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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:19 -0700 |
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diff --git a/13950-0.txt b/13950-0.txt new file mode 100644 index 0000000..58cb133 --- /dev/null +++ b/13950-0.txt @@ -0,0 +1,29430 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13950 *** + +Alexandre Dumas + +LE VICOMTE DE BRAGELONNE + +TOME IV + + +(1848 — 1850) + + + + +Table des matières + + +Chapitre CXCVII — Roi et noblesse +Chapitre CXCVIII — Suite d’orage +Chapitre CXCIX — Heu! miser! +Chapitre CC — Blessures sur blessures +Chapitre CCI — Ce qu’avait deviné Raoul +Chapitre CCII — Trois convives étonnés de souper ensemble +Chapitre CCIII — Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de +la Bastille +Chapitre CCIV — Rivaux politiques +Chapitre CCV — Où Porthos est convaincu sans avoir compris +Chapitre CCVI — La société de M. de Baisemeaux +Chapitre CCVII — Prisonnier +Chapitre CCVIII — Comment Mouston avait engraissé sans en +prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour +ce digne gentilhomme +Chapitre CCIX — Ce que c’était que messire Jean Percerin +Chapitre CCX — Les échantillons +Chapitre CCXI — Où Molière prit peut-être sa première idée du +Bourgeois gentilhomme +Chapitre CCXII — La ruche, les abeilles et le miel +Chapitre CCXIII — Encore un souper à la Bastille +Chapitre CCXIV — Le général de l’ordre +Chapitre CCXV — Le tentateur +Chapitre CCXVI — Couronne et tiare +Chapitre CCXVII — Le château de Vaux-le-Vicomte +Chapitre CCXVIII — Le vin de Melun +Chapitre CCXIX — Nectar et ambroisie +Chapitre CCXX — À Gascon, Gascon et demi +Chapitre CCXXI — Colbert +Chapitre CCXXII — Jalousie +Chapitre CCXXIII — Lèse-majesté +Chapitre CCXXIV — Une nuit à la Bastille +Chapitre CCXXV — L’ombre de M. Fouquet +Chapitre CCXXVI — Le matin +Chapitre CCXXVII — L’ami du roi +Chapitre CCXXVIII — Comment la consigne était respectée à la +Bastille +Chapitre CCXXIX — La reconnaissance du roi +Chapitre CCXXX — Le faux roi +Chapitre CCXXXI — Où Porthos croit courir après un duché +Chapitre CCXXXII — Les derniers adieux +Chapitre CCXXXIII — M. de Beaufort +Chapitre CCXXXIV — Préparatifs de départ +Chapitre CCXXXV — L’inventaire de Planchet +Chapitre CCXXXVI — L’inventaire de M. de Beaufort +Chapitre CCXXXVII — Le plat d’argent +Chapitre CCXXXVIII — Captif et geôliers +Chapitre CCXXXIX — Les promesses +Chapitre CCXL — Entre femmes +Chapitre CCXLI — La cène +Chapitre CCXLII — Dans le carrosse de M. Colbert +Chapitre CCXLIII — Les deux gabares +Chapitre CCXLIV — Conseils d’ami +Chapitre CCXLV — Comment le roi Louis XIV joua son petit rôle +Chapitre CCXLVI — Le cheval blanc et le cheval noir +Chapitre CCXLVII — Où l’écureuil tombe, où la couleuvre vole +Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer +Chapitre CCXLIX — Les explications d’Aramis +Chapitre CCL — Suite des idées du roi et des idées de +M. d’Artagnan +Chapitre CCLI — Les aïeux de Porthos +Chapitre CCLII — Le fils de Biscarrat +Chapitre CCLIII — La grotte de Locmaria +Chapitre CCLIV — La grotte +Chapitre CCLV — Un chant d’Homère +Chapitre CCLVI — La mort d’un titan +Chapitre CCLVII — L’épitaphe de Porthos +Chapitre CCLVIII — La ronde de M. de Gesvres +Chapitre CCLIX — Le roi Louis XIV +Chapitre CCLX — Les amis de M. Fouquet +Chapitre CCLXI — Le testament de Porthos +Chapitre CCLXII — La vieillesse d’Athos +Chapitre CCLXIII — Vision d’Athos +Chapitre CCLXIV — L’ange de la mort +Chapitre CCLXV — Bulletin +Chapitre CCLXVI — Le dernier chant du poème +Chapitre CCLXVII — Épilogue +Chapitre CCLXVIII — La mort de M. d’Artagnan + + + + +Chapitre CXCVII — Roi et noblesse + + +Louis se remit aussitôt pour faire un bon visage à M. de La Fère. +Il prévoyait bien que le comte n’arrivait point par hasard. Il +sentait vaguement l’importance de cette visite; mais à un homme du +ton d’Athos, à un esprit aussi distingué, la première vue ne +devait rien offrir de désagréable ou de mal ordonné. + +Quand le jeune roi fut assuré d’être calme en apparence, il donna +ordre aux huissiers d’introduire le comte. + +Quelques minutes après, Athos, en habit de cérémonie, revêtu des +ordres que seul il avait le droit de porter à la Cour de France, +Athos se présenta d’un air si grave et si solennel, que le roi put +juger, du premier coup, s’il s’était ou non trompé dans ses +pressentiments. + +Louis fit un pas vers le comte et lui tendit avec un sourire une +main sur laquelle Athos s’inclina plein de respect. + +— Monsieur le comte de La Fère, dit le roi rapidement, vous êtes +si rare chez moi, que c’est une très bonne fortune de vous y voir. + +Athos s’inclina et répondit: + +— Je voudrais avoir le bonheur d’être toujours auprès de Votre +Majesté. + +Cette réponse, faite sur ce ton, signifiait manifestement: «Je +voudrais pouvoir être un des conseillers du roi pour lui épargner +des fautes.» + +Le roi le sentit, et, décidé devant cet homme à conserver +l’avantage du calme avec l’avantage du rang: + +— Je vois que vous avez quelque chose à me dire, fit-il. + +— Je ne me serais pas, sans cela, permis de me présenter chez +Votre Majesté. + +— Dites vite, monsieur, j’ai hâte de vous satisfaire. + +Le roi s’assit. + +— Je suis persuadé, répliqua Athos d’un ton légèrement ému, que +Votre Majesté me donnera toute satisfaction. + +— Ah! dit le roi avec une certaine hauteur, c’est une plainte que +vous venez formuler ici? + +— Ce ne serait une plainte, reprit Athos, que si Votre Majesté... +Mais, veuillez m’excuser, Sire, je vais reprendre l’entretien à +son début. + +— J’attends. + +— Le roi se souvient qu’à l’époque du départ de M. de Buckingham, +j’ai eu l’honneur de l’entretenir. + +— À cette époque, à peu près... Oui, je me le rappelle; +seulement, le sujet de l’entretien... je l’ai oublié. + +Athos tressaillit. + +— J’aurai l’honneur de le rappeler au roi, dit-il. Il s’agissait +d’une demande que je venais adresser à Votre Majesté, touchant le +mariage que voulait contracter M. de Bragelonne avec Mlle de La +Vallière. + +— Nous y voici, pensa le roi. Je me souviens, dit-il tout haut. + +— À cette époque, poursuivit Athos, le roi fut si bon et si +généreux envers moi et M. de Bragelonne, que pas un des mots +prononcés par Sa Majesté ne m’est sorti de la mémoire. + +— Et?... fit le roi. + +— Et le roi, à qui je demandais Mlle de La Vallière pour +M. de Bragelonne, me refusa. + +— C’est vrai, dit sèchement Louis. + +— En alléguant, se hâta de dire Athos, que la fiancée n’avait pas +d’état dans le monde. + +Louis se contraignit pour écouter patiemment. + +— Que... ajouta Athos, elle avait peu de fortune. + +Le roi s’enfonça dans son fauteuil. + +— Peu de naissance. + +Nouvelle impatience du roi. + +— Et peu de beauté, ajouta encore impitoyablement Athos. + +Ce dernier trait, enfoncé dans le cœur de l’amant le fit bondir +hors mesure. + +— Monsieur, dit-il, voilà une bien bonne mémoire! + +— C’est toujours ce qui m’arrive quand j’ai l’honneur si grand +d’un entretien avec le roi, repartit le comte sans se troubler. + +— Enfin, j’ai dit tout cela, soit! + +— Et j’en ai beaucoup remercié Votre Majesté, Sire, parce que ces +paroles témoignaient d’un intérêt bien honorable pour +M. de Bragelonne. + +— Vous vous rappelez aussi, dit le roi en pesant sur ces paroles, +que vous aviez pour ce mariage une grande répugnance? + +— C’est vrai, Sire. + +— Et que vous faisiez la demande à contrecœur? + +— Oui, Votre Majesté. + +— Enfin, je me rappelle aussi, car j’ai une mémoire presque aussi +bonne que la vôtre, je me rappelle, dis-je, que vous avez dit ces +paroles: «Je ne crois pas à l’amour de Mlle de La Vallière pour +M. de Bragelonne.» Est-ce vrai? + +Athos sentit le coup, il ne recula pas. + +— Sire, dit-il, j’en ai déjà demandé pardon à Votre Majesté, mais +il est certaines choses dans cet entretien qui ne seront +intelligibles qu’au dénouement. + +— Voyons le dénouement, alors. + +— Le voici. Votre Majesté avait dit qu’elle différait le mariage +pour le bien de M. de Bragelonne. + +Le roi se tut. + +— Aujourd’hui, M. de Bragelonne est tellement malheureux, qu’il +ne peut différer plus longtemps de demander une solution à Votre +Majesté. + +Le roi pâlit. Athos le regarda fixement. + +— Et que... demande-t-il... M. de Bragelonne? dit le roi avec +hésitation. + +— Absolument ce que je venais demander au roi dans la dernière +entrevue: le consentement de Votre Majesté à son mariage. + +Le roi se tut. + +— Les questions relatives aux obstacles sont aplanies pour nous, +continua Athos. Mlle de La Vallière, sans fortune, sans naissance +et sans beauté, n’en est pas moins le seul beau parti du monde +pour M. de Bragelonne, puisqu’il aime cette jeune fille. + +Le roi serra ses mains l’une contre l’autre. + +— Le roi hésite? demanda le comte sans rien perdre de sa fermeté +ni de sa politesse. + +— Je n’hésite pas... je refuse, répliqua le roi. + +Athos se recueillit un moment. + +— J’ai eu l’honneur, dit-il d’une voix douce, de faire observer +au roi que nul obstacle n’arrêtait les affections de +M. de Bragelonne, et que sa détermination semblait invariable. + +— Il y a ma volonté; c’est un obstacle, je crois? + +— C’est le plus sérieux de tous, riposta Athos. + +— Ah! + +— Maintenant, qu’il nous soit permis de demander humblement à +Votre Majesté la raison de ce refus. + +— La raison?... Une question? s’écria le roi. + +— Une demande, Sire. + +Le roi, s’appuyant sur la table avec les deux poings: + +— Vous avez perdu l’usage de la Cour, monsieur de La Fère, dit-il +d’une voix concentrée. À la Cour, on ne questionne pas le roi. + +— C’est vrai, Sire; mais, si l’on ne questionne pas, on suppose. + +— On suppose! que veut dire cela? + +— Presque toujours la supposition du sujet implique la franchise +du roi... + +— Monsieur! + +— Et le manque de confiance du sujet, poursuivit intrépidement +Athos. + +— Je crois que vous vous méprenez, dit le monarque entraîné +malgré lui à la colère. + +— Sire, je suis forcé de chercher ailleurs ce que je croyais +trouver en Votre Majesté. Au lieu d’avoir une réponse de vous, je +suis forcé de m’en faire une à moi-même. + +— Monsieur le comte, dit-il, je vous ai donné tout le temps que +j’avais de libre. + +— Sire, répondit le comte, je n’ai pas eu le temps de dire au roi +ce que j’étais venu lui dire, et je vois si rarement le roi, que +je dois saisir l’occasion. + +— Vous en étiez à des suppositions; vous allez passer aux +offenses. + +— Oh! Sire, offenser le roi, moi? Jamais! J’ai toute ma vie +soutenu que les rois sont au-dessus des autres hommes, non +seulement par le rang et la puissance mais par la noblesse du +cœur et la valeur de l’esprit. Je ne me ferai jamais croire que +mon roi, celui qui m’a dit une parole, cachait avec cette parole +une arrière-pensée. + +— Qu’est-ce à dire? quelle arrière-pensée? + +— Je m’explique, dit froidement Athos. Si, en refusant la main de +Mlle de La Vallière à M. de Bragelonne, Votre Majesté avait un +autre but que le bonheur et la fortune du vicomte... + +— Vous voyez bien, monsieur, que vous m’offensez. + +— Si, en demandant un délai au vicomte, Votre Majesté avait voulu +éloigner seulement le fiancé de Mlle de La Vallière... + +— Monsieur! Monsieur! + +— C’est que je l’ai ouï dire partout, Sire. Partout l’on parle de +l’amour de Votre Majesté pour Mlle de La Vallière. + +Le roi déchira ses gants, que, par contenance, il mordillait +depuis quelques minutes. + +— Malheur! s’écria-t-il, à ceux qui se mêlent de mes affaires! +J’ai pris un parti: je briserai tous les obstacles. + +— Quels obstacles? dit Athos. + +Le roi s’arrêta court, comme un cheval emporté à qui le mors brise +le palais en se retournant dans sa bouche. + +— J’aime Mlle de La Vallière, dit-il soudain avec autant de +noblesse que d’emportement. + +— Mais, interrompit Athos, cela n’empêche pas Votre Majesté de +marier M. de Bragelonne avec Mlle de La Vallière. Le sacrifice est +digne d’un roi; il est mérité par M. de Bragelonne, qui a déjà +rendu des services et qui peut passer pour un brave homme. Ainsi +donc, le roi, en renonçant à son amour, fait preuve à la fois de +générosité, de reconnaissance et de bonne politique. + +— Mlle de La Vallière, dit sourdement le roi, n’aime pas +M. de Bragelonne. + +— Le roi le sait? demanda Athos avec un regard profond. + +— Je le sais. + +— Depuis peu, alors; sans quoi, si le roi le savait lors de ma +première demande, Sa Majesté eût pris la peine de me le dire. + +— Depuis peu. + +Athos garda un moment le silence. + +— Je ne comprends point alors, dit-il, que le roi ait envoyé +M. de Bragelonne à Londres. Cet exil surprend à bon droit ceux qui +aiment l’honneur du roi. + +— Qui parle de l’honneur du roi, monsieur de La Fère? + +— L’honneur du roi, Sire, est fait de l’honneur de toute sa +noblesse. Quand le roi offense un de ses gentilshommes, +c’est-à-dire quand il lui prend un morceau de son honneur, c’est à +lui-même, au roi, que cette part d’honneur est dérobée. + +— Monsieur de La Fère! + +— Sire, vous avez envoyé à Londres le vicomte de Bragelonne avant +d’être l’amant de Mlle de La Vallière, ou depuis que vous êtes son +amant? + +Le roi, irrité, surtout parce qu’il se sentait dominé, voulut +congédier Athos par un geste. + +— Sire, je vous dirai tout, répliqua le comte; je ne sortirai +d’ici que satisfait par Votre Majesté ou par moi-même. Satisfait +si vous m’avez prouvé que vous avez raison; satisfait si je vous +ai prouvé que vous avez tort. Oh! vous m’écouterez, Sire. Je suis +vieux, et je tiens à tout ce qu’il y a de vraiment grand et de +vraiment fort dans le royaume. Je suis un gentilhomme qui a versé +son sang pour votre père et pour vous, sans jamais avoir rien +demandé ni à vous ni à votre père. Je n’ai fait de tort à personne +en ce monde, et j’ai obligé des rois! Vous m’écouterez! Je viens +vous demander compte de l’honneur d’un de vos serviteurs que vous +avez abusé par un mensonge ou trahi par une faiblesse. Je sais que +ces mots irritent Votre Majesté; mais les faits nous tuent, nous +autres; je sais que vous cherchez quel châtiment vous ferez subir +à ma franchise; mais je sais, moi, quel châtiment je demanderai à +Dieu de vous infliger, quand je lui raconterai votre parjure et le +malheur de mon fils. + +Le roi se promenait à grands pas, la main sur la poitrine, la tête +roidie, l’œil flamboyant. + +— Monsieur, s’écria-t-il tout à coup, si j’étais pour vous le +roi, vous seriez déjà puni; mais je ne suis qu’un homme, et j’ai +le droit d’aimer sur la terre ceux qui m’aiment, bonheur si rare! + +— Vous n’avez pas plus ce droit comme homme que comme roi; ou, si +vous vouliez le prendre loyalement, il fallait prévenir +M. de Bragelonne au lieu de l’exiler. + +— Je crois que je discute, en vérité! interrompit Louis XIV avec +cette majesté que lui seul savait trouver à un point si +remarquable dans le regard et dans la voix. + +— J’espérais que vous me répondriez, dit le comte. + +— Vous saurez tantôt ma réponse, monsieur. + +— Vous savez ma pensée, répliqua M. de La Fère. + +— Vous avez oublié que vous parliez au roi, monsieur; c’est un +crime! + +— Vous avez oublié que vous brisiez la vie de deux hommes; c’est +un péché mortel, Sire! + +— Sortez, maintenant! + +— Pas avant de vous avoir dit: Fils de Louis XIII, vous commencez +mal votre règne, car vous le commencez par le rapt et la +déloyauté! Ma race et moi, nous sommes dégagés envers vous de +toute cette affection et de tout ce respect que j’avais fait jurer +à mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en présence des restes +de vos nobles aïeux. Vous êtes devenu notre ennemi, Sire, et nous +n’avons plus affaire désormais qu’à Dieu, notre seul maître. +Prenez-y garde! + +— Vous menacez? + +— Oh! non, dit tristement Athos, et je n’ai pas plus de bravade +que de peur dans l’âme. Dieu, dont je vous parle, Sire, m’entend +parler; il sait que, pour l’intégrité, pour l’honneur de votre +couronne, je verserais encore à présent tout ce que m’ont laissé +de sang vingt années de guerre civile et étrangère. Je puis donc +vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace +l’homme; mais je vous dis, à vous: Vous perdez deux serviteurs +pour avoir tué la foi dans le cœur du père et l’amour dans le +cœur du fils. L’un ne croit plus à la parole royale, l’autre ne +croit plus à la loyauté des hommes, ni à la pureté des femmes. +L’un est mort au respect et l’autre à l’obéissance. Adieu! + +Cela dit, Athos brisa son épée sur son genou, en déposa lentement +les deux morceaux sur le parquet, et, saluant le roi, qui +étouffait de rage et de honte, il sortit du cabinet. + +Louis, abîmé sur sa table, passa quelques minutes à se remettre, +et, se relevant soudain, il sonna violemment. + +— Qu’on appelle M. d’Artagnan! dit-il aux huissiers épouvantés. + + + + +Chapitre CXCVIII — Suite d’orage + + +Sans doute nos lecteurs se sont déjà demandé comment Athos s’était +si bien à point trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point +entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme +romancier, étant surtout d’enchaîner les événements les uns aux +autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions prêt à +répondre et nous répondons à cette question. + +Porthos, fidèle à son devoir d’arrangeur d’affaires avait, en +quittant le Palais-Royal, été rejoindre Raoul aux Minimes du bois +de Vincennes, et lui avait raconté, dans ses moindres détails, son +entretien avec M. de Saint-Aignan; puis il avait terminé en disant +que le message du roi à son favori n’amènerait, probablement, +qu’un retard momentané, et qu’en quittant le roi de Saint-Aignan +s’empresserait de se rendre à l’appel que lui avait fait Raoul. + +Mais Raoul, moins crédule que son vieil ami, avait conclu, du +récit de Porthos, que, si de Saint-Aignan allait chez le roi, de +Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan +contait tout au roi, le roi défendrait à de Saint-Aignan de se +présenter sur le terrain. Il avait donc, en conséquence de cette +réflexion, laissé Porthos garder la place, au cas, fort peu +probable, où de Saint-Aignan viendrait, et encore avait-il bien +engagé Porthos à ne pas rester sur le pré plus d’une heure ou une +heure et demie. Ce à quoi Porthos s’était formellement refusé, +s’installant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y prendre +racine, faisant promettre à Raoul de revenir de chez son père chez +lui, Raoul, afin que le laquais de Porthos sût où le trouver si +M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous. + +Bragelonne avait quitté Vincennes et s’était acheminé tout droit +chez Athos, qui, depuis deux jours, était à Paris. + +Le comte était déjà prévenu par une lettre de d’Artagnan. + +Raoul arrivait donc surabondamment chez son père, qui, après lui +avoir tendu la main et l’avoir embrassé, lui fit signe de +s’asseoir. + +— Je sais que vous venez à moi comme on vient à un ami, vicomte, +quand on pleure et quand on souffre; dites-moi quelle cause vous +amène. + +Le jeune homme s’inclina et commença son récit. Plus d’une fois, +dans le cours de ce récit, les larmes coupèrent sa voix et un +sanglot étranglé dans sa gorge suspendit la narration. Cependant +il acheva. + +Athos savait probablement déjà à quoi s’en tenir, puisque nous +avons dit que d’Artagnan lui avait écrit; mais, tenant à garder +jusqu’au bout ce calme et cette sérénité qui faisaient le côté +presque surhumain de son caractère, il répondit: + +— Raoul, je ne crois rien de ce que l’on dit; je ne crois rien de +ce que vous craignez, non pas que des personnes dignes de foi ne +m’aient pas déjà entretenu de cette aventure, mais parce que, dans +mon âme et dans ma conscience, je crois impossible que le roi ait +outragé un gentilhomme. Je garantis donc le roi, et vais vous +rapporter la preuve de ce que je dis. + +Raoul, flottant comme un homme ivre entre ce qu’il avait vu de ses +propres yeux et cette imperturbable foi qu’il avait dans un homme +qui n’avait jamais menti, s’inclina et se contenta de répondre: + +— Allez donc, monsieur le comte; j’attendrai. + +Et il s’assit, la tête cachée dans ses deux mains. Athos s’habilla +et partit. Chez le roi, il fit ce que nous venons de raconter à +nos lecteurs, qui l’ont vu entrer chez Sa Majesté et qui l’ont vu +en sortir. + +Quand il rentra chez lui, Raoul, pâle et morne n’avait pas quitté +sa position désespérée. Cependant au bruit des portes qui +s’ouvraient, au bruit des pas de son père qui s’approchait de lui, +le jeune homme releva la tête. + +Athos était pâle, découvert, grave; il remit son manteau et son +chapeau au laquais, le congédia du geste et s’assit près de Raoul. + +— Eh bien! monsieur, demanda le jeune homme en hochant tristement +la tête de haut en bas, êtes-vous bien convaincu, à présent? + +— Je le suis, Raoul; le roi aime Mlle de La Vallière. + +— Ainsi, il avoue? s’écria Raoul. + +— Absolument, dit Athos. + +— Et elle? + +— Je ne l’ai pas vue. + +— Non; mais le roi vous en a parlé. Que dit-il d’elle? + +— Il dit qu’elle l’aime. + +— Oh! vous voyez! vous voyez, monsieur! + +Et le jeune homme fit un geste de désespoir. + +— Raoul, reprit le comte, j’ai dit au roi, croyez-le bien, tout +ce que vous eussiez pu lui dire vous-même, et je crois le lui +avoir dit en termes convenables, mais fermes. + +— Et que lui avez-vous dit, monsieur? + +— J’ai dit, Raoul, que tout était fini entre lui et nous, que +vous ne seriez plus rien pour son service; j’ai dit que, moi-même, +je demeurerais à l’écart. Il ne me reste plus qu’à savoir une +chose. + +— Laquelle, monsieur? + +— Si vous avez pris votre parti. + +— Mon parti? À quel sujet? + +— Touchant l’amour et... + +— Achevez, monsieur. + +— Et touchant la vengeance; car j’ai peur que vous ne songiez à +vous venger. + +— Oh! monsieur, l’amour... peut-être un jour, plus tard, +réussirai-je à l’arracher de mon cœur. J’y compte, avec l’aide de +Dieu et le secours de vos sages exhortations. La vengeance, je n’y +avais songé que sous l’empire d’une pensée mauvaise, car ce +n’était point du vrai coupable que je pouvais me venger; j’ai donc +déjà renoncé à la vengeance. + +— Ainsi, vous ne songez plus à chercher une querelle à +M. de Saint-Aignan? + +— Non, monsieur. Un défi a été fait; si M. de Saint-Aignan +l’accepte, je le soutiendrai; s’il ne le relève pas, je le +laisserai à terre. + +— Et de La Vallière? + +— Monsieur le comte n’a pas sérieusement cru que je songerais à +me venger d’une femme, répondit Raoul avec un sourire si triste, +qu’il attira une larme aux bords des paupières de cet homme qui +s’était tant de fois penché sur ses douleurs et sur les douleurs +des autres. + +Il tendit sa main à Raoul, Raoul la saisit vivement. + +— Ainsi, monsieur le comte, vous êtes bien assuré que le mal est +sans remède? demanda le jeune homme. + +Athos secoua la tête à son tour. + +— Pauvre enfant! murmura-t-il. + +— Vous pensez que j’espère encore, dit Raoul, et vous me +plaignez. Oh! c’est qu’il m’en coûte horriblement, voyez-vous, +pour mépriser, comme je le dois, celle que j’ai tant aimée. Que +n’ai-je quelque tort envers elle, je serais heureux et je lui +pardonnerais. + +Athos regarda tristement son fils. Ces quelques mots que venait de +prononcer Raoul semblaient être sortis de son propre cœur. En ce +moment, le laquais annonça M. d’Artagnan. Ce nom retentit, d’une +façon bien différente, aux oreilles d’Athos et de Raoul. + +Le mousquetaire annoncé fit son entrée avec un vague sourire sur +les lèvres. Raoul s’arrêta; Athos marcha vers son ami avec une +expression de visage qui n’échappa point à Bragelonne. D’Artagnan +répondit à Athos par un simple clignement de l’œil; puis, +s’avançant vers Raoul et lui prenant la main: + +— Eh bien! dit-il s’adressant à la fois au père et au fils, nous +consolons l’enfant, à ce qu’il paraît? + +— Et vous, toujours bon, dit Athos, vous venez m’aider à cette +tâche difficile. + +Et, ce disant, Athos serra entre ses deux mains la main de +d’Artagnan. Raoul crut remarquer que cette pression avait un sens +particulier à part celui des paroles. + +— Oui, répondit le mousquetaire en se grattant la moustache de la +main qu’Athos lui laissait libre, oui, je viens aussi... + +— Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, non pour la +consolation que vous apportez, mais pour vous-même. Je suis +consolé. + +Et il essaya d’un sourire plus triste qu’aucune des larmes que +d’Artagnan eût jamais vu répandre. + +— À la bonne heure! fit d’Artagnan. + +— Seulement, continua Raoul, vous êtes arrivé comme M. le comte +allait me donner les détails de son entrevue avec le roi. Vous +permettez, n’est-ce pas, que M. le comte continue? + +Et les yeux du jeune homme semblaient vouloir lire jusqu’au fond +du cœur du mousquetaire. + +— Son entrevue avec le roi? fit d’Artagnan d’un ton si naturel, +qu’il n’y avait pas moyen de douter de son étonnement. Vous avez +donc vu le roi, Athos? + +Athos sourit. + +— Oui, dit-il, je l’ai vu. + +— Ah! vraiment, vous ignoriez que le comte eût vu Sa Majesté? +demanda Raoul à demi rassuré. + +— Ma foi, oui! tout à fait. + +— Alors, me voilà plus tranquille, dit Raoul. + +— Tranquille, et sur quoi? demanda Athos. + +— Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi; mais, connaissant l’amitié +que vous me faites l’honneur de me porter, je craignais que vous +n’eussiez un peu vivement exprimé à Sa Majesté ma douleur et votre +indignation, et qu’alors le roi... + +— Et qu’alors le roi? répéta d’Artagnan. Voyons, achevez, Raoul. + +— Excusez-moi à votre tour, monsieur d’Artagnan, dit Raoul. Un +instant j’ai tremblé, je l’avoue, que vous ne vinssiez pas ici +comme M. d’Artagnan, mais comme capitaine de mousquetaires. + +— Vous êtes fou, mon pauvre Raoul, s’écria d’Artagnan avec un +éclat de rire dans lequel un exact observateur eût peut-être +désiré plus de franchise. + +— Tant mieux! dit Raoul. + +— Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille? + +— Dites, monsieur; venant de vous, l’avis doit être bon. + +— Eh bien! je vous conseille, après votre voyage, après votre +visite chez M. de Guiche, après votre visite chez Madame, après +votre visite chez Porthos, après votre voyage à Vincennes, je vous +conseille de prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze +heures, et, à votre réveil, fatiguez-moi un bon cheval. + +Et, l’attirant à lui, il l’embrassa comme il eût fait de son +propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il était visible +que le baiser était plus tendre et la pression plus forte encore +chez le père que chez l’ami. + +Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant à +les pénétrer toutes les forces de son intelligence. Mais son +regard s’émoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur +la figure calme et douce du comte de La Fère. + +— Et où allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que +Bragelonne s’apprêtait à sortir. + +— Chez moi, monsieur, répondit celui-ci de sa voix douce et +triste. + +— C’est donc là qu’on vous trouvera, vicomte, si l’on a quelque +chose à vous dire? + +— Oui, monsieur. Est-ce que vous prévoyez avoir quelque chose à +me dire? + +— Que sais-je! dit Athos. + +— Oui, de nouvelles consolations, dit d’Artagnan en poussant tout +doucement Raoul vers la porte. + +Raoul, voyant cette sérénité dans chaque geste des deux amis, +sortit de chez le comte, n’emportant avec lui que l’unique +sentiment de sa douleur particulière. + +— Dieu soit loué, dit-il, je puis donc ne plus penser qu’à moi. + +Et, s’enveloppant de son manteau, de manière à cacher aux passants +son visage attristé, il sortit pour se rendre à son propre +logement, comme il l’avait promis à Porthos. + +Les deux amis avaient vu le jeune homme s’éloigner avec un +sentiment pareil de commisération. + +Seulement, chacun d’eux l’avait exprimé d’une façon différente. + +— Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant échapper un soupir. + +— Pauvre Raoul! avait dit d’Artagnan en haussant les épaules. + + + + +Chapitre CXCIX — Heu! miser! + + +«Pauvre Raoul!» avait dit Athos. «Pauvre Raoul!» avait dit +d’Artagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul +devait être un homme bien malheureux. + +Aussi, lorsqu’il se trouva seul en face de lui-même, laissant +derrière lui l’ami intrépide et le père indulgent, lorsqu’il se +rappela l’aveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait +sa bien-aimée Louise de La Vallière, il sentit son cœur se +briser, comme chacun de nous l’a senti se briser une fois à la +première illusion détruite, au premier amour trahi. + +— Oh! murmura-t-il, c’en est donc fait! Plus rien dans la vie! +Rien à attendre, rien à espérer! Guiche me l’a dit, mon père me +l’a dit, M. d’Artagnan me l’a dit. Tout est donc un rêve en ce +monde! C’était un rêve que cet avenir poursuivi depuis dix ans! +Cette union de nos cœurs, c’était un rêve! Cette vie toute +d’amour et de bonheur, c’était un rêve! + +Pauvre fou de rêver ainsi tout haut et publiquement, en face de +mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis s’attristent de mes +peines et que mes ennemis rient de mes douleurs!... + +Ainsi, mon malheur va devenir une disgrâce éclatante, un scandale +public. Ainsi, demain, je serai montré honteusement au doigt! + +Et, malgré le calme promis à son père et à d’Artagnan, Raoul fit +entendre quelques paroles de sourde menace. + +— Et cependant, continua-t-il, si je m’appelais de Wardes, et que +j’eusse à la fois la souplesse et la vigueur de M. d’Artagnan, je +rirais avec les lèvres, je convaincrais les femmes que cette +perfide, honorée de mon amour, ne me laisse qu’un regret, celui +d’avoir été abusé par ses semblants d’honnêteté; quelques +railleurs flagorneraient le roi à mes dépens; je me mettrais à +l’affût sur le chemin des railleurs, j’en châtierais quelques-uns. +Les hommes me redouteraient et, au troisième que j’aurais couché à +mes pieds, je serais adoré par les femmes. + +Oui, voilà un parti à prendre, et le comte de La Fère lui-même n’y +répugnerait pas. N’a-t-il pas été éprouvé, lui aussi, au milieu de +sa jeunesse, comme je viens de l’être? N’a-t-il pas remplacé +l’amour par l’ivresse? Il me l’a dit souvent. Pourquoi, moi, ne +remplacerais-je pas l’amour par le plaisir? + +Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-être! +L’histoire d’un homme est donc l’histoire de tous les hommes? une +épreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de +l’humanité tout entière n’est qu’un long cri. + +Mais qu’importe la douleur des autres à celui qui souffre? La +plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie béante +sur la nôtre? Le sang qui coule à côté de nous tarit-il notre +sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l’angoisse +particulière? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa +douleur, chacun pleure ses propres larmes. + +Et, d’ailleurs, qu’a été la vie pour moi jusqu’à présent? Une +arène froide et stérile où j’ai combattu pour les autres toujours, +pour moi jamais. + +Tantôt pour un roi, tantôt pour une femme. + +Le roi m’a trahi, la femme m’a dédaigné. + +Oh! malheureux!... Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier à +toutes le crime de l’une d’elles? + +Que faut-il pour cela?... N’avoir plus de cœur, ou oublier qu’on +en a un; être fort, même contre la faiblesse; appuyer toujours, +même lorsque l’on sent rompre. + +Que faut-il pour en arriver là? Être jeune, beau, fort, vaillant, +riche. Je suis ou je serai tout cela. + +Mais l’honneur? Qu’est-ce que l’honneur? Une théorie que chacun +comprend à sa façon. Mon père me disait: «L’honneur, c’est le +respect de ce que l’on doit aux autres, et surtout de ce qu’on se +doit à soi-même.» Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de +Saint-Aignan surtout me diraient: «L’honneur consiste à servir les +passions et les plaisirs de son roi.» Cet honneur-là est facile et +productif. Avec cet honneur-là, je puis garder mon poste à la +Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon +régiment à moi. Avec cet honneur-là, je puis être duc et pair. + +La tache que vient de m’imprimer cette femme, cette douleur avec +laquelle elle vient de briser mon cœur, à moi, Raoul, son ami +d’enfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave +capitaine qui se couvrira de gloire à la première rencontre, et +qui deviendra cent fois plus que n’est aujourd’hui Mlle de La +Vallière, la maîtresse du roi; car le roi n’épousera pas Mlle de +La Vallière, et plus il la déclarera publiquement sa maîtresse, +plus il épaissira le bandeau de honte qu’il lui jette au front en +guise de couronne, et, à mesure qu’on la méprisera comme je la +méprise, moi, je me glorifierai. + +Hélas! nous avions marché ensemble, elle et moi, pendant le +premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par +la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la +jeunesse, et voilà que nous arrivons à un carrefour où elle se +sépare de moi, où nous allons suivre une route différente qui ira +nous écartant toujours davantage l’un de l’autre; et, pour +atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis +désespéré, je suis anéanti! + +Ô malheureux!... + +Raoul en était là de ses réflexions sinistres, quand son pied se +posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il était arrivé là +sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment +il était venu; il poussa la porte, continua d’avancer et gravit +l’escalier. + +Comme dans la plupart des maisons de cette époque, l’escalier +était sombre et les paliers étaient obscurs. Raoul logeait au +premier étage; il s’arrêta pour sonner. Olivain parut, lui prit +des mains l’épée et le manteau. Raoul ouvrit lui-même la porte +qui, de l’antichambre, donnait dans un petit salon assez richement +meublé pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par +Olivain, qui, connaissant les goûts de son maître, s’était +empressé d’y satisfaire, sans s’inquiéter s’il s’apercevrait ou ne +s’apercevrait pas de cette attention. + +Il y avait dans le salon un portrait de La Vallière que La +Vallière elle-même avait dessiné et avait donné à Raoul. Ce +portrait, accroché au-dessus d’une grande chaise longue recouverte +de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul +se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au +reste, Raoul cédait à son habitude; c’était, chaque fois qu’il +rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait +ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au +portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et s’arrêta à le +regarder tristement. + +Il avait les bras croisés sur la poitrine, la tête doucement +levée, l’œil calme et voilé, la bouche plissée par un sourire +amer. + +Il regarda l’image adorée; puis tout ce qu’il avait dit repassa +dans son esprit, tout ce qu’il avait souffert assaillit son cœur, +et, après un long silence: + +— Ô malheureux, dit-il pour la troisième fois. + +À peine avait-il prononcé ces deux mots, qu’un soupir et une +plainte se firent entendre derrière lui. + +Il se retourna vivement, et, dans l’angle du salon, il aperçut, +debout, courbée, voilée, une femme qu’en entrant il avait cachée +derrière le déplacement de la porte, et que depuis il n’avait pas +vue, ne s’étant pas retourné. + +Il s’avança vers cette femme, dont personne ne lui avait annoncé +la présence, saluant et s’informant à la fois, quand tout à coup +la tête baissée se releva, le voile écarté laissa voir le visage, +et une figure blanche et triste lui apparut. + +Raoul se recula, comme il eût fait devant un fantôme. + +— Louise! s’écria-t-il avec un accent si désespéré, qu’on n’eût +pas cru que la voix humaine pût jeter un pareil cri sans que se +brisassent toutes les fibres du cœur. + +— Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir et de m’écouter? +dit Louise, l’interrompant avec sa plus douce voix. + +Bragelonne la regarda un instant; puis, secouant tristement la +tête, il s’assit ou plutôt tomba sur une chaise. + +— Parlez, dit-il. + +Elle jeta un regard à la dérobée autour d’elle. Ce regard était +une prière et demandait bien mieux le secret qu’un instant +auparavant ne l’avaient fait ses paroles. + +Raoul se releva, et, allant à la porte qu’il ouvrit: + +— Olivain, dit-il, je n’y suis pour personne. + +Puis, se retournant vers La Vallière: + +— C’est cela que vous désirez? dit-il. + +Rien ne peut rendre l’effet que fit sur Louise cette parole qui +signifiait: «Vous voyez que je vous comprends encore, moi.» + +Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour éponger une larme +rebelle; puis, s’étant recueillie un instant: + +— Raoul, dit-elle, ne détournez point de moi votre regard si bon +et si franc; vous n’êtes pas un de ces hommes qui méprisent une +femme parce qu’elle a donné son cœur, dût cet amour faire leur +malheur ou les blesser dans leur orgueil. + +Raoul ne répondit point. + +— Hélas! continua La Vallière, ce n’est que trop vrai; ma cause +est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je +ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui +m’arrive. Comme je dirai la vérité, je trouverai toujours mon +droit chemin, dans l’obscurité, dans l’hésitation, dans les +obstacles que j’ai à braver, pour soulager mon cœur qui déborde +et veut se répandre à vos pieds. + +Raoul continua de garder le silence. + +La Vallière le regardait d’un air qui voulait dire: « +Encouragez-moi! par pitié, un mot!» + +Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer. + + + + +Chapitre CC — Blessures sur blessures + + +Mlle de La Vallière, car c’était bien elle, fit un pas en avant. + +— Oui, Louise, murmura-t-elle. + +Mais dans cet intervalle, si court qu’il fût, Raoul avait eu le +temps de se remettre. + +— Vous, mademoiselle? dit-il. + +Puis, avec un accent indéfinissable: + +— Vous ici? ajouta-t-il. + +— Oui, Raoul, répéta la jeune fille; oui, moi, qui vous +attendais. + +— Pardon; lorsque je suis rentré, j’ignorais... + +— Oui, et j’avais recommandé à Olivain de vous laisser ignorer... + +Elle hésita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui répondre, +il se fit un silence d’un instant, silence pendant lequel on eût +pu entendre le bruit de ces deux cœurs qui battaient, non plus à +l’unisson l’un de l’autre, mais aussi violemment l’un que l’autre. + +C’était à Louise de parler. Elle fit un effort. + +— J’avais à vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je +vous visse... moi-même... seule... Je n’ai point reculé devant une +démarche qui doit rester secrète; car personne, excepté vous, ne +la comprendrait, monsieur de Bragelonne. + +— En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effaré, tout +haletant, et moi même, malgré la bonne opinion que vous avez de +moi, j’avoue... + +— Tout à l’heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi +de la part du roi. + +Elle baissa les yeux. + +De son côté, Raoul détourna les siens pour ne rien voir. + +— M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, +répéta-t-elle, et il m’a dit que vous saviez tout. + +Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette +blessure après tant d’autres blessures; mais il lui fut impossible +de rencontrer les yeux de Raoul. + +— Il m’a dit que vous aviez conçu contre moi une légitime colère. + +Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dédaigneux +retroussa ses lèvres. + +— Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous +avez ressenti contre moi autre chose que de la colère. Raoul, +attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parlé +jusqu’à la fin. + +Le front de Raoul se rasséréna par la force de sa volonté; le pli +de sa bouche s’effaça. + +— Et d’abord, dit La Vallière, d’abord, les mains jointes, le +front courbé, je vous demande pardon comme au plus généreux, comme +au plus noble des hommes. Si je vous ai laissé ignorer ce qui se +passait en moi, jamais du moins je n’eusse consenti à vous +tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande à +genoux, répondez-moi, fût-ce une injure. J’aime mieux une injure +de vos lèvres qu’un soupçon de votre cœur. + +— J’admire votre sublimité, mademoiselle, dit Raoul en faisant un +effort sur lui-même pour rester calme. Laisser ignorer que l’on +trompe, c’est loyal; mais tromper, il paraît que ce serait mal, et +vous ne le feriez point. + +— Monsieur, longtemps, j’ai cru que je vous aimais avant toute +chose, et, tant que j’ai cru à mon amour pour vous, je vous ai dit +que je vous aimais. À Blois, je vous aimais. Le roi passa à Blois; +je crus que je vous aimais encore. Je l’eusse juré sur un autel; +mais un jour est venu qui m’a détrompée. + +— Eh bien! ce jour-là, mademoiselle, voyant que je vous aimais +toujours, moi, la loyauté devait vous ordonner de me dire que vous +ne m’aimiez plus. + +— Ce jour-là, Raoul, le jour où j’ai lu jusqu’au fond de mon +cœur le jour où je me suis avoué à moi-même que vous ne +remplissiez pas toute ma pensée, le jour où j’ai vu un autre +avenir que celui d’être votre amie, votre amante, votre épouse, ce +jour-là, Raoul, hélas! vous n’étiez plus près de moi. + +— Vous saviez où j’étais, mademoiselle; il fallait écrire. + +— Raoul, je n’ai point osé. Raoul, j’ai été lâche. Que +voulez-vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que +vous m’aimiez, que j’ai tremblé à la seule idée de la douleur que +j’allais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, qu’en ce moment +où je vous parle, courbée devant vous, le cœur serré, des soupirs +plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n’ai +d’autre défense que ma franchise, je n’ai pas non plus d’autre +douleur que celle que je lis dans vos yeux. + +Raoul essaya de sourire. + +— Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous +ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous +m’aimiez, vous; vous étiez sûr de m’aimer; vous ne vous trompiez +pas vous-même, vous ne mentiez pas à votre propre cœur, tandis +que moi, moi!... + +Et toute pâle, les bras tendus au-dessus de sa tête, elle se +laissa tomber sur les genoux. + +— Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m’aimiez, +et vous en aimiez un autre! + +— Hélas! oui, s’écria la pauvre enfant; hélas! oui, j’en aime un +autre; et cet autre... mon Dieu! laissez-moi dire, car c’est ma +seule excuse, Raoul; cet autre, je l’aime plus que je n’aime ma +vie, plus que je n’aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez +ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me défendre, mais +pour vous dire: Vous savez ce que c’est qu’aimer? Eh bien, j’aime! +J’aime à donner ma vie, à donner mon âme à celui que j’aime! S’il +cesse de m’aimer jamais, je mourrai de douleur, à moins que Dieu +ne me secoure, à moins que le Seigneur ne me prenne en +miséricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonté, quelle +qu’elle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi +donc, Raoul, si, dans votre cœur, vous croyez que je mérite la +mort. + +— Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande +la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang à l’amant +trahi. + +— Vous avez raison dit-elle. + +Raoul poussa un profond soupir. + +— Et vous aimez sans pouvoir oublier? s’écria Raoul. + +— J’aime sans vouloir oublier, sans désir d’aimer jamais +ailleurs, répondit La Vallière. + +— Bien! fit Raoul. Vous m’avez dit, en effet, tout ce que vous +aviez à me dire, tout ce que je pouvais désirer savoir. Et +maintenant, mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon, c’est +moi qui ai failli être un obstacle dans votre vie, c’est moi qui +ai eu tort, c’est moi qui, en me trompant, vous aidais à vous +tromper. + +— Oh! fit La Vallière, je ne vous demande pas tant, Raoul. + +— Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus +instruit que vous dans les difficultés de la vie, c’était à moi de +vous éclairer; je devais ne pas me reposer sur l’incertain, je +devais faire parler votre cœur, tandis que j’ai fait à peine +parler votre bouche. Je vous le répète, mademoiselle, je vous +demande pardon. + +— C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-elle. Vous me +raillez! + +— Comment, impossible? + +— Oui, il est impossible d’être bon, d’être excellent, d’être +parfait à ce point. + +— Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout à +l’heure vous allez peut-être dire que je ne vous aimais pas. + +— Oh! vous m’aimez comme un tendre frère; laissez-moi espérer +cela, Raoul. + +— Comme un tendre frère? Détrompez-vous, Louise. Je vous aimais +comme un amant, comme un époux, comme le plus tendre des hommes +qui vous aiment. + +— Raoul! Raoul! + +— Comme un frère? Oh! Louise, je vous aimais à donner pour vous +tout mon sang goutte à goutte, toute ma chair lambeau par lambeau, +toute mon éternité heure par heure. + +— Raoul, Raoul, par pitié! + +— Je vous aimais tant, Louise, que mon cœur est mort, que ma foi +chancelle, que mes yeux s’éteignent; je vous aimais tant, que je +ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel. + +— Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, épargnez-moi! +s’écria La Vallière. Oh! si j’avais su!... + +— Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous êtes heureuse; je +lis votre joie à travers vos larmes; derrière les larmes que verse +votre loyauté, je sens les soupirs qu’exhale votre amour. Louise, +Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous, +je vous en conjure. Adieu! adieu! + +— Pardonnez-moi, je vous en supplie! + +— Eh! n’ai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous +aimais toujours? + +Elle cacha son visage entre ses mains. + +— Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un +pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c’est vous dire +ma sentence de mort. Adieu! + +La Vallière voulut tendre ses mains vers lui. + +— Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il. + +Elle voulut s’écrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle +baisa cette main et s’évanouit. + +— Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans +sa chaise, qui attend à la porte. + +Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se précipiter vers +La Vallière, pour lui donner le premier et le dernier baiser; +puis, s’arrêtant tout à coup: + +— Non, dit-il, ce bien n’est pas à moi. Je ne suis pas le roi de +France, pour voler! + +Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La +Vallière toujours évanouie. + + + + +Chapitre CCI — Ce qu’avait deviné Raoul + + +Raoul parti, les deux exclamations qui l’avaient suivi exhalées, +Athos et d’Artagnan se retrouvèrent seuls, en face l’un de +l’autre. + +Athos reprit aussitôt l’air empressé qu’il avait à l’arrivée de +d’Artagnan. + +— Eh bien! dit-il, cher ami, que veniez-vous m’annoncer? + +— Moi? demanda d’Artagnan. + +— Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause? + +Athos sourit. + +— Dame! fit d’Artagnan. + +— Je vais vous mettre à votre aise, cher ami. Le roi est furieux, +n’est-ce pas? + +— Mais je dois vous avouer qu’il n’est pas content. + +— Et vous venez?... + +— De sa part, oui. + +— Pour m’arrêter, alors? + +— Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami. + +— Je m’y attendais. Allons! + +— Oh! oh! que diable! fit d’Artagnan, comme vous êtes pressé, +vous! + +— Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos. + +— J’ai le temps. N’êtes-vous pas curieux, d’ailleurs, de savoir +comment les choses se sont passées entre moi et le roi? + +— S’il vous plaît de me le raconter, cher ami, j’écouterai cela +avec plaisir. + +Et il montra à d’Artagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci +s’étendit en prenant ses aises. + +— J’y tiens, voyez-vous, continua d’Artagnan, attendu que la +conversation est assez curieuse. + +— J’écoute. + +— Eh bien! d’abord, le roi m’a fait appeler. + +— Après mon départ? + +— Vous descendiez les dernières marches de l’escalier, à ce que +m’ont dit les mousquetaires. Je suis arrivé. Mon ami, il n’était +pas rouge, il était violet. J’ignorais encore ce qui s’était +passé. Seulement, à terre, sur le parquet, je voyais une épée +brisée en deux morceaux. + +— Capitaine d’Artagnan! s’écria le roi en m’apercevant. + +— Sire, répondis-je. + +— Je quitte M. de La Fère, qui est un insolent! + +— Un insolent? m’écriai-je avec un tel accent, que le roi +s’arrêta court. + +— Capitaine d’Artagnan, reprit le roi les dents serrées, vous +allez m’écouter et m’obéir. + +— C’est mon devoir, Sire. + +— J’ai voulu épargner à ce gentilhomme, pour lequel je garde +quelques bons souvenirs, l’affront de ne pas le faire arrêter chez +moi. + +— Ah! ah! dis-je tranquillement. + +— Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse... + +Je fis un mouvement. + +— S’il vous répugne de l’arrêter vous-même, continua le roi, +envoyez-moi mon capitaine des gardes. + +— Sire, répliquai-je, il n’est pas besoin du capitaine des gardes +puisque je suis de service. + +— Je ne voudrais pas vous déplaire, dit le roi avec bonté; car +vous m’avez toujours bien servi, monsieur d’Artagnan. + +— Vous ne me déplaisez pas, Sire, répondis-je. Je suis de +service, voilà tout. + +— Mais, dit le roi avec étonnement, il me semble que le comte est +votre ami? + +— Il serait mon père, Sire, que je n’en serais pas moins de +service. + +Le roi me regarda; il vit mon visage impassible et parut +satisfait. + +— Vous arrêterez donc M. le comte de La Fère? demanda-t-il. + +— Sans doute, Sire, si vous m’en donnez l’ordre. + +— Eh bien! l’ordre, je vous le donne. + +Je m’inclinai. + +— Où est le comte, Sire? + +— Vous le chercherez. + +— Et je l’arrêterai en quelque lieu qu’il soit, alors? + +— Oui... cependant, tâchez qu’il soit chez lui. S’il retournait +dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route. + +Je saluai; et, comme je restais en place: + +— Eh bien? demanda le roi. + +— J’attends, Sire? + +— Qu’attendez-vous? + +— L’ordre signé. + +Le roi parut contrarié. + +En effet, c’était un nouveau coup d’autorité à faire, c’était +réparer l’acte arbitraire, si toutefois arbitraire il y a. + +Il prit la plume lentement et de mauvaise humeur puis il écrivit: + +«Ordre à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine-lieutenant de mes +mousquetaires, d’arrêter M. le comte de La Fère partout où on le +trouvera.» + +Puis il se tourna de mon côté. + +J’attendais sans sourciller. Sans doute il crut voir une bravade +dans ma tranquillité, car il signa vivement; puis, me remettant +l’ordre: + +— Allez! s’écria-t-il. + +J’obéis, et me voici. + +Athos serra la main de son ami. + +— Marchons, dit-il. + +— Oh! fit d’Artagnan, vous avez bien quelques petites affaires à +arranger avant de quitter comme cela votre logement? + +— Moi? Pas du tout. + +— Comment!... + +— Mon Dieu, non. Vous le savez, d’Artagnan, j’ai toujours été +simple voyageur sur la terre, prêt à aller au bout du monde à +l’ordre de mon roi, prêt à quitter ce monde pour l’autre à l’ordre +de mon Dieu. Que faut-il à l’homme prévenu? Un portemanteau ou un +cercueil. Je suis prêt aujourd’hui comme toujours, cher ami. +Emmenez-moi donc. + +— Mais Bragelonne?... + +— Je l’ai élevé dans les principes que je m’étais faits à +moi-même, et vous voyez qu’en vous apercevant il a deviné à l’instant +même la cause qui vous amenait. Nous l’avons dépisté un moment; +mais, soyez tranquille, il s’attend assez à ma disgrâce pour ne +pas s’effrayer outre mesure. Marchons. + +— Marchons, dit tranquillement d’Artagnan. + +— Mon ami, dit le comte, comme j’ai brisé mon épée chez le roi, +et que j’en ai jeté les morceaux à ses pieds, je crois que cela me +dispense de vous la remettre. + +— Vous avez raison; et, d’ailleurs, que diable voulez-vous que je +fasse de votre épée? + +— Marche-t-on devant vous ou derrière vous? + +— On marche à mon bras, répliqua d’Artagnan. + +Et il prit le bras du comte de La Fère pour descendre l’escalier. + +Ils arrivèrent ainsi au palier. + +Grimaud, qu’ils avaient rencontré dans l’antichambre, regardait +cette sortie d’un air inquiet. Il connaissait trop la vie pour ne +pas se douter qu’il y eût quelque chose de caché là-dessous. + +— Ah! c’est toi, mon bon Grimaud? dit Athos. Nous allons... + +— Faire un tour dans mon carrosse, interrompit d’Artagnan avec un +mouvement amical de la tête. + +Grimaud remercia d’Artagnan par une grimace qui avait visiblement +l’intention d’être un sourire, et il accompagna les deux amis +jusqu’à la portière. Athos monta le premier; d’Artagnan le suivit +sans avoir rien dit au cocher. Ce départ, tout simple et sans +autre démonstration, ne fit aucune sensation dans le voisinage. +Lorsque le carrosse eut atteint les quais: + +— Vous me menez à la Bastille, à ce que je vois? dit Athos. + +— Moi? dit d’Artagnan. Je vous mène où vous voulez aller, pas +ailleurs. + +— Comment cela? fit le comte surpris. + +— Pardieu! dit d’Artagnan, vous comprenez bien, mon cher comte, +que je ne me suis chargé de la commission que pour que vous en +fassiez à votre fantaisie. Vous ne vous attendez pas à ce que je +vous fasse écrouer comme cela brutalement, sans réflexion. Si je +n’avais pas prévu cela, j’eusse laissé faire M. le capitaine des +gardes. + +— Ainsi?... demanda Athos. + +— Ainsi, je vous le répète, nous allons où vous voulez. + +— Cher ami, dit Athos en embrassant d’Artagnan, je vous reconnais +bien là. + +— Dame! il me semble que c’est tout simple. Le cocher va vous +mener à la barrière du Cours-la-Reine; vous y trouverez un cheval +que j’ai ordonné de tenir tout prêt, avec ce cheval, vous ferez +trois postes tout d’une traite, et, moi, j’aurai soin de ne +rentrer chez le roi, pour lui dire que vous êtes parti, qu’au +moment où il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps, +vous aurez gagné Le Havre, et, du Havre, l’Angleterre, où vous +trouverez la jolie maison que m’a donnée mon ami M. Monck, sans +parler de l’hospitalité que le roi Charles ne manquera pas de vous +offrir... Eh bien! que dites-vous de ce projet? + +— Menez-moi à la Bastille, dit Athos en souriant. + +— Mauvaise tête! dit d’Artagnan; réfléchissez donc. + +— Quoi? + +— Que vous n’avez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous +parle d’après moi. Une prison est mortelle aux gens de notre âge. +Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison. +Rien que d’y penser, la tête m’en tourne! + +— Ami, répondit Athos, Dieu m’a fait, par bonheur, aussi fort de +corps que d’esprit Croyez-moi, je serai fort jusqu’à mon dernier +soupir. + +— Mais ce n’est pas de la force, mon cher, c’est de la folie. + +— Non, d’Artagnan, c’est une raison suprême. Ne croyez pas que je +discute le moins du monde avec vous cette question de savoir si +vous vous perdriez en me sauvant. J’eusse fait ce que vous faites, +si la fuite eût été dans mes convenances. J’eusse donc accepté de +vous ce que, sans aucun doute, en pareille circonstance, vous +eussiez accepté de moi. Non! je vous connais trop pour effleurer +seulement ce sujet. + +— Ah! si vous me laissiez faire, dit d’Artagnan, comme +j’enverrais le roi courir après vous! + +— Il est le roi, cher ami. + +— Oh! cela m’est bien égal; et, tout roi qu’il est, je lui +répondrais parfaitement: «Sire, emprisonnez, exilez, tuez tout en +France et en Europe; ordonnez-moi d’arrêter et de poignarder qui +vous voudrez, fût-ce Monsieur, votre frère; mais ne touchez jamais +à un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux!...» + +— Cher ami, répondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader +d’une chose, c’est que je désire être arrêté, c’est que je tiens à +une arrestation par-dessus tout. + +D’Artagnan fit un mouvement d’épaules. + +— Que voulez-vous! continua Athos, c’est ainsi: vous me +laisseriez aller, que je reviendrais de moi-même me constituer +prisonnier. Je veux prouver à ce jeune homme que l’éclat de sa +couronne étourdit, je veux lui prouver qu’il n’est le premier des +hommes qu’à la condition d’en être le plus généreux et le plus +sage. Il me punit, il m’emprisonne, il me torture, soit! Il abuse, +et je veux lui faire savoir ce que c’est qu’un remords, en +attendant que Dieu lui apprenne ce que c’est qu’un châtiment. + +— Mon ami, répondit d’Artagnan, je sais trop que, lorsque vous +avez dit non, c’est non. Je n’insiste plus; vous voulez aller à la +Bastille? + +— Je le veux. + +— Allons-y!... À la Bastille! continua d’Artagnan en s’adressant +au cocher. + +Et, se rejetant dans le carrosse, il mâcha sa moustache avec un +acharnement qui, pour Athos, signifiait une résolution prise ou en +train de naître. + +Le silence se fit dans le carrosse, qui continua de rouler, mais +pas plus vite, pas plus lentement. Athos reprit la main du +mousquetaire. + +— Vous n’êtes point fâché contre moi, d’Artagnan? dit-il. + +— Moi? Eh! pardieu! non. Ce que vous faites par héroïsme, vous, +je l’eusse fait, moi, par entêtement. + +— Mais vous êtes bien d’avis que Dieu me vengera, n’est-ce pas, +d’Artagnan? + +— Et je connais sur la terre des gens qui aideront Dieu, dit le +capitaine. + + + + +Chapitre CCII — Trois convives étonnés de souper ensemble + + +Le carrosse était arrivé devant la première porte de la Bastille. +Un factionnaire l’arrêta, et d’Artagnan n’eut qu’un mot à dire +pour que la consigne fût levée. Le carrosse entra donc. + +Tandis que l’on suivait le grand chemin couvert qui conduisait à +la cour du Gouvernement, d’Artagnan, dont l’œil de lynx voyait +tout, même à travers les murs, s’écria tout à coup: + +— Eh! qu’est-ce que je vois? + +— Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami? + +— Regardez donc là-bas! + +— Dans la cour? + +— Oui; vite, dépêchez-vous. + +— Eh bien! un carrosse. + +— Bien! + +— Quelque pauvre prisonnier comme moi qu’on amène. + +— Ce serait trop drôle! + +— Je ne vous comprends pas. + +— Dépêchez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir +de ce carrosse. + +Justement un second factionnaire venait d’arrêter d’Artagnan. Les +formalités s’accomplissaient. Athos pouvait voir à cent pas +l’homme que son ami lui avait signalé. + +Cet homme descendit, en effet, de carrosse à la porte même du +Gouvernement. + +— Eh bien! demanda d’Artagnan, vous le voyez? + +— Oui; c’est un homme en habit gris. + +— Qu’en dites-vous? + +— Je ne sais trop; c’est, comme je vous le dis, un homme en habit +gris qui descend de carrosse: voilà tout. + +— Athos, je gagerais que c’est lui. + +— Qui lui? + +— Aramis. + +— Aramis arrêté? Impossible! + +— Je ne vous dis pas qu’il est arrêté, puisque nous le voyons +seul dans son carrosse. + +— Alors, que fait-il ici? + +— Oh! il connaît Baisemeaux, le gouverneur, répliqua le +mousquetaire d’un ton sournois. Ma foi! nous arrivons à temps! + +— Pour quoi faire? + +— Pour voir. + +— Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va +prendre de l’ennui, d’abord de me voir, ensuite d’être vu. + +— Bien raisonné. + +— Malheureusement, il n’y a pas de remède quand on rencontre +quelqu’un dans la Bastille; voulût-on reculer pour l’éviter, c’est +impossible. + +— Je vous dis, Athos, que j’ai mon idée; il s’agit d’épargner à +Aramis l’ennui dont vous parliez. + +— Comment faire? + +— Comme je vous dirai, ou, pour mieux m’expliquer, laissez-moi +conter la chose à ma façon; je ne vous recommanderai pas de +mentir, cela vous serait impossible. + +— Eh bien! alors? + +— Eh bien! je mentirai pour deux; c’est si facile avec la nature +et l’habitude du Gascon! + +Athos sourit. Le carrosse s’arrêta où s’était arrêté celui que +nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement même. + +— C’est entendu? fit d’Artagnan bas à son ami. + +Athos consentit par un geste. Ils montèrent l’escalier. Si l’on +s’étonne de la facilité avec laquelle ils étaient entrés dans la +Bastille, on se souviendra qu’en entrant, c’est-à-dire au plus +difficile, d’Artagnan avait annoncé qu’il amenait un prisonnier +d’État. + +À la troisième porte, au contraire, c’est-à-dire une fois bien +entré, il dit seulement au factionnaire: + +— Chez M. de Baisemeaux. + +Et tous deux passèrent. Ils furent bientôt dans la salle à manger +du gouverneur, où le premier visage qui frappa les yeux de +d’Artagnan fut celui d’Aramis, qui était assis côte à côte avec +Baisemeaux, et attendait l’arrivée d’un bon repas, dont l’odeur +fumait par tout l’appartement. + +Si d’Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il +tressaillit en voyant ses deux amis, et son émotion fut visible. + +Cependant Athos et d’Artagnan faisaient leurs compliments, et +Baisemeaux, étonné, abasourdi de la présence de ces trois hôtes, +commençait mille évolutions autour d’eux. + +— Ah çà! dit Aramis, par quel hasard?... + +— Nous vous le demandons, riposta d’Artagnan. + +— Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? s’écria +Aramis avec l’affectation de l’hilarité. + +— Eh! eh! fit d’Artagnan, il est vrai que les murs sentent la +prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous +m’avez invité à dîner l’autre jour? + +— Moi? s’écria Baisemeaux? + +— Ah çà! