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@@ -0,0 +1,29430 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13950 ***
+
+Alexandre Dumas
+
+LE VICOMTE DE BRAGELONNE
+
+TOME IV
+
+
+(1848 — 1850)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Chapitre CXCVII — Roi et noblesse
+Chapitre CXCVIII — Suite d’orage
+Chapitre CXCIX — Heu! miser!
+Chapitre CC — Blessures sur blessures
+Chapitre CCI — Ce qu’avait deviné Raoul
+Chapitre CCII — Trois convives étonnés de souper ensemble
+Chapitre CCIII — Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de
+la Bastille
+Chapitre CCIV — Rivaux politiques
+Chapitre CCV — Où Porthos est convaincu sans avoir compris
+Chapitre CCVI — La société de M. de Baisemeaux
+Chapitre CCVII — Prisonnier
+Chapitre CCVIII — Comment Mouston avait engraissé sans en
+prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour
+ce digne gentilhomme
+Chapitre CCIX — Ce que c’était que messire Jean Percerin
+Chapitre CCX — Les échantillons
+Chapitre CCXI — Où Molière prit peut-être sa première idée du
+Bourgeois gentilhomme
+Chapitre CCXII — La ruche, les abeilles et le miel
+Chapitre CCXIII — Encore un souper à la Bastille
+Chapitre CCXIV — Le général de l’ordre
+Chapitre CCXV — Le tentateur
+Chapitre CCXVI — Couronne et tiare
+Chapitre CCXVII — Le château de Vaux-le-Vicomte
+Chapitre CCXVIII — Le vin de Melun
+Chapitre CCXIX — Nectar et ambroisie
+Chapitre CCXX — À Gascon, Gascon et demi
+Chapitre CCXXI — Colbert
+Chapitre CCXXII — Jalousie
+Chapitre CCXXIII — Lèse-majesté
+Chapitre CCXXIV — Une nuit à la Bastille
+Chapitre CCXXV — L’ombre de M. Fouquet
+Chapitre CCXXVI — Le matin
+Chapitre CCXXVII — L’ami du roi
+Chapitre CCXXVIII — Comment la consigne était respectée à la
+Bastille
+Chapitre CCXXIX — La reconnaissance du roi
+Chapitre CCXXX — Le faux roi
+Chapitre CCXXXI — Où Porthos croit courir après un duché
+Chapitre CCXXXII — Les derniers adieux
+Chapitre CCXXXIII — M. de Beaufort
+Chapitre CCXXXIV — Préparatifs de départ
+Chapitre CCXXXV — L’inventaire de Planchet
+Chapitre CCXXXVI — L’inventaire de M. de Beaufort
+Chapitre CCXXXVII — Le plat d’argent
+Chapitre CCXXXVIII — Captif et geôliers
+Chapitre CCXXXIX — Les promesses
+Chapitre CCXL — Entre femmes
+Chapitre CCXLI — La cène
+Chapitre CCXLII — Dans le carrosse de M. Colbert
+Chapitre CCXLIII — Les deux gabares
+Chapitre CCXLIV — Conseils d’ami
+Chapitre CCXLV — Comment le roi Louis XIV joua son petit rôle
+Chapitre CCXLVI — Le cheval blanc et le cheval noir
+Chapitre CCXLVII — Où l’écureuil tombe, où la couleuvre vole
+Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer
+Chapitre CCXLIX — Les explications d’Aramis
+Chapitre CCL — Suite des idées du roi et des idées de
+M. d’Artagnan
+Chapitre CCLI — Les aïeux de Porthos
+Chapitre CCLII — Le fils de Biscarrat
+Chapitre CCLIII — La grotte de Locmaria
+Chapitre CCLIV — La grotte
+Chapitre CCLV — Un chant d’Homère
+Chapitre CCLVI — La mort d’un titan
+Chapitre CCLVII — L’épitaphe de Porthos
+Chapitre CCLVIII — La ronde de M. de Gesvres
+Chapitre CCLIX — Le roi Louis XIV
+Chapitre CCLX — Les amis de M. Fouquet
+Chapitre CCLXI — Le testament de Porthos
+Chapitre CCLXII — La vieillesse d’Athos
+Chapitre CCLXIII — Vision d’Athos
+Chapitre CCLXIV — L’ange de la mort
+Chapitre CCLXV — Bulletin
+Chapitre CCLXVI — Le dernier chant du poème
+Chapitre CCLXVII — Épilogue
+Chapitre CCLXVIII — La mort de M. d’Artagnan
+
+
+
+
+Chapitre CXCVII — Roi et noblesse
+
+
+Louis se remit aussitôt pour faire un bon visage à M. de La Fère.
+Il prévoyait bien que le comte n’arrivait point par hasard. Il
+sentait vaguement l’importance de cette visite; mais à un homme du
+ton d’Athos, à un esprit aussi distingué, la première vue ne
+devait rien offrir de désagréable ou de mal ordonné.
+
+Quand le jeune roi fut assuré d’être calme en apparence, il donna
+ordre aux huissiers d’introduire le comte.
+
+Quelques minutes après, Athos, en habit de cérémonie, revêtu des
+ordres que seul il avait le droit de porter à la Cour de France,
+Athos se présenta d’un air si grave et si solennel, que le roi put
+juger, du premier coup, s’il s’était ou non trompé dans ses
+pressentiments.
+
+Louis fit un pas vers le comte et lui tendit avec un sourire une
+main sur laquelle Athos s’inclina plein de respect.
+
+— Monsieur le comte de La Fère, dit le roi rapidement, vous êtes
+si rare chez moi, que c’est une très bonne fortune de vous y voir.
+
+Athos s’inclina et répondit:
+
+— Je voudrais avoir le bonheur d’être toujours auprès de Votre
+Majesté.
+
+Cette réponse, faite sur ce ton, signifiait manifestement: «Je
+voudrais pouvoir être un des conseillers du roi pour lui épargner
+des fautes.»
+
+Le roi le sentit, et, décidé devant cet homme à conserver
+l’avantage du calme avec l’avantage du rang:
+
+— Je vois que vous avez quelque chose à me dire, fit-il.
+
+— Je ne me serais pas, sans cela, permis de me présenter chez
+Votre Majesté.
+
+— Dites vite, monsieur, j’ai hâte de vous satisfaire.
+
+Le roi s’assit.
+
+— Je suis persuadé, répliqua Athos d’un ton légèrement ému, que
+Votre Majesté me donnera toute satisfaction.
+
+— Ah! dit le roi avec une certaine hauteur, c’est une plainte que
+vous venez formuler ici?
+
+— Ce ne serait une plainte, reprit Athos, que si Votre Majesté...
+Mais, veuillez m’excuser, Sire, je vais reprendre l’entretien à
+son début.
+
+— J’attends.
+
+— Le roi se souvient qu’à l’époque du départ de M. de Buckingham,
+j’ai eu l’honneur de l’entretenir.
+
+— À cette époque, à peu près... Oui, je me le rappelle;
+seulement, le sujet de l’entretien... je l’ai oublié.
+
+Athos tressaillit.
+
+— J’aurai l’honneur de le rappeler au roi, dit-il. Il s’agissait
+d’une demande que je venais adresser à Votre Majesté, touchant le
+mariage que voulait contracter M. de Bragelonne avec Mlle de La
+Vallière.
+
+— Nous y voici, pensa le roi. Je me souviens, dit-il tout haut.
+
+— À cette époque, poursuivit Athos, le roi fut si bon et si
+généreux envers moi et M. de Bragelonne, que pas un des mots
+prononcés par Sa Majesté ne m’est sorti de la mémoire.
+
+— Et?... fit le roi.
+
+— Et le roi, à qui je demandais Mlle de La Vallière pour
+M. de Bragelonne, me refusa.
+
+— C’est vrai, dit sèchement Louis.
+
+— En alléguant, se hâta de dire Athos, que la fiancée n’avait pas
+d’état dans le monde.
+
+Louis se contraignit pour écouter patiemment.
+
+— Que... ajouta Athos, elle avait peu de fortune.
+
+Le roi s’enfonça dans son fauteuil.
+
+— Peu de naissance.
+
+Nouvelle impatience du roi.
+
+— Et peu de beauté, ajouta encore impitoyablement Athos.
+
+Ce dernier trait, enfoncé dans le cœur de l’amant le fit bondir
+hors mesure.
+
+— Monsieur, dit-il, voilà une bien bonne mémoire!
+
+— C’est toujours ce qui m’arrive quand j’ai l’honneur si grand
+d’un entretien avec le roi, repartit le comte sans se troubler.
+
+— Enfin, j’ai dit tout cela, soit!
+
+— Et j’en ai beaucoup remercié Votre Majesté, Sire, parce que ces
+paroles témoignaient d’un intérêt bien honorable pour
+M. de Bragelonne.
+
+— Vous vous rappelez aussi, dit le roi en pesant sur ces paroles,
+que vous aviez pour ce mariage une grande répugnance?
+
+— C’est vrai, Sire.
+
+— Et que vous faisiez la demande à contrecœur?
+
+— Oui, Votre Majesté.
+
+— Enfin, je me rappelle aussi, car j’ai une mémoire presque aussi
+bonne que la vôtre, je me rappelle, dis-je, que vous avez dit ces
+paroles: «Je ne crois pas à l’amour de Mlle de La Vallière pour
+M. de Bragelonne.» Est-ce vrai?
+
+Athos sentit le coup, il ne recula pas.
+
+— Sire, dit-il, j’en ai déjà demandé pardon à Votre Majesté, mais
+il est certaines choses dans cet entretien qui ne seront
+intelligibles qu’au dénouement.
+
+— Voyons le dénouement, alors.
+
+— Le voici. Votre Majesté avait dit qu’elle différait le mariage
+pour le bien de M. de Bragelonne.
+
+Le roi se tut.
+
+— Aujourd’hui, M. de Bragelonne est tellement malheureux, qu’il
+ne peut différer plus longtemps de demander une solution à Votre
+Majesté.
+
+Le roi pâlit. Athos le regarda fixement.
+
+— Et que... demande-t-il... M. de Bragelonne? dit le roi avec
+hésitation.
+
+— Absolument ce que je venais demander au roi dans la dernière
+entrevue: le consentement de Votre Majesté à son mariage.
+
+Le roi se tut.
+
+— Les questions relatives aux obstacles sont aplanies pour nous,
+continua Athos. Mlle de La Vallière, sans fortune, sans naissance
+et sans beauté, n’en est pas moins le seul beau parti du monde
+pour M. de Bragelonne, puisqu’il aime cette jeune fille.
+
+Le roi serra ses mains l’une contre l’autre.
+
+— Le roi hésite? demanda le comte sans rien perdre de sa fermeté
+ni de sa politesse.
+
+— Je n’hésite pas... je refuse, répliqua le roi.
+
+Athos se recueillit un moment.
+
+— J’ai eu l’honneur, dit-il d’une voix douce, de faire observer
+au roi que nul obstacle n’arrêtait les affections de
+M. de Bragelonne, et que sa détermination semblait invariable.
+
+— Il y a ma volonté; c’est un obstacle, je crois?
+
+— C’est le plus sérieux de tous, riposta Athos.
+
+— Ah!
+
+— Maintenant, qu’il nous soit permis de demander humblement à
+Votre Majesté la raison de ce refus.
+
+— La raison?... Une question? s’écria le roi.
+
+— Une demande, Sire.
+
+Le roi, s’appuyant sur la table avec les deux poings:
+
+— Vous avez perdu l’usage de la Cour, monsieur de La Fère, dit-il
+d’une voix concentrée. À la Cour, on ne questionne pas le roi.
+
+— C’est vrai, Sire; mais, si l’on ne questionne pas, on suppose.
+
+— On suppose! que veut dire cela?
+
+— Presque toujours la supposition du sujet implique la franchise
+du roi...
+
+— Monsieur!
+
+— Et le manque de confiance du sujet, poursuivit intrépidement
+Athos.
+
+— Je crois que vous vous méprenez, dit le monarque entraîné
+malgré lui à la colère.
+
+— Sire, je suis forcé de chercher ailleurs ce que je croyais
+trouver en Votre Majesté. Au lieu d’avoir une réponse de vous, je
+suis forcé de m’en faire une à moi-même.
+
+— Monsieur le comte, dit-il, je vous ai donné tout le temps que
+j’avais de libre.
+
+— Sire, répondit le comte, je n’ai pas eu le temps de dire au roi
+ce que j’étais venu lui dire, et je vois si rarement le roi, que
+je dois saisir l’occasion.
+
+— Vous en étiez à des suppositions; vous allez passer aux
+offenses.
+
+— Oh! Sire, offenser le roi, moi? Jamais! J’ai toute ma vie
+soutenu que les rois sont au-dessus des autres hommes, non
+seulement par le rang et la puissance mais par la noblesse du
+cœur et la valeur de l’esprit. Je ne me ferai jamais croire que
+mon roi, celui qui m’a dit une parole, cachait avec cette parole
+une arrière-pensée.
+
+— Qu’est-ce à dire? quelle arrière-pensée?
+
+— Je m’explique, dit froidement Athos. Si, en refusant la main de
+Mlle de La Vallière à M. de Bragelonne, Votre Majesté avait un
+autre but que le bonheur et la fortune du vicomte...
+
+— Vous voyez bien, monsieur, que vous m’offensez.
+
+— Si, en demandant un délai au vicomte, Votre Majesté avait voulu
+éloigner seulement le fiancé de Mlle de La Vallière...
+
+— Monsieur! Monsieur!
+
+— C’est que je l’ai ouï dire partout, Sire. Partout l’on parle de
+l’amour de Votre Majesté pour Mlle de La Vallière.
+
+Le roi déchira ses gants, que, par contenance, il mordillait
+depuis quelques minutes.
+
+— Malheur! s’écria-t-il, à ceux qui se mêlent de mes affaires!
+J’ai pris un parti: je briserai tous les obstacles.
+
+— Quels obstacles? dit Athos.
+
+Le roi s’arrêta court, comme un cheval emporté à qui le mors brise
+le palais en se retournant dans sa bouche.
+
+— J’aime Mlle de La Vallière, dit-il soudain avec autant de
+noblesse que d’emportement.
+
+— Mais, interrompit Athos, cela n’empêche pas Votre Majesté de
+marier M. de Bragelonne avec Mlle de La Vallière. Le sacrifice est
+digne d’un roi; il est mérité par M. de Bragelonne, qui a déjà
+rendu des services et qui peut passer pour un brave homme. Ainsi
+donc, le roi, en renonçant à son amour, fait preuve à la fois de
+générosité, de reconnaissance et de bonne politique.
+
+— Mlle de La Vallière, dit sourdement le roi, n’aime pas
+M. de Bragelonne.
+
+— Le roi le sait? demanda Athos avec un regard profond.
+
+— Je le sais.
+
+— Depuis peu, alors; sans quoi, si le roi le savait lors de ma
+première demande, Sa Majesté eût pris la peine de me le dire.
+
+— Depuis peu.
+
+Athos garda un moment le silence.
+
+— Je ne comprends point alors, dit-il, que le roi ait envoyé
+M. de Bragelonne à Londres. Cet exil surprend à bon droit ceux qui
+aiment l’honneur du roi.
+
+— Qui parle de l’honneur du roi, monsieur de La Fère?
+
+— L’honneur du roi, Sire, est fait de l’honneur de toute sa
+noblesse. Quand le roi offense un de ses gentilshommes,
+c’est-à-dire quand il lui prend un morceau de son honneur, c’est à
+lui-même, au roi, que cette part d’honneur est dérobée.
+
+— Monsieur de La Fère!
+
+— Sire, vous avez envoyé à Londres le vicomte de Bragelonne avant
+d’être l’amant de Mlle de La Vallière, ou depuis que vous êtes son
+amant?
+
+Le roi, irrité, surtout parce qu’il se sentait dominé, voulut
+congédier Athos par un geste.
+
+— Sire, je vous dirai tout, répliqua le comte; je ne sortirai
+d’ici que satisfait par Votre Majesté ou par moi-même. Satisfait
+si vous m’avez prouvé que vous avez raison; satisfait si je vous
+ai prouvé que vous avez tort. Oh! vous m’écouterez, Sire. Je suis
+vieux, et je tiens à tout ce qu’il y a de vraiment grand et de
+vraiment fort dans le royaume. Je suis un gentilhomme qui a versé
+son sang pour votre père et pour vous, sans jamais avoir rien
+demandé ni à vous ni à votre père. Je n’ai fait de tort à personne
+en ce monde, et j’ai obligé des rois! Vous m’écouterez! Je viens
+vous demander compte de l’honneur d’un de vos serviteurs que vous
+avez abusé par un mensonge ou trahi par une faiblesse. Je sais que
+ces mots irritent Votre Majesté; mais les faits nous tuent, nous
+autres; je sais que vous cherchez quel châtiment vous ferez subir
+à ma franchise; mais je sais, moi, quel châtiment je demanderai à
+Dieu de vous infliger, quand je lui raconterai votre parjure et le
+malheur de mon fils.
+
+Le roi se promenait à grands pas, la main sur la poitrine, la tête
+roidie, l’œil flamboyant.
+
+— Monsieur, s’écria-t-il tout à coup, si j’étais pour vous le
+roi, vous seriez déjà puni; mais je ne suis qu’un homme, et j’ai
+le droit d’aimer sur la terre ceux qui m’aiment, bonheur si rare!
+
+— Vous n’avez pas plus ce droit comme homme que comme roi; ou, si
+vous vouliez le prendre loyalement, il fallait prévenir
+M. de Bragelonne au lieu de l’exiler.
+
+— Je crois que je discute, en vérité! interrompit Louis XIV avec
+cette majesté que lui seul savait trouver à un point si
+remarquable dans le regard et dans la voix.
+
+— J’espérais que vous me répondriez, dit le comte.
+
+— Vous saurez tantôt ma réponse, monsieur.
+
+— Vous savez ma pensée, répliqua M. de La Fère.
+
+— Vous avez oublié que vous parliez au roi, monsieur; c’est un
+crime!
+
+— Vous avez oublié que vous brisiez la vie de deux hommes; c’est
+un péché mortel, Sire!
+
+— Sortez, maintenant!
+
+— Pas avant de vous avoir dit: Fils de Louis XIII, vous commencez
+mal votre règne, car vous le commencez par le rapt et la
+déloyauté! Ma race et moi, nous sommes dégagés envers vous de
+toute cette affection et de tout ce respect que j’avais fait jurer
+à mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en présence des restes
+de vos nobles aïeux. Vous êtes devenu notre ennemi, Sire, et nous
+n’avons plus affaire désormais qu’à Dieu, notre seul maître.
+Prenez-y garde!
+
+— Vous menacez?
+
+— Oh! non, dit tristement Athos, et je n’ai pas plus de bravade
+que de peur dans l’âme. Dieu, dont je vous parle, Sire, m’entend
+parler; il sait que, pour l’intégrité, pour l’honneur de votre
+couronne, je verserais encore à présent tout ce que m’ont laissé
+de sang vingt années de guerre civile et étrangère. Je puis donc
+vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace
+l’homme; mais je vous dis, à vous: Vous perdez deux serviteurs
+pour avoir tué la foi dans le cœur du père et l’amour dans le
+cœur du fils. L’un ne croit plus à la parole royale, l’autre ne
+croit plus à la loyauté des hommes, ni à la pureté des femmes.
+L’un est mort au respect et l’autre à l’obéissance. Adieu!
+
+Cela dit, Athos brisa son épée sur son genou, en déposa lentement
+les deux morceaux sur le parquet, et, saluant le roi, qui
+étouffait de rage et de honte, il sortit du cabinet.
+
+Louis, abîmé sur sa table, passa quelques minutes à se remettre,
+et, se relevant soudain, il sonna violemment.
+
+— Qu’on appelle M. d’Artagnan! dit-il aux huissiers épouvantés.
+
+
+
+
+Chapitre CXCVIII — Suite d’orage
+
+
+Sans doute nos lecteurs se sont déjà demandé comment Athos s’était
+si bien à point trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point
+entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme
+romancier, étant surtout d’enchaîner les événements les uns aux
+autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions prêt à
+répondre et nous répondons à cette question.
+
+Porthos, fidèle à son devoir d’arrangeur d’affaires avait, en
+quittant le Palais-Royal, été rejoindre Raoul aux Minimes du bois
+de Vincennes, et lui avait raconté, dans ses moindres détails, son
+entretien avec M. de Saint-Aignan; puis il avait terminé en disant
+que le message du roi à son favori n’amènerait, probablement,
+qu’un retard momentané, et qu’en quittant le roi de Saint-Aignan
+s’empresserait de se rendre à l’appel que lui avait fait Raoul.
+
+Mais Raoul, moins crédule que son vieil ami, avait conclu, du
+récit de Porthos, que, si de Saint-Aignan allait chez le roi, de
+Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan
+contait tout au roi, le roi défendrait à de Saint-Aignan de se
+présenter sur le terrain. Il avait donc, en conséquence de cette
+réflexion, laissé Porthos garder la place, au cas, fort peu
+probable, où de Saint-Aignan viendrait, et encore avait-il bien
+engagé Porthos à ne pas rester sur le pré plus d’une heure ou une
+heure et demie. Ce à quoi Porthos s’était formellement refusé,
+s’installant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y prendre
+racine, faisant promettre à Raoul de revenir de chez son père chez
+lui, Raoul, afin que le laquais de Porthos sût où le trouver si
+M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous.
+
+Bragelonne avait quitté Vincennes et s’était acheminé tout droit
+chez Athos, qui, depuis deux jours, était à Paris.
+
+Le comte était déjà prévenu par une lettre de d’Artagnan.
+
+Raoul arrivait donc surabondamment chez son père, qui, après lui
+avoir tendu la main et l’avoir embrassé, lui fit signe de
+s’asseoir.
+
+— Je sais que vous venez à moi comme on vient à un ami, vicomte,
+quand on pleure et quand on souffre; dites-moi quelle cause vous
+amène.
+
+Le jeune homme s’inclina et commença son récit. Plus d’une fois,
+dans le cours de ce récit, les larmes coupèrent sa voix et un
+sanglot étranglé dans sa gorge suspendit la narration. Cependant
+il acheva.
+
+Athos savait probablement déjà à quoi s’en tenir, puisque nous
+avons dit que d’Artagnan lui avait écrit; mais, tenant à garder
+jusqu’au bout ce calme et cette sérénité qui faisaient le côté
+presque surhumain de son caractère, il répondit:
+
+— Raoul, je ne crois rien de ce que l’on dit; je ne crois rien de
+ce que vous craignez, non pas que des personnes dignes de foi ne
+m’aient pas déjà entretenu de cette aventure, mais parce que, dans
+mon âme et dans ma conscience, je crois impossible que le roi ait
+outragé un gentilhomme. Je garantis donc le roi, et vais vous
+rapporter la preuve de ce que je dis.
+
+Raoul, flottant comme un homme ivre entre ce qu’il avait vu de ses
+propres yeux et cette imperturbable foi qu’il avait dans un homme
+qui n’avait jamais menti, s’inclina et se contenta de répondre:
+
+— Allez donc, monsieur le comte; j’attendrai.
+
+Et il s’assit, la tête cachée dans ses deux mains. Athos s’habilla
+et partit. Chez le roi, il fit ce que nous venons de raconter à
+nos lecteurs, qui l’ont vu entrer chez Sa Majesté et qui l’ont vu
+en sortir.
+
+Quand il rentra chez lui, Raoul, pâle et morne n’avait pas quitté
+sa position désespérée. Cependant au bruit des portes qui
+s’ouvraient, au bruit des pas de son père qui s’approchait de lui,
+le jeune homme releva la tête.
+
+Athos était pâle, découvert, grave; il remit son manteau et son
+chapeau au laquais, le congédia du geste et s’assit près de Raoul.
+
+— Eh bien! monsieur, demanda le jeune homme en hochant tristement
+la tête de haut en bas, êtes-vous bien convaincu, à présent?
+
+— Je le suis, Raoul; le roi aime Mlle de La Vallière.
+
+— Ainsi, il avoue? s’écria Raoul.
+
+— Absolument, dit Athos.
+
+— Et elle?
+
+— Je ne l’ai pas vue.
+
+— Non; mais le roi vous en a parlé. Que dit-il d’elle?
+
+— Il dit qu’elle l’aime.
+
+— Oh! vous voyez! vous voyez, monsieur!
+
+Et le jeune homme fit un geste de désespoir.
+
+— Raoul, reprit le comte, j’ai dit au roi, croyez-le bien, tout
+ce que vous eussiez pu lui dire vous-même, et je crois le lui
+avoir dit en termes convenables, mais fermes.
+
+— Et que lui avez-vous dit, monsieur?
+
+— J’ai dit, Raoul, que tout était fini entre lui et nous, que
+vous ne seriez plus rien pour son service; j’ai dit que, moi-même,
+je demeurerais à l’écart. Il ne me reste plus qu’à savoir une
+chose.
+
+— Laquelle, monsieur?
+
+— Si vous avez pris votre parti.
+
+— Mon parti? À quel sujet?
+
+— Touchant l’amour et...
+
+— Achevez, monsieur.
+
+— Et touchant la vengeance; car j’ai peur que vous ne songiez à
+vous venger.
+
+— Oh! monsieur, l’amour... peut-être un jour, plus tard,
+réussirai-je à l’arracher de mon cœur. J’y compte, avec l’aide de
+Dieu et le secours de vos sages exhortations. La vengeance, je n’y
+avais songé que sous l’empire d’une pensée mauvaise, car ce
+n’était point du vrai coupable que je pouvais me venger; j’ai donc
+déjà renoncé à la vengeance.
+
+— Ainsi, vous ne songez plus à chercher une querelle à
+M. de Saint-Aignan?
+
+— Non, monsieur. Un défi a été fait; si M. de Saint-Aignan
+l’accepte, je le soutiendrai; s’il ne le relève pas, je le
+laisserai à terre.
+
+— Et de La Vallière?
+
+— Monsieur le comte n’a pas sérieusement cru que je songerais à
+me venger d’une femme, répondit Raoul avec un sourire si triste,
+qu’il attira une larme aux bords des paupières de cet homme qui
+s’était tant de fois penché sur ses douleurs et sur les douleurs
+des autres.
+
+Il tendit sa main à Raoul, Raoul la saisit vivement.
+
+— Ainsi, monsieur le comte, vous êtes bien assuré que le mal est
+sans remède? demanda le jeune homme.
+
+Athos secoua la tête à son tour.
+
+— Pauvre enfant! murmura-t-il.
+
+— Vous pensez que j’espère encore, dit Raoul, et vous me
+plaignez. Oh! c’est qu’il m’en coûte horriblement, voyez-vous,
+pour mépriser, comme je le dois, celle que j’ai tant aimée. Que
+n’ai-je quelque tort envers elle, je serais heureux et je lui
+pardonnerais.
+
+Athos regarda tristement son fils. Ces quelques mots que venait de
+prononcer Raoul semblaient être sortis de son propre cœur. En ce
+moment, le laquais annonça M. d’Artagnan. Ce nom retentit, d’une
+façon bien différente, aux oreilles d’Athos et de Raoul.
+
+Le mousquetaire annoncé fit son entrée avec un vague sourire sur
+les lèvres. Raoul s’arrêta; Athos marcha vers son ami avec une
+expression de visage qui n’échappa point à Bragelonne. D’Artagnan
+répondit à Athos par un simple clignement de l’œil; puis,
+s’avançant vers Raoul et lui prenant la main:
+
+— Eh bien! dit-il s’adressant à la fois au père et au fils, nous
+consolons l’enfant, à ce qu’il paraît?
+
+— Et vous, toujours bon, dit Athos, vous venez m’aider à cette
+tâche difficile.
+
+Et, ce disant, Athos serra entre ses deux mains la main de
+d’Artagnan. Raoul crut remarquer que cette pression avait un sens
+particulier à part celui des paroles.
+
+— Oui, répondit le mousquetaire en se grattant la moustache de la
+main qu’Athos lui laissait libre, oui, je viens aussi...
+
+— Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, non pour la
+consolation que vous apportez, mais pour vous-même. Je suis
+consolé.
+
+Et il essaya d’un sourire plus triste qu’aucune des larmes que
+d’Artagnan eût jamais vu répandre.
+
+— À la bonne heure! fit d’Artagnan.
+
+— Seulement, continua Raoul, vous êtes arrivé comme M. le comte
+allait me donner les détails de son entrevue avec le roi. Vous
+permettez, n’est-ce pas, que M. le comte continue?
+
+Et les yeux du jeune homme semblaient vouloir lire jusqu’au fond
+du cœur du mousquetaire.
+
+— Son entrevue avec le roi? fit d’Artagnan d’un ton si naturel,
+qu’il n’y avait pas moyen de douter de son étonnement. Vous avez
+donc vu le roi, Athos?
+
+Athos sourit.
+
+— Oui, dit-il, je l’ai vu.
+
+— Ah! vraiment, vous ignoriez que le comte eût vu Sa Majesté?
+demanda Raoul à demi rassuré.
+
+— Ma foi, oui! tout à fait.
+
+— Alors, me voilà plus tranquille, dit Raoul.
+
+— Tranquille, et sur quoi? demanda Athos.
+
+— Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi; mais, connaissant l’amitié
+que vous me faites l’honneur de me porter, je craignais que vous
+n’eussiez un peu vivement exprimé à Sa Majesté ma douleur et votre
+indignation, et qu’alors le roi...
+
+— Et qu’alors le roi? répéta d’Artagnan. Voyons, achevez, Raoul.
+
+— Excusez-moi à votre tour, monsieur d’Artagnan, dit Raoul. Un
+instant j’ai tremblé, je l’avoue, que vous ne vinssiez pas ici
+comme M. d’Artagnan, mais comme capitaine de mousquetaires.
+
+— Vous êtes fou, mon pauvre Raoul, s’écria d’Artagnan avec un
+éclat de rire dans lequel un exact observateur eût peut-être
+désiré plus de franchise.
+
+— Tant mieux! dit Raoul.
+
+— Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille?
+
+— Dites, monsieur; venant de vous, l’avis doit être bon.
+
+— Eh bien! je vous conseille, après votre voyage, après votre
+visite chez M. de Guiche, après votre visite chez Madame, après
+votre visite chez Porthos, après votre voyage à Vincennes, je vous
+conseille de prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze
+heures, et, à votre réveil, fatiguez-moi un bon cheval.
+
+Et, l’attirant à lui, il l’embrassa comme il eût fait de son
+propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il était visible
+que le baiser était plus tendre et la pression plus forte encore
+chez le père que chez l’ami.
+
+Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant à
+les pénétrer toutes les forces de son intelligence. Mais son
+regard s’émoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur
+la figure calme et douce du comte de La Fère.
+
+— Et où allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que
+Bragelonne s’apprêtait à sortir.
+
+— Chez moi, monsieur, répondit celui-ci de sa voix douce et
+triste.
+
+— C’est donc là qu’on vous trouvera, vicomte, si l’on a quelque
+chose à vous dire?
+
+— Oui, monsieur. Est-ce que vous prévoyez avoir quelque chose à
+me dire?
+
+— Que sais-je! dit Athos.
+
+— Oui, de nouvelles consolations, dit d’Artagnan en poussant tout
+doucement Raoul vers la porte.
+
+Raoul, voyant cette sérénité dans chaque geste des deux amis,
+sortit de chez le comte, n’emportant avec lui que l’unique
+sentiment de sa douleur particulière.
+
+— Dieu soit loué, dit-il, je puis donc ne plus penser qu’à moi.
+
+Et, s’enveloppant de son manteau, de manière à cacher aux passants
+son visage attristé, il sortit pour se rendre à son propre
+logement, comme il l’avait promis à Porthos.
+
+Les deux amis avaient vu le jeune homme s’éloigner avec un
+sentiment pareil de commisération.
+
+Seulement, chacun d’eux l’avait exprimé d’une façon différente.
+
+— Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant échapper un soupir.
+
+— Pauvre Raoul! avait dit d’Artagnan en haussant les épaules.
+
+
+
+
+Chapitre CXCIX — Heu! miser!
+
+
+«Pauvre Raoul!» avait dit Athos. «Pauvre Raoul!» avait dit
+d’Artagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul
+devait être un homme bien malheureux.
+
+Aussi, lorsqu’il se trouva seul en face de lui-même, laissant
+derrière lui l’ami intrépide et le père indulgent, lorsqu’il se
+rappela l’aveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait
+sa bien-aimée Louise de La Vallière, il sentit son cœur se
+briser, comme chacun de nous l’a senti se briser une fois à la
+première illusion détruite, au premier amour trahi.
+
+— Oh! murmura-t-il, c’en est donc fait! Plus rien dans la vie!
+Rien à attendre, rien à espérer! Guiche me l’a dit, mon père me
+l’a dit, M. d’Artagnan me l’a dit. Tout est donc un rêve en ce
+monde! C’était un rêve que cet avenir poursuivi depuis dix ans!
+Cette union de nos cœurs, c’était un rêve! Cette vie toute
+d’amour et de bonheur, c’était un rêve!
+
+Pauvre fou de rêver ainsi tout haut et publiquement, en face de
+mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis s’attristent de mes
+peines et que mes ennemis rient de mes douleurs!...
+
+Ainsi, mon malheur va devenir une disgrâce éclatante, un scandale
+public. Ainsi, demain, je serai montré honteusement au doigt!
+
+Et, malgré le calme promis à son père et à d’Artagnan, Raoul fit
+entendre quelques paroles de sourde menace.
+
+— Et cependant, continua-t-il, si je m’appelais de Wardes, et que
+j’eusse à la fois la souplesse et la vigueur de M. d’Artagnan, je
+rirais avec les lèvres, je convaincrais les femmes que cette
+perfide, honorée de mon amour, ne me laisse qu’un regret, celui
+d’avoir été abusé par ses semblants d’honnêteté; quelques
+railleurs flagorneraient le roi à mes dépens; je me mettrais à
+l’affût sur le chemin des railleurs, j’en châtierais quelques-uns.
+Les hommes me redouteraient et, au troisième que j’aurais couché à
+mes pieds, je serais adoré par les femmes.
+
+Oui, voilà un parti à prendre, et le comte de La Fère lui-même n’y
+répugnerait pas. N’a-t-il pas été éprouvé, lui aussi, au milieu de
+sa jeunesse, comme je viens de l’être? N’a-t-il pas remplacé
+l’amour par l’ivresse? Il me l’a dit souvent. Pourquoi, moi, ne
+remplacerais-je pas l’amour par le plaisir?
+
+Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-être!
+L’histoire d’un homme est donc l’histoire de tous les hommes? une
+épreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de
+l’humanité tout entière n’est qu’un long cri.
+
+Mais qu’importe la douleur des autres à celui qui souffre? La
+plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie béante
+sur la nôtre? Le sang qui coule à côté de nous tarit-il notre
+sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l’angoisse
+particulière? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa
+douleur, chacun pleure ses propres larmes.
+
+Et, d’ailleurs, qu’a été la vie pour moi jusqu’à présent? Une
+arène froide et stérile où j’ai combattu pour les autres toujours,
+pour moi jamais.
+
+Tantôt pour un roi, tantôt pour une femme.
+
+Le roi m’a trahi, la femme m’a dédaigné.
+
+Oh! malheureux!... Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier à
+toutes le crime de l’une d’elles?
+
+Que faut-il pour cela?... N’avoir plus de cœur, ou oublier qu’on
+en a un; être fort, même contre la faiblesse; appuyer toujours,
+même lorsque l’on sent rompre.
+
+Que faut-il pour en arriver là? Être jeune, beau, fort, vaillant,
+riche. Je suis ou je serai tout cela.
+
+Mais l’honneur? Qu’est-ce que l’honneur? Une théorie que chacun
+comprend à sa façon. Mon père me disait: «L’honneur, c’est le
+respect de ce que l’on doit aux autres, et surtout de ce qu’on se
+doit à soi-même.» Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de
+Saint-Aignan surtout me diraient: «L’honneur consiste à servir les
+passions et les plaisirs de son roi.» Cet honneur-là est facile et
+productif. Avec cet honneur-là, je puis garder mon poste à la
+Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon
+régiment à moi. Avec cet honneur-là, je puis être duc et pair.
+
+La tache que vient de m’imprimer cette femme, cette douleur avec
+laquelle elle vient de briser mon cœur, à moi, Raoul, son ami
+d’enfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave
+capitaine qui se couvrira de gloire à la première rencontre, et
+qui deviendra cent fois plus que n’est aujourd’hui Mlle de La
+Vallière, la maîtresse du roi; car le roi n’épousera pas Mlle de
+La Vallière, et plus il la déclarera publiquement sa maîtresse,
+plus il épaissira le bandeau de honte qu’il lui jette au front en
+guise de couronne, et, à mesure qu’on la méprisera comme je la
+méprise, moi, je me glorifierai.
+
+Hélas! nous avions marché ensemble, elle et moi, pendant le
+premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par
+la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la
+jeunesse, et voilà que nous arrivons à un carrefour où elle se
+sépare de moi, où nous allons suivre une route différente qui ira
+nous écartant toujours davantage l’un de l’autre; et, pour
+atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis
+désespéré, je suis anéanti!
+
+Ô malheureux!...
+
+Raoul en était là de ses réflexions sinistres, quand son pied se
+posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il était arrivé là
+sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment
+il était venu; il poussa la porte, continua d’avancer et gravit
+l’escalier.
+
+Comme dans la plupart des maisons de cette époque, l’escalier
+était sombre et les paliers étaient obscurs. Raoul logeait au
+premier étage; il s’arrêta pour sonner. Olivain parut, lui prit
+des mains l’épée et le manteau. Raoul ouvrit lui-même la porte
+qui, de l’antichambre, donnait dans un petit salon assez richement
+meublé pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par
+Olivain, qui, connaissant les goûts de son maître, s’était
+empressé d’y satisfaire, sans s’inquiéter s’il s’apercevrait ou ne
+s’apercevrait pas de cette attention.
+
+Il y avait dans le salon un portrait de La Vallière que La
+Vallière elle-même avait dessiné et avait donné à Raoul. Ce
+portrait, accroché au-dessus d’une grande chaise longue recouverte
+de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul
+se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au
+reste, Raoul cédait à son habitude; c’était, chaque fois qu’il
+rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait
+ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au
+portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et s’arrêta à le
+regarder tristement.
+
+Il avait les bras croisés sur la poitrine, la tête doucement
+levée, l’œil calme et voilé, la bouche plissée par un sourire
+amer.
+
+Il regarda l’image adorée; puis tout ce qu’il avait dit repassa
+dans son esprit, tout ce qu’il avait souffert assaillit son cœur,
+et, après un long silence:
+
+— Ô malheureux, dit-il pour la troisième fois.
+
+À peine avait-il prononcé ces deux mots, qu’un soupir et une
+plainte se firent entendre derrière lui.
+
+Il se retourna vivement, et, dans l’angle du salon, il aperçut,
+debout, courbée, voilée, une femme qu’en entrant il avait cachée
+derrière le déplacement de la porte, et que depuis il n’avait pas
+vue, ne s’étant pas retourné.
+
+Il s’avança vers cette femme, dont personne ne lui avait annoncé
+la présence, saluant et s’informant à la fois, quand tout à coup
+la tête baissée se releva, le voile écarté laissa voir le visage,
+et une figure blanche et triste lui apparut.
+
+Raoul se recula, comme il eût fait devant un fantôme.
+
+— Louise! s’écria-t-il avec un accent si désespéré, qu’on n’eût
+pas cru que la voix humaine pût jeter un pareil cri sans que se
+brisassent toutes les fibres du cœur.
+
+— Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir et de m’écouter?
+dit Louise, l’interrompant avec sa plus douce voix.
+
+Bragelonne la regarda un instant; puis, secouant tristement la
+tête, il s’assit ou plutôt tomba sur une chaise.
+
+— Parlez, dit-il.
+
+Elle jeta un regard à la dérobée autour d’elle. Ce regard était
+une prière et demandait bien mieux le secret qu’un instant
+auparavant ne l’avaient fait ses paroles.
+
+Raoul se releva, et, allant à la porte qu’il ouvrit:
+
+— Olivain, dit-il, je n’y suis pour personne.
+
+Puis, se retournant vers La Vallière:
+
+— C’est cela que vous désirez? dit-il.
+
+Rien ne peut rendre l’effet que fit sur Louise cette parole qui
+signifiait: «Vous voyez que je vous comprends encore, moi.»
+
+Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour éponger une larme
+rebelle; puis, s’étant recueillie un instant:
+
+— Raoul, dit-elle, ne détournez point de moi votre regard si bon
+et si franc; vous n’êtes pas un de ces hommes qui méprisent une
+femme parce qu’elle a donné son cœur, dût cet amour faire leur
+malheur ou les blesser dans leur orgueil.
+
+Raoul ne répondit point.
+
+— Hélas! continua La Vallière, ce n’est que trop vrai; ma cause
+est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je
+ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui
+m’arrive. Comme je dirai la vérité, je trouverai toujours mon
+droit chemin, dans l’obscurité, dans l’hésitation, dans les
+obstacles que j’ai à braver, pour soulager mon cœur qui déborde
+et veut se répandre à vos pieds.
+
+Raoul continua de garder le silence.
+
+La Vallière le regardait d’un air qui voulait dire: «
+Encouragez-moi! par pitié, un mot!»
+
+Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer.
+
+
+
+
+Chapitre CC — Blessures sur blessures
+
+
+Mlle de La Vallière, car c’était bien elle, fit un pas en avant.
+
+— Oui, Louise, murmura-t-elle.
+
+Mais dans cet intervalle, si court qu’il fût, Raoul avait eu le
+temps de se remettre.
+
+— Vous, mademoiselle? dit-il.
+
+Puis, avec un accent indéfinissable:
+
+— Vous ici? ajouta-t-il.
+
+— Oui, Raoul, répéta la jeune fille; oui, moi, qui vous
+attendais.
+
+— Pardon; lorsque je suis rentré, j’ignorais...
+
+— Oui, et j’avais recommandé à Olivain de vous laisser ignorer...
+
+Elle hésita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui répondre,
+il se fit un silence d’un instant, silence pendant lequel on eût
+pu entendre le bruit de ces deux cœurs qui battaient, non plus à
+l’unisson l’un de l’autre, mais aussi violemment l’un que l’autre.
+
+C’était à Louise de parler. Elle fit un effort.
+
+— J’avais à vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je
+vous visse... moi-même... seule... Je n’ai point reculé devant une
+démarche qui doit rester secrète; car personne, excepté vous, ne
+la comprendrait, monsieur de Bragelonne.
+
+— En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effaré, tout
+haletant, et moi même, malgré la bonne opinion que vous avez de
+moi, j’avoue...
+
+— Tout à l’heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi
+de la part du roi.
+
+Elle baissa les yeux.
+
+De son côté, Raoul détourna les siens pour ne rien voir.
+
+— M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi,
+répéta-t-elle, et il m’a dit que vous saviez tout.
+
+Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette
+blessure après tant d’autres blessures; mais il lui fut impossible
+de rencontrer les yeux de Raoul.
+
+— Il m’a dit que vous aviez conçu contre moi une légitime colère.
+
+Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dédaigneux
+retroussa ses lèvres.
+
+— Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous
+avez ressenti contre moi autre chose que de la colère. Raoul,
+attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parlé
+jusqu’à la fin.
+
+Le front de Raoul se rasséréna par la force de sa volonté; le pli
+de sa bouche s’effaça.
+
+— Et d’abord, dit La Vallière, d’abord, les mains jointes, le
+front courbé, je vous demande pardon comme au plus généreux, comme
+au plus noble des hommes. Si je vous ai laissé ignorer ce qui se
+passait en moi, jamais du moins je n’eusse consenti à vous
+tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande à
+genoux, répondez-moi, fût-ce une injure. J’aime mieux une injure
+de vos lèvres qu’un soupçon de votre cœur.
+
+— J’admire votre sublimité, mademoiselle, dit Raoul en faisant un
+effort sur lui-même pour rester calme. Laisser ignorer que l’on
+trompe, c’est loyal; mais tromper, il paraît que ce serait mal, et
+vous ne le feriez point.
+
+— Monsieur, longtemps, j’ai cru que je vous aimais avant toute
+chose, et, tant que j’ai cru à mon amour pour vous, je vous ai dit
+que je vous aimais. À Blois, je vous aimais. Le roi passa à Blois;
+je crus que je vous aimais encore. Je l’eusse juré sur un autel;
+mais un jour est venu qui m’a détrompée.
+
+— Eh bien! ce jour-là, mademoiselle, voyant que je vous aimais
+toujours, moi, la loyauté devait vous ordonner de me dire que vous
+ne m’aimiez plus.
+
+— Ce jour-là, Raoul, le jour où j’ai lu jusqu’au fond de mon
+cœur le jour où je me suis avoué à moi-même que vous ne
+remplissiez pas toute ma pensée, le jour où j’ai vu un autre
+avenir que celui d’être votre amie, votre amante, votre épouse, ce
+jour-là, Raoul, hélas! vous n’étiez plus près de moi.
+
+— Vous saviez où j’étais, mademoiselle; il fallait écrire.
+
+— Raoul, je n’ai point osé. Raoul, j’ai été lâche. Que
+voulez-vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que
+vous m’aimiez, que j’ai tremblé à la seule idée de la douleur que
+j’allais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, qu’en ce moment
+où je vous parle, courbée devant vous, le cœur serré, des soupirs
+plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n’ai
+d’autre défense que ma franchise, je n’ai pas non plus d’autre
+douleur que celle que je lis dans vos yeux.
+
+Raoul essaya de sourire.
+
+— Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous
+ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous
+m’aimiez, vous; vous étiez sûr de m’aimer; vous ne vous trompiez
+pas vous-même, vous ne mentiez pas à votre propre cœur, tandis
+que moi, moi!...
+
+Et toute pâle, les bras tendus au-dessus de sa tête, elle se
+laissa tomber sur les genoux.
+
+— Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m’aimiez,
+et vous en aimiez un autre!
+
+— Hélas! oui, s’écria la pauvre enfant; hélas! oui, j’en aime un
+autre; et cet autre... mon Dieu! laissez-moi dire, car c’est ma
+seule excuse, Raoul; cet autre, je l’aime plus que je n’aime ma
+vie, plus que je n’aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez
+ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me défendre, mais
+pour vous dire: Vous savez ce que c’est qu’aimer? Eh bien, j’aime!
+J’aime à donner ma vie, à donner mon âme à celui que j’aime! S’il
+cesse de m’aimer jamais, je mourrai de douleur, à moins que Dieu
+ne me secoure, à moins que le Seigneur ne me prenne en
+miséricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonté, quelle
+qu’elle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi
+donc, Raoul, si, dans votre cœur, vous croyez que je mérite la
+mort.
+
+— Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande
+la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang à l’amant
+trahi.
+
+— Vous avez raison dit-elle.
+
+Raoul poussa un profond soupir.
+
+— Et vous aimez sans pouvoir oublier? s’écria Raoul.
+
+— J’aime sans vouloir oublier, sans désir d’aimer jamais
+ailleurs, répondit La Vallière.
+
+— Bien! fit Raoul. Vous m’avez dit, en effet, tout ce que vous
+aviez à me dire, tout ce que je pouvais désirer savoir. Et
+maintenant, mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon, c’est
+moi qui ai failli être un obstacle dans votre vie, c’est moi qui
+ai eu tort, c’est moi qui, en me trompant, vous aidais à vous
+tromper.
+
+— Oh! fit La Vallière, je ne vous demande pas tant, Raoul.
+
+— Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus
+instruit que vous dans les difficultés de la vie, c’était à moi de
+vous éclairer; je devais ne pas me reposer sur l’incertain, je
+devais faire parler votre cœur, tandis que j’ai fait à peine
+parler votre bouche. Je vous le répète, mademoiselle, je vous
+demande pardon.
+
+— C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-elle. Vous me
+raillez!
+
+— Comment, impossible?
+
+— Oui, il est impossible d’être bon, d’être excellent, d’être
+parfait à ce point.
+
+— Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout à
+l’heure vous allez peut-être dire que je ne vous aimais pas.
+
+— Oh! vous m’aimez comme un tendre frère; laissez-moi espérer
+cela, Raoul.
+
+— Comme un tendre frère? Détrompez-vous, Louise. Je vous aimais
+comme un amant, comme un époux, comme le plus tendre des hommes
+qui vous aiment.
+
+— Raoul! Raoul!
+
+— Comme un frère? Oh! Louise, je vous aimais à donner pour vous
+tout mon sang goutte à goutte, toute ma chair lambeau par lambeau,
+toute mon éternité heure par heure.
+
+— Raoul, Raoul, par pitié!
+
+— Je vous aimais tant, Louise, que mon cœur est mort, que ma foi
+chancelle, que mes yeux s’éteignent; je vous aimais tant, que je
+ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel.
+
+— Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, épargnez-moi!
+s’écria La Vallière. Oh! si j’avais su!...
+
+— Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous êtes heureuse; je
+lis votre joie à travers vos larmes; derrière les larmes que verse
+votre loyauté, je sens les soupirs qu’exhale votre amour. Louise,
+Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous,
+je vous en conjure. Adieu! adieu!
+
+— Pardonnez-moi, je vous en supplie!
+
+— Eh! n’ai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous
+aimais toujours?
+
+Elle cacha son visage entre ses mains.
+
+— Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un
+pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c’est vous dire
+ma sentence de mort. Adieu!
+
+La Vallière voulut tendre ses mains vers lui.
+
+— Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il.
+
+Elle voulut s’écrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle
+baisa cette main et s’évanouit.
+
+— Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans
+sa chaise, qui attend à la porte.
+
+Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se précipiter vers
+La Vallière, pour lui donner le premier et le dernier baiser;
+puis, s’arrêtant tout à coup:
+
+— Non, dit-il, ce bien n’est pas à moi. Je ne suis pas le roi de
+France, pour voler!
+
+Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La
+Vallière toujours évanouie.
+
+
+
+
+Chapitre CCI — Ce qu’avait deviné Raoul
+
+
+Raoul parti, les deux exclamations qui l’avaient suivi exhalées,
+Athos et d’Artagnan se retrouvèrent seuls, en face l’un de
+l’autre.
+
+Athos reprit aussitôt l’air empressé qu’il avait à l’arrivée de
+d’Artagnan.
+
+— Eh bien! dit-il, cher ami, que veniez-vous m’annoncer?
+
+— Moi? demanda d’Artagnan.
+
+— Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause?
+
+Athos sourit.
+
+— Dame! fit d’Artagnan.
+
+— Je vais vous mettre à votre aise, cher ami. Le roi est furieux,
+n’est-ce pas?
+
+— Mais je dois vous avouer qu’il n’est pas content.
+
+— Et vous venez?...
+
+— De sa part, oui.
+
+— Pour m’arrêter, alors?
+
+— Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami.
+
+— Je m’y attendais. Allons!
+
+— Oh! oh! que diable! fit d’Artagnan, comme vous êtes pressé,
+vous!
+
+— Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos.
+
+— J’ai le temps. N’êtes-vous pas curieux, d’ailleurs, de savoir
+comment les choses se sont passées entre moi et le roi?
+
+— S’il vous plaît de me le raconter, cher ami, j’écouterai cela
+avec plaisir.
+
+Et il montra à d’Artagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci
+s’étendit en prenant ses aises.
+
+— J’y tiens, voyez-vous, continua d’Artagnan, attendu que la
+conversation est assez curieuse.
+
+— J’écoute.
+
+— Eh bien! d’abord, le roi m’a fait appeler.
+
+— Après mon départ?
+
+— Vous descendiez les dernières marches de l’escalier, à ce que
+m’ont dit les mousquetaires. Je suis arrivé. Mon ami, il n’était
+pas rouge, il était violet. J’ignorais encore ce qui s’était
+passé. Seulement, à terre, sur le parquet, je voyais une épée
+brisée en deux morceaux.
+
+— Capitaine d’Artagnan! s’écria le roi en m’apercevant.
+
+— Sire, répondis-je.
+
+— Je quitte M. de La Fère, qui est un insolent!
+
+— Un insolent? m’écriai-je avec un tel accent, que le roi
+s’arrêta court.
+
+— Capitaine d’Artagnan, reprit le roi les dents serrées, vous
+allez m’écouter et m’obéir.
+
+— C’est mon devoir, Sire.
+
+— J’ai voulu épargner à ce gentilhomme, pour lequel je garde
+quelques bons souvenirs, l’affront de ne pas le faire arrêter chez
+moi.
+
+— Ah! ah! dis-je tranquillement.
+
+— Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse...
+
+Je fis un mouvement.
+
+— S’il vous répugne de l’arrêter vous-même, continua le roi,
+envoyez-moi mon capitaine des gardes.
+
+— Sire, répliquai-je, il n’est pas besoin du capitaine des gardes
+puisque je suis de service.
+
+— Je ne voudrais pas vous déplaire, dit le roi avec bonté; car
+vous m’avez toujours bien servi, monsieur d’Artagnan.
+
+— Vous ne me déplaisez pas, Sire, répondis-je. Je suis de
+service, voilà tout.
+
+— Mais, dit le roi avec étonnement, il me semble que le comte est
+votre ami?
+
+— Il serait mon père, Sire, que je n’en serais pas moins de
+service.
+
+Le roi me regarda; il vit mon visage impassible et parut
+satisfait.
+
+— Vous arrêterez donc M. le comte de La Fère? demanda-t-il.
+
+— Sans doute, Sire, si vous m’en donnez l’ordre.
+
+— Eh bien! l’ordre, je vous le donne.
+
+Je m’inclinai.
+
+— Où est le comte, Sire?
+
+— Vous le chercherez.
+
+— Et je l’arrêterai en quelque lieu qu’il soit, alors?
+
+— Oui... cependant, tâchez qu’il soit chez lui. S’il retournait
+dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route.
+
+Je saluai; et, comme je restais en place:
+
+— Eh bien? demanda le roi.
+
+— J’attends, Sire?
+
+— Qu’attendez-vous?
+
+— L’ordre signé.
+
+Le roi parut contrarié.
+
+En effet, c’était un nouveau coup d’autorité à faire, c’était
+réparer l’acte arbitraire, si toutefois arbitraire il y a.
+
+Il prit la plume lentement et de mauvaise humeur puis il écrivit:
+
+«Ordre à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine-lieutenant de mes
+mousquetaires, d’arrêter M. le comte de La Fère partout où on le
+trouvera.»
+
+Puis il se tourna de mon côté.
+
+J’attendais sans sourciller. Sans doute il crut voir une bravade
+dans ma tranquillité, car il signa vivement; puis, me remettant
+l’ordre:
+
+— Allez! s’écria-t-il.
+
+J’obéis, et me voici.
+
+Athos serra la main de son ami.
+
+— Marchons, dit-il.
+
+— Oh! fit d’Artagnan, vous avez bien quelques petites affaires à
+arranger avant de quitter comme cela votre logement?
+
+— Moi? Pas du tout.
+
+— Comment!...
+
+— Mon Dieu, non. Vous le savez, d’Artagnan, j’ai toujours été
+simple voyageur sur la terre, prêt à aller au bout du monde à
+l’ordre de mon roi, prêt à quitter ce monde pour l’autre à l’ordre
+de mon Dieu. Que faut-il à l’homme prévenu? Un portemanteau ou un
+cercueil. Je suis prêt aujourd’hui comme toujours, cher ami.
+Emmenez-moi donc.
+
+— Mais Bragelonne?...
+
+— Je l’ai élevé dans les principes que je m’étais faits à
+moi-même, et vous voyez qu’en vous apercevant il a deviné à l’instant
+même la cause qui vous amenait. Nous l’avons dépisté un moment;
+mais, soyez tranquille, il s’attend assez à ma disgrâce pour ne
+pas s’effrayer outre mesure. Marchons.
+
+— Marchons, dit tranquillement d’Artagnan.
+
+— Mon ami, dit le comte, comme j’ai brisé mon épée chez le roi,
+et que j’en ai jeté les morceaux à ses pieds, je crois que cela me
+dispense de vous la remettre.
+
+— Vous avez raison; et, d’ailleurs, que diable voulez-vous que je
+fasse de votre épée?
+
+— Marche-t-on devant vous ou derrière vous?
+
+— On marche à mon bras, répliqua d’Artagnan.
+
+Et il prit le bras du comte de La Fère pour descendre l’escalier.
+
+Ils arrivèrent ainsi au palier.
+
+Grimaud, qu’ils avaient rencontré dans l’antichambre, regardait
+cette sortie d’un air inquiet. Il connaissait trop la vie pour ne
+pas se douter qu’il y eût quelque chose de caché là-dessous.
+
+— Ah! c’est toi, mon bon Grimaud? dit Athos. Nous allons...
+
+— Faire un tour dans mon carrosse, interrompit d’Artagnan avec un
+mouvement amical de la tête.
+
+Grimaud remercia d’Artagnan par une grimace qui avait visiblement
+l’intention d’être un sourire, et il accompagna les deux amis
+jusqu’à la portière. Athos monta le premier; d’Artagnan le suivit
+sans avoir rien dit au cocher. Ce départ, tout simple et sans
+autre démonstration, ne fit aucune sensation dans le voisinage.
+Lorsque le carrosse eut atteint les quais:
+
+— Vous me menez à la Bastille, à ce que je vois? dit Athos.
+
+— Moi? dit d’Artagnan. Je vous mène où vous voulez aller, pas
+ailleurs.
+
+— Comment cela? fit le comte surpris.
+
+— Pardieu! dit d’Artagnan, vous comprenez bien, mon cher comte,
+que je ne me suis chargé de la commission que pour que vous en
+fassiez à votre fantaisie. Vous ne vous attendez pas à ce que je
+vous fasse écrouer comme cela brutalement, sans réflexion. Si je
+n’avais pas prévu cela, j’eusse laissé faire M. le capitaine des
+gardes.
+
+— Ainsi?... demanda Athos.
+
+— Ainsi, je vous le répète, nous allons où vous voulez.
+
+— Cher ami, dit Athos en embrassant d’Artagnan, je vous reconnais
+bien là.
+
+— Dame! il me semble que c’est tout simple. Le cocher va vous
+mener à la barrière du Cours-la-Reine; vous y trouverez un cheval
+que j’ai ordonné de tenir tout prêt, avec ce cheval, vous ferez
+trois postes tout d’une traite, et, moi, j’aurai soin de ne
+rentrer chez le roi, pour lui dire que vous êtes parti, qu’au
+moment où il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps,
+vous aurez gagné Le Havre, et, du Havre, l’Angleterre, où vous
+trouverez la jolie maison que m’a donnée mon ami M. Monck, sans
+parler de l’hospitalité que le roi Charles ne manquera pas de vous
+offrir... Eh bien! que dites-vous de ce projet?
+
+— Menez-moi à la Bastille, dit Athos en souriant.
+
+— Mauvaise tête! dit d’Artagnan; réfléchissez donc.
+
+— Quoi?
+
+— Que vous n’avez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous
+parle d’après moi. Une prison est mortelle aux gens de notre âge.
+Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison.
+Rien que d’y penser, la tête m’en tourne!
+
+— Ami, répondit Athos, Dieu m’a fait, par bonheur, aussi fort de
+corps que d’esprit Croyez-moi, je serai fort jusqu’à mon dernier
+soupir.
+
+— Mais ce n’est pas de la force, mon cher, c’est de la folie.
+
+— Non, d’Artagnan, c’est une raison suprême. Ne croyez pas que je
+discute le moins du monde avec vous cette question de savoir si
+vous vous perdriez en me sauvant. J’eusse fait ce que vous faites,
+si la fuite eût été dans mes convenances. J’eusse donc accepté de
+vous ce que, sans aucun doute, en pareille circonstance, vous
+eussiez accepté de moi. Non! je vous connais trop pour effleurer
+seulement ce sujet.
+
+— Ah! si vous me laissiez faire, dit d’Artagnan, comme
+j’enverrais le roi courir après vous!
+
+— Il est le roi, cher ami.
+
+— Oh! cela m’est bien égal; et, tout roi qu’il est, je lui
+répondrais parfaitement: «Sire, emprisonnez, exilez, tuez tout en
+France et en Europe; ordonnez-moi d’arrêter et de poignarder qui
+vous voudrez, fût-ce Monsieur, votre frère; mais ne touchez jamais
+à un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux!...»
+
+— Cher ami, répondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader
+d’une chose, c’est que je désire être arrêté, c’est que je tiens à
+une arrestation par-dessus tout.
+
+D’Artagnan fit un mouvement d’épaules.
+
+— Que voulez-vous! continua Athos, c’est ainsi: vous me
+laisseriez aller, que je reviendrais de moi-même me constituer
+prisonnier. Je veux prouver à ce jeune homme que l’éclat de sa
+couronne étourdit, je veux lui prouver qu’il n’est le premier des
+hommes qu’à la condition d’en être le plus généreux et le plus
+sage. Il me punit, il m’emprisonne, il me torture, soit! Il abuse,
+et je veux lui faire savoir ce que c’est qu’un remords, en
+attendant que Dieu lui apprenne ce que c’est qu’un châtiment.
+
+— Mon ami, répondit d’Artagnan, je sais trop que, lorsque vous
+avez dit non, c’est non. Je n’insiste plus; vous voulez aller à la
+Bastille?
+
+— Je le veux.
+
+— Allons-y!... À la Bastille! continua d’Artagnan en s’adressant
+au cocher.
+
+Et, se rejetant dans le carrosse, il mâcha sa moustache avec un
+acharnement qui, pour Athos, signifiait une résolution prise ou en
+train de naître.
+
+Le silence se fit dans le carrosse, qui continua de rouler, mais
+pas plus vite, pas plus lentement. Athos reprit la main du
+mousquetaire.
+
+— Vous n’êtes point fâché contre moi, d’Artagnan? dit-il.
+
+— Moi? Eh! pardieu! non. Ce que vous faites par héroïsme, vous,
+je l’eusse fait, moi, par entêtement.
+
+— Mais vous êtes bien d’avis que Dieu me vengera, n’est-ce pas,
+d’Artagnan?
+
+— Et je connais sur la terre des gens qui aideront Dieu, dit le
+capitaine.
+
+
+
+
+Chapitre CCII — Trois convives étonnés de souper ensemble
+
+
+Le carrosse était arrivé devant la première porte de la Bastille.
+Un factionnaire l’arrêta, et d’Artagnan n’eut qu’un mot à dire
+pour que la consigne fût levée. Le carrosse entra donc.
+
+Tandis que l’on suivait le grand chemin couvert qui conduisait à
+la cour du Gouvernement, d’Artagnan, dont l’œil de lynx voyait
+tout, même à travers les murs, s’écria tout à coup:
+
+— Eh! qu’est-ce que je vois?
+
+— Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami?
+
+— Regardez donc là-bas!
+
+— Dans la cour?
+
+— Oui; vite, dépêchez-vous.
+
+— Eh bien! un carrosse.
+
+— Bien!
+
+— Quelque pauvre prisonnier comme moi qu’on amène.
+
+— Ce serait trop drôle!
+
+— Je ne vous comprends pas.
+
+— Dépêchez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir
+de ce carrosse.
+
+Justement un second factionnaire venait d’arrêter d’Artagnan. Les
+formalités s’accomplissaient. Athos pouvait voir à cent pas
+l’homme que son ami lui avait signalé.
+
+Cet homme descendit, en effet, de carrosse à la porte même du
+Gouvernement.
+
+— Eh bien! demanda d’Artagnan, vous le voyez?
+
+— Oui; c’est un homme en habit gris.
+
+— Qu’en dites-vous?
+
+— Je ne sais trop; c’est, comme je vous le dis, un homme en habit
+gris qui descend de carrosse: voilà tout.
+
+— Athos, je gagerais que c’est lui.
+
+— Qui lui?
+
+— Aramis.
+
+— Aramis arrêté? Impossible!
+
+— Je ne vous dis pas qu’il est arrêté, puisque nous le voyons
+seul dans son carrosse.
+
+— Alors, que fait-il ici?
+
+— Oh! il connaît Baisemeaux, le gouverneur, répliqua le
+mousquetaire d’un ton sournois. Ma foi! nous arrivons à temps!
+
+— Pour quoi faire?
+
+— Pour voir.
+
+— Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va
+prendre de l’ennui, d’abord de me voir, ensuite d’être vu.
+
+— Bien raisonné.
+
+— Malheureusement, il n’y a pas de remède quand on rencontre
+quelqu’un dans la Bastille; voulût-on reculer pour l’éviter, c’est
+impossible.
+
+— Je vous dis, Athos, que j’ai mon idée; il s’agit d’épargner à
+Aramis l’ennui dont vous parliez.
+
+— Comment faire?
+
+— Comme je vous dirai, ou, pour mieux m’expliquer, laissez-moi
+conter la chose à ma façon; je ne vous recommanderai pas de
+mentir, cela vous serait impossible.
+
+— Eh bien! alors?
+
+— Eh bien! je mentirai pour deux; c’est si facile avec la nature
+et l’habitude du Gascon!
+
+Athos sourit. Le carrosse s’arrêta où s’était arrêté celui que
+nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement même.
+
+— C’est entendu? fit d’Artagnan bas à son ami.
+
+Athos consentit par un geste. Ils montèrent l’escalier. Si l’on
+s’étonne de la facilité avec laquelle ils étaient entrés dans la
+Bastille, on se souviendra qu’en entrant, c’est-à-dire au plus
+difficile, d’Artagnan avait annoncé qu’il amenait un prisonnier
+d’État.
+
+À la troisième porte, au contraire, c’est-à-dire une fois bien
+entré, il dit seulement au factionnaire:
+
+— Chez M. de Baisemeaux.
+
+Et tous deux passèrent. Ils furent bientôt dans la salle à manger
+du gouverneur, où le premier visage qui frappa les yeux de
+d’Artagnan fut celui d’Aramis, qui était assis côte à côte avec
+Baisemeaux, et attendait l’arrivée d’un bon repas, dont l’odeur
+fumait par tout l’appartement.
+
+Si d’Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il
+tressaillit en voyant ses deux amis, et son émotion fut visible.
+
+Cependant Athos et d’Artagnan faisaient leurs compliments, et
+Baisemeaux, étonné, abasourdi de la présence de ces trois hôtes,
+commençait mille évolutions autour d’eux.
+
+— Ah çà! dit Aramis, par quel hasard?...
+
+— Nous vous le demandons, riposta d’Artagnan.
+
+— Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? s’écria
+Aramis avec l’affectation de l’hilarité.
+
+— Eh! eh! fit d’Artagnan, il est vrai que les murs sentent la
+prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous
+m’avez invité à dîner l’autre jour?
+
+— Moi? s’écria Baisemeaux?
+
+— Ah çà! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous
+souvenez pas?
+
+Baisemeaux pâlit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et
+finit par balbutier:
+
+— Certes... je suis ravi... mais... sur l’honneur... je ne... Ah!
+misérable mémoire!
+
+— Eh! mais j’ai tort, dit d’Artagnan comme un homme fâché.
+
+— Tort, de quoi?
+
+— Tort de me souvenir, à ce qu’il paraît.
+
+Baisemeaux se précipita vers lui.
+
+— Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus
+pauvre tête du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur
+colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines.
+
+— Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d’Artagnan avec
+aplomb.
+
+— Oui, oui, répliqua le gouverneur hésitant, je me souviens.
+
+— C’était chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles
+histoires sur vos comptes avec MM. Louvières et Tremblay.
+
+— Ah! oui, parfaitement!
+
+— Et sur les bontés de M. d’Herblay pour vous.
+
+— Ah! s’écria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux
+gouverneur, vous disiez que vous n’aviez pas de mémoire, monsieur
+Baisemeaux!
+
+Celui-ci interrompit court le mousquetaire.
+
+— Comment donc! c’est cela; vous avez raison. Il me semble que
+j’y suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci,
+cher monsieur d’Artagnan, à cette heure comme aux autres, prié ou
+non prié, vous êtes le maître chez moi, vous et monsieur
+d’Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et
+Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos.
+
+— J’ai bien pensé à tout cela, répondit d’Artagnan. Voici
+pourquoi je venais: n’ayant rien à faire ce soir au Palais-Royal,
+je voulais tâter de votre ordinaire, quand, sur la route, je
+rencontrai M. le comte.
+
+Athos salua.
+
+— M. le comte, qui quittait Sa Majesté, me remit un ordre qui
+exige prompte exécution. Nous étions près d’ici; j’ai voulu
+poursuivre, ne fût-ce que pour vous serrer la main et vous
+présenter Monsieur, dont vous me parlâtes si avantageusement chez
+le roi, ce même soir où...
+
+— Très bien! très bien! M. le comte de La Fère, n’est-ce pas?
+
+— Justement.
+
+— M. le comte est le bienvenu.
+
+— Et il dînera avec vous deux, n’est-ce pas? tandis que moi,
+pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels
+que vous êtes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos
+l’eût pu faire.
+
+— Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un
+même sentiment de surprise joyeuse.
+
+La nuance fut saisie par d’Artagnan.
+
+— Je vous laisse à ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et
+il frappa doucement sur l’épaule d’Athos, qui, lui aussi,
+s’étonnait et ne pouvait s’empêcher de le témoigner un peu; nuance
+qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n’étant pas de la
+force des trois amis.
+
+— Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur.
+
+— Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai
+pour le dessert.
+
+— Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux.
+
+— Ce serait me désobliger.
+
+— Vous reviendrez? dit Athos d’un air de doute.
+
+— Assurément, dit-il en lui serrant la main confidentiellement.
+
+Et il ajouta plus bas:
+
+— Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas
+affaires, pour l’amour de Dieu!
+
+Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l’obligation
+de se tenir discret et impénétrable. Baisemeaux reconduisit
+d’Artagnan jusqu’à la porte.
+
+Aramis, avec force caresses, s’empara d’Athos, résolu de le faire
+parler; mais Athos avait toutes les vertus au suprême degré. Quand
+la nécessité l’exigeait, il eût été le premier orateur du monde,
+au besoin; il fût mort avant de dire une syllabe, dans l’occasion.
+
+Ces trois messieurs se placèrent donc, dix minutes après le départ
+de d’Artagnan, devant une bonne table meublée avec le luxe
+gastronomique le plus substantiel.
+
+Les grosses pièces, les conserves, les vins les plus variés,
+apparurent successivement sur cette table servie aux dépens du
+roi, et sur la dépense de laquelle M. Colbert eût trouvé
+facilement à s’économiser deux tiers, sans faire maigrir personne
+à la Bastille.
+
+Baisemeaux fut le seul qui mangeât et qui bût résolument. Aramis
+ne refusa rien et effleura tout; Athos après le potage et les
+trois hors-d’œuvre, ne toucha plus à rien.
+
+La conversation fut ce qu’elle devait être entre trois hommes si
+opposés d’humeur et de projets.
+
+Aramis ne cessa de se demander par quelle singulière rencontre
+Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d’Artagnan n’y était
+plus, et pourquoi d’Artagnan ne s’y trouvait plus quand Athos y
+était resté. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit
+d’Aramis, qui vivait de subterfuges et d’intrigues, il regarda
+bien son homme et le flaira occupé de quelque projet important.
+Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intérêts, en se
+demandant pourquoi d’Artagnan avait quitté la Bastille si
+étrangement vite, en laissant là un prisonnier si mal introduit et
+si mal écroué.
+
+Mais ce n’est pas sur ces personnages que nous arrêterons notre
+examen. Nous les abandonnons à eux-mêmes, devant les débris des
+chapons, des perdrix et des poissons mutilés par le couteau
+généreux de Baisemeaux.
+
+Celui que nous poursuivrons, c’est d’Artagnan, qui, remontant dans
+le carrosse qui l’avait amené, cria au cocher, à l’oreille:
+
+— Chez le roi, et brûlons le pavé!
+
+
+
+
+Chapitre CCIII — Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de
+la Bastille
+
+
+M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprès de La Vallière,
+ainsi qu’on l’a vu dans un des précédents chapitres; mais, quelle
+que fût son éloquence, il ne persuada point à la jeune fille
+qu’elle eût un protecteur assez considérable dans le roi, et
+qu’elle n’avait besoin de personne au monde quand le roi était
+pour elle.
+
+En effet, au premier mot que le confident prononça de la
+découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris
+et s’abandonna tout entière à une douleur que le roi n’eut pas
+trouvée obligeante, si, d’un coin de l’appartement, il eût pu en
+être le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s’en formalisa comme
+aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce
+qu’il avait vu et entendu. C’est là que nous le retrouvons, fort
+agité, en présence de Louis, plus agité encore.
+
+— Mais, dit le roi à son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé
+sa narration, qu’a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout à
+l’heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je
+passe chez elle?
+
+— Je crois, Sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra
+que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le
+chemin.
+
+— Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au cœur?
+murmura Louis XIV entre ses dents.
+
+— Oh! Sire, cela n’est pas possible, car c’est vous que Mlle de
+La Vallière aime, et cela de tout son cœur. Mais, vous savez,
+M. de Bragelonne appartient à cette race sévère qui joue les héros
+romains.
+
+Le roi sourit faiblement. Il savait à quoi s’en tenir. Athos le
+quittait.
+
+— Quant à Mlle de La Vallière, continua de Saint-Aignan, elle a
+été élevée chez Madame douairière, c’est-à-dire dans la retraite
+et l’austérité. Ces deux fiancés-là se sont froidement fait de
+petits serments devant la lune et les étoiles, et, voyez-vous,
+Sire, aujourd’hui, pour rompre cela c’est le diable!
+
+De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au
+contraire, du simple sourire Louis passa au sérieux complet. Il
+ressentait déjà ce que le comte avait promis à d’Artagnan de lui
+donner: des remords. Il songeait qu’en effet ces deux jeunes gens
+s’étaient aimés et juré alliance; que l’un des deux avait tenu
+parole, et que l’autre était trop probe pour ne pas gémir de
+s’être parjuré.
+
+Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le cœur
+du roi. Il ne prononça plus une parole, et, au lieu d’aller chez
+sa mère, ou chez la reine, ou chez Madame pour s’égayer un peu et
+faire rire les dames, ainsi qu’il le disait lui-même, il se
+plongea dans le vaste fauteuil où Louis XIII, son auguste père,
+s’était tant ennuyé avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de
+jours et d’années.
+
+De Saint-Aignan comprit que le roi n’était pas amusable en ce
+moment-là. Il hasarda la dernière ressource et prononça le nom de
+Louise. Le roi leva la tête.
+
+— Que fera Votre Majesté ce soir? Faut-il prévenir Mlle de La
+Vallière?
+
+— Dame! il me semble qu’elle est prévenue, répondit le roi.
+
+— Se promènera-t-on?
+
+— On sort de se promener, répliqua le roi.
+
+— Eh bien! Sire?
+
+— Eh bien! rêvons, de Saint-Aignan, rêvons chacun de notre côté;
+quand Mlle de La Vallière aura bien regretté ce qu’elle regrette
+le remords faisait son œuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle
+nous donner de ses nouvelles!
+
+— Ah! Sire, pouvez-vous ainsi méconnaître ce cœur dévoué?
+
+Le roi se leva rouge de dépit; la jalousie mordait à son tour. De
+Saint-Aignan commençait à trouver la position difficile, quand la
+portière se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa première
+idée fut qu’il lui arrivait un billet de La Vallière; mais, à la
+place d’un messager d’amour, il ne vit que son capitaine des
+mousquetaires debout et muet dans l’embrasure.
+
+— Monsieur d’Artagnan! fit-il. Ah!... Eh bien?
+
+D’Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la
+même direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent été
+clairs pour tout le monde; à bien plus forte raison le furent-ils
+pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et
+d’Artagnan se trouvèrent seuls.
+
+— Est-ce fait? demanda le roi.
+
+— Oui, Sire, répondit le capitaine des mousquetaires d’une voix
+grave, c’est fait.
+
+Le roi ne trouva plus un mot à dire. Cependant l’orgueil lui
+commandait de n’en pas rester là. Quand un roi a pris une
+décision, même injuste, il faut qu’il prouve à tous ceux qui la
+lui ont vu prendre, et surtout il faut qu’il se prouve à lui-même
+qu’il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un
+moyen presque infaillible, c’est de chercher des torts à la
+victime.
+
+Louis, élevé par Mazarin et Anne d’Autriche, savait, mieux
+qu’aucun prince ne le sut jamais, son métier de roi. Aussi
+essaya-t-il de le prouver en cette occasion. Après un moment de silence,
+pendant lequel il avait fait tout bas les réflexions que nous
+venons de faire tout haut:
+
+— Qu’a dit le comte? reprit-il négligemment.
+
+— Mais rien, Sire.
+
+— Cependant, il ne s’est pas laissé arrêter sans rien dire?
+
+— Il a dit qu’il s’attendait à être arrêté, Sire.
+
+Le roi releva la tête avec fierté.
+
+— Je présume que M. le comte de La Fère n’a pas continué son rôle
+de rebelle? dit-il.
+
+— D’abord, Sire, qu’appelez-vous rebelle? demanda tranquillement
+le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l’homme qui,
+non seulement se laisse coffrer à la Bastille, mais qui encore
+résiste à ceux qui ne veulent pas l’y conduire?
+
+— Qui ne veulent pas l’y conduire? s’écria le roi. Qu’entends-je
+là, capitaine? Êtes-vous fou?
+
+— Je ne crois pas, Sire.
+
+— Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arrêter M. de La
+Fère?...
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et quels sont ces gens-là?
+
+— Ceux que Votre Majesté en avait chargés, apparemment, dit le
+mousquetaire.
+
+— Mais c’est vous que j’en avais chargé, s’écria le roi.
+
+— Oui, Sire, c’est moi.
+
+— Et vous dites que, malgré mon ordre, vous aviez l’intention de
+ne pas arrêter l’homme qui m’avait insulté?
+
+— C’était absolument mon intention, oui, Sire.
+
+— Oh!
+
+— Je lui ai même proposé de monter sur un cheval que j’avais fait
+préparer pour lui à la barrière de la Conférence.
+
+— Et dans quel but aviez-vous fait préparer ce cheval?
+
+— Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fère pût gagner Le Havre
+et, de là, l’Angleterre.
+
+— Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? s’écria le roi
+étincelant de fierté sauvage.
+
+— Parfaitement.
+
+Il n’y avait rien à répondre à des articulations faites sur ce
+ton. Le roi sentit une si rude résistance, qu’il s’étonna.
+
+— Vous aviez au moins une raison, monsieur d’Artagnan, quand vous
+agissiez ainsi? interrogea le roi avec majesté.
+
+— J’ai toujours une raison, Sire.
+
+— Ce n’est pas la raison de l’amitié, au moins, la seule que vous
+puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je
+vous avais mis bien à l’aise sur ce chapitre.
+
+— Moi, Sire?
+
+— Ne vous ai-je pas laissé le choix d’arrêter ou de ne pas
+arrêter M. le comte de La Fère?
+
+— Oui, Sire; mais...
+
+— Mais quoi? interrompit le roi impatient.
+
+— Mais en me prévenant, Sire, que, si je ne l’arrêtais pas, votre
+capitaine des gardes l’arrêterait, lui.
+
+— Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment où je
+ne vous forçais pas la main?
+
+— À moi, oui, Sire; à mon ami, non.
+
+— Non?
+
+— Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes,
+mon ami était toujours arrêté.
+
+— Et voilà votre dévouement, monsieur? un dévouement qui
+raisonne, qui choisit? Vous n’êtes pas un soldat, monsieur!
+
+— J’attends que Votre Majesté me dise ce que je suis.
+
+— Eh bien! vous êtes un frondeur!
+
+— Depuis qu’il n’y a plus de Fronde, alors, Sire...
+
+— Mais, si ce que vous dites est vrai...
+
+— Ce que je dis est toujours vrai, Sire.
+
+— Que venez-vous faire ici? Voyons.
+
+— Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fère est à la
+Bastille...
+
+— Ce n’est point votre faute, à ce qu’il paraît.
+
+— C’est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu’il y est, il
+est important que Votre Majesté le sache.
+
+— Ah! monsieur d’Artagnan, vous bravez votre roi!
+
+— Sire...
+
+— Monsieur d’Artagnan, je vous préviens que vous abusez de ma
+patience.
+
+— Au contraire, Sire.
+
+— Comment, au contraire?
+
+— Je viens me faire arrêter aussi.
+
+— Vous faire arrêter, vous?
+
+— Sans doute. Mon ami va s’ennuyer là-bas, et je viens proposer à
+Votre Majesté de me permettre de lui faire compagnie; que Votre
+Majesté dise un mot, et je m’arrête moi-même; je n’aurai pas
+besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en réponds.
+
+Le roi s’élança vers la table et saisit une plume pour donner
+l’ordre d’emprisonner d’Artagnan.
+
+— Faites attention que c’est pour toujours, monsieur,
+s’écria-t-il avec l’accent de la menace.
+
+— J’y compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsqu’une fois
+vous aurez fait ce beau coup-là, vous n’oserez plus me regarder en
+face.
+
+Le roi jeta sa plume avec violence.
+
+— Allez-vous-en! dit-il.
+
+— Oh! non pas, Sire, s’il plaît à Votre Majesté.
+
+— Comment, non pas?
+
+— Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi s’est
+emporté, c’est un malheur, mais je n’en dirai pas moins au roi ce
+que j’ai à lui dire.
+
+— Votre démission, monsieur, s’écria le roi!
+
+— Sire, vous savez que ma démission ne me tient pas au cœur,
+puisque, à Blois, le jour où Votre Majesté a refusé au roi Charles
+le million que lui a donné mon ami le comte de La Fère, j’ai
+offert ma démission au roi.
+
+— Eh bien! alors, faites vite.
+
+— Non, Sire; car ce n’est point de ma démission qu’il s’agit ici;
+Votre Majesté avait pris la plume pour m’envoyer à la Bastille,
+pourquoi change-t-elle d’avis?
+
+— D’Artagnan! tête gasconne! qui est le roi de vous ou de moi!
+Voyons.
+
+— C’est vous, Sire, malheureusement.
+
+— Comment, malheureusement?
+
+— Oui, Sire; car, si c’était moi...
+
+— Si c’était vous, vous approuveriez la rébellion de
+M. d’Artagnan, n’est-ce pas?
+
+— Oui, certes!
+
+— En vérité?
+
+Et le roi haussa les épaules.
+
+— Et je dirais à mon capitaine des mousquetaires, continua
+d’Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et
+non avec des charbons enflammés, je lui dirais: «Monsieur
+d’Artagnan, j’ai oublié que je suis le roi. Je suis descendu de
+mon trône pour outrager un gentilhomme.»
+
+— Monsieur, s’écria le roi, croyez-vous que c’est excuser votre
+ami que de surpasser son insolence?
+
+— Oh! Sire, j’irai bien plus loin que lui, dit d’Artagnan, et ce
+sera votre faute. Je vous dirai, ce qu’il ne vous a pas dit, lui,
+l’homme de toutes les délicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez
+sacrifié son fils, et il défendait son fils; vous l’avez sacrifié
+lui-même; il vous parlait au nom de l’honneur, de la religion et
+de la vertu, vous l’avez repoussé, chassé, emprisonné. Moi, je
+serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez!
+Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs à
+révérences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous
+qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie? voulez-vous qu’on vous
+aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous? Si vous préférez la
+bassesse, l’intrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous
+partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai
+plus, les seuls modèles de la vaillance d’autrefois; nous qui
+avons servi et dépassé peut-être en courage, en mérite, des hommes
+déjà grands dans la postérité. Choisissez, Sire, et hâtez-vous. Ce
+qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours
+assez de courtisans. Hâtez-vous, et envoyez-moi à la Bastille avec
+mon ami; car, si vous n’avez pas su écouter le comte de La Fère,
+c’est-à-dire la voix la plus douce et la plus noble de l’honneur;
+si vous ne savez pas entendre d’Artagnan, c’est-à-dire la plus
+franche et la plus rude voix de la sincérité, vous êtes un mauvais
+roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on
+les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voilà ce que j’avais
+à vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-là.
+
+Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il était
+évident que la foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas étonné
+davantage; on eût cru que le souffle lui manquait et qu’il allait
+expirer. Cette rude voix de la sincérité, comme l’appelait
+d’Artagnan, lui avait traversé le cœur, pareille à une lame.
+
+D’Artagnan avait dit tout ce qu’il avait à dire. Comprenant la
+colère du roi, il tira son épée, et, s’approchant respectueusement
+de Louis XIV, il la posa sur la table.
+
+Mais le roi, d’un geste furieux, repoussa l’épée, qui tomba à
+terre et roula aux pieds de d’Artagnan.
+
+Si maître que le mousquetaire fût de lui, il pâlit à son tour, et
+frémissant d’indignation:
+
+— Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut l’exiler, il
+peut le condamner à mort; mais, fût-il cent fois roi, il n’a
+jamais le droit de l’insulter en déshonorant son épée. Sire, un
+roi de France n’a jamais repoussé avec mépris l’épée d’un homme
+tel que moi. Cette épée souillée, songez-y, Sire, elle n’a plus
+désormais d’autre fourreau que mon cœur ou le vôtre. Je choisis
+le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience!
+
+Puis se précipitant sur son épée:
+
+— Que mon sang retombe sur votre tête, Sire! s’écria-t-il.
+
+Et, d’un geste rapide, appuyant la poignée de l’épée au parquet,
+il en dirigea la pointe sur sa poitrine.
+
+Le roi s’élança d’un mouvement encore plus rapide que celui de
+d’Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la
+main gauche, saisissant par le milieu la lame de l’épée, qu’il
+remit silencieusement au fourreau.
+
+D’Artagnan, roide, pâle et frémissant encore, laissa, sans
+l’aider, faire le roi jusqu’au bout.
+
+Alors, Louis, attendri, revenant à la table, prit la plume,
+écrivit quelques lignes, les signa, et étendit la main vers
+d’Artagnan.
+
+— Qu’est-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine.
+
+— L’ordre donné à M. d’Artagnan d’élargir à l’instant même M. le
+comte de La Fère.
+
+D’Artagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia
+l’ordre, le passa sous son buffle et sortit.
+
+Ni le roi ni le capitaine n’avaient articulé une syllabe.
+
+— Ô cœur humain! boussole des rois! murmura Louis resté seul,
+quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles
+d’un livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis
+pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant.
+
+
+
+
+Chapitre CCIV — Rivaux politiques
+
+
+D’Artagnan avait promis à M. de Baisemeaux d’être de retour au
+dessert, d’Artagnan tint parole. On en était aux vins fins et aux
+liqueurs, dont la cave du gouverneur avait la réputation d’être
+admirablement garnie, lorsque les éperons du capitaine des
+mousquetaires retentirent dans le corridor et que lui-même parut
+sur le seuil.
+
+Athos et Aramis avaient joué serré. Aussi, aucun des deux n’avait
+pénétré l’autre. On avait soupé, causé beaucoup de la Bastille, du
+dernier voyage de Fontainebleau, de la future fête que M. Fouquet
+devait donner à Vaux. Les généralités avaient été prodiguées, et
+nul, hormis de Baisemeaux, n’avait effleuré les choses
+particulières.
+
+D’Artagnan tomba au milieu de la conversation, encore pâle et ému
+de sa conversation avec le roi. Baisemeaux s’empressa
+d’approcher une chaise. D’Artagnan accepta un verre plein et le
+laissa vide. Athos et Aramis remarquèrent tous deux cette émotion
+de d’Artagnan. Quant à de Baisemeaux, il ne vit rien que le
+capitaine des mousquetaires de Sa Majesté auquel il se hâta de
+faire fête. Approcher le roi, c’était avoir tous droits aux égards
+de M. de Baisemeaux. Seulement, quoique Aramis eût remarqué cette
+émotion, il n’en pouvait deviner la cause. Athos seul croyait
+l’avoir pénétrée. Pour lui, le retour de d’Artagnan et surtout le
+bouleversement de l’homme impassible signifiaient: «Je viens de
+demander au roi quelque chose que le roi m’a refusé.» Bien
+convaincu qu’il était dans le vrai, Athos sourit, se leva de table
+et fit un signe à d’Artagnan, comme pour lui rappeler qu’ils
+avaient autre chose à faire que de souper ensemble.
+
+D’Artagnan comprit et répondit par un autre signe. Aramis et
+Baisemeaux, voyant ce dialogue muet, interrogeaient du regard.
+Athos crut que c’était à lui de donner l’explication de ce qui se
+passait.
+
+— La vérité, mes amis, dit le comte de La Fère avec un sourire,
+c’est que vous, Aramis, vous venez de souper avec un criminel
+d’État, et vous, monsieur de Baisemeaux, avec votre prisonnier.
+
+Baisemeaux poussa une exclamation de surprise et presque de joie.
+Ce cher M. de Baisemeaux avait l’amour-propre de sa forteresse. À
+part le profit, plus il avait de prisonniers, plus il était
+heureux; plus ces prisonniers étaient grands, plus il était fier.
+
+Quant à Aramis, prenant une figure de circonstance:
+
+— Oh! cher Athos, dit-il, pardonnez-moi, mais, je me doutais
+presque de ce qui arrive. Quelque incartade de Raoul ou de La
+Vallière, n’est-ce pas?
+
+— Hélas! fit Baisemeaux.
+
+— Et, continua Aramis, vous, en grand seigneur que vous êtes,
+oubliant qu’il n’y a plus que des courtisans, vous avez été
+trouver le roi et vous lui avez dit son fait?
+
+— Vous avez deviné, mon ami.
+
+— De sorte, dit de Baisemeaux, tremblant d’avoir soupé si
+familièrement avec un homme tombé dans la disgrâce de Sa Majesté;
+de sorte, monsieur le comte?...
+
+— De sorte, mon cher gouverneur, dit Athos, que mon ami
+M. d’Artagnan va vous communiquer ce papier qui passe par
+l’ouverture de son buffle, et qui n’est autre, certainement, que
+mon ordre d’écrou.
+
+De Baisemeaux tendit la main avec sa souplesse d’habitude.
+
+D’Artagnan tira, en effet, deux papiers de sa poitrine, et en
+présenta un au gouverneur. Baisemeaux déplia le papier et lut à
+demi-voix, tout en regardant Athos par-dessus le papier, en
+s’interrompant:
+
+— «Ordre de détenir dans mon château de la Bastille...» Très
+bien... «Dans mon château de la Bastille... M. le comte de La
+Fère.» oh! monsieur, que c’est pour moi un douloureux honneur de
+vous posséder!
+
+— Vous aurez un patient prisonnier, monsieur dit Athos de sa voix
+suave et calme.
+
+— Et un prisonnier qui ne restera pas un mois chez vous, mon cher
+gouverneur, dit Aramis, tandis que de Baisemeaux, l’ordre à la
+main, transcrivait sur son registre d’écrou la volonté royale.
+
+— Pas même un jour, ou plutôt, pas même une nuit, dit d’Artagnan
+en exhibant le second ordre du roi; car maintenant, cher monsieur
+de Baisemeaux, il vous faudra transcrire aussi cet ordre de mettre
+immédiatement le comte en liberté.
+
+— Ah! fit Aramis, c’est de la besogne que vous m’épargnez,
+d’Artagnan.
+
+Et il serra d’une façon significative la main du mousquetaire en
+même temps que celle d’Athos.
+
+— Eh quoi! dit ce dernier avec étonnement, le roi me donne la
+liberté?
+
+— Lisez, cher ami, repartit d’Artagnan.
+
+Athos prit l’ordre et lut.
+
+— C’est vrai, dit-il.
+
+— En seriez-vous fâché? demanda d’Artagnan.
+
+— Oh! non, au contraire. Je ne veux pas de mal au roi, et le plus
+grand mal qu’on puisse souhaiter aux rois, c’est qu’ils commettent
+une injustice. Mais vous avez eu du mal, n’est-ce pas? oh!
+avouez-le mon ami.
+
+— Moi? Pas du tout! fit en riant le mousquetaire. Le roi fait
+tout ce que je veux.
+
+Aramis regarda d’Artagnan et vit bien qu’il mentait.
+
+Mais Baisemeaux ne regarda rien que d’Artagnan, tant il était
+saisi d’une admiration profonde pour cet homme qui faisait faire
+au roi tout ce qu’il voulait.
+
+— Et le roi exile Athos? demanda Aramis.
+
+— Non, pas précisément; le roi ne s’est pas même expliqué
+là-dessus, reprit d’Artagnan; mais je crois que le comte n’a rien de
+mieux à faire, à moins qu’il ne tienne à remercier le roi...
+
+— Non, en vérité, répondit en souriant Athos.
+
+— Eh bien! je crois que le comte n’a rien de mieux à faire,
+reprit d’Artagnan, que de se retirer dans son château. Au reste,
+mon cher Athos, parlez, demandez; si une résidence vous est plus
+agréable que l’autre, je me fais fort de vous faire obtenir
+celle-là.
+
+— Non, merci, dit Athos; rien ne peut m’être plus agréable, cher
+ami, que de retourner dans ma solitude, sous mes grands arbres, au
+bord de la Loire. Si Dieu est le suprême médecin des maux de
+l’âme, la nature est le souverain remède. Ainsi, monsieur,
+continua Athos en se retournant vers Baisemeaux, me voilà donc
+libre?
+
+— Oui, monsieur le comte, je le crois, je l’espère, du moins, dit
+le gouverneur en tournant et retournant les deux papiers, à moins,
+toutefois, que M. d’Artagnan n’ait un troisième ordre.
+
+— Non, cher monsieur de Baisemeaux, non, dit le mousquetaire, il
+faut vous en tenir au second et nous arrêter là.
+
+— Ah! monsieur le comte, dit Baisemeaux s’adressant à Athos, vous
+ne savez pas ce que vous perdez! Je vous eusse mis à trente
+livres, comme les généraux; que dis-je! à cinquante livres, comme
+les princes, et vous eussiez soupé tous les soirs comme vous avez
+soupé ce soir.
+
+— Permettez-moi, monsieur, dit Athos, de préférer ma médiocrité.
+
+Puis, se retournant vers d’Artagnan:
+
+— Partons, mon ami, dit-il.
+
+— Partons, dit d’Artagnan.
+
+— Est-ce que j’aurai cette joie, demanda Athos, de vous posséder
+pour compagnon, mon ami?
+
+— Jusqu’à la porte seulement, très cher, répondit d’Artagnan;
+après quoi, je vous dirai ce que j’ai dit au roi: «Je suis de
+service.»
+
+— Et vous, mon cher Aramis, dit Athos en souriant
+m’accompagnez-vous? La Fère est sur la route de Vannes.
+
+— Moi, mon ami, dit le prélat, j’ai rendez-vous ce soir à Paris,
+et je ne saurais m’éloigner sans faire souffrir de graves
+intérêts.
+
+— Alors, mon cher ami, dit Athos, permettez-moi que je vous
+embrasse, et que je parte. Mon cher monsieur Baisemeaux, grand
+merci de votre bonne volonté, et surtout de l’échantillon que vous
+m’avez donné de l’ordinaire de la Bastille.
+
+Et, après avoir embrassé Aramis et serré la main à
+M. de Baisemeaux; après avoir reçu les souhaits de bon voyage de
+tous deux, Athos partit avec d’Artagnan.
+
+Tandis que le dénouement de la scène du Palais-Royal
+s’accomplissait à la Bastille, disons ce qui se passait chez Athos
+et chez Bragelonne.
+
+Grimaud, comme nous l’avons vu, avait accompagné son maître à
+Paris; comme nous l’avons dit, il avait assisté à la sortie
+d’Athos; il avait vu d’Artagnan mordre ses moustaches; il avait vu
+son maître monter en carrosse; il avait interrogé l’une et l’autre
+physionomie, et il les connaissait toutes deux depuis assez
+longtemps pour avoir compris, à travers le masque de leur
+impassibilité, qu’il se passait de graves événements.
+
+Une fois Athos parti, il se mit à réfléchir. Alors il se rappela
+l’étrange façon dont Athos lui avait dit adieu, l’embarras
+imperceptible pour tout autre que pour lui de ce maître aux idées
+si nettes, à la volonté si droite. Il savait qu’Athos n’avait rien
+emporté que ce qu’il avait sur lui, et, cependant, il croyait voir
+qu’Athos ne partait pas pour une heure, pas même pour un jour. Il
+y avait une longue absence dans la façon dont Athos, en quittant
+Grimaud, avait prononcé le mot adieu.
+
+Tout cela lui revenait à l’esprit avec tous ses sentiments
+d’affection profonde pour Athos, avec cette horreur du vide et de
+la solitude qui toujours occupe l’imagination des gens qui aiment;
+tout cela, disons-nous, rendit l’honnête Grimaud fort triste et
+surtout fort inquiet.
+
+Sans se rendre compte de ce qu’il faisait depuis le départ de son
+maître, il errait par tout l’appartement, cherchant, pour ainsi
+dire, les traces de son maître, semblable, en cela, tout ce qui
+est bon se ressemble, au chien, qui n’a pas d’inquiétude sur son
+maître absent, mais qui a de l’ennui. Seulement, comme à
+l’instinct de l’animal Grimaud joignait la raison de l’homme,
+Grimaud avait à la fois de l’ennui et de l’inquiétude.
+
+N’ayant trouvé aucun indice qui pût le guider, n’ayant rien vu ou
+rien découvert qui eût fixé ses doutes, Grimaud se mit à imaginer
+ce qui pouvait être arrivé. Or, l’imagination est la ressource ou
+plutôt le supplice des bons cœurs. En effet, jamais il n’arrive
+qu’un bon cœur se représente son ami heureux ou allègre. Jamais
+le pigeon qui voyage n’inspire autre chose que la terreur au
+pigeon resté au logis.
+
+Grimaud passa donc de l’inquiétude à la terreur. Il récapitula
+tout ce qui s’était passé: la lettre de d’Artagnan à Athos, lettre
+à la suite de laquelle Athos avait paru si chagrin; puis la visite
+de Raoul à Athos, visite à la suite de laquelle Athos avait
+demandé ses ordres et son habit de cérémonie; puis cette entrevue
+avec le roi, entrevue à la suite de laquelle Athos était rentré si
+sombre; puis cette explication entre le père et le fils,
+explication à la suite de laquelle Athos avait si tristement
+embrassé Raoul, tandis que Raoul s’en allait si tristement chez
+lui; enfin l’arrivée de d’Artagnan mordant sa moustache, arrivée à
+la suite de laquelle M. le comte de La Fère était monté en
+carrosse avec d’Artagnan. Tout cela composait un drame en cinq
+actes fort clair, surtout pour un analyste de la force de Grimaud.
+
+Et d’abord Grimaud eut recours aux grands moyens; il alla chercher
+dans le justaucorps laissé par son maître la lettre de
+M. d’Artagnan. Cette lettre s’y trouvait encore, et voici ce
+qu’elle contenait:
+
+«Cher ami, Raoul est venu me demander des renseignements sur la
+conduite de Mlle de La Vallière durant le séjour de notre jeune
+ami à Londres. Moi, je suis un pauvre capitaine de mousquetaires
+dont les oreilles sont rebattues tout le jour des propos de
+caserne et de ruelle. Si j’avais dit à Raoul ce que je crois
+savoir, le pauvre garçon en fût mort; mais, moi qui suis au
+service du roi, je ne puis raconter les affaires du roi. Si le
+cœur vous en dit, marchez! La chose vous regarde plus que moi et
+presque autant que Raoul.»
+
+Grimaud s’arracha une demi-pincée de cheveux. Il eût fait mieux si
+sa chevelure eût été plus abondante.
+
+— Voilà, dit-il, le nœud de l’énigme. La jeune fille a fait des
+siennes. Ce qu’on dit d’elle et du roi est vrai. Notre jeune
+maître est trompé. Il doit le savoir. M. le comte a été trouver le
+roi et lui a dit son fait. Et puis le roi a envoyé M. d’Artagnan
+pour arranger l’affaire. Ah! mon Dieu, continua Grimaud, M. le
+comte est rentré sans son épée.
+
+Cette découverte fit monter la sueur au front du brave homme. Il
+ne s’arrêta pas plus longtemps à conjecturer, il enfonça son
+chapeau sur la tête et courut au logis de Raoul.
+
+Après la sortie de Louise, Raoul avait dompté sa douleur, sinon
+son amour, et, forcé de regarder en avant dans cette route
+périlleuse où l’entraînaient la folie et la rébellion, il avait vu
+du premier coup d’œil son père en butte à la résistance royale,
+puisque Athos s’était d’abord offert à cette résistance.
+
+En ce moment de lucidité toute sympathique, le malheureux jeune
+homme se rappela justement les signes mystérieux d’Athos, la
+visite inattendue de d’Artagnan, et le résultat de tout ce conflit
+entre un prince et un sujet apparut à ses yeux épouvantés.
+
+D’Artagnan en service, c’est-à-dire cloué à son poste, ne venait
+certes pas chez Athos pour le plaisir de voir Athos. Il venait
+pour lui dire quelque chose. Ce quelque chose, en d’aussi pénibles
+conjonctures, était un malheur ou un danger. Raoul frémit d’avoir
+été égoïste, d’avoir oublié son père pour son amour, d’avoir, en
+un mot, cherché la rêverie ou la jouissance du désespoir, alors
+qu’il s’agissait peut-être de repousser l’attaque imminente
+dirigée contre Athos.
+
+Ce sentiment le fit bondir. Il ceignit son épée et courut d’abord
+à la demeure de son père. En chemin, il se heurta contre Grimaud,
+qui, parti du pôle opposé, s’élançait avec la même ardeur à la
+recherche de la vérité. Ces deux hommes s’étreignirent l’un et
+l’autre; ils en étaient l’un et l’autre au même point de la
+parabole décrite par leur imagination.
+
+— Grimaud! s’écria Raoul.
+
+— Monsieur Raoul! s’écria Grimaud.
+
+— M. le comte va bien?
+
+— Tu l’as vu?
+
+— Non; où est-il?
+
+— Je le cherche.
+
+— Et M. d’Artagnan?
+
+— Sorti avec lui.
+
+— Quand?
+
+— Dix minutes après votre départ.
+
+— Comment sont-ils sortis?
+
+— En carrosse.
+
+— Où vont-ils?
+
+— Je ne sais.
+
+— Mon père a pris de l’argent?
+
+— Non.
+
+— Une épée?
+
+— Non.
+
+— Grimaud!
+
+— Monsieur Raoul!
+
+— J’ai idée que M. d’Artagnan venait pour...
+
+— Pour arrêter M. le comte, n’est-ce pas?
+
+— Oui, Grimaud.
+
+— Je l’aurais juré!
+
+— Quel chemin ont-ils pris?
+
+— Le chemin des quais.
+
+— La Bastille?
+
+— Ah! mon Dieu, oui.
+
+— Vite, courons!
+
+— Oui, courons!
+
+— Mais où cela? dit soudain Raoul avec accablement.
+
+— Passons chez M. d’Artagnan; nous saurons peut-être quelque
+chose.
+
+— Non; si l’on s’est caché de moi chez mon père, on s’en cachera
+partout. Allons chez... Oh! mon Dieu! mais je suis fou
+aujourd’hui, mon bon Grimaud.
+
+— Quoi donc?
+
+— J’ai oublié M. du Vallon.
+
+— M. Porthos?
+
+— Qui m’attend toujours! Hélas! je te le disais, je suis fou.
+
+— Qui vous attend, où cela?
+
+— Aux Minimes de Vincennes!
+
+— Ah! mon Dieu! Heureusement, c’est du côté de la Bastille!
+
+— Allons, vite!
+
+— Monsieur, je vais faire seller les chevaux.
+
+— Oui, mon ami, va.
+
+
+
+
+Chapitre CCV — Où Porthos est convaincu sans avoir compris
+
+
+Ce digne Porthos, fidèle à toutes les lois de la chevalerie
+antique, s’était décidé à attendre M. de Saint-Aignan jusqu’au
+coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir,
+comme Raoul avait oublié d’en prévenir son second, comme la
+faction commençait à être des plus longues et des plus pénibles,
+Porthos s’était fait apporter par le garde d’une porte quelques
+bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin d’avoir au
+moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une
+bouchée. Il en était aux dernières extrémités, c’est-à-dire aux
+dernières miettes, lorsque Raoul arriva escorté de Grimaud, et
+tous deux poussant à toute bride.
+
+Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si pressés, il
+ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitôt
+de l’herbe sur laquelle il s’était mollement assis, il commença
+par déraidir ses genoux et ses poignets, en disant:
+
+— Ce que c’est que d’avoir de belles habitudes! Ce drôle a fini
+par venir. Si je me fusse retiré, il ne trouvait personne et
+prenait avantage.
+
+Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit
+ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille
+gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul,
+lequel, avec des gestes désespérés, l’aborda en criant:
+
+— Ah! cher ami; ah! pardon; ah! que je suis malheureux!
+
+— Raoul! fit Porthos tout surpris.
+
+— Vous m’en vouliez? s’écria Raoul en venant embrasser Porthos.
+
+— Moi? et de quoi?
+
+— De vous avoir ainsi oublié. Mais, voyez-vous, j’ai la tête
+perdue.
+
+— Ah bah!
+
+— Si vous saviez, mon ami?
+
+— Vous l’avez tué?
+
+— Qui?
+
+— De Saint-Aignan.
+
+— Hélas! il s’agit bien de Saint-Aignan.
+
+— Qu’y a-t-il encore?
+
+— Il y a que M. le comte de La Fère doit être arrêté à l’heure
+qu’il est.
+
+Porthos fit un mouvement qui eût renversé une muraille.
+
+— Arrêté!... Par qui?
+
+— Par d’Artagnan!
+
+— C’est impossible, dit Porthos.
+
+— C’est cependant la vérité, répliqua Raoul.
+
+Porthos se tourna du côté de Grimaud en homme qui a besoin d’une
+seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tête.
+
+— Et où l’a-t-on mené? demanda Porthos.
+
+— Probablement à la Bastille.
+
+— Qui vous le fait croire?
+
+— En chemin, nous avons questionné des gens qui ont vu passer le
+carrosse, et d’autres encore qui l’ont vu entrer à la Bastille.
+
+— Oh! oh! murmura Porthos, et il fit deux pas.
+
+— Que décidez-vous? demanda Raoul.
+
+— Moi? Rien. Seulement, je ne veux pas qu’Athos reste à la
+Bastille.
+
+Raoul s’approcha du digne Porthos.
+
+— Savez-vous que c’est par ordre du roi que l’arrestation s’est
+faite?
+
+Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire: «Qu’est-ce que
+cela me fait, à moi?» Ce muet langage parut si éloquent à Raoul,
+qu’il n’en demanda pas davantage. Il remonta à cheval. Déjà
+Porthos, aidé de Grimaud, en avait fait autant.
+
+— Dressons notre plan, dit Raoul.
+
+— Oui, répliqua Porthos, notre plan, c’est cela, dressons-le.
+
+Raoul poussa un grand soupir et s’arrêta soudain.
+
+— Qu’avez-vous? demanda Porthos; une faiblesse?
+
+— Non, l’impuissance! Avons-nous la prétention, à trois, d’aller
+prendre la Bastille?
+
+— Ah! si d’Artagnan était là, répondit Porthos, je ne dis pas.
+
+Raoul fut saisi d’admiration à la vue de cette confiance héroïque
+à force d’être naïve. C’étaient donc bien là ces hommes célèbres
+qui, à trois ou quatre, abordaient des armées ou attaquaient des
+châteaux! Ces hommes qui avaient épouvanté la mort, et qui
+survivant à tout un siècle en débris, étaient plus forts encore
+que les plus robustes d’entre les jeunes.
+
+— Monsieur, dit-il à Porthos, vous venez de me faire naître une
+idée: il faut absolument voir M. d’Artagnan.
+
+— Sans doute.
+
+— Il doit être rentré chez lui, après avoir conduit mon père à la
+Bastille.
+
+— Informons-nous d’abord à la Bastille, dit Grimaud, qui parlait
+peu, mais bien.
+
+En effet, ils se hâtèrent d’arriver devant la forteresse. Un de
+ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volonté, fit
+que Grimaud aperçut tout à coup le carrosse qui tournait la grande
+porte du pont-levis. C’était au moment où d’Artagnan, comme on l’a
+vu, revenait de chez le roi.
+
+En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et
+voir quelles personnes étaient dedans. Les chevaux étaient déjà
+arrêtés de l’autre côté de cette grande porte, qui se referma,
+tandis qu’un garde française en faction heurta du mousquet le nez
+du cheval de Raoul.
+
+Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir à quoi s’en tenir
+sur la présence de ce carrosse qui avait renfermé son père.
+
+— Nous le tenons, dit Grimaud.
+
+— En attendant un peu, nous sommes sûrs qu’il sortira, n’est-ce
+pas, mon ami?
+
+— À moins que d’Artagnan aussi ne soit prisonnier répliqua
+Porthos; auquel cas tout est perdu.
+
+Raoul ne répondit rien. Tout était admissible. Il donna le conseil
+à Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue
+Jean-Beausire, afin d’éveiller moins de soupçons, et lui-même, avec sa
+vue perçante, il guetta la sortie de d’Artagnan ou celle du
+carrosse.
+
+C’était le bon parti. En effet, vingt minutes ne s’étaient pas
+écoulées, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un
+éblouissement empêcha Raoul de distinguer quelles figures
+occupaient cette voiture. Grimaud jura qu’il avait vu deux
+personnes, et que son maître était une des deux. Porthos regardait
+tour à tour Raoul et Grimaud, espérant comprendre leur idée.
+
+— Il est évident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce
+carrosse, c’est qu’on le met en liberté, ou qu’on le mène à une
+autre prison.
+
+— Nous l’allons bien voir par le chemin qu’il prendra, dit
+Porthos.
+
+— Si on le met en liberté, dit Grimaud, on le conduira chez lui.
+
+— C’est vrai, dit Porthos.
+
+— Le carrosse n’en prend pas le chemin, dit Raoul.
+
+Et, en effet, les chevaux venaient de disparaître dans le faubourg
+Saint-Antoine.
+
+— Courons, dit Porthos; nous attaquerons le carrosse sur la
+route, et nous dirons à Athos de fuir.
+
+— Rébellion! murmura Raoul.
+
+Porthos lança à Raoul un second regard, digne pendant du premier.
+Raoul n’y répondit qu’en serrant les flancs de son cheval.
+
+Peu d’instants après, les trois cavaliers avaient rattrapé le
+carrosse et le suivaient de si près, que l’haleine des chevaux
+humectait la caisse de la voiture.
+
+D’Artagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot
+des chevaux. C’était au moment où Raoul disait à Porthos de
+dépasser le carrosse, pour voir quelle était la personne qui
+accompagnait Athos. Porthos obéit, mais il ne put rien voir; les
+mantelets étaient baissés.
+
+La colère et l’impatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer
+ce mystère de la part des compagnons d’Athos, et il se décidait
+aux extrémités.
+
+D’un autre côté, d’Artagnan avait parfaitement reconnu Porthos; il
+avait, sous le cuir des mantelets, reconnu également Raoul, et
+communiqué au comte le résultat de son observation. Ils voulaient
+voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degré.
+
+Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le
+premier cheval du carrosse en commandant au cocher d’arrêter.
+
+Porthos saisit le cocher et l’enleva de dessus son siège.
+
+Grimaud tenait déjà la portière du carrosse arrêté.
+
+Raoul ouvrit ses bras en criant:
+
+— Monsieur le comte! monsieur le comte!
+
+— Eh bien! c’est vous, Raoul? dit Athos ivre de joie.
+
+— Pas mal! ajouta d’Artagnan avec un éclat de rire.
+
+Et tous deux embrassèrent le jeune homme et Porthos, qui s’étaient
+emparés d’eux.
+
+— Mon brave Porthos, excellent ami! s’écria Athos; toujours vous!
+
+— Il a encore vingt ans! dit d’Artagnan. Bravo, Porthos!
+
+— Dame! répondit Porthos un peu confus, nous avons cru que l’on
+vous arrêtait.
+
+— Tandis que, reprit Athos, il ne s’agissait que d’une promenade
+dans le carrosse de M. d’Artagnan.
+
+— Nous vous suivons depuis la Bastille, répliqua Raoul avec un
+ton de soupçon et de reproche.
+
+— Où nous étions allés souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous
+rappelez-vous Baisemeaux, Porthos?
+
+— Pardieu! très bien.
+
+— Et nous y avons vu Aramis.
+
+— À la Bastille?
+
+— À souper.
+
+— Ah! s’écria Porthos en respirant.
+
+— Il nous a dit mille choses pour vous.
+
+— Merci!
+
+— Où va Monsieur le comte? demanda Grimaud que son maître avait
+déjà récompensé par un sourire.
+
+— Nous allons à Blois, chez nous.
+
+— Comme cela?... tout droit?
+
+— Tout droit.
+
+— Sans bagages?
+
+— Oh! mon Dieu! Raoul eût été chargé de m’expédier les miens ou
+de me les apporter en revenant chez moi s’il y revient.
+
+— Si rien ne l’arrête plus à Paris, dit d’Artagnan avec un regard
+ferme et tranchant comme l’acier douloureux comme lui, car il
+rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous
+suivre Athos.
+
+— Rien ne m’arrête plus à Paris, dit Raoul.
+
+— Nous partons, alors, répliqua sur-le-champ Athos.
+
+— Et M. d’Artagnan?
+
+— Oh! moi, j’accompagnais Athos jusqu’à la barrière seulement, et
+je reviens avec Porthos.
+
+— Très bien, dit celui-ci.
+
+— Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras
+autour du cou de Raoul pour l’attirer dans le carrosse, et en
+l’embrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas
+retourner doucement à Paris avec ton cheval et celui de M. du
+Vallon; car, Raoul et moi, nous montons à cheval ici, et laissons
+le carrosse à ces deux messieurs pour rentrer dans Paris; puis,
+une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu
+expédieras le tout chez nous.
+
+— Mais, fit observer Raoul, qui cherchait à faire parler le
+comte, quand vous reviendrez à Paris, il ne vous restera ni linge
+ni effets; ce sera bien incommode.
+
+— Je pense que, d’ici à bien longtemps, Raoul, je ne retournerai
+à Paris. Le dernier séjour que nous y fîmes ne m’a pas encouragé à
+en faire d’autres.
+
+Raoul baissa la tête et ne dit plus un mot.
+
+Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amené
+Porthos et qui sembla fort heureux de l’échange.
+
+On s’était embrassé, on s’était serré les mains, on s’était donné
+mille témoignages d’éternelle amitié. Porthos avait promis de
+passer un mois chez Athos à son premier loisir. D’Artagnan promit
+de mettre à profit son premier congé; puis, ayant embrassé Raoul
+pour la dernière fois:
+
+— Mon enfant, dit-il, je t’écrirai.
+
+Il y avait tout dans ces mots de d’Artagnan, qui n’écrivait
+jamais. Raoul fut touché jusqu’aux larmes. Il s’arracha des mains
+du mousquetaire et partit.
+
+D’Artagnan rejoignit Porthos dans le carrosse.
+
+— Eh bien! dit-il, cher ami, en voilà une journée!
+
+— Mais, oui, répliqua Porthos.
+
+— Vous devez être éreinté?
+
+— Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin d’être
+prêt demain.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Pardieu! pour finir ce que j’ai commencé.
+
+— Vous me faites frémir, mon ami; je vous vois tout effarouché.
+Que diable avez-vous commencé qui ne soit pas fini?
+
+— Écoutez donc, Raoul ne s’est pas battu. Il faut que je me
+batte, moi!
+
+— Avec qui?... avec le roi?
+
+— Comment, avec le roi? dit Porthos stupéfait.
+
+— Mais oui, grand enfant, avec le roi!
+
+— Je vous assure que c’est avec M. de Saint-Aignan.
+
+— Voilà ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce
+gentilhomme, c’est contre le roi que vous tirez l’épée.
+
+— Ah! fit Porthos en écarquillant les yeux, vous en êtes sûr?
+
+— Pardieu!
+
+— Eh bien! comment arranger cela, alors?
+
+— Nous allons tâcher de faire un bon souper, Porthos. La table du
+capitaine des mousquetaires est agréable. Vous y verrez le beau de
+Saint-Aignan, et vous boirez à sa santé.
+
+— Moi? s’écria Porthos avec horreur.
+
+— Comment! dit d’Artagnan, vous refusez de boire à la santé du
+roi?
+
+— Mais, corbœuf! je ne vous parle pas du roi; je vous parle de
+M. de Saint-Aignan.
+
+— Mais puisque je vous répète que c’est la même chose.
+
+— Ah!... très bien, alors, dit Porthos vaincu.
+
+— Vous comprenez, n’est-ce pas?
+
+— Non, dit Porthos; mais c’est égal.
+
+— Oui, c’est égal, répliqua d’Artagnan; allons souper, Porthos.
+
+
+
+
+Chapitre CCVI — La société de M. de Baisemeaux
+
+
+On n’a pas oublié qu’en sortant de la Bastille d’Artagnan et le
+comte de La Fère y avaient laissé Aramis en tête à tête avec
+Baisemeaux.
+
+Baisemeaux ne s’aperçut pas le moins du monde, une fois ses deux
+convives sortis, que la conversation souffrît de leur absence. Il
+croyait que le vin de dessert, et celui de la Bastille était
+excellent, il croyait, disons-nous, que le vin de dessert était un
+stimulant suffisant pour faire parler un homme de bien. Il
+connaissait mal Sa Grandeur, qui n’était jamais plus impénétrable
+qu’au dessert. Mais Sa Grandeur connaissait à merveille
+M. de Baisemeaux, en comptant pour faire parler le gouverneur sur
+le moyen que celui-ci regardait comme efficace.
+
+La conversation, sans languir en apparence, languissait donc en
+réalité; car Baisemeaux, non seulement parlait à peu près seul,
+mais encore ne parlait que de ce singulier événement de
+l’incarcération d’Athos, suivie de cet ordre si prompt de le
+mettre en liberté.
+
+Baisemeaux, d’ailleurs, n’avait pas été sans remarquer que les
+deux ordres, ordre d’arrestation et ordre de mise en liberté,
+étaient tous deux de la main du roi. Or, le roi ne se donnait la
+peine d’écrire de pareils ordres que dans les grandes
+circonstances. Tout cela était fort intéressant, et surtout très
+obscur pour Baisemeaux mais, comme tout cela était fort clair pour
+Aramis, celui-ci n’attachait pas à cet événement la même
+importance qu’y attachait le bon gouverneur.
+
+D’ailleurs, Aramis se dérangeait rarement pour rien, et il n’avait
+pas encore dit à M. Baisemeaux pour quelle cause il s’était
+dérangé.
+
+Aussi, au moment où Baisemeaux en était au plus fort de sa
+dissertation, Aramis l’interrompit tout à coup.
+
+— Dites-moi, cher monsieur de Baisemeaux, dit-il est-ce que vous
+n’avez jamais à la Bastille d’autres distractions que celles
+auxquelles j’ai assisté pendant les deux ou trois visites que j’ai
+eu l’honneur de vous faire?
+
+L’apostrophe était si inattendue, que le gouverneur, comme une
+girouette qui reçoit tout à coup une impulsion opposée à celle du
+vent, en demeura tout étourdi.
+
+— Des distractions? dit-il. Mais j’en ai continuellement,
+monseigneur.
+
+— Oh! à la bonne heure! Et ces distractions?
+
+— Sont de toute nature.
+
+— Des visites, sans doute?
+
+— Des visites? Non. Les visites ne sont pas communes à la
+Bastille.
+
+— Comment, les visites sont rares?
+
+— Très rares.
+
+— Même de la part de votre société?
+
+— Qu’appelez-vous de ma société?... Mes prisonniers?
+
+— Oh! non. Vos prisonniers!... Je sais que c’est vous qui leur
+faites des visites, et non pas eux qui vous en font. J’entends par
+votre société, mon cher de Baisemeaux, la société dont vous faites
+partie.
+
+Baisemeaux regarda fixement Aramis; puis, comme si ce qu’il avait
+supposé un instant était impossible:
+
+— Oh! dit-il, j’ai bien peu de société à présent. S’il faut que
+je vous l’avoue, cher monsieur d’Herblay, en général, le séjour de
+la Bastille paraît sauvage et fastidieux aux gens du monde. Quant
+aux dames, ce n’est jamais sans un certain effroi, que j’ai toutes
+les peines de la terre à calmer, qu’elles parviennent jusqu’à moi.
+En effet, comment ne trembleraient-elles pas un peu, pauvres
+femmes, en voyant ces tristes donjons, et en pensant qu’ils sont
+habités par de pauvres prisonniers qui...
+
+Et, au fur et à mesure que les yeux de Baisemeaux se fixaient sur
+le visage d’Aramis, la langue du bon gouverneur s’embarrassait de
+plus en plus, si bien qu’elle finit par se paralyser tout à fait.
+
+— Non, vous ne comprenez pas, mon cher monsieur de Baisemeaux,
+dit Aramis, vous ne comprenez pas... Je ne veux point parler de la
+société en général, mais d’une société particulière, de la société
+à laquelle vous êtes affilié, enfin.
+
+Baisemeaux laissa presque tomber le verre plein de muscat qu’il
+allait porter à ses lèvres.
+
+— Affilié? dit-il, affilié?
+
+— Mais sans doute, affilié, répéta Aramis avec le plus grand
+sang-froid. N’êtes-vous donc pas membre d’une société secrète, mon
+cher monsieur de Baisemeaux?
+
+— Secrète?
+
+— Secrète ou mystérieuse.
+
+— Oh! monsieur d’Herblay!...
+
+— Voyons, ne vous défendez pas.
+
+— Mais croyez bien...
+
+— Je crois ce que je sais.
+
+— Je vous jure!...
+
+— Écoutez-moi, cher monsieur de Baisemeaux, je dis oui, vous
+dites non; l’un de nous est nécessairement dans le vrai, et
+l’autre inévitablement dans le faux.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! nous allons tout de suite nous reconnaître.
+
+— Voyons, dit Baisemeaux, voyons.
+
+— Buvez donc votre verre de muscat, cher monsieur de Baisemeaux,
+dit Aramis. Que diable! vous avez l’air tout effaré.
+
+— Mais non, pas le moins du monde, non.
+
+— Buvez, alors.
+
+Baisemeaux but, mais il avala de travers.
+
+— Eh bien! reprit Aramis, si, disais-je, vous ne faites point
+partie d’une société secrète, mystérieuse, comme vous voudrez,
+l’épithète n’y fait rien; si, dis-je, vous ne faites point partie
+d’une société pareille à celle que je veux désigner, eh bien! vous
+ne comprendrez pas un mot à ce que je vais dire: voilà tout.
+
+— Oh! soyez sûr d’avance que je ne comprendrai rien.
+
+— À merveille, alors.
+
+— Essayez, voyons.
+
+— C’est ce que je vais faire. Si, au contraire, vous êtes un des
+membres de cette société, vous allez tout de suite me répondre oui
+ou non.
+
+— Faites la question, poursuivit Baisemeaux en tremblant.
+
+— Car, vous en conviendrez, cher monsieur Baisemeaux, continua
+Aramis avec la même impassibilité, il est évident que l’on ne peut
+faire partie d’une société, il est évident qu’on ne peut jouir des
+avantages que la société produit aux affiliés, sans être astreint
+soi-même à quelques petites servitudes?
+
+— En effet, balbutia Baisemeaux, cela se concevrait si...
+
+— Eh bien! donc, reprit Aramis, il y a dans la société dont je
+vous parlais, et dont, à ce qu’il paraît, vous ne faites point
+partie...
+
+— Permettez, dit Baisemeaux, je ne voudrais cependant pas dire
+absolument...
+
+— Il y a un engagement pris par tous les gouverneurs et
+capitaines de forteresse affiliés à l’ordre.
+
+Baisemeaux pâlit.
+
+— Cet engagement, continua Aramis d’une voix ferme, le voici.
+
+Baisemeaux se leva, en proie à une indicible émotion.
+
+— Voyons, cher monsieur d’Herblay, dit-il, voyons.
+
+Aramis dit alors ou plutôt récita le paragraphe suivant, de la
+même voix que s’il eût lu dans un livre:
+
+«Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand
+besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur
+affilié à l’ordre.»
+
+Il s’arrêta. Baisemeaux faisait peine à voir, tant il était pâle
+et tremblant.
+
+— Est-ce bien là le texte de l’engagement? demanda tranquillement
+Aramis.
+
+— Monseigneur!... fit Baisemeaux.
+
+— Ah! bien, vous commencez à comprendre, je crois?
+
+— Monseigneur, s’écria Baisemeaux, ne vous jouez pas ainsi de mon
+pauvre esprit; je me trouve bien peu de chose auprès de vous, si
+vous avez le malin désir de me tirer les petits secrets de mon
+administration.
+
+— Oh! non pas, détrompez-vous, cher Monsieur de Baisemeaux; ce
+n’est point aux petits secrets de votre administration que j’en
+veux, c’est à ceux de votre conscience.
+
+— Eh bien! soit, de ma conscience, cher monsieur d’Herblay. Mais
+ayez un peu d’égard à ma situation, qui n’est point ordinaire.
+
+— Elle n’est point ordinaire, mon cher monsieur, poursuivit
+l’inflexible Aramis, si vous êtes agrégé à cette société; mais
+elle est toute naturelle, si, libre de tout engagement, vous
+n’avez à répondre qu’au roi.
+
+— Eh bien! monsieur, eh bien! non! je n’obéis qu’au roi. À qui
+donc, bon Dieu! voulez-vous qu’un gentilhomme français obéisse, si
+ce n’est au roi?
+
+Aramis ne bougea point; mais, avec sa voix si suave:
+
+— Il est bien doux, dit-il, pour un gentilhomme français, pour un
+prélat de France, d’entendre s’exprimer ainsi loyalement un homme
+de votre mérite, cher monsieur de Baisemeaux, et, vous ayant
+entendu, de ne plus croire que vous.
+
+— Avez-vous douté, monsieur?
+
+— Moi? oh! non.
+
+— Ainsi, vous ne doutez plus?
+
+— Je ne doute plus qu’un homme tel que vous, monsieur, dit
+sérieusement Aramis, ne serve fidèlement les maîtres qu’il s’est
+donnés volontairement.
+
+— Les maîtres? s’écria Baisemeaux.
+
+— J’ai dit les maîtres.
+
+— Monsieur d’Herblay, vous badinez encore, n’est-ce pas?
+
+— Oui, je conçois, c’est une situation plus difficile d’avoir
+plusieurs maîtres que d’en avoir un seul; mais cet embarras vient
+de vous, cher monsieur de Baisemeaux, et je n’en suis pas la
+cause.
+
+— Non, certainement, répondit le pauvre gouverneur plus
+embarrassé que jamais. Mais que faites-vous? Vous vous levez?
+
+— Assurément.
+
+— Vous partez?
+
+— Je pars, oui.
+
+— Mais que vous êtes donc étrange avec moi, monseigneur!
+
+— Moi, étrange? où voyez-vous cela?
+
+— Voyons, avez-vous juré de me mettre à la torture?
+
+— Non, j’en serais au désespoir.
+
+— Restez, alors.
+
+— Je ne puis.
+
+— Et, pourquoi?
+
+— Parce que je n’ai plus rien à faire ici, et qu’au contraire,
+j’ai des devoirs ailleurs.
+
+— Des devoirs, si tard?
+
+— Oui. Comprenez donc, cher monsieur de Baisemeaux; on m’a dit,
+d’où je viens: «Ledit gouverneur ou capitaine laissera pénétrer
+quand besoin sera, sur la demande du prisonnier, un confesseur
+affilié à l’ordre.» Je suis venu; vous ne savez pas ce que je veux
+dire, je m’en retourne dire aux gens qu’ils se sont trompés et
+qu’ils aient à m’envoyer ailleurs.
+
+— Comment! vous êtes?... s’écria Baisemeaux regardant Aramis
+presque avec effroi.
+
+— Le confesseur affilié à l’ordre, dit Aramis sans changer de
+voix.
+
+Mais, si douces que fussent ces paroles, elles firent sur le
+pauvre gouverneur l’effet d’un coup de tonnerre. Baisemeaux devint
+livide, et il lui sembla que les beaux yeux d’Aramis étaient deux
+lames de feu, plongeant jusqu’au fond de son cœur.
+
+— Le confesseur! murmura-t-il; vous, monseigneur, le confesseur
+de l’ordre?
+
+— Oui, moi; mais nous n’avons rien à démêler ensemble, puisque
+vous n’êtes point affilié.
+
+— Monseigneur...
+
+— Et je comprends que, n’étant pas affilié, vous vous refusiez à
+suivre les commandements.
+
+— Monseigneur, je vous en supplie, reprit Baisemeaux, daignez
+m’entendre.
+
+— Pourquoi?
+
+— Monseigneur, je ne dis pas que je ne fasse point partie de
+l’ordre...
+
+— Ah! ah!
+
+— Je ne dis pas que je me refuse à obéir.
+
+— Ce qui vient de se passer ressemble cependant bien à de la
+résistance, monsieur de Baisemeaux.
+
+— Oh! non, monseigneur, non; seulement, j’ai voulu m’assurer...
+
+— Vous assurer de quoi? dit Aramis avec un air de suprême dédain.
+
+— De rien, monseigneur.
+
+Baisemeaux baissa la voix et s’inclina devant le prélat.
+
+— Je suis en tout temps, en tout lieu, à la disposition de mes
+maîtres, dit-il; mais...
+
+— Fort bien! Je vous aime mieux ainsi, monsieur.
+
+Aramis reprit sa chaise et tendit son verre à Baisemeaux, qui ne
+put jamais le remplir, tant la main lui tremblait.
+
+— Vous disiez: _mais_, reprit Aramis.
+
+— Mais, reprit le pauvre homme, n’étant pas prévenu, j’étais loin
+de m’attendre...
+
+— Est-ce que l’Évangile ne dit pas: «Veillez, car le moment n’est
+connu que de Dieu.» Est-ce que les prescriptions de l’ordre ne
+disent pas: «Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le
+vouloir.» Et sous quel prétexte n’attendiez-vous pas le
+confesseur, monsieur de Baisemeaux?
+
+— Parce qu’il n’y a en ce moment aucun prisonnier malade à la
+Bastille, monseigneur.
+
+Aramis haussa les épaules.
+
+— Qu’en savez-vous? dit-il.
+
+— Mais il me semble...
+
+— Monsieur de Baisemeaux, dit Aramis en se renversant dans son
+fauteuil, voici votre valet qui veut vous parler.
+
+En ce moment, en effet, le valet de Baisemeaux parut au seuil de
+la porte.
+
+— Qu’y a-t-il? demanda vivement Baisemeaux.
+
+— Monsieur le gouverneur, dit le valet, c’est le rapport du
+médecin de la maison qu’on vous apporte.
+
+Aramis regarda M. de Baisemeaux de son œil clair et assuré.
+
+— Eh bien! faites entrer le messager, dit-il.
+
+Le messager entra, salua, et remit le rapport.
+
+Baisemeaux jeta les yeux dessus, et, relevant la tête:
+
+— Le deuxième Bertaudière est malade! dit-il avec surprise.
+
+— Que disiez-vous donc, cher monsieur de Baisemeaux, que tout le
+monde se portait bien dans votre hôtel? dit négligemment Aramis.
+
+Et il but une gorgée de muscat, sans cesser de regarder
+Baisemeaux. Alors, le gouverneur, ayant fait de la tête un signe
+au messager, et celui-ci étant sorti:
+
+— Je crois, dit-il, en tremblant toujours, qu’il y a dans le
+paragraphe: «Sur la demande du prisonnier»?
+
+— Oui, il y a cela, répondit Aramis; mais voyez donc ce que l’on
+vous veut, cher monsieur de Baisemeaux.
+
+En effet, un sergent passait sa tête par l’entrebâillement de la
+porte.
+
+— Qu’est-ce encore? s’écria Baisemeaux. Ne peut-on me laisser dix
+minutes de tranquillité?
+
+— Monsieur le gouverneur, dit le sergent, le malade de la
+deuxième Bertaudière a chargé son geôlier de vous demander un
+confesseur.
+
+Baisemeaux faillit tomber à la renverse.
+
+Aramis dédaigna de le rassurer, comme il avait dédaigné de
+l’épouvanter.
+
+— Que faut-il répondre? demanda Baisemeaux.
+
+— Mais, ce que vous voudrez, répondit Aramis en se pinçant les
+lèvres; cela vous regarde; je ne suis pas gouverneur de la
+Bastille, moi.
+
+— Dites, s’écria vivement Baisemeaux, dites au prisonnier qu’il
+va avoir ce qu’il demande.
+
+Le sergent sortit.
+
+— Oh! monseigneur, monseigneur! murmura Baisemeaux, comment me
+serais-je douté?... comment aurais-je prévu?
+
+— Qui vous disait de vous douter? qui vous priait de prévoir?
+répondit dédaigneusement Aramis. L’ordre se doute, l’ordre sait,
+l’ordre prévoit: n’est-ce pas suffisant?
+
+— Qu’ordonnez-vous? ajouta Baisemeaux.
+
+— Moi? Rien. Je ne suis qu’un pauvre prêtre, un simple
+confesseur. M’ordonnez-vous d’aller voir le malade?
+
+— Oh! monseigneur, je ne vous l’ordonne pas, je vous en prie.
+
+— C’est bien. Alors, conduisez-moi.
+
+
+
+
+Chapitre CCVII — Prisonnier
+
+
+Depuis cette étrange transformation d’Aramis en confesseur de
+l’ordre, Baisemeaux n’était plus le même homme.
+
+Jusque-là, Aramis avait été pour le digne gouverneur un prélat
+auquel il devait le respect, un ami auquel il devait la
+reconnaissance; mais, à partir de la révélation qui venait de
+bouleverser toutes ses idées, il était inférieur et Aramis était
+un chef.
+
+Il alluma lui-même un falot, appela un porte-clefs, et, se
+retournant vers Aramis:
+
+— Aux ordres de Monseigneur, dit-il.
+
+Aramis se contenta de faire un signe de tête qui voulait dire:
+«C’est bien!» et un signe de la main qui voulait dire: «Marchez
+devant!» Baisemeaux se mit en route. Aramis le suivit.
+
+Il faisait une belle nuit étoilée; les pas des trois hommes
+retentissaient sur la dalle des terrasses, et le cliquetis des
+clefs pendues à la ceinture du guichetier montait jusqu’aux étages
+des tours, comme pour rappeler aux prisonniers que la liberté
+était hors de leur atteinte.
+
+On eût dit que le changement qui s’était opéré dans Baisemeaux
+s’était étendu jusqu’au porte-clefs. Ce porte-clefs, le même qui,
+à la première visite d’Aramis, s’était montré si curieux et si
+questionneur, était devenu non seulement muet, mais même
+impassible. Il baissait la tête et semblait craindre d’ouvrir les
+oreilles.
+
+On arriva ainsi au pied de la Bertaudière, dont les deux étages
+furent gravis silencieusement et avec une certaine lenteur; car
+Baisemeaux, tout en obéissant, était loin de mettre un grand
+empressement à obéir.
+
+Enfin, on arriva à la porte; le guichetier n’eut pas besoin de
+chercher la clef, il l’avait préparée. La porte s’ouvrit.
+
+Baisemeaux se disposait à entrer chez le prisonnier; mais,
+l’arrêtant sur le seuil:
+
+— Il n’est pas écrit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la
+confession du prisonnier.
+
+Baisemeaux s’inclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot
+des mains du guichetier et entra; puis d’un geste, il fit signe
+que l’on refermât la porte derrière lui.
+
+Pendant un instant, il se tint debout, l’oreille tendue, écoutant
+si Baisemeaux et le porte-clefs s’éloignaient; puis, lorsqu’il se
+fut assuré, par la décroissance du bruit, qu’ils avaient quitté la
+tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui.
+
+Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la
+Bastille, excepté qu’il était plus neuf, sous des rideaux amples
+et fermés à demi, reposait le jeune homme près duquel, une fois
+déjà, nous avons introduit Aramis.
+
+Suivant l’usage de la prison, le captif était sans lumière. À
+l’heure du couvre-feu, il avait dû éteindre sa bougie. On voit
+combien le prisonnier était favorisé, puisqu’il avait ce rare
+privilège de garder de la lumière jusqu’au moment du couvre-feu.
+
+Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus,
+supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite
+table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était
+abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes,
+encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché
+à son dernier repas.
+
+Aramis vit, sur le lit, le jeune homme étendu, le visage à demi
+caché sous ses deux bras.
+
+L’arrivée du visiteur ne le fit point changer de posture; il
+attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie à l’aide du falot,
+repoussa doucement le fauteuil et s’approcha du lit avec un
+mélange visible d’intérêt et de respect.
+
+Le jeune homme souleva la tête.
+
+— Que me veut-on? demanda-t-il.
+
+— N’avez-vous pas désiré un confesseur?
+
+— Oui.
+
+— Parce que vous êtes malade?
+
+— Oui.
+
+— Bien malade?
+
+Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux pénétrants, et dit:
+
+— Je vous remercie.
+
+Puis, après un silence:
+
+— Je vous ai déjà vu, continua-t-il.
+
+Aramis s’inclina. Sans doute, l’examen que le prisonnier venait de
+faire, cette révélation d’un caractère froid, rusé et dominateur,
+empreint sur la physionomie de l’évêque de Vannes, était peu
+rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta:
+
+— Je vais mieux.
+
+— Alors? demanda Aramis.
+
+— Alors, allant mieux, je n’ai plus le même besoin d’un
+confesseur, ce me semble.
+
+— Pas même du cilice que vous annonçait le billet que vous avez
+trouvé dans votre pain?
+
+Le jeune homme tressaillit; mais, avant qu’il eût répondu ou nié:
+
+— Pas même, continua Aramis, de cet ecclésiastique de la bouche
+duquel vous avez une importante révélation à attendre?
+
+— S’il en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son
+oreiller, c’est différent; j’écoute.
+
+Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet
+air de majesté simple et aisée qu’on n’acquiert jamais, si Dieu ne
+l’a mis dans le sang ou dans le cœur.
+
+— Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier.
+
+Aramis obéit en s’inclinant.
+
+— Comment vous trouvez-vous à la Bastille? demanda l’évêque.
+
+— Très bien.
+
+— Vous ne souffrez pas?
+
+— Non.
+
+— Vous ne regrettez rien?
+
+— Rien.
+
+— Pas même la liberté?
+
+— Qu’appelez-vous la liberté, monsieur, demanda le prisonnier
+avec l’accent d’un homme qui se prépare à une lutte.
+
+— J’appelle la liberté, les fleurs, l’air, le jour, les étoiles,
+le bonheur de courir où vous portent vos jambes nerveuses de vingt
+ans.
+
+Le jeune homme sourit; il eût été difficile de dire si c’était de
+résignation ou de dédain.
+
+— Regardez, dit-il, j’ai là, dans ce vase du Japon, deux roses,
+deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le
+jardin du gouverneur; elles sont écloses ce matin et ont ouvert
+sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs
+feuilles, elles ouvraient le trésor de leur parfum; ma chambre en
+est tout embaumée. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles
+parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs.
+Pourquoi donc voulez-vous que je désire d’autres fleurs, puisque
+j’ai les plus belles de toutes?
+
+Aramis regarda le jeune homme avec surprise.
+
+— Si les fleurs sont la liberté, reprit mélancoliquement le
+captif, j’ai donc la liberté, puisque j’ai les fleurs.
+
+— Oh! mais l’air! s’écria Aramis; l’air si nécessaire à la vie?
+
+— Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fenêtre continua le
+prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent
+roule ses tourbillons de glace, de feu, de tièdes vapeurs ou de
+douces brises. L’air qui vient de là caresse mon visage, quand,
+monté sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras passé autour
+du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide.
+
+Le front d’Aramis se rembrunissait à mesure que parlait le jeune
+homme.
+
+— Le jour? continua-t-il. J’ai mieux que le jour, j’ai le soleil,
+un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du
+gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la
+fenêtre, il trace dans ma chambre un grand carré long qui part de
+la fenêtre même et va mordre la tenture de mon lit jusqu’aux
+franges. Ce carré lumineux grandit de dix heures à midi, et
+décroît de une heure à trois, lentement, comme si, ayant eu hâte
+de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon
+disparaît, j’ai joui quatre heures de sa présence. Est-ce que ça
+ne suffit pas? on m’a dit qu’il y avait des malheureux qui
+creusaient des carrières, des ouvriers qui travaillaient aux
+mines, et qui ne le voyaient jamais.
+
+Aramis s’essuya le front.
+
+— Quant aux étoiles, qui sont douces à voir, continua le jeune
+homme, elles se ressemblent toutes, sauf l’éclat et la grandeur.
+Moi, je suis favorisé; car, si vous n’eussiez allumé cette bougie,
+vous eussiez pu voir la belle étoile que je voyais de mon lit
+avant votre arrivée, et dont le rayonnement caressait mes yeux.
+
+Aramis baissa la tête: il se sentait submergé, sous le flot amer
+de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivité.
+
+— Voilà donc pour les fleurs, pour l’air, pour le jour et pour
+les étoiles, dit le jeune homme avec la même tranquillité. Reste
+la promenade. Est-ce que, toute la journée, je ne me promène pas
+dans le jardin du gouverneur s’il fait beau, ici s’il pleut, au
+frais s’il fait chaud, au chaud s’il fait froid, grâce à ma
+cheminée pendant l’hiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le
+prisonnier avec une expression qui n’était pas exempte d’une
+certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut
+espérer, tout ce que peut désirer un homme.
+
+— Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tête; mais il me
+semble que vous oubliez Dieu.
+
+— J’ai, en effet, oublié Dieu, répondit le prisonnier sans
+s’émouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela? À quoi bon parler
+de Dieu aux prisonniers?
+
+Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la
+résignation d’un martyr avec le sourire d’un athée.
+
+— Est-ce que Dieu n’est pas dans toutes choses? murmura-t-il d’un
+ton de reproche.
+
+— Dites au bout de toute chose, répondit le prisonnier fermement.
+
+— Soit! dit Aramis; mais revenons au point d’où nous sommes
+partis.
+
+— Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme.
+
+— Je suis votre confesseur.
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! comme mon pénitent, vous me devez la vérité.
+
+— Je ne demande pas mieux que de vous la dire.
+
+— Tout prisonnier a commis le crime qui l’a fait mettre en
+prison. Quel crime avez-vous commis, vous?
+
+— Vous m’avez déjà demandé cela, la première fois que vous m’avez
+vu, dit le prisonnier.
+
+— Et vous avez éludé ma réponse, cette fois, comme aujourd’hui.
+
+— Et pourquoi, aujourd’hui, pensez-vous que je vous répondrai?
+
+— Parce que, aujourd’hui, je suis votre confesseur.
+
+— Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime j’ai commis,
+expliquez-moi ce que c’est qu’un crime. Or, comme je ne sais rien
+en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas
+criminel.
+
+— On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non
+seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que l’on sait
+que des crimes ont été commis.
+
+Le prisonnier prêtait une attention extrême.
+
+— Oui, dit-il après un moment de silence, je comprends; oui, vous
+avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette façon, je
+fusse criminel aux yeux des grands.
+
+— Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir
+entrevu, non pas le défaut, mais la jointure de la cuirasse.
+
+— Non, je ne sais rien, répondit le jeune homme; mais je pense
+quelquefois, et je me dis, à ces moments là...
+
+— Que vous dites-vous?
+
+— Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je
+devinerais bien des choses.
+
+— Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience.
+
+— Alors, je m’arrête.
+
+— Vous vous arrêtez?
+
+— Oui, ma tête est lourde, mes idées deviennent tristes, je sens
+l’ennui qui me prend; je désire...
+
+— Quoi?
+
+— Je n’en sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au
+désir de choses que je n’ai pas, moi qui suis si content de ce que
+j’ai.
+
+— Vous craignez la mort? dit Aramis avec une légère inquiétude.
+
+— Oui, dit le jeune homme en souriant.
+
+Aramis sentit le froid de ce sourire et frémit.
+
+— Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que
+vous n’en dites, s’écria-t-il.
+
+— Mais vous, répondit le prisonnier, vous qui me faites dire de
+vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demandé, entrez ici en
+me promettant tout un monde de révélations, d’où vient que c’est
+vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous
+portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou déposons-le
+ensemble.
+
+Aramis sentit à la fois la force et la justesse de ce
+raisonnement.
+
+— Je n’ai point affaire à un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons,
+avez-vous de l’ambition? dit-il tout haut sans avoir préparé le
+prisonnier à la transition.
+
+— Qu’est-ce que cela, de l’ambition? demanda le jeune homme.
+
+— C’est, répondit Aramis, un sentiment qui pousse l’homme à
+désirer plus qu’il n’a.
+
+— J’ai dit que j’étais content, monsieur, mais il est possible
+que je me trompe. J’ignore ce que c’est que l’ambition, mais il
+est possible que j’en aie. Voyons ouvrez-moi l’esprit, je ne
+demande pas mieux.
+
+— Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-delà son
+état.
+
+— Je ne convoite rien par-delà mon état, dit le jeune homme avec
+une assurance qui, encore une fois fit tressaillir l’évêque de
+Vannes.
+
+Il se tut. Mais, à voir les yeux ardents, le front plissé,
+l’attitude réfléchie du captif, on sentait bien qu’il attendait
+autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit.
+
+— Vous m’avez menti, la première fois que je vous ai vu, dit-il.
+
+— Menti? s’écria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec
+un tel accent dans la voix, avec un tel éclair dans les yeux,
+qu’Aramis recula malgré lui.
+
+— Je veux dire, reprit Aramis en s’inclinant, que vous m’avez
+caché ce que vous savez de votre enfance.
+
+— Les secrets d’un homme sont à lui, monsieur, dit le prisonnier,
+et non au premier venu.
+
+— C’est vrai, dit Aramis en s’inclinant plus bas que la première
+fois, c’est vrai, pardonnez, mais aujourd’hui, suis-je encore pour
+vous le premier venu; Je vous en supplie, répondez, _monseigneur!_
+
+Ce titre causa un léger trouble au prisonnier; cependant il ne
+parut point étonné qu’on le lui donnât.
+
+— Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il.
+
+— Oh! si j’osais, je prendrais votre main, et je la baiserais.
+
+Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main à
+Aramis, mais l’éclair qui avait jailli de ses yeux s’éteignit au
+bord de sa paupière, et sa main se retira froide et défiante.
+
+— Baiser la main d’un prisonnier! dit-il en secouant la tête, à
+quoi bon?
+
+— Pourquoi m’avez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous
+trouviez bien ici? pourquoi m’avez vous dit que vous n’aspiriez à
+rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, m’empêchez-vous d’être
+franc à mon tour?
+
+Le même éclair reparut pour la troisième fois aux yeux du jeune
+homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien
+amener.
+
+— Vous vous défiez de moi? dit Aramis.
+
+— À quel propos, monsieur?
+
+— Oh! par une raison bien simple: c’est que, si vous savez ce que
+vous devez savoir, vous devez vous défier de tout le monde.
+
+— Alors, ne vous étonnez pas que je me délie, puisque vous me
+soupçonnez de savoir ce que je ne sais pas.
+
+Aramis était frappé d’admiration pour cette énergique résistance.
+
+— Oh! vous me désespérez, monseigneur! s’écriâ-t-il en frappant du
+poing sur le fauteuil.
+
+— Et moi, je ne vous comprends pas monsieur.
+
+— Eh bien! tâchez de me comprendre.
+
+Le prisonnier regarda fixement Aramis.
+
+— Il me semble parfois, continua celui-ci, que j’ai devant les
+yeux l’homme que je cherche... et puis...
+
+— Et puis... cet homme disparaît, n’est-ce pas? dit le prisonnier
+en souriant. Tant mieux!
+
+— Décidément, reprit-il, je n’ai rien à dire à un homme qui se
+défie de moi au point que vous le faites.
+
+— Et moi, ajouta le prisonnier du même ton, rien à dire à l’homme
+qui ne veut pas comprendre qu’un prisonnier doit se défier de
+tout.
+
+— Même de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! c’est trop de
+prudence, monseigneur!
+
+— De mes anciens amis? vous êtes un de mes anciens amis, vous?
+
+— Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus d’avoir vu
+autrefois, dans le village où s’écoula votre première enfance?...
+
+— Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier.
+
+— Noisy-le-Sec, monseigneur, répondit fermement Aramis.
+
+— Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avouât ou
+niât.
+
+— Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument
+continuer ce jeu, restons-en là. Je viens pour vous dire beaucoup
+de choses, c’est vrai; mais il faut me laisser voir que ces
+choses, vous avez, de votre côté, le désir de les connaître. Avant
+de parler, avant de déclarer les choses si importantes que je
+recèle en moi, convenez-en, j’eusse eu besoin d’un peu d’aide
+sinon de franchise, d’un peu de sympathie sinon de confiance. Eh
+bien! vous vous tenez renfermé dans une prétendue ignorance qui me
+paralyse... Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort
+ignorant que vous soyez, ou si fort indifférent que vous feigniez
+d’être, vous n’en êtes pas moins ce que vous êtes, monseigneur, et
+rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas.
+
+— Je vous promets, répondit le prisonnier, de vous écouter sans
+impatience. Seulement, il me semble que j’ai le droit de vous
+répéter cette question que je vous ai déjà faite: Qui êtes-vous?
+
+— Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, d’avoir vu à
+Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vêtue
+ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans
+les cheveux?
+
+— Oui, dit le jeune homme: une fois j’ai demandé le nom de ce
+cavalier, et l’on m’a dit qu’il s’appelait l’abbé d’Herblay. Je me
+suis étonné que cet abbé eût l’air si guerrier, et l’on m’a
+répondu qu’il n’y avait rien d’étonnant à cela, attendu que
+c’était un mousquetaire du roi Louis XIII.
+
+— Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abbé alors,
+évêque de Vannes depuis, votre confesseur aujourd’hui, c’est moi.
+
+— Je le sais. Je vous avais reconnu.
+
+— Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que j’y
+ajoute une chose que vous ne savez pas: c’est que si la présence
+ici de ce mousquetaire, de cet abbé, de cet évêque, de ce
+confesseur était connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout
+risqué pour venir à vous verrait reluire la hache du bourreau au
+fond d’un cachot plus sombre et plus perdu que ne l’est le vôtre.
+
+En écoutant ces mots fermement accentués, le jeune homme s’était
+soulevé sur son lit, et avait plongé des regards de plus en plus
+avides dans les regards d’Aramis.
+
+Le résultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre
+quelque confiance.
+
+— Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme
+dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec
+la femme...
+
+Il s’arrêta.
+
+— Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, n’est-ce pas,
+monseigneur?
+
+— Oui.
+
+— Savez-vous quelle était cette dame?
+
+Un éclair parut près de jaillir de l’œil du prisonnier.
+
+— Je sais que c’était une dame de la Cour, dit-il.
+
+— Vous vous la rappelez bien, cette dame?
