusqu'à ses oreilles appelant au
+secours.
+
+Alors Wapwi cria de toutes ses forces:
+
+--Voici Wapwi!.... Tiens bon là!....
+
+Mais, hélas! c'est tout ce qu'il peut dire....
+
+Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames furieuses
+s'emparèrent de son pauvre petit corps pour le rouler comme une épave
+jusqu'à plus d'un mille de distance, où elles le laissèrent sur le
+rivage, à moitié mort et tenant toujours sa rame dans ses mains
+crispées.
+
+Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se traîna vers la côte, sous
+le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement.
+
+Nous avons vu quelle surprise l'attendait à son réveil.
+
+
+
+XX
+
+OU EST L'AUTRE?
+
+La première chose que vit Gaspard, en débouchant sur le littoral de la
+baie,--côté des Labarou,--fut la goélette de ces derniers foc hissé et
+misaine à mi-mât, se dirigeant vers le large.
+
+Évidemment, toute la nuit, la tempête avait inquiété les bonnes gens;
+et, dès la pointe da jour, profitant du baissant, le père n'avait pu
+résister à l'anxiété générale et se disposait à aller voir ce qui se
+passait.
+
+Gaspard eut un instant l'idée de le héler.
+
+Mais c'eût été peine perdue.
+
+La goélette, ayant l'ait son abatée et recevant la brise d'aplomb,
+bondissait déjà sur les vagues venues du large et filait vers l'îlot.
+
+--Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le misérable.
+C'est à peine si le plus haut rocher de l'îlot commence à se montrer la
+tête au-dessus des vagues....
+
+En effet, après être resté une dizaine de minutes en observation, il vit
+la goélette dépasser d'abord l'îlot, puis virer de bord et tirer bordée
+sur bordée, pour reprendre finalement la direction de la baie.
+
+Le moment psychologique était arrivé....
+
+Il se traîna, plutôt qu'il ne marcha, vers la maison....
+
+Deux femmes, très émues, en observation sur le rivage, suivaient du
+regard les mouvements de la goélette.
+
+Tout à coup l'une d'elle,--la mère,--poussa une exclamation;
+
+--Ah! mon Dieu, n'est-ce pas là Gaspard?
+
+--Oui, mère.... Nous allons savoir....
+
+--Mais il est seul!.... Où est Arthur?
+
+--En arrière, probablement...
+
+--Enfin!.... Ce n'est pas trop tôt; j'achevais de mourir d'inquiétude.
+
+--Calmez-vous, mère.... Je cours m'informer.
+
+Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin.
+
+Mais l'apparence dépenaillée, le corps affaissé, et surtout la figure
+couverte de sang du revenant, l'arrêtèrent net.
+
+Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'écria:
+
+--Sainte-Vierge! qui t'a arrangé comme cela?..., D'où sors-tu?
+
+Gaspard, tout pénétré de son rôle, se contenta de lui jeter un regard où
+il y avait de l'hébétement et continua d'avancer.
+
+La mère Hélène, de son côté, approchait toute tremblante, n'osant
+questionner.
+
+Gaspard jugea le moment arrivé, où il devait y aller d'une petite
+syncope....
+
+Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir ses
+yeux; sa langue bredouilla; ses genoux fléchirent....
+
+Il s'affaissa.
+
+Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez prompts
+pour empêcher sa tête, sa pauvre tête sanglante, de donner contre le
+soi.
+
+Le bandage fut tiraillé, déplacé, et la blessure, encore fraîchement
+pansée, se reprit à saigner comme de plus belle.
+
+Naturellement, le pauvre garçon resta là, inerte, respirant à peine,
+inspirant la plus profonde pitié.
+
+
+[Illustration: Va où Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi!]
+
+
+Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublièrent,
+pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frère, pour
+prodiguer leurs soins au blessé.
+
+--Le pauvre garçon! dit la mère Labarou, presque aussi pâmée que son
+neveu.... Qu'est-il donc arrivé?.... Où est Arthur?.... Va-t-il nous
+tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi?
+
+--Gaspard va nous le dire, mère: le voici qui reprend ses sens. Ah! que
+j'ai hâte qu'il parle!
+
+--Gaspard! Gaspard!.... appela fébrilement la vieille femme, où est mon
+fils?.... ou est Arthur?
+
+Le blessé, un peu revenu à lui, la regardait fixement, avec des yeux
+égarés....
+
+La mère répéta sa demande, haussant la voix, secouant le bras inerte,
+serrant la main molle....
+
+--Arthur!.... Qu'est devenu Arthur?
+
+De son côté, Mimie,--la soeur,--dardait sur lui ses prunelles
+électriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme.
+
+Le blessé se demandait: «Que faire?.... Que dire?....»
+
+La fièvre le gagnait....
+
+Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle....
+
+Et, pour le coup, si ça allait être sérieux!
+
+Adieu la frime!
+
+Gaspard, par un effort suprême, se dressa sur les genoux et, désignant
+la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un mot:
+
+--Là
+
+Puis il retomba, cette fois dompté pour tout de bon par la surexcitation
+cérébrale.
+
+Alors, ce fut bien pis....
+
+Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette
+syncope au moment de parler?....
+
+Mais la goélette abordait....
+
+On allait savoir....
+
+Sainte Vierge, comme Jean Labarou était lent, ce matin là!
+
+Enfin l'ancré est tombée, les voiles abaissées....
+
+Voici la chaloupe qui quitte le bord.
+
+Le père est seul....
+
+Et le fils,--le fils unique, parti la veille, plein de vie, de santé,
+d'espoir,--qu'en a donc fait la tempête?....
+
+Moment d'angoisse suprême!
+
+On n'ose abandonner le blessé, pour courir au-devant du vieux
+pêcheur....
+
+On attend, le coeur serré.
+
+A la fin, la mère n'y tient plus....
+
+Elle se précipite à la rencontre de son mari, qui la reçoit dans
+ses bras, tout en répondant par un hochement de tête désespéré à
+l'interrogation muette de ses yeux.
+
+Mimie, elle aussi, est accourue.
+
+Mais, voyant sa mère inanimée, son père sombre et pale, elle se
+laisse glisser sur ses genoux, lève les yeux aux ciel et sanglote
+convulsivement.
+
+--C'est fini! gémit-elle.... Arthur est noyé!
+
+--Noyé! noyé!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle tempête!....
+Hourra! crie une voix étrange.
+
+On se retourne.
+
+C'est Gaspard.
+
+La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcené,
+il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des éléments
+imaginaires....
+
+Une congestion de cerveau vient-elle de se déclarer?
+
+Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?....
+
+Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-être jeter un peu de
+lumière au sein de ces ténèbres.
+
+C'est le petit sauvage.
+
+--Oh! Wapwi, viens vite! s'écrie Mimie, la première.... As-tu des
+nouvelles?.... Ou est ton maître?
+
+Avant de répondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se débat on proie à
+une crise terrible.
+
+Un demi-sourire erre sur les lèvres de l'enfant.--On dirait un rictus de
+jeune tigre.
+
+Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en voyant la
+mère Hélène presque inanimée dans les bras de son mari.
+
+D'un geste câlin, il prend la main de la pauvre femme et la pose sur son
+front.
+
+Cela voulait dire: «Pauvre grand-mère, Wapwi a bien du chagrin de te
+voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore digne de ta
+bénédiction.... Ne désespère pas!»
+
+Puis, regardant Jean Labarou, il dit à voix basse:
+
+--Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera à la maison.
+
+--Ah! fit Jean, un peu soulagé.--Mais pourquoi pas tout de suite!
+
+L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie au
+délira et murmura:
+
+--Trop de monde!
+
+--Allons! fit Jean.
+
+Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter?
+
+Un incident vint fort à propos tirer tout le monde d'embarras.
+
+Comme on se regardait, d'un air très ennuyé, une petite embarcation,
+venant de l'est, abordait à quelques perches du groupe formé autour des
+deux malades.
+
+Thomas Noël en descendit.
+
+Dandinant son grand corps maigre, il s'avança aussitôt, la casquette à
+la main....
+
+--Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette nuit, je
+venais savoir.... c'est-à-dire m'informer si tout le monde se porte bien
+et....
+
+Puis, apercevant la mère Hélène, couchée sur le bras de Jean, et gaspard
+gesticulant, adossé à un monticule de la rive:
+
+--Tiens! tiens! fit-il avec une certaine émotion, qu'est-ce que
+j'aperçois là?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame, comme
+qui dirait en syncope!
+
+--Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est arrivé....
+Les deux enfants ont passé la nuit sur l'îlot, à guetter les canarda....
+Ce matin, il n'en est revenu qu'un,--et voyez dans quel état!....
+Maintenant, où est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!.... Voilà
+ce qui a mis ma pauvre femme en l'état où vous la voyez et ce qui nous
+inquiète par-dessus tout....
+
+--Je vous comprends et je vous plains beaucoup, répondit Thomas Noël,
+d'un ton pénétré. Mais il ne faut pas désespérer avant le temps....
+Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est à croire que son cousin a
+dû, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-être plus
+malmené et sur quelque rivage éloigné.... Faudrait voir!
+
+--Oui, oui, père, appuya Mimie, se raccrochant & cette supposition fort
+plausible.
+
+--En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon Dieu,
+s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas dû abandonner l'autre. Il
+sera toujours assez tôt pour pleurer.
+
+--D'autant plus que pleurer n'avance à rien, reprit philosophiquement
+Thomas. J'ai toujours entendu dire à défunt mon père que mieux vaut
+agir que gémir. Agissons donc.... D'abord, je vous offre mes services,
+c'est-à-dire ma barque et ma personne, pour faire une exploration
+minutieuse de la côte, à l'ouest de la baie.
+
+--Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance.
+
+--...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-mêmes ce
+blessé, qui vous embarrassera beaucoup, ayant déjà sur les bras une
+malade bien précieuse....
+
+--Quoi, vous consentiriez?....
+
+--Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien cela,
+après les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi, bien
+des fois, comme pêcheur.
+
+--Faites à votre guise, voisin, puisque vous êtes assez obligeant pour
+accepter cette charge.
+
+--Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Noël, qui est un
+peu médecin, tirera bientôt ce brave garçon d'affaire.,. Donc, c'est
+dit, et comptez sur nous pour une expédition à la recherche d'Arthur,
+dès tout à l'heure, au montant,--si toutefois nous avons pu tirer
+quelque indication du malade.
+
+Cela dit, Thomas prit sans cérémonie Gaspard dans ses bras et réussit à
+l'embarquer, sans trop de résistance.
+
+Puis il s'éloigna de la rive, en serrant d'assez près le fond de la
+baie, à cause de la houle et du vent.
+
+Les Labarou, de leur côté, reprirent le chemin de leur habitation, Jean
+portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait
+frappée de catalepsie.
+
+Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant avec
+animation.
+
+
+
+XXI
+
+OU LE «POLICIER» WAPWI PROUVE QU'IL A «DU NEZ»
+
+--Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la jeune
+fille, la figure angoissée, mais les yeux brillant d'une lueur d'espoir.
+
+--Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a crié,.,.
+
+--N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir et la
+mer devait mener un dur tapage!....
+
+--Le bon Dieu a donné aux sauvages des yeux de chat et des oreilles de
+lièvre.
+
+--Puisses-tu ne pas t'être trompé!... Mais, en admettant que c'était
+réellement mon pauvre frère qui se tenait cramponné au dernier piton
+de l'îlot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement
+dirigé sur lui?
+
+--Ah! voilà!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand Manitou des
+blancs seul pourrait le dire!
