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diff --git a/old/14030-8.txt b/old/14030-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2280e07 --- /dev/null +++ b/old/14030-8.txt @@ -0,0 +1,7670 @@ +The Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un drame au Labrador + +Author: Eugene Dick + +Release Date: November 12, 2004 [EBook #14030] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR *** + + + + +Produced by Renald Levesque, from files made available by La +bibliothèque Nationale du Québec + + + + + +[Illustration 001.png] + +UN DRAME AU LABRADOR + +PAR + +Le Docteur EUGENE DICK. + +_(Illustrations de Edmond-J. Massicotte)._ + + + +I + +LES FUGITIFS + +Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'années,--en face du _Grand +Mécatina_, sur la côte du Labrador,--vivait une pauvre famille de +pêcheurs, composée du père, de la mère, de deux enfants (un garçon et +une fille), et du cousin de ces derniers. + +Le chef de la famille s'appelait Labarou; le fils, Arthur, et le cousin, +Gaspard. + +Quant aux deux femmes, l'une répondait au nom de mère Hélène et l'autre +au sobriquet de: Mimie. + +Tout ce petit inonde vivait en parfaite intelligence, se contentait de +peu et n'avait pas la moindre idée que l'on fût plus heureux ailleurs +que sur cette lisière de côte désolée qu'il habitait. + +Pour peu que la pêche allât bien, que la tempête ne vînt pas démolir la +barque ou abîmer les filets et que le hareng, la morue et le maquereau +fissent leur migration au temps voulu, on n'en demandait pas davantage. + +L'automne et le printemps, une goélette de cabotage parcourait cette +partie de la côte, approvisionnant les pêcheurs échelonnés ça et là, +achetait leur poisson et les quittait pour ne revenir qu'à la nouvelle +saison navigable. + +Quelquefois cette goélette avait à son bord un missionnaire, chargé des +intérêts spirituels de cette, vaste étendue de pays. + +Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait tout +le commerce qu'avait avec le reste de l'humanité la petite, colonie de +_Kécarpoui_. + +Car c'était sur la rive droite de la rivière Kécarpoui, à son embouchure +même dans le fond de la baie du même nom, que la famille Labarou avait +assis son établissement. + +Cela remontait à 1840. + +Un soir de cette année-là, en juillet, une barque de pêche lourdement +chargée abordait sur cette plage. + +Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possédaient: articles de +ménage, provisions et agrès. + +Le père,--un Français des îles Miquelon,--fuyait la justice de la +colonie lancée à ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis dans +une de ces rixes si fréquentes entre pêcheurs et matelots, lorsqu'ils +arrosent trop largement le plaisir qu'ils éprouvent de se retrouver sur +le _plancher des vaches_. + +Il s'était dit avec raison que le diable lui-même n'oserait pas l'aller +chercher au fond de ces fiords bizarrement découpés qui dentellent le +littoral du Labrador. + +Le fait est que les hasards de sa fuite précipitée avaient +merveilleusement servi Labarou. + +Rien de plus étrange d'aspect, de plus sauvage à l'oeil que l'estuaire +de cette baie de Kécarpoui, à l'endroit où la rivière vient y mêler ses +eaux; rien de plus caché à tous les regards que cette plage sablonneuse +où la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de heurter de son +étrave une terre indépendante de la justice française! + +Les lames du large, longues et presque nivelées par une course de +plusieurs milles en eau relativement calme, viennent mourir avec une +régularité monotone sur un rivage de sable fin, dessiné en un vaste +hémicycle qui enserre cette grosse patte du Saint-Laurent allongée sur +le torse du Canada. + +Mais, au-delà de cette lisière de sable, d'un gris-jaunâtre très doux +à l'oeil, quel chaos!... quel entassement monstrueux de collines +pierreuses, de blocs erratiques à équilibre douteux, de falaises à pic +encaissant l'étroite et profonde rivière qui a fini par creuser son +lit,--Dieu sait au prix de quelle suite de siècles!--au milieu de cette +cristallisation tourmentée!.... + +Ça et là, des mousses, des lichens, de petits sapins même. épais et +trapus, s'élancent des fentes qui lézardent ou séparent les diverses +assises de ce couloir de Titans, au fond duquel la Kécarpoui chemine, +tapageuse et profonde, vers la mer. + +Le thalweg de cette vallée est indiqué par la ligne sinueuse des +conifères en bordure sur ses crêtes, jusqu'à un pâté de montagnes très +élevées qui masque l'horizon du nord. + +A droite et à gauche, le sol, moins tourmenté, offre ci et là des +bouquets de sapins ou d'épinettes, qui semblent des îlots surélevés au +sein d'une mer de bruyères, d'où émergent de nombreux rochers couverts +de mousse et de squelettes d'arbres foudroyés, où le feu du ciel a +laissé sa patine noirâtre.... + +En somme, s'il plaît à l'imagination, le paya semble aride et tout à +fait impropre à l'agriculture. + +Pourtant, Labarou embrassa d'un oeil satisfait ce paysage d'une horreur +saisissante.... + +Bon homme au fond, mais d'humeur taciturne,--surtout depuis cette fatale +rixe où il avait tué un camarade,--le pêcheur miquelonnais ne tarda pas +à s'éprendre de cette nature bouleversée, si Lien en harmonie avec sa +propre conscience. + +La situation exceptionnelle aussi de cette jolie baie, en pleine région +de pêche, le décida.... + +[Illustration: La baie de Kécarpoui, où réside la famille Labarou.] + +Il résolut de s'y fixer. + +L'installation ne fut ni longue, ni difficile. + +Des sapins et des épinettes, de médiocre futaie sur toute cette partie +du littoral, furent abattus, grossièrement équarris et superposés pour +former les quatre pans du futur logis. Toutes ces pièces de bois, liées +à queue d'aronde aux quatre angles, formèrent un carré très solide, que +l'on surmonta d'un toit en accent circonflexe, recouvert de planches +confectionnées à la diable.... + +Et la maison était construite. + +On s'en rapporta aux jours de chômage à venir pour améliorer petit à +petit cette installation faite à la hâte et y ajouter les hangars et +autres annexes indispensables. + +L'essentiel, pour le moment, c'était de s'organiser pour la pêche. + +Les agrès furent inspectés et réparés; la barque radoubée et goudronnée +de l'étrave à l'étambot; les voiles remises en état.... + +Bref, quinze jours après leur abordage, les Labarou se retrouvaient chez +eux et reprenaient leur train de vie ordinaire. + +Cela devait durer douze années entières, pendant lesquelles un incident +digne d'être rapporté vint rompre la monotonie de cette existence +patriarcale. + + + +II + +AVENTURE DE CHASSE + +En juillet 1850,--c'est-à-dire dans la dixième année de leur séjour +à Kécarpoui,--les jeunes cousins Labarou firent une assez longue +expédition en mer. + +Âgés tous deux alors d'un peu plus de vingt ans, très développés +physiquement et hardis marins, ils ne craignaient guère de s'aventurer +en plein golfe, dans la barque à demi pontée qu'ils s'étaient construite +eux-mêmes, sous la direction du vieux Labarou. + +Cette fois là,--soit hasard de la brise, soit curiosité +d'adolescents,--ils avaient poussé une pointe jusque près de la côte +ouest de Terre-Neuve, malgré les recommandations paternelles; et, joyeux +comme des galopins qui ont fait l'école buissonnière, ils revenaient +à pleines voiles vers la baie de Kécarpoui, lorsqu'on remontant le +littoral, qu'ils serraient d'assez près, un spectacle fort attrayant +pour des yeux de chasseurs leur fit aussitôt oublier qu'ils étaient +pressés.... + +Deux caribous,--arrêtés au bord de la mer, où ils étaient venus boire +sans doute,--se tenaient côte à côte, les pieds dans l'eau et la mine +inquiète, regardant cette embarcation voilée qui se mouvait sans bruit, +à quelque distance du rivage. + +La tentation était vraiment trop forte!.... + +Un coup de barre, et la barque se dirigea vers le rivage, qu'elle +laboura de son étrave et où elle s'immobilisa. + +Les deux jeunes gens, le fusil à la main, étaient déjà partis en chasse. + +Mais les gentilles bêtes,--revenues de leur premier mouvement de +surprise et ramenées d'instinct au sentiment de la prudence,-- +pirouettèrent sur leurs pieds et disparurent sous bois, gagnant la côte +voisine. + +Les chasseurs s'élancèrent sur leurs traces et eurent bientôt fait +d'escalader la côte boisée qui leur masquait l'horizon du nord. + +Arrivés sur la crête, ils s'arrêtèrent un moment pour reprendre haleine +et s'orienter. + +Devant eux s'étendait une large savane, tapissée de bruyères longues et +maigres, émergeant d'une herbe jaunie, haute et clairsemée. Ça et là, +des rochers du formes diverses accidentaient cet espace découvert, que +_Jupiter tonnant_ avait dû défricher lui-même S'il fallait en juger par +les souches à demi calcinées qui dressaient partout leurs squelettes +noircis. + +Au-delà de cette savane, au pied de la chaîne de montagnes qui fermait +l'horizon du nord, Se voyait une lisière de forêt épargnée par +l'incendie. + +C'est vers ce bois que se dirigeaient les caribous, quand nos chasseurs +les revirent du haut de la côte. + +La délibération ne fut pas longue. + +Nos jeunes Nemrods résolurent de continuer la poursuite. + +Mais ce fut bien inutilement qu'ils s'essoufflèrent à courir au milieu +de cette savane pleine de trous et de bosses, car les caribous prirent +un galop allongé, qui les porta en quelques minutes au pied des +contreforts boisés de la chaîne de montagnes, où ils disparurent.... + +Haletants et penauds, les deux cousins s'arrêtèrent enfin sur une +éminence rocheuse, d'où ils pouvaient embrasser toute la savane, et même +l'immense golfe, dont la nappe bleuâtre, échancrée par les dentelures +de la côte, s'étendait devant leurs yeux jusqu'au littoral ouest de +Terre-Neuve. + +Quel panorama! + +A droite, le bras oriental de la baie de Kécarpoui s'avançait dans +la mer, à demi replié, comme s'il eût voulu retenir les flots qui la +baignaient. L'ouverture de la baie, elle-même, était visible jusqu'à +son milieu, mais, à part ce petit triangle d'azur miroitant au sein des +masses sombres qui l'enserraient, ce n'étaient, jusqu'à perte de vue, +que le chaos mouvementé de la côte labradorienne s'abaissant avec +gradation vers le golfe, dont la surface scintillante se confondait avec +l'horizon, dans les lointains du couchant. + +Tout homme, en présence d'un pareil spectacle, est poëte d'instinct; +et les jeunes Labarou, sans connaître un traître mot des règles de +la poésie, ne purent s'empêcher de faire entendre des exclamations +admiratives: + +--La belle vue qu'on a d'ici! s'écria Arthur. + +--Hum! grommela Gaspard: c'est rudement chiffonné! + +--Vois donc.... notre fameuse baie Kécarpoui, ce qu'elle est devenue; à +peine grande comme le foc de la barque! + +--Nous en sommes loin!... répliqua Gaspard, que cette réflexion de son +cousin arracha aussitôt à sa contemplation. Au fait, ajouta-t-il, il est +temps de regagner la mer. Filons. + +--C'est vrai... Ces diables de caribous vont nous faire perdra une +marée, et nous ne serons pas chez nous avant ce soir. + +--A la côte, et courons! + +Et Gaspard, prenant les devants, s'engagea aussitôt sur la pente du +monticule qui leur avait servi d'observation, dévalant comme un cerf qui +aurait eu toute une meute sur les jarrets. + +Arthur ne fut pas lent à le suivre; et tous deux, prenant la savane en +diagonale pour «piquer au plus court», firent ainsi un bon demi-mille, +ne s'arrêtant qu'au pied d'une colline peu élevée, qui leur barrait la +route. + +Là, ils firent halte un moment pour souffler, puis reprirent aussitôt +leur marche en avant. + +Arrivés sur le dos de cette intumescence, absolument dépourvue de +végétation, ils s'orientèrent un instant et allaient redescendre le +versant opposé, lorsqu'un coup de fusil, tiré de fort près, les cloua +net sur place. + + +[Illustration: Puis l'ours bondit sur le sauvage et l'écrasa.] + +Avant même d'avoir eu l'opportunité d'échanger une parole, ils +entendirent un hurlement de douleur et virent, à une couple d'arpents en +face d'eux, un ours blessé qui traversait la savane, par bonds inégaux, +et qui finit par se laisser choir au pied d'une souche, où il demeura +immobile. + +D'où portait co coup de fusil?.... + +Qui avait tiré?.... + +Les Labarou eurent à peine le temps de se poser ces questions, qu'elles +étaient résolues. + +Un enfant d'une douzaine d'années environ,--un pâtit sauvage, à en juger +par son costume et son teint basané,--surgit des broussailles, parut +examiner les traces sanglantes laissées par l'animal blessé, puis +retournant aussitôt sur ses paa, il se prit à crier: + +--Vite, père, y a du sang tout plein! + +Un homme grand, sec, la figure osseuse et brune, parut aussitôt, tenant +en main un fusil qui fumait encore. + +Il échangea quelques paroles avec son fila et s'approcha avec précaution +jusqu'à quelques pieds de l'endroit où, gisait l'ours. + +Ayant aperçu ce dernier, il s'arrêta et fit mine de recharger son +arme. Mais, voyant la bête immobile sur le flanc, il remit en place +la baguette, à demi tirée, du fusil qu'il tenait do la main gauche et +s'avança, tout courbé, vers l'animal, en apparence mort. + +A deux pas de sa victime, le sauvage s'arrêta de nouveau et se mit +en frais do fourrer le canon de son arme sous le cadavre, pour le +retourner, sans doute, et voir la blessure par où la vie c'était +échappée. + +Mais il arriva alors quelque chose de bien inattendu et de bien +terrible.... + +D'un coup de patte, l'ours fit voler le fusil au loin; puis bondissant +sur le sauvage abasourdi, il l'écrasa sous sa masse pesante, lui +labourant en même temps la poitrine, de ses longues griffes. + +Pendant quelques secondes, l'homme et la bête s'agitèrent.... + +Puis l'homme demeura immobile.... + +Il était mort! + +La scène avait déroulé ses péripéties si vite, que ni l'enfant, muet et +terrifié, ni les deux cousins, frappés de stupeur, n'avaient eu lo temps +d'intervenir. + +Ce fut le petit sauvage qui secoua le premier l'espèce de paralysie qui +immobilisait les trois spectateurs.... + +Tirant un couteau d'une gaine de cuir, suspendue à sa ceinture, il se +rua sur l'ours avec frénésie et se prit à lui cribler les flancs de +blessures profondes. + +Puis, avec une force musculaire au-dessus de son âge, il retourna la +bête.--bien morte, cette fois,--dégageant ainsi le corps de son père, +sur la poitrine duquel il se jeta, y enfouissant sa figure. + +C'était navrant et terrible. + + + +III + +UN REPAS DE GIGOT D'OURS + +Gaspard, qui arrivait, précédé d'Arthur, ne put s'empêcher de dire, +malgré son flegme: + +--Triste! + +Quant à Arthur, il prit doucement l'enfant dans ses bras, tout comm +l'aurait fait une mère, et l'arracher à son étreinte pour le transporter +plus loin. + +Il lui disait, tout en le câlinant: + +--Ne pleure pas, petit.... Nous aurons bien soin de toi.... Il y a +encore de là place pour un chez le papa Labarou.... Tu vas venir avec +nous.... Tu seras de la famille.... + +L'enfant, adossé à une souche, ne répondait pas. + +Seulement, il souleva un instant ses paupières et fixa ses prunelles, +très noires et très lumineuses, sur Arthur, comme pour s'assurer a'il +avait affaire à un ami ou à un ennemi. + +Puis il courba de nouveau le front, gardant un silence farouche. + +Sans se décourager, le jeune Labarou lui releva doucement la tête, la +forçant ainsi à le regarder. + +Puis, d'une voix engageante: + +--Tu me comprends, dis? + +L'enfant fit un signe affirmatif. + +--Tu n'as pas peur de nous, n'est-ce pas? + +Mouvement de tête négatif. + +--Alors. pourquoi ne parles tu pas? + +Le petit sauvage mit un doigt dans sa bouche, fit mine de le mâchonner, +puis dit enfin: + +--Manger! + +--Tu as faim, petit? s'écria Arthur. + +--Moi aussi! dit Gaspard, jusque là spectateur muet. + +--Ah! ah! je m'explique,... fit en riant le plus jeune des Labarou. Ce +garçon-là ne veut pas faire mentir le proverbe: «Ventre affamé n'a point +d'oreilles!» Eh bien, puisque c'est comme ça, mangeons un morceau.... +Seulement, pour manger un morceau, il faut l'voir sous la main. + +--L'ours! fit laconiquement Gaspard. + +--Tu deviens fou!.... On ne mange pas de ce gibier-là! se récria Arthur. + +--Demande à ce moricaud, ton nouvel ami. + +L'enfant, sans attendre la question, répondit aussitôt: + +--Bon, bon, l'ours. + +Puis il se prit à mâcher à vide, de façon si drôle, que les deux cousins +eurent une folle envie de rire. + +Ce qua voyant, le petit sauvage sourit à son tour et se leva. + +Alors, s'armant de son couteau-poignard, avec lequel il s'était si bien +escrimé tout à l'heure, il s'approcha de l'ours et se mit en frais de +lui fendra le ventre. + +Gaspard ouvrait la bouche pour l'arrêter, dans la crainte qu'il n'abîmât +la peau, mais il se rassura aussitôt en voyant avec quelle dextérité le +garçonnet opérait. + +Il se contenta de lui venir en aide, afin que la besogne fût plus vite +expédiée. + +Arthur, lui, profita d'un moment où l'enfant, tout occupé à son travail, +lui tournait le dos, pour enlever prestement le corps du père et le +dissimuler, quelques pas plus loin, derrière une touffe de bruyère. + +Le brave garçon avait agi spontanément, sans calcul ni réflexion, mû par +un sentiment de pudeur filiale, en présence de cet enfant qu'un drame +terrible venait de rendre orphelin. + +Mais le petit peau-rouge, sans détourner la tête, avait pourtant vu.... +ou deviné, car il murmura à l'oreille du jeune Labarou, quand celui-ci +l'eut rejoint: + +--Bien fait, ça.... Toi, bon ami. + +Et il se reprit à écorcher l'assassin de son père, sans manifester plus +d'émotion. + +Au bout d'un quart-d'heure, maître Martin, dépouillé de sa peau, n'était +plus reconnaissable. Il ressemblait aussi bien à un honnête veau, +apprêté dans l'étal d'un boucher, qu'à une bête féroce, réputée +immangeable. + + +[Illustration: S'armant de son couteau poignard, le petit sauvage se mit +en frais de lui fendre le ventre.] + +Cette métamorphose avantageuse réveilla les estomacs assoupis et fit +taire toutes les répugnances. + +On se unit résolument à l'oeuvre pour organiser un repas sérieux. + +Mais, ici, une difficulté imprévue se présenta: Comment faire du feu! + +Personne n'avait d'allumette ni du pierre à fusil. + +D'ailleurs, en supposant même qu'on pût se procurer du feu, de quelle +façon l'utiliser pour cuire le morceau de venaison destiné au festin?... + +Ce fut encore le petit sauvage qui tira nos amis d'embarras. + +Il se mit à fouiller partout, dans les environs, jusqu'à ce qu'il eut +trouvé un éclat de bois de cèdre, dans le centre duquel il pratiqua un +trou, avec la pointe de son couteau. Partant de ce trou, il creusa une +petite rainure, qui s'en éloignait de quelques pouces et qu'il bourra de +mousse, bien sèche, saupoudrée de charbon de bois écrasé, emprunté à une +souche du voisinage. + +Ayant alors confectionné une légère baguette de cèdre, effilée à l'un +de ses bouts, il en introduisit la pointe dans le trou qu'il venait de +faire et se mit à la tourner aussi rapidement que possible entre les +paumes de ses mains.... + +Quelques étincelles jaillirent bientôt, qui enflammèrent la mousse et le +charbon.... + +On avait du feu! + +Restait à confectionner le fourneau où se rôtirait la pièce de +résistance du festin en perspective. + +Gaspard s'en chargea. + +Il mit de champ deux pierres plates, pour former les parois latérales, +puis les couvrit d'une troisième, plus mince et plus large, destinée +dans son esprit à servir de.... lèchefrite. + +Alors, fort satisfait de son fourneau, il alluma aussitôt au-dessous un +bon feu de branchages. + +Pendant que ce chef-d'oeuvre d'architecture.... culinaire s'édifiait, il +va sans dire que le petit sauvage ne demeurait pas inactif. + +Il avait détaché de l'ours un cuissot des plus respectables et, après +l'avoir enveloppé d'herbes, paraissait attendre que l'appareil de +Gaspard fût prît à fonctionner. + +De son côté, celui-ci trouvait le nouveau marmiton bien lent à apporter +au fourneau la «pièce de résistance» du futur dîner. + +De sorte que tous deux se regardèrent d'un air assez drôle, qui voulait +dire clairement: «Eh bien, qu'est-ce que tu attends?» + +De toute évidence, nos deux taciturnes ne se comprenaient pas du tout. + +Heureusement, Arthur,--qui n'avait pas, lui, la langue dans sa +poche,--intervint: + +--Alors, gamin, demanda-t-il à l'enfant, que fais-tu là?.... Te +manque-t-il quelque chose? + +--Cailloux! répondit le marmiton improvisé, en déposant son jambon par +terre et, désignant le feu: + +--Des cailloux dans le feu! se récria Arthur. Pourquoi faire? Les +cailloux de ce pays-ci seraient-ils du charbon de.... pierre, par +hasard? + +Mais Gaspard, lui, avait fini par comprendre. + +--J'y suis! dit-il.... Des cailloux rougis au feu, un trou dans la +terre.... Nous dînerons avec du jambon d'ours cuit à l'étouffée. + +--Tiens! c'est vrai.... j'ai entendu parler de cette cuisine de +voyage.... Laissons notre petit ami préparer la chose à sa guise, et +agissons. Moi, je vais chercher des cailloux. Toi, creuse un trou comme +tu pourras. + +En un clin-d'oeil, Arthur eut rempli son chapeau de ces pierres +arrondies, à nuances variées, qui abondent dans ces parages. + +Il les disposa adroitement entre les tisons du foyer et se chargea +d'entretenir le feu. + +Gaspard, de son côté, creusait une fosse dans le sable, se servant, en +guise de pioche, d'un bout de branche pointue et, à défaut do bêche, de +ses mains, pour rejeter la terre au dehors. + +Bref, nos trois affamés y mettant chacun du sien, un lit de cailloux +brûlants fut étendu au fond de cette fosse, puis recouvert d'une couche +d'herbes sur lesquelles le cuissot fut déposé. Par-dessus, on ajouta une +nouvelle couche d'herbes; puis on remplit la fosse de terre autour d'un +bâton maintenu verticalement au centre, de façon qu'en le retirant +avec précaution, il restât une sorte de cheminée communiquant avec +l'extérieur. + +Ces deux opérations terminées, les deux cousins crurent, cette fois, +qu'il n'y avait plus qu'à laisser faire et prirent une posture aisée +pour fumer une bonne «pipe» de tabac--histoire de tromper la faim canine +qui les travaillait. + +Mais le petit sauvage, lui, songeait bien au repos, vraiment! + +Il furetait du regard autour de lui, ayant l'air de chercher quelque +chose. + +Tout à coup, il partit comme un trait et disparut dans les broussailles. + +--Qu'est-ce qui le prend? se demanda Arthur, qui le suivait des yeux +avec étonnement. + +Ce petit bonhomme l'intéressait décidément. Il lui trouvait de ces +allures, à la fois farouches et gentilles, qu'ont les jeunes chats qui +commencent à s'apprivoiser. + +Cependant le petit bonhomme revint bientôt, toujours courant. Il tenait +à la main une large écorce, qu'il venait de détacher d'un bouleau et +qu'il façonnait à l'aide de son poignard,--sans s'arrêter, du reste. + +En un tour de main, il eut fabriqué un de ces récipients que nos +sucriers canadiens appellent cassots et qu'ils destinent à recueillir la +sève de l'érable à sucre. + +Un ruisseau coulait non loin de là. Le cassot y fut empli et rapporté à +bras tendus. + +Tout cela dans le temps de le dire. + +C'est alors que les Labarou eurent d'explication de l'utilité du +bâtonnet fiché dans la terre recouvrant le jambon. + +De temps en temps, en effet, le petit sauvage avait le soin de retirer +ce bâtonnet pour vider un peu d'eau dans le trou qu'il laissait. + +Et, chaque fois, un jet de vapeur montait à l'orifice: + +--Bravo, garçon!.... s'écriait Arthur, tout à fait enchanté de son +protégé. + +Puis à Gaspard, toujours calme ut froid: + +--Quel luxe, cousin!... Une cuisine à vapeur dans les savanes du +Labrador! + +--Tout cela prend bien du temps... murmurait ce dernier, une main sur +l'estomac. + +Mais non!... Il se trompait, le cousin; car, en moins d'une demi-heure, +le gigot fut retiré du trou et servi sur une belle écorce de bouleau. + +L'appétit aidant, sans doute, il fut trouvé mangeable par les Français, +qui lui firent honneur. + +Quand au «sauvagillon», il en avait la figure toute irradiée. + +--Ah! mes amis, conclut Arthur en se levant de table, si, pendant la +dernière quinzaine, ce jambon, au lieu de courir la savane, se fût +tranquillement reposé dans une bonne saumure, il serait superbe! + +--Il ne lui manque, en effet, qu'une chose, appuya Gaspard: du sel. + +--Nous salerons ceux qui restent, aussitôt arrivés:--car nous les +emportons, tu sais!.... + +--Et la peau? + +--Moi porter la peau, dit l'enfant. + +--Non pas; c'est trop pesant pour toi, protesta Arthur. Je m'en charge. +Vous deux, prenez chacun un gigot, et en route!... voici le soleil qui +baisse. + +Avant de partir, toutefois, les jeunes Français voulurent donner une +sépulture sommaire au vieux sauvage, qui gisait là, près d'eux. + +Mais l'enfant les gênait. + +Comment l'éloigner? + +Ce fut lui-même qui coupa court à l'hésitation de ses nouveaux amis, +en allant droit au cadavre et en cherchant du regard un endroit où il +pourrait l'enfouir. + +Dès lors, les autres mirent de côté leurs scrupules. + +Le corps fut transporté au pied d'un monticule de sable, qui se trouva +d'aventure à un arpent de là, et que l'on égrena sur lui. + +Deux bâton» croisés, figurant tant bien que mal le signe de la +Rédemption, furent dressés sur ce tumulus, que l'on recouvrit par mesure +de précaution, de cailloux pesants.... + +Puis, après avoir adressé mentalement une courte prière au Tout-Puissant +à l'intention du pauvre Abénaki, qui attendrait là le jugement dernier, +les trois jeunes gens, très impressionnés, se chargèrent des dépouille» +de l'ours et quittèrent la savane, se dirigeant vers le fleuve. + +Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'était emparé de l'attirail de +chasse de son défunt père, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart de +venaison, le fusil sur l'épaule.... + +Sa démarche conquérante le disait assez! + +Songez donc.... Un fusil à lui! + +Le rêve je son adolescence réalisé! + +Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, même un garçon d Quimper, au +vieux pays. + +En moins de deux heures, on atteignit la plage. + +La barque, couchée sur le flanc, était à sec. Mais, comme la mer +montait, il n'y avait pas lieu de maugréer contre cet élément. + +Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne voulurent +pas attendre. + +Ils glissèrent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de bois +flotté, très abondant partout sur la grève, et réussirent en peu de +temps à la remettre A flot. + + +[Illustration: Ce «este d'Arthur, c'était une adoption sérieuse.] + +Puis les voiles furent livrées à une brise de «nordêt», qui soufflait +ferme.... + +Et vogue la galère vers Kécarpoui! + +Seulement la «galère», outre son équipage habituel des Français, avait, +cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct des +aborigènes du golfe Saint-Laurent. + + + +IV + +WAPWI + +Le petit sauvage, en effet, n'avait soulevé aucune objection quand on +lui proposa de l'emmener. + +Loin de là, peu s'en fallut qu'il ne sautât au cou de son nouvel ami, +Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue échangé +entre eux: + +--C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf +empêchement imprévu mis par les bonnes gens de Kécarpoui, tu fais de ce +jour partie de l'intéressante famille Labarou. + +Et il plaça sa main ouverte sur la tête de l'enfant, dont le regard +intelligent le remerciait. + +Ce geste d'Arthur Labarou, c'était une adoption, une adoption sérieuse. + +L'avenir le prouva bien. + +Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau «frère» +dut répondre le mieux possible,--ou plutôt le plus possible, car il +n'était guère babillard, ce gamin de race rouge. + +Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il finit +par tirer au clair la biographie de son protégé. + +D'abord, il s'appelait _Wapwi_. + +Il était né de l'autre côté de la mer (le Golfe Saint-Laurent), dans un +_ouigouam_ construit sur les borda d'une grande baie qui mêlait ses eaux +à celles du lac sans fin (l'Océan Atlantique).... par delà une autre +baie bien plus étendue devant laquelle il fallait passer.... (la Haie +de _Miramichi_, évidemment, qui se trouve plus loin que la Baie des +Chaleurs, laquelle est dix fois plus considérable). + +Ses parents étaient des Abénakis. + +Ils vivaient assez misérablement de chasse et de pêche, lorsqu'un jour +des étrangers survinrent qui leur défendirent de prendre du saumon dans +la rivière, avec des filets, sous peine de se voir chasser du paya,... + +Découragés, les parents de Wapwi émigrèrent vers le nord, longeant +la côte dan» leur canot d'écorce jusqu'à ce qu'ils atteignissent la +Baie-des-Chaleurs.... + +Pendant des jours et des jours, ils remontèrent la rive droite de ce +grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus +large.... + +Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se rétrécir cette nappe +d'eau interminable, le père prit le parti de la traverser, par un beau +temps calme.... + +Hélas! cette tentative devait amener une catastrophe!.... + +Le léger canot avait à peine dépassé le milieu de la baie, que le vent +ne prit à souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme des +_cabanes_ (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant +l'embarcation comme une simple écorce.... + +Il devint évident que le canot allait se faire _coiffer_, d'une minute à +l'autre, par les lames qui déferlaient sous la brise.... + +Cependant, l'Abénaki luttait héroïquement, tenant tête, l'aviron en +mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue.... + +Déjà, on distinguait nettement la rive à atteindre. + +Le bruit du ressac sur le sable retentissait à travers les clameurs du +vent.... + +Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous +d'un salut si chèrement gagné, lorsqu'un craquement sinistre fit pousser +un gémissement au vieux canotier.... + +Son aviron s'était rompu par le milieu! + +Dès lors, le naufrage devint inévitable.... + +La pirogue, saisie par une vague échevelée, tourna sur elle-même et, +se remplissant d'eau, fut renversée, livrant au gouffre ceux qui la +montaient.... + +Que se passa-t-il ensuite? + +Wapwi n'en eut point conscience. + +Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et +qu'il lui parut que cent moulins à farine faisaient entendre leur fracas +dans ses oreilles.... + +Il perdit connaissance. + +Quand il rouvrit les yeux, il était couché sur le sable du rivage, et +son père, penché sur lui, épiait son réveil. + +Le vieil Abénaki avait l'air désolé, le regard morne. + +A l'enfant qui demandait sa mère, il montra les flots déchaînés. + +L'enfant comprit, et un grand déchirement se fit dans sa poitrine.... + +En évoquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilatés, +semblait revoir la scène terrible qui le rendit orphelin. + +Il se tut et demeura rêveur, le front penché. + +Les deux cousins respectaient cette émotion filiale. + +Mais l'enfant releva bientôt la tête et se hâta do terminer son +récit,--heureux probablement de se débarrasser de souvenirs pénibles. + +Au reste, l'année qui suivit la mort de sa mère ne fut marquée par aucun +incident extraordinaire, à part de continuels déplacements qui amenèrent +finalement le père et le fils sur la côte du Labrador, où ils furent +accueillis par un campement de Micmacs.... + +C'est là,--à quelques milles de l'endroit où avaient atterri les deux +Français,--que vécurent depuis les fugitifs; là aussi que le père se +remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la vie +dure et battait le pauvre petit Abénaki comme plâtre. + +Il était bien heureux d'être débarrassé de cette méchante femme et ne +demandait qu'à vivre dorénavant avec ses nouveaux amis blancs.... + +Tel fut le récit qu'à force de questions et de caresses encourageantes, +Arthur parvint à arracher à son protégé. + +Toute une vie de misère, de privation, de deuil! + +Pauvre petit sauvage!... Le jeune Français, qui avait le coeur +excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez +ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il goûtât un peu de +ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de son +âge. + +Et, comme à-compte, il l'embrassa fraternellement.... + +Ce qui fit lever les épaules à Gaspard, homme peu démonstratif. + +Mais on arrivait au fond de la baie de Kécarpoui.... + +Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard tendu.... + +Les femmes agitaient leurs mouchoirs.... + +C'étaient les bonnes gens qui célébraient le retour des enfants... + +Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout par +les femmes. + +La suite de ce récit prouvera que les exilés du Labrador venaient de +faire là une heureuse acquisition. + +Puis la petite colonie, composée maintenant de six personnes reprit ses +habitudes patriarcales, améliorant sans cesse ses conditions d'existence +matérielle et vivant dans une paix profonde. + +Mais il était écrit que le guignon avait suivi cette famille éprouvée +jusque sur les rives du Saint-Laurent. + +La coupe du malheur, encore à moitié pleine, devait être vidée jusqu'au +fond. + +La tranquillité présente n'était qu'une accalmie. + + + +V + +UNE VOILE A BÂBORD + +Un matin de l'année 1852, Arthur remontait de la grève en courant comme +un lévrier. + +Apercevant son cousin près de l'habitation, il lui cria, avec des gestes +d'ancien télégraphe: + +--Ohé! de la cambuse! + +--Qu'y a-t-il? répondit l'autre. + +--Une voile à bâbord. + +--C'est la goélette qui remonte, je suppose?.... + +--Es-tu fou?.... Voilà huit jours à peine qu'elle est passée ici! Et, +d'ailleurs, il lui faut aller aux îles pour sa petite contrebande.... + +--Qu'est-ce que c'est, alors? + +--Allons voir. + +Les deux cousins s'étaient rejoints. + +Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'où l'on apercevait, à +moins d'un mille dans l'est, la côte occidentale de la baie. + +Il y avait là, en effet, une voile. + +Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau. + +Or, cette fois, la voile en question était une grande barque de pêche, +bien gréée, bien arrimée et paraissant avoir pour cargaison tout le +méli-mélo qui constitue l'attirail d'une maison de pêcheurs. + +Elle venait justement de jeter l'ancre à une couple d'encablures du +rivage. + +On s'agitait à bord; on allait, on venait,--les hommes carguant et +serrant les voiles, les femmes rangeant ci et là de menus objets. + +Bientôt les allées et venues cessèrent, et une mince colonne de fumée +montant de la barque annonça aux jeunes gens que les nouveaux voisins +étaient en train d'apprêter leur déjeuner. + +--Eh bien? fit Arthur. + +--Pour du nouveau, voilà du nouveau.... murmura Gaspard. + +--Tout un arsenal de pêche, et une belle barque! + +--Ils sont du métier, ça se voit. + +--Et puis des femmes.... deux! + +--C'est fait exprès pour toi, qui n'avais pas de prétendue à courtiser. + +--Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content d'être +mon cousin, tu aspires encore à devenir mon beau-frère. + +--Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par là. + +Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque +inspiration désagréable venait de surgir en son esprit. + +On remonta vers la maison pour annoncer l'événement. + +C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien qu'ils +parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient guère, ni au physique, +ni au moral. + +Arthur, grand, mince, les cheveux châtain-clair, les yeux d'un bleu +foncé, les membres délicats, mais d'une musculature ferme, pouvait +passer pour un fort joli garçon, en dépit de son teint bronzé et de sa +vareuse de matelot. + +Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai comme un +pinson, narguant l'ennui, à terre; se moquant de la bourrasque, quand il +était au large.... + +Une vraie alouette de mer. + +L'autre,--Gaspard,--était son antipode. + +Fortement charpenté, brun comme un Espagnol, il avait les traits +réguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref, +c'était un caractère _en-dessous_, suivant l'expression de la mère +Hélène. + +Cependant, malgré ces dissemblances,--et peut-être même à cause +d'elles,--les deux garçons s'accordaient comme les doigts de la main. +Jamais une difficulté sérieuse n'avait surgi entre eux. + +Ils étaient à peu près du même âge,--Gaspard ayant vingt-trois ans et +Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient toujours +vécu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement de son père, +qui avait péri sur les Grands Bancs, en 1837. + +Quant à sa mère, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme étant morte +alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois. + +Labarou adopta l'enfant de son beau-frère et le considéra désormais +comme faisant partie de sa propre famille. + +On vivait heureux là-bas, à Saint-Pierre; la pêche rapportait +suffisamment pour constituer une honnête aisance. Le père et la mère +jouissaient d'une santé robuste; les enfants grandissaient à vue d'oeil +et allaient bientôt, eux aussi, contribuer au bien-être général, lorsque +le malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison.... + +Labarou fut attaqué, dans un cabaret de la ville, par un camarade dont +la violence de caractère n'était que trop connue.... Les couteaux se +mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par plus +de six pouces de fer.... + +Labarou étant estimé de tout le monde, on le plaignit plutôt qu'on ne le +blâma.... Des amis l'aidèrent à s'esquiver, et il put gagner la côte du +Labrador, terre anglaise. + +Seulement, ce n'était plus Jean Lehoulier,--comme il s'appelait +réellement. + +Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: Labarou. + +Mais.... assez de retours en arrière. + +Reprenons notre récit. + + + +VI + +LE PASSÉ REVIENT SUR L'EAU + +Inutile de dire que la nouvelle apportée par les jeunes gens produisit +une révolution dans la famille. + +Songez donc!... Des voisins après un isolement d'une douzaine +d'années!.... Des visages autres que ceux des Labarou à rencontrer +autour de la baie de Kécarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries +près de l'âtre, l'évocation du passé et des souvenirs de là-bas!.... +Pour les jeunes, la connaissance à faire, l'intimité grandissant à +mesure qu'on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir après s'être +quittés, les suaves émotions de l'amour partagé: quelle porte +entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebâillement, que de +perspectives riantes, vaguement éclairées à la lumière de l'imagination! + +Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte, ayant sans cesse sous +les yeux la majesté vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour +comprendre l'insondable mélancolie qu'une telle situation amène à la +longue dans l'âme humaine. + +L'Écriture Sainte l'a dit: _Voe soli!