+
+— Oh! mes souvenirs ne peuvent être bien confus sous ce rapport,
+dit le jeune prisonnier; j’ai vu une fois cette dame avec un homme
+de quarante-cinq ans, à peu près, j’ai vu une fois cette dame avec
+vous et avec la dame à la robe noire et aux rubans couleur de feu;
+je l’ai revue deux fois depuis avec la même personne. Ces quatre
+personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon
+geôlier et le gouverneur, sont les seules personnes à qui j’aie
+jamais parlé, et, en vérité, presque les seules personnes que
+j’aie jamais vues.
+
+— Mais vous étiez donc en prison?
+
+— Si je suis en prison ici, relativement j’étais libre là-bas,
+quoique ma liberté fût bien restreinte; une maison d’où je ne
+sortais pas, un grand jardin entouré de murs que je ne pouvais
+franchir: c’était ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y
+êtes venu. Au reste, habitué à vivre dans les limites de ces murs
+et de cette maison, je n’ai jamais désiré en sortir. Donc, vous
+comprenez, monsieur, n’ayant rien vu de ce monde je ne puis rien
+désirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez forcé
+de tout m’expliquer.
+
+— Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant; car
+c’est mon devoir.
+
+— Eh bien! commencez donc par me dire ce qu’était mon gouverneur.
+
+— Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnête gentilhomme
+surtout, un précepteur à la fois pour votre corps et pour votre
+âme. Avez-vous jamais eu à vous en plaindre?
+
+— Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme m’a
+dit souvent que mon père et ma mère étaient morts; ce gentilhomme
+mentait-il ou disait-il la vérité?
+
+— Il était forcé de suivre les ordres qui lui étaient donnés.
+
+— Alors il mentait donc?
+
+— Sur un point. Votre père est mort.
+
+— Et ma mère?
+
+— Elle est morte pour vous.
+
+— Mais, pour les autres, elle vit, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamné à
+vivre dans l’obscurité d’une prison?
+
+— Hélas! je le crois.
+
+— Et cela, continua le jeune homme, parce que ma présence dans le
+monde révélerait un grand secret?
+
+— Un grand secret, oui.
+
+— Pour faire enfermer à la Bastille un enfant tel que je l’étais,
+il faut que mon ennemi soit bien puissant.
+
+— Il l’est.
+
+— Plus puissant que ma mère, alors?
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Parce que ma mère m’eût défendu.
+
+Aramis hésita.
+
+— Plus puissant que votre mère, oui, monseigneur.
+
+— Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient été enlevés et
+pour qu’on m’ait séparé d’eux ainsi, j’étais donc ou ils étaient
+donc un bien grand danger pour mon ennemi?
+
+— Oui, un danger dont votre ennemi s’est délivré en faisant
+disparaître le gentilhomme et la nourrice, répondit tranquillement
+Aramis.
+
+— Disparaître? demanda le prisonnier. Mais de quelle façon
+ont-ils disparu?
+
+— De la façon la plus sûre, répondit Aramis: ils sont morts.
+
+Le jeune homme pâlit légèrement et passa une main tremblante sur
+son visage.
+
+— Par le poison? demanda-t-il.
+
+— Par le poison.
+
+Le prisonnier réfléchit un instant.
+
+— Pour que ces deux innocentes créatures, reprit-il, mes seuls
+soutiens, aient été assassinées le même jour, il faut que mon
+ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la nécessité; car ce
+digne gentilhomme et cette pauvre femme n’avaient jamais fait de
+mal à personne.
+
+— La nécessité est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi
+est-ce une nécessité qui me fait, à mon grand regret, vous dire
+que ce gentilhomme et cette nourrice ont été assassinés.
+
+— Oh! vous ne m’apprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en
+fronçant le sourcil.
+
+— Comment cela?
+
+— Je m’en doutais.
+
+— Pourquoi?
+
+— Je vais vous le dire.
+
+En ce moment, le jeune homme, s’appuyant sur ses deux coudes,
+s’approcha du visage d’Aramis avec une telle expression de
+dignité, d’abnégation, de défi même, que l’évêque sentit
+l’électricité de l’enthousiasme monter en étincelles dévorantes de
+son cœur flétri à son crâne dur comme l’acier.
+
+— Parlez, monseigneur. Je vous ai déjà dit que j’expose ma vie en
+vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la
+recevoir comme rançon de la vôtre.
+
+— Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupçonnais
+que l’on avait tué ma nourrice et mon gouverneur.
+
+— Que vous appeliez votre père.
+
+— Oui, que j’appelais mon père, mais dont je savais bien que je
+n’étais pas le fils.
+
+— Qui vous avait fait supposer?...
+
+— De même que vous êtes, vous, trop respectueux pour un ami, lui
+était trop respectueux pour un père.
+
+— Moi, dit Aramis, je n’ai pas le dessein de me déguiser.
+
+Le jeune homme fit un signe de tête et continua:
+
+— Sans doute, je n’étais pas destiné à demeurer éternellement
+enfermé, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire,
+maintenant surtout, c’est le soin qu’on prenait de faire de moi un
+cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui était
+près de moi m’avait appris tout ce qu’il savait lui-même: les
+mathématiques, un peu de géométrie, d’astronomie, l’escrime, le
+manège. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle
+basse, et montais à cheval dans le jardin. Eh bien! un matin,
+c’était pendant l’été, car il faisait une grande chaleur, je
+m’étais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-là, ne
+m’avait, excepté le respect de mon gouverneur, instruit ou donné
+des soupçons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes,
+d’air et de soleil; je venais d’avoir quinze ans.
+
+— Alors, il y a huit ans de cela?
+
+— Oui, à peu près; j’ai perdu la mesure du temps.
+
+— Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous
+encourager au travail?
+
+— Il me disait qu’un homme doit chercher à se faire sur la terre
+une fortune que Dieu lui a refusée en naissant; il ajoutait que,
+pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et
+que nul ne s’intéressait ou ne s’intéresserait jamais à ma
+personne. J’étais donc dans cette salle basse, et, fatigué par ma
+leçon d’escrime, je m’étais endormi. Mon gouverneur était dans sa
+chambre, au premier étage, juste au-dessus de moi. Soudain
+j’entendis comme un petit cri poussé par mon gouverneur. Puis il
+appela: «Perronnette! Perronnette!» C’était ma nourrice qu’il
+appelait.
+
+— Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez.
+
+— Sans doute elle était au jardin, car mon gouverneur descendit
+l’escalier avec précipitation. Je me levai, inquiet de le voir
+inquiet lui-même. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au
+jardin, en criant toujours: «Perronnette! Perronnette!» Les
+fenêtres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de
+ces fenêtres étaient fermés; mais, par une fente du volet, je vis
+mon gouverneur s’approcher d’un large puits situé presque
+au-dessous des fenêtres de son cabinet de travail. Il se pencha sur
+la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en
+faisant de grands gestes effarés. D’où j’étais, je pouvais non
+seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j’entendis
+donc.
+
+— Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis.
+
+— Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla
+au-devant d’elle, la prit par le bras et l’entraîna vivement vers
+la margelle; après quoi, se penchant avec elle dans le puits, il
+lui dit:
+
+— Regardez, regardez, quel malheur!
+
+— Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu’y
+a-t-il?
+
+— Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre?
+
+Et il étendait la main vers le fond du puits.
+
+— Quelle lettre? demanda la nourrice.
+
+— Cette lettre que vous voyez là-bas, c’est la dernière lettre de
+la reine.
+
+À ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour
+mon père, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et
+l’humilité, en correspondance avec la reine!
+
+— La dernière lettre de la reine? s’écria dame Perronnette sans
+paraître étonnée autrement que de voir cette lettre au fond du
+puits. Et comment est elle là?
+
+— Un hasard, dame Perronnette, un hasard étrange! Je rentrais
+chez moi; en rentrant, j’ouvre la porte; la fenêtre de son côté
+était ouverte; un courant d’air s’établit; je vois un papier qui
+s’envole, je reconnais que ce papier, c’est la lettre de la reine;
+je cours à la fenêtre en poussant un cri; le papier flotte un
+instant en l’air et tombe dans le puits.
+
+— Eh bien! dit dame Perronnette, si la lettre est tombée dans le
+puits, c’est comme si elle était brûlée, et, puisque la reine
+brûle elle-même toutes ses lettres, chaque fois qu’elle vient...
+
+Chaque fois qu’elle vient! Ainsi cette femme qui venait tous les
+mois, c’était la reine? interrompit le prisonnier.
+
+— Oui, fit de la tête Aramis.
+
+— Sans doute, sans doute, continua le vieux gentilhomme, mais
+cette lettre contenait des instructions. Comment ferai-je pour les
+suivre?
+
+— Écrivez vite à la reine, racontez-lui la chose comme elle s’est
+passée, et la reine vous écrira une seconde lettre en place de
+celle-ci.
+
+— Oh! la reine ne voudra pas croire à cet accident, dit le
+bonhomme en branlant la tête; elle pensera que j’ai voulu garder
+cette lettre, au lieu de la lui rendre comme les autres, afin de
+m’en faire une arme. Elle est si défiante, et M. de Mazarin si...
+Ce démon d’Italien est capable de nous faire empoisonner au
+premier soupçon!
+
+Aramis sourit avec un imperceptible mouvement de tête.
+
+— Vous savez, dame Perronnette, tous les deux sont si ombrageux
+à l’endroit de Philippe!
+
+Philippe, c’est le nom qu’on me donnait, interrompit le
+prisonnier.
+
+— Eh bien! alors, il n’y a pas à hésiter, dit dame Perronnette,
+il faut faire descendre quelqu’un dans le puits.
+
+— Oui, pour que celui qui rapportera le papier y lise en
+remontant.
+
+— Prenons, dans le village, quelqu’un qui ne sache pas lire;
+ainsi vous serez tranquille.
+
+— Soit; mais celui qui descendra dans le puits ne devinera-t-il
+pas l’importance d’un papier pour lequel on risque la vie d’un
+homme? Cependant vous venez de me donner une idée, dame
+Perronnette; oui, quelqu’un descendra dans le puits, et ce
+quelqu’un sera moi.
+
+Mais, sur cette proposition, dame Perronnette se mit à s’éplorer
+et à s’écrier de telle façon, elle supplia si fort en pleurant le
+vieux gentilhomme, qu’il lui promit de se mettre en quête d’une
+échelle assez grande pour qu’on pût descendre dans le puits,
+tandis qu’elle irait jusqu’à la ferme chercher un garçon résolu, à
+qui l’on ferait accroire qu’il était tombé un bijou dans le puits,
+que ce bijou était enveloppé dans du papier, et, comme le papier,
+remarqua mon gouverneur, se développe à l’eau, il ne sera pas
+surprenant qu’on ne retrouve que la lettre tout ouverte.
+
+— Elle aura peut-être déjà eu le temps de s’effacer dit dame
+Perronnette.
+
+— Peu importe, pourvu que nous ayons la lettre. En remettant la
+lettre à la reine, elle verra bien que nous ne l’avons pas trahie,
+et, par conséquent, n’excitant pas la défiance de M. de Mazarin,
+nous n’aurons rien à craindre de lui.
+
+Cette résolution prise, ils se séparèrent. Je repoussai le volet,
+et, voyant que mon gouverneur s’apprêtait à rentrer, je me jetai
+sur mes coussins avec un bourdonnement dans la tête, causé par
+tout ce que je venais d’entendre.
+
+Mon gouverneur entrebâilla la porte quelques secondes après que je
+m’étais rejeté sur mes coussins, et, me croyant assoupi, la
+referma doucement.
+
+À peine fut-elle refermée, que le me relevai et prêtant l’oreille,
+j’entendis le bruit des pas qui s’éloignaient. Alors je revins à
+mon volet, et je vis sortir mon gouverneur et dame Perronnette.
+
+J’étais seul à la maison.
+
+Ils n’eurent pas plutôt refermé la porte, que, sans prendre la
+peine de traverser le vestibule, je sautai par la fenêtre et
+courus au puits.
+
+Alors, comme s’était penché mon gouverneur, je me penchai à mon
+tour.
+
+Je ne sais quoi de blanchâtre et de lumineux tremblotait dans les
+cercles frissonnants de l’eau verdâtre Ce disque brillant me
+fascinait et m’attirait. Mes yeux étaient fixes, ma respiration
+haletante. Le puits m’aspirait avec sa large bouche et son haleine
+glacée: il me semblait lire au fond de l’eau des caractères de feu
+tracés sur le papier qu’avait touché la reine.
+
+Alors, sans savoir ce que je faisais, et animé par un de ces
+mouvements instinctifs qui vous poussent sur les pentes fatales,
+je roulai une extrémité de la corde au pied de la potence du
+puits, je laissai pendre le seau jusque dans l’eau, à trois pieds
+de profondeur à peu près, tout cela en me donnant bien du mal pour
+ne pas déranger le précieux papier, qui commençait à changer sa
+couleur blanchâtre contre une teinte verdâtre, preuve qu’il
+s’enfonçait, puis, un morceau de toile mouillée entre les mains,
+je me laissai glisser dans l’abîme.
+
+Quand je me vis suspendu au-dessus de cette flaque d’eau sombre,
+quand je vis le ciel diminuer au-dessus de ma tête, le froid
+s’empara de moi, le vertige me saisit et fit dresser mes cheveux;
+mais ma volonté domina tout, terreur et malaise. J’atteignis
+l’eau, et je m’y plongeai d’un seul coup, me retenant d’une main,
+tandis que j’allongeais l’autre, et que je saisissais le précieux
+papier, qui se déchira en deux entre mes doigts.
+
+Je cachai les deux morceaux dans mon justaucorps, et, m’aidant des
+pieds aux parois du puits, me suspendant des mains, vigoureux,
+agile, et pressé surtout, je regagnai la margelle, que j’inondai
+en la touchant de l’eau qui ruisselait de toute la partie
+inférieure de mon corps.
+
+Une fois hors du puits avec ma proie, je me mis à courir au
+soleil, et j’atteignis le fond du jardin, où se trouvait une
+espèce de petit bois. C’est là que je voulais me réfugier.
+
+Comme je mettais le pied dans ma cachette, la cloche qui
+retentissait lorsque s’ouvrait la grand-porte sonna. C’était mon
+gouverneur qui rentrait. Il était temps!
+
+Je calculai qu’il me restait dix minutes avant qu’il m’atteignît,
+si, devinant où j’étais, il venait droit à moi; vingt minutes,
+s’il prenait la peine de me chercher.
+
+C’était assez pour lire cette précieuse lettre, dont je me hâtai de
+rapprocher les deux fragments. Les caractères commençaient à s’effacer.
+Cependant, malgré tout, je parvins à déchiffrer la lettre.
+
+— Et qu’y avez-vous lu, monseigneur? demanda Aramis vivement
+intéressé.
+
+— Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet était un
+gentilhomme, et que Perronnette, sans être une grande dame, était
+cependant plus qu’une servante; enfin que j’avais moi-même quelque
+naissance, puisque la reine Anne d’Autriche et le premier ministre
+Mazarin me recommandaient si soigneusement.
+
+Le jeune homme s’arrêta tout ému.
+
+— Et qu’arriva-t-il? demanda Aramis.
+
+— Il arriva, monsieur, répondit le jeune homme, que l’ouvrier
+appelé par mon gouverneur ne trouva rien dans le puits, après
+l’avoir fouillé en tous sens; il arriva que mon gouverneur
+s’aperçut que la margelle était toute ruisselante; il arriva que
+je ne m’étais pas si bien séché au soleil que dame Perronnette ne
+reconnût que mes habits étaient tout humides; il arriva enfin que
+je fus pris d’une grosse fièvre causée par la fraîcheur de l’eau
+et l’émotion de ma découverte, et que cette fièvre fut suivie d’un
+délire pendant lequel je racontai tout; de sorte que, guidé par
+mes propres aveux, mon gouverneur trouva sous mon chevet les deux
+fragments de la lettre écrite par la reine.
+
+— Ah! fit Aramis, je comprends à cette heure.
+
+— À partir de là, tout est conjecture. Sans doute, le pauvre
+gentilhomme et la pauvre femme, n’osant garder le secret de ce qui
+venait de se passer, écrivirent tout à la reine et lui renvoyèrent
+la lettre déchirée.
+
+— Après quoi, dit Aramis, vous fûtes arrêté et conduit à la
+Bastille?
+
+— Vous le voyez.
+
+— Puis vos serviteurs disparurent?
+
+— Hélas!
+
+— Ne nous occupons pas des morts, reprit Aramis, et voyons ce que
+l’on peut faire avec le vivant. Vous m’avez dit que vous étiez
+résigné?
+
+— Et je vous le répète.
+
+— Sans souci de la liberté?
+
+— Je vous l’ai dit.
+
+— Sans ambition, sans regret, sans pensée?
+
+Le jeune homme ne répondit rien.
+
+— Eh bien! demanda Aramis, vous vous taisez?
+
+— Je crois que j’ai assez parlé, répondit le prisonnier, et que
+c’est votre tour. Je suis fatigué.
+
+— Je vais vous obéir, dit Aramis.
+
+Aramis se recueillit, et une teinte de solennité profonde se
+répandit sur toute sa physionomie. On sentait qu’il en était
+arrivé à la partie importante du rôle qu’il était venu jouer dans
+la prison.
+
+— Une première question, fit Aramis.
+
+— Laquelle? Parlez.
+
+— Dans la maison que vous habitiez, il n’y avait ni glace ni
+miroir, n’est-ce pas?
+
+— Qu’est-ce que ces deux mots, et que signifient-ils? demanda le
+jeune homme. Je ne les connais même pas.
+
+— On entend par miroir ou glace un meuble qui réfléchit les
+objets, qui permet, par exemple, que l’on voie les traits de son
+propre visage dans un verre préparé, comme vous voyez les miens à
+l’œil nu.
+
+— Non, il n’y avait dans la maison ni glace ni miroir, répondit
+le jeune homme.
+
+Aramis regarda autour de lui.
+
+— Il n’y en a pas non plus ici, dit-il; les mêmes précautions ont
+été prises ici que là-bas.
+
+— Dans quel but?
+
+— Vous le saurez tout à l’heure. Maintenant, pardonnez-moi; vous
+m’avez dit que l’on vous avait appris les mathématiques,
+l’astronomie, l’escrime, le manège; vous ne m’avez point parlé
+d’histoire.
+
+— Quelquefois, mon gouverneur m’a raconté les hauts faits du roi
+saint Louis, de François Ier et du roi Henri IV.
+
+— Voilà tout?
+
+— Voilà à peu près tout.
+
+— Eh bien! je le vois, c’est encore un calcul: comme on vous
+avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a
+laissé ignorer l’histoire qui réfléchit le passé. Depuis votre
+emprisonnement, les livres vous ont été interdits, de sorte que
+bien des faits vous sont inconnus, à l’aide desquels vous pourriez
+reconstruire l’édifice écroulé de vos souvenirs ou de vos
+intérêts.
+
+— C’est vrai, dit le jeune homme.
+
+— Écoutez, je vais donc, en quelques mots, vous dire ce qui s’est
+passé en France depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans,
+c’est-à-dire depuis la date probable de votre naissance, c’est-à-dire,
+enfin, depuis le moment qui vous intéresse.
+
+— Dites.
+
+Et le jeune homme reprit son attitude sérieuse et recueillie.
+
+— Savez-vous quel fut le fils du roi Henri IV?
+
+— Je sais du moins quel fut son successeur.
+
+— Comment savez-vous cela?
+
+— Par une pièce de monnaie, à la date de 1610, qui représentait
+le roi Henri IV; par une pièce de monnaie à la date de 1612, qui
+représentait le roi Louis XIII. Je présumai, puisqu’il n’y avait
+que deux ans entre les deux pièces, que Louis XIII devait être le
+successeur de Henri IV.
+
+— Alors, dit Aramis, vous savez que le dernier roi régnant était
+Louis XIII?
+
+— Je le sais, dit le jeune homme en rougissant légèrement.
+
+— Eh bien! ce fut un prince plein de bonnes idées, plein de
+grands projets, projets toujours ajournés par le malheur des temps
+et par les luttes qu’eut à soutenir contre la seigneurie de France
+son ministre Richelieu. Lui, personnellement je parle du roi Louis
+XIII, était faible de caractère. Il mourut jeune encore et
+tristement.
+
+— Je sais cela.
+
+— Il avait été longtemps préoccupé du soin de sa postérité. C’est
+un soin douloureux pour les princes, qui ont besoin de laisser sur
+la terre plus qu’un souvenir, pour que leur pensée se poursuive,
+pour que leur œuvre continue.
+
+— Le roi Louis XIII est-il mort sans enfants? demanda en souriant
+le prisonnier.
+
+— Non, mais il fut privé longtemps du bonheur d’en avoir; non,
+mais longtemps il crut qu’il mourrait tout entier. Et cette pensée
+l’avait réduit à un profond désespoir, quand tout à coup sa femme,
+Anne d’Autriche...
+
+Le prisonnier tressaillit.
+
+— Saviez-vous, continua Aramis, que la femme de Louis XIII
+s’appelât Anne d’Autriche?
+
+— Continuez, dit le jeune homme sans répondre.
+
+— Quand tout à coup, reprit Aramis, la reine Anne d’Autriche
+annonça qu’elle était enceinte. La joie fut grande à cette
+nouvelle, et tous les vœux tendirent à une heureuse délivrance.
+Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha d’un fils.
+
+Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut s’apercevoir qu’il
+pâlissait.
+
+— Vous allez entendre, dit Aramis, un récit que peu de gens sont
+en état de faire à l’heure qu’il est; car ce récit est un secret
+que l’on croit mort avec les morts, ou enseveli dans l’abîme de la
+confession.
+
+— Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme.
+
+— Oh! dit Aramis avec un accent auquel il n’y avait pas à se
+méprendre, ce secret, je ne crois pas l’aventurer en le confiant à
+un prisonnier qui n’a aucun désir de sortir de la Bastille.
+
+— J’écoute, monsieur.
+
+— La reine donna donc le jour à un fils. Mais quand toute la Cour
+eut poussé des cris de joie à cette nouvelle, quand le roi eut
+montré le nouveau-né à son peuple, et à sa noblesse, quand il se
+fut gaiement mis à table pour fêter cette heureuse naissance,
+alors la reine, restée seule dans sa chambre, fut prise, pour la
+seconde fois, des douleurs de l’enfantement, et donna le jour à un
+second fils.
+
+— Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande
+que celle qu’il avouait, je croyais que Monsieur n’était né
+qu’en...
+
+Aramis leva le doigt.
+
+— Attendez que je continue, dit-il.
+
+Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit.
+
+— Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils
+que dame Perronnette, la sage-femme, reçut dans ses bras.
+
+— Dame Perronnette! murmura le jeune homme.
+
+— On courut aussitôt à la salle où le roi dînait; on le prévint
+tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut.
+Mais, cette fois, ce n’était plus la gaieté qu’exprimait son
+visage, c’était un sentiment qui ressemblait à de la terreur. Deux
+fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait causée
+la naissance d’un seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous
+l’ignorez certainement, attendu qu’en France c’est l’aîné des fils
+qui règne après le père.
+
+— Je sais cela.
+
+— Et que les médecins et les jurisconsultes prétendent qu’il y a
+lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mère
+est l’aîné de par la loi de Dieu et de la nature.
+
+Le prisonnier poussa un cri étouffé, et devint plus blanc que le
+drap sous lequel il se cachait.
+
+— Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui
+s’était vu avec tant de joie continuer dans un héritier, dut être
+au désespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que,
+peut-être, celui qui venait de naître et qui était inconnu,
+contesterait le droit d’aînesse à l’autre qui était né deux heures
+auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait été reconnu.
+Ainsi, ce second fils, s’armant des intérêts ou des caprices d’un
+parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la
+guerre, détruisant, par cela même, la dynastie qu’il eût dû
+consolider.
+
+— Oh! je comprends, je comprends!... murmura le jeune homme.
+
+— Eh bien! continua Aramis, voilà ce qu’on rapporte, voilà ce
+qu’on assure, voilà pourquoi un des deux fils d’Anne d’Autriche,
+indignement séparé de son frère, indignement séquestré, réduit à
+l’obscurité la plus profonde, voilà pourquoi ce second fils a
+disparu, et si bien disparu, que nul en France ne sait aujourd’hui
+qu’il existe, excepté sa mère.
+
+— Oui, sa mère, qui l’a abandonné! s’écria le prisonnier avec
+l’expression du désespoir.
+
+— Excepté, continua Aramis, cette dame à la robe noire et aux
+rubans de feu, et enfin excepté...
+
+— Excepté vous, n’est-ce pas? Vous qui venez me conter tout cela,
+vous qui venez éveiller en mon âme la curiosité, la haine,
+l’ambition, et, qui sait? peut-être, la soif de la vengeance;
+excepté vous, monsieur, qui, si vous êtes l’homme que j’attends,
+l’homme que me promet le billet, l’homme enfin que Dieu doit
+m’envoyer, devez avoir sur vous...
+
+— Quoi? demanda Aramis.
+
+— Un portrait du roi Louis XIV, qui règne en ce moment sur le
+trône de France.
+
+— Voici le portrait, répliqua l’évêque en donnant au prisonnier
+un émail des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier,
+beau, et vivant pour ainsi dire.
+
+Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur
+lui comme s’il eût voulu le dévorer.
+
+— Et maintenant, monseigneur, dit Aramis voici un miroir.
+
+Aramis laissa le temps au prisonnier de renouer ses idées.
+
+— Si haut! si haut! murmura le jeune homme en dévorant du regard
+le portrait de Louis XIV et son image à lui-même réfléchie dans le
+miroir.
+
+— Qu’en pensez-vous? dit alors Aramis.
+
+— Je pense que je suis perdu, répondit le captif, que le roi ne
+me pardonnera jamais.
+
+— Et moi, je me demande, ajouta l’évêque en attachant sur le
+prisonnier un regard brillant de signification, je me demande
+lequel des deux est le roi, de celui que représente ce portrait,
+ou de celui que reflète cette glace.
+
+— Le roi, monsieur, est celui qui est sur le trône, répliqua
+tristement le jeune homme, c’est celui qui n’est pas en prison, et
+qui, au contraire, y fait mettre les autres. La royauté, c’est la
+puissance, et vous voyez bien que je suis impuissant.
+
+— Monseigneur, répondit Aramis avec un respect qu’il n’avait pas
+encore témoigné, le roi, prenez-y bien garde, sera, si vous le
+voulez, celui qui, sortant de prison, saura se tenir sur le trône
+où des amis le placeront.
+
+— Monsieur, ne me tentez point, fit le prisonnier avec amertume.
+
+— Monseigneur, ne faiblissez pas, persista Aramis avec vigueur.
+J’ai apporté toutes les preuves de votre naissance: consultez-les,
+prouvez-vous à vous-même que vous êtes un fils de roi, et, après,
+agissons.
+
+— Non, non, c’est impossible.
+
+— À moins, reprit ironiquement l’évêque, qu’il ne soit dans la
+destinée de votre race que les frères exclus du trône soient tous
+des princes sans valeur et sans honneur, comme M. Gaston
+d’Orléans, votre oncle, qui, dix fois, conspira contre le roi
+Louis XIII, son frère.
+
+— Mon oncle Gaston d’Orléans conspira contre son frère? s’écria
+le prince épouvanté; il conspira pour le détrôner?
+
+— Mais oui, monseigneur, pas pour autre chose.
+
+— Que me dites-vous là, monsieur?
+
+— La vérité.
+
+— Et il eut des amis... dévoués?
+
+— Comme moi pour vous.
+
+— Eh bien! que fit-il? il échoua?
+
+— Il échoua, mais toujours par sa faute, et, pour racheter, non
+pas sa vie, car la vie du frère du roi est sacrée, inviolable,
+mais pour racheter sa liberté, votre oncle sacrifia la vie de tous
+ses amis les uns après les autres. Aussi est-il aujourd’hui la
+honte de l’histoire et l’exécration de cent nobles familles de ce
+royaume.
+
+— Je comprends, monsieur, fit le prince, et c’est par faiblesse
+ou par trahison que mon oncle tua ses amis?
+
+— Par faiblesse: ce qui est toujours une trahison chez les
+princes.
+
+— Ne peut-on pas échouer aussi par ignorance, par incapacité?
+Croyez-vous bien qu’il soit possible à un pauvre captif tel que
+moi, élevé non seulement loin de la Cour, mais encore loin du
+monde, croyez-vous qu’il lui soit possible d’aider ceux de ses
+amis qui tenteraient de le servir?
+
+Et comme Aramis allait répondre, le jeune homme s’écria tout à
+coup avec une violence qui décelait la force du sang:
+
+— Nous parlons ici d’amis, mais par quel hasard aurais-je des
+amis, moi que personne ne connaît, et qui n’ai pour m’en faire ni
+liberté, ni argent, ni puissance?
+
+— Il me semble que j’ai eu l’honneur de m’offrir à Votre Altesse
+Royale.
+
+— Oh! ne m’appelez pas ainsi, monsieur; c’est une dérision ou une
+barbarie. Ne me faites pas songer à autre chose qu’aux murs de la
+prison qui m’enferme, laissez-moi aimer encore, ou, du moins,
+subir mon esclavage et mon obscurité.
+
+— Monseigneur! monseigneur! si vous me répétez encore ces paroles
+découragées! Si, après avoir eu la preuve de votre naissance, vous
+demeurez pauvre d’esprit, de souffle et de volonté, j’accepterai
+votre vœu, je disparaîtrai, je renoncerai à servir ce maître, à
+qui, si ardemment, je venais dévouer ma vie et mon aide.
+
+— Monsieur, s’écria le prince, avant de me dire tout ce que vous
+dites, n’eût-il pas mieux valu réfléchir que vous m’avez à jamais
+brisé le cœur?
+
+— Ainsi ai-je voulu faire, monseigneur.
+
+— Monsieur, pour me parler de grandeur, de puissance, de royauté
+même, est-ce que vous devriez choisir une prison? Vous voulez me
+faire croire à la splendeur, et nous nous cachons dans la nuit?
+Vous me vantez la gloire, et nous étouffons nos paroles sous les
+rideaux de ce grabat? Vous me faites entrevoir une toute-puissance
+et j’entends les pas du geôlier dans ce corridor, ce pas qui vous
+fait trembler plus que moi? Pour me rendre un peu moins incrédule,
+tirez-moi donc de la Bastille, donnez de l’air à mes poumons, des
+éperons à mon pied, une épée à mon bras, et nous commencerons à
+nous entendre.
+
+— C’est bien mon intention de vous donner tout cela, et plus que
+cela, monseigneur. Seulement, le voulez-vous?
+
+— Écoutez encore, monsieur, interrompit le prince. Je sais qu’il
+y a des gardes à chaque galerie, des verrous à chaque porte, des
+canons et des soldats à chaque barrière. Avec quoi vaincrez-vous
+les gardes, enclouerez vous les canons? Avec quoi briserez-vous
+les verrous et les barrières?
+
+— Monseigneur, comment vous est venu ce billet que vous avez lu
+et qui annonçait ma venue?
+
+— On corrompt un geôlier pour un billet.
+
+— Si l’on corrompt un geôlier, on peut en corrompre dix.
+
+— Eh bien! j’admets que ce soit possible de tirer un pauvre
+captif de la Bastille, possible de le bien cacher pour que les
+gens du roi ne le rattrapent point, possible encore de nourrir
+convenablement ce malheureux dans un asile inconnu.
+
+— Monseigneur! fit en souriant Aramis.
+
+— J’admets que celui qui ferait cela pour moi serait déjà plus
+qu’un homme, mais puisque vous dites que je suis un prince, un
+frère de roi, comment me rendrez-vous le rang et la force que ma
+mère et mon frère m’ont enlevés? Mais, puisque je dois passer une
+vie de combats et de haines, comment me ferez-vous vainqueur dans
+ces combats et invulnérable à mes ennemis? Ah! monsieur, songez-y!
+jetez-moi demain dans quelque noire caverne, au fond d’une
+montagne! faites-moi cette joie d’entendre en liberté les bruits
+du fleuve et de la plaine, de voir en liberté le soleil d’azur ou
+le ciel orageux, c’en est assez! Ne me promettez pas davantage,
+car, en vérité, vous ne pouvez me donner davantage, et ce serait
+un crime de me tromper, puisque vous vous dites mon ami.
+
+Aramis continua d’écouter en silence.
+
+— Monseigneur, reprit-il après avoir un moment réfléchi, j’admire
+ce sens si droit et si ferme qui dicte vos paroles; je suis
+heureux d’avoir deviné mon roi.
+
+— Encore! encore!... Ah! par pitié, s’écria le prince en
+comprimant de ses mains glacées son front couvert d’une sueur
+brûlante, n’abusez pas de moi: je n’ai pas besoin d’être un roi,
+monsieur, pour être le plus heureux des hommes.
+
+— Et moi, monseigneur, j’ai besoin que vous soyez un roi pour le
+bonheur de l’humanité.
+
+— Ah! fit le prince avec une nouvelle défiance inspirée par ce
+mot, ah! qu’a donc l’humanité à reprocher à mon frère?
+
+— J’oubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous
+laisser guider par moi, et si vous consentez à devenir le plus
+puissant prince de la terre, vous aurez servi les intérêts de tous
+les amis que je voue au succès de notre cause, et ces amis sont
+nombreux.
+
+— Nombreux?
+
+— Encore moins que puissants, monseigneur.
+
+— Expliquez-vous.
+
+— Impossible! Je m’expliquerai, je le jure devant Dieu qui
+m’entend, le propre jour où je vous verrai assis sur le trône de
+France.
+
+— Mais mon frère?
+
+— Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez?
+
+— Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains
+pas!
+
+— À la bonne heure!
+
+— Il pouvait venir lui-même en cette prison, me prendre la main
+et me dire: «Mon frère, Dieu nous a créés pour nous aimer, non
+pour nous combattre. Je viens à vous. Un préjugé sauvage vous
+condamnait à périr obscurément loin de tous les hommes, privé de
+toutes les joies. Je veux vous faire asseoir près de moi; je veux
+vous attacher au côté l’épée de notre père. Profiterez-vous de ce
+rapprochement pour m’étouffer ou me contraindre? Userez-vous de
+cette épée pour verser mon sang?...»
+
+— Oh! non, lui eussé-je répondu: je vous regarde comme mon
+sauveur, et vous respecterai comme mon maître. Vous me donnez bien
+plus que ne m’avait donné Dieu. Par vous, j’ai la liberté; par
+vous, j’ai le droit d’aimer et d’être aimé en ce monde.
+
+— Et vous eussiez tenu parole, monseigneur?
+
+— Oh! sur ma vie!
+
+— Tandis que maintenant?...
+
+— Tandis que, maintenant, je sens que j’ai des coupables à
+punir...
+
+— De quelle façon, monseigneur?
+
+— Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu m’avait donnée
+avec mon frère?
+
+— Je dis qu’il y avait dans cette ressemblance un enseignement
+providentiel que le roi n’eût pas dû négliger, je dis que votre
+mère a commis un crime en faisant différents par le bonheur et par
+la fortune ceux que la nature avait créés si semblables dans son
+sein, et je conclus, moi, que le châtiment ne doit être autre
+chose que l’équilibre à rétablir.
+
+— Ce qui signifie?...
+
+— Que, si je vous rends votre place sur le trône de votre frère,
+votre frère prendra la vôtre dans votre prison.
+
+— Hélas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si
+largement à la coupe de la vie!
+
+— Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce qu’elle
+voudra: elle pardonnera, si bon lui semble, après avoir puni.
+
+— Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur?
+
+— Dites, mon prince.
+
+— C’est que je n’écouterai plus rien de vous que hors de la
+Bastille.
+
+— J’allais dire à Votre Altesse Royale que je n’aurai plus
+l’honneur de la voir qu’une fois.
+
+— Quand cela?
+
+— Le jour où mon prince sortira de ces murailles noires.
+
+— Dieu vous entende! Comment me préviendrez-vous?
+
+— En venant ici vous chercher.
+
+— Vous-même?
+
+— Mon prince, ne quittez cette chambre qu’avec moi, ou, si l’on
+vous contraint en mon absence, rappelez-vous que ce ne sera pas de
+ma part.
+
+— Ainsi, pas un mot à qui que ce soit, si ce n’est à vous?
+
+— Si ce n’est à moi.
+
+Aramis s’inclina profondément. Le prince lui tendit la main.
+
+— Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du cœur, j’ai
+un dernier mot à vous dire. Si vous vous êtes adressé à moi pour
+me perdre, si vous n’avez été qu’un instrument aux mains de mes
+ennemis, si de notre conférence, dans laquelle vous avez sondé mon
+cœur il résulte pour moi quelque chose de pire que la captivité,
+c’est-à-dire la mort, eh bien! soyez béni, car vous aurez terminé
+mes peines et fait succéder le calme aux fiévreuses tortures dont
+je suis dévoré depuis huit ans.
+
+— Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis.
+
+— J’ai dit que je vous bénissais et que je vous pardonnais. Si,
+au contraire, vous êtes venu pour me rendre la place que Dieu
+m’avait destinée au soleil de la fortune et de la gloire, si,
+grâce à vous, je puis vivre dans la mémoire des hommes, et faire
+honneur à ma race par quelques faits illustres ou quelques
+services rendus à mes peuples, si, du dernier rang où je languis,
+je m’élève au faîte des honneurs, soutenu par votre main
+généreuse, eh bien! à vous que je bénis et que je remercie, à vous
+la moitié de ma puissance et de ma gloire! Vous serez encore trop
+peu payé; votre part sera toujours incomplète, car jamais je ne
+réussirai à partager avec vous tout ce bonheur que vous m’aurez
+donné.
+
+— Monseigneur, dit Aramis ému de la pâleur et de l’élan du jeune
+homme, votre noblesse de cœur me pénètre de joie et d’admiration.
+Ce n’est pas à vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples
+que vous rendrez heureux, à vos descendants que vous rendrez
+illustres. Oui, je vous aurai donné plus que la vie, je vous
+donnerai l’immortalité.
+
+Le jeune homme tendit la main à Aramis: celui-ci la baisa en
+s’agenouillant.
+
+— Oh! s’écria le prince avec une modestie charmante.
+
+— C’est le premier hommage rendu à notre roi futur, dit Aramis.
+Quand je vous reverrai, je dirai: «Bonjour, Sire!»
+
+— Jusque-là, s’écria le jeune homme en appuyant ses doigts blancs
+et amaigris sur son cœur, jusque-là plus de rêves, plus de chocs
+à ma vie; elle se briserait! oh! monsieur, que ma prison est
+petite et que cette fenêtre est basse, que ces portes sont
+étroites! Comment tant d’orgueil, tant de splendeur, tant de
+félicité a-t-il pu passer par là et tenir ici?
+
+— Votre Altesse Royale me rend fier, dit Aramis, puisqu’elle
+prétend que c’est moi qui ai apporté tout cela.
+
+Il heurta aussitôt la porte.
+
+Le geôlier vint ouvrir avec Baisemeaux, qui, dévoré d’inquiétude
+et de crainte, commençait à écouter malgré lui à la porte de la
+chambre.
+
+Heureusement ni l’un ni l’autre des deux interlocuteurs n’avait
+oublié d’étouffer sa voix, même dans les plus hardis élans de la
+passion.
+
+— Quelle confession! dit le gouverneur en essayant de rire;
+croirait-on jamais qu’un reclus, un homme presque mort, ait commis
+des péchés si nombreux et si longs?
+
+Aramis se tut. Il avait hâte de sortir de la Bastille, où le
+secret qui l’accablait doublait le poids des murailles.
+
+Quand ils furent arrivés chez Baisemeaux:
+
+— Causons affaires, mon cher gouverneur, dit Aramis.
+
+— Hélas! répliqua Baisemeaux.
+
+— Vous avez à me demander mon acquit pour cent cinquante mille
+livres? dit l’évêque.
+
+— Et à verser le premier tiers de la somme, ajouta en soupirant
+le pauvre gouverneur, qui fit trois pas vers son armoire de fer.
+
+— Voici votre quittance, dit Aramis.
+
+— Et voici l’argent, reprit avec un triple soupir
+M. de Baisemeaux.
+
+— L’ordre m’a dit seulement de donner une quittance de cinquante
+mille livres, dit Aramis: il ne m’a pas dit de recevoir d’argent.
+Adieu, monsieur le gouverneur.
+
+Et il partit, laissant Baisemeaux plus que suffoqué par la
+surprise et la joie, en présence de ce présent royal fait si
+grandement par le confesseur extraordinaire de la Bastille.
+
+
+
+
+Chapitre CCVIII — Comment Mouston avait engraissé sans en
+prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour
+ce digne gentilhomme
+
+
+Depuis le départ d’Athos pour Blois, Porthos et d’Artagnan
+s’étaient rarement trouvés ensemble. L’un avait fait un service
+fatigant près du roi, l’autre avait fait beaucoup d’emplettes de
+meubles, qu’il comptait emporter dans ses terres, et à l’aide
+desquels il espérait fonder, dans ses diverses résidences, un peu
+de ce luxe de cour dont il avait entrevu l’éblouissante clarté
+dans la compagnie de Sa Majesté.
+
+D’Artagnan, toujours fidèle, un matin que son service lui laissait
+quelque liberté, songea à Porthos, et, inquiet de n’avoir pas
+entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, s’achemina vers
+son hôtel, où il le saisit au sortir du lit.
+
+Le digne baron paraissait pensif: plus que pensif, mélancolique.
+Il était assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes,
+contemplant une foule d’habits qui jonchaient le parquet de leurs
+franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis
+d’inharmonieuses couleurs.
+
+Porthos, triste et songeur comme le lièvre de La Fontaine, ne vit
+pas entrer d’Artagnan, que lui cachait d’ailleurs en ce moment
+M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en
+tout cas pour cacher un homme à un autre homme, était
+momentanément doublée par le déploiement d’un habit écarlate que
+l’intendant exhibait à son maître en le tenant par les manches,
+afin qu’il fût plus manifeste de tous les côtés.
+
+D’Artagnan s’arrêta sur le seuil et examina Porthos songeant.
+Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet
+tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme,
+d’Artagnan pensa qu’il était temps de l’arracher à cette
+douloureuse contemplation, et toussa pour s’annoncer.
+
+— Ah! fit Porthos, dont le visage s’illumina de joie ah! ah!
+voici d’Artagnan! Je vais enfin avoir une idée!
+
+Mouston, à ces mots, se doutant de ce qui se passait derrière lui,
+s’effaça en souriant tendrement à l’ami de son maître, qui se
+trouva ainsi débarrassé de l’obstacle matériel qui l’empêchait de
+parvenir jusqu’à d’Artagnan.
+
+Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en
+deux enjambées, traversant la chambre, se trouva en face de
+d’Artagnan, qu’il pressa sur son cœur avec une affection qui
+semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui
+s’écoulait.
+
+— Ah! répéta-t-il, vous êtes toujours le bienvenu, cher ami, mais
+aujourd’hui, vous êtes mieux venu que jamais.
+
+— Voyons, voyons, on est triste chez vous? fit d’Artagnan.
+
+Porthos répondit par un regard qui exprimait l’abattement.
+
+— Eh bien! contez-moi cela, Porthos, mon ami, à moins que ce ne
+soit un secret.
+
+— D’abord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je n’ai pas de
+secrets pour vous. Voici donc ce qui m’attriste.
+
+— Attendez, Porthos, laissez-moi d’abord me dépêtrer de toute
+cette litière de drap, de satin et de velours.
+
+— Oh! marchez, marchez, dit piteusement Porthos: tout cela n’est
+que rebut.
+
+— Peste! du rebut, Porthos, du drap à vingt livres l’aune! du
+satin magnifique, du velours royal!
+
+— Vous trouvez donc ces habits?...
+
+— Splendides, Porthos, splendides! Je gage que vous seul en
+France en avez autant, et, en supposant que vous n’en fassiez plus
+faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne m’étonnerait
+pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort,
+sans avoir besoin de voir le nez d’un seul tailleur, d’aujourd’hui
+à ce jour-là.
+
+Porthos secoua la tête.
+
+— Voyons, mon ami, dit d’Artagnan, cette mélancolie qui n’est pas
+dans votre caractère m’effraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc:
+le plus tôt sera le mieux.
+
+— Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est
+possible.
+
+— Est-ce que vous avez reçu de mauvaises nouvelles de Bracieux,
+mon ami?
+
+— Non, on a coupé les bois, et ils ont donné un tiers de produit
+au-delà de leur estimation.
+
+— Est-ce qu’il y a une fuite dans les étangs de Pierrefonds?
+
+— Non, mon ami, on les a pêchés, et du superflu de la vente, il y
+a eu de quoi empoissonner tous les étangs des environs.
+
+— Est-ce que le Vallon se serait éboulé par suite d’un
+tremblement de terre?
+
+— Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tombé à cent pas du
+château, et a fait jaillir une source à un endroit qui manquait
+complètement d’eau.
+
+— Eh bien! alors, qu’y a-t-il?
+
+— Il y a que j’ai reçu une invitation pour la fête de Vaux, fit
+Porthos d’un air lugubre.
+
+— Eh bien! plaignez-vous un peu! le roi a causé dans les ménages
+de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des
+invitations. Ah! vraiment, cher ami, vous êtes du voyage de Vaux?
+Tiens, tiens, tiens!
+
+— Mon Dieu, oui!
+
+— Vous allez avoir un coup d’œil magnifique, mon ami.
+
+— Hélas! je m’en doute bien.
+
+— Tout ce qu’il y a de grand en France va être réuni.
+
+— Ah! fit Porthos en s’arrachant de désespoir une pincée de
+cheveux.
+
+— Eh! là, bon Dieu! fit d’Artagnan, êtes-vous malade, mon ami?
+
+— Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon! Ce n’est pas
+cela.
+
+— Mais qu’est-ce donc, alors?
+
+— C’est que je n’ai pas d’habits.
+
+D’Artagnan demeura pétrifié.
+
+— Pas d’habits, Porthos! pas d’habits! s’écria-t-il quand j’en
+vois là plus de cinquante sur le plancher!
+
+— Cinquante, oui, et pas un qui m’aille!
+
+— Comment, pas un qui vous aille? Mais on ne vous prend donc pas
+mesure quand on vous habille?
+
+— Si fait, répondit Mouston, mais malheureusement j’ai engraissé.
+
+— Comment! vous avez engraissé?
+
+— De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros
+que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur?
+
+— Parbleu! il me semble que cela se voit!
+
+— Entends-tu, imbécile! dit Porthos, cela se voit.
+
+— Mais enfin, mon cher Porthos, reprit d’Artagnan avec une légère
+impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont
+point parce que Mouston a engraissé.
+
+— Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous
+rappelez m’avoir raconté l’histoire d’un général romain, Antoine,
+qui avait toujours sept sangliers à la broche, et cuits à des
+points différents, afin de pouvoir demander son dîner à quelque
+heure du jour qu’il lui plût de le faire. Eh bien! je résolus,
+comme, d’un moment à l’autre, je pouvais être appelé à la Cour et
+y rester une semaine, je résolus d’avoir toujours sept habits
+prêts pour cette occasion.
+
+— Puissamment raisonné, Porthos. Seulement, il faut avoir votre
+fortune pour se passer ces fantaisies-là. Sans compter le temps
+que l’on perd à donner des mesures. Les modes changent si souvent.
+
+— Voilà justement, dit Porthos, où je me flattais d’avoir trouvé
+quelque chose de fort ingénieux.
+
+— Voyons, dites-moi cela. Pardieu! je ne doute pas de votre
+génie.
+
+— Vous vous rappelez que Mouston a été maigre?
+
+— Oui, du temps qu’il s’appelait Mousqueton.
+
+— Mais vous rappelez-vous aussi l’époque où il a commencé
+d’engraisser?
+
+— Non, pas précisément. Je vous demande pardon, mon cher Mouston.
+
+— Oh! Monsieur n’est pas fautif, dit Mouston d’un air aimable,
+Monsieur était à Paris, et nous étions, nous, à Pierrefonds.
+
+— Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment où Mouston s’est mis
+à engraisser. Voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas?
+
+— Oui, mon ami, et je m’en réjouis fort à cette époque.
+
+— Peste! je le crois bien, fit d’Artagnan.
+
+— Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela m’épargnait de
+peine?
+
+— Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais, à force de
+m’expliquer...
+
+— M’y voici, mon ami. D’abord, comme vous l’avez dit, c’est une
+perte de temps que de donner sa mesure, ne fût-ce qu’une fois tous
+les quinze jours. Et puis on peut être en voyage, et, quand on
+veut avoir toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, j’ai
+horreur de donner ma mesure à quelqu’un. On est gentilhomme ou on
+ne l’est pas, que diable! Se faire toiser par un drôle qui vous
+analyse au pied, pouce et ligne, c’est humiliant. Ces gens-là vous
+trouvent trop creux ici, trop saillant là; ils connaissent votre
+fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d’un
+mesureur, on ressemble à ces places fortes dont un espion est venu
+relever les angles et les épaisseurs.
+
+— En vérité, mon cher Porthos, vous avez des idées qui
+n’appartiennent qu’à vous.
+
+— Ah! vous comprenez, quand on est ingénieur.
+
+— Et qu’on a fortifié Belle-Île, c’est juste, mon ami.
+
+— J’eus donc une idée, et, sans doute, elle eût été bonne sans la
+négligence de M. Mouston.
+
+D’Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui répondit à ce regard
+par un léger mouvement de corps qui voulait dire: «Vous allez voir
+s’il y a de ma faute dans tout cela.»
+
+— Je m’applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser
+Mouston, et j’aidai même, de tout mon pouvoir, à lui faire de
+l’embonpoint, à l’aide d’une nourriture substantielle, espérant
+toujours qu’il parviendrait à m’égaler en circonférence, et
+qu’alors il pourrait se faire mesurer à ma place.
+
+— Ah! corbœuf! s’écria d’Artagnan, je comprends... Cela vous
+épargnait le temps et l’humiliation.
+
+— Parbleu! jugez donc de ma joie quand, après un an et demi de
+nourriture bien combinée, car je prenais la peine de le nourrir
+moi-même, ce drôle-là...
+
+— Oh! et j’y ai bien aidé, monsieur, dit modestement Mouston.
+
+— Ça, c’est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m’aperçus
+qu’un matin Mouston était forcé de s’effacer comme je m’effaçais
+moi-même, pour passer par la petite porte secrète que ces diables
+d’architectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au
+château de Pierrefonds. Et, à propos de cette porte, mon ami, je
+vous demanderai, à vous qui savez tout, comment ces bélîtres
+d’architectes, qui doivent avoir, par état, le compas dans l’œil,
+imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que
+des gens maigres.
+
+— Ces portes-là, répondit d’Artagnan, sont destinées aux galants;
+or, un galant est généralement de taille mince et svelte.
+
+— Mme du Vallon n’avait pas de galants, interrompit Porthos avec
+majesté.
+
+— Parfaitement juste, mon ami, répondit d’Artagnan: mais les
+architectes ont songé au cas où, peut-être, vous vous remarieriez.
+
+— Ah! c’est possible, dit Porthos. Et, maintenant que
+l’explication des portes trop étroites m’est donnée, revenons à
+l’engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se
+touchent, mon ami. Je me suis toujours aperçu que les idées
+s’appareillaient. Ainsi, admirez ce phénomène, d’Artagnan; je vous
+parlais de Mouston, qui était gras, et nous en sommes venus à
+Mme du Vallon...
+
+— Qui était maigre.
+
+— Hum! n’est-ce pas prodigieux, cela?
+
+— Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la même
+observation que vous, et il appelle cela d’un nom grec que je ne
+me rappelle pas.
+
+— Ah! mon observation n’est donc pas nouvelle? s’écria Porthos
+stupéfait. Je croyais l’avoir inventée.
+
+— Mon ami, c’était un fait connu avant Aristote, c’est-à-dire
+voilà deux mille ans, à peu près.
+
+— Eh bien! il n’en est pas moins juste, dit Porthos, enchanté de
+s’être rencontré avec les sages de l’Antiquité.
+
+— À merveille! Mais si nous revenions à Mouston. Nous l’avons
+laissé engraissant à vue d’œil, ce me semble.
+
+— Oui, monsieur, dit Mouston.
+
+— M’y voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, qu’il
+combla toutes mes espérances, en atteignant ma mesure, ce dont je
+pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-là
+une de mes vestes dont il s’était fait un habit: une veste qui
+valait cent pistoles, rien que par la broderie!
+
+— C’était pour l’essayer, monsieur, dit Mouston.
+
+— À partir de ce moment, reprit Porthos, je décidai donc que
+Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs d’habits, et
+prendrait mesure en mon lieu et place.
+
+— Puissamment imaginé, Porthos; mais Mouston a un pied et demi
+moins que vous.
+
+— Justement. On prenait la mesure jusqu’à terre, et l’extrémité
+de l’habit me venait juste au-dessus du genou.
+
+— Quelle chance vous avez, Porthos! ces choses-là n’arrivent qu’à
+vous!
+
+— Ah! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi! Ce fut
+justement à cette époque, c’est-à-dire voilà deux ans et demi à
+peu près, que je partis pour Belle-Île, en recommandant à Mouston,
+pour avoir toujours, et en cas de besoin, un échantillon de toutes
+les modes, de se faire faire un habit tous les mois.
+
+— Et Mouston aurait-il négligé d’obéir à votre recommandation?
+Ah! ah! ce serait mal, Mouston!
+
+— Au contraire, monsieur, au contraire!
+
+— Non, il n’a pas oublié de se faire faire des habits, mais il a
+oublié de me prévenir qu’il engraissait.
+
+— Dame! ce n’est pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me l’a
+pas dit.
+
+— De sorte, continua Porthos, que le drôle, depuis deux ans, a
+gagné dix-huit pouces de circonférence, et que mes douze derniers
+habits sont tous trop larges progressivement, d’un pied à un pied
+et demi.
+
+— Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps où votre
+taille était la même?
+
+— Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais,
+j’aurais l’air d’arriver de Siam et d’être hors de cour depuis
+deux ans.
+
+— Je comprends votre embarras. Vous avez combien d’habits neufs?
+trente-six? et vous n’en avez pas un! Eh bien! il faut en faire
+faire un trente-septième; les trente-six autres seront pour
+Mouston.
+
+— Ah! monsieur! dit Mouston d’un air satisfait, le fait est que
+Monsieur a toujours été bien bon pour moi.
+
+— Parbleu! croyez-vous que cette idée ne me soit pas venue ou que
+la dépense m’ait arrêté? Mais il n’y a plus que deux jours d’ici à
+la fête de Vaux; j’ai reçu l’invitation hier, j’ai fait venir
+Mouston en poste avec ma garde-robe; je me suis aperçu du malheur
+qui m’arrivait ce matin seulement, et, d’ici à après-demain, il
+n’y a pas un tailleur un peu à la mode qui se charge de me
+confectionner un habit.
+
+— C’est-à-dire un habit couvert d’or, n’est-ce pas?
+
+— J’en veux partout!
+
+— Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les
+invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin.
+
+— C’est vrai; mais Aramis m’a bien recommandé d’être à Vaux vingt
+quatre heures d’avance.
+
+— Comment, Aramis?
+
+— Oui, c’est Aramis qui m’a apporté l’invitation.
+
+— Ah! fort bien, je comprends. Vous êtes invité du côté de
+M. Fouquet.
+
+— Non pas! Du côté du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en
+toutes lettres: «M. le baron du Vallon est prévenu que le roi a
+daigné le mettre sur la liste de ses invitations...»
+
+— Très bien, mais c’est avec M. Fouquet que vous partez.
+
+— Et quand je pense, s’écria Porthos en défonçant le parquet d’un
+coup de pied, quand je pense que je n’aurai pas d’habits! J’en
+crève de colère! Je voudrais bien étrangler quelqu’un ou déchirer
+quelque chose!
+
+— N’étranglez personne et ne déchirez rien, Porthos, j’arrangerai
+tout cela: mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi
+chez un tailleur.
+
+— Bah! mon coureur les a tous vus depuis ce matin.
+
+— Même M. Percerin?
+
+— Qu’est-ce que M. Percerin?
+
+— C’est le tailleur du roi, parbleu!
+
+— Ah! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir l’air de connaître
+le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la
+première fois; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu! J’ai
+pensé qu’il serait trop occupé.
+
+— Sans doute, il le sera trop; mais, soyez tranquille, Porthos;
+il fera pour moi ce qu’il ne ferait pas pour un autre. Seulement,
+il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami.
+
+— Ah! fit Porthos, avec un soupir, c’est fâcheux; mais, enfin,
+que voulez-vous!
+
+— Dame! vous ferez comme les autres, mon cher ami; vous ferez
+comme le roi.
+
+— Comment! on mesure aussi le roi? Et il le souffre?
+
+— Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous l’êtes, quoi
+que vous en disiez.
+
+Porthos sourit d’un air vainqueur.
+
+— Allons donc chez le tailleur du roi! dit-il, et puisqu’il
+mesure le roi, ma foi! je puis bien, il me semble, me laisser
+mesurer par lui.
+
+
+
+
+Chapitre CCIX — Ce que c’était que messire Jean Percerin
+
+
+Le tailleur du roi, messire Jean Percerin, occupait une maison
+assez grande dans la rue Saint-Honoré, près de la rue de
+l’Arbre-Sec. C’était un homme qui avait le goût des belles étoffes, des
+belles broderies, des beaux velours, étant de père en fils
+tailleur du roi. Cette succession remontait à Charles IX, auquel,
+comme on sait, remontaient souvent des fantaisies de _bravoure_
+assez difficiles à satisfaire.
+
+Le Percerin de ce temps-là était un huguenot comme Ambroise Paré,
+et avait été épargné par la royne de Navarre, la belle Margot,
+comme on écrivait et comme on disait alors, et cela attendu qu’il
+était le seul qui eût jamais pu lui réussir ces merveilleux habits
+de cheval qu’elle aimait à porter, parce qu’ils étaient propres à
+dissimuler certains défauts anatomiques que la royne de Navarre
+cachait fort soigneusement.
+
+Percerin, sauvé, avait fait, par reconnaissance, de beaux justes
+noirs, fort économiques pour la reine Catherine, laquelle finit
+par savoir bon gré de sa conservation au huguenot, à qui longtemps
+elle avait fait la mine. Mais Percerin était un homme prudent: il
+avait entendu dire que rien n’était plus dangereux pour un
+huguenot que les sourires de la reine Catherine; et, ayant
+remarqué qu’elle lui souriait plus souvent que de coutume, il se
+hâta de se faire catholique avec toute sa famille, et, devenu
+irréprochable par cette conversion, il parvint à la haute position
+de tailleur maître de la couronne de France.
+
+Sous Henri III, roi coquet s’il en fut, cette position acquit la
+hauteur d’un des plus sublimes pics des Cordillères. Percerin
+avait été un homme habile toute sa vie, et, pour garder cette
+réputation au-delà de la tombe, il se garda bien de manquer sa
+mort; il trépassa donc fort adroitement et juste à l’heure où son
+imagination commençait à baisser.
+
+Il laissait un fils et une fille, l’un et l’autre dignes du nom
+qu’ils étaient appelés à porter: le fils, coupeur intrépide et
+exact comme une équerre; la fille, brodeuse et dessinateur
+d’ornements.
+
+Les noces de Henri IV et de Marie de Médicis, les deuils si beaux
+de ladite reine, firent, avec quelques mots échappés à
+M. de Bassompierre, le roi des élégants de l’époque, la fortune de
+cette seconde génération des Percerin.
+
+M. Concino Concini et sa femme Galigaï, qui brillèrent ensuite à
+la Cour de France, voulurent italianiser les habits et firent
+venir des tailleurs de Florence; mais Percerin, piqué au jeu dans
+son patriotisme et dans son amour-propre, réduisit à néant ces
+étrangers par ses dessins de brocatelle en application et ses
+plumetis inimitables; si bien que Concino renonça le premier à ses
+compatriotes, et tint le tailleur français en telle estime, qu’il
+ne voulut plus être habillé que par lui; de sorte qu’il portait un
+pourpoint de lui, le jour où Vitry lui cassa la tête, d’un coup de
+pistolet, au petit pont du Louvre.
+
+C’est ce pourpoint, sortant des ateliers de maître Percerin, que
+les Parisiens eurent le plaisir de déchiqueter en tant de
+morceaux, avec la chair humaine qu’il contenait.
+
+Malgré la faveur dont Percerin avait joui près de Concino Concini,
+le roi Louis XIII eut la générosité de ne pas garder rancune à son
+tailleur, et de le retenir à son service. Au moment où Louis le
+Juste donnait ce grand exemple d’équité, Percerin avait élevé deux
+fils, dont l’un fit son coup d’essai dans les noces d’Anne
+d’Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit
+espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de
+la tragédie de _Mirame_, et cousit au manteau de Buckingham ces
+fameuses perles qui étaient destinées à être répandues sur les
+parquets du Louvre.
+
+On devient aisément illustre quand on a habillé M. de Buckingham,
+M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme.
+Aussi Percerin III avait-il atteint l’apogée de sa gloire lorsque
+son père mourut.
+
+Ce même Percerin III, vieux, glorieux et riche, habillait encore
+Louis XIV, et, n’ayant plus de fils, ce qui était un grand chagrin
+pour lui, attendu qu’avec lui sa dynastie s’éteignait, et, n’ayant
+plus de fils, disons-nous, avait formé plusieurs élèves de belle
+espérance. Il avait un carrosse, une terre, des laquais, les plus
+grands de tout Paris, et, par autorisation spéciale de Louis XIV,
+une meute. Il habillait MM. de Lyonne et Letellier avec une sorte
+de protection; mais, homme politique, nourri aux secrets d’État,
+il n’était jamais parvenu à réussir un habit à M. Colbert. Cela ne
+s’explique pas, cela se devine. Les grands esprits, en tout genre,
+vivent de perceptions invisibles, insaisissables; ils agissent
+sans savoir eux-mêmes pourquoi. Le grand Percerin, car, contre
+l’habitude des dynasties, c’était surtout le dernier des Percerin
+qui avait mérité le surnom de Grand, le grand Percerin, avons-nous
+dit, taillait d’inspiration une jupe pour la reine ou une trousse
+pour le roi; il inventait un manteau pour Monsieur, un coin de bas
+pour Madame; mais, malgré son génie suprême, il ne pouvait retenir
+la mesure de M. Colbert.
+
+— Cet homme-là, disait-il souvent, est hors de mon talent, et je
+ne saurais le voir dans le dessin de mes aiguilles.
+
+Il va sans dire que Percerin était le tailleur de M. Fouquet, et
+que M. le surintendant le prisait fort.
+
+M. Percerin avait près de quatre-vingts ans, et cependant il était
+vert encore, et si sec en même temps, disaient les courtisans,
+qu’il en était cassant. Sa renommée et sa fortune étaient assez
+grandes pour que M. le prince, ce roi des petits-maîtres, lui
+donnât le bras en causant costumes avec lui, et que les moins
+ardents à payer parmi les gens de cour n’osassent jamais laisser
+chez lui des comptes trop arriérés; car maître Percerin faisait
+une fois des habits à crédit, mais jamais une seconde s’il n’était
+pas payé de la première.
+
+On conçoit qu’un pareil tailleur, au lieu de courir après les
+pratiques, fût difficile à en recevoir de nouvelles. Aussi
+Percerin refusait d’habiller les bourgeois ou les anoblis trop
+récents. Le bruit courait même que M. de Mazarin, contre la
+fourniture désintéressée d’un grand habit complet de cardinal en
+cérémonie, lui avait glissé, un beau jour, des lettres de noblesse
+dans sa poche.
+
+Percerin avait de l’esprit et de la malice. On le disait fort
+égrillard. À quatre-vingts ans, il prenait encore d’une main ferme
+la mesure des corsages de femme.
+
+C’est dans la maison de cet artiste grand seigneur que d’Artagnan
+conduisit le désolé Porthos.
+
+Celui-ci, tout en marchant, disait à son ami:
+
+— Prenez garde, mon cher d’Artagnan, prenez garde de commettre la
+dignité d’un homme comme moi avec l’arrogance de ce Percerin, qui
+doit être fort incivil; car je vous préviens, cher ami, que s’il
+me manquait, je le châtierais.
+
+— Présenté par moi, répondit d’Artagnan, vous n’avez rien à
+craindre, cher ami, fussiez-vous... ce que vous n’êtes pas.
+
+— Ah! c’est que...
+
+— Quoi donc? Auriez-vous quelque chose contre Percerin? Voyons,
+Porthos.
+
+— Je crois que, dans le temps...
+
+— Eh bien! quoi, dans le temps?
+
+— J’aurais envoyé Mousqueton chez un drôle de ce nom-là.
+
+— Eh bien! après?
+
+— Et que ce drôle aurait refusé de m’habiller.
+
+— Oh! un malentendu, sans doute, qu’il est urgent de redresser;
+Mouston aura confondu.
+
+— Peut-être.
+
+— Il aura pris un nom pour un autre.
+
+— C’est possible. Ce coquin de Mouston n’a jamais eu la mémoire
+des noms.
+
+— Je me charge de tout cela.
+
+— Fort bien.
+
+— Faites arrêter le carrosse, Porthos; c’est ici.
+
+— C’est ici?
+
+— Oui.
+
+— Comment, ici? Nous sommes aux Halles, et vous m’avez dit que la
+maison était au coin de la rue de l’Arbre-Sec.
+
+— C’est vrai; mais regardez.
+
+— Eh bien! je regarde, et je vois...
+
+— Quoi?
+
+— Que nous sommes aux Halles, pardieu!
+
+— Vous ne voulez pas, sans doute, que nos chevaux montent sur le
+carrosse qui nous précède?
+
+— Non.
+
+— Ni que le carrosse qui nous précède monte sur celui qui est
+devant.
+
+— Encore moins.
+
+— Ni que le deuxième carrosse passe sur le ventre aux trente ou
+quarante autres qui sont arrivés avant nous?
+
+— Ah! par ma foi! vous avez raison.
+
+— Ah!
+
+— Que de gens, mon cher, que de gens!
+
+— Hein?
+
+— Et que font-ils là, tous ces gens?
+
+— C’est bien simple: ils attendent leur tour.
+
+— Bah! les comédiens de l’hôtel de Bourgogne seraient-ils
+déménagés?
+
+— Non, leur tour pour entrer chez M. Percerin.
+
+— Mais nous allons donc attendre aussi, nous.
+
+— Nous, nous serons plus ingénieux et moins fiers qu’eux.
+
+— Qu’allons-nous faire, donc?
+
+— Nous allons descendre, passer parmi les pages et les laquais,
+et nous entrerons chez le tailleur, c’est moi qui vous en réponds,
+surtout si vous marchez le premier.
+
+— Allons, fit Porthos.
+
+Et tous deux, étant descendus, s’acheminèrent à pied vers la
+maison.
+
+Ce qui causait cet encombrement, c’est que la porte de M. Percerin
+était fermée, et qu’un laquais, debout à cette porte, expliquait
+aux illustres pratiques de l’illustre tailleur que, pour le
+moment, M. Percerin ne recevait personne. On se répétait
+au-dehors, toujours d’après ce qu’avait dit confidentiellement le
+grand laquais à un grand seigneur pour lequel il avait des bontés,
+on se répétait que M. Percerin s’occupait de cinq habits pour le
+roi, et que, vu l’urgence de la situation il méditait dans son
+cabinet les ornements, la couleur et la coupe de ces cinq habits.
+
+Plusieurs, satisfaits de cette raison, s’en retournaient heureux
+de la dire aux autres, mais plusieurs aussi, plus tenaces,
+insistaient pour que la porte leur fût ouverte, et, parmi ces
+derniers, trois cordons bleus désignés pour un ballet qui
+manquerait infailliblement si les trois cordons bleus n’avaient
+pas des habits taillés de la main même du grand Percerin.
+
+D’Artagnan, poussant devant lui Porthos, qui effondra les groupes,
+parvint jusqu’aux comptoirs, derrière lesquels les garçons
+tailleurs s’escrimaient à répondre de leur mieux.
+
+Nous oublions de dire qu’à la porte on avait voulu consigner
+Porthos comme les autres, mais d’Artagnan s’était montré, avait
+prononcé ces seules paroles:
+
+— Ordre du roi!
+
+Et il avait été introduit avec son ami.
+
+Ces pauvres diables avaient fort à faire et faisaient de leur
+mieux pour répondre aux exigences des clients en l’absence du
+patron, s’interrompant de piquer un point pour tourner une phrase,
+et quand l’orgueil blessé ou l’attente déçue les gourmandait trop
+vivement, celui qui était attaqué faisait un plongeon et
+disparaissait sous le comptoir.
+
+La procession des seigneurs mécontents faisait un tableau plein de
+détails curieux.
+
+Notre capitaine des mousquetaires, homme au regard rapide et sûr,
+l’embrassa d’un seul coup d’œil. Mais, après avoir parcouru les
+groupes, ce regard s’arrêta sur un homme placé en face de lui. Cet
+homme, assis sur un escabeau, dépassait de la tête à peine le
+comptoir qui l’abritait. C’était un homme de quarante ans à peu
+près, à la physionomie mélancolique, au visage pâle, aux yeux doux
+et lumineux. Il regardait d’Artagnan et les autres, une main sous
+son menton, en amateur curieux et calme. Seulement, en apercevant
+et en reconnaissant, sans doute, notre capitaine, il rabattit son
+chapeau sur ses yeux.
+
+Ce fut peut-être ce geste qui attira le regard de d’Artagnan. S’il
+en était ainsi, il en était résulté que l’homme au chapeau rabattu
+avait atteint un but tout différent de celui qu’il s’était
+proposé.
+
+Au reste, le costume de cet homme était assez simple, et ses
+cheveux étaient assez uniment coiffés pour que des clients peu
+observateurs le prissent pour un simple garçon tailleur accroupi
+derrière le chêne, et piquant, avec exactitude, le drap et le
+velours.
+
+Toutefois, cet homme avait trop souvent la tête en l’air pour
+travailler fructueusement avec ses doigts.
+
+D’Artagnan n’en fut pas dupe, lui, et il vit bien que, si cet
+homme travaillait, ce n’était pas, assurément, sur les étoffes.
+
+— Hé! dit-il en s’adressant à cet homme, vous voilà donc devenu
+garçon tailleur, monsieur Molière?
+
+— Chut! monsieur d’Artagnan, répondit doucement l’homme, chut! au
+nom du Ciel! vous m’allez faire reconnaître.
+
+— Eh bien! où est le mal?
+
+— Le fait est qu’il n’y a pas de mal, mais...
+
+— Mais vous voulez dire qu’il n’y a pas de bien non plus,
+n’est-ce pas?
+
+— Hélas! non, car j’étais, je vous l’affirme, occupé à regarder
+de bien bonnes figures.
+
+— Faites, faites, monsieur Molière. Je comprends l’intérêt que la
+chose a pour vous, et... je ne vous troublerai point dans vos
+études.
+
+— Merci!
+
+— Mais à une condition: c’est que vous me direz où est réellement
+M. Percerin.
+
+— Oh! cela, volontiers: dans son cabinet. Seulement...
+
+— Seulement, on ne peut pas y entrer?
+
+— Inabordable!
+
+— Pour tout le monde?
+
+— Pour tout le monde. Il m’a fait entrer ici, afin que je fusse à
+l’aise pour y faire mes observations et puis il s’en est allé.
+
+— Eh bien! mon cher monsieur Molière, vous l’allez prévenir que
+je suis là, n’est-ce pas?
+
+— Moi? s’écria Molière du ton d’un brave chien à qui l’on retire
+l’os qu’il a légitimement gagné; moi, me déranger? Ah! monsieur
+d’Artagnan, comme vous me traitez mal!
+
+— Si vous n’allez pas prévenir tout de suite M. Percerin que je
+suis là, mon cher monsieur Molière dit d’Artagnan à voix basse, je
+vous préviens d’une chose, c’est que je ne vous ferai pas voir
+l’ami que j’amène avec moi.
+
+Molière désigna Porthos d’un geste imperceptible.
+
+— Celui-ci, n’est-ce pas? dit-il.
+
+— Oui.
+
+Molière attacha sur Porthos un de ces regards qui fouillent les
+cerveaux et les cœurs. L’examen lui parut sans doute gros de
+promesses, car il se leva aussitôt et passa dans la chambre
+voisine.
+
+
+
+
+Chapitre CCX — Les échantillons
+
+
+Pendant ce temps, la foule s’écoulait lentement, laissant à chaque
+angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de
+sable de l’océan, les flots laissent un peu d’écume ou d’algues
+broyées, lorsqu’ils se retirent en descendant les marées.
+
+Au bout de dix minutes, Molière reparut, faisant sous la
+tapisserie un signe à d’Artagnan. Celui-ci se précipita,
+entraînant Porthos, et, à travers des corridors assez compliqués,
+il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les
+manches retroussées, fouillait une pièce de brocart à grandes
+fleurs d’or, pour y faire naître de beaux reflets. En apercevant
+d’Artagnan, il laissa son étoffe et vint à lui, non pas radieux,
+non pas courtois, mais, en somme, assez civil.
+
+— Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous m’excuserez,
+n’est-ce pas, mais j’ai affaire.
+
+— Eh! oui, pour les habits du roi? Je sais cela, mon cher
+monsieur Percerin. Vous en faites trois, m’a-t-on dit?
+
+— Cinq, mon cher monsieur, cinq!
+
+— Trois ou cinq, cela ne m’inquiète pas, maître Percerin, et je
+sais que vous les ferez les plus beaux du monde.
+
+— On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du
+monde, je ne dis pas non, mais pour qu’ils soient les plus beaux
+du monde, il faut d’abord qu’ils soient, et pour cela, monsieur le
+capitaine, j’ai besoin de temps.
+
+— Ah bah! deux jours encore, c’est bien plus qu’il ne vous en
+faut, monsieur Percerin, dit d’Artagnan avec le plus grand flegme.
+
+Percerin leva la tête en homme peu habitué à être contrarié, même
+dans ses caprices, mais d’Artagnan ne fit point attention à l’air
+que l’illustre tailleur de brocart commençait à prendre.
+
+— Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amène une
+pratique.
+
+— Ah! ah! fit Percerin d’un air rechigné.
+
+— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua
+d’Artagnan.
+
+Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique
+chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entrée dans le
+cabinet, regardait le tailleur de travers.
+
+— Un de mes bons amis, acheva d’Artagnan.
+
+— Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard.
+
+— Plus tard? Et quand cela?
+
+— Mais, quand j’aurai le temps.
+
+— Vous avez déjà dit cela à mon valet, interrompit Porthos
+mécontent.
+
+— C’est possible, dit Percerin, je suis presque toujours pressé.
+
+— Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps
+qu’on veut.
+
+Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par
+l’âge, est un fâcheux diagnostic.
+
+— Monsieur, dit-il, est, ma foi! bien libre de se servir
+ailleurs.
+
+— Allons, allons, Percerin, glissa d’Artagnan, vous n’êtes pas
+aimable aujourd’hui. Eh bien! je vais vous dire un mot qui va vous
+faire tomber à nos genoux. Monsieur est non seulement un ami à
+moi, mais encore un ami à M. Fouquet.
+
+— Ah! ah! fit le tailleur, c’est autre chose.
+
+Puis, se retournant vers Porthos:
+
+— Monsieur le baron est à M. le surintendant? demanda-t-il.
+
+— Je suis à moi, éclata Porthos, juste au moment où la tapisserie
+se soulevait pour donner passage à un nouvel interlocuteur.
+
+Molière observait. D’Artagnan riait. Porthos maugréait.
+
+— Mon cher Percerin, dit d’Artagnan, vous ferez un habit à M. le
+baron, c’est moi qui vous le demande.
+
+— Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine.
+
+— Mais ce n’est pas le tout: vous lui ferez cet habit tout de
+suite.
+
+— Impossible avant huit jours.
+
+— Alors, c’est comme si vous refusiez de le lui faire, parce que
+l’habit est destiné à paraître aux fêtes de Vaux.
+
+— Je répète que c’est impossible, reprit l’obstiné vieillard.
+
+— Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si c’est moi qui vous
+en prie, dit une douce voix à la porte, voix métallique qui fit
+dresser l’oreille à d’Artagnan.
+
+C’était la voix d’Aramis.
+
+— Monsieur d’Herblay! s’écria le tailleur.
+
+— Aramis! murmura d’Artagnan.
+
+— Ah! notre évêque! fit Porthos.
+
+— Bonjour, d’Artagnan! bonjour, Porthos! bonjour, chers amis! dit
+Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites l’habit de
+Monsieur, et je vous réponds qu’en le faisant vous ferez une chose
+agréable à M. Fouquet.
+
+Et il accompagna ces paroles d’un signe qui voulait dire:
+«Consentez et congédiez.» Il paraît qu’Aramis avait sur maître
+Percerin une influence supérieure à celle de d’Artagnan lui-même,
+car le tailleur s’inclina en signe d’assentiment, et, se
+retournant vers Porthos:
+
+— Allez vous faire prendre mesure de l’autre côté, dit-il
+rudement.
+
+Porthos rougit d’une façon formidable.
+
+D’Artagnan vit venir l’orage, et, interpellant Molière:
+
+— Mon cher monsieur, lui dit-il à demi-voix, l’homme que vous
+voyez se croit déshonoré quand on toise la chair et les os que
+Dieu lui a départis; étudiez-moi ce type, maître Aristophane, et
+profitez.
+
+Molière n’avait pas besoin d’être encouragé; il couvait des yeux
+le baron Porthos.
+
+— Monsieur, lui dit-il, s’il vous plaît de venir avec moi, je
+vous ferai prendre mesure d’un habit, sans que le mesureur vous
+touche.
+
+— Oh! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami?
+
+— Je dis qu’on n’appliquera ni l’aune ni le pied sur vos
+coutures. C’est un procédé nouveau, que nous avons imaginé, pour
+prendre la mesure des gens de qualité dont la susceptibilité
+répugne à se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens
+susceptibles qui ne peuvent souffrir d’être mesurés, cérémonie
+qui, à mon avis, blesse la majesté naturelle de l’homme, et si,
+par hasard, monsieur, vous étiez de ces gens-là...
+
+— Corbœuf! je crois bien que j’en suis.
+
+— Eh bien! cela tombe à merveille, monsieur le baron, et vous
+aurez l’étrenne de notre invention.
+
+— Mais comment diable s’y prend-on? dit Porthos ravi.
+
+— Monsieur, dit Molière en s’inclinant, si vous voulez bien me
+suivre, vous le verrez.
+
+Aramis regardait cette scène de tous ses yeux. Peut-être
+croyait-il reconnaître, à l’animation de d’Artagnan, que celui-ci
+partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d’une scène si
+bien commencée. Mais, si perspicace que fût Aramis, il se
+trompait. Porthos et Molière partirent seuls. D’Artagnan demeura
+avec Percerin. Pourquoi? Par curiosité, voilà tout; probablement,
+dans l’intention de jouir quelques instants de plus de la présence
+de son bon ami Aramis. Molière et Porthos disparus, d’Artagnan se
+rapprocha de l’évêque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci
+tout particulièrement.
+
+— Un habit aussi pour vous, n’est-ce pas, cher ami?
+
+Aramis sourit.
+
+— Non, dit-il.
+
+— Vous allez à Vaux, cependant?
+
+— J’y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d’Artagnan,
+qu’un pauvre évêque de Vannes n’est pas assez riche pour se faire
+faire des habits à toutes les fêtes.
+
+— Bah! dit le mousquetaire en riant, et les poèmes, n’en
+faisons-nous plus?
+
+— Oh! d’Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense
+plus à toutes ces futilités.
+
+— Bien! répéta d’Artagnan mal convaincu.
+
+Quant à Percerin, il s’était replongé dans sa contemplation de
+brocarts.
+
+— Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous gênons
+beaucoup ce brave homme, mon cher d’Artagnan?
+
+— Ah! ah! murmura à demi-voix le mousquetaire, c’est-à-dire que
+je te gêne, cher ami.
+
+Puis tout haut:
+
+— Eh bien, partons; moi, je n’ai plus affaire ici, et, si vous
+êtes aussi libre que moi, cher Aramis...
+
+— Non; moi, je voulais...
+
+— Ah! vous aviez quelque chose à dire en particulier à Percerin?
+Que ne me préveniez-vous de cela tout de suite!
+
+— De particulier, répéta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous,
+d’Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n’aurai rien
+d’assez particulier pour qu’un ami tel que vous ne puisse
+l’entendre.
+
+— Oh! non, non, je me retire, insista d’Artagnan, mais en donnant
+à sa voix un accent sensible de curiosité; car la gêne d’Aramis,
+si bien dissimulée qu’elle fût, ne lui avait point échappé, et il
+savait que, dans cette âme impénétrable, tout, même les choses les
+plus futiles en apparence, marchaient d’ordinaire vers un but, but
+inconnu mais que, d’après la connaissance qu’il avait du caractère
+de son ami, le mousquetaire comprenait devoir être important.
+
+Aramis, de son côté, vit que d’Artagnan n’était pas sans soupçon,
+et il insista:
+
+— Restez, de grâce, dit-il, voici ce que c’est.
+
+Puis, se retournant vers le tailleur:
+
+— Mon cher Percerin... dit-il. Je suis même très heureux que vous
+soyez là, d’Artagnan.
+
+— Ah! vraiment? fit pour la troisième fois le Gascon encore moins
+dupe cette fois que les autres.
+
+Percerin ne bougeait pas. Aramis le réveilla violemment en lui
+tirant des mains l’étoffe, objet de sa méditation.
+
+— Mon cher Percerin, lui dit-il, j’ai ici près M. Le Brun, un des
+peintres de M. Fouquet.
+
+— Ah! très bien, pensa d’Artagnan; mais pourquoi Le Brun?
+
+Aramis regardait d’Artagnan, qui avait l’air de regarder des
+gravures de Marc-Antoine.
+
+— Et vous voulez lui faire faire un habit pareil à ceux des
+épicuriens? répondit Percerin.
+
+Et, tout en disant cela d’une façon distraite, le digne tailleur
+cherchait à rattraper sa pièce de brocart.
+
+— Un habit d’épicurien? demanda d’Artagnan d’un ton questionneur.
+
+— Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit
+que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon
+ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de
+M. Fouquet, n’est-ce pas?
+
+— Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont
+sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je? et qui
+tient son académie à Saint-Mandé?
+
+— C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos
+poètes, et nous les enrégimentons au service du roi.
+
+— Oh! très bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au
+roi. Oh! soyez tranquille, si c’est là le secret de M. Le Brun, je
+ne le dirai pas.
+
+— Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n’a rien à faire de
+ce côté; le secret qui le concerne est bien plus important que
+l’autre encore!
+
+— Alors, s’il est si important que cela, j’aime mieux ne pas le
+savoir, dit d’Artagnan en dessinant une fausse sortie.
+
+— Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la
+main droite une porte latérale, et en retenant de la gauche
+d’Artagnan.
+
+— Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin.
+
+Aramis prit un temps, comme on dit en matière de théâtre.
+
+— Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits
+pour le roi, n’est-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un
+en velours, un en satin, et un en étoffe de Florence?
+
+— Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda
+Percerin stupéfait.
+
+— C’est tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin,
+concert, promenade et réception; ces cinq étoffes sont
+d’étiquette.
+
+— Vous savez tout, Monseigneur!
+
+— Et bien d’autres choses encore, allez, murmura d’Artagnan.
+
+— Mais, s’écria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez
+pas, Monseigneur, tout prince de l’Église que vous êtes, ce que
+personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Vallière
+et moi savons, c’est la couleur des étoffes et le genre des
+ornements, c’est la coupe, c’est l’ensemble, c’est la tournure de
+tout cela!
+
+— Eh bien, dit Aramis, voilà justement ce que je viens vous
+demander de me faire connaître, mon cher monsieur Percerin.
+
+— Ah bas! s’écria le tailleur épouvanté, quoique Aramis eût
+prononcé les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce
+et la plus mielleuse.
+
+La prétention parut, en y réfléchissant, si exagérée, si ridicule,
+si énorme à M. Percerin, qu’il rit d’abord tout bas, puis tout
+haut, et qu’il finit par éclater. D’Artagnan l’imita, non qu’il
+trouvât la chose aussi profondément risible, mais pour ne pas
+laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux;
+puis, lorsqu’ils furent calmés:
+
+— Au premier abord, dit-il, j’ai l’air de hasarder une absurdité,
+n’est-ce pas? Mais d’Artagnan, qui est la sagesse incarnée, va
+vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander
+cela.
+
+— Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair
+merveilleux qu’on n’avait fait qu’escarmoucher jusque-là et que le
+moment de la bataille approchait.
+
+— Voyons, dit Percerin avec incrédulité.
+
+— Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fête au
+roi? N’est-ce pas pour lui plaire?
+
+— Assurément, fit Percerin.
+
+D’Artagnan approuva d’un signe de tête.
+
+— Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une
+suite de surprises pareilles à celle dont nous parlions tout à
+l’heure à propos de l’enrégimentation de nos épicuriens?
+
+— À merveille!
+
+— Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici,
+est un homme qui dessine très exactement.
+
+— Oui, dit Percerin, j’ai vu des tableaux de monsieur, et j’ai
+remarqué que les habits étaient fort soignés. Voilà pourquoi j’ai
+accepté tout de suite de lui faire un vêtement, soit conforme à
+ceux de MM. les épicuriens, soit particulier.
+
+— Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y
+aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des
+habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour
+le roi.
+
+Percerin exécuta un bond en arrière que d’Artagnan, l’homme calme
+et l’appréciateur par excellence, ne trouva pas trop exagéré, tant
+la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces
+étranges et horripilantes.
+
+— Les habits du roi! Donner à qui que ce soit au monde les habits
+du roi?... Oh! pour le coup, monsieur l’évêque, Votre Grandeur est
+folle! s’écria le pauvre tailleur poussé à bout.
+
+— Aidez-moi donc, d’Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant
+et calme, aidez-moi donc à persuader monsieur; car vous comprenez,
+vous, n’est-ce pas?
+
+— Eh! eh! pas trop, je l’avoue.
+
+— Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut
+faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant à
+Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra
+être vêtu juste comme sera vêtu le roi le jour où le portrait
+paraîtra?
+
+— Ah! oui, oui, s’écria le mousquetaire presque persuadé, tant la
+raison était plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison;
+oui, l’idée est heureuse. Gageons qu’elle est de vous, Aramis?
+
+— Je ne sais, répondit négligemment l’évêque; de moi ou de
+M. Fouquet...
+
+Puis, interrogeant la figure de Percerin après avoir remarqué
+l’indécision de d’Artagnan:
+
+— Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu’en dites-vous?
+Voyons.
+
+— Je dis que...
+
+— Que vous êtes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et
+je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai
+plus, je comprends même toute la délicatesse que vous mettez à
+n’aller pas au-devant de l’idée de M. Fouquet: vous redoutez de
+paraître aduler le roi. Noblesse de cœur, monsieur Percerin!
+noblesse de cœur!
+
+Le tailleur balbutia.
+
+— Ce serait, en effet, une bien belle flatterie à faire au jeune
+prince, continua Aramis. «Mais, m’a dit M. le surintendant, si
+Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans
+mon esprit, et que je l’estime toujours. Seulement...»
+
+— Seulement?... répéta Percerin avec inquiétude.
+
+— «Seulement, continua Aramis, je serai forcé de dire au roi (mon
+cher monsieur Percerin, vous comprenez, c’est M. Fouquet qui
+parle;) seulement, je serai forcé de dire au roi: «Sire, j’avais
+l’intention d’offrir à Votre Majesté son image; mais, dans un
+sentiment de délicatesse, exagérée peut-être, quoique respectable,
+M. Percerin s’y est opposé.»
+
+— Opposé! s’écria le tailleur épouvanté de la responsabilité qui
+allait peser sur lui; moi, m’opposer à ce que désire, à ce que
+veut M. Fouquet quand il s’agit de faire plaisir au roi? oh! le
+vilain mot que vous avez dit là, monsieur l’évêque! M’opposer! Oh!
+ce n’est pas moi qui l’ai prononcé Dieu merci! J’en prends à
+témoin M. le capitaine des mousquetaires. N’est ce pas, monsieur
+d’Artagnan, que je ne m’oppose à rien?
+
+D’Artagnan fit un signe d’abnégation indiquant qu’il désirait
+demeurer neutre; il sentait qu’il y avait là-dessous une intrigue,
+comédie ou tragédie; il se donnait au diable de ne pas la deviner,
+mais en attendant, il désirait s’abstenir.
+
+Mais déjà Percerin, poursuivi de l’idée qu’on pouvait dire au roi
+qu’il s’était opposé à ce qu’on lui fît une surprise, avait
+approché un siège à Le Brun et s’occupait de tirer d’une armoire
+quatre habits resplendissants, le cinquième étant encore aux mains
+des ouvriers, et plaçait successivement lesdits chefs-d’œuvre sur
+autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de
+Concini avaient été donnés à Percerin II par le maréchal d’Ancre,
+après la déconfiture des tailleurs italiens ruinés dans leur
+concurrence.
+
+Le peintre se mit à dessiner, puis à peindre les habits.
+
+Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail
+et qui le veillait de près l’arrêta tout à coup.
+
+— Je crois que vous n’êtes pas dans le ton, mon cher monsieur Le
+Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se
+perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument
+nécessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement
+les nuances.
+
+— C’est vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et à
+cela, vous en conviendrez, monsieur l’évêque, je ne puis rien.
+
+— Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela
+faute de vérité dans les couleurs.
+
+Cependant Le Brun copiait étoffes et ornements avec la plus grande
+fidélité, ce que regardait Aramis avec une impatience mal
+dissimulée.
+
+— Voyons, voyons, quel diable d’imbroglio joue-t-on ici? continua
+de se demander le mousquetaire.
+
+— Décidément, cela n’ira point, dit Aramis; monsieur Le Brun,
+fermez vos boites et roulez vos toiles.
+
+— Mais c’est qu’aussi, monsieur, s’écria le peintre dépité, le
+jour est détestable ici.
+
+— Une idée, monsieur Le Brun, une idée! Si on avait un
+échantillon des étoffes, par exemple, et qu’avec le temps et dans
+un meilleur jour...
+
+— Oh! alors, s’écria Le Brun, je répondrais de tout.
+
+— Bon! dit d’Artagnan, ce doit être là le nœud de l’action; on a
+besoin d’un échantillon de chaque étoffe. Mordious! Le
+donnera-t-il, ce Percerin?
+
+Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe,
+d’ailleurs, de la feinte bonhomie d’Aramis, coupa cinq
+échantillons qu’il remit à l’évêque de Vannes.
+
+— J’aime mieux cela. N’est-ce pas, dit Aramis à d’Artagnan, c’est
+votre avis, hein?
+
+— Mon avis, mon cher Aramis, dit d’Artagnan c’est que vous êtes
+toujours le même.
+
+— Et, par conséquent, toujours votre ami, dit l’évêque avec un
+son de voix charmant.
+
+— Oui, oui, dit tout haut d’Artagnan. Puis tout bas: Si je suis
+ta dupe, double jésuite, je ne veux pas être ton complice, au
+moins, et, pour ne pas être ton complice, il est temps que je
+sorte d’ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais
+rejoindre Porthos.
+
+— Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les échantillons,
+car j’ai fini, et je ne serai pas fâché de dire un dernier mot à
+notre ami.
+
+Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l’armoire,
+Aramis pressa sa poche de la main pour s’assurer que les
+échantillons y étaient bien renfermés, et tous sortirent du
+cabinet.
+
+
+
+
+Chapitre CCXI — Où Molière prit peut-être sa première idée du
+Bourgeois gentilhomme
+
+
+D’Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus
+Porthos irrité, non plus Porthos désappointé, mais Porthos
+épanoui, radieux, charmant, et causant avec Molière, qui le
+regardait avec une sorte d’idolâtrie et comme un homme qui, non
+seulement n’a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n’a jamais
+rien vu de pareil.
+
+Aramis alla droit à Porthos, lui présenta sa main fine et blanche,
+qui alla s’engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami,
+opération qu’Aramis ne risquait jamais sans une espèce
+d’inquiétude. Mais, la pression amicale s’étant accomplie sans
+trop de souffrance, l’évêque de Vannes se retourna du côté de
+Molière.
+
+— Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi à
+Saint-Mandé?
+
+— J’irai partout où vous voudrez, Monseigneur, répondit Molière.
+
+— À Saint-Mandé! s’écria Porthos, surpris de voir ainsi le fier
+évêque de Vannes en familiarité avec un garçon tailleur. Quoi!
+Aramis, vous emmenez monsieur à Saint-Mandé?
+
+— Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse.
+
+— Et puis, mon cher Porthos, continua d’Artagnan, M. Molière n’est
+pas tout à fait ce qu’il paraît être.
+
+— Comment? demanda Porthos.
+
+— Oui, monsieur est un des premiers commis de maître Percerin, il
+est attendu à Saint-Mandé pour essayer aux épicuriens les habits
+de fête qui ont été commandés par M. Fouquet.
+
+— C’est justement cela, dit Molière. Oui, monsieur.
+
+— Venez donc, mon cher monsieur Molière, dit Aramis, si toutefois
+vous avez fini avec M. du Vallon.
+
+— Nous avons fini, répliqua Porthos.
+
+— Et vous êtes satisfait? demanda d’Artagnan.
+
+— Complètement satisfait, répondit Porthos.
+
+Molière prit congé de Porthos avec force saluts et serra la main
+que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires.
+
+— Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact,
+surtout.
+
+— Vous aurez votre habit dès demain, monsieur le baron, répondit
+Molière.
+
+Et il partit avec Aramis.
+
+Alors d’Artagnan, prenant le bras de Porthos:
+
+— Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos,
+demanda-t-il, pour que vous soyez si content de lui?
+
+— Ce qu’il m’a fait, mon ami! Ce qu’il m’a fait! s’écria Porthos
+avec enthousiasme.
+
+— Oui, je vous demande ce qu’il vous a fait.
+
+— Mon ami, il a su faire ce qu’aucun tailleur n’avait jamais
+fait: il m’a pris mesure sans me toucher.
+
+— Ah bah! Contez-moi cela, mon ami.
+
+— D’abord, mon ami, on a été chercher je ne sais où une suite de
+mannequins de toutes les tailles espérant qu’il s’en trouverait un
+de la mienne, mais le plus grand, qui était celui du tambour-major
+des Suisses, était de deux pouces trop court et d’un demi-pied
+trop maigre.
+
+— Ah! vraiment?
+
+— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire mon cher d’Artagnan.
+Mais c’est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que
+ce M. Molière; il n’a pas été le moins du monde embarrassé pour
+cela.
+
+— Et qu’a-t-il fait?
+
+— Oh! une chose bien simple. C’est inouï, par ma foi! Comment! on
+est assez grossier pour n’avoir pas trouvé tout de suite ce moyen?
+Que de peines et d’humiliations on m’eût épargnées!
+
+— Sans compter les habits, mon cher Porthos.
+
+— Oui, trente habits.
+
+— Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la méthode de
+M. Molière.
+
+— Molière? vous l’appelez ainsi, n’est-ce pas? Je tiens à me
+rappeler son nom.
+
+— Oui, ou Poquelin, si vous l’aimez mieux.
+
+— Non, j’aime mieux Molière. Quand je voudrai me rappeler son
+nom, je penserai à volière, et, comme j’en ai une à Pierrefonds...
+
+— À merveille, mon ami. Et sa méthode, à ce M. Molière?
+
+— La voici. Au lieu de me démembrer comme font tous ces bélîtres,
+de me faire courber les reins, de me faire plier les
+articulations, toutes pratiques déshonorantes et basses...
+
+D’Artagnan fit un signe approbatif de la tête.
+
+— «Monsieur, m’a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer
+lui-même. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir.» Alors
+je me suis approché du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais
+pas parfaitement ce que ce brave M. Volière voulait de moi.
+
+— Molière.
+
+— Ah! oui, Molière, Molière. Et, comme la peur d’être mesuré me
+tenait toujours: «Prenez garde, lui ai-je dit, à ce que vous
+m’allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en préviens.»
+Mais lui, de sa voix douce car c’est un garçon courtois, mon ami,
+il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: «Monsieur,
+dit-il, pour que l’habit aille bien, il faut qu’il soit fait à votre
+image. Votre image est exactement réfléchie par le miroir. Nous
+allons prendre mesure sur votre image.»
+
+— En effet, dit d’Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais
+comment a-t-on trouvé un miroir où vous pussiez vous voir tout
+entier?
+
+— Mon cher, c’est le propre miroir où le roi se regarde.
+
+— Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous.
+
+— Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c’était sans doute
+une manière de flatter le roi, mais le miroir était trop grand
+pour moi. Il est vrai que sa hauteur était faite de trois glaces
+de Venise superposées et sa largeur des mêmes glaces juxtaposées.
+
+— Oh! mon ami, les admirables mots que vous possédez là! Où
+diable en avez-vous fait collection?
+
+— À Belle-Île. Aramis les expliquait à l’architecte.
+
+— Ah! très bien! Revenons à la glace, cher ami.
+
+— Alors, ce brave M. Volière...
+
+— Molière.
+
+— Oui, Molière, c’est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que
+voilà maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave
+M. Molière se mit donc à tracer avec un peu de blanc d’Espagne des
+lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et
+de mes épaules, et cela tout en professant cette maxime que je
+trouvai admirable: «Il faut qu’un habit ne gêne pas celui qui le
+porte.»
+
+— En effet, dit d’Artagnan, voilà une belle maxime, qui n’est pas
+toujours mise en pratique.
+
+— C’est pour cela que je la trouvai d’autant plus étonnante,
+surtout lorsqu’il la développa.
+
+— Ah! Il développa cette maxime?
+
+— Parbleu!
+
+— Voyons le développement.
+
+— Attendu, continua-t-il, que l’on peut, dans une circonstance
+difficile, ou dans une situation gênante, avoir son habit sur
+l’épaule, et désirer ne pas ôter son habit...
+
+— C’est vrai, dit d’Artagnan.
+
+— «Ainsi», continua M. Volière...
+
+— Molière!
+
+— Molière, oui. «Ainsi, continua M. Molière, vous avez besoin de
+tirer l’épée, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos.
+Comment faites-vous?
+
+«— Je l’ôte, répondis-je.
+
+«— Eh bien, non, répondit-il à son tour.
+
+«— Comment! non?
+
+«— Je dis qu’il faut que l’habit soit si bien fait, qu’il ne vous
+gêne aucunement, même pour tirer l’épée.
+
+«— Ah! ah!
+
+«— Mettez-vous en garde», poursuivit-il. J’y tombai avec un si
+merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenêtre en sautèrent.
+«Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il, restez comme cela.» Je
+levai le bras gauche en l’air, l’avant-bras plié gracieusement, la
+manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras
+droit à demi étendu garantissait la ceinture avec le coude, et la
+poitrine avec le poignet.
+
+— Oui, dit d’Artagnan, la vraie garde, la garde académique.
+
+— Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Volière...
+
+— Molière!
+
+— Tenez, décidément, mon cher ami, j’aime mieux l’appeler...
+Comment avez-vous dit son autre nom?
+
+— Poquelin.
+
+— J’aime mieux l’appeler Poquelin.
+
+— Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de
+l’autre?
+
+— Vous comprenez... Il s’appelle Poquelin, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Je me rappellerai madame Coquenard.
+
+— Bon.
+
+— Je changerai _Coque_ en _Poque_, _nard_ en _lin_, et au lieu de
+Coquenard, j’aurai Poquelin.
+
+— C’est merveilleux! s’écria d’Artagnan abasourdi... Allez, mon
+ami, je vous écoute avec admiration.
+
+— Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir.
+
+— Poquelin. Pardon.
+
+— Comment ai-je donc dit?
+
+— Vous avez dit Coquelin.
+
+— Ah! c’est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le
+miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait
+est que j’étais très beau.
+
+«Cela vous fatigue? demanda-t-il.
+
+— Un peu, répondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux
+tenir encore une heure.
+
+— Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous avons ici des garçons
+complaisants qui se feront un devoir de vous soutenir les bras, comme
+autrefois on soutenait ceux des prophètes quand ils invoquaient le
+Seigneur.
+
+— Très bien! répondis-je.
+
+— Cela ne vous humiliera pas?
+
+— Mon ami, lui dis-je, il y a, je le crois, une grande différence
+entre être soutenu et être mesuré.
+
+— La distinction est pleine de sens, interrompit d’Artagnan.
+
+— Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garçons
+s’approchèrent; l’un me soutint le bras gauche, tandis que
+l’autre, avec infiniment d’adresse, me soutenait le bras droit.
+
+«— Un troisième garçon! dit-il.
+
+«Un troisième garçon s’approcha.
+
+— Soutenez les reins de monsieur, dit-il. Le garçon me soutint les
+reins.
+
+— De sorte que vous posiez? demanda d’Artagnan.
+
+— Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace.
+
+— Poquelin, mon ami.
+
+— Poquelin, vous avez raison. Tenez, décidément, j’aime encore
+mieux l’appeler Volière.
+
+— Oui, et que ce soit fini, n’est-ce pas?
+
+— Pendant ce temps-là, Volière me dessinait sur la glace.
+
+— C’était galant.
+
+— J’aime fort cette méthode: elle est respectueuse et met chacun
+à sa place.
+
+— Et cela se termina?...
+
+— Sans que personne m’eût touché, mon ami.
+
+— Excepté les trois garçons qui vous soutenaient?
+
+— Sans doute; mais je vous ai déjà exposé, je crois, la
+différence qu’il y a entre soutenir et mesurer.
+
+— C’est vrai, répondit d’Artagnan, qui se dit ensuite à lui-même:
+Ma foi! ou je me trompe fort, ou j’ai valu là une bonne aubaine à
+ce coquin de Molière, et nous en verrons bien certainement la
+scène tirée au naturel dans quelque comédie.
+
+Porthos souriait.
+
+— Quelle chose vous fait rire? lui demanda d’Artagnan.
+
+— Faut-il vous l’avouer? Eh bien, je ris de ce que j’ai tant de
+bonheur.
+
+— Oh! cela, c’est vrai; je ne connais pas d’homme plus heureux
+que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive?
+
+— Eh bien, mon cher, félicitez-moi.
+
+— Je ne demande pas mieux.
+
+— Il paraît que je suis le premier à qui l’on ait pris mesure de
+cette façon-là.
+
+— Vous en êtes sûr?
+
+— À peu près. Certains signes d’intelligence échangés entre
+Volière et les autres garçons me l’ont bien indiqué.
+
+— Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de
+Molière.
+
+— Volière, mon ami!
+
+— Oh! non, non, par exemple! je veux bien vous laisser dire
+Volière à vous; mais je continuerai, moi, à dire Molière. Eh bien,
+cela, disais-je donc, ne m’étonne point de la part de Molière qui
+est un garçon ingénieux, et à qui vous avez inspiré cette belle
+idée.
+
+— Elle lui servira plus tard, j’en suis sûr.
+
+— Comment donc, si elle lui servira! Je le crois bien, qu’elle
+lui servira, et même beaucoup! Car, voyez-vous, mon ami, Molière
+est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos
+barons, nos comtes et nos marquis... à leur mesure.
+
+Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l’à-propos ni la
+profondeur, d’Artagnan et Porthos sortirent de chez maître
+Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons,
+s’il plaît au lecteur, pour revenir auprès de Molière et d’Aramis
+à Saint-Mandé.
+
+
+
+
+Chapitre CCXII — La ruche, les abeilles et le miel
+
+
+L’évêque de Vannes, fort marri d’avoir rencontré d’Artagnan chez
+maître Percerin, revint d’assez mauvaise humeur à Saint-Mandé.
+
+Molière, au contraire, tout enchanté d’avoir trouvé un si bon
+croquis à faire, et de savoir où retrouver l’original, quand du
+croquis il voudrait faire un tableau, Molière y rentra de la plus
+joyeuse humeur.
+
+Tout le premier étage, du côté gauche, était occupé par les
+épicuriens les plus célèbres dans Paris et les plus familiers dans
+la maison, employés chacun dans son compartiment, comme des
+abeilles dans leurs alvéoles, à produire un miel destiné au gâteau
+royal que M. Fouquet comptait servir à Sa Majesté Louis XIV
+pendant la fête de Vaux.
+
+Pélisson, la tête dans sa main, creusait les fondations du
+prologue des _Fâcheux_, comédie en trois actes, que devait faire
+représenter Poquelin de Molière, comme disait d’Artagnan, et
+Coquelin de Volière, comme disait Porthos.
+
+Loret, dans toute la naïveté de son état de gazetier, les
+gazetiers de tout temps ont été naïfs, Loret composait le récit
+des fêtes de Vaux avant que ces fêtes eussent eu lieu.
+
+La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre égarée,
+distraite, gênante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait à
+l’épaule de chacun mille inepties poétiques. Il gêna tant de fois
+Pélisson, que celui-ci, relevant la tête avec humeur,
+
+— Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque
+vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse.
+
+— Quelle rime voulez-vous? demanda le fablier, comme l’appelait
+madame de Sévigné.
+
+— Je veux une rime à _lumière_.
+
+— _Ornière_, répondit La Fontaine.
+
+— Eh! mon cher ami, impossible de parler d’ornières quand on
+vante les délices de Vaux dit Loret.
+
+— D’ailleurs, cela ne rime pas, répondit Pélisson.
+
+— Comment! cela ne rime pas? s’écria La Fontaine surpris.
+
+— Oui, vous avez une détestable habitude mon cher; habitude qui
+vous empêchera toujours d’être un poète de premier ordre. Vous
+rimez lâchement!
+
+— Oh! oh! vous trouvez, Pélisson?
+
+— Eh! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous qu’une rime n’est
+jamais bonne tant qu’il s’en peut trouver une meilleure.
+
+— Alors, je n’écrirai plus jamais qu’en prose, dit La Fontaine,
+qui avait pris au sérieux le reproche de Pélisson. Ah! je m’en
+étais souvent douté, que je n’étais qu’un maraud de poète! oui,
+c’est la vérité pure.
+
+— Ne dites pas cela, mon cher; vous devenez trop exclusif, et
+vous avez du bon dans vos fables.
+
+— Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son idée,
+je vais brûler une centaine de vers que je venais de faire.
+
+— Où sont-ils, vos vers?
+
+— Dans ma tête.
+
+— Eh bien, s’ils sont dans votre tête, vous ne pouvez pas les
+brûler?
+
+— C’est vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brûle pas,
+cependant...
+
+— Eh bien, qu’arrivera-t-il si vous ne les brûlez pas?
+
+— Il arrivera qu’ils me resteront dans l’esprit, et que je ne les
+oublierai jamais.
+
+— Diable! fit Loret, voilà qui est dangereux; on en devient fou!
+
+— Diable, diable, diable! comment faire? répéta La Fontaine.
+
+— J’ai trouvé un moyen, moi, dit Molière, qui venait d’entrer sur
+les derniers mots.
+
+— Lequel?
+
+— Écrivez-les d’abord, et brûlez-les ensuite.
+
+— Comme c’est simple! Eh bien, je n’eusse jamais inventé cela.
+Qu’il a d’esprit, ce diable de Molière! dit La Fontaine.
+
+Puis, se frappant le front:
+
+— Ah! tu ne seras jamais qu’un âne, Jean de La Fontaine,
+ajouta-t-il.
+
+— Que dites-vous là, mon ami? interrompit Molière en s’approchant
+du poète, dont il avait entendu l’aparté.
+
+— Je dis que je ne serai jamais qu’un âne, mon cher confrère,
+répondit La Fontaine avec un gros soupir et les yeux tout bouffis
+de tristesse. Oui, mon ami, continua-t-il avec une tristesse
+croissante, il paraît que je rime lâchement.
+
+— C’est un tort.
+
+— Vous voyez bien! Je suis un faquin!
+
+— Qui a dit cela?
+
+— Parbleu! c’est Pélisson. N’est-ce pas, Pélisson?
+
+Pélisson, replongé dans sa composition, se garda bien de répondre.
+
+— Mais, si Pélisson a dit que vous étiez un faquin, s’écria
+Molière, Pélisson vous a gravement offensé.
+
+— Vous croyez?...
+
+— Ah! mon cher, je vous conseille, puisque vous êtes gentilhomme,
+de ne pas laisser impunie une pareille injure.
+
+— Heu! fit La Fontaine.
+
+— Vous êtes-vous jamais battu?
+
+— Une fois, mon ami, avec un lieutenant de chevau-légers.
+
+— Que vous avait-il fait?
+
+— Il paraît qu’il avait séduit ma femme.
+
+— Ah! ah! dit Molière pâlissant légèrement.
+
+Mais comme, à l’aveu formulé par La Fontaine, les autres s’étaient
+retournés, Molière garda sur ses lèvres le sourire railleur qui
+avait failli s’en effacer, et, continuant de faire parler La
+Fontaine:
+
+— Et qu’est-il résulté de ce duel?
+
+— Il est résulté que, sur le terrain, mon adversaire me désarma,
+puis me fit des excuses, me promettant de ne plus remettre les
+pieds à la maison.
+
+— Et vous vous tîntes pour satisfait? demanda Molière.
+
+— Non pas, au contraire! Je ramassai mon épée: «Pardon, monsieur,
+lui dis-je, je ne me suis pas battu avec vous parce que vous étiez
+l’amant de ma femme, mais parce qu’on m’a dit que je devais me
+battre. Or, comme je n’ai jamais été heureux que depuis ce
+temps-là, faites-moi le plaisir de continuer d’aller à la maison, comme
+par le passé, ou, morbleu! recommençons.» De sorte, continua La
+Fontaine, qu’il fut forcé de rester l’amant de ma femme, et que je
+continue d’être le plus heureux mari de la terre.
+
+Tous éclatèrent de rire. Molière seul passa sa main sur ses yeux.
+Pourquoi? Peut-être pour essuyer une larme, peut-être pour
+étouffer un soupir. Hélas! on le sait, Molière était moraliste
+mais Molière n’était pas philosophe.
+
+— C’est égal, dit-il revenant au point de départ de la
+discussion, Pélisson vous a offensé.
+
+— Ah! c’est vrai, je l’avais déjà oublié, moi.
+
+— Et je vais l’appeler de votre part.
+
+— Cela se peut faire, si vous le jugez indispensable.
+
+— Je le juge indispensable, et j’y vais.
+
+— Attendez, fit La Fontaine. Je veux avoir votre avis.
+
+— Sur quoi?... Sur cette offense?
+
+— Non, dites-moi si, réellement, _lumière_ ne rime pas avec
+_ornière_.
+
+— Moi, je les ferais rimer.
+
+— Parbleu! je le savais bien.
+
+— Et j’ai fait cent mille vers pareils dans ma vie.
+
+— Cent mille? s’écria La Fontaine. Quatre fois _la Pucelle_ que
+médite M. Chapelain! Est-ce aussi sur ce sujet que vous avez fait
+cent mille vers, cher ami?
+
+— Mais, écoutez donc, éternel distrait! dit Molière.
+
+— Il est certain, continua La Fontaine, que _légume_ par exemple
+rime avec _posthume_.
+
+— Au pluriel surtout.
+
+— Oui, surtout au pluriel; attendu qu’alors, il rime, non plus
+par trois lettres, mais par quatre; c’est comme _ornière_ avec
+_lumière_. Mettez _ornières_ et _lumières_ au pluriel mon cher
+Pélisson, dit La Fontaine en allant frapper sur l’épaule de son
+confrère, dont il avait complètement oublié l’injure, et cela
+rimera.
+
+— Hein! fit Pélisson.
+
+— Dame! Molière le dit, et Molière s’y connaît, il avoue lui-même
+avoir fait cent mille vers.
+
+— Allons, dit Molière en riant, le voilà parti!
+
+— C’est comme _rivage_, qui rime admirablement avec _herbage_,
+j’en mettrais ma tête au feu.
+
+— Mais... fit Molière.
+
+— Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites
+un divertissement pour Sceaux, n’est-ce pas?
+
+— Oui, _les Fâcheux_.
+
+— Ah! _les Fâcheux_, c’est cela; oui, je me souviens. Eh bien,
+j’avais imaginé qu’un prologue ferait très bien à votre
+divertissement.
+
+— Sans doute, cela irait à merveille.
+
+— Ah! vous êtes de mon avis?
+
+— J’en suis si bien, que je vous avais prié de le faire, ce
+prologue.
+
+— Vous m’avez prié de le faire, moi?
+
+— Oui, vous; et même, sur votre refus, je vous ai prié de le
+demander à Pélisson, qui le fait en ce moment.
+
+— Ah! c’est donc cela que fait Pélisson? Ma foi! mon cher
+Molière, vous pourriez bien avoir raison quelquefois.
+
+— Quand cela?
+
+— Quand vous dites que je suis distrait. C’est un vilain défaut;
+je m’en corrigerai, et je vais vous faire votre prologue.
+
+— Mais puisque c’est Pélisson qui le fait!
+
+— C’est juste! Ah! double brute que je suis! Loret a eu bien
+raison de dire que j’étais un faquin!
+
+— Ce n’est pas Loret qui l’a dit, mon ami.
+
+— Eh bien, celui qui l’a dit, peu m’importe lequel! Ainsi, votre
+divertissement s’appelle _les Fâcheux_. Eh bien, est-ce que vous
+ne feriez pas rimer _heureux_ avec _fâcheux_?
+
+— À la rigueur, oui.
+
+— Et même avec _capricieux_?
+
+— Oh! non, cette fois, non!
+
+— Ce serait hasardé, n’est-ce pas? Mais, enfin, pourquoi
+serait-ce hasardé?
+
+— Parce que la désinence est trop différente.
+
+— Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Molière pour
+aller trouver Loret, je supposais...
+
+— Que supposiez-vous? dit Loret au milieu d’une phrase. Voyons,
+dites vite.
+
+— C’est vous qui faites le prologue des _Fâcheux_, n’est-ce pas?
+
+— Eh! non, mordieu! c’est Pélisson!
+
+— Ah! c’est Pélisson! s’écria La Fontaine, qui alla trouver
+Pélisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux...
+
+— Ah! jolie! s’écria Loret. La nymphe de Vaux! Merci, La
+Fontaine; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma
+gazette:
+
+ _Et l’on vit la nymphe de Vaux_
+ _Donner le prix à leurs travaux_.
+
+— À la bonne heure! voilà qui est rimé, dit Pélisson: si vous
+rimiez comme cela, La Fontaine, à la bonne heure!
+
+— Mais il paraît que je rime comme cela, puisque Loret dit que
+c’est moi qui lui ai donné les deux vers qu’il vient de dire.
+
+— Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle
+façon commenceriez-vous mon prologue?
+
+— Je dirais, par exemple: _Ô nymphe... qui..._ Après _qui_, je
+mettrais un verbe à la deuxième personne du pluriel du présent de
+l’indicatif, et je continuerais ainsi: _cette grotte profonde_.
+
+— Mais le verbe, le verbe? demanda Pélisson.
+
+— _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_, continua La
+Fontaine.
+
+ — Mais le verbe, le verbe? insista obstinément Pélisson. Cette
+ seconde personne du pluriel du présent de l’indicatif?
+
+— Eh bien: _quittez_.
+
+_Ô nymphe qui quittez cette grotte profonde_
+_Pour venir admirer le plus grand roi du monde_.
+
+— Vous mettriez: _qui quittez_, vous?
+
+— Pourquoi pas?
+
+— _Qui... qui!_
+
+— Ah! mon cher, fit La Fontaine, vous êtes horriblement pédant!
+
+— Sans compter, dit Molière, que, dans le second vers, _venir
+admirer_ est faible, mon cher La Fontaine.
+
+— Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme
+vous disiez.
+
+— Je n’ai jamais dit cela.
+
+— Comme disait Loret, alors.
+
+— Ce n’est pas Loret non plus; c’est Pélisson.
+
+— Eh bien, Pélisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fâche
+surtout, mon cher Molière, c’est que je crois que nous n’aurons
+pas nos habits d’épicuriens.
+
+— Vous comptiez sur le vôtre pour la fête?
+
+— Oui, pour la fête, et puis pour après la fête. Ma femme de
+ménage m’a prévenu que le mien était un peu mûr.
+
+— Diable! votre femme de ménage a raison: il est plus que mûr!
+
+— Ah! voyez-vous, reprit La Fontaine, c’est que je l’ai oublié à
+terre dans mon cabinet, et ma chatte...
+
+— Eh bien, votre chatte?
+
+— Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui l’a un peu fané.
+
+Molière éclata de rire. Pélisson et Loret suivirent son exemple.
+
+En ce moment, l’évêque de Vannes parut, tenant sous son bras un
+rouleau de plans et de parchemins.
+
+Comme si l’ange de la mort eût glacé toutes les imaginations
+folles et rieuses, comme si cette figure pâle eût effarouché les
+grâces auxquelles sacrifiait Xénocrate, le silence s’établit
+aussitôt dans l’atelier, et chacun reprit son sang-froid et sa
+plume.
+
+Aramis distribua des billets d’invitation aux assistants, et leur
+adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le
+surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne
+pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de
+leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son
+travail de la nuit.
+
+À ces mots, on vit tous les fronts s’abaisser. La Fontaine
+lui-même se mit à une table et fit courir sur le vélin une plume
+rapide; Pélisson remit au net son prologue; Molière donna
+cinquante vers nouvellement crayonnés que lui avait inspirés sa
+visite chez Percerin; Loret, son article sur les fêtes
+merveilleuses qu’il prophétisait, et Aramis chargé de butin comme
+le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre
+et d’or rentra dans son appartement, silencieux et affairé. Mais,
+avant de rentrer:
+
+— Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain
+au soir.
+
+— En ce cas, il faut que je prévienne chez moi, dit Molière.
+
+— Ah! oui, pauvre Molière! fit Loret en souriant _il aime_ chez
+lui.
+
+— _Il aime_, oui, répliqua Molière avec son doux et triste
+sourire; _il aime_, ce qui ne veut pas dire _on l’aime_.
+
+— Moi, dit La Fontaine, on m’aime à Château-Thierry, j’en suis
+bien sûr.
+
+En ce moment, Aramis rentra après une disparition d’un instant.
+
+— Quelqu’un vient-il avec moi? demanda-t-il. Je passe par Paris,
+après avoir entretenu M. Fouquet un quart d’heure. J’offre mon
+carrosse.
+
+— Bon, à moi! dit Molière. J’accepte; je suis pressé.
+
+— Moi, je dînerai ici, dit Loret. M. de Gourville m’a promis des
+écrevisses.
+
+ _Il m’a promis des écrevisses..._
+
+Cherche la rime, La Fontaine.
+
+Aramis sortit en riant comme il savait rire. Molière le suivit.
+Ils étaient au bas de l’escalier lorsque La Fontaine entrebâilla
+la porte et cria:
+
+ _Moyennant que tu l’écrivisses, _
+ _Il t’a promis des écrevisses_.
+
+Les éclats de rire des épicuriens redoublèrent et parvinrent
+jusqu’aux oreilles de Fouquet, au moment où Aramis ouvrait la
+porte de son cabinet.
+
+Quant à Molière, il s’était chargé de commander les chevaux,
+tandis qu’Aramis allait échanger avec le surintendant les quelques
+mots qu’il avait à lui dire.
+
+— Oh! comme ils rient là-haut! dit Fouquet avec un soupir.
+
+— Vous ne riez pas, vous, Monseigneur?
+
+— Je ne ris plus, monsieur d’Herblay.
+
+— La fête approche.
+
+— L’argent s’éloigne.
+
+— Ne vous ai-je pas dit que c’était mon affaire?
+
+— Vous m’avez promis des millions.
+
+— Vous les aurez le lendemain de l’entrée du roi à Vaux.
+
+Fouquet regarda profondément Aramis, et passa sa main glacée sur
+son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de
+lui, ou sentait son impuissance à avoir de l’argent. Comment
+Fouquet pouvait-il supposer qu’un pauvre évêque, ex-abbé,
+ex-mousquetaire, en trouverait?
+
+— Pourquoi douter? dit Aramis.
+
+Fouquet sourit et secoua la tête.
+
+— Homme de peu de foi! ajouta l’évêque.
+
+— Mon cher monsieur d’Herblay, répondit Fouquet, si je tombe...
+
+— Eh bien, si vous tombez...
+
+— Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant.
+
+Puis, secouant la tête comme pour échapper à lui-même:
+
+— D’où venez-vous, dit-il, cher ami?
+
+— De Paris.
+
+— De Paris? Ah!
+
+— Oui, de chez Percerin.
+
+— Et qu’avez-vous été faire vous-même chez Percerin; car je ne
+suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits
+de nos poètes?
+
+— Non; j’ai été commander une surprise.
+
+— Une surprise?
+
+— Oui, que vous ferez au roi.
+
+— Coûtera-t-elle cher?
+
+— Oh! cent pistoles, que vous donnerez à Le Brun.
+
+— Une peinture? Ah! tant mieux! Et que doit représenter cette
+peinture?
+
+— Je vous conterai cela; puis, du même coup, quoi que vous en
+disiez, j’ai visité les habits de nos poètes.
+
+— Bah! et ils seront élégants, riches?
+
+— Superbes! Il n’y aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en
+auront de pareils. On verra la différence qu’il y a entre les
+courtisans de la richesse et ceux de l’amitié.
+
+— Toujours spirituel et généreux, cher prélat!
+
+— À votre école.
+
+Fouquet lui serra la main.
+
+— Et où allez-vous? dit-il.
+
+— Je vais à Paris, quand vous m’aurez donné une lettre.
+
+— Une lettre pour qui?
+
+— Une lettre pour M. de Lyonne.
+
+— Et que lui voulez-vous, à Lyonne?
+
+— Je veux lui faire signer une lettre de cachet.
+
+— Une lettre de cachet! Vous voulez faire mettre quelqu’un à la
+Bastille?
+
+— Non, au contraire, j’en veux faire sortir quelqu’un.
+
+— Ah! Et qui cela?
+
+— Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est
+embastillé, voilà tantôt dix ans, pour deux vers latins qu’il a
+faits contre les jésuites.
+
+— Pour deux vers latins! Et, pour deux vers latins, il est en
+prison depuis dix ans, le malheureux?
+
+— Oui.
+
+— Et il n’a pas commis d’autre crime?
+
+— À part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi.
+
+— Votre parole?
+
+— Sur l’honneur!
+
+— Et il se nomme?...
+
+— Seldon.
+
+— Ah! c’est trop fort, par exemple! Et vous saviez cela, et vous
+ne me l’avez pas dit?
+
+— Ce n’est qu’hier que sa mère s’est adressée à moi, Monseigneur.
+
+— Et cette femme est pauvre?
+
+— Dans la misère la plus profonde.
+
+— Mon Dieu! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles
+injustices, que je comprends qu’il y ait des malheureux qui
+doutent de vous! Tenez, monsieur d’Herblay.
+
+Et Fouquet, prenant une plume, écrivit rapidement quelques lignes
+à son collègue Lyonne.
+
+Aramis prit la lettre et s’apprêta à sortir.
+
+— Attendez, dit Fouquet.
+
+Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui s’y
+trouvaient. Chaque billet était de mille livres.
+
+— Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci à la
+mère; mais surtout ne lui dites pas...
+
+— Quoi, Monseigneur?
+
+— Qu’elle est de dix mille livres plus riche que moi; elle dirait
+que je suis un triste surintendant. Allez, et j’espère que Dieu
+bénira ceux qui pensent à ses pauvres.
+
+— C’est ce que j’espère aussi, répliqua Aramis en baisant la main
+de Fouquet.
+
+Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons
+de caisse pour la mère de Seldon et emmenant Molière, qui
+commençait à s’impatienter.
+
+
+
+
+Chapitre CCXIII — Encore un souper à la Bastille
+
+
+Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, à ce
+fameux cadran qui, pareil à tous les accessoires de la prison
+d’État, dont l’usage est une torture, rappelait aux prisonniers la
+destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de
+la Bastille, orné de figures comme la plupart des horloges de ce
+temps, représentait saint Pierre aux Liens.
+
+C’était l’heure du souper des pauvres captifs. Les portes,
+grondant sur leurs énormes gonds, ouvraient passage aux plateaux
+et aux paniers chargés de mets, dont la délicatesse, comme
+M. Baisemeaux nous l’a appris lui-même, s’appropriait à la
+condition du détenu.
+
+Nous savons là-dessus les théories de M. Baisemeaux, souverain
+dispensateur des délices gastronomiques, cuisinier en chef de la
+forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides
+escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le
+fond des bouteilles honnêtement remplies.
+
+Cette même heure était celle du souper de M. le gouverneur. Il
+avait un convive ce jour-là, et la broche tournait plus lourde que
+d’habitude.
+
+Les perdreaux rôtis, flanqués de cailles et flanquant un levraut
+piqué; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrosé de
+vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d’écrevisses;
+voilà, outre les soupes et les hors d’œuvre, quel était le menu
+de M. le gouverneur.
+
+Baisemeaux, attablé, se frottait les mains en regardant
+M. l’évêque de Vannes, qui, botté comme un cavalier, habillé de
+gris, l’épée au flanc, ne cessait de parler de sa faim et
+témoignait la plus vive impatience.
+
+M. Baisemeaux de Montlezun n’était pas accoutumé aux familiarités
+de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-là, Aramis,
+devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prélat
+était redevenu tant soit peu mousquetaire. L’évêque frisait la
+gaillardise. Quant à M. Baisemeaux, avec cette facilité des gens
+vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d’abandon de son
+convive.
+
+— Monsieur, dit-il, car, en vérité, ce soir, je n’ose vous
+appeler Monseigneur...
+
+— Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j’ai des bottes.
+
+— Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir?
+
+— Non, ma foi! dit Aramis en se versant à boire, mais j’espère
+que je vous rappelle un bon convive.
+
+— Vous m’en rappelez deux. Monsieur François, mon ami, fermez
+cette fenêtre: le vent pourrait incommoder Sa Grandeur.
+
+— Et qu’il sorte! ajouta Aramis. Le souper est complètement
+servi, nous le mangerons bien sans laquais. J’aime fort, quand je
+suis en petit comité, quand je suis avec un ami...
+
+Baisemeaux s’inclina respectueusement.
+
+— J’aime fort, continua Aramis, à me servir moi-même.
+
+— François, sortez! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre
+Grandeur me rappelle deux personnes: l’une bien illustre, c’est
+feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui
+qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai?
+
+— Oui, ma foi! dit Aramis. Et l’autre?
+
+— L’autre, c’est un certain mousquetaire, très joli, très brave,
+très hardi, très heureux, qui, d’abbé, se fit mousquetaire, et, de
+mousquetaire, abbé.
+
+Aramis daigna sourire.
+
+— D’abbé, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa
+Grandeur, d’abbé, évêque, et, d’évêque...
+
+— Ah! arrêtons-nous, par grâce! fit Aramis.
+
+— Je vous dis, monsieur, que vous me faites l’effet d’un
+cardinal.
+
+— Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l’avez dit, j’ai
+les bottes d’un cavalier, mais je ne veux pas, même ce soir, me
+brouiller, malgré cela, avec l’Église.
+
+— Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur.
+
+— Oh! je l’avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain.
+
+— Vous courez la ville, les ruelles, en masque?
+
+— Comme vous dites, en masque.
+
+— Et vous jouez toujours de l’épée?
+
+— Je crois que oui, mais seulement quand on m’y force. Faites-moi
+donc le plaisir d’appeler François.
+
+— Vous avez du vin là.
+
+— Ce n’est pas pour du vin, c’est parce qu’il fait chaud ici et
+que la fenêtre est close.
+
+— Je ferme les fenêtres en soupant pour ne pas entendre les
+rondes ou les arrivées des courriers.
+
+— Ah! oui... On les entend quand la fenêtre est ouverte?
+
+— Trop bien, et cela dérange. Vous comprenez.
+
+— Cependant on étouffe. François!
+
+François entra.
+
+— Ouvrez, je vous prie, maître François, dit Aramis. Vous
+permettez, cher monsieur Baisemeaux?
+
+— Monseigneur est ici chez lui, répondit le gouverneur.
+
+La fenêtre fut ouverte.
+
+— Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien
+esseulé, maintenant que M. de La Fère a regagné ses pénates de
+Blois? C’est un bien ancien ami, n’est-ce pas?
+
+— Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez été aux
+mousquetaires avec nous.
+
+— Bah! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les
+années.
+
+— Et vous avez raison. Mais je fais plus qu’aimer M. de La Fère,
+cher monsieur Baisemeaux, je le vénère.
+
+— Eh bien, moi, c’est singulier, dit le gouverneur, je lui
+préfère M. d’Artagnan. Voilà un homme qui boit bien et longtemps!
+Ces gens-là laissent voir leur pensée, au moins.
+
+— Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la débauche comme
+autrefois; et, si j’ai une peine au fond du cœur, je vous promets
+que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre
+verre.
+
+— Bravo! dit Baisemeaux.
+
+Et il se versa un grand coup de vin, et l’avala en frémissant de
+joie d’être pour quelque chose dans un péché capital d’archevêque.
+
+Tandis qu’il buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis
+observait les bruits de la grande cour.
+
+Un courrier entra vers huit heures, à la cinquième bouteille
+apportée par François sur la table, et, quoique ce courrier fît
+grand bruit, Baisemeaux n’entendit rien.
+
+— Le diable l’emporte! fit Aramis.
+
+— Quoi donc? Qui donc? demanda Baisemeaux. J’espère que ce n’est
+pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire?
+
+— Non; c’est un cheval qui fait, à lui seul autant de bruit dans
+la cour que pourrait en faire un escadron tout entier.
+
+— Bon! Quelque courrier, répliqua le gouverneur en redoublant
+force rasades. Oui, le diable l’emporte! et si vite, que nous n’en
+entendions plus parler! Hourra! hourra!
+
+— Vous m’oubliez, Baisemeaux! Mon verre est vide, dit Aramis en
+montrant un cristal éblouissant.
+
+— D’honneur, vous m’enchantez... François, du vin!
+
+François entra.
+
+— Du vin, maraud, et du meilleur!
+
+— Oui, monsieur; mais... c’est un courrier.
+
+— Au diable! ai-je dit.
+
+— Monsieur, cependant...
+
+— Qu’il laisse au greffe; nous verrons demain. Demain, il sera
+temps; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces
+deux dernières phrases.
+
+— Ah! monsieur, grommela le soldat François, bien malgré lui,
+monsieur...
+
+— Prenez garde, dit Aramis, prenez garde.
+
+— À quoi, cher monsieur d’Herblay? dit Baisemeaux à moitié ivre.
+
+— La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle
+c’est quelquefois un ordre.
+
+— Presque toujours.
+
+— Les ordres ne viennent-ils pas des ministres?
+
+— Oui sans doute; mais...
+
+— Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du
+roi?
+
+— Vous avez peut-être raison. Cependant, c’est bien ennuyeux
+quand on est en face d’une bonne table en tête à tête avec un ami!
+Ah! pardon, monsieur, j’oublie que c’est moi qui vous donne à
+souper, et que je parle à un futur cardinal.
+
+— Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons à votre
+soldat, à François.
+
+— Eh bien, qu’a-t-il fait, François?
+
+— Il a murmuré.
+
+— Il a eu tort.
+
+— Cependant, il a murmuré, vous comprenez; c’est qu’il se passe
+quelque chose d’extraordinaire. Ce pourrait bien n’être pas
+François qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de
+ne pas l’entendre.
+
+— Tort? Moi, avoir tort devant François? Cela me paraît dur.
+
+— Un tort d’irrégularité. Pardon! mais j’ai cru devoir vous faire
+une observation que je juge importante.
+
+— Oh! vous avez raison, peut-être, bégaya Baisemeaux. Ordre du
+roi c’est sacré! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je
+le répète, que le diable...
+
+— Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein! mon cher
+Baisemeaux, et que cet ordre eût eu quelque importance...
+
+— Je le fais pour ne pas déranger un évêque; ne suis-je pas
+excusable, morbleu?
+
+— N’oubliez pas, Baisemeaux, que j’ai porté la casaque, et j’ai
+l’habitude de voir partout des consignes.
+
+— Vous voulez donc?...
+
+— Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en
+prie, au moins devant ce soldat.
+
+— C’est mathématique, fit Baisemeaux.
+
+François attendait toujours.
+
+— Qu’on me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se
+redressant. Et il ajouta tout bas: Savez-vous ce que c’est? Je
+vais vous le dire quelque chose d’intéressant comme ceci: «Prenez
+garde au feu dans les environs de la poudrière»; ou bien: «Veillez
+sur un tel, qui est un adroit fuyard.» Ah! si vous saviez,
+Monseigneur, combien de fois j’ai été réveillé en sursaut au plus
+doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant
+au galop pour me dire, ou plutôt pour m’apporter un pli contenant
+ces mots: «Monsieur Baisemeaux, qu’y a-t-il de nouveau?» On voit
+bien que ceux qui perdent leur temps à écrire de pareils ordres
+n’ont jamais couché à la Bastille. Ils connaîtraient mieux
+l’épaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la
+multiplicité de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur!
+leur métier est d’écrire pour me tourmenter lorsque je suis
+tranquille; pour me troubler quand je suis heureux ajouta
+Baisemeaux en s’inclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire
+leur métier.
+
+— Et faites le vôtre, ajouta en souriant l’évêque, dont le
+regard, soutenu, commandait malgré cette caresse.
+
+François rentra. Baisemeaux prit de ses mains l’ordre envoyé du
+ministère. Il le décacheta lentement et le lut de même. Aramis
+feignit de boire pour observer son hôte au travers du cristal.
+Puis, Baisemeaux ayant lu:
+
+— Que disais-je tout à l’heure? fit-il.
+
+— Quoi donc? demanda l’évêque.
+
+— Un ordre d’élargissement. Je vous demande un peu, la belle
+nouvelle pour nous déranger!
+
+— Belle nouvelle pour celui qu’elle concerne, vous en
+conviendrez, au moins, mon cher gouverneur.
+
+— Et à huit heures du soir!
+
+— C’est de la charité.
+
+— De la charité, je le veux bien; mais elle est pour ce drôle-là
+qui s’ennuie, et non pas pour moi qui m’amuse! dit Baisemeaux
+exaspéré.
+
+— Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est
+enlevé était il aux grands contrôles?
+
+— Ah bien, oui! Un pleutre, un rat, à cinq francs!
+
+— Faites voir, demanda M. d’Herblay. Est-ce indiscret?
+
+— Non pas; lisez.
+
+— Il y a _pressé_ sur la feuille. Vous avez vu, n’est-ce pas.
+
+— C’est admirable! _Pressé!_... un homme qui est ici depuis dix
+ans! On est pressé de le mettre dehors, aujourd’hui, ce soir même,
+à huit heures!
+
+Et Baisemeaux, haussant les épaules avec un air de superbe dédain,
+jeta l’ordre sur la table et se remit à manger.
+
+— Ils ont de ces mouvements-là, dit-il la bouche pleine, ils
+prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans
+et vous écrivent: _Veillez bien sur le drôle!_ ou bien: _Tenez-le
+rigoureusement!_ Et puis, quand on s’est accoutumé à regarder le
+détenu comme un homme dangereux tout à coup, sans cause, sans
+précédent, ils vous écrivent: _Mettez en liberté_. Et ils ajoutent
+à leur missive: _Pressé!_ Vous avouerez, Monseigneur que c’est à
+faire lever les épaules.
+
+— Que voulez-vous! on crie comme cela, dit Aramis, et on exécute
+l’ordre.
+
+— Bon! bon! l’on exécute!... Oh! patience!... Il ne faudrait pas
+vous figurer que je suis un esclave.
+
+— Mon Dieu, très cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela? on
+connaît votre indépendance.
+
+— Dieu merci!
+
+— Mais on connaît aussi votre bon cœur.
+
+— Ah! parlons-en!
+
+— Et votre obéissance à vos supérieurs. Quand on a été soldat,
+voyez-vous, Baisemeaux, c’est pour la vie.
+
+— Aussi, obéirai-je strictement, et demain matin, au point du
+jour, le détenu désigné sera élargi.
+
+— Demain?
+
+— Au jour.
+
+— Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la
+suscription et à l’intérieur: _Pressé_?
+
+— Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes pressés, nous
+aussi.
+
+— Cher Baisemeaux, tout botté que je suis, je me sens prêtre, et
+la charité m’est un devoir plus impérieux que la faim et la soif.
+Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me
+dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abrégez-lui
+la souffrance. Une bonne minute l’attend, donnez-la-lui bien vite.
+Dieu vous la rendra dans son paradis en années de félicité.
+
+— Vous le voulez?
+
+— Je vous en prie.
+
+— Comme cela, tout au travers du repas.
+
+— Je vous en supplie; cette action vaudra dix _Benedicite_.
+
+— Qu’il soit fait comme vous le désirez. Seulement, nous
+mangerons froid.
+
+— Oh! qu’à cela ne tienne!
+
+Baisemeaux se pencha en arrière pour sonner François, et, par un
+mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte.
+
+L’ordre était resté sur la table. Aramis profita du moment où
+Baisemeaux ne regardait pas pour échanger ce papier contre un
+autre, plié de la même façon, et qu’il tira de sa poche.
+
+— François, dit le gouverneur, que l’on fasse monter ici M. le
+major avec les guichetiers de la Bertaudière.
+
+François sortit en s’inclinant, et les deux convives se
+retrouvèrent seuls.
+
+
+
+
+Chapitre CCXIV — Le général de l’ordre
+
+
+Il se fit, entre les deux convives, un instant de silence pendant
+lequel Aramis ne perdit pas de vue le gouverneur. Celui-ci ne
+semblait qu’à moitié résolu à se déranger ainsi au milieu de son
+souper, et il était évident qu’il cherchait une raison quelconque,
+bonne ou mauvaise, pour retarder au moins jusqu’après le dessert.
+Cette raison, il parut tout à coup l’avoir trouvée.
+
+— Eh! mais, s’écria-t-il, c’est impossible!
+
+— Comment, impossible? dit Aramis. Voyons un peu, cher ami, ce
+qui est impossible.
+
+— Il est impossible de mettre le prisonnier en liberté à une
+pareille heure. Où ira-t-il, lui qui ne connaît pas Paris?
+
+— Il ira où il pourra.
+
+— Vous voyez bien, autant vaudrait délivrer un aveugle.
+
+— J’ai un carrosse, je le conduirai là où il voudra que je le
+mène.
+
+— Vous avez réponse à tout... François, qu’on dise à M. le major
+d’aller ouvrir la prison de M. Seldon, N° 3, Bertaudière.
+
+— Seldon? fit Aramis très simplement. Vous avez dit Seldon, je
+crois?
+
+— J’ai dit Seldon. C’est le nom de celui qu’on élargit.
+
+— Oh! vous voulez dire Marchiali, dit Aramis.
+
+— Marchiali? Ah bien! oui! Non, non, Seldon.
+
+— Je pense que vous faites erreur, monsieur Baisemeaux.
+
+— J’ai lu l’ordre.
+
+— Moi aussi.
+
+— Et j’ai vu _Seldon_ en lettres grosses comme cela.
+
+Et M. de Baisemeaux montrait son doigt.
+
+— Moi, j’ai lu _Marchiali_ en caractères gros comme ceci.
+
+Et Aramis montrait les deux doigts.
+
+— Au fait, éclaircissons le cas, dit Baisemeaux, sûr de lui. Le
+papier est là, et il suffira de le lire.
+
+— Je lis: Marchiali, reprit Aramis en déployant le papier. Tenez!
+
+Baisemeaux regarda et ses bras fléchirent.
+
+— Oui, oui, dit-il atterré, oui, _Marchiali_. Il y a bien écrit
+Marchiali! c’est bien vrai!
+
+— Ah!
+
+— Comment! l’homme dont nous parlons tant? L’homme que chaque
+jour l’on me recommande tant?
+
+— Il y a _Marchiali_, répéta encore l’inflexible Aramis.
+
+— Il faut l’avouer, monseigneur, mais je n’y comprends absolument
+rien.
+
+— On en croit ses yeux, cependant.
+
+— Ma foi, dire qu’il y a bien _Marchiali_!
+
+— Et d’une bonne écriture, encore.
+
+— C’est phénoménal! Je vois encore cet ordre et le nom de Seldon,
+Irlandais. Je le vois. Ah! et même, je me le rappelle, sous ce
+nom, il y avait un pâté d’encre.
+
+— Non, il n’y a pas d’encre, non, il n’y a pas de pâté.
+
+— Oh! par exemple, si fait! À telle enseigne que j’ai frotté la
+poudre qu’il y avait sur le pâté.
+
+— Enfin, quoi qu’il en soit, cher monsieur de Baisemeaux, dit
+Aramis, et quoi que vous ayez vu, l’ordre est signé de délivrer
+Marchiali, avec ou sans pâté.
+
+— L’ordre est signé de délivrer Marchiali, répéta machinalement
+Baisemeaux, qui essayait de reprendre possession de ses esprits.
+
+— Et vous allez délivrer ce prisonnier. Si le cœur vous dit de
+délivrer aussi Seldon, je vous déclare que je ne m’y opposerai pas
+le moins du monde.
+
+Aramis ponctua cette phrase par un sourire dont l’ironie acheva de
+dégriser Baisemeaux et lui donna du courage.
+
+— Monseigneur, dit-il, ce Marchiali est bien le même prisonnier,
+que, l’autre jour, un prêtre, confesseur de _notre ordre_, est
+venu visiter si impérieusement et si secrètement.
+
+— Je ne sais pas cela, monsieur, répliqua l’évêque.
+
+— Il n’y a pas cependant si longtemps, cher monsieur d’Herblay.
+
+— C’est vrai, mais chez nous, monsieur, il est bon que l’homme
+d’aujourd’hui ne sache plus ce qu’a fait l’homme d’hier.
+
+— En tout cas, fit Baisemeaux, la visite du confesseur jésuite
+aura porté bonheur à cet homme.
+
+Aramis ne répliqua pas et se remit à manger et à boire.
+
+Baisemeaux, lui, ne touchant plus à rien de ce qui était sur la
+table, reprit encore une fois l’ordre et l’examina en tous sens.
+
+Cette inquisition, dans des circonstances ordinaires, eût fait
+monter le pourpre aux oreilles du mal patient Aramis; mais
+l’évêque de Vannes ne se courrouçait point pour si peu, surtout
+quand il s’était dit tout bas qu’il serait dangereux de se
+courroucer.
+
+— Allez-vous délivrer Marchiali? dit-il. Oh! que voilà du xérès
+fondu et parfumé, mon cher gouverneur!
+
+— Monseigneur, répondit Baisemeaux, je délivrerai le prisonnier
+Marchiali quand j’aurai rappelé le courrier qui apportait l’ordre,
+et surtout lorsqu’en l’interrogeant je me serai assuré...
+
+— Les ordres sont cachetés, et le contenu est ignoré du courrier.
+De quoi vous assurerez-vous donc, je vous prie?
+
+— Soit, monseigneur; mais j’enverrai au ministère, et, là,
+M. de Lyonne retirera l’ordre ou l’approuvera.
+
+— À quoi bon tout cela? fit Aramis froidement.
+
+— À quoi bon?
+
+— Oui, je demande à quoi cela sert.
+
+— Cela sert à ne jamais se tromper, monseigneur, à ne jamais
+manquer au respect que tout subalterne doit à ses supérieurs, à ne
+jamais enfreindre les devoirs du service qu’on a consenti à
+prendre.
+
+— Fort bien, vous venez de parler si éloquemment, que je vous ai
+admiré. C’est vrai, un subalterne doit respect à ses supérieurs,
+il est coupable quand il se trompe, et il serait puni s’il
+enfreignait les devoirs ou les lois de son service.
+
+Baisemeaux regarda l’évêque avec étonnement.
+
+— Il en résulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour
+vous mettre en repos avec votre conscience?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Et que, si un supérieur vous ordonne, vous obéirez?
+
+— Vous n’en doutez pas, monseigneur.
+
+— Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de
+Baisemeaux?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— N’est-elle pas sur cet ordre de mise en liberté?
+
+— C’est vrai, mais elle peut...
+
+— Être fausse, n’est-ce pas?
+
+— Cela s’est vu, monseigneur.
+
+— Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne?
+
+— Je la vois bien sur l’ordre; mais, de même qu’on peut
+contrefaire le seing du roi, l’on peut, à plus forte raison,
+contrefaire celui de M. de Lyonne.
+
+— Vous marchez dans la logique à pas de géant, monsieur de
+Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible.
+Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses,
+particulièrement sur quelles causes?
+
+— Sur celle-ci: l’absence des signataires. Rien ne contrôle la
+signature de Sa Majesté, et M. de Lyonne n’est pas là pour me dire
+qu’il a signé.
+
+— Eh bien! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le
+gouverneur son regard d’aigle, j’adopte si franchement vos doutes
+et votre façon de les éclaircir, que je vais prendre une plume si
+vous me la donnez.
+
+Baisemeaux donna une plume.
+
+— Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis.
+
+Baisemeaux donna le papier.
+
+— Et que je vais écrire, moi aussi, moi présent, moi
+incontestable, n’est-ce pas? un ordre auquel, j’en suis certain,
+vous donnerez créance, si incrédule que vous soyez.
+
+Baisemeaux pâlit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla
+que cette voix d’Aramis, si souriant et si gai naguère, était
+devenue funèbre et sinistre, que la cire des flambeaux se
+changeait en cierges de chapelle sépulcrale, et que le vin des
+verres se transformait en calice de sang.
+
+Aramis prit la plume et écrivit. Baisemeaux, terrifié, lisait
+derrière son épaule:
+
+«A. M. D. G.» écrivit l’évêque, et il souscrivit une croix au-dessous
+de ces quatre lettres, qui signifient _ad majorem Dei gloriam_.
+Puis il continua:
+
+«Il nous plaît que l’ordre apporté à M. de Baisemeaux de
+Montlezun, gouverneur pour le roi du château de la Bastille, soit
+réputé par lui bon et valable, et mis sur-le-champ à exécution.
+
+_Signé_: d’Herblay,
+_général de l’ordre par la grâce de Dieu.»_
+
+Baisemeaux fut frappé si profondément, que ses traits demeurèrent
+contractés, ses lèvres béantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas,
+il n’articula pas un son.
+
+On n’entendait dans la vaste salle que le bourdonnement d’une
+petite mouche qui voletait autour des flambeaux.
+
+Aramis, sans même daigner regarder l’homme qu’il réduisait à un si
+misérable état, tira de sa poche un petit étui qui renfermait de
+la cire noire; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu à
+sa poitrine derrière son pourpoint, et, quand l’opération fut
+terminée, il présenta, silencieusement toujours, la missive à
+M. de Baisemeaux.
+
+Celui-ci, dont les mains tremblaient à faire pitié, promena un
+regard terne et fou sur le cachet. Une dernière lueur d’émotion se
+manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroyé sur une
+chaise.
+
+— Allons, allons, dit Aramis après un long silence pendant lequel
+le gouverneur de la Bastille avait repris peu à peu ses sens, ne
+me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la présence du général
+de l’ordre est terrible comme celle de Dieu, et qu’on meurt de
+l’avoir vu. Du courage! levez vous, donnez-moi votre main, et
+obéissez.
+
+Baisemeaux, rassuré, sinon satisfait, obéit, baisa la main
+d’Aramis et se leva.
+
+— Tout de suite? murmura-t-il.
+
+— Oh! pas d’exagération, mon hôte; reprenez votre place, et
+faisons honneur à ce beau dessert.
+
+— Monseigneur, je ne me relèverai pas d’un tel coup; moi qui ai
+ri, plaisanté avec vous! moi qui ai osé vous traiter sur un pied
+d’égalité!
+
+— Tais-toi, mon vieux camarade, répliqua l’évêque, qui sentit
+combien la corde était tendue et combien il eût été dangereux de
+la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie: à toi, ma
+protection et mon amitié; à moi, ton obéissance. Ces deux tributs
+exactement payés, restons en joie.
+
+Baisemeaux réfléchit; il aperçut d’un coup d’œil les conséquences
+de cette extorsion d’un prisonnier à l’aide d’un faux ordre, et,
+mettant en parallèle la garantie que lui offrait l’ordre officiel
+du général, il ne la sentit pas de poids.
+
+Aramis le devina.
+
+— Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous êtes un niais. Perdez donc
+l’habitude de réfléchir, quand je me donne la peine de penser pour
+vous.
+
+Et sur un nouveau geste qu’il fit, Baisemeaux s’inclina encore.
+
+— Comment vais-je m’y prendre? dit-il.
+
+— Comment faites-vous pour délivrer un prisonnier?
+
+— J’ai le règlement.
+
+— Eh bien! suivez le règlement, mon cher.
+
+— Je vais avec mon major à la chambre du prisonnier, et je
+l’emmène quand c’est un personnage d’importance.
+
+— Mais ce Marchiali n’est pas un personnage d’importance? dit
+négligemment Aramis.
+
+— Je ne sais, répliqua le gouverneur.
+
+Comme il eût dit: «C’est à vous de me l’apprendre.»
+
+— Alors, si vous ne le savez pas, c’est que j’ai raison: agissez
+donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits.
+
+— Bien. Le règlement l’indique.
+
+— Ah!
+
+— Le règlement porte que le guichetier ou l’un des bas officiers
+amènera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe.
+
+— Eh bien! mais c’est fort sage, cela. Et ensuite?
+
+— Ensuite, on rend à ce prisonnier les objets de valeur qu’il
+portait sur lui lors de son incarcération, les habits, les
+papiers, si l’ordre du ministre n’en a disposé autrement.
+
+— Que dit l’ordre du ministre à propos de ce Marchiali?
+
+— Rien; car le malheureux est arrivé ici sans joyaux, sans
+papiers, presque sans habits.
+
+— Voyez comme tout cela est simple! En vérité, Baisemeaux, vous
+vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et
+faites amener le prisonnier au Gouvernement.
+
+Baisemeaux obéit. Il appela son lieutenant, et lui donna une
+consigne, que celui-ci transmit, sans s’émouvoir, à qui de droit.
+
+Une demi-heure après, on entendit une porte se refermer dans la
+cour: c’était la porte du donjon qui venait de rendre sa proie à
+l’air libre.
+
+Aramis souffla toutes les bougies qui éclairaient la chambre. Il
+n’en laissa brûler qu’une, derrière la porte. Cette lueur
+tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les
+objets. Elle en décuplait les aspects et les nuances par son
+incertitude et sa mobilité.
+
+Les pas se rapprochèrent.
+
+— Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis à Baisemeaux.
+
+Le gouverneur obéit.
+
+Le sergent et les guichetiers disparurent.
+
+Baisemeaux rentra, suivi d’un prisonnier.
+
+Aramis s’était placé dans l’ombre; il voyait sans être vu.
+
+Baisemeaux, d’une voix émue, fit connaître à ce jeune homme
+l’ordre qui le rendait libre.
+
+Le prisonnier écouta sans faire un geste ni prononcer un mot.
