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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13951 ***
+
+Les Trois Mousquetaires
+
+par Alexandre Dumas
+
+
+
+
+Table des matières
+
+ PRÉFACE
+ CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE
+ CHAPITRE II L’ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE
+ CHAPITRE III L’AUDIENCE
+ CHAPITRE IV L’ÉPAULE D’ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D’ARAMIS
+ CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL
+ CHAPITRE VI SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS TREIZIÈME
+ CHAPITRE VII L’INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES
+ CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE COEUR
+ CHAPITRE IX D’ARTAGNAN SE DESSINE
+ CHAPITRE X UNE SOURICIÈRE AU XVIIe SIÈCLE
+ CHAPITRE XI L’INTRIGUE SE NOUE
+ CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
+ CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX
+ CHAPITRE XIV L’HOMME DE MEUNG
+ CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS D’ÉPÉE
+ CHAPITRE XVI OÙ M. LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D’UNE FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
+ CHAPITRE XVII LE MÉNAGE BONACIEUX
+ CHAPITRE XVIII L’AMANT ET LE MARI
+ CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE
+ CHAPITRE XX VOYAGE
+ CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER
+ CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON
+ CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS
+ CHAPITRE XXIV LE PAVILLON
+ CHAPITRE XXV PORTHOS
+ CHAPITRE XXVI LA THÈSE D’ARAMIS
+ CHAPITRE XXVII LA FEMME D’ATHOS
+ CHAPITRE XXVIII RETOUR
+ CHAPITRE XXIX LA CHASSE À L’ÉQUIPEMENT
+ CHAPITRE XXX MILADY
+ CHAPITRE XXXI ANGLAIS ET FRANÇAIS
+ CHAPITRE XXXII UN DÎNER DE PROCUREUR
+ CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MAÎTRESSE
+ CHAPITRE XXXIV OÙ IL EST TRAITÉ DE L’ÉQUIPEMENT D’ARAMIS ET DE PORTHOS
+ CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
+ CHAPITRE XXXVI RÊVE DE VENGEANCE
+ CHAPITRE XXXVII LE SECRET DE MILADY
+ CHAPITRE XXXVIII COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT
+ CHAPITRE XXXIX UNE VISION
+ CHAPITRE XL LE CARDINAL
+ CHAPITRE XLI LE SIÈGE DE LA ROCHELLE
+ CHAPITRE XLII LE VIN D’ANJOU
+ CHAPITRE XLIII L’AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
+ CHAPITRE XLIV DE L’UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE
+ CHAPITRE XLV SCÈNE CONJUGALE
+ CHAPITRE XLVI LE BASTION SAINT-GERVAIS
+ CHAPITRE XLVII LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
+ CHAPITRE XLVIII AFFAIRE DE FAMILLE
+ CHAPITRE XLIX FATALITÉ
+ CHAPITRE L CAUSERIE D’UN FRÈRE AVEC SA SOEUR
+ CHAPITRE LI OFFICIER
+ CHAPITRE LII PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+ CHAPITRE LIII DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+ CHAPITRE LIV TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+ CHAPITRE LV QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+ CHAPITRE LVI CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+ CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE
+ CHAPITRE LVIII ÉVASION
+ CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT À PORTSMOUTH LE 23 AOÛT 1628
+ CHAPITRE LX EN FRANCE
+ CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE
+ CHAPITRE LXII DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS
+ CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE D’EAU
+ CHAPITRE LXIV L’HOMME AU MANTEAU ROUGE
+ CHAPITRE LXV LE JUGEMENT
+ CHAPITRE LXVI L’EXÉCUTION
+ CHAPITRE LXVII CONCLUSION
+ ÉPILOGUE
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+DANS LAQUELLE IL EST ÉTABLI QUE, MALGRÉ LEURS NOM EN _OS_ ET EN _IS_,
+LES HÉROS DE L’HISTOIRE QUE NOUS ALLONS AVOIR L’HONNEUR DE RACONTER A
+NOS LECTEURS N’ONT RIEN DE MYTHOLOGIQUE.
+
+
+Il y a un an à peu près, qu’en faisant à la Bibliothèque royale des
+recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par hasard sur les
+_Mémoires de M. d’Artagnan_, imprimés — comme la plus grande partie des
+ouvrages de cette époque, où les auteurs tenaient à dire la vérité sans
+aller faire un tour plus ou moins long à la Bastille — à Amsterdam,
+chez Pierre Rouge. Le titre me séduisit: je les emportai chez moi, avec
+la permission de M. le conservateur; bien entendu, je les dévorai.
+
+Mon intention n’est pas de faire ici une analyse de ce curieux ouvrage,
+et je me contenterai d’y renvoyer ceux de mes lecteurs qui apprécient
+les tableaux d’époques. Ils y trouveront des portraits crayonnés de
+main de maître; et, quoique les esquisses soient, pour la plupart du
+temps, tracées sur des portes de caserne et sur des murs de cabaret,
+ils n’y reconnaîtront pas moins, aussi ressemblantes que dans
+l’histoire de M. Anquetil, les images de Louis XIII, d’Anne d’Autriche,
+de Richelieu, de Mazarin et de la plupart des courtisans de l’époque.
+
+Mais, comme on le sait, ce qui frappe l’esprit capricieux du poète
+n’est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or, tout
+en admirant, comme les autres admireront sans doute, les détails que
+nous avons signalés, la chose qui nous préoccupa le plus est une chose
+à laquelle bien certainement personne avant nous n’avait fait la
+moindre attention.
+
+D’Artagnan raconte qu’à sa première visite à M. de Tréville, le
+capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son antichambre
+trois jeunes gens servant dans l’illustre corps où il sollicitait
+l’honneur d’être reçu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis.
+
+Nous l’avouons, ces trois noms étrangers nous frappèrent, et il nous
+vint aussitôt à l’esprit qu’ils n’étaient que des pseudonymes à l’aide
+desquels d’Artagnan avait déguisé des noms peut-être illustres, si
+toutefois les porteurs de ces noms d’emprunt ne les avaient pas choisis
+eux-mêmes le jour où, par caprice, par mécontentement ou par défaut de
+fortune, ils avaient endossé la simple casaque de mousquetaire.
+
+Dès lors nous n’eûmes plus de repos que nous n’eussions retrouvé, dans
+les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms
+extraordinaires qui avaient fort éveillé notre curiosité.
+
+Le seul catalogue des livres que nous lûmes pour arriver à ce but
+remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-être fort
+instructif, mais à coups sûr peu amusant pour nos lecteurs. Nous nous
+contenterons donc de leur dire qu’au moment où, découragé de tant
+d’investigations infructueuses, nous allions abandonner notre
+recherche, nous trouvâmes enfin, guidé par les conseils de notre
+illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, coté le n°
+4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant pour titre:
+
+«Mémoires de M. le comte de La Fère, concernant quelques-uns des
+événements qui se passèrent en France vers la fin du règne du roi Louis
+XIII et le commencement du règne du roi Louis XIV.»
+
+On devine si notre joie fut grande, lorsqu’en feuilletant ce manuscrit,
+notre dernier espoir, nous trouvâmes à la vingtième page le nom
+d’Athos, à la vingt-septième le nom de Porthos, et à la trente et
+unième le nom d’Aramis.
+
+La découverte d’un manuscrit complètement inconnu, dans une époque où
+la science historique est poussée à un si haut degré, nous parut
+presque miraculeuse. Aussi nous hâtâmes-nous de solliciter la
+permission de le faire imprimer, dans le but de nous présenter un jour
+avec le bagage des autres à l’Académie des inscriptions et
+belles-lettres, si nous n’arrivions, chose fort probable, à entrer à
+l’Académie française avec notre propre bagage. Cette permission, nous
+devons le dire, nous fut gracieusement accordée; ce que nous consignons
+ici pour donner un démenti public aux malveillants qui prétendent que
+nous vivons sous un gouvernement assez médiocrement disposé à l’endroit
+des gens de lettres.
+
+Or, c’est la première partie de ce précieux manuscrit que nous offrons
+aujourd’hui à nos lecteurs, en lui restituant le titre qui lui
+convient, prenant l’engagement, si, comme nous n’en doutons pas, cette
+première partie obtient le succès qu’elle mérite, de publier
+incessamment la seconde.
+
+En attendant, comme le parrain est un second père, nous invitons le
+lecteur à s’en prendre à nous, et non au comte de La Fère, de son
+plaisir ou de son ennui.
+
+Cela posé, passons à notre histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE
+
+
+Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit
+l’auteur du _Roman de la Rose_, semblait être dans une révolution aussi
+entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde
+Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la
+Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se
+hâtaient d’endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque
+peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers
+l’hôtellerie du _Franc-Meunier_, devant laquelle s’empressait, en
+grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de
+curiosité.
+
+En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se
+passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives
+quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui
+guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la guerre au
+cardinal; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis,
+outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y
+avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et
+les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois
+s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les
+laquais, — souvent contre les seigneurs et les huguenots, — quelquefois
+contre le roi, — mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il
+résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du
+mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni
+le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se
+précipitèrent du côté de l’hôtel du _Franc-Meunier_.
+
+Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.
+
+Un jeune homme… — traçons son portrait d’un seul trait de plume:
+figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé,
+sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d’un pourpoint de
+laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance
+insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste. Visage long et brun; la
+pommette des joues saillante, signe d’astuce; les muscles maxillaires
+énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le
+Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné
+d’une espèce de plume; l’oeil ouvert et intelligent; le nez crochu,
+mais finement dessiné; trop grand pour un adolescent, trop petit pour
+un homme fait, et qu’un oeil peu exercé eût pris pour un fils de
+fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de
+peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et
+le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.
+
+Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si
+remarquable, qu’elle fut remarquée: c’était un bidet du Béarn, âgé de
+douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non
+pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas
+que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale,
+faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les
+qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et
+son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait
+en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il
+y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency,
+produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son
+cavalier.
+
+Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan
+(ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne
+se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il
+fût, une pareille monture; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le
+don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une
+pareille bête valait au moins vingt livres: il est vrai que les paroles
+dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix.
+
+— Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon — dans ce pur patois de
+Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire —, mon
+fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt
+treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter
+à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et
+honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui,
+ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour,
+continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y
+aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des
+droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté
+dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et
+pour les vôtres — par les vôtres, j’entends vos parents et vos amis —,
+ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C’est par son
+courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu’un gentilhomme
+fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une seconde laisse
+peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde justement, la
+fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux
+raisons: la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est
+que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les
+aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée; vous avez un
+jarret de fer, un poignet d’acier; battez-vous à tout propos;
+battez-vous d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par
+conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n’ai, mon fils,
+à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous
+venez d’entendre. Votre mère y ajoutera la recette d’un certain baume
+qu’elle tient d’une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour
+guérir toute blessure qui n’atteint pas le coeur. Faites votre profit
+du tout, et vivez heureusement et longtemps. — Je n’ai plus qu’un mot à
+ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car
+je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de
+religion en volontaire; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon
+voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout enfant avec notre
+roi Louis treizième, que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux
+dégénéraient en bataille et dans ces batailles le roi n’était pas
+toujours le plus fort. Les coups qu’il en reçut lui donnèrent beaucoup
+d’estime et d’amitié pour M. de Tréville. Plus tard, M. de Tréville se
+battit contre d’autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois;
+depuis la mort du feu roi jusqu’à la majorité du jeune sans compter les
+guerres et les sièges, sept fois; et depuis cette majorité
+jusqu’aujourd’hui, cent fois peut-être! — Aussi, malgré les édits, les
+ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires,
+c’est-à-dire chef d’une légion de Césars, dont le roi fait un très
+grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas
+grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Tréville gagne dix mille
+écus par an; c’est donc un fort grand seigneur. — Il a commencé comme
+vous, allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de
+faire comme lui.»
+
+Sur quoi, M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée,
+l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.
+
+En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui
+l’attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons
+de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux
+furent de ce côté plus longs et plus tendres qu’ils ne l’avaient été de
+l’autre, non pas que M. d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa seule
+progéniture, mais M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme
+indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme
+d’Artagnan était femme et, de plus, était mère. — Elle pleura
+abondamment, et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques
+efforts qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur
+mousquetaire, la nature l’emporta et il versa force larmes, dont il
+parvint à grand-peine à cacher la moitié.
+
+Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents
+paternels et qui se composaient, comme nous l’avons dit, de quinze
+écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville; comme on le pense
+bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché.
+
+Avec un pareil _vade mecum_, d’Artagnan se trouva, au moral comme au
+physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l’avons
+si heureusement comparé lorsque nos devoirs d’historien nous ont fait
+une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins
+à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit
+chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation.
+Il en résulta qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à
+Meung, et que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée
+dix fois par jour; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire,
+et l’épée ne sortit point de son fourreau. Ce n’est pas que la vue du
+malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les visages
+des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille
+respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un oeil plutôt
+féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si
+l’hilarité l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne
+rire que d’un seul côté, comme les masques antiques. D’Artagnan demeura
+donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu’à cette
+malheureuse ville de Meung.
+
+Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du _Franc-Meunier_
+sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre
+l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du
+rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine,
+quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux
+personnes qui paraissaient l’écouter avec déférence. D’Artagnan crut
+tout naturellement, selon son habitude, être l’objet de la conversation
+et écouta. Cette fois, d’Artagnan ne s’était trompé qu’à moitié: ce
+n’était pas de lui qu’il était question, mais de son cheval. Le
+gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et
+comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une
+grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout
+moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller
+l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui
+tant de bruyante hilarité.
+
+Cependant d’Artagnan voulut d’abord se rendre compte de la physionomie
+de l’impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur
+l’étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux
+yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué, à la
+moustache noire et parfaitement taillée; il était vêtu d’un pourpoint
+et d’un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur,
+sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la
+chemise. Ce haut- de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs,
+paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés
+dans un portemanteau. D’Artagnan fit toutes ces remarques avec la
+rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un
+sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une
+grande influence sur sa vie à venir.
+
+Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme
+au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à l’endroit du bidet
+béarnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes
+démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même
+laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l’on peut parler
+ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette fois, il n’y avait plus de
+doute, d’Artagnan était réellement insulté. Aussi, plein de cette
+conviction, enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier
+quelques-uns des airs de cour qu’il avait surpris en Gascogne chez des
+seigneurs en voyage, il s’avança, une main sur la garde de son épée et
+l’autre appuyée sur la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure
+qu’il avançait, la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du
+discours digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler sa
+provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité
+grossière qu’il accompagna d’un geste furieux.
+
+— Eh! Monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce
+volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous
+rirons ensemble.
+
+Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier,
+comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à
+lui que s’adressaient de si étranges reproches; puis, lorsqu’il ne put
+plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et
+après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence
+impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan:
+
+— Je ne vous parle pas, monsieur.
+
+— Mais je vous parle, moi!» s’écria le jeune homme exaspéré de ce
+mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de
+dédains.
+
+L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se
+retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à
+deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance
+tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé l’hilarité de
+ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient restés à la fenêtre.
+
+D’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du
+fourreau.
+
+— Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton
+d’or, reprit l’inconnu continuant les investigations commencées et
+s’adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître aucunement
+remarquer l’exaspération de d’Artagnan, qui cependant se redressait
+entre lui et eux. C’est une couleur fort connue en botanique, mais
+jusqu’à présent fort rare chez les chevaux.
+
+— Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire du maître! s’écria l’émule
+de Tréville, furieux.
+
+— Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l’inconnu, ainsi que vous
+pouvez le voir vous-même à l’air de mon visage; mais je tiens cependant
+à conserver le privilège de rire quand il me plaît.
+
+— Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux pas qu’on rie quand il me
+déplaît!
+
+— En vérité, monsieur? continua l’inconnu plus calme que jamais, eh
+bien, c’est parfaitement juste.» Et tournant sur ses talons, il
+s’apprêta à rentrer dans l’hôtellerie par la grande porte, sous
+laquelle d’Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout sellé.
+
+Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à lâcher ainsi un homme qui
+avait eu l’insolence de se moquer de lui. Il tira son épée entièrement
+du fourreau et se mit à sa poursuite en criant:
+
+— Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe
+point par derrière.
+
+— Me frapper, moi! dit l’autre en pivotant sur ses talons et en
+regardant le jeune homme avec autant d’étonnement que de mépris.
+Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou!»
+
+Puis, à demi-voix, et comme s’il se fût parlé à lui-même:
+
+— C’est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté, qui
+cherche des braves de tous côtés pour recruter ses mousquetaires!
+
+Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup de
+pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est
+probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. L’inconnu vit alors
+que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire
+et se mit gravement en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs,
+accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de
+bâtons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et
+si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que
+celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups,
+rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué
+d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta avec
+son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins:
+
+— La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et
+qu’il s’en aille!
+
+— Pas avant de t’avoir tué, lâche!» criait d’Artagnan tout en faisant
+face du mieux qu’il pouvait et sans reculer d’un pas à ses trois
+ennemis, qui le moulaient de coups.
+
+— Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces
+Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu’il le veut
+absolument. Quand il sera las, il dira qu’il en a assez.
+
+Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait
+affaire; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le
+combat continua donc quelques secondes encore; enfin d’Artagnan,
+épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux
+morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque
+en même temps tout sanglant et presque évanoui.
+
+C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la
+scène. L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses
+garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent
+accordés.
+
+Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et
+regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait
+en demeurant là lui causer une vive contrariété.
+
+— Eh bien, comment va cet enragé? reprit-il en se retournant au bruit
+de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait
+s’informer de sa santé.
+
+— Votre Excellence est saine et sauve? demanda l’hôte.
+
+— Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui
+vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme.
+
+— Il va mieux, dit l’hôte: il s’est évanoui tout à fait.
+
+— Vraiment? fit le gentilhomme.
+
+— Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous
+appeler et vous défier en vous appelant.
+
+— Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là! s’écria
+l’inconnu.
+
+— Oh! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec
+une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons
+fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que
+onze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si
+pareille chose était arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de
+suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard.
+
+— Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang
+déguisé.
+
+— Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous
+teniez sur vos gardes.
+
+— Et il n’a nommé personne dans sa colère?
+
+— Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: «Nous verrons ce que
+M. de Tréville pensera de cette insulte faite à son protégé.
+
+— M. de Tréville? dit l’inconnu en devenant attentif; il frappait sur
+sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville?… Voyons, mon cher
+hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été,
+j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il?
+
+— Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.
+
+— En vérité!
+
+— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence.»
+
+L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua
+point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de
+l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était
+toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme
+inquiet.
+
+— Diable! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé ce
+Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d’épée est un coup d’épée, quel
+que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un
+enfant que de tout autre; il suffit parfois d’un faible obstacle pour
+contrarier un grand dessein.
+
+Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.
+
+— Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas de ce
+frénétique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant,
+ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me
+gêne. Où est-il?
+
+— Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.
+
+— Ses hardes et son sac sont avec lui? il n’a pas quitté son pourpoint?
+
+— Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu’il
+vous gêne, ce jeune fou…
+
+— Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel
+d’honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites mon
+compte et avertissez mon laquais.
+
+— Quoi! Monsieur nous quitte déjà?
+
+— Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon
+cheval. Ne m’a-t-on point obéi?
+
+— Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous
+la grande porte, tout appareillé pour partir.
+
+— C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors.»
+
+— Ouais! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon?
+
+Mais un coup d’oeil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il
+salua humblement et sortit.
+
+— Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua
+l’étranger: elle ne doit pas tarder à passer: déjà même elle est en
+retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille
+au-devant d’elle… Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette
+lettre adressée à Tréville!
+
+Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.
+
+Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la présence
+du jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté
+chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits.
+Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui
+faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand
+seigneur — car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un
+grand seigneur —, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à
+continuer son chemin. D’Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et
+la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l’hôte,
+commença de descendre; mais, en arrivant à la cuisine, la première
+chose qu’il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement au
+marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux normands.
+
+Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière,
+était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec
+quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une
+physionomie; il vit donc du premier coup d’oeil que la femme était
+jeune et belle. Or cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était
+parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan
+avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux
+bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants,
+aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement
+avec l’inconnu.
+
+— Ainsi, Son Éminence m’ordonne…, disait la dame.
+
+— De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir
+directement si le duc quittait Londres.
+
+— Et quant à mes autres instructions? demanda la belle voyageuse.
+
+— Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de
+l’autre côté de la Manche.
+
+— Très bien; et vous, que faites-vous?
+
+— Moi, je retourne à Paris.
+
+— Sans châtier cet insolent petit garçon?» demanda la dame.
+
+L’inconnu allait répondre: mais, au moment où il ouvrait la bouche,
+d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte.
+
+— C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t- il,
+et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui
+échappera pas comme la première.
+
+— Ne lui échappera pas? reprit l’inconnu en fronçant le sourcil.
+
+— Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume.
+
+— Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son
+épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.
+
+— Vous avez raison, s’écria le gentilhomme; partez donc de votre côté,
+moi, je pars du mien.»
+
+Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval,
+tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage.
+Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par
+un côté opposé de la rue.
+
+— Eh! votre dépense», vociféra l’hôte, dont l’affection pour son
+voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu’il s’éloignait
+sans solder ses comptes.
+
+— Paie, maroufle», s’écria le voyageur toujours galopant à son laquais,
+lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent et se mit
+à galoper après son maître.
+
+— Ah! lâche, ah! misérable, ah! faux gentilhomme!» cria d’Artagnan
+s’élançant à son tour après le laquais.
+
+Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une pareille
+secousse. À peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tintèrent,
+qu’un éblouissement le prit, qu’un nuage de sang passa sur ses yeux et
+qu’il tomba au milieu de la rue, en criant encore:
+
+— Lâche! lâche! lâche!
+
+— Il est en effet bien lâche», murmura l’hôte en s’approchant de
+d’Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le
+pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du soir.
+
+— Oui, bien lâche, murmura d’Artagnan; mais elle, bien belle!
+
+— Qui, elle? demanda l’hôte.
+
+— Milady», balbutia d’Artagnan.
+
+Et il s’évanouit une seconde fois.
+
+— C’est égal, dit l’hôte, j’en perds deux, mais il me reste celui- là,
+que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. C’est toujours
+onze écus de gagnés.
+
+On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la
+bourse de d’Artagnan.
+
+L’hôte avait compté sur onze jours de maladie à un écu par jour; mais
+il avait compté sans son voyageur. Le lendemain, dès cinq heures du
+matin, d’Artagnan se leva, descendit lui-même à la cuisine, demanda,
+outre quelques autres ingrédients dont la liste n’est pas parvenue
+jusqu’à nous, du vin, de l’huile, du romarin, et, la recette de sa mère
+à la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures,
+renouvelant ses compresses lui- même et ne voulant admettre
+l’adjonction d’aucun médecin. Grâce sans doute à l’efficacité du baume
+de Bohême, et peut-être aussi grâce à l’absence de tout docteur,
+d’Artagnan se trouva sur pied dès le soir même, et à peu près guéri le
+lendemain.
+
+Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule
+dépense du maître qui avait gardé une diète absolue, tandis qu’au
+contraire le cheval jaune, au dire de l’hôtelier du moins, avait mangé
+trois fois plus qu’on n’eût raisonnablement pu le supposer pour sa
+taille, d’Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse de
+velours râpé ainsi que les onze écus qu’elle contenait; mais quant à la
+lettre adressée à M. de Tréville, elle avait disparu.
+
+Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une grande
+patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets,
+fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse;
+mais lorsqu’il eut acquis la conviction que la lettre était
+introuvable, il entra dans un troisième accès de rage, qui faillit lui
+occasionner une nouvelle consommation de vin et d’huile aromatisés:
+car, en voyant cette jeune mauvaise tête s’échauffer et menacer de tout
+casser dans l’établissement si l’on ne retrouvait pas sa lettre, l’hôte
+s’était déjà saisi d’un épieu, sa femme d’un manche à balai, et ses
+garçons des mêmes bâtons qui avaient servi la surveille.
+
+— Ma lettre de recommandation! s’écria d’Artagnan, ma lettre de
+recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des ortolans!
+
+Malheureusement une circonstance s’opposait à ce que le jeune homme
+accomplît sa menace: c’est que, comme nous l’avons dit, son épée avait
+été, dans sa première lutte, brisée en deux morceaux, ce qu’il avait
+parfaitement oublié. Il en résulta que, lorsque d’Artagnan voulut en
+effet dégainer, il se trouva purement et simplement armé d’un tronçon
+d’épée de huit ou dix pouces à peu près, que l’hôte avait soigneusement
+renfoncé dans le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef l’avait
+adroitement détourné pour s’en faire une lardoire.
+
+Cependant cette déception n’eût probablement pas arrêté notre fougueux
+jeune homme, si l’hôte n’avait réfléchi que la réclamation que lui
+adressait son voyageur était parfaitement juste.
+
+— Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette lettre?
+
+— Oui, où est cette lettre? cria d’Artagnan. D’abord, je vous en
+préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu’elle se
+retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire
+retrouver, lui!»
+
+Cette menace acheva d’intimider l’hôte. Après le roi et M. le cardinal,
+M. de Tréville était l’homme dont le nom peut-être était le plus
+souvent répété par les militaires et même par les bourgeois. Il y avait
+bien le père Joseph, c’est vrai; mais son nom à lui n’était jamais
+prononcé que tout bas, tant était grande la terreur qu’inspirait
+l’Éminence grise, comme on appelait le familier du cardinal.
+
+Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d’en faire
+autant de son manche à balai et à ses valets de leurs bâtons, il donna
+le premier l’exemple en se mettant lui-même à la recherche de la lettre
+perdue.
+
+— Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux? demanda
+l’hôte au bout d’un instant d’investigations inutiles.
+
+— Sandis! je le crois bien! s’écria le Gascon qui comptait sur cette
+lettre pour faire son chemin à la cour; elle contenait ma fortune.
+
+— Des bons sur l’épargne? demanda l’hôte inquiet.
+
+— Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté», répondit
+d’Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grâce à cette
+recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette réponse quelque
+peu hasardée.
+
+— Diable! fit l’hôte tout à fait désespéré.
+
+— Mais il n’importe, continua d’Artagnan avec l’aplomb national, il
+n’importe, et l’argent n’est rien: — cette lettre était tout. J’eusse
+mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.»
+
+Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille, mais une certaine
+pudeur juvénile le retint.
+
+Un trait de lumière frappa tout à coup l’esprit de l’hôte qui se
+donnait au diable en ne trouvant rien.
+
+— Cette lettre n’est point perdue, s’écria-t-il.
+
+— Ah! fit d’Artagnan.
+
+— Non; elle vous a été prise.
+
+— Prise! et par qui?
+
+— Par le gentilhomme d’hier. Il est descendu à la cuisine, où était
+votre pourpoint. Il y est resté seul. Je gagerais que c’est lui qui l’a
+volée.
+
+— Vous croyez?» répondit d’Artagnan peu convaincu; car il savait mieux
+que personne l’importance toute personnelle de cette lettre, et n’y
+voyait rien qui pût tenter la cupidité. Le fait est qu’aucun des
+valets, aucun des voyageurs présents n’eût rien gagné à posséder ce
+papier.
+
+— Vous dites donc, reprit d’Artagnan, que vous soupçonnez cet
+impertinent gentilhomme.
+
+— Je vous dis que j’en suis sûr, continua l’hôte; lorsque je lui ai
+annoncé que Votre Seigneurie était le protégé de M. de Tréville, et que
+vous aviez même une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru
+fort inquiet, m’a demandé où était cette lettre, et est descendu
+immédiatement à la cuisine où il savait qu’était votre pourpoint.
+
+— Alors c’est mon voleur, répondit d’Artagnan; je m’en plaindrai à M.
+de Tréville, et M. de Tréville s’en plaindra au roi.» Puis il tira
+majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l’hôte, qui
+l’accompagna, le chapeau à la main, jusqu’à la porte, remonta sur son
+cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu’à la porte
+Saint-Antoine à Paris, où son propriétaire le vendit trois écus, ce qui
+était fort bien payé, attendu que d’Artagnan l’avait fort surmené
+pendant la dernière étape. Aussi le maquignon auquel d’Artagnan le céda
+moyennant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme
+qu’il n’en donnait cette somme exorbitante qu’à cause de l’originalité
+de sa couleur.
+
+D’Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet sous
+son bras, et marcha tant qu’il trouvât à louer une chambre qui convînt
+à l’exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une espèce de
+mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg.
+
+Aussitôt le denier à Dieu donné, d’Artagnan prit possession de son
+logement, passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et à
+ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d’un
+pourpoint presque neuf de M. d’Artagnan père, et qu’elle lui avait
+données en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre
+une lame à son épée; puis il revint au Louvre s’informer, au premier
+mousquetaire qu’il rencontra, de la situation de l’hôtel de M. de
+Tréville, lequel était situé rue du Vieux- Colombier, c’est-à-dire
+justement dans le voisinage de la chambre arrêtée par d’Artagnan:
+circonstance qui lui parut d’un heureux augure pour le succès de son
+voyage.
+
+Après quoi, content de la façon dont il s’était conduit à Meung, sans
+remords dans le passé, confiant dans le présent et plein d’espérance
+dans l’avenir, il se coucha et s’endormit du sommeil du brave.
+
+Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu’à neuf heures du
+matin, heure à laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de
+Tréville, le troisième personnage du royaume d’après l’estimation
+paternelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+L’ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE
+
+
+M. de Troisvilles, comme s’appelait encore sa famille en Gascogne, ou
+M. de Tréville, comme il avait fini par s’appeler lui-même à Paris,
+avait réellement commencé comme d’Artagnan, c’est-à-dire sans un sou
+vaillant, mais avec ce fonds d’audace, d’esprit et d’entendement qui
+fait que le plus pauvre gentillâtre gascon reçoit souvent plus en ses
+espérances de l’héritage paternel que le plus riche gentilhomme
+périgourdin ou berrichon ne reçoit en réalité. Sa bravoure insolente,
+son bonheur plus insolent encore dans un temps où les coups pleuvaient
+comme grêle, l’avaient hissé au sommet de cette échelle difficile qu’on
+appelle la faveur de cour, et dont il avait escaladé quatre à quatre
+les échelons.
+
+Il était l’ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la
+mémoire de son père Henri IV. Le père de M. de Tréville l’avait si
+fidèlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu’à défaut d’argent
+comptant — chose qui toute la vie manqua au Béarnais, lequel paya
+constamment ses dettes avec la seule chose qu’il n’eût jamais besoin
+d’emprunter, c’est-à-dire avec de l’esprit —, qu’à défaut d’argent
+comptant, disons-nous, il l’avait autorisé, après la reddition de
+Paris, à prendre pour armes un lion d’or passant sur gueules avec cette
+devise: _fidelis et fortis_. C’était beaucoup pour l’honneur, mais
+c’était médiocre pour le bien-être. Aussi, quand l’illustre compagnon
+du grand Henri mourut, il laissa pour seul héritage à monsieur son fils
+son épée et sa devise. Grâce à ce double don et au nom sans tache qui
+l’accompagnait, M. de Tréville fut admis dans la maison du jeune
+prince, où il servit si bien de son épée et fut si fidèle à sa devise,
+que Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l’habitude de
+dire que, s’il avait un ami qui se battît, il lui donnerait le conseil
+de prendre pour second, lui d’abord, et Tréville après, et peut-être
+même avant lui.
+
+Aussi Louis XIII avait-il un attachement réel pour Tréville,
+attachement royal, attachement égoïste, c’est vrai, mais qui n’en était
+pas moins un attachement. C’est que, dans ces temps malheureux, on
+cherchait fort à s’entourer d’hommes de la trempe de Tréville. Beaucoup
+pouvaient prendre pour devise l’épithète de _fort_, qui faisait la
+seconde partie de son exergue; mais peu de gentilshommes pouvaient
+réclamer l’épithète de _fidèle_, qui en formait la première. Tréville
+était un de ces derniers; c’était une de ces rares organisations, à
+l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à
+l’oeil rapide, à la main prompte, à qui l’oeil n’avait été donné que
+pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour
+frapper ce déplaisant quelqu’un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de
+Méré, un Vitry. Enfin à Tréville, il n’avait manqué jusque-là que
+l’occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la saisir
+par ses trois cheveux si jamais elle passait à la portée de sa main.
+Aussi Louis XIII fit-il de Tréville le capitaine de ses mousquetaires,
+lesquels étaient à Louis XIII, pour le dévouement ou plutôt pour le
+fanatisme, ce que ses ordinaires étaient à Henri III et ce que sa garde
+écossaise était à Louis XI.
+
+De son côté, et sous ce rapport, le cardinal n’était pas en reste avec
+le roi. Quand il avait vu la formidable élite dont Louis XIII
+s’entourait, ce second ou plutôt ce premier roi de France avait voulu,
+lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires comme Louis
+XIII avait les siens et l’on voyait ces deux puissances rivales trier
+pour leur service, dans toutes les provinces de France et même dans
+tous les États étrangers, les hommes célèbres pour les grands coups
+d’épée. Aussi Richelieu et Louis XIII se disputaient souvent, en
+faisant leur partie d’échecs, le soir, au sujet du mérite de leurs
+serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens, et tout en
+se prononçant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les
+excitaient tout bas à en venir aux mains, et concevaient un véritable
+chagrin ou une joie immodérée de la défaite ou de la victoire des
+leurs. Ainsi, du moins, le disent les mémoires d’un homme qui fut dans
+quelques-unes de ces défaites et dans beaucoup de ces victoires.
+
+Tréville avait pris le côté faible de son maître, et c’est à cette
+adresse qu’il devait la longue et constante faveur d’un roi qui n’a pas
+laissé la réputation d’avoir été très fidèle à ses amitiés. Il faisait
+parader ses mousquetaires devant le cardinal Armand Duplessis avec un
+air narquois qui hérissait de colère la moustache grise de Son
+Éminence. Tréville entendait admirablement bien la guerre de cette
+époque, où, quand on ne vivait pas aux dépens de l’ennemi, on vivait
+aux dépens de ses compatriotes: ses soldats formaient une légion de
+diables à quatre, indisciplinée pour tout autre que pour lui.
+
+Débraillés, avinés, écorchés, les mousquetaires du roi, ou plutôt ceux
+de M. de Tréville, s’épandaient dans les cabarets, dans les promenades,
+dans les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches,
+faisant sonner leurs épées, heurtant avec volupté les gardes de M. le
+cardinal quand ils les rencontraient; puis dégainant en pleine rue,
+avec mille plaisanteries; tués quelquefois, mais sûrs en ce cas d’être
+pleurés et vengés; tuant souvent, et sûrs alors de ne pas moisir en
+prison, M. de Tréville étant là pour les réclamer. Aussi M. de Tréville
+était-il loué sur tous les tons, chanté sur toutes les gammes par ces
+hommes qui l’adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu’ils
+étaient, tremblaient devant lui comme des écoliers devant leur maître,
+obéissant au moindre mot, et prêts à se faire tuer pour laver le
+moindre reproche.
+
+M. de Tréville avait usé de ce levier puissant, pour le roi d’abord et
+les amis du roi, — puis pour lui-même et pour ses amis. Au reste, dans
+aucun des mémoires de ce temps, qui a laissé tant de mémoires, on ne
+voit que ce digne gentilhomme ait été accusé, même par ses ennemis — et
+il en avait autant parmi les gens de plume que chez les gens d’épée —,
+nulle part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait été
+accusé de se faire payer la coopération de ses séides. Avec un rare
+génie d’intrigue, qui le rendait l’égal des plus forts intrigants, il
+était resté honnête homme. Bien plus, en dépit des grandes estocades
+qui déhanchent et des exercices pénibles qui fatiguent, il était devenu
+un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins damerets, un
+des plus alambiqués diseurs de Phébus de son époque; on parlait des
+bonnes fortunes de Tréville comme on avait parlé vingt ans auparavant
+de celles de Bassompierre — et ce n’était pas peu dire. Le capitaine
+des mousquetaires était donc admiré, craint et aimé, ce qui constitue
+l’apogée des fortunes humaines.
+
+Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste
+rayonnement; mais son père, soleil _pluribus impar_, laissa sa
+splendeur personnelle à chacun de ses favoris, sa valeur individuelle à
+chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et celui du cardinal,
+on comptait alors à Paris plus de deux cents petits levers, un peu
+recherchés. Parmi les deux cents petits levers celui de Tréville était
+un des plus courus.
+
+La cour de son hôtel, situé rue du Vieux-Colombier, ressemblait à un
+camp, et cela dès six heures du matin en été et dès huit heures en
+hiver. Cinquante à soixante mousquetaires, qui semblaient s’y relayer
+pour présenter un nombre toujours imposant, s’y promenaient sans cesse,
+armés en guerre et prêts à tout. Le long d’un de ses grands escaliers
+sur l’emplacement desquels notre civilisation bâtirait une maison tout
+entière, montaient et descendaient les solliciteurs de Paris qui
+couraient après une faveur quelconque, les gentilshommes de province
+avides d’être enrôlés, et les laquais chamarrés de toutes couleurs, qui
+venaient apporter à M. de Tréville les messages de leurs maîtres. Dans
+l’antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient les
+élus, c’est-à-dire ceux qui étaient convoqués. Un bourdonnement durait
+là depuis le matin jusqu’au soir, tandis que M. de Tréville, dans son
+cabinet contigu à cette antichambre, recevait les visites, écoutait les
+plaintes, donnait ses ordres et, comme le roi à son balcon du Louvre,
+n’avait qu’à se mettre à sa fenêtre pour passer la revue des hommes et
+des armes.
+
+Le jour où d’Artagnan se présenta, l’assemblée était imposante, surtout
+pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai que ce
+provincial était Gascon, et que surtout à cette époque les compatriotes
+de d’Artagnan avaient la réputation de ne point facilement se laisser
+intimider. En effet, une fois qu’on avait franchi la porte massive,
+chevillée de longs clous à tête quadrangulaire, on tombait au milieu
+d’une troupe de gens d’épée qui se croisaient dans la cour,
+s’interpellant, se querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un
+passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il eût fallu
+être officier, grand seigneur ou jolie femme.
+
+Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce désordre que notre jeune
+homme s’avança, le coeur palpitant, rangeant sa longue rapière le long
+de ses jambes maigres, et tenant une main au rebord de son feutre avec
+ce demi-sourire du provincial embarrassé qui veut faire bonne
+contenance. Avait-il dépassé un groupe, alors il respirait plus
+librement, mais il comprenait qu’on se retournait pour le regarder, et
+pour la première fois de sa vie, d’Artagnan, qui jusqu’à ce jour avait
+une assez bonne opinion de lui-même, se trouva ridicule.
+
+Arrivé à l’escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les premières
+marches quatre mousquetaires qui se divertissaient à l’exercice
+suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le
+palier que leur tour vînt de prendre place à la partie.
+
+Un d’eux, placé sur le degré supérieur, l’épée nue à la main, empêchait
+ou du moins s’efforçait d’empêcher les trois autres de monter.
+
+Ces trois autres s’escrimaient contre lui de leurs épées fort agiles.
+D’Artagnan prit d’abord ces fers pour des fleurets d’escrime, il les
+crut boutonnés: mais il reconnut bientôt à certaines égratignures que
+chaque arme, au contraire, était affilée et aiguisée à souhait, et à
+chacune de ces égratignures, non seulement les spectateurs, mais encore
+les acteurs riaient comme des fous.
+
+Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement ses
+adversaires en respect. On faisait cercle autour d’eux: la condition
+portait qu’à chaque coup le touché quitterait la partie, en perdant son
+tour d’audience au profit du toucheur. En cinq minutes trois furent
+effleurés, l’un au poignet, l’autre au menton, l’autre à l’oreille par
+le défenseur du degré, qui lui- même ne fut pas atteint: adresse qui
+lui valut, selon les conventions arrêtées, trois tours de faveur.
+
+Si difficile non pas qu’il fût, mais qu’il voulût être à étonner, ce
+passe-temps étonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa province,
+cette terre où s’échauffent cependant si promptement les têtes, un peu
+plus de préliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs
+lui parut la plus forte de toutes celles qu’il avait ouïes jusqu’alors,
+même en Gascogne. Il se crut transporté dans ce fameux pays des géants
+où Gulliver alla depuis et eut si grand-peur; et cependant il n’était
+pas au bout: restaient le palier et l’antichambre.
+
+Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de
+femmes, et dans l’antichambre des histoires de cour. Sur le palier,
+d’Artagnan rougit; dans l’antichambre, il frissonna. Son imagination
+éveillée et vagabonde, qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes
+femmes de chambre et même quelquefois aux jeunes maîtresses, n’avait
+jamais rêvé, même dans ces moments de délire, la moitié de ces
+merveilles amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehaussées
+des noms les plus connus et des détails les moins voilés. Mais si son
+amour pour les bonnes moeurs fut choqué sur le palier, son respect pour
+le cardinal fut scandalisé dans l’antichambre. Là, à son grand
+étonnement, d’Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui
+faisait trembler l’Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de
+hauts et puissants seigneurs avaient été punis d’avoir tenté
+d’approfondir: ce grand homme, révéré par M. d’Artagnan père, servait
+de risée aux mousquetaires de M. de Tréville, qui raillaient ses jambes
+cagneuses et son dos voûté; quelques-uns chantaient des Noëls sur Mme
+d’Aiguillon, sa maîtresse, et Mme de Combalet, sa nièce, tandis que les
+autres liaient des parties contre les pages et les gardes du
+cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient à d’Artagnan de
+monstrueuses impossibilités.
+
+Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout à coup à
+l’improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une espèce
+de bâillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses; on
+regardait avec hésitation autour de soi, et l’on semblait craindre
+l’indiscrétion de la cloison du cabinet de M. de Tréville; mais bientôt
+une allusion ramenait la conversation sur Son Éminence, et alors les
+éclats reprenaient de plus belle, et la lumière n’était ménagée sur
+aucune de ses actions.
+
+«Certes, voilà des gens qui vont être embastillés et pendus, pensa
+d’Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du
+moment où je les ai écoutés et entendus, je serai tenu pour leur
+complice. Que dirait monsieur mon père, qui m’a si fort recommandé le
+respect du cardinal, s’il me savait dans la société de pareils païens?»
+
+Aussi comme on s’en doute sans que je le dise, d’Artagnan n’osait se
+livrer à la conversation; seulement il regardait de tous ses yeux,
+écoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour
+ne rien perdre, et malgré sa confiance dans les recommandations
+paternelles, il se sentait porté par ses goûts et entraîné par ses
+instincts à louer plutôt qu’à blâmer les choses inouïes qui se
+passaient là.
+
+Cependant, comme il était absolument étranger à la foule des courtisans
+de M. de Tréville, et que c’était la première fois qu’on l’apercevait
+en ce lieu, on vint lui demander ce qu’il désirait. À cette demande,
+d’Artagnan se nomma fort humblement, s’appuya du titre de compatriote,
+et pria le valet de chambre qui était venu lui faire cette question de
+demander pour lui à M. de Tréville un moment d’audience, demande que
+celui-ci promit d’un ton protecteur de transmettre en temps et lieu.
+
+D’Artagnan, un peu revenu de sa surprise première, eut donc le loisir
+d’étudier un peu les costumes et les physionomies.
+
+Au centre du groupe le plus animé était un mousquetaire de grande
+taille, d’une figure hautaine et d’une bizarrerie de costume qui
+attirait sur lui l’attention générale. Il ne portait pas, pour le
+moment, la casaque d’uniforme, qui, au reste, n’était pas absolument
+obligatoire dans cette époque de liberté moindre mais d’indépendance
+plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fané et
+râpé, et sur cet habit un baudrier magnifique, en broderies d’or, et
+qui reluisait comme les écailles dont l’eau se couvre au grand soleil.
+Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grâce sur ses épaules
+découvrant par-devant seulement le splendide baudrier auquel pendait
+une gigantesque rapière.
+
+Ce mousquetaire venait de descendre de garde à l’instant même, se
+plaignait d’être enrhumé et toussait de temps en temps avec
+affectation. Aussi avait-il pris le manteau, à ce qu’il disait autour
+de lui, et tandis qu’il parlait du haut de sa tête, en frisant
+dédaigneusement sa moustache, on admirait avec enthousiasme le baudrier
+brodé, et d’Artagnan plus que tout autre.
+
+«Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c’est une
+folie, je le sais bien, mais c’est la mode. D’ailleurs, il faut bien
+employer à quelque chose l’argent de sa légitime.
+
+— Ah! _Porthos!_ s’écria un des assistants, n’essaie pas de nous faire
+croire que ce baudrier te vient de la générosité paternelle: il t’aura
+été donné par la dame voilée avec laquelle je t’ai rencontré l’autre
+dimanche vers la porte Saint-Honoré.
+
+— Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l’ai acheté moi- même,
+et de mes propres deniers, répondit celui qu’on venait de désigner sous
+le nom de Porthos.
+
+— Oui, comme j’ai acheté, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse
+neuve, avec ce que ma maîtresse avait mis dans la vieille.
+
+— Vrai, dit Porthos, et la preuve c’est que je l’ai payé douze
+pistoles.»
+
+L’admiration redoubla, quoique le doute continuât d’exister.
+
+«N’est-ce pas, _Aramis?_» dit Porthos se tournant vers un autre
+mousquetaire.
+
+Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui
+l’interrogeait et qui venait de le désigner sous le nom d’Aramis:
+c’était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à la
+figure naïve et doucereuse, à l’oeil noir et doux et aux joues roses et
+veloutées comme une pêche en automne; sa moustache fine dessinait sur
+sa lèvre supérieure une ligne d’une rectitude parfaite; ses mains
+semblaient craindre de s’abaisser, de peur que leurs veines ne se
+gonflassent, et de temps en temps il se pinçait le bout des oreilles
+pour les maintenir d’un incarnat tendre et transparent. D’habitude il
+parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en
+montrant ses dents, qu’il avait belles et dont, comme du reste de sa
+personne, il semblait prendre le plus grand soin. Il répondit par un
+signe de tête affirmatif à l’interpellation de son ami.
+
+Cette affirmation parut avoir fixé tous les doutes à l’endroit du
+baudrier; on continua donc de l’admirer, mais on n’en parla plus; et
+par un de ces revirements rapides de la pensée, la conversation passa
+tout à coup à un autre sujet.
+
+«Que pensez-vous de ce que raconte l’écuyer de Chalais?» demanda un
+autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais
+s’adressant au contraire à tout le monde.
+
+«Et que raconte-t-il? demanda Porthos d’un ton suffisant.
+
+— Il raconte qu’il a trouvé à Bruxelles Rochefort, l’âme damnée du
+cardinal, déguisé en capucin; ce Rochefort maudit, grâce à ce
+déguisement, avait joué M. de Laigues comme un niais qu’il est.
+
+— Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sûre?
+
+— Je la tiens d’Aramis, répondit le mousquetaire.
+
+— Vraiment?
+
+— Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l’ai racontée à
+vous-même hier, n’en parlons donc plus.
+
+— N’en parlons plus, voilà votre opinion à vous, reprit Porthos. N’en
+parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le cardinal
+fait espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un
+traître, un brigand, un pendard; fait, avec l’aide de cet espion et
+grâce à cette correspondance, couper le cou à Chalais, sous le stupide
+prétexte qu’il a voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine!
+Personne ne savait un mot de cette énigme, vous nous l’apprenez hier, à
+la grande satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout ébahis
+de cette nouvelle, vous venez nous dire aujourd’hui: N’en parlons plus!
+
+— Parlons-en donc, voyons, puisque vous le désirez, reprit Aramis avec
+patience.
+
+— Ce Rochefort, s’écria Porthos, si j’étais l’écuyer du pauvre Chalais,
+passerait avec moi un vilain moment.
+
+— Et vous, vous passeriez un triste quart d’heure avec le duc Rouge,
+reprit Aramis.
+
+— Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! répondit Porthos en
+battant des mains et en approuvant de la tête. Le «duc Rouge» est
+charmant. Je répandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A- t-il de
+l’esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n’ayez pas pu suivre votre
+vocation, mon cher! quel délicieux abbé vous eussiez fait!
+
+— Oh! ce n’est qu’un retard momentané, reprit Aramis; un jour, je le
+serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d’étudier la théologie
+pour cela.
+
+— Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tôt ou tard.
+
+— Tôt, dit Aramis.
+
+— Il n’attend qu’une chose pour le décider tout à fait et pour
+reprendre sa soutane, qui est pendue derrière son uniforme, reprit un
+mousquetaire.
+
+— Et quelle chose attend-il? demanda un autre.
+
+— Il attend que la reine ait donné un héritier à la couronne de France.
+
+— Ne plaisantons pas là-dessus, messieurs, dit Porthos; grâce à Dieu,
+la reine est encore d’âge à le donner.
+
+— On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec un rire
+narquois qui donnait à cette phrase, si simple en apparence, une
+signification passablement scandaleuse.
+
+— Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit Porthos,
+et votre manie d’esprit vous entraîne toujours au-delà des bornes; si
+M. de Tréville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi.
+
+— Allez-vous me faire la leçon, Porthos? s’écria Aramis, dans l’oeil
+doux duquel on vit passer comme un éclair.
+
+— Mon cher, soyez mousquetaire ou abbé. Soyez l’un ou l’autre, mais pas
+l’un et l’autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l’a dit encore
+l’autre jour: vous mangez à tous les râteliers. Ah! ne nous fâchons
+pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien ce qui est
+convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez Mme d’Aiguillon, et
+vous lui faites la cour; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine
+de Mme de Chevreuse, et vous passez pour être fort en avant dans les
+bonnes grâces de la dame. Oh! mon Dieu, n’avouez pas votre bonheur, on
+ne vous demande pas votre secret, on connaît votre discrétion. Mais
+puisque vous possédez cette vertu, que diable! Faites-en usage à
+l’endroit de Sa Majesté. S’occupe qui voudra et comme on voudra du roi
+et du cardinal; mais la reine est sacrée, et si l’on en parle, que ce
+soit en bien.
+
+— Porthos, vous êtes prétentieux comme Narcisse, je vous en préviens,
+répondit Aramis; vous savez que je hais la morale, excepté quand elle
+est faite par Athos. Quant à vous, mon cher, vous avez un trop
+magnifique baudrier pour être bien fort là- dessus. Je serai abbé s’il
+me convient; en attendant, je suis mousquetaire: en cette qualité, je
+dis ce qu’il me plaît, et en ce moment il me plaît de vous dire que
+vous m’impatientez.
+
+— Aramis!
+
+— Porthos!
+
+— Eh! messieurs! messieurs! s’écria-t-on autour d’eux.
+
+— M. de Tréville attend M. d’Artagnan», interrompit le laquais en
+ouvrant la porte du cabinet.
+
+À cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se
+tut, et au milieu du silence général le jeune Gascon traversa
+l’antichambre dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine
+des mousquetaires, se félicitant de tout son coeur d’échapper aussi à
+point à la fin de cette bizarre querelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+L’AUDIENCE
+
+
+M. de Tréville était pour le moment de fort méchante humeur; néanmoins
+il salua poliment le jeune homme, qui s’inclina jusqu’à terre, et il
+sourit en recevant son compliment, dont l’accent béarnais lui rappela à
+la fois sa jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire
+l’homme à tous les âges. Mais, se rapprochant presque aussitôt de
+l’antichambre et faisant à d’Artagnan un signe de la main, comme pour
+lui demander la permission d’en finir avec les autres avant de
+commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix à
+chaque fois, de sorte qu’il parcourut tous les tons intervallaires
+entre l’accent impératif et l’accent irrité:
+
+«Athos! Porthos! Aramis!»
+
+Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons déjà fait connaissance,
+et qui répondaient aux deux derniers de ces trois noms, quittèrent
+aussitôt les groupes dont ils faisaient partie et s’avancèrent vers le
+cabinet, dont la porte se referma derrière eux dès qu’ils en eurent
+franchi le seuil. Leur contenance, bien qu’elle ne fût pas tout à fait
+tranquille, excita cependant par son laisser-aller à la fois plein de
+dignité et de soumission, l’admiration de d’Artagnan, qui voyait dans
+ces hommes des demi- dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armé
+de tous ses foudres.
+
+Quand les deux mousquetaires furent entrés, quand la porte fut refermée
+derrière eux, quand le murmure bourdonnant de l’antichambre, auquel
+l’appel qui venait d’être fait avait sans doute donné un nouvel aliment
+eut recommencé; quand enfin M. de Tréville eut trois ou quatre fois
+arpenté, silencieux et le sourcil froncé, toute la longueur de son
+cabinet, passant chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets
+comme à la parade, il s’arrêta tout à coup en face d’eux, et les
+couvrant des pieds à la tête d’un regard irrité:
+
+«Savez-vous ce que m’a dit le roi, s’écria-t-il, et cela pas plus tard
+qu’hier au soir? le savez-vous, messieurs?
+
+— Non, répondirent après un instant de silence les deux mousquetaires;
+non, monsieur, nous l’ignorons.
+
+— Mais j’espère que vous nous ferez l’honneur de nous le dire, ajouta
+Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse révérence.
+
+— Il m’a dit qu’il recruterait désormais ses mousquetaires parmi les
+gardes de M. le cardinal!
+
+— Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda
+vivement Porthos.
+
+— Parce qu’il voyait bien que sa piquette avait besoin d’être
+ragaillardie par un mélange de bon vin.»
+
+Les deux mousquetaires rougirent jusqu’au blanc des yeux. D’Artagnan ne
+savait où il en était et eût voulu être à cent pieds sous terre.
+
+«Oui, oui, continua M. de Tréville en s’animant, oui, et Sa Majesté
+avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les mousquetaires
+font triste figure à la cour. M. le cardinal racontait hier au jeu du
+roi, avec un air de condoléance qui me déplut fort, qu’avant-hier ces
+damnés mousquetaires, ces diables à quatre — il appuyait sur ces mots
+avec un accent ironique qui me déplut encore davantage —, ces
+pourfendeurs, ajoutait-il en me regardant de son oeil de chat-tigre,
+s’étaient attardés rue Férou, dans un cabaret, et qu’une ronde de ses
+gardes — j’ai cru qu’il allait me rire au nez — avait été forcée
+d’arrêter les perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque
+chose! Arrêter des mousquetaires! Vous en étiez, vous autres, ne vous
+en défendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommés.
+Voilà bien ma faute, oui, ma faute, puisque c’est moi qui choisis mes
+hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m’avez-vous demandé la
+casaque quand vous alliez être si bien sous la soutane? Voyons, vous,
+Porthos, n’avez-vous un si beau baudrier d’or que pour y suspendre une
+épée de paille? Et Athos! je ne vois pas Athos. Où est-il?
+
+— Monsieur, répondit tristement Aramis, il est malade, fort malade.
+
+— Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie?
+
+— On craint que ce ne soit de la petite vérole, monsieur, répondit
+Porthos voulant mêler à son tour un mot à la conversation, et ce qui
+serait fâcheux en ce que très certainement cela gâterait son visage.
+
+— De la petite vérole! Voilà encore une glorieuse histoire que vous me
+contez là, Porthos!… Malade de la petite vérole, à son âge?… Non pas!…
+mais blessé sans doute, tué peut-être… Ah! si je le savais!… Sangdieu!
+messieurs les mousquetaires, je n’entends pas que l’on hante ainsi les
+mauvais lieux, qu’on se prenne de querelle dans la rue et qu’on joue de
+l’épée dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu’on prête à rire aux
+gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles,
+adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas d’être arrêtés, et qui
+d’ailleurs ne se laisseraient pas arrêter, eux!… j’en suis sûr… Ils
+aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en arrière… Se
+sauver, détaler, fuir, c’est bon pour les mousquetaires du roi, cela!»
+
+Porthos et Aramis frémissaient de rage. Ils auraient volontiers
+étranglé M. de Tréville, si au fond de tout cela ils n’avaient pas
+senti que c’était le grand amour qu’il leur portait qui le faisait leur
+parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient les lèvres
+jusqu’au sang et serraient de toute leur force la garde de leur épée.
+Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous l’avons dit, Athos,
+Porthos et Aramis, et l’on avait deviné, à l’accent de la voix de M. de
+Tréville, qu’il était parfaitement en colère. Dix têtes curieuses
+étaient appuyées à la tapisserie et pâlissaient de fureur, car leurs
+oreilles collées à la porte ne perdaient pas une syllabe de ce qui se
+disait, tandis que leurs bouches répétaient au fur et à mesure les
+paroles insultantes du capitaine à toute la population de
+l’antichambre. En un instant depuis la porte du cabinet jusqu’à la
+porte de la rue, tout l’hôtel fut en ébullition.
+
+«Ah! les mousquetaires du roi se font arrêter par les gardes de M. le
+cardinal», continua M. de Tréville aussi furieux à l’intérieur que ses
+soldats, mais saccadant ses paroles et les plongeant une à une pour
+ainsi dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses
+auditeurs. «Ah! six gardes de Son Éminence arrêtent six mousquetaires
+de Sa Majesté! Morbleu! j’ai pris mon parti. Je vais de ce pas au
+Louvre; je donne ma démission de capitaine des mousquetaires du roi
+pour demander une lieutenance dans les gardes du cardinal, et s’il me
+refuse, morbleu! je me fais abbé.»
+
+À ces paroles, le murmure de l’extérieur devint une explosion: partout
+on n’entendait que jurons et blasphèmes. Les morbleu! les sangdieu! les
+morts de tous les diables! se croisaient dans l’air. D’Artagnan
+cherchait une tapisserie derrière laquelle se cacher, et se sentait une
+envie démesurée de se fourrer sous la table.
+
+«Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vérité est que
+nous étions six contre six, mais nous avons été pris en traître, et
+avant que nous eussions eu le temps de tirer nos épées, deux d’entre
+nous étaient tombés morts, et Athos, blessé grièvement, ne valait guère
+mieux. Car vous le connaissez, Athos; eh bien, capitaine, il a essayé
+de se relever deux fois, et il est retombé deux fois. Cependant nous ne
+nous sommes pas rendus, non! l’on nous a entraînés de force. En chemin,
+nous nous sommes sauvés. Quant à Athos, on l’avait cru mort, et on l’a
+laissé bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas
+qu’il valût la peine d’être emporté. Voilà l’histoire. Que diable,
+capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompée a
+perdu celle de Pharsale, et le roi François Ier, qui, à ce que j’ai
+entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant celle de
+Pavie.
+
+— Et j’ai l’honneur de vous assurer que j’en ai tué un avec sa propre
+épée, dit Aramis, car la mienne s’est brisée à la première parade… Tué
+ou poignardé, monsieur, comme il vous sera agréable.
+
+— Je ne savais pas cela, reprit M. de Tréville d’un ton un peu radouci.
+M. le cardinal avait exagéré, à ce que je vois.
+
+— Mais de grâce, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine
+s’apaiser, osait hasarder une prière, de grâce, monsieur, ne dites pas
+qu’Athos lui-même est blessé: il serait au désespoir que cela parvint
+aux oreilles du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu
+qu’après avoir traversé l’épaule elle pénètre dans la poitrine, il
+serait à craindre…»
+
+Au même instant la portière se souleva, et une tête noble et belle,
+mais affreusement pâle, parut sous la frange.
+
+«Athos! s’écrièrent les deux mousquetaires.
+
+— Athos! répéta M. de Tréville lui-même.
+
+— Vous m’avez mandé, monsieur, dit Athos à M. de Tréville d’une voix
+affaiblie mais parfaitement calme, vous m’avez demandé, à ce que m’ont
+dit nos camarades, et je m’empresse de me rendre à vos ordres; voilà,
+monsieur, que me voulez-vous?»
+
+Et à ces mots le mousquetaire, en tenue irréprochable, sanglé comme de
+coutume, entra d’un pas ferme dans le cabinet. M. de Tréville, ému
+jusqu’au fond du coeur de cette preuve de courage, se précipita vers
+lui.
+
+«J’étais en train de dire à ces messieurs, ajouta-t-il, que je défends
+à mes mousquetaires d’exposer leurs jours sans nécessité, car les
+braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses
+mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main,
+Athos.»
+
+Et sans attendre que le nouveau venu répondît de lui-même à cette
+preuve d’affection, M. de Tréville saisissait sa main droite et la lui
+serrait de toutes ses forces, sans s’apercevoir qu’Athos, quel que fût
+son empire sur lui-même, laissait échapper un mouvement de douleur et
+pâlissait encore, ce que l’on aurait pu croire impossible.
+
+La porte était restée entrouverte, tant l’arrivée d’Athos, dont, malgré
+le secret gardé, la blessure était connue de tous, avait produit de
+sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du
+capitaine et deux ou trois têtes, entraînées par l’enthousiasme,
+apparurent par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de
+Tréville allait réprimer par de vives paroles cette infraction aux lois
+de l’étiquette, lorsqu’il sentit tout à coup la main d’Athos se crisper
+dans la sienne, et qu’en portant les yeux sur lui il s’aperçut qu’il
+allait s’évanouir. Au même instant Athos, qui avait rassemblé toutes
+ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba
+sur le parquet comme s’il fût mort.
+
+«Un chirurgien! cria M. de Tréville. Le mien, celui du roi, le
+meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va trépasser.»
+
+Aux cris de M. de Tréville, tout le monde se précipita dans son cabinet
+sans qu’il songeât à en fermer la porte à personne, chacun s’empressant
+autour du blessé. Mais tout cet empressement eût été inutile, si le
+docteur demandé ne se fût trouvé dans l’hôtel même; il fendit la foule,
+s’approcha d’Athos toujours évanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce
+mouvement le gênait fort, il demanda comme première chose et comme la
+plus urgente que le mousquetaire fût emporté dans une chambre voisine.
+Aussitôt M. de Tréville ouvrit une porte et montra le chemin à Porthos
+et à Aramis, qui emportèrent leur camarade dans leurs bras. Derrière ce
+groupe marchait le chirurgien, et derrière le chirurgien, la porte se
+referma.
+
+Alors le cabinet de M. de Tréville, ce lieu ordinairement si respecté,
+devint momentanément une succursale de l’antichambre. Chacun
+discourait, pérorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le
+cardinal et ses gardes à tous les diables.
+
+Un instant après, Porthos et Aramis rentrèrent; le chirurgien et M. de
+Tréville seuls étaient restés près du blessé.
+
+Enfin M. de Tréville rentra à son tour. Le blessé avait repris
+connaissance; le chirurgien déclarait que l’état du mousquetaire
+n’avait rien qui pût inquiéter ses amis, sa faiblesse ayant été
+purement et simplement occasionnée par la perte de son sang.
+
+Puis M. de Tréville fit un signe de la main, et chacun se retira,
+excepté d’Artagnan, qui n’oubliait point qu’il avait audience et qui,
+avec sa ténacité de Gascon, était demeuré à la même place.
+
+Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermée, M. de
+Tréville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme. L’événement
+qui venait d’arriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses
+idées. Il s’informa de ce que lui voulait l’obstiné solliciteur.
+D’Artagnan alors se nomma, et M. de Tréville, se rappelant d’un seul
+coup tous ses souvenirs du présent et du passé, se trouva au courant de
+sa situation.
+
+«Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais je
+vous avais parfaitement oublié. Que voulez-vous! un capitaine n’est
+rien qu’un père de famille chargé d’une plus grande responsabilité
+qu’un père de famille ordinaire. Les soldats sont de grands enfants;
+mais comme je tiens à ce que les ordres du roi, et surtout ceux de M.
+le cardinal, soient exécutés…»
+
+D’Artagnan ne put dissimuler un sourire. À ce sourire, M. de Tréville
+jugea qu’il n’avait point affaire à un sot, et venant droit au fait,
+tout en changeant de conversation:
+
+«J’ai beaucoup aimé monsieur votre père, dit-il. Que puis-je faire pour
+son fils? hâtez-vous, mon temps n’est pas à moi.
+
+— Monsieur, dit d’Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me
+proposais de vous demander, en souvenir de cette amitié dont vous
+n’avez pas perdu mémoire, une casaque de mousquetaire; mais, après tout
+ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu’une telle faveur
+serait énorme, et je tremble de ne point la mériter.
+
+— C’est une faveur en effet, jeune homme, répondit M. de Tréville; mais
+elle peut ne pas être si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou
+que vous avez l’air de le croire. Toutefois une décision de Sa Majesté
+a prévu ce cas, et je vous annonce avec regret qu’on ne reçoit personne
+mousquetaire avant l’épreuve préalable de quelques campagnes, de
+certaines actions d’éclat, ou d’un service de deux ans dans quelque
+autre régiment moins favorisé que le nôtre.»
+
+D’Artagnan s’inclina sans rien répondre. Il se sentait encore plus
+avide d’endosser l’uniforme de mousquetaire depuis qu’il y avait de si
+grandes difficultés à l’obtenir.
+
+«Mais, continua Tréville en fixant sur son compatriote un regard si
+perçant qu’on eût dit qu’il voulait lire jusqu’au fond de son coeur,
+mais, en faveur de votre père, mon ancien compagnon, comme je vous l’ai
+dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de
+Béarn ne sont ordinairement pas riches, et je doute que les choses
+aient fort changé de face depuis mon départ de la province. Vous ne
+devez donc pas avoir de trop, pour vivre, de l’argent que vous avez
+apporté avec vous.»
+
+D’Artagnan se redressa d’un air fier qui voulait dire qu’il ne
+demandait l’aumône à personne.
+
+«C’est bien, jeune homme, c’est bien, continua Tréville, je connais ces
+airs-là, je suis venu à Paris avec quatre écus dans ma poche, et je me
+serais battu avec quiconque m’aurait dit que je n’étais pas en état
+d’acheter le Louvre.»
+
+D’Artagnan se redressa de plus en plus; grâce à la vente de son cheval,
+il commençait sa carrière avec quatre écus de plus que M. de Tréville
+n’avait commencé la sienne.
+
+«Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous
+avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin aussi
+de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent à un
+gentilhomme. J’écrirai dès aujourd’hui une lettre au directeur de
+l’académie royale, et dès demain il vous recevra sans rétribution
+aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos gentilshommes les
+mieux nés et les plus riches la sollicitent quelquefois, sans pouvoir
+l’obtenir. Vous apprendrez le manège du cheval, l’escrime et la danse;
+vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous
+reviendrez me voir pour me dire où vous en êtes et si je puis faire
+quelque chose pour vous.»
+
+D’Artagnan, tout étranger qu’il fût encore aux façons de cour,
+s’aperçut de la froideur de cet accueil.
+
+«Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation
+que mon père m’avait remise pour vous me fait défaut aujourd’hui!
+
+— En effet, répondit M. de Tréville, je m’étonne que vous ayez
+entrepris un aussi long voyage sans ce viatique obligé, notre seule
+ressource à nous autres Béarnais.
+
+— Je l’avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s’écria
+d’Artagnan; mais on me l’a perfidement dérobé.»
+
+Et il raconta toute la scène de Meung, dépeignit le gentilhomme inconnu
+dans ses moindres détails, le tout avec une chaleur, une vérité qui
+charmèrent M. de Tréville.
+
+«Voilà qui est étrange, dit ce dernier en méditant; vous aviez donc
+parlé de moi tout haut?
+
+— Oui, monsieur, sans doute j’avais commis cette imprudence; que
+voulez-vous, un nom comme le vôtre devait me servir de bouclier en
+route: jugez si je me suis mis souvent à couvert!»
+
+La flatterie était fort de mise alors, et M. de Tréville aimait
+l’encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc s’empêcher
+de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s’effaça
+bientôt, et revenant de lui-même à l’aventure de Meung:
+
+«Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n’avait-il pas une légère
+cicatrice à la tempe?
+
+— Oui, comme le ferait l’éraflure d’une balle.
+
+— N’était-ce pas un homme de belle mine?
+
+— Oui.
+
+— De haute taille?
+
+— Oui.
+
+— Pâle de teint et brun de poil?
+
+— Oui, oui, c’est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous
+connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le
+retrouverai, je vous le jure, fût-ce en enfer…
+
+— Il attendait une femme? continua Tréville.
+
+— Il est du moins parti après avoir causé un instant avec celle qu’il
+attendait.
+
+— Vous ne savez pas quel était le sujet de leur conversation?
+
+— Il lui remettait une boîte, lui disait que cette boîte contenait ses
+instructions, et lui recommandait de ne l’ouvrir qu’à Londres.
+
+— Cette femme était anglaise?
+
+— Il l’appelait Milady.
+
+— C’est lui! murmura Tréville, c’est lui! je le croyais encore à
+Bruxelles!
+
+— Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s’écria d’Artagnan,
+indiquez-moi qui il est et d’où il est, puis je vous tiens quitte de
+tout, même de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires;
+car avant toute chose je veux me venger.
+
+— Gardez-vous-en bien, jeune homme, s’écria Tréville; si vous le voyez
+venir, au contraire, d’un côté de la rue, passez de l’autre! Ne vous
+heurtez pas à un pareil rocher: il vous briserait comme un verre.
+
+— Cela n’empêche pas, dit d’Artagnan, que si jamais je le retrouve…
+
+— En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si j’ai un conseil
+à vous donner.»
+
+Tout à coup Tréville s’arrêta, frappé d’un soupçon subit. Cette grande
+haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme,
+qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait dérobé la lettre de son
+père, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme
+n’était-il pas envoyé par Son Éminence? ne venait-il pas pour lui
+tendre quelque piège? ce prétendu d’Artagnan n’était-il pas un
+émissaire du cardinal qu’on cherchait à introduire dans sa maison, et
+qu’on avait placé près de lui pour surprendre sa confiance et pour le
+perdre plus tard, comme cela s’était mille fois pratiqué? Il regarda
+d’Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la première. Il
+fut médiocrement rassuré par l’aspect de cette physionomie pétillante
+d’esprit astucieux et d’humilité affectée.
+
+«Je sais bien qu’il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l’être aussi
+bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, éprouvons-le.»
+
+«Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien
+ami, car je tiens pour vraie l’histoire de cette lettre perdue, je
+veux, dis-je, pour réparer la froideur que vous avez d’abord remarquée
+dans mon accueil, vous découvrir les secrets de notre politique. Le roi
+et le cardinal sont les meilleurs amis; leurs apparents démêlés ne sont
+que pour tromper les sots. Je ne prétends pas qu’un compatriote, un
+joli cavalier, un brave garçon, fait pour avancer, soit la dupe de
+toutes ces feintises et donne comme un niais dans le panneau, à la
+suite de tant d’autres qui s’y sont perdus. Songez bien que je suis
+dévoué à ces deux maîtres tout-puissants, et que jamais mes démarches
+sérieuses n’auront d’autre but que le service du roi et celui de M. le
+cardinal, un des plus illustres génies que la France ait produits.
+Maintenant, jeune homme, réglez-vous là-dessus, et si vous avez, soit
+de famille, soit par relations, soit d’instinct même, quelqu’une de ces
+inimitiés contre le cardinal telles que nous les voyons éclater chez
+les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous. Je vous aiderai
+en mille circonstances, mais sans vous attacher à ma personne. J’espère
+que ma franchise, en tout cas, vous fera mon ami; car vous êtes jusqu’à
+présent le seul jeune homme à qui j’aie parlé comme je le fais.»
+
+Tréville se disait à part lui:
+
+«Si le cardinal m’a dépêché ce jeune renard, il n’aura certes pas
+manqué, lui qui sait à quel point je l’exècre, de dire à son espion que
+le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de
+lui; aussi, malgré mes protestations, le rusé compère va-t-il me
+répondre bien certainement qu’il a l’Éminence en horreur.»
+
+Il en fut tout autrement que s’y attendait Tréville; d’Artagnan
+répondit avec la plus grande simplicité:
+
+«Monsieur, j’arrive à Paris avec des intentions toutes semblables. Mon
+père m’a recommandé de ne souffrir rien du roi, de M. le cardinal et de
+vous, qu’il tient pour les trois premiers de France.»
+
+D’Artagnan ajoutait M. de Tréville aux deux autres, comme on peut s’en
+apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien gâter.
+
+«J’ai donc la plus grande vénération pour M. le cardinal,
+continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant mieux
+pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec
+franchise; car alors vous me ferez l’honneur d’estimer cette
+ressemblance de goût; mais si vous avez eu quelque défiance, bien
+naturelle d’ailleurs, je sens que je me perds en disant la vérité;
+mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m’estimer, et c’est à quoi
+je tiens plus qu’à toute chose au monde.»
+
+M. de Tréville fut surpris au dernier point. Tant de pénétration, tant
+de franchise enfin, lui causait de l’admiration, mais ne levait pas
+entièrement ses doutes: plus ce jeune homme était supérieur aux autres
+jeunes gens, plus il était à redouter s’il se trompait. Néanmoins il
+serra la main à d’Artagnan, et lui dit:
+
+«Vous êtes un honnête garçon, mais dans ce moment je ne puis faire que
+ce que je vous ai offert tout à l’heure. Mon hôtel vous sera toujours
+ouvert. Plus tard, pouvant me demander à toute heure et par conséquent
+saisir toutes les occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous
+désirez obtenir.
+
+— C’est-à-dire, monsieur, reprit d’Artagnan, que vous attendez que je
+m’en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t- il avec la
+familiarité du Gascon, vous n’attendrez pas longtemps.»
+
+Et il salua pour se retirer, comme si désormais le reste le regardait.
+
+«Mais attendez donc, dit M. de Tréville en l’arrêtant, je vous ai
+promis une lettre pour le directeur de l’académie. Êtes-vous trop fier
+pour l’accepter, mon jeune gentilhomme?
+
+— Non, monsieur, dit d’Artagnan; je vous réponds qu’il n’en sera pas de
+celle-ci comme de l’autre. Je la garderai si bien qu’elle arrivera, je
+vous le jure, à son adresse, et malheur à celui qui tenterait de me
+l’enlever!»
+
+M. de Tréville sourit à cette fanfaronnade, et, laissant son jeune
+compatriote dans l’embrasure de la fenêtre où ils se trouvaient et où
+ils avaient causé ensemble, il alla s’asseoir à une table et se mit à
+écrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce temps,
+d’Artagnan, qui n’avait rien de mieux à faire, se mit à battre une
+marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires qui s’en
+allaient les uns après les autres, et les suivant du regard jusqu’à ce
+qu’ils eussent disparu au tournant de la rue.
+
+M. de Tréville, après avoir écrit la lettre, la cacheta et, se levant,
+s’approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au moment même où
+d’Artagnan étendait la main pour la recevoir, M. de Tréville fut bien
+étonné de voir son protégé faire un soubresaut, rougir de colère et
+s’élancer hors du cabinet en criant:
+
+«Ah! sangdieu! il ne m’échappera pas, cette fois.
+
+— Et qui cela? demanda M. de Tréville.
+
+— Lui, mon voleur! répondit d’Artagnan. Ah! traître!»
+
+Et il disparut.
+
+«Diable de fou! murmura M. de Tréville. À moins toutefois, ajouta-
+t-il, que ce ne soit une manière adroite de s’esquiver, en voyant qu’il
+a manqué son coup.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+L’ÉPAULE D’ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D’ARAMIS
+
+
+D’Artagnan, furieux, avait traversé l’antichambre en trois bonds et
+s’élançait sur l’escalier, dont il comptait descendre les degrés quatre
+à quatre, lorsque, emporté par sa course, il alla donner tête baissée
+dans un mousquetaire qui sortait de chez M. de Tréville par une porte
+de dégagement, et, le heurtant du front à l’épaule, lui fit pousser un
+cri ou plutôt un hurlement.
+
+«Excusez-moi, dit d’Artagnan, essayant de reprendre sa course,
+excusez-moi, mais je suis pressé.»
+
+À peine avait-il descendu le premier escalier, qu’un poignet de fer le
+saisit par son écharpe et l’arrêta.
+
+«Vous êtes pressé! s’écria le mousquetaire, pâle comme un linceul; sous
+ce prétexte, vous me heurtez, vous dites: “Excusez-moi”, et vous croyez
+que cela suffit? Pas tout à fait, mon jeune homme. Croyez-vous, parce
+que vous avez entendu M. de Tréville nous parler un peu cavalièrement
+aujourd’hui, que l’on peut nous traiter comme il nous parle?
+Détrompez-vous, compagnon, vous n’êtes pas M. de Tréville, vous.
+
+— Ma foi, répliqua d’Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, après le
+pansement opéré par le docteur, regagnait son appartement, ma foi, je
+ne l’ai pas fait exprès, j’ai dit: “Excusez-moi.” Il me semble donc que
+c’est assez. Je vous répète cependant, et cette fois c’est trop
+peut-être, parole d’honneur! je suis pressé, très pressé. Lâchez-moi
+donc, je vous prie, et laissez-moi aller où j’ai affaire.
+
+— Monsieur, dit Athos en le lâchant, vous n’êtes pas poli. On voit que
+vous venez de loin.»
+
+D’Artagnan avait déjà enjambé trois ou quatre degrés, mais à la
+remarque d’Athos il s’arrêta court.
+
+«Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n’est pas vous
+qui me donnerez une leçon de belles manières, je vous préviens.
+
+— Peut-être, dit Athos.
+
+— Ah! si je n’étais pas si pressé, s’écria d’Artagnan, et si je ne
+courais pas après quelqu’un…
+
+— Monsieur l’homme pressé, vous me trouverez sans courir, moi,
+entendez-vous?
+
+— Et où cela, s’il vous plaît?
+
+— Près des Carmes-Deschaux.
+
+— À quelle heure?
+
+— Vers midi.
+
+— Vers midi, c’est bien, j’y serai.
+
+— Tâchez de ne pas me faire attendre, car à midi un quart je vous
+préviens que c’est moi qui courrai après vous et vous couperai les
+oreilles à la course.
+
+— Bon! lui cria d’Artagnan; on y sera à midi moins dix minutes.»
+
+Et il se mit à courir comme si le diable l’emportait, espérant
+retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas
+avoir conduit bien loin.
+
+Mais, à la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes.
+Entre les deux causeurs, il y avait juste l’espace d’un homme.
+D’Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il s’élança pour
+passer comme une flèche entre eux deux. Mais d’Artagnan avait compté
+sans le vent. Comme il allait passer, le vent s’engouffra dans le long
+manteau de Porthos, et d’Artagnan vint donner droit dans le manteau.
+Sans doute, Porthos avait des raisons de ne pas abandonner cette partie
+essentielle de son vêtement car, au lieu de laisser aller le pan qu’il
+tenait, il tira à lui, de sorte que d’Artagnan s’enroula dans le
+velours par un mouvement de rotation qu’explique la résistance de
+l’obstiné Porthos.
+
+D’Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous
+le manteau qui l’aveuglait, et chercha son chemin dans le pli. Il
+redoutait surtout d’avoir porté atteinte à la fraîcheur du magnifique
+baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant timidement les yeux, il
+se trouva le nez collé entre les deux épaules de Porthos c’est-à-dire
+précisément sur le baudrier.
+
+Hélas! comme la plupart des choses de ce monde qui n’ont pour elles que
+l’apparence, le baudrier était d’or par-devant et de simple buffle
+par-derrière. Porthos, en vrai glorieux qu’il était, ne pouvant avoir
+un baudrier d’or tout entier, en avait au moins la moitié: on
+comprenait dès lors la nécessité du rhume et l’urgence du manteau.
+
+«Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se débarrasser
+de d’Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous êtes donc enragé de
+vous jeter comme cela sur les gens!
+
+— Excusez-moi, dit d’Artagnan reparaissant sous l’épaule du géant, mais
+je suis très pressé, je cours après quelqu’un, et…
+
+— Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard?
+demanda Porthos.
+
+— Non, répondit d’Artagnan piqué, non, et grâce à mes yeux je vois même
+ce que ne voient pas les autres.»
+
+Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se laissant
+aller à sa colère:
+
+«Monsieur, dit-il, vous vous ferez étriller, je vous en préviens, si
+vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.
+
+— Étriller, monsieur! dit d’Artagnan, le mot est dur.
+
+— C’est celui qui convient à un homme habitué à regarder en face ses
+ennemis.
+
+— Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux vôtres,
+vous.»
+
+Et le jeune homme, enchanté de son espièglerie, s’éloigna en riant à
+gorge déployée.
+
+Porthos écuma de rage et fit un mouvement pour se précipiter sur
+d’Artagnan.
+
+«Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n’aurez plus votre
+manteau.
+
+— À une heure donc, derrière le Luxembourg.
+
+— Très bien, à une heure», répondit d’Artagnan en tournant l’angle de
+la rue.
+
+Mais ni dans la rue qu’il venait de parcourir, ni dans celle qu’il
+embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement
+qu’eût marché l’inconnu, il avait gagné du chemin; peut-être aussi
+était-il entré dans quelque maison. D’Artagnan s’informa de lui à tous
+ceux qu’il rencontra, descendit jusqu’au bac, remonta par la rue de
+Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien. Cependant cette
+course lui fut profitable en ce sens qu’à mesure que la sueur inondait
+son front, son coeur se refroidissait.
+
+Il se mit alors à réfléchir sur les événements qui venaient de se
+passer; ils étaient nombreux et néfastes: il était onze heures du matin
+à peine, et déjà la matinée lui avait apporté la disgrâce de M. de
+Tréville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavalière la façon
+dont d’Artagnan l’avait quitté.
+
+En outre, il avait ramassé deux bons duels avec deux hommes capables de
+tuer chacun trois d’Artagnan, avec deux mousquetaires enfin,
+c’est-à-dire avec deux de ces êtres qu’il estimait si fort qu’il les
+mettait, dans sa pensée et dans son coeur, au-dessus de tous les autres
+hommes.
+
+La conjecture était triste. Sûr d’être tué par Athos, on comprend que
+le jeune homme ne s’inquiétait pas beaucoup de Porthos. Pourtant, comme
+l’espérance est la dernière chose qui s’éteint dans le coeur de
+l’homme, il en arriva à espérer qu’il pourrait survivre, avec des
+blessures terribles, bien entendu, à ces deux duels, et, en cas de
+survivance, il se fit pour l’avenir les réprimandes suivantes:
+
+«Quel écervelé je fais, et quel butor je suis! Ce brave et malheureux
+Athos était blessé juste à l’épaule contre laquelle je m’en vais, moi,
+donner de la tête comme un bélier. La seule chose qui m’étonne, c’est
+qu’il ne m’ait pas tué roide; il en avait le droit, et la douleur que
+je lui ai causée a dû être atroce. Quant à Porthos! Oh! quant à
+Porthos, ma foi, c’est plus drôle.»
+
+Et malgré lui le jeune homme se mit à rire, tout en regardant néanmoins
+si ce rire isolé, et sans cause aux yeux de ceux qui le voyaient rire,
+n’allait pas blesser quelque passant.
+
+«Quant à Porthos, c’est plus drôle; mais je n’en suis pas moins un
+misérable étourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare!
+non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n’y
+est pas! Il m’eût pardonné bien certainement; il m’eût pardonné si je
+n’eusse pas été lui parler de ce maudit baudrier, à mots couverts,
+c’est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit Gascon que je suis, je
+ferais de l’esprit dans la poêle à frire. Allons, d’Artagnan mon ami,
+continua-t-il, se parlant à lui-même avec toute l’aménité qu’il croyait
+se devoir, si tu en réchappes, ce qui n’est pas probable, il s’agit
+d’être à l’avenir d’une politesse parfaite. Désormais il faut qu’on
+t’admire, qu’on te cite comme modèle. Être prévenant et poli, ce n’est
+pas être lâche. Regardez plutôt Aramis: Aramis, c’est la douceur, c’est
+la grâce en personne. Eh bien, personne s’est-il jamais avisé de dire
+qu’Aramis était un lâche? Non, bien certainement, et désormais je veux
+en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici.»
+
+D’Artagnan, tout en marchant et en monologuant, était arrivé à quelques
+pas de l’hôtel d’Aiguillon, et devant cet hôtel il avait aperçu Aramis
+causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son
+côté, Aramis aperçut d’Artagnan; mais comme il n’oubliait point que
+c’était devant ce jeune homme que M. de Tréville s’était si fort
+emporté le matin, et qu’un témoin des reproches que les mousquetaires
+avaient reçus ne lui était d’aucune façon agréable, il fit semblant de
+ne pas le voir. D’Artagnan, tout entier au contraire à ses plans de
+conciliation et de courtoisie, s’approcha des quatre jeunes gens en
+leur faisant un grand salut accompagné du plus gracieux sourire. Aramis
+inclina légèrement la tête, mais ne sourit point. Tous quatre, au
+reste, interrompirent à l’instant même leur conversation.
+
+D’Artagnan n’était pas assez niais pour ne point s’apercevoir qu’il
+était de trop; mais il n’était pas encore assez rompu aux façons du
+beau monde pour se tirer galamment d’une situation fausse comme l’est,
+en général, celle d’un homme qui est venu se mêler à des gens qu’il
+connaît à peine et à une conversation qui ne le regarde pas. Il
+cherchait donc en lui-même un moyen de faire sa retraite le moins
+gauchement possible, lorsqu’il remarqua qu’Aramis avait laissé tomber
+son mouchoir et, par mégarde sans doute, avait mis le pied dessus; le
+moment lui parut arrivé de réparer son inconvenance: il se baissa, et
+de l’air le plus gracieux qu’il pût trouver, il tira le mouchoir de
+dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fît pour
+le retenir, et lui dit en le lui remettant:
+
+«Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fâché de
+perdre.»
+
+Le mouchoir était en effet richement brodé et portait une couronne et
+des armes à l’un de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha
+plutôt qu’il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.
+
+«Ah! Ah! s’écria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que tu
+es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a
+l’obligeance de te prêter ses mouchoirs?»
+
+Aramis lança à d’Artagnan un de ces regards qui font comprendre à un
+homme qu’il vient de s’acquérir un ennemi mortel; puis, reprenant son
+air doucereux:
+
+«Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n’est pas à moi, et
+je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutôt
+qu’à l’un de vous, et la preuve de ce que je dis, c’est que voici le
+mien dans ma poche.»
+
+À ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort élégant aussi,
+et de fine batiste, quoique la batiste fût chère à cette époque, mais
+mouchoir sans broderie, sans armes et orné d’un seul chiffre, celui de
+son propriétaire.
+
+Cette fois, d’Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa bévue;
+mais les amis d’Aramis ne se laissèrent pas convaincre par ses
+dénégations, et l’un d’eux, s’adressant au jeune mousquetaire avec un
+sérieux affecté:
+
+«Si cela était, dit-il, ainsi que tu le prétends, je serais forcé, mon
+cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois- Tracy
+est de mes intimes, et je ne veux pas qu’on fasse trophée des effets de
+sa femme.
+
+— Tu demandes cela mal, répondit Aramis, et tout en reconnaissant la
+justesse de ta réclamation quant au fond, je refuserais à cause de la
+forme.
+
+— Le fait est, hasarda timidement d’Artagnan, que je n’ai pas vu sortir
+le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied dessus, voilà
+tout, et j’ai pensé que, puisqu’il avait le pied dessus, le mouchoir
+était à lui.
+
+— Et vous vous êtes trompé, mon cher monsieur», répondit froidement
+Aramis, peu sensible à la réparation.
+
+Puis, se retournant vers celui des gardes qui s’était déclaré l’ami de
+Bois-Tracy:
+
+«D’ailleurs, continua-t-il, je réfléchis, mon cher intime de Bois-
+Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l’être
+toi-même; de sorte qu’à la rigueur ce mouchoir peut aussi bien être
+sorti de ta poche que de la mienne.
+
+— Non, sur mon honneur! s’écria le garde de Sa Majesté.
+
+— Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y aura
+évidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux, Montaran,
+prenons-en chacun la moitié.
+
+— Du mouchoir?
+
+— Oui.
+
+— Parfaitement, s’écrièrent les deux autres gardes, le jugement du roi
+Salomon. Décidément, Aramis, tu es plein de sagesse.»
+
+Les jeunes gens éclatèrent de rire, et comme on le pense bien,
+l’affaire n’eut pas d’autre suite. Au bout d’un instant, la
+conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, après
+s’être cordialement serré la main, tirèrent, les trois gardes de leur
+côté et Aramis du sien.
+
+«Voilà le moment de faire ma paix avec ce galant homme», se dit à part
+lui d’Artagnan, qui s’était tenu un peu à l’écart pendant toute la
+dernière partie de cette conversation. Et, sur ce bon sentiment, se
+rapprochant d’Aramis, qui s’éloignait sans faire autrement attention à
+lui:
+
+«Monsieur, lui dit-il, vous m’excuserez, je l’espère.
+
+— Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire
+observer que vous n’avez point agi en cette circonstance comme un
+galant homme le devait faire.
+
+— Quoi, monsieur! s’écria d’Artagnan, vous supposez…
+
+— Je suppose, monsieur, que vous n’êtes pas un sot, et que vous savez
+bien, quoique arrivant de Gascogne, qu’on ne marche pas sans cause sur
+les mouchoirs de poche. Que diable! Paris n’est point pavé en batiste.
+
+— Monsieur, vous avez tort de chercher à m’humilier, dit d’Artagnan,
+chez qui le naturel querelleur commençait à parler plus haut que les
+résolutions pacifiques. Je suis de Gascogne, c’est vrai, et puisque
+vous le savez, je n’aurai pas besoin de vous dire que les Gascons sont
+peu endurants; de sorte que, lorsqu’ils se sont excusés une fois,
+fût-ce d’une sottise, ils sont convaincus qu’ils ont déjà fait moitié
+plus qu’ils ne devaient faire.
+
+— Monsieur, ce que je vous en dis, répondit Aramis, n’est point pour
+vous chercher une querelle. Dieu merci! je ne suis pas un spadassin, et
+n’étant mousquetaire que par intérim, je ne me bats que lorsque j’y
+suis forcé, et toujours avec une grande répugnance; mais cette fois
+l’affaire est grave, car voici une dame compromise par vous.
+
+— Par nous, c’est-à-dire, s’écria d’Artagnan.
+
+— Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir?
+
+— Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber?
+
+— J’ai dit et je répète, monsieur, que ce mouchoir n’est point sorti de
+ma poche.
+
+— Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l’en ai vu
+sortir, moi!
+
+— Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! eh bien, je vous
+apprendrai à vivre.
+
+— Et moi je vous renverrai à votre messe, monsieur l’abbé! Dégainez,
+s’il vous plaît, et à l’instant même.
+
+— Non pas, s’il vous plaît, mon bel ami; non, pas ici, du moins. Ne
+voyez-vous pas que nous sommes en face de l’hôtel d’Aiguillon, lequel
+est plein de créatures du cardinal? Qui me dit que ce n’est pas Son
+Éminence qui vous a chargé de lui procurer ma tête? Or j’y tiens
+ridiculement, à ma tête, attendu qu’elle me semble aller assez
+correctement à mes épaules. Je veux donc vous tuer, soyez tranquille,
+mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et couvert, là où
+vous ne puissiez vous vanter de votre mort à personne.
+
+— Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre mouchoir,
+qu’il vous appartienne ou non; peut-être aurez-vous l’occasion de vous
+en servir.
+
+— Monsieur est Gascon? demanda Aramis.
+
+— Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence?
+
+— La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux mousquetaires,
+je le sais, mais indispensable aux gens d’Église, et comme je ne suis
+mousquetaire que provisoirement, je tiens à rester prudent. À deux
+heures, j’aurai l’honneur de vous attendre à l’hôtel de M. de Tréville.
+Là je vous indiquerai les bons endroits.»
+
+Les deux jeunes gens se saluèrent, puis Aramis s’éloigna en remontant
+la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que d’Artagnan, voyant que
+l’heure s’avançait, prenait le chemin des Carmes-Deschaux, tout en
+disant à part soi:
+
+«Décidément, je n’en puis pas revenir; mais au moins, si je suis tué,
+je serai tué par un mousquetaire.»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL
+
+
+D’Artagnan ne connaissait personne à Paris. Il alla donc au rendez-vous
+d’Athos sans amener de second, résolu de se contenter de ceux qu’aurait
+choisis son adversaire. D’ailleurs son intention était formelle de
+faire au brave mousquetaire toutes les excuses convenables, mais sans
+faiblesse, craignant qu’il ne résultât de ce duel ce qui résulte
+toujours de fâcheux, dans une affaire de ce genre, quand un homme jeune
+et vigoureux se bat contre un adversaire blessé et affaibli: vaincu, il
+double le triomphe de son antagoniste; vainqueur, il est accusé de
+forfaiture et de facile audace.
+
+Au reste, ou nous avons mal exposé le caractère de notre chercheur
+d’aventures, ou notre lecteur a déjà dû remarquer que d’Artagnan
+n’était point un homme ordinaire. Aussi, tout en se répétant à lui-même
+que sa mort était inévitable, il ne se résigna point à mourir tout
+doucettement, comme un autre moins courageux et moins modéré que lui
+eût fait à sa place. Il réfléchit aux différents caractères de ceux
+avec lesquels il allait se battre, et commença à voir plus clair dans
+sa situation. Il espérait, grâce aux excuses loyales qu’il lui
+réservait, se faire un ami d’Athos, dont l’air grand seigneur et la
+mine austère lui agréaient fort. Il se flattait de faire peur à Porthos
+avec l’aventure du baudrier, qu’il pouvait, s’il n’était pas tué sur le
+coup, raconter à tout le monde, récit qui, poussé adroitement à
+l’effet, devait couvrir Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois
+Aramis, il n’en avait pas très grand-peur, et en supposant qu’il
+arrivât jusqu’à lui, il se chargeait de l’expédier bel et bien, ou du
+moins en le frappant au visage, comme César avait recommandé de faire
+aux soldats de Pompée, d’endommager à tout jamais cette beauté dont il
+était si fier.
+
+Ensuite il y avait chez d’Artagnan ce fonds inébranlable de résolution
+qu’avaient déposé dans son coeur les conseils de son père, conseils
+dont la substance était: «Ne rien souffrir de personne que du roi, du
+cardinal et de M. de Tréville.» Il vola donc plutôt qu’il ne marcha
+vers le couvent des Carmes Déchaussés, ou plutôt Deschaux, comme on
+disait à cette époque, sorte de bâtiment sans fenêtres, bordé de prés
+arides, succursale du Pré- aux-Clercs, et qui servait d’ordinaire aux
+rencontres des gens qui n’avaient pas de temps à perdre.
+
+Lorsque d’Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s’étendait
+au pied de ce monastère, Athos attendait depuis cinq minutes seulement,
+et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le
+plus rigoureux casuiste à l’égard des duels n’avait rien a dire.
+
+Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu’elle
+eût été pansée à neuf par le chirurgien de M. de Tréville, s’était
+assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance
+paisible et cet air digne qui ne l’abandonnaient jamais. À l’aspect de
+d’Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui.
+Celui-ci, de son côté, n’aborda son adversaire que le chapeau à la main
+et sa plume traînant jusqu’à terre.
+
+«Monsieur, dit Athos, j’ai fait prévenir deux de mes amis qui me
+serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés.
+Je m’étonne qu’ils tardent: ce n’est pas leur habitude.
+
+— Je n’ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d’Artagnan, car arrivé
+d’hier seulement à Paris, je n’y connais encore personne que M. de
+Tréville, auquel j’ai été recommandé par mon père qui a l’honneur
+d’être quelque peu de ses amis.»
+
+Athos réfléchit un instant.
+
+«Vous ne connaissez que M. de Tréville? demanda-t-il.
+
+— Oui, monsieur, je ne connais que lui.
+
+— Ah çà, mais…, continua Athos parlant moitié à lui-même, moitié à
+d’Artagnan, ah… çà, mais si je vous tue, j’aurai l’air d’un mangeur
+d’enfants, moi!
+
+— Pas trop, monsieur, répondit d’Artagnan avec un salut qui ne manquait
+pas de dignité; pas trop, puisque vous me faites l’honneur de tirer
+l’épée contre moi avec une blessure dont vous devez être fort
+incommodé.
+
+— Très incommodé, sur ma parole, et vous m’avez fait un mal du diable,
+je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c’est mon habitude en
+pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je vous fasse une grâce,
+je tire proprement des deux mains; et il y aura même désavantage pour
+vous: un gaucher est très gênant pour les gens qui ne sont pas
+prévenus. Je regrette de ne pas vous avoir fait part plus tôt de cette
+circonstance.
+
+— Vous êtes vraiment, monsieur, dit d’Artagnan en s’inclinant de
+nouveau, d’une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus
+reconnaissant.
+
+— Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de gentilhomme;
+causons donc d’autre chose, je vous prie, à moins que cela ne vous soit
+désagréable. Ah! sangbleu! que vous m’avez fait mal! l’épaule me brûle.
+
+— Si vous vouliez permettre…, dit d’Artagnan avec timidité.
+
+— Quoi, monsieur?
+
+— J’ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de
+ma mère, et dont j’ai fait l’épreuve sur moi-même.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien, je suis sûr qu’en moins de trois jours ce baume vous
+guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri: eh bien,
+monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d’être votre homme.»
+
+D’Artagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à sa
+courtoisie, sans porter aucunement atteinte à son courage.
+
+«Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaît, non
+pas que je l’accepte, mais elle sent son gentilhomme d’une lieue. C’est
+ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur
+lesquels tout cavalier doit chercher à se modeler. Malheureusement,
+nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de
+M. le cardinal, et d’ici à trois jours on saurait, si bien gardé que
+soit le secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et
+l’on s’opposerait à notre combat. Ah çà, mais! ces flâneurs ne
+viendront donc pas?
+
+— Si vous êtes pressé, monsieur, dit d’Artagnan à Athos avec la même
+simplicité qu’un instant auparavant il lui avait proposé de remettre le
+duel à trois jours, si vous êtes pressé et qu’il vous plaise de
+m’expédier tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en prie.
+
+— Voilà encore un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un gracieux
+signe de tête à d’Artagnan, il n’est point d’un homme sans cervelle, et
+il est à coup sûr d’un homme de coeur. Monsieur, j’aime les hommes de
+votre trempe, et je vois que si nous ne nous tuons pas l’un l’autre,
+j’aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons
+ces messieurs, je vous prie, j’ai tout le temps, et cela sera plus
+correct. Ah! en voici un, je crois.»
+
+En effet, au bout de la rue de Vaugirard commençait à apparaître le
+gigantesque Porthos.
+
+«Quoi! s’écria d’Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos?
+
+— Oui, cela vous contrarie-t-il?
+
+— Non, aucunement.
+
+— Et voici le second.»
+
+D’Artagnan se retourna du côté indiqué par Athos, et reconnut Aramis.
+
+«Quoi! s’écria-t-il d’un accent plus étonné que la première fois, votre
+second témoin est M. Aramis?
+
+— Sans doute, ne savez-vous pas qu’on ne nous voit jamais l’un sans
+l’autre, et qu’on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les
+gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois
+inséparables? Après cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau…
+
+— De Tarbes, dit d’Artagnan.
+
+—… Il vous est permis d’ignorer ce détail, dit Athos.
+
+— Ma foi, dit d’Artagnan, vous êtes bien nommés, messieurs, et mon
+aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union
+n’est point fondée sur les contrastes.»
+
+Pendant ce temps, Porthos s’était rapproché, avait salué de la main
+Athos; puis, se retournant vers d’Artagnan, il était resté tout étonné.
+
+Disons, en passant, qu’il avait changé de baudrier et quitté son
+manteau.
+
+«Ah! ah! fit-il, qu’est-ce que cela?
+
+— C’est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main
+d’Artagnan, et en le saluant du même geste.
+
+— C’est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.
+
+— Mais à une heure seulement, répondit d’Artagnan.
+
+— Et moi aussi, c’est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en
+arrivant à son tour sur le terrain.
+
+— Mais à deux heures seulement, fit d’Artagnan avec le même calme.
+
+— Mais à propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis.
+
+— Ma foi, je ne sais pas trop, il m’a fait mal à l’épaule; et toi,
+Porthos?
+
+— Ma foi, je me bats parce que je me bats», répondit Porthos en
+rougissant.
+
+Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lèvres du
+Gascon.
+
+«Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.
+
+— Et toi, Aramis? demanda Athos.
+
+— Moi, je me bats pour cause de théologie», répondit Aramis tout en
+faisant signe à d’Artagnan qu’il le priait de tenir secrète la cause de
+son duel.
+
+Athos vit passer un second sourire sur les lèvres de d’Artagnan.
+
+«Vraiment, dit Athos.
+
+— Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas
+d’accord, dit le Gascon.
+
+— Décidément c’est un homme d’esprit, murmura Athos.
+
+— Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d’Artagnan,
+permettez-moi de vous faire mes excuses.»
+
+À ce mot d’_excuses_, un nuage passa sur le front d’Athos, un sourire
+hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe négatif fut la
+réponse d’Aramis.
+
+«Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d’Artagnan en relevant sa
+tête, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait
+les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans le cas où je
+ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit
+de me tuer le premier, ce qui ôte beaucoup de sa valeur à votre
+créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la vôtre à peu près nulle,
+monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le répète,
+excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde!»
+
+À ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d’Artagnan
+tira son épée.
+
+Le sang était monté à la tête de d’Artagnan, et dans ce moment il eût
+tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait
+de faire contre Athos, Porthos et Aramis.
+
+Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith et
+l’emplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à
+toute son ardeur.
+
+«Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et
+cependant je ne saurais ôter mon pourpoint; car, tout à l’heure encore,
+j’ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gêner monsieur
+en lui montrant du sang qu’il ne m’aurait pas tiré lui-même.
+
+— C’est vrai, monsieur, dit d’Artagnan, et tiré par un autre ou par
+moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang
+d’un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme
+vous.
+
+— Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et
+songez que nous attendons notre tour.
+
+— Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de pareilles
+incongruités, interrompit Aramis. Quant à moi, je trouve les choses que
+ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux
+gentilshommes.
+
+— Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
+
+— J’attendais vos ordres», dit d’Artagnan en croisant le fer.
+
+Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu’une
+escouade des gardes de Son Éminence, commandée par M. de Jussac, se
+montra à l’angle du couvent.
+
+«Les gardes du cardinal! s’écrièrent à la fois Porthos et Aramis.
+L’épée au fourreau, messieurs! l’épée au fourreau!
+
+Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans une
+pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
+
+«Holà! cria Jussac en s’avançant vers eux et en faisant signe à ses
+hommes d’en faire autant, holà! mousquetaires, on se bat donc ici? Et
+les édits, qu’en faisons-nous?
+
+— Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein de
+rancune, car Jussac était l’un des agresseurs de l’avant- veille. Si
+nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que nous nous
+garderions bien de vous en empêcher. Laissez-nous donc faire, et vous
+allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.
+
+— Messieurs, dit Jussac, c’est avec grand regret que je vous déclare
+que la chose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc,
+s’il vous plaît, et nous suivez.
+
+— Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand
+plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation, si cela
+dépendait de nous; mais malheureusement la chose est impossible: M. de
+Tréville nous l’a défendu. Passez donc votre chemin, c’est ce que vous
+avez de mieux à faire.»
+
+Cette raillerie exaspéra Jussac.
+
+«Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez.
+
+— Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois;
+nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je le
+déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.»
+
+Alors Porthos et Aramis se rapprochèrent à l’instant les uns des
+autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.
+
+Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti: c’était là
+un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un
+choix à faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il allait y
+persévérer. Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire
+risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un
+ministre plus puissant que le roi lui-même: voilà ce qu’entrevit le
+jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde.
+Se tournant donc vers Athos et ses amis:
+
+«Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous plaît, quelque chose à vos
+paroles. Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à
+moi, que nous sommes quatre.
+
+— Mais vous n’êtes pas des nôtres, dit Porthos.
+
+— C’est vrai, répondit d’Artagnan; je n’ai pas l’habit, mais j’ai
+l’âme. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela
+m’entraîne.
+
+— Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes
+et à l’expression de son visage avait deviné le dessein de d’Artagnan.
+Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau; allez
+vite.»
+
+D’Artagnan ne bougea point.
+
+«Décidément vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du
+jeune homme.
+
+— Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.
+
+— Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.
+
+— Monsieur est plein de générosité», dit Athos.
+
+Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan et redoutaient
+son inexpérience.
+
+«Nous ne serons que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit
+Athos, et l’on n’en dira pas moins que nous étions quatre hommes.
+
+— Oui, mais reculer! dit Porthos.
+
+— C’est difficile», reprit Athos.
+
+D’Artagnan comprit leur irrésolution.
+
+«Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l’honneur
+que je ne veux pas m’en aller d’ici si nous sommes vaincus.
+
+— Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos.
+
+— D’Artagnan, monsieur.
+
+— Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant! cria Athos.
+
+— Eh bien, voyons, messieurs, vous décidez-vous à vous décider? cria
+pour la troisième fois Jussac.
+
+— C’est fait, messieurs, dit Athos.
+
+— Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.
+
+Nous allons avoir l’honneur de vous charger, répondit Aramis en levant
+son chapeau d’une main et tirant son épée de l’autre.
+
+— Ah! vous résistez! s’écria Jussac.
+
+— Sangdieu! cela vous étonne?»
+
+Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec
+une furie qui n’excluait pas une certaine méthode.
+
+Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut
+Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.
+
+Quant à d’Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même.
+
+Le coeur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas de
+peur, Dieu merci! il n’en avait pas l’ombre, mais d’émulation; il se
+battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son
+adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac
+était, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort
+pratiqué; cependant il avait toutes les peines du monde à se défendre
+contre un adversaire qui, agile et bondissant, s’écartait à tout moment
+des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et tout cela en
+parant en homme qui a le plus grand respect pour son épiderme.
+
+Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac. Furieux
+d’être tenu en échec par celui qu’il avait regardé comme un enfant, il
+s’échauffa et commença à faire des fautes. D’Artagnan, qui, à défaut de
+la pratique, avait une profonde théorie, redoubla d’agilité. Jussac,
+voulant en finir, porta un coup terrible à son adversaire en se fendant
+à fond; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se
+glissant comme un serpent sous son fer, il lui passa son épée au
+travers du corps. Jussac tomba comme une masse.
+
+D’Artagnan jeta alors un coup d’oeil inquiet et rapide sur le champ de
+bataille.
+
+Aramis avait déjà tué un de ses adversaires; mais l’autre le pressait
+vivement. Cependant Aramis était en bonne situation et pouvait encore
+se défendre.
+
+Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourré: Porthos avait reçu
+un coup d’épée au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse.
+Mais comme ni l’une ni l’autre des deux blessures n’était grave, ils ne
+s’en escrimaient qu’avec plus d’acharnement.
+
+Athos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d’oeil, mais il
+ne reculait pas d’une semelle: il avait seulement changé son épée de
+main, et se battait de la main gauche.
+
+D’Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait secourir
+quelqu’un; pendant qu’il cherchait du regard celui de ses compagnons
+qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d’oeil d’Athos. Ce
+coup d’oeil était d’une éloquence sublime. Athos serait mort plutôt que
+d’appeler au secours; mais il pouvait regarder, et du regard demander
+un appui. D’Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le
+flanc de Cahusac en criant:
+
+«À moi, monsieur le garde, je vous tue!»
+
+Cahusac se retourna; il était temps. Athos, que son extrême courage
+soutenait seul, tomba sur un genou.
+
+«Sangdieu! criait-il à d’Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je vous
+en prie; j’ai une vieille affaire à terminer avec lui, quand je serai
+guéri et bien portant. Désarmez-le seulement, liez-lui l’épée. C’est
+cela. Bien! très bien!»
+
+Cette exclamation était arrachée à Athos par l’épée de Cahusac qui
+sautait à vingt pas de lui. D’Artagnan et Cahusac s’élancèrent
+ensemble, l’un pour la ressaisir, l’autre pour s’en emparer; mais
+d’Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus.
+
+Cahusac courut à celui des gardes qu’avait tué Aramis, s’empara de sa
+rapière, et voulut revenir à d’Artagnan; mais sur son chemin il
+rencontra Athos, qui, pendant cette pause d’un instant que lui avait
+procurée d’Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que
+d’Artagnan ne lui tuât son ennemi, voulait recommencer le combat.
+
+D’Artagnan comprit que ce serait désobliger Athos que de ne pas le
+laisser faire. En effet, quelques secondes après, Cahusac tomba la
+gorge traversée d’un coup d’épée.
+
+Au même instant, Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son
+adversaire renversé, et le forçait à demander merci.
+
+Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille fanfaronnades,
+demandant à Biscarat quelle heure il pouvait bien être, et lui faisait
+ses compliments sur la compagnie que venait d’obtenir son frère dans le
+régiment de Navarre; mais tout en raillant, il ne gagnait rien.
+Biscarat était un de ces hommes de fer qui ne tombent que morts.
+
+Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous
+les combattants, blessés ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos,
+Aramis et d’Artagnan entourèrent Biscarat et le sommèrent de se rendre.
+Quoique seul contre tous, et avec un coup d’épée qui lui traversait la
+cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui s’était élevé sur son
+coude, lui cria de se rendre. Biscarat était un Gascon comme
+d’Artagnan; il fit la sourde oreille et se contenta de rire, et entre
+deux parades, trouvant le temps de désigner, du bout de son épée, une
+place à terre:
+
+«Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat,
+seul de ceux qui sont avec lui.
+
+— Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l’ordonne.
+
+— Ah! si tu l’ordonnes, c’est autre chose, dit Biscarat, comme tu es
+mon brigadier, je dois obéir.»
+
+Et, faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou pour ne
+pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du couvent et se
+croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.
+
+La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les
+mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs épées et les remirent au
+fourreau. D’Artagnan en fit autant, puis, aidé de Biscarat, le seul qui
+fut resté debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et
+celui des adversaires d’Aramis qui n’était que blessé. Le quatrième,
+comme nous l’avons dit, était mort. Puis ils sonnèrent la cloche, et,
+emportant quatre épées sur cinq, ils s’acheminèrent ivres de joie vers
+l’hôtel de M. de Tréville. On les voyait entrelacés, tenant toute la
+largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu’ils
+rencontraient, si bien qu’à la fin ce fut une marche triomphale. Le
+coeur de d’Artagnan nageait dans l’ivresse, il marchait entre Athos et
+Porthos en les étreignant tendrement.
+
+«Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis en
+franchissant la porte de l’hôtel de M. de Tréville, au moins me voilà
+reçu apprenti, n’est-ce pas?»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS TREIZIÈME
+
+
+L’affaire fit grand bruit. M. de Tréville gronda beaucoup tout haut
+contre ses mousquetaires, et les félicita tout bas; mais comme il n’y
+avait pas de temps à perdre pour prévenir le roi, M. de Tréville
+s’empressa de se rendre au Louvre. Il était déjà trop tard, le roi
+était enfermé avec le cardinal, et l’on dit à M. de Tréville que le roi
+travaillait et ne pouvait recevoir en ce moment. Le soir, M. de
+Tréville vint au jeu du roi. Le roi gagnait, et comme Sa Majesté était
+fort avare, elle était d’excellente humeur; aussi, du plus loin que le
+roi aperçut Tréville:
+
+«Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde;
+savez-vous que Son Éminence est venue me faire des plaintes sur vos
+mousquetaires, et cela avec une telle émotion, que ce soir Son Éminence
+en est malade? Ah çà, mais ce sont des diables à quatre, des gens à
+pendre, que vos mousquetaires!
+
+— Non, Sire, répondit Tréville, qui vit du premier coup d’oeil comment
+la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont de bonnes
+créatures, douces comme des agneaux, et qui n’ont qu’un désir, je m’en
+ferais garant: c’est que leur épée ne sorte du fourreau que pour le
+service de Votre Majesté. Mais, que voulez- vous, les gardes de M. le
+cardinal sont sans cesse à leur chercher querelle, et, pour l’honneur
+même du corps, les pauvres jeunes gens sont obligés de se défendre.
+
+— Écoutez M. de Tréville! dit le roi, écoutez-le! ne dirait-on pas
+qu’il parle d’une communauté religieuse! En vérité, mon cher capitaine,
+j’ai envie de vous ôter votre brevet et de le donner à Mlle de
+Chémerault, à laquelle j’ai promis une abbaye. Mais ne pensez pas que
+je vous croirai ainsi sur parole. On m’appelle Louis le Juste, monsieur
+de Tréville, et tout à l’heure, tout à l’heure nous verrons.
+
+— Ah! c’est parce que je me fie à cette justice, Sire, que j’attendrai
+patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre Majesté.
+
+— Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai
+pas longtemps attendre.»
+
+En effet, la chance tournait, et comme le roi commençait à perdre ce
+qu’il avait gagné, il n’était pas fâché de trouver un prétexte pour
+faire — qu’on nous passe cette expression de joueur, dont, nous
+l’avouons, nous ne connaissons pas l’origine —, pour faire charlemagne.
+Le roi se leva donc au bout d’un instant, et mettant dans sa poche
+l’argent qui était devant lui et dont la majeure partie venait de son
+gain:
+
+«La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle à M. de
+Tréville pour affaire d’importance. Ah!… j’avais quatre- vingts louis
+devant moi; mettez la même somme, afin que ceux qui ont perdu n’aient
+point à se plaindre. La justice avant tout.»
+
+Puis, se retournant vers M. de Tréville et marchant avec lui vers
+l’embrasure d’une fenêtre:
+
+«Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les gardes de
+l’Éminentissime qui ont été chercher querelle à vos mousquetaires?
+
+— Oui, Sire, comme toujours.
+
+— Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez, mon
+cher capitaine, il faut qu’un juge écoute les deux parties.
+
+— Ah! mon Dieu! de la façon la plus simple et la plus naturelle. Trois
+de mes meilleurs soldats, que Votre Majesté connaît de nom et dont elle
+a plus d’une fois apprécié le dévouement, et qui ont, je puis
+l’affirmer au roi, son service fort à coeur; — trois de mes meilleurs
+soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis, avaient fait une partie
+de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommandé
+le matin même. La partie allait avoir lieu à Saint-Germain, je crois,
+et ils s’étaient donné rendez-vous aux Carmes-Deschaux, lorsqu’elle fut
+troublée par M. de Jussac et MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres
+gardes qui ne venaient certes pas là en si nombreuse compagnie sans
+mauvaise intention contre les édits.
+
+— Ah! ah! vous m’y faites penser, dit le roi: sans doute, ils venaient
+pour se battre eux-mêmes.
+
+— Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majesté apprécier ce
+que peuvent aller faire cinq hommes armés dans un lieu aussi désert que
+le sont les environs du couvent des Carmes.
+
+— Oui, vous avez raison, Tréville, vous avez raison.
+
+— Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont changé d’idée et
+ils ont oublié leur haine particulière pour la haine de corps; car
+Votre Majesté n’ignore pas que les mousquetaires, qui sont au roi et
+rien qu’au roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont à M. le
+cardinal.
+
+— Oui, Tréville, oui, dit le roi mélancoliquement, et c’est bien
+triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux têtes à
+la royauté; mais tout cela finira, Tréville, tout cela finira. Vous
+dites donc que les gardes ont cherché querelle aux mousquetaires?
+
+— Je dis qu’il est probable que les choses se sont passées ainsi, mais
+je n’en jure pas, Sire. Vous savez combien la vérité est difficile à
+connaître, et à moins d’être doué de cet instinct admirable qui a fait
+nommer Louis XIII le Juste…
+
+— Et vous avez raison, Tréville; mais ils n’étaient pas seuls, vos
+mousquetaires, il y avait avec eux un enfant?
+
+— Oui, Sire, et un homme blessé, de sorte que trois mousquetaires du
+roi, dont un blessé, et un enfant, non seulement ont tenu tête à cinq
+des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en ont porté
+quatre à terre.
+
+— Mais c’est une victoire, cela! s’écria le roi tout rayonnant; une
+victoire complète!
+
+— Oui, Sire, aussi complète que celle du pont de Cé.
+
+— Quatre hommes, dont un blessé, et un enfant, dites-vous?
+
+— Un jeune homme à peine; lequel s’est même si parfaitement conduit en
+cette occasion, que je prendrai la liberté de le recommander à Votre
+Majesté.
+
+— Comment s’appelle-t-il?
+
+— D’Artagnan, Sire. C’est le fils d’un de mes plus anciens amis; le
+fils d’un homme qui a fait avec le roi votre père, de glorieuse
+mémoire, la guerre de partisan.
+
+— Et vous dites qu’il s’est bien conduit, ce jeune homme? Racontez-moi
+cela, Tréville; vous savez que j’aime les récits de guerre et de
+combat.»
+
+Et le roi Louis XIII releva fièrement sa moustache en se posant sur la
+hanche.
+
+«Sire, reprit Tréville, comme je vous l’ai dit M. d’Artagnan est
+presque un enfant, et comme il n’a pas l’honneur d’être mousquetaire,
+il était en habit bourgeois; les gardes de M. le cardinal,
+reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu’il était étranger au
+corps, l’invitèrent donc à se retirer avant qu’ils attaquassent.
+
+— Alors, vous voyez bien, Tréville, interrompit le roi, que ce sont eux
+qui ont attaqué.
+
+— C’est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommèrent donc de se
+retirer; mais il répondit qu’il était mousquetaire de coeur et tout à
+Sa Majesté, qu’ainsi donc il resterait avec messieurs les
+mousquetaires.
+
+— Brave jeune homme! murmura le roi.
+
+— En effet, il demeura avec eux; et Votre Majesté a là un si ferme
+champion, que ce fut lui qui donna à Jussac ce terrible coup d’épée qui
+met si fort en colère M. le cardinal.
+
+— C’est lui qui a blessé Jussac? s’écria le roi; lui, un enfant! Ceci,
+Tréville, c’est impossible.
+
+— C’est comme j’ai l’honneur de le dire à Votre Majesté.
+
+— Jussac, une des premières lames du royaume!
+
+— Eh bien, Sire! il a trouvé son maître.
+
+— Je veux voir ce jeune homme, Tréville, je veux le voir, et si l’on
+peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons.
+
+— Quand Votre Majesté daignera-t-elle le recevoir?
+
+— Demain à midi, Tréville.
+
+— L’amènerai-je seul?
+
+— Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les remercier
+tous à la fois; les hommes dévoués sont rares, Tréville, et il faut
+récompenser le dévouement.
+
+— À midi, Sire, nous serons au Louvre.
+
+— Ah! par le petit escalier, Tréville, par le petit escalier. Il est
+inutile que le cardinal sache…
+
+— Oui, Sire.
+
+— Vous comprenez, Tréville, un édit est toujours un édit; il est
+défendu de se battre, au bout du compte.
+
+— Mais cette rencontre, Sire, sort tout à fait des conditions
+ordinaires d’un duel: c’est une rixe, et la preuve, c’est qu’ils
+étaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M.
+d’Artagnan.
+
+— C’est juste, dit le roi; mais n’importe, Tréville, venez toujours par
+le petit escalier.»
+
+Tréville sourit. Mais comme c’était déjà beaucoup pour lui d’avoir
+obtenu de cet enfant qu’il se révoltât contre son maître, il salua
+respectueusement le roi, et avec son agrément prit congé de lui.
+
+Dès le soir même, les trois mousquetaires furent prévenus de l’honneur
+qui leur était accordé. Comme ils connaissaient depuis longtemps le
+roi, ils n’en furent pas trop échauffés: mais d’Artagnan, avec son
+imagination gasconne, y vit sa fortune à venir, et passa la nuit à
+faire des rêves d’or. Aussi, dès huit heures du matin, était-il chez
+Athos.
+
+D’Artagnan trouva le mousquetaire tout habillé et prêt à sortir. Comme
+on n’avait rendez-vous chez le roi qu’à midi, il avait formé le projet,
+avec Porthos et Aramis, d’aller faire une partie de paume dans un
+tripot situé tout près des écuries du Luxembourg. Athos invita
+d’Artagnan à les suivre, et malgré son ignorance de ce jeu, auquel il
+n’avait jamais joué, celui-ci accepta, ne sachant que faire de son
+temps, depuis neuf heures du matin qu’il était à peine jusqu’à midi.
+
+Les deux mousquetaires étaient déjà arrivés et pelotaient ensemble.
+Athos, qui était très fort à tous les exercices du corps, passa avec
+d’Artagnan du côté opposé, et leur fit défi. Mais au premier mouvement
+qu’il essaya, quoiqu’il jouât de la main gauche, il comprit que sa
+blessure était encore trop récente pour lui permettre un pareil
+exercice. D’Artagnan resta donc seul, et comme il déclara qu’il était
+trop maladroit pour soutenir une partie en règle, on continua seulement
+à s’envoyer des balles sans compter le jeu. Mais une de ces balles,
+lancée par le poignet herculéen de Porthos, passa si près du visage de
+d’Artagnan, qu’il pensa que si, au lieu de passer à côté, elle eût
+donné dedans, son audience était probablement perdue, attendu qu’il lui
+eût été de toute impossibilité de se présenter chez le roi. Or, comme
+de cette audience, dans son imagination gasconne, dépendait tout son
+avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, déclarant qu’il ne
+reprendrait la partie que lorsqu’il serait en état de leur tenir tête,
+et il s’en revint prendre place près de la corde et dans la galerie.
+
+Malheureusement pour d’Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait un
+garde de Son Éminence, lequel, tout échauffé encore de la défaite de
+ses compagnons, arrivée la veille seulement, s’était promis de saisir
+la première occasion de la venger. Il crut donc que cette occasion
+était venue, et s’adressant à son voisin:
+
+«Il n’est pas étonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d’une
+balle, c’est sans doute un apprenti mousquetaire.»
+
+D’Artagnan se retourna comme si un serpent l’eût mordu, et regarda
+fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.
+
+«Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache,
+regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j’ai dit ce que
+j’ai dit.
+
+— Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos paroles
+aient besoin d’explication, répondit d’Artagnan à voix basse, je vous
+prierai de me suivre.
+
+— Et quand cela? demanda le garde avec le même air railleur.
+
+— Tout de suite, s’il vous plaît.
+
+— Et vous savez qui je suis, sans doute?
+
+—Moi, je l’ignore complètement, et je ne m’en inquiète guère.
+
+— Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-être seriez-vous
+moins pressé.
+
+— Comment vous appelez-vous?
+
+— Bernajoux, pour vous servir.
+
+— Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d’Artagnan, je vais
+vous attendre sur la porte.
+
+— Allez, monsieur, je vous suis.
+
+— Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu’on ne s’aperçoive pas que nous
+sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous allons faire,
+trop de monde nous gênerait.
+
+— C’est bien», répondit le garde, étonné que son nom n’eût pas produit
+plus d’effet sur le jeune homme.
+
+En effet, le nom de Bernajoux était connu de tout le monde, de
+d’Artagnan seul excepté, peut-être; car c’était un de ceux qui
+figuraient le plus souvent dans les rixes journalières que tous les
+édits du roi et du cardinal n’avaient pu réprimer.
+
+Porthos et Aramis étaient si occupés de leur partie, et Athos les
+regardait avec tant d’attention, qu’ils ne virent pas même sortir leur
+jeune compagnon, lequel, ainsi qu’il l’avait dit au garde de Son
+Éminence, s’arrêta sur la porte; un instant après, celui-ci descendit à
+son tour. Comme d’Artagnan n’avait pas de temps à perdre, vu l’audience
+du roi qui était fixée à midi, il jeta les yeux autour de lui, et
+voyant que la rue était déserte:
+
+«Ma foi, dit-il à son adversaire, il est bien heureux pour vous,
+quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n’avoir affaire qu’à un
+apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon
+mieux. En garde!
+
+— Mais, dit celui que d’Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le
+lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux derrière l’abbaye
+de Saint-Germain ou dans le Pré-aux-Clercs.
+
+— Ce que vous dites est plein de sens, répondit d’Artagnan;
+malheureusement j’ai peu de temps à moi, ayant un rendez-vous à midi
+juste. En garde donc, monsieur, en garde!»
+
+Bernajoux n’était pas homme à se faire répéter deux fois un pareil
+compliment. Au même instant son épée brilla à sa main, et il fondit sur
+son adversaire que, grâce à sa grande jeunesse, il espérait intimider.
+
+Mais d’Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout frais
+émoulu de sa victoire, tout gonflé de sa future faveur, il était résolu
+à ne pas reculer d’un pas: aussi les deux fers se trouvèrent-ils
+engagés jusqu’à la garde, et comme d’Artagnan tenait ferme à sa place,
+ce fut son adversaire qui fit un pas de retraite. Mais d’Artagnan
+saisit le moment où, dans ce mouvement, le fer de Bernajoux déviait de
+la ligne, il dégagea, se fendit et toucha son adversaire à l’épaule.
+Aussitôt d’Artagnan, à son tour, fit un pas de retraite et releva son
+épée; mais Bernajoux lui cria que ce n’était rien, et se fendant
+aveuglément sur lui, il s’enferra de lui-même. Cependant, comme il ne
+tombait pas, comme il ne se déclarait pas vaincu, mais que seulement il
+rompait du côté de l’hôtel de M. de La Trémouille au service duquel il
+avait un parent, d’Artagnan, ignorant lui-même la gravité de la
+dernière blessure que son adversaire avait reçue, le pressait vivement,
+et sans doute allait l’achever d’un troisième coup, lorsque la rumeur
+qui s’élevait de la rue s’étant étendue jusqu’au jeu de paume, deux des
+amis du garde, qui l’avaient entendu échanger quelques paroles avec
+d’Artagnan et qui l’avaient vu sortir à la suite de ces paroles, se
+précipitèrent l’épée à la main hors du tripot et tombèrent sur le
+vainqueur. Mais aussitôt Athos, Porthos et Aramis parurent à leur tour
+et au moment où les deux gardes attaquaient leur jeune camarade, les
+forcèrent à se retourner. En ce moment Bernajoux tomba; et comme les
+gardes étaient seulement deux contre quatre, ils se mirent à crier: «À
+nous, l’hôtel de La Trémouille!» À ces cris, tout ce qui était dans
+l’hôtel sortit, se ruant sur les quatre compagnons, qui de leur côté se
+mirent à crier: «À nous, mousquetaires!»
+
+Ce cri était ordinairement entendu; car on savait les mousquetaires
+ennemis de Son Éminence, et on les aimait pour la haine qu’ils
+portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres compagnies que
+celles appartenant au duc Rouge, comme l’avait appelé Aramis,
+prenaient-ils en général parti dans ces sortes de querelles pour les
+mousquetaires du roi. De trois gardes de la compagnie de M. des Essarts
+qui passaient, deux vinrent donc en aide aux quatre compagnons, tandis
+que l’autre courait à l’hôtel de M. de Tréville, criant: «À nous,
+mousquetaires, à nous!» Comme d’habitude, l’hôtel de M. de Tréville
+était plein de soldats de cette arme, qui accoururent au secours de
+leurs camarades; la mêlée devint générale, mais la force était aux
+mousquetaires: les gardes du cardinal et les gens de M. de La
+Trémouille se retirèrent dans l’hôtel, dont ils fermèrent les portes
+assez à temps pour empêcher que leurs ennemis n’y fissent irruption en
+même temps qu’eux. Quant au blessé, il y avait été tout d’abord
+transporté et, comme nous l’avons dit, en fort mauvais état.
+
+L’agitation était à son comble parmi les mousquetaires et leurs alliés,
+et l’on délibérait déjà si, pour punir l’insolence qu’avaient eue les
+domestiques de M. de La Trémouille de faire une sortie sur les
+mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu à son hôtel. La
+proposition en avait été faite et accueillie avec enthousiasme, lorsque
+heureusement onze heures sonnèrent; d’Artagnan et ses compagnons se
+souvinrent de leur audience, et comme ils eussent regretté que l’on fît
+un si beau coup sans eux, ils parvinrent à calmer les têtes. On se
+contenta donc de jeter quelques pavés dans les portes, mais les portes
+résistèrent: alors on se lassa; d’ailleurs ceux qui devaient être
+regardés comme les chefs de l’entreprise avaient depuis un instant
+quitté le groupe et s’acheminaient vers l’hôtel de M. de Tréville, qui
+les attendait, déjà au courant de cette algarade.
+
+«Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et tâchons
+de voir le roi avant qu’il soit prévenu par le cardinal; nous lui
+raconterons la chose comme une suite de l’affaire d’hier, et les deux
+passeront ensemble.»
+
+M. de Tréville, accompagné des quatre jeunes gens, s’achemina donc vers
+le Louvre; mais, au grand étonnement du capitaine des mousquetaires, on
+lui annonça que le roi était allé courre le cerf dans la forêt de
+Saint-Germain. M. de Tréville se fit répéter deux fois cette nouvelle,
+et à chaque fois ses compagnons virent son visage se rembrunir.
+
+«Est-ce que Sa Majesté, demanda-t-il, avait dès hier le projet de faire
+cette chasse?
+
+— Non, Votre Excellence, répondit le valet de chambre, c’est le grand
+veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu’on avait détourné cette
+nuit un cerf à son intention. Il a d’abord répondu qu’il n’irait pas,
+puis il n’a pas su résister au plaisir que lui promettait cette chasse,
+et après le dîner il est parti.
+
+— Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Tréville.
+
+— Selon toute probabilité, répondit le valet de chambre, car j’ai vu ce
+matin les chevaux au carrosse de Son Éminence, j’ai demandé où elle
+allait, et l’on m’a répondu: “À Saint-Germain.”
+
+— Nous sommes prévenus, dit M. de Tréville, messieurs, je verrai le roi
+ce soir; mais quant à vous, je ne vous conseille pas de vous y
+hasarder.»
+
+L’avis était trop raisonnable et surtout venait d’un homme qui
+connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens
+essayassent de le combattre. M. de Tréville les invita donc à rentrer
+chacun chez eux et à attendre de ses nouvelles.
+
+En entrant à son hôtel, M. de Tréville songea qu’il fallait prendre
+date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques
+chez M. de La Trémouille avec une lettre dans laquelle il le priait de
+mettre hors de chez lui le garde de M. le cardinal, et de réprimander
+ses gens de l’audace qu’ils avaient eue de faire leur sortie contre les
+mousquetaires. Mais M. de La Trémouille, déjà prévenu par son écuyer
+dont, comme on le sait, Bernajoux était le parent, lui fit répondre que
+ce n’était ni à M. de Tréville, ni à ses mousquetaires de se plaindre,
+mais bien au contraire à lui dont les mousquetaires avaient chargé les
+gens et voulu brûler l’hôtel. Or, comme le débat entre ces deux
+seigneurs eût pu durer longtemps, chacun devant naturellement s’entêter
+dans son opinion, M. de Tréville avisa un expédient qui avait pour but
+de tout terminer: c’était d’aller trouver lui-même M. de La Trémouille.
+
+Il se rendit donc aussitôt à son hôtel et se fit annoncer.
+
+Les deux seigneurs se saluèrent poliment, car, s’il n’y avait pas
+amitié entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux étaient gens de
+coeur et d’honneur; et comme M. de La Trémouille, protestant, et voyant
+rarement le roi, n’était d’aucun parti, il n’apportait en général dans
+ses relations sociales aucune prévention. Cette fois, néanmoins, son
+accueil quoique poli fut plus froid que d’habitude.
+
+«Monsieur, dit M. de Tréville, nous croyons avoir à nous plaindre
+chacun l’un de l’autre, et je suis venu moi-même pour que nous tirions
+de compagnie cette affaire au clair.
+
+— Volontiers, répondit M. de La Trémouille; mais je vous préviens que
+je suis bien renseigné, et tout le tort est à vos mousquetaires.
+
+— Vous êtes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur, dit M.
+de Tréville, pour ne pas accepter la proposition que je vais faire.
+
+— Faites, monsieur, j’écoute.
+
+— Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre écuyer?
+
+— Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d’épée qu’il a reçu dans le
+bras, et qui n’est pas autrement dangereux, il en a encore ramassé un
+autre qui lui a traversé le poumon, de sorte que le médecin en dit de
+pauvres choses.
+
+— Mais le blessé a-t-il conservé sa connaissance?
+
+— Parfaitement.
+
+— Parle-t-il?
+
+— Avec difficulté, mais il parle.
+
+— Eh bien, monsieur! rendons-nous près de lui; adjurons-le, au nom du
+Dieu devant lequel il va être appelé peut-être, de dire la vérité. Je
+le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et ce qu’il dira je
+le croirai.»
+
+M. de La Trémouille réfléchit un instant, puis, comme il était
+difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.
+
+Tous deux descendirent dans la chambre où était le blessé. Celui- ci,
+en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui faire
+visite, essaya de se relever sur son lit, mais il était trop faible,
+et, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il retomba presque sans
+connaissance.
+
+M. de La Trémouille s’approcha de lui et lui fit respirer des sels qui
+le rappelèrent à la vie. Alors M. de Tréville, ne voulant pas qu’on pût
+l’accuser d’avoir influencé le malade, invita M. de La Trémouille à
+l’interroger lui-même.
+
+Ce qu’avait prévu M. de Tréville arriva. Placé entre la vie et la mort
+comme l’était Bernajoux, il n’eut pas même l’idée de taire un instant
+la vérité, et il raconta aux deux seigneurs les choses exactement,
+telles qu’elles s’étaient passées.
+
+C’était tout ce que voulait M. de Tréville; il souhaita à Bernajoux une
+prompte convalescence, prit congé de M. de La Trémouille, rentra à son
+hôtel et fit aussitôt prévenir les quatre amis qu’il les attendait à
+dîner.
+
+M. de Tréville recevait fort bonne compagnie, toute anticardinaliste
+d’ailleurs. On comprend donc que la conversation roula pendant tout le
+dîner sur les deux échecs que venaient d’éprouver les gardes de Son
+Éminence. Or, comme d’Artagnan avait été le héros de ces deux journées,
+ce fut sur lui que tombèrent toutes les félicitations, qu’Athos,
+Porthos et Aramis lui abandonnèrent non seulement en bons camarades,
+mais en hommes qui avaient eu assez souvent leur tour pour qu’ils lui
+laissassent le sien.
+
+Vers six heures, M. de Tréville annonça qu’il était tenu d’aller au
+Louvre; mais comme l’heure de l’audience accordée par Sa Majesté était
+passée, au lieu de réclamer l’entrée par le petit escalier, il se plaça
+avec les quatre jeunes gens dans l’antichambre. Le roi n’était pas
+encore revenu de la chasse. Nos jeunes gens attendaient depuis une
+demi-heure à peine, mêlés à la foule des courtisans, lorsque toutes les
+portes s’ouvrirent et qu’on annonça Sa Majesté.
+
+À cette annonce, d’Artagnan se sentit frémir jusqu’à la moelle des os.
+L’instant qui allait suivre devait, selon toute probabilité, décider du
+reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixèrent-ils avec angoisse sur la
+porte par laquelle devait entrer le roi.
+
+Louis XIII parut, marchant le premier; il était en costume de chasse,
+encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet à la
+main. Au premier coup d’oeil, d’Artagnan jugea que l’esprit du roi
+était à l’orage.
+
+Cette disposition, toute visible qu’elle était chez Sa Majesté,
+n’empêcha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans les
+antichambres royales, mieux vaut encore être vu d’un oeil irrité que de
+n’être pas vu du tout. Les trois mousquetaires n’hésitèrent donc pas,
+et firent un pas en avant, tandis que d’Artagnan au contraire restait
+caché derrière eux; mais quoique le roi connût personnellement Athos,
+Porthos et Aramis, il passa devant eux sans les regarder, sans leur
+parler et comme s’il ne les avait jamais vus. Quant à M. de Tréville,
+lorsque les yeux du roi s’arrêtèrent un instant sur lui, il soutint ce
+regard avec tant de fermeté, que ce fut le roi qui détourna la vue;
+après quoi, tout en grommelant, Sa Majesté rentra dans son appartement.
+
+«Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons pas
+encore fait chevaliers de l’ordre cette fois-ci.
+
+— Attendez ici dix minutes, dit M. de Tréville; et si au bout de dix
+minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez à mon hôtel: car il sera
+inutile que vous m’attendiez plus longtemps.»
+
+Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d’heure, vingt
+minutes; et voyant que M. de Tréville ne reparaissait point, ils
+sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver.
+
+M. de Tréville était entré hardiment dans le cabinet du roi, et avait
+trouvé Sa Majesté de très méchante humeur, assise sur un fauteuil et
+battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne l’avait pas
+empêché de lui demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa
+santé.
+
+«Mauvaise, monsieur, mauvaise, répondit le roi, je m’ennuie.»
+
+C’était en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait un
+de ses courtisans, l’attirait à une fenêtre et lui disait: «Monsieur un
+tel, ennuyons-nous ensemble.»
+
+«Comment! Votre Majesté s’ennuie! dit M. de Tréville. N’a-t-elle donc
+pas pris aujourd’hui le plaisir de la chasse?
+
+— Beau plaisir, monsieur! Tout dégénère, sur mon âme, et je ne sais si
+c’est le gibier qui n’a plus de voie ou les chiens qui n’ont plus de
+nez. Nous lançons un cerf dix cors, nous le courons six heures, et
+quand il est prêt à tenir, quand Saint-Simon met déjà le cor à sa
+bouche pour sonner l’hallali, crac! toute la meute prend le change et
+s’emporte sur un daguet. Vous verrez que je serai obligé de renoncer à
+la chasse à courre comme j’ai renoncé à la chasse au vol. Ah! je suis
+un roi bien malheureux, monsieur de Tréville! je n’avais plus qu’un
+gerfaut, et il est mort avant-hier.
+
+— En effet, Sire, je comprends votre désespoir, et le malheur est
+grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de faucons,
+d’éperviers et de tiercelets.
+
+— Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s’en vont, il n’y
+a plus que moi qui connaisse l’art de la vénerie. Après moi tout sera
+dit, et l’on chassera avec des traquenards, des pièges, des trappes. Si
+j’avais le temps encore de former des élèves! mais oui, M. le cardinal
+est là qui ne me laisse pas un instant de repos, qui me parle de
+l’Espagne, qui me parle de l’Autriche, qui me parle de l’Angleterre!
+Ah! à propos de M. le cardinal, monsieur de Tréville, je suis mécontent
+de vous.»
+
+M. de Tréville attendait le roi à cette chute. Il connaissait le roi de
+longue main; il avait compris que toutes ses plaintes n’étaient qu’une
+préface, une espèce d’excitation pour s’encourager lui-même, et que
+c’était où il était arrivé enfin qu’il en voulait venir.
+
+«Et en quoi ai-je été assez malheureux pour déplaire à Votre Majesté?
+demanda M. de Tréville en feignant le plus profond étonnement.
+
+— Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua le roi
+sans répondre directement à la question de M. de Tréville; est-ce pour
+cela que je vous ai nommé capitaine de mes mousquetaires, que ceux-ci
+assassinent un homme, émeuvent tout un quartier et veulent brûler Paris
+sans que vous en disiez un mot? Mais, au reste, continua le roi, sans
+doute que je me hâte de vous accuser, sans doute que les perturbateurs
+sont en prison et que vous venez m’annoncer que justice est faite.
+
+— Sire, répondit tranquillement M. de Tréville, je viens vous la
+demander au contraire.
+
+— Et contre qui? s’écria le roi.
+
+— Contre les calomniateurs, dit M. de Tréville.
+
+— Ah! voilà qui est nouveau, reprit le roi. N’allez-vous pas dire que
+vos trois mousquetaires damnés, Athos, Porthos et Aramis et votre cadet
+de Béarn, ne se sont pas jetés comme des furieux sur le pauvre
+Bernajoux, et ne l’ont pas maltraité de telle façon qu’il est probable
+qu’il est en train de trépasser à cette heure! N’allez-vous pas dire
+qu’ensuite ils n’ont pas fait le siège de l’hôtel du duc de La
+Trémouille, et qu’ils n’ont point voulu le brûler! ce qui n’aurait
+peut-être pas été un très grand malheur en temps de guerre, vu que
+c’est un nid de huguenots, mais ce qui, en temps de paix, est un
+fâcheux exemple. Dites, n’allez-vous pas nier tout cela?
+
+— Et qui vous a fait ce beau récit, Sire? demanda tranquillement M. de
+Tréville.
+
+— Qui m’a fait ce beau récit, monsieur! et qui voulez-vous que ce soit,
+si ce n’est celui qui veille quand je dors, qui travaille quand je
+m’amuse, qui mène tout au-dedans et au-dehors du royaume, en France
+comme en Europe?
+
+— Sa Majesté veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Tréville, car
+je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa Majesté.
+
+— Non monsieur; je veux parler du soutien de l’État, de mon seul
+serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.
+
+— Son Éminence n’est pas Sa Sainteté, Sire.
+
+— Qu’entendez-vous par là, monsieur?
+
+— Qu’il n’y a que le pape qui soit infaillible, et que cette
+infaillibilité ne s’étend pas aux cardinaux.
+
+— Vous voulez dire qu’il me trompe, vous voulez dire qu’il me trahit.
+Vous l’accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement que vous
+l’accusez.
+
+— Non, Sire; mais je dis qu’il se trompe lui-même, je dis qu’il a été
+mal renseigné; je dis qu’il a eu hâte d’accuser les mousquetaires de
+Votre Majesté, pour lesquels il est injuste, et qu’il n’a pas été
+puiser ses renseignements aux bonnes sources.
+
+— L’accusation vient de M. de La Trémouille, du duc lui-même. Que
+répondrez-vous à cela?
+
+— Je pourrais répondre, Sire, qu’il est trop intéressé dans la question
+pour être un témoin bien impartial; mais loin de là, Sire, je connais
+le duc pour un loyal gentilhomme, et je m’en rapporterai à lui, mais à
+une condition, Sire.
+
+— Laquelle?
+
+— C’est que Votre Majesté le fera venir, l’interrogera, mais elle-même,
+en tête-à-tête, sans témoins, et que je reverrai Votre Majesté aussitôt
+qu’elle aura reçu le duc.
+
+— Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez à ce que dira M. de
+La Trémouille?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Vous accepterez son jugement?
+
+— Sans doute.
+
+— Et vous vous soumettrez aux réparations qu’il exigera?
+
+— Parfaitement.
+
+— La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!»
+
+Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours
+à la porte, entra.
+
+«La Chesnaye, dit le roi, qu’on aille à l’instant même me quérir M. de
+La Trémouille; je veux lui parler ce soir.
+
+— Votre Majesté me donne sa parole qu’elle ne verra personne entre M.
+de La Trémouille et moi?
+
+— Personne, foi de gentilhomme.
+
+— À demain, Sire, alors.
+
+— À demain, monsieur.
+
+— À quelle heure, s’il plaît à Votre Majesté?
+
+— À l’heure que vous voudrez.
+
+— Mais, en venant par trop matin, je crains de réveiller votre Majesté.
+
+— Me réveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je rêve
+quelquefois, voilà tout. Venez donc d’aussi bon matin que vous voudrez,
+à sept heures; mais gare à vous, si vos mousquetaires sont coupables!
+
+— Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront remis
+aux mains de Votre Majesté, qui ordonnera d’eux selon son bon plaisir.
+Votre Majesté exige-t-elle quelque chose de plus? qu’elle parle, je
+suis prêt à lui obéir.
+
+— Non, monsieur, non, et ce n’est pas sans raison qu’on m’a appelé
+Louis le Juste. À demain donc, monsieur, à demain.
+
+— Dieu garde jusque-là Votre Majesté!»
+
+Si peu que dormit le roi, M. de Tréville dormit plus mal encore; il
+avait fait prévenir dès le soir même ses trois mousquetaires et leur
+compagnon de se trouver chez lui à six heures et demie du matin. Il les
+emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur rien promettre, et
+ne leur cachant pas que leur faveur et même la sienne tenaient à un
+coup de dés.
+
+Arrivé au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi était
+toujours irrité contre eux, ils s’éloigneraient sans être vus; si le
+roi consentait à les recevoir, on n’aurait qu’à les faire appeler.
+
+En arrivant dans l’antichambre particulière du roi, M. de Tréville
+trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu’on n’avait pas rencontré le duc
+de La Trémouille la veille au soir à son hôtel, qu’il était rentré trop
+tard pour se présenter au Louvre, qu’il venait seulement d’arriver, et
+qu’il était à cette heure chez le roi.
+
+Cette circonstance plut beaucoup à M. de Tréville, qui, de cette façon,
+fut certain qu’aucune suggestion étrangère ne se glisserait entre la
+déposition de M. de La Trémouille et lui.
+
+En effet, dix minutes s’étaient à peine écoulées, que la porte du
+cabinet s’ouvrit et que M. de Tréville en vit sortir le duc de La
+Trémouille, lequel vint à lui et lui dit:
+
+«Monsieur de Tréville, Sa Majesté vient de m’envoyer quérir pour savoir
+comment les choses s’étaient passées hier matin à mon hôtel. Je lui ai
+dit la vérité, c’est-à-dire que la faute était à mes gens, et que
+j’étais prêt à vous en faire mes excuses. Puisque je vous rencontre,
+veuillez les recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis.
+
+— Monsieur le duc, dit M. de Tréville, j’étais si plein de confiance
+dans votre loyauté, que je n’avais pas voulu près de Sa Majesté d’autre
+défenseur que vous-même. Je vois que je ne m’étais pas abusé, et je
+vous remercie de ce qu’il y a encore en France un homme de qui on
+puisse dire sans se tromper ce que j’ai dit de vous.
+
+— C’est bien, c’est bien! dit le roi qui avait écouté tous ces
+compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Tréville,
+puisqu’il se prétend un de vos amis, que moi aussi je voudrais être des
+siens, mais qu’il me néglige; qu’il y a tantôt trois ans que je ne l’ai
+vu, et que je ne le vois que quand je l’envoie chercher. Dites-lui tout
+cela de ma part, car ce sont de ces choses qu’un roi ne peut dire
+lui-même.
+
+— Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majesté croie bien que
+ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de Tréville, que ce
+ne sont point ceux qu’elle voit à toute heure du jour qui lui sont le
+plus dévoués.
+
+— Ah! vous avez entendu ce que j’ai dit; tant mieux, duc, tant mieux,
+dit le roi en s’avançant jusque sur la porte. Ah! c’est vous, Tréville!
+où sont vos mousquetaires? Je vous avais dit avant-hier de me les
+amener, pourquoi ne l’avez-vous pas fait?
+
+— Ils sont en bas, Sire, et avec votre congé La Chesnaye va leur dire
+de monter.
+
+— Oui, oui, qu’ils viennent tout de suite; il va être huit heures, et à
+neuf heures j’attends une visite. Allez, monsieur le duc, et revenez
+surtout. Entrez, Tréville.»
+
+Le duc salua et sortit. Au moment où il ouvrait la porte, les trois
+mousquetaires et d’Artagnan, conduits par La Chesnaye, apparaissaient
+au haut de l’escalier.
+
+«Venez, mes braves, dit le roi, venez; j’ai à vous gronder.»
+
+Les mousquetaires s’approchèrent en s’inclinant; d’Artagnan les suivait
+par-derrière.
+
+«Comment diable! continua le roi; à vous quatre, sept gardes de Son
+Éminence mis hors de combat en deux jours! C’est trop, messieurs, c’est
+trop. À ce compte-là, Son Éminence serait forcée de renouveler sa
+compagnie dans trois semaines, et moi de faire appliquer les édits dans
+toute leur rigueur. Un par hasard, je ne dis pas; mais sept en deux
+jours, je le répète, c’est trop, c’est beaucoup trop.
+
+— Aussi, Sire, Votre Majesté voit qu’ils viennent tout contrits et tout
+repentants lui faire leurs excuses.
+
+— Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie point
+à leurs faces hypocrites; il y a surtout là-bas une figure de Gascon.
+Venez ici, monsieur.»
+
+D’Artagnan, qui comprit que c’était à lui que le compliment
+s’adressait, s’approcha en prenant son air le plus désespéré.
+
+«Eh bien, que me disiez-vous donc que c’était un jeune homme? c’est un
+enfant, monsieur de Tréville, un véritable enfant! Et c’est celui-là
+qui a donné ce rude coup d’épée à Jussac?
+
+— Et ces deux beaux coups d’épée à Bernajoux.
+
+— Véritablement!
+
+— Sans compter, dit Athos, que s’il ne m’avait pas tiré des mains de
+Biscarat, je n’aurais très certainement pas l’honneur de faire en ce
+moment-ci ma très humble révérence à Votre Majesté.
+
+— Mais c’est donc un véritable démon que ce Béarnais, ventre-
+saint-gris! monsieur de Tréville comme eût dit le roi mon père. À ce
+métier-là, on doit trouer force pourpoints et briser force épées. Or
+les Gascons sont toujours pauvres, n’est-ce pas?
+
+— Sire, je dois dire qu’on n’a pas encore trouvé des mines d’or dans
+leurs montagnes, quoique le Seigneur dût bien ce miracle en récompense
+de la manière dont ils ont soutenu les prétentions du roi votre père.
+
+— Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m’ont fait roi moi-même,
+n’est-ce pas, Tréville, puisque je suis le fils de mon père? Eh bien, à
+la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye, allez voir si, en
+fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles; et
+si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et maintenant, voyons, jeune
+homme, la main sur la conscience, comment cela s’est-il passé?»
+
+D’Artagnan raconta l’aventure de la veille dans tous ses détails:
+comment, n’ayant pas pu dormir de la joie qu’il éprouvait à voir Sa
+Majesté, il était arrivé chez ses amis trois heures avant l’heure de
+l’audience; comment ils étaient allés ensemble au tripot, et comment,
+sur la crainte qu’il avait manifestée de recevoir une balle au visage,
+il avait été raillé par Bernajoux, lequel avait failli payer cette
+raillerie de la perte de la vie, et M. de La Trémouille, qui n’y était
+pour rien, de la perte de son hôtel.
+
+«C’est bien cela, murmurait le roi; oui, c’est ainsi que le duc m’a
+raconté la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours, et de ses
+plus chers; mais c’est assez comme cela, messieurs, entendez-vous!
+c’est assez: vous avez pris votre revanche de la rue Férou, et au-delà;
+vous devez être satisfaits.
+
+— Si Votre Majesté l’est, dit Tréville, nous le sommes.
+
+— Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignée d’or de la main
+de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d’Artagnan. Voici, dit-il,
+une preuve de ma satisfaction.»
+
+À cette époque, les idées de fierté qui sont de mise de nos jours
+n’étaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main à la
+main de l’argent du roi, et n’en était pas le moins du monde humilié.
+D’Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans faire
+aucune façon, et en remerciant tout au contraire grandement Sa Majesté.
+
+«Là, dit le roi en regardant sa pendule, là, et maintenant qu’il est
+huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l’ai dit, j’attends
+quelqu’un à neuf heures. Merci de votre dévouement, messieurs. J’y puis
+compter, n’est-ce pas?
+
+— Oh! Sire, s’écrièrent d’une même voix les quatre compagnons, nous
+nous ferions couper en morceaux pour Votre Majesté.
+
+— Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me serez
+plus utiles. Tréville, ajouta le roi à demi-voix pendant que les autres
+se retiraient, comme vous n’avez pas de place dans les mousquetaires et
+que d’ailleurs pour entrer dans ce corps nous avons décidé qu’il
+fallait faire un noviciat, placez ce jeune homme dans la compagnie des
+gardes de M. des Essarts, votre beau- frère. Ah! pardieu! Tréville, je
+me réjouis de la grimace que va faire le cardinal: il sera furieux,
+mais cela m’est égal; je suis dans mon droit.»
+
+Et le roi salua de la main Tréville, qui sortit et s’en vint rejoindre
+ses mousquetaires, qu’il trouva partageant avec d’Artagnan les quarante
+pistoles.
+
+Et le cardinal, comme l’avait dit Sa Majesté, fut effectivement
+furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du roi,
+ce qui n’empêchait pas le roi de lui faire la plus charmante mine du
+monde, et toutes les fois qu’il le rencontrait de lui demander de sa
+voix la plus caressante:
+
+«Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce
+pauvre Jussac, qui sont à vous?»
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+L’INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES
+
+
+Lorsque d’Artagnan fut hors du Louvre, et qu’il consulta ses amis sur
+l’emploi qu’il devait faire de sa part des quarante pistoles, Athos lui
+conseilla de commander un bon repas à la Pomme de Pin, Porthos de
+prendre un laquais, et Aramis de se faire une maîtresse convenable.
+
+Le repas fut exécuté le jour même, et le laquais y servit à table. Le
+repas avait été commandé par Athos, et le laquais fourni par Porthos.
+C’était un Picard que le glorieux mousquetaire avait embauché le jour
+même et à cette occasion sur le pont de la Tournelle, pendant qu’il
+faisait des ronds en crachant dans l’eau.
+
+Porthos avait prétendu que cette occupation était la preuve d’une
+organisation réfléchie et contemplative, et il l’avait emmené sans
+autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le compte
+duquel il se crut engagé, avait séduit Planchet — c’était le nom du
+Picard —; il y eut chez lui un léger désappointement lorsqu’il vit que
+la place était déjà prise par un confrère nommé Mousqueton, et lorsque
+Porthos lui eut signifié que son état de maison, quoi que grand, ne
+comportait pas deux domestiques, et qu’il lui fallait entrer au service
+de d’Artagnan. Cependant, lorsqu’il assista au dîner que donnait son
+maître et qu’il vit celui-ci tirer en payant une poignée d’or de sa
+poche, il crut sa fortune faite et remercia le Ciel d’être tombé en la
+possession d’un pareil Crésus; il persévéra dans cette opinion
+jusqu’après le festin, des reliefs duquel il répara de longues
+abstinences. Mais en faisant, le soir, le lit de son maître, les
+chimères de Planchet s’évanouirent. Le lit était le seul de
+l’appartement, qui se composait d’une antichambre et d’une chambre à
+coucher. Planchet coucha dans l’antichambre sur une couverture tirée du
+lit de d’Artagnan, et dont d’Artagnan se passa depuis.
+
+Athos, de son côté, avait un valet qu’il avait dressé à son service
+d’une façon toute particulière, et que l’on appelait Grimaud. Il était
+fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons d’Athos, bien entendu.
+Depuis cinq ou six ans qu’il vivait dans la plus profonde intimité avec
+ses compagnons Porthos et Aramis, ceux-ci se rappelaient l’avoir vu
+sourire souvent, mais jamais ils ne l’avaient entendu rire. Ses paroles
+étaient brèves et expressives, disant toujours ce qu’elles voulaient
+dire, rien de plus: pas d’enjolivements, pas de broderies, pas
+d’arabesques. Sa conversation était un fait sans aucun épisode.
+
+Quoique Athos eût à peine trente ans et fût d’une grande beauté de
+corps et d’esprit, personne ne lui connaissait de maîtresse. Jamais il
+ne parlait de femmes. Seulement il n’empêchait pas qu’on en parlât
+devant lui, quoiqu’il fût facile de voir que ce genre de conversation,
+auquel il ne se mêlait que par des mots amers et des aperçus
+misanthropiques, lui était parfaitement désagréable. Sa réserve, sa
+sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un vieillard; il avait
+donc, pour ne point déroger à ses habitudes, habitué Grimaud à lui
+obéir sur un simple geste ou sur un simple mouvement des lèvres. Il ne
+lui parlait que dans des circonstances suprêmes.
+
+Quelquefois Grimaud, qui craignait son maître comme le feu, tout en
+ayant pour sa personne un grand attachement et pour son génie une
+grande vénération, croyait avoir parfaitement compris ce qu’il
+désirait, s’élançait pour exécuter l’ordre reçu, et faisait précisément
+le contraire. Alors Athos haussait les épaules et, sans se mettre en
+colère, rossait Grimaud. Ces jours-là, il parlait un peu.
+
+Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractère tout opposé à celui
+d’Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait haut; peu
+lui importait au reste, il faut lui rendre cette justice, qu’on
+l’écoutât ou non; il parlait pour le plaisir de parler et pour le
+plaisir de s’entendre; il parlait de toutes choses excepté de sciences,
+excipant à cet endroit de la haine invétérée que depuis son enfance il
+portait, disait-il, aux savants. Il avait moins grand air qu’Athos, et
+le sentiment de son infériorité à ce sujet l’avait, dans le
+commencement de leur liaison, rendu souvent injuste pour ce
+gentilhomme, qu’il s’était alors efforcé de dépasser par ses splendides
+toilettes. Mais, avec sa simple casaque de mousquetaire et rien que par
+la façon dont il rejetait la tête en arrière et avançait le pied, Athos
+prenait à l’instant même la place qui lui était due et reléguait le
+fastueux Porthos au second rang. Porthos s’en consolait en remplissant
+l’antichambre de M. de Tréville et les corps de garde du Louvre du
+bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et pour le
+moment, après avoir passé de la noblesse de robe à la noblesse d’épée,
+de la robine à la baronne, il n’était question de rien de moins pour
+Porthos que d’une princesse étrangère qui lui voulait un bien énorme.
+
+Un vieux proverbe dit: «Tel maître, tel valet.» Passons donc du valet
+d’Athos au valet de Porthos, de Grimaud à Mousqueton.
+
+Mousqueton était un Normand dont son maître avait changé le nom
+pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus
+belliqueux de Mousqueton. Il était entré au service de Porthos à la
+condition qu’il serait habillé et logé seulement, mais d’une façon
+magnifique; il ne réclamait que deux heures par jour pour les consacrer
+à une industrie qui devait suffire à pourvoir à ses autres besoins.
+Porthos avait accepté le marché; la chose lui allait à merveille. Il
+faisait tailler à Mousqueton des pourpoints dans ses vieux habits et
+dans ses manteaux de rechange, et, grâce à un tailleur fort intelligent
+qui lui remettait ses hardes à neuf en les retournant, et dont la femme
+était soupçonnée de vouloir faire descendre Porthos de ses habitudes
+aristocratiques, Mousqueton faisait à la suite de son maître fort bonne
+figure.
+
+Quant à Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment exposé le
+caractère, caractère du reste que, comme celui de ses compagnons, nous
+pourrons suivre dans son développement, son laquais s’appelait Bazin.
+Grâce à l’espérance qu’avait son maître d’entrer un jour dans les
+ordres, il était toujours vêtu de noir, comme doit l’être le serviteur
+d’un homme d’Église. C’était un Berrichon de trente-cinq à quarante
+ans, doux, paisible, grassouillet, occupant à lire de pieux ouvrages
+les loisirs que lui laissait son maître, faisant à la rigueur pour deux
+un dîner de peu de plats, mais excellent. Au reste, muet, aveugle,
+sourd et d’une fidélité à toute épreuve.
+
+Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les
+maîtres et les valets, passons aux demeures occupées par chacun d’eux.