+
+--Tu n'as pu voir?....
+
+--Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il était bien
+fatigué, et une grosse vague l'a emporté.... Elle est méchante la mer!
+
+--Oh! ouï, bien méchante! dit avec conviction la jeune fille.
+
+--Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tête de
+Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit dans sa
+chanson: «Il reviendra, ton petit père!»
+
+--Cher enfant! dit Mimie, très émue et entourant de son bras le cou du
+jeune Abénaki: c'est peut-être l'ange gardien de ton maître qui dit cela
+au tien.
+
+--Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux
+là-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends Parler.
+
+--Sans doute, cher enfant: les anges parlent souvent à l'oreille des
+bons petits sauvages qui aiment bien leurs maîtres.
+
+Wapwi parut très heureux de savoir cela. Mais, après quelques secondes,
+une idée lui surgit, qui assombrit de nouveau son front. Regardant la
+jeune fille avec ses grands yeux noirs, un peu farouches, il demanda en
+baissant la voix:
+
+--L'oncle Gaspard a-t-il un ange gardien, lui aussi!
+
+--Sans doute.... Pourquoi cette question?
+
+--Parce que, s'il en a un, cet ange-là doit être une fière canaille.
+
+--Vas-tu bien te taire!.... On ne parle pas comme cela!
+
+--Si, si! fit l'enfant.... Ou bien, ajouta-t-il comme correctif, c'est
+l'oncle Gaspard qui le chasse, quand il veut faire un mauvais coup.
+
+--Tu ne te trompes pas, petit; quand on fait le mal, l'ange gardien s'en
+va.
+
+--Bien sûr.... murmura Wapwi avec conviction, le sien n'y était pas, la
+nuit dernière!
+
+On arrivait à la maison, et la conversation s'arrêta là pour le moment.
+
+Mais, lorsque la mère Hélène fut bien installée dans son lit, avec des
+compresses froides sur la tête, le père Labarou fit signe aux deux
+enfants de le suivre au dehors, et l'on tint une sorte de conférence.
+
+D'abord Wapwi fit part de ses courses, par terre et par mer.
+
+Sans insister particulièrement, toutefois, il ne manqua pas de faire
+saisir à ses deux auditeurs le fil d'Ariane, que des soupçons trop bien
+justifiés lui avaient mis dans les mains.
+
+Depuis l'affaire de la passerelle, Wapwi avait l'esprit en éveil et
+observait Gaspard.
+
+Sans être un grand clerc en matière d'amour, le petit sauvage n'avait
+pu s'empêcher de remarquer comme les préférences de Suzanne pour Arthur
+avaient toujours assombri la figure de Gaspard.
+
+Quand il vit la passerelle se rompre tout à coup sous les pieds de son
+maître, Wapwi pensa immédiatement que le cousin y était pour quelque
+chose.
+
+Et la preuve, c'est que, la veille même, il l'avait retrouvée là-bas sur
+une pointe, cette passerelle, sciée très visiblement et non rompue.
+
+Et puis, autre chose!....
+
+Pourquoi Gaspard, après avoir vu la chaloupe qui l'avait ramené de
+l'îlot, seul, s'éventrer sur une saillie rocheuse, en terre ferme
+avait-il cassé et caché ce morceau de granit,--que Wapwi se proposait
+bien, du reste, d'aller retrouver tout à l'heure?
+
+Pourquoi?....
+
+Évidemment, parce qu'il voulait faire croire que l'embarcation s'était
+défoncée sur l'îlot même, et qu'en pareille condition, il n'était pas
+étonnant qu'Arthur eût péri, lorsque lui-même, Gaspard, n'avait dû son
+salut qu'à une chance miraculeuse...
+
+Le père Labarou et sa fille écoutaient, atterrés et muets, cette
+narration, ou plutôt ce plaidoyer, digne d'un policier parisien.
+
+Tour à tour indignés de la fourberie monstrueuse de Gaspard et
+émerveillés de la sagacité de Wapwi, ils n'interrompirent l'enfant que
+pour confirmer ses déductions ou le féliciter de son dévouement.
+
+Mais, lorsqu'il en vint à la partie de son récit où il parla de ce cri
+entendu dans la nuit et de ce spectre noir, dressé sur les flots, le
+père Labarou s'écria:
+
+--C'est sans doute une illusion de tes sens, mon pauvre petit....
+Comment, au milieu du fracas de la tempête, lorsque les vagues
+déferlaient bruyamment et que le _nordêt_ faisait rage, aurais-tu pu
+entendre une voix humaine,--étant toi-même du côté du vent?
+
+--Wapwi avait les yeux et les oreilles ouverts tout grands.... Wapwi
+voyait son maître et il l'a entendu, répéta l'enfant avec obstination.
+
+--Admettons que ce soit réellement le cas.... Comment peux-tu supposer
+que le pauvre Arthur, lui, t'ait vu arriver à son secours!
+
+--Oh! Wapwi a crié bien fort, comme un sifflet de navire à feu; puis,
+ploum! ploum! il a été renversé dans l'eau et ne s'est retrouvé que sur
+le rivage.... Plus rien, que le bruit du vent dans sea oreilles!
+
+Jean Labarou courba la tête avec découragement, puis rentra auprès de sa
+femme, l'âme affaissée sous un poids mortel.
+
+Il se promit toutefois de repartir avec sa goélette, aussitôt que la
+malade serait hors de danger immédiat.
+
+En attendant, il comptait sur la promesse de Thomas Noël, pour que les
+recherches se poursuivissent sans retard et sans interruption.
+
+Mais il n'espérait plus!....
+
+Son fils était bien mort; et, si l'on retrouvait quelque chose de lui,
+ce ne serait plus, hélas! qu'un cadavre.
+
+Restés seuls, la jeune fille et le petit sauvage échangèrent un
+long regard, où brillait cette étincelle impérissable qui s'appelle
+l'espérance.
+
+--Wapwi, dit avec fermeté Euphémie Labarou, depuis ton récit, j'ai dans
+la cervelle, moi aussi, un petit oiseau qui me chante bien doucement:
+Ton frère n'est pas mort!
+
+--La même chanson que le mien, tante Mimie.... Tu vois bien que c'est
+vrai!
+
+--Partons, mon enfant. Allons voir la chaloupe. De ce jour, je deviens
+ton associée pour punir le coupable,--s'il y a un coupable!--ou savoir
+ce qui est arrivé à mon frère,--si Dieu a voulu conserver ses jours!
+
+[Illustration: Gaspard se dressa sur les genoux et dit: Là!]
+
+
+--Tope là, tante Mimie!... A nous deux, nous retrouverons bien «petit
+maître».
+
+Et ils partirent pour l'ouest de la baie, comme midi sonnait.
+
+Le trajet se fit rapidement.
+
+Chacun des deux jeunes gens remuait dans sa pensée un chaos de
+suppositions, encore vagues chez Mimie, mais irrévocablement arrêtées
+dans l'esprit du petit sauvage.
+
+Restauré par quelques aliments pris à la hâte, et stimulé par un petit
+verre d'eau-de-vie qu'on l'avait forcé d'avaler avant son départ, Wapwi
+sentait grandir et prendre corps, au plus intime de son être, les doutes
+qui l'obsédaient depuis quelque temps, depuis le matin, surtout.
+
+Il se rappelait fort bien qu'au sortir de son lourd sommeil de la nuit
+dernière, il avait vu Gaspard faire de violents efforts,--tout blessé
+qu'il était,--pour arracher du flanc de la chaloupe la pointe qui avait
+éventré celle-ci; et il voulait savoir, pourquoi il était allé cacher si
+soigneusement ce fragment de rocher tout au pied de la côte, au milieu
+des fourrés les plus épais....
+
+Évidemment.... se disait l'enfant, parce qu'il ne vent pas qu'on sache
+qu'il a fait naufrage à terre, et non sur l'îlot!
+
+Et, dans ce cas, quelle est la raison pour laquelle il a pris ses
+mesures pour qu'on ne se doute pas que la chaloupe est arrivée à la
+côte, en bon ordre?....
+
+--Oh! quant à cela, c'était limpide.... Ne fallait-il pas montrer à
+tous les yeux que l'embarcation étant défoncée au moment du départ, les
+vagues, poussées par la tempête, avaient eu beau jeu pour la balayer et
+la rouler dans leurs replis mouvants, enlevant Arthur par-dessus bord,
+tandis que lui, Gaspard, plus robuste, y demeurait cramponné, jusqu'à ce
+qu'une dernière montagne liquide eût jeté sur le rivage l'épave et le
+naufragé?....
+
+Oui, c'était clair comme de l'eau de roche, ce calcul du misérable
+Gaspard; et voilà de toute évidence, quel avait été le raisonnement du
+naufrageur en dégageant son embarcation de cette pointe qui l'avait
+transpercée et immobilisée, et en soustrayant l'objet révélateur aux
+regards trop curieux.
+
+Ce point arrêté dans la tête de Wapwi, il ne restait plus qu'a retrouver
+le fragment de rocher.
+
+Or, l'enfant, curieux et observateur de sa nature, se faisait tort
+d'aller en quelques minutes, mettre la main dessus.
+
+La sagacité indienne se révélerait chez lui, et cette recherche ne
+serait qu'un jeu d'enfant.... sauvage.
+
+Voilà ce que Wapwi disait à sa compagne de route, tout en la guidant
+rapidement sur la grève qui longe la haute falaise.
+
+Au détour d'une saillie de la côte, après une vingtaine de minutes de
+marche, on se trouva tout à coup en face du lieu de l'échouement.
+
+La chaloupe, remise sur sa quille, gisait éventrée au fond d'une
+petite anse de sable, limitée du côté ouest par une arête rocheuse qui
+s'avançait de quelques toises vers la mer.
+
+En quelques enjambées, les deux explorateurs y étaient.
+
+--Attention, tante Mimie! prononça Wapwi avec la gravité d'un juge
+d'instruction.... Vois d'abord ce trou ou plutôt ce découpage dans le
+bois comme s'il était fait par un outil tranchant....
+
+--Je vois, dit Mimie.... C'est net, et si l'on l'on retrouvait l'outil,
+comme tu dis....
+
+--On le retrouvera, tante Mimie. En attendant; grave-toi bien dans
+l'oeil la forme de cette ouverture, car j'ai dans l'idée que la première
+chose que feront l'oncle Gaspard et son ami Thomas sera d'enlever dette
+planche pour en mettre une autre....
+
+--Tu as raison, petit. Mais la planche primitive, avec son trou à cinq
+pointes restera gravée dans ma mémoire.
+
+--Bon. C'est tout pour ici. Voyons maintenant où la chaloupe a frappé...
+Tiens, c'est là.... Regarde un peu ce cocher à fleur de sable.... Il est
+vieux, jaune et sale partout, excepté en un endroit,--tiens, vois-tu?
+
+--En effet, il y a là une cassure fraîche.... On dirait qu'on vient de
+briser la partie qui manque.
+
+--C'est cette partie du rocher qu'il nous reste a retrouver. Je m'en
+charge, Tu vas voir qu'on est bien heureux parfois d'être venu au monde
+dans la peau d'un sauvage.
+
+Mimie eut un faible sourire et suivit son guide vers la côte.
+
+Celui-ci commença par examiner soigneusement les pistes des pieds nus
+sur le sable.
+
+C'était un enchevêtrement, à n'y rien comprendre.
+
+Mais, de ce réseau de pistes, s'en détachaient deux dans la direction de
+la falaise: une y allant, l'autre en revenant.
+
+--Suivons ces pistes, dit Wapwi à sa compagne.