+
+— Vous jurerez, c’est le règlement qui le veut, ajouta le
+gouverneur, de ne jamais rien révéler de ce que vous avez vu ou
+entendu dans la Bastille?
+
+Le prisonnier aperçut un christ; il étendit la main et jura des
+lèvres.
+
+— À présent, monsieur, vous êtes libre; où comptez-vous aller?
+
+Le prisonnier tourna la tête, comme pour chercher derrière lui une
+protection sur laquelle il avait dû compter.
+
+C’est alors qu’Aramis sortit de l’ombre.
+
+— Me voici, dit-il, pour rendre à Monsieur le service qu’il lui
+plaira de me demander.
+
+Le prisonnier rougit légèrement, et, sans hésitation vint passer
+son bras sous celui d’Aramis.
+
+— Dieu vous ait en sa sainte garde! dit-il d’une voix qui, par sa
+fermeté, fit tressaillir le gouverneur, autant que la formule
+l’avait étonné.
+
+Aramis, en serrant les mains de Baisemeaux, lui dit:
+
+— Mon ordre vous gêne-t-il? craignez-vous qu’on ne le trouve chez
+vous, si l’on venait à y fouiller?
+
+— Je désire le garder, monseigneur, dit Baisemeaux. Si on le
+trouvait chez moi, ce serait un signe certain que je serais perdu,
+et, en ce cas, vous seriez pour moi un puissant et dernier
+auxiliaire.
+
+— Étant votre complice, voulez-vous dire? répondit Aramis en
+haussant les épaules. Adieu, Baisemeaux! dit-il.
+
+Les chevaux attendaient, ébranlant le carrosse dans leur
+impatience.
+
+Baisemeaux conduisit l’évêque jusqu’au bas du perron.
+
+Aramis fit monter son compagnon avant lui dans le carrosse, y
+monta ensuite, et, sans donner d’autre ordre au cocher:
+
+— Allez! dit-il.
+
+La voiture roula bruyamment sur le pavé des cours. Un officier,
+portant un flambeau, devançait les chevaux, et donnait à chaque
+corps de garde l’ordre de laisser passer.
+
+Pendant le temps que l’on mit à ouvrir toutes les barrières,
+Aramis ne respira point, et l’on eût pu entendre son cœur battre
+contre les parois de sa poitrine.
+
+Le prisonnier, plongé dans un angle du carrosse, ne donnait pas
+non plus signe d’existence.
+
+Enfin, un soubresaut, plus fort que les autres, annonça que le
+dernier ruisseau était franchi. Derrière le carrosse se referma la
+dernière porte, celle de la rue Saint-Antoine. Plus de murs à
+droite ni à gauche; le ciel partout, la liberté partout, la vie
+partout. Les chevaux, tenus en bride par une main vigoureuse,
+allèrent doucement jusqu’au milieu du faubourg. Là, ils prirent le
+trot.
+
+Peu à peu, soit qu’il s’échauffassent, soit qu’on les poussât, ils
+gagnèrent en rapidité, et, une fois à Bercy, le carrosse semblait
+voler, tant l’ardeur des coursiers était grande. Ces chevaux
+coururent ainsi jusqu’à Villeneuve-Saint-Georges, où le relais
+était préparé. Alors, quatre chevaux, au lieu de deux,
+entraînèrent la voiture dans la direction de Melun, et
+s’arrêtèrent un moment au milieu de la forêt de Sénart. L’ordre,
+sans doute, avait été donné d’avance au postillon, car Aramis
+n’eut pas même besoin de faire un signe.
+
+— Qu’y a-t-il? demanda le prisonnier, comme s’il sortait d’un
+long rêve.
+
+— Il y a, monseigneur, dit Aramis, qu’avant d’aller plus loin,
+nous avons besoin de causer, Votre Altesse Royale et moi.
+
+— J’attendrai l’occasion, monsieur, répondit le jeune prince.
+
+— Elle ne saurait être meilleure, monseigneur; nous voici au
+milieu du bois, nul ne peut nous entendre.
+
+— Et le postillon?
+
+— Le postillon de ce relais est sourd et muet, monseigneur.
+
+— Je suis à vous, monsieur d’Herblay.
+
+— Vous plaît-il de rester dans cette voiture?
+
+— Oui, nous sommes bien assis, et j’aime cette voiture; c’est
+celle qui m’a rendu à la liberté.
+
+— Attendez, monseigneur... Encore une précaution à prendre.
+
+— Laquelle?
+
+— Nous sommes ici sur le grand chemin: il peut passer des
+cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui, à nous
+voir arrêtés, nous croiraient dans un embarras. Évitons des offres
+de services qui nous gêneraient.
+
+— Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une allée
+latérale.
+
+— C’est précisément ce que je voulais faire, monseigneur.
+
+Aramis fit un signe au muet, qu’il toucha. Celui-ci mit pied à
+terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les
+entraîna dans les bruyères veloutées, sur l’herbe moussue d’une
+allée sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les
+nuages formatent un rideau plus noir que des taches d’encre.
+
+Cela fait, l’homme se coucha sur un talus, près de ses chevaux,
+qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la
+glandée.
+
+— Je vous écoute, dit le jeune prince à Aramis; mais que
+faites-vous là?
+
+— Je désarme des pistolets dont nous n’avons plus besoin,
+monseigneur.
+
+
+
+
+Chapitre CCXV — Le tentateur
+
+
+— Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du
+côté de son compagnon, si faible créature que je sois, si médiocre
+d’esprit, si inférieur dans l’ordre des êtres pensants, jamais il
+ne m’est arrivé de m’entretenir avec un homme, sans pénétrer sa
+pensée au travers de ce masque vivant jeté sur notre intelligence,
+afin d’en retenir la manifestation. Mais ce soir, dans l’ombre où
+nous sommes, dans la réserve où je vous vois je ne pourrai rien
+lire sur vos traits, et quelque chose me dit que j’aurai de la
+peine à vous arracher une parole sincère. Je vous supplie donc,
+non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien
+dans la balance que tiennent les princes, mais pour l’amour de
+vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes
+inflexions, qui, dans les graves circonstances où nous sommes
+engagés, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi
+importantes que jamais il s’en prononça dans le monde.
+
+— J’écoute, répéta le jeune prince avec décision, sans rien
+ambitionner, sans rien craindre de ce que vous m’allez dire.
+
+Et il s’enfonça plus profondément encore dans les coussins épais
+du carrosse, essayant de dérober à son compagnon, non seulement la
+vue, mais la supposition même de sa personne.
+
+L’ombre était noire, et elle descendait, large et opaque, du
+sommet des arbres entrelacés. Ce carrosse fermé d’une vaste
+toiture, n’eût pas reçu la moindre parcelle de lumière, lors même
+qu’un atome lumineux se fût glissé entre les colonnes de brume qui
+s’épanouissaient dans l’allée du bois.
+
+— Monseigneur, reprit Aramis, vous connaissez l’histoire du
+gouvernement qui dirige aujourd’hui la France. Le roi est sorti
+d’une enfance captive comme l’a été la vôtre, obscure comme l’a
+été la vôtre, étroite comme l’a été la vôtre. Seulement, au lieu
+d’avoir, comme vous, l’esclavage de la prison, l’obscurité de la
+solitude, l’étroitesse de la vie cachée, il a dû souffrir toutes
+ses misères, toutes ses humiliations, toutes ses gênes, au grand
+jour, au soleil impitoyable de la royauté; place noyée de lumière,
+où toute tache paraît une fange sordide, où toute gloire paraît
+une tache. Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera.
+Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas qu’il versera le sang comme
+Louis XI ou Charles IX, car il n’a pas à venger d’injures
+mortelles, mais il dévorera l’argent et la subsistance de ses
+sujets, parce qu’il a subi des injures d’intérêt et d’argent. Je
+mets donc tout d’abord à l’abri ma conscience quand je considère
+en face les mérites et les défauts de ce prince, et, si je le
+condamne, ma conscience m’absout.
+
+Aramis fit une pause. Ce n’était pas pour écouter si le silence du
+bois était toujours le même, c’était pour reprendre sa pensée du
+fond de son esprit, c’était pour laisser à cette pensée le temps
+de s’incruster profondément dans l’esprit de son interlocuteur.
+
+— Dieu fait bien tout ce qu’il fait, continua l’évêque de Vannes,
+et de cela je suis tellement persuadé, que je me suis applaudi dès
+longtemps d’avoir été choisi par lui comme dépositaire du secret
+que je vous ai aidé à découvrir. Il fallait au Dieu de justice et
+de prévoyance un instrument aigu, persévérant, convaincu, pour
+accomplir une grande œuvre. Cet instrument, c’est moi. J’ai
+l’acuité, j’ai la persévérance, j’ai la conviction; je gouverne un
+peuple mystérieux qui a pris pour devise la devise de Dieu:
+_Patiens quia aeternus!_
+
+Le prince fit un mouvement.
+
+— Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tête, et
+que ce peuple à qui je commande vous étonne. Vous ne saviez pas
+traiter avec un roi. Oh! monseigneur, roi d’un peuple bien humble,
+roi d’un peuple bien déshérité: humble, parce qu’il n’a de force
+qu’en rampant; déshérité, parce que jamais, presque jamais en ce
+monde, mon peuple ne récolte les moissons qu’il sème et ne mange
+le fruit qu’il cultive. Il travaille pour une abstraction, il
+agglomère toutes les molécules de sa puissance pour en former un
+homme, et à cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il
+compose un nuage dont le génie de cet homme doit à son tour faire
+une auréole, dorée aux rayons de toutes les couronnes de la
+chrétienté. Voilà l’homme que vous avez à vos côtés, monseigneur.
+C’est vous dire qu’il vous a tiré de l’abîme dans un grand
+dessein, et qu’il veut, dans ce dessein magnifique, vous élever
+au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-même.
+
+Le prince toucha légèrement le bras d’Aramis.
+
+— Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous êtes
+le chef. Il résulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour où
+vous voudrez précipiter celui que vous aurez élevé, la chose se
+fera, et que vous tiendrez sous votre main votre créature de la
+veille.
+
+— Détrompez-vous, monseigneur, répliqua l’évêque, je ne prendrais
+pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale,
+si je n’avais un double intérêt à gagner la partie. Le jour où
+vous serez élevé, vous serez élevé à jamais, vous renverserez en
+montant le marchepied, vous l’enverrez rouler si loin, que jamais
+sa vue ne vous rappellera même son droit à votre reconnaissance.
+
+— Oh! monsieur.
+
+— Votre mouvement, monseigneur, vient d’un excellent naturel.
+Merci! Croyez bien que j’aspire à plus que de la reconnaissance;
+je suis assuré que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne
+encore d’être votre ami, et alors, à nous deux, monseigneur, nous
+ferons de si grandes choses, qu’il en sera longtemps parlé dans
+les siècles.
+
+— Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je
+suis aujourd’hui et ce que vous prétendez que je sois demain.
+
+— Vous êtes le fils du roi Louis XIII, vous êtes le frère du roi
+Louis XIV, vous êtes l’héritier naturel et légitime du trône de
+France. En vous gardant près de lui, comme on a gardé Monsieur,
+votre frère cadet, le roi se réservait le droit d’être souverain
+légitime. Les médecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la
+légitimité. Les médecins aiment toujours mieux le roi qui est que
+le roi qui n’est pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant à
+un prince honnête homme. Mais Dieu a voulu qu’on vous persécutât,
+et cette persécution vous sacre aujourd’hui roi de France. Vous
+aviez donc le droit de régner, puisqu’on vous le conteste; vous
+aviez donc le droit d’être déclaré, puisqu’on vous séquestre; vous
+êtes donc de sang divin, puisqu’on n’a pas osé verser votre sang
+comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce qu’il a fait
+pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accusé d’avoir tout
+fait contre vous. Il vous a donné les traits, la taille, l’âge et
+la voix de votre frère, et toutes les causes de votre persécution
+vont devenir les causes de votre résurrection triomphale. Demain,
+après-demain, au premier moment, fantôme royal, ombre vivante de
+Louis XIV, vous vous assiérez sur son trône, d’où la volonté de
+Dieu, confiée à l’exécution d’un bras d’homme, l’aura précipité
+sans retour.
+
+— Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon
+frère.
+
+— Vous serez seul arbitre de sa destinée.
+
+— Ce secret dont on a abusé envers moi...
+
+— Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher? Il vous
+cachait. Vivante image de lui-même, vous trahiriez le complot de
+Mazarin et d’Anne d’Autriche. Vous, mon prince, vous aurez le même
+intérêt à cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous
+lui ressemblerez roi.
+
+— Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera?
+
+— Qui vous gardait.
+
+— Vous connaissez ce secret, vous en avez fait usage pour moi.
+Qui le connaît encore?
+
+— La reine mère et Mme de Chevreuse.
+
+— Que feront-elles?
+
+— Rien, si vous le voulez.
+
+— Comment cela?
+
+— Comment vous reconnaîtront-elles, si vous agissez de façon
+qu’on ne vous reconnaisse pas?
+
+— C’est vrai. Il y a des difficultés plus graves.
+
+— Dites, prince.
+
+— Mon frère est marié; je ne puis prendre la femme de mon frère.
+
+— Je ferai qu’une répudiation soit consentie par l’Espagne; c’est
+l’intérêt de votre nouvelle politique, c’est la morale humaine.
+Tout ce qu’il y a de vraiment noble et de vraiment utile en ce
+monde y trouvera son compte.
+
+— Le roi, séquestré, parlera.
+
+— À qui voulez-vous qu’il parle? Aux murs?
+
+— Vous appelez murs les hommes en qui vous aurez confiance.
+
+— Au besoin, oui, Votre Altesse Royale. D’ailleurs...
+
+— D’ailleurs?...
+
+— Je voulais dire que les desseins de Dieu ne s’arrêtent pas en
+si beau chemin. Tout plan de cette portée est complété par les
+résultats, comme un calcul géométrique. Le roi, séquestré, ne sera
+pas pour vous l’embarras que vous avez été pour le roi régnant.
+Dieu a fait cette âme orgueilleuse et impatiente de nature. Il
+l’a, de plus, amollie, désarmée, par l’usage des honneurs et
+l’habitude du souverain pouvoir. Dieu, qui voulait que la fin du
+calcul géométrique dont j’avais l’honneur de vous parler fût votre
+avènement au trône et la destruction de ce qui vous est nuisible,
+a décidé que le vaincu finira bientôt ses souffrances avec les
+vôtres. Il a donc préparé cette âme et ce corps pour la brièveté
+de l’agonie. Mis en prison simple particulier, séquestré avec vos
+doutes, privé de tout, avec l’habitude d’une vie solide vous avez
+résisté. Mais votre frère, captif, oublié, restreint, ne
+supportera point son injure, et Dieu reprendra son âme au temps
+voulu, c’est-à-dire bientôt.
+
+À ce moment de la sombre analyse d’Aramis, un oiseau de nuit
+poussa du fond des futaies ce hululement plaintif et prolongé qui
+fait tressaillir toute créature.
+
+— J’exilerais le roi déchu, dit Philippe en frémissant; ce serait
+plus humain.
+
+— Le bon plaisir du roi décidera la question, répondit Aramis.
+Maintenant, ai-je bien posé le problème? ai-je bien amené la
+solution selon les désirs ou les prévisions de Votre Altesse
+Royale?
+
+— Oui, monsieur, oui; vous n’avez rien oublié, si ce n’est
+cependant deux choses.
+
+— La première?
+
+— Parlons-en tout de suite avec la même franchise que nous venons
+de mettre à notre conversation, parlons des motifs qui peuvent
+amener la dissolution des espérances que nous avons conçues,
+parlons des dangers que nous courons.
+
+— Ils seraient immenses, infinis, effrayants, insurmontables, si,
+comme je vous l’ai dit, tout ne concourait à les rendre absolument
+nuls. Il n’y a pas de dangers pour vous ni pour moi, si la
+constance et l’intrépidité de Votre Altesse Royale égalent la
+perfection de cette ressemblance que la nature vous a donnée avec
+le roi. Je vous le répète, il n’y a pas de dangers, il n’y a que
+des obstacles. Ce mot-là, que je trouve dans toutes les langues,
+je l’ai toujours mal compris; si j’étais roi, je le ferais effacer
+comme absurde et inutile.
+
+— Si fait, monsieur, il y a un obstacle très sérieux, un danger
+insurmontable que vous oubliez.
+
+— Ah! fit Aramis.
+
+— Il y a la conscience qui crie, il y a le remords qui déchire.
+
+— Oui, c’est vrai, dit l’évêque; il y a la faiblesse de cœur
+vous me le rappelez. Oh! vous avez raison, c’est un immense
+obstacle, c’est vrai. Le cheval qui a peur du fossé saute au
+milieu et se tue! L’homme qui croise le fer en tremblant laisse à
+la lame ennemie des jours par lesquels la mort passe! C’est vrai!
+c’est vrai!
+
+— Avez-vous un frère? dit le jeune homme à Aramis.
+
+— Je suis seul au monde, répliqua celui-ci d’une voix sèche et
+nerveuse comme la détente d’un pistolet.
+
+— Mais vous aimez quelqu’un sur la terre? ajouta Philippe.
+
+— Personne! Si fait, je vous aime.
+
+Le jeune homme se plongea dans un silence si profond, que le bruit
+de son propre souffle devint un tumulte pour Aramis.
+
+— Monseigneur, reprit-il, je n’ai pas dit tout ce que j’avais à
+dire à Votre Altesse Royale: je n’ai pas offert à mon prince tout
+ce que je possède pour lui de salutaires conseils et d’utiles
+ressources. Il ne s’agit pas de faire briller un éclair aux yeux
+de ce qui aime l’ombre; il ne s’agit pas de faire gronder les
+magnificences du canon aux oreilles de l’homme doux qui aime le
+repos et les champs. Monseigneur, j’ai votre bonheur tout prêt
+dans ma pensée; je vais le laisser tomber de mes lèvres,
+ramassez-le précieusement pour vous, qui avez tant aimé le ciel, les prés
+verdoyants et l’air pur. Je connais un pays de délices, un paradis
+ignoré, un coin du monde où, seul, libre, inconnu, dans les bois,
+dans les fleurs, dans les eaux vives, vous oublierez tout ce que
+la folie humaine, tentatrice de Dieu, vient de vous débiter de
+misères tout à l’heure. Oh! écoutez-moi, mon prince, je ne raille
+pas. J’ai une âme, voyez-vous, je devine l’abîme de la vôtre. Je
+ne vous prendrai pas incomplet pour vous jeter dans le creuset de
+ma volonté, de mon caprice ou de mon ambition. Tout ou rien. Vous
+êtes froissé, malade, presque éteint par le surcroît de souffle
+qu’il vous a fallu donner depuis une heure de liberté. C’est un
+signe certain pour moi que vous ne voudrez pas continuer à
+respirer largement, longuement. Tenons-nous donc à une vie plus
+humble, plus appropriée à nos forces. Dieu m’est témoin, j’en
+atteste sa toute-puissance, que je veux faire sortir votre bonheur
+de cette épreuve où je vous ai engagé.
+
+— Parlez! Parlez! dit le prince avec une vivacité qui fit
+réfléchir Aramis.
+
+— Je connais, reprit le prélat, dans le Bas-Poitou, un canton
+dont nul en France ne soupçonne l’existence. Vingt lieues de pays,
+c’est immense, n’est-ce pas? Vingt lieues, monseigneur, et toutes
+couvertes et eau, d’herbages et de joncs, le tout mêlé d’îles
+chargées de bois. Ces grands marais, vêtus de roseaux comme d’une
+épaisse mante, dorment silencieux et profonds sous le sourire du
+soleil. Quelques familles de pêcheurs les mesurent paresseusement
+avec leurs grands radeaux de peuplier et d’aulne, dont le plancher
+est fait d’un lit de roseaux, dont la toiture est tressée en joncs
+solides. Ces barques, ces maisons flottantes, vont à l’aventure
+sous le souffle du vent. Quand elles touchent une rive, c’est par
+hasard, et si moelleusement, que le pêcheur qui dort n’est pas
+réveillé par la secousse. S’il a voulu aborder, c’est qu’il a vu
+les longues bandes de râles ou de vanneaux, de canards ou de
+pluviers, de sarcelles ou de bécassines, dont il fait sa proie
+avec le piège ou avec le plomb du mousquet. Les aloses argentées,
+les anguilles monstrueuses, les brochets nerveux, les perches
+roses et grises, tombent par masse dans ses filets. Il n’y a qu’à
+choisir les pièces les plus grasses, et laisser échapper le reste.
+Jamais un homme des villes, jamais un soldat, jamais personne n’a
+pénétré dans ce pays. Le soleil y est doux. Certains massifs de
+terre retiennent la vigne et nourrissent d’un suc généreux ses
+belles grappes noires et blanches. Une fois la semaine, une barque
+va chercher, au four commun, pain tiède et jaune dont l’odeur
+attire et caresse de loin. Vous vivrez là comme un homme des temps
+anciens. Seigneur puissant de vos chiens barbets, de vos lignes,
+de vos fusils et de votre belle maison de roseaux, vous y vivrez
+dans l’opulence de la chasse dans la plénitude de la sécurité;
+vous passerez ainsi des années au bout desquelles, méconnaissable,
+transformé, vous aurez forcé Dieu à vous refaire une destinée. Il
+y a mille pistoles dans ce sac, monseigneur; c’est plus qu’il n’en
+faut pour acheter tout le marais dont je vous ai parlé; c’est plus
+qu’il n’en faut pour y vivre autant d’années que vous avez de
+jours à vivre; c’est plus qu’il n’en faut pour être le plus riche,
+le plus libre et le plus heureux de la contrée. Acceptez comme je
+vous offre, sincèrement, joyeusement. Tout de suite du carrosse
+que voici, nous allons distraire deux chevaux. Le muet, mon
+serviteur, vous conduira, marchant la nuit, dormant le jour,
+jusqu’au pays dont je vous parle, et au moins j’aurai la
+satisfaction de me dire que j’ai rendu à mon prince le service
+qu’il a choisi. J’aurai fait un homme heureux. Dieu m’en saura
+plus de gré que d’avoir fait un homme puissant. C’est bien
+autrement difficile! Eh bien! que répondez-vous, monseigneur?
+Voici l’argent. Oh! n’hésitez pas. Au Poitou, vous ne risquez
+rien, sinon de gagner les fièvres. Encore les sorciers du pays
+pourront-ils vous guérir pour vos pistoles. À jouer l’autre
+partie, celle que vous savez, vous risquez d’être assassiné sur un
+trône ou étranglé dans une prison. Sur mon âme! je le dis, à
+présent que j’ai pesé les deux, sur ma vie! j’hésiterais.
+
+— Monsieur, répliqua le jeune prince, avant que je me résolve,
+laissez-moi descendre de ce carrosse, marcher sur la terre, et
+consulter cette voix que Dieu fait parler dans la nature libre.
+Dix minutes, et je répondrai.
+
+— Faites, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant avec respect,
+tant avait été solennelle et auguste la voix qui venait de
+s’exprimer ainsi.
+
+
+
+
+Chapitre CCXVI — Couronne et tiare
+
+
+Aramis était descendu avant le jeune homme et lui tenait la
+portière ouverte. Il le vit poser le pied sur la mousse avec un
+frémissement de tout le corps, et faire autour de la voiture
+quelques pas embarrassés, chancelants presque. On eût dit que le
+pauvre prisonnier était mal habitué à marcher sur la terre des
+hommes.
+
+On était au 15 août, vers onze heures du soir: de gros nuages, qui
+présageaient la tempête, avaient envahi le ciel, et sous leurs
+plis dérobaient toute lumière et toute perspective. À peine les
+extrémités des allées se détachaient-elles des taillis par une
+pénombre d’un gris opaque qui devenait, après un certain temps
+d’examen, sensible au milieu de cette obscurité complète. Mais les
+parfums qui montent de l’herbe, ceux plus pénétrants et plus frais
+qu’exhale l’essence des chênes, l’atmosphère tiède et onctueuse
+qui l’enveloppait tout entier pour la première fois depuis tant
+d’années, cette ineffable jouissance de liberté en pleine
+campagne, parlaient un langage si séduisant pour le prince, que,
+quelle que fût cette retenue, nous dirons presque cette
+dissimulation dont nous avons essayé de donner une idée, il se
+laissa surprendre à son émotion et poussa un soupir de joie.
+
+Puis, peu à peu, il leva sa tête alourdie, et respira les
+différentes couches d’air, à mesure qu’elles s’offraient chargées
+d’arômes à son visage épanoui. Croisant ses bras sur sa poitrine,
+comme pour l’empêcher d’éclater à l’invasion de cette félicité
+nouvelle, il aspira délicieusement cet air inconnu qui court la
+nuit sous le dôme des hautes forêts. Ce ciel qu’il contemplait,
+ces eaux qu’il entendait bruire, ces créatures qu’il voyait
+s’agiter, n’était-ce pas la réalité? Aramis n’était-il pas un fou
+de croire qu’il y eût autre chose à rêver dans ce monde?
+
+Ces tableaux enivrants de la vie de campagne, exempte de soucis,
+de craintes et de gênes, cet océan de jours heureux qui miroite
+incessamment devant toute imagination jeune, voilà la véritable
+amorce à laquelle pourra se prendre un malheureux captif, usé par
+la pierre du cachot, étiolé dans l’air si rare de la Bastille.
+C’était celle, on s’en souvient, que lui avait présentée Aramis en
+lui offrant et les mille pistoles que renfermait la voiture et cet
+Eden enchanté que cachaient aux yeux du monde les déserts du
+Bas-Poitou.
+
+Telles étaient les réflexions d’Aramis pendant qu’il suivait, avec
+une anxiété impossible à décrire, la marche silencieuse des joies
+de Philippe, qu’il voyait s’enfoncer graduellement dans les
+profondeurs de sa méditation.
+
+En effet, le jeune prince, absorbé, ne touchait plus que des pieds
+à la terre, et son âme, envolée aux pieds de Dieu, le suppliait
+d’accorder un rayon de lumière à cette hésitation d’où devait
+sortir sa mort ou sa vie.
+
+Ce moment fut terrible pour l’évêque de Vannes. Il ne s’était pas
+encore trouvé en présence d’un aussi grand malheur. Cette âme
+d’acier, habituée à se jouer dans la vie parmi des obstacles sans
+consistance, ne se trouvant jamais inférieure ni vaincue,
+allait-elle échouer dans un si vaste plan, pour n’avoir pas prévu
+l’influence qu’exerçaient sur un corps humain quelques feuilles
+d’arbres arrosées de quelques litres d’air?
+
+Aramis, fixé à la même place par l’angoisse de son doute,
+contempla donc cette agonie douloureuse de Philippe, qui soutenait
+la lutte contre les deux anges mystérieux. Ce supplice dura les
+dix minutes qu’avait demandées le jeune homme. Pendant cette
+éternité Philippe ne cessa de regarder le ciel avec un œil
+suppliant, triste et humide. Aramis ne cessa de regarder Philippe
+avec un œil avide, enflammé, dévorant.
+
+Tout à coup, la tête du jeune homme s’inclina. Sa pensée
+redescendit sur la terre. On vit son regard s’endurcir, son front
+se plisser, sa bouche s’armer d’un courage farouche; puis ce
+regard devint fixe encore une fois; mais, cette fois, il reflétait
+la flamme des mondaines splendeurs; cette fois, il ressemblait au
+regard de Satan sur la montagne, lorsqu’il passait en revue les
+royaumes et les puissances de la terre pour en faire des
+séductions à Jésus.
+
+L’œil d’Aramis redevint aussi doux qu’il avait été sombre. Alors,
+Philippe lui saisissant la main d’un mouvement rapide et nerveux:
+
+— Allons, dit-il, allons où l’on trouve la couronne de France!
+
+— C’est votre décision, mon prince? repartit Aramis.
+
+— C’est ma décision.
+
+— Irrévocable?
+
+Philippe ne daigna pas même répondre. Il regarda résolument
+l’évêque, comme pour lui demander s’il était possible qu’un homme
+revînt jamais sur un parti pris.
+
+— Ces regards-là sont des traits de feu qui peignent les
+caractères, dit Aramis en s’inclinant sur la main de Philippe.
+Vous serez grand, monseigneur, je vous en réponds.
+
+— Reprenons, s’il vous plaît, la conversation où nous l’avons
+laissée. Je vous avais dit, je crois, que je voulais m’entendre
+avec vous sur deux points: les dangers ou les obstacles. Ce point
+est décidé. L’autre, ce sont les conditions que vous me poseriez.
+À votre tour de parler, monsieur d’Herblay.
+
+— Les conditions, mon prince?
+
+— Sans doute. Vous ne m’arrêterez pas en chemin pour une
+bagatelle semblable, et vous ne me ferez pas l’injure de supposer
+que je vous crois sans intérêt dans cette affaire. Ainsi donc,
+sans détour et sans crainte, ouvrez-moi le fond de votre pensée.
+
+— M’y voici, monseigneur. Une fois roi...
+
+— Quand sera-ce?
+
+— Ce sera demain au soir. Je veux dire dans la nuit.
+
+— Expliquez-moi comment.
+
+— Quand j’aurai fait une question à Votre Altesse Royale.
+
+— Faites.
+
+— J’avais envoyé à Votre Altesse un homme à moi, chargé de lui
+remettre un cahier de notes écrites finement, rédigées avec
+sûreté, notes qui permettent à Votre Altesse de connaître à fond
+toutes les personnes qui composent et composeront sa cour.
+
+— J’ai lu toutes ces notes.
+
+— Attentivement?
+
+— Je les sais par cœur.
+
+— Et comprises? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonné
+de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je n’aurai
+plus rien à demander à un esprit comme le vôtre, jouissant de sa
+liberté dans sa toute-puissance.
+
+— Interrogez-moi, alors: je veux être l’écolier à qui le savant
+maître fait répéter la leçon convenue.
+
+— Sur votre famille, d’abord, monseigneur.
+
+— Ma mère, Anne d’Autriche? tous ses chagrins sa triste maladie?
+oh! je la connais! je la connais!
+
+— Votre second frère? dit Aramis en s’inclinant.
+
+— Vous avez joint à ces notes des portraits si merveilleusement
+tracés, dessinés et peints, que j’ai, par ces peintures, reconnu
+les gens dont vos notes me désignaient le caractère, les mœurs et
+l’histoire. Monsieur mon frère est un beau brun, le visage pâle;
+il n’aime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, j’ai un
+peu aimée, que j’aime encore coquettement, bien qu’elle m’ait tant
+fait pleurer le jour où elle voulait chasser Mlle de La Vallière.
+
+— Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime
+sincèrement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux d’une
+femme qui aime.
+
+— Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me
+révélera son identité. Elle boite un peu, elle écrit chaque jour
+une lettre à laquelle je fais répondre par M. de Saint-Aignan.
+
+— Celui-là, vous le connaissez?
+
+— Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers qu’il m’a
+faits, comme ceux que j’ai composés en réponse aux siens.
+
+— Très bien. Vos ministres, les connaissez-vous?
+
+— Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux
+couvrant le front, grosse tête, lourde, pleine: ennemi mortel de
+M. Fouquet.
+
+— Quant à celui-là, ne nous en inquiétons pas.
+
+— Non, parce que, nécessairement, vous me demanderez de l’exiler,
+n’est ce pas?
+
+Aramis, pénétré d’admiration, se contenta de dire:
+
+— Vous serez très grand, monseigneur.
+
+— Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma leçon à merveille,
+et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai guère.
+
+— Vous avez encore une paire d’yeux bien gênants, monseigneur.
+
+— Oui, le capitaine des mousquetaires, M. d’Artagnan, votre ami.
+
+— Mon ami, je dois le dire.
+
+— Celui qui a escorté La Vallière à Chaillot, celui qui a livré
+Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi
+ma mère, celui à qui la couronne de France doit tant qu’elle lui
+doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de l’exiler,
+celui-là?
+
+— Jamais, Sire. D’Artagnan est un homme à qui, dans un moment
+donné, je me charge de tout dire; mais défiez-vous, car, s’il nous
+dépiste avant cette révélation, vous ou moi, nous serons pris ou
+tués. C’est un homme de main.
+
+— J’aviserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Qu’en voulez-vous faire?
+
+— Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je
+parais manquer de respect en vous questionnant toujours.
+
+— C’est votre devoir de le faire, et c’est encore votre droit.
+
+— Avant de passer à M. Fouquet, j’aurais un scrupule d’oublier un
+autre ami à moi.
+
+— M. du Vallon, l’Hercule de la France. Quant à celui-là, sa
+fortune est assurée.
+
+— Non, ce n’est pas de lui que je voulais parler.
+
+— Du comte de La Fère, alors?
+
+— Et de son fils, notre fils à tous quatre.
+
+— Ce garçon qui se meurt d’amour pour La Vallière, à qui mon
+frère l’a prise déloyalement! Soyez tranquille, je saurai la lui
+faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur d’Herblay:
+oublie-t-on les injures quand on aime? pardonne-t-on à la femme qui a
+trahi? Est-ce un des usages de l’esprit français? est-ce une des
+lois du cœur humain?
+
+— Un homme qui aime profondément, comme aime Raoul de Bragelonne,
+finit par oublier le crime de sa maîtresse; mais je ne sais si
+Raoul oubliera.
+
+— J’y pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur
+votre ami?
+
+— C’est tout.
+
+— À M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que j’en ferai?
+
+— Le surintendant, comme par le passé, je vous en prie.
+
+— Soit! mais il est aujourd’hui premier ministre.
+
+— Pas tout à fait.
+
+— Il faudra bien un premier ministre à un roi ignorant et
+embarrassé comme je le serai.
+
+— Il faudra un ami à Votre Majesté?
+
+— Je n’en ai qu’un, c’est vous.
+
+— Vous en aurez d’autres plus tard: jamais d’aussi dévoué, jamais
+d’aussi zélé pour votre gloire.
+
+— Vous serez mon premier ministre.
+
+— Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop d’ombrage
+et d’étonnement.
+
+— M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mère Marie de
+Médicis, n’était qu’évêque de Luçon, comme vous êtes évêque de
+Vannes.
+
+— Je vois que Votre Altesse Royale a bien profité de mes notes.
+Cette miraculeuse perspicacité me comble de joie.
+
+— Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la
+reine, est devenu bientôt cardinal.
+
+— Il vaudra mieux, dit Aramis en s’inclinant, que je ne sois
+premier ministre qu’après que Votre Altesse Royale m’aura fait
+nommer cardinal.
+
+— Vous le serez avant deux mois, monsieur d’Herblay. Mais voilà
+bien peu de chose. Vous ne m’offenseriez pas en me demandant
+davantage, et vous m’affligeriez en vous en tenant là.
+
+— Aussi ai-je quelque chose à espérer de plus, monseigneur.
+
+— Dites, dites!
+
+— M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira
+vite. Il aime le plaisir, compatible aujourd’hui avec son travail,
+grâce au reste de jeunesse dont il jouit; mais cette jeunesse
+tient au premier chagrin ou à la première maladie qu’il
+rencontrera. Nous lui épargnerons le chagrin, parce qu’il est
+galant homme et noble cœur. Nous ne pourrons lui sauver la
+maladie. Ainsi, c’est jugé. Quand vous aurez payé toutes les
+dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet
+pourra demeurer roi dans sa cour de poètes et de peintres; nous
+l’aurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre
+Altesse Royale, je pourrai songer à mes intérêts et aux vôtres.
+
+Le jeune homme regarda son interlocuteur.
+
+— M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort
+très grand de s’attacher à gouverner seulement la France. Il a
+laissé deux rois, le roi Louis XIII et lui, trôner sur le même
+trône, tandis qu’il pouvait les installer plus commodément sur
+deux trônes différents.
+
+— Sur deux trônes? dit le jeune homme en rêvant.
+
+— En effet, poursuivit Aramis tranquillement: un cardinal premier
+ministre de France, aidé de la faveur et de l’appui du roi Très
+Chrétien; un cardinal à qui le roi son maître prêtre ses trésors,
+son armée, son conseil, cet homme-là ferait un double emploi
+fâcheux en appliquant ses ressources à la seule France. Vous,
+d’ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu’au fond des yeux de
+Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre père, délicat, lent
+et fatigué de tout; vous serez un roi de tête et d’épée; vous
+n’aurez pas assez de vos États: je vous y gênerais. Or, jamais
+notre amitié ne doit être, je ne dis pas altérée, mais même
+effleurée par une pensée secrète. Je vous aurai donné le trône de
+France, vous me donnerez le trône de saint Pierre. Quand votre
+main loyale, ferme et armée aura pour main jumelle la main d’un
+pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possédé les deux
+tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posséda entier, ne
+viendront à la hauteur de votre ceinture. Je n’ai pas d’alliance,
+moi, je n’ai pas de préjugés, je ne vous jette pas dans la
+persécution des hérétiques, je ne vous jetterai pas dans les
+guerres de famille; je dirai: «À nous deux l’univers; à moi pour
+les âmes, à vous pour les corps.» Et, comme je mourrai le premier,
+vous aurez mon héritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur?
+
+— Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous
+avoir compris, monsieur d’Herblay, vous serez cardinal; cardinal,
+vous serez mon premier ministre. Et puis vous m’indiquerez ce
+qu’il faut faire pour qu’on vous élise pape; je le ferai.
+Demandez-moi des garanties.
+
+— C’est inutile. Je n’agirai jamais qu’en vous faisant gagner
+quelque chose; je ne monterai jamais sans vous avoir hissé sur
+l’échelon supérieur; je me tiendrai toujours assez loin de vous
+pour échapper à votre jalousie, assez près pour maintenir votre
+profit et surveiller votre amitié. Tous les contrats en ce monde
+se rompent, parce que l’intérêt qu’ils renferment tend à pencher
+d’un seul côté. Jamais entre nous il n’en sera de même; je n’ai
+pas besoin de garanties.
+
+— Ainsi... mon frère... disparaîtra?...
+
+— Simplement. Nous l’enlèverons de son lit par le moyen d’un
+plancher qui cède à la pression du doigt. Endormi sous la
+couronne, il se réveillera dans la captivité. Seul, vous
+commanderez à partir de ce moment, et vous n’aurez pas d’intérêt
+plus cher que celui de me conserver près de vous.
+
+— C’est vrai! Voici ma main, monsieur d’Herblay.
+
+— Permettez-moi de m’agenouiller devant vous, Sire, bien
+respectueusement. Nous nous embrasserons le jour où tous deux nous
+aurons au front, vous la couronne, moi la tiare.
+
+— Embrassez-moi aujourd’hui même, et soyez plus que grand, plus
+qu’habile, plus que sublime génie: soyez bon pour moi, soyez mon
+père!
+
+Aramis faillit s’attendrir en l’écoutant parler. Il crut sentir
+dans son cœur un mouvement jusqu’alors inconnu; mais cette
+impression s’effaça bien vite.
+
+«Son père! pensa-t-il. Oui, Saint-Père!»
+
+Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur
+la route de Vaux-le-Vicomte.
+
+
+
+
+Chapitre CCXVII — Le château de Vaux-le-Vicomte
+
+
+Le château de Vaux-le-Vicomte, situé à une lieue de Melun, avait
+été bâti par Fouquet en 1656. Il n’y avait alors que peu d’argent
+en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet dépensait le reste.
+Seulement, comme certains hommes ont les défauts féconds et les
+vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais,
+avait trouvé le moyen de récolter trois hommes illustres: Le Vau,
+architecte de l’édifice, Le Nôtre, dessinateur des jardins, et Le
+Brun, décorateur des appartements.
+
+Si le château de Vaux avait un défaut qu’on pût lui reprocher,
+c’était son caractère grandiose et sa gracieuse magnificence, il
+est encore proverbial aujourd’hui de nombrer les arpents de sa
+toiture, dont la réparation est de nos jours la ruine des fortunes
+rétrécies comme toute l’époque.
+
+Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par
+des cariatides, développe son principal corps de logis dans la
+vaste cour d’honneur, ceinte de fossés profonds que borde un
+magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que
+l’avant-corps du milieu, hissé sur son perron comme un roi sur son trône,
+ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et
+dont les immenses colonnes ioniques s’élèvent majestueusement à
+toute la hauteur de l’édifice. Les frises ornées d’arabesques, les
+frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et
+la grâce. Les dômes, surmontant le tout, donnent l’ampleur et la
+majesté.
+
+Cette maison, bâtie par un sujet, ressemble bien plus à une maison
+royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait forcé de
+faire présent à son maître de peur de le rendre jaloux.
+
+Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit
+spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la
+splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la
+profusion des peintures et des statues, c’est le parc, ce sont les
+jardins de Vaux. Les jets d’eau, merveilleux en 1653, sont encore
+des merveilles aujourd’hui, les cascades faisaient l’admiration de
+tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse
+grotte, thème de tant de vers fameux, séjour de cette illustre
+nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous
+dispensera d’en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions
+pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau:
+
+_Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales._
+_........................_
+_Et je me sauve à peine au travers du jardin._
+
+Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de
+huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes,
+s’épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le
+Nôtre avait hâté le plaisir de Mécène; toutes les pépinières
+avaient donné des arbres doublés par la culture et les actifs
+engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait
+été enlevé avec ses racines, et planté tout vif dans le parc.
+Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc,
+puisqu’il avait acheté trois villages et leurs contenances pour
+l’agrandir.
+
+M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l’arroser, M. Fouquet
+avait divisé une rivière en mille fontaines et réuni mille
+fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d’autres dans
+sa _Clélie_ sur ce palais de Valterre, dont il décrit
+minutieusement les agréments.
+
+Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que
+de les renvoyer à la _Clélie_. Cependant il y a autant de lieues
+de Paris à Vaux que de volumes à la _Clélie_.
+
+Cette splendide maison était prête pour recevoir _le plus grand
+roi du monde_. Les amis de M. Fouquet avaient voituré là, les uns
+leurs acteurs et leurs décors, les autres leurs équipages de
+statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement
+taillées. Il s’agissait de risquer beaucoup d’impromptus.
+
+Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient d’une eau
+plus brillante que le cristal; elles épanchaient sur les tritons
+et les néréides de bronze des flots écumeux s’irisant aux feux du
+soleil.
+
+Une armée de serviteurs courait par escouades dans les cours et
+dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arrivé le matin
+seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les
+derniers ordres, après que ses intendants avaient passé leur
+revue.
+
+On était, comme nous l’avons dit, au 15 août. Le soleil tombait
+d’aplomb sur les épaules des dieux de marbre et de bronze; il
+chauffait l’eau des conques et mûrissait dans les vergers ces
+magnifiques pêches que le roi devait regretter cinquante ans plus
+tard, alors qu’à Marly, manquant de belles espèces dans ses
+jardins qui avaient coûté à la France le double de ce qu’avait
+coûté Vaux, le grand roi disait à quelqu’un:
+
+— Vous êtes trop jeune, vous, pour avoir mangé des pêches de
+M. Fouquet.
+
+Ô souvenir! ô trompettes de la renommée! ô gloire de ce monde!
+Celui-là qui se connaissait si bien en mérite; celui-là qui avait
+recueilli l’héritage de Nicolas Fouquet; celui-là qui lui avait
+pris Le Nôtre et Le Brun; celui-là qui l’avait envoyé pour toute
+sa vie dans une prison d’État, celui-là se rappelait seulement les
+pêches de cet ennemi vaincu, étouffé, oublié! Fouquet avait eu
+beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de
+ses statuaires, dans les écritures de ses poètes, dans les
+portefeuilles de ses peintres; il avait cru en vain faire penser à
+lui. Une pêche éclose vermeille et charnue entre les losanges d’un
+treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aiguës, ce
+peu de matière végétale qu’un loir croquait sans y penser,
+suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir l’ombre
+lamentable du dernier surintendant de France!
+
+Bien sûr qu’Aramis avait distribué les grandes masses, qu’il avait
+pris soin de faire garder les portes et préparer les logements,
+Fouquet ne s’occupait plus que de l’ensemble. Ici, Gourville lui
+montrait les dispositions du feu d’artifice; là, Molière le
+conduisait au théâtre; et enfin, après avoir visité la chapelle,
+les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il
+vit Aramis dans l’escalier. Le prélat lui faisait signe.
+
+Le surintendant vint joindre son ami, qui l’arrêta devant un grand
+tableau terminé à peine. S’escrimant sur cette toile, le peintre
+Le Brun, couvert de sueur, taché de couleurs, pâle de fatigue et
+d’inspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide.
+C’était ce portrait du roi qu’on attendait, avec l’habit de
+cérémonie, que Percerin avait daigné faire voir d’avance à
+l’évêque de Vannes.
+
+Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire,
+dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la
+figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de
+récompense qui fût digne de ce travail d’Hercule, il passa ses
+bras au cou du peintre et l’embrassa. M. le surintendant venait de
+gâter un habit de mille pistoles, mais il avait reposé Le Brun.
+
+Ce fut un beau moment pour l’artiste, ce fut un douloureux moment
+pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derrière Fouquet, et
+admirait dans la peinture de Le Brun l’habit qu’il avait fait pour
+Sa Majesté, objet d’art, disait-il, qui n’avait son pareil que
+dans la garde-robe de M. le surintendant.
+
+Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut
+donné du sommet de la maison. Par-delà Melun, dans la plaine déjà
+nue, les sentinelles de Vaux avaient aperçu le cortège du roi et
+des reines: Sa Majesté entrait dans Melun avec sa longue file de
+carrosses et de cavaliers.
+
+— Dans une heure, dit Aramis à Fouquet.
+
+— Dans une heure! répliqua celui-ci en soupirant.
+
+— Et ce peuple qui se demande à quoi servent les fêtes royales!
+continua l’évêque de Vannes en riant de son faux rire.
+
+— Hélas! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi.
+
+— Je vous répondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez
+votre bon visage, car c’est jour de joie.
+
+— Eh bien! croyez-moi, si vous voulez, d’Herblay, dit le
+surintendant avec expansion, en désignant du doigt le cortège de
+Louis à l’horizon, il ne m’aime guère, je ne l’aime pas beaucoup,
+mais je ne sais comment il se fait que, depuis qu’il approche de
+ma maison...
+
+— Eh bien! quoi?
+
+— Eh bien! depuis qu’il se rapproche, il m’est plus sacré, il
+m’est le roi, il m’est presque cher.
+
+— Cher? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard,
+l’abbé Terray avec Louis XV.
+
+— Ne riez pas, d’Herblay, je sens que, s’il le voulait bien,
+j’aimerais ce jeune homme.
+
+— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela, reprit Aramis, c’est à
+M. Colbert.
+
+— À M. Colbert! s’écria Fouquet. Pourquoi?
+
+— Parce qu’il vous fera avoir une pension sur la cassette du roi,
+quand il sera surintendant.
+
+Ce trait lancé, Aramis salua.
+
+— Où allez-vous donc? reprit Fouquet, devenu sombre.
+
+— Chez moi, pour changer d’habits, monseigneur.
+
+— Où vous êtes-vous logé, d’Herblay?
+
+— Dans la chambre bleue du deuxième étage.
+
+— Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi?
+
+— Précisément.
+
+— Quelle sujétion vous avez prise là! Se condamner à ne pas
+remuer!
+
+— Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit.
+
+— Et vos gens?
+
+— Oh! je n’ai qu’une personne avec moi.
+
+— Si peu!
+
+— Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas
+trop. Conservez-vous frais pour l’arrivée du roi.
+
+— On vous verra? on verra votre ami du Vallon?
+
+— Je l’ai logé près de moi. Il s’habille.
+
+Et Fouquet, saluant de la tête et du sourire, passa comme un
+général en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a
+signalé l’ennemi.
+
+
+
+
+Chapitre CCXVIII — Le vin de Melun
+
+
+Le roi était entré effectivement dans Melun avec l’intention de
+traverser seulement la ville. Le jeune monarque avait soif de
+plaisirs. Durant tout le voyage, il n’avait aperçu que deux fois
+La Vallière, et, devinant qu’il ne pourrait lui parler que la
+nuit, dans les jardins, après la cérémonie, il avait hâte de
+prendre ses logements à Vaux. Mais il comptait sans son capitaine
+des mousquetaires et aussi sans M. Colbert.
+
+Semblable à Calypso, qui ne pouvait se consoler du départ
+d’Ulysse, notre Gascon ne pouvait se consoler de n’avoir pas
+deviné pourquoi Aramis faisait demander à Percerin l’exhibition
+des habits neufs du roi.
+
+«Toujours est-il, se disait cet esprit flexible dans sa logique,
+que l’évêque de Vannes, mon ami, fait cela pour quelque chose.»
+
+Et de se creuser la cervelle bien inutilement.
+
+D’Artagnan, si fort assoupli à toutes les intrigues de cour;
+d’Artagnan, qui connaissait la situation de Fouquet mieux que
+Fouquet lui-même, avait conçu les plus étranges soupçons à
+l’énoncé de cette fête qui eût ruiné un homme riche, et qui
+devenait une œuvre impossible, insensée, pour un homme ruiné. Et
+puis, la présence d’Aramis, revenu de Belle-Île et nommé grand
+ordonnateur par M. Fouquet, son immixtion persévérante dans toutes
+les affaires du surintendant, les visites de M. de Vannes chez
+Baisemeaux, tout ce louche avait profondément tourmenté d’Artagnan
+depuis quelques semaines.
+
+«Avec des hommes de la trempe d’Aramis, disait-il, on n’est le
+plus fort que l’épée à la main. Tant qu’Aramis a fait l’homme de
+guerre, il y a eu espoir de le surmonter; depuis qu’il a doublé sa
+cuirasse d’une étole, nous sommes perdus. Mais que veut Aramis?»
+
+Et d’Artagnan rêvait.
+
+«Que m’importe! après tout, s’il ne veut renverser que
+M. Colbert?... Que peut-il vouloir autre chose?»
+
+D’Artagnan se grattait le front, cette fertile terre d’où le soc
+de ses ongles avait tant fouillé de belles et bonnes idées.
+
+Il eut celle de s’aboucher avec M. Colbert, mais son amitié, son
+serment d’autrefois, le liaient trop à Aramis. Il recula.
+D’ailleurs, il haïssait ce financier.
+
+Il voulut s’ouvrir au roi. Mais le roi ne comprendrait rien à ses
+soupçons, qui n’avaient pas même la réalité de l’ombre.
+
+Il résolut de s’adresser directement à Aramis, la première fois
+qu’il le verrait.
+
+«Je le prendrai entre deux chandelles, directement, brusquement,
+se dit le mousquetaire. Je lui mettrai la main sur le cœur, et il
+me dira... Que me dira-t-il? oui, il me dira quelque chose, car,
+mordioux! il y a quelque chose là-dessous!»
+
+Plus tranquille, d’Artagnan fit ses apprêts de voyage, et donna
+ses soins à ce que la maison militaire du roi, fort peu
+considérable encore, fût bien commandée et bien ordonnée dans ses
+médiocres proportions. Il résulta, de ces tâtonnements du
+capitaine, que le roi se mit à la tête des mousquetaires, de ses
+Suisses et d’un piquet de gardes-françaises, lorsqu’il arriva
+devant Melun. On eût dit d’une petite armée. M. Colbert regardait
+ces hommes d’épée avec beaucoup de joie. Il en voulait encore un
+tiers en sus.
+
+— Pourquoi? disait le roi.
+
+— Pour faire plus d’honneur à M. Fouquet, répliquait Colbert.
+
+«Pour le ruiner plus vite», pensait d’Artagnan.
+
+L’armée parut devant Melun, dont les notables apportèrent au roi
+les clefs, et l’invitèrent à entrer à l’Hôtel de Ville pour
+prendre le vin d’honneur.
+
+Le roi, qui s’attendait à passer outre et à gagner Vaux tout de
+suite, devint rouge de dépit.
+
+— Quel est le sot qui m’a valu ce retard? grommela-t-il entre ses
+dents, pendant que le maître échevin faisait son discours.
+
+— Ce n’est pas moi, répliqua d’Artagnan; mais je crois bien que
+c’est M. Colbert.
+
+Colbert entendit son nom.
+
+— Que plaît-il à M. d’Artagnan? demanda-t-il.
+
+— Il me plaît savoir si vous êtes celui qui a fait entrer le roi
+dans le vin de Brie?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Alors, c’est à vous que le roi a donné un nom.
+
+— Lequel, monsieur?
+
+— Je ne sais trop... Attendez... imbécile... non, non... sot,
+sot, stupide, voilà ce que Sa Majesté a dit de celui qui lui a
+valu le vin de Melun.
+
+D’Artagnan, après cette bordée, caressa tranquillement son cheval.
+La grosse tête de M. Colbert enfla comme un boisseau.
+
+D’Artagnan, le voyant si laid par la colère, ne s’arrêta pas en
+chemin. L’orateur allait toujours; le roi rougissait à vue d’œil.
+
+— Mordioux! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va
+prendre un coup de sang. Où diable avez-vous eu cette idée-là,
+monsieur Colbert? Vous n’avez pas de chance.
+
+— Monsieur, dit le financier en se redressant, elle m’a été
+inspirée par mon zèle pour le service du roi.
+
+— Bah!
+
+— Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien,
+et qu’il est inutile de mécontenter.
+
+— Voyez-vous cela! Moi qui ne suis pas un financier, j’avais
+seulement vu une idée dans votre idée.
+
+— Laquelle, monsieur?
+
+— Celle de faire faire un peu de bile à M. Fouquet, qui
+s’évertue, là-bas, sur ses donjons, à nous attendre.
+
+Le coup était juste et rude. Colbert en fut désarçonné. Il se
+retira l’oreille basse. Heureusement, le discours était fini. Le
+roi but, puis tout le monde reprit la marche à travers la ville.
+Le roi rongeait ses lèvres, car la nuit venait et tout espoir de
+promenade avec La Vallière s’évanouissait.
+
+Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins
+quatre heures, grâce à toutes les consignes. Aussi le roi, qui
+bouillait d’impatience, pressa-t-il les reines, afin d’arriver
+avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les
+difficultés surgirent.
+
+— Est-ce que le roi ne va pas coucher à Melun? dit M. Colbert,
+bas, à d’Artagnan.
+
+M. Colbert était bien mal inspiré, ce jour-là, de s’adresser ainsi
+au chef des mousquetaires. Celui-ci avait deviné que le roi ne
+tenait pas en place. D’Artagnan ne voulait le laisser entrer à
+Vaux que bien accompagné: il désirait donc que Sa Majesté n’entrât
+qu’avec toute l’escorte. D’un autre côté, il sentait que les
+retards irriteraient cet impatient caractère. Comment concilier
+ces deux difficultés? D’Artagnan prit Colbert au mot et le lança
+sur le roi.
+
+— Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majesté ne couchera
+pas à Melun?
+
+— Coucher à Melun! Et pour quoi faire? s’écria Louis XIV. Coucher
+à Melun! Qui diable a pu songer à cela, quand M. Fouquet nous
+attend ce soir?
+
+— C’était, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre
+Majesté, qui, d’après l’étiquette, ne peut entrer autre part que
+chez elle, avant que les logements aient été marqués par son
+fourrier, et la garnison distribuée.
+
+D’Artagnan écoutait de ses oreilles en se mordant la moustache.
+
+Les reines entendaient aussi. Elles étaient fatiguées; elles
+eussent voulu dormir, et surtout empêcher le roi de se promener,
+le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames; car, si l’étiquette
+renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service
+fait, avaient toute faculté de se promener.
+
+On voit que tous ces intérêts, s’amoncelant en vapeurs, devaient
+produire des nuages, et les nuages une tempête. Le roi n’avait pas
+de moustache à mordre: il mâchait avidement le manche de son
+fouet. Comment sortir de là? D’Artagnan faisait les doux yeux et
+Colbert le gros dos. Sur qui mordre?
+
+— On consultera là-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les
+dames.
+
+Et cette bonne grâce qu’il eut pénétra le cœur de Marie-Thérèse,
+qui était bonne et généreuse, et qui, remise à son libre arbitre,
+répliqua respectueusement:
+
+— Je ferai la volonté du roi, toujours avec plaisir.
+
+— Combien faut-il de temps pour aller à Vaux? demanda Anne
+d’Autriche en traînant sur chaque syllabe, et en appuyant la main
+sur son sein endolori.
+
+— Une heure pour les carrosses de Leurs Majestés, dit d’Artagnan,
+par des chemins assez beaux.
+
+Le roi le regarda.
+
+— Un quart d’heure pour le roi, se hâta-t-il d’ajouter.
+
+— On arriverait au jour, dit Louis XIV.
+
+— Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement
+Colbert, feront perdre au roi toute la hâte du voyage, si prompt
+qu’il soit.
+
+«Double brute! pensa d’Artagnan, si j’avais intérêt à démolir ton
+crédit, je le ferais en dix minutes.»
+
+— À la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez
+M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison,
+j’irais en ami; j’entrerais seul avec mon capitaine des gardes;
+j’en serais plus grand et plus sacré.
+
+La joie brilla dans les yeux du roi.
+
+— Voilà un bon conseil, dit-il, mesdames; allons chez un ami, en
+ami. Marchez doucement, messieurs des équipages; et nous,
+messieurs, en avant!
+
+Il entraîna derrière lui tous les cavaliers.
+
+Colbert cacha sa grosse tête renfrognée derrière le cou de son
+cheval.
+
+— J’en serai quitte, dit d’Artagnan tout en galopant, pour
+causer, dès ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant
+homme, mordioux! je l’ai dit, il faut le croire.
+
+Voilà comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans
+gardes avancées, sans éclaireurs ni mousquetaires, le roi se
+présenta devant la grille de Vaux, où Fouquet, prévenu, attendait,
+depuis une demi-heure, tête nue, au milieu de sa maison et de ses
+amis.
+
+
+
+
+Chapitre CCXIX — Nectar et ambroisie
+
+
+M. Fouquet tint l’étrier au roi, qui, ayant mis pied à terre, se
+releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit
+une main que Fouquet, malgré un léger effort du roi, porta
+respectueusement à ses lèvres.
+
+Le roi voulait attendre, dans la première enceinte l’arrivée des
+carrosses. Il n’attendit pas longtemps. Les chemins avaient été
+battus par ordre du surintendant. On n’eût pas trouvé, depuis
+Melun jusqu’à Vaux, un caillou gros comme un œuf. Aussi les
+carrosses, roulant comme sur un tapis, amenèrent-ils, sans cahots
+ni fatigues, toutes les dames à huit heures. Elles furent reçues
+par Mme la surintendante, et au moment où elles apparaissaient,
+une lumière vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres,
+de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura
+jusqu’à ce que Leurs Majestés se fussent perdues dans l’intérieur
+du palais.
+
+Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt
+conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le
+romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature
+corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la
+satisfaction des sens et de l’esprit, Fouquet les offrit
+réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul
+souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder
+l’équivalent.
+
+Nous ne parlerons ni du grand festin qui réunit Leurs Majestés, ni
+des concerts, ni des féeriques métamorphoses; nous nous
+contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de
+bienheureux qu’il était d’abord, devint bientôt sombre, contraint,
+irrité. Il se rappelait sa maison à lui, et ce pauvre luxe qui
+n’était que l’ustensile de la royauté sans être la propriété de
+l’homme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la
+vaisselle de Henri II, de François Ier, de Louis XI, n’étaient que
+des monuments historiques. Ce n’étaient que des objets d’art, une
+défroque du métier royal. Chez Fouquet, la valeur était dans le
+travail comme dans la matière. Fouquet mangeait dans un or que des
+artistes à lui avaient fondu et ciselé pour lui. Fouquet buvait
+des vins dont le roi de France ne savait pas le nom: il les buvait
+dans des gobelets plus précieux chacun que toute la cave royale.
+
+Que dire des salles, des tentures, des tableaux, des serviteurs,
+des officiers de toute sorte? Que dire du service ou, l’ordre
+remplaçant l’étiquette, le bien-être remplaçant les consignes, le
+plaisir et la satisfaction du convive devenaient la suprême loi de
+tout ce qui obéissait à l’hôte?
+
+Cet essaim de gens affairés sans bruit, cette multitude de
+convives moins nombreux que les serviteurs, ces myriades de mets,
+de vases d’or et d’argent, ces flots de lumière, ces amas de
+fleurs inconnues, dont les serres s’étaient dépouillées comme
+d’une surcharge, puisqu’elles étaient encore redondantes de
+beauté, ce tout harmonieux, qui n’était que le prélude de la fête
+promise, ravit tous les assistants, qui témoignèrent leur
+admiration à plusieurs reprises, non par la voix ou par le geste,
+mais par le silence et l’attention, ces deux langages du courtisan
+qui ne connaît plus le frein du maître.
+
+Quant au roi, ses yeux se gonflèrent: il n’osa plus regarder la
+reine. Anne d’Autriche, toujours supérieure en orgueil à toute
+créature, écrasa son hôte par le mépris qu’elle témoigna pour tout
+ce qu’on lui servait.
+
+La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea
+de grand appétit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui
+paraissaient sur la table. Fouquet répondit qu’il ignorait les
+noms. Ces fruits sortaient de ses réserves: il les avait souvent
+cultivés lui-même, étant un savant en fait d’agronomie exotique.
+Le roi sentit la délicatesse. Il n’en fut que plus humilié. Il
+trouvait la reine un peu peuple, et Anne d’Autriche un peu Junon.
+Tout son soin, à lui, était de se garder froid sur la limite de
+l’extrême dédain ou de la simple admiration.
+
+Mais Fouquet avait prévu tout cela: c’était un de ces hommes qui
+prévoient tout.
+
+Le roi avait expressément déclaré que, tant qu’il serait chez
+M. Fouquet, il désirait ne pas soumettre ses repas à l’étiquette,
+et, par conséquent, dîner avec tout le monde; mais, par les soins
+du surintendant, le dîner du roi se trouvait servi à part, si l’on
+peut s’exprimer ainsi, au milieu de la table générale. Ce dîner,
+merveilleux par sa composition, comprenait tout ce que le roi
+aimait, tout ce qu’il choisissait d’habitude. Louis n’avait pas
+d’excuses, lui, le premier appétit de son royaume, pour dire qu’il
+n’avait pas faim.
+
+M. Fouquet fit bien mieux: il s’était mis à table pour obéir à
+l’ordre du roi, mais dès que les potages furent servis, il se leva
+de table et se mit lui-même à servir le roi, pendant que Mme la
+surintendante se tenait derrière le fauteuil de la reine mère. Le
+dédain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre
+cet excès de bonne grâce. La reine mère mangea un biscuit dans du
+vin de San Lucar, et le roi mangea de tout en disant à M. Fouquet:
+
+— Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure
+chère.
+
+Sur quoi, toute la Cour se mit à dévorer d’un tel enthousiasme,
+que l’on eût dit des nuées de sauterelles d’Égypte s’abattant sur
+les seigles verts.
+
+Cela n’empêcha pas que, après la faim assouvie, le roi ne redevînt
+triste: triste en proportion de la belle humeur qu’il avait cru
+devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses
+courtisans avaient faite à Fouquet.
+
+D’Artagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans qu’il y
+parût, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre
+d’observations qui lui profitèrent.
+
+Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc
+était illuminé. La lune, d’ailleurs, comme si elle se fût mise aux
+ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses
+diamants et de son phosphore. La fraîcheur était douce. Les allées
+étaient ombreuses et sablées si moelleusement, que les pieds s’y
+plaisaient. Il y eut fête complète; car le roi, trouvant La
+Vallière au détour d’un bois, lui put serrer la main et dire: «Je
+vous aime», sans que nul l’entendît, excepté M. d’Artagnan, qui
+suivait, et M. Fouquet, qui précédait.
+
+Cette nuit d’enchantements s’avança. Le roi demanda sa chambre.
+Aussitôt tout fut en mouvement. Les reines passèrent chez elles au
+son des théorbes et des flûtes. Le roi trouva, en montant, ses
+mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invités
+à souper.
+
+D’Artagnan perdit toute défiance. Il était las, il avait bien
+soupé, et voulait, une fois dans sa vie, jouir d’une fête chez un
+véritable roi.
+
+— M. Fouquet, disait-il, est mon homme.
+
+On conduisit, en grande cérémonie, le roi dans la chambre de
+Morphée, dont nous devons une mention légère à nos lecteurs.
+C’était la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait
+peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes
+que Morphée suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le
+sommeil enfante de gracieux, ce qu’il verse de miel et de parfums,
+de fleurs et de nectar, de voluptés ou de repos dans les sens, le
+peintre en avait enrichi les fresques. C’était une composition
+aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans
+l’autre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur
+la tête du dormeur, les sorciers et les fantômes aux masques
+hideux, les demi-ténèbres, plus effrayantes que la flamme ou la
+nuit profonde, voilà ce qu’il avait donné pour pendants à ses
+gracieux tableaux.
+
+Le roi, entré dans cette chambre magnifique, fut saisi d’un
+frisson. Fouquet en demanda la cause.
+
+— J’ai sommeil, répliqua Louis assez pâle.
+
+— Votre Majesté veut-elle son service sur-le-champ?
+
+— Non, j’ai à causer avec quelques personnes, dit le roi. Qu’on
+prévienne M. Colbert.
+
+Fouquet s’inclina et sortit.
+
+
+
+
+Chapitre CCXX — À Gascon, Gascon et demi
+
+
+D’Artagnan n’avait pas perdu de temps; ce n’était pas dans ses
+habitudes. Après s’être informé d’Aramis, il avait couru jusqu’à
+ce qu’il l’eût rencontré. Or, Aramis, une fois le roi entré dans
+Vaux, s’était retiré dans sa chambre, méditant sans doute encore
+quelque galanterie pour les plaisirs de Sa Majesté.
+
+D’Artagnan se fit annoncer et trouva au second étage, dans une
+belle chambre qu’on appelait la chambre bleue, à cause de ses
+tentures, il trouva, disons-nous l’évêque de Vannes en compagnie
+de Porthos et de plusieurs épicuriens modernes.
+
+Aramis vint embrasser son ami, lui offrit le meilleur siège, et
+comme on vit généralement que le mousquetaire se réservait sans
+doute afin d’entretenir secrètement Aramis, les épicuriens prirent
+congé.
+
+Porthos ne bougea pas. Il est vrai qu’ayant dîné beaucoup, il
+dormait dans son fauteuil. L’entretien ne fut pas gêné par ce
+tiers. Porthos avait le ronflement harmonieux, et l’on pouvait
+parler sur cette espèce de basse comme sur une mélopée antique.
+
+D’Artagnan sentit que c’était à lui d’ouvrir la conversation.
+L’engagement qu’il était venu chercher était rude; aussi
+aborda-t-il nettement le sujet.
+
+— Eh bien! nous voici donc à Vaux? dit-il.
+
+— Mais oui, d’Artagnan. Aimez-vous ce séjour?
+
+— Beaucoup, et j’aime aussi M. Fouquet.
+
+— N’est-ce pas qu’il est charmant?
+
+— On ne saurait plus.
+
+— On dit que le roi a commencé par lui battre froid, et que Sa
+Majesté s’est radoucie?
+
+— Vous n’avez donc pas vu, que vous dites: «On dit»?
+
+— Non; je m’occupais, avec ces messieurs qui viennent de sortir,
+de la représentation et du carrousel de demain.
+
+— Ah çà! vous êtes ordonnateur des fêtes, ici, vous?
+
+— Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l’imagination:
+j’ai toujours été poète par quelque endroit, moi.
+
+— Je me rappelle vos vers. Ils étaient charmants.
+
+— Moi, je les ai oubliés, mais je me réjouis d’apprendre ceux des
+autres, quand les autres s’appellent Molière, Pélisson, La
+Fontaine, etc.
+
+— Savez-vous l’idée qui m’est venue ce soir en soupant, Aramis?
+
+— Non. Dites-la-moi; sans quoi, je ne la devinerais pas; vous en
+avez tant!
+
+— Eh bien! l’idée m’est venue que le vrai roi de France n’est pas
+Louis XIV.
+
+— Hein! fit Aramis en ramenant involontairement ses yeux sur les
+yeux du mousquetaire.
+
+— Non, c’est M. Fouquet.
+
+Aramis respira et sourit.
+
+— Vous voilà comme les autres: jaloux! dit-il. Parions que c’est
+M. Colbert qui vous a fait cette phrase-là?
+
+D’Artagnan, pour amadouer Aramis, lui conta les mésaventures de
+Colbert à propos du vin de Melun.
+
+— Vilaine race que ce Colbert! fit Aramis.
+
+— Ma foi, oui!
+
+— Quand on pense, ajouta l’évêque, que ce drôle-là sera votre
+ministre dans quatre mois.
+
+— Bah!
+
+— Et que vous le servirez comme Richelieu, comme Mazarin.
+
+— Comme vous servez Fouquet, dit d’Artagnan.
+
+— Avec cette différence, cher ami, que M. Fouquet n’est pas
+M. Colbert.
+
+— C’est vrai.
+
+Et d’Artagnan feignit de devenir triste.
+
+— Mais, ajouta-t-il un moment après, pourquoi donc me disiez-vous
+que M. Colbert sera ministre dans quatre mois?
+
+— Parce que M. Fouquet ne le sera plus, répliqua Aramis.
+
+— Il sera ruiné, n’est-ce pas? dit d’Artagnan.
+
+— À plat.
+
+— Pourquoi donner des fêtes, alors? fit le mousquetaire d’un ton
+de bienveillance si naturel, que l’évêque en fut un moment la
+dupe. Comment ne l’en avez-vous pas dissuadé, vous?
+
+Cette dernière partie de la phrase était un excès. Aramis revint à
+la défiance.
+
+— Il s’agit, dit-il, de se ménager le roi.
+
+— En se ruinant?
+
+— En se ruinant pour lui, oui.
+
+— Singulier calcul!
+
+— La nécessité.
+
+— Je ne la vois pas, cher Aramis.
+
+— Si fait, vous remarquez bien l’antagonisme naissant de
+M. de Colbert.
+
+— Et que M. Colbert pousse le roi à se défaire du surintendant.
+
+— Cela saute aux yeux.
+
+— Et qu’il y a cabale contre M. Fouquet.
+
+— On le sait de reste.
+
+— Quelle apparence que le roi se mette de la partie contre un
+homme qui aura tout dépensé pour lui plaire?
+
+— C’est vrai, fit lentement Aramis, peu convaincu, et curieux
+d’aborder une autre face du sujet de conversation.
+
+— Il y a folies et folies, reprit d’Artagnan. Je n’aime pas
+toutes celles que vous faites.
+
+— Lesquelles?
+
+— Le souper, le bal, le concert, la comédie, les carrousels, les
+cascades, les feux de joie et d’artifice, les illuminations et les
+présents, très bien, je vous accorde cela; mais ces dépenses de
+circonstance ne suffisaient-elles point? Fallait-il...
+
+— Quoi?
+
+— Fallait-il habiller de neuf toute une maison, par exemple?
+
+— Oh! c’est vrai! J’ai dit cela à M. Fouquet; il m’a répondu que,
+s’il était assez riche, il offrirait au roi un château neuf des
+girouettes aux caves, neuf avec tout ce qui tient dedans, et que,
+le roi parti, il brûlerait tout cela pour que rien ne servît à
+d’autres.
+
+— C’est de l’espagnol pur!
+
+— Je le lui ai dit. Il a ajouté ceci: «Sera mon ennemi, quiconque
+me conseillera d’épargner.»
+
+— C’est de la démence, vous dis-je, ainsi que ce portrait.
+
+— Quel portrait? dit Aramis.
+
+— Celui du roi, cette surprise...
+
+— Cette surprise?
+
+— Oui, pour laquelle vous avez pris des échantillons chez
+Percerin.
+
+D’Artagnan s’arrêta. Il avait lancé la flèche. Il ne s’agissait
+plus que d’en mesurer la portée.
+
+— C’est une gracieuseté, répondit Aramis.
+
+D’Artagnan vint droit à son ami, lui prit les deux mains, et, le
+regardant dans les yeux:
+
+— Aramis, dit-il, m’aimez-vous encore un peu?
+
+— Si je vous aime!
+
+— Bon! Un service, alors. Pourquoi avez-vous pris des
+échantillons de l’habit du roi chez Percerin?
+
+— Venez avec moi le demander à ce pauvre Le Brun, qui a travaillé
+là dessus deux jours et deux nuits.
+
+— Aramis, cela est la vérité pour tout le monde, mais pour moi...
+
+— En vérité, d’Artagnan, vous me surprenez!
+
+— Soyez bon pour moi. Dites-moi la vérité: vous ne voudriez pas
+qu’il m’arrivât du désagrément, n’est-ce pas?
+
+— Cher ami, vous devenez incompréhensible. Quel diable de soupçon
+avez vous donc?
+
+— Croyez-vous à mes instincts? Vous y croyiez autrefois. Eh bien!
+un instinct me dit que vous avez un projet caché.
+
+— Moi, un projet?
+
+— Je n’en suis pas sûr.
+
+— Pardieu!
+
+— Je n’en suis pas sûr, mais j’en jurerais.
+
+— Eh bien! d’Artagnan, vous me causez une vive peine. En effet,
+si j’ai un projet que je doive vous taire, je vous le tairai,
+n’est-ce pas? Si j’en ai un que je doive vous révéler, je vous
+l’aurais déjà dit.
+
+— Non, Aramis, non, il est des projets qui ne se révèlent qu’au
+moment favorable.
+
+— Alors, mon bon ami, reprit l’évêque en riant, c’est que le
+moment favorable n’est pas encore arrivé.
+
+D’Artagnan secoua la tête avec mélancolie.
+
+— Amitié! amitié! dit-il, vain nom! Voilà un homme qui, si je le
+lui demandais, se ferait hacher en morceaux pour moi.
+
+— C’est vrai, dit noblement Aramis.
+
+— Et cet homme, qui me donnerait tout le sang de ses veines, ne
+m’ouvrira pas un petit coin de son cœur. Amitié, je le répète, tu
+n’es qu’une ombre et qu’un leurre, comme tout ce qui brille dans
+le monde!
+
+— Ne parlez pas ainsi de notre amitié, répondit l’évêque d’un ton
+ferme et convaincu. Elle n’est pas du genre de celles dont vous
+parlez.
+
+— Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me
+trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d’amis,
+n’est-ce pas? beau reste!
+
+— Je ne puis vous dire qu’une chose, d’Artagnan, et je vous
+l’affirme sur l’évangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais
+je me défie de vous, c’est à cause des autres, non à cause de vous
+ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je réussirai, vous
+y trouverez votre part. Promettez-moi la même faveur, dites!
+
+— Si je ne m’abuse, Aramis, voilà des paroles qui sont, au moment
+où vous les prononcez, pleines de générosité.
+
+— C’est possible.
+
+— Vous conspirez contre M. Colbert. Si ce n’est que cela,
+mordioux! dites-le-moi donc, j’ai l’outil, j’arracherai la dent.
+
+Aramis ne put effacer un sourire de dédain, qui glissa sur sa
+noble figure.
+
+— Et, quand je conspirerais contre M. Colbert, où serait le mal?
+
+— C’est trop peu pour vous, et ce n’est pas pour renverser
+Colbert que vous avez été demander des échantillons à Percerin.
+Oh! Aramis, nous ne sommes pas ennemis, nous sommes frères.
+Dites-moi ce que vous voulez entreprendre, et, foi de d’Artagnan, si je
+ne puis pas vous aider, je jure de rester neutre.
+
+— Je n’entreprends rien, dit Aramis.
+
+— Aramis, une voix me parle, elle m’éclaire; cette voix ne m’a
+jamais trompé. Vous en voulez au roi!
+
+— Au roi? s’écria l’évêque en affectant le mécontentement.
+
+— Votre physionomie ne me convaincra pas. Au roi, je le répète.
+
+— Vous m’aiderez? dit Aramis, toujours avec l’ironie de son rire.
+
+— Aramis, je ferai plus que de vous aider, je ferai plus que de
+rester neutre, je vous sauverai.
+
+— Vous êtes fou, d’Artagnan.
+
+— Je suis le plus sage de nous deux.
+
+— Vous, me soupçonner de vouloir assassiner le roi!
+
+— Qui est-ce qui parle de cela? dit le mousquetaire.
+
+— Alors, entendons-nous, je ne vois pas ce que l’on peut faire à
+un roi légitime comme le nôtre, si on ne l’assassine pas.
+
+D’Artagnan ne répliqua rien.
+
+— Vous avez, d’ailleurs, vos gardes et vos mousquetaires ici, fit
+l’évêque.
+
+— C’est vrai.
+
+— Vous n’êtes pas chez M. Fouquet, vous êtes chez vous.
+
+— C’est vrai.
+
+— Vous avez, à l’heure qu’il est, M. Colbert qui conseille au roi
+contre M. Fouquet tout ce que vous voudriez peut-être conseiller
+si je n’étais pas de la partie.
+
+— Aramis! Aramis! par grâce, un mot d’ami!
+
+— Le mot des amis, c’est la vérité. Si je pense à toucher du
+doigt au fils d’Anne d’Autriche, le vrai roi de ce pays de France,
+si je n’ai pas la ferme intention de me prosterner devant son
+trône, si, dans mes idées, le jour de demain, ici, à Vaux, ne doit
+pas être le plus glorieux des jours de mon roi, que la foudre
+m’écrase! j’y consens.
+
+Aramis avait prononcé ces paroles le visage tourné vers l’alcôve
+de sa chambre, où d’Artagnan, adossé d’ailleurs à cette alcôve, ne
+pouvait soupçonner qu’il se cachât quelqu’un. L’onction de ces
+paroles, leur lenteur étudiée, la solennité du serment, donnèrent
+au mousquetaire la satisfaction la plus complète. Il prit les deux
+mains d’Aramis et les serra cordialement.
+
+Aramis avait supporté les reproches sans pâlir, il rougit en
+écoutant les éloges. D’Artagnan trompé lui faisait honneur.
+D’Artagnan confiant lui faisait honte.
+
+— Est-ce que vous partez? lui dit-il en l’embrassant pour cacher
+sa rougeur.
+
+— Oui, mon service m’appelle. J’ai le mot de la nuit à prendre.
+
+— Où coucherez-vous?
+
+— Dans l’antichambre du roi, à ce qu’il paraît. Mais Porthos?
+
+— Emmenez-le-moi donc; car il ronfle comme un canon.
+
+— Ah!... il n’habite pas avec vous? dit d’Artagnan.
+
+— Pas le moins du monde. Il a son appartement je ne sais où.
+
+— Très bien! dit le mousquetaire, à qui cette séparation des deux
+associés ôtait ses derniers soupçons.
+
+Et il toucha rudement l’épaule de Porthos. Celui-ci répondit en
+rugissant.
+
+— Venez! dit d’Artagnan.
+
+— Tiens! d’Artagnan, ce cher ami! par quel hasard? Ah! c’est
+vrai, je suis de la fête de Vaux.
+
+— Avec votre bel habit.
+
+— C’est gentil de la part de M. Coquelin de Volière, n’est-ce
+pas?
+
+— Chut! fit Aramis, vous marchez à défoncer les parquets.
+
+— C’est vrai, dit le mousquetaire. Cette chambre est au-dessus du
+dôme.
+
+— Et je ne l’ai pas prise pour salle d’armes, ajouta l’évêque. La
+chambre du roi a pour plafond les douceurs du sommeil. N’oubliez
+pas que mon parquet est la doublure de ce plafond-là. Bonsoir, mes
+amis, dans dix minutes je dormirai.
+
+Et Aramis les conduisit en riant doucement. Puis, lorsqu’ils
+furent dehors, fermant rapidement les verrous et calfeutrant les
+fenêtres, il appela:
+
+— Monseigneur! monseigneur!
+
+Philippe sortit de l’alcôve en poussant une porte à coulisse
+placée derrière le lit.
+
+— Voilà bien des soupçons chez M. d’Artagnan, dit-il.
+
+— Ah! vous avez reconnu d’Artagnan, n’est-ce pas?
+
+— Avant que vous l’eussiez nommé.
+
+— C’est votre capitaine des mousquetaires.
+
+— Il m’est bien dévoué, répliqua Philippe en appuyant sur le
+pronom personnel.
+
+— Fidèle comme un chien, mordant quelquefois. Si d’Artagnan ne
+vous reconnaît pas avant que l’autre ait disparu, comptez sur
+d’Artagnan à toute éternité; car alors, s’il n’a rien vu, il
+gardera sa fidélité. S’il a vu trop tard, il est Gascon et
+n’avouera jamais qu’il s’est trompé.
+
+— Je le pensais. Que faisons-nous maintenant?
+
+— Vous allez vous mettre à l’observatoire et regarder, au coucher
+du roi, comment vous vous couchez en petite cérémonie.
+
+— Très bien. Où me mettrai-je?
+
+— Asseyez-vous sur ce pliant. Je vais faire glisser le parquet.
+Vous regarderez par cette ouverture qui répond aux fausses
+fenêtres pratiquées dans le dôme de la chambre du roi. Voyez-vous?
+
+— Je vois le roi.
+
+Et Philippe tressaillit comme à l’aspect d’un ennemi.
+
+— Que fait-il?
+
+— Il veut faire asseoir auprès de lui un homme.
+
+— M. Fouquet.
+
+— Non, non pas; attendez...
+
+— Les notes, mon prince, les portraits!
+
+— L’homme que le roi veut faire s’asseoir ainsi devant lui, c’est
+M. Colbert.
+
+— Colbert devant le roi? s’écria Aramis. Impossible!
+
+— Regardez.
+
+Aramis plongea ses regards dans la rainure du parquet.
+
+— Oui, dit-il, Colbert lui-même. Oh! monseigneur, qu’allons-nous
+entendre, et que va-t-il résulter de cette intimité?
+
+— Rien de bon pour M. Fouquet, sans nul doute.
+
+Le prince ne se trompait pas. Nous avons vu que Louis XIV avait
+fait mander Colbert, et que Colbert était arrivé. La conversation
+s’était engagée entre eux par une des plus hautes faveurs que le
+roi eût jamais faites. Il est vrai que le roi était seul avec son
+sujet.
+
+— Colbert, asseyez-vous.
+
+L’intendant, comblé de joie, lui qui craignait d’être renvoyé,
+refusa cet insigne honneur.
+
+— Accepte-t-il? dit Aramis.
+
+— Non, il reste debout.
+
+— Écoutons, mon prince.
+
+Et le futur roi, le futur pape écoutèrent avidement ces simples
+mortels qu’ils tenaient sous leurs pieds, prêts à les écraser
+s’ils l’eussent voulu.
+
+— Colbert, dit le roi, vous m’avez fort contrarié aujourd’hui.
+
+— Sire... je le savais.
+
+— Très bien! J’aime cette réponse. Oui, vous le saviez. Il y a du
+courage à l’avoir fait.
+
+— Je risquais de mécontenter Votre Majesté, mais je risquais
+aussi de lui cacher son intérêt véritable.
+
+— Quoi donc? Vous craigniez quelque chose pour moi?
+
+— Ne fût-ce qu’une indigestion, Sire, dit Colbert, car on ne
+donne à son roi des festins pareils que pour l’étouffer sous le
+poids de la bonne chère.
+
+Et, cette grosse plaisanterie lancée, Colbert en attendit
+agréablement l’effet.
+
+Louis XIV, l’homme le plus vain et le plus délicat de son royaume,
+pardonna encore cette facétie à Colbert.
+
+— De vrai, dit-il, M. Fouquet m’a donné un trop beau repas.
+Dites-moi, Colbert, où prend-il tout l’argent nécessaire pour
+subvenir à ces frais énormes? Le savez-vous?
+
+— Oui, je le sais, Sire.
+
+— Vous me l’allez un peu établir.
+
+— Facilement, à un denier près.
+
+— Je sais que vous comptez juste.
+
+— C’est la première qualité qu’on puisse exiger d’un intendant
+des finances.
+
+— Tous ne l’ont pas.
+
+— Je rends grâce à Votre Majesté d’un éloge si flatteur dans sa
+bouche.
+
+— Donc, M. Fouquet est riche, très riche, et cela monsieur, tout
+le monde le sait.
+
+— Tout le monde, les vivants comme les morts.
+
+— Que veut dire cela, monsieur Colbert?
+
+— Les vivants voient la richesse de M. Fouquet. Ils admirent un
+résultat, et ils y applaudissent; mais les morts, plus savants que
+nous, savent les causes, et ils accusent.
+
+— Eh bien! M. Fouquet doit sa richesse à quelles causes?
+
+— Le métier d’intendant favorise souvent ceux qui l’exercent.
+
+— Vous avez à me parler plus confidentiellement; ne craignez
+rien, nous sommes bien seuls.
+
+— Je ne crains jamais rien, sous l’égide de ma conscience et sous
+la protection de mon roi, Sire.
+
+Et Colbert s’inclina.
+
+— Donc, les morts, s’ils parlaient?...
+
+— Ils parlent quelquefois, Sire. Lisez.
+
+— Ah! murmura Aramis à l’oreille du prince, qui, à ses côtés,
+écoutait sans perdre une syllabe, puisque vous êtes placé ici,
+monseigneur, pour apprendre votre métier de roi, écoutez une
+infamie toute royale. Vous allez assister à une de ces scènes
+comme Dieu seul ou plutôt comme le diable les conçoit et les
+exécute. Écoutez bien, vous profiterez.
+
+Le prince redoubla d’attention et vit Louis XIV prendre des mains
+de Colbert une lettre que celui-ci tendait.
+
+— L’écriture du feu cardinal! dit le roi.
+
+— Votre Majesté a bonne mémoire, répliqua Colbert en s’inclinant,
+et c’est une merveilleuse aptitude pour un roi destiné au travail,
+que de reconnaître ainsi les écritures à première vue.
+
+Le roi lut une lettre de Mazarin, qui, déjà connue du lecteur,
+depuis la brouille entre Mme de Chevreuse et Aramis, n’apprendrait
+rien de nouveau si nous la rapportions ici.
+
+— Je ne comprends pas bien, dit le roi intéressé vivement.
+
+— Votre Majesté n’a pas encore l’habitude des commis
+d’intendance.
+
+— Je vois qu’il s’agit d’argent donné à M. Fouquet.
+
+— Treize millions. Une jolie somme!
+
+— Mais oui... Eh bien! ces treize millions manquent dans le total
+des comptes? Voilà ce que je ne comprends pas très bien, vous
+dis-je. Pourquoi et comment ce déficit serait-il possible?
+
+— Possible, je ne dis pas; réel, je le dis.
+
+— Vous dites que treize millions manquent dans les comptes?
+
+— Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le registre.
+
+— Et cette lettre de M. de Mazarin indique l’emploi de cette
+somme et le nom du dépositaire?
+
+— Comme Votre Majesté peut s’en convaincre.
+
+— Oui, en effet, il résulte de là que M. Fouquet n’aurait pas
+encore rendu les treize millions.
+
+— Cela résulte des comptes, oui, Sire.
+
+— Eh bien! alors?...
+
+— Eh bien! alors, Sire, puisque M. Fouquet n’a pas rendu les
+treize millions, c’est qu’il les a encaissés, et, avec treize
+millions, on fait quatre fois plus, et une fraction, de dépense et
+de munificence que Votre Majesté n’a pu en faire à Fontainebleau,
+où nous ne dépensâmes que trois millions en totalité, s’il vous en
+souvient.
+
+C’était, pour un maladroit, une bien adroite noirceur que ce
+souvenir invoqué de la fête dans laquelle le roi avait, grâce à un
+mot de Fouquet, aperçu pour la première fois sont infériorité.
+Colbert recevait à Vaux ce que Fouquet lui avait fait à
+Fontainebleau, et, en bon homme de finances, il le rendait avec
+tous les intérêts. Ayant ainsi disposé le roi, Colbert n’avait
+plus grand’chose à faire. Il le sentit; le roi était devenu
+sombre. Colbert attendit la première parole du roi avec autant
+d’impatience que Philippe et Aramis du haut de leur observatoire.
+
+— Savez-vous ce qui résulte de tout cela, monsieur Colbert? dit
+le roi après une réflexion.
+
+— Non, Sire, je ne le sais pas.
+
+— C’est que le fait de l’appropriation des treize millions, s’il
+était avéré...
+
+— Mais il l’est.
+
+— Je veux dire s’il était déclaré, monsieur Colbert.
+
+— Je pense qu’il le serait dès demain, si Votre Majesté...
+
+— N’était pas chez M. Fouquet, répondit assez dignement le roi.
+
+— Le roi est chez lui partout, Sire, et surtout dans les maisons
+que son argent a payées.
+
+— Il me semble, dit Philippe bas à Aramis, que l’architecte qui a
+bâti ce dôme aurait dû, prévoyant quel usage on en ferait, le
+mobiliser pour qu’on pût le faire choir sur la tête des coquins
+d’un caractère aussi noir que ce M. Colbert.
+
+— J’y pensais bien, dit Aramis, mais M. Colbert est si près du
+roi en ce moment!
+
+— C’est vrai, cela ouvrirait une succession.
+
+— Dont monsieur votre frère puîné récolterait tout le fruit,
+monseigneur. Tenez, restons en repos et continuons à écouter.
+
+— Nous n’écouterons pas longtemps, dit le jeune prince.
+
+— Pourquoi cela, monseigneur?
+
+— Parce que, si j’étais le roi, je ne répondrais plus rien.
+
+— Et que feriez-vous?
+
+— J’attendrais à demain matin pour réfléchir.
+
+Louis XIV leva enfin les yeux, et, retrouvant Colbert attentif à
+sa première parole:
+
+— Monsieur Colbert, dit-il, en changeant brusquement la
+conversation, je vois qu’il se fait tard, je me coucherai.
+
+— Ah! fit Colbert, j’aurai...
+
+— À demain. Demain matin, j’aurai pris une détermination.
+
+— Fort bien, Sire, repartit Colbert outré, quoiqu’il se contint
+en présence du roi.
+
+Le roi fit un geste, et l’intendant se dirigea vers la porte à
+reculons.
+
+— Mon service! cria le roi.
+
+Le service du roi entra dans l’appartement.
+
+Philippe allait quitter son poste d’observation.
+
+— Un moment, lui dit Aramis avec sa douceur habituelle; ce qui
+vient de se passer n’est qu’un détail, et nous n’en prendrons plus
+demain aucun souci, mais le service de nuit, l’étiquette du petit
+coucher, ah! monseigneur, voilà qui est important! Apprenez,
+apprenez comment vous vous mettez au lit, Sire. Regardez,
+regardez!
+
+
+
+
+Chapitre CCXXI — Colbert
+
+
+L’histoire nous dira ou plutôt l’histoire nous a dit les
+événements du lendemain, les fêtes splendides données par le
+surintendant à son roi. Deux grands écrivains ont constaté la
+grande dispute qu’il y eut entre _la Cascade et la Gerbe d’Eau_,
+la lutte engagée entre _la Fontaine de la Couronne et les
+Animaux_, pour savoir à qui plairait davantage. Il y eut donc le
+lendemain divertissement et joie; il y eut promenade, repas,
+comédie; comédie dans laquelle, à sa grande surprise, Porthos
+reconnut M. Coquelin de Volière, jouant dans la _farce_ des
+_Fâcheux_. C’est ainsi qu’appelait ce divertissement
+M. de Bracieux de Pierrefonds.
+
+La Fontaine n’en jugeait pas de même, sans doute, lui qui écrivait
+à son ami M. Maucrou:
+
+_C’est un ouvrage de Molière._
+_Cet écrivain, par sa manière, _
+_Charme à présent toute la Cour._
+_De la façon que son nom court, _
+_Il doit être par-delà Rome._
+_J’en suis ravi, car c’est un homme._
+
+On voit que La Fontaine avait profité de l’avis de Pélisson et
+avait soigné la rime.
+
+Au reste, Porthos était de l’avis de La Fontaine, et il eût dit
+comme lui: «Pardieu! ce Molière est mon homme! mais seulement pour
+les habits.» À l’endroit du théâtre, nous l’avons dit, pour
+M. de Bracieux de Pierrefonds, Molière n’était qu’un _farceur_.
+
+Mais préoccupé par la scène de la veille, mais cuvant le poison
+versé par Colbert, le roi, pendant toute cette journée si
+brillante, si accidentée, si imprévue, où toutes les merveilles
+des _Mille et Une Nuits_ semblaient naître sous ses pas, le roi se
+montra froid, réservé, taciturne. Rien ne put le dérider; on
+sentait qu’un profond ressentiment venant de loin, accru peu à peu
+comme la source qui devient rivière, grâce aux mille filets d’eau
+qui l’alimentent, tremblait au plus profond de son âme. Vers midi
+seulement, il commença à reprendre un peu de sérénité. Sans doute,
+sa résolution était arrêtée.
+
+Aramis, qui le suivait pas à pas, dans sa pensée comme dans sa
+marche, Aramis conclut que l’événement qu’il attendait ne se
+ferait pas attendre.
+
+Cette fois, Colbert semblait marcher de concert avec l’évêque de
+Vannes, et, eût-il reçu pour chaque aiguille dont il piquait le
+cœur du roi un mot d’ordre d’Aramis, qu’il n’eût pas fait mieux.
+
+Toute cette journée, le roi, qui avait sans doute besoin d’écarter
+une pensée sombre, le roi parut rechercher aussi activement la
+société de La Vallière qu’il mit d’empressement à fuir celle de
+M. Colbert ou celle de M. Fouquet.
+
+Le soir vint. Le roi avait désiré ne se promener qu’après le jeu.
+Entre le souper et la promenade, on joua donc. Le roi gagna mille
+pistoles, et, les ayant gagnées, les mit dans sa poche, et se leva
+en disant:
+
+— Allons, messieurs, au parc.
+
+Il y trouva les dames. Le roi avait gagné mille pistoles et les
+avait empochées, avons-nous dit. Mais M. Fouquet avait su en
+perdre dix mille; de sorte que, parmi les courtisans, il y avait
+encore cent quatre-vingt-dix mille livres de bénéfice,
+circonstance qui faisait des visages des courtisans et des
+officiers de la maison du roi les visages les plus joyeux de la
+terre.
+
+Il n’en était pas de même du visage du roi, sur lequel, malgré ce
+gain auquel il n’était pas insensible, demeurait toujours un
+lambeau de nuage. Au coin d’une allée, Colbert l’attendait. Sans
+doute, l’intendant se trouvait là en vertu d’un rendez-vous donné,
+car Louis XIV, qui l’avait évité, lui fit un signe et s’enfonça
+avec lui dans le parc.
+
+Mais La Vallière aussi avait vu ce front sombre et ce regard
+flamboyant du roi, elle l’avait vu, et comme rien de ce qui
+couvait dans cette âme n’était impénétrable à son amour, elle
+avait compris que cette colère comprimée menaçait quelqu’un. Elle
+se tenait sur le chemin de vengeance comme l’ange de la
+miséricorde.
+
+Toute triste, toute confuse, à demi folle d’avoir été si longtemps
+séparée de son amant, inquiète de cette émotion intérieure qu’elle
+avait devinée, elle se montra d’abord au roi avec un aspect
+embarrassé que, dans sa mauvaise disposition d’esprit, le roi
+interpréta défavorablement.
+
+Alors, comme ils étaient seuls ou à peu près seuls, attendu que
+Colbert, en apercevant la jeune fille, s’était respectueusement
+arrêté et se tenait à dix pas de distance, le roi s’approcha de La
+Vallière et lui prit la main.
+
+— Mademoiselle, lui dit-il, puis-je, sans indiscrétion, vous
+demander ce que vous avez? Votre poitrine paraît gonflée, vos yeux
+sont humides.
+
+— Oh! Sire, si ma poitrine est gonflée, si mes yeux sont humides,
+si je suis triste enfin, c’est de la tristesse de Votre Majesté.
+
+— Ma tristesse? oh! vous voyez mal, mademoiselle. Non, ce n’est
+point de la tristesse que j’éprouve.
+
+— Et qu’éprouvez-vous, Sire?
+
+— De l’humiliation.
+
+— De l’humiliation? oh! que dites-vous là?
+
+— Je dis, mademoiselle, que, là où je suis, nul autre ne devrait
+être le maître. Eh bien! regardez, si je ne m’éclipse pas, moi, le
+roi de France, devant le roi de ce domaine. Oh! continua-t-il en
+serrant les dents et le poing, oh!... Et quand je pense que ce
+roi...
+
+— Après? dit La Vallière effrayée.
+
+— Que ce roi est un serviteur infidèle qui se fait orgueilleux
+avec mon bien volé! Aussi je vais lui changer, à cet impudent
+ministre, sa fête en deuil dont la nymphe de Vaux, comme disent
+ses poètes gardera longtemps le souvenir.
+
+— Oh! Votre Majesté...
+
+— Eh bien! mademoiselle, allez-vous prendre le parti de
+M. Fouquet? fit Louis XIV avec impatience.
+
+— Non, Sire, je vous demanderai seulement si vous êtes bien
+renseigné. Votre Majesté, plus d’une fois, a appris à connaître la
+valeur des accusations de cour.
+
+Louis XIV fit signe à Colbert de s’approcher.
+
+— Parlez, monsieur Colbert, dit le jeune prince; car, en vérité,
+je crois que voilà Mlle de La Vallière qui a besoin de votre
+parole pour croire à la parole du roi. Dites à Mademoiselle ce
+qu’a fait M. Fouquet. Et vous, mademoiselle, oh! ce ne sera pas
+long, ayez la bonté d’écouter, je vous prie.
+
+Pourquoi Louis XIV insistait-il ainsi? Chose toute simple: son
+cœur n’était pas tranquille, son esprit n’était pas bien
+convaincu; il devinait quelque menée sombre, obscure, tortueuse,
+sous cette histoire des treize millions, et il eût voulu que le
+cœur pur de La Vallière, révolté à l’idée d’un vol, approuvât,
+d’un seul mot, cette résolution qu’il avait prise, et que
+néanmoins, il hésitait à mettre à exécution.
+
+— Parlez, monsieur, dit La Vallière à Colbert qui s’était avancé;
+parlez, puisque le roi veut que je vous écoute. Voyons, dites,
+quel est le crime de M. Fouquet?
+
+— Oh! pas bien grave, mademoiselle, dit le noir personnage; un
+simple abus de confiance...
+
+— Dites, dites, Colbert, et quand vous aurez dit, laissez-nous et
+allez avertir M. d’Artagnan que j’ai des ordres à lui donner.
+
+— M. d’Artagnan! s’écria La Vallière, et pourquoi faire avertir
+M. d’Artagnan, Sire? Je vous supplie de me le dire.
+
+— Pardieu! pour arrêter ce titan orgueilleux qui, fidèle à sa
+devise, menace d’escalader mon ciel.
+
+— Arrêter M. Fouquet, dites-vous?
+
+— Ah! cela vous étonne?
+
+— Chez lui?
+
+— Pourquoi pas? S’il est coupable, il est coupable chez lui comme
+ailleurs.
+
+— M. Fouquet, qui se ruine en ce moment pour faire honneur à son
+roi?
+
+— Je crois, en vérité, que vous défendez ce traître,
+mademoiselle.
+
+Colbert se mit à rire tout bas. Le roi se retourna au sifflement
+de ce rire.
+
+— Sire, dit La Vallière, ce n’est pas M. Fouquet que je défends,
+c’est vous même.
+
+— Moi-même!... Vous me défendez?
+
+— Sire, vous vous déshonorez en donnant un pareil ordre.
+
+— Me déshonorer? murmura le roi blêmissant de colère. En vérité,
+mademoiselle, vous mettez à ce que vous dites une étrange passion.
+
+— Je mets de la passion, non pas à ce que je dis, Sire, mais à
+servir Votre Majesté, répondit la noble jeune fille. J’y mettrais,
+s’il le fallait, ma vie, et cela avec la même passion, Sire.
+
+Colbert voulut grommeler. Alors La Vallière, ce doux agneau, se
+redressa contre lui et, d’un œil enflammé, lui imposa silence.
+
+— Monsieur, dit-elle, quand le roi agit bien, si le roi fait tort
+à moi ou aux miens, je me tais; mais, le roi me servît-il, moi ou
+ceux que j’aime, si le roi agit mal, je le lui dis.
+
+— Mais, il me semble, mademoiselle, hasarda Colbert, que, moi
+aussi, j’aime le roi.
+
+— Oui, monsieur, nous l’aimons tous deux, chacun à sa manière,
+répliqua La Vallière avec un tel accent, que le cœur du jeune roi
+en fut pénétré. Seulement je l’aime, moi, si fortement, que tout
+le monde le sait, si purement, que le roi lui-même ne doute pas de
+mon amour. Il est mon roi et mon maître, je suis son humble
+servante, mais quiconque touche à son honneur touche à ma vie. Or,
+je répète que ceux-là déshonorent le roi qui lui conseillent de
+faire arrêter M. Fouquet chez lui.
+
+Colbert baissa la tête, car il se sentait abandonné par le roi.
+Cependant, tout en baissant la tête, il murmura:
+
+— Mademoiselle, je n’aurais qu’un mot à dire.
+
+— Ne le dites pas, ce mot, monsieur, car ce mot, je ne
+l’écouterais point. Que me diriez-vous d’ailleurs? Que M. Fouquet
+a commis des crimes? Je le sais, parce que le roi l’a dit, et du
+moment que le roi a dit: «Je crois», je n’ai pas besoin qu’une
+autre bouche dise: «J’affirme.» Mais M. Fouquet, fût-il le dernier
+des hommes, je le dis hautement, M. Fouquet est sacré au roi,
+parce que le roi est son hôte. Sa maison fût-elle un repaire, Vaux
+fût-il une caverne de faux-monnayeurs ou de bandits, sa maison est
+sainte, son château est inviolable, puisqu’il y loge sa femme, et
+c’est un lieu d’asile que des bourreaux ne violeraient pas!
+
+La Vallière se tut. Malgré lui, le roi l’admirait; il fut vaincu
+par la chaleur de cette voix, par la noblesse de cette cause.
+Colbert, lui, ployait, écrasé par l’inégalité de cette lutte.
+Enfin, le roi respira, secoua la tête et tendit la main à La
+Vallière.
+
+— Mademoiselle, dit-il avec douceur, pourquoi parlez-vous contre
+moi? Savez-vous ce que fera ce misérable si je le laisse respirer?
+
+— Eh! mon Dieu, n’est-ce pas une proie qui vous appartiendra
+toujours?
+
+— Et s’il échappe, s’il fuit? s’écria Colbert.
+
+— Eh bien! monsieur, ce sera la gloire éternelle du roi d’avoir
+laissé fuir M. Fouquet, et plus il aura été coupable, plus la
+gloire du roi sera grande, comparée à cette misère, à cette honte.
+
+Louis baisa la main de La Vallière, tout en se laissant glisser à
+ses genoux.
+
+«Je suis perdu», pensa Colbert.
+
+Puis tout à coup sa figure s’éclaira:
+
+«Oh! non, non, pas encore!» se dit-il.
+
+Et, tandis que le roi, protégé par l’épaisseur d’un énorme
+tilleul, étreignait La Vallière avec toute l’ardeur d’un ineffable
+amour, Colbert fouilla tranquillement dans son garde-notes, d’où
+il tira un papier plié en forme de lettre, papier un peu jaune
+peut-être, mais qui devait être bien précieux, puisque l’intendant
+sourit en le regardant. Puis il reporta son regard haineux sur le
+groupe charmant que dessinaient dans l’ombre la jeune fille et le
+roi, groupe que venait éclairer la lueur des flambeaux qui
+s’approchaient.
+
+Louis vit la lueur de ces flambeaux se refléter sur la robe
+blanche de La Vallière.
+
+— Pars, Louise, lui dit-il, car voilà que l’on vient.
+
+— Mademoiselle, mademoiselle, on vient, ajouta Colbert pour hâter
+le départ de la jeune fille.
+
+Louise disparut rapidement entre les arbres. Puis, comme le roi,
+qui s’était mis aux genoux de la jeune fille, se relevait:
+
+— Ah! Mlle de la Vallière a laissé tomber quelque chose, dit
+Colbert.
+
+— Quoi donc? demanda le roi.
+
+— Un papier, une lettre, quelque chose de blanc, voyez, là, Sire.
+
+Le roi se baissa vite, et ramassa la lettre en la froissant.
+
+En ce moment, les flambeaux arrivèrent, inondant de jour cette
+scène obscure.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXII — Jalousie
+
+
+Cette vraie lumière, cet empressement de tous, cette nouvelle
+ovation faite au roi par Fouquet, vinrent suspendre l’effet d’une
+résolution que La Vallière avait déjà bien ébranlée dans le cœur
+de Louis XIV.
+
+Il regarda Fouquet avec une sorte de reconnaissance pour lui, de
+ce qu’il avait fourni à La Vallière l’occasion de se montrer si
+généreuse, si fort puissante sur son cœur.
+
+C’était le moment des dernières merveilles. À peine Fouquet eut-il
+emmené le roi vers le château, qu’une masse de feu, s’échappant
+avec un grondement majestueux du dôme de Vaux, éblouissante
+aurore, vint éclairer jusqu’aux moindres détails des parterres.
+
+Le feu d’artifice commençait. Colbert, à vingt pas du roi, que les
+maîtres de Vaux entouraient et fêtaient, cherchait par
+l’obstination de sa pensée funeste à ramener l’attention de Louis
+sur des idées que la magnificence du spectacle éloignait déjà
+trop.
+
+Tout à coup, au moment de la tendre à Fouquet, le roi sentit dans
+sa main ce papier que, selon toute apparence, La Vallière, en
+fuyant, avait laissé tomber à ses pieds.
+
+L’aimant le plus fort de la pensée d’amour entraînait le jeune
+prince vers le souvenir de sa maîtresse.
+
+Aux lueurs de ce feu, toujours croissant en beauté, et qui faisait
+pousser des cris d’admiration dans les villages d’alentour, le roi
+lut le billet, qu’il supposait être une lettre d’amour destinée à
+lui par La Vallière.
+
+À mesure qu’il lisait, la pâleur montait à son visage, et cette
+sourde colère, illuminée par ces feux de mille couleurs, faisait
+un spectacle terrible dont tout le monde eût frémi, si chacun
+avait pu lire dans ce cœur ravagé par les plus sinistres
+passions. Pour lui, plus de trêve dans la jalousie et la rage. À
+partir du moment où il eut découvert la sombre vérité, tout
+disparut, pitié douceur, religion de l’hospitalité.
+
+Peu s’en fallut que, dans la douleur aiguë qui tordait son cœur,
+encore trop faible pour dissimuler la souffrance, peu s’en fallut
+qu’il ne poussât un cri d’alarme et qu’il n’appelât ses gardes
+autour de lui.
+
+Cette lettre, jetée sur les pas du roi par Colbert on l’a déjà
+deviné, c’était celle qui avait disparu avec le grison Tobie à
+Fontainebleau, après la tentative faite par Fouquet sur le cœur
+de La Vallière.
+
+Fouquet voyait la pâleur et ne devinait point le mal; Colbert
+voyait la colère et se réjouissait à l’approche de l’orage.
+
+La voix de Fouquet tira le jeune prince de sa farouche rêverie.
+
+— Qu’avez-vous, Sire? demanda gracieusement le surintendant.
+
+Louis fit un effort sur lui-même, un violent effort.
+
+— Rien, dit-il.
+
+— J’ai peur que Votre Majesté ne souffre.
+
+— Je souffre, en effet, je vous l’ai déjà dit, monsieur, mais ce
+n’est rien.
+
+Et le roi, sans attendre la fin du feu d’artifice, se dirigea vers
+le château.
+
+Fouquet accompagna le roi. Tout le monde suivit derrière eux.
+
+Les dernières fusées brûlèrent tristement pour elles seules.
+
+Le surintendant essaya de questionner encore Louis XIV, mais
+n’obtint aucune réponse. Il supposa qu’il y avait eu querelle
+entre Louis et La Vallière dans le parc; que brouille en était
+résultée; que le roi, peu boudeur de sa nature, mais tout dévoué à
+sa rage d’amour, prenait le monde en haine depuis que sa maîtresse
+le boudait. Cette idée suffit à le rassurer; il eut même un
+sourire amical et consolant pour le jeune roi, quand celui-ci lui
+souhaita le bonsoir.
+
+Ce n’était pas tout pour le roi. Il fallait subir le service. Ce
+service du soir se devait faire en grande étiquette. Le lendemain
+était le jour du départ. Il fallait bien que les hôtes
+remerciassent leur hôte et lui donnassent une politesse pour ses
+douze millions.
+
+La seule chose que Louis trouva d’aimable pour Fouquet en le
+congédiant, ce furent ces paroles:
+
+— Monsieur Fouquet, vous saurez de mes nouvelles; faites, je vous
+prie, venir ici M. d’Artagnan.
+
+Et le sang de Louis XIII, qui avait tant dissimulé, bouillait
+alors dans ses veines, et il était tout prêt à faire égorger
+Fouquet, comme son prédécesseur avait fait assassiner le maréchal
+d’Ancre. Aussi déguisa-t-il l’affreuse résolution sous un de ces
+sourires royaux qui sont les éclairs des coups d’État.
+
+Fouquet prit la main du roi et la baisa. Louis frissonna de tout
+son corps, mais laissa toucher sa main aux lèvres de M. Fouquet.
+
+Cinq minutes après, d’Artagnan, auquel on avait transmis l’ordre
+royal, entrait dans la chambre de Louis XIV.
+
+Aramis et Philippe étaient dans la leur, toujours attentifs,
+toujours écoutant.
+
+Le roi ne laissa pas au capitaine de ses mousquetaires le temps
+d’arriver jusqu’à son fauteuil.
+
+Il courut à lui.
+
+— Ayez soin, s’écria-t-il, que nul n’entre ici.
+
+— Bien, Sire, répliqua le soldat, dont le coup d’œil avait,
+depuis longtemps, analysé les ravages de cette physionomie.
+
+Et il donna l’ordre à la porte, puis revenant vers le roi:
+
+— Il y a du nouveau chez Votre Majesté? dit-il.
+
+— Combien avez-vous d’hommes ici? demanda le roi sans répondre
+autrement à la question qui lui était faite.
+
+— Pour quoi faire, Sire?
+
+— Combien avez-vous d’hommes? répéta le roi en frappant du pied.
+
+— J’ai les mousquetaires.
+
+— Après?
+
+— J’ai vingt gardes et treize Suisses.
+
+— Combien faut-il de gens pour...
+
+— Pour?... dit le mousquetaire avec ses grands yeux calmes.
+
+— Pour arrêter M. Fouquet.
+
+D’Artagnan fit un pas en arrière.
+
+— Arrêter M. Fouquet! dit-il avec éclat.
+
+— Allez-vous dire aussi que c’est impossible? s’écria le roi avec
+une rage froide et haineuse.
+
+— Je ne dis jamais qu’une chose soit impossible répliqua
+d’Artagnan blessé au vif.
+
+— Eh bien! faites!
+
+D’Artagnan tourna sur ses talons sans mesure et se dirigea vers la
+porte.
+
+L’espace à parcourir était court: il le franchit en six pas. Là,
+s’arrêtant:
+
+— Pardon, Sire, dit-il.
+
+— Quoi? dit le roi.
+
+— Pour faire cette arrestation, je voudrais un ordre écrit.
+
+— À quel propos? et depuis quand la parole du roi ne vous
+suffit-elle pas?
+
+— Parce qu’une parole de roi, issue d’un sentiment de colère,
+peut changer quand le sentiment change.
+
+— Pas de phrases, monsieur! vous avez une autre pensée.
+
+— Oh! j’ai toujours des pensées, moi, et des pensées que les
+autres n’ont malheureusement pas, répliqua impertinemment
+d’Artagnan.
+
+Le roi, dans la fougue de son emportement, plia devant cet homme,
+comme le cheval plie les jarrets sous la main robuste du dompteur.
+
+— Votre pensée? s’écria-t-il.
+
+— La voici, Sire, répondit d’Artagnan. Vous faites arrêter un
+homme lorsque vous êtes encore chez lui: c’est de la colère. Quand
+vous ne serez plus en colère, vous vous repentirez. Alors, je veux
+pouvoir vous montrer votre signature. Si cela ne répare rien, au
+moins cela nous montrera-t-il que le roi a tort de se mettre en
+colère.
+
+— À tort de se mettre en colère! hurla le roi avec frénésie.
+Est-ce que le roi mon père, est-ce que mon aïeul ne s’y mettaient pas,
+corps du Christ?
+
+— Le roi votre père, le roi votre aïeul ne se mettaient jamais en
+colère que chez eux.
+
+— Le roi est maître partout comme chez lui.
+
+— C’est une phrase de flatteur, et qui doit venir de M. Colbert,
+mais ce n’est pas une vérité. Le roi est chez lui dans toute
+maison, quand il en a chassé le propriétaire.
+
+Louis se mordit les lèvres.
+
+— Comment! dit d’Artagnan, voilà un homme qui se ruine pour vous
+plaire, et vous voulez le faire arrêter? Mordioux! Sire, si je
+m’appelais Fouquet et que l’on me fît cela, j’avalerais d’un coup
+dix fusées d’artifice, et j’y mettrais le feu pour me faire
+sauter, moi et tout le reste. C’est égal, vous le voulez, j’y
+vais.
+
+— Allez! fit le roi. Mais avez-vous assez de monde?
+
+— Croyez-vous, Sire, que je vais emmener un anspessade avec moi?
+Arrêter M. Fouquet, mais c’est si facile, qu’un enfant le ferait.
+M. Fouquet à arrêter, c’est un verre d’absinthe à boire. On fait
+la grimace, et c’est tout.
+
+— S’il se défend?...
+
+— Lui? Allons donc! se défendre, quand une rigueur comme celle-là
+le fait roi et martyr! Tenez, s’il lui reste un million, ce dont
+je doute, je gage qu’il le donnerait pour avoir cette fin-là.
+Allons, Sire, j’y vais.
+
+— Attendez! dit le roi.
+
+— Ah! qu’y a-t-il?
+
+— Ne rendez pas son arrestation publique.
+
+— C’est plus difficile, cela.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que rien n’est plus simple que d’aller, au milieu des
+mille personnes enthousiastes qui l’entourent, dire à M. Fouquet:
+«Au nom du roi, monsieur, je vous arrête!» Mais aller à lui, le
+tourner, le retourner, le coller dans quelque coin de l’échiquier,
+de façon qu’il ne s’en échappe pas; le voler à tous ses convives,
+et vous le garder prisonnier, sans qu’un de ses _hélas!_ ait été
+entendu, voilà une difficulté réelle, véritable, suprême, et je la
+donne en cent aux plus habiles.
+
+— Dites encore: «C’est impossible!» et vous aurez plus vite fait.
+Ah! mon Dieu, mon Dieu! ne serais-je entouré que de gens qui
+m’empêchent de faire ce que je veux!
+
+— Moi, je ne vous empêche de rien faire. Est-ce dit?
+
+— Gardez-moi M. Fouquet jusqu’à ce que, demain, j’aie pris une
+résolution.
+
+— Ce sera fait, Sire.
+
+— Et revenez à mon lever pour prendre mes nouveaux ordres.
+
+— Je reviendrai.
+
+— Maintenant, qu’on me laisse seul.
+
+— Vous n’avez pas même besoin de M. Colbert? dit le mousquetaire
+envoyant sa dernière flèche au moment du départ.
+
+Le roi tressaillit. Tout entier à la vengeance, il avait oublié le
+corps du délit.
+
+— Non, personne, dit-il, personne ici! Laissez-moi!
+
+D’Artagnan partit. Le roi ferma sa porte lui-même, et commença une
+furieuse course dans sa chambre, comme le taureau blessé qui
+traîne après lui ses banderilles et les fers des hameçons. Enfin,
+il se mit à se soulager par des cris.
+
+— Ah! le misérable! non seulement il me vole mes finances, mais,
+avec cet or, il me corrompt secrétaires, amis, généraux, artistes,
+il me prend jusqu’à ma maîtresse! Ah! voilà pourquoi cette perfide
+l’a si bravement défendu!... C’était de la reconnaissance!... Qui
+sait?... peut-être même de l’amour.
+
+Il s’abîma un instant dans ces réflexions douloureuses.
+
+«Un satyre! pensa-t-il avec cette haine profonde que la grande
+jeunesse porte aux hommes mûrs qui songent encore à l’amour; un
+faune qui court la galanterie et qui n’a jamais trouvé de
+rebelles! un homme à femmelettes, qui donne des fleurettes d’or et
+de diamant, et qui a des peintres pour faire le portrait de ses
+maîtresses en costume de déesses!»
+
+Le roi frémit de désespoir.
+
+— Il me souille tout! continua-t-il. Il me ruine tout! Il me
+tuera! Cet homme est trop pour moi! Il est mon mortel ennemi! Cet
+homme tombera! Je le hais!... je le hais!... je le hais!...
+
+Et, en disant ces mots, il frappait à coups redoublés sur les bras
+du fauteuil dans lequel il s’asseyait et duquel il se levait comme
+un épileptique.
+
+— Demain! demain!... Oh! le beau jour! murmura-t-il, quand le
+soleil se lèvera, n’ayant que moi pour rival, cet homme tombera si
+bas, qu’en voyant les ruines que ma colère aura faites, on avouera
+enfin que je suis plus grand que lui!
+
+Le roi, incapable de se maîtriser plus longtemps, renversa d’un
+coup de poing une table placée près de son lit, et, dans la
+douleur qu’il ressentit, pleurant presque, suffoquant, il alla se
+précipiter sur ses draps, tout habillé qu’il était, pour les
+mordre et pour y trouver le repos du corps.
+
+Le lit gémit sous ce poids, et, à part quelques soupirs échappés
+de la poitrine haletante du roi, on n’entendit plus rien dans la
+chambre de Morphée.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXIII — Lèse-majesté
+
+
+Cette fureur exaltée, qui s’était emparée du roi à la vue et à la
+lecture de la lettre de Fouquet à La Vallière, se fondit peu à peu
+en une fatigue douloureuse.
+
+La jeunesse, pleine de santé et de vie, ayant besoin de réparer à
+l’instant même ce qu’elle perd, la jeunesse ne connaît point ces
+insomnies sans fin qui réalisent pour le malheureux la fable du
+foie toujours renaissant de Prométhée. Là où l’homme mûr dans sa
+force, où le vieillard dans son épuisement, trouvent une
+continuelle alimentation de la douleur, le jeune homme, surpris
+par la révélation subite du mal, s’énerve en cris, en luttes
+directes, et se fait terrasser plus vite par l’inflexible ennemi
+qu’il combat. Une fois terrassé, il ne souffre plus.
+
+Louis fut dompté en un quart d’heure; puis il cessa de crisper ses
+poings et de brûler avec ses regards les invincibles objets de sa
+haine; il cessa d’accuser par de violentes paroles M. Fouquet et
+La Vallière; il tomba de la fureur dans le désespoir, et du
+désespoir dans la prostration.
+
+Après qu’il se fut roidi et tordu pendant quelques instants sur le
+lit, ses bras inertes retombèrent à ces côtés. Sa tête languit sur
+l’oreiller de dentelle, ses membres épuisés frissonnèrent, agités
+de légères contractions musculaires, sa poitrine ne laissa plus
+filtrer que de rares soupirs.
+
+Le dieu Morphée, qui régnait en souverain dans cette chambre à
+laquelle il avait donné son nom, et vers lequel Louis tournait ses
+yeux appesantis par la colère et rougis par les larmes, le dieu
+Morphée versait sur lui les pavots dont ses mains étaient pleines,
+de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s’endormit.
+
+Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si
+doux et si léger, qui élève le corps au-dessus de la couche, l’âme
+au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphée, peint
+sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains; que
+quelque chose brillait et s’agitait dans le dôme; que les essaims
+de songes sinistres, un instant déplacés, laissaient à découvert
+un visage d’homme, la main appuyée sur sa bouche, et dans
+l’attitude d’une méditation contemplative. Et, chose étrange, cet
+homme ressemblait tellement au roi, que Louis croyait voir son
+propre visage réfléchi dans un miroir. Seulement, ce visage était
+attristé par un sentiment de profonde pitié.
+
+Puis il lui sembla, peu à peu, que le dôme fuyait, échappant à sa
+vue, et que les figures et les attributs peints par Le Brun
+s’obscurcissaient dans un éloignement progressif. Un mouvement
+doux, égal, cadencé, comme celui d’un vaisseau qui plonge sous la
+vague, avait succédé à l’immobilité du lit. Le roi faisait un rêve
+sans doute, et, dans ce rêve, la couronne d’or qui attachait les
+rideaux s’éloignait comme le dôme auquel elle restait suspendue,
+de sorte que le génie ailé, qui, des deux mains, soutenait cette
+couronne, semblait appeler vainement le roi, qui disparaissait
+loin d’elle.
+
+Le lit s’enfonçait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait
+décevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumière de la
+chambre royale allant s’obscurcissant, quelque chose de froid, de
+sombre, d’inexplicable envahit l’air. Plus de peintures, plus
+d’or, plus de rideaux de velours, mais des murs d’un gris terne,
+dont l’ombre s’épaississait de plus en plus. Et cependant le lit
+descendait toujours, et, après une minute, qui parut un siècle au
+roi, il atteignit une couche d’air noire et glacée. Là, il
+s’arrêta.
+
+Le roi ne voyait plus la lumière de sa chambre que comme, du fond
+d’un puits, on voit la lumière du jour.
+
+«Je fais un affreux rêve! pensa-t-il. Il est temps de me
+réveiller. Allons, réveillons-nous!»
+
+Tout le monde a éprouvé ce que nous disons là. Il n’est personne
+qui, au milieu d’un cauchemar étouffant, ne se soit dit, à l’aide
+de cette lampe qui veille au fond du cerveau quand toute lumière
+humaine est éteinte, il n’est personne qui ne se soit dit: «Ce
+n’est rien, je rêve!»
+
+C’était ce que venait de se dire Louis XIV; mais à ce mot:
+«Réveillons-nous!» il s’aperçut que non seulement il était
+éveillé, mais encore qu’il avait les yeux ouverts. Alors il les
+jeta autour de lui.
+
+À sa droite et à sa gauche se tenaient deux hommes armés,
+enveloppés chacun dans un vaste manteau et le visage couvert d’un
+masque.
+
+L’un de ces hommes tenait à la main une petite lampe dont la lueur
+rouge éclairait le plus triste tableau qu’un roi pût envisager.
+
+Louis se dit que son rêve continuait, et que, pour le faire
+cesser, il suffisait de remuer les bras ou de faire entendre sa
+voix. Il sauta à bas du lit, et se trouva sur un sol humide.
+Alors, s’adressant à celui des deux hommes qui tenait la lampe:
+
+— Qu’est cela, monsieur, dit-il, et d’où vient cette
+plaisanterie?
+
+— Ce n’est point une plaisanterie, répondit d’une voix sourde
+celui des deux hommes masqués qui tenait la lanterne.
+
+— Êtes-vous à M. Fouquet? demanda le roi un peu interdit.
+
+— Peu importe à qui nous appartenons! dit le fantôme. Nous sommes
+vos maîtres, voilà tout.
+
+Le roi, plus impatient qu’intimidé, se tourna vers le second
+masque.
+
+— Si c’est une comédie, fit-il, vous direz à M. Fouquet que je la
+trouve inconvenante, et j’ordonne qu’elle cesse.
+
+Ce second masque, auquel s’adressait le roi, était un homme de
+très haute taille et d’une vaste circonférence. Il se tenait droit
+et immobile comme un bloc de marbre.
+
+— Eh bien! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me répondez
+pas?
+
+— Nous ne vous répondons pas, mon petit monsieur, fit le géant
+d’une voix de stentor, parce qu’il n’y a rien à vous répondre,
+sinon que vous êtes le premier _fâcheux_, et que M. Coquelin de
+Volière vous a oublié dans le nombre des siens.
+
+— Mais, enfin, que me veut-on? s’écria Louis en se croisant les
+bras avec colère.
+
+— Vous le saurez plus tard, répondit le porte-lampe.
+
+— En attendant, où suis-je?
+
+— Regardez!
+
+Louis regarda effectivement; mais, à la lueur de la lampe que
+soulevait l’homme masqué, il n’aperçut que des murs humides, sur
+lesquels brillait ça et là le sillage argenté des limaces.
+
+— Oh! oh! un cachot? fit le roi.
+
+— Non, un souterrain.
+
+— Qui mène?...
+
+— Veuillez nous suivre.
+
+— Je ne bougerai pas d’ici, s’écria le roi.
+
+— Si vous faites le mutin, mon jeune ami, répondit le plus
+robuste des deux hommes, je vous enlèverai, je vous roulerai dans
+un manteau, et, si vous y étouffez, ma foi! ce sera tant pis pour
+vous.
+
+Et, en disant ces mots, celui qui les disait tira, de dessous ce
+manteau dont il menaçait le roi, une main que Milon de Crotone eût
+bien voulu posséder le jour où lui vint cette malheureuse idée de
+fendre son dernier chêne.
+
+Le roi eut horreur d’une violence, car il comprenait que ces deux
+hommes, au pouvoir desquels il se trouvait, ne s’étaient point
+avancés jusque-là pour reculer, et, par conséquent, pousseraient
+la chose jusqu’au bout. Il secoua la tête.
+
+— Il paraît que je suis tombé aux mains de deux assassins,
+dit-il. Marchons!
+
+Aucun des deux hommes ne répondit à cette parole. Celui qui tenait
+la lampe marcha le premier; le roi le suivit; le second masque
+vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse,
+diaprée d’autant d’escaliers qu’on en trouve dans les mystérieux
+et sombres palais d’Anne Radcliff. Tous ces détours, pendant
+lesquels le roi entendit plusieurs fois des bruits d’eau sur sa
+tête, aboutirent enfin à un long corridor fermé par une porte de
+fer. L’homme à la lampe ouvrit cette porte avec des clefs qu’il
+portait à sa ceinture, où, pendant toute la route, le roi les
+avait entendues résonner.
+
+Quand cette porte s’ouvrit et donna passage à l’air, Louis
+reconnut ces senteurs embaumées qui s’exhalent des arbres après
+les journées chaudes de l’été. Un instant, il s’arrêta hésitant,
+mais le robuste gardien qui le suivait le poussa hors du
+souterrain.
+
+— Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui
+venait de se livrer à cet acte audacieux de toucher son souverain,
+que voulez-vous faire du roi de France?
+
+— Tâchez d’oublier ce mot-là, répondit l’homme à la lampe, d’un
+ton qui n’admettait pas plus de réplique que les fameux arrêts de
+Minos.
+
+— Vous devriez être roué pour le mot que vous venez de prononcer,
+ajouta le géant en éteignant la lumière que lui passait son
+compagnon, mais le roi est trop humain.
+
+Louis, à cette menace, fit un mouvement si brusque, que l’on put
+croire qu’il voulait fuir, mais la main du géant s’appuya sur son
+épaule et le fixa à sa place.
+
+— Mais, enfin, où allons-nous? dit le roi.
+
+— Venez, répondit le premier des deux hommes avec une sorte de
+respect, et en conduisant son prisonnier vers un carrosse qui
+semblait attendre.
+
+Ce carrosse était entièrement caché dans les feuillages. Deux
+chevaux, ayant des entraves aux jambes, étaient attachés, par un
+licol, aux branches basses d’un grand chêne.
+
+— Montez, dit le même homme en ouvrant la portière du carrosse et
+en abaissant le marchepied.
+
+Le roi obéit, s’assit au fond de la voiture, dont la portière
+matelassée et à serrure se ferma à l’instant même sur lui et sur
+son conducteur. Quant au géant, il coupa les entraves et les liens
+des chevaux, les attela lui-même et monta sur le siège, qui
+n’était pas occupé. Aussitôt le carrosse partit au grand trot,
+gagna la route de Paris, et dans la forêt de Sénart, trouva un
+relais attaché à des arbres comme les premiers chevaux. L’homme du
+siège changea d’attelage et continua rapidement sa route vers
+Paris, où il entra vers trois heures du matin. Le carrosse suivit
+le faubourg Saint-Antoine, et, après avoir crié à la sentinelle:
+«Ordre du roi!» le cocher guida les chevaux dans l’enceinte
+circulaire de la Bastille, aboutissant à la cour du Gouvernement.
+Là, les chevaux s’arrêtèrent fumants aux degrés du perron. Un
+sergent de garde accourut.
+
+— Qu’on éveille M. le gouverneur, dit le cocher d’une voix de
+tonnerre.
+
+À part cette voix, qu’on eût pu entendre de l’entrée du faubourg
+Saint-Antoine, tout demeura calme dans le carrosse comme dans le
+château. Dix minutes après M. de Baisemeaux parut en robe de
+chambre sur le seuil de sa porte.
+
+— Qu’est-ce encore, demanda-t-il, et que m’amenez-vous là?
+
+L’homme à la lanterne ouvrit la portière du carrosse et dit deux
+mots au cocher. Aussitôt celui-ci descendit de son siège, prit un
+mousqueton qu’il y tenait sous ses pieds, et appuya le canon de
+l’arme sur la poitrine du prisonnier.
+
+— Et faites feu, s’il parle! ajouta tout haut l’homme qui
+descendait de la voiture.
+
+— Bien! répliqua l’autre sans plus d’observation.
+
+Cette recommandation faite, le conducteur du roi monta les degrés,
+au haut desquels l’attendait le gouverneur.
+
+— Monsieur d’Herblay! s’écria celui-ci.
+
+— Chut! dit Aramis. Entrons chez vous.
+
+— Oh! mon Dieu! Et quoi donc vous amène à cette heure?
+
+— Une erreur, mon cher monsieur de Baisemeaux, répondit
+tranquillement Aramis. Il paraît que, l’autre jour, vous aviez
+raison.
+
+— À quel propos? demanda le gouverneur.
+
+— Mais à propos de cet ordre d’élargissement, cher ami.
+
+— Expliquez-moi cela, monsieur... non, monseigneur, dit le
+gouverneur, suffoqué à la fois et par la surprise et par la
+terreur.
+
+— C’est bien simple: vous vous souvenez, cher monsieur de
+Baisemeaux, qu’on vous a envoyé un ordre de mise en liberté?
+
+— Oui, pour Marchiali.
+
+— Eh bien! n’est-ce pas, nous avons tous cru que c’était pour
+Marchiali?
+
+— Sans doute. Cependant, rappelez-vous que, moi, je doutais; que,
+moi, je ne voulais pas; que c’est vous qui m’avez contraint.
+
+— Oh! quel mot employez-vous là, cher Baisemeaux!... engagé,
+voilà tout.
+
+— Engagé, oui, engagé à vous le remettre, et que vous l’avez
+emmené dans votre carrosse.
+
+— Eh bien! mon cher monsieur de Baisemeaux, c’était une erreur.
+On l’a reconnue au ministère, de sorte que je vous rapporte un
+ordre du roi pour mettre en liberté... Seldon, ce pauvre diable
+d’Écossais, vous savez?
+
+— Seldon? Vous êtes sûr, cette fois?...
+
+— Dame! lisez vous-même, ajouta Aramis en lui remettant l’ordre.
+
+— Mais, dit Baisemeaux, cet ordre, c’est celui qui m’a déjà passé
+par les mains.
+
+— Vraiment?
+
+— C’est celui que je vous attestais avoir vu l’autre soir.
+Parbleu! je le reconnais au pâté d’encre.
+
+— Je ne sais si c’est celui-là; mais toujours est-il que je vous
+l’apporte.
+
+— Mais, alors, l’autre?
+
+— Qui l’autre?
+
+— Marchiali?
+
+— Je vous le ramène.
+
+— Mais cela ne me suffit pas. Il faut, pour le reprendre, un
+nouvel ordre.
+
+— Ne dites donc pas de ces choses-là, mon cher Baisemeaux; vous
+parlez comme un enfant! où est l’ordre que vous avez reçu,
+touchant Marchiali?
+
+Baisemeaux courut à son coffre et l’en tira. Aramis le saisit, le
+déchira froidement en quatre morceaux, approcha les morceaux de la
+lampe et les brûla.
+
+— Mais que faites-vous? s’écria Baisemeaux au comble de l’effroi.
+
+— Considérez un peu la situation, mon cher gouverneur, dit Aramis
+avec son imperturbable tranquillité, et vous allez voir comme elle
+est simple. Vous n’avez plus d’ordre qui justifie la sortie de
+Marchiali.
+
+— Eh! mon Dieu, non! je suis un homme perdu!
+
+— Mais pas du tout, puisque je vous ramène Marchiali. Du moment
+que je vous le ramène, c’est comme s’il n’était pas sorti.
+
+— Ah! fit le gouverneur abasourdi.
+
+— Sans doute. Vous l’allez renfermer sur l’heure.
+
+— Je le crois bien!
+
+— Et vous me donnerez ce Seldon que l’ordre nouveau libère. De
+cette façon votre comptabilité est en règle. Comprenez-vous?
+
+— Je... je...
+
+— Vous comprenez, dit Aramis. Très bien!
+
+Baisemeaux joignit les mains.
+
+— Mais enfin, pourquoi, après m’avoir pris Marchiali, me le
+ramenez-vous? s’écria le malheureux gouverneur dans un paroxysme
+de douleur et d’attendrissement.
+
+— Pour un ami comme vous, dit Aramis, pour un serviteur comme
+vous, pas de secrets.
+
+Et Aramis approcha sa bouche de l’oreille de Baisemeaux.
+
+— Vous savez, continua Aramis à voix basse, quelle ressemblance
+il y avait entre ce malheureux et...
+
+— Et le roi, oui.
+
+— Eh bien! le premier usage qu’a fait Marchiali de sa liberté a
+été pour soutenir, devinez quoi?
+
+— Comment voulez-vous que je devine?
+
+— Pour soutenir qu’il était le roi de France.
+
+— Oh! le malheureux! s’écria Baisemeaux.
+
+— Ç’a été pour se revêtir d’habits pareils à ceux du roi et se
+poser en usurpateur.
+
+— Bonté du Ciel!
+
+— Voilà pourquoi je vous le ramène, cher ami. Il est fou, et dit
+sa folie à tout le monde.
+
+— Que faire alors?
+
+— C’est bien simple: ne le laissez communiquer avec personne.
+Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du
+roi, qui avait eu pitié de son malheur, et qui se voyait
+récompensé de sa bonté par une noire ingratitude, le roi a été
+furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher
+monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que,
+maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient
+communiquer avec d’autres que moi, ou le roi lui-même. Vous
+entendez, Baisemeaux, peine de mort!
+
+— Si j’entends, morbleu!
+
+— Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable à son
+cachot, à moins que vous ne préfériez le faire monter ici.
+
+— À quoi bon?
+
+— Oui, mieux vaut l’écrouer tout de suite, n’est-ce pas?
+
+— Pardieu!
+
+— Eh bien! alors, allons.
+
+Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui
+avertissait chacun de rentrer, afin d’éviter la rencontre d’un
+prisonnier mystérieux. Puis, lorsque les passages furent libres,
+il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidèle à
+la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge.
+
+— Ah! vous voilà, malheureux! s’écria Baisemeaux en apercevant le
+roi. C’est bon! c’est bon!
+
+Et aussitôt, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit,
+toujours accompagné de Porthos, qui n’avait pas quitté son masque,
+et d’Aramis, qui avait remis le sien, dans la deuxième
+Bertaudière, et lui ouvrit la porte de la chambre où, pendant six
+ans, avait gémi Philippe.
+
+Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il était
+pâle et hagard.
+
+Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-même deux tours de
+clef à la serrure, et, revenant à Aramis:
+
+— C’est, ma foi, vrai! lui dit-il tout bas, qu’il ressemble au
+roi; cependant, moins que vous ne le dites.
+
+— De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laissé
+prendre à la substitution, vous?
+
+— Ah! par exemple!
+
+— Vous êtes un homme précieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis.
+Maintenant, mettez en liberté Seldon.
+
+— C’est juste, j’oubliais... Je vais donner l’ordre.
+
+— Bah! demain, vous avez le temps.
+
+— Demain? Non, non, à l’instant même. Dieu me garde d’attendre
+une seconde!
+
+— Alors, allez à vos affaires; moi, je vais aux miennes. Mais
+c’est compris, n’est-ce pas.
+
+— Qu’est-ce qui est compris?
+
+— Que personne n’entrera chez le prisonnier qu’avec un ordre du
+roi, ordre que j’apporterai moi-même?
+
+— C’est dit. Adieu! monseigneur.
+
+Aramis revint vers son compagnon.
+
+— Allons, allons, ami Porthos, à Vaux! et bien vite!
+
+— On est léger quand on a fidèlement servi son roi, et, en le
+servant, sauvé son pays, dit Porthos. Les chevaux n’auront rien à
+traîner. Partons.
+
+Et le carrosse, délivré d’un prisonnier qui, en effet, pouvait
+paraître bien lourd à Aramis, franchit le pont-levis de la
+Bastille, qui se releva derrière lui.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXIV — Une nuit à la Bastille
+
+
+La souffrance dans cette vie est en proportion des forces de
+l’homme. Nous ne prétendons pas dire que Dieu mesure toujours aux
+forces de la créature l’angoisse qu’il lui fait endurer: cela ne
+serait pas exact, puisque Dieu permet la mort, qui est parfois le
+seul refuge des âmes trop vivement pressées dans le corps. La
+souffrance est en proportion des forces, c’est-à-dire que le
+faible souffre plus, à mal égal, que le fort. Maintenant, de quels
+éléments se compose la force humaine? N’est-ce pas surtout de
+l’exercice, de l’habitude, de l’expérience? Voilà ce que nous ne
+prendrons même pas la peine de démontrer; c’est un axiome au moral
+comme au physique.
+
+Quand le jeune roi, hébété, rompu, se vit conduire à une chambre
+de la Bastille, il se figura d’abord que la mort est comme un
+sommeil, qu’elle a ses rêves, que le lit s’était enfoncé dans le
+plancher de Vaux, que la mort s’en était ensuivie, et que,
+poursuivant son rêve, Louis XIV, défunt, rêvait une de ces
+horreurs, impossibles à la vie, qu’on appelle le détrônement,
+l’incarcération et l’insulte d’un roi naguère tout-puissant.
+
+Assister, fantôme palpable, à sa passion douloureuse; nager dans
+un mystère incompréhensible entre la ressemblance et la réalité;
+tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces détails de
+l’agonie, n’était-ce pas, se disait le roi, un supplice d’autant
+plus épouvantable qu’il pouvait être éternel?
+
+— Est-ce là ce qu’on appelle l’éternité, l’enfer? murmura Louis
+XIV au moment où la porte se ferma sur lui, poussée par Baisemeaux
+lui-même.
+
+Il ne regarda pas même autour de lui, et, dans cette chambre,
+adossé à un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible
+supposition de sa mort, en fermant les yeux pour éviter de voir
+quelque chose de pire encore.
+
+— Comment suis-je mort? se dit-il à moitié insensé. N’aura-t-on
+pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir
+d’aucune contusion, d’aucun choc... Ne m’aurait-on pas plutôt
+empoisonné dans le repas, ou avec des fumées de cire, comme Jeanne
+d’Albret, ma bisaïeule?
+
+Tout à coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur
+les épaules de Louis.
+
+— J’ai vu, dit-il, mon père exposé mort sur son lit dans son
+habit royal. Cette figure pâle, si calme et si affaissée; ces
+mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout
+cela n’annonçait pas un sommeil peuplé de songes. Et pourtant que
+de songes Dieu ne devait-il pas envoyer à ce mort!... à ce mort
+que tant d’autres avaient précédé, précipités par lui dans la mort
+éternelle!... Non, ce roi était encore le roi. Il trônait encore
+sur ce lit funèbre, comme sur le fauteuil de velours. Il n’avait
+rien abdiqué de sa majesté. Dieu, qui ne l’avait point puni, ne
+peut me punir, moi qui n’ai rien fait.
+
+Un bruit étrange attira l’attention du jeune homme. Il regarda et
+vit sur la cheminée, au-dessus d’un énorme christ grossièrement
+peint à fresque, un rat de taille monstrueuse, occupé à grignoter
+un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hôte du logis
+un regard intelligent et curieux.
+
+Le roi eut peur; il sentit le dégoût; il recula vers la porte en
+poussant un grand cri. Et, comme s’il eût fallu ce cri, échappé de
+sa poitrine, pour qu’il se reconnût lui-même, Louis se comprit
+vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle.
+
+— Prisonnier! s’écria-t-il, moi, moi, prisonnier!
+
+Il chercha des yeux une sonnette pour appeler.
+
+— Il n’y a pas de sonnettes à la Bastille, dit-il, et c’est à la
+Bastille que je suis enfermé. Maintenant, comment ai-je été fait
+prisonnier? C’est une conspiration de M. Fouquet nécessairement.
+J’ai été attiré à Vaux dans un piège. M. Fouquet ne peut être seul
+dans cette affaire. Son agent... cette voix... c’était
+M. d’Herblay, je l’ai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me
+veut Fouquet? Régnera-t-il à ma place? Impossible! Qui sait?...
+pensa le roi devenu sombre. Mon frère le duc d’Orléans fait
+peut-être contre moi ce qu’a voulu faire, toute sa vie, mon oncle
+contre mon père. Mais la reine? mais ma mère? mais La Vallière?
+oh! La Vallière! elle serait livrée à Madame. Chère enfant! oui,
+c’est cela, on l’aura renfermée comme je le suis moi-même. Nous
+sommes éternellement séparés!
+
+Et, à cette seule idée de séparation, l’amant éclata en soupirs,
+en sanglots et en cris.
+
+— Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui
+parlerai. Appelons.
+
+Il appela. Aucune voix ne répondit à la sienne.
+
+Il prit la chaise et s’en servit pour frapper dans la massive
+porte de chêne. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs
+échos lugubres dans les profondeurs de l’escalier; mais, de
+créature qui répondit, pas une.
+
+C’était pour le roi une nouvelle preuve du peu d’estime qu’on
+faisait de lui à la Bastille. Alors, après la première colère,
+ayant remarqué une fenêtre grillée par où passait une lumière
+dorée qui devait être l’aube lumineuse, Louis se mit à crier,
+doucement d’abord, puis avec force. Il ne lui fut rien répondu.
+
+Vingt autres tentatives, faites successivement, n’obtinrent pas
+plus de succès.
+
+Le sang commençait à se révolter et montait à la tête du prince.
+Cette nature, habituée au commandement, frémissait devant une
+désobéissance. Peu à peu la colère grandit. Le prisonnier brisa sa
+chaise trop lourde pour ses mains, et s’en servit comme d’un
+bélier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de
+fois, que la sueur commença à couler de son front. Le bruit devint
+immense et continu. Quelques cris étouffés y répondaient çà et là.
+
+Ce bruit produisit sur le roi un effet étrange. Il s’arrêta pour
+l’écouter. C’étaient les voix des prisonniers, autrefois ses
+victimes, aujourd’hui ses compagnons. Ces voix montaient comme des
+vapeurs à travers d’épais plafonds, des murs opaques. Elles
+accusaient encore l’auteur de ce bruit, comme, sans doute, les
+soupirs et les larmes accusaient tout bas l’auteur de leur
+captivité. Après avoir ôté la liberté à tant de gens le roi venait
+chez eux leur ôter le sommeil.
+
+Cette idée faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutôt
+sa volonté, altérée d’obtenir un renseignement ou une conclusion.
+Le bâton de la chaise recommença son office. Au bout d’une heure,
+Louis entendit quelque chose dans le corridor, derrière sa porte,
+et un violent coup, répondu dans cette porte même, fit cesser les
+siens.
+
+— Ah çà! êtes-vous fou? dit une rude et grossière voix. Que vous
+prend-il ce matin?
+
+«Ce matin?» pensa le roi surpris.
+
+Puis, poliment:
+
+— Monsieur, dit-il, êtes-vous le gouverneur de la Bastille?
+
+— Mon brave, vous avez la cervelle détraquée, répliqua la voix,
+mais ce n’est pas une raison pour faire tant de vacarme.
+Taisez-vous, mordieu!
+
+— Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi.
+
+Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner
+même répondre un mot.
+
+Quand le roi eut la certitude de ce départ, sa fureur ne connut
+plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la
+fenêtre, dont il secoua les grilles. Il enfonça une vitre dont les
+éclats tombèrent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours.
+Il appela, en s’enrouant: «Le gouverneur! le gouverneur!» Cet
+accès dura une heure, qui fut une période de fièvre chaude.
+
+Les cheveux en désordre et collés sur son front, ses habits
+déchirés, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne s’arrêta qu’à
+bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit
+l’épaisseur impitoyable de ces murailles, l’impénétrabilité de ce
+ciment, invincible à toute autre tentative que celle du temps,
+ayant pour outil le désespoir.
+
+Il appuya son front sur la porte, et laissa son cœur se calmer
+peu à peu: un battement de plus l’eût fait éclater.
+
+— Il viendra, dit-il, un moment où l’on m’apportera la nourriture
+que l’on donne à tous les prisonniers. Je verrai alors quelqu’un,
+je parlerai, on me répondra.
+
+Et le roi chercha dans sa mémoire à quelle heure avait lieu le
+premier repas des prisonniers dans la Bastille. Il ignorait même
+ce détail. Ce fut un coup de poignard sourd et cruel, que ce
+remords d’avoir vécu vingt-cinq ans, roi et heureux, sans penser à
+tout ce que souffre un malheureux qu’on prive injustement de sa
+liberté. Le roi en rougit de honte. Il sentait que Dieu, en
+permettant cette humiliation terrible, ne faisait que rendre à un
+homme la torture infligée par cet homme à tant d’autres.
+
+Rien ne pouvait être plus efficace pour ramener à la religion
+cette âme atterrée par le sentiment des douleurs. Mais Louis n’osa
+pas même s’agenouiller pour prier Dieu, pour lui demander la fin
+de cette épreuve.
+
+— Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lâche à moi de
+demander à Dieu ce que j’ai refusé souvent à mes semblables.
+
+Il en était là de ses réflexions, c’est-à-dire de son agonie,
+quand le même bruit se fit entendre derrière sa porte, suivi cette
+fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans
+les gâches.
+
+Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait
+entrer, mais soudain, songeant que c’était un mouvement indigne
+d’un roi, il s’arrêta, prit une pose noble et calme, ce qui lui
+était facile et il attendit, le dos tourné à la fenêtre, pour
+dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant.
+
+C’était seulement un porte-clefs chargé d’un panier plein de
+vivres.
+
+Le roi considérait cet homme avec inquiétude: il attendit qu’il
+parlât.
+
+— Ah! dit celui-ci, vous avez cassé votre chaise, je le disais
+bien. Mais il faut que vous soyez devenu enragé!
+
+— Monsieur, fit le roi, prenez garde à tout ce que vous allez
+dire: il y va pour vous d’un intérêt fort grave.
+
+Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son
+interlocuteur:
+
+— Hein? dit-il avec surprise.
+
+— Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi.
+
+— Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours été
+bien sage; mais la folie rend méchant, et nous voulons bien vous
+prévenir: vous avez cassé votre chaise et fait du bruit; c’est un
+délit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer,
+et je n’en parlerai pas au gouverneur.
+
+— Je veux voir le gouverneur, répliqua le roi sans sourciller.
+
+— Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde.
+
+— Je veux! entendez-vous?
+
+— Ah! voilà votre œil qui devient hagard. Bon! je vous retire
+votre couteau.
+
+Et le guichetier fit ce qu’il disait, ferma la porte et partit,
+laissant le roi plus étonné, plus malheureux, plus seul que
+jamais.
+
+En vain recommença-t-il le jeu du bâton de chaise, en vain fit-il
+voler par la fenêtre les plats et les assiettes: rien ne lui
+répondit plus.
+
+Deux heures après, ce n’était plus un roi, un gentilhomme, un
+homme, un cerveau: c’était un fou s’arrachant les ongles aux
+portes, essayant de dépaver la chambre, et poussant des cris si
+effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans
+ses racines d’avoir osé se révolter contre son maître.
+
+Quant au gouverneur, il ne s’était pas même dérangé. Le
+porte-clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais à quoi
+bon? Les fous n’étaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse,
+et les murs n’étaient-ils pas plus forts que les fous?
+
+M. de Baisemeaux, pénétré de tout ce que lui avait dit Aramis, et
+parfaitement en règle avec son ordre du roi, ne demandait qu’une
+chose, c’était que le fou Marchiali fût assez fou pour se pendre
+un peu à son baldaquin ou à l’un de ses barreaux.
+
+En effet, ce prisonnier-là ne rapportait guère, et il devenait
+plus gênant que de raison. Ces complications de Seldon et de
+Marchiali, ces complications de délivrance et de réincarcération,
+ces complications de ressemblance, se fussent trouvées avoir un
+dénouement fort commode. Baisemeaux croyait même avoir remarqué
+que cela ne déplairait pas trop à M. d’Herblay.
+
+— Et puis, réellement, disait Baisemeaux à son major, un
+prisonnier ordinaire est déjà bien assez malheureux d’être
+prisonnier; il souffre bien assez pour qu’on puisse charitablement
+lui souhaiter la mort. À plus forte raison, quand ce prisonnier
+est devenu fou, et qu’il peut mordre et faire du bruit dans la
+Bastille; alors, ma foi! ce n’est plus un vœu charitable à faire
+que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne œuvre à
+accomplir que de le supprimer tout doucement.
+
+Et le bon gouverneur fit là-dessus son deuxième déjeuner.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXV — L’ombre de M. Fouquet
+
+
+D’Artagnan, tout lourd encore de l’entretien qu’il venait d’avoir
+avec le roi, se demandait s’il était bien dans son bon sens; si la
+scène se passait bien à Vaux; si lui, d’Artagnan, était bien le
+capitaine des mousquetaires, et M. Fouquet le propriétaire du
+château dans lequel Louis XIV venait de recevoir l’hospitalité.
+Ces réflexions n’étaient pas celles d’un homme ivre. On avait
+cependant bien banqueté à Vaux. Les vins de M. le surintendant
+avaient cependant figuré avec honneur à la fête. Mais le Gascon
+était homme de sang-froid: il savait, en touchant son épée
+d’acier, prendre au moral le froid de cet acier pour les grandes
+occasions.
+
+— Allons, dit-il en quittant l’appartement royal, me voilà jeté
+tout historiquement dans les destinées du roi et dans celles du
+ministre; il sera écrit que M. d’Artagnan, cadet de Gascogne, a
+mis la main sur le collet de M. Nicolas Fouquet, surintendant des
+finances de France. Mes descendants, si j’en ai, se feront une
+renommée avec cette arrestation, comme les messieurs de Luynes
+s’en sont fait une avec les défroques de ce pauvre maréchal
+d’Ancre. Il s’agit d’exécuter proprement les volontés du roi. Tout
+homme saura bien dire à M. Fouquet: «Votre épée, monsieur!». Mais
+tout le monde ne saura pas garder M. Fouquet sans faire crier
+personne. Comment donc opérer, pour que M. le surintendant passe
+de l’extrême faveur à la dernière disgrâce, pour qu’il voie se
+changer Vaux en un cachot, pour que, après avoir goutté l’encens
+d’Assuérus, il touche à la potence d’Aman, c’est-à-dire
+d’Enguerrand de Marigny?