+
+Athos habitait rue Férou, à deux pas du Luxembourg; son appartement se
+composait de deux petites chambres, fort proprement meublées, dans une
+maison garnie dont l’hôtesse encore jeune et véritablement encore belle
+lui faisait inutilement les doux yeux. Quelques fragments d’une grande
+splendeur passée éclataient çà et là aux murailles de ce modeste
+logement: c’était une épée, par exemple, richement damasquinée, qui
+remontait pour la façon à l’époque de François Ier, et dont la poignée
+seule, incrustée de pierres précieuses, pouvait valoir deux cents
+pistoles, et que cependant, dans ses moments de plus grande détresse,
+Athos n’avait jamais consenti à engager ni à vendre. Cette épée avait
+longtemps fait l’ambition de Porthos. Porthos aurait donné dix années
+de sa vie pour posséder cette épée.
+
+Un jour qu’il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya même de
+l’emprunter à Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches, ramassa
+tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaînes d’or, il offrit tout
+à Porthos; mais quant à l’épée, lui dit-il, elle était scellée à sa
+place et ne devait la quitter que lorsque son maître quitterait
+lui-même son logement. Outre son épée, il y avait encore un portrait
+représentant un seigneur du temps de Henri III vêtu avec la plus grande
+élégance, et qui portait l’ordre du Saint-Esprit, et ce portrait avait
+avec Athos certaines ressemblances de lignes, certaines similitudes de
+famille, qui indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du
+roi, était son ancêtre.
+
+Enfin, un coffre de magnifique orfèvrerie, aux mêmes armes que l’épée
+et le portrait, faisait un milieu de cheminée qui jurait effroyablement
+avec le reste de la garniture. Athos portait toujours la clef de ce
+coffre sur lui. Mais un jour il l’avait ouvert devant Porthos, et
+Porthos avait pu s’assurer que ce coffre ne contenait que des lettres
+et des papiers: des lettres d’amour et des papiers de famille, sans
+doute.
+
+Porthos habitait un appartement très vaste et d’une très somptueuse
+apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu’il passait avec
+quelque ami devant ses fenêtres, à l’une desquelles Mousqueton se
+tenait toujours en grande livrée, Porthos levait la tête et la main, et
+disait: _Voilà ma demeure!_ Mais jamais on ne le trouvait chez lui,
+jamais il n’invitait personne à y monter, et nul ne pouvait se faire
+une idée de ce que cette somptueuse apparence renfermait de richesses
+réelles.
+
+Quant à Aramis, il habitait un petit logement composé d’un boudoir,
+d’une salle à manger et d’une chambre à coucher, laquelle chambre,
+située comme le reste de l’appartement au rez-de- chaussée, donnait sur
+un petit jardin frais, vert, ombreux et impénétrable aux yeux du
+voisinage.
+
+Quant à d’Artagnan, nous savons comment il était logé, et nous avons
+déjà fait connaissance avec son laquais, maître Planchet.
+
+D’Artagnan, qui était fort curieux de sa nature, comme sont les gens,
+du reste, qui ont le génie de l’intrigue, fit tous ses efforts pour
+savoir ce qu’étaient au juste Athos, Porthos et Aramis; car, sous ces
+noms de guerre, chacun des jeunes gens cachait son nom de gentilhomme,
+Athos surtout, qui sentait son grand seigneur d’une lieue. Il s’adressa
+donc à Porthos pour avoir des renseignements sur Athos et Aramis, et à
+Aramis pour connaître Porthos.
+
+Malheureusement, Porthos lui-même ne savait de la vie de son silencieux
+camarade que ce qui en avait transpiré. On disait qu’il avait eu de
+grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et qu’une affreuse
+trahison avait empoisonné à jamais la vie de ce galant homme. Quelle
+était cette trahison? Tout le monde l’ignorait.
+
+Quant à Porthos, excepté son véritable nom, que M. de Tréville savait
+seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie était facile à
+connaître. Vaniteux et indiscret, on voyait à travers lui comme à
+travers un cristal. La seule chose qui eût pu égarer l’investigateur
+eût été que l’on eût cru tout le bien qu’il disait de lui.
+
+Quant à Aramis, tout en ayant l’air de n’avoir aucun secret, c’était un
+garçon tout confit de mystères, répondant peu aux questions qu’on lui
+faisait sur les autres, et éludant celles que l’on faisait sur
+lui-même. Un jour, d’Artagnan, après l’avoir longtemps interrogé sur
+Porthos et en avoir appris ce bruit qui courait de la bonne fortune du
+mousquetaire avec une princesse, voulut savoir aussi à quoi s’en tenir
+sur les aventures amoureuses de son interlocuteur.
+
+«Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des baronnes,
+des comtesses et des princesses des autres?
+
+— Pardon, interrompit Aramis, j’ai parlé parce que Porthos en parle
+lui-même, parce qu’il a crié toutes ces belles choses devant moi. Mais
+croyez bien, mon cher monsieur d’Artagnan, que si je les tenais d’une
+autre source ou qu’il me les eût confiées, il n’y aurait pas eu de
+confesseur plus discret que moi.
+
+— Je n’en doute pas, reprit d’Artagnan; mais enfin, il me semble que
+vous-même vous êtes assez familier avec les armoiries, témoin certain
+mouchoir brodé auquel je dois l’honneur de votre connaissance.»
+
+Aramis, cette fois, ne se fâcha point, mais il prit son air le plus
+modeste et répondit affectueusement:
+
+«Mon cher, n’oubliez pas que je veux être Église, et que je fuis toutes
+les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne m’avait point
+été confié, mais il avait été oublié chez moi par un de mes amis. J’ai
+dû le recueillir pour ne pas les compromettre, lui et la dame qu’il
+aime. Quant à moi, je n’ai point et ne veux point avoir de maîtresse,
+suivant en cela l’exemple très judicieux d’Athos, qui n’en a pas plus
+que moi.
+
+— Mais, que diable! vous n’êtes pas abbé, puisque vous êtes
+mousquetaire.
+
+— Mousquetaire par intérim, mon cher, comme dit le cardinal,
+mousquetaire contre mon gré, mais homme Église dans le coeur,
+croyez-moi. Athos et Porthos m’ont fourré là-dedans pour m’occuper:
+j’ai eu, au moment d’être ordonné, une petite difficulté avec… Mais
+cela ne vous intéresse guère, et je vous prends un temps précieux.
+
+— Point du tout, cela m’intéresse fort, s’écria d’Artagnan, et je n’ai
+pour le moment absolument rien à faire.
+
+— Oui, mais moi j’ai mon bréviaire à dire, répondit Aramis, puis
+quelques vers à composer que m’a demandés Mme d’Aiguillon; ensuite je
+dois passer rue Saint-Honoré afin d’acheter du rouge pour Mme de
+Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous presse, je
+suis très pressé, moi.»
+
+Et Aramis tendit affectueusement la main à son compagnon, et prit congé
+de lui.
+
+D’Artagnan ne put, quelque peine qu’il se donnât, en savoir davantage
+sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de croire dans le
+présent tout ce qu’on disait de leur passé, espérant des révélations
+plus sûres et plus étendues de l’avenir. En attendant, il considéra
+Athos comme un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un
+Joseph.
+
+Au reste, la vie des quatre jeunes gens était joyeuse: Athos jouait, et
+toujours malheureusement. Cependant il n’empruntait jamais un sou à ses
+amis, quoique sa bourse fût sans cesse à leur service, et lorsqu’il
+avait joué sur parole, il faisait toujours réveiller son créancier à
+six heures du matin pour lui payer sa dette de la veille.
+
+Porthos avait des fougues: ces jours-là, s’il gagnait, on le voyait
+insolent et splendide; s’il perdait, il disparaissait complètement
+pendant quelques jours, après lesquels il reparaissait le visage blême
+et la mine allongée, mais avec de l’argent dans ses poches.
+
+Quant à Aramis, il ne jouait jamais. C’était bien le plus mauvais
+mousquetaire et le plus méchant convive qui se pût voir… Il avait
+toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d’un dîner, quand
+chacun, dans l’entraînement du vin et dans la chaleur de la
+conversation, croyait que l’on en avait encore pour deux ou trois
+heures à rester à table, Aramis regardait sa montre, se levait avec un
+gracieux sourire et prenait congé de la société, pour aller, disait-il,
+consulter un casuiste avec lequel il avait rendez-vous. D’autres fois,
+il retournait à son logis pour écrire une thèse, et priait ses amis de
+ne pas le distraire.
+
+Cependant Athos souriait de ce charmant sourire mélancolique, si bien
+séant à sa noble figure, et Porthos buvait en jurant qu’Aramis ne
+serait jamais qu’un curé de village.
+
+Planchet, le valet de d’Artagnan, supporta noblement la bonne fortune;
+il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il revenait au
+logis gai comme pinson et affable envers son maître. Quand le vent de
+l’adversité commença à souffler sur le ménage de la rue des Fossoyeurs,
+c’est-à-dire quand les quarante pistoles du roi Louis XIII furent
+mangées ou à peu près, il commença des plaintes qu’Athos trouva
+nauséabondes, Porthos indécentes, et Aramis ridicules. Athos conseilla
+donc à d’Artagnan de congédier le drôle, Porthos voulait qu’on le
+bâtonnât auparavant, et Aramis prétendit qu’un maître ne devait
+entendre que les compliments qu’on fait de lui.
+
+«Cela vous est bien aisé à dire, reprit d’Artagnan: à vous, Athos, qui
+vivez muet avec Grimaud, qui lui défendez de parler, et qui, par
+conséquent, n’avez jamais de mauvaises paroles avec lui; à vous,
+Porthos, qui menez un train magnifique et qui êtes un dieu pour votre
+valet Mousqueton; à vous enfin, Aramis, qui, toujours distrait par vos
+études théologiques, inspirez un profond respect à votre serviteur
+Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui suis sans consistance et
+sans ressources, moi qui ne suis pas mousquetaire ni même garde, moi,
+que ferai-je pour inspirer de l’affection, de la terreur ou du respect
+à Planchet?
+
+— La chose est grave, répondirent les trois amis, c’est une affaire
+d’intérieur; il en est des valets comme des femmes, il faut les mettre
+tout de suite sur le pied où l’on désire qu’ils restent. Réfléchissez
+donc.»
+
+D’Artagnan réfléchit et se résolut à rouer Planchet par provision, ce
+qui fut exécuté avec la conscience que d’Artagnan mettait en toutes
+choses; puis, après l’avoir bien rossé, il lui défendit de quitter son
+service sans sa permission. «Car, ajouta-t-il, l’avenir ne peut me
+faire faute; j’attends inévitablement des temps meilleurs. Ta fortune
+est donc faite si tu restes près de moi, et je suis trop bon maître
+pour te faire manquer ta fortune en t’accordant le congé que tu me
+demandes.»
+
+Cette manière d’agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires pour
+la politique de d’Artagnan. Planchet fut également saisi d’admiration
+et ne parla plus de s’en aller.
+
+La vie des quatre jeunes gens était devenue commune; d’Artagnan, qui
+n’avait aucune habitude, puisqu’il arrivait de sa province et tombait
+au milieu d’un monde tout nouveau pour lui, prit aussitôt les habitudes
+de ses amis.
+
+On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en été, et l’on
+allait prendre le mot d’ordre et l’air des affaires chez M. de
+Tréville. D’Artagnan, bien qu’il ne fût pas mousquetaire, en faisait le
+service avec une ponctualité touchante: il était toujours de garde,
+parce qu’il tenait toujours compagnie à celui de ses trois amis qui
+montait la sienne. On le connaissait à l’hôtel des mousquetaires, et
+chacun le tenait pour un bon camarade; M. de Tréville, qui l’avait
+apprécié du premier coup d’oeil, et qui lui portait une véritable
+affection, ne cessait de le recommander au roi.
+
+De leur côté, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune
+camarade. L’amitié qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de se
+voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires,
+soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l’un après l’autre
+comme des ombres; et l’on rencontrait toujours les inséparables se
+cherchant du Luxembourg à la place Saint-Sulpice, ou de la rue du
+Vieux-Colombier au Luxembourg.
+
+En attendant, les promesses de M. de Tréville allaient leur train. Un
+beau jour, le roi commanda à M. le chevalier des Essarts de prendre
+d’Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes. D’Artagnan endossa
+en soupirant cet habit, qu’il eût voulu, au prix de dix années de son
+existence, troquer contre la casaque de mousquetaire. Mais M. de
+Tréville promit cette faveur après un noviciat de deux ans, noviciat
+qui pouvait être abrégé au reste, si l’occasion se présentait pour
+d’Artagnan de rendre quelque service au roi ou de faire quelque action
+d’éclat. D’Artagnan se retira sur cette promesse et, dès le lendemain,
+commença son service.
+
+Alors ce fut le tour d’Athos, de Porthos et d’Aramis de monter la garde
+avec d’Artagnan quand il était de garde. La compagnie de M. le
+chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d’un, le jour où
+elle prit d’Artagnan.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+UNE INTRIGUE DE COEUR
+
+
+Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les
+choses de ce monde, après avoir eu un commencement avaient eu une fin,
+et depuis cette fin nos quatre compagnons étaient tombés dans la gêne.
+D’abord Athos avait soutenu pendant quelque temps l’association de ses
+propres deniers. Porthos lui avait succédé, et, grâce à une de ces
+disparitions auxquelles on était habitué, il avait pendant près de
+quinze jours encore subvenu aux besoins de tout le monde; enfin était
+arrivé le tour d’Aramis, qui s’était exécuté de bonne grâce, et qui
+était parvenu, disait-il, en vendant ses livres de théologie, à se
+procurer quelques pistoles.
+
+On eut alors, comme d’habitude, recours à M. de Tréville, qui fit
+quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient conduire
+bien loin trois mousquetaires qui avaient déjà force comptes arriérés,
+et un garde qui n’en avait pas encore.
+
+Enfin, quand on vit qu’on allait manquer tout à fait, on rassembla par
+un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua.
+Malheureusement, il était dans une mauvaise veine: il perdit tout, plus
+vingt-cinq pistoles sur parole.
+
+Alors la gêne devint de la détresse, on vit les affamés suivis de leurs
+laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant chez leurs
+amis du dehors tous les dîners qu’ils purent trouver; car, suivant
+l’avis d’Aramis, on devait dans la prospérité semer des repas à droite
+et à gauche pour en récolter quelques-uns dans la disgrâce.
+
+Athos fut invité quatre fois et mena chaque fois ses amis avec leurs
+laquais. Porthos eut six occasions et en fit également jouir ses
+camarades; Aramis en eut huit. C’était un homme, comme on a déjà pu
+s’en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de besogne.
+
+Quant à d’Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la
+capitale, il ne trouva qu’un déjeuner de chocolat chez un prêtre de son
+pays, et un dîner chez un cornette des gardes. Il mena son armée chez
+le prêtre, auquel on dévora sa provision de deux mois, et chez le
+cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait Planchet, on ne
+mange toujours qu’une fois, même quand on mange beaucoup.
+
+D’Artagnan se trouva donc assez humilié de n’avoir eu qu’un repas et
+demi, car le déjeuner chez le prêtre ne pouvait compter que pour un
+demi-repas, à offrir à ses compagnons en échange des festins que
+s’étaient procurés Athos, Porthos et Aramis. Il se croyait à charge à
+la société, oubliant dans sa bonne foi toute juvénile qu’il avait
+nourri cette société pendant un mois, et son esprit préoccupé se mit à
+travailler activement. Il réfléchit que cette coalition de quatre
+hommes jeunes, braves, entreprenants et actifs devait avoir un autre
+but que des promenades déhanchées, des leçons d’escrime et des lazzi
+plus ou moins spirituels.
+
+En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dévoués les uns aux
+autres depuis la bourse jusqu’à la vie, quatre hommes se soutenant
+toujours, ne reculant jamais, exécutant isolément ou ensemble les
+résolutions prises en commun; quatre bras menaçant les quatre points
+cardinaux ou se tournant vers un seul point, devaient inévitablement,
+soit souterrainement, soit au jour, soit par la mine, soit par la
+tranchée, soit par la ruse, soit par la force, s’ouvrir un chemin vers
+le but qu’ils voulaient atteindre, si bien défendu ou si éloigné qu’il
+fût. La seule chose qui étonnât d’Artagnan, c’est que ses compagnons
+n’eussent point songé à cela.
+
+Il y songeait, lui, et sérieusement même, se creusant la cervelle pour
+trouver une direction à cette force unique quatre fois multipliée avec
+laquelle il ne doutait pas que, comme avec le levier que cherchait
+Archimède, on ne parvînt à soulever le monde, — lorsque l’on frappa
+doucement à la porte. D’Artagnan réveilla Planchet et lui ordonna
+d’aller ouvrir.
+
+Que de cette phrase: d’Artagnan réveilla Planchet, le lecteur n’aille
+pas augurer qu’il faisait nuit ou que le jour n’était point encore
+venu. Non! quatre heures venaient de sonner. Planchet, deux heures
+auparavant, était venu demander à dîner à son maître, lequel lui avait
+répondu par le proverbe: «Qui dort dîne.» Et Planchet dînait en
+dormant.
+
+Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l’air d’un
+bourgeois.
+
+Planchet, pour son dessert, eût bien voulu entendre la conversation;
+mais le bourgeois déclara à d’Artagnan que ce qu’il avait à lui dire
+étant important et confidentiel, il désirait demeurer en tête-à-tête
+avec lui.
+
+D’Artagnan congédia Planchet et fit asseoir son visiteur.
+
+Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se
+regardèrent comme pour faire une connaissance préalable, après quoi
+d’Artagnan s’inclina en signe qu’il écoutait.
+
+«J’ai entendu parler de M. d’Artagnan comme d’un jeune homme fort
+brave, dit le bourgeois, et cette réputation dont il jouit à juste
+titre m’a décidé à lui confier un secret.
+
+— Parlez, monsieur, parlez», dit d’Artagnan, qui d’instinct flaira
+quelque chose d’avantageux.
+
+Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua:
+
+«J’ai ma femme qui est lingère chez la reine, monsieur, et qui ne
+manque ni de sagesse, ni de beauté. On me l’a fait épouser voilà
+bientôt trois ans, quoiqu’elle n’eût qu’un petit avoir, parce que M. de
+La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la protège…
+
+— Eh bien, monsieur? demanda d’Artagnan.
+
+— Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a été
+enlevée hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.
+
+— Et par qui votre femme a-t-elle été enlevée?
+
+— Je n’en sais rien sûrement, monsieur, mais je soupçonne quelqu’un.
+
+— Et quelle est cette personne que vous soupçonnez?
+
+— Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.
+
+— Diable!
+
+— Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le bourgeois,
+je suis convaincu, moi, qu’il y a moins d’amour que de politique dans
+tout cela.
+
+— Moins d’amour que de politique, reprit d’Artagnan d’un air fort
+réfléchi, et que soupçonnez-vous?
+
+— Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupçonne…
+
+— Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande absolument
+rien, moi. C’est vous qui êtes venu. C’est vous qui m’avez dit que vous
+aviez un secret à me confier. Faites donc à votre guise, il est encore
+temps de vous retirer.
+
+— Non, monsieur, non; vous m’avez l’air d’un honnête jeune homme, et
+j’aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n’est pas à cause de
+ses amours que ma femme a été arrêtée, mais à cause de celles d’une
+plus grande dame qu’elle.
+
+— Ah! ah! serait-ce à cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit
+d’Artagnan, qui voulut avoir l’air, vis-à-vis de son bourgeois, d’être
+au courant des affaires de la cour.
+
+— Plus haut, monsieur, plus haut.
+
+— De Mme d’Aiguillon?
+
+— Plus haut encore.
+
+— De Mme de Chevreuse?
+
+— Plus haut, beaucoup plus haut!
+
+— De la… d’Artagnan s’arrêta.
+
+— Oui, monsieur, répondit si bas, qu’à peine si on put l’entendre, le
+bourgeois épouvanté.
+
+— Et avec qui?
+
+— Avec qui cela peut-il être, si ce n’est avec le duc de…
+
+— Le duc de…
+
+— Oui, monsieur! répondit le bourgeois, en donnant à sa voix une
+intonation plus sourde encore.
+
+— Mais comment savez-vous tout cela, vous?
+
+— Ah! comment je le sais?
+
+— Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou… vous
+comprenez.
+
+— Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-même.
+
+— Qui le sait, elle, par qui?
+
+— Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu’elle était la filleule
+de M. de La Porte, l’homme de confiance de la reine? Eh bien, M. de La
+Porte l’avait mise près de Sa Majesté pour que notre pauvre reine au
+moins eût quelqu’un à qui se fier, abandonnée comme elle l’est par le
+roi, espionnée comme elle l’est par le cardinal, trahie comme elle
+l’est par tous.
+
+— Ah! ah! voilà qui se dessine, dit d’Artagnan.
+
+— Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses
+conditions était qu’elle devait me venir voir deux fois la semaine;
+car, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, ma femme m’aime
+beaucoup; ma femme est donc venue, et m’a confié que la reine, en ce
+moment-ci, avait de grandes craintes.
+
+— Vraiment?
+
+— Oui, M. le cardinal, à ce qu’il paraît, la poursuit et la persécute
+plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l’histoire de la
+sarabande. Vous savez l’histoire de la sarabande?
+
+— Pardieu, si je la sais! répondit d’Artagnan, qui ne savait rien du
+tout, mais qui voulait avoir l’air d’être au courant.
+
+— De sorte que, maintenant, ce n’est plus de la haine, c’est de la
+vengeance.
+
+— Vraiment?
+
+— Et la reine croit…
+
+— Eh bien, que croit la reine?
+
+— Elle croit qu’on a écrit à M. le duc de Buckingham en son nom.
+
+— Au nom de la reine?
+
+— Oui, pour le faire venir à Paris, et une fois venu à Paris, pour
+l’attirer dans quelque piège.
+
+— Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu’a-t-elle à faire dans
+tout cela?
+
+— On connaît son dévouement pour la reine, et l’on veut ou l’éloigner
+de sa maîtresse, ou l’intimider pour avoir les secrets de Sa Majesté,
+ou la séduire pour se servir d’elle comme d’un espion.
+
+— C’est probable, dit d’Artagnan; mais l’homme qui l’a enlevée, le
+connaissez-vous?
+
+— Je vous ai dit que je croyais le connaître.
+
+— Son nom?
+
+— Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c’est que c’est une
+créature du cardinal, son âme damnée.
+
+— Mais vous l’avez vu?
+
+— Oui, ma femme me l’a montré un jour.
+
+— A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaître?
+
+— Oh! certainement, c’est un seigneur de haute mine, poil noir, teint
+basané, oeil perçant, dents blanches et une cicatrice à la tempe.
+
+— Une cicatrice à la tempe! s’écria d’Artagnan, et avec cela dents
+blanches, oeil perçant, teint basané, poil noir, et haute mine; c’est
+mon homme de Meung!
+
+— C’est votre homme, dites-vous?
+
+— Oui, oui; mais cela ne fait rien à la chose. Non, je me trompe, cela
+la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le mien, je
+ferai d’un coup deux vengeances, voilà tout; mais où rejoindre cet
+homme?
+
+— Je n’en sais rien.
+
+— Vous n’avez aucun renseignement sur sa demeure?
+
+— Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en sortait
+comme elle allait y entrer, et elle me l’a fait voir.
+
+— Diable! diable! murmura d’Artagnan, tout ceci est bien vague; par qui
+avez-vous su l’enlèvement de votre femme?
+
+— Par M. de La Porte.
+
+— Vous a-t-il donné quelque détail?
+
+— Il n’en avait aucun.
+
+— Et vous n’avez rien appris d’un autre côté?
+
+— Si fait, j’ai reçu…
+
+— Quoi?
+
+— Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence?
+
+— Vous revenez encore là-dessus; cependant je vous ferai observer que,
+cette fois, il est un peu tard pour reculer.
+
+— Aussi je ne recule pas, mordieu! s’écria le bourgeois en jurant pour
+se monter la tête. D’ailleurs, foi de Bonacieux…
+
+— Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d’Artagnan.
+
+— Oui, c’est mon nom.
+
+— Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai interrompu;
+mais il me semblait que ce nom ne m’était pas inconnu.
+
+— C’est possible, monsieur. Je suis votre propriétaire.
+
+— Ah! ah! fit d’Artagnan en se soulevant à demi et en saluant, vous
+êtes mon propriétaire?
+
+— Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous êtes chez
+moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations vous avez
+oublié de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous ai pas
+tourmenté un seul instant, j’ai pensé que vous auriez égard à ma
+délicatesse.
+
+— Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d’Artagnan, croyez
+que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procédé, et que,
+comme je vous l’ai dit, si je puis vous être bon à quelque chose…
+
+— Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j’allais vous le
+dire, foi de Bonacieux, j’ai confiance en vous.
+
+— Achevez donc ce que vous avez commencé à me dire.»
+
+Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le présenta à d’Artagnan.
+
+«Une lettre! fit le jeune homme.
+
+— Que j’ai reçue ce matin.»
+
+D’Artagnan l’ouvrit, et comme le jour commençait à baisser, il
+s’approcha de la fenêtre. Le bourgeois le suivit.
+
+«Ne cherchez pas votre femme, lut d’Artagnan, elle vous sera rendue
+quand on n’aura plus besoin d’elle. Si vous faites une seule démarche
+pour la retrouver, vous êtes perdu.»
+
+«Voilà qui est positif, continua d’Artagnan; mais après tout, ce n’est
+qu’une menace.
+
+— Oui, mais cette menace m’épouvante; moi, monsieur, je ne suis pas
+homme d’épée du tout, et j’ai peur de la Bastille.
+
+— Hum! fit d’Artagnan; mais c’est que je ne me soucie pas plus de la
+Bastille que vous, moi. S’il ne s’agissait que d’un coup d’épée, passe
+encore.
+
+— Cependant, monsieur, j’avais bien compté sur vous dans cette
+occasion.
+
+— Oui?
+
+— Vous voyant sans cesse entouré de mousquetaires à l’air fort superbe,
+et reconnaissant que ces mousquetaires étaient ceux de M. de Tréville,
+et par conséquent des ennemis du cardinal, j’avais pensé que vous et
+vos amis, tout en rendant justice à notre pauvre reine, seriez
+enchantés de jouer un mauvais tour à Son Éminence.
+
+— Sans doute.
+
+— Et puis j’avais pensé que, me devant trois mois de loyer dont je ne
+vous ai jamais parlé…
+
+— Oui, oui, vous m’avez déjà donné cette raison, et je la trouve
+excellente.
+
+— Comptant de plus, tant que vous me ferez l’honneur de rester chez
+moi, ne jamais vous parler de votre loyer à venir…
+
+— Très bien.
+
+— Et ajoutez à cela, si besoin est, comptant vous offrir une
+cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilité, vous vous
+trouviez gêné en ce moment.
+
+— À merveille; mais vous êtes donc riche, mon cher monsieur Bonacieux?
+
+— Je suis à mon aise, monsieur, c’est le mot; j’ai amassé quelque chose
+comme deux ou trois mille écus de rente dans le commerce de la
+mercerie, et surtout en plaçant quelques fonds sur le dernier voyage du
+célèbre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous comprenez,
+monsieur… Ah! mais… s’écria le bourgeois.
+
+— Quoi? demanda d’Artagnan.
+
+— Que vois-je là?
+
+— Où?
+
+— Dans la rue, en face de vos fenêtres, dans l’embrasure de cette
+porte: un homme enveloppé dans un manteau.
+
+— C’est lui! s’écrièrent à la fois d’Artagnan et le bourgeois, chacun
+d’eux en même temps ayant reconnu son homme.
+
+— Ah! cette fois-ci, s’écria d’Artagnan en sautant sur son épée, cette
+fois-ci, il ne m’échappera pas.»
+
+Et tirant son épée du fourreau, il se précipita hors de l’appartement.
+
+Sur l’escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient voir. Ils
+s’écartèrent, d’Artagnan passa entre eux comme un trait.
+
+«Ah çà, où cours-tu ainsi? lui crièrent à la fois les deux
+mousquetaires.
+
+— L’homme de Meung!» répondit d’Artagnan, et il disparut.
+
+D’Artagnan avait plus d’une fois raconté à ses amis son aventure avec
+l’inconnu, ainsi que l’apparition de la belle voyageuse à laquelle cet
+homme avait paru confier une si importante missive.
+
+L’avis d’Athos avait été que d’Artagnan avait perdu sa lettre dans la
+bagarre. Un gentilhomme, selon lui — et, au portrait que d’Artagnan
+avait fait de l’inconnu, ce ne pouvait être qu’un gentilhomme —, un
+gentilhomme devait être incapable de cette bassesse, de voler une
+lettre.
+
+Porthos n’avait vu dans tout cela qu’un rendez-vous amoureux donné par
+une dame à un cavalier ou par un cavalier à une dame, et qu’était venu
+troubler la présence de d’Artagnan et de son cheval jaune.
+
+Aramis avait dit que ces sortes de choses étant mystérieuses, mieux
+valait ne les point approfondir.
+
+Ils comprirent donc, sur les quelques mots échappés à d’Artagnan, de
+quelle affaire il était question, et comme ils pensèrent qu’après avoir
+rejoint son homme ou l’avoir perdu de vue, d’Artagnan finirait toujours
+par remonter chez lui, ils continuèrent leur chemin.
+
+Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre de d’Artagnan, la chambre était
+vide: le propriétaire, craignant les suites de la rencontre qui allait
+sans doute avoir lieu entre le jeune homme et l’inconnu, avait, par
+suite de l’exposition qu’il avait faite lui- même de son caractère,
+jugé qu’il était prudent de décamper.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+D’ARTAGNAN SE DESSINE
+
+
+Comme l’avaient prévu Athos et Porthos, au bout d’une demi-heure
+d’Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manqué son homme, qui
+avait disparu comme par enchantement. D’Artagnan avait couru, l’épée à
+la main, toutes les rues environnantes, mais il n’avait rien trouvé qui
+ressemblât à celui qu’il cherchait, puis enfin il en était revenu à la
+chose par laquelle il aurait dû commencer peut-être, et qui était de
+frapper à la porte contre laquelle l’inconnu était appuyé; mais c’était
+inutilement qu’il avait dix ou douze fois de suite fait résonner le
+marteau, personne n’avait répondu, et des voisins qui, attirés par le
+bruit, étaient accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le
+nez à leurs fenêtres, lui avaient assuré que cette maison, dont au
+reste toutes les ouvertures étaient closes, était depuis six mois
+complètement inhabitée.
+
+Pendant que d’Artagnan courait les rues et frappait aux portes, Aramis
+avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu’en revenant chez lui,
+d’Artagnan trouva la réunion au grand complet.
+
+«Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer
+d’Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversée par la
+colère.
+
+— Eh bien, s’écria celui-ci en jetant son épée sur le lit, il faut que
+cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme un fantôme,
+comme une ombre, comme un spectre.
+
+— Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos à Porthos.
+
+— Moi, je ne crois que ce que j’ai vu, et comme je n’ai jamais vu
+d’apparitions, je n’y crois pas.
+
+— La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d’y croire: l’ombre de Samuel
+apparut à Saül, et c’est un article de foi que je serais fâché de voir
+mettre en doute, Porthos.
+
+— Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou
+réalité, cet homme est né pour ma damnation, car sa fuite nous fait
+manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans laquelle il y
+avait cent pistoles et peut-être plus à gagner.
+
+— Comment cela?» dirent à la fois Porthos et Aramis.
+
+Quant à Athos, fidèle à son système de mutisme, il se contenta
+d’interroger d’Artagnan du regard.
+
+«Planchet, dit d’Artagnan à son domestique, qui passait en ce moment la
+tête par la porte entrebâillée pour tâcher de surprendre quelques
+bribes de la conversation, descendez chez mon propriétaire, M.
+Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi- douzaine de
+bouteilles de vin de Beaugency: c’est celui que je préfère.
+
+— Ah çà, mais vous avez donc crédit ouvert chez votre propriétaire?
+demanda Porthos.
+
+— Oui, répondit d’Artagnan, à compter d’aujourd’hui, et soyez
+tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons quérir
+d’autre.
+
+— Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.
+
+— J’ai toujours dit que d’Artagnan était la forte tête de nous quatre,
+fit Athos, qui, après avoir émis cette opinion à laquelle d’Artagnan
+répondit par un salut, retomba aussitôt dans son silence accoutumé.
+
+— Mais enfin, voyons, qu’y a-t-il? demanda Porthos.
+
+— Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, à moins que
+l’honneur de quelque dame ne se trouve intéressé à cette confidence, à
+ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour vous.
+
+— Soyez tranquilles, répondit d’Artagnan, l’honneur de personne n’aura
+à se plaindre de ce que j’ai à vous dire.»
+
+Et alors il raconta mot à mot à ses amis ce qui venait de se passer
+entre lui et son hôte, et comment l’homme qui avait enlevé la femme du
+digne propriétaire était le même avec lequel il avait eu maille à
+partir à l’hôtellerie du Franc Meunier.
+
+«Votre affaire n’est pas mauvaise, dit Athos après avoir goûté le vin
+en connaisseur et indiqué d’un signe de tête qu’il le trouvait bon, et
+l’on pourra tirer de ce brave homme cinquante à soixante pistoles.
+Maintenant, reste à savoir si cinquante à soixante pistoles valent la
+peine de risquer quatre têtes.
+
+— Mais faites attention, s’écria d’Artagnan qu’il y a une femme dans
+cette affaire, une femme enlevée, une femme qu’on menace sans doute,
+qu’on torture peut-être, et tout cela parce qu’elle est fidèle à sa
+maîtresse!
+
+— Prenez garde, d’Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous
+échauffez un peu trop, à mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux. La
+femme a été créée pour notre perte, et c’est d’elle que nous viennent
+toutes nos misères.»
+
+Athos, à cette sentence d’Aramis, fronça le sourcil et se mordit les
+lèvres.
+
+«Ce n’est point de Mme Bonacieux que je m’inquiète, s’écria d’Artagnan,
+mais de la reine, que le roi abandonne, que le cardinal persécute, et
+qui voit tomber, les unes après les autres, les têtes de tous ses amis.
+
+— Pourquoi aime-t-elle ce que nous détestons le plus au monde, les
+Espagnols et les Anglais?
+
+— L’Espagne est sa patrie, répondit d’Artagnan, et il est tout simple
+qu’elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la même terre qu’elle.
+Quant au second reproche que vous lui faites, j’ai entendu dire qu’elle
+aimait non pas les Anglais, mais un Anglais.
+
+— Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais était bien
+digne d’être aimé. Je n’ai jamais vu un plus grand air que le sien.
+
+— Sans compter qu’il s’habille comme personne, dit Porthos. J’étais au
+Louvre le jour où il a semé ses perles, et pardieu! j’en ai ramassé
+deux que j’ai bien vendues dix pistoles pièce. Et toi, Aramis, le
+connais-tu?
+
+— Aussi bien que vous, messieurs, car j’étais de ceux qui l’ont arrêté
+dans le jardin d’Amiens, où m’avait introduit M. de Putange, l’écuyer
+de la reine. J’étais au séminaire à cette époque, et l’aventure me
+parut cruelle pour le roi.
+
+— Ce qui ne m’empêcherait pas, dit d’Artagnan, si je savais où est le
+duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le conduire près de
+la reine, ne fût-ce que pour faire enrager M. le cardinal; car notre
+véritable, notre seul, notre éternel ennemi, messieurs, c’est le
+cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de lui jouer quelque tour
+bien cruel, j’avoue que j’y engagerais volontiers ma tête.
+
+— Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d’Artagnan, que la reine
+pensait qu’on avait fait venir Buckingham sur un faux avis?
+
+— Elle en a peur.
+
+— Attendez donc, dit Aramis.
+
+— Quoi? demanda Porthos.
+
+— Allez toujours, je cherche à me rappeler des circonstances.
+
+— Et maintenant je suis convaincu, dit d’Artagnan, que l’enlèvement de
+cette femme de la reine se rattache aux événements dont nous parlons,
+et peut-être à la présence de M. de Buckingham à Paris.
+
+— Le Gascon est plein d’idées, dit Porthos avec admiration.
+
+— J’aime beaucoup l’entendre parler, dit Athos, son patois m’amuse.
+
+— Messieurs, reprit Aramis, écoutez ceci.
+
+— Écoutons Aramis, dirent les trois amis.
+
+— Hier je me trouvais chez un savant docteur en théologie que je
+consulte quelquefois pour mes études…»
+
+Athos sourit.
+
+«Il habite un quartier désert, continua Aramis: ses goûts, sa
+profession l’exigent. Or, au moment où je sortais de chez lui…»
+
+Ici Aramis s’arrêta.
+
+«Eh bien? demandèrent ses auditeurs, au moment où vous sortiez de chez
+lui?»
+
+Aramis parut faire un effort sur lui-même, comme un homme qui, en plein
+courant de mensonge, se voit arrêter par quelque obstacle imprévu; mais
+les yeux de ses trois compagnons étaient fixés sur lui, leurs oreilles
+attendaient béantes, il n’y avait pas moyen de reculer.
+
+«Ce docteur a une nièce, continua Aramis.
+
+— Ah! il a une nièce! interrompit Porthos.
+
+— Dame fort respectable», dit Aramis.
+
+Les trois amis se mirent à rire.
+
+«Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez
+rien.
+
+— Nous sommes croyants comme des mahométistes et muets comme des
+catafalques, dit Athos.
+
+— Je continue donc, reprit Aramis. Cette nièce vient quelquefois voir
+son oncle; or elle s’y trouvait hier en même temps que moi, par hasard,
+et je dus m’offrir pour la conduire à son carrosse.
+
+— Ah! elle a un carrosse, la nièce du docteur? interrompit Porthos,
+dont un des défauts était une grande incontinence de langue; belle
+connaissance, mon ami.
+
+— Porthos, reprit Aramis, je vous ai déjà fait observer plus d’une fois
+que vous êtes fort indiscret, et que cela vous nuit près des femmes.
+
+— Messieurs, messieurs, s’écria d’Artagnan, qui entrevoyait le fond de
+l’aventure, la chose est sérieuse; tâchons donc de ne pas plaisanter si
+nous pouvons. Allez, Aramis, allez.
+
+— Tout à coup, un homme grand, brun, aux manières de gentilhomme…,
+tenez, dans le genre du vôtre, d’Artagnan.
+
+— Le même peut-être, dit celui-ci.
+
+— C’est possible, continua Aramis,… s’approcha de moi, accompagné de
+cinq ou six hommes qui le suivaient à dix pas en arrière, et du ton le
+plus poli: “Monsieur le duc, me dit-il, et vous, madame”, continua-t-il
+en s’adressant à la dame que j’avais sous le bras…
+
+— À la nièce du docteur?
+
+— Silence donc, Porthos! dit Athos, vous êtes insupportable.
+
+— Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la moindre
+résistance, sans faire le moindre bruit.»
+
+— Il vous avait pris pour Buckingham! s’écria d’Artagnan.
+
+— Je le crois, répondit Aramis.
+
+— Mais cette dame? demanda Porthos.
+
+— Il l’avait prise pour la reine! dit d’Artagnan.
+
+— Justement, répondit Aramis.
+
+— Le Gascon est le diable! s’écria Athos, rien ne lui échappe.
+
+— Le fait est, dit Porthos, qu’Aramis est de la taille et a quelque
+chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me semble que
+l’habit de mousquetaire…
+
+— J’avais un manteau énorme, dit Aramis.
+
+— Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur craint
+que tu ne sois reconnu?
+
+— Je comprends encore, dit Athos, que l’espion se soit laissé prendre
+par la tournure; mais le visage…
+
+— J’avais un grand chapeau, dit Aramis.
+
+— Oh! mon Dieu, s’écria Porthos, que de précautions pour étudier la
+théologie!
+
+— Messieurs, messieurs, dit d’Artagnan, ne perdons pas notre temps à
+badiner; éparpillons-nous et cherchons la femme du mercier, c’est la
+clef de l’intrigue.
+
+— Une femme de condition si inférieure! vous croyez, d’Artagnan? fit
+Porthos en allongeant les lèvres avec mépris.
+
+— C’est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. Ne
+vous l’ai-je pas dit, messieurs? Et d’ailleurs, c’est peut-être un
+calcul de Sa Majesté d’avoir été, cette fois, chercher ses appuis si
+bas. Les hautes têtes se voient de loin, et le cardinal a bonne vue.
+
+— Eh bien, dit Porthos, faites d’abord prix avec le mercier, et bon
+prix.
+
+— C’est inutile, dit d’Artagnan, car je crois que s’il ne nous paie
+pas, nous serons assez payés d’un autre côté.»
+
+En ce moment, un bruit précipité de pas retentit dans l’escalier, la
+porte s’ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s’élança dans la
+chambre où se tenait le conseil.
+
+«Ah! messieurs, s’écria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez- moi!
+Il y a quatre hommes qui viennent pour m’arrêter; sauvez-moi,
+sauvez-moi!»
+
+Porthos et Aramis se levèrent.
+
+«Un moment, s’écria d’Artagnan en leur faisant signe de repousser au
+fourreau leurs épées à demi tirées; un moment, ce n’est pas du courage
+qu’il faut ici, c’est de la prudence.
+
+— Cependant, s’écria Porthos, nous ne laisserons pas…
+
+— Vous laisserez faire d’Artagnan, dit Athos, c’est, je le répète, la
+forte tête de nous tous, et moi, pour mon compte, je déclare que je lui
+obéis. Fais ce que tu voudras, d’Artagnan.»
+
+En ce moment, les quatre gardes apparurent à la porte de l’antichambre,
+et voyant quatre mousquetaires debout et l’épée au côté, hésitèrent à
+aller plus loin.
+
+«Entrez, messieurs, entrez, cria d’Artagnan; vous êtes ici chez moi, et
+nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi et de M. le cardinal.
+
+— Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas à ce que nous exécutions
+les ordres que nous avons reçus? demanda celui qui paraissait le chef
+de l’escouade.
+
+— Au contraire, messieurs, et nous vous prêterions main-forte, si
+besoin était.
+
+— Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.
+
+— Tu es un niais, dit Athos, silence!
+
+— Mais vous m’avez promis…, dit tout bas le pauvre mercier.
+
+— Nous ne pouvons vous sauver qu’en restant libres, répondit rapidement
+et tout bas d’Artagnan, et si nous faisons mine de vous défendre, on
+nous arrête avec vous.
+
+— Il me semble, cependant…
+
+— Venez, messieurs, venez, dit tout haut d’Artagnan; je n’ai aucun
+motif de défendre monsieur. Je l’ai vu aujourd’hui pour la première
+fois, et encore à quelle occasion, il vous le dira lui- même, pour me
+venir réclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai, monsieur Bonacieux?
+Répondez!
+
+— C’est la vérité pure, s’écria le mercier, mais monsieur ne vous dit
+pas…
+
+— Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout,
+ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez, allez,
+messieurs, emmenez cet homme!»
+
+Et d’Artagnan poussa le mercier tout étourdi aux mains des gardes, en
+lui disant:
+
+«Vous êtes un maraud, mon cher; vous venez me demander de l’argent, à
+moi! à un mousquetaire! En prison, messieurs, encore une fois,
+emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus longtemps possible,
+cela me donnera du temps pour payer.»
+
+Les sbires se confondirent en remerciements et emmenèrent leur proie.
+
+Au moment où ils descendaient, d’Artagnan frappa sur l’épaule du chef:
+
+«Ne boirai-je pas à votre santé et vous à la mienne? dit-il, en
+remplissant deux verres du vin de Beaugency qu’il tenait de la
+libéralité de M. Bonacieux.
+
+— Ce sera bien de l’honneur pour moi, dit le chef des sbires, et
+j’accepte avec reconnaissance.
+
+— Donc, à la vôtre, monsieur… comment vous nommez-vous?
+
+— Boisrenard.
+
+— Monsieur Boisrenard!
+
+— À la vôtre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, à votre tour,
+s’il vous plaît?
+
+— D’Artagnan.
+
+— À la vôtre, monsieur d’Artagnan!
+
+— Et par-dessus toutes celles-là, s’écria d’Artagnan comme emporté par
+son enthousiasme, à celle du roi et du cardinal.»
+
+Le chef des sbires eût peut-être douté de la sincérité de d’Artagnan,
+si le vin eût été mauvais; mais le vin était bon, il fut convaincu.
+
+«Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite là? dit Porthos
+lorsque l’alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et que les
+quatre amis se retrouvèrent seuls. Fi donc! quatre mousquetaires
+laisser arrêter au milieu d’eux un malheureux qui crie à l’aide! Un
+gentilhomme trinquer avec un recors!
+
+— Porthos, dit Aramis, Athos t’a déjà prévenu que tu étais un niais, et
+je me range de son avis. D’Artagnan, tu es un grand homme, et quand tu
+seras à la place de M. de Tréville, je te demande ta protection pour me
+faire avoir une abbaye.
+
+— Ah çà, je m’y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que d’Artagnan
+vient de faire?
+
+— Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j’approuve ce
+qu’il vient de faire, mais encore je l’en félicite.
+
+— Et maintenant, messieurs, dit d’Artagnan sans se donner la peine
+d’expliquer sa conduite à Porthos, tous pour un, un pour tous, c’est
+notre devise, n’est-ce pas?
+
+— Cependant… dit Porthos.
+
+— Étends la main et jure!» s’écrièrent à la fois Athos et Aramis.
+
+Vaincu par l’exemple, maugréant tout bas, Porthos étendit la main, et
+les quatre amis répétèrent d’une seule voix la formule dictée par
+d’Artagnan:
+
+«Tous pour un, un pour tous.»
+
+«C’est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit d’Artagnan
+comme s’il n’avait fait autre chose que de commander toute sa vie, et
+attention, car à partir de ce moment, nous voilà aux prises avec le
+cardinal.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+UNE SOURICIÈRE AU XVIIe SIÈCLE
+
+
+L’invention de la souricière ne date pas de nos jours; dès que les
+sociétés, en se formant, eurent inventé une police quelconque, cette
+police, à son tour, inventa les souricières.
+
+Comme peut-être nos lecteurs ne sont pas familiarisés encore avec
+l’argot de la rue de Jérusalem, et que c’est, depuis que nous écrivons
+— et il y a quelque quinze ans de cela —, la première fois que nous
+employons ce mot appliqué à cette chose, expliquons- leur ce que c’est
+qu’une souricière.
+
+Quand, dans une maison quelle qu’elle soit, on a arrêté un individu
+soupçonné d’un crime quelconque, on tient secrète l’arrestation; on
+place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la première pièce, on
+ouvre la porte à tous ceux qui frappent, on la referme sur eux et on
+les arrête; de cette façon, au bout de deux ou trois jours, on tient à
+peu près tous les familiers de l’établissement.
+
+Voilà ce que c’est qu’une souricière.
+
+On fit donc une souricière de l’appartement de maître Bonacieux, et
+quiconque y apparut fut pris et interrogé par les gens de M. le
+cardinal. Il va sans dire que, comme une allée particulière conduisait
+au premier étage qu’habitait d’Artagnan, ceux qui venaient chez lui
+étaient exemptés de toutes visites.
+
+D’ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s’étaient mis
+en quête chacun de son côté, et n’avaient rien trouvé, rien découvert.
+Athos avait été même jusqu’à questionner M. de Tréville, chose qui, vu
+le mutisme habituel du digne mousquetaire, avait fort étonné son
+capitaine. Mais M. de Tréville ne savait rien, sinon que, la dernière
+fois qu’il avait vu le cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait
+l’air fort soucieux, que le roi était inquiet, et que les yeux rouges
+de la reine indiquaient qu’elle avait veillé ou pleuré. Mais cette
+dernière circonstance l’avait peu frappé, la reine, depuis son mariage,
+veillant et pleurant beaucoup.
+
+M. de Tréville recommanda en tout cas à Athos le service du roi et
+surtout celui de la reine, le priant de faire la même recommandation à
+ses camarades.
+
+Quant à d’Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait converti
+sa chambre en observatoire. Des fenêtres il voyait arriver ceux qui
+venaient se faire prendre; puis, comme il avait ôté les carreaux du
+plancher, qu’il avait creusé le parquet et qu’un simple plafond le
+séparait de la chambre au-dessous, où se faisaient les interrogatoires,
+il entendait tout ce qui se passait entre les inquisiteurs et les
+accusés.
+
+Les interrogatoires, précédés d’une perquisition minutieuse opérée sur
+la personne arrêtée, étaient presque toujours ainsi conçus:
+
+«Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou pour
+quelque autre personne?
+
+— M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou pour
+quelque autre personne?
+
+— L’un et l’autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive voix?»
+
+«S’ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi, se
+dit à lui-même d’Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils à savoir? Si
+le duc de Buckingham ne se trouve point à Paris et s’il n’a pas eu ou
+s’il ne doit point avoir quelque entrevue avec la reine.»
+
+D’Artagnan s’arrêta à cette idée, qui, d’après tout ce qu’il avait
+entendu, ne manquait pas de probabilité.
+
+En attendant, la souricière était en permanence, et la vigilance de
+d’Artagnan aussi.
+
+Le soir du lendemain de l’arrestation du pauvre Bonacieux, comme Athos
+venait de quitter d’Artagnan pour se rendre chez M. de Tréville, comme
+neuf heures venaient de sonner, et comme Planchet, qui n’avait pas
+encore fait le lit, commençait sa besogne, on entendit frapper à la
+porte de la rue; aussitôt cette porte s’ouvrit et se referma: quelqu’un
+venait de se prendre à la souricière.
+
+D’Artagnan s’élança vers l’endroit décarrelé, se coucha ventre à terre
+et écouta.
+
+Des cris retentirent bientôt, puis des gémissements qu’on cherchait à
+étouffer. D’interrogatoire, il n’en était pas question.
+
+«Diable! se dit d’Artagnan, il me semble que c’est une femme: on la
+fouille, elle résiste, — on la violente, — les misérables!»
+
+Et d’Artagnan, malgré sa prudence, se tenait à quatre pour ne pas se
+mêler à la scène qui se passait au-dessous de lui.
+
+«Mais je vous dis que je suis la maîtresse de la maison, messieurs; je
+vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que j’appartiens à la
+reine!» s’écriait la malheureuse femme.
+
+«Mme Bonacieux! murmura d’Artagnan; serais-je assez heureux pour avoir
+trouvé ce que tout le monde cherche?»
+
+«C’est justement vous que nous attendions», reprirent les
+interrogateurs.
+
+La voix devint de plus en plus étouffée: un mouvement tumultueux fit
+retentir les boiseries. La victime résistait autant qu’une femme peut
+résister à quatre hommes.
+
+«Pardon, messieurs, par…», murmura la voix, qui ne fit plus entendre
+que des sons inarticulés.
+
+«Ils la bâillonnent, ils vont l’entraîner, s’écria d’Artagnan en se
+redressant comme par un ressort. Mon épée; bon, elle est à mon côté.
+Planchet!
+
+— Monsieur?
+
+— Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L’un des trois sera sûrement
+chez lui, peut-être tous les trois seront-ils rentrés. Qu’ils prennent
+des armes, qu’ils viennent, qu’ils accourent. Ah! je me souviens, Athos
+est chez M. de Tréville.
+
+— Mais où allez-vous, monsieur, où allez-vous?
+
+— Je descends par la fenêtre, s’écria d’Artagnan, afin d’être plus tôt
+arrivé; toi, remets les carreaux, balaie le plancher, sors par la porte
+et cours où je te dis.
+
+— Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s’écria Planchet.
+
+— Tais-toi, imbécile», dit d’Artagnan. Et s’accrochant de la main au
+rebord de sa fenêtre, il se laissa tomber du premier étage, qui
+heureusement n’était pas élevé, sans se faire une écorchure.
+
+Puis il alla aussitôt frapper à la porte en murmurant:
+
+«Je vais me faire prendre à mon tour dans la souricière, et malheur aux
+chats qui se frotteront à pareille souris.»
+
+À peine le marteau eut-il résonné sous la main du jeune homme, que le
+tumulte cessa, que des pas s’approchèrent, que la porte s’ouvrit, et
+que d’Artagnan, l’épée nue, s’élança dans l’appartement de maître
+Bonacieux, dont la porte, sans doute mue par un ressort, se referma
+d’elle-même sur lui.
+
+Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de Bonacieux et
+les voisins les plus proches entendirent de grands cris, des
+trépignements, un cliquetis d’épées et un bruit prolongé de meubles.
+Puis, un moment après, ceux qui, surpris par ce bruit, s’étaient mis
+aux fenêtres pour en connaître la cause, purent voir la porte se
+rouvrir et quatre hommes vêtus de noir non pas en sortir, mais
+s’envoler comme des corbeaux effarouchés, laissant par terre et aux
+angles des tables des plumes de leurs ailes, c’est-à-dire des loques de
+leurs habits et des bribes de leurs manteaux.
+
+D’Artagnan était vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le dire, car
+un seul des alguazils était armé, encore se défendit-il pour la forme.
+Il est vrai que les trois autres avaient essayé d’assommer le jeune
+homme avec les chaises, les tabourets et les poteries; mais deux ou
+trois égratignures faites par la flamberge du Gascon les avaient
+épouvantés. Dix minutes avaient suffi à leur défaite et d’Artagnan
+était resté maître du champ de bataille.
+
+Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres avec le sang-froid
+particulier aux habitants de Paris dans ces temps d’émeutes et de rixes
+perpétuelles, les refermèrent dès qu’ils eurent vu s’enfuir les quatre
+hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le moment, tout était
+fini.
+
+D’ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd’hui on se
+couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.
+
+D’Artagnan, resté seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle: la
+pauvre femme était renversée sur un fauteuil et à demi évanouie.
+D’Artagnan l’examina d’un coup d’oeil rapide.
+
+C’était une charmante femme de vingt-cinq à vingt-six ans, brune avec
+des yeux bleus, ayant un nez légèrement retroussé, des dents
+admirables, un teint marbré de rose et d’opale. Là cependant
+s’arrêtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une
+grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse: les pieds
+n’annonçaient pas la femme de qualité. Heureusement d’Artagnan n’en
+était pas encore à se préoccuper de ces détails.
+
+Tandis que d’Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en était aux pieds,
+comme nous l’avons dit, il vit à terre un fin mouchoir de batiste,
+qu’il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il reconnut le même
+chiffre qu’il avait vu au mouchoir qui avait failli lui faire couper la
+gorge avec Aramis.
+
+Depuis ce temps, d’Artagnan se méfiait des mouchoirs armoriés; il remit
+donc sans rien dire celui qu’il avait ramassé dans la poche de Mme
+Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens. Elle ouvrit
+les yeux, regarda avec terreur autour d’elle, vit que l’appartement
+était vide, et qu’elle était seule avec son libérateur. Elle lui tendit
+aussitôt les mains en souriant. Mme Bonacieux avait le plus charmant
+sourire du monde.
+
+«Ah! monsieur! dit-elle, c’est vous qui m’avez sauvée; permettez- moi
+que je vous remercie.
+
+— Madame, dit d’Artagnan, je n’ai fait que ce que tout gentilhomme eût
+fait à ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement.
+
+— Si fait, monsieur, si fait, et j’espère vous prouver que vous n’avez
+pas rendu service à une ingrate. Mais que me voulaient donc ces hommes,
+que j’ai pris d’abord pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux
+n’est-il point ici?
+
+— Madame, ces hommes étaient bien autrement dangereux que ne pourraient
+être des voleurs, car ce sont des agents de M. le cardinal, et quant à
+votre mari, M. Bonacieux, il n’est point ici parce qu’hier on est venu
+le prendre pour le conduire à la Bastille.
+
+— Mon mari à la Bastille! s’écria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu!
+qu’a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l’innocence même!»
+
+Et quelque chose comme un sourire perçait sur la figure encore tout
+effrayée de la jeune femme.
+
+«Ce qu’il a fait, madame? dit d’Artagnan. Je crois que son seul crime
+est d’avoir à la fois le bonheur et le malheur d’être votre mari.
+
+— Mais, monsieur, vous savez donc…
+
+— Je sais que vous avez été enlevée, madame.
+
+— Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi.
+
+— Par un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux cheveux noirs, au
+teint basané, avec une cicatrice à la tempe gauche.
+
+— C’est cela, c’est cela; mais son nom?
+
+— Ah! son nom? c’est ce que j’ignore.
+
+— Et mon mari savait-il que j’avais été enlevée?
+
+— Il en avait été prévenu par une lettre que lui avait écrite le
+ravisseur lui-même.
+
+— Et soupçonne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la cause de
+cet événement?
+
+— Il l’attribuait, je crois, à une cause politique.
+
+— J’en ai douté d’abord, et maintenant je le pense comme lui. Ainsi
+donc, ce cher M. Bonacieux ne m’a pas soupçonnée un seul instant…?
+
+— Ah! loin de là, madame, il était trop fier de votre sagesse et
+surtout de votre amour.»
+
+Un second sourire presque imperceptible effleura les lèvres rosées de
+la belle jeune femme.
+
+«Mais, continua d’Artagnan, comment vous êtes-vous enfuie?
+
+— J’ai profité d’un moment où l’on m’a laissée seule, et comme je
+savais depuis ce matin à quoi m’en tenir sur mon enlèvement, à l’aide
+de mes draps je suis descendue par la fenêtre; alors, comme je croyais
+mon mari ici, je suis accourue.
+
+— Pour vous mettre sous sa protection?
+
+— Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu’il était incapable de
+me défendre; mais comme il pouvait nous servir à autre chose, je
+voulais le prévenir.
+
+— De quoi?
+
+— Oh! ceci n’est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le dire.
+
+— D’ailleurs, dit d’Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que je
+suis, je vous rappelle à la prudence), d’ailleurs je crois que nous ne
+sommes pas ici en lieu opportun pour faire des confidences. Les hommes
+que j’ai mis en fuite vont revenir avec main-forte; s’ils nous
+retrouvent ici nous sommes perdus. J’ai bien fait prévenir trois de mes
+amis, mais qui sait si on les aura trouvés chez eux!
+
+— Oui, oui, vous avez raison, s’écria Mme Bonacieux effrayée; fuyons,
+sauvons-nous.»
+
+À ces mots, elle passa son bras sous celui de d’Artagnan et l’entraîna
+vivement.
+
+«Mais où fuir? dit d’Artagnan, où nous sauver?
+
+— Éloignons-nous d’abord de cette maison, puis après nous verrons.»
+
+Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de
+refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs,
+s’engagèrent dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince et ne
+s’arrêtèrent qu’à la place Saint-Sulpice.
+
+«Et maintenant, qu’allons-nous faire, demanda d’Artagnan, et où
+voulez-vous que je vous conduise?
+
+— Je suis fort embarrassée de vous répondre, je vous l’avoue, dit Mme
+Bonacieux; mon intention était de faire prévenir M. de La Porte par mon
+mari, afin que M. de La Porte pût nous dire précisément ce qui s’était
+passé au Louvre depuis trois jours, et s’il n’y avait pas danger pour
+moi de m’y présenter.
+
+— Mais moi, dit d’Artagnan, je puis aller prévenir M. de La Porte.
+
+— Sans doute; seulement il n’y a qu’un malheur: c’est qu’on connaît M.
+Bonacieux au Louvre et qu’on le laisserait passer, lui, tandis qu’on ne
+vous connaît pas, vous, et que l’on vous fermera la porte.
+
+— Ah! bah, dit d’Artagnan, vous avez bien à quelque guichet du Louvre
+un concierge qui vous est dévoué, et qui grâce à un mot d’ordre…»
+
+Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.
+
+«Et si je vous donnais ce mot d’ordre, dit-elle, l’oublieriez-vous
+aussitôt que vous vous en seriez servi?
+
+— Parole d’honneur, foi de gentilhomme! dit d’Artagnan avec un accent à
+la vérité duquel il n’y avait pas à se tromper.
+
+— Tenez, je vous crois; vous avez l’air d’un brave jeune homme,
+d’ailleurs votre fortune est peut-être au bout de votre dévouement.
+
+— Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai pour
+servir le roi et être agréable à la reine, dit d’Artagnan; disposez
+donc de moi comme d’un ami.
+
+— Mais moi, où me mettrez-vous pendant ce temps-là?
+
+— N’avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte puisse
+revenir vous prendre?
+
+— Non, je ne veux me fier à personne.
+
+— Attendez, dit d’Artagnan; nous sommes à la porte d’Athos. Oui, c’est
+cela.
+
+— Qu’est-ce qu’Athos?
+
+— Un de mes amis.
+
+— Mais s’il est chez lui et qu’il me voie?
+
+— Il n’y est pas, et j’emporterai la clef après vous avoir fait entrer
+dans son appartement.
+
+— Mais s’il revient?
+
+— Il ne reviendra pas; d’ailleurs on lui dirait que j’ai amené une
+femme, et que cette femme est chez lui.
+
+— Mais cela me compromettra très fort, savez-vous!
+
+— Que vous importe! on ne vous connaît pas; d’ailleurs nous sommes dans
+une situation à passer par-dessus quelques convenances!
+
+— Allons donc chez votre ami. Où demeure-t-il?
+
+— Rue Férou, à deux pas d’ici.
+
+— Allons.»
+
+Et tous deux reprirent leur course. Comme l’avait prévu d’Artagnan,
+Athos n’était pas chez lui: il prit la clef, qu’on avait l’habitude de
+lui donner comme à un ami de la maison, monta l’escalier et introduisit
+Mme Bonacieux dans le petit appartement dont nous avons déjà fait la
+description.
+
+«Vous êtes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans et
+n’ouvrez à personne, à moins que vous n’entendiez frapper trois coups
+ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapprochés l’un de
+l’autre et assez forts, un coup plus distant et plus léger.
+
+— C’est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant, à mon tour de vous donner
+mes instructions.
+
+— J’écoute.
+
+— Présentez-vous au guichet du Louvre, du côté de la rue de l’Échelle,
+et demandez Germain.
+
+— C’est bien. Après?
+
+— Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui répondrez par
+ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitôt il se mettra à vos ordres.
+
+— Et que lui ordonnerai-je?
+
+— D’aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la reine.
+
+— Et quand il l’aura été chercher et que M. de La Porte sera venu?
+
+— Vous me l’enverrez.
+
+— C’est bien, mais où et comment vous reverrai-je?
+
+— Y tenez-vous beaucoup à me revoir?
+
+— Certainement.
+
+— Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.
+
+— Je compte sur votre parole.
+
+— Comptez-y.»
+
+D’Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lançant le coup d’oeil le plus
+amoureux qu’il lui fût possible de concentrer sur sa charmante petite
+personne, et tandis qu’il descendait l’escalier, il entendit la porte
+se fermer derrière lui à double tour. En deux bonds il fut au Louvre:
+comme il entrait au guichet de Échelle, dix heures sonnaient. Tous les
+événements que nous venons de raconter s’étaient succédé en une
+demi-heure.
+
+Tout s’exécuta comme l’avait annoncé Mme Bonacieux. Au mot d’ordre
+convenu, Germain s’inclina; dix minutes après, La Porte était dans la
+loge; en deux mots, d’Artagnan le mit au fait et lui indiqua où était
+Mme Bonacieux. La Porte s’assura par deux fois de l’exactitude de
+l’adresse, et partit en courant. Cependant, à peine eut-il fait dix
+pas, qu’il revint.
+
+«Jeune homme, dit-il à d’Artagnan, un conseil.
+
+— Lequel?
+
+— Vous pourriez être inquiété pour ce qui vient de se passer.
+
+— Vous croyez?
+
+— Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde?
+
+— Eh bien?
+
+— Allez le voir pour qu’il puisse témoigner que vous étiez chez lui à
+neuf heures et demie. En justice, cela s’appelle un alibi.»
+
+D’Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes à son cou, il
+arriva chez M. de Tréville, mais, au lieu de passer au salon avec tout
+le monde, il demanda à entrer dans son cabinet. Comme d’Artagnan était
+un des habitués de l’hôtel, on ne fit aucune difficulté d’accéder à sa
+demande; et l’on alla prévenir M. de Tréville que son jeune
+compatriote, ayant quelque chose d’important à lui dire, sollicitait
+une audience particulière. Cinq minutes après, M. de Tréville demandait
+à d’Artagnan ce qu’il pouvait faire pour son service et ce qui lui
+valait sa visite à une heure si avancée.
+
+«Pardon, monsieur! dit d’Artagnan, qui avait profité du moment où il
+était resté seul pour retarder l’horloge de trois quarts d’heure; j’ai
+pensé que, comme il n’était que neuf heures vingt- cinq minutes, il
+était encore temps de me présenter chez vous.
+
+— Neuf heures vingt-cinq minutes! s’écria M. de Tréville en regardant
+sa pendule; mais c’est impossible!
+
+— Voyez plutôt, monsieur, dit d’Artagnan, voilà qui fait foi.
+
+— C’est juste, dit M. de Tréville, j’aurais cru qu’il était plus tard.
+Mais voyons, que me voulez-vous?»
+
+Alors d’Artagnan fit à M. de Tréville une longue histoire sur la reine.
+Il lui exposa les craintes qu’il avait conçues à l’égard de Sa Majesté;
+il lui raconta ce qu’il avait entendu dire des projets du cardinal à
+l’endroit de Buckingham, et tout cela avec une tranquillité et un
+aplomb dont M. de Tréville fut d’autant mieux la dupe, que lui-même,
+comme nous l’avons dit, avait remarqué quelque chose de nouveau entre
+le cardinal, le roi et la reine.
+
+À dix heures sonnant, d’Artagnan quitta M. de Tréville, qui le remercia
+de ses renseignements, lui recommanda d’avoir toujours à coeur le
+service du roi et de la reine, et qui rentra dans le salon. Mais, au
+bas de l’escalier, d’Artagnan se souvint qu’il avait oublié sa canne:
+en conséquence, il remonta précipitamment, rentra dans le cabinet, d’un
+tour de doigt remit la pendule à son heure, pour qu’on ne pût pas
+s’apercevoir, le lendemain, qu’elle avait été dérangée, et sûr
+désormais qu’il y avait un témoin pour prouver son alibi, il descendit
+l’escalier et se trouva bientôt dans la rue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+L’INTRIGUE SE NOUE
+
+
+Sa visite faite à M. de Tréville, d’Artagnan prit, tout pensif, le plus
+long pour rentrer chez lui.
+
+À quoi pensait d’Artagnan, qu’il s’écartait ainsi de sa route,
+regardant les étoiles du ciel, et tantôt soupirant tantôt souriant?
+
+Il pensait à Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la jeune
+femme était presque une idéalité amoureuse. Jolie, mystérieuse, initiée
+à presque tous les secrets de cour, qui reflétaient tant de charmante
+gravité sur ses traits gracieux, elle était soupçonnée de n’être pas
+insensible, ce qui est un attrait irrésistible pour les amants novices;
+de plus, d’Artagnan l’avait délivrée des mains de ces démons qui
+voulaient la fouiller et la maltraiter, et cet important service avait
+établi entre elle et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui
+prennent si facilement un plus tendre caractère.
+
+D’Artagnan se voyait déjà, tant les rêves marchent vite sur les ailes
+de l’imagination, accosté par un messager de la jeune femme qui lui
+remettait quelque billet de rendez-vous, une chaîne d’or ou un diamant.
+Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient sans honte de leur
+roi; ajoutons qu’en ce temps de facile morale, ils n’avaient pas plus
+de vergogne à l’endroit de leurs maîtresses, et que celles-ci leur
+laissaient presque toujours de précieux et durables souvenirs, comme si
+elles eussent essayé de conquérir la fragilité de leurs sentiments par
+la solidité de leurs dons.
+
+On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles qui
+n’étaient que belles donnaient leur beauté, et de là vient sans doute
+le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce
+qu’elle a. Celles qui étaient riches donnaient en outre une partie de
+leur argent, et l’on pourrait citer bon nombre de héros de cette
+galante époque qui n’eussent gagné ni leurs éperons d’abord, ni leurs
+batailles ensuite, sans la bourse plus ou moins garnie que leur
+maîtresse attachait à l’arçon de leur selle.
+
+D’Artagnan ne possédait rien; l’hésitation du provincial, vernis léger,
+fleur éphémère, duvet de la pêche, s’était évaporée au vent des
+conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient à leur
+ami. D’Artagnan, suivant l’étrange coutume du temps, se regardait à
+Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que dans les
+Flandres: l’Espagnol là-bas, la femme ici. C’était partout un ennemi à
+combattre, des contributions à frapper.
+
+Mais, disons-le, pour le moment d’Artagnan était mû d’un sentiment plus
+noble et plus désintéressé. Le mercier lui avait dit qu’il était riche;
+le jeune homme avait pu deviner qu’avec un niais comme l’était M.
+Bonacieux, ce devait être la femme qui tenait la clef de la bourse.
+Mais tout cela n’avait influé en rien sur le sentiment produit par la
+vue de Mme Bonacieux, et l’intérêt était resté à peu près étranger à ce
+commencement d’amour qui en avait été la suite. Nous disons: à peu
+près, car l’idée qu’une jeune femme, belle, gracieuse, spirituelle, est
+riche en même temps, n’ôte rien à ce commencement d’amour, et tout au
+contraire le corrobore.
+
+Il y a dans l’aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques
+qui vont bien à la beauté. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une
+guimpe de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban sur la
+tête, ne font point jolie une femme laide, mais font belle une femme
+jolie, sans compter les mains qui gagnent à tout cela; les mains, chez
+les femmes surtout, ont besoin de rester oisives pour rester belles.
+
+Puis d’Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous n’avons pas
+caché l’état de sa fortune, d’Artagnan n’était pas un millionnaire; il
+espérait bien le devenir un jour, mais le temps qu’il se fixait
+lui-même pour cet heureux changement était assez éloigné. En attendant,
+quel désespoir que de voir une femme qu’on aime désirer ces mille riens
+dont les femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces
+mille riens! Au moins, quand la femme est riche et que l’amant ne l’est
+pas, ce qu’il ne peut lui offrir elle se l’offre elle-même; et quoique
+ce soit ordinairement avec l’argent du mari qu’elle se passe cette
+jouissance, il est rare que ce soit à lui qu’en revienne la
+reconnaissance.
+
+Puis d’Artagnan, disposé à être l’amant le plus tendre, était en
+attendant un ami très dévoué. Au milieu de ses projets amoureux sur la
+femme du mercier, il n’oubliait pas les siens. La jolie Mme Bonacieux
+était femme à promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire
+Saint-Germain en compagnie d’Athos, de Porthos et d’Aramis, auxquels
+d’Artagnan serait fier de montrer une telle conquête. Puis, quand on a
+marché longtemps, la faim arrive; d’Artagnan depuis quelque temps avait
+remarqué cela. On ferait de ces petits dîners charmants où l’on touche
+d’un côté la main d’un ami, et de l’autre le pied d’une maîtresse.
+Enfin, dans les moments pressants, dans les positions extrêmes,
+d’Artagnan serait le sauveur de ses amis.
+
+Et M. Bonacieux, que d’Artagnan avait poussé dans les mains des sbires
+en le reniant bien haut et à qui il avait promis tout bas de le sauver?
+Nous devons avouer à nos lecteurs que d’Artagnan n’y songeait en aucune
+façon, ou que, s’il y songeait, c’était pour se dire qu’il était bien
+où il était, quelque part qu’il fût. L’amour est la plus égoïste de
+toutes les passions.
+
+Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d’Artagnan oublie son hôte
+ou fait semblant de l’oublier, sous prétexte qu’il ne sait pas où on
+l’a conduit, nous ne l’oublions pas, nous, et nous savons où il est.
+Mais pour le moment faisons comme le Gascon amoureux. Quant au digne
+mercier, nous reviendrons à lui plus tard.
+
+D’Artagnan, tout en réfléchissant à ses futures amours, tout en parlant
+à la nuit, tout en souriant aux étoiles, remontait la rue du
+Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu’on l’appelait alors. Comme il se
+trouvait dans le quartier d’Aramis, l’idée lui était venue d’aller
+faire une visite à son ami, pour lui donner quelques explications sur
+les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet avec invitation de se
+rendre immédiatement à la souricière. Or, si Aramis s’était trouvé chez
+lui lorsque Planchet y était venu, il avait sans aucun doute couru rue
+des Fossoyeurs, et n’y trouvant personne que ses deux autres compagnons
+peut-être, ils n’avaient dû savoir, ni les uns ni les autres, ce que
+cela voulait dire. Ce dérangement méritait donc une explication, voilà
+ce que disait tout haut d’Artagnan.
+
+Puis, tout bas, il pensait que c’était pour lui une occasion de parler
+de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son coeur,
+était déjà tout plein. Ce n’est pas à propos d’un premier amour qu’il
+faut demander de la discrétion. Ce premier amour est accompagné d’une
+si grande joie, qu’il faut que cette joie déborde, sans cela elle vous
+étoufferait.
+
+Paris depuis deux heures était sombre et commençait à se faire désert.
+Onze heures sonnaient à toutes les horloges du faubourg Saint-Germain,
+il faisait un temps doux. D’Artagnan suivait une ruelle située sur
+l’emplacement où passe aujourd’hui la rue d’Assas, respirant les
+émanations embaumées qui venaient avec le vent de la rue de Vaugirard
+et qu’envoyaient les jardins rafraîchis par la rosée du soir et par la
+brise de la nuit. Au loin résonnaient, assourdis cependant par de bons
+volets, les chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la
+plaine. Arrivé au bout de la ruelle, d’Artagnan tourna à gauche. La
+maison qu’habitait Aramis se trouvait située entre la rue Cassette et
+la rue Servandoni.
+
+D’Artagnan venait de dépasser la rue Cassette et reconnaissait déjà la
+porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de sycomores et
+de clématites qui formaient un vaste bourrelet au- dessus d’elle
+lorsqu’il aperçut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue
+Servandoni. Ce quelque chose était enveloppé d’un manteau, et
+d’Artagnan crut d’abord que c’était un homme; mais, à la petitesse de
+la taille, à l’incertitude de la démarche, à l’embarras du pas, il
+reconnut bientôt une femme. De plus, cette femme, comme si elle n’eût
+pas été bien sûre de la maison qu’elle cherchait, levait les yeux pour
+se reconnaître, s’arrêtait, retournait en arrière, puis revenait
+encore. D’Artagnan fut intrigué.
+
+«Si j’allais lui offrir mes services! pensa-t-il. À son allure, on voit
+qu’elle est jeune; peut-être jolie. Oh! oui. Mais une femme qui court
+les rues à cette heure ne sort guère que pour aller rejoindre son
+amant. Peste! si j’allais troubler les rendez-vous, ce serait une
+mauvaise porte pour entrer en relations.»
+
+Cependant, la jeune femme s’avançait toujours, comptant les maisons et
+les fenêtres. Ce n’était, au reste, chose ni longue, ni difficile. Il
+n’y avait que trois hôtels dans cette partie de la rue, et deux
+fenêtres ayant vue sur cette rue; l’une était celle d’un pavillon
+parallèle à celui qu’occupait Aramis, l’autre était celle d’Aramis
+lui-même.
+
+«Pardieu! se dit d’Artagnan, auquel la nièce du théologien revenait à
+l’esprit; pardieu! il serait drôle que cette colombe attardée cherchât
+la maison de notre ami. Mais sur mon âme, cela y ressemble fort. Ah!
+mon cher Aramis, pour cette fois, j’en veux avoir le coeur net.»
+
+Et d’Artagnan, se faisant le plus mince qu’il put, s’abrita dans le
+côté le plus obscur de la rue, près d’un banc de pierre situé au fond
+d’une niche.
+
+La jeune femme continua de s’avancer, car outre la légèreté de son
+allure, qui l’avait trahie, elle venait de faire entendre une petite
+toux qui dénonçait une voix des plus fraîches. D’Artagnan pensa que
+cette toux était un signal.
+
+Cependant, soit qu’on eût répondu à cette toux par un signe équivalent
+qui avait fixé les irrésolutions de la nocturne chercheuse, soit que
+sans secours étranger elle eût reconnu qu’elle était arrivée au bout de
+sa course, elle s’approcha résolument du volet d’Aramis et frappa à
+trois intervalles égaux avec son doigt recourbé.
+
+«C’est bien chez Aramis, murmura d’Artagnan. Ah! monsieur l’hypocrite!
+je vous y prends à faire de la théologie!»
+
+Les trois coups étaient à peine frappés, que la croisée intérieure
+s’ouvrit et qu’une lumière parut à travers les vitres du volet.
+
+«Ah! ah! fit l’écouteur non pas aux portes, mais aux fenêtres, ah! la
+visite était attendue. Allons, le volet va s’ouvrir et la dame entrera
+par escalade. Très bien!»
+
+Mais, au grand étonnement de d’Artagnan, le volet resta fermé. De plus,
+la lumière qui avait flamboyé un instant, disparut, et tout rentra dans
+l’obscurité.
+
+D’Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de
+regarder de tous ses yeux et d’écouter de toutes ses oreilles.
+
+Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs
+retentirent dans l’intérieur.
+
+La jeune femme de la rue répondit par un seul coup, et le volet
+s’entrouvrit.
+
+On juge si d’Artagnan regardait et écoutait avec avidité.
+
+Malheureusement, la lumière avait été transportée dans un autre
+appartement. Mais les yeux du jeune homme s’étaient habitués à la nuit.
+D’ailleurs les yeux des Gascons ont, à ce qu’on assure, comme ceux des
+chats, la propriété de voir pendant la nuit.
+
+D’Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet
+blanc qu’elle déploya vivement et qui prit la forme d’un mouchoir. Cet
+objet déployé, elle en fit remarquer le coin à son interlocuteur.
+
+Cela rappela à d’Artagnan ce mouchoir qu’il avait trouvé aux pieds de
+Mme Bonacieux, lequel lui avait rappelé celui qu’il avait trouvé aux
+pieds d’Aramis.
+
+«Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?»
+
+Placé où il était, d’Artagnan ne pouvait voir le visage d’Aramis, nous
+disons d’Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun doute que ce
+fût son ami qui dialoguât de l’intérieur avec la dame de l’extérieur;
+la curiosité l’emporta donc sur la prudence, et, profitant de la
+préoccupation dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les
+deux personnages que nous avons mis en scène, il sortit de sa cachette,
+et prompt comme l’éclair, mais étouffant le bruit de ses pas, il alla
+se coller à un angle de la muraille, d’où son oeil pouvait parfaitement
+plonger dans l’intérieur de l’appartement d’Aramis.
+
+Arrivé là, d’Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n’était pas
+Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c’était une femme.
+Seulement, d’Artagnan y voyait assez pour reconnaître la forme de ses
+vêtements, mais pas assez pour distinguer ses traits.
+
+Au même instant, la femme de l’appartement tira un second mouchoir de
+sa poche, et l’échangea avec celui qu’on venait de lui montrer. Puis,
+quelques mots furent prononcés entre les deux femmes. Enfin le volet se
+referma; la femme qui se trouvait à l’extérieur de la fenêtre se
+retourna, et vint passer à quatre pas de d’Artagnan en abaissant la
+coiffe de sa mante; mais la précaution avait été prise trop tard,
+d’Artagnan avait déjà reconnu Mme Bonacieux.
+
+Mme Bonacieux! Le soupçon que c’était elle lui avait déjà traversé
+l’esprit quand elle avait tiré le mouchoir de sa poche; mais quelle
+probabilité que Mme Bonacieux qui avait envoyé chercher M. de La Porte
+pour se faire reconduire par lui au Louvre, courût les rues de Paris
+seule à onze heures et demie du soir, au risque de se faire enlever une
+seconde fois?
+
+Il fallait donc que ce fût pour une affaire bien importante; et quelle
+est l’affaire importante d’une femme de vingt-cinq ans? L’amour.
+
+Mais était-ce pour son compte ou pour le compte d’une autre personne
+qu’elle s’exposait à de semblables hasards? Voilà ce que se demandait à
+lui-même le jeune homme, que le démon de la jalousie mordait au coeur
+ni plus ni moins qu’un amant en titre.
+
+Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s’assurer où allait Mme
+Bonacieux: c’était de la suivre. Ce moyen était si simple, que
+d’Artagnan l’employa tout naturellement et d’instinct.
+
+Mais, à la vue du jeune homme qui se détachait de la muraille comme une
+statue de sa niche, et au bruit des pas qu’elle entendit retentir
+derrière elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s’enfuit.
+
+D’Artagnan courut après elle. Ce n’était pas une chose difficile pour
+lui que de rejoindre une femme embarrassée dans son manteau. Il la
+rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s’était engagée.
+La malheureuse était épuisée, non pas de fatigue, mais de terreur, et
+quand d’Artagnan lui posa la main sur l’épaule, elle tomba sur un genou
+en criant d’une voix étranglée:
+
+«Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien.»
+
+D’Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille; mais
+comme il sentait à son poids qu’elle était sur le point de se trouver
+mal, il s’empressa de la rassurer par des protestations de dévouement.
+Ces protestations n’étaient rien pour Mme Bonacieux; car de pareilles
+protestations peuvent se faire avec les plus mauvaises intentions du
+monde; mais la voix était tout. La jeune femme crut reconnaître le son
+de cette voix: elle rouvrit les yeux, jeta un regard sur l’homme qui
+lui avait fait si grand-peur, et, reconnaissant d’Artagnan, elle poussa
+un cri de joie.
+
+«Oh! c’est vous, c’est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!
+
+— Oui, c’est moi, dit d’Artagnan, moi que Dieu a envoyé pour veiller
+sur vous.
+
+— Était-ce dans cette intention que vous me suiviez?» demanda avec un
+sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le caractère un peu
+railleur reprenait le dessus, et chez laquelle toute crainte avait
+disparu du moment où elle avait reconnu un ami dans celui qu’elle avait
+pris pour un ennemi.
+
+«Non, dit d’Artagnan, non, je l’avoue; c’est le hasard qui m’a mis sur
+votre route; j’ai vu une femme frapper à la fenêtre d’un de mes amis…
+
+— D’un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.
+
+— Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.
+
+— Aramis! qu’est-ce que cela?
+
+— Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis?
+
+— C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom.
+
+— C’est donc la première fois que vous venez à cette maison?
+
+— Sans doute.
+
+— Et vous ne saviez pas qu’elle fût habitée par un jeune homme?
+
+— Non.
+
+— Par un mousquetaire?
+
+— Nullement.
+
+— Ce n’est donc pas lui que vous veniez chercher?
+
+— Pas le moins du monde. D’ailleurs, vous l’avez bien vu, la personne à
+qui j’ai parlé est une femme.
+
+— C’est vrai; mais cette femme est des amies d’Aramis.
+
+— Je n’en sais rien.
+
+— Puisqu’elle loge chez lui.
+
+— Cela ne me regarde pas.
+
+— Mais qui est-elle?
+
+— Oh! cela n’est point mon secret.
+
+— Chère madame Bonacieux, vous êtes charmante; mais en même temps vous
+êtes la femme la plus mystérieuse…
+
+— Est-ce que je perds à cela?
+
+— Non; vous êtes, au contraire, adorable.
+
+— Alors, donnez-moi le bras.
+
+— Bien volontiers. Et maintenant?
+
+— Maintenant, conduisez-moi.
+
+— Où cela?
+
+— Où je vais.
+
+— Mais où allez-vous?
+
+— Vous le verrez, puisque vous me laisserez à la porte.
+
+— Faudra-t-il vous attendre?
+
+— Ce sera inutile.
+
+— Vous reviendrez donc seule?
+
+— Peut-être oui, peut-être non.
+
+— Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme,
+sera-t-elle une femme?
+
+— Je n’en sais rien encore.
+
+— Je le saurai bien, moi!
+
+— Comment cela?
+
+— Je vous attendrai pour vous voir sortir.
+
+— En ce cas, adieu!
+
+— Comment cela?
+
+— Je n’ai pas besoin de vous.
+
+— Mais vous aviez réclamé…
+
+— L’aide d’un gentilhomme, et non la surveillance d’un espion.
+
+— Le mot est un peu dur!
+
+— Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgré eux?
+
+— Des indiscrets.
+
+— Le mot est trop doux.
+
+— Allons, madame, je vois bien qu’il faut faire tout ce que vous
+voulez.
+
+— Pourquoi vous être privé du mérite de le faire tout de suite?
+
+— N’y en a-t-il donc aucun à se repentir?
+
+— Et vous repentez-vous réellement?
+
+— Je n’en sais rien moi-même. Mais ce que je sais, c’est que je vous
+promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez vous
+accompagner jusqu’où vous allez.
+
+— Et vous me quitterez après?
+
+— Oui.
+
+— Sans m’épier à ma sortie?
+
+— Non.
+
+— Parole d’honneur?
+
+— Foi de gentilhomme!
+
+— Prenez mon bras et marchons alors.»
+
+D’Artagnan offrit son bras à Mme Bonacieux, qui s’y suspendit, moitié
+rieuse, moitié tremblante, et tous deux gagnèrent le haut de la rue de
+La Harpe. Arrivée là, la jeune femme parut hésiter, comme elle avait
+déjà fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, à de certains signes,
+elle sembla reconnaître une porte; et s’approchant de cette porte:
+
+«Et maintenant, monsieur, dit-elle, c’est ici que j’ai affaire; mille
+fois merci de votre honorable compagnie, qui m’a sauvée de tous les
+dangers auxquels, seule, j’eusse été exposée. Mais le moment est venu
+de tenir votre parole: je suis arrivée à ma destination.
+
+— Et vous n’aurez plus rien à craindre en revenant?
+
+— Je n’aurai à craindre que les voleurs.
+
+— N’est-ce donc rien?
+
+— Que pourraient-ils me prendre? je n’ai pas un denier sur moi.
+
+— Vous oubliez ce beau mouchoir brodé, armorié.
+
+— Lequel?
+
+— Celui que j’ai trouvé à vos pieds et que j’ai remis dans votre poche.
+
+— Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s’écria la jeune femme,
+voulez-vous me perdre?
+
+— Vous voyez bien qu’il y a encore du danger pour vous, puisqu’un seul
+mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on entendait ce mot,
+vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s’écria d’Artagnan en lui
+saisissant la main et la couvrant d’un ardent regard, tenez! soyez plus
+généreuse, confiez-vous à moi; n’avez- vous donc pas lu dans mes yeux
+qu’il n’y a que dévouement et sympathie dans mon coeur?
+
+— Si fait, répondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes secrets, et
+je vous les dirai; mais ceux des autres, c’est autre chose.
+
+— C’est bien, dit d’Artagnan, je les découvrirai; puisque ces secrets
+peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces secrets
+deviennent les miens.
+
+— Gardez-vous-en bien, s’écria la jeune femme avec un sérieux qui fit
+frissonner d’Artagnan malgré lui. Oh! ne vous mêlez en rien de ce qui
+me regarde, ne cherchez point à m’aider dans ce que j’accomplis; et
+cela, je vous le demande au nom de l’intérêt que je vous inspire, au
+nom du service que vous m’avez rendu! et que je n’oublierai de ma vie.
+Croyez bien plutôt à ce que je vous dis. Ne vous occupez plus de moi,
+je n’existe plus pour vous, que ce soit comme si vous ne m’aviez jamais
+vue.
+
+— Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d’Artagnan piqué.
+
+— Voilà deux ou trois fois que vous avez prononcé ce nom, monsieur, et
+cependant je vous ai dit que je ne le connaissais pas.
+
+— Vous ne connaissez pas l’homme au volet duquel vous avez été frapper.
+Allons donc, madame! vous me croyez par trop crédule, aussi!
+
+— Avouez que c’est pour me faire parler que vous inventez cette
+histoire, et que vous créez ce personnage.
+
+— Je n’invente rien, madame, je ne crée rien, je dis l’exacte vérité.
+
+— Et vous dites qu’un de vos amis demeure dans cette maison?
+
+— Je le dis et je le répète pour la troisième fois, cette maison est
+celle qu’habite mon ami, et cet ami est Aramis.
+
+— Tout cela s’éclaircira plus tard, murmura la jeune femme: maintenant,
+monsieur, taisez-vous.
+
+— Si vous pouviez voir mon coeur tout à découvert, dit d’Artagnan, vous
+y liriez tant de curiosité, que vous auriez pitié de moi, et tant
+d’amour, que vous satisferiez à l’instant même ma curiosité. On n’a
+rien à craindre de ceux qui vous aiment.
+
+— Vous parlez bien vite d’amour, monsieur! dit la jeune femme en
+secouant la tête.
+
+— C’est que l’amour m’est venu vite et pour la première fois, et que je
+n’ai pas vingt ans.»
+
+La jeune femme le regarda à la dérobée.
+
+«Écoutez, je suis déjà sur la trace, dit d’Artagnan. Il y a trois mois,
+j’ai manqué avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir pareil à celui
+que vous avez montré à cette femme qui était chez lui, pour un mouchoir
+marqué de la même manière, j’en suis sûr.
+
+— Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le jure,
+avec ces questions.
+
+— Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous étiez arrêtée avec
+ce mouchoir, et que ce mouchoir fût saisi, ne seriez-vous pas
+compromise?
+
+— Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes: C.B.,
+Constance Bonacieux?
+
+— Ou Camille de Bois-Tracy.
+
+— Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les dangers
+que je cours pour moi-même ne vous arrêtent pas, songez à ceux que vous
+pouvez courir, vous!
+
+— Moi?
+
+— Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie à me
+connaître.
+
+— Alors, je ne vous quitte plus.
+
+— Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,
+monsieur, au nom du Ciel, au nom de l’honneur d’un militaire, au nom de
+la courtoisie d’un gentilhomme, éloignez-vous; tenez, voilà minuit qui
+sonne, c’est l’heure où l’on m’attend.
+
+— Madame, dit le jeune homme en s’inclinant, je ne sais rien refuser à
+qui me demande ainsi; soyez contente, je m’éloigne.
+
+— Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m’épierez pas?
+
+— Je rentre chez moi à l’instant.
+
+— Ah! je le savais bien, que vous étiez un brave jeune homme!» s’écria
+Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l’autre sur le
+marteau d’une petite porte presque perdue dans la muraille.
+
+D’Artagnan saisit la main qu’on lui tendait et la baisa ardemment.
+
+«Ah! j’aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s’écria d’Artagnan avec
+cette brutalité naïve que les femmes préfèrent souvent aux afféteries
+de la politesse, parce qu’elle découvre le fond de la pensée et qu’elle
+prouve que le sentiment l’emporte sur la raison.
+
+— Eh bien, reprit Mme Bonacieux d’une voix presque caressante, et en
+serrant la main de d’Artagnan qui n’avait pas abandonné la sienne; eh
+bien, je n’en dirai pas autant que vous: ce qui est perdu pour
+aujourd’hui n’est pas perdu pour l’avenir. Qui sait, si lorsque je
+serai déliée un jour, je ne satisferai pas votre curiosité?
+
+— Et faites-vous la même promesse à mon amour? s’écria d’Artagnan au
+comble de la joie.
+
+— Oh! de ce côté, je ne veux point m’engager, cela dépendra des
+sentiments que vous saurez m’inspirer.
+
+— Ainsi, aujourd’hui, madame…
+
+— Aujourd’hui, monsieur, je n’en suis encore qu’à la reconnaissance.
+
+— Ah! vous êtes trop charmante, dit d’Artagnan avec tristesse, et vous
+abusez de mon amour.
+
+— Non, j’use de votre générosité, voilà tout. Mais croyez-le bien, avec
+certaines gens tout se retrouve.
+
+— Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N’oubliez pas cette
+soirée, n’oubliez pas cette promesse.
+
+— Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout. Eh
+bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m’attendait à minuit
+juste, et je suis en retard.
+
+— De cinq minutes.
+
+— Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq
+siècles.
+
+— Quand on aime.
+
+— Eh bien, qui vous dit que je n’ai pas affaire à un amoureux?
+
+— C’est un homme qui vous attend? s’écria d’Artagnan, un homme!
+
+— Allons, voilà la discussion qui va recommencer, fit Mme Bonacieux
+avec un demi-sourire qui n’était pas exempt d’une certaine teinte
+d’impatience.
+
+— Non, non, je m’en vais, je pars; je crois en vous, je veux avoir tout
+le mérite de mon dévouement, ce dévouement dût-il être une stupidité.
+Adieu, madame, adieu!»
+
+Et comme s’il ne se fût senti la force de se détacher de la main qu’il
+tenait que par une secousse, il s’éloigna tout courant, tandis que Mme
+Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups lents et réguliers;
+puis, arrivé à l’angle de la rue, il se retourna: la porte s’était
+ouverte et refermée, la jolie mercière avait disparu.
+
+D’Artagnan continua son chemin, il avait donné sa parole de ne pas
+épier Mme Bonacieux, et sa vie eût-elle dépendu de l’endroit où elle
+allait se rendre, ou de la personne qui devait l’accompagner,
+d’Artagnan serait rentré chez lui, puisqu’il avait dit qu’il y
+rentrait. Cinq minutes après, il était dans la rue des Fossoyeurs.
+
+«Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire. Il se
+sera endormi en m’attendant, ou il sera retourné chez lui, et en
+rentrant il aura appris qu’une femme y était venue. Une femme chez
+Athos! Après tout, continua d’Artagnan, il y en avait bien une chez
+Aramis. Tout cela est fort étrange, et je serais bien curieux de savoir
+comment cela finira.
+
+— Mal, monsieur, mal», répondit une voix que le jeune homme reconnut
+pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout haut, à la manière
+des gens très préoccupés, il s’était engagé dans l’allée au fond de
+laquelle était l’escalier qui conduisait à sa chambre.
+
+«Comment, mal? que veux-tu dire, imbécile? demanda d’Artagnan,
+qu’est-il donc arrivé?
+
+— Toutes sortes de malheurs.
+
+— Lesquels?
+
+— D’abord M. Athos est arrêté.
+
+— Arrêté! Athos! arrêté! pourquoi?
+
+— On l’a trouvé chez vous; on l’a pris pour vous.
+
+— Et par qui a-t-il été arrêté?
+
+— Par la garde qu’ont été chercher les hommes noirs que vous avez mis
+en fuite.
+
+— Pourquoi ne s’est-il pas nommé? pourquoi n’a-t-il pas dit qu’il était
+étranger à cette affaire?
+
+— Il s’en est bien gardé, monsieur; il s’est au contraire approché de
+moi et m’a dit: «C’est ton maître qui a besoin de sa liberté en ce
+moment, et non pas moi, puisqu’il sait tout et que je ne sais rien. On
+le croira arrêté, et cela lui donnera du temps; dans trois jours je
+dirai qui je suis, et il faudra bien qu’on me fasse sortir.»
+
+— Bravo, Athos! noble coeur, murmura d’Artagnan, je le reconnais bien
+là! Et qu’ont fait les sbires?
+
+— Quatre l’ont emmené je ne sais où, à la Bastille ou au For- l’Évêque;
+deux sont restés avec les hommes noirs, qui ont fouillé partout et qui
+ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers, pendant cette
+expédition, montaient la garde à la porte; puis, quand tout a été fini,
+ils sont partis, laissant la maison vide et tout ouvert.
+
+— Et Porthos et Aramis?
+
+— Je ne les avais pas trouvés, ils ne sont pas venus.
+
+— Mais ils peuvent venir d’un moment à l’autre, car tu leur as fait
+dire que je les attendais?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Eh bien, ne bouge pas d’ici; s’ils viennent, préviens-les de ce qui
+m’est arrivé, qu’ils m’attendent au cabaret de la Pomme de Pin; ici il
+y aurait danger, la maison peut être espionnée. Je cours chez M. de
+Tréville pour lui annoncer tout cela, et je les y rejoins.
+
+— C’est bien, monsieur, dit Planchet.
+
+— Mais tu resteras, tu n’auras pas peur! dit d’Artagnan en revenant sur
+ses pas pour recommander le courage à son laquais.
+
+— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez pas
+encore; je suis brave quand je m’y mets, allez; c’est le tout de m’y
+mettre; d’ailleurs je suis Picard.
+
+— Alors, c’est convenu, dit d’Artagnan, tu te fais tuer plutôt que de
+quitter ton poste.
+
+— Oui, monsieur, et il n’y a rien que je ne fasse pour prouver à
+monsieur que je lui suis attaché.»
+
+«Bon, dit en lui-même d’Artagnan, il paraît que la méthode que j’ai
+employée à l’égard de ce garçon est décidément la bonne: j’en userai
+dans l’occasion.»
+
+Et de toute la vitesse de ses jambes, déjà quelque peu fatiguées
+cependant par les courses de la journée, d’Artagnan se dirigea vers la
+rue du Colombier.
+
+M. de Tréville n’était point à son hôtel; sa compagnie était de garde
+au Louvre; il était au Louvre avec sa compagnie.
+
+Il fallait arriver jusqu’à M. de Tréville; il était important qu’il fût
+prévenu de ce qui se passait. D’Artagnan résolut d’essayer d’entrer au
+Louvre. Son costume de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui
+devait être un passeport.
+
+Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai pour
+prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l’idée de passer le bac;
+mais en arrivant au bord de l’eau, il avait machinalement introduit sa
+main dans sa poche et s’était aperçu qu’il n’avait pas de quoi payer le
+passeur.
+
+Comme il arrivait à la hauteur de la rue Guénégaud, il vit déboucher de
+la rue Dauphine un groupe composé de deux personnes et dont l’allure le
+frappa.
+
+Les deux personnes qui composaient le groupe étaient: l’un, un homme;
+l’autre, une femme.
+
+La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l’homme ressemblait à
+s’y méprendre à Aramis.
+
+En outre, la femme avait cette mante noire que d’Artagnan voyait encore
+se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la porte de la
+rue de La Harpe.
+
+De plus, l’homme portait l’uniforme des mousquetaires.
+
+Le capuchon de la femme était rabattu, l’homme tenait son mouchoir sur
+son visage; tous deux, cette double précaution l’indiquait, tous deux
+avaient donc intérêt à n’être point reconnus.
+
+Ils prirent le pont: c’était le chemin de d’Artagnan, puisque
+d’Artagnan se rendait au Louvre; d’Artagnan les suivit.
+
+D’Artagnan n’avait pas fait vingt pas, qu’il fut convaincu que cette
+femme, c’était Mme Bonacieux, et que cet homme, c’était Aramis.
+
+Il sentit à l’instant même tous les soupçons de la jalousie qui
+s’agitaient dans son coeur.
+
+Il était doublement trahi et par son ami et par celle qu’il aimait déjà
+comme une maîtresse. Mme Bonacieux lui avait juré ses grands dieux
+qu’elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d’heure après qu’elle
+lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras d’Aramis.
+
+D’Artagnan ne réfléchit pas seulement qu’il connaissait la jolie
+mercière depuis trois heures seulement, qu’elle ne lui devait rien
+qu’un peu de reconnaissance pour l’avoir délivrée des hommes noirs qui
+voulaient l’enlever, et qu’elle ne lui avait rien promis. Il se regarda
+comme un amant outragé, trahi, bafoué; le sang et la colère lui
+montèrent au visage, il résolut de tout éclaircir.
+
+La jeune femme et le jeune homme s’étaient aperçus qu’ils étaient
+suivis, et ils avaient doublé le pas. D’Artagnan prit sa course, les
+dépassa, puis revint sur eux au moment où ils se trouvaient devant la
+Samaritaine, éclairée par un réverbère qui projetait sa lueur sur toute
+cette partie du pont.
+
+D’Artagnan s’arrêta devant eux, et ils s’arrêtèrent devant lui.
+
+«Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant d’un
+pas et avec un accent étranger qui prouvait à d’Artagnan qu’il s’était
+trompé dans une partie de ses conjectures.
+
+— Ce n’est pas Aramis! s’écria-t-il.
+
+— Non, monsieur, ce n’est point Aramis, et à votre exclamation je vois
+que vous m’avez pris pour un autre, et je vous pardonne.
+
+— Vous me pardonnez! s’écria d’Artagnan.
+
+— Oui, répondit l’inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce n’est
+pas à moi que vous avez affaire.
+
+— Vous avez raison, monsieur, dit d’Artagnan, ce n’est pas à vous que
+j’ai affaire, c’est à madame.
+
+— À madame! vous ne la connaissez pas, dit l’étranger.
+
+— Vous vous trompez, monsieur, je la connais.
+
+— Ah! fit Mme Bonacieux d’un ton de reproche, ah monsieur! j’avais
+votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme; j’espérais
+pouvoir compter dessus.
+
+— Et moi, madame, dit d’Artagnan embarrassé, vous m’aviez promis…
+
+— Prenez mon bras, madame, dit l’étranger, et continuons notre chemin.»
+
+Cependant d’Artagnan, étourdi, atterré, anéanti par tout ce qui lui
+arrivait, restait debout et les bras croisés devant le mousquetaire et
+Mme Bonacieux.
+
+Le mousquetaire fit deux pas en avant et écarta d’Artagnan avec la
+main.
+
+D’Artagnan fit un bond en arrière et tira son épée.
+
+En même temps et avec la rapidité de l’éclair, l’inconnu tira la
+sienne.
+
+«Au nom du Ciel, Milord! s’écria Mme Bonacieux en se jetant entre les
+combattants et prenant les épées à pleines mains.
+
+— Milord! s’écria d’Artagnan illuminé d’une idée subite, Milord!
+pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez…
+
+— Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux à demi-voix; et
+maintenant vous pouvez nous perdre tous.
+
+— Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l’aimais, Milord,
+et j’étais jaloux; vous savez ce que c’est que d’aimer, Milord;
+pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre
+Grâce.
+
+— Vous êtes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant à
+d’Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous m’offrez
+vos services, je les accepte; suivez-nous à vingt pas jusqu’au Louvre;
+et si quelqu’un nous épie, tuez-le!»
+
+D’Artagnan mit son épée nue sous son bras, laissa prendre à Mme
+Bonacieux et au duc vingt pas d’avance et les suivit, prêt à exécuter à
+la lettre les instructions du noble et élégant ministre de Charles Ier.
+
+Mais heureusement le jeune séide n’eut aucune occasion de donner au duc
+cette preuve de son dévouement, et la jeune femme et le beau
+mousquetaire rentrèrent au Louvre par le guichet de l’Échelle sans
+avoir été inquiétés…
+
+Quant à d’Artagnan, il se rendit aussitôt au cabaret de la Pomme de
+Pin, où il trouva Porthos et Aramis qui l’attendaient.
+
+Mais, sans leur donner d’autre explication sur le dérangement qu’il
+leur avait causé, il leur dit qu’il avait terminé seul l’affaire pour
+laquelle il avait cru un instant avoir besoin de leur intervention. Et
+maintenant, emportés que nous sommes par notre récit, laissons nos
+trois amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les détours du
+Louvre, le duc de Buckingham et son guide.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
+
+
+Madame Bonacieux et le duc entrèrent au Louvre sans difficulté; Mme
+Bonacieux était connue pour appartenir à la reine; le duc portait
+l’uniforme des mousquetaires de M. de Tréville, qui, comme nous l’avons
+dit, était de garde ce soir-là. D’ailleurs Germain était dans les
+intérêts de la reine, et si quelque chose arrivait, Mme Bonacieux
+serait accusée d’avoir introduit son amant au Louvre, voilà tout; elle
+prenait sur elle le crime: sa réputation était perdue, il est vrai,
+mais de quelle valeur était dans le monde la réputation d’une petite
+mercière?
+
+Une fois entrés dans l’intérieur de la cour, le duc et la jeune femme
+suivirent le pied de la muraille pendant l’espace d’environ vingt-cinq
+pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une petite porte de
+service, ouverte le jour, mais ordinairement fermée la nuit; la porte
+céda; tous deux entrèrent et se trouvèrent dans l’obscurité, mais Mme
+Bonacieux connaissait tous les tours et détours de cette partie du
+Louvre, destinée aux gens de la suite. Elle referma les portes derrière
+elle, prit le duc par la main, fit quelques pas en tâtonnant, saisit
+une rampe, toucha du pied un degré, et commença de monter un escalier:
+le duc compta deux étages. Alors elle prit à droite, suivit un long
+corridor, redescendit un étage, fit quelques pas encore, introduisit
+une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa le duc dans un
+appartement éclairé seulement par une lampe de nuit, en disant: «Restez
+ici, Milord duc, on va venir.» Puis elle sortit par la même porte,
+qu’elle ferma à la clef, de sorte que le duc se trouva littéralement
+prisonnier.
+
+Cependant, tout isolé qu’il se trouvait, il faut le dire, le duc de
+Buckingham n’éprouva pas un instant de crainte; un des côtés saillants
+de son caractère était la recherche de l’aventure et l’amour du
+romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n’était pas la première fois
+qu’il risquait sa vie dans de pareilles tentatives; il avait appris que
+ce prétendu message d’Anne d’Autriche, sur la foi duquel il était venu
+à Paris, était un piège, et au lieu de regagner l’Angleterre, il avait,
+abusant de la position qu’on lui avait faite, déclaré à la reine qu’il
+ne partirait pas sans l’avoir vue. La reine avait positivement refusé
+d’abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspéré, ne fît
+quelque folie. Déjà elle était décidée à le recevoir et à le supplier
+de partir aussitôt, lorsque, le soir même de cette décision, Mme
+Bonacieux, qui était chargée d’aller chercher le duc et de le conduire
+au Louvre, fut enlevée. Pendant deux jours on ignora complètement ce
+qu’elle était devenue, et tout resta en suspens. Mais une fois libre,
+une fois remise en rapport avec La Porte, les choses avaient repris
+leur cours, et elle venait d’accomplir la périlleuse entreprise que,
+sans son arrestation, elle eût exécutée trois jours plus tôt.
+
+Buckingham, resté seul, s’approcha d’une glace. Cet habit de
+mousquetaire lui allait à merveille.
+
+À trente-cinq ans qu’il avait alors, il passait à juste titre pour le
+plus beau gentilhomme et pour le plus élégant cavalier de France et
+d’Angleterre.
+
+Favori de deux rois, riche à millions, tout-puissant dans un royaume
+qu’il bouleversait à sa fantaisie et calmait à son caprice, Georges
+Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une de ces existences
+fabuleuses qui restent dans le cours des siècles comme un étonnement
+pour la postérité.
+
+Aussi, sûr de lui-même, convaincu de sa puissance, certain que les lois
+qui régissent les autres hommes ne pouvaient l’atteindre, allait-il
+droit au but qu’il s’était fixé, ce but fût-il si élevé et si
+éblouissant que c’eût été folie pour un autre que de l’envisager
+seulement. C’est ainsi qu’il était arrivé à s’approcher plusieurs fois
+de la belle et fière Anne d’Autriche et à s’en faire aimer, à force
+d’éblouissement.
+
+Georges Villiers se plaça donc devant une glace, comme nous l’avons
+dit, rendit à sa belle chevelure blonde les ondulations que le poids de
+son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa moustache, et le coeur
+tout gonflé de joie, heureux et fier de toucher au moment qu’il avait
+si longtemps désiré, se sourit à lui-même d’orgueil et d’espoir.
+
+En ce moment, une porte cachée dans la tapisserie s’ouvrit et une femme
+apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il jeta un cri,
+c’était la reine!
+
+Anne d’Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c’est-à- dire
+qu’elle se trouvait dans tout l’éclat de sa beauté.
+
+Sa démarche était celle d’une reine ou d’une déesse; ses yeux, qui
+jetaient des reflets d’émeraude, étaient parfaitement beaux, et tout à
+la fois pleins de douceur et de majesté.
+
+Sa bouche était petite et vermeille, et quoique sa lèvre inférieure,
+comme celle des princes de la maison d’Autriche, avançât légèrement sur
+l’autre, elle était éminemment gracieuse dans le sourire, mais aussi
+profondément dédaigneuse dans le mépris.
+
+Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses bras
+étaient d’une beauté surprenante, et tous les poètes du temps les
+chantaient comme incomparables.
+
+Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu’ils étaient dans sa jeunesse,
+étaient devenus châtains, et qu’elle portait frisés très clair et avec
+beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage, auquel le
+censeur le plus rigide n’eût pu souhaiter qu’un peu moins de rouge, et
+le statuaire le plus exigeant qu’un peu plus de finesse dans le nez.
+
+Buckingham resta un instant ébloui; jamais Anne d’Autriche ne lui était
+apparue aussi belle, au milieu des bals, des fêtes, des carrousels,
+qu’elle lui apparut en ce moment, vêtue d’une simple robe de satin
+blanc et accompagnée de doña Estefania, la seule de ses femmes
+espagnoles qui n’eût pas été chassée par la jalousie du roi et par les
+persécutions de Richelieu.
+
+Anne d’Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se précipita à ses
+genoux, et avant que la reine eût pu l’en empêcher, il baisa le bas de
+sa robe.
+
+«Duc, vous savez déjà que ce n’est pas moi qui vous ai fait écrire.
+
+— Oh! oui, madame, oui, Votre Majesté, s’écria le duc; je sais que j’ai
+été un fou, un insensé de croire que la neige s’animerait, que le
+marbre s’échaufferait; mais, que voulez-vous, quand on aime, on croit
+facilement à l’amour; d’ailleurs je n’ai pas tout perdu à ce voyage,
+puisque je vous vois.
+
+— Oui, répondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous vois,
+Milord. Je vous vois par pitié pour vous-même; je vous vois parce
+qu’insensible à toutes mes peines, vous vous êtes obstiné à rester dans
+une ville où, en restant, vous courez risque de la vie et me faites
+courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous dire que tout nous
+sépare, les profondeurs de la mer, l’inimitié des royaumes, la sainteté
+des serments. Il est sacrilège de lutter contre tant de choses, Milord.
+Je vous vois enfin pour vous dire qu’il ne faut plus nous voir.
+
+— Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de votre
+voix couvre la dureté de vos paroles. Vous parlez de sacrilège! mais le
+sacrilège est dans la séparation des coeurs que Dieu avait formés l’un
+pour l’autre.
+
+— Milord, s’écria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit
+que je vous aimais.
+
+— Mais vous ne m’avez jamais dit non plus que vous ne m’aimiez point;
+et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la part de
+Votre Majesté une trop grande ingratitude. Car, dites-moi, où
+trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps, ni
+l’absence, ni le désespoir ne peuvent éteindre; un amour qui se
+contente d’un ruban égaré, d’un regard perdu, d’une parole échappée?
+
+«Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la première fois, et
+depuis trois ans je vous aime ainsi.
+
+«Voulez-vous que je vous dise comment vous étiez vêtue la première fois
+que je vous vis? voulez-vous que je détaille chacun des ornements de
+votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous étiez assise sur des
+carreaux, à la mode d’Espagne; vous aviez une robe de satin vert avec
+des broderies d’or et d’argent; des manches pendantes et renouées sur
+vos beaux bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants; vous
+aviez une fraise fermée, un petit bonnet sur votre tête, de la couleur
+de votre robe, et sur ce bonnet une plume de héron.
+
+«Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous
+étiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous êtes
+maintenant, c’est-à-dire cent fois plus belle encore!
+
+— Quelle folie! murmura Anne d’Autriche, qui n’avait pas le courage
+d’en vouloir au duc d’avoir si bien conservé son portrait dans son
+coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils
+souvenirs!
+
+— Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n’ai que des souvenirs,
+moi. C’est mon bonheur, mon trésor, mon espérance. Chaque fois que je
+vous vois, c’est un diamant de plus que je renferme dans l’écrin de mon
+coeur. Celui-ci est le quatrième que vous laissez tomber et que je
+ramasse; car en trois ans, madame, je ne vous ai vue que quatre fois:
+cette première que je viens de vous dire, la seconde chez Mme de
+Chevreuse, la troisième dans les jardins d’Amiens.
+
+— Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirée.
+
+— Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c’est la soirée
+heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la belle nuit
+qu’il faisait? Comme l’air était doux et parfumé, comme le ciel était
+bleu et tout émaillé d’étoiles! Ah! cette fois, madame, j’avais pu être
+un instant seul avec vous; cette fois, vous étiez prête à tout me dire,
+l’isolement de votre vie, les chagrins de votre coeur. Vous étiez
+appuyée à mon bras, tenez, à celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tête
+à votre côté, vos beaux cheveux effleurer mon visage, et chaque fois
+qu’ils l’effleuraient je frissonnais de la tête aux pieds. Oh! reine,
+reine! oh! vous ne savez pas tout ce qu’il y a de félicités du ciel, de
+joies du paradis enfermées dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma
+fortune, ma gloire, tout ce qu’il me reste de jours à vivre, pour un
+pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-là, madame,
+cette nuit-là vous m’aimiez, je vous le jure.
+
+— Milord, il est possible, oui, que l’influence du lieu, que le charme
+de cette belle soirée, que la fascination de votre regard, que ces
+mille circonstances enfin qui se réunissent parfois pour perdre une
+femme se soient groupées autour de moi dans cette fatale soirée; mais
+vous l’avez vu, Milord, la reine est venue au secours de la femme qui
+faiblissait: au premier mot que vous avez osé dire, à la première
+hardiesse à laquelle j’ai eu à répondre, j’ai appelé.
+
+— Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien aurait
+succombé à cette épreuve; mais mon amour, à moi, en est sorti plus
+ardent et plus éternel. Vous avez cru me fuir en revenant à Paris, vous
+avez cru que je n’oserais quitter le trésor sur lequel mon maître
+m’avait chargé de veiller. Ah! que m’importent à moi tous les trésors
+du monde et tous les rois de la terre! Huit jours après, j’étais de
+retour, madame. Cette fois, vous n’avez rien eu à me dire: j’avais
+risqué ma faveur, ma vie, pour vous voir une seconde, je n’ai pas même
+touché votre main, et vous m’avez pardonné en me voyant si soumis et si
+repentant.
+
+— Oui, mais la calomnie s’est emparée de toutes ces folies dans
+lesquelles je n’étais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le roi,
+excité par M. le cardinal, a fait un éclat terrible: Mme de Vernet a
+été chassée, Putange exilé, Mme de Chevreuse est tombée en défaveur, et
+lorsque vous avez voulu revenir comme ambassadeur en France, le roi
+lui-même, souvenez-vous-en, Milord, le roi lui-même s’y est opposé.
+
+— Oui, et la France va payer d’une guerre le refus de son roi. Je ne
+puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que vous
+entendiez parler de moi.
+
+«Quel but pensez-vous qu’aient eu cette expédition de Ré et cette ligue
+avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le plaisir de vous
+voir!
+
+«Je n’ai pas l’espoir de pénétrer à main armée jusqu’à Paris, je le
+sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix
+nécessitera un négociateur, ce négociateur ce sera moi. On n’osera plus
+me refuser alors, et je reviendrai à Paris, et je vous reverrai, et je
+serai heureux un instant. Des milliers d’hommes, il est vrai, auront
+payé mon bonheur de leur vie; mais que m’importera, à moi, pourvu que
+je vous revoie! Tout cela est peut- être bien fou, peut-être bien
+insensé; mais, dites-moi, quelle femme a un amant plus amoureux? quelle
+reine a eu un serviteur plus ardent?
+
+— Milord, Milord, vous invoquez pour votre défense des choses qui vous
+accusent encore; Milord, toutes ces preuves d’amour que vous voulez me
+donner sont presque des crimes.
+
+— Parce que vous ne m’aimez pas, madame: si vous m’aimiez, vous verriez
+tout cela autrement, si vous m’aimiez, oh! mais, si vous m’aimiez, ce
+serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah! Mme de Chevreuse dont
+vous parliez tout à l’heure, Mme de Chevreuse a été moins cruelle que
+vous; Holland l’a aimée, et elle a répondu à son amour.
+
+— Mme de Chevreuse n’était pas reine, murmura Anne d’Autriche, vaincue
+malgré elle par l’expression d’un amour si profond.
+
+— Vous m’aimeriez donc si vous ne l’étiez pas, vous, madame, dites,
+vous m’aimeriez donc? Je puis donc croire que c’est la dignité seule de
+votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je puis donc croire que si
+vous eussiez été Mme de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu
+espérer? Merci de ces douces paroles, ô ma belle Majesté, cent fois
+merci.
+
+— Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprété; je n’ai pas voulu
+dire…
+
+— Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d’une erreur, n’ayez
+pas la cruauté de me l’enlever. Vous l’avez dit vous-même, on m’a
+attiré dans un piège, j’y laisserai ma vie peut-être, car, tenez, c’est
+étrange, depuis quelque temps j’ai des pressentiments que je vais
+mourir.» Et le duc sourit d’un sourire triste et charmant à la fois.
+
+«Oh! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche avec un accent d’effroi qui
+prouvait quel intérêt plus grand qu’elle ne le voulait dire elle
+prenait au duc.
+
+— Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non; c’est même
+ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me préoccupe point de
+pareils rêves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette espérance que
+vous m’avez presque donnée, aura tout payé, fût-ce même ma vie.
+
+— Eh bien, dit Anne d’Autriche, moi aussi, duc, moi, j’ai des
+pressentiments, moi aussi j’ai des rêves. J’ai songé que je vous voyais
+couché sanglant, frappé d’une blessure.
+
+— Au côté gauche, n’est-ce pas, avec un couteau? interrompit
+Buckingham.
+
+— Oui, c’est cela, Milord, c’est cela, au côté gauche avec un couteau.
+Qui a pu vous dire que j’avais fait ce rêve? Je ne l’ai confié qu’à
+Dieu, et encore dans mes prières.
+
+— Je n’en veux pas davantage, et vous m’aimez, madame, c’est bien.
+
+— Je vous aime, moi?
+
+— Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mêmes rêves qu’à moi, si vous
+ne m’aimiez pas? Aurions-nous les mêmes pressentiments, si nos deux
+existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous m’aimez, ô reine, et
+vous me pleurerez?
+
+— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche, c’est plus que je
+n’en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez, retirez-vous;
+je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime pas; mais ce que je
+sais, c’est que je ne serai point parjure. Prenez donc pitié de moi, et
+partez. Oh! si vous êtes frappé en France, si vous mourez en France, si
+je pouvais supposer que votre amour pour moi fût cause de votre mort,
+je ne me consolerais jamais, j’en deviendrais folle. Partez donc,
+partez, je vous en supplie.
+
+— Oh! que vous êtes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit Buckingham.
+
+— Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard; revenez
+comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entouré de gardes
+qui vous défendront, de serviteurs qui veilleront sur vous, et alors je
+ne craindrai plus pour vos jours, et j’aurai du bonheur à vous revoir.
+
+— Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites?
+
+— Oui…
+
+— Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et
+qui me rappelle que je n’ai point fait un rêve; quelque chose que vous
+ayez porté et que je puisse porter à mon tour, une bague, un collier,
+une chaîne.
+
+— Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous me
+demandez?
+
+— Oui.
+
+— À l’instant même?
+
+— Oui.
+
+— Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre?
+
+— Oui, je vous le jure!
+
+— Attendez, alors, attendez.»
+
+Et Anne d’Autriche rentra dans son appartement et en sortit presque
+aussitôt, tenant à la main un petit coffret en bois de rose à son
+chiffre, tout incrusté d’or.
+
+«Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mémoire de moi.»
+
+Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois à genoux.
+
+«Vous m’avez promis de partir, dit la reine.
+
+— Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je pars.»
+
+Anne d’Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en s’appuyant de
+l’autre sur Estefania, car elle sentait que les forces allaient lui
+manquer.
+
+Buckingham appuya avec passion ses lèvres sur cette belle main, puis se
+relevant:
+
+«Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai revue,
+madame, dussé-je bouleverser le monde pour cela.»
+
+Et, fidèle à la promesse qu’il avait faite, il s’élança hors de
+l’appartement.
+
+Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l’attendait, et qui,
+avec les mêmes précautions et le même bonheur, le reconduisit hors du
+Louvre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+MONSIEUR BONACIEUX
+
+
+Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un personnage
+dont, malgré sa position précaire, on n’avait paru s’inquiéter que fort
+médiocrement; ce personnage était M. Bonacieux, respectable martyr des
+intrigues politiques et amoureuses qui s’enchevêtraient si bien les
+unes aux autres, dans cette époque à la fois si chevaleresque et si
+galante.
+
+Heureusement — le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle pas —
+heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de vue.
+
+Les estafiers qui l’avaient arrêté le conduisirent droit à la Bastille,
+où on le fit passer tout tremblant devant un peloton de soldats qui
+chargeaient leurs mousquets.
+
+De là, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la part
+de ceux qui l’avaient amené, l’objet des plus grossières injures et des
+plus farouches traitements. Les sbires voyaient qu’ils n’avaient pas
+affaire à un gentilhomme, et ils le traitaient en véritable croquant.
+
+Au bout d’une demi-heure à peu près, un greffier vint mettre fin à ses
+tortures, mais non pas à ses inquiétudes, en donnant l’ordre de
+conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires.
+Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec M.
+Bonacieux on n’y faisait pas tant de façons.
+
+Deux gardes s’emparèrent du mercier, lui firent traverser une cour, le
+firent entrer dans un corridor où il y avait trois sentinelles,
+ouvrirent une porte et le poussèrent dans une chambre basse, où il n’y
+avait pour tous meubles qu’une table, une chaise et un commissaire. Le
+commissaire était assis sur la chaise et occupé à écrire sur la table.
+
+Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur un
+signe du commissaire, s’éloignèrent hors de la portée de la voix.
+
+Le commissaire, qui jusque-là avait tenu sa tête baissée sur ses
+papiers, la releva pour voir à qui il avait affaire. Ce commissaire
+était un homme à la mine rébarbative, au nez pointu, aux pommettes
+jaunes et saillantes, aux yeux petits mais investigateurs et vifs, à la
+physionomie tenant à la fois de la fouine et du renard. Sa tête,
+supportée par un cou long et mobile, sortait de sa large robe noire en
+se balançant avec un mouvement à peu près pareil à celui de la tortue
+tirant sa tête hors de sa carapace.
+
+Il commença par demander à M. Bonacieux ses nom et prénoms, son âge,
+son état et son domicile.
+
+L’accusé répondit qu’il s’appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu’il
+était âgé de cinquante et un ans, mercier retiré et qu’il demeurait rue
+des Fossoyeurs, n° 11.
+
+Le commissaire alors, au lieu de continuer à l’interroger, lui fit un
+grand discours sur le danger qu’il y a pour un bourgeois obscur à se
+mêler des choses publiques.
+
+Il compliqua cet exorde d’une exposition dans laquelle il raconta la
+puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre incomparable, ce
+vainqueur des ministres passés, cet exemple des ministres à venir:
+actes et puissance que nul ne contrecarrait impunément.
+
+Après cette deuxième partie de son discours, fixant son regard
+d’épervier sur le pauvre Bonacieux, il l’invita à réfléchir à la
+gravité de sa situation.
+
+Les réflexions du mercier étaient toutes faites: il donnait au diable
+l’instant où M. de La Porte avait eu l’idée de le marier avec sa
+filleule, et l’instant surtout où cette filleule avait été reçue dame
+de la lingerie chez la reine.
+
+Le fond du caractère de maître Bonacieux était un profond égoïsme mêlé
+à une avarice sordide, le tout assaisonné d’une poltronnerie extrême.
+L’amour que lui avait inspiré sa jeune femme, étant un sentiment tout
+secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments primitifs que nous
+venons d’énumérer.
+
+Bonacieux réfléchit, en effet, sur ce qu’on venait de lui dire.
+
+«Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que je
+connais et que j’apprécie plus que personne le mérite de l’incomparable
+Éminence par laquelle nous avons l’honneur d’être gouvernés.
+
+— Vraiment? demanda le commissaire d’un air de doute; mais s’il en
+était véritablement ainsi, comment seriez-vous à la Bastille?
+
+— Comment j’y suis, ou plutôt pourquoi j’y suis, répliqua M. Bonacieux,
+voilà ce qu’il m’est parfaitement impossible de vous dire, vu que je
+l’ignore moi-même; mais, à coup sûr, ce n’est pas pour avoir désobligé,
+sciemment du moins, M. le cardinal.
+
+— Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous êtes
+ici accusé de haute trahison.
+
+— De haute trahison! s’écria Bonacieux épouvanté, de haute trahison! et
+comment voulez-vous qu’un pauvre mercier qui déteste les huguenots et
+qui abhorre les Espagnols soit accusé de haute trahison? Réfléchissez,
+monsieur, la chose est matériellement impossible.
+
+— Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l’accusé comme si
+ses petits yeux avaient la faculté de lire jusqu’au plus profond des
+coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme?
+
+— Oui, monsieur, répondit le mercier tout tremblant, sentant que
+c’était là où les affaires allaient s’embrouiller; c’est-à-dire, j’en
+avais une.
+
+— Comment? vous en aviez une! qu’en avez-vous fait, si vous ne l’avez
+plus?
+
+— On me l’a enlevée, monsieur.
+
+— On vous l’a enlevée? dit le commissaire. Ah!»
+
+Bonacieux sentit à ce «ah!» que l’affaire s’embrouillait de plus en
+plus.
+
+«On vous l’a enlevée! reprit le commissaire, et savez-vous quel est
+l’homme qui a commis ce rapt?
+
+— Je crois le connaître.
+
+— Quel est-il?
+
+— Songez que je n’affirme rien, monsieur le commissaire, et que je
+soupçonne seulement.
+
+— Qui soupçonnez-vous? Voyons, répondez franchement.»
+
+M. Bonacieux était dans la plus grande perplexité: devait-il tout nier
+ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu’il en savait trop
+long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de bonne volonté.
+Il se décida donc à tout dire.
+
+«Je soupçonne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout à
+fait l’air d’un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois, à ce
+qu’il m’a semblé, quand j’attendais ma femme devant le guichet du
+Louvre pour la ramener chez moi.»
+
+Le commissaire parut éprouver quelque inquiétude.
+
+«Et son nom? dit-il.
+
+— Oh! quant à son nom, je n’en sais rien, mais si je le rencontre
+jamais, je le reconnaîtrai à l’instant même, je vous en réponds, fût-il
+entre mille personnes.»
+
+Le front du commissaire se rembrunit.
+
+«Vous le reconnaîtriez entre mille, dites-vous? continua-t-il…
+
+— C’est-à-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu’il avait fait fausse
+route, c’est-à-dire…
+
+— Vous avez répondu que vous le reconnaîtriez, dit le commissaire;
+c’est bien, en voici assez pour aujourd’hui; il faut, avant que nous
+allions plus loin, que quelqu’un soit prévenu que vous connaissez le
+ravisseur de votre femme.
+
+— Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s’écria Bonacieux
+au désespoir. Je vous ai dit au contraire…
+
+— Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.
+
+— Et où faut-il le conduire? demanda le greffier.
+
+— Dans un cachot.
+
+— Dans lequel?
+
+— Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu’il ferme bien»,
+répondit le commissaire avec une indifférence qui pénétra d’horreur le
+pauvre Bonacieux.
+
+«Hélas! hélas! se dit-il, le malheur est sur ma tête; ma femme aura
+commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et l’on me
+punira avec elle: elle en aura parlé, elle aura avoué qu’elle m’avait
+tout dit; une femme, c’est si faible! Un cachot, le premier venu! c’est
+cela! une nuit est bientôt passée; et demain, à la roue, à la potence!
+Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi!»
+
+Sans écouter le moins du monde les lamentations de maître Bonacieux,
+lamentations auxquelles d’ailleurs ils devaient être habitués, les deux
+gardes prirent le prisonnier par un bras, et l’emmenèrent, tandis que
+le commissaire écrivait en hâte une lettre que son greffier attendait.
+
+Bonacieux ne ferma pas l’oeil, non pas que son cachot fût par trop
+désagréable, mais parce que ses inquiétudes étaient trop grandes. Il
+resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre bruit; et
+quand les premiers rayons du jour se glissèrent dans sa chambre,
+l’aurore lui parut avoir pris des teintes funèbres.
+
+Tout à coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un soubresaut
+terrible. Il croyait qu’on venait le chercher pour le conduire à
+l’échafaud; aussi, lorsqu’il vit purement et simplement paraître, au
+lieu de l’exécuteur qu’il attendait, son commissaire et son greffier de
+la veille, il fut tout près de leur sauter au cou.
+
+«Votre affaire s’est fort compliquée depuis hier au soir, mon brave
+homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire toute la
+vérité; car votre repentir peut seul conjurer la colère du cardinal.
+
+— Mais je suis prêt à tout dire, s’écria Bonacieux, du moins tout ce
+que je sais. Interrogez, je vous prie.
+
+— Où est votre femme, d’abord?
+
+— Mais puisque je vous ai dit qu’on me l’avait enlevée.
+
+— Oui, mais depuis hier cinq heures de l’après-midi, grâce à vous, elle
+s’est échappée.
+
+— Ma femme s’est échappée! s’écria Bonacieux. Oh! la malheureuse!
+monsieur, si elle s’est échappée, ce n’est pas ma faute, je vous le
+jure.
+
+— Qu’alliez-vous donc alors faire chez M. d’Artagnan votre voisin, avec
+lequel vous avez eu une longue conférence dans la journée?
+
+— Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et j’avoue que
+j’ai eu tort. J’ai été chez M. d’Artagnan.
+
+— Quel était le but de cette visite?
+
+— De le prier de m’aider à retrouver ma femme. Je croyais que j’avais
+droit de la réclamer; je me trompais, à ce qu’il paraît, et je vous en
+demande bien pardon.
+
+— Et qu’a répondu M. d’Artagnan?
+
+— M. d’Artagnan m’a promis son aide; mais je me suis bientôt aperçu
+qu’il me trahissait.
+
+— Vous en imposez à la justice! M. d’Artagnan a fait un pacte avec
+vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de police
+qui avaient arrêté votre femme, et l’a soustraite à toutes les
+recherches.
+
+— M. d’Artagnan a enlevé ma femme! Ah çà, mais que me dites-vous là?
+
+— Heureusement M. d’Artagnan est entre nos mains, et vous allez lui
+être confronté.
+
+— Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s’écria Bonacieux; je ne serais
+pas fâché de voir une figure de connaissance.
+
+— Faites entrer M. d’Artagnan», dit le commissaire aux deux gardes.
+
+Les deux gardes firent entrer Athos.
+
+«Monsieur d’Artagnan, dit le commissaire en s’adressant à Athos,
+déclarez ce qui s’est passé entre vous et monsieur.
+
+— Mais! s’écria Bonacieux, ce n’est pas M. d’Artagnan que vous me
+montrez là!
+
+— Comment! ce n’est pas M. d’Artagnan? s’écria le commissaire.
+
+— Pas le moins du monde, répondit Bonacieux.
+
+— Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire.
+
+— Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.
+
+— Comment! vous ne le connaissez pas?
+
+— Non.
+
+— Vous ne l’avez jamais vu?
+
+— Si fait; mais je ne sais comment il s’appelle.
+
+— Votre nom? demanda le commissaire.
+
+— Athos, répondit le mousquetaire.
+
+— Mais ce n’est pas un nom d’homme, ça, c’est un nom de montagne!
+s’écria le pauvre interrogateur qui commençait à perdre la tête.
+
+— C’est mon nom, dit tranquillement Athos.
+
+— Mais vous avez dit que vous vous nommiez d’Artagnan.
+
+— Moi?
+
+— Oui, vous.
+
+— C’est-à-dire que c’est à moi qu’on a dit: «Vous êtes M. d’Artagnan?»
+J’ai répondu: «Vous croyez?» Mes gardes se sont écriés qu’ils en
+étaient sûrs. Je n’ai pas voulu les contrarier. D’ailleurs je pouvais
+me tromper.
+
+— Monsieur, vous insultez à la majesté de la justice.
+
+— Aucunement, fit tranquillement Athos.
+
+— Vous êtes M. d’Artagnan.
+
+— Vous voyez bien que vous me le dites encore.
+
+— Mais, s’écria à son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le
+commissaire, qu’il n’y a pas un instant de doute à avoir. M. d’Artagnan
+est mon hôte, et par conséquent, quoiqu’il ne me paie pas mes loyers,
+et justement même à cause de cela, je dois le connaître. M. d’Artagnan
+est un jeune homme de dix-neuf à vingt ans à peine, et monsieur en a
+trente au moins. M. d’Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts,
+et monsieur est dans la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville:
+regardez l’uniforme, monsieur le commissaire, regardez l’uniforme.
+
+— C’est vrai, murmura le commissaire; c’est pardieu vrai.»
+
+En ce moment la porte s’ouvrit vivement, et un messager, introduit par
+un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au commissaire.
+
+«Oh! la malheureuse! s’écria le commissaire.
+
+— Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n’est pas de ma
+femme, j’espère!
+
+— Au contraire, c’est d’elle. Votre affaire est bonne, allez.
+
+— Ah çà, s’écria le mercier exaspéré, faites-moi le plaisir de me dire,
+monsieur, comment mon affaire à moi peut s’empirer de ce que fait ma
+femme pendant que je suis en prison!
+
+— Parce que ce qu’elle fait est la suite d’un plan arrêté entre vous,
+plan infernal!
+
+— Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous êtes dans la plus
+profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que devait faire ma
+femme, que je suis entièrement étranger à ce qu’elle a fait, et que, si
+elle a fait des sottises, je la renie, je la démens, je la maudis.
+
+— Ah çà, dit Athos au commissaire, si vous n’avez plus besoin de moi
+ici, renvoyez-moi quelque part, il est très ennuyeux, votre monsieur
+Bonacieux.
+
+— Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le commissaire en
+désignant d’un même geste Athos et Bonacieux, et qu’ils soient gardés
+plus sévèrement que jamais.
+
+— Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c’est à M.
+d’Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi je puis
+le remplacer.
+
+— Faites ce que j’ai dit! s’écria le commissaire, et le secret le plus
+absolu! Vous entendez!»
+
+Athos suivit ses gardes en levant les épaules, et M. Bonacieux en
+poussant des lamentations à fendre le coeur d’un tigre.
+
+On ramena le mercier dans le même cachot où il avait passé la nuit, et
+l’on l’y laissa toute la journée. Toute la journée Bonacieux pleura
+comme un véritable mercier, n’étant pas du tout homme d’épée, il nous
+l’a dit lui-même.
+
+Le soir, vers les neuf heures, au moment où il allait se décider à se
+mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas se
+rapprochèrent de son cachot, sa porte s’ouvrit, des gardes parurent.
+
+«Suivez-moi, dit un exempt qui venait à la suite des gardes.
+
+— Vous suivre! s’écria Bonacieux; vous suivre à cette heure-ci! et où
+cela, mon Dieu?
+
+— Où nous avons l’ordre de vous conduire.
+
+— Mais ce n’est pas une réponse, cela.
+
+— C’est cependant la seule que nous puissions vous faire.
+
+— Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette fois je
+suis perdu!»
+
+Et il suivit machinalement et sans résistance les gardes qui venaient
+le quérir.
+
+Il prit le même corridor qu’il avait déjà pris, traversa une première
+cour, puis un second corps de logis; enfin, à la porte de la cour
+d’entrée, il trouva une voiture entourée de quatre gardes à cheval. On
+le fit monter dans cette voiture, l’exempt se plaça près de lui, on
+ferma la portière à clef, et tous deux se trouvèrent dans une prison
+roulante.
+
+La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funèbre. À travers
+la grille cadenassée, le prisonnier apercevait les maisons et le pavé,
+voilà tout; mais, en véritable Parisien qu’il était, Bonacieux
+reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux réverbères. Au
+moment d’arriver à Saint-Paul, lieu où l’on exécutait les condamnés de
+la Bastille, il faillit s’évanouir et se signa deux fois. Il avait cru
+que la voiture devait s’arrêter là. La voiture passa cependant.
+
+Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en côtoyant le
+cimetière Saint-Jean où on enterrait les criminels d’État. Une seule
+chose le rassura un peu, c’est qu’avant de les enterrer on leur coupait
+généralement la tête, et que sa tête à lui était encore sur ses
+épaules. Mais lorsqu’il vit que la voiture prenait la route de la
+Grève, qu’il aperçut les toits aigus de l’hôtel de ville, que la
+voiture s’engagea sous l’arcade, il crut que tout était fini pour lui,
+voulut se confesser à l’exempt, et, sur son refus, poussa des cris si
+pitoyables que l’exempt annonça que, s’il continuait à l’assourdir
+ainsi, il lui mettrait un bâillon.
+
+Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l’on eût dû l’exécuter
+en Grève, ce n’était pas la peine de le bâillonner, puisqu’on était
+presque arrivé au lieu de l’exécution. En effet, la voiture traversa la
+place fatale sans s’arrêter. Il ne restait plus à craindre que la
+Croix-du-Trahoir: la voiture en prit justement le chemin.
+
+Cette fois, il n’y avait plus de doute, c’était à la Croix-du- Trahoir
+qu’on exécutait les criminels subalternes. Bonacieux s’était flatté en
+se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de Grève: c’était à la
+Croix-du-Trahoir qu’allaient finir son voyage et sa destinée! Il ne
+pouvait voir encore cette malheureuse croix, mais il la sentait en
+quelque sorte venir au-devant de lui. Lorsqu’il n’en fut plus qu’à une
+vingtaine de pas, il entendit une rumeur, et la voiture s’arrêta.
+C’était plus que n’en pouvait supporter le pauvre Bonacieux, déjà
+écrasé par les émotions successives qu’il avait éprouvées; il poussa un
+faible gémissement, qu’on eût pu prendre pour le dernier soupir d’un
+moribond, et il s’évanouit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+L’HOMME DE MEUNG
+
+
+Ce rassemblement était produit non point par l’attente d’un homme qu’on
+devait pendre, mais par la contemplation d’un pendu.
+
+La voiture, arrêtée un instant, reprit donc sa marche, traversa la
+foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-Honoré, tourna la rue
+des Bons-Enfants et s’arrêta devant une porte basse.
+
+La porte s’ouvrit, deux gardes reçurent dans leurs bras Bonacieux,
+soutenu par l’exempt; on le poussa dans une allée, on lui fit monter un
+escalier, et on le déposa dans une antichambre.
+
+Tous ces mouvements s’étaient opérés pour lui d’une façon machinale.
+
+Il avait marché comme on marche en rêve; il avait entrevu les objets à
+travers un brouillard; ses oreilles avaient perçu des sons sans les
+comprendre; on eût pu l’exécuter dans ce moment qu’il n’eût pas fait un
+geste pour entreprendre sa défense, qu’il n’eût pas poussé un cri pour
+implorer la pitié.
+
+Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuyé au mur et les bras
+pendants, à l’endroit même où les gardes l’avaient déposé.
+
+Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun objet
+menaçant, comme rien n’indiquait qu’il courût un danger réel, comme la
+banquette était convenablement rembourrée, comme la muraille était
+recouverte d’un beau cuir de Cordoue, comme de grands rideaux de damas
+rouge flottaient devant la fenêtre, retenus par des embrasses d’or, il
+comprit peu à peu que sa frayeur était exagérée, et il commença de
+remuer la tête à droite et à gauche et de bas en haut.
+
+À ce mouvement, auquel personne ne s’opposa, il reprit un peu de
+courage et se risqua à ramener une jambe, puis l’autre; enfin, en
+s’aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se trouva
+sur ses pieds.
+
+En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portière, continua
+d’échanger encore quelques paroles avec une personne qui se trouvait
+dans la pièce voisine, et se retournant vers le prisonnier:
+
+«C’est vous qui vous nommez Bonacieux? dit-il.
+
+— Oui, monsieur l’officier, balbutia le mercier, plus mort que vif,
+pour vous servir.
+
+— Entrez», dit l’officier.
+
+Et il s’effaça pour que le mercier pût passer. Celui-ci obéit sans
+réplique, et entra dans la chambre où il paraissait être attendu.
+
+C’était un grand cabinet, aux murailles garnies d’armes offensives et
+défensives, clos et étouffé, et dans lequel il y avait déjà du feu,
+quoique l’on fût à peine à la fin du mois de septembre. Une table
+carrée, couverte de livres et de papiers sur lesquels était déroulé un
+plan immense de la ville de La Rochelle, tenait le milieu de
+l’appartement.
+
+Debout devant la cheminée était un homme de moyenne taille, à la mine
+haute et fière, aux yeux perçants, au front large, à la figure amaigrie
+qu’allongeait encore une royale surmontée d’une paire de moustaches.
+Quoique cet homme eût trente-six à trente- sept ans à peine, cheveux,
+moustache et royale s’en allaient grisonnant. Cet homme, moins l’épée,
+avait toute la mine d’un homme de guerre, et ses bottes de buffle
+encore légèrement couvertes de poussière indiquaient qu’il avait monté
+à cheval dans la journée.
+
+Cet homme, c’était Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu, non
+point tel qu’on nous le représente, cassé comme un vieillard, souffrant
+comme un martyr, le corps brisé, la voix éteinte, enterré dans un grand
+fauteuil comme dans une tombe anticipée, ne vivant plus que par la
+force de son génie, et ne soutenant plus la lutte avec l’Europe que par
+l’éternelle application de sa pensée, mais tel qu’il était réellement à
+cette époque, c’est-à-dire adroit et galant cavalier, faible de corps
+déjà, mais soutenu par cette puissance morale qui a fait de lui un des
+hommes les plus extraordinaires qui aient existé; se préparant enfin,
+après avoir soutenu le duc de Nevers dans son duché de Mantoue, après
+avoir pris Nîmes, Castres et Uzès, à chasser les Anglais de l’île de Ré
+et à faire le siège de La Rochelle.
+
+À la première vue, rien ne dénotait donc le cardinal, et il était
+impossible à ceux-là qui ne connaissaient point son visage de deviner
+devant qui ils se trouvaient.
+
+Le pauvre mercier demeura debout à la porte, tandis que les yeux du
+personnage que nous venons de décrire se fixaient sur lui, et
+semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond du passé.
+
+«C’est là ce Bonacieux? demanda-t-il après un moment de silence.
+
+— Oui, Monseigneur, reprit l’officier.
+
+— C’est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous.»
+
+L’officier prit sur la table les papiers désignés, les remit à celui
+qui les demandait, s’inclina jusqu’à terre, et sortit.
+
+Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la Bastille.
+De temps en temps, l’homme de la cheminée levait les yeux de dessus les
+écritures, et les plongeait comme deux poignards jusqu’au fond du coeur
+du pauvre mercier.
+
+Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d’examen, le cardinal
+était fixé.
+
+«Cette tête-là n’a jamais conspiré», murmura-t-il; mais n’importe,
+voyons toujours.
+
+— Vous êtes accusé de haute trahison, dit lentement le cardinal.
+
+— C’est ce qu’on m’a déjà appris, Monseigneur, s’écria Bonacieux,
+donnant à son interrogateur le titre qu’il avait entendu l’officier lui
+donner; mais je vous jure que je n’en savais rien.»
+
+Le cardinal réprima un sourire.
+
+«Vous avez conspiré avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et avec
+Milord duc de Buckingham.
+
+— En effet, Monseigneur, répondit le mercier, je l’ai entendue
+prononcer tous ces noms-là.
+
+— Et à quelle occasion?
+
+— Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attiré le duc de
+Buckingham à Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec lui.
+
+— Elle disait cela? s’écria le cardinal avec violence.
+
+— Oui, Monseigneur; mais moi je lui ai dit qu’elle avait tort de tenir
+de pareils propos, et que Son Éminence était incapable…
+
+— Taisez-vous, vous êtes un imbécile, reprit le cardinal.
+
+— C’est justement ce que ma femme m’a répondu, Monseigneur.
+
+— Savez-vous qui a enlevé votre femme?
+
+— Non, Monseigneur.
+
+— Vous avez des soupçons, cependant?
+
+— Oui, Monseigneur; mais ces soupçons ont paru contrarier M. le
+commissaire, et je ne les ai plus.
+
+— Votre femme s’est échappée, le saviez-vous?
+
+— Non, Monseigneur, je l’ai appris depuis que je suis en prison, et
+toujours par l’entremise de M. le commissaire, un homme bien aimable!»
+
+Le cardinal réprima un second sourire.
+
+«Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa fuite?
+
+— Absolument, Monseigneur; mais elle a dû rentrer au Louvre.
+
+— À une heure du matin elle n’y était pas rentrée encore.
+
+— Ah! mon Dieu! mais qu’est-elle devenue alors?
+
+— On le saura, soyez tranquille; on ne cache rien au cardinal; le
+cardinal sait tout.
+
+— En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal
+consentira à me dire ce qu’est devenue ma femme?
+
+— Peut-être; mais il faut d’abord que vous avouiez tout ce que vous
+savez relativement aux relations de votre femme avec Mme de Chevreuse.
+
+— Mais, Monseigneur, je n’en sais rien; je ne l’ai jamais vue.
+
+— Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle
+directement chez vous?
+
+— Presque jamais: elle avait affaire à des marchands de toile, chez
+lesquels je la conduisais.
+
+— Et combien y en avait-il de marchands de toile?
+
+— Deux, Monseigneur.
+
+— Où demeurent-ils?
+
+— Un, rue de Vaugirard; l’autre, rue de La Harpe.
+
+— Entriez-vous chez eux avec elle?
+
+— Jamais, Monseigneur; je l’attendais à la porte.
+
+— Et quel prétexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute seule?
+
+— Elle ne m’en donnait pas; elle me disait d’attendre, et j’attendais.
+
+— Vous êtes un mari complaisant, mon cher monsieur Bonacieux!» dit le
+cardinal.
+
+«Il m’appelle son cher monsieur! dit en lui-même le mercier. Peste! les
+affaires vont bien!»
+
+«Reconnaîtriez-vous ces portes?
+
+— Oui.
+
+— Savez-vous les numéros?
+
+— Oui.
+
+— Quels sont-ils?
+
+— N° 25, dans la rue de Vaugirard; n° 75, dans la rue de La Harpe.
+
+— C’est bien», dit le cardinal.
+
+À ces mots, il prit une sonnette d’argent, et sonna; l’officier rentra.
+
+«Allez, dit-il à demi-voix, me chercher Rochefort; et qu’il vienne à
+l’instant même, s’il est rentré.
+
+— Le comte est là, dit l’officier, il demande instamment à parler à
+Votre Éminence!»
+
+«À Votre Éminence! murmura Bonacieux, qui savait que tel était le titre
+qu’on donnait d’ordinaire à M. le cardinal;… à Votre Éminence!»
+
+«Qu’il vienne alors, qu’il vienne!» dit vivement Richelieu.
+
+L’officier s’élança hors de l’appartement, avec cette rapidité que
+mettaient d’ordinaire tous les serviteurs du cardinal à lui obéir.
+
+«À Votre Éminence!» murmurait Bonacieux en roulant des yeux égarés.
+
+Cinq secondes ne s’étaient pas écoulées depuis la disparition de
+l’officier, que la porte s’ouvrit et qu’un nouveau personnage entra.
+
+«C’est lui, s’écria Bonacieux.
+
+— Qui lui? demanda le cardinal.
+
+— Celui qui m’a enlevé ma femme.»
+
+Le cardinal sonna une seconde fois. L’officier reparut.
+
+«Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu’il attende que
+je le rappelle devant moi.
+
+— Non, Monseigneur! non, ce n’est pas lui! s’écria Bonacieux; non, je
+m’étais trompé: c’est un autre qui ne lui ressemble pas du tout!
+Monsieur est un honnête homme.
+
+— Emmenez cet imbécile!» dit le cardinal.
+
+L’officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans
+l’antichambre où il trouva ses deux gardes.
+
+Le nouveau personnage qu’on venait d’introduire suivit des yeux avec
+impatience Bonacieux jusqu’à ce qu’il fût sorti, et dès que la porte se
+fut refermée sur lui:
+
+«Ils se sont vus, dit-il en s’approchant vivement du cardinal.
+
+— Qui? demanda Son Éminence.
+
+— Elle et lui.
+
+— La reine et le duc? s’écria Richelieu.
+
+— Oui.
+
+— Et où cela?
+
+— Au Louvre.
+
+— Vous en êtes sûr?
+
+— Parfaitement sûr.
+
+— Qui vous l’a dit?
+
+— Mme de Lannoy, qui est toute à Votre Éminence, comme vous le savez.
+
+— Pourquoi ne l’a-t-elle pas dit plus tôt?
+
+— Soit hasard, soit défiance, la reine a fait coucher Mme de Fargis
+dans sa chambre, et l’a gardée toute la journée.
+
+— C’est bien, nous sommes battus. Tâchons de prendre notre revanche.
+
+— Je vous y aiderai de toute mon âme, Monseigneur, soyez tranquille.
+
+— Comment cela s’est-il passé?
+
+— À minuit et demi, la reine était avec ses femmes…
+
+— Où cela?
+
+— Dans sa chambre à coucher…
+
+— Bien.
+
+— Lorsqu’on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa dame de
+lingerie…
+
+— Après?
+
+— Aussitôt la reine a manifesté une grande émotion, et, malgré le rouge
+dont elle avait le visage couvert, elle a pâli.
+
+— Après! après!
+
+— Cependant, elle s’est levée, et d’une voix altérée: «Mesdames,
+a-t-elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens.» Et elle a
+ouvert la porte de son alcôve, puis elle est sortie.
+
+— Pourquoi Mme de Lannoy n’est-elle pas venue vous prévenir à l’instant
+même?
+
+— Rien n’était bien certain encore; d’ailleurs, la reine avait dit:
+«Mesdames, attendez-moi»; et elle n’osait désobéir à la reine.
+
+— Et combien de temps la reine est-elle restée hors de la chambre?
+
+— Trois quarts d’heure.
+
+— Aucune de ses femmes ne l’accompagnait?
+
+— Doña Estefania seulement.
+
+— Et elle est rentrée ensuite?
+
+— Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose à son
+chiffre, et sortir aussitôt.
+
+— Et quand elle est rentrée, plus tard, a-t-elle rapporté le coffret?
+
+— Non.
+
+— Mme de Lannoy savait-elle ce qu’il y avait dans ce coffret?
+
+— Oui: les ferrets en diamants que Sa Majesté a donnés à la reine.
+
+— Et elle est rentrée sans ce coffret?
+
+— Oui.
+
+— L’opinion de Mme de Lannoy est qu’elle les a remis alors à
+Buckingham?
+
+— Elle en est sûre.
+
+— Comment cela?
+
+— Pendant la journée, Mme de Lannoy, en sa qualité de dame d’atour de
+la reine, a cherché ce coffret, a paru inquiète de ne pas le trouver et
+a fini par en demander des nouvelles à la reine.
+
+— Et alors, la reine…?
+
+— La reine est devenue fort rouge et a répondu qu’ayant brisé la veille
+un de ses ferrets, elle l’avait envoyé raccommoder chez son orfèvre.
+
+— Il faut y passer et s’assurer si la chose est vraie ou non.
+
+— J’y suis passé.
+
+— Eh bien, l’orfèvre?
+
+— L’orfèvre n’a entendu parler de rien.
+
+— Bien! bien! Rochefort, tout n’est pas perdu, et peut-être… peut-être
+tout est-il pour le mieux!
+
+— Le fait est que je ne doute pas que le génie de Votre Éminence…
+
+— Ne répare les bêtises de mon agent, n’est-ce pas?
+
+— C’est justement ce que j’allais dire, si Votre Éminence m’avait
+laissé achever ma phrase.
+
+— Maintenant, savez-vous où se cachaient la duchesse de Chevreuse et le
+duc de Buckingham?
+
+— Non, Monseigneur, mes gens n’ont pu rien me dire de positif là-
+dessus.
+
+— Je le sais, moi.
+
+— Vous, Monseigneur?
+
+— Oui, ou du moins je m’en doute. Ils se tenaient, l’un rue de
+Vaugirard, n° 25, et l’autre rue de La Harpe, n° 75.
+
+— Votre Éminence veut-elle que je les fasse arrêter tous deux?
+
+— Il sera trop tard, ils seront partis.
+
+— N’importe, on peut s’en assurer.
+
+— Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.
+
+— J’y vais, Monseigneur.»
+
+Et Rochefort s’élança hors de l’appartement.
+
+Le cardinal, resté seul, réfléchit un instant et sonna une troisième
+fois.
+
+Le même officier reparut.
+
+«Faites entrer le prisonnier», dit le cardinal.
+
+Maître Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du
+cardinal, l’officier se retira.
+
+«Vous m’avez trompé, dit sévèrement le cardinal.
+
+— Moi, s’écria Bonacieux, moi, tromper Votre Éminence!
+
+— Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, n’allait
+pas chez des marchands de toile.
+
+— Et où allait-elle, juste Dieu?
+
+— Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de
+Buckingham.
+
+— Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs; oui, c’est cela,
+Votre Éminence a raison. J’ai dit plusieurs fois à ma femme qu’il était
+étonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons
+pareilles, dans des maisons qui n’avaient pas d’enseignes, et chaque
+fois ma femme s’est mise à rire. Ah! Monseigneur, continua Bonacieux en
+se jetant aux pieds de l’Éminence, ah! que vous êtes bien le cardinal,
+le grand cardinal, l’homme de génie que tout le monde révère.»
+
+Le cardinal, tout médiocre qu’était le triomphe remporté sur un être
+aussi vulgaire que l’était Bonacieux, n’en jouit pas moins un instant;
+puis, presque aussitôt, comme si une nouvelle pensée se présentait à
+son esprit, un sourire plissa ses lèvres, et tendant la main au
+mercier:
+
+«Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous êtes un brave homme.
+
+— Le cardinal m’a touché la main! j’ai touché la main du grand homme!
+s’écria Bonacieux; le grand homme m’a appelé son ami!
+
+— Oui, mon ami; oui! dit le cardinal avec ce ton paterne qu’il savait
+prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui ne le
+connaissaient pas; et comme on vous a soupçonné injustement, eh bien,
+il vous faut une indemnité: tenez! prenez ce sac de cent pistoles, et
+pardonnez-moi.
+
+— Que je vous pardonne, Monseigneur! dit Bonacieux hésitant à prendre
+le sac, craignant sans doute que ce prétendu don ne fût qu’une
+plaisanterie. Mais vous étiez bien libre de me faire arrêter, vous êtes
+bien libre de me faire torturer, vous êtes bien libre de me faire
+pendre: vous êtes le maître, et je n’aurais pas eu le plus petit mot à
+dire. Vous pardonner, Monseigneur! Allons donc, vous n’y pensez pas!
+
+— Ah! mon cher monsieur Bonacieux! vous y mettez de la générosité, je
+le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous prenez ce sac, et
+vous vous en allez sans être trop mécontent?
+
+— Je m’en vais enchanté, Monseigneur.
+
+— Adieu donc, ou plutôt à revoir, car j’espère que nous nous reverrons.
+
+— Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son
+Éminence.
+
+— Ce sera souvent, soyez tranquille, car j’ai trouvé un charme extrême
+à votre conversation.
+
+— Oh! Monseigneur!
+
+— Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir.
+
+Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux répondit
+en s’inclinant jusqu’à terre; puis il sortit à reculons, et quand il
+fut dans l’antichambre, le cardinal l’entendit qui, dans son
+enthousiasme, criait à tue-tête: «Vive Monseigneur! vive Son Éminence!
+vive le grand cardinal!» Le cardinal écouta en souriant cette brillante
+manifestation des sentiments enthousiastes de maître Bonacieux; puis,
+quand les cris de Bonacieux se furent perdus dans l’éloignement:
+
+«Bien, dit-il, voici désormais un homme qui se fera tuer pour moi.»
+
+Et le cardinal se mit à examiner avec la plus grande attention la carte
+de La Rochelle qui, ainsi que nous l’avons dit, était étendue sur son
+bureau, traçant avec un crayon la ligne où devait passer la fameuse
+digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le port de la cité
+assiégée.
+
+Comme il en était au plus profond de ses méditations stratégiques, la
+porte se rouvrit, et Rochefort rentra.
+
+«Eh bien? dit vivement le cardinal en se levant avec une promptitude
+qui prouvait le degré d’importance qu’il attachait à la commission dont
+il avait chargé le comte.
+
+— Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six à vingt- huit ans
+et un homme de trente-cinq à quarante ans ont logé effectivement, l’un
+quatre jours et l’autre cinq, dans les maisons indiquées par Votre
+Éminence: mais la femme est partie cette nuit, et l’homme ce matin.
+
+— C’étaient eux! s’écria le cardinal, qui regardait à la pendule; et
+maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir après: la
+duchesse est à Tours, et le duc à Boulogne. C’est à Londres qu’il faut
+les rejoindre.
+
+— Quels sont les ordres de Votre Éminence?
+
+— Pas un mot de ce qui s’est passé; que la reine reste dans une
+sécurité parfaite; qu’elle ignore que nous savons son secret; qu’elle
+croie que nous sommes à la recherche d’une conspiration quelconque.
+Envoyez-moi le garde des sceaux Séguier.
+
+— Et cet homme, qu’en a fait Votre Éminence?
+
+— Quel homme? demanda le cardinal.
+
+— Ce Bonacieux?
+
+— J’en ai fait tout ce qu’on pouvait en faire. J’en ai fait l’espion de
+sa femme.»
+
+Le comte de Rochefort s’inclina en homme qui reconnaît la grande
+supériorité du maître, et se retira.
+
+Resté seul, le cardinal s’assit de nouveau, écrivit une lettre qu’il
+cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L’officier entra pour
+la quatrième fois.
+
+«Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s’apprêter pour un
+voyage.»
+
+Un instant après, l’homme qu’il avait demandé était debout devant lui,
+tout botté et tout éperonné.
+
+«Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous ne
+vous arrêterez pas un instant en route. Vous remettrez cette lettre à
+Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez mon trésorier
+et faites-vous payer. Il y en a autant à toucher si vous êtes ici de
+retour dans six jours et si vous avez bien fait ma commission.»
+
+Le messager, sans répondre un seul mot, s’inclina, prit la lettre, le
+bon de deux cents pistoles, et sortit.
+
+Voici ce que contenait la lettre:
+
+«Milady,
+
+
+«Trouvez-vous au premier bal où se trouvera le duc de Buckingham. Il
+aura à son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous de lui
+et coupez-en deux.
+
+«Aussitôt que ces ferrets seront en votre possession, prévenez- moi.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+GENS DE ROBE ET GENS D’ÉPÉE
+
+
+Le lendemain du jour où ces événements étaient arrivés, Athos n’ayant
+point reparu, M. de Tréville avait été prévenu par d’Artagnan et par
+Porthos de sa disparition.
+
+Quant à Aramis, il avait demandé un congé de cinq jours, et il était à
+Rouen, disait-on, pour affaires de famille.
+
+M. de Tréville était le père de ses soldats. Le moindre et le plus
+inconnu d’entre eux, dès qu’il portait l’uniforme de la compagnie,
+était aussi certain de son aide et de son appui qu’aurait pu l’être son
+frère lui-même.
+
+Il se rendit donc à l’instant chez le lieutenant criminel. On fit venir
+l’officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les
+renseignements successifs apprirent qu’Athos était momentanément logé
+au For-l’Évêque.
+
+Athos avait passé par toutes les épreuves que nous avons vu Bonacieux
+subir.
+
+Nous avons assisté à la scène de confrontation entre les deux captifs.
+Athos, qui n’avait rien dit jusque-là de peur que d’Artagnan, inquiété
+à son tour, n’eût point le temps qu’il lui fallait, Athos déclara, à
+partir de ce moment, qu’il se nommait Athos et non d’Artagnan.
+
+Il ajouta qu’il ne connaissait ni monsieur, ni madame Bonacieux, qu’il
+n’avait jamais parlé ni à l’un, ni à l’autre; qu’il était venu vers les
+dix heures du soir pour faire visite à M. d’Artagnan, son ami, mais que
+jusqu’à cette heure il était resté chez M. de Tréville, où il avait
+dîné; vingt témoins, ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il
+nomma plusieurs gentilshommes distingués, entre autres M. le duc de La
+Trémouille.