_--malheur à l'homme seul sans +cesse replié sur lui-même et abîmé dans la contemplation de sa misère! + +Mais, si l'isolement est fatal à l'homme mûr qui a vécu auparavant dans +la communauté de ses semblables et a dû en maintes circonstances, subir +les heurts de là promiscuité, les chocs des passions en lutte--que dire +de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie +et dont l'âme avide a soif d'inconnu, d'épanchement, de satisfaction +légitime à une curiosité toujours en éveil! + +Pour ceux-là, c'est le repos,--un repos trop complet, peut-être; mais, +à ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inénarrable tristesse +elle infiltre goutte à goutte dans les veines de la personnalité +morale!.... + +On en causa longtemps dans la famille. + +Jamais on ne s'était vu à pareille fête. + +Seul, Jean Labarou ne prenait pas part à l'allégresse générale; ce qui +mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mère Hélène.... + +Mais son Jean avait parfois de si singulières lubies,--comme tous les +hommes, du reste!--que la bonne femme, haussant les épaules, se contenta +de penser: Allons! le voilà encore qui voyage dans la lune! + +Et elle se reprit à caqueter,--car elle n'avait pas la langue dans sa +poche, la mère Hélène, «ma foi jurée», non! + +--Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra «traîner vos grègues» +par là, vers la brunante, sans faire semblant de rien.... + +--Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre +et en jetant une tendre oeillade à Gaspard, qui fit un signe de tête +approbateur. + +--Pourquoi ça, la mère? demanda Arthur. + +--Hé! mon _fieu_, pour savoir quelque chose. + +--A quoi bon se cacher?.... C'est métier de loup. Nous irons plutôt les +visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins. + +--L'un n'empêche pas l'autre, reprit la mère Hélène... Allez pêcher +des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout là-bas, et +arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez même de leur +parler, s'il y a moyen, sans que ça paraisse.... + +--Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux, +s'écria la pétulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne +sais rien avant la nuit.... + +Jean Labarou releva la tête. + +--Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous +mettez pas si vite martel en tête... Laissez ces gens-là tranquilles. + +--Mais, Jean.... + +--La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses +semblables. + +--Mais, papa.... + +--Toi Mimie, ne sois pas si pressée de faire de nouvelles connaissances; +tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille. + +--Moi, père!.... Comment cela? + +--Suffit!.... Je me comprends. + +Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle. + +Gaspard était-il plus avancé? + +Peut-être bien, car, à cette observation du père Labarou, il passa sa +chique de «tribord à bâbord», comme disent les matelots, sans toutefois +perdre son flegme. + +On jabota encore une grande heure. Puis la mère Hélène, qui avait sur +le coeur l'observation de son mari et tenait à avoir le dernier mot, +conclut en ces termes aigres-doux: + +--C'est bon, les enfants.... Puisque _mossieu_ Jean le veut, on attendra +que les voisins fassent la première visite. + +C'est plus «huppé»! + +On n'attendit pas longtemps. + +Le lendemain dans la matinée, deux solides gars, montant une petite +chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou. + +Gaspard se trouvait là, d'aventure. + +--Venez, camarades, dit-il aux étrangers, qu'il semblait déjà, +connaître... Mais ne parlez à personne de notre rencontre d'hier soir; +mon cousin m'en voudrait de l'avoir devancé.... + +--Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant. + +Arthur accourait. + +Mimie derrière sa mère, regardait par l'entrebâillement de la porte. + +Jean Labarou était invisible. + +Sans faire attention à Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler, +Arthur donna une bonne poignée de main aux nouveaux arrivés, tout en +leur disant: + +--Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que çà +devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui +ne sont pas déjà si avenantes, jugez-en!.... + +--Hé! hé! il y en a de pires aux Iles.... répliqua galamment le plus +vieux des visiteurs. + +--Ah! dame! je plains ceux qui les possèdent.... Mais, dites donc.... +jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui +grillent d'impatience. + +--Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grâce. + +On pénétra pêle-mêle dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tête. + +--Père et mère, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonça-t-il sans +plus du cérémonie.--A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous +autres, notre nom est Labarou: le père Jean Labarou, la mère Hélène +Labarou, le garçon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphémie +Labarou,--plus connue sous la petit nom de _Mimie_; enfin ce garçon +discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard +Labarou.... Voilà! + +Arthur, ayant ainsi désigné chaque membre de la famille par ses noms et +prénoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine. + +Ce n'était pas sans besoin! + +On se donna la main à la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent. +Après quoi, l'aîné des deux frères, sans répondre directement, dit; + +--Ça nous fait plaisir, tout de même, nom d'un loup marin, de rencontrer +des _pays_ sur cette bigre de côte,--car vous êtes de Saint-Pierre +n'est-ce pas? + +--De Saint-Malo! se hâta de rectifier Jean Labarou. + +--C'est tout comme. Notre père aussi était de là. + +--Ah!... et son nom? + +--Pierre Noël. + +--Pierre Noël!.... Vous êtes les fils de Pierre Noël? s'écria Jean +Labarou, pâlissant affreusement. + +--Oui. L'auriez-vous connu, par hasard? + +Jean fut quelques secondes sans répondre. + +Puis il dit d'une voix changée: + +--Non, pas précisément.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles. + +--Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre père? + +--Dans une rixe, n'est-ce pas? bégaya Jean. + +--Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine. + +--Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu à peu. + +--Nous étions bien jeunes alors, dit le fils aîné de Pierre Noël, et +c'est à peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire. + + +[Illustration: L'auriez-vous connu, par hasard?] + +--Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup? + +--Oui, c'est un nommé Jean Lehoulier. + +--Il a sans doute été puni? + +--On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille +dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il +est devenu. + +--Il aura péri en mer, sans doute! + +--C'est, probable, car il luisait, cette nuit-là, au dire de ma mère, un +temps de chien; et sa barque qui n'était pas grande, n'a pas dû résister +à la bourrasque. + +Que Dieu ait pitié de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui +seul est le juge des actions des hommes. + +Puis, changeant brusquement de sujet: + +--Comme ça, vous venez pour vous établir ici? + +--S'il y a moyen d'y vivre!--Ça ne va plus la-bas. + +--On vit partout, mon garçon, quand on n'est pas trop exigeant. + +--Ah! pour ça, la misère nous connaît... Il n'y a pas toujours eu du +pain blanc dans la huche. + +--Je conçois.... fit Jean avec une émotion contenue. On vous aidera, mes +enfants. Vous n'aurez qu'un signe à faire, vous savez.... N'allez pas au +moins vous gêner avec nous: ça me ferait de la peine, là, vrai.... Et, +pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite +donner un coup de main à vos amis pour qu'ils se construisent sans +retard une maisonnette.... C'est le plus pressé. + +--Bravo, père! s'écria Arthur. + +--Bien parlé, mon oncle! appuya Gaspard. + +--Vous êtes trop bon.... Merci, tout de même.... Ça n'est pas de +refus... murmurèrent les jeunes Noël, enchantés. + +--Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut dîner tout d'abord. + +--C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mère Hélein;, +jusque là muette, contre son habitude. + +--C'est que les femmes... voulut objecter l'aîné des Noël, qui +s'appelait Thomas. + +--Nous attendent... acheva le cadet, Louis. + +--Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitôt la dernière bouchée +avalée. + +--Dame! puisque vous êtes assez honnêtes.... + +--C'est dit. Allons, femme, attise le feu. + +--Dans un quart-d'heure, tout sera prêt. + +Point n'est besoin de dire si le repas fut animé. Toute cette jeunesse +avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'était +pas longue, heureusement. On échangea, force propos, souvent sans +à propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui +resteraient légendaires furent organisées séance tenante. On extermina, +autour de cette table primitive, tout le gibier à poil et à plume des +forêts et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent +des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on +dépeupla l'atmosphère de tous les volatiles qui s'y promènent... + +Bref, le repas terminé, il ne restait plus de vivant, dans cette partie +du Canada, que les hommes et les animaux domestiques à qui l'on fit +grâce,--faute de munitions, sans doute! + +Puis toute cette jeunesse émoustillée prit place dans la chaloupe des +Noël et traversa la baie, faisant retentir les échos de Kécarpoui de ses +joyeuses chansons. + + + +VII + +LA JOLIE SUZANNE + +En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de son +étrave, le talus de la rive gauche. + +On avait passé près de la barque, mouillée en eau profonde, sans s'y +arrêter. + +Ce qui fit dire à Arthur, surpris: + +--Ah! ça.... mais où allons-nous? + +--Chez la maman Noël, donc! répondit Thomas. + +--Déjà installés à terre?.... + +--Oh! installés! C'est beaucoup dire. Nous sommes campés, et encore!.... +répliqua en riant le jeune étranger. + +--Les femmes grillaient de se retrouver sur le _plancher des vaches_. +Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis. + +Tout en causant, on avait retiré les rames, jeté le grappin et sauté sur +le rivage. + +Aucune installation, si primitive qu'elle pût être, n'apparaissait +encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en +cet endroit. + +Les Noël prirent les devants, suivis de près par les Labarou, La +muraille de verdure franchie, on se trouva tout à coup en face d'une +grande tente carrée, faite avec des voiles de rechange, et supportée par +de nombreux piquets. + +Un feu de branches sèches flambait entre de grosses pierres, tout près +de là, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un clocheton +russe, posée d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu qui +mijotait ferme et sentait bon. + +Thomas ne put s'empêcher, en passant, de soulever le couvercle et de +renifler comme un marsouin. + +--Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir dîner deux fois en une +heure!.... il a là de quoi se gaver jusqu'à en être malade! + +--L'appétit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait le +défaut mignon de son grand frère. + +En effet, cet efflanqué de Thomas était aussi gourmand qu'une +demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec cela, +paresseux comme un âne, quelque peu enclin à.... «maltraiter» la vérité +et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on ne l'est plus. + +Bon comme la vie, du reste, à ces petits défauts près! + +Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article +_nourriture_, car ça le faisait sortir de ses gonds, en un rien de +temps. + +Thomas eut un regard sévère pour son frère cadet et s'apprêtait à +répliquer vertement, lorsque la portière de la tente se souleva +pour livrer passage à une grande femme brune, dont les cheveux gris +attestaient la cinquantaine. + +C'était la veuve do Pierre Noël. + +--Ah! vous voilà enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car nous +allions nous mettre à table. + +--C'est fait, la mère!... cria joyeusement le petit Louis. On nous +a lestés, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du +Grand-Banc. + +--Tout de même, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... L'air +est vif sur la baie, et si les camarades,... + +--Y songez-vous? se récria Arthur... Nous en avons jusqu'à la +flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre +double charge. Et d'ailleurs... + +Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bée, sa casquette a la +main. + +Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer dans +l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire écartait ses lèvres +rouges, laissant à découvert deux rangées de petites dents d'une +blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un châtain foncé et très abondante, +négligemment enroulée sur la nuque d'une tête fine et fort bien portée, +encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure du monde. + +La belle enfant s'arrêta rougissante en apercevant les deux étrangers, +puis instinctivement se rapprocha de sa mère. + +Le présentations se firent alors, sans plus de cérémonie que chez les +Labarou,--c'est-à-dire que les mains se serrèrent cordialement, comme si +l'on se fût retrouvé après une longue absence. + +Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de toutes +sortes se croisèrent; des promesses d'éternelle amitié furent échangées; +bref en quelques dizaines de minutes, on en vint à sceller une de ces +solides confraternités qui résistent à tous les assauts de la vie.... + +Tant et si bien que le feu s'éteignit et que la marmite cessa de +«chanter»! + +Thomas, qui s'en aperçut le premier, s'écria avec une douleur comique: + +--Bon, la mère! pendant que vous jabotez tous à la fois comme des pies, +voilà votre dîner qui _prend au fond_.... Il ne sera plus mangeable, et +vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas qui vous en +débarrasse. + +La veuve de Pierre Noël se leva vivement et alla soulever le couvercle. + +--Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle après un rapide examen, il +n'est qu'à point; mais si le feu eut continué de flamber.... + +--Oui, si le feu eut continué de flamber....? + +--Eh bien, tout serait à recommencer. + +--Là! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans ce +bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu et +l'autre.... ailleurs. + +--C'est entendu, camarade, répliqua Gaspard en se levant. Mais, assez +causé. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames prendront leur +dîner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des arbres bons à +abattre dans la forêt. + +En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et se +mirent en frais d'attaquer toute épinette ou sapin des alentours qui +payait de mine. + +Comme le bois était abondant, bien que de médiocre futaie la quantité +abattue dans le cours de l'après-midi fut déclarée suffisante pour la +maison projetée. + +On remit au lendemain l'équarrissage. + +Les bûcherons improvisés, trempés de sueur et la chemise bouffante +autour des reins, regagnèrent la tente, où un repas substantiel les +attendait. + +Inutile de dire que les convives y firent honneur,--Thomas surtout, qui +mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler mot. + +Les autres, moins voraces quoique passablement affamés aussi, devisèrent +gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette. + +Les femmes, naturellement, n'étaient pas les dernières à fournir leur +quote-part dans ces conversations à bâtons rompus. + +En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,--semblait avoir +vaincu sa timidité habituelle pour faire fête aux hôtes généreux qui +mangeaient à la table maternelle. Avec un tact parfait, inné, intuitif +chez la femme, elle partageait également ses attentions entre les deux +cousins; mais un observateur attentif aurait probablement découvert que +celles portées à Arthur se nuançaient d'un peu plus d'intérêt. + +Un incident qui se produisit vers la fin du repas eût, d'ailleurs, levé +tout doute à cet égard. + +Arthur avait le poignet droit enveloppé d'un linge assez grossier. Or, +en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en liesse, +il se heurta contre la chaise de son voisin.... + +Il fit aussitôt une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de +sang. + +Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait +assez abondamment à travers la manche de la chemise. + +Elle devint toute pâle et s'écria: + +--Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous êtes fait mal! + +--Ce n'est rien, répondit le jeune Labarou, dont la figure un peu +contractée par la douleur démentait les paroles. + +--Mais vous saignez!.... Voyez-donc! + +--Je suis un maladroit.... J'ai dérangé mon appareil. + +Suzanne se leva vivement et courut à lui. Puis, a'emparant de son bras +et déboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise: + +--Laissez-moi voir et tout remettre en place. + +--De grâce, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme un +coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une égratignure +que je me suis faite gauchement tout à l'heure. + +--Une égratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-à-dire que c'est +bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre pouces.... +Regarde ça, «un peu voir», Suzanne, si tu en es capable. + +Suzanne ne répondit pas. + +D'une main fébrile, elle releva la chemise et déroula le linge, maculé +de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur. + +Une éraflure très respectable béait à l'extrémité inférieure de +l'avant-bras. Il y avait du sang coagulé dans la plaie et tout à +l'entour. La pansement n'avait pas été fait avec soin. + +C'était laid, mais peu dangereux. + +Cependant, Suzanne et sa mère, qui s'était aussi approchée, jetèrent les +hauts cris. + + +[Illustration: D'une main fébrile, Suzanne releva la manche.] + + +--Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gémit la tendre Suzanne, en +joignant les mains avec une détresse sincère. + +--Pauvre jeune homme! dit à son tour la mère Noël, comment vous +êtes-vous abîmé de la sorte! + +--Oh! le plus sottement du monde.... J'ai dégringolé du haut d'un sapin, +et c'est en cherchant à me retenir qu'un coquin de noeud m'a arrangé le +poignet de cette façon. + +--Vous êtes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous finirez +par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilité. Tout de même, puisque +vous vous êtes blessé à notre service, nous allons vous soigner de notre +mieux. De la vieille toile, Suzanne! + +--Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout confus. + +--Voulez-vous vous taire, méchant entant! gronda maternellement la bonne +dame. + +Et tout en lavant délicatement à l'eau tiède la blessure mise à nu, elle +continua: + +--Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans connaître +un tantinet tous les métiers.... Et, tenez, moi qui vous parle je suis +un peu médecin, un peu apothicaire et même assez bonne rebouteuse. Pas +vrai, les enfants? + +--Comme le soleil nous éclaire! dit gravement Thomas. + +--Sans compter que maman possède un gros livre tout plein de recettes +plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis avec une +parfaite conviction. + +--Voilà, qui est bon à savoir! fit remarquer Gaspard, jusque là, +silencieux. S'il arrive malheur à quelqu'un de nous, madame trouvera à +exercer son talent. + +--Plaise à Dieu que l'occasion ne se présente jamais ou du moins que je +n'aie que des bagatelles à guérir!.... murmura la veuve, en regardant +avec tendresse ses deux fils et sa fille. + +--Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, où il y avait bien +une certaine dose d'égoïsme maternel,--que personne ne songea, à blâmer, +d'ailleurs,--elle ajouta en terminant le pansement: + +--Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur la +mère Noël pour réparer les suites de vos imprudences. La vue du sang +m'énerve, et je ne sais trop si je ne m'évanouirais pas, rien qu'à jeter +un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme à +feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jésus! je n'en puis voir +depuis.... + +--...Depuis le meurtre de notre père, n'est-ce pas, maman? acheva +étourdiment le petit Louis. + +--Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frère avec un +froncement sévère de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien, +ajouta-t-il, que la mère n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-là! + +--Au contraire! riposta avec énergie le garçon ainsi interpellé. Maman +n'a pas oublié que papa a été tué méchamment et que son meurtrier est +peut-être encore de ce monde, se moquant de la justice des hommes, en +attendant celle de Dieu. + +--La paix! mes enfants, commanda Mme Noël. Votre mère n'oublie rien; +mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien choisir son heure. + +Puis, secouant la tête comme pour chasser une pensée importune, elle +détourna brusquement le cours de la conversation, en disant, à son +patient, avec une feinte sévérité: + +--Maintenant, mon jeune ami, vous voilà condamné au repos pour plusieurs +jours... + +--Quoi, madame! vous voulez qu'à cause de cette égratignure, je reste +là-bas, pendant que?... + +--Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, au +moins. + +--Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais je vas périr +d'ennui!... La fièvre va me prendre, c'est sûr. + +--Mieux vaut la fièvre que la mort!.... murmura Gaspard, entre haut et +bas. + +--Mais je ne vous oblige pas à rester de l'autre côté de la baie, mon +jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les jours sous +les yeux, ne serait-ce que pour vous empêcher de commettre quelque +imprudence.... + +--A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je.... + +--Vous viendrez si vous le désirez.... Mais il faudra vous contenter +de regarder faire les autres ou de tenir compagnie à vos nouvelles +voisines. + +--Oh! alors la besogne serait bien trop agréable, madame.... Il me reste +un bras valide, et je saurai bien l'utiliser à votre service. + +--Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous séparerons plus +pendant la construction de ce château qui doit être l'ornement de cette +baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour qu'on ne vous +accuse pas de fainéantise, je vous nomme l'architecte de nos travaux. +C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les exécuterons». + +--Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ça t'arrive, Thomas, tu +parles comme un sage. + +--C'est vrai, appuya Mme Noël: Thomas a résolu la difficulté. + +--Hein! toussa le grand garçon avec un sérieux comique, quand je veux +m'en donner la peine, je ne suis pas plus bête qu'un autre, allez! + +Chacun rit,--moins toutefois l'austère Gaspard, dont un grand pli +coupait transversalement le front, devenu soucieux. + +Et l'on se leva de table bruyamment. + +Comme il se faisait tard et que le crépuscule envahissait la +baie,--malgré la longueur du jour à cette époque de l'année,--les deux +cousins prirent congé des dames et furent reconduits chez eux dans la +même embarcation qui les avait emmenés, le matin. + +On se dit: Au revoir! après être convenus ensemble que la chaloupe des +Noël ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette à travers la +baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires. + +Et, pondant que le bruit cadencé des rames allait s'affaiblissant dans +l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, préoccupés, regagnèrent +le logis, sans échanger une seule parole. + + + +VIII + +COUP D'OEIL DES DEUX CÔTÉS DE LA BAIE + +Si nous nous sommes un peu étendu sur les événements de cette première +journée passée en commun par les jeunes membres des deux familles de +Kécarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la marche future de +notre drame. + +Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer +le rôle de pomme de discorde entre les frères ennemis de la région +labradorienne. + +Et cette veuve énergique, gardant toujours au fond de son coeur le +souvenir de la scène terrible qui la priva de son unique soutien, ne +fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle était: bonne chrétienne, mais +aussi femme à ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le cas +échéant, le meurtrier de son mari. + +Hâtons-nous d'ajouter cependant qu'elle était à cent lieues de se croire +dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter qu'elle +venait d'héberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi. + + +[Illustration: Bravo, Suzanne! cria Louis.] + +Quant à Suzanne et aux garçons, ils étaient tout bonnement enchantés de +leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas d'éloges sur +leur compte:--concert de louanges auquel, du reste, la maman mêlait +volontiers sa note grave. + +--Ce sont de braves garçons, disait-elle, après le retour de ses fils. + +--Et qui ne boudent pas à l'ouvrage! ajoutait Louis. + +--Ni à table non plus!.... renchérissait Thomas, fort porté sur sa +bouche, comme on s'en souvient. + +--C'est un titre de plus à ton amitié, intervint malicieusement Suzanne. + +--Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand sérieux Thomas. Tu +crois peut-être m'avoir embroché avec tu pointe?.... Eh bien, ma soeur, +apprends qu'un bon caractère et un bon estomac, ça voyage toujours +ensemble, et mets-moi cette grande vérité dans ton cahier de notes, ma +petite Suzette. + +--Tu prêches pour ta paroisse, mon grand frère. Ainsi donc, suivant-toi, +les meilleurs garçons de notre petite colonie seraient? + +--Thomas Noël et Gaspard Labarou. + +--Parce que?... + +--Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux mangeurs. + +--Tout doux! tout doux! monsieur mon frère, intervint Louis au milieu +des éclats de rire: il me semble que vous avez une morale un peu +égoïste...--Qu'en pensez-vous, maman? + +--Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu des +coquins qui avaient un bien bel appétit.... + +--Bon, Thomas, prends note de cela.... + +--Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la veuve. + +--Exemple: Thomas Noël! glissa Thomas, avec une emphase comique. + +--Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracité pour te +faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront longtemps +déplumé». + +--Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voilà qui s'appelle +couler proprement un homme. Attrape, espèce de baliveau. + +Ceci s'adressait à Thomas, lequel répondit philosophiquement: + +--Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien à dire. +Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? Est-ce +parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode mieux du moins +bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais? + +--C'est un peu pour cela, mon grand frère.... Au reste, c'est pur +badinage, tu sais.... + +--Non, non! a'écria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas est un +pince-sans-rire qui ne tire pas à conséquence. Mais son copain Gaspard +vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille. +N'est-ce pas, maman? + +--Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme! + +--C'est la timidité, peut-être.... hasarda Suzanne. + +--Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le gaillard +ne navigue pas dans ces eaux-là. C'est un sournois, te dis-je. Vous +verrez.--Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami à moi.... Qu'on +me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-là qui vous regarde bien en face, +avec ses grands yeux bleus, et qui rit de l'abondance du coeur.--Pas +vrai, maman? + +Le petit Louis éprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation de sa +mère. + +Néanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui répondit avec beaucoup de +vivacité: + +--Oui, oui, frère.