+
+Ici, le front de d’Artagnan, s’assombrit à faire pitié. Le
+mousquetaire avait des scrupules. Livrer ainsi à la mort car
+certainement Louis XIV haïssait M. Fouquet, livrer, disons-nous, à
+la mort celui qu’on venait de breveter galant homme, c’était un
+véritable cas de conscience.
+
+— Il me semble, se dit d’Artagnan, que, si je ne suis pas un
+croquant, je ferai savoir à M. Fouquet l’idée du roi à son égard.
+Mais, si je trahis le secret de mon maître, je suis un perfide et
+un traître, crime tout à fait prévu par les lois militaires, à
+telles enseignes que j’ai vu vingt fois, dans les guerres,
+brancher des malheureux qui avaient fait en petit ce que mon
+scrupule me conseille de faire en grand. Non, je pense qu’un homme
+d’esprit doit sortir de ce pas avec beaucoup plus d’adresse. Et
+maintenant, admettons-nous que j’aie de l’esprit? C’est
+contestable, en ayant fait depuis quarante ans une telle
+consommation que, s’il m’en reste pour une pistole, ce sera bien
+du bonheur.
+
+D’Artagnan se prit la tête dans les mains, s’arracha, bon gré mal
+gré, quelques poils de moustache et ajouta:
+
+— Pour quelle cause M. Fouquet serait-il disgracié? Pour trois
+causes: la première, parce qu’il n’est pas aimé de M. Colbert; la
+seconde, parce qu’il a voulu aimer Mlle de La Vallière; la
+troisième, parce que le roi aime M. Colbert et Mlle de La
+Vallière. C’est un homme perdu! Mais lui mettrai-je le pied sur la
+tête, moi, un homme, quand il succombe sous des intrigues de
+femmes et de commis? Fi donc! S’il est dangereux, je l’abattrai;
+s’il n’est que persécuté, je verrai! J’en suis venu à ce point que
+ni roi ni homme ne prévaudra sur mon opinion. Athos serait ici
+qu’il ferait comme moi. Ainsi donc, au lieu d’aller trouver
+brutalement M. Fouquet, de l’appréhender au corps et de le
+calfeutrer, je vais tâcher de me conduire en homme de bonnes
+façons. On en parlera, d’accord; mais on en parlera bien.
+
+Et d’Artagnan, rehaussant par un geste particulier son baudrier
+sur son épaule, s’en alla droit chez M. Fouquet, lequel, après les
+adieux faits aux dames, se préparait à dormir tranquillement sur
+ses triomphes de la journée.
+
+L’air était encore parfumé ou infecté, comme on voudra, de l’odeur
+du feu d’artifice. Les bougies jetaient leurs mourantes clartés,
+les fleurs tombaient détachées des guirlandes, les grappes de
+danseurs et de courtisans s’égrenaient dans les salons.
+
+Au centre de ses amis, qui le complimentaient et recevaient ses
+compliments, le surintendant fermait à demi ses yeux fatigués. Il
+aspirait au repos, il tombait sur la litière de lauriers amassés
+depuis tant de jours. On eût dit qu’il courbait sa tête sous le
+poids de dettes nouvelles contractées pour faire honneur à cette
+fête.
+
+M. Fouquet venait de se retirer dans sa chambre, souriant et plus
+qu’à moitié mort. Il n’écoutait plus, il ne voyait plus; son lit
+l’attirait, le fascinait. Le dieu Morphée, dominateur du dôme,
+peint par Le Brun, avait étendu sa puissance aux chambres
+voisines, et lancé ses plus efficaces pavots chez le maître de la
+maison.
+
+M. Fouquet, presque seul, était déjà dans les mains de son valet
+de chambre, lorsque M. d’Artagnan apparut sur le seuil de son
+appartement.
+
+D’Artagnan n’avait jamais pu réussir à se vulgariser à la Cour: en
+vain le voyait-on partout et toujours il faisait son effet
+toujours et partout. C’est le privilège de certaines natures, qui
+ressemblent en cela aux éclairs ou au tonnerre. Chacun les
+connaît, mais leur apparition étonne, et, quand on les sent, la
+dernière impression est toujours celle qu’on croit avoir été la
+plus forte.
+
+— Tiens! M. d’Artagnan? dit M. Fouquet, dont la manche droite
+était déjà séparée du corps.
+
+— Pour vous servir, répliqua le mousquetaire.
+
+— Entrez donc, cher monsieur d’Artagnan.
+
+— Merci!
+
+— Venez-vous me faire quelque critique sur la fête? Vous êtes un
+esprit ingénieux.
+
+— Oh! non.
+
+— Est-ce qu’on gêne votre service?
+
+— Pas du tout.
+
+— Vous êtes mal logé peut-être?
+
+— À merveille.
+
+— Eh bien! je vous remercie d’être aussi aimable, et c’est moi
+qui me déclare votre obligé pour tout ce que vous me dites de
+flatteur.
+
+Ces paroles signifiaient sans conteste: «Mon cher d’Artagnan,
+allez vous coucher, puisque vous avez un lit, et laissez-moi en
+faire autant.»
+
+D’Artagnan ne parut pas avoir compris.
+
+— Vous vous couchez déjà? dit-il au surintendant.
+
+— Oui. Avez-vous quelque chose à me communiquer?
+
+— Rien, monsieur, rien. Vous couchez donc ici?
+
+— Comme vous voyez.
+
+— Monsieur, vous avez donné une bien belle fête au roi.
+
+— Vous trouvez?
+
+— Oh! superbe.
+
+— Le roi est content?
+
+— Enchanté.
+
+— Vous aurait-il prié de m’en faire part?
+
+— Il ne choisirait pas un si peu digne messager, monseigneur.
+
+— Vous vous faites tort, monsieur d’Artagnan.
+
+— C’est votre lit, ceci?
+
+— Oui. Pourquoi cette question? n’êtes-vous pas satisfait du
+vôtre?
+
+— Faut-il vous parler avec franchise?
+
+— Assurément.
+
+— Eh bien! non.
+
+Fouquet tressaillit.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit-il, prenez ma chambre.
+
+— Vous en priver, monseigneur? Jamais!
+
+— Que faire, alors?
+
+— Me permettre de la partager avec vous.
+
+M. Fouquet regarda fixement le mousquetaire.
+
+— Ah! ah! dit-il, vous sortez de chez le roi?
+
+— Mais oui, monseigneur.
+
+— Et le roi voudrait vous voir coucher dans ma chambre?
+
+— Monseigneur...
+
+— Très bien, monsieur d’Artagnan, très bien. Vous êtes ici le
+maître. Allez, monsieur.
+
+— Je vous assure, monseigneur, que je ne veux point abuser...
+
+M. Fouquet, s’adressant à son valet de chambre:
+
+— Laissez-nous, dit-il.
+
+Le valet sortit.
+
+— Vous avez à me parler, monsieur? dit-il à d’Artagnan.
+
+— Moi?
+
+— Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du
+mien, à l’heure qu’il est, sans de graves motifs?
+
+— Ne m’interrogez pas.
+
+— Au contraire, que voulez-vous de moi?
+
+— Rien que votre société.
+
+— Allons au jardin, fit le surintendant tout à coup, dans le
+parc?
+
+— Non, répondit vivement le mousquetaire, non.
+
+— Pourquoi?
+
+— La fraîcheur...
+
+— Voyons, avouez donc que vous m’arrêtez, dit le surintendant au
+capitaine.
+
+— Jamais! fit celui-ci.
+
+— Vous me veillez, alors?
+
+— Par honneur, oui, monseigneur.
+
+— Par honneur?... C’est autre chose! Ah! l’on m’arrête chez moi?
+
+— Ne dites pas cela!
+
+— Je le crierai, au contraire!
+
+— Si vous le criez, je serai forcé de vous engager au silence.
+
+— Bien! de la violence chez moi? Ah! c’est très bien!
+
+— Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a là un
+échiquier: jouons, s’il vous plaît, monseigneur.
+
+— Monsieur d’Artagnan, je suis donc en disgrâce?
+
+— Pas du tout, mais...
+
+— Mais défense m’est faite de me soustraire à vos regards?
+
+— Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites,
+monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi.
+
+— Cher monsieur d’Artagnan, vos façons me rendront fou. Je
+tombais de sommeil, vous m’avez réveillé.
+
+— Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me
+réconcilier avec moi-même...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! dormez là, devant moi, j’en serai ravi.
+
+— Surveillance?...
+
+— Je m’en vais alors.
+
+— Je ne vous comprends plus.
+
+— Bonsoir, monseigneur.
+
+Et d’Artagnan feignit de se retirer.
+
+Alors M. Fouquet courut après lui.
+
+— Je ne me coucherai pas, dit-il. Sérieusement, et puisque vous
+refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi,
+je vais vous forcer comme on fait du sanglier.
+
+— Bah! s’écria d’Artagnan affectant de sourire.
+
+— Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet
+plongeant jusqu’au cœur du capitaine des mousquetaires.
+
+— Ah! s’il en est ainsi, monseigneur, c’est différent.
+
+— Vous m’arrêtez?
+
+— Non, mais je pars avec vous.
+
+— En voilà assez, monsieur d’Artagnan, reprit Fouquet d’un ton
+froid. Ce n’est pas pour rien que vous avez cette réputation
+d’homme d’esprit et d’homme de ressources; mais, avec moi, tout
+cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi
+m’arrêtez-vous? qu’ai-je fait?
+
+— Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous
+arrête pas... ce soir...
+
+— Ce soir! s’écria Fouquet en pâlissant. Mais demain?
+
+— Oh! nous ne sommes pas à demain, monseigneur. Qui peut répondre
+jamais du lendemain?
+
+— Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler à M. d’Herblay.
+
+— Hélas! voilà qui devient impossible, monseigneur. J’ai ordre de
+veiller à ce que vous ne causiez avec personne.
+
+— Avec M. d’Herblay, capitaine, avec votre ami!
+
+— Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. d’Herblay, mon ami, ne
+serait pas le seul avec qui je dusse vous empêcher de communiquer?
+
+Fouquet rougit, et, prenant l’air de la résignation:
+
+— Monsieur, dit-il, vous avez raison, je reçois une leçon que je
+n’eusse pas dû provoquer. L’homme tombé n’a droit à rien, pas même
+de la part de ceux dont il a fait la fortune, à plus forte raison
+de ceux à qui il n’a pas eu le bonheur de rendre jamais service.
+
+— Monseigneur!
+
+— C’est vrai, monsieur d’Artagnan, vous vous êtes toujours mis
+avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient
+à l’homme destiné à m’arrêter. Vous ne m’avez jamais rien demandé,
+vous!
+
+— Monseigneur, répondit le Gascon touché de cette douleur
+éloquente et noble, voulez-vous, je vous prie, m’engager votre
+parole d’honnête homme que vous ne sortirez pas de cette chambre?
+
+— À quoi bon, cher monsieur d’Artagnan, puisque vous m’y gardez?
+Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante épée du
+royaume?
+
+— Ce n’est pas cela, monseigneur, c’est que je vais vous aller
+chercher M. d’Herblay, et, par conséquent, vous laisser seul.
+
+Fouquet poussa un cri de joie et de surprise.
+
+— Chercher M. d’Herblay! me laisser seul! s’écria-t-il en
+joignant les mains.
+
+— Où loge M. d’Herblay? dans la chambre bleue?
+
+— Oui, mon ami, oui.
+
+— Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez
+aujourd’hui, si vous ne m’avez pas donné autrefois.
+
+— Ah! vous me sauvez!
+
+— Il y a bien pour dix minutes de chemin d’ici à la chambre bleue
+pour aller et revenir? reprit d’Artagnan.
+
+— À peu près.
+
+— Et pour réveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le
+prévenir, je mets cinq minutes: total, un quart d’heure d’absence.
+Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne
+chercherez en aucune façon à fuir, et qu’en rentrant ici je vous y
+retrouverai?
+
+— Je vous la donne, monsieur, répondit Fouquet en serrant la main
+du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance.
+
+D’Artagnan disparut.
+
+Fouquet le regarda s’éloigner, attendit avec une impatience
+visible que la porte se fût refermée derrière lui, et, la porte
+refermée, se précipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs à
+secret cachés dans des meubles, chercha vainement quelques
+papiers, demeurés sans doute à Saint-Mandé et qu’il parut
+regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec
+empressement des lettres, des contrats, des écritures, il en fit
+un monceau qu’il brûla hâtivement sur la plaque de marbre de
+l’âtre, ne prenant pas la peine de tirer de l’intérieur les pots
+de fleurs qui l’encombraient.
+
+Puis, cette opération achevée, comme un homme qui vient d’échapper
+à un immense danger, et que la force abandonne dès que ce danger
+n’est plus à craindre, il se laissa tomber anéanti dans un
+fauteuil.
+
+D’Artagnan rentra et trouva Fouquet dans la même position. Le
+digne mousquetaire n’avait pas fait un doute que Fouquet, ayant
+donné sa parole ne songerait pas même à y manquer; mais il avait
+pensé qu’il utiliserait son absence en se débarrassant de tous les
+papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient
+rendre plus dangereuse la position déjà assez grave dans laquelle
+il se trouvait. Aussi, levant la tête comme un chien qui prend le
+vent, il flaira cette odeur de fumée qu’il comptait bien découvrir
+dans l’atmosphère, et, l’y ayant trouvée, il fit un mouvement de
+tête en signe de satisfaction.
+
+À l’entrée de d’Artagnan, Fouquet avait, de son côté, levé la
+tête, et aucun des mouvements de d’Artagnan ne lui avait échappé.
+
+Puis les regards des deux hommes se rencontrèrent; tous deux
+virent qu’ils s’étaient compris sans avoir échangé une parole.
+
+— Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay?
+
+— Ma foi! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que
+M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de
+la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos
+poètes, mais il n’était pas chez lui.
+
+— Comment! pas chez lui? s’écria Fouquet, à qui échappait sa
+dernière espérance, car, sans qu’il se rendît compte de quelle
+façon l’évêque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait qu’en
+réalité il ne pouvait attendre de secours que de lui.
+
+— Ou bien, s’il est chez lui, continua d’Artagnan, il a eu des
+raisons pour ne pas répondre.
+
+— Mais vous n’avez donc pas appelé de façon qu’il entendît,
+monsieur?
+
+— Vous ne supposez pas, monseigneur, que, déjà en dehors de mes
+ordres, qui me défendaient de vous quitter un seul instant, vous
+ne supposez pas que j’aie été assez fou pour réveiller toute la
+maison et me faire voir dans le corridor de l’évêque de Vannes,
+afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le
+temps de brûler vos papiers?
+
+— Mes papiers?
+
+— Sans doute; c’est du moins ce que j’eusse fait à votre place.
+Quand on m’ouvre une porte, j’en profite.
+
+— Eh bien! oui, merci, j’en ai profité.
+
+— Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets
+qui ne regardent pas les autres. Mais revenons à Aramis,
+monseigneur.
+
+— Eh bien! je vous dis, vous aurez appelé trop bas, et il n’aura
+pas entendu.
+
+— Si bas qu’on appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend
+toujours quand il a intérêt à entendre. Je répète donc ma phrase:
+Aramis n’était pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne
+pas reconnaître ma voix, des motifs que j’ignore et que vous
+ignorez peut-être vous-même, tout votre homme-lige qu’est Sa
+Grandeur Mgr l’évêque de Vannes.
+
+Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la
+chambre, et finit par aller s’asseoir, avec une expression de
+profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni
+de splendides dentelles.
+
+D’Artagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde pitié.
+
+— J’ai vu arrêter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire
+avec mélancolie, j’ai vu arrêter M. de Cinq-Mars, j’ai vu arrêter
+M. de Chalais. J’étais bien jeune. J’ai vu arrêter M. de Condé
+avec les princes, j’ai vu arrêter M. de Retz, j’ai vu arrêter
+M. Broussel. Tenez, monseigneur, c’est fâcheux à dire, mais celui
+de tous ces gens-là à qui vous ressemblez le plus en ce moment,
+c’est le bonhomme Broussel. Peu s’en faut que vous ne mettiez,
+comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne
+vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur
+Fouquet, un homme comme vous n’a pas de ces abattements-là. Si vos
+amis vous voyaient!...
+
+— Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire
+plein de tristesse, vous ne comprenez point: c’est justement parce
+que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez,
+vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul.
+Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis
+dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes
+ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert
+de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces
+voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de
+mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté,
+fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma
+route! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes
+amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils
+caressent, qu’ils me font aimer! La pauvreté! mais je l’accepte,
+je la reconnais, je l’accueille comme une sœur déshéritée; car la
+pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est
+pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des
+amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière? avec une
+maîtresse, comme... Oh! mais la solitude, à moi, homme de bruit, à
+moi, homme de plaisirs, à moi qui ne suis que parce que les autres
+sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et
+comme vous me paraissez être, vous qui me séparez de tout ce que
+j’aimais, l’image de la solitude, du néant et de la mort!
+
+— Mais je vous ai déjà dit, monsieur Fouquet, répondit d’Artagnan
+touché jusqu’au fond de l’âme, je vous ai déjà dit que vous
+exagériez les choses. Le roi vous aime.
+
+— Non, dit Fouquet en secouant la tête, non!
+
+— M. Colbert vous hait.
+
+— M. Colbert? que m’importe!
+
+— Il vous ruinera.
+
+— Oh! quant à cela, je l’en défie: je suis ruiné.
+
+À cet étrange aveu du surintendant, d’Artagnan promena un regard
+expressif autour de lui. Quoiqu’il n’ouvrît pas la bouche, Fouquet
+le comprit si bien, qu’il ajouta:
+
+— Que faire de ces magnificences, quand on n’est plus magnifique?
+Savez-vous à quoi nous servent la plupart de nos possessions, à
+nous autres riches? C’est à nous dégoûter, par leur splendeur
+même, de tout ce qui n’égale pas cette splendeur. Vaux! me
+direz-vous, les merveilles de Vaux, n’est-ce pas? Eh bien! quoi? Que
+faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruiné, verserai-je
+l’eau dans les urnes de mes naïades, le feu dans les entrailles de
+mes salamandres, l’air dans la poitrine de mes tritons? Pour être
+assez riche, monsieur d’Artagnan, il faut être trop riche.
+
+D’Artagnan hocha la tête.
+
+— Oh! je sais bien ce que vous pensez, répliqua vivement Fouquet.
+Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous achèteriez une
+terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des
+champs; cette terre nourrirait son maître. De quarante millions,
+vous feriez bien...
+
+— Dix millions, interrompit d’Artagnan.
+
+— Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, n’est assez
+riche pour acheter Vaux deux millions et l’entretenir comme il
+est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait.
+
+— Dame! fit d’Artagnan, en tout cas, un million...
+
+— Eh bien?
+
+— Ce n’est pas la misère.
+
+— C’est bien près, mon cher monsieur.
+
+— Comment?
+
+— Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison
+de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez.
+
+Et Fouquet accompagna ces mots d’un inexprimable mouvement
+d’épaules.
+
+— Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur marché.
+
+— Le roi n’a pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me
+la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voilà
+pourquoi j’aime mieux qu’elle périsse. Tenez, monsieur d’Artagnan,
+si le roi n’était pas sous mon toit, je prendrais cette bougie,
+j’irais sous le dôme mettre le feu à deux caisses de fusées et
+d’artifices que l’on avait réservées, et je réduirais mon palais
+en cendres.
+
+— Bah! fit négligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne
+brûleriez pas les jardins. C’est ce qu’il y a de mieux chez vous.
+
+— Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu!
+Brûler Vaux! détruire mon palais! Mais Vaux n’est pas à moi, mais
+ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme
+jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme
+durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le
+Brun; Vaux est à Le Nôtre; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La
+Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer _Les Fâcheux_,
+Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur
+d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi.
+
+— À la bonne heure, dit d’Artagnan, voilà une idée que j’aime, et
+je reconnais là M. Fouquet. Cette idée m’éloigne du bonhomme
+Broussel, et je n’y reconnais plus les pleurnicheries du vieux
+frondeur. Si vous êtes ruiné, monseigneur, prenez bien la chose;
+vous aussi, mordioux! vous appartenez à la postérité et vous
+n’avez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi
+qui ai l’air d’exercer une supériorité sur vous parce que je vous
+arrête; le sort, qui distribue leurs rôles aux comédiens de ce
+monde, m’en a donné un moins beau, moins agréable à jouer que
+n’était le vôtre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les
+rôles des rois ou des puissants valent mieux que les rôles de
+mendiants ou de laquais. Mieux vaut, même en scène, sur un autre
+théâtre que le théâtre du monde, mieux vaut porter le bel habit et
+mâcher le beau langage que de frotter la planche avec une savate
+ou se faire caresser l’échine avec des bâtons rembourrés d’étoupe.
+En un mot, vous avez abusé de l’or, vous avez commandé, vous avez
+joui. Moi, j’ai traîné ma longe; moi, j’ai obéi; moi, j’ai pâti.
+Eh bien! si peu que je vaille auprès de vous, monseigneur, je vous
+le déclare: le souvenir de ce que j’ai fait me tient lieu d’un
+aiguillon qui m’empêche de courber trop tôt ma vieille tête. Je
+serai jusqu’au bout bon cheval d’escadron, et je tomberai tout
+roide, tout d’une pièce, tout vivant, après avoir bien choisi ma
+place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en
+trouverez pas plus mal. Cela n’arrive qu’une fois aux hommes comme
+vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un
+proverbe latin dont j’ai oublié les mots, mais dont je me rappelle
+le sens, car plus d’une fois, je l’ai médité: il dit: «La fin
+couronne l’œuvre.»
+
+Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de d’Artagnan,
+qu’il étreignit sur sa poitrine, tandis que, de l’autre main, il
+lui serrait la main.
+
+— Voilà un beau sermon, dit-il après une pause.
+
+— Sermon de mousquetaire, monseigneur.
+
+— Vous m’aimez, vous, qui me dites tout cela.
+
+— Peut-être.
+
+Fouquet redevint pensif. Puis, après un instant:
+
+— Mais M. d’Herblay, demanda-t-il, où peut-il être?
+
+— Ah! voilà!
+
+— Je n’ose vous prier de le faire chercher.
+
+— Vous m’en prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet.
+C’est imprudent. On le saurait, et Aramis, qui n’est pas en cause
+dans tout cela, pourrait être compromis et englobé dans votre
+disgrâce.
+
+— J’attendrai le jour, dit Fouquet.
+
+— Oui, c’est ce qu’il y a de mieux.
+
+— Que ferons-nous, au jour?
+
+— Je n’en sais rien, monseigneur.
+
+— Faites-moi une grâce, monsieur d’Artagnan.
+
+— Très volontiers.
+
+— Vous me gardez, je reste; vous êtes dans la pleine exécution de
+vos consignes, n’est-ce pas?
+
+— Mais oui.
+
+— Eh bien! restez mon ombre, soit! J’aime mieux cette ombre-là
+qu’une autre.
+
+D’Artagnan s’inclina.
+
+— Mais oubliez que vous êtes M. d’Artagnan, capitaine des
+mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des
+finances, et causons de mes affaires.
+
+— Peste! c’est épineux, cela.
+
+— Vraiment?
+
+— Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais l’impossible.
+
+— Merci. Que vous a dit le roi?
+
+— Rien.
+
+— Ah! voilà comme vous causez?
+
+— Dame!
+
+— Que pensez-vous de ma situation?
+
+— Rien.
+
+— Cependant, à moins de mauvaise volonté...
+
+— Votre situation est difficile.
+
+— En quoi?
+
+— En ce que vous êtes chez vous.
+
+— Si difficile qu’elle soit, je la comprends bien.
+
+— Pardieu! est-ce que vous vous imaginez qu’avec un autre que
+vous j’eusse fait tant de franchise?
+
+— Comment, tant de franchise? Vous avez été franc avec moi, vous!
+vous qui refusez de me dire la moindre chose?
+
+— Tant de façons. Alors.
+
+— À la bonne heure!
+
+— Tenez, monseigneur, écoutez comment je m’y fusse pris avec un
+autre que vous: j’arrivais à votre porte, les gens partis, ou,
+s’ils n’étaient pas partis, je les attendais à leur sortie et je
+les attrapais un à un, comme des lapins au débouter; je les
+coffrais sans bruit, je m’étendais sur le tapis de votre corridor,
+et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous
+gardais pour le déjeuner du maître. De cette façon pas
+d’esclandre, pas de défense, pas de bruit, mais aussi, pas
+d’avertissement pour M. Fouquet, pas de réserve, pas de ces
+concessions délicates qu’entre gens courtois on se fait au moment
+décisif. Êtes-vous content de ce plan-là?
+
+— Il me fait frémir.
+
+— N’est-ce pas? c’eût été triste d’apparaître demain, sans
+préparation, et de vous demander votre épée.
+
+— Oh! monsieur, j’en fusse mort de honte et de colère!
+
+— Votre reconnaissance s’exprime trop éloquemment; je n’ai point
+fait assez, croyez-moi.
+
+— À coup sûr, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela.
+
+— Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous êtes content de moi,
+si vous êtes remis de la secousse, que j’ai adoucie autant que
+j’ai pu, laissons le temps battre des ailes, vous êtes harassé,
+vous avez des réflexions à faire, je vous en conjure: dormez ou
+faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi,
+je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au
+point que le canon ne me réveillerait pas.
+
+Fouquet sourit.
+
+— J’excepte cependant, continua le mousquetaire, le cas où l’on
+ouvrirait une porte, soit secrète, soit visible, soit de sortie,
+soit d’entrée. Oh! pour cela, mon oreille est vulnérable au
+dernier point. Un craquement me fait tressaillir. C’est une
+affaire d’antipathie naturelle. Allez donc, venez donc,
+promenez-vous par la chambre, écrivez, effacez, déchirez, brûlez, mais ne
+touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton
+de la porte, car vous me réveilleriez en sursaut, et cela
+m’agacerait horriblement les nerfs.
+
+— Décidément, monsieur d’Artagnan, dit Fouquet vous êtes l’homme
+le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne
+me laisserez qu’un regret, c’est d’avoir fait si tard votre
+connaissance.
+
+D’Artagnan poussa un soupir qui voulait dire. «Hélas! peut-être
+l’avez vous faite trop tôt!»
+
+Puis il s’enfonça dans son fauteuil, tandis que Fouquet, à demi
+couché sur son lit et appuyé sur le coude, rêvait à son aventure.
+
+Et tous deux, laissant les bougies brûler, attendirent ainsi le
+premier réveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut,
+d’Artagnan ronflait plus fort.
+
+Nulle visite, même celle d’Aramis, ne troubla leur quiétude, nul
+bruit ne se fit entendre dans la vaste maison.
+
+Au-dehors, les rondes d’honneur et les patrouilles de
+mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: c’était une
+tranquillité de plus pour les dormeurs. Qu’on y joigne le bruit du
+vent et des fontaines, qui font leur fonction éternelle, sans
+s’inquiéter des petits bruits et des petites choses dont se
+composent la vie et la mort de l’homme.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXVI — Le matin
+
+
+Auprès de ce destin lugubre du roi enfermé à la Bastille et
+rongeant de désespoir les verrous et les barreaux, la rhétorique
+des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer l’antithèse
+de Philippe dormant sous le dais royal. Ce n’est pas que la
+rhétorique soit toujours mauvaise et sème toujours à faux les
+fleurs dont elle veut émailler l’histoire; mais nous nous
+excuserons de polir ici soigneusement l’antithèse et de dessiner
+avec intérêt l’autre tableau destiné à servir de pendant au
+premier.
+
+Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi était
+descendu de la chambre de Morphée. Le dôme s’abaissa lentement
+sous la pression de M. d’Herblay, et Philippe se trouva devant le
+lit royal, qui était remonté après avoir déposé son prisonnier
+dans les profondeurs des souterrains.
+
+Seul en présence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul
+devant le rôle qu’il allait être forcé de jouer, Philippe sentit
+pour la première fois son âme s’ouvrir à ces mille émotions qui
+sont les battements vitaux d’un cœur de roi.
+
+Mais la pâleur le prit quand il considéra ce lit vide et encore
+froissé par le corps de son frère.
+
+Ce muet complice était revenu après avoir servi à la consommation
+de l’œuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au
+coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint
+jamais d’employer avec son complice. Il disait la vérité.
+
+Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir
+encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de
+Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d’Abel
+épouvanta Caïn.
+
+— Me voilà face à face avec mon destin, dit Philippe, l’œil en
+feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivité
+ne fut douloureuse? Forcé de suivre à chaque instant les
+usurpations de la pensée, songerai-je toujours à écouter les
+scrupules de mon cœur?... Eh bien! oui! le roi a reposé sur ce
+lit; oui, c’est bien sa tête qui a creusé ce pli dans l’oreiller,
+c’est bien l’amertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et
+j’hésite à me coucher sur ce lit, à serrer de ma main ce mouchoir
+brodé des armes et du chiffre du roi!... Allons, imitons
+M. d’Herblay, qui veut que l’action soit toujours d’un degré
+au-dessus de la pensée; imitons M. d’Herblay, qui songe toujours à
+lui et qui s’appelle honnête homme quand il n’a mécontenté ou
+trahi que ses ennemis. Ce lit, je l’aurais occupé si Louis XIV ne
+m’en eût frustré par le crime de notre mère. Ce mouchoir brodé aux
+armes de France, c’est à moi qu’il appartiendrait de m’en servir,
+si, comme le fait observer M. d’Herblay, j’avais été laissé à ma
+place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur
+ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason!
+Philippe, seul héritier présomptif de Louis XIII, ton père, sois
+sans pitié pour l’usurpateur, qui n’a pas même en ce moment le
+remords de tout ce que tu as souffert!
+
+Cela dit, Philippe, malgré sa répugnance instinctive du corps,
+malgré les frissons et la terreur que domptait la volonté, se
+coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles à presser la
+couche encore tiède de Louis XIV, tandis qu’il appuyait sur son
+front le mouchoir humide de sueur.
+
+Lorsque sa tête se renversa en arrière et creusa l’oreiller
+moelleux, Philippe aperçut au-dessus de son front la couronne de
+France, tenue, comme nous l’avons dit, par l’ange aux ailes d’or.
+
+Maintenant, qu’on se représente ce royal intrus, l’œil sombre et
+le corps frémissant. Il ressemble au tigre égaré par une nuit
+d’orage, qui est venu par les roseaux, par la ravine inconnue, se
+coucher dans la caverne du lion absent. L’odeur féline l’a attiré,
+cette tiède vapeur de l’habitation ordinaire. Il a trouvé un lit
+d’herbes sèches, d’ossements rompus et pâteux comme une moelle; il
+arrive, promène dans l’ombre son regard qui flamboie et qui voit;
+il secoue ses membres ruisselants, son pelage souillé de vase, et
+s’accroupit lourdement, son large museau sur ses pattes énormes,
+prêt au sommeil, mais aussi prêt au combat. De temps en temps,
+l’éclair qui brille et miroite dans les crevasses de l’antre, le
+bruit des branches qui s’entrechoquent, des pierres qui crient en
+tombant, la vague appréhension du danger, le tirent de cette
+léthargie causée par la fatigue.
+
+On peut être ambitieux de coucher dans le lit du lion, mais on ne
+doit pas espérer d’y dormir tranquille.
+
+Philippe prêta l’oreille à tous les bruits, il laissa osciller son
+cœur au souffle de toutes les épouvantes; mais, confiant dans sa
+force, doublée par l’exagération de sa résolution suprême, il
+attendit sans faiblesse qu’une circonstance décisive lui permît de
+se juger lui-même. Il espéra qu’un grand danger luirait pour lui,
+comme ces phosphores de la tempête qui montrent aux navigateurs la
+hauteur des vagues contre lesquelles ils luttent.
+
+Mais rien ne vint. Le silence, ce mortel ennemi des cœurs
+inquiets, ce mortel ennemi des ambitieux, enveloppa toute la nuit,
+dans son épaisse vapeur, le futur roi de France, abrité sous sa
+couronne volée.
+
+Vers le matin, une ombre bien plutôt qu’un corps se glissa dans la
+chambre royale; Philippe l’attendait et ne s’en étonna pas.
+
+— Eh bien! monsieur d’Herblay? dit-il.
+
+— Eh bien! Sire, tout est fini.
+
+— Comment?
+
+— Tout ce que nous attendions.
+
+— Résistance?
+
+— Acharnée: pleurs, cris.
+
+— Puis?
+
+— Puis la stupeur.
+
+— Mais enfin?
+
+— Enfin, victoire complète et silence absolu.
+
+— Le gouverneur de la Bastille se doute-t-il?...
+
+— De rien.
+
+— Cette ressemblance?
+
+— Est la cause du succès.
+
+— Mais le prisonnier ne peut manquer de s’expliquer, songez-y.
+J’ai bien pu le faire, moi qui avais à combattre un pouvoir bien
+autrement solide que n’est le mien.
+
+— J’ai déjà pourvu à tout. Dans quelques jours plus tôt
+peut-être, s’il est besoin, nous tirerons le captif de sa prison, et
+nous le dépayserons par un exil si lointain...
+
+— On revient de l’exil, monsieur d’Herblay.
+
+— Si loin, ai-je dit, que les forces matérielles de l’homme et la
+durée de sa vie ne suffiraient pas au retour.
+
+Encore une fois, le regard du jeune roi et celui d’Aramis se
+croisèrent avec une froide intelligence.
+
+— Et M. du Vallon? demanda Philippe pour détourner la
+conversation.
+
+— Il vous sera présenté aujourd’hui, et, confidentiellement, vous
+félicitera du danger que cet usurpateur vous a fait courir.
+
+— Qu’en fera-t-on?
+
+— De M. du Vallon?
+
+— Un duc à brevet, n’est-ce pas?
+
+— Oui, un duc à brevet, reprit en souriant singulièrement Aramis.
+
+— Pourquoi riez-vous, monsieur d’Herblay?
+
+— Je ris de l’idée prévoyante de Votre Majesté.
+
+— Prévoyante? Qu’entendez-vous par là?
+
+— Votre Majesté craint sans doute que ce pauvre Porthos ne
+devienne un témoin gênant, et elle veut s’en défaire.
+
+— En le créant duc?
+
+— Assurément. Vous le tuez; il en mourra de joie, et le secret
+mourra avec lui.
+
+— Ah! mon Dieu!
+
+— Moi, dit flegmatiquement Aramis, j’y perdrai un bien bon ami.
+
+En ce moment, et au milieu de ces futiles entretiens sous lesquels
+les deux conspirateurs cachaient la joie et l’orgueil du succès,
+Aramis entendit quelque chose qui lui fit dresser l’oreille.
+
+— Qu’y a-t-il? dit Philippe.
+
+— Le jour, Sire.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! avant de vous coucher, hier, sur ce lit, vous avez
+probablement décidé de faire quelque chose ce matin, au jour?
+
+— J’ai dit à mon capitaine des mousquetaires, répondit le jeune
+homme vivement, que je l’attendrais.
+
+— Si vous lui avez dit cela, il viendra assurément, car c’est un
+homme exact.
+
+— J’entends un pas dans le vestibule.
+
+— C’est lui.
+
+— Allons, commençons l’attaque, fit le jeune roi avec résolution.
+
+— Prenez garde! s’écria Aramis. Commencer l’attaque, et par
+d’Artagnan, ce serait folie. D’Artagnan ne sait rien, d’Artagnan
+n’a rien vu, d’Artagnan est à cent lieues de soupçonner notre
+mystère; mais qu’il pénètre ici ce matin le premier, et il
+flairera que quelque chose s’y est passé dont il doit se
+préoccuper. Voyez-vous, Sire, avant de laisser pénétrer d’Artagnan
+ici, nous devons donner beaucoup d’air à la chambre, ou y
+introduire tant de gens, que le limier le plus fin de ce royaume
+ait été dépisté par vingt traces différentes.
+
+— Mais comment le congédier, puisque je lui ai donné rendez-vous?
+fit observer le prince, impatient de se mesurer avec un si
+redoutable adversaire.
+
+— Je m’en charge, répliqua l’évêque, et, pour commencer, je vais
+frapper un coup qui étourdira notre homme.
+
+— Lui aussi frappe un coup, ajouta vivement le prince.
+
+En effet, un coup retentit à l’extérieur.
+
+Aramis ne s’était pas trompé: c’était bien d’Artagnan qui
+s’annonçait de la sorte.
+
+Nous l’avons vu passer la nuit à philosopher avec M. Fouquet; mais
+le mousquetaire était bien las, même de feindre le sommeil; et
+aussitôt que l’aube vint illuminer de sa bleuâtre auréole les
+somptueuses corniches de la chambre du surintendant, d’Artagnan se
+leva de son fauteuil, rangea son épée, repassa son habit avec sa
+manche et brossa son feutre comme un soldat aux gardes prêt à
+passer l’inspection de son anspessade.
+
+— Vous sortez? demanda M. Fouquet.
+
+— Oui, monseigneur; et vous?
+
+— Moi, je reste.
+
+— Sur parole?
+
+— Sur parole.
+
+— Bien. Je ne sors, d’ailleurs, que pour aller chercher cette
+réponse, vous savez?
+
+— Cette sentence, vous voulez dire.
+
+— Tenez, j’ai un peu du vieux Romain, moi. Ce matin, en me
+levant, j’ai remarqué que mon épée ne s’est prise dans aucune
+aiguillette, et que le baudrier a bien coulé. C’est un signe
+infaillible.
+
+— De prospérité?
+
+— Oui, figurez-vous-le bien. Chaque fois que ce diable de buffle
+s’accrochait à mon dos, c’était une punition de M. de Tréville, ou
+un refus d’argent de M. de Mazarin. Chaque fois que l’épée
+s’accrochait dans le baudrier même, c’était une mauvaise
+commission, comme il m’en a plu toute ma vie. Chaque fois que
+l’épée elle-même dansait au fourreau, c’était un duel heureux.
+Chaque fois qu’elle se logeait dans mes mollets, c’était une
+blessure légère. Chaque fois qu’elle sortait tout à fait du
+fourreau, j’étais fixé, j’en étais quitte pour rester sur le champ
+de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de
+compresses.
+
+— Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseigné par votre
+épée, dit Fouquet avec un pâle sourire qui était la lutte contre
+ses propres faiblesses. Avez-vous une _tisona_ ou une
+_tranchante?_ Votre lame est-elle fée ou charmée?
+
+— Mon épée, voyez-vous, c’est un membre qui fait partie de mon
+corps. J’ai ouï dire que certains hommes sont avertis par leur
+jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par
+mon épée. Eh bien! elle ne m’a rien dit ce matin. Ah! si fait!...
+la voilà qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du
+baudrier. Savez-vous ce que cela me présage?
+
+— Non.
+
+— Eh bien! cela me présage une arrestation pour aujourd’hui.
+
+— Ah! mais, fit le surintendant plus étonné que fâché de cette
+franchise, si rien de triste ne vous est prédit par votre épée, il
+n’est donc pas triste pour vous de m’arrêter?
+
+— Vous arrêter! vous?
+
+— Sans doute... le présage...
+
+— Ne vous regarde pas, puisque vous êtes tout arrêté depuis hier.
+Ce n’est donc pas vous que j’arrêterai. Voilà pourquoi je me
+réjouis, voilà pourquoi je dis que ma journée sera heureuse.
+
+Et, sur ces paroles, prononcées avec une bonne grâce tout
+affectueuse, le capitaine prit congé de M. Fouquet pour se rendre
+chez le roi.
+
+Il allait franchir le seuil de la chambre, lorsque M. Fouquet lui
+dit:
+
+— Une dernière marque de votre bienveillance.
+
+— Soit, monseigneur.
+
+— M. d’Herblay; laissez-moi voir M. d’Herblay.
+
+— Je vais faire en sorte de vous le ramener.
+
+D’Artagnan ne croyait pas si bien dire. Il était écrit que la
+journée se passerait pour lui à réaliser les prédictions que le
+matin lui aurait faites.
+
+Il vint heurter, ainsi que nous l’avons dit, à la porte du roi.
+Cette porte s’ouvrit. Le capitaine put croire que le roi venait
+ouvrir lui-même. Cette supposition n’était pas inadmissible après
+l’état d’agitation où le mousquetaire avait laissé Louis XIV la
+veille. Mais, au lieu de la figure royale, qu’il s’apprêtait à
+saluer respectueusement, il aperçut la figure longue et impassible
+d’Aramis. Peu s’en fallut qu’il ne poussât un cri, tant sa
+surprise fut violente.
+
+— Aramis! dit-il.
+
+— Bonjour, cher d’Artagnan, répondit froidement le prélat.
+
+— Ici? balbutia le mousquetaire.
+
+— Sa Majesté vous prie, dit l’évêque, d’annoncer qu’elle repose,
+après avoir été bien fatiguée toute la nuit.
+
+— Ah! fit d’Artagnan, qui ne pouvait comprendre comment l’évêque
+de Vannes, si mince favori la veille, se trouvait devenu, en six
+heures, le plus haut champignon de fortune qui eût encore poussé
+dans la ruelle d’un lit royal.
+
+En effet, pour transmettre au seuil de la chambre du monarque les
+volontés du roi, pour servir d’intermédiaire à Louis XIV, pour
+commander en son nom à deux pas de lui, il fallait être plus que
+n’avait jamais été Richelieu avec Louis XIII.
+
+L’œil expressif de d’Artagnan, sa bouche dilatée, sa moustache
+hérissée, dirent tout cela dans le plus éclatant des langages au
+superbe favori, qui ne s’en émut point.
+
+— De plus, continua l’évêque, vous voudrez bien, monsieur le
+capitaine des mousquetaires, ne laisser admettre que les grandes
+entrées ce matin. Sa Majesté veut dormir encore.
+
+— Mais, objecta d’Artagnan prêt à se révolter et surtout à
+laisser éclater les soupçons que lui inspirait le silence du roi;
+mais, monsieur l’évêque, Sa Majesté m’a donné rendez-vous ce
+matin.
+
+— Remettons, remettons, dit du fond de l’alcôve la voix du roi,
+voix qui fit courir un frisson dans les veines du mousquetaire.
+
+Il s’inclina, ébahi, stupide, abruti par le sourire dont Aramis
+l’écrasa, une fois ces paroles prononcées.
+
+— Et puis, continua l’évêque, pour répondre à ce que vous veniez
+demander au roi, mon cher d’Artagnan, voici un ordre dont vous
+prendrez connaissance sur-le-champ. Cet ordre concerne M. Fouquet.
+
+D’Artagnan prit l’ordre qu’on lui tendait.
+
+— Mise en liberté? murmura-t-il. Ah!
+
+Et il poussa un second _ah!_ plus intelligent que le premier.
+
+C’est que cet ordre lui expliquait la présence d’Aramis chez le
+roi; c’est qu’Aramis, pour avoir obtenu la grâce de M. Fouquet,
+devait être bien avant dans la faveur royale; c’est que cette
+faveur expliquait à son tour l’incroyable aplomb avec lequel
+M. d’Herblay donnait les ordres au nom de Sa Majesté.
+
+Il suffisait à d’Artagnan d’avoir compris quelque chose pour tout
+comprendre. Il salua et fit deux pas pour partir.
+
+— Je vous accompagne, dit l’évêque.
+
+— Où cela?
+
+— Chez M. Fouquet; je veux jouir de son contentement.
+
+— Ah! Aramis, que vous m’avez intrigué tout à l’heure, dit encore
+d’Artagnan.
+
+— Mais, à présent, vous comprenez?
+
+— Pardieu! si je comprends, dit-il tout haut.
+
+Puis, tout bas:
+
+— Eh bien! non! siffla-t-il entre ses dents; non, je ne comprends
+pas. C’est égal, il y a ordre.
+
+Et il ajouta:
+
+— Passez devant, monseigneur.
+
+D’Artagnan conduisit Aramis chez Fouquet.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXVII — L’ami du roi
+
+
+Fouquet attendait avec anxiété; il avait déjà congédié plusieurs
+de ses serviteurs et de ses amis qui, devançant l’heure de ses
+réceptions accoutumées, étaient venus à sa porte. À chacun d’eux,
+taisant le danger suspendu sur sa tête, il demandait seulement où
+l’on pouvait trouver Aramis.
+
+Quand il vit revenir d’Artagnan, quand il aperçut derrière lui
+l’évêque de Vannes, sa joie fut au comble; elle égala toute son
+inquiétude. Voir Aramis, c’était pour le surintendant une
+compensation au malheur d’être arrêté.
+
+Le prélat était silencieux et grave; d’Artagnan était bouleversé
+par toute cette accumulation d’événements incroyables.
+
+— Eh bien! capitaine, vous m’amenez M. d’Herblay?
+
+— Et quelque chose de mieux encore, monseigneur.
+
+— Quoi donc?
+
+— La liberté.
+
+— Je suis libre?
+
+— Vous l’êtes. Ordre du roi.
+
+Fouquet reprit toute sa sérénité pour bien interroger Aramis avec
+son regard.
+
+— Oh! oui, vous pouvez remercier M. l’évêque de Vannes,
+poursuivit d’Artagnan, car c’est bien à lui que vous devez le
+changement du roi.
+
+— Oh! dit M. Fouquet, plus humilié du service que reconnaissant
+du succès.
+
+— Mais vous, continua d’Artagnan en s’adressant à Aramis, vous
+qui protégez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque
+chose pour moi?
+
+— Tout ce qu’il vous plaira, mon ami, répliqua l’évêque de sa
+voix calme.
+
+— Une seule chose alors, et je me déclare satisfait. Comment
+êtes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parlé que
+deux fois en votre vie?
+
+— À un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache
+rien.
+
+— Ah! bon. Dites.
+
+— Eh bien! vous croyez que je n’ai vu le roi que deux fois,
+tandis que je l’ai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous
+cachions, voilà tout.
+
+Et, sans chercher à éteindre la nouvelle rougeur que cette
+révélation fit monter au front de d’Artagnan, Aramis se tourna
+vers M. Fouquet, aussi surpris que le mousquetaire.
+
+— Monseigneur, reprit-il, le roi me charge de vous dire qu’il est
+plus que jamais votre ami, et que votre fête si belle, si
+généreusement offerte, lui a touché le cœur.
+
+Là-dessus, il salua M. Fouquet si révérencieusement, que celui-ci,
+incapable de rien comprendre à une diplomatie de cette force,
+demeura sans voix, sans idée et sans mouvement.
+
+D’Artagnan crut comprendre, lui, que ces deux hommes avaient
+quelque chose à se dire, et il allait obéir à cet instinct de
+politesse qui précipite, en pareil cas, vers la porte celui dont
+la présence est une gêne pour les autres; mais sa curiosité
+ardente, fouettée par tant de mystères, lui conseilla de rester.
+
+Alors, Aramis, se tournant vers lui avec douceur:
+
+— Mon ami, dit-il, vous vous rappellerez bien, n’est-ce pas,
+l’ordre du roi touchant les défenses pour son petit lever?
+
+Ces mots étaient assez clairs. Le mousquetaire les comprit; il
+salua donc M. Fouquet, puis Aramis avec une teinte de respect
+ironique, et disparut.
+
+Alors M. Fouquet, dont toute l’impatience avait eu peine à
+attendre ce moment, s’élança vers la porte pour la fermer, et,
+revenant à l’évêque:
+
+— Mon cher d’Herblay, dit-il, je crois qu’il est temps pour vous
+de m’expliquer ce qui se passe. En vérité, je n’y comprends plus
+rien.
+
+— Nous allons vous expliquer tout cela, dit Aramis en s’asseyant
+et en faisant asseoir M. Fouquet. Par où faut-il commencer?
+
+— Par ceci, d’abord. Avant tout autre intérêt, pourquoi le roi me
+fait-il mettre en liberté?
+
+— Vous eussiez dû plutôt me demander pourquoi il vous faisait
+arrêter.
+
+— Depuis mon arrestation, j’ai eu le temps d’y songer, et je
+crois qu’il s’agit bien un peu de jalousie. Ma fête a contrarié
+M. Colbert, et M. Colbert a trouvé quelque plan contre moi, le
+plan de Belle-Île, par exemple?
+
+— Non, il ne s’agissait pas encore de Belle-Île.
+
+— De quoi, alors?
+
+— Vous souvenez-vous de ces quittances de treize millions que
+M. de Mazarin vous a fait voler?
+
+— Oh! oui. Eh bien?
+
+— Eh bien! vous voilà déjà déclaré voleur.
+
+— Mon Dieu!
+
+— Ce n’est pas tout. Vous souvient-il de cette lettre écrite par
+vous à La Vallière?
+
+— Hélas! c’est vrai.
+
+— Vous voilà déclaré traître et suborneur.
+
+— Alors, pourquoi m’avoir pardonné?
+
+— Nous n’en sommes pas encore là de notre argumentation. Je
+désire vous voir bien fixé sur le fait. Remarquez bien ceci: le
+roi vous sait coupable de détournements de fonds. Oh! pardieu! je
+n’ignore pas que vous n’avez rien détourné du tout; mais enfin, le
+roi n’a pas vu les quittances, et il ne peut faire autrement que
+de vous croire criminel.
+
+— Pardon, je ne vois...
+
+— Vous allez voir. Le roi, de plus, ayant lu votre billet
+amoureux et vos offres faites à La Vallière, ne peut conserver
+aucun doute sur vos intentions à l’égard de cette belle, n’est-ce
+pas?
+
+— Assurément. Mais concluez.
+
+— J’y viens. Le roi est donc pour vous un ennemi capital,
+implacable, éternel.
+
+— D’accord. Mais suis-je donc si puissant, qu’il n’ait osé me
+perdre, malgré cette haine, avec tous les moyens que ma faiblesse
+ou mon malheur lui donne comme prise sur moi?
+
+— Il est bien constaté, reprit froidement Aramis, que le roi est
+irrévocablement brouillé avec vous.
+
+— Mais qu’il m’absout.
+
+— Le croyez-vous? fit l’évêque avec un regard scrutateur.
+
+— Sans croire à la sincérité du cœur, je crois à la vérité du
+fait.
+
+Aramis haussa légèrement les épaules.
+
+— Pourquoi alors Louis XIV vous aurait-il chargé de me dire ce
+que vous m’avez rapporté? demanda Fouquet.
+
+— Le roi ne m’a chargé de rien pour vous.
+
+— De rien!... fit le surintendant stupéfait. Eh bien! alors, cet
+ordre?...
+
+— Ah! oui, il y a un ordre, c’est juste.
+
+Et ces mots furent prononcés par Aramis avec un accent si étrange,
+que Fouquet ne put s’empêcher de tressaillir.
+
+— Tenez, dit-il, vous me cachez quelque chose, je le vois.
+
+Aramis caressa son menton avec ses doigts si blancs.
+
+— Le roi m’exile?
+
+— Ne faites pas comme dans ce jeu où les enfants devinent la
+présence d’un objet caché à la façon dont une sonnette tinte quand
+ils s’approchent ou s’éloignent.
+
+— Parlez, alors!
+
+— Devinez.
+
+— Vous me faites peur.
+
+— Bah!... C’est que vous n’avez pas deviné, alors.
+
+— Que vous a dit le roi? Au nom de notre amitié, ne me le
+dissimulez pas.
+
+— Le roi ne m’a rien dit.
+
+— Vous me ferez mourir d’impatience, d’Herblay. Suis-je toujours
+surintendant?
+
+— Tant que vous voudrez.
+
+— Mais quel singulier empire avez-vous pris tout à coup sur
+l’esprit de Sa Majesté?
+
+— Ah! voilà!
+
+— Vous le faites agir à votre gré.
+
+— Je le crois.
+
+— C’est invraisemblable.
+
+— On le dira.
+
+— D’Herblay, par notre alliance, par notre amitié, par tout ce
+que vous avez de plus cher au monde, parlez-moi, je vous en
+supplie. À quoi devez-vous d’avoir ainsi pénétré chez Louis XIV?
+Il ne vous aimait pas, je le sais.
+
+— Le roi m’aimera maintenant, dit Aramis en appuyant sur ce
+dernier mot.
+
+— Vous avez eu quelque chose de particulier avec lui?
+
+— Oui.
+
+— Un secret, peut-être?
+
+— Oui, un secret.
+
+— Un secret de nature à changer les intérêts de Sa Majesté?
+
+— Vous êtes un homme réellement supérieur, monseigneur. Vous avez
+bien deviné. J’ai, en effet, découvert un secret de nature à
+changer les intérêts du roi de France.
+
+— Ah! dit Fouquet, avec la réserve d’un galant homme qui ne veut
+pas questionner.
+
+— Et vous allez en juger, poursuivit Aramis; vous allez me dire
+si je me trompe sur l’importance de ce secret.
+
+— J’écoute, puisque vous êtes assez bon pour vous ouvrir à moi.
+Seulement, mon ami, remarquez que je n’ai rien sollicité
+d’indiscret.
+
+Aramis se recueillit un moment.
+
+— Ne parlez pas, s’écria Fouquet. Il est temps encore.
+
+— Vous souvient-il, dit l’évêque, les yeux baissés, de la
+naissance de Louis XIV?
+
+— Comme d’aujourd’hui.
+
+— Avez-vous ouï dire quelque chose de particulier sur cette
+naissance?
+
+— Rien, sinon que le roi n’était pas véritablement le fils de
+Louis XIII.
+
+— Cela n’importe en rien à notre intérêt ni à celui du royaume.
+Est le fils de son père, dit la loi française, celui qui a un père
+avoué par la loi.
+
+— C’est vrai; mais c’est grave, quand il s’agit de la qualité de
+races.
+
+— Question secondaire. Donc, vous n’avez rien su de particulier?
+
+— Rien.
+
+— Voilà où commence mon secret.
+
+— Ah!
+
+— La reine, au lieu d’accoucher d’un fils, accoucha de deux
+enfants.
+
+Fouquet leva la tête.
+
+— Et le second est mort? dit-il.
+
+— Vous allez voir. Ces deux jumeaux devaient être l’orgueil de
+leur mère et l’espoir de la France; mais la faiblesse du roi, sa
+superstition, lui firent craindre des conflits entre deux enfants
+égaux en droits; il supprima l’un des deux jumeaux.
+
+— Supprima, dites-vous?
+
+— Attendez... Ces deux enfants grandirent: l’un, sur le trône,
+vous êtes son ministre; l’autre, dans l’ombre et l’isolement.
+
+— Et celui-là?
+
+— Est mon ami.
+
+— Mon Dieu! que me dites-vous là, monsieur d’Herblay. Et que fait
+ce pauvre prince?
+
+— Demandez-moi d’abord ce qu’il a fait.
+
+— Oui, oui.
+
+— Il a été élevé dans une campagne, puis séquestré dans une
+forteresse que l’on nomme la Bastille.
+
+— Est-ce possible! s’écria le surintendant les mains jointes.
+
+— L’un était le plus fortuné des mortels, l’autre le plus
+malheureux des misérables.
+
+— Et sa mère ignore-t-elle?
+
+— Anne d’Autriche sait tout.
+
+— Et le roi?
+
+— Ah! le roi ne sait rien.
+
+— Tant mieux! dit Fouquet.
+
+Cette exclamation parut impressionner vivement Aramis. Il regarda
+d’un air soucieux son interlocuteur.
+
+— Pardon, je vous ai interrompu, dit Fouquet.
+
+— Je disais donc, reprit Aramis, que ce pauvre prince était le
+plus malheureux des hommes, quand Dieu, qui songe à toutes ses
+créatures, entreprit de venir à son secours.
+
+— Oh! comment cela?
+
+— Vous allez voir. Le roi régnant... Je dis le roi régnant, vous
+devinez bien pourquoi.
+
+— Non... Pourquoi?
+
+— Parce que tous deux, bénéficiant légitimement de leur
+naissance, eussent dû être rois. Est-ce votre avis?
+
+— C’est mon avis.
+
+— Positif?
+
+— Positif. Les jumeaux sont un en deux corps.
+
+— J’aime qu’un légiste de votre force et de votre autorité me
+donne cette consultation. Il est donc établi pour nous que tous
+deux avaient les mêmes droits, n’est-ce pas?
+
+— C’est établi... Mais, mon Dieu! quelle aventure!
+
+— Vous n’êtes pas au bout. Patience!
+
+— Oh! j’en aurai.
+
+— Dieu voulut susciter à l’opprimé un vengeur, un soutien, si
+vous le préférez. Il arriva que le roi régnant, l’usurpateur...
+Vous êtes bien de mon avis, n’est-ce pas? c’est de l’usurpation
+que la jouissance tranquille, égoïste d’un héritage dont on n’a,
+au plus, en droit, que la moitié.
+
+— Usurpation est le mot.
+
+— Je poursuis donc. Dieu voulut que l’usurpateur eût pour premier
+ministre un homme de talent et de grand cœur, un grand esprit,
+outre cela.
+
+— C’est bien, c’est bien, s’écria Fouquet. Je comprends: vous
+avez compté sur moi pour vous aider à réparer le tort fait au
+pauvre frère de Louis XIV? Vous avez bien pensé: je vous aiderai.
+Merci, d’Herblay, merci!
+
+— Ce n’est pas cela du tout. Vous ne me laissez pas finir, dit
+Aramis, impassible.
+
+— Je me tais.
+
+— M. Fouquet, disais-je, étant ministre du roi régnant, fut pris
+en aversion par le roi et fort menacé dans sa fortune, dans sa
+liberté, dans sa vie peut-être, par l’intrigue et la haine, trop
+facilement écoutées du roi. Mais Dieu permit, toujours pour le
+salut du prince sacrifié, que M. Fouquet eût à son tour un ami
+dévoué qui savait le secret d’État, et se sentait la force de
+mettre ce secret au jour après avoir eu la force de porter ce
+secret vingt ans dans son cœur.
+
+— N’allez pas plus loin, dit Fouquet bouillant d’idées
+généreuses; je vous comprends et je devine tout. Vous avez été
+trouver le roi quand la nouvelle de mon arrestation vous est
+parvenue; vous l’avez supplié, il a refusé de vous entendre, lui
+aussi; alors vous avez fait la menace du secret, la menace de la
+révélation, et Louis XIV, épouvanté, a dû accorder à la terreur de
+votre indiscrétion ce qu’il refusait à votre intercession
+généreuse. Je comprends, je comprends! vous tenez le roi; je
+comprends!
+
+— Vous ne comprenez pas du tout, répondit Aramis, et voilà encore
+une fois que vous m’interrompez, mon ami. Et puis, permettez-moi
+de vous le dire, vous négligez trop la logique et vous n’usez pas
+assez de la mémoire.
+
+— Comment?
+
+— Vous savez sur quoi j’ai appuyé au début de notre conversation?
+
+— Oui, la haine de Sa Majesté pour moi, haine invincible! mais
+quelle haine résisterait à une menace de pareille révélation?
+
+— Une pareille révélation? Eh! voilà où vous manquez de logique.
+Quoi! vous admettez que, si j’eusse fait au roi une pareille
+révélation, je puisse vivre encore à l’heure qu’il est?
+
+— Il n’y a pas dix minutes que vous étiez chez le roi.
+
+— Soit! il n’aurait pas eu le temps de me faire tuer; mais il
+aurait eu le temps de me faire bâillonner et jeter dans une
+oubliette. Allons, de la fermeté dans le raisonnement, mordieu!
+
+Et, par ce mot tout mousquetaire, oubli d’un homme qui ne
+s’oubliait jamais, Fouquet dut comprendre à quel degré
+d’exaltation venait d’arriver le calme, l’impénétrable évêque de
+Vannes. Il en frémit.
+
+— Et puis, reprit ce dernier après s’être dompté, serais-je
+l’homme que je suis? serais-je un ami véritable si je vous
+exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus
+redoutable encore du jeune roi? L’avoir volé, ce n’est rien; avoir
+courtisé sa maîtresse, c’est peu; mais tenir dans vos mains sa
+couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutôt
+le cœur de ses propres mains!
+
+— Vous ne lui avez rien laissé voir du secret?
+
+— J’eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus
+en vingt ans pour essayer à ne pas mourir.
+
+— Qu’avez-vous fait, alors?
+
+— Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en
+vous quelque intérêt. Vous m’écoutez toujours, n’est-ce pas?
+
+— Si j’écoute! Dites.
+
+Aramis fit un tour dans la chambre, s’assura de la solitude, du
+silence, et revint se placer près du fauteuil dans lequel Fouquet
+attendait ses révélations avec une anxiété profonde.
+
+— J’avais oublié de vous dire, reprit Aramis en s’adressant à
+Fouquet, qui l’écoutait avec une attention extrême, j’avais oublié
+une particularité remarquable touchant ces jumeaux: c’est que Dieu
+les a faits tellement semblables l’un à l’autre, que lui seul,
+s’il les citait à son tribunal, les saurait distinguer l’un de
+l’autre. Leur mère ne le pourrait pas.
+
+— Est-il possible! s’écria Fouquet.
+
+— Même noblesse dans les traits, même démarche, même taille, même
+voix.
+
+— Mais la pensée? mais l’intelligence? mais la science de la vie?
+
+— Oh! en cela, inégalité, monseigneur. Oui, car le prisonnier de
+la Bastille est d’une supériorité incontestable sur son frère, et
+si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trône, la
+France n’aurait pas, depuis son origine peut-être, rencontré un
+maître plus puissant par le génie et la noblesse de caractère.
+
+Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant
+par ce secret immense. Aramis s’approchait de lui:
+
+— Il y a encore inégalité, dit-il en poursuivant son œuvre
+tentatrice, inégalité pour vous, monseigneur, entre les deux
+jumeaux, fils de Louis XIII: c’est que le dernier venu ne connaît
+pas M. Colbert.
+
+Fouquet se releva aussitôt avec des traits pâles et altérés. Le
+coup avait porté, non pas en plein cœur, mais en plein esprit.
+
+— Je vous comprends, dit-il à Aramis: vous me proposez une
+conspiration.
+
+— À peu près.
+
+— Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au début de
+cet entretien, changent le sort des empires.
+
+— Et des surintendants; oui, monseigneur.
+
+— En un mot, vous me proposez d’opérer une substitution du fils
+de Louis XIII qui est prisonnier aujourd’hui au fils de Louis XIII
+qui dort dans la chambre de Morphée en ce moment?
+
+Aramis sourit avec l’éclat sinistre de sa sinistre pensée.
+
+— Soit! dit-il.
+
+— Mais, reprit Fouquet après un silence pénible, vous n’avez pas
+réfléchi que cette œuvre politique est de nature à bouleverser
+tout le royaume, et que, pour arracher cet arbre aux racines
+infinies qu’on appelle un roi, pour le remplacer par un autre, la
+terre ne sera jamais raffermie à ce point que le nouveau roi soit
+assuré contre le vent qui restera de l’ancien orage et contre les
+oscillations de sa propre masse.
+
+Aramis continua de sourire.
+
+— Songez donc, continua M. Fouquet en s’échauffant avec cette
+force de talent qui creuse un projet et le mûrit en quelques
+secondes, et avec cette largeur de vue qui en prévoit toutes les
+conséquences et en embrasse tous les résultats, songez donc qu’il
+nous faut assembler la noblesse, le clergé, le tiers état, déposer
+le prince régnant, troubler par un affreux scandale la tombe de
+Louis XIII, perdre la vie et l’honneur d’une femme, Anne
+d’Autriche, la vie et la paix d’une autre femme, Marie-Thérèse, et
+que, tout cela fini, Si nous le finissons...
+
+— Je ne vous comprends pas, dit froidement Aramis. Il n’y a pas
+un mot utile dans tout ce que vous venez de dire là.
+
+— Comment! fit le surintendant surpris; vous ne discutez pas la
+pratique, un homme comme vous? Vous vous bornez aux joies
+enfantines d’une illusion politique, et vous négligez les chances
+de l’exécution, c’est-à-dire la réalité; est-ce possible?
+
+— Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de
+familiarité dédaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi
+à un autre?
+
+— Dieu! s’écria Fouquet, Dieu donne un ordre à son agent, qui
+saisit le condamné, l’emporte et fait asseoir le triomphateur sur
+le trône devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent s’appelle la
+mort. Oh! mon Dieu! monsieur d’Herblay, est-ce que vous auriez
+l’idée...
+
+— Il ne s’agit pas de cela, monseigneur. En vérité, vous allez
+au-delà du but. Qui donc vous parle d’envoyer la mort au roi Louis
+XIV? qui donc vous parle de suivre l’exemple de Dieu dans la
+stricte pratique de ses œuvres? Non. Je voulais vous dire que
+Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans
+efforts, et que les hommes inspirés par Dieu réussissent comme lui
+dans ce qu’ils entreprennent, dans ce qu’ils tentent, dans ce
+qu’ils font.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la même
+intonation qu’il avait donnée à ce mot ami, quand il l’avait
+prononcé pour la première fois, je voulais vous dire que, s’il y a
+eu bouleversement, scandale et même effort dans la substitution du
+prisonnier au roi, je vous défie de me le prouver.
+
+— Plaît-il? s’écria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il
+essuyait ses tempes. Vous dites?...
+
+— Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis,
+et, vous qui savez le mystère, je vous défie de vous apercevoir
+que le prisonnier de la Bastille est couché dans le lit de son
+frère.
+
+— Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi d’horreur à cette
+nouvelle.
+
+— Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous
+hait ou celui qui vous aime?
+
+— Le roi... d’hier?...
+
+— Le roi d’hier? Rassurez-vous; il a été prendre, à la Bastille,
+la place que sa victime occupait depuis trop longtemps.
+
+— Juste Ciel! Et qui l’y a conduit?
+
+— Moi.
+
+— Vous?
+
+— Oui, et de la façon la plus simple. Je l’ai enlevé cette nuit,
+et, pendant qu’il redescendait dans l’ombre, l’autre remontait à
+la lumière. Je ne crois pas que cela ait fait du bruit. Un éclair
+sans tonnerre, cela ne réveille jamais personne.
+
+Fouquet poussa un cri sourd, comme s’il eût été atteint d’un coup
+invisible, et prenant sa tête dans ses deux mains crispées:
+
+— Vous avez fait cela? murmura-t-il.
+
+— Assez adroitement. Qu’en pensez-vous?
+
+— Vous avez détrôné le roi? vous l’avez emprisonné?
+
+— C’est fait.
+
+— Et l’action s’est accomplie ici, à Vaux?
+
+— Ici, à Vaux, dans la chambre de Morphée. Ne semblait-elle pas
+avoir été bâtie dans la prévoyance d’un pareil acte?
+
+— Et cela s’est passé?
+
+— Cette nuit.
+
+— Cette nuit?
+
+— Entre minuit et une heure.
+
+Fouquet fit un mouvement comme pour se jeter sur Aramis; il se
+retint.
+
+— À Vaux! chez moi!... dit-il d’une voix étranglée.
+
+— Mais je crois que oui. C’est surtout votre maison, depuis que
+M. Colbert ne peut plus vous la faire voler.
+
+— C’est donc chez moi que s’est exécuté ce crime.
+
+— Ce crime! fit Aramis stupéfait.
+
+— Ce crime abominable! poursuivit Fouquet en s’exaltant de plus
+en plus, ce crime plus exécrable qu’un assassinat! ce crime qui
+déshonore à jamais mon nom et me voue à l’horreur de la postérité.
+
+— Çà, vous êtes en délire, monsieur, répondit Aramis d’une voix
+mal assurée, vous parlez trop haut: prenez garde!
+
+— Je crierai si haut, que l’univers m’entendra.
+
+— Monsieur Fouquet, prenez garde!
+
+Fouquet se retourna vers le prélat, qu’il regarda en face.
+
+— Oui, dit-il, vous m’avez déshonoré en commettant cette
+trahison, ce forfait, sur mon hôte, sur celui qui reposait
+paisiblement sous mon toit! oh! malheur à moi!
+
+— Malheur sur celui qui méditait, sous votre toit, la ruine de
+votre fortune, de votre vie! oubliez-vous cela?
+
+— C’était mon hôte, c’était mon roi!
+
+Aramis se leva, les yeux injectés de sang, la bouche convulsive.
+
+— Ai-je affaire à un insensé? dit-il.
+
+— Vous avez affaire à un honnête homme.
+
+— Fou!
+
+— À un homme qui vous empêchera de consommer votre crime.
+
+— Fou!
+
+— À un homme qui aime mieux mourir, qui aime mieux vous tuer que
+de laisser consommer son déshonneur.
+
+Et Fouquet, se précipitant sur son épée, replacée par d’Artagnan
+au chevet du lit, agita résolument dans ses mains l’étincelant
+carrelet d’acier.
+
+Aramis fronça le sourcil, glissa une main dans sa poitrine, comme,
+s’il y cherchait une arme. Ce mouvement n’échappa point à Fouquet.
+Aussi, noble et superbe en sa magnanimité, jeta-t-il loin de lui
+son épée, qui alla rouler dans la ruelle du lit, et, s’approchant
+d’Aramis, de façon à lui toucher l’épaule de sa main désarmée:
+
+— Monsieur, dit-il, il me serait doux de mourir ici pour ne pas
+survivre à mon opprobre, et, si vous avez encore quelque amitié
+pour moi, je vous en supplie, donnez-moi la mort.
+
+Aramis resta silencieux et immobile.
+
+— Vous ne répondez rien?
+
+Aramis releva doucement la tête, et l’on vit l’éclair de l’espoir
+se rallumer encore une fois dans ses yeux.
+
+— Réfléchissez, dit-il, monseigneur, à tout ce qui nous attend.
+Cette justice étant faite, le roi vit encore, et son
+emprisonnement vous sauve la vie.
+
+— Oui, répliqua Fouquet, vous avez pu agir dans mon intérêt, mais
+je n’accepte pas votre service. Toutefois, je ne veux point vous
+perdre. Vous allez sortir de cette maison.
+
+Aramis étouffa l’éclair qui jaillissait de son cœur brisé.
+
+— Je suis hospitalier pour tous, continua Fouquet avec une
+inexprimable majesté; vous ne serez pas plus sacrifié, vous, que
+ne le sera celui dont vous aviez consommé la perte.
+
+— Vous le serez, vous, dit Aramis d’une voix sourde et
+prophétique; vous le serez, vous le serez!
+
+— J’accepte l’augure, monsieur d’Herblay; mais rien ne
+m’arrêtera. Vous allez quitter Vaux, vous allez quitter la France;
+je vous donne quatre heures pour vous mettre hors de la portée du
+roi.
+
+— Quatre heures? fit Aramis railleur et incrédule.
+
+— Foi de Fouquet! nul ne vous suivra avant ce délai. Vous aurez
+donc quatre heures d’avance sur tous ceux que le roi voudrait
+expédier après vous.
+
+— Quatre heures! répéta Aramis en rugissant.
+
+— C’est plus qu’il n’en faut pour vous embarquer et gagner
+Belle-Île, que je vous donne pour refuge.
+
+— Ah! murmura Aramis.
+
+— Belle-Île, c’est à moi pour vous, comme Vaux est à moi pour le
+roi. Allez, d’Herblay, allez! tant que je vivrai, il ne tombera
+pas un cheveu de votre tête.
+
+— Merci! dit Aramis avec une sombre ironie.
+
+— Partez donc, et me donnez la main pour que tous deux nous
+courions, vous, au salut de votre vie, moi, au salut de mon
+honneur.
+
+Aramis retira de son sein la main qu’il y avait cachée. Elle était
+rouge de son sang; elle avait labouré sa poitrine avec ses ongles,
+comme pour punir la chair d’avoir enfanté tant de projets plus
+vains, plus fous, plus périssables que la vie de l’homme. Fouquet
+eut horreur, eut pitié: il ouvrit les bras à Aramis.
+
+— Je n’avais pas d’armes, murmura celui-ci, farouche et terrible
+comme l’ombre de Didon.
+
+Puis, sans toucher la main de Fouquet, il détourna sa vue et fit
+deux pas en arrière. Son dernier mot fut une imprécation; son
+dernier geste fut l’anathème que dessina cette main rougie, en
+tachant Fouquet au visage de quelques gouttelettes de son sang.
+
+Et tous deux s’élancèrent hors de la chambre par l’escalier
+secret, qui aboutissait aux cours intérieures.
+
+Fouquet commanda ses meilleurs chevaux, et Aramis s’arrêta au bas
+de l’escalier qui conduisait à la chambre de Porthos. Il réfléchit
+longtemps, pendant que le carrosse de Fouquet quittait au grand
+galop le pavé de la cour principale.
+
+— Partir seul?... se dit Aramis. Prévenir le prince?... Oh!
+fureur!... Prévenir le prince, et alors quoi faire?... Partir avec
+lui?... Traîner partout ce témoignage accusateur?... La guerre?...
+La guerre civile, implacable?... Sans ressource, hélas!...
+Impossible!... Que fera-t-il sans moi?... Oh! sans moi, il
+s’écroulera comme moi... Qui sait?... Que la destinée
+s’accomplisse!... Il était condamné, qu’il demeure condamné!...
+Dieu!... Démon!... Sombre et railleuse puissance qu’on appelle le
+génie de l’homme, tu n’es qu’un souffle plus incertain, plus
+inutile que le vent dans la montagne; tu t’appelles hasard, tu
+n’es rien; tu embrasses tout de ton haleine, tu soulèves les
+quartiers de roc, la montagne elle-même, et tout à coup tu te
+brises devant la croix de bois mort, derrière laquelle vit une
+autre puissance invisible... que tu niais peut-être, et qui se
+venge de toi, et qui t’écrase sans te faire même l’honneur de dire
+son nom!... Perdu!... Je suis perdu!... Que faire?... Aller à
+Belle-Île?... Oui. Et Porthos qui va rester ici, et parler, et
+tout conter à tous! Porthos, qui souffrira peut-être!... Je ne
+veux pas que Porthos souffre. C’est un de mes membres: sa douleur
+est mienne. Porthos partira avec moi, Porthos suivra ma destinée.
+Il le faut.
+
+Et Aramis, tout à la crainte de rencontrer quelqu’un à qui cette
+précipitation pût paraître suspecte, Aramis gravit l’escalier sans
+être aperçu de personne.
+
+Porthos, revenu à peine de Paris, dormait déjà du sommeil du
+juste. Son corps énorme oubliait la fatigue, comme son esprit
+oubliait la pensée.
+
+Aramis entra léger comme une ombre, et posa sa main nerveuse sur
+l’épaule du géant.
+
+— Allons, cria-t-il, allons, Porthos, allons!
+
+Porthos obéit, se leva, ouvrit les yeux avant d’avoir ouvert son
+intelligence.
+
+— Nous partons, fit Aramis.
+
+— Ah! fit Porthos.
+
+— Nous partons à cheval, plus rapides que nous n’avons jamais
+couru.
+
+— Ah! répéta Porthos.
+
+— Habillez-vous, ami.
+
+Et il aida le géant à s’habiller, et lui mit dans les poches son
+or et ses diamants.
+
+Tandis qu’il se livrait à cette opération, un léger bruit attira
+sa pensée.
+
+D’Artagnan regardait à l’embrasure de la porte.
+
+Aramis tressaillit.
+
+— Que diable faites-vous là, si agité? dit le mousquetaire.
+
+— Chut! souffla Porthos.
+
+— Nous partons en mission, ajouta l’évêque.
+
+— Vous êtes bien heureux! dit le mousquetaire.
+
+— Peuh! fit Porthos, je me sens fatigué; j’eusse aimé mieux
+dormir; mais le service du roi!...
+
+— Est-ce que vous avez vu M. Fouquet? dit Aramis à d’Artagnan.
+
+— Oui, en carrosse, à l’instant.
+
+— Et que vous a-t-il dit?
+
+— Il m’a dit adieu.
+
+— Voilà tout?
+
+— Que vouliez-vous qu’il me dît autre chose? Est-ce que je ne
+compte pas pour rien depuis que vous êtes tous en faveur?
+
+— Écoutez, dit Aramis en embrassant le mousquetaire, votre bon
+temps est revenu; vous n’aurez plus à être jaloux de personne.
+
+— Ah bah!
+
+— Je vous prédis pour ce jour un événement qui doublera votre
+position.
+
+— En vérité!
+
+— Vous savez que je sais les nouvelles?
+
+— Oh! oui!
+
+— Allons, Porthos, vous êtes prêt? Partons!
+
+— Partons!
+
+— Et embrassons d’Artagnan.
+
+— Pardieu!
+
+— Les chevaux?
+
+— Il n’en manque pas ici. Voulez-vous le mien?
+
+— Non, Porthos a son écurie. Adieu! adieu!
+
+Les deux fugitifs montèrent à cheval sous les yeux du capitaine
+des mousquetaires, qui tint l’étrier à Porthos et accompagna ses
+amis du regard, jusqu’à ce qu’il les eût vus disparaître.
+
+«En toute autre occasion, pensa le Gascon, je dirais que ces
+gens-là se sauvent; mais, aujourd’hui, la politique est si changée, que
+cela s’appelle aller en mission. Je le veux bien. Allons à nos
+affaires.»
+
+Et il rentra philosophiquement à son logis.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXVIII — Comment la consigne était respectée à la
+Bastille
+
+
+Fouquet brûlait le pavé. Chemin faisant, il s’agitait d’horreur à
+l’idée de ce qu’il venait d’apprendre.
+
+Qu’était donc, pensait-il, la jeunesse de ces hommes prodigieux,
+qui, dans l’âge déjà faible, savent encore composer des plans
+pareils et les exécuter sans sourciller?
+
+Parfois, il se demandait si tout ce qu’Aramis lui avait conté
+n’était point un rêve, si la fable n’était pas le piège lui-même,
+et si, en arrivant à la Bastille, lui, Fouquet, il n’allait pas
+trouver un ordre d’arrestation qui l’enverrait rejoindre le roi
+détrôné.
+
+Dans cette idée, il donna quelques ordres cachetés sur sa route,
+tandis qu’on attelait les chevaux. Ces ordres s’adressaient à
+M. d’Artagnan et à tous les chefs de corps dont la fidélité ne
+pouvait être suspecte.
+
+«De cette façon, se dit Fouquet, prisonnier ou non, j’aurai rendu
+le service que je dois à la cause de l’honneur. Les ordres
+n’arriveront qu’après moi si je reviens libre, et, par conséquent,
+on ne les aura pas décachetés. Je les reprendrai. Si je tarde,
+c’est qu’il me sera arrivé malheur. Alors j’aurai du secours pour
+moi et pour le roi.»
+
+C’est ainsi préparé qu’il arriva devant la Bastille. Le
+surintendant avait fait cinq lieues et demie à l’heure.
+
+Tout ce qui n’était jamais arrivé à Aramis arriva dans la Bastille
+à M. Fouquet. M. Fouquet eut beau se nommer, il eut beau se faire
+reconnaître, il ne put jamais être introduit.
+
+À force de solliciter, de menacer, d’ordonner, il décida un
+factionnaire à prévenir un bas officier qui prévint le major.
+Quant au gouverneur, on n’eût pas même osé le déranger pour cela.
+
+Fouquet, dans son carrosse, à la porte de la forteresse, rongeait
+son frein et attendait le retour de ce bas officier, qui reparut
+enfin d’un air assez maussade.
+
+— Eh bien! dit Fouquet impatiemment, qu’a dit le major?
+
+— Eh bien! _monsieur_, répliqua le soldat, M. le major m’a ri au
+nez. Il m’a dit que M. Fouquet est à Vaux, et que, fût-il à Paris,
+M. Fouquet ne se lèverait pas à l’heure qu’il est.
+
+— Mordieu! vous êtes un troupeau de drôles! s’écria le ministre
+en s’élançant hors du carrosse.
+
+Et, avant que le bas officier eût le temps de fermer la porte,
+Fouquet s’introduisit par la fente, et courut en avant, malgré les
+cris du soldat qui appelait à l’aide.
+
+Fouquet gagnait du terrain, peu soucieux des cris de cet homme,
+lequel, ayant enfin joint Fouquet, répéta à la sentinelle de la
+seconde porte:
+
+— À vous, à vous, sentinelle!
+
+Le factionnaire croisa la pique sur le ministre; mais celui-ci,
+robuste et agile, emporté d’ailleurs par la colère, arracha la
+pique des mains du soldat et lui en caressa rudement les épaules.
+Le bas officier, qui s’approchait trop, eut sa part de la
+distribution: tous deux poussèrent des cris furieux, au bruit
+desquels sortit tout le premier corps de garde de l’avancée.
+
+Parmi ces gens, il y en eut un qui reconnut le surintendant et
+s’écria:
+
+— Monseigneur!... Ah! monseigneur!... Arrêtez, vous autres!
+
+Et il arrêta effectivement les gardes qui se préparaient à venger
+leurs compagnons.
+
+Fouquet commanda qu’on lui ouvrit la grille; mais on lui objecta
+la consigne.
+
+Il ordonna qu’on prévînt le gouverneur; mais celui-ci était déjà
+instruit de tout le bruit de la porte; à la tête d’un piquet de
+vingt hommes, il accourait, suivi de son major, dans la persuasion
+qu’une attaque avait lieu contre la Bastille.
+
+Baisemeaux reconnut aussi Fouquet, et laissa tomber son épée qu’il
+tenait déjà toute brandie.
+
+— Ah! monseigneur, balbutia-t-il, que d’excuses!...
+
+— Monsieur, fit le surintendant rouge de chaleur et tout suant,
+je vous fais mon compliment: votre service se fait à merveille.
+
+Baisemeaux pâlit, croyant que ces paroles n’étaient qu’une ironie,
+présage de quelque furieuse colère. Mais Fouquet avait repris
+haleine, appelant du geste la sentinelle et le bas officier, qui
+se frottaient les épaules.
+
+— Il y a vingt pistoles pour le factionnaire, dit-il, cinquante
+pour l’officier. Mon compliment, messieurs! j’en parlerai au roi.
+À nous deux, monsieur de Baisemeaux.
+
+Et, sur un murmure de satisfaction générale, il suivit le
+gouverneur au Gouvernement.
+
+Baisemeaux tremblait déjà de honte et d’inquiétude. La visite
+matinale d’Aramis lui semblait avoir, dès à présent, des
+conséquences dont un fonctionnaire pouvait, à bon droit,
+s’épouvanter.
+
+Ce fut bien autre chose encore quand Fouquet, d’une voix brève et
+avec un regard impérieux:
+
+— Monsieur, dit-il, vous avez vu M. d’Herblay ce matin?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Eh bien! monsieur, vous n’avez pas horreur du crime dont vous
+vous êtes rendu complice?
+
+«Allons, bien!» pensa Baisemeaux.
+
+Puis il ajouta tout haut:
+
+— Mais quel crime, monseigneur?
+
+— Il y a là de quoi vous faire écarteler, monsieur, songez-y!
+Mais ce n’est pas le moment de s’irriter. Conduisez-moi
+sur-le-champ auprès du prisonnier.
+
+— Auprès de quel prisonnier? fit Baisemeaux frémissant.
+
+— Vous faites l’ignorant, soit! C’est ce que vous pouvez faire de
+mieux. En effet, si vous avouiez une pareille complicité, ce
+serait fait de vous. Je veux donc bien paraître ajouter foi à
+votre ignorance.
+
+— Je vous prie, monseigneur...
+
+— C’est bien. Conduisez-moi auprès du prisonnier.
+
+— Auprès de Marchiali?
+
+— Qu’est-ce que c’est que Marchiali?
+
+— C’est le détenu amené ce matin par M. d’Herblay.
+
+— On l’appelle Marchiali? fit le surintendant, troublé dans ses
+convictions par la naïve assurance de Baisemeaux.
+
+— Oui, monseigneur, c’est sous ce nom qu’on l’a inscrit ici.
+
+Fouquet regarda jusqu’au fond du cœur de Baisemeaux. Il lut, avec
+cette habitude des hommes que donne l’usage du pouvoir, une
+sincérité absolue. D’ailleurs, en observant une minute cette
+physionomie, comment croire qu’Aramis eût pris un pareil
+confident?
+
+— C’est, dit-il au gouverneur, le prisonnier que M. d’Herblay
+avait emmené avant-hier?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Et qu’il a ramené ce matin? ajouta vivement Fouquet, qui
+comprit aussitôt le mécanisme du plan d’Aramis.
+
+— C’est cela; oui, monseigneur.
+
+— Et il s’appelle Marchiali?
+
+— Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me l’enlever tant
+mieux; car j’allais écrire encore à son sujet.
+
+— Que fait-il donc?
+
+— Depuis ce matin, il me mécontente extrêmement; il a des accès
+de rage à faire croire que la Bastille s’écroulera par son fait.
+
+— Je vais vous en débarrasser, en effet, dit Fouquet.
+
+— Ah! tant mieux.
+
+— Conduisez-moi à sa prison.
+
+— Monseigneur me donnera bien l’ordre...
+
+— Quel ordre?
+
+— Un ordre du roi.
+
+— Attendez que je vous en signe un.
+
+— Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut l’ordre du roi.
+
+— Vous qui êtes si scrupuleux, dit-il, pour faire sortir les
+prisonniers, montrez-moi donc l’ordre avec lequel on avait délivré
+celui-ci.
+
+Baisemeaux montra l’ordre de délivrer Seldon.
+
+— Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce n’est pas Marchiali.
+
+— Mais Marchiali n’est pas libéré, monseigneur; il est ici.
+
+— Puisque vous dites que M. d’Herblay l’a emmené et ramené.
+
+— Je n’ai pas dit cela.
+
+— Vous l’avez si bien dit, qu’il me semble encore l’entendre.
+
+— La langue m’a fourché.
+
+— Monsieur de Baisemeaux, prenez garde!
+
+— Je n’ai rien à craindre, monseigneur, je suis en règle.
+
+— Osez-vous le dire?
+
+— Je le dirais devant un apôtre. M. d’Herblay m’a apporté un
+ordre de libérer Seldon, et Seldon est libéré.
+
+— Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille.
+
+— Il faut me prouver cela, monseigneur.
+
+— Laissez-le-moi voir?
+
+— Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul
+n’entre auprès des prisonniers sans un ordre exprès du roi.
+
+— M. d’Herblay est bien entré lui.
+
+— C’est ce qu’il faudrait prouver, monseigneur.
+
+— Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention à vos
+paroles.
+
+— Les actes sont là.
+
+— M. d’Herblay est renversé.
+
+— Renversé, M. d’Herblay? Impossible!
+
+— Vous voyez qu’il vous a influencé.
+
+— Ce qui m’influence, monseigneur, c’est le service du roi; je
+fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez.
+
+— Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si
+vous me laissez pénétrer près du prisonnier, je vous donne un
+ordre du roi à l’instant.
+
+— Donnez-le tout de suite, monseigneur.
+
+— Et que, si vous me refusez, je vous fais arrêter sur-le-champ
+avec tous vos officiers.
+
+— Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous
+réfléchirez, dit Baisemeaux fort pâle, que nous n’obéirons qu’à un
+ordre du roi, et qu’il sera aussitôt fait à vous d’en avoir un
+pour voir M. Marchiali, que d’en obtenir un pour me faire tant de
+mal, à moi innocent.
+
+— C’est vrai! s’écria Fouquet furieux, c’est vrai! Eh bien!
+monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il d’une voix sonore, en attirant
+à lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant
+d’ardeur parler à ce prisonnier?
+
+— Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de
+frayeur; j’en tremble, je vais tomber en défaillance.
+
+— Vous tomberez encore mieux en défaillance tout à l’heure,
+monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix mille hommes
+et trente pièces de canon.
+
+— Mon Dieu! voilà Monseigneur qui devient fou!
+
+— Quand j’ameuterai contre vous et vos maudites tours tout le
+peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous
+ferai pendre aux créneaux de la tour du coin!
+
+— Monseigneur, monseigneur, par grâce!
+
+— Je vous donne dix minutes pour vous résoudre, ajouta Fouquet
+d’une voix calme; je m’assieds ici, dans ce fauteuil, et vous
+attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et
+croyez-moi fou tant qu’il vous plaira; mais vous verrez!
+
+Baisemeaux frappa du pied comme un homme au désespoir, mais ne
+répliqua rien.
+
+Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de l’encre, et écrivit:
+
+«Ordre à M. le prévôt des marchands de rassembler la garde
+bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi.»
+
+Baisemeaux haussa les épaules; Fouquet écrivit:
+
+«Ordre à M. le duc de Bouillon et à M. le prince de Condé de
+prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher
+sur la Bastille, pour le service de Sa Majesté...»
+
+Baisemeaux réfléchit. Fouquet écrivit:
+
+«Ordre à tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et
+d’appréhender au corps, partout où ils se trouveront, le chevalier
+d’Herblay, évêque de Vannes, et ses complices qui sont: 1°
+M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de
+trahison, rébellion et lèse-majesté...»
+
+— Arrêtez, monseigneur, s’écria Baisemeaux; je n’y comprends
+absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils déchaînés par la
+folie même, peuvent arriver d’ici à deux heures, que le roi, qui
+me jugera, verra si j’ai eu tort de faire fléchir la consigne
+devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon,
+monseigneur; vous verrez Marchiali.
+
+Fouquet s’élança hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en
+essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front.
+
+— Quelle affreuse matinée! disait-il; quelle disgrâce!
+
+— Marchez vite! répondait Fouquet.
+
+Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les précéder. Il avait peur
+de son compagnon. Celui-ci s’en aperçut.
+
+— Trêve d’enfantillages! dit-il rudement. Laissez là cet homme;
+prenez les clefs vous-même et me montrez le chemin. Il ne faut pas
+que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer
+ici.
+
+— Ah! fit Baisemeaux indécis.
+
+— Encore! s’écria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais
+sortir de la Bastille pour porter moi-même mes dépêches.
+
+Baisemeaux baissa la tête, prit les clefs et gravit, seul avec le
+ministre, l’escalier de la tour.
+
+À mesure qu’ils s’avançaient dans cette tourbillonnante spirale,
+certains murmures étouffés devenaient des cris distincts et
+d’affreuses imprécations.
+
+— Qu’est-ce que cela? demanda Fouquet.
+
+— C’est votre Marchiali, fit le gouverneur; voilà comment hurlent
+les fous!
+
+Il accompagna cette réponse d’un coup d’œil plus rempli
+d’allusions blessantes que de politesse pour Fouquet.
+
+Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les
+autres, de reconnaître la voix du roi.
+
+Il s’arrêta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux.
+Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crâne avec
+l’une de ces clefs.
+
+— Ah! cria-t-il, M. d’Herblay ne m’avait point parlé de cela.
+
+— Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. Où est celle
+de la porte que je veux ouvrir?
+
+— Celle-ci.
+
+Un cri effrayant, suivi d’un coup terrible dans la porte, vint
+faire écho dans l’escalier.
+
+— Retirez-vous! dit Fouquet à Baisemeaux d’une voix menaçante.
+
+— Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voilà deux enragés
+qui vont se trouver face à face. L’un mangera l’autre, j’en suis
+assuré.
+
+— Partez, répéta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet
+escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous
+prendrez la place du plus misérable des prisonniers de la
+Bastille.
+
+— J’en mourrai, c’est sûr! grommela Baisemeaux en se retirant
+d’un pas chancelant.
+
+Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus
+formidables. Fouquet s’assura que Baisemeaux arrivait au bas des
+degrés. Il mit la clef dans la première serrure.
+
+Ce fut alors qu’il entendit clairement la voix étranglée au roi
+qui criait avec rage:
+
+— Au secours! je suis le roi! au secours!
+
+La clef de la seconde porte n’était pas la même que celle de la
+première. Fouquet fut obligé de chercher dans le trousseau.
+
+Cependant, le roi ivre, fou, forcené, criait à tue-tête:
+
+— C’est M. Fouquet qui m’a fait conduire ici! Au secours contre
+M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre
+M. Fouquet!
+
+Ces vociférations déchiraient le cœur du ministre. Elles étaient
+suivies de coups effrayants, frappés dans la porte avec cette
+chaise dont le roi se servait comme d’un bélier. Fouquet réussit à
+trouver la clef. Le roi était à bout de ses forces: il
+n’articulait plus, il rugissait.
+
+— Mort à Fouquet! hurlait-il, mort au scélérat Fouquet!
+
+La porte s’ouvrit.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXIX — La reconnaissance du roi
+
+
+Les deux hommes qui allaient se précipiter l’un vers l’autre
+s’arrêtèrent soudain en s’apercevant, et poussèrent alors un cri
+d’horreur.
+
+— Venez-vous pour m’assassiner, monsieur? dit le roi en
+reconnaissant Fouquet.
+
+— Le roi dans cet état! murmura le ministre.
+
+Rien de plus effrayant, en effet, que l’aspect du jeune prince au
+moment où le surprit Fouquet. Ses habits étaient en lambeaux; sa
+chemise, ouverte et déchirée, buvait à la fois la sueur et le sang
+qui s’échappaient de sa poitrine et de ses bras déchirés.
+
+Hagard, pâle, écumant, les cheveux hérissés, Louis XIV offrait
+l’image la plus vraie du désespoir, de la faim et de la peur
+réunis en une seule statue. Fouquet fut si touché, si troublé,
+qu’il courut au roi les bras ouverts et les larmes aux yeux.
+
+Louis leva sur Fouquet le tronçon de bois dont il avait fait un si
+furieux usage.
+
+— Eh bien! dit Fouquet d’une voix tremblante, ne
+reconnaissez-vous pas le plus fidèle de vos amis?
+
+— Un ami, vous? répéta Louis avec un grincement de dents où
+sonnaient la haine et la soif d’une prompte vengeance.
+
+— Un serviteur respectueux, ajouta Fouquet en se précipitant à
+genoux.
+
+Le roi laissa tomber son arme. Fouquet, s’approchant, lui baisa
+les genoux, et le prit tendrement entre ses bras.
+
+— Mon roi, mon enfant, dit-il, avez-vous dû souffrir!
+
+Louis, rappelé à lui-même par le changement de la situation, se
+regarda, et, honteux de son désordre, honteux de sa folie, honteux
+de la protection qu’il recevait, il recula.
+
+Fouquet ne comprit point ce mouvement. Il ne sentit pas que
+l’orgueil du roi ne lui pardonnerait jamais d’avoir été témoin de
+tant de faiblesse.
+
+— Venez, Sire, vous êtes libre, dit-il.
+
+— Libre? répéta le roi. Oh! vous me rendez libre après avoir osé
+porter la main sur moi?
+
+— Vous ne le croyez pas! s’écria Fouquet indigné; vous ne croyez
+pas que je sois coupable en cette circonstance!
+
+Et, rapidement, chaleureusement même, il lui raconta toute
+l’intrigue dont on connaît les détails.
+
+Tant que dura le récit, Louis supporta les plus horribles
+angoisses, et, le récit terminé, la grandeur du péril qu’il avait
+couru le frappa bien plus encore que l’importance du secret
+relatif à son frère jumeau.
+
+— Monsieur, dit-il soudain à Fouquet, cette double naissance est
+un mensonge; il est impossible que vous en ayez été la dupe.
+
+— Sire!
+
+— Il est impossible, vous dis-je, que l’on soupçonne l’honneur,
+la vertu de ma mère. Et mon premier ministre n’a pas déjà fait
+justice des criminels?
+
+— Réfléchissez bien, Sire, avant de vous emporter, répondit
+Fouquet. La naissance de votre frère...
+
+— Je n’ai qu’un frère: c’est Monsieur. Vous le connaissez comme
+moi. Il y a complot, vous dis-je, à commencer par le gouverneur de
+la Bastille.
+
+— Prenez garde, Sire; cet homme a été trompé, comme tout le
+monde, par la ressemblance du prince.
+
+— La ressemblance? Allons donc!
+
+— Il faut cependant que ce Marchiali soit bien semblable à Votre
+Majesté, pour que tous les yeux s’y laissent prendre, insista
+Fouquet.
+
+— Folie!
+
+— Ne dites pas cela, Sire; les gens qui s’apprêtent à affronter
+le regard de vos ministres, de votre mère, de vos officiers, de
+votre famille, ces gens-là doivent être bien sûrs de la
+ressemblance.
+
+— En effet, murmura le roi; ces gens-là, où sont-ils?
+
+— Mais à Vaux.
+
+— À Vaux! Vous souffrez qu’ils y restent?
+
+— Le plus pressé, ce me semble, était de délivrer Votre Majesté.
+J’ai accompli ce devoir. Maintenant, faisons ce qu’ordonnera le
+roi. J’attends.
+
+Louis réfléchit un moment.
+
+— Rassemblons des troupes à Paris, dit-il.
+
+— Les ordres sont donnés à cet effet, répliqua Fouquet.
+
+— Vous avez donné des ordres? s’écria le roi.
+
+— Pour cela, oui, Sire. Votre Majesté sera à la tête de dix mille
+hommes dans une heure.
+
+Pour toute réponse, le roi prit la main de Fouquet avec une telle
+effusion, qu’il était aisé de voir combien il avait jusqu’à cette
+parole, conservé de défiance contre son ministre, malgré
+l’intervention de ce dernier.
+
+— Et avec ces troupes, poursuivit le roi, nous irons assiéger,
+dans votre maison, les rebelles, qui doivent déjà s’y être établis
+ou retranchés.
+
+— Cela m’étonnerait, répliqua Fouquet.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que leur chef, l’âme de l’entreprise, ayant été démasqué
+par moi, tout le plan me semble avorté.
+
+— Vous avez démasqué ce faux prince, lui?
+
+— Non, je ne l’ai pas vu.
+
+— Qui donc, alors?
+
+— Le chef de l’entreprise, ce n’est point ce malheureux. Celui-là
+n’est qu’un instrument destiné pour toute sa vie au malheur, je le
+vois bien.
+
+— Absolument!
+
+— C’est M. l’abbé d’Herblay, l’évêque de Vannes.
+
+— Votre ami?
+
+— Il était mon ami, Sire, répliqua noblement Fouquet.
+
+— Voilà qui est malheureux pour vous, dit le roi d’un ton moins
+généreux.
+
+— De pareilles amitiés n’avaient rien de déshonorant, tant que
+j’ignorais le crime, Sire.
+
+— Il fallait le prévoir.
+
+— Si je suis coupable, je me remets aux mains de Votre Majesté.
+
+— Ah! monsieur Fouquet, ce n’est point là ce que je veux dire,
+repartit le roi, fâché d’avoir ainsi montré l’aigreur de sa
+pensée. Eh bien! je vous le déclare, malgré le masque dont ce
+misérable se couvrait la face, j’ai eu comme un vague soupçon que
+ce pouvait être lui. Mais, avec ce chef de l’entreprise, il y
+avait un homme de main. Celui qui me menaçait de sa force
+herculéenne, quel est-il?
+
+— Ce doit être son ami, le baron du Vallon, l’ancien
+mousquetaire.
+
+— L’ami de d’Artagnan? l’ami du comte de La Fère? Ah! s’écria le
+roi sur ce dernier nom, ne négligeons pas cette relation entre les
+conspirateurs et M. de Bragelonne.
+
+— Sire, Sire, n’allez pas trop loin. M. de la Fère est le plus
+honnête homme de France. Contentez-vous de ce que je vous livre.
+
+— De ce que vous me livrez? Bien! car vous me livrez les
+coupables, n’est-ce pas?
+
+— Comment Votre Majesté l’entend-elle? demanda Fouquet.
+
+— J’entends, répliqua le roi, que nous allons arriver à Vaux avec
+des forces, que nous ferons main basse sur ce nid de vipères, et
+qu’il n’échappera rien; rien, n’est-ce pas?
+
+— Votre Majesté fera tuer ces hommes? s’écria Fouquet.
+
+— Jusqu’au dernier!
+
+— Oh! Sire!
+
+— Entendons-nous bien, monsieur Fouquet, dit le roi avec hauteur.
+Je ne vis plus dans un temps où l’assassinat soit la seule, la
+dernière raison des rois. Non, Dieu merci! J’ai des parlements,
+moi, qui jugent en mon nom, et j’ai des échafauds où l’on exécute
+mes volontés suprêmes!
+
+Fouquet pâlit.
+
+— Je prendrai la liberté, dit-il, de faire observer à Votre
+Majesté que tout procès sur ces matières est un scandale mortel
+pour la dignité du trône. Il ne faut pas que le nom auguste d’Anne
+d’Autriche passe par les lèvres du peuple, entrouvertes pour un
+sourire.
+
+— Il faut que justice soit faite, monsieur.
+
+— Bien, Sire; mais le sang royal ne peut couler sur l’échafaud!
+
+— Le sang royal! vous croyez cela? s’écria le roi avec fureur en
+frappant du pied sur le carreau. Cette double naissance est une
+invention. Là, surtout, dans cette invention, je vois le crime de
+M. d’Herblay. C’est ce crime que je veux punir, bien plus que leur
+violence, leur insulte.
+
+— Et punir de mort?
+
+— De mort, oui, monsieur.
+
+— Sire, dit avec fermeté le surintendant, dont le front,
+longtemps baissé, se releva superbe, Votre Majesté fera trancher
+la tête, si elle le veut, à Philippe de France, son frère; cela la
+regarde, et elle consultera là-dessus Anne d’Autriche, sa mère. Ce
+qu’elle ordonnera sera bien ordonné. Je ne m’en veux donc plus
+mêler, pas même pour l’honneur de votre couronne; mais j’ai une
+grâce à vous demander: je vous la demande.
+
+— Parlez, dit le roi fort troublé par les dernières paroles du
+ministre. Que vous faut-il?
+
+— La grâce de M. d’Herblay et celle de M. du Vallon.
+
+— Mes assassins?
+
+— Deux rebelles, Sire, voilà tout.
+
+— Oh! je comprends que vous me demandiez grâce pour vos amis.
+
+— Mes amis! fit Fouquet blessé profondément.
+
+— Vos amis, oui; mais la sûreté de mon État exige une exemplaire
+punition des coupables.
+
+— Je ne ferai pas observer à Votre Majesté que je viens de lui
+rendre la liberté, de lui sauver la vie.
+
+— Monsieur!
+
+— Je ne lui ferai pas observer que, si M. d’Herblay eût voulu
+faire son rôle d’assassin, il pouvait simplement assassiner Votre
+Majesté, ce matin, dans la forêt de Sénart et que tout était fini.
+
+Le roi tressaillit.
+
+— Un coup de pistolet dans la tête, poursuivit Fouquet, et le
+visage de Louis XIV, devenu méconnaissable, était à jamais
+l’absolution de M. d’Herblay.
+
+Le roi pâlit d’épouvante à l’aspect du péril évité.
+
+— M. d’Herblay, continua Fouquet, s’il eût été un assassin,
+n’avait pas besoin de me conter son plan pour réussir. Débarrassé
+du vrai roi, il rendait le faux roi impossible à deviner.
+L’usurpateur eût-il été reconnu par Anne d’Autriche, c’était
+toujours un fils pour elle. L’usurpateur, pour la conscience de
+M. d’Herblay, c’était toujours un roi du sang de Louis XIII. De
+plus, le conspirateur avait la sûreté, le secret, l’impunité. Un
+coup de pistolet lui donnait tout cela. Grâce, pour lui, au nom de
+votre salut, Sire!
+
+Le roi, au lieu d’être touché par cette peinture si vraie de
+générosité d’Aramis, se sentait cruellement humilié. Son
+indomptable orgueil ne pouvait s’accoutumer à l’idée qu’un homme
+avait tenu, suspendu au bout de son doigt, le fil d’une vie
+royale. Chacune des paroles que Fouquet croyait efficaces pour
+obtenir la grâce de ses amis portait une nouvelle goutte de venin
+dans le cœur déjà ulcéré de Louis XIV. Rien ne put donc le
+fléchir, et, s’adressant impétueusement à Fouquet:
+
+— Je ne sais vraiment pas, monsieur, dit-il, pourquoi vous me
+demandez grâce pour ces gens-là! À quoi bon demander ce qu’on peut
+avoir sans le solliciter?
+
+— Je ne vous comprends pas, Sire.
+
+— C’est aisé, pourtant. Où suis-je ici?
+
+— À la Bastille, Sire.
+
+— Oui, dans un cachot. Je passe pour un fou, n’est-ce pas?
+
+— C’est vrai, Sire.
+
+— Et nul ne connaît ici que Marchiali?
+
+— Assurément.
+
+— Eh bien! ne changez rien à la situation. Laissez le fou pourrir
+dans un cachot de la Bastille, et MM. d’Herblay et du Vallon n’ont
+pas besoin de ma grâce. Leur nouveau roi les absoudra.
+
+— Votre Majesté me fait injure, Sire, et elle a tort, répliqua
+sèchement Fouquet. Je ne suis pas assez enfant, M. d’Herblay n’est
+pas assez inepte, pour avoir oublié de faire toutes ces
+réflexions, et, si j’eusse voulu faire un nouveau roi, comme vous
+dites, je n’avais aucun besoin de venir forcer les portes de la
+Bastille pour vous en tirer. Cela tombe sous le sens. Votre
+Majesté a l’esprit troublé par la colère. Autrement, elle
+n’offenserait pas sans raison, celui de ses serviteurs qui lui a
+rendu le plus important service.
+
+Louis s’aperçut qu’il avait été trop loin, que les portes de la
+Bastille étaient encore fermées sur lui, tandis que s’ouvraient
+peu à peu les écluses derrière lesquelles ce généreux Fouquet
+contenait sa colère.
+
+— Je n’ai pas dit cela pour vous humilier. À Dieu ne plaise!
+monsieur! répliqua-t-il. Seulement, vous vous adressez à moi pour
+obtenir une grâce, et je vous réponds selon ma conscience; or,
+suivant ma conscience, les coupables dont nous parlons ne sont pas
+dignes de grâce ni de pardon.
+
+Fouquet ne répliqua rien.
+
+— Ce que je fais là, ajouta le roi, est généreux comme ce que
+vous avez fait; car je suis en votre pouvoir. Je dirai même que
+c’est plus généreux, attendu que vous me placez en face de
+conditions d’où peuvent dépendre ma liberté, ma vie, et que
+refuser, c’est en faire le sacrifice.
+
+— J’ai tort, en effet, répondit Fouquet. Oui, j’avais l’air
+d’extorquer une grâce; je me repens, je demande pardon à Votre
+Majesté.
+
+— Et vous êtes pardonné, mon cher monsieur Fouquet, fit le roi
+avec un sourire qui acheva de ramener la sérénité sur son visage,
+que tant d’événements avaient altéré depuis la veille.
+
+— J’ai ma grâce, reprit obstinément le ministre; mais
+MM. d’Herblay et du Vallon?
+
+— N’obtiendront jamais la leur, tant que je vivrai, répliqua le
+roi inflexible. Rendez-moi le service de ne m’en plus parler.
+
+— Votre Majesté sera obéie.
+
+— Et vous ne m’en conserverez pas rancune?
+
+— Oh! non, Sire; car j’avais prévu le cas.
+
+— Vous aviez prévu que je refuserais la grâce de ces messieurs?
+
+— Assurément, et toutes mes mesures étaient prises en
+conséquence.
+
+— Qu’entendez-vous dire? s’écria le roi surpris.
+
+— M. d’Herblay venait, pour ainsi dire, se livrer en mes mains.
+M. d’Herblay me laissait le bonheur de sauver mon roi et mon pays.
+Je ne pouvais condamner M. d’Herblay à la mort. Je ne pouvais non
+plus l’exposer au courroux très légitime de Votre Majesté. C’eût
+été la même chose que de le tuer moi-même.
+
+— Eh bien! qu’avez-vous fait?
+
+— Sire, j’ai donné à M. d’Herblay mes meilleurs chevaux, et ils
+ont quatre heures d’avance sur tous ceux que Votre Majesté pourra
+envoyer après lui.
+
+— Soit! murmura le roi; mais le monde est assez grand pour que
+mes coureurs gagnent sur vos chevaux les quatre heures de gain que
+vous avez données à M. d’Herblay.
+
+— En lui donnant ces quatre heures, Sire, je savais lui donner la
+vie. Il aura la vie.
+
+— Comment cela?
+
+— Après avoir bien couru, toujours en avant de quatre heures sur
+vos mousquetaires, il arrivera dans mon château de Belle-Île, où
+je lui ai donné asile.
+
+— Soit! mais vous oubliez que vous m’avez donné Belle-Île.
+
+— Pas pour faire arrêter mes amis.
+
+— Vous me le reprenez, alors?
+
+— Pour cela oui, Sire.
+
+— Mes mousquetaires le reprendront, et tout sera dit.
+
+— Ni vos mousquetaires ni même votre armée, Sire, dit froidement
+Fouquet. Belle-Île est imprenable.
+
+Le roi devint livide, un éclair jaillit de ses yeux. Fouquet se
+sentit perdu; mais il n’était pas de ceux qui reculent devant la
+voix de l’honneur. Il soutint le regard envenimé du roi. Celui-ci
+dévora sa rage, et, après un silence:
+
+— Allons-nous à Vaux? dit-il.
+
+— Je suis aux ordres de Votre Majesté, répliqua Fouquet en
+s’inclinant profondément; mais je crois que Votre Majesté ne peut
+se dispenser de changer d’habits avant de paraître devant sa cour.
+
+— Nous passerons par le Louvre, dit le roi. Allons.
+
+Et ils sortirent devant Baisemeaux effaré, qui, une fois encore,
+regarda sortir Marchiali, et s’arracha le peu de cheveux qui lui
+restaient.
+
+Il est vrai que Fouquet lui donna décharge du prisonnier et que le
+roi écrivit au-dessous: _Vu et approuvé: Louis_; folie que
+Baisemeaux, incapable d’assembler deux idées, accueillit par un
+héroïque coup de poing qu’il se bourra dans les mâchoires.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXX — Le faux roi
+
+
+Cependant, à Vaux, la royauté usurpatrice continuait bravement son
+rôle.
+
+Philippe donna ordre qu’on introduisît pour son petit lever les
+grandes entrées, déjà prêtes à paraître devant le roi. Il se
+décida à donner cet ordre, malgré l’absence de M. d’Herblay, qui
+ne revenait pas, et nos lecteurs savent pour quelle raison. Mais
+le prince, ne croyant pas que cette absence pût se prolonger,
+voulait, comme tous les esprits téméraires, essayer sa valeur et
+sa fortune, loin de toute protection, de tout conseil.
+
+Une autre raison l’y poussait. Anne d’Autriche allait paraître; la
+mère coupable allait se trouver en présence de son fils sacrifié.
+Philippe ne voulait pas, s’il avait une faiblesse, en rendre
+témoin l’homme envers lequel il était désormais tenu de déployer
+tant de force.
+
+Philippe ouvrit les deux battants de la porte, et plusieurs
+personnes entrèrent silencieusement. Philippe ne bougea point tant
+que ses valets de chambre l’habillèrent. Il avait vu, la veille,
+les habitudes de son frère. Il fit le roi, de manière à n’éveiller
+aucun soupçon.
+
+Ce fut donc tout habillé, avec l’habit de chasse, qu’il reçut les
+visiteurs. Sa mémoire et les notes d’Aramis lui annoncèrent tout
+d’abord Anne d’Autriche, à laquelle Monsieur donnait la main, puis
+Madame avec M. de Saint-Aignan.
+
+Il sourit en voyant ces visages, et frissonna en reconnaissant sa
+mère.
+
+Cette figure noble et imposante, ravagée par la douleur, vint
+plaider dans son cœur la cause de cette fameuse reine qui avait
+immolé un enfant à la raison d’État. Il trouva que sa mère était
+belle. Il savait que Louis XIV l’aimait, il se promit de l’aimer
+aussi, et de ne pas être pour sa vieillesse un châtiment cruel.
+
+Il regarda son frère avec un attendrissement facile à comprendre.
+Celui-ci n’avait rien usurpé, rien gâté dans sa vie. Rameau
+écarté, il laissait monter la tige, sans souci de l’élévation et
+de la majesté de sa vie. Philippe se promit d’être bon frère, pour
+ce prince auquel suffisait l’or, qui donne les plaisirs.
+
+Il salua d’un air affectueux Saint-Aignan, qui s’épuisait en
+sourires et révérences, et tendit la main en tremblant à
+Henriette, sa belle-sœur, dont la beauté le frappa. Mais il vit
+dans les yeux de cette princesse un reste de froideur qui lui plut
+pour la facilité de leurs relations futures.
+
+«Combien me sera-t-il plus aisé, pensait-il, d’être le frère de
+cette femme que son galant, si elle me témoigne une froideur que
+mon frère ne pouvait avoir pour elle, et qui m’est imposée comme
+un devoir.»
+
+La seule visite qu’il redoutât en ce moment était celle de la
+reine; son cœur, son esprit venaient d’être ébranlés par une
+épreuve si violente, que, malgré leur trempe solide, ils ne
+supporteraient peut-être pas un nouveau choc. Heureusement, la
+reine ne vint pas.
+
+Alors commença, de la part d’Anne d’Autriche, une dissertation
+politique sur l’accueil que M. Fouquet avait fait à la maison de
+France. Elle entremêla ses hostilités de compliments à l’adresse
+du roi, de questions sur sa santé, de petites flatteries
+maternelles, et de ruses diplomatiques.
+
+— Eh bien! mon fils, dit-elle, êtes-vous revenu sur le compte de
+M. Fouquet.
+
+— Saint-Aignan, dit Philippe, veuillez aller savoir des nouvelles
+de la reine.
+
+À ces mots, les premiers que Philippe eût prononcés tout haut, la
+légère différence qu’il y avait entre sa voix et celle de Louis
+XIV fut sensible aux oreilles maternelles; Anne d’Autriche regarda
+fixement son fils.
+
+De Saint-Aignan sortit. Philippe continua.
+
+— Madame, je n’aime pas qu’on me dise du mal de M. Fouquet, vous
+le savez, et vous m’en avez dit du bien vous-même.
+
+— C’est vrai; aussi ne fais-je que vous questionner sur l’état de
+vos sentiments à son égard.
+
+— Sire, dit Henriette, j’ai, moi, toujours aimé M. Fouquet. C’est
+un homme de bon goût, un brave homme.
+
+— Un surintendant qui ne lésine jamais, ajouta Monsieur, et qui
+paie en or toutes les cédules que j’ai sur lui.
+
+— On compte trop ici chacun pour soi, dit la vieille reine.
+Personne ne compte pour l’État: M. Fouquet, c’est un fait,
+M. Fouquet ruine l’État.
+
+— Allons, ma mère, repartit Philippe d’un ton plus bas, est-ce
+que, vous aussi, vous vous faites le bouclier de M. Colbert?
+
+— Comment cela? fit la vieille reine surprise.
+
+— C’est que, en vérité, reprit Philippe, je vous entends parler
+là comme parlerait votre vieille amie, Mme de Chevreuse.
+
+À ce nom, Anne d’Autriche pâlit et pinça ses lèvres. Philippe
+avait irrité la lionne.
+
+— Que venez-vous me parler de Mme de Chevreuse, fit-elle, et
+quelle humeur avez-vous aujourd’hui contre moi?
+
+Philippe continua:
+
+— Est-ce que Mme de Chevreuse n’a pas toujours une ligue à faire
+contre quelqu’un? est-ce que Mme de Chevreuse n’a pas été vous
+rendre une visite, ma mère?
+
+— Monsieur, vous me parlez ici d’une telle sorte, repartit la
+vieille reine, que je crois entendre le roi votre père.
+
+— Mon père n’aimait pas Mme de Chevreuse, et il avait raison, dit
+le prince. Moi, je ne l’aime pas non plus, et, si elle s’avise de
+venir, comme elle y venait autrefois, semer les divisions et les
+haines sous prétexte de mendier de l’argent, eh bien!...
+
+— Eh bien? dit fièrement Anne d’Autriche provoquant elle-même
+l’orage.
+
+— Eh bien! repartit avec résolution le jeune homme, je chasserai
+du royaume Mme de Chevreuse, et avec elle tous les artisans de
+secrets et de mystères.
+
+Il n’avait pas calculé la portée de ce mot terrible, ou peut-être
+avait-il voulu en juger l’effet, comme ceux qui, souffrant d’une
+douleur chronique et cherchant à rompre la monotonie de cette
+souffrance appuient sur leur plaie pour se procurer une douleur
+aiguë.
+
+Anne d’Autriche faillit s’évanouir; ses yeux ouverts, mais atones,
+cessèrent de voir pendant un moment; elle tendit les bras à son
+autre fils, qui aussitôt l’embrassa sans crainte d’irriter le roi.
+
+— Sire, murmura-t-elle, vous traitez cruellement votre mère.
+
+— Mais en quoi, madame? répliqua-t-il. Je ne parle que de
+Mme de Chevreuse, et ma mère préfère-t-elle Mme de Chevreuse à la
+sûreté de mon État et à la sécurité de ma personne? Eh bien! je
+vous dis que Mme de Chevreuse est venue en France pour emprunter
+de l’argent, qu’elle s’est adressée à M. Fouquet pour lui vendre
+certain secret.
+
+— Certain secret? s’écria Anne d’Autriche.
+
+— Concernant de prétendus vols que M. le surintendant aurait
+commis; ce qui est faux, ajouta Philippe. M. Fouquet l’a fait
+chasser avec indignation, préférant l’estime du roi à toute
+complicité avec des intrigants. Alors, Mme de Chevreuse a vendu le
+secret à M. Colbert, et, comme elle est insatiable, et qu’il ne
+lui suffit pas d’avoir extorqué cent mille écus à ce commis, elle
+a cherché plus haut si elle ne trouverait pas des sources plus
+profondes... Est ce vrai, madame?
+
+— Vous savez tout, Sire, dit la reine, plus inquiète qu’irritée.
+
+— Or, poursuivit Philippe, j’ai bien le droit d’en vouloir à
+cette furie qui vient tramer à ma Cour le déshonneur des uns et la
+ruine des autres. Si Dieu a souffert que certains crimes fussent
+commis, et s’il les a cachés dans l’ombre de sa clémence, je
+n’admets pas que Mme de Chevreuse ait le pouvoir de contrecarrer
+les desseins de Dieu.
+
+Cette dernière partie du discours de Philippe avait tellement
+agité la reine mère, que son fils en eut pitié. Il lui prit et lui
+baisa tendrement la main; elle ne sentit pas que, dans ce baiser
+donné malgré les révoltes et les rancunes du cœur, il y avait
+tout un pardon de huit années d’horribles souffrances.
+
+Philippe laissa un instant de silence engloutir les émotions qui
+venaient de se produire; puis avec une sorte de gaieté:
+
+— Nous ne partirons pas encore aujourd’hui, dit-il; j’ai un plan.
+
+Et il se tourna vers la porte, où il espérait voir Aramis, dont
+l’absence commençait à lui peser.
+
+La reine mère voulut prendre congé.
+
+— Demeurez, ma mère, dit-il; je veux vous faire faire la paix
+avec M. Fouquet.
+
+— Mais je n’en veux pas à M. Fouquet; je craignais seulement ses
+prodigalités.
+
+— Nous y mettrons ordre, et ne prendrons du surintendant que les
+bonnes qualités.
+
+— Que cherche donc Votre Majesté? dit Henriette voyant le roi
+regarder encore vers la porte, et désirant lui décocher un trait
+au cœur; car elle supposait qu’il attendait La Vallière ou une
+lettre d’elle.
+
+— Ma sœur, dit le jeune homme, qui venait de la deviner, grâce à
+cette merveilleuse perspicacité dont la fortune lui allait
+désormais permettre l’exercice, ma sœur, j’attends un homme
+extrêmement distingué, un conseiller des plus habiles que je veux
+vous présenter à tous, en le recommandant à vos bonnes grâces. Ah!
+entrez donc, d’Artagnan.
+
+D’Artagnan parut.
+
+— Que veut Sa Majesté?
+
+— Dites donc, où est M. l’évêque de Vannes, votre ami?
+
+— Mais, Sire...
+
+— Je l’attends et ne le vois pas venir. Qu’on me le cherche.
+
+D’Artagnan demeura un instant stupéfait, mais bientôt,
+réfléchissant qu’Aramis avait quitté Vaux secrètement avec une
+mission du roi, il en conclut que le roi voulait garder le secret.
+
+— Sire, répliqua-t-il, est-ce que Votre Majesté veut absolument
+qu’on lui amène M. d’Herblay?
+
+— Absolument n’est pas le mot, répliqua Philippe; je n’en ai pas
+un tel besoin; mais si on me le trouvait...
+
+«J’ai deviné», se dit d’Artagnan.
+
+— Ce M. d’Herblay, dit Anne d’Autriche, c’est l’évêque de Vannes?
+
+— Oui, madame.
+
+— Un ami de M. Fouquet?
+
+— Oui, madame, un ancien mousquetaire.
+
+Anne d’Autriche rougit.
+
+— Un de ces quatre braves qui, jadis, firent tant de merveilles.
+
+La vieille reine se repentit d’avoir voulu mordre; elle rompit
+l’entretien pour y conserver le reste de ses dents.
+
+— Quel que soit votre choix, Sire, dit-elle, je le tiens pour
+excellent.
+
+Tous s’inclinèrent.
+
+— Vous verrez, continua Philippe, la profondeur de
+M. de Richelieu, moins l’avarice de M. de Mazarin.
+
+— Un premier ministre, Sire? demanda Monsieur effrayé...
+
+— Je vous conterai cela, mon frère; mais c’est étrange que
+M. d’Herblay ne soit pas ici!
+
+Il appela.
+
+— Qu’on prévienne M. Fouquet, dit-il, j’ai à lui parler... Oh!
+devant vous, devant vous; ne vous retirez point.
+
+M. de Saint-Aignan revint, apportant des nouvelles satisfaisantes
+de la reine, qui gardait le lit seulement par précaution, et pour
+avoir la force de suivre toutes les volontés du roi.
+
+Tandis que l’on cherchait partout M. Fouquet et Aramis, le nouveau
+roi continuait paisiblement ses épreuves, et tout le monde,
+famille, officiers, valets, reconnaissait le roi à son geste, à sa
+voix, à ses habitudes.
+
+De son côté, Philippe, appliquant sur tous les visages la note et
+le dessin fidèles fournis par son complice Aramis, se conduisait
+de façon à ne pas même soulever un soupçon dans l’esprit de ceux
+qui l’entouraient.
+
+Rien désormais ne pouvait inquiéter l’usurpateur. Avec quelle
+étrange facilité la Providence ne venait-elle pas de renverser la
+plus haute fortune du monde, pour y substituer la plus humble!
+
+Philippe admirait cette bonté de Dieu à son égard, et la secondait
+avec toutes les ressources de son admirable nature. Mais il
+sentait parfois comme une ombre se glisser sur les rayons de sa
+nouvelle gloire. Aramis ne paraissait pas.
+
+La conversation avait langui dans la famille royale; Philippe,
+préoccupé, oubliait de congédier son frère et Madame Henriette.
+Ceux-ci s’étonnaient et perdaient peu à peu patience. Anne
+d’Autriche se pencha vers son fils et lui adressa quelques mots en
+espagnol.
+
+Philippe ignorait complètement cette langue; il pâlit devant cet
+obstacle inattendu. Mais, comme si l’esprit de l’imperturbable
+Aramis l’eût couvert de son infaillibilité, au lieu de se
+déconcerter, Philippe se leva.
+
+— Eh bien! quoi? Répondez, dit Anne d’Autriche.
+
+— Quel est tout ce bruit? demanda Philippe en se tournant vers la
+porte de l’escalier dérobé.
+
+Et l’on entendait une voix qui criait:
+
+— Par ici, par ici! Encore quelques degrés, Sire!
+
+— La voix de M. Fouquet? dit d’Artagnan placé près de la reine
+mère.
+
+— M. d’Herblay ne saurait être loin, ajouta Philippe. Mais il vit
+ce qu’il était bien loin de s’attendre à voir si près de lui.
+
+Tous les yeux s’étaient tournés vers la porte par laquelle allait
+entrer M. Fouquet; mais ce ne fut pas lui qui entra.
+
+Un cri terrible partit de tous les coins de la chambre, cri
+douloureux poussé par le roi et les assistants.
+
+Il n’est pas donné aux hommes, même à ceux dont la destinée
+renferme le plus d’éléments étranges et d’accidents merveilleux,
+de contempler un spectacle pareil à celui qu’offrait la chambre
+royale en ce moment.
+
+Les volets, à demi clos, ne laissaient pénétrer qu’une lumière
+incertaine tamisée par de grands rideaux de velours doublés d’une
+épaisse soie.
+
+Dans cette pénombre moelleuse s’étaient peu à peu dilatés les
+yeux, et chacun des assistants voyait les autres plutôt avec la
+confiance qu’avec la vue. Toutefois, on en arrive, dans ces
+circonstances, à ne laisser échapper aucun des détails
+environnants et le nouvel objet qui se présente apparaît lumineux
+comme s’il était éclairé par le soleil.
+
+C’est ce qui arriva pour Louis XIV, lorsqu’il se montra pâle et le
+sourcil froncé sous la portière de l’escalier secret.
+
+Fouquet laissa voir, derrière, son visage empreint de sévérité et
+de tristesse.
+
+La reine mère, qui aperçut Louis XIV, et qui tenait la main de
+Philippe, poussa le cri dont nous avons parlé, comme elle eût fait
+en voyant un fantôme.
+
+Monsieur eut un mouvement d’éblouissement et tourna la tête, de
+celui des deux rois qu’il apercevait en face, vers celui aux côtés
+duquel il se trouvait.
+
+Madame fit un pas en avant, croyant voir se refléter, dans une
+glace, son beau-frère.
+
+Et, de fait, l’illusion était possible.
+
+Les deux princes, défaits l’un et l’autre, car nous renonçons à
+peindre l’épouvantable saisissement de Philippe, et tremblants
+tous deux, crispant l’un et l’autre une main convulsive, se
+mesuraient du regard et plongeaient leurs yeux comme des poignards
+dans l’âme l’un de l’autre. Muets, haletants, courbés, ils
+paraissaient prêts à fondre sur un ennemi.
+
+Cette ressemblance inouïe du visage, du geste, de la taille, tout,
+jusqu’à une ressemblance de costume décidée par le hasard, car
+Louis XIV était allé prendre au Louvre un habit de velours violet,
+cette parfaite analogie des deux princes acheva de bouleverser le
+cœur d’Anne d’Autriche.
+
+Elle ne devinait pourtant pas encore la vérité. Il y a de ces
+malheurs que nul ne veut accepter dans la vie. On aime mieux
+croire au surnaturel, à l’impossible.
+
+Louis n’avait pas compté sur ces obstacles. Il s’attendait, en
+entrant seulement, à être reconnu. Soleil vivant, il ne souffrait
+pas le soupçon d’une parité avec qui que ce fût. Il n’admettait
+pas que tout flambeau ne devînt ténèbres à l’instant où il faisait
+luire son rayon vainqueur.
+
+Aussi, à l’aspect de Philippe, fut-il plus terrifié peut-être
+qu’aucun autre autour de lui, et son silence son immobilité,
+furent ce temps de recueillement et de calme qui précède les
+violentes explosions de la colère.
+
+Mais Fouquet, qui pourrait peindre son saisissement et sa stupeur,
+en présence de ce portrait vivant de son maître? Fouquet pensa
+qu’Aramis avait raison, que ce nouveau venu était un roi aussi pur
+dans sa race que l’autre, et que, pour avoir répudié toute
+participation à ce coup d’État si habilement fait par le général
+des jésuites, il fallait être un fol enthousiaste indigne à jamais
+de tremper ses mains dans une œuvre politique.
+
+Et puis c’était le sang de Louis XIII que Fouquet sacrifiait au
+sang de Louis XIII; c’était à une ambition égoïste qu’il
+sacrifiait une noble ambition; c’était au droit de garder qu’il
+sacrifiait le droit d’avoir. Toute l’étendue de sa faute lui fut
+révélée par le seul aspect du prétendant.
+
+Tout ce qui se passa dans l’esprit de Fouquet fut perdu pour les
+assistants. Il eut cinq minutes pour concentrer ses méditations
+sur ce point du cas de conscience; cinq minutes, c’est-à-dire cinq
+siècles, pendant lesquels les deux rois et leur famille trouvèrent
+à peine le temps de respirer d’une si terrible secousse.
+
+D’Artagnan, adossé au mur, en face de Fouquet, le poing sur son
+front, l’œil fixe, se demandait la raison d’un si merveilleux
+prodige. Il n’eût pu dire sur-le-champ pourquoi il doutait; mais
+il savait, assurément, qu’il avait eu raison de douter, et que,
+dans cette rencontre des deux Louis XIV, gisait toute la
+difficulté qui, pendant ces derniers jours, avait rendu la
+conduite d’Aramis si suspecte au mousquetaire.
+
+Toutefois, ces idées étaient enveloppées de voiles épais. Les
+acteurs de cette scène semblaient nager dans les vapeurs d’un
+lourd réveil.
+
+Soudain Louis XIV, plus impatient et plus habitué à commander,
+courut à un des volets, qu’il ouvrit en déchirant les rideaux. Un
+flot de vive lumière entra dans la chambre et fit reculer Philippe
+jusqu’à l’alcôve.
+
+Ce mouvement, Louis le saisit avec ardeur, et, s’adressant à la
+reine:
+
+— Ma mère, dit-il, ne reconnaissez-vous pas votre fils, puisque
+chacun ici a méconnu son roi?
+
+Anne d’Autriche tressaillit et leva les bras au ciel sans pouvoir
+articuler un mot.
+
+— Ma mère, dit Philippe avec une voix calme, ne reconnaissez-vous
+pas votre fils?
+
+Et, cette fois, Louis recula à son tour.
+
+Quant à Anne d’Autriche, elle perdit l’équilibre, frappée à la
+tête et au cœur par le remords. Nul ne l’aidant, car tous étaient
+pétrifiés, elle tomba sur son fauteuil en poussant un faible
+soupir.
+
+Louis ne put supporter ce spectacle et cet affront. Il bondit vers
+d’Artagnan, que le vertige commençait à gagner, et qui chancelait
+en frôlant la porte, son point d’appui.
+
+— À moi, dit-il, mousquetaire! Regardez-nous au visage, et voyez
+lequel, de lui ou de moi, est plus pâle.
+
+Ce cri réveilla d’Artagnan et vint remuer en son cœur la fibre de
+l’obéissance. Il secoua son front, et, sans hésiter désormais, il
+marcha vers Philippe, sur l’épaule duquel il appuya la main en
+disant: Monsieur, vous êtes mon prisonnier!
+
+Philippe ne leva pas les yeux au ciel, ne bougea pas de la place
+où il se tenait comme cramponné au parquet, l’œil profondément
+attaché sur le roi son frère. Il lui reprochait, dans un sublime
+silence, tous ses malheurs passés, toutes ses tortures de
+l’avenir. Contre ce langage de l’âme, le roi ne se sentit plus de
+force; il baissa les yeux, entraîna précipitamment son frère et sa
+belle-sœur, oubliant sa mère étendue sans mouvement à trois pas
+du fils qu’elle laissait une seconde fois condamner à la mort.
+Philippe s’approcha d’Anne d’Autriche, et lui dit d’une voix douce
+et noblement émue:
+
+— Si je n’étais pas votre fils, je vous maudirais, ma mère, pour
+m’avoir rendu si malheureux.
+
+D’Artagnan sentit un frisson passer dans la moelle de ses os. Il
+salua respectueusement le jeune prince, et lui dit à demi courbé:
+
+— Excusez-moi, monseigneur, je ne suis qu’un soldat, et mes
+serments sont à celui qui sort de cette chambre.
+
+— Merci, monsieur d’Artagnan. Mais qu’est devenu M. d’Herblay?
+
+— M. d’Herblay est en sûreté, monseigneur, dit une voix derrière
+eux, et nul, moi vivant ou libre, ne fera tomber un cheveu de sa
+tête.
+
+— Monsieur Fouquet! dit le prince en souriant tristement.
+
+— Pardonnez-moi, monseigneur, dit Fouquet en s’agenouillant; mais
+celui qui vient de sortir d’ici était mon hôte.
+
+— Voilà, murmura Philippe avec un soupir, de braves amis et de
+bons cœurs. Ils me font regretter ce monde. Marchez, monsieur
+d’Artagnan, je vous suis.
+
+Au moment où le capitaine des mousquetaires allait sortir, Colbert
+apparut, remit à d’Artagnan un ordre du roi et se retira.
+
+D’Artagnan le lut et froissa le papier avec rage.
+
+— Qu’y a-t-il? demanda le prince.
+
+— Lisez, monseigneur, repartit le mousquetaire.
+
+Philippe lut ces mots tracés à la hâte de la main de Louis XIV:
+
+«M. d’Artagnan conduira le prisonnier aux îles Sainte-Marguerite.
+Il lui couvrira le visage d’une visière de fer, que le prisonnier
+ne pourra lever sous peine de vie.»
+
+— C’est juste, dit Philippe avec résignation. Je suis prêt.
+
+— Aramis avait raison, dit Fouquet, bas, au mousquetaire;
+celui-ci est roi bien autant que l’autre.
+
+— Plus! répliqua d’Artagnan. Il ne lui manque que moi et vous.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXI — Où Porthos croit courir après un duché
+
+
+Aramis et Porthos, ayant profité du temps accordé par Fouquet,
+faisaient, par leur rapidité, honneur à la cavalerie française.
+
+Porthos ne comprenait pas bien pour quel genre de mission on le
+forçait à déployer une vélocité pareille: mais comme il voyait
+Aramis piquant avec rage, lui, Porthos, piquait avec fureur.
+
+Ils eurent ainsi bientôt mis douze lieues entre eux et Vaux; puis
+il fallut changer de chevaux et organiser une sorte de service de
+poste. C’est pendant un relais que Porthos se hasarda discrètement
+à interroger Aramis.
+
+— Chut! répliqua celui-ci; sachez seulement que notre fortune
+dépend de notre rapidité.
+
+Comme si Porthos eût été le mousquetaire sans sou ni maille de
+1626, il poussa en avant. Ce mot magique de fortune signifie
+toujours quelque chose à l’oreille humaine. Il veut dire assez,
+pour ceux qui n’ont rien; il veut dire trop, pour ceux qui ont
+assez.
+
+— On me fera duc, dit Porthos tout haut.
+
+Il se parlait à lui-même.
+
+— Cela est possible, répliqua en souriant à sa façon Aramis,
+dépassé par le cheval de Porthos.
+
+Cependant la tête d’Aramis était en feu; l’activité du corps
+n’avait pas encore réussi à surmonter celle de l’esprit. Tout ce
+qu’il y a de colères rugissantes, de douleurs aux dents aiguës, de
+menaces mortelles, se tordait, et mordait, et grondait dans la
+pensée du prélat vaincu.
+
+Sa physionomie offrait les traces bien visibles de ce rude combat.
+Libre, sur le grand chemin, de s’abandonner au moins aux
+impressions du moment, Aramis ne se privait pas de blasphémer à
+chaque écart du cheval, à chaque inégalité de la route. Pâle,
+parfois inondé de sueurs bouillantes, tantôt sec et glacé, il
+battait les chevaux et leur ensanglantait les flancs.
+
+Porthos en gémissait, lui dont le défaut dominant n’était pas la
+sensibilité. Ainsi coururent-ils pendant huit grandes heures, et
+ils arrivèrent à Orléans.
+
+Il était quatre heures de l’après-midi. Aramis, en interrogeant
+ses souvenirs, pensa que rien ne démontrait la poursuite possible.
+
+Il eût été sans exemple qu’une troupe capable de prendre Porthos
+et lui fût fournie de relais suffisants pour faire quarante lieues
+en huit heures. Ainsi, en admettant la poursuite, ce qui n’était
+pas manifeste, les fuyards avaient cinq bonnes heures d’avance sur
+les poursuivants.
+
+Aramis pensa que se reposer n’était pas imprudence, mais que
+continuer était un coup de partie. En effet, vingt lieues de plus
+fournies avec cette rapidité, vingt lieues dévorées, et nul, pas
+même d’Artagnan, ne pourrait rattraper les ennemis du roi.
+
+Aramis fit donc à Porthos le chagrin de remonter à cheval. On
+courut jusqu’à sept heures du soir; on n’avait plus qu’une poste
+pour arriver à Blois.
+
+Mais, là, un contretemps diabolique vint alarmer Aramis. Les
+chevaux manquaient à la poste.
+
+Le prélat se demanda par quelle machination infernale ses ennemis
+étaient arrivés à lui ôter le moyen d’aller plus loin, lui qui ne
+reconnaissait pas le hasard pour un dieu, lui qui trouvait à tout
+résultat sa cause; il aimait mieux croire que le refus du maître
+de poste, à une pareille heure, dans un pareil pays, était la
+suite d’un ordre émané de haut; ordre donné en vue d’arrêter court
+le faiseur de majesté dans sa fuite.
+
+Mais, au moment où il allait s’emporter pour avoir, soit une
+explication, soit un cheval, une idée lui vint. Il se rappela que
+le comte de La Fère logeait dans les environs.
+
+— Je ne voyage pas, dit-il, et je ne fais pas poste entière.
+Donnez-moi deux chevaux pour aller rendre visite à un seigneur de
+mes amis qui habite près d’ici.
+
+— Quel seigneur? demanda le maître de poste.
+
+— M. le comte de La Fère.
+
+— Oh! répondit cet homme en se découvrant avec respect, un digne
+seigneur. Mais, quel que soit mon désir de lui être agréable, je
+ne puis vous donner deux chevaux; tous ceux de ma poste sont
+retenus par M. le duc de Beaufort.
+
+— Ah! fit Aramis désappointé.
+
+— Seulement, continua le maître de poste, s’il vous plaît de
+monter dans un petit chariot que j’ai, j’y ferai mettre un vieux
+cheval aveugle qui n’a plus que des jambes, et qui vous conduira
+chez M. le comte de La Fère.
+
+— Cela vaut un louis, dit Aramis.
+
+— Non, monsieur, cela ne vaut jamais qu’un écu; c’est le prix que
+me paie M. Grimaud, l’intendant du comte, toutes les fois qu’il se
+sert de mon chariot, et je ne voudrais pas que M. le comte eût à
+me reprocher d’avoir fait payer trop cher un de ses amis.
+
+— Ce sera comme il vous plaira, dit Aramis, et surtout comme il
+plaira au comte de La Fère, que je me garderai bien de désobliger.
+Vous aurez votre écu; seulement, j’ai bien le droit de vous donner
+un louis pour votre idée.
+
+— Sans doute, répliqua le maître tout joyeux.
+
+Et il attela lui-même son vieux cheval à la carriole criarde.
+
+Pendant ce temps-là, Porthos était curieux à voir. Il se figurait
+avoir découvert le secret; il ne se sentait pas d’aise: d’abord,
+parce que la visite chez Athos lui était particulièrement
+agréable; ensuite, parce qu’il était dans l’espérance de trouver à
+la fois un bon lit et un bon souper.
+
+Le maître, ayant fini d’atteler, proposa un de ses valets pour
+conduire les étrangers à La Fère.
+
+Porthos s’assit dans le fond avec Aramis et lui dit à l’oreille:
+
+— Je comprends.
+
+— Ah! ah! répondit Aramis; et que comprenez-vous, cher ami?
+
+— Nous allons, de la part du roi, faire quelque grande
+proposition à Athos.
+
+— Peuh! fit Aramis.
+
+— Ne me dites rien, ajouta le bon Porthos en essayant de
+contrepeser assez solidement pour éviter les cahots; ne me dites
+rien, je devinerai.
+
+— Eh bien! c’est cela, mon ami, devinez, devinez.
+
+On arriva vers neuf heures du soir chez Athos, par un clair de
+lune magnifique.
+
+Cette admirable clarté réjouissait Porthos au-delà de toute
+expression; mais Aramis s’en montra incommodé à un degré presque
+égal. Il en témoigna quelque chose à Porthos, qui lui répondit:
+
+— Bien! je devine encore. La mission est secrète.
+
+Ce furent ses derniers mots en voiture.
+
+Le conducteur les interrompit par ceux-ci:
+
+— Messieurs, vous êtes arrivés.
+
+Porthos et son compagnon descendirent devant la porte du petit
+château.
+
+C’est là que nous allons retrouver Athos et Bragelonne, disparus
+tous deux depuis la découverte de l’infidélité de La Vallière.
+
+S’il est un mot plein de vérité, c’est celui-ci: les grandes
+douleurs renferment en elles-mêmes le germe de leur consolation.
+
+En effet, cette douloureuse blessure faite à Raoul avait rapproché
+de lui son père, et Dieu sait si elles étaient douces, les
+consolations qui coulaient de la bouche éloquente et du cœur
+généreux d’Athos.
+
+La blessure ne s’était point cicatrisée; mais Athos, à force de
+converser avec son fils, à force de mêler un peu de sa vie à lui
+dans celle du jeune homme, avait fini par lui faire comprendre que
+cette douleur de la première infidélité est nécessaire à toute
+existence humaine, et que nul n’a aimé sans la connaître.
+
+Raoul écoutait souvent, il n’entendait pas. Rien ne remplace, dans
+le cœur vivement épris, le souvenir et la pensée de l’objet aimé.
+Raoul répondait alors à son père:
+
+— Monsieur, tout ce que vous me dites est vrai; je crois que nul
+n’a autant souffert que vous par le cœur; mais vous êtes un homme
+trop grand par l’intelligence, trop éprouvé par les malheurs, pour
+ne pas permettre la faiblesse au soldat qui souffre pour la
+première fois. Je paie un tribut que je ne paierai pas deux fois;
+permettez-moi de me plonger si avant dans ma douleur, que je m’y
+oublie moi-même, que j’y noie jusqu’à ma raison.
+
+— Raoul! Raoul!
+
+— Écoutez, monsieur; jamais je ne m’accoutumerai à cette idée que
+Louise, la plus chaste et la plus naïve des femmes, a pu tromper
+aussi lâchement un homme aussi honnête et aussi aimant que je le
+suis; jamais je ne pourrai me décider à voir ce masque doux et bon
+se changer en une figure hypocrite et lascive. Louise perdue!
+Louise infâme! Ah! monsieur, c’est bien plus cruel pour moi que
+Raoul abandonné, que Raoul malheureux!
+
+Athos employait alors le remède héroïque. Il défendait Louise
+contre Raoul, et justifiait sa perfidie par son amour.
+
+— Une femme qui eût cédé au roi parce qu’il est le roi,
+disait-il, mériterait le nom d’infâme; mais Louise aime Louis. Jeunes
+tous deux, ils ont oublié, lui son rang, elle ses serments.
+L’amour absout tout, Raoul. Les deux jeunes gens s’aiment avec
+franchise.
+
+Et, quand il avait donné ce coup de poignard, Athos voyait en
+soupirant Raoul bondir sous la cruelle blessure, et s’enfuir au
+plus épais du bois ou se réfugier dans sa chambre d’où, une heure
+après, il sortait pâle, tremblant, mais dompté. Alors, revenant à
+Athos avec un sourire, il lui baisait la main, comme le chien qui
+vient d’être battu caresse un bon maître pour racheter sa faute.
+Raoul, lui, n’écoutait que sa faiblesse, et il n’avouait que sa
+douleur.
+
+Ainsi se passèrent les jours qui suivirent cette scène dans
+laquelle Athos avait si violemment agité l’orgueil indomptable du
+roi. Jamais, en causant avec son fils, il ne fit allusion à cette
+scène; jamais il ne lui donna les détails de cette vigoureuse
+sortie qui eût peut-être consolé le jeune homme en lui montrant
+son rival abaissé. Athos ne voulait point que l’amant offensé
+oubliât le respect dû au roi.
+
+Et quand Bragelonne, ardent, furieux, sombre, parlait avec mépris
+des paroles royales, de la foi équivoque que certains fous puisent
+dans la promesse tombée du trône; quand, passant deux siècles avec
+la rapidité d’un oiseau qui traverse un détroit pour aller d’un
+monde à l’autre, Raoul en venait à prédire le temps où les rois
+sembleraient plus petits que les hommes, Athos lui disait de sa
+voix sereine et persuasive:
+
+— Vous avez raison, Raoul; tout ce que vous dites arrivera: les
+rois perdront leur prestige, comme perdent leurs clartés les
+étoiles qui ont fait leur temps. Mais, lorsque ce moment viendra,
+Raoul, nous serons morts; et rappelez-vous bien ce que je vous
+dis: en ce monde, il faut pour tous, hommes, femmes et rois, vivre
+au présent; nous ne devons vivre selon l’avenir que pour Dieu.
+
+Voilà de quoi s’entretenaient, comme toujours, Athos et Raoul, en
+arpentant la longue allée de tilleuls dans le parc, lorsque
+retentit soudain la clochette qui servait à annoncer au comte soit
+l’heure du repas, soit une visite. Machinalement et sans y
+attacher d’importance, il rebroussa chemin avec son fils, et tous
+les deux se trouvèrent, au bout de l’allée, en présence de Porthos
+et d’Aramis.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXII — Les derniers adieux
+
+
+Raoul poussa un cri de joie et serra tendrement Porthos dans ses
+bras. Aramis et Athos s’embrassèrent en vieillards. Cet
+embrassement même était une question pour Aramis, qui, aussitôt:
+
+— Ami, dit-il, nous ne sommes pas pour longtemps avec vous.
+
+— Ah! fit le comte.
+
+— Le temps, interrompit Porthos, de vous conter mon bonheur.
+
+— Ah! fit Raoul.
+
+Athos regarda silencieusement Aramis, dont déjà l’air sombre lui
+avait paru bien peu en harmonie avec les bonnes nouvelles dont
+parlait Porthos.
+
+— Quel est le bonheur qui vous arrive? Voyons, demanda Raoul en
+souriant.
+
+— Le roi me fait duc, dit avec mystère le bon Porthos, se
+penchant à l’oreille du jeune homme; duc à brevet!
+
+Mais les apartés de Porthos avaient toujours assez de vigueur pour
+être entendus de tout le monde; ses murmures étaient au diapason
+d’un rugissement ordinaire.
+
+Athos entendit et poussa une exclamation qui fit tressaillir
+Aramis.
+
+Celui-ci prit le bras d’Athos, et, après avoir demandé à Porthos
+la permission de causer quelques moments à l’écart:
+
+— Mon cher Athos, dit-il au comte, vous me voyez navré de
+douleur.
+
+— De douleur? s’écria le comte. Ah! cher ami!
+
+— Voici, en deux mots: j’ai fait, contre le roi, une
+conspiration; cette conspiration a manqué, et, à l’heure qu’il
+est, on me cherche sans doute.
+
+— On vous cherche!... une conspiration!... Eh! mon ami, que me
+dites vous là?
+
+— Une triste vérité. Je suis tout bonnement perdu.
+
+— Mais Porthos... ce titre de duc... qu’est-ce que tout cela?
+
+— Voilà le sujet de ma plus vive peine; voilà le plus profond de
+ma blessure. J’ai, croyant à un succès infaillible, entraîné
+Porthos dans ma conjuration. Il y a donné, comme vous savez qu’il
+donne, de toutes ses forces, sans rien savoir, et, aujourd’hui, le
+voilà si bien compromis avec moi, qu’il est perdu comme moi.
+
+— Mon Dieu!
+
+Et Athos se retourna vers Porthos, qui leur sourit agréablement.
+
+— Il faut vous faire tout comprendre. Écoutez-moi, continua
+Aramis.
+
+Et il raconta l’histoire que nous connaissons.
+
+Athos sentit plusieurs fois, durant le récit, son front se
+mouiller de sueur.
+
+— C’est une grande idée, dit-il; mais c’était une grande faute.
+
+— Dont je suis puni, Athos.
+
+— Aussi ne vous dirai-je pas ma pensée entière.
+
+— Dites.
+
+— C’est un crime.
+
+— Capital, je le sais. Lèse-majesté!
+
+— Porthos! pauvre Porthos!
+
+— Que voulez-vous que je fasse? Le succès, je vous l’ai dit,
+était certain.
+
+— M. Fouquet est un honnête homme.
+
+— Et moi, je suis un sot, de l’avoir si mal jugé, fit Aramis. Oh!
+la sagesse des hommes! oh! meule immense qui broie un monde, et
+qui, un jour, est arrêtée par le grain de sable qui tombe, on ne
+sait comment, dans ses rouages!
+
+— Dites par un diamant, Aramis. Enfin, le mal est fait. Que
+comptez-vous devenir?
+
+— J’emmène Porthos. Jamais le roi ne voudra croire que le digne
+homme ait agi naïvement; jamais il ne voudra croire que Porthos
+ait cru servir le roi en agissant comme il a fait. Sa tête
+paierait ma faute. Je ne le veux pas.
+
+— Vous l’emmenez, où?
+
+— À Belle-Île, d’abord. C’est un refuge imprenable. Puis j’ai la
+mer et un navire pour passer, soit en Angleterre, où j’ai beaucoup
+de relations...
+
+— Vous? en Angleterre?
+
+— Oui. Ou bien en Espagne, où j’en ai davantage encore...:
+
+— En exilant Porthos, vous le ruinez, car le roi confisquera ses
+biens.
+
+— Tout est prévu. Je saurai, une fois en Espagne, me réconcilier
+avec Louis XIV et faire rentrer Porthos en grâce.
+
+— Vous avez du crédit, à ce que je vois, Aramis! dit Athos d’un
+air discret.
+
+— Beaucoup, et au service de mes amis, ami Athos.
+
+Ces mots furent accompagnés d’une sincère pression de main.
+
+— Merci, répliqua le comte.
+
+— Et, puisque nous en sommes là, dit Aramis, vous aussi vous êtes
+un mécontent; vous aussi, Raoul aussi, vous avez des griefs contre
+le roi. Imitez notre exemple. Passez à Belle-Île. Puis nous
+verrons... Je vous garantis sur l’honneur que, dans un mois, la
+guerre aura éclaté entre la France et l’Espagne, au sujet de ce
+fils de Louis XIII, qui est un infant aussi, et que la France
+détient inhumainement. Or, comme Louis XIV ne voudra pas d’une
+guerre faite pour ce motif, je vous garantis une transaction dont
+le résultat donnera la grandesse à Porthos et à moi, et un duché
+en France à vous, qui êtes déjà grand d’Espagne. Voulez-vous?
+
+— Non; moi, j’aime mieux avoir quelque chose à reprocher au roi;
+c’est un orgueil naturel à ma race que de prétendre à la
+supériorité sur les races royales. Faisant ce que vous me
+proposez, je deviendrais l’obligé du roi; j’y gagnerais
+certainement sur cette terre, j’y perdrais dans ma conscience.
+Merci.
+
+— Alors, donnez-moi deux choses, Athos: votre absolution...
+
+— Oh! je vous la donne, si vous avez réellement voulu venger le
+faible et l’opprimé contre l’oppresseur.
+
+— Cela me suffit, répondit Aramis avec une rougeur qui s’effaça
+dans la nuit. Et maintenant donnez-moi vos deux meilleurs chevaux
+pour gagner la seconde poste, attendu que l’on m’en a refusé sous
+prétexte d’un voyage que M. de Beaufort fait dans ces parages.
+
+— Vous aurez mes deux meilleurs chevaux, Aramis, et je vous
+recommande Porthos.