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous +souvenez pas? + +Baisemeaux pâlit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et +finit par balbutier: + +— Certes... je suis ravi... mais... sur l’honneur... je ne... Ah! +misérable mémoire! + +— Eh! mais j’ai tort, dit d’Artagnan comme un homme fâché. + +— Tort, de quoi? + +— Tort de me souvenir, à ce qu’il paraît. + +Baisemeaux se précipita vers lui. + +— Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus +pauvre tête du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur +colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines. + +— Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d’Artagnan avec +aplomb. + +— Oui, oui, répliqua le gouverneur hésitant, je me souviens. + +— C’était chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles +histoires sur vos comptes avec MM. Louvières et Tremblay. + +— Ah! oui, parfaitement! + +— Et sur les bontés de M. d’Herblay pour vous. + +— Ah! s’écria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux +gouverneur, vous disiez que vous n’aviez pas de mémoire, monsieur +Baisemeaux! + +Celui-ci interrompit court le mousquetaire. + +— Comment donc! c’est cela; vous avez raison. Il me semble que +j’y suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci, +cher monsieur d’Artagnan, à cette heure comme aux autres, prié ou +non prié, vous êtes le maître chez moi, vous et monsieur +d’Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et +Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos. + +— J’ai bien pensé à tout cela, répondit d’Artagnan. Voici +pourquoi je venais: n’ayant rien à faire ce soir au Palais-Royal, +je voulais tâter de votre ordinaire, quand, sur la route, je +rencontrai M. le comte. + +Athos salua. + +— M. le comte, qui quittait Sa Majesté, me remit un ordre qui +exige prompte exécution. Nous étions près d’ici; j’ai voulu +poursuivre, ne fût-ce que pour vous serrer la main et vous +présenter Monsieur, dont vous me parlâtes si avantageusement chez +le roi, ce même soir où... + +— Très bien! très bien! M. le comte de La Fère, n’est-ce pas? + +— Justement. + +— M. le comte est le bienvenu. + +— Et il dînera avec vous deux, n’est-ce pas? tandis que moi, +pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels +que vous êtes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos +l’eût pu faire. + +— Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un +même sentiment de surprise joyeuse. + +La nuance fut saisie par d’Artagnan. + +— Je vous laisse à ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et +il frappa doucement sur l’épaule d’Athos, qui, lui aussi, +s’étonnait et ne pouvait s’empêcher de le témoigner un peu; nuance +qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n’étant pas de la +force des trois amis. + +— Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur. + +— Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai +pour le dessert. + +— Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux. + +— Ce serait me désobliger. + +— Vous reviendrez? dit Athos d’un air de doute. + +— Assurément, dit-il en lui serrant la main confidentiellement. + +Et il ajouta plus bas: + +— Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas +affaires, pour l’amour de Dieu! + +Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l’obligation +de se tenir discret et impénétrable. Baisemeaux reconduisit +d’Artagnan jusqu’à la porte. + +Aramis, avec force caresses, s’empara d’Athos, résolu de le faire +parler; mais Athos avait toutes les vertus au suprême degré. Quand +la nécessité l’exigeait, il eût été le premier orateur du monde, +au besoin; il fût mort avant de dire une syllabe, dans l’occasion. + +Ces trois messieurs se placèrent donc, dix minutes après le départ +de d’Artagnan, devant une bonne table meublée avec le luxe +gastronomique le plus substantiel. + +Les grosses pièces, les conserves, les vins les plus variés, +apparurent successivement sur cette table servie aux dépens du +roi, et sur la dépense de laquelle M. Colbert eût trouvé +facilement à s’économiser deux tiers, sans faire maigrir personne +à la Bastille. + +Baisemeaux fut le seul qui mangeât et qui bût résolument. Aramis +ne refusa rien et effleura tout; Athos après le potage et les +trois hors-d’œuvre, ne toucha plus à rien. + +La conversation fut ce qu’elle devait être entre trois hommes si +opposés d’humeur et de projets. + +Aramis ne cessa de se demander par quelle singulière rencontre +Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d’Artagnan n’y était +plus, et pourquoi d’Artagnan ne s’y trouvait plus quand Athos y +était resté. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit +d’Aramis, qui vivait de subterfuges et d’intrigues, il regarda +bien son homme et le flaira occupé de quelque projet important. +Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intérêts, en se +demandant pourquoi d’Artagnan avait quitté la Bastille si +étrangement vite, en laissant là un prisonnier si mal introduit et +si mal écroué. + +Mais ce n’est pas sur ces personnages que nous arrêterons notre +examen. Nous les abandonnons à eux-mêmes, devant les débris des +chapons, des perdrix et des poissons mutilés par le couteau +généreux de Baisemeaux. + +Celui que nous poursuivrons, c’est d’Artagnan, qui, remontant dans +le carrosse qui l’avait amené, cria au cocher, à l’oreille: + +— Chez le roi, et brûlons le pavé! + + + + +Chapitre CCIII — Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de +la Bastille + + +M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprès de La Vallière, +ainsi qu’on l’a vu dans un des précédents chapitres; mais, quelle +que fût son éloquence, il ne persuada point à la jeune fille +qu’elle eût un protecteur assez considérable dans le roi, et +qu’elle n’avait besoin de personne au monde quand le roi était +pour elle. + +En effet, au premier mot que le confident prononça de la +découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris +et s’abandonna tout entière à une douleur que le roi n’eut pas +trouvée obligeante, si, d’un coin de l’appartement, il eût pu en +être le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s’en formalisa comme +aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce +qu’il avait vu et entendu. C’est là que nous le retrouvons, fort +agité, en présence de Louis, plus agité encore. + +— Mais, dit le roi à son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé +sa narration, qu’a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout à +l’heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je +passe chez elle? + +— Je crois, Sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra +que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le +chemin. + +— Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au cœur? +murmura Louis XIV entre ses dents. + +— Oh! Sire, cela n’est pas possible, car c’est vous que Mlle de +La Vallière aime, et cela de tout son cœur. Mais, vous savez, +M. de Bragelonne appartient à cette race sévère qui joue les héros +romains. + +Le roi sourit faiblement. Il savait à quoi s’en tenir. Athos le +quittait. + +— Quant à Mlle de La Vallière, continua de Saint-Aignan, elle a +été élevée chez Madame douairière, c’est-à-dire dans la retraite +et l’austérité. Ces deux fiancés-là se sont froidement fait de +petits serments devant la lune et les étoiles, et, voyez-vous, +Sire, aujourd’hui, pour rompre cela c’est le diable! + +De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au +contraire, du simple sourire Louis passa au sérieux complet. Il +ressentait déjà ce que le comte avait promis à d’Artagnan de lui +donner: des remords. Il songeait qu’en effet ces deux jeunes gens +s’étaient aimés et juré alliance; que l’un des deux avait tenu +parole, et que l’autre était trop probe pour ne pas gémir de +s’être parjuré. + +Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le cœur +du roi. Il ne prononça plus une parole, et, au lieu d’aller chez +sa mère, ou chez la reine, ou chez Madame pour s’égayer un peu et +faire rire les dames, ainsi qu’il le disait lui-même, il se +plongea dans le vaste fauteuil où Louis XIII, son auguste père, +s’était tant ennuyé avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de +jours et d’années. + +De Saint-Aignan comprit que le roi n’était pas amusable en ce +moment-là. Il hasarda la dernière ressource et prononça le nom de +Louise. Le roi leva la tête. + +— Que fera Votre Majesté ce soir? Faut-il prévenir Mlle de La +Vallière? + +— Dame! il me semble qu’elle est prévenue, répondit le roi. + +— Se promènera-t-on? + +— On sort de se promener, répliqua le roi. + +— Eh bien! Sire? + +— Eh bien! rêvons, de Saint-Aignan, rêvons chacun de notre côté; +quand Mlle de La Vallière aura bien regretté ce qu’elle regrette +le remords faisait son œuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle +nous donner de ses nouvelles! + +— Ah! Sire, pouvez-vous ainsi méconnaître ce cœur dévoué? + +Le roi se leva rouge de dépit; la jalousie mordait à son tour. De +Saint-Aignan commençait à trouver la position difficile, quand la +portière se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa première +idée fut qu’il lui arrivait un billet de La Vallière; mais, à la +place d’un messager d’amour, il ne vit que son capitaine des +mousquetaires debout et muet dans l’embrasure. + +— Monsieur d’Artagnan! fit-il. Ah!... Eh bien? + +D’Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la +même direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent été +clairs pour tout le monde; à bien plus forte raison le furent-ils +pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et +d’Artagnan se trouvèrent seuls. + +— Est-ce fait? demanda le roi. + +— Oui, Sire, répondit le capitaine des mousquetaires d’une voix +grave, c’est fait. + +Le roi ne trouva plus un mot à dire. Cependant l’orgueil lui +commandait de n’en pas rester là. Quand un roi a pris une +décision, même injuste, il faut qu’il prouve à tous ceux qui la +lui ont vu prendre, et surtout il faut qu’il se prouve à lui-même +qu’il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un +moyen presque infaillible, c’est de chercher des torts à la +victime. + +Louis, élevé par Mazarin et Anne d’Autriche, savait, mieux +qu’aucun prince ne le sut jamais, son métier de roi. Aussi +essaya-t-il de le prouver en cette occasion. Après un moment de silence, +pendant lequel il avait fait tout bas les réflexions que nous +venons de faire tout haut: + +— Qu’a dit le comte? reprit-il négligemment. + +— Mais rien, Sire. + +— Cependant, il ne s’est pas laissé arrêter sans rien dire? + +— Il a dit qu’il s’attendait à être arrêté, Sire. + +Le roi releva la tête avec fierté. + +— Je présume que M. le comte de La Fère n’a pas continué son rôle +de rebelle? dit-il. + +— D’abord, Sire, qu’appelez-vous rebelle? demanda tranquillement +le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l’homme qui, +non seulement se laisse coffrer à la Bastille, mais qui encore +résiste à ceux qui ne veulent pas l’y conduire? + +— Qui ne veulent pas l’y conduire? s’écria le roi. Qu’entends-je +là, capitaine? Êtes-vous fou? + +— Je ne crois pas, Sire. + +— Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arrêter M. de La +Fère?... + +— Oui, Sire. + +— Et quels sont ces gens-là? + +— Ceux que Votre Majesté en avait chargés, apparemment, dit le +mousquetaire. + +— Mais c’est vous que j’en avais chargé, s’écria le roi. + +— Oui, Sire, c’est moi. + +— Et vous dites que, malgré mon ordre, vous aviez l’intention de +ne pas arrêter l’homme qui m’avait insulté? + +— C’était absolument mon intention, oui, Sire. + +— Oh! + +— Je lui ai même proposé de monter sur un cheval que j’avais fait +préparer pour lui à la barrière de la Conférence. + +— Et dans quel but aviez-vous fait préparer ce cheval? + +— Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fère pût gagner Le Havre +et, de là, l’Angleterre. + +— Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? s’écria le roi +étincelant de fierté sauvage. + +— Parfaitement. + +Il n’y avait rien à répondre à des articulations faites sur ce +ton. Le roi sentit une si rude résistance, qu’il s’étonna. + +— Vous aviez au moins une raison, monsieur d’Artagnan, quand vous +agissiez ainsi? interrogea le roi avec majesté. + +— J’ai toujours une raison, Sire. + +— Ce n’est pas la raison de l’amitié, au moins, la seule que vous +puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je +vous avais mis bien à l’aise sur ce chapitre. + +— Moi, Sire? + +— Ne vous ai-je pas laissé le choix d’arrêter ou de ne pas +arrêter M. le comte de La Fère? + +— Oui, Sire; mais... + +— Mais quoi? interrompit le roi impatient. + +— Mais en me prévenant, Sire, que, si je ne l’arrêtais pas, votre +capitaine des gardes l’arrêterait, lui. + +— Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment où je +ne vous forçais pas la main? + +— À moi, oui, Sire; à mon ami, non. + +— Non? + +— Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes, +mon ami était toujours arrêté. + +— Et voilà votre dévouement, monsieur? un dévouement qui +raisonne, qui choisit? Vous n’êtes pas un soldat, monsieur! + +— J’attends que Votre Majesté me dise ce que je suis. + +— Eh bien! vous êtes un frondeur! + +— Depuis qu’il n’y a plus de Fronde, alors, Sire... + +— Mais, si ce que vous dites est vrai... + +— Ce que je dis est toujours vrai, Sire. + +— Que venez-vous faire ici? Voyons. + +— Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fère est à la +Bastille... + +— Ce n’est point votre faute, à ce qu’il paraît. + +— C’est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu’il y est, il +est important que Votre Majesté le sache. + +— Ah! monsieur d’Artagnan, vous bravez votre roi! + +— Sire... + +— Monsieur d’Artagnan, je vous préviens que vous abusez de ma +patience. + +— Au contraire, Sire. + +— Comment, au contraire? + +— Je viens me faire arrêter aussi. + +— Vous faire arrêter, vous? + +— Sans doute. Mon ami va s’ennuyer là-bas, et je viens proposer à +Votre Majesté de me permettre de lui faire compagnie; que Votre +Majesté dise un mot, et je m’arrête moi-même; je n’aurai pas +besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en réponds. + +Le roi s’élança vers la table et saisit une plume pour donner +l’ordre d’emprisonner d’Artagnan. + +— Faites attention que c’est pour toujours, monsieur, +s’écria-t-il avec l’accent de la menace. + +— J’y compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsqu’une fois +vous aurez fait ce beau coup-là, vous n’oserez plus me regarder en +face. + +Le roi jeta sa plume avec violence. + +— Allez-vous-en! dit-il. + +— Oh! non pas, Sire, s’il plaît à Votre Majesté. + +— Comment, non pas? + +— Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi s’est +emporté, c’est un malheur, mais je n’en dirai pas moins au roi ce +que j’ai à lui dire. + +— Votre démission, monsieur, s’écria le roi! + +— Sire, vous savez que ma démission ne me tient pas au cœur, +puisque, à Blois, le jour où Votre Majesté a refusé au roi Charles +le million que lui a donné mon ami le comte de La Fère, j’ai +offert ma démission au roi. + +— Eh bien! alors, faites vite. + +— Non, Sire; car ce n’est point de ma démission qu’il s’agit ici; +Votre Majesté avait pris la plume pour m’envoyer à la Bastille, +pourquoi change-t-elle d’avis? + +— D’Artagnan! tête gasconne! qui est le roi de vous ou de moi! +Voyons. + +— C’est vous, Sire, malheureusement. + +— Comment, malheureusement? + +— Oui, Sire; car, si c’était moi... + +— Si c’était vous, vous approuveriez la rébellion de +M. d’Artagnan, n’est-ce pas? + +— Oui, certes! + +— En vérité? + +Et le roi haussa les épaules. + +— Et je dirais à mon capitaine des mousquetaires, continua +d’Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et +non avec des charbons enflammés, je lui dirais: «Monsieur +d’Artagnan, j’ai oublié que je suis le roi. Je suis descendu de +mon trône pour outrager un gentilhomme.» + +— Monsieur, s’écria le roi, croyez-vous que c’est excuser votre +ami que de surpasser son insolence? + +— Oh! Sire, j’irai bien plus loin que lui, dit d’Artagnan, et ce +sera votre faute. Je vous dirai, ce qu’il ne vous a pas dit, lui, +l’homme de toutes les délicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez +sacrifié son fils, et il défendait son fils; vous l’avez sacrifié +lui-même; il vous parlait au nom de l’honneur, de la religion et +de la vertu, vous l’avez repoussé, chassé, emprisonné. Moi, je +serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez! +Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs à +révérences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous +qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie? voulez-vous qu’on vous +aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous? Si vous préférez la +bassesse, l’intrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous +partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai +plus, les seuls modèles de la vaillance d’autrefois; nous qui +avons servi et dépassé peut-être en courage, en mérite, des hommes +déjà grands dans la postérité. Choisissez, Sire, et hâtez-vous. Ce +qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours +assez de courtisans. Hâtez-vous, et envoyez-moi à la Bastille avec +mon ami; car, si vous n’avez pas su écouter le comte de La Fère, +c’est-à-dire la voix la plus douce et la plus noble de l’honneur; +si vous ne savez pas entendre d’Artagnan, c’est-à-dire la plus +franche et la plus rude voix de la sincérité, vous êtes un mauvais +roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on +les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voilà ce que j’avais +à vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-là. + +Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il était +évident que la foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas étonné +davantage; on eût cru que le souffle lui manquait et qu’il allait +expirer. Cette rude voix de la sincérité, comme l’appelait +d’Artagnan, lui avait traversé le cœur, pareille à une lame. + +D’Artagnan avait dit tout ce qu’il avait à dire. Comprenant la +colère du roi, il tira son épée, et, s’approchant respectueusement +de Louis XIV, il la posa sur la table. + +Mais le roi, d’un geste furieux, repoussa l’épée, qui tomba à +terre et roula aux pieds de d’Artagnan. + +Si maître que le mousquetaire fût de lui, il pâlit à son tour, et +frémissant d’indignation: + +— Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut l’exiler, il +peut le condamner à mort; mais, fût-il cent fois roi, il n’a +jamais le droit de l’insulter en déshonorant son épée. Sire, un +roi de France n’a jamais repoussé avec mépris l’épée d’un homme +tel que moi. Cette épée souillée, songez-y, Sire, elle n’a plus +désormais d’autre fourreau que mon cœur ou le vôtre. Je choisis +le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience! + +Puis se précipitant sur son épée: + +— Que mon sang retombe sur votre tête, Sire! s’écria-t-il. + +Et, d’un geste rapide, appuyant la poignée de l’épée au parquet, +il en dirigea la pointe sur sa poitrine. + +Le roi s’élança d’un mouvement encore plus rapide que celui de +d’Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la +main gauche, saisissant par le milieu la lame de l’épée, qu’il +remit silencieusement au fourreau. + +D’Artagnan, roide, pâle et frémissant encore, laissa, sans +l’aider, faire le roi jusqu’au bout. + +Alors, Louis, attendri, revenant à la table, prit la plume, +écrivit quelques lignes, les signa, et étendit la main vers +d’Artagnan. + +— Qu’est-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine. + +— L’ordre donné à M. d’Artagnan d’élargir à l’instant même M. le +comte de La Fère. + +D’Artagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia +l’ordre, le passa sous son buffle et sortit. + +Ni le roi ni le capitaine n’avaient articulé une syllabe. + +— Ô cœur humain! boussole des rois! murmura Louis resté seul, +quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles +d’un livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis +pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant. + + + + +Chapitre CCIV — Rivaux politiques + + +D’Artagnan avait promis à M. de Baisemeaux d’être de retour au +dessert, d’Artagnan tint parole. On en était aux vins fins et aux +liqueurs, dont la cave du gouverneur avait la réputation d’être +admirablement garnie, lorsque les éperons du capitaine des +mousquetaires retentirent dans le corridor et que lui-même parut +sur le seuil. + +Athos et Aramis avaient joué serré. Aussi, aucun des deux n’avait +pénétré l’autre. On avait soupé, causé beaucoup de la Bastille, du +dernier voyage de Fontainebleau, de la future fête que M. Fouquet +devait donner à Vaux. Les généralités avaient été prodiguées, et +nul, hormis de Baisemeaux, n’avait effleuré les choses +particulières. + +D’Artagnan tomba au milieu de la conversation, encore pâle et ému +de sa conversation avec le roi. Baisemeaux s’empressa +d’approcher une chaise. D’Artagnan accepta un verre plein et le +laissa vide. Athos et Aramis remarquèrent tous deux cette émotion +de d’Artagnan. Quant à de Baisemeaux, il ne vit rien que le +capitaine des mousquetaires de Sa Majesté auquel il se hâta de +faire fête. Approcher le roi, c’était avoir tous droits aux égards +de M. de Baisemeaux. Seulement, quoique Aramis eût remarqué cette +émotion, il n’en pouvait deviner la cause. Athos seul croyait +l’avoir pénétrée. Pour lui, le retour de d’Artagnan et surtout le +bouleversement de l’homme impassible signifiaient: «Je viens de +demander au roi quelque chose que le roi m’a refusé.» Bien +convaincu qu’il était dans le vrai, Athos sourit, se leva de table +et fit un signe à d’Artagnan, comme pour lui rappeler qu’ils +avaient autre chose à faire que de souper ensemble. + +D’Artagnan comprit et répondit par un autre signe. Aramis et +Baisemeaux, voyant ce dialogue muet, interrogeaient du regard. +Athos crut que c’était à lui de donner l’explication de ce qui se +passait. + +— La vérité, mes amis, dit le comte de La Fère avec un sourire, +c’est que vous, Aramis, vous venez de souper avec un criminel +d’État, et vous, monsieur de Baisemeaux, avec votre prisonnier. + +Baisemeaux poussa une exclamation de surprise et presque de joie. +Ce cher M. de Baisemeaux avait l’amour-propre de sa forteresse. À +part le profit, plus il avait de prisonniers, plus il était +heureux; plus ces prisonniers étaient grands, plus il était fier. + +Quant à Aramis, prenant une figure de circonstance: + +— Oh! cher Athos, dit-il, pardonnez-moi, mais, je me doutais +presque de ce qui arrive. Quelque incartade de Raoul ou de La +Vallière, n’est-ce pas? + +— Hélas! fit Baisemeaux. + +— Et, continua Aramis, vous, en grand seigneur que vous êtes, +oubliant qu’il n’y a plus que des courtisans, vous avez été +trouver le roi et vous lui avez dit son fait? + +— Vous avez deviné, mon ami. + +— De sorte, dit de Baisemeaux, tremblant d’avoir soupé si +familièrement avec un homme tombé dans la disgrâce de Sa Majesté; +de sorte, monsieur le comte?... + +— De sorte, mon cher gouverneur, dit Athos, que mon ami +M. d’Artagnan va vous communiquer ce papier qui passe par +l’ouverture de son buffle, et qui n’est autre, certainement, que +mon ordre d’écrou. + +De Baisemeaux tendit la main avec sa souplesse d’habitude. + +D’Artagnan tira, en effet, deux papiers de sa poitrine, et en +présenta un au gouverneur. Baisemeaux déplia le papier et lut à +demi-voix, tout en regardant Athos par-dessus le papier, en +s’interrompant: + +— «Ordre de détenir dans mon château de la Bastille...» Très +bien... «Dans mon château de la Bastille... M. le comte de La +Fère.» oh! monsieur, que c’est pour moi un douloureux honneur de +vous posséder! + +— Vous aurez un patient prisonnier, monsieur dit Athos de sa voix +suave et calme. + +— Et un prisonnier qui ne restera pas un mois chez vous, mon cher +gouverneur, dit Aramis, tandis que de Baisemeaux, l’ordre à la +main, transcrivait sur son registre d’écrou la volonté royale. + +— Pas même un jour, ou plutôt, pas même une nuit, dit d’Artagnan +en exhibant le second ordre du roi; car maintenant, cher monsieur +de Baisemeaux, il vous faudra transcrire aussi cet ordre de mettre +immédiatement le comte en liberté. + +— Ah! fit Aramis, c’est de la besogne que vous m’épargnez, +d’Artagnan. + +Et il serra d’une façon significative la main du mousquetaire en +même temps que celle d’Athos. + +— Eh quoi! dit ce dernier avec étonnement, le roi me donne la +liberté? + +— Lisez, cher ami, repartit d’Artagnan. + +Athos prit l’ordre et lut. + +— C’est vrai, dit-il. + +— En seriez-vous fâché? demanda d’Artagnan. + +— Oh! non, au contraire. Je ne veux pas de mal au roi, et le plus +grand mal qu’on puisse souhaiter aux rois, c’est qu’ils commettent +une injustice. Mais vous avez eu du mal, n’est-ce pas? oh! +avouez-le mon ami. + +— Moi? Pas du tout! fit en riant le mousquetaire. Le roi fait +tout ce que je veux. + +Aramis regarda d’Artagnan et vit bien qu’il mentait. + +Mais Baisemeaux ne regarda rien que d’Artagnan, tant il était +saisi d’une admiration profonde pour cet homme qui faisait faire +au roi tout ce qu’il voulait. + +— Et le roi exile Athos? demanda Aramis. + +— Non, pas précisément; le roi ne s’est pas même expliqué +là-dessus, reprit d’Artagnan; mais je crois que le comte n’a rien de +mieux à faire, à moins qu’il ne tienne à remercier le roi... + +— Non, en vérité, répondit en souriant Athos. + +— Eh bien! je crois que le comte n’a rien de mieux à faire, +reprit d’Artagnan, que de se retirer dans son château. Au reste, +mon cher Athos, parlez, demandez; si une résidence vous est plus +agréable que l’autre, je me fais fort de vous faire obtenir +celle-là. + +— Non, merci, dit Athos; rien ne peut m’être plus agréable, cher +ami, que de retourner dans ma solitude, sous mes grands arbres, au +bord de la Loire. Si Dieu est le suprême médecin des maux de +l’âme, la nature est le souverain remède. Ainsi, monsieur, +continua Athos en se retournant vers Baisemeaux, me voilà donc +libre? + +— Oui, monsieur le comte, je le crois, je l’espère, du moins, dit +le gouverneur en tournant et retournant les deux papiers, à moins, +toutefois, que M. d’Artagnan n’ait un troisième ordre. + +— Non, cher monsieur de Baisemeaux, non, dit le mousquetaire, il +faut vous en tenir au second et nous arrêter là. + +— Ah! monsieur le comte, dit Baisemeaux s’adressant à Athos, vous +ne savez pas ce que vous perdez! Je vous eusse mis à trente +livres, comme les généraux; que dis-je! à cinquante livres, comme +les princes, et vous eussiez soupé tous les soirs comme vous avez +soupé ce soir. + +— Permettez-moi, monsieur, dit Athos, de préférer ma médiocrité. + +Puis, se retournant vers d’Artagnan: + +— Partons, mon ami, dit-il. + +— Partons, dit d’Artagnan. + +— Est-ce que j’aurai cette joie, demanda Athos, de vous posséder +pour compagnon, mon ami? + +— Jusqu’à la porte seulement, très cher, répondit d’Artagnan; +après quoi, je vous dirai ce que j’ai dit au roi: «Je suis de +service.» + +— Et vous, mon cher Aramis, dit Athos en souriant +m’accompagnez-vous? La Fère est sur la route de Vannes. + +— Moi, mon ami, dit le prélat, j’ai rendez-vous ce soir à Paris, +et je ne saurais m’éloigner sans faire souffrir de graves +intérêts. + +— Alors, mon cher ami, dit Athos, permettez-moi que je vous +embrasse, et que je parte. Mon cher monsieur Baisemeaux, grand +merci de votre bonne volonté, et surtout de l’échantillon que vous +m’avez donné de l’ordinaire de la Bastille. + +Et, après avoir embrassé Aramis et serré la main à +M. de Baisemeaux; après avoir reçu les souhaits de bon voyage de +tous deux, Athos partit avec d’Artagnan. + +Tandis que le dénouement de la scène du Palais-Royal +s’accomplissait à la Bastille, disons ce qui se passait chez Athos +et chez Bragelonne. + +Grimaud, comme nous l’avons vu, avait accompagné son maître à +Paris; comme nous l’avons dit, il avait assisté à la sortie +d’Athos; il avait vu d’Artagnan mordre ses moustaches; il avait vu +son maître monter en carrosse; il avait interrogé l’une et l’autre +physionomie, et il les connaissait toutes deux depuis assez +longtemps pour avoir compris, à travers le masque de leur +impassibilité, qu’il se passait de graves événements. + +Une fois Athos parti, il se mit à réfléchir. Alors il se rappela +l’étrange façon dont Athos lui avait dit adieu, l’embarras +imperceptible pour tout autre que pour lui de ce maître aux idées +si nettes, à la volonté si droite. Il savait qu’Athos n’avait rien +emporté que ce qu’il avait sur lui, et, cependant, il croyait voir +qu’Athos ne partait pas pour une heure, pas même pour un jour. Il +y avait une longue absence dans la façon dont Athos, en quittant +Grimaud, avait prononcé le mot adieu. + +Tout cela lui revenait à l’esprit avec tous ses sentiments +d’affection profonde pour Athos, avec cette horreur du vide et de +la solitude qui toujours occupe l’imagination des gens qui aiment; +tout cela, disons-nous, rendit l’honnête Grimaud fort triste et +surtout fort inquiet. + +Sans se rendre compte de ce qu’il faisait depuis le départ de son +maître, il errait par tout l’appartement, cherchant, pour ainsi +dire, les traces de son maître, semblable, en cela, tout ce qui +est bon se ressemble, au chien, qui n’a pas d’inquiétude sur son +maître absent, mais qui a de l’ennui. Seulement, comme à +l’instinct de l’animal Grimaud joignait la raison de l’homme, +Grimaud avait à la fois de l’ennui et de l’inquiétude. + +N’ayant trouvé aucun indice qui pût le guider, n’ayant rien vu ou +rien découvert qui eût fixé ses doutes, Grimaud se mit à imaginer +ce qui pouvait être arrivé. Or, l’imagination est la ressource ou +plutôt le supplice des bons cœurs. En effet, jamais il n’arrive +qu’un bon cœur se représente son ami heureux ou allègre. Jamais +le pigeon qui voyage n’inspire autre chose que la terreur au +pigeon resté au logis. + +Grimaud passa donc de l’inquiétude à la terreur. Il récapitula +tout ce qui s’était passé: la lettre de d’Artagnan à Athos, lettre +à la suite de laquelle Athos avait paru si chagrin; puis la visite +de Raoul à Athos, visite à la suite de laquelle Athos avait +demandé ses ordres et son habit de cérémonie; puis cette entrevue +avec le roi, entrevue à la suite de laquelle Athos était rentré si +sombre; puis cette explication entre le père et le fils, +explication à la suite de laquelle Athos avait si tristement +embrassé Raoul, tandis que Raoul s’en allait si tristement chez +lui; enfin l’arrivée de d’Artagnan mordant sa moustache, arrivée à +la suite de laquelle M. le comte de La Fère était monté en +carrosse avec d’Artagnan. Tout cela composait un drame en cinq +actes fort clair, surtout pour un analyste de la force de Grimaud. + +Et d’abord Grimaud eut recours aux grands moyens; il alla chercher +dans le justaucorps laissé par son maître la lettre de +M. d’Artagnan. Cette lettre s’y trouvait encore, et voici ce +qu’elle contenait: + +«Cher ami, Raoul est venu me demander des renseignements sur la +conduite de Mlle de La Vallière durant le séjour de notre jeune +ami à Londres. Moi, je suis un pauvre capitaine de mousquetaires +dont les oreilles sont rebattues tout le jour des propos de +caserne et de ruelle. Si j’avais dit à Raoul ce que je crois +savoir, le pauvre garçon en fût mort; mais, moi qui suis au +service du roi, je ne puis raconter les affaires du roi. Si le +cœur vous en dit, marchez! La chose vous regarde plus que moi et +presque autant que Raoul.» + +Grimaud s’arracha une demi-pincée de cheveux. Il eût fait mieux si +sa chevelure eût été plus abondante. + +— Voilà, dit-il, le nœud de l’énigme. La jeune fille a fait des +siennes. Ce qu’on dit d’elle et du roi est vrai. Notre jeune +maître est trompé. Il doit le savoir. M. le comte a été trouver le +roi et lui a dit son fait. Et puis le roi a envoyé M. d’Artagnan +pour arranger l’affaire. Ah! mon Dieu, continua Grimaud, M. le +comte est rentré sans son épée. + +Cette découverte fit monter la sueur au front du brave homme. Il +ne s’arrêta pas plus longtemps à conjecturer, il enfonça son +chapeau sur la tête et courut au logis de Raoul. + +Après la sortie de Louise, Raoul avait dompté sa douleur, sinon +son amour, et, forcé de regarder en avant dans cette route +périlleuse où l’entraînaient la folie et la rébellion, il avait vu +du premier coup d’œil son père en butte à la résistance royale, +puisque Athos s’était d’abord offert à cette résistance. + +En ce moment de lucidité toute sympathique, le malheureux jeune +homme se rappela justement les signes mystérieux d’Athos, la +visite inattendue de d’Artagnan, et le résultat de tout ce conflit +entre un prince et un sujet apparut à ses yeux épouvantés. + +D’Artagnan en service, c’est-à-dire cloué à son poste, ne venait +certes pas chez Athos pour le plaisir de voir Athos. Il venait +pour lui dire quelque chose. Ce quelque chose, en d’aussi pénibles +conjonctures, était un malheur ou un danger. Raoul frémit d’avoir +été égoïste, d’avoir oublié son père pour son amour, d’avoir, en +un mot, cherché la rêverie ou la jouissance du désespoir, alors +qu’il s’agissait peut-être de repousser l’attaque imminente +dirigée contre Athos. + +Ce sentiment le fit bondir. Il ceignit son épée et courut d’abord +à la demeure de son père. En chemin, il se heurta contre Grimaud, +qui, parti du pôle opposé, s’élançait avec la même ardeur à la +recherche de la vérité. Ces deux hommes s’étreignirent l’un et +l’autre; ils en étaient l’un et l’autre au même point de la +parabole décrite par leur imagination. + +— Grimaud! s’écria Raoul. + +— Monsieur Raoul! s’écria Grimaud. + +— M. le comte va bien? + +— Tu l’as vu? + +— Non; où est-il? + +— Je le cherche. + +— Et M. d’Artagnan? + +— Sorti avec lui. + +— Quand? + +— Dix minutes après votre départ. + +— Comment sont-ils sortis? + +— En carrosse. + +— Où vont-ils? + +— Je ne sais. + +— Mon père a pris de l’argent? + +— Non. + +— Une épée? + +— Non. + +— Grimaud! + +— Monsieur Raoul! + +— J’ai idée que M. d’Artagnan venait pour... + +— Pour arrêter M. le comte, n’est-ce pas? + +— Oui, Grimaud. + +— Je l’aurais juré! + +— Quel chemin ont-ils pris? + +— Le chemin des quais. + +— La Bastille? + +— Ah! mon Dieu, oui. + +— Vite, courons! + +— Oui, courons! + +— Mais où cela? dit soudain Raoul avec accablement. + +— Passons chez M. d’Artagnan; nous saurons peut-être quelque +chose. + +— Non; si l’on s’est caché de moi chez mon père, on s’en cachera +partout. Allons chez... Oh! mon Dieu! mais je suis fou +aujourd’hui, mon bon Grimaud. + +— Quoi donc? + +— J’ai oublié M. du Vallon. + +— M. Porthos? + +— Qui m’attend toujours! Hélas! je te le disais, je suis fou. + +— Qui vous attend, où cela? + +— Aux Minimes de Vincennes! + +— Ah! mon Dieu! Heureusement, c’est du côté de la Bastille! + +— Allons, vite! + +— Monsieur, je vais faire seller les chevaux. + +— Oui, mon ami, va. + + + + +Chapitre CCV — Où Porthos est convaincu sans avoir compris + + +Ce digne Porthos, fidèle à toutes les lois de la chevalerie +antique, s’était décidé à attendre M. de Saint-Aignan jusqu’au +coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir, +comme Raoul avait oublié d’en prévenir son second, comme la +faction commençait à être des plus longues et des plus pénibles, +Porthos s’était fait apporter par le garde d’une porte quelques +bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin d’avoir au +moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une +bouchée. Il en était aux dernières extrémités, c’est-à-dire aux +dernières miettes, lorsque Raoul arriva escorté de Grimaud, et +tous deux poussant à toute bride. + +Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si pressés, il +ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitôt +de l’herbe sur laquelle il s’était mollement assis, il commença +par déraidir ses genoux et ses poignets, en disant: + +— Ce que c’est que d’avoir de belles habitudes! Ce drôle a fini +par venir. Si je me fusse retiré, il ne trouvait personne et +prenait avantage. + +Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit +ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille +gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul, +lequel, avec des gestes désespérés, l’aborda en criant: + +— Ah! cher ami; ah! pardon; ah! que je suis malheureux! + +— Raoul! fit Porthos tout surpris. + +— Vous m’en vouliez? s’écria Raoul en venant embrasser Porthos. + +— Moi? et de quoi? + +— De vous avoir ainsi oublié. Mais, voyez-vous, j’ai la tête +perdue. + +— Ah bah! + +— Si vous saviez, mon ami? + +— Vous l’avez tué? + +— Qui? + +— De Saint-Aignan. + +— Hélas! il s’agit bien de Saint-Aignan. + +— Qu’y a-t-il encore? + +— Il y a que M. le comte de La Fère doit être arrêté à l’heure +qu’il est. + +Porthos fit un mouvement qui eût renversé une muraille. + +— Arrêté!... Par qui? + +— Par d’Artagnan! + +— C’est impossible, dit Porthos. + +— C’est cependant la vérité, répliqua Raoul. + +Porthos se tourna du côté de Grimaud en homme qui a besoin d’une +seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tête. + +— Et où l’a-t-on mené? demanda Porthos. + +— Probablement à la Bastille. + +— Qui vous le fait croire? + +— En chemin, nous avons questionné des gens qui ont vu passer le +carrosse, et d’autres encore qui l’ont vu entrer à la Bastille. + +— Oh! oh! murmura Porthos, et il fit deux pas. + +— Que décidez-vous? demanda Raoul. + +— Moi? Rien. Seulement, je ne veux pas qu’Athos reste à la +Bastille. + +Raoul s’approcha du digne Porthos. + +— Savez-vous que c’est par ordre du roi que l’arrestation s’est +faite? + +Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire: «Qu’est-ce que +cela me fait, à moi?» Ce muet langage parut si éloquent à Raoul, +qu’il n’en demanda pas davantage. Il remonta à cheval. Déjà +Porthos, aidé de Grimaud, en avait fait autant. + +— Dressons notre plan, dit Raoul. + +— Oui, répliqua Porthos, notre plan, c’est cela, dressons-le. + +Raoul poussa un grand soupir et s’arrêta soudain. + +— Qu’avez-vous? demanda Porthos; une faiblesse? + +— Non, l’impuissance! Avons-nous la prétention, à trois, d’aller +prendre la Bastille? + +— Ah! si d’Artagnan était là, répondit Porthos, je ne dis pas. + +Raoul fut saisi d’admiration à la vue de cette confiance héroïque +à force d’être naïve. C’étaient donc bien là ces hommes célèbres +qui, à trois ou quatre, abordaient des armées ou attaquaient des +châteaux! Ces hommes qui avaient épouvanté la mort, et qui +survivant à tout un siècle en débris, étaient plus forts encore +que les plus robustes d’entre les jeunes. + +— Monsieur, dit-il à Porthos, vous venez de me faire naître une +idée: il faut absolument voir M. d’Artagnan. + +— Sans doute. + +— Il doit être rentré chez lui, après avoir conduit mon père à la +Bastille. + +— Informons-nous d’abord à la Bastille, dit Grimaud, qui parlait +peu, mais bien. + +En effet, ils se hâtèrent d’arriver devant la forteresse. Un de +ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volonté, fit +que Grimaud aperçut tout à coup le carrosse qui tournait la grande +porte du pont-levis. C’était au moment où d’Artagnan, comme on l’a +vu, revenait de chez le roi. + +En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et +voir quelles personnes étaient dedans. Les chevaux étaient déjà +arrêtés de l’autre côté de cette grande porte, qui se referma, +tandis qu’un garde française en faction heurta du mousquet le nez +du cheval de Raoul. + +Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir à quoi s’en tenir +sur la présence de ce carrosse qui avait renfermé son père. + +— Nous le tenons, dit Grimaud. + +— En attendant un peu, nous sommes sûrs qu’il sortira, n’est-ce +pas, mon ami? + +— À moins que d’Artagnan aussi ne soit prisonnier répliqua +Porthos; auquel cas tout est perdu. + +Raoul ne répondit rien. Tout était admissible. Il donna le conseil +à Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue +Jean-Beausire, afin d’éveiller moins de soupçons, et lui-même, avec sa +vue perçante, il guetta la sortie de d’Artagnan ou celle du +carrosse. + +C’était le bon parti. En effet, vingt minutes ne s’étaient pas +écoulées, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un +éblouissement empêcha Raoul de distinguer quelles figures +occupaient cette voiture. Grimaud jura qu’il avait vu deux +personnes, et que son maître était une des deux. Porthos regardait +tour à tour Raoul et Grimaud, espérant comprendre leur idée. + +— Il est évident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce +carrosse, c’est qu’on le met en liberté, ou qu’on le mène à une +autre prison. + +— Nous l’allons bien voir par le chemin qu’il prendra, dit +Porthos. + +— Si on le met en liberté, dit Grimaud, on le conduira chez lui. + +— C’est vrai, dit Porthos. + +— Le carrosse n’en prend pas le chemin, dit Raoul. + +Et, en effet, les chevaux venaient de disparaître dans le faubourg +Saint-Antoine. + +— Courons, dit Porthos; nous attaquerons le carrosse sur la +route, et nous dirons à Athos de fuir. + +— Rébellion! murmura Raoul. + +Porthos lança à Raoul un second regard, digne pendant du premier. +Raoul n’y répondit qu’en serrant les flancs de son cheval. + +Peu d’instants après, les trois cavaliers avaient rattrapé le +carrosse et le suivaient de si près, que l’haleine des chevaux +humectait la caisse de la voiture. + +D’Artagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot +des chevaux. C’était au moment où Raoul disait à Porthos de +dépasser le carrosse, pour voir quelle était la personne qui +accompagnait Athos. Porthos obéit, mais il ne put rien voir; les +mantelets étaient baissés. + +La colère et l’impatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer +ce mystère de la part des compagnons d’Athos, et il se décidait +aux extrémités. + +D’un autre côté, d’Artagnan avait parfaitement reconnu Porthos; il +avait, sous le cuir des mantelets, reconnu également Raoul, et +communiqué au comte le résultat de son observation. Ils voulaient +voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degré. + +Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le +premier cheval du carrosse en commandant au cocher d’arrêter. + +Porthos saisit le cocher et l’enleva de dessus son siège. + +Grimaud tenait déjà la portière du carrosse arrêté. + +Raoul ouvrit ses bras en criant: + +— Monsieur le comte! monsieur le comte! + +— Eh bien! c’est vous, Raoul? dit Athos ivre de joie. + +— Pas mal! ajouta d’Artagnan avec un éclat de rire. + +Et tous deux embrassèrent le jeune homme et Porthos, qui s’étaient +emparés d’eux. + +— Mon brave Porthos, excellent ami! s’écria Athos; toujours vous! + +— Il a encore vingt ans! dit d’Artagnan. Bravo, Porthos! + +— Dame! répondit Porthos un peu confus, nous avons cru que l’on +vous arrêtait. + +— Tandis que, reprit Athos, il ne s’agissait que d’une promenade +dans le carrosse de M. d’Artagnan. + +— Nous vous suivons depuis la Bastille, répliqua Raoul avec un +ton de soupçon et de reproche. + +— Où nous étions allés souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous +rappelez-vous Baisemeaux, Porthos? + +— Pardieu! très bien. + +— Et nous y avons vu Aramis. + +— À la Bastille? + +— À souper. + +— Ah! s’écria Porthos en respirant. + +— Il nous a dit mille choses pour vous. + +— Merci! + +— Où va Monsieur le comte? demanda Grimaud que son maître avait +déjà récompensé par un sourire. + +— Nous allons à Blois, chez nous. + +— Comme cela?... tout droit? + +— Tout droit. + +— Sans bagages? + +— Oh! mon Dieu! Raoul eût été chargé de m’expédier les miens ou +de me les apporter en revenant chez moi s’il y revient. + +— Si rien ne l’arrête plus à Paris, dit d’Artagnan avec un regard +ferme et tranchant comme l’acier douloureux comme lui, car il +rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous +suivre Athos. + +— Rien ne m’arrête plus à Paris, dit Raoul. + +— Nous partons, alors, répliqua sur-le-champ Athos. + +— Et M. d’Artagnan? + +— Oh! moi, j’accompagnais Athos jusqu’à la barrière seulement, et +je reviens avec Porthos. + +— Très bien, dit celui-ci. + +— Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras +autour du cou de Raoul pour l’attirer dans le carrosse, et en +l’embrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas +retourner doucement à Paris avec ton cheval et celui de M. du +Vallon; car, Raoul et moi, nous montons à cheval ici, et laissons +le carrosse à ces deux messieurs pour rentrer dans Paris; puis, +une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu +expédieras le tout chez nous. + +— Mais, fit observer Raoul, qui cherchait à faire parler le +comte, quand vous reviendrez à Paris, il ne vous restera ni linge +ni effets; ce sera bien incommode. + +— Je pense que, d’ici à bien longtemps, Raoul, je ne retournerai +à Paris. Le dernier séjour que nous y fîmes ne m’a pas encouragé à +en faire d’autres. + +Raoul baissa la tête et ne dit plus un mot. + +Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amené +Porthos et qui sembla fort heureux de l’échange. + +On s’était embrassé, on s’était serré les mains, on s’était donné +mille témoignages d’éternelle amitié. Porthos avait promis de +passer un mois chez Athos à son premier loisir. D’Artagnan promit +de mettre à profit son premier congé; puis, ayant embrassé Raoul +pour la dernière fois: + +— Mon enfant, dit-il, je t’écrirai. + +Il y avait tout dans ces mots de d’Artagnan, qui n’écrivait +jamais. Raoul fut touché jusqu’aux larmes. Il s’arracha des mains +du mousquetaire et partit. + +D’Artagnan rejoignit Porthos dans le carrosse. + +— Eh bien! dit-il, cher ami, en voilà une journée! + +— Mais, oui, répliqua Porthos. + +— Vous devez être éreinté? + +— Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin d’être +prêt demain. + +— Et pourquoi cela? + +— Pardieu! pour finir ce que j’ai commencé. + +— Vous me faites frémir, mon ami; je vous vois tout effarouché. +Que diable avez-vous commencé qui ne soit pas fini? + +— Écoutez donc, Raoul ne s’est pas battu. Il faut que je me +batte, moi! + +— Avec qui?... avec le roi? + +— Comment, avec le roi? dit Porthos stupéfait. + +— Mais oui, grand enfant, avec le roi! + +— Je vous assure que c’est avec M. de Saint-Aignan. + +— Voilà ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce +gentilhomme, c’est contre le roi que vous tirez l’épée. + +— Ah! fit Porthos en écarquillant les yeux, vous en êtes sûr? + +— Pardieu! + +— Eh bien! comment arranger cela, alors? + +— Nous allons tâcher de faire un bon souper, Porthos. La table du +capitaine des mousquetaires est agréable. Vous y verrez le beau de +Saint-Aignan, et vous boirez à sa santé. + +— Moi? s’écria Porthos avec horreur. + +— Comment! dit d’Artagnan, vous refusez de boire à la santé du +roi? + +— Mais, corbœuf! je ne vous parle pas du roi; je vous parle de +M. de Saint-Aignan. + +— Mais puisque je vous répète que c’est la même chose. + +— Ah!... très bien, alors, dit Porthos vaincu. + +— Vous comprenez, n’est-ce pas? + +— Non, dit Porthos; mais c’est égal. + +— Oui, c’est égal, répliqua d’Artagnan; allons souper, Porthos. + + + + +Chapitre CCVI — La société de M. de Baisemeaux + + +On n’a pas oublié qu’en sortant de la Bastille d’Artagnan et le +comte de La Fère y avaient laissé Aramis en tête à tête avec +Baisemeaux. + +Baisemeaux ne s’aperçut pas le moins du monde, une fois ses deux +convives sortis, que la conversation souffrît de leur absence. Il +croyait que le vin de dessert, et celui de la Bastille était +excellent, il croyait, disons-nous, que le vin de dessert était un +stimulant suffisant pour faire parler un homme de bien. Il +connaissait mal Sa Grandeur, qui n’était jamais plus impénétrable +qu’au dessert. Mais Sa Grandeur connaissait à merveille +M. de Baisemeaux, en comptant pour faire parler le gouverneur sur +le moyen que celui-ci regardait comme efficace. + +La conversation, sans languir en apparence, languissait donc en +réalité; car Baisemeaux, non seulement parlait à peu près seul, +mais encore ne parlait que de ce singulier événement de +l’incarcération d’Athos, suivie de cet ordre si prompt de le +mettre en liberté. + +Baisemeaux, d’ailleurs, n’avait pas été sans remarquer que les +deux ordres, ordre d’arrestation et ordre de mise en liberté, +étaient tous deux de la main du roi. Or, le roi ne se donnait la +peine d’écrire de pareils ordres que dans les grandes +circonstances. Tout cela était fort intéressant, et surtout très +obscur pour Baisemeaux mais, comme tout cela était fort clair pour +Aramis, celui-ci n’attachait pas à cet événement la même +importance qu’y attachait le bon gouverneur. + +D’ailleurs, Aramis se dérangeait rarement pour rien, et il n’avait +pas encore dit à M. Baisemeaux pour quelle cause il s’était +dérangé. + +Aussi, au moment où Baisemeaux en était au plus fort de sa +dissertation, Aramis l’interrompit tout à coup. + +— Dites-moi, cher monsieur de Baisemeaux, dit-il est-ce que vous +n’avez jamais à la Bastille d’autres distractions que celles +auxquelles j’ai assisté pendant les deux ou trois visites que j’ai +eu l’honneur de vous faire? + +L’apostrophe était si inattendue, que le gouverneur, comme une +girouette qui reçoit tout à coup une impulsion opposée à celle du +vent, en demeura tout étourdi. + +— Des distractions? dit-il. Mais j’en ai continuellement, +monseigneur. + +— Oh! à la bonne heure! Et ces distractions? + +— Sont de toute nature. + +— Des visites, sans doute? + +— Des visites? Non. Les visites ne sont pas communes à la +Bastille. + +— Comment, les visites sont rares? + +— Très rares. + +— Même de la part de votre société? + +— Qu’appelez-vous de ma société?... Mes prisonniers? + +— Oh! non. Vos prisonniers!... Je sais que c’est vous qui leur +faites des visites, et non pas eux qui vous en font. J’entends par +votre société, mon cher de Baisemeaux, la société dont vous faites +partie. + +Baisemeaux regarda fixement Aramis; puis, comme si ce qu’il avait +supposé un instant était impossible: + +— Oh! dit-il, j’ai bien peu de société à présent. S’il faut que +je vous l’avoue, cher monsieur d’Herblay, en général, le séjour de +la Bastille paraît sauvage et fastidieux aux gens du monde. Quant +aux dames, ce n’est jamais sans un certain effroi, que j’ai toutes +les peines de la terre à calmer, qu’elles parviennent jusqu’à moi. +En effet, comment ne trembleraient-elles pas un peu, pauvres +femmes, en voyant ces tristes donjons, et en pensant qu’ils sont +habités par de pauvres prisonniers qui... + +Et, au fur et à mesure que les yeux de Baisemeaux se fixaient sur +le visage d’Aramis, la langue du bon gouverneur s’embarrassait de +plus en plus, si bien qu’elle finit par se paralyser tout à fait. + +— Non, vous ne comprenez pas, mon cher monsieur de Baisemeaux, +dit Aramis, vous ne comprenez pas... Je ne veux point parler de la +société en général, mais d’une société particulière, de la société +à laquelle vous êtes affilié, enfin. + +Baisemeaux laissa presque tomber le verre plein de muscat qu’il +allait porter à ses lèvres. + +— Affilié? dit-il, affilié? + +— Mais sans doute, affilié, répéta Aramis avec le plus grand +sang-froid. N’êtes-vous donc pas membre d’une société secrète, mon +cher monsieur de Baisemeaux? + +— Secrète? + +— Secrète ou mystérieuse. + +— Oh! monsieur d’Herblay!... + +— Voyons, ne vous défendez pas. + +— Mais croyez bien... + +— Je crois ce que je sais. + +— Je vous jure!... + +— Écoutez-moi, cher monsieur de Baisemeaux, je dis oui, vous +dites non; l’un de nous est nécessairement dans le vrai, et +l’autre inévitablement dans le faux. + +— Eh bien? + +— Eh bien! nous allons tout de suite nous reconnaître. + +— Voyons, dit Baisemeaux, voyons. + +— Buvez donc votre verre de muscat, cher monsieur de Baisemeaux, +dit Aramis. Que diable! vous avez l’air tout effaré. + +— Mais non, pas le moins du monde, non. + +— Buvez, alors. + +Baisemeaux but, mais il avala de travers. + +— Eh bien! reprit Aramis, si, disais-je, vous ne faites point +partie d’une société secrète, mystérieuse, comme vous voudrez, +l’épithète n’y fait rien; si, dis-je, vous ne faites point partie +d’une société pareille à celle que je veux désigner, eh bien! vous +ne comprendrez pas un mot à ce que je vais dire: voilà tout. + +— Oh! soyez sûr d’avance que je ne comprendrai rien. + +— À merveille, alors. + +— Essayez, voyons. + +— C’est ce que je vais faire. Si, au contraire, vous êtes un des +membres de cette société, vous allez tout de suite me répondre oui +ou non. + +— Faites la question, poursuivit Baisemeaux en tremblant. + +— Car, vous en conviendrez, cher monsieur Baisemeaux, continua +Aramis avec la même impassibilité, il est évident que l’on ne peut +faire partie d’une société, il est évident qu’on ne peut jouir des +avantages que la société produit aux affiliés, sans être astreint +soi-même à quelques petites servitudes? + +— En effet, balbutia Baisemeaux, cela se concevrait si... + +— Eh bien! donc, reprit Aramis, il y a dans la société dont je +vous parlais, et dont, à ce qu’il paraît, vous ne faites point +partie... + +— Permettez, dit Baisemeaux, je ne voudrais cependant pas dire +absolument... + +— Il y a un engagement pris par tous les gouverneurs et +capitaines de forteresse affiliés à l’ordre. + +Baisemeaux pâlit. + +— Cet engagement, continua Aramis d’une voix ferme, le voici. + +Baisemeaux se leva, en proie à une indicible émotion. + +— Voyons, cher monsieur d’Herblay, dit-il, voyons. + +Aramis dit alors ou plutôt récita le paragraphe suivant, de la +même voix que s’il eût lu dans un livre: + +«Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand +besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur +affilié à l’ordre.» + +Il s’arrêta. Baisemeaux faisait peine à voir, tant il était pâle +et tremblant. + +— Est-ce bien là le texte de l’engagement? demanda tranquillement +Aramis. + +— Monseigneur!... fit Baisemeaux. + +— Ah! bien, vous commencez à comprendre, je crois? + +— Monseigneur, s’écria Baisemeaux, ne vous jouez pas ainsi de mon +pauvre esprit; je me trouve bien peu de chose auprès de vous, si +vous avez le malin désir de me tirer les petits secrets de mon +administration. + +— Oh! non pas, détrompez-vous, cher Monsieur de Baisemeaux; ce +n’est point aux petits secrets de votre administration que j’en +veux, c’est à ceux de votre conscience. + +— Eh bien! soit, de ma conscience, cher monsieur d’Herblay. Mais +ayez un peu d’égard à ma situation, qui n’est point ordinaire. + +— Elle n’est point ordinaire, mon cher monsieur, poursuivit +l’inflexible Aramis, si vous êtes agrégé à cette société; mais +elle est toute naturelle, si, libre de tout engagement, vous +n’avez à répondre qu’au roi. + +— Eh bien! monsieur, eh bien! non! je n’obéis qu’au roi. À qui +donc, bon Dieu! voulez-vous qu’un gentilhomme français obéisse, si +ce n’est au roi? + +Aramis ne bougea point; mais, avec sa voix si suave: + +— Il est bien doux, dit-il, pour un gentilhomme français, pour un +prélat de France, d’entendre s’exprimer ainsi loyalement un homme +de votre mérite, cher monsieur de Baisemeaux, et, vous ayant +entendu, de ne plus croire que vous. + +— Avez-vous douté, monsieur? + +— Moi? oh! non. + +— Ainsi, vous ne doutez plus? + +— Je ne doute plus qu’un homme tel que vous, monsieur, dit +sérieusement Aramis, ne serve fidèlement les maîtres qu’il s’est +donnés volontairement. + +— Les maîtres? s’écria Baisemeaux. + +— J’ai dit les maîtres. + +— Monsieur d’Herblay, vous badinez encore, n’est-ce pas? + +— Oui, je conçois, c’est une situation plus difficile d’avoir +plusieurs maîtres que d’en avoir un seul; mais cet embarras vient +de vous, cher monsieur de Baisemeaux, et je n’en suis pas la +cause. + +— Non, certainement, répondit le pauvre gouverneur plus +embarrassé que jamais. Mais que faites-vous? Vous vous levez? + +— Assurément. + +— Vous partez? + +— Je pars, oui. + +— Mais que vous êtes donc étrange avec moi, monseigneur! + +— Moi, étrange? où voyez-vous cela? + +— Voyons, avez-vous juré de me mettre à la torture? + +— Non, j’en serais au désespoir. + +— Restez, alors. + +— Je ne puis. + +— Et, pourquoi? + +— Parce que je n’ai plus rien à faire ici, et qu’au contraire, +j’ai des devoirs ailleurs. + +— Des devoirs, si tard? + +— Oui. Comprenez donc, cher monsieur de Baisemeaux; on m’a dit, +d’où je viens: «Ledit gouverneur ou capitaine laissera pénétrer +quand besoin sera, sur la demande du prisonnier, un confesseur +affilié à l’ordre.» Je suis venu; vous ne savez pas ce que je veux +dire, je m’en retourne dire aux gens qu’ils se sont trompés et +qu’ils aient à m’envoyer ailleurs. + +— Comment! vous êtes?... s’écria Baisemeaux regardant Aramis +presque avec effroi. + +— Le confesseur affilié à l’ordre, dit Aramis sans changer de +voix. + +Mais, si douces que fussent ces paroles, elles firent sur le +pauvre gouverneur l’effet d’un coup de tonnerre. Baisemeaux devint +livide, et il lui sembla que les beaux yeux d’Aramis étaient deux +lames de feu, plongeant jusqu’au fond de son cœur. + +— Le confesseur! murmura-t-il; vous, monseigneur, le confesseur +de l’ordre? + +— Oui, moi; mais nous n’avons rien à démêler ensemble, puisque +vous n’êtes point affilié. + +— Monseigneur... + +— Et je comprends que, n’étant pas affilié, vous vous refusiez à +suivre les commandements. + +— Monseigneur, je vous en supplie, reprit Baisemeaux, daignez +m’entendre. + +— Pourquoi? + +— Monseigneur, je ne dis pas que je ne fasse point partie de +l’ordre... + +— Ah! ah! + +— Je ne dis pas que je me refuse à obéir. + +— Ce qui vient de se passer ressemble cependant bien à de la +résistance, monsieur de Baisemeaux. + +— Oh! non, monseigneur, non; seulement, j’ai voulu m’assurer... + +— Vous assurer de quoi? dit Aramis avec un air de suprême dédain. + +— De rien, monseigneur. + +Baisemeaux baissa la voix et s’inclina devant le prélat. + +— Je suis en tout temps, en tout lieu, à la disposition de mes +maîtres, dit-il; mais... + +— Fort bien! Je vous aime mieux ainsi, monsieur. + +Aramis reprit sa chaise et tendit son verre à Baisemeaux, qui ne +put jamais le remplir, tant la main lui tremblait. + +— Vous disiez: _mais_, reprit Aramis. + +— Mais, reprit le pauvre homme, n’étant pas prévenu, j’étais loin +de m’attendre... + +— Est-ce que l’Évangile ne dit pas: «Veillez, car le moment n’est +connu que de Dieu.» Est-ce que les prescriptions de l’ordre ne +disent pas: «Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le +vouloir.» Et sous quel prétexte n’attendiez-vous pas le +confesseur, monsieur de Baisemeaux? + +— Parce qu’il n’y a en ce moment aucun prisonnier malade à la +Bastille, monseigneur. + +Aramis haussa les épaules. + +— Qu’en savez-vous? dit-il. + +— Mais il me semble... + +— Monsieur de Baisemeaux, dit Aramis en se renversant dans son +fauteuil, voici votre valet qui veut vous parler. + +En ce moment, en effet, le valet de Baisemeaux parut au seuil de +la porte. + +— Qu’y a-t-il? demanda vivement Baisemeaux. + +— Monsieur le gouverneur, dit le valet, c’est le rapport du +médecin de la maison qu’on vous apporte. + +Aramis regarda M. de Baisemeaux de son œil clair et assuré. + +— Eh bien! faites entrer le messager, dit-il. + +Le messager entra, salua, et remit le rapport. + +Baisemeaux jeta les yeux dessus, et, relevant la tête: + +— Le deuxième Bertaudière est malade! dit-il avec surprise. + +— Que disiez-vous donc, cher monsieur de Baisemeaux, que tout le +monde se portait bien dans votre hôtel? dit négligemment Aramis. + +Et il but une gorgée de muscat, sans cesser de regarder +Baisemeaux. Alors, le gouverneur, ayant fait de la tête un signe +au messager, et celui-ci étant sorti: + +— Je crois, dit-il, en tremblant toujours, qu’il y a dans le +paragraphe: «Sur la demande du prisonnier»? + +— Oui, il y a cela, répondit Aramis; mais voyez donc ce que l’on +vous veut, cher monsieur de Baisemeaux. + +En effet, un sergent passait sa tête par l’entrebâillement de la +porte. + +— Qu’est-ce encore? s’écria Baisemeaux. Ne peut-on me laisser dix +minutes de tranquillité? + +— Monsieur le gouverneur, dit le sergent, le malade de la +deuxième Bertaudière a chargé son geôlier de vous demander un +confesseur. + +Baisemeaux faillit tomber à la renverse. + +Aramis dédaigna de le rassurer, comme il avait dédaigné de +l’épouvanter. + +— Que faut-il répondre? demanda Baisemeaux. + +— Mais, ce que vous voudrez, répondit Aramis en se pinçant les +lèvres; cela vous regarde; je ne suis pas gouverneur de la +Bastille, moi. + +— Dites, s’écria vivement Baisemeaux, dites au prisonnier qu’il +va avoir ce qu’il demande. + +Le sergent sortit. + +— Oh! monseigneur, monseigneur! murmura Baisemeaux, comment me +serais-je douté?... comment aurais-je prévu? + +— Qui vous disait de vous douter? qui vous priait de prévoir? +répondit dédaigneusement Aramis. L’ordre se doute, l’ordre sait, +l’ordre prévoit: n’est-ce pas suffisant? + +— Qu’ordonnez-vous? ajouta Baisemeaux. + +— Moi? Rien. Je ne suis qu’un pauvre prêtre, un simple +confesseur. M’ordonnez-vous d’aller voir le malade? + +— Oh! monseigneur, je ne vous l’ordonne pas, je vous en prie. + +— C’est bien. Alors, conduisez-moi. + + + + +Chapitre CCVII — Prisonnier + + +Depuis cette étrange transformation d’Aramis en confesseur de +l’ordre, Baisemeaux n’était plus le même homme. + +Jusque-là, Aramis avait été pour le digne gouverneur un prélat +auquel il devait le respect, un ami auquel il devait la +reconnaissance; mais, à partir de la révélation qui venait de +bouleverser toutes ses idées, il était inférieur et Aramis était +un chef. + +Il alluma lui-même un falot, appela un porte-clefs, et, se +retournant vers Aramis: + +— Aux ordres de Monseigneur, dit-il. + +Aramis se contenta de faire un signe de tête qui voulait dire: +«C’est bien!» et un signe de la main qui voulait dire: «Marchez +devant!» Baisemeaux se mit en route. Aramis le suivit. + +Il faisait une belle nuit étoilée; les pas des trois hommes +retentissaient sur la dalle des terrasses, et le cliquetis des +clefs pendues à la ceinture du guichetier montait jusqu’aux étages +des tours, comme pour rappeler aux prisonniers que la liberté +était hors de leur atteinte. + +On eût dit que le changement qui s’était opéré dans Baisemeaux +s’était étendu jusqu’au porte-clefs. Ce porte-clefs, le même qui, +à la première visite d’Aramis, s’était montré si curieux et si +questionneur, était devenu non seulement muet, mais même +impassible. Il baissait la tête et semblait craindre d’ouvrir les +oreilles. + +On arriva ainsi au pied de la Bertaudière, dont les deux étages +furent gravis silencieusement et avec une certaine lenteur; car +Baisemeaux, tout en obéissant, était loin de mettre un grand +empressement à obéir. + +Enfin, on arriva à la porte; le guichetier n’eut pas besoin de +chercher la clef, il l’avait préparée. La porte s’ouvrit. + +Baisemeaux se disposait à entrer chez le prisonnier; mais, +l’arrêtant sur le seuil: + +— Il n’est pas écrit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la +confession du prisonnier. + +Baisemeaux s’inclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot +des mains du guichetier et entra; puis d’un geste, il fit signe +que l’on refermât la porte derrière lui. + +Pendant un instant, il se tint debout, l’oreille tendue, écoutant +si Baisemeaux et le porte-clefs s’éloignaient; puis, lorsqu’il se +fut assuré, par la décroissance du bruit, qu’ils avaient quitté la +tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui. + +Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la +Bastille, excepté qu’il était plus neuf, sous des rideaux amples +et fermés à demi, reposait le jeune homme près duquel, une fois +déjà, nous avons introduit Aramis. + +Suivant l’usage de la prison, le captif était sans lumière. À +l’heure du couvre-feu, il avait dû éteindre sa bougie. On voit +combien le prisonnier était favorisé, puisqu’il avait ce rare +privilège de garder de la lumière jusqu’au moment du couvre-feu. + +Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus, +supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite +table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était +abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes, +encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché +à son dernier repas. + +Aramis vit, sur le lit, le jeune homme étendu, le visage à demi +caché sous ses deux bras. + +L’arrivée du visiteur ne le fit point changer de posture; il +attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie à l’aide du falot, +repoussa doucement le fauteuil et s’approcha du lit avec un +mélange visible d’intérêt et de respect. + +Le jeune homme souleva la tête. + +— Que me veut-on? demanda-t-il. + +— N’avez-vous pas désiré un confesseur? + +— Oui. + +— Parce que vous êtes malade? + +— Oui. + +— Bien malade? + +Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux pénétrants, et dit: + +— Je vous remercie. + +Puis, après un silence: + +— Je vous ai déjà vu, continua-t-il. + +Aramis s’inclina. Sans doute, l’examen que le prisonnier venait de +faire, cette révélation d’un caractère froid, rusé et dominateur, +empreint sur la physionomie de l’évêque de Vannes, était peu +rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta: + +— Je vais mieux. + +— Alors? demanda Aramis. + +— Alors, allant mieux, je n’ai plus le même besoin d’un +confesseur, ce me semble. + +— Pas même du cilice que vous annonçait le billet que vous avez +trouvé dans votre pain? + +Le jeune homme tressaillit; mais, avant qu’il eût répondu ou nié: + +— Pas même, continua Aramis, de cet ecclésiastique de la bouche +duquel vous avez une importante révélation à attendre? + +— S’il en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son +oreiller, c’est différent; j’écoute. + +Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet +air de majesté simple et aisée qu’on n’acquiert jamais, si Dieu ne +l’a mis dans le sang ou dans le cœur. + +— Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier. + +Aramis obéit en s’inclinant. + +— Comment vous trouvez-vous à la Bastille? demanda l’évêque. + +— Très bien. + +— Vous ne souffrez pas? + +— Non. + +— Vous ne regrettez rien? + +— Rien. + +— Pas même la liberté? + +— Qu’appelez-vous la liberté, monsieur, demanda le prisonnier +avec l’accent d’un homme qui se prépare à une lutte. + +— J’appelle la liberté, les fleurs, l’air, le jour, les étoiles, +le bonheur de courir où vous portent vos jambes nerveuses de vingt +ans. + +Le jeune homme sourit; il eût été difficile de dire si c’était de +résignation ou de dédain. + +— Regardez, dit-il, j’ai là, dans ce vase du Japon, deux roses, +deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le +jardin du gouverneur; elles sont écloses ce matin et ont ouvert +sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs +feuilles, elles ouvraient le trésor de leur parfum; ma chambre en +est tout embaumée. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles +parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs. +Pourquoi donc voulez-vous que je désire d’autres fleurs, puisque +j’ai les plus belles de toutes? + +Aramis regarda le jeune homme avec surprise. + +— Si les fleurs sont la liberté, reprit mélancoliquement le +captif, j’ai donc la liberté, puisque j’ai les fleurs. + +— Oh! mais l’air! s’écria Aramis; l’air si nécessaire à la vie? + +— Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fenêtre continua le +prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent +roule ses tourbillons de glace, de feu, de tièdes vapeurs ou de +douces brises. L’air qui vient de là caresse mon visage, quand, +monté sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras passé autour +du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide. + +Le front d’Aramis se rembrunissait à mesure que parlait le jeune +homme. + +— Le jour? continua-t-il. J’ai mieux que le jour, j’ai le soleil, +un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du +gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la +fenêtre, il trace dans ma chambre un grand carré long qui part de +la fenêtre même et va mordre la tenture de mon lit jusqu’aux +franges. Ce carré lumineux grandit de dix heures à midi, et +décroît de une heure à trois, lentement, comme si, ayant eu hâte +de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon +disparaît, j’ai joui quatre heures de sa présence. Est-ce que ça +ne suffit pas? on m’a dit qu’il y avait des malheureux qui +creusaient des carrières, des ouvriers qui travaillaient aux +mines, et qui ne le voyaient jamais. + +Aramis s’essuya le front. + +— Quant aux étoiles, qui sont douces à voir, continua le jeune +homme, elles se ressemblent toutes, sauf l’éclat et la grandeur. +Moi, je suis favorisé; car, si vous n’eussiez allumé cette bougie, +vous eussiez pu voir la belle étoile que je voyais de mon lit +avant votre arrivée, et dont le rayonnement caressait mes yeux. + +Aramis baissa la tête: il se sentait submergé, sous le flot amer +de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivité. + +— Voilà donc pour les fleurs, pour l’air, pour le jour et pour +les étoiles, dit le jeune homme avec la même tranquillité. Reste +la promenade. Est-ce que, toute la journée, je ne me promène pas +dans le jardin du gouverneur s’il fait beau, ici s’il pleut, au +frais s’il fait chaud, au chaud s’il fait froid, grâce à ma +cheminée pendant l’hiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le +prisonnier avec une expression qui n’était pas exempte d’une +certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut +espérer, tout ce que peut désirer un homme. + +— Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tête; mais il me +semble que vous oubliez Dieu. + +— J’ai, en effet, oublié Dieu, répondit le prisonnier sans +s’émouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela? À quoi bon parler +de Dieu aux prisonniers? + +Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la +résignation d’un martyr avec le sourire d’un athée. + +— Est-ce que Dieu n’est pas dans toutes choses? murmura-t-il d’un +ton de reproche. + +— Dites au bout de toute chose, répondit le prisonnier fermement. + +— Soit! dit Aramis; mais revenons au point d’où nous sommes +partis. + +— Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme. + +— Je suis votre confesseur. + +— Oui. + +— Eh bien! comme mon pénitent, vous me devez la vérité. + +— Je ne demande pas mieux que de vous la dire. + +— Tout prisonnier a commis le crime qui l’a fait mettre en +prison. Quel crime avez-vous commis, vous? + +— Vous m’avez déjà demandé cela, la première fois que vous m’avez +vu, dit le prisonnier. + +— Et vous avez éludé ma réponse, cette fois, comme aujourd’hui. + +— Et pourquoi, aujourd’hui, pensez-vous que je vous répondrai? + +— Parce que, aujourd’hui, je suis votre confesseur. + +— Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime j’ai commis, +expliquez-moi ce que c’est qu’un crime. Or, comme je ne sais rien +en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas +criminel. + +— On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non +seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que l’on sait +que des crimes ont été commis. + +Le prisonnier prêtait une attention extrême. + +— Oui, dit-il après un moment de silence, je comprends; oui, vous +avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette façon, je +fusse criminel aux yeux des grands. + +— Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir +entrevu, non pas le défaut, mais la jointure de la cuirasse. + +— Non, je ne sais rien, répondit le jeune homme; mais je pense +quelquefois, et je me dis, à ces moments là... + +— Que vous dites-vous? + +— Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je +devinerais bien des choses. + +— Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience. + +— Alors, je m’arrête. + +— Vous vous arrêtez? + +— Oui, ma tête est lourde, mes idées deviennent tristes, je sens +l’ennui qui me prend; je désire... + +— Quoi? + +— Je n’en sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au +désir de choses que je n’ai pas, moi qui suis si content de ce que +j’ai. + +— Vous craignez la mort? dit Aramis avec une légère inquiétude. + +— Oui, dit le jeune homme en souriant. + +Aramis sentit le froid de ce sourire et frémit. + +— Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que +vous n’en dites, s’écria-t-il. + +— Mais vous, répondit le prisonnier, vous qui me faites dire de +vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demandé, entrez ici en +me promettant tout un monde de révélations, d’où vient que c’est +vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous +portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou déposons-le +ensemble. + +Aramis sentit à la fois la force et la justesse de ce +raisonnement. + +— Je n’ai point affaire à un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons, +avez-vous de l’ambition? dit-il tout haut sans avoir préparé le +prisonnier à la transition. + +— Qu’est-ce que cela, de l’ambition? demanda le jeune homme. + +— C’est, répondit Aramis, un sentiment qui pousse l’homme à +désirer plus qu’il n’a. + +— J’ai dit que j’étais content, monsieur, mais il est possible +que je me trompe. J’ignore ce que c’est que l’ambition, mais il +est possible que j’en aie. Voyons ouvrez-moi l’esprit, je ne +demande pas mieux. + +— Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-delà son +état. + +— Je ne convoite rien par-delà mon état, dit le jeune homme avec +une assurance qui, encore une fois fit tressaillir l’évêque de +Vannes. + +Il se tut. Mais, à voir les yeux ardents, le front plissé, +l’attitude réfléchie du captif, on sentait bien qu’il attendait +autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit. + +— Vous m’avez menti, la première fois que je vous ai vu, dit-il. + +— Menti? s’écria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec +un tel accent dans la voix, avec un tel éclair dans les yeux, +qu’Aramis recula malgré lui. + +— Je veux dire, reprit Aramis en s’inclinant, que vous m’avez +caché ce que vous savez de votre enfance. + +— Les secrets d’un homme sont à lui, monsieur, dit le prisonnier, +et non au premier venu. + +— C’est vrai, dit Aramis en s’inclinant plus bas que la première +fois, c’est vrai, pardonnez, mais aujourd’hui, suis-je encore pour +vous le premier venu; Je vous en supplie, répondez, _monseigneur!_ + +Ce titre causa un léger trouble au prisonnier; cependant il ne +parut point étonné qu’on le lui donnât. + +— Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il. + +— Oh! si j’osais, je prendrais votre main, et je la baiserais. + +Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main à +Aramis, mais l’éclair qui avait jailli de ses yeux s’éteignit au +bord de sa paupière, et sa main se retira froide et défiante. + +— Baiser la main d’un prisonnier! dit-il en secouant la tête, à +quoi bon? + +— Pourquoi m’avez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous +trouviez bien ici? pourquoi m’avez vous dit que vous n’aspiriez à +rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, m’empêchez-vous d’être +franc à mon tour? + +Le même éclair reparut pour la troisième fois aux yeux du jeune +homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien +amener. + +— Vous vous défiez de moi? dit Aramis. + +— À quel propos, monsieur? + +— Oh! par une raison bien simple: c’est que, si vous savez ce que +vous devez savoir, vous devez vous défier de tout le monde. + +— Alors, ne vous étonnez pas que je me délie, puisque vous me +soupçonnez de savoir ce que je ne sais pas. + +Aramis était frappé d’admiration pour cette énergique résistance. + +— Oh! vous me désespérez, monseigneur! s’écriâ-t-il en frappant du +poing sur le fauteuil. + +— Et moi, je ne vous comprends pas monsieur. + +— Eh bien! tâchez de me comprendre. + +Le prisonnier regarda fixement Aramis. + +— Il me semble parfois, continua celui-ci, que j’ai devant les +yeux l’homme que je cherche... et puis... + +— Et puis... cet homme disparaît, n’est-ce pas? dit le prisonnier +en souriant. Tant mieux! + +— Décidément, reprit-il, je n’ai rien à dire à un homme qui se +défie de moi au point que vous le faites. + +— Et moi, ajouta le prisonnier du même ton, rien à dire à l’homme +qui ne veut pas comprendre qu’un prisonnier doit se défier de +tout. + +— Même de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! c’est trop de +prudence, monseigneur! + +— De mes anciens amis? vous êtes un de mes anciens amis, vous? + +— Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus d’avoir vu +autrefois, dans le village où s’écoula votre première enfance?... + +— Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier. + +— Noisy-le-Sec, monseigneur, répondit fermement Aramis. + +— Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avouât ou +niât. + +— Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument +continuer ce jeu, restons-en là. Je viens pour vous dire beaucoup +de choses, c’est vrai; mais il faut me laisser voir que ces +choses, vous avez, de votre côté, le désir de les connaître. Avant +de parler, avant de déclarer les choses si importantes que je +recèle en moi, convenez-en, j’eusse eu besoin d’un peu d’aide +sinon de franchise, d’un peu de sympathie sinon de confiance. Eh +bien! vous vous tenez renfermé dans une prétendue ignorance qui me +paralyse... Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort +ignorant que vous soyez, ou si fort indifférent que vous feigniez +d’être, vous n’en êtes pas moins ce que vous êtes, monseigneur, et +rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas. + +— Je vous promets, répondit le prisonnier, de vous écouter sans +impatience. Seulement, il me semble que j’ai le droit de vous +répéter cette question que je vous ai déjà faite: Qui êtes-vous? + +— Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, d’avoir vu à +Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vêtue +ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans +les cheveux? + +— Oui, dit le jeune homme: une fois j’ai demandé le nom de ce +cavalier, et l’on m’a dit qu’il s’appelait l’abbé d’Herblay. Je me +suis étonné que cet abbé eût l’air si guerrier, et l’on m’a +répondu qu’il n’y avait rien d’étonnant à cela, attendu que +c’était un mousquetaire du roi Louis XIII. + +— Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abbé alors, +évêque de Vannes depuis, votre confesseur aujourd’hui, c’est moi. + +— Je le sais. Je vous avais reconnu. + +— Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que j’y +ajoute une chose que vous ne savez pas: c’est que si la présence +ici de ce mousquetaire, de cet abbé, de cet évêque, de ce +confesseur était connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout +risqué pour venir à vous verrait reluire la hache du bourreau au +fond d’un cachot plus sombre et plus perdu que ne l’est le vôtre. + +En écoutant ces mots fermement accentués, le jeune homme s’était +soulevé sur son lit, et avait plongé des regards de plus en plus +avides dans les regards d’Aramis. + +Le résultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre +quelque confiance. + +— Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme +dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec +la femme... + +Il s’arrêta. + +— Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, n’est-ce pas, +monseigneur? + +— Oui. + +— Savez-vous quelle était cette dame? + +Un éclair parut près de jaillir de l’œil du prisonnier. + +— Je sais que c’était une dame de la Cour, dit-il. + +— Vous vous la rappelez bien, cette dame? + +— Oh! mes souvenirs ne peuvent être bien confus sous ce rapport, +dit le jeune prisonnier; j’ai vu une fois cette dame avec un homme +de quarante-cinq ans, à peu près, j’ai vu une fois cette dame avec +vous et avec la dame à la robe noire et aux rubans couleur de feu; +je l’ai revue deux fois depuis avec la même personne. Ces quatre +personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon +geôlier et le gouverneur, sont les seules personnes à qui j’aie +jamais parlé, et, en vérité, presque les seules personnes que +j’aie jamais vues. + +— Mais vous étiez donc en prison? + +— Si je suis en prison ici, relativement j’étais libre là-bas, +quoique ma liberté fût bien restreinte; une maison d’où je ne +sortais pas, un grand jardin entouré de murs que je ne pouvais +franchir: c’était ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y +êtes venu. Au reste, habitué à vivre dans les limites de ces murs +et de cette maison, je n’ai jamais désiré en sortir. Donc, vous +comprenez, monsieur, n’ayant rien vu de ce monde je ne puis rien +désirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez forcé +de tout m’expliquer. + +— Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant; car +c’est mon devoir. + +— Eh bien! commencez donc par me dire ce qu’était mon gouverneur. + +— Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnête gentilhomme +surtout, un précepteur à la fois pour votre corps et pour votre +âme. Avez-vous jamais eu à vous en plaindre? + +— Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme m’a +dit souvent que mon père et ma mère étaient morts; ce gentilhomme +mentait-il ou disait-il la vérité? + +— Il était forcé de suivre les ordres qui lui étaient donnés. + +— Alors il mentait donc? + +— Sur un point. Votre père est mort. + +— Et ma mère? + +— Elle est morte pour vous. + +— Mais, pour les autres, elle vit, n’est-ce pas? + +— Oui. + +— Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamné à +vivre dans l’obscurité d’une prison? + +— Hélas! je le crois. + +— Et cela, continua le jeune homme, parce que ma présence dans le +monde révélerait un grand secret? + +— Un grand secret, oui. + +— Pour faire enfermer à la Bastille un enfant tel que je l’étais, +il faut que mon ennemi soit bien puissant. + +— Il l’est. + +— Plus puissant que ma mère, alors? + +— Pourquoi cela? + +— Parce que ma mère m’eût défendu. + +Aramis hésita. + +— Plus puissant que votre mère, oui, monseigneur. + +— Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient été enlevés et +pour qu’on m’ait séparé d’eux ainsi, j’étais donc ou ils étaient +donc un bien grand danger pour mon ennemi? + +— Oui, un danger dont votre ennemi s’est délivré en faisant +disparaître le gentilhomme et la nourrice, répondit tranquillement +Aramis. + +— Disparaître? demanda le prisonnier. Mais de quelle façon +ont-ils disparu? + +— De la façon la plus sûre, répondit Aramis: ils sont morts. + +Le jeune homme pâlit légèrement et passa une main tremblante sur +son visage. + +— Par le poison? demanda-t-il. + +— Par le poison. + +Le prisonnier réfléchit un instant. + +— Pour que ces deux innocentes créatures, reprit-il, mes seuls +soutiens, aient été assassinées le même jour, il faut que mon +ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la nécessité; car ce +digne gentilhomme et cette pauvre femme n’avaient jamais fait de +mal à personne. + +— La nécessité est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi +est-ce une nécessité qui me fait, à mon grand regret, vous dire +que ce gentilhomme et cette nourrice ont été assassinés. + +— Oh! vous ne m’apprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en +fronçant le sourcil. + +— Comment cela? + +— Je m’en doutais. + +— Pourquoi? + +— Je vais vous le dire. + +En ce moment, le jeune homme, s’appuyant sur ses deux coudes, +s’approcha du visage d’Aramis avec une telle expression de +dignité, d’abnégation, de défi même, que l’évêque sentit +l’électricité de l’enthousiasme monter en étincelles dévorantes de +son cœur flétri à son crâne dur comme l’acier. + +— Parlez, monseigneur. Je vous ai déjà dit que j’expose ma vie en +vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la +recevoir comme rançon de la vôtre. + +— Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupçonnais +que l’on avait tué ma nourrice et mon gouverneur. + +— Que vous appeliez votre père. + +— Oui, que j’appelais mon père, mais dont je savais bien que je +n’étais pas le fils. + +— Qui vous avait fait supposer?... + +— De même que vous êtes, vous, trop respectueux pour un ami, lui +était trop respectueux pour un père. + +— Moi, dit Aramis, je n’ai pas le dessein de me déguiser. + +Le jeune homme fit un signe de tête et continua: + +— Sans doute, je n’étais pas destiné à demeurer éternellement +enfermé, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire, +maintenant surtout, c’est le soin qu’on prenait de faire de moi un +cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui était +près de moi m’avait appris tout ce qu’il savait lui-même: les +mathématiques, un peu de géométrie, d’astronomie, l’escrime, le +manège. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle +basse, et montais à cheval dans le jardin. Eh bien! un matin, +c’était pendant l’été, car il faisait une grande chaleur, je +m’étais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-là, ne +m’avait, excepté le respect de mon gouverneur, instruit ou donné +des soupçons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes, +d’air et de soleil; je venais d’avoir quinze ans. + +— Alors, il y a huit ans de cela? + +— Oui, à peu près; j’ai perdu la mesure du temps. + +— Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous +encourager au travail? + +— Il me disait qu’un homme doit chercher à se faire sur la terre +une fortune que Dieu lui a refusée en naissant; il ajoutait que, +pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et +que nul ne s’intéressait ou ne s’intéresserait jamais à ma +personne. J’étais donc dans cette salle basse, et, fatigué par ma +leçon d’escrime, je m’étais endormi. Mon gouverneur était dans sa +chambre, au premier étage, juste au-dessus de moi. Soudain +j’entendis comme un petit cri poussé par mon gouverneur. Puis il +appela: «Perronnette! Perronnette!» C’était ma nourrice qu’il +appelait. + +— Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez. + +— Sans doute elle était au jardin, car mon gouverneur descendit +l’escalier avec précipitation. Je me levai, inquiet de le voir +inquiet lui-même. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au +jardin, en criant toujours: «Perronnette! Perronnette!» Les +fenêtres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de +ces fenêtres étaient fermés; mais, par une fente du volet, je vis +mon gouverneur s’approcher d’un large puits situé presque +au-dessous des fenêtres de son cabinet de travail. Il se pencha sur +la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en +faisant de grands gestes effarés. D’où j’étais, je pouvais non +seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j’entendis +donc. + +— Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis. + +— Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla +au-devant d’elle, la prit par le bras et l’entraîna vivement vers +la margelle; après quoi, se penchant avec elle dans le puits, il +lui dit: + +— Regardez, regardez, quel malheur! + +— Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu’y +a-t-il? + +— Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre? + +Et il étendait la main vers le fond du puits. + +— Quelle lettre? demanda la nourrice. + +— Cette lettre que vous voyez là-bas, c’est la dernière lettre de +la reine. + +À ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour +mon père, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et +l’humilité, en correspondance avec la reine! + +— La dernière lettre de la reine? s’écria dame Perronnette sans +paraître étonnée autrement que de voir cette lettre au fond du +puits. Et comment est elle là? + +— Un hasard, dame Perronnette, un hasard étrange! Je rentrais +chez moi; en rentrant, j’ouvre la porte; la fenêtre de son côté +était ouverte; un courant d’air s’établit; je vois un papier qui +s’envole, je reconnais que ce papier, c’est la lettre de la reine; +je cours à la fenêtre en poussant un cri; le papier flotte un +instant en l’air et tombe dans le puits. + +— Eh bien! dit dame Perronnette, si la lettre est tombée dans le +puits, c’est comme si elle était brûlée, et, puisque la reine +brûle elle-même toutes ses lettres, chaque fois qu’elle vient... + +Chaque fois qu’elle vient! Ainsi cette femme qui venait tous les +mois, c’était la reine? interrompit le prisonnier. + +— Oui, fit de la tête Aramis. + +— Sans doute, sans doute, continua le vieux gentilhomme, mais +cette lettre contenait des instructions. Comment ferai-je pour les +suivre? + +— Écrivez vite à la reine, racontez-lui la chose comme elle s’est +passée, et la reine vous écrira une seconde lettre en place de +celle-ci. + +— Oh! la reine ne voudra pas croire à cet accident, dit le +bonhomme en branlant la tête; elle pensera que j’ai voulu garder +cette lettre, au lieu de la lui rendre comme les autres, afin de +m’en faire une arme. Elle est si défiante, et M. de Mazarin si... +Ce démon d’Italien est capable de nous faire empoisonner au +premier soupçon! + +Aramis sourit avec un imperceptible mouvement de tête. + +— Vous savez, dame Perronnette, tous les deux sont si ombrageux +à l’endroit de Philippe! + +Philippe, c’est le nom qu’on me donnait, interrompit le +prisonnier. + +— Eh bien! alors, il n’y a pas à hésiter, dit dame Perronnette, +il faut faire descendre quelqu’un dans le puits. + +— Oui, pour que celui qui rapportera le papier y lise en +remontant. + +— Prenons, dans le village, quelqu’un qui ne sache pas lire; +ainsi vous serez tranquille. + +— Soit; mais celui qui descendra dans le puits ne devinera-t-il +pas l’importance d’un papier pour lequel on risque la vie d’un +homme? Cependant vous venez de me donner une idée, dame +Perronnette; oui, quelqu’un descendra dans le puits, et ce +quelqu’un sera moi. + +Mais, sur cette proposition, dame Perronnette se mit à s’éplorer +et à s’écrier de telle façon, elle supplia si fort en pleurant le +vieux gentilhomme, qu’il lui promit de se mettre en quête d’une +échelle assez grande pour qu’on pût descendre dans le puits, +tandis qu’elle irait jusqu’à la ferme chercher un garçon résolu, à +qui l’on ferait accroire qu’il était tombé un bijou dans le puits, +que ce bijou était enveloppé dans du papier, et, comme le papier, +remarqua mon gouverneur, se développe à l’eau, il ne sera pas +surprenant qu’on ne retrouve que la lettre tout ouverte. + +— Elle aura peut-être déjà eu le temps de s’effacer dit dame +Perronnette. + +— Peu importe, pourvu que nous ayons la lettre. En remettant la +lettre à la reine, elle verra bien que nous ne l’avons pas trahie, +et, par conséquent, n’excitant pas la défiance de M. de Mazarin, +nous n’aurons rien à craindre de lui. + +Cette résolution prise, ils se séparèrent. Je repoussai le volet, +et, voyant que mon gouverneur s’apprêtait à rentrer, je me jetai +sur mes coussins avec un bourdonnement dans la tête, causé par +tout ce que je venais d’entendre. + +Mon gouverneur entrebâilla la porte quelques secondes après que je +m’étais rejeté sur mes coussins, et, me croyant assoupi, la +referma doucement. + +À peine fut-elle refermée, que le me relevai et prêtant l’oreille, +j’entendis le bruit des pas qui s’éloignaient. Alors je revins à +mon volet, et je vis sortir mon gouverneur et dame Perronnette. + +J’étais seul à la maison. + +Ils n’eurent pas plutôt refermé la porte, que, sans prendre la +peine de traverser le vestibule, je sautai par la fenêtre et +courus au puits. + +Alors, comme s’était penché mon gouverneur, je me penchai à mon +tour. + +Je ne sais quoi de blanchâtre et de lumineux tremblotait dans les +cercles frissonnants de l’eau verdâtre Ce disque brillant me +fascinait et m’attirait. Mes yeux étaient fixes, ma respiration +haletante. Le puits m’aspirait avec sa large bouche et son haleine +glacée: il me semblait lire au fond de l’eau des caractères de feu +tracés sur le papier qu’avait touché la reine. + +Alors, sans savoir ce que je faisais, et animé par un de ces +mouvements instinctifs qui vous poussent sur les pentes fatales, +je roulai une extrémité de la corde au pied de la potence du +puits, je laissai pendre le seau jusque dans l’eau, à trois pieds +de profondeur à peu près, tout cela en me donnant bien du mal pour +ne pas déranger le précieux papier, qui commençait à changer sa +couleur blanchâtre contre une teinte verdâtre, preuve qu’il +s’enfonçait, puis, un morceau de toile mouillée entre les mains, +je me laissai glisser dans l’abîme. + +Quand je me vis suspendu au-dessus de cette flaque d’eau sombre, +quand je vis le ciel diminuer au-dessus de ma tête, le froid +s’empara de moi, le vertige me saisit et fit dresser mes cheveux; +mais ma volonté domina tout, terreur et malaise. J’atteignis +l’eau, et je m’y plongeai d’un seul coup, me retenant d’une main, +tandis que j’allongeais l’autre, et que je saisissais le précieux +papier, qui se déchira en deux entre mes doigts. + +Je cachai les deux morceaux dans mon justaucorps, et, m’aidant des +pieds aux parois du puits, me suspendant des mains, vigoureux, +agile, et pressé surtout, je regagnai la margelle, que j’inondai +en la touchant de l’eau qui ruisselait de toute la partie +inférieure de mon corps. + +Une fois hors du puits avec ma proie, je me mis à courir au +soleil, et j’atteignis le fond du jardin, où se trouvait une +espèce de petit bois. C’est là que je voulais me réfugier. + +Comme je mettais le pied dans ma cachette, la cloche qui +retentissait lorsque s’ouvrait la grand-porte sonna. C’était mon +gouverneur qui rentrait. Il était temps! + +Je calculai qu’il me restait dix minutes avant qu’il m’atteignît, +si, devinant où j’étais, il venait droit à moi; vingt minutes, +s’il prenait la peine de me chercher. + +C’était assez pour lire cette précieuse lettre, dont je me hâtai de +rapprocher les deux fragments. Les caractères commençaient à s’effacer. +Cependant, malgré tout, je parvins à déchiffrer la lettre. + +— Et qu’y avez-vous lu, monseigneur? demanda Aramis vivement +intéressé. + +— Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet était un +gentilhomme, et que Perronnette, sans être une grande dame, était +cependant plus qu’une servante; enfin que j’avais moi-même quelque +naissance, puisque la reine Anne d’Autriche et le premier ministre +Mazarin me recommandaient si soigneusement. + +Le jeune homme s’arrêta tout ému. + +— Et qu’arriva-t-il? demanda Aramis. + +— Il arriva, monsieur, répondit le jeune homme, que l’ouvrier +appelé par mon gouverneur ne trouva rien dans le puits, après +l’avoir fouillé en tous sens; il arriva que mon gouverneur +s’aperçut que la margelle était toute ruisselante; il arriva que +je ne m’étais pas si bien séché au soleil que dame Perronnette ne +reconnût que mes habits étaient tout humides; il arriva enfin que +je fus pris d’une grosse fièvre causée par la fraîcheur de l’eau +et l’émotion de ma découverte, et que cette fièvre fut suivie d’un +délire pendant lequel je racontai tout; de sorte que, guidé par +mes propres aveux, mon gouverneur trouva sous mon chevet les deux +fragments de la lettre écrite par la reine. + +— Ah! fit Aramis, je comprends à cette heure. + +— À partir de là, tout est conjecture. Sans doute, le pauvre +gentilhomme et la pauvre femme, n’osant garder le secret de ce qui +venait de se passer, écrivirent tout à la reine et lui renvoyèrent +la lettre déchirée. + +— Après quoi, dit Aramis, vous fûtes arrêté et conduit à la +Bastille? + +— Vous le voyez. + +— Puis vos serviteurs disparurent? + +— Hélas! + +— Ne nous occupons pas des morts, reprit Aramis, et voyons ce que +l’on peut faire avec le vivant. Vous m’avez dit que vous étiez +résigné? + +— Et je vous le répète. + +— Sans souci de la liberté? + +— Je vous l’ai dit. + +— Sans ambition, sans regret, sans pensée? + +Le jeune homme ne répondit rien. + +— Eh bien! demanda Aramis, vous vous taisez? + +— Je crois que j’ai assez parlé, répondit le prisonnier, et que +c’est votre tour. Je suis fatigué. + +— Je vais vous obéir, dit Aramis. + +Aramis se recueillit, et une teinte de solennité profonde se +répandit sur toute sa physionomie. On sentait qu’il en était +arrivé à la partie importante du rôle qu’il était venu jouer dans +la prison. + +— Une première question, fit Aramis. + +— Laquelle? Parlez. + +— Dans la maison que vous habitiez, il n’y avait ni glace ni +miroir, n’est-ce pas? + +— Qu’est-ce que ces deux mots, et que signifient-ils? demanda le +jeune homme. Je ne les connais même pas. + +— On entend par miroir ou glace un meuble qui réfléchit les +objets, qui permet, par exemple, que l’on voie les traits de son +propre visage dans un verre préparé, comme vous voyez les miens à +l’œil nu. + +— Non, il n’y avait dans la maison ni glace ni miroir, répondit +le jeune homme. + +Aramis regarda autour de lui. + +— Il n’y en a pas non plus ici, dit-il; les mêmes précautions ont +été prises ici que là-bas. + +— Dans quel but? + +— Vous le saurez tout à l’heure. Maintenant, pardonnez-moi; vous +m’avez dit que l’on vous avait appris les mathématiques, +l’astronomie, l’escrime, le manège; vous ne m’avez point parlé +d’histoire. + +— Quelquefois, mon gouverneur m’a raconté les hauts faits du roi +saint Louis, de François Ier et du roi Henri IV. + +— Voilà tout? + +— Voilà à peu près tout. + +— Eh bien! je le vois, c’est encore un calcul: comme on vous +avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a +laissé ignorer l’histoire qui réfléchit le passé. Depuis votre +emprisonnement, les livres vous ont été interdits, de sorte que +bien des faits vous sont inconnus, à l’aide desquels vous pourriez +reconstruire l’édifice écroulé de vos souvenirs ou de vos +intérêts. + +— C’est vrai, dit le jeune homme. + +— Écoutez, je vais donc, en quelques mots, vous dire ce qui s’est +passé en France depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans, +c’est-à-dire depuis la date probable de votre naissance, c’est-à-dire, +enfin, depuis le moment qui vous intéresse. + +— Dites. + +Et le jeune homme reprit son attitude sérieuse et recueillie. + +— Savez-vous quel fut le fils du roi Henri IV? + +— Je sais du moins quel fut son successeur. + +— Comment savez-vous cela? + +— Par une pièce de monnaie, à la date de 1610, qui représentait +le roi Henri IV; par une pièce de monnaie à la date de 1612, qui +représentait le roi Louis XIII. Je présumai, puisqu’il n’y avait +que deux ans entre les deux pièces, que Louis XIII devait être le +successeur de Henri IV. + +— Alors, dit Aramis, vous savez que le dernier roi régnant était +Louis XIII? + +— Je le sais, dit le jeune homme en rougissant légèrement. + +— Eh bien! ce fut un prince plein de bonnes idées, plein de +grands projets, projets toujours ajournés par le malheur des temps +et par les luttes qu’eut à soutenir contre la seigneurie de France +son ministre Richelieu. Lui, personnellement je parle du roi Louis +XIII, était faible de caractère. Il mourut jeune encore et +tristement. + +— Je sais cela. + +— Il avait été longtemps préoccupé du soin de sa postérité. C’est +un soin douloureux pour les princes, qui ont besoin de laisser sur +la terre plus qu’un souvenir, pour que leur pensée se poursuive, +pour que leur œuvre continue. + +— Le roi Louis XIII est-il mort sans enfants? demanda en souriant +le prisonnier. + +— Non, mais il fut privé longtemps du bonheur d’en avoir; non, +mais longtemps il crut qu’il mourrait tout entier. Et cette pensée +l’avait réduit à un profond désespoir, quand tout à coup sa femme, +Anne d’Autriche... + +Le prisonnier tressaillit. + +— Saviez-vous, continua Aramis, que la femme de Louis XIII +s’appelât Anne d’Autriche? + +— Continuez, dit le jeune homme sans répondre. + +— Quand tout à coup, reprit Aramis, la reine Anne d’Autriche +annonça qu’elle était enceinte. La joie fut grande à cette +nouvelle, et tous les vœux tendirent à une heureuse délivrance. +Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha d’un fils. + +Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut s’apercevoir qu’il +pâlissait. + +— Vous allez entendre, dit Aramis, un récit que peu de gens sont +en état de faire à l’heure qu’il est; car ce récit est un secret +que l’on croit mort avec les morts, ou enseveli dans l’abîme de la +confession. + +— Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme. + +— Oh! dit Aramis avec un accent auquel il n’y avait pas à se +méprendre, ce secret, je ne crois pas l’aventurer en le confiant à +un prisonnier qui n’a aucun désir de sortir de la Bastille. + +— J’écoute, monsieur. + +— La reine donna donc le jour à un fils. Mais quand toute la Cour +eut poussé des cris de joie à cette nouvelle, quand le roi eut +montré le nouveau-né à son peuple, et à sa noblesse, quand il se +fut gaiement mis à table pour fêter cette heureuse naissance, +alors la reine, restée seule dans sa chambre, fut prise, pour la +seconde fois, des douleurs de l’enfantement, et donna le jour à un +second fils. + +— Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande +que celle qu’il avouait, je croyais que Monsieur n’était né +qu’en... + +Aramis leva le doigt. + +— Attendez que je continue, dit-il. + +Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit. + +— Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils +que dame Perronnette, la sage-femme, reçut dans ses bras. + +— Dame Perronnette! murmura le jeune homme. + +— On courut aussitôt à la salle où le roi dînait; on le prévint +tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut. +Mais, cette fois, ce n’était plus la gaieté qu’exprimait son +visage, c’était un sentiment qui ressemblait à de la terreur. Deux +fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait causée +la naissance d’un seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous +l’ignorez certainement, attendu qu’en France c’est l’aîné des fils +qui règne après le père. + +— Je sais cela. + +— Et que les médecins et les jurisconsultes prétendent qu’il y a +lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mère +est l’aîné de par la loi de Dieu et de la nature. + +Le prisonnier poussa un cri étouffé, et devint plus blanc que le +drap sous lequel il se cachait. + +— Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui +s’était vu avec tant de joie continuer dans un héritier, dut être +au désespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que, +peut-être, celui qui venait de naître et qui était inconnu, +contesterait le droit d’aînesse à l’autre qui était né deux heures +auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait été reconnu. +Ainsi, ce second fils, s’armant des intérêts ou des caprices d’un +parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la +guerre, détruisant, par cela même, la dynastie qu’il eût dû +consolider. + +— Oh! je comprends, je comprends!... murmura le jeune homme. + +— Eh bien! continua Aramis, voilà ce qu’on rapporte, voilà ce +qu’on assure, voilà pourquoi un des deux fils d’Anne d’Autriche, +indignement séparé de son frère, indignement séquestré, réduit à +l’obscurité la plus profonde, voilà pourquoi ce second fils a +disparu, et si bien disparu, que nul en France ne sait aujourd’hui +qu’il existe, excepté sa mère. + +— Oui, sa mère, qui l’a abandonné! s’écria le prisonnier avec +l’expression du désespoir. + +— Excepté, continua Aramis, cette dame à la robe noire et aux +rubans de feu, et enfin excepté... + +— Excepté vous, n’est-ce pas? Vous qui venez me conter tout cela, +vous qui venez éveiller en mon âme la curiosité, la haine, +l’ambition, et, qui sait? peut-être, la soif de la vengeance; +excepté vous, monsieur, qui, si vous êtes l’homme que j’attends, +l’homme que me promet le billet, l’homme enfin que Dieu doit +m’envoyer, devez avoir sur vous... + +— Quoi? demanda Aramis. + +— Un portrait du roi Louis XIV, qui règne en ce moment sur le +trône de France. + +— Voici le portrait, répliqua l’évêque en donnant au prisonnier +un émail des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier, +beau, et vivant pour ainsi dire. + +Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur +lui comme s’il eût voulu le dévorer. + +— Et maintenant, monseigneur, dit Aramis voici un miroir. + +Aramis laissa le temps au prisonnier de renouer ses idées. + +— Si haut! si haut! murmura le jeune homme en dévorant du regard +le portrait de Louis XIV et son image à lui-même réfléchie dans le +miroir. + +— Qu’en pensez-vous? dit alors Aramis. + +— Je pense que je suis perdu, répondit le captif, que le roi ne +me pardonnera jamais. + +— Et moi, je me demande, ajouta l’évêque en attachant sur le +prisonnier un regard brillant de signification, je me demande +lequel des deux est le roi, de celui que représente ce portrait, +ou de celui que reflète cette glace. + +— Le roi, monsieur, est celui qui est sur le trône, répliqua +tristement le jeune homme, c’est celui qui n’est pas en prison, et +qui, au contraire, y fait mettre les autres. La royauté, c’est la +puissance, et vous voyez bien que je suis impuissant. + +— Monseigneur, répondit Aramis avec un respect qu’il n’avait pas +encore témoigné, le roi, prenez-y bien garde, sera, si vous le +voulez, celui qui, sortant de prison, saura se tenir sur le trône +où des amis le placeront. + +— Monsieur, ne me tentez point, fit le prisonnier avec amertume. + +— Monseigneur, ne faiblissez pas, persista Aramis avec vigueur. +J’ai apporté toutes les preuves de votre naissance: consultez-les, +prouvez-vous à vous-même que vous êtes un fils de roi, et, après, +agissons. + +— Non, non, c’est impossible. + +— À moins, reprit ironiquement l’évêque, qu’il ne soit dans la +destinée de votre race que les frères exclus du trône soient tous +des princes sans valeur et sans honneur, comme M. Gaston +d’Orléans, votre oncle, qui, dix fois, conspira contre le roi +Louis XIII, son frère. + +— Mon oncle Gaston d’Orléans conspira contre son frère? s’écria +le prince épouvanté; il conspira pour le détrôner? + +— Mais oui, monseigneur, pas pour autre chose. + +— Que me dites-vous là, monsieur? + +— La vérité. + +— Et il eut des amis... dévoués? + +— Comme moi pour vous. + +— Eh bien! que fit-il? il échoua? + +— Il échoua, mais toujours par sa faute, et, pour racheter, non +pas sa vie, car la vie du frère du roi est sacrée, inviolable, +mais pour racheter sa liberté, votre oncle sacrifia la vie de tous +ses amis les uns après les autres. Aussi est-il aujourd’hui la +honte de l’histoire et l’exécration de cent nobles familles de ce +royaume. + +— Je comprends, monsieur, fit le prince, et c’est par faiblesse +ou par trahison que mon oncle tua ses amis? + +— Par faiblesse: ce qui est toujours une trahison chez les +princes. + +— Ne peut-on pas échouer aussi par ignorance, par incapacité? +Croyez-vous bien qu’il soit possible à un pauvre captif tel que +moi, élevé non seulement loin de la Cour, mais encore loin du +monde, croyez-vous qu’il lui soit possible d’aider ceux de ses +amis qui tenteraient de le servir? + +Et comme Aramis allait répondre, le jeune homme s’écria tout à +coup avec une violence qui décelait la force du sang: + +— Nous parlons ici d’amis, mais par quel hasard aurais-je des +amis, moi que personne ne connaît, et qui n’ai pour m’en faire ni +liberté, ni argent, ni puissance? + +— Il me semble que j’ai eu l’honneur de m’offrir à Votre Altesse +Royale. + +— Oh! ne m’appelez pas ainsi, monsieur; c’est une dérision ou une +barbarie. Ne me faites pas songer à autre chose qu’aux murs de la +prison qui m’enferme, laissez-moi aimer encore, ou, du moins, +subir mon esclavage et mon obscurité. + +— Monseigneur! monseigneur! si vous me répétez encore ces paroles +découragées! Si, après avoir eu la preuve de votre naissance, vous +demeurez pauvre d’esprit, de souffle et de volonté, j’accepterai +votre vœu, je disparaîtrai, je renoncerai à servir ce maître, à +qui, si ardemment, je venais dévouer ma vie et mon aide. + +— Monsieur, s’écria le prince, avant de me dire tout ce que vous +dites, n’eût-il pas mieux valu réfléchir que vous m’avez à jamais +brisé le cœur? + +— Ainsi ai-je voulu faire, monseigneur. + +— Monsieur, pour me parler de grandeur, de puissance, de royauté +même, est-ce que vous devriez choisir une prison? Vous voulez me +faire croire à la splendeur, et nous nous cachons dans la nuit? +Vous me vantez la gloire, et nous étouffons nos paroles sous les +rideaux de ce grabat? Vous me faites entrevoir une toute-puissance +et j’entends les pas du geôlier dans ce corridor, ce pas qui vous +fait trembler plus que moi? Pour me rendre un peu moins incrédule, +tirez-moi donc de la Bastille, donnez de l’air à mes poumons, des +éperons à mon pied, une épée à mon bras, et nous commencerons à +nous entendre. + +— C’est bien mon intention de vous donner tout cela, et plus que +cela, monseigneur. Seulement, le voulez-vous? + +— Écoutez encore, monsieur, interrompit le prince. Je sais qu’il +y a des gardes à chaque galerie, des verrous à chaque porte, des +canons et des soldats à chaque barrière. Avec quoi vaincrez-vous +les gardes, enclouerez vous les canons? Avec quoi briserez-vous +les verrous et les barrières? + +— Monseigneur, comment vous est venu ce billet que vous avez lu +et qui annonçait ma venue? + +— On corrompt un geôlier pour un billet. + +— Si l’on corrompt un geôlier, on peut en corrompre dix. + +— Eh bien! j’admets que ce soit possible de tirer un pauvre +captif de la Bastille, possible de le bien cacher pour que les +gens du roi ne le rattrapent point, possible encore de nourrir +convenablement ce malheureux dans un asile inconnu. + +— Monseigneur! fit en souriant Aramis. + +— J’admets que celui qui ferait cela pour moi serait déjà plus +qu’un homme, mais puisque vous dites que je suis un prince, un +frère de roi, comment me rendrez-vous le rang et la force que ma +mère et mon frère m’ont enlevés? Mais, puisque je dois passer une +vie de combats et de haines, comment me ferez-vous vainqueur dans +ces combats et invulnérable à mes ennemis? Ah! monsieur, songez-y! +jetez-moi demain dans quelque noire caverne, au fond d’une +montagne! faites-moi cette joie d’entendre en liberté les bruits +du fleuve et de la plaine, de voir en liberté le soleil d’azur ou +le ciel orageux, c’en est assez! Ne me promettez pas davantage, +car, en vérité, vous ne pouvez me donner davantage, et ce serait +un crime de me tromper, puisque vous vous dites mon ami. + +Aramis continua d’écouter en silence. + +— Monseigneur, reprit-il après avoir un moment réfléchi, j’admire +ce sens si droit et si ferme qui dicte vos paroles; je suis +heureux d’avoir deviné mon roi. + +— Encore! encore!... Ah! par pitié, s’écria le prince en +comprimant de ses mains glacées son front couvert d’une sueur +brûlante, n’abusez pas de moi: je n’ai pas besoin d’être un roi, +monsieur, pour être le plus heureux des hommes. + +— Et moi, monseigneur, j’ai besoin que vous soyez un roi pour le +bonheur de l’humanité. + +— Ah! fit le prince avec une nouvelle défiance inspirée par ce +mot, ah! qu’a donc l’humanité à reprocher à mon frère? + +— J’oubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous +laisser guider par moi, et si vous consentez à devenir le plus +puissant prince de la terre, vous aurez servi les intérêts de tous +les amis que je voue au succès de notre cause, et ces amis sont +nombreux. + +— Nombreux? + +— Encore moins que puissants, monseigneur. + +— Expliquez-vous. + +— Impossible! Je m’expliquerai, je le jure devant Dieu qui +m’entend, le propre jour où je vous verrai assis sur le trône de +France. + +— Mais mon frère? + +— Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez? + +— Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains +pas! + +— À la bonne heure! + +— Il pouvait venir lui-même en cette prison, me prendre la main +et me dire: «Mon frère, Dieu nous a créés pour nous aimer, non +pour nous combattre. Je viens à vous. Un préjugé sauvage vous +condamnait à périr obscurément loin de tous les hommes, privé de +toutes les joies. Je veux vous faire asseoir près de moi; je veux +vous attacher au côté l’épée de notre père. Profiterez-vous de ce +rapprochement pour m’étouffer ou me contraindre? Userez-vous de +cette épée pour verser mon sang?...» + +— Oh! non, lui eussé-je répondu: je vous regarde comme mon +sauveur, et vous respecterai comme mon maître. Vous me donnez bien +plus que ne m’avait donné Dieu. Par vous, j’ai la liberté; par +vous, j’ai le droit d’aimer et d’être aimé en ce monde. + +— Et vous eussiez tenu parole, monseigneur? + +— Oh! sur ma vie! + +— Tandis que maintenant?... + +— Tandis que, maintenant, je sens que j’ai des coupables à +punir... + +— De quelle façon, monseigneur? + +— Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu m’avait donnée +avec mon frère? + +— Je dis qu’il y avait dans cette ressemblance un enseignement +providentiel que le roi n’eût pas dû négliger, je dis que votre +mère a commis un crime en faisant différents par le bonheur et par +la fortune ceux que la nature avait créés si semblables dans son +sein, et je conclus, moi, que le châtiment ne doit être autre +chose que l’équilibre à rétablir. + +— Ce qui signifie?... + +— Que, si je vous rends votre place sur le trône de votre frère, +votre frère prendra la vôtre dans votre prison. + +— Hélas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si +largement à la coupe de la vie! + +— Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce qu’elle +voudra: elle pardonnera, si bon lui semble, après avoir puni. + +— Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur? + +— Dites, mon prince. + +— C’est que je n’écouterai plus rien de vous que hors de la +Bastille. + +— J’allais dire à Votre Altesse Royale que je n’aurai plus +l’honneur de la voir qu’une fois. + +— Quand cela? + +— Le jour où mon prince sortira de ces murailles noires. + +— Dieu vous entende! Comment me préviendrez-vous? + +— En venant ici vous chercher. + +— Vous-même? + +— Mon prince, ne quittez cette chambre qu’avec moi, ou, si l’on +vous contraint en mon absence, rappelez-vous que ce ne sera pas de +ma part. + +— Ainsi, pas un mot à qui que ce soit, si ce n’est à vous? + +— Si ce n’est à moi. + +Aramis s’inclina profondément. Le prince lui tendit la main. + +— Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du cœur, j’ai +un dernier mot à vous dire. Si vous vous êtes adressé à moi pour +me perdre, si vous n’avez été qu’un instrument aux mains de mes +ennemis, si de notre conférence, dans laquelle vous avez sondé mon +cœur il résulte pour moi quelque chose de pire que la captivité, +c’est-à-dire la mort, eh bien! soyez béni, car vous aurez terminé +mes peines et fait succéder le calme aux fiévreuses tortures dont +je suis dévoré depuis huit ans. + +— Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis. + +— J’ai dit que je vous bénissais et que je vous pardonnais. Si, +au contraire, vous êtes venu pour me rendre la place que Dieu +m’avait destinée au soleil de la fortune et de la gloire, si, +grâce à vous, je puis vivre dans la mémoire des hommes, et faire +honneur à ma race par quelques faits illustres ou quelques +services rendus à mes peuples, si, du dernier rang où je languis, +je m’élève au faîte des honneurs, soutenu par votre main +généreuse, eh bien! à vous que je bénis et que je remercie, à vous +la moitié de ma puissance et de ma gloire! Vous serez encore trop +peu payé; votre part sera toujours incomplète, car jamais je ne +réussirai à partager avec vous tout ce bonheur que vous m’aurez +donné. + +— Monseigneur, dit Aramis ému de la pâleur et de l’élan du jeune +homme, votre noblesse de cœur me pénètre de joie et d’admiration. +Ce n’est pas à vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples +que vous rendrez heureux, à vos descendants que vous rendrez +illustres. Oui, je vous aurai donné plus que la vie, je vous +donnerai l’immortalité. + +Le jeune homme tendit la main à Aramis: celui-ci la baisa en +s’agenouillant. + +— Oh! s’écria le prince avec une modestie charmante. + +— C’est le premier hommage rendu à notre roi futur, dit Aramis. +Quand je vous reverrai, je dirai: «Bonjour, Sire!» + +— Jusque-là, s’écria le jeune homme en appuyant ses doigts blancs +et amaigris sur son cœur, jusque-là plus de rêves, plus de chocs +à ma vie; elle se briserait! oh! monsieur, que ma prison est +petite et que cette fenêtre est basse, que ces portes sont +étroites! Comment tant d’orgueil, tant de splendeur, tant de +félicité a-t-il pu passer par là et tenir ici? + +— Votre Altesse Royale me rend fier, dit Aramis, puisqu’elle +prétend que c’est moi qui ai apporté tout cela. + +Il heurta aussitôt la porte. + +Le geôlier vint ouvrir avec Baisemeaux, qui, dévoré d’inquiétude +et de crainte, commençait à écouter malgré lui à la porte de la +chambre. + +Heureusement ni l’un ni l’autre des deux interlocuteurs n’avait +oublié d’étouffer sa voix, même dans les plus hardis élans de la +passion. + +— Quelle confession! dit le gouverneur en essayant de rire; +croirait-on jamais qu’un reclus, un homme presque mort, ait commis +des péchés si nombreux et si longs? + +Aramis se tut. Il avait hâte de sortir de la Bastille, où le +secret qui l’accablait doublait le poids des murailles. + +Quand ils furent arrivés chez Baisemeaux: + +— Causons affaires, mon cher gouverneur, dit Aramis. + +— Hélas! répliqua Baisemeaux. + +— Vous avez à me demander mon acquit pour cent cinquante mille +livres? dit l’évêque. + +— Et à verser le premier tiers de la somme, ajouta en soupirant +le pauvre gouverneur, qui fit trois pas vers son armoire de fer. + +— Voici votre quittance, dit Aramis. + +— Et voici l’argent, reprit avec un triple soupir +M. de Baisemeaux. + +— L’ordre m’a dit seulement de donner une quittance de cinquante +mille livres, dit Aramis: il ne m’a pas dit de recevoir d’argent. +Adieu, monsieur le gouverneur. + +Et il partit, laissant Baisemeaux plus que suffoqué par la +surprise et la joie, en présence de ce présent royal fait si +grandement par le confesseur extraordinaire de la Bastille. + + + + +Chapitre CCVIII — Comment Mouston avait engraissé sans en +prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour +ce digne gentilhomme + + +Depuis le départ d’Athos pour Blois, Porthos et d’Artagnan +s’étaient rarement trouvés ensemble. L’un avait fait un service +fatigant près du roi, l’autre avait fait beaucoup d’emplettes de +meubles, qu’il comptait emporter dans ses terres, et à l’aide +desquels il espérait fonder, dans ses diverses résidences, un peu +de ce luxe de cour dont il avait entrevu l’éblouissante clarté +dans la compagnie de Sa Majesté. + +D’Artagnan, toujours fidèle, un