+
+Mimie emboîta le pas de son petit protégé, et tous deux, l'un suivant
+l'autre, se dirigèrent vers la lisière de forêt bordant le rivage.
+
+Maia, une fois sous bois, la jeune fille s'arrêta, bien empêchée de
+savoir quel côté prendre.
+
+--Laisse-moi faire, petite tante, dit l'enfant... C'est ici que Wapwi va
+redevenir Abénaki pour quelques minutes.
+
+Alors, le descendant des aborigènes du golfe, penché vers le sol,
+examina chaque brin d'herbe couché sous une pression quelconque, chaque
+menue branche, chaque rameau froissé ou déplacé....
+
+Et il allait, il allait, lentement, mais avec une quasi-certitude.
+
+Arrivé à quelques pieds de la falaise, il avisa une grosse talle de
+jeune» sapins touffus.
+
+--Hum! dit-il à Mimie, je crois bien que la cache est ici.... Tiens,
+vois: les pistes ne vont pas plus loin.
+
+Ce disant, il se mit à plat ventre et se coula sous les branches basses,
+à fleur de terre.
+
+Dix secondes ne s'étaient pas écoulées, qu'il reparut, tenant à la main
+une pointe de pierre, très aiguë et affectant la forme pyramidale.
+
+--Voici le talisman pour confondre l'oncle Gaspard, dit-il en présentant
+la chose à Mimie.
+
+Celle-ci prit dans ses mains le fragment de rocher, l'examina un
+instant, puis le remit à Wapwi, en disant d'une voix ferme:
+
+--Si cette pierre, dont la cassure est fraîche, s'adapte à la partie du
+pocher qui présente, lui aussi, une cassure fraîche, Gaspard Labarou cet
+un assassin, et je vengerai mon frère!
+
+--Bien, petite tante. Allons voir ça.
+
+Ce ne fut pas long.
+
+La pointe de pierre, ajustée sur la cassure du rocher, s'adaptait
+parfaitement, faisant une saillie menaçante de plus de six pouces.
+
+--A la chaloupe, maintenant! dit la jeune fille... Constatons pour
+la forme,--car ma conviction est faite,--que les angles des pointes
+correspondent aux angles de l'ouverture.
+
+Wapwi introduisit sa pierre pyramidale, de dehors en dedans, dans le
+trou ouvert au flanc de l'embarcation et l'y ajusta, après une couple
+d'essais.
+
+L'ouverture se trouva bouchée presque hermétiquement.
+
+Euphémie Labarou, très pâle et les yeux étincelants, brandit son poing
+fermé dans la direction de la baie et s'écria d'une voix vibrante:
+
+--Assassin!.... J'aimais un assassin!
+
+Deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Puis elle ajouta
+sourdement:
+
+--Mon frère! mon pauvre frère, tu seras vengé!
+
+Wapwi, très surexcité, lui aussi, imita le geste menaçant de sa «petite
+tante».
+
+Et, cette sorte de pacte conclu, ou reprit lentement le chemin de la
+baie.
+
+Mais on n'alla pas loin.
+
+En doublant une sorte de cap assez élevé marquant l'extrémité orientale
+de l'arc décrit par la petite baie où ils venaient de faire leurs
+étranges découvertes, nos deux jeunes gens eurent sous les yeux une
+vision qui les arrêta net....
+
+A moins d'un demi-mille dans l'est, la goélette des Noël, toutes voiles
+hautes, tirait une bordée en droite ligne vers le lieu où avait atterri
+Gaspard.
+
+--Je te le disais bien, tante Mimie, s'écria le petit sauvage!.... Les
+voilà qui viennent ici, nos deux compères!
+
+--Les deux jeunes Noël?
+
+--Non pas: l'oncle Gaspard et son ami Thomas,--les deux inséparables.
+
+--Mais Gaspard, il y a quelques heures à peine, semblait mourant!....
+
+Wapwi eut un rire silencieux, qui découvrit ses dents blanches.
+
+--Malin, malin.... l'oncle Gaspard, grommela-t-il.... Une simple coupure
+sur sa tête de fer, qu'est-ce que c'est?
+
+Mimie réfléchit pendant une seconde.
+
+--Restons, dit-elle.... Je veux voir ce qu'ils vont faire.
+
+--Vite, petite tante.... Nous allons rire.... Tu vas voir sa mine quand
+il ne retrouvera plus ce bout de pierre que j'ai là.
+
+Et Wapwi désignait la pointe cassée, qui ne l'avait pas quitté depuis
+qu'il en avait fait la trouvaille.
+
+On remonta vers la côte, grimpant sur le flanc du cap, et, en quelques
+minutes, nos deux policiers improvisés se trouvaient installés à l'abri
+des regards les plus soupçonneux, dans un endroit assez élevé pour
+dominer l'anse qu'ils venaient de quitter et où leurs perquisitions les
+avaient amenés à une si étrange découverte.
+
+Il était temps....
+
+La goélette abaissant ses voiles rapidement, jetait l'ancre à quelques
+jets de pierre de la batture.
+
+Une chaloupe s'en détacha aussitôt.
+
+Thomas et Gaspard, qui avaient sauté dedans, ramèrent hâtivement vers le
+rivage.
+
+Ils semblaient très pressés.
+
+A peine, on effet, leur embarcation eut-elle touché terre, que, jetant à
+bout de bras son ancrage, ils s'élancèrent vers la côte.
+
+En passant près de la chaloupe crevée, les deux compères y firent
+une première station, et Gaspard parut donner à Thomas de rapides
+explications, illustrées par des gestes très démonstratifs et l'examen
+minutieux du bordage où béait l'ouverture.
+
+De là, Gaspard guida son compagnon vers le rocher sur lequel la chaloupe
+était venue se crever.
+
+Après l'échange de quelques phrases et un examen de la fracture, que
+l'on sait, Gaspard courut vers la côte, disparut sous bois et se dirigea
+vers l'endroit où il avait jeté la partie du rocher manquant.
+
+Il voulait, sans l'ombre d'un doute, éblouir son copain, par l'étalage
+de précautions qu'il avait prises.
+
+Mais il revint bientôt, l'oreille basse, la mine soucieuse, grommelant:
+
+--C'est drôle.... Je ne retrouve plus.... Pourtant, je crois bien me
+souvenir d'avoir jeté là cette pointe ensorcelée....
+
+--Laissons donc!.... fit Thomas. Qui serait venu?.... Et surtout, qui
+aurait été déterrer cette pierre au milieu de ce fouillis?
+
+--Au fait.... dit l'autre... je suis fou d'avoir des idées pareilles...
+Quand je serai plus calme, je mettrai bien la main sur ce morceau de
+roc.
+
+Pendant quelques minutes, l'entretien se poursuivit, Gaspard parlant,
+contre son habitude, avec une certaine volubilité, tandis que Thomas
+avait l'air de poser froidement une série d'objections.
+
+Finalement, on en arriva à s'entendre et se convaincre mutuellement,
+sans doute, car, tournant le dos à la côte, les nouveaux venus
+retournèrent à la chaloupe crevée.
+
+Ici encore se manifesta, l'extrême prudence de maître Thomas.
+
+Il, se pencha longtemps sur l'ouverture irrégulière découpée par la
+pointe de rocher, l'examina des deux côtés, extérieur et intérieur, puis
+finalement acheva d'arracher le bordage entamé, jusqu'à mi-joint en le
+déclouant à coupa de pierre.
+
+Cela fait, les deux compères reprirent le chemin de leur embarcation et
+se rembarquèrent, non toutefois sans avoir jeté au fleuve le bout de
+planche suspect.
+
+Dix minutes plus tard, la goélette, toutes voiles hautes s'éloignant de
+la côte, gagnait la haute mer.
+
+--Nous n'avons plus rien à faire ici, dit à son compagnon Euphémie
+Labarou, Mais nous n'avons pas perdu notre temps, petit Wapwi car nous
+venons de démasquer, je le jurerais, deux bien grands misérables!....
+
+--Je te demande encore une petite demi-heure, tante Mimie; le temps
+d'aller repêcher le bout de planche que ces deux imprudents viennent de
+jeter à l'eau, après l'avoir enlevé à la chaloupe.
+
+--Tu as raison, petit: ce morceau de bois sera une pièce à conviction
+qui pourra servir, peut-être,--on ne sait pas!....
+
+Wapwi donna à la goélette le temps de parcourir une distance suffisante
+pour qu'on ne le vit pas du bord et, prenant sa course dans la direction
+où le courant de montant entraînait le fragment de bordage, il se lança
+résolument à l'eau.
+
+Comme l'enfant nageait facilement, il eut bientôt recouvré le bout de
+planche flottant et regagné le rivage avec son butin.
+
+--Ça fait trois on _pièces à conviction_ dans l'affaire _Labarou vs
+Labarou_, dit Mimie, qui avait quelque lecture.
+
+Il ne faut rien négliger pour punir les méchants.... dit
+sentencieusement le petit Abénaki.
+
+Et il alla cacher soigneusement sa pointe de pierre et son bout de
+bordage au pied de la côte, dans un endroit inaccessible pour tout autre
+qu'un adroit peau-rouge de son espèce, à lui.
+
+Après quoi, on reprit, sans plus de retard, le chemin de la maison.
+
+
+
+XXII
+
+L'ILE MYSTÉRIEUSE
+
+Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons à bord
+de la goélette des Noël.
+
+Toutes voiles hautes, les écoutes raidies, coulant bien à travers les
+ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la
+jolie brise qui incline sa mâture à bâbord.
+
+Le vent ayant, dans la matinée, sauté à l'ouest,--comme nous l'avons
+dit--c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent
+maintenant les deux compères, qui composent à eux seuls l'équipage.
+
+Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir
+sérieusement la mission dont il s'est chargé--c'est-à-dire de fouiller
+la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant ou
+mort?....
+
+Ah! non, par exemple!
+
+Dans l'esprit de maître Thomas, Arthur est bel et bien noyé, coulé,
+dévoré, peut-être....
+
+C'est une chose du passé.
+
+N'en parlons plus.
+
+Il a tout simplement eu l'adresse de faire coïncider une expédition,
+arrêtée dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec l'offre
+généreuse de partir à la recherche du malheureux fils de Jean Labarou,
+du fiancé de sa soeur Suzanne.
+
+Nous l'avons dit: Thomas Noël est un homme positif.
+
+Pas méchant, par exemple--oh! non!--mais à condition toutefois que sa
+bonté ne vienne pas en conflit avec son intérêt. Auquel cas, il met tout
+bonnement au rancart cette placide vertu des gros naïfs, la bonté.
+
+Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanqué de son _alter ego_ Gaspard,
+court-il la mer?
+
+Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire: c'est
+pour «faire un coup», un bon coup.... d'argent!
+
+Voilà!
+
+Dans leurs longues pérégrinations du mois précédent, à travers le golfe,
+les deux compères ont fait la connaissance d'un certain industriel
+canadien, navigateur de son état, qui leur a promis une jolie prime
+s'ils voulaient l'aider à mener à bonne fin une expédition de
+contrebande, des îles françaises de Miquelon, au sud de Terreneuve, à la
+ville canadienne de Québec.
+
+Leur rôle, à eux, sera des plus simples....
+
+Ils n'auront qu'à transporter le chargement.... _hérétique_, de
+Saint-Pierre à la côte canadienne, où ce chargement sera transbordé sur
+une goélette de Québec, attendant à un endroit convenu de la région du
+Labrador.
+
+Tout ira donc pour le mieux, à moins que le diable ou le Fisc,--ce qui
+est à peu près la même chose,--ne s'en mêle.