+
+— Oh! soyez sans crainte. Un mot encore: trouvez-vous que je
+manœuvre pour lui comme il convient?
+
+— Le mal étant fait, oui; car le roi ne lui pardonnerait pas, et
+puis vous avez toujours, quoi qu’il en dise, un appui dans
+M. Fouquet, lequel ne vous abandonnera pas, étant, lui aussi, fort
+compromis, malgré son trait héroïque.
+
+— Vous avez raison. Voilà pourquoi, au lieu de gagner tout de
+suite la mer, ce qui déclarerait ma peur et m’avouerait coupable,
+voilà pourquoi je reste sur le sol français. Mais Belle-Île sera
+pour moi le sol que je voudrai: anglais, espagnol ou romain; le
+tout consiste pour moi dans le pavillon que j’arborerai.
+
+— Comment cela?
+
+— C’est moi qui ai fortifié Belle-Île, et nul ne prendra
+Belle-Île, moi la défendant. Et puis, comme vous l’avez dit tout à
+l’heure, M. Fouquet est là. On n’attaquera pas Belle-Île sans la
+signature de M. Fouquet.
+
+— C’est juste. Néanmoins, soyez prudent. Le roi est rusé et il
+est fort.
+
+Aramis sourit.
+
+— Je vous recommande Porthos, répéta le comte avec une sorte de
+froide insistance.
+
+— Ce que je deviendrai, comte, répliqua Aramis avec le même ton,
+notre frère Porthos le deviendra.
+
+Athos s’inclina en serrant la main d’Aramis, et alla embrasser
+Porthos avec effusion.
+
+— J’étais né heureux, n’est-ce pas? murmura celui-ci, transporté,
+en s’enveloppant de son manteau.
+
+— Venez, très cher, dit Aramis.
+
+Raoul était allé devant pour donner des ordres et faire seller les
+deux chevaux.
+
+Déjà le groupe s’était divisé. Athos voyait ses deux amis sur le
+point de partir; quelque chose comme un brouillard passa devant
+ses yeux et pesa sur son cœur.
+
+«C’est étrange! pensa-t-il. D’où vient cette envie que j’ai
+d’embrasser Porthos encore une fois?»
+
+Justement Porthos s’était retourné, et il venait à son vieil ami
+les bras ouverts.
+
+Cette dernière étreinte fut tendre comme dans la jeunesse, comme
+dans les temps où le cœur était chaud, la vie heureuse.
+
+Et puis Porthos monta sur son cheval. Aramis revint aussi pour
+entourer de ses bras le cou d’Athos.
+
+Ce dernier les vit sur le grand chemin s’allonger dans l’ombre
+avec leurs manteaux blancs. Pareils à deux fantômes, ils
+grandissaient en s’éloignant de terre, et ce n’est pas dans la
+brume, dans la pente du sol qu’ils se perdirent: à bout de
+perspective, tous deux semblèrent avoir donné du pied un élan qui
+les faisait disparaître évaporés dans les nuages.
+
+Alors Athos, le cœur serré, retourna vers la maison en disant à
+Bragelonne:
+
+— Raoul, je ne sais quoi vient de me dire que j’avais vu ces deux
+hommes pour la dernière fois.
+
+— Il ne m’étonne pas, monsieur, que vous ayez cette pensée,
+répondit le jeune homme, car je l’ai en ce moment même, et moi
+aussi, je pense que je ne verrai plus jamais MM. du Vallon et
+d’Herblay.
+
+— Oh! vous, reprit le comte, vous me parlez en homme attristé par
+une autre cause, vous voyez tout en noir; mais vous êtes jeune; et
+s’il vous arrive de ne plus voir ces vieux amis, c’est qu’ils ne
+seront plus du monde où vous avez bien des années à passer. Mais,
+moi...
+
+Raoul secoua doucement la tête, et s’appuya sur l’épaule du comte,
+sans que ni l’un ni l’autre trouvât un mot de plus en son cœur,
+plein à déborder.
+
+Tout à coup, un bruit de chevaux et de voix, à l’extrémité de la
+route de Blois, attira leur attention de ce côté.
+
+Des porte-flambeaux à cheval secouaient joyeusement leurs torches
+sur les arbres de la route, et se retournaient de temps en temps
+pour ne pas distancer les cavaliers qui les suivaient.
+
+Ces flammes, ce bruit, cette poussière d’une douzaine de chevaux
+richement caparaçonnés, firent un contraste étrange au milieu de
+la nuit avec la disparition sourde et funèbre des deux ombres de
+Porthos et d’Aramis.
+
+Athos rentra chez lui.
+
+Mais il n’avait pas gagné son parterre, que la grille d’entrée
+parut s’enflammer; tous ces flambeaux s’arrêtèrent et embrasèrent
+la route. Un cri retentit:
+
+— M. le duc de Beaufort!
+
+Et Athos s’élança vers la porte de sa maison.
+
+Déjà le duc était descendu de cheval et cherchait des yeux autour
+de lui.
+
+— Me voici, monseigneur, fit Athos.
+
+— Eh! bonsoir, cher comte, répliqua le prince avec cette franche
+cordialité qui lui gagnait tous les cœurs. Est-il trop tard pour
+un ami?
+
+— Ah! mon prince, entrez, dit le comte.
+
+Et, M. de Beaufort s’appuyant sur le bras d’Athos, ils entrèrent
+dans la maison, suivis de Raoul, qui marchait respectueusement et
+modestement parmi les officiers du prince, au nombre desquels il
+comptait plusieurs amis.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXIII — M. de Beaufort
+
+
+Le prince se retourna au moment où Raoul, pour le laisser seul
+avec Athos, fermait la porte et s’apprêtait à passer avec les
+officiers dans une salle voisine.
+
+— C’est là ce jeune garçon que j’ai tant entendu vanter par M. le
+prince? demanda M. de Beaufort.
+
+— C’est lui, oui, monseigneur.
+
+— C’est un soldat! Il n’est pas de trop, gardez-le, comte.
+
+— Restez, Raoul, puisque Monseigneur le permet, dit Athos.
+
+— Le voilà grand et beau, sur ma foi! continua le duc. Me le
+donnerez vous, monsieur, si je vous le demande?
+
+— Comment l’entendez-vous, monseigneur, dit Athos.
+
+— Oui, je viens ici pour vous faire mes adieux.
+
+— Vos adieux, monseigneur?
+
+— Oui, en vérité. N’avez-vous aucune idée de ce que je vais
+devenir?
+
+— Mais ce que vous avez toujours été, monseigneur, un vaillant
+prince et un excellent gentilhomme.
+
+— Je vais devenir un prince d’Afrique, un gentilhomme bédouin. Le
+roi m’envoie pour faire des conquêtes chez les Arabes.
+
+— Que dites-vous là, monseigneur?
+
+— C’est étrange, n’est-ce pas? Moi, le Parisien par essence, moi
+qui ai régné sur les faubourgs et qu’on appelait le roi des
+Halles, je passe de la place Maubert aux minarets de Djidgelli; je
+me fais de frondeur aventurier!
+
+— Oh! monseigneur, si vous ne me disiez pas cela...
+
+— Ce ne serait pas croyable, n’est-il pas vrai? Croyez moi
+cependant, et disons-nous adieu. Voilà ce que c’est que de rentrer
+en faveur.
+
+— En faveur?
+
+— Oui. Vous souriez? Ah! Cher comte, savez-vous pourquoi j’aurais
+accepté? le savez-vous bien?
+
+— Parce que Votre Altesse aime la gloire avant tout.
+
+— Oh! non, ce n’est pas glorieux, voyez-vous, d’aller tirer le
+mousquet contre ces sauvages. La gloire, je ne la prends pas par
+là, moi, et il est plus probable que j’y trouverai autre chose...
+Mais j’ai voulu et je veux, entendez-vous bien, mon cher comte?
+que ma vie ait cette dernière facette après tous les bizarres
+miroitements que je me suis vu faire depuis cinquante ans. Car
+enfin, vous l’avouerez, c’est assez étrange d’être né fils de roi,
+d’avoir fait la guerre à des rois, d’avoir compté parmi les
+puissances dans le siège, d’avoir bien tenu son rang, de sentir
+son Henri IV, d’être grand amiral de France, et d’aller se faire
+tuer à Djidgelli, parmi tous ces Turcs, Sarrasins et Mauresques.
+
+— Monseigneur, vous insistez étrangement sur ce sujet, dit Athos
+troublé. Comment supposez-vous qu’une si brillante destinée ira se
+perdre sous ce misérable éteignoir?
+
+— Est-ce que vous croyez, homme juste et simple, que, si je vais
+en Afrique pour ce ridicule motif, je ne chercherai pas à en
+sortir sans ridicule? Est-ce que je ne ferai pas parler de moi?
+Est-ce que, pour faire parler de moi aujourd’hui quand il y a
+M. le prince, M. de Turenne et plusieurs autres, mes
+contemporains, moi, l’amiral de France, le fils de Henri IV, le
+roi de Paris, j’ai autre chose à faire que de me faire tuer?
+Cordieu! on en parlera, vous dis-je; je serais tué envers et
+contre tous. Si ce n’est pas là, ce sera ailleurs.
+
+— Allons, monseigneur, répondit Athos, voilà de l’exagération, et
+vous n’en avez jamais montré qu’en bravoure.
+
+— Peste! cher ami, c’est bravoure que s’en aller au scorbut, aux
+dysenteries, aux sauterelles, aux flèches empoisonnées, comme mon
+aïeul saint Louis. Savez-vous qu’ils ont encore des flèches
+empoisonnées, ces drôles-là? Et puis, vous me connaissez, j’y
+pense depuis longtemps et, vous le savez, quand je veux une chose,
+je la veux bien.
+
+— Vous avez voulu sortir de Vincennes, monseigneur.
+
+— Oh! vous m’y avez aidé, mon maître; et, à propos, je me tourne
+et retourne sans apercevoir mon vieil ami, M. Vaugrimaud. Comment
+va-t-il?
+
+— M. Vaugrimaud est toujours le très respectueux serviteur de
+Votre Altesse, dit en souriant Athos.
+
+— J’ai là cent pistoles pour lui que j’apporte comme legs. Mon
+testament est fait, comte.
+
+— Ah! monseigneur! monseigneur!
+
+— Et vous comprenez que, si l’on voyait Grimaud sur mon
+testament...
+
+Le duc se mit à rire; puis, s’adressant à Raoul qui, depuis le
+commencement de cette conversation, était tombé dans une rêverie
+profonde:
+
+— Jeune homme, dit-il, je sais ici un certain vin de Vouvray, je
+crois...
+
+Raoul sortit précipitamment pour faire servir le duc. Pendant ce
+temps, M. de Beaufort prenait la main d’Athos.
+
+— Qu’en voulez-vous faire? demanda-t-il.
+
+— Rien, quant à présent, monseigneur.
+
+— Ah! oui, je sais; depuis la passion du roi pour... La Vallière.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— C’est donc vrai, tout cela?... Je l’ai connue, moi, je crois,
+cette petite La Vallière. Elle n’est pas belle, il me semble...
+
+— Non, monseigneur, dit Athos.
+
+— Savez-vous qui elle me rappelle?
+
+— Elle rappelle quelqu’un à Votre Altesse?
+
+— Elle me rappelle une jeune fille assez agréable, dont la mère
+habitait les Halles.
+
+— Ah! ah! fit Athos en souriant.
+
+— Le bon temps! ajouta M. de Beaufort. Oui La Vallière me
+rappelle cette fille.
+
+— Qui eut un fils, n’est-ce pas?
+
+— Je crois que oui, répondit le duc avec une naïveté insouciante,
+avec un oubli complaisant, dont rien ne saurait traduire le ton et
+la valeur vocale. Or, voilà le pauvre Raoul, qui est bien votre
+fils, hein?...
+
+— C’est mon fils, oui, monseigneur.
+
+— Voilà que ce pauvre garçon est débouté par le roi, et l’on
+boude?
+
+— Mieux que cela, monseigneur, on s’abstient.
+
+— Vous allez laisser croupir ce garçon-là? C’est un tort. Voyons,
+donnez-le moi.
+
+— Je veux le garder, monseigneur. Je n’ai plus que lui au monde,
+et, tant qu’il voudra rester...
+
+— Bien, bien, répondit le duc. Cependant, je vous l’eusse bientôt
+raccommodé. Je vous assure qu’il est d’une pâte dont on fait les
+maréchaux de France, et j’en ai vu sortir plus d’un d’une étoffe
+semblable.
+
+— C’est possible, monseigneur, mais c’est le roi qui fait les
+maréchaux de France, et jamais Raoul n’acceptera rien du roi.
+
+Raoul brisa cet entretien par son retour. Il précédait Grimaud,
+dont les mains, encore sûres, portaient le plateau chargé d’un
+verre et d’une bouteille du vin favori de M. le duc.
+
+En voyant son vieux protégé, le duc poussa une exclamation de
+plaisir.
+
+— Grimaud! Bonsoir, Grimaud, dit-il; comment va?
+
+Le serviteur s’inclina profondément, aussi heureux que son noble
+interlocuteur.
+
+— Deux amis! dit le duc en secouant d’une façon vigoureuse
+l’épaule de l’honnête Grimaud.
+
+Autre salut plus profond et encore plus joyeux de Grimaud.
+
+— Que vois-je là, comte? Un seul verre!
+
+— Je ne bois avec Votre Altesse que si Votre Altesse m’invite,
+dit Athos avec une noble humilité.
+
+— Cordieu! vous avez raison de n’avoir fait apporter qu’un verre,
+nous y boirons tous deux comme deux frères d’armes. À vous,
+d’abord, comte.
+
+— Faites-moi la grâce tout entière, dit Athos en repoussant
+doucement le verre.
+
+— Vous êtes un charmant ami, répliqua le duc de Beaufort, qui but
+et passa le gobelet d’or à son compagnon. Mais ce n’est pas tout,
+continua-t-il: j’ai encore soif et je veux faire honneur à ce beau
+garçon qui est là debout. Je porte bonheur, vicomte, dit-il à
+Raoul; souhaitez quelque chose en buvant dans mon verre, et la
+peste m’étouffe, si ce que vous souhaitez n’arrive pas.
+
+Il tendit le gobelet à Raoul, qui y mouilla précipitamment ses
+lèvres, et dit avec la même promptitude:
+
+— J’ai souhaité quelque chose, monseigneur.
+
+Ses yeux brillaient d’un feu sombre, le sang avait monté à ses
+joues; il effraya Athos, rien que par son sourire.
+
+— Et qu’avez-vous souhaité? reprit le duc en se laissant aller
+dans le fauteuil, tandis que d’une main il remettait la bouteille
+et une bourse à Grimaud.
+
+— Monseigneur, voulez-vous me promettre de m’accorder ce que j’ai
+souhaité?
+
+— Pardieu! puisque c’est dit.
+
+— J’ai souhaité, monsieur le duc, d’aller avec vous à Djidgelli.
+
+Athos pâlit et ne put réussir à cacher son trouble.
+
+Le duc regarda son ami, comme pour l’aider à parer ce coup
+imprévu.
+
+— C’est difficile, mon cher vicomte, bien difficile, ajouta-t-il
+un peu bas.
+
+— Pardon, monseigneur, j’ai été indiscret, reprit Raoul d’une
+voix ferme; mais, comme vous m’aviez vous-même invité à
+souhaiter...
+
+— À souhaiter de me quitter, dit Athos.
+
+— Oh! monsieur... le pouvez-vous croire?
+
+— Eh bien! mordieu! s’écria le duc, il a raison le petit vicomte;
+que fera-t-il ici? Il pourrira de chagrin.
+
+Raoul rougit; le prince, emporté, continua:
+
+— La guerre, c’est une destruction; on y gagne tout, on n’y perd
+qu’une chose, la vie; alors, tant pis!
+
+— C’est-à-dire la mémoire, fit vivement Raoul, c’est-à-dire tant
+mieux!
+
+Il se repentit d’avoir parlé si vite, en voyant Athos se lever et
+ouvrir la fenêtre.
+
+Ce geste cachait sans doute une émotion. Raoul se précipita vers
+le comte. Mais Athos avait déjà dévoré son regret, car il reparut
+aux lumières avec une physionomie sereine et impassible.
+
+— Eh bien! fit le duc, voyons! part-il ou ne part-il pas? S’il
+part, comte, il sera mon aide de camp, mon fils.
+
+— Monseigneur! s’écria Raoul en ployant le genou.
+
+— Monseigneur, s’écria le comte en prenant la main du duc, Raoul
+fera ce qu’il voudra.
+
+— Oh! non, monsieur, ce que vous voudrez, interrompit le jeune
+homme.
+
+— Par la corbleu! fit le prince à son tour, ce n’est le comte ni
+le vicomte qui fera sa volonté, ce sera moi. Je l’emmène. La
+marine, c’est un avenir superbe, mon ami.
+
+Raoul sourit encore si tristement, que, cette fois; Athos en eut
+le cœur navré, et lui répondit par un regard sévère.
+
+Raoul comprenait tout; il reprit son calme et s’observa si bien,
+que plus un mot ne lui échappa.
+
+Le duc se leva, voyant l’heure avancée, et dit très vite:
+
+— Je suis pressé, moi; mais, si l’on me dit que j’ai perdu mon
+temps à causer avec un ami, je répondrai que j’ai fait une bonne
+recrue.
+
+— Pardon, monsieur le duc, interrompit Raoul, ne dites pas cela
+au roi, car ce n’est pas le roi que je servirai.
+
+— Eh! mon ami, qui donc serviras-tu? Ce n’est plus le temps où tu
+eusses pu dire: «Je suis à M. de Beaufort.» Non, aujourd’hui, nous
+sommes tous au roi, grands et petits. C’est pourquoi, si tu sers
+sur mes vaisseaux, pas d’équivoque mon cher vicomte, c’est bien le
+roi que tu serviras.
+
+Athos attendait, avec une sorte de joie impatiente, la réponse
+qu’allait faire, à cette embarrassante question, Raoul,
+l’intraitable ennemi du roi, son rival. Le père espérait que
+l’obstacle renverserait le désir. Il remerciait presque
+M. de Beaufort, dont la légèreté ou la généreuse réflexion venait
+de remettre en doute le départ d’un fils, sa seule joie.
+
+Mais Raoul, toujours ferme et tranquille:
+
+— Monsieur le duc, répliqua-t-il, cette objection que vous me
+faites, je l’ai déjà résolue dans mon esprit. Je servirai sur vos
+vaisseaux, puisque vous me faites la grâce de m’emmener; mais j’y
+servirai un maître plus puissant que le roi, j’y servirai Dieu.
+
+— Dieu! comment cela? firent à la fois Athos et le prince.
+
+— Mon intention est de faire profession et de devenir chevalier
+de Malte, ajouta Bragelonne, qui laissa tomber une à une ces
+paroles, plus glacées que les gouttes descendues des arbres noirs
+après les tempêtes de l’hiver.
+
+Sous ce dernier coup, Athos chancela et le prince fut ébranlé
+lui-même.
+
+Grimaud poussa un sourd gémissement et laissa tomber la bouteille,
+qui se brisa sur le tapis sans que nul y fît attention.
+
+M. de Beaufort regarda en face le jeune homme, et lut sur ses
+traits, bien qu’il eût les yeux baissés, le feu d’une résolution
+devant laquelle tout devait céder.
+
+Quant à Athos, il connaissait cette âme tendre et inflexible; il
+ne comptait pas la faire dévier du fatal chemin qu’elle venait de
+se choisir. Il serra la main que lui tendait le duc.
+
+— Comte, je pars dans deux jours pour Toulon, fit M. de Beaufort.
+Me viendrez-vous retrouver à Paris pour que je sache votre
+résolution?
+
+— J’aurai l’honneur d’aller vous y remercier de toutes vos
+bontés, mon prince, répliqua le comte.
+
+— Et amenez-moi toujours le vicomte, qu’il me suive ou ne me
+suive pas, ajouta le duc; il a ma parole, et je ne lui demande que
+la vôtre.
+
+Ayant ainsi jeté un peu de baume sur la blessure de ce cœur
+paternel, le duc tira l’oreille au vieux Grimaud qui clignait des
+yeux plus qu’il n’est naturel, et il rejoignit son escorte dans le
+parterre.
+
+Les chevaux, reposés et frais par cette belle nuit mirent l’espace
+entre le château et leur maître. Athos et Bragelonne se
+retrouvèrent seuls face à face.
+
+Onze heures sonnaient.
+
+Le père et le fils gardèrent l’un vis-à-vis de l’autre un silence
+que tout observateur intelligent eût deviné plein de cris et de
+sanglots.
+
+Mais ces deux hommes étaient trempés de telle sorte, que toute
+émotion s’enfonçait, perdue à jamais, quand ils avaient résolu de
+la comprimer dans leur cœur.
+
+Ils passèrent donc silencieux et presque haletants l’heure qui
+précède minuit. L’horloge, en sonnant, leur indiqua seule combien
+de minutes avait duré ce voyage douloureux fait par leurs âmes,
+dans l’immensité des souvenirs du passé et des craintes de
+l’avenir.
+
+Athos se leva le premier en disant:
+
+— Il est tard... À demain, Raoul!
+
+Raoul se leva à son tour et vint embrasser son père.
+
+Celui-ci le retint sur sa poitrine, et lui dit d’une voix altérée:
+
+— Dans deux jours, vous m’aurez donc quitté, quitté à jamais,
+Raoul?
+
+— Monsieur, répliqua le jeune homme, j’avais fait un projet,
+celui de me percer le cœur avec mon épée, mais vous m’eussiez
+trouvé lâche; j’ai renoncé à ce projet, et puis il fallait nous
+quitter.
+
+— Vous me quittez en partant, Raoul.
+
+— Écoutez-moi encore, monsieur, je vous en supplie. Si je ne pars
+pas, je mourrai ici de douleur et d’amour. Je sais combien j’ai
+encore de temps à vivre ici. Renvoyez-moi vite, monsieur, ou vous
+me verrez lâchement expirer sous vos yeux, dans votre maison;
+c’est plus fort que ma volonté, c’est plus fort que mes forces;
+vous voyez bien que, depuis un mois, j’ai vécu trente ans, et que
+je suis au bout de ma vie.
+
+— Alors, dit Athos froidement, vous partez avec l’intention
+d’aller vous faire tuer en Afrique? oh! dites-le... ne mentez pas.
+
+Raoul pâlit et se tut pendant deux secondes, qui furent pour son
+père deux heures d’agonie, puis tout à coup:
+
+— Monsieur, dit-il, j’ai promis de me donner à Dieu. En échange
+de ce sacrifice que je fais de ma jeunesse et de ma liberté, je ne
+lui demanderai qu’une chose: c’est de me conserver pour vous,
+parce que vous êtes le seul lien qui m’attache encore à ce monde.
+Dieu seul peut me donner la force pour ne pas oublier que je vous
+dois tout, et que rien ne me doit être avant vous.
+
+Athos embrassa tendrement son fils et lui dit:
+
+— Vous venez de me répondre une parole d’honnête homme; dans deux
+jours, nous serons chez M. de Beaufort, à Paris: et c’est vous qui
+ferez alors ce qu’il vous conviendra de faire. Vous êtes libre,
+Raoul. Adieu!
+
+Et il gagna lentement sa chambre à coucher.
+
+Raoul descendit dans le jardin, où il passa la nuit dans l’allée
+des tilleuls.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXIV — Préparatifs de départ
+
+
+Athos ne perdit plus le temps à combattre cette immuable
+résolution. Il mit tous ses soins à faire préparer, pendant les
+deux jours que le duc lui avait accordés, tout l’équipage de
+Raoul. Ce travail regardait le bon Grimaud, lequel s’y appliqua
+sur-le-champ, avec le cœur et l’intelligence qu’on lui connaît.
+
+Athos donna ordre à ce digne serviteur de prendre la route de
+Paris quand les équipages seraient prêts, et, pour ne pas
+s’exposer à faire attendre le duc ou, tout au moins, à mettre
+Raoul en retard si le duc s’apercevait de son absence, il prit,
+dès le lendemain de la visite de M. de Beaufort, le chemin de
+Paris avec son fils.
+
+Ce fut pour le pauvre jeune homme une émotion bien facile à
+comprendre que celle d’un retour à Paris, au milieu de tous les
+gens qui l’avaient connu et qui l’avaient aimé.
+
+Chaque visage rappelait, à celui qui avait tant souffert une
+souffrance, à celui qui avait tant aimé, une circonstance de son
+amour. Raoul, en se rapprochant de Paris, se sentait mourir. Une
+fois à Paris, il n’exista réellement plus. Lorsqu’il arriva chez
+M. de Guiche, on lui expliqua que M. de Guiche était chez
+Monsieur.
+
+Raoul prit le chemin du Luxembourg, et, une fois arrivé, sans
+s’être douté qu’il allait dans un endroit où La Vallière avait
+vécu, il entendit tant de musique et respira tant de parfums, il
+entendit tant de rires joyeux et vit tant d’ombres dansantes, que,
+sans une charitable femme qui l’aperçut morne et pâle sous une
+portière, il fût demeuré là quelques moments, puis serait parti
+sans jamais revenir.
+
+Mais comme nous l’avons dit, aux premières antichambres il avait
+arrêté ses pas uniquement pour ne point se mêler à toutes ces
+existences heureuses qu’il sentait s’agiter dans les salles
+voisines.
+
+Et, comme un valet de Monsieur, le reconnaissant, lui avait
+demandé s’il comptait voir Monsieur ou Madame, Raoul lui avait à
+peine répondu et était tombé sur un banc près de la portière de
+velours, regardant une horloge qui venait de s’arrêter depuis une
+heure.
+
+Le valet avait passé; un autre était arrivé alors plus instruit
+encore, et avait interrogé Raoul pour savoir s’il voulait qu’on
+prévînt M. de Guiche.
+
+Ce nom n’avait pas éveillé l’attention du pauvre Raoul.
+
+Le valet, insistant, s’était mis à raconter que de Guiche venait
+d’inventer un jeu de loterie nouveau, et qu’il l’apprenait à ces
+dames.
+
+Raoul, ouvrant de grands yeux comme le distrait de Théophraste,
+n’avait plus répondu; mais sa tristesse en avait augmenté de deux
+nuances.
+
+La tête renversée, les jambes molles, la bouche entrouverte pour
+laisser passer les soupirs, Raoul restait ainsi oublié dans cette
+antichambre, quand tout à coup une robe passa en frôlant les
+portes d’un salon latéral qui débouchait sur cette galerie.
+
+Une femme jeune, jolie et rieuse, gourmandant un officier de
+service, arrivait par là et s’exprimait avec vivacité.
+
+L’officier répondait par des phrases calmes mais fermes; c’était
+plutôt un débat d’amants qu’une contestation de gens de cour, qui
+finit par un baiser sur les doigts de la dame.
+
+Soudain, en apercevant Raoul, la dame se tut, et, repoussant
+l’officier:
+
+— Sauvez-vous, Malicorne, dit-elle; je ne croyais pas qu’il y eût
+quelqu’un ici. Je vous maudis si l’on nous a entendus ou vus!
+
+Malicorne s’enfuit en effet; la jeune dame s’avança derrière
+Raoul, et, allongeant sa moue enjouée:
+
+— Monsieur est galant homme, dit-elle, et, sans doute...
+
+Elle s’interrompit pour proférer un cri.
+
+— Raoul! dit-elle en rougissant.
+
+— Mademoiselle de Montalais! fit Raoul plus pâle que la mort.
+
+Il se leva en trébuchant et voulut prendre sa course sur la
+mosaïque glissante; mais elle comprit cette douleur sauvage et
+cruelle, elle sentit que, dans la fuite de Raoul, il y avait une
+accusation ou, tout au moins, un soupçon sur elle. Femme toujours
+vigilante, elle ne crut pas devoir laisser passer l’occasion d’une
+justification; mais Raoul, arrêté par elle au milieu de cette
+galerie, ne semblait pas vouloir se rendre sans combat.
+
+Il le prit sur un ton tellement froid et embarrassé que, si l’un
+ou l’autre eût été surpris ainsi, toute la Cour n’eût plus eu de
+doutes sur la démarche de Mlle de Montalais.
+
+— Ah! monsieur, dit-elle avec dédain, c’est peu digne d’un
+gentilhomme, ce que vous faites. Mon cœur m’entraîne à vous
+parler; vous me compromettez par un accueil presque incivil; vous
+avez tort, monsieur, et vous confondez vos amis avec vos ennemis.
+Adieu!
+
+Raoul s’était juré de ne jamais parler de Louise, de ne jamais
+regarder ceux qui auraient pu voir Louise; il passait dans un
+autre monde pour n’y jamais rencontrer rien que Louise eût vu,
+rien qu’elle eût touché. Mais après le premier choc de son
+orgueil, après avoir entrevu Montalais, cette compagne de Louise,
+Montalais, qui lui rappelait la petite tourelle de Blois et les
+joies de sa jeunesse, toute sa raison s’évanouit.
+
+— Pardonnez-moi, mademoiselle; il n’entre pas, il ne peut pas
+entrer dans ma pensée d’être incivil.
+
+— Vous voulez me parler? dit-elle avec le sourire d’autrefois. Eh
+bien! venez autre part; car ici, nous pourrions être surpris.
+
+— Où? fit-il.
+
+Elle regarda l’horloge avec indécision; puis, s’étant consultée:
+
+— Chez moi, continua-t-elle; nous avons une heure à nous.
+
+Et prenant sa course, plus légère qu’une fée, elle monta dans sa
+chambre, et Raoul la suivit.
+
+Là, fermant la porte, et remettant aux mains de sa camériste la
+mante qu’elle avait tenue jusque-là sous son bras:
+
+— Vous cherchez M. de Guiche? dit-elle à Raoul.
+
+— Oui, mademoiselle.
+
+— Je vais le prier de monter ici, tout à l’heure, quand je vous
+aurai parlé.
+
+— Faites, mademoiselle.
+
+— M’en voulez-vous?
+
+Raoul la regarda un moment; puis, baissant les yeux:
+
+— Oui, dit-il.
+
+— Vous croyez que j’ai trempé dans ce complot de votre rupture?
+
+— Rupture! dit-il avec amertume. Oh! mademoiselle il n’y a pas
+rupture là où jamais il n’y eut amour.
+
+— Erreur, répliqua Montalais; Louise vous aimait.
+
+Raoul tressaillit.
+
+— Pas d’amour, je le sais; mais elle vous aimait, et vous eussiez
+dû l’épouser avant de partir pour Londres.
+
+Raoul poussa un éclat de rire sinistre, qui donna le frisson à
+Montalais.
+
+— Vous me dites cela bien à votre aise, mademoiselle!...
+Épouse-t-on celle que l’on veut? Vous oubliez donc que le roi gardait
+déjà pour lui sa maîtresse, dont nous parlons.
+
+— Écoutez, reprit la jeune femme en serrant les mains froides de
+Raoul dans les siennes, vous avez eu tous les torts; un homme de
+votre âge ne doit pas laisser seule une femme du sien.
+
+— Il n’y a plus de foi au monde, alors, dit Raoul.
+
+— Non, vicomte, répliqua tranquillement Montalais. Cependant je
+dois vous dire que si, au lieu d’aimer froidement et
+philosophiquement Louise, vous l’eussiez éveillée à l’amour...
+
+— Assez, je vous prie, mademoiselle, dit Raoul. Je sens que vous
+êtes toutes et tous d’un autre siècle que moi. Vous savez rire et
+vous raillez agréablement. Moi, j’aimais Mlle de...
+
+Raoul ne put prononcer son nom.
+
+— Je l’aimais; eh bien! je croyais en elle; aujourd’hui, j’en
+suis quitte pour ne plus l’aimer.
+
+— Oh! vicomte! dit Montalais en lui montrant un miroir.
+
+— Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle; je suis bien
+changé, n’est-ce pas? Eh bien! savez-vous pour quelle raison?
+C’est que mon visage à moi est le miroir de mon cœur: le dedans a
+changé comme le dehors.
+
+— Vous êtes consolé? dit aigrement Montalais.
+
+— Non, je ne me consolerai jamais.
+
+— On ne vous comprendra point, monsieur de Bragelonne.
+
+— Je m’en soucie peu. Je me comprends trop bien, moi.
+
+— Vous n’avez même pas essayé de parler à Louise?
+
+— Moi! s’écria le jeune homme avec des yeux étincelants, moi! En
+vérité, pourquoi ne me conseillez-vous pas de l’épouser? Peut-être
+le roi y consentirait-il aujourd’hui!
+
+Et il se leva plein de colère.
+
+— Je vois, dit Montalais, que vous n’êtes pas guéri, et que
+Louise a un ennemi de plus.
+
+— Un ennemi de plus?
+
+— Oui, les favorites sont mal chéries à la cour de France.
+
+— Oh! tant qu’il lui reste son amant pour la défendre, n’est-ce
+pas assez? Elle l’a choisi de qualité telle, que les ennemis ne
+prévaudront pas contre lui.
+
+Mais, s’arrêtant tout à coup:
+
+— Et puis elle vous a pour amie, mademoiselle, ajouta-t-il avec
+une nuance d’ironie qui ne glissa point hors de la cuirasse.
+
+— Moi? oh! non: je ne suis plus de celles que daigne regarder
+Mlle de La Vallière; mais...
+
+Ce _mais_, si gros de menaces et d’orages, ce _mais_ qui fit battre
+le cœur de Raoul, tant il présageait de douleurs à celle que
+jadis il aimait tant, ce terrible _mais_, significatif chez une
+femme comme Montalais, fut interrompu par un bruit assez fort que
+les deux interlocuteurs entendirent dans l’alcôve, derrière la
+boiserie.
+
+Montalais dressa l’oreille et Raoul se levait déjà, quand une
+femme entra, toute tranquille, par cette porte secrète, qu’elle
+referma derrière elle.
+
+— Madame! s’écria Raoul en reconnaissant la belle-sœur du roi.
+
+— Oh! malheureuse! murmura Montalais en se jetant, mais trop
+tard, devant la princesse. Je me suis trompée d’une heure.
+
+Elle eut cependant le temps de prévenir Madame, qui marchait sur
+Raoul.
+
+— M. de Bragelonne, madame.
+
+Et, sur ces mots, la princesse recula en poussant un cri à son
+tour.
+
+— Votre Altesse Royale, dit Montalais avec volubilité est donc
+assez bonne pour penser à cette loterie, et...
+
+La princesse commençait à perdre contenance.
+
+Raoul pressa à la hâte sa sortie sans deviner tout encore, et il
+sentait cependant qu’il gênait.
+
+Madame préparait un mot de transition pour se remettre, lorsqu’une
+armoire s’ouvrit en face de l’alcôve et que M. de Guiche sortit
+tout radieux aussi de cette armoire. Le plus pâle des quatre, il
+faut le dire, ce fut encore Raoul. Cependant, la princesse faillit
+s’évanouir et s’appuya sur le pied du lit.
+
+Nul n’osa la soutenir. Cette scène occupa quelques minutes dans un
+terrible silence.
+
+Raoul le rompit; il alla au comte, dont l’émotion inexprimable
+faisait trembler les genoux, et, lui prenant la main:
+
+— Cher comte, dit-il, dites bien à Madame que je suis trop
+malheureux pour ne pas mériter mon pardon; dites-lui bien aussi
+que j’ai aimé dans ma vie, et que l’horreur de la trahison qu’on
+m’a faite me rend inexorable pour toute autre trahison qui se
+commettrait autour de moi. Voilà pourquoi, mademoiselle, dit-il en
+souriant à Montalais, je ne divulguerai jamais le secret des
+visites de mon ami chez vous. Obtenez de Madame, Madame qui est si
+clémente et si généreuse, obtenez qu’elle vous les pardonne aussi,
+elle qui vous a surprise tout à l’heure. Vous êtes libres l’un et
+l’autre, aimez vous, soyez heureux!
+
+La princesse eut un mouvement de désespoir qui ne se peut
+traduire; il lui répugnait, malgré l’exquise délicatesse dont
+venait de faire preuve Raoul, de se sentir à la merci d’une
+indiscrétion.
+
+Il lui répugnait également d’accepter l’échappatoire offerte par
+cette délicate supercherie. Vive, nerveuse, elle se débattait
+contre la double morsure de ces deux chagrins.
+
+Raoul la comprit et vint encore une fois à son aide. Fléchissant
+le genou devant elle:
+
+— Madame, lui dit-il tout bas, dans deux jours, je serai loin de
+Paris, et, dans quinze jours, je serai loin de la France, et
+jamais plus on ne me reverra.
+
+— Vous partez? pensa-t-elle joyeuse.
+
+— Avec M. de Beaufort.
+
+— En Afrique! s’écria de Guiche à son tour. Vous, Raoul? oh! mon
+ami, en Afrique où l’on meurt!
+
+Et, oubliant tout, oubliant que son oubli même compromettait plus
+éloquemment la princesse que sa présence: Ingrat, dit-il, vous ne
+m’avez pas même consulté!
+
+Et il l’embrassa.
+
+Pendant ce temps, Montalais avait fait disparaître Madame, elle
+était disparue elle-même.
+
+Raoul passa une main sur son front et dit en souriant:
+
+— J’ai rêvé!
+
+Puis, vivement à de Guiche, qui l’absorbait peu à peu:
+
+— Ami, dit-il, je ne me cache pas de vous, qui êtes l’élu de mon
+cœur: je vais mourir là-bas, votre secret ne passera pas l’année.
+
+— Oh! Raoul! un homme!
+
+— Savez-vous ma pensée, de Guiche? La voici: c’est que je vivrai
+plus, étant couché sous la terre, que je ne vis depuis un mois. On
+est chrétien, mon ami, et, si une pareille souffrance continuait,
+je ne répondrais plus de mon âme.
+
+De Guiche voulut faire ses objections.
+
+— Plus un mot sur moi, dit Raoul, un conseil à vous cher ami;
+c’est d’une bien autre importance, ce que je vais vous dire.
+
+— Comment cela?
+
+— Sans doute, vous risquez bien plus que moi, vous, puisqu’on
+vous aime.
+
+— Oh!...
+
+— Ce m’est une joie si douce que de pouvoir vous parler ainsi! Eh
+bien! de Guiche, défiez-vous de Montalais.
+
+— C’est une bonne amie.
+
+— Elle était amie de... celle que vous savez... elle l’a perdue
+par l’orgueil.
+
+— Vous vous trompez.
+
+— Et aujourd’hui qu’elle l’a perdue, elle veut lui ravir la seule
+chose qui rende cette femme excusable à mes yeux.
+
+— Laquelle?
+
+— Son amour.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Je veux dire qu’il y a un complot formé contre celle qui est la
+maîtresse du roi, complot formé dans la maison même de Madame.
+
+— Le pouvez-vous croire?
+
+— J’en suis certain.
+
+— Par Montalais?
+
+— Prenez-la comme la moins dangereuse des ennemies que je redoute
+pour... l’autre!
+
+— Expliquez-vous bien, mon ami, et, si je puis vous comprendre...
+
+— En deux mots: Madame a été jalouse du roi.
+
+— Je le sais...
+
+— Oh! ne craignez rien, on vous aime, on vous aime, de Guiche;
+sentez-vous tout le prix de ces deux mots? Ils signifient que vous
+pouvez lever le front, que vous pouvez dormir tranquille, que vous
+pouvez remercier Dieu à chaque minute de votre vie! on vous aime,
+cela signifie que vous pouvez tout entendre, même le conseil d’un
+ami qui veut vous ménager votre bonheur. On vous aime, de Guiche,
+on vous aime! Vous ne passerez point ces nuits atroces, ces nuits
+sans fin que traversent, l’œil aride et le cœur dévoré, d’autres
+gens destinés à mourir. Vous vivrez longtemps, si vous faites
+comme l’avare qui, brin à brin, miette à miette, caresse et
+entasse diamants et or. On vous aime! permettez-moi de vous dire
+ce qu’il faut faire pour qu’on vous aime toujours.
+
+De Guiche regarda quelque temps ce malheureux jeune homme à moitié
+fou de désespoir, et il lui passa dans l’âme comme un remords de
+son bonheur.
+
+Raoul se remettait de son exaltation fiévreuse pour prendre la
+voix et la physionomie d’un homme impassible.
+
+— On fera souffrir, dit-il, celle dont je voudrais encore pouvoir
+dire le nom. Jurez-moi, non seulement que vous n’y aiderez en
+rien, mais encore que vous la défendrez quand il se pourra, comme
+je l’eusse fait moi-même.
+
+— Je le jure! répliqua de Guiche.
+
+— Et, dit Raoul, un jour que vous lui aurez rendu quelque grand
+service, un jour qu’elle vous remerciera, promettez-moi de lui
+dire ces paroles: «Je vous ai fait ce bien, madame, sur la
+recommandation de M. de Bragelonne, à qui vous avez fait tant de
+mal.»
+
+— Je le jure! murmura de Guiche attendri.
+
+— Voilà tout. Adieu! Je pars demain ou après pour Toulon. Si vous
+avez quelques heures, donnez-les-moi.
+
+— Tout! tout! s’écria le jeune homme.
+
+— Merci!
+
+— Et qu’allez-vous faire de ce pas?
+
+— Je m’en vais retrouver M. le comte chez Planchet, où nous
+espérons trouver M. d’Artagnan.
+
+— M. d’Artagnan?
+
+— Je veux l’embrasser avant mon départ. C’est un brave homme qui
+m’aimait. Adieu, cher ami; on vous attend sans doute, vous me
+retrouverez, quand il vous plaira, au logis du comte. Adieu!
+
+Les deux jeunes gens s’embrassèrent. Ceux qui les eussent vus
+ainsi l’un et l’autre n’eussent pas manqué de dire en montrant
+Raoul: «C’est celui-là qui est l’homme heureux.»
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXV — L’inventaire de Planchet
+
+
+Athos, pendant la visite faite au Luxembourg par Raoul, était
+allé, en effet, chez Planchet pour avoir des nouvelles de
+d’Artagnan.
+
+Le gentilhomme, en arrivant rue des Lombards, trouva la boutique
+de l’épicier fort encombrée; mais ce n’était pas l’encombrement
+d’une vente heureuse ou celui d’un arrivage de marchandises.
+
+Planchet ne trônait pas comme d’habitude sur les sacs et les
+barils. Non. Un garçon, la plume à l’oreille, un autre, le carnet
+à la main, inscrivaient force chiffres, tandis qu’un troisième
+comptait et pesait.
+
+Il s’agissait d’un inventaire. Athos, qui n’était pas commerçant,
+se sentit un peu embarrassé par les obstacles matériels et la
+majesté de ceux qui instrumentaient ainsi.
+
+Il voyait renvoyer plusieurs pratiques et se demandait si lui, qui
+ne venait rien acheter, ne serait pas à plus forte raison
+importun.
+
+Aussi demanda-t-il fort poliment aux garçons comment on pourrait
+parler à M. Planchet.
+
+La réponse, assez négligente, fut que M. Planchet achevait ses
+malles.
+
+Ces mots firent dresser l’oreille à Athos.
+
+— Comment, ses malles? dit-il; M. Planchet part-il?
+
+— Oui, monsieur, sur l’heure.
+
+— Alors, messieurs, veuillez le faire prévenir que M. le comte de
+La Fère désire lui parler un moment.
+
+Au nom du comte de La Fère, un des garçons, accoutumé sans doute à
+n’entendre prononcer ce nom qu’avec respect, se détacha pour aller
+prévenir Planchet.
+
+Ce fut le moment où Raoul, libre enfin, après sa cruelle scène
+avec Montalais, arrivait chez l’épicier.
+
+Planchet, sur le rapport de son garçon, quitta sa besogne et
+accourut.
+
+— Ah! monsieur le comte, dit-il, que de joie! et quelle étoile
+vous amène?
+
+— Mon cher Planchet, dit Athos en serrant les mains de son fils,
+dont il remarquait à la dérobée l’air attristé, nous venons savoir
+de vous... Mais dans quel embarras je vous trouve! vous êtes blanc
+comme un meunier, où vous êtes-vous fourré?
+
+— Ah! diable! prenez garde, monsieur, et ne m’approchez pas que
+je ne me sois bien secoué.
+
+— Pourquoi donc? farine ou poudre ne font que blanchir?
+
+— Non pas, non pas! ce que vous voyez là, sur mes bras, c’est de
+l’arsenic.
+
+— De l’arsenic?
+
+— Oui. Je fais mes provisions pour les rats.
+
+— Oh! dans un établissement comme celui-ci, les rats jouent un
+grand rôle.
+
+— Ce n’est pas de cet établissement que je m’occupe, monsieur le
+comte: les rats m’y ont plus mangé qu’ils ne me mangeront.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Mais, vous avez pu le voir, monsieur le comte, on fait mon
+inventaire.
+
+— Vous quittez le commerce?
+
+— Eh! mon Dieu, oui; je cède mon fonds à un de mes garçons.
+
+— Bah! vous êtes donc assez riche?
+
+— Monsieur, j’ai pris la ville en dégoût; je ne sais si c’est
+parce que je vieillis, et que, comme le disait un jour
+M. d’Artagnan, quand on vieillit, on pense plus souvent aux choses
+de la jeunesse; mais, depuis quelque temps, je me sens entraîné
+vers la campagne et le jardinage: j’étais paysan, moi, autrefois.
+
+Et Planchet ponctua cet aveu d’un petit rire un peu prétentieux
+pour un homme qui eût fait profession d’humilité.
+
+Athos approuva du geste.
+
+— Vous achetez des terres? dit-il ensuite.
+
+— J’ai acheté, monsieur.
+
+— Ah! tant mieux.
+
+— Une petite maison à Fontainebleau et quelque vingt arpents aux
+alentours.
+
+— Très bien, Planchet, mon compliment.
+
+— Mais, monsieur, nous sommes bien mal ici; voilà que ma maudite
+poussière vous fait tousser. Corbleu! je ne me soucie pas
+d’empoisonner le plus digne gentilhomme de ce royaume.
+
+Athos ne sourit pas à cette plaisanterie, que lui décochait
+Planchet pour s’essayer aux facéties mondaines.
+
+— Oui, dit-il, causons à l’écart; chez vous, par exemple. Vous
+avez un chez-vous, n’est-ce pas?
+
+— Certainement, monsieur le comte.
+
+— Là-haut, peut-être?
+
+Et Athos, voyant Planchet embarrassé, voulut le dégager en passant
+devant.
+
+— C’est que... dit Planchet en hésitant.
+
+Athos se méprit au sens de cette hésitation, et, l’attribuant à
+une crainte qu’aurait l’épicier d’offrir une hospitalité médiocre:
+
+— N’importe, n’importe! dit-il en passant toujours, le logement
+d’un marchand, dans ce quartier, a le droit de ne pas être un
+palais. Allons toujours.
+
+Raoul le précéda lestement et entra.
+
+Deux cris se firent entendre simultanément; on pourrait dire
+trois.
+
+L’un de ces cris domina les autres: il était poussé par une femme.
+
+L’autre sortit de la bouche de Raoul. C’était une exclamation de
+surprise. Il ne l’eût pas plutôt poussée qu’il ferma vivement la
+porte.
+
+Le troisième était de l’effroi. Planchet l’avait proféré.
+
+— Pardon, ajouta-t-il, c’est que Madame s’habille.
+
+Raoul avait vu sans doute que Planchet disait vrai, car il fit un
+pas pour redescendre.
+
+— Madame?... dit Athos. Ah! pardon, mon cher, j’ignorais que vous
+eussiez là-haut...
+
+— C’est Trüchen, ajouta Planchet un peu rouge.
+
+— C’est ce qu’il vous plaira, mon bon Planchet; pardon de notre
+indiscrétion.
+
+— Non, non; montez à présent, messieurs.
+
+— Nous n’en ferons rien, dit Athos.
+
+— Oh! Madame étant prévenue, elle aura eu le temps...
+
+— Non, Planchet. Adieu!
+
+— Eh! messieurs, vous ne voudriez pas me désobliger ainsi en
+demeurant sur l’escalier, ou en sortant de chez moi sans vous être
+assis?
+
+— Si nous eussions su que vous aviez une dame là-haut, répondit
+Athos avec son sang-froid habituel, nous eussions demandé à la
+saluer.
+
+Planchet fut si décontenancé par cette exquise impertinence, qu’il
+força le passage et ouvrit lui-même la porte pour faire entrer le
+comte et son fils.
+
+Trüchen était tout à fait vêtue: costume de marchande riche et
+coquette; œil d’Allemande aux prises avec des yeux français. Elle
+céda la place après deux révérences, et descendit à la boutique.
+
+Mais ce ne fut pas sans avoir écouté aux portes pour savoir ce que
+diraient d’elle à Planchet les gentilshommes ses visiteurs.
+
+Athos s’en doutait bien, et ne mit pas la conversation sur ce
+chapitre.
+
+Planchet, lui, grillait de donner des explications devant
+lesquelles fuyait Athos.
+
+Aussi, comme certaines ténacités sont plus fortes que toutes les
+autres, Athos fut-il forcé d’entendre Planchet raconter ses
+idylles de félicité, traduites en un langage plus chaste que celui
+de Longus.
+
+Ainsi Planchet raconta-t-il que Trüchen avait charmé son âge mur
+et porté bonheur à ses affaires, comme Ruth à Booz.
+
+— Il ne vous manque plus que des héritiers de votre prospérité,
+dit Athos.
+
+— Si j’en avais un, celui-là aurait trois cent mille livres,
+répliqua Planchet.
+
+— Il faut l’avoir, dit flegmatiquement Athos, ne fût-ce que pour
+ne pas laisser perdre votre petite fortune.
+
+Ce mot: petite fortune, mit Planchet à son rang, comme autrefois
+la voix du sergent quand Planchet n’était que piqueur dans le
+régiment de Piémont, où l’avait placé Rochefort.
+
+Athos comprit que l’épicier épouserait Trüchen, et que, bon gré
+mal gré, il ferait souche.
+
+Cela lui apparut d’autant plus évidemment, qu’il apprit que le
+garçon auquel Planchet vendait son fonds était un cousin de
+Trüchen.
+
+Athos se souvint que ce garçon était rouge de teint comme une
+giroflée, crépu de cheveux et carré d’épaules.
+
+Il savait tout ce qu’on peut, tout ce qu’on doit savoir sur le
+sort d’un épicier. Les belles robes de Trüchen ne payaient pas
+seules l’ennui qu’elle éprouverait à s’occuper de nature champêtre
+et de jardinage en compagnie d’un mari grisonnant.
+
+Athos comprit donc, comme nous l’avons dit, et, sans transition:
+
+— Que fait M. d’Artagnan? dit-il. On ne l’a pas trouvé au Louvre.
+
+— Ah! monsieur le comte, M. d’Artagnan a disparu.
+
+— Disparu? fit Athos avec surprise.
+
+— Oh! monsieur, nous savons ce que cela veut dire.
+
+— Mais, moi, je ne le sais pas.
+
+— Quand M. d’Artagnan disparaît, c’est toujours pour quelque
+mission ou quelque affaire.
+
+— Il vous en aurait parlé?
+
+— Jamais.
+
+— Vous avez su autrefois cependant son départ pour l’Angleterre?
+
+— À cause de la spéculation, fit étourdiment Planchet.
+
+— La spéculation?
+
+— Je veux dire... interrompit Planchet gêné.
+
+— Bien, bien, vos affaires, non plus que celles de notre ami, ne
+sont en jeu; l’intérêt qu’il nous inspire m’a poussé seul à vous
+questionner. Puisque le capitaine des mousquetaires n’est pas ici,
+puisque l’on ne peut obtenir de vous aucun renseignement sur
+l’endroit où on pourrait rencontrer M. d’Artagnan, nous allons
+prendre congé de vous. Au revoir, Planchet! au revoir! Partons,
+Raoul.
+
+— Monsieur le comte, je voudrais pouvoir vous dire...
+
+— Nullement, nullement; ce n’est pas moi qui reproche à un
+serviteur la discrétion.
+
+Ce mot: _serviteur_, frappa rudement le demi-millionnaire
+Planchet; mais le respect et la bonhomie naturels l’emportèrent
+sur l’orgueil.
+
+— Il n’y a rien d’indiscret à vous dire, monsieur le comte, que
+M. d’Artagnan est venu ici l’autre jour.
+
+— Ah! ah!
+
+— Et qu’il y est resté plusieurs heures à consulter une carte
+géographique.
+
+— Vous avez raison, mon ami, n’en dites pas davantage.
+
+— Et cette carte, la voici comme preuve, ajouta Planchet, qui
+alla la chercher sur la muraille voisine, où elle était suspendue
+par une tresse formant triangle avec la traverse à laquelle était
+cloué le plan consulté par le capitaine lors de sa visite à
+Planchet.
+
+Il apporta, en effet, au comte de La Fère, une carte de France,
+sur laquelle, l’œil exercé de celui-ci découvrit un itinéraire
+pointé avec de petites épingles; là où l’épingle manquait, le trou
+faisait foi et jalon.
+
+Athos, en suivant du regard les épingles et les trous vit que
+d’Artagnan avait dû prendre la direction du Midi et marcher
+jusqu’à la Méditerranée, du côté de Toulon. C’était auprès de
+Cannes que s’arrêtaient les marques et les endroits ponctués.
+
+Le comte de La Fère se creusa pendant quelques instants la
+cervelle pour deviner ce que le mousquetaire allait faire à
+Cannes, et quel motif il pouvait avoir pour aller observer les
+rives du Var.
+
+Les réflexions d’Athos ne lui suggérèrent rien. Sa perspicacité
+accoutumée resta en défaut. Raoul ne devina pas plus que son père.
+
+— N’importe! dit le jeune homme au comte, qui, silencieusement et
+du doigt, lui avait fait comprendre la marche de d’Artagnan, on
+peut avouer qu’il y a une providence toujours occupée de
+rapprocher notre destinée de celle de M. d’Artagnan. Le voilà du
+côté de Cannes, et vous, monsieur, vous me conduisez au moins
+jusqu’à Toulon. Soyez sûr que nous le retrouverons bien plus
+aisément sur notre route que sur cette carte.
+
+Puis, prenant congé de Planchet, qui gourmandait ses garçons, même
+le cousin de Trüchen, son successeur, les gentilshommes se mirent
+en chemin pour aller rendre visite à M. le duc de Beaufort.
+
+À la sortie de la boutique de l’épicier, ils virent un coche,
+dépositaire futur des charmes de Mlle Trüchen et des sacs d’écus
+de M. Planchet.
+
+— Chacun s’achemine au bonheur par la route qu’il choisit, dit
+tristement Raoul.
+
+— Route de Fontainebleau! cria Planchet à son cocher.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXVI — L’inventaire de M. de Beaufort
+
+
+Avoir causé de d’Artagnan avec Planchet, avoir vu Planchet quitter
+Paris pour s’ensevelir dans la retraite, c’était pour Athos et son
+fils comme un dernier adieu à tout ce bruit de la capitale, à leur
+vie d’autrefois.
+
+Que laissaient-ils, en effet, derrière eux, ces gens, dont l’un
+avait épuisé tout le siècle dernier avec la gloire, et l’autre
+tout l’âge nouveau avec le malheur? Évidemment ni l’un ni l’autre
+de ces deux hommes n’avaient rien à demander à leurs
+contemporains.
+
+Il ne restait plus qu’à rendre une visite à M. de Beaufort et à
+régler les conditions de départ.
+
+Le duc était logé magnifiquement à Paris. Il avait le train
+superbe des grandes fortunes que certains vieillards se
+rappelaient avoir vues fleurir du temps des libéralités de Henri
+III.
+
+Alors, réellement, certains grands seigneurs étaient plus riches
+que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du
+plaisir d’humilier un peu Sa Majesté Royale. C’était cette
+aristocratie égoïste que Richelieu avait contrainte à contribuer
+de son sang, de sa bourse et de ses révérences à ce qu’on appela
+dès lors le service du roi.
+
+Depuis Louis XI, le terrible faucheur des grands, jusqu’à
+Richelieu, combien de familles avaient relevé la tête! Combien,
+depuis Richelieu jusqu’à Louis XIV l’avaient courbée, qui ne la
+relevèrent plus! Mais M. de Beaufort était né prince et d’un sang
+qui ne se répand point sur les échafauds, si ce n’est par sentence
+des peuples.
+
+Ce prince avait donc conservé une grande habitude de vivre.
+Comment payait-il ses chevaux, ses gens et sa table? Nul ne le
+savait, lui moins que les autres. Seulement, il y avait alors le
+privilège pour les fils de roi, que nul ne refusait de devenir
+leur créancier, soit par respect, soit par dévouement, soit par la
+persuasion que l’on serait payé un jour.
+
+Athos et Raoul trouvèrent donc la maison du prince encombrée à la
+façon de celle de Planchet.
+
+Le duc aussi faisait son inventaire, c’est-à-dire qu’il
+distribuait à ses amis, tous ses créanciers, chaque valeur un peu
+considérable de sa maison.
+
+Devant deux millions à peu près, ce qui était énorme alors,
+M. de Beaufort avait calculé qu’il ne pourrait partir pour
+l’Afrique sans une belle somme, et, pour trouver cette somme, il
+distribuait aux créanciers passés vaisselle, armes, joyaux et
+meubles, ce qui était plus magnifique que de vendre, et lui
+rapportait le double.
+
+En effet, comment un homme auquel on doit dix mille livres
+refuse-t-il d’emporter un présent de six mille, rehaussé du mérite
+d’avoir appartenu au descendant de Henri IV, et comment, après
+avoir emporté ce présent, refuserait-il dix mille autres livres à
+ce généreux seigneur?
+
+C’est donc ce qui était arrivé. Le prince n’avait plus de maison,
+ce qui devient inutile à un amiral dont l’appartement est son
+navire. Il n’avait plus d’armes superflues, depuis qu’il se
+plaçait au milieu de ses canons; plus de joyaux que la mer eût pu
+dévorer; mais il avait trois ou quatre cent mille écus dans ses
+coffres.
+
+Et partout, dans la maison, il y avait un mouvement joyeux de gens
+qui croyaient piller Monseigneur.
+
+Le prince possédait au suprême degré l’art de rendre heureux les
+créanciers les plus à plaindre. Tout homme pressé, toute bourse
+vide rencontraient chez lui patience et intelligence de sa
+position.
+
+Aux uns il disait:
+
+— Je voudrais bien avoir ce que vous avez; je vous le donnerais.
+
+Et aux autres:
+
+— Je n’ai que cette aiguière d’argent, elle vaut toujours bien
+cinq cents livres; prenez-la.
+
+Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le
+prince trouvait sans cesse à renouveler ses créanciers.
+
+Cette fois, il n’y mettait plus de cérémonie, et l’on eût dit un
+pillage; il donnait tout.
+
+La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlève du pillage d’un
+palais une marmite au fond de laquelle il a caché un sac d’or, et
+que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser,
+cette fable était devenue chez le prince une vérité. Bon nombre de
+fournisseurs se payaient sur les offices du duc.
+
+Ainsi l’état de bouche, qui pillait les vestiaires et les
+selleries, trouvait peu de prix dans ces riens que prisaient bien
+fort les selliers ou les tailleurs.
+
+Jaloux de rapporter chez leurs femmes des confitures données par
+Monseigneur, on les voyait bondir joyeux sous le poids des
+terrines et des bouteilles glorieusement estampillées aux armes du
+prince.
+
+M. de Beaufort finit par donner ses chevaux et le foin des
+greniers. Il fit plus de trente heureux avec ses batteries de
+cuisine, et trois cents avec sa cave.
+
+De plus, tous ces gens s’en allaient avec la conviction que
+M. de Beaufort n’agissait de la sorte qu’en prévision d’une
+nouvelle fortune cachée sous les tentes arabes.
+
+On se répétait, tout en dévastant son hôtel, qu’il était envoyé à
+Djidgelli par le roi pour reconstituer sa richesse perdue; que les
+trésors d’Afrique seraient partagés par moitié entre l’amiral et
+le roi de France; que ces trésors consistaient en des mines de
+diamants ou d’autres pierres fabuleuses; les mines d’argent ou
+d’or de l’Atlas n’obtenaient pas même l’honneur d’une mention.
+
+Outre les mines à exploiter, ce qui n’arriverait qu’après la
+campagne, il y aurait le butin fait par l’armée.
+
+M. de Beaufort mettrait la main sur tout ce que les riches
+écumeurs de mer avaient volé à la chrétienté depuis la bataille de
+Lépante. Le nombre des millions ne se comptait plus.
+
+Or, pourquoi aurait-il ménagé les pauvres ustensiles de sa vie
+passée, celui qui allait être en quête des plus rares trésors? Et,
+réciproquement, comment aurait-on ménagé le bien de celui qui se
+ménageait si peu lui-même?
+
+Voilà quelle était la situation. Athos, avec son regard
+investigateur, s’en rendit compte du premier coup d’œil.
+
+Il trouva l’amiral de France un peu étourdi, car il sortait de
+table, d’une table de cinquante couverts, où l’on avait bu
+longtemps à la prospérité de l’expédition; où, au dessert, on
+avait abandonné les restes aux valets et les plats vides aux
+curieux.
+
+Le prince s’était enivré de sa ruine et de sa popularité tout
+ensemble. Il avait bu son ancien vin à la santé de son vin futur.
+
+Quand il vit Athos avec Raoul.
+
+— Voilà, s’écria-t-il, mon aide de camp que l’on m’amène. Venez
+par ici, comte; venez par ici, Vicomte.
+
+Athos cherchait un passage dans la jonchée de linge et de
+vaisselle.
+
+— Ah! oui, enjambez, dit le duc.
+
+Et il offrit un verre plein à Athos.
+
+Celui-ci accepta; Raoul mouilla ses lèvres à peine.
+
+— Voici votre commission, dit le prince à Raoul. Je l’avais
+préparée, comptant sur vous. Vous allez courir devant moi jusqu’à
+Antibes.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Voici l’ordre.
+
+Et M. de Beaufort donna l’ordre à Bragelonne.
+
+— Connaissez-vous la mer? dit-il.
+
+— Oui, monseigneur, j’ai voyagé avec M. le prince.
+
+— Bien. Tous ces chalands, toutes ces allèges m’attendront pour
+me faire escorte et charrier mes provisions. Il faut que l’armée
+puisse s’embarquer dans quinze jours au plus tard.
+
+— Ce sera fait, monseigneur.
+
+— Le présent ordre vous donne le droit de visite et de recherche
+dans toutes les îles qui longent la côte; vous y ferez les
+enrôlements et les enlèvements que vous voudrez pour moi.
+
+— Oui, monsieur le duc.
+
+— Et, comme vous êtes un homme actif, comme vous travaillerez
+beaucoup, vous dépenserez beaucoup d’argent.
+
+— J’espère que non, monseigneur.
+
+— J’espère que si. Mon intendant a préparé des bons de mille
+livres payables sur les villes du Midi. On vous en donnera cent.
+Allez, cher vicomte.
+
+Athos interrompit le prince:
+
+— Gardez votre argent, monseigneur; la guerre se fait chez les
+Arabes avec de l’or autant qu’avec du plomb.
+
+— Je veux essayer du contraire, repartit le duc, et puis vous
+savez mes idées sur mon expédition: beaucoup de bruit, beaucoup de
+feu, et je disparaîtrai, s’il le faut, dans la fumée.
+
+Ayant ainsi parlé, M. de Beaufort voulut se remettre à rire; mais
+il était mal tombé avec Athos et Raoul. Il s’en aperçut aussitôt.
+
+— Ah! dit-il avec l’égoïsme courtois de son rang et de son âge,
+vous êtes des gens qu’il ne faut pas voir après le dîner, froids,
+roides et secs, quand je suis tout feu, tout souplesse et tout
+vin. Non, le diable m’emporte! je vous verrai toujours à jeun,
+vicomte; et vous, comte, si vous continuez, je ne vous verrai
+plus.
+
+Il disait cela en serrant la main d’Athos, qui lui répondit en
+souriant:
+
+— Monseigneur, ne faites pas cet éclat, parce que vous avez
+beaucoup d’argent. Je vous prédis que, avant un mois, vous serez
+sec, roide et froid, en présence de votre coffre, et qu’alors,
+ayant Raoul à vos côtés, vous serez surpris de le voir gai,
+bouillant et généreux, parce qu’il aura des écus neufs à vous
+offrir.
+
+— Dieu vous entende! s’écria le duc enchanté. Je vous garde,
+comte.
+
+— Non, je pars avec Raoul; la mission dont vous le chargez est
+pénible, difficile. Seul, il aurait trop de peine à la remplir.
+Vous ne faites pas attention, monseigneur, que vous venez de lui
+donner un commandement de premier ordre.
+
+— Bah!
+
+— Et dans la marine!
+
+— C’est vrai. Mais ne fait-on pas tout ce qu’on veut, quand on
+lui ressemble?
+
+— Monseigneur, vous ne trouverez nulle part autant de zèle et
+d’intelligence, autant de réelle bravoure que chez Raoul; mais,
+s’il vous manquait votre embarquement, vous n’auriez que ce que
+vous méritez.
+
+— Le voilà qui me gronde!
+
+— Monseigneur, pour approvisionner une flotte, pour rallier une
+flottille, pour enrôler votre service maritime, il faudrait un an
+à un amiral. Raoul est un capitaine de cavalerie, et vous lui
+donnez quinze jours.
+
+— Je vous dis qu’il s’en tirera.
+
+— Je le crois bien; mais je l’y aiderai.
+
+— J’ai bien compté sur vous, et je compte bien même qu’une fois à
+Toulon, vous ne le laisserez pas partir seul.
+
+— Oh! fit Athos en secouant la tête.
+
+— Patience! patience!
+
+— Monseigneur, laissez-nous prendre congé.
+
+— Allez donc, et que ma fortune vous aide!
+
+— Adieu, monseigneur, et que votre fortune vous aide aussi!
+
+— Voilà une expédition bien commencée, dit Athos à son fils. Pas
+de vivres, pas de réserves, pas de flottille de charge; que
+fera-t-on ainsi?
+
+— Bon! murmura Raoul, si tous y vont faire ce que j’y ferai, les
+vivres ne manqueront pas.
+
+— Monsieur, répliqua sévèrement Athos, ne soyez pas injuste et
+fou dans votre égoïsme ou dans votre douleur, comme il vous
+plaira. Dès que vous partez pour cette guerre avec l’intention d’y
+mourir, vous n’avez besoin de personne, et ce n’était pas la peine
+de vous faire recommander à M. de Beaufort. Dès que vous approchez
+du prince commandant, dès que vous acceptez la responsabilité
+d’une charge dans l’armée, il ne s’agit plus de vous, il s’agit de
+tous ces pauvres soldats qui, comme vous, ont un cœur et un
+corps, qui pleureront la patrie et souffriront toutes les
+nécessités de la condition humaine. Sachez, Raoul, que l’officier
+est un ministre aussi utile qu’un prêtre, et qu’il doit avoir plus
+de charité qu’un prêtre.
+
+— Monsieur, je le savais et je l’ai pratiqué, je l’eusse fait
+encore... mais...
+
+— Vous oubliez aussi que vous êtes d’un pays fier de sa gloire
+militaire; allez mourir si vous voulez, mais ne mourez pas sans
+honneur et sans profit pour la France. Allons, Raoul, ne vous
+attristez pas de mes paroles; je vous aime et voudrais que vous
+fussiez parfait.
+
+— J’aime vos reproches, monsieur, dit doucement le jeune homme;
+ils me guérissent, ils me prouvent que quelqu’un m’aime encore.
+
+— Et maintenant, partons, Raoul; le temps est si beau, le ciel
+est si pur, ce ciel que nous trouverons toujours au-dessus de nos
+têtes, que vous reverrez plus pur encore à Djidgelli, et qui vous
+parlera de moi là-bas comme ici il me parle de Dieu.
+
+Les deux gentilshommes, après s’être accordés sur ce point,
+s’entretinrent des folles façons du duc, convinrent que la France
+serait servie d’une manière incomplète dans l’esprit et la
+pratique de l’expédition, et, ayant résumé cette politique par le
+mot vanité, ils se mirent en marche pour obéir à leur volonté plus
+encore qu’au destin.
+
+Le sacrifice était accompli.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXVII — Le plat d’argent
+
+
+Le voyage fut doux. Athos et son fils traversèrent toute la France
+en faisant une quinzaine de lieues par jour, quelquefois
+davantage, selon que le chagrin de Raoul redoublait d’intensité.
+
+Ils mirent quinze jours pour arriver à Toulon, et perdirent tout à
+fait les traces de d’Artagnan à Antibes.
+
+Il faut croire que le capitaine des mousquetaires avait voulu
+garder l’incognito dans ces parages; car Athos recueillit de ses
+informations l’assurance qu’on avait vu le cavalier qu’il
+dépeignit changer ses chevaux contre une voiture bien fermée à
+partir d’Avignon.
+
+Raoul se désespérait de ne point rencontrer d’Artagnan, il
+manquait à ce cœur tendre l’adieu et la consolation de ce cœur
+d’acier.
+
+Athos savait par expérience que d’Artagnan devenait impénétrable
+lorsqu’il s’occupait d’une affaire sérieuse, soit pour son compte,
+soit pour le service du roi.
+
+Il craignit même d’offenser son ami ou de lui nuire en prenant
+trop d’informations. Cependant, quand Raoul commença son travail
+de classement pour la flottille, et qu’il rassembla les chalands
+et allèges pour les envoyer à Toulon, l’un des pêcheurs apprit au
+comte que son bateau était en radoub depuis un voyage qu’il avait
+fait pour le compte d’un gentilhomme très pressé de s’embarquer.
+
+Athos, croyant que cet homme mentait pour rester libre et gagner
+plus d’argent à pêcher quand tous ses compagnons seraient partis,
+insista pour avoir des détails.
+
+Le pêcheur lui apprit que, environ six jours en deçà, un homme
+était venu louer son bateau pendant la nuit pour rendre une visite
+à l’île Saint-Honorat. Le prix fut convenu; mais le gentilhomme
+était arrivé avec une grande caisse de voiture qu’il avait voulu
+embarquer malgré les difficultés de toute nature que présentait
+cette opération. Le pêcheur avait voulu se dédire. Il avait
+menacé, et sa menace n’avait abouti qu’à lui procurer un grand
+nombre de coups de canne rudement appliqués par ce gentilhomme,
+qui frappait fort et longtemps. Tout maugréant, le pêcheur avait
+eu recours au syndic de ses confrères d’Antibes, lesquels entre
+eux font la justice et se protègent; mais le gentilhomme avait
+exhibé certain papier à la vue duquel le syndic, saluant jusqu’à
+terre avait enjoint au pêcheur d’obéir, en le gourmandant d’avoir
+été récalcitrant. Alors on était parti avec le chargement.
+
+— Mais tout cela ne nous dit pas, reprit Athos, comment vous avez
+échoué.
+
+— Le voici. J’allais sur Saint-Honorat, ainsi que me l’avait dit
+le gentilhomme; mais il changea d’avis et prétendit que je ne
+pourrais passer au sud de l’abbaye.
+
+— Pourquoi pas?
+
+— Parce que, monsieur, il y a, en face de la tour carrée des
+Bénédictins, vers la pointe du sud, le banc des _Moines_.
+
+— Un écueil? fit Athos.
+
+— À fleur d’eau et sous l’eau, passage dangereux, mais que j’ai
+franchi mille fois; le gentilhomme demanda que je le déposasse à
+Sainte-Marguerite.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! monsieur, s’écria le pêcheur avec son accent
+provençal, on est marin ou on ne l’est pas, on connaît sa passe ou
+l’on n’est qu’une pluie d’eau douce. Je m’obstinais à vouloir
+passer. Le gentilhomme me prit au cou et m’annonça tranquillement
+qu’il allait m’étrangler. Mon second s’arma d’une hache, et moi
+aussi. Nous avions à venger l’affront de la nuit. Mais le
+gentilhomme mit l’épée à la main, avec des mouvements si vifs, que
+nous ne pûmes approcher ni l’un ni l’autre. J’allais lui lancer ma
+hache à la tête, et j’étais dans mon droit, n’est-ce pas, monsieur?
+car un marin sur son bord est maître, comme un bourgeois dans sa
+chambre; j’allais donc, pour me défendre couper en deux le
+gentilhomme, lorsque tout à coup, vous me croirez si vous voulez,
+monsieur, ce coffre de carrosse s’ouvrit je ne sais comment, et il
+en sortit une manière de fantôme, coiffé d’un casque noir, avec un
+masque noir, quelque chose d’effrayant à voir qui nous menace du
+poing.
+
+— C’était? dit Athos.
+
+— C’était le diable, monsieur! car le gentilhomme, joyeux,
+s’écria en le voyant: «Ah! merci, monseigneur.»
+
+— C’est étrange! murmura le comte en regardant Raoul.
+
+— Que fîtes-vous? demanda celui-ci au pêcheur.
+
+— Vous comprenez bien, monsieur, que deux pauvres hommes comme
+nous étaient déjà trop peu contre deux gentilshommes; mais contre
+le diable! ah bien! oui! Nous ne nous consultâmes pas, mon
+compagnon et moi, mais nous ne fîmes qu’un saut à la mer: nous
+étions à sept ou huit cents pieds de la côte.
+
+— Et alors?
+
+— Et alors, monsieur, comme il faisait un petit vent sud-ouest,
+la barque fila toujours et alla se jeter dans les sables de
+Sainte-Marguerite.
+
+— Oh!... mais les deux voyageurs?
+
+— Bah! n’ayez donc pas d’inquiétudes. Voilà bien la preuve que
+l’un était le diable et protégeait l’autre; car, lorsque nous
+regagnâmes le bateau à la nage, au lieu de trouver ces deux
+créatures brisées par le choc, nous ne trouvâmes plus rien, pas
+même le carrosse.
+
+— Étrange! étrange! répéta le comte. Mais, depuis, mon ami,
+qu’avez-vous fait?
+
+— Ma plainte au gouverneur de Sainte-Marguerite, qui m’a mis le
+doigt sous le nez en m’annonçant que, si je cherchais à lui conter
+des sornettes pareilles, il me les paierait en coups d’étrivières.
+
+— Le gouverneur?
+
+— Oui, monsieur; et cependant mon bateau était brisé, bien brisé,
+puisque la proue est restée sur la pointe de Sainte-Marguerite, et
+que le charpentier me demande cent vingt livres pour la
+réparation.
+
+— C’est bon, répliqua Raoul, vous serez exempté de service.
+Allez.
+
+— Nous irons à Sainte-Marguerite, voulez-vous? dit ensuite Athos
+à Bragelonne.
+
+— Oui, monsieur; car il y a là quelque chose à éclaircir et cet
+homme ne me fait pas l’effet d’avoir dit la vérité.
+
+— Ni à moi non plus, Raoul. Cette histoire du gentilhomme masqué
+et du carrosse disparu me fait l’effet d’une manière de cacher la
+violence que ce rustre aurait peut-être commise en pleine mer sur
+son passager, pour le punir de l’insistance qu’il avait mise à
+s’embarquer.
+
+— J’en ai conçu le soupçon, et le carrosse aurait contenu des
+valeurs bien plutôt qu’un homme.
+
+— Nous verrons cela, Raoul. Très certainement, ce gentilhomme
+ressemble à d’Artagnan; je reconnais ses façons. Hélas! nous ne
+sommes plus les jeunes invincibles d’autrefois. Qui sait si la
+hache ou la barre de ce mauvais caboteur n’a pas réussi à faire ce
+que les plus fines épées de l’Europe, les balles et les boulets
+n’ont pas fait depuis quarante ans.
+
+Le jour même, ils partirent pour Sainte-Marguerite, à bord d’un
+chasse marée venu de Toulon sur ordre.
+
+L’impression qu’ils ressentirent en abordant fut un bien-être
+singulier. L’île était pleine de fleurs et de fruits, elle servait
+de jardin au gouverneur dans sa partie cultivée. Les orangers, les
+grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits
+d’or et d’azur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte,
+les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans
+les touffes de genévriers, et, à chaque pas que faisaient Raoul et
+le comte, un lapin effrayé quittait les marjolaines et les
+bruyères pour rentrer dans son terrier.
+
+En effet, cette bienheureuse île était inhabitée. Plate, n’offrant
+qu’une anse pour l’arrivée des embarcations, et sous la protection
+du gouverneur, qui partageait avec eux, les contrebandiers s’en
+servaient comme d’un entrepôt provisoire, à la charge de ne point
+tuer le gibier ni dévaster le jardin. Moyennant ce compromis, le
+gouverneur se contentait d’une garnison de huit hommes pour garder
+sa forteresse, dans laquelle moisissaient douze canons. Ce
+gouverneur était donc un heureux métayer, récoltant vins, figues,
+huiles et oranges, faisant confire ses citrons et ses cédrats au
+soleil de ses casemates.
+
+La forteresse, ceinte d’un fossé profond, son seul gardien, levait
+comme trois têtes ses trois tourelles, liées l’une à l’autre par
+des terrasses de mousse.
+
+Athos et Raoul longèrent pendant quelque temps les clôtures du
+jardin sans trouver quelqu’un qui les introduisît chez le
+gouverneur. Ils finirent par entrer dans le jardin. C’était le
+moment le plus chaud de la journée.
+
+Alors tout se cache sous l’herbe et sous la pierre. Le ciel étend
+ses voiles de feu comme pour étouffer tous les bruits, pour
+envelopper toutes les existences. Les perdrix sous les genêts, la
+mouche sous la feuille, s’endorment comme le flot sous le ciel.
+
+Athos aperçut seulement sur la terrasse, entre la deuxième et la
+troisième cour, un soldat qui portait comme un panier de
+provisions sur sa tête. Cet homme revint presque aussitôt sans son
+panier, et disparut dans l’ombre de la guérite.
+
+Athos comprit que cet homme portait à dîner à quelqu’un et que,
+après avoir fait son service, il revenait dîner lui-même.
+
+Tout à coup il s’entendit appeler, et, levant la tête, aperçut
+dans l’encadrement des barreaux d’une fenêtre quelque chose de
+blanc, comme une main qui s’agitait, quelque chose d’éblouissant,
+comme une arme frappée des rayons du soleil.
+
+Et, avant qu’il se fût rendu compte de ce qu’il venait de voir,
+une traînée lumineuse, accompagnée d’un sifflement dans l’air,
+appela son attention du donjon sur la terre.
+
+Un second bruit mat se fit entendre dans le fossé, et Raoul courut
+ramasser un plat d’argent qui venait de rouler jusque dans les
+sables desséchés.
+
+La main qui avait lancé ce plat fit un signe aux deux
+gentilshommes, puis elle disparut.
+
+Alors Raoul et Athos, s’approchant l’un de l’autre, se mirent à
+considérer attentivement le plat souillé de poussière, et ils
+découvrirent, sur le fond, des caractères tracés avec la pointe
+d’un couteau:
+
+«Je suis, disait l’inscription, le frère du roi de France,
+prisonnier aujourd’hui, fou demain. Gentilshommes français et
+chrétiens, priez Dieu pour l’âme et la raison du fils de vos
+maîtres!»
+
+Le plat tomba des mains d’Athos, pendant que Raoul cherchait à
+pénétrer le sens mystérieux de ces mots lugubres.
+
+Au même instant, un cri se fit entendre du haut du donjon. Raoul,
+prompt comme l’éclair, courba la tête et força son père à se
+courber aussi. Un canon de mousquet venait de reluire à la crête
+du mur. Une fumée blanche jaillit comme un panache à l’orifice du
+mousquet, et une balle vint s’aplatir sur une pierre, à six pouces
+des deux gentilshommes. Un autre mousquet parut encore et
+s’abaissa.
+
+— Cordieu! s’écria Athos, assassine-t-on les gens, ici?
+Descendez, lâches que vous êtes!
+
+— Oui, descendez! dit Raoul furieux en montrant le poing au
+château.
+
+L’un des deux assaillants, celui qui allait tirer le coup de
+mousquet, répondit à ces cris par une exclamation de surprise, et,
+comme son compagnon voulait continuer l’attaque et ressaisissait
+le mousquet tout armé, celui qui venait de s’écrier releva l’arme,
+et le coup partit en l’air.
+
+Athos et Raoul, voyant qu’on disparaissait de la plate-forme
+pensèrent qu’on allait venir à eux, et ils attendirent de pied
+ferme.
+
+Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’un coup de baguette sur
+le tambour appela les huit soldats de la garnison, lesquels se
+montrèrent sur l’autre bord du fossé avec leurs mousquets. À la
+tête de ces hommes se tenait un officier que le vicomte de
+Bragelonne reconnut pour celui qui avait tiré le premier coup de
+mousquet.
+
+Cet homme ordonna aux soldats d’apprêter les armes.
+
+— Nous allons être fusillés! s’écria Raoul. L’épée à la main, du
+moins, et sautons le fossé! Nous tuerons bien chacun un de ces
+coquins quand leurs mousquets seront vides.
+
+Et déjà Raoul, joignant le mouvement au conseil s’élançait, suivi
+d’Athos, lorsqu’une voix bien connue retentit derrière eux.
+
+— Athos! Raoul! criait cette voix.
+
+— D’Artagnan! répondirent les deux gentilshommes.
+
+— Armes bas, mordioux! s’écria le capitaine aux soldats. J’étais
+bien sûr de ce que je disais, moi!
+
+Les soldats relevèrent leurs mousquets.
+
+— Que nous arrive-t-il donc? demanda Athos. Quoi! on nous fusille
+sans nous avertir?
+
+— C’est moi qui allais vous fusiller, répliqua d’Artagnan; et, si
+le gouverneur vous a manqués, je ne vous eusse pas manqués, moi,
+chers amis. Quel bonheur que j’aie pris l’habitude de viser
+longtemps, au lieu de tirer d’instinct en visant! J’ai cru vous
+reconnaître. Ah! mes chers amis, quel bonheur!
+
+Et d’Artagnan s’essuyait le front, car il avait couru vite, et
+l’émotion chez lui n’était pas feinte.
+
+— Comment! fit le comte, ce monsieur qui a tiré sur nous est le
+gouverneur de la forteresse?
+
+— En personne.
+
+— Et pourquoi tirait-il sur nous? que lui avons-nous fait?
+
+— Pardieu! vous avez reçu ce que le prisonnier vous a jeté.
+
+— C’est vrai!
+
+— Ce plat... le prisonnier a écrit quelque chose dessus, n’est-ce
+pas?
+
+— Oui.
+
+— Je m’en étais douté. Ah! mon Dieu!
+
+Et, d’Artagnan, avec toutes les marques d’une inquiétude mortelle,
+s’empara du plat pour en lire l’inscription. Quand il eut lu, la
+pâleur couvrit son visage.
+
+— Oh! mon Dieu! répéta-t-il. Silence! Voici le gouverneur qui
+vient.
+
+— Et que nous fera-t-il? Est-ce notre faute?...
+
+— C’est donc vrai? dit Athos à demi-voix, c’est donc vrai?
+
+— Silence! vous dis-je, silence! Si l’on croit que vous savez
+lire, si l’on suppose que vous avez compris, je vous aime bien,
+chers amis, je me ferais tuer pour vous... mais...
+
+— Mais... dirent Athos et Raoul.
+
+— Mais je ne vous sauverais pas d’une éternelle prison, si je
+vous sauvais de la mort. Silence, donc! silence encore!
+
+Le gouverneur arrivait, ayant franchi le fossé sur une passerelle
+de planche.
+
+— Eh bien! dit-il à d’Artagnan, qui vous arrête?
+
+— Vous êtes des Espagnols, vous ne comprenez pas un mot de
+français, dit vivement le capitaine, bas, à ses amis. Eh bien!
+reprit-il en s’adressant au gouverneur, j’avais raison, ces
+messieurs sont deux capitaines espagnols que j’ai connus à Ypres,
+l’an passé... Ils ne savent pas un mot de français.
+
+— Ah! fit le gouverneur avec attention.
+
+Et il chercha à lire l’inscription du plat.
+
+D’Artagnan le lui ôta des mains, en effaçant les caractères à
+coups de pointe d’épée.
+
+— Comment! s’écria le gouverneur, que faites-vous? Je ne puis
+donc pas lire?
+
+— C’est le secret de l’État, répliqua nettement d’Artagnan, et,
+puisque vous savez, d’après l’ordre du roi, qu’il y a peine de
+mort contre quiconque le pénétrera, je vais, si vous le voulez,
+vous laisser lire et vous faire fusiller aussitôt après.
+
+Pendant cette apostrophe, moitié sérieuse moitié ironique, Athos
+et Raoul gardaient un silence plein de sang-froid.
+
+— Mais il est impossible, dit le gouverneur, que ces messieurs ne
+comprennent pas au moins quelques mots.
+
+— Laissez donc! quand bien même ils comprendraient ce qu’on
+parle, ils ne liraient pas ce que l’on écrit. Ils ne le liraient
+même pas en espagnol. Un noble espagnol, souvenez-vous-en, ne doit
+jamais savoir lire.
+
+Il fallut que le gouverneur se contentât de ces explications, mais
+il était tenace.
+
+— Invitez ces messieurs à venir au fort, dit-il.
+
+— Je le veux bien, et j’allais vous le proposer, répliqua
+d’Artagnan.
+
+Le fait est que le capitaine avait une tout autre idée, et qu’il
+eût voulu voir ses amis à cent lieues. Mais force lui fut de tenir
+bon.
+
+Il adressa en espagnol aux deux gentilshommes une invitation que
+ceux-ci acceptèrent.
+
+On se dirigea vers l’entrée du fort, et, l’incident étant vidé,
+les huit soldats retournèrent à leurs doux loisirs, un moment
+troublés par cette aventure inouïe.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXVIII — Captif et geôliers
+
+
+Une fois entrés dans le fort, et tandis que le gouverneur faisait
+quelques préparatifs pour recevoir ses hôtes:
+
+— Voyons, dit Athos, un mot d’explication pendant que nous sommes
+seuls.
+
+— Le voici simplement, répondit le mousquetaire. J’ai conduit à
+l’île un prisonnier que le roi défend qu’on voie; vous êtes
+arrivés, il vous a jeté quelque chose par son guichet de fenêtre;
+j’étais à dîner chez le gouverneur, j’ai vu jeter cet objet, j’ai
+vu Raoul le ramasser. Il ne me faut pas beaucoup de temps pour
+comprendre, j’ai compris, et je vous ai crus d’intelligence avec
+mon prisonnier. Alors...
+
+— Alors vous avez commandé qu’on nous fusillât.
+
+— Ma foi! je l’avoue; mais, si j’ai le premier sauté sur un
+mousquet, heureusement j’ai été le dernier à vous mettre en joue.
+
+— Si vous m’eussiez tué, d’Artagnan, il m’arrivait ce bonheur de
+mourir pour la maison royale de France; et c’est un signe
+d’honneur de mourir par votre main, à vous, son plus noble et son
+plus loyal défenseur.
+
+— Bon! Athos, que me contez-vous là de la maison royale? balbutia
+d’Artagnan. Comment! vous, comte, un homme sage et bien avisé,
+vous croyez à ces folies écrites par un insensé?
+
+— Avec d’autant plus de raison, mon cher chevalier, que vous avez
+ordre de tuer ceux qui y croiraient, continua Raoul.
+
+— Parce que, répliqua le capitaine de mousquetaires, parce que
+toute calomnie, si elle est bien absurde, a la chance presque
+certaine de devenir populaire.
+
+— Non, d’Artagnan, reprit tout bas Athos, parce que le roi ne
+veut pas que le secret de sa famille transpire dans le peuple et
+couvre d’infamie les bourreaux du fils de Louis XIII.
+
+— Allons, allons, ne dites pas de ces enfantillages-là, Athos, ou
+je vous renie pour un homme sensé. D’ailleurs, expliquez-moi
+comment Louis XIII aurait un fils aux îles Sainte-Marguerite?
+
+— Un fils que vous auriez conduit ici, masqué, dans le bateau
+d’un pêcheur, fit Athos, pourquoi pas?
+
+D’Artagnan s’arrêta.
+
+— Ah! ah! dit-il, d’où savez-vous qu’un bateau pêcheur?...
+
+— Vous a amené à Sainte-Marguerite avec le carrosse qui
+renfermait le prisonnier; avec le prisonnier que vous appelez
+monseigneur? oh! je le sais, reprit le comte.
+
+D’Artagnan mordit ses moustaches.
+
+— Fût-il vrai, dit-il, que j’aie amené ici dans un bateau et avec
+un carrosse un prisonnier masqué, rien ne prouve que ce prisonnier
+soit un prince... un prince de la maison de France.
+
+— Oh! demandez cela à Aramis, répondit froidement Athos.
+
+— À Aramis? s’écria le mousquetaire interdit. Vous avez vu
+Aramis?
+
+— Après sa déconvenue à Vaux, oui; j’ai vu Aramis fugitif,
+poursuivi, perdu, et Aramis m’en a dit assez pour que je croie aux
+plaintes que cet infortuné a gravées sur le plat d’argent.
+
+D’Artagnan laissa pencher sa tête avec accablement.
+
+— Voilà, dit-il, comme Dieu se joue de ce que les hommes
+appellent leur sagesse! Beau secret que celui dont douze ou quinze
+personnes tiennent en ce moment les lambeaux!... Athos, maudit
+soit le hasard qui vous a mis en face de moi dans cette affaire!
+car maintenant...
+
+— Eh bien! dit Athos avec sa douceur sévère, votre secret est-il
+perdu parce que je le sais? n’en ai-je pas porté d’aussi lourds en
+ma vie? Ayez donc de la mémoire, mon cher.
+
+— Vous n’en avez jamais porté d’aussi périlleux, repartit
+d’Artagnan avec tristesse. J’ai comme une idée sinistre que tous
+ceux qui auront touché à ce secret mourront, et mourront mal.
+
+— Que la volonté de Dieu soit faite, d’Artagnan! Mais voici votre
+gouverneur.
+
+D’Artagnan et ses amis reprirent aussitôt leurs rôles.
+
+Ce gouverneur, soupçonneux et dur, était pour d’Artagnan d’une
+politesse allant jusqu’à l’obséquiosité. Il se contenta de faire
+bonne chère aux voyageurs et de les bien regarder.
+
+Athos et Raoul remarquèrent qu’il cherchait souvent à les
+embarrasser par de soudaines attaques, ou à les saisir au dépourvu
+d’attention; mais ni l’un ni l’autre ne se déconcerta. Ce qu’avait
+dit d’Artagnan put paraître vraisemblable, si le gouverneur ne le
+crut pas vrai.
+
+On sortit de table pour aller se reposer.
+
+— Comment s’appelle cet homme? Il a mauvaise mine, dit Athos en
+espagnol à d’Artagnan.
+
+— De Saint-Mars, répliqua le capitaine.
+
+— Ce sera donc le geôlier du jeune prince?
+
+— Eh! le sais-je? Me voici peut-être à Sainte-Marguerite à
+perpétuité.
+
+— Allons donc! vous?
+
+— Mon ami, je suis dans la situation d’un homme qui trouve un
+trésor au milieu d’un désert. Il voudrait l’enlever, il ne peut;
+il voudrait le laisser, il n’ose. Le roi ne me fera pas revenir,
+craignant qu’un autre ne surveille moins bien que moi; il regrette
+de ne m’avoir plus, sentant bien que nul ne le servira de près
+comme moi. Au reste, il arrivera ce qu’il plaira à Dieu.
+
+— Mais, fit observer Raoul, par cela même que vous n’avez rien de
+certain, c’est que votre état ici est provisoire, et vous
+retournerez à Paris.
+
+— Demandez donc à ces messieurs, interrompit Saint-Mars, ce
+qu’ils venaient faire à Sainte-Marguerite.
+
+— Ils venaient, sachant qu’il y avait un couvent de bénédictins à
+Saint-Honorat, curieux à voir, et dans Sainte-Marguerite une belle
+chasse.
+
+— À leur disposition, répliqua Saint-Mars, comme à la vôtre.
+
+D’Artagnan remercia.
+
+— Quand partent-ils? ajouta le gouverneur.
+
+— Demain, répondit d’Artagnan.
+
+M. de Saint-Mars alla faire sa ronde et laissa d’Artagnan seul
+avec les prétendus Espagnols.
+
+— Oh! s’écria le mousquetaire, voilà une vie et une société qui
+me conviennent peu. Je commande à cet homme, et il me gêne,
+mordioux!... Tenez, voulez-vous que nous fassions un coup de
+mousquet sur les lapins? La promenade sera belle et peu fatigante.
+L’île n’a qu’une lieue et demie de longueur, sur une demi-lieue de
+large; un vrai parc. Amusons-nous.
+
+— Allons où vous voudrez, d’Artagnan, non pour nous divertir,
+mais pour causer librement.
+
+D’Artagnan fit un signe à un soldat qui comprit et apporta des
+fusils de chasse aux gentilshommes, et rentra au fort.
+
+— Et maintenant, fit le mousquetaire, répondez un peu à la
+question que faisait ce noir Saint-Mars: Qu’êtes-vous venus faire
+aux îles Lerins?
+
+— Vous dire adieu.
+
+— Me dire adieu? Comment cela? Raoul part?
+
+— Oui.
+
+— Avec M. de Beaufort, je parie?
+
+— Avec M. de Beaufort. Oh! vous devinez toujours cher ami.
+
+— L’habitude...
+
+Pendant que les deux amis commençaient leur entretien, Raoul, la
+tête lourde, le cœur chargé, s’était assis sur des roches
+moussues, son mousquet sur les genoux, et, regardant la mer,
+regardant le ciel, écoutant la voix de son âme, il laissait peu à
+peu s’éloigner de lui les chasseurs.
+
+D’Artagnan remarqua son absence.
+
+— Il est toujours frappé, n’est-ce pas? dit-il à Athos.
+
+— À mort!
+
+— Oh! vous exagérez, je pense. Raoul est bien trempé. Sur tous
+les cœurs si nobles, il y a une seconde enveloppe qui fait
+cuirasse. La première saigne, la seconde résiste.
+
+— Non, répondit Athos, Raoul en mourra.
+
+— Mordioux! fit d’Artagnan sombre.
+
+Et il n’ajouta pas un mot à cette exclamation. Puis, un moment
+après:
+
+— Pourquoi le laissez-vous partir?
+
+— Parce qu’il le veut.
+
+— Et pourquoi n’allez-vous pas avec lui?
+
+— Parce que je ne veux pas le voir mourir.
+
+D’Artagnan regarda son ami en face.
+
+— Vous savez une chose, continua le comte en s’appuyant au bras
+du capitaine, vous savez que, dans ma vie, j’ai eu peur de bien
+peu de choses. Eh bien! j’ai une peur incessante, rongeuse,
+insurmontable; j’ai peur d’arriver au jour où je tiendrai le
+cadavre de cet enfant dans mes bras.
+
+— Oh! répondit d’Artagnan, oh!
+
+— Il mourra, je le sais, j’en ai la conviction; je ne veux pas le
+voir mourir.
+
+— Comment! Athos, vous venez vous poser en présence de l’homme le
+plus brave que vous dites avoir connu, de votre d’Artagnan, de cet
+homme sans égal, comme vous l’appeliez autrefois, et vous venez
+lui dire, en croisant les bras, que vous avez peur de voir votre
+fils mort, vous qui avez vu tout ce que l’on peut voir en ce
+monde? Eh bien! pourquoi avez-vous peur de cela, Athos? L’homme,
+sur cette terre, doit s’attendre à tout, affronter tout.
+
+— Écoutez, mon ami: après m’être usé sur cette terre dont vous
+parlez, je n’ai plus gardé que deux religions: celle de la vie,
+mes amitiés, mon devoir de père; celle de l’éternité, l’amour et
+le respect de Dieu. Maintenant, j’ai en moi la révélation que, si
+Dieu souffrait qu’en ma présence mon ami ou mon fils rendît le
+dernier soupir... oh! non, je ne veux même pas vous dire cela,
+d’Artagnan.
+
+— Dites! dites!
+
+— Je suis fort contre tout, hormis contre la mort de ceux que
+j’aime. À cela seulement il n’y a pas de remède. Qui meurt gagne,
+qui voit mourir perd. Non. Tenez: savoir que je ne rencontrerai
+plus jamais, jamais, sur la terre, celui que j’y voyais avec joie;
+savoir que nulle part ne sera plus d’Artagnan, ne sera plus Raoul,
+oh!... je suis vieux, voyez-vous, je n’ai plus de courage; je prie
+Dieu de m’épargner dans ma faiblesse; mais, s’il me frappait en
+face, et de cette façon, je le maudirais. Un gentilhomme chrétien
+ne doit pas maudire son Dieu, d’Artagnan; c’est bien assez d’avoir
+maudit un roi!
+
+— Hum!... fit d’Artagnan, un peu bouleversé par cette violente
+tempête de douleurs.
+
+— D’Artagnan, mon ami, vous qui aimez Raoul, voyez-le,
+ajouta-t-il en montrant son fils; voyez cette tristesse qui ne le quitte
+jamais. Connaissez-vous rien de plus affreux que d’assister,
+minute par minute, à l’agonie incessante de ce pauvre cœur?
+
+— Laissez-moi lui parler, Athos. Qui sait?
+
+— Essayez; mais, j’en ai la conviction, vous ne réussirez pas.
+
+— Je ne lui donnerai pas de consolation, je le servirai.
+
+— Vous?
+
+— Sans doute. Est-ce la première fois qu’une femme serait revenue
+sur une infidélité? Je vais à lui, vous dis-je.
+
+Athos secoua la tête et continua la promenade seul. D’Artagnan,
+coupant à travers les broussailles, revint à Raoul et lui tendit
+la main.
+
+— Eh bien! dit d’Artagnan à Raoul, vous avez donc à me parler?
+
+— J’ai à vous demander un service, répliqua Bragelonne.
+
+— Demandez.
+
+— Vous retournerez quelque jour en France?
+
+— Je l’espère.
+
+— Faut-il que j’écrive à Mlle de La Vallière?
+
+— Non, il ne le faut pas.
+
+— J’ai tant de choses à lui dire!
+
+— Venez les lui dire, alors.
+
+— Jamais!
+
+— Eh bien! quelle vertu attribuez-vous à une lettre que votre
+parole n’ait point?
+
+— Vous avez raison.
+
+— Elle aime le roi, dit brutalement d’Artagnan; c’est une honnête
+fille.
+
+Raoul tressaillit.
+
+— Et vous, vous qu’elle abandonne, elle vous aime plus que le roi
+peut-être, mais d’une autre façon.
+
+— D’Artagnan, croyez-vous bien qu’elle aime le roi?
+
+— Elle l’aime à l’idolâtrie. C’est un cœur inaccessible à tout
+autre sentiment. Vous continueriez à vivre auprès d’elle, que vous
+seriez son meilleur ami.
+
+— Ah! fit Raoul avec un élan passionné vers cette espérance
+douloureuse.
+
+— Voulez-vous?
+
+— Ce serait lâche.
+
+— Voilà un mot absurde et qui me conduirait au mépris de votre
+esprit. Raoul, il n’est jamais lâche, entendez-vous, de faire ce
+qui est imposé par la violence majeure. Si votre cœur vous dit:
+«Va là, ou meurs»; allez-y donc, Raoul. A-t-elle été lâche ou
+brave, elle qui vous aimait, en vous préférant le roi, que son
+cœur lui commandait impérieusement de vous préférer? Non, elle a
+été la plus brave de toutes les femmes. Faites donc comme elle,
+obéissez à vous-même. Savez-vous une chose dont je suis sûr,
+Raoul?
+
+— Laquelle?
+
+— C’est qu’en la voyant de près avec les yeux d’un homme
+jaloux...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! vous cesserez de l’aimer.
+
+— Vous me décidez, mon cher d’Artagnan.
+
+— À partir pour la revoir?
+
+— Non, à partir pour ne la revoir jamais. Je veux l’aimer
+toujours.
+
+— Franchement, reprit le mousquetaire, voilà une conclusion à
+laquelle j’étais loin de m’attendre.
+
+— Tenez, mon ami, vous irez la revoir, vous lui donnerez cette
+lettre, qui, si vous la jugez à propos, lui expliquera comme à
+vous ce qui se passe dans mon cœur. Lisez-la, je l’ai préparée
+cette nuit. Quelque chose me disait que je vous verrais
+aujourd’hui.
+
+Il tendit cette lettre à d’Artagnan, qui la lut:
+
+«Mademoiselle, vous n’avez pas tort à mes yeux en ne m’aimant pas.
+Vous n’êtes coupable que d’un tort, celui de m’avoir laissé croire
+que vous m’aimiez. Cette erreur me coûtera la vie. Je vous la
+pardonne, mais je ne me la pardonne pas. On dit que les amants
+heureux sont sourds aux plaintes des amants dédaignés. Il n’en
+sera point ainsi de vous, qui ne m’aimiez pas, sinon avec anxiété.
+Je suis sûr que, si j’eusse insisté près de vous pour changer
+cette amitié en amour, vous eussiez cédé par crainte de me faire
+mourir ou d’amoindrir l’estime que j’avais pour vous. Il m’est
+bien doux de mourir en vous sachant libre et satisfaite.
+
+«Aussi, combien vous m’aimerez quand vous ne craindrez plus mon
+regard ou mon reproche! Vous m’aimerez, parce que, si charmant que
+vous paraisse un nouvel amour, Dieu ne m’a fait en rien
+l’inférieur de celui que vous avez choisi, et que mon dévouement,
+mon sacrifice, ma fin douloureuse m’assurent à vos yeux une
+supériorité certaine sur lui. J’ai laissé échapper, dans la
+crédulité naïve de mon cœur, le trésor que je tenais. Beaucoup de
+gens me disent que vous m’aviez aimé assez pour en venir à m’aimer
+beaucoup. Cette idée m’enlève toute amertume et me conduit à ne
+regarder comme ennemi que moi seul.
+
+«Vous accepterez ce dernier adieu, et vous me bénirez de m’être
+réfugié dans l’asile inviolable où s’éteint toute haine, où dure
+tout amour.
+
+«Adieu, mademoiselle. S’il fallait acheter de tout mon sang votre
+bonheur, je donnerais tout mon sang. J’en fais bien le sacrifice à
+ma misère!
+
+«Raoul, vicomte de Bragelonne.»
+
+— La lettre est bien, dit le capitaine. Je n’ai qu’une chose à
+lui reprocher.
+
+— Dites-moi laquelle, s’écria Raoul.
+
+— C’est qu’elle dit toute chose, hormis la chose qui s’exhale
+comme un poison mortel de vos yeux, de votre cœur; hormis l’amour
+insensé qui vous brûle encore.
+
+Raoul pâlit et se tut.
+
+— Pourquoi n’avez-vous pas écrit seulement ces mots:
+
+«Mademoiselle,
+
+«Au lieu de vous maudire, je vous aime et je meurs.»
+
+— C’est vrai, dit Raoul avec une joie sinistre.
+
+Et, déchirant sa lettre, qu’il venait de reprendre, il écrivit ces
+mots sur une feuille de ses tablettes:
+
+«Pour avoir le bonheur de vous dire encore que je vous aime, je
+commets la lâcheté de vous écrire, et, pour me punir de cette
+lâcheté, je meurs.»
+
+Et il signa.
+
+— Vous lui remettrez ces tablettes, n’est-ce pas, capitaine?
+dit-il à d’Artagnan.
+
+— Quand cela? répliqua celui-ci.
+
+— Le jour, dit Bragelonne en montrant la dernière phrase, le jour
+où vous écrirez la date sous ces mots.
+
+Et il s’échappa soudain et courut joindre Athos, qui revenait à
+pas lents.
+
+Comme ils rentraient, la mer grossit, et, avec cette véhémence
+rapide des grains qui troublent la Méditerranée, la mauvaise
+humeur de l’élément devint une tempête.
+
+Quelque chose d’informe et de tourmenté apparut à leurs regards
+sur le bord de la côte.
+
+— Qu’est-ce cela? dit Athos. Une barque brisée?
+
+— Ce n’est point une barque, dit d’Artagnan.
+
+— Pardonnez-moi, fit Raoul, c’est une barque qui gagne rapidement
+le port.
+
+— Il y a, en effet, une barque dans l’anse, une barque qui fait
+bien de s’abriter ici; mais ce que montre Athos dans le sable...
+échoué...
+
+— Oui, oui, je vois.
+
+— C’est le carrosse que je jetai à la mer en abordant avec le
+prisonnier.
+
+— Eh bien! dit Athos, si vous m’en croyez, d’Artagnan, vous
+brûlerez le carrosse, afin qu’il n’en reste point de vestige; sans
+quoi, les pêcheurs d’Antibes, qui ont cru avoir affaire au diable,
+chercheront à prouver que votre prisonnier n’était qu’un homme.
+
+— Je loue votre conseil, Athos, et je vais cette nuit le faire
+exécuter, ou plutôt l’exécuter moi-même. Mais rentrons, car la
+pluie va tomber et les éclairs sont effrayants.
+
+Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont
+d’Artagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars se diriger
+vers la chambre habitée par le prisonnier.
+
+Ils se cachèrent dans l’angle de l’escalier sur un signe de
+d’Artagnan.
+
+— Qu’y-a-t-il? dit Athos.
+
+— Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la
+chapelle.
+
+Et l’on vit, à la lueur des rouges éclairs, dans la brume violette
+qu’estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement,
+à six pas derrière le gouverneur, un homme vêtu de noir et masqué
+par une visière d’acier bruni, soudée à un casque de même nature,
+et qui lui enveloppait toute la tête. Le feu du ciel jetait de
+fauves reflets sur cette surface polie, et ces reflets, voltigeant
+capricieusement, semblaient être les regards courroucés que
+lançait ce malheureux à défaut d’imprécations.
+
+Au milieu de la galerie, le prisonnier s’arrêta un moment à
+contempler l’horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de
+la tempête à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un
+soupir semblable à un rugissement.
+
+— Venez, monsieur, dit de Saint-Mars brusquement au prisonnier,
+car il s’inquiétait déjà de le voir regarder longtemps au-delà des
+murailles. Monsieur, venez donc!
+
+— Dites: «Monseigneur», cria de son coin Athos à Saint-Mars d’une
+voix tellement solennelle et terrible, que le gouverneur en
+frissonna des pieds à la tête.
+
+Athos voulait toujours le respect pour la majesté tombée.
+
+Le prisonnier se retourna.
+
+— Qui a parlé? demanda de Saint-Mars.
+
+— Moi, répliqua d’Artagnan, qui se montra aussitôt. Vous savez
+bien que c’est l’ordre.
+
+— Ne m’appelez ni monsieur ni monseigneur, dit à son tour le
+prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu’au fond des
+entrailles; appelez-moi _Maudit!_
+
+Et il passa.
+
+La porte de fer cria derrière lui.
+
+— Voilà un homme malheureux! murmura sourdement le mousquetaire,
+en montrant la chambre habitée par le prince.
+
+
+
+
+Chapitre CCXXXIX — Les promesses
+
+
+À peine d’Artagnan rentrait-il dans son appartement avec ses amis,
+qu’un des soldats du fort vint le prévenir que le gouverneur le
+cherchait.
+
+La barque que Raoul avait aperçue à la mer, et qui semblait si
+pressée de gagner le port, venait à Sainte-Marguerite avec une
+dépêche importante pour le capitaine des mousquetaires.
+
+En ouvrant le pli, d’Artagnan reconnut l’écriture du roi.
+
+«Je pense, disait Louis XIV, que vous avez fini d’exécuter mes
+ordres, monsieur d’Artagnan; revenez donc sur-le-champ à Paris me
+trouver dans mon Louvre.»
+
+— Voilà mon exil fini! s’écria le mousquetaire avec joie; Dieu
+soit loué, je cesse d’être geôlier!
+
+Et il montra la lettre à Athos.
+
+— Ainsi, vous nous quittez? répliqua celui-ci avec tristesse.
+
+— Pour nous revoir, cher ami, attendu que Raoul est un grand
+garçon qui partira bien seul avec M. de Beaufort et qui aimera
+mieux laisser revenir son père en compagnie de M. d’Artagnan que
+de le forcer à faire seul deux cents lieues pour regagner La Fère,
+n’est-ce pas, Raoul?
+
+— Certainement, balbutia celui-ci avec l’expression d’un tendre
+regret.
+
+— Non, mon ami, interrompit Athos, je ne quitterai Raoul que le
+jour où son vaisseau aura disparu à l’horizon. Tant qu’il est en
+France, il n’est pas séparé de moi.
+
+— À votre guise, cher ami; mais nous quitterons du moins
+Sainte-Marguerite ensemble; profitez de la barque qui va me ramener à
+Antibes.
+
+— De grand cœur; nous ne serons jamais assez tôt éloignés de ce
+fort et du spectacle qui nous a attristés tout à l’heure.
+
+Les trois amis quittèrent donc la petite île, après les derniers
+adieux faits au gouverneur, et, dans les dernières lueurs de la
+tempête qui s’éloignait, ils virent pour la dernière fois blanchir
+les murailles du fort.
+
+D’Artagnan prit congé de ses amis dans la nuit même, après avoir
+vu sur la côte de Sainte-Marguerite le feu du carrosse incendié
+par les ordres de M. de Saint-Mars, sur la recommandation que le
+capitaine lui avait faite.
+
+Avant de monter à cheval, et comme il sortait des bras d’Athos:
+
+— Amis, dit-il, vous ressemblez trop à deux soldats qui
+abandonnent leur poste. Quelque chose m’avertit que Raoul aurait
+besoin d’être maintenu par vous à son rang. Voulez-vous que je
+demande à passer en Afrique avec cent bons mousquets? Le roi ne me
+refusera pas, je vous emmènerai avec moi.
+
+— Monsieur d’Artagnan, répliqua Raoul en lui serrant la main avec
+effusion, merci de cette offre, qui nous donnerait plus que nous
+ne voulons, M. le comte et moi. Moi qui suis jeune, j’ai besoin
+d’un travail d’esprit et d’une fatigue de corps; M. le comte a
+besoin du plus profond repos. Vous êtes son meilleur ami: je vous
+le recommande. En veillant sur lui, vous tiendrez nos deux âmes
+dans votre main.
+
+— Il faut partir; voilà mon cheval qui s’impatiente, dit
+d’Artagnan, chez qui le signe le plus manifeste d’une vive émotion
+était le changement d’idées dans un entretien. Voyons, comte,
+combien de jours Raoul a-t-il encore à demeurer ici?
+
+— Trois jours au plus.
+
+— Et combien mettez-vous de temps pour rentrer chez vous?
+
+— Oh! beaucoup de temps, répondit Athos. Je ne veux pas me
+séparer trop promptement de Raoul. Le temps le poussera bien assez
+vite de son côté, pour que je n’aide pas à la distance. Je ferai
+seulement des demi-étapes.
+
+— Pourquoi cela, mon ami? on s’attriste à marcher lentement, et
+la vie des hôtelleries ne sied plus à un homme comme vous.
+
+— Mon ami, je suis venu sur les chevaux de la poste, mais je veux
+acheter deux chevaux fins. Or, pour les ramener frais, il ne
+serait pas prudent de leur faire faire plus de sept à huit lieues
+par jour.
+
+— Où est Grimaud?
+
+— Il est arrivé avec les équipages de Raoul, hier au matin, et je
+l’ai laissé dormir.
+
+— C’est à n’y plus revenir, laissa échapper d’Artagnan. Au
+revoir, donc, cher Athos, et, si vous faites diligence, eh bien!
+je vous embrasserai plus tôt.
+
+Cela dit, il mit son pied à l’étrier, que Raoul vint lui tenir.
+
+— Adieu! dit le jeune homme en l’embrassant.
+
+— Adieu! fit d’Artagnan, qui se mit en selle.
+
+Son cheval fit un mouvement qui écarta le cavalier de ses amis.
+
+Cette scène avait lieu devant la maison choisie par Athos aux
+portes d’Antibes, et où d’Artagnan, après le souper, avait
+commandé qu’on lui amenât ses chevaux.
+
+La route commençait là, et s’étendait blanche et onduleuse dans
+les vapeurs de la nuit. Le cheval respirait avec force l’âpre
+parfum salin qui s’exhale des marécages.
+
+D’Artagnan prit le trot, et Athos commença à revenir tristement
+avec Raoul.
+
+Tout à coup ils entendirent se rapprocher le bruit des pas du
+cheval, et d’abord ils crurent à une de ces répercussions
+singulières qui trompent l’oreille à chaque circonflexion des
+chemins.
+
+Mais c’était bien le retour du cavalier. D’Artagnan revenait au
+galop vers ses amis. Ceux-ci poussèrent un cri de joyeuse
+surprise, et le capitaine, sautant à terre comme un jeune homme,
+vint prendre dans ses deux bras les deux têtes chéries d’Athos et
+de Raoul.
+
+Il les tint longtemps embrassés sans dire un mot, sans laisser
+échapper un soupir qui brisait sa poitrine. Puis, aussi rapidement
+qu’il était venu, il repartit en appuyant les deux éperons aux
+flancs du cheval furieux.
+
+— Hélas! dit le comte tout bas, hélas!
+
+«Mauvais présage! se disait de son côté d’Artagnan en regagnant le
+temps perdu. Je n’ai pu leur sourire. Mauvais présage!»
+
+Le lendemain, Grimaud était remis sur pied. Le service commandé
+par M. de Beaufort s’accomplissait heureusement. La flottille,
+dirigée sur Toulon par les soins de Raoul, était partie, traînant
+après elle, dans de petites nacelles presque invisibles, les
+femmes et les amis des pêcheurs et des contrebandiers, mis en
+réquisition pour le service de la flotte.
+
+Le temps si court qui restait au père et au fils pour vivre
+ensemble semblait avoir doublé de rapidité, comme s’accroît la
+vitesse de tout ce qui penche à tomber dans le gouffre de
+l’éternité.
+
+Athos et Raoul revinrent à Toulon, qui s’emplissait du bruit des
+chariots, du bruit des armures, du bruit des chevaux hennissants.
+Les trompettes sonnaient leurs marches, les tambours signalaient
+leur vigueur, les rues regorgeaient de soldats, de valets et de
+marchands.
+
+Le duc de Beaufort était partout, activant l’embarquement avec le
+zèle et l’intérêt d’un bon capitaine. Il caressait ses compagnons
+jusqu’aux plus humbles; il gourmandait ses lieutenants; même les
+plus considérables.
+
+Artillerie, provisions, bagages, il voulut tout voir par lui-même;
+il examina l’équipement de chaque soldat, s’assura de la santé de
+chaque cheval. On sentait que, léger, vantard, égoïste dans son
+hôtel, le gentilhomme redevenait soldat, le grand seigneur
+capitaine, vis-à-vis de la responsabilité qu’il avait acceptée.
+
+Cependant, il faut bien le dire, quel que fût le soin qui présida
+aux apprêts du départ, on y reconnaissait la précipitation
+insouciante et l’absence de toute précaution qui font du soldat
+français le premier soldat du monde, parce qu’il en est le plus
+abandonné à ses seules ressources physiques et morales.
+
+Toutes choses ayant satisfait ou paru satisfaire l’amiral, il fit
+à Raoul ses compliments et donna les derniers ordres pour
+l’appareillage, qui fut fixé au lendemain à la pointe du jour.
+
+Il invita le comte et son fils à dîner avec lui. Ceux-ci
+prétextèrent quelques nécessités du service et se mirent à
+l’écart. Gagnant leur hôtellerie, située sous les arbres de la
+grande place, ils prirent leur repas à la hâte, et Athos conduisit
+Raoul sur les rochers qui dominent la ville, vastes montagnes
+grises d’où la vue est infinie, et embrasse un horizon liquide qui
+semble, tant il est loin, de niveau avec les rochers eux-mêmes.
+
+La nuit était belle comme toujours en ces heureux climats. La
+lune, se levant derrière les rochers, déroulait comme une nappe
+argentée sur le tapis bleu de la mer. Dans la rade, manœuvraient
+silencieusement les vaisseaux qui venaient prendre leur rang pour
+faciliter l’embarquement.
+
+La mer, chargée de phosphore, s’ouvrait sous les carènes des
+barques qui transbordaient les bagages et les munitions; chaque
+secousse de la proue fouillait ce gouffre de flammes blanches, et
+de chaque aviron dégouttaient les diamants liquides.
+
+On entendait les marins, joyeux des largesses de l’amiral,
+murmurer leurs chansons lentes et naïves. Parfois le grincement
+des chaînes se mêlait au bruit sourd des boulets tombant dans les
+cales. Ce spectacle et ces harmonies serraient le cœur comme la
+crainte, et le dilataient comme l’espérance. Toute cette vie
+sentait la mort.
+
+Athos s’assit avec son fils sur les mousses et les bruyères du
+promontoire. Autour de leur tête passaient et repassaient les
+grandes chauves-souris, emportées dans l’effrayant tourbillon de
+leur chasse aveugle. Les pieds de Raoul dépassaient l’arête de la
+falaise et baignaient dans ce vide que peuple le vertige et qui
+provoque au néant.
+
+Quand la lune fut levée en son entier, caressant de sa lumière les
+pitons voisins, quand le miroir de l’eau fut illuminé dans toute
+son étendue, et que les petits feux rouges eurent fait leur trouée
+dans les masses noires de chaque navire, Athos, rassemblant toutes
+ses idées, tout son courage, dit à son fils:
+
+— Dieu a fait tout ce que nous voyons, Raoul; il nous a faits
+aussi, pauvres atomes mêlés à ce grand univers; nous brillons
+comme ces feux et ces étoiles, nous soupirons comme ces flots,
+nous souffrons comme ces grands navires qui s’usent à creuser la
+vague, en obéissant au vent qui les pousse vers un but, comme le
+souffle de Dieu nous pousse vers un port. Tout aime à vivre,
+Raoul, et tout est beau dans les choses vivantes.
+
+— Monsieur, répliqua le jeune homme, nous avons là, en effet, un
+beau spectacle.
+
+— Comme d’Artagnan est bon! interrompit tout de suite Athos, et
+comme c’est un rare bonheur que de s’être appuyé toute une vie sur
+un ami comme celui-là! Voilà ce qui vous a manqué, Raoul.
+
+— Un ami? s’écria le jeune homme; j’ai manqué d’un ami, moi!
+
+— M. de Guiche est un charmant compagnon, reprit le comte
+froidement; mais je crois qu’au temps où vous vivez, les hommes se
+préoccupent plus de leurs affaires et de leurs plaisirs que de
+notre temps. Vous avez cherché la vie isolée; c’est un bonheur;
+mais vous y avez perdu la force. Nous autres quatre, un peu sevrés
+de ces délicatesses qui font votre joie, nous avons trouvé bien
+plus de résistance quand paraissait le malheur.
+
+— Je ne vous ai point arrêté, monsieur, pour dire que j’avais un
+ami, et que cet ami est M. de Guiche. Certes, il est bon et
+généreux, pourtant, et il m’aime. J’ai vécu sous la tutelle d’une
+autre amitié, aussi précieuse, aussi forte que celle dont vous
+parlez, puisque c’est la vôtre.
+
+— Je n’étais pas un ami pour vous, Raoul, dit Athos.
+
+— Eh! monsieur, pourquoi?
+
+— Parce que je vous ai donné lieu de croire que la vie n’a qu’une
+face, parce que, triste et sévère, hélas! j’ai toujours coupé pour
+vous, sans le vouloir, mon Dieu! les bourgeons joyeux qui
+jaillissent incessamment de l’arbre de la jeunesse; en un mot,
+parce que, dans le moment où nous sommes, je me repens de ne pas
+avoir fait de vous un homme très expansif, très dissipé, très
+bruyant.
+
+— Je sais pourquoi vous me dites cela, monsieur. Non, vous avez
+tort, ce n’est pas vous qui m’avez fait ce que je suis; c’est cet
+amour qui m’a pris au moment où les enfants n’ont que des
+inclinations; c’est la constance naturelle à mon caractère, qui,
+chez les autres créatures, n’est qu’une habitude. J’ai cru que je
+serais toujours comme j’étais; j’ai cru que Dieu m’avait jeté sur
+une route toute défrichée, toute droite, bordée de fruits et de
+fleurs. J’avais au-dessus de moi votre vigilance, votre force. Je
+me suis cru vigilant et fort. Rien ne m’a préparé: je suis tombé
+une fois, et cette fois m’a ôté le courage pour toute ma vie. Il
+est vrai de dire que je m’y suis brisé. Oh! non, monsieur, vous
+n’êtes dans mon passé que pour mon bonheur: vous n’êtes dans mon
+avenir que comme un espoir. Non, je n’ai rien à reprocher à la vie
+telle que vous me l’avez faite; je vous bénis et je vous aime
+ardemment.
+
+— Mon cher Raoul, vos paroles me font du bien. Elles me prouvent
+que vous agirez un peu pour moi, dans le temps qui va suivre.
+
+— Je n’agirai que pour vous, monsieur.
+
+— Raoul, ce que je n’ai jamais fait à votre égard, je le ferai
+désormais. Je serai votre ami, non plus votre père. Nous vivrons
+en nous répandant, au lieu de vivre en nous tenant prisonniers,
+lorsque vous serez revenu. Ce sera bientôt, n’est-ce pas?
+
+— Certes, Monsieur, car une expédition pareille ne saurait être
+longue...
+
+— Bientôt alors, Raoul, bientôt, au lieu de vivre modiquement sur
+mon revenu, je vous donnerai le capital mes terres. Il vous
+suffira pour vous lancer dans le monde jusqu’à ma mort, et vous me
+donnerez, je l’espère, avant ce temps, la consolation de ne pas
+laisser s’éteindre ma race.
+
+— Je ferai tout ce que vous me commanderez, reprit Raoul fort
+agité.
+
+— Il ne faudrait pas, Raoul, que votre service d’aide de camp
+vous conduisît à des tentatives trop hasardeuses. Vous avez fait
+vos preuves, on vous sait bon au feu. Rappelez-vous que la guerre
+des Arabes est une guerre de pièges, d’embuscades et
+d’assassinats.
+
+— On le dit, oui, monsieur.
+
+— Il y a toujours peu de gloire à tomber dans un guet-apens.
+C’est une mort qui accuse toujours un peu de témérité ou
+d’imprévoyance. Souvent même on ne plaint pas celui qui a
+succombé. Ceux qu’on ne plaint pas, Raoul, sont morts inutiles. De
+plus, le vainqueur rit, et, nous autres, nous ne devons pas
+souffrir que ces infidèles stupides triomphent de nos fautes. Vous
+comprenez bien ce que je veux vous dire, Raoul? À Dieu ne plaise
+que je vous exhorte à demeurer loin des rencontres!
+
+— Je suis prudent naturellement, monsieur, et j’ai beaucoup de
+bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaça le cœur du pauvre
+père; car, se hâta d’ajouter le jeune homme, pour vingt combats où
+je me suis trouvé, n’ai encore compté qu’une égratignure.
+
+— Il y a, en outre, dit Athos, le climat qu’il faut craindre:
+c’est une laide fin que la fièvre. Le roi saint Louis priait Dieu
+de lui envoyer une flèche ou la peste avant la fièvre.
+
+— Oh! monsieur, avec de la sobriété, avec un exercice
+raisonnable...
+
+— J’ai déjà obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses
+dépêches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous,
+son aide de camp, vous serez chargé de les expédier; vous ne
+m’oublierez sans doute pas?
+
+— Non, monsieur, dit Raoul d’une voix étranglée.
+
+— Enfin, Raoul, comme vous êtes bon chrétien, et que je le suis
+aussi, nous devons compter sur une protection plus spéciale de
+Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, s’il vous
+arrivait malheur en une occasion, vous penseriez à moi tout
+d’abord.
+
+— Tout d’abord, oh! oui.
+
+— Et que vous m’appelleriez.
+
+— Oh! sur-le-champ.
+
+— Vous rêvez à moi quelquefois, Raoul?
+
+— Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma première jeunesse, je
+vous voyais en songe, calme et doux, une main étendue sur ma tête,
+et voilà pourquoi j’ai toujours si bien dormi... _autrefois!_
+
+— Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, à partir de ce
+moment où nous nous séparons, une part de nos deux âmes ne voyage
+pas avec l’un et l’autre de nous et n’habite pas où nous
+habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon cœur
+se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant
+à moi, songez bien que vous m’enverrez de là-bas un rayon de votre
+joie.
+
+— Je ne vous promets pas d’être joyeux, répondit le jeune homme;
+mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer à
+vous; pas une heure, je vous le jure, à moins que je ne sois mort.
+
+Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le
+cou de son fils, et le tint embrassé de toutes les forces de son
+cœur.
+
+La lune avait fait place au crépuscule; une bande dorée montait à
+l’horizon, annonçant l’approche du jour.
+
+Athos jeta son manteau sur les épaules de Raoul et l’emmena vers
+la ville, où fardeaux et porteurs, tout remuait déjà comme une
+vaste fourmilière.
+
+À l’extrémité du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils
+virent une ombre noire se balançant avec indécision et comme
+honteuse d’être vue. C’était Grimaud qui, inquiet, avait suivi son
+maître à la piste et qui les attendait.
+
+— Oh! bon Grimaud, s’écria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire
+qu’il faut partir, n’est-ce pas?
+
+— Seul? fit Grimaud en montrant Raoul à Athos d’un ton de
+reproche qui montrait à quel point le vieillard était bouleversé.
+
+— Oh! tu as raison! s’écria le comte. Non, Raoul ne partira pas
+seul; non, il ne restera pas sur une terre étrangère sans
+quelqu’un d’ami qui le console et lui rappelle tout ce qu’il
+aimait.
+
+— Moi? dit Grimaud.
+
+— Toi? oui! oui! s’écria Raoul touché jusqu’au fond du cœur.
+
+— Hélas! dit Athos, tu es bien vieux, mon bon Grimaud!
+
+— Tant mieux, répliqua celui-ci avec une profondeur de sentiment
+et d’intelligence inexprimable.
+
+— Mais voilà que l’embarquement se fait, dit Raoul, et tu n’es
+point préparé.
+
+— Si! dit Grimaud en montrant les clefs de ses coffres mêlées à
+celles de son jeune maître.
+
+— Mais, objecta encore Raoul, tu ne peux laisser M. le comte
+ainsi seul: M. le comte que tu n’as jamais quitté?
+
+Grimaud tourna son regard obscurci vers Athos, comme pour mesurer
+la force de l’un et de l’autre.
+
+Le comte ne répondait rien.
+
+— M. le comte aimera mieux cela, dit Grimaud.
+
+— Oui, fit Athos avec sa tête.
+
+En ce moment, les tambours roulèrent tous à la fois et les
+clairons emplirent l’air de chants joyeux.
+
+On vit déboucher de la ville les régiments qui devaient prendre
+part à l’expédition.
+
+Ils s’avançaient au nombre de cinq, composés chacun de quarante
+compagnies. Royal marchait le premier, reconnaissable à son
+uniforme blanc à parements bleus. Les drapeaux d’ordonnance
+écartelés en croix, violet et feuille morte, avec un semis de
+fleurs de lis d’or, laissaient dominer le drapeau colonel blanc
+avec la croix fleurdelisée.
+
+Mousquetaires aux ailes, avec leurs bâtons fourchus à la main et
+les mousquets sur l’épaule; piquiers au centre avec leurs lances
+de quatorze pieds, marchaient gaiement vers les barques de
+transport qui les portaient en détail vers les navires.
+
+Les régiments de Picardie, Navarre, Normandie et Royal-Vaisseau
+venaient ensuite.
+
+M. de Beaufort avait su choisir. On le voyait lui-même au loin
+fermant la marche avec son état-major.
+
+Avant qu’il pût atteindre la mer, une bonne heure devait
+s’écouler.
+
+Raoul se dirigea lentement avec Athos vers le rivage, afin de
+prendre sa place au moment du passage du prince.
+
+Grimaud, bouillonnant d’une ardeur de jeune homme, faisait porter
+au vaisseau amiral les bagages de Raoul.
+
+Athos, son bras passé sous celui du fils qu’il allait perdre,
+s’absorbait dans la plus douloureuse méditation, s’étourdissant du
+bruit et du mouvement.
+
+Tout à coup un officier de M. de Beaufort vint à eux pour leur
+apprendre que le duc manifestait le désir de voir Raoul à ses
+côtés.
+
+— Veuillez dire au prince, monsieur, s’écria le jeune homme, que
+je lui demande encore cette heure pour jouir de la présence de
+M. le comte.
+
+— Non, non, interrompit Athos, un aide de camp ne peut ainsi
+quitter son général. Veuillez dire au prince, monsieur, que le
+vicomte va se rendre auprès de lui.
+
+L’officier partit au galop.
+
+— Nous quitter ici, nous quitter là-bas, ajouta le comte, c’est
+toujours une séparation.
+
+Il épousseta soigneusement l’habit de son fils, et lui passa la
+main sur les cheveux tout en marchant.
+
+— Tenez, Raoul, dit-il, vous avez besoin d’argent; M. de Beaufort
+mène grand train, et je suis certain que vous vous plairez,
+là-bas, à acheter des chevaux et des armes, qui sont choses
+précieuses en ce pays. Or, comme vous ne servez pas le roi ni
+M. de Beaufort, et que vous ne relevez que de votre libre arbitre,
+vous ne devez compter ni sur solde ni sur largesses. Je veux donc
+que vous ne manquiez de rien à Djidgelli. Voici deux cents
+pistoles. Dépensez-les, Raoul, si vous tenez à me faire plaisir.
+
+Raoul serra la main de son père, et, au détour d’une rue, ils
+virent M. de Beaufort monté sur un magnifique genet blanc, qui
+répondait par de gracieuses courbettes aux applaudissements des
+femmes de la ville.
+
+Le duc appela Raoul et tendit la main au comte. Il lui parla
+longtemps, avec de si douces expressions, que le cœur du pauvre
+père s’en trouva un peu réconforté.
+
+Il semblait pourtant à tous deux, au père et au fils, que leur
+marche aboutissait au supplice. Il y eut un moment terrible, celui
+où, pour quitter le sable de la plage, les soldats et les marins
+échangèrent, avec leurs familles et leur amis, les derniers
+baisers: moment suprême où, malgré la pureté du ciel, la chaleur
+du soleil, malgré les parfums de l’air et la douce vie qui circule
+dans les veines, tout paraît noir, tout paraît amer, tout fait
+douter de Dieu, en parlant par la bouche même de Dieu.
+
+Il était d’usage que l’amiral s’embarquât le dernier avec sa
+suite; le canon attendait, pour lancer sa formidable voix, que le
+chef eût mis un pied sur le plancher de son navire.
+
+Athos, oubliant et l’amiral, et la flotte, et sa propre dignité
+d’homme fort, ouvrit les bras à son fils et l’étreignit
+convulsivement sur sa poitrine.
+
+— Accompagnez-nous à bord, dit le duc ému; vous gagnerez une
+bonne demi-heure.
+
+— Non, fit Athos, non, mon adieu est dit. Je ne veux pas en dire
+un second.
+
+— Alors, vicomte, embarquez, embarquez vite! ajouta le prince
+voulant épargner les larmes à ces deux hommes dont le cœur se
+gonflait.
+
+Et, paternellement, tendrement, fort comme l’eût été Porthos, il
+enleva Raoul dans ses bras et le plaça sur la chaloupe dont les
+avirons commencèrent à nager aussitôt sur un signe.
+
+Lui-même, oubliant le cérémonial, sauta sur le plat bord de ce
+canot, et le poussa, d’un pied vigoureux, en mer.
+
+— Adieu! cria Raoul.
+
+Athos ne répliqua que par un signe; mais il sentit quelque chose
+de brûlant sur sa main: c’était le baiser respectueux de Grimaud,
+le dernier adieu du chien fidèle.
+
+Ce baiser donné, Grimaud sauta de la marche du môle sur l’avant
+d’une yole à deux avirons, qui vint se faire remorquer par un
+chaland servi de douze rames de galères.
+
+Athos s’assit sur le môle, éperdu, sourd, abandonné.
+
+Chaque seconde lui enleva un des traits, une des nuances du teint
+pâle de son fils. Les bras pendants, l’œil fixe, la bouche
+ouverte, il resta confondu avec Raoul dans un même regard, dans
+une même pensée, dans une même stupeur.
+
+La mer emporta, peu à peu, chaloupes et figures jusqu’à cette
+distance où les hommes ne sont plus que des points, les amours des
+souvenirs.
+
+Athos vit son fils monter l’échelle du vaisseau amiral, il le vit
+s’accouder au bastingage et se placer de manière à être toujours
+un point de mire pour l’œil de son père. En vain le canon tonna,
+en vain des navires s’élança une longue rumeur répondue sur terre
+par d’immenses acclamations, en vain le bruit voulut-il étourdir
+l’oreille du père, et la fumée noyer le but chéri de toutes ses
+aspirations: Raoul lui apparut jusqu’au dernier moment, et
+l’imperceptible atome, passant du noir au pâle, du pâle au blanc,
+du blanc à rien, disparut pour Athos, disparut bien longtemps
+après que, pour tous les yeux des assistants, avaient disparu
+puissants navires et voiles enflées.
+
+Vers midi, quand déjà le soleil dévorait l’espace et qu’à peine
+l’extrémité des mâts dominait la ligne incandescente de la mer,
+Athos vit s’élever une ombre douce, aérienne, aussitôt évanouie
+que vue: c’était la fumée d’un coup de canon que M. de Beaufort
+venait de faire tirer pour saluer une dernière fois la côte de
+France.
+
+La pointe s’enfonça à son tour sous le ciel, et Athos rentra
+péniblement à son hôtellerie.
+
+
+
+
+Chapitre CCXL — Entre femmes
+
+
+D’Artagnan n’avait pu se cacher à ses amis aussi bien qu’il l’eût
+désiré.
+
+Le soldat stoïque, l’impassible homme d’armes, vaincu par la
+crainte et les pressentiments, avait donné quelques minutes à la
+faiblesse humaine.
+
+Aussi, quand il eut fait taire son cœur et calmé le
+tressaillement de ses muscles, se tournant vers son laquais,
+silencieux serviteur toujours aux écoutes pour obéir plus vite:
+
+— Rabaud, dit-il, tu sauras que je dois faire trente lieues par
+jour.
+
+— Bien, mon capitaine, répondit Rabaud.
+
+Et, à partir de ce moment, d’Artagnan, fait à l’allure du cheval,
+comme un véritable centaure, ne s’occupa plus de rien,
+c’est-à-dire qu’il s’occupa de tout.
+
+Il se demanda pourquoi le roi le rappelait; pourquoi le
+Masque-de-Fer avait jeté un plat d’argent aux pieds.
+
+Quant au premier sujet, la réponse fut négative: il savait trop
+que, le roi l’appelant, c’était par nécessité; il savait encore
+que Louis XIV devait éprouver l’impérieux besoin d’un entretien
+particulier avec celui qu’un si grand secret, mettait au niveau
+des plus hautes puissances du royaume. Mais, quant à préciser le
+désir du roi, d’Artagnan ne s’en trouvait pas capable.
+
+Le mousquetaire n’avait plus de doutes non plus sur la raison qui
+avait poussé l’infortuné Philippe à dévoiler son caractère et sa
+naissance. Philippe, enseveli à jamais sous son masque de fer,
+exilé dans un pays où les hommes semblaient servir les éléments;
+Philippe, privé même de la société de d’Artagnan, qui l’avait
+comblé d’honneurs et de délicatesses, n’avait plus à voir que des
+spectres et des douleurs en ce monde, et le désespoir commençant à
+le mordre, il se répandait en plaintes, croyant que les
+révélations lui susciteraient un vengeur.
+
+La façon dont le mousquetaire avait failli tuer ses deux meilleurs
+amis, la destinée qui avait si étrangement amené Athos en
+participation du secret d’État, les adieux de Raoul, l’obscurité
+de cet avenir qui allait aboutir à une triste mort; tout cela
+renvoyait incessamment d’Artagnan à de lamentables prévisions, que
+la rapidité de la marche ne dissipait pas comme jadis.
+
+D’Artagnan passait de ces considérations au souvenir de Porthos et
+d’Aramis proscrits. Il les voyait fugitifs, traqués, ruinés l’un
+et l’autre, laborieux architectes d’une fortune qu’il leur
+faudrait perdre; et, comme le roi appelait son homme d’exécution
+en un moment de vengeance et de rancune, d’Artagnan tremblait de
+recevoir quelque commission dont son cœur eût saigné.
+
+Parfois, montant les côtes, quand le cheval essoufflé enflait ses
+naseaux et développait ses flancs, le capitaine, plus libre de
+penser, songeait à ce prodigieux génie d’Aramis, génie d’astuce et
+d’intrigue, comme en avaient produit deux la Fronde et la guerre
+civile. Soldat, prêtre et diplomate, galant, avide et rusé, Aramis
+n’avait jamais pris les bonnes choses de la vie que comme
+marchepied pour s’élever aux mauvaises. Généreux esprit, sinon
+cœur d’élite, il n’avait jamais fait le mal que pour briller un
+peu plus. Vers la fin de sa carrière, au moment de saisir le but,
+il avait fait comme le patricien Fiesque, un faux pas sur une
+planche, et était tombé dans la mer.
+
+Mais Porthos, ce bon et naïf Porthos! Voir Porthos affamé, voir
+Mousqueton sans dorures, emprisonné peut-être; voir Pierrefonds,
+Bracieux, rasés quant aux pierres, déshonorés quant aux futaies,
+c’étaient là autant de douleurs poignantes pour d’Artagnan, et,
+chaque fois qu’une de ces douleurs le frappait, il bondissait
+comme son cheval à la piqûre du taon sous les voûtes de feuillage.
+
+Jamais l’homme d’esprit ne s’est ennuyé s’il a le corps occupé par
+la fatigue; jamais l’homme sain de corps n’a manqué de trouver la
+vie légère si quelque chose a captivé son esprit. D’Artagnan,
+toujours courant, toujours rêvant, descendit à Paris, frais et
+tendre de muscles, comme l’athlète qui s’est préparé pour le
+gymnase.
+
+Le roi ne l’attendait pas si tôt et venait de partir pour chasser
+du côté de Meudon. D’Artagnan, au lieu de courir après le roi
+comme il eût fait au temps jadis, se débotta, se mit au bain et
+attendit que Sa Majesté fût revenue bien poudreuse et bien lasse.
+Il occupa les cinq heures d’intervalle à prendre, comme on dit,
+l’air de la maison, et à se cuirasser contre toutes les mauvaises
+chances.
+
+Il apprit que le roi, depuis quinze jours, était sombre; que la
+reine mère était malade et fort accablée; que Monsieur, frère du
+roi, tournait à la dévotion; que Madame avait des vapeurs, et que
+M. de Guiche était parti pour une de ses terres.
+
+Il apprit que M. Colbert était rayonnant que M. Fouquet consultait
+tous les jours un nouveau médecin, qui ne le guérissait point, et
+que sa principale maladie n’était pas de celles que les médecins
+guérissent, sinon les médecins politiques.
+
+Le roi, dit-on à d’Artagnan, faisait à M. Fouquet la plus tendre
+mine, et ne le quittait plus d’une semelle; mais le surintendant,
+touché au cœur comme ces beaux arbres qu’un ver a piqués,
+dépérissait malgré le sourire royal, ce soleil des arbres de cour.
+
+D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue
+indispensable au roi; que le prince, durant ses chasses, s’il ne
+l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers,
+mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages.
+
+Aussi voyait-on le _premier roi du monde_, comme disait la pléiade
+poétique d’alors, descendre de cheval _d’une ardeur sans seconde_,
+et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus,
+que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La
+Vallière, au risque de crever ses chevaux.
+
+Pendant ce temps les daims et les faisans prenaient leurs ébats,
+chassés si mollement, que, disait-on, l’art de la vénerie courait
+risque de dégénérer à la Cour de France.
+
+D’Artagnan alors pensa aux recommandations du pauvre Raoul, à
+cette lettre de désespoir destinée à une femme qui passait sa vie
+à espérer, et, comme d’Artagnan aimait à philosopher, il résolut
+de profiter de l’absence du roi pour entretenir un moment Mlle de
+La Vallière.
+
+C’était chose aisée: Louise, pendant la chasse royale, se
+promenait avec quelques dames dans une galerie du Palais-Royal, où
+précisément le capitaine des mousquetaires avait quelques gardes à
+inspecter.
+
+D’Artagnan ne doutait pas que, s’il pouvait entamer la
+conversation sur Raoul, Louise ne lui donnât quelque sujet
+d’écrire une bonne lettre au pauvre exilé; or, l’espoir, ou du
+moins la consolation pour Raoul, en une disposition du cœur comme
+celle où nous l’avons vu, c’était le soleil, c’était la vie de
+deux hommes qui étaient bien chers à notre capitaine.
+
+Il s’achemina donc vers l’endroit où il savait trouver Mlle de La
+Vallière.
+
+D’Artagnan trouva La Vallière fort entourée. Dans son apparente
+solitude, la favorite du roi recevait, comme une reine, plus que
+la reine peut-être, un hommage dont Madame avait été si fière,
+alors que tous les regards du roi étaient pour elle et
+commandaient tous les regards des courtisans.
+
+D’Artagnan, qui n’était pas un muguet, ne recevait pourtant que
+caresses et gentillesses des dames; il était poli comme un brave,
+et sa réputation terrible lui avait concilié autant d’amitié chez
+les hommes que d’admiration chez les femmes.
+
+Aussi, en le voyant entrer, les filles d’honneur lui
+adressèrent-elles la parole. Elles débutèrent par des questions.
+
+Où avait-il été? Qu’était-il devenu? Pourquoi ne l’avait-on pas vu
+faire, avec son beau cheval, toutes ces belles voltes qui
+émerveillaient les curieux au balcon du roi?
+
+Il répliqua qu’il arrivait du pays des oranges.
+
+Ces demoiselles se mirent à rire. On était au temps où tout le
+monde voyageait, et où, pourtant, un voyage de cent lieues était
+un problème résolu souvent par la mort.
+
+— Du pays des oranges? s’écria Mlle de Tonnay-Charente; de
+l’Espagne?
+
+— Eh! eh! fit le mousquetaire.
+
+— De Malte? dit Montalais.
+
+— Ma foi! vous approchez, mesdemoiselles.
+
+— C’est d’une île? demanda La Vallière.
+
+— Mademoiselle, dit d’Artagnan, je ne veux pas vous faire
+chercher: c’est du pays où M. de Beaufort s’embarque à l’heure
+qu’il est pour passer en Alger.
+
+— Avez-vous vu l’armée? demandèrent plusieurs belliqueuses.
+
+— Comme je vous vois, répliqua d’Artagnan.
+
+— Et la flotte?
+
+— J’ai tout vu.
+
+— Avons-nous des amis par-là? fit Mlle de Tonnay-Charente
+froidement, mais de manière à attirer l’attention sur ce mot,
+d’une portée calculée.
+
+— Mais, répliqua d’Artagnan, nous avons M. de La Guillotière,
+M. de Mouchy, M. de Bragelonne.
+
+La Vallière pâlit.
+
+— M. de Bragelonne? s’écria la perfide Athénaïs. Eh quoi! il est
+parti en guerre... lui?
+
+Montalais lui marcha sur le pied, mais vainement.
+
+— Savez-vous mon idée? continua-t-elle sans pitié en s’adressant
+à d’Artagnan.
+
+— Non, mademoiselle, et je voudrais bien la savoir.
+
+— Mon idée, c’est que tous les hommes qui vont faire cette guerre
+sont des désespérés que l’amour a traités mal, et qui vont
+chercher des Noires moins cruelles que ne l’étaient les Blanches.
+
+Quelques dames se mirent à rire; La Vallière perdait son maintien;
+Montalais toussait à réveiller un mort.
+
+— Mademoiselle, interrompit d’Artagnan, vous faites erreur quand
+vous parlez des femmes noires de Djidgelli; les femmes, là-bas, ne
+sont pas noires; il est vrai qu’elles ne sont pas blanches: elles
+sont jaunes.
+
+— Jaunes!
+
+— Eh! n’en dites pas de mal; je n’ai jamais vu de plus belle
+couleur à marier avec des yeux noirs et une bouche de corail.
+
+— Tant mieux pour M. de Bragelonne! fit Mlle de Tonnay-Charente
+avec insistance, il se dédommagera, le pauvre garçon.
+
+Il se fit un profond silence sur ces paroles.
+
+D’Artagnan eut le temps de réfléchir que les femmes, ces douces
+colombes, se traitent entre elles beaucoup plus cruellement que
+les tigres et les ours.
+
+Ce n’était pas assez pour Athénaïs d’avoir fait pâlir La Vallière;
+elle voulut la faire rougir.
+
+Reprenant la conversation sans mesure:
+
+— Savez-vous, Louise, dit-elle, que vous voilà un gros péché sur
+la conscience!
+
+— Quel péché, mademoiselle? balbutia l’infortunée en cherchant un
+appui autour d’elle sans le trouver.
+
+— Eh! mais, poursuivit Athénaïs, ce garçon vous était fiancé. Il
+vous aimait. Vous l’avez repoussé.
+
+— C’est un droit qu’on a quand on est honnête femme, reprit
+Montalais d’un air précieux. Lorsqu’on sait ne devoir pas faire le
+bonheur d’un homme, mieux vaut le repousser.
+
+Louise ne put pas comprendre si elle devait un blâme ou un
+remerciement à celle qui la défendait ainsi.
+
+— Repousser! repousser! c’est fort bon, dit Athénaïs, mais là
+n’est pas le péché que Mlle de La Vallière aurait à se reprocher.
+Le vrai péché, c’est d’envoyer ce pauvre Bragelonne à la guerre; à
+la guerre, où l’on trouve la mort.
+
+Louise passa une main sur son front glacé.
+
+— Et s’il meurt, continua l’impitoyable, vous l’aurez tué: voilà
+le péché.
+
+Louise, à demi morte elle-même, vint en chancelant prendre le bras
+du capitaine des mousquetaires, dont le visage trahissait une
+émotion inaccoutumée.
+
+— Vous aviez à me parler, monsieur d’Artagnan, dit-elle d’une
+voix altérée par la colère et la douleur. Qu’aviez-vous à me dire?
+
+D’Artagnan fit plusieurs pas dans la galerie, tenant Louise sous
+son bras; puis, lorsqu’ils furent assez loin des autres:
+
+— Ce que j’avais à vous dire, mademoiselle, répliqua-t-il, Mlle
+de Tonnay-Charente vient de vous l’exprimer brutalement, mais en
+entier.
+
+Elle poussa un petit cri, et, navrée par cette nouvelle blessure,
+prit sa course comme ces pauvres oiseaux frappés à mort, qui
+cherchent l’ombre du hallier pour mourir.
+
+Elle disparut par une porte, au moment où le roi entrait par une
+autre.
+
+Le premier regard du prince fut pour le siège vide de sa
+maîtresse; n’apercevant pas La Vallière, il fronça le sourcil;
+mais aussitôt il vit d’Artagnan qui le saluait.
+
+— Ah! monsieur, dit-il, vous avez fait bonne diligence et je suis
+content de vous.
+
+C’était l’expression superlative de la satisfaction royale. Bien
+des hommes devaient se faire tuer pour obtenir ce mot-là du roi.
+
+Les filles d’honneur et les courtisans, qui avaient fait un cercle
+respectueux autour du roi à son entrée, s’écartèrent en le voyant
+chercher le secret avec son capitaine de mousquetaires.
+
+Le roi prit les devants et emmena d’Artagnan hors de la salle,
+après avoir encore une fois cherché des yeux La Vallière, dont il
+ne comprenait point l’absence.
+
+Une fois hors de la portée des oreilles curieuses:
+
+— Eh bien! dit-il, monsieur d’Artagnan, le prisonnier?
+
+— Dans sa prison, Sire.
+
+— Qu’a-t-il dit en chemin?
+
+— Rien, Sire.
+
+— Qu’a-t-il fait?
+
+— Il y a eu un moment où le pêcheur à bord duquel je passais à
+Sainte-Marguerite s’est révolté, et m’a voulu tuer. Le... le
+prisonnier m’a défendu au lieu d’essayer à s’enfuir.
+
+Le roi pâlit.
+
+— Assez, dit-il.
+
+D’Artagnan s’inclina.
+
+Louis se promena de long en large dans son cabinet.
+
+— Vous étiez à Antibes, dit-il, quand M. de Beaufort y est venu?
+
+— Non, Sire, je partais quand le duc est arrivé.
+
+— Ah!
+
+Nouveau silence.
+
+— Qu’avez-vous vu là-bas?
+
+— Beaucoup de gens, répliqua d’Artagnan avec froideur.
+
+Le roi vit que d’Artagnan ne voulait pas parler.
+
+— Je vous ai fait venir, monsieur le capitaine, pour vous dire
+d’aller préparer mes logements à Nantes.
+
+— À Nantes? s’écria d’Artagnan.
+
+— En Bretagne.
+
+— Oui, Sire, en Bretagne. Votre Majesté fait ce long voyage de
+Nantes?
+
+— Les États s’y assemblent, répondit le roi. J’ai deux demandes à
+leur faire: j’y veux être.
+
+— Quand partirai-je? dit le capitaine.
+
+— Ce soir... demain... demain au soir, car vous avez besoin de
+repos.
+
+— Je suis reposé, Sire.
+
+— À merveille... Alors, entre ce soir et demain, à votre gré.
+
+D’Artagnan salua comme pour prendre congé; puis, voyant le roi
+très embarrassé:
+
+— Le roi, dit-il, et il fit deux pas en avant, le roi emmène-t-il
+la Cour?
+
+— Mais oui.
+
+— Alors le roi aura besoin des mousquetaires, sans doute?
+
+Et l’œil pénétrant du capitaine fit baisser le regard du roi.
+
+— Prenez-en une brigade, répliqua Louis.
+
+— Voilà tout?... Le roi n’a pas d’autres ordres à me donner?
+
+— Non... Ah!... Si fait!...
+
+— J’écoute.
+
+— Au château de Nantes, qui est fort mal distribué, dit-on, vous
+prendrez l’habitude de mettre des mousquetaires à la porte de
+chacun des principaux dignitaires que j’emmènerai.
+
+— Des principaux?
+
+— Oui.
+
+— Comme, par exemple, à la porte de M. de Lyonne?
+
+— Oui.
+
+— De M. Le Tellier?
+
+— Oui.
+
+— De M. de Brienne?
+
+— Oui.
+
+— Et de M. le surintendant?
+
+— Sans doute.
+
+— Fort bien, Sire. Je serai parti demain.
+
+— Oh! encore un mot, monsieur d’Artagnan. Vous rencontrerez à
+Nantes M. le duc de Gesvres, capitaine des gardes. Ayez soin que
+vos mousquetaires soient placés avant que ses gardes n’arrivent.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et si M. de Gesvres vous questionnait?
+
+— Allons donc, Sire! est-ce que M. de Gesvres me questionnera?
+
+Et cavalièrement, le mousquetaire tourna sur ses talons et
+disparut.