matin que son service lui laissait +quelque liberté, songea à Porthos, et, inquiet de n’avoir pas +entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, s’achemina vers +son hôtel, où il le saisit au sortir du lit. + +Le digne baron paraissait pensif: plus que pensif, mélancolique. +Il était assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes, +contemplant une foule d’habits qui jonchaient le parquet de leurs +franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis +d’inharmonieuses couleurs. + +Porthos, triste et songeur comme le lièvre de La Fontaine, ne vit +pas entrer d’Artagnan, que lui cachait d’ailleurs en ce moment +M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en +tout cas pour cacher un homme à un autre homme, était +momentanément doublée par le déploiement d’un habit écarlate que +l’intendant exhibait à son maître en le tenant par les manches, +afin qu’il fût plus manifeste de tous les côtés. + +D’Artagnan s’arrêta sur le seuil et examina Porthos songeant. +Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet +tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme, +d’Artagnan pensa qu’il était temps de l’arracher à cette +douloureuse contemplation, et toussa pour s’annoncer. + +— Ah! fit Porthos, dont le visage s’illumina de joie ah! ah! +voici d’Artagnan! Je vais enfin avoir une idée! + +Mouston, à ces mots, se doutant de ce qui se passait derrière lui, +s’effaça en souriant tendrement à l’ami de son maître, qui se +trouva ainsi débarrassé de l’obstacle matériel qui l’empêchait de +parvenir jusqu’à d’Artagnan. + +Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en +deux enjambées, traversant la chambre, se trouva en face de +d’Artagnan, qu’il pressa sur son cœur avec une affection qui +semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui +s’écoulait. + +— Ah! répéta-t-il, vous êtes toujours le bienvenu, cher ami, mais +aujourd’hui, vous êtes mieux venu que jamais. + +— Voyons, voyons, on est triste chez vous? fit d’Artagnan. + +Porthos répondit par un regard qui exprimait l’abattement. + +— Eh bien! contez-moi cela, Porthos, mon ami, à moins que ce ne +soit un secret. + +— D’abord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je n’ai pas de +secrets pour vous. Voici donc ce qui m’attriste. + +— Attendez, Porthos, laissez-moi d’abord me dépêtrer de toute +cette litière de drap, de satin et de velours. + +— Oh! marchez, marchez, dit piteusement Porthos: tout cela n’est +que rebut. + +— Peste! du rebut, Porthos, du drap à vingt livres l’aune! du +satin magnifique, du velours royal! + +— Vous trouvez donc ces habits?... + +— Splendides, Porthos, splendides! Je gage que vous seul en +France en avez autant, et, en supposant que vous n’en fassiez plus +faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne m’étonnerait +pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort, +sans avoir besoin de voir le nez d’un seul tailleur, d’aujourd’hui +à ce jour-là. + +Porthos secoua la tête. + +— Voyons, mon ami, dit d’Artagnan, cette mélancolie qui n’est pas +dans votre caractère m’effraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc: +le plus tôt sera le mieux. + +— Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est +possible. + +— Est-ce que vous avez reçu de mauvaises nouvelles de Bracieux, +mon ami? + +— Non, on a coupé les bois, et ils ont donné un tiers de produit +au-delà de leur estimation. + +— Est-ce qu’il y a une fuite dans les étangs de Pierrefonds? + +— Non, mon ami, on les a pêchés, et du superflu de la vente, il y +a eu de quoi empoissonner tous les étangs des environs. + +— Est-ce que le Vallon se serait éboulé par suite d’un +tremblement de terre? + +— Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tombé à cent pas du +château, et a fait jaillir une source à un endroit qui manquait +complètement d’eau. + +— Eh bien! alors, qu’y a-t-il? + +— Il y a que j’ai reçu une invitation pour la fête de Vaux, fit +Porthos d’un air lugubre. + +— Eh bien! plaignez-vous un peu! le roi a causé dans les ménages +de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des +invitations. Ah! vraiment, cher ami, vous êtes du voyage de Vaux? +Tiens, tiens, tiens! + +— Mon Dieu, oui! + +— Vous allez avoir un coup d’œil magnifique, mon ami. + +— Hélas! je m’en doute bien. + +— Tout ce qu’il y a de grand en France va être réuni. + +— Ah! fit Porthos en s’arrachant de désespoir une pincée de +cheveux. + +— Eh! là, bon Dieu! fit d’Artagnan, êtes-vous malade, mon ami? + +— Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon! Ce n’est pas +cela. + +— Mais qu’est-ce donc, alors? + +— C’est que je n’ai pas d’habits. + +D’Artagnan demeura pétrifié. + +— Pas d’habits, Porthos! pas d’habits! s’écria-t-il quand j’en +vois là plus de cinquante sur le plancher! + +— Cinquante, oui, et pas un qui m’aille! + +— Comment, pas un qui vous aille? Mais on ne vous prend donc pas +mesure quand on vous habille? + +— Si fait, répondit Mouston, mais malheureusement j’ai engraissé. + +— Comment! vous avez engraissé? + +— De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros +que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur? + +— Parbleu! il me semble que cela se voit! + +— Entends-tu, imbécile! dit Porthos, cela se voit. + +— Mais enfin, mon cher Porthos, reprit d’Artagnan avec une légère +impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont +point parce que Mouston a engraissé. + +— Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous +rappelez m’avoir raconté l’histoire d’un général romain, Antoine, +qui avait toujours sept sangliers à la broche, et cuits à des +points différents, afin de pouvoir demander son dîner à quelque +heure du jour qu’il lui plût de le faire. Eh bien! je résolus, +comme, d’un moment à l’autre, je pouvais être appelé à la Cour et +y rester une semaine, je résolus d’avoir toujours sept habits +prêts pour cette occasion. + +— Puissamment raisonné, Porthos. Seulement, il faut avoir votre +fortune pour se passer ces fantaisies-là. Sans compter le temps +que l’on perd à donner des mesures. Les modes changent si souvent. + +— Voilà justement, dit Porthos, où je me flattais d’avoir trouvé +quelque chose de fort ingénieux. + +— Voyons, dites-moi cela. Pardieu! je ne doute pas de votre +génie. + +— Vous vous rappelez que Mouston a été maigre? + +— Oui, du temps qu’il s’appelait Mousqueton. + +— Mais vous rappelez-vous aussi l’époque où il a commencé +d’engraisser? + +— Non, pas précisément. Je vous demande pardon, mon cher Mouston. + +— Oh! Monsieur n’est pas fautif, dit Mouston d’un air aimable, +Monsieur était à Paris, et nous étions, nous, à Pierrefonds. + +— Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment où Mouston s’est mis +à engraisser. Voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas? + +— Oui, mon ami, et je m’en réjouis fort à cette époque. + +— Peste! je le crois bien, fit d’Artagnan. + +— Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela m’épargnait de +peine? + +— Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais, à force de +m’expliquer... + +— M’y voici, mon ami. D’abord, comme vous l’avez dit, c’est une +perte de temps que de donner sa mesure, ne fût-ce qu’une fois tous +les quinze jours. Et puis on peut être en voyage, et, quand on +veut avoir toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, j’ai +horreur de donner ma mesure à quelqu’un. On est gentilhomme ou on +ne l’est pas, que diable! Se faire toiser par un drôle qui vous +analyse au pied, pouce et ligne, c’est humiliant. Ces gens-là vous +trouvent trop creux ici, trop saillant là; ils connaissent votre +fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d’un +mesureur, on ressemble à ces places fortes dont un espion est venu +relever les angles et les épaisseurs. + +— En vérité, mon cher Porthos, vous avez des idées qui +n’appartiennent qu’à vous. + +— Ah! vous comprenez, quand on est ingénieur. + +— Et qu’on a fortifié Belle-Île, c’est juste, mon ami. + +— J’eus donc une idée, et, sans doute, elle eût été bonne sans la +négligence de M. Mouston. + +D’Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui répondit à ce regard +par un léger mouvement de corps qui voulait dire: «Vous allez voir +s’il y a de ma faute dans tout cela.» + +— Je m’applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser +Mouston, et j’aidai même, de tout mon pouvoir, à lui faire de +l’embonpoint, à l’aide d’une nourriture substantielle, espérant +toujours qu’il parviendrait à m’égaler en circonférence, et +qu’alors il pourrait se faire mesurer à ma place. + +— Ah! corbœuf! s’écria d’Artagnan, je comprends... Cela vous +épargnait le temps et l’humiliation. + +— Parbleu! jugez donc de ma joie quand, après un an et demi de +nourriture bien combinée, car je prenais la peine de le nourrir +moi-même, ce drôle-là... + +— Oh! et j’y ai bien aidé, monsieur, dit modestement Mouston. + +— Ça, c’est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m’aperçus +qu’un matin Mouston était forcé de s’effacer comme je m’effaçais +moi-même, pour passer par la petite porte secrète que ces diables +d’architectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au +château de Pierrefonds. Et, à propos de cette porte, mon ami, je +vous demanderai, à vous qui savez tout, comment ces bélîtres +d’architectes, qui doivent avoir, par état, le compas dans l’œil, +imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que +des gens maigres. + +— Ces portes-là, répondit d’Artagnan, sont destinées aux galants; +or, un galant est généralement de taille mince et svelte. + +— Mme du Vallon n’avait pas de galants, interrompit Porthos avec +majesté. + +— Parfaitement juste, mon ami, répondit d’Artagnan: mais les +architectes ont songé au cas où, peut-être, vous vous remarieriez. + +— Ah! c’est possible, dit Porthos. Et, maintenant que +l’explication des portes trop étroites m’est donnée, revenons à +l’engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se +touchent, mon ami. Je me suis toujours aperçu que les idées +s’appareillaient. Ainsi, admirez ce phénomène, d’Artagnan; je vous +parlais de Mouston, qui était gras, et nous en sommes venus à +Mme du Vallon... + +— Qui était maigre. + +— Hum! n’est-ce pas prodigieux, cela? + +— Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la même +observation que vous, et il appelle cela d’un nom grec que je ne +me rappelle pas. + +— Ah! mon observation n’est donc pas nouvelle? s’écria Porthos +stupéfait. Je croyais l’avoir inventée. + +— Mon ami, c’était un fait connu avant Aristote, c’est-à-dire +voilà deux mille ans, à peu près. + +— Eh bien! il n’en est pas moins juste, dit Porthos, enchanté de +s’être rencontré avec les sages de l’Antiquité. + +— À merveille! Mais si nous revenions à Mouston. Nous l’avons +laissé engraissant à vue d’œil, ce me semble. + +— Oui, monsieur, dit Mouston. + +— M’y voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, qu’il +combla toutes mes espérances, en atteignant ma mesure, ce dont je +pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-là +une de mes vestes dont il s’était fait un habit: une veste qui +valait cent pistoles, rien que par la broderie! + +— C’était pour l’essayer, monsieur, dit Mouston. + +— À partir de ce moment, reprit Porthos, je décidai donc que +Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs d’habits, et +prendrait mesure en mon lieu et place. + +— Puissamment imaginé, Porthos; mais Mouston a un pied et demi +moins que vous. + +— Justement. On prenait la mesure jusqu’à terre, et l’extrémité +de l’habit me venait juste au-dessus du genou. + +— Quelle chance vous avez, Porthos! ces choses-là n’arrivent qu’à +vous! + +— Ah! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi! Ce fut +justement à cette époque, c’est-à-dire voilà deux ans et demi à +peu près, que je partis pour Belle-Île, en recommandant à Mouston, +pour avoir toujours, et en cas de besoin, un échantillon de toutes +les modes, de se faire faire un habit tous les mois. + +— Et Mouston aurait-il négligé d’obéir à votre recommandation? +Ah! ah! ce serait mal, Mouston! + +— Au contraire, monsieur, au contraire! + +— Non, il n’a pas oublié de se faire faire des habits, mais il a +oublié de me prévenir qu’il engraissait. + +— Dame! ce n’est pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me l’a +pas dit. + +— De sorte, continua Porthos, que le drôle, depuis deux ans, a +gagné dix-huit pouces de circonférence, et que mes douze derniers +habits sont tous trop larges progressivement, d’un pied à un pied +et demi. + +— Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps où votre +taille était la même? + +— Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais, +j’aurais l’air d’arriver de Siam et d’être hors de cour depuis +deux ans. + +— Je comprends votre embarras. Vous avez combien d’habits neufs? +trente-six? et vous n’en avez pas un! Eh bien! il faut en faire +faire un trente-septième; les trente-six autres seront pour +Mouston. + +— Ah! monsieur! dit Mouston d’un air satisfait, le fait est que +Monsieur a toujours été bien bon pour moi. + +— Parbleu! croyez-vous que cette idée ne me soit pas venue ou que +la dépense m’ait arrêté? Mais il n’y a plus que deux jours d’ici à +la fête de Vaux; j’ai reçu l’invitation hier, j’ai fait venir +Mouston en poste avec ma garde-robe; je me suis aperçu du malheur +qui m’arrivait ce matin seulement, et, d’ici à après-demain, il +n’y a pas un tailleur un peu à la mode qui se charge de me +confectionner un habit. + +— C’est-à-dire un habit couvert d’or, n’est-ce pas? + +— J’en veux partout! + +— Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les +invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin. + +— C’est vrai; mais Aramis m’a bien recommandé d’être à Vaux vingt +quatre heures d’avance. + +— Comment, Aramis? + +— Oui, c’est Aramis qui m’a apporté l’invitation. + +— Ah! fort bien, je comprends. Vous êtes invité du côté de +M. Fouquet. + +— Non pas! Du côté du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en +toutes lettres: «M. le baron du Vallon est prévenu que le roi a +daigné le mettre sur la liste de ses invitations...» + +— Très bien, mais c’est avec M. Fouquet que vous partez. + +— Et quand je pense, s’écria Porthos en défonçant le parquet d’un +coup de pied, quand je pense que je n’aurai pas d’habits! J’en +crève de colère! Je voudrais bien étrangler quelqu’un ou déchirer +quelque chose! + +— N’étranglez personne et ne déchirez rien, Porthos, j’arrangerai +tout cela: mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi +chez un tailleur. + +— Bah! mon coureur les a tous vus depuis ce matin. + +— Même M. Percerin? + +— Qu’est-ce que M. Percerin? + +— C’est le tailleur du roi, parbleu! + +— Ah! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir l’air de connaître +le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la +première fois; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu! J’ai +pensé qu’il serait trop occupé. + +— Sans doute, il le sera trop; mais, soyez tranquille, Porthos; +il fera pour moi ce qu’il ne ferait pas pour un autre. Seulement, +il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami. + +— Ah! fit Porthos, avec un soupir, c’est fâcheux; mais, enfin, +que voulez-vous! + +— Dame! vous ferez comme les autres, mon cher ami; vous ferez +comme le roi. + +— Comment! on mesure aussi le roi? Et il le souffre? + +— Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous l’êtes, quoi +que vous en disiez. + +Porthos sourit d’un air vainqueur. + +— Allons donc chez le tailleur du roi! dit-il, et puisqu’il +mesure le roi, ma foi! je puis bien, il me semble, me laisser +mesurer par lui. + + + + +Chapitre CCIX — Ce que c’était que messire Jean Percerin + + +Le tailleur du roi, messire Jean Percerin, occupait une maison +assez grande dans la rue Saint-Honoré, près de la rue de +l’Arbre-Sec. C’était un homme qui avait le goût des belles étoffes, des +belles broderies, des beaux velours, étant de père en fils +tailleur du roi. Cette succession remontait à Charles IX, auquel, +comme on sait, remontaient souvent des fantaisies de _bravoure_ +assez difficiles à satisfaire. + +Le Percerin de ce temps-là était un huguenot comme Ambroise Paré, +et avait été épargné par la royne de Navarre, la belle Margot, +comme on écrivait et comme on disait alors, et cela attendu qu’il +était le seul qui eût jamais pu lui réussir ces merveilleux habits +de cheval qu’elle aimait à porter, parce qu’ils étaient propres à +dissimuler certains défauts anatomiques que la royne de Navarre +cachait fort soigneusement. + +Percerin, sauvé, avait fait, par reconnaissance, de beaux justes +noirs, fort économiques pour la reine Catherine, laquelle finit +par savoir bon gré de sa conservation au huguenot, à qui longtemps +elle avait fait la mine. Mais Percerin était un homme prudent: il +avait entendu dire que rien n’était plus dangereux pour un +huguenot que les sourires de la reine Catherine; et, ayant +remarqué qu’elle lui souriait plus souvent que de coutume, il se +hâta de se faire catholique avec toute sa famille, et, devenu +irréprochable par cette conversion, il parvint à la haute position +de tailleur maître de la couronne de France. + +Sous Henri III, roi coquet s’il en fut, cette position acquit la +hauteur d’un des plus sublimes pics des Cordillères. Percerin +avait été un homme habile toute sa vie, et, pour garder cette +réputation au-delà de la tombe, il se garda bien de manquer sa +mort; il trépassa donc fort adroitement et juste à l’heure où son +imagination commençait à baisser. + +Il laissait un fils et une fille, l’un et l’autre dignes du nom +qu’ils étaient appelés à porter: le fils, coupeur intrépide et +exact comme une équerre; la fille, brodeuse et dessinateur +d’ornements. + +Les noces de Henri IV et de Marie de Médicis, les deuils si beaux +de ladite reine, firent, avec quelques mots échappés à +M. de Bassompierre, le roi des élégants de l’époque, la fortune de +cette seconde génération des Percerin. + +M. Concino Concini et sa femme Galigaï, qui brillèrent ensuite à +la Cour de France, voulurent italianiser les habits et firent +venir des tailleurs de Florence; mais Percerin, piqué au jeu dans +son patriotisme et dans son amour-propre, réduisit à néant ces +étrangers par ses dessins de brocatelle en application et ses +plumetis inimitables; si bien que Concino renonça le premier à ses +compatriotes, et tint le tailleur français en telle estime, qu’il +ne voulut plus être habillé que par lui; de sorte qu’il portait un +pourpoint de lui, le jour où Vitry lui cassa la tête, d’un coup de +pistolet, au petit pont du Louvre. + +C’est ce pourpoint, sortant des ateliers de maître Percerin, que +les Parisiens eurent le plaisir de déchiqueter en tant de +morceaux, avec la chair humaine qu’il contenait. + +Malgré la faveur dont Percerin avait joui près de Concino Concini, +le roi Louis XIII eut la générosité de ne pas garder rancune à son +tailleur, et de le retenir à son service. Au moment où Louis le +Juste donnait ce grand exemple d’équité, Percerin avait élevé deux +fils, dont l’un fit son coup d’essai dans les noces d’Anne +d’Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit +espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de +la tragédie de _Mirame_, et cousit au manteau de Buckingham ces +fameuses perles qui étaient destinées à être répandues sur les +parquets du Louvre. + +On devient aisément illustre quand on a habillé M. de Buckingham, +M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme. +Aussi Percerin III avait-il atteint l’apogée de sa gloire lorsque +son père mourut. + +Ce même Percerin III, vieux, glorieux et riche, habillait encore +Louis XIV, et, n’ayant plus de fils, ce qui était un grand chagrin +pour lui, attendu qu’avec lui sa dynastie s’éteignait, et, n’ayant +plus de fils, disons-nous, avait formé plusieurs élèves de belle +espérance. Il avait un carrosse, une terre, des laquais, les plus +grands de tout Paris, et, par autorisation spéciale de Louis XIV, +une meute. Il habillait MM. de Lyonne et Letellier avec une sorte +de protection; mais, homme politique, nourri aux secrets d’État, +il n’était jamais parvenu à réussir un habit à M. Colbert. Cela ne +s’explique pas, cela se devine. Les grands esprits, en tout genre, +vivent de perceptions invisibles, insaisissables; ils agissent +sans savoir eux-mêmes pourquoi. Le grand Percerin, car, contre +l’habitude des dynasties, c’était surtout le dernier des Percerin +qui avait mérité le surnom de Grand, le grand Percerin, avons-nous +dit, taillait d’inspiration une jupe pour la reine ou une trousse +pour le roi; il inventait un manteau pour Monsieur, un coin de bas +pour Madame; mais, malgré son génie suprême, il ne pouvait retenir +la mesure de M. Colbert. + +— Cet homme-là, disait-il souvent, est hors de mon talent, et je +ne saurais le voir dans le dessin de mes aiguilles. + +Il va sans dire que Percerin était le tailleur de M. Fouquet, et +que M. le surintendant le prisait fort. + +M. Percerin avait près de quatre-vingts ans, et cependant il était +vert encore, et si sec en même temps, disaient les courtisans, +qu’il en était cassant. Sa renommée et sa fortune étaient assez +grandes pour que M. le prince, ce roi des petits-maîtres, lui +donnât le bras en causant costumes avec lui, et que les moins +ardents à payer parmi les gens de cour n’osassent jamais laisser +chez lui des comptes trop arriérés; car maître Percerin faisait +une fois des habits à crédit, mais jamais une seconde s’il n’était +pas payé de la première. + +On conçoit qu’un pareil tailleur, au lieu de courir après les +pratiques, fût difficile à en recevoir de nouvelles. Aussi +Percerin refusait d’habiller les bourgeois ou les anoblis trop +récents. Le bruit courait même que M. de Mazarin, contre la +fourniture désintéressée d’un grand habit complet de cardinal en +cérémonie, lui avait glissé, un beau jour, des lettres de noblesse +dans sa poche. + +Percerin avait de l’esprit et de la malice. On le disait fort +égrillard. À quatre-vingts ans, il prenait encore d’une main ferme +la mesure des corsages de femme. + +C’est dans la maison de cet artiste grand seigneur que d’Artagnan +conduisit le désolé Porthos. + +Celui-ci, tout en marchant, disait à son ami: + +— Prenez garde, mon cher d’Artagnan, prenez garde de commettre la +dignité d’un homme comme moi avec l’arrogance de ce Percerin, qui +doit être fort incivil; car je vous préviens, cher ami, que s’il +me manquait, je le châtierais. + +— Présenté par moi, répondit d’Artagnan, vous n’avez rien à +craindre, cher ami, fussiez-vous... ce que vous n’êtes pas. + +— Ah! c’est que... + +— Quoi donc? Auriez-vous quelque chose contre Percerin? Voyons, +Porthos. + +— Je crois que, dans le temps... + +— Eh bien! quoi, dans le temps? + +— J’aurais envoyé Mousqueton chez un drôle de ce nom-là. + +— Eh bien! après? + +— Et que ce drôle aurait refusé de m’habiller. + +— Oh! un malentendu, sans doute, qu’il est urgent de redresser; +Mouston aura confondu. + +— Peut-être. + +— Il aura pris un nom pour un autre. + +— C’est possible. Ce coquin de Mouston n’a jamais eu la mémoire +des noms. + +— Je me charge de tout cela. + +— Fort bien. + +— Faites arrêter le carrosse, Porthos; c’est ici. + +— C’est ici? + +— Oui. + +— Comment, ici? Nous sommes aux Halles, et vous m’avez dit que la +maison était au coin de la rue de l’Arbre-Sec. + +— C’est vrai; mais regardez. + +— Eh bien! je regarde, et je vois... + +— Quoi? + +— Que nous sommes aux Halles, pardieu! + +— Vous ne voulez pas, sans doute, que nos chevaux montent sur le +carrosse qui nous précède? + +— Non. + +— Ni que le carrosse qui nous précède monte sur celui qui est +devant. + +— Encore moins. + +— Ni que le deuxième carrosse passe sur le ventre aux trente ou +quarante autres qui sont arrivés avant nous? + +— Ah! par ma foi! vous avez raison. + +— Ah! + +— Que de gens, mon cher, que de gens! + +— Hein? + +— Et que font-ils là, tous ces gens? + +— C’est bien simple: ils attendent leur tour. + +— Bah! les comédiens de l’hôtel de Bourgogne seraient-ils +déménagés? + +— Non, leur tour pour entrer chez M. Percerin. + +— Mais nous allons donc attendre aussi, nous. + +— Nous, nous serons plus ingénieux et moins fiers qu’eux. + +— Qu’allons-nous faire, donc? + +— Nous allons descendre, passer parmi les pages et les laquais, +et nous entrerons chez le tailleur, c’est moi qui vous en réponds, +surtout si vous marchez le premier. + +— Allons, fit Porthos. + +Et tous deux, étant descendus, s’acheminèrent à pied vers la +maison. + +Ce qui causait cet encombrement, c’est que la porte de M. Percerin +était fermée, et qu’un laquais, debout à cette porte, expliquait +aux illustres pratiques de l’illustre tailleur que, pour le +moment, M. Percerin ne recevait personne. On se répétait +au-dehors, toujours d’après ce qu’avait dit confidentiellement le +grand laquais à un grand seigneur pour lequel il avait des bontés, +on se répétait que M. Percerin s’occupait de cinq habits pour le +roi, et que, vu l’urgence de la situation il méditait dans son +cabinet les ornements, la couleur et la coupe de ces cinq habits. + +Plusieurs, satisfaits de cette raison, s’en retournaient heureux +de la dire aux autres, mais plusieurs aussi, plus tenaces, +insistaient pour que la porte leur fût ouverte, et, parmi ces +derniers, trois cordons bleus désignés pour un ballet qui +manquerait infailliblement si les trois cordons bleus n’avaient +pas des habits taillés de la main même du grand Percerin. + +D’Artagnan, poussant devant lui Porthos, qui effondra les groupes, +parvint jusqu’aux comptoirs, derrière lesquels les garçons +tailleurs s’escrimaient à répondre de leur mieux. + +Nous oublions de dire qu’à la porte on avait voulu consigner +Porthos comme les autres, mais d’Artagnan s’était montré, avait +prononcé ces seules paroles: + +— Ordre du roi! + +Et il avait été introduit avec son ami. + +Ces pauvres diables avaient fort à faire et faisaient de leur +mieux pour répondre aux exigences des clients en l’absence du +patron, s’interrompant de piquer un point pour tourner une phrase, +et quand l’orgueil blessé ou l’attente déçue les gourmandait trop +vivement, celui qui était attaqué faisait un plongeon et +disparaissait sous le comptoir. + +La procession des seigneurs mécontents faisait un tableau plein de +détails curieux. + +Notre capitaine des mousquetaires, homme au regard rapide et sûr, +l’embrassa d’un seul coup d’œil. Mais, après avoir parcouru les +groupes, ce regard s’arrêta sur un homme placé en face de lui. Cet +homme, assis sur un escabeau, dépassait de la tête à peine le +comptoir qui l’abritait. C’était un homme de quarante ans à peu +près, à la physionomie mélancolique, au visage pâle, aux yeux doux +et lumineux. Il regardait d’Artagnan et les autres, une main sous +son menton, en amateur curieux et calme. Seulement, en apercevant +et en reconnaissant, sans doute, notre capitaine, il rabattit son +chapeau sur ses yeux. + +Ce fut peut-être ce geste qui attira le regard de d’Artagnan. S’il +en était ainsi, il en était résulté que l’homme au chapeau rabattu +avait atteint un but tout différent de celui qu’il s’était +proposé. + +Au reste, le costume de cet homme était assez simple, et ses +cheveux étaient assez uniment coiffés pour que des clients peu +observateurs le prissent pour un simple garçon tailleur accroupi +derrière le chêne, et piquant, avec exactitude, le drap et le +velours. + +Toutefois, cet homme avait trop souvent la tête en l’air pour +travailler fructueusement avec ses doigts. + +D’Artagnan n’en fut pas dupe, lui, et il vit bien que, si cet +homme travaillait, ce n’était pas, assurément, sur les étoffes. + +— Hé! dit-il en s’adressant à cet homme, vous voilà donc devenu +garçon tailleur, monsieur Molière? + +— Chut! monsieur d’Artagnan, répondit doucement l’homme, chut! au +nom du Ciel! vous m’allez faire reconnaître. + +— Eh bien! où est le mal? + +— Le fait est qu’il n’y a pas de mal, mais... + +— Mais vous voulez dire qu’il n’y a pas de bien non plus, +n’est-ce pas? + +— Hélas! non, car j’étais, je vous l’affirme, occupé à regarder +de bien bonnes figures. + +— Faites, faites, monsieur Molière. Je comprends l’intérêt que la +chose a pour vous, et... je ne vous troublerai point dans vos +études. + +— Merci! + +— Mais à une condition: c’est que vous me direz où est réellement +M. Percerin. + +— Oh! cela, volontiers: dans son cabinet. Seulement... + +— Seulement, on ne peut pas y entrer? + +— Inabordable! + +— Pour tout le monde? + +— Pour tout le monde. Il m’a fait entrer ici, afin que je fusse à +l’aise pour y faire mes observations et puis il s’en est allé. + +— Eh bien! mon cher monsieur Molière, vous l’allez prévenir que +je suis là, n’est-ce pas? + +— Moi? s’écria Molière du ton d’un brave chien à qui l’on retire +l’os qu’il a légitimement gagné; moi, me déranger? Ah! monsieur +d’Artagnan, comme vous me traitez mal! + +— Si vous n’allez pas prévenir tout de suite M. Percerin que je +suis là, mon cher monsieur Molière dit d’Artagnan à voix basse, je +vous préviens d’une chose, c’est que je ne vous ferai pas voir +l’ami que j’amène avec moi. + +Molière désigna Porthos d’un geste imperceptible. + +— Celui-ci, n’est-ce pas? dit-il. + +— Oui. + +Molière attacha sur Porthos un de ces regards qui fouillent les +cerveaux et les cœurs. L’examen lui parut sans doute gros de +promesses, car il se leva aussitôt et passa dans la chambre +voisine. + + + + +Chapitre CCX — Les échantillons + + +Pendant ce temps, la foule s’écoulait lentement, laissant à chaque +angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de +sable de l’océan, les flots laissent un peu d’écume ou d’algues +broyées, lorsqu’ils se retirent en descendant les marées. + +Au bout de dix minutes, Molière reparut, faisant sous la +tapisserie un signe à d’Artagnan. Celui-ci se précipita, +entraînant Porthos, et, à travers des corridors assez compliqués, +il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les +manches retroussées, fouillait une pièce de brocart à grandes +fleurs d’or, pour y faire naître de beaux reflets. En apercevant +d’Artagnan, il laissa son étoffe et vint à lui, non pas radieux, +non pas courtois, mais, en somme, assez civil. + +— Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous m’excuserez, +n’est-ce pas, mais j’ai affaire. + +— Eh! oui, pour les habits du roi? Je sais cela, mon cher +monsieur Percerin. Vous en faites trois, m’a-t-on dit? + +— Cinq, mon cher monsieur, cinq! + +— Trois ou cinq, cela ne m’inquiète pas, maître Percerin, et je +sais que vous les ferez les plus beaux du monde. + +— On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du +monde, je ne dis pas non, mais pour qu’ils soient les plus beaux +du monde, il faut d’abord qu’ils soient, et pour cela, monsieur le +capitaine, j’ai besoin de temps. + +— Ah bah! deux jours encore, c’est bien plus qu’il ne vous en +faut, monsieur Percerin, dit d’Artagnan avec le plus grand flegme. + +Percerin leva la tête en homme peu habitué à être contrarié, même +dans ses caprices, mais d’Artagnan ne fit point attention à l’air +que l’illustre tailleur de brocart commençait à prendre. + +— Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amène une +pratique. + +— Ah! ah! fit Percerin d’un air rechigné. + +— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua +d’Artagnan. + +Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique +chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entrée dans le +cabinet, regardait le tailleur de travers. + +— Un de mes bons amis, acheva d’Artagnan. + +— Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard. + +— Plus tard? Et quand cela? + +— Mais, quand j’aurai le temps. + +— Vous avez déjà dit cela à mon valet, interrompit Porthos +mécontent. + +— C’est possible, dit Percerin, je suis presque toujours pressé. + +— Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps +qu’on veut. + +Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par +l’âge, est un fâcheux diagnostic. + +— Monsieur, dit-il, est, ma foi! bien libre de se servir +ailleurs. + +— Allons, allons, Percerin, glissa d’Artagnan, vous n’êtes pas +aimable aujourd’hui. Eh bien! je vais vous dire un mot qui va vous +faire tomber à nos genoux. Monsieur est non seulement un ami à +moi, mais encore un ami à M. Fouquet. + +— Ah! ah! fit le tailleur, c’est autre chose. + +Puis, se retournant vers Porthos: + +— Monsieur le baron est à M. le surintendant? demanda-t-il. + +— Je suis à moi, éclata Porthos, juste au moment où la tapisserie +se soulevait pour donner passage à un nouvel interlocuteur. + +Molière observait. D’Artagnan riait. Porthos maugréait. + +— Mon cher Percerin, dit d’Artagnan, vous ferez un habit à M. le +baron, c’est moi qui vous le demande. + +— Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine. + +— Mais ce n’est pas le tout: vous lui ferez cet habit tout de +suite. + +— Impossible avant huit jours. + +— Alors, c’est comme si vous refusiez de le lui faire, parce que +l’habit est destiné à paraître aux fêtes de Vaux. + +— Je répète que c’est impossible, reprit l’obstiné vieillard. + +— Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si c’est moi qui vous +en prie, dit une douce voix à la porte, voix métallique qui fit +dresser l’oreille à d’Artagnan. + +C’était la voix d’Aramis. + +— Monsieur d’Herblay! s’écria le tailleur. + +— Aramis! murmura d’Artagnan. + +— Ah! notre évêque! fit Porthos. + +— Bonjour, d’Artagnan! bonjour, Porthos! bonjour, chers amis! dit +Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites l’habit de +Monsieur, et je vous réponds qu’en le faisant vous ferez une chose +agréable à M. Fouquet. + +Et il accompagna ces paroles d’un signe qui voulait dire: +«Consentez et congédiez.» Il paraît qu’Aramis avait sur maître +Percerin une influence supérieure à celle de d’Artagnan lui-même, +car le tailleur s’inclina en signe d’assentiment, et, se +retournant vers Porthos: + +— Allez vous faire prendre mesure de l’autre côté, dit-il +rudement. + +Porthos rougit d’une façon formidable. + +D’Artagnan vit venir l’orage, et, interpellant Molière: + +— Mon cher monsieur, lui dit-il à demi-voix, l’homme que vous +voyez se croit déshonoré quand on toise la chair et les os que +Dieu lui a départis; étudiez-moi ce type, maître Aristophane, et +profitez. + +Molière n’avait pas besoin d’être encouragé; il couvait des yeux +le baron Porthos. + +— Monsieur, lui dit-il, s’il vous plaît de venir avec moi, je +vous ferai prendre mesure d’un habit, sans que le mesureur vous +touche. + +— Oh! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami? + +— Je dis qu’on n’appliquera ni l’aune ni le pied sur vos +coutures. C’est un procédé nouveau, que nous avons imaginé, pour +prendre la mesure des gens de qualité dont la susceptibilité +répugne à se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens +susceptibles qui ne peuvent souffrir d’être mesurés, cérémonie +qui, à mon avis, blesse la majesté naturelle de l’homme, et si, +par hasard, monsieur, vous étiez de ces gens-là... + +— Corbœuf! je crois bien que j’en suis. + +— Eh bien! cela tombe à merveille, monsieur le baron, et vous +aurez l’étrenne de notre invention. + +— Mais comment diable s’y prend-on? dit Porthos ravi. + +— Monsieur, dit Molière en s’inclinant, si vous voulez bien me +suivre, vous le verrez. + +Aramis regardait cette scène de tous ses yeux. Peut-être +croyait-il reconnaître, à l’animation de d’Artagnan, que celui-ci +partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d’une scène si +bien commencée. Mais, si perspicace que fût Aramis, il se +trompait. Porthos et Molière partirent seuls. D’Artagnan demeura +avec Percerin. Pourquoi? Par curiosité, voilà tout; probablement, +dans l’intention de jouir quelques instants de plus de la présence +de son bon ami Aramis. Molière et Porthos disparus, d’Artagnan se +rapprocha de l’évêque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci +tout particulièrement. + +— Un habit aussi pour vous, n’est-ce pas, cher ami? + +Aramis sourit. + +— Non, dit-il. + +— Vous allez à Vaux, cependant? + +— J’y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d’Artagnan, +qu’un pauvre évêque de Vannes n’est pas assez riche pour se faire +faire des habits à toutes les fêtes. + +— Bah! dit le mousquetaire en riant, et les poèmes, n’en +faisons-nous plus? + +— Oh! d’Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense +plus à toutes ces futilités. + +— Bien! répéta d’Artagnan mal convaincu. + +Quant à Percerin, il s’était replongé dans sa contemplation de +brocarts. + +— Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous gênons +beaucoup ce brave homme, mon cher d’Artagnan? + +— Ah! ah! murmura à demi-voix le mousquetaire, c’est-à-dire que +je te gêne, cher ami. + +Puis tout haut: + +— Eh bien, partons; moi, je n’ai plus affaire ici, et, si vous +êtes aussi libre que moi, cher Aramis... + +— Non; moi, je voulais... + +— Ah! vous aviez quelque chose à dire en particulier à Percerin? +Que ne me préveniez-vous de cela tout de suite! + +— De particulier, répéta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous, +d’Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n’aurai rien +d’assez particulier pour qu’un ami tel que vous ne puisse +l’entendre. + +— Oh! non, non, je me retire, insista d’Artagnan, mais en donnant +à sa voix un accent sensible de curiosité; car la gêne d’Aramis, +si bien dissimulée qu’elle fût, ne lui avait point échappé, et il +savait que, dans cette âme impénétrable, tout, même les choses les +plus futiles en apparence, marchaient d’ordinaire vers un but, but +inconnu mais que, d’après la connaissance qu’il avait du caractère +de son ami, le mousquetaire comprenait devoir être important. + +Aramis, de son côté, vit que d’Artagnan n’était pas sans soupçon, +et il insista: + +— Restez, de grâce, dit-il, voici ce que c’est. + +Puis, se retournant vers le tailleur: + +— Mon cher Percerin... dit-il. Je suis même très heureux que vous +soyez là, d’Artagnan. + +— Ah! vraiment? fit pour la troisième fois le Gascon encore moins +dupe cette fois que les autres. + +Percerin ne bougeait pas. Aramis le réveilla violemment en lui +tirant des mains l’étoffe, objet de sa méditation. + +— Mon cher Percerin, lui dit-il, j’ai ici près M. Le Brun, un des +peintres de M. Fouquet. + +— Ah! très bien, pensa d’Artagnan; mais pourquoi Le Brun? + +Aramis regardait d’Artagnan, qui avait l’air de regarder des +gravures de Marc-Antoine. + +— Et vous voulez lui faire faire un habit pareil à ceux des +épicuriens? répondit Percerin. + +Et, tout en disant cela d’une façon distraite, le digne tailleur +cherchait à rattraper sa pièce de brocart. + +— Un habit d’épicurien? demanda d’Artagnan d’un ton questionneur. + +— Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit +que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon +ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de +M. Fouquet, n’est-ce pas? + +— Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont +sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je? et qui +tient son académie à Saint-Mandé? + +— C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos +poètes, et nous les enrégimentons au service du roi. + +— Oh! très bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au +roi. Oh! soyez tranquille, si c’est là le secret de M. Le Brun, je +ne le dirai pas. + +— Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n’a rien à faire de +ce côté; le secret qui le concerne est bien plus important que +l’autre encore! + +— Alors, s’il est si important que cela, j’aime mieux ne pas le +savoir, dit d’Artagnan en dessinant une fausse sortie. + +— Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la +main droite une porte latérale, et en retenant de la gauche +d’Artagnan. + +— Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin. + +Aramis prit un temps, comme on dit en matière de théâtre. + +— Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits +pour le roi, n’est-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un +en velours, un en satin, et un en étoffe de Florence? + +— Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda +Percerin stupéfait. + +— C’est tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin, +concert, promenade et réception; ces cinq étoffes sont +d’étiquette. + +— Vous savez tout, Monseigneur! + +— Et bien d’autres choses encore, allez, murmura d’Artagnan. + +— Mais, s’écria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez +pas, Monseigneur, tout prince de l’Église que vous êtes, ce que +personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Vallière +et moi savons, c’est la couleur des étoffes et le genre des +ornements, c’est la coupe, c’est l’ensemble, c’est la tournure de +tout cela! + +— Eh bien, dit Aramis, voilà justement ce que je viens vous +demander de me faire connaître, mon cher monsieur Percerin. + +— Ah bas! s’écria le tailleur épouvanté, quoique Aramis eût +prononcé les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce +et la plus mielleuse. + +La prétention parut, en y réfléchissant, si exagérée, si ridicule, +si énorme à M. Percerin, qu’il rit d’abord tout bas, puis tout +haut, et qu’il finit par éclater. D’Artagnan l’imita, non qu’il +trouvât la chose aussi profondément risible, mais pour ne pas +laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux; +puis, lorsqu’ils furent calmés: + +— Au premier abord, dit-il, j’ai l’air de hasarder une absurdité, +n’est-ce pas? Mais d’Artagnan, qui est la sagesse incarnée, va +vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander +cela. + +— Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair +merveilleux qu’on n’avait fait qu’escarmoucher jusque-là et que le +moment de la bataille approchait. + +— Voyons, dit Percerin avec incrédulité. + +— Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fête au +roi? N’est-ce pas pour lui plaire? + +— Assurément, fit Percerin. + +D’Artagnan approuva d’un signe de tête. + +— Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une +suite de surprises pareilles à celle dont nous parlions tout à +l’heure à propos de l’enrégimentation de nos épicuriens? + +— À merveille! + +— Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici, +est un homme qui dessine très exactement. + +— Oui, dit Percerin, j’ai vu des tableaux de monsieur, et j’ai +remarqué que les habits étaient fort soignés. Voilà pourquoi j’ai +accepté tout de suite de lui faire un vêtement, soit conforme à +ceux de MM. les épicuriens, soit particulier. + +— Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y +aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des +habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour +le roi. + +Percerin exécuta un bond en arrière que d’Artagnan, l’homme calme +et l’appréciateur par excellence, ne trouva pas trop exagéré, tant +la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces +étranges et horripilantes. + +— Les habits du roi! Donner à qui que ce soit au monde les habits +du roi?... Oh! pour le coup, monsieur l’évêque, Votre Grandeur est +folle! s’écria le pauvre tailleur poussé à bout. + +— Aidez-moi donc, d’Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant +et calme, aidez-moi donc à persuader monsieur; car vous comprenez, +vous, n’est-ce pas? + +— Eh! eh! pas trop, je l’avoue. + +— Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut +faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant à +Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra +être vêtu juste comme sera vêtu le roi le jour où le portrait +paraîtra? + +— Ah! oui, oui, s’écria le mousquetaire presque persuadé, tant la +raison était plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison; +oui, l’idée est heureuse. Gageons qu’elle est de vous, Aramis? + +— Je ne sais, répondit négligemment l’évêque; de moi ou de +M. Fouquet... + +Puis, interrogeant la figure de Percerin après avoir remarqué +l’indécision de d’Artagnan: + +— Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu’en dites-vous? +Voyons. + +— Je dis que... + +— Que vous êtes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et +je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai +plus, je comprends même toute la délicatesse que vous mettez à +n’aller pas au-devant de l’idée de M. Fouquet: vous redoutez de +paraître aduler le roi. Noblesse de cœur, monsieur Percerin! +noblesse de cœur! + +Le tailleur balbutia. + +— Ce serait, en effet, une bien belle flatterie à faire au jeune +prince, continua Aramis. «Mais, m’a dit M. le surintendant, si +Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans +mon esprit, et que je l’estime toujours. Seulement...» + +— Seulement?... répéta Percerin avec inquiétude. + +— «Seulement, continua Aramis, je serai forcé de dire au roi (mon +cher monsieur Percerin, vous comprenez, c’est M. Fouquet qui +parle;) seulement, je serai forcé de dire au roi: «Sire, j’avais +l’intention d’offrir à Votre Majesté son image; mais, dans un +sentiment de délicatesse, exagérée peut-être, quoique respectable, +M. Percerin s’y est opposé.» + +— Opposé! s’écria le tailleur épouvanté de la responsabilité qui +allait peser sur lui; moi, m’opposer à ce que désire, à ce que +veut M. Fouquet quand il s’agit de faire plaisir au roi? oh! le +vilain mot que vous avez dit là, monsieur l’évêque! M’opposer! Oh! +ce n’est pas moi qui l’ai prononcé Dieu merci! J’en prends à +témoin M. le capitaine des mousquetaires. N’est ce pas, monsieur +d’Artagnan, que je ne m’oppose à rien? + +D’Artagnan fit un signe d’abnégation indiquant qu’il désirait +demeurer neutre; il sentait qu’il y avait là-dessous une intrigue, +comédie ou tragédie; il se donnait au diable de ne pas la deviner, +mais en attendant, il désirait s’abstenir. + +Mais déjà Percerin, poursuivi de l’idée qu’on pouvait dire au roi +qu’il s’était opposé à ce qu’on lui fît une surprise, avait +approché un siège à Le Brun et s’occupait de tirer d’une armoire +quatre habits resplendissants, le cinquième étant encore aux mains +des ouvriers, et plaçait successivement lesdits chefs-d’œuvre sur +autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de +Concini avaient été donnés à Percerin II par le maréchal d’Ancre, +après la déconfiture des tailleurs italiens ruinés dans leur +concurrence. + +Le peintre se mit à dessiner, puis à peindre les habits. + +Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail +et qui le veillait de près l’arrêta tout à coup. + +— Je crois que vous n’êtes pas dans le ton, mon cher monsieur Le +Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se +perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument +nécessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement +les nuances. + +— C’est vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et à +cela, vous en conviendrez, monsieur l’évêque, je ne puis rien. + +— Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela +faute de vérité dans les couleurs. + +Cependant Le Brun copiait étoffes et ornements avec la plus grande +fidélité, ce que regardait Aramis avec une impatience mal +dissimulée. + +— Voyons, voyons, quel diable d’imbroglio joue-t-on ici? continua +de se demander le mousquetaire. + +— Décidément, cela n’ira point, dit Aramis; monsieur Le Brun, +fermez vos boites et roulez vos toiles. + +— Mais c’est qu’aussi, monsieur, s’écria le peintre dépité, le +jour est détestable ici. + +— Une idée, monsieur Le Brun, une idée! Si on avait un +échantillon des étoffes, par exemple, et qu’avec le temps et dans +un meilleur jour... + +— Oh! alors, s’écria Le Brun, je répondrais de tout. + +— Bon! dit d’Artagnan, ce doit être là le nœud de l’action; on a +besoin d’un échantillon de chaque étoffe. Mordious! Le +donnera-t-il, ce Percerin? + +Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe, +d’ailleurs, de la feinte bonhomie d’Aramis, coupa cinq +échantillons qu’il remit à l’évêque de Vannes. + +— J’aime mieux cela. N’est-ce pas, dit Aramis à d’Artagnan, c’est +votre avis, hein? + +— Mon avis, mon cher Aramis, dit d’Artagnan c’est que vous êtes +toujours le même. + +— Et, par conséquent, toujours votre ami, dit l’évêque avec un +son de voix charmant. + +— Oui, oui, dit tout haut d’Artagnan. Puis tout bas: Si je suis +ta dupe, double jésuite, je ne veux pas être ton complice, au +moins, et, pour ne pas être ton complice, il est temps que je +sorte d’ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais +rejoindre Porthos. + +— Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les échantillons, +car j’ai fini, et je ne serai pas fâché de dire un dernier mot à +notre ami. + +Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l’armoire, +Aramis pressa sa poche de la main pour s’assurer que les +échantillons y étaient bien renfermés, et tous sortirent du +cabinet. + + + + +Chapitre CCXI — Où Molière prit peut-être sa première idée du +Bourgeois gentilhomme + + +D’Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus +Porthos irrité, non plus Porthos désappointé, mais Porthos +épanoui, radieux, charmant, et causant avec Molière, qui le +regardait avec une sorte d’idolâtrie et comme un homme qui, non +seulement n’a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n’a jamais +rien vu de pareil. + +Aramis alla droit à Porthos, lui présenta sa main fine et blanche, +qui alla s’engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami, +opération qu’Aramis ne risquait jamais sans une espèce +d’inquiétude. Mais, la pression amicale s’étant accomplie sans +trop de souffrance, l’évêque de Vannes se retourna du côté de +Molière. + +— Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi à +Saint-Mandé? + +— J’irai partout où vous voudrez, Monseigneur, répondit Molière. + +— À Saint-Mandé! s’écria Porthos, surpris de voir ainsi le fier +évêque de Vannes en familiarité avec un garçon tailleur. Quoi! +Aramis, vous emmenez monsieur à Saint-Mandé? + +— Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse. + +— Et puis, mon cher Porthos, continua d’Artagnan, M. Molière n’est +pas tout à fait ce qu’il paraît être. + +— Comment? demanda Porthos. + +— Oui, monsieur est un des premiers commis de maître Percerin, il +est attendu à Saint-Mandé pour essayer aux épicuriens les habits +de fête qui ont été commandés par M. Fouquet. + +— C’est justement cela, dit Molière. Oui, monsieur. + +— Venez donc, mon cher monsieur Molière, dit Aramis, si toutefois +vous avez fini avec M. du Vallon. + +— Nous avons fini, répliqua Porthos. + +— Et vous êtes satisfait? demanda d’Artagnan. + +— Complètement satisfait, répondit Porthos. + +Molière prit congé de Porthos avec force saluts et serra la main +que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires. + +— Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact, +surtout. + +— Vous aurez votre habit dès demain, monsieur le baron, répondit +Molière. + +Et il partit avec Aramis. + +Alors d’Artagnan, prenant le bras de Porthos: + +— Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos, +demanda-t-il, pour que vous soyez si content de lui? + +— Ce qu’il m’a fait, mon ami! Ce qu’il m’a fait! s’écria Porthos +avec enthousiasme. + +— Oui, je vous demande ce qu’il vous a fait. + +— Mon ami, il a su faire ce qu’aucun tailleur n’avait jamais +fait: il m’a pris mesure sans me toucher. + +— Ah bah! Contez-moi cela, mon ami. + +— D’abord, mon ami, on a été chercher je ne sais où une suite de +mannequins de toutes les tailles espérant qu’il s’en trouverait un +de la mienne, mais le plus grand, qui était celui du tambour-major +des Suisses, était de deux pouces trop court et d’un demi-pied +trop maigre. + +— Ah! vraiment? + +— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire mon cher d’Artagnan. +Mais c’est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que +ce M. Molière; il n’a pas été le moins du monde embarrassé pour +cela. + +— Et qu’a-t-il fait? + +— Oh! une chose bien simple. C’est inouï, par ma foi! Comment! on +est assez grossier pour n’avoir pas trouvé tout de suite ce moyen? +Que de peines et d’humiliations on m’eût épargnées! + +— Sans compter les habits, mon cher Porthos. + +— Oui, trente habits. + +— Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la méthode de +M. Molière. + +— Molière? vous l’appelez ainsi, n’est-ce pas? Je tiens à me +rappeler son nom. + +— Oui, ou Poquelin, si vous l’aimez mieux. + +— Non, j’aime mieux Molière. Quand je voudrai me rappeler son +nom, je penserai à volière, et, comme j’en ai une à Pierrefonds... + +— À merveille, mon ami. Et sa méthode, à ce M. Molière? + +— La voici. Au lieu de me démembrer comme font tous ces bélîtres, +de me faire courber les reins, de me faire plier les +articulations, toutes pratiques déshonorantes et basses... + +D’Artagnan fit un signe approbatif de la tête. + +— «Monsieur, m’a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer +lui-même. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir.» Alors +je me suis approché du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais +pas parfaitement ce que ce brave M. Volière voulait de moi. + +— Molière. + +— Ah! oui, Molière, Molière. Et, comme la peur d’être mesuré me +tenait toujours: «Prenez garde, lui ai-je dit, à ce que vous +m’allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en préviens.» +Mais lui, de sa voix douce car c’est un garçon courtois, mon ami, +il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: «Monsieur, +dit-il, pour que l’habit aille bien, il faut qu’il soit fait à votre +image. Votre image est exactement réfléchie par le miroir. Nous +allons prendre mesure sur votre image.» + +— En effet, dit d’Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais +comment a-t-on trouvé un miroir où vous pussiez vous voir tout +entier? + +— Mon cher, c’est le propre miroir où le roi se regarde. + +— Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous. + +— Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c’était sans doute +une manière de flatter le roi, mais le miroir était trop grand +pour moi. Il est vrai que sa hauteur était faite de trois glaces +de Venise superposées et sa largeur des mêmes glaces juxtaposées. + +— Oh! mon ami, les admirables mots que vous possédez là! Où +diable en avez-vous fait collection? + +— À Belle-Île. Aramis les expliquait à l’architecte. + +— Ah! très bien! Revenons à la glace, cher ami. + +— Alors, ce brave M. Volière... + +— Molière. + +— Oui, Molière, c’est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que +voilà maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave +M. Molière se mit donc à tracer avec un peu de blanc d’Espagne des +lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et +de mes épaules, et cela tout en professant cette maxime que je +trouvai admirable: «Il faut qu’un habit ne gêne pas celui qui le +porte.» + +— En effet, dit d’Artagnan, voilà une belle maxime, qui n’est pas +toujours mise en pratique. + +— C’est pour cela que je la trouvai d’autant plus étonnante, +surtout lorsqu’il la développa. + +— Ah! Il développa cette maxime? + +— Parbleu! + +— Voyons le développement. + +— Attendu, continua-t-il, que l’on peut, dans une circonstance +difficile, ou dans une situation gênante, avoir son habit sur +l’épaule, et désirer ne pas ôter son habit... + +— C’est vrai, dit d’Artagnan. + +— «Ainsi», continua M. Volière... + +— Molière! + +— Molière, oui. «Ainsi, continua M. Molière, vous avez besoin de +tirer l’épée, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos. +Comment faites-vous? + +«— Je l’ôte, répondis-je. + +«— Eh bien, non, répondit-il à son tour. + +«— Comment! non? + +«— Je dis qu’il faut que l’habit soit si bien fait, qu’il ne vous +gêne aucunement, même pour tirer l’épée. + +«— Ah! ah! + +«— Mettez-vous en garde», poursuivit-il. J’y tombai avec un si +merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenêtre en sautèrent. +«Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il, restez comme cela.» Je +levai le bras gauche en l’air, l’avant-bras plié gracieusement, la +manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras +droit à demi étendu garantissait la ceinture avec le coude, et la +poitrine avec le poignet. + +— Oui, dit d’Artagnan, la vraie garde, la garde académique. + +— Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Volière... + +— Molière! + +— Tenez, décidément, mon cher ami, j’aime mieux l’appeler... +Comment avez-vous dit son autre nom? + +— Poquelin. + +— J’aime mieux l’appeler Poquelin. + +— Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de +l’autre? + +— Vous comprenez... Il s’appelle Poquelin, n’est-ce pas? + +— Oui. + +— Je me rappellerai madame Coquenard. + +— Bon. + +— Je changerai _Coque_ en _Poque_, _nard_ en _lin_, et au lieu de +Coquenard, j’aurai Poquelin. + +— C’est merveilleux! s’écria d’Artagnan abasourdi... Allez, mon +ami, je vous écoute avec admiration. + +— Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir. + +— Poquelin. Pardon. + +— Comment ai-je donc dit? + +— Vous avez dit Coquelin. + +— Ah! c’est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le +miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait +est que j’étais très beau. + +«Cela vous fatigue? demanda-t-il. + +— Un peu, répondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux +tenir encore une heure. + +— Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous avons ici des garçons +complaisants qui se feront un devoir de vous soutenir les bras, comme +autrefois on soutenait ceux des prophètes quand ils invoquaient le +Seigneur. + +— Très bien! répondis-je. + +— Cela ne vous humiliera pas? + +— Mon ami, lui dis-je, il y a, je le crois, une grande différence +entre être soutenu et être mesuré. + +— La distinction est pleine de sens, interrompit d’Artagnan. + +— Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garçons +s’approchèrent; l’un me soutint le bras gauche, tandis que +l’autre, avec infiniment d’adresse, me soutenait le bras droit. + +«— Un troisième garçon! dit-il. + +«Un troisième garçon s’approcha. + +— Soutenez les reins de monsieur, dit-il. Le garçon me soutint les +reins. + +— De sorte que vous posiez? demanda d’Artagnan. + +— Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace. + +— Poquelin, mon ami. + +— Poquelin, vous avez raison. Tenez, décidément, j’aime encore +mieux l’appeler Volière. + +— Oui, et que ce soit fini, n’est-ce pas? + +— Pendant ce temps-là, Volière me dessinait sur la glace. + +— C’était galant. + +— J’aime fort cette méthode: elle est respectueuse et met chacun +à sa place. + +— Et cela se termina?... + +— Sans que personne m’eût touché, mon ami. + +— Excepté les trois garçons qui vous soutenaient? + +— Sans doute; mais je vous ai déjà exposé, je crois, la +différence qu’il y a entre soutenir et mesurer. + +— C’est vrai, répondit d’Artagnan, qui se dit ensuite à lui-même: +Ma foi! ou je me trompe fort, ou j’ai valu là une bonne aubaine à +ce coquin de Molière, et nous en verrons bien certainement la +scène tirée au naturel dans quelque comédie. + +Porthos souriait. + +— Quelle chose vous fait rire? lui demanda d’Artagnan. + +— Faut-il vous l’avouer? Eh bien, je ris de ce que j’ai tant de +bonheur. + +— Oh! cela, c’est vrai; je ne connais pas d’homme plus heureux +que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive? + +— Eh bien, mon cher, félicitez-moi. + +— Je ne demande pas mieux. + +— Il paraît que je suis le premier à qui l’on ait pris mesure de +cette façon-là. + +— Vous en êtes sûr? + +— À peu près. Certains signes d’intelligence échangés entre +Volière et les autres garçons me l’ont bien indiqué. + +— Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de +Molière. + +— Volière, mon ami! + +— Oh! non, non, par exemple! je veux bien vous laisser dire +Volière à vous; mais je continuerai, moi, à dire Molière. Eh bien, +cela, disais-je donc, ne m’étonne point de la part de Molière qui +est un garçon ingénieux, et à qui vous avez inspiré cette belle +idée. + +— Elle lui servira plus tard, j’en suis sûr. + +— Comment donc, si elle lui servira! Je le crois bien, qu’elle +lui servira, et même beaucoup! Car, voyez-vous, mon ami, Molière +est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos +barons, nos comtes et nos marquis... à leur mesure. + +Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l’à-propos ni la +profondeur, d’Artagnan et Porthos sortirent de chez maître +Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons, +s’il plaît au lecteur, pour revenir auprès de Molière et d’Aramis +à Saint-Mandé. + + + + +Chapitre CCXII — La ruche, les abeilles et le miel + + +L’évêque de Vannes, fort marri d’avoir rencontré d’Artagnan chez +maître Percerin, revint d’assez mauvaise humeur à Saint-Mandé. + +Molière, au contraire, tout enchanté d’avoir trouvé un si bon +croquis à faire, et de savoir où retrouver l’original, quand du +croquis il voudrait faire un tableau, Molière y rentra de la plus +joyeuse humeur. + +Tout le premier étage, du côté gauche, était occupé par les +épicuriens les plus célèbres dans Paris et les plus familiers dans +la maison, employés chacun dans son compartiment, comme des +abeilles dans leurs alvéoles, à produire un miel destiné au gâteau +royal que M. Fouquet comptait servir à Sa Majesté Louis XIV +pendant la fête de Vaux. + +Pélisson, la tête dans sa main, creusait les fondations du +prologue des _Fâcheux_, comédie en trois actes, que devait faire +représenter Poquelin de Molière, comme disait d’Artagnan, et +Coquelin de Volière, comme disait Porthos. + +Loret, dans toute la naïveté de son état de gazetier, les +gazetiers de tout temps ont été naïfs, Loret composait le récit +des fêtes de Vaux avant que ces fêtes eussent eu lieu. + +La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre égarée, +distraite, gênante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait à +l’épaule de chacun mille inepties poétiques. Il gêna tant de fois +Pélisson, que celui-ci, relevant la tête avec humeur, + +— Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque +vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse. + +— Quelle rime voulez-vous? demanda le fablier, comme l’appelait +madame de Sévigné. + +— Je veux une rime à _lumière_. + +— _Ornière_, répondit La Fontaine. + +— Eh! mon cher ami, impossible de parler d’ornières quand on +vante les délices de Vaux dit Loret. + +— D’ailleurs, cela ne rime pas, répondit Pélisson. + +— Comment! cela ne rime pas? s’écria La Fontaine surpris. + +— Oui, vous avez une détestable habitude mon cher; habitude qui +vous empêchera toujours d’être un poète de premier ordre. Vous +rimez lâchement! + +— Oh! oh! vous trouvez, Pélisson? + +— Eh! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous qu’une rime n’est +jamais bonne tant qu’il s’en peut trouver une meilleure. + +— Alors, je n’écrirai plus jamais qu’en prose, dit La Fontaine, +qui avait pris au sérieux le reproche de Pélisson. Ah! je m’en +étais souvent douté, que je n’étais qu’un maraud de poète! oui, +c’est la vérité pure. + +— Ne dites pas cela, mon cher; vous devenez trop exclusif, et +vous avez du bon dans vos fables. + +— Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son idée, +je vais brûler une centaine de vers que je venais de faire. + +— Où sont-ils, vos vers? + +— Dans ma tête. + +— Eh bien, s’ils sont dans votre tête, vous ne pouvez pas les +brûler? + +— C’est vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brûle pas, +cependant... + +— Eh bien, qu’arrivera-t-il si vous ne les brûlez pas? + +— Il arrivera qu’ils me resteront dans l’esprit, et que je ne les +oublierai jamais. + +— Diable! fit Loret, voilà qui est dangereux; on en devient fou! + +— Diable, diable, diable! comment faire? répéta La Fontaine. + +— J’ai trouvé un moyen, moi, dit Molière, qui venait d’entrer sur +les derniers mots. + +— Lequel? + +— Écrivez-les d’abord, et brûlez-les ensuite. + +— Comme c’est simple! Eh bien, je n’eusse jamais inventé cela. +Qu’il a d’esprit, ce diable de Molière! dit La Fontaine. + +Puis, se frappant le front: + +— Ah! tu ne seras jamais qu’un âne, Jean de La Fontaine, +ajouta-t-il. + +— Que dites-vous là, mon ami? interrompit Molière en s’approchant +du poète, dont il avait entendu l’aparté. + +— Je dis que je ne serai jamais qu’un âne, mon cher confrère, +répondit La Fontaine avec un gros soupir et les yeux tout bouffis +de tristesse. Oui, mon ami, continua-t-il avec une tristesse +croissante, il paraît que je rime lâchement. + +— C’est un tort. + +— Vous voyez bien! Je suis un faquin! + +— Qui a dit cela? + +— Parbleu! c’est Pélisson. N’est-ce pas, Pélisson? + +Pélisson, replongé dans sa composition, se garda bien de répondre. + +— Mais, si Pélisson a dit que vous étiez un faquin, s’écria +Molière, Pélisson vous a gravement offensé. + +— Vous croyez?... + +— Ah! mon cher, je vous conseille, puisque vous êtes gentilhomme, +de ne pas laisser impunie une pareille injure. + +— Heu! fit La Fontaine. + +— Vous êtes-vous jamais battu? + +— Une fois, mon ami, avec un lieutenant de chevau-légers. + +— Que vous avait-il fait? + +— Il paraît qu’il avait séduit ma femme. + +— Ah! ah! dit Molière pâlissant légèrement. + +Mais comme, à l’aveu formulé par La Fontaine, les autres s’étaient +retournés, Molière garda sur ses lèvres le sourire railleur qui +avait failli s’en effacer, et, continuant de faire parler La +Fontaine: + +— Et qu’est-il résulté de ce duel? + +— Il est résulté que, sur le terrain, mon adversaire me désarma, +puis me fit des excuses, me promettant de ne plus remettre les +pieds à la maison. + +— Et vous vous tîntes pour satisfait? demanda Molière. + +— Non pas, au contraire! Je ramassai mon épée: «Pardon, monsieur, +lui dis-je, je ne me suis pas battu avec vous parce que vous étiez +l’amant de ma femme, mais parce qu’on m’a dit que je devais me +battre. Or, comme je n’ai jamais été heureux que depuis ce +temps-là, faites-moi le plaisir de continuer d’aller à la maison, comme +par le passé, ou, morbleu! recommençons.» De sorte, continua La +Fontaine, qu’il fut forcé de rester l’amant de ma femme, et que je +continue d’être le plus heureux mari de la terre. + +Tous éclatèrent de rire. Molière seul passa sa main sur ses yeux. +Pourquoi? Peut-être pour essuyer une larme, peut-être pour +étouffer un soupir. Hélas! on le sait, Molière était moraliste +mais Molière n’était pas philosophe. + +— C’est égal, dit-il revenant au point de départ de la +discussion, Pélisson vous a offensé. + +— Ah! c’est vrai, je l’avais déjà oublié, moi. + +— Et je vais l’appeler de votre part. + +— Cela se peut faire, si vous le jugez indispensable. + +— Je le juge indispensable, et j’y vais. + +— Attendez, fit La Fontaine. Je veux avoir votre avis. + +— Sur quoi?... Sur cette offense? + +— Non, dites-moi si, réellement, _lumière_ ne rime pas avec +_ornière_. + +— Moi, je les ferais rimer. + +— Parbleu! je le savais bien. + +— Et j’ai fait cent mille vers pareils dans ma vie. + +— Cent mille? s’écria La Fontaine. Quatre fois _la Pucelle_ que +médite M. Chapelain! Est-ce aussi sur ce sujet que vous avez fait +cent mille vers, cher ami? + +— Mais, écoutez donc, éternel distrait! dit Molière. + +— Il est certain, continua La Fontaine, que _légume_ par exemple +rime avec _posthume_. + +— Au pluriel surtout. + +— Oui, surtout au pluriel; attendu qu’alors, il rime, non plus +par trois lettres, mais par quatre; c’est comme _ornière_ avec +_lumière_. Mettez _ornières_ et _lumières_ au pluriel mon cher +Pélisson, dit La Fontaine en allant frapper sur l’épaule de son +confrère, dont il avait complètement oublié l’injure, et cela +rimera. + +— Hein! fit Pélisson. + +— Dame! Molière le dit, et Molière s’y connaît, il avoue lui-même +avoir fait cent mille vers. + +— Allons, dit Molière en riant, le voilà parti! + +— C’est comme _rivage_, qui rime admirablement avec _herbage_, +j’en mettrais ma tête au feu. + +— Mais... fit Molière. + +— Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites +un divertissement pour Sceaux, n’est-ce pas? + +— Oui, _les Fâcheux_. + +— Ah! _les Fâcheux_, c’est cela; oui, je me souviens. Eh bien, +j’avais imaginé qu’un prologue ferait très bien à votre +divertissement. + +— Sans doute, cela irait à merveille. + +— Ah! vous êtes de mon avis? + +— J’en suis si bien, que je vous avais prié de le faire, ce +prologue. + +— Vous m’avez prié de le faire, moi? + +— Oui, vous; et même, sur votre refus, je vous ai prié de le +demander à Pélisson, qui le fait en ce moment. + +— Ah! c’est donc cela que fait Pélisson? Ma foi! mon cher +Molière, vous pourriez bien avoir raison quelquefois. + +— Quand cela? + +— Quand vous dites que je suis distrait. C’est un vilain défaut; +je m’en corrigerai, et je vais vous faire votre prologue. + +— Mais puisque c’est Pélisson qui le fait! + +— C’est juste! Ah! double brute que je suis! Loret a eu bien +raison de dire que j’étais un faquin! + +— Ce n’est pas Loret qui l’a dit, mon ami. + +— Eh bien, celui qui l’a dit, peu m’importe lequel! Ainsi, votre +divertissement s’appelle _les Fâcheux_. Eh bien, est-ce que vous +ne feriez pas rimer _heureux_ avec _fâcheux_? + +— À la rigueur, oui. + +— Et même avec _capricieux_? + +— Oh! non, cette fois, non! + +— Ce serait hasardé, n’est-ce pas? Mais, enfin, pourquoi +serait-ce hasardé? + +— Parce que la désinence est trop différente. + +— Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Molière pour +aller trouver Loret, je supposais... + +— Que supposiez-vous? dit Loret au milieu d’une phrase. Voyons, +dites vite. + +— C’est vous qui faites le prologue des _Fâcheux_, n’est-ce pas? + +— Eh! non, mordieu! c’est Pélisson! + +— Ah! c’est Pélisson! s’écria La Fontaine, qui alla trouver +Pélisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux... + +— Ah! jolie! s’écria Loret. La nymphe de Vaux! Merci, La +Fontaine; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma +gazette: + + _Et l’on vit la nymphe de Vaux_ + _Donner le prix à leurs travaux_. + +— À la bonne heure! voilà qui est rimé, dit Pélisson: si vous +rimiez comme cela, La Fontaine, à la bonne heure! + +— Mais il paraît que je rime comme cela, puisque Loret dit que +c’est moi qui lui ai donné les deux vers qu’il vient de dire. + +— Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle +façon commenceriez-vous mon prologue? + +— Je dirais, par exemple: _Ô nymphe... qui..._ Après _qui_, je +mettrais un verbe à la deuxième personne du pluriel du présent de +l’indicatif, et je continuerais ainsi: _cette grotte profonde_. + +— Mais le verbe, le verbe? demanda Pélisson. + +— _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_, continua La +Fontaine. + + — Mais le verbe, le verbe? insista obstinément Pélisson. Cette + seconde personne du pluriel du présent de l’indicatif? + +— Eh bien: _quittez_. + +_Ô nymphe qui quittez cette grotte profonde_ +_Pour venir admirer le plus grand roi du monde_. + +— Vous mettriez: _qui quittez_, vous? + +— Pourquoi pas? + +— _Qui... qui!_ + +— Ah! mon cher, fit La Fontaine, vous êtes horriblement pédant! + +— Sans compter, dit Molière, que, dans le second vers, _venir +admirer_ est faible, mon cher La Fontaine. + +— Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme +vous disiez. + +— Je n’ai jamais dit cela. + +— Comme disait Loret, alors. + +— Ce n’est pas Loret non plus; c’est Pélisson. + +— Eh bien, Pélisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fâche +surtout, mon cher Molière, c’est que je crois que nous n’aurons +pas nos habits d’épicuriens. + +— Vous comptiez sur le vôtre pour la fête? + +— Oui, pour la fête, et puis pour après la fête. Ma femme de +ménage m’a prévenu que le mien était un peu mûr. + +— Diable! votre femme de ménage a raison: il est plus que mûr! + +— Ah! voyez-vous, reprit La Fontaine, c’est que je l’ai oublié à +terre dans mon cabinet, et ma chatte... + +— Eh bien, votre chatte? + +— Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui l’a un peu fané. + +Molière éclata de rire. Pélisson et Loret suivirent son exemple. + +En ce moment, l’évêque de Vannes parut, tenant sous son bras un +rouleau de plans et de parchemins. + +Comme si l’ange de la mort eût glacé toutes les imaginations +folles et rieuses, comme si cette figure pâle eût effarouché les +grâces auxquelles sacrifiait Xénocrate, le silence s’établit +aussitôt dans l’atelier, et chacun reprit son sang-froid et sa +plume. + +Aramis distribua des billets d’invitation aux assistants, et leur +adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le +surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne +pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de +leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son +travail de la nuit. + +À ces mots, on vit tous les fronts s’abaisser. La Fontaine +lui-même se mit à une table et fit courir sur le vélin une plume +rapide; Pélisson remit au net son prologue; Molière donna +cinquante vers nouvellement crayonnés que lui avait inspirés sa +visite chez Percerin; Loret, son article sur les fêtes +merveilleuses qu’il prophétisait, et Aramis chargé de butin comme +le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre +et d’or rentra dans son appartement, silencieux et affairé. Mais, +avant de rentrer: + +— Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain +au soir. + +— En ce cas, il faut que je prévienne chez moi, dit Molière. + +— Ah! oui, pauvre Molière! fit Loret en souriant _il aime_ chez +lui. + +— _Il aime_, oui, répliqua Molière avec son doux et triste +sourire; _il aime_, ce qui ne veut pas dire _on l’aime_. + +— Moi, dit La Fontaine, on m’aime à Château-Thierry, j’en suis +bien sûr. + +En ce moment, Aramis rentra après une disparition d’un instant. + +— Quelqu’un vient-il avec moi? demanda-t-il. Je passe par Paris, +après avoir entretenu M. Fouquet un quart d’heure. J’offre mon +carrosse. + +— Bon, à moi! dit Molière. J’accepte; je suis pressé. + +— Moi, je dînerai ici, dit Loret. M. de Gourville m’a promis des +écrevisses. + + _Il m’a promis des écrevisses..._ + +Cherche la rime, La Fontaine. + +Aramis sortit en riant comme il savait rire. Molière le suivit. +Ils étaient au bas de l’escalier lorsque La Fontaine entrebâilla +la porte et cria: + + _Moyennant que tu l’écrivisses, _ + _Il t’a promis des écrevisses_. + +Les éclats de rire des épicuriens redoublèrent et parvinrent +jusqu’aux oreilles de Fouquet, au moment où Aramis ouvrait la +porte de son cabinet. + +Quant à Molière, il s’était chargé de commander les chevaux, +tandis qu’Aramis allait échanger avec le surintendant les quelques +mots qu’il avait à lui dire. + +— Oh! comme ils rient là-haut! dit Fouquet avec un soupir. + +— Vous ne riez pas, vous, Monseigneur? + +— Je ne ris plus, monsieur d’Herblay. + +— La fête approche. + +— L’argent s’éloigne. + +— Ne vous ai-je pas dit que c’était mon affaire? + +— Vous m’avez promis des millions. + +— Vous les aurez le lendemain de l’entrée du roi à Vaux. + +Fouquet regarda profondément Aramis, et passa sa main glacée sur +son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de +lui, ou sentait son impuissance à avoir de l’argent. Comment +Fouquet pouvait-il supposer qu’un pauvre évêque, ex-abbé, +ex-mousquetaire, en trouverait? + +— Pourquoi douter? dit Aramis. + +Fouquet sourit et secoua la tête. + +— Homme de peu de foi! ajouta l’évêque. + +— Mon cher monsieur d’Herblay, répondit Fouquet, si je tombe... + +— Eh bien, si vous tombez... + +— Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant. + +Puis, secouant la tête comme pour échapper à lui-même: + +— D’où venez-vous, dit-il, cher ami? + +— De Paris. + +— De Paris? Ah! + +— Oui, de chez Percerin. + +— Et qu’avez-vous été faire vous-même chez Percerin; car je ne +suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits +de nos poètes? + +— Non; j’ai été commander une surprise. + +— Une surprise? + +— Oui, que vous ferez au roi. + +— Coûtera-t-elle cher? + +— Oh! cent pistoles, que vous donnerez à Le Brun. + +— Une peinture? Ah! tant mieux! Et que doit représenter cette +peinture? + +— Je vous conterai cela; puis, du même coup, quoi que vous en +disiez, j’ai visité les habits de nos poètes. + +— Bah! et ils seront élégants, riches? + +— Superbes! Il n’y aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en +auront de pareils. On verra la différence qu’il y a entre les +courtisans de la richesse et ceux de l’amitié. + +— Toujours spirituel et généreux, cher prélat! + +— À votre école. + +Fouquet lui serra la main. + +— Et où allez-vous? dit-il. + +— Je vais à Paris, quand vous m’aurez donné une lettre. + +— Une lettre pour qui? + +— Une lettre pour M. de Lyonne. + +— Et que lui voulez-vous, à Lyonne? + +— Je veux lui faire signer une lettre de cachet. + +— Une lettre de cachet! Vous voulez faire mettre quelqu’un à la +Bastille? + +— Non, au contraire, j’en veux faire sortir quelqu’un. + +— Ah! Et qui cela? + +— Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est +embastillé, voilà tantôt dix ans, pour deux vers latins qu’il a +faits contre les jésuites. + +— Pour deux vers latins! Et, pour deux vers latins, il est en +prison depuis dix ans, le malheureux? + +— Oui. + +— Et il n’a pas commis d’autre crime? + +— À part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi. + +— Votre parole? + +— Sur l’honneur! + +— Et il se nomme?... + +— Seldon. + +— Ah! c’est trop fort, par exemple! Et vous saviez cela, et vous +ne me l’avez pas dit? + +— Ce n’est qu’hier que sa mère s’est adressée à moi, Monseigneur. + +— Et cette femme est pauvre? + +— Dans la misère la plus profonde. + +— Mon Dieu! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles +injustices, que je comprends qu’il y ait des malheureux qui +doutent de vous! Tenez, monsieur d’Herblay. + +Et Fouquet, prenant une plume, écrivit rapidement quelques lignes +à son collègue Lyonne. + +Aramis prit la lettre et s’apprêta à sortir. + +— Attendez, dit Fouquet. + +Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui s’y +trouvaient. Chaque billet était de mille livres. + +— Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci à la +mère; mais surtout ne lui dites pas... + +— Quoi, Monseigneur? + +— Qu’elle est de dix mille livres plus riche que moi; elle dirait +que je suis un triste surintendant. Allez, et j’espère que Dieu +bénira ceux qui pensent à ses pauvres. + +— C’est ce que j’espère aussi, répliqua Aramis en baisant la main +de Fouquet. + +Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons +de caisse pour la mère de Seldon et emmenant Molière, qui +commençait à s’impatienter. + + + + +Chapitre CCXIII — Encore un souper à la Bastille + + +Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, à ce +fameux cadran qui, pareil à tous les accessoires de la prison +d’État, dont l’usage est une torture, rappelait aux prisonniers la +destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de +la Bastille, orné de figures comme la plupart des horloges de ce +temps, représentait saint Pierre aux Liens. + +C’était l’heure du souper des pauvres captifs. Les portes, +grondant sur leurs énormes gonds, ouvraient passage aux plateaux +et aux paniers chargés de mets, dont la délicatesse, comme +M. Baisemeaux nous l’a appris lui-même, s’appropriait à la +condition du détenu. + +Nous savons là-dessus les théories de M. Baisemeaux, souverain +dispensateur des délices gastronomiques, cuisinier en chef de la +forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides +escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le +fond des bouteilles honnêtement remplies. + +Cette même heure était celle du souper de M. le gouverneur. Il +avait un convive ce jour-là, et la broche tournait plus lourde que +d’habitude. + +Les perdreaux rôtis, flanqués de cailles et flanquant un levraut +piqué; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrosé de +vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d’écrevisses; +voilà, outre les soupes et les hors d’œuvre, quel était le menu +de M. le gouverneur. + +Baisemeaux, attablé, se frottait les mains en regardant +M. l’évêque de Vannes, qui, botté comme un cavalier, habillé de +gris, l’épée au flanc, ne cessait de parler de sa faim et +témoignait la plus vive impatience. + +M. Baisemeaux de Montlezun n’était pas accoutumé aux familiarités +de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-là, Aramis, +devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prélat +était redevenu tant soit peu mousquetaire. L’évêque frisait la +gaillardise. Quant à M. Baisemeaux, avec cette facilité des gens +vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d’abandon de son +convive. + +— Monsieur, dit-il, car, en vérité, ce soir, je n’ose vous +appeler Monseigneur... + +— Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j’ai des bottes. + +— Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir? + +— Non, ma foi! dit Aramis en se versant à boire, mais j’espère +que je vous rappelle un bon convive. + +— Vous m’en rappelez deux. Monsieur François, mon ami, fermez +cette fenêtre: le vent pourrait incommoder Sa Grandeur. + +— Et qu’il sorte! ajouta Aramis. Le souper est complètement +servi, nous le mangerons bien sans laquais. J’aime fort, quand je +suis en petit comité, quand je suis avec un ami... + +Baisemeaux s’inclina respectueusement. + +— J’aime fort, continua Aramis, à me servir moi-même. + +— François, sortez! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre +Grandeur me rappelle deux personnes: l’une bien illustre, c’est +feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui +qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai? + +— Oui, ma foi! dit Aramis. Et l’autre? + +— L’autre, c’est un certain mousquetaire, très joli, très brave, +très hardi, très heureux, qui, d’abbé, se fit mousquetaire, et, de +mousquetaire, abbé. + +Aramis daigna sourire. + +— D’abbé, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa +Grandeur, d’abbé, évêque, et, d’évêque... + +— Ah! arrêtons-nous, par grâce! fit Aramis. + +— Je vous dis, monsieur, que vous me faites l’effet d’un +cardinal. + +— Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l’avez dit, j’ai +les bottes d’un cavalier, mais je ne veux pas, même ce soir, me +brouiller, malgré cela, avec l’Église. + +— Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur. + +— Oh! je l’avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain. + +— Vous courez la ville, les ruelles, en masque? + +— Comme vous dites, en masque. + +— Et vous jouez toujours de l’épée? + +— Je crois que oui, mais seulement quand on m’y force. Faites-moi +donc le plaisir d’appeler François. + +— Vous avez du vin là. + +— Ce n’est pas pour du vin, c’est parce qu’il fait chaud ici et +que la fenêtre est close. + +— Je ferme les fenêtres en soupant pour ne pas entendre les +rondes ou les arrivées des courriers. + +— Ah! oui... On les entend quand la fenêtre est ouverte? + +— Trop bien, et cela dérange. Vous comprenez. + +— Cependant on étouffe. François! + +François entra. + +— Ouvrez, je vous prie, maître François, dit Aramis. Vous +permettez, cher monsieur Baisemeaux? + +— Monseigneur est ici chez lui, répondit le gouverneur. + +La fenêtre fut ouverte. + +— Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien +esseulé, maintenant que M. de La Fère a regagné ses pénates de +Blois? C’est un bien ancien ami, n’est-ce pas? + +— Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez été aux +mousquetaires avec nous. + +— Bah! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les +années. + +— Et vous avez raison. Mais je fais plus qu’aimer M. de La Fère, +cher monsieur Baisemeaux, je le vénère. + +— Eh bien, moi, c’est singulier, dit le gouverneur, je lui +préfère M. d’Artagnan. Voilà un homme qui boit bien et longtemps! +Ces gens-là laissent voir leur pensée, au moins. + +— Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la débauche comme +autrefois; et, si j’ai une peine au fond du cœur, je vous promets +que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre +verre. + +— Bravo! dit Baisemeaux. + +Et il se versa un grand coup de vin, et l’avala en frémissant de +joie d’être pour quelque chose dans un péché capital d’archevêque. + +Tandis qu’il buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis +observait les bruits de la grande cour. + +Un courrier entra vers huit heures, à la cinquième bouteille +apportée par François sur la table, et, quoique ce courrier fît +grand bruit, Baisemeaux n’entendit rien. + +— Le diable l’emporte! fit Aramis. + +— Quoi donc? Qui donc? demanda Baisemeaux. J’espère que ce n’est +pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire? + +— Non; c’est un cheval qui fait, à lui seul autant de bruit dans +la cour que pourrait en faire un escadron tout entier. + +— Bon! Quelque courrier, répliqua le gouverneur en redoublant +force rasades. Oui, le diable l’emporte! et si vite, que nous n’en +entendions plus parler! Hourra! hourra! + +— Vous m’oubliez, Baisemeaux! Mon verre est vide, dit Aramis en +montrant un cristal éblouissant. + +— D’honneur, vous m’enchantez... François, du vin! + +François entra. + +— Du vin, maraud, et du meilleur! + +— Oui, monsieur; mais... c’est un courrier. + +— Au diable! ai-je dit. + +— Monsieur, cependant... + +— Qu’il laisse au greffe; nous verrons demain. Demain, il sera +temps; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces +deux dernières phrases. + +— Ah! monsieur, grommela le soldat François, bien malgré lui, +monsieur... + +— Prenez garde, dit Aramis, prenez garde. + +— À quoi, cher monsieur d’Herblay? dit Baisemeaux à moitié ivre. + +— La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle +c’est quelquefois un ordre. + +— Presque toujours. + +— Les ordres ne viennent-ils pas des ministres? + +— Oui sans doute; mais... + +— Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du +roi? + +— Vous avez peut-être raison. Cependant, c’est bien ennuyeux +quand on est en face d’une bonne table en tête à tête avec un ami! +Ah! pardon, monsieur, j’oublie que c’est moi qui vous donne à +souper, et que je parle à un futur cardinal. + +— Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons à votre +soldat, à François. + +— Eh bien, qu’a-t-il fait, François? + +— Il a murmuré. + +— Il a eu tort. + +— Cependant, il a murmuré, vous comprenez; c’est qu’il se passe +quelque chose d’extraordinaire. Ce pourrait bien n’être pas +François qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de +ne pas l’entendre. + +— Tort? Moi, avoir tort devant François? Cela me paraît dur. + +— Un tort d’irrégularité. Pardon! mais j’ai cru devoir vous faire +une observation que je juge importante. + +— Oh! vous avez raison, peut-être, bégaya Baisemeaux. Ordre du +roi c’est sacré! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je +le répète, que le diable... + +— Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein! mon cher +Baisemeaux, et que cet ordre eût eu quelque importance... + +— Je le fais pour ne pas déranger un évêque; ne suis-je pas +excusable, morbleu? + +— N’oubliez pas, Baisemeaux, que j’ai porté la casaque, et j’ai +l’habitude de voir partout des consignes. + +— Vous voulez donc?... + +— Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en +prie, au moins devant ce soldat. + +— C’est mathématique, fit Baisemeaux. + +François attendait toujours. + +— Qu’on me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se +redressant. Et il ajouta tout bas: Savez-vous ce que c’est? Je +vais vous le dire quelque chose d’intéressant comme ceci: «Prenez +garde au feu dans les environs de la poudrière»; ou bien: «Veillez +sur un tel, qui est un adroit fuyard.» Ah! si vous saviez, +Monseigneur, combien de fois j’ai été réveillé en sursaut au plus +doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant +au galop pour me dire, ou plutôt pour m’apporter un pli contenant +ces mots: «Monsieur Baisemeaux, qu’y a-t-il de nouveau?» On voit +bien que ceux qui perdent leur temps à écrire de pareils ordres +n’ont jamais couché à la Bastille. Ils connaîtraient mieux +l’épaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la +multiplicité de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur! +leur métier est d’écrire pour me tourmenter lorsque je suis +tranquille; pour me troubler quand je suis heureux ajouta +Baisemeaux en s’inclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire +leur métier. + +— Et faites le vôtre, ajouta en souriant l’évêque, dont le +regard, soutenu, commandait malgré cette caresse. + +François rentra. Baisemeaux prit de ses mains l’ordre envoyé du +ministère. Il le décacheta lentement et le lut de même. Aramis +feignit de boire pour observer son hôte au travers du cristal. +Puis, Baisemeaux ayant lu: + +— Que disais-je tout à l’heure? fit-il. + +— Quoi donc? demanda l’évêque. + +— Un ordre d’élargissement. Je vous demande un peu, la belle +nouvelle pour nous déranger! + +— Belle nouvelle pour celui qu’elle concerne, vous en +conviendrez, au moins, mon cher gouverneur. + +— Et à huit heures du soir! + +— C’est de la charité. + +— De la charité, je le veux bien; mais elle est pour ce drôle-là +qui s’ennuie, et non pas pour moi qui m’amuse! dit Baisemeaux +exaspéré. + +— Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est +enlevé était il aux grands contrôles? + +— Ah bien, oui! Un pleutre, un rat, à cinq francs! + +— Faites voir, demanda M. d’Herblay. Est-ce indiscret? + +— Non pas; lisez. + +— Il y a _pressé_ sur la feuille. Vous avez vu, n’est-ce pas. + +— C’est admirable! _Pressé!_... un homme qui est ici depuis dix +ans! On est pressé de le mettre dehors, aujourd’hui, ce soir même, +à huit heures! + +Et Baisemeaux, haussant les épaules avec un air de superbe dédain, +jeta l’ordre sur la table et se remit à manger. + +— Ils ont de ces mouvements-là, dit-il la bouche pleine, ils +prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans +et vous écrivent: _Veillez bien sur le drôle!_ ou bien: _Tenez-le +rigoureusement!_ Et puis, quand on s’est accoutumé à regarder le +détenu comme un homme dangereux tout à coup, sans cause, sans +précédent, ils vous écrivent: _Mettez en liberté_. Et ils ajoutent +à leur missive: _Pressé!_ Vous avouerez, Monseigneur que c’est à +faire lever les épaules. + +— Que voulez-vous! on crie comme cela, dit Aramis, et on exécute +l’ordre. + +— Bon! bon! l’on exécute!... Oh! patience!... Il ne faudrait pas +vous figurer que je suis un esclave. + +— Mon Dieu, très cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela? on +connaît votre indépendance. + +— Dieu merci! + +— Mais on connaît aussi votre bon cœur. + +— Ah! parlons-en! + +— Et votre obéissance à vos supérieurs. Quand on a été soldat, +voyez-vous, Baisemeaux, c’est pour la vie. + +— Aussi, obéirai-je strictement, et demain matin, au point du +jour, le détenu désigné sera élargi. + +— Demain? + +— Au jour. + +— Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la +suscription et à l’intérieur: _Pressé_? + +— Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes pressés, nous +aussi. + +— Cher Baisemeaux, tout botté que je suis, je me sens prêtre, et +la charité m’est un devoir plus impérieux que la faim et la soif. +Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me +dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abrégez-lui +la souffrance. Une bonne minute l’attend, donnez-la-lui bien vite. +Dieu vous la rendra dans son paradis en années de félicité. + +— Vous le voulez? + +— Je vous en prie. + +— Comme cela, tout au travers du repas. + +— Je vous en supplie; cette action vaudra dix _Benedicite_. + +— Qu’il soit fait comme vous le désirez. Seulement, nous +mangerons froid. + +— Oh! qu’à cela ne tienne! + +Baisemeaux se pencha en arrière pour sonner François, et, par un +mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte. + +L’ordre était resté sur la table. Aramis profita du moment où +Baisemeaux ne regardait pas pour échanger ce papier contre un +autre, plié de la même façon, et qu’il tira de sa poche. + +— François, dit le gouverneur, que l’on fasse monter ici M. le +major avec les guichetiers de la Bertaudière. + +François sortit en s’inclinant, et les deux convives se +retrouvèrent seuls. + + + + +Chapitre CCXIV — Le général de l’ordre + + +Il se fit, entre les deux convives, un instant de silence pendant +lequel Aramis ne perdit pas de vue le gouverneur. Celui-ci ne +semblait qu’à moitié résolu à se déranger ainsi au milieu de son +souper, et il était évident qu’il cherchait une raison quelconque, +bonne ou mauvaise, pour retarder au moins jusqu’après le dessert. +Cette raison, il parut tout à coup l’avoir trouvée. + +— Eh! mais, s’écria-t-il, c’est impossible! + +— Comment, impossible? dit Aramis. Voyons un peu, cher ami, ce +qui est impossible. + +— Il est impossible de mettre le prisonnier en liberté à une +pareille heure. Où ira-t-il, lui qui ne connaît pas Paris? + +— Il ira où il pourra. + +— Vous voyez bien, autant vaudrait délivrer un aveugle. + +— J’ai un carrosse, je le conduirai là où il voudra que je le +mène. + +— Vous avez réponse à tout... François, qu’on dise à M. le major +d’aller ouvrir la prison de M. Seldon, N° 3, Bertaudière. + +— Seldon? fit Aramis très simplement. Vous avez dit Seldon, je +crois? + +— J’ai dit Seldon. C’est le nom de celui qu’on élargit. + +— Oh! vous voulez dire Marchiali, dit Aramis. + +— Marchiali? Ah bien! oui! Non, non, Seldon. + +— Je pense que vous faites erreur, monsieur Baisemeaux. + +— J’ai lu l’ordre. + +— Moi aussi. + +— Et j’ai vu _Seldon_ en lettres grosses comme cela. + +Et M. de Baisemeaux montrait son doigt. + +— Moi, j’ai lu _Marchiali_ en caractères gros comme ceci. + +Et Aramis montrait les deux doigts. + +— Au fait, éclaircissons le cas, dit Baisemeaux, sûr de lui. Le +papier est là, et il suffira de le lire. + +— Je lis: Marchiali, reprit Aramis en déployant le papier. Tenez! + +Baisemeaux regarda et ses bras fléchirent. + +— Oui, oui, dit-il atterré, oui, _Marchiali_. Il y a bien écrit +Marchiali! c’est bien vrai! + +— Ah! + +— Comment! l’homme dont nous parlons tant? L’homme que chaque +jour l’on me recommande tant? + +— Il y a _Marchiali_, répéta encore l’inflexible Aramis. + +— Il faut l’avouer, monseigneur, mais je n’y comprends absolument +rien. + +— On en croit ses yeux, cependant. + +— Ma foi, dire qu’il y a bien _Marchiali_! + +— Et d’une bonne écriture, encore. + +— C’est phénoménal! Je vois encore cet ordre et le nom de Seldon, +Irlandais. Je le vois. Ah! et même, je me le rappelle, sous ce +nom, il y avait un pâté d’encre. + +— Non, il n’y a pas d’encre, non, il n’y a pas de pâté. + +— Oh! par exemple, si fait! À telle enseigne que j’ai frotté la +poudre qu’il y avait sur le pâté. + +— Enfin, quoi qu’il en soit, cher monsieur de Baisemeaux, dit +Aramis, et quoi que vous ayez vu, l’ordre est signé de délivrer +Marchiali, avec ou sans pâté. + +— L’ordre est signé de délivrer Marchiali, répéta machinalement +Baisemeaux, qui essayait de reprendre possession de ses esprits. + +— Et vous allez délivrer ce prisonnier. Si le cœur vous dit de +délivrer aussi Seldon, je vous déclare que je ne m’y opposerai pas +le moins du monde. + +Aramis ponctua cette phrase par un sourire dont l’ironie acheva de +dégriser Baisemeaux et lui donna du courage. + +— Monseigneur, dit-il, ce Marchiali est bien le même prisonnier, +que, l’autre jour, un prêtre, confesseur de _notre ordre_, est +venu visiter si impérieusement et si secrètement. + +— Je ne sais pas cela, monsieur, répliqua l’évêque. + +— Il n’y a pas cependant si longtemps, cher monsieur d’Herblay. + +— C’est vrai, mais chez nous, monsieur, il est bon que l’homme +d’aujourd’hui ne sache plus ce qu’a fait l’homme d’hier. + +— En tout cas, fit Baisemeaux, la visite du confesseur jésuite +aura porté bonheur à cet homme. + +Aramis ne répliqua pas et se remit à manger et à boire. + +Baisemeaux, lui, ne touchant plus à rien de ce qui était sur la +table, reprit encore une fois l’ordre et l’examina en tous sens. + +Cette inquisition, dans des circonstances ordinaires, eût fait +monter le pourpre aux oreilles du mal patient Aramis; mais +l’évêque de Vannes ne se courrouçait point pour si peu, surtout +quand il s’était dit tout bas qu’il serait dangereux de se +courroucer. + +— Allez-vous délivrer Marchiali? dit-il. Oh! que voilà du xérès +fondu et parfumé, mon cher gouverneur! + +— Monseigneur, répondit Baisemeaux, je délivrerai le prisonnier +Marchiali quand j’aurai rappelé le courrier qui apportait l’ordre, +et surtout lorsqu’en l’interrogeant je me serai assuré... + +— Les ordres sont cachetés, et le contenu est ignoré du courrier. +De quoi vous assurerez-vous donc, je vous prie? + +— Soit, monseigneur; mais j’enverrai au ministère, et, là, +M. de Lyonne retirera l’ordre ou l’approuvera. + +— À quoi bon tout cela? fit Aramis froidement. + +— À quoi bon? + +— Oui, je demande à quoi cela sert. + +— Cela sert à ne jamais se tromper, monseigneur, à ne jamais +manquer au respect que tout subalterne doit à ses supérieurs, à ne +jamais enfreindre les devoirs du service qu’on a consenti à +prendre. + +— Fort bien, vous venez de parler si éloquemment, que je vous ai +admiré. C’est vrai, un subalterne doit respect à ses supérieurs, +il est coupable quand il se trompe, et il serait puni s’il +enfreignait les devoirs ou les lois de son service. + +Baisemeaux regarda l’évêque avec étonnement. + +— Il en résulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour +vous mettre en repos avec votre conscience? + +— Oui, monseigneur. + +— Et que, si un supérieur vous ordonne, vous obéirez? + +— Vous n’en doutez pas, monseigneur. + +— Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de +Baisemeaux? + +— Oui, monseigneur. + +— N’est-elle pas sur cet ordre de mise en liberté? + +— C’est vrai, mais elle peut... + +— Être fausse, n’est-ce pas? + +— Cela s’est vu, monseigneur. + +— Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne? + +— Je la vois bien sur l’ordre; mais, de même qu’on peut +contrefaire le seing du roi, l’on peut, à plus forte raison, +contrefaire celui de M. de Lyonne. + +— Vous marchez dans la logique à pas de géant, monsieur de +Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible. +Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses, +particulièrement sur quelles causes? + +— Sur celle-ci: l’absence des signataires. Rien ne contrôle la +signature de Sa Majesté, et M. de Lyonne n’est pas là pour me dire +qu’il a signé. + +— Eh bien! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le +gouverneur son regard d’aigle, j’adopte si franchement vos doutes +et votre façon de les éclaircir, que je vais prendre une plume si +vous me la donnez. + +Baisemeaux donna une plume. + +— Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis. + +Baisemeaux donna le papier. + +— Et que je vais écrire, moi aussi, moi présent, moi +incontestable, n’est-ce pas? un ordre auquel, j’en suis certain, +vous donnerez créance, si incrédule que vous soyez. + +Baisemeaux pâlit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla +que cette voix d’Aramis, si souriant et si gai naguère, était +devenue funèbre et sinistre, que la cire des flambeaux se +changeait en cierges de chapelle sépulcrale, et que le vin des +verres se transformait en calice de sang. + +Aramis prit la plume et écrivit. Baisemeaux, terrifié, lisait +derrière son épaule: + +«A. M. D. G.» écrivit l’évêque, et il souscrivit une croix au-dessous +de ces quatre lettres, qui signifient _ad majorem Dei gloriam_. +Puis il continua: + +«Il nous plaît que l’ordre apporté à M. de Baisemeaux de +Montlezun, gouverneur pour le roi du château de la Bastille, soit +réputé par lui bon et valable, et mis sur-le-champ à exécution. + +_Signé_: d’Herblay, +_général de l’ordre par la grâce de Dieu.»_ + +Baisemeaux fut frappé si profondément, que ses traits demeurèrent +contractés, ses lèvres béantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas, +il n’articula pas un son. + +On n’entendait dans la vaste salle que le bourdonnement d’une +petite mouche qui voletait autour des flambeaux. + +Aramis, sans même daigner regarder l’homme qu’il réduisait à un si +misérable état, tira de sa poche un petit étui qui renfermait de +la cire noire; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu à +sa poitrine derrière son pourpoint, et, quand l’opération fut +terminée, il présenta, silencieusement toujours, la missive à +M. de Baisemeaux. + +Celui-ci, dont les mains tremblaient à faire pitié, promena un +regard terne et fou sur le cachet. Une dernière lueur d’émotion se +manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroyé sur une +chaise. + +— Allons, allons, dit Aramis après un long silence pendant lequel +le gouverneur de la Bastille avait repris peu à peu ses sens, ne +me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la présence du général +de l’ordre est terrible comme celle de Dieu, et qu’on meurt de +l’avoir vu. Du courage! levez vous, donnez-moi votre main, et +obéissez. + +Baisemeaux, rassuré, sinon satisfait, obéit, baisa la main +d’Aramis et se leva. + +— Tout de suite? murmura-t-il. + +— Oh! pas d’exagération, mon hôte; reprenez votre place, et +faisons honneur à ce beau dessert. + +— Monseigneur, je ne me relèverai pas d’un tel coup; moi qui ai +ri, plaisanté avec vous! moi qui ai osé vous traiter sur un pied +d’égalité! + +— Tais-toi, mon vieux camarade, répliqua l’évêque, qui sentit +combien la corde était tendue et combien il eût été dangereux de +la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie: à toi, ma +protection et mon amitié; à moi, ton obéissance. Ces deux tributs +exactement payés, restons en joie. + +Baisemeaux réfléchit; il aperçut d’un coup d’œil les conséquences +de cette extorsion d’un prisonnier à l’aide d’un faux ordre, et, +mettant en parallèle la garantie que lui offrait l’ordre officiel +du général, il ne la sentit pas de poids. + +Aramis le devina. + +— Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous êtes un niais. Perdez donc +l’habitude de réfléchir, quand je me donne la peine de penser pour +vous. + +Et sur un nouveau geste qu’il fit, Baisemeaux s’inclina encore. + +— Comment vais-je m’y prendre? dit-il. + +— Comment faites-vous pour délivrer un prisonnier? + +— J’ai le règlement. + +— Eh bien! suivez le règlement, mon cher. + +— Je vais avec mon major à la chambre du prisonnier, et je +l’emmène quand c’est un personnage d’importance. + +— Mais ce Marchiali n’est pas un personnage d’importance? dit +négligemment Aramis. + +— Je ne sais, répliqua le gouverneur. + +Comme il eût dit: «C’est à vous de me l’apprendre.» + +— Alors, si vous ne le savez pas, c’est que j’ai raison: agissez +donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits. + +— Bien. Le règlement l’indique. + +— Ah! + +— Le règlement porte que le guichetier ou l’un des bas officiers +amènera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe. + +— Eh bien! mais c’est fort sage, cela. Et ensuite? + +— Ensuite, on rend à ce prisonnier les objets de valeur qu’il +portait sur lui lors de son incarcération, les habits, les +papiers, si l’ordre du ministre n’en a disposé autrement. + +— Que dit l’ordre du ministre à propos de ce Marchiali? + +— Rien; car le malheureux est arrivé ici sans joyaux, sans +papiers, presque sans habits. + +— Voyez comme tout cela est simple! En vérité, Baisemeaux, vous +vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et +faites amener le prisonnier au Gouvernement. + +Baisemeaux obéit. Il appela son lieutenant, et lui donna une +consigne, que celui-ci transmit, sans s’émouvoir, à qui de droit. + +Une demi-heure après, on entendit une porte se refermer dans la +cour: c’était la porte du donjon qui venait de rendre sa proie à +l’air libre. + +Aramis souffla toutes les bougies qui éclairaient la chambre. Il +n’en laissa brûler qu’une, derrière la porte. Cette lueur +tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les +objets. Elle en décuplait les aspects et les nuances par son +incertitude et sa mobilité. + +Les pas se rapprochèrent. + +— Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis à Baisemeaux. + +Le gouverneur obéit. + +Le sergent et les guichetiers disparurent. + +Baisemeaux rentra, suivi d’un prisonnier. + +Aramis s’était placé dans l’ombre; il voyait sans être vu. + +Baisemeaux, d’une voix émue, fit connaître à ce jeune homme +l’ordre qui le rendait libre. + +Le prisonnier écouta sans faire un geste ni prononcer un mot. + +— Vous jurerez, c’est le règlement qui le veut, ajouta le +gouverneur, de ne jamais rien révéler de ce que vous avez vu ou +entendu dans la Bastille? + +Le prisonnier aperçut un christ; il étendit la main et jura des +lèvres. + +— À présent, monsieur, vous êtes libre; où comptez-vous aller? + +Le prisonnier tourna la tête, comme pour chercher derrière lui une +protection sur laquelle il avait dû compter. + +C’est alors qu’Aramis sortit de l’ombre. + +— Me voici, dit-il, pour rendre à Monsieur le service qu’il lui +plaira de me demander. + +Le prisonnier rougit légèrement, et, sans hésitation vint passer +son bras sous celui d’Aramis. + +— Dieu vous ait en sa sainte garde! dit-il d’une voix qui, par sa +fermeté, fit tressaillir le gouverneur, autant que la formule +l’avait étonné. + +Aramis, en serrant les mains de Baisemeaux, lui dit: + +— Mon ordre vous gêne-t-il? craignez-vous qu’on ne le trouve chez +vous, si l’on venait à y fouiller? + +— Je désire le garder, monseigneur, dit Baisemeaux. Si on le +trouvait chez moi, ce serait un signe certain que je serais perdu, +et, en ce cas, vous seriez pour moi un puissant et dernier +auxiliaire. + +— Étant votre complice, voulez-vous dire? répondit Aramis en +haussant les épaules. Adieu, Baisemeaux! dit-il. + +Les chevaux attendaient, ébranlant le carrosse dans leur +impatience. + +Baisemeaux conduisit l’évêque jusqu’au bas du perron. + +Aramis fit monter son compagnon avant lui dans le carrosse, y +monta ensuite, et, sans donner d’autre ordre au cocher: + +— Allez! dit-il. + +La voiture roula bruyamment sur le pavé des cours. Un officier, +portant un flambeau, devançait les chevaux, et donnait à chaque +corps de garde l’ordre de laisser passer. + +Pendant le temps que l’on mit à ouvrir toutes les barrières, +Aramis ne respira point, et l’on eût pu entendre son cœur battre +contre les parois de sa poitrine. + +Le prisonnier, plongé dans un angle du carrosse, ne donnait pas +non plus signe d’existence. + +Enfin, un soubresaut, plus fort que les autres, annonça que le +dernier ruisseau était franchi. Derrière le carrosse se referma la +dernière porte, celle de la rue Saint-Antoine. Plus de murs à +droite ni à gauche; le ciel partout, la liberté partout, la vie +partout. Les chevaux, tenus en bride par une main vigoureuse, +allèrent doucement jusqu’au milieu du faubourg. Là, ils prirent le +trot. + +Peu à peu, soit qu’il s’échauffassent, soit qu’on les poussât, ils +gagnèrent en rapidité, et, une fois à Bercy, le carrosse semblait +voler, tant l’ardeur des coursiers était grande. Ces chevaux +coururent ainsi jusqu’à Villeneuve-Saint-Georges, où le relais +était préparé. Alors, quatre chevaux, au lieu de deux, +entraînèrent la voiture dans la direction de Melun, et +s’arrêtèrent un moment au milieu de la forêt de Sénart. L’ordre, +sans doute, avait été donné d’avance au postillon, car Aramis +n’eut pas même besoin de faire un signe. + +— Qu’y a-t-il? demanda le prisonnier, comme s’il sortait d’un +long rêve. + +— Il y a, monseigneur, dit Aramis, qu’avant d’aller plus loin, +nous avons besoin de causer, Votre Altesse Royale et moi. + +— J’attendrai l’occasion, monsieur, répondit le jeune prince. + +— Elle ne saurait être meilleure, monseigneur; nous voici au +milieu du bois, nul ne peut nous entendre. + +— Et le postillon? + +— Le postillon de ce relais est sourd et muet, monseigneur. + +— Je suis à vous, monsieur d’Herblay. + +— Vous plaît-il de rester dans cette voiture? + +— Oui, nous sommes bien assis, et j’aime cette voiture; c’est +celle qui m’a rendu à la liberté. + +— Attendez, monseigneur... Encore une précaution à prendre. + +— Laquelle? + +— Nous sommes ici sur le grand chemin: il peut passer des +cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui, à nous +voir arrêtés, nous croiraient dans un embarras. Évitons des offres +de services qui nous gêneraient. + +— Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une allée +latérale. + +— C’est précisément ce que je voulais faire, monseigneur. + +Aramis fit un signe au muet, qu’il toucha. Celui-ci mit pied à +terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les +entraîna dans les bruyères veloutées, sur l’herbe moussue d’une +allée sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les +nuages formatent un rideau plus noir que des taches d’encre. + +Cela fait, l’homme se coucha sur un talus, près de ses chevaux, +qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la +glandée. + +— Je vous écoute, dit le jeune prince à Aramis; mais que +faites-vous là? + +— Je désarme des pistolets dont nous n’avons plus besoin, +monseigneur. + + + + +Chapitre CCXV — Le tentateur + + +— Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du +côté de son compagnon, si faible créature que je sois, si médiocre +d’esprit, si inférieur dans l’ordre des êtres pensants, jamais il +ne m’est arrivé de m’entretenir avec un homme, sans pénétrer sa +pensée au travers de ce masque vivant jeté sur notre intelligence, +afin d’en retenir la manifestation. Mais ce soir, dans l’ombre où +nous sommes, dans la réserve où je vous vois je ne pourrai rien +lire sur vos traits, et quelque chose me dit que j’aurai de la +peine à vous arracher une parole sincère. Je vous supplie donc, +non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien +dans la balance que tiennent les princes, mais pour l’amour de +vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes +inflexions, qui, dans les graves circonstances où nous sommes +engagés, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi +importantes que jamais il s’en prononça dans le monde. + +— J’écoute, répéta le jeune prince avec décision, sans rien +ambitionner, sans rien craindre de ce que vous m’allez dire. + +Et il s’enfonça plus profondément encore dans les coussins épais +du carrosse, essayant de dérober à son compagnon, non seulement la +vue, mais la supposition même de sa personne. + +L’ombre était noire, et elle descendait, large et opaque, du +sommet des arbres entrelacés. Ce carrosse fermé d’une vaste +toiture, n’eût pas reçu la moindre parcelle de lumière, lors même +qu’un atome lumineux se fût glissé entre les colonnes de brume qui +s’épanouissaient dans l’allée du bois. + +— Monseigneur, reprit Aramis, vous connaissez l’histoire du +gouvernement qui dirige aujourd’hui la France. Le roi est sorti +d’une enfance captive comme l’a été la vôtre, obscure comme l’a +été la vôtre, étroite comme l’a été la vôtre. Seulement, au lieu +d’avoir, comme vous, l’esclavage de la prison, l’obscurité de la +solitude, l’étroitesse de la vie cachée, il a dû souffrir toutes +ses misères, toutes ses humiliations, toutes ses gênes, au grand +jour, au soleil impitoyable de la royauté; place noyée de lumière, +où toute tache paraît une fange sordide, où toute gloire paraît +une tache. Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera. +Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas qu’il versera le sang comme +Louis XI ou Charles IX, car il n’a pas à venger d’injures +mortelles, mais il dévorera l’argent et la subsistance de ses +sujets, parce qu’il a subi des injures d’intérêt et d’argent. Je +mets donc tout d’abord à l’abri ma conscience quand je considère +en face les mérites et les défauts de ce prince, et, si je le +condamne, ma conscience m’absout. + +Aramis fit une pause. Ce n’était pas pour écouter si le silence du +bois était toujours le même, c’était pour reprendre sa pensée du +fond de son esprit, c’était pour laisser à cette pensée le temps +de s’incruster profondément dans l’esprit de son interlocuteur. + +— Dieu fait bien tout ce qu’il fait, continua l’évêque de Vannes, +et de cela je suis tellement persuadé, que je me suis applaudi dès +longtemps d’avoir été choisi par lui comme dépositaire du secret +que je vous ai aidé à découvrir. Il fallait au Dieu de justice et +de prévoyance un instrument aigu, persévérant, convaincu, pour +accomplir une grande œuvre. Cet instrument, c’est moi. J’ai +l’acuité, j’ai la persévérance, j’ai la conviction; je gouverne un +peuple mystérieux qui a pris pour devise la devise de Dieu: +_Patiens quia aeternus!