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si aimable! + +--Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noël, tu as déjà trouvé le moyen +de remarquer chez lui toutes ces qualités-là? + +La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse: + +--Dame, mère, vous avez dû vous-même.... + +--Si, si, ma fille. Jusqu'à plus ample informé, je le tiena pour un +excellent garçon. + +--Et un bon camarade! renchérit Louis. + +--Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia l'entêté +Thomas. + +La conversation en resta là sur ce sujet, et, après d'autres propos sans +intérêt pour le lecteur, la famille Noël s'alla coucher. + + + +Pendant ce temps, chez les Labarou, une scène analogue sa passait. + +Le père, distrait et songeur, fumait sa pipe près d'une croisée ouverte. + +La mère et la fille, toujours occupées, tricotaient et cousaient autour +d'une grande table de bois blanc, dressée au milieu de la pièce servant +à toutes fins: cuisine, salle à manger et salon de réception. + +En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppée et le coude appuyé +sur la table, avait fort à faire pour répondre aux questions multiples +des deux femmes. + +Quant à Gaspard, dissimulé dans l'ombre projetée par l'abat-jour de la +lampe, il fumait, silencieusement, répondant seulement par monosyllabes +quand on lui adressait la parole. + +Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le dé de la +conversation! + +C'étaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus intéressée des +deux: Euphémie, ou plutôt Mimie,--car on ne l'appelait pas autrement +dans la famille. + +Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tête, était vraiment +délicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes et la +chevelure crêpée d'une bohémienne. Avec cela,--autre contraste,--de +beaux grands yeux d'un bleu très tendre et la bouche meublée de dents +fort blanches, quoique un peu espacées. + +Mais l'ensemble de la figure respirait plutôt l'énergie que la grâce. + +La grâce; lumière ou vernis, qui est à la figure humaine ce qu'une bonne +exposition est au tableau,--voilà ce qui réellement lui manquait. + +Enfin,--pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de +main,--bien qu'elle fût, en réalité, une jolie fille, Euphémie Labarou +manquait complètement de séduction féminine, d'attirance, comme disent +les bonnes gens. + +D'ailleurs, la suite de ce récit vous montrera qu'elle était fort +tyrannique en amour. + +Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jeté son dévolu, en savait quelque +chose, probablement plus qu'il n'en eût voulu dire. + +Mais, outre ce défaut moral,--si toutefois c'en est bien un,--Euphémie +Labarou avait une imperfection physique très apparente, du moins quand +elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... ou si peu! + +Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, était supporté +par des jambes si courtes, qu'en dépit de ses robes longues, la pauvre +«Mimie», lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et pesante +d'une oie grasse. + +Aussi ne sortait-elle guère et, comme toutes les personnes sédentaires, +aimait-elle fort à caqueter! + +D'où il suit qu'elle était à la fois joliment bavarde et passablement +hargneuse dans ses appréciations. + +Pour le quart-d'heure elle s'employait à «déshabiller» de la belle façon +sa voisine de l'autre côté de la baie, Suzanne Noël,--qu'elle n'avait +pas même entrevue, du reste. + +Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, à chaque +trait lancé contre la nouvelle venue, elle dirigeait du côté de Gaspard +un regard en coulisse, chargé de.... pronostics peu équivoques. + +Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manège, se +contentant de fumer comme un pacha. + +--Nous étions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion.... +Pourquoi ces étrangères viennent-elles, comme cela, se fourrer dans nos +jambes? + +--Elles ne t'ont guère encombrée jusqu'à cette heure!.... murmura +Gaspard, en poussant des lèvres une grosse bouffée de fumée. + +--Je le crois bien! répliqua Mimie, avec un petit ricanement sec. +D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passé tout votre +temps avec elle, les deux garçons. + +--Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle. + +--Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les nôtres! + +--Prends patience, ma fille, intervint la mère. Sitôt qu'ils auront mis +leurs voisines à couvert, les enfants reprendront leur train de vie +ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton père et de Wapwi. + +--Père?.... Il n'est guère réjouissant, surtout depuis quelques jours. +On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus que moi. + +Jean Labarou, jusque là silencieux, releva la tête en entendant sa fille +parler ainsi. + +--Tu ne te trompes qu'à demi, mon enfant, répliqua-t-il gravement. Je +suis heureux que les garçons puissent rendre service à nos voisins, +mais mon opinion sur leur compte n'a pas changé: leur présence ici nous +causera peut-être des ennuis sérieux. + +--C'est bien possible, tout de même... murmura la jeune fille qui eut un +rapide coup-d'oeil du côté de son voisin. + +--Puis, reprenant avec vivacité: + +--Quant à Wapwi, dit-elle eu riant aux éclats, parlons-en. Ce petit +oiseau-là,--car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de même,--passe +la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, à +pêcher du poisson ou colleter des lièvres. + +--C'est sa manière à lui de se rendre utile, expliqua Arthur. Manques-tu +de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enlevé à sa micmaque +de belle-mère? + +--Oh! pour ça, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, le +cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais s'il +nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journées +seraient moins longues. + +--Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protégé,--je lui +en donne la permission; ça te distraira. + +--C'est une idée, cela, Arthur! et, à moins que père et mère n'y mettent +empêchement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre matins.... + +Et, comme les «bonnes gens» ne soulevèrent aucune objection, Mimie eut +bientôt fait d'organiser dans sa tête une belle et bonne reconnaissance +en «pays ennemi,» c'est-à-dire du côté opposé de la baie. + + + +IX + +WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR + +Deux mois se sont écoulés depuis l'installation de la famille Noël sur +la rive orientale de la baie. + +La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que +ne présentant certes pas l'apparence d'une de ces coûteuses bonbonnières +que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez +joli coup d'oeil. Avec ses chevrons dépassant de plusieurs pieds +l'alignement du carré, elle vous a un certain air de coquetterie agreste +dont ne s'enorgueillissent pas médiocrement les ouvriers improvisés qui +l'ont bâtie. + +Si nous ajoutons que de ce larmier très large partent d'élégantes +colonnes de fines épinettes bien écorcées, mais pas autrement +travaillées, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison, +nous aurons une idée de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne +volonté, lorsque la nécessité et l'isolement leur tiennent lieu +d'expérience. + +Aussi n'étonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la +colonie Kécarpouienne ont l'intime conviction d'avoir édifié un palais. + +Tout est relatif en ce monde. + +Aussi l'ont-ils baptisé le _Chalet_, sans épithète--comme s'il ne +pouvait en exister d'autre dans le monde entier. + +Les travaux sont donc finis.... + +Finie aussi, hélas!--ou, du moins, bien entravée,--cette promiscuité de +toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil échangés furtivement, ces +chaudes poignées du mains données et reçues, ces rencontres fortuites... +qui sont le menu du festin des amoureux!... + +Ainsi le pense du moins, en son âme attristée, notre jeune ami Arthur +Labarou, au moment où nous le retrouvons. + +Il est en compagnie de son protégé,--ou plutôt de son fils adoptif,--le +petit sauvage Wapwi. + + +[Illustration: Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.] + + +Wapwi a aujourd'hui près de quinze ans. + +Il est souple, élancé, grand pour son âge, et surtout très intelligent. + +Quant à son dévouement pour petit père,--comme il appelle Arthur,--c'est +du fétichisme tout pur. + +Nous sommes dans la première quinzaine du mois d'août. + +C'est le matin. + +Il est à peine six heures. + +Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive +droite, très escarpée à cet endroit, de la rivière Kécarpoui. + +En face d'eux, une grande épinette, à peine ébranchée sur un de ses +côtés et jetée en travers du torrent, sert de pont pour communiquer +entre les deux bords. + +Vers la droite, à une couple d'arpents de distance, une buée de vapeurs +blanches monte de l'abîme où se précipite la rivière, dans sa dernière +chute, avant de mêler ses eaux à celles de la baie. + +Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prête tour à tour les +nuances diverses de l'arc-en-ciel. + +--Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur à, son +compagnon, penché vers lui. + +Wapwi ne répond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs, +intelligents, se fixent sur son «père» adoptif. + +Celui-ci reprend, en baissant encore la voix: + +--Tu vas traverser la rivière sur la passerelle et te diriger sous bois +vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les +jeunes Noël ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison +et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu? + + +[Illustration: Gaspard commence l'ascension du cap.] + + +Au lieu de répondre, Wapwi s'éloigne vivement, courbé en deux, fait +mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derrière chaque +obstacle; rocher ou arbuste, et se livre à une pantomime des plus +réjouissantes, s'adressant à un être imaginaire. + +Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement. + +Arthur aussi rit de bon coeur, tout en évitant d'éclater... + +--Très bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout.... + +Wapwi redevient soudain sérieux comme un manitou. + +--Quand tu seras parvenu à t'approcher d'elle, tu lui diras: «Petite +mère Suzanne, petit père Arthur vous attend. C'est, pressé. Rejoignez-le +sur le bord de la rivière, en face de la passerelle. Il sera là sur le +plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher». Tu +vois cela d'ici, tout droit. + +Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement +assez élevé, couronné par un plateau où verdissent des masses de sapins +touffus. + +Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot: + +--C'est tout? + +--Oui... N'oublie pas ce qu'elle te répondra. + +--Petit père sera content. + +Et l'enfant, léger comme un papillon, s'élance sur la passerelle +tremblante, sans éprouver l'ombre d'un vertige à l'aspect du torrent qui +bondit à vingt pieds au-dessous. + +Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil, +compagnon inséparable de ses courses matinales dans la forêt, il +traverse à son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous +assigné. + +A peine a-t-il disparu, qu'une tête émerge d'un fouillis de broussailles +masquant une anfractuosité de la rive à pic, à quelques pieds de +l'endroit où s'est tenue la conversion rapportée plus haut. + +Cette tête, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et, +trapu,--le tout appartenant à Gaspard Labarou. + +--Ah! c'est comme ça!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On +verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de +l'assassin.... Malheur à eux si!... + +Le reste de la phrase est ponctué par un geste sinistre. + +Et Gaspard s'élance dans la direction du nord, ne s'écartant pas +toutefois de la rivière, qu'il a sans doute l'intention de franchir à +gué dans quelque endroit connu de lui seul. + +En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince +épinette penchée au-dessus d'un endroit où la Kécarpoui, profonde et +rétrécie, coule avec la rapidité d'un torrent. + +Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandoulière, +grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur. + +L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche.... + +Gaspard, suspendu par les mains, lâche prise.... + +Il est sur l'autre rive. + +Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'écartant +légèrement de la rivière. + +Arrivé au pied du cap, couronné d'un plateau boisé, où doivent se +rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrête. + +Il est en nage. + +Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace. + +Il paraît chercher à reconquérir son calme et fait mine même de cacher +là son fusil.... + +Ses mains à plat pressent son front brûlant.... + +Mais bientôt un éclair de rage froide passe dans ses yeux durs et, +remettant son fusil en bandoulière, il commence l'ascension du cap! + +C'est comme un sauvage, avec des précautions infinies, qu'il met on pied +devant l'autre. + +Pas une pierre ne roule. + +Pas une motte de terre ne s'égrène. + +Parvenu au niveau du plateau supérieur, Gaspard risque un coup-d'oeil à +travers les rameaux épais. + +Arthur est là, écartant le feuillage et interrogeant le versant adouci +de son observatoire qui regarde la mer. + +Se trouvant posté à, sa convenance là où il est, Gaspard ne bouge plus +et attend. + +Une demi-heure se passe. + +Puis une heure. + +Le soleil monte. L'ombre décroît. + +Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur éternelle des +chutes et le vol rapide des oiseaux. + +Soudain, à deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi paraît. + +--Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu +venir.... Eh bien, l'as-tu vue? + +--Elle vient!.... répondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour +avertir petit père, qui sera content. + +Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit. +Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre côté de la rivière. +Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais! + +--Wapwi veillera et sifflera.. + +Et, dévalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de +gravir, le jeune Abénaki disparut en un clin-d'oeil. + +Eût-il pris la direction opposé qu'il se fût heurté à Gaspard! + +Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement. + +L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-même: + +--Décidément, le diable est pour moi. Tenons bon! + + + +X + +LE RENDEZ-VOUS + +Une vingtaine de minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles l'amoureux +Arthur piétina sur place, bouillant à la fois d'impatience et de +crainte. + +L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquérait, grâce aux +événements des derniers jours, une importance capitale à ses yeux. + +Depuis une semaine entière, en effet, la jeune fille était invisible +pour lui. + +Que s'était-il passé! + +Pourquoi madame Noël, après avoir paru encourager ses amours avec +Suzanne et même s'être prêtée de bonne grâce aux projets de mariage +édifiés par les deux jeunes gens, avait-elle tout à coup, du soir au +lendemain, changé complètement sa manière d'agir?.... + +Pourquoi Suzanne elle-même, l'air triste et les paupières rougies, lui +avait-elle fait un geste d'adieu désespéré, la dernière fois qu'il +l'avait aperçue dans une fenêtre du Chalet?... + +D'où venait la mine soucieuse de sa mère, à lui, et la sombre +préoccupation de son père, surtout depuis ces jours derniers?.... + +Autant de mystères à pénétrer. + +Autant de problèmes à résoudre. + +Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors de sa +connaissance et qu'il était le pivot autour duquel s'enroulait le fil de +certains petits événements se succédant coup sur coup depuis quelques +jours. + +Mais quelle était la tête d'où sortait tout cela, la main mystérieuse +qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignée dont les mille +mailles guettaient chacun de ses pas?.... + +La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert +son coeur à deux battants, narré par le menu l'histoire courte et naïve +de ses amours; il leur avait fait part de son ardent désir d'épouser +Suzanne, aussitôt la venue du missionnaire, en septembre prochain.... + +Mimie avait battu des mains.... + +La mère Hélène s'était détournée pour essuyer une larme.... + +Quant au père Labarou, plus sombre que jamais, il s'était promené +longtemps dans la cuisine, sans répondre, puis avait fini par faire un +geste résolu et dire: + +--Il faut que cette situation s'éclaircisse et que la lumière se fasse! +Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de +Pierre Noël, et ton sort se décidera! + +Arthur avait remercié son père et, au petit jour, couru sur le plateau +boisé, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tôt des +nouvelles, ou du moins de faire part à Suzanne de ses espérances. + +Il en était là!.... + +Suzanne allait venir!! + +Elle venait!!! + +En effet, un pas léger froissait les feuilles sèches tapissant le flanc +du cap.... + +Là ramure s'agitait;... + +Une minute encore, et Suzanne parut! + +Elle semblait fort animée, la belle Suzanne. + +Ses joues rougies, l'éclat de ses yeux et la sueur qui perlait à son +front disaient haut qu'elle avait couru et que l'émotion la dominait. + +--Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au jeune +homme. + +--Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voilà enfin! répondit Arthur, s'emparant +des mains qui s'offraient et y collant ses lèvres. + +--Quelle imprudence vous me faites commettre! + +--Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir! + +--Et moi donc, est-ce que j'étais aux noces?... Ah! comme j'ai souffert! + +--Pauvre Suzette! Là, vrai, vous avez pensé un peu à l'abandonné? + +--Toujours, à chaque heure, à chaque minute.... + +--Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! Votre mère +me répond, à chacune de mes visites, que vous êtes souffrante, que vous +naviguez sur la baie, avec vos frères, ou bien qu'elle ne sait pas.... +Enfin, elle n'est plus la même, votre mère.... + +--Hélas! + +--Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez.... + +--Il le faut bien, mon Dieu! + +--Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?.... +Qu'avons-nous fait de répréhensible?.... Vous savez comme nos intentions +sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse. + +--Oh! Arthur, ce n'est pas là que vous trouverez la source de tout ce +qui arrive. + +--Vous savez quelque chose, Suzanne? + +--Peut-être bien. Mais je ne suis pas sûre.... je pourrais me tromper. + +--Parlez, parlez. + +--Eh bien, ma mère a reçu une visite il y a une dizaine de jours. + +--Une visite!.... D'ici, de la côte? + +--Non, de Miquelon. + +--Par quelle voie? + +--Ce doit être par notre barque, car l'étranger accompagnait Thomas. +Vous savez que mon frère a été toute une semaine au large, en compagnie +de votre cousin Gaspard?.... + +--Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absenté pendant de +longs jours, sous prétexte d'une excursion de chasse au loin. Mais il +est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, chez nous, +ses frasques. + +--Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, au +contraire, ne pas le perdre entièrement de vue et même vous défier un +peu de lui. + +--De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?.... + +--Écoutez, Arthur.... + +Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage. + +Puis elle détourna soudain la tête et prêta l'oreille. + +--Avez-vous entendu? dit-elle. + +--Non. + +--On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage. + +Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit où son cousin, dans sa +cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire. + +Puis, haussant aussitôt les épaules: + +--Comme vous êtes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du danger partout. + +--C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position première. Moi, +si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, à la moindre +alerte. + +--Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque écureuil qui prend ses +ébats. + +--Je vous disais donc: Défiez-vous de votre cousin; il a les yeux +méchants.... + +--Ah! ah! + +--.... Et je n'aime pas sa façon de me regarder. + +--Vous êtes si belle!.... + +--Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux rouges, il +me dit avec un mauvais rire: + +--Qu'avez-vous, Suzanne? + +--«Rien qui vous concerne!» ai-je répondu brusquement. + +--«Vous êtes-vous querellé avec votre amoureux?» a-t-il ajouté d'un air +moqueur. + +--«Ça ne vous regarde pas!» Et je lui ai tourné le dos. Mais je l'ai vu, +dans une vitre de la fenêtre où je me trouvais, serrant les poings et +faisant un geste de menace. + +--Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne! + +--C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent. + +--Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons à votre visite de +l'autre jour. + +--De l'autre nuit!--car c'était la nuit. + +--Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne? + +--Il s'est enfermé avec ma mère pendant une heure et j'ai été emmenée +dehors par mon frère, sous prétexte de ne pas troubler la conversation +qu'ils eurent ensemble. + +--Ah! diable! fit Arthur, très intéressé. + +--Puis l'étranger est reparti, accompagné toujours de Thomas et de +l'inséparable Gaspard. + +--De sorte que vous ne savez pas quel était cet homme? + +--Si... Ma mère m'a dit que c'était un vieil ami de mon défunt père. + +--Que venait donc faire chez vous ce mystérieux personnage? + +--Voilà précisément ce que je demande en vain à tous les miens, sans +pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci: C'est un parent éloigné, +un ami de là-bas. Il faut le croire. + +--Mais votre mère, elle,--votre mère qui vous aime tant, bonne +Suzanne,--a dû vous donner quelques mots d'explications avant de vous +soustraire à mes recherches.... je veux dire à ma vue. + +--Pauvre mère, elle est toute bouleversée de ce qui arrive.... Mes +questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente de +répondre: «Chère Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais tu +ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible entre +vous.... Quelque chose de terrible vous sépare à jamais!» + +--Qui ou quoi peut donc nous séparer, Suzanne?. + +--Hélas! + +--Votre mère vous l'a dit? + +--Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliée! + +--Et c'est?.... + +--Du sang! + +Arthur, foudroyé, chancela. + +Un moment, la tête penchée, les bras battants, il demeura immobile. + +Mais il se secoua aussitôt. + +--Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, je +saurai s'il m'est permis de vous aimer. + +--Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse. + +--Demain matin, ici, à la même heure. + +--Adieu donc! Arthur.... Ne désespérons pas. + +Le jeune Labarou la vit disparaître par le sentier qu'elle avait pris +pour revenir. + +Un instant plus tard, lui-même redescendait la pente opposée, tout en +murmurant: + +--Puisse mon père effacer cette tache de sang qui nous sépare! + +--Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en même temps, _in petto_, le +cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, de sa cachette +embroussaillée. + +Puis le traître ajouta: + +--Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais là! Tout de même, +si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au coeur, lui! + +Et il se glissa derrière Suzanne, évitant avec soin de se laisser voir. + + + +XI + +LE MEURTRIER ET LA VEUVE + +Environ vers six heures de cette même matinée, une légère embarcation +traversait la baie, de l'ouest à l'est. + +Elle atterrit en face du Chalet. + +Un homme d'une cinquantaine d'années, barbe et teint bruns, chevelure +grisonnante, sauta sur le rivage, où il s'occupa aussitôt à fixer +solidement le grappin de l'embarcation. + +Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penché, vers le +chalet, dont les murs blanchis à la chaux ressortaient, à une couple +d'arpents du rivage, au milieu des arbres. + +Arrivé en face de la porte d'entrée, regardant l'ouest, il frappa deux +coups... + +Une voix de l'intérieur répondit.... + +L'homme entra. + +--Jean Lehoulier! s'écria la maîtresse du logis, en reculant de deux +pas. + +--Moi-même, Yvonne Garceau! + +--Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?.... + +--Je viens dire à la veuve de Pierre Noël: Oublions tous deux la scène +du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter à nos enfants le poids des +fautes de leurs pères. + +La veuve étendit très haut son bras amaigri et s'écria avec une sombre +énergie: + +--Moi, pardonner au meurtrier de mon époux, du père de mes enfants!.... +Jamais! + +--Écoutez-moi.... + +--Pourquoi vous écouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous +m'offrir?... Allez-vous rendre la vie à mon homme, que vous avez tué à +coups de couteau? + + +[Illustration: Arthur, fit-elle en tendant les mains au jeune homme.] + + +Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serrés, fit un pas vers +son interlocuteur. + +Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa même voix +humble: + +--Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse, +à tous deux, de cette époque où, libres encore, nous nous aimions et +avions décidé de nous unir par les liens sacrés du mariage; je pourrais +évoquer ces jours de larmes où l'on nous força de renoncer l'un à +l'autre,--vous parce qu'un prétendant, plus riche s'offrait, moi parce +que le service maritime me réclamait dans les cadres.... Mais ce n'est +pas à la générosité de vos sentiments que je viens livrer assaut, par +surprise: c'est à votre conscience d'honnête femme, c'est à votre coeur +de mère que je veux frapper. + +--Une mère peut-elle pardonner à celui qui rendit ses enfants orphelins? + +--Une mère pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et, +d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-même n'a-t-il pas +demandé à son Père la grâce de ses bourreaux? + +--Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis +impuissante.... Cette scène de meurtre me poursuit, me hante nuit et +jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment même où je vous parle, +je la vois; j'y assiste; je vous entends vous écrier: + +--Ah! misérable traître, après m'avoir pris la femme que j'aimais, tu +voudrais encore me voler ma réputation d'homme d'honneur, en m'accusant +de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas +te survivre!.... Car ce sont là vos propres paroles, Jean Lehoulier! +Celui-ci ne broncha pas. + +Élevant seulement la main avec solennité: + +--Femme, dit-il, on vous a trompée, odieusement trompée!.... +Quelques-unes des paroles rapportées sont vraies,--les premières! Les +autres n'ont pas le sens commun. + +La veuve fit un geste pour protester. + +Mais Jean continua, sans le remarquer: + +--La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque +jamais je n'ai touché une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas. +Mais nous étions un peu gris,--Pierre surtout,--et vous vous souvenez +comme il était jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes.... + +--Oh! bien à tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant +un rapide regard à son premier amoureux. + +--Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en était pas +moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son _plumet!_ Si bien +que, ce soir-là, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher +son amitié que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences +pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le déshonorer ni plus +ni moins.... Était-ce vrai, cela? + +--Vous savez bien que non. + +--C'est ce que je cherchai à faire pénétrer dans sa cervelle en feu. +Mais, «va te faire lan-laire!» il n'entendait plus rien, gesticulant, +criant, me mettant le poing devant la face et piétinant autour de moi, +comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille +efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle, +afin de l'empêcher de me frapper. + +«Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois +intervenir. + +«Je protestais toujours, évitant à dessein de hausser ma voix au +diapason de la sienne. Mais tout de même, la moutarde me montait au nez. +J'avais des bouffées de colère, des envies folles de cogner. + +«Il vint un moment où, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi, +son couteau au poing. + +«Je tirai aussitôt le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du +bras gauche. + +«C'est en cherchant ainsi à me protéger, que j'éprouvai à, l'avant-bras +cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont +reçu des coups de couteau. + +«La lame avait passé entre les deux os et ne s'était arrêtée qu'au +manche. + +«Je poussai un cri de rage et frappai à mon tour, sans voir,--car un +nuage de sang faisait tout danser autour de moi. + +«Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge. + +«Des amis m'entraînèrent.... + +«Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien. + +Le front penché, les yeux sombres, elle semblait évoquer, par la +puissance du souvenir, cette scène d'auberge où son homme fut couché +sanglant sur le carreau. + +Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche. + +Puis elle releva la tête et, regardant son interlocuteur bien en face: + +--Jean Lehoulier, dit elle avec une froide énergie, vous mentez! + +--Madame!.... + +--Vous mentez, vous dis-je!.... + +--Yvonne! + +--Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une +minute. + +Pierre ouvrait des yeux ébahis. + +Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre à coucher,--la +sienne,--ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur. + +Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier plié +en forme de lettre. + +Elle courut aussitôt à la signature et la mettant sous les yeux de son +ancien fiancé de là-bas: + +--Reconnaissez-vous ce nom? + +--Sans doute: Robert Quetliven! + +--Eh bien, écoutez bien ce qu'il m'écrit: + + SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852. + + + MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Côte du Labrador, + + _Madame et vieille amie,_ + + J'apprends que vous êtes sur le point de marier votre fille Suzanne + avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kécarpoui. Je + le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne + peut se faire. Votre défunt mari, _assassiné méchamment_, il n'y a + pas encore une éternité, se lèverait de sa tombe pour se jeter entre + les deux futurs conjoints. + + Vous ne comprenez pas!... + + Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila + courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua + votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Salés, + sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques + semaines... + + Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir + au vôtre, + + ROBERT QUETLIVEN. + +--Cette lettre est une infamie! s'écria Jean Labarou,--à qui nous +conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste. + +--Quoi! ne dit-elle pas la vérité? riposta la veuve. + +--Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tué Pierre Noël! +Mais c'est dans le cas de légitime défense, après avoir usé de tous les +moyens de persuasion pour l'apaiser, après avoir subi patiemment toutes +sortes d'injures.... Encore, quoique abîmé par sa langue méchante, +j'aurais patienté, je serais sorti, sans ce traître coup de couteau qui +me fit voir rouge.... Mon bras a frappé, mais ma volonté n'y était pour +rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible blessure reçue +sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrivé.... Voyez, femme!.... +J'en porterai les marques toute ma vie! + +Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra à la veuve son +avant-bras nu où deux cicatrices indélébiles tranchaient, par leur +blancheur livide, sur le ton bruni de la peau. + +La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste. + +Jean Labarou rabattit sa manche et continua: + +--Ah! Yvonne, comme j'ai regretté ce fatal moment d'oubli, ce mouvement +involontaire qui poussa ma main armée droit au coeur de mon ami, Yvonne, +vous le savez, en dépit de ses défauts!--Mais il est des instants, dans +la vie humaine, où la chair se révolte contre l'esprit, où le nerf est +plus prompt que la volonté. + +J'ai subi les conséquences de ce réveil intermittent de la bête dans +l'homme.... + +Suis-je donc si coupable, après tout? + +La veuve ne répondit pas, tout d'abord. + +Elle se calmait. Elle paraissait ébranlée. + +L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, plein +d'honneur, incapable de déguiser la vérité. + +Les années en blanchissant sa tête en avaient-elles fait un menteur et +un lâche? + +C'était impossible. + +Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents émus +qui vont au coeur; la parole, non appuyée d'une conviction chaleureuse, +ne saurait arriver au plus intime de l'être, comme la voix do Jean +Lehoulier l'avait fait. + +Au fond de son coeur, elle sentait se réveiller, pour l'homme d'honneur +incliné devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, mais +non coupable, cette indulgence attendrie qu'éprouvent les gens mûrs +lorsqu'en fouillant dans les cendres du passé, il leur arrive d'en voir +quelque étincelle non encore éteinte.... + +Relevant enfin la tête, elle regarda Jean Lehoulier bien en face et dit +d'un ton très calme: + + +[Illustration: La veuve ouvrit de grands yeux et eût un geste.] + + +--Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont dû se passer comme +vous les racontez.... + +--Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit le +père d'Arthur. + +--.