+
+Le second commissaire fut aussi étourdi que le premier de la
+déclaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il aurait
+bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment tant à
+gagner sur les gens d’épée; mais le nom de M. de Tréville et celui de
+M. le duc de La Trémouille méritaient réflexion.
+
+Athos fut aussi envoyé au cardinal, mais malheureusement le cardinal
+était au Louvre chez le roi.
+
+C’était précisément le moment où M. de Tréville, sortant de chez le
+lieutenant criminel et de chez le gouverneur du For-l’Évêque, sans
+avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majesté.
+
+Comme capitaine des mousquetaires, M. de Tréville avait à toute heure
+ses entrées chez le roi.
+
+On sait quelles étaient les préventions du roi contre la reine,
+préventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait
+d’intrigues, se défiait infiniment plus des femmes que des hommes. Une
+des grandes causes surtout de cette prévention était l’amitié d’Anne
+d’Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes l’inquiétaient plus
+que les guerres avec l’Espagne, les démêlés avec l’Angleterre et
+l’embarras des finances. À ses yeux et dans sa conviction, Mme de
+Chevreuse servait la reine non seulement dans ses intrigues politiques,
+mais, ce qui le tourmentait bien plus encore, dans ses intrigues
+amoureuses.
+
+Au premier mot de ce qu’avait dit M. le cardinal, que Mme de Chevreuse,
+exilée à Tours et qu’on croyait dans cette ville, était venue à Paris
+et, pendant cinq jours qu’elle y était restée, avait dépisté la police,
+le roi était entré dans une furieuse colère. Capricieux et infidèle, le
+roi voulait être appelé Louis le _Juste et Louis le Chaste_. La
+postérité comprendra difficilement ce caractère, que l’histoire
+n’explique que par des faits et jamais par des raisonnements.
+
+Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse
+était venue à Paris, mais encore que la reine avait renoué avec elle à
+l’aide d’une de ces correspondances mystérieuses qu’à cette époque on
+nommait une cabale; lorsqu’il affirma que lui, le cardinal, allait
+démêler les fils les plus obscurs de cette intrigue, quand, au moment
+d’arrêter sur le fait, en flagrant délit, nanti de toutes les preuves,
+l’émissaire de la reine près de l’exilée, un mousquetaire avait osé
+interrompre violemment le cours de la justice en tombant, l’épée à la
+main, sur d’honnêtes gens de loi chargés d’examiner avec impartialité
+toute l’affaire pour la mettre sous les yeux du roi, — Louis XIII ne se
+contint plus, il fit un pas vers l’appartement de la reine avec cette
+pâle et muette indignation qui, lorsqu’elle éclatait, conduisait ce
+prince jusqu’à la plus froide cruauté.
+
+Et cependant, dans tout cela, le cardinal n’avait pas encore dit un mot
+du duc de Buckingham.
+
+Ce fut alors que M. de Tréville entra, froid, poli et dans une tenue
+irréprochable.
+
+Averti de ce qui venait de se passer par la présence du cardinal et par
+l’altération de la figure du roi, M. de Tréville se sentit fort comme
+Samson devant les Philistins.
+
+Louis XIII mettait déjà la main sur le bouton de la porte; au bruit que
+fit M. de Tréville en entrant, il se retourna.
+
+«Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses passions
+étaient montées à un certain point, ne savait pas dissimuler, et j’en
+apprends de belles sur le compte de vos mousquetaires.
+
+— Et moi, dit froidement M. de Tréville, j’en ai de belles à apprendre
+à Votre Majesté sur ses gens de robe.
+
+— Plaît-il? dit le roi avec hauteur.
+
+— J’ai l’honneur d’apprendre à Votre Majesté, continua M. de Tréville
+du même ton, qu’un parti de procureurs, de commissaires et de gens de
+police, gens fort estimables mais fort acharnés, à ce qu’il paraît,
+contre l’uniforme, s’est permis d’arrêter dans une maison, d’emmener en
+pleine rue et de jeter au For-l’Évêque, tout cela sur un ordre que l’on
+a refusé de me représenter, un de mes mousquetaires, ou plutôt des
+vôtres, Sire, d’une conduite irréprochable, d’une réputation presque
+illustre, et que Votre Majesté connaît favorablement, M. Athos.
+
+— Athos, dit le roi machinalement; oui, au fait, je connais ce nom.
+
+— Que Votre Majesté se le rappelle, dit M. de Tréville; M. Athos est ce
+mousquetaire qui, dans le fâcheux duel que vous savez, a eu le malheur
+de blesser grièvement M. de Cahusac. — à propos, Monseigneur, continua
+Tréville en s’adressant au cardinal, M. de Cahusac est tout à fait
+rétabli, n’est-ce pas?
+
+— Merci! dit le cardinal en se pinçant les lèvres de colère.
+
+— M. Athos était donc allé rendre visite à l’un de ses amis alors
+absent, continua M. de Tréville, à un jeune Béarnais, cadet aux gardes
+de Sa Majesté, compagnie des Essarts; mais à peine venait- il de
+s’installer chez son ami et de prendre un livre en l’attendant, qu’une
+nuée de recors et de soldats mêlés ensemble vint faire le siège de la
+maison, enfonça plusieurs portes…»
+
+Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait: «C’est pour l’affaire
+dont je vous ai parlé.»
+
+«Nous savons tout cela, répliqua le roi, car tout cela s’est fait pour
+notre service.
+
+— Alors, dit Tréville, c’est aussi pour le service de Votre Majesté
+qu’on a saisi un de mes mousquetaires innocent, qu’on l’a placé entre
+deux gardes comme un malfaiteur, et qu’on a promené au milieu d’une
+populace insolente ce galant homme, qui a versé dix fois son sang pour
+le service de Votre Majesté et qui est prêt à le répandre encore.
+
+— Bah! dit le roi ébranlé, les choses se sont passées ainsi?
+
+— M. de Tréville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus grand
+flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme venait, une
+heure auparavant, de frapper à coups d’épée quatre commissaires
+instructeurs délégués par moi afin d’instruire une affaire de la plus
+haute importance.
+
+— Je défie Votre Éminence de le prouver, s’écria M. de Tréville avec sa
+franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire, car, une heure
+auparavant M. Athos, qui, je le confierai à Votre Majesté, est un homme
+de la plus haute qualité, me faisait l’honneur, après avoir dîné chez
+moi, de causer dans le salon de mon hôtel avec M. le duc de La
+Trémouille et M. le comte de Châlus, qui s’y trouvaient.»
+
+Le roi regarda le cardinal.
+
+«Un procès-verbal fait foi, dit le cardinal répondant tout haut à
+l’interrogation muette de Sa Majesté, et les gens maltraités ont dressé
+le suivant, que j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté.
+
+— Procès-verbal de gens de robe vaut-il la parole d’honneur, répondit
+fièrement Tréville, d’homme d’épée?
+
+— Allons, allons, Tréville, taisez-vous, dit le roi.
+
+— Si Son Éminence a quelque soupçon contre un de mes mousquetaires, dit
+Tréville, la justice de M. le cardinal est assez connue pour que je
+demande moi-même une enquête.
+
+— Dans la maison où cette descente de justice a été faite, continua le
+cardinal impassible, loge, je crois, un Béarnais ami du mousquetaire.
+
+— Votre Éminence veut parler de M. d’Artagnan?
+
+— Je veux parler d’un jeune homme que vous protégez, Monsieur de
+Tréville.
+
+— Oui, Votre Éminence, c’est cela même.
+
+— Ne soupçonnez-vous pas ce jeune homme d’avoir donné de mauvais
+conseils…
+
+— À M. Athos, à un homme qui a le double de son âge? interrompit M. de
+Tréville; non, Monseigneur. D’ailleurs, M. d’Artagnan a passé la soirée
+chez moi.
+
+— Ah çà, dit le cardinal, tout le monde a donc passé la soirée chez
+vous?
+
+— Son Éminence douterait-elle de ma parole? dit Tréville, le rouge de
+la colère au front.
+
+— Non, Dieu m’en garde! dit le cardinal; mais, seulement, à quelle
+heure était-il chez vous?
+
+— Oh! cela je puis le dire sciemment à Votre Éminence, car, comme il
+entrait, je remarquai qu’il était neuf heures et demie à la pendule,
+quoique j’eusse cru qu’il était plus tard.
+
+— Et à quelle heure est-il sorti de votre hôtel?
+
+— À dix heures et demie: une heure après l’événement.
+
+— Mais, enfin, répondit le cardinal, qui ne soupçonnait pas un instant
+la loyauté de Tréville, et qui sentait que la victoire lui échappait,
+mais, enfin, Athos a été pris dans cette maison de la rue des
+Fossoyeurs.
+
+— Est-il défendu à un ami de visiter un ami? à un mousquetaire de ma
+compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des
+Essarts?
+
+— Oui, quand la maison où il fraternise avec cet ami est suspecte.
+
+— C’est que cette maison est suspecte, Tréville, dit le roi; peut-être
+ne le saviez-vous pas?
+
+— En effet, Sire, je l’ignorais. En tout cas, elle peut être suspecte
+partout; mais je nie qu’elle le soit dans la partie qu’habite M.
+d’Artagnan; car je puis vous affirmer, Sire, que, si j’en crois ce
+qu’il a dit, il n’existe pas un plus dévoué serviteur de Sa Majesté, un
+admirateur plus profond de M. le cardinal.
+
+— N’est-ce pas ce d’Artagnan qui a blessé un jour Jussac dans cette
+malheureuse rencontre qui a eu lieu près du couvent des
+Carmes-Déchaussés? demanda le roi en regardant le cardinal, qui rougit
+de dépit.
+
+— Et le lendemain, Bernajoux. Oui Sire, oui, c’est bien cela, et Votre
+Majesté a bonne mémoire.
+
+— Allons, que résolvons-nous? dit le roi.
+
+— Cela regarde Votre Majesté plus que moi, dit le cardinal.
+J’affirmerais la culpabilité.
+
+— Et moi je la nie, dit Tréville. Mais Sa Majesté a des juges, et ses
+juges décideront.
+
+— C’est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges: c’est
+leur affaire de juger, et ils jugeront.
+
+— Seulement, reprit Tréville, il est bien triste qu’en ce temps
+malheureux où nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus
+incontestable n’exemptent pas un homme de l’infamie et de la
+persécution. Aussi l’armée sera-t-elle peu contente, je puis en
+répondre, d’être en butte à des traitements rigoureux à propos
+d’affaires de police.»
+
+Le mot était imprudent; mais M. de Tréville l’avait lancé avec
+connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu’en cela la
+mine fait du feu, et que le feu éclaire.
+
+«Affaires de police! s’écria le roi, relevant les paroles de M. de
+Tréville: affaires de police! et qu’en savez-vous, monsieur? Mêlez-vous
+de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tête. Il semble, à vous
+entendre, que, si par malheur on arrête un mousquetaire, la France est
+en danger. Eh! que de bruit pour un mousquetaire! j’en ferai arrêter
+dix, ventrebleu! cent, même; toute la compagnie! et je ne veux pas que
+l’on souffle mot.
+
+— Du moment où ils sont suspects à Votre Majesté, dit Tréville, les
+mousquetaires sont coupables; aussi, me voyez-vous, Sire, prêt à vous
+rendre mon épée; car après avoir accusé mes soldats, M. le cardinal, je
+n’en doute pas, finira par m’accuser moi-même; ainsi mieux vaut que je
+me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est arrêté déjà, et M.
+d’Artagnan, qu’on va arrêter sans doute.
+
+— Tête gasconne, en finirez-vous? dit le roi.
+
+— Sire, répondit Tréville sans baisser le moindrement la voix, ordonnez
+qu’on me rende mon mousquetaire, ou qu’il soit jugé.
+
+— On le jugera, dit le cardinal.
+
+— Eh bien, tant mieux; car, dans ce cas, je demanderai à Sa Majesté la
+permission de plaider pour lui.»
+
+Le roi craignit un éclat.
+
+«Si Son Éminence, dit-il, n’avait pas personnellement des motifs…»
+
+Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui:
+
+«Pardon, dit-il, mais du moment où Votre Majesté voit en moi un juge
+prévenu, je me retire.
+
+— Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon père, que M. Athos était
+chez vous pendant l’événement, et qu’il n’y a point pris part?
+
+— Par votre glorieux père et par vous-même, qui êtes ce que j’aime et
+ce que je vénère le plus au monde, je le jure!
+
+— Veuillez réfléchir, Sire, dit le cardinal. Si nous relâchons ainsi le
+prisonnier, on ne pourra plus connaître la vérité.
+
+— M. Athos sera toujours là, reprit M. de Tréville, prêt à répondre
+quand il plaira aux gens de robe de l’interroger. Il ne désertera pas,
+monsieur le cardinal; soyez tranquille, je réponds de lui, moi.
+
+— Au fait, il ne désertera pas, dit le roi; on le retrouvera toujours,
+comme dit M. de Tréville. D’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix
+et en regardant d’un air suppliant Son Éminence, donnons-leur de la
+sécurité: cela est politique.»
+
+Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.
+
+«Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grâce.
+
+— Le droit de grâce ne s’applique qu’aux coupables, dit Tréville, qui
+voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est innocent. Ce
+n’est donc pas grâce que vous allez faire, Sire, c’est justice.
+
+— Et il est au For-l’Évêque? dit le roi.
+
+— Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des
+criminels.
+
+— Diable! diable! murmura le roi, que faut-il faire?
+
+— Signer l’ordre de mise en liberté, et tout sera dit, reprit le
+cardinal; je crois, comme Votre Majesté, que la garantie de M. de
+Tréville est plus que suffisante.»
+
+Tréville s’inclina respectueusement avec une joie qui n’était pas sans
+mélange de crainte; il eût préféré une résistance opiniâtre du cardinal
+à cette soudaine facilité.
+
+Le roi signa l’ordre d’élargissement, et Tréville l’emporta sans
+retard.
+
+Au moment où il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire amical,
+et dit au roi:
+
+«Une bonne harmonie règne entre les chefs et les soldats, dans vos
+mousquetaires, Sire; voilà qui est bien profitable au service et bien
+honorable pour tous.»
+
+«Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait Tréville; on
+n’a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais hâtons-nous, car
+le roi peut changer d’avis tout à l’heure; et au bout du compte, il est
+plus difficile de remettre à la Bastille ou au For-l’Évêque un homme
+qui en est sorti, que d’y garder un prisonnier qu’on y tient.»
+
+M. de Tréville fit triomphalement son entrée au For-l’Évêque, où il
+délivra le mousquetaire, que sa paisible indifférence n’avait pas
+abandonné.
+
+Puis, la première fois qu’il revit d’Artagnan:
+
+«Vous l’échappez belle, lui dit-il; voilà votre coup d’épée à Jussac
+payé. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne faudrait pas
+trop vous y fier.»
+
+Au reste, M. de Tréville avait raison de se défier du cardinal et de
+penser que tout n’était pas fini, car à peine le capitaine des
+mousquetaires eut-il fermé la porte derrière lui, que Son Éminence dit
+au roi:
+
+«Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons causer
+sérieusement, s’il plaît à Votre Majesté. Sire, M. de Buckingham était
+à Paris depuis cinq jours et n’en est parti que ce matin.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+OÙ M. LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D’UNE FOIS LA CLOCHE
+POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
+
+
+Il est impossible de se faire une idée de l’impression que ces quelques
+mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et pâlit successivement; et
+le cardinal vit tout d’abord qu’il venait de conquérir d’un seul coup
+tout le terrain qu’il avait perdu.
+
+«M. de Buckingham à Paris! s’écria-t-il, et qu’y vient-il faire?
+
+— Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les Espagnols.
+
+— Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec Mme de
+Chevreuse, Mme de Longueville et les Condé!
+
+— Oh! Sire, quelle idée! La reine est trop sage, et surtout aime trop
+Votre Majesté.
+
+— La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant à
+m’aimer beaucoup, j’ai mon opinion faite sur cet amour.
+
+— Je n’en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de
+Buckingham est venu à Paris pour un projet tout politique.
+
+— Et moi je suis sûr qu’il est venu pour autre chose, monsieur le
+cardinal; mais si la reine est coupable, qu’elle tremble!
+
+— Au fait, dit le cardinal, quelque répugnance que j’aie à arrêter mon
+esprit sur une pareille trahison, Votre Majesté m’y fait penser: Mme de
+Lannoy, que, d’après l’ordre de Votre Majesté, j’ai interrogée
+plusieurs fois, m’a dit ce matin que la nuit avant celle-ci Sa Majesté
+avait veillé fort tard, que ce matin elle avait beaucoup pleuré et que
+toute la journée elle avait écrit.
+
+— C’est cela, dit le roi; à lui sans doute, Cardinal, il me faut les
+papiers de la reine.
+
+— Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n’est ni moi, ni
+Votre Majesté qui pouvons nous charger d’une pareille mission.
+
+— Comment s’y est-on pris pour la maréchale d’Ancre? s’écria le roi au
+plus haut degré de la colère; on a fouillé ses armoires, et enfin on
+l’a fouillée elle-même.
+
+— La maréchale d’Ancre n’était que la maréchale d’Ancre, une
+aventurière florentine, Sire, voilà tout; tandis que l’auguste épouse
+de Votre Majesté est Anne d’Autriche, reine de France, c’est-à-dire une
+des plus grandes princesses du monde.
+
+— Elle n’en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a oublié
+la haute position où elle était placée, plus elle est bas descendue. Il
+y a longtemps d’ailleurs que je suis décidé à en finir avec toutes ces
+petites intrigues de politique et d’amour. Elle a aussi près d’elle un
+certain La Porte…
+
+— Que je crois la cheville ouvrière de tout cela, je l’avoue, dit le
+cardinal.
+
+— Vous pensez donc, comme moi, qu’elle me trompe? dit le roi.
+
+— Je crois, et je le répète à Votre Majesté, que la reine conspire
+contre la puissance de son roi, mais je n’ai point dit contre son
+honneur.
+
+— Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la reine ne
+m’aime pas; je vous dis qu’elle en aime un autre; je vous dis qu’elle
+aime cet infâme duc de Buckingham! Pourquoi ne l’avez- vous pas fait
+arrêter pendant qu’il était à Paris?
+
+— Arrêter le duc! arrêter le premier ministre du roi Charles Ier! Y
+pensez-vous, Sire? Quel éclat! et si alors les soupçons de Votre
+Majesté, ce dont je continue à douter, avaient quelque consistance,
+quel éclat terrible! quel scandale désespérant!
+
+— Mais puisqu’il s’exposait comme un vagabond et un larronneur, il
+fallait…»
+
+Louis XIII s’arrêta lui-même, effrayé de ce qu’il allait dire, tandis
+que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la parole qui
+était restée sur les lèvres du roi.
+
+«Il fallait?
+
+— Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu’il a été à
+Paris, vous ne l’avez pas perdu de vue?
+
+— Non, Sire.
+
+— Où logeait-il?
+
+— Rue de La Harpe, n° 75.
+
+— Où est-ce, cela?
+
+— Du côté du Luxembourg.
+
+— Et vous êtes sûr que la reine et lui ne se sont pas vus?
+
+— Je crois la reine trop attachée à ses devoirs, Sire.
+
+— Mais ils ont correspondu, c’est à lui que la reine a écrit toute la
+journée; monsieur le duc, il me faut ces lettres!
+
+— Sire, cependant…
+
+— Monsieur le duc, à quelque prix que ce soit, je les veux.
+
+— Je ferai pourtant observer à Votre Majesté…
+
+— Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous opposer
+toujours ainsi à mes volontés? êtes-vous aussi d’accord avec l’Espagnol
+et avec l’Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec la reine?
+
+— Sire, répondit en soupirant le cardinal, je croyais être à l’abri
+d’un pareil soupçon.
+
+— Monsieur le cardinal, vous m’avez entendu; je veux ces lettres.
+
+— Il n’y aurait qu’un moyen.
+
+— Lequel?
+
+— Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux Séguier.
+La chose rentre complètement dans les devoirs de sa charge.
+
+— Qu’on l’envoie chercher à l’instant même!
+
+— Il doit être chez moi, Sire; je l’avais fait prier de passer, et
+lorsque je suis venu au Louvre, j’ai laissé l’ordre, s’il se
+présentait, de le faire attendre.
+
+— Qu’on aille le chercher à l’instant même!
+
+— Les ordres de Votre Majesté seront exécutés; mais…
+
+— Mais quoi?
+
+— Mais la reine se refusera peut-être à obéir.
+
+— À mes ordres?
+
+— Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.
+
+— Eh bien, pour qu’elle n’en doute pas, je vais la prévenir moi- même.
+
+— Votre Majesté n’oubliera pas que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour
+prévenir une rupture.
+
+— Oui, duc, je sais que vous êtes fort indulgent pour la reine, trop
+indulgent peut-être; et nous aurons, je vous en préviens, à parler plus
+tard de cela.
+
+— Quand il plaira à Votre Majesté; mais je serai toujours heureux et
+fier, Sire, de me sacrifier à la bonne harmonie que je désire voir
+régner entre vous et la reine de France.
+
+— Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le garde
+des sceaux; moi, j’entre chez la reine.
+
+Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s’engagea dans le
+corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d’Autriche.
+
+La reine était au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut, Mme de Sablé,
+Mme de Montbazon et Mme de Guéménée. Dans un coin était cette camériste
+espagnole doña Estefania, qui l’avait suivie de Madrid. Mme de Guéménée
+faisait la lecture, et tout le monde écoutait avec attention la
+lectrice, à l’exception de la reine, qui, au contraire, avait provoqué
+cette lecture afin de pouvoir, tout en feignant d’écouter, suivre le
+fil de ses propres pensées.
+
+Ces pensées, toutes dorées qu’elles étaient par un dernier reflet
+d’amour, n’en étaient pas moins tristes. Anne d’Autriche, privée de la
+confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal, qui ne
+pouvait lui pardonner d’avoir repoussé un sentiment plus doux, ayant
+sous les yeux l’exemple de la reine mère, que cette haine avait
+tourmentée toute sa vie — quoique Marie de Médicis, s’il faut en croire
+les mémoires du temps, eût commencé par accorder au cardinal le
+sentiment qu’Anne d’Autriche finit toujours par lui refuser —, Anne
+d’Autriche avait vu tomber autour d’elle ses serviteurs les plus
+dévoués, ses confidents les plus intimes, ses favoris les plus chers.
+Comme ces malheureux doués d’un don funeste, elle portait malheur à
+tout ce qu’elle touchait, son amitié était un signe fatal qui appelait
+la persécution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel étaient exilées;
+enfin La Porte ne cachait pas à sa maîtresse qu’il s’attendait à être
+arrêté d’un instant à l’autre.
+
+C’est au moment où elle était plongée au plus profond et au plus sombre
+de ces réflexions, que la porte de la chambre s’ouvrit et que le roi
+entra.
+
+La lectrice se tut à l’instant même, toutes les dames se levèrent, et
+il se fit un profond silence.
+
+Quant au roi, il ne fit aucune démonstration de politesse; seulement,
+s’arrêtant devant la reine:
+
+«Madame, dit-il d’une voix altérée, vous allez recevoir la visite de M.
+le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont je l’ai
+chargé.»
+
+La malheureuse reine, qu’on menaçait sans cesse de divorce, d’exil et
+de jugement même, pâlit sous son rouge et ne put s’empêcher de dire:
+
+«Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier que
+Votre Majesté ne puisse me dire elle-même?»
+
+Le roi tourna sur ses talons sans répondre, et presque au même instant
+le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonça la visite de M. le
+chancelier.
+
+Lorsque le chancelier parut, le roi était déjà sorti par une autre
+porte.
+
+Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le
+retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n’y a pas
+de mal à ce que nos lecteurs fassent dès à présent connaissance avec
+lui.
+
+Ce chancelier était un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle,
+chanoine à Notre-Dame, et qui avait été autrefois valet de chambre du
+cardinal, qui le proposa à Son Éminence comme un homme tout dévoué. Le
+cardinal s’y fia et s’en trouva bien.
+
+On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci:
+
+Après une jeunesse orageuse, il s’était retiré dans un couvent pour y
+expier au moins pendant quelque temps les folies de l’adolescence.
+
+Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pénitent n’avait pu
+refermer si vite la porte, que les passions qu’il fuyait n’y entrassent
+avec lui. Il en était obsédé sans relâche, et le supérieur, auquel il
+avait confié cette disgrâce, voulant autant qu’il était en lui l’en
+garantir, lui avait recommandé pour conjurer le démon tentateur de
+recourir à la corde de la cloche et de sonner à toute volée. Au bruit
+dénonciateur, les moines seraient prévenus que la tentation assiégeait
+un frère, et toute la communauté se mettrait en prières.
+
+Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l’esprit malin à
+grand renfort de prières faites par les moines; mais le diable ne se
+laisse pas déposséder facilement d’une place où il a mis garnison; à
+mesure qu’on redoublait les exorcismes, il redoublait les tentations,
+de sorte que jour et nuit la cloche sonnait à toute volée, annonçant
+l’extrême désir de mortification qu’éprouvait le pénitent.
+
+Les moines n’avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne
+faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient à la
+chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils étaient encore
+obligés de sauter vingt fois à bas de leurs lits et de se prosterner
+sur le carreau de leurs cellules.
+
+On ignore si ce fut le diable qui lâcha prise ou les moines qui se
+lassèrent; mais, au bout de trois mois, le pénitent reparut dans le
+monde avec la réputation du plus terrible possédé qui eût jamais
+existé.
+
+En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint président
+à mortier à la place de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce
+qui ne prouvait pas peu de sagacité; devint chancelier, servit Son
+Éminence avec zèle dans sa haine contre la reine mère et sa vengeance
+contre Anne d’Autriche; stimula les juges dans l’affaire de Chalais,
+encouragea les essais de M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis
+enfin, investi de toute la confiance du cardinal, confiance qu’il avait
+si bien gagnée, il en vint à recevoir la singulière commission pour
+l’exécution de laquelle il se présentait chez la reine.
+
+La reine était encore debout quand il entra, mais à peine l’eut- elle
+aperçu, qu’elle se rassit sur son fauteuil et fit signe à ses femmes de
+se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et, d’un ton de
+suprême hauteur:
+
+«Que désirez-vous, monsieur, demanda Anne d’Autriche, et dans quel but
+vous présentez-vous ici?
+
+— Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que j’ai
+l’honneur de devoir à Votre Majesté, une perquisition exacte dans vos
+papiers.
+
+— Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers… à moi! mais
+voilà une chose indigne!
+
+— Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette circonstance, je
+ne suis que l’instrument dont le roi se sert. Sa Majesté ne sort-elle
+pas d’ici, et ne vous a-t-elle pas invitée elle-même à vous préparer à
+cette visite?
+
+— Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, à ce qu’il paraît:
+Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes secrétaires.»
+
+Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais il
+savait bien que ce n’était pas dans un meuble que la reine avait dû
+serrer la lettre importante qu’elle avait écrite dans la journée.
+
+Quand le chancelier eut rouvert et refermé vingt fois les tiroirs du
+secrétaire, il fallut bien, quelque hésitation qu’il éprouvât, il
+fallut bien, dis-je, en venir à la conclusion de l’affaire,
+c’est-à-dire à fouiller la reine elle-même. Le chancelier s’avança donc
+vers Anne d’Autriche, et d’un ton très perplexe et d’un air fort
+embarrassé:
+
+«Et maintenant, dit-il, il me reste à faire la perquisition principale.
+
+— Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutôt qui ne
+voulait pas comprendre.
+
+— Sa Majesté est certaine qu’une lettre a été écrite par vous dans la
+journée; elle sait qu’elle n’a pas encore été envoyée à son adresse.
+Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni dans votre
+secrétaire, et cependant cette lettre est quelque part.
+
+— Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d’Autriche en se
+dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier ses yeux,
+dont l’expression était devenue presque menaçante.
+
+— Je suis un fidèle sujet du roi, madame; et tout ce que Sa Majesté
+ordonnera, je le ferai.
+
+— Eh bien, c’est vrai, dit Anne d’Autriche, et les espions de M. le
+cardinal l’ont bien servi. J’ai écrit aujourd’hui une lettre, cette
+lettre n’est point partie. La lettre est là.»
+
+Et la reine ramena sa belle main à son corsage.
+
+«Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.
+
+— Je ne la donnerai qu’au roi, monsieur, dit Anne.
+
+— Si le roi eût voulu que cette lettre lui fût remise, madame, il vous
+l’eût demandée lui-même. Mais, je vous le répète, c’est moi qu’il a
+chargé de vous la réclamer, et si vous ne la rendiez pas…
+
+— Eh bien?
+
+— C’est encore moi qu’il a chargé de vous la prendre.
+
+— Comment, que voulez-vous dire?
+
+— Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorisé à chercher
+le papier suspect sur la personne même de Votre Majesté.
+
+— Quelle horreur! s’écria la reine.
+
+— Veuillez donc, madame, agir plus facilement.
+
+— Cette conduite est d’une violence infâme; savez-vous cela, monsieur?
+
+— Le roi commande, madame, excusez-moi.
+
+— Je ne le souffrirai pas; non, non, plutôt mourir!» s’écria la reine,
+chez laquelle se révoltait le sang impérieux de l’Espagnole et de
+l’Autrichienne.
+
+Le chancelier fit une profonde révérence, puis avec l’intention bien
+patente de ne pas reculer d’une semelle dans l’accomplissement de la
+commission dont il s’était chargé, et comme eût pu le faire un valet de
+bourreau dans la chambre de la question, il s’approcha d’Anne
+d’Autriche des yeux de laquelle on vit à l’instant même jaillir des
+pleurs de rage.
+
+La reine était, comme nous l’avons dit, d’une grande beauté.
+
+La commission pouvait donc passer pour délicate, et le roi en était
+arrivé, à force de jalousie contre Buckingham, à n’être plus jaloux de
+personne.
+
+Sans doute le chancelier Séguier chercha des yeux à ce moment le cordon
+de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit son parti et
+tendit la main vers l’endroit où la reine avait avoué que se trouvait
+le papier.
+
+Anne d’Autriche fit un pas en arrière, si pâle qu’on eût dit qu’elle
+allait mourir; et, s’appuyant de la main gauche, pour ne pas tomber, à
+une table qui se trouvait derrière elle, elle tira de la droite un
+papier de sa poitrine et le tendit au garde des sceaux.
+
+«Tenez, monsieur, la voilà, cette lettre, s’écria la reine d’une voix
+entrecoupée et frémissante, prenez-la, et me délivrez de votre odieuse
+présence.»
+
+Le chancelier, qui de son côté tremblait d’une émotion facile à
+concevoir, prit la lettre, salua jusqu’à terre et se retira.
+
+À peine la porte se fut-elle refermée sur lui, que la reine tomba à
+demi évanouie dans les bras de ses femmes.
+
+Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un seul
+mot. Le roi la prit d’une main tremblante, chercha l’adresse, qui
+manquait, devint très pâle, l’ouvrit lentement, puis, voyant par les
+premiers mots qu’elle était adressée au roi d’Espagne, il lut très
+rapidement.
+
+C’était tout un plan d’attaque contre le cardinal. La reine invitait
+son frère et l’empereur d’Autriche à faire semblant, blessés qu’ils
+étaient par la politique de Richelieu, dont l’éternelle préoccupation
+fut l’abaissement de la maison d’Autriche, de déclarer la guerre à la
+France et d’imposer comme condition de la paix le renvoi du cardinal:
+mais d’amour, il n’y en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.
+
+Le roi, tout joyeux, s’informa si le cardinal était encore au Louvre.
+On lui dit que Son Éminence attendait, dans le cabinet de travail, les
+ordres de Sa Majesté.
+
+Le roi se rendit aussitôt près de lui.
+
+«Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c’est moi qui avais
+tort; toute l’intrigue est politique, et il n’était aucunement question
+d’amour dans cette lettre, que voici. En échange, il y est fort
+question de vous.»
+
+Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande attention;
+puis, lorsqu’il fut arrivé au bout, il la relut une seconde fois.
+
+«Eh bien, Votre Majesté, dit-il, vous voyez jusqu’où vont mes ennemis:
+on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez pas. À votre
+place, en vérité, Sire, je céderais à de si puissantes instances, et ce
+serait de mon côté avec un véritable bonheur que je me retirerais des
+affaires.
+
+— Que dites-vous là, duc?
+
+— Je dis, Sire, que ma santé se perd dans ces luttes excessives et dans
+ces travaux éternels. Je dis que, selon toute probabilité, je ne
+pourrai pas soutenir les fatigues du siège de La Rochelle, et que mieux
+vaut que vous nommiez là ou M. de Condé, ou M. de Bassompierre, ou
+enfin quelque vaillant homme dont c’est l’état de mener la guerre, et
+non pas moi qui suis homme d’Église et qu’on détourne sans cesse de ma
+vocation pour m’appliquer à des choses auxquelles je n’ai aucune
+aptitude. Vous en serez plus heureux à l’intérieur, Sire, et je ne
+doute pas que vous n’en soyez plus grand à l’étranger.
+
+— Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille; tous
+ceux qui sont nommés dans cette lettre seront punis comme ils le
+méritent, et la reine elle-même.
+
+— Que dites-vous là, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine
+éprouve la moindre contrariété! elle m’a toujours cru son ennemi, Sire,
+quoique Votre Majesté puisse attester que j’ai toujours pris chaudement
+son parti, même contre vous. Oh! si elle trahissait Votre Majesté à
+l’endroit de son honneur, ce serait autre chose, et je serais le
+premier à dire: «Pas de grâce, Sire, pas de grâce pour la coupable!»
+Heureusement il n’en est rien, et Votre Majesté vient d’en acquérir une
+nouvelle preuve.
+
+— C’est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison,
+comme toujours; mais la reine n’en mérite pas moins toute ma colère.
+
+— C’est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et véritablement, quand
+elle bouderait sérieusement Votre Majesté, je le comprendrais; Votre
+Majesté l’a traitée avec une sévérité!…
+
+— C’est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les vôtres, duc,
+si haut placés qu’ils soient et quelque péril que je coure à agir
+sévèrement avec eux.
+
+— La reine est mon ennemie, mais n’est pas la vôtre, Sire; au
+contraire, elle est épouse dévouée, soumise et irréprochable;
+laissez-moi donc, Sire, intercéder pour elle près de Votre Majesté.
+
+— Qu’elle s’humilie alors, et qu’elle revienne à moi la première!
+
+— Au contraire, Sire, donnez l’exemple; vous avez eu le premier tort,
+puisque c’est vous qui avez soupçonné la reine.
+
+— Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!
+
+— Sire, je vous en supplie.
+
+— D’ailleurs, comment reviendrais-je le premier?
+
+— En faisant une chose que vous sauriez lui être agréable.
+
+— Laquelle?
+
+— Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je vous
+réponds que sa rancune ne tiendra point à une pareille attention.
+
+— Monsieur le cardinal, vous savez que je n’aime pas tous les plaisirs
+mondains.
+
+— La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu’elle sait
+votre antipathie pour ce plaisir; d’ailleurs ce sera une occasion pour
+elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que vous lui avez donnés
+l’autre jour à sa fête, et dont elle n’a pas encore eu le temps de se
+parer.
+
+— Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui,
+dans sa joie de trouver la reine coupable d’un crime dont il se
+souciait peu, et innocente d’une faute qu’il redoutait fort, était tout
+prêt à se raccommoder avec elle; nous verrons, mais, sur mon honneur,
+vous êtes trop indulgent.
+
+— Sire, dit le cardinal, laissez la sévérité aux ministres,
+l’indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous vous
+en trouverez bien.»
+
+Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,
+s’inclina profondément, demandant congé au roi pour se retirer, et le
+suppliant de se raccommoder avec la reine.
+
+Anne d’Autriche, qui, à la suite de la saisie de sa lettre, s’attendait
+à quelque reproche, fut fort étonnée de voir le lendemain le roi faire
+près d’elle des tentatives de rapprochement. Son premier mouvement fut
+répulsif, son orgueil de femme et sa dignité de reine avaient été tous
+deux si cruellement offensés, qu’elle ne pouvait revenir ainsi du
+premier coup; mais, vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut
+enfin l’air de commencer à oublier. Le roi profita de ce premier moment
+de retour pour lui dire qu’incessamment il comptait donner une fête.
+
+C’était une chose si rare qu’une fête pour la pauvre Anne d’Autriche,
+qu’à cette annonce, ainsi que l’avait pensé le cardinal, la dernière
+trace de ses ressentiments disparut sinon dans son coeur, du moins sur
+son visage. Elle demanda quel jour cette fête devait avoir lieu, mais
+le roi répondit qu’il fallait qu’il s’entendît sur ce point avec le
+cardinal.
+
+En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal à quelle époque
+cette fête aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un prétexte
+quelconque, différait de la fixer.
+
+Dix jours s’écoulèrent ainsi.
+
+Le huitième jour après la scène que nous avons racontée, le cardinal
+reçut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces
+quelques lignes:
+
+«Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque
+d’argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours
+après les avoir reçues, je serai à Paris.»
+
+Le jour même où le cardinal avait reçu cette lettre, le roi lui adressa
+sa question habituelle.
+
+Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:
+
+«Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours après avoir reçu
+l’argent; il faut quatre ou cinq jours à l’argent pour aller, quatre ou
+cinq jours à elle pour revenir, cela fait dix jours; maintenant faisons
+la part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de
+femme, et mettons cela à douze jours.
+
+— Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calculé?
+
+— Oui, Sire: nous sommes aujourd’hui le 20 septembre; les échevins de
+la ville donnent une fête le 3 octobre. Cela s’arrangera à merveille,
+car vous n’aurez pas l’air de faire un retour vers la reine.»
+
+Puis le cardinal ajouta:
+
+«À propos, Sire, n’oubliez pas de dire à Sa Majesté, la veille de cette
+fête, que vous désirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+LE MÉNAGE BONACIEUX
+
+
+C’était la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des
+ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappé de cette
+insistance, et pensa que cette recommandation cachait un mystère.
+
+Plus d’une fois le roi avait été humilié que le cardinal, dont la
+police, sans avoir atteint encore la perfection de la police moderne,
+était excellente, fût mieux instruit que lui-même de ce qui se passait
+dans son propre ménage. Il espéra donc, dans une conversation avec Anne
+d’Autriche, tirer quelque lumière de cette conversation et revenir
+ensuite près de Son Éminence avec quelque secret que le cardinal sût ou
+ne sût pas, ce qui, dans l’un ou l’autre cas, le rehaussait infiniment
+aux yeux de son ministre.
+
+Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l’aborda avec de
+nouvelles menaces contre ceux qui l’entouraient. Anne d’Autriche baissa
+la tête, laissa s’écouler le torrent sans répondre et espérant qu’il
+finirait par s’arrêter; mais ce n’était pas cela que voulait Louis
+XIII; Louis XIII voulait une discussion de laquelle jaillît une lumière
+quelconque, convaincu qu’il était que le cardinal avait quelque
+arrière-pensée et lui machinait une surprise terrible comme en savait
+faire Son Éminence. Il arriva à ce but par sa persistance à accuser.
+
+«Mais, s’écria Anne d’Autriche, lassée de ces vagues attaques; mais,
+Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le coeur.
+Qu’ai-je donc fait? Voyons, quel crime ai-je donc commis? Il est
+impossible que Votre Majesté fasse tout ce bruit pour une lettre écrite
+à mon frère.»
+
+Le roi, attaqué à son tour d’une manière si directe, ne sut que
+répondre; il pensa que c’était là le moment de placer la recommandation
+qu’il ne devait faire que la veille de la fête.
+
+«Madame, dit-il avec majesté, il y aura incessamment bal à l’hôtel de
+ville; j’entends que, pour faire honneur à nos braves échevins, vous y
+paraissiez en habit de cérémonie, et surtout parée des ferrets de
+diamants que je vous ai donnés pour votre fête. Voici ma réponse.»
+
+La réponse était terrible. Anne d’Autriche crut que Louis XIII savait
+tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue dissimulation
+de sept ou huit jours, qui était au reste dans son caractère. Elle
+devint excessivement pâle, appuya sur une console sa main d’une
+admirable beauté, et qui semblait alors une main de cire, et regardant
+le roi avec des yeux épouvantés, elle ne répondit pas une seule
+syllabe.
+
+«Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras dans
+toute son étendue, mais sans en deviner la cause, vous entendez?
+
+— Oui, Sire, j’entends, balbutia la reine.
+
+— Vous paraîtrez à ce bal?
+
+— Oui.
+
+— Avec vos ferrets?
+
+— Oui.»
+
+La pâleur de la reine augmenta encore, s’il était possible; le roi s’en
+aperçut, et en jouit avec cette froide cruauté qui était un des mauvais
+côtés de son caractère.
+
+«Alors, c’est convenu, dit le roi, et voilà tout ce que j’avais à vous
+dire.
+
+— Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?» demanda Anne d’Autriche.
+
+Louis XIII sentit instinctivement qu’il ne devait pas répondre à cette
+question, la reine l’ayant faite d’une voix presque mourante.
+
+«Mais très incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle plus
+précisément la date du jour, je la demanderai au cardinal.
+
+— C’est donc le cardinal qui vous a annoncé cette fête? s’écria la
+reine.
+
+— Oui, madame, répondit le roi étonné; mais pourquoi cela?
+
+— C’est lui, qui vous a dit de m’inviter à y paraître avec ces ferrets?
+
+— C’est-à-dire, madame…
+
+— C’est lui, Sire, c’est lui!
+
+— Eh bien qu’importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime à cette
+invitation?
+
+— Non, Sire.
+
+— Alors vous paraîtrez?
+
+— Oui, Sire.
+
+— C’est bien, dit le roi en se retirant, c’est bien, j’y compte.»
+
+La reine fit une révérence, moins par étiquette que parce que ses
+genoux se dérobaient sous elle.
+
+Le roi partit enchanté.
+
+«Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait tout,
+et c’est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura
+tout bientôt. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!»
+
+Elle s’agenouilla sur un coussin et pria, la tête enfoncée entre ses
+bras palpitants.
+
+En effet, la position était terrible. Buckingham était retourné à
+Londres, Mme de Chevreuse était à Tours. Plus surveillée que jamais, la
+reine sentait sourdement qu’une de ses femmes la trahissait, sans
+savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas quitter le Louvre. Elle
+n’avait pas une âme au monde à qui se fier.
+
+Aussi, en présence du malheur qui la menaçait et de l’abandon qui était
+le sien, éclata-t-elle en sanglots.
+
+«Ne puis-je donc être bonne à rien à Votre Majesté?» dit tout à coup
+une voix pleine de douceur et de pitié.
+
+La reine se retourna vivement, car il n’y avait pas à se tromper à
+l’expression de cette voix: c’était une amie qui parlait ainsi.
+
+En effet, à l’une des portes qui donnaient dans l’appartement de la
+reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle était occupée à ranger les
+robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi était entré; elle
+n’avait pas pu sortir, et avait tout entendu.
+
+La reine poussa un cri perçant en se voyant surprise, car dans son
+trouble elle ne reconnut pas d’abord la jeune femme qui lui avait été
+donnée par La Porte.
+
+«Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les mains
+et en pleurant elle-même des angoisses de la reine; je suis à Votre
+Majesté corps et âme, et si loin que je sois d’elle, si inférieure que
+soit ma position, je crois que j’ai trouvé un moyen de tirer Votre
+Majesté de peine.
+
+— Vous! ô Ciel! vous! s’écria la reine; mais voyons regardez-moi en
+face. Je suis trahie de tous côtés, puis-je me fier à vous?
+
+— Oh! madame! s’écria la jeune femme en tombant à genoux: sur mon âme,
+je suis prête à mourir pour Votre Majesté!»
+
+Ce cri était sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier, il
+n’y avait pas à se tromper.
+
+«Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traîtres ici; mais, par
+le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n’est plus dévoué
+que moi à Votre Majesté. Ces ferrets que le roi redemande, vous les
+avez donnés au duc de Buckingham, n’est-ce pas? Ces ferrets étaient
+enfermés dans une petite boîte en bois de rose qu’il tenait sous son
+bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce que ce n’est pas cela?
+
+— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents claquaient
+d’effroi.
+
+— Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir.
+
+— Oui, sans doute, il le faut, s’écria la reine; mais comment faire,
+comment y arriver?
+
+— Il faut envoyer quelqu’un au duc.
+
+— Mais qui?… qui?… à qui me fier?
+
+— Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma reine, et
+je trouverai le messager, moi!
+
+— Mais il faudra écrire!
+
+— Oh! oui. C’est indispensable. Deux mots de la main de Votre Majesté
+et votre cachet particulier.
+
+— Mais ces deux mots, c’est ma condamnation. C’est le divorce, l’exil!
+
+— Oui, s’ils tombent entre des mains infâmes! Mais je réponds que ces
+deux mots seront remis à leur adresse.
+
+— Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma
+réputation entre vos mains!
+
+— Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!
+
+— Mais comment? dites-le-moi au moins.
+
+— Mon mari a été remis en liberté il y a deux ou trois jours; je n’ai
+pas encore eu le temps de le revoir. C’est un brave et honnête homme
+qui n’a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai: il
+partira sur un ordre de moi, sans savoir ce qu’il porte, et il remettra
+la lettre de Votre Majesté, sans même savoir qu’elle est de Votre
+Majesté, à l’adresse qu’elle indiquera.»
+
+La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un élan passionné,
+la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne voyant que
+sincérité dans ses beaux yeux, elle l’embrassa tendrement.
+
+«Fais cela, s’écria-t-elle, et tu m’auras sauvé la vie, tu m’auras
+sauvé l’honneur!
+
+— Oh! n’exagérez pas le service que j’ai le bonheur de vous rendre; je
+n’ai rien à sauver à Votre Majesté, qui est seulement victime de
+perfides complots.
+
+— C’est vrai, c’est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison.
+
+— Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse.»
+
+La reine courut à une petite table sur laquelle se trouvaient encre,
+papier et plumes: elle écrivit deux lignes, cacheta la lettre de son
+cachet et la remit à Mme Bonacieux.
+
+«Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nécessaire.
+
+— Laquelle?
+
+— L’argent.»
+
+Mme Bonacieux rougit.
+
+«Oui, c’est vrai, dit-elle, et j’avouerai à Votre Majesté que mon mari…
+
+— Ton mari n’en a pas, c’est cela que tu veux dire.
+
+— Si fait, il en a, mais il est fort avare, c’est là son défaut.
+Cependant, que Votre Majesté ne s’inquiète pas, nous trouverons moyen…
+
+— C’est que je n’en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les
+Mémoires de Mme de Motteville ne s’étonneront pas de cette réponse);
+mais, attends.»
+
+Anne d’Autriche courut à son écrin.
+
+«Tiens, dit-elle, voici une bague d’un grand prix à ce qu’on assure;
+elle vient de mon frère le roi d’Espagne, elle est à moi et j’en puis
+disposer. Prends cette bague et fais-en de l’argent, et que ton mari
+parte.
+
+— Dans une heure vous serez obéie.
+
+— Tu vois l’adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu’à peine
+pouvait-on entendre ce qu’elle disait: à Milord duc de Buckingham, à
+Londres.
+
+— La lettre sera remise à lui-même.
+
+— Généreuse enfant!» s’écria Anne d’Autriche.
+
+Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans son
+corsage et disparut avec la légèreté d’un oiseau.
+
+Dix minutes après, elle était chez elle; comme elle l’avait dit à la
+reine, elle n’avait pas revu son mari depuis sa mise en liberté; elle
+ignorait donc le changement qui s’était fait en lui à l’endroit du
+cardinal, changement qu’avaient opéré la flatterie et l’argent de Son
+Éminence et qu’avaient corroboré, depuis, deux ou trois visites du
+comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de Bonacieux, auquel il
+avait fait croire sans beaucoup de peine qu’aucun sentiment coupable
+n’avait amené l’enlèvement de sa femme, mais que c’était seulement une
+précaution politique.
+
+Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait à grand- peine
+de l’ordre dans la maison, dont il avait trouvé les meubles à peu près
+brisés et les armoires à peu près vides, la justice n’étant pas une des
+trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de
+traces de leur passage. Quant à la servante, elle s’était enfuie lors
+de l’arrestation de son maître. La terreur avait gagné la pauvre fille
+au point qu’elle n’avait cessé de marcher de Paris jusqu’en Bourgogne,
+son pays natal.
+
+Le digne mercier avait, aussitôt sa rentrée dans sa maison, fait part à
+sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait répondu pour le
+féliciter et pour lui dire que le premier moment qu’elle pourrait
+dérober à ses devoirs serait consacré tout entier à lui rendre visite.
+
+Ce premier moment s’était fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute
+autre circonstance, eût paru un peu bien long à maître Bonacieux; mais
+il avait, dans la visite qu’il avait faite au cardinal et dans les
+visites que lui faisait Rochefort, ample sujet à réflexion, et, comme
+on sait, rien ne fait passer le temps comme de réfléchir.
+
+D’autant plus que les réflexions de Bonacieux étaient toutes couleur de
+rose. Rochefort l’appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait
+de lui dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le
+mercier se voyait déjà sur le chemin des honneurs et de la fortune.
+
+De son côté, Mme Bonacieux avait réfléchi, mais, il faut le dire, à
+tout autre chose que l’ambition; malgré elle, ses pensées avaient eu
+pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et qui paraissait si
+amoureux. Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux, ayant toujours vécu au
+milieu des amis de son mari, peu susceptibles d’inspirer un sentiment
+quelconque à une jeune femme dont le coeur était plus élevé que sa
+position, Mme Bonacieux était restée insensible aux séductions
+vulgaires; mais, à cette époque surtout, le titre de gentilhomme avait
+une grande influence sur la bourgeoisie, et d’Artagnan était
+gentilhomme; de plus, il portait l’uniforme des gardes, qui, après
+l’uniforme des mousquetaires, était le plus apprécié des dames. Il
+était, nous le répétons, beau, jeune, aventureux; il parlait d’amour en
+homme qui aime et qui a soif d’être aimé; il y en avait là plus qu’il
+n’en fallait pour tourner une tête de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux
+en était arrivée juste à cet âge heureux de la vie.
+
+Les deux époux, quoiqu’ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit
+jours, et que pendant cette semaine de graves événements eussent passé
+entre eux, s’abordèrent donc avec une certaine préoccupation;
+néanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie réelle et s’avança vers sa
+femme à bras ouverts.
+
+Mme Bonacieux lui présenta le front.
+
+«Causons un peu, dit-elle.
+
+— Comment? dit Bonacieux étonné.
+
+— Oui, sans doute, j’ai une chose de la plus haute importance à vous
+dire.
+
+— Au fait, et moi aussi, j’ai quelques questions assez sérieuses à vous
+adresser. Expliquez-moi un peu votre enlèvement, je vous prie.
+
+— Il ne s’agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
+
+— Et de quoi s’agit-il donc? de ma captivité?
+
+— Je l’ai apprise le jour même; mais comme vous n’étiez coupable
+d’aucun crime, comme vous n’étiez complice d’aucune intrigue, comme
+vous ne saviez rien enfin qui pût vous compromettre, ni vous, ni
+personne, je n’ai attaché à cet événement que l’importance qu’il
+méritait.
+
+— Vous en parlez bien à votre aise, madame! reprit Bonacieux blessé du
+peu d’intérêt que lui témoignait sa femme; savez-vous que j’ai été
+plongé un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille?
+
+— Un jour et une nuit sont bientôt passés; laissons donc votre
+captivité, et revenons à ce qui m’amène près de vous.
+
+— Comment? ce qui vous amène près de moi! N’est-ce donc pas le désir de
+revoir un mari dont vous êtes séparée depuis huit jours? demanda le
+mercier piqué au vif.
+
+— C’est cela d’abord, et autre chose ensuite.
+
+— Parlez!
+
+— Une chose du plus haut intérêt et de laquelle dépend notre fortune à
+venir peut-être.
+
+— Notre fortune a fort changé de face depuis que je vous ai vue, madame
+Bonacieux, et je ne serais pas étonné que d’ici à quelques mois elle ne
+fît envie à beaucoup de gens.
+
+— Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous
+donner.
+
+— À moi?
+
+— Oui, à vous. Il y a une bonne et sainte action à faire, monsieur, et
+beaucoup d’argent à gagner en même temps.»
+
+Mme Bonacieux savait qu’en parlant d’argent à son mari, elle le prenait
+par son faible.
+
+Mais un homme, fût-ce un mercier, lorsqu’il a causé dix minutes avec le
+cardinal de Richelieu, n’est plus le même homme.
+
+«Beaucoup d’argent à gagner! dit Bonacieux en allongeant les lèvres.
+
+— Oui, beaucoup.
+
+— Combien, à peu près?
+
+— Mille pistoles peut-être.
+
+— Ce que vous avez à me demander est donc bien grave?
+
+— Oui.
+
+— Que faut-il faire?
+
+— Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne
+vous dessaisirez sous aucun prétexte, et que vous remettrez en main
+propre.
+
+— Et pour où partirai-je?
+
+— Pour Londres.
+
+— Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n’ai pas affaire à
+Londres.
+
+— Mais d’autres ont besoin que vous y alliez.
+
+— Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en
+aveugle, et je veux savoir non seulement à quoi je m’expose, mais
+encore pour qui je m’expose.
+
+— Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend:
+la récompense dépassera vos désirs, voilà tout ce que je puis vous
+promettre.
+
+— Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m’en défie
+maintenant, et M. le cardinal m’a éclairé là-dessus.
+
+— Le cardinal! s’écria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?
+
+— Il m’a fait appeler, répondit fièrement le mercier.
+
+— Et vous vous êtes rendu à son invitation, imprudent que vous êtes.
+
+— Je dois dire que je n’avais pas le choix de m’y rendre ou de ne pas
+m’y rendre, car j’étais entre deux gardes. Il est vrai encore de dire
+que, comme alors je ne connaissais pas Son Éminence, si j’avais pu me
+dispenser de cette visite, j’en eusse été fort enchanté.
+
+— Il vous a donc maltraité? il vous a donc fait des menaces?
+
+— Il m’a tendu la main et m’a appelé son ami, — son ami! entendez-vous,
+madame? — je suis l’ami du grand cardinal!
+
+— Du grand cardinal!
+
+— Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?
+
+— Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d’un ministre
+est éphémère, et qu’il faut être fou pour s’attacher à un ministre; il
+est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice
+d’un homme ou l’issue d’un événement; c’est à ces pouvoirs qu’il faut
+se rallier.
+
+— J’en suis fâché, madame, mais je ne connais pas d’autre pouvoir que
+celui du grand homme que j’ai l’honneur de servir.
+
+— Vous servez le cardinal?
+
+— Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous
+vous livriez à des complots contre la sûreté de l’État, et que vous
+serviez, vous, les intrigues d’une femme qui n’est pas française et qui
+a le coeur espagnol. Heureusement, le grand cardinal est là, son regard
+vigilant surveille et pénètre jusqu’au fond du coeur.»
+
+Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu’il avait entendu dire au
+comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compté sur son mari
+et qui, dans cet espoir, avait répondu de lui à la reine, n’en frémit
+pas moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de
+l’impuissance dans laquelle elle se trouvait. Cependant connaissant la
+faiblesse et surtout la cupidité de son mari elle ne désespérait pas de
+l’amener à ses fins.
+
+«Ah! vous êtes cardinaliste, monsieur, s’écria-t-elle ah! vous servez
+le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui insultent votre
+reine!
+
+— Les intérêts particuliers ne sont rien devant les intérêts de tous.
+Je suis pour ceux qui sauvent l’État», dit avec emphase Bonacieux.
+
+C’était une autre phrase du comte de Rochefort, qu’il avait retenue et
+qu’il trouvait l’occasion de placer.
+
+«Et savez-vous ce que c’est que l’État dont vous parlez? dit Mme
+Bonacieux en haussant les épaules. Contentez-vous d’être un bourgeois
+sans finesse aucune, et tournez-vous du côté qui vous offre le plus
+d’avantages.
+
+— Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac à la panse arrondie et
+qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci, madame la
+prêcheuse?
+
+— D’où vient cet argent?
+
+— Vous ne devinez pas?
+
+— Du cardinal?
+
+— De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
+
+— Le comte de Rochefort! mais c’est lui qui m’a enlevée!
+
+— Cela se peut, madame.
+
+— Et vous recevez de l’argent de cet homme?
+
+— Ne m’avez-vous pas dit que cet enlèvement était tout politique?
+
+— Oui; mais cet enlèvement avait pour but de me faire trahir ma
+maîtresse, de m’arracher par des tortures des aveux qui pussent
+compromettre l’honneur et peut-être la vie de mon auguste maîtresse.
+
+— Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maîtresse est une perfide
+Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.
+
+— Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lâche, avare et
+imbécile, mais je ne vous savais pas infâme!
+
+— Madame, dit Bonacieux, qui n’avait jamais vu sa femme en colère, et
+qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que dites-vous donc?
+
+— Je dis que vous êtes un misérable! continua Mme Bonacieux, qui vit
+qu’elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous faites de la
+politique, vous! et de la politique cardinaliste encore! Ah! vous vous
+vendez, corps et âme, au démon pour de l’argent.
+
+— Non, mais au cardinal.
+
+— C’est la même chose! s’écria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit
+Satan.
+
+— Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre!
+
+— Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre
+lâcheté.
+
+— Mais qu’exigez-vous donc de moi? voyons!
+
+— Je vous l’ai dit: que vous partiez à l’instant même, monsieur, que
+vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne vous
+charger, et à cette condition j’oublie tout, je pardonne, et il y a
+plus — elle lui tendit la main — je vous rends mon amitié.»
+
+Bonacieux était poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut
+attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune à
+une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu’il hésitait:
+
+«Allons, êtes-vous décidé? dit-elle.
+
+— Mais, ma chère amie, réfléchissez donc un peu à ce que vous exigez de
+moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-être la commission
+dont vous me chargez n’est-elle pas sans dangers.
+
+— Qu’importe, si vous les évitez!
+
+— Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, décidément, je
+refuse: les intrigues me font peur. J’ai vu la Bastille, moi. Brrrrou!
+c’est affreux, la Bastille! Rien que d’y penser, j’en ai la chair de
+poule. On m’a menacé de la torture. Savez-vous ce que c’est que la
+torture? Des coins de bois qu’on vous enfonce entre les jambes jusqu’à
+ce que les os éclatent! Non, décidément, je n’irai pas. Et morbleu! que
+n’y allez-vous vous-même? car, en vérité, je crois que je me suis
+trompé sur votre compte jusqu’à présent: je crois que vous êtes un
+homme, et des plus enragés encore!
+
+— Et vous, vous êtes une femme, une misérable femme, stupide et
+abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas à l’instant
+même, je vous fais arrêter par l’ordre de la reine, et je vous fais
+mettre à cette Bastille que vous craignez tant.»
+
+Bonacieux tomba dans une réflexion profonde, il pesa mûrement les deux
+colères dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la reine: celle
+du cardinal l’emporta énormément.
+
+«Faites-moi arrêter de la part de la reine, dit-il, et moi je me
+réclamerai de Son Éminence.»
+
+Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu’elle avait été trop loin, et elle
+fut épouvantée de s’être si fort avancée. Elle contempla un instant
+avec effroi cette figure stupide, d’une résolution invincible, comme
+celle des sots qui ont peur.
+
+«Eh bien, soit! dit-elle. Peut-être, au bout du compte, avez-vous
+raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et vous
+surtout, monsieur Bonacieux, qui avez causé avec le cardinal. Et
+cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un homme sur
+l’affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite aussi
+disgracieusement et ne satisfasse point à ma fantaisie.
+
+— C’est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit Bonacieux
+triomphant, et je m’en défie.
+
+— J’y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c’est bien,
+n’en parlons plus.
+
+— Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire à Londres,
+reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que Rochefort lui avait
+recommandé d’essayer de surprendre les secrets de sa femme.
+
+— Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu’une
+défiance instinctive repoussait maintenant en arrière: il s’agissait
+d’une bagatelle comme en désirent les femmes, d’une emplette sur
+laquelle il y avait beaucoup à gagner.»
+
+Mais plus la jeune femme se défendait, plus au contraire Bonacieux
+pensa que le secret qu’elle refusait de lui confier était important. Il
+résolut donc de courir à l’instant même chez le comte de Rochefort, et
+de lui dire que la reine cherchait un messager pour l’envoyer à
+Londres.
+
+«Pardon, si je vous quitte, ma chère madame Bonacieux, dit-il; mais, ne
+sachant pas que vous me viendriez voir, j’avais pris rendez-vous avec
+un de mes amis, je reviens à l’instant même, et si vous voulez
+m’attendre seulement une demi-minute, aussitôt que j’en aurai fini avec
+cet ami, je reviens vous prendre, et, comme il commence à se faire
+tard, je vous reconduis au Louvre.
+
+— Merci, monsieur, répondit Mme Bonacieux: vous n’êtes point assez
+brave pour m’être d’une utilité quelconque, et je m’en retournerai bien
+au Louvre toute seule.
+
+— Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l’ex-mercier. Vous
+reverrai-je bientôt?
+
+— Sans doute; la semaine prochaine, je l’espère, mon service me
+laissera quelque liberté, et j’en profiterai pour revenir mettre de
+l’ordre dans nos affaires, qui doivent être quelque peu dérangées.
+
+— C’est bien; je vous attendrai. Vous ne m’en voulez pas?
+
+— Moi! pas le moins du monde.
+
+— À bientôt, alors?
+
+— À bientôt.»
+
+Bonacieux baisa la main de sa femme, et s’éloigna rapidement.
+
+«Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut refermé la porte de la
+rue, et qu’elle se trouva seule, il ne manquait plus à cet imbécile que
+d’être cardinaliste! Et moi qui avais répondu à la reine, moi qui avais
+promis à ma pauvre maîtresse… Ah! mon Dieu, mon Dieu! elle va me
+prendre pour quelqu’une de ces misérables dont fourmille le palais, et
+qu’on a placées près d’elle pour l’espionner! Ah! monsieur Bonacieux!
+je ne vous ai jamais beaucoup aimé; maintenant, c’est bien pis: je vous
+hais! et, sur ma parole, vous me le paierez!»
+
+Au moment où elle disait ces mots, un coup frappé au plafond lui fit
+lever la tête, et une voix, qui parvint à elle à travers le plancher,
+lui cria:
+
+«Chère madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l’allée, et je
+vais descendre près de vous.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+L’AMANT ET LE MARI
+
+
+«Ah! madame, dit d’Artagnan en entrant par la porte que lui ouvrait la
+jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez là un triste
+mari.
+
+— Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement Mme
+Bonacieux en regardant d’Artagnan avec inquiétude.
+
+— Tout entière.
+
+— Mais comment cela? mon Dieu!
+
+— Par un procédé à moi connu, et par lequel j’ai entendu aussi la
+conversation plus animée que vous avez eue avec les sbires du cardinal.
+
+— Et qu’avez-vous compris dans ce que nous disions?
+
+— Mille choses: d’abord, que votre mari est un niais et un sot,
+heureusement; puis, que vous étiez embarrassée, ce dont j’ai été fort
+aise, et que cela me donne une occasion de me mettre à votre service,
+et Dieu sait si je suis prêt à me jeter dans le feu pour vous; enfin
+que la reine a besoin qu’un homme brave, intelligent et dévoué fasse
+pour elle un voyage à Londres. J’ai au moins deux des trois qualités
+qu’il vous faut, et me voilà.»
+
+Mme Bonacieux ne répondit pas, mais son coeur battait de joie, et une
+secrète espérance brilla à ses yeux.
+
+«Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens à
+vous confier cette mission?
+
+— Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il faire?
+
+— Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous confier un
+pareil secret, monsieur? Vous êtes presque un enfant!
+
+— Allons, je vois qu’il vous faut quelqu’un qui vous réponde de moi.
+
+— J’avoue que cela me rassurerait fort.
+
+— Connaissez-vous Athos?
+
+— Non.
+
+— Porthos?
+
+— Non.
+
+— Aramis?
+
+— Non. Quels sont ces messieurs?
+
+— Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Tréville, leur
+capitaine?
+
+— Oh! oui, celui-là, je le connais, non pas personnellement, mais pour
+en avoir entendu plus d’une fois parler à la reine comme d’un brave et
+loyal gentilhomme.
+
+— Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal, n’est-ce
+pas?
+
+— Oh! non, certainement.
+
+— Eh bien, révélez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si
+précieux, si terrible qu’il soit, si vous pouvez me le confier.
+
+— Mais ce secret ne m’appartient pas, et je ne puis le révéler ainsi.
+
+— Vous l’alliez bien confier à M. Bonacieux, dit d’Artagnan avec dépit.
+
+— Comme on confie une lettre au creux d’un arbre, à l’aile d’un pigeon,
+au collier d’un chien.
+
+— Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.
+
+— Vous le dites.
+
+— Je suis un galant homme!
+
+— Je le crois.
+
+— Je suis brave!
+
+— Oh! cela, j’en suis sûre.
+
+— Alors, mettez-moi donc à l’épreuve.»
+
+Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une dernière
+hésitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une telle
+persuasion dans sa voix, qu’elle se sentit entraînée à se fier à lui.
+D’ailleurs elle se trouvait dans une de ces circonstances où il faut
+risquer le tout pour le tout. La reine était aussi bien perdue par une
+trop grande retenue que par une trop grande confiance. Puis,
+avouons-le, le sentiment involontaire qu’elle éprouvait pour ce jeune
+protecteur la décida à parler.
+
+«Écoutez, lui dit-elle, je me rends à vos protestations et je cède à
+vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend, que si
+vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en
+vous accusant de ma mort.
+
+— Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d’Artagnan, que si je
+suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je mourrai
+avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu’un.»
+
+Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard lui
+avait déjà révélé une partie en face de la Samaritaine. Ce fut leur
+mutuelle déclaration d’amour.
+
+D’Artagnan rayonnait de joie et d’orgueil. Ce secret qu’il possédait,
+cette femme qu’il aimait, la confiance et l’amour, faisaient de lui un
+géant.
+
+«Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.
+
+— Comment! vous partez! s’écria Mme Bonacieux, et votre régiment, votre
+capitaine?
+
+— Sur mon âme, vous m’aviez fait oublier tout cela, chère Constance!
+oui, vous avez raison, il me faut un congé.
+
+— Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.
+
+— Oh! celui-là, s’écria d’Artagnan après un moment de réflexion, je le
+surmonterai, soyez tranquille.
+
+— Comment cela?
+
+— J’irai trouver ce soir même M. de Tréville, que je chargerai de
+demander pour moi cette faveur à son beau-frère, M. des Essarts.
+
+— Maintenant, autre chose.
+
+— Quoi? demanda d’Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hésitait à
+continuer.
+
+— Vous n’avez peut-être pas d’argent?
+
+— Peut-être est de trop, dit d’Artagnan en souriant.
+
+— Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant de
+cette armoire le sac qu’une demi-heure auparavant caressait si
+amoureusement son mari, prenez ce sac.
+
+— Celui du cardinal! s’écria en éclatant de rire d’Artagnan qui, comme
+on s’en souvient, grâce à ses carreaux enlevés, n’avait pas perdu une
+syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.
+
+— Celui du cardinal, répondit Mme Bonacieux; vous voyez qu’il se
+présente sous un aspect assez respectable.
+
+— Pardieu! s’écria d’Artagnan, ce sera une chose doublement
+divertissante que de sauver la reine avec l’argent de Son Éminence!
+
+— Vous êtes un aimable et charmant jeune homme, dit Mme Bonacieux.
+Croyez que Sa Majesté ne sera point ingrate.
+
+— Oh! je suis déjà grandement récompensé! s’écria d’Artagnan. Je vous
+aime, vous me permettez de vous le dire; c’est déjà plus de bonheur que
+je n’en osais espérer.
+
+— Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant.
+
+— Quoi?
+
+— On parle dans la rue.
+
+— C’est la voix…
+
+— De mon mari. Oui, je l’ai reconnue!»
+
+D’Artagnan courut à la porte et poussa le verrou.
+
+«Il n’entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai
+parti, vous lui ouvrirez.
+
+— Mais je devrais être partie aussi, moi. Et la disparition de cet
+argent, comment la justifier si je suis là?
+
+— Vous avez raison, il faut sortir.
+
+— Sortir, comment? On nous verra si nous sortons.
+
+— Alors il faut monter chez moi.
+
+— Ah! s’écria Mme Bonacieux, vous me dites cela d’un ton qui me fait
+peur.»
+
+Mme Bonacieux prononça ces paroles avec une larme dans les yeux.
+D’Artagnan vit cette larme, et, troublé, attendri, il se jeta à ses
+genoux.
+
+«Chez moi, dit-il, vous serez en sûreté comme dans un temple, je vous
+en donne ma parole de gentilhomme.
+
+— Partons, dit-elle, je me fie à vous, mon ami.»
+
+D’Artagnan rouvrit avec précaution le verrou, et tous deux, légers
+comme des ombres, se glissèrent par la porte intérieure dans l’allée,
+montèrent sans bruit l’escalier et rentrèrent dans la chambre de
+d’Artagnan.
+
+Une fois chez lui, pour plus de sûreté, le jeune homme barricada la
+porte; ils s’approchèrent tous deux de la fenêtre, et par une fente du
+volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau.
+
+À la vue de l’homme en manteau, d’Artagnan bondit, et, tirant son épée
+à demi, s’élança vers la porte.
+
+C’était l’homme de Meung.
+
+«Qu’allez-vous faire? s’écria Mme Bonacieux; vous nous perdez.
+
+— Mais j’ai juré de tuer cet homme! dit d’Artagnan.
+
+— Votre vie est vouée en ce moment et ne vous appartient pas. Au nom de
+la reine, je vous défends de vous jeter dans aucun péril étranger à
+celui du voyage.
+
+— Et en votre nom, n’ordonnez-vous rien?
+
+— En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive émotion; en mon nom, je
+vous en prie. Mais écoutons, il me semble qu’ils parlent de moi.»
+
+D’Artagnan se rapprocha de la fenêtre et prêta l’oreille.
+
+M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l’appartement vide, il
+était revenu à l’homme au manteau qu’un instant il avait laissé seul.
+
+«Elle est partie, dit-il, elle sera retournée au Louvre.
+
+— Vous êtes sûr, répondit l’étranger, qu’elle ne s’est pas doutée dans
+quelles intentions vous êtes sorti?
+
+— Non, répondit Bonacieux avec suffisance; c’est une femme trop
+superficielle.
+
+— Le cadet aux gardes est-il chez lui?
+
+— Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est fermé, et l’on
+ne voit aucune lumière briller à travers les fentes.
+
+— C’est égal, il faudrait s’en assurer.
+
+— Comment cela?
+
+— En allant frapper à sa porte.
+
+— Je demanderai à son valet.
+
+— Allez.»
+
+Bonacieux rentra chez lui, passa par la même porte qui venait de donner
+passage aux deux fugitifs, monta jusqu’au palier de d’Artagnan et
+frappa.
+
+Personne ne répondit. Porthos, pour faire plus grande figure, avait
+emprunté ce soir-là Planchet. Quant à d’Artagnan, il n’avait garde de
+donner signe d’existence.
+
+Au moment où le doigt de Bonacieux résonna sur la porte, les deux
+jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.
+
+«Il n’y a personne chez lui, dit Bonacieux.
+
+— N’importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en sûreté
+que sur le seuil d’une porte.
+
+— Ah! mon Dieu! murmura Mme Bonacieux, nous n’allons plus rien
+entendre.
+
+— Au contraire, dit d’Artagnan, nous n’entendrons que mieux.»
+
+D’Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa
+chambre une autre oreille de Denys, étendit un tapis à terre, se mit à
+genoux, et fit signe à Mme Bonacieux de se pencher, comme il le faisait
+vers l’ouverture.
+
+«Vous êtes sûr qu’il n’y a personne? dit l’inconnu.
+
+— J’en réponds, dit Bonacieux.
+
+— Et vous pensez que votre femme?…
+
+— Est retournée au Louvre.
+
+— Sans parler à aucune personne qu’à vous?
+
+— J’en suis sûr.
+
+— C’est un point important, comprenez-vous?
+
+— Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportée a donc une valeur…?
+
+— Très grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.
+
+— Alors le cardinal sera content de moi?
+
+— Je n’en doute pas.
+
+— Le grand cardinal!
+
+— Vous êtes sûr que, dans sa conversation avec vous, votre femme n’a
+pas prononcé de noms propres?
+
+— Je ne crois pas.
+
+— Elle n’a nommé ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni Mme de
+Vernet?
+
+— Non, elle m’a dit seulement qu’elle voulait m’envoyer à Londres pour
+servir les intérêts d’une personne illustre.»
+
+«Le traître! murmura Mme Bonacieux.
+
+— Silence!» dit d’Artagnan en lui prenant une main qu’elle lui
+abandonna sans y penser.
+
+«N’importe, continua l’homme au manteau, vous êtes un niais de n’avoir
+pas feint d’accepter la commission, vous auriez la lettre à présent;
+État qu’on menace était sauvé, et vous…
+
+— Et moi?
+
+— Eh bien, vous! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse…
+
+— Il vous l’a dit?
+
+— Oui, je sais qu’il voulait vous faire cette surprise.
+
+— Soyez tranquille, reprit Bonacieux; ma femme m’adore, et il est
+encore temps.»
+
+«Le niais! murmura Mme Bonacieux.
+
+— Silence!» dit d’Artagnan en lui serrant plus fortement la main.
+
+«Comment est-il encore temps? reprit l’homme au manteau.
+
+— Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que j’ai
+réfléchi, je renoue l’affaire, j’obtiens la lettre, et je cours chez le
+cardinal.
+
+— Eh bien, allez vite; je reviendrai bientôt savoir le résultat de
+votre démarche.»
+
+L’inconnu sortit.
+
+«L’infâme! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette épithète à son
+mari.
+
+— Silence!» répéta d’Artagnan en lui serrant la main plus fortement
+encore.
+
+Un hurlement terrible interrompit alors les réflexions de d’Artagnan et
+de Mme Bonacieux. C’était son mari, qui s’était aperçu de la
+disparition de son sac et qui criait au voleur.
+
+«Oh! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le quartier.»
+
+Bonacieux cria longtemps; mais comme de pareils cris, attendu leur
+fréquence, n’attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et que
+d’ailleurs la maison du mercier était depuis quelque temps assez mal
+famée, voyant que personne ne venait, il sortit en continuant de crier,
+et l’on entendit sa voix qui s’éloignait dans la direction de la rue du
+Bac.
+
+«Et maintenant qu’il est parti, à votre tour de vous éloigner, dit Mme
+Bonacieux; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous
+vous devez à la reine.
+
+— À elle et à vous! s’écria d’Artagnan. Soyez tranquille, belle
+Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance; mais reviendrai-je
+aussi digne de votre amour?»
+
+La jeune femme ne répondit que par la vive rougeur qui colora ses
+joues. Quelques instants après, d’Artagnan sortit à son tour,
+enveloppé, lui aussi, d’un grand manteau que retroussait cavalièrement
+le fourreau d’une longue épée.
+
+Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d’amour dont la
+femme accompagne l’homme qu’elle se sent aimer; mais lorsqu’il eut
+disparu à l’angle de la rue, elle tomba à genoux, et joignant les
+mains:
+
+«O mon Dieu! s’écria-t-elle, protégez la reine, protégez-moi!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+PLAN DE CAMPAGNE
+
+
+D’Artagnan se rendit droit chez M. de Tréville. Il avait réfléchi que,
+dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damné inconnu,
+qui paraissait être son agent, et il pensait avec raison qu’il n’y
+avait pas un instant à perdre.
+
+Le coeur du jeune homme débordait de joie. Une occasion où il y avait à
+la fois gloire à acquérir et argent à gagner se présentait à lui, et,
+comme premier encouragement, venait de le rapprocher d’une femme qu’il
+adorait. Ce hasard faisait donc presque du premier coup, pour lui, plus
+qu’il n’eût osé demander à la Providence.
+
+M. de Tréville était dans son salon avec sa cour habituelle de
+gentilshommes. D’Artagnan, que l’on connaissait comme un familier de la
+maison, alla droit à son cabinet et le fit prévenir qu’il l’attendait
+pour chose d’importance.
+
+D’Artagnan était là depuis cinq minutes à peine, lorsque M. de Tréville
+entra. Au premier coup d’oeil et à la joie qui se peignait sur son
+visage, le digne capitaine comprit qu’il se passait effectivement
+quelque chose de nouveau.
+
+Tout le long de la route, d’Artagnan s’était demandé s’il se confierait
+à M. de Tréville, ou si seulement il lui demanderait de lui accorder
+carte blanche pour une affaire secrète. Mais M. de Tréville avait
+toujours été si parfait pour lui, il était si fort dévoué au roi et à
+la reine, il haïssait si cordialement le cardinal, que le jeune homme
+résolut de tout lui dire.
+
+«Vous m’avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Tréville.
+
+— Oui, monsieur, dit d’Artagnan, et vous me pardonnerez, je l’espère,
+de vous avoir dérangé, quand vous saurez de quelle chose importante il
+est question.
+
+— Dites alors, je vous écoute.
+
+— Il ne s’agit de rien de moins, dit d’Artagnan, en baissant la voix,
+que de l’honneur et peut-être de la vie de la reine.
+
+— Que dites-vous là? demanda M. de Tréville en regardant tout autour de
+lui s’ils étaient bien seuls, et en ramenant son regard interrogateur
+sur d’Artagnan.
+
+— Je dis, monsieur, que le hasard m’a rendu maître d’un secret…
+
+— Que vous garderez, j’espère, jeune homme, sur votre vie.
+
+— Mais que je dois vous confier, à vous, Monsieur, car vous seul pouvez
+m’aider dans la mission que je viens de recevoir de Sa Majesté.
+
+— Ce secret est-il à vous?
+
+— Non, monsieur, c’est celui de la reine.
+
+— Êtes-vous autorisé par Sa Majesté à me le confier?
+
+— Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystère m’est
+recommandé.
+
+— Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-à-vis de moi?
+
+— Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que j’ai
+peur que vous ne me refusiez la grâce que je viens vous demander, si
+vous ne savez pas dans quel but je vous la demande.
+
+— Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous désirez.
+
+— Je désire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un congé de
+quinze jours.
+
+— Quand cela?
+
+— Cette nuit même.
+
+— Vous quittez Paris?
+
+— Je vais en mission.
+
+— Pouvez-vous me dire où?
+
+— À Londres.
+
+— Quelqu’un a-t-il intérêt à ce que vous n’arriviez pas à votre but?
+
+— Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour m’empêcher de
+réussir.
+
+— Et vous partez seul?
+
+— Je pars seul.
+
+— En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c’est moi qui vous le dis, foi
+de Tréville.
+
+— Comment cela?
+
+— On vous fera assassiner.
+
+— Je serai mort en faisant mon devoir.
+
+— Mais votre mission ne sera pas remplie.
+
+— C’est vrai, dit d’Artagnan.
+
+— Croyez-moi, continua Tréville, dans les entreprises de ce genre, il
+faut être quatre pour arriver un.
+
+— Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d’Artagnan; mais vous connaissez
+Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis disposer d’eux.
+
+— Sans leur confier le secret que je n’ai pas voulu savoir?
+
+— Nous nous sommes juré, une fois pour toutes, confiance aveugle et
+dévouement à toute épreuve; d’ailleurs vous pouvez leur dire que vous
+avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus incrédules que
+vous.
+
+— Je puis leur envoyer à chacun un congé de quinze jours, voilà tout: à
+Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller aux eaux de
+Forges! à Porthos et à Aramis, pour suivre leur ami, qu’ils ne veulent
+pas abandonner dans une si douloureuse position. L’envoi de leur congé
+sera la preuve que j’autorise leur voyage.
+
+— Merci, monsieur, et vous êtes cent fois bon.
+
+— Allez donc les trouver à l’instant même, et que tout s’exécute cette
+nuit. Ah! et d’abord écrivez-moi votre requête à M. des Essarts.
+Peut-être aviez-vous un espion à vos trousses, et votre visite, qui
+dans ce cas est déjà connue du cardinal, sera légitimée ainsi.»
+
+D’Artagnan formula cette demande, et M. de Tréville, en la recevant de
+ses mains, assura qu’avant deux heures du matin les quatre congés
+seraient au domicile respectif des voyageurs.
+
+«Ayez la bonté d’envoyer le mien chez Athos, dit d’Artagnan. Je
+craindrais, en rentrant chez moi, d’y faire quelque mauvaise rencontre.
+
+— Soyez tranquille. Adieu et bon voyage! À propos!» dit M. de Tréville
+en le rappelant.
+
+D’Artagnan revint sur ses pas.
+
+«Avez-vous de l’argent?»
+
+D’Artagnan fit sonner le sac qu’il avait dans sa poche.
+
+«Assez? demanda M. de Tréville.
+
+— Trois cents pistoles.
+
+— C’est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc.»
+
+D’Artagnan salua M. de Tréville, qui lui tendit la main; d’Artagnan la
+lui serra avec un respect mêlé de reconnaissance. Depuis qu’il était
+arrivé à Paris, il n’avait eu qu’à se louer de cet excellent homme,
+qu’il avait toujours trouvé digne, loyal et grand.
+
+Sa première visite fut pour Aramis; il n’était pas revenu chez son ami
+depuis la fameuse soirée où il avait suivi Mme Bonacieux. Il y a plus:
+à peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et à chaque fois qu’il
+l’avait revu, il avait cru remarquer une profonde tristesse empreinte
+sur son visage.
+
+Ce soir encore, Aramis veillait sombre et rêveur; d’Artagnan lui fit
+quelques questions sur cette mélancolie profonde; Aramis s’excusa sur
+un commentaire du dix-huitième chapitre de saint Augustin qu’il était
+forcé d’écrire en latin pour la semaine suivante, et qui le préoccupait
+beaucoup.
+
+Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un serviteur de
+M. de Tréville entra porteur d’un paquet cacheté.
+
+«Qu’est-ce là? demanda Aramis.
+
+— Le congé que monsieur a demandé, répondit le laquais.
+
+— Moi, je n’ai pas demandé de congé.
+
+— Taisez-vous et prenez, dit d’Artagnan. Et vous, mon ami, voici une
+demi-pistole pour votre peine; vous direz à M. de Tréville que M.
+Aramis le remercie bien sincèrement. Allez.»
+
+Le laquais salua jusqu’à terre et sortit.
+
+«Que signifie cela? demanda Aramis.
+
+— Prenez ce qu’il vous faut pour un voyage de quinze jours, et
+suivez-moi.
+
+— Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir…»
+
+Aramis s’arrêta.
+
+«Ce qu’elle est devenue, n’est-ce pas? continua d’Artagnan.
+
+— Qui? reprit Aramis.
+
+— La femme qui était ici, la femme au mouchoir brodé.
+
+— Qui vous a dit qu’il y avait une femme ici? répliqua Aramis en
+devenant pâle comme la mort.
+
+— Je l’ai vue.
+
+— Et vous savez qui elle est?
+
+— Je crois m’en douter, du moins.
+
+— Écoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez- vous
+ce qu’est devenue cette femme?
+
+— Je présume qu’elle est retournée à Tours.
+
+— À Tours? oui, c’est bien cela, vous la connaissez. Mais comment
+est-elle retournée à Tours sans me rien dire?
+
+— Parce qu’elle a craint d’être arrêtée.
+
+— Comment ne m’a-t-elle pas écrit?
+
+— Parce qu’elle craint de vous compromettre.
+
+— D’Artagnan, vous me rendez la vie! s’écria Aramis. Je me croyais
+méprisé, trahi. J’étais si heureux de la revoir! Je ne pouvais croire
+qu’elle risquât sa liberté pour moi, et cependant pour quelle cause
+serait-elle revenue à Paris?
+
+— Pour la cause qui aujourd’hui nous fait aller en Angleterre.
+
+— Et quelle est cette cause? demanda Aramis.
+
+— Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment, j’imiterai la
+retenue de la _nièce du docteur_.»
+
+Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu’il avait fait certain
+soir à ses amis.
+
+«Eh bien, donc, puisqu’elle a quitté Paris et que vous en êtes sûr,
+d’Artagnan, rien ne m’y arrête plus, et je suis prêt à vous suivre.
+Vous dites que nous allons?…
+
+— Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous invite
+même à vous hâter, car nous avons déjà perdu beaucoup de temps. À
+propos, prévenez Bazin.
+
+— Bazin vient avec nous? demanda Aramis.
+
+— Peut-être. En tout cas, il est bon qu’il nous suive pour le moment
+chez Athos.»
+
+Aramis appela Bazin, et après lui avoir ordonné de le venir joindre
+chez Athos:
+
+«Partons donc», dit-il en prenant son manteau, son épée et ses trois
+pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs pour voir
+s’il n’y trouverait pas quelque pistole égarée. Puis, quand il se fut
+bien assuré que cette recherche était superflue, il suivit d’Artagnan
+en se demandant comment il se faisait que le jeune cadet aux gardes sût
+aussi bien que lui quelle était la femme à laquelle il avait donné
+l’hospitalité, et sût mieux que lui ce qu’elle était devenue.
+
+Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de d’Artagnan,
+et le regardant fixement:
+
+«Vous n’avez parlé de cette femme à personne? dit-il.
+
+— À personne au monde.
+
+— Pas même à Athos et à Porthos?
+
+— Je ne leur en ai pas soufflé le moindre mot.
+
+— À la bonne heure.»
+
+Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin avec
+d’Artagnan, et tous deux arrivèrent bien tôt chez Athos.
+
+Ils le trouvèrent tenant son congé d’une main et la lettre de M. de
+Tréville de l’autre.
+
+«Pouvez-vous m’expliquer ce que signifient ce congé et cette lettre que
+je viens de recevoir?» dit Athos étonné.
+
+«Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre santé l’exige absolument,
+que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc prendre les eaux de
+Forges ou telles autres qui vous conviendront, et rétablissez-vous
+promptement.
+
+«Votre affectionné
+
+«Tréville»
+
+
+«Eh bien, ce congé et cette lettre signifient qu’il faut me suivre,
+Athos.
+
+— Aux eaux de Forges?
+
+— Là ou ailleurs.
+
+— Pour le service du roi?
+
+— Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs
+Majestés?»
+
+En ce moment, Porthos entra.
+
+«Pardieu, dit-il, voici une chose étrange: depuis quand, dans les
+mousquetaires, accorde-t-on aux gens des congés sans qu’ils les
+demandent?
+
+— Depuis, dit d’Artagnan, qu’ils ont des amis qui les demandent pour
+eux.
+
+— Ah! ah! dit Porthos, il paraît qu’il y a du nouveau ici?
+
+— Oui, nous partons, dit Aramis.
+
+— Pour quel pays? demanda Porthos.
+
+— Ma foi, je n’en sais trop rien, dit Athos; demande cela à d’Artagnan.
+
+— Pour Londres, messieurs, dit d’Artagnan.
+
+— Pour Londres! s’écria Porthos; et qu’allons-nous faire à Londres?
+
+— Voilà ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous fier à
+moi.
+
+— Mais pour aller à Londres, ajouta Porthos, il faut de l’argent, et je
+n’en ai pas.
+
+— Ni moi, dit Aramis.
+
+— Ni moi, dit Athos.
+
+— J’en ai, moi, reprit d’Artagnan en tirant son trésor de sa poche et
+en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents pistoles;
+prenons-en chacun soixante-quinze; c’est autant qu’il en faut pour
+aller à Londres et pour en revenir. D’ailleurs, soyez tranquilles, nous
+n’y arriverons pas tous, à Londres.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Parce que, selon toute probabilité, il y en aura quelques-uns d’entre
+nous qui resteront en route.
+
+— Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons?
+
+— Et des plus dangereuses, je vous en avertis.
+
+— Ah çà, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos,
+je voudrais bien savoir pourquoi, au moins?
+
+— Tu en seras bien plus avancé! dit Athos.
+
+— Cependant, dit Aramis, je suis de l’avis de Porthos.
+
+— Le roi a-t-il l’habitude de vous rendre des comptes? Non; il vous dit
+tout bonnement: “Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres;
+allez vous battre”, et vous y allez. Pourquoi? vous ne vous en
+inquiétez même pas.
+
+— D’Artagnan a raison, dit Athos, voilà nos trois congés qui viennent
+de M. de Tréville, et voilà trois cents pistoles qui viennent je ne
+sais d’où. Allons nous faire tuer où l’on nous dit d’aller. La vie
+vaut-elle la peine de faire autant de questions? D’Artagnan, je suis
+prêt à te suivre.
+
+— Et moi aussi, dit Porthos.
+
+— Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fâché de quitter
+Paris. J’ai besoin de distractions.
+
+— Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez
+tranquilles, dit d’Artagnan.
+
+— Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos.
+
+— Tout de suite, répondit d’Artagnan, il n’y a pas une minute à perdre.
+
+— Holà! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crièrent les quatre
+jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez les
+chevaux de l’hôtel.»
+
+En effet, chaque mousquetaire laissait à l’hôtel général comme à une
+caserne son cheval et celui de son laquais.
+
+Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hâte.
+
+«Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Où allons- nous
+d’abord?
+
+— À Calais, dit d’Artagnan; c’est la ligne la plus directe pour arriver
+à Londres.
+
+— Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.
+
+— Parle.
+
+— Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d’Artagnan nous
+donnera à chacun ses instructions, je partirai en avant par la route de
+Boulogne pour éclairer le chemin; Athos partira deux heures après par
+celle d’Amiens; Aramis nous suivra par celle de Noyon; quant à
+d’Artagnan, il partira par celle qu’il voudra, avec les habits de
+Planchet, tandis que Planchet nous suivra en d’Artagnan et avec
+l’uniforme des gardes.
+
+— Messieurs, dit Athos, mon avis est qu’il ne convient pas de mettre en
+rien des laquais dans une pareille affaire: un secret peut par hasard
+être trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu
+par des laquais.
+
+— Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d’Artagnan, en ce que
+j’ignore moi-même quelles instructions je puis vous donner. Je suis
+porteur d’une lettre, voilà tout. Je n’ai pas et ne puis faire trois
+copies de cette lettre, puisqu’elle est scellée; il faut donc, à mon
+avis, voyager de compagnie. Cette lettre est là, dans cette poche. Et
+il montra la poche où était la lettre. Si je suis tué, l’un de vous la
+prendra et vous continuerez la route; s’il est tué, ce sera le tour
+d’un autre, et ainsi de suite; pourvu qu’un seul arrive, c’est tout ce
+qu’il faut.
+
+— Bravo, d’Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut être
+conséquent, d’ailleurs: je vais prendre les eaux, vous m’accompagnerez;
+au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer; je suis
+libre. On veut nous arrêter, je montre la lettre de M. de Tréville, et
+vous montrez vos congés; on nous attaque, nous nous défendons; on nous
+juge, nous soutenons mordicus que nous n’avions d’autre intention que
+de nous tremper un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop
+bon marché de quatre hommes isolés, tandis que quatre hommes réunis
+font une troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de
+mousquetons; si l’on envoie une armée contre nous, nous livrerons
+bataille, et le survivant, comme l’a dit d’Artagnan, portera la lettre.
+
+— Bien dit, s’écria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais quand
+tu parles, c’est comme saint Jean Bouche d’or. J’adopte le plan
+d’Athos. Et toi, Porthos?
+
+— Moi aussi, dit Porthos, s’il convient à d’Artagnan. D’Artagnan,
+porteur de la lettre, est naturellement le chef de l’entreprise; qu’il
+décide, et nous exécuterons.
+
+— Eh bien, dit d’Artagnan, je décide que nous adoptions le plan d’Athos
+et que nous partions dans une demi-heure.
+
+— Adopté!» reprirent en choeur les trois mousquetaires.
+
+Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze
+pistoles et fit ses préparatifs pour partir à l’heure convenue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+VOYAGE
+
+
+À deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par
+la barrière Saint-Denis; tant qu’il fit nuit, ils restèrent muets;
+malgré eux, ils subissaient l’influence de l’obscurité et voyaient des
+embûches partout.
+
+Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent; avec le
+soleil, la gaieté revint: c’était comme à la veille d’un combat, le
+coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu’on allait
+peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne chose.
+
+L’aspect de la caravane, au reste, était des plus formidables: les
+chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude
+de l’escadron qui fait marcher régulièrement ces nobles compagnons du
+soldat, eussent trahi le plus strict incognito.
+
+Les valets suivaient, armés jusqu’aux dents.
+
+Tout alla bien jusqu’à Chantilly, où l’on arriva vers les huit heures
+du matin. Il fallait déjeuner. On descendit devant une auberge que
+recommandait une enseigne représentant saint Martin donnant la moitié
+de son manteau à un pauvre. On enjoignit aux laquais de ne pas
+desseller les chevaux et de se tenir prêts à repartir immédiatement.
+
+On entra dans la salle commune, et l’on se mit à table. Un gentilhomme,
+qui venait d’arriver par la route de Dammartin, était assis à cette
+même table et déjeunait. Il entama la conversation sur la pluie et le
+beau temps; les voyageurs répondirent: il but à leur santé; les
+voyageurs lui rendirent sa politesse.
+
+Mais au moment où Mousqueton venait annoncer que les chevaux étaient
+prêts et où l’on se levait de table l’étranger proposa à Porthos la
+santé du cardinal. Porthos répondit qu’il ne demandait pas mieux, si
+l’étranger à son tour voulait boire à la santé du roi. L’étranger
+s’écria qu’il ne connaissait d’autre roi que Son Éminence. Porthos
+l’appela ivrogne; l’étranger tira son épée.
+
+«Vous avez fait une sottise, dit Athos; n’importe, il n’y a plus à
+reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite
+que vous pourrez.»
+
+Et tous trois remontèrent à cheval et repartirent à toute bride, tandis
+que Porthos promettait à son adversaire de le perforer de tous les
+coups connus dans l’escrime.
+
+«Et d’un! dit Athos au bout de cinq cents pas.
+
+— Mais pourquoi cet homme s’est-il attaqué à Porthos plutôt qu’à tout
+autre? demanda Aramis.
+
+— Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l’a pris pour
+le chef, dit d’Artagnan.
+
+— J’ai toujours dit que ce cadet de Gascogne était un puits de
+sagesse», murmura Athos.
+
+Et les voyageurs continuèrent leur route.
+
+À Beauvais, on s’arrêta deux heures, tant pour faire souffler les
+chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme
+Porthos n’arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en
+chemin.
+
+À une lieue de Beauvais, à un endroit où le chemin se trouvait resserré
+entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui, profitant de ce
+que la route était dépavée en cet endroit, avaient l’air d’y travailler
+en y creusant des trous et en pratiquant des ornières boueuses.
+
+Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel, les
+apostropha durement. Athos voulut le retenir, il était trop tard. Les
+ouvriers se mirent à railler les voyageurs, et firent perdre par leur
+insolence la tête même au froid Athos qui poussa son cheval contre l’un
+d’eux.
+
+Alors chacun de ces hommes recula jusqu’au fossé et y prit un mousquet
+caché; il en résulta que nos sept voyageurs furent littéralement passés
+par les armes. Aramis reçut une balle qui lui traversa l’épaule, et
+Mousqueton une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui
+prolongent le bas des reins. Cependant Mousqueton seul tomba de cheval,
+non pas qu’il fût grièvement blessé, mais, comme il ne pouvait voir sa
+blessure, sans doute il crut être plus dangereusement blessé qu’il ne
+l’était.
+
+«C’est une embuscade, dit d’Artagnan, ne brûlons pas une amorce, et en
+route.»
+
+Aramis, tout blessé qu’il était, saisit la crinière de son cheval, qui
+l’emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait rejoints, et
+galopait tout seul à son rang.
+
+«Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.
+
+— J’aimerais mieux un chapeau, dit d’Artagnan, le mien a été emporté
+par une balle. C’est bien heureux, ma foi, que la lettre que je porte
+n’ait pas été dedans.
+
+— Ah çà, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit
+Aramis.
+
+— Si Porthos était sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant,
+dit Athos. M’est avis que, sur le terrain, l’ivrogne se sera dégrisé.»
+
+Et l’on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent
+si fatigués, qu’il était à craindre qu’ils ne refusassent bientôt le
+service.
+
+Les voyageurs avaient pris la traverse, espérant de cette façon être
+moins inquiétés, mais, à Crève-coeur, Aramis déclara qu’il ne pouvait
+aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage qu’il cachait
+sous sa forme élégante et sous ses façons polies pour arriver
+jusque-là. À tout moment il pâlissait, et l’on était obligé de le
+soutenir sur son cheval; on le descendit à la porte d’un cabaret, on
+lui laissa Bazin qui, au reste, dans une escarmouche, était plus
+embarrassant qu’utile, et l’on repartit dans l’espérance d’aller
+coucher à Amiens.
+
+«Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouvèrent en route, réduits à deux
+maîtres et à Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus leur dupe,
+et je vous réponds qu’ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer
+l’épée d’ici à Calais. J’en jure…
+
+— Ne jurons pas, dit d’Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y
+consentent.»
+
+Et les voyageurs enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs
+chevaux, qui, vigoureusement stimulés, retrouvèrent des forces. On
+arriva à Amiens à minuit, et l’on descendit à l’auberge du Lis d’Or.
+
+L’hôtelier avait l’air du plus honnête homme de la terre, il reçut les
+voyageurs son bougeoir d’une main et son bonnet de coton de l’autre; il
+voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre,
+malheureusement chacune de ces chambres était à l’extrémité de l’hôtel.
+D’Artagnan et Athos refusèrent; l’hôte répondit qu’il n’y en avait
+cependant pas d’autres dignes de Leurs Excellences; mais les voyageurs
+déclarèrent qu’ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un
+matelas qu’on leur jetterait à terre. L’hôte insista, les voyageurs
+tinrent bon; il fallut faire ce qu’ils voulurent.
+
+Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en
+dedans, lorsqu’on frappa au volet de la cour; ils demandèrent qui était
+là, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.
+
+En effet, c’étaient Planchet et Grimaud.
+
+«Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces
+messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette
+façon-là, ils seront sûrs qu’on n’arrivera pas jusqu’à eux.
+
+— Et sur quoi coucheras-tu? dit d’Artagnan.
+
+— Voici mon lit», répondit Planchet.
+
+Et il montra une botte de paille.
+
+«Viens donc, dit d’Artagnan, tu as raison: la figure de l’hôte ne me
+convient pas, elle est trop gracieuse.
+
+— Ni à moi non plus», dit Athos.
+
+Planchet monta par la fenêtre, s’installa en travers de la porte,
+tandis que Grimaud allait s’enfermer dans l’écurie, répondant qu’à cinq
+heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prêts.
+
+La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du
+matin d’ouvrir la porte, mais comme Planchet se réveilla en sursaut et
+cria: Qui va là? on répondit qu’on se trompait, et on s’éloigna.
+
+À quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les écuries.
+Grimaud avait voulu réveiller les garçons d’écurie, et les garçons
+d’écurie le battaient. Quand on ouvrit la fenêtre, on vit le pauvre
+garçon sans connaissance, la tête fendue d’un coup de manche à fourche.
+
+Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les
+chevaux étaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyagé
+sans maître pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu continuer
+la route; mais, par une erreur inconcevable, le chirurgien vétérinaire
+qu’on avait envoyé chercher, à ce qu’il paraît, pour saigner le cheval
+de l’hôte, avait saigné celui de Mousqueton.
+
+Cela commençait à devenir inquiétant: tous ces accidents successifs
+étaient peut-être le résultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi
+bien être le fruit d’un complot. Athos et d’Artagnan sortirent, tandis
+que Planchet allait s’informer s’il n’y avait pas trois chevaux à
+vendre dans les environs. À la porte étaient deux chevaux tout équipés,
+frais et vigoureux. Cela faisait bien l’affaire. Il demanda où étaient
+les maîtres; on lui dit que les maîtres avaient passé la nuit dans
+l’auberge et réglaient leur compte à cette heure avec le maître.
+
+Athos descendit pour payer la dépense, tandis que d’Artagnan et
+Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l’hôtelier était dans une
+chambre basse et reculée, on pria Athos d’y passer.
+
+Athos entra sans défiance et tira deux pistoles pour payer: l’hôte
+était seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs était
+entrouvert. Il prit l’argent que lui présenta Athos, le tourna et le
+retourna dans ses mains, et tout à coup, s’écriant que la pièce était
+fausse, il déclara qu’il allait le faire arrêter, lui et son compagnon,
+comme faux-monnayeurs.
+
+«Drôle! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les
+oreilles!»
+
+Au même moment, quatre hommes armés jusqu’aux dents entrèrent par les
+portes latérales et se jetèrent sur Athos.
+
+«Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au
+large, d’Artagnan! pique, pique!» et il lâcha deux coups de pistolet.
+
+D’Artagnan et Planchet ne se le firent pas répéter à deux fois, ils
+détachèrent les deux chevaux qui attendaient à la porte, sautèrent
+dessus, leur enfoncèrent leurs éperons dans le ventre et partirent au
+triple galop.
+
+«Sais-tu ce qu’est devenu Athos? demanda d’Artagnan à Planchet en
+courant.
+
+— Ah! monsieur, dit Planchet, j’en ai vu tomber deux à ses deux coups,
+et il m’a semblé, à travers la porte vitrée, qu’il ferraillait avec les
+autres.
+
+— Brave Athos! murmura d’Artagnan. Et quand on pense qu’il faut
+l’abandonner! Au reste, autant nous attend peut-être à deux pas d’ici.
+En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme.
+
+— Je vous l’ai dit, monsieur, répondit Planchet, les Picards, ça se
+reconnaît à l’user; d’ailleurs je suis ici dans mon pays, ça m’excite.»
+
+Et tous deux, piquant de plus belle, arrivèrent à Saint-Omer d’une
+seule traite. À Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride
+passée à leurs bras, de peur d’accident, et mangèrent un morceau sur le
+pouce tout debout dans la rue; après quoi ils repartirent.
+
+À cent pas des portes de Calais, le cheval de d’Artagnan s’abattit, et
+il n’y eut pas moyen de le faire se relever: le sang lui sortait par le
+nez et par les yeux, restait celui de Planchet, mais celui-là s’était
+arrêté, et il n’y eut plus moyen de le faire repartir.
+
+Heureusement, comme nous l’avons dit, ils étaient à cent pas de la
+ville; ils laissèrent les deux montures sur le grand chemin et
+coururent au port. Planchet fit remarquer à son maître un gentilhomme
+qui arrivait avec son valet et qui ne les précédait que d’une
+cinquantaine de pas.
+
+Ils s’approchèrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort
+affairé. Il avait ses bottes couvertes de poussière, et s’informait
+s’il ne pourrait point passer à l’instant même en Angleterre.
+
+«Rien ne serait plus facile, répondit le patron d’un bâtiment prêt à
+mettre à la voile; mais, ce matin, est arrivé l’ordre de ne laisser
+partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal.
+
+— J’ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de sa
+poche; la voici.
+
+— Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et
+donnez-moi la préférence.
+
+— Où trouverai-je le gouverneur?
+
+— À sa campagne.
+
+— Et cette campagne est située?
+
+— À un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d’ici, au pied
+de cette petite éminence, ce toit en ardoises.
+
+— Très bien!» dit le gentilhomme.
+
+Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du
+gouverneur.
+
+D’Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme à cinq cents pas de
+distance.
+
+Une fois hors de la ville, d’Artagnan pressa le pas et rejoignit le
+gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.
+
+«Monsieur, lui dit d’Artagnan, vous me paraissez fort pressé?
+
+— On ne peut plus pressé, monsieur.
+
+— J’en suis désespéré, dit d’Artagnan, car, comme je suis très pressé
+aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.
+
+— Lequel?
+
+— De me laisser passer le premier.
+
+— Impossible, dit le gentilhomme, j’ai fait soixante lieues en
+quarante-quatre heures, et il faut que demain à midi je sois à Londres.
+
+— J’ai fait le même chemin en quarante heures, et il faut que demain à
+dix heures du matin je sois à Londres.
+
+— Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le premier et je ne passerai
+pas le second.
+
+— Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le second et je passerai le
+premier.
+
+— Service du roi! dit le gentilhomme.
+
+— Service de moi! dit d’Artagnan.
+
+— Mais c’est une mauvaise querelle que vous me cherchez là, ce me
+semble.
+
+— Parbleu! que voulez-vous que ce soit?
+
+— Que désirez-vous?
+
+— Vous voulez le savoir?
+
+— Certainement.
+
+— Eh bien, je veux l’ordre dont vous êtes porteur, attendu que je n’en
+ai pas, moi, et qu’il m’en faut un.
+
+— Vous plaisantez, je présume.
+
+— Je ne plaisante jamais.
+
+— Laissez-moi passer!
+
+— Vous ne passerez pas.
+
+— Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà, Lubin! mes
+pistolets.
+
+— Planchet, dit d’Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du
+maître.»
+
+Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il
+était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui
+mit le genou sur la poitrine.
+
+«Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j’ai fait la
+mienne.»
+
+Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d’Artagnan;
+mais il avait affaire à forte partie.
+
+En trois secondes d’Artagnan lui fournit trois coups d’épée en disant à
+chaque coup:
+
+«Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.»
+
+Au troisième coup, le gentilhomme tomba comme une masse.
+
+D’Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s’approcha pour
+lui prendre l’ordre; mais au moment où il étendait le bras afin de le
+fouiller, le blessé qui n’avait pas lâché son épée, lui porta un coup
+de pointe dans la poitrine en disant:
+
+«Un pour vous.
+
+— Et un pour moi! au dernier les bons!» s’écria d’Artagnan furieux, en
+le clouant par terre d’un quatrième coup d’épée dans le ventre.
+
+Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s’évanouit.
+
+D’Artagnan fouilla dans la poche où il l’avait vu remettre l’ordre de
+passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes.
+
+Puis, jetant un dernier coup d’oeil sur le beau jeune homme, qui avait
+vingt-cinq ans à peine et qu’il laissait là, gisant, privé de sentiment
+et peut-être mort, il poussa un soupir sur cette étrange destinée qui
+porte les hommes à se détruire les uns les autres pour les intérêts de
+gens qui leur sont étrangers et qui souvent ne savent pas même qu’ils
+existent.
+
+Mais il fut bientôt tiré de ces réflexions par Lubin, qui poussait des
+hurlements et criait de toutes ses forces au secours.
+
+Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses
+forces.
+
+«Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas,
+j’en suis bien sûr; mais aussitôt que je le lâcherai, il va se remettre
+à crier. Je le reconnais pour un Normand et les Normands sont entêtés.»
+
+En effet, tout comprimé qu’il était, Lubin essayait encore de filer des
+sons.
+
+«Attends!» dit d’Artagnan.
+
+Et prenant son mouchoir, il le bâillonna.
+
+«Maintenant, dit Planchet, lions-le à un arbre.»
+
+La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes près
+de son domestique; et comme la nuit commençait à tomber et que le
+garrotté et le blessé étaient tous deux à quelques pas dans le bois, il
+était évident qu’ils devaient rester jusqu’au lendemain.
+
+«Et maintenant, dit d’Artagnan, chez le gouverneur!
+
+— Mais vous êtes blessé, ce me semble? dit Planchet.
+
+— Ce n’est rien, occupons-nous du plus pressé; puis nous reviendrons à
+ma blessure, qui, au reste, ne me paraît pas très dangereuse.»
+
+Et tous deux s’acheminèrent à grands pas vers la campagne du digne
+fonctionnaire.
+
+On annonça M. le comte de Wardes.
+
+D’Artagnan fut introduit.
+
+«Vous avez un ordre signé du cardinal? dit le gouverneur.
+
+— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan, le voici.
+
+— Ah! ah! il est en règle et bien recommandé, dit le gouverneur.
+
+— C’est tout simple, répondit d’Artagnan, je suis de ses plus fidèles.
+
+— Il paraît que Son Éminence veut empêcher quelqu’un de parvenir en
+Angleterre.
+
+— Oui, un certain d’Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est parti de
+Paris avec trois de ses amis dans l’intention de gagner Londres.
+
+— Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur.
+
+— Qui cela?
+
+— Ce d’Artagnan?
+
+— À merveille.
+
+— Donnez-moi son signalement alors.
+
+— Rien de plus facile.»
+
+Et d’Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes.
+
+«Est-il accompagné? demanda le gouverneur.
+
+— Oui, d’un valet nommé Lubin.
+
+— On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Éminence
+peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous bonne escorte.
+
+— Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d’Artagnan, vous aurez
+bien mérité du cardinal.
+
+— Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte?
+
+— Sans aucun doute.
+
+— Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.
+
+— Je n’y manquerai pas.»
+
+Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et
+le remit à d’Artagnan.
+
+D’Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le
+gouverneur, le remercia et partit.
+
+Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant un
+long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre porte.
+
+Le bâtiment était toujours prêt à partir, le patron attendait sur le
+port.
+
+«Eh bien? dit-il en apercevant d’Artagnan.
+
+— Voici ma passe visée, dit celui-ci.
+
+— Et cet autre gentilhomme?
+
+— Il ne partira pas aujourd’hui, dit d’Artagnan, mais soyez tranquille,
+je paierai le passage pour nous deux.
+
+— En ce cas, partons, dit le patron.
+
+— Partons!» répéta d’Artagnan.
+
+Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes après, ils
+étaient à bord.
+
+Il était temps: à une demi-lieue en mer, d’Artagnan vit briller une
+lumière et entendit une détonation.
+
+C’était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port.
+
+Il était temps de s’occuper de sa blessure; heureusement, comme l’avait
+pensé d’Artagnan, elle n’était pas des plus dangereuses: la pointe de
+l’épée avait rencontré une côte et avait glissé le long de l’os; de
+plus, la chemise s’était collée aussitôt à la plaie, et à peine
+avait-elle répandu quelques gouttes de sang.
+
+D’Artagnan était brisé de fatigue: on lui étendit un matelas sur le
+pont, il se jeta dessus et s’endormit.
+
+Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre lieues
+seulement des côtes d’Angleterre; la brise avait été faible toute la
+nuit, et l’on avait peu marché.
+
+À dix heures, le bâtiment jetait l’ancre dans le port de Douvres.
+
+À dix heures et demie, d’Artagnan mettait le pied sur la terre
+d’Angleterre, en s’écriant:
+
+«Enfin, m’y voilà!»
+
+Mais ce n’était pas tout: il fallait gagner Londres. En Angleterre, la
+poste était assez bien servie. D’Artagnan et Planchet prirent chacun un
+bidet, un postillon courut devant eux; en quatre heures ils arrivèrent
+aux portes de la capitale.
+
+D’Artagnan ne connaissait pas Londres, d’Artagnan ne savait pas un mot
+d’anglais; mais il écrivit le nom de Buckingham sur un papier, et
+chacun lui indiqua l’hôtel du duc.
+
+Le duc était à la chasse à Windsor, avec le roi.
+
+D’Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui,
+l’ayant accompagné dans tous ses voyages, parlait parfaitement
+français; il lui dit qu’il arrivait de Paris pour affaire de vie et de
+mort, et qu’il fallait qu’il parlât à son maître à l’instant même.
+
+La confiance avec laquelle parlait d’Artagnan convainquit Patrice;
+c’était le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux
+et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à Planchet, on l’avait
+descendu de sa monture, raide comme un jonc: le pauvre garçon était au
+bout de ses forces; d’Artagnan semblait de fer.
+
+On arriva au château; là on se renseigna: le roi et Buckingham
+chassaient à l’oiseau dans des marais situés à deux ou trois lieues de
+là.
+
+En vingt minutes on fut au lieu indiqué. Bientôt Patrice entendit la
+voix de son maître, qui appelait son faucon.
+
+«Qui faut-il que j’annonce à Milord duc? demanda Patrice.
+
+— Le jeune homme qui, un soir, lui a cherché une querelle sur le
+Pont-Neuf, en face de la Samaritaine.
+
+— Singulière recommandation!
+
+— Vous verrez qu’elle en vaut bien une autre.»
+
+Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonça dans
+les termes que nous avons dits qu’un messager l’attendait.
+
+Buckingham reconnut d’Artagnan à l’instant même, et se doutant que
+quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la
+nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui la lui
+apportait; et ayant reconnu de loin l’uniforme des gardes, il mit son
+cheval au galop et vint droit à d’Artagnan. Patrice, par discrétion, se
+tint à l’écart.
+
+«Il n’est point arrivé malheur à la reine? s’écria Buckingham,
+répandant toute sa pensée et tout son amour dans cette interrogation.
+
+— Je ne crois pas; cependant je crois qu’elle court quelque grand péril
+dont Votre Grâce seule peut la tirer.
+
+— Moi? s’écria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour lui
+être bon à quelque chose! Parlez! parlez!
+
+— Prenez cette lettre, dit d’Artagnan.
+
+— Cette lettre! de qui vient cette lettre?
+
+— De Sa Majesté, à ce que je pense.
+
+— De Sa Majesté!» dit Buckingham, pâlissant si fort que d’Artagnan crut
+qu’il allait se trouver mal.
+
+Et il brisa le cachet.
+
+«Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant à d’Artagnan un endroit
+où elle était percée à jour.
+
+— Ah! ah! dit d’Artagnan, je n’avais pas vu cela; c’est l’épée du comte
+de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine.
+
+— Vous êtes blessé? demanda Buckingham en rompant le cachet.
+
+— Oh! rien! dit d’Artagnan, une égratignure.
+
+— Juste Ciel! qu’ai-je lu! s’écria le duc. Patrice, reste ici, ou
+plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à Sa Majesté que je la
+supplie bien humblement de m’excuser, mais qu’une affaire de la plus
+haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.»
+
+Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+LA COMTESSE DE WINTER
+
+
+Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par
+d’Artagnan non pas de tout ce qui s’était passé, mais de ce que
+d’Artagnan savait. En rapprochant ce qu’il avait entendu sortir de la
+bouche du jeune homme de ses souvenirs à lui, il put donc se faire une
+idée assez exacte d’une position de la gravité de laquelle, au reste,
+la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu’elle fût, lui
+donnait la mesure. Mais ce qui l’étonnait surtout, c’est que le
+cardinal, intéressé comme il l’était à ce que le jeune homme ne mît pas
+le pied en Angleterre, ne fût point parvenu à l’arrêter en route. Ce
+fut alors, et sur la manifestation de cet étonnement, que d’Artagnan
+lui raconta les précautions prises, et comment, grâce au dévouement de
+ses trois amis qu’il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il
+était arrivé à en être quitte pour le coup d’épée qui avait traversé le
+billet de la reine, et qu’il avait rendu à M. de Wardes en si terrible
+monnaie. Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus grande
+simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d’un air
+étonné, comme s’il n’eût pas pu comprendre que tant de prudence, de
+courage et de dévouement s’alliât avec un visage qui n’indiquait pas
+encore vingt ans.
+
+Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent
+aux portes de Londres. D’Artagnan avait cru qu’en arrivant dans la
+ville le duc allait ralentir l’allure du sien, mais il n’en fut pas
+ainsi: il continua sa route à fond de train, s’inquiétant peu de
+renverser ceux qui étaient sur son chemin. En effet, en traversant la
+Cité deux ou trois accidents de ce genre arrivèrent; mais Buckingham ne
+détourna pas même la tête pour regarder ce qu’étaient devenus ceux
+qu’il avait culbutés. D’Artagnan le suivait au milieu de cris qui
+ressemblaient fort à des malédictions.
+
+En entrant dans la cour de l’hôtel, Buckingham sauta à bas de son
+cheval, et, sans s’inquiéter de ce qu’il deviendrait, il lui jeta la
+bride sur le cou et s’élança vers le perron. D’Artagnan en fit autant,
+avec un peu plus d’inquiétude, cependant, pour ces nobles animaux dont
+il avait pu apprécier le mérite; mais il eut la consolation de voir que
+trois ou quatre valets s’étaient déjà élancés des cuisines et des
+écuries, et s’emparaient aussitôt de leurs montures.
+
+Le duc marchait si rapidement, que d’Artagnan avait peine à le suivre.
+Il traversa successivement plusieurs salons d’une élégance dont les
+plus grands seigneurs de France n’avaient pas même l’idée, et il
+parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à la fois un miracle
+de goût et de richesse. Dans l’alcôve de cette chambre était une porte,
+prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d’or
+qu’il portait suspendue à son cou par une chaîne du même métal. Par
+discrétion, d’Artagnan était resté en arrière; mais au moment où
+Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et
+voyant l’hésitation du jeune homme:
+
+«Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d’être admis en la
+présence de Sa Majesté, dites-lui ce que vous avez vu.»
+
+Encouragé par cette invitation, d’Artagnan suivit le duc, qui referma
+la porte derrière lui.
+
+Tous deux se trouvèrent alors dans une petite chapelle toute tapissée
+de soie de Perse et brochée d’or, ardemment éclairée par un grand
+nombre de bougies. Au-dessus d’une espèce d’autel, et au- dessous d’un
+dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges, était un
+portrait de grandeur naturelle représentant Anne d’Autriche, si
+parfaitement ressemblant, que d’Artagnan poussa un cri de surprise: on
+eût cru que la reine allait parler.
+
+Sur l’autel, et au-dessous du portrait, était le coffret qui renfermait
+les ferrets de diamants.
+
+Le duc s’approcha de l’autel, s’agenouilla comme eût pu faire un prêtre
+devant le Christ; puis il ouvrit le coffret.
+
+«Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu tout
+étincelant de diamants; tenez, voici ces précieux ferrets avec lesquels
+j’avais fait le serment d’être enterré. La reine me les avait donnés,
+la reine me les reprend: sa volonté, comme celle de Dieu, soit faite en
+toutes choses.»
+
+Puis il se mit à baiser les uns après les autres ces ferrets dont il
+fallait se séparer. Tout à coup, il poussa un cri terrible.
+
+«Qu’y a-t-il? demanda d’Artagnan avec inquiétude, et que vous
+arrive-t-il, Milord?
+
+— Il y a que tout est perdu, s’écria Buckingham en devenant pâle comme
+un trépassé; deux de ces ferrets manquent, il n’y en a plus que dix.
+
+— Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu’on les lui ait volés?
+
+— On me les a volés, reprit le duc, et c’est le cardinal qui a fait le
+coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été coupés avec
+des ciseaux.
+
+— Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol… Peut-être la
+personne les a-t-elle encore entre les mains.
+
+— Attendez, attendez! s’écria le duc. La seule fois que j’ai mis ces
+ferrets, c’était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor. La
+comtesse de Winter, avec laquelle j’étais brouillé, s’est rapprochée de
+moi à ce bal. Ce raccommodement, c’était une vengeance de femme
+jalouse. Depuis ce jour, je ne l’ai pas revue. Cette femme est un agent
+du cardinal.
+
+— Mais il en a donc dans le monde entier! s’écria d’Artagnan.
+
+— Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colère; oui,
+c’est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce
+bal?
+
+— Lundi prochain.
+
+— Lundi prochain! cinq jours encore, c’est plus de temps qu’il ne nous
+en faut. Patrice! s’écria le duc en ouvrant la porte de la chapelle,
+Patrice!»
+
+Son valet de chambre de confiance parut.
+
+«Mon joaillier et mon secrétaire!»
+
+Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui
+prouvaient l’habitude qu’il avait contractée d’obéir aveuglément et
+sans réplique.
+
+Mais, quoique ce fût le joaillier qui eût été appelé le premier, ce fut
+le secrétaire qui parut d’abord. C’était tout simple, il habitait
+l’hôtel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre à
+coucher, et écrivant quelques ordres de sa propre main.
+
+«Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez le
+lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l’exécution de ces
+ordres. Je désire qu’ils soient promulgués à l’instant même.
+
+— Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m’interroge sur les motifs
+qui ont pu porter Votre Grâce à une mesure si extraordinaire, que
+répondrai-je?
+
+— Que tel a été mon bon plaisir, et que je n’ai de compte à rendre à
+personne de ma volonté.
+
+— Sera-ce la réponse qu’il devra transmettre à Sa Majesté, reprit en
+souriant le secrétaire, si par hasard Sa Majesté avait la curiosité de
+savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la
+Grande-Bretagne?
+
+— Vous avez raison, monsieur, répondit Buckingham; il dirait en ce cas
+au roi que j’ai décidé la guerre, et que cette mesure est mon premier
+acte d’hostilité contre la France.»
+
+Le secrétaire s’inclina et sortit.
+
+«Nous voilà tranquilles de ce côté, dit Buckingham en se retournant
+vers d’Artagnan. Si les ferrets ne sont point déjà partis pour la
+France, ils n’y arriveront qu’après vous.
+
+— Comment cela?
+
+— Je viens de mettre un embargo sur tous les bâtiments qui se trouvent
+à cette heure dans les ports de Sa Majesté, et, à moins de permission
+particulière, pas un seul n’osera lever l’ancre.»
+
+D’Artagnan regarda avec stupéfaction cet homme qui mettait le pouvoir
+illimité dont il était revêtu par la confiance d’un roi au service de
+ses amours. Buckingham vit, à l’expression du visage du jeune homme, ce
+qui se passait dans sa pensée, et il sourit.
+
+«Oui, dit-il, oui, c’est qu’Anne d’Autriche est ma véritable reine; sur
+un mot d’elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je
+trahirais mon Dieu. Elle m’a demandé de ne point envoyer aux
+protestants de La Rochelle le secours que je leur avais promis, et je
+l’ai fait. Je manquais à ma parole, mais qu’importe! j’obéissais à son
+désir; n’ai-je point été grandement payé de mon obéissance, dites? car
+c’est à cette obéissance que je dois son portrait.»
+
+D’Artagnan admira à quels fils fragiles et inconnus sont parfois
+suspendues les destinées d’un peuple et la vie des hommes.
+
+Il en était au plus profond de ses réflexions, lorsque l’orfèvre entra:
+c’était un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait
+lui-même qu’il gagnait cent mille livres par an avec le duc de
+Buckingham.
+
+«Monsieur O’Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle,
+voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu’ils valent la pièce.»
+
+L’orfèvre jeta un seul coup d’oeil sur la façon élégante dont ils
+étaient montés, calcula l’un dans l’autre la valeur des diamants, et
+sans hésitation aucune:
+
+«Quinze cents pistoles la pièce, Milord, répondit-il.
+
+— Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-là?
+Vous voyez qu’il en manque deux.
+
+— Huit jours, Milord.
+
+— Je les paierai trois mille pistoles la pièce, il me les faut
+après-demain.
+
+— Milord les aura.
+
+— Vous êtes un homme précieux, monsieur O’Reilly, mais ce n’est pas le
+tout: ces ferrets ne peuvent être confiés à personne, il faut qu’ils
+soient faits dans ce palais.
+
+— Impossible, Milord, il n’y a que moi qui puisse les exécuter pour
+qu’on ne voie pas la différence entre les nouveaux et les anciens.
+
+— Aussi, mon cher monsieur O’Reilly, vous êtes mon prisonnier, et vous
+voudriez sortir à cette heure de mon palais que vous ne le pourriez
+pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garçons dont
+vous aurez besoin, et désignez-moi les ustensiles qu’ils doivent
+apporter.»
+
+L’orfèvre connaissait le duc, il savait que toute observation était
+inutile, il en prit donc à l’instant même son parti.
+
+«Il me sera permis de prévenir ma femme? demanda-t-il.
+
+— Oh! il vous sera même permis de la voir, mon cher monsieur O’Reilly:
+votre captivité sera douce, soyez tranquille; et comme tout dérangement
+vaut un dédommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un
+bon de mille pistoles pour vous faire oublier l’ennui que je vous
+cause.»
+
+D’Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre,
+qui remuait à pleines mains les hommes et les millions.
+
+Quant à l’orfèvre, il écrivit à sa femme en lui envoyant le bon de
+mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en échange son plus
+habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le
+poids et le titre, et une liste des outils qui lui étaient nécessaires.
+
+Buckingham conduisit l’orfèvre dans la chambre qui lui était destinée,
+et qui, au bout d’une demi-heure, fut transformée en atelier. Puis il
+mit une sentinelle à chaque porte, avec défense de laisser entrer qui
+que ce fût, à l’exception de son valet de chambre Patrice. Il est
+inutile d’ajouter qu’il était absolument défendu à l’orfèvre O’Reilly
+et à son aide de sortir sous quelque prétexte que ce fût. Ce point
+réglé, le duc revint à d’Artagnan.
+
+«Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l’Angleterre est à nous deux; que
+voulez-vous, que désirez-vous?
+
+— Un lit, répondit d’Artagnan; c’est, pour le moment, je l’avoue, la
+chose dont j’ai le plus besoin.»
+
+Buckingham donna à d’Artagnan une chambre qui touchait à la sienne. Il
+voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas qu’il se défiât de
+lui, mais pour avoir quelqu’un à qui parler constamment de la reine.
+
+Une heure après fut promulguée dans Londres l’ordonnance de ne laisser
+sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas même le
+paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c’était une déclaration de
+guerre entre les deux royaumes.
+
+Le surlendemain, à onze heures, les deux ferrets en diamants étaient
+achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement pareils, que
+Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des anciens, et que les plus
+exercés en pareille matière y auraient été trompés comme lui.
+
+Aussitôt il fit appeler d’Artagnan.
+
+«Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes venu
+chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance humaine
+pouvait faire, je l’ai fait.
+
+— Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j’ai vu; mais Votre Grâce
+me remet les ferrets sans la boîte?
+
+— La boîte vous embarrasserait. D’ailleurs la boîte m’est d’autant plus
+précieuse, qu’elle me reste seule. Vous direz que je la garde.
+
+— Je ferai votre commission mot à mot, Milord.
+
+— Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune
+homme, comment m’acquitterai-je jamais envers vous?»
+
+D’Artagnan rougit jusqu’au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait
+un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idée que le sang
+de ses compagnons et le sien lui allait être payé par de l’or anglais
+lui répugnait étrangement.
+
+«Entendons-nous, Milord, répondit d’Artagnan, et pesons bien les faits
+d’avance, afin qu’il n’y ait point de méprise. Je suis au service du
+roi et de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes
+de M. des Essarts, lequel, ainsi que son beau-frère M. de Tréville, est
+tout particulièrement attaché à Leurs Majestés. J’ai donc tout fait
+pour la reine et rien pour Votre Grâce. Il y a plus, c’est que
+peut-être n’eussé-je rien fait de tout cela, s’il ne se fût agi d’être
+agréable à quelqu’un qui est ma dame à moi, comme la reine est la
+vôtre.
+
+— Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette autre
+personne, c’est…
+
+— Milord, je ne l’ai point nommée, interrompit vivement le jeune homme.
+
+— C’est juste, dit le duc; c’est donc à cette personne que je dois être
+reconnaissant de votre dévouement.
+
+— Vous l’avez dit, Milord, car justement à cette heure qu’il est
+question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grâce qu’un
+Anglais, et par conséquent qu’un ennemi que je serais encore plus
+enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de
+Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste, ne
+m’empêchera pas d’exécuter de point en point ma mission et de me faire
+tuer, si besoin est, pour l’accomplir; mais, je le répète à Votre
+Grâce, sans qu’elle ait personnellement pour cela plus à me remercier
+de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que
+j’ai déjà fait pour elle dans la première.
+
+— Nous disons, nous: “Fier comme un Écossais”, murmura Buckingham.
+
+— Et nous disons, nous: “Fier comme un Gascon”, répondit d’Artagnan.
+Les Gascons sont les Écossais de la France.»
+
+D’Artagnan salua le duc et s’apprêta à partir.
+
+«Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par où? Comment?
+
+— C’est vrai.
+
+— Dieu me damne! les Français ne doutent de rien!
+
+— J’avais oublié que l’Angleterre était une île, et que vous en étiez
+le roi.
+
+— Allez au port, demandez le brick _le Sund_, remettez cette lettre au
+capitaine; il vous conduira à un petit port où certes on ne vous attend
+pas, et où n’abordent ordinairement que des bâtiments pêcheurs.
+
+— Ce port s’appelle?
+
+— Saint-Valery; mais, attendez donc: arrivé là, vous entrerez dans une
+mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable bouge à
+matelots; il n’y a pas à vous tromper, il n’y en a qu’une.
+
+— Après?
+
+— Vous demanderez l’hôte, et vous lui direz: _Forward_.
+
+— Ce qui veut dire?
+
+— En avant: c’est le mot d’ordre. Il vous donnera un cheval tout sellé
+et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous trouverez ainsi
+quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à chacun d’eux, donner
+votre adresse à Paris, les quatre chevaux vous y suivront; vous en
+connaissez déjà deux, et vous m’avez paru les apprécier en amateur: ce
+sont ceux que nous montions; rapportez-vous en à moi, les autres ne
+leur sont point inférieurs. Ces quatre chevaux sont équipés pour la
+campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d’en accepter
+un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons: c’est pour
+nous faire la guerre, d’ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous
+dites, vous autres Français, n’est-ce pas?
+
+— Oui, Milord, j’accepte, dit d’Artagnan; et s’il plaît à Dieu, nous
+ferons bon usage de vos présents.
+
+— Maintenant, votre main, jeune homme; peut-être nous
+rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille; mais, en
+attendant, nous nous quitterons bons amis, je l’espère.
+
+— Oui, Milord, mais avec l’espérance de devenir ennemis bientôt.
+
+— Soyez tranquille, je vous le promets.
+
+— Je compte sur votre parole, Milord.»
+
+D’Artagnan salua le duc et s’avança vivement vers le port.
+
+En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit sa
+lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et
+appareilla aussitôt.
+
+Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient.
+
+En passant bord à bord de l’un d’eux, d’Artagnan crut reconnaître la
+femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait appelée
+«Milady», et que lui, d’Artagnan, avait trouvée si belle; mais grâce au
+courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si
+vite qu’au bout d’un instant on fut hors de vue.
+
+Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery.
+
+D’Artagnan se dirigea à l’instant même vers l’auberge indiquée, et la
+reconnut aux cris qui s’en échappaient: on parlait de guerre entre
+l’Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et
+les matelots joyeux faisaient bombance.
+
+D’Artagnan fendit la foule, s’avança vers l’hôte, et prononça le mot
+_Forward_. À l’instant même, l’hôte lui fit signe de le suivre, sortit
+avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit à
+l’écurie où l’attendait un cheval tout sellé, et lui demanda s’il avait
+besoin de quelque autre chose.
+
+«J’ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit d’Artagnan.
+
+— Allez d’ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. À Neufchâtel, entrez
+à l’auberge de la _Herse d’Or_, donnez le mot d’ordre à l’hôtelier, et
+vous trouverez comme ici un cheval tout sellé.
+
+— Dois-je quelque chose? demanda d’Artagnan.
+
+— Tout est payé, dit l’hôte, et largement. Allez donc, et que Dieu vous
+conduise!
+
+— Amen!» répondit le jeune homme en partant au galop.
+
+Quatre heures après, il était à Neufchâtel.
+
+Il suivit strictement les instructions reçues; à Neufchâtel, comme à
+Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui l’attendait; il
+voulut transporter les pistolets de la selle qu’il venait de quitter à
+la selle qu’il allait prendre: les fontes étaient garnies de pistolets
+pareils.
+
+«Votre adresse à Paris?
+
+— Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts.
+
+— Bien, répondit celui-ci.
+
+— Quelle route faut-il prendre? demanda à son tour d’Artagnan.
+
+— Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au petit
+village d’Écouis, vous vous arrêterez, il n’y a qu’une auberge, l’_Écu
+de France_. Ne la jugez pas d’après son apparence; elle aura dans ses
+écuries un cheval qui vaudra celui-ci.
+
+— Même mot d’ordre?
+
+— Exactement.
+
+— Adieu, maître!
+
+— Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?»
+
+D’Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de train. À
+Écouis, la même scène se répéta: il trouva un hôte aussi prévenant, un
+cheval frais et reposé; il laissa son adresse comme il l’avait fait, et
+repartit du même train pour Pontoise. À Pontoise, il changea une
+dernière fois de monture, et à neuf heures il entrait au grand galop
+dans la cour de l’hôtel de M. de Tréville.
+
+Il avait fait près de soixante lieues en douze heures.
+
+M. de Tréville le reçut comme s’il l’avait vu le matin même; seulement,
+en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui
+annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre et
+qu’il pouvait se rendre à son poste.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+LE BALLET DE LA MERLAISON
+
+
+Le lendemain, il n’était bruit dans tout Paris que du bal que MM. les
+échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et dans lequel
+Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui
+était le ballet favori du roi.
+
+Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l’Hôtel de
+Ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville avait
+dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitées;
+l’épicier de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de
+cire blanche, ce qui était un luxe inouï pour cette époque; enfin vingt
+violons avaient été prévenus, et le prix qu’on leur accordait avait été
+fixé au double du prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu’ils
+devaient sonner toute la nuit.
+
+À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du
+roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint
+demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les clefs des
+portes, des chambres et bureaux de l’Hôtel. Ces clefs lui furent
+remises à l’instant même; chacune d’elles portait un billet qui devait
+servir à la faire reconnaître, et à partir de ce moment le sieur de La
+Coste fut chargé de la garde de toutes les portes et de toutes les
+avenues.
+
+À onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant
+avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt dans l’Hôtel de
+Ville, aux portes qui leur avaient été assignées.
+
+À trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l’une française
+l’autre suisse. La compagnie des gardes françaises était composée
+moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de M. des Essarts.
+
+À six heures du soir les invités commencèrent à entrer. À mesure qu’ils
+entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les échafauds
+préparés.
+
+À neuf heures arriva Mme la Première présidente. Comme c’était, après
+la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle fut reçue
+par messieurs de la ville et placée dans la loge en face de celle que
+devait occuper la reine.
+
+À dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la
+petite salle du côté de l’église Saint-Jean, et cela en face du buffet
+d’argent de la ville, qui était gardé par quatre archers.
+
+À minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations:
+c’était le roi qui s’avançait à travers les rues qui conduisent du
+Louvre à l’Hôtel de Ville, et qui étaient toutes illuminées avec des
+lanternes de couleur.
+
+Aussitôt MM. les échevins, vêtus de leurs robes de drap et précédés de
+six sergents tenant chacun un flambeau à la main, allèrent au-devant du
+roi, qu’ils rencontrèrent sur les degrés, où le prévôt des marchands
+lui fit compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa Majesté
+répondit en s’excusant d’être venue si tard, mais en rejetant la faute
+sur M. le cardinal, lequel l’avait retenue jusqu’à onze heures pour
+parler des affaires de l’État.
+
+Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S.A.R.
+Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville,
+du duc d’Elbeuf, du comte d’Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M.
+de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de
+Souveray.
+
+Chacun remarqua que le roi avait l’air triste et préoccupé.
+
+Un cabinet avait été préparé pour le roi, et un autre pour Monsieur.
+Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits de masques.
+Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la présidente. Les
+seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestés devaient
+s’habiller deux par deux dans des chambres préparées à cet effet.
+
+Avant d’entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu’on le vînt
+prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal.
+
+Une demi-heure après l’entrée du roi, de nouvelles acclamations
+retentirent: celles-là annonçaient l’arrivée de la reine: les échevins
+firent ainsi qu’ils avaient fait déjà et, précédés des sergents, ils
+s’avancèrent au devant de leur illustre convive.
+
+La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle avait
+l’air triste et surtout fatigué.
+
+Au moment où elle entrait, le rideau d’une petite tribune qui jusque-là
+était resté fermé s’ouvrit, et l’on vit apparaître la tête pâle du
+cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la
+reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres: la reine
+n’avait pas ses ferrets de diamants.
+
+La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de messieurs de
+la ville et à répondre aux saluts des dames.
+
+Tout à coup, le roi apparut avec le cardinal à l’une des portes de la
+salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très pâle.
+
+Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint à
+peine noués, il s’approcha de la reine, et d’une voix altérée:
+
+«Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s’il vous plaît, n’avez-vous point
+vos ferrets de diamants, quand vous savez qu’il m’eût été agréable de
+les voir?»
+
+La reine étendit son regard autour d’elle, et vit derrière le roi le
+cardinal qui souriait d’un sourire diabolique.
+
+«Sire, répondit la reine d’une voix altérée, parce qu’au milieu de
+cette grande foule j’ai craint qu’il ne leur arrivât malheur.
+
+— Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau, c’était
+pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort.»
+
+Et la voix du roi était tremblante de colère; chacun regardait et
+écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait.
+
+«Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils
+sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.
+
+— Faites, madame, faites, et cela au plus tôt: car dans une heure le
+ballet va commencer.»
+
+La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient
+la conduire à son cabinet.
+
+De son côté, le roi regagna le sien.
+
+Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.
+
+Tout le monde avait pu remarquer qu’il s’était passé quelque chose
+entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parlé si bas, que,
+chacun par respect s’étant éloigné de quelques pas, personne n’avait
+rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne
+les écoutait pas.
+
+Le roi sortit le premier de son cabinet; il était en costume de chasse
+des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs étaient habillés
+comme lui. C’était le costume que le roi portait le mieux, et vêtu
+ainsi il semblait véritablement le premier gentilhomme de son royaume.
+
+Le cardinal s’approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l’ouvrit
+et y trouva deux ferrets de diamants.
+
+«Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal.
+
+— Rien, répondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets, ce dont
+je doute, comptez-les, Sire, et si vous n’en trouvez que dix, demandez
+à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici.»
+
+Le roi regarda le cardinal comme pour l’interroger; mais il n’eut le
+temps de lui adresser aucune question: un cri d’admiration sortit de
+toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son
+royaume, la reine était à coup sûr la plus belle femme de France.
+
+Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille; elle
+avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout en
+velours gris perle rattaché avec des agrafes de diamants, et une jupe
+de satin bleu toute brodée d’argent. Sur son épaule gauche étincelaient
+les ferrets soutenus par un noeud de même couleur que les plumes et la
+jupe.
+
+Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère; cependant,
+distants comme ils l’étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les
+ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en
+avait-elle douze?
+
+En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi
+s’avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser, et
+S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet
+commença.
+
+Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu’il passait près
+d’elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le
+compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.
+
+Le ballet dura une heure; il avait seize entrées.
+
+Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle,
+chacun reconduisit sa dame à sa place; mais le roi profita du privilège
+qu’il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour s’avancer
+vivement vers la reine.
+
+«Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez
+montrée pour mes désirs, mais je crois qu’il vous manque deux ferrets,
+et je vous les rapporte.»
+
+À ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis
+le cardinal.
+
+«Comment, Sire! s’écria la jeune reine jouant la surprise, vous m’en
+donnez encore deux autres; mais alors cela m’en fera donc quatorze?»
+
+En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur
+l’épaule de Sa Majesté.
+
+Le roi appela le cardinal:
+
+«Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi d’un
+ton sévère.
+
+— Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais faire
+accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n’osant les lui offrir
+moi-même, j’ai adopté ce moyen.
+
+— Et j’en suis d’autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit
+Anne d’Autriche avec un sourire qui prouvait qu’elle n’était pas dupe
+de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux
+ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont
+coûté à Sa Majesté.»
+
+Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de
+la chambre où elle s’était habillée et où elle devait se dévêtir.
+
+L’attention que nous avons été obligés de donner pendant le
+commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons
+introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne d’Autriche
+devait le triomphe inouï qu’elle venait de remporter sur le cardinal,
+et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l’une des
+portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour
+quatre personnes: le roi, la reine, Son Éminence et lui.
+
+La reine venait de regagner sa chambre, et d’Artagnan s’apprêtait à se
+retirer, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule; il se
+retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre.
+Cette jeune femme avait le visage couvert d’un loup de velours noir,
+mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise
+pour les autres que pour lui, il reconnut à l’instant même son guide
+ordinaire, la légère et spirituelle Mme Bonacieux.
+
+La veille ils s’étaient vus à peine chez le suisse Germain, où
+d’Artagnan l’avait fait demander. La hâte qu’avait la jeune femme de
+porter à la reine cette excellente nouvelle de l’heureux retour de son
+messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles.
+D’Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un double sentiment,
+l’amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les
+corridors devenaient plus déserts, d’Artagnan voulait arrêter la jeune
+femme, la saisir, la contempler, ne fût- ce qu’un instant; mais, vive
+comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu’il
+voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste
+impératif plein de charme lui rappelait qu’il était sous l’empire d’une
+puissance à laquelle il devait aveuglément obéir, et qui lui
+interdisait jusqu’à la plus légère plainte; enfin, après une minute ou
+deux de tours et de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et
+introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle
+lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte
+cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup
+une vive lumière, elle disparut.
+
+D’Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était,
+mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l’air
+chaud et parfumé qui arrivait jusqu’à lui, la conversation de deux ou
+trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant, le mot de
+Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu’il était
+dans un cabinet attenant à la chambre de la reine.
+
+Le jeune homme se tint dans l’ombre et attendit.
+
+La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les
+personnes qui l’entouraient, et qui avaient au contraire l’habitude de
+la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment
+joyeux sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait
+éprouver le ballet, et comme il n’est pas permis de contredire une
+reine, qu’elle sourie ou qu’elle pleure, chacun renchérissait sur la
+galanterie de MM. les échevins de la ville de Paris.
+
+Quoique d’Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix des
+autres voix, d’abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de
+domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines.
+Il l’entendait s’approcher et s’éloigner de cette porte ouverte, et
+deux ou trois fois il vit même l’ombre d’un corps intercepter la
+lumière.
+
+Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de
+blancheur passèrent à travers la tapisserie; d’Artagnan comprit que
+c’était sa récompense: il se jeta à genoux, saisit cette main et appuya
+respectueusement ses lèvres; puis cette main se retira laissant dans
+les siennes un objet qu’il reconnut pour être une bague; aussitôt la
+porte se referma, et d’Artagnan se retrouva dans la plus complète
+obscurité.
+
+D’Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau; il était
+évident que tout n’était pas fini encore.
+
+Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son
+amour. D’ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à peine
+commencée: on soupait à trois heures, et l’horloge Saint- Jean, depuis
+quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois quarts.
+
+En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine;
+puis on l’entendit s’éloigner; puis la porte du cabinet où était
+d’Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s’y élança.
+
+«Vous, enfin! s’écria d’Artagnan.
+
+— Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du
+jeune homme: silence! et allez-vous-en par où vous êtes venu.
+
+— Mais où et quand vous reverrai-je? s’écria d’Artagnan.
+
+— Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez,
+partez!»
+
+Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d’Artagnan
+hors du cabinet.
+
+D’Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection
+aucune, ce qui prouve qu’il était bien réellement amoureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+LE RENDEZ-VOUS
+
+
+D’Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu’il fût plus de trois
+heures du matin, et qu’il eût les plus méchants quartiers de Paris à
+traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu’il y a un
+dieu pour les ivrognes et les amoureux.
+
+Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier, et
+frappa doucement et d’une façon convenue entre lui et son laquais.
+Planchet, qu’il avait renvoyé deux heures auparavant de l’Hôtel de
+Ville en lui recommandant de l’attendre, vint lui ouvrir la porte.
+
+«Quelqu’un a-t-il apporté une lettre pour moi? demanda vivement
+d’Artagnan.
+
+— Personne n’a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet; mais il
+y en a une qui est venue toute seule.
+
+— Que veux-tu dire, imbécile?
+
+— Je veux dire qu’en rentrant, quoique j’eusse la clef de votre
+appartement dans ma poche et que cette clef ne m’eût point quitté, j’ai
+trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre à
+coucher.
+
+— Et où est cette lettre?
+
+— Je l’ai laissée où elle était, monsieur. Il n’est pas naturel que les
+lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était ouverte
+encore, ou seulement entrebâillée je ne dis pas; mais non, tout était
+hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y a très
+certainement quelque magie là-dessous.»
+
+Pendant ce temps, le jeune homme s’élançait dans la chambre et ouvrait
+la lettre; elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces termes:
+
+«On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre.
+Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon
+qui s’élève à l’angle de la maison de M. d’Estrées.
+
+
+«C. B.»
+
+
+En lisant cette lettre, d’Artagnan sentait son coeur se dilater et
+s’étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des
+amants.
+
+C’était le premier billet qu’il recevait, c’était le premier
+rendez-vous qui lui était accordé. Son coeur, gonflé par l’ivresse de
+la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis
+terrestre qu’on appelait l’amour.
+
+«Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir et
+pâlir successivement; eh bien! n’est-ce pas que j’avais deviné juste et
+que c’est quelque méchante affaire?
+
+— Tu te trompes, Planchet, répondit d’Artagnan, et la preuve, c’est que
+voici un écu pour que tu boives à ma santé.
+
+— Je remercie monsieur de l’écu qu’il me donne, et je lui promets de
+suivre exactement ses instructions; mais il n’en est pas moins vrai que
+les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées…
+
+— Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.
+
+— Alors, monsieur est content? demanda Planchet.
+
+— Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes!
+
+— Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher?
+
+— Oui, va.
+
+— Que toutes les bénédictions du Ciel tombent sur monsieur, mais il
+n’en est pas moins vrai que cette lettre…»
+
+Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que
+n’était point parvenu à effacer entièrement la libéralité de
+d’Artagnan.
+
+Resté seul, d’Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et
+rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle
+maîtresse. Enfin il se coucha, s’endormit et fit des rêves d’or.
+
+À sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au second
+appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des inquiétudes de
+la veille.
+
+«Planchet, lui dit d’Artagnan, je sors pour toute la journée peut-
+être; tu es donc libre jusqu’à sept heures du soir; mais, à sept heures
+du soir, tiens-toi prêt avec deux chevaux.
+
+— Allons! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous faire
+traverser la peau en plusieurs endroits.
+
+— Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.
+
+— Eh bien, que disais-je? s’écria Planchet. Là, j’en étais sûr, maudite
+lettre!
+
+— Mais rassure-toi donc, imbécile, il s’agit tout simplement d’une
+partie de plaisir.
+
+— Oui! comme les voyages d’agrément de l’autre jour, où il pleuvait des
+balles et où il poussait des chausse-trapes.
+
+— Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit d’Artagnan,
+j’irai sans vous; j’aime mieux voyager seul que d’avoir un compagnon
+qui tremble.
+
+— Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant qu’il
+m’avait vu à l’oeuvre.
+
+— Oui, mais j’ai cru que tu avais usé tout ton courage d’une seule
+fois.
+
+— Monsieur verra que dans l’occasion il m’en reste encore; seulement je
+prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s’il veut qu’il m’en reste
+longtemps.
+
+— Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir?
+
+— Je l’espère.
+
+— Eh bien, je compte sur toi.
+
+— À l’heure dite, je serai prêt; seulement je croyais que monsieur
+n’avait qu’un cheval à l’écurie des gardes.
+
+— Peut-être n’y en a-t-il qu’un encore dans ce moment-ci, mais ce soir
+il y en aura quatre.
+
+— Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte?
+
+— Justement», dit d’Artagnan.
+
+Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit.
+
+M. Bonacieux était sur sa porte. L’intention de d’Artagnan était de
+passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit un salut
+si doux et si bénin, que force fut à son locataire non seulement de le
+lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui.
+
+Comment d’ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari
+dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à Saint-Cloud,
+en face du pavillon de M. d’Estrées! D’Artagnan s’approcha de l’air le
+plus aimable qu’il put prendre.
+
+La conversation tomba tout naturellement sur l’incarcération du pauvre
+homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d’Artagnan eût entendu sa
+conversation avec l’inconnu de Meung, raconta à son jeune locataire les
+persécutions de ce monstre de M. de Laffemas, qu’il ne cessa de
+qualifier pendant tout son récit du titre de bourreau du cardinal et
+s’étendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les
+soupiraux, les grilles et les instruments de torture.
+
+D’Artagnan l’écouta avec une complaisance exemplaire puis, lorsqu’il
+eut fini:
+
+«Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l’avait enlevée? car je
+n’oublie pas que c’est à cette circonstance fâcheuse que je dois le
+bonheur d’avoir fait votre connaissance.
+
+— Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et ma
+femme de son côté m’a juré ses grands dieux qu’elle ne le savait pas.
+Mais vous-même, continua M. Bonacieux d’un ton de bonhomie parfaite,
+qu’êtes-vous devenu tous ces jours passés? je ne vous ai vu, ni vous ni
+vos amis, et ce n’est pas sur le pavé de Paris, je pense, que vous avez
+ramassé toute la poussière que Planchet époussetait hier sur vos
+bottes.
+
+— Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous
+avons fait un petit voyage.
+
+— Loin d’ici?
+
+— Oh! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement; nous avons
+été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés.
+
+— Et vous êtes revenu, vous, n’est-ce pas? reprit M. Bonacieux en
+donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon comme
+vous n’obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous étions
+impatiemment attendu à Paris, n’est-ce pas?
+
+— Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l’avoue, d’autant mieux,
+mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu’on ne peut rien vous
+cacher. Oui, j’étais attendu, et bien impatiemment, je vous en
+réponds.»
+
+Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que
+d’Artagnan ne s’en aperçut pas.
+
+«Et nous allons être récompensé de notre diligence? continua le mercier
+avec une légère altération dans la voix, altération que d’Artagnan ne
+remarqua pas plus qu’il n’avait fait du nuage momentané qui, un instant
+auparavant, avait assombri la figure du digne homme.
+
+— Ah! faites donc le bon apôtre! dit en riant d’Artagnan.
+
+— Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c’est seulement pour
+savoir si nous rentrons tard.
+
+— Pourquoi cette question, mon cher hôte? demanda d’Artagnan; est-ce
+que vous comptez m’attendre?
+
+— Non, c’est que depuis mon arrestation et le vol qui a été commis chez
+moi, je m’effraie chaque fois que j’entends ouvrir une porte, et
+surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point homme d’épée,
+moi!
+
+— Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux ou
+trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez
+pas encore.»
+
+Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d’Artagnan ne put faire
+autrement que de s’en apercevoir, et lui demanda ce qu’il avait.
+
+«Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je suis
+sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je viens de me
+sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à cela, vous qui
+n’avez à vous occuper que d’être heureux.
+
+— Alors j’ai de l’occupation, car je le suis.
+
+— Pas encore, attendez donc, vous avez dit: à ce soir.
+
+— Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-être l’attendez- vous
+avec autant d’impatience que moi. Peut-être, ce soir, Mme Bonacieux
+visitera-t-elle le domicile conjugal.
+
+— Mme Bonacieux n’est pas libre ce soir, répondit gravement le mari;
+elle est retenue au Louvre par son service.
+
+— Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis; quand je suis heureux,
+moi, je voudrais que tout le monde le fût; mais il paraît que ce n’est
+pas possible.»
+
+Et le jeune homme s’éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que
+lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
+
+«Amusez-vous bien!» répondit Bonacieux d’un air sépulcral.
+
+Mais d’Artagnan était déjà trop loin pour l’entendre, et l’eut-il
+entendu, dans la disposition d’esprit où il était, il ne l’eût certes
+pas remarqué.
+
+Il se dirigea vers l’hôtel de M. de Tréville; sa visite de la veille
+avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative.
+
+Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine
+avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal
+avait été parfaitement maussade.
+
+À une heure du matin, il s’était retiré sous prétexte qu’il était
+indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n’étaient rentrées au Louvre
+qu’à six heures du matin.
+
+«Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant
+du regard tous les angles de l’appartement pour voir s’ils étaient bien
+seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est évident
+que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi,
+dans le triomphe de la reine et dans l’humiliation de Son Éminence. Il
+s’agit de bien vous tenir.
+
+— Qu’ai-je à craindre, répondit d’Artagnan, tant que j’aurai le bonheur
+de jouir de la faveur de Leurs Majestés?
+
+— Tout, croyez-moi. Le cardinal n’est point homme à oublier une
+mystification tant qu’il n’aura pas réglé ses comptes avec le
+mystificateur, et le mystificateur m’a bien l’air d’être certain Gascon
+de ma connaissance.
+
+— Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que
+c’est moi qui ai été à Londres?
+
+— Diable! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez
+rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt? Prenez garde, mon
+cher d’Artagnan, ce n’est pas une bonne chose que le présent d’un
+ennemi; n’y a-t-il pas là-dessus certain vers latin… Attendez donc…
+
+— Oui, sans doute, reprit d’Artagnan, qui n’avait jamais pu se fourrer
+la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par ignorance,
+avait fait le désespoir de son précepteur; oui, sans doute, il doit y
+en avoir un.
+
+— Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une teinte
+de lettres, et M. de Benserade me le citait l’autre jour… Attendez
+donc… Ah! m’y voici:
+
+… Timeo Danaos et dona ferentes.
+
+
+«Ce qui veut dire: “Défiez-vous de l’ennemi qui vous fait des
+présents.”
+
+— Ce diamant ne vient pas d’un ennemi, monsieur, reprit d’Artagnan, il
+vient de la reine.
+
+— De la reine! oh! oh! dit M. de Tréville. Effectivement, c’est un
+véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui
+la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau?
+
+— Elle me l’a remis elle-même.
+
+— Où cela?
+
+— Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette.
+
+— Comment?
+
+— En me donnant sa main à baiser.
+
+— Vous avez baisé la main de la reine! s’écria M. de Tréville en
+regardant d’Artagnan.
+
+— Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’accorder cette grâce!
+
+— Et cela en présence de témoins? Imprudente, trois fois imprudente!
+
+— Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l’a vue», reprit
+d’Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s’étaient
+passées.
+
+«Oh! les femmes, les femmes! s’écria le vieux soldat, je les reconnais
+bien à leur imagination romanesque; tout ce qui sent le mystérieux les
+charme; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout; vous rencontreriez la
+reine, que vous ne la reconnaîtriez pas; elle vous rencontrerait,
+qu’elle ne saurait pas qui vous êtes.
+
+— Non, mais grâce à ce diamant…, reprit le jeune homme.
+
+— Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un
+conseil, un bon conseil, un conseil d’ami?
+
+— Vous me ferez honneur, monsieur, dit d’Artagnan.
+
+— Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant
+pour le prix qu’il vous en donnera; si juif qu’il soit, vous en
+trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n’ont pas de
+nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir
+celui qui la porte.
+
+— Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine! jamais, dit
+d’Artagnan.
+
+— Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu’un
+cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l’écrin de sa
+mère.
+
+— Vous croyez donc que j’ai quelque chose à craindre? demanda
+d’Artagnan.
+
+— C’est-à-dire, jeune homme, que celui qui s’endort sur une mine dont
+la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de
+vous.
+
+— Diable! dit d’Artagnan, que le ton d’assurance de M. de Tréville
+commençait à inquiéter: diable, que faut-il faire?
+
+— Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal
+a la mémoire tenace et la main longue; croyez-moi, il vous jouera
+quelque tour.
+
+— Mais lequel?
+
+— Eh! le sais-je, moi! est-ce qu’il n’a pas à son service toutes les
+ruses du démon? Le moins qui puisse vous arriver est qu’on vous arrête.
+
+— Comment! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté?
+
+— Pardieu! on s’est bien gêné pour Athos! En tout cas, jeune homme,
+croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour: ne vous
+endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au
+contraire, et c’est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si
+l’on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui
+vous la cherche; si l’on vous attaque de nuit ou de jour, battez en
+retraite et sans honte; si vous traversez un pont, tâtez les planches,
+de peur qu’une planche ne vous manque sous le pied; si vous passez
+devant une maison qu’on bâtit, regardez en l’air de peur qu’une pierre
+ne vous tombe sur la tête; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par
+votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes
+sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de
+votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout.»
+
+D’Artagnan rougit.
+
+«De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement; et pourquoi plutôt d’elle
+que d’un autre?
+
+— C’est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n’en
+a pas de plus expéditif: une femme vous vend pour dix pistoles, témoin
+Dalila. Vous savez les Écritures, hein?»
+
+D’Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux pour
+le soir même; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que
+la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne
+lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse.
+
+«Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois
+compagnons?
+
+— J’allais vous demander si vous n’en aviez pas appris quelques
+nouvelles.
+
+— Aucune, monsieur.
+
+— Eh bien, je les ai laissés sur ma route: Porthos à Chantilly, avec un
+duel sur les bras; Aramis à Crèvecoeur, avec une balle dans l’épaule;
+et Athos à Amiens, avec une accusation de faux- monnayeur sur le corps.
+
+— Voyez-vous! dit M. de Tréville; et comment vous êtes-vous échappé,
+vous?
+
+— Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d’épée dans la
+poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route
+de Calais, comme un papillon à une tapisserie.
+
+— Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de
+Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée.
+
+— Dites, monsieur.
+
+— À votre place, je ferais une chose.
+
+— Laquelle?
+
+— Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais,
+moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m’en irais
+savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable! ils méritent
+bien cette petite attention de votre part.
+
+— Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai.
+
+— Demain! et pourquoi pas ce soir?
+
+— Ce soir, monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire
+indispensable.
+
+— Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde, je
+vous le répète: c’est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous
+sommes. Croyez-moi, partez ce soir.
+
+— Impossible! monsieur.
+
+— Vous avez donc donné votre parole?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Alors c’est autre chose; mais promettez-moi que si vous n’êtes pas
+tué cette nuit, vous partirez demain.
+
+— Je vous le promets.
+
+— Avez-vous besoin d’argent?
+
+— J’ai encore cinquante pistoles. C’est autant qu’il m’en faut, je le
+pense.
+
+— Mais vos compagnons?
+
+— Je pense qu’ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de
+Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.
+
+— Vous reverrai-je avant votre départ?
+
+— Non, pas que je pense, monsieur, à moins qu’il n’y ait du nouveau.
+
+— Allons, bon voyage!
+
+— Merci, monsieur.»
+
+Et d’Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus que jamais de
+sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.
+
+Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun
+d’eux n’était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents, et l’on
+n’avait des nouvelles ni des uns, ni des autres.
+
+Il se serait bien informé d’eux à leurs maîtresses, mais il ne
+connaissait ni celle de Porthos, ni celle d’Aramis; quant à Athos, il
+n’en avait pas.
+
+En passant devant l’hôtel des Gardes, il jeta un coup d’oeil dans
+l’écurie: trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet, tout
+ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini avec deux
+d’entre eux.
+
+«Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d’Artagnan, que je suis aise
+de vous voir!
+
+— Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme.
+
+— Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte?
+
+— Moi? pas le moins du monde.
+
+— Oh! que vous faites bien, monsieur.
+
+— Mais d’où vient cette question?
+
+— De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans
+vous écouter; monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois de
+couleur.
+
+— Bah!
+
+— Monsieur n’a pas remarqué cela, préoccupé qu’il était de la lettre
+qu’il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que l’étrange façon
+dont cette lettre était parvenue à la maison avait mis sur mes gardes,
+je n’ai pas perdu un mouvement de sa physionomie.
+
+— Et tu l’as trouvée…?
+
+— Traîtreuse, monsieur.
+
+— Vraiment!