+
+Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant à leur
+rencontre _l'associé_ attendu.
+
+Il a si fort venté de l'est, les jours précédents, que cette crainte
+n'est certainement pas chimérique.
+
+Mais, entre marins, on ne croit guère à ces pronostics des gens
+de terre, qui s'écrient a chaque rafale secouant les ais de leur
+habitation: «Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui
+voudrais être sur le fleuve, par une semblable _dépouille!_»
+
+Ce n'est donc pas à une catastrophe que croient nos deux jeunes
+Français, mais bien plutôt à un retard subi par leur confrère de Québec.
+
+--Ça ne m'étonnerait pas, tout de même, que notre homme eût été
+empêché.... disait Thomas:--sa barque ne payait pas de mine! Quel sabot,
+nom d'un phoque!
+
+--Bonne goélette.... répliquait Gaspard d'un air mystérieux.... Un peu
+avariée, c'est vrai; mais elle n'a une apparence misérable que pour
+tromper les _gabelous_.
+
+--Au fait, peut-être as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil: fine
+de l'avant, large de bau, évidée de l'arrière,--ça doit bien marcher....
+
+--Et bien résister à la mer, car la cale est profonde....
+
+--Avec ça que le lest ne lui manque ni à l'aller ni au retour.
+
+--Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour faire
+manger les amis d'en-bas!....
+
+--Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver les
+bonnes gens d'en haut!
+
+--Le joli négoce!
+
+--La belle existence!
+
+--J'en tâterais volontiers.
+
+--Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons à gogo,--car
+le moment approche où nous pourrons mettre à exécution nos projets.
+
+--Ah! puisses-tu dire vrai!
+
+--Cette saison est trop avancée pour que notre petite expédition
+actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destiné à nous faire la
+main. Mais.... que nous réussissions, et, l'année prochaine, ayant un
+solide vaisseau sous les pieds, Thomas Noël et Gaspard Labarou en feront
+voir de belles aux _gabelous_ de France et du Canada.
+
+--Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux être riche
+pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe.
+
+--Cela sera, répondit le jeune Noël, d'un ton moitié figue, moitié
+raisin.
+
+--Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu!
+
+Et Gaspard accentua d'un geste énergique cette phrase quelque peu
+prétentieuse.
+
+Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associé était
+homme à remplir l'engagement qu'il prenait.
+
+--Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!.... dit-il avec
+la gravité d'un père de famille bien posé.
+
+La nuit était venue, cependant,--une belle nuit, nom d'un phoque!--mais
+un peu trop éclairée par la lune à peine déclinante, au dire des deux
+amis.
+
+Bien qu'allant à contre-courant depuis quelque temps, la goélette avait
+pu continuer sa marche, après avoir viré de bord un certain nombre de
+fois et s'être insensiblement rapprochée de la côte, où la brise de
+terre, soufflant ferme, l'avait poussée assez rapidement vers sa
+destination mystérieuse.
+
+A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau
+s'accentuèrent.
+
+La brise de terre fraîchit, et toute conversation suivie devint
+impossible, chacun des deux marins ayant assez à faire de diriger la
+marche rapide de la goélette.
+
+On courut ainsi, serrant la côte d'assez près, jusqu'à la hauteur du
+_Petit-Mécatina_,--une île d'aspect sauvage, hérissée de rochers aux
+formes romantiques, où les rayons lunaires plaquaient des taches
+blafardes alternant avec les ombres projetées....
+
+Sur la droite, vers la côte nord, des îles nombreuses se dessinaient
+vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres ayant l'air de
+grands cachalots endormis....
+
+C'est du côté gauche, au large d'eux, par conséquent, qu'apparut pour la
+dernière fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente massive du
+_Petit-Mécatina_.
+
+Ils venaient de virer de bord, après une assez longue bordée vers la
+côte, lorsque, dans la pâle clarté lunaire, à un demi-mille environ en
+avant du beaupré de leur goélette, s'estompa sur le fond bleuâtre du
+firmament, de façon indécise d'abord, puis progressivement avec plus
+de netteté, une masse énorme, de forme irrégulière, mais très élevée
+partout, faisant un trou noir à l'horizon....
+
+C'était le _Petit-Mécatina_, le lieu de rendez-vous assigné par le
+capitaine canadien.
+
+Aussitôt, outre leurs feux de position réglementaires, les jeunes marins
+allumèrent un fanal bleu, attaché d'avance au milieu de leur mât de
+misaine.
+
+Puis ils se prirent à observer attentivement la côte abrupte qui
+défilait par leur travers de bâbord.
+
+Une dizaine de minutes s'écoulèrent...
+
+La goélette, ses voiles bordées à plat, serrant le vent, courait à
+l'ouest, se rapprochant toujours...
+
+A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'après son estimé, Thomas
+ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de ne pas
+s'approcher davantage de ces rochers menaçants....
+
+Il lofa....
+
+Les voiles battirent au vent....
+
+Mais au même instant, une grosse lueur brilla sur un point du rivage;
+puis une seconde; puis enfin une troisième,--à quelques pieds seulement
+les unes des autres.
+
+--Largue l'ancre! commanda Thomas.
+
+Gaspard se précipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau.
+
+Aussitôt l'ancré tomba à l'eau, suivie de sa chaîne, qui glissa
+bruyamment dans l'écubier.
+
+Puis les voiles furent, abaissées en un tour de main, et l'on attendit.
+
+Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une embarcation se détacha
+comme dans une féerie, du ces rochers géants et s'avança vers la
+goélette.
+
+--Ohé! qui vient là? s'enquit Thomas, pour la forme,--car il savait bien
+à quoi s'en tenir.
+
+--_La Marie-Jeanne!_
+
+Puis la même voix reprit:
+
+--Et vous?
+
+--_Le Marsouin!_ gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce mot.
+
+Il faut dira ici que la goélette des Noël avait jusqu'ici porté le nom
+très honnête de _Saint-Malo_,--en souvenir du pays natal,--mais que
+maître Thomas, lancé sur la piste d'aventures émouvantes, avait détrôné
+le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer le nom
+de l'amphibie guerroyeur cité plus haut.
+
+Il y eut une minute de silence.
+
+Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer:
+
+--Rien qui cloche?.... On peut aborder?....
+
+--Arrivez sans crainte, fut-il répondu; il n'y a ici que mon associé
+Gaspard Labarou et moi, Thomas Noël.
+
+La chaloupe, manoeuvrée habilement, aborda bientôt.
+
+Des deux hommes qui la montaient, l'un resta à bord, tandis que l'autre
+grimpa sur le banc du _Marsouin_, s'aidant des haubans de misaine, et
+sauta lestement sur le pont.
+
+--Messieurs, dit-il sans préambule, vous êtes gens de parole.
+
+--Toujours! fit Gaspard laconiquement.
+
+--Et, pour cette fois, il y a quelque mérite à, l'être, après une
+pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon.
+
+--Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact.... Mais venons
+au fait.... Nous sommes pressés.... Notre marché tient-il toujours?
+
+--Des Français n'ont qu'une parole! répondit le sentencieux Thomas.
+
+--Aux Iles! commanda Gaspard.
+
+--Bien, messieurs. Je vois que vous êtes des jeunes gens d'action et que
+je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure; juste le
+temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de nos faits.
+Venez.
+
+Sans plus d'explications, les deux Français descendirent dans la
+chaloupe du Canadien et, prenant place à l'arrière, laissèrent le
+capitaine et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire à
+terre.
+
+Où diable était donc la goélette de ces étrangers?...
+
+On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mât!
+
+Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies par
+les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'étonnaient pas outre
+mesure.
+
+Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarpés de la rive, sans
+ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri:
+
+--Aïe! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille à
+pic!
+
+Le capitaine, sans répondre, donna un dernier coup de rame; puis, se
+levant, il alla se mettre à l'avant de l'embarcation, tandis que son
+matelot venait placer son aviron à l'arrière, dans l'échancrure de la
+godille, et s'y escrimait de son mieux.
+
+On venait d'entrer dans un étroit couloir de roches très élevées, large
+tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut
+escarpement de cette singulière ile.
+
+Naturellement, par sa disposition même, ce bras de mer profondément
+encaissé ne pouvait être aperçu du large.
+
+On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs à peu près verticaux
+pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une couple de
+cents pieds....
+
+Puis la chaloupe s'arrêta net, l'étrave sur le gouvernail d'un vaisseau,
+ayant l'air enclavé dans cette mascarade de haute roches.
+
+--La _Marie-Jeanne_, messieurs! dit le capitaine canadien avec une
+certaine emphase.
+
+Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis.
+
+--Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'écria Thomas, ne
+pouvant dissimuler son étonnement.
+
+--On parcourrait le monde entier avant de déterrer un havre comme
+celui-ci! dit à son tour Gaspard, émerveillé.
+
+--C'est à la fois mon bassin de carénage et mon havre de refuge, quand
+on me serre de trop près.... répondit le capitaine de la _Marie-Jeanne_.
+
+--Tout de même, il y a des choses bien étonnantes dans ce golfe
+Saint-Laurent! s'écria de nouveau Thomas, avec des hochements de tête
+admiratifs.
+
+--Étonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant.... Dites: sans
+pareilles!.... Voilà trente ans que je le parcours en tous sens, mon
+beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau.
+
+Cependant, une courte échelle fut tendue de l'arrière, par un des
+matelots du bord, et les jeunes français, précédés du capitaine, y
+grimpèrent rapidement.
+
+La porte du capot d'arrière était ouverte, laissant monter de la cabine
+une lueur claire.
+
+On s'y engouffra, et une intéressante conférence se tint pendant près
+d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la _Marie-Jeanne_.
+
+Que se passa-t-il?....
+
+Quelles furent les confidences échangées?
+
+Que fut-il convenu?....
+
+Mystère... pour le présent!
+
+Il nous est interdit,--auteur scrupuleux que nous sommes--de soulever,
+_dans ce premier volume_, même un coin du voile qui recouvre les faits
+et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT.
+
+Mais on ne perdra rien pour avoir attendu.
+
+Ce qu'il nous est permis de confier à nos lecteurs, dès maintenant,
+c'est qu'après un conciliabule qui dura près d'une heure, le capitaine
+canadien se rembarqua avec les deux Français et que le _Marsouin_, bien
+lesté de provisions et d'espèces sonnantes, cingla aussitôt vers les
+îles Miquelon.
+
+L'équipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord,
+continuèrent d'habiter le _Petit-Mécatina_, occupés à radouber leur
+goélette avariée et à faire une besogne bien autrement.... mystérieuse.
+
+
+
+XXIII
+
+CHASSÉ ET MAUDIT
+
+Quand la goélette de Noël reparut dans la baie de Kécarpoui, au
+commencement du mois d'octobre, après une absence d'un peu plus de deux
+semaines, un voile de deuil planait sur la petite colonie.
+
+Depuis une dizaine de jours, on était entré dans cette longue période
+d'isolement qui, là-bas, ne se termine qu'à la réouverture de la
+navigation, en mai.
+
+Le missionnaire était bien venu, comme d'habitude, donner aux
+pêcheurs de ce lieu solitaire l'opportunité d'accomplir leurs devoirs
+religieux.... Mais, loin d'avoir à bénir l'union de deux jeunes
+gens pleins d'amour et d'espoir, il avait dû, hélas! prodiguer des
+consolations à une famille plongée dans une douleur mortelle, par la
+disparition d'un de ses membres, et présenter à une fiancée dont le
+coeur saignait, au lieu d'une couronne de fleurs d'oranger, la couronne
+d'épines de la résignation chrétienne....