_ + +Le prince fit un mouvement. + +— Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tête, et +que ce peuple à qui je commande vous étonne. Vous ne saviez pas +traiter avec un roi. Oh! monseigneur, roi d’un peuple bien humble, +roi d’un peuple bien déshérité: humble, parce qu’il n’a de force +qu’en rampant; déshérité, parce que jamais, presque jamais en ce +monde, mon peuple ne récolte les moissons qu’il sème et ne mange +le fruit qu’il cultive. Il travaille pour une abstraction, il +agglomère toutes les molécules de sa puissance pour en former un +homme, et à cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il +compose un nuage dont le génie de cet homme doit à son tour faire +une auréole, dorée aux rayons de toutes les couronnes de la +chrétienté. Voilà l’homme que vous avez à vos côtés, monseigneur. +C’est vous dire qu’il vous a tiré de l’abîme dans un grand +dessein, et qu’il veut, dans ce dessein magnifique, vous élever +au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-même. + +Le prince toucha légèrement le bras d’Aramis. + +— Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous êtes +le chef. Il résulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour où +vous voudrez précipiter celui que vous aurez élevé, la chose se +fera, et que vous tiendrez sous votre main votre créature de la +veille. + +— Détrompez-vous, monseigneur, répliqua l’évêque, je ne prendrais +pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale, +si je n’avais un double intérêt à gagner la partie. Le jour où +vous serez élevé, vous serez élevé à jamais, vous renverserez en +montant le marchepied, vous l’enverrez rouler si loin, que jamais +sa vue ne vous rappellera même son droit à votre reconnaissance. + +— Oh! monsieur. + +— Votre mouvement, monseigneur, vient d’un excellent naturel. +Merci! Croyez bien que j’aspire à plus que de la reconnaissance; +je suis assuré que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne +encore d’être votre ami, et alors, à nous deux, monseigneur, nous +ferons de si grandes choses, qu’il en sera longtemps parlé dans +les siècles. + +— Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je +suis aujourd’hui et ce que vous prétendez que je sois demain. + +— Vous êtes le fils du roi Louis XIII, vous êtes le frère du roi +Louis XIV, vous êtes l’héritier naturel et légitime du trône de +France. En vous gardant près de lui, comme on a gardé Monsieur, +votre frère cadet, le roi se réservait le droit d’être souverain +légitime. Les médecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la +légitimité. Les médecins aiment toujours mieux le roi qui est que +le roi qui n’est pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant à +un prince honnête homme. Mais Dieu a voulu qu’on vous persécutât, +et cette persécution vous sacre aujourd’hui roi de France. Vous +aviez donc le droit de régner, puisqu’on vous le conteste; vous +aviez donc le droit d’être déclaré, puisqu’on vous séquestre; vous +êtes donc de sang divin, puisqu’on n’a pas osé verser votre sang +comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce qu’il a fait +pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accusé d’avoir tout +fait contre vous. Il vous a donné les traits, la taille, l’âge et +la voix de votre frère, et toutes les causes de votre persécution +vont devenir les causes de votre résurrection triomphale. Demain, +après-demain, au premier moment, fantôme royal, ombre vivante de +Louis XIV, vous vous assiérez sur son trône, d’où la volonté de +Dieu, confiée à l’exécution d’un bras d’homme, l’aura précipité +sans retour. + +— Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon +frère. + +— Vous serez seul arbitre de sa destinée. + +— Ce secret dont on a abusé envers moi... + +— Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher? Il vous +cachait. Vivante image de lui-même, vous trahiriez le complot de +Mazarin et d’Anne d’Autriche. Vous, mon prince, vous aurez le même +intérêt à cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous +lui ressemblerez roi. + +— Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera? + +— Qui vous gardait. + +— Vous connaissez ce secret, vous en avez fait usage pour moi. +Qui le connaît encore? + +— La reine mère et Mme de Chevreuse. + +— Que feront-elles? + +— Rien, si vous le voulez. + +— Comment cela? + +— Comment vous reconnaîtront-elles, si vous agissez de façon +qu’on ne vous reconnaisse pas? + +— C’est vrai. Il y a des difficultés plus graves. + +— Dites, prince. + +— Mon frère est marié; je ne puis prendre la femme de mon frère. + +— Je ferai qu’une répudiation soit consentie par l’Espagne; c’est +l’intérêt de votre nouvelle politique, c’est la morale humaine. +Tout ce qu’il y a de vraiment noble et de vraiment utile en ce +monde y trouvera son compte. + +— Le roi, séquestré, parlera. + +— À qui voulez-vous qu’il parle? Aux murs? + +— Vous appelez murs les hommes en qui vous aurez confiance. + +— Au besoin, oui, Votre Altesse Royale. D’ailleurs... + +— D’ailleurs?... + +— Je voulais dire que les desseins de Dieu ne s’arrêtent pas en +si beau chemin. Tout plan de cette portée est complété par les +résultats, comme un calcul géométrique. Le roi, séquestré, ne sera +pas pour vous l’embarras que vous avez été pour le roi régnant. +Dieu a fait cette âme orgueilleuse et impatiente de nature. Il +l’a, de plus, amollie, désarmée, par l’usage des honneurs et +l’habitude du souverain pouvoir. Dieu, qui voulait que la fin du +calcul géométrique dont j’avais l’honneur de vous parler fût votre +avènement au trône et la destruction de ce qui vous est nuisible, +a décidé que le vaincu finira bientôt ses souffrances avec les +vôtres. Il a donc préparé cette âme et ce corps pour la brièveté +de l’agonie. Mis en prison simple particulier, séquestré avec vos +doutes, privé de tout, avec l’habitude d’une vie solide vous avez +résisté. Mais votre frère, captif, oublié, restreint, ne +supportera point son injure, et Dieu reprendra son âme au temps +voulu, c’est-à-dire bientôt. + +À ce moment de la sombre analyse d’Aramis, un oiseau de nuit +poussa du fond des futaies ce hululement plaintif et prolongé qui +fait tressaillir toute créature. + +— J’exilerais le roi déchu, dit Philippe en frémissant; ce serait +plus humain. + +— Le bon plaisir du roi décidera la question, répondit Aramis. +Maintenant, ai-je bien posé le problème? ai-je bien amené la +solution selon les désirs ou les prévisions de Votre Altesse +Royale? + +— Oui, monsieur, oui; vous n’avez rien oublié, si ce n’est +cependant deux choses. + +— La première? + +— Parlons-en tout de suite avec la même franchise que nous venons +de mettre à notre conversation, parlons des motifs qui peuvent +amener la dissolution des espérances que nous avons conçues, +parlons des dangers que nous courons. + +— Ils seraient immenses, infinis, effrayants, insurmontables, si, +comme je vous l’ai dit, tout ne concourait à les rendre absolument +nuls. Il n’y a pas de dangers pour vous ni pour moi, si la +constance et l’intrépidité de Votre Altesse Royale égalent la +perfection de cette ressemblance que la nature vous a donnée avec +le roi. Je vous le répète, il n’y a pas de dangers, il n’y a que +des obstacles. Ce mot-là, que je trouve dans toutes les langues, +je l’ai toujours mal compris; si j’étais roi, je le ferais effacer +comme absurde et inutile. + +— Si fait, monsieur, il y a un obstacle très sérieux, un danger +insurmontable que vous oubliez. + +— Ah! fit Aramis. + +— Il y a la conscience qui crie, il y a le remords qui déchire. + +— Oui, c’est vrai, dit l’évêque; il y a la faiblesse de cœur +vous me le rappelez. Oh! vous avez raison, c’est un immense +obstacle, c’est vrai. Le cheval qui a peur du fossé saute au +milieu et se tue! L’homme qui croise le fer en tremblant laisse à +la lame ennemie des jours par lesquels la mort passe! C’est vrai! +c’est vrai! + +— Avez-vous un frère? dit le jeune homme à Aramis. + +— Je suis seul au monde, répliqua celui-ci d’une voix sèche et +nerveuse comme la détente d’un pistolet. + +— Mais vous aimez quelqu’un sur la terre? ajouta Philippe. + +— Personne! Si fait, je vous aime. + +Le jeune homme se plongea dans un silence si profond, que le bruit +de son propre souffle devint un tumulte pour Aramis. + +— Monseigneur, reprit-il, je n’ai pas dit tout ce que j’avais à +dire à Votre Altesse Royale: je n’ai pas offert à mon prince tout +ce que je possède pour lui de salutaires conseils et d’utiles +ressources. Il ne s’agit pas de faire briller un éclair aux yeux +de ce qui aime l’ombre; il ne s’agit pas de faire gronder les +magnificences du canon aux oreilles de l’homme doux qui aime le +repos et les champs. Monseigneur, j’ai votre bonheur tout prêt +dans ma pensée; je vais le laisser tomber de mes lèvres, +ramassez-le précieusement pour vous, qui avez tant aimé le ciel, les prés +verdoyants et l’air pur. Je connais un pays de délices, un paradis +ignoré, un coin du monde où, seul, libre, inconnu, dans les bois, +dans les fleurs, dans les eaux vives, vous oublierez tout ce que +la folie humaine, tentatrice de Dieu, vient de vous débiter de +misères tout à l’heure. Oh! écoutez-moi, mon prince, je ne raille +pas. J’ai une âme, voyez-vous, je devine l’abîme de la vôtre. Je +ne vous prendrai pas incomplet pour vous jeter dans le creuset de +ma volonté, de mon caprice ou de mon ambition. Tout ou rien. Vous +êtes froissé, malade, presque éteint par le surcroît de souffle +qu’il vous a fallu donner depuis une heure de liberté. C’est un +signe certain pour moi que vous ne voudrez pas continuer à +respirer largement, longuement. Tenons-nous donc à une vie plus +humble, plus appropriée à nos forces. Dieu m’est témoin, j’en +atteste sa toute-puissance, que je veux faire sortir votre bonheur +de cette épreuve où je vous ai engagé. + +— Parlez! Parlez! dit le prince avec une vivacité qui fit +réfléchir Aramis. + +— Je connais, reprit le prélat, dans le Bas-Poitou, un canton +dont nul en France ne soupçonne l’existence. Vingt lieues de pays, +c’est immense, n’est-ce pas? Vingt lieues, monseigneur, et toutes +couvertes et eau, d’herbages et de joncs, le tout mêlé d’îles +chargées de bois. Ces grands marais, vêtus de roseaux comme d’une +épaisse mante, dorment silencieux et profonds sous le sourire du +soleil. Quelques familles de pêcheurs les mesurent paresseusement +avec leurs grands radeaux de peuplier et d’aulne, dont le plancher +est fait d’un lit de roseaux, dont la toiture est tressée en joncs +solides. Ces barques, ces maisons flottantes, vont à l’aventure +sous le souffle du vent. Quand elles touchent une rive, c’est par +hasard, et si moelleusement, que le pêcheur qui dort n’est pas +réveillé par la secousse. S’il a voulu aborder, c’est qu’il a vu +les longues bandes de râles ou de vanneaux, de canards ou de +pluviers, de sarcelles ou de bécassines, dont il fait sa proie +avec le piège ou avec le plomb du mousquet. Les aloses argentées, +les anguilles monstrueuses, les brochets nerveux, les perches +roses et grises, tombent par masse dans ses filets. Il n’y a qu’à +choisir les pièces les plus grasses, et laisser échapper le reste. +Jamais un homme des villes, jamais un soldat, jamais personne n’a +pénétré dans ce pays. Le soleil y est doux. Certains massifs de +terre retiennent la vigne et nourrissent d’un suc généreux ses +belles grappes noires et blanches. Une fois la semaine, une barque +va chercher, au four commun, pain tiède et jaune dont l’odeur +attire et caresse de loin. Vous vivrez là comme un homme des temps +anciens. Seigneur puissant de vos chiens barbets, de vos lignes, +de vos fusils et de votre belle maison de roseaux, vous y vivrez +dans l’opulence de la chasse dans la plénitude de la sécurité; +vous passerez ainsi des années au bout desquelles, méconnaissable, +transformé, vous aurez forcé Dieu à vous refaire une destinée. Il +y a mille pistoles dans ce sac, monseigneur; c’est plus qu’il n’en +faut pour acheter tout le marais dont je vous ai parlé; c’est plus +qu’il n’en faut pour y vivre autant d’années que vous avez de +jours à vivre; c’est plus qu’il n’en faut pour être le plus riche, +le plus libre et le plus heureux de la contrée. Acceptez comme je +vous offre, sincèrement, joyeusement. Tout de suite du carrosse +que voici, nous allons distraire deux chevaux. Le muet, mon +serviteur, vous conduira, marchant la nuit, dormant le jour, +jusqu’au pays dont je vous parle, et au moins j’aurai la +satisfaction de me dire que j’ai rendu à mon prince le service +qu’il a choisi. J’aurai fait un homme heureux. Dieu m’en saura +plus de gré que d’avoir fait un homme puissant. C’est bien +autrement difficile! Eh bien! que répondez-vous, monseigneur? +Voici l’argent. Oh! n’hésitez pas. Au Poitou, vous ne risquez +rien, sinon de gagner les fièvres. Encore les sorciers du pays +pourront-ils vous guérir pour vos pistoles. À jouer l’autre +partie, celle que vous savez, vous risquez d’être assassiné sur un +trône ou étranglé dans une prison. Sur mon âme! je le dis, à +présent que j’ai pesé les deux, sur ma vie! j’hésiterais. + +— Monsieur, répliqua le jeune prince, avant que je me résolve, +laissez-moi descendre de ce carrosse, marcher sur la terre, et +consulter cette voix que Dieu fait parler dans la nature libre. +Dix minutes, et je répondrai. + +— Faites, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant avec respect, +tant avait été solennelle et auguste la voix qui venait de +s’exprimer ainsi. + + + + +Chapitre CCXVI — Couronne et tiare + + +Aramis était descendu avant le jeune homme et lui tenait la +portière ouverte. Il le vit poser le pied sur la mousse avec un +frémissement de tout le corps, et faire autour de la voiture +quelques pas embarrassés, chancelants presque. On eût dit que le +pauvre prisonnier était mal habitué à marcher sur la terre des +hommes. + +On était au 15 août, vers onze heures du soir: de gros nuages, qui +présageaient la tempête, avaient envahi le ciel, et sous leurs +plis dérobaient toute lumière et toute perspective. À peine les +extrémités des allées se détachaient-elles des taillis par une +pénombre d’un gris opaque qui devenait, après un certain temps +d’examen, sensible au milieu de cette obscurité complète. Mais les +parfums qui montent de l’herbe, ceux plus pénétrants et plus frais +qu’exhale l’essence des chênes, l’atmosphère tiède et onctueuse +qui l’enveloppait tout entier pour la première fois depuis tant +d’années, cette ineffable jouissance de liberté en pleine +campagne, parlaient un langage si séduisant pour le prince, que, +quelle que fût cette retenue, nous dirons presque cette +dissimulation dont nous avons essayé de donner une idée, il se +laissa surprendre à son émotion et poussa un soupir de joie. + +Puis, peu à peu, il leva sa tête alourdie, et respira les +différentes couches d’air, à mesure qu’elles s’offraient chargées +d’arômes à son visage épanoui. Croisant ses bras sur sa poitrine, +comme pour l’empêcher d’éclater à l’invasion de cette félicité +nouvelle, il aspira délicieusement cet air inconnu qui court la +nuit sous le dôme des hautes forêts. Ce ciel qu’il contemplait, +ces eaux qu’il entendait bruire, ces créatures qu’il voyait +s’agiter, n’était-ce pas la réalité? Aramis n’était-il pas un fou +de croire qu’il y eût autre chose à rêver dans ce monde? + +Ces tableaux enivrants de la vie de campagne, exempte de soucis, +de craintes et de gênes, cet océan de jours heureux qui miroite +incessamment devant toute imagination jeune, voilà la véritable +amorce à laquelle pourra se prendre un malheureux captif, usé par +la pierre du cachot, étiolé dans l’air si rare de la Bastille. +C’était celle, on s’en souvient, que lui avait présentée Aramis en +lui offrant et les mille pistoles que renfermait la voiture et cet +Eden enchanté que cachaient aux yeux du monde les déserts du +Bas-Poitou. + +Telles étaient les réflexions d’Aramis pendant qu’il suivait, avec +une anxiété impossible à décrire, la marche silencieuse des joies +de Philippe, qu’il voyait s’enfoncer graduellement dans les +profondeurs de sa méditation. + +En effet, le jeune prince, absorbé, ne touchait plus que des pieds +à la terre, et son âme, envolée aux pieds de Dieu, le suppliait +d’accorder un rayon de lumière à cette hésitation d’où devait +sortir sa mort ou sa vie. + +Ce moment fut terrible pour l’évêque de Vannes. Il ne s’était pas +encore trouvé en présence d’un aussi grand malheur. Cette âme +d’acier, habituée à se jouer dans la vie parmi des obstacles sans +consistance, ne se trouvant jamais inférieure ni vaincue, +allait-elle échouer dans un si vaste plan, pour n’avoir pas prévu +l’influence qu’exerçaient sur un corps humain quelques feuilles +d’arbres arrosées de quelques litres d’air? + +Aramis, fixé à la même place par l’angoisse de son doute, +contempla donc cette agonie douloureuse de Philippe, qui soutenait +la lutte contre les deux anges mystérieux. Ce supplice dura les +dix minutes qu’avait demandées le jeune homme. Pendant cette +éternité Philippe ne cessa de regarder le ciel avec un œil +suppliant, triste et humide. Aramis ne cessa de regarder Philippe +avec un œil avide, enflammé, dévorant. + +Tout à coup, la tête du jeune homme s’inclina. Sa pensée +redescendit sur la terre. On vit son regard s’endurcir, son front +se plisser, sa bouche s’armer d’un courage farouche; puis ce +regard devint fixe encore une fois; mais, cette fois, il reflétait +la flamme des mondaines splendeurs; cette fois, il ressemblait au +regard de Satan sur la montagne, lorsqu’il passait en revue les +royaumes et les puissances de la terre pour en faire des +séductions à Jésus. + +L’œil d’Aramis redevint aussi doux qu’il avait été sombre. Alors, +Philippe lui saisissant la main d’un mouvement rapide et nerveux: + +— Allons, dit-il, allons où l’on trouve la couronne de France! + +— C’est votre décision, mon prince? repartit Aramis. + +— C’est ma décision. + +— Irrévocable? + +Philippe ne daigna pas même répondre. Il regarda résolument +l’évêque, comme pour lui demander s’il était possible qu’un homme +revînt jamais sur un parti pris. + +— Ces regards-là sont des traits de feu qui peignent les +caractères, dit Aramis en s’inclinant sur la main de Philippe. +Vous serez grand, monseigneur, je vous en réponds. + +— Reprenons, s’il vous plaît, la conversation où nous l’avons +laissée. Je vous avais dit, je crois, que je voulais m’entendre +avec vous sur deux points: les dangers ou les obstacles. Ce point +est décidé. L’autre, ce sont les conditions que vous me poseriez. +À votre tour de parler, monsieur d’Herblay. + +— Les conditions, mon prince? + +— Sans doute. Vous ne m’arrêterez pas en chemin pour une +bagatelle semblable, et vous ne me ferez pas l’injure de supposer +que je vous crois sans intérêt dans cette affaire. Ainsi donc, +sans détour et sans crainte, ouvrez-moi le fond de votre pensée. + +— M’y voici, monseigneur. Une fois roi... + +— Quand sera-ce? + +— Ce sera demain au soir. Je veux dire dans la nuit. + +— Expliquez-moi comment. + +— Quand j’aurai fait une question à Votre Altesse Royale. + +— Faites. + +— J’avais envoyé à Votre Altesse un homme à moi, chargé de lui +remettre un cahier de notes écrites finement, rédigées avec +sûreté, notes qui permettent à Votre Altesse de connaître à fond +toutes les personnes qui composent et composeront sa cour. + +— J’ai lu toutes ces notes. + +— Attentivement? + +— Je les sais par cœur. + +— Et comprises? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonné +de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je n’aurai +plus rien à demander à un esprit comme le vôtre, jouissant de sa +liberté dans sa toute-puissance. + +— Interrogez-moi, alors: je veux être l’écolier à qui le savant +maître fait répéter la leçon convenue. + +— Sur votre famille, d’abord, monseigneur. + +— Ma mère, Anne d’Autriche? tous ses chagrins sa triste maladie? +oh! je la connais! je la connais! + +— Votre second frère? dit Aramis en s’inclinant. + +— Vous avez joint à ces notes des portraits si merveilleusement +tracés, dessinés et peints, que j’ai, par ces peintures, reconnu +les gens dont vos notes me désignaient le caractère, les mœurs et +l’histoire. Monsieur mon frère est un beau brun, le visage pâle; +il n’aime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, j’ai un +peu aimée, que j’aime encore coquettement, bien qu’elle m’ait tant +fait pleurer le jour où elle voulait chasser Mlle de La Vallière. + +— Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime +sincèrement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux d’une +femme qui aime. + +— Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me +révélera son identité. Elle boite un peu, elle écrit chaque jour +une lettre à laquelle je fais répondre par M. de Saint-Aignan. + +— Celui-là, vous le connaissez? + +— Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers qu’il m’a +faits, comme ceux que j’ai composés en réponse aux siens. + +— Très bien. Vos ministres, les connaissez-vous? + +— Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux +couvrant le front, grosse tête, lourde, pleine: ennemi mortel de +M. Fouquet. + +— Quant à celui-là, ne nous en inquiétons pas. + +— Non, parce que, nécessairement, vous me demanderez de l’exiler, +n’est ce pas? + +Aramis, pénétré d’admiration, se contenta de dire: + +— Vous serez très grand, monseigneur. + +— Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma leçon à merveille, +et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai guère. + +— Vous avez encore une paire d’yeux bien gênants, monseigneur. + +— Oui, le capitaine des mousquetaires, M. d’Artagnan, votre ami. + +— Mon ami, je dois le dire. + +— Celui qui a escorté La Vallière à Chaillot, celui qui a livré +Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi +ma mère, celui à qui la couronne de France doit tant qu’elle lui +doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de l’exiler, +celui-là? + +— Jamais, Sire. D’Artagnan est un homme à qui, dans un moment +donné, je me charge de tout dire; mais défiez-vous, car, s’il nous +dépiste avant cette révélation, vous ou moi, nous serons pris ou +tués. C’est un homme de main. + +— J’aviserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Qu’en voulez-vous faire? + +— Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je +parais manquer de respect en vous questionnant toujours. + +— C’est votre devoir de le faire, et c’est encore votre droit. + +— Avant de passer à M. Fouquet, j’aurais un scrupule d’oublier un +autre ami à moi. + +— M. du Vallon, l’Hercule de la France. Quant à celui-là, sa +fortune est assurée. + +— Non, ce n’est pas de lui que je voulais parler. + +— Du comte de La Fère, alors? + +— Et de son fils, notre fils à tous quatre. + +— Ce garçon qui se meurt d’amour pour La Vallière, à qui mon +frère l’a prise déloyalement! Soyez tranquille, je saurai la lui +faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur d’Herblay: +oublie-t-on les injures quand on aime? pardonne-t-on à la femme qui a +trahi? Est-ce un des usages de l’esprit français? est-ce une des +lois du cœur humain? + +— Un homme qui aime profondément, comme aime Raoul de Bragelonne, +finit par oublier le crime de sa maîtresse; mais je ne sais si +Raoul oubliera. + +— J’y pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur +votre ami? + +— C’est tout. + +— À M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que j’en ferai? + +— Le surintendant, comme par le passé, je vous en prie. + +— Soit! mais il est aujourd’hui premier ministre. + +— Pas tout à fait. + +— Il faudra bien un premier ministre à un roi ignorant et +embarrassé comme je le serai. + +— Il faudra un ami à Votre Majesté? + +— Je n’en ai qu’un, c’est vous. + +— Vous en aurez d’autres plus tard: jamais d’aussi dévoué, jamais +d’aussi zélé pour votre gloire. + +— Vous serez mon premier ministre. + +— Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop d’ombrage +et d’étonnement. + +— M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mère Marie de +Médicis, n’était qu’évêque de Luçon, comme vous êtes évêque de +Vannes. + +— Je vois que Votre Altesse Royale a bien profité de mes notes. +Cette miraculeuse perspicacité me comble de joie. + +— Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la +reine, est devenu bientôt cardinal. + +— Il vaudra mieux, dit Aramis en s’inclinant, que je ne sois +premier ministre qu’après que Votre Altesse Royale m’aura fait +nommer cardinal. + +— Vous le serez avant deux mois, monsieur d’Herblay. Mais voilà +bien peu de chose. Vous ne m’offenseriez pas en me demandant +davantage, et vous m’affligeriez en vous en tenant là. + +— Aussi ai-je quelque chose à espérer de plus, monseigneur. + +— Dites, dites! + +— M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira +vite. Il aime le plaisir, compatible aujourd’hui avec son travail, +grâce au reste de jeunesse dont il jouit; mais cette jeunesse +tient au premier chagrin ou à la première maladie qu’il +rencontrera. Nous lui épargnerons le chagrin, parce qu’il est +galant homme et noble cœur. Nous ne pourrons lui sauver la +maladie. Ainsi, c’est jugé. Quand vous aurez payé toutes les +dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet +pourra demeurer roi dans sa cour de poètes et de peintres; nous +l’aurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre +Altesse Royale, je pourrai songer à mes intérêts et aux vôtres. + +Le jeune homme regarda son interlocuteur. + +— M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort +très grand de s’attacher à gouverner seulement la France. Il a +laissé deux rois, le roi Louis XIII et lui, trôner sur le même +trône, tandis qu’il pouvait les installer plus commodément sur +deux trônes différents. + +— Sur deux trônes? dit le jeune homme en rêvant. + +— En effet, poursuivit Aramis tranquillement: un cardinal premier +ministre de France, aidé de la faveur et de l’appui du roi Très +Chrétien; un cardinal à qui le roi son maître prêtre ses trésors, +son armée, son conseil, cet homme-là ferait un double emploi +fâcheux en appliquant ses ressources à la seule France. Vous, +d’ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu’au fond des yeux de +Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre père, délicat, lent +et fatigué de tout; vous serez un roi de tête et d’épée; vous +n’aurez pas assez de vos États: je vous y gênerais. Or, jamais +notre amitié ne doit être, je ne dis pas altérée, mais même +effleurée par une pensée secrète. Je vous aurai donné le trône de +France, vous me donnerez le trône de saint Pierre. Quand votre +main loyale, ferme et armée aura pour main jumelle la main d’un +pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possédé les deux +tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posséda entier, ne +viendront à la hauteur de votre ceinture. Je n’ai pas d’alliance, +moi, je n’ai pas de préjugés, je ne vous jette pas dans la +persécution des hérétiques, je ne vous jetterai pas dans les +guerres de famille; je dirai: «À nous deux l’univers; à moi pour +les âmes, à vous pour les corps.» Et, comme je mourrai le premier, +vous aurez mon héritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur? + +— Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous +avoir compris, monsieur d’Herblay, vous serez cardinal; cardinal, +vous serez mon premier ministre. Et puis vous m’indiquerez ce +qu’il faut faire pour qu’on vous élise pape; je le ferai. +Demandez-moi des garanties. + +— C’est inutile. Je n’agirai jamais qu’en vous faisant gagner +quelque chose; je ne monterai jamais sans vous avoir hissé sur +l’échelon supérieur; je me tiendrai toujours assez loin de vous +pour échapper à votre jalousie, assez près pour maintenir votre +profit et surveiller votre amitié. Tous les contrats en ce monde +se rompent, parce que l’intérêt qu’ils renferment tend à pencher +d’un seul côté. Jamais entre nous il n’en sera de même; je n’ai +pas besoin de garanties. + +— Ainsi... mon frère... disparaîtra?... + +— Simplement. Nous l’enlèverons de son lit par le moyen d’un +plancher qui cède à la pression du doigt. Endormi sous la +couronne, il se réveillera dans la captivité. Seul, vous +commanderez à partir de ce moment, et vous n’aurez pas d’intérêt +plus cher que celui de me conserver près de vous. + +— C’est vrai! Voici ma main, monsieur d’Herblay. + +— Permettez-moi de m’agenouiller devant vous, Sire, bien +respectueusement. Nous nous embrasserons le jour où tous deux nous +aurons au front, vous la couronne, moi la tiare. + +— Embrassez-moi aujourd’hui même, et soyez plus que grand, plus +qu’habile, plus que sublime génie: soyez bon pour moi, soyez mon +père! + +Aramis faillit s’attendrir en l’écoutant parler. Il crut sentir +dans son cœur un mouvement jusqu’alors inconnu; mais cette +impression s’effaça bien vite. + +«Son père! pensa-t-il. Oui, Saint-Père!» + +Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur +la route de Vaux-le-Vicomte. + + + + +Chapitre CCXVII — Le château de Vaux-le-Vicomte + + +Le château de Vaux-le-Vicomte, situé à une lieue de Melun, avait +été bâti par Fouquet en 1656. Il n’y avait alors que peu d’argent +en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet dépensait le reste. +Seulement, comme certains hommes ont les défauts féconds et les +vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais, +avait trouvé le moyen de récolter trois hommes illustres: Le Vau, +architecte de l’édifice, Le Nôtre, dessinateur des jardins, et Le +Brun, décorateur des appartements. + +Si le château de Vaux avait un défaut qu’on pût lui reprocher, +c’était son caractère grandiose et sa gracieuse magnificence, il +est encore proverbial aujourd’hui de nombrer les arpents de sa +toiture, dont la réparation est de nos jours la ruine des fortunes +rétrécies comme toute l’époque. + +Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par +des cariatides, développe son principal corps de logis dans la +vaste cour d’honneur, ceinte de fossés profonds que borde un +magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que +l’avant-corps du milieu, hissé sur son perron comme un roi sur son trône, +ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et +dont les immenses colonnes ioniques s’élèvent majestueusement à +toute la hauteur de l’édifice. Les frises ornées d’arabesques, les +frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et +la grâce. Les dômes, surmontant le tout, donnent l’ampleur et la +majesté. + +Cette maison, bâtie par un sujet, ressemble bien plus à une maison +royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait forcé de +faire présent à son maître de peur de le rendre jaloux. + +Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit +spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la +splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la +profusion des peintures et des statues, c’est le parc, ce sont les +jardins de Vaux. Les jets d’eau, merveilleux en 1653, sont encore +des merveilles aujourd’hui, les cascades faisaient l’admiration de +tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse +grotte, thème de tant de vers fameux, séjour de cette illustre +nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous +dispensera d’en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions +pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau: + +_Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales._ +_........................_ +_Et je me sauve à peine au travers du jardin._ + +Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de +huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes, +s’épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le +Nôtre avait hâté le plaisir de Mécène; toutes les pépinières +avaient donné des arbres doublés par la culture et les actifs +engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait +été enlevé avec ses racines, et planté tout vif dans le parc. +Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc, +puisqu’il avait acheté trois villages et leurs contenances pour +l’agrandir. + +M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l’arroser, M. Fouquet +avait divisé une rivière en mille fontaines et réuni mille +fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d’autres dans +sa _Clélie_ sur ce palais de Valterre, dont il décrit +minutieusement les agréments. + +Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que +de les renvoyer à la _Clélie_. Cependant il y a autant de lieues +de Paris à Vaux que de volumes à la _Clélie_. + +Cette splendide maison était prête pour recevoir _le plus grand +roi du monde_. Les amis de M. Fouquet avaient voituré là, les uns +leurs acteurs et leurs décors, les autres leurs équipages de +statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement +taillées. Il s’agissait de risquer beaucoup d’impromptus. + +Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient d’une eau +plus brillante que le cristal; elles épanchaient sur les tritons +et les néréides de bronze des flots écumeux s’irisant aux feux du +soleil. + +Une armée de serviteurs courait par escouades dans les cours et +dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arrivé le matin +seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les +derniers ordres, après que ses intendants avaient passé leur +revue. + +On était, comme nous l’avons dit, au 15 août. Le soleil tombait +d’aplomb sur les épaules des dieux de marbre et de bronze; il +chauffait l’eau des conques et mûrissait dans les vergers ces +magnifiques pêches que le roi devait regretter cinquante ans plus +tard, alors qu’à Marly, manquant de belles espèces dans ses +jardins qui avaient coûté à la France le double de ce qu’avait +coûté Vaux, le grand roi disait à quelqu’un: + +— Vous êtes trop jeune, vous, pour avoir mangé des pêches de +M. Fouquet. + +Ô souvenir! ô trompettes de la renommée! ô gloire de ce monde! +Celui-là qui se connaissait si bien en mérite; celui-là qui avait +recueilli l’héritage de Nicolas Fouquet; celui-là qui lui avait +pris Le Nôtre et Le Brun; celui-là qui l’avait envoyé pour toute +sa vie dans une prison d’État, celui-là se rappelait seulement les +pêches de cet ennemi vaincu, étouffé, oublié! Fouquet avait eu +beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de +ses statuaires, dans les écritures de ses poètes, dans les +portefeuilles de ses peintres; il avait cru en vain faire penser à +lui. Une pêche éclose vermeille et charnue entre les losanges d’un +treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aiguës, ce +peu de matière végétale qu’un loir croquait sans y penser, +suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir l’ombre +lamentable du dernier surintendant de France! + +Bien sûr qu’Aramis avait distribué les grandes masses, qu’il avait +pris soin de faire garder les portes et préparer les logements, +Fouquet ne s’occupait plus que de l’ensemble. Ici, Gourville lui +montrait les dispositions du feu d’artifice; là, Molière le +conduisait au théâtre; et enfin, après avoir visité la chapelle, +les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il +vit Aramis dans l’escalier. Le prélat lui faisait signe. + +Le surintendant vint joindre son ami, qui l’arrêta devant un grand +tableau terminé à peine. S’escrimant sur cette toile, le peintre +Le Brun, couvert de sueur, taché de couleurs, pâle de fatigue et +d’inspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide. +C’était ce portrait du roi qu’on attendait, avec l’habit de +cérémonie, que Percerin avait daigné faire voir d’avance à +l’évêque de Vannes. + +Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, +dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la +figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de +récompense qui fût digne de ce travail d’Hercule, il passa ses +bras au cou du peintre et l’embrassa. M. le surintendant venait de +gâter un habit de mille pistoles, mais il avait reposé Le Brun. + +Ce fut un beau moment pour l’artiste, ce fut un douloureux moment +pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derrière Fouquet, et +admirait dans la peinture de Le Brun l’habit qu’il avait fait pour +Sa Majesté, objet d’art, disait-il, qui n’avait son pareil que +dans la garde-robe de M. le surintendant. + +Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut +donné du sommet de la maison. Par-delà Melun, dans la plaine déjà +nue, les sentinelles de Vaux avaient aperçu le cortège du roi et +des reines: Sa Majesté entrait dans Melun avec sa longue file de +carrosses et de cavaliers. + +— Dans une heure, dit Aramis à Fouquet. + +— Dans une heure! répliqua celui-ci en soupirant. + +— Et ce peuple qui se demande à quoi servent les fêtes royales! +continua l’évêque de Vannes en riant de son faux rire. + +— Hélas! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi. + +— Je vous répondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez +votre bon visage, car c’est jour de joie. + +— Eh bien! croyez-moi, si vous voulez, d’Herblay, dit le +surintendant avec expansion, en désignant du doigt le cortège de +Louis à l’horizon, il ne m’aime guère, je ne l’aime pas beaucoup, +mais je ne sais comment il se fait que, depuis qu’il approche de +ma maison... + +— Eh bien! quoi? + +— Eh bien! depuis qu’il se rapproche, il m’est plus sacré, il +m’est le roi, il m’est presque cher. + +— Cher? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard, +l’abbé Terray avec Louis XV. + +— Ne riez pas, d’Herblay, je sens que, s’il le voulait bien, +j’aimerais ce jeune homme. + +— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela, reprit Aramis, c’est à +M. Colbert. + +— À M. Colbert! s’écria Fouquet. Pourquoi? + +— Parce qu’il vous fera avoir une pension sur la cassette du roi, +quand il sera surintendant. + +Ce trait lancé, Aramis salua. + +— Où allez-vous donc? reprit Fouquet, devenu sombre. + +— Chez moi, pour changer d’habits, monseigneur. + +— Où vous êtes-vous logé, d’Herblay? + +— Dans la chambre bleue du deuxième étage. + +— Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi? + +— Précisément. + +— Quelle sujétion vous avez prise là! Se condamner à ne pas +remuer! + +— Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit. + +— Et vos gens? + +— Oh! je n’ai qu’une personne avec moi. + +— Si peu! + +— Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas +trop. Conservez-vous frais pour l’arrivée du roi. + +— On vous verra? on verra votre ami du Vallon? + +— Je l’ai logé près de moi. Il s’habille. + +Et Fouquet, saluant de la tête et du sourire, passa comme un +général en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a +signalé l’ennemi. + + + + +Chapitre CCXVIII — Le vin de Melun + + +Le roi était entré effectivement dans Melun avec l’intention de +traverser seulement la ville. Le jeune monarque avait soif de +plaisirs. Durant tout le voyage, il n’avait aperçu que deux fois +La Vallière, et, devinant qu’il ne pourrait lui parler que la +nuit, dans les jardins, après la cérémonie, il avait hâte de +prendre ses logements à Vaux. Mais il comptait sans son capitaine +des mousquetaires et aussi sans M. Colbert. + +Semblable à Calypso, qui ne pouvait se consoler du départ +d’Ulysse, notre Gascon ne pouvait se consoler de n’avoir pas +deviné pourquoi Aramis faisait demander à Percerin l’exhibition +des habits neufs du roi. + +«Toujours est-il, se disait cet esprit flexible dans sa logique, +que l’évêque de Vannes, mon ami, fait cela pour quelque chose.» + +Et de se creuser la cervelle bien inutilement. + +D’Artagnan, si fort assoupli à toutes les intrigues de cour; +d’Artagnan, qui connaissait la situation de Fouquet mieux que +Fouquet lui-même, avait conçu les plus étranges soupçons à +l’énoncé de cette fête qui eût ruiné un homme riche, et qui +devenait une œuvre impossible, insensée, pour un homme ruiné. Et +puis, la présence d’Aramis, revenu de Belle-Île et nommé grand +ordonnateur par M. Fouquet, son immixtion persévérante dans toutes +les affaires du surintendant, les visites de M. de Vannes chez +Baisemeaux, tout ce louche avait profondément tourmenté d’Artagnan +depuis quelques semaines. + +«Avec des hommes de la trempe d’Aramis, disait-il, on n’est le +plus fort que l’épée à la main. Tant qu’Aramis a fait l’homme de +guerre, il y a eu espoir de le surmonter; depuis qu’il a doublé sa +cuirasse d’une étole, nous sommes perdus. Mais que veut Aramis?» + +Et d’Artagnan rêvait. + +«Que m’importe! après tout, s’il ne veut renverser que +M. Colbert?... Que peut-il vouloir autre chose?» + +D’Artagnan se grattait le front, cette fertile terre d’où le soc +de ses ongles avait tant fouillé de belles et bonnes idées. + +Il eut celle de s’aboucher avec M. Colbert, mais son amitié, son +serment d’autrefois, le liaient trop à Aramis. Il recula. +D’ailleurs, il haïssait ce financier. + +Il voulut s’ouvrir au roi. Mais le roi ne comprendrait rien à ses +soupçons, qui n’avaient pas même la réalité de l’ombre. + +Il résolut de s’adresser directement à Aramis, la première fois +qu’il le verrait. + +«Je le prendrai entre deux chandelles, directement, brusquement, +se dit le mousquetaire. Je lui mettrai la main sur le cœur, et il +me dira... Que me dira-t-il? oui, il me dira quelque chose, car, +mordioux! il y a quelque chose là-dessous!» + +Plus tranquille, d’Artagnan fit ses apprêts de voyage, et donna +ses soins à ce que la maison militaire du roi, fort peu +considérable encore, fût bien commandée et bien ordonnée dans ses +médiocres proportions. Il résulta, de ces tâtonnements du +capitaine, que le roi se mit à la tête des mousquetaires, de ses +Suisses et d’un piquet de gardes-françaises, lorsqu’il arriva +devant Melun. On eût dit d’une petite armée. M. Colbert regardait +ces hommes d’épée avec beaucoup de joie. Il en voulait encore un +tiers en sus. + +— Pourquoi? disait le roi. + +— Pour faire plus d’honneur à M. Fouquet, répliquait Colbert. + +«Pour le ruiner plus vite», pensait d’Artagnan. + +L’armée parut devant Melun, dont les notables apportèrent au roi +les clefs, et l’invitèrent à entrer à l’Hôtel de Ville pour +prendre le vin d’honneur. + +Le roi, qui s’attendait à passer outre et à gagner Vaux tout de +suite, devint rouge de dépit. + +— Quel est le sot qui m’a valu ce retard? grommela-t-il entre ses +dents, pendant que le maître échevin faisait son discours. + +— Ce n’est pas moi, répliqua d’Artagnan; mais je crois bien que +c’est M. Colbert. + +Colbert entendit son nom. + +— Que plaît-il à M. d’Artagnan? demanda-t-il. + +— Il me plaît savoir si vous êtes celui qui a fait entrer le roi +dans le vin de Brie? + +— Oui, monsieur. + +— Alors, c’est à vous que le roi a donné un nom. + +— Lequel, monsieur? + +— Je ne sais trop... Attendez... imbécile... non, non... sot, +sot, stupide, voilà ce que Sa Majesté a dit de celui qui lui a +valu le vin de Melun. + +D’Artagnan, après cette bordée, caressa tranquillement son cheval. +La grosse tête de M. Colbert enfla comme un boisseau. + +D’Artagnan, le voyant si laid par la colère, ne s’arrêta pas en +chemin. L’orateur allait toujours; le roi rougissait à vue d’œil. + +— Mordioux! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va +prendre un coup de sang. Où diable avez-vous eu cette idée-là, +monsieur Colbert? Vous n’avez pas de chance. + +— Monsieur, dit le financier en se redressant, elle m’a été +inspirée par mon zèle pour le service du roi. + +— Bah! + +— Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien, +et qu’il est inutile de mécontenter. + +— Voyez-vous cela! Moi qui ne suis pas un financier, j’avais +seulement vu une idée dans votre idée. + +— Laquelle, monsieur? + +— Celle de faire faire un peu de bile à M. Fouquet, qui +s’évertue, là-bas, sur ses donjons, à nous attendre. + +Le coup était juste et rude. Colbert en fut désarçonné. Il se +retira l’oreille basse. Heureusement, le discours était fini. Le +roi but, puis tout le monde reprit la marche à travers la ville. +Le roi rongeait ses lèvres, car la nuit venait et tout espoir de +promenade avec La Vallière s’évanouissait. + +Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins +quatre heures, grâce à toutes les consignes. Aussi le roi, qui +bouillait d’impatience, pressa-t-il les reines, afin d’arriver +avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les +difficultés surgirent. + +— Est-ce que le roi ne va pas coucher à Melun? dit M. Colbert, +bas, à d’Artagnan. + +M. Colbert était bien mal inspiré, ce jour-là, de s’adresser ainsi +au chef des mousquetaires. Celui-ci avait deviné que le roi ne +tenait pas en place. D’Artagnan ne voulait le laisser entrer à +Vaux que bien accompagné: il désirait donc que Sa Majesté n’entrât +qu’avec toute l’escorte. D’un autre côté, il sentait que les +retards irriteraient cet impatient caractère. Comment concilier +ces deux difficultés? D’Artagnan prit Colbert au mot et le lança +sur le roi. + +— Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majesté ne couchera +pas à Melun? + +— Coucher à Melun! Et pour quoi faire? s’écria Louis XIV. Coucher +à Melun! Qui diable a pu songer à cela, quand M. Fouquet nous +attend ce soir? + +— C’était, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre +Majesté, qui, d’après l’étiquette, ne peut entrer autre part que +chez elle, avant que les logements aient été marqués par son +fourrier, et la garnison distribuée. + +D’Artagnan écoutait de ses oreilles en se mordant la moustache. + +Les reines entendaient aussi. Elles étaient fatiguées; elles +eussent voulu dormir, et surtout empêcher le roi de se promener, +le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames; car, si l’étiquette +renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service +fait, avaient toute faculté de se promener. + +On voit que tous ces intérêts, s’amoncelant en vapeurs, devaient +produire des nuages, et les nuages une tempête. Le roi n’avait pas +de moustache à mordre: il mâchait avidement le manche de son +fouet. Comment sortir de là? D’Artagnan faisait les doux yeux et +Colbert le gros dos. Sur qui mordre? + +— On consultera là-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les +dames. + +Et cette bonne grâce qu’il eut pénétra le cœur de Marie-Thérèse, +qui était bonne et généreuse, et qui, remise à son libre arbitre, +répliqua respectueusement: + +— Je ferai la volonté du roi, toujours avec plaisir. + +— Combien faut-il de temps pour aller à Vaux? demanda Anne +d’Autriche en traînant sur chaque syllabe, et en appuyant la main +sur son sein endolori. + +— Une heure pour les carrosses de Leurs Majestés, dit d’Artagnan, +par des chemins assez beaux. + +Le roi le regarda. + +— Un quart d’heure pour le roi, se hâta-t-il d’ajouter. + +— On arriverait au jour, dit Louis XIV. + +— Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement +Colbert, feront perdre au roi toute la hâte du voyage, si prompt +qu’il soit. + +«Double brute! pensa d’Artagnan, si j’avais intérêt à démolir ton +crédit, je le ferais en dix minutes.» + +— À la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez +M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison, +j’irais en ami; j’entrerais seul avec mon capitaine des gardes; +j’en serais plus grand et plus sacré. + +La joie brilla dans les yeux du roi. + +— Voilà un bon conseil, dit-il, mesdames; allons chez un ami, en +ami. Marchez doucement, messieurs des équipages; et nous, +messieurs, en avant! + +Il entraîna derrière lui tous les cavaliers. + +Colbert cacha sa grosse tête renfrognée derrière le cou de son +cheval. + +— J’en serai quitte, dit d’Artagnan tout en galopant, pour +causer, dès ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant +homme, mordioux! je l’ai dit, il faut le croire. + +Voilà comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans +gardes avancées, sans éclaireurs ni mousquetaires, le roi se +présenta devant la grille de Vaux, où Fouquet, prévenu, attendait, +depuis une demi-heure, tête nue, au milieu de sa maison et de ses +amis. + + + + +Chapitre CCXIX — Nectar et ambroisie + + +M. Fouquet tint l’étrier au roi, qui, ayant mis pied à terre, se +releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit +une main que Fouquet, malgré un léger effort du roi, porta +respectueusement à ses lèvres. + +Le roi voulait attendre, dans la première enceinte l’arrivée des +carrosses. Il n’attendit pas longtemps. Les chemins avaient été +battus par ordre du surintendant. On n’eût pas trouvé, depuis +Melun jusqu’à Vaux, un caillou gros comme un œuf. Aussi les +carrosses, roulant comme sur un tapis, amenèrent-ils, sans cahots +ni fatigues, toutes les dames à huit heures. Elles furent reçues +par Mme la surintendante, et au moment où elles apparaissaient, +une lumière vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres, +de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura +jusqu’à ce que Leurs Majestés se fussent perdues dans l’intérieur +du palais. + +Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt +conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le +romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature +corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la +satisfaction des sens et de l’esprit, Fouquet les offrit +réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul +souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder +l’équivalent. + +Nous ne parlerons ni du grand festin qui réunit Leurs Majestés, ni +des concerts, ni des féeriques métamorphoses; nous nous +contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de +bienheureux qu’il était d’abord, devint bientôt sombre, contraint, +irrité. Il se rappelait sa maison à lui, et ce pauvre luxe qui +n’était que l’ustensile de la royauté sans être la propriété de +l’homme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la +vaisselle de Henri II, de François Ier, de Louis XI, n’étaient que +des monuments historiques. Ce n’étaient que des objets d’art, une +défroque du métier royal. Chez Fouquet, la valeur était dans le +travail comme dans la matière. Fouquet mangeait dans un or que des +artistes à lui avaient fondu et ciselé pour lui. Fouquet buvait +des vins dont le roi de France ne savait pas le nom: il les buvait +dans des gobelets plus précieux chacun que toute la cave royale. + +Que dire des salles, des tentures, des tableaux, des serviteurs, +des officiers de toute sorte? Que dire du service ou, l’ordre +remplaçant l’étiquette, le bien-être remplaçant les consignes, le +plaisir et la satisfaction du convive devenaient la suprême loi de +tout ce qui obéissait à l’hôte? + +Cet essaim de gens affairés sans bruit, cette multitude de +convives moins nombreux que les serviteurs, ces myriades de mets, +de vases d’or et d’argent, ces flots de lumière, ces amas de +fleurs inconnues, dont les serres s’étaient dépouillées comme +d’une surcharge, puisqu’elles étaient encore redondantes de +beauté, ce tout harmonieux, qui n’était que le prélude de la fête +promise, ravit tous les assistants, qui témoignèrent leur +admiration à plusieurs reprises, non par la voix ou par le geste, +mais par le silence et l’attention, ces deux langages du courtisan +qui ne connaît plus le frein du maître. + +Quant au roi, ses yeux se gonflèrent: il n’osa plus regarder la +reine. Anne d’Autriche, toujours supérieure en orgueil à toute +créature, écrasa son hôte par le mépris qu’elle témoigna pour tout +ce qu’on lui servait. + +La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea +de grand appétit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui +paraissaient sur la table. Fouquet répondit qu’il ignorait les +noms. Ces fruits sortaient de ses réserves: il les avait souvent +cultivés lui-même, étant un savant en fait d’agronomie exotique. +Le roi sentit la délicatesse. Il n’en fut que plus humilié. Il +trouvait la reine un peu peuple, et Anne d’Autriche un peu Junon. +Tout son soin, à lui, était de se garder froid sur la limite de +l’extrême dédain ou de la simple admiration. + +Mais Fouquet avait prévu tout cela: c’était un de ces hommes qui +prévoient tout. + +Le roi avait expressément déclaré que, tant qu’il serait chez +M. Fouquet, il désirait ne pas soumettre ses repas à l’étiquette, +et, par conséquent, dîner avec tout le monde; mais, par les soins +du surintendant, le dîner du roi se trouvait servi à part, si l’on +peut s’exprimer ainsi, au milieu de la table générale. Ce dîner, +merveilleux par sa composition, comprenait tout ce que le roi +aimait, tout ce qu’il choisissait d’habitude. Louis n’avait pas +d’excuses, lui, le premier appétit de son royaume, pour dire qu’il +n’avait pas faim. + +M. Fouquet fit bien mieux: il s’était mis à table pour obéir à +l’ordre du roi, mais dès que les potages furent servis, il se leva +de table et se mit lui-même à servir le roi, pendant que Mme la +surintendante se tenait derrière le fauteuil de la reine mère. Le +dédain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre +cet excès de bonne grâce. La reine mère mangea un biscuit dans du +vin de San Lucar, et le roi mangea de tout en disant à M. Fouquet: + +— Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure +chère. + +Sur quoi, toute la Cour se mit à dévorer d’un tel enthousiasme, +que l’on eût dit des nuées de sauterelles d’Égypte s’abattant sur +les seigles verts. + +Cela n’empêcha pas que, après la faim assouvie, le roi ne redevînt +triste: triste en proportion de la belle humeur qu’il avait cru +devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses +courtisans avaient faite à Fouquet. + +D’Artagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans qu’il y +parût, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre +d’observations qui lui profitèrent. + +Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc +était illuminé. La lune, d’ailleurs, comme si elle se fût mise aux +ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses +diamants et de son phosphore. La fraîcheur était douce. Les allées +étaient ombreuses et sablées si moelleusement, que les pieds s’y +plaisaient. Il y eut fête complète; car le roi, trouvant La +Vallière au détour d’un bois, lui put serrer la main et dire: «Je +vous aime», sans que nul l’entendît, excepté M. d’Artagnan, qui +suivait, et M. Fouquet, qui précédait. + +Cette nuit d’enchantements s’avança. Le roi demanda sa chambre. +Aussitôt tout fut en mouvement. Les reines passèrent chez elles au +son des théorbes et des flûtes. Le roi trouva, en montant, ses +mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invités +à souper. + +D’Artagnan perdit toute défiance. Il était las, il avait bien +soupé, et voulait, une fois dans sa vie, jouir d’une fête chez un +véritable roi. + +— M. Fouquet, disait-il, est mon homme. + +On conduisit, en grande cérémonie, le roi dans la chambre de +Morphée, dont nous devons une mention légère à nos lecteurs. +C’était la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait +peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes +que Morphée suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le +sommeil enfante de gracieux, ce qu’il verse de miel et de parfums, +de fleurs et de nectar, de voluptés ou de repos dans les sens, le +peintre en avait enrichi les fresques. C’était une composition +aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans +l’autre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur +la tête du dormeur, les sorciers et les fantômes aux masques +hideux, les demi-ténèbres, plus effrayantes que la flamme ou la +nuit profonde, voilà ce qu’il avait donné pour pendants à ses +gracieux tableaux. + +Le roi, entré dans cette chambre magnifique, fut saisi d’un +frisson. Fouquet en demanda la cause. + +— J’ai sommeil, répliqua Louis assez pâle. + +— Votre Majesté veut-elle son service sur-le-champ? + +— Non, j’ai à causer avec quelques personnes, dit le roi. Qu’on +prévienne M. Colbert. + +Fouquet s’inclina et sortit. + + + + +Chapitre CCXX — À Gascon, Gascon et demi + + +D’Artagnan n’avait pas perdu de temps; ce n’était pas dans ses +habitudes. Après s’être informé d’Aramis, il avait couru jusqu’à +ce qu’il l’eût rencontré. Or, Aramis, une fois le roi entré dans +Vaux, s’était retiré dans sa chambre, méditant sans doute encore +quelque galanterie pour les plaisirs de Sa Majesté. + +D’Artagnan se fit annoncer et trouva au second étage, dans une +belle chambre qu’on appelait la chambre bleue, à cause de ses +tentures, il trouva, disons-nous l’évêque de Vannes en compagnie +de Porthos et de plusieurs épicuriens modernes. + +Aramis vint embrasser son ami, lui offrit le meilleur siège, et +comme on vit généralement que le mousquetaire se réservait sans +doute afin d’entretenir secrètement Aramis, les épicuriens prirent +congé. + +Porthos ne bougea pas. Il est vrai qu’ayant dîné beaucoup, il +dormait dans son fauteuil. L’entretien ne fut pas gêné par ce +tiers. Porthos avait le ronflement harmonieux, et l’on pouvait +parler sur cette espèce de basse comme sur une mélopée antique. + +D’Artagnan sentit que c’était à lui d’ouvrir la conversation. +L’engagement qu’il était venu chercher était rude; aussi +aborda-t-il nettement le sujet. + +— Eh bien! nous voici donc à Vaux? dit-il. + +— Mais oui, d’Artagnan. Aimez-vous ce séjour? + +— Beaucoup, et j’aime aussi M. Fouquet. + +— N’est-ce pas qu’il est charmant? + +— On ne saurait plus. + +— On dit que le roi a commencé par lui battre froid, et que Sa +Majesté s’est radoucie? + +— Vous n’avez donc pas vu, que vous dites: «On dit»? + +— Non; je m’occupais, avec ces messieurs qui viennent de sortir, +de la représentation et du carrousel de demain. + +— Ah çà! vous êtes ordonnateur des fêtes, ici, vous? + +— Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l’imagination: +j’ai toujours été poète par quelque endroit, moi. + +— Je me rappelle vos vers. Ils étaient charmants. + +— Moi, je les ai oubliés, mais je me réjouis d’apprendre ceux des +autres, quand les autres s’appellent Molière, Pélisson, La +Fontaine, etc. + +— Savez-vous l’idée qui m’est venue ce soir en soupant, Aramis? + +— Non. Dites-la-moi; sans quoi, je ne la devinerais pas; vous en +avez tant! + +— Eh bien! l’idée m’est venue que le vrai roi de France n’est pas +Louis XIV. + +— Hein! fit Aramis en ramenant involontairement ses yeux sur les +yeux du mousquetaire. + +— Non, c’est M. Fouquet. + +Aramis respira et sourit. + +— Vous voilà comme les autres: jaloux! dit-il. Parions que c’est +M. Colbert qui vous a fait cette phrase-là? + +D’Artagnan, pour amadouer Aramis, lui conta les mésaventures de +Colbert à propos du vin de Melun. + +— Vilaine race que ce Colbert! fit Aramis. + +— Ma foi, oui! + +— Quand on pense, ajouta l’évêque, que ce drôle-là sera votre +ministre dans quatre mois. + +— Bah! + +— Et que vous le servirez comme Richelieu, comme Mazarin. + +— Comme vous servez Fouquet, dit d’Artagnan. + +— Avec cette différence, cher ami, que M. Fouquet n’est pas +M. Colbert. + +— C’est vrai. + +Et d’Artagnan feignit de devenir triste. + +— Mais, ajouta-t-il un moment après, pourquoi donc me disiez-vous +que M. Colbert sera ministre dans quatre mois? + +— Parce que M. Fouquet ne le sera plus, répliqua Aramis. + +— Il sera ruiné, n’est-ce pas? dit d’Artagnan. + +— À plat. + +— Pourquoi donner des fêtes, alors? fit le mousquetaire d’un ton +de bienveillance si naturel, que l’évêque en fut un moment la +dupe. Comment ne l’en avez-vous pas dissuadé, vous? + +Cette dernière partie de la phrase était un excès. Aramis revint à +la défiance. + +— Il s’agit, dit-il, de se ménager le roi. + +— En se ruinant? + +— En se ruinant pour lui, oui. + +— Singulier calcul! + +— La nécessité. + +— Je ne la vois pas, cher Aramis. + +— Si fait, vous remarquez bien l’antagonisme naissant de +M. de Colbert. + +— Et que M. Colbert pousse le roi à se défaire du surintendant. + +— Cela saute aux yeux. + +— Et qu’il y a cabale contre M. Fouquet. + +— On le sait de reste. + +— Quelle apparence que le roi se mette de la partie contre un +homme qui aura tout dépensé pour lui plaire? + +— C’est vrai, fit lentement Aramis, peu convaincu, et curieux +d’aborder une autre face du sujet de conversation. + +— Il y a folies et folies, reprit d’Artagnan. Je n’aime pas +toutes celles que vous faites. + +— Lesquelles? + +— Le souper, le bal, le concert, la comédie, les carrousels, les +cascades, les feux de joie et d’artifice, les illuminations et les +présents, très bien, je vous accorde cela; mais ces dépenses de +circonstance ne suffisaient-elles point? Fallait-il... + +— Quoi? + +— Fallait-il habiller de neuf toute une maison, par exemple? + +— Oh! c’est vrai! J’ai dit cela à M. Fouquet; il m’a répondu que, +s’il était assez riche, il offrirait au roi un château neuf des +girouettes aux caves, neuf avec tout ce qui tient dedans, et que, +le roi parti, il brûlerait tout cela pour que rien ne servît à +d’autres. + +— C’est de l’espagnol pur! + +— Je le lui ai dit. Il a ajouté ceci: «Sera mon ennemi, quiconque +me conseillera d’épargner.» + +— C’est de la démence, vous dis-je, ainsi que ce portrait. + +— Quel portrait? dit Aramis. + +— Celui du roi, cette surprise... + +— Cette surprise? + +— Oui, pour laquelle vous avez pris des échantillons chez +Percerin. + +D’Artagnan s’arrêta. Il avait lancé la flèche. Il ne s’agissait +plus que d’en mesurer la portée. + +— C’est une gracieuseté, répondit Aramis. + +D’Artagnan vint droit à son ami, lui prit les deux mains, et, le +regardant dans les yeux: + +— Aramis, dit-il, m’aimez-vous encore un peu? + +— Si je vous aime! + +— Bon! Un service, alors. Pourquoi avez-vous pris des +échantillons de l’habit du roi chez Percerin? + +— Venez avec moi le demander à ce pauvre Le Brun, qui a travaillé +là dessus deux jours et deux nuits. + +— Aramis, cela est la vérité pour tout le monde, mais pour moi... + +— En vérité, d’Artagnan, vous me surprenez! + +— Soyez bon pour moi. Dites-moi la vérité: vous ne voudriez pas +qu’il m’arrivât du désagrément, n’est-ce pas? + +— Cher ami, vous devenez incompréhensible. Quel diable de soupçon +avez vous donc? + +— Croyez-vous à mes instincts? Vous y croyiez autrefois. Eh bien! +un instinct me dit que vous avez un projet caché. + +— Moi, un projet? + +— Je n’en suis pas sûr. + +— Pardieu! + +— Je n’en suis pas sûr, mais j’en jurerais. + +— Eh bien! d’Artagnan, vous me causez une vive peine. En effet, +si j’ai un projet que je doive vous taire, je vous le tairai, +n’est-ce pas? Si j’en ai un que je doive vous révéler, je vous +l’aurais déjà dit. + +— Non, Aramis, non, il est des projets qui ne se révèlent qu’au +moment favorable. + +— Alors, mon bon ami, reprit l’évêque en riant, c’est que le +moment favorable n’est pas encore arrivé. + +D’Artagnan secoua la tête avec mélancolie. + +— Amitié! amitié! dit-il, vain nom! Voilà un homme qui, si je le +lui demandais, se ferait hacher en morceaux pour moi. + +— C’est vrai, dit noblement Aramis. + +— Et cet homme, qui me donnerait tout le sang de ses veines, ne +m’ouvrira pas un petit coin de son cœur. Amitié, je le répète, tu +n’es qu’une ombre et qu’un leurre, comme tout ce qui brille dans +le monde! + +— Ne parlez pas ainsi de notre amitié, répondit l’évêque d’un ton +ferme et convaincu. Elle n’est pas du genre de celles dont vous +parlez. + +— Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me +trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d’amis, +n’est-ce pas? beau reste! + +— Je ne puis vous dire qu’une chose, d’Artagnan, et je vous +l’affirme sur l’évangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais +je me défie de vous, c’est à cause des autres, non à cause de vous +ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je réussirai, vous +y trouverez votre part. Promettez-moi la même faveur, dites! + +— Si je ne m’abuse, Aramis, voilà des paroles qui sont, au moment +où vous les prononcez, pleines de générosité. + +— C’est possible. + +— Vous conspirez contre M. Colbert. Si ce n’est que cela, +mordioux! dites-le-moi donc, j’ai l’outil, j’arracherai la dent. + +Aramis ne put effacer un sourire de dédain, qui glissa sur sa +noble figure. + +— Et, quand je conspirerais contre M. Colbert, où serait le mal? + +— C’est trop peu pour vous, et ce n’est pas pour renverser +Colbert que vous avez été demander des échantillons à Percerin. +Oh! Aramis, nous ne sommes pas ennemis, nous sommes frères. +Dites-moi ce que vous voulez entreprendre, et, foi de d’Artagnan, si je +ne puis pas vous aider, je jure de rester neutre. + +— Je n’entreprends rien, dit Aramis. + +— Aramis, une voix me parle, elle m’éclaire; cette voix ne m’a +jamais trompé. Vous en voulez au roi! + +— Au roi? s’écria l’évêque en affectant le mécontentement. + +— Votre physionomie ne me convaincra pas. Au roi, je le répète. + +— Vous m’aiderez? dit Aramis, toujours avec l’ironie de son rire. + +— Aramis, je ferai plus que de vous aider, je ferai plus que de +rester neutre, je vous sauverai. + +— Vous êtes fou, d’Artagnan. + +— Je suis le plus sage de nous deux. + +— Vous, me soupçonner de vouloir assassiner le roi! + +— Qui est-ce qui parle de cela? dit le mousquetaire. + +— Alors, entendons-nous, je ne vois pas ce que l’on peut faire à +un roi légitime comme le nôtre, si on ne l’assassine pas. + +D’Artagnan ne répliqua rien. + +— Vous avez, d’ailleurs, vos gardes et vos mousquetaires ici, fit +l’évêque. + +— C’est vrai. + +— Vous n’êtes pas chez M. Fouquet, vous êtes chez vous. + +— C’est vrai. + +— Vous avez, à l’heure qu’il est, M. Colbert qui conseille au roi +contre M. Fouquet tout ce que vous voudriez peut-être conseiller +si je n’étais pas de la partie. + +— Aramis! Aramis! par grâce, un mot d’ami! + +— Le mot des amis, c’est la vérité. Si je pense à toucher du +doigt au fils d’Anne d’Autriche, le vrai roi de ce pays de France, +si je n’ai pas la ferme intention de me prosterner devant son +trône, si, dans mes idées, le jour de demain, ici, à Vaux, ne doit +pas être le plus glorieux des jours de mon roi, que la foudre +m’écrase! j’y consens. + +Aramis avait prononcé ces paroles le visage tourné vers l’alcôve +de sa chambre, où d’Artagnan, adossé d’ailleurs à cette alcôve, ne +pouvait soupçonner qu’il se cachât quelqu’un. L’onction de ces +paroles, leur lenteur étudiée, la solennité du serment, donnèrent +au mousquetaire la satisfaction la plus complète. Il prit les deux +mains d’Aramis et les serra cordialement. + +Aramis avait supporté les reproches sans pâlir, il rougit en +écoutant les éloges. D’Artagnan trompé lui faisait honneur. +D’Artagnan confiant lui faisait honte. + +— Est-ce que vous partez? lui dit-il en l’embrassant pour cacher +sa rougeur. + +— Oui, mon service m’appelle. J’ai le mot de la nuit à prendre. + +— Où coucherez-vous? + +— Dans l’antichambre du roi, à ce qu’il paraît. Mais Porthos? + +— Emmenez-le-moi donc; car il ronfle comme un canon. + +— Ah!... il n’habite pas avec vous? dit d’Artagnan. + +— Pas le moins