+
+— De plus, aussitôt que monsieur l’a eu quitté et qu’il a disparu au
+coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa porte et
+s’est mis à courir par la rue opposée.
+
+— En effet, tu as raison, Planchet, tout cela me paraît fort louche,
+et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer que la chose
+ne nous ait été catégoriquement expliquée.
+
+— Monsieur plaisante, mais monsieur verra.
+
+— Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est écrit!
+
+— Monsieur ne renonce donc pas à sa promenade de ce soir?
+
+— Bien au contraire, Planchet, plus j’en voudrai à M. Bonacieux, et
+plus j’irai au rendez-vous que m’a donné cette lettre qui t’inquiète
+tant.
+
+— Alors, si c’est la résolution de monsieur…
+
+— Inébranlable, mon ami; ainsi donc, à neuf heures tiens-toi prêt ici,
+à l’hôtel; je viendrai te prendre.»
+
+Planchet, voyant qu’il n’y avait plus aucun espoir de faire renoncer
+son maître à son projet, poussa un profond soupir, et se mit à étriller
+le troisième cheval.
+
+Quant à d’Artagnan, comme c’était au fond un garçon plein de prudence,
+au lieu de rentrer chez lui, il s’en alla dîner chez ce prêtre gascon
+qui, au moment de la détresse des quatre amis, leur avait donné un
+déjeuner de chocolat.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+LE PAVILLON
+
+
+À neuf heures, d’Artagnan était à l’hôtel des Gardes; il trouva
+Planchet sous les armes. Le quatrième cheval était arrivé.
+
+Planchet était armé de son mousqueton et d’un pistolet. D’Artagnan
+avait son épée et passa deux pistolets à sa ceinture, puis tous deux
+enfourchèrent chacun un cheval et s’éloignèrent sans bruit. Il faisait
+nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se mit à la suite
+de son maître, et marcha par-derrière à dix pas.
+
+D’Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la Conférence et
+suivit alors le chemin, bien plus beau alors qu’aujourd’hui, qui mène à
+Saint-Cloud.
+
+Tant qu’on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la
+distance qu’il s’était imposée; mais dès que le chemin commença à
+devenir plus désert et plus obscurs il se rapprocha tout doucement: si
+bien que, lorsqu’on entra dans le bois de Boulogne, il se trouva tout
+naturellement marcher côte à côte avec son maître. En effet, nous ne
+devons pas dissimuler que l’oscillation des grands arbres et le reflet
+de la lune dans les taillis sombres lui causaient une vive inquiétude.
+D’Artagnan s’aperçut qu’il se passait chez son laquais quelque chose
+d’extraordinaire.
+
+«Eh bien, monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu’avons-nous donc?
+
+— Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les églises?
+
+— Pourquoi cela, Planchet?
+
+— Parce qu’on n’ose point parler haut dans ceux-ci comme dans
+celles-là.
+
+— Pourquoi n’oses-tu parler haut, Planchet? parce que tu as peur?
+
+— Peur d’être entendu, oui, monsieur.
+
+— Peur d’être entendu! Notre conversation est cependant morale, mon
+cher Planchet, et nul n’y trouverait à redire.
+
+— Ah! monsieur! reprit Planchet en revenant à son idée mère, que ce M.
+Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de
+déplaisant dans le jeu de ses lèvres!
+
+— Qui diable te fait penser à Bonacieux?
+
+— Monsieur, l’on pense à ce que l’on peut et non pas à ce que l’on
+veut.
+
+— Parce que tu es un poltron, Planchet.
+
+— Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie; la
+prudence est une vertu.
+
+— Et tu es vertueux, n’est-ce pas, Planchet?
+
+— Monsieur, n’est-ce point le canon d’un mousquet qui brille là- bas?
+Si nous baissions la tête?
+
+— En vérité, murmura d’Artagnan, à qui les recommandations de M. de
+Tréville revenaient en mémoire; en vérité, cet animal finirait par me
+faire peur.»
+
+Et il mit son cheval au trot.
+
+Planchet suivit le mouvement de son maître, exactement comme s’il eût
+été son ombre, et se retrouva trottant près de lui.
+
+«Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit, monsieur?
+demanda-t-il.
+
+— Non, Planchet, car tu es arrivé, toi.
+
+— Comment, je suis arrivé? et monsieur?
+
+— Moi, je vais encore à quelques pas.
+
+— Et monsieur me laisse seul ici?
+
+— Tu as peur, Planchet?
+
+— Non, mais je fais seulement observer à monsieur que la nuit sera très
+froide, que les fraîcheurs donnent des rhumatismes, et qu’un laquais
+qui a des rhumatismes est un triste serviteur, surtout pour un maître
+alerte comme monsieur.
+
+— Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces
+cabarets que tu vois là-bas, et tu m’attendras demain matin à six
+heures devant la porte.
+
+— Monsieur, j’ai bu et mangé respectueusement l’écu que vous m’avez
+donné ce matin; de sorte qu’il ne me reste pas un traître sou dans le
+cas où j’aurais froid.
+
+— Voici une demi-pistole. À demain.»
+
+D’Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de Planchet
+et s’éloigna rapidement en s’enveloppant dans son manteau.
+
+«Dieu que j’ai froid!» s’écria Planchet dès qu’il eut perdu son maître
+de vue; — et pressé qu’il était de se réchauffer, il se hâta d’aller
+frapper à la porte d’une maison parée de tous les attributs d’un
+cabaret de banlieue.
+
+Cependant d’Artagnan, qui s’était jeté dans un petit chemin de
+traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud; mais, au lieu
+de suivre la grande rue, il tourna derrière le château, gagna une
+espèce de ruelle fort écartée, et se trouva bientôt en face du pavillon
+indiqué. Il était situé dans un lieu tout à fait désert. Un grand mur,
+à l’angle duquel était ce pavillon, régnait d’un côté de cette ruelle,
+et de l’autre une haie défendait contre les passants un petit jardin au
+fond duquel s’élevait une maigre cabane.
+
+Il était arrivé au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit
+d’annoncer sa présence par aucun signal, il attendit.
+
+Nul bruit ne se faisait entendre, on eût dit qu’on était à cent lieues
+de la capitale. D’Artagnan s’adossa à la haie après avoir jeté un coup
+d’oeil derrière lui. Par-delà cette haie, ce jardin et cette cabane, un
+brouillard sombre enveloppait de ses plis cette immensité où dort
+Paris, vide, béant, immensité où brillaient quelques points lumineux,
+étoiles funèbres de cet enfer.
+
+Mais pour d’Artagnan tous les aspects revêtaient une forme heureuse,
+toutes les idées avaient un sourire, toutes les ténèbres étaient
+diaphanes. L’heure du rendez-vous allait sonner.
+
+En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud
+laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.
+
+Il y avait quelque chose de lugubre à cette voix de bronze qui se
+lamentait ainsi au milieu de la nuit.
+
+Mais chacune de ces heures qui composaient l’heure attendue vibrait
+harmonieusement au coeur du jeune homme.
+
+Ses yeux étaient fixés sur le petit pavillon situé à l’angle de la rue
+et dont toutes les fenêtres étaient fermées par des volets, excepté une
+seule du premier étage.
+
+À travers cette fenêtre brillait une lumière douce qui argentait le
+feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s’élevaient formant
+groupe en dehors du parc. Évidemment derrière cette petite fenêtre, si
+gracieusement éclairée, la jolie Mme Bonacieux l’attendait.
+
+Bercé par cette douce idée, d’Artagnan attendit de son côté une
+demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixés sur ce charmant petit
+séjour dont d’Artagnan apercevait une partie de plafond aux moulures
+dorées, attestant l’élégance du reste de l’appartement.
+
+Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie.
+
+Cette fois-ci, sans que d’Artagnan comprît pourquoi, un frisson courut
+dans ses veines. Peut-être aussi le froid commençait-il à le gagner et
+prenait-il pour une impression morale une sensation tout à fait
+physique.
+
+Puis l’idée lui vint qu’il avait mal lu et que le rendez-vous était
+pour onze heures seulement.
+
+Il s’approcha de la fenêtre, se plaça dans un rayon de lumière, tira sa
+lettre de sa poche et la relut; il ne s’était point trompé: le
+rendez-vous était bien pour dix heures.
+
+Il alla reprendre son poste, commençant à être assez inquiet de ce
+silence et de cette solitude.
+
+Onze heures sonnèrent.
+
+D’Artagnan commença à craindre véritablement qu’il ne fût arrivé
+quelque chose à Mme Bonacieux.
+
+Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des amoureux;
+mais personne ne lui répondit: pas même l’écho.
+
+Alors il pensa avec un certain dépit que peut-être la jeune femme
+s’était endormie en l’attendant.
+
+Il s’approcha du mur et essaya d’y monter; mais le mur était
+nouvellement crépi, et d’Artagnan se retourna inutilement les ongles.
+
+En ce moment il avisa les arbres, dont la lumière continuait d’argenter
+les feuilles, et comme l’un d’eux faisait saillie sur le chemin, il
+pensa que du milieu de ses branches son regard pourrait pénétrer dans
+le pavillon.
+
+L’arbre était facile. D’ailleurs d’Artagnan avait vingt ans à peine, et
+par conséquent se souvenait de son métier d’écolier. En un instant il
+fut au milieu des branches, et par les vitres transparentes ses yeux
+plongèrent dans l’intérieur du pavillon.
+
+Chose étrange et qui fit frissonner d’Artagnan de la plante des pieds à
+la racine des cheveux, cette douce lumière, cette calme lampe éclairait
+une scène de désordre épouvantable; une des vitres de la fenêtre était
+cassée, la porte de la chambre avait été enfoncée et, à demi brisée
+pendait à ses gonds; une table qui avait dû être couverte d’un élégant
+souper gisait à terre; les flacons en éclats, les fruits écrasés
+jonchaient le parquet; tout témoignait dans cette chambre d’une lutte
+violente et désespérée; d’Artagnan crut même reconnaître au milieu de
+ce pêle-mêle étrange des lambeaux de vêtements et quelques taches
+sanglantes maculant la nappe et les rideaux.
+
+Il se hâta de redescendre dans la rue avec un horrible battement de
+coeur, il voulait voir s’il ne trouverait pas d’autres traces de
+violence.
+
+La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit.
+D’Artagnan s’aperçut alors, chose qu’il n’avait pas remarquée d’abord,
+car rien ne le poussait à cet examen, que le sol, battu ici, troué là,
+présentait des traces confuses de pas d’hommes, et de pieds de chevaux.
+En outre, les roues d’une voiture, qui paraissait venir de Paris,
+avaient creusé dans la terre molle une profonde empreinte qui ne
+dépassait pas la hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris.
+
+Enfin d’Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva près du mur un
+gant de femme déchiré. Cependant ce gant, par tous les points où il
+n’avait pas touché la terre boueuse, était d’une fraîcheur
+irréprochable. C’était un de ces gants parfumés comme les amants aiment
+à les arracher d’une jolie main.
+
+À mesure que d’Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus
+abondante et plus glacée perlait sur son front, son coeur était serré
+par une horrible angoisse, sa respiration était haletante; et cependant
+il se disait, pour se rassurer, que ce pavillon n’avait peut-être rien
+de commun avec Mme Bonacieux; que la jeune femme lui avait donné
+rendez-vous devant ce pavillon, et non dans ce pavillon; qu’elle avait
+pu être retenue à Paris par son service, par la jalousie de son mari
+peut-être.
+
+Mais tous ces raisonnements étaient battus en brèche, détruits,
+renversés par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines
+occasions, s’empare de tout notre être et nous crie, par tout ce qui
+est destiné chez nous à entendre, qu’un grand malheur plane sur nous.
+
+Alors d’Artagnan devint presque insensé: il courut sur la grande route,
+prit le même chemin qu’il avait déjà fait, s’avança jusqu’au bac, et
+interrogea le passeur.
+
+Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la
+rivière à une femme enveloppée d’une mante noire, qui paraissait avoir
+le plus grand intérêt à ne pas être reconnue; mais, justement à cause
+des précautions qu’elle prenait, le passeur avait prêté une attention
+plus grande, et il avait reconnu que la femme était jeune et jolie.
+
+Il y avait alors, comme aujourd’hui, une foule de jeunes et jolies
+femmes qui venaient à Saint-Cloud et qui avaient intérêt à ne pas être
+vues, et cependant d’Artagnan ne douta point un instant que ce ne fût
+Mme Bonacieux qu’avait remarquée le passeur.
+
+D’Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du passeur
+pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et s’assurer
+qu’il ne s’était pas trompé, que le rendez-vous était bien à
+Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de M. d’Estrées et non
+dans une autre rue.
+
+Tout concourait à prouver à d’Artagnan que ses pressentiments ne le
+trompaient point et qu’un grand malheur était arrivé.
+
+Il reprit le chemin du château tout courant; il lui semblait qu’en son
+absence quelque chose de nouveau s’était peut-être passé au pavillon et
+que des renseignements l’attendaient là.
+
+La ruelle était toujours déserte, et la même lueur calme et douce
+s’épanchait de la fenêtre.
+
+D’Artagnan songea alors à cette masure muette et aveugle mais qui sans
+doute avait vu et qui peut-être pouvait parler.
+
+La porte de clôture était fermée, mais il sauta par-dessus la haie, et
+malgré les aboiements du chien à la chaîne, il s’approcha de la cabane.
+
+Aux premiers coups qu’il frappa, rien ne répondit.
+
+Un silence de mort régnait dans la cabane comme dans le pavillon;
+cependant, comme cette cabane était sa dernière ressource, il
+s’obstina.
+
+Bientôt il lui sembla entendre un léger bruit intérieur, bruit
+craintif, et qui semblait trembler lui-même d’être entendu.
+
+Alors d’Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein
+d’inquiétude et de promesses, d’effroi et de cajolerie, que sa voix
+était de nature à rassurer de plus peureux. Enfin un vieux volet
+vermoulu s’ouvrit, ou plutôt s’entrebâilla, et se referma dès que la
+lueur d’une misérable lampe qui brûlait dans un coin eut éclairé le
+baudrier, la poignée de l’épée et le pommeau des pistolets de
+d’Artagnan. Cependant, si rapide qu’eût été le mouvement, d’Artagnan
+avait eu le temps d’entrevoir une tête de vieillard.
+
+«Au nom du Ciel! dit-il, écoutez-moi: j’attendais quelqu’un qui ne
+vient pas, je meurs d’inquiétude. Serait-il arrivé quelque malheur aux
+environs? Parlez.»
+
+La fenêtre se rouvrit lentement, et la même figure apparut de nouveau:
+seulement elle était plus pâle encore que la première fois.
+
+D’Artagnan raconta naïvement son histoire, aux noms près; il dit
+comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce pavillon,
+et comment, ne la voyant pas venir, il était monté sur le tilleul et, à
+la lueur de la lampe, il avait vu le désordre de la chambre.
+
+Le vieillard l’écouta attentivement, tout en faisant signe que c’était
+bien cela: puis, lorsque d’Artagnan eut fini, il hocha la tête d’un air
+qui n’annonçait rien de bon.
+
+«Que voulez-vous dire? s’écria d’Artagnan. Au nom du Ciel! voyons,
+expliquez-vous.
+
+— Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien; car si je vous
+disais ce que j’ai vu, bien certainement il ne m’arriverait rien de
+bon.
+
+— Vous avez donc vu quelque chose? reprit d’Artagnan. En ce cas, au nom
+du Ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites, dites ce que
+vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme que pas une de vos
+paroles ne sortira de mon coeur.»
+
+Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de
+d’Artagnan, qu’il lui fit signe d’écouter et qu’il lui dit à voix
+basse:
+
+«Il était neuf heures à peu près, j’avais entendu quelque bruit dans la
+rue et je désirais savoir ce que ce pouvait être, lorsqu’en
+m’approchant de ma porte je m’aperçus qu’on cherchait à entrer. Comme
+je suis pauvre et que je n’ai pas peur qu’on me vole, j’allai ouvrir et
+je vis trois hommes à quelques pas de là. Dans l’ombre était un
+carrosse avec des chevaux attelés et des chevaux de main. Ces chevaux
+de main appartenaient évidemment aux trois hommes qui étaient vêtus en
+cavaliers.
+
+«— Ah, mes bons messieurs! m’écriai-je, que demandez-vous?
+
+«— Tu dois avoir une échelle? me dit celui qui paraissait le chef de
+l’escorte.
+
+«— Oui, monsieur; celle avec laquelle je cueille mes fruits.
+
+«— Donne-nous la, et rentre chez toi, voilà un écu pour le dérangement
+que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot de ce
+que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et tu
+écouteras, quelque menace que nous te fassions, j’en suis sûr), tu es
+perdu.
+
+«À ces mots, il me jeta un écu, que je ramassai, et il prit mon
+échelle.
+
+«Effectivement, après avoir refermé la porte de la haie derrière eux,
+je fis semblant de rentrer à la maison; mais j’en sortis aussitôt par
+la porte de derrière, et, me glissant dans l’ombre, je parvins jusqu’à
+cette touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans
+être vu.
+
+«Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun bruit, ils
+en tirèrent un petit homme, gros, court, grisonnant, mesquinement vêtu
+de couleur sombre, lequel monta avec précaution à l’échelle, regarda
+sournoisement dans l’intérieur de la chambre, redescendit à pas de loup
+et murmura à voix basse:
+
+«— C’est elle!
+
+«Aussitôt celui qui m’avait parlé s’approcha de la porte du pavillon,
+l’ouvrit avec une clef qu’il portait sur lui, referma la porte et
+disparut, en même temps les deux autres hommes montèrent à l’échelle.
+Le petit vieux demeurait à la portière, le cocher maintenait les
+chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de selle.
+
+Tout à coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme
+accourut à la fenêtre et l’ouvrit comme pour se précipiter. Mais
+aussitôt qu’elle aperçut les deux hommes, elle se rejeta en arrière;
+les deux hommes s’élancèrent après elle dans la chambre.
+
+Alors je ne vis plus rien; mais j’entendis le bruit des meubles que
+l’on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais bientôt ses
+cris furent étouffés; les trois hommes se rapprochèrent de la fenêtre,
+emportant la femme dans leurs bras; deux descendirent par l’échelle et
+la transportèrent dans la voiture, où le petit vieux entra après elle.
+Celui qui était resté dans le pavillon referma la croisée, sortit un
+instant après par la porte et s’assura que la femme était bien dans la
+voiture: ses deux compagnons l’attendaient déjà à cheval, il sauta à
+son tour en selle, le laquais reprit sa place près du cocher; le
+carrosse s’éloigna au galop escorté par les trois cavaliers, et tout
+fut fini. À partir de ce moment-là, je n’ai plus rien vu, rien
+entendu.»
+
+D’Artagnan, écrasé par une si terrible nouvelle, resta immobile et
+muet, tandis que tous les démons de la colère et de la jalousie
+hurlaient dans son coeur.
+
+«Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet
+désespoir causait certes plus d’effet que n’en eussent produit des cris
+et des larmes; allons, ne vous désolez pas, ils ne vous l’ont pas tuée,
+voilà l’essentiel.
+
+— Savez-vous à peu près, dit d’Artagnan, quel est l’homme qui
+conduisait cette infernale expédition?
+
+— Je ne le connais pas.
+
+— Mais puisqu’il vous a parlé, vous avez pu le voir.
+
+— Ah! c’est son signalement que vous me demandez?
+
+— Oui.
+
+— Un grand sec, basané, moustaches noires, oeil noir, l’air d’un
+gentilhomme.
+
+— C’est cela, s’écria d’Artagnan; encore lui! toujours lui! C’est mon
+démon, à ce qu’il paraît! Et l’autre?
+
+— Lequel?
+
+— Le petit.
+
+— Oh! celui-là n’est pas un seigneur, j’en réponds: d’ailleurs il ne
+portait pas l’épée, et les autres le traitaient sans aucune
+considération.
+
+— Quelque laquais, murmura d’Artagnan. Ah! pauvre femme! pauvre femme!
+qu’en ont-ils fait?
+
+— Vous m’avez promis le secret, dit le vieillard.
+
+— Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis
+gentilhomme. Un gentilhomme n’a que sa parole, et je vous ai donné la
+mienne.»
+
+D’Artagnan reprit, l’âme navrée, le chemin du bac. Tantôt il ne pouvait
+croire que ce fût Mme Bonacieux, et il espérait le lendemain la
+retrouver au Louvre; tantôt il craignait qu’elle n’eût eu une intrigue
+avec quelque autre et qu’un jaloux ne l’eût surprise et fait enlever.
+Il flottait, il se désolait, il se désespérait.
+
+«Oh! si j’avais là mes amis! s’écriait-il, j’aurais au moins quelque
+espérance de la retrouver; mais qui sait ce qu’ils sont devenus
+eux-mêmes!»
+
+Il était minuit à peu près; il s’agissait de retrouver Planchet.
+D’Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans lesquels
+il aperçut un peu de lumière; dans aucun d’eux il ne retrouva Planchet.
+
+Au sixième, il commença de réfléchir que la recherche était un peu
+hasardée. D’Artagnan n’avait donné rendez-vous à son laquais qu’à six
+heures du matin, et quelque part qu’il fût, il était dans son droit.
+
+D’ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu’en restant aux
+environs du lieu où l’événement s’était passé, il obtiendrait peut-être
+quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire. Au sixième
+cabaret, comme nous l’avons dit, d’Artagnan s’arrêta donc, demanda une
+bouteille de vin de première qualité, s’accouda dans l’angle le plus
+obscur et se décida à attendre ainsi le jour; mais cette fois encore
+son espérance fut trompée, et quoiqu’il écoutât de toutes ses oreilles,
+il n’entendit, au milieu des jurons, des lazzi et des injures
+qu’échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui
+composaient l’honorable société dont il faisait partie, rien qui pût le
+mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée. Force lui fut donc,
+après avoir avalé sa bouteille par désoeuvrement et pour ne pas
+éveiller des soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus
+satisfaisante possible et de s’endormir tant bien que mal. D’Artagnan
+avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des
+droits imprescriptibles qu’il réclame impérieusement, même sur les
+coeurs les plus désespérés.
+
+Vers six heures du matin, d’Artagnan se réveilla avec ce malaise qui
+accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise nuit. Sa
+toilette n’était pas longue à faire; il se tâta pour savoir si on
+n’avait pas profité de son sommeil pour le voler, et ayant retrouvé son
+diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets à sa
+ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s’il
+n’aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin
+que la nuit. En effet, la première chose qu’il aperçut à travers le
+brouillard humide et grisâtre fut l’honnête Planchet qui, les deux
+chevaux en main, l’attendait à la porte d’un petit cabaret borgne
+devant lequel d’Artagnan était passé sans même soupçonner son
+existence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+PORTHOS
+
+
+Au lieu de rentrer chez lui directement, d’Artagnan mit pied à terre à
+la porte de M. de Tréville, et monta rapidement l’escalier. Cette fois,
+il était décidé à lui raconter tout ce qui venait de se passer. Sans
+doute il lui donnerait de bons conseils dans toute cette affaire; puis,
+comme M. de Tréville voyait presque journellement la reine, il pourrait
+peut-être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre femme
+à qui l’on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse.
+
+M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui
+prouvait qu’il voyait autre chose, dans toute cette aventure, qu’une
+intrigue d’amour; puis, quand d’Artagnan eut achevé:
+
+«Hum! dit-il, tout ceci sent Son Éminence d’une lieue.
+
+— Mais, que faire? dit d’Artagnan.
+
+— Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme je
+vous l’ai dit, le plus tôt possible. Je verrai la reine, je lui
+raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme, qu’elle
+ignore sans doute; ces détails la guideront de son côté, et, à votre
+retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à vous dire. Reposez
+vous en sur moi.»
+
+D’Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n’avait pas
+l’habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait, il
+tenait plus qu’il n’avait promis. Il le salua donc, plein de
+reconnaissance pour le passé et pour l’avenir, et le digne capitaine,
+qui de son côté éprouvait un vif intérêt pour ce jeune homme si brave
+et si résolu, lui serra affectueusement la main en lui souhaitant un
+bon voyage.
+
+Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l’instant
+même, d’Artagnan s’achemina vers la rue des Fossoyeurs, afin de veiller
+à la confection de son portemanteau. En s’approchant de sa maison, il
+reconnut M. Bonacieux en costume du matin, debout sur le seuil de sa
+porte. Tout ce que lui avait dit, la veille, le prudent Planchet sur le
+caractère sinistre de son hôte revint alors à l’esprit de d’Artagnan,
+qui le regarda plus attentivement qu’il n’avait fait encore. En effet,
+outre cette pâleur jaunâtre et maladive qui indique l’infiltration de
+la bile dans le sang et qui pouvait d’ailleurs n’être qu’accidentelle,
+d’Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans
+l’habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la même façon
+qu’un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu’un
+homme de bonne foi. Toute fausseté est un masque, et si bien fait que
+soit le masque, on arrive toujours, avec un peu d’attention, à le
+distinguer du visage.
+
+Il sembla donc à d’Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et même
+que ce masque était des plus désagréables à voir.
+
+En conséquence il allait, vaincu par sa répugnance pour cet homme,
+passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille, M.
+Bonacieux l’interpella.
+
+«Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il paraît que nous faisons de
+grasses nuits? Sept heures du matin, peste! Il me semble que vous
+retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez à
+l’heure où les autres sortent.
+
+— On ne vous fera pas le même reproche, maître Bonacieux, dit le jeune
+homme, et vous êtes le modèle des gens rangés. Il est vrai que lorsque
+l’on possède une jeune et jolie femme, on n’a pas besoin de courir
+après le bonheur: c’est le bonheur qui vient vous trouver; n’est-ce
+pas, monsieur Bonacieux?»
+
+Bonacieux devint pâle comme la mort et grimaça un sourire.
+
+«Ah! ah! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où diable
+avez-vous été courir cette nuit, mon jeune maître? Il paraît qu’il ne
+faisait pas bon dans les chemins de traverse.»
+
+D’Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de boue;
+mais dans ce mouvement ses regards se portèrent en même temps sur les
+souliers et les bas du mercier; on eût dit qu’on les avait trempés dans
+le même bourbier; les uns et les autres étaient maculés de taches
+absolument pareilles.
+
+Alors une idée subite traversa l’esprit de d’Artagnan. Ce petit homme
+gros, court, grisonnant, cette espèce de laquais vêtu d’un habit
+sombre, traité sans considération par les gens d’épée qui composaient
+l’escorte, c’était Bonacieux lui-même. Le mari avait présidé à
+l’enlèvement de sa femme.
+
+Il prit à d’Artagnan une terrible envie de sauter à la gorge du mercier
+et de l’étrangler; mais, nous l’avons dit, c’était un garçon fort
+prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui s’était faite
+sur son visage était si visible, que Bonacieux en fut effrayé et essaya
+de reculer d’un pas; mais justement il se trouvait devant le battant de
+la porte, qui était fermée, et l’obstacle qu’il rencontra le força de
+se tenir à la même place.
+
+«Ah çà! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d’Artagnan, il
+me semble que si mes bottes ont besoin d’un coup d’éponge, vos bas et
+vos souliers réclament aussi un coup de brosse. Est-ce que de votre
+côté vous auriez couru la prétantaine, maître Bonacieux? Ah! diable,
+ceci ne serait point pardonnable à un homme de votre âge et qui, de
+plus, a une jeune et jolie femme comme la vôtre.
+
+— Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j’ai été à Saint- Mandé
+pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne puis
+absolument me passer, et comme les chemins étaient mauvais, j’en ai
+rapporté toute cette fange, que je n’ai pas encore eu le temps de faire
+disparaître.»
+
+Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but de sa
+course fut une nouvelle preuve à l’appui des soupçons qu’avait conçus
+d’Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce que Saint-Mandé est
+le point absolument opposé à Saint-Cloud.
+
+Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait
+où était sa femme, on pourrait toujours, en employant des moyens
+extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper
+son secret. Il s’agissait seulement de changer cette probabilité en
+certitude.
+
+«Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j’en use avec vous sans façon,
+dit d’Artagnan; mais rien n’altère comme de ne pas dormir, j’ai donc
+une soif d’enragé; permettez-moi de prendre un verre d’eau chez vous;
+vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins.»
+
+Et sans attendre la permission de son hôte, d’Artagnan entra vivement
+dans la maison, et jeta un coup d’oeil rapide sur le lit. Le lit
+n’était pas défait. Bonacieux ne s’était pas couché. Il rentrait donc
+seulement il y avait une heure ou deux; il avait accompagné sa femme
+jusqu’à l’endroit où on l’avait conduite, ou tout au moins jusqu’au
+premier relais.
+
+«Merci, maître Bonacieux, dit d’Artagnan en vidant son verre, voilà
+tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais
+faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura fini, je vous
+l’enverrai si vous voulez pour brosser vos souliers.»
+
+Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se
+demandant s’il ne s’était pas enferré lui-même.
+
+Sur le haut de l’escalier il trouva Planchet tout effaré.
+
+«Ah! monsieur, s’écria Planchet dès qu’il eut aperçu son maître, en
+voilà bien d’une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez.
+
+— Qu’y a-t-il donc? demanda d’Artagnan.
+
+— Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en mille de
+deviner la visite que j’ai reçue pour vous en votre absence.
+
+— Quand cela?
+
+— Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez M. de Tréville.
+
+— Et qui donc est venu? Voyons, parle.
+
+— M. de Cavois.
+
+— M. de Cavois?
+
+— En personne.
+
+— Le capitaine des gardes de Son Éminence?
+
+— Lui-même.
+
+— Il venait m’arrêter?
+
+— Je m’en suis douté, monsieur, et cela malgré son air patelin.
+
+— Il avait l’air patelin, dis-tu?
+
+— C’est-à-dire qu’il était tout miel, monsieur.
+
+— Vraiment?
+
+— Il venait, disait-il, de la part de Son Éminence, qui vous voulait
+beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.
+
+— Et tu lui as répondu?
+
+— Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de la
+maison, comme il le pouvait voir.
+
+— Alors qu’a-t-il dit?
+
+— Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée; puis il
+a ajouté tout bas: «Dis à ton maître que Son Éminence est parfaitement
+disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être de cette
+entrevue.»
+
+— Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le
+jeune homme.
+
+— Aussi, je l’ai vu, le piège, et j’ai répondu que vous seriez
+désespéré à votre retour.
+
+— Où est-il allé? a demandé M. de Cavois. À Troyes en Champagne, ai-je
+répondu. Et quand est-il parti?
+
+— Hier soir.»
+
+— Planchet, mon ami, interrompit d’Artagnan, tu es véritablement un
+homme précieux.
+
+— Vous comprenez, monsieur, j’ai pensé qu’il serait toujours temps, si
+vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant que vous
+n’étiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait le
+mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir.
+
+— Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d’homme
+véridique: dans un quart d’heure nous partons.
+
+— C’est le conseil que j’allais donner à monsieur; et où allons- nous,
+sans être trop curieux?
+
+— Pardieu! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que j’étais
+allé. D’ailleurs, n’as-tu pas autant de hâte d’avoir des nouvelles de
+Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j’en ai, moi, de savoir ce que
+sont devenus Athos, Porthos et Aramis?
+
+— Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez;
+l’air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce
+moment, que l’air de Paris. Ainsi donc…
+
+— Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je m’en
+vais devant, les mains dans mes poches, pour qu’on ne se doute de rien.
+Tu me rejoindras à l’hôtel des Gardes. À propos, Planchet, je crois que
+tu as raison à l’endroit de notre hôte, et que c’est décidément une
+affreuse canaille.
+
+— Ah! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je suis
+physionomiste, moi, allez!»
+
+D’Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été convenue;
+puis, pour n’avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois
+vers la demeure de ses trois amis: on n’avait reçu aucune nouvelle
+d’eux, seulement une lettre toute parfumée et d’une écriture élégante
+et menue était arrivée pour Aramis. D’Artagnan s’en chargea. Dix
+minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l’hôtel des
+Gardes. D’Artagnan, pour qu’il n’y eût pas de temps perdu, avait déjà
+sellé son cheval lui-même.
+
+«C’est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le
+portemanteau à l’équipement; maintenant selle les trois autres, et
+partons.
+
+— Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux?
+demanda Planchet avec son air narquois.
+
+— Non, monsieur le mauvais plaisant, répondit d’Artagnan, mais avec nos
+quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si toutefois nous
+les retrouvons vivants.
+
+— Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet, mais enfin il ne
+faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu.
+
+— Amen», dit d’Artagnan en enfourchant son cheval.
+
+Et tous deux sortirent de l’hôtel des Gardes, s’éloignèrent chacun par
+un bout de la rue, l’un devant quitter Paris par la barrière de la
+Villette et l’autre par la barrière de Montmartre, pour se rejoindre
+au-delà de Saint-Denis, manoeuvre stratégique qui, ayant été exécutée
+avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats.
+D’Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à Pierrefitte.
+
+Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit.
+
+Cependant sa prudence naturelle ne l’abandonnait pas un seul instant;
+il n’avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait
+pour ennemis tous ceux qu’il rencontrait sur la route. Il en résultait
+qu’il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de
+sévères mercuriales de la part de d’Artagnan, qui craignait que, grâce
+à cet excès de politesse, on ne le prît pour le valet d’un homme de
+peu.
+
+Cependant, soit qu’effectivement les passants fussent touchés de
+l’urbanité de Planchet, soit que cette fois personne ne fût aposté sur
+la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly sans
+accident aucun et descendirent à l’hôtel du Grand Saint Martin, le même
+dans lequel ils s’étaient arrêtés lors de leur premier voyage.
+
+L’hôte, en voyant un jeune homme suivi d’un laquais et de deux chevaux
+de main, s’avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme
+il avait déjà fait onze lieues, d’Artagnan jugea à propos de s’arrêter,
+que Porthos fût ou ne fût pas dans l’hôtel. Puis peut-être n’était-il
+pas prudent de s’informer du premier coup de ce qu’était devenu le
+mousquetaire. Il résulta de ces réflexions que d’Artagnan, sans
+demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda les
+chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée à
+recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une
+bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible,
+demande qui corrobora encore la bonne opinion que l’aubergiste avait
+prise de son voyageur à la première vue.
+
+Aussi d’Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse.
+
+Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes du
+royaume, et d’Artagnan, suivi d’un laquais et voyageant avec quatre
+chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la simplicité de son uniforme,
+manquer de faire sensation. L’hôte voulut le servir lui-même; ce que
+voyant, d’Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation
+suivante:
+
+«Ma foi, mon cher hôte, dit d’Artagnan en remplissant les deux verres,
+je vous ai demandé de votre meilleur vin et si vous m’avez trompé, vous
+allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste
+boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre, et buvons.
+À quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune susceptibilité?
+Buvons à la prospérité de votre établissement!
+
+— Votre Seigneurie me fait honneur, dit l’hôte, et je la remercie bien
+sincèrement de son bon souhait.
+
+— Mais ne vous y trompez pas, dit d’Artagnan, il y a plus d’égoïsme
+peut-être que vous ne le pensez dans mon toast: il n’y a que les
+établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu; dans les
+hôtels qui périclitent, tout va à la débandade, et le voyageur est
+victime des embarras de son hôte; or, moi qui voyage beaucoup et
+surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire
+fortune.
+
+— En effet, dit l’hôte, il me semble que ce n’est pas la première fois
+que j’ai l’honneur de voir monsieur.
+
+— Bah? je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix
+fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez,
+j’y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près; je faisais la
+conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l’un
+d’eux s’est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui
+lui a cherché je ne sais quelle querelle.
+
+— Ah! oui vraiment! dit l’hôte, et je me le rappelle parfaitement.
+N’est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler?
+
+— C’est justement le nom de mon compagnon de voyage.
+
+«Mon Dieu! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur?
+
+— Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu’il n’a pas pu continuer sa
+route.
+
+— En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne l’avons
+pas revu.
+
+— Il nous a fait l’honneur de rester ici.
+
+— Comment! il vous a fait l’honneur de rester ici?
+
+— Oui, monsieur, dans cet hôtel; nous sommes même bien inquiets.
+
+— Et de quoi?
+
+— De certaines dépenses qu’il a faites.
+
+— Eh bien, mais les dépenses qu’il a faites, il les paiera.
+
+— Ah! monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le sang!
+Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore le
+chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas, c’était à
+moi qu’il s’en prendrait, attendu que c’était moi qui l’avais envoyé
+chercher.
+
+— Mais Porthos est donc blessé?
+
+— Je ne saurais vous le dire, monsieur.
+
+— Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant être
+mieux informé que personne.
+
+— Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons,
+monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles
+répondraient pour notre langue.
+
+— Eh bien, puis-je voir Porthos?
+
+— Certainement, monsieur. Prenez l’escalier, montez au premier et
+frappez au n° 1. Seulement, prévenez que c’est vous.
+
+— Comment! que je prévienne que c’est moi?
+
+— Oui, car il pourrait vous arriver malheur.
+
+— Et quel malheur voulez-vous qu’il m’arrive?
+
+— M. Porthos peut vous prendre pour quelqu’un de la maison et, dans un
+mouvement de colère, vous passer son épée à travers le corps ou vous
+brûler la cervelle.
+
+— Que lui avez-vous donc fait?
+
+— Nous lui avons demandé de l’argent.
+
+— Ah! diable, je comprends cela; c’est une demande que Porthos reçoit
+très mal quand il n’est pas en fonds; mais je sais qu’il devait y être.
+
+— C’est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison est
+fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au
+bout de huit jours nous lui avons présenté notre note; mais il paraît
+que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car, au premier mot que
+nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables;
+il est vrai qu’il avait joué la veille.
+
+— Comment, il avait joué la veille! et avec qui?
+
+— Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et auquel
+il avait fait proposer une partie de lansquenet.
+
+— C’est cela, le malheureux aura tout perdu.
+
+— Jusqu’à son cheval, monsieur, car lorsque l’étranger a été pour
+partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de
+M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l’observation, mais il nous a
+répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce
+cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce
+qui se passait, mais il nous à fait dire que nous étions des faquins de
+douter de la parole d’un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait
+dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût.
+
+— Je le reconnais bien là, murmura d’Artagnan.
+
+— Alors, continua l’hôte, je lui fis répondre que du moment où nous
+paraissions destinés à ne pas nous entendre à l’endroit du paiement,
+j’espérais qu’il aurait au moins la bonté d’accorder la faveur de sa
+pratique à mon confrère le maître de l’Aigle d’Or; mais M. Porthos me
+répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester.
+
+«Cette réponse était trop flatteuse pour que j’insistasse sur son
+départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est
+la plus belle de l’hôtel, et de se contenter d’un joli petit cabinet au
+troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d’un
+moment à l’autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de
+la cour, je devais comprendre que la chambre qu’il me faisait l’honneur
+d’habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille
+personne.
+
+«Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu’il disait, je crus
+devoir insister; mais, sans même se donner la peine d’entrer en
+discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit
+et déclara qu’au premier mot qu’on lui dirait d’un déménagement
+quelconque à l’extérieur ou à l’intérieur, il brûlerait la cervelle à
+celui qui serait assez imprudent pour se mêler d’une chose qui ne
+regardait que lui. Aussi, depuis ce temps-là, monsieur, personne
+n’entre plus dans sa chambre, si ce n’est son domestique.
+
+— Mousqueton est donc ici?
+
+— Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de fort
+mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du
+désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe que
+son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus
+dessous, attendu que, comme il pense qu’on pourrait lui refuser ce
+qu’il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander.
+
+— Le fait est, répondit d’Artagnan, que j’ai toujours remarqué dans
+Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs.
+
+— Cela est possible, monsieur; mais supposez qu’il m’arrive seulement
+quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un
+dévouement semblables, et je suis un homme ruiné.
+
+— Non, car Porthos vous paiera.
+
+— Hum! fit l’hôtelier d’un ton de doute.
+
+— C’est le favori d’une très grande dame qui ne le laissera pas dans
+l’embarras pour une misère comme celle qu’il vous doit.
+
+— Si j’ose dire ce que je crois là-dessus…
+
+— Ce que vous croyez?
+
+— Je dirai plus: ce que je sais.
+
+— Ce que vous savez?
+
+— Et même ce dont je suis sûr.
+
+— Et de quoi êtes-vous sûr, voyons?
+
+— Je dirai que je connais cette grande dame.
+
+— Vous?
+
+— Oui, moi.
+
+— Et comment la connaissez-vous?
+
+— Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion…
+
+— Parlez, et foi de gentilhomme, vous n’aurez pas à vous repentir de
+votre confiance.
+
+— Eh bien, monsieur, vous concevez, l’inquiétude fait faire bien des
+choses.
+
+— Qu’avez-vous fait?
+
+— Oh! d’ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d’un créancier.
+
+— Enfin?
+
+— M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous
+recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n’était pas encore
+arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien
+qu’il nous chargeât de ses commissions.
+
+— Ensuite?
+
+— Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n’est jamais bien sûr,
+j’ai profité de l’occasion de l’un de mes garçons qui allait à Paris,
+et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C’était
+remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé
+cette lettre, n’est-ce pas?
+
+— À peu près.
+
+— Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c’est que cette grande dame?
+
+— Non; j’en ai entendu parler à Porthos, voilà tout.
+
+— Savez-vous ce que c’est que cette prétendue duchesse?
+
+— Je vous le répète, je ne la connais pas.
+
+— C’est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée Mme
+Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des
+airs d’être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une
+princesse qui demeure rue aux Ours.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— Parce qu’elle s’est mise dans une grande colère en recevant la
+lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c’était encore
+pour quelque femme qu’il avait reçu ce coup d’épée.
+
+— Mais il a donc reçu un coup d’épée?
+
+— Ah! mon Dieu! qu’ai-je dit là?
+
+— Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d’épée.
+
+— Oui; mais il m’avait si fort défendu de le dire!
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Dame! monsieur, parce qu’il s’était vanté de perforer cet étranger
+avec lequel vous l’avez laisse en dispute, et que c’est cet étranger,
+au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l’a couché sur le
+carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté
+envers la duchesse, qu’il avait cru intéresser en lui faisant le récit
+de son aventure, il ne veut avouer à personne que c’est un coup d’épée
+qu’il a reçu.
+
+— Ainsi c’est donc un coup d’épée qui le retient dans son lit?
+
+— Et un maître coup d’épée, je vous l’assure. Il faut que votre ami ait
+l’âme chevillée dans le corps.
+
+— Vous étiez donc là?
+
+— Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j’ai vu le
+combat sans que les combattants me vissent.
+
+— Et comment cela s’est-il passé?
+
+— Oh! la chose n’a pas été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis
+en garde; l’étranger a fait une feinte et s’est fendu; tout cela si
+rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait
+déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière.
+L’étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge; et M.
+Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s’est avoué vaincu.
+Sur quoi, l’étranger lui a demandé son nom et apprenant qu’il
+s’appelait M. Porthos, et non M. d’Artagnan, lui a offert son bras, l’a
+ramené à l’hôtel, est monté à cheval et a disparu.
+
+— Ainsi c’est à M. d’Artagnan qu’en voulait cet étranger?
+
+— Il paraît que oui.
+
+— Et savez-vous ce qu’il est devenu?
+
+— Non; je ne l’avais jamais vu jusqu’à ce moment et nous ne l’avons pas
+revu depuis.
+
+— Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites
+que la chambre de Porthos est au premier, n° 1?
+
+— Oui, monsieur, la plus belle de l’auberge; une chambre que j’aurais
+déjà eu dix fois l’occasion de louer.
+
+— Bah! tranquillisez vous, dit d’Artagnan en riant; Porthos vous paiera
+avec l’argent de la duchesse Coquenard.
+
+— Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de
+sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement répondu qu’elle
+était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu’elle
+ne lui enverrait pas un denier.
+
+— Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte?
+
+— Nous nous en sommes bien gardés: il aurait vu de quelle manière nous
+avions fait la commission.
+
+— Si bien qu’il attend toujours son argent?
+
+— Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois, c’est
+son domestique qui a mis la lettre à la poste.
+
+— Et vous dites que la procureuse est vieille et laide.
+
+— Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce qu’a dit
+Pathaud.
+
+— En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir; d’ailleurs
+Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.
+
+— Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans
+compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu’il est
+habitué à bien vivre.
+
+— Eh bien, si sa maîtresse l’abandonne, il trouvera des amis, je vous
+le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n’ayez aucune inquiétude, et
+continuez d’avoir pour lui tous les soins qu’exige son état.
+
+— Monsieur m’a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne pas
+dire un mot de la blessure.
+
+— C’est chose convenue; vous avez ma parole.
+
+— Oh! c’est qu’il me tuerait, voyez-vous!
+
+— N’ayez pas peur; il n’est pas si diable qu’il en a l’air.
+
+En disant ces mots, d’Artagnan monta l’escalier, laissant son hôte un
+peu plus rassuré à l’endroit de deux choses auxquelles il paraissait
+beaucoup tenir: sa créance et sa vie.
+
+Au haut de l’escalier, sur la porte la plus apparente du corridor était
+tracé, à l’encre noire, un n° 1 gigantesque; d’Artagnan frappa un coup,
+et, sur l’invitation de passer outre qui lui vint de l’intérieur, il
+entra.
+
+Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec
+Mousqueton, pour s’entretenir la main, tandis qu’une broche chargée de
+perdrix tournait devant le feu, et qu’à chaque coin d’une grande
+cheminée bouillaient sur deux réchauds deux casseroles, d’où s’exhalait
+une double odeur de gibelotte et de matelote qui réjouissait l’odorat.
+En outre, le haut d’un secrétaire et le marbre d’une commode étaient
+couverts de bouteilles vides.
+
+À la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et Mousqueton,
+se levant respectueusement, lui céda la place et s’en alla donner un
+coup d’oeil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir l’inspection
+particulière.
+
+«Ah! pardieu! c’est vous, dit Porthos à d’Artagnan, soyez le bienvenu,
+et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous. Mais, ajouta-t-il
+en regardant d’Artagnan avec une certaine inquiétude, vous savez ce qui
+m’est arrivé?
+
+— Non.
+
+— L’hôte ne vous a rien dit?
+
+— J’ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.»
+
+— Porthos parut respirer plus librement.
+
+«Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua d’Artagnan.
+
+— Il m’est arrivé qu’en me fendant sur mon adversaire, à qui j’avais
+déjà allongé trois coups d’épée, et avec lequel je voulais en finir
+d’un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me suis foulé le
+genou.
+
+— Vraiment?
+
+— D’honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l’aurais laissé que
+mort sur la place, je vous en réponds.
+
+— Et qu’est-il devenu?
+
+— Oh! je n’en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans
+demander son reste; mais vous, mon cher d’Artagnan, que vous est- il
+arrivé?
+
+— De sorte, continua d’Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos,
+vous retient au lit?
+
+— Ah! mon Dieu, oui, voilà tout; du reste, dans quelques jours je serai
+sur pied.
+
+— Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris? Vous
+devez vous ennuyer cruellement ici.
+
+— C’était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous avoue
+une chose.
+
+— Laquelle?
+
+— C’est que, comme je m’ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites,
+et que j’avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous
+m’aviez distribuées j’ai, pour me distraire, fait monter près de moi un
+gentilhomme qui était de passage, et auquel j’ai proposé de faire une
+partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles
+sont passées de ma poche dans la sienne, sans compter mon cheval, qu’il
+a encore emporté par dessus le marché. Mais vous, mon cher d’Artagnan?
+
+— Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être privilégié de
+toutes façons, dit d’Artagnan; vous savez le proverbe: “Malheureux au
+jeu, heureux en amour.” Vous êtes trop heureux en amour pour que le jeu
+ne se venge pas; mais que vous importent, à vous, les revers de la
+fortune! n’avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n’avez-vous pas
+votre duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide?
+
+— Eh bien, voyez, mon cher d’Artagnan, comme je joue de guignon,
+répondit Porthos de l’air le plus dégagé du monde! je lui ai écrit de
+m’envoyer quelque cinquante louis dont j’avais absolument besoin, vu la
+position où je me trouvais…
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien, il faut qu’elle soit dans ses terres, car elle ne m’a pas
+répondu.
+
+— Vraiment?
+
+— Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus pressante
+encore que la première; mais vous voilà, mon très cher, parlons de
+vous. Je commençais, je vous l’avoue, à être dans une certaine
+inquiétude sur votre compte.
+
+— Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu’il paraît, mon
+cher Porthos, dit d’Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines
+et les bouteilles vides.
+
+— Couci-couci! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre jours que
+l’impertinent m’a monté son compte, et que je les ai mis à la porte,
+son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une façon de
+vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le voyez,
+craignant toujours d’être forcé dans la position, je suis armé
+jusqu’aux dents.
+
+— Cependant, dit en riant d’Artagnan, il me semble que de temps en
+temps vous faites des sorties.»
+
+Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.
+
+«Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable foulure me
+retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il rapporte des
+vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu’il nous
+arrive du renfort, il nous faudra un supplément de victuailles.
+
+— Mousqueton, dit d’Artagnan, il faudra que vous me rendiez un service.
+
+— Lequel, monsieur?
+
+— C’est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me trouver
+assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu’il me fît jouir des
+mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître.
+
+— Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d’un air modeste, rien de plus
+facile. Il s’agit d’être adroit, voilà tout. J’ai été élevé à la
+campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu
+braconnier.
+
+— Et le reste du temps, que faisait-il?
+
+— Monsieur, il pratiquait une industrie que j’ai toujours trouvée assez
+heureuse.
+
+— Laquelle?
+
+— Comme c’était au temps des guerres des catholiques et des huguenots,
+et qu’il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les
+huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il
+s’était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d’être tantôt
+catholique, tantôt huguenot. Or il se promenait habituellement, son
+escopette sur l’épaule, derrière les haies qui bordent les chemins, et
+quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante
+l’emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait son escopette dans
+la direction du voyageur; puis, lorsqu’il était à dix pas de lui, il
+entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l’abandon que
+le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire
+que lorsqu’il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d’un zèle
+catholique si ardent, qu’il ne comprenait pas comment, un quart d’heure
+auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre
+sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis catholique, mon père,
+fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aîné huguenot.
+
+— Et comment a fini ce digne homme? demanda d’Artagnan.
+
+— Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il s’était
+trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique à
+qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux; de sorte
+qu’ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre; puis ils
+vinrent se vanter de la belle équipée qu’ils avaient faite dans le
+cabaret du premier village, où nous étions à boire, mon frère et moi.
+
+— Et que fîtes-vous? dit d’Artagnan.
+
+— Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en sortant de
+ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla
+s’embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur celui du
+protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait à
+chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père
+qui avait pris la précaution de nous élever chacun dans une religion
+différente.
+
+— En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît avoir
+été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que, dans ses
+moments perdus, le brave homme était braconnier?
+
+— Oui, monsieur, et c’est lui qui m’a appris à nouer un collet et à
+placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j’ai vu que notre
+gredin d’hôte nous nourrissait d’un tas de grosses viandes bonnes pour
+des manants, et qui n’allaient point à deux estomacs aussi débilités
+que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout
+en me promenant dans le bois de M. le Prince, j’ai tendu des collets
+dans les passées; tout en me couchant au bord des pièces d’eau de Son
+Altesse, j’ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que
+maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme monsieur peut
+s’en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d’anguilles, tous
+aliments légers et sains, convenables pour des malades.
+
+— Mais le vin, dit d’Artagnan, qui fournit le vin? c’est votre hôte?
+
+— C’est-à-dire, oui et non.
+
+— Comment, oui et non?
+
+— Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu’il a cet honneur.
+
+— Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de choses
+instructives.
+
+— Voici, monsieur. Le hasard a fait que j’ai rencontré dans mes
+pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre
+autres le Nouveau Monde.
+
+— Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles qui
+sont sur ce secrétaire et sur cette commode?
+
+— Patience, monsieur, chaque chose viendra à son tour.
+
+— C’est juste, Mousqueton; je m’en rapporte à vous, et j’écoute.
+
+— Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l’avait accompagné
+dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, de sorte
+que nous nous liâmes d’autant plus rapidement qu’il y avait entre nous
+de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse
+par-dessus tout, de sorte qu’il me racontait comment, dans les plaines
+de pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec
+de simples noeuds coulants qu’ils jettent au cou de ces terribles
+animaux. D’abord, je ne voulais pas croire qu’on pût en arriver à ce
+degré d’adresse, de jeter à vingt ou trente pas l’extrémité d’une corde
+où l’on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la
+vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à
+chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me
+livrai à cet exercice, et comme la nature m’a doué de quelques
+facultés, aujourd’hui je jette le lasso aussi bien qu’aucun homme du
+monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien garnie,
+mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave a un
+soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme je sais
+maintenant où est le bon coin, j’y puise. Voici, monsieur, comment le
+Nouveau Monde se trouve être en rapport avec les bouteilles qui sont
+sur cette commode et sur ce secrétaire. Maintenant, voulez-vous goûter
+notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez.
+
+— Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de déjeuner.
+
+— Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous
+déjeunerons, nous, d’Artagnan nous racontera ce qu’il est devenu
+lui-même, depuis dix jours qu’il nous a quittés.
+
+— Volontiers», dit d’Artagnan.
+
+Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de
+convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes
+dans le malheur, d’Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été
+forcé de s’arrêter à Crèvecoeur, comment il avait laissé Athos se
+débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l’accusaient
+d’être un faux-monnayeur, et comment, lui, d’Artagnan, avait été forcé
+de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu’en
+Angleterre.
+
+Mais là s’arrêta la confidence de d’Artagnan; il annonça seulement qu’à
+son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux
+magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses
+compagnons, puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui
+était destiné était déjà installé dans l’écurie de l’hôtel.
+
+En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les chevaux
+étaient suffisamment reposés, et qu’il serait possible d’aller coucher
+à Clermont.
+
+Comme d’Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu’il lui
+tardait d’avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la
+main au malade, et le prévint qu’il allait se mettre en route pour
+continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la
+même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l’hôtel
+du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant.
+
+Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui
+permettrait pas de s’éloigner d’ici là. D’ailleurs il fallait qu’il
+restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse.
+
+D’Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et après avoir
+recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à
+l’hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d’un de ses
+chevaux de main.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+LA THÈSE D’ARAMIS
+
+
+D’Artagnan n’avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa
+procureuse. C’était un garçon fort sage que notre Béarnais, si jeune
+qu’il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire tout ce que
+lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu qu’il n’y a pas
+d’amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret
+intéresse l’orgueil; puis on a toujours une certaine supériorité morale
+sur ceux dont on sait la vie.
+
+Or d’Artagnan, dans ses projets d’intrigue à venir, et décidé qu’il
+était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune,
+d’Artagnan n’était pas fâché de réunir d’avance dans sa main les fils
+invisibles à l’aide desquels il comptait les mener.
+
+Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait
+le coeur: il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux qui devait
+lui donner le prix de son dévouement; mais, hâtons-nous de le dire,
+cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son
+bonheur perdu que de la crainte qu’il éprouvait qu’il n’arrivât malheur
+à cette pauvre femme. Pour lui, il n’y avait pas de doute, elle était
+victime d’une vengeance du cardinal et comme on le sait, les vengeances
+de Son Éminence étaient terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant
+les yeux du ministre, c’est ce qu’il ignorait lui-même et sans doute ce
+que lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l’eût
+trouvé chez lui.
+
+Rien ne fait marcher le temps et n’abrège la route comme une pensée qui
+absorbe en elle-même toutes les facultés de l’organisation de celui qui
+pense. L’existence extérieure ressemble alors à un sommeil dont cette
+pensée est le rêve. Par son influence, le temps n’a plus de mesure,
+l’espace n’a plus de distance. On part d’un lieu, et l’on arrive à un
+autre, voilà tout. De l’intervalle parcouru, rien ne reste présent à
+votre souvenir qu’un brouillard vague dans lequel s’effacent mille
+images confuses d’arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie
+à cette hallucination que d’Artagnan franchit, à l’allure que voulut
+prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent Chantilly de
+Crèvecoeur, sans qu’en arrivant dans ce village il se souvînt d’aucune
+des choses qu’il avait rencontrées sur sa route.
+
+Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête aperçut le
+cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot, il
+s’arrêta à la porte.
+
+Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut;
+d’Artagnan était physionomiste, il enveloppa d’un coup d’oeil la grosse
+figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu’il n’avait pas
+besoin de dissimuler avec elle et qu’il n’avait rien à craindre de la
+part d’une si joyeuse physionomie.
+
+«Ma bonne dame, lui demanda d’Artagnan, pourriez-vous me dire ce qu’est
+devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici il y a
+une douzaine de jours?
+
+— Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux, aimable,
+bien fait?
+
+— De plus, blessé à l’épaule.
+
+— C’est cela!
+
+— Justement.
+
+— Eh bien, monsieur, il est toujours ici.
+
+— Ah! pardieu, ma chère dame, dit d’Artagnan en mettant pied à terre et
+en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet, vous me rendez la
+vie; où est-il, ce cher Aramis, que je l’embrasse? car, je l’avoue,
+j’ai hâte de le revoir.
+
+— Pardon, monsieur, mais je doute qu’il puisse vous recevoir en ce
+moment.
+
+— Pourquoi cela? est-ce qu’il est avec une femme?
+
+— Jésus! que dites-vous là! le pauvre garçon! Non, monsieur, il n’est
+pas avec une femme.
+
+— Et avec qui est-il donc?
+
+— Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d’Amiens.
+
+— Mon Dieu! s’écria d’Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus mal?
+
+— Non, monsieur, au contraire; mais, à la suite de sa maladie, la grâce
+l’a touché et il s’est décidé à entrer dans les ordres.
+
+— C’est juste, dit d’Artagnan, j’avais oublié qu’il n’était
+mousquetaire que par intérim.
+
+— Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?
+
+— Plus que jamais.
+
+— Eh bien, monsieur n’a qu’à prendre l’escalier à droite dans la cour,
+au second, n° 5.»
+
+D’Artagnan s’élança dans la direction indiquée et trouva un de ces
+escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd’hui dans les
+cours des anciennes auberges. Mais on n’arrivait pas ainsi chez le
+futur abbé; les défilés de la chambre d’Aramis étaient gardés ni plus
+ni moins que les jardins d’Aramis; Bazin stationnait dans le corridor
+et lui barra le passage avec d’autant plus d’intrépidité qu’après bien
+des années d’épreuve, Bazin se voyait enfin près d’arriver au résultat
+qu’il avait éternellement ambitionné.
+
+En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un homme
+d’Église, et il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu
+dans l’avenir où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour
+prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune
+homme que le moment ne pouvait tarder l’avait seule retenu au service
+d’un mousquetaire, service dans lequel, disait-il, il ne pouvait
+manquer de perdre son âme.
+
+Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité, cette
+fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur physique à
+la douleur morale avait produit l’effet si longtemps désiré: Aramis,
+souffrant à la fois du corps et de l’âme, avait enfin arrêté sur la
+religion ses yeux et sa pensée, et il avait regardé comme un
+avertissement du Ciel le double accident qui lui était arrivé,
+c’est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à
+l’épaule.
+
+On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se trouvait,
+être plus désagréable à Bazin que l’arrivée de d’Artagnan, laquelle
+pouvait rejeter son maître dans le tourbillon des idées mondaines qui
+l’avaient si longtemps entraîné. Il résolut donc de défendre bravement
+la porte; et comme, trahi par la maîtresse de l’auberge, il ne pouvait
+dire qu’Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant
+que ce serait le comble de l’indiscrétion que de déranger son maître
+dans la pieuse conférence qu’il avait entamée depuis le matin, et qui,
+au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir.
+
+Mais d’Artagnan ne tint aucun compte de l’éloquent discours de maître
+Bazin, et comme il ne se souciait pas d’entamer une polémique avec le
+valet de son ami, il l’écarta tout simplement d’une main, et de l’autre
+il tourna le bouton de la porte n° 5.
+
+La porte s’ouvrit, et d’Artagnan pénétra dans la chambre.
+
+Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d’une espèce de coiffure
+ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis
+devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d’énormes
+in-folio; à sa droite était assis le supérieur des jésuites, et à sa
+gauche le curé de Montdidier. Les rideaux étaient à demi clos et ne
+laissaient pénétrer qu’un jour mystérieux, ménagé pour une béate
+rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l’oeil quand on
+entre dans la chambre d’un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune
+homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de
+peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce
+monde, Bazin avait fait main basse sur l’épée, les pistolets, le
+chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de
+toute espèce.
+
+Mais, en leur lieu et place, d’Artagnan crut apercevoir dans un coin
+obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la
+muraille.
+
+Au bruit que fit d’Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et
+reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne
+parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son
+esprit était détaché des choses de la terre.
+
+«Bonjour, cher d’Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux de
+vous voir.
+
+— Et moi aussi, dit d’Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr
+que ce soit à Aramis que je parle.
+
+— À lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pu vous faire douter?
+
+— J’avais peur de me tromper de chambre, et j’ai cru d’abord entrer
+dans l’appartement de quelque homme Église; puis une autre erreur m’a
+pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs: c’est que vous ne
+fussiez gravement malade.»
+
+Les deux hommes noirs lancèrent sur d’Artagnan, dont ils comprirent
+l’intention, un regard presque menaçant; mais d’Artagnan ne s’en
+inquiéta pas.
+
+«Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d’Artagnan; car,
+d’après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez
+à ces messieurs.»
+
+Aramis rougit imperceptiblement.
+
+«Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le jure;
+et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous
+voyant sain et sauf.
+
+— Ah! il y vient enfin! pensa d’Artagnan, ce n’est pas malheureux.
+
+— Car, monsieur, qui est mon ami, vient d’échapper à un rude danger,
+continua Aramis avec onction, en montrant de la main d’Artagnan aux
+deux ecclésiastiques.
+
+— Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s’inclinant à l’unisson.
+
+— Je n’y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur
+rendant leur salut à son tour.
+
+— Vous arrivez à propos, cher d’Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en
+prenant part à la discussion, l’éclairer de vos lumières. M. le
+principal d’Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons
+sur certaines questions théologiques dont l’intérêt nous captive depuis
+longtemps; je serais charmé d’avoir votre avis.
+
+— L’avis d’un homme d’épée est bien dénué de poids, répondit
+d’Artagnan, qui commençait à s’inquiéter de la tournure que prenaient
+les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de
+ces messieurs.»
+
+Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour.
+
+«Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux; voici
+de quoi il s’agit: M. le principal croit que ma thèse doit être surtout
+dogmatique et didactique.
+
+— Votre thèse! vous faites donc une thèse?
+
+— Sans doute, répondit le jésuite; pour l’examen qui précède
+l’ordination, une thèse est de rigueur.
+
+— L’ordination! s’écria d’Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui
+avaient dit successivement l’hôtesse et Bazin,… l’ordination!»
+
+Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu’il
+avait devant lui.
+
+«Or», continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose
+gracieuse que s’il eût été dans une ruelle et en examinant avec
+complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu’il
+tenait en l’air pour en faire descendre le sang: «or, comme vous l’avez
+entendu, d’Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût
+dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu’elle fût idéale. C’est donc
+pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n’a point encore été
+traité, dans lequel je reconnais qu’il y a matière à de magnifiques
+développements.
+
+_«Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est.»_
+
+D’Artagnan, dont nous connaissons l’érudition, ne sourcilla pas plus à
+cette citation qu’à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos
+des présents qu’il prétendait que d’Artagnan avait reçus de M. de
+Buckingham.
+
+«Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité: les
+deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand
+ils donnent la bénédiction.
+
+— Admirable sujet! s’écria le jésuite.
+
+— Admirable et dogmatique!» répéta le curé qui, de la force de
+d’Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le
+jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un
+écho.
+
+Quant à d’Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à
+l’enthousiasme des deux hommes noirs.
+
+«Oui, admirable! _prorsus admirabile_! continua Aramis, mais qui exige
+une étude approfondie des Pères et des Écritures. Or j’ai avoué à ces
+savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des
+corps de garde et le service du roi m’avaient fait un peu négliger
+l’étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, _facilius natans_, dans
+un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce
+que la morale est à la métaphysique en philosophie.»
+
+D’Artagnan s’ennuyait profondément, le curé aussi.
+
+«Voyez quel exorde! s’écria le jésuite.
+
+— _Exordium_, répéta le curé pour dire quelque chose.
+
+— _Quemadmodum minter cœlorum immensitatem._»
+
+Aramis jeta un coup d’oeil de côté sur d’Artagnan, et il vit que son
+ami bâillait à se démonter la mâchoire.
+
+«Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d’Artagnan goûtera
+plus vivement nos paroles.
+
+— Oui, je suis fatigué de la route, dit d’Artagnan, et tout ce latin
+m’échappe.
+
+— D’accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé,
+transporté d’aise, tournait sur d’Artagnan un regard plein de
+reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu’on tirerait de cette glose.
+
+— Moïse, serviteur de Dieu… il n’est que serviteur, entendez- vous
+bien! Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux bras,
+tandis que les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit avec les
+deux mains. D’ailleurs, que dit l’Évangile: _imponite manus_, et non
+pas _manum_. Imposez les mains, et non pas la main.
+
+— Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste.
+
+— À saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs,
+continua le jésuite: _Porrige digitos_. Présentez les doigts; y
+êtes-vous maintenant?
+
+— Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile.
+
+— Les doigts! reprit le jésuite; saint Pierre bénit avec les doigts. Le
+pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts
+bénit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un
+pour le Saint-Esprit.»
+
+Tout le monde se signa; d’Artagnan crut devoir imiter cet exemple.
+
+«Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois
+pouvoirs divins; le reste, _ordines inferiores_ de la hiérarchie
+ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les
+plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent
+avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts
+bénissants. Voilà le sujet simplifié, _Argumentum omni denudatum
+ornamento_. Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de
+la taille de celui-ci.»
+
+Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome
+in-folio qui faisait plier la table sous son poids.
+
+D’Artagnan frémit.
+
+«Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais
+en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J’avais choisi ce
+texte; dites-moi, cher d’Artagnan, s’il n’est point de votre goût: _Non
+inutile est desiderium in oblatione_, ou mieux encore: un peu de regret
+ne messied pas dans une offrande au Seigneur.
+
+— Halte-là! s’écria le jésuite, car cette thèse frise l’hérésie; il y a
+une proposition presque semblable dans l’_Augustinus_ de l’hérésiarque
+Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du
+bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez vers les fausses
+doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!
+
+— Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête.
+
+— Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil
+mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des
+demi-pélagiens.
+
+— Mais, mon révérend…, reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle
+d’arguments qui lui tombait sur la tête.
+
+— Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps
+de parler, que l’on doit regretter le monde lorsqu’on s’offre à Dieu?
+écoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter
+le monde, c’est regretter le diable: voilà ma conclusion.
+
+— C’est la mienne aussi, dit le curé.
+
+— Mais de grâce!… dit Aramis.
+
+— _Desideras diabolum_, infortuné! s’écria le jésuite.
+
+— Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le curé en
+gémissant, ne regrettez pas le diable, c’est moi qui vous en supplie.»
+
+D’Artagnan tournait à l’idiotisme; il lui semblait être dans une maison
+de fous, et qu’il allait devenir fou comme ceux qu’il voyait. Seulement
+il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se
+parlait devant lui.
+
+«Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle
+commençait à percer un peu d’impatience, je ne dis pas que je regrette;
+non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas
+orthodoxe…»
+
+Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.
+
+«Non, mais convenez au moins qu’on a mauvaise grâce de n’offrir au
+Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison,
+d’Artagnan?
+
+— Je le crois pardieu bien!» s’écria celui-ci.
+
+Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.
+
+«Voici mon point de départ, c’est un syllogisme: le monde ne manque pas
+d’attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice; or
+l’Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au Seigneur.
+
+— Cela est vrai, dirent les antagonistes.
+
+— Et puis, continua Aramis en se pinçant l’oreille pour la rendre
+rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis
+j’ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture
+l’an passé, et duquel ce grand homme m’a fait mille compliments.
+
+— Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite.
+
+— Un rondeau! dit machinalement le curé.
+
+— Dites, dites, s’écria d’Artagnan, cela nous changera quelque peu.
+
+— Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c’est de la théologie
+en vers.
+
+— Diable! fit d’Artagnan.
+
+— Le voici, dit Aramis d’un petit air modeste qui n’était pas exempt
+d’une certaine teinte d’hypocrisie:
+
+Vous qui pleurez un passé plein de charmes,
+Et qui traînez des jours infortunés,
+Tous vos malheurs se verront terminés,
+Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes,
+ Vous qui pleurez.
+
+
+D’Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son
+opinion.
+
+«Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en
+effet saint Augustin? _Severus sit clericorum sermo_.
+
+— Oui, que le sermon soit clair! dit le curé.
+
+— Or, se hâta d’interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se
+fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout; elle aura le
+succès d’une plaidoirie de maître Patru.
+
+— Plaise à Dieu! s’écria Aramis transporté.
+
+— Vous le voyez, s’écria le jésuite, le monde parle encore en vous à
+haute voix, _altissima voce_. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et
+je tremble que la grâce ne soit point efficace.
+
+— Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.
+
+— Présomption mondaine!
+
+— Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.
+
+— Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse?
+
+— Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre; je vais
+donc la continuer, et demain j’espère que vous serez satisfait des
+corrections que j’y aurai faites d’après vos avis.
+
+— Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des
+dispositions excellentes.
+
+— Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n’avons
+pas à craindre qu’une partie du grain soit tombée sur la pierre,
+l’autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le
+reste, _aves cœli comederunt illam_.
+
+— Que la peste t’étouffe avec ton latin! dit d’Artagnan, qui se sentait
+au bout de ses forces.
+
+— Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.
+
+— À demain, jeune téméraire, dit le jésuite; vous promettez d’être une
+des lumières de l’Église; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas
+un feu dévorant.»
+
+D’Artagnan, qui pendant une heure s’était rongé les ongles
+d’impatience, commençait à attaquer la chair.
+
+Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d’Artagnan, et
+s’avancèrent vers la porte. Bazin, qui s’était tenu debout et qui avait
+écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s’élança
+vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha
+respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.
+
+Aramis les conduisit jusqu’au bas de l’escalier et remonta aussitôt
+près de d’Artagnan qui rêvait encore.
+
+Restés seuls, les deux amis gardèrent d’abord un silence embarrassé;
+cependant il fallait que l’un des deux le rompît le premier, et comme
+d’Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami:
+
+«Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées
+fondamentales.
+
+— Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur tout à
+l’heure.
+
+— Oh! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps; et vous m’en
+avez déjà ouï parler, n’est-ce pas, mon ami?
+
+— Sans doute, mais je vous avoue que j’ai cru que vous plaisantiez.
+
+— Avec ces sortes de choses! Oh! d’Artagnan!
+
+— Dame! on plaisante bien avec la mort.
+
+— Et l’on a tort, d’Artagnan: car la mort, c’est la porte qui conduit à
+la perdition ou au salut.
+
+— D’accord; mais, s’il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis; vous
+devez en avoir assez pour le reste de la journée: quant à moi, j’ai à
+peu près oublié le peu de latin que je n’ai jamais su; puis, je vous
+l’avouerai, je n’ai rien mangé depuis ce matin dix heures, et j’ai une
+faim de tous les diables.
+
+— Nous dînerons tout à l’heure, cher ami; seulement, vous vous
+rappellerez que c’est aujourd’hui vendredi; or, dans un pareil jour, je
+ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez vous contenter
+de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et de fruits.
+
+— Qu’entendez-vous par tétragones? demanda d’Artagnan avec inquiétude.
+
+— J’entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous j’ajouterai des
+oeufs, et c’est une grave infraction à la règle, car les oeufs sont
+viande, puisqu’ils engendrent le poulet.
+
+— Ce festin n’est pas succulent, mais n’importe; pour rester avec vous,
+je le subirai.
+
+— Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s’il ne
+profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à votre âme.
+
+— Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos
+amis, que va dire M. de Tréville? Ils vous traiteront de déserteur, je
+vous en préviens.
+
+— Je n’entre pas en religion, j’y rentre. C’est Église que j’avais
+désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait violence
+pour prendre la casaque de mousquetaire.
+
+— Moi, je n’en sais rien.
+
+— Vous ignorez comment j’ai quitté le séminaire?
+
+— Tout à fait.
+
+— Voici mon histoire; d’ailleurs les Écritures disent: «Confessez-vous
+les uns aux autres», et je me confesse à vous, d’Artagnan.
+
+— Et moi, je vous donne l’absolution d’avance, vous voyez que je suis
+bon homme.
+
+— Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.
+
+— Alors, dites, je vous écoute.
+
+— J’étais donc au séminaire depuis l’âge de neuf ans, j’en avais vingt
+dans trois jours, j’allais être abbé, et tout était dit. Un soir que je
+me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fréquentais avec
+plaisir — on est jeune, que voulez-vous! on est faible, — un officier
+qui me voyait d’un oeil jaloux lire les vies des saints à la maîtresse
+de la maison, entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce
+soir-là, j’avais traduit un épisode de Judith, et je venais de
+communiquer mes vers à la dame qui me faisait toutes sortes de
+compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La
+pose, qui était quelque peu abandonnée, je l’avoue, blessa cet
+officier; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrière
+moi, et me rejoignant:
+
+«— Monsieur l’abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne?
+
+«— Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n’ayant jamais
+osé m’en donner.
+
+«— Eh bien, écoutez-moi, monsieur l’abbé, si vous retournez dans la
+maison où je vous ai rencontré ce soir, j’oserai, moi.»
+
+«Je crois que j’eus peur, je devins fort pâle, je sentis les jambes qui
+me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me
+tus.
+
+«L’officier attendait cette réponse, et voyant qu’elle tardait, il se
+mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je rentrai au
+séminaire.
+
+«Je suis bon gentilhomme et j’ai le sang vif, comme vous avez pu le
+remarquer, mon cher d’Artagnan; l’insulte était terrible, et, tout
+inconnue qu’elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer
+au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais
+pas suffisamment préparé pour l’ordination, et, sur ma demande, on
+remit la cérémonie à un an.
+
+«J’allai trouver le meilleur maître d’armes de Paris, je fis condition
+avec lui pour prendre une leçon d’escrime chaque jour, et chaque jour,
+pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le jour anniversaire de
+celui où j’avais été insulté, j’accrochai ma soutane à un clou, je pris
+un costume complet de cavalier, et je me rendis à un bal que donnait
+une dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme.
+C’était rue des Francs- Bourgeois, tout près de la Force.
+
+«En effet, mon officier y était; je m’approchai de lui, comme il
+chantait un lai d’amour en regardant tendrement une femme, et je
+l’interrompis au beau milieu du second couplet.
+
+«— Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans
+certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups
+de canne, s’il me prend fantaisie de vous désobéir?»
+
+«L’officier me regarda avec étonnement, puis il dit:
+
+«— Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.
+
+«— Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des saints et
+qui traduit Judith en vers.
+
+«— Ah! ah! je me rappelle, dit l’officier en goguenardant; que me
+voulez-vous?
+
+«— Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de
+promenade avec moi.
+
+«— Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand
+plaisir.
+
+«— Non, pas demain matin, s’il vous plaît, tout de suite.
+
+«— Si vous l’exigez absolument…
+
+«— Mais oui, je l’exige.
+
+«— Alors, sortons. Mesdames, dit l’officier, ne vous dérangez pas. Le
+temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous achever le dernier
+couplet.»
+
+«Nous sortîmes.
+
+«Je le menai rue Payenne, juste à l’endroit où un an auparavant, heure
+pour heure, il m’avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il
+faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l’épée à la main, et à la
+première passe, je le tuai roide.
+
+— Diable! fit d’Artagnan.
+
+— Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur
+chanteur, et qu’on le trouva rue Payenne avec un grand coup d’épée au
+travers du corps, on pensa que c’était moi qui l’avait accommodé ainsi,
+et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de
+renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à cette
+époque, et Porthos, qui m’avait, en dehors de mes leçons d’escrime,
+appris quelques bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque
+de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tué au siège d’Arras,
+et l’on m’accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu’aujourd’hui le
+moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l’église
+
+— Et pourquoi aujourd’hui plutôt qu’hier et que demain? Que vous est-il
+donc arrivé aujourd’hui, qui vous donne de si méchantes idées?
+
+— Cette blessure, mon cher d’Artagnan, m’a été un avertissement du
+Ciel.
+
+— Cette blessure? bah! elle est à peu près guérie, et je suis sûr
+qu’aujourd’hui ce n’est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir.
+
+— Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.
+
+— Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante,
+une blessure faite par une femme.»
+
+L’oeil d’Aramis étincela malgré lui.
+
+«Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne
+parlez pas de ces choses-là; moi, penser à ces choses-là! avoir des
+chagrins d’amour? _Vanitas vanitatum_! Me serais-je donc, à votre avis,
+retourné la cervelle, et pour qui? pour quelque grisette, pour quelque
+fille de chambre, à qui j’aurais fait la cour dans une garnison, fi!
+
+— Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées
+plus haut.
+
+— Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d’ambition? un pauvre
+mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et se
+trouve grandement déplacé dans le monde!
+
+— Aramis, Aramis! s’écria d’Artagnan en regardant son ami avec un air
+de doute.
+
+— Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine
+d’humiliations et de douleurs, continua-t-il en s’assombrissant; tous
+les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la
+main de l’homme, surtout les fils d’or. O mon cher d’Artagnan! reprit
+Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d’amertume, croyez-moi,
+cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière
+joie des malheureux; gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace
+de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les mouches font
+du sang d’un daim blessé.
+
+— Hélas, mon cher Aramis, dit d’Artagnan en poussant à son tour un
+profond soupir, c’est mon histoire à moi-même que vous faites là.
+
+— Comment?
+
+— Oui, une femme que j’aimais, que j’adorais, vient de m’être enlevée
+de force. Je ne sais pas où elle est, où on l’a conduite; elle est
+peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.
+
+— Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu’elle ne vous a
+pas quitté volontairement; que si vous n’avez point de ses nouvelles,
+c’est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que…
+
+— Tandis que…
+
+— Rien, reprit Aramis, rien.
+
+— Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c’est un parti pris, une
+résolution arrêtée?
+
+— À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd’hui, demain vous ne serez
+plus pour moi qu’une ombre; où plutôt même, vous n’existerez plus.
+Quant au monde, c’est un sépulcre et pas autre chose.
+
+— Diable! c’est fort triste ce que vous me dites là.
+
+— Que voulez-vous! ma vocation m’attire, elle m’enlève.
+
+D’Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua:
+
+«Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j’eusse voulu vous
+parler de vous, de nos amis.
+
+— Et moi, dit d’Artagnan, j’eusse voulu vous parler de vous-même, mais
+je vous vois si détaché de tout; les amours, vous en faites fi; les
+amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.
+
+— Hélas! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.
+
+— N’en parlons donc plus, dit d’Artagnan, et brûlons cette lettre qui,
+sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre
+grisette ou de votre fille de chambre.
+
+— Quelle lettre? s’écria vivement Aramis.
+
+— Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu’on m’a
+remise pour vous.
+
+— Mais de qui cette lettre?
+
+— Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir; la
+fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de
+retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se faire pimpante,
+aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne
+de duchesse.
+
+— Que dites-vous là?
+
+— Tiens, je l’aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en faisant
+semblant de chercher. Heureusement que le monde est un sépulcre, que
+les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l’amour
+est un sentiment dont vous faites fi!
+
+— Ah! d’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Aramis, tu me fais mourir!
+
+— Enfin, la voici!» dit d’Artagnan.
+
+Et il tira la lettre de sa poche.
+
+Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora, son
+visage rayonnait.
+
+«Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le
+messager.
+
+— Merci, d’Artagnan! s’écria Aramis presque en délire. Elle a été
+forcée de retourner à Tours; elle ne m’est pas infidèle, elle m’aime
+toujours. Viens, mon ami, viens que je t’embrasse, le bonheur
+m’étouffe!»
+
+Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint
+Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui avaient
+roulé sur le parquet.
+
+En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l’omelette.
+
+«Fuis, malheureux! s’écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage;
+retourne d’où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux
+entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l’ail et
+quatre bouteilles de vieux bourgogne.»
+
+Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce
+changement, laissa mélancoliquement glisser l’omelette dans les
+épinards, et les épinards sur le parquet.
+
+«Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit
+d’Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse: _Non inutile
+desiderium in oblatione_.
+
+— Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d’Artagnan,
+buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un peu
+ce qu’on fait là-bas.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+LA FEMME D’ATHOS
+
+
+«Il reste maintenant à savoir des nouvelles d’Athos, dit d’Artagnan au
+fringant Aramis, quand il l’eut mis au courant de ce qui s’était passé
+dans la capitale depuis leur départ, et qu’un excellent dîner leur eut
+fait oublier à l’un sa thèse, à l’autre sa fatigue.
+
+— Croyez-vous donc qu’il lui soit arrivé malheur? demanda Aramis. Athos
+est si froid, si brave et manie si habilement son épée.
+
+— Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et
+l’adresse d’Athos, mais j’aime mieux sur mon épée le choc des lances
+que celui des bâtons, je crains qu’Athos n’ait été étrillé par de la
+valetaille, les valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas
+tôt. Voilà pourquoi, je vous l’avoue, je voudrais repartir le plus tôt
+possible.
+
+— Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente
+guère en état de monter à cheval. Hier, j’essayai de la discipline que
+vous voyez sur ce mur et la douleur m’empêcha de continuer ce pieux
+exercice.
+
+— C’est qu’aussi, mon cher ami, on n’a jamais vu essayer de guérir un
+coup d’escopette avec des coups de martinet; mais vous étiez malade, et
+la maladie rend la tête faible, ce qui fait que je vous excuse.
+
+— Et quand partez-vous?
+
+— Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et
+demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.
+
+— À demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous êtes, vous devez
+avoir besoin de repos.»
+
+Le lendemain, lorsque d’Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa
+fenêtre.
+
+«Que regardez-vous donc là? demanda d’Artagnan.
+
+— Ma foi! J’admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons
+d’écurie tiennent en bride; c’est un plaisir de prince que de voyager
+sur de pareilles montures.
+
+— Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car l’un
+de ces chevaux est à vous.
+
+— Ah! bah, et lequel?
+
+— Celui des trois que vous voudrez: je n’ai pas de préférence.
+
+— Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi?
+
+— Sans doute.
+
+— Vous voulez rire, d’Artagnan.
+
+— Je ne ris plus depuis que vous parlez français.
+
+— C’est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette
+selle chevillée d’argent?
+
+— À vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre
+cheval qui caracole est à Athos.
+
+— Peste! ce sont trois bêtes superbes.
+
+— Je suis flatté qu’elles soient de votre goût.
+
+— C’est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là?
+
+— À coup sûr, ce n’est point le cardinal, mais ne vous inquiétez pas
+d’où ils viennent, et songez seulement qu’un des trois est votre
+propriété.
+
+— Je prends celui que tient le valet roux.
+
+— À merveille!
+
+— Vive Dieu! s’écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma
+douleur; je monterais là-dessus avec trente balles dans le corps. Ah!
+sur mon âme, les beaux étriers! Holà! Bazin, venez çà, et à l’instant
+même.»
+
+Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.
+
+«Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et
+chargez mes pistolets! dit Aramis.
+
+— Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d’Artagnan: il
+y a des pistolets chargés dans vos fontes.»
+
+Bazin soupira.
+
+«Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d’Artagnan; on gagne le
+royaume des cieux dans toutes les conditions.
+
+— Monsieur était déjà si bon théologien! dit Bazin presque larmoyant;
+il fût devenu évêque et peut-être cardinal.
+
+— Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu; à quoi sert
+d’être homme d’Église, je te prie? on n’évite pas pour cela d’aller
+faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la première
+campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing; et M. de
+Nogaret de La Valette, qu’en dis-tu? il est cardinal aussi, demande à
+son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie.
+
+— Hélas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleversé dans
+le monde aujourd’hui.»
+
+Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient
+descendus.
+
+«Tiens-moi l’étrier, Bazin», dit Aramis.
+
+Et Aramis s’élança en selle avec sa grâce et sa légèreté ordinaire;
+mais après quelques voltes et quelques courbettes du noble animal, son
+cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu’il pâlit
+et chancela. D’Artagnan qui, dans la prévision de cet accident, ne
+l’avait pas perdu des yeux, s’élança vers lui, le retint dans ses bras
+et le conduisit à sa chambre.
+
+«C’est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j’irai seul à la
+recherche d’Athos.
+
+— Vous êtes un homme d’airain, lui dit Aramis.
+
+— Non, j’ai du bonheur, voilà tout, mais comment allez-vous vivre en
+m’attendant? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les
+bénédictions, hein?»
+
+Aramis sourit.
+
+«Je ferai des vers, dit-il.
+
+— Oui, des vers parfumés à l’odeur du billet de la suivante de Mme de
+Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le consolera. Quant
+au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux
+manoeuvres.
+
+— Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt
+à vous suivre.»
+
+Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d’Artagnan, après avoir
+recommandé son ami à Bazin et à l’hôtesse, trottait dans la direction
+d’Amiens.
+
+Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il?
+
+La position dans laquelle il l’avait laissé était critique; il pouvait
+bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son front, lui
+arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas quelques serments
+de vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus âgé, et partant le
+moins rapproché en apparence de ses goûts et de ses sympathies.
+
+Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L’air
+noble et distingué d’Athos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient
+de temps en temps de l’ombre où il se tenait volontairement enfermé,
+cette inaltérable égalité d’humeur qui en faisait le plus facile
+compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante, cette bravoure
+qu’on eût appelée aveugle si elle n’eût été le résultat du plus rare
+sang-froid, tant de qualités attiraient plus que l’estime, plus que
+l’amitié de d’Artagnan, elles attiraient son admiration.
+
+En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l’élégant et noble
+courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait soutenir
+avantageusement la comparaison; il était de taille moyenne, mais cette
+taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que, plus
+d’une fois, dans ses luttes avec Porthos, il avait fait plier le géant
+dont la force physique était devenue proverbiale parmi les
+mousquetaires; sa tête, aux yeux perçants, au nez droit, au menton
+dessiné comme celui de Brutus, avait un caractère indéfinissable de
+grandeur et de grâce; ses mains, dont il ne prenait aucun soin,
+faisaient le désespoir d’Aramis, qui cultivait les siennes à grand
+renfort de pâte d’amandes et d’huile parfumée; le son de sa voix était
+pénétrant et mélodieux tout à la fois, et puis, ce qu’il y avait
+d’indéfinissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et petit,
+c’était cette science délicate du monde et des usages de la plus
+brillante société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à
+son insu dans ses moindres actions.
+
+S’agissait-il d’un repas, Athos l’ordonnait mieux qu’aucun homme du
+monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui avaient
+faits ses ancêtres ou qu’il s’était faits lui-même. S’agissait-il de
+science héraldique, Athos connaissait toutes les familles nobles du
+royaume, leur généalogie, leurs alliances, leurs armes et l’origine de
+leurs armes. L’étiquette n’avait pas de minuties qui lui fussent
+étrangères, il savait quels étaient les droits des grands
+propriétaires, il connaissait à fond la vénerie et la fauconnerie, et
+un jour il avait, en causant de ce grand art, étonné le roi Louis XIII
+lui-même, qui cependant y était passé maître.
+
+Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à cheval et
+faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son éducation avait
+été si peu négligée, même sous le rapport des études scolastiques, si
+rares à cette époque chez les gentilshommes, qu’il souriait aux bribes
+de latin que détachait Aramis, et qu’avait l’air de comprendre Porthos;
+deux ou trois fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était
+arrivé, lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, de
+remettre un verbe à son temps et un nom à son cas. En outre, sa probité
+était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre
+transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les
+amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres avec
+le septième commandement de Dieu. C’était donc un homme fort
+extraordinaire qu’Athos.
+
+Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature si
+belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la vie
+matérielle, comme les vieillards tournent vers l’imbécillité physique
+et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces heures étaient
+fréquentes, s’éteignait dans toute sa partie lumineuse, et son côté
+brillant disparaissait comme dans une profonde nuit.
+
+Alors, le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête
+basse, l’oeil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait
+pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud,
+qui, habitué à lui obéir par signes, lisait dans le regard atone de son
+maître jusqu’à son moindre désir, qu’il satisfaisait aussitôt. La
+réunion des quatre amis avait-elle lieu dans un de ces moments-là, un
+mot, échappé avec un violent effort, était tout le contingent qu’Athos
+fournissait à la conversation. En échange, Athos à lui seul buvait
+comme quatre, et cela sans qu’il y parût autrement que par un
+froncement de sourcil plus indiqué et par une tristesse plus profonde.
+
+D’Artagnan, dont nous connaissons l’esprit investigateur et pénétrant,
+n’avait, quelque intérêt qu’il eût à satisfaire sa curiosité sur ce
+sujet, pu encore assigner aucune cause à ce marasme, ni en noter les
+occurrences. Jamais Athos ne recevait de lettres, jamais Athos ne
+faisait aucune démarche qui ne fût connue de tous ses amis.
+
+On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette tristesse,
+car au contraire il ne buvait que pour combattre cette tristesse, que
+ce remède, comme nous l’avons dit, rendait plus sombre encore. On ne
+pouvait attribuer cet excès d’humeur noire au jeu, car, au contraire de
+Porthos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes les
+variations de la chance, Athos, lorsqu’il avait gagné, demeurait aussi
+impassible que lorsqu’il avait perdu. On l’avait vu, au cercle des
+mousquetaires, gagner un soir trois mille pistoles, les perdre jusqu’au
+ceinturon brodé d’or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent
+louis, sans que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d’une
+demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans
+que sa conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d’être
+calme et agréable.
+
+Ce n’était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une
+influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette
+tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de
+l’année; juin et juillet étaient les mois terribles d’Athos.
+
+Pour le présent, il n’avait pas de chagrin, il haussait les épaules
+quand on lui parlait de l’avenir; son secret était donc dans le passé,
+comme on l’avait dit vaguement à d’Artagnan.
+
+Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait encore
+plus intéressant l’homme dont jamais les yeux ni la bouche, dans
+l’ivresse la plus complète, n’avaient rien révélé, quelle que fût
+l’adresse des questions dirigées contre lui.
+
+«Eh bien, pensait d’Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à
+cette heure, et mort par ma faute, car c’est moi qui l’ai entraîné dans
+cette affaire, dont il ignorait l’origine, dont il ignorera le résultat
+et dont il ne devait tirer aucun profit.
+
+— Sans compter, monsieur, répondait Planchet, que nous lui devons
+probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié: “Au large,
+d’Artagnan! je suis pris.” Et après avoir déchargé ses deux pistolets,
+quel bruit terrible il faisait avec son épée! On eût dit vingt hommes,
+ou plutôt vingt diables enragés!»
+
+Et ces mots redoublaient l’ardeur de d’Artagnan, qui excitait son
+cheval, lequel n’ayant pas besoin d’être excité emportait son cavalier
+au galop.
+
+Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens; à onze heures et demie,
+on était à la porte de l’auberge maudite.
+
+D’Artagnan avait souvent médité contre l’hôte perfide une de ces bonnes
+vengeances qui consolent, rien qu’en espérance. Il entra donc dans
+l’hôtellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur le pommeau de
+l’épée et faisant siffler sa cravache de la main droite.
+
+«Me reconnaissez-vous? dit-il à l’hôte, qui s’avançait pour le saluer.
+
+— Je n’ai pas cet honneur, Monseigneur, répondit celui-ci les yeux
+encore éblouis du brillant équipage avec lequel d’Artagnan se
+présentait.
+
+— Ah! vous ne me connaissez pas!
+
+— Non, Monseigneur.
+
+— Eh bien, deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu’avez-vous fait de
+ce gentilhomme à qui vous eûtes l’audace, voici quinze jours passés à
+peu près, d’intenter une accusation de fausse monnaie?»
+
+L’hôte pâlit, car d’Artagnan avait pris l’attitude la plus menaçante,
+et Planchet se modelait sur son maître.
+
+«Ah! Monseigneur, ne m’en parlez pas, s’écria l’hôte de son ton de voix
+le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j’ai payé cette faute! Ah!
+malheureux que je suis!
+
+— Ce gentilhomme, vous dis-je, qu’est-il devenu?
+
+— Daignez m’écouter, Monseigneur, et soyez clément. Voyons,
+asseyez-vous, par grâce!»
+
+D’Artagnan, muet de colère et d’inquiétude, s’assit, menaçant comme un
+juge. Planchet s’adossa fièrement à son fauteuil.
+
+«Voici l’histoire, Monseigneur, reprit l’hôte tout tremblant, car je
+vous reconnais à cette heure; c’est vous qui êtes parti quand j’eus ce
+malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez.
+
+— Oui, c’est moi; ainsi vous voyez bien que vous n’avez pas de grâce à
+attendre si vous ne dites pas toute la vérité.
+
+— Aussi veuillez m’écouter, et vous la saurez tout entière.
+
+— J’écoute.
+
+— J’avais été prévenu par les autorités qu’un faux-monnayeur célèbre
+arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons, tous
+déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos chevaux,
+vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m’avait été dépeint.
+
+— Après, après? dit d’Artagnan, qui reconnut bien vite d’où venait le
+signalement si exactement donné.
+
+— Je pris donc, d’après les ordres de l’autorité, qui m’envoya un
+renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de
+m’assurer de la personne des prétendus faux-monnayeurs.
+
+— Encore! dit d’Artagnan, à qui ce mot de faux-monnayeur échauffait
+terriblement les oreilles.
+
+— Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais elles sont
+justement mon excuse. L’autorité m’avait fait peur, et vous savez qu’un
+aubergiste doit ménager l’autorité.
+
+— Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il? qu’est-il devenu?
+Est-il mort? est-il vivant?
+
+— Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous
+savez, et dont votre départ précipité, ajouta l’hôte avec une finesse
+qui n’échappa point à d’Artagnan, semblait autoriser l’issue. Ce
+gentilhomme votre ami se défendit en désespéré. Son valet, qui, par un
+malheur imprévu, avait cherché querelle aux gens de l’autorité,
+déguisés en garçons d’écurie…
+
+— Ah! misérable! s’écria d’Artagnan, vous étiez tous d’accord, et je ne
+sais à quoi tient que je ne vous extermine tous!
+
+— Hélas! non, Monseigneur, nous n’étions pas tous d’accord, et vous
+l’allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point l’appeler par
+le nom honorable qu’il porte sans doute, mais nous ignorons ce nom),
+monsieur votre ami, après avoir mis hors de combat deux hommes de ses
+deux coups de pistolet, battit en retraite en se défendant avec son
+épée dont il estropia encore un de mes hommes, et d’un coup du plat de
+laquelle il m’étourdit.
+
+— Mais, bourreau, finiras-tu? dit d’Artagnan. Athos, que devient Athos?
+
+— En battant en retraite, comme j’ai dit à Monseigneur, il trouva
+derrière lui l’escalier de la cave, et comme la porte était ouverte, il
+tira la clef à lui et se barricada en dedans. Comme on était sûr de le
+retrouver là, on le laissa libre.
+
+— Oui, dit d’Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on ne
+cherchait qu’à l’emprisonner.
+
+— Juste Dieu! à l’emprisonner, Monseigneur? il s’emprisonna bien
+lui-même, je vous le jure. D’abord il avait fait de rude besogne, un
+homme était tué sur le coup et deux autres étaient blessés grièvement.
+Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs camarades, et
+jamais je n’ai plus entendu parler ni des uns, ni des autres. Moi-même,
+quand je repris mes sens, j’allai trouver M. le gouverneur, auquel je
+racontai tout ce qui s’était passé, et auquel je demandai ce que je
+devais faire du prisonnier. Mais M. le gouverneur eut l’air de tomber
+des nues; il me dit qu’il ignorait complètement ce que je voulais dire,
+que les ordres qui m’étaient parvenus n’émanaient pas de lui et que si
+j’avais le malheur de dire à qui que ce fût qu’il était pour quelque
+chose dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que
+je m’étais trompé, monsieur, que j’avais arrêté l’un pour l’autre, et
+que celui qu’on devait arrêter était sauvé.
+
+— Mais Athos? s’écria d’Artagnan, dont l’impatience se doublait de
+l’abandon où l’autorité laissait la chose; Athos, qu’est-il devenu?
+
+— Comme j’avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier, reprit
+l’aubergiste, je m’acheminai vers la cave afin de lui rendre sa
+liberté. Ah! monsieur, ce n’était plus un homme, c’était un diable. À
+cette proposition de liberté, il déclara que c’était un piège qu’on lui
+tendait et qu’avant de sortir il entendait imposer ses conditions. Je
+lui dis bien humblement, car je ne me dissimulais pas la mauvaise
+position où je m’étais mis en portant la main sur un mousquetaire de Sa
+Majesté, je lui dis que j’étais prêt à me soumettre à ses conditions.
+
+«— D’abord, dit-il, je veux qu’on me rende mon valet tout armé.»
+
+«On s’empressa d’obéir à cet ordre; car vous comprenez bien, monsieur,
+que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait votre ami. M.
+Grimaud (il a dit ce nom, celui-là, quoiqu’il ne parle pas beaucoup),
+M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout blessé qu’il était; alors,
+son maître l’ayant reçu, rebarricada la porte et nous ordonna de rester
+dans notre boutique.
+
+— Mais enfin, s’écria d’Artagnan, où est-il? où est Athos?
+
+— Dans la cave, monsieur.
+
+— Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-là?
+
+— Bonté divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave! vous ne
+savez donc pas ce qu’il y fait, dans la cave! Ah! si vous pouviez l’en
+faire sortir, monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma vie,
+vous adorerais comme mon patron.
+
+— Alors il est là, je le retrouverai là?
+
+— Sans doute, monsieur, il s’est obstiné à y rester. Tous les jours, on
+lui passe par le soupirail du pain au bout d’une fourche, et de la
+viande quand il en demande; mais, hélas! ce n’est pas de pain et de
+viande qu’il fait la plus grande consommation. Une fois, j’ai essayé de
+descendre avec deux de mes garçons, mais il est entré dans une terrible
+fureur. J’ai entendu le bruit de ses pistolets qu’il armait et de son
+mousqueton qu’armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions
+quelles étaient leurs intentions, le maître a répondu qu’ils avaient
+quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu’ils les tireraient
+jusqu’au dernier plutôt que de permettre qu’un seul de nous mît le pied
+dans la cave. Alors, monsieur, j’ai été me plaindre au gouverneur,
+lequel m’a répondu que je n’avais que ce que je méritais, et que cela
+m’apprendrait à insulter les honorables seigneurs qui prenaient gîte
+chez moi.
+
+— De sorte que, depuis ce temps?… reprit d’Artagnan ne pouvant
+s’empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte.
+
+— De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci, nous
+menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car, monsieur, il faut
+que vous sachiez que toutes nos provisions sont dans la cave; il y a
+notre vin en bouteilles et notre vin en pièce, la bière, l’huile et les
+épices, le lard et les saucissons; et comme il nous est défendu d’y
+descendre, nous sommes forcés de refuser le boire et le manger aux
+voyageurs qui nous arrivent, de sorte que tous les jours notre
+hôtellerie se perd. Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et
+nous sommes ruinés.
+
+— Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine, que
+nous étions gens de qualité et non faussaires, dites?
+
+— Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l’hôte. Mais tenez, tenez,
+le voilà qui s’emporte.
+
+— Sans doute qu’on l’aura troublé, dit d’Artagnan.
+
+— Mais il faut bien qu’on le trouble, s’écria l’hôte; il vient de nous
+arriver deux gentilshommes anglais.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, monsieur;
+ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura sollicité de M.
+Athos la permission d’entrer pour satisfaire ces messieurs; et il aura
+refusé comme de coutume. Ah! bonté divine! voilà le sabbat qui
+redouble!»
+
+D’Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la cave;
+il se leva et, précédé de l’hôte qui se tordait les mains, et suivi de
+Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il s’approcha du lieu de
+la scène.
+
+Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une longue
+course et mouraient de faim et de soif.
+
+«Mais c’est une tyrannie, s’écriaient-ils en très bon français, quoique
+avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas laisser à ces
+bonnes gens l’usage de leur vin. Ça, nous allons enfoncer la porte, et
+s’il est trop enragé, eh bien! nous le tuerons.
+
+— Tout beau, messieurs! dit d’Artagnan en tirant ses pistolets de sa
+ceinture; vous ne tuerez personne, s’il vous plaît.
+
+— Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d’Athos, qu’on les
+laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons
+voir.»
+
+Tout braves qu’ils paraissaient être, les deux gentilshommes anglais se
+regardèrent en hésitant; on eût dit qu’il y avait dans cette cave un de
+ces ogres faméliques, gigantesques héros des légendes populaires, et
+dont nul ne force impunément la caverne.
+
+Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent honte
+de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq ou six
+marches dont se composait l’escalier et donna dans la porte un coup de
+pied à fendre une muraille.
+
+«Planchet, dit d’Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de
+celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah!
+messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en donner!
+
+— Mon Dieu, s’écria la voix creuse d’Athos, j’entends d’Artagnan, ce me
+semble.
+
+— En effet, dit d’Artagnan en haussant la voix à son tour, c’est
+moi-même, mon ami.
+
+— Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces enfonceurs
+de portes.»
+
+Les gentilshommes avaient mis l’épée à la main, mais ils se trouvaient
+pris entre deux feux; ils hésitèrent un instant encore; mais, comme la
+première fois, l’orgueil l’emporta, et un second coup de pied fit
+craquer la porte dans toute sa hauteur.
+
+«Range-toi, d’Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais
+tirer.
+
+— Messieurs, dit d’Artagnan, que la réflexion n’abandonnait jamais,
+messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous engagez là dans
+une mauvaise affaire, et vous allez être criblés. Voici mon valet et
+moi qui vous lâcherons trois coups de feu, autant vous arriveront de la
+cave; puis nous aurons encore nos épées, dont, je vous assure, mon ami
+et moi nous jouons passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les
+miennes. Tout à l’heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole.
+
+— S’il en reste», grogna la voix railleuse d’Athos.
+
+L’hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine.
+
+«Comment, s’il en reste! murmura-t-il.
+
+— Que diable! il en restera, reprit d’Artagnan; soyez donc tranquille,
+à eux deux ils n’auront pas bu toute la cave. Messieurs, remettez vos
+épées au fourreau.
+
+— Eh bien, vous, remettez vos pistolets à votre ceinture.
+
+— Volontiers.»
+
+Et d’Artagnan donna l’exemple. Puis, se retournant vers Planchet, il
+lui fit signe de désarmer son mousqueton.
+
+Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au
+fourreau. On leur raconta l’histoire de l’emprisonnement d’Athos. Et
+comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à l’hôtelier.
+
+«Maintenant, messieurs, dit d’Artagnan, remontez chez vous, et, dans
+dix minutes, je vous réponds qu’on vous y portera tout ce que vous
+pourrez désirer.»
+
+Les Anglais saluèrent et sortirent.
+
+«Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d’Artagnan,
+ouvrez-moi la porte, je vous en prie.
+
+— À l’instant même», dit Athos.
+
+Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de poutres
+gémissantes: c’étaient les contrescarpes et les bastions d’Athos, que
+l’assiégé démolissait lui-même.
+
+Un instant après, la porte s’ébranla, et l’on vit paraître la tête pâle
+d’Athos qui, d’un coup d’oeil rapide, explorait les environs.
+
+D’Artagnan se jeta à son cou et l’embrassa tendrement puis il voulut
+l’entraîner hors de ce séjour humide, alors il s’aperçut qu’Athos
+chancelait.
+
+«Vous êtes blessé? lui dit-il.
+
+— Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voilà tout, et jamais
+homme n’a mieux fait ce qu’il fallait pour cela. Vive Dieu! mon hôte,
+il faut que j’en aie bu au moins pour ma part cent cinquante
+bouteilles.
+
+— Miséricorde! s’écria l’hôte, si le valet en a bu la moitié du maître
+seulement, je suis ruiné.
+
+— Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis
+le même ordinaire que moi; il a bu à la pièce seulement; tenez, je
+crois qu’il a oublié de remettre le fosset. Entendez- vous? cela
+coule.»
+
+D’Artagnan partit d’un éclat de rire qui changea le frisson de l’hôte
+en fièvre chaude.
+
+En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le
+mousqueton sur l’épaule, la tête tremblante, comme ces satyres ivres
+des tableaux de Rubens. Il était arrosé par-devant et par- derrière
+d’une liqueur grasse que l’hôte reconnut pour être sa meilleure huile
+d’olive.
+
+Le cortège traversa la grande salle et alla s’installer dans la
+meilleure chambre de l’auberge, que d’Artagnan occupa d’autorité.
+
+Pendant ce temps, l’hôte et sa femme se précipitèrent avec des lampes
+dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et où un
+affreux spectacle les attendait.
+
+Au-delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour
+sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles
+vides entassées selon toutes les règles de l’art stratégique, on voyait
+çà et là, nageant dans les mares d’huile et de vin, les ossements de
+tous les jambons mangés, tandis qu’un amas de bouteilles cassées
+jonchait tout l’angle gauche de la cave et qu’un tonneau, dont le
+robinet était resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières
+gouttes de son sang. L’image de la dévastation et de la mort, comme dit
+le poète de l’Antiquité, régnait là comme sur un champ de bataille.
+
+Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient à peine.
+
+Alors les hurlements de l’hôte et de l’hôtesse percèrent la voûte de la
+cave, d’Artagnan lui-même en fut ému. Athos ne tourna pas même la tête.
+
+Mais à la douleur succéda la rage. L’hôte s’arma d’une broche et, dans
+son désespoir, s’élança dans la chambre où les deux amis s’étaient
+retirés.
+
+«Du vin! dit Athos en apercevant l’hôte.
+
+— Du vin! s’écria l’hôte stupéfait, du vin! mais vous m’en avez bu pour
+plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruiné, perdu, anéanti!
+
+— Bah! dit Athos, nous sommes constamment restés sur notre soif.
+
+— Si vous vous étiez contentés de boire, encore; mais vous avez cassé
+toutes les bouteilles.
+
+— Vous m’avez poussé sur un tas qui a dégringolé. C’est votre faute.
+
+— Toute mon huile est perdue!
+
+— L’huile est un baume souverain pour les blessures, et il fallait bien
+que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez faites.
+
+— Tous mes saucissons rongés!
+
+— Il y a énormément de rats dans cette cave.
+
+— Vous allez me payer tout cela, cria l’hôte exaspéré.
+
+— Triple drôle!» dit Athos en se soulevant. Mais il retomba aussitôt;
+il venait de donner la mesure de ses forces. D’Artagnan vint à son
+secours en levant sa cravache.
+
+L’hôte recula d’un pas et se mit à fondre en larmes.
+
+«Cela vous apprendra, dit d’Artagnan, à traiter d’une façon plus
+courtoise les hôtes que Dieu vous envoie.
+
+— Dieu…, dites le diable!
+
+— Mon cher ami, dit d’Artagnan, si vous nous rompez encore les
+oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre cave,
+et nous verrons si véritablement le dégât est aussi grand que vous le
+dites.
+
+— Eh bien, oui, messieurs, dit l’hôte, j’ai tort, je l’avoue; mais à
+tout péché miséricorde; vous êtes des seigneurs et je suis un pauvre
+aubergiste, vous aurez pitié de moi.
+
+— Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le coeur, et
+les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait de tes
+futailles. On n’est pas si diable qu’on en a l’air. Voyons, viens ici
+et causons.»
+
+L’hôte s’approcha avec inquiétude.
+
+«Viens, te dis-je, et n’aie pas peur, continua Athos. Au moment où
+j’allais te payer, j’avais posé ma bourse sur la table.
+
+— Oui, Monseigneur.
+
+— Cette bourse contenait soixante pistoles, où est-elle?
+
+— Déposée au greffe, Monseigneur: on avait dit que c’était de la fausse
+monnaie.
+
+— Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante pistoles.
+
+— Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lâche pas ce qu’il tient.
+Si c’était de la fausse monnaie, il y aurait encore de l’espoir; mais
+malheureusement ce sont de bonnes pièces.
+
+— Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas,
+d’autant plus qu’il ne me reste pas une livre.
+
+— Voyons, dit d’Artagnan, l’ancien cheval d’Athos, où est-il?
+
+— À l’écurie.
+
+— Combien vaut-il?
+
+— Cinquante pistoles tout au plus.
+
+— Il en vaut quatre-vingts; prends-le, et que tout soit dit.
+
+— Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet? et sur
+quoi ferai-je la campagne? sur Grimaud?
+
+— Je t’en amène un autre, dit d’Artagnan.
+
+— Un autre?
+
+— Et magnifique! s’écria l’hôte.
+
+— Alors, s’il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le vieux,
+et à boire!
+
+— Duquel? demanda l’hôte tout à fait rasséréné.
+
+— De celui qui est au fond, près des lattes; il en reste encore
+vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute.
+Montez-en six.
+
+— Mais c’est un foudre que cet homme! dit l’hôte à part lui; s’il reste
+seulement quinze jours ici, et qu’il paie ce qu’il boira, je rétablirai
+mes affaires.
+
+— Et n’oublie pas, continua d’Artagnan, de monter quatre bouteilles du
+pareil aux deux seigneurs anglais.
+
+— Maintenant, dit Athos, en attendant qu’on nous apporte du vin,
+conte-moi, d’Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons.»
+
+D’Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans son lit
+avec une foulure, et Aramis à une table entre les deux théologiens.
+Comme il achevait, l’hôte rentra avec les bouteilles demandées et un
+jambon qui, heureusement pour lui, était resté hors de la cave.
+
+«C’est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de d’Artagnan,
+voilà pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami, qu’avez-vous et
+que vous est-il arrivé personnellement? Je vous trouve un air sinistre.
+
+— Hélas! dit d’Artagnan, c’est que je suis le plus malheureux de nous
+tous, moi!
+
+— Toi malheureux, d’Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu
+malheureux? Dis-moi cela.
+
+— Plus tard, dit d’Artagnan.
+
+— Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je suis
+ivre, d’Artagnan? Retiens bien ceci: je n’ai jamais les idées plus
+nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles.»
+
+D’Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.
+
+Athos l’écouta sans sourciller; puis, lorsqu’il eut fini:
+
+«Misères que tout cela, dit Athos, misères!»
+
+C’était le mot d’Athos.
+
+«Vous dites toujours misères! mon cher Athos, dit d’Artagnan; cela vous
+sied bien mal, à vous qui n’avez jamais aimé.»
+
+L’oeil mort d’Athos s’enflamma soudain, mais ce ne fut qu’un éclair, il
+redevint terne et vague comme auparavant.
+
+«C’est vrai, dit-il tranquillement, je n’ai jamais aimé, moi.
+
+— Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d’Artagnan, que vous avez
+tort d’être dur pour nous autres coeurs tendres.
+
+— Coeurs tendres, coeurs percés, dit Athos.
+
+— Que dites-vous?
+
+— Je dis que l’amour est une loterie où celui qui gagne, gagne la mort!
+Vous êtes bien heureux d’avoir perdu, croyez-moi, mon cher d’Artagnan.
+Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de perdre toujours.
+
+— Elle avait l’air de si bien m’aimer!
+
+— Elle en avait l’air.
+
+— Oh! elle m’aimait.
+
+— Enfant! il n’y a pas un homme qui n’ait cru comme vous que sa
+maîtresse l’aimait, et il n’y a pas un homme qui n’ait été trompé par
+sa maîtresse.
+
+— Excepté vous, Athos, qui n’en avez jamais eu.
+
+— C’est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n’en ai jamais
+eu, moi. Buvons!
+
+— Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d’Artagnan, instruisez-moi,
+soutenez-moi; j’ai besoin de savoir et d’être consolé.
+
+— Consolé de quoi?
+
+— De mon malheur.
+
+— Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules; je serais
+curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais une histoire
+d’amour.
+
+— Arrivée à vous?
+
+— Ou à un de mes amis, qu’importe!
+
+— Dites, Athos, dites.
+
+— Buvons, nous ferons mieux.
+
+— Buvez et racontez.
+
+— Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre,
+les deux choses vont à merveille ensemble.
+
+— J’écoute», dit d’Artagnan.
+
+Athos se recueillit, et, à mesure qu’il se recueillait, d’Artagnan le
+voyait pâlir; il en était à cette période de l’ivresse où les buveurs
+vulgaires tombent et dorment. Lui, il rêvait tout haut sans dormir. Ce
+somnambulisme de l’ivresse avait quelque chose d’effrayant.
+
+«Vous le voulez absolument? demanda-t-il.
+
+— Je vous en prie, dit d’Artagnan.
+
+— Qu’il soit fait donc comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes
+amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en s’interrompant avec un
+sourire sombre; un des comtes de ma province, c’est-à-dire du Berry,
+noble comme un Dandolo ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq
+ans d’une jeune fille de seize, belle comme les amours. À travers la
+naïveté de son âge perçait un esprit ardent, un esprit non pas de
+femme, mais de poète; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait
+dans un petit bourg, près de son frère qui était curé. Tous deux
+étaient arrivés dans le pays: ils venaient on ne savait d’où; mais en
+la voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas
+à leur demander d’où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne
+extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la
+séduire ou la prendre de force, à son gré, il était le maître; qui
+serait venu à l’aide de deux étrangers, de deux inconnus?
+Malheureusement il était honnête homme, il l’épousa. Le sot, le niais,
+l’imbécile!
+
+— Mais pourquoi cela, puisqu’il l’aimait? demanda d’Artagnan.
+
+— Attendez donc, dit Athos. Il l’emmena dans son château, et en fit la
+première dame de sa province; et il faut lui rendre justice, elle
+tenait parfaitement son rang.
+
+— Eh bien? demanda d’Artagnan.
+
+— Eh bien, un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua
+Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et
+s’évanouit; le comte s’élança à son secours, et comme elle étouffait
+dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit
+l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan? dit Athos
+avec un grand éclat de rire.
+
+— Puis-je le savoir? demanda d’Artagnan.
+
+— Une fleur de lis, dit Athos. Elle était marquée!»
+
+Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main.
+
+«Horreur! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là?
+
+— La vérité. Mon cher, l’ange était un démon. La pauvre fille avait
+volé.
+
+— Et que fit le comte?
+
+— Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de
+justice basse et haute: il acheva de déchirer les habits de la
+comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.
+
+— Ciel! Athos! un meurtre! s’écria d’Artagnan.
+
+— Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pâle comme la mort. Mais on
+me laisse manquer de vin, ce me semble.»
+
+Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l’approcha
+de sa bouche et la vida d’un seul trait, comme il eût fait d’un verre
+ordinaire.
+
+Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains; d’Artagnan demeura
+devant lui, saisi d’épouvante.
+
+«Cela m’a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit Athos
+en se relevant et sans songer à continuer l’apologue du comte. Dieu
+vous en accorde autant! Buvons!
+
+— Ainsi elle est morte? balbutia d’Artagnan.
+
+— Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle, cria
+Athos, nous ne pouvons plus boire!
+
+— Et son frère? ajouta timidement d’Artagnan.
+
+— Son frère? reprit Athos.
+
+— Oui, le prêtre?
+
+— Ah! je m’en informai pour le faire pendre à son tour; mais il avait
+pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille.
+
+— A-t-on su au moins ce que c’était que ce misérable?
+
+— C’était sans doute le premier amant et le complice de la belle, un
+digne homme qui avait fait semblant d’être curé peut-être pour marier
+sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l’espère.
+
+— Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d’Artagnan, tout étourdi de cette
+horrible aventure.
+
+— Mangez donc de ce jambon, d’Artagnan, il est exquis, dit Athos en
+coupant une tranche qu’il mit sur l’assiette du jeune homme. Quel
+malheur qu’il n’y en ait pas eu seulement quatre comme celui- là dans
+la cave! j’aurais bu cinquante bouteilles de plus.»
+
+D’Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l’eût
+rendu fou; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant
+de s’endormir.
+
+«Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en
+pitié, et pourtant celui-là est des meilleurs!…»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+RETOUR
+
+
+D’Artagnan était resté étourdi de la terrible confidence d’Athos;
+cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans cette
+demi-révélation; d’abord elle avait été faite par un homme tout à fait
+ivre à un homme qui l’était à moitié, et cependant, malgré ce vague que
+fait monter au cerveau la fumée de deux ou trois bouteilles de
+bourgogne, d’Artagnan, en se réveillant le lendemain matin, avait
+chaque parole d’Athos aussi présente à son esprit que si, à mesure
+qu’elles étaient tombées de sa bouche, elles s’étaient imprimées dans
+son esprit. Tout ce doute ne lui donna qu’un plus vif désir d’arriver à
+une certitude, et il passa chez son ami avec l’intention bien arrêtée
+de renouer sa conversation de la veille mais il trouva Athos de sens
+tout à fait rassis, c’est-à-dire le plus fin et le plus impénétrable
+des hommes.
+
+Au reste, le mousquetaire, après avoir échangé avec lui une poignée de
+main, alla le premier au-devant de sa pensée.
+
+«J’étais bien ivre hier, mon cher d’Artagnan, dit-il, j’ai senti cela
+ce matin à ma langue, qui était encore fort épaisse, et à mon pouls qui
+était encore fort agité; je parie que j’ai dit mille extravagances.»
+
+Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixité qui
+l’embarrassa.
+
+«Mais non pas, répliqua d’Artagnan, et, si je me le rappelle bien, vous
+n’avez rien dit que de fort ordinaire.
+
+— Ah! vous m’étonnez! Je croyais vous avoir raconté une histoire des
+plus lamentables.»
+
+Et il regardait le jeune homme comme s’il eût voulu lire au plus
+profond de son coeur.
+
+«Ma foi! dit d’Artagnan, il paraît que j’étais encore plus ivre que
+vous, puisque je ne me souviens de rien.»
+
+Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit:
+
+«Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, mon cher ami, que chacun a son
+genre d’ivresse, triste ou gaie, moi j’ai l’ivresse triste, et, quand
+une fois je suis gris, ma manière est de raconter toutes les histoires
+lugubres que ma sotte nourrice m’a inculquées dans le cerveau. C’est
+mon défaut; défaut capital, j’en conviens; mais, à cela près, je suis
+bon buveur.»
+
+Athos disait cela d’une façon si naturelle, que d’Artagnan fut ébranlé
+dans sa conviction.
+
+«Oh! c’est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant de
+ressaisir la vérité, c’est donc cela que je me souviens, comme, au
+reste, on se souvient d’un rêve, que nous avons parlé de pendus.
+
+— Ah! vous voyez bien, dit Athos en pâlissant et cependant en essayant
+de rire, j’en étais sûr, les pendus sont mon cauchemar, à moi.
+
+— Oui, oui, reprit d’Artagnan, et voilà la mémoire qui me revient; oui,
+il s’agissait… attendez donc… il s’agissait d’une femme.
+
+— Voyez, répondit Athos en devenant presque livide, c’est ma grande
+histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-là, c’est que je
+suis ivre mort.
+
+— Oui, c’est cela, dit d’Artagnan, l’histoire de la femme blonde,
+grande et belle, aux yeux bleus.
+
+— Oui, et pendue.
+
+— Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance, continua
+d’Artagnan en regardant fixement Athos.
+
+— Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand on ne
+sait plus ce que l’on dit, reprit Athos en haussant les épaules, comme
+s’il se fût pris lui-même en pitié. Décidément, je ne veux plus me
+griser, d’Artagnan, c’est une trop mauvaise habitude.»
+
+D’Artagnan garda le silence.
+
+Puis Athos, changeant tout à coup de conversation:
+
+«À propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m’avez amené.
+
+— Est-il de votre goût? demanda d’Artagnan.
+
+— Oui, mais ce n’était pas un cheval de fatigue.
+
+— Vous vous trompez; j’ai fait avec lui dix lieues en moins d’une heure
+et demie, et il n’y paraissait pas plus que s’il eût fait le tour de la
+place Saint-Sulpice.
+
+— Ah çà, vous allez me donner des regrets.
+
+— Des regrets?
+
+— Oui, je m’en suis défait.
+
+— Comment cela?
+
+— Voici le fait: ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous
+dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire; j’étais encore tout
+hébété de notre débauche d’hier; je descendis dans la grande salle, et
+j’avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval à un maquignon, le
+sien étant mort hier d’un coup de sang. Je m’approchai de lui, et comme
+je vis qu’il offrait cent pistoles d’un alezan brûlé: «Par Dieu, lui
+dis-je, mon gentilhomme, moi aussi j’ai un cheval à vendre.
+
+«— Et très beau même, dit-il, je l’ai vu hier, le valet de votre ami le
+tenait en main.
+
+«— Trouvez-vous qu’il vaille cent pistoles?
+
+«— Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là?
+
+«— Non, mais je vous le joue.
+
+«— Vous me le jouez?
+
+«— Oui.
+
+«— À quoi?
+
+«— Aux dés.»
+
+«Ce qui fut dit fut fait; et j’ai perdu le cheval. Ah! mais par
+exemple, continua Athos, j’ai regagné le caparaçon.»
+
+D’Artagnan fit une mine assez maussade.
+
+«Cela vous contrarie? dit Athos.
+
+— Mais oui, je vous l’avoue, reprit d’Artagnan; ce cheval devait servir
+à nous faire reconnaître un jour de bataille; c’était un gage, un
+souvenir. Athos, vous avez eu tort.
+
+— Eh! mon cher ami, mettez-vous à ma place, reprit le mousquetaire; je
+m’ennuyais à périr, moi, et puis, d’honneur, je n’aime pas les chevaux
+anglais. Voyons, s’il ne s’agit que d’être reconnu par quelqu’un, eh
+bien, la selle suffira; elle est assez remarquable. Quant au cheval,
+nous trouverons quelque excuse pour motiver sa disparition. Que diable!
+un cheval est mortel; mettons que le mien a eu la morve ou le farcin.»
+
+D’Artagnan ne se déridait pas.
+
+«Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir à
+ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.
+
+— Qu’avez-vous donc fait encore?
+
+— Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup, l’idée
+me vint de jouer le vôtre.
+
+— Oui, mais vous vous en tîntes, j’espère, à l’idée?
+
+— Non pas, je la mis à exécution à l’instant même.
+
+— Ah! par exemple! s’écria d’Artagnan inquiet.
+
+— Je jouai, et je perdis.
+
+— Mon cheval?
+
+— Votre cheval; sept contre huit; faute d’un point…, vous connaissez le
+proverbe.
+
+— Athos, vous n’êtes pas dans votre bon sens, je vous jure!
+
+— Mon cher, c’était hier, quand je vous contais mes sottes histoires,
+qu’il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le perdis donc avec
+tous les équipages et harnais possibles.
+
+— Mais c’est affreux!
+
+— Attendez donc, vous n’y êtes point, je ferais un joueur excellent, si
+je ne m’entêtais pas; mais je m’entête, c’est comme quand je bois; je
+m’entêtai donc…
+
+— Mais que pûtes-vous jouer, il ne vous restait plus rien?
+
+— Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui brille à
+votre doigt, et que j’avais remarqué hier.
+
+— Ce diamant! s’écria d’Artagnan, en portant vivement la main à sa
+bague.
+
+— Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon
+propre compte, je l’avais estimé mille pistoles.
+
+— J’espère, dit sérieusement d’Artagnan à demi mort de frayeur, que
+vous n’avez aucunement fait mention de mon diamant?
+
+— Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait notre
+seule ressource; avec lui, je pouvais regagner nos harnais et nos
+chevaux, et, de plus, l’argent pour faire la route.
+
+— Athos, vous me faites frémir! s’écria d’Artagnan.
+
+— Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, lequel l’avait
+aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher, vous portez à votre doigt
+une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu’on y fasse attention!
+Impossible!
+
+— Achevez, mon cher; achevez! dit d’Artagnan, car, d’honneur! avec
+votre sang-froid, vous me faites mourir!
+
+— Nous divisâmes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles
+chacune.
+
+— Ah! vous voulez rire et m’éprouver? dit d’Artagnan que la colère
+commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille, dans
+_l’Iliade_.
+
+— Non, je ne plaisante pas, mordieu! j’aurais bien voulu vous y voir,
+vous! il y avait quinze jours que je n’avais envisagé face humaine et
+que j’étais là à m’abrutir en m’abouchant avec des bouteilles.
+
+— Ce n’est point une raison pour jouer mon diamant, cela? répondit
+d’Artagnan en serrant sa main avec une crispation nerveuse.
+
+— Écoutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en dix
+coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize coups!
+Le nombre 13 m’a toujours été fatal, c’était le 13 du mois de juillet
+que…
+
+— Ventrebleu! s’écria d’Artagnan en se levant de table, l’histoire du
+jour lui faisant oublier celle de la veille.
+
+— Patience, dit Athos, j’avais un plan. L’Anglais était un original, je
+l’avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud m’avait averti
+qu’il lui avait fait des propositions pour entrer à son service. Je lui
+joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divisé en dix portions.
+
+— Ah! pour le coup! dit d’Artagnan éclatant de rire malgré lui.
+
+— Grimaud lui-même, entendez-vous cela! et avec les dix parts de
+Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le diamant.
+Dites maintenant que la persistance n’est pas une vertu.
+
+— Ma foi, c’est très drôle! s’écria d’Artagnan consolé et se tenant les
+côtes de rire.
+
+— Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitôt à jouer
+sur le diamant.
+
+— Ah! diable, dit d’Artagnan assombri de nouveau.
+
+— J’ai regagné vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis
+mon cheval, puis reperdu. Bref, j’ai rattrapé votre harnais, puis le
+mien. Voilà où nous en sommes. C’est un coup superbe; aussi je m’en
+suis tenu là.»
+
+D’Artagnan respira comme si on lui eût enlevé l’hôtellerie de dessus la
+poitrine.
+
+«Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement.
+
+— Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucéphale et du mien.
+
+— Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux?
+
+— J’ai une idée sur eux.
+
+— Athos, vous me faites frémir.
+
+— Écoutez, vous n’avez pas joué depuis longtemps, vous, d’Artagnan?
+
+— Et je n’ai point l’envie de jouer.
+
+— Ne jurons de rien. Vous n’avez pas joué depuis longtemps, disais-je,
+vous devez donc avoir la main bonne.
+
+— Eh bien, après?
+
+— Eh bien, l’Anglais et son compagnon sont encore là. J’ai remarqué
+qu’ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous paraissez tenir à
+votre cheval. A votre place, je jouerais vos harnais contre votre
+cheval.
+
+— Mais il ne voudra pas un seul harnais.
+
+— Jouez les deux, pardieu! je ne suis point un égoïste comme vous, moi.
+
+— Vous feriez cela? dit d’Artagnan indécis, tant la confiance d’Athos
+commençait à le gagner à son insu.
+
+— Parole d’honneur, en un seul coup.
+
+— Mais c’est qu’ayant perdu les chevaux, je tenais énormément à
+conserver les harnais.
+
+— Jouez votre diamant, alors.
+
+— Oh! ceci, c’est autre chose; jamais, jamais.
+
+— Diable! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet; mais
+comme cela a déjà été fait, l’Anglais ne voudrait peut-être plus.
+
+— Décidément, mon cher Athos, dit d’Artagnan, j’aime mieux ne rien
+risquer.
+
+— C’est dommage, dit froidement Athos, l’Anglais est cousu de pistoles.
+Eh! mon Dieu, essayez un coup, un coup est bientôt joué.
+
+— Et si je perds?
+
+— Vous gagnerez.
+
+— Mais si je perds?
+
+— Eh bien, vous donnerez les harnais.
+
+— Va pour un coup», dit d’Artagnan.
+
+Athos se mit en quête de l’Anglais et le trouva dans l’écurie, où il
+examinait les harnais d’un oeil de convoitise. L’occasion était bonne.
+Il fit ses conditions: les deux harnais contre un cheval ou cent
+pistoles, à choisir. L’Anglais calcula vite: les deux harnais valaient
+trois cents pistoles à eux deux; il topa.
+
+D’Artagnan jeta les dés en tremblant et amena le nombre trois; sa
+pâleur effraya Athos, qui se contenta de dire:
+
+«Voilà un triste coup, compagnon; vous aurez les chevaux tout
+harnachés, monsieur.»
+
+L’Anglais, triomphant, ne se donna même la peine de rouler les dés, il
+les jeta sur la table sans regarder, tant il était sûr de la victoire;
+d’Artagnan s’était détourné pour cacher sa mauvaise humeur.
+
+«Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup de dés
+est extraordinaire, et je ne l’ai vu que quatre fois dans ma vie: deux
+as!»
+
+L’Anglais regarda et fut saisi d’étonnement, d’Artagnan regarda et fut
+saisi de plaisir.
+
+«Oui, continua Athos, quatre fois seulement: une fois chez M. de
+Créquy; une autre fois chez moi, à la campagne, dans mon château de…
+quand j’avais un château; une troisième fois chez M. de Tréville, où il
+nous surprit tous; enfin une quatrième fois au cabaret, où il échut à
+moi et où je perdis sur lui cent louis et un souper.
+
+— Alors, monsieur reprend son cheval, dit l’Anglais.
+
+— Certes, dit d’Artagnan.
+
+— Alors il n’y a pas de revanche?
+
+— Nos conditions disaient: pas de revanche, vous vous le rappelez?
+
+— C’est vrai; le cheval va être rendu à votre valet, monsieur.
+
+— Un moment, dit Athos; avec votre permission, monsieur, je demande à
+dire un mot à mon ami.
+
+— Dites.»
+
+Athos tira d’Artagnan à part.
+
+«Eh bien, lui dit d’Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu veux
+que je joue, n’est-ce pas?
+
+— Non, je veux que vous réfléchissiez.
+
+— À quoi?
+
+— Vous allez reprendre le cheval, n’est-ce pas?
+
+— Sans doute.
+
+— Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles; vous savez que vous
+avez joué les harnais contre le cheval ou cent pistoles, à votre choix.
+
+— Oui.
+
+— Je prendrais les cent pistoles.
+
+— Eh bien, moi, je prends le cheval.
+
+— Et vous avez tort, je vous le répète; que ferons-nous d’un cheval
+pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe; nous aurions l’air des
+deux fils Aymon qui ont perdu leurs frères; vous ne pouvez pas
+m’humilier en chevauchant près de moi, en chevauchant sur ce magnifique
+destrier. Moi, sans balancer un seul instant, je prendrais les cent
+pistoles, nous avons besoin d’argent pour revenir à Paris.
+
+— Je tiens à ce cheval, Athos.
+
+— Et vous avez tort, mon ami; un cheval prend un écart, un cheval bute
+et se couronne, un cheval mange dans un râtelier où a mangé un cheval
+morveux: voilà un cheval ou plutôt cent pistoles perdues; il faut que
+le maître nourrisse son cheval, tandis qu’au contraire cent pistoles
+nourrissent leur maître.
+
+— Mais comment reviendrons-nous?
+
+— Sur les chevaux de nos laquais, pardieu! on verra toujours bien à
+l’air de nos figures que nous sommes gens de condition.
+
+— La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu’Aramis et
+Porthos caracoleront sur leurs chevaux!
+
+— Aramis! Porthos! s’écria Athos, et il se mit à rire.
+
+— Quoi? demanda d’Artagnan, qui ne comprenait rien à l’hilarité de son
+ami.
+
+— Bien, bien, continuons, dit Athos.
+
+— Ainsi, votre avis…?
+
+— Est de prendre les cent pistoles, d’Artagnan; avec les cent pistoles
+nous allons festiner jusqu’à la fin du mois; nous avons essuyé des
+fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un peu.
+
+— Me reposer! oh! non, Athos, aussitôt à Paris je me mets à la
+recherche de cette pauvre femme.
+
+— Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile pour cela
+que de bons louis d’or? Prenez les cent pistoles, mon ami, prenez les
+cent pistoles.»
+
+D’Artagnan n’avait besoin que d’une raison pour se rendre. Celle- là
+lui parut excellente. D’ailleurs, en résistant plus longtemps, il
+craignait de paraître égoïste aux yeux d’Athos; il acquiesça donc et
+choisit les cent pistoles, que l’Anglais lui compta sur- le-champ.
+
+Puis l’on ne songea plus qu’à partir. La paix signée avec l’aubergiste,
+outre le vieux cheval d’Athos, coûta six pistoles; d’Artagnan et Athos
+prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se
+mirent en route à pied, portant les selles sur leurs têtes.
+
+Si mal montés que fussent les deux amis, ils prirent bientôt les
+devants sur leurs valets et arrivèrent à Crèvecoeur. De loin ils
+aperçurent Aramis mélancoliquement appuyé sur sa fenêtre et regardant,
+comme _ma soeur Anne_, poudroyer l’horizon.
+
+«Holà, eh! Aramis! que diable faites-vous donc là? crièrent les deux
+amis.
+
+— Ah! c’est vous, d’Artagnan, c’est vous Athos, dit le jeune homme; je
+songeais avec quelle rapidité s’en vont les biens de ce monde, et mon
+cheval anglais, qui s’éloignait et qui vient de disparaître au milieu
+d’un tourbillon de poussière, m’était une vivante image de la fragilité
+des choses de la terre. La vie elle- même peut se résoudre en trois
+mots: _Erat, est, fuit_.
+
+— Cela veut dire au fond? demanda d’Artagnan, qui commençait à se
+douter de la vérité.
+
+— Cela veut dire que je viens de faire un marché de dupe: soixante
+louis, un cheval qui, à la manière dont il file, peut faire au trot
+cinq lieues à l’heure.»
+
+D’Artagnan et Athos éclatèrent de rire.
+
+«Mon cher d’Artagnan, dit Aramis, ne m’en veuillez pas trop, je vous
+prie: nécessité n’a pas de loi; d’ailleurs je suis le premier puni,
+puisque cet infâme maquignon m’a volé cinquante louis au moins. Ah!
+vous êtes bons ménagers, vous autres! vous venez sur les chevaux de vos
+laquais et vous faites mener vos chevaux de luxe en main, doucement et
+à petites journées.»
+
+Au même instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait sur
+la route d’Amiens, s’arrêta, et l’on vit sortir Grimaud et Planchet
+leurs selles sur la tête. Le fourgon retournait à vide vers Paris, et
+les deux laquais s’étaient engagés, moyennant leur transport, à
+désaltérer le voiturier tout le long de la route.
+
+«Qu’est-ce que cela? dit Aramis en voyant ce qui se passait; rien que
+les selles?
+
+— Comprenez-vous maintenant? dit Athos.
+
+— Mes amis, c’est exactement comme moi. J’ai conservé le harnais, par
+instinct. Holà, Bazin! portez mon harnais neuf auprès de celui de ces
+messieurs.
+
+— Et qu’avez-vous fait de vos curés? demanda d’Artagnan.
+
+— Mon cher, je les ai invités à dîner le lendemain, dit Aramis: il y a
+ici du vin exquis, cela soit dit en passant; je les ai grisés de mon
+mieux; alors le curé m’a défendu de quitter la casaque, et le jésuite
+m’a prié de le faire recevoir mousquetaire.
+
+— Sans thèse! cria d’Artagnan, sans thèse! je demande la suppression de
+la thèse, moi!
+
+— Depuis lors, continua Aramis, je vis agréablement. J’ai commencé un
+poème en vers d’une syllabe; c’est assez difficile, mais le mérite en
+toutes choses est dans la difficulté. La matière est galante, je vous
+lirai le premier chant, il a quatre cents vers et dure une minute.
+
+— Ma foi, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, qui détestait presque autant
+les vers que le latin, ajoutez au mérite de la difficulté celui de la
+brièveté, et vous êtes sûr au moins que votre poème aura deux mérites.
+
+— Puis, continua Aramis, il respire des passions honnêtes, vous verrez.
+Ah çà, mes amis, nous retournons donc à Paris? Bravo, je suis prêt;
+nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux. Vous ne croyez pas
+qu’il me manquait, ce grand niais-là? Ce n’est pas lui qui aurait vendu
+son cheval, fût-ce contre un royaume. Je voudrais déjà le voir sur sa
+bête et sur sa selle. Il aura, j’en suis sûr, l’air du grand mogol.»
+
+On fit une halte d’une heure pour faire souffler les chevaux; Aramis
+solda son compte, plaça Bazin dans le fourgon avec ses camarades, et
+l’on se mit en route pour aller retrouver Porthos.
+
+On le trouva debout, moins pâle que ne l’avait vu d’Artagnan à sa
+première visite, et assis à une table où, quoiqu’il fût seul, figurait
+un dîner de quatre personnes; ce dîner se composait de viandes
+galamment troussées, de vins choisis et de fruits superbes.
+
+«Ah! pardieu! dit-il en se levant, vous arrivez à merveille, messieurs,
+j’en étais justement au potage, et vous allez dîner avec moi.
+
+— Oh! oh! fit d’Artagnan, ce n’est pas Mousqueton qui a pris au lasso
+de pareilles bouteilles, puis voilà un fricandeau piqué et un filet de
+boeuf…
+
+— Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n’affaiblit comme ces
+diables de foulures; avez-vous eu des foulures, Athos?
+
+— Jamais; seulement je me rappelle que dans notre échauffourée de la
+rue Férou je reçus un coup d’épée qui, au bout de quinze ou dix-huit
+jours, m’avait produit exactement le même effet.
+
+— Mais ce dîner n’était pas pour vous seul, mon cher Porthos? dit
+Aramis.
+
+— Non, dit Porthos; j’attendais quelques gentilshommes du voisinage qui
+viennent de me faire dire qu’ils ne viendraient pas; vous les
+remplacerez et je ne perdrai pas au change. Holà, Mousqueton! des
+sièges, et que l’on double les bouteilles!
+
+— Savez-vous ce que nous mangeons ici? dit Athos au bout de dix
+minutes.
+
+— Pardieu! répondit d’Artagnan, moi je mange du veau piqué aux cardons
+et à la moelle.
+
+— Et moi des filets d’agneau, dit Porthos.
+
+— Et moi un blanc de volaille, dit Aramis.
+
+— Vous vous trompez tous, messieurs, répondit Athos, vous mangez du
+cheval.
+
+— Allons donc! dit d’Artagnan.
+
+— Du cheval!» fit Aramis avec une grimace de dégoût.
+
+Porthos seul ne répondit pas.
+
+«Oui, du cheval; n’est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du cheval?
+Peut-être même les caparaçons avec!
+
+— Non, messieurs, j’ai gardé le harnais, dit Porthos.
+
+— Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis: on dirait que nous nous
+sommes donné le mot.
+
+— Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte à mes
+visiteurs, et je n’ai pas voulu les humilier!
+
+— Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n’est-ce pas? reprit
+d’Artagnan.
+
+— Toujours, répondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la province,
+un des gentilshommes que j’attendais aujourd’hui à dîner, m’a paru le
+désirer si fort que je le lui ai donné.
+
+— Donné! s’écria d’Artagnan.
+
+— Oh! mon Dieu! oui, donné! c’est le mot, dit Porthos; car il valait
+certainement cent cinquante louis, et le ladre n’a voulu me le payer
+que quatre-vingts.
+
+— Sans la selle? dit Aramis.
+
+— Oui, sans la selle.
+
+— Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c’est encore Porthos qui
+a fait le meilleur marché de nous tous.»
+
+Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout saisi;
+mais on lui expliqua bientôt la raison de cette hilarité, qu’il
+partagea bruyamment selon sa coutume.
+
+«De sorte que nous sommes tous en fonds? dit d’Artagnan.
+
+— Mais pas pour mon compte, dit Athos; j’ai trouvé le vin d’Espagne
+d’Aramis si bon, que j’en ai fait charger une soixantaine de bouteilles
+dans le fourgon des laquais: ce qui m’a fort désargenté.
+
+— Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j’avais donné jusqu’à mon
+dernier sou à l’église de Montdidier et aux jésuites d’Amiens; que
+j’avais pris en outre des engagements qu’il m’a fallu tenir, des messes
+commandées pour moi et pour vous, messieurs, que l’on dira, messieurs,
+et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions à merveille.
+
+— Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu’elle ne m’a rien
+coûté? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle j’ai été
+obligé de faire venir le chirurgien deux fois par jour, lequel m’a fait
+payer ses visites double sous prétexte que cet imbécile de Mousqueton
+avait été se faire donner une balle dans un endroit qu’on ne montre
+ordinairement qu’aux apothicaires; aussi je lui ai bien recommandé de
+ne plus se faire blesser là.
+
+— Allons, allons, dit Athos, en échangeant un sourire avec d’Artagnan
+et Aramis, je vois que vous vous êtes conduit grandement à l’égard du
+pauvre garçon: c’est d’un bon maître.
+
+— Bref, continua Porthos, ma dépense payée, il me restera bien une
+trentaine d’écus.
+
+— Et à moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.
+
+— Allons, allons, dit Athos, il paraît que nous sommes les Crésus de la
+société. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles, d’Artagnan?
+
+— Sur mes cent pistoles? D’abord, je vous en ai donné cinquante.
+
+— Vous croyez?
+
+— Pardieu! — Ah! c’est vrai, je me rappelle.
+
+— Puis, j’en ai payé six à l’hôte.
+
+— Quel animal que cet hôte! pourquoi lui avez-vous donné six pistoles?
+
+— C’est vous qui m’avez dit de les lui donner.
+
+— C’est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat?
+
+— Vingt-cinq pistoles, dit d’Artagnan.
+
+— Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche, moi…
+
+— Vous, rien.
+
+— Ma foi, ou si peu de chose, que ce n’est pas la peine de rapporter à
+la masse.
+
+— Maintenant, calculons combien nous possédons en tout: Porthos?
+
+— Trente écus.
+
+— Aramis?
+
+— Dix pistoles.
+
+— Et vous, d’Artagnan?
+
+— Vingt-cinq.
+
+— Cela fait en tout? dit Athos.
+
+— Quatre cent soixante-quinze livres! dit d’Artagnan, qui comptait
+comme Archimède.
+
+— Arrivés à Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit
+Porthos, plus les harnais.
+
+— Mais nos chevaux d’escadron? dit Aramis.
+
+— Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de maître
+que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on en fera un
+demi pour un des démontés, puis nous donnerons les grattures de nos
+poches à d’Artagnan, qui a la main bonne, et qui ira les jouer dans le
+premier tripot venu, voilà.
+
+— Dînons donc, dit Porthos, cela refroidit.»
+
+Les quatre amis, plus tranquilles désormais sur leur avenir, firent
+honneur au repas, dont les restes furent abandonnés à MM. Mousqueton,
+Bazin, Planchet et Grimaud.
+
+En arrivant à Paris, d’Artagnan trouva une lettre de M. de Tréville qui
+le prévenait que, sur sa demande, le roi venait de lui accorder la
+faveur d’entrer dans les mousquetaires.
+
+Comme c’était tout ce que d’Artagnan ambitionnait au monde, à part bien
+entendu le désir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout joyeux chez
+ses camarades, qu’il venait de quitter il y avait une demi-heure, et
+qu’il trouva fort tristes et fort préoccupés. Ils étaient réunis en
+conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours des circonstances d’une
+certaine gravité.
+
+M. de Tréville venait de les faire prévenir que l’intention bien
+arrêtée de Sa Majesté étant d’ouvrir la campagne le 1er mai, ils
+eussent à préparer incontinent leurs équipages.
+
+Les quatre philosophes se regardèrent tout ébahis: M. de Tréville ne
+plaisantait pas sous le rapport de la discipline.
+
+«Et à combien estimez-vous ces équipages? dit d’Artagnan.
+
+— Oh! il n’y a pas à dire, reprit Aramis, nous venons de faire nos
+comptes avec une lésinerie de Spartiates, et il nous faut à chacun
+quinze cents livres.
+
+— Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit Athos.
+
+— Moi, dit d’Artagnan, il me semble qu’avec mille livres chacun, il est
+vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en procureur…»
+
+Ce mot de procureur réveilla Porthos.
+
+«Tiens, j’ai une idée! dit-il.
+
+— C’est déjà quelque chose: moi, je n’en ai pas même l’ombre, fit
+froidement Athos, mais quant à d’Artagnan, messieurs, le bonheur d’être
+désormais des nôtres l’a rendu fou; mille livres! je déclare que pour
+moi seul il m’en faut deux mille.
+
+— Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c’est donc huit mille
+livres qu’il nous faut pour nos équipages, sur lesquels équipages, il
+est vrai, nous avons déjà les selles.
+
+— Plus, dit Athos, en attendant que d’Artagnan qui allait remercier M.
+de Tréville eût fermé la porte, plus ce beau diamant qui brille au
+doigt de notre ami. Que diable! d’Artagnan est trop bon camarade pour
+laisser des frères dans l’embarras, quand il porte à son médius la
+rançon d’un roi.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+LA CHASSE À L’ÉQUIPEMENT
+
+
+Le plus préoccupé des quatre amis était bien certainement d’Artagnan,
+quoique d’Artagnan, en sa qualité de garde, fût bien plus facile à
+équiper que messieurs les mousquetaires, qui étaient des seigneurs;
+mais notre cadet de Gascogne était, comme on a pu le voir, d’un
+caractère prévoyant et presque avare, et avec cela (expliquez les
+contraires) glorieux presque à rendre des points à Porthos. À cette
+préoccupation de sa vanité, d’Artagnan joignait en ce moment une
+inquiétude moins égoïste. Quelques informations qu’il eût pu prendre
+sur Mme Bonacieux, il ne lui en était venu aucune nouvelle. M. de
+Tréville en avait parlé à la reine; la reine ignorait où était la jeune
+mercière et avait promis de la faire chercher.
+
+Mais cette promesse était bien vague et ne rassurait guère d’Artagnan.
+
+Athos ne sortait pas de sa chambre; il était résolu à ne pas risquer
+une enjambée pour s’équiper.
+
+«Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis; eh bien, si au bout
+de ces quinze jours je n’ai rien trouvé, ou plutôt si rien n’est venu
+me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me casser la tête
+d’un coup de pistolet, je chercherai une bonne querelle à quatre gardes
+de Son Éminence ou à huit Anglais, et je me battrai jusqu’à ce qu’il y
+en ait un qui me tue, ce qui, sur la quantité, ne peut manquer de
+m’arriver. On dira alors que je suis mort pour le roi, de sorte que
+j’aurai fait mon service sans avoir eu besoin de m’équiper.»
+
+Porthos continuait à se promener, les mains derrière le dos, en hochant
+la tête de haut en bas et disant:
+
+«Je poursuivrai mon idée.»
+
+Aramis, soucieux et mal frisé, ne disait rien.
+
+On peut voir par ces détails désastreux que la désolation régnait dans
+la communauté.
+
+Les laquais, de leur côté, comme les coursiers d’Hippolyte,
+partageaient la triste peine de leurs maîtres. Mousqueton faisait des
+provisions de croûtes; Bazin, qui avait toujours donné dans la
+dévotion, ne quittait plus les églises; Planchet regardait voler les
+mouches; et Grimaud, que la détresse générale ne pouvait déterminer à
+rompre le silence imposé par son maître, poussait des soupirs à
+attendrir des pierres.
+
+Les trois amis — car, ainsi que nous l’avons dit, Athos avait juré de
+ne pas faire un pas pour s’équiper — les trois amis sortaient donc de
+grand matin et rentraient fort tard. Ils erraient par les rues,
+regardant sur chaque pavé pour savoir si les personnes qui y étaient
+passées avant eux n’y avaient pas laissé quelque bourse. On eût dit
+qu’ils suivaient des pistes, tant ils étaient attentifs partout où ils
+allaient. Quand ils se rencontraient, ils avaient des regards désolés
+qui voulaient dire: As-tu trouvé quelque chose?
+
+Cependant, comme Porthos avait trouvé le premier son idée, et comme il
+l’avait poursuivie avec persistance, il fut le premier à agir. C’était
+un homme d’exécution que ce digne Porthos. D’Artagnan l’aperçut un jour
+qu’il s’acheminait vers l’église Saint-Leu, et le suivit
+instinctivement: il entra au lieu saint après avoir relevé sa moustache
+et allongé sa royale, ce qui annonçait toujours de sa part les
+intentions les plus conquérantes. Comme d’Artagnan prenait quelques
+précautions pour se dissimuler, Porthos crut n’avoir pas été vu.
+D’Artagnan entra derrière lui. Porthos alla s’adosser au côté d’un
+pilier; d’Artagnan, toujours inaperçu, s’appuya de l’autre.
+
+Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l’église était fort
+peuplée. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les femmes:
+grâce aux bons soins de Mousqueton l’extérieur était loin d’annoncer la
+détresse de l’intérieur; son feutre était bien un peu râpé, sa plume
+était bien un peu déteinte, ses broderies étaient bien un peu ternies,
+ses dentelles étaient bien éraillées; mais dans la demi-teinte toutes
+ces bagatelles disparaissaient, et Porthos était toujours le beau
+Porthos.
+
+D’Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproché du pilier où Porthos
+et lui étaient adossés, une espèce de beauté mûre, un peu jaune, un peu
+sèche, mais raide et hautaine sous ses coiffes noires. Les yeux de
+Porthos s’abaissaient furtivement sur cette dame, puis papillonnaient
+au loin dans la nef.
+
+De son côté, la dame, qui de temps en temps rougissait, lançait avec la
+rapidité de l’éclair un coup d’oeil sur le volage Porthos, et aussitôt
+les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il était clair que
+c’était un manège qui piquait au vif la dame aux coiffes noires, car
+elle se mordait les lèvres jusqu’au sang, se grattait le bout du nez,
+et se démenait désespérément sur son siège.
+
+Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea une
+seconde fois sa royale, et se mit à faire des signaux à une belle dame
+qui était près du choeur, et qui non seulement était une belle dame,
+mais encore une grande dame sans doute, car elle avait derrière elle un
+négrillon qui avait apporté le coussin sur lequel elle était
+agenouillée, et une suivante qui tenait le sac armorié dans lequel on
+renfermait le livre où elle lisait sa messe.
+
+La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours le regard
+de Porthos, et reconnut qu’il s’arrêtait sur la dame au coussin de
+velours, au négrillon et à la suivante.
+
+Pendant ce temps, Porthos jouait serré: c’était des clignements d’yeux,
+des doigts posés sur les lèvres, de petits sourires assassins qui
+réellement assassinaient la belle dédaignée.
+
+Aussi poussa-t-elle, en forme de _mea culpa_ et en se frappant la
+poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, même la dame
+au coussin rouge, se retourna de son côté; Porthos tint bon: pourtant
+il avait bien compris, mais il fit le sourd.
+
+La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort belle,
+sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale
+véritablement à craindre; un grand effet sur Porthos, qui la trouva
+plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet sur
+d’Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de Douvres, que
+son persécuteur, l’homme à la cicatrice, avait saluée du nom de Milady.
+
+D’Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua de
+suivre le manège de Porthos, qui l’amusait fort; il crut deviner que la
+dame aux coiffes noires était la procureuse de la rue aux Ours,
+d’autant mieux que l’église Saint-Leu n’était pas très éloignée de
+ladite rue.
+
+Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa
+revanche de sa défaite de Chantilly, alors que la procureuse s’était
+montrée si récalcitrante à l’endroit de la bourse.
+
+Mais, au milieu de tout cela, d’Artagnan remarqua aussi que pas une
+figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce n’étaient que
+chimères et illusions; mais pour un amour réel, pour une jalousie
+véritable, y a-t-il d’autre réalité que les illusions et les chimères?
+
+Le sermon finit: la procureuse s’avança vers le bénitier; Porthos l’y
+devança, et, au lieu d’un doigt, y mit toute la main. La procureuse
+sourit, croyant que c’était pour elle que Porthos se mettait en frais:
+mais elle fut promptement et cruellement détrompée: lorsqu’elle ne fut
+plus qu’à trois pas de lui, il détourna la tête, fixant invariablement
+les yeux sur la dame au coussin rouge, qui s’était levée et qui
+s’approchait suivie de son négrillon et de sa fille de chambre.
+
+Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira sa
+main toute ruisselante du bénitier; la belle dévote toucha de sa main
+effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le signe de la croix
+et sortit de l’église.
+
+C’en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette dame et
+Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande dame, elle se
+serait évanouie, mais comme elle n’était qu’une procureuse, elle se
+contenta de dire au mousquetaire avec une fureur concentrée:
+
+«Eh! monsieur Porthos, vous ne m’en offrez pas à moi, d’eau bénite?»
+
+Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme
+qui se réveillerait après un somme de cent ans.
+
+«Ma… madame! s’écria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte votre
+mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi ladre qu’il
+était? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai pas même aperçue
+pendant les deux heures qu’a duré ce sermon?
+
+— J’étais à deux pas de vous, monsieur, répondit la procureuse; mais
+vous ne m’avez pas aperçue parce que vous n’aviez d’yeux que pour la
+belle dame à qui vous venez de donner de l’eau bénite.»
+
+Porthos feignit d’être embarrassé.
+
+«Ah! dit-il, vous avez remarqué…
+
+— Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir.
+
+— Oui, dit négligemment Porthos, c’est une duchesse de mes amies avec
+laquelle j’ai grand-peine à me rencontrer à cause de la jalousie de son
+mari, et qui m’avait fait prévenir qu’elle viendrait aujourd’hui, rien
+que pour me voir, dans cette chétive église, au fond de ce quartier
+perdu.
+
+— Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de m’offrir
+le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers avec vous?
+
+— Comment donc, madame», dit Porthos en se clignant de l’oeil à
+lui-même comme un joueur qui rit de la dupe qu’il va faire.
+
+Dans ce moment, d’Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un
+regard de côté sur Porthos, et vit ce coup d’oeil triomphant.
+
+«Eh! eh! se dit-il à lui même en raisonnant dans le sens de la morale
+étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui pourrait
+bien être équipé pour le terme voulu.»
+
+Porthos, cédant à la pression du bras de sa procureuse comme une barque
+cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire, passage peu
+fréquenté, enfermé d’un tourniquet à ses deux bouts. On n’y voyait, le
+jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient.
+
+«Ah! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, quand elle se fut assurée
+qu’aucune personne étrangère à la population habituelle de la localité
+ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur Porthos! vous êtes un
+grand vainqueur, à ce qu’il paraît!
+
+— Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?
+
+— Et les signes de tantôt, et l’eau bénite? Mais c’est une princesse
+pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa fille de
+chambre!
+
+— Vous vous trompez; mon Dieu, non, répondit Porthos, c’est tout
+bonnement une duchesse.
+
+— Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un cocher
+à grande livrée qui attendait sur son siège?»
+
+Porthos n’avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son regard
+de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu.
+
+Porthos regretta de n’avoir pas, du premier coup, fait la dame au
+coussin rouge princesse.
+
+«Ah! vous êtes l’enfant chéri des belles, monsieur Porthos! reprit en
+soupirant la procureuse.
+
+— Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu’avec un physique comme
+celui dont la nature m’a doué, je ne manque pas de bonnes fortunes.
+
+— Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s’écria la procureuse en
+levant les yeux au ciel.
+
+— Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit Porthos; car
+enfin, moi, madame, je puis dire que j’ai été votre victime, lorsque
+blessé, mourant, je me suis vu abandonné des chirurgiens; moi, le
+rejeton d’une famille illustre, qui m’étais fié à votre amitié, j’ai
+manqué mourir de mes blessures d’abord, et de faim ensuite dans une
+mauvaise auberge de Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné
+répondre une seule fois aux lettres brûlantes que je vous ai écrites.
+
+— Mais, monsieur Porthos…, murmura la procureuse, qui sentait qu’à en
+juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps- là, elle
+était dans son tort.
+
+— Moi qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor…
+
+— Je le sais bien.
+
+— La baronne de…
+
+— Monsieur Porthos, ne m’accablez pas.
+
+— La duchesse de…
+
+— Monsieur Porthos, soyez généreux!
+
+— Vous avez raison, madame, et je n’achèverai pas.
+
+— Mais c’est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter.
+
+— Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre que
+vous m’avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire.»
+
+La procureuse poussa un gémissement.
+
+«Mais c’est qu’aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à emprunter
+était un peu bien forte.
+
+— Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n’ai eu qu’à
+écrire à la duchesse de… Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais
+pas ce que c’est que de compromettre une femme; mais ce que je sais,
+c’est que je n’ai eu qu’à lui écrire pour qu’elle m’en envoyât quinze
+cents.»
+
+La procureuse versa une larme.
+
+«Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m’avez grandement
+punie, et que si dans l’avenir vous vous retrouviez en pareille passe,
+vous n’auriez qu’à vous adresser à moi.
+
+— Fi donc, madame! dit Porthos comme révolté, ne parlons pas argent,
+s’il vous plaît, c’est humiliant.
+
+— Ainsi, vous ne m’aimez plus!» dit lentement et tristement la
+procureuse.
+
+Porthos garda un majestueux silence.
+
+«C’est ainsi que vous me répondez? Hélas! je comprends.
+
+— Songez à l’offense que vous m’avez faite, madame: elle est restée là,
+dit Porthos, en posant la main à son coeur et en l’y appuyant avec
+force.
+
+— Je la réparerai; voyons, mon cher Porthos!
+
+— D’ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un
+mouvement d’épaules plein de bonhomie; un prêt, pas autre chose. Après
+tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que vous n’êtes
+pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est obligé de sangsurer
+les pauvres plaideurs pour en tirer quelques pauvres écus. Oh! si vous
+étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce serait autre chose, et vous
+seriez impardonnable.»
+
+La procureuse fut piquée.
+
+«Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout
+coffre-fort de procureuse qu’il est, est peut-être mieux garni que
+celui de toutes vos mijaurées ruinées.
+
+— Double offense que vous m’avez faite alors, dit Porthos en dégageant
+le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous êtes riche,
+madame Coquenard, alors votre refus n’a plus d’excuse.
+
+— Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu’elle s’était
+laissé entraîner trop loin, il ne faut pas prendre le mot au pied de la
+lettre. Je ne suis pas précisément riche, je suis à mon aise.
+
+— Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je vous en
+prie. Vous m’avez méconnu; toute sympathie est éteinte entre nous.
+
+— Ingrat que vous êtes!
+
+— Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos.
+
+— Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus.
+
+— Eh! elle n’est déjà point si décharnée, que je crois!
+
+— Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c’est la dernière:
+m’aimez-vous encore?
+
+— Hélas! madame, dit Porthos du ton le plus mélancolique qu’il put
+prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une campagne où mes
+pressentiments me disent que je serai tué…
+
+— Oh! ne dites pas de pareilles choses! s’écria la procureuse en
+éclatant en sanglots.
+
+— Quelque chose me le dit, continua Porthos en mélancolisant de plus en
+plus.
+
+— Dites plutôt que vous avez un nouvel amour.
+
+— Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche, et même
+je sens là, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle pour vous.
+Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme vous ne le savez
+pas, cette fatale campagne s’ouvre; je vais être affreusement préoccupé
+de mon équipement. Puis je vais faire un voyage dans ma famille, au
+fond de la Bretagne, pour réaliser la somme nécessaire à mon départ.»