+
+Il va sans dire que ce messager de paix, saisi du différend qui existait
+entre les deux familles, n'avait pas eu grande peine à faire disparaître
+les hésitations de madame Noël à propos de la mort sanglante de son
+mari.
+
+Une déclaration écrite du mourant, attestant la complète innocence de
+Jean Labarou et corroborant le récit circonstancié de celui-ci, ne
+contribua pas peu à ce résultat; et le missionnaire eut au moins la
+consolation, en partant, de voir les chefs des deux seuls établissements
+de la baie unir fraternellement leurs mains, en signe de pardon et
+d'oubli.
+
+Le retour de la _Saint-Malo_,--désormais le _Marsouin_, de par le
+caprice de maître Thomas,--raviva pourtant la plaie encore saignante de
+la disparition d'Arthur.
+
+Mais on ne put tout de même s'empêcher,--à l'est de la baie; du
+moins,--de reconnaître le dévouement des deux marins qui venaient de
+faire une si rude croisière à la recherche de leur malheureux ami.
+
+Toutefois,--en dépit de la meilleure volonté du monde,--la famille
+Labarou ne réussit pas à dissimuler l'horreur instinctive que lui
+inspirait Gaspard depuis la catastrophe.
+
+A peine arrivé dans la baie, ce modèle des fils adoptifs s'était
+empressé, naturellement, d'aller rendre compte à ses parents du résultat
+négatif de ses recherches.
+
+Il avait, d'ailleurs, pris la peine d'étudier à fond le rôle qu'il
+allait jouer avant de risquer cette démarche décisive.
+
+Figure morne, fatiguée, triste; pâleur maladive; regard fatal,
+inconsolable; tel était son masque.
+
+Mais toute cette mise en scène ne put fondre la glace qui le séparait
+désormais de cette famille où il avait grandi, choyé à l'égal du fils de
+la maison.
+
+La mère Hélène, à sa vue, eut une crise de larmes qui pensa lui causer
+une rechute.
+
+Jean Labarou, lui, pâle comme un mort, laissa son neveu s'empêtrer dans
+le récit de ses exploits et de ses actes do dévouement fraternel.
+
+Puis, quand ce fut fini, il se contenta de dire froidement, mais avec un
+geste d'une terrible solennité:
+
+--Arthur est mort,--et je n'espère plus.... Que Dieu ait pitié du
+pauvre enfant!.... Mais si tu es pour quelque chose dans cette fatalité
+épouvantable; si, par ta faute, une mère a été privée, sur ses vieux
+jours, d'un fils adoré; si ta cousine, par ton fait, se trouve seule au
+monde, sans appui quand nous n'y serons plus; moi ton second père, au
+déclin de ma vie, courbé par l'âge et l'incurable chagrin que je sens là
+(et le vieillard touchait son front ridé), je finis par succomber avant
+le terme assigné par la divine Providence; si cela est, eh! bien, je te
+maudis!
+
+--Mon oncle!.... voulut répliquer Gaspard, épouvanté.
+
+--Va-t-en!.... fut la seule réponse de Jean Labarou, montrant la porte,
+de son bras tendu.
+
+Et, comme le misérable, en passant le seuil, regardait sa tante,
+celle-ci lui dit, dans un sanglot:
+
+--Rends-moi mon fils!
+
+Alors il se tourna vers Mimie, comptant bien trouver chez elle une ombre
+de sympathie.
+
+Mais il regretta aussitôt ce mouvement....
+
+Blanche comme une cire, la tête haute, les prunelles fulgurantes, la
+jeune fille étendit vers lui sa main fine et nerveuse:
+
+--Caïn! dit-elle.
+
+Puis, montrant elle aussi la porte:
+
+--Va où la destinée t'appelle, fratricide!.... Mais, où que tu ailles,
+je serai sur ton chemin au jour de la rétribution!
+
+Puis, hautaine et grave, elle alla baiser sa mère au front.
+
+Tremblant, hagard, la sueur de l'agonie aux tempes, Gaspard Labarou
+quitta la maison où s'était écoulée son adolescence, chancelant comme
+un homme ivre et sentant peser sur ses épaules le poids terrible de la
+malédiction paternelle....
+
+Dans l'esprit de Jean Labarou, cette malédiction n'était que
+conditionnelle, il est vrai.
+
+Mais Gaspard, au fond de son âme, sentait bien que cette malédiction
+d'un père serait ratifiée dans le ciel; et, quoi qu'il en eût, en dépit
+de son scepticisme farouche, il en éprouvait une sensation de malaise
+allant jusqu'à la peur.
+
+Avait-il donc besoin, ce vieillard, sans l'ombre d'une preuve de
+culpabilité, d'appeler sur la tête de son neveu la vengeance céleste!
+
+Pour se donner du coeur, quand il fut hors de vue, le misérable montra
+le poing à la maison, disant:
+
+--Vieux fou!.... Je me moque de tes foudres de fer-blanc et je te ferai
+voir bientôt de quel bois je me chauffe.... Ah! Ah! tu me maudis et ta
+fille m'appelle Caïn.... Mais prenez garde de regretter amèrement, un
+jour, la satisfaction de m'avoir mis à la porte!
+
+Ayant ainsi évacué un peu de sa bile, il reprit le chemin du Chalet, de
+l'autre côté de la baie.
+
+Tout en pagayant son canot, il monologuait de la sorte:
+
+--Il est clair comme le jour que, pour ce qui regarde mes chers parents
+et leur virago de fille, _mon chien, est mort...._
+
+«Plus rien à espérer de ce côté.
+
+«Mais je m'en moque, comme un poisson d'une pomme.
+
+«Ce qu'il me reste à faire, c'est d'amadouer et d'engluer si bien les
+Noël, de me rendre tellement indispensable, que la bille Suzanne, en
+dépit de son ridicule chagrin, cesse de penser jour et nuit à un mort,
+pour s'apercevoir enfin qu'il existe un bon vivant dans son entourage,
+prêt à fie dévouer pour son bonheur.
+
+«D'ailleurs, dans ce siège en règle que je vais entreprendre, j'aurai un
+précieux auxiliaire: Thomas, qui m'est dévoué.
+
+«Quant à la mère, bien que, réconciliée avec l'oncle Jean, je parie
+qu'il lui reste, en dépit de tout, un vieux levain de rancune qui ne
+demanderait qu'à fermenter, si l'on s'y prenait habilement.
+
+«Reste le petit Louis,--qui n'est plus un enfant, malgré son
+qualificatif.
+
+«Celui-là, j'en ai peur, me donnera du fil à retordre.
+
+«Il est toujours avec ce moricaud de Wapwi, d'un côté ou de l'autre,
+et je le soupçonne d'avoir un fort béguin pour ma belle et tyrannique
+cousine, Euphémie.
+
+«Qu'il me succède dans le coeur de la _fille à mon oncle_,--je ne
+demande pas mieux.... Mais qu'il ne s'avise pas de se liguer avec elle
+pour me jouer quelque mauvais tour,--car ça ne serait pas bien du tout
+de la part d'un beau-frère!....
+
+«Au reste, nous veillerons, Thomas et moi.
+
+«Thomas Noël!.... En voilà un véritable ami, par exemple, qui n'a pas
+peur de mettre les mains à la pâte, lorsqu'il s'agit de tirer un copain
+du pétrin!....
+
+«Vive le capitaine Thomas et son lieutenant, Gaspard!»
+
+S'étant ainsi mis dans un état de feinte excitation pour chasser de son
+esprit la mauvaise impression qu'il remportait de sa visite,--à l'instar
+des gens peureux qui chantent, la nuit, quand ils cheminent seuls dans
+Te voisinage d'un cimetière,--maître Gaspard hâtait sa marche vers le
+chalet de la famille Noël, sa nouvelle résidence.
+
+A mesure au'il approchait, sa figure subissait une transformation
+singulière.
+
+De sombre et dure, qui était son caractère habituel, elle devenait
+insensiblement mélancolique et.... touchante.
+
+Ce gaillard là, orné de toutes les passions qui rendent un homme
+redoutable au sein des sociétés organisées, était devenu un véritable
+comédien tout seul, sans études, en pleine solitude du Labrador.
+
+Il était absolument maître de ses sens, et il avait la tête froide d'un
+chef de bandits.
+
+A peine entré dans le chalet, où la famille Noël se trouvait réunie
+pour dîner il se laissa choir sur une chaise, la tête basse, les bras
+ballants.
+
+--Oh! oh! il paraît qu'on t'a mal reçu, chez l'oncle Jean.... fit
+remarquer Thomas, d'un ton goguenard.
+
+Gaspard ne répondit qu'en baissant davantage la tête.
+
+--Serait-ce possible? dit madame Noël, prompte à s'apitoyer.
+
+--On m'a, chassé, madame! murmura Gaspard, d'une voix sépulcrale.
+
+--Chassé?.... B'écria la bonne dame, en joignant les mains.
+
+--Et maudit!.... ajouta lugubrement le jeune homme.
+
+Pour le coup, la veuve se trouva debout, les mains levées.
+
+--Pauvre enfant!.... Mais c'est insensé! dit-elle.
+
+--Madame, vous m'en voyez atterré et malade.... Mais qu'y puis-je faire?
+
+--Oh! je parlerai à ces bonnes gens.... Il est impossible que cette
+famille, qui vous a élevé et où vous avez grandi comme un fils vous
+garde rancune pour un accident où vous avez vous-même failli perdre la
+vie....
+
+--Cela est pourtant, madame. Mais, si vous voulez m'en croire, attendez,
+pour une telle démarche, que le temps ait un peu amorti la force du coup
+et engourdi leur douleur. A mon avis, toute tentative de rapprochement,
+d'ici à quelques jours, ne ferait qu'envenimer nos relations.
+
+--Soit. Vous avez probablement raison. Quand ils seront plus calmes,
+nous n'aurons pas de peine à leur faire comprendre qu'ils ont manqué,
+non seulement de charité chrétienne, mais encore et surtout de justice.
+En attendant, mon cher enfant, vous ferez partie de ma famille et vous
+partagerez, comme d'habitude, la chambre de Thomas.
+
+--Madame, j'ai déjà eu deux mères,--et une larme de crocodile tomba sur
+la joue de Gaspard; vous serez la troisième.
+
+Et l'habile comédien salua profondément madame Noël.
+
+--C'est dit.... Allons, mes enfants, à table!
+
+Le repas fut pris au milieu d'un silence presque général
+
+La mère, en dépit de ses efforts, semblait préoccupée.
+
+Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air rêveur d'un amoureux
+dont le coeur est pris sérieusement.
+
+Suzanne, elle, n'avait consenti à se mettre à table que sur les
+instances de sa mère, qui n'aimait pas à la voir passer ses jours seule
+dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le glaive
+dans la blessure de son coeur.
+
+Elle ne mangeait guère, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui lui
+avait enlevé son fiancé. Un cercle de bistre entourait sea yeux, qui
+semblaient agrandis et où brillaient parfois des rayons ophéliens.
+
+Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser à un jeune arbre frappé
+de la foudre en pleine sève.
+
+Qu'allait-il arriver?....
+
+[Illustration: je te maudis.]
+
+L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la sève vigoureuse de la jeunesse,
+un instant arrêtée dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions
+vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaissés et mollissants?...
+
+
+Voilà ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille à la
+démarche languissante, au regard atone.
+
+C'est que le coup dont elle souffrait avait été aussi rude
+qu'inattendu....
+
+Songez donc!