+
+«À Nantes! se dit-il en descendant les degrés. Pourquoi n’a-t-il
+pas osé dire tout de suite à Belle-Île?»
+
+Comme il touchait à la grande porte, un commis de M. de Brienne
+courut après lui.
+
+— Monsieur d’Artagnan! dit-il, pardon...
+
+— Qu’y a-t-il, monsieur Ariste?
+
+— C’est un bon que le roi m’a chargé de vous remettre.
+
+— Sur votre caisse? demanda le mousquetaire.
+
+— Non, monsieur, sur la caisse de M. Fouquet.
+
+D’Artagnan, surpris, lut le bon, qui était de la main du roi, et
+pour deux cents pistoles.
+
+«Quoi! pensa-t-il après avoir remercié gracieusement le commis de
+M. Brienne, c’est par M. Fouquet qu’on fera payer ce voyage-là!
+Mordioux! voilà du pur Louis XI. Pourquoi n’avoir pas fait ce bon
+sur la caisse de M. Colbert? Il eût payé avec tant de joie!»
+
+Et d’Artagnan, fidèle à son principe de ne laisser jamais
+refroidir un bon à vue, s’en alla chez M. Fouquet pour toucher ses
+deux cents pistoles.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLI — La cène
+
+
+Le surintendant avait sans doute reçu avis du prochain départ pour
+Nantes, car il donnait un dîner d’adieu à ses amis.
+
+Du bas de la maison jusqu’en haut, l’empressement des valets
+portant des plats, et l’activité des registres, témoignaient d’un
+bouleversement prochain dans la caisse et dans la cuisine.
+
+D’Artagnan, son bon à la main, se présenta dans les bureaux, où
+cette réponse lui fut faite qu’il était trop tard pour toucher,
+que la caisse était fermée.
+
+Il répondit par ce seul mot:
+
+— Service du roi.
+
+Le commis, un peu troublé, tant la mine du capitaine était grave,
+répliqua que c’était une raison respectable, mais que les
+habitudes de la maison étaient respectables aussi; qu’en
+conséquence, il priait le porteur de repasser le lendemain.
+
+D’Artagnan demanda qu’on lui fît voir M. Fouquet.
+
+Le commis riposta que M. le surintendant ne se mêlait point de ces
+sortes de détails, et, brusquement, il ferma sa dernière porte au
+nez de d’Artagnan.
+
+Celui-ci avait prévu le coup, et mis sa botte entre la porte et le
+chambranle, de sorte que la serrure ne joua point, et que le
+commis se rencontra encore nez à nez avec son interlocuteur. Aussi
+changea-t-il de thème pour dire à d’Artagnan, avec une politesse
+effrayée:
+
+— Si Monsieur veut parler à M. le surintendant, qu’il aille aux
+antichambres; ici sont les bureaux, où Monseigneur ne vient
+jamais.
+
+— À la bonne heure! dites donc cela! répliqua d’Artagnan.
+
+— De l’autre côté de la cour, fit le commis, enchanté d’être
+libre.
+
+D’Artagnan traversa la cour, et tomba au milieu des valets.
+
+— Monseigneur ne reçoit pas à cette heure, lui fut-il répondu par
+un drôle qui portait sur un plat de vermeil trois faisans et douze
+cailles.
+
+— Dites-lui, fit le capitaine en arrêtant le valet par le bout de
+son plat, que je suis M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant des
+mousquetaires de Sa Majesté.
+
+Le valet poussa un cri de surprise et disparut.
+
+D’Artagnan l’avait suivi à pas lents. Il arriva juste à temps pour
+trouver dans l’antichambre M. Pélisson, qui, un peu pâle, venait
+de la salle à manger et accourait aux renseignements.
+
+D’Artagnan sourit.
+
+— Ce n’est rien de fâcheux, monsieur Pélisson, rien qu’un petit
+bon à toucher.
+
+— Ah! fit en respirant l’ami de Fouquet.
+
+Et il prit le capitaine par la main, l’attira derrière lui, et le
+fit entrer dans la salle, où bon nombre d’amis intimes entouraient
+le surintendant, placé au centre et enseveli dans un fauteuil à
+coussins.
+
+Là se trouvaient réunis tous les épicuriens, qui, naguère, à Vaux,
+faisaient les honneurs de la maison, de l’esprit et de l’argent de
+M. Fouquet.
+
+Amis joyeux, tendres pour la plupart, ils n’avaient pas fui leur
+protecteur à l’approche de l’orage, et, malgré les menaces du
+ciel, malgré le tremblement de terre, ils se tenaient là,
+souriants, prévenants, dévoués à l’infortune comme ils l’avaient
+été à la prospérité.
+
+À la gauche du surintendant, Mme de Bellière; à sa droite,
+Mme Fouquet: comme si, bravant la loi du monde et faisant taire
+toute raison des convenances vulgaires, les deux anges protecteurs
+de cet homme se réunissaient pour lui prêter, à un moment de
+crise, l’appui de leurs bras entrelacés.
+
+Mme de Bellière était pâle, tremblante et pleine de respectueuses
+intentions pour Mme la surintendante, qui, une main sur la main de
+son mari, regardait anxieusement la porte par laquelle Pélisson
+allait amener d’Artagnan.
+
+Le capitaine entra plein de courtoisie d’abord, et d’admiration
+ensuite, quand, de son regard infaillible, il eut deviné en même
+temps qu’embrassé la signification de toutes les physionomies.
+
+Fouquet, se soulevant sur son fauteuil:
+
+— Pardonnez-moi, dit-il, monsieur d’Artagnan, si je n’ai pas été
+vous recevoir comme venant au nom du roi.
+
+Et il accentua ces derniers mots avec une sorte de fermeté triste
+qui pénétra d’effroi le cœur de ses amis.
+
+— Monseigneur, répliqua d’Artagnan, je ne viens pas chez vous au
+nom du roi, si ce n’est pour réclamer le paiement d’un bon de deux
+cents pistoles.
+
+Tous les fronts se déridèrent; celui de Fouquet resta seul
+obscurci.
+
+— Ah! dit-il, monsieur, vous partez aussi pour Nantes, peut-être?
+
+— Je ne sais pas où je pars, monseigneur.
+
+— Mais, dit Mme Fouquet rassérénée, vous ne partez pas si vite,
+monsieur le capitaine, que vous ne nous fassiez l’honneur de vous
+asseoir avec nous.
+
+— Madame, ce serait un bien grand honneur pour moi; mais je suis
+tellement pressé, que, vous le voyez, j’ai dû me permettre
+d’interrompre votre repas pour faire payer ma cédule.
+
+— À laquelle il sera fait réponse par de l’or, dit Fouquet en
+faisant un signe à son intendant, qui aussitôt partit avec le bon
+que lui tendait d’Artagnan.
+
+— Oh! fit celui-ci, je n’étais pas inquiet du paiement: la maison
+est bonne.
+
+Un douloureux sourire se dessina sur les traits pâlis de Fouquet.
+
+— Vous souffrez? demanda Mme de Bellière.
+
+— Votre accès? demanda Mme Fouquet.
+
+— Rien, merci! répliqua le surintendant.
+
+— Votre accès? fit à son tour d’Artagnan. Est-ce que vous êtes
+malade, monseigneur?
+
+— J’ai une fièvre tierce qui m’a pris après la fête de Vaux.
+
+— Quelque fraîcheur dans les grottes, la nuit?
+
+— Non, non; une émotion, voilà tout.
+
+— Le trop de cœur que vous avez mis à recevoir le roi, dit La
+Fontaine tranquillement, sans se douter qu’il lançait un
+sacrilège.
+
+— On ne saurait mettre trop de cœur à recevoir le roi, dit
+doucement Fouquet à son poète.
+
+— Monsieur a voulu dire le trop d’ardeur, interrompit d’Artagnan
+avec une franchise parfaite et beaucoup d’aménité. Le fait est,
+monseigneur, que jamais l’hospitalité ne fut pratiquée comme à
+Vaux.
+
+Mme Fouquet laissa son visage exprimer clairement que, si Fouquet
+s’était bien conduit envers le roi, le roi ne rendait pas la
+pareille au ministre.
+
+Mais d’Artagnan savait le terrible secret. Il le savait seul avec
+Fouquet; ces deux hommes n’avaient pas, l’un le courage de
+plaindre l’autre, l’autre le droit d’accuser.
+
+Le capitaine, à qui l’on apporta les deux cents pistoles, allait
+prendre congé, quand Fouquet, se levant, prit un verre et en fit
+donner un à d’Artagnan.
+
+— Monsieur, dit-il, à la santé du roi, _quoi qu’il arrive!_
+
+— Et à votre santé, monseigneur, _quoi qu’il arrive!_ dit
+d’Artagnan en buvant.
+
+Il salua, sur ces paroles de mauvais augure, toute la compagnie,
+qui se leva dès qu’il eut fait son salut, et on entendit ses
+éperons et ses bottes jusque dans les profondeurs de l’escalier.
+
+— J’ai cru un moment que c’était à moi et non à mon argent qu’il
+en voulait, dit Fouquet en essayant de rire.
+
+— À vous! s’écrièrent ses amis, et pourquoi, mon Dieu?
+
+— Oh! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frères
+en Épicure; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus
+humble pêcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais,
+voyez-vous, il donna un jour à ses amis un repas qu’on appelle la
+Cène, et qui n’était qu’un dîner d’adieu comme celui que nous
+faisons en ce moment.
+
+Un cri, douloureuse dénégation, partit de tous les coins de la
+table.
+
+— Fermez les portes, dit Fouquet.
+
+Et les valets disparurent.
+
+— Mes amis, continua Fouquet en baissant la voix, qu’étais-je
+autrefois? que suis-je aujourd’hui? Consultez-vous et répondez. Un
+homme comme moi baisse, par cela même qu’il ne s’élève plus; que
+dira-t-on, quand il s’abaisse réellement? Je n’ai plus d’argent,
+je n’ai plus de crédit, je n’ai plus que des ennemis puissants et
+des amis sans puissance.
+
+— Vite! s’écria Pélisson en se levant, puisque vous vous
+expliquez avec cette franchise, c’est à nous d’être francs aussi.
+Oui, vous êtes perdu; oui, vous courez à votre ruine,
+arrêtez-vous. Et, tout d’abord, que nous reste-t-il en argent?
+
+— Sept cent mille livres, dit l’intendant.
+
+— Du pain, murmura Mme Fouquet.
+
+— Des relais, dit Pélisson, des relais, et fuyez.
+
+— Où cela?
+
+— En Suisse, en Savoie, mais fuyez.
+
+— Si Monseigneur fuit, dit Mme de Bellière, on dira qu’il était
+coupable et qu’il a eu peur.
+
+— On dira plus, on dira que j’ai emporté vingt millions avec moi.
+
+— Nous ferons des mémoires pour vous justifier, dit La Fontaine;
+fuyez.
+
+— Je resterai dit Fouquet, et, d’ailleurs, tout ne me sert-il
+pas?
+
+— Vous avez Belle-Île! cria l’abbé Fouquet.
+
+— Et j’y vais naturellement, en allant à Nantes, répondit le
+surintendant; patience, donc, patience!
+
+— Avant Nantes, que de chemin! dit Mme Fouquet.
+
+— Oui, je le sais bien, répliqua Fouquet; mais qu’y faire? Le roi
+m’appelle aux États. Je sais bien que c’est pour me perdre; mais
+refuser de partir, c’est montrer de l’inquiétude.
+
+— Eh bien! j’ai trouvé le moyen de tout concilier, s’écria
+Pélisson. Vous allez partir pour Nantes.
+
+Fouquet le regarda d’un air surpris.
+
+— Mais avec des amis, mais dans votre carrosse jusqu’à Orléans,
+dans votre gabare jusqu’à Nantes; toujours prêt à vous défendre si
+l’on vous attaque, à échapper si l’on vous menace; en un mot, vous
+emporterez votre argent pour toute chance, et, tout en fuyant,
+vous n’aurez fait qu’obéir au roi; puis, touchant la mer quand
+vous voudrez, vous embarquerez pour Belle-Île, et, de Belle-Île,
+vous vous élancerez où vous voudrez, pareil à l’aigle qui sort et
+prend l’espace quand on l’a débusqué de son aire.
+
+Un assentiment unanime accueillit les paroles de Pélisson.
+
+— Oui, faites cela, dit Mme Fouquet à son mari.
+
+— Faites cela, dit Mme de Bellière.
+
+— Faites! faites! s’écrièrent tous les amis.
+
+— Je le ferai, répliqua Fouquet.
+
+— Dès ce soir.
+
+— Dans une heure.
+
+— Sur-le-champ.
+
+— Avec sept cent mille livres, vous recommencerez une fortune,
+dit l’abbé Fouquet. Qui nous empêchera d’armer des corsaires à
+Belle-Île?
+
+— Et, s’il le faut, nous irons découvrir un nouveau monde, ajouta
+La Fontaine, ivre de projets et d’enthousiasme.
+
+Un coup frappé à la porte interrompit ce concours de joie et
+d’espérance.
+
+— Un courrier du roi! cria le maître des cérémonies. Alors il se
+fit un profond silence, comme si le message qu’apportait ce
+courrier n’était qu’une réponse à tous les projets enfantés
+l’instant d’avant.
+
+Chacun attendit ce que ferait le maître, dont le front ruisselait
+de sueur, et qui, véritablement, souffrait de sa fièvre.
+
+Fouquet passa dans son cabinet pour recevoir le message de Sa
+Majesté.
+
+Il y avait, nous l’avons dit, un tel silence dans les chambres et
+dans tout le service, que l’on entendait la voix de Fouquet qui
+répondait:
+
+— C’est bien, monsieur.
+
+Cette voix était pourtant brisée par la fatigue, altérée par
+l’émotion.
+
+Un instant après, Fouquet appela Gourville, qui traversa la
+galerie au milieu de l’attente universelle.
+
+Enfin il reparut lui-même parmi ses convives, mais ce n’était plus
+le même visage, pâle et défait, qu’on lui avait vu au départ; de
+pâle, il s’était fait livide, et, de défait, décomposé. Spectre
+vivant, il s’avançait les bras étendus, la bouche desséchée, comme
+l’ombre qui vient de saluer des amis d’autrefois.
+
+À cette vue chacun se leva, chacun s’écria, chacun courut à
+Fouquet.
+
+Celui-ci, regardant Pélisson, s’appuya sur la surintendante, et
+serra la main glacée de la marquise de Bellière.
+
+— Eh bien! fit-il d’une voix qui n’avait plus rien d’humain.
+
+— Qu’arrive-t-il, mon Dieu? lui dit-on.
+
+Fouquet ouvrit sa main droite, qui était crispée, humide; on y vit
+un papier sur lequel Pélisson se jeta épouvanté.
+
+Il y lut les lignes suivantes de la main du roi:
+
+«Cher et aimé Monsieur Fouquet, donnez-nous, sur ce qui vous reste
+à nous, une somme de sept cent mille livres dont nous avons besoin
+ce jourd’hui pour notre départ.
+
+«Et, comme nous savons que votre santé n’est pas bonne, nous
+prions Dieu qu’il vous remette en santé et vous ait en sa sainte
+et digne garde.
+
+«Louis.
+
+«La présente lettre est pour reçu.»
+
+Un murmure d’effroi circula dans la salle.
+
+— Eh bien! s’écria Pélisson à son tour, vous avez cette lettre?
+
+— J’ai le reçu, oui.
+
+— Que ferez-vous, alors?
+
+— Rien, puisque j’ai le reçu.
+
+— Mais...
+
+— Si j’ai le reçu, Pélisson, c’est que j’ai payé, fit le
+surintendant avec une simplicité qui arracha le cœur aux
+assistants.
+
+— Vous avez payé? s’écria Mme Fouquet au désespoir. Alors nous
+sommes perdus!
+
+— Allons, allons, plus de mots inutiles, interrompit Pélisson.
+Après l’argent, la vie. Monseigneur, à cheval, à cheval!
+
+— Nous quitter! crièrent à la fois les deux femmes, ivres de
+douleur.
+
+— Eh! monseigneur, en vous sauvant, vous nous sauvez tous. À
+cheval!
+
+— Mais il ne peut se tenir! Voyez.
+
+— Oh! si l’on réfléchit... dit l’intrépide Pélisson.
+
+— Il a raison, murmura Fouquet.
+
+— Monseigneur! monseigneur! cria Gourville en montant l’escalier
+par quatre degrés à la fois; Monseigneur!
+
+— Eh bien! quoi?
+
+— J’escortais, comme vous savez, le courrier du roi avec
+l’argent.
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! arrivé au Palais-Royal, j’ai vu...
+
+— Respire un peu, mon pauvre ami, tu suffoques.
+
+— Qu’avez-vous vu? crièrent les amis impatients.
+
+— J’ai vu les mousquetaires monter à cheval, dit Gourville.
+
+— Voyez-vous! s’écria-t-on, voyez-vous! Y a-t-il un instant à
+perdre?
+
+Mme Fouquet se précipita par les montées en demandant ses chevaux.
+
+Mme de Bellière s’élança pour la prendre dans ses bras et lui dit:
+
+— Madame, au nom de son salut, ne témoignez rien, ne manifestez
+aucune alarme.
+
+Pélisson courut pour faire atteler les carrosses.
+
+Et, pendant ce temps, Gourville recueillit dans son chapeau ce que
+les amis pleurants et effarés purent y jeter d’or et d’argent,
+dernière offrande, pieuse aumône faite au malheur par la pauvreté.
+
+Le surintendant, entraîné par les uns, porté par les autres, fut
+enfermé dans son carrosse. Gourville monta sur le siège et prit
+les rênes; Pélisson contint Mme Fouquet évanouie.
+
+Mme de Bellière eut plus de force; elle en fut bien payée: elle
+recueillit le dernier baiser de Fouquet.
+
+Pélisson expliqua facilement ce départ précipité par un ordre du
+roi qui appelait les ministres à Nantes.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLII — Dans le carrosse de M. Colbert
+
+
+Ainsi que l’avait vu Gourville, les mousquetaires du roi montaient
+à cheval et suivaient leur capitaine.
+
+Celui-ci, qui ne voulait pas avoir de gêne dans ses allures,
+laissa sa brigade aux ordres d’un lieutenant, et partit de son
+côté, sur des chevaux de poste, en recommandant à ses hommes le
+plus grande diligence.
+
+Si rapidement qu’ils allassent, ils ne pouvaient arriver avant
+lui.
+
+Il eut le temps, en passant devant la rue Croix-des-Petits-Champs,
+de voir une chose qui lui donna beaucoup à penser. Il vit
+M. Colbert sortant de sa maison pour entrer dans un carrosse qui
+stationnait devant la porte.
+
+Dans ce carrosse, d’Artagnan aperçut des coiffes de femme, et,
+comme il était curieux, il voulut savoir le nom des femmes cachées
+par les coiffes.
+
+Pour parvenir à les voir, car elles faisaient gros dos et fine
+oreille, il poussa son cheval si près du carrosse, que sa botte à
+entonnoir frotta le mantelet et ébranla tout, contenant et
+contenu.
+
+Les dames, effarouchées, poussèrent, l’une un petit cri, auquel
+d’Artagnan reconnut une jeune femme, l’autre une imprécation à
+laquelle il reconnut la vigueur et l’aplomb que donne un
+demi-siècle.
+
+Les coiffes s’écartèrent: l’une des femmes était Mme Vanel,
+l’autre était la duchesse de Chevreuse.
+
+D’Artagnan eut plus vite vu que les dames. Il les reconnut et
+elles ne le reconnurent pas; et, comme elles riaient de leur
+frayeur en se pressant affectueusement les mains:
+
+«Bien! se dit d’Artagnan, la vieille duchesse n’est plus aussi
+difficile qu’autrefois en amitiés; elle fait la cour à la
+maîtresse de M. Colbert! Pauvre M. Fouquet! cela ne lui présage
+rien de bon.»
+
+Et il s’éloigna. M. Colbert prit place dans le carrosse, et ce
+noble trio commença un pèlerinage assez lent vers le bois de
+Vincennes.
+
+En chemin, Mme de Chevreuse déposa Mme Vanel chez M. son mari, et,
+restée seule avec Colbert, elle poursuivit sa promenade en causant
+d’affaires. Elle avait un fonds de conversation inépuisable, cette
+chère duchesse, et, comme elle parlait toujours pour le mal
+d’autrui, toujours pour son bien à elle, sa conversation amusait
+l’interlocuteur et ne laissait pas d’être pour elle d’un bon
+rapport.
+
+Elle apprit à Colbert, qui l’ignorait, combien il était un grand
+ministre, et combien Fouquet allait devenir peu de chose.
+
+Elle lui promit de rallier à lui, quand il serait surintendant
+toute la vieille noblesse du royaume, et lui demanda son avis sur
+la prépondérance qu’il faudrait laisser prendre à La Vallière.
+
+Elle le loua, elle le blâma, elle l’étourdit. Elle lui montra le
+secret de tant de secrets, que Colbert craignit un moment d’avoir
+affaire au diable.
+
+Elle lui prouva qu’elle tenait dans sa main le Colbert
+d’aujourd’hui, comme elle avait tenu le Fouquet d’hier.
+
+Et, comme, naïvement, il lui demandait la raison de cette haine
+qu’elle portait au surintendant:
+
+— Pourquoi le haïssez-vous vous-même? dit-elle.
+
+— Madame, en politique, répliqua-t-il, les différences de
+systèmes peuvent amener des dissidences entre les hommes.
+M. Fouquet m’a paru pratiquer un système opposé aux vrais intérêts
+du roi.
+
+Elle l’interrompit.
+
+— Je ne vous parle plus de M. Fouquet. Le voyage que le roi fait
+à Nantes nous en rendra raison. M. Fouquet, pour moi, c’est un
+homme passé. Pour vous aussi.
+
+Colbert ne répondit rien.
+
+— Au retour de Nantes, continua la duchesse, le roi, qui ne
+cherche qu’un prétexte, trouvera que les États se sont mal
+comportés, qu’ils ont fait trop peu de sacrifices. Les États
+diront que les impôts sont trop lourds et que la surintendance les
+a ruinés. Le roi s’en prendra à M. Fouquet, et alors...
+
+— Et alors? dit Colbert.
+
+— Oh! on le disgraciera. N’est-ce pas votre sentiment?
+
+Colbert lança vers la duchesse un regard qui voulait dire: «Si on
+ne fait que disgracier M. Fouquet, vous n’en serez pas la cause.»
+
+— Il faut, se hâta de dire Mme de Chevreuse, il faut que votre
+place soit toute marquée, monsieur Colbert. Voyez-vous quelqu’un
+entre le roi et vous, après la chute de M. Fouquet?
+
+— Je ne comprends pas, dit-il.
+
+— Vous allez comprendre. Où vont vos ambitions?
+
+— Je n’en ai pas.
+
+— Il était inutile alors de renverser le surintendant, monsieur
+Colbert. C’est oiseux.
+
+— J’ai eu l’honneur de vous dire, madame...
+
+— Oh! oui, l’intérêt du roi, je sais; mais, enfin, parlons du
+vôtre.
+
+— Le mien, c’est de faire les affaires de Sa Majesté.
+
+— Enfin, perdez-vous ou ne perdez-vous pas M. Fouquet? Répondez
+sans détour.
+
+— Madame, je ne perds personne.
+
+— Je ne comprends pas alors pourquoi vous m’avez acheté si cher
+les lettres de M. Mazarin concernant M. Fouquet. Je ne conçois pas
+non plus pourquoi vous avez mis ces lettres sous les yeux du roi.
+
+Colbert, stupéfait, regarda la duchesse, et, d’un air contraint:
+
+— Madame, dit-il, je conçois encore moins comment, vous qui avez
+touché l’argent, vous me le reprochez.
+
+— C’est que, fit la vieille duchesse, il faut vouloir ce qu’on
+veut, à moins qu’on ne puisse ce qu’on veut.
+
+— Voilà, dit Colbert, démonté par cette logique brutale.
+
+— Vous ne pouvez? hein? Dites.
+
+— Je ne puis, je l’avoue, détruire auprès du roi certaines
+influences.
+
+— Qui combattent pour M. Fouquet? Lesquelles? Attendez, que je
+vous aide.
+
+— Faites, madame.
+
+— La Vallière?
+
+— Oh! peu d’influence, aucune connaissance des affaires et pas de
+ressort. M. Fouquet lui a fait la cour.
+
+— Le défendre, ce serait l’accuser elle-même, n’est-ce pas?
+
+— Je crois que oui.
+
+— Il y a encore une autre influence, qu’en dites-vous?
+
+— Considérable.
+
+— La reine mère, peut-être?
+
+— Sa Majesté la reine mère a pour M. Fouquet une faiblesse bien
+préjudiciable à son fils.
+
+— Ne croyez pas cela, fit la vieille en souriant.
+
+— Oh! fit Colbert avec incrédulité, je l’ai si souvent éprouvé!
+
+— Autrefois?
+
+— Récemment encore, madame, à Vaux. C’est elle qui a empêché le
+roi de faire arrêter M. Fouquet.
+
+— On n’a pas tous les jours le même avis, cher monsieur. Ce que
+la reine a pu vouloir récemment, elle ne le voudrait peut-être
+plus aujourd’hui.
+
+— Pourquoi? fit Colbert étonné.
+
+— Peu importe la raison.
+
+— Il importe beaucoup, au contraire; car, si j’étais certain de
+ne pas déplaire à Sa Majesté la reine mère, tous mes scrupules
+seraient levés.
+
+— Eh bien! vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de certain
+secret?
+
+— Un secret?
+
+— Appelez cela comme vous voudrez. Bref, la reine mère a pris en
+horreur tous ceux qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, à
+la découverte de ce secret, et M. Fouquet, je crois, est un de
+ceux-là.
+
+— Alors, fit Colbert, on pourrait être sûr de l’assentiment de la
+reine mère?
+
+— Je quitte à l’instant Sa Majesté, qui me l’a assuré.
+
+— Soit, madame.
+
+— Il y a plus: vous connaissez peut-être un homme qui était l’ami
+intime de M. Fouquet, M. d’Herblay, un évêque, je crois?
+
+— Évêque de Vannes.
+
+— Eh bien! ce M. d’Herblay, qui connaissait aussi ce secret, la
+reine mère le fait poursuivre avec acharnement.
+
+— En vérité!
+
+— Si bien poursuivre, que, fût-il mort, on voudrait avoir sa tête
+pour être assuré qu’elle ne parlera plus.
+
+— C’est le désir de la reine mère?
+
+— Un ordre.
+
+— On cherchera ce M. d’Herblay, madame.
+
+— Oh! nous savons bien où il est.
+
+Colbert regarda la duchesse.
+
+— Dites, madame.
+
+— Il est à Belle-Île-en-Mer.
+
+— Chez M. Fouquet?
+
+— Chez M. Fouquet.
+
+— On l’aura!
+
+Ce fut au tour de la duchesse à sourire.
+
+— Ne croyez pas cela si facilement, dit-elle, et ne le promettez
+pas si légèrement.
+
+— Pourquoi donc, madame?
+
+— Parce que M. d’Herblay n’est pas de ces gens qu’on prend quand
+on veut.
+
+— Un rebelle, alors?
+
+— Oh! nous autres, monsieur Colbert, nous avons passé toute notre
+vie à faire les rebelles, et, pourtant, vous le voyez bien, loin
+d’être pris, nous prenons les autres.
+
+Colbert attacha sur la vieille duchesse un de ces regards
+farouches dont rien ne traduisait l’expression, et, avec une
+fermeté qui ne manquait point de grandeur:
+
+— Le temps n’est plus, dit-il, où les sujets gagnaient des duchés
+à faire la guerre au roi de France. M. d’Herblay, s’il conspire,
+mourra sur un échafaud. Cela fera ou ne fera pas plaisir à ses
+ennemis, peu nous importe.
+
+Et ce nous, étrange dans la bouche de Colbert, fit un instant
+rêver la duchesse. Elle se surprit à compter intérieurement avec
+cet homme.
+
+Colbert avait ressaisi la supériorité dans l’entretien; il voulut
+la garder.
+
+— Vous me demandez, dit-il, madame, de faire arrêter ce
+M. d’Herblay?
+
+— Moi? Je ne vous demande rien.
+
+— Je croyais, madame; mais, puisque je me suis trompé, laissons
+faire. Le roi n’a encore rien dit.
+
+La duchesse se mordit les ongles.
+
+— D’ailleurs, continua Colbert, quelle pauvre prise que celle de
+cet évêque! Gibier de roi, un évêque! oh! non, non, je ne m’en
+occuperai même point.
+
+La haine de la duchesse se découvrit.
+
+— Gibier de femme, dit-elle, et la reine est une femme. Si elle
+veut qu’on arrête M. d’Herblay, c’est qu’elle a ses raisons.
+D’ailleurs, M. d’Herblay n’est-il pas ami de celui qui va tomber
+en disgrâce?
+
+— Oh! qu’à cela ne tienne! dit Colbert. On ménagera cet homme,
+s’il n’est pas l’ennemi du roi. Cela vous déplaît?
+
+— Je ne dis rien.
+
+— Oui... vous le voulez voir en prison, à la Bastille, par
+exemple?
+
+— Je crois un secret mieux caché derrière les murs de la Bastille
+que derrière ceux de Belle-Île.
+
+— J’en parlerai au roi, qui éclaircira le point.
+
+— En attendant l’éclaircissement, monsieur, l’évêque de Vannes se
+sera enfui. J’en ferais autant.
+
+— Enfui! lui! et où s’enfuirait-il? L’Europe est à nous, de
+volonté, sinon de fait.
+
+— Il trouvera toujours un asile, monsieur. On voit bien que vous
+ignorez à qui vous avez affaire. Vous ne connaissez pas
+M. d’Herblay, vous n’avez pas connu Aramis. C’était un de ces
+quatre mousquetaires qui, sous le feu roi, ont fait trembler le
+cardinal de Richelieu, et qui, pendant la Régence, ont donné tant
+de souci à M. de Mazarin.
+
+— Mais, madame, comment fera-t-il, à moins qu’il n’ait un royaume
+à lui?
+
+— Il l’a, monsieur.
+
+— Un royaume à lui, M. d’Herblay?
+
+— Je vous répète, monsieur, que, s’il lui faut un royaume, il l’a
+ou il l’aura.
+
+— Enfin, du moment que vous prenez un intérêt si grand à ce qu’il
+n’échappe pas, madame, ce rebelle, je vous assure, n’échappera
+pas.
+
+— Belle-Île est fortifiée, monsieur Colbert, et fortifiée par
+lui.
+
+— Belle-Île fût-elle aussi défendue par lui, Belle-Île n’est pas
+imprenable, et, si M. l’évêque de Vannes est enfermé dans
+Belle-Île, eh bien! madame, on fera le siège de la place et on le
+prendra.
+
+— Vous pouvez être bien certain, monsieur, que le zèle que vous
+déployez pour les intérêts de la reine mère touchera vivement Sa
+Majesté, et que vous en aurez une magnifique récompense; mais que
+lui dirai-je de vos projets sur cet homme?
+
+— Qu’une fois pris il sera enfoui dans une forteresse d’où jamais
+son secret ne sortira.
+
+— Très bien, monsieur Colbert, et nous pouvons dire qu’à dater de
+cet instant nous avons fait tous deux une alliance solide, vous et
+moi, et que je suis bien à votre service.
+
+— C’est moi, madame, qui me mets au vôtre. Ce chevalier
+d’Herblay, c’est un espion de l’Espagne, n’est-ce pas?
+
+— Mieux que cela.
+
+— Un ambassadeur secret?
+
+— Montez toujours.
+
+— Attendez... le roi Philippe III est dévot. C’est... le
+confesseur de Philippe III?
+
+— Plus haut encore.
+
+— Mordieu! s’écria Colbert, qui s’oublia jusqu’à jurer en
+présence de cette grande dame, de cette vieille amie de la reine
+mère, de la duchesse de Chevreuse enfin. C’est donc le général des
+jésuites?
+
+— Je crois que vous avez deviné, répondit la duchesse.
+
+— Ah! madame, alors cet homme nous perdra tous si nous ne le
+perdons, et encore faut-il se hâter!
+
+— C’est mon avis, monsieur; mais je n’osais vous le dire.
+
+— Et nous avons eu du bonheur qu’il se soit attaqué au trône, au
+lieu de s’attaquer à nous.
+
+— Mais notez bien ceci, monsieur Colbert: jamais M. d’Herblay ne
+se décourage, et, s’il a manqué son coup, il recommencera. S’il a
+laissé échapper l’occasion de se faire un roi pour lui, il en fera
+tôt ou tard un autre, dont, à coup sûr, vous ne serez pas le
+premier ministre.
+
+Colbert fronça le sourcil avec une expression menaçante.
+
+— Je compte bien que la prison nous réglera cette affaire-là
+d’une manière satisfaisante pour tous deux, madame.
+
+La duchesse sourit.
+
+— Si vous saviez, dit-elle, combien de fois Aramis est sorti de
+prison!
+
+— Oh! reprit Colbert, nous aviserons à ce qu’il n’en sorte pas
+cette fois-ci.
+
+— Mais vous n’avez donc pas entendu ce que je vous ai dit tout à
+l’heure? Vous ne vous rappelez donc pas qu’Aramis était un des
+quatre invincibles que redoutait Richelieu? Et, à cette époque,
+les quatre mousquetaires n’avaient point ce qu’ils ont
+aujourd’hui: l’argent et l’expérience.
+
+Colbert se mordit les lèvres.
+
+— Nous renoncerons à la prison, dit-il d’un ton plus bas. Nous
+trouverons une retraite dont l’invincible ne puisse pas sortir.
+
+— À la bonne heure, notre allié! répondit la duchesse. Mais voici
+qu’il se fait tard; est-ce que nous ne rentrons pas?
+
+— D’autant plus volontiers, madame, que j’ai mes préparatifs à
+faire pour partir avec le roi.
+
+— À Paris! cria la duchesse au cocher.
+
+Et le carrosse retourna vers le faubourg Saint-Antoine après la
+conclusion de ce traité qui livrait à la mort le dernier ami de
+Fouquet, le dernier défenseur de Belle-Île, l’ancien ami de Marie
+Michon, le nouvel ennemi de la duchesse.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLIII — Les deux gabares
+
+
+D’Artagnan était parti: Fouquet aussi était parti, et lui avec une
+rapidité que doublait le tendre intérêt de ses amis.
+
+Les premiers moments de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette
+fuite, furent troublés par la crainte incessante de tous les
+chevaux, de tous les carrosses qu’on apercevait derrière le
+fugitif.
+
+Il n’était pas naturel, en effet, que Louis XIV, s’il en voulait à
+cette proie, la laissât échapper; le jeune lion savait déjà la
+chasse, et il avait des limiers assez ardents pour s’en reposer
+sur eux.
+
+Mais, insensiblement, toutes les craintes s’évanouirent; le
+surintendant, à force de courir, mit une telle distance entre lui
+et les persécuteurs, que, raisonnablement, nul ne le pouvait
+atteindre. Quant à la contenance, ses amis la lui avaient faite
+excellente. Ne voyageait-il pas pour aller joindre le roi à
+Nantes, et la rapidité même ne témoignait-elle pas de son zèle.
+
+Il arriva fatigué mais rassuré, à Orléans, où il trouva, grâce aux
+soins d’un courrier qui l’avait précédé, une belle gabare à huit
+rameurs.
+
+Ces gabares, en forme de gondoles, un peu larges, un peu lourdes,
+contenant une petite chambre couverte en forme de tillac et une
+chambre de poupe formée par une tente, faisaient alors le service
+d’Orléans à Nantes par la Loire; et ce trajet, long de nos jours,
+paraissait alors plus doux et plus commode que la grande route
+avec ses bidets de poste ou ses mauvais carrosses à peine
+suspendus. Fouquet monta dans cette gabare, qui partit aussitôt.
+Les rameurs, sachant qu’ils avaient l’honneur de mener le
+surintendant des finances, s’escrimaient de leur mieux, et ce mot
+magique, les _finances_, leur promettait quelque bonne
+gratification dont ils voulaient se rendre dignes.
+
+La gabare vola sur les flots de la Loire. Un temps magnifique, un
+de ces soleils levants qui empourprent les paysages, laissait au
+fleuve toute sa sérénité limpide. Le courant et les rameurs
+portèrent Fouquet comme les ailes portent l’oiseau; il arriva
+devant Beaugency sans qu’aucun accident eût signalé le voyage.
+
+Fouquet espérait arriver le premier de tous à Nantes; là, il
+verrait les notables et se donnerait un appui parmi les principaux
+membres des États; il se rendrait nécessaire, chose facile à un
+homme de son mérite, et retarderait la catastrophe, s’il ne
+réussissait pas à l’éviter entièrement.
+
+— D’ailleurs, lui disait Gourville, à Nantes vous devinerez ou
+nous devinerons les intentions de vos ennemis; nous aurons les
+chevaux prêts pour gagner l’inextricable Poitou, une barque pour
+gagner la mer, et, une fois en mer, Belle-Île est le port
+inviolable. Vous voyez, en outre, que nul ne vous guette et que
+nul ne nous suit.
+
+Il achevait à peine, que l’on découvrit de loin, derrière un coude
+formé par le fleuve, la mâture d’une gabare importante qui
+descendait.
+
+Les rameurs du bateau de Fouquet poussèrent un cri de surprise en
+voyant cette gabare.
+
+— Qu’y a-t-il? demanda Fouquet.
+
+— Il y a, monseigneur, répondit le patron de la barque, que c’est
+une chose vraiment extraordinaire, et que cette gabare marche
+comme un ouragan.
+
+Gourville tressaillit et monta sur le tillac pour mieux voir.
+
+Fouquet ne monta pas, lui; mais il dit à Gourville avec une
+défiance contenue:
+
+— Voyez donc ce que c’est, mon cher.
+
+La gabare venait de dépasser le coude. Elle nageait si vite, que,
+derrière elle, on voyait frémir la blanche traînée de son sillage,
+illuminé des feux du jour.
+
+— Comme ils vont! répéta le patron, comme ils vont! il paraît que
+la paie est bonne. Je ne croyais pas, ajouta le patron, que des
+avirons de bois pussent se comporter mieux que les nôtres; mais,
+en voici là-bas qui me prouvent le contraire.
+
+— Je crois bien! s’écria un des rameurs; ils sont douze et nous
+ne sommes que huit.
+
+— Douze! fit Gourville, douze rameurs? Impossible!
+
+Le chiffre de huit rameurs, pour une gabare, n’avait jamais été
+dépassé, même pour le roi.
+
+On avait fait cet honneur à M. le surintendant bien plus encore
+par hâte que par respect.
+
+— Que signifie cela? dit Gourville en cherchant à distinguer,
+sous la tente, qu’on apercevait déjà, les voyageurs, que l’œil le
+plus subtil n’eût pas encore réussi à reconnaître.
+
+— Faut-il qu’ils soient pressés! Car ce n’est pas le roi, dit le
+patron.
+
+Fouquet frissonna.
+
+— À quoi voyez-vous que ce n’est pas le roi? dit Gourville.
+
+— D’abord, parce qu’il n’y a pas de pavillon blanc aux fleurs de
+lis, que la gabare royale porte toujours.
+
+— Et ensuite, dit M. Fouquet, parce qu’il est impossible que ce
+soit le roi, Gourville, attendu que le roi était encore hier à
+Paris.
+
+Gourville répondit au surintendant par un regard qui signifiait:
+«Vous y étiez bien vous-même.»
+
+— Et à quoi voit-on qu’ils sont pressés? ajouta-t-il pour gagner
+du temps.
+
+— À ce que, monsieur, dit le patron, ces gens-là ont dû partir
+longtemps après nous, et qu’ils nous ont rejoints, ou à peu près.
+
+— Bah! fit Gourville, qui vous dit qu’ils ne sont point partis de
+Beaugency ou de Niort même?
+
+— Nous n’avons vu aucune gabare de cette force, si ce n’est à
+Orléans. Elle vient d’Orléans, monsieur, et se dépêche.
+
+M. Fouquet et Gourville échangèrent un coup d’œil.
+
+Le patron remarqua cette inquiétude. Gourville aussitôt pour lui
+donner le change:
+
+— Quelque ami, dit-il qui aura gagé de nous rattraper; gagnons le
+pari, et ne nous laissons pas atteindre.
+
+Le patron ouvrait la bouche pour répondre que c’était impossible,
+lorsque M. Fouquet, avec hauteur:
+
+— Si c’est quelqu’un qui veut nous joindre, dit-il, laissons-le
+venir.
+
+— On peut essayer, monseigneur, dit le patron timidement. Allons,
+vous autres, du nerf! nagez!
+
+— Non, dit M. Fouquet, arrêtez tout court, au contraire.
+
+— Monseigneur, quelle folie! interrompit Gourville en se penchant
+à son oreille.
+
+— Tout court! répéta M. Fouquet. Les huit avirons s’arrêtèrent,
+et, résistant à l’eau, imprimèrent un mouvement rétrograde à la
+gabare. Elle était arrêtée.
+
+Les douze rameurs de l’autre ne distinguèrent pas d’abord cette
+manœuvre, car ils continuèrent à lancer l’esquif si
+vigoureusement, qu’il arriva tout au plus à portée de mousquet.
+M. Fouquet avait la vue mauvaise; Gourville était gêné par le
+soleil, qui frappait ses yeux; le patron seul, avec cette habitude
+et cette netteté que donne la lutte contre les éléments, aperçut
+distinctement les voyageurs de la gabare voisine.
+
+— Je les vois! s’écria-t-il, ils sont deux.
+
+— Je ne vois rien, dit Gourville.
+
+— Vous n’allez pas tarder à les distinguer; en quelques coups
+d’aviron, ils seront à vingt pas de nous.
+
+Mais ce qu’annonçait le patron ne se réalisa pas; la gabare imita
+le mouvement commandé par M. Fouquet, et, au lieu de venir joindre
+ses prétendus amis, elle s’arrêta tout net sur le milieu du
+fleuve.
+
+— Je n’y comprends plus rien, dit le patron.
+
+— Ni moi, dit Gourville.
+
+— Vous qui voyez si bien les gens qui mènent cette gabare, reprit
+M. Fouquet, tâchez de nous les peindre, patron, avant que nous en
+soyons trop loin.
+
+— Je croyais en voir deux, répondit le batelier, je n’en vois
+plus qu’un sous la tente.
+
+— Comment est-il?
+
+— C’est un homme brun, large d’épaules, court de cou.
+
+Un petit nuage passa dans l’azur du ciel, et vint, à ce moment,
+masquer le soleil.
+
+Gourville, qui regardait toujours, une main sur les yeux, put voir
+ce qu’il cherchait, et, tout à coup, sautant du tillac dans la
+chambre où l’attendait Fouquet:
+
+— Colbert! lui dit-il d’une voix altérée par l’émotion.
+
+— Colbert? répéta Fouquet. Oh! voilà qui est étrange; mais non,
+c’est impossible!
+
+— Je le reconnais, vous dis-je, et lui-même m’a si bien reconnu,
+qu’il vient de passer dans la chambre de poupe. Peut-être le roi
+l’envoie-t-il pour nous faire revenir.
+
+— En ce cas, il nous joindrait au lieu de rester en panne. Que
+fait-il là?
+
+— Il nous surveille sans doute, monseigneur?
+
+— Je n’aime pas les incertitudes, s’écria Fouquet; marchons droit
+à lui.
+
+— Oh! monseigneur, ne faites pas cela! la gabare est pleine de
+gens armés.
+
+— Il m’arrêterait donc, Gourville? Pourquoi ne vient-il pas,
+alors?
+
+— Monseigneur, il n’est pas de votre dignité d’aller au devant
+même de votre perte.
+
+— Mais souffrir que l’on me guette comme un malfaiteur?
+
+— Rien ne dit qu’on vous guette, monseigneur; soyez patient.
+
+— Que faire, alors?
+
+— Ne vous arrêtez pas; vous n’alliez aussi vite que pour paraître
+obéir avec zèle aux ordres du roi. Redoublez de vitesse. Qui
+vivra, verra!
+
+— C’est juste. Allons! s’écria Fouquet, puisque l’on demeure coi
+là-bas, marchons nous autres.
+
+Le patron donna le signal, et les rameurs de Fouquet reprirent
+leur exercice avec tout le succès qu’on pouvait attendre de gens
+reposés.
+
+À peine la gabare eut-elle fait cent brasses, que l’autre, celle
+aux douze rameurs, se remit en marche également.
+
+Cette course dura tout le jour, sans que la distance grandît ou
+diminuât entre les deux équipages.
+
+Vers le soir, Fouquet voulut essayer les intentions de son
+persécuteur. Il ordonna aux rameurs de tirer vers la terre comme
+pour opérer une descente.
+
+La gabare de Colbert imita cette manœuvre et cingla vers la terre
+en biaisant.
+
+Par le plus grand des hasards, à l’endroit où Fouquet fit mine de
+débarquer, un valet d’écurie du château de Langeais suivait la
+berge fleurie en menant trois chevaux à la longe. Sans doute les
+gens de la gabare à douze rameurs crurent-ils que Fouquet se
+dirigeait vers des chevaux préparés pour sa fuite; car on vit
+quatre ou cinq hommes, armés de mousquets, sauter de cette gabare
+à terre et marcher sur la berge, comme pour gagner du terrain sur
+les chevaux et le cavalier.
+
+Fouquet, satisfait d’avoir forcé l’ennemi à une démonstration, se
+le tint pour dit, et recommença de faire marcher son bateau.
+
+Les gens de Colbert remontèrent aussitôt dans le leur, et la
+course entre les deux équipages reprit avec une nouvelle
+persévérance.
+
+Ce que voyant, Fouquet se sentit menacé de près, et, d’une voix
+prophétique:
+
+— Eh bien! Gourville dit-il très bas, que disais-je à notre
+dernier repas, chez moi? vais-je ou non à ma ruine?
+
+— Oh! monseigneur.
+
+— Ces deux bateaux qui se suivent avec autant d’émulation que si
+nous nous disputions, M. Colbert et moi, un prix de vitesse sur la
+Loire, ne représentent-ils pas bien nos deux fortunes, et ne
+crois-tu pas, Gourville que l’un des deux fera naufrage à Nantes?
+
+— Au moins, objecta Gourville, il y a encore incertitude; vous
+allez paraître aux États, vous allez montrer quel homme vous êtes;
+votre éloquence et votre génie dans les affaires sont le bouclier
+et l’épée qui vous serviront à vous défendre, sinon à vaincre. Les
+Bretons ne vous connaissent point, et, quand ils vous connaîtront,
+votre cause est gagnée. Oh! que M. Colbert se tienne bien, car sa
+gabare est aussi exposée que la vôtre à chavirer. Les deux vont
+vite, la sienne plus que la vôtre, c’est vrai; on verra laquelle
+arrivera la première au naufrage.
+
+Fouquet, prenant la main de Gourville:
+
+— Ami, dit-il, c’est tout jugé; rappelle-toi le proverbe: _Les
+premiers vont devant._ Eh bien! Colbert n’a garde de me passer!
+C’est un prudent, Colbert.
+
+Il avait raison; les deux gabares voguèrent jusqu’à Nantes, se
+surveillant l’une l’autre; quand le surintendant aborda, Gourville
+espéra qu’il pourrait chercher tout de suite son refuge et faire
+préparer des relais.
+
+Mais, au débarquer, la seconde gabare rejoignit la première, et
+Colbert, s’approchant de Fouquet, le salua sur le quai avec les
+marques du plus profond respect.
+
+Marques tellement significatives, tellement bruyantes, qu’elles
+eurent pour résultat de faire accourir toute une population sur la
+Fosse.
+
+Fouquet se possédait complètement; il sentait qu’en ses derniers
+moments de grandeur il avait des obligations envers lui-même.
+
+Il voulait tomber de si haut, que sa chute écrasât quelqu’un de
+ses ennemis.
+
+Colbert se trouvait là, tant pis pour Colbert.
+
+Aussi le surintendant, se rapprochant de lui, répondit-il avec ce
+clignement d’yeux arrogant qui lui était particulier:
+
+— Quoi! c’est vous, monsieur Colbert?
+
+— Pour vous rendre mes hommages, monseigneur, dit celui-ci.
+
+— Vous étiez dans cette gabare?
+
+Il désigna la fameuse barque à douze rameurs.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— À douze rameurs? dit Fouquet. Quel luxe, monsieur Colbert! Un
+moment, j’ai cru que c’était la reine mère ou le roi.
+
+— Monseigneur...
+
+Et Colbert rougit.
+
+— Voilà un voyage qui coûtera cher à ceux qui le paient, monsieur
+l’intendant, dit Fouquet. Mais, enfin, vous êtes arrivé. Vous
+voyez bien, ajouta-t-il un moment après, que, moi qui n’avais pas
+plus de huit rameurs, je suis arrivé avant vous.
+
+Et il lui tourna le dos, le laissant indécis de savoir réellement
+si toutes les tergiversations de la seconde gabare avaient échappé
+à la première.
+
+Au moins ne lui donnait-il pas la satisfaction de montrer qu’il
+avait eu peur.
+
+Colbert, si fâcheusement secoué, ne se rebuta pas; il répondit:
+
+— Je n’ai pas été vite, monseigneur, parce que je m’arrêtais
+chaque fois que vous vous arrêtiez.
+
+— Et pourquoi cela, monsieur Colbert? s’écria Fouquet irrité de
+cette basse audace; pourquoi puisque vous aviez un équipage
+supérieur au mien, ne me joigniez-vous ou ne me dépassiez-vous
+pas?
+
+— Par respect, fit l’intendant, qui salua jusqu’à terre.
+
+Fouquet monta dans un carrosse que la ville lui envoyait, on ne
+sait pourquoi ni comment, et il se rendit à la Maison de Nantes,
+escorté d’une grande foule qui, depuis plusieurs jours,
+bouillonnait dans l’attente d’une convocation des États.
+
+À peine fut-il installé, que Gourville sortit pour aller faire
+préparer les chevaux sur la route de Poitiers et de Vannes et un
+bateau à Paimbœuf.
+
+Il fit avec tant de mystère, d’activité, de générosité ces
+différentes opérations, que jamais Fouquet, alors travaillé par
+son accès de fièvre, ne fut plus près du salut, sauf la
+coopération de cet agitateur immense des projets humains: le
+hasard.
+
+Le bruit se répandit en ville, cette nuit, que le roi venait en
+grande hâte sur des chevaux de poste, et qu’il arriverait dans dix
+ou douze heures.
+
+Le peuple, en attendant le roi, se réjouissait fort de voir les
+mousquetaires, fraîchement arrivés avec M. d’Artagnan, leur
+capitaine, et casernés dans le château, dont ils occupaient tous
+les postes en qualité de garde d’honneur.
+
+M. d’Artagnan, qui était fort poli, se présenta vers dix heures
+chez le surintendant, pour lui offrir ses respectueux hommages,
+et, bien, que le ministre eût la fièvre bien qu’il fût souffrant
+et trempé de sueur, il voulut recevoir M. d’Artagnan, lequel fut
+charmé de cet honneur, comme on le verra par l’entretien qu’ils
+eurent ensemble.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLIV — Conseils d’ami
+
+
+Fouquet s’était couché, en homme qui tient à la vie et qui
+économise le plus possible ce mince tissu de l’existence, dont les
+chocs et les angles de ce monde usent si vite l’irréparable
+ténuité.
+
+D’Artagnan parut sur le seuil de la chambre et fut salué par le
+surintendant d’un bonjour très affable.
+
+— Bonjour, monseigneur, répondit le mousquetaire; comment vous
+trouvez-vous de ce voyage?
+
+— Assez bien. Merci.
+
+— Et de la fièvre?
+
+— Assez mal. Je bois, comme vous voyez. À peine arrivé, j’ai
+frappé sur Nantes une contribution de tisane.
+
+— Il faut dormir d’abord, monseigneur.
+
+— Eh! corbleu! cher monsieur d’Artagnan, je dormirais bien
+volontiers...
+
+— Qui vous en empêche?
+
+— Mais vous, d’abord.
+
+— Moi? Ah! Monseigneur!...
+
+— Sans doute. Est-ce que, à Nantes comme à Paris, vous ne venez
+pas au nom du roi?
+
+— Pour Dieu! monseigneur, répliqua le capitaine, laissez donc le
+roi en repos! Le jour où je viendrai de la part du roi pour ce que
+vous voulez me dire, je vous promets de ne pas vous faire languir.
+Vous me verrez mettre la main à l’épée, selon l’ordonnance, et
+vous m’entendrez dire du premier coup, de ma voix de cérémonie:
+«Monseigneur, au nom du roi, je vous arrête»
+
+Fouquet tressaillit malgré lui, tant l’accent du Gascon spirituel
+avait été naturel et vigoureux. La représentation du fait était
+presque aussi effrayante que le fait lui-même.
+
+— Vous me promettez cette franchise? dit le surintendant.
+
+— Sur l’honneur! Mais nous n’en sommes pas là, croyez-moi.
+
+— Qui vous fait penser cela, monsieur d’Artagnan? Moi, je crois
+tout le contraire.
+
+— Je n’ai entendu parler de quoi que ce soit, répliqua
+d’Artagnan.
+
+— Eh! eh! fit Fouquet.
+
+— Mais non, vous êtes un agréable homme, malgré votre fièvre. Le
+roi ne peut, ne doit s’empêcher de vous aimer au fond du cœur.
+
+Fouquet fit la grimace.
+
+— Mais M. Colbert? dit-il. M. Colbert m’aime-t-il aussi autant
+que vous le dites?
+
+— Je ne parle point de M. Colbert, reprit d’Artagnan. C’est un
+homme exceptionnel, celui-là! Il ne vous aime pas, c’est possible;
+mais mordioux! l’écureuil peut se garer de la couleuvre, pour peu
+qu’il le veuille.
+
+— Savez-vous que vous me parlez en ami, répliqua Fouquet, et que,
+sur ma vie! je n’ai jamais trouvé un homme de votre esprit et de
+votre cœur?
+
+— Cela vous plaît à dire, fit d’Artagnan. Vous attendez à
+aujourd’hui pour me faire un compliment pareil?
+
+— Aveugles que nous sommes! murmura Fouquet.
+
+— Voilà votre voix qui s’enroue, dit d’Artagnan. Buvez,
+monseigneur, buvez.
+
+Et il lui offrit une tasse de tisane avec la plus cordiale amitié;
+Fouquet la prit et le remercia par un bon sourire.
+
+— Ces choses-là n’arrivent qu’à moi, dit le mousquetaire. J’ai
+passé dix ans sous votre barbe quand vous remuiez des tonnes d’or;
+vous faisiez quatre millions de pension par an, vous ne m’avez
+jamais remarqué; et voilà que vous vous apercevez que je suis au
+monde, précisément au moment...
+
+— Où je vais tomber, interrompit Fouquet. C’est vrai cher
+monsieur d’Artagnan.
+
+— Je ne dis pas cela.
+
+— Vous le pensez, c’est tout. Eh bien! si je tombe, prenez ma
+parole pour vraie, je ne passerai pas un jour sans me dire, en me
+frappant la tête: «Fou! fou! stupide mortel! Tu avais
+M. d’Artagnan sous la main, et tu ne t’es pas servi de lui! et tu
+ne l’as pas enrichi!»
+
+— Vous me comblez! dit le capitaine; je raffole de vous.
+
+— Encore un homme qui ne pense pas comme M. Colbert, fit le
+surintendant.
+
+— Que ce Colbert vous tient aux côtes! C’est pis que votre
+fièvre.
+
+— Ah! j’ai mes raisons, dit Fouquet. Jugez-les.
+
+Et il lui raconta les détails de la course des gabares et
+l’hypocrite persécution de Colbert.
+
+— N’est-ce pas le meilleur signe de ma ruine?
+
+D’Artagnan devint sérieux.
+
+— C’est juste, dit-il. Oui, cela sent mauvais, comme disait
+M. de Tréville.
+
+Et il attacha sur Fouquet son regard intelligent et significatif.
+
+— N’est-ce pas, capitaine, que je suis bien désigné? N’est-ce pas
+que le roi m’amène bien à Nantes pour m’isoler de Paris, où j’ai
+tant de créatures, et pour s’emparer de Belle-Île?
+
+— Où est M. d’Herblay, ajouta d’Artagnan.
+
+Fouquet leva la tête.
+
+— Quant à moi, monseigneur, poursuivit d’Artagnan, je puis vous
+assurer que le roi ne m’a rien dit contre vous.
+
+— Vraiment?
+
+— Le roi m’a commandé de partir pour Nantes, c’est vrai; de n’en
+rien dire à M. de Gesvres.
+
+— Mon ami.
+
+— À M. de Gesvres, oui, monseigneur, continua le mousquetaire,
+dont les yeux ne cessaient de parler un langage opposé au langage
+des lèvres. Le roi m’a commandé encore de prendre une brigade des
+mousquetaires, ce qui est superflu en apparence, puisque le pays
+est calme.
+
+— Une brigade? dit Fouquet en se levant sur un coude.
+
+— Quatre-vingt-seize cavaliers, oui, monseigneur, le même nombre
+qu’on avait pris pour arrêter MM. de Chalais, de Cinq-Mars et
+Montmorency.
+
+Fouquet dressa l’oreille à ces mots, prononcés sans valeur
+apparente.
+
+— Et puis? dit-il.
+
+— Et puis d’autres ordres insignifiants, tels que ceux-ci:
+«Garder le château; garder chaque logis; ne laisser aucun garde de
+M. de Gesvres prendre faction.» De M. de Gesvres, votre ami.
+
+— Et pour moi, s’écria Fouquet, quels ordres?
+
+— Pour vous, monseigneur, pas le plus petit mot.
+
+— Monsieur d’Artagnan, il s’agit de me sauver l’honneur et la
+vie, peut être! Vous ne me tromperiez pas?
+
+— Moi!... et dans quel but? Est-ce que vous êtes menacé?
+Seulement, il y a bien, touchant les carrosses et les bateaux, un
+ordre...
+
+— Un ordre?
+
+— Oui; mais qui ne saurait vous concerner. Simple mesure de
+police.
+
+— Laquelle, capitaine? laquelle?
+
+— C’est d’empêcher tous chevaux ou bateaux de sortir de Nantes
+sans un sauf-conduit signé du roi.
+
+— Grand-Dieu! mais...
+
+D’Artagnan se mit à rire.
+
+— Cela n’aura d’exécution qu’après l’arrivée du roi à Nantes;
+ainsi, vous voyez bien, monseigneur, que l’ordre ne vous concerne
+en rien.
+
+Fouquet devint rêveur, et d’Artagnan feignit de ne pas remarquer
+sa préoccupation.
+
+— Pour que je vous confie la teneur des ordres qu’on m’a donnés,
+il faut que je vous aime et que je tienne à vous prouver qu’aucun
+n’est dirigé contre vous.
+
+— Sans doute, dit Fouquet distrait.
+
+— Récapitulons, dit le capitaine avec son coup d’œil chargé
+d’insistance: Garde spéciale et sévère du château dans lequel vous
+aurez votre logis, n’est-ce pas? Connaissez-vous ce château?... Ah!
+monseigneur, une vraie prison! Absence totale de M. de Gesvres,
+qui a l’honneur d’être de vos amis... Clôture des portes de la
+ville et de la rivière, sauf une passe, mais seulement quand le
+roi sera venu... Savez-vous bien, monsieur Fouquet, que si, au
+lieu de parler à un homme comme vous, qui êtes un des premiers du
+royaume, je parlais à une conscience troublée, inquiète, je me
+compromettrais à jamais? La belle occasion pour quelqu’un qui
+voudrait prendre le large! Pas de police, pas de gardes, pas
+d’ordres; l’eau libre, la route franche, M. d’Artagnan obligé de
+prêter ses chevaux si on les lui demandait! Tout cela doit vous
+rassurer, monsieur Fouquet; car le roi ne m’eût pas laissé ainsi
+indépendant, s’il eût eu de mauvais desseins. En vérité, monsieur
+Fouquet, demandez-moi tout ce qui pourra vous être agréable: je
+suis à votre disposition; et seulement, si vous y consentez, vous
+me rendrez un service; celui de souhaiter le bonjour à Aramis et à
+Porthos, au cas où vous embarqueriez pour Belle-Île, ainsi que
+vous avez le droit de le faire, sans désemparer, tout de suite, en
+robe de chambre, comme vous voilà.
+
+Sur ces mots, et avec une profonde révérence, le mousquetaire,
+dont les regards n’avaient rien perdu de leur intelligente
+bienveillance, sortit de l’appartement et disparut.
+
+Il n’était pas aux degrés du vestibule, que Fouquet, hors de lui,
+se pendit à la sonnette et cria:
+
+— Mes chevaux! ma gabare!
+
+Personne ne répondit.
+
+Le surintendant s’habilla lui-même de tout ce qu’il trouva sous sa
+main.
+
+— Gourville!... Gourville!... cria-t-il tout en glissant sa
+montre dans sa poche.
+
+Et la sonnette joua encore, tandis que Fouquet répétait:
+
+— Gourville!... Gourville!...
+
+Gourville parut, haletant, pâle.
+
+— Partons! partons! cria le surintendant dès qu’il le vit.
+
+— Il est trop tard! fit l’ami du pauvre Fouquet.
+
+— Trop tard! pourquoi?
+
+— Écoutez!
+
+On entendit des trompettes et un bruit de tambour devant le
+château.
+
+— Quoi donc, Gourville?
+
+— Le roi qui arrive, monseigneur.
+
+— Le roi?
+
+— Le roi, qui a brûlé étapes sur étapes; le roi, qui a crevé des
+chevaux et qui avance de huit heures sur votre calcul.
+
+— Nous sommes perdus! murmura Fouquet. Brave d’Artagnan, va! tu
+m’as parlé trop tard!
+
+Le roi arrivait, en effet, dans la ville; on entendit bientôt le
+canon du rempart et celui d’un vaisseau qui répondait du bas de la
+rivière.
+
+Fouquet fronça le sourcil, appela ses valets de chambre et se fit
+habiller en cérémonie.
+
+De sa fenêtre, derrière les rideaux, il voyait l’empressement du
+peuple et le mouvement d’une grande troupe qui avait suivi le
+prince sans que l’on pût deviner comment.
+
+Le roi fut conduit au château en grande pompe, et Fouquet le vit
+mettre pied à terre sous la herse et parler bas à l’oreille de
+d’Artagnan, qui tenait l’étrier.
+
+D’Artagnan, le roi étant passé sous la voûte, se dirigea vers la
+maison de Fouquet, mais si lentement, si lentement, en s’arrêtant
+tant de fois pour parler à ses mousquetaires, échelonnés en haie,
+que l’on eût dit qu’il comptait les secondes ou les pas avant
+d’accomplir son message.
+
+Fouquet ouvrit la fenêtre pour lui parler dans la cour.
+
+— Ah! s’écria d’Artagnan en l’apercevant, vous êtes encore chez
+vous, monseigneur.
+
+Et ce _encore_ suffit pour prouver à M. Fouquet combien
+d’enseignements et de conseils utiles renfermait la première
+visite du mousquetaire.
+
+Le surintendant se contenta de soupirer.
+
+— Mon Dieu, oui, monsieur, répondit-il; l’arrivée du roi m’a
+interrompu dans les projets que j’avais.
+
+— Ah! vous savez que le roi vient d’arriver?
+
+— Je l’ai vu, oui, monsieur; et, cette fois, vous venez de sa
+part?...
+
+— Savoir de vos nouvelles, monseigneur, et, si votre santé n’est
+pas trop mauvaise, vous prier de vouloir bien vous rendre au
+château.
+
+— De ce pas, monsieur d’Artagnan, de ce pas.
+
+— Ah! dame! fit le capitaine, à présent que le roi est là, il n’y
+a plus de promenade pour personne, plus de libre arbitre; la
+consigne gouverne à présent, vous comme moi, moi comme vous.
+
+Fouquet soupira une dernière fois, monta en carrosse, tant sa
+faiblesse était grande, et se rendit au château, escorté par
+d’Artagnan, dont la politesse n’était pas moins effrayante cette
+fois qu’elle n’avait été naguère consolante et gaie.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLV — Comment le roi Louis XIV joua son petit rôle
+
+
+Comme Fouquet descendait de carrosse pour entrer dans le château
+de Nantes, un homme du peuple s’approcha de lui avec tous les
+signes du plus grand respect et lui remit une lettre.
+
+D’Artagnan voulut empêcher cet homme d’entretenir Fouquet, et
+l’éloigna, mais le message avait été remis au surintendant.
+Fouquet décacheta la lettre et la lut; en ce moment, un vague
+effroi que d’Artagnan pénétra facilement se peignit sur les traits
+du premier ministre.
+
+M. Fouquet mit le papier dans le portefeuille qu’il avait sous son
+bras, et continua son chemin vers les appartements du roi.
+
+D’Artagnan, par les petites fenêtres pratiquées à chaque étage du
+donjon, vit, en montant derrière Fouquet, l’homme au billet
+regarder autour de lui sur la place et faire des signes à
+plusieurs personnes qui disparurent dans les rues adjacentes,
+après avoir elles-mêmes répété ces signes faits par le personnage
+que nous avons indiqué.
+
+On fit attendre Fouquet un moment sur cette terrasse dont nous
+avons parlé, terrasse qui aboutissait au petit corridor après
+lequel on avait établi le cabinet du roi.
+
+D’Artagnan alors passa devant le surintendant, que, jusque-là, il
+avait accompagné respectueusement, et entra dans le cabinet royal.
+
+— Eh bien? lui demanda Louis XIV, qui, en l’apercevant, jeta sur
+la table couverte de papiers une grande toile verte.
+
+— L’ordre est exécuté, Sire.
+
+— Et Fouquet?
+
+— M. le surintendant me suit, répliqua d’Artagnan.
+
+— Dans dix minutes, on l’introduira près de moi, dit le roi en
+congédiant d’Artagnan d’un geste.
+
+Celui-ci sortit, et, à peine arrivé dans le corridor à l’extrémité
+duquel Fouquet l’attendait, fut rappelé par la clochette du roi.
+
+— Il n’a pas paru étonné? demanda le roi.
+
+— Qui, Sire?
+
+— _Fouquet_, répéta le roi sans dire monsieur, particularité qui
+confirma le capitaine des mousquetaires dans ses soupçons.
+
+— Non, Sire, répliqua-t-il.
+
+— Bien.
+
+Et, pour la seconde fois, Louis renvoya d’Artagnan.
+
+Fouquet n’avait pas quitté la terrasse où il avait été laissé par
+son guide; il relisait son billet ainsi conçu:
+
+«Quelque chose se trame contre vous. Peut-être n’osera-t-on au
+château; ce serait à votre retour chez vous. Le logis est déjà
+cerné par les mousquetaires. N’y entrez pas; un cheval blanc vous
+attend derrière l’esplanade.»
+
+M. Fouquet avait reconnu l’écriture et le zèle de Gourville. Ne
+voulant point que, s’il lui arrivait malheur ce papier pût
+compromettre un fidèle ami, le surintendant s’occupait à déchirer
+ce billet en des milliers de morceaux éparpillés au vent hors du
+balustre de la terrasse.
+
+D’Artagnan le surprit, regardant voltiger les dernières miettes
+dans l’espace.
+
+— Monsieur, dit-il, le roi vous attend.
+
+Fouquet marcha d’un pas délibéré dans le petit corridor où
+travaillaient MM. de Brienne et Rose, tandis que le duc de
+Saint-Aignan, assis sur une petite chaise, aussi dans le corridor,
+semblait attendre des ordres et bâillait d’une impatience
+fiévreuse, son épée entre les jambes.
+
+Il sembla étrange à Fouquet que MM. de Brienne, Rose et de
+Saint-Aignan, d’ordinaire si attentifs, si obséquieux, se dérangeassent
+à peine lorsque lui, le surintendant, passa. Mais comment eût-il
+trouvé autre chose chez des courtisans, celui que le roi
+n’appelait plus que Fouquet?
+
+Il releva la tête, et, bien décidé à tout braver en face, entra
+chez le roi après qu’une clochette qu’on connaît déjà l’eut
+annoncé à Sa Majesté.
+
+Le roi, sans se lever, lui fit un signe de tête, et, avec intérêt:
+
+— Eh! comment allez-vous, monsieur Fouquet? dit-il.
+
+— Je suis dans mon accès de fièvre, répliqua le surintendant mais
+tout au service du roi.
+
+— Bien; les États s’assemblent demain: avez-vous un discours
+prêt?
+
+Fouquet regarda le roi avec étonnement.
+
+— Je n’en ai pas, Sire, dit-il; mais j’en improviserai un. Je
+sais assez à fond les affaires pour ne pas demeurer embarrassé. Je
+n’ai qu’une question à faire: Votre Majesté me le
+permettra-t-elle?
+
+— Faites.
+
+— Pourquoi Sa Majesté n’a-t-elle pas fait l’honneur à son premier
+ministre de l’avertir à Paris?
+
+— Vous étiez malade; je ne veux pas vous fatiguer.
+
+— Jamais un travail, jamais une explication ne me fatigue, Sire,
+et, puisque le moment est venu pour moi de demander une
+explication à mon roi...
+
+— Oh! monsieur Fouquet! et sur quoi une explication?
+
+— Sur les intentions de Sa Majesté à mon égard.
+
+Le roi rougit.
+
+— J’ai été calomnié, repartit vivement Fouquet, et je dois
+provoquer la justice du roi à des enquêtes.
+
+— Vous me dites cela bien inutilement, monsieur Fouquet; je sais
+ce que je sais.
+
+— Sa Majesté ne peut savoir les choses que si on les lui a dites,
+et je ne lui ai rien dit, moi, tandis que d’autres ont parlé
+maintes et maintes fois à...
+
+— Que voulez-vous dire? fit le roi, impatient de clore cette
+conversation embarrassante.
+
+— Je vais droit au fait, Sire, et j’accuse un homme de me nuire
+auprès de Votre Majesté.
+
+— Personne ne vous nuit, monsieur Fouquet.
+
+— Cette réponse, Sire, me prouve que j’avais raison.
+
+— Monsieur Fouquet, je n’aime pas qu’on accuse.
+
+— Quand on est accusé!
+
+— Nous avons déjà trop parlé de cette affaire.
+
+— Votre Majesté ne veut pas que je me justifie?
+
+— Je vous répète que je ne vous accuse pas.
+
+Fouquet fit un pas en arrière en faisant un demi-salut.
+
+«Il est certain, pensa-t-il, qu’il a pris un parti. Celui qui ne
+peut reculer a seul une pareille obstination. Ne pas voir le
+danger dans ce moment, ce serait être aveugle; ne pas l’éviter, ce
+serait être stupide.»
+
+Il reprit tout haut:
+
+— Votre Majesté m’a demandé pour un travail?
+
+— Non, monsieur Fouquet, pour un conseil que j’ai à vous donner.
+
+— J’attends respectueusement, Sire.
+
+— Reposez-vous, monsieur Fouquet; ne prodiguez plus vos forces:
+la session des États sera courte, et, quand mes secrétaires
+l’auront close, je ne veux plus que l’on parle affaires de quinze
+jours en France.
+
+— Le roi n’a rien à me dire au sujet de cette assemblée des
+États?
+
+— Non, monsieur Fouquet.
+
+— À moi, surintendant des finances?
+
+— Reposez-vous, je vous prie; voilà tout ce que j’ai à vous dire.
+
+Fouquet se mordit les lèvres et baissa la tête. Il couvait
+évidemment quelque pensée inquiète.
+
+Cette inquiétude gagna le roi.
+
+— Est-ce que vous êtes fâché d’avoir à vous reposer, monsieur
+Fouquet? dit-il.
+
+— Oui, Sire, je ne suis pas habitué au repos.
+
+— Mais vous êtes malade; il faut vous soigner.
+
+— Votre Majesté me parlait d’un discours à prononcer demain?
+
+Le roi ne répondit pas; cette question brusque venait de
+l’embarrasser.
+
+Fouquet sentit le poids de cette hésitation. Il crut lire dans les
+yeux du jeune prince un danger qui précipiterait sa défiance.
+
+«Si je parais avoir peur, pensa-t-il, je suis perdu.»
+
+Le roi, de son côté, n’était inquiet que de cette défiance de
+Fouquet.
+
+— A-t-il éventé quelque chose? murmurait-il.
+
+«Si son premier mot est dur, pensa encore Fouquet, s’il s’irrite
+ou feint de s’irriter pour prendre un prétexte, comment me
+tirerai-je de là? Adoucissons la pente. Gourville avait raison»
+
+— Sire, dit-il tout à coup, puisque la bonté du roi veille à ma
+santé à ce point qu’elle me dispense de tout travail, est-ce que
+je ne serai pas libre du conseil pour demain? J’emploierais ce
+jour à garder le lit, et je demanderais au roi de me céder son
+médecin pour essayer un remède contre ces maudites fièvres.
+
+— Soit fait comme vous désirez, monsieur Fouquet. Vous aurez le
+congé pour demain, vous aurez le médecin, vous aurez la santé.
+
+— Merci, dit Fouquet en s’inclinant.
+
+Puis, prenant son parti:
+
+— Est-ce que je n’aurai pas, dit-il, le bonheur de mener le roi à
+Belle-Île, chez moi?
+
+Et il regardait Louis en face pour juger de l’effet d’une pareille
+proposition.
+
+Le roi rougit encore.
+
+— Vous savez, répliqua-t-il en essayant de sourire, que vous
+venez de dire: _À Belle-Île, chez moi?_
+
+— C’est vrai, Sire.
+
+— Eh bien! ne vous souvient-il plus, continua le roi du même ton
+enjoué, que vous me donnâtes Belle-Île?
+
+— C’est encore vrai, Sire. Seulement, comme vous ne l’avez pas
+prise, vous en viendrez prendre possession.
+
+— Je le veux bien.
+
+— C’était, d’ailleurs, l’intention de Votre Majesté autant que la
+mienne, et je ne saurais dire à Votre Majesté combien j’ai été
+heureux et fier en voyant toute la maison militaire du roi venir
+de Paris pour cette prise de possession.
+
+Le roi balbutia qu’il n’avait pas amené ses mousquetaires pour
+cela seulement.
+
+— Oh! je le pense bien, dit vivement Fouquet; Votre Majesté sait
+trop bien qu’il lui suffit de venir seule une badine à la main,
+pour faire tomber toutes les fortifications de Belle-Île.
+
+— Peste! s’écria le roi, je ne veux pas qu’elles tombent, ces
+belles fortifications qui ont coûté si cher à élever. Non!
+qu’elles demeurent contre les Hollandais et les Anglais. Ce que je
+veux voir à Belle-Île, vous ne le devineriez pas, monsieur
+Fouquet: ce sont les belles paysannes, filles et femmes, des
+terres ou des grèves, qui dansent si bien et sont si séduisantes
+avec leurs jupes d’écarlate! on m’a fort vanté vos vassales,
+monsieur le surintendant. Tenez, faites-les-moi voir.
+
+— Quand Votre Majesté voudra.
+
+— Avez-vous quelque moyen de transport? Ce serait demain si vous
+vouliez.
+
+Le surintendant sentit le coup, qui n’était pas adroit, et il
+répondit:
+
+— Non, Sire: j’ignorais le désir de Votre Majesté, j’ignorais
+surtout sa hâte de voir Belle-Île, et je ne me suis précautionné
+en rien.
+
+— Vous avez un bateau à vous, cependant?
+
+— J’en ai cinq; mais ils sont tous, soit au Port, soit à
+Paimbœuf, et, pour les rejoindre ou les faire arriver, il faut au
+moins vingt-quatre heures. Ai-je besoin d’envoyer un courrier?
+faut-il que je le fasse?
+
+— Attendez encore; laissez finir la fièvre; attendez à demain.
+
+— C’est vrai... Qui sait si demain nous n’aurons pas mille autres
+idées? répliqua Fouquet, désormais hors de doute et fort pâle.
+
+Le roi tressaillit et allongea la main vers sa clochette; mais
+Fouquet le prévint.
+
+— Sire, dit-il, j’ai la fièvre; je tremble de froid. Si je
+demeure un moment de plus, je suis capable de m’évanouir. Je
+demande à Votre Majesté la permission de m’aller cacher sous les
+couvertures.
+
+— En effet, vous grelottez; c’est affligeant à voir. Allez,
+monsieur Fouquet, allez. J’enverrai savoir de vos nouvelles.
+
+— Votre Majesté me comble. Dans une heure, je me trouverai
+beaucoup mieux.
+
+— Je veux que quelqu’un vous reconduise, dit le roi.
+
+— Comme il vous plaira; je prendrais volontiers le bras de
+quelqu’un.
+
+— Monsieur d’Artagnan! cria le roi en sonnant de sa clochette.
+
+— Oh! Sire, interrompit Fouquet en riant d’un air qui fit froid
+au prince, vous me donnez un capitaine de mousquetaires pour me
+conduire à mon logis? Honneur bien équivoque, Sire! Un simple
+valet de pied, je vous prie.
+
+— Et pourquoi, monsieur Fouquet? M. d’Artagnan me reconduit bien,
+moi!
+
+— Oui; mais, quand il vous reconduit, Sire, c’est pour vous
+obéir, tandis que moi...
+
+— Eh bien?
+
+— Moi, s’il me faut rentrer chez moi avec votre chef des
+mousquetaires, on dira que vous me faites arrêter.
+
+— Arrêter? répéta le roi, qui pâlit plus que Fouquet lui-même,
+arrêter? oh!...
+
+— Eh? que ne dit-on pas! poursuivit Fouquet toujours riant; et je
+gage qu’il se trouverait des gens assez méchants pour en rire?
+
+Cette saillie déconcerta le monarque. Fouquet fut assez habile ou
+assez heureux pour que Louis XIV reculât devant l’apparence du
+fait qu’il méditait.
+
+M. d’Artagnan, lorsqu’il parut, reçut l’ordre de désigner un
+mousquetaire pour accompagner le surintendant.
+
+— Inutile, dit alors celui-ci: épée pour épée, j’aime autant
+Gourville, qui m’attend en bas. Mais cela ne m’empêchera pas de
+jouir de la société de M. d’Artagnan. Je suis bien aise qu’il voie
+Belle-Île, lui qui se connaît si bien en fortifications.
+
+D’Artagnan s’inclina, ne comprenant plus rien à la scène.
+
+Fouquet salua encore, et sortit affectant toute la lenteur d’un
+homme qui se promène.
+
+Une fois hors du château:
+
+— Je suis sauvé! dit-il. Oh! oui, tu verras Belle-Île, roi
+déloyal, mais quand je n’y serai plus.
+
+Et il disparut.
+
+D’Artagnan était demeuré avec le roi.
+
+— Capitaine, lui dit Sa Majesté, vous allez suivre M. Fouquet à
+cent pas.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Il rentre chez lui. Vous irez chez lui.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Vous l’arrêterez en mon nom, et vous l’enfermerez dans un
+carrosse.
+
+— Dans un carrosse? Bien.
+
+— De telle façon qu’il ne puisse, en route, ni converser avec
+quelqu’un, ni jeter des billets aux gens qu’il rencontrera.
+
+— Oh! voilà qui est difficile, Sire.
+
+— Non.
+
+— Pardon, Sire; je ne puis étouffer M. Fouquet, et, s’il demande
+à respirer, je n’irai pas l’en empêcher en fermant glaces et
+mantelets. Il jettera par les portières tous les cris et les
+billets possibles.
+
+— Le cas est prévu, monsieur d’Artagnan; un carrosse avec un
+treillis obviera aux deux inconvénients que vous signalez.
+
+— Un carrosse à treillis de fer? s’écria d’Artagnan. Mais on ne
+fait pas un treillis de fer pour carrosse en une demi-heure, et
+Votre Majesté me recommande d’aller tout de suite chez M. Fouquet.
+
+— Aussi le carrosse en question est-il tout fait.
+
+— Ah! c’est différent, dit le capitaine. Si le carrosse est tout
+fait, très bien, on n’a qu’à le faire aller.
+
+— Il est tout attelé.
+
+— Ah!
+
+— Et le cocher, avec les piqueurs, attend dans la cour basse du
+château.
+
+D’Artagnan s’inclina.
+
+— Il ne me reste, ajouta-t-il, qu’à demander au roi en quel
+endroit on conduira M. Fouquet.
+
+— Au château d’Angers, d’abord.
+
+— Très bien.
+
+— Nous verrons ensuite.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Monsieur d’Artagnan, un dernier mot: vous avez remarqué que,
+pour faire cette prise de Fouquet, je n’emploie pas mes gardes, ce
+dont M. de Gesvres sera furieux.
+
+— Votre Majesté n’emploie pas ses gardes, dit le capitaine un peu
+humilié, parce qu’elle se défie de M. de Gesvres. Voilà!
+
+— C’est vous dire, monsieur, que j’ai confiance en vous.
+
+— Je le sais bien, Sire! et il est inutile de le faire valoir.
+
+— C’est seulement pour arriver à ceci, monsieur, qu’à partir de
+ce moment, s’il arrivait que, par hasard, un hasard quelconque,
+M. Fouquet s’évadât... on a vu de ces hasards-là, monsieur...
+
+— Oh! Sire, très souvent, mais pour les autres, pas pour moi.
+
+— Pourquoi pas pour vous?
+
+— Parce que moi, Sire, j’ai un instant voulu sauver M. Fouquet.
+
+Le roi frémit.
+
+— Parce que, continua le capitaine j’en avais le droit ayant
+deviné le plan de Votre Majesté sans qu’elle m’en eût parlé, et
+que je trouvais M. Fouquet intéressant. Or j’étais libre de lui
+témoigner mon intérêt, à cet homme.
+
+— En vérité, monsieur, vous ne me rassurez point sur vos
+services!
+
+— Si je l’eusse sauvé alors, j’étais parfaitement innocent: je
+dis plus, j’eusse bien fait, car M. Fouquet n’est pas un méchant
+homme. Mais il n’a pas voulu; sa destinée l’a entraîné; il a
+laissé fuir l’heure de la liberté. Tant pis! Maintenant, j’ai des
+ordres, j’obéirai à ces ordres, et M. Fouquet, vous pouvez le
+considérer comme un homme arrêté. Il est au château d’Angers,
+M. Fouquet.
+
+— Oh! vous ne le tenez pas encore, capitaine!
+
+— Cela me regarde; à chacun son métier, Sire; seulement, encore
+une fois, réfléchissez. Donnez-vous sérieusement l’ordre d’arrêter
+M. Fouquet, Sire?
+
+— Oui, mille fois oui!
+
+— Écrivez alors.
+
+— Voici la lettre.
+
+D’Artagnan la lut, salua le roi et sortit.
+
+Du haut de la terrasse, il aperçut Gourville qui passait l’air
+joyeux, et se dirigeait vers la maison de M. Fouquet.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLVI — Le cheval blanc et le cheval noir
+
+
+«Voilà qui est surprenant, se dit le capitaine: Gourville très
+joyeux et courant les rues, quand il est à peu près certain que
+M. Fouquet est en danger; quand il est à peu près certain que
+c’est Gourville qui a prévenu M. Fouquet par le billet de tout à
+l’heure, ce billet qui a été déchiré en mille morceaux sur la
+terrasse, et livré aux vents par M. le surintendant.
+
+«Gourville se frotte les mains, c’est qu’il vient de faire quelque
+habileté. D’où vient Gourville?
+
+«Gourville vient de la rue aux Herbes. Où va la rue aux Herbes?»
+
+Et d’Artagnan suivit, sur le faîte des maisons de Nantes dominées
+par le château, la ligne tracée par les rues, comme il eût fait
+sur un plan topographique; seulement au lieu de papier mort et
+plat, vide et désert, la carte vivante se dressait en relief avec
+des mouvements, les cris et les ombres des hommes et des choses.
+
+Au-delà de l’enceinte de la ville, les grandes plaines verdoyantes
+s’étendaient bordant la Loire, et semblaient courir vers l’horizon
+empourpré, que sillonnaient l’azur des eaux et le vert noirâtre
+des marécages.
+
+Immédiatement après les portes de Nantes, deux chemins blancs
+montaient en divergeant comme les doigts écartés d’une main
+gigantesque.
+
+D’Artagnan, qui avait embrassé tout le panorama d’un coup d’œil
+en traversant la terrasse, fut conduit par la ligne de la rue aux
+Herbes à l’aboutissement d’un de ces chemins qui prenait naissance
+sous la porte de Nantes.
+
+Encore un pas, et il allait descendre l’escalier de la terrasse
+pour rentrer dans le donjon, prendre son carrosse à treillis, et
+marcher vers la maison de Fouquet.
+
+Mais le hasard voulut que, au moment de se replonger dans
+l’escalier, il fût attiré par un point mouvant qui gagnait du
+terrain sur cette route.
+
+«Qu’est cela? se demanda le mousquetaire. Un cheval qui court, un
+cheval échappé sans doute; comme il détale!»
+
+Le point mouvant se détacha de la route, et entra dans les pièces
+de luzerne.
+
+«Un cheval blanc, continua le capitaine, qui venait de voir la
+couleur ressortir lumineuse sur le fond sombre, et il est monté;
+c’est quelque enfant dont le cheval a soif, et l’emporte vers
+l’abreuvoir en diagonale.»
+
+Ces réflexions, rapides comme l’éclair, simultanées avec la
+perception visuelle, d’Artagnan les avait déjà oubliées quand il
+descendit les premières marches de l’escalier.
+
+Quelques parcelles de papier jonchaient les marches et
+étincelaient sur la pierre noircie des degrés.
+
+«Eh! eh! se dit le capitaine, voici quelques-uns des fragments du
+billet déchiré par M. Fouquet. Pauvre homme! il avait donné son
+secret au vent; le vent n’en veut plus et le rapporte au roi.
+Décidément, pauvre Fouquet, tu joues de malheur! la partie n’est
+pas égale; la fortune est contre toi. L’étoile de Louis XIV
+obscurcit la tienne; la couleuvre est plus forte ou plus habile
+que l’écureuil.»
+
+D’Artagnan ramassa un de ces morceaux de papier toujours en
+descendant.
+
+— Petite écriture de Gourville!! s’écria-t-il en examinant un des
+fragments du billet, je ne m’étais pas trompé.
+
+Et il lut le mot _cheval_.
+
+— Tiens! fit-il.
+
+Et il en examina un autre, sur lequel pas une lettre n’était
+tracée.
+
+Sur un troisième, il lut le mot _blanc_.
+
+— _Cheval blanc_, répéta-t-il, comme l’enfant qui épelle. Ah! mon
+Dieu! s’écria le défiant esprit, cheval blanc!
+
+Et, semblable à ce grain de poudre qui, brûlant, se dilate en un
+volume centuple, d’Artagnan, gonflé d’idées et de soupçons,
+remonta rapidement vers la terrasse.
+
+Le cheval blanc courait, courait toujours dans la direction de la
+Loire, à l’extrémité de laquelle, fondue dans les vapeurs de
+l’eau, une petite voile apparaissait, balancée comme un atome.
+
+— Oh! oh! cria le mousquetaire, il n’y a qu’un homme qui fuit
+pour courir aussi vite dans les terres labourées. Il n’y a qu’un
+Fouquet, un financier, pour courir ainsi en plein jour sur un
+cheval blanc... Il n’y a que le seigneur de Belle-Île pour se
+sauver du côté de la mer, quand il y a des forêts si épaisses dans
+les terres... Et il n’y a qu’un d’Artagnan au monde pour rattraper
+M. Fouquet, qui a une demi-heure d’avance, et qui aura joint son
+bateau avant une heure.
+
+Cela dit, le mousquetaire donna ordre que l’on menât grand train
+le carrosse aux treillis de fer dans un bouquet de bois situé hors
+de la ville. Il choisit son meilleur cheval, lui sauta sur le dos,
+et courut par la rue aux Herbes, en prenant, non pas le chemin
+qu’avait pris Fouquet, mais le bord même de la Loire, certain
+qu’il était de gagner dix minutes sur le total du parcours, et de
+joindre, à l’intersection des deux lignes, le fugitif qui ne
+soupçonnerait pas d’être poursuivi de ce côté.
+
+Dans la rapidité de la course, et avec l’impatience du
+persécuteur, s’animant comme à la chasse, comme à la guerre,
+d’Artagnan, si doux, si bon pour Fouquet, se surprit à devenir
+féroce et presque sanguinaire.
+
+Pendant longtemps, il courut sans apercevoir le cheval blanc; sa
+fureur prenait les teintes de la rage, il doutait de lui, il
+supposait que Fouquet s’était abîmé dans un chemin souterrain, ou
+qu’il avait relayé le cheval blanc par un de ces fameux chevaux
+noirs, rapides comme le vent, dont d’Artagnan, à Saint-Mandé,
+avait tant de fois admiré, envié la légèreté vigoureuse.
+
+À ces moments-là, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait
+jaillir des larmes, quand la selle brûlait, quand le cheval,
+entamé dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler
+sous ses pieds de derrière une pluie de sable fin et de cailloux,
+d’Artagnan, se haussant sur l’étrier, et ne voyant rien sur l’eau,
+rien sous les arbres, cherchait en l’air, comme un insensé. Il
+devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il rêvait
+chemins aériens, découverte du siècle suivant; il se rappelait
+Dédale et ses vastes ailes, qui l’avaient sauvé des prisons de la
+Crète.
+
+Un rauque soupir s’exhalait de ses lèvres. Il répétait, dévoré par
+la crainte du ridicule:
+
+— Moi! moi! dupé par un Gourville, moi!... on dira que je
+vieillis, on dira que j’ai reçu un million pour laisser fuir
+Fouquet!
+
+Et il enfonçait ses deux éperons dans le ventre du cheval; il
+venait de faire une lieue en deux minutes. Soudain, à l’extrémité
+d’un pacage, derrière des haies, il vit une forme blanche qui se
+montra, disparut, et demeura enfin visible sur un terrain plus
+élevé.
+
+D’Artagnan tressaillit de joie; son esprit se rasséréna aussitôt.
+Il essuya la sueur qui ruisselait de son front, desserra ses
+genoux, libre desquels le cheval respira plus largement, et,
+ramenant la bride, modéra l’allure du vigoureux animal, son
+complice dans cette chasse à l’homme. Il put alors étudier la
+forme de la route, et sa position quant à Fouquet.
+
+Le surintendant avait mis son cheval blanc hors d’haleine, en
+traversant les terres molles. Il sentait le besoin de gagner un
+sol plus dur, et tendait vers la route par la sécante la plus
+courte.
+
+D’Artagnan, lui, n’avait qu’à marcher droit sous la rampe d’une
+falaise qui le dérobait aux yeux de son ennemi; de sorte qu’il le
+couperait à son arrivée sur la route. Là s’entamerait la course
+réelle; là s’établirait la lutte.
+
+D’Artagnan fit respirer son cheval à pleins poumons.
+
+Il remarqua que le surintendant prenait le trot, c’est-à-dire
+qu’il faisait aussi souffler sa monture.
+
+Mais on était trop pressé, de part et d’autre, pour demeurer
+longtemps à cette allure. Le cheval blanc partit comme une flèche
+quand il toucha un terrain plus résistant.
+
+D’Artagnan baissa la main, et son cheval noir prit le galop. Tous
+deux suivaient la même route; les quadruples échos de la course se
+confondaient; M. Fouquet n’avait pas encore aperçu d’Artagnan.
+
+Mais, à la sortie de la rampe, un seul écho frappa l’air, c’était
+celui des pas de d’Artagnan, qui roulait comme un tonnerre.
+
+Fouquet se retourna; il vit à cent pas derrière lui, en arrière,
+son ennemi, penché sur le cou de son coursier. Plus de doute; le
+baudrier reluisant, la casaque rouge, c’était un mousquetaire;
+Fouquet baissa la tête aussi, et son cheval blanc mit vingt pieds
+de plus entre son adversaire et lui.
+
+«Oh! mais, pensa d’Artagnan inquiet, ce n’est pas un cheval
+ordinaire que monte là Fouquet, attention!» Et, attentif, il
+examina, de son œil infaillible, l’allure et les moyens de ce
+coursier.
+
+Croupe ronde, queue maigre et tendue, jambes maigres et sèches
+comme des fils d’acier, sabots plus durs que du marbre.
+
+Il éperonna le sien, mais la distance entre les deux resta la
+même.
+
+D’Artagnan écouta profondément: pas un souffle du cheval ne lui
+parvenait, et, pourtant, il fendait le vent.
+
+Le cheval noir, au contraire, commençait à râler comme un accès de
+toux.
+
+«Il faut crever mon cheval, mais arriver», pensa le mousquetaire.
+
+Et il se mit à scier la bouche du pauvre animal, tandis qu’avec
+ses éperons il fouillait sa peau sanglante.
+
+Le cheval, désespéré, gagna vingt toises, et arriva sur Fouquet à
+la portée du pistolet.
+
+«Courage! se dit le mousquetaire, courage! le blanc s’affaiblira
+peut-être; et, si le cheval ne tombe pas, le maître finira par
+tomber.»
+
+Mais cheval et homme restèrent droits, unis, prenant peu à peu
+l’avantage.
+
+D’Artagnan poussa un cri sauvage qui fit retourner Fouquet, dont
+la monture s’animait encore.
+
+— Fameux cheval! enragé cavalier, gronda le capitaine. Holà!
+mordioux, monsieur Fouquet, holà! de par le roi!
+
+Fouquet ne répondit pas.
+
+— M’entendez-vous? hurla d’Artagnan.
+
+Le cheval venait de faire un faux pas.
+
+— Pardieu! répliqua laconiquement Fouquet.
+
+Et de courir.
+
+D’Artagnan faillit devenir fou; le sang afflua bouillant à ses
+tempes, à ses yeux.
+
+— De par le roi! s’écria-t-il encore, arrêtez, ou je vous abats
+d’un coup de pistolet.
+
+— Faites, répondit M. Fouquet volant toujours.
+
+D’Artagnan saisit un de ses pistolets et l’arma, espérant que le
+bruit de la platine arrêterait son ennemi.
+
+— Vous avez des pistolets aussi, dit-il, défendez-vous.
+
+Fouquet se retourna effectivement au bruit, et, regardant
+d’Artagnan bien en face, ouvrit, de sa main droite, l’habit qui
+lui serrait le corps; il ne toucha pas à ses fontes.
+
+Il y avait vingt pas entre eux deux.
+
+— Mordioux! dit d’Artagnan, je ne vous assassinerai pas; si vous
+ne voulez pas tirer sur moi, rendez-vous! Qu’est-ce que la prison?
+
+— J’aime mieux mourir, répondit Fouquet; je souffrirai moins.
+
+D’Artagnan, ivre de désespoir, jeta son pistolet sur la route.
+
+— Je vous prendrai vif, dit-il.
+
+Et, par un prodige dont cet incomparable cavalier était seul
+capable, il mena son cheval à dix pas du cheval blanc; déjà il
+étendait la main pour saisir sa proie.
+
+— Voyons, tuez-moi c’est plus humain, dit Fouquet.
+
+— Non! vivant, vivant! murmura le capitaine.
+
+Son cheval fit un faux pas pour la seconde fois; celui de Fouquet
+prit l’avance.
+
+C’était un spectacle inouï, que cette course entre deux chevaux
+qui ne vivaient que par la volonté de leurs cavaliers.
+
+Au galop furieux avaient succédé le grand trot, puis le trot
+simple.
+
+Et la course paraissait aussi vive à ces deux athlètes harassés.
+D’Artagnan, poussé à bout, saisit le second pistolet et ajusta le
+cheval blanc.
+
+— À votre cheval! pas à vous! cria-t-il à Fouquet.
+
+Et il tira. L’animal fut atteint dans la croupe; il fit un bond
+furieux et se cabra.
+
+Le cheval de d’Artagnan tomba mort.
+
+«Je suis déshonoré, pensa le mousquetaire, je suis un misérable;
+par pitié, monsieur Fouquet, jetez-moi un de vos pistolets, que je
+me brûle la cervelle!»
+
+Fouquet se remit à courir.
+
+— Par grâce! par grâce! s’écria d’Artagnan, ce que vous ne voulez
+pas en ce moment, je le ferai dans une heure; mais ici, sur cette
+route, je meurs bravement, je meurs estimé; rendez-moi ce service,
+monsieur Fouquet.
+
+Fouquet ne répondit pas et continua de trotter.
+
+D’Artagnan se mit à courir après son ennemi.
+
+Successivement il jeta par terre son chapeau, son habit, qui
+l’embarrassaient, puis son fourreau d’épée, qui battait entre ses
+jambes.
+
+L’épée à la main lui devint trop lourde, il la jeta comme le
+fourreau.
+
+Le cheval blanc râlait; d’Artagnan gagnait sur lui.
+
+Du trot, l’animal, épuisé, passa au petit pas avec des vertiges
+qui secouaient sa tête; le sang venait à sa bouche avec l’écume.
+
+D’Artagnan fit un effort désespéré, sauta sur Fouquet, et le prit
+par la jambe en disant d’une voix entrecoupée, haletante:
+
+— Je vous arrête au nom du roi: cassez-moi la tête, nous aurons
+tous deux fait notre devoir.
+
+Fouquet lança loin de lui, dans la rivière, les deux pistolets
+dont d’Artagnan eût pu se saisir, et, mettant pied à terre:
+
+— Je suis votre prisonnier, monsieur, dit-il; voulez-vous prendre
+mon bras, car vous allez vous évanouir?
+
+— Merci, murmura d’Artagnan, qui effectivement, sentit la terre
+manquer sous lui et le ciel fondre sur sa tête.
+
+Et il roula sur le sable, à bout d’haleine et de forces.
+
+Fouquet descendit le talus de la rivière, puisa de l’eau dans son
+chapeau, vint rafraîchir les tempes du mousquetaire, et lui glissa
+quelques gouttes fraîches entre les lèvres.
+
+D’Artagnan se releva, cherchant autour de lui d’un œil égaré.
+
+Il vit Fouquet agenouillé, son chapeau humide à la main et
+souriant avec une ineffable douceur.
+
+— Vous ne vous êtes pas enfui! cria-t-il. Oh! monsieur, le vrai
+roi par la loyauté, par le cœur, par l’âme, ce n’est pas Louis du
+Louvre, ni Philippe de Sainte-Marguerite, c’est vous, le proscrit,
+le condamné!
+
+— Moi qui ne suis perdu aujourd’hui que par une seule faute,
+monsieur d’Artagnan.
+
+— Laquelle, mon Dieu?
+
+— J’aurais dû vous avoir pour ami. Mais comment allons-nous faire
+pour retourner à Nantes? Nous en sommes bien loin.
+
+— C’est vrai, fit d’Artagnan pensif et sombre.
+
+— Le cheval blanc reviendra peut-être; c’était un si bon cheval!
+Montez dessus, monsieur d’Artagnan; moi, j’irai à pied jusqu’à ce
+que vous soyez reposé.
+
+— Pauvre bête! blessée! dit le mousquetaire.
+
+— Il ira, vous dis-je, je le connais; faisons mieux, montons
+dessus tous deux.
+
+— Essayons, dit le capitaine.
+
+Mais ils n’eurent pas plutôt chargé l’animal de ce poids double,
+qu’il vacilla, puis se remit et marcha quelques minutes, puis
+chancela encore et s’abattit à côté du cheval noir, qu’il venait
+de joindre.
+
+— Nous irons à pied, le destin le veut; la promenade sera
+superbe, reprit Fouquet en passant son bras sous celui de
+d’Artagnan.
+
+— Mordioux! s’écria celui-ci, l’œil fixe, le sourcil froncé, le
+cœur gros. Vilaine journée!
+
+Ils firent lentement les quatre lieues qui les séparaient du bois,
+derrière lequel les attendait le carrosse avec une escorte.
+
+Lorsque Fouquet aperçut cette sinistre machine, il dit à
+d’Artagnan, qui baissait les yeux, comme honteux pour Louis XIV:
+
+— Voilà une idée qui n’est pas d’un brave homme, capitaine
+d’Artagnan, elle n’est pas de vous. Pourquoi ces grillages?
+dit-il.
+
+— Pour vous empêcher de jeter des billets au-dehors.
+
+— Ingénieux!
+
+— Mais vous pouvez parler si vous ne pouvez pas écrire, dit
+d’Artagnan.
+
+— Parler à vous!
+
+— Mais... si vous voulez.
+
+Fouquet rêva un moment; puis, regardant le capitaine en face:
+
+— Un seul mot, dit-il, le retiendrez-vous?...
+
+— Je le retiendrai.
+
+— Le direz-vous à qui je veux?
+
+— Je le dirai.
+
+— Saint-Mandé! articula tout bas Fouquet.
+
+— Bien. Pour qui?
+
+— Pour Mme de Bellière ou Pélisson.
+
+— C’est fait.
+
+Le carrosse traversa Nantes et prit la route d’Angers.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLVII — Où l’écureuil tombe, où la couleuvre vole
+
+
+Il était deux heures de l’après-midi. Le roi, plein d’impatience,
+allait de son cabinet à la terrasse et quelquefois ouvrait la
+porte du corridor pour voir ce que faisaient ses secrétaires.
+
+M. Colbert, assis à la place même où M. de Saint-Aignan était
+resté si longtemps le matin, causait à voix basse avec
+M. de Brienne.
+
+Le roi ouvrit brusquement la porte, et, s’adressant à eux:
+
+— Que dites-vous? demanda-t-il.
+
+— Nous parlons de la première séance des États, dit M. de Brienne
+en se levant.
+
+— Très bien! repartit le roi.
+
+Et il rentra.
+
+Cinq minutes après, le bruit de la clochette rappela Rose, dont
+c’était l’heure.
+
+— Avez-vous fini vos copies? demanda le roi.
+
+— Pas encore, Sire.
+
+— Voyez donc si M. d’Artagnan est revenu.
+
+— Pas encore, Sire.
+
+— C’est étrange! murmura le roi. Appelez M. Colbert.
+
+Colbert entra; il attendait ce moment depuis le matin.
+
+— Monsieur Colbert, dit le roi très vivement, il faudrait
+pourtant savoir ce que M. d’Artagnan est devenu.
+
+Colbert, de sa voix calme:
+
+— Où le roi veut-il que je le fasse chercher? dit-il.
+
+— Eh! monsieur, ne savez-vous à quel endroit je l’avais envoyé?
+répondit aigrement Louis.
+
+— Votre Majesté ne me l’a pas dit.
+
+— Monsieur, il est de ces choses que l’on devine, et vous
+surtout, vous les devinez.
+
+— J’ai pu supposer, Sire; mais je ne me serais pas permis de
+deviner tout à fait.
+
+Colbert finissait à peine ces mots, qu’une voix bien plus rude que
+celle du roi interrompit la conversation commencée entre le
+monarque et le commis.
+
+— D’Artagnan! cria le roi tout joyeux.
+
+D’Artagnan, pâle et de furieuse humeur, dit au roi:
+
+— Sire, est-ce que c’est Votre Majesté qui a donné des ordres à
+mes mousquetaires?
+
+— Quels ordres? fit le roi.
+
+— Au sujet de la maison de M. Fouquet?
+
+— Aucun! répliqua Louis.
+
+— Ah! ah! dit d’Artagnan en mordant sa moustache. Je ne m’étais
+pas trompé; c’est Monsieur.
+
+Et il désignait Colbert.
+
+— Quel ordre? Voyons! dit le roi.
+
+— Ordre de bouleverser toute une maison, de battre les
+domestiques et officiers de M. Fouquet, de forcer les tiroirs, de
+mettre à sac un logis paisible; mordioux! ordre de sauvage!
+
+— Monsieur! fit Colbert très pâle.
+
+— Monsieur, interrompit d’Artagnan, le roi seul, entendez-vous,
+le roi seul a le droit de commander à mes mousquetaires; mais,
+quant à vous, je vous le défends, et je vous le dis devant Sa
+Majesté; des gentilshommes qui portent l’épée ne sont pas des
+bélîtres qui ont la plume à l’oreille.
+
+— D’Artagnan! d’Artagnan! murmura le roi.
+
+— C’est humiliant, poursuivit le mousquetaire; mes soldats sont
+déshonorés. Je ne commande pas à des reîtres, moi, ou à des commis
+de l’intendance, mordioux!
+
+— Mais qu’y a-t-il? Voyons! dit le roi avec autorité.
+
+— Il y a, Sire, que Monsieur, Monsieur, qui n’a pu deviner les
+ordres de Votre Majesté, et qui, par conséquent, n’a pas su que
+j’arrêtais M. Fouquet, Monsieur, qui a fait faire la cage de fer à
+son patron d’hier, a expédié M. de Roncherat dans le logis de
+M. Fouquet, et que, pour enlever les papiers du surintendant, on a
+enlevé tous les meubles. Mes mousquetaires étaient autour de la
+maison depuis le matin. Voilà mes ordres. Pourquoi s’est-on permis
+de les faire entrer dedans? Pourquoi, en les forçant d’assister à
+ce pillage, les en a-t-on rendus complices? Mordioux! nous servons
+le roi, nous autres, mais nous ne servons pas M. Colbert!
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit le roi sévèrement, prenez garde, ce
+n’est pas en ma présence que de pareilles explications, faites sur
+ce ton, doivent avoir lieu.
+
+— J’ai agi pour le bien du roi, dit Colbert d’une voix altérée;
+il m’est dur d’être traité de la sorte par un officier de Sa
+Majesté, et cela sans vengeance, à cause du respect que je dois au
+roi.
+
+— Le respect que vous devez au roi! s’écria d’Artagnan, dont les
+yeux flamboyèrent, consiste d’abord à faire respecter son
+autorité, à faire chérir sa personne. Tout agent d’un pouvoir sans
+contrôle représente ce pouvoir, et, quand les peuples maudissent
+la main qui les frappe, c’est à la main royale que Dieu fait
+reproche, entendez-vous? Faut-il qu’un soldat endurci depuis
+quarante années aux plaies et au sang vous donne cette leçon,
+monsieur? faut-il que la miséricorde soit de mon côté, la férocité
+du vôtre? Vous avez fait arrêter, lier, emprisonner des innocents!
+
+— Les complices peut-être de M. Fouquet, dit Colbert.
+
+— Qui vous dit que M. Fouquet ait des complices, et même qu’il
+soit coupable? Le roi seul le sait, sa justice n’est pas aveugle.
+Quand il dira: «Arrêtez, emprisonnez telles gens», alors on
+obéira. Ne me parlez donc plus du respect que vous portez au roi,
+et prenez garde à vos paroles, si par hasard elles semblent
+renfermer quelques menaces, car le roi ne laisse pas menacer ceux
+qui le servent bien par ceux qui le desservent, et, au cas où
+j’aurais, ce qu’à Dieu ne plaise! un maître aussi ingrat, je me
+ferais respecter moi-même.
+
+Cela dit, d’Artagnan se campa fièrement dans le cabinet du roi,
+l’œil allumé, la main sur l’épée, la lèvre frémissante, affectant
+bien plus de colère encore qu’il n’en ressentait.
+
+Colbert, humilié, dévoré de rage, salua le roi, comme pour lui
+demander la permission de se retirer.
+
+Le roi, contrarié dans son orgueil et dans sa curiosité, ne savait
+encore quel parti prendre. D’Artagnan le vit hésiter. Rester plus
+longtemps eût été une faute; il fallait obtenir un triomphe sur
+Colbert, et le seul moyen était de piquer si bien et si fort au
+vif le roi, qu’il ne restât plus à Sa Majesté d’autre sortie que
+de choisir entre l’un ou l’autre antagoniste.
+
+D’Artagnan, donc, s’inclina comme Colbert; mais le roi qui tenait,
+avant toute chose, à savoir des nouvelles bien exactes, bien
+détaillées, de l’arrestation du surintendant des finances, de
+celui qui l’avait fait trembler un moment, le roi, comprenant que
+la bouderie de d’Artagnan allait l’obliger à remettre à un quart
+d’heure au moins les détails qu’il brûlait de connaître; Louis,
+disons-nous, oublia Colbert, qui n’avait rien à dire de bien neuf,
+et rappela son capitaine des mousquetaires.
+
+— Voyons, monsieur, dit-il, faites d’abord votre commission, vous
+vous reposerez après.
+
+D’Artagnan, qui allait franchir la porte, s’arrêta à la voix du
+roi, revint sur ses pas, et Colbert fut contraint de partir. Son
+visage prit une teinte de pourpre; ses yeux noirs et méchants
+brillèrent d’un feu sombre sous leurs épais sourcils; il allongea
+le pas, s’inclina devant le roi, se redressa à demi en passant
+devant d’Artagnan, et partit la mort dans le cœur.
+
+D’Artagnan, demeuré seul avec le roi, s’adoucit à l’instant même,
+et, composant son visage:
+
+— Sire, dit-il, vous êtes un jeune roi. C’est à l’aurore que
+l’homme devine si la journée sera belle ou triste. Comment, Sire,
+les peuples que la main de Dieu a rangés sous votre loi
+augureront-ils de votre règne, si, entre vous et eux, vous laissez
+agir des ministres de colère et de violence? Mais, parlons de moi,
+Sire; laissons une discussion qui vous paraît oiseuse,
+inconvenante, peut-être. Parlons de moi. J’ai arrêté M. Fouquet.
+
+— Vous y avez mis le temps, fit le roi avec aigreur.
+
+D’Artagnan regarda le roi.
+
+— Je vois que je me suis mal exprimé, dit-il. J’ai annoncé à
+Votre Majesté que j’avais arrêté M. Fouquet?
+
+— Oui; eh bien?
+
+— Eh bien! j’aurais dû dire à Votre Majesté que M. Fouquet
+m’avait arrêté, ç’aurait été plus juste. Je rétablis donc la
+vérité: j’ai été arrêté par M. Fouquet.
+
+Ce fut le tour de Louis XIV d’être surpris. D’Artagnan, de son
+coup d’œil si prompt, apprécia ce qui se passait dans l’esprit du
+maître. Il ne lui donna pas le temps de questionner. Il raconta
+avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait
+peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite,
+la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du
+surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt
+fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la
+prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui
+voulait lui ravir sa liberté.
+
+À mesure que le capitaine des mousquetaires parlait, le roi
+s’agitait, dévorant ses paroles et faisant claquer l’extrémité de
+ses ongles les uns contre les autres.
+
+— Il en résulte donc, Sire, à mes yeux du moins, qu’un homme qui
+se conduit ainsi est un galant homme et ne peut être un ennemi du
+roi. Voilà mon opinion, je le répète à Votre Majesté. Je sais que
+le roi va me dire, et je m’incline: «La raison d’État.» Soit!
+c’est à mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, j’ai
+reçu ma consigne; la consigne est exécutée, bien malgré moi, c’est
+vrai; mais elle l’est. Je me tais.
+
+— Où est M. Fouquet en ce moment? demanda Louis après un moment
+de silence.
+
+— M. Fouquet, Sire, répondit d’Artagnan, est dans la cage de fer
+que M. Colbert lui a fait préparer, et roule au galop de quatre
+vigoureux chevaux sur la route d’Angers.
+
+— Pourquoi l’avez-vous quitté en route?
+
+— Parce que Sa Majesté ne m’avait pas dit d’aller à Angers. La
+preuve, la meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que le roi
+me cherchait tout à l’heure... Et puis j’avais une autre raison.
+
+— Laquelle?
+
+— Moi étant là, ce pauvre M. Fouquet n’eût jamais tenté de
+s’évader.
+
+— Eh bien? s’écria le roi avec stupéfaction.
+
+— Votre Majesté doit comprendre, et comprend certainement, que
+mon plus vif désir est de savoir M. Fouquet en liberté. Je l’ai
+donné à un de mes brigadiers, le plus maladroit que j’aie pu
+trouver parmi mes mousquetaires, afin que le prisonnier se sauve.
+
+— Êtes-vous fou, monsieur d’Artagnan? s’écria le roi en croisant
+les bras sur sa poitrine; dit-on de pareilles énormités quand on a
+le malheur de les penser?
+
+— Ah! Sire, vous n’attendez pas sans doute de moi que je sois
+l’ennemi de M. Fouquet, après ce qu’il vient de faire pour moi et
+pour vous? Non, ne me le donnez jamais à garder si vous tenez à ce
+qu’il reste sous les verrous; si bien grillée que soit la cage,
+l’oiseau finirait par s’envoler.
+
+— Je suis surpris, dit le roi d’une voix sombre, que vous n’ayez
+pas tout de suite suivi la fortune de celui que M. Fouquet voulait
+mettre sur mon trône. Vous aviez là tout ce qu’il vous faut:
+affection et reconnaissance. À mon service, monsieur, on trouve un
+maître.
+
+— Si M. Fouquet ne vous fût pas allé chercher à la Bastille,
+Sire, répliqua d’Artagnan d’une voix fortement accentuée, un seul
+homme y fût allé, et, cet homme, c’est moi; vous le savez bien,
+Sire.
+
+Le roi s’arrêta. Devant cette parole si franche, si vraie, de son
+capitaine des mousquetaires, il n’y avait rien à objecter. Le roi,
+en entendant d’Artagnan, se rappela le d’Artagnan d’autrefois,
+celui qui, au Palais-Royal, se tenait caché derrière les rideaux
+de son lit, quand le peuple de Paris, conduit par le cardinal de
+Retz, venait s’assurer de la présence du roi; d’Artagnan qu’il
+saluait de la main à la portière de son carrosse, lorsqu’il se
+rendait à Notre-Dame en rentrant à Paris; le soldat qui l’avait
+quitté à Blois; le lieutenant qu’il avait appelé près de lui,
+quand la mort de Mazarin lui rendait le pouvoir; l’homme qu’il
+avait toujours trouvé loyal, courageux et dévoué.
+
+Louis s’avança vers la porte, et appela Colbert.
+
+Colbert n’avait pas quitté le corridor où travaillaient les
+secrétaires. Colbert parut.
+
+— Colbert, vous avez fait faire une perquisition chez M. Fouquet?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Qu’a-t-elle produit?
+
+— M. de Roncherat, envoyé avec les mousquetaires de Votre
+Majesté, m’a remis des papiers, répliqua Colbert.
+
+— Je les verrai... Vous allez me donner votre main.
+
+— Ma main, Sire!
+
+— Oui, pour que je la mette dans celle de M. d’Artagnan. En
+effet, d’Artagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers
+le soldat, qui, à la vue du commis avait repris son attitude
+hautaine, vous ne connaissez pas l’homme que voici; faites
+connaissance.
+
+Et il lui montrait Colbert.
+
+— C’est un médiocre serviteur dans les positions subalternes,
+mais ce sera un grand homme si je l’élève au premier rang.
+
+— Sire! balbutia Colbert, éperdu de plaisir et de crainte.
+
+— J’ai compris pourquoi, murmura d’Artagnan à l’oreille du roi:
+il était jaloux?
+
+— Précisément, et sa jalousie lui liait les ailes.
+
+— Ce sera désormais un serpent ailé, grommela le mousquetaire
+avec un reste de haine contre son adversaire de tout à l’heure.
+
+Mais Colbert, s’approchant de lui, offrit à ses yeux une
+physionomie si différente de celle qu’il avait l’habitude de lui
+voir; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent
+l’expression d’une si noble intelligence, que d’Artagnan,
+connaisseur en physionomies, fut ému, presque changé dans ses
+convictions.
+
+Colbert lui serrait la main.
+
+— Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majesté
+connaît les hommes. L’opposition acharnée que j’ai déployée,
+jusqu’à ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve
+que j’avais en vue de préparer à mon roi un grand règne; à mon
+pays, un grand bien-être. J’ai beaucoup d’idées, monsieur
+d’Artagnan; vous les verrez éclore au soleil de la paix publique;
+et, si je n’ai pas la certitude et le bonheur de conquérir
+l’amitié des hommes honnêtes, je suis au moins certain, monsieur,
+que j’obtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je
+donnerais ma vie.
+
+Ce changement, cette élévation subite, cette approbation muette du
+roi, donnèrent beaucoup à penser au mousquetaire. Il salua fort
+civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue.
+
+Le roi, les voyant réconciliés, les congédia, ils sortirent
+ensemble.
+
+Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arrêtant le
+capitaine, lui dit:
+
+— Est-il possible, monsieur d’Artagnan, qu’avec un œil comme le
+vôtre, vous n’ayez pas, du premier coup, à la première inspection,
+reconnu qui je suis?
+
+— Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil
+qu’on a dans l’œil empêche de voir les plus ardents brasiers.
+L’homme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en
+êtes là, pourquoi continueriez-vous à persécuter celui qui vient
+de tomber en disgrâce et tomber de si haut?
+
+— Moi, monsieur? dit Colbert. Oh! monsieur, je ne le persécuterai
+jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer
+seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j’ai la
+confiance la plus entière dans mon mérite; parce que je sais que
+tout l’or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j’aime à
+voir l’or du roi; parce que, si je vis trente ans, en trente ans,
+pas un denier ne me restera dans la main; parce qu’avec cet or,
+moi, je bâtirai des greniers, des édifices, des villes, je
+creuserai des ports; parce que je créerai une marine, j’équiperai
+des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les
+plus éloignés; parce que je créerai des bibliothèques, des
+académies; parce que je ferai de la France le premier pays du
+monde et le plus riche. Voilà les motifs de mon animosité contre
+M. Fouquet, qui m’empêchait d’agir. Et puis, quand je serai grand
+et fort, quand la France sera grande et forte, à mon tour, je
+crierai: «Miséricorde!»
+
+— Miséricorde! avez-vous dit? Alors demandons au roi sa liberté.
+Le roi ne l’accable aujourd’hui qu’à cause de vous.
+
+Colbert releva encore une fois la tête.
+
+— Monsieur, dit-il, vous savez bien qu’il n’en est rien, et que
+le roi a des inimitiés personnelles contre M. Fouquet; ce n’est
+pas à moi de vous l’apprendre.
+
+— Le roi se lassera, il oubliera.
+
+— Le roi n’oublie jamais, monsieur d’Artagnan... Tenez, le roi
+appelle et va donner un ordre; je ne l’ai pas influencé, n’est-ce
+pas? Écoutez.
+
+Le roi appelait en effet ses secrétaires.
+
+— Monsieur d’Artagnan? dit-il.
+
+— Me voilà, Sire.
+
+— Donnez vingt de vos mousquetaires à M. de Saint-Aignan, pour
+qu’ils fassent garde à M. Fouquet.
+
+D’Artagnan et Colbert échangèrent un regard.
+
+— Et d’Angers, continua le roi, on conduira le prisonnier à la
+Bastille de Paris.
+
+— Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre.
+
+— Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes
+quiconque parlera bas, chemin faisant, à M. Fouquet.
+
+— Mais moi, Sire? dit le duc.
+
+— Vous, monsieur, vous ne parlerez qu’en présence des
+mousquetaires.
+
+Le duc s’inclina et sortit pour faire exécuter l’ordre.
+
+D’Artagnan allait se retirer aussi; le roi l’arrêta.
+
+— Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de
+l’île et du fief de Belle-Île-en-Mer.
+
+— Oui, Sire. Moi seul?
+
+— Vous prendrez autant de troupes qu’il en faut pour ne pas
+rester en échec, si la place tenait.
+
+Un murmure d’incrédulité adulatrice se fit entendre dans le groupe
+des courtisans.
+
+— Cela s’est vu, dit d’Artagnan.
+
+— Je l’ai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus
+le voir. Vous m’avez entendu? Allez, monsieur et ne revenez ici
+qu’avec les clefs de la place.
+
+Colbert s’approcha de d’Artagnan.
+
+— Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous
+dégrossit le bâton de maréchal.
+
+— Pourquoi dites-vous ces mots: _Si vous la faites bien?_
+
+— Parce qu’elle est difficile.
+
+— Ah! en quoi?
+
+— Vous avez des amis dans Belle-Île, monsieur d’Artagnan, et ce
+n’est pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps
+d’un ami pour parvenir.
+
+D’Artagnan baissa la tête, tandis que Colbert retournait auprès du
+roi.
+
+Un quart d’heure après, le capitaine reçut l’ordre écrit de faire
+sauter Belle-Île en cas de résistance, et le droit de justice
+haute et basse sur tous les habitants ou _réfugiés_, avec
+injonction de n’en pas laisser échapper un seul.
+
+«Colbert avait raison, pensa d’Artagnan; mon bâton de maréchal de
+France coûterait la vie à mes deux amis. Seulement, on oublie que
+mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu’ils
+n’attendent pas la main de l’oiseleur pour déployer leurs ailes.
+Cette main, je la leur montrerai si bien, qu’ils auront le temps
+de la voir. Pauvre Porthos! pauvre Aramis! Non, ma fortune ne vous
+coûtera pas une plume de l’aile.»
+
+Ayant ainsi conclu, d’Artagnan rassembla l’armée royale, la fit
+embarquer à Paimbœuf, et mit à la voile sans perdre un moment.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer
+
+
+À l’extrémité du môle, sur la promenade que bat la mer furieuse au
+flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d’un
+ton animé et expansif, sans que nul être humain pût entendre leurs
+paroles, enlevées qu’elles étaient une à une par les rafales du
+vent, avec la blanche écume arrachée aux crêtes des flots.
+
+Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l’océan,
+rougi comme un creuset gigantesque.
+
+Parfois, l’un des hommes se tournait vers l’est, interrogeant la
+mer avec une sombre inquiétude.
+
+L’autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait
+chercher à deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous
+deux agitant de sombres pensées, ils reprenaient leur promenade.
+
+Ces deux hommes, tout le monde les a déjà reconnus, étaient nos
+proscrits, Porthos et Aramis, réfugiés à Belle-Île depuis la ruine
+des espérances, depuis la déconfiture du vaste plan de
+M. d’Herblay.
+
+— Vous avez beau dire, mon cher Aramis, répétait Porthos en
+aspirant vigoureusement l’air salin dont il gonflait sa puissante
+poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce n’est pas une chose
+ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les
+bateaux de pêche qui étaient partis. Il n’y a pas d’orage en mer.
+Le temps est resté constamment calme, pas la plus légère
+tourmente, et, eussions-nous essuyé une tempête, toutes nos
+barques n’auraient pas sombré. Je vous le répète, c’est étrange,
+et cette disparition complète m’étonne, vous dis-je.
+
+— C’est vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos.
+C’est vrai, il y a quelque chose d’étrange là-dessous.
+
+— Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l’assentiment de l’évêque
+de Vannes semblait élargir les idées, de plus, avez-vous remarqué
+que, si les barques avaient péri, il n’est revenu aucune épave au
+rivage?
+
+— Je l’ai remarqué comme vous.
+
+— Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui
+restaient dans toute l’île et que j’ai envoyées à la recherche des
+autres...
+
+Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un
+mouvement si brusque, que Porthos s’arrêta comme stupéfait.
+
+— Que dites-vous là, Porthos! Quoi! vous avez envoyé les deux
+barques...
+
+— À la recherche des autres; mais oui, répondit tout simplement
+Porthos.
+
+— Malheureux! qu’avez-vous fait? Alors, nous sommes perdus!
+s’écria l’évêque.
+
+— Perdus!... Plaît-il? fit Porthos effaré. Pourquoi perdus,
+Aramis? pourquoi sommes-nous perdus?
+
+Aramis se mordit les lèvres.
+
+— Rien, rien. Pardon, je voulais dire...
+
+— Quoi?
+
+— Que, si nous voulions, s’il nous prenait fantaisie de faire une
+promenade en mer, nous ne le pourrions pas.
+
+— Bon! Voilà qui vous tourmente? Beau plaisir, ma foi! Quant à
+moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce n’est pas,
+certes, le plus ou moins d’agrément que l’on peut prendre à
+Belle-Île; ce que je regrette, Aramis, c’est Pierrefonds, c’est
+Bracieux, c’est le Vallon, c’est ma belle France: ici, l’on n’est
+pas en France, mon cher ami; on est je ne sais où. Oh! je puis
+vous le dire dans toute la sincérité de mon âme, et votre
+affection excusera ma franchise; mais je vous déclare que je ne
+suis pas heureux à Belle-Île; non, vraiment, je ne suis pas
+heureux, moi!
+
+Aramis soupira tout bas.
+
+— Cher ami, répondit-il, voilà pourquoi il est bien triste que
+vous ayez envoyé les deux barques qui nous restaient à la
+recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les
+eussiez pas expédiées pour faire cette découverte, nous fussions
+partis.
+
+— Partis! Et la consigne, Aramis?
+
+— Quelle consigne?
+
+— Parbleu! la consigne que vous me répétiez toujours et à tout
+propos: que nous gardions Belle-Île contre l’usurpateur; vous
+savez bien.
+
+— C’est vrai, murmura encore Aramis.
+
+— Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir,
+et que l’envoi des barques à la recherche des bateaux ne nous
+préjudice en rien.
+
+Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui d’un
+goéland, plana longtemps sur la mer, interrogeant l’espace et
+cherchant à percer l’horizon.
+
+— Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait à son
+idée, et qui y tenait d’autant plus que l’évêque l’avait trouvée
+exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur
+ce qui peut être arrivé aux malheureux bateaux. Je suis assailli
+de cris et de plaintes partout où je passe; les enfants pleurent
+en voyant les femmes se désoler, comme si je pouvais rendre les
+pères, les époux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que
+dois-je leur répondre?
+
+— Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien.
+
+Cette réponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en
+grommelant quelques mots de mauvaise humeur.
+
+Aramis arrêta le vaillant soldat.
+
+— Vous souvenez-vous, dit-il avec mélancolie, en serrant les deux
+mains du géant dans les siennes avec une affectueuse cordialité;
+vous souvenez-vous, ami, qu’aux beaux jours de notre jeunesse,
+alors que nous étions forts et vaillants, les deux autres et nous,
+vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie
+de retourner en France, cette nappe d’eau salée ne nous eût pas
+arrêtés?
+
+— Oh! fit Porthos, six lieues!
+
+— Si vous m’eussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous resté
+à terre, Porthos?
+
+— Non, par Dieu point, Aramis! Mais aujourd’hui, quelle planche
+nous faudrait, cher ami, à moi surtout!
+
+Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant d’orgueil, un coup
+d’œil sur sa colossale rotondité.
+
+— Est-ce que, sérieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu
+à Belle-Île? et ne préféreriez-vous pas les douceurs de votre
+demeure, de votre palais épiscopal de Vannes? Allons, avouez-le.
+
+— Non, répondit Aramis, sans oser regarder Porthos.
+
+— Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgré les
+efforts qu’il fit pour le contenir, s’échappa bruyamment de sa
+poitrine. Restons, restons! Et cependant, ajouta-t-il, et
+cependant, si on voulait bien, mais, là, bien nettement, si l’on
+avait une idée bien fixe, bien arrêtée de retourner en France, et
+que l’on n’eût pas de bateaux...
+
+— Avez-vous remarqué une autre chose, mon ami? c’est que, depuis
+la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos
+pêcheurs ne sont pas revenus, il n’est pas abordé un seul canot
+sur les rivages de l’île?
+
+— Oui, certes, vous avez raison. Je l’ai remarqué aussi, moi, et
+l’observation était facile à faire; car, avant ces deux jours
+funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par
+douzaines.
+
+— Il faudra s’informer, fit tout à coup Aramis avec attention.
+Quand je devrais faire construire un radeau...
+
+— Mais il y a des canots, cher ami; voulez-vous que j’en monte
+un?
+
+— Un canot... un canot!... Y pensez-vous, Porthos? Un canot pour
+chavirer? Non, non, répliqua l’évêque de Vannes, ce n’est pas
+notre métier, à nous, de passer sur les lames. Attendons,
+attendons.
+
+Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes d’une
+agitation toujours croissante.
+
+Porthos, qui se fatiguait à suivre chacun des mouvements fiévreux
+de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne
+comprenait rien à cette sorte d’exaspération qui se trahissait par
+des soubresauts continuels, Porthos l’arrêta.
+
+— Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il; placez-vous là, près
+de moi, Aramis, et, je vous en conjure une dernière fois,
+expliquez-moi, de manière à me le faire bien comprendre,
+expliquez-moi ce que nous faisons ici.
+
+— Porthos... dit Aramis embarrassé.
+
+— Je sais que le faux roi a voulu détrôner le vrai roi. C’est
+dit, c’est compris. Eh bien?...
+
+— Oui, fit Aramis.
+
+— Je sais que le faux roi a projeté de vendre Belle-Île aux
+Anglais. C’est encore compris.
+
+— Oui.
+
+— Je sais que, nous autres ingénieurs et capitaines, nous sommes
+venus nous jeter dans Belle-Île, prendre la direction des travaux
+et le commandement des dix compagnies levées, soldées et obéissant
+à M. Fouquet, ou plutôt des dix compagnies de son gendre. Tout
+cela est encore compris.
+
+Aramis se leva impatienté. On eût dit un lion importuné par un
+moucheron.
+
+Porthos le retint par le bras.
+
+— Mais je ne comprends pas, ce que, malgré tous mes efforts
+d’esprit, toutes mes réflexions, je ne puis comprendre, et ce que
+je ne comprendrai jamais, c’est que, au lieu de nous envoyer des
+troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en
+munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse
+Belle-Île, sans arrivages, sans secours; c’est qu’au lieu
+d’établir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit
+par des communications écrites ou verbales, on intercepte toutes
+relations avec nous. Voyons, Aramis, répondez-moi, ou plutôt,
+avant de me répondre, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai
+pensé moi? Voulez-vous savoir quelle a été mon idée, quelle
+imagination m’est venue?
+
+L’évêque leva la tête.
+
+— Eh bien! Aramis, continua Porthos, j’ai pensé, j’ai eu l’idée,
+je me suis imaginé qu’il s’était passé en France un événement.
+J’ai rêvé de M. Fouquet toute la nuit, j’ai rêvé de poissons
+morts, d’œufs cassés, de chambres mal établies, pauvrement
+installées. Mauvais rêves, mon cher d’Herblay! malencontres que
+ces songes!
+
+— Porthos, qu’y a-t-il là-bas? interrompit Aramis en se levant
+brusquement et montrant à son ami un point noir sur la ligne
+empourprée de l’eau.
+
+— Une barque! dit Porthos; oui, c’est bien une barque. Ah! nous
+allons enfin avoir des nouvelles.
+
+— Deux! s’écria l’évêque en découvrant une autre mâture, deux!
+trois! quatre!
+
+— Cinq! fit Porthos à son tour. Six! Sept! Ah! mon Dieu! c’est
+une flotte! mon Dieu! mon Dieu!
+
+— Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet
+malgré l’assurance qu’il affectait.
+
+— Ils sont bien gros pour des bateaux de pêcheurs, fit observer
+Porthos; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, qu’ils viennent
+de la Loire?
+
+— Ils viennent de la Loire... oui.
+
+— Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi; voici que les
+femmes et les enfants commencent à monter sur les jetées.
+
+Un vieux pêcheur passait.
+
+— Sont-ce nos barques? lui demanda Aramis.
+
+Le vieillard interrogea les profondeurs de l’horizon.
+
+— Non, monseigneur, répondit-il; ce sont des bateaux-chalands du
+service royal.
+
+— Des bateaux du service royal! répondit Aramis en tressaillant.
+À quoi reconnaissez-vous cela?
+
+— Au pavillon.
+
+— Mais, dit Porthos, le bateau est à peine visible; comment,
+diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon?
+
+— Je vois qu’il y en a un, répliqua le vieillard; nos bateaux à
+nous, et les chalands du commerce n’en ont pas. Ces sortes de
+péniches qui viennent là, monsieur, servent ordinairement au
+transport des troupes.
+
+— Ah! fit Aramis.
+
+— Vivat! s’écria Porthos, on nous envoie du renfort, n’est-ce
+pas, Aramis?
+
+— C’est probable.
+
+— À moins que les Anglais n’arrivent.
+
+— Par la Loire? Ce serait avoir du malheur, Porthos; ils auraient
+donc passé par Paris?
+
+— Vous avez raison, ce sont des renforts, décidément, ou des
+vivres.
+
+Aramis appuya sa tête dans ses mains et ne répondit pas.
+
+Puis, tout à coup:
+
+— Porthos, dit-il, faites sonner l’alarme.
+
+— L’alarme?... y pensez-vous?
+
+— Oui, et que les canonniers montent à leurs batteries; que les
+servants soient à leurs pièces; qu’on veille surtout aux batteries
+de côte.
+
+Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami,
+comme pour se convaincre qu’il était dans son bon sens.
+
+— Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la
+plus douce; je vais faire exécuter ces ordres, si vous n’y allez
+pas, mon cher ami.
+
+— Mais j’y vais à l’instant même! dit Porthos, qui alla faire
+exécuter l’ordre, tout en jetant des regards en arrière pour voir
+si l’évêque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant à des
+idées plus saines, il ne le rappellerait pas.
+
+L’alarme fut sonnée; les clairons, les tambours retentirent, la
+grosse cloche du beffroi s’ébranla.
+
+Aussitôt les digues, les moles se remplirent de curieux, de
+soldats; les mèches brillèrent entre les mains des artilleurs,
+placés derrière les gros canons couchés sur leurs affûts de
+pierre. Quand chacun fut à son poste, quand les préparatifs de
+défense furent faits:
+
+— Permettez-moi, Aramis, de chercher à comprendre, murmura
+timidement Porthos à l’oreille de l’évêque.
+
+— Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tôt, murmura
+d’Herblay à cette question de son lieutenant.
+
+— La flotte qui vient là-bas, la flotte qui, voiles déployées, a
+le cap sur le port de Belle-Île, est une flotte royale, n’est-il
+pas vrai?
+
+— Mais, puisqu’il y a deux rois en France, Porthos, auquel
+des deux rois cette flotte appartient-elle?
+
+— Oh! vous m’ouvrez les yeux, repartit le géant, arrêté par cet
+argument.
+
+Et Porthos, auquel cette réponse de son ami venait d’ouvrir les
+yeux, ou plutôt d’épaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se
+rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde
+et exhorter chacun à faire son devoir.
+
+Cependant Aramis, l’œil toujours fixé à l’horizon, voyait les
+navires s’approcher. La foule et les soldats, montés sur toutes
+les sommités et les anfractuosités des rochers, pouvaient
+distinguer la mâture, puis les basses voiles, puis enfin le corps
+des chalands, portant à la corne le pavillon royal de France.
+
+Il était nuit close lorsqu’une de ces péniches, dont la présence
+avait mis si fort en émoi toute la population de Belle-Île, vint
+s’embosser à portée de canon de la place.
+
+On vit bientôt, malgré l’obscurité, une sorte d’agitation régner à
+bord de ce navire, du flanc duquel se détacha un canot, dont trois
+rameurs, courbés sur les avirons, prirent la direction du port,
+et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort.
+
+Le patron de cette yole sauta sur le môle. Il tenait une lettre à
+la main, l’agitait en l’air et semblait demander à communiquer
+avec quelqu’un.
+
+Cet homme fut bientôt reconnu par plusieurs soldats pour un des
+pilotes de l’Île. C’était le patron d’une des deux barques
+conservées par Aramis, et que Porthos, dans son inquiétude sur le
+sort des pêcheurs disparus depuis deux jours, avait envoyées à la
+découverte des bateaux perdus.
+
+Il demanda à être conduit à M. d’Herblay.
+
+Deux soldats, sur le signe d’un sergent, le placèrent entre eux et
+l’escortèrent.
+
+Aramis était sur le quai. L’envoyé se présenta devant l’évêque de
+Vannes. L’obscurité était presque complète, malgré les flambeaux
+que portaient à une certaine distance les soldats qui suivaient
+Aramis dans sa ronde.
+
+— Eh quoi! Jonathas, de quelle part viens-tu?
+
+— Monseigneur, de la part de ceux qui m’ont pris.
+
+— Qui t’a pris?
+
+— Vous savez, monseigneur, que nous étions partis à la recherche
+de nos camarades?
+
+— Oui. Après?
+
+— Eh bien! monseigneur, à une petite lieue, nous avons été
+capturés par un chasse-marée du roi.
+
+— De quel roi? fit Porthos.
+
+Jonathas ouvrit de grands yeux.
+
+— Parle, continua l’évêque.
+
+— Nous fûmes donc capturés, monseigneur, et réunis à ceux qui
+avaient été pris hier au matin.
+
+— Qu’est-ce que cette manie de vous prendre tous? interrompit
+Porthos.
+
+— Monsieur, pour nous empêcher de vous le dire, répliqua
+Jonathas.
+
+Porthos à son tour ne comprit pas.
+
+— Et on vous relâche aujourd’hui? demanda-t-il.
+
+— Pour que je vous dise, monsieur, qu’on nous avait pris.
+
+«De plus en plus trouble», pensa l’honnête Porthos.
+
+Aramis pendant ce temps, réfléchissait.
+
+— Voyons, dit-il, une flotte royale bloque donc les côtes?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Qui la commande?
+
+— Le capitaine des mousquetaires du roi.
+
+— D’Artagnan?
+
+— D’Artagnan! dit Porthos.
+
+— Je crois que c’est ce nom-là.
+
+— Et c’est lui qui t’a remis cette lettre?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Approchez les flambeaux.
+
+— C’est son écriture, dit Porthos. Aramis lut vivement les lignes
+suivantes:
+
+«Ordre du roi de prendre Belle-Île;
+«Ordre de passer au fil de l’épée la garnison, si elle résiste;
+«Ordre de faire prisonniers tous les hommes de la garnison;
+
+«Signé: D’Artagnan, qui, avant-hier, a arrêté M. Fouquet pour
+l’envoyer à la Bastille.»
+
+Aramis pâlit et froissa le papier en ses mains.
+
+— Quoi donc? demanda Porthos.
+
+— Rien, mon ami! rien! Dis-moi, Jonathas?
+
+— Monseigneur!
+
+— As-tu parlé à M. d’Artagnan?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Que t’a-t-il dit?
+
+— Que, pour des informations plus amples, il causerait avec
+Monseigneur.
+
+— Où cela?
+
+— À son bord.
+
+— À son bord?
+
+Porthos répéta:
+
+— À son bord?
+
+— M. le mousquetaire, continua Jonathas, m’a dit de vous prendre
+tous deux, vous et monsieur l’ingénieur, dans mon canot, et de
+vous mener à lui.
+
+— Allons-y, dit Porthos. Ce cher d’Artagnan!
+
+Aramis l’arrêta.
+
+— Êtes-vous fou? s’écria-t-il. Qui vous dit que ce n’est pas un
+piège?
+
+— De l’autre roi? riposta Porthos avec mystère.
+
+— Un piège enfin! C’est tout dire, mon ami.
+
+— C’est possible; alors, que faire? Si d’Artagnan nous appelle,
+cependant...
+
+— Qui vous dit que c’est d’Artagnan?
+
+— Ah! alors... Mais son écriture...
+
+— On contrefait une écriture. Celle-ci est contrefaite, tremblée.
+
+— Vous avez toujours raison; mais, en attendant, nous ne savons
+rien.
+
+Aramis se tut.
+
+— Il est vrai, dit le bon Porthos, que nous n’avons besoin de
+rien savoir.
+
+— Que ferai-je, moi? demanda Jonathas.
+
+— Tu retourneras près de ce capitaine.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Et tu lui diras que nous le prions de venir lui-même dans
+l’île.
+
+— Je comprends, dit Porthos.
+
+— Oui, monseigneur, répondit Jonathas; mais, si ce capitaine
+refuse de venir à Belle-Île?...
+
+— S’il refuse, comme nous avons des canons, nous en ferons usage.
+
+— Contre d’Artagnan?
+
+— Si c’est d’Artagnan, Porthos, il viendra. Pars, Jonathas, pars.
+
+— Ma foi! je ne comprends plus rien du tout, murmura Porthos.
+
+— Je vais tout vous faire comprendre, cher ami, le moment en est
+venu. Asseyez-vous sur cet affût, ouvrez vos oreilles et
+écoutez-moi bien.
+
+— Oh! j’écoute pardieu! n’en doutez pas.
+
+— Puis-je partir, monseigneur? cria Jonathas.
+
+— Pars, et reviens avec une réponse. Laissez passer le canot vous
+autres!
+
+Le canot partit pour aller rejoindre le navire.
+
+Aramis prit la main de Porthos et commença les explications.
+
+
+
+
+Chapitre CCXLIX — Les explications d’Aramis
+
+
+— Ce que j’ai à vous dire, ami Porthos, va probablement vous
+surprendre, mais vous instruire aussi.
+
+— J’aime à être surpris, dit Porthos avec bienveillance; ne me
+ménagez donc pas, je vous prie. Je suis dur aux émotions; ne
+craignez donc rien, parlez.
+
+— C’est difficile, Porthos, c’est... difficile; car, en vérité,
+je vous en préviens une seconde fois, j’ai des choses bien
+étranges, bien extraordinaires à vous dire.
+
+— Oh! vous parlez si bien, cher ami, que je vous écouterais
+pendant des journées entières. Parlez donc, je vous en prie, et,
+tenez, il me vient une idée: je vais, pour vous faciliter la
+besogne, je vais, pour vous aider à me dire ces choses étranges,
+vous questionner.
+
+— Je le veux bien.
+
+— Pourquoi allons-nous combattre, cher Aramis?
+
+— Si vous me faites beaucoup de questions semblables à celle-là,
+si c’est ainsi que vous voulez faciliter ma besogne, mon besoin de
+révélation, en m’interrogeant ainsi, Porthos, vous ne me
+faciliterez en rien. Bien au contraire, c’est précisément là le
+nœud gordien. Tenez, ami, avec un homme bon, généreux et dévoué
+comme vous l’êtes, il faut, pour lui et pour soi-même, commencer
+la confession avec bravoure. Je vous ai trompé, mon digne ami.
+
+— Vous m’avez trompé?
+
+— Mon Dieu, oui.
+
+— Était-ce pour mon bien, Aramis?
+
+— Je l’ai cru, Porthos; je l’ai cru sincèrement, mon ami.
+
+— Alors, fit l’honnête seigneur de Bracieux, vous m’avez rendu
+service, et je vous en remercie; car, si vous ne m’aviez pas
+trompé, j’aurais pu me tromper moi-même. En quoi donc m’avez-vous
+trompé? Dites.
+
+— C’est que je servais l’usurpateur, contre lequel Louis XIV
+dirige en ce moment tous ses efforts.
+
+— L’usurpateur, dit Porthos en se grattant le front, c’est... Je
+ne comprends pas trop bien.
+
+— C’est l’un des deux rois qui se disputent la couronne de
+France.
+
+— Fort bien!... Alors, vous serviez celui qui n’est pas Louis
+XIV?
+
+— Vous venez de dire le vrai mot, du premier coup.
+
+— Il en résulte que...
+
+— Il en résulte que nous sommes des rebelles, mon pauvre ami.
+
+— Diable! diable!... s’écria Porthos désappointé.
+
+— Oh! mais, cher Porthos, soyez calme, nous trouverons encore
+bien moyen de nous sauver, croyez-moi.
+
+— Ce n’est pas cela qui m’inquiète, répondit Porthos; ce qui me
+touche seulement, c’est ce vilain mot de rebelles.
+
+— Ah! voilà!...
+
+— Et, de cette façon, le duché qu’on m’a promis...
+
+— C’est l’usurpateur qui le donnait.
+
+— Ce n’est pas la même chose, Aramis, fit majestueusement
+Porthos.
+
+— Ami, s’il n’eût tenu qu’à moi, vous fussiez devenu prince.
+
+Porthos se mit à mordre ses ongles avec mélancolie.
+
+— Voilà, continua-t-il, en quoi vous avez eu tort de me tromper;
+car ce duché promis, j’y comptais. Oh! j’y comptais sérieusement,
+vous sachant homme de parole, mon cher Aramis.
+
+— Pauvre Porthos! Pardonnez-moi, je vous en supplie.
+
+— Ainsi donc, insista Porthos sans répondre à la prière de
+l’évêque de Vannes, ainsi donc, je suis bien brouillé avec le roi
+Louis XIV?
+
+— J’arrangerai cela, mon bien bon ami, j’arrangerai cela. Je
+prendrai tout sur moi seul.
+
+— Aramis!
+
+— Non, non, Porthos, je vous en conjure, laissez-moi faire. Pas
+de fausse générosité! pas de dévouement inopportun! Vous ne saviez
+rien de mes projets. Vous n’avez rien fait par vous-même. Moi,
+c’est différent. Je suis seul l’auteur du complot. J’avais besoin
+de mon inséparable compagnon; je vous ai appelé et vous êtes venu
+à moi, en vous souvenant de notre ancienne devise: «Tous pour un,
+un pour tous». Mon crime, cher Porthos, est d’avoir été égoïste.
+
+— Voilà une parole que j’aime, dit Porthos, et dès que vous avez
+agi uniquement pour vous, il me serait impossible de vous en
+vouloir. C’est si naturel!
+
+Et, sur ce mot sublime, Porthos serra cordialement la main de son
+ami.
+
+Aramis, en présence de cette naïve grandeur d’âme, se trouva
+petit. C’était la deuxième fois qu’il se voyait contraint de plier
+devant la réelle supériorité du cœur bien plus puissante que la
+splendeur de l’esprit.
+
+Il répondit par une muette et énergique pression à la généreuse
+caresse de son ami.
+
+— Maintenant, dit Porthos, que nous nous sommes parfaitement
+expliqués, maintenant que je me suis parfaitement rendu compte de
+notre situation vis-à-vis du roi Louis, je crois, cher ami, qu’il
+est temps de me faire comprendre l’intrigue politique dont nous
+sommes les victimes; car je vois bien qu’il y a une intrigue
+politique là-dessous.
+
+— D’Artagnan, mon bon Porthos, d’Artagnan va venir, et vous la
+détaillera dans toutes ses circonstances: mais, excusez-moi: je
+suis navré de douleur, accablé par la peine, et j’ai besoin de
+toute ma présence d’esprit, de toute ma réflexion, pour vous
+sortir du mauvais pas où je vous ai si imprudemment engagé; mais
+rien de plus clair désormais, rien de plus net que la position. Le
+roi Louis XIV n’a plus maintenant qu’un seul ennemi: cet ennemi,
+c’est moi, moi seul. Je vous ai fait prisonnier, vous m’avez
+suivi, je vous libère aujourd’hui, vous revolez vers votre prince,
+Vous le voyez, Porthos, il n’y a pas une seule difficulté dans
+tout ceci.
+
+— Croyez-vous? fit Porthos.
+
+— J’en suis bien sûr.
+
+— Alors pourquoi, dit l’admirable bon sens de Porthos, alors
+pourquoi, si nous sommes dans une aussi facile position, pourquoi,
+mon bon ami, préparons-nous des canons, des mousquets et des
+engins de toute sorte? Plus simple, il me semble, est de dire au
+capitaine d’Artagnan: «Cher ami, nous nous sommes trompés, c’est à
+refaire; ouvrez-nous la porte, laissez nous passer, et bonjour!»
+
+— Ah! voilà! dit Aramis en secouant la tête.
+
+— Comment, voilà? Est-ce que vous n’approuvez pas ce plan cher
+ami?
+
+— J’y vois une difficulté.
+
+— Laquelle?
+
+— L’hypothèse où d’Artagnan viendrait avec de tels ordres, que
+nous soyons obligés de nous défendre.
+
+— Allons donc! nous défendre contre d’Artagnan? Folie! Ce bon
+d’Artagnan!...
+
+Aramis secoua encore une fois la tête.
+
+— Porthos, dit-il, si j’ai fait allumer les mèches et pointer les
+canons, si j’ai fait retentir le signal d’alarme, si j’ai appelé
+tout le monde à son poste sur les remparts, ces bons remparts de
+Belle-Île que vous avez si bien fortifiés, c’est pour quelque
+chose. Attendez pour juger, ou plutôt, non, n’attendez pas...
+
+— Que faire?
+
+— Si je le savais, ami, je l’eusse dit.
+
+— Mais il y a une chose bien plus simple que de se défendre: un
+bateau, et en route pour la France, où...
+
+— Cher ami, dit Aramis en souriant avec une sorte de tristesse,
+ne raisonnons pas comme des enfants; soyons hommes pour le conseil
+et pour l’exécution. Tenez, voici qu’on hèle du port une
+embarcation quelconque. Attention, Porthos, sérieuse attention!
+
+— C’est d’Artagnan, sans doute, dit Porthos d’une voix de
+tonnerre en s’approchant du parapet.
+
+— Oui, c’est moi; répondit le capitaine des mousquetaires en
+sautant légèrement les degrés du môle.
+
+Et il monta rapidement jusqu’à la petite esplanade où
+l’attendaient ses deux amis.
+
+Une fois en chemin Porthos et Aramis distinguèrent un officier qui
+suivait d’Artagnan, emboîtant le pas dans chacun des pas du
+capitaine.
+
+Le capitaine s’arrêta sur les degrés du môle, à moitié route. Son
+compagnon l’imita.
+
+— Faites retirer vos gens, cria d’Artagnan à Porthos et à Aramis;
+faites-les retirer hors de la portée de la voix.
+
+L’ordre, donné par Porthos, fut exécuté à l’instant même.
+
+Alors d’Artagnan, se tournant vers celui qui le suivait:
+
+— Monsieur, lui dit-il, nous ne sommes plus ici sur la flotte du
+roi, où, en vertu de vos ordres, vous me parliez si arrogamment
+tout à l’heure.
+
+— Monsieur, répondit l’officier, je ne vous parlais pas
+arrogamment; j’obéissais simplement, mais rigoureusement, à ce qui
+m’a été commandé. On m’a dit de vous suivre, je vous suis. On m’a
+dit de ne pas vous laisser communiquer avec qui que ce soit sans
+prendre connaissance de ce que vous feriez: je me mêle à vos
+communications.
+
+D’Artagnan frémit de colère, et Porthos et Aramis qui entendaient
+ce dialogue, frémirent aussi, mais d’inquiétude et de crainte.
+
+D’Artagnan, mâchant sa moustache avec cette vivacité qui décelait
+en lui l’état d’une exaspération la plus voisine d’un éclat
+terrible, se rapprocha de l’officier.
+
+— Monsieur, dit-il d’une voix plus basse et d’autant plus
+accentuée, qu’elle affectait un calme profond et se gonflait de
+tempête, monsieur, quand j’ai envoyé un canot ici, vous avez voulu
+savoir ce que j’écrivais aux défenseurs de Belle-Île. Vous m’avez
+montré un ordre; à l’instant même, à mon tour, je vous ai montré
+le billet que j’écrivais. Quand le patron de la barque envoyée par
+moi fut de retour, quand j’ai reçu la réponse de ces deux
+messieurs et il désignait de la main à l’officier Aramis et
+Porthos, vous avez entendu jusqu’au bout le discours du messager.
+Tout cela était bien dans vos ordres; tout cela est bien suivi,
+bien exécuté, bien ponctuel, n’est-ce pas?
+
+— Oui, monsieur, balbutia l’officier; oui, sans doute,
+monsieur... mais...