+
+Porthos remarqua un dernier combat entre l’amour et l’avarice.
+
+«Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir à l’église
+a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage ensemble. Les
+voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins longs quand on les
+fait à deux.
+
+— Vous n’avez donc point d’amis à Paris, monsieur Porthos? dit la
+procureuse.
+
+— J’ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air mélancolique, mais
+j’ai bien vu que je me trompais.
+
+— Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la procureuse
+dans un transport qui la surprit elle-même; revenez demain à la maison.
+Vous êtes le fils de ma tante, mon cousin par conséquent; vous venez de
+Noyon en Picardie, vous avez plusieurs procès à Paris, et pas de
+procureur. Retiendrez-vous bien tout cela?
+
+— Parfaitement, madame.
+
+— Venez à l’heure du dîner.
+
+— Fort bien.
+
+— Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgré ses
+soixante-seize ans.
+
+— Soixante-seize ans! peste! le bel âge! reprit Porthos.
+
+— Le grand âge, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le pauvre
+cher homme peut me laisser veuve d’un moment à l’autre, continua la
+procureuse en jetant un regard significatif à Porthos. Heureusement
+que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout passé au dernier
+vivant.
+
+— Tout? dit Porthos.
+
+— Tout.
+
+— Vous êtes femme de précaution, je le vois, ma chère madame Coquenard,
+dit Porthos en serrant tendrement la main de la procureuse.
+
+— Nous sommes donc réconciliés, cher monsieur Porthos? dit-elle en
+minaudant.
+
+— Pour la vie, répliqua Porthos sur le même air.
+
+— Au revoir donc, mon traître.
+
+— Au revoir, mon oublieuse.
+
+— À demain, mon ange!
+
+— À demain, flamme de ma vie!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+MILADY
+
+
+D’Artagnan avait suivi Milady sans être aperçu par elle: il la vit
+monter dans son carrosse, et il l’entendit donner à son cocher l’ordre
+d’aller à Saint-Germain.
+
+Il était inutile d’essayer de suivre à pied une voiture emportée au
+trot de deux vigoureux chevaux. D’Artagnan revint donc rue Férou.
+
+Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui était arrêté devant la
+boutique d’un pâtissier, et qui semblait en extase devant une brioche
+de la forme la plus appétissante.
+
+Il lui donna l’ordre d’aller seller deux chevaux dans les écuries de M.
+de Tréville, un pour lui d’Artagnan, l’autre pour lui Planchet, et de
+venir le joindre chez Athos, — M. de Tréville, une fois pour toutes,
+ayant mis ses écuries au service de d’Artagnan.
+
+Planchet s’achemina vers la rue du Colombier, et d’Artagnan vers la rue
+Férou. Athos était chez lui, vidant tristement une des bouteilles de ce
+fameux vin d’Espagne qu’il avait rapporté de son voyage en Picardie. Il
+fit signe à Grimaud d’apporter un verre pour d’Artagnan, et Grimaud
+obéit comme d’habitude.
+
+D’Artagnan raconta alors à Athos tout ce qui s’était passé à l’église
+entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade était
+probablement, à cette heure, en voie de s’équiper.
+
+«Quant à moi, répondit Athos à tout ce récit, je suis bien tranquille,
+ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de mon harnais.
+
+— Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l’êtes, mon cher
+Athos, il n’y aurait ni princesses, ni reines à l’abri de vos traits
+amoureux.
+
+— Que ce d’Artagnan est jeune!» dit Athos en haussant les épaules.
+
+Et il fit signe à Grimaud d’apporter une seconde bouteille.
+
+En ce moment, Planchet passa modestement la tête par la porte
+entrebâillée, et annonça à son maître que les deux chevaux étaient là.
+
+«Quels chevaux? demanda Athos.
+
+— Deux que M. de Tréville me prête pour la promenade, et avec lesquels
+je vais aller faire un tour à Saint-Germain.
+
+— Et qu’allez-vous faire à Saint-Germain?» demanda encore Athos.
+
+Alors d’Artagnan lui raconta la rencontre qu’il avait faite dans
+l’église, et comment il avait retrouvé cette femme qui, avec le
+seigneur au manteau noir et à la cicatrice près de la tempe, était sa
+préoccupation éternelle.
+
+«C’est-à-dire que vous êtes amoureux de celle-là, comme vous l’étiez de
+Mme Bonacieux, dit Athos en haussant dédaigneusement les épaules, comme
+s’il eût pris en pitié la faiblesse humaine.
+
+— Moi, point du tout! s’écria d’Artagnan. Je suis seulement curieux
+d’éclaircir le mystère auquel elle se rattache. Je ne sais pourquoi, je
+me figure que cette femme, tout inconnue qu’elle m’est et tout inconnu
+que je lui suis, a une action sur ma vie.
+
+— Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une femme qui
+vaille la peine qu’on la cherche quand elle est perdue. Mme Bonacieux
+est perdue, tant pis pour elle! qu’elle se retrouve!
+
+— Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d’Artagnan; j’aime ma pauvre
+Constance plus que jamais, et si je savais le lieu où elle est,
+fût-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des mains de ses
+ennemis; mais je l’ignore, toutes mes recherches ont été inutiles. Que
+voulez-vous, il faut bien se distraire.
+
+— Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d’Artagnan; je le souhaite
+de tout mon coeur, si cela peut vous amuser.
+
+— Écoutez, Athos, dit d’Artagnan, au lieu de vous tenir enfermé ici
+comme si vous étiez aux arrêts, montez à cheval et venez vous promener
+avec moi à Saint-Germain.
+
+— Mon cher, répliqua Athos, je monte mes chevaux quand j’en ai, sinon
+je vais à pied.
+
+— Eh bien, moi, répondit d’Artagnan en souriant de la misanthropie
+d’Athos, qui dans un autre l’eût certainement blessé, moi, je suis
+moins fier que vous, je monte ce que je trouve. Ainsi, au revoir, mon
+cher Athos.
+
+— Au revoir», dit le mousquetaire en faisant signe à Grimaud de
+déboucher la bouteille qu’il venait d’apporter.
+
+D’Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de
+Saint-Germain.
+
+Tout le long de la route, ce qu’Athos avait dit au jeune homme de Mme
+Bonacieux lui revenait à l’esprit. Quoique d’Artagnan ne fût pas d’un
+caractère fort sentimental, la jolie mercière avait fait une impression
+réelle sur son coeur: comme il le disait, il était prêt à aller au bout
+du monde pour la chercher. Mais le monde a bien des bouts, par cela
+même qu’il est rond; de sorte qu’il ne savait de quel côté se tourner.
+
+En attendant, il allait tâcher de savoir ce que c’était que Milady.
+Milady avait parlé à l’homme au manteau noir, donc elle le connaissait.
+Or, dans l’esprit de d’Artagnan, c’était l’homme au manteau noir qui
+avait enlevé Mme Bonacieux une seconde fois, comme il l’avait enlevée
+une première. D’Artagnan ne mentait donc qu’à moitié, ce qui est bien
+peu mentir, quand il disait qu’en se mettant à la recherche de Milady,
+il se mettait en même temps à la recherche de Constance.
+
+Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup d’éperon
+à son cheval, d’Artagnan avait fait la route et était arrivé à
+Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon où, dix ans plus tard,
+devait naître Louis XIV. Il traversait une rue fort déserte, regardant
+à droite et à gauche s’il ne reconnaîtrait pas quelque vestige de sa
+belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussée d’une jolie maison qui,
+selon l’usage du temps, n’avait aucune fenêtre sur la rue, il vit
+apparaître une figure de connaissance. Cette figure se promenait sur
+une sorte de terrasse garnie de fleurs. Planchet la reconnut le
+premier. «Eh! monsieur dit-il s’adressant à d’Artagnan, ne vous
+remettez-vous pas ce visage qui baye aux corneilles?
+
+— Non, dit d’Artagnan; et cependant je suis certain que ce n’est point
+la première fois que je le vois, ce visage.
+
+— Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c’est ce pauvre Lubin, le
+laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien accommodé il y
+a un mois, à Calais, sur la route de la maison de campagne du
+gouverneur.
+
+— Ah! oui bien, dit d’Artagnan, et je le reconnais à cette heure.
+Crois-tu qu’il te reconnaisse, toi?
+
+— Ma foi, monsieur, il était si fort troublé que je doute qu’il ait
+gardé de moi une mémoire bien nette.
+
+— Eh bien, va donc causer avec ce garçon, dit d’Artagnan, et
+informe-toi dans la conversation si son maître est mort.»
+
+Planchet descendit de cheval, marcha droit à Lubin, qui en effet ne le
+reconnut pas, et les deux laquais se mirent à causer dans la meilleure
+intelligence du monde, tandis que d’Artagnan poussait les deux chevaux
+dans une ruelle et, faisant le tour d’une maison, s’en revenait
+assister à la conférence derrière une haie de coudriers.
+
+Au bout d’un instant d’observation derrière la haie, il entendit le
+bruit d’une voiture, et il vit s’arrêter en face de lui le carrosse de
+Milady. Il n’y avait pas à s’y tromper. Milady était dedans. D’Artagnan
+se coucha sur le cou de son cheval, afin de tout voir sans être vu.
+
+Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna des
+ordres à sa femme de chambre.
+
+Cette dernière, jolie fille de vingt à vingt-deux ans, alerte et vive,
+véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du marchepied, sur
+lequel elle était assise selon l’usage du temps, et se dirigea vers la
+terrasse où d’Artagnan avait aperçu Lubin.
+
+D’Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s’acheminer vers la
+terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l’intérieur avait appelé Lubin,
+de sorte que Planchet était resté seul, regardant de tous côtés par
+quel chemin avait disparu d’Artagnan.
+
+La femme de chambre s’approcha de Planchet, qu’elle prit pour Lubin, et
+lui tendant un petit billet:
+
+«Pour votre maître, dit-elle.
+
+— Pour mon maître? reprit Planchet étonné.
+
+— Oui, et très pressé. Prenez donc vite.»
+
+Là-dessus elle s’enfuit vers le carrosse, retourné à l’avance du côté
+par lequel il était venu; elle s’élança sur le marchepied, et le
+carrosse repartit.
+
+Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutumé à l’obéissance
+passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la ruelle et rencontra
+au bout de vingt pas d’Artagnan qui, ayant tout vu, allait au-devant de
+lui.
+
+«Pour vous, monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune
+homme.
+
+— Pour moi? dit d’Artagnan; en es-tu bien sûr?
+
+— Pardieu! si j’en suis sûr; la soubrette a dit: “Pour ton maître.” Je
+n’ai d’autre maître que vous; ainsi… Un joli brin de fille, ma foi, que
+cette soubrette!»
+
+D’Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots:
+
+«Une personne qui s’intéresse à vous plus qu’elle ne peut le dire
+voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans la
+forêt. Demain, à l’hôtel du Champ du Drap d’Or, un laquais noir et
+rouge attendra votre réponse.»
+
+«Oh! oh! se dit d’Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît que
+Milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même personne. Eh
+bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes? il n’est donc pas
+mort?
+
+— Non, monsieur, il va aussi bien qu’on peut aller avec quatre coups
+d’épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allongé
+quatre, à ce cher gentilhomme, et il est encore bien faible, ayant
+perdu presque tout son sang. Comme je l’avais dit à monsieur, Lubin ne
+m’a pas reconnu, et m’a raconté d’un bout à l’autre notre aventure.
+
+— Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant, remonte à
+cheval et rattrapons le carrosse.»
+
+Ce ne fut pas long; au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse
+arrêté sur le revers de la route, un cavalier richement vêtu se tenait
+à la portière.
+
+La conversation entre Milady et le cavalier était tellement animée, que
+d’Artagnan s’arrêta de l’autre côté du carrosse sans que personne autre
+que la jolie soubrette s’aperçût de sa présence.
+
+La conversation avait lieu en anglais, langue que d’Artagnan ne
+comprenait pas; mais, à l’accent, le jeune homme crut deviner que la
+belle Anglaise était fort en colère; elle termina par un geste qui ne
+lui laissa point de doute sur la nature de cette conversation: c’était
+un coup d’éventail appliqué de telle force, que le petit meuble féminin
+vola en mille morceaux.
+
+Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer Milady.
+
+D’Artagnan pensa que c’était le moment d’intervenir; il s’approcha de
+l’autre portière, et se découvrant respectueusement:
+
+«Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services? Il me
+semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot, madame, et
+je me charge de le punir de son manque de courtoisie.»
+
+Aux premières paroles, Milady s’était retournée, regardant le jeune
+homme avec étonnement, et lorsqu’il eut fini:
+
+«Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand coeur que
+je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle
+n’était point mon frère.
+
+— Ah! excusez-moi, alors, dit d’Artagnan, vous comprenez que j’ignorais
+cela, madame.
+
+— De quoi donc se mêle cet étourneau, s’écria en s’abaissant à la
+hauteur de la portière le cavalier que Milady avait désigné comme son
+parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?
+
+— Étourneau vous-même, dit d’Artagnan en se baissant à son tour sur le
+cou de son cheval, et en répondant de son côté par la portière; je ne
+passe pas mon chemin parce qu’il me plaît de m’arrêter ici.»
+
+Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa soeur.
+
+«Je vous parle français, moi, dit d’Artagnan; faites-moi donc, je vous
+prie, le plaisir de me répondre dans la même langue. Vous êtes le frère
+de madame, soit, mais vous n’êtes pas le mien, heureusement.»
+
+On eût pu croire que Milady, craintive comme l’est ordinairement une
+femme, allait s’interposer dans ce commencement de provocation, afin
+d’empêcher que la querelle n’allât plus loin; mais, tout au contraire,
+elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher:
+
+«Touche à l’hôtel!»
+
+La jolie soubrette jeta un regard d’inquiétude sur d’Artagnan, dont la
+bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.
+
+Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l’un de l’autre,
+aucun obstacle matériel ne les séparant plus.
+
+Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais d’Artagnan,
+dont la colère déjà bouillante s’était encore augmentée en
+reconnaissant en lui l’Anglais qui, à Amiens, lui avait gagné son
+cheval et avait failli gagner à Athos son diamant, sauta à la bride et
+l’arrêta.
+
+«Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que moi,
+car vous me faites l’effet d’oublier qu’il y a entre nous une petite
+querelle engagée.
+
+— Ah! ah! dit l’Anglais, c’est vous, mon maître. Il faut donc toujours
+que vous jouiez un jeu ou un autre?
+
+— Oui, et cela me rappelle que j’ai une revanche à prendre. Nous
+verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la rapière
+que le cornet.
+
+— Vous voyez bien que je n’ai pas d’épée, dit l’Anglais; voulez- vous
+faire le brave contre un homme sans armes?
+
+— J’espère bien que vous en avez chez vous, répondit d’Artagnan. En
+tout cas, j’en ai deux, et si vous le voulez, je vous en jouerai une.
+
+— Inutile, dit l’Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes
+d’ustensiles.
+
+— Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d’Artagnan choisissez la plus
+longue et venez me la montrer ce soir.
+
+— Où cela, s’il vous plaît?
+
+— Derrière le Luxembourg, c’est un charmant quartier pour les
+promenades dans le genre de celle que je vous propose.
+
+— C’est bien, on y sera.
+
+— Votre heure?
+
+— Six heures.
+
+— À propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?
+
+— Mais j’en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même partie
+que moi.
+
+— Trois? à merveille! comme cela se rencontre! dit d’Artagnan, c’est
+juste mon compte.
+
+— Maintenant, qui êtes-vous? demanda l’Anglais.
+
+— Je suis M. d’Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes,
+compagnie de M. des Essarts. Et vous?
+
+— Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.
+
+— Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit d’Artagnan,
+quoique vous ayez des noms bien difficiles à retenir.»
+
+Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de
+Paris.
+
+Comme il avait l’habitude de le faire en pareille occasion, d’Artagnan
+descendit droit chez Athos.
+
+Il trouva Athos couché sur un grand canapé, où il attendait, comme il
+l’avait dit, que son équipement le vînt trouver.
+
+Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la lettre de
+M. de Wardes.
+
+Athos fut enchanté lorsqu’il sut qu’il allait se battre contre un
+Anglais. Nous avons dit que c’était son rêve.
+
+On envoya chercher à l’instant même Porthos et Aramis par les laquais,
+et on les mit au courant de la situation.
+
+Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner contre le
+mur en se reculant de temps en temps et en faisant des pliés comme un
+danseur. Aramis, qui travaillait toujours à son poème, s’enferma dans
+le cabinet d’Athos et pria qu’on ne le dérangeât plus qu’au moment de
+dégainer.
+
+Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille.
+
+Quant à d’Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont nous
+verrons plus tard l’exécution, et qui lui promettait quelque gracieuse
+aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de temps en temps,
+passaient sur son visage dont ils éclairaient la rêverie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+ANGLAIS ET FRANÇAIS
+
+
+L’heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrière le
+Luxembourg, dans un enclos abandonné aux chèvres. Athos donna une pièce
+de monnaie au chevrier pour qu’il s’écartât. Les laquais furent chargés
+de faire sentinelle.
+
+Bientôt une troupe silencieuse s’approcha du même enclos, y pénétra et
+joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes d’outre-mer, les
+présentations eurent lieu.
+
+Les Anglais étaient tous gens de la plus haute qualité, les noms
+bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non
+seulement de surprise, mais encore d’inquiétude.
+
+«Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis eurent
+été nommés, nous ne savons pas qui vous êtes, et nous ne nous battrons
+pas avec des noms pareils; ce sont des noms de bergers, cela.
+
+— Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux noms, dit
+Athos.
+
+— Ce qui ne nous donne qu’un plus grand désir de connaître les noms
+véritables, répondit l’Anglais.
+
+— Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos, à
+telles enseignes que vous nous avez gagné nos deux chevaux?
+
+— C’est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois nous
+risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat qu’avec
+ses égaux.
+
+— C’est juste», dit Athos. Et il prit à l’écart celui des quatre
+Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout bas.
+
+Porthos et Aramis en firent autant de leur côté.
+
+«Cela vous suffit-il, dit Athos à son adversaire, et me trouvez- vous
+assez grand seigneur pour me faire la grâce de croiser l’épée avec moi?
+
+— Oui, monsieur, dit l’Anglais en s’inclinant.
+
+— Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
+froidement Athos.
+
+— Laquelle? demanda l’Anglais.
+
+— C’est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je me
+fisse connaître.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Parce qu’on me croit mort, que j’ai des raisons pour désirer qu’on ne
+sache pas que je vis, et que je vais être obligé de vous tuer, pour que
+mon secret ne coure pas les champs.»
+
+L’Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais Athos
+ne plaisantait pas le moins du monde.
+
+«Messieurs, dit-il en s’adressant à la fois à ses compagnons et à leurs
+adversaires, y sommes-nous?
+
+— Oui, répondirent tout d’une voix Anglais et Français.
+
+— Alors, en garde», dit Athos.
+
+Et aussitôt huit épées brillèrent aux rayons du soleil couchant, et le
+combat commença avec un acharnement bien naturel entre gens deux fois
+ennemis.
+
+Athos s’escrimait avec autant de calme et de méthode que s’il eût été
+dans une salle d’armes.
+
+Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son
+aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de prudence.
+
+Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se dépêchait
+en homme très pressé.
+
+Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porté qu’un
+coup, mais, comme il l’en avait prévenu, le coup avait été mortel.
+L’épée lui traversa le coeur.
+
+Porthos, le second, étendit le sien sur l’herbe: il lui avait percé la
+cuisse. Alors, comme l’Anglais, sans faire plus longue résistance, lui
+avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses bras et le porta dans
+son carrosse.
+
+Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu’après avoir rompu une
+cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes et
+disparut aux huées des laquais.
+
+Quant à d’Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu
+défensif; puis, lorsqu’il avait vu son adversaire bien fatigué, il lui
+avait, d’une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le baron, se
+voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière; mais, dans ce
+mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse.
+
+D’Artagnan fut sur lui d’un seul bond, et lui portant l’épée à la
+gorge:
+
+«Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il à l’Anglais, et vous êtes bien
+entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l’amour de votre
+soeur.»
+
+D’Artagnan était au comble de la joie; il venait de réaliser le plan
+qu’il avait arrêté d’avance, et dont le développement avait fait éclore
+sur son visage les sourires dont nous avons parlé.
+
+L’Anglais, enchanté d’avoir affaire à un gentilhomme d’aussi bonne
+composition, serra d’Artagnan entre ses bras, fit mille caresses aux
+trois mousquetaires, et, comme l’adversaire de Porthos était déjà
+installé dans la voiture et que celui d’Aramis avait pris la poudre
+d’escampette, on ne songea plus qu’au défunt.
+
+Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l’espérance que sa
+blessure n’était pas mortelle, une grosse bourse s’échappa de sa
+ceinture. D’Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter.
+
+«Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l’Anglais.
+
+— Vous la rendrez à sa famille, dit d’Artagnan.
+
+— Sa famille se soucie bien de cette misère: elle hérite de quinze
+mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos laquais.»
+
+D’Artagnan mit la bourse dans sa poche.
+
+«Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je l’espère, de
+vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir, si vous le voulez
+bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady Clarick; car je veux qu’elle
+vous prenne à son tour dans ses bonnes grâces, et, comme elle n’est
+point tout à fait mal en cour, peut-être dans l’avenir un mot dit par
+elle ne vous serait-il point inutile.»
+
+D’Artagnan rougit de plaisir, et s’inclina en signe d’assentiment.
+
+Pendant ce temps, Athos s’était approché de d’Artagnan.
+
+«Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas à
+l’oreille.
+
+— Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.
+
+— À moi? et pourquoi cela?
+
+— Dame, vous l’avez tué: ce sont les dépouilles opimes.
+
+— Moi, héritier d’un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez- vous?
+
+— C’est l’habitude à la guerre, dit d’Artagnan; pourquoi ne serait-ce
+pas l’habitude dans un duel?
+
+— Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n’ai jamais fait cela.»
+
+Porthos leva les épaules. Aramis, d’un mouvement de lèvres, approuva
+Athos.
+
+«Alors, dit d’Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord de
+Winter nous a dit de le faire.
+
+— Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais aux
+laquais anglais.»
+
+Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:
+
+«Pour vous et vos camarades.»
+
+Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa
+Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord de
+Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès de MM.
+Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.
+
+Lord de Winter, en quittant d’Artagnan, lui donna l’adresse de sa
+soeur; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à la
+mode, au n° 6. D’ailleurs, il s’engageait à le venir prendre pour le
+présenter. D’Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures, chez Athos.
+
+Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon. Il
+se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été mêlée
+jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c’était quelque
+créature du cardinal, et cependant il se sentait invinciblement
+entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont on ne se rend pas
+compte. Sa seule crainte était que Milady ne reconnût en lui l’homme de
+Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu’il était des amis de M. de
+Tréville, et par conséquent qu’il appartenait corps et âme au roi, ce
+qui, dès lors, lui ferait perdre une partie de ses avantages, puisque,
+connu de Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu
+égal. Quant à ce commencement d’intrigue entre elle et le comte de
+Wardes, notre présomptueux ne s’en préoccupait que médiocrement, bien
+que le marquis fût jeune, beau, riche et fort avant dans la faveur du
+cardinal. Ce n’est pas pour rien que l’on a vingt ans, et surtout que
+l’on est né à Tarbes.
+
+D’Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette flamboyante;
+puis, il s’en revint chez Athos, et, selon son habitude, lui raconta
+tout. Athos écouta ses projets; puis il secoua la tête, et lui
+recommanda la prudence avec une sorte d’amertume.
+
+«Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez
+bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après une
+autre!»
+
+D’Artagnan sentit la vérité de ce reproche.
+
+«J’aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j’aime Milady avec la
+tête, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche surtout à
+m’éclairer sur le rôle qu’elle joue à la cour.
+
+— Le rôle qu’elle joue, pardieu! il n’est pas difficile à deviner
+d’après tout ce que vous m’avez dit. C’est quelque émissaire du
+cardinal: une femme qui vous attirera dans un piège, où vous laisserez
+votre tête tout bonnement.
+
+— Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce me
+semble.
+
+— Mon cher, je me défie des femmes; que voulez-vous! je suis payé pour
+cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde, m’avez-vous
+dit?
+
+— Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.
+
+— Ah! mon pauvre d’Artagnan, fit Athos.
+
+— Écoutez, je veux m’éclairer; puis, quand je saurai ce que je désire
+savoir, je m’éloignerai.
+
+— Éclairez-vous», dit flegmatiquement Athos.
+
+Lord de Winter arriva à l’heure dite, mais Athos, prévenu à temps,
+passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d’Artagnan seul, et, comme
+il était près de huit heures, il emmena le jeune homme.
+
+Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de deux
+excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.
+
+Milady Clarick reçut gracieusement d’Artagnan. Son hôtel était d’une
+somptuosité remarquable; et, bien que la plupart des Anglais, chassés
+par la guerre, quittassent la France, ou fussent sur le point de la
+quitter, Milady venait de faire faire chez elle de nouvelles dépenses:
+ce qui prouvait que la mesure générale qui renvoyait les Anglais ne la
+regardait pas.
+
+«Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d’Artagnan à sa soeur, un
+jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et qui n’a point
+voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions deux fois ennemis,
+puisque c’est moi qui l’ai insulté, et que je suis anglais.
+Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque amitié pour moi.»
+
+Milady fronça légèrement le sourcil; un nuage à peine visible passa sur
+son front, et un sourire tellement étrange apparut sur ses lèvres, que
+le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson.
+
+Le frère ne vit rien; il s’était retourné pour jouer avec le singe
+favori de Milady, qui l’avait tiré par son pourpoint.
+
+«Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d’une voix dont la douceur
+singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise humeur que venait
+de remarquer d’Artagnan, vous avez acquis aujourd’hui des droits
+éternels à ma reconnaissance.»
+
+L’Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un
+détail. Milady l’écouta avec la plus grande attention; cependant on
+voyait facilement, quelque effort qu’elle fît pour cacher ses
+impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui
+montait à la tête, et son petit pied s’agitait impatiemment sous sa
+robe.
+
+Lord de Winter ne s’aperçut de rien. Puis, lorsqu’il eut fini, il
+s’approcha d’une table où étaient servis sur un plateau une bouteille
+de vin d’Espagne et des verres. Il emplit deux verres et d’un signe
+invita d’Artagnan à boire.
+
+D’Artagnan savait que c’était fort désobliger un Anglais que de refuser
+de toaster avec lui. Il s’approcha donc de la table, et prit le second
+verre. Cependant il n’avait point perdu de vue Milady, et dans la glace
+il s’aperçut du changement qui venait de s’opérer sur son visage.
+Maintenant qu’elle croyait n’être plus regardée, un sentiment qui
+ressemblait à de la férocité animait sa physionomie. Elle mordait son
+mouchoir à belles dents.
+
+Cette jolie petite soubrette, que d’Artagnan avait déjà remarquée,
+entra alors; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter, qui
+demanda aussitôt à d’Artagnan la permission de se retirer, s’excusant
+sur l’urgence de l’affaire qui l’appelait, et chargeant sa soeur
+d’obtenir son pardon.
+
+D’Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et revint
+près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité
+surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement quelques
+petites taches rouges disséminées sur son mouchoir indiquaient qu’elle
+s’était mordu les lèvres jusqu’au sang.
+
+Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail.
+
+La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait s’être
+entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n’était que son
+beau-frère et non son frère: elle avait épousé un cadet de famille qui
+l’avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était le seul héritier
+de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se mariait point. Tout cela
+laissait voir à d’Artagnan un voile qui enveloppait quelque chose, mais
+il ne distinguait pas encore sous ce voile.
+
+Au reste, au bout d’une demi-heure de conversation, d’Artagnan était
+convaincu que Milady était sa compatriote: elle parlait le français
+avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun doute à cet
+égard.
+
+D’Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de
+dévouement. À toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon,
+Milady sourit avec bienveillance. L’heure de se retirer arriva.
+D’Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux des
+hommes.
+
+Sur l’escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla
+doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu’aux yeux, lui
+demanda pardon de l’avoir touché, d’une voix si douce, que le pardon
+lui fut accordé à l’instant même.
+
+D’Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la veille.
+Lord de Winter n’y était point, et ce fut Milady qui lui fit cette fois
+tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre un grand intérêt à
+lui, lui demanda d’où il était, quels étaient ses amis, et s’il n’avait
+pas pensé quelquefois à s’attacher au service de M. le cardinal.
+
+D’Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un garçon de
+vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady; il lui fit un
+grand éloge de Son Éminence, lui dit qu’il n’eût point manqué d’entrer
+dans les gardes du cardinal au lieu d’entrer dans les gardes du roi,
+s’il eût connu par exemple M. de Cavois au lieu de connaître M. de
+Tréville.
+
+Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda à
+d’Artagnan de la façon la plus négligée du monde s’il n’avait jamais
+été en Angleterre.
+
+D’Artagnan répondit qu’il y avait été envoyé par M. de Tréville pour
+traiter d’une remonte de chevaux et qu’il en avait même ramené quatre
+comme échantillon.
+
+Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois fois
+les lèvres: elle avait affaire à un Gascon qui jouait serré.
+
+À la même heure que la veille d’Artagnan se retira. Dans le corridor il
+rencontra encore la jolie Ketty; c’était le nom de la soubrette.
+Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse bienveillance à
+laquelle il n’y avait point à se tromper. Mais d’Artagnan était si
+préoccupé de la maîtresse, qu’il ne remarquait absolument que ce qui
+venait d’elle.
+
+D’Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et
+chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.
+
+Chaque fois aussi, soit dans l’antichambre, soit dans le corridor, soit
+sur l’escalier, il rencontrait la jolie soubrette.
+
+Mais, comme nous l’avons dit, d’Artagnan ne faisait aucune attention à
+cette persistance de la pauvre Ketty.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+UN DÎNER DE PROCUREUR
+
+
+Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si brillant ne
+lui avait pas fait oublier le dîner auquel l’avait invité la femme du
+procureur. Le lendemain, vers une heure, il se fit donner le dernier
+coup de brosse par Mousqueton, et s’achemina vers la rue aux Ours, du
+pas d’un homme qui est en double bonne fortune.
+
+Son coeur battait, mais ce n’était pas, comme celui de d’Artagnan, d’un
+jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui fouettait
+le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystérieux, gravir cet
+escalier inconnu qu’avaient monté, un à un, les vieux écus de maître
+Coquenard.
+
+Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait vu
+l’image dans ses rêves; bahut de forme longue et profonde, cadenassé,
+verrouillé, scellé au sol; bahut dont il avait si souvent entendu
+parler, et que les mains un peu sèches, il est vrai, mais non pas sans
+élégance de la procureuse, allaient ouvrir à ses regards admirateurs.
+
+Et puis lui, l’homme errant sur la terre, l’homme sans fortune, l’homme
+sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux cabarets, aux
+tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la plupart du temps de
+s’en tenir aux lippées de rencontre, il allait tâter des repas de
+ménage, savourer un intérieur confortable, et se laisser faire à ces
+petits soins, qui, plus on est dur, plus ils plaisent, comme disent les
+vieux soudards.
+
+Venir en qualité de cousin s’asseoir tous les jours à une bonne table,
+dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer quelque peu
+les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le passe-dix et le
+lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en leur gagnant par
+manière d’honoraires, pour la leçon qu’il leur donnerait en une heure,
+leurs économies d’un mois, tout cela souriait énormément à Porthos.
+
+Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais propos qui
+couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui leur ont survécu:
+la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais comme, après tout, sauf
+quelques accès d’économie que Porthos avait toujours trouvés fort
+intempestifs, il avait vu la procureuse assez libérale, pour une
+procureuse, bien entendu, il espéra rencontrer une maison montée sur un
+pied flatteur.
+
+Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes, l’abord
+n’était point fait pour engager les gens: allée puante et noire,
+escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels filtrait le
+jour gris d’une cour voisine; au premier une porte basse et ferrée
+d’énorme clous comme la porte principale du Grand- Châtelet.
+
+Porthos heurta du doigt; un grand clerc pâle et enfoui sous une forêt
+de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l’air d’un homme forcé de
+respecter à la fois dans un autre la haute taille qui indique la force,
+l’habit militaire qui indique l’état, et la mine vermeille qui indique
+l’habitude de bien vivre.
+
+Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand
+derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le troisième.
+
+En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annonçait une
+étude des plus achalandées.
+
+Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu’à une heure, depuis midi la
+procureuse avait l’oeil au guet et comptait sur le coeur et peut-être
+aussi sur l’estomac de son adorateur pour lui faire devancer l’heure.
+
+Mme Coquenard arriva donc par la porte de l’appartement, presque en
+même temps que son convive arrivait par la porte de l’escalier, et
+l’apparition de la digne dame le tira d’un grand embarras. Les clercs
+avaient l’oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à cette gamme
+ascendante et descendante, demeurait la langue muette.
+
+«C’est mon cousin, s’écria la procureuse; entrez donc, entrez donc,
+monsieur Porthos.»
+
+Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à rire;
+mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent dans leur
+gravité.
+
+On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé
+l’antichambre où étaient les clercs, et l’étude où ils auraient dû
+être: cette dernière chambre était une sorte de salle noire et meublée
+de paperasses. En sortant de l’étude on laissa la cuisine à droite, et
+l’on entra dans la salle de réception.
+
+Toutes ces pièces qui se commandaient n’inspirèrent point à Porthos de
+bonnes idées. Les paroles devaient s’entendre de loin par toutes ces
+portes ouvertes; puis, en passant, il avait jeté un regard rapide et
+investigateur sur la cuisine, et il s’avouait à lui-même, à la honte de
+la procureuse et à son grand regret, à lui, qu’il n’y avait pas vu ce
+feu, cette animation, ce mouvement qui, au moment d’un bon repas,
+règnent ordinairement dans ce sanctuaire de la gourmandise.
+
+Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il ne
+témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s’avança jusqu’à lui
+d’un air assez dégagé et le salua courtoisement.
+
+«Nous sommes cousins, à ce qu’il paraît, monsieur Porthos?» dit le
+procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de
+canne.
+
+Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait son
+corps fluet, était vert et sec; ses petits yeux gris brillaient comme
+des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche grimaçante, la seule
+partie de son visage où la vie fût demeurée. Malheureusement les jambes
+commençaient à refuser le service à toute cette machine osseuse; depuis
+cinq ou six mois que cet affaiblissement s’était fait sentir, le digne
+procureur était à peu près devenu l’esclave de sa femme.
+
+Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître Coquenard
+ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos.
+
+«Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter Porthos,
+qui, d’ailleurs, n’avait jamais compté être reçu par le mari avec
+enthousiasme.
+
+— Par les femmes, je crois?» dit malicieusement le procureur.
+
+Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une naïveté
+dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui savait que le
+procureur naïf était une variété fort rare dans l’espèce, sourit un peu
+et rougit beaucoup.
+
+Maître Coquenard avait, dès l’arrivée de Porthos, jeté les yeux avec
+inquiétude sur une grande armoire placée en face de son bureau de
+chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu’elle ne répondît point
+par la forme à celle qu’il avait vue dans ses songes, devait être le
+bienheureux bahut, et il s’applaudit de ce que la réalité avait six
+pieds de plus en hauteur que le rêve.
+
+Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations
+généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l’armoire sur
+Porthos, il se contenta de dire:
+
+«Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous fera
+bien la grâce de dîner une fois avec nous, n’est-ce pas, madame
+Coquenard!»
+
+Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit; il
+paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n’y fut pas insensible,
+car elle ajouta:
+
+«Mon cousin ne reviendra pas s’il trouve que nous le traitons mal;
+mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à Paris,
+et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui demandions pas
+presque tous les instants dont il peut disposer jusqu’à son départ.
+
+— Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! où êtes-vous?» murmura Coquenard.
+Et il essaya de sourire.
+
+Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était attaqué
+dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire beaucoup de
+reconnaissance pour sa procureuse.
+
+Bientôt l’heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger,
+grande pièce noire qui était située en face de la cuisine.
+
+Les clercs, qui, à ce qu’il paraît, avaient senti dans la maison des
+parfums inaccoutumés, étaient d’une exactitude militaire, et tenaient
+en main leurs tabourets, tout prêts qu’ils étaient à s’asseoir. On les
+voyait d’avance remuer les mâchoires avec des dispositions effrayantes.
+
+«Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés, car
+le saute-ruisseau n’était pas, comme on le pense bien, admis aux
+honneurs de la table magistrale; tudieu! à la place de mon cousin, je
+ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des naufragés qui
+n’ont pas mangé depuis six semaines.»
+
+Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par Mme
+Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler son mari
+jusqu’à la table.
+
+À peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l’exemple de ses
+clercs.
+
+«Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!»
+
+«Que diable sentent-ils donc d’extraordinaire dans ce potage?» dit
+Porthos à l’aspect d’un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement
+aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les îles
+d’un archipel.
+
+Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d’elle, tout le monde s’assit
+avec empressement.
+
+Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite Mme
+Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans bouillon
+aux clercs impatients.
+
+En ce moment la porte de la salle à manger s’ouvrit d’elle-même en
+criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut le
+petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain
+à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger.
+
+Après le potage la servante apporta une poule bouillie; magnificence
+qui fit dilater les paupières des convives, de telle façon qu’elles
+semblaient prêtes à se fendre.
+
+«On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le
+procureur avec un sourire presque tragique; voilà certes une galanterie
+que vous faites à votre cousin.»
+
+La pauvre poule était maigre et revêtue d’une de ces grosses peaux
+hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts; il fallait
+qu’on l’eût cherchée bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir
+où elle s’était retirée pour mourir de vieillesse.
+
+«Diable! pensa Porthos, voilà qui est fort triste; je respecte la
+vieillesse, mais j’en fais peu de cas bouillie ou rôtie.»
+
+Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée; mais
+tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants, qui
+dévoraient d’avance cette sublime poule, objet de ses mépris.
+
+Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux grandes
+pattes noires, qu’elle plaça sur l’assiette de son mari; trancha le
+cou, qu’elle mit avec la tête à part pour elle-même; leva l’aile pour
+Porthos, et remit à la servante, qui venait de l’apporter, l’animal qui
+s’en retourna presque intact, et qui avait disparu avant que le
+mousquetaire eût eu le temps d’examiner les variations que le
+désappointement amène sur les visages, selon les caractères et les
+tempéraments de ceux qui l’éprouvent.
+
+Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme, dans
+lequel quelques os de mouton, qu’on eût pu, au premier abord, croire
+accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer.
+
+Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les mines
+lugubres devinrent des visages résignés.
+
+Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération
+d’une bonne ménagère.
+
+Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d’une bouteille de
+grès fort exiguë le tiers d’un verre à chacun des jeunes gens, s’en
+versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et la
+bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de Mme Coquenard.
+
+Les jeunes gens remplissaient d’eau ce tiers de vin, puis, lorsqu’ils
+avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient encore, et ils
+faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait à la fin du repas à avaler
+une boisson qui de la couleur du rubis était passée à celle de la
+topaze brûlée.
+
+Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu’il sentit
+sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver le sien. Il
+but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et qu’il reconnut pour
+cet horrible cru de Montreuil, la terreur des palais exercés.
+
+Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.
+
+«Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos?» dit Mme
+Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n’en mangez pas.
+
+«Du diable si j’en goûte!» murmura tout bas Porthos…
+
+Puis tout haut:
+
+«Merci, ma cousine, dit-il, je n’ai plus faim.»
+
+Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir. Le
+procureur répéta plusieurs fois:
+
+«Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre dîner
+était un véritable festin; Dieu! ai-je mangé!»
+
+Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la poule
+et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande.
+
+Porthos crut qu’on le mystifiait, et commença à relever sa moustache et
+à froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard vint tout
+doucement lui conseiller la patience.
+
+Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés
+inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une signification
+terrible pour les clercs: sur un regard du procureur, accompagné d’un
+sourire de Mme Coquenard, ils se levèrent lentement de table, plièrent
+leurs serviettes plus lentement encore, puis ils saluèrent et
+partirent.
+
+«Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant», dit
+gravement le procureur.
+
+Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d’un buffet un morceau
+de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu’elle avait fait
+elle-même avec des amandes et du miel.
+
+Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu’il voyait trop de mets;
+Porthos se pinça les lèvres, parce qu’il voyait qu’il n’y avait pas de
+quoi dîner.
+
+Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves avait
+disparu.
+
+«Festin décidément, s’écria maître Coquenard en s’agitant sur sa
+chaise, véritable festin, _epulæ epularum;_ Lucullus dîne chez
+Lucullus.»
+
+Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra
+qu’avec du vin, du pain et du fromage il dînerait; mais le vin
+manquait, la bouteille était vide; M. et Mme Coquenard n’eurent point
+l’air de s’en apercevoir.
+
+«C’est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu.»
+
+Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et s’englua
+les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard.
+
+«Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah! si je n’avais
+pas l’espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l’armoire de son
+mari!»
+
+Maître Coquenard, après les délices d’un pareil repas, qu’il appelait
+un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos espérait que la
+chose aurait lieu séance tenante et dans la localité même; mais le
+procureur maudit ne voulut entendre à rien: il fallut le conduire dans
+sa chambre et il cria tant qu’il ne fut pas devant son armoire, sur le
+rebord de laquelle, pour plus de précaution encore, il posa ses pieds.
+
+La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l’on commença
+de poser les bases de la réconciliation.
+
+«Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit Mme Coquenard.
+
+— Merci, dit Porthos, je n’aime pas à abuser; d’ailleurs, il faut que
+je songe à mon équipement.
+
+— C’est vrai, dit la procureuse en gémissant… c’est ce malheureux
+équipement.
+
+— Hélas! oui, dit Porthos, c’est lui.
+
+— Mais de quoi donc se compose l’équipement de votre corps, monsieur
+Porthos?
+
+— Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme vous
+savez, sont soldats d’élite, et il leur faut beaucoup d’objets inutiles
+aux gardes ou aux Suisses.
+
+— Mais encore, détaillez-le-moi.
+
+— Mais cela peut aller à…», dit Porthos, qui aimait mieux discuter le
+total que le menu.
+
+La procureuse attendait frémissante.
+
+«À combien? dit-elle, j’espère bien que cela ne passe point…»
+
+Elle s’arrêta, la parole lui manquait.
+
+«Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents
+livres; je crois même qu’en y mettant de l’économie, avec deux mille
+livres je m’en tirerai.
+
+— Bon Dieu, deux mille livres! s’écria-t-elle, mais c’est une fortune.»
+
+Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la
+comprit.
+
+«Je demandais le détail, dit-elle, parce qu’ayant beaucoup de parents
+et de pratiques dans le commerce, j’étais presque sûre d’obtenir les
+choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous les payeriez
+vous-même.
+
+— Ah! ah! fit Porthos, si c’est cela que vous avez voulu dire!
+
+— Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d’abord un
+cheval?
+
+— Oui, un cheval.
+
+— Eh bien, justement j’ai votre affaire.
+
+— Ah! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon cheval;
+ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose d’objets
+qu’un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera pas,
+d’ailleurs, à plus de trois cents livres.
+
+— Trois cents livres: alors mettons trois cents livres» dit la
+procureuse avec un soupir.
+
+Porthos sourit: on se souvient qu’il avait la selle qui lui venait de
+Buckingham, c’était donc trois cents livres qu’il comptait mettre
+sournoisement dans sa poche.
+
+«Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma valise;
+quant aux armes, il est inutile que vous vous en préoccupiez, je les
+ai.
+
+— Un cheval pour votre laquais? reprit en hésitant la procureuse; mais
+c’est bien grand seigneur, mon ami.
+
+— Eh! madame! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un croquant,
+par hasard?
+
+— Non; je vous disais seulement qu’un joli mulet avait quelquefois
+aussi bon air qu’un cheval, et qu’il me semble qu’en vous procurant un
+joli mulet pour Mousqueton…
+
+— Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j’ai vu de très
+grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à mulets. Mais
+alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet avec des panaches et
+des grelots?
+
+— Soyez tranquille, dit la procureuse.
+
+— Reste la valise, reprit Porthos.
+
+— Oh! que cela ne vous inquiète point, s’écria Mme Coquenard: mon mari
+a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a une
+surtout qu’il affectionnait dans ses voyages, et qui est grande à tenir
+un monde.
+
+— Elle est donc vide, votre valise? demanda naïvement Porthos.
+
+— Assurément qu’elle est vide, répondit naïvement de son côté la
+procureuse.
+
+— Ah! mais la valise dont j’ai besoin est une valise bien garnie, ma
+chère.»
+
+Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n’avait pas encore
+écrit sa scène de l’Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur Harpagon.
+
+Enfin le reste de l’équipement fut successivement débattu de la même
+manière; et le résultat de la scène fut que la procureuse demanderait à
+son mari un prêt de huit cents livres en argent, et fournirait le
+cheval et le mulet qui auraient l’honneur de porter à la gloire Porthos
+et Mousqueton.
+
+Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que l’époque du
+remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard. Celle-ci voulait
+bien le retenir en lui faisant les yeux doux; mais Porthos prétexta les
+exigences du service, et il fallut que la procureuse cédât le pas au
+roi.
+
+Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise humeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+SOUBRETTE ET MAÎTRESSE
+
+
+Cependant, comme nous l’avons dit, malgré les cris de sa conscience et
+les sages conseils d’Athos, d’Artagnan devenait d’heure en heure plus
+amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas tous les jours d’aller lui
+faire une cour à laquelle l’aventureux Gascon était convaincu qu’elle
+ne pouvait, tôt ou tard, manquer de répondre.
+
+Un soir qu’il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui attend
+une pluie d’or, il rencontra la soubrette sous la porte cochère; mais
+cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de lui sourire en
+passant, elle lui prit doucement la main.
+
+«Bon! fit d’Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi de
+la part de sa maîtresse; elle va m’assigner quelque rendez-vous qu’on
+n’aura pas osé me donner de vive voix.»
+
+Et il regarda la belle enfant de l’air le plus vainqueur qu’il put
+prendre.
+
+«Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier…, balbutia
+la soubrette.
+
+— Parle, mon enfant, parle, dit d’Artagnan, j’écoute.
+
+— Ici, impossible: ce que j’ai à vous dire est trop long et surtout
+trop secret.
+
+— Eh bien, mais comment faire alors?
+
+— Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement Ketty.
+
+— Où tu voudras, ma belle enfant.
+
+— Alors, venez.»
+
+Et Ketty, qui n’avait point lâché la main de d’Artagnan, l’entraîna par
+un petit escalier sombre et tournant, et, après lui avoir fait monter
+une quinzaine de marches, ouvrit une porte.
+
+«Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et nous
+pourrons causer.
+
+— Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda
+d’Artagnan.
+
+— C’est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec celle de
+ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle ne pourra
+entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche qu’à minuit.»
+
+D’Artagnan jeta un coup d’oeil autour de lui. La petite chambre était
+charmante de goût et de propreté; mais, malgré lui, ses yeux se
+fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la chambre
+de Milady.
+
+Ketty devina ce qui se passait dans l’âme du jeune homme et poussa un
+soupir.
+
+«Vous aimez donc bien ma maîtresse, monsieur le chevalier, dit- elle.
+
+— Oh! plus que je ne puis dire! j’en suis fou!»
+
+Ketty poussa un second soupir.
+
+«Hélas! monsieur, dit-elle, c’est bien dommage!
+
+— Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux? demanda d’Artagnan.
+
+— C’est que, monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime pas du
+tout.
+
+— Hein! fit d’Artagnan, t’aurait-elle chargée de me le dire?
+
+— Oh! non pas, monsieur! mais c’est moi qui, par intérêt pour vous, ai
+pris la résolution de vous en prévenir.
+
+— Merci, ma bonne Ketty, mais de l’intention seulement, car la
+confidence, tu en conviendras, n’est point agréable.
+
+— C’est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit,
+n’est-ce pas?
+
+— On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle enfant, ne
+fût-ce que par amour-propre.
+
+— Donc vous ne me croyez pas?
+
+— J’avoue que jusqu’à ce que tu daignes me donner quelques preuves de
+ce que tu avances…
+
+— Que dites-vous de celle-ci?»
+
+Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.
+
+«Pour moi? dit d’Artagnan en s’emparant vivement de la lettre.
+
+— Non, pour un autre.
+
+— Pour un autre?
+
+— Oui.
+
+— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan.
+
+— Voyez l’adresse.
+
+— M. le comte de Wardes.»
+
+Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à
+l’esprit du présomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la
+pensée, il déchira l’enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en voyant
+ce qu’il allait faire, ou plutôt ce qu’il faisait.
+
+«Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous?
+
+— Moi, rien!» dit d’Artagnan, et il lut:
+
+«Vous n’avez pas répondu à mon premier billet; êtes-vous donc
+souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au bal
+de Mme de Guise? Voici l’occasion, comte! ne la laissez pas échapper.»
+
+D’Artagnan pâlit; il était blessé dans son amour-propre, il se crut
+blessé dans son amour.
+
+«Pauvre cher monsieur d’Artagnan! dit Ketty d’une voix pleine de
+compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.
+
+— Tu me plains, bonne petite! dit d’Artagnan.
+
+— Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c’est que l’amour,
+moi!
+
+— Tu sais ce que c’est que l’amour? dit d’Artagnan la regardant pour la
+première fois avec une certaine attention.
+
+— Hélas! oui.
+
+— Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de
+m’aider à me venger de ta maîtresse.
+
+— Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer?
+
+— Je voudrais triompher d’elle, supplanter mon rival.
+
+— Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier! dit vivement
+Ketty.
+
+— Et pourquoi cela? demanda d’Artagnan.
+
+— Pour deux raisons.
+
+— Lesquelles?
+
+— La première, c’est que jamais ma maîtresse ne vous a aimé.
+
+— Qu’en sais-tu?
+
+— Vous l’avez blessée au coeur.
+
+— Moi! en quoi puis-je l’avoir blessée, moi qui, depuis que je la
+connais, vis à ses pieds comme un esclave! parle, je t’en prie.
+
+— Je n’avouerais jamais cela qu’à l’homme… qui lirait jusqu’au fond de
+mon âme!»
+
+D’Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille était
+d’une fraîcheur et d’une beauté que bien des duchesses eussent achetées
+de leur couronne.
+
+«Ketty, dit-il, je lirai jusqu’au fond de ton âme quand tu voudras;
+qu’à cela ne tienne, ma chère enfant.»
+
+Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint rouge
+comme une cerise.
+
+«Oh! non, s’écria Ketty, vous ne m’aimez pas! C’est ma maîtresse que
+vous aimez, vous me l’avez dit tout à l’heure.
+
+— Et cela t’empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison?
+
+— La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie par
+le baiser d’abord et ensuite par l’expression des yeux du jeune homme,
+c’est qu’en amour chacun pour soi.»
+
+Alors seulement d’Artagnan se rappela les coups d’oeil languissants de
+Ketty, ses rencontres dans l’antichambre, sur l’escalier, dans le
+corridor, ses frôlements de main chaque fois qu’elle le rencontrait, et
+ses soupirs étouffés; mais, absorbé par le désir de plaire à la grande
+dame, il avait dédaigné la soubrette: qui chasse l’aigle ne s’inquiète
+pas du passereau.
+
+Mais cette fois notre Gascon vit d’un seul coup d’oeil tout le parti
+qu’on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d’avouer d’une façon
+si naïve ou si effrontée: interception des lettres adressées au comte
+de Wardes, intelligences dans la place, entrée à toute heure dans la
+chambre de Ketty, contiguë à celle de sa maîtresse. Le perfide, comme
+on le voit, sacrifiait déjà en idée la pauvre fille pour obtenir Milady
+de gré ou de force.
+
+«Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je te
+donne une preuve de cet amour dont tu doutes?
+
+— De quel amour? demanda la jeune fille.
+
+— De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi.
+
+— Et quelle est cette preuve?
+
+— Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe
+ordinairement avec ta maîtresse?
+
+— Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.
+
+— Eh bien, ma chère enfant, dit d’Artagnan en s’établissant dans un
+fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que
+j’aie jamais vue!»
+
+Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne
+demandait pas mieux que de le croire, le crut… Cependant, au grand
+étonnement de d’Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec une certaine
+résolution.
+
+Le temps passe vite, lorsqu’il se passe en attaques et en défenses.
+
+Minuit sonna, et l’on entendit presque en même temps retentir la
+sonnette dans la chambre de Milady.
+
+«Grand Dieu! s’écria Ketty, voici ma maîtresse qui m’appelle! Partez,
+partez vite!»
+
+D’Artagnan se leva, prit son chapeau comme s’il avait l’intention
+d’obéir; puis, ouvrant vivement la porte d’une grande armoire au lieu
+d’ouvrir celle de l’escalier, il se blottit dedans au milieu des robes
+et des peignoirs de Milady.
+
+«Que faites-vous donc?» s’écria Ketty.
+
+D’Artagnan, qui d’avance avait pris la clef, s’enferma dans son armoire
+sans répondre.
+
+«Eh bien, cria Milady d’une voix aigre, dormez-vous donc que vous ne
+venez pas quand je sonne?»
+
+Et d’Artagnan entendit qu’on ouvrit violemment la porte de
+communication.
+
+«Me voici, Milady, me voici», s’écria Ketty en s’élançant à la
+rencontre de sa maîtresse.
+
+Toutes deux rentrèrent dans la chambre à coucher et comme la porte de
+communication resta ouverte, d’Artagnan put entendre quelque temps
+encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s’apaisa, et la
+conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa maîtresse.
+
+«Eh bien, dit Milady, je n’ai pas vu notre Gascon ce soir?
+
+— Comment, madame, dit Ketty, il n’est pas venu! Serait-il volage avant
+d’être heureux?
+
+— Oh non! il faut qu’il ait été empêché par M. de Tréville ou par M.
+des Essarts. Je m’y connais, Ketty, et je le tiens, celui-là.
+
+— Qu’en fera madame?
+
+— Ce que j’en ferai!… Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet homme et
+moi une chose qu’il ignore… il a manqué me faire perdre mon crédit près
+de Son Éminence… Oh! je me vengerai!
+
+— Je croyais que madame l’aimait?
+
+— Moi, l’aimer! je le déteste! Un niais, qui tient la vie de Lord de
+Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait perdre
+trois cent mille livres de rente!
+
+— C’est vrai, dit Ketty, votre fils était le seul héritier de son
+oncle, et jusqu’à sa majorité vous auriez eu la jouissance de sa
+fortune.»
+
+D’Artagnan frissonna jusqu’à la moelle des os en entendant cette suave
+créature lui reprocher, avec cette voix stridente qu’elle avait tant de
+peine à cacher dans la conversation, de n’avoir pas tué un homme qu’il
+l’avait vue combler d’amitié.
+
+«Aussi, continua Milady, je me serais déjà vengée sur lui-même, si, je
+ne sais pourquoi, le cardinal ne m’avait recommandé de le ménager.
+
+— Oh! oui, mais madame n’a point ménagé cette petite femme qu’il
+aimait.
+
+— Oh! la mercière de la rue des Fossoyeurs: est-ce qu’il n’a pas déjà
+oublié qu’elle existait? La belle vengeance, ma foi!»
+
+Une sueur froide coulait sur le front de d’Artagnan: c’était donc un
+monstre que cette femme.
+
+Il se remit à écouter, mais malheureusement la toilette était finie.
+
+«C’est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tâchez enfin
+d’avoir une réponse à cette lettre que je vous ai donnée.
+
+— Pour M. de Wardes? dit Ketty.
+
+— Sans doute, pour M. de Wardes.
+
+— En voilà un, dit Ketty, qui m’a bien l’air d’être tout le contraire
+de ce pauvre M. d’Artagnan.
+
+— Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n’aime pas les commentaires.»
+
+D’Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de deux
+verrous que mettait Milady afin de s’enfermer chez elle; de son côté,
+mais le plus doucement qu’elle put, Ketty donna à la serrure un tour de
+clef; d’Artagnan alors poussa la porte de l’armoire.
+
+«O mon Dieu! dit tout bas Ketty, qu’avez-vous? et comme vous êtes pâle!
+
+— L’abominable créature! murmura d’Artagnan.
+
+— Silence! silence! sortez, dit Ketty; il n’y a qu’une cloison entre ma
+chambre et celle de Milady, on entend de l’une tout ce qui se dit dans
+l’autre!
+
+— C’est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit d’Artagnan.
+
+— Comment? fit Ketty en rougissant.
+
+— Ou du moins que je sortirai… plus tard.»
+
+Et il attira Ketty à lui; il n’y avait plus moyen de résister, la
+résistance fait tant de bruit! aussi Ketty céda.
+
+C’était un mouvement de vengeance contre Milady. D’Artagnan trouva
+qu’on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des dieux.
+Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il contenté de cette nouvelle
+conquête; mais d’Artagnan n’avait que de l’ambition et de l’orgueil.
+
+Cependant, il faut le dire à sa louange, le premier emploi qu’il avait
+fait de son influence sur Ketty avait été d’essayer de savoir d’elle ce
+qu’était devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre fille jura sur le
+crucifix à d’Artagnan qu’elle l’ignorait complètement, sa maîtresse ne
+laissant jamais pénétrer que la moitié de ses secrets; seulement, elle
+croyait pouvoir répondre qu’elle n’était pas morte.
+
+Quant à la cause qui avait manqué faire perdre à Milady son crédit près
+du cardinal, Ketty n’en savait pas davantage; mais cette fois,
+d’Artagnan était plus avancé qu’elle: comme il avait aperçu Milady sur
+un bâtiment consigné au moment où lui-même quittait l’Angleterre, il se
+douta qu’il était question cette fois des ferrets de diamants.
+
+Mais ce qu’il y avait de plus clair dans tout cela, c’est que la haine
+véritable, la haine profonde, la haine invétérée de Milady lui venait
+de ce qu’il n’avait pas tué son beau-frère.
+
+D’Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle était de fort
+méchante humeur, d’Artagnan se douta que c’était le défaut de réponse
+de M. de Wardes qui l’agaçait ainsi. Ketty entra; mais Milady la reçut
+fort durement. Un coup d’oeil qu’elle lança à d’Artagnan voulait dire:
+Vous voyez ce que je souffre pour vous.
+
+Cependant vers la fin de la soirée, la belle lionne s’adoucit, elle
+écouta en souriant les doux propos de d’Artagnan, elle lui donna même
+sa main à baiser.
+
+D’Artagnan sortit ne sachant plus que penser: mais comme c’était un
+garçon à qui on ne faisait pas facilement perdre la tête, tout en
+faisant sa cour à Milady il avait bâti dans son esprit un petit plan.
+
+Il trouva Ketty à la porte, et comme la veille il monta chez elle pour
+avoir des nouvelles. Ketty avait été fort grondée, on l’avait accusée
+de négligence. Milady ne comprenait rien au silence du comte de Wardes,
+et elle lui avait ordonné d’entrer chez elle à neuf heures du matin
+pour y prendre une troisième lettre.
+
+D’Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter chez lui cette lettre
+le lendemain matin; la pauvre fille promit tout ce que voulut son
+amant: elle était folle.
+
+Les choses se passèrent comme la veille: d’Artagnan s’enferma dans son
+armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma sa
+porte. Comme la veille d’Artagnan ne rentra chez lui qu’à cinq heures
+du matin.
+
+À onze heures, il vit arriver Ketty; elle tenait à la main un nouveau
+billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n’essaya pas même de le
+disputer à d’Artagnan; elle le laissa faire; elle appartenait corps et
+âme à son beau soldat.
+
+D’Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit:
+
+«Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je vous
+aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour vous dire
+que je vous déteste.
+
+«Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la
+jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle manière un
+galant homme peut obtenir son pardon.»
+
+D’Artagnan rougit et pâlit plusieurs fois en lisant ce billet.
+
+«Oh! vous l’aimez toujours! dit Ketty, qui n’avait pas détourné un
+instant les yeux du visage du jeune homme.
+
+— Non, Ketty, tu te trompes, je ne l’aime plus; mais je veux me venger
+de ses mépris.
+
+— Oui, je connais votre vengeance; vous me l’avez dite.
+
+— Que t’importe, Ketty! tu sais bien que c’est toi seule que j’aime.
+
+— Comment peut-on savoir cela?
+
+— Par le mépris que je ferai d’elle.»
+
+Ketty soupira.
+
+D’Artagnan prit une plume et écrivit:
+
+«Madame, jusqu’ici j’avais douté que ce fût bien à moi que vos deux
+premiers billets eussent été adressés, tant je me croyais indigne d’un
+pareil honneur; d’ailleurs j’étais si souffrant, que j’eusse en tout
+cas hésité à y répondre.
+
+«Mais aujourd’hui il faut bien que je croie à l’excès de vos bontés,
+puisque non seulement votre lettre, mais encore votre suivante,
+m’affirme que j’ai le bonheur d’être aimé de vous.
+
+«Elle n’a pas besoin de me dire de quelle manière un galant homme peut
+obtenir son pardon. J’irai donc vous demander le mien ce soir à onze
+heures. Tarder d’un jour serait à mes yeux, maintenant, vous faire une
+nouvelle offense.
+
+«Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes.
+
+«Comte DE WARDES.»
+
+
+Ce billet était d’abord un faux, c’était ensuite une indélicatesse;
+c’était même, au point de vue de nos moeurs actuelles, quelque chose
+comme une infamie; mais on se ménageait moins à cette époque qu’on ne
+le fait aujourd’hui. D’ailleurs d’Artagnan, par ses propres aveux,
+savait Milady coupable de trahison à des chefs plus importants, et il
+n’avait pour elle qu’une estime fort mince. Et cependant malgré ce peu
+d’estime, il sentait qu’une passion insensée le brûlait pour cette
+femme. Passion ivre de mépris, mais passion ou soif, comme on voudra.
+
+L’intention de d’Artagnan était bien simple: par la chambre de Ketty il
+arrivait à celle de sa maîtresse; il profitait du premier moment de
+surprise, de honte, de terreur pour triompher d’elle; peut-être aussi
+échouerait-il, mais il fallait bien donner quelque chose au hasard.
+Dans huit jours la campagne s’ouvrait, et il fallait partir; d’Artagnan
+n’avait pas le temps de filer le parfait amour.
+
+«Tiens, dit le jeune homme en remettant à Ketty le billet tout cacheté,
+donne cette lettre à Milady; c’est la réponse de M. de Wardes.»
+
+La pauvre Ketty devint pâle comme la mort, elle se doutait de ce que
+contenait le billet.
+
+«Écoute, ma chère enfant, lui dit d’Artagnan, tu comprends qu’il faut
+que tout cela finisse d’une façon ou de l’autre; Milady peut découvrir
+que tu as remis le premier billet à mon valet, au lieu de le remettre
+au valet du comte; que c’est moi qui ai décacheté les autres qui
+devaient être décachetés par M. de Wardes; alors Milady te chasse, et,
+tu la connais, ce n’est pas une femme à borner là sa vengeance.
+
+— Hélas! dit Ketty, pour qui me suis-je exposée à tout cela?
+
+— Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme, aussi
+je t’en suis bien reconnaissant, je te le jure.
+
+— Mais enfin, que contient votre billet?
+
+— Milady te le dira.
+
+— Ah! vous ne m’aimez pas! s’écria Ketty, et je suis bien malheureuse!»
+
+À ce reproche il y a une réponse à laquelle les femmes se trompent
+toujours; d’Artagnan répondit de manière que Ketty demeurât dans la
+plus grande erreur.
+
+Cependant elle pleura beaucoup avant de se décider à remettre cette
+lettre à Milady, mais enfin elle se décida, c’est tout ce que voulait
+d’Artagnan.
+
+D’ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure de
+chez sa maîtresse, et qu’en sortant de chez sa maîtresse il monterait
+chez elle.
+
+Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+OÙ IL EST TRAITÉ DE L’ÉQUIPEMENT D’ARAMIS ET DE PORTHOS
+
+
+Depuis que les quatre amis étaient chacun à la chasse de son
+équipement, il n’y avait plus entre eux de réunion arrêtée. On dînait
+les uns sans les autres, où l’on se trouvait, ou plutôt où l’on
+pouvait. Le service, de son côté, prenait aussi sa part de ce temps
+précieux, qui s’écoulait si vite. Seulement on était convenu de se
+trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis d’Athos, attendu
+que ce dernier, selon le serment qu’il avait fait, ne passait plus le
+seuil de sa porte.
+
+C’était le jour même où Ketty était venue trouver d’Artagnan chez lui,
+jour de réunion.
+
+À peine Ketty fut-elle sortie, que d’Artagnan se dirigea vers la rue
+Férou.
+
+Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait quelques
+velléités de revenir à la soutane. Athos, selon ses habitudes, ne le
+dissuadait ni ne l’encourageait. Athos était pour qu’on laissât à
+chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de conseils qu’on ne les
+lui demandât. Encore fallait-il les lui demander deux fois.
+
+«En général, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les pas
+suivre; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu’un à qui l’on
+puisse faire le reproche de les avoir donnés.»
+
+Porthos arriva un instant après d’Artagnan. Les quatre amis se
+trouvaient donc réunis.
+
+Les quatre visages exprimaient quatre sentiments différents: celui de
+Porthos la tranquillité, celui de d’Artagnan l’espoir, celui d’Aramis
+l’inquiétude, celui d’Athos l’insouciance.
+
+Au bout d’un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa
+entrevoir qu’une personne haut placée avait bien voulu se charger de le
+tirer d’embarras, Mousqueton entra.
+
+Il venait prier Porthos de passer à son logis, où, disait-il d’un air
+fort piteux, sa présence était urgente.
+
+«Sont-ce mes équipages? demanda Porthos.
+
+— Oui et non, répondit Mousqueton.
+
+— Mais enfin que veux-tu dire?…
+
+— Venez, monsieur.»
+
+Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.
+
+Un instant après, Bazin apparut au seuil de la porte.
+
+«Que me voulez-vous, mon ami? dit Aramis avec cette douceur de langage
+que l’on remarquait en lui chaque fois que ses idées le ramenaient vers
+l’église…
+
+— Un homme attend monsieur à la maison, répondit Bazin.
+
+— Un homme! quel homme?
+
+— Un mendiant.
+
+— Faites-lui l’aumône, Bazin, et dites-lui de prier pour un pauvre
+pécheur.
+
+— Ce mendiant veut à toute force vous parler, et prétend que vous serez
+bien aise de le voir.
+
+— N’a-t-il rien dit de particulier pour moi?
+
+— Si fait. “Si M. Aramis, a-t-il dit, hésite à me venir trouver, vous
+lui annoncerez que j’arrive de Tours.”
+
+— De Tours? s’écria Aramis; messieurs, mille pardons, mais sans doute
+cet homme m’apporte des nouvelles que j’attendais.»
+
+Et, se levant aussitôt, il s’éloigna rapidement.
+
+Restèrent Athos et d’Artagnan.
+
+«Je crois que ces gaillards-là ont trouvé leur affaire. Qu’en
+pensez-vous, d’Artagnan? dit Athos.
+
+— Je sais que Porthos était en bon train, dit d’Artagnan; et quant à
+Aramis, à vrai dire, je n’en ai jamais été sérieusement inquiet: mais
+vous, mon cher Athos, vous qui avez si généreusement distribué les
+pistoles de l’Anglais qui étaient votre bien légitime, qu’allez-vous
+faire?
+
+— Je suis fort content d’avoir tué ce drôle, mon enfant, vu que c’est
+pain bénit que de tuer un Anglais: mais si j’avais empoché ses
+pistoles, elles me pèseraient comme un remords.
+
+— Allons donc, mon cher Athos! vous avez vraiment des idées
+inconcevables.
+
+— Passons, passons! Que me disait donc M. de Tréville, qui me fit
+l’honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais suspects
+que protège le cardinal?
+
+— C’est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je vous
+ai parlé.
+
+— Ah! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donné des
+conseils que naturellement vous vous êtes bien gardé de suivre.
+
+— Je vous ai donné mes raisons.
+
+— Oui; vous voyez là votre équipement, je crois, à ce que vous m’avez
+dit.
+
+— Point du tout! j’ai acquis la certitude que cette femme était pour
+quelque chose dans l’enlèvement de Mme Bonacieux.
+
+— Oui, et je comprends; pour retrouver une femme, vous faites la cour à
+une autre: c’est le chemin le plus long, mais le plus amusant.
+
+D’Artagnan fut sur le point de tout raconter à Athos; mais un point
+l’arrêta: Athos était un gentilhomme sévère sur le point d’honneur, et
+il y avait, dans tout ce petit plan que notre amoureux avait arrêté à
+l’endroit de Milady, certaines choses qui, d’avance, il en était sûr,
+n’obtiendraient pas l’assentiment du puritain; il préféra donc garder
+le silence, et comme Athos était l’homme le moins curieux de la terre,
+les confidences de d’Artagnan en étaient restées là.
+
+Nous quitterons donc les deux amis, qui n’avaient rien de bien
+important à se dire, pour suivre Aramis.
+
+À cette nouvelle, que l’homme qui voulait lui parler arrivait de Tours,
+nous avons vu avec quelle rapidité le jeune homme avait suivi ou plutôt
+devancé Bazin; il ne fit donc qu’un saut de la rue Férou à la rue de
+Vaugirard.
+
+En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite taille,
+aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.
+
+«C’est vous qui me demandez? dit le mousquetaire.
+
+— C’est-à-dire que je demande M. Aramis: est-ce vous qui vous appelez
+ainsi?
+
+— Moi-même: vous avez quelque chose à me remettre?
+
+— Oui, si vous me montrez certain mouchoir brodé.
+
+— Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en ouvrant
+un petit coffret de bois d’ébène incrusté de nacre, le voici, tenez.
+
+— C’est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais.»
+
+En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait à son
+maître, avait réglé son pas sur le sien, et était arrivé presque en
+même temps que lui; mais cette célérité ne lui servit pas à
+grand-chose; sur l’invitation du mendiant, son maître lui fit signe de
+se retirer, et force lui fut d’obéir.
+
+Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin
+d’être sûr que personne ne pouvait ni le voir ni l’entendre, et ouvrant
+sa veste en haillons mal serrée par une ceinture de cuir, il se mit à
+découdre le haut de son pourpoint, d’où il tira une lettre.
+
+Aramis jeta un cri de joie à la vue du cachet, baisa l’écriture, et
+avec un respect presque religieux, il ouvrit l’épître qui contenait ce
+qui suit:
+
+«Ami, le sort veut que nous soyons séparés quelque temps encore; mais
+les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans retour. Faites
+votre devoir au camp; je fais le mien autre part. Prenez ce que le
+porteur vous remettra; faites la campagne en beau et bon gentilhomme,
+et pensez à moi, qui baise tendrement vos yeux noirs.
+
+«Adieu, ou plutôt au revoir!»
+
+Le mendiant décousait toujours; il tira une à une de ses sales habits
+cent cinquante doubles pistoles d’Espagne, qu’il aligna sur la table;
+puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le jeune homme,
+stupéfait, eût osé lui adresser une parole.
+
+Aramis alors relut la lettre, et s’aperçut que cette lettre avait un
+_post-scriptum_.
+
+«_P.-S_. — Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et grand
+d’Espagne.»
+
+«Rêves dorés! s’écria Aramis. Oh! la belle vie! oui, nous sommes
+jeunes! oui, nous aurons encore des jours heureux! Oh! à toi, mon
+amour, mon sang, ma vie! tout, tout, tout, ma belle maîtresse!»
+
+Et il baisait la lettre avec passion, sans même regarder l’or qui
+étincelait sur la table.
+
+Bazin gratta à la porte; Aramis n’avait plus de raison pour le tenir à
+distance; il lui permit d’entrer.
+
+Bazin resta stupéfait à la vue de cet or, et oublia qu’il venait
+annoncer d’Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c’était que le
+mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos.
+
+Or, comme d’Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que Bazin
+oubliait de l’annoncer, il s’annonça lui-même.
+
+«Ah! diable, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, si ce sont là les
+pruneaux qu’on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment au
+jardinier qui les récolte.
+
+— Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret: c’est mon
+libraire qui vient de m’envoyer le prix de ce poème en vers d’une
+syllabe que j’avais commencé là-bas.
+
+— Ah! vraiment! dit d’Artagnan; eh bien, votre libraire est généreux,
+mon cher Aramis, voilà tout ce que je puis vous dire.
+
+— Comment, monsieur! s’écria Bazin, un poème se vend si cher! c’est
+incroyable! Oh! monsieur! vous faites tout ce que vous voulez, vous
+pouvez devenir l’égal de M. de Voiture et de M. de Benserade. J’aime
+encore cela, moi. Un poète, c’est presque un abbé. Ah! monsieur Aramis,
+mettez-vous donc poète, je vous en prie.
+
+— Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez à la
+conversation.»
+
+Bazin comprit qu’il était dans son tort; il baissa la tête, et sortit.
+
+«Ah! dit d’Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions au
+poids de l’or: vous êtes bien heureux, mon ami; mais prenez garde, vous
+allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque, et qui est sans
+doute aussi de votre libraire.»
+
+Aramis rougit jusqu’au blanc des yeux, renfonça sa lettre, et
+reboutonna son pourpoint.
+
+«Mon cher d’Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien,
+aller trouver nos amis; et puisque je suis riche, nous recommencerons
+aujourd’hui à dîner ensemble en attendant que vous soyez riches à votre
+tour.
+
+— Ma foi! dit d’Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps que nous
+n’avons fait un dîner convenable; et comme j’ai pour mon compte une
+expédition quelque peu hasardeuse à faire ce soir, je ne serais pas
+fâché, je l’avoue, de me monter un peu la tête avec quelques bouteilles
+de vieux bourgogne.
+
+— Va pour le vieux bourgogne; je ne le déteste pas non plus», dit
+Aramis, auquel la vue de l’or avait enlevé comme avec la main ses idées
+de retraite.
+
+Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour
+répondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le coffre
+d’ébène incrusté de nacre, où était déjà le fameux mouchoir qui lui
+avait servi de talisman.
+
+Les deux amis se rendirent d’abord chez Athos, qui, fidèle au serment
+qu’il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter à dîner
+chez lui: comme il entendait à merveille les détails gastronomiques,
+d’Artagnan et Aramis ne firent aucune difficulté de lui abandonner ce
+soin important.
+
+Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac, ils
+rencontrèrent Mousqueton, qui, d’un air piteux, chassait devant lui un
+mulet et un cheval.
+
+D’Artagnan poussa un cri de surprise, qui n’était pas exempt d’un
+mélange de joie.
+
+«Ah! mon cheval jaune! s’écria-t-il. Aramis, regardez ce cheval!
+
+— Oh! l’affreux roussin! dit Aramis.
+
+— Eh bien, mon cher, reprit d’Artagnan, c’est le cheval sur lequel je
+suis venu à Paris.
+
+— Comment, monsieur connaît ce cheval? dit Mousqueton.
+
+— Il est d’une couleur originale, fit Aramis; c’est le seul que j’aie
+jamais vu de ce poil-là.
+
+— Je le crois bien, reprit d’Artagnan, aussi je l’ai vendu trois écus,
+et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne vaut
+certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve- t-il
+entre tes mains, Mousqueton?
+
+— Ah! dit le valet, ne m’en parlez pas, monsieur, c’est un affreux tour
+du mari de notre duchesse!
+
+— Comment cela, Mousqueton?
+
+— Oui nous sommes vus d’un très bon oeil par une femme de qualité, la
+duchesse de…; mais pardon! mon maître m’a recommandé d’être discret:
+elle nous avait forcés d’accepter un petit souvenir, un magnifique
+genet d’Espagne et un mulet andalou, que c’était merveilleux à voir; le
+mari a appris la chose, il a confisqué au passage les deux magnifiques
+bêtes qu’on nous envoyait, et il leur a substitué ces horribles
+animaux!
+
+— Que tu lui ramènes? dit d’Artagnan.
+
+— Justement! reprit Mousqueton; vous comprenez que nous ne pouvons
+point accepter de pareilles montures en échange de celles que l’on nous
+avait promises.
+
+— Non, pardieu, quoique j’eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton-d’Or;
+cela m’aurait donné une idée de ce que j’étais moi- même, quand je suis
+arrivé à Paris. Mais que nous ne t’arrêtions pas, Mousqueton; va faire
+la commission de ton maître, va. Est-il chez lui?
+
+— Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez!»
+
+Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que
+les deux amis allaient sonner à la porte de l’infortuné Porthos.
+Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n’avait garde
+d’ouvrir. Ils sonnèrent donc inutilement.
+
+Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont-
+Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il atteignit la
+rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres de son maître,
+cheval et mulet au marteau de la porte du procureur; puis, sans
+s’inquiéter de leur sort futur, il s’en revint trouver Porthos et lui
+annonça que sa commission était faite.
+
+Au bout d’un certain temps, les deux malheureuses bêtes, qui n’avaient
+pas mangé depuis le matin, firent un tel bruit en soulevant et en
+laissant retomber le marteau de la porte, que le procureur ordonna à
+son saute-ruisseau d’aller s’informer dans le voisinage à qui
+appartenaient ce cheval et ce mulet.
+
+Mme Coquenard reconnut son présent, et ne comprit rien d’abord à cette
+restitution; mais bientôt la visite de Porthos l’éclaira. Le courroux
+qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la contrainte qu’il
+s’imposait, épouvanta la sensible amante. En effet, Mousqueton n’avait
+point caché à son maître qu’il avait rencontré d’Artagnan et Aramis, et
+que d’Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet béarnais
+sur lequel il était venu à Paris, et qu’il avait vendu trois écus.
+
+Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans le
+cloître Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait,
+l’invita à dîner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air
+plein de majesté.
+
+Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloître Saint- Magloire,
+car elle devinait les reproches qui l’y attendaient; mais elle était
+fascinée par les grandes façons de Porthos.
+
+Tout ce qu’un homme blessé dans son amour-propre peut laisser tomber
+d’imprécations et de reproches sur la tête d’une femme, Porthos le
+laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse.
+
+«Hélas! dit-elle, j’ai fait pour le mieux. Un de nos clients est
+marchand de chevaux, il devait de l’argent à l’étude, et s’est montré
+récalcitrant. J’ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu’il nous
+devait; il m’avait promis deux montures royales.
+
+— Eh bien, madame, dit Porthos, s’il vous devait plus de cinq écus,
+votre maquignon est un voleur.
+
+— Il n’est pas défendu de chercher le bon marché, monsieur Porthos, dit
+la procureuse cherchant à s’exprimer.
+
+— Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent permettre
+aux autres de chercher des amis plus généreux.»
+
+Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.
+
+«Monsieur Porthos! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, j’ai tort,
+je le reconnais, je n’aurais pas dû marchander quand il s’agissait
+d’équiper un cavalier comme vous!»
+
+Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite.
+
+La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré de
+duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d’or sous les
+pieds.
+
+«Arrêtez, au nom du Ciel! monsieur Porthos, s’écria-t-elle, arrêtez et
+causons.
+
+— Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.
+
+— Mais, dites-moi, que demandez-vous?
+
+— Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque
+chose.»
+
+La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l’élan de sa
+douleur, elle s’écria:
+
+«Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi; sais-je ce que
+c’est qu’un cheval? sais-je ce que c’est que des harnais?
+
+— Il fallait vous en rapporter à moi, qui m’y connais, madame; mais
+vous avez voulu ménager, et, par conséquent, prêter à usure.
+
+— C’est un tort, monsieur Porthos, et je le réparerai sur ma parole
+d’honneur.
+
+— Et comment cela? demanda le mousquetaire.
+
+— Écoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l’a
+mandé. C’est pour une consultation qui durera deux heures au moins,
+venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.
+
+— À la bonne heure! voilà qui est parler, ma chère!
+
+— Vous me pardonnez?
+
+— Nous verrons», dit majestueusement Porthos.
+
+Et tous deux se séparèrent en se disant: «À ce soir.»
+
+«Diable! pensa Porthos en s’éloignant, il me semble que je me rapproche
+enfin du bahut de maître Coquenard.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
+
+
+Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d’Artagnan, arriva
+enfin.
+
+D’Artagnan, comme d’habitude, se présenta vers les neuf heures chez
+Milady. Il la trouva d’une humeur charmante; jamais elle ne l’avait si
+bien reçu. Notre Gascon vit du premier coup d’oeil que son billet avait
+été remis, et ce billet faisait son effet.
+
+Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maîtresse lui fit une mine
+charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire; mais, hélas! la
+pauvre fille était si triste, qu’elle ne s’aperçut même pas de la
+bienveillance de Milady.
+
+D’Artagnan regardait l’une après l’autre ces deux femmes, et il était
+forcé de s’avouer que la nature s’était trompée en les formant; à la
+grande dame elle avait donné une âme vénale et vile, à la soubrette
+elle avait donné le coeur d’une duchesse.
+
+À dix heures Milady commença à paraître inquiète, d’Artagnan comprit ce
+que cela voulait dire; elle regardait la pendule, se levait, se
+rasseyait, souriait à d’Artagnan d’un air qui voulait dire: Vous êtes
+fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez!
+
+D’Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main à
+baiser; le jeune homme sentit qu’elle la lui serrait et comprit que
+c’était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de reconnaissance
+à cause de son départ.
+
+«Elle l’aime diablement», murmura-t-il. Puis il sortit.
+
+Cette fois Ketty ne l’attendait aucunement, ni dans l’antichambre, ni
+dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que d’Artagnan
+trouvât tout seul l’escalier et la petite chambre.
+
+Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait.
+
+Elle entendit entrer d’Artagnan, mais elle ne releva point la tête; le
+jeune homme alla à elle et lui prit les mains, alors elle éclata en
+sanglots.
+
+Comme l’avait présumé d’Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait,
+dans le délire de sa joie, tout dit à sa suivante; puis, en récompense
+de la manière dont cette fois elle avait fait la commission, elle lui
+avait donné une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jeté la
+bourse dans un coin, où elle était restée tout ouverte, dégorgeant
+trois ou quatre pièces d’or sur le tapis.
+
+La pauvre fille, à la voix de d’Artagnan, releva la tête. D’Artagnan
+lui-même fut effrayé du bouleversement de son visage; elle joignit les
+mains d’un air suppliant, mais sans oser dire une parole.
+
+Si peu sensible que fût le coeur de d’Artagnan, il se sentit attendri
+par cette douleur muette; mais il tenait trop à ses projets et surtout
+à celui-ci, pour rien changer au programme qu’il avait fait d’avance.
+Il ne laissa donc à Ketty aucun espoir de le fléchir, seulement il lui
+présenta son action comme une simple vengeance.
+
+Cette vengeance, au reste, devenait d’autant plus facile, que Milady,
+sans doute pour cacher sa rougeur à son amant, avait recommandé à Ketty
+d’éteindre toutes les lumières dans l’appartement, et même dans sa
+chambre, à elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours
+dans l’obscurité.
+
+Au bout d’un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa chambre.
+D’Artagnan s’élança aussitôt dans son armoire. À peine y était-il
+blotti que la sonnette se fit entendre.
+
+Ketty entra chez sa maîtresse, et ne laissa point la porte ouverte;
+mais la cloison était si mince, que l’on entendait à peu près tout ce
+qui se disait entre les deux femmes.
+
+Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty les
+moindres détails de la prétendue entrevue de la soubrette avec de
+Wardes, comment il avait reçu sa lettre, comment il avait répondu,
+quelle était l’expression de son visage, s’il paraissait bien amoureux;
+et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée de faire bonne
+contenance, répondait d’une voix étouffée dont sa maîtresse ne
+remarquait même pas l’accent douloureux, tant le bonheur est égoïste.
+
+Enfin, comme l’heure de son entretien avec le comte approchait, Milady
+fit en effet tout éteindre chez elle, et ordonna à Ketty de rentrer
+dans sa chambre, et d’introduire de Wardes aussitôt qu’il se
+présenterait.
+
+L’attente de Ketty ne fut pas longue. À peine d’Artagnan eut-il vu par
+le trou de la serrure de son armoire que tout l’appartement était dans
+l’obscurité, qu’il s’élança de sa cachette au moment même où Ketty
+refermait la porte de communication.
+
+«Qu’est-ce que ce bruit? demanda Milady.
+
+— C’est moi, dit d’Artagnan à demi-voix; moi, le comte de Wardes.
+
+— Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n’a pas même pu attendre
+l’heure qu’il avait fixée lui-même!
+
+— Eh bien, dit Milady d’une voix tremblante, pourquoi n’entre-t- il
+pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous attends!»
+
+À cet appel, d’Artagnan éloigna doucement Ketty et s’élança dans la
+chambre de Milady.
+
+Si la rage et la douleur doivent torturer une âme, c’est celle de
+l’amant qui reçoit sous un nom qui n’est pas le sien des protestations
+d’amour qui s’adressent à son heureux rival.
+
+D’Artagnan était dans une situation douloureuse qu’il n’avait pas
+prévue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque autant
+que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la chambre
+voisine.
+
+«Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant
+tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de l’amour
+que vos regards et vos paroles m’ont exprimé chaque fois que nous nous
+sommes rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh! demain, demain, je veux
+quelque gage de vous qui me prouve que vous pensez à moi, et comme vous
+pourriez m’oublier, tenez.»
+
+Et elle passa une bague de son doigt à celui de d’Artagnan.
+
+D’Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady: c’était
+un magnifique saphir entouré de brillants.
+
+Le premier mouvement de d’Artagnan fut de le lui rendre, mais Milady
+ajouta:
+
+«Non, non; gardez cette bague pour l’amour de moi. Vous me rendez
+d’ailleurs, en l’acceptant, ajouta-t-elle d’une voix émue, un service
+bien plus grand que vous ne sauriez l’imaginer.»
+
+«Cette femme est pleine de mystères», murmura en lui-même d’Artagnan.
+
+En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche pour
+dire à Milady qui il était, et dans quel but de vengeance il était
+venu, mais elle ajouta:
+
+«Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!»
+
+Le monstre, c’était lui.
+
+«Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore
+souffrir?
+
+— Oui, beaucoup, dit d’Artagnan, qui ne savait trop que répondre.
+
+— Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi, et
+cruellement!»
+
+«Peste! se dit d’Artagnan, le moment des confidences n’est pas encore
+venu.»
+
+Il fallut quelque temps à d’Artagnan pour se remettre de ce petit
+dialogue: mais toutes les idées de vengeance qu’il avait apportées
+s’étaient complètement évanouies. Cette femme exerçait sur lui une
+incroyable puissance, il la haïssait et l’adorait à la fois, il n’avait
+jamais cru que deux sentiments si contraires pussent habiter dans le
+même coeur, et en se réunissant, former un amour étrange et en quelque
+sorte diabolique.
+
+Cependant une heure venait de sonner; il fallut se séparer; d’Artagnan,
+au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu’un vif regret de
+s’éloigner, et, dans l’adieu passionné qu’ils s’adressèrent
+réciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine
+suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir adresser quelques mots à
+d’Artagnan lorsqu’il passerait dans sa chambre; mais Milady le
+reconduisit elle-même dans l’obscurité et ne le quitta que sur
+l’escalier.
+
+Le lendemain au matin, d’Artagnan courut chez Athos. Il était engagé
+dans une si singulière aventure qu’il voulait lui demander conseil. Il
+lui raconta tout: Athos fronça plusieurs fois le sourcil.
+
+«Votre Milady, lui dit-il, me paraît une créature infâme, mais vous
+n’en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voilà d’une façon ou
+d’une autre une ennemie terrible sur les bras.»
+
+Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir
+entouré de diamants qui avait pris au doigt de d’Artagnan la place de
+la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin.
+
+«Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d’étaler aux
+regards de ses amis un si riche présent.
+
+— Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.
+
+— Elle est belle, n’est-ce pas? dit d’Artagnan.
+
+— Magnifique! répondit Athos; je ne croyais pas qu’il existât deux
+saphirs d’une si belle eau. L’avez-vous donc troquée contre votre
+diamant?
+
+— Non, dit d’Artagnan; c’est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plutôt
+de ma belle Française: car, quoique je ne le lui aie point demandé, je
+suis convaincu qu’elle est née en France.
+
+— Cette bague vous vient de Milady? s’écria Athos avec une voix dans
+laquelle il était facile de distinguer une grande émotion.
+
+— D’elle-même; elle me l’a donnée cette nuit.
+
+— Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.
+
+— La voici», répondit d’Artagnan en la tirant de son doigt.
+
+Athos l’examina et devint très pâle, puis il l’essaya à l’annulaire de
+sa main gauche; elle allait à ce doigt comme si elle eût été faite pour
+lui. Un nuage de colère et de vengeance passa sur le front
+ordinairement calme du gentilhomme.
+
+«Il est impossible que ce soit la même, dit-il; comment cette bague se
+trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et cependant il est
+bien difficile qu’il y ait entre deux bijoux une pareille ressemblance.
+
+— Connaissez-vous cette bague? demanda d’Artagnan.
+
+— J’avais cru la reconnaître, dit Athos, mais sans doute que je me
+trompais.»
+
+Et il la rendit à d’Artagnan, sans cesser cependant de la regarder.
+
+«Tenez, dit-il au bout d’un instant, d’Artagnan, ôtez cette bague de
+votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle de si
+cruels souvenirs, que je n’aurais pas ma tête pour causer avec vous. Ne
+veniez-vous pas me demander des conseils, ne me disiez-vous point que
+vous étiez embarrassé sur ce que vous deviez faire?… Mais attendez…
+rendez-moi ce saphir: celui dont je voulais parler doit avoir une de
+ses faces éraillée par suite d’un accident.»
+
+D’Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit à Athos.
+
+Athos tressaillit:
+
+«Tenez, dit-il, voyez, n’est-ce pas étrange?»
+
+Et il montrait à d’Artagnan cette égratignure qu’il se rappelait devoir
+exister.
+
+«Mais de qui vous venait ce saphir, Athos?
+
+— De ma mère, qui le tenait de sa mère à elle. Comme je vous le dis,
+c’est un vieux bijou… qui ne devait jamais sortir de la famille.
+
+— Et vous l’avez… vendu? demanda avec hésitation d’Artagnan.
+
+— Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l’ai donné pendant
+une nuit d’amour, comme il vous a été donné à vous.»
+
+D’Artagnan resta pensif à son tour, il lui semblait voir dans l’âme de
+Milady des abîmes dont les profondeurs étaient sombres et inconnues.
+
+Il remit la bague non pas à son doigt, mais dans sa poche.
+
+«Écoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je vous
+aime, d’Artagnan; j’aurais un fils que je ne l’aimerais pas plus que
+vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez à cette femme. Je ne la connais
+pas, mais une espèce d’intuition me dit que c’est une créature perdue,
+et qu’il y a quelque chose de fatal en elle.
+
+— Et vous avez raison, dit d’Artagnan. Aussi, je m’en sépare; je vous
+avoue que cette femme m’effraie moi-même.
+
+— Aurez-vous ce courage? dit Athos.
+
+— Je l’aurai, répondit d’Artagnan, et à l’instant même.
+
+— Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme en
+serrant la main du Gascon avec une affection presque paternelle; que
+Dieu veuille que cette femme, qui est à peine entrée dans votre vie,
+n’y laisse pas une trace funeste!»
+
+Et Athos salua d’Artagnan de la tête, en homme qui veut faire
+comprendre qu’il n’est pas fâché de rester seul avec ses pensées.
+
+En rentrant chez lui d’Artagnan trouva Ketty, qui l’attendait. Un mois
+de fièvre n’eût pas plus changé la pauvre enfant qu’elle ne l’était
+pour cette nuit d’insomnie et de douleur.
+
+Elle était envoyée par sa maîtresse au faux de Wardes. Sa maîtresse
+était folle d’amour, ivre de joie: elle voulait savoir quand le comte
+lui donnerait une seconde entrevue.
+
+Et la pauvre Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de
+d’Artagnan.
+
+Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils de
+son ami joints aux cris de son propre coeur l’avaient déterminé,
+maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance satisfaite, à ne
+plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit donc une plume et
+écrivit la lettre suivante:
+
+«Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous: depuis
+ma convalescence j’ai tant d’occupations de ce genre qu’il m’a fallu y
+mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra, j’aurai l’honneur de
+vous en faire part.
+
+
+«Je vous baise les mains.
+«Comte de Wardes.»
+
+
+Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre
+Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir comme une
+dernière ressource pour l’équipement?
+
+On aurait tort au reste de juger les actions d’une époque au point de
+vue d’une autre époque. Ce qui aujourd’hui serait regardé comme une
+honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute simple
+et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles se faisaient
+en général entretenir par leurs maîtresses.
+
+D’Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut d’abord
+sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en la relisant
+une seconde fois.
+
+Ketty ne pouvait croire à ce bonheur: d’Artagnan fut forcé de lui
+renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait par
+écrit; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady, le danger
+que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa maîtresse, elle
+n’en revint pas moins place Royale de toute la vitesse de ses jambes.
+
+Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs d’une
+rivale.
+
+Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que Ketty
+avait mis à l’apporter, mais au premier mot qu’elle lut, elle devint
+livide; puis elle froissa le papier; puis elle se retourna avec un
+éclair dans les yeux du côté de Ketty.
+
+«Qu’est-ce que cette lettre? dit-elle.
+
+— Mais c’est la réponse à celle de madame, répondit Ketty toute
+tremblante.
+
+— Impossible! s’écria Milady; impossible qu’un gentilhomme ait écrit à
+une femme une pareille lettre!»
+
+Puis tout à coup tressaillant:
+
+«Mon Dieu! dit-elle, saurait-il…» Et elle s’arrêta.
+
+Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre: elle voulut faire
+un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l’air; mais elle ne put
+qu’étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et elle tomba sur un
+fauteuil.
+
+Ketty crut qu’elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son
+corsage. Mais Milady se releva vivement:
+
+«Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur moi?
+
+— J’ai pensé que madame se trouvait mal et j’ai voulu lui porter
+secours, répondit la suivante tout épouvantée de l’expression terrible
+qu’avait prise la figure de sa maîtresse.
+
+— Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette? Quand
+on m’insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge, entendez-vous!»
+
+Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+RÊVE DE VENGEANCE
+
+
+Le soir Milady donna l’ordre d’introduire M. d’Artagnan aussitôt qu’il
+viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.
+
+Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui raconta
+tout ce qui s’était passé la veille: d’Artagnan sourit; cette jalouse
+colère de Milady, c’était sa vengeance.
+
+Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle renouvela
+l’ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle l’attendit
+inutilement.
+
+Le lendemain Ketty se présenta chez d’Artagnan, non plus joyeuse et
+alerte comme les deux jours précédents, mais au contraire triste à
+mourir.
+
+D’Artagnan demanda à la pauvre fille ce qu’elle avait; mais celle- ci,
+pour toute réponse, tira une lettre de sa poche et la lui remit.
+
+Cette lettre était de l’écriture de Milady: seulement cette fois elle
+était bien à l’adresse de d’Artagnan et non à celle de M. de Wardes.
+
+Il l’ouvrit et lut ce qui suit:
+
+«Cher monsieur d’Artagnan, c’est mal de négliger ainsi ses amis,
+surtout au moment où l’on va les quitter pour si longtemps. Mon
+beau-frère et moi nous avons attendu hier et avant-hier inutilement. En
+sera-t-il de même ce soir?
+
+
+«Votre bien reconnaissante,
+«Lady Clarick.»
+
+
+«C’est tout simple, dit d’Artagnan, et je m’attendais à cette lettre.
+Mon crédit hausse de la baisse du comte de Wardes.
+
+— Est-ce que vous irez? demanda Ketty.
+
+— Écoute, ma chère enfant, dit le Gascon, qui cherchait à s’excuser à
+ses propres yeux de manquer à la promesse qu’il avait faite à Athos, tu
+comprends qu’il serait impolitique de ne pas se rendre à une invitation
+si positive. Milady, en ne me voyant pas revenir, ne comprendrait rien
+à l’interruption de mes visites, elle pourrait se douter de quelque
+chose, et qui peut dire jusqu’où irait la vengeance d’une femme de
+cette trempe?
+
+— Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez présenter les choses de façon que
+vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui faire la cour; et
+si cette fois vous alliez lui plaire sous votre véritable nom et votre
+vrai visage, ce serait bien pis que la première fois!»
+
+L’instinct faisait deviner à la pauvre fille une partie de ce qui
+allait arriver.
+
+D’Artagnan la rassura du mieux qu’il put et lui promit de rester
+insensible aux séductions de Milady.
+
+Il lui fit répondre qu’il était on ne peut plus reconnaissant de ses
+bontés et qu’il se rendrait à ses ordres; mais il n’osa lui écrire de
+peur de ne pouvoir, à des yeux aussi exercés que ceux de Milady,
+déguiser suffisamment son écriture.
+
+À neuf heures sonnant, d’Artagnan était place Royale. Il était évident
+que les domestiques qui attendaient dans l’antichambre étaient
+prévenus, car aussitôt que d’Artagnan parut, avant même qu’il eût
+demandé si Milady était visible, un d’eux courut l’annoncer.
+
+«Faites entrer», dit Milady d’une voix brève, mais si perçante que
+d’Artagnan l’entendit de l’antichambre.
+
+On l’introduisit.
+
+«Je n’y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour personne.»
+
+Le laquais sortit.
+
+D’Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle était pâle et avait
+les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par l’insomnie. On avait
+avec intention diminué le nombre habituel des lumières, et cependant la
+jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces de la fièvre qui
+l’avait dévorée depuis deux jours.
+
+D’Artagnan s’approcha d’elle avec sa galanterie ordinaire; elle fit
+alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais physionomie plus
+bouleversée ne démentit sourire plus aimable.
+
+Aux questions que d’Artagnan lui fit sur sa santé:
+
+«Mauvaise, répondit-elle, très mauvaise.
+
+— Mais alors, dit d’Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin de
+repos sans doute et je vais me retirer.
+
+— Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d’Artagnan, votre
+aimable compagnie me distraira.»
+
+«Oh! oh! pensa d’Artagnan, elle n’a jamais été si charmante,
+défions-nous.»
+
+Milady prit l’air le plus affectueux qu’elle put prendre, et donna tout
+l’éclat possible à sa conversation. En même temps cette fièvre qui
+l’avait abandonnée un instant revenait rendre l’éclat à ses yeux, le
+coloris à ses joues, le carmin à ses lèvres. D’Artagnan retrouva la
+Circé qui l’avait déjà enveloppé de ses enchantements. Son amour, qu’il
+croyait éteint et qui n’était qu’assoupi, se réveilla dans son coeur.
+Milady souriait et d’Artagnan sentait qu’il se damnerait pour ce
+sourire.
+
+Il y eut un moment où il sentit quelque chose comme un remords de ce
+qu’il avait fait contre elle.
+
+Peu à peu Milady devint plus communicative. Elle demanda à d’Artagnan
+s’il avait une maîtresse.
+
+«Hélas! dit d’Artagnan de l’air le plus sentimental qu’il put prendre,
+pouvez-vous être assez cruelle pour me faire une pareille question, à
+moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne soupire que par
+vous et pour vous!»
+
+Milady sourit d’un étrange sourire.
+
+«Ainsi vous m’aimez? dit-elle.
+
+— Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en êtes-vous point aperçue?
+
+— Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus ils
+sont difficiles à prendre.
+
+— Oh! les difficultés ne m’effraient pas, dit d’Artagnan; il n’y a que
+les impossibilités qui m’épouvantent.
+
+— Rien n’est impossible, dit Milady, à un véritable amour.
+
+— Rien, madame?
+
+— Rien», reprit Milady.
+
+«Diable! reprit d’Artagnan à part lui, la note est changée.
+Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et
+serait-elle disposée à me donner à moi-même quelque autre saphir pareil
+à celui qu’elle m’a donné me prenant pour de Wardes?»
+
+D’Artagnan rapprocha vivement son siège de celui de Milady.
+
+«Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour dont
+vous parlez?
+
+— Tout ce qu’on exigerait de moi. Qu’on ordonne, et je suis prêt.
+
+— À tout?
+
+— À tout! s’écria d’Artagnan qui savait d’avance qu’il n’avait pas
+grand-chose à risquer en s’engageant ainsi.
+
+— Eh bien, causons un peu, dit à son tour Milady en rapprochant son
+fauteuil de la chaise de d’Artagnan.
+
+— Je vous écoute, madame», dit celui-ci.
+
+Milady resta un instant soucieuse et comme indécise puis paraissant
+prendre une résolution:
+
+«J’ai un ennemi, dit-elle.
+
+— Vous, madame! s’écria d’Artagnan jouant la surprise, est-ce possible,
+mon Dieu? belle et bonne comme vous l’êtes!
+
+— Un ennemi mortel.
+
+— En vérité?
+
+— Un ennemi qui m’a insultée si cruellement que c’est entre lui et moi
+une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme auxiliaire?»
+
+D’Artagnan comprit sur-le-champ où la vindicative créature en voulait
+venir.
+
+«Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie vous
+appartiennent comme mon amour.
+
+— Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu’amoureux…»
+
+Elle s’arrêta.
+
+«Eh bien? demanda d’Artagnan.
+
+— Eh bien, reprit Milady après un moment de silence, cessez dès
+aujourd’hui de parler d’impossibilités.
+
+— Ne m’accablez pas de mon bonheur», s’écria d’Artagnan en se
+précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu’on lui
+abandonnait.
+
+— Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura Milady entre ses dents, et
+je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double sot, lame d’épée
+vivante!
+
+— Tombe volontairement entre mes bras après m’avoir raillé si
+effrontément, hypocrite et dangereuse femme, pensait d’Artagnan de son
+côté, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer par ma
+main.»
+
+D’Artagnan releva la tête.
+
+«Je suis prêt, dit-il.
+
+— Vous m’avez donc comprise, cher monsieur d’Artagnan! dit Milady.
+
+— Je devinerais un de vos regards.
+
+— Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s’est déjà acquis
+tant de renommée?
+
+— À l’instant même.
+
+Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je connais
+les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien?
+
+— Vous savez la seule réponse que je désire, dit d’Artagnan, la seule
+qui soit digne de vous et de moi!»
+
+Et il l’attira doucement vers lui.
+
+Elle résista à peine.
+
+«Intéressé! dit-elle en souriant.
+
+— Ah! s’écria d’Artagnan véritablement emporté par la passion que cette
+femme avait le don d’allumer dans son coeur, ah! c’est que mon bonheur
+me paraît invraisemblable, et qu’ayant toujours peur de le voir
+s’envoler comme un rêve, j’ai hâte d’en faire une réalité.
+
+— Eh bien, méritez donc ce prétendu bonheur.
+
+— Je suis à vos ordres, dit d’Artagnan.
+
+— Bien sûr? fit Milady avec un dernier doute.
+
+— Nommez-moi l’infâme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.
+
+— Qui vous dit que j’ai pleuré? dit-elle.
+
+— Il me semblait…
+
+— Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.
+
+— Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s’appelle.
+
+— Songez que son nom c’est tout mon secret.
+
+— Il faut cependant que je sache son nom.
+
+— Oui, il le faut; voyez si j’ai confiance en vous!
+
+— Vous me comblez de joie. Comment s’appelle-t-il?
+
+— Vous le connaissez.
+
+— Vraiment?
+
+— Oui.
+
+— Ce n’est pas un de mes amis? reprit d’Artagnan en jouant l’hésitation
+pour faire croire à son ignorance.
+
+— Si c’était un de vos amis, vous hésiteriez donc?» s’écria Milady. Et
+un éclair de menace passa dans ses yeux.
+
+«Non, fût-ce mon frère!» s’écria d’Artagnan comme emporté par
+l’enthousiasme.
+
+Notre Gascon s’avançait sans risque; car il savait où il allait.
+
+«J’aime votre dévouement, dit Milady.
+
+— Hélas! n’aimez-vous que cela en moi? demanda d’Artagnan.
+
+— Je vous aime aussi, vous», dit-elle en lui prenant la main.
+
+Et l’ardente pression fit frissonner d’Artagnan, comme si, par le
+toucher, cette fièvre qui brûlait Milady le gagnait lui-même.
+
+«Vous m’aimez, vous! s’écria-t-il. Oh! si cela était, ce serait à en
+perdre la raison.»
+
+Et il l’enveloppa de ses deux bras. Elle n’essaya point d’écarter ses
+lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.
+
+Ses lèvres étaient froides: il sembla à d’Artagnan qu’il venait
+d’embrasser une statue.
+
+Il n’en était pas moins ivre de joie, électrisé d’amour, il croyait
+presque à la tendresse de Milady; il croyait presque au crime de de
+Wardes. Si de Wardes eût été en ce moment sous sa main, il l’eût tué.
+
+Milady saisit l’occasion.
+
+«Il s’appelle…, dit-elle à son tour.
+
+— De Wardes, je le sais, s’écria d’Artagnan.
+
+— Et comment le savez-vous?» demanda Milady en lui saisissant les deux
+mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu’au fond de son âme.
+
+D’Artagnan sentit qu’il s’était laissé emporter, et qu’il avait fait
+une faute.
+
+«Dites, dites, mais dites donc! répétait Milady, comment le savez-
+vous?
+
+— Comment je le sais? dit d’Artagnan.
+
+— Oui.
+
+— Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon où j’étais, a
+montré une bague qu’il a dit tenir de vous.
+
+— Le misérable!» s’écria Milady.
+
+L’épithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu’au fond du coeur
+de d’Artagnan.
+
+«Eh bien? continua-t-elle.
+
+— Eh bien, je vous vengerai de ce misérable, reprit d’Artagnan en se
+donnant des airs de don Japhet d’Arménie.
+
+— Merci, mon brave ami! s’écria Milady; et quand serai-je vengée?
+
+— Demain, tout de suite, quand vous voudrez.»
+
+Milady allait s’écrier: «Tout de suite»; mais elle réfléchit qu’une
+pareille précipitation serait peu gracieuse pour d’Artagnan.
+
+D’ailleurs, elle avait mille précautions à prendre, mille conseils à
+donner à son défenseur, pour qu’il évitât les explications devant
+témoins avec le comte. Tout cela se trouva prévu par un mot de
+d’Artagnan.
+
+«Demain, dit-il, vous serez vengée ou je serai mort.
+
+— Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas. C’est un
+lâche.
+
+— Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes. J’en sais
+quelque chose, moi.
+
+— Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n’avez pas eu à
+vous plaindre de la fortune.
+
+— La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me trahir
+demain.
+
+— Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant.
+
+— Non, je n’hésite pas, Dieu m’en garde; mais serait-il juste de me
+laisser aller à une mort possible sans m’avoir donné au moins un peu
+plus que de l’espoir?»
+
+Milady répondit par un coup d’oeil qui voulait dire:
+
+«N’est-ce que cela? parlez donc.»
+
+Puis, accompagnant le coup d’oeil de paroles explicatives.
+
+«C’est trop juste, dit-elle tendrement.
+
+— Oh! vous êtes un ange, dit le jeune homme.
+
+— Ainsi, tout est convenu? dit-elle.
+
+— Sauf ce que je vous demande, chère âme!
+
+— Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier à ma tendresse?
+
+— Je n’ai pas de lendemain pour attendre.
+
+— Silence; j’entends mon frère: il est inutile qu’il vous trouve ici.»
+
+Elle sonna; Ketty parut.
+
+«Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte dérobée,
+et revenez à onze heures; nous achèverons cet entretien: Ketty vous
+introduira chez moi.»
+
+La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces paroles.
+
+«Eh bien, que faites-vous, mademoiselle, à demeurer immobile comme une
+statue? Allons, reconduisez le chevalier; et ce soir, à onze heures,
+vous avez entendu!»
+
+«Il paraît que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa d’Artagnan:
+c’est une habitude prise.»
+
+Milady lui tendit une main qu’il baisa tendrement.
+
+«Voyons, dit-il en se retirant et en répondant à peine aux reproches de
+Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; décidément cette femme est une
+grande scélérate: prenons garde.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+LE SECRET DE MILADY
+
+
+D’Artagnan était sorti de l’hôtel au lieu de monter tout de suite chez
+Ketty, malgré les instances que lui avait faites la jeune fille, et
+cela pour deux raisons: la première parce que de cette façon il évitait
+les reproches, les récriminations, les prières; la seconde, parce qu’il
+n’était pas fâché de lire un peu dans sa pensée, et, s’il était
+possible, dans celle de cette femme.
+
+Tout ce qu’il y avait de plus clair là-dedans, c’est que d’Artagnan
+aimait Milady comme un fou et qu’elle ne l’aimait pas le moins du
+monde. Un instant d’Artagnan comprit que ce qu’il aurait de mieux à
+faire serait de rentrer chez lui et d’écrire à Milady une longue lettre
+dans laquelle il lui avouerait que lui et de Wardes étaient jusqu’à
+présent absolument le même, que par conséquent il ne pouvait s’engager,
+sous peine de suicide, à tuer de Wardes. Mais lui aussi était éperonné
+d’un féroce désir de vengeance; il voulait posséder à son tour cette
+femme sous son propre nom; et comme cette vengeance lui paraissait
+avoir une certaine douceur, il ne voulait point y renoncer.
+
+Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant de
+dix pas en dix pas pour regarder la lumière de l’appartement de Milady,
+qu’on apercevait à travers les jalousies; il était évident que cette
+fois la jeune femme était moins pressée que la première de rentrer dans
+sa chambre.
+
+Enfin la lumière disparut.
+
+Avec cette lueur s’éteignit la dernière irrésolution dans le coeur de
+d’Artagnan; il se rappela les détails de la première nuit, et, le coeur
+bondissant, la tête en feu, il rentra dans l’hôtel et se précipita dans
+la chambre de Ketty.
+
+La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres,
+voulut arrêter son amant; mais Milady, l’oreille au guet, avait entendu
+le bruit qu’avait fait d’Artagnan: elle ouvrit la porte.
+
+«Venez», dit-elle.
+
+Tout cela était d’une si incroyable imprudence, d’une si monstrueuse
+effronterie, qu’à peine si d’Artagnan pouvait croire à ce qu’il voyait
+et à ce qu’il entendait. Il croyait être entraîné dans quelqu’une de
+ces intrigues fantastiques comme on en accomplit en rêve.
+
+Il ne s’élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction que
+l’aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux.
+
+Ketty s’élança à son tour contre la porte.
+
+La jalousie, la fureur, l’orgueil offensé, toutes les passions enfin
+qui se disputent le coeur d’une femme amoureuse la poussaient à une
+révélation; mais elle était perdue si elle avouait avoir donné les
+mains à une pareille machination; et, par- dessus tout, d’Artagnan
+était perdu pour elle. Cette dernière pensée d’amour lui conseilla
+encore ce dernier sacrifice.
+
+D’Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses voeux: ce
+n’était plus un rival qu’on aimait en lui, c’était lui-même qu’on avait
+l’air d’aimer. Une voix secrète lui disait bien au fond du coeur qu’il
+n’était qu’un instrument de vengeance que l’on caressait en attendant
+qu’il donnât la mort, mais l’orgueil, mais l’amour-propre, mais la
+folie faisaient taire cette voix, étouffaient ce murmure. Puis notre
+Gascon, avec la dose de confiance que nous lui connaissons, se
+comparait à de Wardes et se demandait pourquoi, au bout du compte, on
+ne l’aimerait pas, lui aussi, pour lui-même.
+
+Il s’abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut
+plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui l’avait un instant
+épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et passionnée s’abandonnant
+tout entière à un amour qu’elle semblait éprouver elle-même. Deux
+heures à peu près s’écoulèrent ainsi.
+
+Cependant les transports des deux amants se calmèrent; Milady, qui
+n’avait point les mêmes motifs que d’Artagnan pour oublier, revint la
+première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures qui
+devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une rencontre
+étaient bien arrêtées d’avance dans son esprit.
+
+Mais d’Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours,
+s’oublia comme un sot et répondit galamment qu’il était bien tard pour
+s’occuper de duels à coups d’épée.
+
+Cette froideur pour les seuls intérêts qui l’occupassent effraya
+Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.
+
+Alors d’Artagnan, qui n’avait jamais sérieusement pensé à ce duel
+impossible, voulut détourner la conversation, mais il n’était plus de
+force.
+
+Milady le contint dans les limites qu’elle avait tracées d’avance avec
+son esprit irrésistible et sa volonté de fer.
+
+D’Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de renoncer,
+en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu’elle avait formés.
+
+Mais aux premiers mots qu’il dit, la jeune femme tressaillit et
+s’éloigna.
+
+«Auriez-vous peur, cher d’Artagnan? dit-elle d’une voix aiguë et
+railleuse qui résonna étrangement dans l’obscurité.
+
+— Vous ne le pensez pas, chère âme! répondit d’Artagnan; mais enfin, si
+ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous ne le pensez?
+
+— En tout cas dit gravement Milady, il m’a trompée, et du moment où il
+m’a trompée il a mérité la mort.
+
+— Il mourra donc, puisque vous le condamnez!» dit d’Artagnan d’un ton
+si ferme, qu’il parut à Milady l’expression d’un dévouement à toute
+épreuve.
+
+Aussitôt elle se rapprocha de lui.
+
+Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais
+d’Artagnan croyait être près d’elle depuis deux heures à peine lorsque
+le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit la chambre de
+sa lueur blafarde.
+
+Alors Milady, voyant que d’Artagnan allait la quitter, lui rappela la
+promesse qu’il lui avait faite de la venger de de Wardes.
+
+«Je suis tout prêt, dit d’Artagnan, mais auparavant je voudrais être
+certain d’une chose.
+
+— De laquelle? demanda Milady.
+
+— C’est que vous m’aimez.
+
+— Je vous en ai donné la preuve, ce me semble.
+
+— Oui, aussi je suis à vous corps et âme.
+
+— Merci, mon brave amant! mais de même que je vous ai prouvé mon amour,
+vous me prouverez le vôtre à votre tour, n’est-ce pas?
+
+— Certainement. Mais si vous m’aimez comme vous me le dites, reprit
+d’Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi?
+
+— Que puis-je craindre?
+
+— Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même.
+
+— Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une si fine
+épée.
+
+— Vous ne préféreriez donc point, reprit d’Artagnan, un moyen qui vous
+vengerait de même tout en rendant inutile le combat.»
+
+Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des premiers
+rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression étrangement
+funeste.
+
+«Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez maintenant.
+
+— Non, je n’hésite pas; mais c’est que ce pauvre comte de Wardes me
+fait vraiment peine depuis que vous ne l’aimez plus, et il me semble
+qu’un homme doit être si cruellement puni par la perte seule de votre
+amour, qu’il n’a pas besoin d’autre châtiment.
+
+— Qui vous dit que je l’aie aimé? demanda Milady.
+
+— Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que vous en
+aimez un autre, dit le jeune homme d’un ton caressant, et je vous le
+répète, je m’intéresse au comte.
+
+— Vous? demanda Milady.
+
+— Oui moi.
+
+— Et pourquoi vous?
+
+— Parce que seul je sais…
+
+— Quoi?
+
+— Qu’il est loin d’être ou plutôt d’avoir été aussi coupable envers
+vous qu’il le paraît.
+
+— En vérité! dit Milady d’un air inquiet; expliquez-vous, car je ne
+sais vraiment ce que vous voulez dire.»
+
+Et elle regardait d’Artagnan, qui la tenait embrassée avec des yeux qui
+semblaient s’enflammer peu à peu.
+
+«Oui, je suis galant homme, moi! dit d’Artagnan décidé à en finir; et
+depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le posséder,
+car je le possède, n’est-ce pas?…
+
+— Tout entier, continuez.
+
+— Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse.
+
+— Un aveu?
+
+— Si j’eusse douté de votre amour je ne l’eusse pas fait; mais vous
+m’aimez, ma belle maîtresse? n’est-ce pas, vous m’aimez?
+
+— Sans doute.
+
+— Alors si par excès d’amour je me suis rendu coupable envers vous,
+vous me pardonnerez?
+
+— Peut-être!»
+
+D’Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu’il pût prendre, de
+rapprocher ses lèvres des lèvres de Milady, mais celle-ci l’écarta.
+
+«Cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu?
+
+— Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans cette
+même chambre, n’est-ce pas?
+
+— Moi, non! cela n’est pas, dit Milady d’un ton de voix si ferme et
+d’un visage si impassible, que si d’Artagnan n’eût pas eu une certitude
+si parfaite, il eût douté.
+
+— Ne mentez pas, mon bel ange, dit d’Artagnan en souriant, ce serait
+inutile.
+
+— Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir!
+
+— Oh! rassurez-vous, vous n’êtes point coupable envers moi, et je vous
+ai déjà pardonné!
+
+— Après, après?
+
+— De Wardes ne peut se glorifier de rien.
+
+— Pourquoi? Vous m’avez dit vous-même que cette bague…
+
+— Cette bague, mon amour, c’est moi qui l’ai. Le comte de Wardes de
+jeudi et le d’Artagnan d’aujourd’hui sont la même personne.»
+
+L’imprudent s’attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit
+orage qui se résoudrait en larmes; mais il se trompait étrangement, et
+son erreur ne fut pas longue.
+
+Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d’Artagnan d’un
+violent coup dans la poitrine, elle s’élança hors du lit.
+
+Il faisait alors presque grand jour.
+
+D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour
+implorer son pardon; mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle
+essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu les
+épaules et sur l’une de ces belles épaules rondes et blanches,
+d’Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lis,
+cette marque indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau.
+
+«Grand Dieu!» s’écria d’Artagnan en lâchant le peignoir.
+
+Et il demeura muet, immobile et glacé sur le lit.
+
+Mais Milady se sentait dénoncée par l’effroi même de d’Artagnan. Sans
+doute il avait tout vu: le jeune homme maintenant savait son secret,
+secret terrible, que tout le monde ignorait, excepté lui.
+
+Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une
+panthère blessée.
+
+«Ah! misérable, dit-elle, tu m’as lâchement trahie, et de plus tu as
+mon secret! Tu mourras!»
+
+Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur la toilette,
+l’ouvrit d’une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit poignard
+à manche d’or, à la lame aiguë et mince et revint d’un bond sur
+d’Artagnan à demi nu.
+
+Quoique le jeune homme fût brave, on le sait, il fut épouvanté de cette
+figure bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement, de ces joues
+pâles et de ces lèvres sanglantes; il recula jusqu’à la ruelle, comme
+il eût fait à l’approche d’un serpent qui eût rampé vers lui, et son
+épée se rencontrant sous sa main souillée de sueur, il la tira du
+fourreau.
+
+Mais sans s’inquiéter de l’épée, Milady essaya de remonter sur le lit
+pour le frapper, et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle sentit la pointe
+aiguë sur sa gorge.
+
+Alors elle essaya de saisir cette épée avec les mains mais d’Artagnan
+l’écarta toujours de ses étreintes et, la lui présentant tantôt aux
+yeux, tantôt à la poitrine, il se laissa glisser à bas du lit,
+cherchant pour faire retraite la porte qui conduisait chez Ketty.
+
+Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d’horribles transports,
+rugissant d’une façon formidable.
+
+Cependant cela ressemblait à un duel, aussi d’Artagnan se remettait
+petit à petit.
+
+«Bien, belle dame, bien! disait-il, mais, de par Dieu, calmez- vous, ou
+je vous dessine une seconde fleur de lis sur l’autre épaule.
+
+— Infâme! infâme!» hurlait Milady.
+
+Mais d’Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la
+défensive.
+
+Au bruit qu’ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller à
+lui, lui s’abritant derrière les meubles pour se garantir d’elle, Ketty
+ouvrit la porte. D’Artagnan, qui avait sans cesse manoeuvré pour se
+rapprocher de cette porte, n’en était plus qu’à trois pas. D’un seul
+élan il s’élança de la chambre de Milady dans celle de la suivante, et,
+rapide comme l’éclair, il referma la porte, contre laquelle il s’appuya
+de tout son poids tandis que Ketty poussait les verrous.
+
+Alors Milady essaya de renverser l’arc-boutant qui l’enfermait dans sa
+chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d’une femme; puis,
+lorsqu’elle sentit que c’était chose impossible, elle cribla la porte
+de coups de poignard, dont quelques-uns traversèrent l’épaisseur du
+bois.
+
+Chaque coup était accompagné d’une imprécation terrible.
+
+«Vite, vite, Ketty, dit d’Artagnan à demi-voix lorsque les verrous
+furent mis, fais-moi sortir de l’hôtel, ou si nous lui laissons le
+temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.
+
+— Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous êtes tout nu.
+
+— C’est vrai, dit d’Artagnan, qui s’aperçut alors seulement du costume
+dans lequel il se trouvait, c’est vrai; habille-moi comme tu pourras,
+mais hâtons-nous; comprends-tu, il y va de la vie et de la mort!»
+
+Ketty ne comprenait que trop; en un tour de main elle l’affubla d’une
+robe à fleurs, d’une large coiffe et d’un mantelet; elle lui donna des
+pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis elle
+l’entraîna par les degrés. Il était temps, Milady avait déjà sonné et
+réveillé tout l’hôtel. Le portier tira le cordon à la voix de Ketty au
+moment même où Milady, à demi nue de son côté, criait par la fenêtre:
+
+«N’ouvrez pas!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT
+
+
+Le jeune homme s’enfuit tandis qu’elle le menaçait encore d’un geste
+impuissant. Au moment où elle le perdit de vue, Milady tomba évanouie
+dans sa chambre.
+
+D’Artagnan était tellement bouleversé, que, sans s’inquiéter de ce que
+deviendrait Ketty, il traversa la moitié de Paris tout en courant, et
+ne s’arrêta que devant la porte d’Athos. L’égarement de son esprit, la
+terreur qui l’éperonnait, les cris de quelques patrouilles qui se
+mirent à sa poursuite, et les huées de quelques passants qui, malgré
+l’heure peu avancée, se rendaient à leurs affaires, ne firent que
+précipiter sa course.
+
+Il traversa la cour, monta les deux étages d’Athos et frappa à la porte
+à tout rompre.
+
+Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D’Artagnan s’élança
+avec tant de force dans l’antichambre qu’il faillit le culbuter en
+entrant.
+
+Malgré le mutisme habituel du pauvre garçon, cette fois la parole lui
+revint.
+
+«Hé, là, là! s’écria-t-il, que voulez-vous, coureuse? que
+demandez-vous, drôlesse?»
+
+D’Artagnan releva ses coiffes et dégagea ses mains de dessous son
+mantelet; à la vue de ses moustaches et de son épée nue, le pauvre
+diable s’aperçut qu’il avait affaire à un homme.
+
+Il crut alors que c’était quelque assassin.
+
+«Au secours! à l’aide! au secours! s’écria-t-il.
+
+— Tais-toi, malheureux! dit le jeune homme, je suis d’Artagnan, ne me
+reconnais-tu pas? Où est ton maître?
+
+— Vous, monsieur d’Artagnan! s’écria Grimaud épouvanté. Impossible.
+
+— Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de chambre, je
+crois que vous vous permettez de parler.
+
+— Ah! monsieur! c’est que…
+
+— Silence.»
+
+Grimaud se contenta de montrer du doigt d’Artagnan à son maître.
+
+Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu’il était, il
+partit d’un éclat de rire que motivait bien la mascarade étrange qu’il
+avait sous les yeux: coiffes de travers, jupes tombantes sur les
+souliers; manches retroussées et moustaches raides d’émotion.
+
+«Ne riez pas, mon ami, s’écria d’Artagnan; de par le Ciel ne riez pas,
+car, sur mon âme, je vous le dis, il n’y a point de quoi rire.»
+
+Et il prononça ces mots d’un air si solennel et avec une épouvante si
+vraie qu’Athos lui prit aussitôt les mains en s’écriant:
+
+«Seriez-vous blessé, mon ami? vous êtes bien pâle!
+
+— Non, mais il vient de m’arriver un terrible événement. Êtes- vous
+seul, Athos?
+
+— Pardieu! qui voulez-vous donc qui soit chez moi à cette heure?
+
+— Bien, bien.»
+
+Et d’Artagnan se précipita dans la chambre d’Athos.
+
+«Hé, parlez! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les
+verrous pour n’être pas dérangés. Le roi est-il mort? avez-vous tué M.
+le cardinal? vous êtes tout renversé; voyons, voyons, dites, car je
+meurs véritablement d’inquiétude.
+
+— Athos, dit d’Artagnan se débarrassant de ses vêtements de femme et
+apparaissant en chemise, préparez-vous à entendre une histoire
+incroyable, inouïe.
+
+— Prenez d’abord cette robe de chambre», dit le mousquetaire à son ami.
+
+D’Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une autre
+tant il était encore ému.
+
+«Eh bien? dit Athos.
+
+— Eh bien, répondit d’Artagnan en se courbant vers l’oreille d’Athos et
+en baissant la voix, Milady est marquée d’une fleur de lis à l’épaule.
+
+— Ah! cria le mousquetaire comme s’il eût reçu une balle dans le coeur.
+
+— Voyons, dit d’Artagnan, êtes-vous sûr que l’_autre_ soit bien morte?
+
+— L’_autre?_ dit Athos d’une voix si sourde, qu’à peine si d’Artagnan
+l’entendit.
+
+— Oui, celle dont vous m’avez parlé un jour à Amiens.»
+
+Athos poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses mains.
+
+«Celle-ci, continua d’Artagnan, est une femme de vingt-six à vingt-huit
+ans.
+
+— Blonde, dit Athos, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Des yeux clairs, d’une clarté étrange, avec des cils et sourcils
+noirs?
+
+— Oui.
+
+— Grande, bien faite? Il lui manque une dent près de l’oeillère gauche.
+
+— Oui.
+
+— La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme effacée par
+les couches de pâte qu’on y applique.
+
+— Oui.
+
+— Cependant vous dites qu’elle est anglaise!
+
+— On l’appelle Milady, mais elle peut être française. Malgré cela, Lord
+de Winter n’est que son beau-frère.
+
+— Je veux la voir, d’Artagnan.
+
+— Prenez garde, Athos, prenez garde; vous avez voulu la tuer, elle est
+femme à vous rendre la pareille et à ne pas vous manquer.
+
+— Elle n’osera rien dire, car ce serait se dénoncer elle-même.
+
+— Elle est capable de tout! L’avez-vous jamais vue furieuse?
+
+— Non, dit Athos.
+
+— Une tigresse, une panthère! Ah! mon cher Athos! j’ai bien peur
+d’avoir attiré sur nous deux une vengeance terrible!»
+
+D’Artagnan raconta tout alors: la colère insensée de Milady et ses
+menaces de mort.
+
+«Vous avez raison, et, sur mon âme, je donnerais ma vie pour un cheveu,
+dit Athos. Heureusement, c’est après-demain que nous quittons Paris;
+nous allons, selon toute probabilité, à La Rochelle, et une fois
+partis…
+
+— Elle vous suivra jusqu’au bout du monde, Athos, si elle vous
+reconnaît; laissez donc sa haine s’exercer sur moi seul.
+
+— Ah! mon cher! que m’importe qu’elle me tue! dit Athos; est-ce que par
+hasard vous croyez que je tiens à la vie?
+
+— Il y a quelque horrible mystère sous tout cela, Athos! cette femme
+est l’espion du cardinal, j’en suis sûr!
+
+— En ce cas, prenez garde à vous. Si le cardinal ne vous a pas dans une
+haute admiration pour l’affaire de Londres, il vous a en grande haine;
+mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous reprocher
+ostensiblement, et qu’il faut que haine se satisfasse, surtout quand
+c’est une haine de cardinal, prenez garde à vous! Si vous sortez, ne
+sortez pas seul; si vous mangez, prenez vos précautions: méfiez-vous de
+tout enfin, même de votre ombre.
+
+— Heureusement, dit d’Artagnan, qu’il s’agit seulement d’aller jusqu’à
+après-demain soir sans encombre, car une fois à l’armée nous n’aurons
+plus, je l’espère, que des hommes à craindre.
+
+— En attendant, dit Athos, je renonce à mes projets de réclusion, et je
+vais partout avec vous: il faut que vous retourniez rue des Fossoyeurs,
+je vous accompagne.
+
+— Mais si près que ce soit d’ici, reprit d’Artagnan, je ne puis y
+retourner comme cela.
+
+— C’est juste», dit Athos. Et il tira la sonnette.
+
+Grimaud entra.
+
+Athos lui fit signe d’aller chez d’Artagnan, et d’en rapporter des
+habits.
+
+Grimaud répondit par un autre signe qu’il comprenait parfaitement et
+partit.
+
+«Ah çà! mais voilà qui ne nous avance pas pour l’équipement, cher ami,
+dit Athos; car, si je ne m’abuse, vous avez laissé toute votre défroque
+chez Milady, qui n’aura sans doute pas l’attention de vous la
+retourner. Heureusement que vous avez le saphir.
+
+— Le saphir est à vous, mon cher Athos! ne m’avez-vous pas dit que
+c’était une bague de famille?
+
+— Oui, mon père l’acheta deux mille écus, à ce qu’il me dit autrefois;
+il faisait partie des cadeaux de noces qu’il fit à ma mère; et il est
+magnifique. Ma mère me le donna, et moi, fou que j’étais, plutôt que de
+garder cette bague comme une relique sainte, je la donnai à mon tour à
+cette misérable.
+
+— Alors, mon cher, reprenez cette bague, à laquelle je comprends que
+vous devez tenir.
+
+— Moi, reprendre cette bague, après qu’elle a passé par les mains de
+l’infâme! jamais: cette bague est souillée, d’Artagnan.
+
+— Vendez-la donc.
+
+— Vendre un diamant qui vient de ma mère! je vous avoue que je
+regarderais cela comme une profanation.
+
+— Alors engagez-la, on vous prêtera bien dessus un millier d’écus. Avec
+cette somme vous serez au-dessus de vos affaires, puis, au premier
+argent qui vous rentrera, vous la dégagerez, et vous la reprendrez
+lavée de ses anciennes taches, car elle aura passé par les mains des
+usuriers.»
+
+Athos sourit.
+
+«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d’Artagnan; vous
+relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans
+l’affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une
+condition!
+
+— Laquelle?
+
+— C’est qu’il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus pour
+moi.
+
+— Y songez-vous, Athos? je n’ai pas besoin du quart de cette somme, moi
+qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me la procurerai.
+Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voilà tout. Puis vous oubliez
+que j’ai une bague aussi.
+
+— À laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne tiens,
+moi, à la mienne; du moins j’ai cru m’en apercevoir.
+
+— Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non
+seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand
+danger; c’est non seulement un diamant précieux, mais c’est encore un
+talisman enchanté.
+
+— Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous me dites.
+Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre, vous toucherez la
+moitié de la somme qu’on nous donnera sur elle ou je la jette dans la
+Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit assez
+complaisant pour nous la rapporter.
+
+— Eh bien, donc, j’accepte!» dit d’Artagnan.
+
+En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet; celui-ci, inquiet
+de son maître et curieux de savoir ce qui lui était arrivé, avait
+profité de la circonstance et apportait les habits lui-même.
+
+D’Artagnan s’habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux furent
+prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d’un homme qui met en
+joue; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton et s’apprêta à
+accompagner son maître.
+
+Athos et d’Artagnan suivis de leurs valets arrivèrent sans incident à
+la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur la porte, il regarda
+d’Artagnan d’un air goguenard.
+
+«Eh, mon cher locataire! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une belle
+jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous le savez,
+n’aiment pas qu’on les fasse attendre!
+
+— C’est Ketty!» s’écria d’Artagnan.
+
+Et il s’élança dans l’allée.
+
+Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie contre sa
+porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès qu’elle
+l’aperçut:
+
+«Vous m’avez promis votre protection, vous m’avez promis de me sauver
+de sa colère, dit-elle; souvenez-vous que c’est vous qui m’avez perdue!
+
+— Oui, sans doute, dit d’Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais
+qu’est-il arrivé après mon départ?
+
+— Le sais-je? dit Ketty. Aux cris qu’elle a poussés, les laquais sont
+accourus; elle était folle de colère; tout ce qu’il existe
+d’imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j’ai pensé qu’elle
+se rappellerait que c’était par ma chambre que vous aviez pénétré dans
+la sienne, et qu’alors elle songerait que j’étais votre complice; j’ai
+pris le peu d’argent que j’avais, mes hardes les plus précieuses, et je
+me suis sauvée.
+
+— Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars après- demain.
+
+— Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi quitter
+Paris, faites-moi quitter la France.
+
+— Je ne puis cependant pas t’emmener avec moi au siège de La Rochelle,
+dit d’Artagnan.
+
+— Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame de
+votre connaissance: dans votre pays, par exemple.
+
+— Ah! ma chère amie! dans mon pays les dames n’ont point de femmes de
+chambre. Mais, attends, j’ai ton affaire. Planchet, va me chercher
+Aramis: qu’il vienne tout de suite. Nous avons quelque chose de très
+important à lui dire.
+
+— Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me semble que
+sa marquise…
+
+— La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son mari,
+dit d’Artagnan en riant. D’ailleurs Ketty ne voudrait pas demeurer rue
+aux Ours, n’est-ce pas, Ketty?
+
+— Je demeurerai où l’on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois bien
+cachée et que l’on ne sache pas où je suis.
+
+— Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par conséquent
+que tu n’es plus jalouse de moi…
+
+— Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous aimerai
+toujours.»
+
+«Où diable la constance va-t-elle se nicher?» murmura Athos.
+
+«Moi aussi, dit d’Artagnan, moi aussi, je t’aimerai toujours, sois
+tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j’attache une grande
+importance à la question que je te fais: n’aurais-tu jamais entendu
+parler d’une jeune dame qu’on aurait enlevée pendant une nuit.
+
+— Attendez donc… Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce que vous
+aimez encore cette femme?
+
+— Non, c’est un de mes amis qui l’aime. Tiens, c’est Athos que voilà.
+
+— Moi! s’écria Athos avec un accent pareil à celui d’un homme qui
+s’aperçoit qu’il va marcher sur une couleuvre.
+
+— Sans doute, vous! fit d’Artagnan en serrant la main d’Athos. Vous
+savez bien l’intérêt que nous prenons tous à cette pauvre petite Mme
+Bonacieux. D’ailleurs Ketty ne dira rien: n’est-ce pas, Ketty? Tu
+comprends, mon enfant, continua d’Artagnan, c’est la femme de cet
+affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en entrant ici.
+
+— Oh! mon Dieu! s’écria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu qu’il
+ne m’ait pas reconnue!
+
+— Comment, reconnue! tu as donc déjà vu cet homme?
+
+— Il est venu deux fois chez Milady.
+
+— C’est cela. Vers quelle époque?
+
+— Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près.
+
+— Justement.
+
+— Et hier soir il est revenu.
+
+— Hier soir.
+
+— Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même.
+
+— Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau d’espions! Et
+tu crois qu’il t’a reconnue, Ketty?
+
+— J’ai baissé ma coiffe en l’apercevant, mais peut-être était-il trop
+tard.
+
+— Descendez, Athos, vous dont il se méfie moins que de moi, et voyez
+s’il est toujours sur sa porte.»
+
+Athos descendit et remonta bientôt.
+
+«Il est parti, dit-il, et la maison est fermée.
+
+— Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons sont en
+ce moment au colombier.
+
+— Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que
+Planchet pour nous rapporter les nouvelles.
+
+— Un instant! Et Aramis que nous avons envoyé chercher!
+
+— C’est juste, dit Athos, attendons Aramis.
+
+En ce moment Aramis entra.
+
+On lui exposa l’affaire, et on lui dit comment il était urgent que
+parmi toutes ses hautes connaissances il trouvât une place à Ketty.
+
+Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant:
+
+«Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d’Artagnan?
+
+— Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
+
+— Eh bien, Mme de Bois-Tracy m’a demandé, pour une de ses amies qui
+habite la province, je crois, une femme de chambre sûre; et si vous
+pouvez, mon cher d’Artagnan, me répondre de mademoiselle…
+
+— Oh! monsieur, s’écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en
+certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.
+
+— Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux.»
+
+Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu’il cacheta avec une
+bague, et donna le billet à Ketty.
+
+«Maintenant, mon enfant, dit d’Artagnan, tu sais qu’il ne fait pas
+meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous nous
+retrouverons dans des jours meilleurs.
+
+— Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque lieu
+que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant encore comme je
+vous aime aujourd’hui.»
+
+«Serment de joueur», dit Athos pendant que d’Artagnan allait reconduire
+Ketty sur l’escalier.
+
+Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant
+rendez-vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet pour
+garder la maison.
+
+Aramis rentra chez lui, et Athos et d’Artagnan s’inquiétèrent du
+placement du saphir.
+
+Comme l’avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents
+pistoles sur la bague. De plus, le juif annonça que si on voulait la
+lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour des
+boucles d’oreilles, il en donnerait jusqu’à cinq cents pistoles.
+
+Athos et d’Artagnan, avec l’activité de deux soldats et la science de
+deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout
+l’équipement du mousquetaire. D’ailleurs Athos était de bonne
+composition et grand seigneur jusqu’au bout des ongles. Chaque fois
+qu’une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans essayer même
+d’en rabattre. D’Artagnan voulait bien là-dessus faire ses
+observations, mais Athos lui posait la main sur l’épaule en souriant,
+et d’Artagnan comprenait que c’était bon pour lui, petit gentilhomme
+gascon, de marchander, mais non pour un homme qui avait les airs d’un
+prince.
+
+Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du jais,
+aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui prenait six ans.
+Il l’examina et le trouva sans défaut. On le lui fit mille livres.
+
+Peut-être l’eût-il eu pour moins; mais tandis que d’Artagnan discutait
+sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent pistoles sur la
+table.
+
+Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents
+livres.
+
+Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud achetées, il
+ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles d’Athos. D’Artagnan
+offrit à son ami de mordre une bouchée dans la part qui lui revenait,
+quitte à lui rendre plus tard ce qu’il lui aurait emprunté.
+
+Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules.
+
+«Combien le juif donnait-il du saphir pour l’avoir en toute propriété?
+demanda Athos.
+
+— Cinq cents pistoles.
+
+— C’est-à-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour vous,
+cent pistoles pour moi. Mais c’est une véritable fortune, cela, mon
+ami, retournez chez le juif.
+
+— Comment, vous voulez…
+
+— Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes souvenirs;
+puis nous n’aurons jamais trois cents pistoles à lui rendre, de sorte
+que nous perdrions deux mille livres à ce marché. Allez lui dire que la
+bague est à lui, d’Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles.
+
+— Réfléchissez, Athos.
+
+— L’argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut savoir
+faire des sacrifices. Allez, d’Artagnan, allez; Grimaud vous
+accompagnera avec son mousqueton.»
+
+Une demi-heure après, d’Artagnan revint avec les deux mille livres et
+sans qu’il lui fût arrivé aucun accident.
+
+Ce fut ainsi qu’Athos trouva dans son ménage des ressources auxquelles
+il ne s’attendait pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+UNE VISION
+
+
+À quatre heures, les quatre amis étaient donc réunis chez Athos. Leurs
+préoccupations sur l’équipement avaient tout à fait disparu, et chaque
+visage ne conservait plus l’expression que de ses propres et secrètes
+inquiétudes; car derrière tout bonheur présent est cachée une crainte à
+venir.
+
+Tout à coup Planchet entra apportant deux lettres à l’adresse de
+d’Artagnan.
+
+L’une était un petit billet gentiment plié en long avec un joli cachet
+de cire verte sur lequel était empreinte une colombe rapportant un
+rameau vert.
+
+L’autre était une grande épître carrée et resplendissante des armes
+terribles de Son Éminence le cardinal-duc.
+
+À la vue de la petite lettre, le coeur de d’Artagnan bondit, car il
+avait cru reconnaître l’écriture; et quoiqu’il n’eût vu cette écriture
+qu’une fois, la mémoire en était restée au plus profond de son coeur.
+
+Il prit donc la petite épître et la décacheta vivement.
+
+«Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures à sept
+heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec soin dans
+les carrosses qui passeront, mais si vous tenez à votre vie et à celle
+des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne faites pas un
+mouvement qui puisse faire croire que vous avez reconnu celle qui
+s’expose à tout pour vous apercevoir un instant.»
+
+Pas de signature.
+
+«C’est un piège, dit Athos, n’y allez pas, d’Artagnan.
+
+— Cependant, dit d’Artagnan, il me semble bien reconnaître l’écriture.
+
+— Elle est peut-être contrefaite, reprit Athos; à six ou sept heures,
+dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout à fait déserte: autant
+que vous alliez vous promener dans la forêt de Bondy.
+
+— Mais si nous y allions tous! dit d’Artagnan; que diable! on ne nous
+dévorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus, les
+chevaux; plus, les armes.
+
+— Puis ce sera une occasion de montrer nos équipages, dit Porthos.
+
+— Mais si c’est une femme qui écrit, dit Aramis, et que cette femme
+désire ne pas être vue, songez que vous la compromettez, d’Artagnan: ce
+qui est mal de la part d’un gentilhomme.
+
+— Nous resterons en arrière, dit Porthos, et lui seul s’avancera.
+
+— Oui, mais un coup de pistolet est bientôt tiré d’un carrosse qui
+marche au galop.
+
+— Bah! dit d’Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le
+carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce sera
+toujours autant d’ennemis de moins.
+
+— Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos armes
+d’ailleurs.
+
+— Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et
+nonchalant.
+
+— Comme vous voudrez, dit Athos.
+
+— Messieurs, dit d’Artagnan, il est quatre heures et demie, et nous
+avons le temps à peine d’être à six heures sur la route de Chaillot.
+
+— Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous verrait
+pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprêter, messieurs.
+
+— Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l’oubliez; il me semble
+que le cachet indique cependant qu’elle mérite bien d’être ouverte:
+quant à moi, je vous déclare, mon cher d’Artagnan, que je m’en soucie
+bien plus que du petit brimborion que vous venez tout doucement de
+glisser sur votre coeur.»
+
+D’Artagnan rougit.
+
+«Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut Son
+Éminence.»
+
+Et d’Artagnan décacheta la lettre et lut:
+
+«M. d’Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu au
+Palais-Cardinal ce soir à huit heures.
+
+
+«La Houdinière,
+«Capitaine des gardes.»
+
+
+«Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquiétant que
+l’autre.
+
+— J’irai au second en sortant du premier, dit d’Artagnan: l’un est pour
+sept heures, l’autre pour huit; il y aura temps pour tout.
+
+— Hum! je n’irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut manquer
+à un rendez-vous donné par une dame; mais un gentilhomme prudent peut
+s’excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence, surtout lorsqu’il a
+quelque raison de croire que ce n’est pas pour y recevoir des
+compliments.
+
+— Je suis de l’avis d’Aramis, dit Porthos.
+
+— Messieurs, répondit d’Artagnan, j’ai déjà reçu par M. de Cavois
+pareille invitation de Son Éminence, je l’ai négligée, et le lendemain
+il m’est arrivé un grand malheur! Constance a disparu; quelque chose
+qui puisse advenir, j’irai.
+
+— Si c’est un parti pris, dit Athos, faites.
+
+— Mais la Bastille? dit Aramis.
+
+— Bah! vous m’en tirerez, reprit d’Artagnan.
+
+— Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb admirable et
+comme si c’était la chose la plus simple, sans doute nous vous en
+tirerons; mais, en attendant, comme nous devons partir après-demain,
+vous feriez mieux de ne pas risquer cette Bastille.
+
+— Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soirée,
+attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires
+derrière nous; si nous voyons sortir quelque voiture à portière fermée
+et à demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps que nous
+n’avons eu maille à partir avec les gardes de M. le cardinal, et M. de
+Tréville doit nous croire morts.
+
+— Décidément, Athos, dit Aramis, vous étiez fait pour être général
+d’armée; que dites-vous du plan, messieurs?
+
+— Admirable! répétèrent en choeur les jeunes gens.
+
+— Eh bien, dit Porthos, je cours à l’hôtel, je préviens nos camarades
+de se tenir prêts pour huit heures, le rendez-vous sera sur la place du
+Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites seller les chevaux par
+les laquais.
+
+— Mais moi, je n’ai pas de cheval, dit d’Artagnan; mais je vais en
+faire prendre un chez M. de Tréville.
+
+— C’est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.
+
+— Combien en avez-vous donc? demanda d’Artagnan.
+
+— Trois, répondit en souriant Aramis.
+
+— Mon cher! dit Athos, vous êtes certainement le poète le mieux monté
+de France et de Navarre.
+
+— Écoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois chevaux,
+n’est-ce pas? je ne comprends pas même que vous ayez acheté trois
+chevaux.
+
+— Aussi, je n’en ai acheté que deux, dit Aramis.
+
+— Le troisième vous est donc tombé du ciel?
+
+— Non, le troisième m’a été amené ce matin même par un domestique sans
+livrée qui n’a pas voulu me dire à qui il appartenait et qui m’a
+affirmé avoir reçu l’ordre de son maître…
+
+— Ou de sa maîtresse, interrompit d’Artagnan.
+
+— La chose n’y fait rien, dit Aramis en rougissant… et qui m’a affirmé,
+dis-je, avoir reçu l’ordre de sa maîtresse de mettre ce cheval dans mon
+écurie sans me dire de quelle part il venait.
+
+— Il n’y a qu’aux poètes que ces choses-là arrivent, reprit gravement
+Athos.
+
+— Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d’Artagnan; lequel des deux
+chevaux monterez-vous: celui que vous avez acheté, ou celui qu’on vous
+a donné?
+
+— Celui que l’on m’a donné sans contredit; vous comprenez, d’Artagnan,
+que je ne puis faire cette injure…
+
+— Au donateur inconnu, reprit d’Artagnan.
+
+— Ou à la donatrice mystérieuse, dit Athos.
+
+— Celui que vous avez acheté vous devient donc inutile?
+
+— À peu près.
+
+— Et vous l’avez choisi vous-même?
+
+— Et avec le plus grand soin; la sûreté du cavalier, vous le savez,
+dépend presque toujours de son cheval!
+
+— Eh bien, cédez-le-moi pour le prix qu’il vous a coûté!
+
+— J’allais vous l’offrir, mon cher d’Artagnan, en vous donnant tout le
+temps qui vous sera nécessaire pour me rendre cette bagatelle.
+
+— Et combien vous coûte-t-il?
+
+— Huit cents livres.
+
+— Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d’Artagnan en
+tirant la somme de sa poche; je sais que c’est la monnaie avec laquelle
+on vous paie vos poèmes.
+
+— Vous êtes donc en fonds? dit Aramis.
+
+— Riche, richissime, mon cher!»
+
+Et d’Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.
+
+«Envoyez votre selle à l’Hôtel des Mousquetaires, et l’on vous amènera
+votre cheval ici avec les nôtres.
+
+— Très bien; mais il est bientôt cinq heures, hâtons-nous.»
+
+Un quart d’heure après, Porthos apparut à un bout de la rue Férou sur
+un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval d’Auvergne,
+petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et d’orgueil.
+
+En même temps Aramis apparut à l’autre bout de la rue monté sur un
+superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan, tenant
+en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c’était la monture de
+d’Artagnan.
+
+Les deux mousquetaires se rencontrèrent à la porte: Athos et d’Artagnan
+les regardaient par la fenêtre.
+
+«Diable! dit Aramis, vous avez là un superbe cheval, mon cher Porthos.
+
+— Oui, répondit Porthos; c’est celui qu’on devait m’envoyer tout
+d’abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitué l’autre;
+mais le mari a été puni depuis et j’ai obtenu toute satisfaction.»
+
+Planchet et Grimaud parurent alors à leur tour, tenant en main les
+montures de leurs maîtres; d’Artagnan et Athos descendirent, se mirent
+en selle près de leurs compagnons, et tous quatre se mirent en marche:
+Athos sur le cheval qu’il devait à sa femme, Aramis sur le cheval qu’il
+devait à sa maîtresse, Porthos sur le cheval qu’il devait à sa
+procureuse, et d’Artagnan sur le cheval qu’il devait à sa bonne
+fortune, la meilleure maîtresse qui soit.
+
+Les valets suivirent.
+
+Comme l’avait pensé Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si Mme
+Coquenard s’était trouvée sur le chemin de Porthos et eût pu voir quel
+grand air il avait sur son beau genet d’Espagne, elle n’aurait pas
+regretté la saignée qu’elle avait faite au coffre- fort de son mari.
+
+Près du Louvre les quatre amis rencontrèrent M. de Tréville qui
+revenait de Saint-Germain; il les arrêta pour leur faire compliment sur
+leur équipage, ce qui en un instant amena autour d’eux quelques
+centaines de badauds.
+
+D’Artagnan profita de la circonstance pour parler à M. de Tréville de
+la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est bien
+entendu que de l’autre il n’en souffla point mot.
+
+M. de Tréville approuva la résolution qu’il avait prise, et l’assura
+que, si le lendemain il n’avait pas reparu, il saurait bien le
+retrouver, lui, partout où il serait.
+
+En ce moment, l’horloge de la Samaritaine sonna six heures; les quatre
+amis s’excusèrent sur un rendez-vous, et prirent congé de M. de
+Tréville.
+
+Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour
+commençait à baisser, les voitures passaient et repassaient;
+d’Artagnan, gardé à quelques pas par ses amis, plongeait ses regards
+jusqu’au fond des carrosses, et n’y apercevait aucune figure de
+connaissance.
+
+Enfin, après un quart d’heure d’attente et comme le crépuscule tombait
+tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop par la route
+de Sèvres; un pressentiment dit d’avance à d’Artagnan que cette voiture
+renfermait la personne qui lui avait donné rendez-vous: le jeune homme
+fut tout étonné lui-même de sentir son coeur battre si violemment.
+Presque aussitôt une tête de femme sortit par la portière, deux doigts
+sur la bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer
+un baiser; d’Artagnan poussa un léger cri de joie, cette femme, ou
+plutôt cette apparition, car la voiture était passée avec la rapidité
+d’une vision, était Mme Bonacieux.
+
+Par un mouvement involontaire, et malgré la recommandation faite,
+d’Artagnan lança son cheval au galop et en quelques bonds rejoignit la
+voiture; mais la glace de la portière était hermétiquement fermée: la
+vision avait disparu.
+
+D’Artagnan se rappela alors cette recommandation: «Si vous tenez à
+votre vie et à celle des personnes qui vous aiment, demeurez immobile
+et comme si vous n’aviez rien vu.»
+
+Il s’arrêta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre femme qui
+évidemment s’était exposée à un grand péril en lui donnant ce
+rendez-vous.
+
+La voiture continua sa route toujours marchant à fond de train,
+s’enfonça dans Paris et disparut.
+
+D’Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que
+penser. Si c’était Mme Bonacieux et si elle revenait à Paris, pourquoi
+ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d’un coup d’oeil,
+pourquoi ce baiser perdu? Si d’un autre côté ce n’était pas elle, ce
+qui était encore bien possible, car le peu de jour qui restait rendait
+une erreur facile, si ce n’était pas elle, ne serait-ce pas le
+commencement d’un coup de main monté contre lui avec l’appât de cette
+femme pour laquelle on connaissait son amour?
+
+Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient
+parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais aucun
+d’eux, excepté Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L’avis d’Athos, au
+reste, fut que c’était bien elle; mais moins préoccupé que d’Artagnan
+de ce joli visage, il avait cru voir une seconde tête, une tête d’homme
+au fond de la voiture.
+
+«S’il en est ainsi, dit d’Artagnan, ils la transportent sans doute
+d’une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de cette
+pauvre créature, et comment la rejoindrai-je jamais?
+
+— Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les seuls
+qu’on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre. Vous en savez
+quelque chose ainsi que moi, n’est-ce pas? Or, si votre maîtresse n’est
+pas morte, si c’est elle que nous venons de voir, vous la retrouverez
+un jour ou l’autre. Et peut-être, mon Dieu, ajouta-t-il avec un accent
+misanthropique qui lui était propre, peut être plus tôt que vous ne
+voudrez.»
+
+Sept heures et demie sonnèrent, la voiture était en retard d’une
+vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de d’Artagnan
+lui rappelèrent qu’il avait une visite à faire, tout en lui faisant
+observer qu’il était encore temps de s’en dédire.
+
+Mais d’Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis dans sa
+tête qu’il irait au Palais-Cardinal, et qu’il saurait ce que voulait
+lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de résolution.
+
+On arriva rue Saint-Honoré, et place du Palais-Cardinal on trouva les
+douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant leurs
+camarades. Là seulement, on leur expliqua ce dont il était question.
+
+D’Artagnan était fort connu dans l’honorable corps des mousquetaires du
+roi, où l’on savait qu’il prendrait un jour sa place; on le regardait
+donc d’avance comme un camarade. Il résulta de ces antécédents que
+chacun accepta de grand coeur la mission pour laquelle il était convié;
+d’ailleurs il s’agissait, selon toute probabilité, de jouer un mauvais
+tour à M. le cardinal et à ses gens, et pour de pareilles expéditions,
+ces dignes gentilshommes étaient toujours prêts.
+
+Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de l’un,
+donna le second à Aramis et le troisième à Porthos, puis chaque groupe
+alla s’embusquer en face d’une sortie.
+
+D’Artagnan, de son côté, entra bravement par la porte principale.
+
+Quoiqu’il se sentît vigoureusement appuyé, le jeune homme n’était pas
+sans inquiétude en montant pas à pas le grand escalier. Sa conduite
+avec Milady ressemblait tant soit peu à une trahison, et il se doutait
+des relations politiques qui existaient entre cette femme et le
+cardinal; de plus, de Wardes, qu’il avait si mal accommodé, était des
+fidèles de Son Éminence, et d’Artagnan savait que si Son Éminence était
+terrible à ses ennemis, elle était fort attachée à ses amis.
+
+«Si de Wardes a raconté toute notre affaire au cardinal, ce qui n’est
+pas douteux, et s’il m’a reconnu, ce qui est probable, je dois me
+regarder à peu près comme un homme condamné, disait d’Artagnan en
+secouant la tête. Mais pourquoi a-t-il attendu jusqu’aujourd’hui? C’est
+tout simple, Milady aura porté plainte contre moi avec cette hypocrite
+douleur qui la rend si intéressante, et ce dernier crime aura fait
+déborder le vase.
+
+«Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne me
+laisseront pas emmener sans me défendre. Cependant la compagnie des
+mousquetaires de M. de Tréville ne peut pas faire à elle seule la
+guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France, et
+devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonté.
+D’Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d’excellentes qualités, mais
+les femmes te perdront!»
+
+Il en était à cette triste conclusion lorsqu’il entra dans
+l’antichambre. Il remit sa lettre à l’huissier de service qui le fit
+passer dans la salle d’attente et s’enfonça dans l’intérieur du palais.
+
+Dans cette salle d’attente étaient cinq ou six gardes de M. le
+cardinal, qui, reconnaissant d’Artagnan et sachant que c’était lui qui
+avait blessé Jussac, le regardèrent en souriant d’un singulier sourire.
+
+Ce sourire parut à d’Artagnan d’un mauvais augure; seulement, comme
+notre Gascon n’était pas facile à intimider, ou que plutôt, grâce à un
+grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne laissait pas voir
+facilement ce qui se passait dans son âme, quand ce qui s’y passait
+ressemblait à de la crainte, il se campa fièrement devant MM. les
+gardes et attendit la main sur la hanche, dans une attitude qui ne
+manquait pas de majesté.
+
+L’huissier rentra et fit signe à d’Artagnan de le suivre. Il sembla au
+jeune homme que les gardes, en le regardant s’éloigner, chuchotaient
+entre eux.
+
+Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une
+bibliothèque, et se trouva en face d’un homme assis devant un bureau et
+qui écrivait.
+
+L’huissier l’introduisit et se retira sans dire une parole. D’Artagnan
+resta debout et examina cet homme.
+
+D’Artagnan crut d’abord qu’il avait affaire à quelque juge examinant
+son dossier, mais il s’aperçut que l’homme de bureau écrivait ou plutôt
+corrigeait des lignes d’inégales longueurs, en scandant des mots sur
+ses doigts; il vit qu’il était en face d’un poète. Au bout d’un
+instant, le poète ferma son manuscrit sur la couverture duquel était
+écrit: MIRAME, _tragédie en cinq actes_, et leva la tête.
+
+D’Artagnan reconnut le cardinal.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+LE CARDINAL
+
+
+Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa main, et
+regarda un instant le jeune homme. Nul n’avait l’oeil plus profondément
+scrutateur que le cardinal de Richelieu, et d’Artagnan sentit ce regard
+courir par ses veines comme une fièvre.
+
+Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre à la main, et
+attendant le bon plaisir de Son Éminence, sans trop d’orgueil, mais
+aussi sans trop d’humilité.
+
+«Monsieur, lui dit le cardinal, êtes-vous un d’Artagnan du Béarn?
+
+— Oui, Monseigneur, répondit le jeune homme.
+
+— Il y a plusieurs branches de d’Artagnan à Tarbes et dans les
+environs, dit le cardinal, à laquelle appartenez-vous?
+
+— Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion avec le
+grand roi Henri, père de Sa Gracieuse Majesté.
+
+— C’est bien cela. C’est vous qui êtes parti, il y a sept à huit mois à
+peu près, de votre pays, pour venir chercher fortune dans la capitale?
+
+— Oui, Monseigneur.
+
+— Vous êtes venu par Meung, où il vous est arrivé quelque chose, je ne
+sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.
+
+Monseigneur, dit d’Artagnan, voici ce qui m’est arrivé…
+
+— Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui indiquait
+qu’il connaissait l’histoire aussi bien que celui qui voulait la lui
+raconter; vous étiez recommandé à M. de Tréville, n’est-ce pas?
+
+— Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse affaire de
+Meung…
+
+— La lettre avait été perdue, reprit l’Éminence; oui, je sais cela;
+mais M. de Tréville est un habile physionomiste qui connaît les hommes
+à la première vue, et il vous a placé dans la compagnie de son
+beau-frère, M. des Essarts, en vous laissant espérer qu’un jour ou
+l’autre vous entreriez dans les mousquetaires.
+
+— Monseigneur est parfaitement renseigné, dit d’Artagnan.
+
+Depuis ce temps-là, il vous est arrivé bien des choses: vous vous êtes
+promené derrière les Chartreux, un jour qu’il eût mieux valu que vous
+fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un voyage aux eaux
+de Forges; eux se sont arrêtés en route; mais vous, vous avez continué
+votre chemin. C’est tout simple, vous aviez des affaires en Angleterre.
+
+— Monseigneur, dit d’Artagnan tout interdit, j’allais…
+
+— À la chasse, à Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne. Je
+sais cela, moi, parce que mon état est de tout savoir. À votre retour,
+vous avez été reçu par une auguste personne, et je vois avec plaisir
+que vous avez conservé le souvenir qu’elle vous a donné.»
+
+— D’Artagnan porta la main au diamant qu’il tenait de la reine, et en
+tourna vivement le chaton en dedans; mais il était trop tard.
+
+«Le lendemain de ce jour vous avez reçu la visite de Cavois, reprit le
+cardinal; il allait vous prier de passer au palais; cette visite vous
+ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.
+
+— Monseigneur, je craignais d’avoir encouru la disgrâce de Votre
+Éminence.