+
+Lorsque quelques heures à peine la séparaient du moment où elle allait
+être unie à l'élu de son coeur, la plus terrible des catastrophes était
+venue anéantir cet espoir, briser ce rêve!....
+
+Et cela, du jour au lendemain, en pleine fièvre de préparatifs
+matrimoniaux,... comme un grand coup de foudre dans un ciel clair!
+
+Près de trois semaines s'étaient écoulées depuis la sinistre disparition
+de son fiancé, et c'est à peine si la pauvre Suzanne parvenait A
+réaliser sa situation de veuve avant d'avoir été mariée.
+
+Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait une
+sympathie émue,--Louis surtout, qui adorait sa soeur.
+
+Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas traversé la baie pour
+aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur les
+condoléances de la fiancée, trop faible encore pour s'y rendre
+elle-même!
+
+Bref, Suzanne avait été très malade et pouvait être considérée, après
+deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une convalescente
+à sa première sortie.
+
+On s'abstenait donc, en sa présence, de toute allusion au drame de
+l'Îlot, et le mot d'ordre était de n'avoir pas l'air d'être sous le coup
+d'une dea plus fortes émotions qu'eût encore éprouvée la petite colonie.
+
+La conversation, toutefois, ne pouvait être bien animée; et, aussitôt le
+repas terminé, chacun se retirait pour vaquer à ses occupations.
+
+Il en fut ainsi pendant quelques semaines....
+
+Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine, en
+y étendant sa patine grisâtre, amena une détente dans les esprits, une
+sorte d'apaisement dans les coeurs....
+
+Et c'est dans ces conditions de tranquillité morale relative que la
+petite colonie de Kécarpoui entra dans cette période d'isolement,
+absolu, ressemblant un peu à un emprisonnement au milieu des glaces
+polaires, et qui s'appelle: _Un hiver au Labrador...._
+
+
+
+XXIV
+
+SUR UN GLAÇON FLOTTANT
+
+Dès les premiers jours de novembre, la neige commença à tomber,--une
+neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphère embrumée par le
+sempiternel _nordêt_, chargé de vapeurs d'eau refroidies.
+
+On remonta les goélettes jusqu'au fond de la baie, où elles furent
+dégréées et mises en hivernement définitif.
+
+Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de pêche, les
+agréa des barques, tout cela fut soigneusement remisé ou encavé.
+
+Puis, satisfait d'avoir pris toutes les précautions voulues, on se
+disposa à affronter courageusement l'ennui et l'horreur même d'un hiver
+labradorien.
+
+Si nous disons: l'horreur, c'est une façon de parler....
+
+Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison
+hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-là!
+
+Ces versants de montagnes drapés de neige, que trouent ci et là les
+forêts saupoudrées de blanc et les rochers rougeâtres; ces cascades
+coulant sous une carapace de cristal, à travers laquelle miroitent les
+eaux écumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant le
+fleuve lui-même jusqu'à plusieurs arpents du rivage; le silence qui
+règne partout, comme si la terre se taisait pour mieux entendre la
+grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes, balançant
+ces _ice-bergs_ ou démolissant d'un heurt géant quelque château de glace
+allant au fil de l'eau,--tout cela est bien beau à contempler et ne
+manque certainement pas de poésie...
+
+Mais c'est de la poésie triste, de la beauté empreinte de mélancolie.
+
+Si l'âme s'élève, le coeur se serre.
+
+L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature, et
+Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent
+mieux à sa taille.
+
+L'année 1852 se termina par une effroyable tempête de neige, qui sévit
+sur la côte.
+
+On ne la regretta pas.
+
+Puis les trois mois suivants défilèrent lentement, sans grandes
+distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante
+récolte de gibier à poil.
+
+Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports les
+plus émouvants de la région du golfe: la chasse aux loups-marins.
+
+Dans les conditions d'isolement où se trouvaient les deux seules
+familles habitant la baie de Kécarpoui, on ne pouvait naturellement,
+songer à la grande chasse en goélette, à travers les banquises
+flottantes,--comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe.
+
+Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blindés avec de
+forts madriers de bois dur pour résister à la pression des glaces en
+mouvement, mais encore un équipage d'une dizaine d'hommes pour la
+manoeuvre, la tuerie et le dépeçage, quand on veut faire la chasse en
+grand.
+
+A Kécarpoui, on dut se contenter d'observer les points extrêmes de
+la baie, et surtout l'Îlot du Large, autour duquel une batture assez
+étendue se consolidait tous les hivers.
+
+Les Labarou, connaissant depuis de longues années les habitudes locales
+de la faune de cette région, savaient fort bien que les loups-marins
+avaient fait de la _Sentinelle_ un endroit de _villégiature_ fort
+achalandé.
+
+Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles
+toujours contribué, pour une bonne part, au bien-être relatif dont ils
+jouissaient.
+
+On se tenait donc aux aguets, des deux côtés de la baie, lorsqu'un
+matin de la première quinzaine d'avril, Wapwi annonça avec une certaine
+excitation:
+
+--Loups-Marins!
+
+--Où cela? demanda Jean Labarou.
+
+--Autour de l'Îlot.
+
+--Beaucoup?
+
+Pour toute réponse, le petit Abénaki montra ses doigts ouverts, montra
+sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de grands gestes
+avec ses bras;--ce qui voulait dire qu'il y en avait tant, tant.... que
+décidément il ne pouvait en indiquer le nombre.
+
+Jean Labarou prit aussitôt une décision.
+
+--Faisons nos préparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une heure,
+Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu.
+
+En un clin-d'oeil, tout le monde fut à l'oeuvre.
+
+Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie, auquel on
+répondit bientôt, du Chalet.
+
+Puis, les chiens,--au nombre de six,--étant attelés à une sorte de
+traîneau particulier à la côte du Labrador, on se mit en marche.
+
+Euphémie accompagnait l'expédition, naturellement.
+
+Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chaussés de bottes de
+loups-marins, armés de fusils à balles et de solides bâtons de bois dur,
+se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, où les chaloupes avaient
+été descendues depuis plusieurs jours, en prévision de la venue des
+phoques annoncés.
+
+Sur l'autre rive, on s'agitait aussi.
+
+Le signal avait été compris.
+
+On y avait répondu tout de suite, et bientôt un attelage semblable à
+celui des Labarou quittait, au galop de six _chevaux à griffes_, le
+chalet de la famille Noël.
+
+Arrivées aux chaloupes, les deux petites troupes arrêtèrent les
+conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en
+silence l'étroit bras de mer libre séparant la batture de terre de celle
+de l'Îlot.
+
+Los chiens reçurent l'ordre de se coucher là où ils étaient et de ne pas
+bouger,--ni japper, surtout.
+
+Ils promirent tout ce qu'on voulut, à leur façon, et.... tinrent parole.
+
+De même que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses frères. On lui
+avait vanté si souvent les émotions d'une chasse aux loups-marins,
+qu'elle n'avait pu résister à la tentation d'y aller au moins une
+fois,--ne serait-ce que pour secouer sa mélancolie et faire plaisir à
+son frère Louis, qui l'avait suppliée de l'accompagner.
+
+Mais, contrairement à sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni bâton,
+ni arme à feu,--étant peu familière avec les «porte cynégétiques et trop
+sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal ressemblât-il à
+un poisson!
+
+Les chaloupes ayant donc été traînées à l'eau, on avançait en silence
+vers l'îlot sous le vent,--car les amphibies ont l'oreille fine.
+
+Arrivés à la large batture de glace entourant la _Sentinelle_,
+les hommes débarquèrent à petit bruit, puis s'avancèrent avec des
+précautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets
+et humant l'air, commençaient à s'agiter.
+
+Une décharge générale en coucha bientôt une demi-douzaine par terre.
+
+Six coups de feu avaient éclaté:--six phoques étaient blessés à mort.
+
+Aussitôt, le bâton à la main, tout le monde courut aux autres qui se
+précipitaient, dans toutes les directions, vers la mer.
+
+C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins.
+
+Chacun trépigne, frappe, saute, court....
+
+On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel les
+plaintes quasi-humaines des bêtes assommées, les ordres échangés.
+
+Puis, de temps en temps, un coup de fusil tiré sur quelque vieux
+loup-marin rusé, se glissant en tapinois vers la mer.
+
+C'est une cacophonie à rendre sourd un.... pot à tabac.
+
+Soudain, au beau milieu de ce tapage incohérent, un cri perçant se fit
+entendre,--un cri lancé par une voix de femme.
+
+Tout le monde se retourna.
+
+Euphémie Labarou était là, avec les hommes.
+
+Mais Suzanne, debout sur un glaçon qui plongeait dans l'eau par un de
+ses bords, était entraînée par le courant.
+
+Les trépignements des chasseurs avaient fracturé la glace, amincie par
+un commencement de dégel, et la jeune tille, toute entière au spectacle
+de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir
+qu'elle s'en allait à la dérive, sur un frêle glaçon à demi-submergé.
+
+Une voix forte cria aussitôt, répondant à l'appel strident de la
+naufragée:
+
+--Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!....
+
+Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes,
+s'élança, vif comme un écureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout
+courant et ramena de même, en sautant d'un glaçon à l'autre.
+
+Cela s'était fait si vite, qu'on ne s'étonna de cet acte de courageuse
+agilité qu'au moment même où Suzanne était déposée dans une des
+chaloupes.
+
+Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces où Gaspard avait
+mit les pieds pour arriver à la jeune tille et revenir à terre, put
+juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufragée.
+
+On était trop habitué, là-bas, aux péripéties d'une existence
+aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne à
+l'adresse du héros de ce coup de hardie vélocité.
+
+Les hommes, la respiration encore coupée par l'émotion, dirent
+simplement: «Très bien, Gaspard!»
+
+Mimie, elle, sentit monter à ses tempes deux jets de sang rapides et
+brûlants....
+
+Quant à Suzanne, disons à sa louange qu'elle eut un élan tout spontané
+de reconnaissante admiration....
+
+--Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main» merci: |e me
+souviendrai!
+
+Il «e pencha vers elle et, bien bas:
+
+--Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet épisode, si vous voulez, mais
+souvenez-vous d'une seule chose...
+
+--Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux très doux....
+
+--Que je vous aime.... à en mourir acheva le jeune homme, d'une voix qui
+n'était qu'un souffle.
+
+Suzanne devint fort pale et dissimula son émotion en s'inclinant.
+
+Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front et elle
+dit aussitôt A haute voix:
+
+--Cet îlot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me tarde de
+revoir ma mère.
+
+On se hâta de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphémie dans
+une des chaloupes et d'aller déposer ces dames sur la banquise de terre
+ferme, où les attelages de chien les transportaient au galop vers leur
+demeure respective.
+
+Quant aux bommes, ils ramassèrent et embarquèrent leurs loups-marins
+morts, que l'on se hâta de déposer dans les hangars à dépeçage, où ils
+devaient être convertis en huile et en peaux, destinées à la vente.
+
+Cet épisode de chasse devait amener de grands changements dans les
+relations, et même les sentiments, de quelques-uns de nos personnages.
+Thomas,--qui avait du nez,--le pressentit bien.
+
+Aussi put-il dire à son complice, dès qu'il se trouva seul avec lui,--à
+l'heure du coucher:
+
+--Mon vieux, le diable est décidément pour toi.... Cette petite course
+d'agrément sur des glaçons en dérive, avec une femme dans les bras, t'a
+remis à flot.... Tu seras le mari de Suzanne!