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres +feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma fille, +elle-même.... + +--C'est juste, voisine: vous voulez des preuves? + +Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas écrit de Saint-Pierre +même. + +--Et d'où vous a-t-il donc écrit, Yvonne? + +--D'ici même. + +--D'ici?.... Il est donc venu? + +--Ne le saviez-vous pas? + +--Je savais que quelqu'un de là-bas est, en effet, débarqué, il y a une +quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon neveu +Gaspard. C'était donc lui? + +--C'était lui; et c'est après une longue conversation sur le malheureux +événement qui a divisé nos deux familles, que nous en sommes arrivés à +la décision qu'il m'écrirait cette lettre... «Avec ce papier, disait-il, +vous n'aurez aucune difficulté à convaincre votre voisin qu'une alliance +est impossible entre les Noël et les Lehoulier.» + +--En effet, madame, les choses se fussent-elles passées comme ce +Quetliven les arrange,--pour un but que je ne devine pas bien +encore,--que je serais le premier à dire à mon fils: «Embarque-toi, mon +gars, et va un peu là-bas faire ton tour de France.» + +«Mais je ne veux pas que cet enfant souffre à cause de moi.... Aussi, +prévoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes précautions.... Le +missionnaire qui doit nous visiter cet automne,--c'est-à-dire dans un +mois au plus,--vous apportera la preuve que les choses se sont bien +passées telles que je viens de les raconter. + +--Et cette preuve?.... + +--Ce sera le témoignage du mort lui-même! + +Là-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de Pierre Noël +et se retira. + + + +XII + +OU GASPARD ÉPROUVE UNE SURPRISE DÉSAGRÉABLE + +Cette journée devait être fertile en événements. + +On eût dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des flèches +dernier modèle, faisant des blessures incurables. + +Vers le milieu de la traversée de la baie, Jean Labarou croisa, à +quelques arpents de distance, un canot d'écorce, à la fois solide +et léger, qu'une jeune fille «pagayait» avec une sûreté de main +incomparable. + +--Mais c'est Mimie! se dit le père, un peu étonné. + +Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa +voix, il héla: + +--Ohé! là, du canot! + +--C'est vous, père?.... répondit-on, pendant que l'aviron +s'immobilisait, appuyé sur le plat-bord. + +--Oui, c'est moi. Où vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette +coquille de noix?.... Ce n'est guère prudent! + +--Oh! soyez tranquille, père: je reviendrai tout à l'heure saine et +sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque +part par là.... + +--Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mâts contre +un méchant «sabot» de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui +te fait courir la haie. + +Les deux embarcations s'étaient; rapprochées. + +Aussi la jeune marinière put-elle répondre en baissant la voix: + +--Vous gagneriez, père.... Ne parions pas. C'est à Gaspard que j'en +ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il +faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin +de se lever matin, vous le savez.... + +--Tu me dis cela d'un air drôle, petite Mimie! Que se passe-t-il +donc?.... Serais-tu mécontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il +te ferait des _traits_, par hasard? + +Et Jean Labarou, malgré ses propres préoccupations, jeta un long regard +sur le beau et pâle visage de sa fille. + + +[Illustration--Ohé! là du canot, cria Jean Labarou.] + +Un double éclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire: + +--Peut-être!.... Mais laissons là Gaspard et parlons un peu de mon frère +Arthur.--Vous avez vu Mme Noël? + +--Oui.... Nous nous sommes expliqués.... Tout ira bien de ce côté-là, +j'espère. Nous en causerons avec ta mère. + +--Ah! que je suis contente, petit père!.... Ce pauvre Arthur, il me +faisait tant pitié avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est +comme ça, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour, +père. A tantôt! + +--A tout à l'heure, ma fille. + +Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne +tardèrent pas à se trouver hors de portée de la voix. + +La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre à son +petit havre accoutumé, près de l'habitation Labarou. + +Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du +Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive +surélevée, toute enguirlandée de frondaisons touffues, qui traînaient +jusque dans la mer, et disparut tout à coup au fond d'une petite anse, +rendue invisible par les rameaux épais entre-croisés en voûte à quelques +pieds de la surface de l'eau. + +Une fois là, plus rien! + +Gens de mer et gens de terre eussent été bien empêchés de dénicher +l'embarcation et son capitaine enjuponné. + +Mimie Labarou attacha son esquif à une branche de saule et attendit, +debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'éclairs la +saulaie bordant la rive. + +Quoique fort épais à hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, dépourvu de +feuillage à quelques pouces du sol, permettait au regard de pénétrer +jusqu'au Chalet des Noël, à deux ou trois cents pieds de là. + +Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile, +les yeux fixés dans la même direction. + +Là demeurait sa rivale,--celle qui, tout en étant fiancée d'Arthur, n'en +menaçait pas moins son bonheur, à elle. + +Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui échappait insensiblement.... Un +magnétisme étrange l'attirait de ce côté de la baie.... En dépit de ses +protestations d'amour, des ses élans passionnés, de ses serments même, +quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin.... +Ils ne se parlaient plus avec le même abandon.... Les querelles +surgissaient à propos de tout et de rien.... Bref, Mimie était déjà +assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas +tarder à lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre. + +Et elle se sentait vraiment de caractère à le faire, l'indolente mais +énergique Mimie! + +Voilà pourquoi, secouant enfin son apathie, elle était entrée, ce +matin-là, sur le sentier de la guerre. + +Wapwi, prévenu dès la veille, devait la rejoindre, aussitôt libre. + +C'est lui qu'attendait donc la jeune fille. + +Une demi-heure s'écoula. + +Les coqs chantaient près de l'habitation des Noël, et les oiseaux +prenaient leurs ébats à travers la saulaie. + +Mais, de voix humaines, point. + +Tout semblait dormir. + +Soudain, un bruit léger se fit dans le feuillage, une respiration rapide +haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivrée +entre deux rameaux doucement écartés, à deux pouces au plus de son +oreille. + +--Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il +vient! + +--Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille +façon,... m'as fait une peur! + +Effectivement était toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant +aussitôt: + +--Tu l'as vu? + +--Je le suis depuis tantôt. + +--D'où vient-il? + +--Il espionne petite mère Noël.--Il est méchant l'oncle Gaspard. + +--Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir? +dit amèrement Mimie, sans relever la dernière observation. + +Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: «Dame, tu devais +bien t'en douter!» + +Puis prêtant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne: + +--Chut! fit-il, les voilà tous deux! + +--Je veux voir et entendre. + +Et la jeune fille, aidée du petit sauvage, sauta aussitôt sur la berge +de la saulaie, très épaisse à cet endroit de la rive, et fit quelques +pas à travers l'enchevêtrement de la végétation. + +Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arrêta et se blottit derrière un +gros hallier, invitant, par une pression énergique de la main, sa +compagne à l'imiter. + +Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait à quelques pieds de +là. + +Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde, +alternaient dans le silence environnant. + +--Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue +comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon +malheur?.... + +--Ne riez pas, Suzanne!... répliquait l'organe funèbre,--celui de maître +Gaspard,--quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une +destinée terrible, j'ai tremblé pour vous, d'abord; puis la pitié m'est +venue.... Et, comme de la pitié à l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai +vite fait ce pas.... + +--Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard! + +--Avez-vous le courage de rire en un pareil moment? + +--En vérité, je devrais plutôt pleurer, peut-être? Le fait est, futur +cousin, que si réellement un ruisseau de sang me séparait, comme vous +l'affirmez, de mon fiancé Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez +longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard, +votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup +d'amour et de foi chrétienne effaceront bien vite.... + +--Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et +victime! + +--Là! là! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zèle et laissez-nous +mener notre barque à notre guise. Quant à votre amour si désintéressé et +si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chère Mimie, qui le +mérite bien plus que moi. + +--C'est là votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menaçant. + +--C'est mon dernier mot, monsieur! + +--Peut-être changerez-vous d'avis bientôt... + +--Que voulez-vous dire? + +--Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noël. Sur ce, je voua souhaite +le bonsoir. + +--Adieu, monsieur. + +Gaspard fit un pas pour s'éloigner. Mais il avait encore une vilenie sur +le coeur: + +--A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon +cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnête, celui-là. +C'est madame Lehoulier, entendez-vous,--un nom taché du sang de votre +défunt père,--que vous vous appellerez, une fois mariée. + +--Méchant! murmura Suzanne avec dégoût. + +--Canaille! cria une autre voix, éclatante celle-ci, qui fit tressaillir +Gaspard. + +Et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, Euphémie Labarou, ses +beaux cheveux crêpés flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier +étincelants, tombait debout devant lui. + +--Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas. + +--Et bien, oui, c'est moi!.... Répète un peu ce que tu viens de dire, +grand lâche! + +Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphémie +Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains: + +--Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, à coup sûr, qui m'a +conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea préventions +contre vous, à cause de ce garnement-là... Mais, maintenant que je vous +ai vue, et surtout entendue, je vais vous chérir comme une soeur.--Le +voulez-vous? + +Pour toute réponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux +jeunes filles s'embrassèrent plusieurs fois. + +Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit +sauvage se prit à pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai +clown de cirque. + +Gaspard seul ne prit aucune part, cela se conçoit, à l'allégresse +commune. Il fit même mine de s'éloigner. Mais Mimie le cloua net sur +place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de réplique: + +--Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmène avec moi, tu +sais! + +Et tel était l'étrange magnétisme exercé par cette singulière fille, que +le cousin courba la tête, sans même répliquer. + +Il est vrai qu'un éclair de fureur, aussitôt réprimé, illumina un +instant ses traits durs. + +Mais personne ne s'en aperçut, car les jeunes tilles échangeaient leurs +adieux. + +--Ne vous préoccupez de rien, Suzanne, disait Euphémie Labarou.... J'ai +rencontré mon père, tout à l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une +entrevue avec votre mère.... + +--Vraiment? interrompit l'autre. + +--Et il m'a dit, continua Mimie: «Tout ira bien!» + +--Il a vu ma mère: ah! que je suis heureuse! + +--Espérons, Suzanne, et au revoir! + +--Oui, petite soeur, au revoir! + +Euphémie et Gaspard se dirigèrent vers le canot, sans échanger une +parole. + +Gaspard s'étendit nonchalamment à l'avant, laissant à la capitaine Mimie +le soin de manier l'aviron. + +Quant à Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes, +il voulut prendre congé à sa façon de Mlle Noël,--c'est-à-dire en +frottant la main de la jeune fille contre sa joue. + +Mais Suzanne le dispensa de ce cérémonial abénaki, en lui donnant tout +bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui +disant: + +--Va, cher petit, vers ton maître, et raconte-lui ce que tu as vu. + +--Oui, petite mère; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrassé un.... +sauvage. + +Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, détala en riant +silencieusement. + +Suzanne fit de même, mais avec moins de retenue. + +Elle riait encore en arrivant au Chalet. + + + +XIII + +LE GUET-APENS ORGANISÉ + +Tout dormait chez les Labarou. + +La nuit, faiblement éclairée par un mince croissant de lune, était +sonore,--si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand +silence de la nature endormie, traversé seulement par le monotone +mugissement des cataractes. + +Deux heures venaient de sonner. + +La fenêtre d'une sorte d'appentis, adossé au mur d'arrière de la maison, +s'ouvrit doucement, et une tête brune, coiffée d'une casquette de +loup-marin, surgit de l'entre-bâillement. + +Cette tête tourna à droite, tourna à, gauche et se dressa même en l'air, +inspectant, écoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui pouvait +tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouïe. + +Satisfait en apparence de son investigation, le propriétaire de la +susdite,--maître Gaspard, s'il vous plaît,--mit un pied sur l'appui de +la fenêtre et, fort légèrement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon. + +Puis il referma silencieusement la fenêtre et s'éloigna à pas de loup. + +Arrivé près d'un hangar, servant de remise pour les agrès, seines à +pêche, outils de charpentier, etc., notre homme y pénétra, pour en +sortir aussitôt avec une hache et une _égohine_. + +Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongée dans le +sommeil, il partit d'un pas relevé, courbant le dos, se faisant petit +comme un malfaiteur. + +Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrète, Gaspard se +départit un peu de sa rigidité habituelle, ou plutôt il releva son +masque. + +Dans la forêt, il était chez lui, et les sapins à aspect de saules +pleureurs devenaient ses confidents. + + +[Illustration:--Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas.] + +-Nom de nom--de nom--d'une vieille baleine morte de la pituite!.... +grommelait-il, en voilà une journée pour toi, mon vieux Gaspard!... Tes +plans déjoués!.... Un voyage aux Iles pour rien, l'oncle Jean devenu un +petit saint aux yeux de la mère Noël, et, par-dessus tout, toi, vieille +bête, surpris comme un écolier en flagrant délit de trahison amoureuse +par cette infernale Mimie, à qui le diable.... ou moi tordrons le cou un +de ces jours!... Voilà, ton bilan, mon bonhomme! + +Et, courbant la tête, Gaspard se remémorait les désastres subis la +veille, en ce jour marqué d'une pierre noire. + +--Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon chemin!... S'il +n'était pas là, Suzanne m'aimerait, peut-être! Oui, elle finirait par +m'aimer, à coup sûr.... J'en ferais tant pour elle!... Je braverais les +colères du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe quoi!... J'irais +lui tuer des ours jusqu'à la baie d'Hudson, pour le seul plaisir de lui +en offrir les peaux.... + +[Illustration: Couché à plat-ventre, Gaspard scia la surface de la +passerelle.] + +Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes +bienfaiteurs!.... Hé! qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi, +après tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends +pas cent fois, en travail, le pain que je mange à leur table? + +Quant à Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce préféré pour qui rien +n'est trop bon!....--«Arthur, prends garde à ceci, prends garde à +ça!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard humide!.... +Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant pour toi!.... +Gaspard, mon garçon, veille bien sur lui; il est si délicat!»....--Voilà +les recommandations que j'entends tous les jours. + +J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu rongé, mon frein, +depuis des années!.... Un orphelin, un enfant sans père ni mère, ça +ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse pas crever de +faim!... + +Et le malheureux, ingrat et lâche, prenait ainsi plaisir à se forger des +griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir d'endormir +sa conscience et de colorer de prétextes trompeurs le sinistre projet +qu'il allait accomplir! + +Il marchait toujours, cependant. + +Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des échos prolongés qui +roulaient dans la vallée de la Kécarpoui. + +Bientôt, ce fut un tonnerre ininterrompu et très impressionnant, par une +nuit comme celle-là. + +Gaspard, après avoir gravi diagonalement la pente douce des premiers +contreforts de la masse montagneuse, venait de déboucher sur la rive +droite de la Kécarpoui. + +Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle +laissait traîner dans l'eau tourbillonnante l'extrémité des branches de +sa face inférieure.... + +Au-delà du torrent, le cap du Rendez-Vous,--ainsi baptisé par l'amoureux +jaloux lui-même,--dressait ses hautes assises, hérissés de buissons de +sapins et couronné de conifères épais. + +Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le second +pour le plateau. + +--C'est là qu'ils viendront, au petit-jour,--se dit-il avec rage,--se +moquer de ce pauvre Gaspard, enlevé hier par une jeune fille contrefaite +Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en dépit de son beau +visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et comme j'ai dû +paraître sot aux yeux de la fière Suzanne!.... Ah! mademoiselle Mimie, +que vous allez donc me payer cher ce triomphe d'une heure et cet +ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de Gaspard Labarou +un petit garçon craintif quand vous êtes là!.... Aujourd'hui, fière +Mimie,--que dis-je? dans quelques heures,--«vos beaux yeux vont +pleurer», comme dit la chanson de Malbrough; le cadavre de votre frère, +broyé dans les chutes, ira peut-être s'échouer devant votre porte, à +moins que ce ne soit en face du chalet de sa fiancée!.... + +Ici, Gaspard, tout en se disposant à s'engager sur la passerelle, parut +avoir réellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au désespoir +contemplant un corps sans vie. + +Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une décision infernale, +l'affermit au contraire dans son projet. + +--Allons! fit-il avec une sombre résolution, c'est dit!.... Un quartier +de roc, comme j'en vois un, là, dans le lit de la rivière, aura roulé +du haut du cap et fêlé le tronc d'arbre, pendant la nuit. Ce sera un +accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut pas que la belle +Suzanne appartienne à un autre que toi. Non, cela.... Plutôt la mort! + +Et, résolument, il gagna le milieu de la passerelle. + +Arrivé là, il déroula de sa ceinture une longue ficelle, armée d'un +plomb de sonde à l'une de ses extrémités. + +Laissant tomber le plomb dans un remous, où l'eau ne faisait que tourner +en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond solide et la +passerelle. + +Puis, faisant un noeud à la ficelle, il revint sur ses pas. + +Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientôt une jeune +et mince épinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit et +ébrancha avec sa hache. + +Il la coupa à la longueur voulue, après avoir pris ses mesures sur sa +ficelle. + +Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre. + +Plongeant alors un des bouts de la perche, préparée un instant +auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la +passerelle, comme un pilotis. + +--Comme cela, dit-il, je ne serai pas exposé à ce que ce maudit pont se +rompre sous mon propre poids, pendant que je serai à la besogne. + +Enfin commença l'oeuvre infernale. + +Couché à plat-ventre, Gaspard scia avec son _égohine_ la face de la +passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une épaisseur +suffisante pour empêcher l'arbre de se rompre par son seul poids. + +Puis, revenant en arrière, il contempla son travail. + +Rien n'était visible, naturellement. + +Le mince trait de scie disparaissait complètement aux regards, à +quelques pieds de distance. + +Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant aussitôt +que le poids du sinistre ouvrier eut cessé de faire peser la passerelle +sur lui. + +Tout allait bien. + +Le guet-apens était supérieurement organisé. + +L'oeuvre de mort allait réussir! + +Gaspard Labarou eut un sourire de démon et reprit le chemin de son lit, +disant: + +--Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle. +Seulement, tu n'en reviendras pas! + + + +XIV + +DANS LE TORRENT + +Au petit jour,--c'est-à-dire vers six heures environ,--un jeune homme +à l'air éveillé, à la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine +d'années, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisées qui +servent d'arrière-plan à la baie de Kécarpoui. + +Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle. + +C'était Arthur Labarou, flanqué de l'inséparable Wapwi. + +Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient gaiement. + +La matinée était belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un beau +rouge-feu, répandait sur le paysage cette clarté douce des premières +heures du jour, tiédissant à peine la fraîcheur balsamique émanée, +pendant la nuit, des arbres résineux de la forêt. + +--Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur. + +--Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!.... +répliquait l'innocent Wapwi. + +--Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tête. Mais, moi, +c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je vois de +bien jolies choses, va! + +Wapwi, un peu étonné, promenait sa vue perçante tout autour de lui: sur +les croupes des collines mouchetées de verdure, sur le vaste golfe où le +roi de la lumière jetait une poussière d'or et jusque dans les gorges +sinueuses de la rivière, d'où montaient lentement des brouillards +irisés. + +Il n'apercevait que le panorama accoutumé, qui valait certes bien la +peine d'être admiré, mais qui ne l'émouvait pas autrement, l'ayant eu +tant de fois sous les yeux. + +De guerre lasse, il se résigna à garder le silence et à s'avouer +que «petit père» Arthur était bien mieux doué qu'un enfant abénaki, +puisqu'il possédait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, l'autre +en dedans. + +Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit auquel se +livrait son compagnon. + +Voyant que celui-ci n'arrivait à aucun résultat et ne comprenait +toujours pas, il lui dit, en lui tapant légèrement sur la joue: + +--C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, étant +trop jeune pour avoir éprouvé le sentiment qui me fait voir tout en beau +grâce aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour! + +--L'amour! l'amour! répéta l'enfant. C'est donc ça, petit père, que tu +as dans le coeur pour petite mère? + +--Justement, mon fils! Tu y es! s'écria Arthur, riant cette fois tout de +bon. + +--Wapwi aussi l'aime bien, mère Suzanne! dit entre haut et bas +l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rosé sur les joues d'un petit +sauvage.... Bonne, bonne, petite mère Suzanne! + +--Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne autant que +belle! + +Puis il ajouta, songeur: + +--C'est drôle, tout de même.... Cet enfant aime réellement Suzanne +autant que je l'aime moi-même.... Seulement, ce n'est pas comme moi! + +Ainsi devisant, les deux promeneurs arrivèrent à la passerelle. + +Tout y était en ordre ou, du moins, paraissait tel. + +Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques jours +auparavant, avait les allures désordonnées d'une véritable cataracte. + +Les basses branches du tronc de sapin couché en travers trempaient dans +le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient régulier, +quoique assez inquiétant. + +Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations! + +Ayant levé les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu un +mouchoir blanc agité par une main de femme.... + +En avant donc! + +Il s'élança.... + +Mais il n'avait pas fait la moitié du trajet, que la passerelle se +rompit par le milieu et s'abîma dans le torrent. + +Deux cris dominèrent un instant le tapage des eaux heurtées: l'un +poussé par une voix de femme,--cri de terreur! l'autre par un organe +masculin,--clameur d'agonie! + +Puis... l'éternelle chanson des chutes! + +Les voix humaines s'étaient tues. + +Le gouffre entraînait sa victime. + +Où était donc Wapwi, le dévoué enfant des bois? + +Allait-il laisser, périr son maître, sans tenter un effort pour le +sauver! + +Nous allons bien voir.... + +Wapwi avait reçu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour de +son compagnon. + +Il était donc là, le suivant des yeux, au moment où la passerelle +«'effondra, et, chose singulière, à l'instant précis de la catastrophe, +il pensait justement à la possibilité d'un accident de cette nature. + +Dire qu'il n'eut pas une seconde d'émotion terrible serait conraire à la +vérité. + +Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant le +tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son état +d'âme.... + +Nous dirions presque qu'il s'y attendait,--où du moins que son +instinct de sauvage l'avertissait que quelque événement imprévu allait +arriver,--si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, un +pressentiment aussi rapide, que celui qui l'étreignit soudain au moment +où Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle. + +Dominé par ce singulier pressentiment, il avait jeté un rapide coup +d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, à deux +arpents au plus de distance. + +Et c'est justement à ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que +pensait le jeune Abénaki, lorsque l'événement redouté eut lieu. + +Sans même pousser un cri, il prit sa course du côté de la chute, cassa +en un tour de main une longue gaule de frêne, dévala sur le flanc +escarpé de la rive et se trouva,--Dieu sait par quel miracle +d'adresse!--sur une étroite corniche à fleur d'eau, saillant de quelques +pouces en dehors de la muraille à peine déclive qui endiguait le +torrent, un peu en haut de la courbe formée par la nappe d'eau tombante. + +La rivière, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds de +largeur; mais, comme elle taisait un léger coude vers l'est, le courant +portait naturellement du côté où se tenait Wapwi, et l'enfant pouvait +espérer que son maître passerait à portée d'être secouru. + +C'est, en effet, ce qui arriva. + +Retardé dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du +torrent, le tronçon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir +en tombant, n'avançait que par bonds et en exécutant une série de +mouvements giratoires, qui rapprochaient le naufragé tantôt d'une rive, +tantôt de l'autre. + +A une dizaine de pieds de la corniche où se tenait Wapwi, Arthur se +trouva, pendant quelques secondes, à portée de saisir la perche tendue à +bout de bras... + +--Prends, petit père! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu ne +veux pas m'entraîner à l'eau. + +Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son +épave... + +Dix secondes après, il était dans les bras de Wapwi, sur l'étroite +corniche. + +Au même instant, ce qui restait de la passerelle s'abîmait dans la +chute... + +La première pensée du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un regard +de reconnaissance; mais sa seconde, assurément, fut pour son jeune +sauveur. + +Il le serra dans ses bras, comme une mère eût fait pour son enfant. + +--Mon petit Wapwi, lui dit-il en même temps, tu m'as sauvé la vie!.... +Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais là, dans l'abîme +creusé par la chute!.... Désormais, c'est entre nous à la vie à la +mort,--souviens-toi de cela! + +Wapwi, les yeux étincelants de plaisir, frotta son front sur les mains +du «petit père». + +Cette naïve caresse exprimait, dans l'idée du petit Abénaki, le comble +du bonheur. + +Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses yeux +s'agrandirent.... Son bras se dirigea du côté de l'est.... + +--Petite mère Suzanne! dit-il. + +Arthur regarda. + +Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent déchaîné, un énorme rocher +se dressait à pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle géant, +une blanche statue de femme, les bras et les yeux levés vers le ciel, +semblait lui adresser une fervente action de grâce. + +Nous disons: _statue!...._ Et elle en avait bien l'air, cette jeune +fille agenouillée dans une immobilité en quelque sorte hiératique, les +cheveux en désordre et pâle comme une morte, laissant monter, elle, la +vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux pieds +de la Vierge immortelle!.... + +Très ému le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme s'il eût +craint de troubler quelque mystique incantation. + +Suzanne s'étant relevée, il lui cria: + +--Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas là!.... Je tremble pour +vous!.... Retournez là-bas! + +Et il lui indiquait la direction du Chalet. + +La «statue» s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses mains. Mais +ses paroles n'arrivèrent point jusqu'aux naufragés, à cause du fracas +des eaux. + +Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins. + +Quant à Arthur et son sauveur, ils escaladèrent, non sans peine, la +berge à pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle. + +Le guet-apens avait raté! + + + +XV + +OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE + +Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,--nous +voulons dire dans Kécarpoui. + +Bien que le naufragé lui-même se montrât très sobre de commentaires, +et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grâce à +l'imagination des femmes, un drame des plus noirs où les pauvres +sauvages de la côte jouaient le vilain rôle. + +C'est Gaspard qui émit le premier cette idée.... + +N'avait-il pas, les jours précédents, découvert des pièges et des +trappes, tendues ci et là dans la savane, par des mains inconnues? + +Qui donc venaient chasser si près des deux seules familles blanches de +la baie, sinon les Micmacs du détroit de Belle-Isle? + +Et, d'ailleurs, à l'appui de cette thèse, ne pouvait-on pas supposer que +les parents de Wapwi, irrités de l'enlèvement de leur petit compatriote, +rôdaient autour de l'établissement français, dans le but de reprendre +leur bien?.... + +A cela Arthur répondait, en haussant les épaules: + +--Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu sais +bien que Wapwi n'a pas de parenté micmaque, puisqu'il est Abénaki et +vient du sud!.... + +--D'accord; mais il y a sa belle-mère,--sa belle-mère inconsolable! + +Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux. + +--Oh! là! là!... cette grande guenon qui battait son beau-fils à coup de +trique, comme s'il eût été un simple mari?.... En voilà une femme pour +se faire du mauvais sang à cause qu'il est parti! + +--Hé! bon Dieu, c'est peut-être leur façon d'aimer, à ces brigands-là! + + +[Illustration: La passerelle se rompit et a'abîma dans le torrent.] + + +--Les vraies mères, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre vieux que +nous avons ensablé là-haut, dans la savane, doit avoir d'autres soucis +que de courir après un enfant qu'elle haïssait comme peste. + +--Alors, c'est par pure méchanceté qu'ils ont fait le coup,--si +toutefois quelqu'un a touché à la passerelle. + +--Pas méchants, pas méchants sans raison, les sauvages!.... murmura +Wapwi. + +Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais; + +--Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas défendre tes amis. + +--Gaspard! fit Arthur, élevant le ton. + +--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? + +--Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui. + +--Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler? + +--Il a sauvé ma vie, Gaspard! + +--La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait là, à point nommé. + +--Quand tu y aurais été toi-même, je parie bien que tu ne serais pas +arrivé à temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait. + +--Peut-être!.. On ne sait pas.... + +Et le cousin ajoutait en lui-même: «Ah! mais non, par exemple. Pas si +bête!» + +Ces propos s'échangeaient sous l'auvent du hangar où se serraient les +articles nécessaires à la pêche et où se préparait le poisson destiné à +être encaqué. + +Ce hangar, assez vaste, était divisé en deux compartiments; l'un où se +faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie. + +Une petite forge, munie de sa large cheminée, y était attenante. + +C'est dans cette dernière partie de l'édifice que se tenait le +plus souvent Wapwi, en qualité de souffleur du père Labarou, le +maître-forgeron. + +Quant il n'était pas à son soufflet, Wapwi ne quittait guère Arthur, à +moins que ce ne fut pour aider les deux femmes. + +Car il ne se ménageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son +pouvoir pour se rendre utile. + +Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille, à +l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion de +lui témoigner son aversion. + +Quinze jours s'étaient écoulés depuis la catastrophe de la passerelle. + +Peu à peu, le souvenir de cet étrange accident s'affaiblissait dans +l'esprit des intéressés. + +Arthur lui-même n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus penser. + +Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occupé. + +Et c'était.... Wapwi. + +Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tête avec un +accident vieux de deux semaines? + +Nous sommes forcé de faire ici un aveu, un bien pénible aveu.... + +Wapwi--ce modèle de gratitude, ce vase contenant la quintessence de +l'affection filiale,--Wapwi avait un défaut, un grand défaut: + +Il était chauvin! + +On avait accusé, après l'accident de la rivière, ses compatriotes +cuivrés d'avoir organisé ce guet-apens odieux, en faisant tomber un +énorme caillou, arraché des flancs du cap... + +Wapwi voulait prouver la fausseté de ce soupçon en retrouvant les deux +ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois en possession +de cette pièce justificative, on verrait bien, oui ou non, si le tronc +de l'arbre avait été scié ou s'il s'était rompu sous un choc pesant. + +Qu'il réussît à mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et tout +de suite les soupçons étaient détournés pour se voir reporter sur le +véritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de désigner, le cas +échéant. + +Voilà à quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant. + +Il avait bien fait des recherches des deux côtés de la baie, le long du +rivage. + +Mais, sans doute, le courant de la rivière avait entraîné au large les +deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches, +car il n'avait rien trouvé. + +--Ils seront descendus jusqu'à Belle-Isle.... se disait Wapwi, ou bien +ils sont allé s'échouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il faudra que +j'aille par là, l'un de ces jours. + +«Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages ont +fait le coup. + +«Mais s'il y a un trait de scie à l'endroit de la rupture, le +coupable... c'est... l'oncle Gaspard! + +«Les sauvages ne traînent pas de scie avec eux, quand ils vont en +expédition. + +«Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni +Abénakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir +découvertes près de la rivière, Wapwi sait mieux que personne qui les a +tendues, puisque c'est lui-même....: + +«Il faut bien que la marmite de la mère Labarou soit fournie du gibier!» + +Et, sur ce raisonnement très juste, comme canevas, Wapwi brodait les +plus fantastiques fioritures. + +Pour légende à ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces mots: +je veillerai! + +De l'autre côté de la baie, chez les Noël, les choses continuaient aussi +d'aller leur train ordinaire. + +L'accident de la passerelle avait, sans doute, causé une vive alerte, +surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribué la rupture à +une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou pesant plusieurs +tonnes. + +Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie. + +Quant à ce qui avait fait choir ce caillou, les avis étaient +partagés.... + +Étaient-ce les pluies torrentielles des jours précédant la catastrophe +ou la main criminelle des sauvages? + +Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard. + +Les autres opinaient pour une dégringolade accidentelle. + +Personne, on le voit,--pas plus à l'est qu'à l'ouest de la baie,--ne +soupçonnait que la passerelle eût été sciée malicieusement. + +Telle était la situation dans les premiers jours de septembre. + +Ajoutons cependant qu'à l'est comme à l'ouest, chez les Noël, comme chez +les Labarou, certains remue-ménage inusités, un branle bas général de +nettoyage, divers travaux de couture et autres préparatifs ayant une +signification énigmatique... laissaient prévoir que quelque événement +mémorable devait se passer sous peu. + +En effet, le 15 septembre,--c'est-à-dire dans une dizaine de jours au +plus, une grande visite était attendue.... + +Celle du missionnaire! + +Or, à l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage entre +gens de race blanche serait célébré à Kécarpoui.... + +Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Noël! + +Il avait bien aussi été question d'unir Gaspard et Mimie. + +Mais les deux fiancés, d'un commun accord,--ou plutôt +désaccord,--avaient remis la partie au printemps suivant. + +Jusque là, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts. + + + +XVI + +DEUX COMPÈRES + +La goélette courait, bâbord amures, vers la côte, pendant qu'à droite +défilait rapidement le littoral tourmenté de Terreneuve. + +Bien qu'à une dizaine de milles de distance, la ligne boisée des pointes +et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forêts se +dessinaient successivement, et avec une grande netteté, sur l'horizon de +l'est, à mesure qu'on avançait vers le nord. + +Il était sept heures du soir. + +Thomas Noël, enveloppé d'un imperméable de grosse toile huilée et coiffé +d'un chapeau également à l'épreuve de l'eau, tenait la barre. + +A ses côtés, la pipe aux lèvres et le regard obstinément fixé sur la +côte nord, un jeune homme, à l'air renfrogné et dur, était debout, +gardant son équilibre en dépit de la houle, par un simple mouvement des +reins. + +Ce garçon-là devait avoir le pied marin, car cette houle, très haute et +rencontrée de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple +bouchon do liège. + +Mais, soit habitude, soit préoccupation, le personnage en question +semblait aussi à son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des +vaches,--comme les marins appellent dédaigneusement la terre ferme. + +C'était,--on l'a deviné,--Gaspard Labarou. + +Les deux compères, revenaient d'une courte excursion de pêche le long +du littoral français,--_french shore_--, de Terreneuve; et, après +avoir préparé temporairement leur poisson, ils se hâtaient de regagner +Kécarpoui pour l'encaquer définitivement. + +Toutefois, au moment où nous les mettons en scène,--le 12 septembre +au soir,--leur conversation n'avait aucunement trait à leur métier de +pêcheurs. + +--Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guère persévérant et je te croyais +plus solide.... Quoi! parce que tu as manqué ton coup une première fois, +te voilà découragé et prêt à abandonner la partie!.... + +--Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque! +répondait Gaspard, les dents serrées.... Une affaire si bien montée!... +Un coup si supérieurement organisé, manquer cela, à quelques secondes +près!--Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fût arrivé seulement une +demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut! + +--Ah! pour ça, oui!... Et un rude plongeon, encore! + +--Et j'aurais le chemin libre pour arriver à ta soeur! + +--Rien de plus vrai. Pas un concurrent à trente lieues à la ronde! + +--Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance. + +--Dame!.... + +--Une déveine de pendu.... + +--Un peu. + +--Et manger son avoine en grinçant des dents. + +--Le fait est que ta position.... + +--Eh bien, oui, ma position...? + +--Est assez humiliante. + +--Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, ma position! + +--Ah! bah! + +--De quelque côté que je me retourne, je ne vois que des visages +soupçonneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; mon +oncle et ma tante me semblent tout «chose»; Arthur paraît envahi par +de vagues soupçons; quand à ce petit Abénaki de malheur, il me fait +toujours l'effet de mijoter quelque complot contre moi.... + +--Imagination que tout cela, mon camarade! + +Gaspard, sans répondre, reprit après un instant d'absorption en +lui-même: + +--Quant à chez-vous, je devine aussi des sentiments de défiance à mon +égard. + +--Tu es fou... Personne à la maison n'a l'ombre d'un soupçon. + +--Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observé ta soeur? + +--Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont se +marier: elle ne pense qu'à ses toilettes. + +--A cela et à autre chose, je le jurerais! + +--A quoi donc? + +--A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de.... + +--De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois. + +--Tu dis bien: de l'accident,--car c'en est un; il faut que c'en soit +un! + +--On y aidera; va toujours. + +--Je lui ai révélé, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis par mon +oncle. + +--Et tu as bien fait. Je te l'avais conseillé du moment que j'ai appris +la chose. + +--Mais j'ai un peu fardé la vérité, en la laissant sous l'impression que +mon oncle avait été l'agresseur. + +--Il paraît que c'est notre père qui a tapé le premier, remarqua +tranquillement Thomas. + +--L'oncle Labarou prétend cela, du moins; mais c'est à prouver. + +--La mère Noël est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus +à revenir là-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps, +affirme-t-elle. + +--Elle est de bien bonne composition, ta mère!.... et j'en connais qui +ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation intéressée... + +--Laissons là ma mère, veux-tu? fit remarquer Thomas.--Ce qu'elle fait +est bien fait. + +Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus. + +Pendant quelques minutes, on garda le silence. + +La goélette courait allègrement, grand largue, vers la baie de +Kécarpoui, dont on commençait à distinguer les pointes. + +Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on +embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux «bonnes +gens». + +Mais, précisément, la brise se prit à mollir petit à petit. + +Gaspard en fit la remarque. + +--Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lâche pas tout à +fait!... + +--Ce n'est qu'une accalmie, répondit Thomas, après avoir observé le +firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre +des forces. + +--Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?.... + +--Grand vent et grande mer; nous voici à l'équinoxe. + +--Ma foi, tant pis! + +--Pourquoi dis-tu cela? + +--Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit sur l'Îlot +du large, tu sais?.... + +--A l'entrée de la baie?.... Je connais ça. Mais qu'allez-vous faire là? + +--La guerre, mon vieux; une guerre à mort aux canards, outardes +et autres volatiles qui viennent, à marée basse, s'y empiffrer de +mollusques et de graviers. + +--Ah! ah! fit Thomas. + +Puis il s'arrêta une seconde pour réfléchir. Après quoi, regardant +fixement son ami: + +--Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne connais +plua rien aux signes de l'air! + +--Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner +de gibier les deux maisons, en vue des..... noces! + +Et Gaspard prononça ces derniers mots sur un ton si singulier, que son +compagnon fixa encore sur lui un regard narquois. + +--Hum! hum! fit-il à voix basse. + +--Tu dis?.... interrogea l'autre. + +--Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'à marée +haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-être une +vingtaine de pieds d'eau vers l'îlot? + +--Ça ne m'étonnerait pas. Nous approchons de l'équinoxe, et il a tant +venté de l'est! + +--Et vous aller passer la nuit là, Arthur et toi? + +--Une partie de la nuit, du moins. C'est à marée basse et vers le +commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la petite +grève, par bandes incroyables. + + +[Illustration:--Quel coup?... Voyons, quelle est ton idée? + + +--Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain très +préoccupé. + +--Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant de son +trouble. + +--Oh! rien.... Ça serait pourtant un beau coup! marmotta le jeune Noël, +comme se parlant à lui-même. + +--Quel coup?.... Voyons, quelle est ton idée? + +--Une hallucination.... qui me passe tout à coup devant les yeux! + +--Et cette hallucination te fait voir?.... + +--L'un de vous deux abandonné par son compagnon sur l'îlot.... + +--Hein! fit Gaspard, sursautant. + +--Et disparaissant sans laisser de traces, emporté par la marée +montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher. + +Gaspard eut une seconde de stupéfaction et devint très pâle. + +Il regarda son compagnon. + +Mais celui-ci, le coup porté, semblait uniquement occupé de sa barre de +gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie. + +On arrivait + +Plus un mot ne fut échangé. + +Les deux hommes, après une course d'un petit quart-d'heure vers le fond +du bras de mer, abaissèrent les voiles, jetèrent l'ancre et descendirent +dans la chaloupe du bord, pour débarquer. + +Au moment où Gaspard était déposé sur la rive ouest par son +compagnon,--qui, lui, devait traverser seul de l'autre côté,--il lui dit +d'une voix étrange: + +--Nous reverrons-nous demain? + +--Je ne crois pas. Il est mieux que tu penses seul à ton affaire. + +--Comme tu voudras. Mais, si je me décide, me jures-tu le silence? + +--Je ne trahis jamais un ami. + +--Et m'aideras-tu ensuite à obtenir la main de Suzanne? + +--Mon compère, si ce n'était pour te donner à Suzanne, pourquoi donc me +mêlerais-je de votre rivalité entre cousins? + +--Ecoute, Thomas.... Si jamais je deviens ton beau-frère, nous ferons de +beaux coups, tous deux, je ne te dis que ça!.... Tu es un homme, et je +me sens de taille, moi aussi, à faire autre chose que la petite pêche, +près des côtes. + +--Voilà qui est parler.... Bonne chance, mon vieux, et... du nerf! + +--A revoir. Il y aura du grabuge dans la baie, après-demain! + +Les deux compères se quittèrent, sur ces mots, et regagnèrent leur +logis. + + + +XVII + +LE DRAME DE LA SENTINELLE + +Comme, très probablement, il ne devait pas s'écouler plus de deux ou +trois jours avant l'arrivée du missionnaire, on s'employait ferme des +deux côtés de la baie. + +Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, dea +monceaux de gibier à plume. + +Aussi, dès l'heure convenue, les deux cousins sont à leur poste. + +La nuit s'annonce belle. + +À part de grands stratus, allongés tout là-bas sur l'horizon de l'est, +vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouaté ci et là de +petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des +étoiles. + +Rien à craindre, par conséquent, des caprices de la mer. + +Il est vrai que les chutes de la Kécarpoui font un vacarme inaccoutumé +et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, dans la +cime des sapins.... + +Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre bruit +vous a des sonorités si étranges!.... + +Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs! + +Les fusils sont déposés avec précaution à l'avant de la chaloupe, les +rames mises en place, et vogue la galère vers _l'Îlot du Large_! + +Cette île minuscule,--appelée aussi la _Sentinelle_,--gît par le travers +de l'ouverture de la baie, à quelques encablures en dehors d'une ligne +qui passerait par ses deux pointes extrêmes. + +A marée basse, c'est une agglomération de rochers, bordés d'une étroite +lisière de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents pieds de +développement irrégulier. + +Mais la marée haute, surtout quand elle est poussée par le vent d'est +soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque fois +de plus de douze pieds d'eau. + +Il faut donc profiter du _baissant_,--comme on dit ici pour reflux--, si +l'on veut faire un séjour de quelques heures sur la _Sentinelle_, dans +un but de chasse ou de pêche. + +Or, les deux cousins, marin fort expérimentés déjà, ne pouvaient ignorer +cette circonstance. + +Aussi la lune n'avait-elle pas décrit plus d'un tiers de l'arc de sa +course nocturne, lorsqu'ils s'embarquèrent. + +La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'élévation des astres +au-dessus de l'horizon septentrional disait à l'oeil entendu qu'il était +entre onze heures et minuit. + +Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner l'îlot. + +Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes. + +On ne parlait pas. Mais on nageait ferme. + +Une véritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les pensées +des rameurs. + +Et il y a mille à parier contre un que la même cause agissait chez +chacun d'eux. + +Donc, à part le claquement cadencé des rames entre les tolets et le +bruit grandissant des chutes de la Kécarpoui, aucune parole humaine +ne réveillait les échos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppé +d'ombre, semblait se reculer de cent toises à chaque effort dea rameurs. + +La belle nuit! + +Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, dans la +primeur de la vingtième année, devait battre librement en cette soirée +de septembre, tout embaumée des senteurs balsamiques qu'apportait la +brise du nord! + +Eh bien, non! + +Le coeur de ces adolescents, exubérants de force et de santé, secouait +au contraire leur poitrine par ses heurts inégaux. + +L'amour, la plus forte des passions,--surtout à cet âge de la vie--les +tenait crispés sous son étreinte.... + +L'évolution morale inévitable était arrivée pour eux; le coup de +foudre du premier amour,--et du premier amour dans les circonstances +particulières d'isolement où ils se trouvaient,--venait de les +frapper.... + +Et la fatalité voulait que ce fût la même femme que les deux cousins +convoitassent!.... + +Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, où les étoiles +scintillaient à peine à travers l'ouate serrée de l'atmosphère et où le +moindre bruit se répercutait d'une façon insolite?.... + +Ce qui allait arriver? + +C'est le DRAME,--le drame que se racontent encore, autour de +l'âtre abrité ou près du feu de campement, les pêcheurs de la côte +labradorienne ou les aborigènes des savanes intérieures. + + +--Hop! ça y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais! + +--Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt minutes pour +faire deux milles.... + +--Pas davantage, tu crois? + +--Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de temps. + +--C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais la +boule, vous! + +--C'est que je ne suis pas amoureux, moi! répliqua Gaspard, avec une +intonation étrange. + +Puis il ajouta, d'une voix blanche: + +--Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette côte maudite? + +--Qui? dit aussitôt Arthur, en haussant les épaules; mais ma soeur +Euphémie, parbleu!.... D'où sors-tu donc ce soir? + +--Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, ma cousine +ou plutôt ma soeur!..... Mimie, ah! + +--Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drôle dans ce nom-là?.... Il me semble que +tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques semaines, et +que tu n'étais pas si dédaigneux à l'endroit de ma soeur! Est-ce que +l'arrivée de nos voisines auraient déjà éteint ton beau feu? + +--Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton rogue; et, +surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette nuit. Ça +m'agace, oh! là, là! + +Et Gaspard accompagna cette onomatopée d'un geste si menaçant, +qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter: + +--Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me voici éclairé +tout de bon.... Ah! le sournois! + +Et la figure un peu efféminée du frère de Mimie blanchit sous son hâle. + + +Gaspard fit un geste vague, mais ne répondit pas. + +La chaloupe abordait, du reste. + +Une toute petite crique s'échancrait dans la masse rocheuse, du côté +ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserré entre deux +caps jumeaux. + +C'est là qu'on atterrit. + +Le grappin fut aussitôt jeté par-dessus bord et transporté vers le fond +de l'anse, jusqu'à l'extrémité de sa chaîne. + +La mer monte si vite en ces parages, que cette précaution n'était pas +inutile, si l'on voulait s'éviter le désagrément de se jeter à la nage +pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner à terre. + +Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, du fusil +destiné à l'hécatombe qui se préparait et de quelques provisions de +bouche.... + +Et les deux cousins gagnèrent aussitôt leurs postes, sortes de niches +dominant la grève en hémicycle où venaient s'ébattre à marée basse les +palmipèdes de la région avoisinante. + +Des hauteurs où ils étaient installés, à une cinquantaine de pieds +tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux, +pouvaient balayer toute la grève. + +Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui oseraient +s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en réchappait +quelques-uns sans blessures. + +Quand tous ces préparatifs furent terminés, minuit avait dû sonner au +cadran céleste. + +La mer était tout à fait basse. + +Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder à surgir +de tous côtés pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette de +mollusques et de graviers. + +Déjà même, de divers points de l'horizon embrumé par quelques buées +nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte de diane +sonnée trop tôt par quelque palmipède affamé. + +Les chasseurs, le fusil chargé, l'oeil et l'oreille aux aguets, +attendaient, en soufflant mot. + +Soudain Gaspard, s'étant retourné vers le fond de la baie, s'écria: + +--Hein! qu'est-ce que c'est que ça? + +--Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face. + +--Une lumière chez nos voisins! + +--C'est un fanal.... Ça se déplace. + +--On dirait un signal; la lumière est tournée en cercle, à bout de bras. + +--C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous ne +pouvons savoir. + +--Peut-être bien!.... + +Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait +ses prunelles sombres au sein des demi-ténèbres flottant sur la baie. + +Puis il ajouta d'une voix amère: + +--Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se démène ainsi dans +la nuit, au lieu de dormir honnêtement dans son lit! + +--La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'épaules. Quelle +femme se hasarderait sur la grève, au beau milieu de la nuit? + +--Une amoureuse, parbleu! + +--Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, à +pareille heure, sur la rive de la Kécarpoui? + +--Des signaux à son amant! répliqua Gaspard avec une rage concentrée. + +Puis il ajouta à mi-voix, comme s'il se fut parlé à lui-même: + +--La gueuse! Malheur à elle! malheur!.... + +--Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux entendre +un bruit étrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve, à l'orient, +répercuté par les mille échos de la baie. + +C'était la brise de l'est qui s'élevait, le fameux nordet, lequel, après +s'être reposé vingt-quatre heures, revenait à la charge avec des forces +nouvelles. + +Gaspard, que cette interruption des éléments avait, fort à propos, +empêché de répondre, écouta lui aussi ce souffle fraîchissant de seconde +en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement. + +Un étrange sourire arqua ses minces lèvres et il dit d'un ton dégagé, +qui contrastait singulièrement avec sa voix menaçante d'un instant +auparavant: + +--Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ça qui va nous amener +les canards. + +Comme si elle n'eût attendu que cette réflexion, une forte volée de +palmipèdes parut à quelques encablures vers l'est, faisant retentir les +échos de couin! Couin! assourdissants. + +L'instinct du chasseur se réveilla aussitôt chez les deux rivaux, et +chacun se tapit dans sa niche. + +Cependant, les canards s'étaient abattus avec grand fracas sur la petite +baie et se déhanchaient dans un méli-mélo de contremarches pesantes, +tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules. + +Tout à coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... quatre coupa +de feu éclatent dans la nuit. + +Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels bruits +d'ailes!! + +Une nuée de volatiles s'élève dans les airs, tournoie, s'éloigne un +peu, tournoie encore, hésite pendant quelques secondes, puis revient +stupidement s'abattre sur la plage abandonnée un instant auparavant. + +Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur +embuscade, de ramasser les blessés et les morts et de les jeter dans +leur embarcation. + +Ils rechargeaient leurs armes. + +Puis quatre nouveaux coups des fusils à double canon firent encore +déguerpir la volée babillarde, diminuée do plusieurs innocentes +victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confrères morts, dans la +chaloupe. + +Bref, ce manège se renouvela deux heures durant, les bandes succédant +aux bandes, aussi stupides les unes que les autres. + +Trois heures du matin allaient sonner au firmament. + +Il fallait songer au retour. + +Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage était submergée, et +la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une façon inquiétante, +sur les vagues, faisant ressac derrière l'îlot. + +Arthur était rayonnant. + + +[Illustration: Gaspard, mon frère!...] + + +Cette chasse l'avait grisé. + +Toute sa bonne humeur lui était revenue, et il chantonnant gaiement, +tout en faisant ses apprêts de départ. + +Gaspard, lui, avait une figure drôle. + +Très pâle, la mine sournoise, l'oeil méchant, il avait l'air de +quelqu'un en train de se décider à faire un mauvais coup, mais hésitant +à franchir le Rubicon qui le sépare du crime. + +Si Arthur, moins affairé, eût pu l'observer, il aurait certes été forcé +de remarquer son attitude étrange, ses yeux flamboyants, ses poings +crispés.... + +Qui sait!.... + +Peut-être aurait-il pu éviter la catastrophe que l'autre organisait à +son intention. + +Mais il songeait bien à cela, vraiment! + +Sa pensée, jeune et chaude, s'élançait par delà la baie, franchissait le +seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arrêtait dans +une chambre assombrie par la nuit, où reposait à cette heure même la +pure jeune fille qu'il aimait. + +Enfin, tout étant _paré_, Gaspard, qui retenait l'embarcation prête à +quitter le rivage, dit à son cousin, occupé à fureter encore ci et là: + +--Ah! ça! Arthur.... Et ton capot ciré, vas-tu le laisser ici, par +hasard? + +--Il n'est pas dans la chaloupe? + +--Mais non, te dis-je.... Monte vite là-haut. Tu l'as oublié.... +Surtout, ne flâne pas. + +Ce disant, sans même se retourner, le misérable donna une vigoureuse +poussée à l'embarcation et sauta dedans. + +Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtées, se retourna, la +chaloupe se trouvait déjà à un arpent de l'îlot, entraînée par la +tourmente qui se déchaînait dans toute sa fureur. + +Le pauvre garçon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants, +pendant que sa voix gémissait dans un sanglot: + +--Gaspard, mon frère!.... + +--Ne te désole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Méphisto. Je cours +voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux la nuit.... +Adieu, mon très cher cousin! + +--Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide la brise +vengeresse.... + +Puis ce fut tout. + +L'îlot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la +tourmente. + + + +XVIII + +APRÈS LE CRIME + +Le fanal tourné en cercle, pendant la nuit du drame, était bien un +signal. + +Seulement, ce n'était pas une main de femme qui le levait, ce fanal. + +Gaspard eût-il connu ce détail, que peut-être le démon de la jalousie ne +l'eût pas mordu aussi cruellement. + +Mais le coup était fait; le coup, longtemps, mais confusément rêvé dans +la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonné à toutes les fureurs +de la passion.... + +Il ne restait plus d'autre alternative à l'auteur du guet-apens, que +d'en tirer le meilleur parti possible. + +D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de son +cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le rôle héroïque que lui, +Gaspard, avait joué dans ce drame nocturne, d'où il ne revenait que par +miracle. + +Telles étaient les pensées du misérable au moment où, entraîné par les +vagues énormes soulevées par la tempête, il voyait l'îlot disparaître +dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie. + +Mais il n'eut guère le loisir d'élaborer un plan quelconque à cet égard, +car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment du +danger immédiat que lui-même courait. + +En effet, seul dans une embarcation légère, n'ayant ni le temps de +dresser le mât, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se voyait +contraint de gagner terre _à la godille_, recevant les lames de biais +et fort empêché de garder l'équilibre dans la coquille de noix qui le +portait. + +Pendant une bonne moitié du trajet, les choses allèrent tant bien que +mal. + +La chaloupe fuyait vers l'ouest et dépassait la pointe submergée de la +baie, mais se rapprochait tout de même du rivage. + +Toutefois, les lames frappant de biais, déferlaient à chaque instant +par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses d'eau +qu'elles y déversaient. + +Il vint un moment où Gaspard eut peur.... + +En fouillant du regard l'espace brumeux qui le séparait de terre, il ne +vit qu'un chaos mouvant de brouillards épais, et plus loin,--bien loin, +se figura-t-il,--la ligne sombre de la côte, à peine estompée dans +l'obscurité. + +Ces erreurs de distance sont fréquentes, la nuit, surtout quand on a +l'esprit frappé comme l'avait le misérable. + +Gaspard se crut perdu. + +Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner à la rame avec laquelle +il godillait l'impulsion énergique nécessaire au progrès de +l'embarcation.... + +Et les lames embarquaient toujours!.... + +Et le vent hurlait de plus en plus!.... + +Et, à travers ces clameurs de tempête, le fratricide croyait entendre la +voix désespérée du pauvre Arthur, seul sur son îlot à demi-submergé et +voyant venir fatalement une mort terrifiante!.... + +Oui, le fratricide eut peur, une peur de bête acculée en face des +chasseurs.... + +Mais, de remords, point! + +Même à cet instant suprême où il se crut voué au gouffre, il ne regretta +pas ce qu'il avait fait. + +Plutôt mille morts, que de voir son cousin aimé de Suzanne Noël! + +Telle était l'intensité de sa jalousie! + +Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse +tardive... + +La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut soulevée comme +une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouettée par la rafale et +alla s'abattre sur un élément solide, rocher ou sable, où elle demeura +immobile. + +Gaspard, emporté par dessus bord, s'en fut tomber tête première à +quelques pieds de là, ressentit une commotion violente au cerveau et +perdit connaissance. + +.................................................................. + +Combien de temps demeura-t-il ainsi privé de sentiment, la face dans le +sable et les bras étendus? + +Il aurait été bien empêché de le dire, lorsqu'il reprit ses sens. + +Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima qu'il s'était +bien écoulé deux heures depuis le moment où il avait été projeté sur le +sol. + +Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout là-bas, dans l'est, et +la mer, toujours furieuse, battait la grève non loin des côtes. + +La, marée,--une de ces terribles marées équinoxiales qui gonflent outre +mesure les embouchures des fleuves,--avait porté le flot jusqu'aux +premiers arbres du pied des falaises. + +C'était sur une masse rocheuse à moitié couverte de sable que la +chaloupe était venue s'éventrer; et, chose singulière, la pointe +à arêtes vives qui lui avait ouvert le flanc était de nature si +résistante, qu'elle demeura sans se rompre dans l'ouverture, +immobilisant du coup l'embarcation. + +On conçoit comment Gaspard, emporté par son élan, alla piquer une tête à +quelques pieds de distance et resta presque assommé.... + +Cependant, voici notre homme qui se ranime. + +Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea deux bras +arc-boutés contre le sol. + +Mais c'en est assez pour un premier mouvement.... + +La tête est trop lourde encore.... Des étincelles voltigent devant les +yeux du blessé.... Il va tomber la face contre terre.... + +Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide. + +La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant la +figure.... + +Gaspard sourit.... + +Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumière au sein +d'une ombre épaisse, a quelque chose d'infernal. + +--Quelle mise en scène pour le dénouement du drame!... murmure le +sinistre personnage.... Après une lutte terrible contre les éléments +déchaînés, le survivant arrive chez les parents atterrés, couvert +de sang, la tête fendue, trempé comme une loque mise à lessiver. +Il s'arrête en face du logis.... Sa tête se courbe, ses genoux +fléchissent.... Il ne peut articuler un mot.... + +«On accourt.... On s'émeut.... La mère a un cri: Et.... Arthur?» + +«Le survivant courbe de plus en plus la tête, force ses yeux à produire +quelques larmes; puis, sans un mot, lève vers le ciel ses bras +tremblants et.... s'affaisse, privé de sentiment, comme tout à l'heure. + +«Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime guère +ce genre de pantomime, bon pour les femmes,--et encore!.... + +«Voilà mon programme pour l'arrivée! + +«Et je défie bien le diable lui-même, mon digne patron, de venir me +contredire!!!....» + +Après ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son +sang-froid ordinaire. + +Au bout d'une minute employée à réfléchir, il reprit: + +--Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle +fasse trop des siennes, qu'elle dépasse les bornes d'une honnête +hémorragie.... C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle était +sérieuse! + +Le misérable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que l'os +est intact et finit par dire: + +--Ah! bah! une égratignure!.... Gardons-nous bien de laver la chose: ça +lui ôterait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau salée pour fermer +le robinet au sang, et en route! + +Aussitôt dit, aussitôt fait. + +Gaspard déchire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache une +poignée d'herbes, qu'il trempe dans l'eau salée, assujettit cette +compresse sur la plaie de sa tête, noue sous son menton le lambeau de +chemise.... + +Et le voilà pansé provisoirement! + +La fraîcheur des herbes trempées dans l'eau salée lui procure un +soulagement immédiat. + +Ses idées s'éclaircissent; son cerveau se dégagea: il peut analyser +froidement la situation. + +D'abord, le coup de l'îlot a-t-il réussi? + +Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard vers le +large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est.... + +Rien. + +La mer affolée danse une gigue macabre au-dessus des rochers où il a +abandonné son cousin. + +Le cadavre du malheureux, roulé de vague en vague, doit être à l'heure +présente en plein golfe, entraîné par le courant de Belle-Isle. qui +porte au sud pendant le flux. + +Au baissant, le noyé prendra-t-il le chemin du détroit, on celui qui +longe la côte ouest de Terreneuve, pour gagner l'Océan? + +Cela importe peu à Gaspard. + +Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'échouer +dans les environs de Kécarpoui ou sur les rivages de la grande île, ce +cadavre ne pourra raconter à personne le drame de la nuit précédente, ni +empêcher Gaspard Labarou d'épouser Suzanne Noël. + +Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide, après +son inspection du golfe. + +Restait la chaloupe à mettre en état d'affronter l'examen des gens +soupçonneux. + +Ce n'était qu'un jeu d'enfant pour Gaspard. + +Que fallait-il établir, en effet, pour appuyer la narration qu'il avait +arrangée dans sa tête? + +Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'îlot, la chaloupe, +soulevée par une lame, était retombée sur une pointe de roc et s'était +défoncée. + +Le grappin étant levé, on avait dû partir comme cela, entraîné par la +tourmente. + +Alors commença une lutte épouvantable contre les éléments en furie.... + +Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la perte des +rames et de tout espar pouvant servir à diriger l'embarcation! + +Qui pourrait le dire? + +Peut-être dix minutes!.... Peut-être une heure! + +Devenue le jouet des flots, mais chassée tout de même vers la côte +par une saute de vent, la chaloupe se défendit comme elle put +jusqu'au-dessus des rochers formant le bras occidental de la baie, dans +les marées ordinaires. + +Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les deux +naufragés, se sentant perdus, firent leur acte de contrition. + +Quelle gigue échevelée de montagnes d'eau heurtées! quels sifflements +sinistres de la tempête à son paroxysme! que d'obscurité partout!... + +A demi submergée, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet enfer +liquide, épave perdue, jouet des flots, cercueil flottant.... + +Glacés d'horreur et de froid, les deux naufragés, cramponnés aux bancs, +se tenaient à chaque extrémité de la petite embarcation. + +On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce charivari! + +A un moment donné, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de la côte. + +Il cria à son cousin: + +--Terre! terre! nous sommes sauvés! + +Mais aucune voix ne lui répondit. + +Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur qu'Arthur +avait disparu, emporté sans doute par une lame, ou tombé par-dessus +bord, Dieu sait quand!.... + +Alors, pris de désespoir, il voulut périr lui, aussi. Mais au moment de +mettre à exécution ce projet conçu en une minute d'affolement, il sentit +que la chaloupe, après avoir été soulevée une dernière fois par un +bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme.... + +Perdant pied, il fut lancé au dehors, sans même avoir eu le temps de +faire un geste. + +Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance et +s'était trouvé sur le sable du rivage, à plus d'un mille de la baie. + +Ce récit fantaisiste, arrangé et classé dans la tête froide de Gaspard, +il n'y avait plus qu'à retirer du flanc de la chaloupe la pointe de roc +qui s'y était encastrée solidement. + +Gaspard dut s'y prendre à deux fois et se servir d'un levier; car telle +avait été la force de projection qui avait jeté l'embarcation sur ce +rocher pointu, que l'ouverture, une fois dégagée, semblait faite à +l'emporte-pièce. + +Par un hasard _providentiel_--on verra plus tard pourquoi ce mot est +souligné,--la chaloupe qui avait servi le plan infernal du meurtrier +était venue s'éventrer sur une pointe de granit ferrugineux très dur, +qui avait traversé le bois en laissant un trou net, de la même forme +que sa surface anguleuse, y dessinant même les arrêtes de ses angles +pyramidaux. + +Gaspard, qui avait _de l'oeil_,--comme disent les Italiens,--vit cela +tout de suite. + +S'emparant d'un caillou posant, trouvé dans le voisinage, il s'escrima +si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau du +rocher. + +Puis, après avoir jeté, suivant son habitude, un regard soupçonneux de +tous côtés, il alla cacher le tronçon cassé au plus épais des fourrés, +au pied même de la falaise. + +Cela fait, le prudent _naufrageur_, tête et pieds nus, la chemise en +lambeaux, le crâne entouré d'un bandage sanglant, prit tranquillement la +direction de la baie. + + + +XIX + +UNE TROUVAILLE DE WAPWI.