+
+— Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos
+supérieurs avec plus d’intelligence et de courage que ne l’eût fait un
+autre, encourir ma disgrâce quand vous méritiez des éloges! Ce sont les
+gens qui n’obéissent pas que je punis, et non pas ceux qui, comme vous,
+obéissent… trop bien… Et, la preuve, rappelez-vous la date du jour où
+je vous avais fait dire de me venir voir, et cherchez dans votre
+mémoire ce qui est arrivé le soir même.»
+
+C’était le soir même qu’avait eu lieu l’enlèvement de Mme Bonacieux.
+D’Artagnan frissonna; et il se rappela qu’une demi- heure auparavant la
+pauvre femme était passée près de lui, sans doute encore emportée par
+la même puissance qui l’avait fait disparaître.
+
+«Enfin, continua le cardinal, comme je n’entendais pas parler de vous
+depuis quelque temps, j’ai voulu savoir ce que vous faisiez.
+D’ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez remarqué
+vous-même combien vous avez été ménagé dans toutes les circonstances.
+
+D’Artagnan s’inclina avec respect.
+
+«Cela, continua le cardinal, partait non seulement d’un sentiment
+d’équité naturelle, mais encore d’un plan que je m’étais tracé à votre
+égard.
+
+D’Artagnan était de plus en plus étonné.
+
+«Je voulais vous exposer ce plan le jour où vous reçûtes ma première
+invitation; mais vous n’êtes pas venu. Heureusement, rien n’est perdu
+pour ce retard, et aujourd’hui vous allez l’entendre. Asseyez-vous là,
+devant moi, monsieur d’Artagnan: vous êtes assez bon gentilhomme pour
+ne pas écouter debout.»
+
+Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui était si
+étonné de ce qui se passait, que, pour obéir, il attendit un second
+signe de son interlocuteur.
+
+«Vous êtes brave, monsieur d’Artagnan, continua l’Éminence; vous êtes
+prudent, ce qui vaut mieux. J’aime les hommes de tête et de coeur, moi;
+ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les hommes de coeur,
+j’entends les hommes de courage; mais, tout jeune que vous êtes, et à
+peine entrant dans le monde, vous avez des ennemis puissants: si vous
+n’y prenez garde, ils vous perdront!
+
+— Hélas! Monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront bien
+facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuyés, tandis que
+moi je suis seul!
+
+— Oui, c’est vrai; mais, tout seul que vous êtes, vous avez déjà fait
+beaucoup, et vous ferez encore plus, je n’en doute pas. Cependant, vous
+avez, je le crois, besoin d’être guidé dans l’aventureuse carrière que
+vous avez entreprise; car, si je ne me trompe, vous êtes venu à Paris
+avec l’ambitieuse idée de faire fortune.
+
+— Je suis dans l’âge des folles espérances, Monseigneur, dit
+d’Artagnan.
+
+— Il n’y a de folles espérances que pour les sots, monsieur, et vous
+êtes homme d’esprit. Voyons, que diriez-vous d’une enseigne dans mes
+gardes, et d’une compagnie après la campagne?
+
+— Ah! Monseigneur!
+
+— Vous acceptez, n’est-ce pas?
+
+— Monseigneur, reprit d’Artagnan d’un air embarrassé.
+
+— Comment, vous refusez? s’écria le cardinal avec étonnement.
+
+— Je suis dans les gardes de Sa Majesté, Monseigneur, et je n’ai point
+de raisons d’être mécontent.
+
+— Mais il me semble, dit l’Éminence, que mes gardes, à moi, sont aussi
+les gardes de Sa Majesté, et que, pourvu qu’on serve dans un corps
+français, on sert le roi.
+
+— Monseigneur, Votre Éminence a mal compris mes paroles.
+
+— Vous voulez un prétexte, n’est-ce pas? Je comprends. Eh bien, ce
+prétexte, vous l’avez. L’avancement, la campagne qui s’ouvre,
+l’occasion que je vous offre, voilà pour le monde; pour vous, le besoin
+de protections sûres; car il est bon que vous sachiez, monsieur
+d’Artagnan, que j’ai reçu des plaintes graves contre vous, vous ne
+consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits au service du roi.»
+
+D’Artagnan rougit.
+
+«Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse de
+papiers, j’ai là tout un dossier qui vous concerne; mais avant de le
+lire, j’ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme de résolution et
+vos services bien dirigés, au lieu de vous mener à mal pourraient vous
+rapporter beaucoup. Allons, réfléchissez, et décidez-vous.
+
+— Votre bonté me confond, Monseigneur, répondit d’Artagnan, et je
+reconnais dans Votre Éminence une grandeur d’âme qui me fait petit
+comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet de lui
+parler franchement…»
+
+D’Artagnan s’arrêta.
+
+«Oui, parlez.
+
+— Eh bien, je dirai à Votre Éminence que tous mes amis sont aux
+mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une
+fatalité inconcevable, sont à Votre Éminence; je serais donc mal venu
+ici et mal regardé là-bas, si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur.
+
+— Auriez-vous déjà cette orgueilleuse idée que je ne vous offre pas ce
+que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire de dédain.
+
+— Monseigneur, Votre Éminence est cent fois trop bonne pour moi, et au
+contraire je pense n’avoir point encore fait assez pour être digne de
+ses bontés. Le siège de La Rochelle va s’ouvrir, Monseigneur; je
+servirai sous les yeux de Votre Éminence, et si j’ai le bonheur de me
+conduire à ce siège de telle façon que je mérite d’attirer ses regards,
+eh bien, après j’aurai au moins derrière moi quelque action d’éclat
+pour justifier la protection dont elle voudra bien m’honorer. Toute
+chose doit se faire à son temps, Monseigneur; peut-être plus tard
+aurai-je le droit de me donner, à cette heure j’aurais l’air de me
+vendre.
+
+— C’est-à-dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le cardinal
+avec un ton de dépit dans lequel perçait cependant une sorte d’estime;
+demeurez donc libre et gardez vos haines et vos sympathies.
+
+— Monseigneur…
+
+— Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous
+comprenez, on a assez de défendre ses amis et de les récompenser, on ne
+doit rien à ses ennemis, et cependant je vous donnerai un conseil:
+tenez-vous bien, monsieur d’Artagnan, car, du moment que j’aurai retiré
+ma main de dessus vous, je n’achèterai pas votre vie pour une obole.
+
+— J’y tâcherai, Monseigneur, répondit le Gascon avec une noble
+assurance.
+
+— Songez plus tard, et à un certain moment, s’il vous arrive malheur,
+dit Richelieu avec intention, que c’est moi qui ai été vous chercher,
+et que j’ai fait ce que j’ai pu pour que ce malheur ne vous arrivât
+pas.
+
+— J’aurai, quoi qu’il arrive, dit d’Artagnan en mettant la main sur sa
+poitrine et en s’inclinant, une éternelle reconnaissance à Votre
+Éminence de ce qu’elle fait pour moi en ce moment.
+
+— Eh bien donc! comme vous l’avez dit, monsieur d’Artagnan, nous nous
+reverrons après la campagne; je vous suivrai des yeux; car je serai
+là-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt à d’Artagnan une
+magnifique armure qu’il devait endosser, et à notre retour, eh bien,
+nous compterons!
+
+— Ah! Monseigneur, s’écria d’Artagnan, épargnez-moi le poids de votre
+disgrâce; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que j’agis en
+galant homme.
+
+— Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une fois ce
+que je vous ai dit aujourd’hui, je vous promets de vous le dire.»
+
+Cette dernière parole de Richelieu exprimait un doute terrible; elle
+consterna d’Artagnan plus que n’eût fait une menace, car c’était un
+avertissement. Le cardinal cherchait donc à le préserver de quelque
+malheur qui le menaçait. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais d’un
+geste hautain, le cardinal le congédia.
+
+D’Artagnan sortit; mais à la porte le coeur fut prêt à lui manquer, et
+peu s’en fallut qu’il ne rentrât. Cependant la figure grave et sévère
+d’Athos lui apparut: s’il faisait avec le cardinal le pacte que
+celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus la main, Athos le
+renierait.
+
+Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l’influence d’un
+caractère vraiment grand sur tout ce qui l’entoure.
+
+D’Artagnan descendit par le même escalier qu’il était entré, et trouva
+devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui attendaient son
+retour et qui commençaient à s’inquiéter. D’un mot d’Artagnan les
+rassura, et Planchet courut prévenir les autres postes qu’il était
+inutile de monter une plus longue garde, attendu que son maître était
+sorti sain et sauf du Palais- Cardinal.
+
+Rentrés chez Athos, Aramis et Porthos s’informèrent des causes de cet
+étrange rendez-vous; mais d’Artagnan se contenta de leur dire que M. de
+Richelieu l’avait fait venir pour lui proposer d’entrer dans ses gardes
+avec le grade d’enseigne, et qu’il avait refusé.
+
+«Et vous avez eu raison», s’écrièrent d’une seule voix Porthos et
+Aramis.
+
+Athos tomba dans une profonde rêverie et ne répondit rien. Mais
+lorsqu’il fut seul avec d’Artagnan:
+
+«Vous avez fait ce que vous deviez faire, d’Artagnan, dit Athos, mais
+peut-être avez-vous eu tort.»
+
+D’Artagnan poussa un soupir; car cette voix répondait à une voix
+secrète de son âme, qui lui disait que de grands malheurs
+l’attendaient.
+
+La journée du lendemain se passa en préparatifs de départ; d’Artagnan
+alla faire ses adieux à M. de Tréville. À cette heure on croyait encore
+que la séparation des gardes et des mousquetaires serait momentanée, le
+roi tenant son parlement le jour même et devant partir le lendemain. M.
+de Tréville se contenta donc de demander à d’Artagnan s’il avait besoin
+de lui, mais d’Artagnan répondit fièrement qu’il avait tout ce qu’il
+lui fallait.
+
+La nuit réunit tous les camarades de la compagnie des gardes de M. des
+Essarts et de la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville, qui
+avaient fait amitié ensemble. On se quittait pour se revoir quand il
+plairait à Dieu et s’il plaisait à Dieu. La nuit fut donc des plus
+bruyantes, comme on peut le penser, car, en pareil cas, on ne peut
+combattre l’extrême préoccupation que par l’extrême insouciance.
+
+Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se quittèrent:
+les mousquetaires coururent à l’hôtel de M. de Tréville, les gardes à
+celui de M. des Essarts. Chacun des capitaines conduisit aussitôt sa
+compagnie au Louvre, où le roi passait sa revue.
+
+Le roi était triste et paraissait malade, ce qui lui ôtait un peu de sa
+haute mine. En effet, la veille, la fièvre l’avait pris au milieu du
+parlement et tandis qu’il tenait son lit de justice. Il n’en était pas
+moins décidé à partir le soir même; et, malgré les observations qu’on
+lui avait faites, il avait voulu passer sa revue, espérant, par le
+premier coup de vigueur, vaincre la maladie qui commençait à s’emparer
+de lui.
+
+La revue passée, les gardes se mirent seuls en marche, les
+mousquetaires ne devant partir qu’avec le roi, ce qui permit à Porthos
+d’aller faire, dans son superbe équipage, un tour dans la rue aux Ours.
+
+La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau
+cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi; elle lui
+fit signe de descendre et de venir auprès d’elle. Porthos était
+magnifique; ses éperons résonnaient, sa cuirasse brillait, son épée lui
+battait fièrement les jambes. Cette fois les clercs n’eurent aucune
+envie de rire, tant Porthos avait l’air d’un coupeur d’oreilles.
+
+Le mousquetaire fut introduit près de M. Coquenard, dont le petit oeil
+gris brilla de colère en voyant son cousin tout flambant neuf.
+Cependant une chose le consola intérieurement; c’est qu’on disait
+partout que la campagne serait rude: il espérait tout doucement, au
+fond du coeur, que Porthos y serait tué.
+
+Porthos présenta ses compliments à maître Coquenard et lui fit ses
+adieux; maître Coquenard lui souhaita toutes sortes de prospérités.
+Quant à Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses larmes; mais on ne
+tira aucune mauvaise conséquence de sa douleur, on la savait fort
+attachée à ses parents, pour lesquels elle avait toujours eu de
+cruelles disputes avec son mari.
+
+Mais les véritables adieux se firent dans la chambre de Mme Coquenard:
+ils furent déchirants.
+
+Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita un
+mouchoir en se penchant hors de la fenêtre, à croire qu’elle voulait se
+précipiter. Porthos reçut toutes ces marques de tendresse en homme
+habitué à de pareilles démonstrations. Seulement, en tournant le coin
+de la rue, il souleva son feutre et l’agita en signe d’adieu.
+
+De son côté, Aramis écrivait une longue lettre. À qui? Personne n’en
+savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait partir le soir
+même pour Tours, attendait cette lettre mystérieuse.
+
+Athos buvait à petits coups la dernière bouteille de son vin d’Espagne.
+
+Pendant ce temps, d’Artagnan défilait avec sa compagnie.
+
+En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour regarder
+gaiement la Bastille; mais, comme c’était la Bastille seulement qu’il
+regardait, il ne vit point Milady, qui, montée sur un cheval isabelle,
+le désignait du doigt à deux hommes de mauvaise mine qui s’approchèrent
+aussitôt des rangs pour le reconnaître. Sur une interrogation qu’ils
+firent du regard, Milady répondit par un signe que c’était bien lui.
+Puis, certaine qu’il ne pouvait plus y avoir de méprise dans
+l’exécution de ses ordres, elle piqua son cheval et disparut.
+
+Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, à la sortie du
+faubourg Saint-Antoine, montèrent sur des chevaux tout préparés qu’un
+domestique sans livrée tenait en les attendant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+LE SIÈGE DE LA ROCHELLE
+
+
+Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du
+règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du
+cardinal. Il est donc intéressant, et même nécessaire, que nous en
+disions quelques mots; plusieurs détails de ce siège se liant
+d’ailleurs d’une manière trop importante à l’histoire que nous avons
+entrepris de raconter, pour que nous les passions sous silence.
+
+Les vues politiques du cardinal, lorsqu’il entreprit ce siège, étaient
+considérables. Exposons-les d’abord, puis nous passerons aux vues
+particulières qui n’eurent peut-être pas sur Son Éminence moins
+d’influence que les premières.
+
+Des villes importantes données par Henri IV aux huguenots comme places
+de sûreté, il ne restait plus que La Rochelle. Il s’agissait donc de
+détruire ce dernier boulevard du calvinisme, levain dangereux, auquel
+se venaient incessamment mêler des ferments de révolte civile ou de
+guerre étrangère.
+
+Espagnols, Anglais, Italiens mécontents, aventuriers de toute nation,
+soldats de fortune de toute secte accouraient au premier appel sous les
+drapeaux des protestants et s’organisaient comme une vaste association
+dont les branches divergeaient à loisir sur tous les points de
+l’Europe.
+
+La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine des
+autres villes calvinistes, était donc le foyer des dissensions et des
+ambitions. Il y avait plus, son port était la dernière porte ouverte
+aux Anglais dans le royaume de France; et en la fermant à l’Angleterre,
+notre éternelle ennemie, le cardinal achevait l’oeuvre de Jeanne d’Arc
+et du duc de Guise.
+
+Aussi Bassompierre, qui était à la fois protestant et catholique,
+protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint-
+Esprit; Bassompierre, qui était allemand de naissance et français de
+coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement particulier au
+siège de La Rochelle, disait-il, en chargeant à la tête de plusieurs
+autres seigneurs protestants comme lui:
+
+«Vous verrez, messieurs, que nous serons assez bêtes pour prendre La
+Rochelle!»
+
+Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l’île de Ré lui
+présageait les dragonnades des Cévennes; la prise de La Rochelle était
+la préface de la révocation de l’édit de Nantes.
+
+Mais nous l’avons dit, à côté de ces vues du ministre niveleur et
+simplificateur, et qui appartiennent à l’histoire, le chroniqueur est
+bien forcé de reconnaître les petites visées de l’homme amoureux et du
+rival jaloux.
+
+Richelieu, comme chacun sait, avait été amoureux de la reine; cet amour
+avait-il chez lui un simple but politique ou était-ce tout
+naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne
+d’Autriche à ceux qui l’entouraient, c’est ce que nous ne saurions
+dire; mais en tout cas on a vu, par les développements antérieurs de
+cette histoire, que Buckingham l’avait emporté sur lui, et que, dans
+deux ou trois circonstances et particulièrement dans celles des
+ferrets, il l’avait, grâce au dévouement des trois mousquetaires et au
+courage de d’Artagnan, cruellement mystifié.
+
+Il s’agissait donc pour Richelieu, non seulement de débarrasser la
+France d’un ennemi, mais de se venger d’un rival; au reste, la
+vengeance devait être grande et éclatante, et digne en tout d’un homme
+qui tient dans sa main, pour épée de combat, les forces de tout un
+royaume.
+
+Richelieu savait qu’en combattant l’Angleterre il combattait
+Buckingham, qu’en triomphant de l’Angleterre il triomphait de
+Buckingham, enfin qu’en humiliant l’Angleterre aux yeux de l’Europe il
+humiliait Buckingham aux yeux de la reine.
+
+De son côté Buckingham, tout en mettant en avant l’honneur de
+l’Angleterre, était mû par des intérêts absolument semblables à ceux du
+cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance particulière: sous
+aucun prétexte, Buckingham n’avait pu rentrer en France comme
+ambassadeur, il voulait y rentrer comme conquérant.
+
+Il en résulte que le véritable enjeu de cette partie, que les deux plus
+puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux hommes
+amoureux, était un simple regard d’Anne d’Autriche.
+
+Le premier avantage avait été au duc de Buckingham: arrivé inopinément
+en vue de l’île de Ré avec quatre-vingt-dix vaisseaux et vingt mille
+hommes à peu près, il avait surpris le comte de Toiras, qui commandait
+pour le roi dans l’île; il avait, après un combat sanglant, opéré son
+débarquement.
+
+Relatons en passant que dans ce combat avait péri le baron de Chantal;
+le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille de dix-huit
+mois.
+
+Cette petite fille fut depuis Mme de Sévigné.
+
+Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec la
+garnison, et jeta une centaine d’hommes dans un petit fort qu’on
+appelait le fort de La Prée.
+
+Cet événement avait hâté les résolutions du cardinal; et en attendant
+que le roi et lui pussent aller prendre le commandement du siège de La
+Rochelle, qui était résolu, il avait fait partir Monsieur pour diriger
+les premières opérations, et avait fait filer vers le théâtre de la
+guerre toutes les troupes dont il avait pu disposer.
+
+C’était de ce détachement envoyé en avant-garde que faisait partie
+notre ami d’Artagnan.
+
+Le roi, comme nous l’avons dit, devait suivre, aussitôt son lit de
+justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin, il
+s’était senti pris par la fièvre; il n’en avait pas moins voulu partir,
+mais, son état empirant, il avait été forcé de s’arrêter à Villeroi.
+
+Or, où s’arrêtait le roi s’arrêtaient les mousquetaires; il en
+résultait que d’Artagnan, qui était purement et simplement dans les
+gardes, se trouvait séparé, momentanément du moins, de ses bons amis
+Athos, Porthos et Aramis; cette séparation, qui n’était pour lui qu’une
+contrariété, fût certes devenue une inquiétude sérieuse s’il eût pu
+deviner de quels dangers inconnus il était entouré.
+
+Il n’en arriva pas moins sans accident au camp établi devant La
+Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l’année 1627.
+
+Tout était dans le même état: le duc de Buckingham et ses Anglais,
+maîtres de l’île de Ré, continuaient d’assiéger mais sans succès, la
+citadelle de Saint-Martin et le fort de La Prée, et les hostilités avec
+La Rochelle étaient commencées depuis deux ou trois jours à propos d’un
+fort que le duc d’Angoulême venait de faire construire près de la
+ville.
+
+Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur
+logement aux Minimes.
+
+Mais nous le savons, d’Artagnan, préoccupé de l’ambition de passer aux
+mousquetaires, avait rarement fait amitié avec ses camarades; il se
+trouvait donc isolé et livré à ses propres réflexions.
+
+Ses réflexions n’étaient pas riantes: depuis un an qu’il était arrivé à
+Paris, il s’était mêlé aux affaires publiques; ses affaires privées
+n’avaient pas fait grand chemin comme amour et comme fortune.
+
+Comme amour, la seule femme qu’il eût aimée était Mme Bonacieux, et Mme
+Bonacieux avait disparu sans qu’il pût découvrir encore ce qu’elle
+était devenue.
+
+Comme fortunes il s’était fait, lui chétif, ennemi du cardinal,
+c’est-à-dire d’un homme devant lequel tremblaient les plus grands du
+royaume, à commencer par le roi.
+
+Cet homme pouvait l’écraser, et cependant il ne l’avait pas fait: pour
+un esprit aussi perspicace que l’était d’Artagnan, cette indulgence
+était un jour par lequel il voyait dans un meilleur avenir.
+
+Puis, il s’était fait encore un autre ennemi moins à craindre,
+pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n’être pas à
+mépriser: cet ennemi, c’était Milady.
+
+En échange de tout cela il avait acquis la protection et la
+bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine était, par
+le temps qui courait, une cause de plus de persécution; et sa
+protection, on le sait, protégeait fort mal: témoins Chalais et Mme
+Bonacieux.
+
+Ce qu’il avait donc gagné de plus clair dans tout cela c’était le
+diamant de cinq ou six mille livres qu’il portait au doigt; et encore
+ce diamant, en supposant que d’Artagnan dans ses projets d’ambition,
+voulût le garder pour s’en faire un jour un signe de reconnaissance
+près de la reine n’avait en attendant, puisqu’il ne pouvait s’en
+défaire, pas plus de valeur que les cailloux qu’il foulait à ses pieds.
+
+Nous disons «que les cailloux qu’il foulait à ses pieds», car
+d’Artagnan faisait ces réflexions en se promenant solitairement sur un
+joli petit chemin qui conduisait du camp au village d’Angoutin; or ces
+réflexions l’avaient conduit plus loin qu’il ne croyait, et le jour
+commençait à baisser, lorsqu’au dernier rayon du soleil couchant il lui
+sembla voir briller derrière une haie le canon d’un mousquet.
+
+D’Artagnan avait l’oeil vif et l’esprit prompt, il comprit que le
+mousquet n’était pas venu là tout seul et que celui qui le portait ne
+s’était pas caché derrière une haie dans des intentions amicales. Il
+résolut donc de gagner au large, lorsque de l’autre côté de la route,
+derrière un rocher, il aperçut l’extrémité d’un second mousquet.
+
+C’était évidemment une embuscade.
+
+Le jeune homme jeta un coup d’oeil sur le premier mousquet et vit avec
+une certaine inquiétude qu’il s’abaissait dans sa direction, mais
+aussitôt qu’il vit l’orifice du canon immobile il se jeta ventre à
+terre. En même temps le coup partit, il entendit le sifflement d’une
+balle qui passait au-dessus de sa tête.
+
+Il n’y avait pas de temps à perdre, d’Artagnan se redressa d’un bond,
+et au même moment la balle de l’autre mousquet fit voler les cailloux à
+l’endroit même du chemin où il s’était jeté la face contre terre.
+
+D’Artagnan n’était pas un de ces hommes inutilement braves qui
+cherchent une mort ridicule pour qu’on dise d’eux qu’ils n’ont pas
+reculé d’un pas, d’ailleurs il ne s’agissait plus de courage ici,
+d’Artagnan était tombé dans un guet-apens.
+
+«S’il y a un troisième coup, se dit-il, je suis un homme perdu!»
+
+Et aussitôt prenant ses jambes à son cou, il s’enfuit dans la direction
+du camp, avec la vitesse des gens de son pays si renommés pour leur
+agilité; mais, quelle que fût la rapidité de sa course, le premier qui
+avait tiré, ayant eu le temps de recharger son arme, lui tira un second
+coup si bien ajusté, cette fois, que la balle traversa son feutre et le
+fit voler à dix pas de lui.
+
+Cependant, comme d’Artagnan n’avait pas d’autre chapeau, il ramassa le
+sien tout en courant, arriva fort essoufflé et fort pâle, dans son
+logis, s’assit sans rien dire à personne et se mit à réfléchir.
+
+Cet événement pouvait avoir trois causes:
+
+La première et la plus naturelle pouvait être une embuscade des
+Rochelois, qui n’eussent pas été fâchés de tuer un des gardes de Sa
+Majesté, d’abord parce que c’était un ennemi de moins, et que cet
+ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.
+
+D’Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et secoua la
+tête. La balle n’était pas une balle de mousquet, c’était une balle
+d’arquebuse; la justesse du coup lui avait déjà donné l’idée qu’il
+avait été tiré par une arme particulière: ce n’était donc pas une
+embuscade militaire, puisque la balle n’était pas de calibre.
+
+Ce pouvait être un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle qu’au
+moment même où il avait, grâce à ce bienheureux rayon de soleil, aperçu
+le canon du fusil, il s’étonnait de la longanimité de Son Éminence à
+son égard.
+
+Mais d’Artagnan secoua la tête. Pour les gens vers lesquels elle
+n’avait qu’à étendre la main, Son Éminence recourait rarement à de
+pareils moyens.
+
+Ce pouvait être une vengeance de Milady.
+
+Ceci, c’était plus probable.
+
+Il chercha inutilement à se rappeler ou les traits ou le costume des
+assassins; il s’était éloigné d’eux si rapidement, qu’il n’avait eu le
+loisir de rien remarquer.
+
+«Ah! mes pauvres amis, murmura d’Artagnan, où êtes-vous? et que vous me
+faites faute!»
+
+D’Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il se
+réveilla en sursaut, se figurant qu’un homme s’approchait de son lit
+pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que l’obscurité eût
+amené aucun incident.
+
+Mais d’Artagnan se douta bien que ce qui était différé n’était pas
+perdu.
+
+D’Artagnan resta toute la journée dans son logis; il se donna pour
+excuse, vis-à-vis de lui-même, que le temps était mauvais.
+
+Le surlendemain, à neuf heures, on battit aux champs. Le duc d’Orléans
+visitait les postes. Les gardes coururent aux armes, d’Artagnan prit
+son rang au milieu de ses camarades.
+
+Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers
+supérieurs s’approchèrent de lui pour lui faire leur cour, M. des
+Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.
+
+Au bout d’un instant il parut à d’Artagnan que M. des Essarts lui
+faisait signe de s’approcher de lui: il attendit un nouveau geste de
+son supérieur, craignant de se tromper, mais ce geste s’étant
+renouvelé, il quitta les rangs et s’avança pour prendre l’ordre.
+
+«Monsieur va demander des hommes de bonne volonté pour une mission
+dangereuse, mais qui fera honneur à ceux qui l’auront accomplie, et je
+vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez prêt.
+
+— Merci, mon capitaine!» répondit d’Artagnan, qui ne demandait pas
+mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant général.
+
+En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et
+avaient repris un bastion dont l’armée royaliste s’était emparée deux
+jours auparavant; il s’agissait de pousser une reconnaissance perdue
+pour voir comment l’armée gardait ce bastion.
+
+Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur éleva la voix et
+dit:
+
+«Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires
+conduits par un homme sûr.
+
+— Quant à l’homme sûr, je l’ai sous la main, Monseigneur, dit M. des
+Essarts en montrant d’Artagnan; et quant aux quatre ou cinq
+volontaires, Monseigneur n’a qu’à faire connaître ses intentions, et
+les hommes ne lui manqueront pas.
+
+— Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire tuer avec moi!»
+dit d’Artagnan en levant son épée.
+
+Deux de ses camarades aux gardes s’élancèrent aussitôt, et deux soldats
+s’étant joints à eux, il se trouva que le nombre demandé était
+suffisant; d’Artagnan refusa donc tous les autres, ne voulant pas faire
+de passe-droit à ceux qui avaient la priorité.
+
+On ignorait si, après la prise du bastion, les Rochelois l’avaient
+évacué ou s’ils y avaient laissé garnison; il fallait donc examiner le
+lieu indiqué d’assez près pour vérifier la chose.
+
+D’Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la tranchée: les
+deux gardes marchaient au même rang que lui et les soldats venaient
+par-derrière.
+
+Ils arrivèrent ainsi, en se couvrant de revêtements, jusqu’à une
+centaine de pas du bastion! Là, d’Artagnan, en se retournant, s’aperçut
+que les deux soldats avaient disparu.
+
+Il crut qu’ayant eu peur ils étaient restés en arrière et continua
+d’avancer.
+
+Au détour de la contrescarpe, ils se trouvèrent à soixante pas à peu
+près du bastion.
+
+On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonné.
+
+Les trois enfants perdus délibéraient s’ils iraient plus avant, lorsque
+tout à coup une ceinture de fumée ceignit le géant de pierre, et une
+douzaine de balles vinrent siffler autour de d’Artagnan et de ses deux
+compagnons.
+
+Ils savaient ce qu’ils voulaient savoir: le bastion était gardé. Une
+plus longue station dans cet endroit dangereux eût donc été une
+imprudence inutile; d’Artagnan et les deux gardes tournèrent le dos et
+commencèrent une retraite qui ressemblait à une fuite.
+
+En arrivant à l’angle de la tranchée qui allait leur servir de rempart,
+un des gardes tomba: une balle lui avait traversé la poitrine. L’autre,
+qui était sain et sauf, continua sa course vers le camp.
+
+D’Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et s’inclina
+vers lui pour le relever et l’aider à rejoindre les lignes; mais en ce
+moment deux coups de fusil partirent: une balle cassa la tête du garde
+déjà blessé, et l’autre vint s’aplatir sur le roc après avoir passé à
+deux pouces de d’Artagnan.
+
+Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait venir
+du bastion, qui était masqué par l’angle de la tranchée. L’idée des
+deux soldats qui l’avaient abandonné lui revint à l’esprit et lui
+rappela ses assassins de la surveille; il résolut donc cette fois de
+savoir à quoi s’en tenir, et tomba sur le corps de son camarade comme
+s’il était mort.
+
+Il vit aussitôt deux têtes qui s’élevaient au-dessus d’un ouvrage
+abandonné qui était à trente pas de là: c’étaient celles de nos deux
+soldats. D’Artagnan ne s’était pas trompé: ces deux hommes ne l’avaient
+suivi que pour l’assassiner, espérant que la mort du jeune homme serait
+mise sur le compte de l’ennemi.
+
+Seulement, comme il pouvait n’être que blessé et dénoncer leur crime,
+ils s’approchèrent pour l’achever; heureusement, trompés par la ruse de
+d’Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs fusils.
+
+Lorsqu’ils furent à dix pas de lui, d’Artagnan, qui en tombant avait eu
+grand soin de ne pas lâcher son épée, se releva tout à coup et d’un
+bond se trouva près d’eux.
+
+Les assassins comprirent que s’ils s’enfuyaient du côté du camp sans
+avoir tué leur homme, ils seraient accusés par lui; aussi leur première
+idée fut-elle de passer à l’ennemi. L’un d’eux prit son fusil par le
+canon, et s’en servit comme d’une massue: il en porta un coup terrible
+à d’Artagnan, qui l’évita en se jetant de côté, mais par ce mouvement
+il livra passage au bandit, qui s’élança aussitôt vers le bastion.
+Comme les Rochelois qui le gardaient ignoraient dans quelle intention
+cet homme venait à eux, ils firent feu sur lui et il tomba frappé d’une
+balle qui lui brisa l’épaule.
+
+Pendant ce temps, d’Artagnan s’était jeté sur le second soldat,
+l’attaquant avec son épée; la lutte ne fut pas longue, ce misérable
+n’avait pour se défendre que son arquebuse déchargée; l’épée du garde
+glissa contre le canon de l’arme devenue inutile et alla traverser la
+cuisse de l’assassin, qui tomba. D’Artagnan lui mit aussitôt la pointe
+du fer sur la gorge.
+
+«Oh! ne me tuez pas! s’écria le bandit; grâce, grâce, mon officier! et
+je vous dirai tout.
+
+— Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins? demanda
+le jeune homme en retenant son bras.
+
+— Oui; si vous estimez que l’existence soit quelque chose quand on a
+vingt-deux ans comme vous et qu’on peut arriver à tout, étant beau et
+brave comme vous l’êtes.
+
+— Misérable! dit d’Artagnan, voyons, parle vite, qui t’a chargé de
+m’assassiner?
+
+— Une femme que je ne connais pas, mais qu’on appelle Milady.
+
+— Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?
+
+— Mon camarade la connaissait et l’appelait ainsi, c’est à lui qu’elle
+a eu affaire et non pas à moi; il a même dans sa poche une lettre de
+cette personne qui doit avoir pour vous une grande importance, à ce que
+je lui ai entendu dire.
+
+— Mais comment te trouves-tu de moitié dans ce guet-apens?
+
+— Il m’a proposé de faire le coup à nous deux et j’ai accepté.
+
+— Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition?
+
+— Cent louis.
+
+— Eh bien, à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime
+que je vaux quelque chose; cent louis! c’est une somme pour deux
+misérables comme vous: aussi je comprends que tu aies accepté, et je te
+fais grâce, mais à une condition!
+
+— Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n’était pas
+fini.
+
+— C’est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a dans
+sa poche.
+
+— Mais, s’écria le bandit, c’est une autre manière de me tuer; comment
+voulez-vous que j’aille chercher cette lettre sous le feu du bastion?
+
+— Il faut pourtant que tu te décides à l’aller chercher, ou je te jure
+que tu vas mourir de ma main.
+
+— Grâce, monsieur, pitié! au nom de cette jeune dame que vous aimez,
+que vous croyez morte peut-être, et qui ne l’est pas! s’écria le bandit
+en se mettant à genoux et s’appuyant sur sa main, car il commençait à
+perdre ses forces avec son sang.
+
+— Et d’où sais-tu qu’il y a une jeune femme que j’aime, et que j’ai cru
+cette femme morte? demanda d’Artagnan.
+
+— Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.
+
+— Tu vois bien alors qu’il faut que j’aie cette lettre, dit d’Artagnan;
+ainsi donc plus de retard, plus d’hésitation, ou quelle que soit ma
+répugnance à tremper une seconde fois mon épée dans le sang d’un
+misérable comme toi, je le jure par ma foi d’honnête homme…»
+
+Et à ces mots d’Artagnan fit un geste si menaçant, que le blessé se
+releva.
+
+«Arrêtez! arrêtez! s’écria-t-il reprenant courage à force de terreur,
+j’irai… j’irai!…»
+
+D’Artagnan prit l’arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et le
+poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe de son
+épée.
+
+C’était une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur le
+chemin qu’il parcourait une longue trace de sang, pâle de sa mort
+prochaine, essayant de se traîner sans être vu jusqu’au corps de son
+complice qui gisait à vingt pas de là!
+
+La terreur était tellement peinte sur son visage couvert d’une froide
+sueur, que d’Artagnan en eut pitié; et que, le regardant avec mépris:
+
+«Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la différence qu’il y a entre
+un homme de coeur et un lâche comme toi; reste, j’irai.»
+
+Et d’un pas agile, l’oeil au guet, observant les mouvements de
+l’ennemi, s’aidant de tous les accidents de terrain, d’Artagnan parvint
+jusqu’au second soldat.
+
+Il y avait deux moyens d’arriver à son but: le fouiller sur la place,
+ou l’emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le fouiller
+dans la tranchée.
+
+D’Artagnan préféra le second moyen et chargea l’assassin sur ses
+épaules au moment même où l’ennemi faisait feu.
+
+Une légère secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient les
+chairs, un dernier cri, un frémissement d’agonie prouvèrent à
+d’Artagnan que celui qui avait voulu l’assassiner venait de lui sauver
+la vie.
+
+D’Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre auprès du blessé
+aussi pâle qu’un mort.
+
+Aussitôt il commença l’inventaire: un portefeuille de cuir, une bourse
+où se trouvait évidemment une partie de la somme que le bandit avait
+reçue, un cornet et des dés formaient l’héritage du mort.
+
+Il laissa le cornet et les dés où ils étaient tombés, jeta la bourse au
+blessé et ouvrit avidement le portefeuille.
+
+Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre
+suivante: c’était celle qu’il était allé chercher au risque de sa vie:
+
+«Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu’elle est
+maintenant en sûreté dans ce couvent où vous n’auriez jamais dû la
+laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l’homme; sinon, vous
+savez que j’ai la main longue et que vous payeriez cher les cent louis
+que vous avez à moi.»
+
+
+Pas de signature. Néanmoins il était évident que la lettre venait de
+Milady. En conséquence, il la garda comme pièce à conviction, et, en
+sûreté derrière l’angle de la tranchée, il se mit à interroger le
+blessé. Celui-ci confessa qu’il s’était chargé avec son camarade, le
+même qui venait d’être tué, d’enlever une jeune femme qui devait sortir
+de Paris par la barrière de La Villette, mais que, s’étant arrêtés à
+boire dans un cabaret, ils avaient manqué la voiture de dix minutes.
+
+«Mais qu’eussiez-vous fait de cette femme? demanda d’Artagnan avec
+angoisse.
+
+— Nous devions la remettre dans un hôtel de la place Royale, dit le
+blessé.
+
+— Oui! oui! murmura d’Artagnan, c’est bien cela, chez Milady
+elle-même.»
+
+Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif de
+vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux qui
+l’aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour,
+puisqu’elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces
+renseignements au cardinal.
+
+Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de joie
+bien réel, que la reine avait fini par découvrir la prison où la pauvre
+Mme Bonacieux expiait son dévouement, et qu’elle l’avait tirée de cette
+prison. Alors la lettre qu’il avait reçue de la jeune femme et son
+passage sur la route de Chaillot, passage pareil à une apparition, lui
+furent expliqués.
+
+Dès lors, ainsi qu’Athos l’avait prédit, il était possible de retrouver
+Mme Bonacieux, et un couvent n’était pas imprenable.
+
+Cette idée acheva de lui remettre la clémence au coeur. Il se retourna
+vers le blessé qui suivait avec anxiété toutes les expressions diverses
+de son visage, et lui tendant le bras:
+
+«Allons, lui dit-il, je ne veux pas t’abandonner ainsi. Appuie-toi sur
+moi et retournons au camp.
+
+— Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de magnanimité,
+mais n’est-ce point pour me faire pendre?
+
+— Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la vie.»
+
+Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds de
+son sauveur; mais d’Artagnan, qui n’avait plus aucun motif de rester si
+près de l’ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa
+reconnaissance.
+
+Le garde qui était revenu à la première décharge des Rochelois avait
+annoncé la mort de ses quatre compagnons. On fut donc à la fois fort
+étonné et fort joyeux dans le régiment, quand on vit reparaître le
+jeune homme sain et sauf.
+
+D’Artagnan expliqua le coup d’épée de son compagnon par une sortie
+qu’il improvisa. Il raconta la mort de l’autre soldat et les périls
+qu’ils avaient courus. Ce récit fut pour lui l’occasion d’un véritable
+triomphe. Toute l’armée parla de cette expédition pendant un jour, et
+Monsieur lui en fit faire ses compliments.
+
+Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa récompense, la
+belle action de d’Artagnan eut pour résultat de lui rendre la
+tranquillité qu’il avait perdue. En effet, d’Artagnan croyait pouvoir
+être tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l’un était tué et
+l’autre dévoué à ses intérêts.
+
+Cette tranquillité prouvait une chose, c’est que d’Artagnan ne
+connaissait pas encore Milady.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+LE VIN D’ANJOU
+
+
+Après des nouvelles presque désespérées du roi, le bruit de sa
+convalescence commençait à se répandre dans le camp; et comme il avait
+grande hâte d’arriver en personne au siège, on disait qu’aussitôt qu’il
+pourrait remonter à cheval, il se remettrait en route.
+
+Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d’un jour à l’autre, il
+allait être remplacé dans son commandement, soit par le duc
+d’Angoulême, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se disputaient
+le commandement, faisait peu de choses, perdait ses journées en
+tâtonnements, et n’osait risquer quelque grande entreprise pour chasser
+les Anglais de l’île de Ré, où ils assiégeaient toujours la citadelle
+Saint-Martin et le fort de La Prée, tandis que, de leur côté, les
+Français assiégeaient La Rochelle.
+
+D’Artagnan, comme nous l’avons dit, était redevenu plus tranquille,
+comme il arrive toujours après un danger passé, et quand le danger
+semble évanoui; il ne lui restait qu’une inquiétude, c’était de
+n’apprendre aucune nouvelle de ses amis.
+
+Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut
+expliqué par cette lettre, datée de Villeroi:
+
+«Monsieur d’Artagnan,
+ «MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir fait une bonne partie
+ chez moi, et s’être égayés beaucoup, ont mené si grand bruit, que
+ le prévôt du château, homme très rigide, les a consignés pour
+ quelques jours; mais j’accomplis les ordres qu’ils m’ont donnés, de
+ vous envoyer douze bouteilles de mon vin d’Anjou, dont ils ont fait
+ grand cas: ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur vin
+ favori.
+ «Je l’ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect,
+ «Votre serviteur très humble et très obéissant,
+
+
+«Godeau,
+«Hôtelier de messieurs les mousquetaires.»
+
+
+«À la bonne heure! s’écria d’Artagnan, ils pensent à moi dans leurs
+plaisirs comme je pensais à eux dans mon ennui; bien certainement que
+je boirai à leur santé et de grand coeur; mais je n’y boirai pas seul.»
+
+Et d’Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait plus
+amitié qu’avec les autres, afin de les inviter à boire avec lui le
+délicieux petit vin d’Anjou qui venait d’arriver de Villeroi. L’un des
+deux gardes était invité pour le soir même, et l’autre invité pour le
+lendemain; la réunion fut donc fixée au surlendemain.
+
+D’Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin à la
+buvette des gardes, en recommandant qu’on les lui gardât avec soin;
+puis, le jour de la solennité, comme le dîner était fixé pour l’heure
+de midi, d’Artagnan envoya, dès neuf heures, Planchet pour tout
+préparer.
+
+Planchet, tout fier d’être élevé à la dignité de maître d’hôtel, songea
+à tout apprêter en homme intelligent; à cet effet il s’adjoignit le
+valet d’un des convives de son maître, nommé Fourreau, et ce faux
+soldat qui avait voulu tuer d’Artagnan, et qui, n’appartenant à aucun
+corps, était entré à son service ou plutôt à celui de Planchet, depuis
+que d’Artagnan lui avait sauvé la vie.
+
+L’heure du festin venue, les deux convives arrivèrent, prirent place et
+les mets s’alignèrent sur la table. Planchet servait la serviette au
+bras, Fourreau débouchait les bouteilles, et Brisemont, c’était le nom
+du convalescent, transvasait dans des carafons de verre le vin qui
+paraissait avoir déposé par effet des secousses de la route. De ce vin,
+la première bouteille était un peu trouble vers la fin, Brisemont versa
+cette lie dans un verre, et d’Artagnan lui permit de la boire; car le
+pauvre diable n’avait pas encore beaucoup de forces.
+
+Les convives, après avoir mangé le potage, allaient porter le premier
+verre à leurs lèvres, lorsque tout à coup le canon retentit au fort
+Louis et au fort Neuf; aussitôt les gardes, croyant qu’il s’agissait de
+quelque attaque imprévue, soit des assiégés, soit des Anglais,
+sautèrent sur leurs épées; d’Artagnan, non moins leste, fit comme eux,
+et tous trois sortirent en courant, afin de se rendre à leurs postes.
+
+Mais à peine furent-ils hors de la buvette, qu’ils se trouvèrent fixés
+sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi! Vive M. le
+cardinal! retentissaient de tous côtés, et les tambours battaient dans
+toutes les directions.
+
+En effet, le roi, impatient comme on l’avait dit, venait de doubler
+deux étapes, et arrivait à l’instant même avec toute sa maison et un
+renfort de dix mille hommes de troupe; ses mousquetaires le précédaient
+et le suivaient. D’Artagnan, placé en haie avec sa compagnie, salua
+d’un geste expressif ses amis, qui lui répondirent des yeux, et M. de
+Tréville, qui le reconnut tout d’abord.
+
+La cérémonie de réception achevée, les quatre amis furent bientôt dans
+les bras l’un de l’autre.
+
+«Pardieu! s’écria d’Artagnan, il n’est pas possible de mieux arriver,
+et les viandes n’auront pas encore eu le temps de refroidir! n’est-ce
+pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se tournant vers les deux
+gardes, qu’il présenta à ses amis.
+
+— Ah! ah! il paraît que nous banquetions, dit Porthos.
+
+— J’espère, dit Aramis, qu’il n’y a pas de femmes à votre dîner!
+
+— Est-ce qu’il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda Athos.
+
+— Mais, pardieu! il y a le vôtre, cher ami, répondit d’Artagnan.
+
+— Notre vin? fit Athos étonné.
+
+— Oui, celui que vous m’avez envoyé.
+
+— Nous vous avons envoyé du vin?
+
+— Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d’Anjou?
+
+— Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.
+
+— Le vin que vous préférez.
+
+— Sans doute, quand je n’ai ni champagne ni chambertin.
+
+— Eh bien, à défaut de champagne et de chambertin, vous vous
+contenterez de celui-là.
+
+— Nous avons donc fait venir du vin d’Anjou, gourmet que nous sommes?
+dit Porthos.
+
+— Mais non, c’est le vin qu’on m’a envoyé de votre part.
+
+— De notre part? firent les trois mousquetaires.
+
+— Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoyé du vin?
+
+— Non, et vous, Porthos?
+
+— Non, et vous, Athos?
+
+— Non.
+
+— Si ce n’est pas vous, dit d’Artagnan, c’est votre hôtelier.
+
+— Notre hôtelier?
+
+— Eh oui! votre hôtelier, Godeau, hôtelier des mousquetaires.
+
+— Ma foi, qu’il vienne d’où il voudra, n’importe, dit Porthos,
+goûtons-le, et, s’il est bon, buvons-le.
+
+— Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source inconnue.
+
+— Vous avez raison, Athos, dit d’Artagnan. Personne de vous n’a chargé
+l’hôtelier Godeau de m’envoyer du vin?
+
+— Non! et cependant il vous en a envoyé de notre part?
+
+— Voici la lettre!» dit d’Artagnan.
+
+Et il présenta le billet à ses camarades.
+
+«Ce n’est pas son écriture! s’écria Athos, je la connais, c’est moi
+qui, avant de partir, ai réglé les comptes de la communauté.
+
+— Fausse lettre, dit Porthos; nous n’avons pas été consignés.
+
+— D’Artagnan, demanda Aramis d’un ton de reproche, comment avez- vous
+pu croire que nous avions fait du bruit?…»
+
+D’Artagnan pâlit, et un tremblement convulsif secoua tous ses membres.
+
+«Tu m’effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes
+occasions, qu’est-il donc arrivé?
+
+— Courons, courons, mes amis! s’écria d’Artagnan, un horrible soupçon
+me traverse l’esprit! serait-ce encore une vengeance de cette femme?»
+
+Ce fut Athos qui pâlit à son tour.
+
+D’Artagnan s’élança vers la buvette, les trois mousquetaires et les
+deux gardes l’y suivirent.
+
+Le premier objet qui frappa la vue de d’Artagnan en entrant dans la
+salle à manger, fut Brisemont étendu par terre et se roulant dans
+d’atroces convulsions.
+
+Planchet et Fourreau, pâles comme des morts, essayaient de lui porter
+secours; mais il était évident que tout secours était inutile: tous les
+traits du moribond étaient crispés par l’agonie.
+
+«Ah! s’écria-t-il en apercevant d’Artagnan, ah! c’est affreux, vous
+avez l’air de me faire grâce et vous m’empoisonnez!
+
+— Moi! s’écria d’Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc là?
+
+— Je dis que c’est vous qui m’avez donné ce vin, je dis que c’est vous
+qui m’avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous venger de
+moi, je dis que c’est affreux!
+
+— N’en croyez rien, Brisemont, dit d’Artagnan, n’en croyez rien; je
+vous jure, je vous proteste…
+
+— Oh! mais Dieu est là! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu’il souffre un
+jour ce que je souffre!
+
+— Sur l’évangile, s’écria d’Artagnan en se précipitant vers le
+moribond, je vous jure que j’ignorais que ce vin fût empoisonné et que
+j’allais en boire comme vous.
+
+— Je ne vous crois pas», dit le soldat.
+
+Et il expira dans un redoublement de tortures.
+
+«Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les
+bouteilles et qu’Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour qu’on
+allât chercher un confesseur.
+
+— O mes amis! dit d’Artagnan, vous venez encore une fois de me sauver
+la vie, non seulement à moi, mais à ces messieurs. Messieurs,
+continua-t-il en s’adressant aux gardes, je vous demanderai le silence
+sur toute cette aventure; de grands personnages pourraient avoir trempé
+dans ce que vous avez vu, et le mal de tout cela retomberait sur nous.
+
+— Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah! monsieur!
+que je l’ai échappé belle!
+
+— Comment, drôle, s’écria d’Artagnan, tu allais donc boire mon vin?
+
+— À la santé du roi, monsieur, j’allais en boire un pauvre verre, si
+Fourreau ne m’avait pas dit qu’on m’appelait.
+
+— Hélas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je voulais
+l’éloigner pour boire tout seul!
+
+— Messieurs, dit d’Artagnan en s’adressant aux gardes, vous comprenez
+qu’un pareil festin ne pourrait être que fort triste après ce qui vient
+de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses et remettez la partie à
+un autre jour, je vous prie.»
+
+Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de d’Artagnan,
+et, comprenant que les quatre amis désiraient demeurer seuls, ils se
+retirèrent.
+
+Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans témoins,
+ils se regardèrent d’un air qui voulait dire que chacun comprenait la
+gravité de la situation.
+
+«D’abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c’est une mauvaise
+compagnie qu’un mort, mort de mort violente.
+
+— Planchet, dit d’Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce pauvre
+diable. Qu’il soit enterré en terre sainte. Il avait commis un crime,
+c’est vrai, mais il s’en était repenti.»
+
+Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchet et à
+Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont.
+
+L’hôte leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit des
+oeufs à la coque et de l’eau, qu’Athos alla puiser lui-même à la
+fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au courant
+de la situation.
+
+«Eh bien, dit d’Artagnan à Athos, vous le voyez, cher ami, c’est une
+guerre à mort.»
+
+Athos secoua la tête.
+
+«Oui, oui, dit-il, je le vois bien; mais croyez-vous que ce soit elle?
+
+— J’en suis sûr.
+
+— Cependant je vous avoue que je doute encore.
+
+— Mais cette fleur de lis sur l’épaule?
+
+— C’est une Anglaise qui aura commis quelque méfait en France, et qu’on
+aura flétrie à la suite de son crime.
+
+— Athos, c’est votre femme, vous dis-je, répétait d’Artagnan, ne vous
+rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se ressemblent?
+
+— J’aurais cependant cru que l’autre était morte, je l’avais si bien
+pendue.»
+
+Ce fut d’Artagnan qui secoua la tête à son tour.
+
+«Mais enfin, que faire? dit le jeune homme.
+
+— Le fait est qu’on ne peut rester ainsi avec une épée éternellement
+suspendue au-dessus de sa tête, dit Athos, et qu’il faut sortir de
+cette situation.
+
+— Mais comment?
+
+— Écoutez, tâchez de la rejoindre et d’avoir une explication avec elle;
+dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme de ne jamais
+rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre vous; de votre côté
+serment solennel de rester neutre à mon égard: sinon, je vais trouver
+le chancelier, je vais trouver le roi, je vais trouver le bourreau,
+j’ameute la cour contre vous, je vous dénonce comme flétrie, je vous
+fais mettre en jugement, et si l’on vous absout, eh bien, je vous tue,
+foi de gentilhomme! au coin de quelque borne, comme je tuerais un chien
+enragé.
+
+— J’aime assez ce moyen, dit d’Artagnan, mais comment la joindre?
+
+— Le temps, cher ami, le temps amène l’occasion, l’occasion c’est la
+martingale de l’homme: plus on a engagé, plus l’on gagne quand on sait
+attendre.
+
+— Oui, mais attendre entouré d’assassins et d’empoisonneurs…
+
+— Bah! dit Athos, Dieu nous a gardés jusqu’à présent, Dieu nous gardera
+encore.
+
+— Oui, nous; nous d’ailleurs, nous sommes des hommes, et, à tout
+prendre, c’est notre état de risquer notre vie: mais elle! ajouta- t-il
+à demi-voix.
+
+— Qui elle? demanda Athos.
+
+— Constance.
+
+— Mme Bonacieux! ah! c’est juste, fit Athos; pauvre ami! j’oubliais que
+vous étiez amoureux.
+
+— Eh bien, mais, dit Aramis, n’avez-vous pas vu par la lettre même que
+vous avez trouvée sur le misérable mort qu’elle était dans un couvent?
+On est très bien dans un couvent, et aussitôt le siège de La Rochelle
+terminé, je vous promets que pour mon compte…
+
+— Bon! dit Athos, bon! oui, mon cher Aramis! nous savons que vos voeux
+tendent à la religion.
+
+— Je ne suis mousquetaire que par intérim, dit humblement Aramis.
+
+— Il paraît qu’il y a longtemps qu’il n’a reçu des nouvelles de sa
+maîtresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention, nous
+connaissons cela.
+
+— Eh bien, dit Porthos, il me semble qu’il y aurait un moyen bien
+simple.
+
+— Lequel? demanda d’Artagnan.
+
+— Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos.
+
+— Oui.
+
+— Eh bien, aussitôt le siège fini, nous l’enlevons de ce couvent.
+
+— Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.
+
+— C’est juste, dit Porthos.
+
+— Mais, j’y pense, dit Athos, ne prétendez-vous pas, cher d’Artagnan,
+que c’est la reine qui a fait choix de ce couvent pour elle?
+
+— Oui, je le crois du moins.
+
+— Eh bien, mais Porthos nous aidera là-dedans.
+
+— Et comment cela, s’il vous plaît?
+
+— Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse; elle doit
+avoir le bras long.
+
+— Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lèvres, je la crois
+cardinaliste et elle ne doit rien savoir.
+
+— Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d’en avoir des nouvelles.
+
+— Vous, Aramis, s’écrièrent les trois amis, vous, et comment cela?
+
+— Par l’aumônier de la reine, avec lequel je suis fort lié…», dit
+Aramis en rougissant.
+
+Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient achevé leur
+modeste repas, se séparèrent avec promesse de se revoir le soir même:
+d’Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires
+rejoignirent le quartier du roi, où ils avaient à faire préparer leur
+logis.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+L’AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
+
+
+À peine arrivé au camp, le roi, qui avait si grande hâte de se trouver
+en face de l’ennemi, et qui, à meilleur droit que le cardinal,
+partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire toutes les
+dispositions, d’abord pour chasser les Anglais de l’île de Ré, ensuite
+pour presser le siège de La Rochelle; mais, malgré lui, il fut retardé
+par les dissensions qui éclatèrent entre MM. de Bassompierre et
+Schomberg, contre le duc d’Angoulême.
+
+MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et
+réclamaient leur droit de commander l’armée sous les ordres du roi;
+mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du
+coeur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois, ses frères
+en religion, poussait au contraire le duc d’Angoulême, que le roi, à
+son instigation, avait nommé lieutenant général. Il en résulta que,
+sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg déserter l’armée,
+on fut obligé de faire à chacun un commandement particulier:
+Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis La Leu
+jusqu’à Dompierre; le duc d’Angoulême à l’est, depuis Dompierre jusqu’à
+Périgny; et M. de Schomberg au midi, depuis Périgny jusqu’à Angoutin.
+
+Le logis de Monsieur était à Dompierre.
+
+Le logis du roi était tantôt à Étré, tantôt à La Jarrie.
+
+Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de La Pierre,
+dans une simple maison sans aucun retranchement.
+
+De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc
+d’Angoulême, et le cardinal, M. de Schomberg.
+
+Aussitôt cette organisation établie, on s’était occupé de chasser les
+Anglais de l’île.
+
+La conjoncture était favorable: les Anglais, qui ont, avant toute
+chose, besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne mangeant que
+des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient force malades dans
+leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise à cette époque de l’année sur
+toutes les côtes de l’océan, mettait tous les jours quelque petit
+bâtiment à mal; et la plage, depuis la pointe de l’Aiguillon jusqu’à la
+tranchée, était littéralement, à chaque marée, couverte des débris de
+pinasses, de roberges et de felouques; il en résultait que, même les
+gens du roi se tinssent- ils dans leur camp, il était évident qu’un
+jour ou l’autre Buckingham, qui ne demeurait dans l’île de Ré que par
+entêtement, serait obligé de lever le siège.
+
+Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le camp
+ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu’il fallait en finir et
+donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.
+
+Notre intention n’étant pas de faire un journal de siège, mais au
+contraire de n’en rapporter que les événements qui ont trait à
+l’histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux
+mots que l’entreprise réussit au grand étonnement du roi et à la grande
+gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à pied, battus
+dans toutes les rencontres, écrasés au passage de l’île de Loix, furent
+obligés de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille
+hommes parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenant-colonels, deux
+cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualité, quatre
+pièces de canon et soixante drapeaux qui furent apportés à Paris par
+Claude de Saint-Simon, et suspendus en grande pompe aux voûtes de
+Notre-Dame.
+
+Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répandirent par toute
+la France.
+
+Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siège sans avoir, du
+moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais.
+
+Mais, comme nous venons de le dire, le repos n’était que momentané.
+
+Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et l’on
+avait acquis la preuve d’une ligue entre l’Empire, l’Espagne,
+l’Angleterre et la Lorraine.
+
+Cette ligue était dirigée contre la France.
+
+De plus, dans le logis de Buckingham, qu’il avait été forcé
+d’abandonner plus précipitamment qu’il ne l’avait cru, on avait trouvé
+des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui, à ce qu’assure M. le
+cardinal dans ses mémoires, compromettaient fort Mme de Chevreuse, et
+par conséquent la reine.
+
+C’était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on
+n’est pas ministre absolu sans être responsable; aussi toutes les
+ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour, et
+occupées à écouter le moindre bruit qui s’élevait dans un des grands
+royaumes de l’Europe.
+
+Le cardinal connaissait l’activité et surtout la haine de Buckingham;
+si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute son influence
+était perdue: la politique espagnole et la politique autrichienne
+avaient leurs représentants dans le cabinet du Louvre, où elles
+n’avaient encore que des partisans; lui Richelieu, le ministre
+français, le ministre national par excellence, était perdu. Le roi,
+qui, tout en lui obéissant comme un enfant, le haïssait comme un enfant
+hait son maître, l’abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur et de
+la reine; il était donc perdu, et peut-être la France avec lui. Il
+fallait parer à tout cela.
+
+Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus nombreux, se
+succéder nuit et jour dans cette petite maison du pont de La Pierre, où
+le cardinal avait établi sa résidence.
+
+C’étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu’il était facile
+de reconnaître qu’ils appartenaient surtout à l’église militante; des
+femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages, et dont les larges
+trousses ne pouvaient entièrement dissimuler les formes arrondies;
+enfin des paysans aux mains noircies, mais à la jambe fine, et qui
+sentaient l’homme de qualité à une lieue à la ronde.
+
+Puis encore d’autres visites moins agréables, car deux ou trois fois le
+bruit se répandit que le cardinal avait failli être assassiné.
+
+Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c’était
+elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin
+d’avoir le cas échéant le droit d’user de représailles; mais il ne faut
+croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent leurs
+ennemis.
+
+Ce qui n’empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus acharnés
+détracteurs n’ont jamais contesté la bravoure personnelle, de faire
+force courses nocturnes tantôt pour communiquer au duc d’Angoulême des
+ordres importants, tantôt pour aller se concerter avec le roi, tantôt
+pour aller conférer avec quelque messager qu’il ne voulait pas qu’on
+laissât entrer chez lui.
+
+De leur côté les mousquetaires qui n’avaient pas grand-chose à faire au
+siège n’étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse vie. Cela leur
+était d’autant plus facile, à nos trois compagnons surtout, qu’étant
+des amis de M. de Tréville, ils obtenaient facilement de lui de
+s’attarder et de rester après la fermeture du camp avec des permissions
+particulières.
+
+Or, un soir que d’Artagnan, qui était de tranchée, n’avait pu les
+accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de
+bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse de
+leurs pistolets, revenaient tous trois d’une buvette qu’Athos avait
+découverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie, et qu’on
+appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui conduisait au camp,
+tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous l’avons dit, de peur
+d’embuscade, lorsqu’à un quart de lieue à peu près du village de
+Boisnar ils crurent entendre le pas d’une cavalcade qui venait à eux;
+aussitôt tous trois s’arrêtèrent, serrés l’un contre l’autre, et
+attendirent, tenant le milieu de la route: au bout d’un instant, et
+comme la lune sortait justement d’un nuage, ils virent apparaître au
+détour d’un chemin deux cavaliers qui, en les apercevant, s’arrêtèrent
+à leur tour, paraissant délibérer s’ils devaient continuer leur route
+ou retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux
+trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voix
+ferme:
+
+«Qui vive?
+
+— Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers.
+
+— Ce n’est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? Répondez, ou nous
+chargeons.
+
+— Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs! dit alors une voix
+vibrante qui paraissait avoir l’habitude du commandement.
+
+— C’est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit
+Athos, que voulez-vous faire, messieurs?
+
+— Qui êtes-vous? dit la même voix du même ton de commandement; répondez
+à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre désobéissance.
+
+— Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que celui
+qui les interrogeait en avait le droit.
+
+— Quelle compagnie?
+
+— Compagnie de Tréville.
+
+— Avancez à l’ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites
+ici, à cette heure.»
+
+Les trois compagnons s’avancèrent, l’oreille un peu basse, car tous
+trois maintenant étaient convaincus qu’ils avaient affaire à plus fort
+qu’eux; on laissa, au reste, à Athos le soin de porter la parole.
+
+Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu,
+était à dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe à Porthos et
+à Aramis de rester de leur côté en arrière, et s’avança seul.
+
+«Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous avions
+affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.
+
+— Votre nom? dit l’officier, qui se couvrait une partie du visage avec
+son manteau.
+
+— Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se révolter
+contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous
+avez le droit de m’interroger.
+
+— Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son
+manteau de manière à avoir le visage découvert.
+
+— Monsieur le cardinal! s’écria le mousquetaire stupéfait.
+
+— Votre nom? reprit pour la troisième fois Son Éminence.
+
+— Athos», dit le mousquetaire.
+
+Le cardinal fit un signe à l’écuyer, qui se rapprocha.
+
+«Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne veux
+pas qu’on sache que je suis sorti du camp, et, en nous suivant, nous
+serons sûrs qu’ils ne le diront à personne.
+
+— Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez- nous
+donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci, nous savons
+garder un secret.»
+
+Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.
+
+«Vous avez l’oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais
+maintenant, écoutez ceci: ce n’est point par défiance que je vous prie
+de me suivre, c’est pour ma sûreté: sans doute vos deux compagnons sont
+MM. Porthos et Aramis?
+
+— Oui, Votre Éminence, dit Athos, tandis que les deux mousquetaires
+restés en arrière s’approchaient, le chapeau à la main.
+
+— Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais: je sais
+que vous n’êtes pas tout à fait de mes amis, et j’en suis fâché, mais
+je sais que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes, et qu’on peut
+se fier à vous. Monsieur Athos, faites-moi donc l’honneur de
+m’accompagner, vous et vos deux amis, et alors j’aurai une escorte à
+faire envie à Sa Majesté, si nous la rencontrons.»
+
+Les trois mousquetaires s’inclinèrent jusque sur le cou de leurs
+chevaux.
+
+«Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de nous
+emmener avec elle: nous avons rencontré sur la route des visages
+affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages une querelle
+au Colombier-Rouge.
+
+— Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je n’aime pas
+les querelleurs, vous le savez!
+
+— C’est justement pour cela que j’ai l’honneur de prévenir Votre
+Éminence de ce qui vient d’arriver; car elle pourrait l’apprendre par
+d’autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que nous sommes
+en faute.
+
+— Et quels ont été les résultats de cette querelle? demanda le cardinal
+en fronçant le sourcil.
+
+— Mais mon ami Aramis, que voici, a reçu un petit coup d’épée dans le
+bras, ce qui ne l’empêchera pas, comme Votre Éminence peut le voir, de
+monter à l’assaut demain, si Votre Éminence ordonne l’escalade.
+
+— Mais vous n’êtes pas hommes à vous laisser donner des coups d’épée
+ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs, vous en avez
+bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez que j’ai le droit
+de donner l’absolution.
+
+— Moi, Monseigneur, dit Athos, je n’ai pas même mis l’épée à la main,
+mais j’ai pris celui à qui j’avais affaire à bras-le-corps et je l’ai
+jeté par la fenêtre; il paraît qu’en tombant, continua Athos avec
+quelque hésitation, il s’est cassé la cuisse.
+
+— Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?
+
+— Moi, Monseigneur, sachant que le duel est défendu, j’ai saisi un
+banc, et j’en ai donné à l’un de ces brigands un coup qui, je crois,
+lui a brisé l’épaule.
+
+— Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?
+
+— Moi, Monseigneur, comme je suis d’un naturel très doux et que,
+d’ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur le
+point de rentrer dans les ordres, je voulais séparer mes camarades,
+quand un de ces misérables m’a donné traîtreusement un coup d’épée à
+travers le bras gauche: alors la patience m’a manqué, j’ai tiré mon
+épée à mon tour, et comme il revenait à la charge, je crois avoir senti
+qu’en se jetant sur moi il se l’était passée au travers du corps: je
+sais bien qu’il est tombé seulement, et il m’a semblé qu’on l’emportait
+avec ses deux compagnons.
+
+— Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat pour
+une dispute de cabaret, vous n’y allez pas de main morte; et à propos
+de quoi était venue la querelle?
+
+— Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu’il y avait une
+femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer
+la porte.
+
+— Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?
+
+— Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j’ai eu l’honneur de
+dire à Votre Éminence que ces misérables étaient ivres.
+
+— Et cette femme était jeune et jolie? demanda le cardinal avec une
+certaine inquiétude.
+
+— Nous ne l’avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.
+
+— Vous ne l’avez pas vue; ah! très bien, reprit vivement le cardinal;
+vous avez bien fait de défendre l’honneur d’une femme, et, comme c’est
+à l’auberge du Colombier-Rouge que je vais moi- même, je saurai si vous
+m’avez dit la vérité.
+
+— Monseigneur, dit fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et pour
+sauver notre tête, nous ne ferions pas un mensonge.
+
+— Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos, je
+n’en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer la
+conversation, cette dame était donc seule?
+
+— Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos; mais,
+comme malgré le bruit ce cavalier ne s’est pas montré, il est à
+présumer que c’est un lâche.
+
+— Ne jugez pas témérairement, dit l’évangile», répliqua le cardinal.
+
+Athos s’inclina.
+
+«Et maintenant, messieurs, c’est bien, continua Son Éminence, je sais
+ce que je voulais savoir; suivez-moi.»
+
+Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s’enveloppa
+de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval en marche, se
+tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.
+
+On arriva bientôt à l’auberge silencieuse et solitaire; sans doute
+l’hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en conséquence il
+avait renvoyé les importuns.
+
+Dix pas avant d’arriver à la porte, le cardinal fit signe à son écuyer
+et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout sellé était
+attaché au contrevent, le cardinal frappa trois coups et de certaine
+façon.
+
+Un homme enveloppé d’un manteau sortit aussitôt et échangea quelques
+rapides paroles avec le cardinal; après quoi il remonta à cheval et
+repartit dans la direction de Surgères, qui était aussi celle de Paris.
+
+«Avancez, messieurs, dit le cardinal.
+
+— Vous m’avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en s’adressant
+aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas à moi que notre rencontre de
+ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant, suivez-moi.»
+
+Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent autant;
+le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, les
+trois mousquetaires attachèrent les brides des leurs aux contrevents.
+
+L’hôte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal
+n’était qu’un officier venant visiter une dame.
+
+«Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs puissent
+m’attendre près d’un bon feu?» dit le cardinal.
+
+L’hôte ouvrit la porte d’une grande salle, dans laquelle justement on
+venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et excellente
+cheminée.
+
+«J’ai celle-ci, répondit-il.
+
+— C’est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et veuillez
+m’attendre; je ne serai pas plus d’une demi-heure.»
+
+Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du
+rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples renseignements,
+monta l’escalier en homme qui n’a pas besoin qu’on lui indique son
+chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+DE L’UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE
+
+
+Il était évident que, sans s’en douter, et mus seulement par leur
+caractère chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de
+rendre service à quelqu’un que le cardinal honorait de sa protection
+particulière.
+
+Maintenant quel était ce quelqu’un? C’est la question que se firent
+d’abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu’aucune des réponses
+que pouvait leur faire leur intelligence n’était satisfaisante, Porthos
+appela l’hôte et demanda des dés.
+
+Porthos et Aramis se placèrent à une table et se mirent à jouer. Athos
+se promena en réfléchissant.
+
+En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant
+le tuyau du poêle rompu par la moitié et dont l’autre extrémité donnait
+dans la chambre supérieure, et à chaque fois qu’il passait et
+repassait, il entendait un murmure de paroles qui finit par fixer son
+attention. Athos s’approcha, et il distingua quelques mots qui lui
+parurent sans doute mériter un si grand intérêt qu’il fit signe à ses
+compagnons de se taire, restant lui- même courbé l’oreille tendue à la
+hauteur de l’orifice inférieur.
+
+«Écoutez, Milady, disait le cardinal, l’affaire est importante:
+asseyez-vous là et causons.
+
+— Milady! murmura Athos.
+
+— J’écoute Votre Éminence avec la plus grande attention, répondit une
+voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.
+
+— Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est à moi,
+vous attend à l’embouchure de la Charente, au fort de La Pointe; il
+mettra à la voile demain matin.
+
+— Il faut alors que je m’y rende cette nuit?
+
+— À l’instant même, c’est-à-dire lorsque vous aurez reçu mes
+instructions. Deux hommes que vous trouverez à la porte en sortant vous
+serviront d’escorte; vous me laisserez sortir le premier, puis une
+demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour.
+
+— Oui, Monseigneur. Maintenant revenons à la mission dont vous voulez
+bien me charger; et comme je tiens à continuer de mériter la confiance
+de Votre Éminence, daignez me l’exposer en termes clairs et précis,
+afin que je ne commette aucune erreur.»
+
+Il y eut un instant de profond silence entre les deux interlocuteurs;
+il était évident que le cardinal mesurait d’avance les termes dans
+lesquels il allait parler, et que Milady recueillait toutes ses
+facultés intellectuelles pour comprendre les choses qu’il allait dire
+et les graver dans sa mémoire quand elles seraient dites.
+
+Athos profita de ce moment pour dire à ses deux compagnons de fermer la
+porte en dedans et pour leur faire signe de venir écouter avec lui.
+
+Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une
+chaise pour chacun d’eux, et une chaise pour Athos. Tous trois
+s’assirent alors, leurs têtes rapprochées et l’oreille au guet.
+
+«Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivée à
+Londres, vous irez trouver Buckingham.
+
+— Je ferai observer à Son Éminence, dit Milady, que depuis l’affaire
+des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m’a toujours soupçonnée,
+Sa Grâce se défie de moi.
+
+— Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s’agit-il plus de capter sa
+confiance, mais de se présenter franchement et loyalement à lui comme
+négociatrice.
+
+— Franchement et loyalement, répéta Milady avec une indicible
+expression de duplicité.
+
+— Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton; toute
+cette négociation doit être faite à découvert.
+
+— Je suivrai à la lettre les instructions de Son Éminence, et j’attends
+qu’elle me les donne.
+
+— Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que je
+sais tous les préparatifs qu’il fait mais que je ne m’en inquiète
+guère, attendu qu’au premier mouvement qu’il risquera, je perds la
+reine.
+
+— Croira-t-il que Votre Éminence est en mesure d’accomplir la menace
+qu’elle lui fait?
+
+— Oui, car j’ai des preuves.
+
+— Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation.
+
+— Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-
+Robert et du marquis de Beautru sur l’entrevue que le duc a eu chez Mme
+la connétable avec la reine, le soir que Mme la connétable a donné une
+fête masquée; vous lui direz, afin qu’il ne doute de rien, qu’il y est
+venu sous le costume du grand mogol que devait porter le chevalier de
+Guise, et qu’il a acheté à ce dernier moyennant la somme de trois mille
+pistoles.
+
+— Bien, Monseigneur.
+
+— Tous les détails de son entrée au Louvre et de sa sortie pendant la
+nuit où il s’est introduit au palais sous le costume d’un diseur de
+bonne aventure italien me sont connus; vous lui direz, pour qu’il ne
+doute pas encore de l’authenticité de mes renseignements, qu’il avait
+sous son manteau une grande robe blanche semée de larmes noires, de
+têtes de mort et d’os en sautoir: car, en cas de surprise, il devait se
+faire passer pour le fantôme de la Dame blanche qui, comme chacun le
+sait, revient au Louvre chaque fois que quelque grand événement va
+s’accomplir.
+
+— Est-ce tout, Monseigneur?
+
+— Dites-lui que je sais encore tous les détails de l’aventure d’Amiens,
+que j’en ferai faire un petit roman, spirituellement tourné, avec un
+plan du jardin et les portraits des principaux acteurs de cette scène
+nocturne.
+
+— Je lui dirai cela.
+
+— Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est à la
+Bastille, qu’on n’a surpris aucune lettre sur lui, c’est vrai, mais que
+la torture peut lui faire dire ce qu’il sait, et même… ce qu’il ne sait
+pas.
+
+— À merveille.
+
+— Enfin ajoutez que Sa Grâce, dans la précipitation qu’elle a mise à
+quitter l’île de Ré, oublia dans son logis certaine lettre de Mme de
+Chevreuse qui compromet singulièrement la reine, en ce qu’elle prouve
+non seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis du roi, mais encore
+qu’elle conspire avec ceux de la France. Vous avez bien retenu tout ce
+que je vous ai dit, n’est-ce pas?
+
+— Votre Éminence va en juger: le bal de Mme la connétable; la nuit du
+Louvre; la soirée d’Amiens; l’arrestation de Montaigu; la lettre de Mme
+de Chevreuse.
+
+— C’est cela, dit le cardinal, c’est cela: vous avez une bien heureuse
+mémoire, Milady.
+
+— Mais, reprit celle à qui le cardinal venait d’adresser ce compliment
+flatteur, si malgré toutes ces raisons le duc ne se rend pas et
+continue de menacer la France?
+
+— Le duc est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un niais, reprit
+Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens paladins, il
+n’a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. S’il
+sait que cette guerre peut coûter l’honneur et peut-être la liberté à
+la dame de ses pensées, comme il dit, je vous réponds qu’il y regardera
+à deux fois.
+
+— Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait qu’elle
+voulait voir clair jusqu’au bout, dans la mission dont elle allait être
+chargée, cependant s’il persiste?
+
+— S’il persiste, dit le cardinal…, ce n’est pas probable.
+
+— C’est possible, dit Milady.
+
+— S’il persiste…»
+
+Son Éminence fit une pause et reprit…
+
+«S’il persiste, eh bien, j’espérerai dans un de ces événements qui
+changent la face des États.
+
+— Si Son Éminence voulait me citer dans l’histoire quelques-uns de ces
+événements, dit Milady, peut-être partagerais-je sa confiance dans
+l’avenir.
+
+— Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu’en 1610, pour une
+cause à peu près pareille à celle qui fait mouvoir le duc, le roi Henri
+IV, de glorieuse mémoire, allait à la fois envahir les Flandres et
+l’Italie pour frapper à la fois l’Autriche des deux côtés, eh bien,
+n’est-il pas arrivé un événement qui a sauvé l’Autriche? Pourquoi le
+roi de France n’aurait-il pas la même chance que l’empereur?
+
+— Votre Éminence veut parler du coup de couteau de la rue de la
+Ferronnerie?
+
+— Justement, dit le cardinal.
+
+— Votre Éminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac
+épouvante ceux qui auraient un instant l’idée de l’imiter?
+
+— Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces pays
+sont divisés de religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieux
+que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me revient à cette
+heure que les puritains sont furieux contre le duc de Buckingham et que
+leurs prédicateurs le désignent comme l’Antéchrist.
+
+— Eh bien? fit Milady.
+
+— Eh bien, continua le cardinal d’un air indifférent, il ne s’agirait,
+pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune,
+adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une pareille femme peut
+se rencontrer: le duc est homme à bonnes fortunes, et, s’il a semé bien
+des amours par ses promesses de constance éternelle, il a dû semer bien
+des haines aussi par ses éternelles infidélités.
+
+— Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se
+rencontrer.
+
+— Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques
+Clément ou de Ravaillac aux mains d’un fanatique, sauverait la France.
+
+— Oui, mais elle serait complice d’un assassinat.
+
+— A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Clément?
+
+— Non, car peut-être étaient-ils placés trop haut pour qu’on osât les
+aller chercher là où ils étaient: on ne brûlerait pas le Palais de
+Justice pour tout le monde, Monseigneur.
+
+— Vous croyez donc que l’incendie du Palais de Justice a une cause
+autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il eût fait
+une question sans aucune importance.
+
+— Moi, Monseigneur, répondit Milady, je ne crois rien, je cite un fait,
+voilà tout, seulement, je dis que si je m’appelais Mlle de Monpensier
+ou la reine Marie de Médicis, je prendrais moins de précautions que
+j’en prends, m’appelant tout simplement Lady Clarick.
+
+— C’est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?
+
+— Je voudrais un ordre qui ratifiât d’avance tout ce que je croirai
+devoir faire pour le plus grand bien de la France.
+
+— Mais il faudrait d’abord trouver la femme que j’ai dit, et qui aurait
+à se venger du duc.
+
+— Elle est trouvée, dit Milady.
+
+— Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira
+d’instrument à la justice de Dieu.
+
+— On le trouvera.
+
+— Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de réclamer l’ordre que vous
+demandiez tout à l’heure.
+
+— Votre Éminence a raison, dit Milady, et c’est moi qui ai eu tort de
+voir dans la mission dont elle m’honore autre chose que ce qui est
+réellement, c’est-à-dire d’annoncer à Sa Grâce, de la part de Son
+Éminence, que vous connaissez les différents déguisements à l’aide
+desquels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant la fête
+donnée par Mme la connétable; que vous avez les preuves de l’entrevue
+accordée au Louvre par la reine à certain astrologue italien qui n’est
+autre que le duc de Buckingham; que vous avez commandé un petit roman,
+des plus spirituels, sur l’aventure d’Amiens, avec plan du jardin où
+cette aventure s’est passée et portraits des acteurs qui y ont figuré;
+que Montaigu est à la Bastille, et que la torture peut lui faire dire
+des choses dont il se souvient et même des choses qu’il aurait
+oubliées; enfin, que vous possédez certaine lettre de Mme de Chevreuse,
+trouvée dans le logis de Sa Grâce, qui compromet singulièrement, non
+seulement celle qui l’a écrite, mais encore celle au nom de qui elle a
+été écrite. Puis, s’il persiste malgré tout cela, comme c’est à ce que
+je viens de dire que se borne ma mission, je n’aurai plus qu’à prier
+Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C’est bien cela,
+n’est-ce pas, Monseigneur, et je n’ai pas autre chose à faire?
+
+— C’est bien cela, reprit sèchement le cardinal.
+
+— Et maintenant, dit Milady sans paraître remarquer le changement de
+ton du duc à son égard, maintenant que j’ai reçu les instructions de
+Votre Éminence à propos de ses ennemis, Monseigneur me permettra-t-il
+de lui dire deux mots des miens?
+
+— Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.
+
+— Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez tout
+votre appui, car je me les suis faits en servant Votre Éminence.
+
+— Et lesquels? répliqua le duc.
+
+— D’abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.
+
+— Elle est dans la prison de Mantes.
+
+— C’est-à-dire qu’elle y était, reprit Milady, mais la reine a surpris
+un ordre du roi, à l’aide duquel elle l’a fait transporter dans un
+couvent.
+
+— Dans un couvent? dit le duc.
+
+— Oui, dans un couvent.
+
+— Et dans lequel?
+
+— Je l’ignore, le secret a été bien gardé…
+
+— Je le saurai, moi!
+
+— Et Votre Éminence me dira dans quel couvent est cette femme?
+
+— Je n’y vois pas d’inconvénient, dit le cardinal.
+
+— Bien; maintenant j’ai un autre ennemi bien autrement à craindre pour
+moi que cette petite Mme Bonacieux.
+
+— Et lequel?
+
+— Son amant.
+
+— Comment s’appelle-t-il?
+
+— Oh! Votre Éminence le connaît bien, s’écria Milady emportée par la
+colère, c’est notre mauvais génie à tous deux; c’est celui qui, dans
+une rencontre avec les gardes de Votre Éminence, a décidé la victoire
+en faveur des mousquetaires du roi; c’est celui qui a donné trois coups
+d’épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a fait échouer l’affaire
+des ferrets; c’est celui enfin qui, sachant que c’était moi qui lui
+avais enlevé Mme Bonacieux, a juré ma mort.
+
+— Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.
+
+— Je veux parler de ce misérable d’Artagnan.
+
+— C’est un hardi compagnon, dit le cardinal.
+
+— Et c’est justement parce que c’est un hardi compagnon qu’il n’en est
+que plus à craindre.
+
+— Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec
+Buckingham.
+
+— Une preuve, s’écria Milady, j’en aurai dix.
+
+— Eh bien, alors! c’est la chose la plus simple du monde, ayez- moi
+cette preuve et je l’envoie à la Bastille.
+
+— Bien, Monseigneur! mais ensuite?
+
+— Quand on est à la Bastille, il n’y a pas d’ensuite, dit le cardinal
+d’une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s’il m’était aussi
+facile de me débarrasser de mon ennemi qu’il m’est facile de me
+débarrasser des vôtres, et si c’était contre de pareilles gens que vous
+me demandiez l’impunité!…
+
+— Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour existence,
+homme pour homme; donnez-moi celui-là, je vous donne l’autre.
+
+— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et ne
+veux même pas le savoir, mais j’ai le désir de vous être agréable et ne
+vois aucun inconvénient à vous donner ce que vous demandez à l’égard
+d’une si infime créature; d’autant plus, comme vous me le dites, que ce
+petit d’Artagnan est un libertin, un duelliste, un traître.
+
+— Un infâme, Monseigneur, un infâme!
+
+— Donnez-moi donc du papier, une plume et de l’encre, dit le cardinal.
+
+— En voici, Monseigneur.»
+
+Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était
+occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le billet,
+ou même à l’écrire. Athos, qui n’avait pas perdu un mot de la
+conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et les
+conduisit à l’autre bout de la chambre.
+
+«Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu pas
+écouter la fin de la conversation?
+
+— Chut! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons entendu tout ce
+qu’il est nécessaire que nous entendions; d’ailleurs je ne vous empêche
+pas d’écouter le reste, mais il faut que je sorte.
+
+— Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te demande,
+que répondrons-nous?
+
+— Vous n’attendrez pas qu’il me demande, vous lui direz les premiers
+que je suis parti en éclaireur parce que certaines paroles de notre
+hôte m’ont donné à penser que le chemin n’était pas sûr; j’en toucherai
+d’abord deux mots à l’écuyer du cardinal; le reste me regarde, ne vous
+en inquiétez pas.
+
+— Soyez prudent, Athos! dit Aramis.
+
+— Soyez tranquille, répondit Athos, vous le savez, j’ai du sang-
+froid.»
+
+Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place près du tuyau de poêle.
+
+Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son cheval
+attaché avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des contrevents,
+convainquit en quatre mots l’écuyer de la nécessité d’une avant-garde
+pour le retour, visita avec affectation l’amorce de ses pistolets, mit
+l’épée aux dents et suivit, en enfant perdu, la route qui conduisait au
+camp.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV.
+SCÈNE CONJUGALE
+
+
+Comme l’avait prévu Athos, le cardinal ne tarda point à descendre; il
+ouvrit la porte de la chambre où étaient entrés les mousquetaires, et
+trouva Porthos faisant une partie de dés acharnée avec Aramis. D’un
+coup d’oeil rapide, il fouilla tous les coins de la salle, et vit qu’un
+de ses hommes lui manquait.
+
+«Qu’est devenu M. Athos? demanda-t-il.
+
+— Monseigneur, répondit Porthos, il est parti en éclaireur sur quelques
+propos de notre hôte, qui lui ont fait croire que la route n’était pas
+sûre.
+
+— Et vous, qu’avez-vous fait, monsieur Porthos?
+
+— J’ai gagné cinq pistoles à Aramis.
+
+— Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi?
+
+— Nous sommes aux ordres de Votre Éminence.
+
+— À cheval donc, messieurs, car il se fait tard.»
+
+L’écuyer était à la porte, et tenait en bride le cheval du cardinal. Un
+peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois chevaux
+apparaissait dans l’ombre; ces deux hommes étaient ceux qui devaient
+conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller à son embarquement.
+
+L’écuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui avaient
+déjà dit à propos d’Athos. Le cardinal fit un geste approbateur, et
+reprit la route, s’entourant au retour des mêmes précautions qu’il
+avait prises au départ.
+
+Laissons-le suivre le chemin du camp, protégé par l’écuyer et les deux
+mousquetaires, et revenons à Athos.
+
+Pendant une centaine de pas, il avait marché de la même allure; mais,
+une fois hors de vue, il avait lancé son cheval à droite, avait fait un
+détour, et était revenu à une vingtaine de pas, dans le taillis,
+guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu les chapeaux
+bordés de ses compagnons et la frange dorée du manteau de M. le
+cardinal, il attendit que les cavaliers eussent tourné l’angle de la
+route, et, les ayant perdus de vue, il revint au galop à l’auberge,
+qu’on lui ouvrit sans difficulté.
+
+L’hôte le reconnut.
+
+«Mon officier, dit Athos, a oublié de faire à la dame du premier une
+recommandation importante, il m’envoie pour réparer son oubli.
+
+— Montez, dit l’hôte, elle est encore dans sa chambre.»
+
+Athos profita de la permission, monta l’escalier de son pas le plus
+léger, arriva sur le carré, et, à travers la porte entrouverte, il vit
+Milady qui attachait son chapeau.
+
+Il entra dans la chambre, et referma la porte derrière lui.
+
+Au bruit qu’il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.
+
+Athos était debout devant la porte, enveloppé dans son manteau, son
+chapeau rabattu sur ses yeux.
+
+En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady eut
+peur.
+
+«Qui êtes-vous? et que demandez-vous?» s’écria-t-elle. «Allons, c’est
+bien elle!» murmura Athos.
+
+Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il s’avança
+vers Milady.
+
+«Me reconnaissez-vous, madame?» dit-il.
+
+Milady fit un pas en avant, puis recula comme à la vue d’un serpent.
+
+«Allons, dit Athos, c’est bien, je vois que vous me reconnaissez.
+
+— Le comte de La Fère! murmura Milady en pâlissant et en reculant
+jusqu’à ce que la muraille l’empêchât d’aller plus loin.
+
+— Oui, Milady, répondit Athos, le comte de La Fère en personne, qui
+revient tout exprès de l’autre monde pour avoir le plaisir de vous
+voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur le
+cardinal.»
+
+Milady, dominée par une terreur inexprimable, s’assit sans proférer une
+seule parole.
+
+«Vous êtes donc un démon envoyé sur la terre? dit Athos. Votre
+puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu’avec l’aide
+de Dieu les hommes ont souvent vaincu les démons les plus terribles.
+Vous vous êtes déjà trouvée sur mon chemin, je croyais vous avoir
+terrassée, madame; mais, ou je me trompai, ou l’enfer vous a
+ressuscitée.»
+
+Milady, à ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs effroyables,
+baissa la tête avec un gémissement sourd.
+
+«Oui, l’enfer vous a ressuscitée, reprit Athos, l’enfer vous a faite
+riche, l’enfer vous a donné un autre nom, l’enfer vous a presque refait
+même un autre visage; mais il n’a effacé ni les souillures de votre
+âme, ni la flétrissure de votre corps.»
+
+Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancèrent des
+éclairs. Athos resta assis.
+
+«Vous me croyiez mort, n’est-ce pas, comme je vous croyais morte? et ce
+nom d’Athos avait caché le comte de La Fère, comme le nom de Milady
+Clarick avait caché Anne de Breuil! N’était-ce pas ainsi que vous vous
+appeliez quand votre honoré frère nous a mariés? Notre position est
+vraiment étrange, poursuivit Athos en riant; nous n’avons vécu jusqu’à
+présent l’un et l’autre que parce que nous nous croyions morts, et
+qu’un souvenir gêne moins qu’une créature, quoique ce soit chose
+dévorante parfois qu’un souvenir!
+
+— Mais enfin, dit Milady d’une voix sourde, qui vous ramène vers moi?
+et que me voulez-vous?
+
+— Je veux vous dire que, tout en restant invisible à vos yeux, je ne
+vous ai pas perdue de vue, moi!
+
+— Vous savez ce que j’ai fait?
+
+— Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre entrée
+au service du cardinal jusqu’à ce soir.»
+
+Un sourire d’incrédulité passa sur les lèvres pâles de Milady.
+
+«Écoutez: c’est vous qui avez coupé les deux ferrets de diamants sur
+l’épaule du duc de Buckingham; c’est vous qui avez fait enlever Mme
+Bonacieux; c’est vous qui, amoureuse de de Wardes, et croyant passer la
+nuit avec lui, avez ouvert votre porte à M. d’Artagnan; c’est vous qui,
+croyant que de Wardes vous avait trompée, avez voulu le faire tuer par
+son rival; c’est vous qui, lorsque ce rival eut découvert votre infâme
+secret, avez voulu le faire tuer à son tour par deux assassins que vous
+avez envoyés à sa poursuite; c’est vous qui, voyant que les balles
+avaient manqué leur coup, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse
+lettre, pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses
+amis; c’est vous, enfin, qui venez là, dans cette chambre, assise sur
+cette chaise où je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu
+l’engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en échange de la
+promesse qu’il vous a faite de vous laisser assassiner d’Artagnan.»
+
+Milady était livide.
+
+«Mais vous êtes donc Satan? dit-elle.
+
+— Peut-être, dit Athos; mais, en tout cas, écoutez bien ceci:
+Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu m’importe! je
+ne le connais pas: d’ailleurs c’est un Anglais; mais ne touchez pas du
+bout du doigt à un seul cheveu de d’Artagnan, qui est un fidèle ami que
+j’aime et que je défends, ou, je vous le jure par la tête de mon père,
+le crime que vous aurez commis sera le dernier.
+
+— M. d’Artagnan m’a cruellement offensée, dit Milady d’une voix sourde,
+M. d’Artagnan mourra.
+
+— En vérité, cela est-il possible qu’on vous offense, madame? dit en
+riant Athos; il vous a offensée, et il mourra?
+
+— Il mourra, reprit Milady; elle d’abord, lui ensuite.»
+
+Athos fut saisi comme d’un vertige: la vue de cette créature, qui
+n’avait rien d’une femme, lui rappelait des souvenirs terribles; il
+pensa qu’un jour, dans une situation moins dangereuse que celle où il
+se trouvait, il avait déjà voulu la sacrifier à son honneur; son désir
+de meurtre lui revint brûlant et l’envahit comme une fièvre ardente: il
+se leva à son tour, porta la main à sa ceinture, en tira un pistolet et
+l’arma.
+
+Milady, pâle comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacée ne
+put proférer qu’un son rauque qui n’avait rien de la parole humaine et
+qui semblait le râle d’une bête fauve; collée contre la sombre
+tapisserie, elle apparaissait, les cheveux épars, comme l’image
+effrayante de la terreur.
+
+Athos leva lentement son pistolet, étendit le bras de manière que
+l’arme touchât presque le front de Milady puis, d’une voix d’autant
+plus terrible qu’elle avait le calme suprême d’une inflexible
+résolution:
+
+«Madame, dit-il, vous allez à l’instant même me remettre le papier que
+vous a signé le cardinal, ou, sur mon âme, je vous fais sauter la
+cervelle.»
+
+Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais elle
+connaissait Athos; cependant elle resta immobile.
+
+«Vous avez une seconde pour vous décider», dit-il.
+
+Milady vit à la contraction de son visage que le coup allait partir;
+elle porta vivement la main à sa poitrine, en tira un papier et le
+tendit à Athos.
+
+«Tenez, dit-elle, et soyez maudit!»
+
+Athos prit le papier, repassa le pistolet à sa ceinture, s’approcha de
+la lampe pour s’assurer que c’était bien celui-là, le déplia et lut:
+
+«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du
+présent a fait ce qu’il a fait.
+
+
+3 _décembre_ 1627.
+«Richelieu»
+
+
+«Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaçant son
+feutre sur sa tête, maintenant que je t’ai arraché les dents, vipère,
+mords si tu peux.»
+
+Et il sortit de la chambre sans même regarder en arrière.
+
+À la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu’ils tenaient en
+main.
+
+«Messieurs, dit-il, l’ordre de Monseigneur, vous le savez, est de
+conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe et de
+ne la quitter que lorsqu’elle sera à bord.»
+
+Comme ces paroles s’accordaient effectivement avec l’ordre qu’ils
+avaient reçu, ils inclinèrent la tête en signe d’assentiment.
+
+Quant à Athos, il se mit légèrement en selle et partit au galop;
+seulement, au lieu de suivre la route, il prit à travers champs,
+piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s’arrêtant pour
+écouter.
+
+Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de plusieurs
+chevaux. Il ne douta point que ce ne fût le cardinal et son escorte.
+Aussitôt il fit une nouvelle pointe en avant, bouchonna son cheval avec
+de la bruyère et des feuilles d’arbres, et vint se mettre en travers de
+la route à deux cents pas du camp à peu près.
+
+«Qui vive? cria-t-il de loin quand il aperçut les cavaliers.
+
+— C’est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.
+
+— Oui, Monseigneur, répondit Athos. C’est lui-même.
+
+— Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements pour la
+bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous voici arrivés:
+prenez la porte à gauche, le mot d’ordre est _Roi_ et _Ré_.»
+
+En disant ces mots, le cardinal salua de la tête les trois amis, et
+prit à droite suivi de son écuyer; car, cette nuit-là, lui-même
+couchait au camp.
+
+«Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal fut
+hors de la portée de la voix, eh bien il a signé le papier qu’elle
+demandait.
+
+— Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.»
+
+Et les trois amis n’échangèrent plus une seule parole jusqu’à leur
+quartier, excepté pour donner le mot d’ordre aux sentinelles.
+
+Seulement, on envoya Mousqueton dire à Planchet que son maître était
+prié, en relevant de tranchée, de se rendre à l’instant même au logis
+des mousquetaires.
+
+D’un autre côté, comme l’avait prévu Athos, Milady, en retrouvant à la
+porte les hommes qui l’attendaient, ne fit aucune difficulté de les
+suivre; elle avait bien eu l’envie un instant de se faire reconduire
+devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une révélation de sa
+part amenait une révélation de la part d’Athos: elle dirait bien
+qu’Athos l’avait pendue, mais Athos dirait qu’elle était marquée; elle
+pensa qu’il valait donc encore mieux garder le silence, partir
+discrètement, accomplir avec son habileté ordinaire la mission
+difficile dont elle s’était chargée, puis, toutes les choses accomplies
+à la satisfaction du cardinal, venir lui réclamer sa vengeance.
+
+En conséquence, après avoir voyagé toute la nuit, à sept heures du
+matin elle était au fort de La Pointe, à huit heures elle était
+embarquée, et à neuf heures le bâtiment, qui, avec des lettres de
+marque du cardinal, était censé être en partance pour Bayonne, levait
+l’ancre et faisait voile pour l’Angleterre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI.
+LE BASTION SAINT-GERVAIS
+
+
+En arrivant chez ses trois amis, d’Artagnan les trouva réunis dans la
+même chambre: Athos réfléchissait, Porthos frisait sa moustache, Aramis
+disait ses prières dans un charmant petit livre d’heures relié en
+velours bleu.
+
+«Pardieu, messieurs! dit-il, j’espère que ce que vous avez à me dire en
+vaut la peine, sans cela je vous préviens que je ne vous pardonnerai
+pas de m’avoir fait venir, au lieu de me laisser reposer après une nuit
+passée à prendre et à démanteler un bastion. Ah! que n’étiez-vous là,
+messieurs! il y a fait chaud!
+
+— Nous étions ailleurs, où il ne faisait pas froid non plus! répondit
+Porthos tout en faisant prendre à sa moustache un pli qui lui était
+particulier.
+
+— Chut! dit Athos.
+
+— Oh! oh! fit d’Artagnan comprenant le léger froncement de sourcils du
+mousquetaire, il paraît qu’il y a du nouveau ici.
+
+— Aramis, dit Athos, vous avez été déjeuner avant-hier à l’auberge du
+Parpaillot, je crois?
+
+— Oui.
+
+— Comment est-on là?
+
+— Mais, j’y ai fort mal mangé pour mon compte, avant-hier était un jour
+maigre, et ils n’avaient que du gras.
+
+— Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n’ont pas de poisson?
+
+— Ils disent, reprit Aramis en se remettant à sa pieuse lecture, que la
+digue que fait bâtir M. le cardinal le chasse en pleine mer.
+
+— Mais, ce n’est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit Athos;
+je vous demandais si vous aviez été bien libre, et si personne ne vous
+avait dérangé?
+
+— Mais il me semble que nous n’avons pas eu trop d’importuns; oui, au
+fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons assez bien au
+Parpaillot.
+
+— Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles sont
+comme des feuilles de papier.»
+
+D’Artagnan, qui était habitué aux manières de faire de son ami, et qui
+reconnaissait tout de suite à une parole, à un geste, à un signe de
+lui, que les circonstances étaient graves, prit le bras d’Athos et
+sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en devisant avec Aramis.
+
+En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre; Grimaud,
+selon son habitude, obéit en silence; le pauvre garçon avait à peu près
+fini par désapprendre de parler.
+
+On arriva à la buvette du Parpaillot: il était sept heures du matin, le
+jour commençait à paraître; les trois amis commandèrent à déjeuner, et
+entrèrent dans une salle où au dire de l’hôte, ils ne devaient pas être
+dérangés.
+
+Malheureusement l’heure était mal choisie pour un conciliabule; on
+venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit, et,
+pour chasser l’air humide du matin, venait boire la goutte à la
+buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-légers se
+succédaient avec une rapidité qui devait très bien faire les affaires
+de l’hôte, mais qui remplissait fort mal les vues des quatre amis.
+Aussi répondaient-ils d’une manière fort maussade aux saluts, aux
+toasts et aux _lazzi_ de leurs compagnons.
+
+«Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle, et
+nous n’avons pas besoin de cela en ce moment. D’Artagnan, racontez-nous
+votre nuit; nous vous raconterons la nôtre après.
+
+— En effet, dit un chevau-léger qui se dandinait en tenant à la main un
+verre d’eau-de-vie qu’il dégustait lentement; en effet, vous étiez de
+tranchée cette nuit, messieurs les gardes, et il me semble que vous
+avez eu maille à partir avec les Rochelois?»
+
+D’Artagnan regarda Athos pour savoir s’il devait répondre à cet intrus
+qui se mêlait à la conversation.
+
+«Eh bien, dit Athos, n’entends-tu pas M. de Busigny qui te fait
+l’honneur de t’adresser la parole? Raconte ce qui s’est passé cette
+nuit, puisque ces messieurs désirent le savoir.
+
+— N’avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait du rhum
+dans un verre à bière.
+
+— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan en s’inclinant, nous avons eu cet
+honneur, nous avons même, comme vous avez pu l’entendre, introduit sous
+un des angles un baril de poudre qui, en éclatant, a fait une fort
+jolie brèche; sans compter que, comme le bastion n’était pas d’hier,
+tout le reste de la bâtisse s’en est trouvé fort ébranlé.
+
+— Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilée à son
+sabre une oie qu’il apportait pour qu’on la fît cuire.
+
+— Le bastion Saint-Gervais, répondit d’Artagnan, derrière lequel les
+Rochelois inquiétaient nos travailleurs.
+
+— Et l’affaire a été chaude?
+
+— Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois huit ou
+dix.
+
+— Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgré l’admirable collection de
+jurons que possède la langue allemande, avait pris l’habitude de jurer
+en français.
+
+— Mais il est probable, dit le chevau-léger, qu’ils vont, ce matin,
+envoyer des pionniers pour remettre le bastion en état.
+
+— Oui, c’est probable, dit d’Artagnan.
+
+— Messieurs, dit Athos, un pari!
+
+— Ah! woui! un bari! dit le Suisse.
+
+— Lequel? demanda le chevau-léger.
+
+— Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche sur les
+deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la cheminée, j’en
+suis. Hôtelier de malheur! une lèchefrite tout de suite, que je ne
+perde pas une goutte de la graisse de cette estimable volaille.
+
+— Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t’oie, il est très ponne
+avec des gonfitures.
+
+— Là! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous écoutons,
+monsieur Athos!
+
+— Oui, le pari! dit le chevau-léger.
+
+— Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos, que mes
+trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d’Artagnan et moi, nous allons
+déjeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y tenons une heure,
+montre à la main, quelque chose que l’ennemi fasse pour nous déloger.»
+
+Porthos et Aramis se regardèrent, ils commençaient à comprendre.
+
+«Mais, dit d’Artagnan en se penchant à l’oreille d’Athos, tu vas nous
+faire tuer sans miséricorde.
+
+— Nous sommes bien plus tués, répondit Athos, si nous n’y allons pas.
+
+— Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa chaise et
+frisant sa moustache, voici un beau pari, j’espère.
+
+— Aussi je l’accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s’agit de fixer
+l’enjeu.
+
+— Mais vous êtes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes quatre; un
+dîner à discrétion pour huit, cela vous va-t-il?
+
+— À merveille, reprit M. de Busigny.
+
+— Parfaitement, dit le dragon.
+
+— Ça me fa», dit le Suisse.
+
+Le quatrième auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait joué
+un rôle muet, fit un signe de la tête en signe qu’il acquiesçait à la
+proposition.
+
+«Le déjeuner de ces messieurs est prêt, dit l’hôte.
+
+— Eh bien, apportez-le», dit Athos.
+
+L’hôte obéit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui
+gisait dans un coin et fit le geste d’envelopper dans les serviettes
+les viandes apportées.
+
+Grimaud comprit à l’instant même qu’il s’agissait d’un déjeuner sur
+l’herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les
+bouteilles et prit le panier à son bras.
+
+«Mais où allez-vous manger mon déjeuner? dit l’hôte.
+
+— Que vous importe, dit Athos, pourvu qu’on vous le paie?»
+
+Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.
+
+«Faut-il vous rendre, mon officier? dit l’hôte.
+
+— Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la
+différence sera pour les serviettes.»
+
+L’hôte ne faisait pas une aussi bonne affaire qu’il l’avait cru
+d’abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux
+bouteilles de vin d’Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de
+Champagne.
+
+«Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien régler votre montre
+sur la mienne, ou me permettre de régler la mienne sur la vôtre?
+
+— À merveille, monsieur! dit le chevau-léger en tirant de son gousset
+une fort belle montre entourée de diamants; sept heures et demie,
+dit-il.
+
+— Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que j’avance
+de cinq minutes sur vous, monsieur.»
+
+Et, saluant les assistants ébahis, les quatre jeunes gens prirent le
+chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait le
+panier, ignorant où il allait, mais, dans l’obéissance passive dont il
+avait pris l’habitude avec Athos, ne songeait pas même à le demander.
+
+Tant qu’ils furent dans l’enceinte du camp, les quatre amis
+n’échangèrent pas une parole; d’ailleurs ils étaient suivis par les
+curieux, qui, connaissant le pari engagé, voulaient savoir comment ils
+s’en tireraient.
+
+Mais une fois qu’ils eurent franchi la ligne de circonvallation et
+qu’ils se trouvèrent en plein air, d’Artagnan, qui ignorait
+complètement ce dont il s’agissait, crut qu’il était temps de demander
+une explication.
+
+«Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l’amitié de
+m’apprendre où nous allons?
+
+— Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.
+
+— Mais qu’y allons-nous faire?
+
+— Vous le savez bien, nous y allons déjeuner.
+
+— Mais pourquoi n’avons-nous pas déjeuné au Parpaillot?
+
+— Parce que nous avons des choses fort importantes à nous dire, et
+qu’il était impossible de causer cinq minutes dans cette auberge avec
+tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui accostent;
+ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion, on ne viendra pas
+nous déranger.
+
+— Il me semble, dit d’Artagnan avec cette prudence qui s’alliait si
+bien et si naturellement chez lui à une excessive bravoure, il me
+semble que nous aurions pu trouver quelque endroit écarté dans les
+dunes, au bord de la mer.
+
+— Où l’on nous aurait vus conférer tous les quatre ensemble, de sorte
+qu’au bout d’un quart d’heure le cardinal eût été prévenu par ses
+espions que nous tenions conseil.
+
+Oui, dit Aramis, Athos a raison: _Animadvertuntur in desertis_.
+
+Un désert n’aurait pas été mal, dit Porthos, mais il s’agissait de le
+trouver.
+
+— Il n’y a pas de désert où un oiseau ne puisse passer au-dessus de la
+tête, où un poisson ne puisse sauter au-dessus de l’eau, où un lapin ne
+puisse partir de son gîte, et je crois qu’oiseau, poisson, lapin, tout
+s’est fait espion du cardinal. Mieux vaut donc poursuivre notre
+entreprise, devant laquelle d’ailleurs nous ne pouvons plus reculer
+sans honte; nous avons fait un pari, un pari qui ne pouvait être prévu,
+et dont je défie qui que ce soit de deviner la véritable cause: nous
+allons, pour le gagner, tenir une heure dans le bastion. Ou nous serons
+attaqués, ou nous ne le serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous
+aurons tout le temps de causer et personne ne nous entendra, car je
+réponds que les murs de ce bastion n’ont pas d’oreilles; si nous le
+sommes, nous causerons de nos affaires tout de même, et de plus, tout
+en nous défendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que
+tout est bénéfice.
+
+— Oui, dit d’Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une balle.
+
+— Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les plus à
+craindre ne sont pas celles de l’ennemi.
+
+— Mais il me semble que pour une pareille expédition, nous aurions dû
+au moins emporter nos mousquets.
+
+— Vous êtes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d’un fardeau
+inutile?
+
+— Je ne trouve pas inutile en face de l’ennemi un bon mousquet de
+calibre, douze cartouches et une poire à poudre.
+
+— Oh! bien, dit Athos, n’avez-vous pas entendu ce qu’a dit d’Artagnan?
+
+— Qu’a dit d’Artagnan? demanda Porthos.
+
+— D’Artagnan a dit que dans l’attaque de cette nuit il y avait eu huit
+ou dix Français de tués et autant de Rochelois.
+
+— Après?
+
+— On n’a pas eu le temps de les dépouiller, n’est-ce pas? attendu qu’on
+avait autre chose pour le moment de plus pressé à faire.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires à poudre
+et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de douze
+balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une centaine de
+coups à tirer.
+
+— O Athos! dit Aramis, tu es véritablement un grand homme!»
+
+Porthos inclina la tête en signe d’adhésion.
+
+D’Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.
+
+Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car, voyant
+que l’on continuait de marcher vers le bastion, chose dont il avait
+douté jusqu’alors, il tira son maître par le pan de son habit.
+
+«Où allons-nous?» demanda-t-il par geste.
+
+Athos lui montra le bastion.
+
+«Mais, dit toujours dans le même dialecte le silencieux Grimaud, nous y
+laisserons notre peau.»
+
+Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.
+
+Grimaud posa son panier à terre et s’assit en secouant la tête.
+
+Athos prit à sa ceinture un pistolet, regarda s’il était bien amorcé,
+l’arma et approcha le canon de l’oreille de Grimaud.
+
+Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.
+
+Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher devant.
+
+Grimaud obéit.
+
+Tout ce qu’avait gagné le pauvre garçon à cette pantomime d’un instant,
+c’est qu’il était passé de l’arrière-garde à l’avant- garde.
+
+Arrivés au bastion, les quatre amis se retournèrent.
+
+Plus de trois cents soldats de toutes armes étaient assemblés à la
+porte du camp, et dans un groupe séparé on pouvait distinguer M. de
+Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrième parieur.
+
+Athos ôta son chapeau, le mit au bout de son épée et l’agita en l’air.
+
+Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette
+politesse d’un grand hourra qui arriva jusqu’à eux.
+
+Après quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, où les avait
+déjà précédés Grimaud.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII.
+LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
+
+
+Comme l’avait prévu Athos, le bastion n’était occupé que par une
+douzaine de morts tant Français que Rochelois.
+
+«Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l’expédition,
+tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les
+fusils et les cartouches; nous pouvons d’ailleurs causer tout en
+accomplissant cette besogne. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant les
+morts, ne nous écoutent pas.
+
+— Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos,
+après toutefois nous être assurés qu’ils n’ont rien dans leurs poches.
+
+— Oui, dit Aramis, c’est l’affaire de Grimaud.
+
+— Ah! bien alors, dit d’Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette
+par-dessus les murailles.
+
+— Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.
+
+— Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà, vous devenez fou,
+cher ami.
+
+— Ne jugez pas témérairement, disent l’évangile et M. le cardinal,
+répondit Athos; combien de fusils, messieurs?
+
+— Douze, répondit Aramis.
+
+— Combien de coups à tirer?
+
+— Une centaine.
+
+— C’est tout autant qu’il nous en faut; chargeons les armes.»
+
+Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils achevaient
+de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était
+servi.
+
+Athos répondit, toujours par geste, que c’était bien, et indiqua à
+Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu’il se devait
+tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l’ennui de la faction,
+Athos lui permit d’emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille
+de vin.
+
+«Et maintenant, à table», dit Athos.
+
+Les quatre amis s’assirent à terre, les jambes croisées, comme les
+Turcs ou comme les tailleurs.
+
+«Ah! maintenant, dit d’Artagnan, que tu n’as plus la crainte d’être
+entendu, j’espère que tu vas nous faire part de ton secret, Athos.
+
+— J’espère que je vous procure à la fois de l’agrément et de la gloire,
+messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante;
+voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents personnes là-bas,
+comme vous pouvez les voir à travers les meurtrières, qui nous prennent
+pour des fous ou pour des héros, deux classes d’imbéciles qui se
+ressemblent assez.
+
+— Mais ce secret? demanda d’Artagnan.
+
+— Le secret, dit Athos, c’est que j’ai vu Milady hier soir.»
+
+D’Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de Milady, la
+main lui trembla si fort, qu’il le posa à terre pour ne pas en répandre
+le contenu.
+
+«Tu as vu ta fem…
+
+— Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces
+messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes affaires
+de ménage; j’ai vu Milady.
+
+— Et où cela? demanda d’Artagnan.
+
+— À deux lieues d’ici à peu près, à l’auberge du Colombier-Rouge.
+
+— En ce cas je suis perdu, dit d’Artagnan.
+
+— Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure, elle
+doit avoir quitté les côtes de France.»
+
+D’Artagnan respira.
+
+«Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu’est-ce donc que cette
+Milady?
+
+— Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin mousseux.
+Canaille d’hôtelier! s’écria-t-il, qui nous donne du vin d’Anjou pour
+du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisserons prendre!
+Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontés pour notre
+ami d’Artagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dont elle a
+essayé de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer à coups de
+mousquet, il y a huit jours en essayant de l’empoisonner, et hier en
+demandant sa tête au cardinal.
+
+— Comment! en demandant ma tête au cardinal? s’écria d’Artagnan, pâle
+de terreur.
+
+— Ça, dit Porthos, c’est vrai comme l’évangile; je l’ai entendu de mes
+deux oreilles.
+
+— Moi aussi, dit Aramis.
+
+— Alors, dit d’Artagnan en laissant tomber son bras avec découragement,
+il est inutile de lutter plus longtemps; autant que je me brûle la
+cervelle et que tout soit fini!
+
+— C’est la dernière sottise qu’il faut faire, dit Athos, attendu que
+c’est la seule à laquelle il n’y ait pas de remède.
+
+— Mais je n’en réchapperai jamais, dit d’Artagnan, avec des ennemis
+pareils. D’abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes, à qui j’ai
+donné trois coups d’épée; puis Milady, dont j’ai surpris le secret;
+enfin, le cardinal, dont j’ai fait échouer la vengeance.
+
+— Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommes
+quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les signes que nous
+fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien plus grand nombre de
+gens. Qu’y a-t-il, Grimaud? Considérant la gravité de la circonstance,
+je vous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie.
+Que voyez-vous?
+
+— Une troupe.
+
+— De combien de personnes?
+
+— De vingt hommes.
+
+— Quels hommes?
+
+— Seize pionniers, quatre soldats.
+
+— À combien de pas sont-ils?
+
+— À cinq cents pas.
+
+— Bon, nous avons encore le temps d’achever cette volaille et de boire
+un verre de vin à ta santé, d’Artagnan!
+
+— À ta santé! répétèrent Porthos et Aramis.
+
+— Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos souhaits me
+servent à grand-chose.
+
+— Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de
+Mahomet, et l’avenir est dans ses mains.»
+
+Puis, avalant le contenu de son verre, qu’il posa près de lui, Athos se
+leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et s’approcha d’une
+meurtrière.
+
+Porthos, Aramis et d’Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud, il
+reçut l’ordre de se placer derrière les quatre amis afin de recharger
+les armes.
+
+Au bout d’un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une espèce
+de boyau de tranchée qui établissait une communication entre le bastion
+et la ville.
+
+«Pardieu! dit Athos, c’est bien la peine de nous déranger pour une
+vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles! Grimaud
+n’aurait eu qu’à leur faire signe de s’en aller, et je suis convaincu
+qu’ils nous eussent laissés tranquilles.
+
+— J’en doute, observa d’Artagnan, car ils avancent fort résolument de
+ce côté. D’ailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un
+brigadier armés de mousquets.
+
+— C’est qu’ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.
+
+— Ma foi! dit Aramis, j’avoue que j’ai répugnance à tirer sur ces
+pauvres diables de bourgeois.
+
+— Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques!
+
+— En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir.
+
+— Que diable faites-vous donc? s’écria d’Artagnan, vous allez vous
+faire fusiller, mon cher.»
+
+Mais Athos ne tint aucun compte de l’avis, et, montant sur la brèche,
+son fusil d’une main et son chapeau de l’autre:
+
+«Messieurs, dit-il en s’adressant aux soldats et aux travailleurs, qui,
+étonnés de son apparition, s’arrêtaient à cinquante pas environ du
+bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs, nous sommes,
+quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce bastion. Or, vous
+savez que rien n’est désagréable comme d’être dérangé quand on déjeune;
+nous vous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, d’attendre
+que nous ayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, à moins
+qu’il ne vous prenne la salutaire envie de quitter le parti de la
+rébellion et de venir boire avec nous à la santé du roi de France.
+
+— Prends garde, Athos! s’écria d’Artagnan; ne vois-tu pas qu’ils te
+mettent en joue?
+
+— Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent
+fort mal, et qui n’ont garde de me toucher.»
+
+En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les
+balles vinrent s’aplatir autour d’Athos, mais sans qu’une seule le
+touchât.
+
+Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais ils
+étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats tombèrent
+tués raide, et un des travailleurs fut blessé.
+
+«Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche.
+
+Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient chargé
+leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le brigadier et
+deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe prit la fuite.
+
+«Allons, messieurs, une sortie», dit Athos.
+
+Et les quatre amis, s’élançant hors du fort, parvinrent jusqu’au champ
+de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et la
+demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne
+s’arrêteraient qu’à la ville, reprirent le chemin du bastion,
+rapportant les trophées de leur victoire.
+
+«Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs, reprenons
+notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en étions-nous?
+
+— Je me le rappelle, dit d’Artagnan; vous disiez qu’après avoir demandé
+ma tête au cardinal, milady avait quitté les côtes de France.
+
+— C’est vrai.
+
+— Et où va-t-elle? ajouta d’Artagnan, qui se préoccupait fort de
+l’itinéraire que devrait suivre milady.
+
+— Elle va en Angleterre, répondit Athos.
+
+— Et dans quel but?
+
+— Dans le but d’assassiner ou de faire assassiner Buckingham.»
+
+D’Artagnan poussa une exclamation de surprise et d’indignation.
+
+«Mais c’est infâme! s’écria-t-il.
+
+— Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m’en
+inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua
+Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez- y une
+serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles
+de Rochelois voient qu’ils ont affaire à de braves et loyaux soldats du
+roi.»
+
+Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc flottait
+au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre d’applaudissements
+salua son apparition; la moitié du camp était aux barrières.
+
+«Comment! reprit d’Artagnan, tu t’inquiètes fort peu qu’elle tue ou
+qu’elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.
+
+— Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu’elle fasse du duc
+ce qu’elle voudra, je m’en soucie comme d’une bouteille vide.»
+
+Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu’il tenait, et dont
+il venait de transvaser jusqu’à la dernière goutte dans son verre.
+
+«Un instant, dit d’Artagnan, je n’abandonne pas Buckingham ainsi; il
+nous avait donné de fort beaux chevaux.
+
+— Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce moment
+même, portait à son manteau le galon de la sienne.
+
+— Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du
+pécheur.
+
+— _Amen_, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel
+est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus,
+et je suis sûr que tu me comprendras, d’Artagnan, c’était de reprendre
+à cette femme une espèce de blanc-seing qu’elle avait extorqué au
+cardinal, et à l’aide duquel elle devait impunément se débarrasser de
+toi et peut-être de nous.
+
+— Mais c’est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant
+son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.
+
+— Et ce blanc-seing, dit d’Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre
+ses mains?
+
+— Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut sans
+peine, par exemple, car je mentirais.
+
+— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je ne compte plus les fois que je
+vous dois la vie.
+
+— Alors c’était donc pour venir près d’elle que vous nous avez quittés?
+demanda Aramis.
+
+— Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d’Artagnan.
+
+— La voici», dit Athos.
+
+Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.
+
+D’Artagnan le déplia d’une main dont il n’essayait pas même de
+dissimuler le tremblement et lut:
+
+«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du
+présent a fait ce qu’il a fait.
+
+
+«5 décembre 1627
+«Richelieu»
+
+
+«En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles.
+
+— Il faut déchirer ce papier, s’écria d’Artagnan, qui semblait lire sa
+sentence de mort.
+
+— Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et
+je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or.
+
+— Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.
+
+— Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal
+qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son sauf-conduit;
+elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en
+même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis; le cardinal
+se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il rencontre toujours sur
+son chemin; alors, un beau matin il fera arrêter d’Artagnan, et, pour
+qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à
+la Bastille.
+
+— Ah çà, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites là de tristes
+plaisanteries, mon cher.
+
+— Je ne plaisante pas, répondit Athos.
+
+— Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée Milady
+serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de
+huguenots, qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en
+français des psaumes que nous chantons en latin?
+
+— Qu’en dit l’abbé? demanda tranquillement Athos.
+
+— Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis.
+
+— Et moi donc! fit d’Artagnan.
+
+— Heureusement qu’elle est loin, observa Porthos; car j’avoue qu’elle
+me gênerait fort ici.
+
+— Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos.
+
+— Elle me gêne partout, continua d’Artagnan.
+
+— Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l’avez-vous noyée,
+étranglée, pendue? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.
+
+— Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre
+sourire que d’Artagnan comprit seul.
+
+— J’ai une idée, dit d’Artagnan.
+
+— Voyons, dirent les mousquetaires.
+
+— Aux armes!» cria Grimaud.
+
+Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.
+
+Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou
+vingt-cinq hommes; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient
+des soldats de la garnison.
+
+«Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie
+n’est pas égale.
+
+— Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c’est que
+nous n’avons pas fini de déjeuner; la seconde, c’est que nous avons
+encore des choses d’importance à dire; la troisième, c’est qu’il s’en
+manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.
+
+— Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.
+
+— Il est bien simple, répondit Athos: aussitôt que l’ennemi est à
+portée de mousquet, nous faisons feu; s’il continue d’avancer, nous
+faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils
+chargés; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à l’assaut,
+nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors
+nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui ne tient plus que par
+un miracle d’équilibre.
+
+— Bravo! s’écria Porthos; décidément, Athos, vous étiez né pour être
+général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est
+bien peu de chose auprès de vous.
+
+— Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez bien
+chacun votre homme.
+
+— Je tiens le mien, dit d’Artagnan.
+
+— Et moi le mien dit Porthos.
+
+— Et moi idem, dit Aramis.
+
+— Alors feu!» dit Athos.
+
+Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, et quatre hommes
+tombèrent.
+
+Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de
+charge.
+
+Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours
+envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la
+faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d’avancer au
+pas de course.
+
+Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant
+la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.
+
+Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze;
+une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils
+sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche.
+
+«Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup: à la muraille! à
+la muraille!»
+
+Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le
+canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le
+vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit
+horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de
+poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.
+
+«Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier? demanda
+Athos.
+
+— Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan.
+
+— Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout
+éclopés.»
+
+En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de
+sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c’était
+tout ce qui restait de la petite troupe.
+
+Athos regarda à sa montre.
+
+«Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant
+le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs: d’ailleurs
+d’Artagnan ne nous a pas dit son idée.»
+
+Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant
+les restes du déjeuner.
+
+«Mon idée? dit d’Artagnan.
+
+— Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos.
+
+— Ah! j’y suis, reprit d’Artagnan: je passe en Angleterre une seconde
+fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l’avertis du complot tramé
+contre sa vie.
+
+— Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos.
+
+— Et pourquoi cela? ne l’ai-je pas fait déjà?
+
+— Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre; à cette époque,
+M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez
+faire serait taxé de trahison.»
+
+D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
+
+«Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour.
+
+— Silence pour l’idée de M. Porthos! dit Aramis.
+
+— Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que
+vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne
+me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et
+lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle.
+
+— Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de
+Porthos.
+
+— Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j’ai la
+véritable idée.
+
+— Voyons votre idée, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de
+déférence pour le jeune mousquetaire.
+
+— Il faut prévenir la reine.
+
+— Ah! ma foi, oui, s’écrièrent ensemble Porthos et d’Artagnan; je crois
+que nous touchons au moyen.
+
+— Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des
+relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on
+le sache au camp? D’ici à Paris il y a cent quarante lieues; notre
+lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.
+
+— Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa
+Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m’en charge; je connais
+à Tours une personne adroite…»
+
+Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos.
+
+«Eh bien, vous n’adoptez pas ce moyen, Athos? dit d’Artagnan.
+
+— Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais
+seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp; que
+tout autre qu’un de nous n’est pas sûr; que, deux heures après que le
+messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les
+bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur, et qu’on
+arrêtera vous et votre adroite personne.
+
+— Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham,
+mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
+
+— Messieurs, dit d’Artagnan, ce qu’objecte Porthos est plein de sens.
+
+— Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.
+
+— On bat la générale.»
+
+Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint
+effectivement jusqu’à eux.
+
+«Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit
+Athos.
+
+— Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit
+Porthos.
+
+— Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je
+tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution
+de prendre une douzaine de bouteilles en plus.
+
+— Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan.
+
+— Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d’heure de
+chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus
+de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en
+allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable.
+Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.
+
+— Dites alors.
+
+— Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.»
+
+Athos fit signe à son valet d’approcher.
+
+«Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le
+bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser
+contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur
+fusil à la main.
+
+— O grand homme! s’écria d’Artagnan, je te comprends.
+
+— Vous comprenez? dit Porthos.
+
+— Et toi, comprends-tu, Grimaud?» demanda Aramis.
+
+Grimaud fit signe que oui.
+
+«C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée.
+
+— Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.
+
+— C’est inutile.
+
+— Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis.
+
+— Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-
+frère, à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan.
+
+— Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une
+grande sympathie pour sa belle-soeur.
+
+— Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que
+cela n’en vaudrait que mieux.
+
+— En ce cas nous sommes servis à souhait.
+
+— Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait
+Grimaud.
+
+— Silence, Porthos! dit Aramis.
+
+— Comment se nomme ce beau-frère?
+
+— Lord de Winter.
+
+— Où est-il maintenant?
+
+— Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.
+
+— Eh bien, voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est
+celui qu’il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa
+belle-soeur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le
+prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je
+l’espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des
+Filles repenties; il y fait mettre sa belle- soeur, et nous sommes
+tranquilles.
+
+— Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte.
+
+— Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous
+ai donné tout ce que j’avais et je vous préviens que c’est le fond de
+mon sac.
+
+— Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis; nous
+prévenons à la fois la reine et Lord de Winter.
+
+— Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à
+Londres?
+
+— Je réponds de Bazin, dit Aramis.
+
+— Et moi de Planchet, continua d’Artagnan.
+
+— En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos
+laquais peuvent le quitter.
+
+— Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui nous écrivons les lettres,
+nous leur donnons de l’argent, et ils partent.
+
+— Nous leur donnons de l’argent? reprit Athos, vous en avez donc, de
+l’argent?»
+
+Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui
+s’étaient un instant éclaircis.
+
+«Alerte! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges
+qui s’agitent là-bas; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos? c’est
+une véritable armée.
+
+— Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui
+venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?»
+
+Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait
+placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port
+d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à
+la main.
+
+«Bravo! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
+
+— C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
+
+— Décampons d’abord, interrompit d’Artagnan, tu comprendras après.
+
+— Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de
+desservir.
+
+— Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui
+grandissent fort visiblement et je suis de l’avis de d’Artagnan; je
+crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.
+
+— Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite: nous avions
+parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n’y a
+rien à dire; partons, messieurs, partons.»
+
+Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.
+
+Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.
+
+«Eh! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?
+
+— Avez-vous oublié quelque chose? demanda Aramis.
+
+— Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains
+de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette.»
+
+Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva
+le drapeau; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à portée de
+mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par
+plaisir, allait s’exposer aux coups.
+
+Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les
+balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.
+
+Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville et en
+saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un
+côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme.
+
+Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la
+trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit les
+clameurs de tout le camp qui criait:
+
+— Descendez, descendez!»
+
+Athos descendit; ses camarades, qui l’attendaient avec anxiété, le
+virent paraître avec joie.
+
+— Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons;
+maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait
+stupide d’être tués.»
+
+Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que
+pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation
+inutile, réglèrent leur pas sur le sien.
+
+Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous
+deux hors d’atteinte.
+
+Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée.
+
+«Qu’est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je
+n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
+
+— Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.
+
+— Mais nos morts ne répondront pas.
+
+— Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils
+enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevront de la
+plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi
+il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.
+
+— Oh! je comprends, s’écria Porthos émerveillé.
+
+— C’est bien heureux!» dit Athos en haussant les épaules.
+
+De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas,
+poussaient des cris d’enthousiasme.
+
+Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les
+balles vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et
+siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient enfin de
+s’emparer du bastion.
+
+«Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué?
+douze?
+
+— Ou quinze.
+
+— Combien en avons-nous écrasé?
+
+— Huit ou dix.
+
+— Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait!
+Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan? du sang, ce me semble?
+
+— Ce n’est rien, dit d’Artagnan.
+
+— Une balle perdue?
+
+— Pas même.
+
+— Qu’est-ce donc alors?»
+
+Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce
+caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des
+sollicitudes de père.
+
+«Une écorchure, reprit d’Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux
+pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s’est
+ouverte.
+
+— Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit
+dédaigneusement Athos.
+
+— Ah çà, mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi
+diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons- nous de ne pas
+avoir d’argent?
+
+— Tiens, au fait! dit Aramis.
+
+— À la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.
+
+— Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment d’Athos,
+puisqu’il y a un diamant, vendons-le.
+
+— Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine.
+
+— Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son
+amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien
+de plus moral: vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé? Je ne
+demande pas l’avis de Porthos, il est donné.
+
+— Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas
+d’une maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour,
+d’Artagnan peut la vendre.
+
+— Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre
+avis est?…
+
+— De vendre le diamant, répondit Aramis.
+
+— Eh bien, dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons
+plus.»
+
+La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les
+Rochelois ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience.
+
+«Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous
+voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire.
+On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en
+triomphe.»
+
+En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi; plus de
+deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à
+l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien
+loin de soupçonner le véritable motif. On n’entendait que le cri de:
+Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny était venu
+le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était
+perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades
+avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations, des
+poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires
+inextinguibles à l’endroit des Rochelois; enfin, un tumulte si grand,
+que M. le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière,
+son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait.
+
+La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de
+l’enthousiasme.
+
+«Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.
+
+— Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un
+garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au
+bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux
+heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelois.
+
+— Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?
+
+— Oui, Monseigneur.
+
+— Comment les appelle-t-on?
+
+— Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
+
+— Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?
+
+— M. d’Artagnan.
+
+— Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes
+soient à moi.»
+
+Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin,
+qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait
+le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les
+héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier
+l’épisode de la serviette.
+
+«C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir
+cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis
+d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.
+
+— Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes:
+M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts.
+
+— Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n’est pas juste que, puisque
+ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la
+même compagnie.»
+
+Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois
+mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à
+déjeuner le lendemain.
+
+D’Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de toute sa
+vie avait été d’être mousquetaire.
+
+Les trois amis étaient fort joyeux.
+
+«Ma foi! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et,
+comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu
+lier une conversation de la plus haute importance.
+
+— Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous
+soupçonne; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour
+des cardinalistes.»
+
+Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts,
+et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu.
+
+M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses
+offres de service: ce changement de corps amenant des dépenses
+d’équipement.
+
+D’Artagnan refusa; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de faire
+estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de
+l’argent.
+
+Le lendemain à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra
+chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres.
+
+C’était le prix du diamant de la reine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII.
+AFFAIRE DE FAMILLE
+
+
+Athos avait trouvé le mot: _affaire de famille_. Une affaire de famille
+n’était point soumise à l’investigation du cardinal; une affaire de
+famille ne regardait personne; on pouvait s’occuper devant tout le
+monde d’une affaire de famille.
+
+Ainsi, Athos avait trouvé le mot: affaire de famille.
+
+Aramis avait trouvé l’idée: les laquais.
+
+Porthos avait trouvé le moyen: le diamant.
+
+D’Artagnan seul n’avait rien trouvé, lui ordinairement le plus inventif
+des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de Milady le
+paralysait.
+
+Ah! si; nous nous trompons: il avait trouvé un acheteur pour le
+diamant.
+
+Le déjeuner chez M. de Tréville fut d’une gaieté charmante. D’Artagnan
+avait déjà son uniforme; comme il était à peu près de la même taille
+qu’Aramis, et qu’Aramis, largement payé, comme on se le rappelle, par
+le libraire qui lui avait acheté son poème, avait fait tout en double,
+il avait cédé à son ami un équipement complet.
+
+D’Artagnan eût été au comble de ses voeux, s’il n’eût point vu pointer
+Milady, comme un nuage sombre à l’horizon.
+
+Après déjeuner, on convint qu’on se réunirait le soir au logis d’Athos,
+et que là on terminerait l’affaire.
+
+D’Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans
+toutes les rues du camp.
+
+Le soir, à l’heure dite, les quatre amis se réunirent: il ne restait
+plus que trois choses à décider:
+
+Ce qu’on écrirait au frère de Milady;
+
+Ce qu’on écrirait à la personne adroite de Tours;
+
+Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.
+
+Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrétion de Grimaud, qui
+ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche; Porthos
+vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à rosser quatre
+hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant dans l’adresse de
+Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat; enfin, d’Artagnan
+avait foi entière dans la bravoure de Planchet, et rappelait de quelle
+façon il s’était conduit dans l’affaire épineuse de Boulogne.
+
+Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu à de
+magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de peur qu’ils
+ne fassent longueur.
+
+«Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu’on enverra
+possédât en lui seul les quatre qualités réunies.
+
+— Mais où rencontrer un pareil laquais?
+
+— Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.
+
+— Prenez Mousqueton.
+
+— Prenez Bazin.
+
+— Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c’est déjà deux
+qualités sur quatre.
+
+— Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos
+quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le
+plus brave; le principal est de savoir lequel aime le plus l’argent.
+
+— Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer
+sur les défauts des gens et non sur leurs vertus: Monsieur l’abbé, vous
+êtes un grand moraliste!
+
+— Sans doute, répliqua Aramis; car non seulement nous avons besoin
+d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer; car,
+en cas d’échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais…
+
+— Plus bas, Aramis! dit Athos.
+
+— C’est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour le
+maître, et même pour les maîtres! Nos valets nous sont-ils assez
+dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non.
+
+— Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.
+
+— Eh bien, mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne
+somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre
+une fois, répondez-en deux.
+
+— Eh! bon Dieu! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était
+optimiste quand il s’agissait des choses, et pessimiste quand il
+s’agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l’argent, et
+en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera;
+serrés, ils avoueront. Que diable! nous ne sommes pas des enfants! Pour
+aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la
+France, semée d’espions et de créatures du cardinal; il faut une passe
+pour s’embarquer; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à
+Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.
+
+— Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose
+s’accomplît; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire,
+parbleu! que si l’on écrit à Lord de Winter des choses par-dessus les
+maisons, des horreurs du cardinal…
+
+— Plus bas! dit Athos.
+
+— Des intrigues et des secrets d’état, continua d’Artagnan en se
+conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons tous
+roués vifs; mais, pour Dieu, n’oubliez pas, comme vous l’avez dit
+vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille; que
+nous lui écrivons à cette seule fin qu’il mette Milady, dès son arrivée
+à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à
+peu près en ces termes:
+
+— Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.
+
+—«Monsieur et cher ami…»
+
+— Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien commencé!
+bravo, d’Artagnan! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu
+d’être roué vif.
+
+— Eh bien, soit; je dirai donc, monsieur, tout court.
+
+— Vous pouvez même dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort aux
+convenances.
+
+—»Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg?»
+
+— Bon! le Luxembourg à présent! On croira que c’est une allusion à la
+reine mère! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.
+
+— Eh bien, nous mettrons tout simplement: «Milord, vous souvient- il de
+certain petit enclos où l’on vous sauva la vie?»
+
+— Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort
+mauvais rédacteur: «Où l’on vous sauva la vie!» Fi donc! ce n’est pas
+digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait
+reproché, offense faite.
+
+— Ah! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut
+écrire sous votre censure, ma foi, j’y renonce.
+
+— Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous
+vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume à M.
+l’abbé, cela le regarde.
+
+— Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit
+des thèses en latin, lui.
+
+— Eh bien, soit dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis; mais,
+de par notre Saint-Père le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche
+à mon tour, je vous en préviens.
+
+— Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que
+tout poète a en lui-même; mais qu’on me mette au courant: j’ai bien ouï
+dire, de-ci de-là, que cette belle-soeur était une coquine, j’en ai
+même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal.
+
+— Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.
+
+— Mais, continua Aramis, le détail m’échappe.
+
+— Et à moi aussi», dit Porthos.
+
+D’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin
+Athos, après s’être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu’il
+n’était de coutume, fit un signe d’adhésion, d’Artagnan comprit qu’il
+pouvait parler.
+
+«Eh bien, voici ce qu’il y a à dire, reprit d’Artagnan: Milord, votre
+belle-soeur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter
+de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en
+France, et ayant été…»
+
+D’Artagnan s’arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos.
+
+«Chassée par son mari, dit Athos.
+
+— Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan.
+
+— Bah! s’écria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son
+beau-frère?
+
+— Oui.
+
+— Elle était mariée? demanda Aramis.
+
+— Oui.
+
+— Et son mari s’est aperçu qu’elle avait une fleur de lis sur l’épaule?
+s’écria Porthos.
+
+— Oui.»
+
+Ces trois oui avaient été dits par Athos, chacun avec une intonation
+plus sombre.
+
+«Et qui l’a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.
+
+— D’Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l’ordre chronologique,
+moi et d’Artagnan, répondit Athos.
+
+— Et le mari de cette affreuse créature vit encore? dit Aramis.
+
+— Il vit encore.
+
+— Vous en êtes sûr?
+
+— J’en suis sûr.»
+
+Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se sentit
+impressionné selon sa nature.
+
+«Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence,
+d’Artagnan nous a donné un excellent programme, et c’est cela qu’il
+faut écrire d’abord.
+
+— Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction est
+épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une
+épître de cette force, et cependant M. le chancelier rédige très
+agréablement un procès-verbal. N’importe! taisez-vous, j’écris.»
+
+Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit à
+écrire huit ou dix lignes d’une charmante petite écriture de femme,
+puis, d’une voix douce et lente, comme si chaque mot eût été
+scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit:
+
+«Milord,
+ «La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de
+ croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer.
+ Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami
+ de cette personne, elle vous doit de reconnaître cette amitié par
+ un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche
+ parente que vous croyez votre héritière, parce que vous ignorez
+ qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà
+ mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous
+ pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour
+ l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée car elle a de
+ grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce
+ dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.»
+
+
+«Eh bien, voilà qui est à merveille, dit Athos, et vous avez une plume
+de secrétaire d’état, mon cher Aramis. Lord de Winter fera bonne garde
+maintenant, si toutefois l’avis lui arrive; et tombât- il aux mains de
+Son Éminence elle-même, nous ne saurions être compromis. Mais comme le
+valet qui partira pourrait nous faire accroire qu’il a été à Londres et
+s’arrêter à Châtelleraut, ne lui donnons avec la lettre que la moitié
+de la somme en lui promettant l’autre moitié en échange de la réponse.
+Avez-vous le diamant? continua Athos.
+
+«J’ai mieux que cela, j’ai la somme.»
+
+Et d’Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l’or, Aramis leva les
+yeux. Porthos tressaillit; quant à Athos, il resta impassible.
+
+«Combien dans ce petit sac? dit-il.
+
+— Sept mille livres en louis de douze francs.
+
+— Sept mille livres! s’écria Porthos, ce mauvais petit diamant valait
+sept mille livres?
+
+— Il paraît, dit Athos, puisque les voilà; je ne présume pas que notre
+ami d’Artagnan y ait mis du sien.
+
+— Mais, messieurs, dans tout cela, dit d’Artagnan, nous ne pensons pas
+à la reine. Soignons un peu la santé de son cher Buckingham. C’est le
+moins que nous lui devions.
+
+— C’est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.
+
+— Eh bien, répondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je fasse?
+
+— Mais, répliqua Athos, c’est tout simple: rédiger une seconde lettre
+pour cette adroite personne qui habite Tours.»
+
+Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les
+lignes suivantes, qu’il soumit à l’instant même à l’approbation de ses
+amis:
+
+«Ma chère cousine…»
+
+«Ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente!
+
+— Cousine germaine, dit Aramis.
+
+— Va donc pour cousine!»
+
+Aramis continua:
+
+«Ma chère cousine, Son Éminence le cardinal, que Dieu conserve pour le
+bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le
+point d’en finir avec les rebelles hérétiques de La Rochelle: il est
+probable que le secours de la flotte anglaise n’arrivera pas même en
+vue de la place; j’oserai même dire que je suis certain que M. de
+Buckingham sera empêché de partir par quelque grand événement. Son
+Éminence est le plus illustre politique des temps passés, du temps
+présent et probablement des temps à venir. Il éteindrait le soleil si
+le soleil le gênait. Donnez ces heureuses nouvelles à votre soeur, ma
+chère cousine. J’ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne puis
+me rappeler si c’était par le fer ou par le poison; seulement ce dont
+je suis sûr, c’est que j’ai rêvé qu’il était mort, et, vous le savez,
+mes rêves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc de me voir revenir
+bientôt.»
+
+«À merveille! s’écria Athos, vous êtes le roi des poètes; mon cher
+Aramis, vous parlez comme l’Apocalypse et vous êtes vrai comme
+l’évangile. Il ne vous reste maintenant que l’adresse à mettre sur
+cette lettre.
+
+— C’est bien facile», dit Aramis.
+
+Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit:
+
+«À Mademoiselle Marie Michon, lingère à Tours.
+
+Les trois amis se regardèrent en riant: ils étaient pris.
+
+«Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul peut
+porter cette lettre à Tours; ma cousine ne connaît que Bazin et n’a
+confiance qu’en lui: tout autre ferait échouer l’affaire. D’ailleurs
+Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l’histoire, messieurs, il
+sait que Sixte Quint est devenu pape après avoir gardé les pourceaux;
+eh bien, comme il compte se mettre d’église en même temps que moi, il
+ne désespère pas à son tour de devenir pape ou tout au moins cardinal:
+vous comprenez qu’un homme qui a de pareilles visées ne se laissera pas
+prendre, ou, s’il est pris, subira le martyre plutôt que de parler.
+
+— Bien, bien, dit d’Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin; mais
+passez-moi Planchet: Milady l’a fait jeter à la porte, certain jour,
+avec force coups de bâton; or Planchet a bonne mémoire, et, je vous en
+réponds, s’il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutôt
+échiner que d’y renoncer. Si vos affaires de Tours sont vos affaires,
+Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu’on
+choisisse Planchet, lequel d’ailleurs a déjà été à Londres avec moi et
+sait dire très correctement: London, _sir, if you please_ et _my
+master_ lord d’Artagnan; avec cela soyez tranquilles, il fera son
+chemin en allant et en revenant.
+
+— En ce cas, dit Athos, il faut que Planchet reçoive sept cents livres
+pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin, trois cents
+livres pour aller et trois cents livres pour revenir; cela réduira la
+somme à cinq mille livres; nous prendrons mille livres chacun pour les
+employer comme bon nous semblera, et nous laisserons un fond de mille
+livres que gardera l’abbé pour les cas extraordinaires ou les besoins
+communs. Cela vous va-t-il?
+
+— Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor, qui était,
+comme chacun sait, le plus sage des Grecs.
+
+— Eh bien, c’est dit, reprit Athos, Planchet et Bazin partiront; à tout
+prendre, je ne suis pas fâché de conserver Grimaud: il est accoutumé à
+mes façons et j’y tiens; la journée d’hier a déjà dû l’ébranler, ce
+voyage le perdrait.»
+
+On fit venir Planchet, et on lui donna des instructions; il avait été
+prévenu déjà par d’Artagnan, qui, du premier coup, lui avait annoncé la
+gloire, ensuite l’argent, puis le danger.
+
+«Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit Planchet, et
+je l’avalerai si l’on me prend.
+
+— Mais alors tu ne pourras pas faire la commission, dit d’Artagnan.
+
+— Vous m’en donnerez ce soir une copie que je saurai par coeur demain.»
+
+D’Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire:
+
+«Eh bien, que vous avais-je promis?»
+
+«Maintenant, continua-t-il en s’adressant à Planchet, tu as huit jours
+pour arriver près de Lord de Winter, tu as huit autres jours pour
+revenir ici, en tout seize jours; si le seizième jour de ton départ, à
+huit heures du soir, tu n’es pas arrivé, pas d’argent, fût-il huit
+heures cinq minutes.
+
+Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.
+
+Prends celle-ci, dit Athos, en lui donnant la sienne avec une
+insouciante générosité, et sois brave garçon. Songe que, si tu parles,
+si tu bavardes, si tu flânes, tu fais couper le cou à ton maître, qui a
+si grande confiance dans ta fidélité qu’il nous a répondu de toi. Mais
+songe aussi que s’il arrive, par ta faute, malheur à d’Artagnan, je te
+retrouverai partout, et ce sera pour t’ouvrir le ventre.
+
+— Oh! monsieur! dit Planchet, humilié du soupçon et surtout effrayé de
+l’air calme du mousquetaire.
+
+— Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je t’écorche
+vif.
+
+— Ah! monsieur!
+
+— Et moi, continua Aramis de sa voix douce et mélodieuse, songe que je
+te brûle à petit feu comme un sauvage.
+
+— Ah! monsieur!»
+
+Et Planchet se mit à pleurer; nous n’oserions dire si ce fut de
+terreur, à cause des menaces qui lui étaient faites, ou
+d’attendrissement de voir quatre amis si étroitement unis.
+
+D’Artagnan lui prit la main, et l’embrassa.
+
+«Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs te disent tout cela par
+tendresse pour moi, mais au fond ils t’aiment.
+
+— Ah! monsieur! dit Planchet, ou je réussirai, ou l’on me coupera en
+quatre; me coupât-on en quatre, soyez convaincu qu’il n’y a pas un
+morceau qui parlera.»
+
+Il fut décidé que Planchet partirait le lendemain à huit heures du
+matin, afin, comme il l’avait dit, qu’il pût, pendant la nuit,
+apprendre la lettre par coeur. Il gagna juste douze heures à cet
+arrangement; il devait être revenu le seizième jour, à huit heures du
+soir.
+
+Le matin, au moment où il allait monter à cheval, d’Artagnan, qui se
+sentait au fond du coeur un faible pour le duc, prit Planchet à part.
+
+«Écoute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre à Lord de Winter et
+qu’il l’aura lue, tu lui diras encore: “Veillez sur Sa Grâce Lord
+Buckingham, car on veut l’assassiner.” Mais ceci, Planchet, vois-tu,
+c’est si grave et si important, que je n’ai pas même voulu avouer à mes
+amis que je te confierais ce secret, et que pour une commission de
+capitaine je ne voudrais pas te l’écrire.
+
+— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l’on peut
+compter sur moi.
+
+Et monté sur un excellent cheval, qu’il devait quitter à vingt lieues
+de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le coeur un peu
+serré par la triple promesse que lui avaient faite les mousquetaires,
+mais du reste dans les meilleures dispositions du monde.
+
+Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour
+faire sa commission.
+
+Les quatre amis, pendant toute la durée de ces deux absences, avaient,
+comme on le comprend bien, plus que jamais l’oeil au guet, le nez au
+vent et l’oreille aux écoutes. Leurs journées se passaient à essayer de
+surprendre ce qu’on disait, à guetter les allures du cardinal et à
+flairer les courriers qui arrivaient. Plus d’une fois un tremblement
+insurmontable les prit, lorsqu’on les appela pour quelque service
+inattendu. Ils avaient d’ailleurs à se garder pour leur propre sûreté;
+Milady était un fantôme qui, lorsqu’il était apparu une fois aux gens,
+ne les laissait pas dormir tranquillement.
+
+Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours et souriant
+selon son habitude, entra dans le cabaret de Parpaillot, comme les
+quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la
+convention arrêtée:
+
+«Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine.»
+
+Les quatre amis échangèrent un coup d’oeil joyeux: la moitié de la
+besogne était faite; il est vrai que c’était la plus courte et la plus
+facile.
+
+Aramis prit, en rougissant malgré lui, la lettre, qui était d’une
+écriture grossière et sans orthographe.
+
+«Bon Dieu! s’écria-t-il en riant, décidément j’en désespère; jamais
+cette pauvre Michon n’écrira comme M. de Voiture.
+
+— Qu’est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon? demanda le Suisse,
+qui était en train de causer avec les quatre amis quand la lettre était
+arrivée.
+
+— Oh! mon Dieu! moins que rien, dit Aramis, une petite lingère
+charmante que j’aimais fort et à qui j’ai demandé quelques lignes de sa
+main en manière de souvenir.
+
+— Dutieu! dit le Suisse; zi zella il être auzi grante tame que son
+l’égridure, fous l’être en ponne fordune, mon gamarate!
+
+Aramis lut la lettre et la passa à Athos.
+
+«Voyez donc ce qu’elle m’écrit, Athos», dit-il.
+
+Athos jeta un coup d’oeil sur l’épître, et, pour faire évanouir tous
+les soupçons qui auraient pu naître, lut tout haut:
+
+«Mon cousin, ma soeur et moi devinons très bien les rêves, et nous en
+avons même une peur affreuse; mais du vôtre, on pourra dire, je
+l’espère, tout songe est mensonge. Adieu! portez-vous bien, et faites
+que de temps en temps nous entendions parler de vous.
+
+
+«Aglaé Michon.
+
+
+«Et de quel rêve parle-t-elle? demanda le dragon, qui s’était approché
+pendant la lecture.
+
+— Foui, te quel rêfe? dit le Suisse.
+
+— Eh! pardieu! dit Aramis, c’est tout simple, d’un rêve que j’ai fait
+et que je lui ai raconté.
+
+— Oh! foui, par Tieu! c’être tout simple de ragonter son rêfe; mais moi
+je ne rêfe jamais.
+
+— Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais bien
+pouvoir en dire autant que vous!
+
+— Chamais! reprit le Suisse, enchanté qu’un homme comme Athos lui
+enviât quelque chose, chamais! chamais!»
+
+D’Artagnan, voyant qu’Athos se levait, en fit autant, prit son bras, et
+sortit.
+
+Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du dragon et
+du Suisse.
+
+Quant à Bazin, il s’alla coucher sur une botte de paille; et comme il
+avait plus d’imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis, devenu
+pape, le coiffait d’un chapeau de cardinal.
+
+Mais, comme nous l’avons dit, Bazin n’avait, par son heureux retour,
+enlevé qu’une partie de l’inquiétude qui aiguillonnait les quatre amis.
+Les jours de l’attente sont longs, et d’Artagnan surtout aurait parié
+que les jours avaient maintenant quarante- huit heures. Il oubliait les
+lenteurs obligées de la navigation, il s’exagérait la puissance de
+Milady. Il prêtait à cette femme, qui lui apparaissait pareille à un
+démon, des auxiliaires surnaturels comme elle; il s’imaginait, au
+moindre bruit, qu’on venait l’arrêter, et qu’on ramenait Planchet pour
+le confronter avec lui et ses amis. Il y a plus: sa confiance autrefois
+si grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette
+inquiétude était si grande, qu’elle gagnait Porthos et Aramis. Il n’y
+avait qu’Athos qui demeurât impassible, comme si aucun danger ne
+s’agitait autour de lui, et qu’il respirât son atmosphère quotidienne.
+
+Le seizième jour surtout, ces signes d’agitation étaient si visibles
+chez d’Artagnan et ses deux amis, qu’ils ne pouvaient rester en place,
+et qu’ils erraient comme des ombres sur le chemin par lequel devait
+revenir Planchet.
+
+«Vraiment, leur disait Athos, vous n’êtes pas des hommes, mais des
+enfants, pour qu’une femme vous fasse si grand-peur! Et de quoi
+s’agit-il, après tout? D’être emprisonnés! Eh bien, mais on nous tirera
+de prison: on en a bien retiré Mme Bonacieux. D’être décapités? Mais
+tous les jours, dans la tranchée, nous allons joyeusement nous exposer
+à pis que cela, car un boulet peut nous casser la jambe, et je suis
+convaincu qu’un chirurgien nous fait plus souffrir en nous coupant la
+cuisse qu’un bourreau en nous coupant la tête. Demeurez donc
+tranquilles; dans deux heures, dans quatre, dans six heures, au plus
+tard, Planchet sera ici: il a promis d’y être, et moi j’ai très grande
+foi aux promesses de Planchet, qui m’a l’air d’un fort brave garçon.
+
+— Mais s’il n’arrive pas? dit d’Artagnan.
+
+— Eh bien, s’il n’arrive pas, c’est qu’il aura été retardé, voilà tout.
+Il peut être tombé de cheval, il peut avoir fait une cabriole
+par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu’il en ait attrapé
+une fluxion de poitrine. Eh! messieurs! faisons donc la part des
+événements. La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe
+égrène en riant. Soyez philosophes comme moi, messieurs, mettez-vous à
+table et buvons; rien ne fait paraître l’avenir couleur de rose comme
+de le regarder à travers un verre de chambertin.
+
+— C’est fort bien, répondit d’Artagnan; mais je suis las d’avoir à
+craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de Milady.
+
+— Vous êtes bien difficile, dit Athos, une si belle femme!
+
+— Une femme de marque!» dit Porthos avec son gros rire.
+
+Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la
+sueur, et se leva à son tour avec un mouvement nerveux qu’il ne put
+réprimer.
+
+Le jour s’écoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais enfin
+il vint; les buvettes s’emplirent de chalands; Athos, qui avait empoché
+sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot. Il avait trouvé
+dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait donné un dîner
+magnifique, un _partner_ digne de lui. Ils jouaient donc ensemble,
+comme d’habitude, quand sept heures sonnèrent: on entendit passer les
+patrouilles qui allaient doubler les postes; à sept heures et demie la
+retraite sonna.
+
+«Nous sommes perdus, dit d’Artagnan à l’oreille d’Athos.
+
+— Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos en
+tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la table.
+Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite, allons nous
+coucher.»
+
+Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d’Artagnan. Aramis venait
+derrière donnant le bras à Porthos. Aramis mâchonnait des vers, et
+Porthos s’arrachait de temps en temps quelques poils de moustache en
+signe de désespoir.
+
+Mais voilà que tout à coup, dans l’obscurité, une ombre se dessine,
+dont la forme est familière à d’Artagnan, et qu’une voix bien connue
+lui dit:
+
+«Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce soir.
+
+— Planchet! s’écria d’Artagnan, ivre de joie.
+
+— Planchet! répétèrent Porthos et Aramis.
+
+— Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Il
+avait promis d’être de retour à huit heures, et voilà les huit heures
+qui sonnent. Bravo! Planchet, vous êtes un garçon de parole, et si
+jamais vous quittez votre maître, je vous garde une place à mon
+service.
+
+— Oh! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai M. d’Artagnan.»
+
+En même temps d’Artagnan sentit que Planchet lui glissait un billet
+dans la main.
+
+D’Artagnan avait grande envie d’embrasser Planchet au retour comme il
+l’avait embrassé au départ; mais il eut peur que cette marque
+d’effusion, donnée à son laquais en pleine rue, ne parût extraordinaire
+à quelque passant, et il se contint.
+
+«J’ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis.
+
+— C’est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons.
+
+Le billet brûlait la main de d’Artagnan: il voulait hâter le pas; mais
+Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune
+homme de régler sa course sur celle de son ami.
+
+Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que
+Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne fussent pas
+surpris, d’Artagnan, d’une main tremblante, brisa le cachet et ouvrit
+la lettre tant attendue.
+
+Elle contenait une demi-ligne, d’une écriture toute britannique et
+d’une concision toute spartiate:
+
+«_Thank you, be easy._»
+
+Ce qui voulait dire:
+
+«Merci, soyez tranquille.»
+
+Athos prit la lettre des mains de d’Artagnan, l’approcha de la lampe, y
+mit le feu, et ne la lâcha point qu’elle ne fût réduite en cendres.
+
+Puis appelant Planchet:
+
+«Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer tes sept cents
+livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet comme
+celui-là.
+
+— Ce n’est pas faute que j’aie inventé bien des moyens de le serrer,
+dit Planchet.
+
+— Eh bien, dit d’Artagnan, conte-nous cela.
+
+— Dame! c’est bien long, monsieur.
+
+— Tu as raison, Planchet, dit Athos; d’ailleurs la retraite est battue,
+et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus longtemps que
+les autres.
+
+— Soit, dit d’Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet!
+
+— Ma foi, monsieur! ce sera la première fois depuis seize jours.
+
+— Et moi aussi! dit d’Artagnan.
+
+— Et moi aussi! répéta Porthos.
+
+— Et moi aussi! répéta Aramis.
+
+— Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la vérité? et moi aussi!» dit
+Athos.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIX.
+FATALITÉ
+
+
+Cependant Milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du bâtiment
+comme une lionne qu’on embarque, avait été tentée de se jeter à la mer
+pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire à l’idée qu’elle
+avait été insultée par d’Artagnan, menacée par Athos, et qu’elle
+quittait la France sans se venger d’eux. Bientôt, cette idée était
+devenue pour elle tellement insupportable, qu’au risque de ce qui
+pouvait arriver de terrible pour elle-même, elle avait supplié le
+capitaine de la jeter sur la côte; mais le capitaine, pressé d’échapper
+à sa fausse position, placé entre les croiseurs français et anglais,
+comme la chauve- souris entre les rats et les oiseaux, avait grande
+hâte de regagner l’Angleterre, et refusa obstinément d’obéir à ce qu’il
+prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui au
+reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal, de la
+jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un des ports de
+la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest; mais en attendant, le vent
+était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait et l’on courait des
+bordées. Neuf jours après la sortie de la Charente, Milady, toute pâle
+de ses chagrins et de sa rage, voyait apparaître seulement les côtes
+bleuâtres du Finistère.
+
+Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir près du
+cardinal il lui fallait au moins trois jours; ajoutez un jour pour le
+débarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces quatre jours aux neuf
+autres, c’était treize jours de perdus, treize jours pendant lesquels
+tant d’événements importants se pouvaient passer à Londres. Elle songea
+que sans aucun doute le cardinal serait furieux de son retour, et que
+par conséquent il serait plus disposé à écouter les plaintes qu’on
+porterait contre elle que les accusations qu’elle porterait contre les
+autres. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du
+capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l’éveil.
+Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet s’embarquait
+de Portsmouth pour la France, la messagère de son Éminence entrait
+triomphante dans le port.
+
+Toute la ville était agitée d’un mouvement extraordinaire: — quatre
+grands vaisseaux récemment achevés venaient d’être lancés à la mer; —
+debout sur la jetée, chamarré d’or, éblouissant, selon son habitude de
+diamants et de pierreries, le feutre orné d’une plume blanche qui
+retombait sur son épaule, on voyait Buckingham entouré d’un état-major
+presque aussi brillant que lui.
+
+C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se
+souvient qu’il y a un soleil. L’astre pâli, mais cependant splendide
+encore, se couchait à l’horizon, empourprant à la fois le ciel et la
+mer de bandes de feu et jetant sur les tours et les vieilles maisons de
+la ville un dernier rayon d’or qui faisait étinceler les vitres comme
+le reflet d’un incendie. Milady, en respirant cet air de l’Océan plus
+vif et plus balsamique à l’approche de la terre, en contemplant toute
+la puissance de ces préparatifs qu’elle était chargée de détruire,
+toute la puissance de cette armée qu’elle devait combattre à elle seule
+— elle femme — avec quelques sacs d’or, se compara mentalement à
+Judith, la terrible Juive, lorsqu’elle pénétra dans le camp des
+Assyriens et qu’elle vit la masse énorme de chars, de chevaux, d’hommes
+et d’armes qu’un geste de sa main devait dissiper comme un nuage de
+fumée.
+
+On entra dans la rade; mais comme on s’apprêtait à y jeter l’ancre, un
+petit cutter formidablement armé s’approcha du bâtiment marchand, se
+donnant comme garde-côte, et fit mettre à la mer son canot, qui se
+dirigea vers l’échelle. Ce canot renfermait un officier, un
+contremaître et huit rameurs; l’officier seul monta à bord, où il fut
+reçu avec toute la déférence qu’inspire l’uniforme.
+
+L’officier s’entretint quelques instants avec le patron, lui fit lire
+un papier dont il était porteur, et, sur l’ordre du capitaine marchand,
+tout l’équipage du bâtiment, matelots et passagers, fut appelé sur le
+pont.
+
+Lorsque cette espèce d’appel fut fait, l’officier s’enquit tout haut du
+point de départ du brik, de sa route, de ses atterrissements, et à
+toutes les questions le capitaine satisfit sans hésitation et sans
+difficulté. Alors l’officier commença de passer la revue de toutes les
+personnes les unes après les autres, et, s’arrêtant à Milady, la
+considéra avec un grand soin, mais sans lui adresser une seule parole.
+
+Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et, comme si
+c’eût été à lui désormais que le bâtiment dût obéir, il commanda une
+manoeuvre que l’équipage exécuta aussitôt. Alors le bâtiment se remit
+en route, toujours escorté du petit cutter, qui voguait bord à bord
+avec lui, menaçant son flanc de la bouche de ses six canons tandis que
+la barque suivait dans le sillage du navire, faible point près de
+l’énorme masse.