+
+--Oui.... murmura Gaspard, un sourire équivoque aux lèvres, c'était
+assez réussi, le coup du glaçon!.... Mais, en serons-nous plus avancés
+si....?
+
+--Eh bien, achève!
+
+--...Si l'autre revient?....
+
+--Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux sont
+bêtas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas de là où
+il est.
+
+--Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant à lui-même.
+
+--Qui?.... Moi, tout le monde,--et toi aussi, parbleu!.... Allons, mon
+vieux, fais un bon somme et rêve que le missionnaire est à l'autel,
+élevé pour la circonstance au milieu du feuillage, et que Thomas Noël y
+conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es.... Ça te refera de
+bon sang.
+
+--Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir.
+
+--Bonne nuit.
+
+--Et les deux compères s'endormirent, heureux comme de braves garçons
+qui ont fait une bonne journée.
+
+
+
+XXV
+
+QUAND ON REVIENT DE CONDATCHY....
+
+Thomas Noël venait de dire à son complice Gaspard, en parlant d'Arthur
+Labarou: «On ne revient pas de là où il est!»
+
+Eh! bien, n'en déplaise à ce froid organisateur de noyade, on en revient
+de l'endroit où était alors le jeune pêcheur, puisque nous le retrouvons
+plein de vie, second officier d'un bon navire de douze cents tonneaux de
+jauge et, de plus, porteur d'un joli sac de.... perles.
+
+Ceci demande explication, nous le savons bien....
+
+Aussi, n'entendons-nous pas nous contenter d'une froide affirmation et
+allons-nous raconter brièvement l'odyssée de notre héros, depuis cette
+nuit sinistre où nous l'avons laissé sur un îlot perdu, à la veille
+d'être submergé par la marée montante, et criant en vain à eon
+compagnon, qui l'abandonnait:
+
+--Gaspard, mon frère!....
+
+Quelles heures terribles!.... Quelles angoisses mortelles!!
+
+De telles impressions ne se racontent pas.
+
+La bise hurlait, sifflait, rugissait, enlevant de la crête des lames une
+poussière liquide qui la rendait encore plus puissante....
+
+Les vagues, heurtées en tous sens, avaient des clameurs de colère, comme
+si elles eussent été animées, au lieu de n'avoir que la force brutale
+des grandes masses déséquilibrées....
+
+Et le flot, poussé par le flot, montait toujours, emplissant la crique,
+couvrant les pointes, submergeant les contreforts, escaladant les pics.
+
+Arthur aussi montait, précédant cette marée envahissante qui gonflait le
+fleuve comme un immense levain en fermentation.
+
+Il vint un temps où, debout sur le pic le plus élevé de l'îlot,--comme
+un de ces antiques monuments de la vieille Égypte, envahi par cet autre
+flot dos déserts africains: la mer de sable!--le naufragé n'eut plus
+autour de lui que les vagues en fureur, sonores comme des cloches,
+souples comme des tigresses, lui livrant un dernier assaut »vant de le
+rouler dans leurs vertex et de l'ensevelir dans leurs replis.
+
+C'est alors que, jetant un dernier regard vers le fond de la baie, où
+reposait en ce moment tout ce qu'il aimait en ce monde:--ses parents
+et sa fiancée,--le pauvre garçon lança à travers la nuit cette clameur
+d'agonie, ce cri d'adieu, qui fut entendu du petit sauvage arrivant à la
+rescousse.
+
+Ce qui suivit paraissait, dans le souvenir d'Arthur, comme un grand
+éclair, suivi d'une nuit profonde.
+
+Une voix d'enfant, bien connue,--celle de Wapwi,--avait crié «.... Petit
+père!....»
+
+Puis une masse sombre, se balançant au sommet d'une vague énorme, avait
+semblé s'abattre sur le naufragé qui, d'instinct, avait étendu les bras
+vers cette «chose» entrevue, s'y était cramponné, hissé, jouant des
+coudes et des genoux, jusqu'à ce qu'il se sentit enfin emporté dans une
+embarcation, venue à lui miraculeusement, et tourbillonnant sous la
+poussée des lames affolés....
+
+Et puis, quoi encore?...
+
+Rien.... pendant dea heures, si ce n'est le balancement de l'esquif
+qui le portait, l'écuma des vagues l'inondant, la brise sifflant
+toujours....
+
+Pendant combien de temps dura cette demi-inconscience, cet affaissement
+de l'âme et du corps, cette insouciance absolue de ce qui se passait
+dans le monde physique?....
+
+
+[Illustration: Gaspard d'élança vers la jeune fille qu'il prit dans ses
+bras.]
+
+Des heures entières, sans doute, puisque, éveillé soudain par des cris
+d'appel, Arthur Labarou constata, en ouvrant les yeux, que le jour
+naissait.
+
+Mais d'où venaient les cris?...
+
+D'un navire à l'ancre, sous l'étrave duquel le chaland du naufragé
+allait s'engager.
+
+Des matelots, en train de virer au cabestan, avaient aperçu la petite
+embarcation en détresse et hélaient l'homme, endormi ou mort, qui se
+trouvait couché dedans.
+
+Comme cet homme, tout en no répondant pas, semblait, tout de même avoir
+un reste de vie, un des _mathurins_, s'accrochant aux sous-barbes du
+beaupré, guetta le chaland au passage et s'y laissa choir.
+
+Un grelin lui fut jeté par ses camarades, et, une minute plus tard, le
+naufragé, attaché solidement sous les bras, était hissé à bord.
+
+D'où venait-il?
+
+On ne s'en inquiéta pas.
+
+C'était une victime de la mer, et la grande fraternité des marins n'a
+pas besoin des formalités d'une enquête pour secourir un camarade.
+
+Le capitaine,--un jeune homme d'une trentaine d'années, au plus,--fit
+transporter l'inconnu dans sa propre cabine, où un cadre se trouvait
+libre, et se chargea lui-même des première soins à donner.
+
+Après quoi, appelé à ses devoirs de commandant, il se fit remplacer par
+un homme de confiance.
+
+Pendant trois jours, le naufragé fut en proie à une fièvre ardente,
+marmottant des phrases incohérentes, poussant des cris de détresse,
+appelant au secours, d'une voix navrée....
+
+Puis le sang se tiédit, les nerfs s'apaisèrent, le sommeil vint....
+
+Il était sauvé!
+
+--Où suis-je? demanda-t-il au capitaine, un beau matin.
+
+--Sur l'atlantique, fut la réponse.
+
+--Et nous allons!...
+
+--Dans les Indes, à Ceylan.
+
+Arthur se recueillit un instant pour rappeler ses souvenirs.
+
+Mais, en dépit de tous ses efforts, sa mémoire ne lui disait rien, après
+le cri entendu au sein de la tempête, sur l'îlot submergé,--ce cri
+d'enfant appelant: «Petit père!»
+
+--Wapwi! pensait-il.... C'était Wapwi!.... Et c'est le chaland qu'il
+montait qui m'a recueilli.... Mais lui, le cher petit, qu'est-il
+devenu?.... noyé, sans doute.... Pauvre enfant!
+
+Et Arthur sentait des larmes courir dans sus yeux, à cette triste
+pensée.
+
+--Capitaine, dit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le
+pensez, et, puisque la Providence a voulu que je fusse sauvé par un
+compatriote,... car vous êtes Français, n'est-ce pas?
+
+--Canadien-français, de Québec, répondit le capitaine.
+
+--C'est tout comme.... Eh bien, je ne veux rien vous cacher; je ne suis
+pas un naufragé, capitaine!
+
+--Alors?.... fit le marin, étonné.
+
+--Je suis la victime du plus lâche attentat qui se puisse imaginer...
+J'ai été abandonné sur un îlot perdu, à marée basse, avec en perspective
+d'une lente agonie et d'une mort inévitable, quand la mer viendrait à
+couvrir mon rocher, au montant.
+
+--C'est horrible, cela! interrompit le Canadien, s'approchant du
+naufragé avec un redoublement d'intérêt.
+
+--Laissez-moi vous raconter cette histoire, qui ressemble à un conte des
+_Mille et Une Nuits_.
+
+Le capitaine fit un geste d'assentiment.
+
+--Allez, mon jeune ami, dit-il en bourrant sa pipe. J'ai aujourd'hui,
+grâce au bon vent, plus de loisirs à vous consacrer, que d'habitude.
+
+Alors Arthur fit le récit court, mais très mouvementé, de ce qui avait
+précédé et amené, suivant lui, l'affaire de l'Îlot.
+
+Puis il conclut, en disant:
+
+--Que pensez-vous, capitaine, d'un parent capable d'une pareille
+infamie?
+
+--Je pense que ce gaillard-là finira par être pendu à la maîtresse
+vergue du premier navire sur lequel il mettra le pied,--quand ce serait
+le mien....
+
+En attendant, jeune homme, suivez-moi où j'irai, et soyez certain qu'en
+juin prochain,--avant la visite du missionnaire qui pourrait bien, sans
+cela, marier votre cher cousin à votre fiancée,--je vous, aurai ramené à
+Kécarpoui, où vous réglerez vos comptes avec cet aimable assassin.
+
+--Ah! capitaine, puissiez-vous dire vrai!.... Si, au commencement du
+mois de juin de l'année 1863, je pouvais apparaître dans ça petit coin
+du Labrador, où l'on me croit, sans doute, au fond de l'eau, quel
+règlement de comptes, comme vous dites, capitaine!
+
+--Nous y serons, mon jeune ami, Dieu aidant.... Le capitaine Pouliot, de
+Québec, connaît son navire, _l'Albatros_. D'ailleurs, j'ai promis à mon
+armateur, M. Ross, que je serais de nouveau en rade de Québec avant la
+fin du mois de juin. Et, ce que je promets, vous saurez, à moins que le
+diable ne s'en mêle....
+
+--Vous le tenez?.... Eh bien, tant mieux, et puissent les vents et la
+mer nous être favorables!
+
+--Amen! fit le capitaine.
+
+Sur quoi, les deux amis montèrent sur le pont, où le capitaine constata
+que tout allait bien, sous l'oeil de Dieu.
+
+Mais résumons....
+
+Le voyage, par le cap de Bonne-Espérance et l'Océan-indien dura trois
+mois et demi.
+
+Los vents avaient été maniables et la mer, clémente.
+
+On avait passé la ligne deux fois, lorsque, dans les premiers jours de
+janvier, on arriva en vue de la grande île de Ceylan.
+
+Une partie du chargement y fut débarquée; puis on continua jusqu'à
+Madras, pour livrer ce qui restait.
+
+Vers la fin de janvier 1853, commença le voyage de retour, en longeant
+la côte de Coromandel, pour s'engager dans le détroit de Manaar.
+
+Mais, contrarié par une très grosse brise de ouest-sud-ouest,
+_l'Albatros_ dut chercher refuge dans la baie de Condatchy, qui échancre
+le littoral ouest de l'Ile de Ceylan.
+
+On fut là deux jours à l'ancre, un calme plat ayant succédé à la
+bourrasque qui avait fait rage.
+
+Une multitude d'embarcations de toutes formes y faisaient la pêche des
+perles.
+
+Pour tuer le temps, le capitaine proposa à son lieutenant,
+Labarou,--promu à ce grade après la mort accidentelle du titulaire,
+arrivée à Madras.--de tenter la fortune.
+
+Celui-ci, plongeur émérite et pouvant rester près d'une minute sous
+l'eau, y consentit.
+
+Le reste de l'équipage voulut en faire autant....
+
+Quelle idée lumineuse, et à quoi tient la fortune!