--A LA RESCOUSSE + +Deux minutes plus tard, une tête effarée émerge du rideau de feuillage +bordant la grève et des yeux brillants suivent le _naufragé_, à mesure +qu'il disparaît d'une pointe à l'autre. + +C'est Wapwi. + +Celui-ci est aussi un naufragé sérieux, tandis que l'autre n'est qu'un +naufrageur. + +Mais.... qu'a donc l'enfant? + +Ses joues sont flasques; ses lèvres, décolorées.... + +Il se tient à peine sur ses jambes.... + +Ce qu'il a? + +Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette mer si +terrible, linceul mouvant de tant de braves gens. + +C'est un ressuscité.... + +Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jeté sur le rivage. + +Voilà pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait que +nous le retrouvons au point du jour, émergeant d'un rideau d'arbres, au +bord de la mer. + +On se rappelle que le petit Abénaki, chagrin de voir accuser ses +compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'était donné pour mission +de découvrir les coupables,--ou plutôt le coupable.... + +Car il aurait juré sur tous les manitous de la race rouge qu'une seule +et même personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts le tronc +de sapin qui s'était rompu sous le poids de son «petit père» Arthur. + +Il s'était bien gardé toutefois de faire part à personne de ses +soupçons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des +preuves à l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire. + +Donc, il n'avait pas parlé,--si ce n'est à Mimie et à Suzanne, +auxquelles il avait promis de prouver que ses frères, les sauvages, +n'avaient trempé en rien dans la tentative de noyade, restée jusque là +enveloppée de mystère. + +--Que je retrouve seulement le sapin, scié ou cassé, et je mettrai la +main sur le coupable!.... + +Tel était le mot d'ordre de ce détective improvisé. + +La veille même de cette journée qui devait s'ouvrir par une catastrophe +si terrible,--le drame de l'îlot,--Wapwi, muni de quelques provisions de +bouche, chaussé de solides mocassins et armé d'un bon gourdin, quitta +furtivement l'appentis où il couchait et se dirigea vers le fond de la +baie. + +Une sorte de radeau, fait de deux pièces de bois liées par des +traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est. + +On avait improvisé ce bac primitif, depuis _l'accident_. + +Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit devant lui, +se réservant d'observer le contour de la pointe, à son retour, si la +chose était nécessaire. + +Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages intérieures de la baie +avaient déjà été explorées minutieusement; et, puisque la passerelle ne +s'était pas échouée là, c'est que le courant l'avait entraînée bien plus +loin. + +Une saillie de la côte vue du large, se projetait dans la mer, à une +quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien connu +de Wapwi, où les Micmacs avaient campé, deux ans auparavant. + +Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas là, ils avaient +dû gagner le golfe ou le détroit. + +Inutile alors de se morfondre à les chercher. + +Le mystère resterait insoluble, et Arthur serait toujours en butte à +quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait pas à la +culpabilité de son cousin. + +C'est ce sentiment de trompeuse sécurité qu'il fallait arracher, d'une +main prudente, quoique sûre, de l'esprit du jeune homme. + +Une fois sur ses gardes, «petit père» saurait bien parer les coups. + +Voilà ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingénieux enfant, et +voilà aussi ce qu'il se répétait, ce matin-là, tout en trottinant comme +un renard en quête de son déjeuner. + +C'était loin, sans doute, cette langue de terre entrevue là-bas, +allongée et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant +midi. + +Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, pour se +reposer. + +Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner sa +soupente, avant la marée haute. + +L'événement justifia ses prévisions. + +Le soleil n'était pas au milieu de sa course, que le petit Abénaki +s'engageait sur la courbe que décrit la grève pour enserrer la pointe +suspecte. + +Vue de près, cette langue de terre est bien plus élevée qu'on ne le +croirait en l'observant de la baie. + +Des rochers considérables en composent l'ossature, et des sapins d'assez +belle venue lui font un agréable vêtement. + +Mais Wapwi, familiarisé d'ailleurs avec les aspects variés de cette +étrange côte du Labrador, n'eut bientôt d'yeux que pour deux informes +tas de branches à moitié enfouies dans le sable, et gisant l'un près de +l'autre, sur le rivage de cette langue de terre. + +C'étaient les deux bouts de la _passerelle...._ + +Et ces bouts étaient sciés nettement, avec une scie en bon ordre, une +scie appartenant à des blancs! + +Hourra!.... + +Wapwi lança en l'air son chapeau de paille et, malgré sa fatigue, +esquissa des pas de danse tout à fait.... inédits. + +Gaspard avilit fait le coup! + +Gaspard avait voulu noyer son cousin!! + +Voilà ce que disaient ces deux tronçons de sapin, à moitié ensablés, sur +une grève déserte! + +S'il l'eût pu, Wapwi aurait volontiers traîné derrière lui ces _pièces +justificatives_; mais il se consola d'être obligé de les laisser pourrir +là, en pensant avec raison qu'aucune marée, si forte fût-elle, ne les +dépêtrerait des couches de sable qui en enterraient les rameaux. + +L'essentiel, pour le moment, était de savoir que ce qui fut la +passerelle, existait encore et que le trait de scie révélateur se voyait +parfaitement. + +Si la chose devenait nécessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire: + +«La passerelle a été sciée, et non cassée!....--Par qui?....--Par +quelqu'un ayant intérêt à ce qu'Arthur disparût.... Or, les sauvages +n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le coupable +autour de vous....» + +Ayant ainsi augmenté le dossier de Gaspard d'une pièce importante, Wapwi +songea à sa petite personne, qu'il trouva bien fatiguée et terriblement +affamée. + +Le sac aux provisions eut bientôt raison de la faim, et un bon somme à +l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles épuisés. + +Un quart-d'heure ne s'était pas écoulé que le petit sauvage, repu et +content, dormait comme une souche. + +Quant il s'éveilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le soleil +avait disparu derrière la côte, très élevée partout dans cette région, +et que la nuit approchait. + +En même temps, une forte brise semblait courir dans les sapins, là-haut, +sur la croupe de l'immense falaise. + +--Hum! se dit-il, je voudrais bien être rendu chez le papa Labarou!.... +Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac Mais le suis +inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse sur l'îlot... +Pourvu qu'on se soit aperçu qu'il va venter fort, fort! + +Et Wapwi, aiguillonné par un pressentiment insurmontable se prit à +courir de toutes ses forces vers la baie. + +Mais, si agile qu'il fût, il lui fallait bien modérer son allure, de +temps à autre, pour reprendre haleine. + +Quand il déboucha sur la grève de la baie, après avoir traversé +directement la pointe orientale, il était bien près de minuit, s'il ne +passait pas cette heure. + +La brise fraîchissait, mais on la sentait moins de ce côté de la pointe. + +Toutefois, de sourdes rumeurs, s'élevant de partout, ne laissaient aucun +doute sur ce qui se préparait là-bas, sur le fleuve.. + +C'était la tempête. + +Et petit père Arthur qui est sur l'îlot, avec _l'autre_, tout seul! se +prit à penser Wapwi, pâle d'effroi. + +Il se trouvait alors à quelques arpents du chalet des Noël. + +Tout semblait y dormir. + +Wapwi allait de-ci de-là, inquiet, indécis, ne sachant même pas ce qu'il +voulait.... + +Soudain,--ô bonheur!--la porte du chalet s'ouvre et une forme blanche +apparaît dans l'encadrement. + +--Le fantôme des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi. + +--C'est Wapwi, petite mère!.... N'aie pas peur! + +--Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie. Tu vois ce +temps? + +--Oui.... Gros, gros vent! + +--Une tempête, n'est-ce pas? + +--Ça souffle fort, fort.... et ça sera pire, tantôt. + +--Oh! mon Dieu, mea pressentiments!.... + +--Qu'est-ce que tu as donc, petite mère? + +--Ecoute-moi, petit... Ton maître est là, sur l'îlot du large, seul, +seul... avec Gaspard, tu entends!.... + +--Méchant homme, l'oncle Gaspard! mâchonne le petit sauvage. + +--Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble.... Et mes +frères qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!.... Qui ira à son +secours! + +--Wapwi, petite mère! + +--Tu seras capable?.... + +--Wapwi nage comme un poisson. + +--Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque. + +--Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot. + +--Le canot ne résisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la rive, +en bas d'ici. + +--C'est ça qu'il faut. J'y cours. + +--Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire seul! + +--C'est le vent qui va m'y mener. Dépêchons! + +Wapwi, guidé par Suzanne, prit une paire de rames dans un hangar voisin +et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna eu cercle, à +plusieurs reprises. + +--Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en péril, ils comprendront +qu'on le sait ici. + +On courut au chaland. + +Hélas! il avait été tiré très haut, sur la rive, et il ne flotterait +certainement pas avant une heure, pour le moins. + +--Que faire? + +Impossible à la frêle Suzanne et à l'enfant d'entreprendre de mouvoir +cette grosse embarcation, servant à débarquer ou embarquer les tonneaux +de poisson.... + +Wapwi eut une idée. + +--Des rouleaux! fit-il. + +Et il courut au hangar, suivi de Suzanne. + +On trouva aisément quelques bûches rondes, que l'on transporta rivage. + +Les deux rames ayant été étendues parallèlement sous le fond plat +du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin que +possible; puis on disposa les autres à quelque distance en avant. + +De cette façon, on réussit, sans trop de peine, à mettre l'embarcation à +flot. + +Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant à Suzanne, partagée +entre le désir de sauver son fiancé et l'horreur qu'elle ressentait en +face de cette mer en furie: + +--Laisse-moi aller seul, petite mère!.... Le vent porte sur l'îlot et +je n'ai qu'à conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter lu danger, +vois-tu!.... + +Suzanne se rendit à ce raisonnement et ne put que dire: + +--Va ou Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi! + +Le chaland quitta la rive et disparut bientôt, entraîné par la tempête, +qui faisait rage. + +En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'îlot,--ou plutôt de ce +qui pouvait rester de l'îlot,--car la mer était presque haute. + +Debout à l'arrière du chaland, une rame à la main pour la guider, Wapwi +plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moitié ombre, +moitié poussière d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie. + +Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dressée sur les flots. + +Donnant aussitôt un coup de rame pour y diriger l'embarcation, il +regarda encore. + +La forme sombre y était toujours, mais les flots la couvraient presque +en entier, par moments.... + +Une voix lamentable sembla même arriver jusqu'à ses oreilles appelant au +secours. + +Alors Wapwi cria de toutes ses forces: + +--Voici Wapwi!.... Tiens bon là!.... + +Mais, hélas! c'est tout ce qu'il peut dire.... + +Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames furieuses +s'emparèrent de son pauvre petit corps pour le rouler comme une épave +jusqu'à plus d'un mille de distance, où elles le laissèrent sur le +rivage, à moitié mort et tenant toujours sa rame dans ses mains +crispées. + +Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se traîna vers la côte, sous +le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement. + +Nous avons vu quelle surprise l'attendait à son réveil. + + + +XX + +OU EST L'AUTRE? + +La première chose que vit Gaspard, en débouchant sur le littoral de la +baie,--côté des Labarou,--fut la goélette de ces derniers foc hissé et +misaine à mi-mât, se dirigeant vers le large. + +Évidemment, toute la nuit, la tempête avait inquiété les bonnes gens; +et, dès la pointe da jour, profitant du baissant, le père n'avait pu +résister à l'anxiété générale et se disposait à aller voir ce qui se +passait. + +Gaspard eut un instant l'idée de le héler. + +Mais c'eût été peine perdue. + +La goélette, ayant l'ait son abatée et recevant la brise d'aplomb, +bondissait déjà sur les vagues venues du large et filait vers l'îlot. + +--Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le misérable. +C'est à peine si le plus haut rocher de l'îlot commence à se montrer la +tête au-dessus des vagues.... + +En effet, après être resté une dizaine de minutes en observation, il vit +la goélette dépasser d'abord l'îlot, puis virer de bord et tirer bordée +sur bordée, pour reprendre finalement la direction de la baie. + +Le moment psychologique était arrivé.... + +Il se traîna, plutôt qu'il ne marcha, vers la maison.... + +Deux femmes, très émues, en observation sur le rivage, suivaient du +regard les mouvements de la goélette. + +Tout à coup l'une d'elle,--la mère,--poussa une exclamation; + +--Ah! mon Dieu, n'est-ce pas là Gaspard? + +--Oui, mère.... Nous allons savoir.... + +--Mais il est seul!.... Où est Arthur? + +--En arrière, probablement... + +--Enfin!.... Ce n'est pas trop tôt; j'achevais de mourir d'inquiétude. + +--Calmez-vous, mère.... Je cours m'informer. + +Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin. + +Mais l'apparence dépenaillée, le corps affaissé, et surtout la figure +couverte de sang du revenant, l'arrêtèrent net. + +Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'écria: + +--Sainte-Vierge! qui t'a arrangé comme cela?..., D'où sors-tu? + +Gaspard, tout pénétré de son rôle, se contenta de lui jeter un regard où +il y avait de l'hébétement et continua d'avancer. + +La mère Hélène, de son côté, approchait toute tremblante, n'osant +questionner. + +Gaspard jugea le moment arrivé, où il devait y aller d'une petite +syncope.... + +Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir ses +yeux; sa langue bredouilla; ses genoux fléchirent.... + +Il s'affaissa. + +Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez prompts +pour empêcher sa tête, sa pauvre tête sanglante, de donner contre le +soi. + +Le bandage fut tiraillé, déplacé, et la blessure, encore fraîchement +pansée, se reprit à saigner comme de plus belle. + +Naturellement, le pauvre garçon resta là, inerte, respirant à peine, +inspirant la plus profonde pitié. + + +[Illustration: Va où Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi!] + + +Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublièrent, +pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frère, pour +prodiguer leurs soins au blessé. + +--Le pauvre garçon! dit la mère Labarou, presque aussi pâmée que son +neveu.... Qu'est-il donc arrivé?.... Où est Arthur?.... Va-t-il nous +tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi? + +--Gaspard va nous le dire, mère: le voici qui reprend ses sens. Ah! que +j'ai hâte qu'il parle! + +--Gaspard! Gaspard!.... appela fébrilement la vieille femme, où est mon +fils?.... ou est Arthur? + +Le blessé, un peu revenu à lui, la regardait fixement, avec des yeux +égarés.... + +La mère répéta sa demande, haussant la voix, secouant le bras inerte, +serrant la main molle.... + +--Arthur!.... Qu'est devenu Arthur? + +De son côté, Mimie,--la soeur,--dardait sur lui ses prunelles +électriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme. + +Le blessé se demandait: «Que faire?.... Que dire?....» + +La fièvre le gagnait.... + +Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle.... + +Et, pour le coup, si ça allait être sérieux! + +Adieu la frime! + +Gaspard, par un effort suprême, se dressa sur les genoux et, désignant +la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un mot: + +--Là + +Puis il retomba, cette fois dompté pour tout de bon par la surexcitation +cérébrale. + +Alors, ce fut bien pis.... + +Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette +syncope au moment de parler?.... + +Mais la goélette abordait.... + +On allait savoir.... + +Sainte Vierge, comme Jean Labarou était lent, ce matin là! + +Enfin l'ancré est tombée, les voiles abaissées.... + +Voici la chaloupe qui quitte le bord. + +Le père est seul.... + +Et le fils,--le fils unique, parti la veille, plein de vie, de santé, +d'espoir,--qu'en a donc fait la tempête?.... + +Moment d'angoisse suprême! + +On n'ose abandonner le blessé, pour courir au-devant du vieux +pêcheur.... + +On attend, le coeur serré. + +A la fin, la mère n'y tient plus.... + +Elle se précipite à la rencontre de son mari, qui la reçoit dans +ses bras, tout en répondant par un hochement de tête désespéré à +l'interrogation muette de ses yeux. + +Mimie, elle aussi, est accourue. + +Mais, voyant sa mère inanimée, son père sombre et pale, elle se +laisse glisser sur ses genoux, lève les yeux aux ciel et sanglote +convulsivement. + +--C'est fini! gémit-elle.... Arthur est noyé! + +--Noyé! noyé!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle tempête!.... +Hourra! crie une voix étrange. + +On se retourne. + +C'est Gaspard. + +La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcené, +il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des éléments +imaginaires.... + +Une congestion de cerveau vient-elle de se déclarer? + +Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?.... + +Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-être jeter un peu de +lumière au sein de ces ténèbres. + +C'est le petit sauvage. + +--Oh! Wapwi, viens vite! s'écrie Mimie, la première.... As-tu des +nouvelles?.... Ou est ton maître? + +Avant de répondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se débat on proie à +une crise terrible. + +Un demi-sourire erre sur les lèvres de l'enfant.--On dirait un rictus de +jeune tigre. + +Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en voyant la +mère Hélène presque inanimée dans les bras de son mari. + +D'un geste câlin, il prend la main de la pauvre femme et la pose sur son +front. + +Cela voulait dire: «Pauvre grand-mère, Wapwi a bien du chagrin de te +voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore digne de ta +bénédiction.... Ne désespère pas!» + +Puis, regardant Jean Labarou, il dit à voix basse: + +--Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera à la maison. + +--Ah! fit Jean, un peu soulagé.--Mais pourquoi pas tout de suite! + +L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie au +délira et murmura: + +--Trop de monde! + +--Allons! fit Jean. + +Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter? + +Un incident vint fort à propos tirer tout le monde d'embarras. + +Comme on se regardait, d'un air très ennuyé, une petite embarcation, +venant de l'est, abordait à quelques perches du groupe formé autour des +deux malades. + +Thomas Noël en descendit. + +Dandinant son grand corps maigre, il s'avança aussitôt, la casquette à +la main.... + +--Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette nuit, je +venais savoir.... c'est-à-dire m'informer si tout le monde se porte bien +et.... + +Puis, apercevant la mère Hélène, couchée sur le bras de Jean, et gaspard +gesticulant, adossé à un monticule de la rive: + +--Tiens! tiens! fit-il avec une certaine émotion, qu'est-ce que +j'aperçois là?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame, comme +qui dirait en syncope! + +--Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est arrivé.... +Les deux enfants ont passé la nuit sur l'îlot, à guetter les canarda.... +Ce matin, il n'en est revenu qu'un,--et voyez dans quel état!.... +Maintenant, où est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!.... Voilà +ce qui a mis ma pauvre femme en l'état où vous la voyez et ce qui nous +inquiète par-dessus tout.... + +--Je vous comprends et je vous plains beaucoup, répondit Thomas Noël, +d'un ton pénétré. Mais il ne faut pas désespérer avant le temps.... +Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est à croire que son cousin a +dû, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-être plus +malmené et sur quelque rivage éloigné.... Faudrait voir! + +--Oui, oui, père, appuya Mimie, se raccrochant & cette supposition fort +plausible. + +--En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon Dieu, +s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas dû abandonner l'autre. Il +sera toujours assez tôt pour pleurer. + +--D'autant plus que pleurer n'avance à rien, reprit philosophiquement +Thomas. J'ai toujours entendu dire à défunt mon père que mieux vaut +agir que gémir. Agissons donc.... D'abord, je vous offre mes services, +c'est-à-dire ma barque et ma personne, pour faire une exploration +minutieuse de la côte, à l'ouest de la baie. + +--Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance. + +--...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-mêmes ce +blessé, qui vous embarrassera beaucoup, ayant déjà sur les bras une +malade bien précieuse.... + +--Quoi, vous consentiriez?.... + +--Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien cela, +après les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi, bien +des fois, comme pêcheur. + +--Faites à votre guise, voisin, puisque vous êtes assez obligeant pour +accepter cette charge. + +--Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Noël, qui est un +peu médecin, tirera bientôt ce brave garçon d'affaire.,. Donc, c'est +dit, et comptez sur nous pour une expédition à la recherche d'Arthur, +dès tout à l'heure, au montant,--si toutefois nous avons pu tirer +quelque indication du malade. + +Cela dit, Thomas prit sans cérémonie Gaspard dans ses bras et réussit à +l'embarquer, sans trop de résistance. + +Puis il s'éloigna de la rive, en serrant d'assez près le fond de la +baie, à cause de la houle et du vent. + +Les Labarou, de leur côté, reprirent le chemin de leur habitation, Jean +portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait +frappée de catalepsie. + +Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant avec +animation. + + + +XXI + +OU LE «POLICIER» WAPWI PROUVE QU'IL A «DU NEZ» + +--Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la jeune +fille, la figure angoissée, mais les yeux brillant d'une lueur d'espoir. + +--Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a crié,.,. + +--N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir et la +mer devait mener un dur tapage!.... + +--Le bon Dieu a donné aux sauvages des yeux de chat et des oreilles de +lièvre. + +--Puisses-tu ne pas t'être trompé!... Mais, en admettant que c'était +réellement mon pauvre frère qui se tenait cramponné au dernier piton +de l'îlot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement +dirigé sur lui? + +--Ah! voilà!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand Manitou des +blancs seul pourrait le dire! + +--Tu n'as pu voir?.... + +--Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il était bien +fatigué, et une grosse vague l'a emporté.... Elle est méchante la mer! + +--Oh! ouï, bien méchante! dit avec conviction la jeune fille. + +--Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tête de +Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit dans sa +chanson: «Il reviendra, ton petit père!» + +--Cher enfant! dit Mimie, très émue et entourant de son bras le cou du +jeune Abénaki: c'est peut-être l'ange gardien de ton maître qui dit cela +au tien. + +--Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux +là-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends Parler. + +--Sans doute, cher enfant: les anges parlent souvent à l'oreille des +bons petits sauvages qui aiment bien leurs maîtres. + +Wapwi parut très heureux de savoir cela. Mais, après quelques secondes, +une idée lui surgit, qui assombrit de nouveau son front. Regardant la +jeune fille avec ses grands yeux noirs, un peu farouches, il demanda en +baissant la voix: + +--L'oncle Gaspard a-t-il un ange gardien, lui aussi! + +--Sans doute.... Pourquoi cette question? + +--Parce que, s'il en a un, cet ange-là doit être une fière canaille. + +--Vas-tu bien te taire!.... On ne parle pas comme cela! + +--Si, si! fit l'enfant.... Ou bien, ajouta-t-il comme correctif, c'est +l'oncle Gaspard qui le chasse, quand il veut faire un mauvais coup. + +--Tu ne te trompes pas, petit; quand on fait le mal, l'ange gardien s'en +va. + +--Bien sûr.... murmura Wapwi avec conviction, le sien n'y était pas, la +nuit dernière! + +On arrivait à la maison, et la conversation s'arrêta là pour le moment. + +Mais, lorsque la mère Hélène fut bien installée dans son lit, avec des +compresses froides sur la tête, le père Labarou fit signe aux deux +enfants de le suivre au dehors, et l'on tint une sorte de conférence. + +D'abord Wapwi fit part de ses courses, par terre et par mer. + +Sans insister particulièrement, toutefois, il ne manqua pas de faire +saisir à ses deux auditeurs le fil d'Ariane, que des soupçons trop bien +justifiés lui avaient mis dans les mains. + +Depuis l'affaire de la passerelle, Wapwi avait l'esprit en éveil et +observait Gaspard. + +Sans être un grand clerc en matière d'amour, le petit sauvage n'avait +pu s'empêcher de remarquer comme les préférences de Suzanne pour Arthur +avaient toujours assombri la figure de Gaspard. + +Quand il vit la passerelle se rompre tout à coup sous les pieds de son +maître, Wapwi pensa immédiatement que le cousin y était pour quelque +chose. + +Et la preuve, c'est que, la veille même, il l'avait retrouvée là-bas sur +une pointe, cette passerelle, sciée très visiblement et non rompue. + +Et puis, autre chose!.... + +Pourquoi Gaspard, après avoir vu la chaloupe qui l'avait ramené de +l'îlot, seul, s'éventrer sur une saillie rocheuse, en terre ferme +avait-il cassé et caché ce morceau de granit,--que Wapwi se proposait +bien, du reste, d'aller retrouver tout à l'heure? + +Pourquoi?.... + +Évidemment, parce qu'il voulait faire croire que l'embarcation s'était +défoncée sur l'îlot même, et qu'en pareille condition, il n'était pas +étonnant qu'Arthur eût péri, lorsque lui-même, Gaspard, n'avait dû son +salut qu'à une chance miraculeuse... + +Le père Labarou et sa fille écoutaient, atterrés et muets, cette +narration, ou plutôt ce plaidoyer, digne d'un policier parisien. + +Tour à tour indignés de la fourberie monstrueuse de Gaspard et +émerveillés de la sagacité de Wapwi, ils n'interrompirent l'enfant que +pour confirmer ses déductions ou le féliciter de son dévouement. + +Mais, lorsqu'il en vint à la partie de son récit où il parla de ce cri +entendu dans la nuit et de ce spectre noir, dressé sur les flots, le +père Labarou s'écria: + +--C'est sans doute une illusion de tes sens, mon pauvre petit.... +Comment, au milieu du fracas de la tempête, lorsque les vagues +déferlaient bruyamment et que le _nordêt_ faisait rage, aurais-tu pu +entendre une voix humaine,--étant toi-même du côté du vent? + +--Wapwi avait les yeux et les oreilles ouverts tout grands.... Wapwi +voyait son maître et il l'a entendu, répéta l'enfant avec obstination. + +--Admettons que ce soit réellement le cas.... Comment peux-tu supposer +que le pauvre Arthur, lui, t'ait vu arriver à son secours! + +--Oh! Wapwi a crié bien fort, comme un sifflet de navire à feu; puis, +ploum! ploum! il a été renversé dans l'eau et ne s'est retrouvé que sur +le rivage.... Plus rien, que le bruit du vent dans sea oreilles! + +Jean Labarou courba la tête avec découragement, puis rentra auprès de sa +femme, l'âme affaissée sous un poids mortel. + +Il se promit toutefois de repartir avec sa goélette, aussitôt que la +malade serait hors de danger immédiat. + +En attendant, il comptait sur la promesse de Thomas Noël, pour que les +recherches se poursuivissent sans retard et sans interruption. + +Mais il n'espérait plus!.... + +Son fils était bien mort; et, si l'on retrouvait quelque chose de lui, +ce ne serait plus, hélas! qu'un cadavre. + +Restés seuls, la jeune fille et le petit sauvage échangèrent un +long regard, où brillait cette étincelle impérissable qui s'appelle +l'espérance. + +--Wapwi, dit avec fermeté Euphémie Labarou, depuis ton récit, j'ai dans +la cervelle, moi aussi, un petit oiseau qui me chante bien doucement: +Ton frère n'est pas mort! + +--La même chanson que le mien, tante Mimie.... Tu vois bien que c'est +vrai! + +--Partons, mon enfant. Allons voir la chaloupe. De ce jour, je deviens +ton associée pour punir le coupable,--s'il y a un coupable!