+
+Pendant l’examen que l’officier avait fait de Milady, Milady, comme on
+le pense bien, l’avait de son côté dévoré du regard. Mais, quelque
+habitude que cette femme aux yeux de flamme eût de lire dans le coeur
+de ceux dont elle avait besoin de deviner les secrets, elle trouva
+cette fois un visage d’une impassibilité telle qu’aucune découverte ne
+suivit son investigation. L’officier qui s’était arrêté devant elle et
+qui l’avait silencieusement étudiée avec tant de soin pouvait être âgé
+de vingt-cinq à vingt- six ans, était blanc de visage avec des yeux
+bleu clair un peu enfoncés; sa bouche, fine et bien dessinée, demeurait
+immobile dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accusé,
+dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire britannique,
+n’est ordinairement que de l’entêtement; un front un peu fuyant, comme
+il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux soldats, était à peine
+ombragé d’une chevelure courte et clairsemée, qui, comme la barbe qui
+couvrait le bas de son visage, était d’une belle couleur châtain foncé.
+
+Lorsqu’on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume
+épaississait encore l’obscurité et formait autour des fanaux et des
+lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la lune quand
+le temps menace de devenir pluvieux. L’air qu’on respirait était
+triste, humide et froid.
+
+Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle.
+
+L’officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son bagage
+dans le canot; et lorsque cette opération fut faite, il l’invita à y
+descendre elle-même en lui tendant sa main.
+
+Milady regarda cet homme et hésita.
+
+«Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de vous
+occuper si particulièrement de moi?
+
+— Vous devez le voir, madame, à mon uniforme; je suis officier de la
+marine anglaise, répondit le jeune homme.
+
+— Mais enfin, est-ce l’habitude que les officiers de la marine anglaise
+se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu’ils abordent dans un
+port de la Grande-Bretagne, et poussent la galanterie jusqu’à les
+conduire à terre?
+
+— Oui, Milady, c’est l’habitude, non point par galanterie, mais par
+prudence, qu’en temps de guerre les étrangers soient conduits à une
+hôtellerie désignée, afin que jusqu’à parfaite information sur eux ils
+restent sous la surveillance du gouvernement.»
+
+Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le calme
+le plus parfait. Cependant ils n’eurent point le don de convaincre
+Milady.
+
+«Mais je ne suis pas étrangère, monsieur, dit-elle avec l’accent le
+plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je me nomme
+Lady Clarick, et cette mesure…
+
+— Cette mesure est générale, Milady, et vous tenteriez inutilement de
+vous y soustraire.
+
+— Je vous suivrai donc, monsieur.»
+
+Et acceptant la main de l’officier, elle commença de descendre
+l’échelle au bas de laquelle l’attendait le canot. L’officier la
+suivit; un grand manteau était étendu à la poupe, l’officier la fit
+asseoir sur le manteau et s’assit près d’elle.
+
+«Nagez», dit-il aux matelots.
+
+Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu’un seul bruit, ne
+frappant qu’un seul coup, et le canot sembla voler sur la surface de
+l’eau.
+
+Au bout de cinq minutes on touchait à terre.
+
+L’officier sauta sur le quai et offrit la main à Milady.
+
+Une voiture attendait.
+
+«Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady.
+
+— Oui, madame, répondit l’officier.
+
+— L’hôtellerie est donc bien loin?
+
+— À l’autre bout de la ville.
+
+— Allons», dit Milady.
+
+Et elle monta résolument dans la voiture.
+
+L’officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement attachés
+derrière la caisse, et cette opération terminée, prit sa place près de
+Milady et referma la portière.
+
+Aussitôt, sans qu’aucun ordre fût donné et sans qu’on eût besoin de lui
+indiquer sa destination, le cocher partit au galop et s’enfonça dans
+les rues de la ville.
+
+Une réception si étrange devait être pour Milady une ample matière à
+réflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement
+disposé à lier conversation, elle s’accouda dans un angle de la voiture
+et passa les unes après les autres en revue toutes les suppositions qui
+se présentaient à son esprit.
+
+Cependant, au bout d’un quart d’heure, étonnée de la longueur du
+chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la conduisait.
+On n’apercevait plus de maisons; des arbres apparaissaient dans les
+ténèbres comme de grands fantômes noirs courant les uns après les
+autres.
+
+Milady frissonna.
+
+«Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur», dit-elle.
+
+Le jeune officier garda le silence.
+
+«Je n’irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me conduisez;
+je vous en préviens, monsieur!»
+
+Cette menace n’obtint aucune réponse.
+
+«Oh! c’est trop fort! s’écria Milady, au secours! au secours!»
+
+Pas une voix ne répondit à la sienne, la voiture continua de rouler
+avec rapidité; l’officier semblait une statue.
+
+Milady regarda l’officier avec une de ces expressions terribles,
+particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur effet; la
+colère faisait étinceler ses yeux dans l’ombre.
+
+Le jeune homme resta impassible.
+
+Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter.
+
+«Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous tuerez
+en sautant.»
+
+Milady se rassit écumante; l’officier se pencha, la regarda à son tour
+et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère, bouleversée
+par la rage et devenue presque hideuse. L’astucieuse créature comprit
+qu’elle se perdait en laissant voir ainsi dans son âme; elle rasséréna
+ses traits, et d’une voix gémissante:
+
+«Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c’est à vous, si c’est à votre
+gouvernement, si c’est à un ennemi que je dois attribuer la violence
+que l’on me fait?
+
+— On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive est le
+résultat d’une mesure toute simple que nous sommes forcés de prendre
+avec tous ceux qui débarquent en Angleterre.
+
+— Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?
+
+— C’est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir.
+
+— Et, sur votre honneur, vous n’avez aucun sujet de haine contre moi?
+
+— Aucun, je vous le jure.»
+
+II y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans la
+voix du jeune homme, que Milady fut rassurée.
+
+Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s’arrêta devant
+une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à un château
+sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les roues tournaient sur
+un sable fin, Milady entendit un vaste mugissement, qu’elle reconnut
+pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une côte escarpée.
+
+La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s’arrêta dans une cour
+sombre et carrée; presque aussitôt la portière de la voiture s’ouvrit,
+le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa main à Milady,
+qui s’appuya dessus, et descendit à son tour avec assez de calme.
+
+«Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d’elle et en ramenant
+ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux sourire, que je
+suis prisonnière; mais ce ne sera pas pour longtemps, j’en suis sûre,
+ajouta-t-elle, ma conscience et votre politesse, monsieur, m’en sont
+garants.»
+
+Si flatteur que fût le compliment, l’officier ne répondit rien; mais,
+tirant de sa ceinture un petit sifflet d’argent pareil à celui dont se
+servent les contremaîtres sur les bâtiments de guerre, il siffla trois
+fois, sur trois modulations différentes: alors plusieurs hommes
+parurent, dételèrent les chevaux fumants et emmenèrent la voiture sous
+une remise.
+
+Puis l’officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa
+prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son même
+visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte
+basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au fond,
+conduisait à un escalier de pierre tournant autour d’une arête de
+pierre; puis on s’arrêta devant une porte massive qui, après
+l’introduction dans la serrure d’une clef que le jeune homme portait
+sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture à la chambre
+destinée à Milady.
+
+D’un seul regard, la prisonnière embrassa l’appartement dans ses
+moindres détails.
+
+C’était une chambre dont l’ameublement était à la fois bien propre pour
+une prison et bien sévère pour une habitation d’homme libre; cependant,
+des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à la porte
+décidaient le procès en faveur de la prison.
+
+Un instant toute la force d’âme de cette créature, trempée cependant
+aux sources les plus vigoureuses, l’abandonna; elle tomba sur un
+fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et s’attendant à chaque
+instant à voir entrer un juge pour l’interroger.
+
+Mais personne n’entra, que deux ou trois soldats de marine qui
+apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin et
+se retirèrent sans rien dire.
+
+L’officier présidait à tous ces détails avec le même calme que Milady
+lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui- même, et se
+faisant obéir d’un geste de sa main ou d’un coup de son sifflet.
+
+On eût dit qu’entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée
+n’existait pas ou devenait inutile.
+
+Enfin Milady n’y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence:
+
+«Au nom du Ciel, monsieur! s’écria-t-elle, que veut dire tout ce qui se
+passe? Fixez mes irrésolutions; j’ai du courage pour tout danger que je
+prévois, pour tout malheur que je comprends. Où suis-je et que suis-je
+ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux et ces portes? suis-je
+prisonnière, quel crime ai-je commis?
+
+— Vous êtes ici dans l’appartement qui vous est destiné, madame. J’ai
+reçu l’ordre d’aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce
+château: cet ordre, je l’ai accompli, je crois, avec toute la rigidité
+d’un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d’un gentilhomme. Là
+se termine, du moins jusqu’à présent, la charge que j’avais à remplir
+près de vous, le reste regarde une autre personne.
+
+— Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne
+pouvez-vous me dire son nom?…»
+
+En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit d’éperons;
+quelques voix passèrent et s’éteignirent, et le bruit d’un pas isolé se
+rapprocha de la porte.
+
+«Cette personne, la voici, madame», dit l’officier en démasquant le
+passage, et en se rangeant dans l’attitude du respect et de la
+soumission.
+
+En même temps, la porte s’ouvrit; un homme parut sur le seuil.
+
+Il était sans chapeau, portait l’épée au côté, et froissait un mouchoir
+entre ses doigts.
+
+Milady crut reconnaître cette ombre dans l’ombre, elle s’appuya d’une
+main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme pour aller
+au-devant d’une certitude.
+
+Alors l’étranger s’avança lentement; et, à mesure qu’il s’avançait en
+entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady se
+reculait involontairement.
+
+Puis, lorsqu’elle n’eut plus aucun doute:
+
+«Eh quoi! mon frère! s’écria-t-elle au comble de la stupeur, c’est
+vous?
+
+— Oui, belle dame! répondit Lord de Winter en faisant un salut moitié
+courtois, moitié ironique, moi-même.
+
+— Mais alors, ce château?
+
+— Est à moi.
+
+— Cette chambre?
+
+— C’est la vôtre.
+
+— Je suis donc votre prisonnière?
+
+— À peu près.
+
+— Mais c’est un affreux abus de la force!
+
+— Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement, comme
+il convient de faire entre un frère et une soeur.»
+
+Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier
+attendait ses derniers ordres:
+
+«C’est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous,
+monsieur Felton.»
+
+
+
+
+CHAPITRE L.
+CAUSERIE D’UN FRÈRE AVEC SA SOEUR
+
+
+Pendant le temps que Lord de Winter mit à fermer la porte, à pousser un
+volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle- soeur, Milady,
+rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de la possibilité, et
+découvrit toute la trame qu’elle n’avait pas même pu entrevoir, tant
+qu’elle ignorait en quelles mains elle était tombée. Elle connaissait
+son beau-frère pour un bon gentilhomme, franc-chasseur, joueur
+intrépide, entreprenant près des femmes, mais d’une force inférieure à
+la sienne à l’endroit de l’intrigue. Comment avait-il pu découvrir son
+arrivée? la faire saisir? Pourquoi la retenait-il?
+
+Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la
+conversation qu’elle avait eue avec le cardinal était tombée dans des
+oreilles étrangères; mais elle ne pouvait admettre qu’il eût pu creuser
+une contre-mine si prompte et si hardie.
+
+Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en Angleterre
+n’eussent été découvertes. Buckingham pouvait avoir deviné que c’était
+elle qui avait coupé les deux ferrets, et se venger de cette petite
+trahison; mais Buckingham était incapable de se porter à aucun excès
+contre une femme, surtout si cette femme était censée avoir agi par un
+sentiment de jalousie.
+
+Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu’on
+voulait se venger du passé, et non aller au-devant de l’avenir.
+Toutefois, et en tout cas, elle s’applaudit d’être tombée entre les
+mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché, plutôt
+qu’entre celles d’un ennemi direct et intelligent.
+
+«Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d’enjouement,
+décidée qu’elle était à tirer de la conversation, malgré toute la
+dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les
+éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à
+venir.
+
+— Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit Lord de
+Winter, malgré la résolution que vous m’aviez si souvent manifestée à
+Paris de ne jamais remettre les pieds sur le territoire de la
+Grande-Bretagne?»
+
+Milady répondit à une question par une autre question.
+
+«Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m’avez fait
+guetter assez sévèrement pour être d’avance prévenu non seulement de
+mon arrivée, mais encore du jour, de l’heure et du port où j’arrivais.»
+
+Lord de Winter adopta la même tactique que Milady, pensant que, puisque
+sa belle-soeur l’employait, ce devait être la bonne.
+
+«Mais, dites-moi vous-même, ma chère soeur, reprit-il, ce que vous
+venez faire en Angleterre.
+
+— Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien elle
+aggravait, par cette réponse, les soupçons qu’avait fait naître dans
+l’esprit de son beau-frère la lettre de d’Artagnan, et voulant
+seulement capter la bienveillance de son auditeur par un mensonge.
+
+— Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter.
+
+— Sans doute, vous voir. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela?
+
+— Et vous n’avez pas, en venant en Angleterre, d’autre but que de me
+voir?
+
+— Non.
+
+— Ainsi, c’est pour moi seul que vous vous êtes donné la peine de
+traverser la Manche?
+
+— Pour vous seul.
+
+— Peste! quelle tendresse, ma soeur!
+
+— Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady du ton
+de la plus touchante naïveté.
+
+— Et même ma seule héritière, n’est-ce pas?» dit à son tour Lord de
+Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady.
+
+Quelque puissance qu’elle eût sur elle-même, Milady ne put s’empêcher
+de tressaillir, et comme, en prononçant les dernières paroles qu’il
+avait dites, Lord de Winter avait posé la main sur le bras de sa soeur,
+ce tressaillement ne lui échappa point.
+
+En effet, le coup était direct et profond. La première idée qui vint à
+l’esprit de Milady fut qu’elle avait été trahie par Ketty, et que
+celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée dont elle
+avait imprudemment laissé échapper des marques devant sa suivante; elle
+se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente qu’elle avait faite
+contre d’Artagnan, lorsqu’il avait sauvé la vie de son beau-frère.
+
+«Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et faire
+parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il quelque sens
+inconnu caché sous vos paroles?
+
+— Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente bonhomie;
+vous avez le désir de me voir, et vous venez en Angleterre. J’apprends
+ce désir, ou plutôt je me doute que vous l’éprouvez, et afin de vous
+épargner tous les ennuis d’une arrivée nocturne dans un port, toutes
+les fatigues d’un débarquement, j’envoie un de mes officiers au-devant
+de vous; je mets une voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce
+château, dont je suis gouverneur, où je viens tous les jours, et où,
+pour que notre double désir de nous voir soit satisfait, je vous fais
+préparer une chambre. Qu’y a-t-il dans tout ce que je dis là de plus
+étonnant que dans ce que vous m’avez dit?
+
+— Non, ce que je trouve d’étonnant, c’est que vous ayez été prévenu de
+mon arrivée.
+
+— C’est cependant la chose la plus simple, ma chère soeur: n’avez-vous
+pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait, en entrant dans
+la rade, envoyé en avant et afin d’obtenir son entrée dans le port, un
+petit canot porteur de son livre de loch et de son registre d’équipage?
+Je suis commandant du port, on m’a apporté ce livre, j’y ai reconnu
+votre nom. Mon coeur m’a dit ce que vient de me confier votre bouche,
+c’est-à-dire dans quel but vous vous exposiez aux dangers d’une mer si
+périlleuse ou tout au moins si fatigante en ce moment, et j’ai envoyé
+mon cutter au- devant de vous. Vous savez le reste.»
+
+Milady comprit que Lord de Winter mentait et n’en fut que plus
+effrayée.
+
+«Mon frère, continua-t-elle, n’est-ce pas Milord Buckingham que je vis
+sur la jetée, le soir, en arrivant?
+
+— Lui-même. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappée, reprit Lord
+de Winter: vous venez d’un pays où l’on doit beaucoup s’occuper de lui,
+et je sais que ses armements contre la France préoccupent fort votre
+ami le cardinal.
+
+— Mon ami le cardinal! s’écria Milady, voyant que, sur ce point comme
+sur l’autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout.
+
+— N’est-il donc point votre ami? reprit négligemment le baron; ah!
+pardon, je le croyais; mais nous reviendrons à Milord duc plus tard, ne
+nous écartons point du tour sentimental que la conversation avait pris:
+vous veniez, disiez-vous, pour me voir?
+
+— Oui.
+
+— Eh bien, je vous ai répondu que vous seriez servie à souhait et que
+nous nous verrions tous les jours.
+
+— Dois-je donc demeurer éternellement ici? demanda Milady avec un
+certain effroi.
+
+— Vous trouveriez-vous mal logée, ma soeur? demandez ce qui vous
+manque, et je m’empresserai de vous le faire donner.
+
+— Mais je n’ai ni mes femmes ni mes gens…
+
+— Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre premier
+mari avait monté votre maison; quoique je ne sois que votre beau-frère,
+je vous la monterai sur un pied pareil.
+
+— Mon premier mari! s’écria Milady en regardant Lord de Winter avec des
+yeux effarés.
+
+— Oui, votre mari français; je ne parle pas de mon frère. Au reste, si
+vous l’avez oublié, comme il vit encore, je pourrais lui écrire et il
+me ferait passer des renseignements à ce sujet.»
+
+Une sueur froide perla sur le front de Milady.
+
+«Vous raillez, dit-elle d’une voix sourde.
+
+— En ai-je l’air? demanda le baron en se relevant et en faisant un pas
+en arrière.
+
+— Ou plutôt vous m’insultez, continua-t-elle en pressant de ses mains
+crispées les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur ses poignets.
+
+— Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mépris; en vérité,
+madame, croyez-vous que ce soit possible?
+
+— En vérité, monsieur, dit Milady, vous êtes ou ivre ou insensé; sortez
+et envoyez-moi une femme.
+
+— Des femmes sont bien indiscrètes, ma soeur! ne pourrais-je pas vous
+servir de suivante? de cette façon tous nos secrets resteraient en
+famille.
+
+— Insolent! s’écria Milady, et, comme mue par un ressort, elle bondit
+sur le baron, qui l’attendait avec impassibilité, mais une main
+cependant sur la garde de son épée.
+
+— Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l’habitude d’assassiner les
+gens, mais je me défendrai, moi, je vous en préviens, fût-ce contre
+vous.
+
+— Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l’effet d’être
+assez lâche pour porter la main sur une femme.
+
+— Peut-être que oui, d’ailleurs j’aurais mon excuse: ma main ne serait
+pas la première main d’homme qui se serait posée sur vous, j’imagine.»
+
+Et le baron indiqua d’un geste lent et accusateur l’épaule gauche de
+Milady, qu’il toucha presque du doigt.
+
+Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans l’angle de
+la chambre, comme une panthère qui veut s’acculer pour s’élancer.
+
+«Oh! rugissez tant que vous voudrez, s’écria Lord de Winter, mais
+n’essayez pas de mordre, car, je vous en préviens, la chose tournerait
+à votre préjudice: il n’y a pas ici de procureurs qui règlent d’avance
+les successions, il n’y a pas de chevalier errant qui vienne me
+chercher querelle pour la belle dame que je retiens prisonnière; mais
+je tiens tout prêts des juges qui disposeront d’une femme assez éhontée
+pour venir se glisser, bigame, dans le lit de Lord de Winter, mon frère
+aîné, et ces juges, je vous en préviens, vous enverront à un bourreau
+qui vous fera les deux épaules pareilles.»
+
+Les yeux de Milady lançaient de tels éclairs, que quoiqu’il fût homme
+et armé devant une femme désarmée il sentit le froid de la peur se
+glisser jusqu’au fond de son âme; il n’en continua pas moins, mais avec
+une fureur croissante:
+
+«Oui, je comprends, après avoir hérité de mon frère, il vous eût été
+doux d’hériter de moi; mais, sachez-le d’avance, vous pouvez me tuer ou
+me faire tuer, mes précautions sont prises, pas un penny de ce que je
+possède ne passera dans vos mains. N’êtes-vous pas déjà assez riche,
+vous qui possédez près d’un million, et ne pouviez-vous vous arrêter
+dans votre route fatale, si vous ne faisiez le mal que pour la
+jouissance infinie et suprême de le faire? Oh! tenez, je vous le dis,
+si la mémoire de mon frère ne m’était sacrée, vous iriez pourrir dans
+un cachot d’État ou rassasier à Tyburn la curiosité des matelots; je me
+tairai, mais vous, supportez tranquillement votre captivité; dans
+quinze ou vingt jours je pars pour La Rochelle avec l’armée; mais la
+veille de mon départ, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai
+partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez
+tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brûlera la
+cervelle à la première tentative que vous risquerez pour revenir en
+Angleterre ou sur le continent.»
+
+Milady écoutait avec une attention qui dilatait ses yeux enflammés.
+
+«Oui, mais à cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez dans
+ce château: les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes,
+les barreaux en sont solides; d’ailleurs votre fenêtre donne à pic sur
+la mer: les hommes de mon équipage, qui me sont dévoués à la vie et à
+la mort, montent la garde autour de cet appartement, et surveillent
+tous les passages qui conduisent à la cour; puis arrivée à la cour, il
+vous resterait encore trois grilles à traverser. La consigne est
+précise: un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’on fait
+feu sur vous; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je
+l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne. Ah!
+vos traits reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance:
+Quinze jours, vingt jours dites-vous, bah! d’ici là, j’ai l’esprit
+inventif, il me viendra quelque idée; j’ai l’esprit infernal, et je
+trouverai quelque victime. D’ici à quinze jours, vous dites- vous, je
+serai hors d’ici. Ah! ah! essayez!»
+
+Milady se voyant devinée s’enfonça les ongles dans la chair pour
+dompter tout mouvement qui eût pu donner à sa physionomie une
+signification quelconque, autre que celle de l’angoisse.
+
+Lord de Winter continua:
+
+«L’officier qui commande seul ici en mon absence, vous l’avez vu, donc
+vous le connaissez déjà, sait, comme vous voyez, observer une consigne,
+car vous n’êtes pas, je vous connais, venue de Portsmouth ici sans
+avoir essayé de le faire parler. Qu’en dites- vous? une statue de
+marbre eût-elle été plus impassible et plus muette? Vous avez déjà
+essayé le pouvoir de vos séductions sur bien des hommes, et
+malheureusement vous avez toujours réussi; mais essayez sur celui-là,
+pardieu! si vous en venez à bout, je vous déclare le démon lui-même.»
+
+Il alla vers la porte et l’ouvrit brusquement.
+
+«Qu’on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et je
+vais vous recommander à lui.»
+
+Il se fit entre ces deux personnages un silence étrange, pendant lequel
+on entendit le bruit d’un pas lent et régulier qui se rapprochait;
+bientôt, dans l’ombre du corridor, on vit se dessiner une forme
+humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons déjà fait
+connaissance s’arrêta sur le seuil, attendant les ordres du baron.
+
+«Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la porte.»
+
+Le jeune officier entra.
+
+«Maintenant, dit le baron, regardez cette femme: elle est jeune, elle
+est belle, elle a toutes les séductions de la terre, eh bien, c’est un
+monstre qui, à vingt-cinq ans, s’est rendu coupable d’autant de crimes
+que vous pouvez en lire en un an dans les archives de nos tribunaux; sa
+voix prévient en sa faveur, sa beauté sert d’appât aux victimes, son
+corps même paye ce qu’elle a promis, c’est une justice à lui rendre;
+elle essayera de vous séduire, peut-être même essayera-t-elle de vous
+tuer. Je vous ai tiré de la misère, Felton, je vous ai fait nommer
+lieutenant, je vous ai sauvé la vie une fois, vous savez à quelle
+occasion; je suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami;
+non seulement un bienfaiteur, mais un père; cette femme est revenue en
+Angleterre afin de conspirer contre ma vie; je tiens ce serpent entre
+mes mains; eh bien, je vous fais appeler et vous dis: Ami Felton, John,
+mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette femme; jure sur ton
+salut de la conserver pour le châtiment qu’elle a mérité. John Felton,
+je me fie à ta parole; John Felton, je crois à ta loyauté.
+
+— Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de toute la
+haine qu’il put trouver dans son coeur, Milord, je vous jure qu’il sera
+fait comme vous désirez.»
+
+Milady reçut ce regard en victime résignée: il était impossible de voir
+une expression plus soumise et plus douce que celle qui régnait alors
+sur son beau visage. À peine si Lord de Winter lui- même reconnut la
+tigresse qu’un instant auparavant il s’apprêtait à combattre.
+
+«Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John, continua
+le baron; elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à
+vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser
+la parole.
+
+— Il suffit, Milord, j’ai juré.
+
+— Et maintenant, madame, tâchez de faire la paix avec Dieu, car vous
+êtes jugée par les hommes.»
+
+Milady laissa tomber sa tête comme si elle se fût sentie écrasée par ce
+jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste à Felton, qui
+sortit derrière lui et ferma la porte.
+
+Un instant après on entendait dans le corridor le pas pesant d’un
+soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache à la ceinture et son
+mousquet à la main.
+
+Milady demeura pendant quelques minutes dans la même position, car elle
+songea qu’on l’examinait peut-être par la serrure; puis lentement elle
+releva sa tête, qui avait repris une expression formidable de menace et
+de défi, courut écouter à la porte, regarda par la fenêtre, et revenant
+s’enterrer dans un vaste fauteuil, elle songea.
+
+
+
+
+CHAPITRE LI.
+OFFICIER
+
+
+Cependant le cardinal attendait des nouvelles d’Angleterre, mais aucune
+nouvelle n’arrivait, si ce n’est fâcheuse et menaçante.
+
+Si bien que La Rochelle fût investie, si certain que pût paraître le
+succès, grâce aux précautions prises et surtout à la digue qui ne
+laissait plus pénétrer aucune barque dans la ville assiégée, cependant
+le blocus pouvait durer longtemps encore; et c’était un grand affront
+pour les armes du roi et une grande gêne pour M. le cardinal, qui
+n’avait plus, il est vrai, à brouiller Louis XIII avec Anne d’Autriche,
+la chose était faite, mais à raccommoder M. de Bassompierre, qui était
+brouillé avec le duc d’Angoulême.
+
+Quant à Monsieur, qui avait commencé le siège, il laissait au cardinal
+le soin de l’achever.
+
+La ville, malgré l’incroyable persévérance de son maire, avait tenté
+une espèce de mutinerie pour se rendre; le maire avait fait pendre les
+émeutiers. Cette exécution calma les plus mauvaises têtes, qui se
+décidèrent alors à se laisser mourir de faim. Cette mort leur
+paraissait toujours plus lente et moins sûre que le trépas par
+strangulation.
+
+De leur côté, de temps en temps, les assiégeants prenaient des
+messagers que les Rochelois envoyaient à Buckingham ou des espions que
+Buckingham envoyait aux Rochelois. Dans l’un et l’autre cas le procès
+était vite fait. M. le cardinal disait ce seul mot: Pendu! On invitait
+le roi à venir voir la pendaison. Le roi venait languissamment, se
+mettait en bonne place pour voir l’opération dans tous ses détails:
+cela le distrayait toujours un peu et lui faisait prendre le siège en
+patience, mais cela ne l’empêchait pas de s’ennuyer fort, de parler à
+tout moment de retourner à Paris; de sorte que si les messagers et les
+espions eussent fait défaut, Son Éminence, malgré toute son
+imagination, se fût trouvée fort embarrassée.
+
+Néanmoins le temps passait, les Rochelois ne se rendaient pas: le
+dernier espion que l’on avait pris était porteur d’une lettre. Cette
+lettre disait bien à Buckingham que la ville était à toute extrémité;
+mais, au lieu d’ajouter: «Si votre secours n’arrive pas avant quinze
+jours, nous nous rendrons», elle ajoutait tout simplement: «Si votre
+secours n’arrive pas avant quinze jours, nous serons tous morts de faim
+quand il arrivera.»
+
+Les Rochelois n’avaient donc espoir qu’en Buckingham. Buckingham était
+leur Messie. Il était évident que si un jour ils apprenaient d’une
+manière certaine qu’il ne fallait plus compter sur Buckingham, avec
+l’espoir leur courage tomberait.
+
+Le cardinal attendait donc avec grande impatience des nouvelles
+d’Angleterre qui devaient annoncer que Buckingham ne viendrait pas.
+
+La question d’emporter la ville de vive force, débattue souvent dans le
+conseil du roi, avait toujours été écartée; d’abord La Rochelle
+semblait imprenable, puis le cardinal, quoi qu’il eût dit, savait bien
+que l’horreur du sang répandu en cette rencontre, où Français devaient
+combattre contre Français, était un mouvement rétrograde de soixante
+ans imprimé à la politique, et le cardinal était, à cette époque, ce
+qu’on appelle aujourd’hui un homme de progrès. En effet, le sac de La
+Rochelle, l’assassinat de trois ou quatre mille huguenots qui se
+fussent fait tuer ressemblaient trop, en 1628, au massacre de la
+Saint-Barthélémy, en 1572; et puis, par-dessus tout cela, ce moyen
+extrême, auquel le roi, bon catholique, ne répugnait aucunement, venait
+toujours échouer contre cet argument des généraux assiégeants: La
+Rochelle est imprenable autrement que par la famine.
+
+Le cardinal ne pouvait écarter de son esprit la crainte où le jetait sa
+terrible émissaire, car il avait compris, lui aussi, les proportions
+étranges de cette femme, tantôt serpent, tantôt lion. L’avait-elle
+trahi? était-elle morte? Il la connaissait assez, en tout cas, pour
+savoir qu’en agissant pour lui ou contre lui, amie ou ennemie, elle ne
+demeurait pas immobile sans de grands empêchements. C’était ce qu’il ne
+pouvait savoir.
+
+Au reste, il comptait, et avec raison, sur Milady: il avait deviné dans
+le passé de cette femme de ces choses terribles que son manteau rouge
+pouvait seul couvrir; et il sentait que, pour une cause ou pour une
+autre, cette femme lui était acquise, ne pouvant trouver qu’en lui un
+appui supérieur au danger qui la menaçait.
+
+Il résolut donc de faire la guerre tout seul et de n’attendre tout
+succès étranger que comme on attend une chance heureuse. Il continua de
+faire élever la fameuse digue qui devait affamer La Rochelle; en
+attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse ville, qui renfermait
+tant de misère profonde et tant d’héroïques vertus, et, se rappelant le
+mot de Louis XI, son prédécesseur politique, comme lui-même était le
+prédécesseur de Robespierre, il murmura cette maxime du compère de
+Tristan: «Diviser pour régner.»
+
+Henri IV, assiégeant Paris, faisait jeter par-dessus les murailles du
+pain et des vivres; le cardinal fit jeter des petits billets par
+lesquels il représentait aux Rochelois combien la conduite de leurs
+chefs était injuste, égoïste et barbare; ces chefs avaient du blé en
+abondance, et ne le partageaient pas; ils adoptaient cette maxime, car
+eux aussi avaient des maximes, que peu importait que les femmes, les
+enfants et les vieillards mourussent, pourvu que les hommes qui
+devaient défendre leurs murailles restassent forts et bien portants.
+Jusque-là, soit dévouement, soit impuissance de réagir contre elle,
+cette maxime, sans être généralement adoptée, était cependant passée de
+la théorie à la pratique; mais les billets vinrent y porter atteinte.
+Les billets rappelaient aux hommes que ces enfants, ces femmes, ces
+vieillards qu’on laissait mourir étaient leurs fils, leurs épouses et
+leurs pères; qu’il serait plus juste que chacun fût réduit à la misère
+commune, afin qu’une même position fit prendre des résolutions
+unanimes.
+
+Ces billets firent tout l’effet qu’en pouvait attendre celui qui les
+avait écrits, en ce qu’ils déterminèrent un grand nombre d’habitants à
+ouvrir des négociations particulières avec l’armée royale.
+
+Mais au moment où le cardinal voyait déjà fructifier son moyen et
+s’applaudissait de l’avoir mis en usage, un habitant de La Rochelle,
+qui avait pu passer à travers les lignes royales, Dieu sait comment,
+tant était grande la surveillance de Bassompierre, de Schomberg et du
+duc d’Angoulême, surveillés eux-mêmes par le cardinal, un habitant de
+La Rochelle, disons-nous, entra dans la ville, venant de Portsmouth et
+disant qu’il avait vu une flotte magnifique prête à mettre à la voile
+avant huit jours. De plus, Buckingham annonçait au maire qu’enfin la
+grande ligue contre la France allait se déclarer, et que le royaume
+allait être envahi à la fois par les armées anglaises, impériales et
+espagnoles. Cette lettre fut lue publiquement sur toutes les places, on
+en afficha des copies aux angles des rues, et ceux-là mêmes qui avaient
+commencé d’ouvrir des négociations les interrompirent, résolus
+d’attendre ce secours si pompeusement annoncé.
+
+Cette circonstance inattendue rendit à Richelieu ses inquiétudes
+premières, et le força malgré lui à tourner de nouveau les yeux de
+l’autre côté de la mer.
+
+Pendant ce temps, exempte des inquiétudes de son seul et véritable
+chef, l’armée royale menait joyeuse vie; les vivres ne manquaient pas
+au camp, ni l’argent non plus; tous les corps rivalisaient d’audace et
+de gaieté. Prendre des espions et les pendre, faire des expéditions
+hasardeuses sur la digue ou sur la mer, imaginer des folies, les
+exécuter froidement, tel était le passe-temps qui faisait trouver
+courts à l’armée ces jours si longs, non seulement pour les Rochelois,
+rongés par la famine et l’anxiété, mais encore pour le cardinal qui les
+bloquait si vivement.
+
+Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le dernier
+gendarme de l’armée, promenait son regard pensif sur ces ouvrages, si
+lents au gré de son désir, qu’élevaient sous son ordre les ingénieurs
+qu’il faisait venir de tous les coins du royaume de France, s’il
+rencontrait un mousquetaire de la compagnie de Tréville, il
+s’approchait de lui, le regardait d’une façon singulière, et ne le
+reconnaissant pas pour un de nos quatre compagnons, il laissait aller
+ailleurs son regard profond et sa vaste pensée.
+
+Un jour où, rongé d’un mortel ennui, sans espérance dans les
+négociations avec la ville, sans nouvelles d’Angleterre, le cardinal
+était sorti sans autre but que de sortir, accompagné seulement de
+Cahusac et de La Houdinière, longeant les grèves et mêlant l’immensité
+de ses rêves à l’immensité de l’océan, il arriva au petit pas de son
+cheval sur une colline du haut de laquelle il aperçut derrière une
+haie, couchés sur le sable et prenant au passage un de ces rayons de
+soleil si rares à cette époque de l’année, sept hommes entourés de
+bouteilles vides. Quatre de ces hommes étaient nos mousquetaires
+s’apprêtant à écouter la lecture d’une lettre que l’un d’eux venait de
+recevoir. Cette lettre était si importante, qu’elle avait fait
+abandonner sur un tambour des cartes et des dés.
+
+Les trois autres s’occupaient à décoiffer une énorme dame-jeanne de vin
+de Collioure; c’étaient les laquais de ces messieurs.
+
+Le cardinal, comme nous l’avons dit, était de sombre humeur, et rien,
+quand il était dans cette situation d’esprit, ne redoublait sa
+maussaderie comme la gaieté des autres. D’ailleurs, il avait une
+préoccupation étrange, c’était de croire toujours que les causes mêmes
+de sa tristesse excitaient la gaieté des étrangers. Faisant signe à La
+Houdinière et à Cahusac de s’arrêter, il descendit de cheval et
+s’approcha de ces rieurs suspects, espérant qu’à l’aide du sable qui
+assourdissait ses pas, et de la haie qui voilait sa marche, il pourrait
+entendre quelques mots de cette conversation qui lui paraissait si
+intéressante; à dix pas de la haie seulement il reconnut le babil
+gascon de d’Artagnan, et comme il savait déjà que ces hommes étaient
+des mousquetaires, il ne douta pas que les trois autres ne fussent ceux
+qu’on appelait les inséparables, c’est-à-dire Athos, Porthos et Aramis.
+
+On juge si son désir d’entendre la conversation s’augmenta de cette
+découverte; ses yeux prirent une expression étrange, et d’un pas de
+chat-tigre il s’avança vers la haie; mais il n’avait pu saisir encore
+que des syllabes vagues et sans aucun sens positif, lorsqu’un cri
+sonore et bref le fit tressaillir et attira l’attention des
+mousquetaires.
+
+«Officier! cria Grimaud.
+
+— Vous parlez, je crois, drôle», dit Athos se soulevant sur un coude et
+fascinant Grimaud de son regard flamboyant.
+
+Aussi Grimaud n’ajouta-t-il point une parole, se contentant de tendre
+le doigt indicateur dans la direction de la haie et dénonçant par ce
+geste le cardinal et son escorte.
+
+D’un seul bond les quatre mousquetaires furent sur pied et saluèrent
+avec respect.
+
+Le cardinal semblait furieux.
+
+«Il paraît qu’on se fait garder chez messieurs les mousquetaires!
+dit-il. Est-ce que l’Anglais vient par terre, ou serait-ce que les
+mousquetaires se regardent comme des officiers supérieurs?
+
+— Monseigneur, répondit Athos, car au milieu de l’effroi général lui
+seul avait conservé ce calme et ce sang-froid de grand seigneur qui ne
+le quittaient jamais, Monseigneur, les mousquetaires, lorsqu’ils ne
+sont pas de service, ou que leur service est fini, boivent et jouent
+aux dés, et ils sont des officiers très supérieurs pour leurs laquais.
+
+— Des laquais! grommela le cardinal, des laquais qui ont la consigne
+d’avertir leurs maîtres quand passe quelqu’un, ce ne sont point des
+laquais, ce sont des sentinelles.
+
+— Son Éminence voit bien cependant que si nous n’avions point pris
+cette précaution, nous étions exposés à la laisser passer sans lui
+présenter nos respects et lui offrir nos remerciements pour la grâce
+qu’elle nous a faite de nous réunir. D’Artagnan, continua Athos, vous
+qui tout à l’heure demandiez cette occasion d’exprimer votre
+reconnaissance à Monseigneur, la voici venue, profitez-en.
+
+Ces mots furent prononcés avec ce flegme imperturbable qui distinguait
+Athos dans les heures du danger, et cette excessive politesse qui
+faisait de lui dans certains moments un roi plus majestueux que les
+rois de naissance.
+
+D’Artagnan s’approcha et balbutia quelques paroles de remerciements,
+qui bientôt expirèrent sous le regard assombri du cardinal.
+
+«N’importe, messieurs, continua le cardinal sans paraître le moins du
+monde détourné de son intention première par l’incident qu’Athos avait
+soulevé; n’importe, messieurs, je n’aime pas que de simples soldats,
+parce qu’ils ont l’avantage de servir dans un corps privilégié, fassent
+ainsi les grands seigneurs, et la discipline est la même pour eux que
+pour tout le monde.»
+
+Athos laissa le cardinal achever parfaitement sa phrase et, s’inclinant
+en signe d’assentiment, il reprit à son tour:
+
+«La discipline, Monseigneur, n’a en aucune façon, je l’espère, été
+oubliée par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru que,
+n’étant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps comme bon
+nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son Éminence ait
+quelque ordre particulier à nous donner, nous sommes prêts à lui obéir.
+Monseigneur voit, continua Athos en fronçant le sourcil, car cette
+espèce d’interrogatoire commençait à l’impatienter, que, pour être
+prêts à la moindre alerte, nous sommes sortis avec nos armes.»
+
+Et il montra du doigt au cardinal les quatre mousquets en faisceau près
+du tambour sur lequel étaient les cartes et les dés.
+
+«Que Votre Éminence veuille croire, ajouta d’Artagnan, que nous nous
+serions portés au-devant d’elle si nous eussions pu supposer que
+c’était elle qui venait vers nous en si petite compagnie.»
+
+Le cardinal se mordait les moustaches et un peu les lèvres.
+
+«Savez-vous de quoi vous avez l’air, toujours ensemble, comme vous
+voilà, armés comme vous êtes, et gardés par vos laquais? dit le
+cardinal, vous avez l’air de quatre conspirateurs.
+
+— Oh! quant à ceci, Monseigneur, c’est vrai, dit Athos, et nous
+conspirons, comme Votre Éminence a pu le voir l’autre matin, seulement
+c’est contre les Rochelois.
+
+— Eh! messieurs les politiques, reprit le cardinal en fronçant le
+sourcil à son tour, on trouverait peut-être dans vos cervelles le
+secret de bien des choses qui sont ignorées, si on pouvait y lire comme
+vous lisiez dans cette lettre que vous avez cachée quand vous m’avez vu
+venir.»
+
+Le rouge monta à la figure d’Athos, il fit un pas vers Son Éminence.
+
+«On dirait que vous nous soupçonnez réellement, Monseigneur, et que
+nous subissons un véritable interrogatoire; s’il en est ainsi, que
+Votre Éminence daigne s’expliquer, et nous saurons du moins à quoi nous
+en tenir.
+
+— Et quand cela serait un interrogatoire, reprit le cardinal, d’autres
+que vous en ont subi, monsieur Athos, et y ont répondu.
+
+— Aussi, Monseigneur, ai-je dit à Votre Éminence qu’elle n’avait qu’à
+questionner, et que nous étions prêts à répondre.
+
+— Quelle était cette lettre que vous alliez lire, monsieur Aramis, et
+que vous avez cachée?
+
+— Une lettre de femme, Monseigneur.
+
+— Oh! je conçois, dit le cardinal, il faut être discret pour ces sortes
+de lettres; mais cependant on peut les montrer à un confesseur, et,
+vous le savez, j’ai reçu les ordres.
+
+— Monseigneur, dit Athos avec un calme d’autant plus terrible qu’il
+jouait sa tête en faisant cette réponse, la lettre est d’une femme,
+mais elle n’est signée ni Marion de Lorme, ni Mme d’Aiguillon.»
+
+Le cardinal devint pâle comme la mort, un éclair fauve sortit de ses
+yeux; il se retourna comme pour donner un ordre à Cahusac et à La
+Houdinière. Athos vit le mouvement; il fit un pas vers les mousquetons,
+sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixés en hommes mal
+disposés à se laisser arrêter. Le cardinal était, lui, troisième; les
+mousquetaires, y compris les laquais, étaient sept: il jugea que la
+partie serait d’autant moins égale, qu’Athos et ses compagnons
+conspiraient réellement; et, par un de ces retours rapides qu’il tenait
+toujours à sa disposition, toute sa colère se fondit dans un sourire.
+
+«Allons, allons! dit-il, vous êtes de braves jeunes gens, fiers au
+soleil, fidèles dans l’obscurité; il n’y a pas de mal à veiller sur soi
+quand on veille si bien sur les autres; messieurs, je n’ai point oublié
+la nuit où vous m’avez servi d’escorte pour aller au Colombier-Rouge;
+s’il y avait quelque danger à craindre sur la route que je vais suivre,
+je vous prierais de m’accompagner; mais, comme il n’y en a pas, restez
+où vous êtes, achevez vos bouteilles, votre partie et votre lettre.
+Adieu, messieurs.»
+
+Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amené, il les salua
+de la main et s’éloigna.
+
+Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux sans
+dire un seul mot jusqu’à ce qu’il eût disparu.
+
+Puis ils se regardèrent.
+
+Tous avaient la figure consternée, car malgré l’adieu amical de Son
+Éminence, ils comprenaient que le cardinal s’en allait la rage dans le
+coeur.
+
+Athos seul souriait d’un sourire puissant et dédaigneux. Quand le
+cardinal fut hors de la portée de la voix et de la vue:
+
+«Ce Grimaud a crié bien tard!» dit Porthos, qui avait grande envie de
+faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu’un.
+
+Grimaud allait répondre pour s’excuser. Athos leva le doigt et Grimaud
+se tut.
+
+«Auriez-vous rendu la lettre, Aramis? dit d’Artagnan.
+
+— Moi, dit Aramis de sa voix la plus flûtée, j’étais décidé: s’il avait
+exigé que la lettre lui fût remise, je lui présentais la lettre d’une
+main, et de l’autre je lui passais mon épée au travers du corps.
+
+— Je m’y attendais bien, dit Athos; voilà pourquoi je me suis jeté
+entre vous et lui. En vérité, cet homme est bien imprudent de parler
+ainsi à d’autres hommes; on dirait qu’il n’a jamais eu affaire qu’à des
+femmes et à des enfants.
+
+— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je vous admire, mais cependant nous
+étions dans notre tort, après tout.
+
+— Comment, dans notre tort! reprit Athos. À qui donc cet air que nous
+respirons? à qui cet océan sur lequel s’étendent nos regards? à qui ce
+sable sur lequel nous étions couchés? à qui cette lettre de votre
+maîtresse? Est-ce au cardinal? Sur mon honneur, cet homme se figure que
+le monde lui appartient: vous étiez là, balbutiant, stupéfait, anéanti;
+on eût dit que la Bastille se dressait devant vous et que la
+gigantesque Méduse vous changeait en pierre. Est-ce que c’est
+conspirer, voyons, que d’être amoureux? Vous êtes amoureux d’une femme
+que le cardinal a fait enfermer, vous voulez la tirer des mains du
+cardinal; c’est une partie que vous jouez avec Son Éminence: cette
+lettre c’est votre jeu; pourquoi montreriez-vous votre jeu à votre
+adversaire? cela ne se fait pas. Qu’il le devine, à la bonne heure!
+nous devinons bien le sien, nous!
+
+— Au fait, dit d’Artagnan, c’est plein de sens, ce que vous dites là,
+Athos.
+
+— En ce cas, qu’il ne soit plus question de ce qui vient de se passer,
+et qu’Aramis reprenne la lettre de sa cousine où M. le cardinal l’a
+interrompue.»
+
+Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprochèrent de
+lui, et les trois laquais se groupèrent de nouveau auprès de la
+dame-jeanne.
+
+«Vous n’aviez lu qu’une ligne ou deux, dit d’Artagnan, reprenez donc la
+lettre à partir du commencement.
+
+«Volontiers», dit Aramis.
+
+«Mon cher cousin, je crois bien que je me déciderai à partir pour
+Stenay, où ma soeur a fait entrer notre petite servante dans le couvent
+des Carmélites; cette pauvre enfant s’est résignée, elle sait qu’elle
+ne peut vivre autre part sans que le salut de son âme soit en danger.
+Cependant, si les affaires de notre famille s’arrangent comme nous le
+désirons, je crois qu’elle courra le risque de se damner, et qu’elle
+reviendra près de ceux qu’elle regrette, d’autant plus qu’elle sait
+qu’on pense toujours à elle. En attendant, elle n’est pas trop
+malheureuse: tout ce qu’elle désire c’est une lettre de son prétendu.
+Je sais bien que ces sortes de denrées passent difficilement par les
+grilles; mais, après tout, comme je vous en ai donné des preuves, mon
+cher cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette
+commission. Ma soeur vous remercie de votre bon et éternel souvenir.
+Elle a eu un instant de grande inquiétude; mais enfin elle est quelque
+peu rassurée maintenant, ayant envoyé son commis là-bas afin qu’il ne
+s’y passe rien d’imprévu.
+ «Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus
+ souvent que vous pourrez, c’est-à-dire toutes les fois que vous
+ croirez pouvoir le faire sûrement. Je vous embrasse.
+
+
+«Marie Michon.»
+
+
+«Oh! que ne vous dois-je pas, Aramis? s’écria d’Artagnan. Chère
+Constance! j’ai donc enfin de ses nouvelles; elle vit, elle est en
+sûreté dans un couvent, elle est à Stenay! Où prenez-vous Stenay,
+Athos?
+
+— Mais à quelques lieues des frontières; une fois le siège levé, nous
+pourrons aller faire un tour de ce côté.
+
+— Et ce ne sera pas long, il faut l’espérer, dit Porthos, car on a, ce
+matin, pendu un espion, lequel a déclaré que les Rochelois en étaient
+aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu’après avoir mangé le cuir
+ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce qui leur restera après,
+à moins de se manger les uns les autres.
+
+— Pauvres sots! dit Athos en vidant un verre d’excellent vin de
+Bordeaux, qui, sans avoir à cette époque la réputation qu’il a
+aujourd’hui, ne la méritait pas moins; pauvres sots! comme si la
+religion catholique n’était pas la plus avantageuse et la plus agréable
+des religions! C’est égal, reprit-il après avoir fait claquer sa langue
+contre son palais, ce sont de braves gens. Mais que diable faites-vous
+donc, Aramis? continua Athos; vous serrez cette lettre dans votre
+poche?
+
+— Oui, dit d’Artagnan, Athos a raison, il faut la brûler; encore, qui
+sait si M. le cardinal n’a pas un secret pour interroger les cendres?
+
+— Il doit en avoir un, dit Athos.
+
+— Mais que voulez-vous faire de cette lettre? demanda Porthos.
+
+— Venez ici, Grimaud», dit Athos.
+
+Grimaud se leva et obéit.
+
+«Pour vous punir d’avoir parlé sans permission, mon ami, vous allez
+manger ce morceau de papier, puis, pour vous récompenser du service que
+vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de vin; voici la
+lettre d’abord, mâchez avec énergie.»
+
+Grimaud sourit, et, les yeux fixés sur le verre qu’Athos venait de
+remplir bord à bord, il broya le papier et l’avala.
+
+«Bravo, maître Grimaud! dit Athos, et maintenant prenez ceci; bien, je
+vous dispense de dire merci.»
+
+Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais ses
+yeux levés au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura cette
+douce occupation, un langage qui, pour être muet, n’en était pas moins
+expressif.
+
+«Et maintenant, dit Athos, à moins que M. le cardinal n’ait
+l’ingénieuse idée de faire ouvrir le ventre à Grimaud, je crois que
+nous pouvons être à peu près tranquilles.»
+
+Pendant ce temps, Son Éminence continuait sa promenade mélancolique en
+murmurant entre ses moustaches:
+
+«Décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi.»
+
+
+
+
+CHAPITRE LII.
+PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+
+
+Revenons à Milady, qu’un regard jeté sur les côtes de France nous a
+fait perdre de vue un instant.
+
+Nous la retrouverons dans la position désespérée où nous l’avons
+laissée, se creusant un abîme de sombres réflexions, sombre enfer à la
+porte duquel elle a presque laissé l’espérance: car pour la première
+fois elle doute, pour la première fois elle craint.
+
+Dans deux occasions sa fortune lui a manqué, dans deux occasions elle
+s’est vue découverte et trahie, et dans ces deux occasions, c’est
+contre le génie fatal envoyé sans doute par le Seigneur pour la
+combattre qu’elle a échoué: d’Artagnan l’a vaincue, elle, cette
+invincible puissance du mal.
+
+Il l’a abusée dans son amour, humiliée dans son orgueil, trompée dans
+son ambition, et maintenant voilà qu’il la perd dans sa fortune, qu’il
+l’atteint dans sa liberté, qu’il la menace même dans sa vie. Bien plus,
+il a levé un coin de son masque, cette égide dont elle se couvre et qui
+la rend si forte.
+
+D’Artagnan a détourné de Buckingham, qu’elle hait, comme elle hait tout
+ce qu’elle a aimé, la tempête dont le menaçait Richelieu dans la
+personne de la reine. D’Artagnan s’est fait passer pour de Wardes, pour
+lequel elle avait une de ces fantaisies de tigresse, indomptables comme
+en ont les femmes de ce caractère. D’Artagnan connaît ce terrible
+secret qu’elle a juré que nul ne connaîtrait sans mourir. Enfin, au
+moment où elle vient d’obtenir un blanc-seing à l’aide duquel elle va
+se venger de son ennemi, le blanc-seing lui est arraché des mains, et
+c’est d’Artagnan qui la tient prisonnière et qui va l’envoyer dans
+quelque immonde Botany- Bay, dans quelque Tyburn infâme de l’océan
+Indien.
+
+Car tout cela lui vient de d’Artagnan sans doute; de qui viendraient
+tant de hontes amassées sur sa tête, sinon de lui? Lui seul a pu
+transmettre à Lord de Winter tous ces affreux secrets, qu’il a
+découverts les uns après les autres par une sorte de fatalité. Il
+connaît son beau-frère, il lui aura écrit.
+
+Que de haine elle distille! Là, immobile, et les yeux ardents et fixes
+dans son appartement désert, comme les éclats de ses rugissements
+sourds, qui parfois s’échappent avec sa respiration du fond de sa
+poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui monte, gronde,
+mugit et vient se briser, comme un désespoir éternel et impuissant,
+contre les rochers sur lesquels est bâti ce château sombre et
+orgueilleux! Comme, à la lueur des éclairs que sa colère orageuse fait
+briller dans son esprit, elle conçoit contre Mme Bonacieux, contre
+Buckingham, et surtout contre d’Artagnan, de magnifiques projets de
+vengeance, perdus dans les lointains de l’avenir!
+
+Oui, mais pour se venger il faut être libre, et pour être libre, quand
+on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des barreaux,
+trouer un plancher; toutes entreprises que peut mener à bout un homme
+patient et fort mais devant lesquelles doivent échouer les irritations
+fébriles d’une femme. D’ailleurs, pour faire tout cela il faut avoir le
+temps, des mois, des années, et elle… elle a dix ou douze jours, à ce
+que lui a dit Lord de Winter, son fraternel et terrible geôlier.
+
+Et cependant, si elle était un homme, elle tenterait tout cela, et
+peut-être réussirait-elle: pourquoi donc le Ciel s’est-il ainsi trompé,
+en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat!
+
+Aussi les premiers moments de la captivité ont été terribles: quelques
+convulsions de rage qu’elle n’a pu vaincre ont payé sa dette de
+faiblesse féminine à la nature. Mais peu à peu elle a surmonté les
+éclats de sa folle colère, les frémissements nerveux qui ont agité son
+corps ont disparu, et maintenant elle s’est repliée sur elle-même comme
+un serpent fatigué qui se repose.
+
+«Allons, allons; j’étais folle de m’emporter ainsi, dit-elle en
+plongeant dans la glace, qui reflète dans ses yeux son regard brûlant,
+par lequel elle semble s’interroger elle-même. Pas de violence, la
+violence est une preuve de faiblesse. D’abord je n’ai jamais réussi par
+ce moyen: peut-être, si j’usais de ma force contre des femmes,
+aurais-je chance de les trouver plus faibles encore que moi, et par
+conséquent de les vaincre; mais c’est contre des hommes que je lutte,
+et je ne suis qu’une femme pour eux. Luttons en femme, ma force est
+dans ma faiblesse.»
+
+Alors, comme pour se rendre compte à elle-même des changements qu’elle
+pouvait imposer à sa physionomie si expressive et si mobile, elle lui
+fit prendre à la fois toutes les expressions, depuis celle de la colère
+qui crispait ses traits, jusqu’à celle du plus doux, du plus affectueux
+et du plus séduisant sourire. Puis ses cheveux prirent successivement
+sous ses mains savantes les ondulations qu’elle crut pouvoir aider aux
+charmes de son visage. Enfin elle murmura, satisfaite d’elle-même:
+
+«Allons, rien n’est perdu. Je suis toujours belle.»
+
+Il était huit heures du soir à peu près. Milady aperçut un lit; elle
+pensa qu’un repos de quelques heures rafraîchirait non seulement sa
+tête et ses idées, mais encore son teint. Cependant, avant de se
+coucher, une idée meilleure lui vint. Elle avait entendu parler de
+souper. Déjà elle était depuis une heure dans cette chambre, on ne
+pouvait tarder à lui apporter son repas. La prisonnière ne voulut pas
+perdre de temps, et elle résolut de faire, dès cette même soirée,
+quelque tentative pour sonder le terrain, en étudiant le caractère des
+gens auxquels sa garde était confiée.
+
+Une lumière apparut sous la porte; cette lumière annonçait le retour de
+ses geôliers. Milady, qui s’était levée, se rejeta vivement sur son
+fauteuil, la tête renversée en arrière, ses beaux cheveux dénoués et
+épars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles froissées, une main sur son
+coeur et l’autre pendante.
+
+On ouvrit les verrous, la porte grinça sur ses gonds, des pas
+retentirent dans la chambre et s’approchèrent.
+
+«Posez là cette table», dit une voix que la prisonnière reconnut pour
+celle de Felton.
+
+L’ordre fut exécuté.
+
+«Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle»,
+continua Felton.
+
+Ce double ordre que donna aux mêmes individus le jeune lieutenant
+prouva à Milady que ses serviteurs étaient les mêmes hommes que ses
+gardiens, c’est-à-dire des soldats.
+
+Les ordres de Felton étaient, au reste, exécutés avec une silencieuse
+rapidité qui donnait une bonne idée de l’état florissant dans lequel il
+maintenait la discipline.
+
+Enfin, Felton, qui n’avait pas encore regardé Milady, se retourna vers
+elle.
+
+«Ah! ah! dit-il, elle dort, c’est bien: à son réveil elle soupera.»
+
+Et il fit quelques pas pour sortir.
+
+«Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoïque que son chef, et qui
+s’était approché de Milady, cette femme ne dort pas.
+
+— Comment, elle ne dort pas? dit Felton, que fait-elle donc, alors?
+
+— Elle est évanouie; son visage est très pâle, et j’ai beau écouter, je
+n’entends pas sa respiration.
+
+— Vous avez raison, dit Felton après avoir regardé Milady de la place
+où il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez prévenir Lord de
+Winter que sa prisonnière est évanouie, car je ne sais que faire, le
+cas n’ayant pas été prévu.»
+
+Le soldat sortit pour obéir aux ordres de son officier; Felton s’assit
+sur un fauteuil qui se trouvait par hasard près de la porte et attendit
+sans dire une parole, sans faire un geste. Milady possédait ce grand
+art, tant étudié par les femmes, de voir à travers ses longs cils sans
+avoir l’air d’ouvrir les paupières: elle aperçut Felton qui lui
+tournait le dos, elle continua de le regarder pendant dix minutes à peu
+près, et pendant ces dix minutes, l’impassible gardien ne se retourna
+pas une seule fois.
+
+Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par sa
+présence, une nouvelle force à son geôlier: sa première épreuve était
+perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses ressources;
+en conséquence elle leva la tête, ouvrit les yeux et soupira
+faiblement.
+
+À ce soupir, Felton se retourna enfin.
+
+«Ah! vous voici réveillée, madame! dit-il, je n’ai donc plus affaire
+ici! Si vous avez besoin de quelque chose, vous appellerez.
+
+— Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j’ai souffert!» murmura Milady avec cette
+voix harmonieuse qui, pareille à celle des enchanteresses antiques,
+charmait tous ceux qu’elle voulait perdre.
+
+Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus
+gracieuse et plus abandonnée encore que celle qu’elle avait lorsqu’elle
+était couchée.
+
+Felton se leva.
+
+«Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il: le matin
+à neuf heures, dans la journée à une heure, et le soir à huit heures.
+Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer vos heures au lieu
+de celles que je vous propose, et, sur ce point, on se conformera à vos
+désirs.
+
+— Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et triste
+chambre? demanda Milady.
+
+— Une femme des environs a été prévenue, elle sera demain au château,
+et viendra toutes les fois que vous désirerez sa présence.
+
+— Je vous rends grâce, monsieur», répondit humblement la prisonnière.
+
+Felton fit un léger salut et se dirigea vers la porte. Au moment où il
+allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le corridor,
+suivi du soldat qui était allé lui porter la nouvelle de
+l’évanouissement de Milady. Il tenait à la main un flacon de sels. «Eh
+bien! qu’est-ce? et que se passe-t-il donc ici? dit-il d’une voix
+railleuse en voyant sa prisonnière debout et Felton prêt à sortir.
+Cette morte est-elle donc déjà ressuscitée? Pardieu, Felton, mon
+enfant, tu n’as donc pas vu qu’on te prenait pour un novice et qu’on te
+jouait le premier acte d’une comédie dont nous aurons sans doute le
+plaisir de suivre tous les développements?
+
+— Je l’ai bien pensé, Milord, dit Felton; mais, enfin, comme la
+prisonnière est femme, après tout, j’ai voulu avoir les égards que tout
+homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins pour
+lui-même.»
+
+Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton passaient
+comme une glace par toutes ses veines.
+
+«Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment étalés,
+cette peau blanche et ce langoureux regard ne t’ont pas encore séduit,
+coeur de pierre?
+
+— Non, Milord, répondit l’impassible jeune homme, et croyez-moi bien,
+il faut plus que des manèges et des coquetteries de femme pour me
+corrompre.
+
+— En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre chose
+et allons souper; ah! sois tranquille, elle a l’imagination féconde et
+le second acte de la comédie ne tardera pas à suivre le premier.»
+
+Et à ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton et
+l’emmena en riant.
+
+«Oh! je trouverai bien ce qu’il te faut, murmura Milady entre ses
+dents; sois tranquille, pauvre moine manqué, pauvre soldat converti qui
+t’es taillé ton uniforme dans un froc.»
+
+«À propos, reprit de Winter en s’arrêtant sur le seuil de la porte, il
+ne faut pas, Milady, que cet échec vous ôte l’appétit. Tâtez de ce
+poulet et de ces poissons que je n’ai pas fait empoisonner, sur
+l’honneur. Je m’accommode assez de mon cuisinier, et comme il ne doit
+pas hériter de moi, j’ai en lui pleine et entière confiance. Faites
+comme moi. Adieu, chère soeur! à votre prochain évanouissement.»
+
+C’était tout ce que pouvait supporter Milady: ses mains se crispèrent
+sur son fauteuil, ses dents grincèrent sourdement, ses yeux suivirent
+le mouvement de la porte qui se fermait derrière Lord de Winter et
+Felton; et, lorsqu’elle se vit seule, une nouvelle crise de désespoir
+la prit; elle jeta les yeux sur la table, vit briller un couteau,
+s’élança et le saisit; mais son désappointement fut cruel: la lame en
+était ronde et d’argent flexible.
+
+Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée, et la porte se
+rouvrit.
+
+«Ah! ah! s’écria Lord de Winter; ah! ah! vois-tu bien, mon brave
+Felton, vois-tu ce que je t’avais dit: ce couteau, c’était pour toi;
+mon enfant, elle t’aurait tué; vois-tu, c’est un de ses travers, de se
+débarrasser ainsi, d’une façon ou de l’autre, des gens qui la gênent.
+Si je t’eusse écouté, le couteau eût été pointu et d’acier: alors plus
+de Felton, elle t’aurait égorgé et, après toi, tout le monde. Vois
+donc, John, comme elle sait bien tenir son couteau.»
+
+En effet, Milady tenait encore l’arme offensive dans sa main crispée,
+mais ces derniers mots, cette suprême insulte, détendirent ses mains,
+ses forces et jusqu’à sa volonté.
+
+Le couteau tomba par terre.
+
+«Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond dégoût
+qui retentit jusqu’au fond du coeur de Milady, vous avez raison et
+c’est moi qui avais tort.»
+
+Et tous deux sortirent de nouveau.
+
+Mais cette fois, Milady prêta une oreille plus attentive que la
+première fois, et elle entendit leurs pas s’éloigner et s’éteindre dans
+le fond du corridor.
+
+«Je suis perdue, murmura-t-elle, me voilà au pouvoir de gens sur
+lesquels je n’aurai pas plus de prise que sur des statues de bronze ou
+de granit; ils me savent par coeur et sont cuirassés contre toutes mes
+armes.
+
+«Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l’ont décidé.»
+
+En effet, comme l’indiquait cette dernière réflexion, ce retour
+instinctif à l’espérance, dans cette âme profonde la crainte et les
+sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se mit à
+table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin d’Espagne, et sentit
+revenir toute sa résolution.
+
+Avant de se coucher elle avait déjà commenté, analysé, retourné sur
+toutes leurs faces, examiné sous tous les points, les paroles, les pas,
+les gestes, les signes et jusqu’au silence de ses geôliers, et de cette
+étude profonde, habile et savante, il était résulté que Felton était, à
+tout prendre, le plus vulnérable de ses deux persécuteurs.
+
+Un mot surtout revenait à l’esprit de la prisonnière:
+
+«Si je t’eusse écouté», avait dit Lord de Winter à Felton.
+
+Donc Felton avait parlé en sa faveur, puisque Lord de Winter n’avait
+pas voulu écouter Felton.
+
+«Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié
+dans son âme; de cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera.
+
+«Quant à l’autre, il me connaît, il me craint et sait ce qu’il a à
+attendre de moi si jamais je m’échappe de ses mains, il est donc
+inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c’est autre chose; c’est
+un jeune homme naïf, pur et qui semble vertueux; celui-là, il y a moyen
+de le perdre.»
+
+Et Milady se coucha et s’endormit le sourire sur les lèvres; quelqu’un
+qui l’eût vue dormant eût dit une jeune fille rêvant à la couronne de
+fleurs qu’elle devait mettre sur son front à la prochaine fête.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIII.
+DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+
+
+Milady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait à son
+supplice, et c’était la vue de son sang odieux, coulant sous la hache
+du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les lèvres.
+
+Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première espérance.
+
+Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était encore au
+lit. Felton était dans le corridor: il amenait la femme dont il avait
+parlé la veille, et qui venait d’arriver; cette femme entra et
+s’approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.
+
+Milady était habituellement pâle; son teint pouvait donc tromper une
+personne qui la voyait pour la première fois.
+
+«J’ai la fièvre, dit-elle; je n’ai pas dormi un seul instant pendant
+toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez- vous plus
+humaine qu’on ne l’a été hier avec moi? Tout ce que je demande, au
+reste, c’est la permission de rester couchée.
+
+— Voulez-vous qu’on appelle un médecin?» dit la femme.
+
+Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
+
+Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde, plus elle
+aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de Lord de Winter
+redoublerait; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer que la maladie
+était feinte, et Milady après avoir perdu la première partie ne voulait
+pas perdre la seconde.
+
+«Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon? ces messieurs ont
+déclaré hier que mon mal était une comédie, il en serait sans doute de
+même aujourd’hui; car depuis hier soir, on a eu le temps de prévenir le
+docteur.
+
+— Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel
+traitement vous voulez suivre.
+
+— Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voilà tout,
+que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe.
+
+— Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigué de ces plaintes
+éternelles.
+
+— Oh! non, non! s’écria Milady, non, monsieur, ne l’appelez pas, je
+vous en conjure, je suis bien, je n’ai besoin de rien, ne l’appelez
+pas.»
+
+Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si entraînante
+dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la
+chambre.
+
+«Il est ému», pensa Milady.
+
+«Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez _réellement_, on
+enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce sera
+tant pis pour vous, mais du moins, de notre côté, nous n’aurons rien à
+nous reprocher.»
+
+Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur son
+oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
+
+Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire; puis
+voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit; la femme le
+suivit. Lord de Winter ne parut pas.
+
+«Je crois que je commence à voir clair», murmura Milady avec une joie
+sauvage, en s’ensevelissant sous les draps pour cacher à tous ceux qui
+pourraient l’épier cet élan de satisfaction intérieure.
+
+Deux heures s’écoulèrent.
+
+«Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons- nous
+et obtenons quelque succès dès aujourd’hui; je n’ai que dix jours, et
+ce soir il y en aura deux d’écoulés.
+
+En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait apporté
+son déjeuner; or elle avait pensé qu’on ne tarderait pas à venir
+enlever la table, et qu’en ce moment elle reverrait Felton.
+
+Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire attention si
+Milady avait ou non touché au repas, fit un signe pour qu’on emportât
+hors de la chambre la table, que l’on apportait ordinairement toute
+servie.
+
+Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
+
+Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle et
+résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre.
+
+Felton s’approcha d’elle et dit:
+
+«Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé que la
+privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être
+pénible: il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l’ordinaire
+de _votre messe_, et voici un livre qui en contient le rituel.»
+
+À l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de
+laquelle était Milady, au ton dont il prononça ces deux mots, _votre
+messe_, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, Milady leva la
+tête et regarda plus attentivement l’officier.
+
+Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité exagérée,
+à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui,
+elle reconnut un de ces sombres puritains qu’elle avait rencontrés si
+souvent tant à la cour du roi Jacques qu’à celle du roi de France, où,
+malgré le souvenir de la Saint- Barthélémy, ils venaient parfois
+chercher un refuge.
+
+Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de génie
+seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments suprêmes
+qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.
+
+Ces deux mots, _votre messe_, et un simple coup d’oeil jeté sur Felton,
+lui avaient en effet révélé toute l’importance de la réponse qu’elle
+allait faire.
+
+Mais avec cette rapidité d’intelligence qui lui était particulière,
+cette réponse toute formulée se présenta sur ses lèvres:
+
+«Moi! dit-elle avec un accent de dédain monté à l’unisson de celui
+qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier, moi, monsieur,
+_ma messe!_ Lord de Winter, le catholique corrompu, sait bien que je ne
+suis pas de sa religion, et c’est un piège qu’il veut me tendre!
+
+— Et de quelle religion êtes-vous donc, madame? demanda Felton avec un
+étonnement que, malgré son empire sur lui-même, il ne put cacher
+entièrement.
+
+— Je le dirai, s’écria Milady avec une exaltation feinte, le jour où
+j’aurai assez souffert pour ma foi.»
+
+Le regard de Felton découvrit à Milady toute l’étendue de l’espace
+qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole.
+
+Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard seul
+avait parlé.
+
+«Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton
+d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains; eh bien, que mon
+Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu! voilà la réponse que je
+vous prie de faire à Lord de Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle
+en montrant le rituel du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si
+elle eût dû être souillée par cet attouchement, vous pouvez le
+remporter et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes
+doublement complice de Lord de Winter, complice dans sa persécution,
+complice dans son hérésie.»
+
+Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de
+répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif. Lord de
+Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps
+pendant toute la journée de se tracer son plan de conduite; elle le
+reçut en femme qui a déjà repris tous ses avantages.
+
+«Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en face de
+celui qu’occupait Milady et en étendant nonchalamment ses pieds sur le
+foyer, il paraît que nous avons fait une petite apostasie!
+
+— Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+— Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous sommes vus,
+nous avons changé de religion; auriez-vous épousé un troisième mari
+protestant, par hasard?
+
+— Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonnière avec majesté, car je
+vous déclare que j’entends vos paroles, mais que je ne les comprends
+pas.
+
+— Alors, c’est que vous n’avez pas de religion du tout; j’aime mieux
+cela, reprit en ricanant Lord de Winter.
+
+— Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit
+froidement Milady.
+
+— Oh! je vous avoue que cela m’est parfaitement égal.
+
+— Oh! vous n’avoueriez pas cette indifférence religieuse, Milord, que
+vos débauches et vos crimes en feraient foi.
+
+— Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline, vous parlez de
+crimes, Lady Macbeth! Ou j’ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu, bien
+impudente.
+
+— Vous parlez ainsi parce que vous savez qu’on nous écoute, monsieur,
+répondit froidement Milady, et que vous voulez intéresser vos geôliers
+et vos bourreaux contre moi.
+
+— Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur un ton
+poétique, et la comédie d’hier tourne ce soir à la tragédie. Au reste,
+dans huit jours vous serez où vous devez être et ma tâche sera achevée.
+
+— Tâche infâme! tâche impie! reprit Milady avec l’exaltation de la
+victime qui provoque son juge.
+
+— Je crois, ma parole d’honneur, dit de Winter en se levant, que la
+drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la
+puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c’est mon vin
+d’Espagne qui vous monte à la tête, n’est-ce pas? mais, soyez
+tranquille, cette ivresse-là n’est pas dangereuse et n’aura pas de
+suites.»
+
+Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque était une
+habitude toute cavalière.
+
+Felton était en effet derrière la porte et n’avait pas perdu un mot de
+toute cette scène.
+
+Milady avait deviné juste.
+
+«Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent, au
+contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu’il ne sera plus
+temps de les éviter.»
+
+Le silence se rétablit, deux heures s’écoulèrent; on apporta le souper,
+et l’on trouva Milady occupée à faire tout haut ses prières, prières
+qu’elle avait apprises d’un vieux serviteur de son second mari,
+puritain des plus austères. Elle semblait en extase et ne parut pas
+même faire attention à ce qui se passait autour d’elle. Felton fit
+signe qu’on ne la dérangeât point, et lorsque tout fut en état il
+sortit sans bruit avec les soldats.
+
+Milady savait qu’elle pouvait être épiée, elle continua donc ses
+prières jusqu’à la fin, et il lui sembla que le soldat qui était de
+sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et paraissait
+écouter.
+
+Pour le moment, elle n’en voulait pas davantage, elle se releva, se mit
+à table, mangea peu et ne but que de l’eau.
+
+Une heure après on vint enlever la table, mais Milady remarqua que
+cette fois Felton n’accompagnait point les soldats.
+
+Il craignait donc de la voir trop souvent.
+
+Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce
+sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l’eût
+dénoncée.
+
+Elle laissa encore s’écouler une demi-heure, et comme en ce moment tout
+faisait silence dans le vieux château, comme on n’entendait que
+l’éternel murmure de la houle, cette respiration immense de l’océan, de
+sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet
+de ce psaume alors en entière faveur près des puritains:
+
+Seigneur, si tu nous abandonnes,
+C’est pour voir si nous sommes forts;
+Mais ensuite c’est toi qui donnes
+De ta céleste main la palme à nos efforts.
+
+
+Ces vers n’étaient pas excellents, il s’en fallait même de beaucoup;
+mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient pas de poésie.
+
+Tout en chantant, Milady écoutait: le soldat de garde à sa porte
+s’était arrêté comme s’il eût été changé en pierre. Milady put donc
+juger de l’effet qu’elle avait produit.
+
+Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment
+inexprimables; il lui sembla que les sons se répandaient au loin sous
+les voûtes et allaient comme un charme magique adoucir le coeur de ses
+geôliers. Cependant il paraît que le soldat en sentinelle, zélé
+catholique sans doute, secoua le charme, car à travers la porte:
+
+«Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme un _De
+profondis_, et si, outre l’agrément d’être en garnison ici, il faut
+encore y entendre de pareilles choses, ce sera à n’y point tenir.
+
+— Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour celle de
+Felton; de quoi vous mêlez-vous, drôle? Vous a-t-on ordonné d’empêcher
+cette femme de chanter? Non. On vous a dit de la garder, de tirer sur
+elle si elle essayait de fuir. Gardez-la; si elle fuit, tuez-la, mais
+ne changez rien à la consigne.»
+
+Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady, mais
+cette expression fut fugitive comme le reflet d’un éclair, et, sans
+paraître avoir entendu le dialogue dont elle n’avait pas perdu un mot,
+elle reprit en donnant à sa voix tout le charme, toute l’étendue et
+toute la séduction que le démon y avait mis:
+
+Pour tant de pleurs et de misère,
+Pour mon exil et pour mes fers,
+J’ai ma jeunesse, ma prière,
+Et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts.
+
+
+Cette voix, d’une étendue inouïe et d’une passion sublime, donnait à la
+poésie rude et inculte de ces psaumes une magie et une expression que
+les puritains les plus exaltés trouvaient rarement dans les chants de
+leurs frères et qu’ils étaient forcés d’orner de toutes les ressources
+de leur imagination: Felton crut entendre chanter l’ange qui consolait
+les trois Hébreux dans la fournaise.
+
+Milady continua:
+
+Mais le jour de la délivrance
+Viendra pour nous, Dieu juste et fort;
+Et s’il trompe notre espérance,
+Il nous reste toujours le martyre et la mort.
+
+
+Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’efforça de mettre
+toute son âme, acheva de porter le désordre dans le coeur du jeune
+officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le vit apparaître
+pâle comme toujours, mais les yeux ardents et presque égarés.
+
+«Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?
+
+— Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j’oubliais que mes chants
+ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans doute offensé
+dans vos croyances; mais c’était sans le vouloir, je vous jure;
+pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais qui
+certainement est involontaire.»
+
+Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse dans laquelle
+elle semblait plongée donnait une telle expression à sa physionomie,
+que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout à l’heure il croyait
+seulement entendre.
+
+«Oui, oui, répondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens qui
+habitent ce château.»
+
+Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence de
+ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au plus
+profond de son coeur.
+
+«Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la douceur
+qu’elle put donner à sa voix, avec toute la résignation qu’elle put
+imprimer à son maintien.
+
+— Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la nuit
+surtout.»
+
+Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver
+longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière, s’élança hors de son
+appartement.
+
+«Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants
+bouleversent l’âme; cependant on finit par s’y accoutumer: sa voix est
+si belle!»
+
+
+
+
+CHAPITRE LIV.
+TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+
+
+Felton était venu; mais il y avait encore un pas à faire: il fallait le
+retenir, ou plutôt il fallait qu’il restât tout seul; et Milady ne
+voyait encore qu’obscurément le moyen qui devait la conduire à ce
+résultat.
+
+Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui parler
+aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande séduction était dans
+sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme des tons, depuis
+la parole humaine jusqu’au langage céleste.
+
+Et cependant, malgré toute cette séduction, Milady pouvait échouer, car
+Felton était prévenu, et cela contre le moindre hasard. Dès lors, elle
+surveilla toutes ses actions, toutes ses paroles, jusqu’au plus simple
+regard de ses yeux, jusqu’à son geste, jusqu’à sa respiration, qu’on
+pouvait interpréter comme un soupir. Enfin, elle étudia tout comme fait
+un habile comédien à qui l’on vient de donner un rôle nouveau dans un
+emploi qu’il n’a pas l’habitude de tenir.
+
+Vis-à-vis de Lord de Winter sa conduite était plus facile; aussi
+avait-elle été arrêtée dès la veille. Rester muette et digne en sa
+présence, de temps en temps l’irriter par un dédain affecté, par un mot
+méprisant, le pousser à des menaces et à des violences qui faisaient un
+contraste avec sa résignation à elle, tel était son projet. Felton
+verrait: peut-être ne dirait-il rien; mais il verrait.
+
+Le matin, Felton vint comme d’habitude; mais Milady le laissa présider
+à tous les apprêts du déjeuner sans lui adresser la parole. Aussi, au
+moment où il allait se retirer, eut-elle une lueur d’espoir; car elle
+crut que c’était lui qui allait parler; mais ses lèvres remuèrent sans
+qu’aucun son sortît de sa bouche, et, faisant un effort sur lui-même,
+il renferma dans son coeur les paroles qui allaient s’échapper de ses
+lèvres, et sortit.
+
+Vers midi, Lord de Winter entra.
+
+Il faisait une assez belle journée d’hiver, et un rayon de ce pâle
+soleil d’Angleterre qui éclaire, mais qui n’échauffe pas, passait à
+travers les barreaux de la prison.
+
+Milady regardait par la fenêtre, et fit semblant de ne pas entendre la
+porte qui s’ouvrait.
+
+«Ah! ah! dit Lord de Winter, après avoir fait de la comédie, après
+avoir fait de la tragédie, voilà que nous faisons de la mélancolie.»
+
+La prisonnière ne répondit pas.
+
+«Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez bien
+être en liberté sur ce rivage; vous voudriez bien, sur un bon navire,
+fendre les flots de cette mer verte comme de l’émeraude; vous voudriez
+bien, soit sur terre, soit sur l’océan, me dresser une de ces bonnes
+petites embuscades comme vous savez si bien les combiner. Patience!
+patience! Dans quatre jours, le rivage vous sera permis, la mer vous
+sera ouverte, plus ouverte que vous ne le voudrez, car dans quatre
+jours l’Angleterre sera débarrassée de vous.»
+
+Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel:
+
+«Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une angélique suavité de geste et
+d’intonation, pardonnez à cet homme, comme je lui pardonne moi- même.
+
+— Oui, prie, maudite, s’écria le baron, ta prière est d’autant plus
+généreuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d’un homme qui ne
+pardonnera pas.»
+
+Et il sortit.
+
+Au moment où il sortait, un regard perçant glissa par la porte
+entrebâillée, et elle aperçut Felton qui se rangeait rapidement pour
+n’être pas vu d’elle.
+
+Alors elle se jeta à genoux et se mit à prier.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause je
+souffre, donnez-moi donc la force de souffrir.»
+
+La porte s’ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de
+n’avoir pas entendu, et d’une voix pleine de larmes, elle continua:
+
+«Dieu vengeur! Dieu de bonté! laisserez-vous s’accomplir les affreux
+projets de cet homme!»
+
+Alors, seulement, elle feignit d’entendre le bruit des pas de Felton
+et, se relevant rapide comme la pensée, elle rougit comme si elle eût
+été honteuse d’avoir été surprise à genoux.
+
+«Je n’aime point à déranger ceux qui prient, madame, dit gravement
+Felton; ne vous dérangez donc pas pour moi, je vous en conjure.
+
+— Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d’une voix
+suffoquée par les sanglots; vous vous trompiez, monsieur, je ne priais
+pas.
+
+— Pensez-vous donc, madame, répondit Felton de sa même voix grave,
+quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit d’empêcher
+une créature de se prosterner devant son Créateur? À Dieu ne plaise!
+D’ailleurs le repentir sied bien aux coupables; quelque crime qu’il ait
+commis, un coupable m’est sacré aux pieds de Dieu.
+
+— Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui eût désarmé l’ange du
+jugement dernier. Coupable! mon Dieu, tu sais si je le suis! Dites que
+je suis condamnée, monsieur, à la bonne heure; mais vous le savez, Dieu
+qui aime les martyrs, permet que l’on condamne quelquefois les
+innocents.
+
+— Fussiez-vous condamnée, fussiez-vous martyre, répondit Felton, raison
+de plus pour prier, et moi-même je vous aiderai de mes prières.
+
+— Oh! vous êtes un juste, vous, s’écria Milady en se précipitant à ses
+pieds; tenez, je n’y puis tenir plus longtemps, car je crains de
+manquer de force au moment où il me faudra soutenir la lutte et
+confesser ma foi, écoutez donc la supplication d’une femme au
+désespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n’est pas question de cela,
+je ne vous demande qu’une grâce, et, si vous me l’accordez, je vous
+bénirai dans ce monde et dans l’autre.
+
+— Parlez au maître, madame, dit Felton; je ne suis heureusement chargé,
+moi, ni de pardonner ni de punir, et c’est à plus haut que moi que Dieu
+a remis cette responsabilité.
+
+— À vous, non, à vous seul. Écoutez-moi, plutôt que de contribuer à ma
+perte, plutôt que de contribuer à mon ignominie.
+
+— Si vous avez mérité cette honte, madame, si vous avez encouru cette
+ignominie, il faut la subir en l’offrant à Dieu.
+
+— Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle
+d’ignominie, vous croyez que je parle d’un châtiment quelconque, de la
+prison ou de la mort! Plût au Ciel! que m’importent, à moi, la mort ou
+la prison!
+
+— C’est moi qui ne vous comprends plus, madame.
+
+— Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur, répondit
+la prisonnière avec un sourire de doute.
+
+— Non, madame, sur l’honneur d’un soldat, sur la foi d’un chrétien!
+
+— Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.
+
+— Je les ignore.
+
+— Impossible, vous son confident!
+
+— Je ne mens jamais, madame.
+
+— Oh! il se cache trop peu cependant pour qu’on ne les devine pas.
+
+— Je ne cherche à rien deviner, madame; j’attends qu’on me confie, et à
+part ce qu’il m’a dit devant vous, Lord de Winter ne m’a rien confié.
+
+— Mais, s’écria Milady avec un incroyable accent de vérité, vous n’êtes
+donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu’il me destine à une
+honte que tous les châtiments de la terre ne sauraient égaler en
+horreur?
+
+— Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de Winter
+n’est pas capable d’un tel crime.»
+
+«Bon, dit Milady en elle-même, sans savoir ce que c’est, il appelle
+cela un crime!»
+
+Puis tout haut:
+
+«L’ami de l’infâme est capable de tout.
+
+— Qui appelez-vous l’infâme? demanda Felton.
+
+— Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes à qui un semblable nom puisse
+convenir?
+
+— Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les regards
+s’enflammèrent.
+
+— Que les païens, les gentils et les infidèles appellent duc de
+Buckingham, reprit Milady; je n’aurais pas cru qu’il y aurait eu un
+Anglais dans toute l’Angleterre qui eût eu besoin d’une si longue
+explication pour reconnaître celui dont je voulais parler!
+
+— La main du Seigneur est étendue sur lui, dit Felton, il n’échappera
+pas au châtiment qu’il mérite.»
+
+Felton ne faisait qu’exprimer à l’égard du duc le sentiment
+d’exécration que tous les Anglais avaient voué à celui que les
+catholiques eux-mêmes appelaient l’exacteur, le concussionnaire, le
+débauché, et que les puritains appelaient tout simplement Satan.
+
+«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Milady, quand je vous supplie
+d’envoyer à cet homme le châtiment qui lui est dû, vous savez que ce
+n’est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la délivrance de
+tout un peuple que j’implore.
+
+— Le connaissez-vous donc?» demanda Felton.
+
+«Enfin, il m’interroge», se dit en elle-même Milady au comble de la
+joie d’en être arrivée si vite à un si grand résultat.
+
+«Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur
+éternel.»
+
+Et Milady se tordit les bras comme arrivée au paroxysme de la douleur.
+Felton sentit sans doute en lui-même que sa force l’abandonnait, et il
+fit quelques pas vers la porte; la prisonnière, qui ne le perdait pas
+de vue, bondit à sa poursuite et l’arrêta.
+
+«Monsieur! s’écria-t-elle, soyez bon, soyez clément, écoutez ma prière:
+ce couteau que la fatale prudence du baron m’a enlevé, parce qu’il sait
+l’usage que j’en veux faire; oh! écoutez-moi jusqu’au bout! ce couteau,
+rendez-le moi une minute seulement, par grâce, par pitié! J’embrasse
+vos genoux; voyez, vous fermerez la porte, ce n’est pas à vous que j’en
+veux: Dieu! vous en vouloir, à vous, le seul être juste, bon et
+compatissant que j’aie rencontré! à vous, mon sauveur peut-être! une
+minute, ce couteau, une minute, une seule, et je vous le rends par le
+guichet de la porte; rien qu’une minute, monsieur Felton, et vous
+m’aurez sauvé l’honneur!
+
+— Vous tuer! s’écria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses mains
+des mains de la prisonnière; vous tuer!
+
+— J’ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se
+laissant tomber affaissée sur le parquet, j’ai dit mon secret! il sait
+tout! mon Dieu, je suis perdue!»
+
+Felton demeurait debout, immobile et indécis.
+
+«Il doute encore, pensa Milady, je n’ai pas été assez vraie.»
+
+On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de Lord de
+Winter. Felton le reconnut aussi et s’avança vers la porte.
+
+Milady s’élança.
+
+«Oh! pas un mot, dit-elle d’une voix concentrée, pas un mot de tout ce
+que je vous ai dit à cet homme, ou je suis perdue, et c’est vous,
+vous…»
+
+Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu’on
+n’entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa belle
+main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement Milady, qui
+alla tomber sur une chaise longue.
+
+Lord de Winter passa devant la porte sans s’arrêter, et l’on entendit
+le bruit des pas qui s’éloignaient.
+
+Felton, pâle comme la mort, resta quelques instants l’oreille tendue et
+écoutant, puis quand le bruit se fut éteint tout à fait, il respira
+comme un homme qui sort d’un songe, et s’élança hors de l’appartement.
+
+«Ah! dit Milady en écoutant à son tour le bruit des pas de Felton, qui
+s’éloignaient dans la direction opposée à ceux de Lord de Winter, enfin
+tu es donc à moi!»
+
+Puis son front se rembrunit.
+
+«S’il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui sait
+bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau entre les
+mains, et il verra bien que tout ce grand désespoir n’était qu’un jeu.»
+
+Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle n’avait
+été si belle.
+
+«Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas.»
+
+Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.
+
+— Monsieur, lui dit Milady, votre présence est-elle un accessoire
+obligé de ma captivité, et ne pourriez-vous pas m’épargner ce surcroît
+de tortures que me causent vos visites?
+
+— Comment donc, chère soeur! dit de Winter, ne m’avez-vous pas
+sentimentalement annoncé, de cette jolie bouche si cruelle pour moi
+aujourd’hui, que vous veniez en Angleterre à cette seule fin de me voir
+tout à votre aise, jouissance dont, me disiez-vous, vous ressentiez si
+vivement la privation, que vous avez tout risqué pour cela, mal de mer,
+tempête, captivité! eh bien, me voilà, soyez satisfaite; d’ailleurs,
+cette fois ma visite a un motif.»
+
+Milady frissonna, elle crut que Felton avait parlé; jamais de sa vie,
+peut-être, cette femme, qui avait éprouvé tant d’émotions puissantes et
+opposées, n’avait senti battre son coeur si violemment.
+
+Elle était assise; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira à son côté
+et s’assit auprès d’elle, puis prenant dans sa poche un papier qu’il
+déploya lentement:
+
+«Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espèce de passeport
+que j’ai rédigé moi-même et qui vous servira désormais de numéro
+d’ordre dans la vie que je consens à vous laisser.»
+
+Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut:
+
+«Ordre de conduire à…» Le nom est en blanc, interrompit de Winter: si
+vous avez quelque préférence, vous me l’indiquerez; et pour peu que ce
+soit à un millier de lieues de Londres, il sera fait droit à votre
+requête. Je reprends donc: «Ordre de conduire à… la nommée Charlotte
+Backson, flétrie par la justice du royaume de France, mais libérée
+après châtiment; elle demeurera dans cette résidence, sans jamais s’en
+écarter de plus de trois lieues. En cas de tentative d’évasion, la
+peine de mort lui sera appliquée. Elle touchera cinq shillings par jour
+pour son logement et sa nourriture.»
+
+«Cet ordre ne me concerne pas, répondit froidement Milady, puisqu’un
+autre nom que le mien y est porté.
+
+— Un nom! Est-ce que vous en avez un?
+
+— J’ai celui de votre frère.
+
+— Vous vous trompez, mon frère n’est que votre second mari, et le
+premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du nom
+de Charlotte Backson. Non?… vous ne voulez pas?… vous gardez le
+silence? C’est bien! vous serez écrouée sous le nom de Charlotte
+Backson.»
+
+Milady demeura silencieuse; seulement, cette fois ce n’était plus par
+affectation, mais par terreur: elle crut l’ordre prêt à être exécuté:
+elle pensa que Lord de Winter avait avancé son départ; elle crut
+qu’elle était condamnée à partir le soir même. Tout dans son esprit fut
+donc perdu pendant un instant, quand tout à coup elle s’aperçut que
+l’ordre n’était revêtu d’aucune signature.
+
+La joie qu’elle ressentit de cette découverte fut si grande, qu’elle ne
+put la cacher.
+
+«Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s’aperçut de ce qui se passait en
+elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites: tout n’est
+pas perdu, puisque cet acte n’est pas signé; on me le montre pour
+m’effrayer, voilà tout. Vous vous trompez: demain cet ordre sera envoyé
+à Lord Buckingham; après-demain il reviendra signé de sa main et revêtu
+de son sceau, et vingt-quatre heures après, c’est moi qui vous en
+réponds, il recevra son commencement d’exécution. Adieu, madame, voilà
+tout ce que j’avais à vous dire.
+
+— Et moi je vous répondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir, que cet
+exil sous un nom supposé sont une infamie.
+
+— Aimez-vous mieux être pendue sous votre vrai nom, Milady? Vous le
+savez, les lois anglaises sont inexorables sur l’abus que l’on fait du
+mariage; expliquez-vous franchement: quoique mon nom ou plutôt le nom
+de mon frère se trouve mêlé dans tout cela, je risquerai le scandale
+d’un procès public pour être sûr que du coup je serai débarrassé de
+vous.»
+
+Milady ne répondit pas, mais devint pâle comme un cadavre.
+
+«Oh! je vois que vous aimez mieux la pérégrination. À merveille,
+madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages forment la
+jeunesse. Ma foi! vous n’avez pas tort, après tout, et la vie est
+bonne. C’est pour cela que je ne me soucie pas que vous me l’ôtiez.
+Reste donc à régler l’affaire des cinq shillings; je me montre un peu
+parcimonieux, n’est-ce pas? cela tient à ce que je ne me soucie pas que
+vous corrompiez vos gardiens. D’ailleurs il vous restera toujours vos
+charmes pour les séduire. Usez-en si votre échec avec Felton ne vous a
+pas dégoûtée des tentatives de ce genre.»
+
+«Felton n’a point parlé, se dit Milady à elle-même, rien n’est perdu
+alors.»
+
+«Et maintenant, madame, à vous revoir. Demain je viendrai vous annoncer
+le départ de mon messager.»
+
+Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit.
+
+Milady respira: elle avait encore quatre jours devant elle; quatre
+jours lui suffiraient pour achever de séduire Felton.
+
+Une idée terrible lui vint alors, c’est que Lord de Winter enverrait
+peut-être Felton lui-même pour faire signer l’ordre à Buckingham; de
+cette façon Felton lui échappait, et pour que la prisonnière réussît il
+fallait la magie d’une séduction continue.
+
+Cependant, comme nous l’avons dit, une chose la rassurait: Felton
+n’avait pas parlé.
+
+Elle ne voulut point paraître émue par les menaces de Lord de Winter,
+elle se mit à table et mangea.
+
+Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit à genoux, et répéta
+tout haut ses prières. Comme la veille, le soldat cessa de marcher et
+s’arrêta pour l’écouter.
+
+Bientôt elle entendit des pas plus légers que ceux de la sentinelle qui
+venaient du fond du corridor et qui s’arrêtaient devant sa porte.
+
+«C’est lui», dit-elle.
+
+Et elle commença le même chant religieux qui la veille avait si
+violemment exalté Felton.
+
+Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore eût vibré plus
+harmonieuse et plus déchirante que jamais, la porte resta close. Il
+parut bien à Milady, dans un des regards furtifs qu’elle lançait sur le
+petit guichet, apercevoir à travers le grillage serré les yeux ardents
+du jeune homme mais, que ce fût une réalité ou une vision, cette fois
+il eut sur lui-même la puissance de ne pas entrer.
+
+Seulement, quelques instants après qu’elle eût fini son chant
+religieux, Milady crut entendre un profond soupir; puis les mêmes pas
+qu’elle avait entendus s’approcher s’éloignèrent lentement et comme à
+regret.
+
+
+
+
+CHAPITRE LV.
+QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+
+
+Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva debout,
+montée sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde tissée à
+l’aide de quelques mouchoirs de batiste déchirés en lanières tressées
+les unes avec les autres et attachées bout à bout; au bruit que fit
+Felton en ouvrant la porte, Milady sauta légèrement à bas de son
+fauteuil, et essaya de cacher derrière elle cette corde improvisée,
+qu’elle tenait à la main.
+
+Le jeune homme était plus pâle encore que d’habitude, et ses yeux
+rougis par l’insomnie indiquaient qu’il avait passé une nuit fiévreuse.
+
+Cependant son front était armé d’une sérénité plus austère que jamais.
+
+Il s’avança lentement vers Milady, qui s’était assise, et prenant un
+bout de la tresse meurtrière que par mégarde ou à dessein peut- être
+elle avait laissée passer:
+
+«Qu’est-ce que cela, madame? demanda-t-il froidement.
+
+— Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression douloureuse
+qu’elle savait si bien donner à son sourire, l’ennui est l’ennemi
+mortel des prisonniers, je m’ennuyais et je me suis amusée à tresser
+cette corde.»
+
+Felton porta les yeux vers le point du mur de l’appartement devant
+lequel il avait trouvé Milady debout sur le fauteuil où elle était
+assise maintenant, et au-dessus de sa tête il aperçut un crampon doré,
+scellé dans le mur, et qui servait à accrocher soit des hardes, soit
+des armes.
+
+Il tressaillit, et la prisonnière vit ce tressaillement; car,
+quoiqu’elle eût les yeux baissés, rien ne lui échappait.
+
+«Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil? demanda-t-il.
+
+— Que vous importe? répondit Milady.
+
+— Mais, reprit Felton, je désire le savoir.
+
+— Ne m’interrogez pas, dit la prisonnière, vous savez bien qu’à nous
+autres, véritables chrétiens, il nous est défendu de mentir.
+
+— Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez, ou
+plutôt ce que vous alliez faire, vous alliez achever l’oeuvre fatale
+que vous nourrissez dans votre esprit: songez-y, madame, si notre Dieu
+défend le mensonge, il défend bien plus sévèrement encore le suicide.
+
+— Quand Dieu voit une de ses créatures persécutée injustement, placée
+entre le suicide et le déshonneur, croyez-moi, monsieur, répondit
+Milady d’un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne le suicide:
+car, alors, le suicide c’est le martyre.
+
+— Vous en dites trop ou trop peu; parlez, madame, au nom du Ciel,
+expliquez-vous.
+
+— Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de
+fables; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les dénoncer
+à mon persécuteur: non, monsieur; d’ailleurs, que vous importe la vie
+ou la mort d’une malheureuse condamnée? vous ne répondez que de mon
+corps, n’est-ce pas? et pourvu que vous représentiez un cadavre, qu’il
+soit reconnu pour le mien, on ne vous en demandera pas davantage, et
+peut-être, même, aurez-vous double récompense.
+
+— Moi, madame, moi! s’écria Felton, supposer que j’accepterais jamais
+le prix de votre vie; oh! vous ne pensez pas ce que vous dites.
+
+— Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en
+s’exaltant, tout soldat doit être ambitieux, n’est-ce pas? vous êtes
+lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de
+capitaine.
+
+— Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton ébranlé, pour que vous me
+chargiez d’une pareille responsabilité devant les hommes et devant
+Dieu? Dans quelques jours vous allez être loin d’ici, madame, votre vie
+ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec un soupir, alors vous
+en ferez ce que vous voudrez.
+
+— Ainsi, s’écria Milady comme si elle ne pouvait résister à une sainte
+indignation, vous, un homme pieux, vous que l’on appelle un juste, vous
+ne demandez qu’une chose: c’est de n’être point inculpé, inquiété pour
+ma mort!
+
+— Je dois veiller sur votre vie, madame, et j’y veillerai.
+
+— Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez? cruelle déjà si
+j’étais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le Seigneur lui
+donnera-t-il, si je suis innocente?
+
+— Je suis soldat, madame, et j’accomplis les ordres que j’ai reçus.
+
+— Croyez-vous qu’au jour du jugement dernier Dieu séparera les
+bourreaux aveugles des juges iniques? vous ne voulez pas que je tue mon
+corps, et vous vous faites l’agent de celui qui veut tuer mon âme!
+
+— Mais, je vous le répète, reprit Felton ébranlé, aucun danger ne vous
+menace, et je réponds de Lord de Winter comme de moi-même.
+
+— Insensé! s’écria Milady, pauvre insensé, qui ose répondre d’un autre
+homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu hésitent à
+répondre d’eux-mêmes, et qui se range du parti le plus fort et le plus
+heureux, pour accabler la plus faible et la plus malheureuse!
+
+— Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au fond
+du coeur la justesse de cet argument: prisonnière, vous ne recouvrerez
+pas par moi la liberté, vivante, vous ne perdrez pas par moi la vie.
+
+— Oui, s’écria Milady, mais je perdrai ce qui m’est bien plus cher que
+la vie, je perdrai l’honneur, Felton; et c’est vous, vous que je ferai
+responsable devant Dieu et devant les hommes de ma honte et de mon
+infamie.»
+
+Cette fois Felton, tout impassible qu’il était ou qu’il faisait
+semblant d’être, ne put résister à l’influence secrète qui s’était déjà
+emparée de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la plus
+candide vision, la voir tour à tour éplorée et menaçante, subir à la
+fois l’ascendant de la douleur et de la beauté, c’était trop pour un
+visionnaire, c’était trop pour un cerveau miné par les rêves ardents de
+la foi extatique, c’était trop pour un coeur corrodé à la fois par
+l’amour du Ciel qui brûle, par la haine des hommes qui dévore.
+
+Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des
+passions opposées qui brûlaient avec le sang dans les veines du jeune
+fanatique; et, pareille à un général habile qui, voyant l’ennemi prêt à
+reculer, marche sur lui en poussant un cri de victoire, elle se leva,
+belle comme une prêtresse antique, inspirée comme une vierge chrétienne
+et, le bras étendu, le col découvert, les cheveux épars retenant d’une
+main sa robe pudiquement ramenée sur sa poitrine, le regard illuminé de
+ce feu qui avait déjà porté le désordre dans les sens du jeune
+puritain, elle marcha vers lui, s’écriant sur un air véhément, de sa
+voix si douce, à laquelle, dans l’occasion, elle donnait un accent
+terrible:
+
+Livre à Baal sa victime.
+Jette aux lions le martyr:
+Dieu te fera repentir!…
+Je crie à lui de l’abîme.
+
+
+Felton s’arrêta sous cette étrange apostrophe, et comme pétrifié.
+
+«Qui êtes-vous, qui êtes-vous? s’écria-t-il en joignant les mains;
+êtes-vous une envoyée de Dieu, êtes-vous un ministre des enfers,
+êtes-vous ange ou démon, vous appelez-vous Eloa ou Astarté?
+
+— Ne m’as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un démon,
+je suis une fille de la terre, je suis une soeur de ta croyance, voilà
+tout.
+
+— Oui! oui! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je crois.
+
+— Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de Bélial
+qu’on appelle Lord de Winter! Tu crois, et cependant tu me laisses aux
+mains de mes ennemis, de l’ennemi de l’Angleterre, de l’ennemi de Dieu?
+Tu crois, et cependant tu me livres à celui qui remplit et souille le
+monde de ses hérésies et de ses débauches, à cet infâme Sardanapale que
+les aveugles nomment le duc de Buckingham et que les croyants appellent
+l’Antéchrist.
+
+— Moi, vous livrer à Buckingham! moi! que dites-vous là?
+
+— Ils ont des yeux, s’écria Milady, et ils ne verront pas; ils ont des
+oreilles, et ils n’entendront point.
+
+— Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert de
+sueur, comme pour en arracher son dernier doute; oui, je reconnais la
+voix qui me parle dans mes rêves; oui, je reconnais les traits de
+l’ange qui m’apparaît chaque nuit, criant à mon âme qui ne peut dormir:
+“Frappe, sauve l’Angleterre, sauve-toi, car tu mourras sans avoir
+désarmé Dieu!” Parlez, parlez! s’écria Felton, je puis vous comprendre
+à présent.»
+
+Un éclair de joie terrible, mais rapide comme la pensée, jaillit des
+yeux de Milady.
+
+Si fugitive qu’eût été cette lueur homicide, Felton la vit et
+tressaillit comme si cette lueur eût éclairé les abîmes du coeur de
+cette femme.
+
+Felton se rappela tout à coup les avertissements de Lord de Winter, les
+séductions de Milady, ses premières tentatives lors de son arrivée; il
+recula d’un pas et baissa la tête, mais sans cesser de la regarder:
+comme si, fasciné par cette étrange créature, ses yeux ne pouvaient se
+détacher de ses yeux.
+
+Milady n’était point femme à se méprendre au sens de cette hésitation.
+Sous ses émotions apparentes, son sang-froid glacé ne l’abandonnait
+point. Avant que Felton lui eût répondu et qu’elle fût forcée de
+reprendre cette conversation si difficile à soutenir sur le même accent
+d’exaltation, elle laissa retomber ses mains, et, comme si la faiblesse
+de la femme reprenait le dessus sur l’enthousiasme de l’inspirée:
+
+«Mais, non, dit-elle, ce n’est pas à moi d’être la Judith qui délivrera
+Béthulie de cet Holopherne. Le glaive de l’éternel est trop lourd pour
+mon bras. Laissez-moi donc fuir le déshonneur par la mort, laissez-moi
+me réfugier dans le martyre. Je ne vous demande ni la liberté, comme
+ferait une coupable, ni la vengeance, comme ferait une païenne.
+Laissez-moi mourir, voilà tout. Je vous supplie, je vous implore à
+genoux; laissez-moi mourir, et mon dernier soupir sera une bénédiction
+pour mon sauveur.»
+
+À cette voix douce et suppliante, à ce regard timide et abattu, Felton
+se rapprocha. Peu à peu l’enchanteresse avait revêtu cette parure
+magique qu’elle reprenait et quittait à volonté, c’est-à- dire la
+beauté, la douceur, les larmes et surtout l’irrésistible attrait de la
+volupté mystique, la plus dévorante des voluptés.
+
+«Hélas! dit Felton, je ne puis qu’une chose, vous plaindre si vous me
+prouvez que vous êtes une victime! Mais Lord de Winter a de cruels
+griefs contre vous. Vous êtes chrétienne, vous êtes ma soeur en
+religion; je me sens entraîné vers vous, moi qui n’ai aimé que mon
+bienfaiteur, moi qui n’ai trouvé dans la vie que des traîtres et des
+impies. Mais vous, madame, vous si belle en réalité, vous si pure en
+apparence, pour que Lord de Winter vous poursuive ainsi, vous avez donc
+commis des iniquités?
+
+— Ils ont des yeux, répéta Milady avec un accent d’indicible douleur,
+et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils n’entendront point.
+
+— Mais, alors, s’écria le jeune officier, parlez, parlez donc!
+
+— Vous confier ma honte! s’écria Milady avec le rouge de la pudeur au
+visage, car souvent le crime de l’un est la honte de l’autre; vous
+confier ma honte, à vous homme, moi femme! Oh! continua-t-elle en
+ramenant pudiquement sa main sur ses beaux yeux, oh! jamais, jamais je
+ne pourrai!
+
+— À moi, à un frère!» s’écria Felton.
+
+Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune officier
+prit pour du doute, et qui cependant n’était que de l’observation et
+surtout la volonté de fasciner.
+
+Felton, à son tour suppliant, joignit les mains.
+
+«Eh bien, dit Milady, je me fie à mon frère, j’oserai!»
+
+En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter; mais, cette fois le
+terrible beau-frère de Milady ne se contenta point, comme il avait fait
+la veille, de passer devant la porte et de s’éloigner, il s’arrêta,
+échangea deux mots avec la sentinelle, puis la porte s’ouvrit et il
+parut.
+
+Pendant ces deux mots échangés, Felton s’était reculé vivement, et
+lorsque Lord de Winter entra, il était à quelques pas de la
+prisonnière.
+
+Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la
+prisonnière au jeune officier:
+
+«Voilà bien longtemps, John, dit-il, que vous êtes ici; cette femme
+vous a-t-elle raconté ses crimes? alors je comprends la durée de
+l’entretien.»
+
+Felton tressaillit, et Milady sentit qu’elle était perdue si elle ne
+venait au secours du puritain décontenancé.
+
+«Ah! vous craignez que votre prisonnière ne vous échappe! dit- elle, eh
+bien, demandez à votre digne geôlier quelle grâce, à l’instant même, je
+sollicitais de lui.
+
+— Vous demandiez une grâce? dit le baron soupçonneux.
+
+— Oui, Milord, reprit le jeune homme confus.
+
+— Et quelle grâce, voyons? demanda Lord de Winter.
+
+— Un couteau qu’elle me rendra par le guichet, une minute après l’avoir
+reçu, répondit Felton.
+
+— Il y a donc quelqu’un de caché ici que cette gracieuse personne
+veuille égorger? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et
+méprisante.
+
+— Il y a moi, répondit Milady.
+
+— Je vous ai donné le choix entre l’Amérique et Tyburn, reprit Lord de
+Winter, choisissez Tyburn, Milady: la corde est, croyez- moi, encore
+plus sûre que le couteau.»
+
+Felton pâlit et fit un pas en avant, en songeant qu’au moment où il
+était entré, Milady tenait une corde.
+
+«Vous avez raison, dit celle-ci, et j’y avais déjà pensé; puis elle
+ajouta d’une voix sourde: j’y penserai encore.»
+
+Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os;
+probablement Lord de Winter aperçut ce mouvement.
+
+«Méfie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis reposé sur toi,
+prends garde! Je t’ai prévenu! D’ailleurs, aie bon courage, mon enfant,
+dans trois jours nous serons délivrés de cette créature, et où je
+l’envoie, elle ne nuira plus à personne.
+
+— Vous l’entendez!» s’écria Milady avec éclat, de façon que le baron
+crût qu’elle s’adressait au Ciel et que Felton comprît que c’était à
+lui.
+
+Felton baissa la tête et rêva.
+
+Le baron prit l’officier par le bras en tournant la tête sur son
+épaule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu’à ce qu’il fût sorti.
+
+«Allons, allons, dit la prisonnière lorsque la porte se fut refermée,
+je ne suis pas encore si avancée que je le croyais. Winter a changé sa
+sottise ordinaire en une prudence inconnue; ce que c’est que le désir
+de la vengeance, et comme ce désir forme l’homme! Quant à Felton, il
+hésite. Ah! ce n’est pas un homme comme ce d’Artagnan maudit. Un
+puritain n’adore que les vierges, et il les adore en joignant les
+mains. Un mousquetaire aime les femmes, et il les aime en joignant les
+bras.»
+
+Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait bien que
+la journée ne se passerait pas sans qu’elle revit Felton. Enfin, une
+heure après la scène que nous venons de raconter, elle entendit que
+l’on parlait bas à la porte, puis bientôt la porte s’ouvrit, et elle
+reconnut Felton.
+
+Le jeune homme s’avança rapidement dans la chambre en laissant la porte
+ouverte derrière lui et en faisant signe à Milady de se taire; il avait
+le visage bouleversé.
+
+«Que me voulez-vous? dit-elle.
+
+— Écoutez, répondit Felton à voix basse, je viens d’éloigner la
+sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu’on sache que je suis venu,
+pour vous parler sans qu’on puisse entendre ce que je vous dis. Le
+baron vient de me raconter une histoire effroyable.»
+
+Milady prit son sourire de victime résignée, et secoua la tête.
+
+«Ou vous êtes un démon, continua Felton, ou le baron, mon bienfaiteur,
+mon père, est un monstre. Je vous connais depuis quatre jours, je
+l’aime depuis dix ans, lui; je puis donc hésiter entre vous deux: ne
+vous effrayez pas de ce que je vous dis, j’ai besoin d’être convaincu.
+Cette nuit, après minuit, je viendrai vous voir, vous me convaincrez.
+
+— Non, Felton, non, mon frère, dit-elle, le sacrifice est trop grand,
+et je sens qu’il vous coûte. Non, je suis perdue, ne vous perdez pas
+avec moi. Ma mort sera bien plus éloquente que ma vie, et le silence du
+cadavre vous convaincra bien mieux que les paroles de la prisonnière.
+
+— Taisez-vous, madame, s’écria Felton, et ne me parlez pas ainsi; je
+suis venu pour que vous me promettiez sur l’honneur, pour que vous me
+juriez sur ce que vous avez de plus sacré, que vous n’attenterez pas à
+votre vie.
+
+— Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi n’a
+le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait tenir.
+
+— Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu’au moment où vous
+m’aurez revu. Si, lorsque vous m’aurez revu, vous persistez encore, eh
+bien, alors, vous serez libre, et moi-même je vous donnerai l’arme que
+vous m’avez demandée.
+
+— Eh bien, dit Milady, pour vous j’attendrai.
+
+— Jurez-le.
+
+— Je le jure par notre Dieu. Êtes-vous content?
+
+— Bien, dit Felton, à cette nuit!»
+
+Et il s’élança hors de l’appartement, referma la porte, et attendit en
+dehors, la demi-pique du soldat à la main, comme s’il eût monté la
+garde à sa place.
+
+Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.
+
+Alors, à travers le guichet dont elle s’était rapprochée, Milady vit le
+jeune homme se signer avec une ferveur délirante et s’en aller par le
+corridor avec un transport de joie.
+
+Quant à elle, elle revint à sa place, un sourire de sauvage mépris sur
+les lèvres, et elle répéta en blasphémant ce nom terrible de Dieu, par
+lequel elle avait juré sans jamais avoir appris à le connaître.
+
+«Mon Dieu! dit-elle, fanatique insensé! mon Dieu! c’est moi, moi et
+celui qui m’aidera à me venger.»
+
+
+
+
+CHAPITRE LVI.
+CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
+
+
+Cependant Milady en était arrivée à un demi-triomphe, et le succès
+obtenu doublait ses forces.
+
+Il n’était pas difficile de vaincre, ainsi qu’elle l’avait fait
+jusque-là, des hommes prompts à se laisser séduire, et que l’éducation
+galante de la cour entraînait vite dans le piège; Milady était assez
+belle pour ne pas trouver de résistance de la part de la chair, et elle
+était assez adroite pour l’emporter sur tous les obstacles de l’esprit.
+
+Mais, cette fois, elle avait à lutter contre une nature sauvage,
+concentrée, insensible à force d’austérité; la religion et la pénitence
+avaient fait de Felton un homme inaccessible aux séductions ordinaires.
+Il roulait dans cette tête exaltée des plans tellement vastes, des
+projets tellement tumultueux, qu’il n’y restait plus de place pour
+aucun amour, de caprice ou de matière, ce sentiment qui se nourrit de
+loisir et grandit par la corruption. Milady avait donc fait brèche,
+avec sa fausse vertu, dans l’opinion d’un homme prévenu horriblement
+contre elle, et par sa beauté, dans le coeur et les sens d’un homme
+chaste et pur. Enfin, elle s’était donné la mesure de ses moyens,
+inconnus d’elle-même jusqu’alors, par cette expérience faite sur le
+sujet le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre à
+son étude.
+
+Bien des fois néanmoins pendant la soirée elle avait désespéré du sort
+et d’elle-même; elle n’invoquait pas Dieu, nous le savons, mais elle
+avait foi dans le génie du mal, cette immense souveraineté qui règne
+dans tous les détails de la vie humaine, et à laquelle, comme dans la
+fable arabe, un grain de grenade suffit pour reconstruire un monde
+perdu.
+
+Milady, bien préparée à recevoir Felton, put dresser ses batteries pour
+le lendemain. Elle savait qu’il ne lui restait plus que deux jours,
+qu’une fois l’ordre signé par Buckingham (et Buckingham le signerait
+d’autant plus facilement, que cet ordre portait un faux nom, et qu’il
+ne pourrait reconnaître la femme dont il était question), une fois cet
+ordre signé, disons-nous, le baron la faisait embarquer sur-le-champ,
+et elle savait aussi que les femmes condamnées à la déportation usent
+d’armes bien moins puissantes dans leurs séductions que les prétendues
+femmes vertueuses dont le soleil du monde éclaire la beauté, dont la
+voix de la mode vante l’esprit et qu’un reflet d’aristocratie dore de
+ses lueurs enchantées. Être une femme condamnée à une peine misérable
+et infamante n’est pas un empêchement à être belle, mais c’est un
+obstacle à jamais redevenir puissante. Comme tous les gens d’un mérite
+réel, Milady connaissait le milieu qui convenait à sa nature, à ses
+moyens. La pauvreté lui répugnait, l’abjection la diminuait des deux
+tiers de sa grandeur. Milady n’était reine que parmi les reines; il
+fallait à sa domination le plaisir de l’orgueil satisfait. Commander
+aux êtres inférieurs était plutôt une humiliation qu’un plaisir pour
+elle.
+
+Certes, elle fût revenue de son exil, elle n’en doutait pas un seul
+instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer? Pour une
+nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les jours qu’on
+n’occupe point à monter sont des jours néfastes; qu’on trouve donc le
+mot dont on doive nommer les jours qu’on emploie à descendre! Perdre un
+an, deux ans, trois ans, c’est-à-dire une éternité; revenir quand
+d’Artagnan, heureux et triomphant, aurait, lui et ses amis, reçu de la
+reine la récompense qui leur était bien acquise pour les services
+qu’ils lui avaient rendus, c’étaient là de ces idées dévorantes qu’une
+femme comme Milady ne pouvait supporter. Au reste, l’orage qui grondait
+en elle doublait sa force, et elle eût fait éclater les murs de sa
+prison, si son corps eût pu prendre un seul instant les proportions de
+son esprit.
+
+Puis ce qui l’aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c’était le
+souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son silence
+le cardinal défiant, inquiet, soupçonneux, le cardinal, non seulement
+son seul appui, son seul soutien, son seul protecteur dans le présent,
+mais encore le principal instrument de sa fortune et de sa vengeance à
+venir? Elle le connaissait, elle savait qu’à son retour, après un
+voyage inutile, elle aurait beau arguer de la prison, elle aurait beau
+exalter les souffrances subies, le cardinal répondrait avec ce calme
+railleur du sceptique puissant à la fois par la force et par le génie:
+«Il ne fallait pas vous laisser prendre!»
+
+Alors Milady réunissait toute son énergie, murmurant au fond de sa
+pensée le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pénétrât jusqu’à
+elle au fond de l’enfer où elle était tombée; et comme un serpent qui
+roule et déroule ses anneaux pour se rendre compte à lui-même de sa
+force, elle enveloppait d’avance Felton dans les mille replis de son
+inventive imagination.
+
+Cependant le temps s’écoulait, les heures les unes après les autres
+semblaient réveiller la cloche en passant, et chaque coup du battant
+d’airain retentissait sur le coeur de la prisonnière. À neuf heures,
+Lord de Winter fit sa visite accoutumée, regarda la fenêtre et les
+barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la cheminée et les
+portes, sans que, pendant cette longue et minutieuse visite, ni lui ni
+Milady prononçassent une seule parole.
+
+Sans doute que tous deux comprenaient que la situation était devenue
+trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en colère sans
+effet.
+
+«Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous sauverez pas
+encore cette nuit!»
+
+À dix heures, Felton vint placer une sentinelle; Milady reconnut son
+pas. Elle le devinait maintenant comme une maîtresse devine celui de
+l’amant de son coeur, et cependant Milady détestait et méprisait à la
+fois ce faible fanatique.
+
+Ce n’était point l’heure convenue, Felton n’entra point.
+
+Deux heures après et comme minuit sonnait, la sentinelle fut relevée.
+
+Cette fois c’était l’heure: aussi, à partir de ce moment, Milady
+attendit-elle avec impatience.
+
+La nouvelle sentinelle commença à se promener dans le corridor.
+
+Au bout de dix minutes Felton vint.
+
+Milady prêta l’oreille.
+
+«Écoutez, dit le jeune homme à la sentinelle, sous aucun prétexte ne
+t’éloigne de cette porte, car tu sais que la nuit dernière un soldat a
+été puni par Milord pour avoir quitté son poste un instant, et
+cependant c’est moi qui, pendant sa courte absence, avais veillé à sa
+place.
+
+— Oui, je le sais, dit le soldat.
+
+— Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta- t-il,
+je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de cette
+femme, qui a, j’en ai peur, de sinistres projets sur elle- même et que
+j’ai reçu l’ordre de surveiller.»
+
+«Bon, murmura Milady, voilà l’austère puritain qui ment!»
+
+Quant au soldat, il se contenta de sourire.
+
+«Peste! mon lieutenant, dit-il, vous n’êtes pas malheureux d’être
+chargé de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autorisé à
+regarder jusque dans son lit.»
+
+Felton rougit; dans toute autre circonstance il eut réprimandé le
+soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa conscience
+murmurait trop haut pour que sa bouche osât parler.
+
+«Si j’appelle, dit-il, viens; de même que si l’on vient, appelle- moi.
+
+— Oui, mon lieutenant», dit le soldat.
+
+Felton entra chez Milady. Milady se leva.
+
+«Vous voilà? dit-elle.
+
+— Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.
+
+— Vous m’avez promis autre chose encore.
+
+— Quoi donc? mon Dieu! dit le jeune homme, qui malgré son empire sur
+lui-même, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur son
+front.
+
+— Vous avez promis de m’apporter un couteau, et de me le laisser après
+notre entretien.
+
+— Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n’y a pas de situation,
+si terrible qu’elle soit, qui autorise une créature de Dieu à se donner
+la mort. J’ai réfléchi que jamais je ne devais me rendre coupable d’un
+pareil péché.
+
+— Ah! vous avez réfléchi! dit la prisonnière en s’asseyant sur son
+fauteuil avec un sourire de dédain; et moi aussi j’ai réfléchi.
+
+— À quoi?
+
+— Que je n’avais rien à dire à un homme qui ne tenait pas sa parole.
+
+— O mon Dieu! murmura Felton.
+
+— Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas.
+
+— Voilà le couteau! dit Felton tirant de sa poche l’arme que, selon sa
+promesse, il avait apportée, mais qu’il hésitait à remettre à sa
+prisonnière.
+
+— Voyons-le, dit Milady.
+
+— Pour quoi faire?
+
+— Sur l’honneur, je vous le rends à l’instant même; vous le poserez sur
+cette table; et vous resterez entre lui et moi.
+
+Felton tendit l’arme à Milady, qui en examina attentivement la trempe,
+et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.
+
+«Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci est
+en bel et bon acier; vous êtes un fidèle ami, Felton.»
+
+Felton reprit l’arme et la posa sur la table comme il venait d’être
+convenu avec sa prisonnière.
+
+Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.
+
+«Maintenant, dit-elle, écoutez-moi.»
+
+La recommandation était inutile: le jeune officier se tenait debout
+devant elle, attendant ses paroles pour les dévorer.
+
+«Felton, dit Milady avec une solennité pleine de mélancolie, Felton, si
+votre soeur, la fille de votre père, vous disait: «Jeune encore, assez
+belle par malheur, on m’a fait tomber dans un piège, j’ai résisté; on a
+multiplié autour de moi les embûches, les violences, j’ai résisté; on a
+blasphémé la religion que je sers, le Dieu que j’adore, parce que
+j’appelais à mon secours ce Dieu et cette religion, j’ai résisté; alors
+on m’a prodigué les outrages, et comme on ne pouvait perdre mon âme, on
+a voulu à tout jamais flétrir mon corps; enfin…»
+
+Milady s’arrêta, et un sourire amer passa sur ses lèvres.
+
+«Enfin, dit Felton, enfin qu’a-t-on fait?
+
+— Enfin, un soir, on résolut de paralyser cette résistance qu’on ne
+pouvait vaincre: un soir, on mêla à mon eau un narcotique puissant; à
+peine eus-je achevé mon repas, que je me sentis tomber peu à peu dans
+une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans défiance, une crainte vague
+me saisit et j’essayai de lutter contre le sommeil; je me levai, je
+voulus courir à la fenêtre, appeler au secours, mais mes jambes
+refusèrent de me porter; il me semblait que le plafond s’abaissait sur
+ma tête et m’écrasait de son poids; je tendis les bras, j’essayai de
+parler, je ne pus que pousser des sons inarticulés; un engourdissement
+irrésistible s’emparait de moi, je me retins à un fauteuil, sentant que
+j’allais tomber, mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes bras
+débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus crier, ma
+langue était glacée; Dieu ne me vit ni ne m’entendit sans doute, et je
+glissai sur le parquet, en proie à un sommeil qui ressemblait à la
+mort.
+
+«De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s’écoula
+pendant sa durée, je n’eus aucun souvenir; la seule chose que je me
+rappelle, c’est que je me réveillai couchée dans une chambre ronde,
+dont l’ameublement était somptueux, et dans laquelle le jour ne
+pénétrait que par une ouverture au plafond. Du reste, aucune porte ne
+semblait y donner entrée: on eût dit une magnifique prison.
+
+«Je fus longtemps à pouvoir me rendre compte du lieu où je me trouvais
+et de tous les détails que je rapporte, mon esprit semblait lutter
+inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de ce sommeil auquel je
+ne pouvais m’arracher; j’avais des perceptions vagues d’un espace
+parcouru, du roulement d’une voiture, d’un rêve horrible dans lequel
+mes forces se seraient épuisées; mais tout cela était si sombre et si
+indistinct dans ma pensée, que ces événements semblaient appartenir à
+une autre vie que la mienne et cependant mêlée à la mienne par une
+fantastique dualité.
+
+«Quelque temps, l’état dans lequel je me trouvais me sembla si étrange,
+que je crus que je faisais un rêve. Je me levai chancelante, mes habits
+étaient près de moi, sur une chaise: je ne me rappelai ni m’être
+dévêtue, ni m’être couchée. Alors peu à peu la réalité se présenta à
+moi pleine de pudiques terreurs: je n’étais plus dans la maison que
+j’habitais; autant que j’en pouvais juger par la lumière du soleil, le
+jour était déjà aux deux tiers écoulé! c’était la veille au soir que je
+m’étais endormie; mon sommeil avait donc déjà duré près de vingt-quatre
+heures. Que s’était-il passé pendant ce long sommeil?
+
+«Je m’habillai aussi rapidement qu’il me fut possible. Tous mes
+mouvements lents et engourdis attestaient que l’influence du narcotique
+n’était point encore entièrement dissipée. Au reste, cette chambre
+était meublée pour recevoir une femme; et la coquette la plus achevée
+n’eût pas eu un souhait à former, qu’en promenant son regard autour de
+l’appartement elle n’eût vu son souhait accompli.
+
+«Certes, je n’étais pas la première captive qui s’était vue enfermée
+dans cette splendide prison; mais, vous le comprenez, Felton, plus la
+prison était belle, plus je m’épouvantais.
+
+«Oui, c’était une prison, car j’essayai vainement d’en sortir. Je
+sondai tous les murs afin de découvrir une porte, partout les murs
+rendirent un son plein et mat.
+
+«Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant une
+issue quelconque; il n’y en avait pas: je tombai écrasée de fatigue et
+de terreur sur un fauteuil.
+
+«Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes
+terreurs augmentaient: je ne savais si je devais rester où j’étais
+assise; il me semblait que j’étais entourée de dangers inconnus, dans
+lesquels j’allais tomber à chaque pas. Quoique je n’eusse rien mangé
+depuis la veille, mes craintes m’empêchaient de ressentir la faim.
+
+«Aucun bruit du dehors, qui me permît de mesurer le temps, ne venait
+jusqu’à moi; je présumai seulement qu’il pouvait être sept ou huit
+heures du soir; car nous étions au mois d’octobre, et il faisait nuit
+entière.
+
+«Tout à coup, le cri d’une porte qui tourne sur ses gonds me fit
+tressaillir; un globe de feu apparut au-dessus de l’ouverture vitrée du
+plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je m’aperçus avec
+terreur qu’un homme était debout à quelques pas de moi.
+
+«Une table à deux couverts, supportant un souper tout préparé, s’était
+dressée comme par magie au milieu de l’appartement.
+
+«Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait juré
+mon déshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa bouche,
+me fit comprendre qu’il l’avait accompli la nuit précédente.
+
+— L’infâme! murmura Felton.
+
+— Oh! oui, l’infâme! s’écria Milady, voyant l’intérêt que le jeune
+officier, dont l’âme semblait suspendue à ses lèvres, prenait à cet
+étrange récit; oh! oui, l’infâme! il avait cru qu’il lui suffisait
+d’avoir triomphé de moi dans mon sommeil, pour que tout fût dit; il
+venait, espérant que j’accepterais ma honte, puisque ma honte était
+consommée; il venait m’offrir sa fortune en échange de mon amour.
+
+«Tout ce que le coeur d’une femme peut contenir de superbe mépris et de
+paroles dédaigneuses, je le versai sur cet homme; sans doute, il était
+habitué à de pareils reproches; car il m’écouta calme, souriant, et les
+bras croisés sur la poitrine; puis, lorsqu’il crut que j’avais tout
+dit, il s’avança vers moi; je bondis vers la table, je saisis un
+couteau, je l’appuyai sur ma poitrine.
+
+«Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon déshonneur, vous aurez
+encore ma mort à vous reprocher.»
+
+«Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute ma
+personne, cette vérité de geste, de pose et d’accent, qui porte la
+conviction dans les âmes les plus perverses, car il s’arrêta.
+
+«Votre mort! me dit-il; oh! non, vous êtes une trop charmante maîtresse
+pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu le bonheur de
+vous posséder une seule fois seulement. Adieu, ma toute belle!
+j’attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que vous soyez dans de
+meilleures dispositions.»
+
+«À ces mots, il donna un coup de sifflet; le globe de flamme qui
+éclairait ma chambre remonta et disparut; je me retrouvai dans
+l’obscurité. Le même bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme se
+reproduisit un instant après, le globe flamboyant descendit de nouveau,
+et je me retrouvai seule.
+
+«Ce moment fut affreux; si j’avais encore quelques doutes sur mon
+malheur, ces doutes s’étaient évanouis dans une désespérante réalité:
+j’étais au pouvoir d’un homme que non seulement je détestais, mais que
+je méprisais; d’un homme capable de tout, et qui m’avait déjà donné une
+preuve fatale de ce qu’il pouvait oser.
+
+— Mais quel était donc cet homme? demanda Felton.
+
+— Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre bruit, car
+à minuit à peu près, la lampe s’était éteinte, et je m’étais retrouvée
+dans l’obscurité. Mais la nuit se passa sans nouvelle tentative de mon
+persécuteur; le jour vint: la table avait disparu; seulement, j’avais
+encore le couteau à la main.
+
+«Ce couteau c’était tout mon espoir.
+
+«J’étais écrasée de fatigue; l’insomnie brûlait mes yeux; je n’avais
+pas osé dormir un seul instant: le jour me rassura, j’allai me jeter
+sur mon lit sans quitter le couteau libérateur que je cachai sous mon
+oreiller.
+
+«Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie.
+
+«Cette fois, malgré mes terreurs, en dépit de mes angoisses, une faim
+dévorante se faisait sentir; il y avait quarante-huit heures que je
+n’avais pris aucune nourriture: je mangeai du pain et quelques fruits;
+puis, me rappelant le narcotique mêlé à l’eau que j’avais bue, je ne
+touchai point à celle qui était sur la table, et j’allai remplir mon
+verre à une fontaine de marbre scellée dans le mur, au-dessus de ma
+toilette.
+
+«Cependant, malgré cette précaution, je ne demeurai pas moins quelque
+temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes craintes, cette fois,
+n’étaient pas fondées: je passai la journée sans rien éprouver qui
+ressemblât à ce que je redoutais.
+
+«J’avais eu la précaution de vider à demi la carafe, pour qu’on ne
+s’aperçût point de ma défiance.
+
+«Le soir vint, et avec lui l’obscurité; cependant, si profonde qu’elle
+fût, mes yeux commençaient à s’y habituer; je vis, au milieu des
+ténèbres, la table s’enfoncer dans le plancher; un quart d’heure après,
+elle reparut portant mon souper; un instant après, grâce à la même
+lampe, ma chambre s’éclaira de nouveau.
+
+«J’étais résolue à ne manger que des objets auxquels il était
+impossible de mêler aucun somnifère: deux oeufs et quelques fruits
+composèrent mon repas; puis, j’allai puiser un verre d’eau à ma
+fontaine protectrice, et je le bus.
+
+«Aux premières gorgées, il me sembla qu’elle n’avait plus le même goût
+que le matin: un soupçon rapide me prit, je m’arrêtai; mais j’en avais
+déjà avalé un demi-verre.
+
+«Je jetai le reste avec horreur, et j’attendis, la sueur de l’épouvante
+au front.
+
+«Sans doute quelque invisible témoin m’avait vue prendre de l’eau à
+cette fontaine, et avait profité de ma confiance même pour mieux
+assurer ma perte si froidement résolue, si cruellement poursuivie.
+
+«Une demi-heure ne s’était pas écoulée, que les mêmes symptômes se
+produisirent; seulement, comme cette fois je n’avais bu qu’un
+demi-verre d’eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de m’endormir
+tout à fait, je tombai dans un état de somnolence qui me laissait le
+sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout en m’ôtant la force
+ou de me défendre ou de fuir.
+
+«Je me traînai vers mon lit, pour y chercher la seule défense qui me
+restât, mon couteau sauveur; mais je ne pus arriver jusqu’au chevet: je
+tombai à genoux, les mains cramponnées à l’une des colonnes du pied;
+alors, je compris que j’étais perdue.»
+
+Felton pâlit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout son
+corps.
+
+«Et ce qu’il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix altérée
+comme si elle eût encore éprouvé la même angoisse qu’en ce moment
+terrible, c’est que, cette fois, j’avais la conscience du danger qui me
+menaçait; c’est que mon âme, je puis le dire, veillait dans mon corps
+endormi; c’est que je voyais, c’est que j’entendais: il est vrai que
+tout cela était comme dans un rêve; mais ce n’en était que plus
+effrayant.
+
+«Je vis la lampe qui remontait et qui peu à peu me laissait dans
+l’obscurité; puis j’entendis le cri si bien connu de cette porte,
+quoique cette porte ne se fût ouverte que deux fois.
+
+«Je sentis instinctivement qu’on s’approchait de moi: on dit que le
+malheureux perdu dans les déserts de l’Amérique sent ainsi l’approche
+du serpent.
+
+«Je voulais faire un effort, je tentai de crier; par une incroyable
+énergie de volonté je me relevai même, mais pour retomber aussitôt… et
+retomber dans les bras de mon persécuteur.
+
+— Dites-moi donc quel était cet homme?» s’écria le jeune officier.
+
+Milady vit d’un seul regard tout ce qu’elle inspirait de souffrance à
+Felton, en pesant sur chaque détail de son récit; mais elle ne voulait
+lui faire grâce d’aucune torture. Plus profondément elle lui briserait
+le coeur, plus sûrement il la vengerait. Elle continua donc comme si
+elle n’eût point entendu son exclamation, ou comme si elle eût pensé
+que le moment n’était pas encore venu d’y répondre.
+
+«Seulement, cette fois, ce n’était plus à une espèce de cadavre inerte,
+sans aucun sentiment, que l’infâme avait affaire. Je vous l’ai dit:
+sans pouvoir parvenir à retrouver l’exercice complet de mes facultés,
+il me restait le sentiment de mon danger: je luttai donc de toutes mes
+forces et sans doute j’opposai, tout affaiblie que j’étais, une longue
+résistance, car je l’entendis s’écrier:
+
+«Ces misérables puritaines! je savais bien qu’elles lassaient leurs
+bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs séducteurs.«
+
+«Hélas! cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps, je
+sentis mes forces qui s’épuisaient, et cette fois ce ne fut pas de mon
+sommeil que le lâche profita, ce fut de mon évanouissement.»
+
+Felton écoutait sans faire entendre autre chose qu’une espèce de
+rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de
+marbre, et sa main cachée sous son habit déchirait sa poitrine.
+
+«Mon premier mouvement, en revenant à moi, fui de chercher sous mon
+oreiller ce couteau que je n’avais pu atteindre; s’il n’avait point
+servi à la défense, il pouvait au moins servir à l’expiation.
+
+«Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint. J’ai
+juré de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai promis la
+vérité, je la dirai, dût-elle me perdre.
+
+— L’idée vous vint de vous venger de cet homme, n’est-ce pas? s’écria
+Felton.
+
+— Eh bien, oui! dit Milady: cette idée n’était pas d’une chrétienne, je
+le sais; sans doute cet éternel ennemi de notre âme, ce lion rugissant
+sans cesse autour de nous la soufflait à mon esprit. Enfin, que vous
+dirai-je, Felton? continua Milady du ton d’une femme qui s’accuse d’un
+crime, cette idée me vint et ne me quitta plus sans doute. C’est de
+cette pensée homicide que je porte aujourd’hui la punition.
+
+— Continuez, continuez, dit Felton, j’ai hâte de vous voir arriver à la
+vengeance.
+
+— Oh! je résolus qu’elle aurait lieu le plus tôt possible, je ne
+doutais pas qu’il ne revînt la nuit suivante. Dans le jour je n’avais
+rien à craindre.
+
+«Aussi, quand vint l’heure du déjeuner, je n’hésitai pas à manger et à
+boire: j’étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne rien
+prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre le jeûne
+du soir.
+
+«Seulement je cachai un verre d’eau soustraite à mon déjeuner, la soif
+ayant été ce qui m’avait le plus fait souffrir quand j’étais demeurée
+quarante-huit heures sans boire ni manger.
+
+«La journée s’écoula sans avoir d’autre influence sur moi que de
+m’affermir dans la résolution prise: seulement j’eus soin que mon
+visage ne trahît en rien la pensée de mon coeur, car je ne doutais pas
+que je ne fusse observée; plusieurs fois même je sentis un sourire sur
+mes lèvres. Felton, je n’ose pas vous dire à quelle idée je souriais,
+vous me prendriez en horreur…
+
+— Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j’écoute et que
+j’ai hâte d’arriver.
+
+— Le soir vint, les événements ordinaires s’accomplirent; pendant
+l’obscurité, comme d’habitude, mon souper fut servi, puis la lampe
+s’alluma, et je me mis à table.
+
+«Je mangeai quelques fruits seulement: je fis semblant de me verser de
+l’eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j’avais conservée dans
+mon verre, la substitution, au reste, fut faite assez adroitement pour
+que mes espions, si j’en avais, ne conçussent aucun soupçon.
+
+«Après le souper, je donnai les mêmes marques d’engourdissement que la
+veille; mais cette fois, comme si je succombais à la fatigue ou comme
+si je me familiarisais avec le danger, je me traînai vers mon lit, et
+je fis semblant de m’endormir.
+
+«Cette fois, j’avais retrouvé mon couteau sous l’oreiller, et tout en
+feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignée.
+
+«Deux heures s’écoulèrent sans qu’il se passât rien de nouveau: cette
+fois, ô mon Dieu! qui m’eût dit cela la veille? je commençais à
+craindre qu’il ne vînt pas.
+
+«Enfin, je vis la lampe s’élever doucement et disparaître dans les
+profondeurs du plafond; ma chambre s’emplit de ténèbres, mais je fis un
+effort pour percer du regard l’obscurité.
+
+«Dix minutes à peu près se passèrent. Je n’entendais d’autre bruit que
+celui du battement de mon coeur.
+
+«J’implorais le Ciel pour qu’il vînt.
+
+«Enfin j’entendis le bruit si connu de la porte qui s’ouvrait et se
+refermait; j’entendis, malgré l’épaisseur du tapis, un pas qui faisait
+crier le parquet; je vis, malgré l’obscurité, une ombre qui approchait
+de mon lit.
+
+— Hâtez-vous, hâtez-vous! dit Felton, ne voyez-vous pas que chacune de
+vos paroles me brûle comme du plomb fondu!
+
+— Alors, continua Milady, alors je réunis toutes mes forces, je me
+rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice avait
+sonné; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai sur
+moi-même, mon couteau à la main, et quand je le vis près de moi,
+étendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le dernier cri
+de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu de la poitrine.
+
+«Le misérable! il avait tout prévu: sa poitrine était couverte d’une
+cotte de mailles; le couteau s’émoussa.
+
+«Ah! ah! s’écria-t-il en me saisissant le bras et en m’arrachant l’arme
+qui m’avait si mal servie, vous en voulez à ma vie, ma belle puritaine!
+mais c’est plus que de la haine, cela, c’est de l’ingratitude! Allons,
+allons, calmez-vous, ma belle enfant! j’avais cru que vous étiez
+adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans qui gardent les femmes de force:
+vous ne m’aimez pas, j’en doutais avec ma fatuité ordinaire; maintenant
+j’en suis convaincu. Demain, vous serez libre.»
+
+«Je n’avais qu’un désir, c’était qu’il me tuât.
+
+«— Prenez garde! lui dis-je, car ma liberté c’est votre déshonneur.
+
+«— Expliquez-vous, ma belle sibylle.
+
+«— Oui, car, à peine sortie d’ici, je dirai tout, je dirai la violence
+dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité. Je dénoncerai ce
+palais d’infamie; vous êtes bien haut placé, Milord, mais tremblez!
+Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi il y a Dieu.»
+
+«Si maître qu’il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un
+mouvement de colère. Je ne pouvais voir l’expression de son visage,
+mais j’avais senti frémir son bras sur lequel était posée ma main.
+
+«— Alors, vous ne sortirez pas d’ici, dit-il.
+
+«— Bien, bien! m’écriai-je, alors le lieu de mon supplice sera aussi
+celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si un fantôme
+qui accuse n’est pas plus terrible encore qu’un vivant qui menace!
+
+«— On ne vous laissera aucune arme.
+
+«— Il y en a une que le désespoir a mise à la portée de toute créature
+qui a le courage de s’en servir. Je me laisserai mourir de faim.
+
+«— Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux qu’une
+pareille guerre? Je vous rends la liberté à l’instant même, je vous
+proclame une vertu, je vous surnomme la _Lucrèce de l’Angleterre_.
+
+«— Et moi je dis que vous en êtes le Sextus, moi je vous dénonce aux
+hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu; et s’il faut que, comme
+Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la signerai.
+
+«— Ah! ah! dit mon ennemi d’un ton railleur, alors c’est autre chose.
+Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera,
+et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre faute.»
+
+«À ces mots, il se retira, j’entendis s’ouvrir et se refermer la porte,
+et je restai abîmée, moins encore, je l’avoue, dans ma douleur, que
+dans la honte de ne m’être pas vengée.
+
+«Il me tint parole. Toute la journée, toute la nuit du lendemain
+s’écoulèrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins parole,
+et je ne mangeai ni ne bus; j’étais, comme je le lui avais dit, résolue
+à me laisser mourir de faim.
+
+«Je passai le jour et la nuit en prière, car j’espérais que Dieu me
+pardonnerait mon suicide.
+
+«La seconde nuit la porte s’ouvrit; j’étais couchée à terre sur le
+parquet, les forces commençaient à m’abandonner.
+
+«Au bruit je me relevai sur une main.
+
+«Eh bien, me dit une voix qui vibrait d’une façon trop terrible à mon
+oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous un peu
+adoucie et paierons nous notre liberté d’une seule promesse de silence?
+
+«Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je n’aime pas
+les puritains, je leur rends justice, ainsi qu’aux puritaines, quand
+elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit serment sur la croix, je
+ne vous en demande pas davantage.
+
+«— Sur la croix! m’écriai-je en me relevant, car à cette voix abhorrée
+j’avais retrouvé toutes mes forces; sur la croix! je jure que nulle
+promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la bouche; sur la
+croix! je jure de vous dénoncer partout comme un meurtrier, comme un
+larron d’honneur, comme un lâche; sur la croix! je jure, si jamais je
+parviens à sortir d’ici, de demander vengeance contre vous au genre
+humain entier.
+
+«— Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je n’avais
+pas encore entendu, j’ai un moyen suprême, que je n’emploierai qu’à la
+dernière extrémité, de vous fermer la bouche ou du moins d’empêcher
+qu’on ne croie à un seul mot de ce que vous direz.»
+
+«Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de rire.
+
+«Il vit que c’était entre nous désormais une guerre éternelle, une
+guerre à mort.
+
+«Écoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et la
+journée de demain; réfléchissez: promettez de vous taire, la richesse,
+la considération, les honneurs mêmes vous entoureront; menacez de
+parler, et je vous condamne à l’infamie.
+
+«— Vous! m’écriai-je, vous!
+
+«— À l’infamie éternelle, ineffaçable!
+
+«— Vous!» répétai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais
+insensé!
+
+«Oui, moi! reprit-il.
+
+«— Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas qu’à vos
+yeux je me brise la tête contre la muraille!
+
+«— C’est bien, reprit-il, vous le voulez, à demain soir!
+
+«— À demain soir, répondis-je en me laissant tomber et en mordant le
+tapis de rage…»
+
+Felton s’appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de
+démon que la force lui manquerait peut-être avant la fin du récit.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVII.
+UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE
+
+
+Après un moment de silence employé par Milady à observer le jeune homme
+qui l’écoutait, elle continua son récit:
+
+«Il y avait près de trois jours que je n’avais ni bu ni mangé, je
+souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des nuages
+qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux: c’était le
+délire.
+
+«Le soir vint; j’étais si faible, qu’à chaque instant je m’évanouissais
+et à chaque fois que je m’évanouissais je remerciais Dieu, car je
+croyais que j’allais mourir.
+
+«Au milieu de l’un de ces évanouissements, j’entendis la porte
+s’ouvrir; la terreur me rappela à moi.
+
+«Mon persécuteur entra suivi d’un homme masqué, il était masqué
+lui-même; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant que
+l’enfer a donné à sa personne pour le malheur de l’humanité.
+
+«Eh bien, me dit-il, êtes-vous décidée à me faire le serment que je
+vous ai demandé?
+
+«Vous l’avez dit, les puritains n’ont qu’une parole: la mienne, vous
+l’avez entendue, c’est de vous poursuivre sur la terre au tribunal des
+hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu!
+
+«Ainsi, vous persistez?
+
+«Je le jure devant ce Dieu qui m’entend: je prendrai le monde entier à
+témoin de votre crime, et cela jusqu’à ce que j’aie trouvé un vengeur.
+
+«Vous êtes une prostituée, dit-il d’une voix tonnante, et vous subirez
+le supplice des prostituées! Flétrie aux yeux du monde que vous
+invoquerez, tâchez de prouver à ce monde que vous n’êtes ni coupable ni
+folle!»
+
+«Puis s’adressant à l’homme qui l’accompagnait:
+
+«Bourreau, dit-il, fais ton devoir.»
+
+— Oh! son nom, son nom! s’écria Felton; son nom, dites-le-moi!
+
+— Alors, malgré mes cris, malgré ma résistance, car je commençais à
+comprendre qu’il s’agissait pour moi de quelque chose de pire que la
+mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me meurtrit de
+ses étreintes, et suffoquée par les sanglots, presque sans connaissance
+invoquant Dieu, qui ne m’écoutait pas, je poussai tout à coup un
+effroyable cri de douleur et de honte; un fer brûlant, un fer rouge, le
+fer du bourreau, s’était imprimé sur mon épaule.»
+
+Felton poussa un rugissement.
+
+«Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majesté de reine, —
+tenez, Felton, voyez comment on a inventé un nouveau martyre pour la
+jeune fille pure et cependant victime de la brutalité d’un scélérat.
+Apprenez à connaître le coeur des hommes, et désormais faites-vous
+moins facilement l’instrument de leurs injustes vengeances.»
+
+Milady d’un geste rapide ouvrit sa robe, déchira la batiste qui
+couvrait son sein, et, rouge d’une feinte colère et d’une honte jouée,
+montra au jeune homme l’empreinte ineffaçable qui déshonorait cette
+épaule si belle.
+
+«Mais, s’écria Felton, c’est une fleur de lis que je vois là!
+
+— Et voilà justement où est l’infamie, répondit Milady. La flétrissure
+d’Angleterre!… il fallait prouver quel tribunal me l’avait imposée, et
+j’aurais fait un appel public à tous les tribunaux du royaume; mais la
+flétrissure de France… oh! par elle, j’étais bien réellement flétrie.»
+
+C’en était trop pour Felton.
+
+Pâle, immobile, écrasé par cette révélation effroyable, ébloui par la
+beauté surhumaine de cette femme qui se dévoilait à lui avec une
+impudeur qu’il trouva sublime, il finit par tomber à genoux devant elle
+comme faisaient les premiers chrétiens devant ces pures et saintes
+martyres que la persécution des empereurs livrait dans le cirque à la
+sanguinaire lubricité des populaces. La flétrissure disparut, la beauté
+seule resta.
+
+«Pardon, pardon! s’écria Felton, oh! pardon!»
+
+Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.
+
+«Pardon de quoi? demanda-t-elle.
+
+— Pardon de m’être joint à vos persécuteurs.»
+
+Milady lui tendit la main.
+
+«Si belle, si jeune!» s’écria Felton en couvrant cette main de baisers.
+
+Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d’un esclave font un
+roi.
+
+Felton était puritain: il quitta la main de cette femme pour baiser ses
+pieds.
+
+Il ne l’aimait déjà plus, il l’adorait.
+
+Quand cette crise fut passée, quand Milady parut avoir recouvré son
+sang-froid, qu’elle n’avait jamais perdu; lorsque Felton eut vu se
+refermer sous le voile de la chasteté ces trésors d’amour qu’on ne lui
+cachait si bien que pour les lui faire désirer plus ardemment:
+
+«Ah! maintenant, dit-il, je n’ai plus qu’une chose à vous demander,
+c’est le nom de votre véritable bourreau; car pour moi il n’y en a
+qu’un; l’autre était l’instrument, voilà tout.
+
+— Eh quoi, frère! s’écria Milady, il faut encore que je te le nomme, et
+tu ne l’as pas deviné?
+
+— Quoi! reprit Felton, lui!… encore lui!… toujours lui!… Quoi! le vrai
+coupable…
+
+— Le vrai coupable, dit Milady, c’est le ravageur de l’Angleterre, le
+persécuteur des vrais croyants, le lâche ravisseur de l’honneur de tant
+de femmes, celui qui pour un caprice de son coeur corrompu va faire
+verser tant de sang à deux royaumes, qui protège les protestants
+aujourd’hui et qui les trahira demain…
+
+— Buckingham! c’est donc Buckingham!» s’écria Felton exaspéré.
+
+Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n’eût pu
+supporter la honte que lui rappelait ce nom.
+
+«Buckingham, le bourreau de cette angélique créature! s’écria Felton.
+Et tu ne l’as pas foudroyé, mon Dieu! et tu l’as laissé noble, honoré,
+puissant pour notre perte à tous!
+
+— Dieu abandonne qui s’abandonne lui-même, dit Milady.
+
+— Mais il veut donc attirer sur sa tête le châtiment réservé aux
+maudits! continua Felton avec une exaltation croissante, il veut donc
+que la vengeance humaine prévienne la justice céleste!
+
+— Les hommes le craignent et l’épargnent.
+
+— Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l’épargnerai pas!…»
+
+Milady sentit son âme baignée d’une joie infernale.
+
+«Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon père, demanda Felton,
+se trouve-t-il mêlé à tout cela?
+
+— Écoutez, Felton, reprit Milady, car à côté des hommes lâches et
+méprisables, il est encore des natures grandes et généreuses. J’avais
+un fiancé, un homme que j’aimais et qui m’aimait; un coeur comme le
+vôtre, Felton, un homme comme vous. Je vins à lui et je lui racontai
+tout, il me connaissait, celui-là, et ne douta point un instant.
+C’était un grand seigneur, c’était un homme en tout point l’égal de
+Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement son épée, s’enveloppa
+de son manteau et se rendit à Buckingham Palace.
+
+— Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils hommes ce
+ne soit pas l’épée qu’il faille employer, mais le poignard.
+
+— Buckingham était parti depuis la veille, envoyé comme ambassadeur en
+Espagne, où il allait demander la main de l’infante pour le roi Charles
+Ier, qui n’était alors que prince de Galles. Mon fiancé revint.
+
+«Écoutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par
+conséquent, il échappe à ma vengeance; mais en attendant soyons unis,
+comme nous devions l’être, puis rapportez-vous-en à Lord de Winter pour
+soutenir son honneur et celui de sa femme.»
+
+— Lord de Winter! s’écria Felton.
+
+— Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout
+comprendre, n’est-ce pas? Buckingham resta plus d’un an absent. Huit
+jours avant son arrivée, Lord de Winter mourut subitement, me laissant
+sa seule héritière. D’où venait le coup? Dieu, qui sait tout, le sait
+sans doute, moi je n’accuse personne…
+
+— Oh! quel abîme, quel abîme! s’écria Felton.
+
+— Lord de Winter était mort sans rien dire à son frère. Le secret
+terrible devait être caché à tous, jusqu’à ce qu’il éclatât comme la
+foudre sur la tête du coupable. Votre protecteur avait vu avec peine ce
+mariage de son frère aîné avec une jeune fille sans fortune. Je sentis
+que je ne pouvais attendre d’un homme trompé dans ses espérances
+d’héritage aucun appui. Je passai en France résolue à y demeurer
+pendant tout le reste de ma vie. Mais toute ma fortune est en
+Angleterre; les communications fermées par la guerre, tout me manqua:
+force fut alors d’y revenir; il y a six jours j’abordais à Portsmouth.
+
+— Eh bien? dit Felton.
+
+— Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla à Lord
+de Winter, déjà prévenu contre moi, et lui dit que sa belle- soeur
+était une prostituée, une femme flétrie. La voix pure et noble de mon
+mari n’était plus là pour me défendre. Lord de Winter crut tout ce
+qu’on lui dit, avec d’autant plus de facilité qu’il avait intérêt à le
+croire. Il me fit arrêter, me conduisit ici, me remit sous votre garde.
+Vous savez le reste: après-demain il me bannit, il me déporte;
+après-demain il me relègue parmi les infâmes. Oh! la trame est bien
+ourdie, allez! le complot est habile et mon honneur n’y survivra pas.
+Vous voyez bien qu’il faut que je meure, Felton; Felton, donnez-moi ce
+couteau!»
+
+Et à ces mots, comme si toutes ses forces étaient épuisées, Milady se
+laissa aller débile et languissante entre les bras du jeune officier,
+qui, ivre d’amour, de colère et de voluptés inconnues, la reçut avec
+transport, la serra contre son coeur, tout frissonnant à l’haleine de
+cette bouche si belle, tout éperdu au contact de ce sein si palpitant.
+
+«Non, non, dit-il; non, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour
+triompher de tes ennemis.»
+
+Milady le repoussa lentement de la main en l’attirant du regard; mais
+Felton, à son tour, s’empara d’elle, l’implorant comme une Divinité.
+
+«Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses paupières,
+oh! la mort plutôt que la honte; Felton, mon frère, mon ami, je t’en
+conjure!
+
+— Non, s’écria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengée!
+
+— Felton, je porte malheur à tout ce qui m’entoure! Felton,
+abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir!
+
+— Eh bien, nous mourrons donc ensemble!» s’écria-t-il en appuyant ses
+lèvres sur celles de la prisonnière.
+
+Plusieurs coups retentirent à la porte; cette fois, Milady le repoussa
+réellement.
+
+«Écoutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c’en est fait, nous
+sommes perdus!
+
+— Non, dit Felton, c’est la sentinelle qui me prévient seulement qu’une
+ronde arrive.
+
+— Alors, courez à la porte et ouvrez vous-même.»
+
+Felton obéit; cette femme était déjà toute sa pensée, toute son âme.
+
+Il se trouva en face d’un sergent commandant une patrouille de
+surveillance.
+
+«Eh bien, qu’y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.
+
+— Vous m’aviez dit d’ouvrir la porte si j’entendais crier au secours,
+dit le soldat, mais vous aviez oublié de me laisser la clef; je vous ai
+entendu crier sans comprendre ce que vous disiez, j’ai voulu ouvrir la
+porte, elle était fermée en dedans, alors j’ai appelé le sergent.
+
+— Et me voilà», dit le sergent.
+
+Felton, égaré, presque fou, demeurait sans voix.
+
+Milady comprit que c’était à elle de s’emparer de la situation, elle
+courut à la table et prit le couteau qu’y avait déposé Felton:
+
+«Et de quel droit voulez-vous m’empêcher de mourir? dit-elle.
+
+— Grand Dieu!» s’écria Felton en voyant le couteau luire à sa main.
+
+En ce moment, un éclat de rire ironique retentit dans le corridor.
+
+Le baron, attiré par le bruit, en robe de chambre, son épée sous le
+bras, se tenait debout sur le seuil de la porte.
+
+«Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragédie; vous le
+voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j’avais
+indiquées; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas.»
+
+Milady comprit qu’elle était perdue si elle ne donnait pas à Felton une
+preuve immédiate et terrible de son courage.
+
+«Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang retomber
+sur ceux qui le font couler!»
+
+Felton jeta un cri et se précipita vers elle; il était trop tard:
+Milady s’était frappée. Mais le couteau avait rencontré, heureusement,
+nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui, à cette époque,
+défendait comme une cuirasse la poitrine des femmes; il avait glissé en
+déchirant la robe, et avait pénétré de biais entre la chair et les
+côtes.
+
+La robe de Milady n’en fut pas moins tachée de sang en une seconde.
+
+Milady était tombée à la renverse et semblait évanouie.
+
+Felton arracha le couteau.
+
+«Voyez, Milord, dit-il d’un air sombre, voici une femme qui était sous
+ma garde et qui s’est tuée!
+
+— Soyez tranquille, Felton, dit Lord de Winter, elle n’est pas morte,
+les démons ne meurent pas si facilement, soyez tranquille et allez
+m’attendre chez moi.
+
+— Mais, Milord…
+
+— Allez, je vous l’ordonne.»
+
+À cette injonction de son supérieur, Felton obéit; mais, en sortant, il
+mit le couteau dans sa poitrine.
+
+Quant à Lord de Winter, il se contenta d’appeler la femme qui servait
+Milady et, lorsqu’elle fut venue, lui recommandant la prisonnière
+toujours évanouie, il la laissa seule avec elle.
+
+Cependant, comme à tout prendre, malgré ses soupçons, la blessure
+pouvait être grave, il envoya, à l’instant même, un homme à cheval
+chercher un médecin.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVIII.
+ÉVASION
+
+
+Comme l’avait pensé Lord de Winter, la blessure de Milady n’était pas
+dangereuse; aussi dès qu’elle se trouva seule avec la femme que le
+baron avait fait appeler et qui se hâtait de la déshabiller,
+rouvrit-elle les yeux.
+
+Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur; ce n’étaient
+pas choses difficiles pour une comédienne comme Milady; aussi la pauvre
+femme fut-elle si complètement dupe de sa prisonnière, que, malgré ses
+instances, elle s’obstina à la veiller toute la nuit.
+
+Mais la présence de cette femme n’empêchait pas Milady de songer.
+
+Il n’y avait plus de doute, Felton était convaincu, Felton était à
+elle: un ange apparût-il au jeune homme pour accuser Milady, il le
+prendrait certainement, dans la disposition d’esprit où il se trouvait,
+pour un envoyé du démon.
+
+Milady souriait à cette pensée, car Felton, c’était désormais sa seule
+espérance, son seul moyen de salut.
+
+Mais Lord de Winter pouvait l’avoir soupçonné, mais Felton maintenant
+pouvait être surveillé lui-même.
+
+Vers les quatre heures du matin, le médecin arriva; mais depuis le
+temps où Milady s’était frappée, la blessure s’était déjà refermée: le
+médecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la profondeur; il
+reconnut seulement au pouls de la malade que le cas n’était point
+grave.
+
+Le matin, Milady, sous prétexte qu’elle n’avait pas dormi de la nuit et
+qu’elle avait besoin de repos, renvoya la femme qui veillait près
+d’elle.
+
+Elle avait une espérance, c’est que Felton arriverait à l’heure du
+déjeuner, mais Felton ne vint pas.
+
+Ses craintes s’étaient-elles réalisées? Felton, soupçonné par le baron,
+allait-il lui manquer au moment décisif? Elle n’avait plus qu’un jour:
+Lord de Winter lui avait annoncé son embarquement pour le 23 et l’on
+était arrivé au matin du 22.
+
+Néanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu’à l’heure du
+dîner.
+
+Quoiqu’elle n’eût pas mangé le matin, le dîner fut apporté à l’heure
+habituelle; Milady s’aperçut alors avec effroi que l’uniforme des
+soldats qui la gardaient était changé.
+
+Alors elle se hasarda à demander ce qu’était devenu Felton. On lui
+répondit que Felton était monté à cheval il y avait une heure, et était
+parti.
+
+Elle s’informa si le baron était toujours au château; le soldat
+répondit que oui, et qu’il avait ordre de le prévenir si la prisonnière
+désirait lui parler.