+
+En moins d'une demi-journée, chaque plongeur, descendu au fond de l'eau,
+au moyen d'une corde ayant une grosse pierre attachée à son extrémité,
+avait recueilli, à la barbe des requins, de pleins sacs d'huîtres, que
+l'on s'empressa d'ouvrir et dont plusieurs contenaient des perles, que
+l'on ferait examiner par les marchands du Cap, en passant.
+
+Enfin, un bon vent d'est ayant succédé au calme, on leva l'ancre et....
+en route pour l'Europe:
+
+Le mois de février commençait, et l'on n'eut pas trop des vingt-huit
+jours qu'il renferme pour atteindre la côte africaine.
+
+Le 8 mars, _l'Albatros_ mouillait en rade de la ville du Cap.
+
+Dès le lendemain, chacun s'empressa, d'aller trafiquer de ses perle»
+avec les joailliers de la Cité aux diamants....
+
+Et, chose étonnante, il se trouva que tous les pécheurs de _l'Albatros_
+avaient en mains des perles d'une grande valeur.
+
+Par un hasard providentiel, le navire canadien avait jeté l'ancre, dans
+la baie de Condatchy, sur un des bancs les plus riches, en huîtres
+perlières, de la région.
+
+Quelle aubaine pour ces braves gens, plus accoutumés aux gros sous de
+cuivre qu'aux belles guinées jaunes et aux scintillants souverains d'or
+qu'on leur donna en échange des perles de Condatchy!
+
+Bref, quand _l'Albatros_ quitta le Cap de Bonne-Espérance, le 12 mars
+1853, tout le monde à son bord était riche, depuis le capitaine jusqu'au
+dernier des _Mathurins salés!_
+
+Le voyage de retour se fit sans encombre, et le 8 juin, par une belle
+matinée ensoleillée, _l'Albatros_ jetait l'ancre dans la rade de
+Saint-Jean de Terreneuve, où le lieutenant Labarou se sépara de son
+capitaine, non sans regret.
+
+Mais il avait, arrêté en son esprit, un programme à remplir, et il
+désirait avoir les mains libres pour arriver à son but.
+
+En effet, son intention était d'acheter, pour son propre compte, une
+bonne et, solide goélette, avec laquelle il ferait, à Kécarpoui, une
+entrée.... dont on garderait le souvenir, sur la côte du Labrador.
+
+Deux jours lui suffirent pour trouver un joli schooner à sa convenance;
+et le 10 juin, ayant recruté un équipage de trois hommes,--deux
+Canadiens et un Français,--il levait l'ancre pour gagner le détroit de
+Belle-Ile, par où le capitaine Arthur Labarou volait rentrer chez lui.
+
+La goélette portait un nom significatif....
+
+Elle s'appelait: _Le Revenant_!
+
+
+
+XXVI
+
+LE REVENANT
+
+Nous sommes au 25 juin de l'année 1853.
+
+Dès huit heures du matin, la baie de Kécarpoui présente un spectacle
+inaccoutumé.
+
+Près de la rive orientale, en face du Chalet de la famille Noël, deux
+goélettes sont à l'ancre: l'une pavoisée et toute luisante de peinture
+fraîche....
+
+C'est le _Marsouin_.
+
+À une couple d'arpents plus au large,--mais sur une même ligne, un
+second vaisseau est aussi au mouillage, présentant l'étrave au courant,
+qui rentre....
+
+C'est la fameuse goélette qui fait, deux fois l'an, la visite des
+établissements de pêche disséminés sur la côte du Labrador, achète le
+poisson, fournit les provisions et transporte d'un point à un autre le
+missionnaire catholique.
+
+Enfin, dans l'ouverture de la baie, une troisième goélette, véritable
+bijou d'architecture navale, arrive, toutes voiles hautes, Puis,
+diminuant de toile à mesure qu'elle avance, finit par aller jeter
+l'ancre au beau milieu du courant, droit en face de l'humble demeure des
+Labarou.
+
+Sur le tableau d'arrière de celle-ci se lit un nom fatidique: _Le
+Revenant_.
+
+Pendant que l'équipage s'occupe à serrer les voiles et aux soins
+multiples du mouillage, le capitaine se laisse glisser dans la chaloupe
+du bord, suivi d'un enfant d'une quinzaine d'années, dont la figure très
+basanée rayonne comme un soleil....
+
+C'est Arthur Labarou. suivi de son fidèle Wapwi,--lequel, pressentant
+l'arrivée de son maître, a trouvé le moyen de rallier la goélette, à
+l'est du la baie, dans son canot.
+
+Mais déjà, de l'humble maisonnette, surgissant tour à tour, un
+vieillard, encore vert quoique courbé, une femme à cheveux blancs et une
+belle jeune fille, toute pâle d'une émotion extraordinaire....
+
+Arrivés à une couple d'arpents l'un de l'autre, les deux groupes
+s'observent avec un trouble grandissant....
+
+La vieille femme à cheveux blancs s'arrête et se prend à trembler de
+tous ses membres...
+
+Le vieillard lève les bras vers le ciel....
+
+Mais la jeune fille, elle, s'élance vers le nouvel arrivant et l'étreint
+rapidement:
+
+--Mon frère!
+
+Arthur rend l'étreinte, sans répondre.
+
+La mère est là....
+
+C'est pour elle la première parole.
+
+Il court, la prend dans ses bras, baise ses cheveux blancs et se glisse
+à ses genoux, en disant que ce mot qui dit tout:
+
+--O mère!
+
+Le père, à son tour, presse son fila sur sa poitrine....
+
+Puis on entre à la maison....
+
+La porte se ferme....
+
+Une scène, qui ne se décrit pas, a lieu entre les divers personnages de
+cette famille, hier encore abîmée dans le désespoir.
+
+La joie a sa pudeur.
+
+Tirons le rideau sur ces épanchements sacrés....
+
+Un quart-d'heure s'écoula.
+
+Puis la porte se rouvrit, pour livrer passage au capitaine du
+_Revenant_, qui semblait au comble de l'anxiété et disait rapidement à
+sa soeur:
+
+--Ainsi, tu es sûre que Suzanne m'est restée fidèle et qu'on lui force
+la main?....
+
+--Absolument sûre, mon frère.... Ah! pauvre fille, comme elle a pleuré
+et quel serment imprudent elle a fait là, par une reconnaissance
+exagérée pour un sauvetage _arrangé_ d'avance entre Thomas et Gaspard,
+je le jurerais.
+
+--Oui, elle a été bien imprudente de s'engager par serment à épouser
+un misérable, dans un temps donné.... Mais aussi, petite soeur, quelle
+inspiration du ciel d'avoir ajouté formellement, comme tu dis: «Si
+toutefois mon premier fiancé ne vient pas réclamer ses droite!»
+
+--Restriction qui n'a causé nul souci à ce coquin de Gaspard! fit
+remarquer Mimie.... Il était si sûr d'avoir réussi dans son crime!
+
+--Dieu aveugle les criminels qu'il veut punir! dit gravement le jeune
+capitaine du _Revenant_.... Nous arriverons à temps pour sauver cette
+pauvre Suzanne.
+
+Ces propos s'échangeaient rapidement, tout en embarquant dans la
+chaloupe et ramant vers la goélette.
+
+On prit là, un renfort de deux solides matelots, et la chaloupe partit
+comme une flèche dans la direction du Chalet.
+
+A peine eut-elle touché terre, qu'Arthur sauta sur la berge...
+
+Comme il franchissait le rideau de saules qui borde la rive en cet
+endroit, un cri de désespoir faillit jaillir de sa gorge....
+
+En face d'un autel, tout enguirlandé de feuillage, érigé à côté du
+Chalet, Gaspard et Suzanne, à genoux l'un près de l'autre, écoutaient un
+prêtre debout en face d'eux, un livre à la main.
+
+--Gaspard Labarou, disait gravement le ministre du culte, prenez-vous
+Suzanne Noël pour votre légitime épouse?
+
+--Oui! articula Gaspard, d'une voix nerveuse.
+
+Le capitaine du _Revenant_ arrivait derrière eux, comme le prêtre posait
+la même question à la jeune femme agenouillée:
+
+--Suzanne Noël, prenez-vous Gaspard Labarou pour votre légitime époux?
+
+Un frisson parut courir sur les épaules de la pauvre fille....
+
+Elle hésita....
+
+Puis, dans un mouvement de désespoir inconcevable, levant les yeux au
+ciel comme pour y demander un secours inespéré, elle se retourna une
+dernière fois vers la baie, dans un volte-face rapide, et rencontra les
+yeux d'Arthur, qui semblait guetter ce moment.
+
+Alors, secouée de la tête aux pieds par une commotion électrique, elle
+courut vers son premier fiancé, criant par trois fois:
+
+--Non! non! non!
+
+Tout le monde avait suivi des yeux la jeune fiancée,--si près de
+s'appeler la jeune épousée,--et ce tut une exclamation de stupeur quand
+on la vit dans les bras de celui qu'on croyait mort,--d'Arthur Labarou,
+surgi brusquement des saules bordant la rive.
+
+Gaspard, tremblant, livide, les yeux agrandis par une épouvante sans
+nom, paraissait cloué au sol.
+
+Thomas, qui lui servait de chaperon à l'autel, dut le rappeler à ses
+sens....
+
+Il perdait rarement la tête, lui, l'excellent garçon.
+
+--Mon vieux, dit-il.... _ton chien est mort!_.... Filons!.... C'est le
+bon temps.
+
+Et, passant son bras sous celui de son complice, il l'entraîna
+rapidement vers la rive, où la chaloupe du _Marsouin_, toute pavoisée et
+montée par deux matelots en grande tenue, attendait les mariés.
+
+Bien que les oreilles lui tintassent de mille rumeurs imaginaires,
+Gaspard, eu passant près d'un groupe formé d'une jeune fille et d'un
+enfant, entendit toutefois une voix de femme qui lui disait avec un
+mépris écrasant: «Caïn!»
+
+L'enfant, lui, ôta gravement son chapeau, et salua jusqu'à terre.
+
+C'était Wapwi, qui se vengeait à sa façon.
+
+Mais tout cela ne prit que le temps de le dire....
+
+Thomas commanda aux matelots, après avoir fait entrer Gaspard dans
+l'embarcation et s'y être installé lui-même:
+
+--A la goélette!.... et plus vite que ça!
+
+Bien que fortement intrigués de ne pas voir la mariée accompagner son
+nouvel époux,--ainsi que la chose avait été arrangée,--les mathurins
+poussèrent au large et se prirent à ramer en cadence, sans faire aucune
+observation.
+
+Une demi-heure plus tard, le _Marsouin_, toutes voiles hautes et
+pavillons au vent, sortait de la baie, contournait la _Sentinelle_ et
+disparaissait dans les brumes irisées du golfe....
+
+Gaspard Labarou, debout près de la lisse de l'arrière, tendant son poing
+fermé vers le fond de îa baie, disait:
+
+--J'ai perdu la partie, cette fois.... Mais..., _je reviendrai_!
+
+ *
+ * *
+
+Dès le lendemain, un double mariage était célébré par le missionnaire,
+avant son départ:
+
+Celui du capitaine Arthur Labarou et de Suzanne Noël....
+
+Lea autres conjoints s'appelaient:
+
+Louis Noël et Euphémie Labarou.
+
+Et, à la fin de ce jour-là, quand les ombres de la nuit s'étendirent sur
+la côte du Labrador, il y eut un endroit de ce littoral solitaire ou le
+Bonheur, ce fuyard infatigable, dut faire une halte!
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR ***
+
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+Produced by Renald Levesque, from files made available by La
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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