--ou savoir +ce qui est arrivé à mon frère,--si Dieu a voulu conserver ses jours! + +[Illustration: Gaspard se dressa sur les genoux et dit: Là!] + + +--Tope là, tante Mimie!... A nous deux, nous retrouverons bien «petit +maître». + +Et ils partirent pour l'ouest de la baie, comme midi sonnait. + +Le trajet se fit rapidement. + +Chacun des deux jeunes gens remuait dans sa pensée un chaos de +suppositions, encore vagues chez Mimie, mais irrévocablement arrêtées +dans l'esprit du petit sauvage. + +Restauré par quelques aliments pris à la hâte, et stimulé par un petit +verre d'eau-de-vie qu'on l'avait forcé d'avaler avant son départ, Wapwi +sentait grandir et prendre corps, au plus intime de son être, les doutes +qui l'obsédaient depuis quelque temps, depuis le matin, surtout. + +Il se rappelait fort bien qu'au sortir de son lourd sommeil de la nuit +dernière, il avait vu Gaspard faire de violents efforts,--tout blessé +qu'il était,--pour arracher du flanc de la chaloupe la pointe qui avait +éventré celle-ci; et il voulait savoir, pourquoi il était allé cacher si +soigneusement ce fragment de rocher tout au pied de la côte, au milieu +des fourrés les plus épais.... + +Évidemment.... se disait l'enfant, parce qu'il ne vent pas qu'on sache +qu'il a fait naufrage à terre, et non sur l'îlot! + +Et, dans ce cas, quelle est la raison pour laquelle il a pris ses +mesures pour qu'on ne se doute pas que la chaloupe est arrivée à la +côte, en bon ordre?.... + +--Oh! quant à cela, c'était limpide.... Ne fallait-il pas montrer à +tous les yeux que l'embarcation étant défoncée au moment du départ, les +vagues, poussées par la tempête, avaient eu beau jeu pour la balayer et +la rouler dans leurs replis mouvants, enlevant Arthur par-dessus bord, +tandis que lui, Gaspard, plus robuste, y demeurait cramponné, jusqu'à ce +qu'une dernière montagne liquide eût jeté sur le rivage l'épave et le +naufragé?.... + +Oui, c'était clair comme de l'eau de roche, ce calcul du misérable +Gaspard; et voilà de toute évidence, quel avait été le raisonnement du +naufrageur en dégageant son embarcation de cette pointe qui l'avait +transpercée et immobilisée, et en soustrayant l'objet révélateur aux +regards trop curieux. + +Ce point arrêté dans la tête de Wapwi, il ne restait plus qu'a retrouver +le fragment de rocher. + +Or, l'enfant, curieux et observateur de sa nature, se faisait tort +d'aller en quelques minutes, mettre la main dessus. + +La sagacité indienne se révélerait chez lui, et cette recherche ne +serait qu'un jeu d'enfant.... sauvage. + +Voilà ce que Wapwi disait à sa compagne de route, tout en la guidant +rapidement sur la grève qui longe la haute falaise. + +Au détour d'une saillie de la côte, après une vingtaine de minutes de +marche, on se trouva tout à coup en face du lieu de l'échouement. + +La chaloupe, remise sur sa quille, gisait éventrée au fond d'une +petite anse de sable, limitée du côté ouest par une arête rocheuse qui +s'avançait de quelques toises vers la mer. + +En quelques enjambées, les deux explorateurs y étaient. + +--Attention, tante Mimie! prononça Wapwi avec la gravité d'un juge +d'instruction.... Vois d'abord ce trou ou plutôt ce découpage dans le +bois comme s'il était fait par un outil tranchant.... + +--Je vois, dit Mimie.... C'est net, et si l'on l'on retrouvait l'outil, +comme tu dis.... + +--On le retrouvera, tante Mimie. En attendant; grave-toi bien dans +l'oeil la forme de cette ouverture, car j'ai dans l'idée que la première +chose que feront l'oncle Gaspard et son ami Thomas sera d'enlever dette +planche pour en mettre une autre.... + +--Tu as raison, petit. Mais la planche primitive, avec son trou à cinq +pointes restera gravée dans ma mémoire. + +--Bon. C'est tout pour ici. Voyons maintenant où la chaloupe a frappé... +Tiens, c'est là.... Regarde un peu ce cocher à fleur de sable.... Il est +vieux, jaune et sale partout, excepté en un endroit,--tiens, vois-tu? + +--En effet, il y a là une cassure fraîche.... On dirait qu'on vient de +briser la partie qui manque. + +--C'est cette partie du rocher qu'il nous reste a retrouver. Je m'en +charge, Tu vas voir qu'on est bien heureux parfois d'être venu au monde +dans la peau d'un sauvage. + +Mimie eut un faible sourire et suivit son guide vers la côte. + +Celui-ci commença par examiner soigneusement les pistes des pieds nus +sur le sable. + +C'était un enchevêtrement, à n'y rien comprendre. + +Mais, de ce réseau de pistes, s'en détachaient deux dans la direction de +la falaise: une y allant, l'autre en revenant. + +--Suivons ces pistes, dit Wapwi à sa compagne. + +Mimie emboîta le pas de son petit protégé, et tous deux, l'un suivant +l'autre, se dirigèrent vers la lisière de forêt bordant le rivage. + +Maia, une fois sous bois, la jeune fille s'arrêta, bien empêchée de +savoir quel côté prendre. + +--Laisse-moi faire, petite tante, dit l'enfant... C'est ici que Wapwi va +redevenir Abénaki pour quelques minutes. + +Alors, le descendant des aborigènes du golfe, penché vers le sol, +examina chaque brin d'herbe couché sous une pression quelconque, chaque +menue branche, chaque rameau froissé ou déplacé.... + +Et il allait, il allait, lentement, mais avec une quasi-certitude. + +Arrivé à quelques pieds de la falaise, il avisa une grosse talle de +jeune» sapins touffus. + +--Hum! dit-il à Mimie, je crois bien que la cache est ici.... Tiens, +vois: les pistes ne vont pas plus loin. + +Ce disant, il se mit à plat ventre et se coula sous les branches basses, +à fleur de terre. + +Dix secondes ne s'étaient pas écoulées, qu'il reparut, tenant à la main +une pointe de pierre, très aiguë et affectant la forme pyramidale. + +--Voici le talisman pour confondre l'oncle Gaspard, dit-il en présentant +la chose à Mimie. + +Celle-ci prit dans ses mains le fragment de rocher, l'examina un +instant, puis le remit à Wapwi, en disant d'une voix ferme: + +--Si cette pierre, dont la cassure est fraîche, s'adapte à la partie du +pocher qui présente, lui aussi, une cassure fraîche, Gaspard Labarou cet +un assassin, et je vengerai mon frère! + +--Bien, petite tante. Allons voir ça. + +Ce ne fut pas long. + +La pointe de pierre, ajustée sur la cassure du rocher, s'adaptait +parfaitement, faisant une saillie menaçante de plus de six pouces. + +--A la chaloupe, maintenant! dit la jeune fille... Constatons pour +la forme,--car ma conviction est faite,--que les angles des pointes +correspondent aux angles de l'ouverture. + +Wapwi introduisit sa pierre pyramidale, de dehors en dedans, dans le +trou ouvert au flanc de l'embarcation et l'y ajusta, après une couple +d'essais. + +L'ouverture se trouva bouchée presque hermétiquement. + +Euphémie Labarou, très pâle et les yeux étincelants, brandit son poing +fermé dans la direction de la baie et s'écria d'une voix vibrante: + +--Assassin!.... J'aimais un assassin! + +Deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Puis elle ajouta +sourdement: + +--Mon frère! mon pauvre frère, tu seras vengé! + +Wapwi, très surexcité, lui aussi, imita le geste menaçant de sa «petite +tante». + +Et, cette sorte de pacte conclu, ou reprit lentement le chemin de la +baie. + +Mais on n'alla pas loin. + +En doublant une sorte de cap assez élevé marquant l'extrémité orientale +de l'arc décrit par la petite baie où ils venaient de faire leurs +étranges découvertes, nos deux jeunes gens eurent sous les yeux une +vision qui les arrêta net.... + +A moins d'un demi-mille dans l'est, la goélette des Noël, toutes voiles +hautes, tirait une bordée en droite ligne vers le lieu où avait atterri +Gaspard. + +--Je te le disais bien, tante Mimie, s'écria le petit sauvage!.... Les +voilà qui viennent ici, nos deux compères! + +--Les deux jeunes Noël? + +--Non pas: l'oncle Gaspard et son ami Thomas,--les deux inséparables. + +--Mais Gaspard, il y a quelques heures à peine, semblait mourant!.... + +Wapwi eut un rire silencieux, qui découvrit ses dents blanches. + +--Malin, malin.... l'oncle Gaspard, grommela-t-il.... Une simple coupure +sur sa tête de fer, qu'est-ce que c'est? + +Mimie réfléchit pendant une seconde. + +--Restons, dit-elle.... Je veux voir ce qu'ils vont faire. + +--Vite, petite tante.... Nous allons rire.... Tu vas voir sa mine quand +il ne retrouvera plus ce bout de pierre que j'ai là. + +Et Wapwi désignait la pointe cassée, qui ne l'avait pas quitté depuis +qu'il en avait fait la trouvaille. + +On remonta vers la côte, grimpant sur le flanc du cap, et, en quelques +minutes, nos deux policiers improvisés se trouvaient installés à l'abri +des regards les plus soupçonneux, dans un endroit assez élevé pour +dominer l'anse qu'ils venaient de quitter et où leurs perquisitions les +avaient amenés à une si étrange découverte. + +Il était temps.... + +La goélette abaissant ses voiles rapidement, jetait l'ancre à quelques +jets de pierre de la batture. + +Une chaloupe s'en détacha aussitôt. + +Thomas et Gaspard, qui avaient sauté dedans, ramèrent hâtivement vers le +rivage. + +Ils semblaient très pressés. + +A peine, on effet, leur embarcation eut-elle touché terre, que, jetant à +bout de bras son ancrage, ils s'élancèrent vers la côte. + +En passant près de la chaloupe crevée, les deux compères y firent +une première station, et Gaspard parut donner à Thomas de rapides +explications, illustrées par des gestes très démonstratifs et l'examen +minutieux du bordage où béait l'ouverture. + +De là, Gaspard guida son compagnon vers le rocher sur lequel la chaloupe +était venue se crever. + +Après l'échange de quelques phrases et un examen de la fracture, que +l'on sait, Gaspard courut vers la côte, disparut sous bois et se dirigea +vers l'endroit où il avait jeté la partie du rocher manquant. + +Il voulait, sans l'ombre d'un doute, éblouir son copain, par l'étalage +de précautions qu'il avait prises. + +Mais il revint bientôt, l'oreille basse, la mine soucieuse, grommelant: + +--C'est drôle.... Je ne retrouve plus.... Pourtant, je crois bien me +souvenir d'avoir jeté là cette pointe ensorcelée.... + +--Laissons donc!.... fit Thomas. Qui serait venu?.... Et surtout, qui +aurait été déterrer cette pierre au milieu de ce fouillis? + +--Au fait.... dit l'autre... je suis fou d'avoir des idées pareilles... +Quand je serai plus calme, je mettrai bien la main sur ce morceau de +roc. + +Pendant quelques minutes, l'entretien se poursuivit, Gaspard parlant, +contre son habitude, avec une certaine volubilité, tandis que Thomas +avait l'air de poser froidement une série d'objections. + +Finalement, on en arriva à s'entendre et se convaincre mutuellement, +sans doute, car, tournant le dos à la côte, les nouveaux venus +retournèrent à la chaloupe crevée. + +Ici encore se manifesta, l'extrême prudence de maître Thomas. + +Il, se pencha longtemps sur l'ouverture irrégulière découpée par la +pointe de rocher, l'examina des deux côtés, extérieur et intérieur, puis +finalement acheva d'arracher le bordage entamé, jusqu'à mi-joint en le +déclouant à coupa de pierre. + +Cela fait, les deux compères reprirent le chemin de leur embarcation et +se rembarquèrent, non toutefois sans avoir jeté au fleuve le bout de +planche suspect. + +Dix minutes plus tard, la goélette, toutes voiles hautes s'éloignant de +la côte, gagnait la haute mer. + +--Nous n'avons plus rien à faire ici, dit à son compagnon Euphémie +Labarou, Mais nous n'avons pas perdu notre temps, petit Wapwi car nous +venons de démasquer, je le jurerais, deux bien grands misérables!.... + +--Je te demande encore une petite demi-heure, tante Mimie; le temps +d'aller repêcher le bout de planche que ces deux imprudents viennent de +jeter à l'eau, après l'avoir enlevé à la chaloupe. + +--Tu as raison, petit: ce morceau de bois sera une pièce à conviction +qui pourra servir, peut-être,--on ne sait pas!.... + +Wapwi donna à la goélette le temps de parcourir une distance suffisante +pour qu'on ne le vit pas du bord et, prenant sa course dans la direction +où le courant de montant entraînait le fragment de bordage, il se lança +résolument à l'eau. + +Comme l'enfant nageait facilement, il eut bientôt recouvré le bout de +planche flottant et regagné le rivage avec son butin. + +--Ça fait trois on _pièces à conviction_ dans l'affaire _Labarou vs +Labarou_, dit Mimie, qui avait quelque lecture. + +Il ne faut rien négliger pour punir les méchants.... dit +sentencieusement le petit Abénaki. + +Et il alla cacher soigneusement sa pointe de pierre et son bout de +bordage au pied de la côte, dans un endroit inaccessible pour tout autre +qu'un adroit peau-rouge de son espèce, à lui. + +Après quoi, on reprit, sans plus de retard, le chemin de la maison. + + + +XXII + +L'ILE MYSTÉRIEUSE + +Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons à bord +de la goélette des Noël. + +Toutes voiles hautes, les écoutes raidies, coulant bien à travers les +ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la +jolie brise qui incline sa mâture à bâbord. + +Le vent ayant, dans la matinée, sauté à l'ouest,--comme nous l'avons +dit--c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent +maintenant les deux compères, qui composent à eux seuls l'équipage. + +Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir +sérieusement la mission dont il s'est chargé--c'est-à-dire de fouiller +la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant ou +mort?.... + +Ah! non, par exemple! + +Dans l'esprit de maître Thomas, Arthur est bel et bien noyé, coulé, +dévoré, peut-être.... + +C'est une chose du passé. + +N'en parlons plus. + +Il a tout simplement eu l'adresse de faire coïncider une expédition, +arrêtée dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec l'offre +généreuse de partir à la recherche du malheureux fils de Jean Labarou, +du fiancé de sa soeur Suzanne. + +Nous l'avons dit: Thomas Noël est un homme positif. + +Pas méchant, par exemple--oh! non!--mais à condition toutefois que sa +bonté ne vienne pas en conflit avec son intérêt. Auquel cas, il met tout +bonnement au rancart cette placide vertu des gros naïfs, la bonté. + +Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanqué de son _alter ego_ Gaspard, +court-il la mer? + +Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire: c'est +pour «faire un coup», un bon coup.... d'argent! + +Voilà! + +Dans leurs longues pérégrinations du mois précédent, à travers le golfe, +les deux compères ont fait la connaissance d'un certain industriel +canadien, navigateur de son état, qui leur a promis une jolie prime +s'ils voulaient l'aider à mener à bonne fin une expédition de +contrebande, des îles françaises de Miquelon, au sud de Terreneuve, à la +ville canadienne de Québec. + +Leur rôle, à eux, sera des plus simples.... + +Ils n'auront qu'à transporter le chargement.... _hérétique_, de +Saint-Pierre à la côte canadienne, où ce chargement sera transbordé sur +une goélette de Québec, attendant à un endroit convenu de la région du +Labrador. + +Tout ira donc pour le mieux, à moins que le diable ou le Fisc,--ce qui +est à peu près la même chose,--ne s'en mêle. + +Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant à leur +rencontre _l'associé_ attendu. + +Il a si fort venté de l'est, les jours précédents, que cette crainte +n'est certainement pas chimérique. + +Mais, entre marins, on ne croit guère à ces pronostics des gens +de terre, qui s'écrient a chaque rafale secouant les ais de leur +habitation: «Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui +voudrais être sur le fleuve, par une semblable _dépouille!_» + +Ce n'est donc pas à une catastrophe que croient nos deux jeunes +Français, mais bien plutôt à un retard subi par leur confrère de Québec. + +--Ça ne m'étonnerait pas, tout de même, que notre homme eût été +empêché.... disait Thomas:--sa barque ne payait pas de mine! Quel sabot, +nom d'un phoque! + +--Bonne goélette.... répliquait Gaspard d'un air mystérieux.... Un peu +avariée, c'est vrai; mais elle n'a une apparence misérable que pour +tromper les _gabelous_. + +--Au fait, peut-être as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil: fine +de l'avant, large de bau, évidée de l'arrière,--ça doit bien marcher.... + +--Et bien résister à la mer, car la cale est profonde.... + +--Avec ça que le lest ne lui manque ni à l'aller ni au retour. + +--Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour faire +manger les amis d'en-bas!.... + +--Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver les +bonnes gens d'en haut! + +--Le joli négoce! + +--La belle existence! + +--J'en tâterais volontiers. + +--Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons à gogo,--car +le moment approche où nous pourrons mettre à exécution nos projets. + +--Ah! puisses-tu dire vrai! + +--Cette saison est trop avancée pour que notre petite expédition +actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destiné à nous faire la +main. Mais.... que nous réussissions, et, l'année prochaine, ayant un +solide vaisseau sous les pieds, Thomas Noël et Gaspard Labarou en feront +voir de belles aux _gabelous_ de France et du Canada. + +--Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux être riche +pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe. + +--Cela sera, répondit le jeune Noël, d'un ton moitié figue, moitié +raisin. + +--Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu! + +Et Gaspard accentua d'un geste énergique cette phrase quelque peu +prétentieuse. + +Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associé était +homme à remplir l'engagement qu'il prenait. + +--Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!.... dit-il avec +la gravité d'un père de famille bien posé. + +La nuit était venue, cependant,--une belle nuit, nom d'un phoque!--mais +un peu trop éclairée par la lune à peine déclinante, au dire des deux +amis. + +Bien qu'allant à contre-courant depuis quelque temps, la goélette avait +pu continuer sa marche, après avoir viré de bord un certain nombre de +fois et s'être insensiblement rapprochée de la côte, où la brise de +terre, soufflant ferme, l'avait poussée assez rapidement vers sa +destination mystérieuse. + +A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau +s'accentuèrent. + +La brise de terre fraîchit, et toute conversation suivie devint +impossible, chacun des deux marins ayant assez à faire de diriger la +marche rapide de la goélette. + +On courut ainsi, serrant la côte d'assez près, jusqu'à la hauteur du +_Petit-Mécatina_,--une île d'aspect sauvage, hérissée de rochers aux +formes romantiques, où les rayons lunaires plaquaient des taches +blafardes alternant avec les ombres projetées.... + +Sur la droite, vers la côte nord, des îles nombreuses se dessinaient +vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres ayant l'air de +grands cachalots endormis.... + +C'est du côté gauche, au large d'eux, par conséquent, qu'apparut pour la +dernière fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente massive du +_Petit-Mécatina_. + +Ils venaient de virer de bord, après une assez longue bordée vers la +côte, lorsque, dans la pâle clarté lunaire, à un demi-mille environ en +avant du beaupré de leur goélette, s'estompa sur le fond bleuâtre du +firmament, de façon indécise d'abord, puis progressivement avec plus +de netteté, une masse énorme, de forme irrégulière, mais très élevée +partout, faisant un trou noir à l'horizon.... + +C'était le _Petit-Mécatina_, le lieu de rendez-vous assigné par le +capitaine canadien. + +Aussitôt, outre leurs feux de position réglementaires, les jeunes marins +allumèrent un fanal bleu, attaché d'avance au milieu de leur mât de +misaine. + +Puis ils se prirent à observer attentivement la côte abrupte qui +défilait par leur travers de bâbord. + +Une dizaine de minutes s'écoulèrent... + +La goélette, ses voiles bordées à plat, serrant le vent, courait à +l'ouest, se rapprochant toujours... + +A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'après son estimé, Thomas +ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de ne pas +s'approcher davantage de ces rochers menaçants.... + +Il lofa.... + +Les voiles battirent au vent.... + +Mais au même instant, une grosse lueur brilla sur un point du rivage; +puis une seconde; puis enfin une troisième,--à quelques pieds seulement +les unes des autres. + +--Largue l'ancre! commanda Thomas. + +Gaspard se précipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau. + +Aussitôt l'ancré tomba à l'eau, suivie de sa chaîne, qui glissa +bruyamment dans l'écubier. + +Puis les voiles furent, abaissées en un tour de main, et l'on attendit. + +Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une embarcation se détacha +comme dans une féerie, du ces rochers géants et s'avança vers la +goélette. + +--Ohé! qui vient là? s'enquit Thomas, pour la forme,--car il savait bien +à quoi s'en tenir. + +--_La Marie-Jeanne!_ + +Puis la même voix reprit: + +--Et vous? + +--_Le Marsouin!_ gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce mot. + +Il faut dira ici que la goélette des Noël avait jusqu'ici porté le nom +très honnête de _Saint-Malo_,--en souvenir du pays natal,--mais que +maître Thomas, lancé sur la piste d'aventures émouvantes, avait détrôné +le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer le nom +de l'amphibie guerroyeur cité plus haut. + +Il y eut une minute de silence. + +Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer: + +--Rien qui cloche?.... On peut aborder?.... + +--Arrivez sans crainte, fut-il répondu; il n'y a ici que mon associé +Gaspard Labarou et moi, Thomas Noël. + +La chaloupe, manoeuvrée habilement, aborda bientôt. + +Des deux hommes qui la montaient, l'un resta à bord, tandis que l'autre +grimpa sur le banc du _Marsouin_, s'aidant des haubans de misaine, et +sauta lestement sur le pont. + +--Messieurs, dit-il sans préambule, vous êtes gens de parole. + +--Toujours! fit Gaspard laconiquement. + +--Et, pour cette fois, il y a quelque mérite à, l'être, après une +pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon. + +--Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact.... Mais venons +au fait.... Nous sommes pressés.... Notre marché tient-il toujours? + +--Des Français n'ont qu'une parole! répondit le sentencieux Thomas. + +--Aux Iles! commanda Gaspard. + +--Bien, messieurs. Je vois que vous êtes des jeunes gens d'action et que +je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure; juste le +temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de nos faits. +Venez. + +Sans plus d'explications, les deux Français descendirent dans la +chaloupe du Canadien et, prenant place à l'arrière, laissèrent le +capitaine et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire à +terre. + +Où diable était donc la goélette de ces étrangers?... + +On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mât! + +Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies par +les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'étonnaient pas outre +mesure. + +Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarpés de la rive, sans +ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri: + +--Aïe! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille à +pic! + +Le capitaine, sans répondre, donna un dernier coup de rame; puis, se +levant, il alla se mettre à l'avant de l'embarcation, tandis que son +matelot venait placer son aviron à l'arrière, dans l'échancrure de la +godille, et s'y escrimait de son mieux. + +On venait d'entrer dans un étroit couloir de roches très élevées, large +tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut +escarpement de cette singulière ile. + +Naturellement, par sa disposition même, ce bras de mer profondément +encaissé ne pouvait être aperçu du large. + +On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs à peu près verticaux +pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une couple de +cents pieds.... + +Puis la chaloupe s'arrêta net, l'étrave sur le gouvernail d'un vaisseau, +ayant l'air enclavé dans cette mascarade de haute roches. + +--La _Marie-Jeanne_, messieurs! dit le capitaine canadien avec une +certaine emphase. + +Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis. + +--Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'écria Thomas, ne +pouvant dissimuler son étonnement. + +--On parcourrait le monde entier avant de déterrer un havre comme +celui-ci! dit à son tour Gaspard, émerveillé. + +--C'est à la fois mon bassin de carénage et mon havre de refuge, quand +on me serre de trop près.... répondit le capitaine de la _Marie-Jeanne_. + +--Tout de même, il y a des choses bien étonnantes dans ce golfe +Saint-Laurent! s'écria de nouveau Thomas, avec des hochements de tête +admiratifs. + +--Étonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant.... Dites: sans +pareilles!.... Voilà trente ans que je le parcours en tous sens, mon +beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau. + +Cependant, une courte échelle fut tendue de l'arrière, par un des +matelots du bord, et les jeunes français, précédés du capitaine, y +grimpèrent rapidement. + +La porte du capot d'arrière était ouverte, laissant monter de la cabine +une lueur claire. + +On s'y engouffra, et une intéressante conférence se tint pendant près +d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la _Marie-Jeanne_. + +Que se passa-t-il?.... + +Quelles furent les confidences échangées? + +Que fut-il convenu?.... + +Mystère... pour le présent! + +Il nous est interdit,--auteur scrupuleux que nous sommes--de soulever, +_dans ce premier volume_, même un coin du voile qui recouvre les faits +et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT. + +Mais on ne perdra rien pour avoir attendu. + +Ce qu'il nous est permis de confier à nos lecteurs, dès maintenant, +c'est qu'après un conciliabule qui dura près d'une heure, le capitaine +canadien se rembarqua avec les deux Français et que le _Marsouin_, bien +lesté de provisions et d'espèces sonnantes, cingla aussitôt vers les +îles Miquelon. + +L'équipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord, +continuèrent d'habiter le _Petit-Mécatina_, occupés à radouber leur +goélette avariée et à faire une besogne bien autrement.... mystérieuse. + + + +XXIII + +CHASSÉ ET MAUDIT + +Quand la goélette de Noël reparut dans la baie de Kécarpoui, au +commencement du mois d'octobre, après une absence d'un peu plus de deux +semaines, un voile de deuil planait sur la petite colonie. + +Depuis une dizaine de jours, on était entré dans cette longue période +d'isolement qui, là-bas, ne se termine qu'à la réouverture de la +navigation, en mai. + +Le missionnaire était bien venu, comme d'habitude, donner aux +pêcheurs de ce lieu solitaire l'opportunité d'accomplir leurs devoirs +religieux.... Mais, loin d'avoir à bénir l'union de deux jeunes +gens pleins d'amour et d'espoir, il avait dû, hélas! prodiguer des +consolations à une famille plongée dans une douleur mortelle, par la +disparition d'un de ses membres, et présenter à une fiancée dont le +coeur saignait, au lieu d'une couronne de fleurs d'oranger, la couronne +d'épines de la résignation chrétienne.... + +Il va sans dire que ce messager de paix, saisi du différend qui existait +entre les deux familles, n'avait pas eu grande peine à faire disparaître +les hésitations de madame Noël à propos de la mort sanglante de son +mari. + +Une déclaration écrite du mourant, attestant la complète innocence de +Jean Labarou et corroborant le récit circonstancié de celui-ci, ne +contribua pas peu à ce résultat; et le missionnaire eut au moins la +consolation, en partant, de voir les chefs des deux seuls établissements +de la baie unir fraternellement leurs mains, en signe de pardon et +d'oubli. + +Le retour de la _Saint-Malo_,--désormais le _Marsouin_, de par le +caprice de maître Thomas,--raviva pourtant la plaie encore saignante de +la disparition d'Arthur. + +Mais on ne put tout de même s'empêcher,--à l'est de la baie; du +moins,--de reconnaître le dévouement des deux marins qui venaient de +faire une si rude croisière à la recherche de leur malheureux ami. + +Toutefois,--en dépit de la meilleure volonté du monde,--la famille +Labarou ne réussit pas à dissimuler l'horreur instinctive que lui +inspirait Gaspard depuis la catastrophe. + +A peine arrivé dans la baie, ce modèle des fils adoptifs s'était +empressé, naturellement, d'aller rendre compte à ses parents du résultat +négatif de ses recherches. + +Il avait, d'ailleurs, pris la peine d'étudier à fond le rôle qu'il +allait jouer avant de risquer cette démarche décisive. + +Figure morne, fatiguée, triste; pâleur maladive; regard fatal, +inconsolable; tel était son masque. + +Mais toute cette mise en scène ne put fondre la glace qui le séparait +désormais de cette famille où il avait grandi, choyé à l'égal du fils de +la maison. + +La mère Hélène, à sa vue, eut une crise de larmes qui pensa lui causer +une rechute. + +Jean Labarou, lui, pâle comme un mort, laissa son neveu s'empêtrer dans +le récit de ses exploits et de ses actes do dévouement fraternel. + +Puis, quand ce fut fini, il se contenta de dire froidement, mais avec un +geste d'une terrible solennité: + +--Arthur est mort,--et je n'espère plus.... Que Dieu ait pitié du +pauvre enfant!.... Mais si tu es pour quelque chose dans cette fatalité +épouvantable; si, par ta faute, une mère a été privée, sur ses vieux +jours, d'un fils adoré; si ta cousine, par ton fait, se trouve seule au +monde, sans appui quand nous n'y serons plus; moi ton second père, au +déclin de ma vie, courbé par l'âge et l'incurable chagrin que je sens là +(et le vieillard touchait son front ridé), je finis par succomber avant +le terme assigné par la divine Providence; si cela est, eh! bien, je te +maudis! + +--Mon oncle!.... voulut répliquer Gaspard, épouvanté. + +--Va-t-en!.... fut la seule réponse de Jean Labarou, montrant la porte, +de son bras tendu. + +Et, comme le misérable, en passant le seuil, regardait sa tante, +celle-ci lui dit, dans un sanglot: + +--Rends-moi mon fils! + +Alors il se tourna vers Mimie, comptant bien trouver chez elle une ombre +de sympathie. + +Mais il regretta aussitôt ce mouvement.... + +Blanche comme une cire, la tête haute, les prunelles fulgurantes, la +jeune fille étendit vers lui sa main fine et nerveuse: + +--Caïn! dit-elle. + +Puis, montrant elle aussi la porte: + +--Va où la destinée t'appelle, fratricide!.... Mais, où que tu ailles, +je serai sur ton chemin au jour de la rétribution! + +Puis, hautaine et grave, elle alla baiser sa mère au front. + +Tremblant, hagard, la sueur de l'agonie aux tempes, Gaspard Labarou +quitta la maison où s'était écoulée son adolescence, chancelant comme +un homme ivre et sentant peser sur ses épaules le poids terrible de la +malédiction paternelle.... + +Dans l'esprit de Jean Labarou, cette malédiction n'était que +conditionnelle, il est vrai. + +Mais Gaspard, au fond de son âme, sentait bien que cette malédiction +d'un père serait ratifiée dans le ciel; et, quoi qu'il en eût, en dépit +de son scepticisme farouche, il en éprouvait une sensation de malaise +allant jusqu'à la peur. + +Avait-il donc besoin, ce vieillard, sans l'ombre d'une preuve de +culpabilité, d'appeler sur la tête de son neveu la vengeance céleste! + +Pour se donner du coeur, quand il fut hors de vue, le misérable montra +le poing à la maison, disant: + +--Vieux fou!.... Je me moque de tes foudres de fer-blanc et je te ferai +voir bientôt de quel bois je me chauffe.... Ah! Ah! tu me maudis et ta +fille m'appelle Caïn.... Mais prenez garde de regretter amèrement, un +jour, la satisfaction de m'avoir mis à la porte! + +Ayant ainsi évacué un peu de sa bile, il reprit le chemin du Chalet, de +l'autre côté de la baie. + +Tout en pagayant son canot, il monologuait de la sorte: + +--Il est clair comme le jour que, pour ce qui regarde mes chers parents +et leur virago de fille, _mon chien, est mort...._ + +«Plus rien à espérer de ce côté. + +«Mais je m'en moque, comme un poisson d'une pomme. + +«Ce qu'il me reste à faire, c'est d'amadouer et d'engluer si bien les +Noël, de me rendre tellement indispensable, que la bille Suzanne, en +dépit de son ridicule chagrin, cesse de penser jour et nuit à un mort, +pour s'apercevoir enfin qu'il existe un bon vivant dans son entourage, +prêt à fie dévouer pour son bonheur. + +«D'ailleurs, dans ce siège en règle que je vais entreprendre, j'aurai un +précieux auxiliaire: Thomas, qui m'est dévoué. + +«Quant à la mère, bien que, réconciliée avec l'oncle Jean, je parie +qu'il lui reste, en dépit de tout, un vieux levain de rancune qui ne +demanderait qu'à fermenter, si l'on s'y prenait habilement. + +«Reste le petit Louis,--qui n'est plus un enfant, malgré son +qualificatif. + +«Celui-là, j'en ai peur, me donnera du fil à retordre. + +«Il est toujours avec ce moricaud de Wapwi, d'un côté ou de l'autre, +et je le soupçonne d'avoir un fort béguin pour ma belle et tyrannique +cousine, Euphémie. + +«Qu'il me succède dans le coeur de la _fille à mon oncle_,--je ne +demande pas mieux.... Mais qu'il ne s'avise pas de se liguer avec elle +pour me jouer quelque mauvais tour,--car ça ne serait pas bien du tout +de la part d'un beau-frère!.... + +«Au reste, nous veillerons, Thomas et moi. + +«Thomas Noël!.... En voilà un véritable ami, par exemple, qui n'a pas +peur de mettre les mains à la pâte, lorsqu'il s'agit de tirer un copain +du pétrin!.... + +«Vive le capitaine Thomas et son lieutenant, Gaspard!» + +S'étant ainsi mis dans un état de feinte excitation pour chasser de son +esprit la mauvaise impression qu'il remportait de sa visite,--à l'instar +des gens peureux qui chantent, la nuit, quand ils cheminent seuls dans +Te voisinage d'un cimetière,--maître Gaspard hâtait sa marche vers le +chalet de la famille Noël, sa nouvelle résidence. + +A mesure au'il approchait, sa figure subissait une transformation +singulière. + +De sombre et dure, qui était son caractère habituel, elle devenait +insensiblement mélancolique et.... touchante. + +Ce gaillard là, orné de toutes les passions qui rendent un homme +redoutable au sein des sociétés organisées, était devenu un véritable +comédien tout seul, sans études, en pleine solitude du Labrador. + +Il était absolument maître de ses sens, et il avait la tête froide d'un +chef de bandits. + +A peine entré dans le chalet, où la famille Noël se trouvait réunie +pour dîner il se laissa choir sur une chaise, la tête basse, les bras +ballants. + +--Oh! oh! il paraît qu'on t'a mal reçu, chez l'oncle Jean.... fit +remarquer Thomas, d'un ton goguenard. + +Gaspard ne répondit qu'en baissant davantage la tête. + +--Serait-ce possible? dit madame Noël, prompte à s'apitoyer. + +--On m'a, chassé, madame! murmura Gaspard, d'une voix sépulcrale. + +--Chassé?.... B'écria la bonne dame, en joignant les mains. + +--Et maudit!.... ajouta lugubrement le jeune homme. + +Pour le coup, la veuve se trouva debout, les mains levées. + +--Pauvre enfant!.... Mais c'est insensé! dit-elle. + +--Madame, vous m'en voyez atterré et malade.... Mais qu'y puis-je faire? + +--Oh! je parlerai à ces bonnes gens.... Il est impossible que cette +famille, qui vous a élevé et où vous avez grandi comme un fils vous +garde rancune pour un accident où vous avez vous-même failli perdre la +vie.... + +--Cela est pourtant, madame. Mais, si vous voulez m'en croire, attendez, +pour une telle démarche, que le temps ait un peu amorti la force du coup +et engourdi leur douleur. A mon avis, toute tentative de rapprochement, +d'ici à quelques jours, ne ferait qu'envenimer nos relations. + +--Soit. Vous avez probablement raison. Quand ils seront plus calmes, +nous n'aurons pas de peine à leur faire comprendre qu'ils ont manqué, +non seulement de charité chrétienne, mais encore et surtout de justice. +En attendant, mon cher enfant, vous ferez partie de ma famille et vous +partagerez, comme d'habitude, la chambre de Thomas. + +--Madame, j'ai déjà eu deux mères,--et une larme de crocodile tomba sur +la joue de Gaspard; vous serez la troisième. + +Et l'habile comédien salua profondément madame Noël. + +--C'est dit.... Allons, mes enfants, à table! + +Le repas fut pris au milieu d'un