+
+— Monsieur, continua d’Artagnan en s’échauffant, monsieur, quand
+j’ai manifesté l’intention de quitter mon bord pour passer à
+Belle-Île, vous avez exigé de m’accompagner; je n’ai point hésité:
+je vous ai emmené. Vous êtes bien à Belle-Île, n’est-ce pas?
+
+— Oui, monsieur; mais...
+
+— Mais... il ne s’agit plus de M. Colbert, qui vous a fait tenir
+cet ordre, ou de qui que ce soit au monde, dont vous suivez les
+instructions: il s’agit ici d’un homme qui gêne M. d’Artagnan, et
+qui se trouve avec M. d’Artagnan seul, sur les marches d’un
+escalier, que baignent trente pieds d’eau salée; mauvaise position
+pour cet homme, mauvaise position, monsieur! je vous en avertis.
+
+— Mais, monsieur, si je vous gêne, dit timidement et presque
+craintivement l’officier, c’est mon service qui...
+
+— Monsieur vous avez eu le malheur, vous ou ceux qui vous
+envoient, de me faire une insulte. Elle est faite. Je ne peux m’en
+prendre à ceux qui vous cautionnent; ils me sont inconnus, ou sont
+trop loin. Mais vous vous trouvez sous ma main, et je jure Dieu
+que, si vous faites un pas derrière moi, quand je vais lever le
+pied pour monter auprès de ces messieurs... je jure mon nom que je
+vous fends la tête d’un coup d’épée, et que je vous jette à l’eau.
+Oh! il arrivera ce qu’il arrivera. Je ne me suis jamais mis que
+six fois en colère dans ma vie, monsieur, et les cinq fois qui ont
+précédé celle-ci, j’ai tué mon homme.
+
+L’officier ne bougea pas; il pâlit sous cette terrible menace, et
+répondit avec simplicité:
+
+— Monsieur, vous avez tort d’aller contre ma consigne.
+
+Porthos et Aramis, muets et frissonnants en haut du parapet,
+crièrent au mousquetaire:
+
+— Cher d’Artagnan, prenez garde!
+
+D’Artagnan les fit taire du geste, leva son pied avec un calme
+effrayant pour gravir une marche, et se retourna l’épée à la main,
+pour voir si l’officier le suivrait.
+
+L’officier fit un signe de croix et marcha.
+
+Porthos et Aramis, qui connaissaient leur d’Artagnan, poussèrent
+un cri et se précipitèrent pour arrêter le coup qu’ils croyaient
+déjà entendre.
+
+Mais d’Artagnan, passant l’épée dans la main gauche:
+
+— Monsieur, dit-il à l’officier d’une voix émue, vous êtes un
+brave homme. Vous devez mieux comprendre ce que je vais vous dire
+maintenant, que ce que je vous ai dit tout à l’heure.
+
+— Parlez, monsieur d’Artagnan, parlez, répondit le brave
+officier.
+
+— Ces messieurs que nous venons voir, et contre lesquels vous
+avez des ordres, sont mes amis.
+
+— Je le sais, monsieur.
+
+— Vous comprenez si je dois agir avec eux comme vos instructions
+vous le prescrivent.
+
+— Je comprends vos réserves.
+
+— Eh bien! permettez-moi de causer avec eux sans témoin.
+
+— Monsieur d’Artagnan, si je cédais à votre demande, si je
+faisais ce dont vous me priez, je manquerais à ma parole; mais, si
+je ne le fais pas, je vous désobligerai. J’aime mieux l’un que
+l’autre. Causez avec vos amis, et ne me méprisez pas, monsieur, de
+faire par amour pour vous, que j’estime et que j’honore, ne me
+méprisez pas de faire pour vous, pour vous seul, une vilaine
+action.
+
+D’Artagnan, ému, passa rapidement ses bras au cou de ce jeune
+homme, et monta près de ses amis.
+
+L’officier, enveloppé dans son manteau, s’assit sur les marches,
+couvertes d’algues humides.
+
+— Eh bien! dit d’Artagnan à ses amis, voilà la position; jugez.
+
+Ils s’embrassèrent tous trois. Tous trois se tinrent serrés dans
+les bras l’un de l’autre, comme aux beaux jours de la jeunesse.
+
+— Que signifient toutes ces rigueurs? demanda Porthos.
+
+— Vous devez en soupçonner quelque chose, cher ami, répliqua
+d’Artagnan.
+
+— Pas trop, je vous l’assure, mon cher capitaine; car, enfin, je
+n’ai rien fait, ni Aramis non plus, se hâta d’ajouter l’excellent
+homme.
+
+D’Artagnan lança au prélat un regard de reproche, qui pénétra ce
+cœur endurci.
+
+— Cher Porthos! s’écria l’évêque de Vannes.
+
+— Vous voyez ce qu’on a fait, dit d’Artagnan: interception de
+tout ce qui vient de Belle-Île, de tout ce qui s’y rend. Vos
+bateaux sont tous saisis. Si vous aviez essayé de fuir, vous
+tombiez entre les mains des croiseurs qui sillonnent la mer et qui
+vous guettent. Le roi vous veut et vous prendra.
+
+Et d’Artagnan s’arracha furieusement quelques poils de sa
+moustache grise.
+
+— Mon idée était celle-ci, continua d’Artagnan: vous faire venir
+à mon bord tous deux, vous avoir près de moi, et puis vous rendre
+libres. Mais, à présent, qui me dit qu’en retournant sur mon
+navire je ne rencontrerai pas un supérieur, que je ne trouverai
+pas des ordres secrets qui m’enlèvent mon commandement pour le
+donner à quelque autre que moi, et qui disposeront de moi et de
+vous sans nul espoir de secours?
+
+— Il faut demeurer à Belle-Île, dit résolument Aramis, et je vous
+réponds, moi, que je ne me rendrai qu’à bon escient.
+
+Porthos ne dit rien. D’Artagnan remarqua le silence de son ami.
+
+— J’ai à essayer encore de cet officier, de ce brave qui
+m’accompagne, et dont la courageuse résistance me rend bien
+heureux; car elle accuse un honnête homme, lequel, encore que
+notre ennemi, vaut mille fois mieux qu’un lâche complaisant.
+Essayons, et sachons de lui ce qu’il a le droit de faire, ce que
+sa consigne lui permet ou lui défend.
+
+— Essayons, dit Aramis.
+
+D’Artagnan vint au parapet, se pencha vers les degrés du môle, et
+appela l’officier, qui monta aussitôt.
+
+— Monsieur, lui dit d’Artagnan, après l’échange des courtoisies
+les plus cordiales, naturelles entre gentilshommes qui se
+connaissent et s’apprécient dignement; monsieur, si je voulais
+emmener ces messieurs d’ici, que feriez vous?
+
+— Je ne m’y opposerais pas, monsieur; mais, ayant ordre direct,
+ordre formel, de les prendre sous ma garde, je les garderais.
+
+— Ah! fit d’Artagnan.
+
+— C’est fini! dit Aramis sourdement.
+
+Porthos ne bougea pas.
+
+— Emmenez toujours Porthos, dit l’évêque de Vannes; il saura
+prouver au roi, je l’y aiderai, et vous aussi, monsieur
+d’Artagnan, qu’il n’est pour rien dans cette affaire.
+
+— Hum! fit d’Artagnan. Voulez-vous venir? voulez-vous me suivre,
+Porthos? le roi est clément.
+
+— Je demande à réfléchir, dit Porthos noblement.
+
+— Vous restez ici, alors?
+
+— Jusqu’à nouvel ordre! s’écria Aramis avec vivacité.
+
+— Jusqu’à ce que nous ayons eu une idée, reprit d’Artagnan, et je
+crois maintenant que ce ne sera pas long, car j’en ai déjà une.
+
+— Disons-nous adieu, alors, reprit Aramis; mais, en vérité, cher
+Porthos, vous devriez partir.
+
+— Non! dit laconiquement celui-ci.
+
+— Comme il vous plaira, reprit Aramis, un peu blessé dans sa
+susceptibilité nerveuse, du ton morose de son compagnon.
+Seulement, je suis rassuré par la promesse d’une idée de
+d’Artagnan; idée que j’ai devinée, je crois.
+
+— Voyons, fit le mousquetaire en approchant son oreille de la
+bouche d’Aramis.
+
+Celui-ci dit au capitaine plusieurs mots rapides, auxquels
+d’Artagnan répondit:
+
+— Précisément cela.
+
+— Immanquable, alors, s’écria Aramis joyeux.
+
+— Pendant la première émotion que causera ce parti pris,
+arrangez-vous, Aramis.
+
+— Oh! n’ayez pas peur.
+
+— Maintenant, monsieur, dit d’Artagnan à l’officier, merci mille
+fois! Vous venez de vous faire trois amis à la vie, à la mort.
+
+— Oui, répliqua Aramis.
+
+Porthos seul ne dit rien et acquiesça de la tête.
+
+D’Artagnan, ayant tendrement embrassé ses deux vieux amis, quitta
+Belle-Île, avec l’inséparable compagnon que M. Colbert lui avait
+donné.
+
+Ainsi, à part l’espèce d’explication dont le digne Porthos avait
+bien voulu se contenter, rien n’était changé en apparence au sort
+des uns et des autres.
+
+— Seulement, dit Aramis, il y a l’idée de d’Artagnan.
+
+D’Artagnan ne retourna point à son bord sans creuser profondément
+l’idée qu’il venait de découvrir.
+
+Or, on sait que, lorsque d’Artagnan creusait, d’habitude il
+perçait à jour.
+
+Quant à l’officier, redevenu muet, il lui laissa respectueusement
+le loisir de méditer.
+
+Aussi, en mettant le pied sur son navire, embossé à une portée de
+canon de Belle-Île, le capitaine des mousquetaires avait-il déjà
+réuni tous ses moyens offensifs et défensifs.
+
+Il assembla immédiatement son conseil.
+
+Ce conseil se composait des officiers qui servaient sous ses
+ordres.
+
+Ces officiers étaient au nombre de huit:
+
+Un chef des forces maritimes,
+Un major dirigeant l’artillerie,
+Un ingénieur,
+L’officier que nous connaissons,
+Et quatre lieutenants.
+
+Les ayant donc réunis dans la chambre de poupe, d’Artagnan se
+leva, ôta son feutre, et commença en ces termes:
+
+— Messieurs, je suis allé reconnaître Belle-Île-en-Mer et j’y ai
+trouvé bonne et solide garnison; de plus, les préparatifs tout
+faits pour une défense qui peut devenir gênante. J’ai donc
+l’intention d’envoyer chercher deux des principaux officiers de la
+place pour que nous causions avec eux. Les ayant séparés de leurs
+troupes et de leurs canons, nous en aurons meilleur marché,
+surtout avec de bons raisonnements. Est-ce votre avis, messieurs?
+
+Le major de l’artillerie se leva.
+
+— Monsieur, dit-il avec respect, mais avec fermeté je viens de
+vous entendre dire que la place prépare une défense gênante. La
+place est donc, que vous sachiez, déterminée à la rébellion?
+
+D’Artagnan fut visiblement dépité par cette réponse, mais il
+n’était pas homme à se laisser abattre pour si peu, et reprit la
+parole:
+
+— Monsieur, dit-il, votre réponse est juste. Mais vous n’ignorez
+pas que Belle-Île-en-Mer est un fief de M. Fouquet, et les anciens
+rois ont donné aux seigneurs de Belle-Île le droit de s’armer chez
+eux.
+
+La major fit un mouvement.
+
+— Oh! ne m’interrompez point, continua d’Artagnan. Vous allez me
+dire que ce droit de s’armer contre les Anglais n’est pas le droit
+de s’armer contre son roi. Mais ce n’est pas M. Fouquet, je
+suppose, qui tient en ce moment Belle-Île, puisque, avant-hier,
+j’ai arrêté M. Fouquet. Or, les habitants et défenseurs de
+Belle-Île ne savent rien de cette arrestation. Vous la leur annonceriez
+vainement. C’est une chose si inouïe, si extraordinaire, si
+inattendue, qu’ils ne vous croiraient pas. Un Breton sert son
+maître et non pas ses maîtres; il sert son maître jusqu’à ce qu’il
+l’ait vu mort. Or, les Bretons, que je sache, n’ont pas vu le
+cadavre de M. Fouquet. Il n’est donc pas surprenant qu’ils
+tiennent contre tout ce qui n’est pas M. Fouquet ou sa signature.
+
+Le major s’inclina en signe d’assentiment.
+
+— Voilà pourquoi, continua d’Artagnan, voilà pourquoi je me
+propose de faire venir ici, à mon bord, deux des principaux
+officiers de la garnison. Ils vous verront, messieurs; ils verront
+les forces dont nous disposons; ils sauront, par conséquent, à
+quoi s’en tenir sur le sort qui les attend en cas de rébellion.
+Nous leur affirmerons sur l’honneur que M. Fouquet est prisonnier,
+et que toute résistance ne lui saurait être que préjudiciable.
+Nous leur dirons que, le premier coup de canon tiré, il n’y a
+aucune miséricorde à attendre du roi. Alors, je l’espère du moins,
+ils ne résisteront plus. Ils se livreront sans combat, et nous
+aurons à l’amiable une place qui pourrait bien nous coûter cher à
+conquérir.
+
+L’officier qui avait suivi d’Artagnan à Belle-Île s’apprêtait à
+parler, mais d’Artagnan l’interrompit.
+
+— Oui, je sais ce que vous allez me dire, monsieur; je sais qu’il
+y a ordre du roi d’empêcher toute communication secrète avec les
+défenseurs de Belle-Île, et voilà justement pourquoi j’offre de ne
+communiquer qu’en présence de tout mon état-major.
+
+Et d’Artagnan fit à ses officiers un signe de tête qui avait pour
+but de faire valoir cette condescendance.
+
+Les officiers se regardèrent comme pour lire leur opinion dans les
+yeux des uns des autres, avec intention de faire évidemment, après
+qu’ils se seraient mis d’accord, selon le désir de d’Artagnan. Et
+déjà celui-ci voyait avec joie que le résultat de leur
+consentement serait l’envoi d’une barque à Porthos et à Aramis,
+lorsque l’officier du roi tira de sa poitrine un pli cacheté qu’il
+remit à d’Artagnan.
+
+Ce pli portait sur sa suscription le n° 1.
+
+— Qu’est-ce encore? murmura le capitaine surpris.
+
+— Lisez, monsieur, dit l’officier avec une courtoisie qui n’était
+pas exempte de tristesse.
+
+D’Artagnan, plein de défiance, déplia le papier et lut:
+
+«Défense à M. d’Artagnan d’assembler quelque conseil que ce soit,
+ou de délibérer d’aucune façon avant que Belle-Île soit rendue, et
+que les prisonniers soient passés par les armes.
+
+_Signé_: Louis.»
+
+D’Artagnan réprima le mouvement d’impatience qui courait par tout
+son corps; et avec un gracieux sourire.
+
+— C’est bien, monsieur, dit-il, on se conformera aux ordres du
+roi.
+
+
+
+
+Chapitre CCL — Suite des idées du roi et des idées de
+M. d’Artagnan
+
+
+Le coup était direct, il était rude, mortel. D’Artagnan furieux
+d’avoir été prévenu par une idée du roi, ne désespéra cependant
+pas, et, songeant à cette idée que lui aussi avait rapportée de
+Belle-Île, il en augura un nouveau moyen de salut pour ses amis.
+
+— Messieurs, dit-il subitement, puisque le roi a chargé un autre
+que moi de ses ordres secrets, c’est que je n’ai plus sa
+confiance, et j’en serais réellement indigne si j’avais le courage
+de garder un commandement sujet à tant de soupçons injurieux. Je
+m’en vais donc sur-le-champ porter ma démission au roi. Je la
+donne devant vous tous, en vous enjoignant de vous replier avec
+moi sur la côte de France, de façon à ne rien compromettre des
+forces que Sa Majesté m’a confiées. C’est pourquoi, retournez tous
+à vos postes, et commandez le retour; d’ici à une heure, nous
+avons le flux. À vos postes, messieurs! Je suppose, ajouta-t-il en
+voyant que tous obéissaient, excepté l’officier surveillant, que
+vous n’aurez pas d’ordres à objecter cette fois-ci?
+
+Et d’Artagnan triomphait presque en disant ces mots-là. Ce plan
+était le salut de ses amis. Le blocus levé, ils pouvaient
+s’embarquer tout de suite et faire voile pour l’Angleterre ou pour
+l’Espagne, sans crainte d’être inquiétés. Tandis qu’ils fuyaient,
+d’Artagnan arrivait auprès du roi, justifiait son retour par
+l’indignation que les défiances de Colbert avaient soulevée contre
+lui; on le renvoyait en pleins pouvoirs, et il prenait Belle-Île,
+c’est-à-dire la cage, sans prendre les oiseaux envolés.
+
+Mais, à ce plan, l’officier opposa un deuxième ordre du roi. Il
+était ainsi conçu:
+
+«Du moment où M. d’Artagnan aura manifesté le désir de donner sa
+démission, il ne comptera plus comme chef de l’expédition, et tout
+officier placé sous ses ordres sera tenu de ne lui plus obéir. De
+plus, M. d’Artagnan, ayant perdu cette qualité de chef de l’armée
+envoyée contre Belle-Île, devra partir immédiatement pour la
+France, en compagnie de l’officier qui lui aura remis le message,
+et qui le regardera comme un prisonnier dont il répond.»
+
+D’Artagnan pâlit, lui si brave et si insouciant. Tout avait été
+calculé avec une profondeur qui, pour la première fois depuis
+trente ans, lui rappela la solide prévoyance et la logique
+inflexible du grand cardinal.
+
+Il appuya sa tête sur sa main, rêvant, respirant à peine.
+
+«Si je mettais cet ordre dans ma poche, pensa-t-il, qui le saurait
+ou qui m’en empêcherait? Avant que le roi en eût été informé,
+j’aurais sauvé ces pauvres gens là-bas. De l’audace, allons! Ma
+tête n’est pas de celles qu’un bourreau fait tomber par
+désobéissance. Désobéissons!»
+
+Mais, au moment où il allait prendre ce parti, il vit les
+officiers autour de lui lire des ordres pareils, que venaient de
+leur distribuer cet infernal agent de la pensée de Colbert.
+
+Le cas de désobéissance était prévu comme les autres.
+
+— Monsieur, lui vint dire l’officier, j’attends votre bon plaisir
+pour partir.
+
+— Je suis prêt, monsieur, répliqua le capitaine en grinçant des
+dents.
+
+L’officier commanda sur-le-champ un canot qui vint recevoir
+d’Artagnan.
+
+Il faillit devenir fou de rage à cette vue.
+
+— Comment, balbutia-t-il, fera-t-on ici pour diriger les
+différents corps?
+
+— Vous parti, monsieur, répliqua le commandant des navires, c’est
+à moi que le roi confie sa flotte.
+
+— Alors, monsieur, riposta l’homme de Colbert en s’adressant au
+nouveau chef, c’est pour vous ce dernier ordre qui m’avait été
+remis. Voyons vos pouvoirs?
+
+— Les voici, dit le marin en exhibant une signature royale.
+
+— Voici vos instructions, répliqua l’officier en lui remettant le
+pli.
+
+Et, se tournant vers d’Artagnan:
+
+— Allons, monsieur, dit-il d’une voix émue, tant il voyait de
+désespoir chez cet homme de fer, faites-moi la grâce de partir.
+
+— Tout de suite, articula faiblement d’Artagnan, vaincu, terrassé
+par l’implacable impossibilité.
+
+Et il se laissa glisser dans la petite embarcation, qui cingla
+vers la France avec un vent favorable, et menée par la marée
+montante. Les gardes du roi s’étaient embarqués avec lui.
+
+Cependant, le mousquetaire conservait encore l’espoir d’arriver à
+Nantes assez vite, et de plaider assez éloquemment la cause de ses
+amis pour fléchir le roi.
+
+La barque volait comme une hirondelle. D’Artagnan voyait
+distinctement la terre de France se profiler en noir sur les
+nuages blancs de la nuit.
+
+— Ah! monsieur, dit-il bas à l’officier, auquel, depuis une
+heure, il ne parlait plus, combien je donnerais pour connaître les
+instructions du nouveau commandant! Elles sont toutes pacifiques,
+n’est-ce pas?... et...
+
+Il n’acheva pas; un coup de canon lointain gronda sur la surface
+des flots, puis un autre, et deux ou trois plus forts.
+
+— Le feu est ouvert sur Belle-Île, répondit l’officier.
+
+Le canot venait de toucher la terre de France.
+
+
+
+
+Chapitre CCLI — Les aïeux de Porthos
+
+
+Lorsque d’Artagnan eut quitté Aramis et Porthos, ceux-ci
+rentrèrent au fort principal pour s’entretenir avec plus de
+liberté.
+
+Porthos, toujours soucieux, gênait Aramis, dont l’esprit ne
+s’était jamais trouvé plus libre.
+
+— Cher Porthos, dit celui-ci tout à coup, je vais vous expliquer
+l’idée de d’Artagnan.
+
+— Quelle idée, Aramis?
+
+— Une idée à laquelle nous devrons la liberté avant douze heures.
+
+— Ah! vraiment, fit Porthos étonné. Voyons!
+
+— Vous avez remarqué, par la scène que notre ami a eue avec
+l’officier, que certains ordres le gênent relativement à nous?
+
+— Je l’ai remarqué.
+
+— Eh bien! d’Artagnan va donner sa démission au roi, et pendant
+la confusion qui résultera de son absence, nous gagnerons au
+large, ou plutôt vous gagnerez au large, vous, Porthos, s’il n’y a
+possibilité de fuite que pour un.
+
+Ici, Porthos secoua la tête, et répondit:
+
+— Nous nous sauverons ensemble, Aramis, ou nous resterons ici
+ensemble.
+
+— Vous êtes un généreux cœur, dit Aramis, seulement votre sombre
+inquiétude m’afflige...
+
+— Je ne suis pas inquiet, dit Porthos.
+
+— Alors, vous m’en voulez?
+
+— Je ne vous en veux pas.
+
+— Eh bien! cher ami, pourquoi cette mine lugubre?
+
+— Je m’en vais vous le dire: je fais mon testament. Et, en disant
+ces mots, le bon Porthos regarda tristement Aramis.
+
+— Votre testament? s’écria l’évêque. Allons donc! vous
+croyez-vous perdu?
+
+— Je me sens fatigué. C’est la première fois, et il y a une
+habitude dans ma famille.
+
+— Laquelle, mon ami?
+
+— Mon grand-père était un homme deux fois fort comme moi.
+
+— Oh! oh! dit Aramis. C’était donc Samson, votre grand-père?
+
+— Non. Il s’appelait Antoine. Eh bien! il avait mon âge, lorsque,
+partant pour la chasse un jour, il se sentit les jambes faibles,
+lui qui n’avait jamais connu ce mal.
+
+— Que signifiait cette fatigue, mon ami?
+
+— Rien de bon, comme vous l’allez voir; car, étant parti se
+plaignant toujours de ses jambes molles, il trouva un sanglier qui
+lui fit tête, le manqua de son coup d’arquebuse, et fut décousu
+par la bête. Il en est mort sur le coup.
+
+— Ce n’est pas une raison pour que vous vous alarmiez, cher
+Porthos.
+
+— Oh! vous allez voir. Mon père était une fois fort comme moi.
+C’était un rude soldat de Henri III et de Henri IV, il ne
+s’appelait pas Antoine, mais Gaspard, comme M. de Coligny.
+Toujours à cheval, il n’avait jamais su ce que c’est que la
+lassitude. Un soir qu’il se levait de table, ses jambes lui
+manquèrent.
+
+— Il avait bien soupé, peut-être? dit Aramis; et voilà pourquoi
+il chancelait.
+
+— Bah! un ami de M. de Bassompierre? Allons, donc! Non, vous
+dis-je. Il s’étonna de cette lassitude, et dit à ma mère, qui le
+raillait: «Ne croirait-on pas que je vais voir un sanglier, comme
+défunt M. du Vallon, mon père?»
+
+— Eh bien? fit Aramis.
+
+— Eh bien! bravant cette faiblesse, mon père voulut descendre au
+jardin au lieu de se mettre au lit; le pied lui manqua dès la
+première marche; l’escalier était roide; mon père alla tomber sur
+un angle de pierre dans lequel un gond de fer était scellé. Le
+gond lui ouvrit la tempe: il resta mort sur la place.
+
+Aramis, levant les yeux sur son ami:
+
+— Voilà deux circonstances extraordinaires, dit-il; n’en inférons
+pas qu’il puisse s’en présenter une troisième. Il ne convient pas
+à un homme de votre force d’être superstitieux, mon brave Porthos;
+d’ailleurs, où est-ce qu’on voit vos jambes fléchir? Jamais vous
+n’avez été si roide et si superbe; vous porteriez une maison sur
+vos épaules.
+
+— En ce moment, dit Porthos, je me sens bien dispos; mais, il y a
+un moment, je vacillais, je m’affaissais, et, depuis tantôt, ce
+phénomène, comme vous dites, s’est présenté quatre fois. Je ne
+vous dirai pas que cela me fit peur; mais cela me contrariait; la
+vie est une agréable chose. J’ai de l’argent; j’ai de belles
+terres; j’ai des chevaux que j’aime; j’ai aussi des amis que
+j’aime: d’Artagnan, Athos, Raoul et vous.
+
+L’admirable Porthos ne prenait pas même la peine de dissimuler à
+Aramis le rang qu’il lui donnait dans ses amitiés.
+
+Aramis lui serra la main.
+
+— Nous vivrons encore de nombreuses années, dit-il, pour
+conserver au monde des échantillons d’hommes rares. Fiez-vous à
+moi, cher ami: nous n’avons aucune réponse de d’Artagnan, c’est
+bon signe; il doit avoir donné des ordres pour masser la flotte et
+dégarnir la mer. J’ai ordonné, moi, tout à l’heure, qu’on roulât
+une barque sur des rouleaux jusqu’à l’issue du grand souterrain de
+Locmaria, vous savez, où nous avons tant de fois fait l’affût pour
+les renards.
+
+— Oui, et qui aboutit à la petite anse par un boyau que nous
+avons découvert le jour où ce superbe renard s’échappa par là.
+
+— Précisément. En cas de malheur, on nous cachera une barque dans
+ce souterrain; elle doit y être déjà. Nous attendrons le moment
+favorable, et, pendant la nuit, en mer!
+
+— Voilà une bonne idée, nous y gagnons quoi?
+
+— Nous y gagnons que nul ne connaît cette grotte, ou plutôt son
+issue, à part nous et deux ou trois chasseurs de l’île; nous y
+gagnons que, si l’île est occupée, les éclaireurs, ne voyant pas
+de barque au rivage, ne soupçonneront pas qu’on puisse s’échapper
+et cesseront de surveiller.
+
+— Je comprends.
+
+— Eh bien! les jambes?
+
+— Oh! excellentes en ce moment.
+
+— Vous voyez donc bien, tout conspire à nous donner le repos et
+l’espoir. D’Artagnan débarrasse la mer et nous fait libres. Plus
+de flotte royale ni de descente à craindre. Vive Dieu! Porthos,
+nous avons encore un demi-siècle de bonnes aventures, et, si je
+touche la terre d’Espagne, je vous jure, ajouta l’évêque avec une
+énergie terrible, que votre brevet de duc n’est pas aussi aventuré
+qu’on veut bien le dire.
+
+— Espérons, fit Porthos un peu ragaillardi par cette nouvelle
+chaleur de son compagnon.
+
+Tout à coup, un cri se fit entendre:
+
+— Aux armes!
+
+Ce cri, répété par cent voix, vint, dans la chambre où les deux
+amis se tenaient, porter la surprise chez l’un et l’inquiétude
+chez l’autre.
+
+Aramis ouvrit la fenêtre; il vit courir une foule de gens avec des
+flambeaux. Les femmes se sauvaient, les gens armés prenaient leurs
+postes.
+
+— La flotte! la flotte! cria un soldat qui reconnut Aramis.
+
+— La flotte? répéta celui-ci.
+
+— À demi-portée de canon, continua le soldat.
+
+— Aux armes! cria Aramis.
+
+— Aux armes! répéta formidablement Porthos.
+
+Et tous deux s’élancèrent vers le môle, pour se mettre à l’abri
+derrière les batteries.
+
+On vit s’approcher des chaloupes chargées de soldats; elles
+prirent trois directions pour descendre sur trois points à la
+fois.
+
+— Que faut-il faire? demanda un officier de garde.
+
+— Arrêtez-les; et, si elles poursuivent, feu! dit Aramis.
+
+Cinq minutes après, la canonnade commença.
+
+C’étaient les coups de feu que d’Artagnan avait entendus en
+abordant en France.
+
+Mais les chaloupes étaient trop près du môle pour que les canons
+tirassent juste; elles abordèrent; le combat commença presque
+corps à corps.
+
+— Qu’avez-vous, Porthos? dit Aramis à son ami.
+
+— Rien... les jambes... c’est vraiment incompréhensible... elles
+se remettront en chargeant.
+
+En effet, Porthos et Aramis se mirent à charger avec une telle
+vigueur, ils animèrent si bien leurs hommes, que les royaux se
+rembarquèrent précipitamment sans avoir eu autre chose que des
+blessés qu’ils emportèrent.
+
+— Eh! mais Porthos, cria Aramis, il nous faut un prisonnier,
+vite, vite.
+
+Porthos s’abaissa sur l’escalier du môle, saisit par la nuque un
+des officiers de l’armée royale qui attendait, pour s’embarquer,
+que tout son monde fût dans la chaloupe. Le bras du géant enleva
+cette proie, qui lui servit de bouclier pour remonter sans qu’un
+coup de feu fût tiré sur lui.
+
+— Voici un prisonnier, dit Porthos à Aramis.
+
+— Eh bien! s’écria celui-ci en riant, calomniez donc vos jambes!
+
+— Ce n’est pas avec mes jambes que je l’ai pris, répliqua Porthos
+tristement, c’est avec mon bras.
+
+
+
+
+Chapitre CCLII — Le fils de Biscarrat
+
+
+Les Bretons de l’île étaient tout fiers de cette victoire; Aramis
+ne les encouragea pas.
+
+— Ce qui arrivera, dit-il à Porthos, quand tout le monde fut
+rentré, c’est que la colère du roi s’éveillera avec le récit de la
+résistance, et que ces braves gens seront décimés ou brûlés quand
+l’île sera prise; ce qui ne peut manquer d’advenir.
+
+— Il en résulte, dit Porthos, que nous n’avons rien fait d’utile?
+
+— Pour le moment, si fait, répliqua l’évêque; car nous avons un
+prisonnier duquel nous saurons ce que nos ennemis préparent.
+
+— Oui, interrogeons ce prisonnier, fit Porthos, et le moyen de le
+faire parler est simple: nous allons souper, nous l’inviterons; en
+buvant, il parlera.
+
+Ce qui fut fait. L’officier, un peu inquiet d’abord, se rassura en
+voyant les gens auxquels il avait affaire.
+
+Il donna, n’ayant pas peur de se compromettre, tous les détails
+imaginables sur la démission et le départ de d’Artagnan.
+
+Il expliqua comment, après ce départ, le nouveau chef de
+l’expédition avait ordonné une surprise sur Belle-Île. Là
+s’arrêtèrent ses explications.
+
+Aramis et Porthos échangèrent un coup d’œil qui témoignait de
+leur désespoir.
+
+Plus de fonds à faire sur cette brave imagination de d’Artagnan,
+plus de ressource, par conséquent, en cas de défaite.
+
+Aramis, continuant son interrogatoire, demanda au prisonnier ce
+que les royaux comptaient faire des chefs de Belle-Île.
+
+— Ordre, répliqua celui-ci, de tuer pendant le combat et de
+pendre après.
+
+Aramis et Porthos se regardèrent encore.
+
+Le rouge monta au visage de tous deux.
+
+— Je suis bien léger pour la potence, répondit Aramis; les gens
+comme moi ne se pendent pas.
+
+— Et moi, je suis bien lourd, dit Porthos; les gens comme moi
+cassent la corde.
+
+— Je suis sûr, fit galamment le prisonnier, que nous vous
+eussions procuré la faveur d’une mort à votre choix.
+
+— Mille remerciements, dit sérieusement Aramis.
+
+Porthos s’inclina.
+
+— Encore ce coup de vin à votre santé, fit-il en buvant lui-même.
+
+De propos en propos, le souper se prolongea; l’officier, qui était
+un spirituel gentilhomme, se laissa doucement aller au charme de
+l’esprit d’Aramis et de la cordiale bonhomie de Porthos.
+
+— Pardonnez-moi, dit-il, si je vous adresse une question; mais des
+gens qui en sont à leur sixième bouteille ont bien le droit de
+s’oublier un peu.
+
+— Adressez, dit Porthos, adressez.
+
+— Parlez, fit Aramis.
+
+— N’étiez-vous pas, messieurs, vous deux, dans les mousquetaires
+du feu roi?
+
+— Oui, monsieur, et des meilleurs, s’il vous plaît, répliqua
+Porthos.
+
+— C’est vrai: je dirais même les meilleurs de tous les soldats,
+messieurs, si je ne craignais d’offenser la mémoire de mon père.
+
+— De votre père? s’écria Aramis.
+
+— Savez-vous comment je me nomme?
+
+— Ma foi! non, monsieur; mais vous me le direz, et...
+
+— Je m’appelle Georges de Biscarrat.
+
+— Oh! s’écria Porthos à son tour, Biscarrat! vous rappelez-vous
+ce nom, Aramis?
+
+— Biscarrat?... rêva l’évêque. Il me semble...
+
+— Cherchez bien, monsieur, dit l’officier.
+
+— Pardieu! ce ne sera pas long, fit Porthos. Biscarrat, dit
+Cardinal... un des quatre qui vinrent nous interrompre le jour où
+nous entrâmes dans l’amitié de d’Artagnan, l’épée à la main.
+
+— Précisément, messieurs.
+
+— Le seul, dit Aramis vivement, que nous ne blessâmes pas.
+
+— Une rude lame, par conséquent, fit le prisonnier.
+
+— C’est vrai, oh! bien vrai, dirent les deux amis ensemble. Ma
+foi! monsieur de Biscarrat, enchanté de faire la connaissance d’un
+aussi brave homme.
+
+Biscarrat serra les deux mains que lui tendaient les deux anciens
+mousquetaires.
+
+Aramis regarda Porthos, comme pour lui dire: «Voilà un homme qui
+nous aidera.» Et, sur-le-champ:
+
+— Avouez, dit-il, monsieur, qu’il fait bon d’avoir été honnête
+homme.
+
+— Mon père me l’a toujours dit, monsieur.
+
+— Avouez, de plus, que c’est une triste circonstance que celle où
+vous vous trouvez de rencontrer des gens destinés à être
+arquebusés ou pendus, et de s’apercevoir que ces gens-là sont
+d’anciennes connaissances, de vieilles connaissances héréditaires.
+
+— Oh! vous n’êtes pas réservés à ce sort affreux, messieurs et
+amis, dit vivement le jeune homme.
+
+— Bah! vous l’avez dit.
+
+— Je l’ai dit tout à l’heure, quand je ne vous connaissais pas;
+mais, maintenant que je vous connais, je dis: Vous éviterez ce
+destin funeste, si vous le voulez.
+
+— Comment, si nous le voulons? s’écria Aramis, dont les yeux
+brillèrent d’intelligence en regardant alternativement son
+prisonnier et Porthos.
+
+— Pourvu, continua Porthos en regardant à son tour, avec une
+noble intrépidité, M. de Biscarrat et l’évêque, pourvu qu’on ne
+nous demande pas de lâchetés.
+
+— On ne vous demandera rien du tout, messieurs reprit le
+gentilhomme de l’armée royale; que voulez-vous qu’on vous demande?
+Si l’on vous trouve, on vous tue, c’est chose arrêtée; tâchez
+donc, messieurs, qu’on ne vous trouve pas.
+
+— Je crois ne pas me tromper, fit Porthos avec dignité, mais il
+me semble bien que, pour nous trouver, il faut que l’on vienne
+nous quérir ici.
+
+— En cela vous avez parfaitement raison, mon digne ami, reprit
+Aramis en interrogeant toujours du regard la physionomie de
+Biscarrat, silencieux et contraint. Vous voulez, monsieur de
+Biscarrat, nous dire quelque chose, nous faire quelque ouverture
+et vous n’osez pas, n’est-il pas vrai?
+
+— Ah! messieurs et amis, c’est qu’en parlant je trahis la
+consigne; mais, tenez, j’entends une voix qui dégage la mienne en
+la dominant.
+
+— Le canon! fit Porthos.
+
+— Le canon et la mousqueterie! s’écria l’évêque.
+
+On entendait gronder au loin, dans les roches, ces bruits
+sinistres d’un combat qui ne dura point.
+
+— Qu’est-ce que cela? demanda Porthos.
+
+— Eh! pardieu! s’écria Aramis, c’est ce dont je me doutais.
+
+— Quoi donc?
+
+— L’attaque faite par vous n’était qu’une feinte, n’est-il pas
+vrai, monsieur? et, pendant que vos compagnies se laissaient
+repousser, vous aviez la certitude d’opérer un débarquement de
+l’autre côté de l’île.
+
+— Oh! plusieurs, monsieur.
+
+— Nous sommes perdus, alors, fit paisiblement l’évêque de Vannes.
+
+— Perdus! cela est possible, répondit le seigneur de Pierrefonds;
+mais nous ne sommes pas pris ni pendus.
+
+Et, en disant ces mots, il se leva de la table, s’approcha du mur
+et en détacha froidement son épée et ses pistolets, qu’il visita
+avec ce soin du vieux soldat qui s’apprête à combattre, et qui
+sent que sa vie repose en grande partie sur l’excellence et la
+bonne tenue de ses armes.
+
+Au bruit du canon, à la nouvelle de la surprise qui pouvait livrer
+l’île aux troupes royales, la foule éperdue se précipita dans le
+fort. Elle venait demander assistance et conseil à ses chefs.
+
+Aramis, pâle et vaincu, se montra entre deux flambeaux à la
+fenêtre qui donnait sur la grande cour, pleine de soldats qui
+attendaient des ordres, et d’habitants éperdus qui imploraient
+secours.
+
+— Mes amis, dit d’Herblay d’une voix grave et sonore, M. Fouquet,
+votre protecteur, votre ami, votre père, a été arrêté par ordre du
+roi et jeté à la Bastille.
+
+Un long cri de fureur et de menace monta jusqu’à la fenêtre où se
+tenait l’évêque, et l’enveloppa d’un fluide vibrant.
+
+— Vengeons M. Fouquet! crièrent les plus exaltés. À mort les
+royaux!
+
+— Non, mes amis, répliqua solennellement Aramis, non, mes amis,
+pas de résistance. Le roi est maître dans son royaume. Le roi est
+le mandataire de Dieu. Le roi et Dieu ont frappé M. Fouquet.
+Humiliez-vous devant la main de Dieu. Aimez Dieu et le roi, qui
+ont frappé M. Fouquet. Mais ne vengez pas votre seigneur, ne
+cherchez pas à le venger. Vous vous sacrifieriez en vain, vous,
+vos femmes et vos enfants, vos biens et votre liberté. Bas les
+armes, mes amis! bas les armes! puisque le roi vous le commande,
+et retirez-vous paisiblement dans vos demeures. C’est moi qui vous
+le demande, c’est moi qui vous en prie, c’est moi qui, au besoin,
+vous le commande au nom de M. Fouquet.
+
+La foule, amassée sous la fenêtre, fit entendre un long
+frémissement de colère et d’effroi.
+
+— Les soldats de Louis XIV sont entrés dans l’île, continua
+Aramis. Désormais, ce ne serait plus entre eux et vous un combat,
+ce serait un massacre. Allez, allez et oubliez; cette fois, je
+vous le commande au nom du Seigneur.
+
+Les mutins se retirèrent lentement, soumis et muets.
+
+— Ah çà! mais que venez-vous donc de dire là, mon ami? dit
+Porthos.
+
+— Monsieur, dit Biscarrat à l’évêque, vous sauvez tous ces
+habitants, mais vous ne sauvez ni votre ami ni vous.
+
+— Monsieur de Biscarrat, dit avec un accent singulier de noblesse
+et de courtoisie l’évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, soyez
+assez bon pour reprendre votre liberté.
+
+— Je le veux bien, monsieur; mais...
+
+— Mais cela nous rendra service; car, en annonçant au lieutenant
+du roi la soumission des insulaires, vous obtiendrez peut-être
+quelque grâce pour nous, en l’instruisant de la manière dont cette
+soumission s’est opérée.
+
+— Grâce! répliqua Porthos avec des yeux flamboyants, grâce!
+qu’est-ce que ce mot-là!
+
+Aramis toucha rudement le coude de son ami, comme il faisait aux
+beaux jours de leur jeunesse, alors qu’il voulait avertir Porthos
+qu’il avait fait ou qu’il allait faire quelque bévue. Porthos
+comprit et se tut soudain.
+
+— J’irai, messieurs, répondit Biscarrat, un peu surpris aussi de
+ce mot de _grâce_ prononcé par le fier mousquetaire dont, quelques
+instants auparavant, il racontait et vantait avec tant
+d’enthousiasme les exploits héroïques.
+
+— Allez donc, monsieur de Biscarrat, dit Aramis en le saluant,
+et, en partant, recevez l’expression de toute notre
+reconnaissance.
+
+— Mais vous, messieurs, vous que je m’honore d’appeler mes amis,
+puisque vous avez bien voulu recevoir ce titre, que devenez-vous
+pendant ce temps? reprit l’officier tout ému, en prenant congé des
+deux anciens adversaires de son père.
+
+— Nous, nous attendons ici.
+
+— Mais, mon Dieu!... l’ordre est formel!
+
+— Je suis évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, et l’on ne
+passe pas plus par les armes un évêque que l’on ne pend un
+gentilhomme.
+
+— Ah! oui, monsieur, oui, monseigneur, reprit Biscarrat; oui,
+c’est vrai, vous avez raison, il y a encore pour vous cette
+chance. Donc, je pars, je me rends auprès du commandant de
+l’expédition, du lieutenant du roi. Adieu donc, messieurs; ou
+plutôt, au revoir!
+
+En effet, le digne officier, sautant sur un cheval que lui fit
+donner Aramis, courut dans la direction des coups de feu qu’on
+avait entendus et qui, en amenant la foule dans le fort, avait
+interrompu la conversation des deux amis avec leur prisonnier.
+
+Aramis le regarda partir, et demeura seul avec Porthos:
+
+— Eh bien! comprenez-vous? dit-il.
+
+— Ma foi, non.
+
+— Est-ce que Biscarrat ne vous gênait pas ici?
+
+— Non, c’est un brave garçon.
+
+— Oui; mais la grotte de Locmaria, est-il nécessaire que tout le
+monde la connaisse?
+
+— Ah! c’est vrai, c’est vrai, je comprends. Nous nous sauvons par
+le souterrain.
+
+— S’il vous plaît, répliqua joyeusement Aramis. En route, ami
+Porthos! Notre bateau nous attend, et le roi ne nous tient pas
+encore.
+
+
+
+
+Chapitre CCLIII — La grotte de Locmaria
+
+
+Le souterrain de Locmaria était assez éloigné du môle pour que les
+deux amis dussent ménager leurs forces avant d’y arriver.
+
+D’ailleurs, la nuit s’avançait; minuit avait sonné au fort;
+Porthos et Aramis étaient chargés d’argent et d’armes.
+
+Ils cheminaient donc dans la lande qui sépare le môle de ce
+souterrain, écoutant tous les bruits et tâchant d’éviter toutes
+les embûches.
+
+De temps en temps, sur la route qu’ils avaient soigneusement
+laissée à leur gauche, passaient des fuyards venant de l’intérieur
+des terres, à la nouvelle du débarquement des troupes royales.
+
+Aramis et Porthos, cachés derrière quelque anfractuosité de
+rocher, recueillaient les mots échappés aux pauvres gens qui
+fuyaient tout tremblants, portant avec eux leurs effets les plus
+précieux, et tâchaient, en entendant leurs plaintes, d’en conclure
+quelque chose pour leur intérêt.
+
+Enfin, après une course rapide, mais fréquemment interrompue par
+des stations prudentes, ils atteignirent ces grottes profondes
+dans lesquelles le prévoyant évêque de Vannes avait eu soin de
+faire rouler sur des cylindres une bonne barque capable de tenir
+la mer dans cette belle saison.
+
+— Mon bon ami, dit Porthos après avoir respiré bruyamment, nous
+sommes arrivés, à ce qu’il me paraît; mais je crois que vous
+m’avez parlé de trois hommes, de trois serviteurs qui devaient
+nous accompagner. Je ne les vois pas; où sont-ils donc?
+
+— Pourquoi les verriez-vous, cher Porthos? répondit Aramis. Ils
+nous attendent certainement dans la caverne, et sans nul doute,
+ils se reposent un moment après avoir accompli ce rude et
+difficile travail.
+
+Aramis arrêta Porthos, qui se préparait à entrer dans le
+souterrain.
+
+— Voulez-vous, mon bon ami, dit-il au géant, me permettre de
+passer le premier? Je connais le signal que j’ai donné à nos
+hommes, et nos gens, ne l’entendant pas, seraient dans le cas de
+faire feu sur vous ou de vous lancer leur couteau dans l’ombre.
+
+— Allez, cher Aramis, allez le premier, vous êtes tout sagesse et
+tout prudence, allez. Aussi bien, voilà cette fatigue dont je vous
+ai parlé qui me reprend encore une fois.
+
+Aramis laissa Porthos s’asseoir à l’entrée de la grotte, et,
+courbant la tête, il pénétra dans l’intérieur de la caverne en
+imitant le cri de la chouette.
+
+Un petit roucoulement plaintif, un cri à peine distinct, répondit
+dans la profondeur du souterrain.
+
+Aramis continua sa marche prudente, et bientôt il fut arrêté par
+le même cri qu’il avait le premier fait entendre, et ce cri était
+lancé à dix pas de lui.
+
+— Êtes-vous là, Yves? fit l’évêque.
+
+— Oui, monseigneur. Goennec est là aussi. Son fils nous
+accompagne.
+
+— Bien. Toutes choses sont-elles prêtes?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Allez un peu à l’entrée des grottes, mon bon Yves, et vous y
+trouverez le seigneur de Pierrefonds, qui se repose, fatigué qu’il
+est de sa course. Et si, par hasard, il ne peut pas marcher,
+enlevez-le et l’apportez ici près de moi.
+
+Les trois Bretons obéirent. Mais la recommandation d’Aramis à ses
+serviteurs était inutile. Porthos, rafraîchi, avait déjà lui-même
+commencé la descente, et son pas pesant résonnait au milieu des
+cavités formées et soutenues par les colonnes de silex et de
+granit.
+
+Dès que le seigneur de Bracieux eut rejoint l’évêque, les Bretons
+allumèrent une lanterne dont ils s’étaient munis, et Porthos
+assura son ami qu’il se sentait désormais fort comme à
+l’ordinaire.
+
+— Visitons le canot, dit Aramis, et assurons-nous d’abord de ce
+qu’il renferme.
+
+— N’approchez pas trop la lumière, dit le patron Yves; car, ainsi
+que vous avez bien voulu me le recommander, monseigneur, j’ai mis
+sous le banc de poupe, dans le coffre, vous savez, le baril de
+poudre et les charges de mousquet que vous m’aviez envoyés du
+fort.
+
+— Bien, fit Aramis.
+
+Et, prenant lui-même la lanterne, il visita minutieusement toutes
+les parties du canot avec les précautions d’un homme qui n’est ni
+timide ni ignorant en face du danger.
+
+Le canot était long, léger, tirant peu d’eau, mince de quille,
+enfin de ceux que l’on a toujours si bien construits à Belle-Île,
+un peu haut de bord, solide sur l’eau, très maniable, muni de
+planches qui, dans les temps incertains, forment une sorte de pont
+sur lequel glissent les lames, et qui peuvent protéger les
+rameurs.
+
+Dans deux coffres bien clos, placés sous les bancs de proue et de
+poupe, Aramis trouva du pain, du biscuit, des fruits secs, un
+quartier de lard, une bonne provision d’eau dans des outres; le
+tout formant des rations suffisantes pour des gens qui ne devaient
+jamais quitter la côte, et se trouvaient à même de se ravitailler
+si le besoin le commandait.
+
+Les armes, huit mousquets et autant de pistolets de cavalier,
+étaient en bon état et toutes chargées. Il avait des avirons de
+rechange en cas d’accident et cette petite voile appelée
+trinquette, qui aide la marche du canot en même temps que les
+rameurs nagent, qui est si utile lorsque la brise se fait sentir,
+et qui ne charge pas l’embarcation.
+
+Lorsque Aramis eut reconnu toutes ces choses, et qu’il se fut
+montré content du résultat de son inspection:
+
+— Consultons-nous, dit-il, cher Porthos, pour savoir s’il faut
+essayer de faire sortir la barque par l’extrémité inconnue de la
+grotte, en suivant la pente et l’ombre du souterrain, ou s’il vaut
+mieux, à ciel découvert, la faire glisser sur les rouleaux, par
+les bruyères, en aplanissant le chemin de la petite falaise, qui
+n’a pas vingt pieds de haut, et donne à son pied, dans la marée,
+trois ou quatre brasses de bonne eau sur un bon fond.
+
+— Qu’à cela ne tienne, monseigneur, répliqua le patron Yves
+respectueusement; mais je ne crois pas que par la pente du
+souterrain et dans l’obscurité où nous serons obligés de
+manœuvrer notre embarcation, le chemin soit aussi commode qu’en
+plein air. Je connais bien la falaise, et je puis vous certifier
+qu’elle est unie comme un gazon de jardin; l’intérieur de la
+grotte, au contraire, est raboteux; sans compter encore,
+monseigneur, que, à l’extrémité, nous trouverons le boyau qui mène
+à la mer, et peut-être le canot n’y passera pas.
+
+— J’ai fait mes calculs, répondit l’évêque, et j’ai la certitude
+qu’il passerait.
+
+— Soit; je le veux bien, monseigneur, insista le patron; mais
+Votre Grandeur sait bien que, pour le faire atteindre à
+l’extrémité du boyau, il faut lever une énorme pierre, celle sous
+laquelle passe toujours le renard, et qui ferme le boyau comme une
+porte.
+
+— On la lèvera, dit Porthos; ce n’est rien.
+
+— Oh! je sais que Monseigneur a la force de dix hommes, répliqua
+Yves; seulement, c’est bien du mal pour Monseigneur.
+
+— Je crois que le patron pourrait avoir raison, dit Aramis.
+Essayons du ciel ouvert.
+
+— D’autant plus, monseigneur, continua le pêcheur, que nous ne
+saurions nous embarquer avant le jour, tant il y a de travail, et
+que, aussitôt que le jour paraîtra, une bonne vedette, placée sur
+la partie supérieure de la grotte, nous sera nécessaire,
+indispensable même, pour surveiller les manœuvres des chalands ou
+des croiseurs qui nous guetteraient.
+
+— Oui, Yves, oui, votre raison est bonne; on va passer sur la
+falaise.
+
+Et les trois robustes Bretons allaient, plaçant leurs rouleaux
+sous la barque, la mettre en mouvement, lorsque des aboiements
+lointains de chiens se firent entendre dans la campagne. Aramis
+s’élança hors de la grotte; Porthos le suivit.
+
+L’aube teignait de pourpre et de nacre les flots et la plaine;
+dans le demi-jour, on voyait les petits sapins mélancoliques se
+tordre sur les pierres, et de longues volées de corbeaux rasaient
+de leurs ailes noires les maigres champs de sarrasin.
+
+Un quart d’heure encore et le jour serait plein; les oiseaux,
+réveillés, l’annonçaient joyeusement par leurs chants à toute la
+nature.
+
+Les aboiements qu’on avait entendus, et qui avaient arrêté les
+trois pêcheurs prêts à remuer la barque, et fait sortir Aramis et
+Porthos, se prolongeaient dans une gorge profonde, à une lieue
+environ de la grotte.
+
+— C’est une meute, dit Porthos; les chiens sont lancés sur une
+piste.
+
+— Qu’est cela? qui chasse en un pareil moment? pensa Aramis.
+
+— Et par ici, surtout, continua Porthos, par ici où l’on craint
+l’arrivée des royaux!
+
+— Le bruit se rapproche. Oui, vous avez raison Porthos, les
+chiens sont sur une trace.
+
+— Eh! mais! s’écria tout à coup Aramis, Yves, Yves, venez donc!
+
+Yves accourut, laissant là le cylindre qu’il tenait encore et
+qu’il allait placer sous la barque quand cette exclamation de
+l’évêque interrompit sa besogne.
+
+— Qu’est-ce que cette chasse, patron? dit Porthos.
+
+— Eh! monseigneur, répliqua le Breton, je n’y comprends rien. Ce
+n’est pas en un pareil moment que le seigneur de Locmaria
+chasserait. Non; et, pourtant, les chiens...
+
+— À moins qu’ils ne se soient échappés du chenil.
+
+— Non, dit Goennec, ce ne sont pas là les chiens du seigneur de
+Locmaria.
+
+— Par prudence, reprit Aramis, rentrons dans la grotte;
+évidemment les voix approchent, et, tout à l’heure, nous saurons à
+quoi nous en tenir.
+
+Ils rentrèrent; mais ils n’avaient pas fait cent pas dans l’ombre
+qu’un bruit, semblable au rauque soupir d’une créature effrayée,
+retentit dans la caverne; et, haletant, rapide, effrayé, un renard
+passa comme un éclair devant les fugitifs, sauta par-dessus la
+barque et disparut laissant après lui son fumet âcre, conservé
+quelques secondes sous les voûtes basses du souterrain.
+
+— Le renard! crièrent les Bretons avec la joyeuse surprise du
+chasseur.
+
+— Maudits soyons-nous! cria l’évêque, notre retraite est
+découverte.
+
+— Comment cela? dit Porthos; avons-nous peur d’un renard?
+
+— Eh! mon ami, que dites-vous donc, et que vous inquiétez-vous du
+renard? Ce n’est pas de lui qu’il s’agit, pardieu! Mais ne
+savez-vous pas, Porthos, qu’après le renard viennent les chiens, et
+qu’après les chiens viennent les hommes?
+
+Porthos baissa la tête.
+
+On entendit, comme pour confirmer les paroles d’Aramis, la meute
+grondeuse arriver avec une effrayante vitesse sur la piste de
+l’animal.
+
+Six chiens courants débouchèrent au même instant dans la petite
+lande, avec un bruit de voix qui ressemblait à la fanfare d’un
+triomphe.
+
+— Voilà bien les chiens, dit Aramis, posté à l’affût derrière une
+lucarne pratiquée entre deux rochers; quels sont les chasseurs,
+maintenant?
+
+— Si c’est le seigneur de Locmaria, répondit le patron, il
+laissera les chiens fouiller la grotte; car il les connaît, et il
+n’y pénétrera pas lui-même, assuré qu’il sera que le renard
+sortira de l’autre côté; c’est là qu’il ira l’attendre.
+
+— Ce n’est pas le seigneur de Locmaria qui chasse, répondit
+l’évêque en pâlissant malgré lui.
+
+— Qui donc, alors? dit Porthos.
+
+— Regardez.
+
+Porthos appliqua son œil à la lucarne et vit, au sommet du
+monticule, une douzaine de cavaliers qui poussaient leurs chevaux
+sur la trace des chiens, en criant: «Taïaut!»
+
+— Les gardes! dit-il.
+
+— Oui, mon ami, les gardes du roi.
+
+— Les gardes du roi, dites-vous, monseigneur? s’écrièrent les
+Bretons en pâlissant à leur tour.
+
+— Et Biscarrat à leur tête, monté sur mon cheval gris, continua
+Aramis.
+
+Les chiens, au même moment, se précipitèrent dans la grotte comme
+une avalanche, et les profondeurs de la caverne s’emplirent de
+leurs cris assourdissants.
+
+— Ah! diable! fit Aramis reprenant tout son sang-froid à la vue
+de ce danger, certain, inévitable. Je sais bien que nous sommes
+perdus; mais, au moins, il nous reste une chance: si les gardes
+qui vont suivre leurs chiens, viennent à s’apercevoir qu’il y a
+une issue aux grottes, plus d’espoir; car, en entrant ici, ils
+découvriront la barque et nous-mêmes. Il ne faut pas que les
+chiens sortent du souterrain. Il ne faut pas que les maîtres y
+entrent.
+
+— C’est juste, dit Porthos.
+
+— Vous comprenez, ajouta l’évêque avec la rapide précision du
+commandement: il y a là six chiens, qui seront forcés de s’arrêter
+à la grosse pierre sous laquelle le renard s’est glissé, mais à
+l’ouverture trop étroite de laquelle ils seront, eux, arrêtés et
+tués.
+
+Les Bretons s’élancèrent, le couteau à la main.
+
+Quelques minutes après, un lamentable concert de gémissements, de
+hurlements mortels; puis, plus rien.
+
+— Bien, dit Aramis froidement. Aux maîtres, maintenant!
+
+— Que faire? dit Porthos.
+
+— Attendre l’arrivée, se cacher et tuer.
+
+— Tuer? répéta Porthos.
+
+— Ils sont seize, dit Aramis, du moins pour le moment.
+
+— Et bien armés, ajouta Porthos avec un sourire de consolation.
+
+— Cela durera dix minutes, dit Aramis. Allons!
+
+Et, d’un air résolu, il prit un mousquet et mit son couteau de
+chasse entre ses dents.
+
+— Yves, Goennec et son fils, continua Aramis, vont nous passer
+les mousquets. Vous Porthos, vous ferez feu à bout portant. Nous
+en aurons abattu huit avant que les autres s’en doutent, c’est
+certain; puis tous, nous sommes cinq, nous dépêcherons les huit
+derniers le couteau à la main.
+
+— Et ce pauvre Biscarrat? dit Porthos.
+
+Aramis réfléchit un moment.
+
+— Biscarrat le premier, répliqua-t-il froidement. Il nous
+connaît.
+
+
+
+
+Chapitre CCLIV — La grotte
+
+
+Malgré l’espèce de divination qui était le côté remarquable du
+caractère d’Aramis, l’événement, subissant les chances des choses
+soumises au hasard, ne s’accomplit pas tout à fait comme l’avait
+prévu l’évêque de Vannes.
+
+Biscarrat, mieux monté que ses compagnons, arriva le premier à
+l’ouverture de la grotte, et comprit que, renard et chiens, tout
+s’était engouffré là. Seulement, frappé de cette terreur
+superstitieuse qu’imprime naturellement à l’esprit de l’homme
+toute voie souterraine et sombre, il s’arrêta à l’extérieur de la
+grotte, et attendit que ses compagnons fussent réunis autour de
+lui.
+
+— Eh bien? lui demandèrent les jeunes gens tout essoufflés, et ne
+comprenant rien à son inaction.
+
+— Eh bien! on n’entend plus les chiens; il faut que renard et
+meute soient engloutis dans ce souterrain.
+
+— Ils ont trop bien mené, dit un des gardes, pour avoir perdu
+tout à coup la voie. D’ailleurs, on les entendrait rabâcher d’un
+côté ou de l’autre. Il faut, comme le dit Biscarrat, qu’ils soient
+dans cette grotte.
+
+— Mais alors, dit un des jeunes gens, pourquoi ne donnent-ils
+plus de voix?
+
+— C’est étrange, dit un autre.
+
+— Eh bien! mais, fit un quatrième, entrons dans cette grotte.
+Est-ce qu’il est défendu d’y entrer, par hasard?
+
+— Non, répliqua Biscarrat. Seulement, il y fait noir comme dans
+un four, et l’on peut s’y rompre le cou.
+
+— Témoins nos chiens, dit un garde, qui se le sont rompu, à ce
+qu’il paraît.
+
+— Que diable sont-ils devenus? se demandèrent en chœur les
+jeunes gens.
+
+Et chaque maître appela son chien par son nom, le siffla de sa
+fanfare favorite, sans qu’un seul répondît, ni à l’appel, ni au
+sifflet.
+
+— C’est peut-être une grotte enchantée, dit Biscarrat. Voyons.
+
+Et mettant pied à terre, il fit un pas dans la grotte.
+
+— Attends, attends, je t’accompagne, dit un des gardes voyant
+Biscarrat prêt à disparaître dans la pénombre.
+
+— Non, répondit Biscarrat, il faut qu’il y ait quelque chose
+d’extraordinaire; ne nous risquons donc pas tous à la fois. Si,
+dans dix minutes, vous n’avez point de mes nouvelles, vous
+entrerez, mais tous ensemble, alors.
+
+— Soit, dirent les jeunes gens, qui ne voyaient point,
+d’ailleurs, pour Biscarrat grand danger à tenter l’entreprise;
+nous l’attendons.
+
+Et, sans descendre de cheval, ils firent un cercle autour de la
+grotte.
+
+Biscarrat entra donc seul, et avança dans les ténèbres jusque sous
+le mousquet de Porthos.
+
+Cette résistance que rencontrait sa poitrine l’étonna; il allongea
+la main et saisit le canon glacé.
+
+Au même instant, Yves levait sur le jeune homme un couteau, qui
+allait retomber sur lui de toute la force d’un bras breton,
+lorsque le poignet de fer de Porthos l’arrêta à moitié chemin.
+
+Puis, comme un grondement sourd, cette voix se fit entendre dans
+l’obscurité:
+
+— Je ne veux pas qu’on le tue, moi.
+
+Biscarrat se trouvait pris entre une protection et une menace,
+presque aussi terribles l’une que l’autre.
+
+Si brave que fût le jeune homme, il laissa échapper un cri,
+qu’Aramis comprima aussitôt, en lui menant un mouchoir sur la
+bouche.
+
+— Monsieur de Biscarrat, lui dit-il à voix basse, nous ne vous
+voulons pas de mal, et vous devez le savoir si vous nous avez
+reconnus; mais, au premier mot, au premier soupir, au premier
+souffle, nous serons forcés de vous tuer comme nous avons tué vos
+chiens.
+
+— Oui, je vous reconnais, messieurs, dit tout bas le jeune homme.
+Mais pourquoi êtes-vous ici? qu’y faites-vous? Malheureux!
+malheureux! je vous croyais dans le fort.
+
+— Et vous, monsieur, vous deviez nous obtenir des conditions, ce
+me semble?
+
+— J’ai fait ce que j’ai pu, messieurs; mais...
+
+— Mais?...
+
+— Mais il y a des ordres formels.
+
+— De nous tuer?
+
+Biscarrat ne répondit rien. Il lui en coûtait de parler de corde à
+des gentilshommes.
+
+Aramis comprit le silence de son prisonnier.
+
+Monsieur Biscarrat, dit-il, vous seriez déjà mort si nous n’avions
+eu égard à votre jeunesse et à notre ancienne liaison avec votre
+père; mais vous pouvez encore échapper d’ici en nous jurant que
+vous ne parlerez pas à vos compagnons de ce que vous avez vu.
+
+— Non seulement je jure que je n’en parlerai point, dit
+Biscarrat, mais je jure encore que je ferai tout au monde pour
+empêcher mes compagnons de mettre le pied dans cette grotte.
+
+— Biscarrat! Biscarrat! crièrent du dehors plusieurs voix qui
+vinrent s’engouffrer comme un tourbillon dans le souterrain.
+
+— Répondez, dit Aramis.
+
+— Me voici! cria Biscarrat.
+
+— Allez, nous nous reposons sur votre loyauté.
+
+Et il lâcha le jeune homme.
+
+Biscarrat remonta vers la lumière.
+
+— Biscarrat! Biscarrat! crièrent les voix plus rapprochées.
+
+Et l’on vit se projeter à l’intérieur de la grotte les ombres de
+plusieurs formes humaines.
+
+Biscarrat s’élança au-devant de ses amis pour les arrêter, et les
+rejoignit comme ils commençaient à s’aventurer dans le souterrain.
+
+Aramis et Porthos prêtèrent l’oreille avec l’attention de gens qui
+jouent leur vie sur un souffle de l’air.
+
+Biscarrat avait regagné l’entrée de la grotte, suivi de ses amis.
+
+— Oh! oh! dit l’un d’eux en arrivant au jour, comme tu es pâle!
+
+— Pâle! s’écria un autre; tu veux dire livide?
+
+— Moi? fit le jeune homme essayant de rappeler toute sa puissance
+sur lui même.
+
+— Mais, au nom du Ciel, que t’est-il donc arrivé? demandèrent
+toutes les voix.
+
+— Tu n’as pas une goutte de sang dans les veines, mon pauvre ami,
+fit un autre en riant.
+
+— Messieurs, c’est sérieux, dit un autre; il va se trouver mal;
+avez-vous des sels?
+
+Et tous éclatèrent de rire. Toutes ces interpellations, toutes ces
+railleries se croisaient autour de Biscarrat, comme se croisent au
+milieu du feu les balles dans une mêlée.
+
+Il reprit ses forces sous ce déluge d’interrogations.
+
+— Que voulez-vous que j’aie vu? demanda-t-il. J’avais très chaud
+quand je suis entré dans cette grotte, j’y ai été saisi par le
+froid; voilà tout.
+
+— Mais les chiens, les chiens, les as-tu revus? en as-tu entendu
+parler? en as-tu eu des nouvelles?
+
+— Il faut croire qu’ils ont pris une autre voie, dit Biscarrat.
+
+— Messieurs, dit un des jeunes gens, il y a, dans ce qui se
+passe, dans la pâleur et dans le silence de notre ami, un mystère
+que Biscarrat ne veut pas, ou ne peut sans doute pas révéler.
+Seulement, et c’est chose sûre, Biscarrat a vu quelque chose dans
+la grotte. Eh bien! moi, je suis curieux de voir ce qu’il a vu,
+fût-ce le diable. À la grotte, messieurs! à la grotte!
+
+— À la grotte! répétèrent toutes les voix.
+
+Et l’écho du souterrain alla porter comme une menace à Porthos et
+à Aramis ces mots: «À la grotte! à la grotte!»
+
+Biscarrat se jeta au-devant de ses compagnons.
+
+— Messieurs! messieurs! s’écria-t-il, au nom du Ciel n’entrez
+pas!
+
+— Mais qu’y a-t-il donc de si effrayant dans ce souterrain?
+demandèrent plusieurs voix.
+
+— Voyons, parle, Biscarrat.
+
+— Décidément, c’est le diable qu’il a vu, répéta celui qui avait
+déjà avancé cette hypothèse.
+
+— Eh bien! mais, s’il l’a vu, s’écria un autre, qu’il ne soit pas
+égoïste, et qu’il nous le laisse voir à notre tour.
+
+— Messieurs! messieurs! de grâce! insista Biscarrat.
+
+— Voyons, laisse-nous passer.
+
+— Messieurs, je vous en supplie, n’entrez pas!
+
+— Mais tu es bien entré, toi?
+
+Alors, un des officiers qui, d’un âge plus mûr que les autres,
+était resté en arrière jusque-là et n’avait rien dit, s’avança:
+
+— Messieurs, dit-il d’un ton calme qui contrastait avec
+l’animation des jeunes gens, il y a là-dedans quelqu’un ou quelque
+chose qui n’est pas le diable, mais qui, quel qu’il soit, a eu
+assez de pouvoir pour faire taire nos chiens. Il faut savoir quel
+est ce quelqu’un ou ce quelque chose.
+
+Biscarrat tenta un dernier effort pour arrêter ses amis; mais ce
+fut un effort inutile. Vainement il se jeta au-devant des plus
+téméraires; vainement il se cramponna aux roches pour barrer le
+passage, la foule des jeunes gens fit irruption dans la caverne,
+sur les pas de l’officier qui avait parlé le dernier, mais qui, le
+premier, s’était élancé l’épée à la main pour affronter le danger
+inconnu.
+
+Biscarrat, repoussé par ses amis, ne pouvant les accompagner, sous
+peine de passer aux yeux de Porthos et d’Aramis pour un traître et
+un parjure, alla, l’oreille tendue et les mains encore
+suppliantes, s’appuyer contre les parois rugueuses d’un rocher,
+qu’il jugeait devoir être exposé au feu des mousquetaires.
+
+Quant aux gardes, ils pénétraient de plus en plus avec des cris
+qui s’affaiblissaient à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le
+souterrain.
+
+Tout à coup, une décharge de mousqueterie, grondant comme un
+tonnerre, éclata sous les voûtes.
+
+Deux ou trois balles vinrent s’aplatir sur le rocher auquel
+s’appuyait Biscarrat.
+
+Au même instant, des soupirs, des hurlements et des imprécations
+s’élevèrent, et cette petite troupe de gentilshommes reparut,
+quelques-uns pâles, quelques-uns sanglants, tous enveloppés d’un
+nuage de fumée que l’air extérieur semblait aspirer du fond de la
+caverne.
+
+— Biscarrat! Biscarrat! criaient les fuyards, tu savais qu’il y
+avait une embuscade dans cette caverne, et tu ne nous as pas
+prévenus!
+
+— Biscarrat! tu es cause que quatre de nous sont tués; malheur à
+toi, Biscarrat!
+
+— Tu es cause que je suis blessé à mort, dit un des jeunes gens
+en recueillant son sang dans sa main, et en le jetant au visage de
+Biscarrat; que mon sang retombe sur toi!
+
+Et il roula agonisant aux pieds du jeune homme.
+
+— Mais, au moins, dis-nous qui est là! s’écrièrent plusieurs voix
+furieuses.
+
+Biscarrat se tut.
+
+— Dis-le ou meurs! s’écria le blessé en se relevant sur un genou,
+et en levant sur son compagnon un bras armé d’un fer inutile.
+
+Biscarrat se précipita vers lui, ouvrant sa poitrine au coup; mais
+le blessé retomba pour ne plus se relever, en poussant un soupir,
+le dernier.
+
+Biscarrat, les cheveux hérissés, les yeux hagards, la tête perdue,
+s’avança vers l’intérieur de la caverne, en disant:
+
+— Vous avez raison, mort à moi qui ai laissé assassiner mes
+compagnons! je suis un lâche!
+
+Et, jetant loin de lui son épée, car il voulait mourir sans se
+défendre, il se précipita, tête baissée, dans le souterrain.
+
+Les autres jeunes gens l’imitèrent.
+
+Onze, qui restaient de seize, plongèrent avec lui dans le gouffre.
+
+Mais ils n’allèrent pas plus loin que les premiers: une seconde
+décharge en coucha cinq sur le sable glacé, et comme il était
+impossible de voir d’où partait cette foudre mortelle, les autres
+reculèrent avec une épouvante qui peut mieux se peindre que
+s’exprimer.
+
+Mais, loin de fuir comme les autres, Biscarrat, demeuré sain et
+sauf, s’assit sur un quartier de roc et attendit.
+
+Il ne restait plus que six gentilshommes.
+
+— Sérieusement, dit un des survivants, est-ce le diable?
+
+— Ma foi! c’est bien pis, dit un autre.
+
+— Demandons à Biscarrat; il le sait, lui.
+
+— Où est Biscarrat?
+
+Les jeunes gens regardèrent autour d’eux, et virent que Biscarrat
+manquait à l’appel.
+
+— Il est mort! dirent deux ou trois voix.
+
+— Non pas, répondit un autre, je l’ai vu, moi, au milieu de la
+fumée, s’asseoir tranquillement sur un rocher; il est dans la
+caverne, il nous attend.
+
+— Il faut qu’il connaisse ceux qui y sont.
+
+— Et comment les connaîtrait-il?
+
+— Il a été prisonnier des rebelles.
+
+— C’est vrai. Eh bien! appelons-le, et sachons par lui à qui nous
+avons affaire.
+
+Et toutes les voix crièrent:
+
+— Biscarrat! Biscarrat!
+
+Mais Biscarrat ne répondit point.
+
+— Bon! dit l’officier qui avait montré tant de sang-froid dans
+cette affaire, nous n’avons plus besoin de lui, voilà des renforts
+qui nous arrivent.
+
+En effet, une compagnie des gardes, laissée en arrière par leurs
+officiers, que l’ardeur de la chasse avait emportés,
+soixante-quinze à quatre-vingts hommes à peu près, arrivait en bel ordre,
+guidée par le capitaine et le premier lieutenant. Les cinq
+officiers coururent au-devant de leurs soldats et, dans un langage
+dont l’éloquence est facile à concevoir, ils expliquèrent
+l’aventure et demandèrent secours.
+
+Le capitaine les interrompit.
+
+— Où sont vos compagnons? demanda-t-il.
+
+— Morts!
+
+— Mais vous étiez seize!
+
+— Dix sont morts, Biscarrat est dans la caverne, et nous voilà
+cinq.
+
+— Biscarrat est donc prisonnier?
+
+— Probablement.
+
+— Non, car le voici; voyez.
+
+En effet, Biscarrat apparaissait à l’ouverture de la grotte.
+
+— Il nous fait signe de venir, dirent les officiers. Allons!
+
+— Allons! répéta toute la troupe.
+
+— Monsieur, dit le capitaine s’adressant à Biscarrat, on m’assure
+que vous savez quels sont les hommes qui sont dans cette grotte et
+qui font cette défense désespérée. Au nom du roi, je vous somme de
+déclarer ce que vous savez.
+
+— Mon capitaine, dit Biscarrat, vous n’avez plus besoin de me
+sommer, ma parole m’a été rendue à l’instant même, et je viens au
+nom de ces hommes.
+
+— Me dire qu’ils se rendent?
+
+— Vous dire qu’ils sont décidés à se défendre jusqu’à la mort, si
+on ne leur accorde pas bonne composition.
+
+— Combien sont-ils donc?
+
+— Ils sont deux, dit Biscarrat.
+
+— Ils sont deux, et veulent nous imposer des conditions?
+
+— Ils sont deux, et nous ont déjà tué dix hommes, dit Biscarrat.
+
+— Quels gens est-ce donc? des géants?
+
+— Mieux que cela. Vous rappelez-vous l’histoire du bastion
+Saint-Gervais, mon capitaine?
+
+— Oui, où quatre mousquetaires du roi ont tenu contre toute une
+armée?
+
+— Eh bien! ces deux hommes étaient de ces mousquetaires.
+
+— Vous les appelez?...
+
+— À cette époque, on les appelait Porthos et Aramis. Aujourd’hui,
+on les appelle M. d’Herblay et M. du Vallon.
+
+— Et quel intérêt ont-ils dans tout ceci?
+
+— Ce sont eux qui tenaient Belle-Île pour M. Fouquet.
+
+Un murmure courut parmi les soldats à ces deux mots. «Porthos et
+Aramis.»
+
+— Les mousquetaires! les mousquetaires! répétaient-ils.
+
+Et, chez tous ces braves jeunes gens, l’idée qu’ils allaient avoir
+à lutter contre deux des plus vieilles gloires de l’armée faisait
+courir un frisson, moitié d’enthousiasme, moitié de terreur.
+
+C’est qu’en effet ces quatre noms, d’Artagnan, Athos, Porthos et
+Aramis, étaient vénérés par tout ce qui portait une épée, comme
+dans l’Antiquité étaient vénérés les noms d’Hercule, de Thésée, de
+Castor et de Pollux.
+
+— Deux hommes! s’écria le capitaine, et ils nous ont tué dix
+officiers en deux décharges. C’est impossible, monsieur Biscarrat.
+
+— Eh! mon capitaine, répondit celui-ci, je ne vous dis point
+qu’ils n’ont pas avec eux deux ou trois hommes comme les
+mousquetaires du bastion Saint-Gervais avaient avec eux trois ou
+quatre domestiques; mais croyez-moi, capitaine, j’ai vu ces
+gens-là, j’ai été pris par eux, je les connais; ils suffiraient à eux
+seuls pour détruire tout un corps d’armée.
+
+— C’est ce que nous allons voir, dit le capitaine, et cela dans
+un moment. Attention, messieurs!
+
+Sur cette réponse, personne ne bougea plus, et chacun s’apprêta à
+obéir.
+
+Biscarrat seul risqua une dernière tentative.
+
+— Monsieur, dit-il à voix basse, croyez-moi, passons notre
+chemin; ces deux hommes, ces deux lions que l’on va attaquer se
+défendront jusqu’à la mort. Ils nous ont déjà tué dix hommes; ils
+en tueront encore le double, et finiront par se tuer eux-mêmes
+plutôt que de se rendre. Que gagnerons-nous à les combattre?
+
+— Nous y gagnerons, monsieur, la conscience de n’avoir pas fait
+reculer quatre-vingts gardes du roi devant deux rebelles. Si
+j’écoutais votre conseil, monsieur, je serais un homme déshonoré,
+et, en me déshonorant, je déshonorerais l’armée. En avant, vous
+autres!
+
+Et il marcha le premier jusqu’à l’ouverture de la grotte.
+
+Arrivé là, il fit halte.
+
+Cette halte avait pour but de donner à Biscarrat et à ses
+compagnons le temps de lui dépeindre l’intérieur de la grotte.
+Puis, quand il crut avoir une connaissance suffisante des lieux,
+il divisa la compagnie en trois corps, qui devaient entrer
+successivement en faisant un feu nourri dans toutes les
+directions. Sans doute, à cette attaque, on perdrait cinq hommes
+encore, dix peut-être; mais certes, on finirait par prendre les
+rebelles, puisqu’il n’y avait pas d’issue, et que, à tout prendre,
+deux hommes n’en pouvaient pas tuer quatre-vingts.
+
+— Mon capitaine, demanda Biscarrat, je demande à marcher à la
+tête du premier peloton.
+
+— Soit! répondit le capitaine. Vous en avez tout l’honneur. C’est
+un cadeau que je vous fais.
+
+— Merci! répondit le jeune homme avec toute la fermeté de sa race.
+
+— Prenez votre épée, alors.
+
+— J’irai ainsi que je suis, mon capitaine, dit Biscarrat; car je
+ne vais pas pour tuer, mais pour être tué.
+
+Et, se plaçant à la tête du premier peloton, le front découvert et
+les bras croisés:
+
+— Marchons, messieurs! dit-il.
+
+
+
+
+Chapitre CCLV — Un chant d’Homère
+
+
+Il est temps de passer dans l’autre camp et de décrire à la fois
+les combattants et le champ de bataille.
+
+Aramis et Porthos s’étaient engagés dans la grotte de Locmaria
+pour y trouver le canot tout amarré, ainsi que les trois Bretons
+leurs aides, et ils espéraient d’abord faire passer la barque par
+la petite issue du souterrain, en dérobant de cette façon leurs
+travaux et leur fuite. L’arrivée du renard et des chiens les avait
+contraints de rester cachés.
+
+La grotte s’étendait l’espace d’à peu près cent toises, jusqu’à un
+petit talus dominant une crique. Jadis temple des divinités
+païennes, alors que Belle-Île s’appelait encore Calonèse, cette
+grotte avait vu s’accomplir plus d’un sacrifice humain dans ses
+mystérieuses profondeurs.
+
+On pénétrait dans le premier entonnoir de cette caverne par une
+pente douce, au-dessus de laquelle des roches entassées formaient
+une arcade basse; l’intérieur mal uni quant au sol, dangereux par
+les inégalités rocailleuses de la voûte, se subdivisait en
+plusieurs compartiments, qui se commandaient l’un l’autre et se
+dominaient moyennant quelques degrés raboteux, rompus, soudés de
+droite et de gauche dans d’énormes piliers naturels.
+
+Au troisième compartiment, la voûte était si basse, le couloir si
+étroit, que la barque eût à peine passé en touchant les deux murs;
+néanmoins, dans un moment de désespoir, le bois s’assouplit, la
+pierre devient complaisante sous le souffle de la volonté humaine.
+
+Telle était la pensée d’Aramis, lorsque, après avoir engagé le
+combat, il se décidait à la fuite, fuite assurément dangereuse,
+puisque tous les assaillants n’étaient pas morts, et que, en
+admettant la possibilité de mettre la barque en mer on se fût
+enfui au grand jour, devant les vaincus, si intéressés, en
+reconnaissant leur petit nombre, à faire poursuivre leurs
+vainqueurs.
+
+Quand les deux décharges eurent tué dix hommes, Aramis, habitué
+aux détours du souterrain, les alla reconnaître un à un, les
+compta, car la fumée l’empêchait de voir au-dehors, et
+sur-le-champ il commanda que le canot fût roulé jusqu’à la grosse pierre,
+clôture de l’issue libératrice.
+
+Porthos rassembla ses forces, prit le canot dans ses deux bras et
+le souleva, tandis que les Bretons faisaient courir les rouleaux
+avec rapidité.
+
+On était descendu dans le troisième compartiment, on était arrivé
+à la pierre qui murait l’issue.
+
+Porthos saisit cette pierre gigantesque à sa base, appuya dessus
+sa robuste épaule, et donna un coup qui fit craquer cette
+muraille. Une nuée de poussière tomba de la voûte avec les cendres
+de dix mille générations d’oiseaux de mer, dont les nids
+s’accrochaient comme un ciment à ce rocher.
+
+Au troisième choc, la pierre céda, elle oscilla une minute.
+Porthos, s’adossant aux roches voisines, fit de son pied un
+arc-boutant qui chassa le bloc hors des entassements calcaires qui lui
+servaient de gonds et de scellements.
+
+La pierre tombée, on aperçut le jour, radieux, qui se précipita
+dans ce souterrain par l’encadrement de la sortie, et la mer bleue
+apparut aux Bretons enchantés.
+
+On commença dès lors à monter la barque sur cette barricade. Vingt
+toises encore et elle pouvait glisser dans l’océan.
+
+C’est pendant ce temps que la compagnie arriva, fut rangée par le
+capitaine et disposée pour l’escalade ou pour l’assaut.
+
+Aramis surveillait tout pour favoriser les travaux de ses amis.
+
+Il vit ce renfort, il compta les hommes, il se convainquit avec un
+seul coup d’œil de l’infranchissable péril où un nouveau combat
+les allait engager.
+
+S’enfuir sur la mer au moment où le souterrain allait être envahi,
+impossible!
+
+En effet, le jour, qui venait d’éclairer les deux derniers
+compartiments, eût montré aux soldats la barque roulant vers la
+mer, les deux rebelles à portée de mousquet et une de leurs
+décharges criblait le bateau, si elle ne tuait pas les cinq
+navigateurs.
+
+En outre, en supposant tout, si la barque échappait avec les
+hommes qui la montaient, comment l’alarme ne serait-elle pas
+donnée? comment un avis ne serait-il pas envoyé aux chalands
+royaux? comment le pauvre canot, traqué sur mer et guetté sur
+terre, ne succomberait-il pas avant la fin du jour? Aramis,
+fouillant avec rage ses cheveux grisonnants, invoqua l’assistance
+de Dieu et l’assistance du démon.
+
+Appelant Porthos, qui travaillait à lui seul plus que rouleaux et
+rouleurs:
+
+— Ami, dit-il tout bas, il vient d’arriver un renfort à nos
+adversaires.
+
+— Ah! fit tranquillement Porthos; que faire alors?
+
+— Recommencer le combat, fit Aramis, c’est encore chanceux.
+
+— Oui, dit Porthos, car il est difficile que, sur deux, on ne tue
+pas l’un de nous, et certainement, si l’un de nous était tué,
+l’autre se ferait tuer aussi.
+
+Porthos dit ces mots avec ce naturel héroïque qui, chez lui,
+grandissait de toutes les forces de la matière.
+
+Aramis sentit comme un coup d’éperon à son cœur.
+
+— Nous ne serons tués ni l’un ni l’autre si vous faites ce que je
+vais vous dire, ami Porthos.
+
+— Dites.
+
+— Ces gens vont descendre dans la grotte.
+
+— Oui.
+
+— Nous en tuerons une quinzaine, mais pas davantage.
+
+— Combien sont-ils en tout? demanda Porthos.
+
+— Il leur est arrivé un renfort de soixante-quinze hommes.
+
+— Soixante-quinze et cinq, quatre-vingts... Ah! ah! fit Porthos.
+
+— S’ils font feu ensemble, ils nous cribleront de balles.
+
+— Assurément.
+
+— Sans compter, ajouta Aramis, que les détonations peuvent
+occasionner des éboulements dans la caverne.
+
+— Tout à l’heure, en effet, dit Porthos, un éclat de roche m’a un
+peu déchiré l’épaule.
+
+— Voyez-vous!
+
+— Mais ce n’est rien.
+
+— Prenons vite un parti. Nos Bretons vont continuer de rouler le
+canot vers la mer.
+
+— Très bien.
+
+— Nous deux, nous garderons ici la poudre, les balles et les
+mousquets.
+
+— Mais à deux, mon cher Aramis, nous ne tirerons jamais trois
+coups de mousqueterie ensemble, dit naïvement Porthos; le moyen de
+la mousqueterie est mauvais.
+
+— Trouvez-en donc un autre.
+
+— Je l’ai trouvé! fit tout à coup le géant. Je vais me mettre en
+embuscade derrière le pilier avec cette barre de fer, et,
+invisible, inattaquable, lorsqu’ils seront entrés par flots, je
+laisse tomber ma barre sur les crânes trente fois par minute!
+Hein! qu’en dites-vous, du projet? vous sourit-il?
+
+— Excellent, cher ami, parfait! j’approuve fort; seulement, vous
+les effraierez, et la moitié restera dehors pour nous prendre par
+la famine. Ce qu’il nous faut, mon bon ami, c’est la destruction
+entière de la troupe; un seul homme resté debout nous perd.
+
+— Vous avez raison, mon ami; mais comment les attirer, je vous
+prie?
+
+— En ne bougeant pas, mon bon Porthos.
+
+— Ne bougeons pas; mais, quand il seront tous bien réunis?...
+
+— Alors, laissez-moi faire, j’ai une idée.
+
+— S’il en est ainsi, et que votre idée soit bonne... et elle doit
+être bonne, votre idée... je suis tranquille.
+
+— En embuscade, Porthos, et comptez tous ceux qui entreront.
+
+— Mais vous, que ferez-vous?
+
+— Ne vous inquiétez pas de moi; j’ai ma besogne.
+
+— J’entends des voix, ce me semble.
+
+— Ce sont eux. À votre poste!... Tenez-vous à la portée de ma
+voix et de ma main.
+
+Porthos se réfugia dans le second compartiment qui était
+absolument noir.
+
+Aramis se glissa dans le troisième; le géant tenait en main une
+barre de fer du poids de cinquante livres. Porthos maniait avec
+une facilité merveilleuse ce levier qui avait servi à faire rouler
+la barque.
+
+Pendant ce temps, les Bretons poussaient le canot jusqu’à la
+falaise.
+
+Dans le compartiment éclairé, Aramis, baissé, caché, s’occupait à
+une manœuvre mystérieuse.
+
+On entendit un commandement proféré à voix haute. C’était le
+dernier ordre du capitaine commandant. Vingt-cinq hommes sautèrent
+des roches supérieures dans le premier compartiment de la grotte,
+et, ayant pris terre, ils se mirent à faire feu.
+
+Les échos grondèrent, des sifflements sillonnèrent la voûte, une
+fumée opaque emplit l’espace.
+
+— À gauche! à gauche! cria Biscarrat, qui, dans son premier
+assaut, avait vu le passage de la seconde chambre, et qui, animé
+par l’odeur de la poudre, voulait guider ses soldats de ce côté.
+
+La troupe se précipita effectivement à gauche; le couloir allait
+se rétrécissant; Biscarrat, les mains étendues, dévoué à la mort,
+marchait en avant des mousquets.
+
+— Venez! venez! cria-t-il, je vois du jour!
+
+— Frappez, Porthos! cria la voix sépulcrale d’Aramis.
+
+Porthos poussa un soupir, mais il obéit.
+
+La barre de fer tomba d’aplomb sur la tête de Biscarrat, qui fut
+tué sans avoir achevé son cri. Puis le levier formidable se leva
+et s’abaissa dix fois en dix secondes et fit dix cadavres.
+
+Les soldats ne voyaient rien; ils entendaient des cris, des
+soupirs; ils foulaient des corps, mais n’avaient pas encore
+compris, et montaient en trébuchant les uns sur les autres.
+
+L’implacable barre, tombant toujours, anéantit le premier peloton
+sans qu’un seul bruit eût averti le deuxième, qui s’avançait
+tranquillement.
+
+Seulement, ce second peloton, commandé par le capitaine, avait
+brisé un maigre sapin qui poussait sur la falaise, et de ses
+branches résineuses, tordues ensemble, le capitaine s’était fait
+un flambeau.
+
+En arrivant à ce compartiment où Porthos, pareil à l’ange
+exterminateur, avait détruit tout ce qu’il avait touché, le
+premier rang recula d’épouvante. Nulle fusillade n’avait répondu à
+la fusillade des gardes, et cependant on heurtait un monceau de
+cadavres, on marchait littéralement dans le sang.
+
+Porthos était toujours derrière son pilier.
+
+Le capitaine, en éclairant, avec la lumière tremblante du sapin
+enflammé, cet effroyable carnage dont il cherchait vainement la
+cause, recula jusqu’au pilier derrière lequel était caché Porthos.
+
+Alors une main gigantesque sortit de l’ombre, se colla à la gorge
+du capitaine, qui poussa un sourd râlement; ses bras s’étendirent
+battant l’air, la torche tomba et s’éteignit dans le sang.
+
+Une seconde après, le corps du capitaine tombait près de la torche
+éteinte, et ajoutait un cadavre de plus au monceau de cadavres qui
+barrait le chemin.
+
+Tout cela s’était fait mystérieusement comme une chose magique. Au
+râlement du capitaine, les hommes qui l’accompagnaient s’étaient
+retournés; ils avaient vu ses bras ouverts, ses yeux sortant de
+leur orbite; puis, la torche tombée, ils étaient restés dans
+l’obscurité.
+
+Par un mouvement irréfléchi, instinctif, machinal, le lieutenant
+cria:
+
+— Feu!
+
+Aussitôt une volée de coups de mousquet crépita, tonna, hurla dans
+la caverne en arrachant d’énormes morceaux aux voûtes.
+
+La caverne s’éclaira un instant à cette fusillade, puis rentra
+immédiatement dans une obscurité rendue plus profonde encore par
+la fumée.
+
+Il se fit alors un grand silence, troublé seulement par les pas de
+la troisième brigade, qui entrait dans le souterrain.
+
+
+
+
+Chapitre CCLVI — La mort d’un titan
+
+
+Au moment où Porthos, plus habitué à l’obscurité que tous ces
+hommes venant du jour, regardait autour de lui pour voir si, dans
+cette nuit, Aramis ne lui ferait pas quelque signal, il se sentit
+doucement toucher le bras, et une voix faible comme un souffle
+murmura tout bas à son oreille:
+
+— Venez.
+
+— Oh! fit Porthos.
+
+— Chut! dit Aramis encore plus bas.
+
+Et, au milieu du bruit de la troisième brigade qui continuait
+d’avancer, au milieu des imprécations des gardes restés debout,
+des moribonds râlant leur dernier soupir, Aramis et Porthos
+glissèrent inaperçus le long des murailles granitiques de la
+caverne.
+
+Aramis conduisit Porthos dans l’avant-dernier compartiment, et lui
+montra, dans un enfoncement de la muraille, un baril de poudre
+pesant soixante à quatre-vingts livres, auquel il venait
+d’attacher une mèche.
+
+— Ami, dit-il à Porthos, vous allez prendre ce baril, dont je
+vais, moi allumer la mèche, et vous le jetterez au milieu de nos
+ennemis: le pouvez-vous?
+
+— Parbleu! répliqua Porthos.
+
+Et il souleva le petit tonneau d’une seule main.
+
+— Allumez.
+
+— Attendez, dit Aramis, qu’ils soient bien tous massés, et puis,
+mon Jupiter, lancez votre foudre au milieu d’eux.
+
+— Allumez, répéta Porthos.
+
+— Moi, continua Aramis, je vais joindre nos Bretons et les aider
+à mettre le canot à la mer. Je vous attendrai au rivage; lancez
+ferme et accourez à nous.
+
+— Allumez, dit une dernière fois Porthos.
+
+— Vous avez compris? dit Aramis.
+
+— Parbleu! dit encore Porthos, en riant d’un rire qu’il
+n’essayait pas même d’éteindre; quand on m’explique, je comprends;
+allez, et donnez-moi le feu.
+
+Aramis donna l’amadou brûlant à Porthos, qui lui tendit son bras à
+serrer à défaut de la main.
+
+Aramis serra de ses deux mains le bras de Porthos et se replia
+jusqu’à l’issue de la caverne, où les trois rameurs attendaient.
+
+Porthos, demeuré seul, approcha bravement l’amadou de la mèche.
+
+L’amadou, faible étincelle, principe premier d’un immense
+incendie, brilla dans l’obscurité comme une luciole volante, puis
+vint se souder à la mèche qu’il enflamma, et dont Porthos activa
+la flamme avec son souffle.
+
+La fumée s’était un peu dissipée, et, à la lueur de cette mèche
+pétillante, on put, pendant une ou deux secondes, distinguer les
+objets.
+
+Ce fut un court mais splendide spectacle, que celui de ce géant,
+pâle, sanglant et le visage éclairé par le feu de la mèche qui
+brûlait dans l’ombre.
+
+Les soldats le virent. Ils virent ce baril qu’il tenait dans sa
+main. Ils comprirent ce qui allait se passer.
+
+Alors, ces hommes, déjà pleins d’effroi à la vue de ce qui s’était
+accompli, pleins de terreur en songeant à ce qui allait
+s’accomplir, poussèrent tous à la fois, un hurlement d’agonie.
+
+Les uns essayèrent de s’enfuir, mais ils rencontrèrent la
+troisième brigade qui leur barrait le chemin; les autres,
+machinalement, mirent en joue et firent feu avec leurs mousquets
+déchargés; d’autres enfin tombèrent à genoux.
+
+Deux ou trois officiers crièrent à Porthos pour lui promettre la
+liberté s’il leur donnait la vie.
+
+Le lieutenant de la troisième brigade criait de faire feu; mais
+les gardes avaient devant eux leurs compagnons effarés qui
+servaient de rempart vivant à Porthos.
+
+Nous l’avons dit, cette lumière produite par le souffle de Porthos
+sur l’amadou et la mèche ne dura que deux secondes; mais, pendant
+ces deux secondes, voici ce qu’elle éclaira: d’abord le géant
+grandissant dans l’obscurité; puis, à dix pas de lui, un amas de
+corps sanglants, écrasés, broyés, au milieu desquels vivait encore
+un dernier frémissement d’agonie, qui soulevait la masse, comme
+une dernière respiration soulève les flancs d’un monstre informe
+expirant dans la nuit. Chaque souffle de Porthos, en ravivant la
+mèche, envoyait sur cet amas de cadavres un ton sulfureux, coupé
+de larges tranches de pourpre.
+
+Outre ce groupe principal, semé dans la grotte, selon que le
+hasard de la mort ou la surprise du coup les avait étendus,
+quelques cadavres isolés semblaient menacer par leurs blessures
+béantes.
+
+Au-dessus de ce sol pétri d’une fange de sang, montaient, mornes
+et scintillants, les piliers trapus de la caverne, dont les
+nuances, chaudement accentuées, poussaient en avant les parties
+lumineuses.
+
+Et tout cela était vu au feu tremblotant d’une mèche correspondant
+à un baril de poudre, c’est-à-dire à une torche, qui, en éclairant
+la mort passée, montrait la mort à venir.
+
+Comme je l’ai dit, ce spectacle ne dura qu’une ou deux secondes.
+Pendant ce court espace de temps, un officier de la troisième
+brigade réunit huit gardes armés de mousquets, et, par une trouée,
+leur ordonna de faire feu sur Porthos.
+
+Mais ceux qui recevaient l’ordre de tirer tremblaient tellement
+qu’à cette décharge trois hommes tombèrent, et que les cinq autres
+balles allèrent en sifflant rayer la voûte, sillonner la terre ou
+creuser les parois de la caverne.
+
+Un éclat de rire répondit à ce tonnerre; puis le bras du géant se
+balança, puis on vit passer dans l’air, pareille à une étoile
+filante, la traînée de feu.
+
+Le baril, lancé à trente pas, franchit la barricade de cadavres,
+et alla tomber dans un groupe hurlant de soldats qui se jetèrent à
+plat ventre.
+
+L’officier avait suivi en l’air la brillante traînée; il voulut se
+précipiter sur le baril pour en arracher la mèche avant qu’elle
+n’atteignit la poudre qu’il recélait.
+
+Dévouement inutile: l’air avait activé la flamme attachée au
+conducteur; la mèche, qui, en repos, eût brûlé cinq minutes, se
+trouva dévorée en trente secondes, et l’œuvre infernale éclata.
+
+Tourbillons furieux, sifflements du soufre et du nitre, ravages
+dévorants du feu qui creuse, tonnerre épouvantable de l’explosion,
+voilà ce que cette seconde, qui suivit les deux secondes que nous
+avons décrites, vit éclore dans cette caverne, égale en horreurs à
+une caverne de démons.
+
+Les rochers se fendaient comme des planches de sapin sous la
+cognée. Un jet de feu, de fumée, de débris, s’élança du milieu de
+la grotte, s’élargissant à mesure qu’il montait. Les grands murs
+de silex s’inclinèrent pour se coucher dans le sable, et le sable
+lui-même, instrument de douleur lancé hors de ses couches durcies,
+alla cribler les visages avec ses myriades d’atomes blessants.
+
+Les cris, les hurlements, les imprécations et les existences, tout
+s’éteignit dans un immense fracas; les trois premiers
+compartiments devinrent un gouffre dans lequel retomba un à un,
+suivant sa pesanteur, chaque débris végétal, minéral ou humain.
+
+Puis le sable et la cendre, plus légers, tombèrent à leur tour,
+s’étendant comme un linceul grisâtre et fumant sur ces lugubres
+funérailles.
+
+Et maintenant, cherchez dans ce brûlant tombeau, dans ce volcan
+souterrain, cherchez les gardes du roi aux habits bleus galonnés
+d’argent.
+
+Cherchez les officiers brillants d’or, cherchez les armes sur
+lesquelles ils avaient compté pour se défendre, cherchez les
+pierres qui les ont tués; cherchez le sol qui les portait.
+
+Un seul homme a fait de tout cela un chaos plus confus, plus
+informe, plus terrible que le chaos qui existait une heure avant
+que Dieu eût eu l’idée de créer le monde.
+
+Il ne resta rien des trois premiers compartiments, rien que Dieu
+lui-même pût reconnaître pour son ouvrage.
+
+Quant à Porthos, après avoir lancé le baril de poudre au milieu
+des ennemis, il avait fui, selon le conseil d’Aramis, et gagné le
+dernier compartiment, dans lequel pénétraient, par l’ouverture,
+l’air, le jour et le soleil.
+
+Aussi, à peine eut-il tourné l’angle qui séparait le troisième
+compartiment du quatrième, qu’il aperçut à cent pas de lui la
+barque balancée par les flots; là étaient ses amis; là était la
+liberté; là était la vie après la victoire.
+
+Encore six de ses formidables enjambées, et il était hors de la
+voûte; hors de la voûte, deux ou trois vigoureux élans, et il
+touchait au canot.
+
+Soudain, il sentit ses genoux fléchir: ses genoux semblaient
+vides, ses jambes mollissaient sous lui.
+
+— Oh! oh! murmura-t-il étonné, voilà que ma fatigue me reprend;
+voilà que je ne peux plus marcher. Qu’est-ce à dire?
+
+À travers l’ouverture, Aramis l’apercevait et ne comprenait pas
+pourquoi il s’arrêtait ainsi.
+
+— Venez, Porthos! criait Aramis, venez! venez vite!
+
+— Oh! répondit le géant en faisant un effort qui tendit
+inutilement tous les muscles de son corps, je ne puis.
+
+En disant ces mots, il tomba sur ses genoux; mais, de ses mains
+robustes, il se cramponna aux roches et se releva.
+
+— Vite! vite! répéta Aramis en se courbant vers le rivage, comme
+pour attirer Porthos avec ses bras.
+
+— Me voici, balbutia Porthos en réunissant toutes ses forces pour
+faire un pas de plus.
+
+— Au nom du Ciel! Porthos, arrivez! arrivez! le baril va sauter!
+
+— Arrivez, monseigneur, crièrent les Bretons à Porthos, qui se
+débattait comme dans un rêve.
+
+Mais il n’était plus temps: l’explosion retentit, la terre se
+crevassa, la fumée, qui s’élança par les larges fissures,
+obscurcit le ciel, la mer reflua comme chassée par le souffle du
+feu qui jaillit de la grotte comme de la gueule d’une gigantesque
+chimère; le reflux emporta la barque à vingt toises, toutes les
+roches craquèrent à leur base, et se séparèrent comme des
+quartiers sous l’effort des coins; on vit s’élancer une portion de
+la voûte enlevée au ciel comme par des fils rapides; le feu rose
+et vert du soufre, la noire lave des liquéfactions argileuses, se
+heurtèrent et se combattirent un instant sous un dôme majestueux
+de fumée; puis on vit osciller d’abord, puis se pencher, puis
+tomber successivement les longues arêtes de rocher que la violence
+de l’explosion n’avait pu déraciner de leurs socles séculaires;
+ils se saluaient les uns les autres comme des vieillards graves et
+lents, puis se prosternaient couchés à jamais dans leur poudreuse
+tombe.
+
+Cet effroyable choc parut rendre à Porthos les forces qu’il avait
+perdues; il se releva, géant lui-même entre ces géants. Mais, au
+moment où il fuyait entre la double haie de fantômes granitiques,
+ces derniers, qui n’étaient plus soutenus par les chaînons
+correspondants, commencèrent à rouler avec fracas autour de ce
+Titan qui semblait précipité du ciel au milieu des rochers qu’il
+venait de lancer contre lui.
+
+Porthos sentit trembler sous ses pieds le sol ébranlé par ce long
+déchirement. Il étendit à droite et à gauche ses vastes mains pour
+repousser les rochers croulants. Un bloc gigantesque vint
+s’appuyer à chacune de ses paumes étendues; il courba la tête, et
+une troisième masse granitique vint s’appesantir entre ses deux
+épaules.
+
+Un instant, les bras de Porthos avaient plié; mais l’hercule
+réunit toutes ses forces, et l’on vit les deux parois de cette
+prison dans laquelle il était enseveli s’écarter lentement et lui
+faire place. Un instant, il apparut dans cet encadrement de granit
+comme l’ange antique du chaos; mais, en écartant les roches
+latérales, il ôta son point d’appui au monolithe qui pesait sur
+ses fortes épaules, et le monolithe, s’appuyant de tout son poids
+précipita le géant sur ses genoux. Les roches latérales, un
+instant écartées, se rapprochèrent et vinrent ajouter leur poids
+au poids primitif, qui eût suffi pour écraser dix hommes.
+
+Le géant tomba sans crier à l’aide; il tomba en répondant à Aramis
+par des mots d’encouragement et d’espoir, car un instant, grâce au
+puissant arc-boutant de ses mains, il put croire que, comme
+Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu à peu, Aramis
+vit le bloc s’affaisser; les mains crispées un instant, les bras
+roidis par un dernier effort, plièrent, les épaules tendues
+s’affaissèrent déchirées, et la roche continua de s’abaisser
+graduellement.
+
+— Porthos! Porthos! criait Aramis en s’arrachant les cheveux,
+Porthos, où es-tu? Parle!
+
+— Là! là! murmurait Porthos d’une voix qui s’éteignait; patience!
+patience!
+
+À peine acheva-t-il ce dernier mot l’impulsion de la chute
+augmenta la pesanteur; l’énorme roche s’abattit, pressée par les
+deux autres qui s’abattirent sur elle et engloutit Porthos dans un
+sépulcre de pierres brisées.
+
+En entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait sauté à
+terre. Deux des Bretons le suivirent un levier à la main, un seul
+suffisant pour garder la barque. Les derniers râles du vaillant
+lutteur les guidèrent dans les décombres.
+
+Aramis, étincelant, superbe, jeune comme à vingt ans, s’élança
+vers la triple masse, et de ses mains délicates, comme des mains
+de femme, leva par un miracle de vigueur un coin de l’immense
+sépulcre de granit. Alors, il entrevit dans les ténèbres de cette
+fosse l’œil brillant de son ami, à qui la masse soulevée un
+instant venait de rendre la respiration. Aussitôt les deux hommes
+se précipitèrent, se cramponnèrent au levier de fer, réunissant
+leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le
+maintenir. Tout fut inutile: les trois hommes plièrent lentement
+avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les voyant
+s’épuiser dans une lutte inutile, murmura d’un ton railleur ces
+mots suprêmes venus jusqu’aux lèvres avec la suprême respiration:
+
+— Trop lourd!
+
+Après quoi, l’œil s’obscurcit et se ferma, le visage devint pâle,
+la main blanchit, et le Titan se coucha, poussant un dernier
+soupir.
+
+Avec lui s’affaissa la roche, que, même dans son agonie, il avait
+soutenue encore!
+
+Les trois hommes laissèrent échapper le levier qui roula sur la
+pierre tumulaire.
+
+Puis, haletant, pâle, la sueur au front, Aramis écouta, la
+poitrine serrée, le cœur à se rompre.
+
+Plus rien! Le géant dormait de l’éternel sommeil, dans le sépulcre
+que Dieu lui avait fait à sa taille.
+
+
+
+
+Chapitre CCLVII — L’épitaphe de Porthos
+
+
+Aramis, silencieux, glacé, tremblant comme un enfant craintif se
+releva en frissonnant de dessus cette pierre.
+
+Un chrétien ne marche pas sur des tombes.
+
+Mais, capable de se tenir debout, il était incapable de marcher.
+On eût dit que quelque chose de Porthos mort venait de mourir en
+lui.
+
+Ses Bretons l’entourèrent; Aramis se laissa aller à leurs
+étreintes, et les trois marins, le soulevant, l’emportèrent dans
+le canot.
+
+Puis, l’ayant déposé sur le banc, près du gouvernail ils forcèrent
+de rames, préférant s’éloigner en nageant à hisser la voile, qui
+pouvait les dénoncer.
+
+Sur toute cette surface rasée de l’ancienne grotte de Locmaria,
+sur cette plage aplatie, un seul monticule attirait le regard.
+Aramis n’en put détacher ses yeux, et, de loin, en mer, à mesure
+qu’il gagnait le large, la roche menaçante et fière lui semblait
+se dresser, comme naguère se dressait Porthos, et lever au ciel
+une tête souriante et invincible comme celle de l’honnête et
+vaillant ami, le plus fort des quatre et cependant le premier
+mort.
+
+Étrange destinée de ces hommes d’airain! Le plus simple du cœur,
+allié au plus astucieux; la force du corps guidée par la subtilité
+de l’esprit; et, dans le moment décisif, lorsque la vigueur seule
+pouvait sauver esprit et corps, une pierre, un rocher, un poids
+vil et matériel, triomphait de la vigueur, et, s’écroulant sur le
+corps, en chassait l’esprit.
+
+Digne Porthos! né pour aider les autres hommes, toujours prêt à se
+sacrifier au salut des faibles, comme si Dieu ne lui eût donné la
+force que pour cet usage; en mourant, il avait cru seulement
+remplir les conditions de son pacte avec Aramis, pacte qu’Aramis
+cependant avait rédigé seul, et que Porthos n’avait connu que pour
+en réclamer la terrible solidarité.
+
+Noble Porthos! À quoi bon les châteaux regorgeant de meubles, les
+forêts regorgeant de gibier, les lacs regorgeant de poissons, et
+les caves regorgeant de richesses? à quoi bon les laquais aux
+brillantes livrées, et, au milieu d’eux, Mousqueton, fier du
+pouvoir délégué par toi? Ô noble Porthos! soucieux entasseur de
+trésors, fallait-il tant travailler à adoucir et dorer ta vie pour
+venir, sur une plage déserte, aux cris des oiseaux de l’océan,
+t’étendre, les os écrasés sous une froide pierre! fallait-il,
+enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le
+distique d’un pauvre poète sur ton monument!
+
+Vaillant Porthos! Il dort sans doute encore, oublié, perdu, sous
+la roche que les pâtres de la lande prennent pour la toiture
+gigantesque d’un dolmen.
+
+Et tant de bruyères frileuses, tant de mousse, caressées par le
+vent amer de l’océan, tant de lichens vivaces ont soudé le
+sépulcre à la terre, que jamais le passant ne saurait imaginer
+qu’un pareil bloc de granit ait pu être soulevé par l’épaule d’un
+mortel.
+
+Aramis, toujours pâle, toujours glacé, le cœur aux lèvres, Aramis
+regarda, jusqu’au dernier rayon du jour, la plage s’effaçant à
+l’horizon.
+
+Pas un mot ne s’exhala de sa bouche, pas un soupir ne souleva sa
+poitrine profonde.
+
+Les Bretons, superstitieux, le regardaient en tremblant. Ce
+silence n’était pas d’un homme, mais d’une statue.
+
+Cependant, aux premières lignes grises qui descendirent du ciel,
+le canot avait hissé sa petite voile, qui, s’arrondissant au
+baiser de la brise et s’éloignant rapidement de la côte, s’élança
+bravement, le cap sur l’Espagne, à travers ce terrible golfe de
+Gascogne si fécond en tempêtes.
+
+Mais, une demi-heure à peine après que la voile eut été hissée,
+les rameurs, devenus inactifs, se courbèrent sur leurs bancs, et,
+se faisant un garde-vue de leur main, se montrèrent les uns aux
+autres, un point blanc qui apparaissait à l’horizon, aussi
+immobile que l’est en apparence une mouette bercée par
+l’insensible respiration des flots.
+
+Mais ce qui eût semblé immobile à des yeux ordinaires marchait
+d’un pas rapide pour l’œil exercé du marin; ce qui semblait
+stationnaire sur la vague rasait les flots.
+
+Pendant quelque temps, voyant la profonde torpeur dans laquelle
+était plongé le maître, ils n’osèrent le réveiller, et se
+contentèrent d’échanger leurs conjectures d’une voix basse et
+inquiète. Aramis, en effet, si vigilant, si actif, Aramis, dont
+l’œil, comme celui du lynx, veillait sans cesse et voyait mieux
+la nuit que le jour, Aramis s’endormait dans le désespoir de son
+âme.
+
+Une heure se passa ainsi, pendant laquelle le jour baissa
+graduellement, mais pendant laquelle aussi le navire en vue gagna
+tellement sur la barque, que Goennec, un des trois marins, se
+hasarda de dire assez haut:
+
+— Monseigneur, on nous chasse!
+
+Aramis ne répondit rien, le navire gagnait toujours.
+
+Alors, d’eux-mêmes, les deux marins, sur l’ordre du patron Yves,
+abattirent la voile, afin que ce seul point, qui apparaissait sur
+la surface des flots, cessât de guider l’œil ennemi qui les
+poursuivait.
+
+De la part du navire en vue, au contraire, la poursuite s’accéléra
+de deux nouvelles petites voiles que l’on vit monter à l’extrémité
+des mâts.
+
+Malheureusement, on était aux plus beaux et aux plus longs jours
+de l’année, et la lune, dans toute sa clarté succédait à ce jour
+néfaste. La balancelle qui poursuivait la petite barque, vent
+arrière, avait donc une demi-heure encore de crépuscule, et toute
+une nuit de demi-clarté.
+
+— Monseigneur! monseigneur! nous sommes perdus! dit le patron;
+regardez, ils nous voient quoique nous ayons cargué nos voiles.
+
+— Ce n’est pas étonnant, murmura un des matelots, puisqu’on dit
+que avec l’aide du diable, les gens des villes ont fabriqué des
+instruments avec lesquels ils voient aussi bien de loin que de
+près, la nuit que le jour.
+
+Aramis prit au fond de la barque une lunette d’approche, la mit
+silencieusement au point, et, la passant au matelot:
+
+— Tenez, dit-il, regardez!
+
+Le matelot hésita.
+
+— Tranquillisez-vous, dit l’évêque, il n’y a point péché et, s’il
+y a péché, je le prends sur moi.
+
+Le matelot porta la lunette à son œil, et jeta un cri.
+
+Il avait cru que, par un miracle, le navire, qui lui apparaissait
+à une portée de canon à peine, avait subitement et d’un seul bond
+franchi la distance.
+
+Mais en retirant l’instrument de son œil, il vit que, sauf le
+chemin que la balancelle avait pu faire pendant ce court instant,
+il était encore à la même distance.
+
+— Ainsi, murmura le matelot, ils nous voient comme nous les
+voyons?
+
+— Ils nous voient, dit Aramis.
+
+Et il retomba dans son impassibilité.
+
+— Comment! ils nous voient? fit le patron Yves. Impossible!
+
+— Tenez, patron, regardez, dit le matelot.
+
+Et il lui passa la lunette d’approche.
+
+— Monseigneur m’assure, demanda le patron, que le diable n’a rien
+à faire dans tout ceci?
+
+Aramis haussa les épaules.
+
+Le patron porta la lunette à son œil.
+
+— Oh! monseigneur, dit-il, il y a miracle: ils sont là; il me
+semble que je vais les toucher. Vingt-cinq hommes au moins! Ah! je
+vois le capitaine à l’avant. Il tient une lunette comme celle-ci,
+et nous regarde... Ah! il se retourne, il donne un ordre; ils
+roulent une pièce de canon à l’avant; ils la chargent, ils la
+pointent... Miséricorde! ils tirent sur nous!
+
+Et, par un mouvement machinal, le patron écarta sa lunette et les
+objets, repoussés à l’horizon, lui apparurent sous leur véritable
+aspect.
+
+Le bâtiment était encore à la distance d’une lieue à peu près;
+mais la manœuvre annoncée par le patron n’en était pas moins
+réelle.
+
+Un léger nuage de fumée apparut au-dessous des voiles, plus bleu
+qu’elles et s’épanouissant comme une fleur qui s’ouvre; puis, à un
+mille à peu près du petit canot, on vit le boulet découronner deux
+ou trois vagues, creuser un sillon blanc dans la mer, et
+disparaître au bout de ce sillon, aussi inoffensif encore que la
+pierre avec laquelle, en jouant, un écolier fait des ricochets.
+
+— Que faire? demanda le patron.
+
+— Ils vont nous couler, dit Goennec; donnez-nous l’absolution,
+monseigneur.
+
+Et les marins s’agenouillèrent devant l’évêque.
+
+— Vous oubliez qu’ils vous voient, dit celui-ci.
+
+— C’est vrai, dirent les marins honteux de leur faiblesse.
+Ordonnez, monseigneur, nous sommes prêts à mourir pour vous.
+
+— Attendons, dit Aramis.
+
+— Comment, attendons?
+
+— Oui; ne voyez-vous pas, comme vous le disiez tout à l’heure,
+que, si nous essayons de fuir, ils vont nous couler?
+
+— Mais peut-être, hasarda le patron, peut-être qu’à la faveur de
+la nuit nous pourrons leur échapper?
+
+— Oh! dit Aramis, ils ont bien quelque feu grégeois pour éclairer
+leur route et la nôtre.
+
+Et, en même temps, comme si le petit bâtiment eût voulu répondre à
+l’appel d’Aramis, un second nuage de fumée monta lentement au
+ciel, et du sein de ce nuage jaillit une flèche enflammée qui
+décrivit sa parabole pareille à un arc-en-ciel, et vint tomber
+dans la mer, où elle continua de brûler, éclairant l’espace à un
+quart de lieue de diamètre.
+
+Les Bretons se regardèrent épouvantés.
+
+— Vous voyez bien, dit Aramis, que mieux vaut les attendre.
+
+Les rames échappèrent aux mains des matelots, et la petite barque,
+cessant d’avancer, se berça immobile à l’extrémité des vagues.
+
+La nuit venait, mais le bâtiment avançait toujours.
+
+On eût dit qu’il redoublait de vitesse avec l’obscurité. De temps
+en temps, comme un vautour au cou sanglant dresse la tête hors de
+son nid, le formidable feu grégeois s’élançait de ses flancs et
+jetait au milieu de l’océan sa flamme comme une neige
+incandescente.
+
+Enfin, il arriva à la portée du mousquet.
+
+Tous les hommes étaient sur le pont, l’arme au bras, les
+canonniers à leurs pièces; les mèches brûlaient.
+
+On eût dit qu’il s’agissait d’aborder une frégate et de combattre
+un équipage supérieur en nombre, et non de prendre un canot monté
+par quatre hommes.
+
+— Rendez-vous! s’écria le commandant de la balancelle, à l’aide
+de son porte-voix.
+
+Les matelots regardèrent Aramis.
+
+Aramis fit un signe de tête.
+
+Le patron Yves fit flotter un chiffon blanc au bout d’une gaffe.
+
+C’était une manière d’amener le pavillon.
+
+Le bâtiment avançait comme un cheval de course.
+
+Il lança une nouvelle fusée grégeoise, qui vint tomber à vingt pas
+du petit canot, et qui le mit en lumière mieux que n’eût fait un
+rayon du plus ardent soleil.
+
+— Au premier signe de résistance, cria le commandant de la
+balancelle, feu!
+
+Les soldats abaissèrent leurs mousquets.
+
+— Puisqu’on vous dit qu’on se rend! cria le patron Yves.
+
+— Vivants! vivants, capitaine! crièrent quelques soldats exaltés;
+il faut les prendre vivants.
+
+— Eh bien! oui, vivants, dit le capitaine.
+
+Puis, se tournant vers les Bretons:
+
+— Vous avez tous la vie sauve, mes amis! cria-t-il, sauf M. le
+chevalier d’Herblay.
+
+Aramis tressaillit imperceptiblement.
+
+Un instant son œil se fixa sur les profondeurs de l’océan,
+éclairé à sa surface par les dernières lueurs du feu grégeois,
+lueurs qui couraient aux flancs des vagues jouaient à leurs cimes
+comme des panaches, et rendaient plus sombres, plus mystérieux et
+plus terribles encore les abîmes qu’elles couvraient.
+
+— Vous entendez, monseigneur? firent les matelots.
+
+— Oui.
+
+— Qu’ordonnez-vous?
+
+— Acceptez.
+
+— Mais vous, monseigneur?
+
+Aramis se pencha plus avant, et joua du bout de ses doigts blancs
+et effilés avec l’eau verdâtre de la mer, à laquelle il souriait
+comme à une amie.
+
+— Acceptez! répéta-t-il.
+
+— Nous acceptons, répétèrent les matelots; mais quel gage
+aurons-nous?
+
+— La parole d’un gentilhomme, dit l’officier. Sur mon grade et
+sur mon nom, je jure que tout ce qui n’est point M. le chevalier
+d’Herblay aura la vie sauve. Je suis lieutenant de la frégate du
+roi _la Pomone_, et je me nomme Louis-Constant de Pressigny.
+
+D’un geste rapide, Aramis, déjà courbé vers la mer déjà à demi
+penché hors de la barque, d’un geste rapide, Aramis releva la
+tête, se dressa tout debout, et, l’œil ardent, enflammé, le
+sourire sur les lèvres:
+
+— Jetez l’échelle, messieurs, dit-il, comme si c’eût été à lui
+qu’appartint le commandement.
+
+On obéit.
+
+Alors Aramis, saisissant la rampe de corde, monta le premier;
+mais, au lieu de l’effroi que l’on s’attendait à voir paraître sur
+son visage, la surprise des marins de la balancelle fut grande,
+lorsqu’ils le virent marcher au commandant d’un pas assuré, le
+regarder fixement, et lui faire de la main un signe mystérieux et
+inconnu, à la vue duquel l’officier pâlit, trembla et courba le
+front.
+
+Sans dire un mot, Aramis alors leva la main jusque sous les yeux
+du commandant, et lui fit voir le chaton d’une bague qu’il portait
+à l’annulaire de la main gauche.
+
+Et, en faisant ce signe, Aramis, drapé dans une majesté froide,
+silencieuse et hautaine, avait l’air d’un empereur donnant sa main
+à baiser.
+
+Le commandant, qui, un instant, avait relevé la tête, s’inclina
+une seconde fois avec les signes du plus profond respect.
+
+Puis, étendant à son tour la main vers la poupe, c’est-à-dire vers
+sa chambre, il s’effaça pour laisser Aramis passer le premier.
+
+Les trois Bretons, qui avaient monté derrière leur évêque, se
+regardaient stupéfaits.
+
+Tout l’équipage faisait silence.
+
+Cinq minutes après, le commandant appela le lieutenant en second,
+qui remonta aussitôt, en ordonnant de mettre le cap sur la
+Corogne.
+
+Pendant qu’on exécutait l’ordre donné, Aramis reparut sur le pont
+et vint s’asseoir contre le bastingage.
+
+La nuit était arrivée, la lune n’était point encore venue, et
+cependant Aramis regardait opiniâtrement du côté de Belle-Île.
+Yves s’approcha alors du commandant, qui était revenu prendre son
+poste à l’arrière, et, bien bas, bien humblement:
+
+— Quelle route suivons-nous donc, capitaine? demanda-t-il.
+
+— Nous suivons la route qu’il plaît à Monseigneur, répondit
+l’officier.
+
+Aramis passa la nuit accoudé sur le bastingage.
+
+Yves, en s’approchant de lui, remarqua, le lendemain, que cette
+nuit avait dû être bien humide, car le bois sur lequel s’était
+appuyée la tête de l’évêque était trempé comme d’une rosée.
+
+Qui sait! cette rosée, c’était peut-être les premières larmes qui
+fussent tombées des yeux d’Aramis!
+
+Quelle épitaphe eût valu celle-là, bon Porthos?
+
+
+
+
+Chapitre CCLVIII — La ronde de M. de Gesvres
+
+
+D’Artagnan n’était pas accoutumé à des résistances comme celle
+qu’il venait d’éprouver. Il revint à Nantes profondément irrité.
+
+L’irritation, chez cet homme vigoureux, se traduisait par une
+impétueuse attaque, à laquelle peu de gens, jusqu’alors,
+fussent-ils rois, fussent-ils géants, avaient su résister.
+
+D’Artagnan, tout frémissant alla, droit au château et demanda à
+parler au roi. Il pouvait être sept heures du matin, et, depuis
+son arrivée à Nantes, le roi était matinal.
+
+Mais, en arrivant au petit corridor que nous connaissons,
+d’Artagnan trouva M. de Gesvres, qui l’arrêta fort poliment, en
+lui recommandant de ne pas parler haut, pour laisser reposer le
+roi.
+
+— Le roi dort? dit d’Artagnan. Je le laisserai donc dormir. Vers
+quelle heure supposez-vous qu’il se lèvera?
+
+— Oh! dans deux heures, à peu près: le roi a veillé toute la
+nuit.
+
+D’Artagnan reprit son chapeau, salua M. de Gesvres et retourna
+chez lui.
+
+Il revint à neuf heures et demie. On lui dit que le roi déjeunait.
+
+— Voilà mon affaire, répliqua-t-il, je parlerai au roi tandis
+qu’il mange.
+
+M. de Brienne fit observer à d’Artagnan que le roi ne voulait
+recevoir personne pendant ses repas.
+
+— Mais, dit d’Artagnan en regardant Brienne de travers, vous ne
+savez peut-être pas, monsieur le secrétaire, que j’ai mes entrées
+partout et à toute heure.
+
+Brienne prit doucement la main du capitaine, et lui dit:
+
+— Pas à Nantes, cher monsieur d’Artagnan; le roi, en ce voyage, a
+changé tout l’ordre de sa maison.
+
+D’Artagnan, radouci, demanda vers quelle heure le roi aurait fini
+de déjeuner.
+
+— On ne sait, fit Brienne.
+
+— Comment, on ne sait? Que veut dire cela? on ne sait combien le
+roi met à manger? C’est une heure, d’ordinaire, et, si j’admets
+que l’air de la Loire donne appétit, nous mettrons une heure et
+demie; c’est assez, je pense; j’attendrai donc ici.
+
+— Oh! cher monsieur d’Artagnan, l’ordre est de ne plus laisser
+personne dans ce corridor; je suis de garde pour cela.
+
+D’Artagnan sentit la colère monter une seconde fois à son cerveau.
+Il sortit bien vite, de peur de compliquer l’affaire par un coup
+de mauvaise humeur.
+
+Comme il était dehors, il se mit à réfléchir.
+
+«Le roi, dit-il, ne veut pas me recevoir, c’est évident; il est
+fâché, ce jeune homme; il craint les mots que je puis lui dire.
+Oui; mais, pendant ce temps, on assiège Belle-Île et l’on prend ou
+tue peut-être mes deux amis... Pauvre Porthos! Quant à maître
+Aramis, celui-là est plein de ressources, et je suis tranquille
+sur son compte... Mais, non, non, Porthos n’est pas encore
+invalide, et Aramis n’est pas un vieillard idiot. L’un avec ses
+bras, l’autre avec son imagination, vont donner de l’ouvrage aux
+soldats de Sa Majesté. Qui sait! si ces deux braves allaient
+refaire, pour l’édification de Sa Majesté Très Chrétienne, un
+petit bastion Saint-Gervais?... Je n’en désespère pas. Ils ont
+canon et garnison.
+
+Cependant, continua d’Artagnan en secouant la tête, je crois qu’il
+vaudrait mieux arrêter le combat. Pour moi seul, je ne
+supporterais ni morgue ni trahison de la part du roi; mais, pour
+mes amis, rebuffades, insultes, je dois subir tout. Si j’allais
+chez M. Colbert? reprit-il. En voilà un auquel il va falloir que
+je prenne l’habitude de faire peur. Allons chez M. Colbert.
+
+Et d’Artagnan se mit bravement en route. Il apprit là que
+M. Colbert travaillait avec le roi au château de Nantes.
+
+— Bon! s’écria-t-il, me voilà revenu au temps où j’arpentais les
+chemins de chez M. Tréville au logis du cardinal du logis du
+cardinal chez la reine, de chez la reine chez Louis XIII. On a
+raison de dire qu’en vieillissant les hommes redeviennent enfants.
+Au château.
+
+Il y retourna. M. de Lyonne sortait. Il donna ses deux mains à
+d’Artagnan et lui apprit que le roi travaillerait tout le soir,
+toute la nuit même, et que l’ordre était donné de ne laisser
+entrer personne.
+
+— Pas même, s’écria d’Artagnan, le capitaine qui prend l’ordre?
+C’est trop fort!
+
+— Pas même, dit M. de Lyonne.
+
+— Puisqu’il en est ainsi, répliqua d’Artagnan blessé jusqu’au
+cœur, puisque le capitaine des mousquetaires, qui est toujours
+entré dans la chambre à coucher du roi, ne peut plus entrer dans
+le cabinet ou dans la salle à manger, c’est que le roi est mort ou
+qu’il a pris son capitaine en disgrâce. Dans l’un et l’autre cas,
+il n’en a plus besoin. Faites-moi le plaisir de rentrer, vous,
+monsieur de Lyonne, qui êtes en faveur, et dites tout nettement au
+roi que je lui envoie ma démission.
+
+— D’Artagnan, prenez garde! s’écria de Lyonne.
+
+— Allez, par amitié pour moi.
+
+Et il le poussa doucement vers le cabinet.
+
+— J’y vais, dit M. de Lyonne.
+
+D’Artagnan attendit en arpentant le corridor.
+
+Lyonne revint.
+
+— Eh bien! qu’a dit le roi? demanda d’Artagnan.
+
+— Le roi a dit que c’était bien, répondit de Lyonne.
+
+— Que c’était bien! fit le capitaine avec explosion, c’est-à-dire
+qu’il accepte? Bon! me voilà libre. Je suis bourgeois, monsieur de
+Lyonne; au plaisir de vous revoir! Adieu, château, corridor,
+antichambre! un bourgeois qui va enfin respirer vous salue.
+
+Et, sans plus attendre, le capitaine sauta hors de la terrasse
+dans l’escalier où il avait retrouvé les morceaux de la lettre de
+Gourville. Cinq minutes après, il rentrait dans l’hôtellerie où,
+suivant l’usage de tous les grands officiers qui ont logement au
+château, il avait pris ce qu’on appelait sa chambre de ville.
+
+Mais là, au lieu de quitter son épée et son manteau, il prit des
+pistolets, mit son argent dans une grande bourse de cuir, envoya
+chercher ses chevaux à l’écurie du château, et donna des ordres
+pour gagner Vannes pendant la nuit.
+
+Tout se succéda selon ses vœux. À huit heures du soir, il mettait
+le pied à l’étrier, lorsque M. de Gesvres apparut à la tête de
+douze gardes devant l’hôtellerie.
+
+D’Artagnan voyait tout du coin de l’œil; il vit nécessairement
+ces treize hommes et ces treize chevaux; mais il feignit de ne
+rien remarquer et continua d’enfourcher son cheval. Gesvres arriva
+sur lui.
+
+— Monsieur d’Artagnan! dit-il tout haut.
+
+— Eh! monsieur de Gesvres, bonsoir!
+
+— On dirait que vous montez à cheval?
+
+— Il y a plus, je suis monté, comme vous voyez.
+
+— Cela se trouve bien que je vous rencontre.
+
+— Vous me cherchiez?
+
+— Mon Dieu, oui.
+
+— De la part du roi, je parie?
+
+— Mais oui.
+
+— Comme moi, il y a deux ou trois jours, je cherchais M. Fouquet?
+
+— Oh!
+
+— Allons, vous allez me faire des mignardises, à moi? Peine
+perdue, allez! dites-moi vite que vous venez m’arrêter.
+
+— Vous arrêter? Bon Dieu, non!
+
+— Eh bien! que faites-vous à m’aborder avec douze hommes à
+cheval?
+
+— Je fais une ronde.
+
+— Pas mal! Et vous me ramassez dans cette ronde?
+
+— Je ne vous ramasse pas, je vous trouve et vous prie de venir
+avec moi.
+
+— Où cela?
+
+— Chez le roi.
+
+— Bon! dit d’Artagnan d’un air goguenard. Le roi n’a donc plus
+rien à faire?
+
+— Par grâce, capitaine, dit M. de Gesvres bas au mousquetaire, ne
+vous compromettez pas; ces hommes vous entendent!
+
+D’Artagnan se mit à rire et répliqua:
+
+— Marchez. Les gens qu’on arrête sont entre les six premiers et
+les six derniers.
+
+— Mais, comme je ne vous arrête pas, dit M. de Gesvres, vous
+marcherez derrière moi, s’il vous plaît.
+
+— Eh bien! fit d’Artagnan, voilà un beau procédé, duc, et vous
+avez raison; car, si jamais j’avais eu à faire des rondes du côté
+de votre chambre de ville, j’eusse été courtois envers vous, je
+vous l’assure, foi de gentilhomme! Maintenant, une faveur de plus.
+Que veut le roi?
+
+— Oh! le roi est furieux!
+
+— Eh bien! le roi, qui s’est donné la peine de se rendre furieux,
+prendra la peine de se calmer, voilà tout. Je n’en mourrai pas, je
+vous jure.
+
+— Non; mais...
+
+— Mais on m’enverra tenir société à ce pauvre M. Fouquet?
+Mordioux! c’est un galant homme. Nous vivrons de compagnie, et
+doucement, je vous le jure.
+
+— Nous voici arrivés, dit le duc. Capitaine, par grâce! soyez
+calme avec le roi.
+
+— Ah çà? mais, comme vous êtes brave homme avec moi, duc! fit
+d’Artagnan en regardant M. de Gesvres. On m’avait dit que vous
+ambitionniez de réunir vos gardes à mes mousquetaires; je crois
+que c’est une fameuse occasion, celle-ci!
+
+— Je ne la prendrai pas, Dieu m’en garde! capitaine.
+
+— Et pourquoi?
+
+— Pour beaucoup de raisons d’abord; puis pour celle-ci, que, si
+je vous succédais aux mousquetaires après vous avoir arrêté...
+
+— Ah! vous avouez que vous m’arrêtez?
+
+— Non, non!
+
+— Alors, dites rencontré. Si, dites-vous, vous me succédiez après
+m’avoir rencontré?
+
+— Vos mousquetaires, au premier exercice à feu, tireraient de mon
+côté par mégarde.
+
+— Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Ces drôles m’aiment fort.
+
+Gesvres fit passer d’Artagnan le premier, le conduisit directement
+au cabinet où le roi attendait son capitaine des mousquetaires, et
+se plaça derrière son collègue dans l’antichambre. On entendait
+très distinctement le roi parler haut avec Colbert, dans ce même
+cabinet où Colbert avait pu entendre, quelques jours auparavant,
+le roi parler haut avec M. d’Artagnan.
+
+Les gardes restèrent, en piquet à cheval, devant la porte
+principale, et le bruit se répandit peu à peu dans la ville que
+M. le capitaine des mousquetaires venait d’être arrêté par ordre
+du roi.
+
+Alors, on vit tous ces hommes se mettre en mouvement, comme au bon
+temps de Louis XIII et de M. de Tréville; des groupes se
+formaient, les escaliers s’emplissaient; des murmures vagues,
+partant des cours, venaient en montant rouler jusqu’aux étages
+supérieurs, pareils aux rauques lamentations des flots à la marée.
+
+M. de Gesvres était inquiet. Il regardait ses gardes, qui,
+d’abord, interrogés par les mousquetaires qui venaient se mêler à
+leur rang, commençaient à s’écarter d’eux en manifestant aussi
+quelque inquiétude.
+
+D’Artagnan était, certes, bien moins inquiet que M. de Gesvres, le
+capitaine des gardes. Dès son entrée, il s’était assis sur le
+rebord d’une fenêtre, voyait toutes choses de son regard d’aigle,
+et ne sourcillait pas.
+
+Aucun des progrès de la fermentation qui s’était manifestée au
+bruit de son arrestation ne lui avait échappé. Il prévoyait le
+moment où l’explosion aurait lieu; et l’on sait que ses prévisions
+étaient certaines.
+
+«Il serait assez bizarre, pensait-il, que, ce soir, mes prétoriens
+me fissent roi de France. Comme j’en rirais!»
+
+Mais, au moment le plus beau, tout s’arrêta. Gardes,
+mousquetaires, officiers, soldats, murmures et inquiétudes se
+dispersèrent, s’évanouirent, s’effacèrent; plus de tempête, plus
+de menace, plus de sédition.
+
+Un mot avait calmé les flots.
+
+Le roi venait de faire crier par Brienne:
+
+— Chut! messieurs, vous gênez le roi.
+
+D’Artagnan soupira.
+
+— C’est fini, dit-il, les mousquetaires d’aujourd’hui ne sont pas
+ceux de Sa Majesté Louis XIII. C’est fini.
+
+— Monsieur d’Artagnan chez le roi! cria un huissier.
+
+
+
+
+Chapitre CCLIX — Le roi Louis XIV
+
+
+Le roi se tenait assis dans son cabinet, le dos tourné à la porte
+d’entrée. En face de lui était une glace dans laquelle, tout en
+remuant ses papiers, il lui suffisait d’envoyer un coup d’œil
+pour voir ceux qui arrivaient chez lui.
+
+Il ne se dérangea pas à l’arrivée de d’Artagnan, et replia sur ses
+lettres et sur ses plans la grande toile de soie verte qui lui
+servait à cacher ses secrets aux importuns.
+
+D’Artagnan comprit le jeu et demeura en arrière; de sorte qu’au
+bout d’un moment le roi, qui n’entendait rien et qui ne voyait que
+du coin de l’œil, fut obligé de crier:
+
+— Est-ce qu’il n’est pas là, M. d’Artagnan?
+
+— Me voici, répliqua le mousquetaire en s’avançant.
+
+— Eh bien! monsieur, dit le roi en fixant son œil clair sur
+d’Artagnan, qu’avez-vous à me dire?
+
+— Moi, Sire? répliqua celui-ci, qui guettait le premier coup de
+l’adversaire pour faire une bonne riposte; moi? Je n’ai rien à
+dire à Votre Majesté, sinon qu’elle m’a fait arrêter et que me
+voici.
+
+Le roi allait répondre qu’il n’avait pas fait arrêter d’Artagnan;
+mais cette phrase lui parut être une excuse et il se tut.
+
+D’Artagnan garda un silence obstiné.
+
+— Monsieur, reprit le roi, que vous avais-je chargé d’aller faire
+à Belle-Île? Dites-le-moi, je vous prie.
+
+Le roi, en prononçant ces mots, regardait fixement son capitaine.
+
+Ici, d’Artagnan était trop heureux; le roi lui faisait la partie
+si belle!
+
+— Je crois, répliqua-t-il, que Votre Majesté me fait l’honneur de
+me demander ce que je suis allé faire à Belle-Île?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Eh bien! Sire, je n’en sais rien; ce n’est pas à moi qu’il faut
+demander cela, c’est à ce nombre infini d’officiers de toute
+espèce, à qui l’on avait donné un nombre infini d’ordres de tous
+genres, tandis qu’à moi, chef de l’expédition, l’on n’avait
+ordonné rien de précis.
+
+Le roi fut blessé; il le montra par sa réponse.
+
+— Monsieur, répliqua-t-il, on n’a donné des ordres qu’aux gens
+qu’on a jugés fidèles.
+
+— Aussi m’étonné-je, Sire, riposta le mousquetaire, qu’un
+capitaine comme moi, qui a valeur de maréchal de France, se soit
+trouvé sous les ordres de cinq ou six lieutenants ou majors, bons
+à faire des espions, c’est possible, mais nullement bons à
+conduire des expéditions de guerre. Voilà sur quoi je venais
+demander à Votre Majesté des explications, lorsque la porte m’a
+été refusée; ce qui, dernier outrage fait à un brave homme, m’a
+conduit à quitter le service de Votre Majesté.
+
+— Monsieur, repartit le roi, vous croyez toujours vivre dans un
+siècle où les rois étaient, comme vous vous plaignez de l’avoir
+été, sous les ordres et à la discrétion de leurs inférieurs. Vous
+me paraissez trop oublier qu’un roi ne doit compte qu’à Dieu de
+ses actions.
+
+— Je n’oublie rien du tout, Sire, fit le mousquetaire, blessé à
+son tour de la leçon. D’ailleurs, je ne vois pas en quoi un
+honnête homme, quand il demande au roi en quoi il l’a mal servi,
+l’offense.
+
+— Vous m’avez mal servi, monsieur, en prenant le parti de mes
+ennemis contre moi.
+
+— Quels sont vos ennemis, Sire?
+
+— Ceux que je vous envoyais combattre.
+
+— Deux hommes! ennemis de l’armée de Votre Majesté! Ce n’est pas
+croyable, Sire.
+
+— Vous n’avez point à juger mes volontés.
+
+— J’ai à juger mes amitiés, Sire.
+
+— Qui sert ses amis ne sert pas son maître.
+
+— Je l’ai si bien compris, Sire, que j’ai offert respectueusement
+ma démission à Votre Majesté.
+
+— Et je l’ai acceptée, monsieur, dit le roi. Avant de me séparer
+de vous, j’ai voulu vous prouver que je savais tenir ma parole.
+
+— Votre Majesté a tenu plus que sa parole; car Votre Majesté m’a
+fait arrêter, dit d’Artagnan de son air froidement railleur; elle
+ne me l’avait pas promis.
+
+Le roi dédaigna cette plaisanterie, et, venant au sérieux:
+
+— Voyons, monsieur, dit-il, à quoi votre désobéissance m’a forcé.
+
+— Ma désobéissance? s’écria d’Artagnan rouge de colère.
+
+— C’est le nom le plus doux que j’ai trouvé, poursuivit le roi.
+Mon idée, à moi, était de prendre et de punir des rebelles;
+avais-je à m’inquiéter si les rebelles étaient vos amis?
+
+— Mais j’avais à m’en inquiéter, moi, répondit d’Artagnan.
+C’était une cruauté à Votre Majesté de m’envoyer prendre mes amis
+pour les amener à vos potences.
+
+— C’était, monsieur, une épreuve que j’avais à faire sur les
+prétendus serviteurs qui mangent mon pain et doivent défendre ma
+personne. L’épreuve a mal réussi, monsieur d’Artagnan.
+
+— Pour un mauvais serviteur que perd Votre Majesté, dit le
+mousquetaire avec amertume, il y en a dix qui ont, ce même jour,
+fait leurs preuves. Écoutez-moi, Sire; je ne suis pas accoutumé à
+ce service-là, moi. Je suis une épée rebelle quand il s’agit de
+faire le mal. Il était mal à moi d’aller poursuivre, jusqu’à la
+mort, deux hommes dont M. Fouquet, le sauveur de Votre Majesté,
+vous avait demandé la vie. De plus, ces deux hommes étaient mes
+amis. Ils n’attaquaient pas Votre Majesté; ils succombaient sous
+le poids d’une colère aveugle. D’ailleurs, pourquoi ne les
+laissait-on pas fuir? Quel crime avaient-ils commis? J’admets que
+vous me contestiez le droit de juger leur conduite. Mais, pourquoi
+me soupçonner avant l’action? pourquoi m’entourer d’espions?
+pourquoi me déshonorer devant l’armée! pourquoi, moi, dans lequel
+vous avez jusqu’ici montré la confiance la plus entière, moi qui,
+depuis trente ans, suis attaché à votre personne et vous ai donné
+mille preuves de dévouement car, il faut bien que je le dise,
+aujourd’hui que l’on m’accuse, pourquoi me réduire à voir trois
+mille soldats du roi marcher en bataille contre deux hommes?
+
+— On dirait que vous oubliez ce que ces hommes m’ont fait? dit le
+roi d’une voix sourde, et qu’il n’a pas tenu à eux que je ne fusse
+perdu.
+
+— Sire, on dirait que vous oubliez que j’étais là!
+
+— Assez, monsieur d’Artagnan, assez de ces intérêts dominateurs
+qui viennent ôter le soleil à mes intérêts. Je fonde un État dans
+lequel il n’y aura qu’un maître, je vous l’ai promis autrefois; le
+moment est venu de tenir ma promesse. Vous voulez être, selon vos
+goûts et vos amitiés, libre d’entraver mes plans et de sauver mes
+ennemis? Je vous brise ou je vous quitte. Cherchez un maître plus
+commode. Je sais bien qu’un autre roi ne se conduirait point comme
+je le fais, et qu’il se laisserait dominer par vous, risque à vous
+envoyer un jour tenir compagnie à M. Fouquet et aux autres; mais
+j’ai bonne mémoire, et, pour moi, les services sont des titres
+sacrés à la reconnaissance, à l’impunité. Vous n’aurez, monsieur
+d’Artagnan, que cette leçon pour punir votre indiscipline, et je
+n’imiterai pas mes prédécesseurs dans leur colère, ne les ayant
+pas imités dans leur faveur. Et puis d’autres raisons me font agir
+doucement envers vous: c’est que, d’abord, vous êtes un homme de
+sens, homme de grand sens, homme de cœur, et que vous serez un
+bon serviteur pour qui vous aura dompté; c’est ensuite que vous
+allez cesser d’avoir des motifs d’insubordination. Vos amis sont
+détruits ou ruinés par moi. Ces points d’appui sur lesquels,
+instinctivement, reposait votre esprit capricieux, je les ai fait
+disparaître. À l’heure qu’il est, mes soldats ont pris ou tué les
+rebelles de Belle-Île.
+
+D’Artagnan pâlit.
+
+— Pris ou tué? s’écria-t-il. Oh! Sire, si vous pensiez ce que
+vous me dites là, et si vous étiez sûr de me dire la vérité,
+j’oublierais tout ce qu’il y a de juste, tout ce qu’il y a de
+magnanime dans vos paroles, pour vous appeler un roi barbare et un
+homme dénaturé. Mais je vous les pardonne, ces paroles, dit-il en
+souriant avec orgueil; je les pardonne au jeune prince qui ne sait
+pas, qui ne peut pas comprendre ce que sont des hommes tels que
+M. d’Herblay, tels que M. du Vallon, tels que moi. Pris ou tué?
+Ah! ah! Sire, dites-moi, si la nouvelle est vraie, combien elle
+vous coûte d’hommes et d’argent. Nous compterons après si le gain
+a valu l’enjeu.
+
+Comme il parlait encore, le roi s’approcha de lui en colère, et
+lui dit:
+
+— Monsieur d’Artagnan, voilà des réponses de rebelle? Veuillez
+donc me dire, s’il vous plaît, quel est le roi de France? En
+savez-vous un autre?
+
+— Sire, répliqua froidement le capitaine des mousquetaires, je me
+souviens qu’un matin vous avez adressé cette question, à Vaux, à
+beaucoup de gens qui n’ont pas su y répondre, tandis que moi j’y
+ai répondu. Si j’ai reconnu le roi ce jour-là, quand la chose
+n’était pas aisée, je crois qu’il serait inutile de me le
+demander, aujourd’hui que Votre Majesté est seule avec moi.
+
+À ces mots, Louis XIV baissa les yeux. Il lui sembla que l’ombre
+du malheureux Philippe venait de passer entre d’Artagnan et lui,
+pour évoquer le souvenir de cette terrible aventure.
+
+Presque au même moment, un officier entra, remit une dépêche au
+roi, qui, à son tour, changea de couleur en la lisant.
+
+D’Artagnan s’en aperçut. Le roi resta immobile et silencieux,
+après avoir lu pour la seconde fois. Puis, prenant tout à coup son
+parti:
+
+— Monsieur, dit-il, ce qu’on m’apprend, vous le sauriez plus
+tard; mieux vaut que je vous le dise et que vous l’appreniez par
+la bouche du roi. Un combat a eu lieu à Belle-Île.
+
+— Ah! ah! fit d’Artagnan d’un air calme, pendant que son cœur
+battait à faire rompre sa poitrine. Eh bien! Sire?
+
+— Eh bien! monsieur, j’ai perdu cent six hommes.
+
+Un éclair de joie et d’orgueil brilla dans les yeux de d’Artagnan.
+
+— Et les rebelles? dit-il.
+
+— Les rebelles se sont enfuis, dit le roi.
+
+D’Artagnan poussa un cri de triomphe.
+
+— Seulement, ajouta le roi, j’ai une flotte qui bloque
+étroitement Belle-Île, et j’ai la certitude que pas une barque
+n’échappera.
+
+— En sorte que, dit le mousquetaire rendu à ses sombres idées, si
+l’on prend ces deux messieurs?...
+
+— On les pendra, dit le roi tranquillement.
+
+— Et ils le savent? répliqua d’Artagnan, qui réprima un frisson.
+
+— Ils le savent, puisque vous avez dû le leur dire, et que tout
+le pays le sait.
+
+— Alors, Sire, on ne les aura pas vivants, je vous en réponds.
+
+— Ah! fit le roi avec négligence et en reprenant sa lettre. Eh
+bien! on les aura morts, monsieur d’Artagnan, et cela reviendra au
+même, puisque je ne les prenais que pour les faire pendre.
+
+D’Artagnan essuya la sueur qui coulait de son front.
+
+— Je vous ai dit, poursuivit Louis XIV, que je vous serais un
+jour maître affectionné, généreux et constant. Vous êtes
+aujourd’hui le seul homme d’autrefois qui soit digne de ma colère
+ou de mon amitié. Je ne vous ménagerai ni l’une ni l’autre selon
+votre conduite. Comprendriez-vous, monsieur d’Artagnan, de servir
+un roi qui aurait cent autres rois, ses égaux, dans le royaume?
+
+«Pourrais-je, dites-le moi, faire avec cette faiblesse les grandes
+choses que je médite? Avez-vous jamais vu l’artiste pratiquer des
+œuvres solides avec un instrument rebelle? Loin de nous,
+monsieur, ces vieux levains des abus féodaux! La Fronde, qui
+devait perdre la monarchie, l’a émancipée. Je suis maître chez
+moi, capitaine d’Artagnan, et j’aurai des serviteurs qui, manquant
+peut-être de votre génie, pousseront le dévouement et l’obéissance
+jusqu’à l’héroïsme. Qu’importe, je vous le demande, qu’importe que
+Dieu n’ait pas donné du génie à des bras et à des jambes? C’est à
+la tête qu’il le donne, et à la tête, vous le savez, le reste
+obéit. Je suis la tête, moi!
+
+D’Artagnan tressaillit. Louis continua comme s’il n’avait rien vu,
+quoique ce tressaillement ne lui eût point échappé.
+
+— Maintenant, concluons entre nous deux ce marché que je vous
+promis de faire, un jour que vous me trouviez bien petit, à Blois.
+Sachez-moi gré, monsieur, de ne faire payer à personne les larmes
+de honte que j’ai versées alors. Regardez autour de vous: les
+grandes têtes sont courbées. Courbez-vous comme elles, ou
+choisissez-vous l’exil qui vous conviendra le mieux. Peut-être, en
+y réfléchissant, trouverez-vous que ce roi est un cœur généreux
+qui compte assez sur votre loyauté pour vous quitter, vous sachant
+mécontent, quand vous possédez le secret de l’État. Vous êtes
+brave homme, je le sais. Pourquoi m’avez-vous jugé avant terme?
+Jugez-moi à partir de ce jour, d’Artagnan, et soyez sévère tant
+qu’il vous plaira.
+
+D’Artagnan demeurait étourdi, muet, flottant pour la première fois
+de sa vie. Il venait de trouver un adversaire digne de lui. Ce
+n’était plus de la ruse, c’était du calcul; ce n’était plus de la
+violence, c’était de la force; ce n’était plus de la colère,
+c’était de la volonté; ce n’était plus de la jactance, c’était du
+conseil. Ce jeune homme, qui avait terrassé Fouquet, et qui
+pouvait se passer de d’Artagnan, dérangeait tous les calculs un
+peu entêtés du mousquetaire.
+
+— Voyons, qui vous arrête? lui dit le roi avec douceur. Vous avez
+donné votre démission; voulez-vous que je vous la refuse? Je
+conviens qu’il sera dur à un vieux capitaine de revenir sur sa
+mauvaise humeur.
+
+— Oh! répliqua mélancoliquement d’Artagnan, ce n’est pas là mon
+plus grave souci. J’hésite à reprendre ma démission, parce que je
+suis vieux en face de vous et que j’ai des habitudes difficiles à
+perdre. Il faut, désormais, des courtisans qui sachent vous
+amuser, des fous qui sachent se faire tuer pour ce que vous
+appelez vos grandes œuvres. Grandes, elles le seront, je le sens;
+mais, si par hasard j’allais ne pas les trouver telles? J’ai vu la
+guerre, Sire; j’ai vu la paix; j’ai servi Richelieu et Mazarin;
+j’ai roussi avec votre père au feu de La Rochelle, troué de coups
+comme un crible, ayant fait peau neuve plus de dix fois, comme les
+serpents. Après les affronts et les injustices, j’ai un
+commandement qui était autrefois quelque chose, parce qu’il
+donnait le droit de parler comme on voulait au roi. Mais votre
+capitaine des mousquetaires sera désormais un officier gardant les
+portes basses. Vrai, Sire, si tel doit être désormais l’emploi,
+profitez de ce que nous sommes bien ensemble pour me l’ôter.