+
+Milady répondit qu’elle était trop faible pour le moment, et que son
+seul désir était de demeurer seule.
+
+Le soldat sortit, laissant le dîner servi.
+
+Felton était écarté, les soldats de marine étaient changés, on se
+défiait donc de Felton.
+
+C’était le dernier coup porté à la prisonnière.
+
+Restée seule, elle se leva; ce lit où elle se tenait par prudence et
+pour qu’on la crût gravement blessée, la brûlait comme un brasier
+ardent. Elle jeta un coup d’oeil sur la porte: le baron avait fait
+clouer une planche sur le guichet; il craignait sans doute que, par
+cette ouverture, elle ne parvint encore, par quelque moyen diabolique,
+à séduire les gardes.
+
+Milady sourit de joie; elle pouvait donc se livrer à ses transports
+sans être observée: elle parcourait la chambre avec l’exaltation d’une
+folle furieuse ou d’une tigresse enfermée dans une cage de fer. Certes,
+si le couteau lui fût resté, elle eût songé, non plus à se tuer
+elle-même, mais, cette fois, à tuer le baron.
+
+À six heures, Lord de Winter entra; il était armé jusqu’aux dents. Cet
+homme, dans lequel, jusque-là, Milady n’avait vu qu’un gentleman assez
+niais, était devenu un admirable geôlier: il semblait tout prévoir,
+tout deviner, tout prévenir.
+
+Un seul regard jeté sur Milady lui apprit ce qui se passait dans son
+âme.
+
+«Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd’hui; vous
+n’avez plus d’armes, et d’ailleurs je suis sur mes gardes. Vous aviez
+commencé à pervertir mon pauvre Felton: il subissait déjà votre
+infernale influence, mais je veux le sauver, il ne vous verra plus,
+tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous partirez. J’avais
+fixé l’embarquement au 24, mais j’ai pensé que plus la chose serait
+rapprochée, plus elle serait sûre. Demain à midi j’aurai l’ordre de
+votre exil, signé Buckingham. Si vous dites un seul mot à qui que ce
+soit avant d’être sur le navire, mon sergent vous fera sauter la
+cervelle, et il en a l’ordre; si, sur le navire, vous dites un mot à
+qui que ce soit avant que le capitaine vous le permette, le capitaine
+vous fait jeter à la mer, c’est convenu. Au revoir, voilà ce que pour
+aujourd’hui j’avais à vous dire. Demain je vous reverrai pour vous
+faire mes adieux!»
+
+Et sur ces paroles le baron sortit.
+
+Milady avait écouté toute cette menaçante tirade le sourire du dédain
+sur les lèvres, mais la rage dans le coeur.
+
+On servit le souper; Milady sentit qu’elle avait besoin de forces, elle
+ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui
+s’approchait menaçante, car de gros nuages roulaient au ciel, et des
+éclairs lointains annonçaient un orage.
+
+L’orage éclata vers les dix heures du soir: Milady sentait une
+consolation à voir la nature partager le désordre de son coeur; la
+foudre grondait dans l’air comme la colère dans sa pensée, il lui
+semblait que la rafale, en passant, échevelait son front comme les
+arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles; elle
+hurlait comme l’ouragan, et sa voix se perdait dans la grande voix de
+la nature, qui, elle aussi, semblait gémir et se désespérer.
+
+Tout à coup elle entendit frapper à une vitre, et, à la lueur d’un
+éclair, elle vit le visage d’un homme apparaître derrière les barreaux.
+
+Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit.
+
+«Felton! s’écria-t-elle, je suis sauvée!
+
+— Oui, dit Felton! mais silence, silence! il me faut le temps de scier
+vos barreaux. Prenez garde seulement qu’ils ne vous voient par le
+guichet.
+
+— Oh! c’est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton, reprit
+Milady, ils ont fermé le guichet avec une planche.
+
+— C’est bien, Dieu les a rendus insensés! dit Felton.
+
+— Mais que faut-il que je fasse? demanda Milady.
+
+— Rien, rien; refermez la fenêtre seulement. Couchez-vous, ou, du
+moins, mettez-vous dans votre lit tout habillée; quand j’aurai fini, je
+frapperai aux carreaux. Mais pourrez-vous me suivre?
+
+— Oh! oui.
+
+— Votre blessure?
+
+— Me fait souffrir, mais ne m’empêche pas de marcher.
+
+— Tenez-vous donc prête au premier signal.»
+
+Milady referma la fenêtre, éteignit la lampe, et alla, comme le lui
+avait recommandé Felton, se blottir dans son lit. Au milieu des
+plaintes de l’orage, elle entendait le grincement de la lime contre les
+barreaux, et, à la lueur de chaque éclair, elle apercevait l’ombre de
+Felton derrière les vitres.
+
+Elle passa une heure sans respirer, haletante, la sueur sur le front,
+et le coeur serré par une épouvantable angoisse à chaque mouvement
+qu’elle entendait dans le corridor.
+
+Il y a des heures qui durent une année.
+
+Au bout d’une heure, Felton frappa de nouveau.
+
+Milady bondit hors de son lit et alla ouvrir. Deux barreaux de moins
+formaient une ouverture à passer un homme.
+
+«Êtes-vous prête? demanda Felton.
+
+— Oui. Faut-il que j’emporte quelque chose?
+
+— De l’or, si vous en avez.
+
+— Oui, heureusement on m’a laissé ce que j’en avais.
+
+— Tant mieux, car j’ai usé tout le mien pour fréter une barque.
+
+— Prenez», dit Milady en mettant aux mains de Felton un sac plein d’or.
+
+Felton prit le sac et le jeta au pied du mur.
+
+«Maintenant, dit-il, voulez-vous venir?
+
+— Me voici.»
+
+Milady monta sur un fauteuil et passa tout le haut de son corps par la
+fenêtre: elle vit le jeune officier suspendu au-dessus de l’abîme par
+une échelle de corde.
+
+Pour la première fois, un mouvement de terreur lui rappela qu’elle
+était femme.
+
+Le vide l’épouvantait.
+
+«Je m’en étais douté, dit Felton.
+
+— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Milady, je descendrai les yeux
+fermés.
+
+— Avez-vous confiance en moi? dit Felton.
+
+— Vous le demandez?
+
+— Rapprochez vos deux mains; croisez-les, c’est bien.»
+
+Felton lui lia les deux poignets avec son mouchoir, puis par- dessus le
+mouchoir, avec une corde.
+
+«Que faites-vous? demanda Milady avec surprise.
+
+— Passez vos bras autour de mon cou et ne craignez rien.
+
+— Mais je vous ferai perdre l’équilibre, et nous nous briserons tous
+les deux.
+
+— Soyez tranquille, je suis marin.»
+
+Il n’y avait pas une seconde à perdre; Milady passa ses deux bras
+autour du cou de Felton et se laissa glisser hors de la fenêtre.
+
+Felton se mit à descendre les échelons lentement et un à un. Malgré la
+pesanteur des deux corps, le souffle de l’ouragan les balançait dans
+l’air.
+
+Tout à coup Felton s’arrêta.
+
+«Qu’y a-t-il? demanda Milady.
+
+— Silence, dit Felton, j’entends des pas.
+
+— Nous sommes découverts!»
+
+Il se fit un silence de quelques instants.
+
+«Non, dit Felton, ce n’est rien.
+
+— Mais enfin quel est ce bruit?
+
+— Celui de la patrouille qui va passer sur le chemin de ronde.
+
+— Où est le chemin de ronde?
+
+— Juste au-dessous de nous.
+
+— Elle va nous découvrir.
+
+— Non, s’il ne fait pas d’éclairs.
+
+— Elle heurtera le bas de l’échelle.
+
+— Heureusement elle est trop courte de six pieds.
+
+— Les voilà, mon Dieu!
+
+— Silence!»
+
+Tous deux restèrent suspendus, immobiles et sans souffle, à vingt pieds
+du sol; pendant ce temps les soldats passaient au-dessous riant et
+causant.
+
+Il y eut pour les fugitifs un moment terrible.
+
+La patrouille passa; on entendit le bruit des pas qui s’éloignait, et
+le murmure des voix qui allait s’affaiblissant.
+
+«Maintenant, dit Felton, nous sommes sauvés.»
+
+Milady poussa un soupir et s’évanouit.
+
+Felton continua de descendre. Parvenu au bas de l’échelle, et lorsqu’il
+ne sentit plus d’appui pour ses pieds, il se cramponna avec ses mains;
+enfin, arrivé au dernier échelon il se laissa pendre à la force des
+poignets et toucha la terre. Il se baissa, ramassa le sac d’or et le
+prit entre ses dents.
+
+Puis il souleva Milady dans ses bras, et s’éloigna vivement du côté
+opposé à celui qu’avait pris la patrouille. Bientôt il quitta le chemin
+de ronde, descendit à travers les rochers, et, arrivé au bord de la
+mer, fit entendre un coup de sifflet.
+
+Un signal pareil lui répondit, et, cinq minutes après, il vit
+apparaître une barque montée par quatre hommes.
+
+La barque s’approcha aussi près qu’elle put du rivage, mais il n’y
+avait pas assez de fond pour qu’elle pût toucher le bord; Felton se mit
+à l’eau jusqu’à la ceinture, ne voulant confier à personne son précieux
+fardeau.
+
+Heureusement la tempête commençait à se calmer, et cependant la mer
+était encore violente; la petite barque bondissait sur les vagues comme
+une coquille de noix.
+
+«Au sloop, dit Felton, et nagez vivement.»
+
+Les quatre hommes se mirent à la rame; mais la mer était trop grosse
+pour que les avirons eussent grande prise dessus.
+
+Toutefois on s’éloignait du château; c’était le principal. La nuit
+était profondément ténébreuse, et il était déjà presque impossible de
+distinguer le rivage de la barque, à plus forte raison n’eût-on pas pu
+distinguer la barque du rivage.
+
+Un point noir se balançait sur la mer.
+
+C’était le sloop.
+
+Pendant que la barque s’avançait de son côté de toute la force de ses
+quatre rameurs, Felton déliait la corde, puis le mouchoir qui liait les
+mains de Milady.
+
+Puis, lorsque ses mains furent déliées, il prit de l’eau de la mer et
+la lui jeta au visage.
+
+Milady poussa un soupir et ouvrit les yeux.
+
+«Où suis-je? dit-elle.
+
+— Sauvée, répondit le jeune officier.
+
+— Oh! sauvée! sauvée! s’écria-t-elle. Oui, voici le ciel, voici la mer!
+Cet air que je respire, c’est celui de la liberté. Ah!… merci, Felton,
+merci!»
+
+Le jeune homme la pressa contre son coeur.
+
+«Mais qu’ai-je donc aux mains? demanda Milady; il me semble qu’on m’a
+brisé les poignets dans un étau.»
+
+En effet, Milady souleva ses bras: elle avait les poignets meurtris.
+
+«Hélas! dit Felton en regardant ces belles mains et en secouant
+doucement la tête.
+
+— Oh! ce n’est rien, ce n’est rien! s’écria Milady: maintenant je me
+rappelle!»
+
+Milady chercha des yeux autour d’elle.
+
+«Il est là», dit Felton en poussant du pied le sac d’or.
+
+On s’approchait du sloop. Le marin de quart héla la barque, la barque
+répondit.
+
+«Quel est ce bâtiment? demanda Milady.
+
+— Celui que j’ai frété pour vous.
+
+— Où va-t-il me conduire?
+
+— Où vous voudrez, pourvu que, moi, vous me jetiez à Portsmouth.
+
+— Qu’allez-vous faire à Portsmouth? demanda Milady.
+
+— Accomplir les ordres de Lord de Winter, dit Felton avec un sombre
+sourire.
+
+— Quels ordres? demanda Milady.
+
+— Vous ne comprenez donc pas? dit Felton.
+
+— Non; expliquez-vous, je vous en prie.
+
+— Comme il se défiait de moi, il a voulu vous garder lui-même, et m’a
+envoyé à sa place faire signer à Buckingham l’ordre de votre
+déportation.
+
+— Mais s’il se défiait de vous, comment vous a-t-il confié cet ordre?
+
+— Étais-je censé savoir ce que je portais?
+
+— C’est juste. Et vous allez à Portsmouth?
+
+— Je n’ai pas de temps à perdre: c’est demain le 23, et Buckingham part
+demain avec la flotte.
+
+— Il part demain, pour où part-il?
+
+— Pour La Rochelle.
+
+— Il ne faut pas qu’il parte! s’écria Milady, oubliant sa présence
+d’esprit accoutumée.
+
+— Soyez tranquille, répondit Felton, il ne partira pas.»
+
+Milady tressaillit de joie; elle venait de lire au plus profond du
+coeur du jeune homme: la mort de Buckingham y était écrite en toutes
+lettres.
+
+«Felton…, dit-elle, vous êtes grand comme Judas Macchabée! Si vous
+mourez, je meurs avec vous: voilà tout ce que je puis vous dire.
+
+— Silence! dit Felton, nous sommes arrivés.»
+
+En effet, on touchait au sloop.
+
+Felton monta le premier à l’échelle et donna la main à Milady, tandis
+que les matelots la soutenaient, car la mer était encore fort agitée.
+
+Un instant après ils étaient sur le pont.
+
+«Capitaine, dit Felton, voici la personne dont je vous ai parlé, et
+qu’il faut conduire saine et sauve en France.
+
+— Moyennant mille pistoles, dit le capitaine.
+
+— Je vous en ai donné cinq cents.
+
+— C’est juste, dit le capitaine.
+
+— Et voilà les cinq cents autres, reprit Milady, en portant la main au
+sac d’or.
+
+— Non, dit le capitaine, je n’ai qu’une parole, et je l’ai donnée à ce
+jeune homme; les cinq cents autres pistoles ne me sont dues qu’en
+arrivant à Boulogne.
+
+— Et nous y arriverons?
+
+— Sains et saufs, dit le capitaine, aussi vrai que je m’appelle Jack
+Buttler.
+
+— Eh bien, dit Milady, si vous tenez votre parole, ce n’est pas cinq
+cents, mais mille pistoles que je vous donnerai.
+
+— Hurrah pour vous alors, ma belle dame, cria le capitaine, et puisse
+Dieu m’envoyer souvent des pratiques comme Votre Seigneurie!
+
+— En attendant, dit Felton, conduisez-nous dans la petite baie de
+Chichester, en avant de Portsmouth; vous savez qu’il est convenu que
+vous nous conduirez là.»
+
+Le capitaine répondit en commandant la manoeuvre nécessaire, et vers
+les sept heures du matin le petit bâtiment jetait l’ancre dans la baie
+désignée.
+
+Pendant cette traversée, Felton avait tout raconté à Milady: comment,
+au lieu d’aller à Londres, il avait frété le petit bâtiment, comment il
+était revenu, comment il avait escaladé la muraille en plaçant dans les
+interstices des pierres, à mesure qu’il montait, des crampons, pour
+assurer ses pieds, et comment enfin, arrivé aux barreaux, il avait
+attaché l’échelle, Milady savait le reste.
+
+De son côté, Milady essaya d’encourager Felton dans son projet, mais
+aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, elle vit bien que le
+jeune fanatique avait plutôt besoin d’être modéré que d’être affermi.
+
+Il fut convenu que Milady attendrait Felton jusqu’à dix heures; si à
+dix heures il n’était pas de retour, elle partirait.
+
+Alors, en supposant qu’il fût libre, il la rejoindrait en France, au
+couvent des Carmélites de Béthune.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIX.
+CE QUI SE PASSAIT À PORTSMOUTH LE 23 AOÛT 1628
+
+
+Felton prit congé de Milady comme un frère qui va faire une simple
+promenade prend congé de sa soeur en lui baisant la main.
+
+Toute sa personne paraissait dans son état de calme ordinaire:
+seulement une lueur inaccoutumée brillait dans ses yeux, pareille à un
+reflet de fièvre; son front était plus pâle encore que de coutume; ses
+dents étaient serrées, et sa parole avait un accent bref et saccadé qui
+indiquait que quelque chose de sombre s’agitait en lui.
+
+Tant qu’il resta sur la barque qui le conduisait à terre, il demeura le
+visage tourné du côté de Milady, qui, debout sur le pont, le suivait
+des yeux. Tous deux étaient assez rassurés sur la crainte d’être
+poursuivis: on n’entrait jamais dans la chambre de Milady avant neuf
+heures; et il fallait trois heures pour venir du château à Londres.
+
+Felton mit pied à terre, gravit la petite crête qui conduisait au haut
+de la falaise, salua Milady une dernière fois, et prit sa course vers
+la ville.
+
+Au bout de cent pas, comme le terrain allait en descendant, il ne
+pouvait plus voir que le mât du sloop.
+
+Il courut aussitôt dans la direction de Portsmouth, dont il voyait en
+face de lui, à un demi-mille à peu près, se dessiner dans la brume du
+matin les tours et les maisons.
+
+Au-delà de Portsmouth, la mer était couverte de vaisseaux dont on
+voyait les mâts, pareils à une forêt de peupliers dépouillés par
+l’hiver, se balancer sous le souffle du vent.
+
+Felton, dans sa marche rapide, repassait ce que dix années de
+méditations ascétiques et un long séjour au milieu des puritains lui
+avaient fourni d’accusations vraies ou fausses contre le favori de
+Jacques VI et de Charles Ier.
+
+Lorsqu’il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes
+éclatants, crimes européens, si on pouvait le dire, avec les crimes
+privés et inconnus dont l’avait chargé Milady, Felton trouvait que le
+plus coupable des deux hommes que renfermait Buckingham était celui
+dont le public ne connaissait pas la vie. C’est que son amour si
+étrange, si nouveau, si ardent, lui faisait voir les accusations
+infâmes et imaginaires de Lady de Winter, comme on voit au travers d’un
+verre grossissant, à l’état de monstres effroyables, des atomes
+imperceptibles en réalité auprès d’une fourmi.
+
+La rapidité de sa course allumait encore son sang: l’idée qu’il
+laissait derrière lui, exposée à une vengeance effroyable, la femme
+qu’il aimait ou plutôt qu’il adorait comme une sainte, l’émotion
+passée, sa fatigue présente, tout exaltait encore son âme au-dessus des
+sentiments humains.
+
+Il entra à Portsmouth vers les huit heures du matin; toute la
+population était sur pied; le tambour battait dans les rues et sur le
+port; les troupes d’embarquement descendaient vers la mer.
+
+Felton arriva au palais de l’Amirauté, couvert de poussière et
+ruisselant de sueur; son visage, ordinairement si pâle, était pourpre
+de chaleur et de colère. La sentinelle voulut le repousser; mais Felton
+appela le chef du poste, et tirant de sa poche la lettre dont il était
+porteur:
+
+«Message pressé de la part de Lord de Winter», dit-il.
+
+Au nom de Lord de Winter, qu’on savait l’un des plus intimes de Sa
+Grâce, le chef de poste donna l’ordre de laisser passer Felton, qui, du
+reste, portait lui-même l’uniforme d’officier de marine.
+
+Felton s’élança dans le palais.
+
+Au moment où il entrait dans le vestibule un homme entrait aussi,
+poudreux, hors d’haleine, laissant à la porte un cheval de poste qui en
+arrivant tomba sur les deux genoux.
+
+Felton et lui s’adressèrent en même temps à Patrick, le valet de
+chambre de confiance du duc. Felton nomma le baron de Winter, l’inconnu
+ne voulut nommer personne, et prétendit que c’était au duc seul qu’il
+pouvait se faire connaître. Tous deux insistaient pour passer l’un
+avant l’autre.
+
+Patrick, qui savait que Lord de Winter était en affaires de service et
+en relations d’amitié avec le duc, donna la préférence à celui qui
+venait en son nom. L’autre fut forcé d’attendre, et il fut facile de
+voir combien il maudissait ce retard.
+
+Le valet de chambre fit traverser à Felton une grande salle dans
+laquelle attendaient les députés de La Rochelle conduits par le prince
+de Soubise, et l’introduisit dans un cabinet où Buckingham, sortant du
+bain, achevait sa toilette, à laquelle, cette fois comme toujours, il
+accordait une attention extraordinaire.
+
+«Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter.
+
+— De la part de Lord de Winter! répéta Buckingham, faites entrer.»
+
+Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canapé une riche
+robe de chambre brochée d’or, pour endosser un pourpoint de velours
+bleu tout brodé de perles.
+
+«Pourquoi le baron n’est-il pas venu lui-même? demanda Buckingham, je
+l’attendais ce matin.
+
+— Il m’a chargé de dire à Votre Grâce, répondit Felton, qu’il
+regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu’il en était
+empêché par la garde qu’il est obligé de faire au château.
+
+— Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonnière.
+
+— C’est justement de cette prisonnière que je voulais parler à Votre
+Grâce, reprit Felton.
+
+— Eh bien, parlez.
+
+— Ce que j’ai à vous dire ne peut être entendu que de vous, Milord.
+
+— Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous à portée de la
+sonnette; je vous appellerai tout à l’heure.»
+
+Patrick sortit.
+
+«Nous sommes seuls, monsieur, dit Buckingham, parlez.
+
+— Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a écrit l’autre jour pour
+vous prier de signer un ordre d’embarquement relatif à une jeune femme
+nommée Charlotte Backson.
+
+— Oui, monsieur, et je lui ai répondu de m’apporter ou de m’envoyer cet
+ordre et que je le signerais.
+
+— Le voici, Milord.
+
+— Donnez», dit le duc.
+
+Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup
+d’oeil rapide. Alors, s’apercevant que c’était bien celui qui lui était
+annoncé, il le posa sur la table, prit une plume et s’apprêta à signer.
+
+«Pardon, Milord, dit Felton arrêtant le duc, mais Votre Grâce sait-elle
+que le nom de Charlotte Backson n’est pas le véritable nom de cette
+jeune femme?
+
+— Oui, monsieur, je le sais, répondit le duc en trempant la plume dans
+l’encrier.
+
+— Alors, Votre Grâce connaît son véritable nom? demanda Felton d’une
+voix brève.
+
+— Je le connais.»
+
+Le duc approcha la plume du papier.
+
+«Et, connaissant ce véritable nom, reprit Felton, Monseigneur signera
+tout de même?
+
+— Sans doute, dit Buckingham, et plutôt deux fois qu’une.
+
+— Je ne puis croire, continua Felton d’une voix qui devenait de plus en
+plus brève et saccadée, que Sa Grâce sache qu’il s’agit de Lady de
+Winter…
+
+— Je le sais parfaitement, quoique je sois étonné que vous le sachiez,
+vous!
+
+— Et Votre Grâce signera cet ordre sans remords?»
+
+Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur.
+
+«Ah çà, monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites là
+d’étranges questions, et que je suis bien simple d’y répondre?
+
+— Répondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus grave que
+vous ne le croyez peut-être.»
+
+Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de
+Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit.
+
+«Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady de
+Winter est une grande coupable, et que c’est presque lui faire grâce
+que de borner sa peine à l’extradition.»
+
+Le duc posa sa plume sur le papier.
+
+«Vous ne signerez pas cet ordre, Milord! dit Felton en faisant un pas
+vers le duc.
+
+— Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi?
+
+— Parce que vous descendrez en vous-même, et que vous rendrez justice à
+Milady.
+
+— On lui rendra justice en l’envoyant à Tyburn, dit Buckingham; Milady
+est une infâme.
+
+— Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous
+demande sa liberté.
+
+— Ah çà, dit Buckingham, êtes-vous fou de me parler ainsi?
+
+— Milord, excusez-moi! je parle comme je puis; je me contiens.
+Cependant, Milord, songez à ce que vous allez faire, et craignez
+d’outrepasser la mesure!
+
+— Plaît-il?… Dieu me pardonne! s’écria Buckingham, mais je crois qu’il
+me menace!
+
+— Non, Milord, je prie encore, et je vous dis: une goutte d’eau suffit
+pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le
+châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes.
+
+— Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d’ici et vous
+rendre aux arrêts sur-le-champ.
+
+— Vous allez m’écouter jusqu’au bout, Milord. Vous avez séduit cette
+jeune fille, vous l’avez outragée, souillée; réparez vos crimes envers
+elle, laissez-la partir librement, et je n’exigerai pas autre chose de
+vous.
+
+— Vous n’exigerez pas? dit Buckingham regardant Felton avec étonnement
+et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots qu’il venait de
+prononcer.
+
+— Milord, continua Felton s’exaltant à mesure qu’il parlait, Milord,
+prenez garde, toute l’Angleterre est lasse de vos iniquités; Milord,
+vous avez abusé de la puissance royale que vous avez presque usurpée;
+Milord, vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu; Dieu vous punira
+plus tard, mais, moi, je vous punirai aujourd’hui.
+
+— Ah! ceci est trop fort!» cria Buckingham en faisant un pas vers la
+porte.
+
+Felton lui barra le passage.
+
+«Je vous le demande humblement, dit-il, signez l’ordre de mise en
+liberté de Lady de Winter; songez que c’est la femme que vous avez
+déshonorée.
+
+— Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j’appelle et vous fais
+mettre aux fers.
+
+— Vous n’appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et la
+sonnette placée sur un guéridon incrusté d’argent; prenez garde,
+Milord, vous voilà entre les mains de Dieu.
+
+— Dans les mains du diable, vous voulez dire, s’écria Buckingham en
+élevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler
+directement.
+
+— Signez, Milord, signez la liberté de Lady de Winter, dit Felton en
+poussant un papier vers le duc.
+
+— De force! vous moquez-vous? holà, Patrick!
+
+— Signez, Milord!
+
+— Jamais!
+
+— Jamais!
+
+— À moi», cria le duc, et en même temps il sauta sur son épée.
+
+Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout
+ouvert et caché dans son pourpoint le couteau dont s’était frappée
+Milady; d’un bond il fut sur le duc.
+
+En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant:
+
+«Milord, une lettre de France!
+
+— De France!» s’écria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui lui
+venait cette lettre.
+
+Felton profita du moment et lui enfonça dans le flanc le couteau
+jusqu’au manche.
+
+«Ah! traître! cria Buckingham, tu m’as tué…
+
+— Au meurtre!» hurla Patrick.
+
+Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte
+libre, s’élança dans la chambre voisine, qui était celle où
+attendaient, comme nous l’avons dit, les députés de La Rochelle, la
+traversa tout en courant et se précipita vers l’escalier; mais, sur la
+première marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le voyant pâle,
+égaré, livide, taché de sang à la main et à la figure, lui sauta au cou
+en s’écriant:
+
+«Je le savais, je l’avais deviné et j’arrive trop tard d’une minute!
+oh! malheureux que je suis!»
+
+Felton ne fit aucune résistance; Lord de Winter le remit aux mains des
+gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres, sur une
+petite terrasse dominant la mer, et il s’élança dans le cabinet de
+Buckingham.
+
+Au cri poussé par le duc, à l’appel de Patrick, l’homme que Felton
+avait rencontré dans l’antichambre se précipita dans le cabinet.
+
+Il trouva le duc couché sur un sofa, serrant sa blessure dans sa main
+crispée.
+
+«La Porte, dit le duc d’une voix mourante, La Porte, viens-tu de sa
+part?
+
+— Oui, Monseigneur, répondit le fidèle serviteur d’Anne d’Autriche,
+mais trop tard peut-être.
+
+— Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne laissez
+entrer personne: oh! je ne saurai pas ce qu’elle me fait dire! mon
+Dieu, je me meurs!»
+
+Et le duc s’évanouit.
+
+Cependant, Lord de Winter, les députés, les chefs de l’expédition, les
+officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption dans sa
+chambre; partout des cris de désespoir retentissaient. La nouvelle qui
+emplissait le palais de plaintes et de gémissements en déborda bientôt
+partout et se répandit par la ville.
+
+Un coup de canon annonça qu’il venait de se passer quelque chose de
+nouveau et d’inattendu.
+
+Lord de Winter s’arrachait les cheveux.
+
+«Trop tard d’une minute! s’écriait-il, trop tard d’une minute! oh! mon
+Dieu, mon Dieu, quel malheur!»
+
+En effet, on était venu lui dire à sept heures du matin qu’une échelle
+de corde flottait à une des fenêtres du château; il avait couru
+aussitôt à la chambre de Milady, avait trouvé la chambre vide et la
+fenêtre ouverte, les barreaux sciés, il s’était rappelé la
+recommandation verbale que lui avait fait transmettre d’Artagnan par
+son messager, il avait tremblé pour le duc, et, courant à l’écurie,
+sans prendre le temps de faire seller son cheval, avait sauté sur le
+premier venu, était accouru ventre à terre, et sautant à bas dans la
+cour, avait monté précipitamment l’escalier, et, sur le premier degré,
+avait, comme nous l’avons dit, rencontré Felton.
+
+Cependant le duc n’était pas mort: il revint à lui, rouvrit les yeux,
+et l’espoir rentra dans tous les coeurs.
+
+«Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte.
+
+«Ah! c’est vous, de Winter! vous m’avez envoyé ce matin un singulier
+fou, voyez l’état dans lequel il m’a mis!
+
+— Oh! Milord! s’écria le baron, je ne m’en consolerai jamais.
+
+— Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui tendant
+la main, je ne connais pas d’homme qui mérite d’être regretté pendant
+toute la vie d’un autre homme; mais laisse-nous, je t’en prie.»
+
+Le baron sortit en sanglotant.
+
+Il ne resta dans le cabinet que le duc blessé, La Porte et Patrick.
+
+On cherchait un médecin, qu’on ne pouvait trouver.
+
+«Vous vivrez, Milord, vous vivrez, répétait, à genoux devant le sofa du
+duc, le messager d’Anne d’Autriche.
+
+— Que m’écrivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant de
+sang et domptant, pour parler de celle qu’il aimait, d’atroces
+douleurs, que m’écrivait-elle? Lis-moi sa lettre.
+
+— Oh! Milord! fit La Porte.
+
+— Obéis, La Porte; ne vois-tu pas que je n’ai pas de temps à perdre?»
+
+La Porte rompit le cachet et plaça le parchemin sous les yeux du duc;
+mais Buckingham essaya vainement de distinguer l’écriture.
+
+«Lis donc, dit-il, lis donc, je n’y vois plus; lis donc! car bientôt
+peut-être je n’entendrai plus, et je mourrai sans savoir ce qu’elle m’a
+écrit.»
+
+La Porte ne fit plus de difficulté, et lut:
+
+«Milord,
+ «Par ce que j’ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et
+ pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos,
+ d’interrompre les grands armements que vous faites contre la France
+ et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est
+ la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause
+ cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et
+ pour l’Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous,
+ Milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas.
+ «Veillez sur votre vie, que l’on menace et qui me sera chère du
+ moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi.
+
+
+«Votre affectionnée,
+ «Anne.»
+
+
+Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour écouter cette
+lecture; puis, lorsqu’elle fut finie, comme s’il eût trouvé dans cette
+lettre un amer désappointement:
+
+«N’avez-vous donc pas autre chose à me dire de vive voix, La Porte?
+demanda-t-il.
+
+— Si fait, Monseigneur: la reine m’avait chargé de vous dire de veiller
+sur vous, car elle avait eu avis qu’on voulait vous assassiner.
+
+— Et c’est tout, c’est tout? reprit Buckingham avec impatience.
+
+— Elle m’avait encore chargé de vous dire qu’elle vous aimait toujours.
+
+— Ah! fit Buckingham, Dieu soit loué! ma mort ne sera donc pas pour
+elle la mort d’un étranger!…»
+
+La Porte fondit en larmes.
+
+«Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret où étaient les ferrets de
+diamants.»
+
+Patrick apporta l’objet demandé, que La Porte reconnut pour avoir
+appartenu à la reine.
+
+«Maintenant le sachet de satin blanc, où son chiffre est brodé en
+perles.»
+
+Patrick obéit encore.
+
+«Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que j’eusse à
+elle, ce coffret d’argent, et ces deux lettres. Vous les rendrez à Sa
+Majesté; et pour dernier souvenir… (il chercha autour de lui quelque
+objet précieux)… vous y joindrez…»
+
+Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne
+rencontrèrent que le couteau tombé des mains de Felton, et fumant
+encore du sang vermeil étendu sur la lame.
+
+«Et vous y joindrez ce couteau», dit le duc en serrant la main de La
+Porte.
+
+Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d’argent, y laissa
+tomber le couteau en faisant signe à La Porte qu’il ne pouvait plus
+parler; puis, dans une dernière convulsion, que cette fois il n’avait
+plus la force de combattre, il glissa du sofa sur le parquet.
+
+Patrick poussa un grand cri.
+
+Buckingham voulut sourire une dernière fois; mais la mort arrêta sa
+pensée, qui resta gravée sur son front comme un dernier baiser d’amour.
+
+En ce moment le médecin du duc arriva tout effaré; il était déjà à bord
+du vaisseau amiral, on avait été obligé d’aller le chercher là.
+
+Il s’approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la sienne,
+et la laissa retomber.
+
+«Tout est inutile, dit-il, il est mort.
+
+— Mort, mort!» s’écria Patrick.
+
+À ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut que
+consternation et que tumulte.
+
+Aussitôt que Lord de Winter vit Buckingham expiré, il courut à Felton,
+que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du palais.
+
+«Misérable! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de Buckingham,
+avait retrouvé ce calme et ce sang-froid qui ne devaient plus
+l’abandonner; misérable! qu’as-tu fait?
+
+— Je me suis vengé, dit-il.
+
+— Toi! dit le baron; dis que tu as servi d’instrument à cette femme
+maudite; mais je te le jure, ce crime sera son dernier crime.
+
+— Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement Felton, et
+j’ignore de qui vous voulez parler, Milord; j’ai tué M. de Buckingham
+parce qu’il a refusé deux fois à vous-même de me nommer capitaine: je
+l’ai puni de son injustice, voilà tout.»
+
+De Winter, stupéfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne
+savait que penser d’une pareille insensibilité.
+
+Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de Felton. À
+chaque bruit qu’il entendait, le naïf puritain croyait reconnaître les
+pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses bras pour s’accuser
+et se perdre avec lui.
+
+Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer,
+que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout entière; avec ce
+regard d’aigle du marin, il avait reconnu, là où un autre n’aurait vu
+qu’un goéland se balançant sur les flots, la voile du sloop qui se
+dirigeait vers les côtes de France.
+
+Il pâlit, porta la main à son coeur, qui se brisait, et comprit toute
+la trahison.
+
+«Une dernière grâce, Milord! dit-il au baron.
+
+— Laquelle? demanda celui-ci.
+
+— Quelle heure est-il?»
+
+Le baron tira sa montre.
+
+«Neuf heures moins dix minutes», dit-il.
+
+Milady avait avancé son départ d’une heure et demie dès qu’elle avait
+entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement, elle avait
+donné l’ordre de lever l’ancre.
+
+La barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la côte.
+
+«Dieu l’a voulu», dit Felton avec la résignation du fanatique, mais
+cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord duquel il
+croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle à qui sa vie
+allait être sacrifiée.
+
+De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina tout.
+
+«Sois puni seul d’abord, misérable, dit Lord de Winter à Felton, qui se
+laissait entraîner les yeux tournés vers la mer; mais je te jure, sur
+la mémoire de mon frère que j’aimais tant, que ta complice n’est pas
+sauvée.»
+
+Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe.
+
+Quant à de Winter, il descendit rapidement l’escalier et se rendit au
+port.
+
+
+
+
+CHAPITRE LX.
+EN FRANCE
+
+
+La première crainte du roi d’Angleterre, Charles Ier, en apprenant
+cette mort, fut qu’une si terrible nouvelle ne décourageât les
+Rochelois; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur
+cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout
+son royaume, et prenant soigneusement garde qu’aucun vaisseau ne sortit
+jusqu’à ce que l’armée que Buckingham apprêtait fût partie, se
+chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui- même le départ.
+
+Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu’à retenir en Angleterre
+l’ambassadeur de Danemark, qui avait pris congé, et l’ambassadeur
+ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le port de Flessingue
+les navires des Indes que Charles Ier avait fait restituer aux
+Provinces-Unies.
+
+Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après
+l’événement, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, deux navires
+étaient déjà sortis du port: l’un emmenant, comme nous le savons,
+Milady, laquelle, se doutant déjà de l’événement, fut encore confirmée
+dans cette croyance en voyant le pavillon noir se déployer au mât du
+vaisseau amiral.
+
+Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et
+comment il partit.
+
+Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La Rochelle;
+seulement le roi, qui s’ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être
+encore un peu plus au camp qu’ailleurs, résolut d’aller incognito
+passer les fêtes de Saint-Louis à Saint-Germain, et demanda au cardinal
+de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Le
+cardinal, que l’ennui du roi gagnait quelquefois, accorda avec grand
+plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d’être de retour
+vers le 15 septembre.
+
+M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son portemanteau, et
+comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même
+l’impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans
+dire qu’il les désigna pour faire partie de l’escorte.
+
+Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d’heure après M. de
+Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua. Ce fut
+alors que d’Artagnan apprécia la faveur que lui avait accordée le
+cardinal en le faisant enfin passer aux mousquetaires; sans cette
+circonstance, il était forcé de rester au camp tandis que ses
+compagnons partaient.
+
+On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris avait
+pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se rencontrant
+au couvent de Béthune avec Milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme
+nous l’avons dit, Aramis avait écrit immédiatement à Marie Michon,
+cette lingère de Tours qui avait de si belles connaissances, pour
+qu’elle obtînt que la reine donnât l’autorisation à Mme Bonacieux de
+sortir du couvent et de se retirer soit en Lorraine, soit en Belgique.
+La réponse ne s’était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après,
+Aramis avait reçu cette lettre:
+
+«Mon cher cousin,
+ «Voici l’autorisation de ma soeur à retirer notre petite servante
+ du couvent de Béthune, dont vous pensez que l’air est mauvais pour
+ elle. Ma soeur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir,
+ car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve
+ d’être utile plus tard.
+
+
+«Je vous embrasse.
+ «Marie Michon.»
+
+
+À cette lettre était jointe une autorisation ainsi conçue:
+
+«La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne
+qui lui remettra ce billet la novice qui était entrée dans son couvent
+sous ma recommandation et sous mon patronage.
+
+
+«Au Louvre, le 10 août 1628.
+ «Anne.»
+
+
+On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une
+lingère qui appelait la reine sa soeur avaient égayé la verve des
+jeunes gens; mais Aramis, après avoir rougi deux ou trois fois jusqu’au
+blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos, avait prié ses
+amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que s’il lui en était
+dit encore un seul mot, il n’emploierait plus sa cousine comme
+intermédiaire dans ces sortes d’affaires.
+
+Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre
+mousquetaires, qui d’ailleurs avaient ce qu’ils voulaient: l’ordre de
+tirer Mme Bonacieux du couvent des Carmélites de Béthune. Il est vrai
+que cet ordre ne leur servirait pas à grand-chose tant qu’ils seraient
+au camp de La Rochelle, c’est-à-dire à l’autre bout de la France; aussi
+d’Artagnan allait-il demander un congé à M. de Tréville, en lui
+confiant tout bonnement l’importance de son départ, lorsque cette
+nouvelle lui fut transmise, ainsi qu’à ses trois compagnons, que le roi
+allait partir pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et
+qu’ils faisaient partie de l’escorte.
+
+La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages, et
+l’on partit le 16 au matin.
+
+Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le roi
+et son ministre prirent congé l’un de l’autre avec de grandes
+démonstrations d’amitié.
+
+Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le
+plus vite qu’il lui était possible, car il désirait être arrivé à Paris
+pour le 23, s’arrêtait de temps en temps pour voler la pie, passe-temps
+dont le goût lui avait autrefois été inspiré par de Luynes, et pour
+lequel il avait toujours conservé une grande prédilection. Sur les
+vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arrivait, se réjouissaient
+fort de ce bon temps; mais quatre maugréaient de leur mieux. D’Artagnan
+surtout avait des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que
+Porthos expliquait ainsi:
+
+«Une très grande dame m’a appris que cela veut dire que l’on parle de
+vous quelque part.»
+
+Enfin l’escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi remercia M.
+de Tréville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours,
+à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu
+public, sous peine de la Bastille.
+
+Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à
+nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours
+au lieu de quatre et fit mettre dans ces six jours deux nuits de plus,
+car ils partirent le 24, à cinq heures du soir, et par complaisance
+encore, M. de Tréville postdata le congé du 25 au matin.
+
+«Eh, mon Dieu, disait d’Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait
+jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l’embarras pour
+une chose bien simple: en deux jours, et en crevant deux ou trois
+chevaux (peu m’importe: j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets
+la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que
+je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à
+Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à
+La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moitié
+par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons
+fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que
+nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue
+inutilement; moi et Planchet, c’est tout ce qu’il faut pour une
+expédition aussi simple.»
+
+À ceci Athos répondit tranquillement:
+
+«Nous aussi, nous avons de l’argent; car je n’ai pas encore bu tout à
+fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas tout à fait
+mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu’un. Mais
+songez, d’Artagnan, ajouta-t-il d’une voix si sombre que son accent
+donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le
+cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène
+le malheur après elle. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes,
+d’Artagnan, je vous laisserais aller seul; vous avez affaire à cette
+femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous
+soyons en nombre suffisant!
+
+— Vous m’épouvantez, Athos, s’écria d’Artagnan; que craignez-vous donc,
+mon Dieu?
+
+— Tout!» répondit Athos.
+
+D’Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui
+d’Athos, portaient l’empreinte d’une inquiétude profonde, et l’on
+continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une
+seule parole.
+
+Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d’Artagnan venait
+de mettre pied à terre à l’auberge de la Herse d’Or pour boire un verre
+de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de
+relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de
+Paris. Au moment où il passait de la grande porte dans la rue, le vent
+entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu’on fût au mois
+d’août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au
+moment où il avait déjà quitté sa tête, et l’enfonça vivement sur ses
+yeux.
+
+D’Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et
+laissa tomber son verre.
+
+«Qu’avez-vous, monsieur? dit Planchet… Oh! là, accourez, messieurs,
+voilà mon maître qui se trouve mal!»
+
+Les trois amis accoururent et trouvèrent d’Artagnan qui, au lieu de se
+trouver mal, courait à son cheval. Ils l’arrêtèrent sur le seuil de la
+porte.
+
+«Eh bien, où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos.
+
+— C’est lui! s’écria d’Artagnan, pâle de colère et la sueur sur le
+front, c’est lui! laissez-moi le rejoindre!
+
+— Mais qui, lui? demanda Athos.
+
+— Lui, cet homme!
+
+— Quel homme?
+
+— Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j’ai toujours vu lorsque
+j’étais menacé de quelque malheur: celui qui accompagnait l’horrible
+femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je
+cherchais quand j’ai provoqué Athos, celui que j’ai vu le matin du jour
+où Mme Bonacieux a été enlevée! l’homme de Meung enfin! je l’ai vu,
+c’est lui! Je l’ai reconnu quand le vent a entrouvert son manteau.
+
+— Diable! dit Athos rêveur.
+
+— En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le
+rattraperons.
+
+— Mon cher, dit Aramis, songez qu’il va du côté opposé à celui où nous
+allons; qu’il a un cheval frais et que nos chevaux sont fatigués; que
+par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de
+le rejoindre. Laissons l’homme, d’Artagnan, sauvons la femme.
+
+— Eh! monsieur! s’écria un garçon d’écurie courant après l’inconnu, eh!
+monsieur, voilà un papier qui s’est échappé de votre chapeau! Eh!
+monsieur! eh!
+
+— Mon ami, dit d’Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!
+
+— Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici!
+
+Le garçon d’écurie, enchanté de la bonne journée qu’il avait faite,
+rentra dans la cour de l’hôtel: d’Artagnan déplia le papier.
+
+«Eh bien? demandèrent ses amis en l’entourant.
+
+— Rien qu’un mot! dit d’Artagnan.
+
+— Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village.
+
+—«_Armentières_», lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela!
+
+— Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main! s’écria Athos.
+
+— Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d’Artagnan,
+peut-être n’ai-je pas perdu ma dernière pistole. À cheval, mes amis, à
+cheval!»
+
+Et les quatre compagnons s’élancèrent au galop sur la route de Béthune.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXI.
+LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE
+
+
+Les grands criminels portent avec eux une espèce de prédestination qui
+leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait échapper à tous
+les dangers, jusqu’au moment que la Providence, lassée, a marqué pour
+l’écueil de leur fortune impie.
+
+Il en était ainsi de Milady: elle passa au travers des croiseurs des
+deux nations, et arriva à Boulogne sans aucun accident.
+
+En débarquant à Portsmouth, Milady était une Anglaise que les
+persécutions de la France chassaient de La Rochelle; débarquée à
+Boulogne, après deux jours de traversée, elle se fit passer pour une
+Française que les Anglais inquiétaient à Portsmouth, dans la haine
+qu’ils avaient conçue contre la France.
+
+Milady avait d’ailleurs le plus efficace des passeports: sa beauté, sa
+grande mine et la générosité avec laquelle elle répandait les pistoles.
+Affranchie des formalités d’usage par le sourire affable et les
+manières galantes d’un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main,
+elle ne resta à Boulogne que le temps de mettre à la poste une lettre
+ainsi conçue:
+
+«À Son Éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp
+devant La Rochelle.
+ «Monseigneur, que Votre Éminence se rassure, Sa Grâce le duc de
+ Buckingham ne _partira point_ pour la France.
+
+
+«Boulogne, 25 au soir.
+ «Milady de ***
+
+
+«_P.-S._ — Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent
+des Carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres.»
+
+
+Effectivement, le même soir, Milady se mit en route; la nuit la prit:
+elle s’arrêta et coucha dans une auberge; puis, le lendemain, à cinq
+heures du matin, elle partit, et trois heures après, elle entra à
+Béthune.
+
+Elle se fit indiquer le couvent des Carmélites et y entra aussitôt.
+
+La supérieure vint au-devant d’elle; Milady lui montra l’ordre du
+cardinal, l’abbesse lui fit donner une chambre et servir à déjeuner.
+
+Tout le passé s’était déjà effacé aux yeux de cette femme, et, le
+regard fixé vers l’avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui
+réservait le cardinal, qu’elle avait si heureusement servi, sans que
+son nom fût mêlé en rien à toute cette sanglante affaire. Les passions
+toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa vie l’apparence de
+ces nuages qui volent dans le ciel, reflétant tantôt l’azur, tantôt le
+feu, tantôt le noir opaque de la tempête, et qui ne laissent d’autres
+traces sur la terre que la dévastation et la mort.
+
+Après le déjeuner, l’abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu de
+distraction au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire
+connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.
+
+Milady voulait plaire à l’abbesse; or, c’était chose facile à cette
+femme si réellement supérieure; elle essaya d’être aimable: elle fut
+charmante et séduisit la bonne supérieure par sa conversation si variée
+et par les grâces répandues dans toute sa personne.
+
+L’abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout les
+histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu’aux extrémités du
+royaume et qui, surtout, ont tant de peine à franchir les murs des
+couvents, au seuil desquels viennent expirer les bruits du monde.
+
+Milady, au contraire, était fort au courant de toutes les intrigues
+aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou six ans, elle
+avait constamment vécu, elle se mit donc à entretenir la bonne abbesse
+des pratiques mondaines de la cour de France, mêlées aux dévotions
+outrées du roi, elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et
+des dames de la cour, que l’abbesse connaissait parfaitement de nom,
+toucha légèrement les amours de la reine et de Buckingham, parlant
+beaucoup pour qu’on parlât un peu.
+
+Mais l’abbesse se contenta d’écouter et de sourire, le tout sans
+répondre. Cependant, comme Milady vit que ce genre de récit l’amusait
+fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la conversation sur le
+cardinal.
+
+Mais elle était fort embarrassée; elle ignorait si l’abbesse était
+royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un milieu prudent; mais
+l’abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus prudente encore,
+se contentant de faire une profonde inclination de tête toutes les fois
+que la voyageuse prononçait le nom de Son Éminence.
+
+Milady commença à croire qu’elle s’ennuierait fort dans le couvent;
+elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir de suite à quoi
+s’en tenir. Voulant voir jusqu’où irait la discrétion de cette bonne
+abbesse, elle se mit à dire un mal, très dissimulé d’abord, puis très
+circonstancié du cardinal, racontant les amours du ministre avec Mme
+d’Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes
+galantes.
+
+L’abbesse écouta plus attentivement, s’anima peu à peu et sourit.
+
+«Bon, dit Milady, elle prend goût à mon discours; si elle est
+cardinaliste, elle n’y met pas de fanatisme au moins.»
+
+Alors elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses
+ennemis. L’abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni
+désapprouver.
+
+Cela confirma Milady dans son opinion que la religieuse était plutôt
+royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchérissant de plus en
+plus.
+
+«Je suis fort ignorante de toutes ces matières-là, dit enfin l’abbesse,
+mais tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en dehors des
+intérêts du monde où nous nous trouvons placées, nous avons des
+exemples fort tristes de ce que vous nous racontez là; et l’une de nos
+pensionnaires a bien souffert des vengeances et des persécutions de M.
+le cardinal.
+
+— Une de vos pensionnaires, dit Milady; oh! mon Dieu! pauvre femme, je
+la plains alors.
+
+— Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre: prison, menaces,
+mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, après tout, reprit
+l’abbesse, M. le cardinal avait peut-être des motifs plausibles pour
+agir ainsi, et quoiqu’elle ait l’air d’un ange, il ne faut pas toujours
+juger les gens sur la mine.»
+
+«Bon! dit Milady à elle-même, qui sait! je vais peut-être découvrir
+quelque chose ici, je suis en veine.»
+
+Et elle s’appliqua à donner à son visage une expression de candeur
+parfaite.
+
+«Hélas! dit Milady, je le sais; on dit cela, qu’il ne faut pas croire
+aux physionomies; mais à quoi croira-t-on cependant, si ce n’est au
+plus bel ouvrage du Seigneur? Quant à moi, je serai trompée toute ma
+vie peut-être; mais je me fierai toujours à une personne dont le visage
+m’inspirera de la sympathie.
+
+— Vous seriez donc tentée de croire, dit l’abbesse, que cette jeune
+femme est innocente?
+
+— M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit-elle; il y a
+certaines vertus qu’il poursuit plus sévèrement que certains forfaits.
+
+— Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit l’abbesse.
+
+— Et sur quoi? demanda Milady avec naïveté.
+
+— Mais sur le langage que vous tenez.
+
+— Que trouvez-vous d’étonnant à ce langage? demanda en souriant Milady.
+
+— Vous êtes l’amie du cardinal, puisqu’il vous envoie ici, et
+cependant…
+
+— Et cependant j’en dis du mal, reprit Milady, achevant la pensée de la
+supérieure.
+
+— Au moins n’en dites-vous pas de bien.
+
+— C’est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais sa
+victime.
+
+— Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande à moi?…
+
+— Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de prison dont il me
+fera tirer par quelques-uns de ses satellites.
+
+— Mais pourquoi n’avez-vous pas fui?
+
+— Où irais-je? croyez-vous qu’il y ait un endroit de la terre où ne
+puisse atteindre le cardinal, s’il veut se donner la peine de tendre la
+main? Si j’étais un homme, à la rigueur cela serait possible encore;
+mais une femme, que voulez-vous que fasse une femme? Cette jeune
+pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé de fuir, elle?
+
+— Non, c’est vrai; mais elle, c’est autre chose, je la crois retenue en
+France par quelque amour.
+
+— Alors, dit Milady avec un soupir, si elle aime, elle n’est pas tout à
+fait malheureuse.
+
+— Ainsi, dit l’abbesse en regardant Milady avec un intérêt croissant,
+c’est encore une pauvre persécutée que je vois?
+
+— Hélas, oui, dit Milady.
+
+L’abbesse regarda un instant Milady avec inquiétude, comme si une
+nouvelle pensée surgissait dans son esprit.
+
+«Vous n’êtes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en balbutiant.
+
+— Moi, s’écria Milady, moi, protestante! Oh! non, j’atteste le Dieu qui
+nous entend que je suis au contraire fervente catholique.
+
+— Alors, madame, dit l’abbesse en souriant, rassurez-vous; la maison où
+vous êtes ne sera pas une prison bien dure, et nous ferons tout ce
+qu’il faudra pour vous faire chérir la captivité. Il y a plus, vous
+trouverez ici cette jeune femme persécutée sans doute par suite de
+quelque intrigue de cour. Elle est aimable, gracieuse.
+
+— Comment la nommez-vous?
+
+— Elle m’a été recommandée par quelqu’un de très haut placé, sous le
+nom de Ketty. Je n’ai pas cherché à savoir son autre nom.
+
+— Ketty! s’écria Milady; quoi! vous êtes sûre?…
+
+— Qu’elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connaîtriez- vous?»
+
+Milady sourit à elle-même et à l’idée qui lui était venue que cette
+jeune femme pouvait être son ancienne camérière. Il se mêlait au
+souvenir de cette jeune fille un souvenir de colère, et un désir de
+vengeance avait bouleversé les traits de Milady, qui reprirent au reste
+presque aussitôt l’expression calme et bienveillante que cette femme
+aux cent visages leur avait momentanément fait perdre.
+
+«Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me sens
+déjà une si grande sympathie? demanda Milady.
+
+— Mais, ce soir, dit l’abbesse, dans la journée même. Mais vous voyagez
+depuis quatre jours, m’avez-vous dit vous-même; ce matin vous vous êtes
+levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos. Couchez-vous et
+dormez, à l’heure du dîner nous vous réveillerons.»
+
+Quoique Milady eût très bien pu se passer de sommeil, soutenue qu’elle
+était par toutes les excitations qu’une aventure nouvelle faisait
+éprouver à son coeur avide d’intrigues, elle n’en accepta pas moins
+l’offre de la supérieure: depuis douze ou quinze jours elle avait passé
+par tant d’émotions diverses que, si son corps de fer pouvait encore
+soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos.
+
+Elle prit donc congé de l’abbesse et se coucha, doucement bercée par
+les idées de vengeance auxquelles l’avait tout naturellement ramenée le
+nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que
+lui avait faite le cardinal, si elle réussissait dans son entreprise.
+Elle avait réussi, elle pourrait donc se venger de d’Artagnan.
+
+Une seule chose épouvantait Milady, c’était le souvenir de son mari! le
+comte de La Fère, qu’elle avait cru mort ou du moins expatrié, et
+qu’elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de d’Artagnan.
+
+Mais aussi, s’il était l’ami de d’Artagnan, il avait dû lui prêter
+assistance dans toutes les menées à l’aide desquelles la reine avait
+déjoué les projets de Son Éminence; s’il était l’ami de d’Artagnan, il
+était l’ennemi du cardinal; et sans doute elle parviendrait à
+l’envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle comptait
+étouffer le jeune mousquetaire.
+
+Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour Milady; aussi,
+bercée par elles, s’endormit-elle bientôt.
+
+Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit.
+Elle ouvrit les yeux, et vit l’abbesse accompagnée d’une jeune femme
+aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur elle un regard
+plein d’une bienveillante curiosité.
+
+La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue; toutes
+deux s’examinèrent avec une scrupuleuse attention, tout en échangeant
+les compliments d’usage: toutes deux étaient fort belles, mais de
+beautés tout à fait différentes. Cependant Milady sourit en
+reconnaissant qu’elle l’emportait de beaucoup sur la jeune femme en
+grand air et en façons aristocratiques. Il est vrai que l’habit de
+novice que portait la jeune femme n’était pas très avantageux pour
+soutenir une lutte de ce genre.
+
+L’abbesse les présenta l’une à l’autre; puis, lorsque cette formalité
+fut remplie, comme ses devoirs l’appelaient à l’église, elle laissa les
+deux jeunes femmes seules.
+
+La novice, voyant Milady couchée, voulait suivre la supérieure, mais
+Milady la retint.
+
+«Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue et vous
+voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais
+cependant un peu, je vous l’avoue, pour le temps que j’ai à passer ici?
+
+— Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d’avoir mal
+choisi mon temps: vous dormiez, vous êtes fatiguée.
+
+— Eh bien, dit Milady, que peuvent demander les gens qui dorment? un
+bon réveil. Ce réveil, vous me l’avez donné; laissez-moi en jouir tout
+à mon aise.»
+
+Et lui prenant la main, elle l’attira sur un fauteuil qui était près de
+son lit.
+
+La novice s’assit.
+
+«Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voilà six mois que je
+suis ici, sans l’ombre d’une distraction, vous arrivez, votre présence
+allait être pour moi une compagnie charmante, et voilà que, selon toute
+probabilité, d’un moment à l’autre je vais quitter le couvent!
+
+— Comment! dit Milady, vous sortez bientôt?
+
+— Du moins je l’espère, dit la novice avec une expression de joie
+qu’elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser.
+
+— Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du cardinal,
+continua Milady; c’eût été un motif de plus de sympathie entre nous.
+
+— Ce que m’a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez
+aussi une victime de ce méchant cardinal?
+
+— Chut! dit Milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui; tous mes
+malheurs viennent d’avoir dit à peu près ce que vous venez de dire,
+devant une femme que je croyais mon amie et qui m’a trahie. Et vous
+êtes aussi, vous, la victime d’une trahison?
+
+— Non, dit la novice, mais de mon dévouement à une femme que j’aimais,
+pour qui j’eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore.
+
+— Et qui vous a abandonnée, c’est cela!
+
+— J’ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois
+jours j’ai acquis la preuve du contraire, et j’en remercie Dieu; il
+m’aurait coûté de croire qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame,
+continua la novice, il me semble que vous êtes libre, et que si vous
+vouliez fuir, il ne tiendrait qu’à vous.
+
+— Où voulez-vous que j’aille, sans amis, sans argent, dans une partie
+de la France que je ne connais pas, où je ne suis jamais venue?…
+
+— Oh! s’écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où
+vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous êtes si belle!
+
+— Cela n’empêche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de
+manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule et
+persécutée.
+
+— Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel,
+voyez-vous; il vient toujours un moment où le bien que l’on a fait
+plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur
+pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m’ayez
+rencontrée: car, si je sors d’ici, eh bien, j’aurai quelques amis
+puissants, qui, après s’être mis en campagne pour moi, pourront aussi
+se mettre en campagne pour vous.
+
+— Oh! quand j’ai dit que j’étais seule, dit Milady, espérant faire
+parler la novice en parlant d’elle-même, ce n’est pas faute d’avoir
+aussi quelques connaissances haut placées; mais ces connaissances
+tremblent elles-mêmes devant le cardinal: la reine elle-même n’ose pas
+soutenir contre le terrible ministre; j’ai la preuve que Sa Majesté,
+malgré son excellent coeur, a plus d’une fois été obligée d’abandonner
+à la colère de Son Éminence les personnes qui l’avaient servie.
+
+— Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l’air d’avoir abandonné ces
+personnes-là; mais il ne faut pas en croire l’apparence: plus elles
+sont persécutées, plus elle pense à elles, et souvent, au moment où
+elles y pensent le moins, elles ont la preuve d’un bon souvenir.
+
+— Hélas! dit Milady, je le crois: la reine est si bonne.
+
+— Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous
+parlez d’elle ainsi! s’écria la novice avec enthousiasme.
+
+— C’est-à-dire, reprit Milady, poussée dans ses retranchements,
+qu’elle, personnellement, je n’ai pas l’honneur de la connaître; mais
+je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je connais M. de
+Putange; j’ai connu en Angleterre M. Dujart; je connais M. de Tréville.
+
+— M. de Tréville! s’écria la novice, vous connaissez M. de Tréville?
+
+— Oui, parfaitement, beaucoup même.
+
+— Le capitaine des mousquetaires du roi?
+
+— Le capitaine des mousquetaires du roi.
+
+— Oh! mais vous allez voir, s’écria la novice, que tout à l’heure nous
+allons être des connaissances achevées, presque des amies; si vous
+connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui?
+
+— Souvent! dit Milady, qui, entrée dans cette voie, et s’apercevant que
+le mensonge réussissait, voulait le pousser jusqu’au bout.
+
+— Chez lui, vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires?
+
+— Tous ceux qu’il reçoit habituellement! répondit Milady, pour laquelle
+cette conversation commençait à prendre un intérêt réel.
+
+— Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez
+qu’ils seront de mes amis.
+
+— Mais, dit Milady embarrassée, je connais M. de Louvigny, M. de
+Courtivron, M. de Férussac.»
+
+La novice la laissa dire; puis, voyant qu’elle s’arrêtait:
+
+«Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?»
+
+Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était
+couchée, et, si maîtresse qu’elle fût d’elle-même, ne put s’empêcher de
+pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice et en la
+dévorant du regard.
+
+«Quoi! qu’avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai- je
+donc dit quelque chose qui vous ait blessée?
+
+— Non, mais ce nom m’a frappée, parce que, moi aussi j’ai connu ce
+gentilhomme, et qu’il me paraît étrange de trouver quelqu’un qui le
+connaisse beaucoup.
+
+— Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses amis:
+MM. Porthos et Aramis!
+
+— En vérité! eux aussi je les connais! s’écria Milady, qui sentit le
+froid pénétrer jusqu’à son coeur.
+
+— Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu’ils sont bons
+et francs compagnons; que ne vous adressez-vous à eux, si vous avez
+besoin d’appui?
+
+— C’est-à-dire, balbutia Milady, je ne suis liée réellement avec aucun
+d’eux; je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler par un de
+leurs amis, M. d’Artagnan.
+
+— Vous connaissez M. d’Artagnan!» s’écria la novice à son tour, en
+saisissant la main de Milady et en la dévorant des yeux.
+
+Puis, remarquant l’étrange expression du regard de Milady:
+
+«Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre?
+
+— Mais, reprit Milady embarrassée, mais à titre d’ami.
+
+— Vous me trompez, madame, dit la novice; vous avez été sa maîtresse.
+
+— C’est vous qui l’avez été, madame, s’écria Milady à son tour.
+
+— Moi! dit la novice.
+
+— Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame Bonacieux.»
+
+La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.
+
+«Oh! ne niez pas! répondez, reprit Milady.
+
+— Eh bien, oui, madame! je l’aime, dit la novice; sommes-nous rivales?»
+
+La figure de Milady s’illumina d’un feu tellement sauvage que, dans
+toute autre circonstance, Mme Bonacieux se fût enfuie d’épouvante; mais
+elle était toute à sa jalousie.
+
+«Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une énergie dont on
+l’eût crue incapable, avez-vous été ou êtes-vous sa maîtresse?
+
+— Oh! non! s’écria Milady avec un accent qui n’admettait pas le doute
+sur sa vérité, jamais! jamais!
+
+— Je vous crois, dit Mme Bonacieux; mais pourquoi donc alors vous
+êtes-vous écriée ainsi?
+
+— Comment, vous ne comprenez pas! dit Milady, qui était déjà remise de
+son trouble, et qui avait retrouvé toute sa présence d’esprit.
+
+— Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien.
+
+— Vous ne comprenez pas que M. d’Artagnan étant mon ami, il m’avait
+prise pour confidente?
+
+— Vraiment!
+
+— Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlèvement de la petite
+maison de Saint-Germain, son désespoir, celui de ses amis, leurs
+recherches inutiles depuis ce moment! Et comment ne voulez- vous pas
+que je m’en étonne, quand, sans m’en douter, je me trouve en face de
+vous, de vous dont nous avons parlé si souvent ensemble, de vous qu’il
+aime de toute la force de son âme, de vous qu’il m’avait fait aimer
+avant que je vous eusse vue? Ah! chère Constance, je vous trouve donc,
+je vous vois donc enfin!»
+
+Et Milady tendit ses bras à Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce
+qu’elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu’un instant
+auparavant elle avait crue sa rivale, qu’une amie sincère et dévouée.
+
+«Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! s’écria-t-elle en se laissant aller
+sur son épaule, je l’aime tant!»
+
+Ces deux femmes se tinrent un instant embrassées. Certes, si les forces
+de Milady eussent été à la hauteur de sa haine, Mme Bonacieux ne fût
+sortie que morte de cet embrassement. Mais, ne pouvant pas l’étouffer,
+elle lui sourit.
+
+«O chère belle! chère bonne petite! dit Milady, que je suis heureuse de
+vous voir! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant ces mots, elle la
+dévorait effectivement du regard. Oui, c’est bien vous. Ah! d’après ce
+qu’il m’a dit, je vous reconnais à cette heure, je vous reconnais
+parfaitement.»
+
+La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait
+d’affreusement cruel derrière le rempart de ce front pur, derrière ces
+yeux si brillants où elle ne lisait que de l’intérêt et de la
+compassion.
+
+«Alors vous savez ce que j’ai souffert, dit Mme Bonacieux, puisqu’il
+vous a dit ce qu’il souffrait; mais souffrir pour lui, c’est du
+bonheur.»
+
+Milady reprit machinalement:
+
+«Oui, c’est du bonheur.»
+
+Elle pensait à autre chose.
+
+«Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche à son terme;
+demain, ce soir peut-être, je le reverrai, et alors le passé n’existera
+plus.
+
+— Ce soir? demain? s’écria Milady tirée de sa rêverie par ces paroles,
+que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelle de lui?
+
+— Je l’attends lui-même.
+
+— Lui-même; d’Artagnan, ici!
+
+— Lui-même.
+
+— Mais, c’est impossible! il est au siège de La Rochelle avec le
+cardinal; il ne reviendra à Paris qu’après la prise de la ville.
+
+— Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu’il y a quelque chose
+d’impossible à mon d’Artagnan, le noble et loyal gentilhomme!
+
+— Oh! je ne puis vous croire!
+
+— Eh bien, lisez donc!» dit, dans l’excès de son orgueil et de sa joie,
+la malheureuse jeune femme en présentant une lettre à Milady.
+
+«L’écriture de Mme de Chevreuse! se dit en elle-même Milady. Ah!
+j’étais bien sûre qu’ils avaient des intelligences de ce côté-là!»
+
+Et elle lut avidement ces quelques lignes:
+
+«Ma chère enfant, tenez-vous prête; notre ami vous verra bientôt, et il
+ne vous verra que pour vous arracher de la prison où votre sûreté
+exigeait que vous fussiez cachée: préparez-vous donc au départ et ne
+désespérez jamais de nous.
+ «Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidèle comme
+ toujours, dites-lui qu’on lui est bien reconnaissant quelque part
+ de l’avis qu’il a donné.»
+
+
+«Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est précise. Savez-vous quel est
+cet avis?
+
+— Non. Je me doute seulement qu’il aura prévenu la reine de quelque
+nouvelle machination du cardinal.
+
+— Oui, c’est cela sans doute!» dit Milady en rendant la lettre à Mme
+Bonacieux et en laissant retomber sa tête pensive sur sa poitrine.
+
+En ce moment on entendit le galop d’un cheval.
+
+«Oh! s’écria Mme Bonacieux en s’élançant à la fenêtre, serait-ce déjà
+lui?»
+
+Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise; tant de
+choses inattendues lui arrivaient tout à coup, que pour la première
+fois la tête lui manquait.
+
+«Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?»
+
+Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.
+
+«Hélas, non! dit Mme Bonacieux, c’est un homme que je ne connais pas,
+et qui cependant a l’air de venir ici; oui, il ralentit sa course, il
+s’arrête à la porte, il sonne.
+
+Milady sauta hors de son lit.
+
+«Vous êtes bien sûre que ce n’est pas lui? dit-elle.
+
+— Oh! oui, bien sûre!
+
+— Vous avez peut-être mal vu.
+
+— Oh! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau, que je
+le reconnaîtrais, lui!
+
+Milady s’habillait toujours.
+
+«N’importe! cet homme vient ici, dites-vous?
+
+— Oui, il est entré.
+
+— C’est ou pour vous ou pour moi.
+
+— Oh! mon Dieu, comme vous semblez agitée!
+
+— Oui, je l’avoue, je n’ai pas votre confiance, je crains tout du
+cardinal.
+
+— Chut! dit Mme Bonacieux, on vient!»
+
+Effectivement, la porte s’ouvrit, et la supérieure entra.
+
+«Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle à Milady.
+
+— Oui, c’est moi, répondit celle-ci, et, tâchant de ressaisir son
+sang-froid, qui me demande?
+
+— Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la part du
+cardinal.
+
+— Et qui veut me parler? demanda Milady.
+
+— Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne.
+
+— Alors faites entrer, madame, je vous prie.
+
+— Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque mauvaise
+nouvelle?
+
+— J’en ai peur.
+
+— Je vous laisse avec cet étranger, mais aussitôt son départ, si vous
+le permettez, je reviendrai.
+
+— Comment donc! je vous en prie.»
+
+La supérieure et Mme Bonacieux sortirent.
+
+Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte; un instant après on
+entendit le bruit d’éperons qui retentissaient sur les escaliers, puis
+les pas se rapprochèrent, puis la porte s’ouvrit, et un homme parut.
+
+Milady jeta un cri de joie: cet homme c’était le comte de Rochefort,
+l’âme damnée de Son Éminence.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXII.
+DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS
+
+
+«Ah! s’écrièrent ensemble Rochefort et Milady, c’est vous!
+
+— Oui, c’est moi.
+
+— Et vous arrivez…? demanda Milady.
+
+— De La Rochelle, et vous?
+
+— D’Angleterre.
+
+— Buckingham?
+
+— Mort ou blessé dangereusement; comme je partais sans avoir rien pu
+obtenir de lui, un fanatique venait de l’assassiner.
+
+— Ah! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard bien heureux! et
+qui satisfera Son Éminence! L’avez-vous prévenue?
+
+— Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici?
+
+— Son Éminence, inquiète, m’a envoyé à votre recherche.
+
+— Je suis arrivée d’hier seulement.
+
+— Et qu’avez-vous fait depuis hier?
+
+— Je n’ai pas perdu mon temps.
+
+— Oh! je m’en doute bien!
+
+— Savez-vous qui j’ai rencontré ici?
+
+— Non.
+
+— Devinez.
+
+— Comment voulez-vous?…
+
+— Cette jeune femme que la reine a tirée de prison.
+
+— La maîtresse du petit d’Artagnan?
+
+— Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.
+
+— Eh bien, dit Rochefort, voilà encore un hasard qui peut aller de pair
+avec l’autre, M. le cardinal est en vérité un homme privilégié.
+
+— Comprenez-vous mon étonnement, continua Milady, quand je me suis
+trouvée face à face avec cette femme?
+
+— Vous connaît-elle?
+
+— Non.
+
+— Alors elle vous regarde comme une étrangère?»
+
+Milady sourit.
+
+«Je suis sa meilleure amie!
+
+— Sur mon honneur, dit Rochefort, il n’y a que vous, ma chère comtesse,
+pour faire de ces miracles-là.
+
+— Et bien m’en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce qui se
+passe?
+
+— Non.
+
+— On va la venir chercher demain ou après-demain avec un ordre de la
+reine.
+
+— Vraiment? et qui cela?
+
+— D’Artagnan et ses amis.
+
+— En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les envoyer
+à la Bastille.
+
+— Pourquoi n’est-ce point déjà fait?
+
+— Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une
+faiblesse que je ne comprends pas.
+
+— Vraiment?
+
+— Oui.
+
+— Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre conversation
+à l’auberge du Colombier-Rouge a été entendue par ces quatre hommes;
+dites-lui qu’après son départ l’un d’eux est monté et m’a arraché par
+violence le sauf-conduit qu’il m’avait donné; dites-lui qu’ils avaient
+fait prévenir Lord de Winter de mon passage en Angleterre; que, cette
+fois encore, ils ont failli faire échouer ma mission, comme ils ont
+fait échouer celle des ferrets; dites-lui que parmi ces quatre hommes,
+deux seulement sont à craindre, d’Artagnan et Athos; dites-lui que le
+troisième, Aramis, est l’amant de Mme de Chevreuse: il faut laisser
+vivre celui-là, on sait son secret, il peut être utile; quant au
+quatrième, Porthos, c’est un sot, un fat et un niais, qu’il ne s’en
+occupe même pas.
+
+— Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de La
+Rochelle.
+
+— Je le croyais comme vous; mais une lettre que Mme Bonacieux a reçue
+de Mme de Chevreuse, et qu’elle a eu l’imprudence de me communiquer, me
+porte à croire que ces quatre hommes au contraire sont en campagne pour
+la venir enlever.
+
+— Diable! comment faire?
+
+— Que vous a dit le cardinal à mon égard?
+
+— De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en poste, et,
+quand il saura ce que vous avez fait, il avisera à ce que vous devez
+faire.
+
+— Je dois donc rester ici? demanda Milady.
+
+— Ici ou dans les environs.
+
+— Vous ne pouvez m’emmener avec vous?
+
+— Non, l’ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez être
+reconnue, et votre présence, vous le comprenez, compromettrait Son
+Éminence, surtout après ce qui vient de se passer là-bas. Seulement,
+dites-moi d’avance où vous attendrez des nouvelles du cardinal, que je
+sache toujours où vous retrouver.
+
+— Écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.
+
+— Pourquoi?
+
+— Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d’un moment à l’autre.
+
+— C’est vrai; mais alors cette petite femme va échapper à Son Éminence?
+
+— Bah! dit Milady avec un sourire qui n’appartenait qu’à elle, vous
+oubliez que je suis sa meilleure amie.
+
+— Ah! c’est vrai! je puis donc dire au cardinal, à l’endroit de cette
+femme…
+
+— Qu’il soit tranquille.
+
+— Voilà tout?
+
+— Il saura ce que cela veut dire.
+
+— Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire?
+
+— Repartir à l’instant même; il me semble que les nouvelles que vous
+reportez valent bien la peine que l’on fasse diligence.
+
+— Ma chaise s’est cassée en entrant à Lillers.
+
+— À merveille!
+
+— Comment, à merveille?
+
+— Oui, j’ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse.
+
+— Et comment partirai-je, alors?
+
+— À franc étrier.
+
+— Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues.
+
+— Qu’est-ce que cela?
+
+— On les fera. Après?
+
+— Après: en passant à Lillers, vous me renvoyez la chaise avec ordre à
+votre domestique de se mettre à ma disposition.
+
+— Bien.
+
+— Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal?
+
+— J’ai mon plein pouvoir.
+
+— Vous le montrez à l’abbesse, et vous dites qu’on viendra me chercher,
+soit aujourd’hui, soit demain, et que j’aurai à suivre la personne qui
+se présentera en votre nom.
+
+— Très bien!
+
+— N’oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi à l’abbesse.
+
+— À quoi bon?
+
+— Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j’inspire de la
+confiance à cette pauvre petite Mme Bonacieux.
+
+— C’est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout ce
+qui est arrivé?
+
+— Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne mémoire,
+répétez les choses comme je vous les ai dites, un papier se perd.
+
+— Vous avez raison; seulement que je sache où vous retrouver, que je
+n’aille pas courir inutilement dans les environs.
+
+— C’est juste, attendez.
+
+— Voulez-vous une carte?
+
+— Oh! je connais ce pays à merveille.
+
+— Vous? quand donc y êtes-vous venue?
+
+— J’y ai été élevée.
+
+— Vraiment?
+
+— C’est bon à quelque chose, vous le voyez, que d’avoir été élevée
+quelque part.
+
+— Vous m’attendrez donc…?
+
+— Laissez-moi réfléchir un instant; eh! tenez, à Armentières.
+
+— Qu’est-ce que cela, Armentières?
+
+— Une petite ville sur la Lys! je n’aurai qu’à traverser la rivière et
+je suis en pays étranger.
+
+— À merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez la
+rivière qu’en cas de danger.
+
+— C’est bien entendu.
+
+— Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes?
+
+— Vous n’avez pas besoin de votre laquais?
+
+— Non.
+
+— C’est un homme sûr?
+
+— À l’épreuve.
+
+— Donnez-le-moi; personne ne le connaît, je le laisse à l’endroit que
+je quitte, et il vous conduit où je suis.
+
+— Et vous dites que vous m’attendez à Argentières?
+
+— À Armentières, répondit Milady.
+
+— Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je
+l’oublie; ce n’est pas compromettant, un nom de ville, n’est-ce pas?
+
+— Eh, qui sait? N’importe, dit Milady en écrivant le nom sur une
+demi-feuille de papier, je me compromets.
+
+— Bien! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier, qu’il
+plia et qu’il enfonça dans la coiffe de son feutre; d’ailleurs, soyez
+tranquille, je vais faire comme les enfants, et, dans le cas où je
+perdrais ce papier, répéter le nom tout le long de la route. Maintenant
+est-ce tout?
+
+— Je le crois.
+
+— Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre entretien
+avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; Lord de Winter
+prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d’Artagnan et Athos à la
+Bastille; Aramis l’amant de Mme de Chevreuse; Porthos un fat; Mme
+Bonacieux retrouvée; vous envoyer la chaise le plus tôt possible;
+mettre mon laquais à votre disposition; faire de vous une victime du
+cardinal, pour que l’abbesse ne prenne aucun soupçon; Armentières sur
+les bords de la Lys. Est-ce cela?
+
+— En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. À
+propos, ajoutez une chose…
+
+— Laquelle?
+
+— J’ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent,
+dites qu’il m’est permis de me promener dans ces bois; qui sait?
+j’aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière.
+
+— Vous pensez à tout.
+
+— Et vous, vous oubliez une chose…
+
+— Laquelle?
+
+— C’est de me demander si j’ai besoin d’argent.
+
+— C’est juste, combien voulez-vous?
+
+— Tout ce que vous aurez d’or.
+
+— J’ai cinq cents pistoles à peu près.
+
+— J’en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout; videz vos
+poches.
+
+— Voilà, comtesse.
+
+— Bien, mon cher comte! et vous partez…?
+
+— Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel
+j’enverrai chercher un cheval de poste.
+
+— À merveille! Adieu, chevalier!
+
+— Adieu, comtesse!
+
+— Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.
+
+— Recommandez-moi à Satan», répliqua Rochefort.
+
+Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent.
+
+Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval; cinq
+heures après il passait à Arras.
+
+Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan,
+et comment cette reconnaissance, en inspirant des craintes aux quatre
+mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIII.
+UNE GOUTTE D’EAU
+
+
+À peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle trouva
+Milady le visage riant.
+
+«Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc arrivé; ce
+soir ou demain le cardinal vous envoie prendre?
+
+— Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady.
+
+— Je l’ai entendu de la bouche même du messager.
+
+— Venez vous asseoir ici près de moi, dit Milady.
+
+— Me voici.
+
+— Attendez que je m’assure si personne ne nous écoute.
+
+— Pourquoi toutes ces précautions?
+
+— Vous allez le savoir.»
+
+Milady se leva et alla à la porte, l’ouvrit, regarda dans le corridor,
+et revint se rasseoir près de Mme Bonacieux.
+
+«Alors, dit-elle, il a bien joué son rôle.
+
+— Qui cela?
+
+— Celui qui s’est présenté à l’abbesse comme l’envoyé du cardinal.
+
+— C’était donc un rôle qu’il jouait?
+
+— Oui, mon enfant.
+
+— Cet homme n’est donc pas…
+
+— Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c’est mon frère.
+
+— Votre frère! s’écria Mme Bonacieux.
+
+— Eh bien, il n’y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant; si vous
+le confiez à qui que ce soit au monde, je serai perdue, et vous aussi
+peut-être.
+
+— Oh! mon Dieu!
+
+— Écoutez, voici ce qui se passe: mon frère, qui venait à mon secours
+pour m’enlever ici de force, s’il le fallait, a rencontré l’émissaire
+du cardinal qui venait me chercher; il l’a suivi. Arrivé à un endroit
+du chemin solitaire et écarté, il a mis l’épée à la main en sommant le
+messager de lui remettre les papiers dont il était porteur; le messager
+a voulu se défendre, mon frère l’a tué.
+
+— Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant.
+
+— C’était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de
+substituer la ruse à la force: il a pris les papiers, il s’est présenté
+ici comme l’émissaire du cardinal lui-même, et dans une heure ou deux,
+une voiture doit venir me prendre de la part de Son Éminence.
+
+— Je comprends; cette voiture, c’est votre frère qui vous l’envoie.
+
+— Justement; mais ce n’est pas tout: cette lettre que vous avez reçue,
+et que vous croyez de Mme Chevreuse…
+
+— Eh bien?
+
+— Elle est fausse.
+
+— Comment cela?
+
+— Oui, fausse: c’est un piège pour que vous ne fassiez pas de
+résistance quand on viendra vous chercher.
+
+— Mais c’est d’Artagnan qui viendra.
+
+— Détrompez-vous, d’Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La
+Rochelle.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de
+mousquetaires. On vous aurait appelée à la porte, vous auriez cru avoir
+affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à Paris.
+
+— Oh! mon Dieu! ma tête se perd au milieu de ce chaos d’iniquités. Je
+sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en portant ses mains à
+son front, je deviendrais folle!
+
+— Attendez…
+
+— Quoi?
+
+— J’entends le pas d’un cheval, c’est celui de mon frère qui repart; je
+veux lui dire un dernier adieu, venez.»
+
+Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de l’y rejoindre.
+La jeune femme y alla.
+
+Rochefort passait au galop.
+
+«Adieu, frère», s’écria Milady.
+
+Le chevalier leva la tête, vit les deux jeunes femmes, et, tout
+courant, fit à Milady un signe amical de la main.
+
+«Ce bon Georges!» dit-elle en refermant la fenêtre avec une expression
+de visage pleine d’affection et de mélancolie.
+
+Et elle revint s’asseoir à sa place, comme si elle eût été plongée dans
+des réflexions toutes personnelles.
+
+«Chère dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais que me
+conseillez-vous de faire? mon Dieu! Vous avez plus d’expérience que
+moi, parlez, je vous écoute.
+
+— D’abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que d’Artagnan et
+ses amis viennent véritablement à votre secours.
+
+— Oh! c’eût été trop beau! s’écria Mme Bonacieux, et tant de bonheur
+n’est pas fait pour moi!
+
+— Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question de
+temps, une espèce de course à qui arrivera le premier. Si ce sont vos
+amis qui l’emportent en rapidité, vous êtes sauvée; si ce sont les
+satellites du cardinal, vous êtes perdue.
+
+— Oh! oui, oui, perdue sans miséricorde! Que faire donc? que faire?
+
+— Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel…
+
+— Lequel, dites?
+
+— Ce serait d’attendre, cachée dans les environs, et de s’assurer ainsi
+quels sont les hommes qui viendront vous demander.
+
+— Mais où attendre?
+
+— Oh! ceci n’est point une question: moi-même je m’arrête et je me
+cache à quelques lieues d’ici en attendant que mon frère vienne me
+rejoindre; eh bien, je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous
+attendons ensemble.
+
+— Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque prisonnière.
+
+— Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous
+croira pas très pressée de me suivre.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez
+sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière fois; le
+domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un
+signe au postillon, et nous partons au galop.
+
+— Mais d’Artagnan, d’Artagnan, s’il vient?
+
+— Ne le saurons-nous pas?
+
+— Comment?
+
+— Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de mon
+frère, à qui, je vous l’ai dit, nous pouvons nous fier; il prend un
+déguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les émissaires du
+cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c’est M. d’Artagnan et ses
+amis, il les amène où nous sommes.
+
+— Il les connaît donc?
+
+— Sans doute, n’a-t-il pas vu M. d’Artagnan chez moi!
+
+— Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est pour le
+mieux; mais ne nous éloignons pas d’ici.
+
+— À sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la frontière
+par exemple, et à la première alerte, nous sortons de France.
+
+— Et d’ici là, que faire?
+
+— Attendre.
+
+— Mais s’ils arrivent?
+
+— La voiture de mon frère arrivera avant eux.
+
+— Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre; à dîner ou à
+souper, par exemple?
+
+— Faites une chose.
+
+— Laquelle?
+
+— Dites à votre bonne supérieure que, pour nous quitter le moins
+possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas.
+
+— Le permettra-t-elle?
+
+— Quel inconvénient y a-t-il à cela?
+
+— Oh! très bien, de cette façon nous ne nous quitterons pas un instant!
+
+— Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je me sens
+la tête lourde, je vais faire un tour au jardin.
+
+— Allez, et où vous retrouverai-je?
+
+— Ici dans une heure.
+
+— Ici dans une heure; oh! vous êtes bonne et je vous remercie.
+
+— Comment ne m’intéresserais-je pas à vous? Quand vous ne seriez pas
+belle et charmante, n’êtes-vous pas l’amie d’un de mes meilleurs amis!
+
+— Cher d’Artagnan, oh! comme il vous remerciera!
+
+— Je l’espère bien. Allons! tout est convenu, descendons.
+
+— Vous allez au jardin?
+
+— Oui.
+
+— Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.
+
+— À merveille! merci.»
+
+Et les deux femmes se quittèrent en échangeant un charmant sourire.
+
+Milady avait dit la vérité, elle avait la tête lourde; car ses projets
+mal classés s’y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait besoin
+d’être seule pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Elle voyait
+vaguement dans l’avenir; mais il lui fallait un peu de silence et de
+quiétude pour donner à toutes ses idées, encore confuses, une forme
+distincte, un plan arrêté.
+
+Ce qu’il y avait de plus pressé, c’était d’enlever Mme Bonacieux, de la
+mettre en lieu de sûreté, et là, le cas échéant, de s’en faire un
+otage. Milady commençait à redouter l’issue de ce duel terrible, où ses
+ennemis mettaient autant de persévérance qu’elle mettait, elle,
+d’acharnement.
+
+D’ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette issue
+était proche et ne pouvait manquer d’être terrible.
+
+Le principal pour elle, comme nous l’avons dit, était donc de tenir Mme
+Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c’était la vie de d’Artagnan;
+c’était plus que sa vie, c’était celle de la femme qu’il aimait;
+c’était, en cas de mauvaise fortune, un moyen de traiter et d’obtenir
+sûrement de bonnes conditions.
+
+Or, ce point était arrêté: Mme Bonacieux, sans défiance, la suivait;
+une fois cachée avec elle à Armentières, il était facile de lui faire
+croire que d’Artagnan n’était pas venu à Béthune. Dans quinze jours au
+plus, Rochefort serait de retour; pendant ces quinze jours, d’ailleurs,
+elle aviserait à ce qu’elle aurait à faire pour se venger des quatre
+amis. Elle ne s’ennuierait pas, Dieu merci, car elle aurait le plus
+doux passe-temps que les événements pussent accorder à une femme de son
+caractère: une bonne vengeance à perfectionner.
+
+Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d’elle et classait dans sa
+tête la topographie du jardin. Milady était comme un bon général, qui
+prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et qui est tout près,
+selon les chances de la bataille, à marcher en avant ou à battre en
+retraite.
+
+Au bout d’une heure, elle entendit une douce voix qui l’appelait;
+c’était celle de Mme Bonacieux. La bonne abbesse avait naturellement
+consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient souper ensemble.
+
+En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d’une voiture qui
+s’arrêtait a la porte.
+
+«Entendez-vous? dit-elle.
+
+— Oui, le roulement d’une voiture.
+
+— C’est celle que mon frère nous envoie.
+
+— Oh! mon Dieu!
+
+— Voyons, du courage!»
+
+On sonna à la porte du couvent, Milady ne s’était pas trompée.
+
+«Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez bien
+quelques bijoux que vous désirez emporter.
+
+— J’ai ses lettres, dit-elle.
+
+— Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi, nous
+souperons à la hâte, peut-être voyagerons-nous une partie de la nuit,
+il faut prendre des forces.
+
+— Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa poitrine, le
+coeur m’étouffe, je ne puis marcher.
+
+— Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart d’heure vous
+êtes sauvée, et songez que ce que vous allez faire, c’est pour lui que
+vous le faites.
+
+— Oh! oui, tout pour lui. Vous m’avez rendu mon courage par un seul
+mot; allez, je vous rejoins.»
+
+Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de Rochefort,
+et lui donna ses instructions.
+
+Il devait attendre à la porte; si par hasard les mousquetaires
+paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du couvent,
+et allait attendre Milady à un petit village qui était situé de l’autre
+côté du bois. Dans ce cas, Milady traversait le jardin et gagnait le
+village à pied; nous l’avons dit déjà, Milady connaissait à merveille
+cette partie de la France.
+
+Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient comme il
+était convenu: Mme Bonacieux montait dans la voiture sous prétexte de
+lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.
+
+Mme Bonacieux entra, et pour lui ôter tout soupçon si elle en avait,
+Milady répéta devant elle au laquais toute la dernière partie de ses
+instructions.
+
+Milady fit quelques questions sur la voiture: c’était une chaise
+attelée de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de
+Rochefort devait la précéder en courrier.
+
+C’était à tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n’eût des
+soupçons: la pauvre jeune femme était trop pure pour soupçonner dans
+une autre femme une telle perfidie; d’ailleurs le nom de la comtesse de
+Winter, qu’elle avait entendu prononcer par l’abbesse, lui était
+parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu’une femme eût eu une
+part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.
+
+«Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est
+prêt. L’abbesse ne se doute de rien et croit qu’on me vient chercher de
+la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers ordres; prenez la
+moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.
+
+— Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons.»
+
+Milady lui fit signe de s’asseoir devant elle, lui versa un petit verre
+de vin d’Espagne et lui servit un blanc de poulet.
+
+«Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit qui
+vient; au point du jour nous serons arrivées dans notre retraite, et
+nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du courage, prenez
+quelque chose.»
+
+Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses
+lèvres dans son verre.
+
+«Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien à ses lèvres,
+faites comme moi.»
+
+Mais au moment où elle l’approchait de sa bouche, sa main resta
+suspendue: elle venait d’entendre sur la route comme le roulement
+lointain d’un galop qui allait s’approchant; puis, presque en même
+temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.
+
+Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d’orage réveille au milieu
+d’un beau rêve; elle pâlit et courut à la fenêtre, tandis que Mme
+Bonacieux, se levant toute tremblante, s’appuyait sur sa chaise pour ne
+point tomber.
+
+On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait
+toujours se rapprochant.
+
+«Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu’est-ce que ce bruit?
+
+— Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang- froid
+terrible; restez où vous êtes, je vais vous le dire.»
+
+Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pâle comme une
+statue.
+
+Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de
+cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore, c’est que la
+route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait si distinct qu’on
+eût pu compter les chevaux par le bruit saccadé de leurs fers.
+
+Milady regardait de toute la puissance de son attention; il faisait
+juste assez clair pour qu’elle pût reconnaître ceux qui venaient.
+
+Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux
+galonnés et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq puis huit
+cavaliers; l’un d’eux précédait tous les autres de deux longueurs de
+cheval.
+
+Milady poussa un rugissement étouffé. Dans celui qui tenait la tête
+elle reconnut d’Artagnan.
+
+«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, qu’y a-t-il donc?
+
+— C’est l’uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant à
+perdre! s’écria Milady. Fuyons, fuyons!
+
+— Oui, oui, fuyons», répéta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir faire un
+pas, clouée qu’elle était à sa place par la terreur.
+
+On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.
+
+«Venez donc! mais venez donc! s’écriait Milady en essayant de traîner
+la jeune femme par le bras. Grâce au jardin, nous pouvons fuir encore,
+j’ai la clef, mais hâtons-nous, dans cinq minutes il serait trop tard.»
+
+Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses genoux.
+
+Milady essaya de la soulever et de l’emporter, mais elle ne put en
+venir à bout.
+
+En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue des
+mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de feu
+retentirent.
+
+«Une dernière fois, voulez-vous venir? s’écria Milady.
+
+— Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me manquent;
+vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.
+
+— Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais», s’écria Milady.
+
+Tout à coup, un éclair livide jaillit de ses yeux; d’un bond, éperdue,
+elle courut à la table, versa dans le verre de Mme Bonacieux le contenu
+d’un chaton de bague qu’elle ouvrit avec une promptitude singulière.
+
+C’était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt.
+
+Puis, prenant le verre d’une main ferme:
+
+«Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez.»
+
+Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme qui but
+machinalement.
+
+«Ah! ce n’est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en
+reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma foi!
+on fait ce qu’on peut.»
+
+Et elle s’élança hors de l’appartement.
+
+Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle était comme
+ces gens qui rêvent qu’on les poursuit et qui essayent vainement de
+marcher.
+
+Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la
+porte; à chaque instant Mme Bonacieux s’attendait à voir reparaître
+Milady, qui ne reparaissait pas.
+
+Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide à son
+front brûlant.
+
+Enfin elle entendit le grincement des grilles qu’on ouvrait, le bruit
+des bottes et des éperons retentit par les escaliers; il se faisait un
+grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu
+desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.
+
+Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s’élança vers la porte,
+elle avait reconnu la voix de d’Artagnan.
+
+«D’Artagnan! d’Artagnan! s’écria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par ici.
+
+— Constance! Constance! répondit le jeune homme, où êtes-vous? mon
+Dieu!»
+
+Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plutôt qu’elle ne
+s’ouvrit; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre; Mme
+Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un
+mouvement.
+
+D’Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu’il tenait à la main, et
+tomba à genoux devant sa maîtresse, Athos repassa le sien à sa
+ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les
+remirent au fourreau.
+
+«Oh! d’Artagnan! mon bien-aimé d’Artagnan! tu viens donc enfin, tu ne
+m’avais pas trompée, c’est bien toi!
+
+— Oui, oui, Constance! réunis!
+
+— Oh! _elle_ avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’espérais
+sourdement; je n’ai pas voulu fuir; oh! comme j’ai bien fait, comme je
+suis heureuse!»
+
+À ce mot, _elle_, Athos, qui s’était assis tranquillement, se leva tout
+à coup.
+
+«_Elle!_ qui, _elle?_ demanda d’Artagnan.
+
+— Mais ma compagne; celle qui, par amitié pour moi, voulait me
+soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous prenant pour des gardes
+du cardinal, vient de s’enfuir.
+
+— Votre compagne, s’écria d’Artagnan, devenant plus pâle que le voile
+blanc de sa maîtresse, de quelle compagne voulez-vous donc parler?
+
+— De celle dont la voiture était à la porte, d’une femme qui se dit
+votre amie, d’Artagnan; d’une femme à qui vous avez tout raconté.
+
+— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous donc
+pas son nom?
+
+— Si fait, on l’a prononcé devant moi, attendez… mais c’est étrange…
+oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n’y vois plus.
+
+— À moi, mes amis, à moi! ses mains sont glacées, s’écria d’Artagnan,
+elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd connaissance!»
+
+Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa
+voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d’eau; mais il
+s’arrêta en voyant l’horrible altération du visage d’Athos, qui, debout
+devant la table, les cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur,
+regardait l’un des verres et semblait en proie au doute le plus
+horrible.
+
+«Oh! disait Athos, oh! non, c’est impossible! Dieu ne permettrait pas
+un pareil crime.
+
+— De l’eau, de l’eau, criait d’Artagnan, de l’eau!
+
+«Pauvre femme, pauvre femme!» murmurait Athos d’une voix brisée.
+
+Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan.
+
+«Elle revient à elle! s’écria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon Dieu!
+je te remercie!
+
+— Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel! à qui ce verre vide?
+
+— À moi, monsieur…, répondit la jeune femme d’une voix mourante.
+
+— Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre?
+
+— _Elle_.
+
+— Mais, qui donc, _elle?_
+
+— Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de Winter…»
+
+Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d’Athos
+domina tous les autres.
+
+En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une douleur
+sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de Porthos et
+d’Aramis.
+
+D’Artagnan saisit les mains d’Athos avec une angoisse difficile à
+décrire.
+
+«Et quoi! dit-il, tu crois…»
+
+Sa voix s’éteignit dans un sanglot.
+
+«Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu’au sang.
+
+— D’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Mme Bonacieux, où es-tu? ne me quitte
+pas, tu vois bien que je vais mourir.»
+
+D’Artagnan lâcha les mains d’Athos, qu’il tenait encore entre ses mains
+crispées, et courut à elle.
+
+Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux n’avaient
+déjà plus de regard, un tremblement convulsif agitait son corps, la
+sueur coulait sur son front.
+
+«Au nom du Ciel! courez appeler Porthos, Aramis; demandez du secours!
+
+— Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu’elle verse il n’y a pas de
+contrepoison.
+
+— Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du secours!»
+
+Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune homme
+entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute son âme
+était passée dans son regard, et, avec un cri sanglotant, elle appuya
+ses lèvres sur les siennes.
+
+«Constance! Constance!» s’écria d’Artagnan.
+
+Un soupir s’échappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant celle de
+d’Artagnan; ce soupir, c’était cette âme si chaste et si aimante qui
+remontait au ciel.
+
+D’Artagnan ne serrait plus qu’un cadavre entre ses bras.
+
+Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa maîtresse, aussi pâle
+et aussi glacé qu’elle.
+
+Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de
+la croix.
+
+En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pâle que ceux
+qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui, vit Mme
+Bonacieux morte et d’Artagnan évanoui.
+
+Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes
+catastrophes.
+
+«Je ne m’étais pas trompé, dit-il, voilà M. d’Artagnan, et vous êtes
+ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis.»
+
+Ceux dont les noms venaient d’être prononcés regardaient l’étranger
+avec étonnement, il leur semblait à tous trois le reconnaître.
+
+«Messieurs, reprit le nouveau venu, vous êtes comme moi à la recherche
+d’une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a dû passer par
+ici, car j’y vois un cadavre!»
+
+Les trois amis restèrent muets; seulement la voix comme le visage leur
+rappelait un homme qu’ils avaient déjà vu; cependant, ils ne pouvaient
+se souvenir dans quelles circonstances.
+
+«Messieurs, continua l’étranger, puisque vous ne voulez pas reconnaître
+un homme qui probablement vous doit la vie deux fois, il faut bien que
+je me nomme; je suis Lord de Winter, le beau- frère de cette femme.»
+
+Les trois amis jetèrent un cri de surprise.
+
+Athos se leva et lui tendit la main.
+
+«Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous êtes des nôtres.
+
+— Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit Lord de
+Winter, je suis arrivé trois heures après elle à Boulogne, je l’ai
+manquée de vingt minutes à Saint-Omer; enfin, à Lillers, j’ai perdu sa
+trace. J’allais au hasard, m’informant à tout le monde, quand je vous
+ai vus passer au galop; j’ai reconnu M. d’Artagnan. Je vous ai appelés,
+vous ne m’avez pas répondu; j’ai voulu vous suivre, mais mon cheval
+était trop fatigué pour aller du même train que les vôtres. Et
+cependant il paraît que malgré la diligence que vous avez faite, vous
+êtes encore arrivés trop tard!
+
+— Vous voyez, dit Athos en montrant à Lord de Winter Mme Bonacieux
+morte et d’Artagnan que Porthos et Aramis essayaient de rappeler à la
+vie.
+
+— Sont-ils donc morts tous deux? demanda froidement Lord de Winter.
+
+— Non, heureusement, répondit Athos, M. d’Artagnan n’est qu’évanoui.
+
+— Ah! tant mieux!» dit Lord de Winter.
+
+En effet, en ce moment d’Artagnan rouvrit les yeux.
+
+Il s’arracha des bras de Porthos et d’Aramis et se jeta comme un
+insensé sur le corps de sa maîtresse.
+
+Athos se leva, marcha vers son ami d’un pas lent et solennel,
+l’embrassa tendrement, et, comme il éclatait en sanglots, il lui dit de
+sa voix si noble et si persuasive:
+
+«Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les
+vengent!
+
+— Oh! oui, dit d’Artagnan, oui! si c’est pour la venger, je suis prêt à
+te suivre!»
+
+Athos profita de ce moment de force que l’espoir de la vengeance
+rendait à son malheureux ami pour faire signe à Porthos et à Aramis
+d’aller chercher la supérieure.
+
+Les deux amis la rencontrèrent dans le corridor, encore toute troublée
+et tout éperdue de tant d’événements; elle appela quelques religieuses,
+qui, contre toutes les habitudes monastiques, se trouvèrent en présence
+de cinq hommes.
+
+«Madame, dit Athos en passant le bras de d’Artagnan sous le sien, nous
+abandonnons à vos soins pieux le corps de cette malheureuse femme. Ce
+fut un ange sur la terre avant d’être un ange au ciel. Traitez-la comme
+une de vos soeurs; nous reviendrons un jour prier sur sa tombe.»
+
+D’Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d’Athos et éclata en
+sanglots.
+
+«Pleure, dit Athos, pleure, coeur plein d’amour, de jeunesse et de vie!
+Hélas! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi!»
+
+Et il entraîna son ami, affectueux comme un père, consolant comme un
+prêtre, grand comme l’homme qui a beaucoup souffert.
+
+Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la bride,
+s’avancèrent vers la ville de Béthune, dont on apercevait le faubourg,
+et ils s’arrêtèrent devant la première auberge qu’ils rencontrèrent.
+
+«Mais, dit d’Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme?
+
+— Plus tard, dit Athos, j’ai des mesures à prendre.
+
+— Elle nous échappera, reprit le jeune homme, elle nous échappera,
+Athos, et ce sera ta faute.
+
+— Je réponds d’elle», dit Athos.
+
+D’Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami, qu’il
+baissa la tête et entra dans l’auberge sans rien répondre.
+
+Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien à l’assurance
+d’Athos.
+
+Lord de Winter croyait qu’il parlait ainsi pour engourdir la douleur de
+d’Artagnan.
+
+«Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu’il se fut assuré qu’il y avait
+cinq chambres de libres dans l’hôtel, retirons-nous chacun chez soi;
+d’Artagnan a besoin d’être seul pour pleurer et vous pour dormir. Je me
+charge de tout, soyez tranquilles.
+
+— Il me semble cependant, dit Lord de Winter, que s’il y a quelque
+mesure à prendre contre la comtesse, cela me regarde: c’est ma
+belle-soeur.
+
+— Et moi, dit Athos, c’est ma femme.
+
+D’Artagnan tressaillit, car il comprit qu’Athos était sûr de sa
+vengeance, puisqu’il révélait un pareil secret; Porthos et Aramis se
+regardèrent en pâlissant. Lord de Winter pensa qu’Athos était fou.
+
+«Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez bien
+qu’en ma qualité de mari cela me regarde. Seulement, d’Artagnan, si
+vous ne l’avez pas perdu, remettez-moi ce papier qui s’est échappé du
+chapeau de cet homme et sur lequel est écrit le nom de la ville…
+
+— Ah! dit d’Artagnan, je comprends, ce nom écrit de sa main…
+
+— Tu vois bien, dit Athos, qu’il y a un Dieu dans le ciel!»
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIV.
+L’HOMME AU MANTEAU ROUGE
+
+
+Le désespoir d’Athos avait fait place à une douleur concentrée, qui
+rendait plus lucides encore les brillantes facultés d’esprit de cet
+homme.
+
+Tout entier à une seule pensée, celle de la promesse qu’il avait faite
+et de la responsabilité qu’il avait prise, il se retira le dernier dans
+sa chambre, pria l’hôte de lui procurer une carte de la province, se
+courba dessus, interrogea les lignes tracées, reconnut que quatre
+chemins différents se rendaient de Béthune à Armentières, et fit
+appeler les valets.
+
+Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent et reçurent les
+ordres clairs, ponctuels et graves d’Athos.
+
+Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre à
+Armentières, chacun par une route différente. Planchet, le plus
+intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait disparu
+la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tiré, et qui était
+accompagnée, on se le rappelle, du domestique de Rochefort.
+
+Athos mit les valets en campagne d’abord, parce que, depuis que ces
+hommes étaient à son service et à celui de ses amis, il avait reconnu
+en chacun d’eux des qualités différentes et essentielles.
+
+Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de
+défiance que leurs maîtres, et trouvent plus de sympathie chez ceux
+auxquels ils s’adressent.
+
+Enfin, Milady connaissait les maîtres, tandis qu’elle ne connaissait
+pas les valets; au contraire, les valets connaissaient parfaitement
+Milady.
+
+Tous quatre devaient se trouver réunis le lendemain à onze heures à
+l’endroit indiqué; s’ils avaient découvert la retraite de Milady, trois
+resteraient à la garder, le quatrième reviendrait à Béthune pour
+prévenir Athos et servir de guide aux quatre amis.
+
+Ces dispositions prises, les valets se retirèrent à leur tour.
+
+Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son épée, s’enveloppa dans
+son manteau et sortit de l’hôtel; il était dix heures à peu près. À dix
+heures du soir, on le sait, en province les rues sont peu fréquentées.
+Athos cependant cherchait visiblement quelqu’un à qui il pût adresser
+une question. Enfin il rencontra un passant attardé, s’approcha de lui,
+lui dit quelques paroles; l’homme auquel il s’adressait recula avec
+terreur, cependant il répondit aux paroles du mousquetaire par une
+indication. Athos offrit à cet homme une demi-pistole pour
+l’accompagner, mais l’homme refusa.
+
+Athos s’enfonça dans la rue que l’indicateur avait désignée du doigt;
+mais, arrivé à un carrefour, il s’arrêta de nouveau, visiblement
+embarrassé. Cependant, comme, plus qu’aucun autre lieu, le carrefour
+lui offrait la chance de rencontrer quelqu’un, il s’y arrêta. En effet,
+au bout d’un instant, un veilleur de nuit passa. Athos lui répéta la
+même question qu’il avait déjà faite à la première personne qu’il avait
+rencontrée, le veilleur de nuit laissa apercevoir la même terreur,
+refusa à son tour d’accompagner Athos, et lui montra de la main le
+chemin qu’il devait suivre.
+
+Athos marcha dans la direction indiquée et atteignit le faubourg situé
+à l’extrémité de la ville opposée à celle par laquelle lui et ses
+compagnons étaient entrés. Là il parut de nouveau inquiet et
+embarrassé, et s’arrêta pour la troisième fois.
+
+Heureusement un mendiant passa, qui s’approcha d’Athos pour lui
+demander l’aumône. Athos lui proposa un écu pour l’accompagner où il
+allait. Le mendiant hésita un instant, mais à la vue de la pièce
+d’argent qui brillait dans l’obscurité, il se décida et marcha devant
+Athos.
+
+Arrivé à l’angle d’une rue, il lui montra de loin une petite maison
+isolée, solitaire, triste; Athos s’en approcha, tandis que le mendiant,
+qui avait reçu son salaire, s’en éloignait à toutes jambes.
+
+Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au milieu de la
+couleur rougeâtre dont cette maison était peinte; aucune lumière ne
+paraissait à travers les gerçures des contrevents, aucun bruit ne
+pouvait faire supposer qu’elle fût habitée, elle était sombre et muette
+comme un tombeau.
+
+Trois fois Athos frappa sans qu’on lui répondît. Au troisième coup
+cependant des pas intérieurs se rapprochèrent; enfin la porte
+s’entrebâilla, et un homme de haute taille, au teint pâle, aux cheveux
+et à la barbe noire, parut.
+
+Athos et lui échangèrent quelques mots à voix basse, puis l’homme à la
+haute taille fit signe au mousquetaire qu’il pouvait entrer. Athos
+profita à l’instant même de la permission, et la porte se referma
+derrière lui.
+
+L’homme qu’Athos était venu chercher si loin et qu’il avait trouvé avec
+tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, où il était occupé à
+retenir avec des fils de fer les os cliquetants d’un squelette. Tout le
+corps était déjà rajusté: la tête seule était posée sur une table.
+
+Tout le reste de l’ameublement indiquait que celui chez lequel on se
+trouvait s’occupait de sciences naturelles: il y avait des bocaux
+pleins de serpents, étiquetés selon les espèces; des lézards desséchés
+reluisaient comme des émeraudes taillées dans de grands cadres de bois
+noir; enfin, des bottes d’herbes sauvages, odoriférantes et sans doute
+douées de vertus inconnues au vulgaire des hommes, étaient attachées au
+plafond et descendaient dans les angles de l’appartement.
+
+Du reste, pas de famille, pas de serviteurs; l’homme à la haute taille
+habitait seul cette maison.
+
+Athos jeta un coup d’oeil froid et indifférent sur tous les objets que
+nous venons de décrire, et, sur l’invitation de celui qu’il venait
+chercher, il s’assit près de lui.
+
+Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu’il
+réclamait de lui; mais à peine eut-il exposé sa demande, que l’inconnu,
+qui était resté debout devant le mousquetaire, recula de terreur et
+refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier sur lequel étaient
+écrites deux lignes accompagnées d’une signature et d’un sceau, et le
+présenta à celui qui donnait trop prématurément ces signes de
+répugnance. L’homme à la grande taille eut à peine lu ces deux lignes,
+vu la signature et reconnu le sceau, qu’il s’inclina en signe qu’il
+n’avait plus aucune objection à faire, et qu’il était prêt à obéir.
+
+Athos n’en demanda pas davantage; il se leva, salua, sortit, reprit en
+s’en allant le chemin qu’il avait suivi pour venir, rentra dans l’hôtel
+et s’enferma chez lui.
+
+Au point du jour, d’Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce qu’il
+fallait faire.
+
+«Attendre», répondit Athos.
+
+Quelques instants après, la supérieure du couvent fit prévenir les
+mousquetaires que l’enterrement de la victime de Milady aurait lieu à
+midi. Quant à l’empoisonneuse, on n’en avait pas eu de nouvelles;
+seulement elle avait dû fuir par le jardin, sur le sable duquel on
+avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait retrouvé la porte
+fermée; quant à la clé, elle avait disparu.
+
+À l’heure indiquée, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent au
+couvent: les cloches sonnaient à toute volée, la chapelle était
+ouverte, la grille du choeur était fermée. Au milieu du choeur, le
+corps de la victime, revêtue de ses habits de novice, était exposé. De
+chaque côté du choeur et derrière des grilles s’ouvrant sur le couvent
+était toute la communauté des Carmélites, qui écoutait de là le service
+divin et mêlait son chant au chant des prêtres, sans voir les profanes
+et sans être vue d’eux.
+
+À la porte de la chapelle, d’Artagnan sentit son courage qui fuyait de
+nouveau; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos avait disparu.
+
+Fidèle à sa mission de vengeance, Athos s’était fait conduire au
+jardin; et là, sur le sable, suivant les pas légers de cette femme qui
+avait laissé une trace sanglante partout où elle avait passé, il
+s’avança jusqu’à la porte qui donnait sur le bois, se la fit ouvrir, et
+s’enfonça dans la forêt.
+
+Alors tous ses doutes se confirmèrent: le chemin par lequel la voiture
+avait disparu contournait la forêt. Athos suivit le chemin quelque
+temps les yeux fixés sur le sol; de légères taches de sang, qui
+provenaient d’une blessure faite ou à l’homme qui accompagnait la
+voiture en courrier, ou à l’un des chevaux, piquetaient le chemin. Au
+bout de trois quarts de lieue à peu près, à cinquante pas de Festubert,
+une tache de sang plus large apparaissait; le sol était piétiné par les
+chevaux. Entre la forêt et cet endroit dénonciateur, un peu en arrière
+de la terre écorchée, on retrouvait la même trace de petits pas que
+dans le jardin; la voiture s’était arrêtée.
+
+En cet endroit, Milady était sortie du bois et était montée dans la
+voiture.
+
+Satisfait de cette découverte qui confirmait tous ses soupçons, Athos
+revint à l’hôtel et trouva Planchet qui l’attendait avec impatience.
+
+Tout était comme l’avait prévu Athos.
+
+Planchet avait suivi la route, avait comme Athos remarqué les taches de
+sang, comme Athos il avait reconnu l’endroit où les chevaux s’étaient
+arrêtés; mais il avait poussé plus loin qu’Athos, de sorte qu’au
+village de Festubert, en buvant dans une auberge, il avait, sans avoir
+eu besoin de questionner, appris que la veille, à huit heures et demie
+du soir, un homme blessé, qui accompagnait une dame qui voyageait dans
+une chaise de poste, avait été obligé de s’arrêter, ne pouvant aller
+plus loin. L’accident avait été mis sur le compte de voleurs qui
+auraient arrêté la chaise dans le bois. L’homme était resté dans le
+village, la femme avait relayé et continué son chemin.
+
+Planchet se mit en quête du postillon qui avait conduit la chaise, et
+le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu’à Fromelles, et de
+Fromelles elle était partie pour Armentières. Planchet prit la
+traverse, et à sept heures du matin il était à Armentières.
+
+Il n’y avait qu’un seul hôtel, celui de la Poste. Planchet alla s’y
+présenter comme un laquais sans place qui cherchait une condition. Il
+n’avait pas causé dix minutes avec les gens de l’auberge, qu’il savait
+qu’une femme seule était arrivée à onze heures du soir, avait pris une
+chambre, avait fait venir le maître d’hôtel et lui avait dit qu’elle
+désirerait demeurer quelque temps dans les environs.
+
+Planchet n’avait pas besoin d’en savoir davantage. Il courut au
+rendez-vous, trouva les trois laquais exacts à leur poste, les plaça en
+sentinelles à toutes les issues de l’hôtel, et vint trouver Athos, qui
+achevait de recevoir les renseignements de Planchet, lorsque ses amis
+rentrèrent.
+
+Tous les visages étaient sombres et crispés, même le doux visage
+d’Aramis.
+
+«Que faut-il faire? demanda d’Artagnan.
+
+— Attendre», répondit Athos.
+
+Chacun se retira chez soi.
+
+À huit heures du soir, Athos donna l’ordre de seller les chevaux, et
+fit prévenir Lord de Winter et ses amis qu’ils eussent à se préparer
+pour l’expédition.
+
+En un instant tous cinq furent prêts. Chacun visita ses armes et les
+mit en état. Athos descendit le premier et trouva d’Artagnan déjà à
+cheval et s’impatientant.
+
+«Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu’un.»
+
+Les quatre cavaliers regardèrent autour d’eux avec étonnement, car ils
+cherchaient inutilement dans leur esprit quel était ce quelqu’un qui
+pouvait leur manquer.
+
+En ce moment Planchet amena le cheval d’Athos, le mousquetaire sauta
+légèrement en selle.
+
+«Attendez-moi, dit-il, je reviens.»
+
+Et il partit au galop.
+
+Un quart d’heure après, il revint effectivement accompagné d’un homme
+masqué et enveloppé d’un grand manteau rouge.
+
+Lord de Winter et les trois mousquetaires s’interrogèrent du regard.
+Nul d’entre eux ne put renseigner les autres, car tous ignoraient ce
+qu’était cet homme. Cependant ils pensèrent que cela devait être ainsi,
+puisque la chose se faisait par l’ordre d’Athos.
+
+À neuf heures, guidée par Planchet, la petite cavalcade se mit en
+route, prenant le chemin qu’avait suivi la voiture.
+
+C’était un triste aspect que celui de ces six hommes courant en
+silence, plongés chacun dans sa pensée, mornes comme le désespoir,
+sombres comme le châtiment.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXV.
+LE JUGEMENT
+
+
+C’était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au ciel,
+voilant la clarté des étoiles; la lune ne devait se lever qu’à minuit.
+
+Parfois, à la lueur d’un éclair qui brillait à l’horizon, on apercevait
+la route qui se déroulait blanche et solitaire; puis, l’éclair éteint,
+tout rentrait dans l’obscurité.
+
+À chaque instant, Athos invitait d’Artagnan, toujours à la tête de la
+petite troupe, à reprendre son rang qu’au bout d’un instant il
+abandonnait de nouveau; il n’avait qu’une pensée, c’était d’aller en
+avant, et il allait.
+
+On traversa en silence le village de Festubert, où était resté le
+domestique blessé, puis on longea le bois de Richebourg; arrivés à
+Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit à gauche.
+
+Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient
+essayé d’adresser la parole à l’homme au manteau rouge; mais à chaque
+interrogation qui lui avait été faite, il s’était incliné sans
+répondre. Les voyageurs avaient alors compris qu’il y avait quelque
+raison pour que l’inconnu gardât le silence, et ils avaient cessé de
+lui adresser la parole.
+
+D’ailleurs, l’orage grossissait, les éclairs se succédaient rapidement,
+le tonnerre commençait à gronder, et le vent, précurseur de l’ouragan,
+sifflait dans la plaine, agitant les plumes des cavaliers.
+
+La cavalcade prit le grand trot.
+
+Un peu au-delà de Fromelles, l’orage éclata; on déploya les manteaux;
+il restait encore trois lieues à faire: on les fit sous des torrents de
+pluie.
+
+D’Artagnan avait ôté son feutre et n’avait pas mis son manteau; il
+trouvait plaisir à laisser ruisseler l’eau sur son front brûlant et sur
+son corps agité de frissons fiévreux.
+
+Au moment où la petite troupe avait dépassé Goskal et allait arriver à
+la poste, un homme, abrité sous un arbre, se détacha du tronc avec
+lequel il était resté confondu dans l’obscurité, et s’avança jusqu’au
+milieu de la route, mettant son doigt sur ses lèvres.
+
+Athos reconnut Grimaud.
+
+«Qu’y a-t-il donc? s’écria d’Artagnan, aurait-elle quitté Armentières?»
+
+Grimaud fit de sa tête un signe affirmatif. D’Artagnan grinça des
+dents.
+
+«Silence, d’Artagnan! dit Athos, c’est moi qui me suis chargé de tout,
+c’est donc à moi d’interroger Grimaud.
+
+— Où est-elle?» demanda Athos.
+
+Grimaud étendit la main dans la direction de la Lys.
+
+«Loin d’ici?» demanda Athos.
+
+Grimaud présenta à son maître son index plié.
+
+«Seule?» demanda Athos.
+
+Grimaud fit signe que oui.
+
+«Messieurs, dit Athos, elle est seule à une demi-lieue d’ici, dans la
+direction de la rivière.
+
+— C’est bien, dit d’Artagnan, conduis-nous, Grimaud.»
+
+Grimaud prit à travers champs, et servit de guide à la cavalcade.
+
+Au bout de cinq cents pas à peu près, on trouva un ruisseau, que l’on
+traversa à gué.
+
+À la lueur d’un éclair, on aperçut le village d’Erquinghem.
+
+«Est-ce là?» demanda d’Artagnan.
+
+Grimaud secoua la tête en signe de négation.
+
+«Silence donc!» dit Athos.
+
+Et la troupe continua son chemin.
+
+Un autre éclair brilla; Grimaud étendit le bras, et à la lueur bleuâtre
+du serpent de feu on distingua une petite maison isolée, au bord de la
+rivière, à cent pas d’un bac. Une fenêtre était éclairée.
+
+«Nous y sommes», dit Athos.
+
+En ce moment, un homme couché dans le fossé se leva, c’était
+Mousqueton; il montra du doigt la fenêtre éclairée.
+
+«Elle est là, dit-il.
+
+— Et Bazin? demanda Athos.
+
+— Tandis que je gardais la fenêtre, il gardait la porte.
+
+— Bien, dit Athos, vous êtes tous de fidèles serviteurs.» Athos sauta à
+bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de Grimaud, et
+s’avança vers la fenêtre après avoir fait signe au reste de la troupe
+de tourner du côté de la porte.
+
+La petite maison était entourée d’une haie vive, de deux ou trois pieds
+de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu’à la fenêtre privée de
+contrevents, mais dont les demi-rideaux étaient exactement tirés.
+
+Il monta sur le rebord de pierre, afin que son oeil pût dépasser la
+hauteur des rideaux.
+
+À la lueur d’une lampe, il vit une femme enveloppée d’une mante de
+couleur sombre, assise sur un escabeau, près d’un feu mourant: ses
+coudes étaient posés sur une mauvaise table, et elle appuyait sa tête
+dans ses deux mains blanches comme l’ivoire.
+
+On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre passa sur
+les lèvres d’Athos, il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien celle
+qu’il cherchait.
+
+En ce moment un cheval hennit: Milady releva la tête, vit, collé à la
+vitre, le visage pâle d’Athos, et poussa un cri.
+
+Athos comprit qu’il était reconnu, poussa la fenêtre du genou et de la
+main, la fenêtre céda, les carreaux se rompirent.
+
+Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la chambre.
+
+Milady courut à la porte et l’ouvrit; plus pâle et plus menaçant encore
+qu’Athos, d’Artagnan était sur le seuil.
+
+Milady recula en poussant un cri. D’Artagnan, croyant qu’elle avait
+quelque moyen de fuir et craignant qu’elle ne leur échappât, tira un
+pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.
+
+«Remets cette arme à sa place, d’Artagnan, dit-il, il importe que cette
+femme soit jugée et non assassinée. Attends encore un instant,
+d’Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs.»
+
+D’Artagnan obéit, car Athos avait la voix solennelle et le geste
+puissant d’un juge envoyé par le Seigneur lui-même. Aussi, derrière
+d’Artagnan, entrèrent Porthos, Aramis, Lord de Winter et l’homme au
+manteau rouge.
+
+Les quatre valets gardaient la porte et la fenêtre.
+
+Milady était tombée sur sa chaise les mains étendues, comme pour
+conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frère, elle
+jeta un cri terrible.
+
+«Que demandez-vous? s’écria Milady.
+
+— Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s’est appelée
+d’abord la comtesse de La Fère, puis Lady de Winter, baronne de
+Sheffield.
+
+— C’est moi, c’est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur, que me
+voulez-vous?
+
+— Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos: vous serez libre
+de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur d’Artagnan, à
+vous d’accuser le premier.»
+
+D’Artagnan s’avança.
+
+«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir
+empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir.»
+
+Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.
+
+«Nous attestons», dirent d’un seul mouvement les deux mousquetaires.
+
+D’Artagnan continua.
+
+«Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme d’avoir voulu
+m’empoisonner moi-même, dans du vin qu’elle m’avait envoyé de Villeroi,
+avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes amis; Dieu m’a
+sauvé; mais un homme est mort à ma place, qui s’appelait Brisemont.
+
+— Nous attestons, dirent de la même voix Porthos et Aramis.
+
+— Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme de m’avoir
+poussé au meurtre du baron de Wardes; et, comme personne n’est là pour
+attester la vérité de cette accusation, je l’atteste, moi.
+
+«J’ai dit.»
+
+Et d’Artagnan passa de l’autre côté de la chambre avec Porthos et
+Aramis.
+
+«À vous, Milord!» dit Athos.
+
+Le baron s’approcha à son tour.
+
+«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir
+fait assassiner le duc de Buckingham.
+
+— Le duc de Buckingham assassiné? s’écrièrent d’un seul cri tous les
+assistants.
+
+— Oui, dit le baron, assassiné! Sur la lettre d’avis que vous m’aviez
+écrite, j’avais fait arrêter cette femme, et je l’avais donnée en garde
+à un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme, elle lui a mis le
+poignard dans la main, elle lui a fait tuer le duc, et dans ce moment
+peut-être Felton paie de sa tête le crime de cette furie.»
+
+Un frémissement courut parmi les juges à la révélation de ces crimes
+encore inconnus.
+
+«Ce n’est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frère, qui vous avait
+faite son héritière, est mort en trois heures d’une étrange maladie qui
+laisse des taches livides sur tout le corps. Ma soeur, comment votre
+mari est-il mort?
+
+— Horreur! s’écrièrent Porthos et Aramis.
+
+— Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon frère, je
+demande justice contre vous, et je déclare que si on ne me la fait pas,
+je me la ferai.»
+
+Et Lord de Winter alla se ranger près de d’Artagnan, laissant la place
+libre à un autre accusateur.
+
+Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de
+rappeler ses idées confondues par un vertige mortel.
+
+«À mon tour, dit Athos, tremblant lui-même comme le lion tremble à
+l’aspect du serpent, à mon tour. J’épousai cette femme quand elle était
+jeune fille, je l’épousai malgré toute ma famille; je lui donnai mon
+bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m’aperçus que cette femme
+était flétrie: cette femme était marquée d’une fleur de lis sur
+l’épaule gauche.
+
+— Oh! dit Milady en se levant, je défie de retrouver le tribunal qui a
+prononcé sur moi cette sentence infâme. Je défie de retrouver celui qui
+l’a exécutée.
+
+— Silence, dit une voix. À ceci, c’est à moi de répondre!»
+
+Et l’homme au manteau rouge s’approcha à son tour.
+
+«Quel est cet homme, quel est cet homme?» s’écria Milady suffoquée par
+la terreur et dont les cheveux se dénouèrent et se dressèrent sur sa
+tête livide comme s’ils eussent été vivants.
+
+Tous les yeux se tournèrent sur cet homme, car à tous, excepté à Athos,
+il était inconnu.
+
+Encore Athos le regardait-il avec autant de stupéfaction que les
+autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mêlé en quelque
+chose à l’horrible drame qui se dénouait en ce moment.
+
+Après s’être approché de Milady, d’un pas lent et solennel, de manière
+que la table seule le séparât d’elle, l’inconnu ôta son masque.
+
+Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage pâle
+encadré de cheveux et de favoris noirs, dont la seule expression était
+une impassibilité glacée, puis tout à coup:
+
+«Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu’au mur; non,
+non, c’est une apparition infernale! ce n’est pas lui! à moi! à moi!»
+s’écria-t-elle d’une voix rauque en se retournant vers la muraille,
+comme si elle eût pu s’y ouvrir un passage avec ses mains.
+
+«Mais qui êtes-vous donc? s’écrièrent tous les témoins de cette scène.
+
+— Demandez-le à cette femme, dit l’homme au manteau rouge, car vous
+voyez bien qu’elle m’a reconnu, elle.
+
+— Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille!» s’écria Milady en proie
+à une terreur insensée et se cramponnant des mains à la muraille pour
+ne pas tomber.
+
+Tout le monde s’écarta, et l’homme au manteau rouge resta seul debout
+au milieu de la salle.
+
+«Oh! grâce! grâce! pardon!» s’écria la misérable en tombant à genoux.
+
+L’inconnu laissa le silence se rétablir.
+
+«Je vous le disais bien qu’elle m’avait reconnu! reprit-il. Oui, je
+suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire.»
+
+Tous les yeux étaient fixés sur cet homme dont on attendait les paroles
+avec une avide anxiété.
+
+«Cette jeune femme était autrefois une jeune fille aussi belle qu’elle
+est belle aujourd’hui. Elle était religieuse au couvent des
+bénédictines de Templemar. Un jeune prêtre au coeur simple et croyant
+desservait l’église de ce couvent; elle entreprit de le séduire et y
+réussit, elle eût séduit un saint.
+
+«Leurs voeux à tous deux étaient sacrés, irrévocables; leur liaison ne
+pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle obtint de lui
+qu’ils quitteraient le pays; mais pour quitter le pays, pour fuir
+ensemble, pour gagner une autre partie de la France, où ils pussent
+vivre tranquilles parce qu’ils seraient inconnus, il fallait de
+l’argent; ni l’un ni l’autre n’en avait. Le prêtre vola les vases
+sacrés, les vendit; mais comme ils s’apprêtaient à partir ensemble, ils
+furent arrêtés tous deux.
+
+«Huit jours après, elle avait séduit le fils du geôlier et s’était
+sauvée. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la
+flétrissure. J’étais le bourreau de la ville de Lille, comme dit cette
+femme. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable, messieurs,
+c’était mon frère!
+
+«Je jurai alors que cette femme qui l’avait perdu, qui était plus que
+sa complice, puisqu’elle l’avait poussé au crime, partagerait au moins
+le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la
+poursuivis, je l’atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même
+flétrissure que j’avais imprimée à mon frère.
+
+«Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s’échapper à
+son tour, on m’accusa de complicité, et l’on me condamna à rester en
+prison à sa place tant qu’il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon
+pauvre frère ignorait ce jugement; il avait rejoint cette femme, ils
+avaient fui ensemble dans le Berry; et là, il avait obtenu une petite
+cure. Cette femme passait pour sa soeur.
+
+«Le seigneur de la terre sur laquelle était située l’église du curé vit
+cette prétendue soeur et en devint amoureux, amoureux au point qu’il
+lui proposa de l’épouser. Alors elle quitta celui qu’elle avait perdu
+pour celui qu’elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère…»
+
+Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c’était le véritable nom,
+et qui fit signe de la tête que tout ce qu’avait dit le bourreau était
+vrai.
+
+«Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser d’une
+existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et bonheur, mon
+pauvre frère revint à Lille, et apprenant l’arrêt qui m’avait condamné
+à sa place, se constitua prisonnier et se pendit le même soir au
+soupirail de son cachot.
+
+«Au reste, c’est une justice à leur rendre, ceux qui m’avaient condamné
+me tinrent parole. À peine l’identité du cadavre fut-elle constatée
+qu’on me rendit ma liberté.
+
+«Voilà le crime dont je l’accuse, voilà la cause pour laquelle je l’ai
+marquée.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous réclamez
+contre cette femme?
+
+— La peine de mort, répondit d’Artagnan.
+
+— Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous
+réclamez contre cette femme?
+
+— La peine de mort, reprit Lord de Winter.
+
+— Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui êtes ses juges,
+quelle est la peine que vous portez contre cette femme?
+
+— La peine de mort», répondirent d’une voix sourde les deux
+mousquetaires.
+
+Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges
+en se traînant sur ses genoux.
+
+Athos étendit la main vers elle.
+
+«Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il, vos
+crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel. Si vous
+savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez
+mourir.»
+
+À ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se releva de
+toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manquèrent; elle
+sentit qu’une main puissante et implacable la saisissait par les
+cheveux et l’entraînait aussi irrévocablement que la fatalité entraîne
+l’homme: elle ne tenta donc pas même de faire résistance et sortit de
+la chaumière.
+
+Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière
+elle. Les valets suivirent leurs maîtres et la chambre resta solitaire
+avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui
+brûlait tristement sur la table.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXVI.
+L’EXÉCUTION
+
+
+Il était minuit à peu près; la lune, échancrée par sa décroissance et
+ensanglantée par les dernières traces de l’orage, se levait derrière la
+petite ville d’Armentières, qui détachait sur sa lueur blafarde la
+silhouette sombre de ses maisons et le squelette de son haut clocher
+découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à une
+rivière d’étain fondu; tandis que sur l’autre rive on voyait la masse
+noire des arbres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros
+nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la
+nuit. À gauche s’élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes
+immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait entendre son cri
+aigu, périodique et monotone. Çà et là dans la plaine, à droite et à
+gauche du chemin que suivait le lugubre cortège, apparaissaient
+quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes
+accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
+
+De temps en temps un large éclair ouvrait l’horizon dans toute sa
+largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait
+comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l’eau en deux parties.
+Pas un souffle de vent ne passait dans l’atmosphère alourdie. Un
+silence de mort écrasait toute la nature; le sol était humide et
+glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées
+jetaient leur parfum avec plus d’énergie.
+
+Deux valets traînaient Milady, qu’ils tenaient chacun par un bras; le
+bourreau marchait derrière, et Lord de Winter, d’Artagnan, Athos,
+Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.
+
+Planchet et Bazin venaient les derniers.
+
+Les deux valets conduisaient Milady du côté de la rivière. Sa bouche
+était muette; mais ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence,
+suppliant tour à tour chacun de ceux qu’elle regardait.
+
+Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux valets:
+
+«Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite; mais si
+vous me livrez à vos maîtres, j’ai ici près des vengeurs qui vous
+feront payer cher ma mort.»
+
+Grimaud hésitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.
+
+Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s’approcha vivement, Lord
+de Winter en fit autant.
+
+«Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus
+sûrs.»
+
+On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de
+Mousqueton.
+
+Arrivés au bord de l’eau, le bourreau s’approcha de Milady et lui lia
+les pieds et les mains.
+
+Alors elle rompit le silence pour s’écrier:
+
+«Vous êtes des lâches, vous êtes des misérables assassins, vous vous
+mettez à dix pour égorger une femme; prenez garde, si je ne suis point
+secourue, je serai vengée.
+
+— Vous n’êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n’appartenez
+pas à l’espèce humaine, vous êtes un démon échappé de l’enfer et que
+nous allons y faire rentrer.
+
+— Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention que
+celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin.
+
+— Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame, dit
+l’homme au manteau rouge en frappant sur sa large épée; c’est le
+dernier juge, voilà tout: _Nachrichter_, comme disent nos voisins les
+Allemands.»
+
+Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou
+trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et étrange en
+s’envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois.
+
+«Mais si je suis coupable, si j’ai commis les crimes dont vous
+m’accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous
+n’êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
+
+— Je vous avais proposé Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi
+n’avez-vous pas voulu?
+
+— Parce que je ne veux pas mourir! s’écria Milady en se débattant,
+parce que je suis trop jeune pour mourir!
+
+— La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore
+que vous, madame, et cependant elle est morte, dit d’Artagnan.
+
+— J’entrerai dans un cloître, je me ferai religieuse, dit Milady.
+
+— Vous étiez dans un cloître, dit le bourreau, et vous en êtes sortie
+pour perdre mon frère.»
+
+Milady poussa un cri d’effroi, et tomba sur ses genoux.
+
+Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l’emporter vers le
+bateau.
+
+«Oh! mon Dieu! s’écria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me noyer!»
+
+Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d’Artagnan, qui
+d’abord était le plus acharné à la poursuite de Milady, se laissa aller
+sur une souche, et pencha la tête, se bouchant les oreilles avec les
+paumes de ses mains; et cependant, malgré cela, il l’entendait encore
+menacer et crier.
+
+D’Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui manqua.
+
+«Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir à ce
+que cette femme meure ainsi!»
+
+Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s’était reprise à une
+lueur d’espérance.
+
+«D’Artagnan! d’Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t’ai aimé!»
+
+Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
+
+Mais Athos, brusquement, tira son épée, se mit sur son chemin.
+
+«Si vous faites un pas de plus, d’Artagnan, dit-il, nous croiserons le
+fer ensemble.
+
+D’Artagnan tomba à genoux et pria.
+
+«Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
+
+— Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je suis
+bon catholique, je crois fermement être juste en accomplissant ma
+fonction sur cette femme.
+
+— C’est bien.»
+
+Athos fit un pas vers Milady.
+
+«Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m’avez fait; je vous
+pardonne mon avenir brisé, mon honneur perdu, mon amour souillé et mon
+salut à jamais compromis par le désespoir où vous m’avez jeté. Mourez
+en paix.»
+
+Lord de Winter s’avança à son tour.
+
+«Je vous pardonne, dit-il, l’empoisonnement de mon frère, l’assassinat
+de Sa Grâce Lord Buckingham; je vous pardonne la mort du pauvre Felton,
+je vous pardonne vos tentatives sur ma personne. Mourez en paix.
+
+— Et moi, dit d’Artagnan, pardonnez-moi, madame, d’avoir, par une
+fourberie indigne d’un gentilhomme, provoqué votre colère; et, en
+échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos
+vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous.
+Mourez en paix!
+
+— _I am lost!_ murmura en anglais Milady. _I must die._»
+
+Alors elle se releva d’elle-même, jeta tout autour d’elle un de ces
+regards clairs qui semblaient jaillir d’un oeil de flamme.
+
+Elle ne vit rien.
+
+Elle écouta et n’entendit rien.
+
+Elle n’avait autour d’elle que des ennemis.
+
+«Où vais-je mourir? dit-elle.
+
+— Sur l’autre rive», répondit le bourreau.
+
+Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y mettre le
+pied pour la suivre, Athos lui remit une somme d’argent.
+
+«Tenez, dit-il, voici le prix de l’exécution; que l’on voie bien que
+nous agissons en juges.
+
+— C’est bien, dit le bourreau; et que maintenant, à son tour, cette
+femme sache que je n’accomplis pas mon métier, mais mon devoir.»
+
+Et il jeta l’argent dans la rivière.
+
+Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la
+coupable et l’exécuteur; tous les autres demeurèrent sur la rive
+droite, où ils étaient tombés à genoux.
+
+Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet
+d’un nuage pâle qui surplombait l’eau en ce moment.
+
+On le vit aborder sur l’autre rive; les personnages se dessinaient en
+noir sur l’horizon rougeâtre.
+
+Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait
+ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta légèrement à terre et
+prit la fuite.
+
+Mais le sol était humide; en arrivant au haut du talus, elle glissa et
+tomba sur ses genoux.
+
+Une idée superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le Ciel
+lui refusait son secours et resta dans l’attitude où elle se trouvait,
+la tête inclinée et les mains jointes.
+
+Alors on vit, de l’autre rive, le bourreau lever lentement ses deux
+bras, un rayon de lune se refléta sur la lame de sa large épée, les
+deux bras retombèrent; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri
+de la victime, puis une masse tronquée s’affaissa sous le coup.
+
+Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l’étendit à terre, y
+coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le
+chargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
+
+Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son
+fardeau au-dessus de la rivière:
+
+«Laissez passer la justice de Dieu!» cria-t-il à haute voix.
+
+Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma
+sur lui.
+
+Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris; ils
+étaient restés dans les limites de leur congé, et le même soir ils
+allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.
+
+«Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes- vous
+bien amusés dans votre excursion?
+
+— Prodigieusement», répondit Athos, les dents serrées.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXVII.
+CONCLUSION
+
+
+Le 6 du mois suivant, le roi, tenant la promesse qu’il avait faite au
+cardinal de quitter Paris pour revenir à La Rochelle, sortit de sa
+capitale tout étourdi encore de la nouvelle qui venait de s’y répandre
+que Buckingham venait d’être assassiné.
+
+Quoique prévenue que l’homme qu’elle avait tant aimé courait un danger,
+la reine, lorsqu’on lui annonça cette mort, ne voulut pas la croire; il
+lui arriva même de s’écrier imprudemment:
+
+«C’est faux! il vient de m’écrire.»
+
+Mais le lendemain il lui fallut bien croire à cette fatale nouvelle; La
+Porte, retenu comme tout le monde en Angleterre par les ordres du roi
+Charles Ier, arriva porteur du dernier et funèbre présent que
+Buckingham envoyait à la reine.
+
+La joie du roi avait été très vive; il ne se donna pas la peine de la
+dissimuler et la fit même éclater avec affectation devant la reine.
+Louis XIII, comme tous les coeurs faibles, manquait de générosité.
+
+Mais bientôt le roi redevint sombre et mal portant: son front n’était
+pas de ceux qui s’éclaircissent pour longtemps; il sentait qu’en
+retournant au camp il allait reprendre son esclavage, et cependant il y
+retournait.
+
+Le cardinal était pour lui le serpent fascinateur et il était, lui,
+l’oiseau qui voltige de branche en branche sans pouvoir lui échapper.
+
+Aussi le retour vers La Rochelle était-il profondément triste. Nos
+quatre amis surtout faisaient l’étonnement de leurs camarades; ils
+voyageaient ensemble, côte à côte, l’oeil sombre et la tête baissée.
+Athos relevait seul de temps en temps son large front; un éclair
+brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses lèvres, puis,
+pareil à ses camarades, il se laissait de nouveau aller à ses rêveries.
+
+Aussitôt l’arrivée de l’escorte dans une ville, dès qu’ils avaient
+conduit le roi à son logis, les quatre amis se retiraient ou chez eux
+ou dans quelque cabaret écarté, où ils ne jouaient ni ne buvaient;
+seulement ils parlaient à voix basse en regardant avec attention si nul
+ne les écoutait.
+
+Un jour que le roi avait fait halte sur la route pour voler la pie, et
+que les quatre amis, selon leur habitude, au lieu de suivre la chasse,
+s’étaient arrêtés dans un cabaret sur la grande route, un homme, qui
+venait de La Rochelle à franc étrier, s’arrêta à la porte pour boire un
+verre de vin, et plongea son regard dans l’intérieur de la chambre où
+étaient attablés les quatre mousquetaires.
+
+«Holà! monsieur d’Artagnan! dit-il, n’est-ce point vous que je vois
+là-bas?»
+
+D’Artagnan leva la tête et poussa un cri de joie. Cet homme qu’il
+appelait son fantôme, c’était son inconnu de Meung, de la rue des
+Fossoyeurs et d’Arras.
+
+D’Artagnan tira son épée et s’élança vers la porte.
+
+Mais cette fois, au lieu de fuir, l’inconnu s’élança à bas de son
+cheval, et s’avança à la rencontre de d’Artagnan.
+
+«Ah! monsieur, dit le jeune homme, je vous rejoins donc enfin; cette
+fois vous ne m’échapperez pas.
+
+— Ce n’est pas mon intention non plus, monsieur, car cette fois je vous
+cherchais; au nom du roi, je vous arrête et dis que vous ayez à me
+rendre votre épée, monsieur, et cela sans résistance; il y va de la
+tête, je vous en avertis.
+
+— Qui êtes-vous donc? demanda d’Artagnan en baissant son épée, mais
+sans la rendre encore.
+
+— Je suis le chevalier de Rochefort, répondit l’inconnu, l’écuyer de M.
+le cardinal de Richelieu, et j’ai ordre de vous ramener à Son Éminence.
+
+— Nous retournons auprès de Son Éminence, monsieur le chevalier, dit
+Athos en s’avançant, et vous accepterez bien la parole de M.
+d’Artagnan, qu’il va se rendre en droite ligne à La Rochelle.
+
+— Je dois le remettre entre les mains des gardes qui le ramèneront au
+camp.
+
+— Nous lui en servirons, monsieur, sur notre parole de gentilshommes;
+mais sur notre parole de gentilshommes aussi, ajouta Athos en fronçant
+le sourcil, M. d’Artagnan ne nous quittera pas.»
+
+Le chevalier de Rochefort jeta un coup d’oeil en arrière et vit que
+Porthos et Aramis s’étaient placés entre lui et la porte; il comprit
+qu’il était complètement à la merci de ces quatre hommes.
+
+«Messieurs, dit-il, si M. d’Artagnan veut me rendre son épée, et
+joindre sa parole à la vôtre, je me contenterai de votre promesse de
+conduire M. d’Artagnan au quartier de Mgr le cardinal.
+
+— Vous avez ma parole, monsieur, dit d’Artagnan, et voici mon épée.
+
+— Cela me va d’autant mieux, ajouta Rochefort, qu’il faut que je
+continue mon voyage.
+
+— Si c’est pour rejoindre Milady, dit froidement Athos, c’est inutile,
+vous ne la retrouverez pas.
+
+— Qu’est-elle donc devenue? demanda vivement Rochefort.
+
+— Revenez au camp et vous le saurez.»
+
+Rochefort demeura un instant pensif, puis, comme on n’était plus qu’à
+une journée de Surgères, jusqu’où le cardinal devait venir au-devant du
+roi, il résolut de suivre le conseil d’Athos et de revenir avec eux.
+
+D’ailleurs ce retour lui offrait un avantage, c’était de surveiller
+lui-même son prisonnier.
+
+On se remit en route.
+
+Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, on arriva à Surgères. Le
+cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le roi y échangèrent
+force caresses, se félicitèrent de l’heureux hasard qui débarrassait la
+France de l’ennemi acharné qui ameutait l’Europe contre elle. Après
+quoi, le cardinal, qui avait été prévenu par Rochefort que d’Artagnan
+était arrêté, et qui avait hâte de le voir, prit congé du roi en
+l’invitant à venir voir le lendemain les travaux de la digue qui
+étaient achevés.
+
+En revenant le soir à son quartier du pont de La Pierre, le cardinal
+trouva debout, devant la porte de la maison qu’il habitait, d’Artagnan
+sans épée et les trois mousquetaires armés.
+
+Cette fois, comme il était en force, il les regarda sévèrement, et fit
+signe de l’oeil et de la main à d’Artagnan de le suivre.
+
+D’Artagnan obéit.
+
+«Nous t’attendrons, d’Artagnan», dit Athos assez haut pour que le
+cardinal l’entendit.
+
+Son Éminence fronça le sourcil, s’arrêta un instant, puis continua son
+chemin sans prononcer une seule parole.
+
+D’Artagnan entra derrière le cardinal, et Rochefort derrière
+d’Artagnan; la porte fut gardée.
+
+Son Éminence se rendit dans la chambre qui lui servait de cabinet, et
+fit signe à Rochefort d’introduire le jeune mousquetaire.
+
+Rochefort obéit et se retira.
+
+D’Artagnan resta seul en face du cardinal; c’était sa seconde entrevue
+avec Richelieu, et il avoua depuis qu’il avait été bien convaincu que
+ce serait la dernière.
+
+Richelieu resta debout, appuyé contre la cheminée, une table était
+dressée entre lui et d’Artagnan.
+
+«Monsieur, dit le cardinal, vous avez été arrêté par mes ordres.
+
+— On me l’a dit, Monseigneur.
+
+— Savez-vous pourquoi?
+
+— Non, Monseigneur; car la seule chose pour laquelle je pourrais être
+arrêté est encore inconnue de Son Éminence.»
+
+Richelieu regarda fixement le jeune homme.
+
+«Oh! Oh! dit-il, que veut dire cela?
+
+— Si Monseigneur veut m’apprendre d’abord les crimes qu’on m’impute, je
+lui dirai ensuite les faits que j’ai accomplis.
+
+— On vous impute des crimes qui ont fait choir des têtes plus hautes
+que la vôtre, monsieur! dit le cardinal.
+
+— Lesquels, Monseigneur? demanda d’Artagnan avec un calme qui étonna le
+cardinal lui-même.
+
+— On vous impute d’avoir correspondu avec les ennemis du royaume, on
+vous impute d’avoir surpris les secrets de l’État, on vous impute
+d’avoir essayé de faire avorter les plans de votre général.
+
+— Et qui m’impute cela, Monseigneur? dit d’Artagnan, qui se doutait que
+l’accusation venait de Milady: une femme flétrie par la justice du
+pays, une femme qui a épousé un homme en France et un autre en
+Angleterre, une femme qui a empoisonné son second mari et qui a tenté
+de m’empoisonner moi-même!
+
+— Que dites-vous donc là? Monsieur, s’écria le cardinal étonné, et de
+quelle femme parlez-vous ainsi?
+
+— De Milady de Winter, répondit d’Artagnan; oui, de Milady de Winter,
+dont, sans doute, Votre Éminence ignorait tous les crimes lorsqu’elle
+l’a honorée de sa confiance.
+
+— Monsieur, dit le cardinal, si Milady de Winter a commis les crimes
+que vous dites, elle sera punie.
+
+— Elle l’est, Monseigneur.
+
+— Et qui l’a punie?
+
+— Nous.
+
+— Elle est en prison?
+
+— Elle est morte.
+
+— Morte! répéta le cardinal, qui ne pouvait croire à ce qu’il
+entendait: morte! n’avez-vous pas dit qu’elle était morte?
+
+— Trois fois elle avait essayé de me tuer, et je lui avais pardonné,
+mais elle a tué la femme que j’aimais. Alors, mes amis et moi, nous
+l’avons prise, jugée et condamnée.»
+
+D’Artagnan alors raconta l’empoisonnement de Mme Bonacieux dans le
+couvent des Carmélites de Béthune, le jugement de la maison isolée,
+l’exécution sur les bords de la Lys.
+
+Un frisson courut par tout le corps du cardinal, qui cependant ne
+frissonnait pas facilement.
+
+Mais tout à coup, comme subissant l’influence d’une pensée muette, la
+physionomie du cardinal, sombre jusqu’alors, s’éclaircit peu à peu et
+arriva à la plus parfaite sérénité.
+
+«Ainsi, dit-il avec une voix dont la douceur contrastait avec la
+sévérité de ses paroles, vous vous êtes constitués juges, sans penser
+que ceux qui n’ont pas mission de punir et qui punissent sont des
+assassins!
+
+— Monseigneur, je vous jure que je n’ai pas eu un instant l’intention
+de défendre ma tête contre vous. Je subirai le châtiment que Votre
+Éminence voudra bien m’infliger. Je ne tiens pas assez à la vie pour
+craindre la mort.
+
+— Oui, je le sais, vous êtes un homme de coeur, monsieur, dit le
+cardinal avec une voix presque affectueuse; je puis donc vous dire
+d’avance que vous serez jugé, condamné même.
+
+— Un autre pourrait répondre à Votre Éminence qu’il a sa grâce dans sa
+poche; moi je me contenterai de vous dire: «Ordonnez, Monseigneur, je
+suis prêt.»
+
+— Votre grâce? dit Richelieu surpris.
+
+— Oui, Monseigneur, dit d’Artagnan.
+
+— Et signée de qui? du roi?»
+
+Et le cardinal prononça ces mots avec une singulière expression de
+mépris.
+
+«Non, de Votre Éminence.
+
+— De moi? vous êtes fou, monsieur?
+
+— Monseigneur reconnaîtra sans doute son écriture.»
+
+Et d’Artagnan présenta au cardinal le précieux papier qu’Athos avait
+arraché à Milady, et qu’il avait donné à d’Artagnan pour lui servir de
+sauvegarde.
+
+Son Éminence prit le papier et lut d’une voix lente et en appuyant sur
+chaque syllabe:
+
+«C’est par mon ordre et pour le bien de État que le porteur du présent
+a fait ce qu’il a fait.
+
+
+«Au camp de la Rochelle, ce 5 août 1628.
+ «Richelieu.»
+
+
+Le cardinal, après avoir lu ces deux lignes, tomba dans une rêverie
+profonde, mais il ne rendit pas le papier à d’Artagnan.
+
+«Il médite de quel genre de supplice il me fera mourir, se dit tout bas
+d’Artagnan; eh bien, ma foi! il verra comment meurt un gentilhomme.»
+
+Le jeune mousquetaire était en excellente disposition pour trépasser
+héroïquement.
+
+Richelieu pensait toujours, roulait et déroulait le papier dans ses
+mains. Enfin il leva la tête, fixa son regard d’aigle sur cette
+physionomie loyale, ouverte, intelligente, lut sur ce visage sillonné
+de larmes toutes les souffrances qu’il avait endurées depuis un mois,
+et songea pour la troisième ou quatrième fois combien cet enfant de
+vingt et un ans avait d’avenir, et quelles ressources son activité, son
+courage et son esprit pouvaient offrir à un bon maître.
+
+D’un autre côté, les crimes, la puissance, le génie infernal de Milady
+l’avaient plus d’une fois épouvanté. Il sentait comme une joie secrète
+d’être à jamais débarrassé de ce complice dangereux.
+
+Il déchira lentement le papier que d’Artagnan lui avait si
+généreusement remis.
+
+«Je suis perdu», dit en lui-même d’Artagnan.
+
+Et il s’inclina profondément devant le cardinal en homme qui dit:
+«Seigneur, que votre volonté soit faite!»
+
+Le cardinal s’approcha de la table, et, sans s’asseoir, écrivit
+quelques lignes sur un parchemin dont les deux tiers étaient déjà
+remplis et y apposa son sceau.
+
+«Ceci est ma condamnation, dit d’Artagnan; il m’épargne l’ennui de la
+Bastille et les lenteurs d’un jugement. C’est encore fort aimable à
+lui.»
+
+«Tenez, monsieur, dit le cardinal au jeune homme, je vous ai pris un
+blanc-seing et je vous en rends un autre. Le nom manque sur ce brevet:
+vous l’écrirez vous-même.»
+
+D’Artagnan prit le papier en hésitant et jeta les yeux dessus.
+
+C’était une lieutenance dans les mousquetaires.
+
+D’Artagnan tomba aux pieds du cardinal.
+
+«Monseigneur, dit-il, ma vie est à vous; disposez-en désormais; mais
+cette faveur que vous m’accordez, je ne la mérite pas: j’ai trois amis
+qui sont plus méritants et plus dignes…
+
+— Vous êtes un brave garçon, d’Artagnan, interrompit le cardinal en lui
+frappant familièrement sur l’épaule, charmé qu’il était d’avoir vaincu
+cette nature rebelle. Faites de ce brevet ce qu’il vous plaira.
+Seulement rappelez-vous que, quoique le nom soit en blanc, c’est à vous
+que je le donne.
+
+— Je ne l’oublierai jamais, répondit d’Artagnan. Votre Éminence peut en
+être certaine.»
+
+Le cardinal se retourna et dit à haute voix:
+
+«Rochefort!»
+
+Le chevalier, qui sans doute était derrière la porte entra aussitôt.
+
+«Rochefort, dit le cardinal, vous voyez M. d’Artagnan; je le reçois au
+nombre de mes amis; ainsi donc que l’on s’embrasse et que l’on soit
+sage si l’on tient à conserver sa tête.
+
+Rochefort et d’Artagnan s’embrassèrent du bout des lèvres; mais le
+cardinal était là, qui les observait de son oeil vigilant.
+
+Ils sortirent de la chambre en même temps.
+
+«Nous nous retrouverons, n’est-ce pas, monsieur?
+
+— Quand il vous plaira, fit d’Artagnan.
+
+— L’occasion viendra, répondit Rochefort.
+
+— Hein?» fit Richelieu en ouvrant la porte.
+
+Les deux hommes se sourirent, se serrèrent la main et saluèrent Son
+Éminence.
+
+«Nous commencions à nous impatienter, dit Athos.
+
+— Me voilà, mes amis! répondit d’Artagnan, non seulement libre, mais en
+faveur.
+
+— Vous nous conterez cela?
+
+— Dès ce soir.»
+
+En effet, dès le soir même d’Artagnan se rendit au logis d’Athos, qu’il
+trouva en train de vider sa bouteille de vin d’Espagne, occupation
+qu’il accomplissait religieusement tous les soirs.
+
+Il lui raconta ce qui s’était passé entre le cardinal et lui, et tirant
+le brevet de sa poche:
+
+«Tenez, mon cher Athos, voilà, dit-il, qui vous revient tout
+naturellement.»
+
+Athos sourit de son doux et charmant sourire.
+
+«Amis, dit-il, pour Athos c’est trop; pour le comte de La Fère, c’est
+trop peu. Gardez ce brevet, il est à vous; hélas, mon Dieu! vous l’avez
+acheté assez cher.»
+
+D’Artagnan sortit de la chambre d’Athos, et entra dans celle de
+Porthos.
+
+Il le trouva vêtu d’un magnifique habit, couvert de broderies
+splendides, et se mirant dans une glace.
+
+«Ah! ah! dit Porthos, c’est vous, cher ami! comment trouvez-vous que ce
+vêtement me va?
+
+— À merveille, dit d’Artagnan, mais je viens vous proposer un habit qui
+vous ira mieux encore.
+
+— Lequel? demanda Porthos.
+
+— Celui de lieutenant aux mousquetaires.
+
+D’Artagnan raconta à Porthos son entrevue avec le cardinal, et tirant
+le brevet de sa poche:
+
+«Tenez, mon cher, dit-il, écrivez votre nom là-dessus, et soyez bon
+chef pour moi.
+
+Porthos jeta les yeux sur le brevet, et le rendit à d’Artagnan, au
+grand étonnement du jeune homme.
+
+«Oui, dit-il, cela me flatterait beaucoup, mais je n’aurais pas assez
+longtemps à jouir de cette faveur. Pendant notre expédition de Béthune,
+le mari de ma duchesse est mort; de sorte que, mon cher, le coffre du
+défunt me tendant les bras, j’épouse la veuve. Tenez, j’essayais mon
+habit de noce; gardez la lieutenance, mon cher, gardez.»
+
+Et il rendit le brevet à d’Artagnan.
+
+Le jeune homme entra chez Aramis.
+
+Il le trouva agenouillé devant un prie-Dieu, le front appuyé contre son
+livre d’heures ouvert.
+
+Il lui raconta son entrevue avec le cardinal, et tirant pour la
+troisième fois son brevet de sa poche:
+
+«Vous, notre ami, notre lumière, notre protecteur invisible, dit- il,
+acceptez ce brevet; vous l’avez mérité plus que personne, par votre
+sagesse et vos conseils toujours suivis de si heureux résultats.
+
+— Hélas, cher ami! dit Aramis, nos dernières aventures m’ont dégoûté
+tout à fait de la vie d’homme d’épée. Cette fois, mon parti est pris
+irrévocablement, après le siège j’entre chez les lazaristes. Gardez ce
+brevet, d’Artagnan, le métier des armes vous convient, vous serez un
+brave et aventureux capitaine.»
+
+D’Artagnan, l’oeil humide de reconnaissance et brillant de joie, revint
+à Athos, qu’il trouva toujours attablé et mirant son dernier verre de
+malaga à la lueur de la lampe.
+
+«Eh bien, dit-il, eux aussi m’ont refusé.
+
+— C’est que personne, cher ami, n’en était plus digne que vous.»
+
+Il prit une plume, écrivit sur le brevet le nom de d’Artagnan, et le
+lui remit.
+
+«Je n’aurai donc plus d’amis, dit le jeune homme, hélas! plus rien, que
+d’amers souvenirs…»
+
+Et il laissa tomber sa tête entre ses deux mains, tandis que deux
+larmes roulaient le long de ses joues.
+
+«Vous êtes jeune, vous, répondit Athos, et vos souvenirs amers ont le
+temps de se changer en doux souvenirs!»
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+La Rochelle, privée du secours de la flotte anglaise et de la division
+promise par Buckingham, se rendit après un siège d’un an. Le 28 octobre
+1628, on signa la capitulation.
+
+Le roi fit son entrée à Paris le 23 décembre de la même année. On lui
+fit un triomphe comme s’il revenait de vaincre l’ennemi et non des
+Français. Il entra par le faubourg Saint-Jacques sous des arcs de
+verdure.
+
+D’Artagnan prit possession de son grade. Porthos quitta le service et
+épousa, dans le courant de l’année suivante, Mme Coquenard, le coffre
+tant convoité contenait huit cent mille livres.
+
+Mousqueton eut une livrée magnifique, et de plus la satisfaction, qu’il
+avait ambitionnée toute sa vie, de monter derrière un carrosse doré.
+
+Aramis, après un voyage en Lorraine, disparut tout à coup et cessa
+d’écrire à ses amis. On apprit plus tard, par Mme de Chevreuse, qui le
+dit à deux ou trois de ses amants, qu’il avait pris l’habit dans un
+couvent de Nancy.
+
+Bazin devint frère lai.
+
+Athos resta mousquetaire sous les ordres de d’Artagnan jusqu’en 1633,
+époque à laquelle, à la suite d’un voyage qu’il fit en Touraine, il
+quitta aussi le service sous prétexte qu’il venait de recueillir un
+petit héritage en Roussillon.
+
+Grimaud suivit Athos.
+
+D’Artagnan se battit trois fois avec Rochefort et le blessa trois fois.
+
+«Je vous tuerai probablement à la quatrième, lui dit-il en lui tendant
+la main pour le relever.
+
+— Il vaut donc mieux, pour vous et pour moi, que nous en restions là,
+répondit le blessé. Corbleu! je suis plus votre ami que vous ne pensez,
+car dès la première rencontre j’aurais pu, en disant un mot au
+cardinal, vous faire couper le cou.»
+
+Ils s’embrassèrent cette fois, mais de bon coeur et sans arrière-
+pensée.
+
+Planchet obtint de Rochefort le grade de sergent dans les gardes.
+
+M. Bonacieux vivait fort tranquille, ignorant parfaitement ce qu’était
+devenue sa femme et ne s’en inquiétant guère. Un jour, il eut
+l’imprudence de se rappeler au souvenir du cardinal; le cardinal lui
+fit répondre qu’il allait pourvoir à ce qu’il ne manquât jamais de rien
+désormais.
+
+En effet, le lendemain, M. Bonacieux, étant sorti à sept heures du soir
+de chez lui pour se rendre au Louvre, ne reparut plus rue des
+Fossoyeurs; l’avis de ceux qui parurent les mieux informés fut qu’il
+était nourri et logé dans quelque château royal aux frais de sa
+généreuse Éminence.
+
+FIN
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13951 ***