silence presque général + +La mère, en dépit de ses efforts, semblait préoccupée. + +Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air rêveur d'un amoureux +dont le coeur est pris sérieusement. + +Suzanne, elle, n'avait consenti à se mettre à table que sur les +instances de sa mère, qui n'aimait pas à la voir passer ses jours seule +dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le glaive +dans la blessure de son coeur. + +Elle ne mangeait guère, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui lui +avait enlevé son fiancé. Un cercle de bistre entourait sea yeux, qui +semblaient agrandis et où brillaient parfois des rayons ophéliens. + +Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser à un jeune arbre frappé +de la foudre en pleine sève. + +Qu'allait-il arriver?.... + +[Illustration: je te maudis.] + +L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la sève vigoureuse de la jeunesse, +un instant arrêtée dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions +vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaissés et mollissants?... + + +Voilà ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille à la +démarche languissante, au regard atone. + +C'est que le coup dont elle souffrait avait été aussi rude +qu'inattendu.... + +Songez donc! + +Lorsque quelques heures à peine la séparaient du moment où elle allait +être unie à l'élu de son coeur, la plus terrible des catastrophes était +venue anéantir cet espoir, briser ce rêve!.... + +Et cela, du jour au lendemain, en pleine fièvre de préparatifs +matrimoniaux,... comme un grand coup de foudre dans un ciel clair! + +Près de trois semaines s'étaient écoulées depuis la sinistre disparition +de son fiancé, et c'est à peine si la pauvre Suzanne parvenait A +réaliser sa situation de veuve avant d'avoir été mariée. + +Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait une +sympathie émue,--Louis surtout, qui adorait sa soeur. + +Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas traversé la baie pour +aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur les +condoléances de la fiancée, trop faible encore pour s'y rendre +elle-même! + +Bref, Suzanne avait été très malade et pouvait être considérée, après +deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une convalescente +à sa première sortie. + +On s'abstenait donc, en sa présence, de toute allusion au drame de +l'Îlot, et le mot d'ordre était de n'avoir pas l'air d'être sous le coup +d'une dea plus fortes émotions qu'eût encore éprouvée la petite colonie. + +La conversation, toutefois, ne pouvait être bien animée; et, aussitôt le +repas terminé, chacun se retirait pour vaquer à ses occupations. + +Il en fut ainsi pendant quelques semaines.... + +Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine, en +y étendant sa patine grisâtre, amena une détente dans les esprits, une +sorte d'apaisement dans les coeurs.... + +Et c'est dans ces conditions de tranquillité morale relative que la +petite colonie de Kécarpoui entra dans cette période d'isolement, +absolu, ressemblant un peu à un emprisonnement au milieu des glaces +polaires, et qui s'appelle: _Un hiver au Labrador...._ + + + +XXIV + +SUR UN GLAÇON FLOTTANT + +Dès les premiers jours de novembre, la neige commença à tomber,--une +neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphère embrumée par le +sempiternel _nordêt_, chargé de vapeurs d'eau refroidies. + +On remonta les goélettes jusqu'au fond de la baie, où elles furent +dégréées et mises en hivernement définitif. + +Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de pêche, les +agréa des barques, tout cela fut soigneusement remisé ou encavé. + +Puis, satisfait d'avoir pris toutes les précautions voulues, on se +disposa à affronter courageusement l'ennui et l'horreur même d'un hiver +labradorien. + +Si nous disons: l'horreur, c'est une façon de parler.... + +Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison +hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-là! + +Ces versants de montagnes drapés de neige, que trouent ci et là les +forêts saupoudrées de blanc et les rochers rougeâtres; ces cascades +coulant sous une carapace de cristal, à travers laquelle miroitent les +eaux écumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant le +fleuve lui-même jusqu'à plusieurs arpents du rivage; le silence qui +règne partout, comme si la terre se taisait pour mieux entendre la +grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes, balançant +ces _ice-bergs_ ou démolissant d'un heurt géant quelque château de glace +allant au fil de l'eau,--tout cela est bien beau à contempler et ne +manque certainement pas de poésie... + +Mais c'est de la poésie triste, de la beauté empreinte de mélancolie. + +Si l'âme s'élève, le coeur se serre. + +L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature, et +Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent +mieux à sa taille. + +L'année 1852 se termina par une effroyable tempête de neige, qui sévit +sur la côte. + +On ne la regretta pas. + +Puis les trois mois suivants défilèrent lentement, sans grandes +distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante +récolte de gibier à poil. + +Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports les +plus émouvants de la région du golfe: la chasse aux loups-marins. + +Dans les conditions d'isolement où se trouvaient les deux seules +familles habitant la baie de Kécarpoui, on ne pouvait naturellement, +songer à la grande chasse en goélette, à travers les banquises +flottantes,--comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe. + +Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blindés avec de +forts madriers de bois dur pour résister à la pression des glaces en +mouvement, mais encore un équipage d'une dizaine d'hommes pour la +manoeuvre, la tuerie et le dépeçage, quand on veut faire la chasse en +grand. + +A Kécarpoui, on dut se contenter d'observer les points extrêmes de +la baie, et surtout l'Îlot du Large, autour duquel une batture assez +étendue se consolidait tous les hivers. + +Les Labarou, connaissant depuis de longues années les habitudes locales +de la faune de cette région, savaient fort bien que les loups-marins +avaient fait de la _Sentinelle_ un endroit de _villégiature_ fort +achalandé. + +Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles +toujours contribué, pour une bonne part, au bien-être relatif dont ils +jouissaient. + +On se tenait donc aux aguets, des deux côtés de la baie, lorsqu'un +matin de la première quinzaine d'avril, Wapwi annonça avec une certaine +excitation: + +--Loups-Marins! + +--Où cela? demanda Jean Labarou. + +--Autour de l'Îlot. + +--Beaucoup? + +Pour toute réponse, le petit Abénaki montra ses doigts ouverts, montra +sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de grands gestes +avec ses bras;--ce qui voulait dire qu'il y en avait tant, tant.... que +décidément il ne pouvait en indiquer le nombre. + +Jean Labarou prit aussitôt une décision. + +--Faisons nos préparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une heure, +Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu. + +En un clin-d'oeil, tout le monde fut à l'oeuvre. + +Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie, auquel on +répondit bientôt, du Chalet. + +Puis, les chiens,--au nombre de six,--étant attelés à une sorte de +traîneau particulier à la côte du Labrador, on se mit en marche. + +Euphémie accompagnait l'expédition, naturellement. + +Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chaussés de bottes de +loups-marins, armés de fusils à balles et de solides bâtons de bois dur, +se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, où les chaloupes avaient +été descendues depuis plusieurs jours, en prévision de la venue des +phoques annoncés. + +Sur l'autre rive, on s'agitait aussi. + +Le signal avait été compris. + +On y avait répondu tout de suite, et bientôt un attelage semblable à +celui des Labarou quittait, au galop de six _chevaux à griffes_, le +chalet de la famille Noël. + +Arrivées aux chaloupes, les deux petites troupes arrêtèrent les +conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en +silence l'étroit bras de mer libre séparant la batture de terre de celle +de l'Îlot. + +Los chiens reçurent l'ordre de se coucher là où ils étaient et de ne pas +bouger,--ni japper, surtout. + +Ils promirent tout ce qu'on voulut, à leur façon, et.... tinrent parole. + +De même que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses frères. On lui +avait vanté si souvent les émotions d'une chasse aux loups-marins, +qu'elle n'avait pu résister à la tentation d'y aller au moins une +fois,--ne serait-ce que pour secouer sa mélancolie et faire plaisir à +son frère Louis, qui l'avait suppliée de l'accompagner. + +Mais, contrairement à sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni bâton, +ni arme à feu,--étant peu familière avec les «porte cynégétiques et trop +sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal ressemblât-il à +un poisson! + +Les chaloupes ayant donc été traînées à l'eau, on avançait en silence +vers l'îlot sous le vent,--car les amphibies ont l'oreille fine. + +Arrivés à la large batture de glace entourant la _Sentinelle_, +les hommes débarquèrent à petit bruit, puis s'avancèrent avec des +précautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets +et humant l'air, commençaient à s'agiter. + +Une décharge générale en coucha bientôt une demi-douzaine par terre. + +Six coups de feu avaient éclaté:--six phoques étaient blessés à mort. + +Aussitôt, le bâton à la main, tout le monde courut aux autres qui se +précipitaient, dans toutes les directions, vers la mer. + +C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins. + +Chacun trépigne, frappe, saute, court.... + +On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel les +plaintes quasi-humaines des bêtes assommées, les ordres échangés. + +Puis, de temps en temps, un coup de fusil tiré sur quelque vieux +loup-marin rusé, se glissant en tapinois vers la mer. + +C'est une cacophonie à rendre sourd un.... pot à tabac. + +Soudain, au beau milieu de ce tapage incohérent, un cri perçant se fit +entendre,--un cri lancé par une voix de femme. + +Tout le monde se retourna. + +Euphémie Labarou était là, avec les hommes. + +Mais Suzanne, debout sur un glaçon qui plongeait dans l'eau par un de +ses bords, était entraînée par le courant. + +Les trépignements des chasseurs avaient fracturé la glace, amincie par +un commencement de dégel, et la jeune tille, toute entière au spectacle +de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir +qu'elle s'en allait à la dérive, sur un frêle glaçon à demi-submergé. + +Une voix forte cria aussitôt, répondant à l'appel strident de la +naufragée: + +--Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!.... + +Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes, +s'élança, vif comme un écureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout +courant et ramena de même, en sautant d'un glaçon à l'autre. + +Cela s'était fait si vite, qu'on ne s'étonna de cet acte de courageuse +agilité qu'au moment même où Suzanne était déposée dans une des +chaloupes. + +Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces où Gaspard avait +mit les pieds pour arriver à la jeune tille et revenir à terre, put +juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufragée. + +On était trop habitué, là-bas, aux péripéties d'une existence +aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne à +l'adresse du héros de ce coup de hardie vélocité. + +Les hommes, la respiration encore coupée par l'émotion, dirent +simplement: «Très bien, Gaspard!» + +Mimie, elle, sentit monter à ses tempes deux jets de sang rapides et +brûlants.... + +Quant à Suzanne, disons à sa louange qu'elle eut un élan tout spontané +de reconnaissante admiration.... + +--Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main» merci: |e me +souviendrai! + +Il «e pencha vers elle et, bien bas: + +--Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet épisode, si vous voulez, mais +souvenez-vous d'une seule chose... + +--Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux très doux.... + +--Que je vous aime.... à en mourir acheva le jeune homme, d'une voix qui +n'était qu'un souffle. + +Suzanne devint fort pale et dissimula son émotion en s'inclinant. + +Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front et elle +dit aussitôt A haute voix: + +--Cet îlot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me tarde de +revoir ma mère. + +On se hâta de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphémie dans +une des chaloupes et d'aller déposer ces dames sur la banquise de terre +ferme, où les attelages de chien les transportaient au galop vers leur +demeure respective. + +Quant aux bommes, ils ramassèrent et embarquèrent leurs loups-marins +morts, que l'on se hâta de déposer dans les hangars à dépeçage, où ils +devaient être convertis en huile et en peaux, destinées à la vente. + +Cet épisode de chasse devait amener de grands changements dans les +relations, et même les sentiments, de quelques-uns de nos personnages. +Thomas,--qui avait du nez,--le pressentit bien. + +Aussi put-il dire à son complice, dès qu'il se trouva seul avec lui,--à +l'heure du coucher: + +--Mon vieux, le diable est décidément pour toi.... Cette petite course +d'agrément sur des glaçons en dérive, avec une femme dans les bras, t'a +remis à flot.... Tu seras le mari de Suzanne! + +--Oui.... murmura Gaspard, un sourire équivoque aux lèvres, c'était +assez réussi, le coup du glaçon!.... Mais, en serons-nous plus avancés +si....? + +--Eh bien, achève! + +--...Si l'autre revient?.... + +--Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux sont +bêtas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas de là où +il est. + +--Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant à lui-même. + +--Qui?.... Moi, tout le monde,--et toi aussi, parbleu!.... Allons, mon +vieux, fais un bon somme et rêve que le missionnaire est à l'autel, +élevé pour la circonstance au milieu du feuillage, et que Thomas Noël y +conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es.... Ça te refera de +bon sang. + +--Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir. + +--Bonne nuit. + +--Et les deux compères s'endormirent, heureux comme de braves garçons +qui ont fait une bonne journée. + + + +XXV + +QUAND ON REVIENT DE CONDATCHY.... + +Thomas Noël venait de dire à son complice Gaspard, en parlant d'Arthur +Labarou: «On ne revient pas de là où il est!» + +Eh! bien, n'en déplaise à ce froid organisateur de noyade, on en revient +de l'endroit où était alors le jeune pêcheur, puisque nous le retrouvons +plein de vie, second officier d'un bon navire de douze cents tonneaux de +jauge et, de plus, porteur d'un joli sac de.... perles. + +Ceci demande explication, nous le savons bien.... + +Aussi, n'entendons-nous pas nous contenter d'une froide affirmation et +allons-nous raconter brièvement l'odyssée de notre héros, depuis cette +nuit sinistre où nous l'avons laissé sur un îlot perdu, à la veille +d'être submergé par la marée montante, et criant en vain à eon +compagnon, qui l'abandonnait: + +--Gaspard, mon frère!.... + +Quelles heures terribles!.... Quelles angoisses mortelles!! + +De telles impressions ne se racontent pas. + +La bise hurlait, sifflait, rugissait, enlevant de la crête des lames une +poussière liquide qui la rendait encore plus puissante.... + +Les vagues, heurtées en tous sens, avaient des clameurs de colère, comme +si elles eussent été animées, au lieu de n'avoir que la force brutale +des grandes masses déséquilibrées.... + +Et le flot, poussé par le flot, montait toujours, emplissant la crique, +couvrant les pointes, submergeant les contreforts, escaladant les pics. + +Arthur aussi montait, précédant cette marée envahissante qui gonflait le +fleuve comme un immense levain en fermentation. + +Il vint un temps où, debout sur le pic le plus élevé de l'îlot,--comme +un de ces antiques monuments de la vieille Égypte, envahi par cet autre +flot dos déserts africains: la mer de sable!--le naufragé n'eut plus +autour de lui que les vagues en fureur, sonores comme des cloches, +souples comme des tigresses, lui livrant un dernier assaut »vant de le +rouler dans leurs vertex et de l'ensevelir dans leurs replis. + +C'est alors que, jetant un dernier regard vers le fond de la baie, où +reposait en ce moment tout ce qu'il aimait en ce monde:--ses parents +et sa fiancée,--le pauvre garçon lança à travers la nuit cette clameur +d'agonie, ce cri d'adieu, qui fut entendu du petit sauvage arrivant à la +rescousse. + +Ce qui suivit paraissait, dans le souvenir d'Arthur, comme un grand +éclair, suivi d'une nuit profonde. + +Une voix d'enfant, bien connue,--celle de Wapwi,--avait crié «.... Petit +père!....» + +Puis une masse sombre, se balançant au sommet d'une vague énorme, avait +semblé s'abattre sur le naufragé qui, d'instinct, avait étendu les bras +vers cette «chose» entrevue, s'y était cramponné, hissé, jouant des +coudes et des genoux, jusqu'à ce qu'il se sentit enfin emporté dans une +embarcation, venue à lui miraculeusement, et tourbillonnant sous la +poussée des lames affolés.... + +Et puis, quoi encore?... + +Rien.... pendant dea heures, si ce n'est le balancement de l'esquif +qui le portait, l'écuma des vagues l'inondant, la brise sifflant +toujours.... + +Pendant combien de temps dura cette demi-inconscience, cet affaissement +de l'âme et du corps, cette insouciance absolue de ce qui se passait +dans le monde physique?.... + + +[Illustration: Gaspard d'élança vers la jeune fille qu'il prit dans ses +bras.] + +Des heures entières, sans doute, puisque, éveillé soudain par des cris +d'appel, Arthur Labarou constata, en ouvrant les yeux, que le jour +naissait. + +Mais d'où venaient les cris?... + +D'un navire à l'ancre, sous l'étrave duquel le chaland du naufragé +allait s'engager. + +Des matelots, en train de virer au cabestan, avaient aperçu la petite +embarcation en détresse et hélaient l'homme, endormi ou mort, qui se +trouvait couché dedans. + +Comme cet homme, tout en no répondant pas, semblait, tout de même avoir +un reste de vie, un des _mathurins_, s'accrochant aux sous-barbes du +beaupré, guetta le chaland au passage et s'y laissa choir. + +Un grelin lui fut jeté par ses camarades, et, une minute plus tard, le +naufragé, attaché solidement sous les bras, était hissé à bord. + +D'où venait-il? + +On ne s'en inquiéta pas. + +C'était une victime de la mer, et la grande fraternité des marins n'a +pas besoin des formalités d'une enquête pour secourir un camarade. + +Le capitaine,--un jeune homme d'une trentaine d'années, au plus,--fit +transporter l'inconnu dans sa propre cabine, où un cadre se trouvait +libre, et se chargea lui-même des première soins à donner. + +Après quoi, appelé à ses devoirs de commandant, il se fit remplacer par +un homme de confiance. + +Pendant trois jours, le naufragé fut en proie à une fièvre ardente, +marmottant des phrases incohérentes, poussant des cris de détresse, +appelant au secours, d'une voix navrée.... + +Puis le sang se tiédit, les nerfs s'apaisèrent, le sommeil vint.... + +Il était sauvé! + +--Où suis-je? demanda-t-il au capitaine, un beau matin. + +--Sur l'atlantique, fut la réponse. + +--Et nous allons!... + +--Dans les Indes, à Ceylan. + +Arthur se recueillit un instant pour rappeler ses souvenirs. + +Mais, en dépit de tous ses efforts, sa mémoire ne lui disait rien, après +le cri entendu au sein de la tempête, sur l'îlot submergé,--ce cri +d'enfant appelant: «Petit père!» + +--Wapwi! pensait-il.... C'était Wapwi!.... Et c'est le chaland qu'il +montait qui m'a recueilli.... Mais lui, le cher petit, qu'est-il +devenu?.... noyé, sans doute.... Pauvre enfant! + +Et Arthur sentait des larmes courir dans sus yeux, à cette triste +pensée. + +--Capitaine, dit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le +pensez, et, puisque la Providence a voulu que je fusse sauvé par un +compatriote,... car vous êtes Français, n'est-ce pas? + +--Canadien-français, de Québec, répondit le capitaine. + +--C'est tout comme.... Eh bien, je ne veux rien vous cacher; je ne suis +pas un naufragé, capitaine! + +--Alors?.... fit le marin, étonné. + +--Je suis la victime du plus lâche attentat qui se puisse imaginer... +J'ai été abandonné sur un îlot perdu, à marée basse, avec en perspective +d'une lente agonie et d'une mort inévitable, quand la mer viendrait à +couvrir mon rocher, au montant. + +--C'est horrible, cela! interrompit le Canadien, s'approchant du +naufragé avec un redoublement d'intérêt. + +--Laissez-moi vous raconter cette histoire, qui ressemble à un conte des +_Mille et Une Nuits_. + +Le capitaine fit un geste d'assentiment. + +--Allez, mon jeune ami, dit-il en bourrant sa pipe. J'ai aujourd'hui, +grâce au bon vent, plus de loisirs à vous consacrer, que d'habitude. + +Alors Arthur fit le récit court, mais très mouvementé, de ce qui avait +précédé et amené, suivant lui, l'affaire de l'Îlot. + +Puis il conclut, en disant: + +--Que pensez-vous, capitaine, d'un parent capable d'une pareille +infamie? + +--Je pense que ce gaillard-là finira par être pendu à la maîtresse +vergue du premier navire sur lequel il mettra le pied,--quand ce serait +le mien.... + +En attendant, jeune homme, suivez-moi où j'irai, et soyez certain qu'en +juin prochain,--avant la visite du missionnaire qui pourrait bien, sans +cela, marier votre cher cousin à votre fiancée,--je vous, aurai ramené à +Kécarpoui, où vous réglerez vos comptes avec cet aimable assassin. + +--Ah! capitaine, puissiez-vous dire vrai!.... Si, au commencement du +mois de juin de l'année 1863, je pouvais apparaître dans ça petit coin +du Labrador, où l'on me croit, sans doute, au fond de l'eau, quel +règlement de comptes, comme vous dites, capitaine! + +--Nous y serons, mon jeune ami, Dieu aidant.... Le capitaine Pouliot, de +Québec, connaît son navire, _l'Albatros_. D'ailleurs, j'ai promis à mon +armateur, M. Ross, que je serais de nouveau en rade de Québec avant la +fin du mois de juin. Et, ce que je promets, vous saurez, à moins que le +diable ne s'en mêle.... + +--Vous le tenez?.... Eh bien, tant mieux, et puissent les vents et la +mer nous être favorables! + +--Amen! fit le capitaine. + +Sur quoi, les deux amis montèrent sur le pont, où le capitaine constata +que tout allait bien, sous l'oeil de Dieu. + +Mais résumons.... + +Le voyage, par le cap de Bonne-Espérance et l'Océan-indien dura trois +mois et demi. + +Los vents avaient été maniables et la mer, clémente. + +On avait passé la ligne deux fois, lorsque, dans les premiers jours de +janvier, on arriva en vue de la grande île de Ceylan. + +Une partie du chargement y fut débarquée; puis on continua jusqu'à +Madras, pour livrer ce qui restait. + +Vers la fin de janvier 1853, commença le voyage de retour, en longeant +la côte de Coromandel, pour s'engager dans le détroit de Manaar. + +Mais, contrarié par une très grosse brise de ouest-sud-ouest, +_l'Albatros_ dut chercher refuge dans la baie de Condatchy, qui échancre +le littoral ouest de l'Ile de Ceylan. + +On fut là deux jours à l'ancre, un calme plat ayant succédé à la +bourrasque qui avait fait rage. + +Une multitude d'embarcations de toutes formes y faisaient la pêche des +perles. + +Pour tuer le temps, le capitaine proposa à son lieutenant, +Labarou,--promu à ce grade après la mort accidentelle du titulaire, +arrivée à Madras.--de tenter la fortune. + +Celui-ci, plongeur émérite et pouvant rester près d'une minute sous +l'eau, y consentit. + +Le reste de l'équipage voulut en faire autant.... + +Quelle idée lumineuse, et à quoi tient la fortune! + +En moins d'une demi-journée, chaque plongeur, descendu au fond de l'eau, +au moyen d'une corde ayant une grosse pierre attachée à son extrémité, +avait recueilli, à la barbe des requins, de pleins sacs d'huîtres, que +l'on s'empressa d'ouvrir et dont plusieurs contenaient des perles, que +l'on ferait examiner par les marchands du Cap, en passant. + +Enfin, un bon vent d'est ayant succédé au calme, on leva l'ancre et.... +en route pour l'Europe: + +Le mois de février commençait, et l'on n'eut pas trop des vingt-huit +jours qu'il renferme pour atteindre la côte africaine. + +Le 8 mars, _l'Albatros_ mouillait en rade de la ville du Cap. + +Dès le lendemain, chacun s'empressa, d'aller trafiquer de ses perle» +avec les joailliers de la Cité aux diamants.... + +Et, chose étonnante, il se trouva que tous les pécheurs de _l'Albatros_ +avaient en mains des perles d'une grande valeur. + +Par un hasard providentiel, le navire canadien avait jeté l'ancre, dans +la baie de Condatchy, sur un des bancs les plus riches, en huîtres +perlières, de la région. + +Quelle aubaine pour ces braves gens, plus accoutumés aux gros sous de +cuivre qu'aux belles guinées jaunes et aux scintillants souverains d'or +qu'on leur donna en échange des perles de Condatchy! + +Bref, quand _l'Albatros_ quitta le Cap de Bonne-Espérance, le 12 mars +1853, tout le monde à son bord était riche, depuis le capitaine jusqu'au +dernier des _Mathurins salés!_ + +Le voyage de retour se fit sans encombre, et le 8 juin, par une belle +matinée ensoleillée, _l'Albatros_ jetait l'ancre dans la rade de +Saint-Jean de Terreneuve, où le lieutenant Labarou se sépara de son +capitaine, non sans regret. + +Mais il avait, arrêté en son esprit, un programme à remplir, et il +désirait avoir les mains libres pour arriver à son but. + +En effet, son intention était d'acheter, pour son propre compte, une +bonne et, solide goélette, avec laquelle il ferait, à Kécarpoui, une +entrée.... dont on garderait le souvenir, sur la côte du Labrador. + +Deux jours lui suffirent pour trouver un joli schooner à sa convenance; +et le 10 juin, ayant recruté un équipage de trois hommes,--deux +Canadiens et un Français,--il levait l'ancre pour gagner le détroit de +Belle-Ile, par où le capitaine Arthur Labarou volait rentrer chez lui. + +La goélette portait un nom significatif.... + +Elle s'appelait: _Le Revenant_! + + + +XXVI + +LE REVENANT + +Nous sommes au 25 juin de l'année 1853. + +Dès huit heures du matin, la baie de Kécarpoui présente un spectacle +inaccoutumé. + +Près de la rive orientale, en face du Chalet de la famille Noël, deux +goélettes sont à l'ancre: l'une pavoisée et toute luisante de peinture +fraîche.... + +C'est le _Marsouin_. + +À une couple d'arpents plus au large,--mais sur une même ligne, un +second vaisseau est aussi au mouillage, présentant l'étrave au courant, +qui rentre.... + +C'est la fameuse goélette qui fait, deux fois l'an, la visite des +établissements de pêche disséminés sur la côte du Labrador, achète le +poisson, fournit les provisions et transporte d'un point à un autre le +missionnaire catholique. + +Enfin, dans l'ouverture de la baie, une troisième goélette, véritable +bijou d'architecture navale, arrive, toutes voiles hautes, Puis, +diminuant de toile à mesure qu'elle avance, finit par aller jeter +l'ancre au beau milieu du courant, droit en face de l'humble demeure des +Labarou. + +Sur le tableau d'arrière de celle-ci se lit un nom fatidique: _Le +Revenant_. + +Pendant que l'équipage s'occupe à serrer les voiles et aux soins +multiples du mouillage, le capitaine se laisse glisser dans la chaloupe +du bord, suivi d'un enfant d'une quinzaine d'années, dont la figure très +basanée rayonne comme un soleil.... + +C'est Arthur Labarou. suivi de son fidèle Wapwi,--lequel, pressentant +l'arrivée de son maître, a trouvé le moyen de rallier la goélette, à +l'est du la baie, dans son canot. + +Mais déjà, de l'humble maisonnette, surgissant tour à tour, un +vieillard, encore vert quoique courbé, une femme à cheveux blancs et une +belle jeune fille, toute pâle d'une émotion extraordinaire.... + +Arrivés à une couple d'arpents l'un de l'autre, les deux groupes +s'observent avec un trouble grandissant.... + +La vieille femme à cheveux blancs s'arrête et se prend à trembler de +tous ses membres... + +Le vieillard lève les bras vers le ciel.... + +Mais la jeune fille, elle, s'élance vers le nouvel arrivant et l'étreint +rapidement: + +--Mon frère! + +Arthur rend l'étreinte, sans répondre. + +La mère est là.... + +C'est pour elle la première parole. + +Il court, la prend dans ses bras, baise ses cheveux blancs et se glisse +à ses genoux, en disant que ce mot qui dit tout: + +--O mère! + +Le père, à son tour, presse son fila sur sa poitrine.... + +Puis on entre à la maison.... + +La porte se ferme.... + +Une scène, qui ne se décrit pas, a lieu entre les divers personnages de +cette famille, hier encore abîmée dans le désespoir. + +La joie a sa pudeur. + +Tirons le rideau sur ces épanchements sacrés.... + +Un quart-d'heure s'écoula. + +Puis la porte se rouvrit, pour livrer passage au capitaine du +_Revenant_, qui semblait au comble de l'anxiété et disait rapidement à +sa soeur: + +--Ainsi, tu es sûre que Suzanne m'est restée fidèle et qu'on lui force +la main?.... + +--Absolument sûre, mon frère.... Ah! pauvre fille, comme elle a pleuré +et quel serment imprudent elle a fait là, par une reconnaissance +exagérée pour un sauvetage _arrangé_ d'avance entre Thomas et Gaspard, +je le jurerais. + +--Oui, elle a été bien imprudente de s'engager par serment à épouser +un misérable, dans un temps donné.... Mais aussi, petite soeur, quelle +inspiration du ciel d'avoir ajouté formellement, comme tu dis: «Si +toutefois mon premier fiancé ne vient pas réclamer ses droite!» + +--Restriction qui n'a causé nul souci à ce coquin de Gaspard! fit +remarquer Mimie.... Il était si sûr d'avoir réussi dans son crime! + +--Dieu aveugle les criminels qu'il veut punir! dit gravement le jeune +capitaine du _Revenant_.... Nous arriverons à temps pour sauver cette +pauvre Suzanne. + +Ces propos s'échangeaient rapidement, tout en embarquant dans la +chaloupe et ramant vers la goélette. + +On prit là, un renfort de deux solides matelots, et la chaloupe partit +comme une flèche dans la direction du Chalet. + +A peine eut-elle touché terre, qu'Arthur sauta sur la berge... + +Comme il franchissait le rideau de saules qui borde la rive en cet +endroit, un cri de désespoir faillit jaillir de sa gorge.... + +En face d'un autel, tout enguirlandé de feuillage, érigé à côté du +Chalet, Gaspard et Suzanne, à genoux l'un près de l'autre, écoutaient un +prêtre debout en face d'eux, un livre à la main. + +--Gaspard Labarou, disait gravement le ministre du culte, prenez-vous +Suzanne Noël pour votre légitime épouse? + +--Oui! articula Gaspard, d'une voix nerveuse. + +Le capitaine du _Revenant_ arrivait derrière eux, comme le prêtre posait +la même question à la jeune femme agenouillée: + +--Suzanne Noël, prenez-vous Gaspard Labarou pour votre légitime époux? + +Un frisson parut courir sur les épaules de la pauvre fille.... + +Elle hésita.... + +Puis, dans un mouvement de désespoir inconcevable, levant les yeux au +ciel comme pour y demander un secours inespéré, elle se retourna une +dernière fois vers la baie, dans un volte-face rapide, et rencontra les +yeux d'Arthur, qui semblait guetter ce moment. + +Alors, secouée de la tête aux pieds par une commotion électrique, elle +courut vers son premier fiancé, criant par trois fois: + +--Non! non! non! + +Tout le monde avait suivi des yeux la jeune fiancée,--si près de +s'appeler la jeune épousée,--et ce tut une exclamation de stupeur quand +on la vit dans les bras de celui qu'on croyait mort,--d'Arthur Labarou, +surgi brusquement des saules bordant la rive. + +Gaspard, tremblant, livide, les yeux agrandis par une épouvante sans +nom, paraissait cloué au sol. + +Thomas, qui lui servait de chaperon à l'autel, dut le rappeler à ses +sens.... + +Il perdait rarement la tête, lui, l'excellent garçon. + +--Mon vieux, dit-il.... _ton chien est mort!_.... Filons!.... C'est le +bon temps. + +Et, passant son bras sous celui de son complice, il l'entraîna +rapidement vers la rive, où la chaloupe du _Marsouin_, toute pavoisée et +montée par deux matelots en grande tenue, attendait les mariés. + +Bien que les oreilles lui tintassent de mille rumeurs imaginaires, +Gaspard, eu passant près d'un groupe formé d'une jeune fille et d'un +enfant, entendit toutefois une voix de femme qui lui disait avec un +mépris écrasant: «Caïn!» + +L'enfant, lui, ôta gravement son chapeau, et salua jusqu'à terre. + +C'était Wapwi, qui se vengeait à sa façon. + +Mais tout cela ne prit que le temps de le dire.... + +Thomas commanda aux matelots, après avoir fait entrer Gaspard dans +l'embarcation et s'y être installé lui-même: + +--A la goélette!.... et plus vite que ça! + +Bien que fortement intrigués de ne pas voir la mariée accompagner son +nouvel époux,--ainsi que la chose avait été arrangée,--les mathurins +poussèrent au large et se prirent à ramer en cadence, sans faire aucune +observation. + +Une demi-heure plus tard, le _Marsouin_, toutes voiles hautes et +pavillons au vent, sortait de la baie, contournait la _Sentinelle_ et +disparaissait dans les brumes irisées du golfe.... + +Gaspard Labarou, debout près de la lisse de l'arrière, tendant son poing +fermé vers le fond de îa baie, disait: + +--J'ai perdu la partie, cette fois.... Mais..., _je reviendrai_! + + * + * * + +Dès le lendemain, un double mariage était célébré par le missionnaire, +avant son départ: + +Celui du capitaine Arthur Labarou et de Suzanne Noël.... + +Lea autres conjoints s'appelaient: + +Louis Noël et Euphémie Labarou. + +Et, à la fin de ce jour-là, quand les ombres de la nuit s'étendirent sur +la côte du Labrador, il y eut un endroit de ce littoral solitaire ou le +Bonheur, ce fuyard infatigable, dut faire une halte! + + + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR *** + +***** This file should be named 14030-8.txt or 14030-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/0/3/14030/ + +Produced by Renald Levesque, from files made available by La +bibliothèque Nationale du Québec + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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