+N’allez pas croire que j’aie gardé rancune; non, vous m’avez
+dompté, comme vous dites; mais, il faut l’avouer, en me dominant,
+vous m’avez amoindri, en me courbant, vous m’avez convaincu de
+faiblesse. Si vous saviez comme cela va bien de porter haut la
+tête, et comme j’aurai piteuse mine à flairer la poussière de vos
+tapis! oh! Sire, je regrette sincèrement, et vous regretterez
+comme moi, ce temps où le roi de France voyait dans ses vestibules
+tous ces gentilshommes insolents, maigres, maugréant toujours,
+hargneux, mâtins qui mordaient mortellement les jours de bataille.
+Ces gens-là sont les meilleurs courtisans pour la main qui les
+nourrit, ils la lèchent; mais, pour la main qui les frappe, oh! le
+beau coup de dent! Un peu d’or sur les galons de ces manteaux, un
+peu de ventre dans les hauts-de-chausse, un peu de gris dans ces
+cheveux secs, et vous verrez les beaux ducs et pairs, les fiers
+maréchaux de France! Mais pourquoi dire tout cela? Le roi est mon
+maître, il veut que je fasse des vers, il veut que je polisse,
+avec des souliers de satin, les mosaïques de ses antichambres;
+mordioux! c’est difficile, mais j’ai fait plus difficile que cela.
+Je le ferai. Pourquoi le ferai-je? Parce que j’aime l’argent? J’en
+ai. Parce que je suis ambitieux? Ma carrière est bornée. Parce que
+j’aime la Cour? Non. Je resterai, parce que j’ai l’habitude,
+depuis trente ans, d’aller prendre le mot d’ordre du roi, et de
+m’entendre dire: «Bonsoir, d’Artagnan», avec un sourire que je ne
+mendiais pas. Ce sourire, je le mendierai. Êtes-vous content,
+Sire?
+
+Et d’Artagnan courba lentement sa tête argentée, sur laquelle le
+roi, souriant, posa sa blanche main avec orgueil.
+
+— Merci, mon vieux serviteur, mon fidèle ami, dit-il. Puisque, à
+compter d’aujourd’hui, je n’ai plus d’ennemi, en France, il me
+reste à t’envoyer sur un champ étranger ramasser ton bâton de
+maréchal. Compte sur moi pour trouver l’occasion. En attendant,
+mange mon meilleur pain et dors tranquille.
+
+— À la bonne heure! dit d’Artagnan ému. Mais ces pauvres gens de
+Belle-Île? l’un surtout, si bon et si brave?
+
+— Est-ce que vous me demandez leur grâce?
+
+— À genoux, Sire.
+
+— Eh bien! allez la leur porter, s’il en est temps encore. Mais
+vous vous engagez pour eux!
+
+— J’engage ma vie!
+
+— Allez. Demain, je pars pour Paris. Soyez revenu; car je ne veux
+plus que vous me quittiez.
+
+— Soyez tranquille, Sire, s’écria d’Artagnan en baisant la main
+du roi.
+
+Et il s’élança, le cœur gonflé de joie, hors du château, sur la
+route de Belle-Île.
+
+
+
+
+Chapitre CCLX — Les amis de M. Fouquet
+
+
+Le roi était retourné à Paris, et avec lui d’Artagnan, qui, en
+vingt-quatre heures, ayant pris avec le plus grand soin toutes ses
+informations à Belle-Île, ne savait rien du secret que gardait si
+bien le lourd rocher de Locmaria, tombe héroïque de Porthos.
+
+Le capitaine des mousquetaires savait seulement ce que ces deux
+hommes vaillants, ce que ces deux amis, dont il avait si noblement
+pris la défense et essayé de sauver la vie, aidés de trois fidèles
+Bretons, avaient accompli contre une armée entière. Il avait pu
+voir, lancés dans la lande voisine, les débris humains qui avaient
+taché de sang les silex épars dans les bruyères.
+
+Il savait aussi qu’un canot avait été aperçu bien loin en mer, et
+que, pareil à un oiseau de proie, un vaisseau royal avait
+poursuivi, rejoint et dévoré ce pauvre petit oiseau qui fuyait à
+tire-d’aile.
+
+Mais là s’arrêtaient les certitudes de d’Artagnan. Le champ des
+conjectures s’ouvrait à cette limite. Maintenant, que fallait-il
+penser? Le vaisseau n’était pas revenu. Il est vrai qu’un coup de
+vent régnait depuis trois jours; mais la corvette était à la fois
+bonne voilière et solide dans ses membrures; elle ne craignait
+guère les coups de vent, et celle qui portait Aramis eût dû, selon
+l’estime de d’Artagnan, être revenue à Brest, ou rentrer à
+l’embouchure de la Loire.
+
+Telles étaient les nouvelles ambiguës, mais à peu près rassurantes
+pour lui personnellement, que d’Artagnan rapportait à Louis XIV,
+lorsque le roi, suivi de toute la Cour, revint à Paris.
+
+Louis, content de son succès, Louis, plus doux et plus affable
+depuis qu’il se sentait plus puissant, n’avait pas cessé un seul
+instant de chevaucher à la portière de Mlle de La Vallière.
+
+Tout le monde s’était empressé de distraire les deux reines pour
+leur faire oublier cet abandon du fils et de l’époux. Tout
+respirait l’avenir; le passé n’était plus rien pour personne.
+Seulement, ce passé venait comme une plaie douloureuse et
+saignante aux cœurs de quelques âmes tendres et dévouées. Aussi,
+le roi ne fut pas plutôt installé chez lui, qu’il en reçut une
+preuve touchante.
+
+Louis XIV venait de se lever et de prendre son premier repas,
+quand son capitaine des mousquetaires se présenta devant lui.
+D’Artagnan était un peu pâle et semblait gêné.
+
+Le roi s’aperçut, au premier coup d’œil, de l’altération de ce
+visage, ordinairement si égal.
+
+— Qu’avez-vous donc, d’Artagnan? dit-il.
+
+— Sire, il m’est arrivé un grand malheur.
+
+— Mon Dieu! quoi donc?
+
+— Sire, j’ai perdu un de mes amis, M. du Vallon, à l’affaire de
+Belle-Île.
+
+Et, en disant ces mots, d’Artagnan attachait son œil de faucon
+sur Louis XIV, pour deviner en lui le premier sentiment qui se
+ferait jour.
+
+— Je le savais, répliqua le roi.
+
+— Vous le saviez et vous ne me l’avez pas dit? s’écria le
+mousquetaire.
+
+— À quoi bon? Votre douleur, mon ami, est si respectable! J’ai
+dû, moi, la ménager. Vous instruire de ce malheur qui vous
+frappait, d’Artagnan, c’était en triompher à vos yeux. Oui, je
+savais que M. du Vallon s’était enterré sous les rochers de
+Locmaria; je savais que M. d’Herblay m’a pris un vaisseau avec son
+équipage pour se faire conduire à Bayonne. Mais j’ai voulu que
+vous appreniez vous-même ces événements d’une manière directe,
+afin que vous fussiez convaincu que mes amis sont pour moi
+respectables et sacrés, que toujours en moi l’homme s’immolera aux
+hommes, puisque le roi est si souvent forcé de sacrifier les
+hommes à sa majesté, à sa puissance.
+
+— Mais, Sire, comment savez-vous?...
+
+— Comment savez-vous vous-même, d’Artagnan?
+
+— Par cette lettre, Sire, que m’écrit de Bayonne, Aramis, libre
+et hors de péril.
+
+— Tenez, fit le roi en tirant de sa cassette, placée sur un
+meuble voisin du siège où d’Artagnan était appuyé, une lettre
+copiée exactement sur celle d’Aramis, voici la même lettre, que
+Colbert m’a fait passer huit heures avant que vous receviez la
+vôtre... Je suis bien servi, je l’espère.
+
+— Oui, Sire, murmura le mousquetaire, vous étiez le seul homme
+dont la fortune fût capable de dominer la fortune et la force de
+mes deux amis. Vous avez usé, Sire; mais vous n’abuserez point,
+n’est-ce pas?
+
+— D’Artagnan, dit le roi, avec un sourire plein de bienveillance,
+je pourrais faire enlever M. d’Herblay sur les terres du roi
+d’Espagne et me le faire amener ici vivant pour en faire justice.
+D’Artagnan, croyez-le bien, je ne céderai pas à ce premier
+mouvement, bien naturel. Il est libre, qu’il continue d’être
+libre.
+
+— Oh! Sire, vous ne resterez pas toujours aussi clément, aussi
+noble, aussi généreux que vous venez de vous le montrer à mon
+égard et à celui de M. d’Herblay; vous trouverez auprès de vous
+des conseillers qui vous guériront de cette faiblesse.
+
+— Non, d’Artagnan, vous vous trompez, quand vous accusez mon
+conseil de vouloir me pousser à la rigueur. Le conseil de ménager
+M. d’Herblay vient de Colbert lui-même.
+
+— Ah! Sire, fit d’Artagnan stupéfait.
+
+— Quant à vous, continua le roi avec une bonté peu ordinaire,
+j’ai plusieurs bonnes nouvelles à vous annoncer, mais vous les
+saurez, mon cher capitaine, du moment où j’aurai terminé mes
+comptes. J’ai dit que je voulais faire et que je ferais votre
+fortune. Ce mot va devenir une réalité.
+
+— Merci mille fois, Sire; je puis attendre, moi. Je vous en prie,
+pendant que je vais et puis prendre patience, que Votre Majesté
+daigne s’occuper de ces pauvres gens, qui, depuis longtemps,
+assiègent votre antichambre, et viennent humblement déposer une
+supplique aux pieds du roi.
+
+— Qui cela?
+
+— Des ennemis de Votre Majesté.
+
+Le roi leva la tête.
+
+— Des amis de M. Fouquet, ajouta d’Artagnan.
+
+— Leurs noms?
+
+— M. Gourville, M. Pélisson et un poète, M. Jean de La Fontaine.
+
+Le roi s’arrêta un moment pour réfléchir.
+
+— Que veulent-ils?
+
+— Je ne sais.
+
+— Comment sont-ils?
+
+— En deuil.
+
+— Que disent-ils?
+
+— Rien.
+
+— Que font-ils?
+
+— Ils pleurent.
+
+— Qu’ils entrent, dit le roi en fronçant le sourcil.
+
+D’Artagnan tourna rapidement sur lui-même, leva la tapisserie qui
+fermait l’entrée de la chambre royale, et cria dans la salle
+voisine:
+
+— Introduisez!
+
+Bientôt parurent à la porte du cabinet, où se tenaient le roi et
+son capitaine, les trois hommes que d’Artagnan avait nommés.
+
+Sur leur passage régnait un profond silence. Les courtisans, à
+l’approche des amis du malheureux surintendant des finances, les
+courtisans, disons-nous, reculaient comme pour n’être pas gâtés
+par la contagion de la disgrâce et de l’infortune.
+
+D’Artagnan, d’un pas rapide, vint lui-même prendre par la main ces
+malheureux qui hésitaient et tremblaient à la porte du cabinet
+royal; il les amena devant le fauteuil du roi, qui, réfugié dans
+l’embrasure d’une fenêtre, attendait le moment de la présentation
+et se préparait à faire aux suppliants un accueil rigoureusement
+diplomatique.
+
+Le premier des amis de Fouquet qui s’avança fut Pélisson. Il ne
+pleurait plus; mais ses larmes n’avaient uniquement tari que pour
+que le roi pût mieux entendre sa voix et sa prière.
+
+Gourville se mordait les lèvres pour arrêter ses pleurs par
+respect du roi. La Fontaine ensevelissait son visage dans son
+mouchoir, et l’on n’eût pas dit qu’il vivait, sans le mouvement
+convulsif de ses épaules soulevées par ses sanglots.
+
+Le roi avait gardé toute sa dignité. Son visage était impassible.
+Il avait même conservé le froncement de sourcil qui avait paru
+quand d’Artagnan lui avait annoncé ses ennemis. Il fit un geste
+qui signifiait: «Parlez», et il demeura debout, couvant d’un
+regard profond ces trois hommes désespérés.
+
+Pélisson se courba jusqu’à terre, et La Fontaine s’agenouilla
+comme on fait dans les églises.
+
+Cet obstiné silence, troublé seulement par des soupirs et des
+gémissements si douloureux, commençait à émouvoir chez le roi, non
+pas la compassion, mais l’impatience.
+
+— Monsieur Pélisson, dit-il d’une voix brève et sèche, monsieur
+Gourville, et vous, monsieur...
+
+Et il ne nomma pas La Fontaine.
+
+— Je verrais, avec un sensible déplaisir, que vous vinssiez me
+prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma
+justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par
+les remords: larmes de l’innocence, remords des coupables. Je ne
+croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis,
+parce que l’un est gâté jusqu’au cœur et que les autres doivent
+redouter de me venir offenser chez moi. C’est pourquoi, monsieur
+Pélisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur... je vous prie de
+ne rien dire qui ne témoigne hautement du respect que vous avez
+pour ma volonté.
+
+— Sire, répondit Pélisson tremblant à ces terribles paroles, nous
+ne sommes rien venus dire à Votre Majesté qui ne soit l’expression
+la plus profonde du plus sincère respect et du plus sincère amour
+qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre
+Majesté est redoutable; chacun doit se courber sous les arrêts
+qu’elle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant
+elle. Loin de nous la pensée de venir défendre celui qui a eu le
+malheur d’offenser Votre Majesté. Celui qui a encouru votre
+disgrâce peut être un ami pour nous, mais c’est un ennemi de
+l’État. Nous l’abandonnerons en pleurant à la sévérité du roi.
+
+— D’ailleurs, interrompit le roi, calmé par cette voix suppliante
+et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas
+sans avoir pesé le crime. Ma justice n’a pas l’épée sans avoir eu
+les balances.
+
+— Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialité du
+roi, et pouvons-nous espérer de faire entendre nos faibles voix,
+avec l’assentiment de Votre Majesté, quand l’heure de défendre un
+ami accusé aura sonné pour nous.
+
+— Alors, messieurs, que demandez-vous? dit le roi de son air
+imposant.
+
+— Sire, continua Pélisson, l’accusé laisse une femme et une
+famille. Le peu de bien qu’il avait suffit à peine à payer ses
+dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivité de son mari, est
+abandonnée par tout le monde. La main de Votre Majesté frappe à
+l’égal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la
+lèpre ou de la peste à une famille, chacun fuit et s’éloigne de la
+demeure du lépreux ou du pestiféré. Quelquefois, mais bien
+rarement, un médecin généreux ose seul approcher du seuil maudit,
+le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort.
+Il est la dernière ressource du mourant; il est l’instrument de la
+miséricorde céleste. Sire, nous vous supplions, à mains jointes, à
+deux genoux, comme on supplie la Divinité; Mme Fouquet n’a plus
+d’amis, plus de soutiens; elle pleure dans sa maison, pauvre et
+déserte, abandonnée par tous ceux qui en assiégeaient la porte au
+moment de la faveur; elle n’a plus de crédit, elle n’a plus
+d’espoir! Au moins, le malheureux sur qui s’appesantit votre
+colère reçoit de vous, tout coupable qu’il est, le pain que
+mouillent chaque jour ses larmes. Aussi affligée, plus dénuée que
+son époux, Mme Fouquet, celle qui eut l’honneur de recevoir Votre
+Majesté à sa table, Mme Fouquet, l’épouse de l’ancien surintendant
+des finances de Votre Majesté, Mme Fouquet n’a plus de pain!
+
+Ici, le silence mortel qui enchaînait le souffle des deux amis de
+Pélisson fut rompu par l’éclat des sanglots, et d’Artagnan dont la
+poitrine se brisait en écoutant cette humble prière, tourna sur
+lui-même, vers l’angle du cabinet, pour mordre en liberté sa
+moustache et comprimer ses soupirs.
+
+Le roi avait conservé son œil sec, son visage sévère: mais la
+rougeur était montée à ses joues, et l’assurance de ses regards
+diminuait visiblement.
+
+— Que souhaitez-vous? dit-il d’une voix émue.
+
+— Nous venons demander humblement à Votre Majesté, répliqua
+Pélisson, que l’émotion gagnait peu à peu, de nous permettre, sans
+encourir sa disgrâce, de prêter à Mme Fouquet deux mille pistoles,
+recueillies parmi tous les anciens amis de son mari, pour que la
+veuve ne manque pas des choses les plus nécessaires à la vie.
+
+À ce mot de _veuve_, prononcé par Pélisson, quand Fouquet vivait
+encore, le roi pâlit extrêmement; sa fierté tomba; la pitié lui
+vint du cœur aux lèvres. Il laissa tomber un regard attendri sur
+tous ces gens qui sanglotaient à ses pieds.
+
+— À Dieu ne plaise, répondit-il, que je confonde l’innocent avec
+le coupable! Ceux-là me connaissent mal qui doutent de ma
+miséricorde envers les faibles. Je ne frapperai jamais que les
+arrogants. Faites, messieurs, faites tout ce que votre cœur vous
+conseillera pour soulager la douleur de Mme Fouquet. Allez,
+messieurs, allez.
+
+Les trois hommes se relevèrent silencieux, l’œil aride. Les
+larmes s’étaient taries au contact brûlant de leurs joues et de
+leurs paupières. Ils n’eurent pas la force d’adresser un
+remerciement au roi, lequel, d’ailleurs, coupa court à leurs
+révérences solennelles en se retranchant vivement derrière son
+fauteuil.
+
+D’Artagnan demeura seul avec le roi.
+
+— Bien! dit-il en s’approchant du jeune prince, qui
+l’interrogeait du regard; bien, mon maître! Si vous n’aviez pas la
+devise qui pare votre soleil, je vous en conseillerais une, quitte
+à la faire traduire en latin par M. Conrart: «Doux au petit, rude
+au fort!»
+
+Le roi sourit et passa dans la salle voisine, après avoir dit à
+d’Artagnan:
+
+— Je vous donne le congé dont vous devez avoir besoin pour mettre
+en ordre les affaires de feu M. du Vallon, votre ami.
+
+
+
+
+Chapitre CCLXI — Le testament de Porthos
+
+
+À Pierrefonds, tout était en deuil. Les cours étaient désertes,
+les écuries fermées, les parterres négligés.
+
+Dans les bassins, s’arrêtaient d’eux-mêmes les jets d’eau, naguère
+épanouis, bruyants et brillants.
+
+Sur les chemins, autour du château, venaient quelques graves
+personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme. C’étaient
+les voisins de campagne, les curés et les baillis des terres
+limitrophes.
+
+Tout ce monde entrait silencieusement au château, remettait sa
+monture à un palefrenier morne, et se dirigeait, conduit par un
+chasseur vêtu de noir, vers la grande salle, où, sur le seuil,
+Mousqueton recevait les arrivants.
+
+Mousqueton avait tellement maigri depuis deux jours, que ses
+habits remuaient sur lui, pareils à ces fourreaux trop larges,
+dans lesquels dansent les fers des épées.
+
+Sa figure couperosée de rouge et de blanc, comme celle de la
+Madone de Van Dyck, était sillonnée par deux ruisseaux argentés
+qui creusaient leur lit dans ses joues, aussi pleines jadis
+qu’elles étaient flasques depuis son deuil.
+
+À chaque nouvelle visite, Mousqueton trouvait de nouvelles larmes,
+et c’était pitié de le voir étreindre son gosier par sa grosse
+main pour ne pas éclater en sanglots.
+
+Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de
+Porthos, annoncée pour ce jour, et à laquelle voulaient assister
+toutes les convoitises ou toutes les amitiés du mort, qui ne
+laissait aucun parent après lui.
+
+Les assistants prenaient place à mesure qu’ils arrivaient, et la
+grande salle venait d’être fermée quand sonna l’heure de midi,
+heure fixée pour la lecture.
+
+Le procureur de Porthos, et c’était naturellement le successeur de
+maître Coquenard, commença par déployer lentement le vaste
+parchemin sur lequel la puissante main de Porthos avait tracé ses
+volontés suprêmes.
+
+Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux préliminaire ayant
+retenti, chacun tendit l’oreille. Mousqueton s’était blotti dans
+un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre.
+
+Tout à coup, la porte à deux battants de la grande salle, qui
+avait été refermée, s’ouvrit comme par un prodige, et une figure
+mâle apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive
+lumière du soleil.
+
+C’était d’Artagnan, qui était arrivé seul jusqu’à cette porte, et,
+ne trouvant personne pour lui tenir l’étrier, avait attaché son
+cheval au heurtoir, et s’annonçait lui-même.
+
+L’éclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants,
+et, plus que tout cela, l’instinct du chien fidèle, arrachèrent
+Mousqueton à sa rêverie. Il releva la tête, reconnut le vieil ami
+du maître, et, hurlant de douleur, vint lui embrasser les genoux
+en arrosant les dalles de ses larmes.
+
+D’Artagnan releva le pauvre intendant, l’embrassa comme un frère,
+et ayant salué noblement l’assemblée, qui s’inclinait tout entière
+en chuchotant son nom, il alla s’asseoir à l’extrémité de la
+grande salle de chêne sculpté tenant toujours la main de
+Mousqueton qui suffoquait et s’asseyait sur le marchepied.
+
+Alors le procureur, qui était ému comme les autres commença la
+lecture.
+
+Porthos, après une profession de foi des plus chrétiennes,
+demandait pardon à ses ennemis du tort qu’il avait pu leur causer.
+
+À ce paragraphe, un rayon d’inexprimable orgueil glissa des yeux
+de d’Artagnan. Il se rappelait le vieux soldat. Tous ces ennemis
+de Porthos, terrassés par sa main vaillante, il en supputait le
+nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas
+détailler ses ennemis ou les torts causés à ceux-ci; sans quoi, le
+besogne eût été trop rude pour le lecteur.
+
+Venait alors l’énumération suivante:
+
+«Je possède à l’heure qu’il est, par la grâce de Dieu:
+
+«1° Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, prés, eaux, forêts,
+entourés de bons murs;
+
+«2° Le domaine de Bracieux, château, forêts, terres labourables,
+formant trois fermes;
+
+«3° La petite terre du Vallon, ainsi nommée, parce qu’elle est
+dans le vallon...»
+
+— Brave Porthos!
+
+«4° Cinquante métairies dans la Touraine, d’une contenance de cinq
+cents arpents;
+
+«5° Trois moulins sur le Cher, d’un rapport de six cents livres
+chacun;
+
+«6° Trois étangs dans le Berri, d’un rapport de deux cents livres
+chacun.
+
+«Quant aux biens _mobiliers_, ainsi nommés, parce qu’ils ne
+peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami
+l’évêque de Vannes...»
+
+D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.
+
+Le procureur continua imperturbablement:
+
+«Ils consistent:
+
+«1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace,
+et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste
+est dressée par mon intendant...»
+
+Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa
+douleur.
+
+«2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement
+dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent: _Bayard,
+Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon,
+Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rébecca, Yolande,
+Finette, Grisette, Lisette et Musette._
+_ _
+«3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il
+suit: le premier, pour le cerf; le second, pour le loup; le
+troisième, pour le sanglier; le quatrième, pour le lièvre, et les
+deux autres, pour l’arrêt ou la garde;
+
+«4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie
+d’armes;
+
+«5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait
+autrefois; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et
+d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses
+maisons;
+
+«6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande
+valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
+
+«7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et
+qu’on n’a jamais ouverts;
+
+«8° Ma vaisselle d’argent, qui s’est peut-être un peu usée, mais
+qui doit peser de mille à douze cents livres, car je pouvais à
+grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que
+six fois le tour de ma chambre en le portant.
+
+«9° Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont
+répartis dans les maisons que j’aimais le mieux...»
+
+Ici, le lecteur s’arrêta pour reprendre haleine. Chacun soupira,
+toussa et redoubla d’attention. Le procureur reprit:
+
+«J’ai vécu sans avoir d’enfants, et il est probable que je n’en
+aurai pas, ce qui m’est une cuisante douleur. Je me trompe
+cependant, car j’ai un fils en commun avec mes autres amis: c’est
+M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, véritable fils de M. le
+comte de La Fère.
+
+«Ce jeune seigneur m’a paru digne de succéder aux trois vaillants
+gentilshommes dont je suis l’ami et le très humble serviteur.»
+
+Ici, un bruit aigu se fit entendre. C’était l’épée de d’Artagnan,
+qui, glissant du baudrier, était tombée sur la planche sonore.
+Chacun tourna les yeux de ce côté, et l’on vit qu’une grande larme
+avait coulé des cils épais de d’Artagnan sur son nez aquilin, dont
+l’arête lumineuse brillait ainsi qu’un croissant enflammé au
+soleil.
+
+«C’est pourquoi, continua le procureur, j’ai laissé tous mes
+biens, meubles et immeubles, compris dans l’énumération ci-dessus
+faite, à M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de Bragelonne, fils de
+M. le comte de La Fère, pour le consoler du chagrin qu’il paraît
+avoir, et le mettre en état de porter glorieusement son nom...»
+
+Un long murmure courut dans l’auditoire.
+
+Le procureur continua, soutenu par l’œil flamboyant de
+d’Artagnan, qui, parcourant l’assemblée, rétablit le silence
+interrompu.
+
+«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner à M. le
+chevalier d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que
+ledit chevalier d’Artagnan lui demandera de mes biens.
+
+«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une
+bonne pension à M. le chevalier d’Herblay, mon ami, s’il avait
+besoin de vivre en exil.
+
+«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d’entretenir ceux
+de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de
+donner cinq cents livres à chacun des autres.
+
+«Je laisse à mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de
+guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l’assurance
+qu’il les portera jusqu’à les user pour l’amour et par souvenir de
+moi.
+
+«De plus, je lègue à M. le vicomte de Bragelonne mon vieux
+serviteur et fidèle ami Mousqueton, déjà nommé, à la charge par
+ledit vicomte de Bragelonne d’agir en sorte que Mousqueton déclare
+en mourant qu’il n’a jamais cessé d’être heureux.»
+
+En entendant ces mots, Mousqueton salua, pâle et tremblant; ses
+larges épaules frissonnaient convulsivement; son visage, empreint
+d’une effrayante douleur, sortit de ses mains glacées, et les
+assistants le virent trébucher, hésiter, comme si, voulant quitter
+la salle, il cherchait une direction.
+
+— Mousqueton, dit d’Artagnan, mon bon ami, sortez d’ici; allez
+faire vos préparatifs. Je vous emmène chez Athos, où je m’en vais
+en quittant Pierrefonds.
+
+Mousqueton ne répondit rien. Il respirait à peine, comme si tout,
+dans cette salle, lui devait être désormais étranger. Il ouvrit la
+porte et disparut lentement.
+
+Le procureur acheva sa lecture, après laquelle s’évanouirent
+déçus, mais pleins de respect, la plupart de ceux qui étaient
+venus entendre les dernières volontés de Porthos.
+
+Quant à d’Artagnan, demeuré seul après avoir reçu la révérence
+cérémonieuse que lui avait faite le procureur il admirait cette
+sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si
+justement son bien au plus digne, au plus nécessiteux, avec des
+délicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus
+nobles cœurs, n’eût pu rencontrer aussi parfaites.
+
+En effet, Porthos enjoignait à Raoul de Bragelonne de donner à
+d’Artagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce
+digne Porthos, que d’Artagnan ne demanderait rien; et, au cas où
+il eût demandé quelque chose, nul, excepté lui-même, ne lui
+faisait sa part.
+
+Porthos laissait une pension à Aramis, lequel, s’il eût eu l’envie
+de demander trop, était arrêté par l’exemple de d’Artagnan; et ce
+mot exil, jeté par le testateur sans intention apparente,
+n’était-il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite
+d’Aramis qui avait causé la mort de Porthos?
+
+Enfin, il n’était pas fait mention d’Athos dans le testament du
+mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils
+n’offrirait pas la meilleure part au père? Le gros esprit de
+Porthos avait jugé toutes ces causes, saisi toutes ces nuances,
+mieux que la loi, mieux que l’usage, mieux que le goût.
+
+«Porthos était un cœur», se dit d’Artagnan avec un soupir.
+
+Et il lui sembla entendre un gémissement au plafond. Il pensa tout
+de suite à ce pauvre Mousqueton, qu’il fallait distraire de sa
+douleur.
+
+À cet effet, d’Artagnan quitta la salle avec empressement pour
+aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait
+pas.
+
+Il monta l’escalier qui conduisait au premier étage, et aperçut
+dans la chambre de Porthos un amas d’habits de toutes couleurs et
+de toutes étoffes, sur lesquels Mousqueton s’était couché après
+les avoir entassés lui-même.
+
+C’était le lot du fidèle ami. Ces habits lui appartenaient bien;
+ils lui avaient été bien donnés. On voyait la main de Mousqueton
+s’étendre sur ces reliques, qu’il baisait de toutes ses lèvres, de
+tout son visage, qu’il couvrait de tout son corps.
+
+D’Artagnan s’approcha pour consoler le pauvre garçon.
+
+— Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus; il est évanoui!
+
+D’Artagnan se trompait: Mousqueton était mort.
+
+Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maître, revient mourir
+sur son habit.
+
+
+
+
+Chapitre CCLXII — La vieillesse d’Athos
+
+
+Pendant que tous ces événements séparaient à jamais les quatre
+mousquetaires, autrefois liés d’une façon qui paraissait
+indissoluble, Athos, demeuré seul après le départ de Raoul,
+commençait à payer son tribut à cette mort anticipée qu’on appelle
+l’absence des gens aimés.
+
+Revenu à sa maison de Blois, n’ayant plus même Grimaud pour
+recueillir un pauvre sourire quand il passait dans les parterres,
+Athos sentait de jour en jour s’altérer la vigueur d’une nature
+qui, depuis si longtemps semblait infaillible.
+
+L’âge, reculé pour lui par la présence de l’objet chéri, arrivait
+avec ce cortège de douleurs et de gênes qui grossit à mesure qu’il
+se fait attendre. Athos n’avait plus là son fils pour s’étudier à
+marcher droit, à lever la tête, à donner le bon exemple; il
+n’avait plus ces yeux brillants de jeune homme, foyer toujours
+ardent où se régénérait la flamme de ses regards.
+
+Et puis, faut-il le dire? cette nature, exquise par sa tendresse
+et sa réserve, ne trouvant plus rien qui contînt ses élans, se
+livrait au chagrin avec toute la fougue des natures vulgaires,
+quand elles se livrent à la joie.
+
+Le comte de La Fère, resté jeune jusqu’à sa soixante-deuxième
+année, l’homme de guerre qui avait conservé sa force malgré les
+fatigues, sa fraîcheur d’esprit malgré les malheurs, sa douce
+sérénité d’âme et de corps malgré Milady, malgré Mazarin, malgré
+La Vallière, Athos était devenu un vieillard en huit jours, du
+moment qu’il avait perdu l’appui de son arrière jeunesse.
+
+Toujours beau, mais courbé, noble, mais triste, doux et chancelant
+sous ses cheveux blanchis, il recherchait, depuis sa solitude, les
+clairières par lesquelles le soleil venait trouer le feuillage des
+allées.
+
+Le rude exercice de toute sa vie, il le désapprit quand Raoul ne
+fut plus là. Les serviteurs, accoutumés à le voir levé dès l’aube
+en toute saison, s’étonnèrent d’entendre sonner sept heures en été
+sans que leur maître eût quitté le lit.
+
+Athos demeurait couché, un livre sous son chevet, et il ne dormait
+pas, et il ne lisait pas. Couché pour n’avoir plus à porter son
+corps, il laissait l’âme et l’esprit s’élancer hors de l’enveloppe
+et retourner à son fils ou à Dieu.
+
+On fut bien effrayé quelquefois de le voir, pendant des heures,
+absorbé dans une rêverie muette, insensible; il n’entendait plus
+le pas du valet plein de crainte qui venait au seuil de la chambre
+épier le sommeil ou le réveil du maître. Il lui arrivait d’oublier
+que le jour était à moitié écoulé, que l’heure des deux premiers
+repas était passée. Alors on l’éveillait, il se levait, descendait
+sous son allée sombre, puis revenait un peu au soleil comme pour
+en partager une minute la chaleur avec l’enfant absent. Et puis la
+promenade lugubre, monotone, recommençait jusqu’à ce que, épuisé,
+il regagnât la chambre et le lit, son domicile préféré.
+
+Pendant plusieurs jours, le comte ne dit pas une parole. Il refusa
+de recevoir les visites qui lui arrivaient, et, pendant la nuit,
+on le vit rallumer sa lampe et passer de longues heures à écrire
+ou à feuilleter des parchemins.
+
+Athos écrivit une de ces lettres à Vannes, une autre à
+Fontainebleau: elles demeurèrent sans réponse. On sait pourquoi:
+Aramis avait quitté la France; d’Artagnan voyageait de Nantes à
+Paris, de Paris à Pierrefonds. Son valet de chambre remarqua qu’il
+diminuait chaque jour quelques tours de sa promenade. La grande
+allée de tilleuls devint bientôt trop longue pour les pieds qui la
+parcouraient jadis mille fois en un jour. On vit le comte aller
+péniblement aux arbres du milieu, s’asseoir sur le banc de mousse
+qui échancrait une allée latérale, et attendre ainsi le retour des
+forces ou plutôt le retour de la nuit.
+
+Bientôt cent pas l’exténuèrent. Enfin, Athos ne voulut plus se
+lever; il refusa toute nourriture, et ses gens épouvantés, bien
+qu’il ne se plaignit pas, bien qu’il eût toujours le sourire aux
+lèvres, bien qu’il continuât à parler de sa douce voix, ses gens
+allèrent à Blois chercher l’ancien médecin de feu Monsieur, et
+l’amenèrent au comte de La Fère, de telle façon qu’il pût voir
+celui-ci sans être vu.
+
+À cet effet, ils le placèrent dans un cabinet voisin de la chambre
+du malade et le supplièrent de ne pas se montrer dans la crainte
+de déplaire au maître, qui n’avait pas demandé de médecin.
+
+Le docteur obéit; Athos était une sorte de modèle pour les
+gentilshommes du pays; le Blaisois se vantait de posséder cette
+relique sacrée des vieilles gloires françaises; Athos était un
+bien grand seigneur, comparé à ces noblesses comme le roi en
+improvisait en touchant de son sceptre jeune et fécond les troncs
+desséchés des arbres héraldiques de la province.
+
+On respectait, disons-nous, et l’on aimait Athos. Le médecin ne
+put souffrir de voir pleurer ses gens et de voir s’attrouper les
+pauvres du canton, à qui Athos donnait la vie et la consolation
+par ses bonnes paroles et ses aumônes. Il examina donc du fond de
+sa cachette les allures du mal mystérieux qui courbait et mordait
+de jour en jour plus mortellement un homme naguère encore plein de
+vie et d’envie de vivre.
+
+Il remarqua sur les joues d’Athos la pourpre de la fièvre qui
+s’allume et se nourrit, fièvre lente, impitoyable, née dans un pli
+du cœur, s’abritant derrière ce rempart grandissant de la
+souffrance qu’elle engendre, cause à là fois et effet d’une
+situation périlleuse.
+
+Le comte ne parlait à personne, disons-nous, il ne parlait pas
+même seul. Sa pensée craignait le bruit, elle touchait à ce degré
+de surexcitation qui confine à l’extase. L’homme ainsi absorbé,
+quand il n’appartient pas encore à Dieu, n’appartient déjà plus à
+la terre.
+
+Le docteur demeura plusieurs heures à étudier cette douloureuse
+lutte de la volonté contre une puissance supérieure. Il
+s’épouvanta de voir ces yeux toujours fixes, toujours attachés sur
+le but invisible; il s’épouvanta de voir battre du même mouvement
+ce cœur dont jamais un soupir ne venait varier l’habitude;
+quelquefois l’acuité de la douleur fait l’espoir du médecin.
+
+Une demi-journée se passa ainsi. Le docteur prit son parti en
+homme brave, en esprit ferme: il sortit brusquement de sa retraite
+et vint droit à Athos, qui le vit sans témoigner plus de surprise
+que s’il n’eût rien compris à cette apparition.
+
+— Monsieur le comte, pardon, dit le docteur en venant au malade
+les bras ouverts, mais j’ai un reproche à vous faire; vous allez
+m’entendre.
+
+Et il s’assit au chevet d’Athos, qui sortit à grand-peine de sa
+préoccupation.
+
+— Qu’y a-t-il, docteur? demanda le comte après un silence.
+
+— Il y a que vous êtes malade, monsieur, et que vous ne vous
+faites pas traiter.
+
+— Moi, malade! dit Athos en souriant.
+
+— Fièvre, consomption, affaiblissement, dépérissement, monsieur
+le comte!
+
+— Affaiblissement! répondit Athos. Est-ce possible? Je ne me lève
+pas.
+
+— Allons, allons, monsieur le comte, pas de subterfuges! Vous
+êtes un bon chrétien.
+
+— Je le crois, dit Athos.
+
+— Vous donneriez-vous la mort?
+
+— Jamais, docteur.
+
+— Eh bien! monsieur, vous vous en allez mourant; demeurer ainsi,
+c’est un suicide; guérissez, monsieur le comte, guérissez!
+
+— De quoi? Trouvez le mal d’abord. Moi, jamais je ne me suis
+trouvé mieux, jamais le ciel ne m’a paru plus beau, jamais je n’ai
+plus chéri mes fleurs.
+
+— Vous avez un chagrin caché.
+
+— Caché?... Non pas, j’ai l’absence de mon fils, docteur; voilà
+tout mon mal; je ne le cache pas.
+
+— Monsieur le comte, votre fils vit, il est fort, il a tout
+l’avenir des gens de son mérite et de sa race; vivez pour lui...
+
+— Mais je vis, docteur. Oh! soyez bien tranquille, ajouta-t-il en
+souriant avec mélancolie, tant que Raoul vivra, on le saura bien;
+car, tant qu’il vivra, je vivrai.
+
+— Que dites-vous?
+
+— Une chose bien simple. En ce moment, docteur, je laisse la vie
+suspendue en moi. Ce serait une tâche au-dessus de mes forces que
+la vie oublieuse, dissipée, indifférente, quand je n’ai pas là
+Raoul. Vous ne demandez point à la lampe de brûler quand
+l’étincelle n’y a pas attaché la flamme; ne me demandez pas de
+vivre au bruit et à la clarté. Je végète, je me dispose,
+j’attends. Tenez, docteur, rappelez-vous ces soldats que nous
+vîmes tant de fois ensemble sur les ports où ils attendaient
+d’être embarqués; couchés, indifférents, moitié sur un élément,
+moitié sur l’autre, ils n’étaient ni à l’endroit où la mer allait
+les porter, ni à l’endroit où la terre allait les perdre; bagages
+préparés, esprit tendu, regard fixe, ils attendaient. Je le
+répète, ce mot, c’est celui qui peint ma vie présente. Couché
+comme ces soldats, l’oreille tendue vers ces bruits qui
+m’arrivent, je veux être prêt à partir au premier appel. Qui me
+fera cet appel? la vie, ou la mort? Dieu, ou Raoul? Mes bagages
+sont prêts, mon âme est disposée, j’attends le signal...
+J’attends, docteur, j’attends!
+
+Le docteur connaissait la trempe de cet esprit, il appréciait la
+solidité de ce corps; il réfléchit un moment, se dit à lui-même
+que les paroles étaient inutiles, les remèdes absurdes, et il
+partit en exhortant les serviteurs d’Athos à ne le point
+abandonner un moment.
+
+Athos, le docteur parti, ne témoigna ni colère ni dépit de ce
+qu’on l’avait troublé; il ne recommanda même pas qu’on lui remit
+promptement les lettres qui viendraient: il savait bien que toute
+distraction qui lui arrivait était une joie, une espérance que ses
+serviteurs eussent payée de leur sang pour la lui procurer.
+
+Le sommeil était devenu rare. Athos, à force de songer, s’oubliait
+quelques heures au plus dans une rêverie plus profonde, plus
+obscure, que d’autres eussent appelée un rêve. Ce repos momentané
+donnait cet oubli au corps, que fatiguait l’âme; car Athos vivait
+doublement pendant ces pérégrinations de son intelligence. Une
+nuit, il songea que Raoul s’habillait dans une tente, pour aller à
+l’expédition commandée par M. de Beaufort en personne. Le jeune
+homme était triste, il agrafait lentement sa cuirasse, lentement
+il ceignait son épée.
+
+— Qu’avez-vous donc? lui demanda tendrement son père.
+
+— Ce qui m’afflige, c’est la mort de Porthos, notre si bon ami,
+répondit Raoul; je souffre d’ici de la douleur que vous en
+ressentirez là-bas.
+
+Et la vision disparut avec le sommeil d’Athos.
+
+Au point du jour, un des valets entra chez son maître, et lui
+remit une lettre venant d’Espagne.
+
+L’écriture d’Aramis, pensa le comte.
+
+Et il lut.
+
+— Porthos est mort! s’écria-t-il après les premières lignes. Ô
+Raoul, Raoul, merci! tu tiens ta promesse, tu m’avertis!
+
+Et Athos, pris d’une sueur mortelle, s’évanouit dans son lit sans
+autre cause que sa faiblesse.
+
+
+
+
+Chapitre CCLXIII — Vision d’Athos
+
+
+Quand cet évanouissement d’Athos eut cessé, le comte, presque
+honteux d’avoir faibli devant cet événement surnaturel, s’habilla
+et demanda un cheval, bien décidé à se rendre à Blois, pour nouer
+des correspondances plus sûres, soit avec l’Afrique, soit avec
+d’Artagnan ou Aramis.
+
+En effet, cette lettre d’Aramis instruisait le comte de La Fère du
+mauvais succès de l’expédition de Belle-Île. Elle lui donnait, sur
+la mort de Porthos, assez de détails pour que le cœur si tendre
+et si dévoué d’Athos fût ému jusqu’en ses dernières fibres.
+
+Athos voulut donc aller faire à son ami Porthos une dernière
+visite. Pour rendre cet honneur à son ancien compagnon d’armes, il
+comptait prévenir d’Artagnan, l’amener à recommencer le pénible
+voyage de Belle-Île, accomplir en sa compagnie ce triste
+pèlerinage au tombeau du géant qu’il avait tant aimé, puis revenir
+dans sa maison, pour obéir à cette influence secrète qui le
+conduisait à l’éternité par ces chemins mystérieux.
+
+Mais, à peine les valets, joyeux, avaient-ils habillé leur maître,
+qu’ils voyaient avec plaisir se préparer à un voyage qui devait
+dissiper sa mélancolie, à peine le cheval le plus doux de l’écurie
+du comte était-il sellé et conduit devant le perron, que le père
+de Raoul sentit sa tête s’embarrasser, ses jambes se rompre, et
+qu’il comprit l’impossibilité où il était de faire un pas de plus.
+
+Il demanda à être porté au soleil; on l’étendit sur son banc de
+mousse, où il passa une grande heure avant de reprendre ses
+esprits.
+
+Rien n’était plus naturel que cette atonie après le repos inerte
+des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des
+forces, et trempa ses lèvres desséchées dans un verre plein du vin
+qu’il aimait le mieux, ce vieux vin d’Anjou, mentionné par le bon
+Porthos dans son admirable testament.
+
+Alors, réconforté, libre d’esprit, il se fit amener son cheval;
+mais il lui fallut l’aide des valets pour monter péniblement en
+selle.
+
+Il ne fit point cent pas: le frisson s’empara de lui au détour du
+chemin.
+
+— Voilà qui est étrange, dit-il à son valet de chambre, qui
+l’accompagnait.
+
+— Arrêtons-nous, monsieur, je vous en conjure! répondit le fidèle
+serviteur. Voilà que vous pâlissez.
+
+— Cela ne m’empêchera pas de poursuivre ma route, puisque je suis
+en chemin, réplique le comte.
+
+Et il rendit les rênes à son cheval.
+
+Mais soudain l’animal, au lieu d’obéir à la pensée de son maître,
+s’arrêta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait
+serré le mors.
+
+— Quelque chose, dit Athos, veut que je n’aille pas plus loin.
+Soutenez-moi, ajouta-t-il en étendant les bras; vite, approchez!
+je sens tous mes muscles qui se détendent, et je vais tomber de
+cheval.
+
+Le valet avait vu le mouvement fait par son maître en même temps
+qu’il avait reçu l’ordre. Il s’approcha vivement, reçut le comte
+dans ses bras, et, comme on n’était pas encore assez éloigné de la
+maison pour que les serviteurs, demeurés sur le seuil de la porte
+pour voir partir M. de La Fère, n’aperçussent pas ce désordre dans
+la marche ordinairement si régulière de leur maître, le valet de
+chambre appela ses camarades du geste et de la voix; alors tous
+accoururent avec empressement.
+
+À peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa
+maison, qu’il se trouva mieux. Sa vigueur sembla renaître, et la
+volonté lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte à
+son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba
+dans cet état de torpeur et d’angoisse.
+
+— Allons, décidément, murmura-t-il, on veut que je reste chez
+moi.
+
+Ses gens s’approchèrent; on le descendit de cheval; et tous le
+portèrent en courant vers sa maison. Tout fut bientôt préparé dans
+sa chambre; ils le couchèrent dans son lit.
+
+— Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant à
+dormir, que j’attends aujourd’hui même des lettres d’Afrique.
+
+— Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de
+Blaisois est monté à cheval pour gagner une heure sur le courrier
+de Blois, répondit le valet de chambre.
+
+— Merci! répondit Athos avec son sourire de bonté.
+
+Le comte s’endormit; son sommeil anxieux ressemblait à une
+souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, à
+plusieurs reprises l’expression d’une torture intérieure.
+Peut-être Athos rêvait-il. La journée se passa; le fils de Blaisois
+revint; le courrier n’avait pas apporté de nouvelles. Le comte
+calculait avec désespoir les minutes, il frémissait quand ces
+minutes avaient formé une heure. L’idée qu’on l’avait oublié
+là-bas lui vint une fois et lui coûta une atroce douleur au cœur.
+
+Personne, dans la maison, n’espérait plus que le courrier arrivât,
+son heure était passée depuis longtemps. Quatre fois, l’exprès
+envoyé à Blois avait réitéré son voyage, et rien n’était venu à
+l’adresse du comte.
+
+Athos savait que ce courrier n’arrivait qu’une fois par semaine.
+C’était donc un retard de huit mortels jours à subir.
+
+Il commença la nuit avec cette douloureuse persuasion.
+
+Tout ce qu’un homme malade et irrité par la souffrance peut
+ajouter de sombres suppositions à des probabilités déjà tristes,
+Athos l’entassa pendant les premières heures de cette mortelle
+nuit.
+
+La fièvre monta; elle envahit la poitrine, où le feu prit bientôt,
+suivant l’expression du médecin qu’on avait ramené de Blois au
+dernier voyage du fils de Blaisois.
+
+Bientôt elle gagna la tête. Le médecin pratiqua successivement
+deux saignées qui la dégagèrent, mais qui affaiblirent le malade
+et ne laissèrent la force d’action qu’à son cerveau.
+
+Cependant cette fièvre redoutable avait cessé. Elle assiégeait de
+ses derniers battements les extrémités engourdies; elle finit par
+céder tout à fait lorsque minuit sonna.
+
+Le médecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois après
+avoir ordonné quelques prescriptions et déclaré que le comte était
+sauvé.
+
+Alors commença, pour Athos, une situation étrange, indéfinissable.
+Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils
+bien-aimé. Son imagination lui montra les champs de l’Afrique aux
+environs de Djidgelli, où M. de Beaufort avait dû débarquer avec
+son armée.
+
+C’étaient des roches grises toutes verdies en certains endroits
+par l’eau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant
+les tourmentes et les tempêtes.
+
+Au-delà du rivage, diapré de ces roches semblables à des tombes,
+montait en amphithéâtre, parmi les lentisques et les cactus, une
+sorte de bourgade pleine de fumée, de bruits obscurs et de
+mouvements effarés.
+
+Tout à coup, du sein de cette fumée se dégagea une flamme qui
+parvint, bien qu’en rampant, à couvrir toute la surface de cette
+bourgade, et qui grandit peu à peu, englobant tout dans ses
+tourbillons rouges; pleurs, cris, bras étendus au ciel. Ce fut,
+pendant un moment, un pêle-mêle affreux de madriers s’écroulant,
+de lames tordues, de pierres calcinées, d’arbres grillés,
+disparus.
+
+Chose étrange! dans ce chaos où Athos distinguait des bras levés,
+où il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit
+jamais une figure humaine.
+
+Le canon tonnait au loin, la mousqueterie pétillait, la mer
+mugissait, les troupeaux s’échappaient en bondissant sur les talus
+verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la mèche auprès des
+batteries de canon, pas un marin pour aider à la manœuvre de
+cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux.
+
+Après la ruine du village et la destruction des forts qui le
+dominaient, ruine et destruction opérées magiquement, sans la
+coopération d’un seul être humain, la flamme s’éteignit, la fumée
+recommença de monter, puis diminua d’intensité, pâlit et s’évapora
+complètement.
+
+La nuit alors se fit dans ce paysage; une nuit opaque sur terre,
+brillante au firmament; les grosses étoiles flamboyantes qui
+scintillent au ciel africain brillaient sans rien éclairer
+qu’elles-mêmes autour d’elles.
+
+Un long silence s’établit qui servit à reposer un moment
+l’imagination troublée d’Athos, et, comme il sentait que ce qu’il
+avait à voir n’était pas terminé, il appliqua plus attentivement
+les regards de son intelligence sur le spectacle étrange que lui
+réservait son imagination.
+
+Ce spectacle continua bientôt pour lui.
+
+Une lune douce et pâle se leva derrière les versants de la côte,
+et moirant d’abord des plis onduleux de la mer, qui semblait
+s’être calmée après les mugissements qu’elle avait fait entendre
+pendant la vision d’Athos, la lune, disons-nous, vint attacher ses
+diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la
+colline.
+
+Les roches grises, comme autant de fantômes silencieux et
+attentifs, semblèrent dresser leurs têtes verdâtres pour examiner
+aussi le champ de bataille à la clarté de la lune, et Athos
+s’aperçut que ce champ, entièrement vide pendant le combat, était
+maintenant jonché de corps abattus.
+
+Un inexplicable frisson de crainte et d’horreur saisit son âme,
+quand il reconnut l’uniforme blanc et bleu des soldats de
+Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets
+marqués de la fleur de lis à la crosse.
+
+Quand il vit toutes les blessures béantes et froides regarder le
+ciel azuré, comme pour lui redemander les âmes auxquelles elles
+avaient livré passage.
+
+Quand il vit les chevaux, éventrés, mornes, la langue pendante de
+côté hors des lèvres, dormir dans le sang glacé répandu autour
+d’eux, et qui souillait leurs housses et leurs crinières.
+
+Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort étendu, la tête
+fracassée, au premier rang sur-le-champ des morts.
+
+Athos passa une main froide sur son front, qu’il s’étonna de ne
+pas trouver brûlant. Il se convainquit, par cet attouchement,
+qu’il assistait, comme un spectateur sans fièvre, au lendemain
+d’une bataille livrée sur le rivage de Djidgelli par l’armée
+expéditionnaire, qu’il avait vue quitter les côtes de France et
+disparaître à l’horizon, et dont il avait salué, de la pensée et
+du geste, la dernière lueur du coup de canon envoyé par le duc, en
+signe d’adieu à la patrie.
+
+Qui pourra peindre le déchirement mortel avec lequel son âme,
+suivant comme un œil vigilant la trace de ces cadavres, les alla
+tous regarder les uns après les autres, pour reconnaître si parmi
+eux ne dormait pas Raoul? Qui pourra exprimer la joie enivrante,
+divine, avec laquelle Athos s’inclina devant Dieu, et le remercia
+de n’avoir pas vu celui qu’il cherchait avec tant de crainte parmi
+les morts?
+
+En effet, tombés morts à leur rang, roidis, glacés, tous ces
+morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec
+complaisance et respect vers le comte de La Fère, pour être mieux
+vus de lui pendant son inspection funèbre.
+
+Cependant il s’étonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas
+apercevoir les survivants.
+
+Il en était venu à ce point d’illusion, que cette vision était
+pour lui un voyage réel fait par le père en Afrique, pour obtenir
+des renseignements plus exacts sur le fils.
+
+Aussi, fatigué d’avoir tant parcouru de mers et de continents, il
+cherchait à se reposer sous une des tentes abritées derrière un
+rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc
+fleurdelisé. Il chercha un soldat pour être conduit vers la tente
+de M. de Beaufort.
+
+Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant
+de tous les côtés, il vit une forme blanche apparaître derrière
+les myrtes résineux.
+
+Cette figure était vêtue d’un costume d’officier: elle tenait en
+main une épée brisée; elle s’avança lentement vers Athos, qui,
+s’arrêtant tout à coup et fixant son regard sur elle, ne parlait
+pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que
+dans cet officier silencieux et pâle, il venait de reconnaître
+Raoul.
+
+Le comte essaya un cri, qui demeura étouffé dans son gosier.
+Raoul, d’un geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt
+sur sa bouche et en reculant peu à peu, sans qu’Athos vit ses
+jambes se mouvoir.
+
+Le comte, plus pâle que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en
+traversant péniblement bruyères et buissons, pierres et fossés.
+Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle
+n’entravait la légèreté de sa marche.
+
+Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, s’arrêta
+bientôt épuisé. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le
+tendre père, auquel l’amour redonnait des forces, essaya un
+dernier mouvement et gravit la montagne à la suite du jeune homme,
+qui l’attirait par son geste et son sourire.
+
+Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en
+noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes,
+poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de
+son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi
+la sienne; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné
+malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le
+ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la
+colline.
+
+Raoul s’élevait insensiblement dans le vide, toujours souriant,
+toujours appelant du geste; il s’éloignait vers le ciel.
+
+Athos poussa un cri de tendresse effrayée; il regarda en bas. On
+voyait un camp détruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces
+blancs cadavres de l’armée royale.
+
+Et puis, en relevant la tête, il voyait toujours, toujours, son
+fils qui l’invitait à monter avec lui.
+
+
+
+
+Chapitre CCLXIV — L’ange de la mort
+
+
+Athos en était là de sa vision merveilleuse, quand le charme fut
+soudain rompu par un grand bruit parti des portes extérieures de
+la maison.
+
+On entendit un cheval galoper sur le sable durci de la grande
+allée, et les rumeurs des conversations les plus bruyantes et les
+plus animées montèrent jusqu’à la chambre où rêvait le comte.
+
+Athos ne bougea pas de la place qu’il occupait; à peine
+tourna-t-il sa tête du côté de la porte pour percevoir plus tôt les bruits
+qui arrivaient jusqu’à lui.
+
+Un pas alourdi monta le perron; le cheval, qui galopait naguère
+avec tant de rapidité, partit lentement du côté de l’écurie.
+Quelques frémissements accompagnaient ces pas qui, peu à peu, se
+rapprochaient de la chambre d’Athos.
+
+Alors une porte s’ouvrit, et Athos, se tournant un peu du côté où
+venait le bruit, cria d’une voix faible:
+
+— C’est un courrier d’Afrique, n’est-ce pas?
+
+— Non, monsieur le comte, répondit une voix qui fit tressaillir
+sur son lit le père de Raoul.
+
+— Grimaud! murmura-t-il.
+
+Et la sueur commença de glisser le long de ses joues amaigries.
+
+Grimaud apparut sur le seuil. Ce n’était plus le Grimaud que nous
+avons vu, jeune encore par le courage et par le dévouement, alors
+qu’il sautait le premier dans la barque destinée à porter Raoul de
+Bragelonne aux vaisseaux de la flotte royale.
+
+C’était un sévère et pâle vieillard, aux habits couverts de
+poudre, aux rares cheveux blanchis par les années. Il tremblait en
+s’appuyant au chambranle de la porte, et faillit tomber en voyant
+de loin, et à la lueur des lampes, le visage de son maître.
+
+Ces deux hommes, qui avaient tant vécu l’un avec l’autre en
+communauté d’intelligence et dont les yeux, habitués à économiser
+les expressions, savaient se dire silencieusement tant de choses;
+ces deux vieux amis, aussi nobles l’un que l’autre par le cœur,
+s’ils étaient inégaux par la fortune et la naissance, demeurèrent
+interdits en se regardant. Ils venaient, avec un seul coup d’œil,
+de lire au plus profond du cœur l’un de l’autre.
+
+Grimaud portait sur son visage l’empreinte d’une douleur déjà
+vieillie d’une habitude lugubre. Il semblait n’avoir plus à son
+usage qu’une seule traduction de ses pensées.
+
+Comme jadis il s’était accoutumé à ne plus parler, il s’habituait
+à ne plus sourire.
+
+Athos lut d’un coup d’œil toutes ces nuances sur le visage de son
+fidèle serviteur, et, du même ton qu’il eût pris pour parler à
+Raoul dans son rêve:
+
+— Grimaud, dit-il, Raoul est mort, n’est-ce pas?
+
+Derrière Grimaud, les autres serviteurs écoutaient palpitants, les
+yeux fixés sur le lit du malade.
+
+Ils entendirent la terrible question, et un silence effrayant la
+suivit.
+
+— Oui, répondit le vieillard en arrachant ce monosyllabe de sa
+poitrine avec un rauque soupir.
+
+Alors s’élevèrent des voix lamentables qui gémirent sans mesure et
+emplirent de regrets et de prières la chambre où ce père agonisant
+cherchait des yeux le portrait de son fils.
+
+Ce fut pour Athos comme la transition qui le conduisit à son rêve.
+
+Sans pousser un cri, sans verser une larme, patient, doux et
+résigné comme les martyrs, il leva les yeux au ciel afin d’y
+revoir, s’élevant au-dessus de la montagne de Djidgelli, l’ombre
+chère qui s’éloignait de lui au moment où Grimaud était arrivé.
+
+Sans doute, en regardant au ciel, en reprenant son merveilleux
+songe, il repassa par les mêmes chemins où la vision à la fois si
+terrible et si douce l’avait conduit naguère; car, après avoir
+fermé doucement les yeux; il les rouvrit et se mit à sourire: il
+venait de voir Raoul qui lui souriait à son tour.
+
+Les mains jointes sur sa poitrine, le visage tourné vers la
+fenêtre, baigné par l’air frais de la nuit qui apportait à son
+chevet les arômes des fleurs et des bois, Athos entra pour n’en
+plus sortir, dans la contemplation de ce paradis que les vivants
+ne voient jamais.
+
+Dieu voulut sans doute ouvrir à cet élu les trésors de la
+béatitude éternelle, à l’heure où les autres hommes tremblent
+d’être sévèrement reçus par le Seigneur, et se cramponnent à cette
+vie qu’ils connaissent, dans la terreur de l’autre vie qu’ils
+entrevoient aux sombres et sévères flambeaux de la mort.
+
+Athos était guidé par l’âme pure et sereine de son fils, qui
+aspirait l’âme paternelle. Tout pour ce juste fut mélodie et
+parfum, dans le rude chemin que prennent les âmes pour retourner
+dans la céleste patrie.
+
+Après une heure de cette extase, Athos éleva doucement ses mains
+blanches comme la cire; le sourire ne quitta point ses lèvres, et
+il murmura, si bas, si bas qu’à peine on l’entendit, ces deux mots
+adressés à Dieu ou à Raoul:
+
+— _Me voici!_
+
+Et ses mains retombèrent lentement comme si lui-même les eût
+reposées sur le lit.
+
+La mort avait été commode et caressante à cette noble créature.
+Elle lui avait épargné les déchirements de l’agonie, les
+convulsions du départ suprême; elle avait ouvert d’un doigt
+favorable les portes de l’éternité à cette grande âme digne de
+tous ses respects.
+
+Dieu l’avait sans doute ordonné ainsi, pour que le souvenir pieux
+de cette mort si douce restât dans le cœur des assistants et dans
+la mémoire des autres hommes, trépas qui fit aimer le passage de
+cette vie à l’autre à ceux dont l’existence sur cette terre ne
+peut faire redouter le jugement dernier.
+
+Athos garda même dans l’éternel sommeil ce sourire placide et
+sincère, ornement qui devait l’accompagner dans le tombeau. La
+quiétude de ses traits, le calme de son néant, firent douter
+longtemps ses serviteurs qu’il eût quitté la vie.
+
+Les gens du comte voulurent emmener Grimaud, qui, de loin,
+dévorait ce visage pâlissant et n’approchait point, dans la
+crainte pieuse de lui apporter le souffle de la mort. Mais
+Grimaud, tout fatigué qu’il était, refusa de s’éloigner. Il
+s’assit sur le seuil, gardant son maître avec la vigilance d’une
+sentinelle, et jaloux de recueillir son premier regard au réveil,
+son dernier soupir à la mort.
+
+Les bruits s’éteignaient dans toute la maison, et chacun
+respectait le sommeil du seigneur. Mais Grimaud, en prêtant
+l’oreille, s’aperçut que le comte ne respirait plus.
+
+Il se souleva, ses mains appuyées sur le sol, et, de sa place,
+regarda s’il ne s’éveillerait pas un tressaillement dans le corps
+de son maître.
+
+Rien! la peur le prit; il se leva tout à fait, et, au même moment,
+il entendit marcher dans l’escalier; un bruit d’éperons heurtés
+par une épée, son belliqueux, familier à ses oreilles, l’arrêta
+comme il allait marcher vers le lit d’Athos. Une voix plus
+vibrante encore que le cuivre et l’acier retentit à trois pas de
+lui.
+
+— Athos! Athos! mon ami! criait cette voix émue jusqu’aux larmes.
+
+— Monsieur le chevalier d’Artagnan! balbutia Grimaud.
+
+— Où est-il? continua le mousquetaire.
+
+Grimaud lui saisit le bras dans ses doigts osseux, et lui montra
+le lit, sur les draps duquel tranchait déjà la teinte livide du
+cadavre.
+
+Une respiration haletante, le contraire d’un cri aigu, gonfla la
+gorge de d’Artagnan.
+
+Il s’avança sur la pointe du pied, frissonnant, épouvanté du bruit
+que faisaient ses pas sur le parquet, et le cœur déchiré par une
+angoisse sans nom. Il approcha son oreille de la poitrine d’Athos,
+son visage de la bouche du comte. Ni bruit ni souffle. D’Artagnan
+recula.
+
+Grimaud, qui l’avait suivi des yeux et pour qui chacun de ses
+mouvements avait été une révélation, vint timidement s’asseoir au
+pied du lit, et colla ses lèvres sur le drap que soulevaient les
+pieds roidis de son maître.
+
+Alors on vit de larges pleurs s’échapper de ses yeux rougis.
+
+Ce vieillard au désespoir, qui larmoyait courbé sans proférer une
+parole, offrait le plus émouvant spectacle que d’Artagnan, dans sa
+vie d’émotions, eût jamais rencontré.
+
+Le capitaine resta debout en contemplation devant ce mort
+souriant, qui semblait avoir gardé sa dernière pensée pour faire à
+son meilleur ami, à l’homme qu’il avait le plus aimé après Raoul,
+un accueil gracieux, même au-delà de la vie, et, comme pour
+répondre à cette suprême flatterie de l’hospitalité, d’Artagnan
+alla baiser Athos au front et, de ses doigts tremblants, lui ferma
+les yeux.
+
+Puis il s’assit au chevet du lit, sans peur de ce mort qui lui
+avait été si doux et si bienveillant pendant trente-cinq années;
+il se nourrit avidement des souvenirs que le noble visage du comte
+lui ramenait en foule à l’esprit, les uns fleuris et charmants
+comme ce sourire, les autres sombres, mornes et glacés, comme
+cette figure aux yeux clos pour l’éternité.
+
+Tout à coup, le flot amer qui montait de minute en minute envahit
+son cœur, et lui brisa la poitrine. Incapable de maîtriser son
+émotion, il se leva, et, s’arrachant violemment de cette chambre,
+où il venait de trouver mort celui auquel il venait apporter la
+nouvelle de la mort de Porthos, il poussa des sanglots si
+déchirants, que les valets, qui semblaient n’attendre qu’une
+explosion de douleur, y répondirent par leurs clameurs lugubres,
+et les chiens du seigneur par leurs lamentables hurlements.
+
+Grimaud fut le seul qui n’éleva pas la voix. Même dans le
+paroxysme de sa douleur, il n’eût pas osé profaner la mort, ni
+pour la première fois troubler le sommeil de son maître. Athos,
+d’ailleurs, l’avait habitué à ne parler jamais.
+
+Au point du jour, d’Artagnan, qui avait erré dans la salle basse
+en se mordant les poings pour étouffer ses soupirs, d’Artagnan
+monta encore une fois l’escalier, et, guettant le moment où
+Grimaud tournerait la tête de son côté, il lui fit signe de venir
+à lui, ce que le fidèle serviteur exécuta sans faire plus de bruit
+qu’une ombre.
+
+D’Artagnan redescendit suivi de Grimaud.
+
+Une fois au vestibule, prenant les mains du vieillard:
+
+— Grimaud, dit-il, j’ai vu comment le père est mort: dis-moi
+maintenant comment est mort le fils.
+
+Grimaud tira de son sein une large lettre, sur l’enveloppe de
+laquelle était tracée l’adresse d’Athos. Il reconnut l’écriture de
+M. de Beaufort, brisa le cachet et se mit à lire en arpentant, aux
+premiers rayons du jour bleuâtre, la sombre allée de vieux
+tilleuls foulée par les pas encore visibles du comte qui venait de
+mourir.
+
+
+
+
+Chapitre CCLXV — Bulletin
+
+
+Le duc de Beaufort écrivait à Athos. La lettre destinée à l’homme
+n’arrivait qu’au mort. Dieu changeait l’adresse.
+
+«Mon cher comte, écrivait le prince avec sa grande écriture
+d’écolier malhabile, un grand malheur nous frappe au milieu d’un
+grand triomphe. Le roi perd un soldat des plus braves. Je perds un
+ami. Vous perdez M. de Bragelonne.
+
+«Il est mort glorieusement, et si glorieusement, que je n’ai pas
+la force de pleurer comme je voudrais.
+
+«Recevez mes tristes compliments, mon cher comte. Le Ciel nous
+distribue les épreuves selon la grandeur de notre cœur. Celle-là
+est immense, mais non au-dessus de votre courage.
+
+«Votre bon ami,
+
+«Le duc de Beaufort.»
+
+Cette lettre renfermait une relation écrite par un des secrétaires
+du prince. C’était le plus touchant récit et le plus vrai de ce
+lugubre épisode qui dénouait deux existences.
+
+D’Artagnan, accoutumé aux émotions de la bataille, et le cœur
+cuirassé contre les attendrissements, ne put s’empêcher de
+tressaillir en lisant le nom de Raoul, le nom de cet enfant chéri,
+devenu, comme son père, une ombre.
+
+«Le matin, disait le secrétaire du prince, M. le duc commanda
+l’attaque. Normandie et Picardie avaient pris position dans les
+roches grises dominées par le talus de la montagne, sur le versant
+de laquelle s’élèvent les bastions de Djidgelli.
+
+«Le canon, commençant à tirer, engagea l’action; les régiments
+marchèrent pleins de résolution; les piquiers avaient la pique
+haute; les porteurs de mousquets avaient l’arme au bras. Le prince
+suivait attentivement la marche et le mouvement des troupes, qu’il
+était prêt à soutenir avec une forte réserve.
+
+«Auprès de Monseigneur étaient les plus vieux capitaines et ses
+aides de camp. M. le vicomte de Bragelonne avait reçu l’ordre de
+ne pas quitter Son Altesse.
+
+«Cependant le canon de l’ennemi, qui d’abord avait tonné
+indifféremment contre les masses, avait réglé son feu, et les
+boulets, mieux dirigés, étaient venus tuer quelques hommes autour
+du prince. Les régiments formés en colonne, et qui s’avançaient
+contre les remparts, furent un peu maltraités. Il y avait
+hésitation de la part de nos troupes, qui se voyaient mal
+secondées par notre artillerie. En effet, les batteries qu’on
+avait établies la veille n’avaient qu’un tir faible et incertain,
+en raison de leur position. La direction de bas en haut nuisait à
+la justesse des coups et de la portée.
+
+«Monseigneur, comprenant le mauvais effet de cette position de
+l’artillerie de siège, commanda aux frégates embossées dans la
+petite rade de commencer un feu régulier contre la place.
+
+«Pour porter cet ordre, M. de Bragelonne s’offrit tout d’abord;
+mais Monseigneur refusa d’acquiescer à la demande du vicomte.
+
+«Monseigneur avait raison, puisqu’il aimait et voulait ménager ce
+jeune seigneur; il avait bien raison, et l’événement se chargea de
+justifier sa prévision et son refus; car, à peine le sergent que
+Son Altesse avait chargé du message sollicité par M. de Bragelonne
+fut-il arrivé au bord de la mer, que deux gros coups de longue
+escopette partirent des rangs de l’ennemi et vinrent l’abattre.
+
+«Le sergent tomba sur le sable mouillé qui but son sang.
+
+«Ce que voyant, M. de Bragelonne sourit à Monseigneur, lequel lui
+dit:
+
+«— Vous voyez, vicomte, je vous sauve la vie. Rapportez-le plus
+tard à M. le comte de La Fère, afin que, l’apprenant de vous, il
+m’en sache gré, à moi.
+
+«Le jeune seigneur sourit tristement et répondit au duc:
+
+«— Il est vrai, monseigneur, sans votre bienveillance, j’aurais
+été tué là-bas où est tombé ce pauvre sergent, et en un fort grand
+repos.
+
+«M. de Bragelonne fit cette réponse d’un tel air, que Monseigneur
+répliqua vivement:
+
+«— Vrai Dieu! jeune homme, on dirait que l’eau vous en vient à la
+bouche: mais, par l’âme de Henri IV! j’ai promis à votre père de
+vous ramener vivant, et, s’il plaît au Seigneur, je tiendrai ma
+parole.
+
+«M. de Bragelonne rougit, et, d’une voix plus basse:
+
+«— Monseigneur, dit-il, pardonnez-moi, je vous en prie; c’est que
+j’ai toujours eu le désir d’aller aux occasions, et qu’il est doux
+de se distinguer devant son général, surtout quand le général est
+M. le duc de Beaufort.
+
+«Monseigneur s’adoucit un peu, et, se tournant vers ses officiers
+qui se pressaient autour de lui, donna différents ordres.
+
+«Les grenadiers des deux régiments arrivèrent assez près des
+fossés et des retranchements pour y lancer leurs grenades, qui
+firent peu d’effet.
+
+«Cependant, M. d’Estrées, qui commandait la flotte, ayant vu la
+tentative du sergent pour approcher des vaisseaux, comprit qu’il
+fallait tirer sans ordres et ouvrir le feu.
+
+«Alors les Arabes, se voyant frappés par les boulets de la flotte
+et par les ruines et les éclats de leurs mauvaises murailles,
+poussèrent des cris effrayants.
+
+«Leurs cavaliers descendirent la montagne au galop, courbés sur
+leurs selles, et se lancèrent à fond de train sur les colonnes
+d’infanterie, qui, croisant les piques, arrêtèrent cet élan
+fougueux. Repoussés par l’attitude ferme du bataillon, les Arabes
+vinrent de grande furie se rejeter vers l’état-major qui n’était
+point gardé en ce moment.
+
+«Le danger fut grand: Monseigneur tira l’épée; ses secrétaires et
+ses gens l’imitèrent; les officiers de sa suite engagèrent un
+combat avec ces furieux.
+
+«Ce fut alors que M. de Bragelonne put contenter l’envie qu’il
+manifestait depuis le commencement de l’action. Il combattit près
+du prince avec une vigueur de Romain, et tua trois Arabes avec sa
+petite épée.
+
+«Mais il était visible que sa bravoure ne venait pas d’un
+sentiment d’orgueil, naturel à tous ceux qui combattent. Elle
+était impétueuse, affectée, forcée même; il cherchait à s’enivrer
+du bruit et du carnage.
+
+«Il s’échauffa de telle sorte, que Monseigneur lui cria d’arrêter.
+
+«Il dut entendre la voix de Son Altesse, puisque nous
+l’entendions, nous qui étions à ses côtés. Cependant il ne
+s’arrêta pas, et continua de courir vers les retranchements.
+
+«Comme M. de Bragelonne était un officier fort soumis, cette
+désobéissance aux ordres de Monseigneur surprit fort tout le
+monde, et M. de Beaufort redoubla d’instances, en criant:
+
+«— Arrêtez, Bragelonne! Où allez-vous? Arrêtez! reprit
+Monseigneur, je vous l’ordonne.
+
+«Nous tous, imitant le geste de M. le duc, nous avions levé la
+main. Nous attendions que le cavalier tournât bride; mais
+M. de Bragelonne courait toujours vers les palissades.
+
+«— Arrêtez, Bragelonne! répéta le prince d’une voix très forte;
+arrêtez au nom de votre père!
+
+«À ces mots, M. de Bragelonne se retourna, son visage exprimait
+une vive douleur, mais il ne s’arrêtait pas; nous jugeâmes alors
+que son cheval l’emportait.
+
+«Quand M. le duc eut deviné que le vicomte n’était plus maître de
+son cheval, et qu’il l’eut vu dépasser les premiers grenadiers,
+Son Altesse cria:
+
+«— Mousquetaires, tuez-lui son cheval! Cent pistoles à qui mettra
+bas le cheval!
+
+«Mais de tirer sur la bête sans atteindre le cavalier, qui eut pu
+l’espérer? Aucun n’osait. Enfin il s’en présenta un, c’était enfin
+tireur du régiment de Picardie, nommé La Luzerne, qui coucha en
+joue l’animal, tira et l’atteignit à la croupe, car on vit le sang
+rougir le pelage blanc du cheval; seulement, au lieu de tomber, le
+maudit genet s’emporta plus furieusement encore.
+
+«Tout Picardie, qui voyait ce malheureux jeune homme courir à la
+mort, criait à tue-tête: <Jetez-vous en bas, monsieur le vicomte!
+en bas, en bas, jetez-vous en bas!> M. de Bragelonne était un
+officier fort aimé dans toute l’armée.
+
+«Déjà le vicomte était arrivé à portée de pistolet du rempart; une
+décharge partit et l’enveloppa de feu et de fumée. Nous le
+perdîmes de vue; la fumée dissipée, on le revit à pied, debout;
+son cheval venait d’être tué.
+
+«Le vicomte fut sommé de se rendre par les Arabes; mais il leur
+fit un signe négatif avec sa tête, et continua de marcher aux
+palissades.
+
+«C’était une imprudence mortelle. Cependant toute l’armée lui sut
+gré de ne point reculer, puisque le malheur l’avait conduit si
+près. Il marcha quelques pas encore, et les deux régiments lui
+battirent des mains.
+
+«Ce fut encore à ce moment que la seconde décharge ébranla de
+nouveau les murailles, et le vicomte de Bragelonne disparut une
+seconde fois dans le tourbillon; mais, cette fois, la fumée eut
+beau se dissiper, nous ne le vîmes plus debout. Il était couché,
+la tête plus bas que les jambes, sur les bruyères, et les Arabes
+commencèrent à vouloir sortir de leurs retranchements pour venir
+lui couper la tête ou prendre son corps, comme c’est la coutume
+chez les infidèles.
+
+«Mais Son Altesse M. le duc de Beaufort avait suivi tout cela du
+regard, et ce triste spectacle lui avait arraché de grands et
+douloureux soupirs. Il se mit donc à crier, voyant les Arabes
+courir comme des fantômes blancs parmi les lentisques:
+
+«— Grenadiers, piquiers, est-ce que vous leur laisserez prendre
+ce noble corps?
+
+«En disant ces mots et en agitant son épée, il courut lui-même
+vers l’ennemi. Les régiments, s’élançant sur ses traces, coururent
+à leur tour en poussant des cris aussi terribles que ceux des
+Arabes étaient sauvages.
+
+«Le combat commença sur le corps de M. de Bragelonne, et fut si
+acharné, que cent soixante Arabes y demeurèrent morts, à côté de
+cinquante au moins des nôtres.
+
+«Ce fut un lieutenant de Normandie qui chargea le corps du vicomte
+sur ses épaules, et le rapporta dans nos lignes.
+
+«Cependant l’avantage se poursuivait; les régiments prirent avec
+eux la réserve, et les palissades des ennemis furent renversées.
+
+«À trois heures, le feu des Arabes cessa; le combat à l’arme
+blanche dura deux heures; ce fut un massacre.
+
+«À cinq heures, nous étions victorieux sur tous les points;
+l’ennemi avait abandonné ses positions, et M. le duc avait fait
+planter le drapeau blanc sur le point culminant du monticule.
+
+«Ce fut alors que l’on put songer à M. de Bragelonne, qui avait
+huit grands coups au travers du corps, et dont presque tout le
+sang était perdu.
+
+«Toutefois, il respirait encore, ce qui donna une joie
+inexprimable à Monseigneur, lequel voulut assister, lui aussi, au
+premier pansement du vicomte et à la consultation des chirurgiens.
+
+«Il y en eut deux d’entre eux qui déclarèrent que M. de Bragelonne
+vivrait. Monseigneur leur sauta au cou, et leur promit mille louis
+chacun s’ils le sauvaient.
+
+«Le vicomte entendit ces transports de joie, et, soit qu’il fût
+désespéré, soit qu’il souffrît de ses blessures, il exprima par sa
+physionomie une contrariété qui donna beaucoup à penser, surtout à
+l’un de ses secrétaires, quand il eut entendu ce qui va suivre.
+
+«Le troisième chirurgien qui vint était le frère Sylvain de
+Saint-Cosme, le plus savant des nôtres. Il sonda les plaies à son tour
+et ne dit rien.
+
+«M. de Bragelonne ouvrait des yeux fixes et semblait interroger
+chaque mouvement, chaque pensée du savant chirurgien.
+
+«Celui-ci, questionné par Monseigneur, répondit qu’il voyait bien
+trois plaies mortelles sur huit, mais que si forte était la
+constitution du blessé, si féconde la jeunesse, si miséricordieuse
+la bonté de Dieu, que peut-être M. de Bragelonne en
+reviendrait-il, si toutefois il ne faisait pas le moindre mouvement.
+
+«Frère Sylvain ajouta, en se retournant vers ses aides:
+
+«— Surtout, ne le remuez pas même du doigt, ou vous le tuerez.
+
+«Et nous sortîmes tous de la tente avec un peu d’espoir.
+
+«Ce secrétaire, en sortant, crut voir un sourire pâle et triste
+glisser sur les lèvres du vicomte, lorsque M. le duc lui dit d’une
+voix caressante:
+
+«— Oh! vicomte, nous te sauverons!
+
+«Mais le soir, quand on crut que le malade devait avoir reposé, l’un
+des aides entra dans la tente du blessé, et en ressortit en poussant de
+grands cris.
+
+«Nous accourûmes tous en désordre, M. le duc avec nous, et l’aide
+nous montra le corps de M. de Bragelonne par terre, en bas du lit,
+baigné dans le reste de son sang.
+
+«Il y a apparence qu’il avait eu quelque nouvelle convulsion,
+quelque mouvement fébrile, et qu’il était tombé; que la chute
+qu’il avait faite avait accéléré sa fin, selon le pronostic de
+frère Sylvain.
+
+«On releva le vicomte; il était froid et mort. Il tenait une
+boucle de cheveux blonds à la main droite, et cette main était
+crispée sur son cœur.»
+
+Suivaient les détails de l’expédition et de la victoire remportée
+sur les Arabes.
+
+D’Artagnan s’arrêta au récit de la mort du pauvre Raoul.
+
+— Oh! murmura-t-il, malheureux enfant, un suicide!
+
+Et, tournant les yeux vers la chambre du château où dormait Athos
+d’un sommeil éternel:
+
+— Ils se sont tenu parole l’un à l’autre, dit-il tout bas.
+Maintenant, je les trouve heureux: ils doivent être réunis.
+
+Et il reprit à pas lents le chemin du parterre.
+
+Toute la rue, tous les environs se remplissaient déjà de voisins
+éplorés qui se racontaient les uns aux autres la double
+catastrophe et se préparaient aux funérailles.
+
+
+
+
+Chapitre CCLXVI — Le dernier chant du poème
+
+
+Dès le lendemain, on vit arriver toute la noblesse des environs,
+celle de la province, partout où les messagers avaient eu le temps
+de porter la nouvelle.
+
+D’Artagnan était resté enfermé sans vouloir parler à personne.
+Deux morts aussi lourdes tombant sur le capitaine, après la mort
+de Porthos, avaient accablé pour longtemps cet esprit jusqu’alors
+infatigable.
+
+Excepté Grimaud, qui entra dans sa chambre une fois, le
+mousquetaire n’aperçut ni valets ni commensaux.
+
+Il crut deviner au bruit de la maison, à ce train des allées et
+des venues, qu’on disposait tout pour les funérailles du comte. Il
+écrivit au roi pour lui demander un surcroît de congé.
+
+Grimaud, nous l’avons dit, était entré chez d’Artagnan, s’était
+assis sur un escabeau, près de la porte, comme un homme qui médite
+profondément, puis, se levant, avait fait signe à d’Artagnan de le
+suivre.
+
+Celui-ci obéit en silence. Grimaud descendit jusqu’à la chambre à
+coucher du comte, montra du doigt au capitaine la place du lit
+vide, et leva éloquemment les yeux au ciel.
+
+— Oui, reprit d’Artagnan, oui, bon Grimaud, auprès du fils qu’il
+aimait tant.
+
+Grimaud sortit de la chambre et arriva au salon, où, selon l’usage
+de la province, on avait dû disposer le corps en parade avant de
+l’ensevelir à jamais.
+
+D’Artagnan fut frappé de voir deux cercueils ouverts dans ce
+salon; il approcha, sur l’invitation muette de Grimaud, et vit
+dans l’un d’eux Athos, beau jusque dans la mort, et, dans l’autre
+Raoul, les yeux fermés, les joues nacrées comme le Pallas de
+Virgile, et le sourire sur ses lèvres violettes.
+
+Il frissonna de voir le père et le fils, ces deux âmes envolées,
+représentés sur terre par deux mornes cadavres incapables de se
+rapprocher, si près qu’ils fussent l’un de l’autre.
+
+— Raoul ici! murmura-t-il. Oh! Grimaud, tu ne me l’avais pas dit!
+
+Grimaud secoua la tête et ne répondit pas, mais, prenant
+d’Artagnan par la main, il le conduisit au cercueil et lui montra,
+sous le fin suaire, les noires blessures par lesquelles avait dû
+s’envoler la vie.
+
+Le capitaine détourna la vue, et, jugeant inutile de questionner
+Grimaud qui ne répondrait pas, il se rappela que le secrétaire de
+M. de Beaufort en avait écrit plus que lui, d’Artagnan, n’avait eu
+le courage d’en lire.
+
+Reprenant cette relation de l’affaire qui avait coûté la vie à
+Raoul, il trouva ces mots qui formaient le dernier paragraphe de
+la lettre:
+
+«M. le duc a ordonné que le corps de M. le vicomte fût embaumé,
+comme cela se pratique chez les Arabes lorsqu’ils veulent que
+leurs corps soient portés dans la terre natale, et M. le duc a
+destiné des relais pour qu’un valet de confiance, qui avait élevé
+le jeune homme, pût ramener son cercueil à M. le comte de La
+Fère.»
+
+— Ainsi, pensa d’Artagnan, je suivrai tes funérailles mon cher
+enfant, moi, déjà vieux, moi, qui ne vaut plus rien sur la terre,
+et je répandrai la poussière sur ce front que je baisais encore il
+y a deux mois. Dieu l’a voulu. Tu l’as voulu toi-même. Je n’ai
+plus même le droit de pleurer; tu as choisi ta mort; elle t’a
+semblé préférable à la vie.»
+
+Enfin, arriva le moment où les froides dépouilles de ces deux
+gentilshommes devaient être rendues à la terre.
+
+Il y eut une telle affluence de gens de guerre et de peuple, que,
+jusqu’au lieu de la sépulture, qui était une chapelle dans la
+plaine, le chemin de la ville fut rempli de cavaliers et de
+piétons en habits de deuil.
+
+Athos avait choisi pour sa dernière demeure le petit enclos de
+cette chapelle, érigée par lui aux limites de ses terres. Il en
+avait fait venir les pierres, sculptées en 1550, d’un vieux manoir
+gothique situé dans le Berri, et qui avait abrité sa première
+jeunesse.
+
+La chapelle, ainsi réédifiée, ainsi transportée, riait sous un
+massif de peupliers et de sycomores. Elle était desservie chaque
+dimanche par le curé du bourg voisin, à qui Athos faisait une
+rente de deux cents livres à cet effet, et tous les vassaux de son
+domaine, au nombre d’environ quarante, les laboureurs et les
+fermiers avec leurs familles y venaient entendre la messe, sans
+avoir besoin de se rendre à la ville.
+
+Derrière la chapelle s’étendait, enfermé dans deux grosses haies
+de coudriers, de sureaux et d’aubépines, ceintes d’un fossé
+profond, le petit clos inculte, mais joyeux dans sa stérilité,
+parce que les mousses y étaient hautes, parce que les héliotropes
+sauvages et les ravenelles y croisaient leurs parfums; parce que
+sous les marronniers venait sourdre une grosse source, prisonnière
+dans une citerne de marbre, et que, sur des thyms, tout autour
+s’abattaient des milliers d’abeilles, venues de toutes les plaines
+voisines, tandis que les pinsons et les rouges-gorges chantaient
+follement sur les fleurs de la haie.
+
+Ce fut là qu’on amena les deux cercueils, au milieu d’une foule
+silencieuse et recueillie.
+
+L’office des morts célébré, les derniers adieux faits à ces nobles
+morts, toute l’assistance se dispersa, parlant par les chemins des
+vertus et de la douce mort du père, des espérances que donnait le
+fils et de sa triste fin sur le rivage d’Afrique.
+
+Et peu à peu les bruits s’éteignirent comme les lampes allumées
+dans l’humble nef. Le desservant salua une dernière fois l’autel
+et les tombes fraîches encore; puis, suivi de son assistant, qui
+sonnait une rauque clochette, il regagna lentement son presbytère.
+
+D’Artagnan, demeuré seul, s’aperçut que la nuit venait.
+
+Il avait oublié l’heure en songeant aux morts.
+
+Il se leva du banc de chêne sur lequel il s’était assis dans la
+chapelle, et voulut, comme le prêtre, aller dire un dernier adieu
+à la double fosse qui renfermait ses amis perdus.
+
+Une femme priait agenouillée sur cette terre humide.
+
+D’Artagnan s’arrêta au seuil de la chapelle pour ne pas troubler
+cette femme, et aussi pour tâcher de voir quelle était l’amie
+pieuse qui venait remplir ce devoir sacré avec tant de zèle et de
+persévérance.
+
+L’inconnue cachait son visage sous ses mains, blanches comme des
+mains d’albâtre. À la noble simplicité de son costume on devinait
+la femme de distinction. Au-dehors, plusieurs chevaux montés par
+des valets et un carrosse de voyage attendaient cette dame.
+D’Artagnan cherchait vainement à deviner ce qui la regardait.
+
+Elle priait toujours; elle passait souvent son mouchoir sur son
+visage. D’Artagnan comprit qu’elle pleurait.
+
+Il la vit frapper sa poitrine avec la componction impitoyable de
+la femme chrétienne. Il l’entendit proférer à plusieurs reprises
+ce cri parti d’un cœur ulcéré: «Pardon! pardon!»
+
+Et comme elle semblait s’abandonner tout entière à sa douleur,
+comme elle se renversait, à demi évanouie, au milieu de ses
+plaintes et de ses prières, d’Artagnan, touché par cet amour pour
+ses amis tant regrettés, fit quelques pas vers la tombe, afin
+d’interrompre le sinistre colloque de la pénitente avec les morts.
+
+Mais aussitôt que son pied eut crié sur le sable, l’inconnue
+releva la tête et laissa voir à d’Artagnan un visage inondé de
+larmes, un visage ami.
+
+C’était Mlle de La Vallière!
+
+— M. d’Artagnan! murmura-t-elle.
+
+— Vous! répondit le capitaine d’une voix sombre, vous ici! Oh!
+madame, j’eusse aimé mieux vous voir parée de fleurs dans le
+manoir du comte de La Fère. Vous eussiez moins pleuré, eux aussi,
+moi aussi!
+
+— Monsieur! dit-elle en sanglotant.
+
+— Car c’est vous, ajouta l’impitoyable ami des morts, c’est vous
+qui avez couché ces deux hommes dans la tombe.
+
+— Oh! épargnez-moi!
+
+— À Dieu ne plaise, mademoiselle, que j’offense une femme ou que
+je la fasse pleurer en vain; mais je dois dire que la place du
+meurtrier n’est pas sur la tombe des victimes.
+
+Elle voulut répondre.
+
+— Ce que je vous dis là, ajouta-t-il froidement, je le disais au
+roi.
+
+Elle joignit les mains.
+
+— Je sais, dit-elle, que j’ai causé la mort du vicomte de
+Bragelonne.
+
+— Ah! vous le savez?
+
+— La nouvelle en est arrivée à la Cour hier. J’ai fait, depuis
+cette nuit à deux heures, quarante lieues pour venir demander
+pardon au comte, que je croyais encore vivant, et pour supplier
+Dieu, sur la tombe de Raoul, qu’il m’envoie tous les malheurs que
+je mérite, excepté un seul. Maintenant, monsieur, je sais que la
+mort du fils a tué le père; j’ai deux crimes à me reprocher; j’ai
+deux punitions à attendre de Dieu.
+
+— Je vous répéterai, mademoiselle, dit M. d’Artagnan, ce que m’a
+dit de vous, à Antibes, M. de Bragelonne, quand déjà il méditait
+sa mort:
+
+«Si l’orgueil et la coquetterie l’ont entraînée, je lui pardonne
+en la méprisant. Si l’amour l’a fait succomber, je lui pardonne en
+lui jurant que jamais nul ne l’eût aimée autant que moi.»
+
+— Vous savez, interrompit Louise, que, pour mon amour, j’allais
+me sacrifier moi-même; vous savez si j’ai souffert quand vous me
+rencontrâtes perdue, mourante, abandonnée. Eh bien! jamais je n’ai
+autant souffert qu’aujourd’hui, parce qu’alors j’espérais, je
+désirais, et qu’aujourd’hui je n’ai plus rien à souhaiter; parce
+que ce mort entraîne toute ma joie dans sa tombe; parce que je
+n’ose plus aimer sans remords, et que, je le sens, celui que
+j’aime, oh! c’est la loi, me rendra les tortures que j’ai fait
+subir à d’autres.
+
+D’Artagnan ne répondit rien; il sentait trop bien qu’elle ne se
+trompait point.
+
+— Eh bien! ajouta-t-elle, cher monsieur d’Artagnan, ne m’accablez
+pas aujourd’hui, je vous en conjure encore. Je suis comme la
+branche détachée du tronc, je ne tiens plus à rien en ce monde, et
+un courant m’entraîne je ne sais où. J’aime follement, j’aime au
+point de venir le dire, impie que je suis, sur les cendres de ce
+mort, et je n’en rougis pas, et je n’en ai pas de remords. C’est
+une religion que cet amour. Seulement, comme plus tard vous me
+verrez seule, oubliée, dédaignée; comme vous me verrez punie de ce
+que vous êtes destiné à punir, épargnez-moi dans mon éphémère
+bonheur; laissez-le moi pendant quelques jours, pendant quelques
+minutes. Il n’existe peut-être plus à l’heure où je vous parle.
+Mon Dieu! ce double meurtre est peut-être déjà expié.
+
+Elle parlait encore; un bruit de voix et de pas de chevaux fit
+dresser l’oreille au capitaine.
+
+Un officier du roi, M. de Saint-Aignan, venait chercher La
+Vallière de la part du roi, que rongeaient, dit-il, la jalousie et
+l’inquiétude.
+
+De Saint-Aignan ne vit pas d’Artagnan, caché à moitié par
+l’épaisseur d’un marronnier qui versait l’ombre sur les deux
+tombeaux.
+
+Louise le remercia et le congédia d’un geste. Il retourna hors de
+l’enclos.
+
+— Vous voyez, dit amèrement le capitaine à la jeune femme, vous
+voyez, madame, que votre bonheur dure encore.
+
+La jeune femme se releva d’un air solennel:
+
+— Un jour, dit-elle, vous vous repentirez de m’avoir si mal
+jugée. Ce jour-là, monsieur, c’est moi qui prierai Dieu d’oublier
+que vous avez été injuste pour moi. D’ailleurs, je souffrirai
+tant, que vous serez le premier à plaindre mes souffrances. Ce
+bonheur, monsieur d’Artagnan, ne me le reprochez pas: il me coûte
+cher, et je n’ai pas payé toute ma dette.
+
+En disant ces mots, elle s’agenouilla encore doucement et
+affectueusement.
+
+— Pardon, une dernière fois, mon fiancé Raoul, dit-elle. J’ai
+rompu notre chaîne; nous sommes tous deux destinés à mourir de
+douleur. C’est toi qui pars le premier: ne crains rien, je te
+suivrai. Vois seulement que je n’ai pas été lâche, et que je suis
+venue te dire ce suprême adieu. Le Seigneur m’est témoin, Raoul,
+que, s’il eût fallu ma vie pour racheter la tienne, j’eusse donné
+sans hésiter ma vie. Je ne pourrais donner mon amour. Encore une
+fois, pardon!
+
+Elle cueillit un rameau et l’enfonça dans la terre, puis essuya
+ses yeux trempés de larmes, salua d’Artagnan et disparut.
+
+Le capitaine regarda partir chevaux, cavaliers et carrosse, puis,
+croisant les bras sur sa poitrine gonflée:
+
+— Quand sera-ce mon tour de partir? dit-il d’une voix émue. Que
+reste-t-il à l’homme après la jeunesse, après l’amour, après la
+gloire, après l’amitié, après la force, après la richesse?... Ce
+rocher sous lequel dort Porthos, qui posséda tout ce que je viens
+de dire; cette mousse sous laquelle reposent Athos et Raoul, qui
+possédèrent bien plus encore!
+
+Il hésita un moment, l’œil atone; puis, se redressant:
+
+— Marchons toujours, dit-il. Quand il en sera temps, Dieu me le
+dira comme il l’a dit aux autres.
+
+Il toucha du bout des doigts la terre mouillée par la rosée du
+soir, se signa comme s’il eût été au bénitier d’une église et
+reprit seul, seul à jamais, le chemin de Paris.
+
+
+
+
+Chapitre CCLXVII — Épilogue
+
+
+Quatre ans après la scène que nous venons de décrire, deux
+cavaliers bien montés traversèrent Blois au petit jour et vinrent
+tout ordonner pour une chasse à l’oiseau que le roi voulait faire
+dans cette plaine accidentée que coupe en deux la Loire, et qui
+confine d’un côté à Meung, de l’autre à Amboise.
+
+C’était le capitaine des levrettes du roi et le gouverneur des
+faucons, personnages fort respectés du temps de Louis XIII, mais
+un peu négligés par son successeur.
+
+Ces deux cavaliers, après avoir reconnu le terrain, s’en
+revenaient, leurs observations faites, quand ils aperçurent des
+petits groupes de soldats épars que des sergents plaçaient de loin
+en loin, aux débouchés des enceintes. Ces soldats étaient les
+mousquetaires du roi.
+
+Derrière eux venait, sur un bon cheval, le capitaine,
+reconnaissable à ses broderies d’or. Il avait des cheveux gris,
+une barbe grisonnante. Il semblait un peu voûté, bien que maniant
+son cheval avec aisance, et regardait tout autour de lui pour
+surveiller.
+
+— M. d’Artagnan ne vieillit pas, dit le capitaine des levrettes à
+son collègue le fauconnier; avec dix ans de plus que nous, il
+paraît un cadet, à cheval.
+
+— C’est vrai, répondit le capitaine des faucons, voilà vingt ans
+que je le vois toujours le même.
+
+Cet officier se trompait: d’Artagnan, depuis quatre ans, avait
+pris douze années.
+
+L’âge imprimait ses griffes impitoyables à chaque angle de ses
+yeux; son front s’était dégarni, ses mains, jadis brunes et
+nerveuses, blanchissaient comme si le sang commençait à s’y
+refroidir.
+
+D’Artagnan aborda les deux officiers avec la nuance d’affabilité
+qui distingue les hommes supérieurs. Il reçut en échange de sa
+courtoisie deux saluts pleins de respect.
+
+— Ah! quelle heureuse chance de vous voir ici, monsieur
+d’Artagnan! s’écria le fauconnier.
+
+— C’est plutôt à moi de vous dire cela, messieurs, répliqua le
+capitaine, car, de nos jours, le roi se sert plus souvent de ses
+mousquetaires que de ses oiseaux.
+
+— Ce n’est pas comme au bon temps, soupira le fauconnier. Vous
+rappelez-vous, monsieur d’Artagnan, quand le feu roi volait la pie
+dans les vignes au-delà de Beaugency? Ah! dame! vous n’étiez pas
+capitaine des mousquetaires dans ce temps-là, monsieur d’Artagnan.
+
+— Et vous n’étiez qu’anspessades des tiercelets, reprit
+d’Artagnan avec enjouement. Il n’importe, mais c’était le bon
+temps, attendu que c’est toujours le bon temps quand on est
+jeune... Bonjour, monsieur le capitaine des levrettes!
+
+— Vous me faites honneur, monsieur le comte, dit celui-ci.
+
+D’Artagnan ne répondit rien. Ce titre de comte ne l’avait pas
+frappé: d’Artagnan était devenu comte depuis quatre ans.
+
+— Est-ce que vous n’êtes pas bien fatigué de la longue route que
+vous venez de faire, monsieur le capitaine? continua le
+fauconnier. C’est deux cents lieues, je crois qu’il y a d’ici à
+Pignerol?
+
+— Deux cent soixante pour aller et autant pour revenir, dit
+tranquillement d’Artagnan.
+
+— Et, fit l’oiseleur tout bas, _il_ va bien?
+
+— Qui? demanda d’Artagnan.
+
+— Mais ce pauvre M. Fouquet, continua tout bas le fauconnier.
+
+Le capitaine des levrettes s’était écarté par prudence.
+
+— Non, répondit d’Artagnan, le pauvre homme s’afflige
+sérieusement; il ne comprend pas que la prison soit une faveur, il
+dit que le Parlement l’avait absous en le bannissant, et que le
+bannissement c’est la liberté. Il ne se figure pas qu’on avait
+juré sa mort, et que, sauver sa vie des griffes du Parlement,
+c’est avoir trop d’obligation à Dieu.
+
+— Ah! oui, le pauvre homme a frisé l’échafaud, répondit le
+fauconnier; on dit que M. Colbert avait déjà donné des ordres au
+gouverneur de la Bastille, et que l’exécution était commandée.
+
+— Enfin! fit d’Artagnan d’un air pensif et comme pour couper
+court à la conversation.
+
+— Enfin! répéta le capitaine des levrettes, en se rapprochant,
+voilà M. Fouquet à Pignerol, il l’a bien mérité; il a eu le
+bonheur d’y être conduit par vous; il avait assez volé le roi.
+
+D’Artagnan lança au maître des chiens un de ses mauvais regards,
+et lui dit:
+
+— Monsieur, si l’on venait me dire que vous avez mangé les
+croûtes de vos levrettes, non seulement je ne le croirais pas,
+mais encore, si vous étiez condamné pour cela au cachot, je vous
+plaindrais, et je ne souffrirais pas qu’on parlât mal de vous.
+Cependant, monsieur, si fort honnête homme que vous soyez, je vous
+affirme que vous ne l’êtes pas plus que ne l’était le pauvre
+M. Fouquet.
+
+Après avoir essuyé cette verte mercuriale, le capitaine des chiens
+de Sa Majesté baissa le nez et laissa le fauconnier gagner deux
+pas sur lui auprès de d’Artagnan.
+
+— Il est content, dit le fauconnier bas au mousquetaire; on voit
+bien que les lévriers sont à la mode aujourd’hui; s’il était
+fauconnier, il ne parlerait pas de même.
+
+D’Artagnan sourit mélancoliquement de voir cette grande question
+politique résolue par le mécontentement d’un intérêt si humble; il
+pensa encore un moment à cette belle existence du surintendant, à
+l’écroulement de sa fortune, à la mort lugubre qui l’attendait,
+et, pour conclure:
+
+— M. Fouquet, dit-il, aimait les volières?
+
+— Oh! monsieur, passionnément, reprit le fauconnier avec un
+accent de regret amer et un soupir qui fut l’oraison funèbre de
+Fouquet.
+
+D’Artagnan laissa passer la mauvaise humeur de l’un et la
+tristesse de l’autre, et continua de s’avancer dans la plaine.
+
+On voyait déjà au loin les chasseurs poindre aux issues du bois,
+les panaches des écuyères passer comme des étoiles filantes les
+clairières, et les chevaux blancs couper de leurs lumineuses
+apparitions les sombres fourrés des taillis.
+
+— Mais, reprit d’Artagnan, nous ferez-vous une longue chasse? Je
+vous prierai de nous donner l’oiseau bien vite, je suis très
+fatigué. Est-ce un héron, est-ce un cygne?
+
+— L’un et l’autre, monsieur d’Artagnan, dit le fauconnier; mais
+ne vous inquiétez pas, le roi n’est pas connaisseur; il ne chasse
+pas pour lui; il veut seulement donner le divertissement aux
+dames.
+
+Ce mot _aux dames_ fut accentué de telle sorte qu’il fit dresser
+l’oreille à d’Artagnan.
+
+— Ah! fit-il en regardant le fauconnier d’un air surpris.
+
+Le capitaine des levrettes souriait, sans doute pour se
+raccommoder avec le mousquetaire.
+
+— Oh! riez, dit d’Artagnan; je ne sais plus rien des nouvelles,
+moi; j’arrive hier après un mois d’absence. J’ai laissé la Cour
+triste encore de la mort de la reine mère. Le roi ne voulait plus
+s’amuser depuis qu’il avait recueilli le dernier soupir d’Anne
+d’Autriche; mais tout finit en ce monde. Eh bien! il n’est plus
+triste, tant mieux!
+
+— Et tout commence aussi, dit le capitaine des levrettes avec un
+gros rire.
+
+— Ah! fit pour la seconde fois d’Artagnan qui brûlait de
+connaître, mais à qui la dignité défendait d’interroger au-dessous
+de lui; il y a quelque chose qui commence, à ce qu’il paraît?
+
+Le capitaine fit un clignement d’œil significatif. Mais
+d’Artagnan ne voulait rien savoir de cet homme.
+
+— Verra-t-on le roi de bonne heure? demanda-t-il au fauconnier.
+
+— Mais, à sept heures, monsieur, je fais lancer les oiseaux.
+
+— Qui vient avec le roi? Comment va Madame? Comment va la reine?
+
+— Mieux, monsieur.
+
+— Elle a donc été malade?
+
+— Monsieur, depuis le dernier chagrin qu’elle a eu, Sa Majesté
+est demeurée souffrante.
+
+— Quel chagrin? Ne craignez pas de m’instruire, mon cher
+monsieur. J’arrive.
+
+— Il paraît que la reine, un peu négligée depuis que sa
+belle-mère est morte, s’est plainte au roi, qui lui aurait répondu:
+«Est-ce que je ne couche pas chez vous toutes les nuits, madame?
+Que vous faut-il de plus?»
+
+— Ah! dit d’Artagnan, pauvre femme! Elle doit bien haïr Mlle de
+La Vallière.
+
+— Oh! non, pas Mlle de La Vallière, répondit le fauconnier.
+
+— Qui donc, alors?
+
+Le cor interrompit cet entretien. Il appelait les chiens et les
+oiseaux. Le fauconnier et son compagnon piquèrent aussitôt et
+laissèrent d’Artagnan seul au milieu du sens suspendu.
+
+Le roi apparaissait au loin entouré de dames et de cavaliers.
+
+Toute cette troupe s’avançait au pas, en bel ordre, les cors et
+les trompes animant les chiens et les chevaux.
+
+C’était un mouvement, un bruit, un mirage de lumière dont
+maintenant rien ne donnera plus une idée, si ce n’est la menteuse
+opulence et la fausse majesté des jeux de théâtre.
+
+D’Artagnan, d’un œil un peu affaibli, distingua derrière le
+groupe trois carrosses; le premier était celui destiné à la reine.
+Il était vide.
+
+D’Artagnan, qui ne vit pas Mlle de La Vallière à côté du roi, la
+chercha et la vit dans le second carrosse.
+
+Elle était seule avec deux femmes qui semblaient s’ennuyer comme
+leur maîtresse.
+
+À la gauche du roi, sur un cheval fougueux, maintenu par la main
+habile, brillait une femme de la plus éclatante beauté.
+
+Le roi lui souriait, et elle souriait au roi.
+
+Tout le monde riait aux éclats quand elle avait parlé.
+
+«Je connais cette femme, pensa le mousquetaire; qui donc
+est-elle?»
+
+Et il se pencha vers son ami le fauconnier, à qui il adressa cette
+question.
+
+Celui-ci allait répondre, quand le roi, apercevant d’Artagnan:
+
+— Ah! comte, dit-il, vous voilà donc revenu. Pourquoi ne vous
+ai-je pas vu?
+
+— Sire, répondit le capitaine, parce que Votre Majesté dormait
+quand je suis arrivé, et qu’elle n’était pas éveillée quand j’ai
+pris mon service ce matin.
+
+— Toujours le même, dit à haute voix Louis satisfait.
+Reposez-vous, comte, je vous l’ordonne. Vous dînerez avec moi aujourd’hui.
+
+Un murmure d’admiration enveloppa d’Artagnan comme une immense
+caresse. Chacun s’empressait autour de lui. Dîner avec le roi,
+c’était un honneur que Sa Majesté ne prodiguait pas comme Henri
+IV. Le roi fit quelques pas en avant, et d’Artagnan se sentit
+arrêté par un nouveau groupe au milieu duquel brillait Colbert.
+
+— Bonjour, monsieur d’Artagnan, lui dit le ministre avec une
+affable politesse; avez-vous fait bonne route?
+
+— Oui, monsieur, dit d’Artagnan en saluant sur le cou de son
+cheval.
+
+— J’ai entendu le roi vous inviter à sa table pour ce soir,
+continua le ministre, et vous y trouverez un ancien ami à vous.
+
+— Un ancien ami à moi? demanda d’Artagnan, plongeant avec douleur
+dans les flots sombres du passé, qui avaient englouti pour lui
+tant d’amitiés et tant de haines.
+
+— M. le duc d’Alaméda, qui est arrivé ce matin d’Espagne, reprit
+Colbert.
+
+— Le duc d’Alaméda? fit d’Artagnan en cherchant.
+
+— Moi! fit un vieillard blanc comme la neige et courbé dans son
+carrosse, qu’il faisait ouvrir pour aller au-devant du
+mousquetaire.
+
+— Aramis! cria d’Artagnan, frappé de stupeur.
+
+Et il laissa, inerte qu’il était, le bras amaigri du vieux
+seigneur se pendre en tremblant à son cou.
+
+Colbert, après avoir observé un instant en silence, poussa son
+cheval et laissa les deux anciens amis en tête à tête.
+
+— Ainsi, dit le mousquetaire en prenant le bras d’Aramis, vous
+voilà, vous, l’exilé, le rebelle, en France?
+
+— Et je dîne avec vous chez le roi, fit en souriant l’évêque de
+Vannes. Oui, n’est-ce pas, vous vous demandez à quoi sert la
+fidélité en ce monde? Tenez, laissons passer le carrosse de cette
+pauvre La Vallière. Voyez comme elle est inquiète! comme son œil
+flétri par les larmes suit le roi qui va là-bas à cheval!
+
+— Avec qui?
+
+— Avec Mlle de Tonnay-Charente, devenue Mme de Montespan,
+répondit Aramis.
+
+— Elle est jalouse, elle est donc trompée?
+
+— Pas encore, d’Artagnan, mais cela ne tardera pas.
+
+Ils causèrent ensemble tout en suivant la chasse, et le cocher
+d’Aramis les conduisit si habilement, qu’ils arrivèrent au moment
+où le faucon, pillant l’oiseau, le forçait à s’abattre et tombait
+sur lui.
+
+Le roi mit pied à terre, Mme de Montespan l’imita. On était arrivé
+devant une chapelle isolée, cachée de gros arbres dépouillés déjà
+par les premiers vents de l’automne. Derrière cette chapelle était
+un enclos fermé par une porte de treillage.
+
+Le faucon avait forcé la proie à tomber dans l’enclos attenant à
+cette petite chapelle, et le roi voulut y pénétrer pour prendre la
+première plume selon l’usage.
+
+Chacun fit cercle autour du bâtiment et des haies, trop petits
+pour recevoir tout le monde.
+
+D’Artagnan retint Aramis, qui voulait descendre du carrosse comme
+les autres, et, d’une voix brève:
+
+— Savez-vous, Aramis, dit-il, où le hasard nous a conduits?
+
+— Non, répondit le duc.
+
+— C’est ici que reposent des gens que j’ai connus, dit
+d’Artagnan, ému par un triste souvenir.
+
+Aramis, sans rien deviner et d’un pas tremblant, pénétra dans la
+chapelle par une petite porte que lui ouvrit d’Artagnan.
+
+— Où sont-ils ensevelis? dit-il.
+
+— Là, dans l’enclos. Il y a une croix, vous voyez, sous ce petit
+cyprès. Le petit cyprès est planté sur leur tombe; n’y allez pas;
+le roi s’y rend en ce moment, le héron y est tombé.
+
+Aramis s’arrêta et se cacha dans l’ombre. Ils virent alors, sans
+être vus, la pâle figure de La Vallière, qui, oubliée dans son
+carrosse, avait d’abord regardé mélancoliquement à sa portière;
+puis, emportée par la jalousie, s’était avancée dans la chapelle,
+où, appuyée sur un pilier, elle contemplait dans l’enclos le roi
+souriant, qui faisait signe à Mme de Montespan d’approcher et de
+ne pas avoir peur.
+
+Mme de Montespan s’approcha; elle prit la main que lui offrait le
+roi, et celui-ci, arrachant la première plume du héron que le
+faucon venait d’étrangler, l’attacha au chapeau de sa belle
+compagne.
+
+Elle, alors, souriant à son tour, baisa tendrement la main qui lui
+faisait ce présent.
+
+Le roi rougit de plaisir; il regarda Mme de Montespan avec le feu
+du désir et de l’amour.
+
+— Que me donnerez-vous en échange? dit-il.
+
+Elle cassa un des panaches du cyprès et l’offrit au roi, enivré
+d’espoir.
+
+— Mais, dit tout bas Aramis à d’Artagnan, le présent est triste,
+car ce cyprès ombrage une tombe.
+
+— Oui, et cette tombe est celle de Raoul de Bragelonne, dit
+d’Artagnan tout haut; de Raoul, qui dort sous cette croix auprès
+d’Athos son père.
+
+Un gémissement retentit derrière eux. Ils virent une femme tomber
+évanouie. Mlle de La Vallière avait tout vu, et elle venait de
+tout entendre.
+
+— Pauvre femme! murmura d’Artagnan, qui aida ses femmes à la
+déposer dans son carrosse, à elle désormais de souffrir.
+
+Le soir, en effet, d’Artagnan s’asseyait à la table du roi auprès
+de M. Colbert et de M. le duc d’Alaméda.
+
+Le roi fut gai. Il fit mille politesses à la reine, mille
+tendresses à Madame, assise à sa gauche et fort triste. On se fut
+cru au temps calme, alors que le roi guettait dans les yeux de sa
+mère l’aveu ou le désaveu de ce qu’il venait de dire.
+
+De maîtresse, à ce dîner, il n’en fut pas question. Le roi adressa
+deux ou trois fois la parole à Aramis, en l’appelant
+M. l’ambassadeur, ce qui augmenta la surprise que ressentait déjà
+d’Artagnan de voir son ami le rebelle si merveilleusement bien en
+cour.
+
+Le roi, en se levant de table, offrit la main à la reine, et fit
+un signe à Colbert, dont l’œil épiait celui du maître.
+
+Colbert prit à part d’Artagnan et Aramis. Le roi se mit à causer
+avec sa sœur, tandis que Monsieur, inquiet, entretenait la reine
+d’un air préoccupé, sans quitter sa femme et son frère du coin des
+yeux.
+
+La conversation entre Aramis, d’Artagnan et Colbert roula sur des
+sujets indifférents. Ils parlèrent des ministres précédents;
+Colbert raconta Mazarin et se fit raconter Richelieu.
+
+D’Artagnan ne pouvait revenir de voir cet homme au sourcil épais,
+au front bas, contenir tant de bonne science et de joyeuse humeur.
+Aramis s’étonnait de cette légèreté d’esprit qui permettait à un
+homme grave de retarder avec avantage le moment d’une conversation
+plus sérieuse, à laquelle personne ne faisait allusion, bien que
+les trois interlocuteurs en sentissent l’imminence.
+
+On voyait, aux mines embarrassées de Monsieur, combien la
+conversation du roi et de Madame le gênait. Madame avait presque
+les yeux rouges; allait-elle se plaindre? allait-elle faire un
+petit scandale en pleine cour?
+
+Le roi la prit à part, et, d’un ton si doux, qu’il dut rappeler à
+la princesse ces jours où on l’aimait pour elle:
+
+— Ma sœur, lui dit-il, pourquoi ces beaux yeux ont-ils pleuré?
+
+— Mais, Sire... dit-elle.
+
+— Monsieur est jaloux, n’est-ce pas, ma sœur?
+
+Elle regarda du côté de Monsieur, signe infaillible qui avertit le
+prince qu’on s’occupait de lui.
+
+— Oui... fit-elle.
+
+— Écoutez-moi, reprit le roi, si vos amis vous compromettent, ce
+n’est pas la faute de Monsieur.
+
+Il dit ces mots avec une telle douceur, que Madame, encouragée,
+elle qui avait tant de chagrins depuis longtemps, faillit éclater
+en pleurs, tant son cœur se brisait.
+
+— Voyons, voyons, chère sœur, dit le roi, contez-nous ces
+douleurs-là; foi de frère! j’y compatis; foi de roi! j’y mettrai
+un terme.
+
+Elle releva ses beaux yeux; et, avec mélancolie:
+
+Ce ne sont pas mes amis qui me compromettent, dit-elle, ils sont
+absents ou cachés; on les a fait prendre en disgrâce à Votre
+Majesté, eux si dévoués, si bons, si loyaux.
+
+— Vous me dites cela pour Guiche, que j’avais exilé sur la
+demande de Monsieur?
+
+— Et qui, depuis cet exil injuste, cherche à se faire tuer une
+fois par jour!
+
+— Injuste, dites-vous, ma sœur?
+
+— Tellement injuste, que si je n’eusse pas eu pour Votre Majesté
+le respect mêlé d’amitié que j’ai toujours...
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! j’eusse demandé à mon frère Charles, sur qui je puis
+tout...
+
+Le roi tressaillit.
+
+— Quoi donc?
+
+— Je lui eusse demandé de vous faire représenter que Monsieur et
+son favori, M. le chevalier de Lorraine, ne doivent pas impunément
+se faire les bourreaux de mon honneur et de mon bonheur.
+
+— Le chevalier de Lorraine, dit le roi, cette sombre figure?
+
+— Est mon mortel ennemi. Tant que cet homme vivra dans ma maison,
+où Monsieur le retient et lui donne tout pouvoir, je serai la
+dernière femme de ce royaume.
+
+— Ainsi, dit le roi avec lenteur, vous appelez votre frère
+d’Angleterre un meilleur ami que moi?
+
+— Les actions sont là, Sire.
+
+— Et vous aimiez mieux aller demander secours à...
+
+— À mon pays! dit-elle avec fierté; oui, Sire.
+
+Le roi lui répondit:
+
+— Vous êtes petite-fille de Henri IV comme moi, mon amie. Cousin
+et beau-frère, est-ce que cela ne fait pas bien la monnaie du
+titre de frère germain?
+
+— Alors, dit Henriette, agissez.
+
+— Faisons alliance.
+
+— Commencez.
+
+— J’ai, dites-vous, exilé injustement Guiche?
+
+— Oh! oui, fit-elle en rougissant.
+
+— Guiche reviendra.
+
+— Bien.
+
+— Et, maintenant, vous dites que j’ai tort de laisser dans votre
+maison le chevalier de Lorraine, qui donne contre vous de mauvais
+conseils à Monsieur?
+
+— Retenez bien ce que je vous dis, Sire; le chevalier de
+Lorraine, un jour... Tenez, si jamais je finis mal, souvenez-vous
+que d’avance j’accuse le chevalier de Lorraine... c’est une âme
+capable de tous les crimes!
+
+— Le chevalier de Lorraine ne vous incommodera plus, c’est moi
+qui vous le promets.
+
+— Alors ce sera un vrai préliminaire d’alliance, Sire; je le
+signe... Mais, puisque vous avez fait votre part, dites-moi quelle
+sera la mienne?
+
+— Au lieu de me brouiller avec votre frère Charles, il faudrait
+me faire son ami plus intime que jamais.
+
+— C’est facile.
+
+— Oh! pas autant que vous croyez; car, en amitié ordinaire, on
+s’embrasse, on se fête, et cela coûte seulement un baiser ou une
+réception, frais faciles; mais en amitié politique...
+
+— Ah! c’est une amitié politique?
+
+— Oui, ma sœur, et alors, au lieu d’accolades et de festins, ce
+sont des soldats qu’il faut servir tout vivants et tout équipés à
+son ami; des vaisseaux qu’il faut lui offrir tout armés avec
+canons et vivres. Il en résulte qu’on n’a pas toujours ses coffres
+disposés à faire de ces amitiés là.
+
+— Ah! vous avez raison, dit Madame... les coffres du roi
+d’Angleterre sont un peu sonores depuis quelque temps.
+
+— Mais vous, ma sœur, vous qui avez tant d’influence sur votre
+frère, vous obtiendrez peut-être ce qu’un ambassadeur n’obtiendra
+jamais.
+
+— Il faut pour cela que j’allasse à Londres, mon cher frère.
+
+— J’y avais bien pensé, repartit vivement le roi, et je m’étais
+dit qu’un voyage semblable vous donnerait un peu de distraction.
+
+— Seulement, interrompit Madame, il est possible que j’échoue. Le
+roi d’Angleterre a des conseillers dangereux.
+
+— Des conseillères, voulez-vous dire?
+
+— Précisément. Si, par hasard, Votre Majesté avait l’intention,
+je ne fais que supposer, de demander à Charles II son alliance
+pour une guerre...
+
+— Pour une guerre?
+
+— Oui. Eh bien! alors, les conseillères du roi, qui sont au
+nombre de sept, Mlle Stewart, Mlle Wells, Mlle Gwyn, miss Orchay,
+Mlle Zunga, miss Daws et la comtesse de Castelmaine,
+représenteront au roi que la guerre coûte beaucoup d’argent; qu’il
+vaut mieux donner des bals et des soupers dans Hampton-Court que
+d’équiper des vaisseaux de ligne à Portsmouth et à Greenwich.
+
+— Et alors, votre négociation manquera?
+
+— Oh! ces dames font manquer toutes les négociations qu’elles ne
+font pas elles-mêmes.
+
+— Savez-vous l’idée que j’ai eue, ma sœur?
+
+— Non. Dites.
+
+— C’est qu’en cherchant bien autour de vous, vous eussiez
+peut-être trouvé une conseillère à emmener près du roi, et dont
+l’éloquence eût paralysé le mauvais vouloir des sept autres.
+
+— C’est, en effet, une idée, Sire, et je cherche.
+
+— Vous trouverez.
+
+— Je l’espère.
+
+— Il faudrait une jolie personne: mieux vaut un visage agréable
+qu’un difforme, n’est-ce pas?
+
+— Assurément.
+
+— Un esprit vif, enjoué, audacieux?
+
+— Certes.
+
+— De la noblesse... autant qu’il en faut pour s’approcher sans
+gaucherie du roi. Assez peu pour n’être pas embarrassée de sa
+dignité de race.
+
+— Très juste.
+
+— Et... qui sût un peu l’anglais.
+
+— Mon Dieu! mais quelqu’un, s’écria vivement Madame, comme Mlle
+de Kéroualle, par exemple.
+
+— Eh! mais oui, dit Louis XIV, vous avez trouvé... c’est vous qui
+avez trouvé, ma sœur.
+
+— Je l’emmènerai. Elle n’aura pas à se plaindre, je suppose.
+
+— Mais non, je la nomme séductrice plénipotentiaire d’abord, et
+j’ajouterai les douaires au titre.
+
+— Bien.
+
+— Je vous vois déjà en route, chère petite sœur, et consolée de
+tous vos chagrins.
+
+— Je partirai à deux conditions. La première, c’est que je saurai
+sur quoi négocier.
+
+— Le voici. Les Hollandais, vous le savez, m’insultent chaque
+jour dans leurs gazettes et par leur attitude républicaine. Je
+n’aime pas les républiques.
+
+— Cela se conçoit, Sire.
+
+— Je vois avec peine que ces rois de la mer, ils s’appellent
+ainsi, tiennent le commerce de la France dans les Indes, et que
+leurs vaisseaux occuperont bientôt tous les ports de l’Europe; une
+pareille force m’est trop voisine, ma sœur.
+
+— Ils sont vos alliés, cependant?
+
+— C’est pourquoi ils ont eu tort de faire frapper cette médaille
+que vous savez, qui représente la Hollande arrêtant le soleil,
+comme Josué, avec cette légende: _Le soleil s’est arrêté devant
+moi_. C’est peu fraternel, n’est-ce pas?
+
+— Je croyais que vous aviez oublié cette misère?
+
+— Je n’oublie jamais rien, ma sœur. Et si mes amis vrais, tels
+que votre frère Charles, veulent me seconder...
+
+La princesse resta pensive.
+
+— Écoutez: il y a l’empire des mers à partager, fit Louis XIV.
+Pour ce partage que subissait l’Angleterre, est-ce que je ne
+représenterai pas la seconde part aussi bien que les Hollandais?
+
+— Nous avons Mlle de Kéroualle pour traiter cette question-là,
+repartit Madame.
+
+— Votre seconde condition, je vous prie, pour partir, ma sœur?
+
+— Le consentement de Monsieur, mon mari.
+
+— Vous l’allez avoir.
+
+— Alors, je suis partie, mon frère.
+
+En écoutant ces mots, Louis XIV se retourna vers le coin de la
+salle où se trouvaient Colbert et Aramis avec d’Artagnan, et il
+fit avec son ministre un signe affirmatif.
+
+Colbert brisa alors la conversation au point où elle se trouvait
+et dit à Aramis:
+
+— Monsieur l’ambassadeur, voulez-vous que nous parlions affaires?
+
+D’Artagnan s’éloigna aussitôt par discrétion.
+
+Il se dirigea vers la cheminée, à portée d’entendre ce que le roi
+allait dire à Monsieur, lequel, plein d’inquiétude, venait à sa
+rencontre.
+
+Le visage du roi était animé. Sur son front se lisait une volonté
+dont l’expression redoutable ne rencontrait déjà plus de
+contradiction en France, et ne devait bientôt plus en rencontrer
+en Europe.
+
+— Monsieur, dit le roi à son frère, je ne suis pas content de
+M. le chevalier de Lorraine. Vous, qui lui faites l’honneur de le
+protéger, conseillez-lui de voyager pendant quelques mois.
+
+Ces mots tombèrent avec le fracas d’une avalanche sur Monsieur,
+qui adorait ce favori et concentrait en lui toutes les tendresses.
+
+Il s’écria:
+
+— En quoi le chevalier a-t-il pu déplaire à Votre Majesté?
+
+Il lança un furieux regard à Madame.
+
+— Je vous dirai cela quand il sera parti, répliqua le roi
+impassible. Et aussi quand Madame, que voici, aura passé en
+Angleterre.
+
+— Madame en Angleterre! murmura Monsieur saisi de stupeur.
+
+— Dans huit jours, mon frère, continua le roi, tandis que, nous
+deux, nous irons où je vous dirai.
+
+Et le roi tourna les talons après avoir souri à son frère pour
+adoucir l’amertume de ces deux nouvelles.
+
+Pendant ce temps-là, Colbert causait toujours avec M. le duc
+d’Alaméda.
+
+— Monsieur, dit Colbert à Aramis, voici le moment de nous
+entendre. Je vous ai raccommodé avec le roi, et je devais bien
+cela à un homme de votre mérite; mais, comme vous m’avez
+quelquefois témoigné de l’amitié, l’occasion s’offre de m’en
+donner une preuve. Vous êtes d’ailleurs plus Français qu’Espagnol.
+Aurons-nous, répondez-moi franchement, la neutralité de l’Espagne,
+si nous entreprenons contre les Provinces-Unies?
+
+— Monsieur, répliqua Aramis, l’intérêt de l’Espagne est bien
+clair. Brouiller avec l’Europe les Provinces-Unies contre
+lesquelles subsiste l’ancienne rancune de leur liberté conquise,
+c’est notre politique; mais le roi de France est allié des
+Provinces-Unies. Vous n’ignorez pas ensuite que ce serait une
+guerre maritime, et que la France n’est pas, je crois, en état de
+la faire avec avantage.
+
+Colbert, se retournant à ce moment, vit d’Artagnan qui cherchait
+un interlocuteur pendant les apartés du roi et de Monsieur.
+
+Il l’appela.
+
+Et tout bas à Aramis:
+
+— Nous pouvons causer avec M. d’Artagnan, dit-il.
+
+— Oh! certes, répondit l’ambassadeur.
+
+— Nous étions à dire, M. d’Alaméda et moi, fit Colbert, que la
+guerre avec les Provinces-Unies serait une guerre maritime.
+
+— C’est évident, répondit le mousquetaire.
+
+— Et qu’en pensez-vous, monsieur d’Artagnan?
+
+— Je pense que, pour faire cette guerre maritime, il nous
+faudrait une bien grosse armée de terre.
+
+— Plaît-il? fit Colbert qui croyait avoir mal entendu.
+
+— Pourquoi une armée de terre? dit Aramis.
+
+— Parce que le roi sera battu sur mer s’il n’a pas les Anglais
+avec lui, et que, battu sur mer, il sera vite envahi, soit par les
+Hollandais dans les ports, soit par les Espagnols sur terre.
+
+— L’Espagne neutre? dit Aramis.
+
+— Neutre tant que le roi sera le plus fort, repartit d’Artagnan.
+
+Colbert admira cette sagacité, qui ne touchait jamais à une
+question sans l’éclairer à fond.
+
+Aramis sourit. Il savait trop que, en fait de diplomates,
+d’Artagnan ne reconnaissait pas de maître.
+
+Colbert, qui, comme tous les hommes d’orgueil, caressait sa
+fantaisie avec une certitude de succès, reprit la parole:
+
+— Qui vous dit, monsieur d’Artagnan, que le roi n’a pas de
+marine?
+
+— Oh! je ne me suis pas occupé de ces détails, répliqua le
+capitaine. Je suis un médiocre homme de mer. Comme tous les gens
+nerveux, je hais la mer, j’ai idée qu’avec des vaisseaux, la
+France étant un port de mer à deux cents têtes, on aurait des
+marins.
+
+Colbert tira de sa poche un petit carnet oblong, divisé en deux
+colonnes. Sur la première, étaient des noms de vaisseaux; sur la
+seconde, des chiffres résumant le nombre de canons et d’hommes qui
+équipaient ces vaisseaux.
+
+— J’ai eu la même idée que vous, dit-il à d’Artagnan, et je me
+suis fait faire un relevé des vaisseaux, que nous avons
+additionnés. Trente-cinq vaisseaux.
+
+— Trente-cinq vaisseaux! C’est impossible! s’écria d’Artagnan.
+
+— Quelque chose comme deux mille pièces de canon, fit Colbert.
+C’est ce que le roi possède en ce moment. Avec trente-cinq
+vaisseaux on fait trois escadres, mais j’en veux cinq.
+
+— Cinq! s’écria Aramis.
+
+— Elles seront à flot avant la fin de l’année, messieurs; le roi
+aura cinquante vaisseaux de ligne. On lutte avec cela, n’est-ce
+pas?
+
+— Faire des vaisseaux, dit d’Artagnan, c’est difficile, mais
+possible. Quant à les armer, comment faire? En France, il n’y a ni
+fonderies, ni chantiers militaires.
+
+— Bah! répondit Colbert d’un air épanoui, depuis un an et demi,
+j’ai installé tout cela, vous ne savez donc pas? Connaissez-vous
+M. d’Infreville?
+
+— D’Infreville? répliqua d’Artagnan; non.
+
+— C’est un homme que j’ai découvert. Il a une spécialité, il sait
+faire travailler des ouvriers. C’est lui qui, à Toulon, fait
+fondre des canons et tailler des bois de Bourgogne. Et puis, vous
+n’allez peut-être pas croire ce que je vais vous dire, monsieur
+l’ambassadeur: j’ai eu encore une idée.
+
+— Oh! monsieur, fit Aramis civilement, je vous crois toujours.
+
+— Figurez-vous que, spéculant sur le caractère des Hollandais nos
+alliés, je me suis dit: Ils sont marchands, ils sont amis avec le
+roi, ils seront heureux de vendre à Sa Majesté ce qu’ils
+fabriquent pour eux-mêmes. Donc, plus on achète... Ah! il faut que
+j’ajoute ceci: J’ai Forant... Connaissez-vous Forant, d’Artagnan?
+
+Colbert s’oubliait. Il appelait le capitaine d’Artagnan tout
+court, comme le roi. Mais le capitaine sourit.
+
+— Non, répliqua-t-il, je ne le connais pas.
+
+— C’est encore un homme que j’ai découvert, une spécialité pour
+acheter. Ce Forant m’a acheté trois-cent cinquante mille livres de
+fer en boulets, deux-cent mille livres de poudre, douze
+chargements de bois du Nord, des mèches, des grenades, du brai, du
+goudron, que sais-je, moi? avec une économie de sept pour cent sur
+ce que me coûteraient toutes ces choses fabriquées en France.
+
+— C’est une idée, répondit d’Artagnan, de faire fondre des
+boulets hollandais qui retourneront aux Hollandais.
+
+— N’est-ce pas? avec perte.
+
+Et Colbert se mit à rire d’un gros rire sec. Il était ravi de sa
+plaisanterie.
+
+— De plus, ajouta-t-il, ces mêmes Hollandais font au roi, en ce
+moment, six vaisseaux sur le modèle des meilleurs de leur marine.
+Destouches... Ah! vous ne connaissez pas Destouches, peut-être?
+
+— Non, monsieur.
+
+— C’est un homme qui a le coup d’œil assez singulièrement sûr
+pour dire, quand il sort un navire sur l’eau, quels sont les
+défauts et les qualités de ce navire. C’est précieux cela,
+savez-vous! La nature est vraiment bizarre. Eh bien! ce Destouches m’a
+paru devoir être un homme utile dans un port, et il surveille la
+construction de six vaisseaux de soixante-dix-huit que les
+Provinces font construire pour Sa Majesté. Il résulte de tout
+cela, mon cher monsieur d’Artagnan, que le roi, s’il voulait se
+brouiller avec les Provinces, aurait une bien jolie flotte. Or,
+vous savez mieux que personne si l’armée de terre est bonne.
+
+D’Artagnan et Aramis se regardèrent, admirant le mystérieux
+travail que cet homme avait opéré depuis peu d’années.
+
+Colbert les comprit, et fut touché par cette flatterie, la
+meilleure de toutes.
+
+— Si nous ne le savions pas en France, dit d’Artagnan, hors de
+France on le sait encore moins.
+
+— Voilà pourquoi je disais à M. l’ambassadeur, fit Colbert, que
+l’Espagne promettant sa neutralité, l’Angleterre nous aidant...
+
+— Si l’Angleterre vous aide, dit Aramis, je m’engage pour la
+neutralité de l’Espagne.
+
+— Touchez là, se hâta de dire Colbert avec sa brusque bonhomie.
+Et, à propos de l’Espagne, vous n’avez pas la Toison d’or,
+monsieur d’Alaméda. J’entendais le roi dire l’autre jour qu’il
+aimerait à vous voir porter le grand cordon de Saint-Michel.
+
+Aramis s’inclina.
+
+«Oh! pensa d’Artagnan, et Porthos qui n’est plus là! Que d’aunes
+de rubans pour lui dans ces largesses! Bon Porthos!»
+
+— Monsieur d’Artagnan, reprit Colbert, à nous deux. Vous aurez,
+je le parie, du goût pour mener les mousquetaires en Hollande.
+Savez-vous nager?
+
+Et il se mit à rire comme un homme agité de belle humeur.
+
+— Comme une anguille, répliqua d’Artagnan.
+
+— Ah! c’est qu’on a de rudes traversées de canaux et de
+marécages, là-bas, monsieur d’Artagnan, et les meilleurs nageurs
+s’y noient.
+
+— C’est mon état, répondit le mousquetaire, de mourir pour Sa
+Majesté. Seulement, comme il est rare qu’à la guerre on trouve
+beaucoup d’eau sans un peu de feu, je vous déclare à l’avance que
+je ferai mon possible pour choisir le feu. Je me fais vieux, l’eau
+me glace; le feu réchauffe, monsieur Colbert.
+
+Et d’Artagnan fut si beau de vigueur et de fierté juvénile en
+prononçant ces paroles, que Colbert, à son tour, ne put s’empêcher
+de l’admirer.
+
+D’Artagnan s’aperçut de l’effet qu’il avait produit. Il se rappela
+que le bon marchand est celui qui fait priser haut sa marchandise
+lorsqu’elle a de la valeur. Il prépara donc son prix d’avance.
+
+— Ainsi, dit Colbert, nous allons en Hollande?
+
+— Oui, répliqua d’Artagnan; seulement...
+
+— Seulement?... fit Colbert.
+
+— Seulement, répéta d’Artagnan, il y a dans tout la question
+d’intérêt et la question d’amour-propre. C’est un beau traitement
+que celui de capitaine de mousquetaires; mais, notez ceci: nous
+avons maintenant les gardes du roi et la maison militaire du roi.
+Un capitaine des mousquetaires doit, ou commander à tout cela, et
+alors il absorberait cent mille livres par an pour frais de
+représentation et de table...
+
+— Supposez-vous, par hasard, que le roi marchande avec vous? dit
+Colbert.
+
+— Eh! monsieur, vous ne m’avez pas compris, répliqua d’Artagnan,
+sûr d’avoir emporté la question d’intérêt; je vous disais que moi,
+vieux capitaine, autrefois chef de la garde du roi, ayant le pas
+sur les maréchaux de France, je me vis, un jour de tranchée, deux
+égaux, le capitaine des gardes et le colonel commandant les
+Suisses. Or, à aucun prix, je ne souffrirais cela. J’ai de
+vieilles habitudes, j’y tiens.
+
+Colbert sentit le coup. Il y était préparé, d’ailleurs.
+
+— J’ai pensé à ce que vous me disiez tout à l’heure, répondit-il.
+
+— À quoi, monsieur?
+
+— Nous parlions des canaux et des marais où l’on se noie.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! si l’on se noie, c’est faute d’un bateau, d’une
+planche, d’un bâton.
+
+— D’un bâton si court qu’il soit, dit d’Artagnan.
+
+— Précisément, fit Colbert. Aussi, je ne connais pas d’exemple
+qu’un maréchal de France se soit jamais noyé.
+
+D’Artagnan pâlit de joie, et, d’une voix mal assurée:
+
+— On serait bien fier de moi dans mon pays, dit-il, si j’étais
+maréchal de France; mais il faut avoir commandé en chef une
+expédition pour obtenir le bâton.
+
+— Monsieur, lui dit Colbert, voici dans ce carnet, que vous
+méditerez, un plan de campagne que vous aurez à faire observer au
+corps de troupes que le roi met sous vos ordres pour la campagne,
+au printemps prochain.
+
+D’Artagnan prit le livre en tremblant, et ses doigts rencontrant
+ceux de Colbert, le ministre serra loyalement la main du
+mousquetaire.
+
+— Monsieur, lui dit-il, nous avions tous deux une revanche à
+prendre l’un sur l’autre. J’ai commencé; à votre tour!
+
+— Je vous fais réparation, monsieur, répondit d’Artagnan, et vous
+supplie de dire au roi que la première occasion qui me sera
+offerte comptera pour une victoire, ou verra ma mort.
+
+— Je fais broder dès à présent, dit Colbert, les fleurs de lis
+d’or de votre bâton de maréchal.
+
+Le lendemain de ce jour, Aramis, qui partait pour Madrid afin de
+négocier la neutralité de l’Espagne, vint embrasser d’Artagnan à
+son hôtel.
+
+— Aimons-nous pour quatre, dit d’Artagnan, nous ne sommes plus
+que deux.
+
+— Et tu ne me verras peut-être plus, cher d’Artagnan, dit Aramis;
+si tu savais comme je t’ai aimé! Je suis vieux, je suis éteint, je
+suis mort.
+
+— Mon ami, dit d’Artagnan, tu vivras plus que moi, la diplomatie
+t’ordonne de vivre; mais, moi, l’honneur me condamne à mort.
+
+— Bah! les hommes comme nous, monsieur le maréchal, dit Aramis,
+ne meurent que rassasiés, de joie et de gloire.
+
+— Ah! répliqua d’Artagnan avec un triste sourire, c’est qu’à
+présent je ne me sens plus d’appétit, monsieur le duc.
+
+Ils s’embrassèrent encore, et, deux heures après, ils étaient
+séparés.
+
+
+
+
+Chapitre CCLXVIII — La mort de M. d’Artagnan
+
+
+Contrairement à ce qui arrive toujours, soit en politique, soit en
+morale, chacun tint ses promesses et fit honneur à ses
+engagements.
+
+Le roi appela M. de Guiche et chassa M. le chevalier de Lorraine;
+de telle façon que Monsieur en fit une maladie.
+
+Madame partit pour Londres, où elle s’appliqua si bien à faire
+goûter à Charles II, son frère, les conseils politiques de Mlle de
+Kéroualle, que l’alliance entre la France et l’Angleterre fut
+signée, et que les vaisseaux anglais lestés par quelques millions
+d’or français, firent une terrible campagne contre les flottes des
+Provinces-Unies.
+
+Charles II avait promis à Mlle de Kéroualle un peu de
+reconnaissance pour ses bons conseils: il la fit duchesse de
+Portsmouth.
+
+Colbert avait promis au roi des vaisseaux, des munitions et des
+victoires. Il tint parole, comme on sait.
+
+Enfin Aramis, celui de tous sur les promesses duquel on pouvait le
+moins compter, écrivit à Colbert la lettre suivante, au sujet des
+négociations dont il s’était chargé à Madrid:
+
+«Monsieur Colbert,
+
+«J’ai l’honneur de vous expédier le R. P. d’Oliva, général par
+intérim de la Société de Jésus, mon successeur provisoire.
+
+«Le révérend père vous expliquera, monsieur Colbert, que je garde
+la direction de toutes les affaires de l’ordre qui concernent la
+France et l’Espagne; mais que je ne veux pas conserver le titre de
+général, qui jetterait trop de lumière sur la marche des
+négociations dont Sa Majesté Catholique veut bien me charger. Je
+reprendrai ce titre par l’ordre de Sa Majesté quand les travaux
+que j’ai entrepris, de concert avec vous, pour la plus grande
+gloire de Dieu et de son Église, seront menés à bonne fin.
+
+«Le R. P. d’Oliva vous instruira aussi, monsieur, du consentement
+que donne Sa Majesté Catholique à la signature d’un traité qui
+assure la neutralité de l’Espagne, dans le cas d’une guerre entre
+la France et les Provinces-Unies.
+
+«Ce consentement serait valable, même si l’Angleterre, au lieu de
+se porter active, se contentait de demeurer neutre.
+
+«Quant au Portugal, dont nous avions parlé vous et moi, monsieur,
+je puis vous assurer qu’il contribuera de toutes ses ressources à
+aider le roi Très Chrétien dans sa guerre.
+
+«Je vous prie, monsieur Colbert, de me vouloir garder votre
+amitié, comme aussi de croire à mon profond attachement, et de
+mettre mon respect aux pieds de Sa Majesté Très Chrétienne.
+
+_Signé_: Duc d’Alaméda.»
+
+Aramis avait donc tenu plus qu’il n’avait promis; il restait à
+savoir comment le roi, M. Colbert et M. d’Artagnan seraient
+fidèles les uns aux autres.
+
+Au printemps, comme l’avait prédit Colbert, l’armée de terre entra
+en campagne.
+
+Elle précédait, dans un ordre magnifique, la Cour de Louis XIV,
+qui, parti à cheval, entouré de carrosses pleins de dames et de
+courtisans, menait à cette fête sanglante l’élite de son royaume.
+
+Les officiers de l’armée n’eurent, il est vrai, d’autre musique
+que l’artillerie des forts hollandais; mais ce fut assez pour un
+grand nombre, qui trouvèrent dans cette guerre les honneurs,
+l’avancement, la fortune ou la mort.
+
+M. d’Artagnan partit, commandant un corps de douze mille hommes,
+cavalerie et infanterie, avec lequel il eut ordre de prendre les
+différentes places qui sont les nœuds de ce réseau stratégique
+qu’on appelle la Frise.
+
+Jamais armée ne fut conduite plus galamment à une expédition. Les
+officiers savaient que le maître, aussi prudent, aussi rusé qu’il
+était brave, ne sacrifierait ni un homme ni un pouce de terrain
+sans nécessité.
+
+Il avait les vieilles habitudes de la guerre: vivre sur le pays,
+tenir le soldat chantant, l’ennemi pleurant.
+
+Le capitaine des mousquetaires du roi mettait sa coquetterie à
+montrer qu’il savait l’état. On ne vit jamais occasions mieux
+choisies, coups de main mieux appuyés, fautes de l’assiégé mieux
+mises à profit. L’armée de d’Artagnan prit douze petites places en
+un mois.
+
+Il en était à la treizième, et celle-ci tenait depuis cinq jours.
+D’Artagnan fit ouvrir la tranchée sans paraître supposer que ces
+gens-là pussent jamais se prendre.
+
+Les pionniers et les travailleurs étaient, dans l’armée de cet
+homme, un corps rempli d’émulation, d’idées et de zèle, parce
+qu’il les traitait en soldats, savait leur rendre la besogne
+glorieuse, et ne les laissait jamais tuer que quand il ne pouvait
+faire autrement.
+
+Aussi fallait-il voir l’acharnement avec lequel se retournaient
+les marécageuses glèbes de la Hollande. Ces tourbières et ces
+glaises fondaient, aux dires des soldats, comme le beurre aux
+vastes poêles des ménagères frisonnes.
+
+M. d’Artagnan expédia un courrier au roi pour lui donner avis des
+derniers succès; ce qui redoubla la belle humeur de Sa Majesté et
+ses dispositions à bien fêter les dames.
+
+Ces victoires de M. d’Artagnan donnaient tant de majesté au
+prince, que Mme de Montespan ne l’appela plus que Louis
+l’Invincible.
+
+Aussi, Mlle de La Vallière, qui n’appelait le roi que Louis le
+Victorieux, perdit-elle beaucoup de la faveur de Sa Majesté.
+D’ailleurs, elle avait souvent les yeux rouges, et, pour un
+invincible, rien n’est aussi rebutant qu’une maîtresse qui pleure,
+alors que tout sourit autour de lui. L’astre de Mlle de La
+Vallière se noyait à l’horizon dans les nuages et les larmes.
+
+Mais la gaieté de Mme de Montespan redoublait avec les succès du
+roi, et le consolait de toute autre disgrâce.
+
+C’était à d’Artagnan que le roi devait cela.
+
+Sa Majesté voulut reconnaître ces services; il écrivit à
+M. Colbert:
+
+«Monsieur Colbert, nous avons une promesse à remplir envers
+M. d’Artagnan, qui tient les siennes. Je vous fais savoir qu’il
+est l’heure de s’y exécuter. Toutes provisions à cet égard vous
+seront fournies en temps utile.
+
+«Louis.»
+
+En conséquence, Colbert, qui retenait près de lui l’envoyé de
+d’Artagnan, remit à cet officier une lettre de lui, Colbert, pour
+d’Artagnan, et un petit coffre de bois d’ébène incrusté d’or, qui
+n’était pas fort volumineux en apparence, mais qui sans doute,
+était bien lourd, puisqu’on donna au messager une garde de cinq
+hommes pour l’aider à le porter.
+
+Ces gens arrivèrent devant la place qu’assiégeait M. d’Artagnan
+vers le point du jour, et ils se présentèrent au logement du
+général.
+
+Il leur fut répondu que M. d’Artagnan, contrarié d’une sortie que
+lui avait faite la veille le gouverneur, homme sournois, et dans
+laquelle on avait comblé les ouvrages, tué soixante-dix-sept
+hommes et commencé à réparer une brèche, venait de sortir avec une
+dizaine de compagnies de grenadiers pour faire relever les
+travaux.
+
+L’envoyé de M. Colbert avait ordre d’aller chercher M. d’Artagnan
+partout où il serait, à quelque heure que ce fût du jour ou de la
+nuit. Il s’achemina donc vers les tranchées, suivi de son escorte,
+tous à cheval.
+
+On aperçut en plaine découverte M. d’Artagnan avec son chapeau
+galonné d’or, sa longue canne et ses grands parements dorés. Il
+mâchonnait sa moustache blanche, et n’était occupé qu’à secouer,
+avec sa main gauche, la poussière que jetaient sur lui en passant
+les boulets qui effondraient le sol.
+
+Aussi, dans ce terrible feu qui remplissait l’air de sifflements,
+voyait-on les officiers manier la pelle, les soldats rouler les
+brouettes, et les vastes fascines, s’élevant portées ou traînées
+par dix à vingt hommes, couvrir le front de la tranchée, rouverte
+jusqu’au cœur par cet effort furieux du général animant ses
+soldats.
+
+En trois heures, tout avait été rétabli. D’Artagnan commençait à
+parler plus doucement. Il fut tout à fait calmé quand le capitaine
+des pionniers vint lui dire, le chapeau à la main, que la tranchée
+était logeable.
+
+Cet homme eut à peine achevé de parler, qu’un boulet lui coupa une
+jambe et qu’il tomba dans les bras de d’Artagnan. Celui-ci releva
+son soldat, et, tranquillement, avec toutes sortes de caresses, il
+le descendit dans la tranchée, aux applaudissements enthousiastes
+des régiments.
+
+Dès lors, ce ne fut plus une ardeur, mais un délire; deux
+compagnies se dérobèrent et coururent jusqu’aux avant-postes,
+qu’elles eurent culbutés en un tour de main. Quand leurs
+camarades, contenus à grand-peine par d’Artagnan, les virent logés
+sur les bastions, ils s’élancèrent aussi, et bientôt un assaut
+furieux fut donné à la contrescarpe, d’où dépendait le salut de la
+place.
+
+D’Artagnan vit qu’il ne lui restait qu’un moyen d’arrêter son
+armée, c’était de la loger dans la place; il poussa tout le monde
+sur deux brèches que les assiégés s’occupaient à réparer; le choc
+fut terrible. Dix-huit compagnies y prirent part, et d’Artagnan se
+porta avec le reste à une demi-portée de canon de la place, pour
+soutenir l’assaut par échelons.
+
+On entendait distinctement les cris des Hollandais poignardés sur
+leurs pièces par les grenadiers de d’Artagnan; la lutte
+grandissait de tout le désespoir du gouverneur, qui disputait pied
+à pied sa position.
+
+D’Artagnan, pour en finir et faire éteindre le feu qui ne cessait
+point, envoya une nouvelle colonne, qui troua comme une vrille les
+portes encore solides, et l’on aperçut bientôt sur les remparts,
+dans le feu, la course effarée des assiégés poursuivis par les
+assiégeants.
+
+C’est à ce moment que le général, respirant et plein d’allégresse,
+entendit, à ses côtés, une voix qui lui disait:
+
+— Monsieur, s’il vous plaît, de la part de M. Colbert.
+
+Il rompit le cachet d’une lettre qui renfermait ces mots:
+
+«Monsieur d’Artagnan, le roi me charge de vous faire savoir qu’il
+vous a nommé maréchal de France en récompense de vos bons services
+et de l’honneur que vous faites à ses armes.
+
+«Le roi est charmé, monsieur, des prises que vous avez faites; il
+vous commande, surtout, de finir le siège que vous avez commencé,
+avec bonheur pour vous et succès pour lui.»
+
+D’Artagnan était debout, le visage échauffé, l’œil étincelant. Il
+leva les yeux pour voir les progrès de ses troupes sur ces murs
+tout enveloppés de tourbillons rouges et noirs.
+
+— J’ai fini, répondit-il au messager. La ville sera rendue dans
+un quart d’heure.
+
+Il continua sa lecture.
+
+«Le coffret, monsieur d’Artagnan, est mon présent à moi. Vous ne
+serez pas fâché de voir que, tandis que vous autres, guerriers,
+vous tirez l’épée pour défendre le roi, j’anime les arts
+pacifiques à vous orner des récompenses dignes de vous.
+
+«Je me recommande à votre amitié, monsieur le maréchal, et vous
+supplie de croire à toute la mienne.
+
+«Colbert.»
+
+D’Artagnan, ivre de joie, fit un signe au messager qui s’approcha,
+son coffret dans les mains. Mais au moment où le maréchal allait
+s’appliquer à le regarder, une forte explosion retentit sur les
+remparts et appela son attention du côté de la ville.
+
+— C’est étrange, dit d’Artagnan, que je ne voie pas encore le
+drapeau du roi sur les murs et qu’on n’entende pas battre la
+chamade.
+
+Il lança trois cents hommes frais, sous la conduite d’un officier
+plein d’ardeur, et ordonna qu’on battît une autre brèche.
+
+Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui
+tendait l’envoyé de Colbert. C’était son bien; il l’avait gagné.
+
+D’Artagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un
+boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de
+l’officier, frappa d’Artagnan en pleine poitrine, et le renversa
+sur un talus de terre, tandis que le bâton fleurdelisé,
+s’échappant des flancs mutilés de la boîte, venait en roulant se
+placer sous la main défaillante du maréchal.
+
+D’Artagnan essaya de se relever. On l’avait cru renversé sans
+blessures. Un cri terrible partit du groupe de ses officiers
+épouvantés: le maréchal était couvert de sang; la pâleur de la
+mort montait lentement à son noble visage.
+
+Appuyé sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le
+recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la
+place, et distinguer le drapeau blanc à la crête du bastion
+principal; ses oreilles, déjà sourdes aux bruits de la vie,
+perçurent faiblement les roulements du tambour qui annonçaient la
+victoire.
+
+Alors serrant de sa main crispée le bâton brodé de fleurs de lis
+d’or, il abaissa vers lui ses yeux qui n’avaient plus la force de
+regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots étranges, qui
+parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots
+qui avaient jadis représenté tant de choses sur la terre, et que
+nul, excepté ce mourant, ne comprenait plus:
+
+— Athos, Porthos, au revoir. — Aramis, à jamais, adieu!
+
+Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l’histoire, il
+ne restait plus qu’un seul corps: Dieu avait repris les âmes.
+
+
+FIN
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13950 ***