du monde. Il a son appartement je ne sais où. + +— Très bien! dit le mousquetaire, à qui cette séparation des deux +associés ôtait ses derniers soupçons. + +Et il toucha rudement l’épaule de Porthos. Celui-ci répondit en +rugissant. + +— Venez! dit d’Artagnan. + +— Tiens! d’Artagnan, ce cher ami! par quel hasard? Ah! c’est +vrai, je suis de la fête de Vaux. + +— Avec votre bel habit. + +— C’est gentil de la part de M. Coquelin de Volière, n’est-ce +pas? + +— Chut! fit Aramis, vous marchez à défoncer les parquets. + +— C’est vrai, dit le mousquetaire. Cette chambre est au-dessus du +dôme. + +— Et je ne l’ai pas prise pour salle d’armes, ajouta l’évêque. La +chambre du roi a pour plafond les douceurs du sommeil. N’oubliez +pas que mon parquet est la doublure de ce plafond-là. Bonsoir, mes +amis, dans dix minutes je dormirai. + +Et Aramis les conduisit en riant doucement. Puis, lorsqu’ils +furent dehors, fermant rapidement les verrous et calfeutrant les +fenêtres, il appela: + +— Monseigneur! monseigneur! + +Philippe sortit de l’alcôve en poussant une porte à coulisse +placée derrière le lit. + +— Voilà bien des soupçons chez M. d’Artagnan, dit-il. + +— Ah! vous avez reconnu d’Artagnan, n’est-ce pas? + +— Avant que vous l’eussiez nommé. + +— C’est votre capitaine des mousquetaires. + +— Il m’est bien dévoué, répliqua Philippe en appuyant sur le +pronom personnel. + +— Fidèle comme un chien, mordant quelquefois. Si d’Artagnan ne +vous reconnaît pas avant que l’autre ait disparu, comptez sur +d’Artagnan à toute éternité; car alors, s’il n’a rien vu, il +gardera sa fidélité. S’il a vu trop tard, il est Gascon et +n’avouera jamais qu’il s’est trompé. + +— Je le pensais. Que faisons-nous maintenant? + +— Vous allez vous mettre à l’observatoire et regarder, au coucher +du roi, comment vous vous couchez en petite cérémonie. + +— Très bien. Où me mettrai-je? + +— Asseyez-vous sur ce pliant. Je vais faire glisser le parquet. +Vous regarderez par cette ouverture qui répond aux fausses +fenêtres pratiquées dans le dôme de la chambre du roi. Voyez-vous? + +— Je vois le roi. + +Et Philippe tressaillit comme à l’aspect d’un ennemi. + +— Que fait-il? + +— Il veut faire asseoir auprès de lui un homme. + +— M. Fouquet. + +— Non, non pas; attendez... + +— Les notes, mon prince, les portraits! + +— L’homme que le roi veut faire s’asseoir ainsi devant lui, c’est +M. Colbert. + +— Colbert devant le roi? s’écria Aramis. Impossible! + +— Regardez. + +Aramis plongea ses regards dans la rainure du parquet. + +— Oui, dit-il, Colbert lui-même. Oh! monseigneur, qu’allons-nous +entendre, et que va-t-il résulter de cette intimité? + +— Rien de bon pour M. Fouquet, sans nul doute. + +Le prince ne se trompait pas. Nous avons vu que Louis XIV avait +fait mander Colbert, et que Colbert était arrivé. La conversation +s’était engagée entre eux par une des plus hautes faveurs que le +roi eût jamais faites. Il est vrai que le roi était seul avec son +sujet. + +— Colbert, asseyez-vous. + +L’intendant, comblé de joie, lui qui craignait d’être renvoyé, +refusa cet insigne honneur. + +— Accepte-t-il? dit Aramis. + +— Non, il reste debout. + +— Écoutons, mon prince. + +Et le futur roi, le futur pape écoutèrent avidement ces simples +mortels qu’ils tenaient sous leurs pieds, prêts à les écraser +s’ils l’eussent voulu. + +— Colbert, dit le roi, vous m’avez fort contrarié aujourd’hui. + +— Sire... je le savais. + +— Très bien! J’aime cette réponse. Oui, vous le saviez. Il y a du +courage à l’avoir fait. + +— Je risquais de mécontenter Votre Majesté, mais je risquais +aussi de lui cacher son intérêt véritable. + +— Quoi donc? Vous craigniez quelque chose pour moi? + +— Ne fût-ce qu’une indigestion, Sire, dit Colbert, car on ne +donne à son roi des festins pareils que pour l’étouffer sous le +poids de la bonne chère. + +Et, cette grosse plaisanterie lancée, Colbert en attendit +agréablement l’effet. + +Louis XIV, l’homme le plus vain et le plus délicat de son royaume, +pardonna encore cette facétie à Colbert. + +— De vrai, dit-il, M. Fouquet m’a donné un trop beau repas. +Dites-moi, Colbert, où prend-il tout l’argent nécessaire pour +subvenir à ces frais énormes? Le savez-vous? + +— Oui, je le sais, Sire. + +— Vous me l’allez un peu établir. + +— Facilement, à un denier près. + +— Je sais que vous comptez juste. + +— C’est la première qualité qu’on puisse exiger d’un intendant +des finances. + +— Tous ne l’ont pas. + +— Je rends grâce à Votre Majesté d’un éloge si flatteur dans sa +bouche. + +— Donc, M. Fouquet est riche, très riche, et cela monsieur, tout +le monde le sait. + +— Tout le monde, les vivants comme les morts. + +— Que veut dire cela, monsieur Colbert? + +— Les vivants voient la richesse de M. Fouquet. Ils admirent un +résultat, et ils y applaudissent; mais les morts, plus savants que +nous, savent les causes, et ils accusent. + +— Eh bien! M. Fouquet doit sa richesse à quelles causes? + +— Le métier d’intendant favorise souvent ceux qui l’exercent. + +— Vous avez à me parler plus confidentiellement; ne craignez +rien, nous sommes bien seuls. + +— Je ne crains jamais rien, sous l’égide de ma conscience et sous +la protection de mon roi, Sire. + +Et Colbert s’inclina. + +— Donc, les morts, s’ils parlaient?... + +— Ils parlent quelquefois, Sire. Lisez. + +— Ah! murmura Aramis à l’oreille du prince, qui, à ses côtés, +écoutait sans perdre une syllabe, puisque vous êtes placé ici, +monseigneur, pour apprendre votre métier de roi, écoutez une +infamie toute royale. Vous allez assister à une de ces scènes +comme Dieu seul ou plutôt comme le diable les conçoit et les +exécute. Écoutez bien, vous profiterez. + +Le prince redoubla d’attention et vit Louis XIV prendre des mains +de Colbert une lettre que celui-ci tendait. + +— L’écriture du feu cardinal! dit le roi. + +— Votre Majesté a bonne mémoire, répliqua Colbert en s’inclinant, +et c’est une merveilleuse aptitude pour un roi destiné au travail, +que de reconnaître ainsi les écritures à première vue. + +Le roi lut une lettre de Mazarin, qui, déjà connue du lecteur, +depuis la brouille entre Mme de Chevreuse et Aramis, n’apprendrait +rien de nouveau si nous la rapportions ici. + +— Je ne comprends pas bien, dit le roi intéressé vivement. + +— Votre Majesté n’a pas encore l’habitude des commis +d’intendance. + +— Je vois qu’il s’agit d’argent donné à M. Fouquet. + +— Treize millions. Une jolie somme! + +— Mais oui... Eh bien! ces treize millions manquent dans le total +des comptes? Voilà ce que je ne comprends pas très bien, vous +dis-je. Pourquoi et comment ce déficit serait-il possible? + +— Possible, je ne dis pas; réel, je le dis. + +— Vous dites que treize millions manquent dans les comptes? + +— Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le registre. + +— Et cette lettre de M. de Mazarin indique l’emploi de cette +somme et le nom du dépositaire? + +— Comme Votre Majesté peut s’en convaincre. + +— Oui, en effet, il résulte de là que M. Fouquet n’aurait pas +encore rendu les treize millions. + +— Cela résulte des comptes, oui, Sire. + +— Eh bien! alors?... + +— Eh bien! alors, Sire, puisque M. Fouquet n’a pas rendu les +treize millions, c’est qu’il les a encaissés, et, avec treize +millions, on fait quatre fois plus, et une fraction, de dépense et +de munificence que Votre Majesté n’a pu en faire à Fontainebleau, +où nous ne dépensâmes que trois millions en totalité, s’il vous en +souvient. + +C’était, pour un maladroit, une bien adroite noirceur que ce +souvenir invoqué de la fête dans laquelle le roi avait, grâce à un +mot de Fouquet, aperçu pour la première fois sont infériorité. +Colbert recevait à Vaux ce que Fouquet lui avait fait à +Fontainebleau, et, en bon homme de finances, il le rendait avec +tous les intérêts. Ayant ainsi disposé le roi, Colbert n’avait +plus grand’chose à faire. Il le sentit; le roi était devenu +sombre. Colbert attendit la première parole du roi avec autant +d’impatience que Philippe et Aramis du haut de leur observatoire. + +— Savez-vous ce qui résulte de tout cela, monsieur Colbert? dit +le roi après une réflexion. + +— Non, Sire, je ne le sais pas. + +— C’est que le fait de l’appropriation des treize millions, s’il +était avéré... + +— Mais il l’est. + +— Je veux dire s’il était déclaré, monsieur Colbert. + +— Je pense qu’il le serait dès demain, si Votre Majesté... + +— N’était pas chez M. Fouquet, répondit assez dignement le roi. + +— Le roi est chez lui partout, Sire, et surtout dans les maisons +que son argent a payées. + +— Il me semble, dit Philippe bas à Aramis, que l’architecte qui a +bâti ce dôme aurait dû, prévoyant quel usage on en ferait, le +mobiliser pour qu’on pût le faire choir sur la tête des coquins +d’un caractère aussi noir que ce M. Colbert. + +— J’y pensais bien, dit Aramis, mais M. Colbert est si près du +roi en ce moment! + +— C’est vrai, cela ouvrirait une succession. + +— Dont monsieur votre frère puîné récolterait tout le fruit, +monseigneur. Tenez, restons en repos et continuons à écouter. + +— Nous n’écouterons pas longtemps, dit le jeune prince. + +— Pourquoi cela, monseigneur? + +— Parce que, si j’étais le roi, je ne répondrais plus rien. + +— Et que feriez-vous? + +— J’attendrais à demain matin pour réfléchir. + +Louis XIV leva enfin les yeux, et, retrouvant Colbert attentif à +sa première parole: + +— Monsieur Colbert, dit-il, en changeant brusquement la +conversation, je vois qu’il se fait tard, je me coucherai. + +— Ah! fit Colbert, j’aurai... + +— À demain. Demain matin, j’aurai pris une détermination. + +— Fort bien, Sire, repartit Colbert outré, quoiqu’il se contint +en présence du roi. + +Le roi fit un geste, et l’intendant se dirigea vers la porte à +reculons. + +— Mon service! cria le roi. + +Le service du roi entra dans l’appartement. + +Philippe allait quitter son poste d’observation. + +— Un moment, lui dit Aramis avec sa douceur habituelle; ce qui +vient de se passer n’est qu’un détail, et nous n’en prendrons plus +demain aucun souci, mais le service de nuit, l’étiquette du petit +coucher, ah! monseigneur, voilà qui est important! Apprenez, +apprenez comment vous vous mettez au lit, Sire. Regardez, +regardez! + + + + +Chapitre CCXXI — Colbert + + +L’histoire nous dira ou plutôt l’histoire nous a dit les +événements du lendemain, les fêtes splendides données par le +surintendant à son roi. Deux grands écrivains ont constaté la +grande dispute qu’il y eut entre _la Cascade et la Gerbe d’Eau_, +la lutte engagée entre _la Fontaine de la Couronne et les +Animaux_, pour savoir à qui plairait davantage. Il y eut donc le +lendemain divertissement et joie; il y eut promenade, repas, +comédie; comédie dans laquelle, à sa grande surprise, Porthos +reconnut M. Coquelin de Volière, jouant dans la _farce_ des +_Fâcheux_. C’est ainsi qu’appelait ce divertissement +M. de Bracieux de Pierrefonds. + +La Fontaine n’en jugeait pas de même, sans doute, lui qui écrivait +à son ami M. Maucrou: + +_C’est un ouvrage de Molière._ +_Cet écrivain, par sa manière, _ +_Charme à présent toute la Cour._ +_De la façon que son nom court, _ +_Il doit être par-delà Rome._ +_J’en suis ravi, car c’est un homme._ + +On voit que La Fontaine avait profité de l’avis de Pélisson et +avait soigné la rime. + +Au reste, Porthos était de l’avis de La Fontaine, et il eût dit +comme lui: «Pardieu! ce Molière est mon homme! mais seulement pour +les habits.» À l’endroit du théâtre, nous l’avons dit, pour +M. de Bracieux de Pierrefonds, Molière n’était qu’un _farceur_. + +Mais préoccupé par la scène de la veille, mais cuvant le poison +versé par Colbert, le roi, pendant toute cette journée si +brillante, si accidentée, si imprévue, où toutes les merveilles +des _Mille et Une Nuits_ semblaient naître sous ses pas, le roi se +montra froid, réservé, taciturne. Rien ne put le dérider; on +sentait qu’un profond ressentiment venant de loin, accru peu à peu +comme la source qui devient rivière, grâce aux mille filets d’eau +qui l’alimentent, tremblait au plus profond de son âme. Vers midi +seulement, il commença à reprendre un peu de sérénité. Sans doute, +sa résolution était arrêtée. + +Aramis, qui le suivait pas à pas, dans sa pensée comme dans sa +marche, Aramis conclut que l’événement qu’il attendait ne se +ferait pas attendre. + +Cette fois, Colbert semblait marcher de concert avec l’évêque de +Vannes, et, eût-il reçu pour chaque aiguille dont il piquait le +cœur du roi un mot d’ordre d’Aramis, qu’il n’eût pas fait mieux. + +Toute cette journée, le roi, qui avait sans doute besoin d’écarter +une pensée sombre, le roi parut rechercher aussi activement la +société de La Vallière qu’il mit d’empressement à fuir celle de +M. Colbert ou celle de M. Fouquet. + +Le soir vint. Le roi avait désiré ne se promener qu’après le jeu. +Entre le souper et la promenade, on joua donc. Le roi gagna mille +pistoles, et, les ayant gagnées, les mit dans sa poche, et se leva +en disant: + +— Allons, messieurs, au parc. + +Il y trouva les dames. Le roi avait gagné mille pistoles et les +avait empochées, avons-nous dit. Mais M. Fouquet avait su en +perdre dix mille; de sorte que, parmi les courtisans, il y avait +encore cent quatre-vingt-dix mille livres de bénéfice, +circonstance qui faisait des visages des courtisans et des +officiers de la maison du roi les visages les plus joyeux de la +terre. + +Il n’en était pas de même du visage du roi, sur lequel, malgré ce +gain auquel il n’était pas insensible, demeurait toujours un +lambeau de nuage. Au coin d’une allée, Colbert l’attendait. Sans +doute, l’intendant se trouvait là en vertu d’un rendez-vous donné, +car Louis XIV, qui l’avait évité, lui fit un signe et s’enfonça +avec lui dans le parc. + +Mais La Vallière aussi avait vu ce front sombre et ce regard +flamboyant du roi, elle l’avait vu, et comme rien de ce qui +couvait dans cette âme n’était impénétrable à son amour, elle +avait compris que cette colère comprimée menaçait quelqu’un. Elle +se tenait sur le chemin de vengeance comme l’ange de la +miséricorde. + +Toute triste, toute confuse, à demi folle d’avoir été si longtemps +séparée de son amant, inquiète de cette émotion intérieure qu’elle +avait devinée, elle se montra d’abord au roi avec un aspect +embarrassé que, dans sa mauvaise disposition d’esprit, le roi +interpréta défavorablement. + +Alors, comme ils étaient seuls ou à peu près seuls, attendu que +Colbert, en apercevant la jeune fille, s’était respectueusement +arrêté et se tenait à dix pas de distance, le roi s’approcha de La +Vallière et lui prit la main. + +— Mademoiselle, lui dit-il, puis-je, sans indiscrétion, vous +demander ce que vous avez? Votre poitrine paraît gonflée, vos yeux +sont humides. + +— Oh! Sire, si ma poitrine est gonflée, si mes yeux sont humides, +si je suis triste enfin, c’est de la tristesse de Votre Majesté. + +— Ma tristesse? oh! vous voyez mal, mademoiselle. Non, ce n’est +point de la tristesse que j’éprouve. + +— Et qu’éprouvez-vous, Sire? + +— De l’humiliation. + +— De l’humiliation? oh! que dites-vous là? + +— Je dis, mademoiselle, que, là où je suis, nul autre ne devrait +être le maître. Eh bien! regardez, si je ne m’éclipse pas, moi, le +roi de France, devant le roi de ce domaine. Oh! continua-t-il en +serrant les dents et le poing, oh!... Et quand je pense que ce +roi... + +— Après? dit La Vallière effrayée. + +— Que ce roi est un serviteur infidèle qui se fait orgueilleux +avec mon bien volé! Aussi je vais lui changer, à cet impudent +ministre, sa fête en deuil dont la nymphe de Vaux, comme disent +ses poètes gardera longtemps le souvenir. + +— Oh! Votre Majesté... + +— Eh bien! mademoiselle, allez-vous prendre le parti de +M. Fouquet? fit Louis XIV avec impatience. + +— Non, Sire, je vous demanderai seulement si vous êtes bien +renseigné. Votre Majesté, plus d’une fois, a appris à connaître la +valeur des accusations de cour. + +Louis XIV fit signe à Colbert de s’approcher. + +— Parlez, monsieur Colbert, dit le jeune prince; car, en vérité, +je crois que voilà Mlle de La Vallière qui a besoin de votre +parole pour croire à la parole du roi. Dites à Mademoiselle ce +qu’a fait M. Fouquet. Et vous, mademoiselle, oh! ce ne sera pas +long, ayez la bonté d’écouter, je vous prie. + +Pourquoi Louis XIV insistait-il ainsi? Chose toute simple: son +cœur n’était pas tranquille, son esprit n’était pas bien +convaincu; il devinait quelque menée sombre, obscure, tortueuse, +sous cette histoire des treize millions, et il eût voulu que le +cœur pur de La Vallière, révolté à l’idée d’un vol, approuvât, +d’un seul mot, cette résolution qu’il avait prise, et que +néanmoins, il hésitait à mettre à exécution. + +— Parlez, monsieur, dit La Vallière à Colbert qui s’était avancé; +parlez, puisque le roi veut que je vous écoute. Voyons, dites, +quel est le crime de M. Fouquet? + +— Oh! pas bien grave, mademoiselle, dit le noir personnage; un +simple abus de confiance... + +— Dites, dites, Colbert, et quand vous aurez dit, laissez-nous et +allez avertir M. d’Artagnan que j’ai des ordres à lui donner. + +— M. d’Artagnan! s’écria La Vallière, et pourquoi faire avertir +M. d’Artagnan, Sire? Je vous supplie de me le dire. + +— Pardieu! pour arrêter ce titan orgueilleux qui, fidèle à sa +devise, menace d’escalader mon ciel. + +— Arrêter M. Fouquet, dites-vous? + +— Ah! cela vous étonne? + +— Chez lui? + +— Pourquoi pas? S’il est coupable, il est coupable chez lui comme +ailleurs. + +— M. Fouquet, qui se ruine en ce moment pour faire honneur à son +roi? + +— Je crois, en vérité, que vous défendez ce traître, +mademoiselle. + +Colbert se mit à rire tout bas. Le roi se retourna au sifflement +de ce rire. + +— Sire, dit La Vallière, ce n’est pas M. Fouquet que je défends, +c’est vous même. + +— Moi-même!... Vous me défendez? + +— Sire, vous vous déshonorez en donnant un pareil ordre. + +— Me déshonorer? murmura le roi blêmissant de colère. En vérité, +mademoiselle, vous mettez à ce que vous dites une étrange passion. + +— Je mets de la passion, non pas à ce que je dis, Sire, mais à +servir Votre Majesté, répondit la noble jeune fille. J’y mettrais, +s’il le fallait, ma vie, et cela avec la même passion, Sire. + +Colbert voulut grommeler. Alors La Vallière, ce doux agneau, se +redressa contre lui et, d’un œil enflammé, lui imposa silence. + +— Monsieur, dit-elle, quand le roi agit bien, si le roi fait tort +à moi ou aux miens, je me tais; mais, le roi me servît-il, moi ou +ceux que j’aime, si le roi agit mal, je le lui dis. + +— Mais, il me semble, mademoiselle, hasarda Colbert, que, moi +aussi, j’aime le roi. + +— Oui, monsieur, nous l’aimons tous deux, chacun à sa manière, +répliqua La Vallière avec un tel accent, que le cœur du jeune roi +en fut pénétré. Seulement je l’aime, moi, si fortement, que tout +le monde le sait, si purement, que le roi lui-même ne doute pas de +mon amour. Il est mon roi et mon maître, je suis son humble +servante, mais quiconque touche à son honneur touche à ma vie. Or, +je répète que ceux-là déshonorent le roi qui lui conseillent de +faire arrêter M. Fouquet chez lui. + +Colbert baissa la tête, car il se sentait abandonné par le roi. +Cependant, tout en baissant la tête, il murmura: + +— Mademoiselle, je n’aurais qu’un mot à dire. + +— Ne le dites pas, ce mot, monsieur, car ce mot, je ne +l’écouterais point. Que me diriez-vous d’ailleurs? Que M. Fouquet +a commis des crimes? Je le sais, parce que le roi l’a dit, et du +moment que le roi a dit: «Je crois», je n’ai pas besoin qu’une +autre bouche dise: «J’affirme.» Mais M. Fouquet, fût-il le dernier +des hommes, je le dis hautement, M. Fouquet est sacré au roi, +parce que le roi est son hôte. Sa maison fût-elle un repaire, Vaux +fût-il une caverne de faux-monnayeurs ou de bandits, sa maison est +sainte, son château est inviolable, puisqu’il y loge sa femme, et +c’est un lieu d’asile que des bourreaux ne violeraient pas! + +La Vallière se tut. Malgré lui, le roi l’admirait; il fut vaincu +par la chaleur de cette voix, par la noblesse de cette cause. +Colbert, lui, ployait, écrasé par l’inégalité de cette lutte. +Enfin, le roi respira, secoua la tête et tendit la main à La +Vallière. + +— Mademoiselle, dit-il avec douceur, pourquoi parlez-vous contre +moi? Savez-vous ce que fera ce misérable si je le laisse respirer? + +— Eh! mon Dieu, n’est-ce pas une proie qui vous appartiendra +toujours? + +— Et s’il échappe, s’il fuit? s’écria Colbert. + +— Eh bien! monsieur, ce sera la gloire éternelle du roi d’avoir +laissé fuir M. Fouquet, et plus il aura été coupable, plus la +gloire du roi sera grande, comparée à cette misère, à cette honte. + +Louis baisa la main de La Vallière, tout en se laissant glisser à +ses genoux. + +«Je suis perdu», pensa Colbert. + +Puis tout à coup sa figure s’éclaira: + +«Oh! non, non, pas encore!» se dit-il. + +Et, tandis que le roi, protégé par l’épaisseur d’un énorme +tilleul, étreignait La Vallière avec toute l’ardeur d’un ineffable +amour, Colbert fouilla tranquillement dans son garde-notes, d’où +il tira un papier plié en forme de lettre, papier un peu jaune +peut-être, mais qui devait être bien précieux, puisque l’intendant +sourit en le regardant. Puis il reporta son regard haineux sur le +groupe charmant que dessinaient dans l’ombre la jeune fille et le +roi, groupe que venait éclairer la lueur des flambeaux qui +s’approchaient. + +Louis vit la lueur de ces flambeaux se refléter sur la robe +blanche de La Vallière. + +— Pars, Louise, lui dit-il, car voilà que l’on vient. + +— Mademoiselle, mademoiselle, on vient, ajouta Colbert pour hâter +le départ de la jeune fille. + +Louise disparut rapidement entre les arbres. Puis, comme le roi, +qui s’était mis aux genoux de la jeune fille, se relevait: + +— Ah! Mlle de la Vallière a laissé tomber quelque chose, dit +Colbert. + +— Quoi donc? demanda le roi. + +— Un papier, une lettre, quelque chose de blanc, voyez, là, Sire. + +Le roi se baissa vite, et ramassa la lettre en la froissant. + +En ce moment, les flambeaux arrivèrent, inondant de jour cette +scène obscure. + + + + +Chapitre CCXXII — Jalousie + + +Cette vraie lumière, cet empressement de tous, cette nouvelle +ovation faite au roi par Fouquet, vinrent suspendre l’effet d’une +résolution que La Vallière avait déjà bien ébranlée dans le cœur +de Louis XIV. + +Il regarda Fouquet avec une sorte de reconnaissance pour lui, de +ce qu’il avait fourni à La Vallière l’occasion de se montrer si +généreuse, si fort puissante sur son cœur. + +C’était le moment des dernières merveilles. À peine Fouquet eut-il +emmené le roi vers le château, qu’une masse de feu, s’échappant +avec un grondement majestueux du dôme de Vaux, éblouissante +aurore, vint éclairer jusqu’aux moindres détails des parterres. + +Le feu d’artifice commençait. Colbert, à vingt pas du roi, que les +maîtres de Vaux entouraient et fêtaient, cherchait par +l’obstination de sa pensée funeste à ramener l’attention de Louis +sur des idées que la magnificence du spectacle éloignait déjà +trop. + +Tout à coup, au moment de la tendre à Fouquet, le roi sentit dans +sa main ce papier que, selon toute apparence, La Vallière, en +fuyant, avait laissé tomber à ses pieds. + +L’aimant le plus fort de la pensée d’amour entraînait le jeune +prince vers le souvenir de sa maîtresse. + +Aux lueurs de ce feu, toujours croissant en beauté, et qui faisait +pousser des cris d’admiration dans les villages d’alentour, le roi +lut le billet, qu’il supposait être une lettre d’amour destinée à +lui par La Vallière. + +À mesure qu’il lisait, la pâleur montait à son visage, et cette +sourde colère, illuminée par ces feux de mille couleurs, faisait +un spectacle terrible dont tout le monde eût frémi, si chacun +avait pu lire dans ce cœur ravagé par les plus sinistres +passions. Pour lui, plus de trêve dans la jalousie et la rage. À +partir du moment où il eut découvert la sombre vérité, tout +disparut, pitié douceur, religion de l’hospitalité. + +Peu s’en fallut que, dans la douleur aiguë qui tordait son cœur, +encore trop faible pour dissimuler la souffrance, peu s’en fallut +qu’il ne poussât un cri d’alarme et qu’il n’appelât ses gardes +autour de lui. + +Cette lettre, jetée sur les pas du roi par Colbert on l’a déjà +deviné, c’était celle qui avait disparu avec le grison Tobie à +Fontainebleau, après la tentative faite par Fouquet sur le cœur +de La Vallière. + +Fouquet voyait la pâleur et ne devinait point le mal; Colbert +voyait la colère et se réjouissait à l’approche de l’orage. + +La voix de Fouquet tira le jeune prince de sa farouche rêverie. + +— Qu’avez-vous, Sire? demanda gracieusement le surintendant. + +Louis fit un effort sur lui-même, un violent effort. + +— Rien, dit-il. + +— J’ai peur que Votre Majesté ne souffre. + +— Je souffre, en effet, je vous l’ai déjà dit, monsieur, mais ce +n’est rien. + +Et le roi, sans attendre la fin du feu d’artifice, se dirigea vers +le château. + +Fouquet accompagna le roi. Tout le monde suivit derrière eux. + +Les dernières fusées brûlèrent tristement pour elles seules. + +Le surintendant essaya de questionner encore Louis XIV, mais +n’obtint aucune réponse. Il supposa qu’il y avait eu querelle +entre Louis et La Vallière dans le parc; que brouille en était +résultée; que le roi, peu boudeur de sa nature, mais tout dévoué à +sa rage d’amour, prenait le monde en haine depuis que sa maîtresse +le boudait. Cette idée suffit à le rassurer; il eut même un +sourire amical et consolant pour le jeune roi, quand celui-ci lui +souhaita le bonsoir. + +Ce n’était pas tout pour le roi. Il fallait subir le service. Ce +service du soir se devait faire en grande étiquette. Le lendemain +était le jour du départ. Il fallait bien que les hôtes +remerciassent leur hôte et lui donnassent une politesse pour ses +douze millions. + +La seule chose que Louis trouva d’aimable pour Fouquet en le +congédiant, ce furent ces paroles: + +— Monsieur Fouquet, vous saurez de mes nouvelles; faites, je vous +prie, venir ici M. d’Artagnan. + +Et le sang de Louis XIII, qui avait tant dissimulé, bouillait +alors dans ses veines, et il était tout prêt à faire égorger +Fouquet, comme son prédécesseur avait fait assassiner le maréchal +d’Ancre. Aussi déguisa-t-il l’affreuse résolution sous un de ces +sourires royaux qui sont les éclairs des coups d’État. + +Fouquet prit la main du roi et la baisa. Louis frissonna de tout +son corps, mais laissa toucher sa main aux lèvres de M. Fouquet. + +Cinq minutes après, d’Artagnan, auquel on avait transmis l’ordre +royal, entrait dans la chambre de Louis XIV. + +Aramis et Philippe étaient dans la leur, toujours attentifs, +toujours écoutant. + +Le roi ne laissa pas au capitaine de ses mousquetaires le temps +d’arriver jusqu’à son fauteuil. + +Il courut à lui. + +— Ayez soin, s’écria-t-il, que nul n’entre ici. + +— Bien, Sire, répliqua le soldat, dont le coup d’œil avait, +depuis longtemps, analysé les ravages de cette physionomie. + +Et il donna l’ordre à la porte, puis revenant vers le roi: + +— Il y a du nouveau chez Votre Majesté? dit-il. + +— Combien avez-vous d’hommes ici? demanda le roi sans répondre +autrement à la question qui lui était faite. + +— Pour quoi faire, Sire? + +— Combien avez-vous d’hommes? répéta le roi en frappant du pied. + +— J’ai les mousquetaires. + +— Après? + +— J’ai vingt gardes et treize Suisses. + +— Combien faut-il de gens pour... + +— Pour?... dit le mousquetaire avec ses grands yeux calmes. + +— Pour arrêter M. Fouquet. + +D’Artagnan fit un pas en arrière. + +— Arrêter M. Fouquet! dit-il avec éclat. + +— Allez-vous dire aussi que c’est impossible? s’écria le roi avec +une rage froide et haineuse. + +— Je ne dis jamais qu’une chose soit impossible répliqua +d’Artagnan blessé au vif. + +— Eh bien! faites! + +D’Artagnan tourna sur ses talons sans mesure et se dirigea vers la +porte. + +L’espace à parcourir était court: il le franchit en six pas. Là, +s’arrêtant: + +— Pardon, Sire, dit-il. + +— Quoi? dit le roi. + +— Pour faire cette arrestation, je voudrais un ordre écrit. + +— À quel propos? et depuis quand la parole du roi ne vous +suffit-elle pas? + +— Parce qu’une parole de roi, issue d’un sentiment de colère, +peut changer quand le sentiment change. + +— Pas de phrases, monsieur! vous avez une autre pensée. + +— Oh! j’ai toujours des pensées, moi, et des pensées que les +autres n’ont malheureusement pas, répliqua impertinemment +d’Artagnan. + +Le roi, dans la fougue de son emportement, plia devant cet homme, +comme le cheval plie les jarrets sous la main robuste du dompteur. + +— Votre pensée? s’écria-t-il. + +— La voici, Sire, répondit d’Artagnan. Vous faites arrêter un +homme lorsque vous êtes encore chez lui: c’est de la colère. Quand +vous ne serez plus en colère, vous vous repentirez. Alors, je veux +pouvoir vous montrer votre signature. Si cela ne répare rien, au +moins cela nous montrera-t-il que le roi a tort de se mettre en +colère. + +— À tort de se mettre en colère! hurla le roi avec frénésie. +Est-ce que le roi mon père, est-ce que mon aïeul ne s’y mettaient pas, +corps du Christ? + +— Le roi votre père, le roi votre aïeul ne se mettaient jamais en +colère que chez eux. + +— Le roi est maître partout comme chez lui. + +— C’est une phrase de flatteur, et qui doit venir de M. Colbert, +mais ce n’est pas une vérité. Le roi est chez lui dans toute +maison, quand il en a chassé le propriétaire. + +Louis se mordit les lèvres. + +— Comment! dit d’Artagnan, voilà un homme qui se ruine pour vous +plaire, et vous voulez le faire arrêter? Mordioux! Sire, si je +m’appelais Fouquet et que l’on me fît cela, j’avalerais d’un coup +dix fusées d’artifice, et j’y mettrais le feu pour me faire +sauter, moi et tout le reste. C’est égal, vous le voulez, j’y +vais. + +— Allez! fit le roi. Mais avez-vous assez de monde? + +— Croyez-vous, Sire, que je vais emmener un anspessade avec moi? +Arrêter M. Fouquet, mais c’est si facile, qu’un enfant le ferait. +M. Fouquet à arrêter, c’est un verre d’absinthe à boire. On fait +la grimace, et c’est tout. + +— S’il se défend?... + +— Lui? Allons donc! se défendre, quand une rigueur comme celle-là +le fait roi et martyr! Tenez, s’il lui reste un million, ce dont +je doute, je gage qu’il le donnerait pour avoir cette fin-là. +Allons, Sire, j’y vais. + +— Attendez! dit le roi. + +— Ah! qu’y a-t-il? + +— Ne rendez pas son arrestation publique. + +— C’est plus difficile, cela. + +— Pourquoi? + +— Parce que rien n’est plus simple que d’aller, au milieu des +mille personnes enthousiastes qui l’entourent, dire à M. Fouquet: +«Au nom du roi, monsieur, je vous arrête!» Mais aller à lui, le +tourner, le retourner, le coller dans quelque coin de l’échiquier, +de façon qu’il ne s’en échappe pas; le voler à tous ses convives, +et vous le garder prisonnier, sans qu’un de ses _hélas!_ ait été +entendu, voilà une difficulté réelle, véritable, suprême, et je la +donne en cent aux plus habiles. + +— Dites encore: «C’est impossible!» et vous aurez plus vite fait. +Ah! mon Dieu, mon Dieu! ne serais-je entouré que de gens qui +m’empêchent de faire ce que je veux! + +— Moi, je ne vous empêche de rien faire. Est-ce dit? + +— Gardez-moi M. Fouquet jusqu’à ce que, demain, j’aie pris une +résolution. + +— Ce sera fait, Sire. + +— Et revenez à mon lever pour prendre mes nouveaux ordres. + +— Je reviendrai. + +— Maintenant, qu’on me laisse seul. + +— Vous n’avez pas même besoin de M. Colbert? dit le mousquetaire +envoyant sa dernière flèche au moment du départ. + +Le roi tressaillit. Tout entier à la vengeance, il avait oublié le +corps du délit. + +— Non, personne, dit-il, personne ici! Laissez-moi! + +D’Artagnan partit. Le roi ferma sa porte lui-même, et commença une +furieuse course dans sa chambre, comme le taureau blessé qui +traîne après lui ses banderilles et les fers des hameçons. Enfin, +il se mit à se soulager par des cris. + +— Ah! le misérable! non seulement il me vole mes finances, mais, +avec cet or, il me corrompt secrétaires, amis, généraux, artistes, +il me prend jusqu’à ma maîtresse! Ah! voilà pourquoi cette perfide +l’a si bravement défendu!... C’était de la reconnaissance!... Qui +sait?... peut-être même de l’amour. + +Il s’abîma un instant dans ces réflexions douloureuses. + +«Un satyre! pensa-t-il avec cette haine profonde que la grande +jeunesse porte aux hommes mûrs qui songent encore à l’amour; un +faune qui court la galanterie et qui n’a jamais trouvé de +rebelles! un homme à femmelettes, qui donne des fleurettes d’or et +de diamant, et qui a des peintres pour faire le portrait de ses +maîtresses en costume de déesses!» + +Le roi frémit de désespoir. + +— Il me souille tout! continua-t-il. Il me ruine tout! Il me +tuera! Cet homme est trop pour moi! Il est mon mortel ennemi! Cet +homme tombera! Je le hais!... je le hais!... je le hais!... + +Et, en disant ces mots, il frappait à coups redoublés sur les bras +du fauteuil dans lequel il s’asseyait et duquel il se levait comme +un épileptique. + +— Demain! demain!... Oh! le beau jour! murmura-t-il, quand le +soleil se lèvera, n’ayant que moi pour rival, cet homme tombera si +bas, qu’en voyant les ruines que ma colère aura faites, on avouera +enfin que je suis plus grand que lui! + +Le roi, incapable de se maîtriser plus longtemps, renversa d’un +coup de poing une table placée près de son lit, et, dans la +douleur qu’il ressentit, pleurant presque, suffoquant, il alla se +précipiter sur ses draps, tout habillé qu’il était, pour les +mordre et pour y trouver le repos du corps. + +Le lit gémit sous ce poids, et, à part quelques soupirs échappés +de la poitrine haletante du roi, on n’entendit plus rien dans la +chambre de Morphée. + + + + +Chapitre CCXXIII — Lèse-majesté + + +Cette fureur exaltée, qui s’était emparée du roi à la vue et à la +lecture de la lettre de Fouquet à La Vallière, se fondit peu à peu +en une fatigue douloureuse. + +La jeunesse, pleine de santé et de vie, ayant besoin de réparer à +l’instant même ce qu’elle perd, la jeunesse ne connaît point ces +insomnies sans fin qui réalisent pour le malheureux la fable du +foie toujours renaissant de Prométhée. Là où l’homme mûr dans sa +force, où le vieillard dans son épuisement, trouvent une +continuelle alimentation de la douleur, le jeune homme, surpris +par la révélation subite du mal, s’énerve en cris, en luttes +directes, et se fait terrasser plus vite par l’inflexible ennemi +qu’il combat. Une fois terrassé, il ne souffre plus. + +Louis fut dompté en un quart d’heure; puis il cessa de crisper ses +poings et de brûler avec ses regards les invincibles objets de sa +haine; il cessa d’accuser par de violentes paroles M. Fouquet et +La Vallière; il tomba de la fureur dans le désespoir, et du +désespoir dans la prostration. + +Après qu’il se fut roidi et tordu pendant quelques instants sur le +lit, ses bras inertes retombèrent à ces côtés. Sa tête languit sur +l’oreiller de dentelle, ses membres épuisés frissonnèrent, agités +de légères contractions musculaires, sa poitrine ne laissa plus +filtrer que de rares soupirs. + +Le dieu Morphée, qui régnait en souverain dans cette chambre à +laquelle il avait donné son nom, et vers lequel Louis tournait ses +yeux appesantis par la colère et rougis par les larmes, le dieu +Morphée versait sur lui les pavots dont ses mains étaient pleines, +de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s’endormit. + +Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si +doux et si léger, qui élève le corps au-dessus de la couche, l’âme +au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphée, peint +sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains; que +quelque chose brillait et s’agitait dans le dôme; que les essaims +de songes sinistres, un instant déplacés, laissaient à découvert +un visage d’homme, la main appuyée sur sa bouche, et dans +l’attitude d’une méditation contemplative. Et, chose étrange, cet +homme ressemblait tellement au roi, que Louis croyait voir son +propre visage réfléchi dans un miroir. Seulement, ce visage était +attristé par un sentiment de profonde pitié. + +Puis il lui sembla, peu à peu, que le dôme fuyait, échappant à sa +vue, et que les figures et les attributs peints par Le Brun +s’obscurcissaient dans un éloignement progressif. Un mouvement +doux, égal, cadencé, comme celui d’un vaisseau qui plonge sous la +vague, avait succédé à l’immobilité du lit. Le roi faisait un rêve +sans doute, et, dans ce rêve, la couronne d’or qui attachait les +rideaux s’éloignait comme le dôme auquel elle restait suspendue, +de sorte que le génie ailé, qui, des deux mains, soutenait cette +couronne, semblait appeler vainement le roi, qui disparaissait +loin d’elle. + +Le lit s’enfonçait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait +décevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumière de la +chambre royale allant s’obscurcissant, quelque chose de froid, de +sombre, d’inexplicable envahit l’air. Plus de peintures, plus +d’or, plus de rideaux de velours, mais des murs d’un gris terne, +dont l’ombre s’épaississait de plus en plus. Et cependant le lit +descendait toujours, et, après une minute, qui parut un siècle au +roi, il atteignit une couche d’air noire et glacée. Là, il +s’arrêta. + +Le roi ne voyait plus la lumière de sa chambre que comme, du fond +d’un puits, on voit la lumière du jour. + +«Je fais un affreux rêve! pensa-t-il. Il est temps de me +réveiller. Allons, réveillons-nous!» + +Tout le monde a éprouvé ce que nous disons là. Il n’est personne +qui, au milieu d’un cauchemar étouffant, ne se soit dit, à l’aide +de cette lampe qui veille au fond du cerveau quand toute lumière +humaine est éteinte, il n’est personne qui ne se soit dit: «Ce +n’est rien, je rêve!» + +C’était ce que venait de se dire Louis XIV; mais à ce mot: +«Réveillons-nous!» il s’aperçut que non seulement il était +éveillé, mais encore qu’il avait les yeux ouverts. Alors il les +jeta autour de lui. + +À sa droite et à sa gauche se tenaient deux hommes armés, +enveloppés chacun dans un vaste manteau et le visage couvert d’un +masque. + +L’un de ces hommes tenait à la main une petite lampe dont la lueur +rouge éclairait le plus triste tableau qu’un roi pût envisager. + +Louis se dit que son rêve continuait, et que, pour le faire +cesser, il suffisait de remuer les bras ou de faire entendre sa +voix. Il sauta à bas du lit, et se trouva sur un sol humide. +Alors, s’adressant à celui des deux hommes qui tenait la lampe: + +— Qu’est cela, monsieur, dit-il, et d’où vient cette +plaisanterie? + +— Ce n’est point une plaisanterie, répondit d’une voix sourde +celui des deux hommes masqués qui tenait la lanterne. + +— Êtes-vous à M. Fouquet? demanda le roi un peu interdit. + +— Peu importe à qui nous appartenons! dit le fantôme. Nous sommes +vos maîtres, voilà tout. + +Le roi, plus impatient qu’intimidé, se tourna vers le second +masque. + +— Si c’est une comédie, fit-il, vous direz à M. Fouquet que je la +trouve inconvenante, et j’ordonne qu’elle cesse. + +Ce second masque, auquel s’adressait le roi, était un homme de +très haute taille et d’une vaste circonférence. Il se tenait droit +et immobile comme un bloc de marbre. + +— Eh bien! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me répondez +pas? + +— Nous ne vous répondons pas, mon petit monsieur, fit le géant +d’une voix de stentor, parce qu’il n’y a rien à vous répondre, +sinon que vous êtes le premier _fâcheux_, et que M. Coquelin de +Volière vous a oublié dans le nombre des siens. + +— Mais, enfin, que me veut-on? s’écria Louis en se croisant les +bras avec colère. + +— Vous le saurez plus tard, répondit le porte-lampe. + +— En attendant, où suis-je? + +— Regardez! + +Louis regarda effectivement; mais, à la lueur de la lampe que +soulevait l’homme masqué, il n’aperçut que des murs humides, sur +lesquels brillait ça et là le sillage argenté des limaces. + +— Oh! oh! un cachot? fit le roi. + +— Non, un souterrain. + +— Qui mène?... + +— Veuillez nous suivre. + +— Je ne bougerai pas d’ici, s’écria le roi. + +— Si vous faites le mutin, mon jeune ami, répondit le plus +robuste des deux hommes, je vous enlèverai, je vous roulerai dans +un manteau, et, si vous y étouffez, ma foi! ce sera tant pis pour +vous. + +Et, en disant ces mots, celui qui les disait tira, de dessous ce +manteau dont il menaçait le roi, une main que Milon de Crotone eût +bien voulu posséder le jour où lui vint cette malheureuse idée de +fendre son dernier chêne. + +Le roi eut horreur d’une violence, car il comprenait que ces deux +hommes, au pouvoir desquels il se trouvait, ne s’étaient point +avancés jusque-là pour reculer, et, par conséquent, pousseraient +la chose jusqu’au bout. Il secoua la tête. + +— Il paraît que je suis tombé aux mains de deux assassins, +dit-il. Marchons! + +Aucun des deux hommes ne répondit à cette parole. Celui qui tenait +la lampe marcha le premier; le roi le suivit; le second masque +vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse, +diaprée d’autant d’escaliers qu’on en trouve dans les mystérieux +et sombres palais d’Anne Radcliff. Tous ces détours, pendant +lesquels le roi entendit plusieurs fois des bruits d’eau sur sa +tête, aboutirent enfin à un long corridor fermé par une porte de +fer. L’homme à la lampe ouvrit cette porte avec des clefs qu’il +portait à sa ceinture, où, pendant toute la route, le roi les +avait entendues résonner. + +Quand cette porte s’ouvrit et donna passage à l’air, Louis +reconnut ces senteurs embaumées qui s’exhalent des arbres après +les journées chaudes de l’été. Un instant, il s’arrêta hésitant, +mais le robuste gardien qui le suivait le poussa hors du +souterrain. + +— Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui +venait de se livrer à cet acte audacieux de toucher son souverain, +que voulez-vous faire du roi de France? + +— Tâchez d’oublier ce mot-là, répondit l’homme à la lampe, d’un +ton qui n’admettait pas plus de réplique que les fameux arrêts de +Minos. + +— Vous devriez être roué pour le mot que vous venez de prononcer, +ajouta le géant en éteignant la lumière que lui passait son +compagnon, mais le roi est trop humain. + +Louis, à cette menace, fit un mouvement si brusque, que l’on put +croire qu’il voulait fuir, mais la main du géant s’appuya sur son +épaule et le fixa à sa place. + +— Mais, enfin, où allons-nous? dit le roi. + +— Venez, répondit le premier des deux hommes avec une sorte de +respect, et en conduisant son prisonnier vers un carrosse qui +semblait attendre. + +Ce carrosse était entièrement caché dans les feuillages. Deux +chevaux, ayant des entraves aux jambes, étaient attachés, par un +licol, aux branches basses d’un grand chêne. + +— Montez, dit le même homme en ouvrant la portière du carrosse et +en abaissant le marchepied. + +Le roi obéit, s’assit au fond de la voiture, dont la portière +matelassée et à serrure se ferma à l’instant même sur lui et sur +son conducteur. Quant au géant, il coupa les entraves et les liens +des chevaux, les attela lui-même et monta sur le siège, qui +n’était pas occupé. Aussitôt le carrosse partit au grand trot, +gagna la route de Paris, et dans la forêt de Sénart, trouva un +relais attaché à des arbres comme les premiers chevaux. L’homme du +siège changea d’attelage et continua rapidement sa route vers +Paris, où il entra vers trois heures du matin. Le carrosse suivit +le faubourg Saint-Antoine, et, après avoir crié à la sentinelle: +«Ordre du roi!» le cocher guida les chevaux dans l’enceinte +circulaire de la Bastille, aboutissant à la cour du Gouvernement. +Là, les chevaux s’arrêtèrent fumants aux degrés du perron. Un +sergent de garde accourut. + +— Qu’on éveille M. le gouverneur, dit le cocher d’une voix de +tonnerre. + +À part cette voix, qu’on eût pu entendre de l’entrée du faubourg +Saint-Antoine, tout demeura calme dans le carrosse comme dans le +château. Dix minutes après M. de Baisemeaux parut en robe de +chambre sur le seuil de sa porte. + +— Qu’est-ce encore, demanda-t-il, et que m’amenez-vous là? + +L’homme à la lanterne ouvrit la portière du carrosse et dit deux +mots au cocher. Aussitôt celui-ci descendit de son siège, prit un +mousqueton qu’il y tenait sous ses pieds, et appuya le canon de +l’arme sur la poitrine du prisonnier. + +— Et faites feu, s’il parle! ajouta tout haut l’homme qui +descendait de la voiture. + +— Bien! répliqua l’autre sans plus d’observation. + +Cette recommandation faite, le conducteur du roi monta les degrés, +au haut desquels l’attendait le gouverneur. + +— Monsieur d’Herblay! s’écria celui-ci. + +— Chut! dit Aramis. Entrons chez vous. + +— Oh! mon Dieu! Et quoi donc vous amène à cette heure? + +— Une erreur, mon cher monsieur de Baisemeaux, répondit +tranquillement Aramis. Il paraît que, l’autre jour, vous aviez +raison. + +— À quel propos? demanda le gouverneur. + +— Mais à propos de cet ordre d’élargissement, cher ami. + +— Expliquez-moi cela, monsieur... non, monseigneur, dit le +gouverneur, suffoqué à la fois et par la surprise et par la +terreur. + +— C’est bien simple: vous vous souvenez, cher monsieur de +Baisemeaux, qu’on vous a envoyé un ordre de mise en liberté? + +— Oui, pour Marchiali. + +— Eh bien! n’est-ce pas, nous avons tous cru que c’était pour +Marchiali? + +— Sans doute. Cependant, rappelez-vous que, moi, je doutais; que, +moi, je ne voulais pas; que c’est vous qui m’avez contraint. + +— Oh! quel mot employez-vous là, cher Baisemeaux!... engagé, +voilà tout. + +— Engagé, oui, engagé à vous le remettre, et que vous l’avez +emmené dans votre carrosse. + +— Eh bien! mon cher monsieur de Baisemeaux, c’était une erreur. +On l’a reconnue au ministère, de sorte que je vous rapporte un +ordre du roi pour mettre en liberté... Seldon, ce pauvre diable +d’Écossais, vous savez? + +— Seldon? Vous êtes sûr, cette fois?... + +— Dame! lisez vous-même, ajouta Aramis en lui remettant l’ordre. + +— Mais, dit Baisemeaux, cet ordre, c’est celui qui m’a déjà passé +par les mains. + +— Vraiment? + +— C’est celui que je vous attestais avoir vu l’autre soir. +Parbleu! je le reconnais au pâté d’encre. + +— Je ne sais si c’est celui-là; mais toujours est-il que je vous +l’apporte. + +— Mais, alors, l’autre? + +— Qui l’autre? + +— Marchiali? + +— Je vous le ramène. + +— Mais cela ne me suffit pas. Il faut, pour le reprendre, un +nouvel ordre. + +— Ne dites donc pas de ces choses-là, mon cher Baisemeaux; vous +parlez comme un enfant! où est l’ordre que vous avez reçu, +touchant Marchiali? + +Baisemeaux courut à son coffre et l’en tira. Aramis le saisit, le +déchira froidement en quatre morceaux, approcha les morceaux de la +lampe et les brûla. + +— Mais que faites-vous? s’écria Baisemeaux au comble de l’effroi. + +— Considérez un peu la situation, mon cher gouverneur, dit Aramis +avec son imperturbable tranquillité, et vous allez voir comme elle +est simple. Vous n’avez plus d’ordre qui justifie la sortie de +Marchiali. + +— Eh! mon Dieu, non! je suis un homme perdu! + +— Mais pas du tout, puisque je vous ramène Marchiali. Du moment +que je vous le ramène, c’est comme s’il n’était pas sorti. + +— Ah! fit le gouverneur abasourdi. + +— Sans doute. Vous l’allez renfermer sur l’heure. + +— Je le crois bien! + +— Et vous me donnerez ce Seldon que l’ordre nouveau libère. De +cette façon votre comptabilité est en règle. Comprenez-vous? + +— Je... je... + +— Vous comprenez, dit Aramis. Très bien! + +Baisemeaux joignit les mains. + +— Mais enfin, pourquoi, après m’avoir pris Marchiali, me le +ramenez-vous? s’écria le malheureux gouverneur dans un paroxysme +de douleur et d’attendrissement. + +— Pour un ami comme vous, dit Aramis, pour un serviteur comme +vous, pas de secrets. + +Et Aramis approcha sa bouche de l’oreille de Baisemeaux. + +— Vous savez, continua Aramis à voix basse, quelle ressemblance +il y avait entre ce malheureux et... + +— Et le roi, oui. + +— Eh bien! le premier usage qu’a fait Marchiali de sa liberté a +été pour soutenir, devinez quoi? + +— Comment voulez-vous que je devine? + +— Pour soutenir qu’il était le roi de France. + +— Oh! le malheureux! s’écria Baisemeaux. + +— Ç’a été pour se revêtir d’habits pareils à ceux du roi et se +poser en usurpateur. + +— Bonté du Ciel! + +— Voilà pourquoi je vous le ramène, cher ami. Il est fou, et dit +sa folie à tout le monde. + +— Que faire alors? + +— C’est bien simple: ne le laissez communiquer avec personne. +Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du +roi, qui avait eu pitié de son malheur, et qui se voyait +récompensé de sa bonté par une noire ingratitude, le roi a été +furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher +monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que, +maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient +communiquer avec d’autres que moi, ou le roi lui-même. Vous +entendez, Baisemeaux, peine de mort! + +— Si j’entends, morbleu! + +— Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable à son +cachot, à moins que vous ne préfériez le faire monter ici. + +— À quoi bon? + +— Oui, mieux vaut l’écrouer tout de suite, n’est-ce pas? + +— Pardieu! + +— Eh bien! alors, allons. + +Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui +avertissait chacun de rentrer, afin d’éviter la rencontre d’un +prisonnier mystérieux. Puis, lorsque les passages furent libres, +il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidèle à +la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge. + +— Ah! vous voilà, malheureux! s’écria Baisemeaux en apercevant le +roi. C’est bon! c’est bon! + +Et aussitôt, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit, +toujours accompagné de Porthos, qui n’avait pas quitté son masque, +et d’Aramis, qui avait remis le sien, dans la deuxième +Bertaudière, et lui ouvrit la porte de la chambre où, pendant six +ans, avait gémi Philippe. + +Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il était +pâle et hagard. + +Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-même deux tours de +clef à la serrure, et, revenant à Aramis: + +— C’est, ma foi, vrai! lui dit-il tout bas, qu’il ressemble au +roi; cependant, moins que vous ne le dites. + +— De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laissé +prendre à la substitution, vous? + +— Ah! par exemple! + +— Vous êtes un homme précieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis. +Maintenant, mettez en liberté Seldon. + +— C’est juste, j’oubliais... Je vais donner l’ordre. + +— Bah! demain, vous avez le temps. + +— Demain? Non, non, à l’instant même. Dieu me garde d’attendre +une seconde! + +— Alors, allez à vos affaires; moi, je vais aux miennes. Mais +c’est compris, n’est-ce pas. + +— Qu’est-ce qui est compris? + +— Que personne n’entrera chez le prisonnier qu’avec un ordre du +roi, ordre que j’apporterai moi-même? + +— C’est dit. Adieu! monseigneur. + +Aramis revint vers son compagnon. + +— Allons, allons, ami Porthos, à Vaux! et bien vite! + +— On est léger quand on a fidèlement servi son roi, et, en le +servant, sauvé son pays, dit Porthos. Les chevaux n’auront rien à +traîner. Partons. + +Et le carrosse, délivré d’un prisonnier qui, en effet, pouvait +paraître bien lourd à Aramis, franchit le pont-levis de la +Bastille, qui se releva derrière lui. + + + + +Chapitre CCXXIV — Une nuit à la Bastille + + +La souffrance dans cette vie est en proportion des forces de +l’homme. Nous ne prétendons pas dire que Dieu mesure toujours aux +forces de la créature l’angoisse qu’il lui fait endurer: cela ne +serait pas exact, puisque Dieu permet la mort, qui est parfois le +seul refuge des âmes trop vivement pressées dans le corps. La +souffrance est en proportion des forces, c’est-à-dire que le +faible souffre plus, à mal égal, que le fort. Maintenant, de quels +éléments se compose la force humaine? N’est-ce pas surtout de +l’exercice, de l’habitude, de l’expérience? Voilà ce que nous ne +prendrons même pas la peine de démontrer; c’est un axiome au moral +comme au physique. + +Quand le jeune roi, hébété, rompu, se vit conduire à une chambre +de la Bastille, il se figura d’abord que la mort est comme un +sommeil, qu’elle a ses rêves, que le lit s’était enfoncé dans le +plancher de Vaux, que la mort s’en était ensuivie, et que, +poursuivant son rêve, Louis XIV, défunt, rêvait une de ces +horreurs, impossibles à la vie, qu’on appelle le détrônement, +l’incarcération et l’insulte d’un roi naguère tout-puissant. + +Assister, fantôme palpable, à sa passion douloureuse; nager dans +un mystère incompréhensible entre la ressemblance et la réalité; +tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces détails de +l’agonie, n’était-ce pas, se disait le roi, un supplice d’autant +plus épouvantable qu’il pouvait être éternel? + +— Est-ce là ce qu’on appelle l’éternité, l’enfer? murmura Louis +XIV au moment où la porte se ferma sur lui, poussée par Baisemeaux +lui-même. + +Il ne regarda pas même autour de lui, et, dans cette chambre, +adossé à un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible +supposition de sa mort, en fermant les yeux pour éviter de voir +quelque chose de pire encore. + +— Comment suis-je mort? se dit-il à moitié insensé. N’aura-t-on +pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir +d’aucune contusion, d’aucun choc... Ne m’aurait-on pas plutôt +empoisonné dans le repas, ou avec des fumées de cire, comme Jeanne +d’Albret, ma bisaïeule? + +Tout à coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur +les épaules de Louis. + +— J’ai vu, dit-il, mon père exposé mort sur son lit dans son +habit royal. Cette figure pâle, si calme et si affaissée; ces +mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout +cela n’annonçait pas un sommeil peuplé de songes. Et pourtant que +de songes Dieu ne devait-il pas envoyer à ce mort!... à ce mort +que tant d’autres avaient précédé, précipités par lui dans la mort +éternelle!... Non, ce roi était encore le roi. Il trônait encore +sur ce lit funèbre, comme sur le fauteuil de velours. Il n’avait +rien abdiqué de sa majesté. Dieu, qui ne l’avait point puni, ne +peut me punir, moi qui n’ai rien fait. + +Un bruit étrange attira l’attention du jeune homme. Il regarda et +vit sur la cheminée, au-dessus d’un énorme christ grossièrement +peint à fresque, un rat de taille monstrueuse, occupé à grignoter +un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hôte du logis +un regard intelligent et curieux. + +Le roi eut peur; il sentit le dégoût; il recula vers la porte en +poussant un grand cri. Et, comme s’il eût fallu ce cri, échappé de +sa poitrine, pour qu’il se reconnût lui-même, Louis se comprit +vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle. + +— Prisonnier! s’écria-t-il, moi, moi, prisonnier! + +Il chercha des yeux une sonnette pour appeler. + +— Il n’y a pas de sonnettes à la Bastille, dit-il, et c’est à la +Bastille que je suis enfermé. Maintenant, comment ai-je été fait +prisonnier? C’est une conspiration de M. Fouquet nécessairement. +J’ai été attiré à Vaux dans un piège. M. Fouquet ne peut être seul +dans cette affaire. Son agent... cette voix... c’était +M. d’Herblay, je l’ai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me +veut Fouquet? Régnera-t-il à ma place? Impossible! Qui sait?... +pensa le roi devenu sombre. Mon frère le duc d’Orléans fait +peut-être contre moi ce qu’a voulu faire, toute sa vie, mon oncle +contre mon père. Mais la reine? mais ma mère? mais La Vallière? +oh! La Vallière! elle serait livrée à Madame. Chère enfant! oui, +c’est cela, on l’aura renfermée comme je le suis moi-même. Nous +sommes éternellement séparés! + +Et, à cette seule idée de séparation, l’amant éclata en soupirs, +en sanglots et en cris. + +— Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui +parlerai. Appelons. + +Il appela. Aucune voix ne répondit à la sienne. + +Il prit la chaise et s’en servit pour frapper dans la massive +porte de chêne. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs +échos lugubres dans les profondeurs de l’escalier; mais, de +créature qui répondit, pas une. + +C’était pour le roi une nouvelle preuve du peu d’estime qu’on +faisait de lui à la Bastille. Alors, après la première colère, +ayant remarqué une fenêtre grillée par où passait une lumière +dorée qui devait être l’aube lumineuse, Louis se mit à crier, +doucement d’abord, puis avec force. Il ne lui fut rien répondu. + +Vingt autres tentatives, faites successivement, n’obtinrent pas +plus de succès. + +Le sang commençait à se révolter et montait à la tête du prince. +Cette nature, habituée au commandement, frémissait devant une +désobéissance. Peu à peu la colère grandit. Le prisonnier brisa sa +chaise trop lourde pour ses mains, et s’en servit comme d’un +bélier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de +fois, que la sueur commença à couler de son front. Le bruit devint +immense et continu. Quelques cris étouffés y répondaient çà et là. + +Ce bruit produisit sur le roi un effet étrange. Il s’arrêta pour +l’écouter. C’étaient les voix des prisonniers, autrefois ses +victimes, aujourd’hui ses compagnons. Ces voix montaient comme des +vapeurs à travers d’épais plafonds, des murs opaques. Elles +accusaient encore l’auteur de ce bruit, comme, sans doute, les +soupirs et les larmes accusaient tout bas l’auteur de leur +captivité. Après avoir ôté la liberté à tant de gens le roi venait +chez eux leur ôter le sommeil. + +Cette idée faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutôt +sa volonté, altérée d’obtenir un renseignement ou une conclusion. +Le bâton de la chaise recommença son office. Au bout d’une heure, +Louis entendit quelque chose dans le corridor, derrière sa porte, +et un violent coup, répondu dans cette porte même, fit cesser les +siens. + +— Ah çà! êtes-vous fou? dit une rude et grossière voix. Que vous +prend-il ce matin? + +«Ce matin?» pensa le roi surpris. + +Puis, poliment: + +— Monsieur, dit-il, êtes-vous le gouverneur de la Bastille? + +— Mon brave, vous avez la cervelle détraquée, répliqua la voix, +mais ce n’est pas une raison pour faire tant de vacarme. +Taisez-vous, mordieu! + +— Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi. + +Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner +même répondre un mot. + +Quand le roi eut la certitude de ce départ, sa fureur ne connut +plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la +fenêtre, dont il secoua les grilles. Il enfonça une vitre dont les +éclats tombèrent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours. +Il appela, en s’enrouant: «Le gouverneur! le gouverneur!» Cet +accès dura une heure, qui fut une période de fièvre chaude. + +Les cheveux en désordre et collés sur son front, ses habits +déchirés, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne s’arrêta qu’à +bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit +l’épaisseur impitoyable de ces murailles, l’impénétrabilité de ce +ciment, invincible à toute autre tentative que celle du temps, +ayant pour outil le désespoir. + +Il appuya son front sur la porte, et laissa son cœur se calmer +peu à peu: un battement de plus l’eût fait éclater. + +— Il viendra, dit-il, un moment où l’on m’apportera la nourriture +que l’on donne à tous les prisonniers. Je verrai alors quelqu’un, +je parlerai, on me répondra. + +Et le roi chercha dans sa mémoire à quelle heure avait lieu le +premier repas des prisonniers dans la Bastille. Il ignorait même +ce détail. Ce fut un coup de poignard sourd et cruel, que ce +remords d’avoir vécu vingt-cinq ans, roi et heureux, sans penser à +tout ce que souffre un malheureux qu’on prive injustement de sa +liberté. Le roi en rougit de honte. Il sentait que Dieu, en +permettant cette humiliation terrible, ne faisait que rendre à un +homme la torture infligée par cet homme à tant d’autres. + +Rien ne pouvait être plus efficace pour ramener à la religion +cette âme atterrée par le sentiment des douleurs. Mais Louis n’osa +pas même s’agenouiller pour prier Dieu, pour lui demander la fin +de cette épreuve. + +— Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lâche à moi de +demander à Dieu ce que j’ai refusé souvent à mes semblables. + +Il en était là de ses réflexions, c’est-à-dire de son agonie, +quand le même bruit se fit entendre derrière sa porte, suivi cette +fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans +les gâches. + +Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait +entrer, mais soudain, songeant que c’était un mouvement indigne +d’un roi, il s’arrêta, prit une pose noble et calme, ce qui lui +était facile et il attendit, le dos tourné à la fenêtre, pour +dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant. + +C’était seulement un porte-clefs chargé d’un panier plein de +vivres. + +Le roi considérait cet homme avec inquiétude: il attendit qu’il +parlât. + +— Ah! dit celui-ci, vous avez cassé votre chaise, je le disais +bien. Mais il faut que vous soyez devenu enragé! + +— Monsieur, fit le roi, prenez garde à tout ce que vous allez +dire: il y va pour vous d’un intérêt fort grave. + +Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son +interlocuteur: + +— Hein? dit-il avec surprise. + +— Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi. + +— Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours été +bien sage; mais la folie rend méchant, et nous voulons bien vous +prévenir: vous avez cassé votre chaise et fait du bruit; c’est un +délit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer, +et je n’en parlerai pas au gouverneur. + +— Je veux voir le gouverneur, répliqua le roi sans sourciller. + +— Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde. + +— Je veux! entendez-vous? + +— Ah! voilà votre œil qui devient hagard. Bon! je vous retire +votre couteau. + +Et le guichetier fit ce qu’il disait, ferma la porte et partit, +laissant le roi plus étonné, plus malheureux, plus seul que +jamais. + +En vain recommença-t-il le jeu du bâton de chaise, en vain fit-il +voler par la fenêtre les plats et les assiettes: rien ne lui +répondit plus. + +Deux heures après, ce n’était plus un roi, un gentilhomme, un +homme, un cerveau: c’était un fou s’arrachant les ongles aux +portes, essayant de dépaver la chambre, et poussant des cris si +effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans +ses racines d’avoir osé se révolter contre son maître. + +Quant au gouverneur, il ne s’était pas même dérangé. Le +porte-clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais à quoi +bon? Les fous n’étaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse, +et les murs n’étaient-ils pas plus forts que les fous? + +M. de Baisemeaux, pénétré de tout ce que lui avait dit Aramis, et +parfaitement en règle avec son ordre du roi, ne demandait qu’une +chose, c’était que le fou Marchiali fût assez fou pour se pendre +un peu à son baldaquin ou à l’un de ses barreaux. + +En effet, ce prisonnier-là ne rapportait guère, et il devenait +plus gênant que de raison. Ces complications de Seldon et de +Marchiali, ces complications de délivrance et de réincarcération, +ces complications de ressemblance, se fussent trouvées avoir un +dénouement fort commode. Baisemeaux croyait même avoir remarqué +que cela ne déplairait pas trop à M. d’Herblay. + +— Et puis, réellement, disait Baisemeaux à son major, un +prisonnier ordinaire est déjà bien assez malheureux d’être +prisonnier; il souffre bien assez pour qu’on puisse charitablement +lui souhaiter la mort. À plus forte raison, quand ce prisonnier +est devenu fou, et qu’il peut mordre et faire du bruit dans la +Bastille; alors, ma foi! ce n’est plus un vœu charitable à faire +que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne œuvre à +accomplir que de le supprimer tout doucement. + +Et le bon gouverneur fit là-dessus son deuxième déjeuner. + + + + +Chapitre CCXXV — L’ombre de M. Fouquet + + +D’Artagnan, tout lourd encore de l’entretien qu’il venait d’avoir +avec le roi, se demandait s’il était bien dans son bon sens; si la +scène se passait bien à Vaux; si lui, d’Artagnan, était bien le +capitaine des mousquetaires, et M. Fouquet le propriétaire du +château dans lequel Louis XIV venait de recevoir l’hospitalité. +Ces réflexions n’étaient pas celles d’un homme ivre. On avait +cependant bien banqueté à Vaux. Les vins de M. le surintendant +avaient cependant figuré avec honneur à la fête. Mais le Gascon +était homme de sang-froid: il savait, en touchant son épée +d’acier, prendre au moral le froid de cet acier pour les grandes +occasions. + +— Allons, dit-il en quittant l’appartement royal, me voilà jeté +tout historiquement dans les destinées du roi et dans celles du +ministre; il sera écrit que M. d’Artagnan, cadet de Gascogne, a +mis la main sur le collet de M. Nicolas Fouquet, surintendant des +finances de France. Mes descendants, si j’en ai, se feront une +renommée avec cette arrestation, comme les messieurs de Luynes +s’en sont fait une avec les défroques de ce pauvre maréchal +d’Ancre. Il s’agit d’exécuter proprement les volontés du roi. Tout +homme saura bien dire à M. Fouquet: «Votre épée, monsieur!». Mais +tout le monde ne saura pas garder M. Fouquet sans faire crier +personne. Comment donc opérer, pour que M. le surintendant passe +de l’extrême faveur à la dernière disgrâce, pour qu’il voie se +changer Vaux en un cachot, pour que, après avoir goutté l’encens +d’Assuérus, il touche à la potence d’Aman, c’est-à-dire +d’Enguerrand de Marigny? + +Ici, le front de d’Artagnan, s’assombrit à faire pitié. Le +mousquetaire avait des scrupules. Livrer ainsi à la mort car +certainement Louis XIV haïssait M. Fouquet, livrer, disons-nous, à +la mort celui qu’on venait de breveter galant homme, c’était un +véritable cas de conscience. + +— Il me semble, se dit d’Artagnan, que, si je ne suis pas un +croquant, je ferai savoir à M. Fouquet l’idée du roi à son égard. +Mais, si je trahis le secret de mon maître, je suis un perfide et +un traître, crime tout à fait prévu par les lois militaires, à +telles enseignes que j’ai vu vingt fois, dans les guerres, +brancher des malheureux qui avaient fait en petit ce que mon +scrupule me conseille de faire en grand. Non, je pense qu’un homme +d’esprit doit sortir de ce pas avec beaucoup plus d’adresse. Et +maintenant, admettons-nous que j’aie de l’esprit? C’est +contestable, en ayant fait depuis quarante ans une telle +consommation que, s’il m’en reste pour une pistole, ce sera bien +du bonheur. + +D’Artagnan se prit la tête dans les mains, s’arracha, bon gré mal +gré, quelques poils de moustache et ajouta: + +— Pour quelle cause M. Fouquet serait-il disgracié? Pour trois +causes: la première, parce qu’il n’est pas aimé de M. Colbert; la +seconde, parce qu’il a voulu aimer Mlle de La Vallière; la +troisième, parce que le roi aime M. Colbert et Mlle de La +Vallière. C’est un homme perdu! Mais lui mettrai-je le pied sur la +tête, moi, un homme, quand il succombe sous des intrigues de +femmes et de commis? Fi donc! S’il est dangereux, je l’abattrai; +s’il n’est que persécuté, je verrai! J’en suis venu à ce point que +ni roi ni homme ne prévaudra sur mon opinion. Athos serait ici +qu’il ferait comme moi. Ainsi donc, au lieu d’aller trouver +brutalement M. Fouquet, de l’appréhender au corps et de le +calfeutrer, je vais tâcher de me conduire en homme de bonnes +façons. On en parlera, d’accord; mais on en parlera bien. + +Et d’Artagnan, rehaussant par un geste particulier son baudrier +sur son épaule, s’en alla droit chez M. Fouquet, lequel, après les +adieux faits aux dames, se préparait à dormir tranquillement sur +ses triomphes de la journée. + +L’air était encore parfumé ou infecté, comme on voudra, de l’odeur +du feu d’artifice. Les bougies jetaient leurs mourantes clartés, +les fleurs tombaient détachées des guirlandes, les grappes de +danseurs et de courtisans s’égrenaient dans les salons. + +Au centre de ses amis, qui le complimentaient et recevaient ses +compliments, le surintendant fermait à demi ses yeux fatigués. Il +aspirait au repos, il tombait sur la litière de lauriers amassés +depuis tant de jours. On eût dit qu’il courbait sa tête sous le +poids de dettes nouvelles contractées pour faire honneur à cette +fête. + +M. Fouquet venait de se retirer dans sa chambre, souriant et plus +qu’à moitié mort. Il n’écoutait plus, il ne voyait plus; son lit +l’attirait, le fascinait. Le dieu Morphée, dominateur du dôme, +peint par Le Brun, avait étendu sa puissance aux chambres +voisines, et lancé ses plus efficaces pavots chez le maître de la +maison. + +M. Fouquet, presque seul, était déjà dans les mains de son valet +de chambre, lorsque M. d’Artagnan apparut sur le seuil de son +appartement. + +D’Artagnan n’avait jamais pu réussir à se vulgariser à la Cour: en +vain le voyait-on partout et toujours il faisait son effet +toujours et partout. C’est le privilège de certaines natures, qui +ressemblent en cela aux éclairs ou au tonnerre. Chacun les +connaît, mais leur apparition étonne, et, quand on les sent, la +dernière impression est toujours celle qu’on croit avoir été la +plus forte. + +— Tiens! M. d’Artagnan? dit M. Fouquet, dont la manche droite +était déjà séparée du corps. + +— Pour vous servir, répliqua le mousquetaire. + +— Entrez donc, cher monsieur d’Artagnan. + +— Merci! + +— Venez-vous me faire quelque critique sur la fête? Vous êtes un +esprit ingénieux. + +— Oh! non. + +— Est-ce qu’on gêne votre service? + +— Pas du tout. + +— Vous êtes mal logé peut-être? + +— À merveille. + +— Eh bien! je vous remercie d’être aussi aimable, et c’est moi +qui me déclare votre obligé pour tout ce que vous me dites de +flatteur. + +Ces paroles signifiaient sans conteste: «Mon cher d’Artagnan, +allez vous coucher, puisque vous avez un lit, et laissez-moi en +faire autant.» + +D’Artagnan ne parut pas avoir compris. + +— Vous vous couchez déjà? dit-il au surintendant. + +— Oui. Avez-vous quelque chose à me communiquer? + +— Rien, monsieur, rien. Vous couchez donc ici? + +— Comme vous voyez. + +— Monsieur, vous avez donné une bien belle fête au roi. + +— Vous trouvez? + +— Oh! superbe. + +— Le roi est content? + +— Enchanté. + +— Vous aurait-il prié de m’en faire part? + +— Il ne choisirait pas un si peu digne messager, monseigneur. + +— Vous vous faites tort, monsieur d’Artagnan. + +— C’est votre lit, ceci? + +— Oui. Pourquoi cette question? n’êtes-vous pas satisfait du +vôtre? + +— Faut-il vous parler avec franchise? + +— Assurément. + +— Eh bien! non. + +Fouquet tressaillit. + +— Monsieur d’Artagnan, dit-il, prenez ma chambre. + +— Vous en priver, monseigneur? Jamais! + +— Que faire, alors? + +— Me permettre de la partager avec vous. + +M. Fouquet regarda fixement le mousquetaire. + +— Ah! ah! dit-il, vous sortez de chez le roi? + +— Mais oui, monseigneur. + +— Et le roi voudrait vous voir coucher dans ma chambre? + +— Monseigneur... + +— Très bien, monsieur d’Artagnan, très bien. Vous êtes ici le +maître. Allez, monsieur. + +— Je vous assure, monseigneur, que je ne veux point abuser... + +M. Fouquet, s’adressant à son valet de chambre: + +— Laissez-nous, dit-il. + +Le valet sortit. + +— Vous avez à me parler, monsieur? dit-il à d’Artagnan. + +— Moi? + +— Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du +mien, à l’heure qu’il est, sans de graves motifs? + +— Ne m’interrogez pas. + +— Au contraire, que voulez-vous de moi? + +— Rien que votre société. + +— Allons au jardin, fit le surintendant tout à coup, dans le +parc? + +— Non, répondit vivement le mousquetaire, non. + +— Pourquoi? + +— La fraîcheur... + +— Voyons, avouez donc que vous m’arrêtez, dit le surintendant au +capitaine. + +— Jamais! fit celui-ci. + +— Vous me veillez, alors? + +— Par honneur, oui, monseigneur. + +— Par honneur?... C’est autre chose! Ah! l’on m’arrête chez moi? + +— Ne dites pas cela! + +— Je le crierai, au contraire! + +— Si vous le criez, je serai forcé de vous engager au silence. + +— Bien! de la violence chez moi? Ah! c’est très bien! + +— Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a là un +échiquier: jouons, s’il vous plaît, monseigneur. + +— Monsieur d’Artagnan, je suis donc en disgrâce? + +— Pas du tout, mais... + +— Mais défense m’est faite de me soustraire à vos regards? + +— Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites, +monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi. + +— Cher monsieur d’Artagnan, vos façons me rendront fou. Je +tombais de sommeil, vous m’avez réveillé. + +— Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me +réconcilier avec moi-même... + +— Eh bien? + +— Eh bien! dormez là, devant moi, j’en serai ravi. + +— Surveillance?... + +— Je m’en vais alors. + +— Je ne vous comprends plus. + +— Bonsoir, monseigneur. + +Et d’Artagnan feignit de se retirer. + +Alors M. Fouquet courut après lui. + +— Je ne me coucherai pas, dit-il. Sérieusement, et puisque vous +refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi, +je vais vous forcer comme on fait du sanglier. + +— Bah! s’écria d’Artagnan affectant de sourire. + +— Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet +plongeant jusqu’au cœur du capitaine des mousquetaires. + +— Ah! s’il en est ainsi, monseigneur, c’est différent. + +— Vous m’arrêtez? + +— Non, mais je pars avec vous. + +— En voilà assez, monsieur d’Artagnan, reprit Fouquet d’un ton +froid. Ce n’est pas pour rien que vous avez cette réputation +d’homme d’esprit et d’homme de ressources; mais, avec moi, tout +cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi +m’arrêtez-vous? qu’ai-je fait? + +— Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous +arrête pas... ce soir... + +— Ce soir! s’écria Fouquet en pâlissant. Mais demain? + +— Oh! nous ne sommes pas à demain, monseigneur. Qui peut répondre +jamais du lendemain? + +— Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler à M. d’Herblay. + +— Hélas! voilà qui devient impossible, monseigneur. J’ai ordre de +veiller à ce que vous ne causiez avec personne. + +— Avec M. d’Herblay, capitaine, avec votre ami! + +— Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. d’Herblay, mon ami, ne +serait pas le seul avec qui je dusse vous empêcher de communiquer? + +Fouquet rougit, et, prenant l’air de la résignation: + +— Monsieur, dit-il, vous avez raison, je reçois une leçon que je +n’eusse pas dû provoquer. L’homme tombé n’a droit à rien, pas même +de la part de ceux dont il a fait la fortune, à plus forte raison +de ceux à qui il n’a pas eu le bonheur de rendre jamais service. + +— Monseigneur! + +— C’est vrai, monsieur d’Artagnan, vous vous êtes toujours mis +avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient +à l’homme destiné à m’arrêter. Vous ne m’avez jamais rien demandé, +vous! + +— Monseigneur, répondit le Gascon touché de cette douleur +éloquente et noble, voulez-vous, je vous prie, m’engager votre +parole d’honnête homme que vous ne sortirez pas de cette chambre? + +— À quoi bon, cher monsieur d’Artagnan, puisque vous m’y gardez? +Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante épée du +royaume? + +— Ce n’est pas cela, monseigneur, c’est que je vais vous aller +chercher M. d’Herblay, et, par conséquent, vous laisser seul. + +Fouquet poussa un cri de joie et de surprise. + +— Chercher M. d’Herblay! me laisser seul! s’écria-t-il en +joignant les mains. + +— Où loge M. d’Herblay? dans la chambre bleue? + +— Oui, mon ami, oui. + +— Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez +aujourd’hui, si vous ne m’avez pas donné autrefois. + +— Ah! vous me sauvez! + +— Il y a bien pour dix minutes de chemin d’ici à la chambre bleue +pour aller et revenir? reprit d’Artagnan. + +— À peu près. + +— Et pour réveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le +prévenir, je mets cinq minutes: total, un quart d’heure d’absence. +Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne +chercherez en aucune façon à fuir, et qu’en rentrant ici je vous y +retrouverai? + +— Je vous la donne, monsieur, répondit Fouquet en serrant la main +du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance. + +D’Artagnan disparut. + +Fouquet le regarda s’éloigner, attendit avec une impatience +visible que la porte se fût refermée derrière lui, et, la porte +refermée, se précipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs à +secret cachés dans des meubles, chercha vainement quelques +papiers, demeurés sans doute à Saint-Mandé et qu’il parut +regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec +empressement des lettres, des contrats, des écritures, il en fit +un monceau qu’il brûla hâtivement sur la plaque de marbre de +l’âtre, ne prenant pas la peine de tirer de l’intérieur les pots +de fleurs qui l’encombraient. + +Puis, cette opération achevée, comme un homme qui vient d’échapper +à un immense danger, et que la force abandonne dès que ce danger +n’est plus à craindre, il se laissa tomber anéanti dans un +fauteuil. + +D’Artagnan rentra et trouva Fouquet dans la même position. Le +digne mousquetaire n’avait pas fait un doute que Fouquet, ayant +donné sa parole ne songerait pas même à y manquer; mais il avait +pensé qu’il utiliserait son absence en se débarrassant de tous les +papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient +rendre plus dangereuse la position déjà assez grave dans laquelle +il se trouvait. Aussi, levant la tête comme un chien qui prend le +vent, il flaira cette odeur de fumée qu’il comptait bien découvrir +dans l’atmosphère, et, l’y ayant trouvée, il fit un mouvement de +tête en signe de satisfaction. + +À l’entrée de d’Artagnan, Fouquet avait, de son côté, levé la +tête, et aucun des mouvements de d’Artagnan ne lui avait échappé. + +Puis les regards des deux hommes se rencontrèrent; tous deux +virent qu’ils s’étaient compris sans avoir échangé une parole. + +— Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay? + +— Ma foi! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que +M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de +la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos +poètes, mais il n’était pas chez lui. + +— Comment! pas chez lui? s’écria Fouquet, à qui échappait sa +dernière espérance, car, sans qu’il se rendît compte de quelle +façon l’évêque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait qu’en +réalité il ne pouvait attendre de secours que de lui. + +— Ou bien, s’il est chez lui, continua d’Artagnan, il a eu des +raisons pour ne pas répondre. + +— Mais vous n’avez donc pas appelé de façon qu’il entendît, +monsieur? + +— Vous ne supposez pas, monseigneur, que, déjà en dehors de mes +ordres, qui me défendaient de vous quitter un seul instant, vous +ne supposez pas que j’aie été assez fou pour réveiller toute la +maison et me faire voir dans le corridor de l’évêque de Vannes, +afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le +temps de brûler vos papiers? + +— Mes papiers? + +— Sans doute; c’est du moins ce que j’eusse fait à votre place. +Quand on m’ouvre une porte, j’en profite. + +— Eh bien! oui, merci, j’en ai profité. + +— Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets +qui ne regardent pas les autres. Mais revenons à Aramis, +monseigneur. + +— Eh bien! je vous dis, vous aurez appelé trop bas, et il n’aura +pas entendu. + +— Si bas qu’on appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend +toujours quand il a intérêt à entendre. Je répète donc ma phrase: +Aramis n’était pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne +pas reconnaître ma voix, des motifs que j’ignore et que vous +ignorez peut-être vous-même, tout votre homme-lige qu’est Sa +Grandeur Mgr l’évêque de Vannes. + +Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la +chambre, et finit par aller s’asseoir, avec une expression de +profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni +de splendides dentelles. + +D’Artagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde pitié. + +— J’ai vu arrêter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire +avec mélancolie, j’ai vu arrêter M. de Cinq-Mars, j’ai vu arrêter +M. de Chalais. J’étais bien jeune. J’ai vu arrêter M. de Condé +avec les princes, j’ai vu arrêter M. de Retz, j’ai vu arrêter +M. Broussel. Tenez, monseigneur, c’est fâcheux à dire, mais celui +de tous ces gens-là à qui vous ressemblez le plus en ce moment, +c’est le bonhomme Broussel. Peu s’en faut que vous ne mettiez, +comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne +vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur +Fouquet, un homme comme vous n’a pas de ces abattements-là. Si vos +amis vous voyaient!... + +— Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire +plein de tristesse, vous ne comprenez point: c’est justement parce +que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez, +vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul. +Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis +dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes +ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert +de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces +voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de +mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté, +fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma +route! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes +amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils +caressent, qu’ils me font aimer! La pauvreté! mais je l’accepte, +je la reconnais, je l’accueille comme une sœur déshéritée; car la +pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est +pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des +amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière? avec une +maîtresse, comme... Oh! mais la solitude, à moi, homme de bruit, à +moi, homme de plaisirs, à moi qui ne suis que parce que les autres +sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et +comme vous me paraissez être, vous qui me séparez de tout ce que +j’aimais, l’image de la solitude, du néant et de la mort! + +— Mais je vous ai déjà dit, monsieur Fouquet, répondit d’Artagnan +touché jusqu’au fond de l’âme, je vous ai déjà dit que vous +exagériez les choses. Le roi vous aime. + +— Non, dit Fouquet en secouant la tête, non! + +— M. Colbert vous hait. + +— M. Colbert? que m’importe! + +— Il vous ruinera. + +— Oh! quant à cela, je l’en défie: je suis ruiné. + +À cet étrange aveu du surintendant, d’Artagnan promena un regard +expressif autour de lui. Quoiqu’il n’ouvrît pas la bouche, Fouquet +le comprit si bien, qu’il ajouta: + +— Que faire de ces magnificences, quand on n’est plus magnifique? +Savez-vous à quoi nous servent la plupart de nos possessions, à +nous autres riches? C’est à nous dégoûter, par leur splendeur +même, de tout ce qui n’égale pas cette splendeur. Vaux! me +direz-vous, les merveilles de Vaux, n’est-ce pas? Eh bien! quoi? Que +faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruiné, verserai-je +l’eau dans les urnes de mes naïades, le feu dans les entrailles de +mes salamandres, l’air dans la poitrine de mes tritons? Pour être +assez riche, monsieur d’Artagnan, il faut être trop riche. + +D’Artagnan hocha la tête. + +— Oh! je sais bien ce que vous pensez, répliqua vivement Fouquet. +Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous achèteriez une +terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des +champs; cette terre nourrirait son maître. De quarante millions, +vous feriez bien... + +— Dix millions, interrompit d’Artagnan. + +— Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, n’est assez +riche pour acheter Vaux deux millions et l’entretenir comme il +est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait. + +— Dame! fit d’Artagnan, en tout cas, un million... + +— Eh bien? + +— Ce n’est pas la misère. + +— C’est bien près, mon cher monsieur. + +— Comment? + +— Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison +de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez. + +Et Fouquet accompagna ces mots d’un inexprimable mouvement +d’épaules. + +— Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur marché. + +— Le roi n’a pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me +la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voilà +pourquoi j’aime mieux qu’elle périsse. Tenez, monsieur d’Artagnan, +si le roi n’était pas sous mon toit, je prendrais cette bougie, +j’irais sous le dôme mettre le feu à deux caisses de fusées et +d’artifices que l’on avait réservées, et je réduirais mon palais +en cendres. + +— Bah! fit négligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne +brûleriez pas les jardins. C’est ce qu’il y a de mieux chez vous. + +— Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu! +Brûler Vaux! détruire mon palais! Mais Vaux n’est pas à moi, mais +ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme +jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme +durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le +Brun; Vaux est à Le Nôtre; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La +Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer _Les Fâcheux_, +Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur +d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi. + +— À la bonne heure, dit d’Artagnan, voilà une idée que j’aime, et +je reconnais là M. Fouquet. Cette idée m’éloigne du bonhomme +Broussel, et je n’y reconnais plus les pleurnicheries du vieux +frondeur. Si vous êtes ruiné, monseigneur, prenez bien la chose; +vous aussi, mordioux! vous appartenez à la postérité et vous +n’avez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi +qui ai l’air d’exercer une supériorité sur vous parce que je vous +arrête; le sort, qui distribue leurs rôles aux comédiens de ce +monde, m’en a donné un moins beau, moins agréable à jouer que +n’était le vôtre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les +rôles des rois ou des puissants valent mieux que les rôles de +mendiants ou de laquais. Mieux vaut, même en scène, sur un autre +théâtre que le théâtre du monde, mieux vaut porter le bel habit et +mâcher le beau langage que de frotter la planche avec une savate +ou se faire caresser l’échine avec des bâtons rembourrés d’étoupe. +En un mot, vous avez abusé de l’or, vous avez commandé, vous avez +joui. Moi, j’ai traîné ma longe; moi, j’ai obéi; moi, j’ai pâti. +Eh bien! si peu que je vaille auprès de vous, monseigneur, je vous +le déclare: le souvenir de ce que j’ai fait me tient lieu d’un +aiguillon qui m’empêche de courber trop tôt ma vieille tête. Je +serai jusqu’au bout bon cheval d’escadron, et je tomberai tout +roide, tout d’une pièce, tout vivant, après avoir bien choisi ma +place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en +trouverez pas plus mal. Cela n’arrive qu’une fois aux hommes comme +vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un +proverbe latin dont j’ai oublié les mots, mais dont je me rappelle +le sens, car plus d’une fois, je l’ai médité: il dit: «La fin +couronne l’œuvre.» + +Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de d’Artagnan, +qu’il étreignit sur sa poitrine, tandis que, de l’autre main, il +lui serrait la main. + +— Voilà un beau sermon, dit-il après une pause. + +— Sermon de mousquetaire, monseigneur. + +— Vous m’aimez, vous, qui me dites tout cela. + +— Peut-être. + +Fouquet redevint pensif. Puis, après un instant: + +— Mais M. d’Herblay, demanda-t-il, où peut-il être? + +— Ah! voilà! + +— Je n’ose vous prier de le faire chercher. + +— Vous m’en prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet. +C’est imprudent. On le saurait, et Aramis, qui n’est pas en cause +dans tout cela, pourrait être compromis et englobé dans votre +disgrâce. + +— J’attendrai le jour, dit Fouquet. + +— Oui, c’est ce qu’il y a de mieux. + +— Que ferons-nous, au jour? + +— Je n’en sais rien, monseigneur. + +— Faites-moi une grâce, monsieur d’Artagnan. + +— Très volontiers. + +— Vous me gardez, je reste; vous êtes dans la pleine exécution de +vos consignes, n’est-ce pas? + +— Mais oui. + +— Eh bien! restez mon ombre, soit! J’aime mieux cette ombre-là +qu’une autre. + +D’Artagnan s’inclina. + +— Mais oubliez que vous êtes M. d’Artagnan, capitaine des +mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des +finances, et causons de mes affaires. + +— Peste! c’est épineux, cela. + +— Vraiment? + +— Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais l’impossible. + +— Merci. Que vous a dit le roi? + +— Rien. + +— Ah! voilà comme vous causez? + +— Dame! + +— Que pensez-vous de ma situation? + +— Rien. + +— Cependant, à moins de mauvaise volonté... + +— Votre situation est difficile. + +— En quoi? + +— En ce que vous êtes chez vous. + +— Si difficile qu’elle soit, je la comprends bien. + +— Pardieu! est-ce que vous vous imaginez qu’avec un autre que +vous j’eusse fait tant de franchise? + +— Comment, tant de franchise? Vous avez été franc avec moi, vous! +vous qui refusez de me dire la moindre chose? + +— Tant de façons. Alors. + +— À la bonne heure! + +— Tenez, monseigneur, écoutez comment je m’y fusse pris avec un +autre que vous: j’arrivais à votre porte, les gens partis, ou, +s’ils n’étaient pas partis, je les attendais à leur sortie et je +les attrapais un à un, comme des lapins au débouter; je les +coffrais sans bruit, je m’étendais sur le tapis de votre corridor, +et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous +gardais pour le déjeuner du maître. De cette façon pas +d’esclandre, pas de défense, pas de bruit, mais aussi, pas +d’avertissement pour M. Fouquet, pas de réserve, pas de ces +concessions délicates qu’entre gens courtois on se fait au moment +décisif. Êtes-vous content de ce plan-là? + +— Il me fait frémir. + +— N’est-ce pas? c’eût été triste d’apparaître demain, sans +préparation, et de vous demander votre épée. + +— Oh! monsieur, j’en fusse mort de honte et de colère! + +— Votre reconnaissance s’exprime trop éloquemment; je n’ai point +fait assez, croyez-moi. + +— À coup sûr, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela. + +— Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous êtes content de moi, +si vous êtes remis de la secousse, que j’ai adoucie autant que +j’ai pu, laissons le temps battre des ailes, vous êtes harassé, +vous avez des réflexions à faire, je vous en conjure: dormez ou +faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi, +je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au +point que le canon ne me réveillerait pas. + +Fouquet sourit. + +— J’excepte cependant, continua le mousquetaire, le cas où l’on +ouvrirait une porte, soit secrète, soit visible, soit de sortie, +soit d’entrée. Oh! pour cela, mon oreille est vulnérable au +dernier point. Un craquement me fait tressaillir. C’est une +affaire d’antipathie naturelle. Allez donc, venez donc, +promenez-vous par la chambre, écrivez, effacez, déchirez, brûlez, mais ne +touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton +de la porte, car vous me réveilleriez en sursaut, et cela +m’agacerait horriblement les nerfs. + +— Décidément, monsieur d’Artagnan, dit Fouquet vous êtes l’homme +le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne +me laisserez qu’un regret, c’est d’avoir fait si tard votre +connaissance. + +D’Artagnan poussa un soupir qui voulait dire. «Hélas! peut-être +l’avez vous faite trop tôt!» + +Puis il s’enfonça dans son fauteuil, tandis que Fouquet, à demi +couché sur son lit et appuyé sur le coude, rêvait à son aventure. + +Et tous deux, laissant les bougies brûler, attendirent ainsi le +premier réveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut, +d’Artagnan ronflait plus fort. + +Nulle visite, même celle d’Aramis, ne troubla leur quiétude, nul +bruit ne se fit entendre dans la vaste maison. + +Au-dehors, les rondes d’honneur et les patrouilles de +mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: c’était une +tranquillité de plus pour les dormeurs. Qu’on y joigne le bruit du +vent et des fontaines, qui font leur fonction éternelle, sans +s’inquiéter des petits bruits et des petites choses dont se +composent la vie et la mort de l’homme. + + + + +Chapitre CCXXVI — Le matin + + +Auprès de ce destin lugubre du roi enfermé à la Bastille et +rongeant de désespoir les verrous et les barreaux, la rhétorique +des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer l’antithèse +de Philippe dormant sous le dais royal. Ce n’est pas que la +rhétorique soit toujours mauvaise et sème toujours à faux les +fleurs dont elle veut émailler l’histoire; mais nous nous +excuserons de polir ici soigneusement l’antithèse et de dessiner +avec intérêt l’autre tableau destiné à servir de pendant au +premier. + +Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi était +descendu de la chambre de Morphée. Le dôme s’abaissa lentement +sous la pression de M. d’Herblay, et Philippe se trouva devant le +lit royal, qui était remonté après avoir déposé son prisonnier +dans les profondeurs des souterrains. + +Seul en présence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul +devant le rôle qu’il allait être forcé de jouer, Philippe sentit +pour la première fois son âme s’ouvrir à ces mille émotions qui +sont les battements vitaux d’un cœur de roi. + +Mais la pâleur le prit quand il considéra ce lit vide et encore +froissé par le corps de son frère. + +Ce muet complice était revenu après avoir servi à la consommation +de l’œuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au +coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint +jamais d’employer avec son complice. Il disait la vérité. + +Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir +encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de +Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d’Abel +épouvanta Caïn. + +— Me voilà face à face avec mon destin, dit Philippe, l’œil en +feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivité +ne fut douloureuse? Forcé de suivre à chaque instant les +usurpations de la pensée, songerai-je toujours à écouter les +scrupules de mon cœur?... Eh bien! oui! le roi a reposé sur ce +lit; oui, c’est bien sa tête qui a creusé ce pli dans l’oreiller, +c’est bien l’amertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et +j’hésite à me coucher sur ce lit, à serrer de ma main ce mouchoir +brodé des armes et du chiffre du roi!... Allons, imitons +M. d’Herblay, qui veut que l’action soit toujours d’un degré +au-dessus de la pensée; imitons M. d’Herblay, qui songe toujours à +lui et qui s’appelle honnête homme quand il n’a mécontenté ou +trahi que ses ennemis. Ce lit, je l’aurais occupé si Louis XIV ne +m’en eût frustré par le crime de notre mère. Ce mouchoir brodé aux +armes de France, c’est à moi qu’il appartiendrait de m’en servir, +si, comme le fait observer M. d’Herblay, j’avais été laissé à ma +place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur +ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason! +Philippe, seul héritier présomptif de Louis XIII, ton père, sois +sans pitié pour l’usurpateur, qui n’a pas même en ce moment le +remords de tout ce que tu as souffert! + +Cela dit, Philippe, malgré sa répugnance instinctive du corps, +malgré les frissons et la terreur que domptait la volonté, se +coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles à presser la +couche encore tiède de Louis XIV, tandis qu’il appuyait sur son +front le mouchoir humide de sueur. + +Lorsque sa tête se renversa en arrière et creusa l’oreiller +moelleux, Philippe aperçut au-dessus de son front la couronne de +France, tenue, comme nous l’avons dit, par l’ange aux ailes d’or. + +Maintenant, qu’on se représente ce royal intrus, l’œil sombre et +le corps frémissant. Il ressemble au tigre égaré par une nuit +d’orage, qui est venu par les roseaux, par la ravine inconnue, se +coucher dans la caverne du lion absent. L’odeur féline l’a attiré, +cette tiède vapeur de l’habitation ordinaire. Il a trouvé un lit +d’herbes sèches, d’ossements rompus et pâteux comme une moelle; il +arrive, promène dans l’ombre son regard qui flamboie et qui voit; +il secoue ses membres ruisselants, son pelage souillé de vase, et +s’accroupit lourdement, son large museau sur ses pattes énormes, +prêt au sommeil, mais aussi prêt au combat. De temps en temps, +l’éclair qui brille et miroite dans les crevasses de l’antre, le +bruit des branches qui s’entrechoquent, des pierres qui crient en +tombant, la vague appréhension du danger, le tirent de cette +léthargie causée par la fatigue. + +On peut être ambitieux de coucher dans le lit du lion, mais on ne +doit pas espérer d’y dormir tranquille. + +Philippe prêta l’oreille à tous les bruits, il laissa osciller son +cœur au souffle de toutes les épouvantes; mais, confiant dans sa +force, doublée par l’exagération de sa résolution suprême, il +attendit sans faiblesse qu’une circonstance décisive lui permît de +se juger lui-même. Il espéra qu’un grand danger luirait pour lui, +comme ces phosphores de la tempête qui montrent aux navigateurs la +hauteur des vagues contre lesquelles ils luttent. + +Mais rien ne vint. Le silence, ce mortel ennemi des cœurs +inquiets, ce mortel ennemi des ambitieux, enveloppa toute la nuit, +dans son épaisse vapeur, le futur roi de France, abrité sous sa +couronne volée. + +Vers le matin, une ombre bien plutôt qu’un corps se glissa dans la +chambre royale; Philippe l’attendait et ne s’en étonna pas. + +— Eh bien! monsieur d’Herblay? dit-il. + +— Eh bien! Sire, tout est fini. + +— Comment? + +— Tout ce que nous attendions. + +— Résistance? + +— Acharnée: pleurs, cris. + +— Puis? + +— Puis la stupeur. + +— Mais enfin? + +— Enfin, victoire complète et silence absolu. + +— Le gouverneur de la Bastille se doute-t-il?... + +— De rien. + +— Cette ressemblance? + +— Est la cause du succès. + +— Mais le prisonnier ne peut manquer de s’expliquer, songez-y. +J’ai bien pu le faire, moi qui avais à combattre un pouvoir bien +autrement solide que n’est le mien. + +— J’ai déjà pourvu à tout. Dans quelques jours plus tôt +peut-être, s’il est besoin, nous tirerons le captif de sa prison, et +nous le dépayserons par un exil si lointain... + +— On revient de l’exil, monsieur d’Herblay. + +— Si loin, ai-je dit, que les forces matérielles de l’homme et la +durée de sa vie ne suffiraient pas au retour. + +Encore une fois, le regard du jeune roi et celui d’Aramis se +croisèrent avec une froide intelligence. + +— Et M. du Vallon? demanda Philippe pour détourner la +conversation. + +— Il vous sera présenté aujourd’hui, et, confidentiellement, vous +félicitera du danger que cet usurpateur vous a fait courir. + +— Qu’en fera-t-on? + +— De M. du Vallon? + +— Un duc à brevet, n’est-ce pas? + +— Oui, un duc à brevet, reprit en souriant singulièrement Aramis. + +— Pourquoi riez-vous, monsieur d’Herblay? + +— Je ris de l’idée prévoyante de Votre Majesté. + +— Prévoyante? Qu’entendez-vous par là? + +— Votre Majesté craint sans doute que ce pauvre Porthos ne +devienne un témoin gênant, et elle veut s’en défaire. + +— En le créant duc? + +— Assurément. Vous le tuez; il en mourra de joie, et le secret +mourra avec lui. + +— Ah! mon Dieu! + +— Moi, dit flegmatiquement Aramis, j’y perdrai un bien bon ami. + +En ce moment, et au milieu de ces futiles entretiens sous lesquels +les deux conspirateurs cachaient la joie et l’orgueil du succès, +Aramis entendit quelque chose qui lui fit dresser l’oreille. + +— Qu’y a-t-il? dit Philippe. + +— Le jour, Sire. + +— Eh bien? + +— Eh bien! avant de vous coucher, hier, sur ce lit, vous avez +probablement décidé de faire quelque chose ce matin, au jour? + +— J’ai dit à mon capitaine des mousquetaires, répondit le jeune +homme vivement, que je l’attendrais. + +— Si vous lui avez dit cela, il viendra assurément, car c’est un +homme exact. + +— J’entends un pas dans le vestibule. + +— C’est lui. + +— Allons, commençons l’attaque, fit le jeune roi avec résolution. + +— Prenez garde! s’écria Aramis. Commencer l’attaque, et par +d’Artagnan, ce serait folie. D’Artagnan ne sait rien, d’Artagnan +n’a rien vu, d’Artagnan est à cent lieues de soupçonner notre +mystère; mais qu’il pénètre ici ce matin le premier, et il +flairera que quelque chose s’y est passé dont il doit se +préoccuper. Voyez-vous, Sire, avant de laisser pénétrer d’Artagnan +ici, nous devons donner beaucoup d’air à la chambre, ou y +introduire tant de gens, que le limier le plus fin de ce royaume +ait été dépisté par vingt traces différentes. + +— Mais comment le congédier, puisque je lui ai donné rendez-vous? +fit observer le prince, impatient de se mesurer avec un si +redoutable adversaire. + +— Je m’en charge, répliqua l’évêque, et, pour commencer, je vais +frapper un coup qui étourdira notre homme. + +— Lui aussi frappe un coup, ajouta vivement le prince. + +En effet, un coup retentit à l’extérieur. + +Aramis ne s’était pas trompé: c’était bien d’Artagnan qui +s’annonçait de la sorte. + +Nous l’avons vu passer la nuit à philosopher avec M. Fouquet; mais +le mousquetaire était bien las, même de feindre le sommeil; et +aussitôt que l’aube vint illuminer de sa bleuâtre auréole les +somptueuses corniches de la chambre du surintendant, d’Artagnan se +leva de son fauteuil, rangea son épée, repassa son habit avec sa +manche et brossa son feutre comme un soldat aux gardes prêt à +passer l’inspection de son anspessade. + +— Vous sortez? demanda M. Fouquet. + +— Oui, monseigneur; et vous? + +— Moi, je reste. + +— Sur parole? + +— Sur parole. + +— Bien. Je ne sors, d’ailleurs, que pour aller chercher cette +réponse, vous savez? + +— Cette sentence, vous voulez dire. + +— Tenez, j’ai un peu du vieux Romain, moi. Ce matin, en me +levant, j’ai remarqué que mon épée ne s’est prise dans aucune +aiguillette, et que le baudrier a bien coulé. C’est un signe +infaillible. + +— De prospérité? + +— Oui, figurez-vous-le bien. Chaque fois que ce diable de buffle +s’accrochait à mon dos, c’était une punition de M. de Tréville, ou +un refus d’argent de M. de Mazarin. Chaque fois que l’épée +s’accrochait dans le baudrier même, c’était une mauvaise +commission, comme il m’en a plu toute ma vie. Chaque fois que +l’épée elle-même dansait au fourreau, c’était un duel heureux. +Chaque fois qu’elle se logeait dans mes mollets, c’était une +blessure légère. Chaque fois qu’elle sortait tout à fait du +fourreau, j’étais fixé, j’en étais quitte pour rester sur le champ +de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de +compresses. + +— Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseigné par votre +épée, dit Fouquet avec un pâle sourire qui était la lutte contre +ses propres faiblesses. Avez-vous une _tisona_ ou une +_tranchante?_ Votre lame est-elle fée ou charmée? + +— Mon épée, voyez-vous, c’est un membre qui fait partie de mon +corps. J’ai ouï dire que certains hommes sont avertis par leur +jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par +mon épée. Eh bien! elle ne m’a rien dit ce matin. Ah! si fait!... +la voilà qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du +baudrier. Savez-vous ce que cela me présage? + +— Non. + +— Eh bien! cela me présage une arrestation pour aujourd’hui. + +— Ah! mais, fit le surintendant plus étonné que fâché de cette +franchise, si rien de triste ne vous est prédit par votre épée, il +n’est donc pas triste pour vous de m’arrêter? + +— Vous arrêter! vous? + +— Sans doute... le présage... + +— Ne vous regarde pas, puisque vous êtes tout arrêté depuis hier. +Ce n’est donc pas vous que j’arrêterai. Voilà pourquoi je me +réjouis, voilà pourquoi je dis que ma journée sera heureuse. + +Et, sur ces paroles, prononcées avec une bonne grâce tout +affectueuse, le capitaine prit congé de M. Fouquet pour se rendre +chez le roi. + +Il allait franchir le seuil de la chambre, lorsque M. Fouquet lui +dit: + +— Une dernière marque de votre bienveillance. + +— Soit, monseigneur. + +— M. d’Herblay; laissez-moi voir M. d’Herblay. + +— Je vais faire en sorte de vous le ramener. + +D’Artagnan ne croyait pas si bien dire. Il était écrit que la +journée se passerait pour lui à réaliser les prédictions que le +matin lui aurait faites. + +Il vint heurter, ainsi que nous l’avons dit, à la porte du roi. +Cette porte s’ouvrit. Le capitaine put croire que le roi venait +ouvrir lui-même. Cette supposition n’était pas inadmissible après +l’état d’agitation où le mousquetaire avait laissé Louis XIV la +veille. Mais, au lieu de la figure royale, qu’il s’apprêtait à +saluer respectueusement, il aperçut la figure longue et impassible +d’Aramis. Peu s’en fallut qu’il ne poussât un cri, tant sa +surprise fut violente. + +— Aramis! dit-il. + +— Bonjour, cher d’Artagnan, répondit froidement le prélat. + +— Ici? balbutia le mousquetaire. + +— Sa Majesté vous prie, dit l’évêque, d’annoncer qu’elle repose, +après avoir été bien fatiguée toute la nuit. + +— Ah! fit d’Artagnan, qui ne pouvait comprendre comment l’évêque +de Vannes, si mince favori la veille, se trouvait devenu, en six +heures, le plus haut champignon de fortune qui eût encore poussé +dans la ruelle d’un lit royal. + +En effet, pour transmettre au seuil de la chambre du monarque les +volontés du roi, pour servir d’intermédiaire à Louis XIV, pour +commander en son nom à deux pas de lui, il fallait être plus que +n’avait jamais été Richelieu avec Louis XIII. + +L’œil expressif de d’Artagnan, sa bouche dilatée, sa moustache +hérissée, dirent tout cela dans le plus éclatant des langages au +superbe favori, qui ne s’en émut point. + +— De plus, continua l’évêque, vous voudrez bien, monsieur le +capitaine des mousquetaires, ne laisser admettre que les grandes +entrées ce matin. Sa Majesté veut dormir encore. + +— Mais, objecta d’Artagnan prêt à se révolter et surtout à +laisser éclater les soupçons que lui inspirait le silence du roi; +mais, monsieur l’évêque, Sa Majesté m’a donné rendez-vous ce +matin. + +— Remettons, remettons, dit du fond de l’alcôve la voix du roi, +voix qui fit courir un frisson dans les veines du mousquetaire. + +Il s’inclina, ébahi, stupide, abruti par le sourire dont Aramis +l’écrasa, une fois ces paroles prononcées. + +— Et puis, continua l’évêque, pour répondre à ce que vous veniez +demander au roi, mon cher d’Artagnan, voici un ordre dont vous +prendrez connaissance sur-le-champ. Cet ordre concerne M. Fouquet. + +D’Artagnan prit l’ordre qu’on lui tendait. + +— Mise en liberté? murmura-t-il. Ah! + +Et il poussa un second _ah!_ plus intelligent que le premier. + +C’est que cet ordre lui expliquait la présence d’Aramis chez le +roi; c’est qu’Aramis, pour avoir obtenu la grâce de M. Fouquet, +devait être bien avant dans la faveur royale; c’est que cette +faveur expliquait à son tour l’incroyable aplomb avec lequel +M. d’Herblay donnait les ordres au nom de Sa Majesté. + +Il suffisait à d’Artagnan d’avoir compris quelque chose pour tout +comprendre. Il salua et fit deux pas pour partir. + +— Je vous accompagne, dit l’évêque. + +— Où cela? + +— Chez M. Fouquet; je veux jouir de son contentement. + +— Ah! Aramis, que vous m’avez intrigué tout à l’heure, dit encore +d’Artagnan. + +— Mais, à présent, vous comprenez? + +— Pardieu! si je comprends, dit-il tout haut. + +Puis, tout bas: + +— Eh bien! non! siffla-t-il entre ses dents; non, je ne comprends +pas. C’est égal, il y a ordre. + +Et il ajouta: + +— Passez devant, monseigneur. + +D’Artagnan conduisit Aramis chez Fouquet. + + + + +Chapitre CCXXVII — L’ami du roi + + +Fouquet attendait avec anxiété; il avait déjà congédié plusieurs +de ses serviteurs et de ses amis qui, devançant l’heure de ses +réceptions accoutumées, étaient venus à sa porte. À chacun d’eux, +taisant le danger suspendu sur sa tête, il demandait seulement où +l’on pouvait trouver Aramis. + +Quand il vit revenir d’Artagnan, quand il aperçut derrière lui +l’évêque de Vannes, sa joie fut au comble; elle égala toute son +inquiétude. Voir Aramis, c’était pour le surintendant une +compensation au malheur d’être arrêté. + +Le prélat était silencieux et grave; d’Artagnan était bouleversé +par toute cette accumulation d’événements incroyables. + +— Eh bien! capitaine, vous m’amenez M. d’Herblay? + +— Et quelque chose de mieux encore, monseigneur. + +— Quoi donc? + +— La liberté. + +— Je suis libre? + +— Vous l’êtes. Ordre du roi. + +Fouquet reprit toute sa sérénité pour bien interroger Aramis avec +son regard. + +— Oh! oui, vous pouvez remercier M. l’évêque de Vannes, +poursuivit d’Artagnan, car c’est bien à lui que vous devez le +changement du roi. + +— Oh! dit M. Fouquet, plus humilié du service que reconnaissant +du succès. + +— Mais vous, continua d’Artagnan en s’adressant à Aramis, vous +qui protégez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque +chose pour moi? + +— Tout ce qu’il vous plaira, mon ami, répliqua l’évêque de sa +voix calme. + +— Une seule chose alors, et je me déclare satisfait. Comment +êtes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parlé que +deux fois en votre vie? + +— À un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache +rien. + +— Ah! bon. Dites. + +— Eh bien! vous croyez que je n’ai vu le roi que deux fois, +tandis que je l’ai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous +cachions, voilà tout. + +Et, sans chercher à éteindre la nouvelle rougeur que cette +révélation fit monter au front de d’Artagnan, Aramis se tourna +vers M. Fouquet, aussi surpris que le mousquetaire. + +— Monseigneur, reprit-il, le roi me charge de vous dire qu’il est +plus que jamais votre ami, et que votre fête si belle, si +généreusement offerte, lui a touché le cœur. + +Là-dessus, il salua M. Fouquet si révérencieusement, que celui-ci, +incapable de rien comprendre à une diplomatie de cette force, +demeura sans voix, sans idée et sans mouvement. + +D’Artagnan crut comprendre, lui, que ces deux hommes avaient +quelque chose à se dire, et il allait obéir à cet instinct de +politesse qui précipite, en pareil cas, vers la porte celui dont +la présence est une gêne pour les autres; mais sa curiosité +ardente, fouettée par tant de mystères, lui conseilla de rester. + +Alors, Aramis, se tournant vers lui avec douceur: + +— Mon ami, dit-il, vous vous rappellerez bien, n’est-ce pas, +l’ordre du roi touchant les défenses pour son petit lever? + +Ces mots étaient assez clairs. Le mousquetaire les comprit; il +salua donc M. Fouquet, puis Aramis avec une teinte de respect +ironique, et disparut. + +Alors M. Fouquet, dont toute l’impatience avait eu peine à +attendre ce moment, s’élança vers la porte pour la fermer, et, +revenant à l’évêque: + +— Mon cher d’Herblay, dit-il, je crois qu’il est temps pour vous +de m’expliquer ce qui se passe. En vérité, je n’y comprends plus +rien. + +— Nous allons vous expliquer tout cela, dit Aramis en s’asseyant +et en faisant asseoir M. Fouquet. Par où faut-il commencer? + +— Par ceci, d’abord. Avant tout autre intérêt, pourquoi le roi me +fait-il mettre en liberté? + +— Vous eussiez dû plutôt me demander pourquoi il vous faisait +arrêter. + +— Depuis mon arrestation, j’ai eu le temps d’y songer, et je +crois qu’il s’agit bien un peu de jalousie. Ma fête a contrarié +M. Colbert, et M. Colbert a trouvé quelque plan contre moi, le +plan de Belle-Île, par exemple? + +— Non, il ne s’agissait pas encore de Belle-Île. + +— De quoi, alors? + +— Vous souvenez-vous de ces quittances de treize millions que +M. de Mazarin vous a fait voler? + +— Oh! oui. Eh bien? + +— Eh bien! vous voilà déjà déclaré voleur. + +— Mon Dieu! + +— Ce n’est pas tout. Vous souvient-il de cette lettre écrite par +vous à La Vallière? + +— Hélas! c’est vrai. + +— Vous voilà déclaré traître et suborneur. + +— Alors, pourquoi m’avoir pardonné? + +— Nous n’en sommes pas encore là de notre argumentation. Je +désire vous voir bien fixé sur le fait. Remarquez bien ceci: le +roi vous sait coupable de détournements de fonds. Oh! pardieu! je +n’ignore pas que vous n’avez rien détourné du tout; mais enfin, le +roi n’a pas vu les quittances, et il ne peut faire autrement que +de vous croire criminel. + +— Pardon, je ne vois... + +— Vous allez voir. Le roi, de plus, ayant lu votre billet +amoureux et vos offres faites à La Vallière, ne peut conserver +aucun doute sur vos intentions à l’égard de cette belle, n’est-ce +pas? + +— Assurément. Mais concluez. + +— J’y viens. Le roi est donc pour vous un ennemi capital, +implacable, éternel. + +— D’accord. Mais suis-je donc si puissant, qu’il n’ait osé me +perdre, malgré cette haine, avec tous les moyens que ma faiblesse +ou mon malheur lui donne comme prise sur moi? + +— Il est bien constaté, reprit froidement Aramis, que le roi est +irrévocablement brouillé avec vous. + +— Mais qu’il m’absout. + +— Le croyez-vous? fit l’évêque avec un regard scrutateur. + +— Sans croire à la sincérité du cœur, je crois à la vérité du +fait. + +Aramis haussa légèrement les épaules. + +— Pourquoi alors Louis XIV vous aurait-il chargé de me dire ce +que vous m’avez rapporté? demanda Fouquet. + +— Le roi ne m’a chargé de rien pour vous. + +— De rien!... fit le surintendant stupéfait. Eh bien! alors, cet +ordre?... + +— Ah! oui, il y a un ordre, c’est juste. + +Et ces mots furent prononcés par Aramis avec un accent si étrange, +que Fouquet ne put s’empêcher de tressaillir. + +— Tenez, dit-il, vous me cachez quelque chose, je le vois. + +Aramis caressa son menton avec ses doigts si blancs. + +— Le roi m’exile? + +— Ne faites pas comme dans ce jeu où les enfants devinent la +présence d’un objet caché à la façon dont une sonnette tinte quand +ils s’approchent ou s’éloignent. + +— Parlez, alors! + +— Devinez. + +— Vous me faites peur. + +— Bah!... C’est que vous n’avez pas deviné, alors. + +— Que vous a dit le roi? Au nom de notre amitié, ne me le +dissimulez pas. + +— Le roi ne m’a rien dit. + +— Vous me ferez mourir d’impatience, d’Herblay. Suis-je toujours +surintendant? + +— Tant que vous voudrez. + +— Mais quel singulier empire avez-vous pris tout à coup sur +l’esprit de Sa Majesté? + +— Ah! voilà! + +— Vous le faites agir à votre gré. + +— Je le crois. + +— C’est invraisemblable. + +— On le dira. + +— D’Herblay, par notre alliance, par notre amitié, par tout ce +que vous avez de plus cher au monde, parlez-moi, je vous en +supplie. À quoi devez-vous d’avoir ainsi pénétré chez Louis XIV? +Il ne vous aimait pas, je le sais. + +— Le roi m’aimera maintenant, dit Aramis en appuyant sur ce +dernier mot. + +— Vous avez eu quelque chose de particulier avec lui? + +— Oui. + +— Un secret, peut-être? + +— Oui, un secret. + +— Un secret de nature à changer les intérêts de Sa Majesté? + +— Vous êtes un homme réellement supérieur, monseigneur. Vous avez +bien deviné. J’ai, en effet, découvert un secret de nature à +changer les intérêts du roi de France. + +— Ah! dit Fouquet, avec la réserve d’un galant homme qui ne veut +pas questionner. + +— Et vous allez en juger, poursuivit Aramis; vous allez me dire +si je me trompe sur l’importance de ce secret. + +— J’écoute, puisque vous êtes assez bon pour vous ouvrir à moi. +Seulement, mon ami, remarquez que je n’ai rien sollicité +d’indiscret. + +Aramis se recueillit un moment. + +— Ne parlez pas, s’écria Fouquet. Il est temps encore. + +— Vous souvient-il, dit l’évêque, les yeux baissés, de la +naissance de Louis XIV? + +— Comme d’aujourd’hui. + +— Avez-vous ouï dire quelque chose de particulier sur cette +naissance? + +— Rien, sinon que le roi n’était pas véritablement le fils de +Louis XIII. + +— Cela n’importe en rien à notre intérêt ni à celui du royaume. +Est le fils de son père, dit la loi française, celui qui a un père +avoué par la loi. + +— C’est vrai; mais c’est grave, quand il s’agit de la qualité de +races. + +— Question secondaire. Donc, vous n’avez rien su de particulier? + +— Rien. + +— Voilà où commence mon secret. + +— Ah! + +— La reine, au lieu d’accoucher d’un fils, accoucha de deux +enfants. + +Fouquet leva la tête. + +— Et le second est mort? dit-il. + +— Vous allez voir. Ces deux jumeaux devaient être l’orgueil de +leur mère et l’espoir de la France; mais la faiblesse du roi, sa +superstition, lui firent craindre des conflits entre deux enfants +égaux en droits; il supprima l’un des deux jumeaux. + +— Supprima, dites-vous? + +— Attendez... Ces deux enfants grandirent: l’un, sur le trône, +vous êtes son ministre; l’autre, dans l’ombre et l’isolement. + +— Et celui-là? + +— Est mon ami. + +— Mon Dieu! que me dites-vous là, monsieur d’Herblay. Et que fait +ce pauvre prince? + +— Demandez-moi d’abord ce qu’il a fait. + +— Oui, oui. + +— Il a été élevé dans une campagne, puis séquestré dans une +forteresse que l’on nomme la Bastille. + +— Est-ce possible! s’écria le surintendant les mains jointes. + +— L’un était le plus fortuné des mortels, l’autre le plus +malheureux des misérables. + +— Et sa mère ignore-t-elle? + +— Anne d’Autriche sait tout. + +— Et le roi? + +— Ah! le roi ne sait rien. + +— Tant mieux! dit Fouquet. + +Cette exclamation parut impressionner vivement Aramis. Il regarda +d’un air soucieux son interlocuteur. + +— Pardon, je vous ai interrompu, dit Fouquet. + +— Je disais donc, reprit Aramis, que ce pauvre prince était le +plus malheureux des hommes, quand Dieu, qui songe à toutes ses +créatures, entreprit de venir à son secours. + +— Oh! comment cela? + +— Vous allez voir. Le roi régnant... Je dis le roi régnant, vous +devinez bien pourquoi. + +— Non... Pourquoi? + +— Parce que tous deux, bénéficiant légitimement de leur +naissance, eussent dû être rois. Est-ce votre avis? + +— C’est mon avis. + +— Positif? + +— Positif. Les jumeaux sont un en deux corps. + +— J’aime qu’un légiste de votre force et de votre autorité me +donne cette consultation. Il est donc établi pour nous que tous +deux avaient les mêmes droits, n’est-ce pas? + +— C’est établi... Mais, mon Dieu! quelle aventure! + +— Vous n’êtes pas au bout. Patience! + +— Oh! j’en aurai. + +— Dieu voulut susciter à l’opprimé un vengeur, un soutien, si +vous le préférez. Il arriva que le roi régnant, l’usurpateur... +Vous êtes bien de mon avis, n’est-ce pas? c’est de l’usurpation +que la jouissance tranquille, égoïste d’un héritage dont on n’a, +au plus, en droit, que la moitié. + +— Usurpation est le mot. + +— Je poursuis donc. Dieu voulut que l’usurpateur eût pour premier +ministre un homme de talent et de grand cœur, un grand esprit, +outre cela. + +— C’est bien, c’est bien, s’écria Fouquet. Je comprends: vous +avez compté sur moi pour vous aider à réparer le tort fait au +pauvre frère de Louis XIV? Vous avez bien pensé: je vous aiderai. +Merci, d’Herblay, merci! + +— Ce n’est pas cela du tout. Vous ne me laissez pas finir, dit +Aramis, impassible. + +— Je me tais. + +— M. Fouquet, disais-je, étant ministre du roi régnant, fut pris +en aversion par le roi et fort menacé dans sa fortune, dans sa +liberté, dans sa vie peut-être, par l’intrigue et la haine, trop +facilement écoutées du roi. Mais Dieu permit, toujours pour le +salut du prince sacrifié, que M. Fouquet eût à son tour un ami +dévoué qui savait le secret d’État, et se sentait la force de +mettre ce secret au jour après avoir eu la force de porter ce +secret vingt ans dans son cœur. + +— N’allez pas plus loin, dit Fouquet bouillant d’idées +généreuses; je vous comprends et je devine tout. Vous avez été +trouver le roi quand la nouvelle de mon arrestation vous est +parvenue; vous l’avez supplié, il a refusé de vous entendre, lui +aussi; alors vous avez fait la menace du secret, la menace de la +révélation, et Louis XIV, épouvanté, a dû accorder à la terreur de +votre indiscrétion ce qu’il refusait à votre intercession +généreuse. Je comprends, je comprends! vous tenez le roi; je +comprends! + +— Vous ne comprenez pas du tout, répondit Aramis, et voilà encore +une fois que vous m’interrompez, mon ami. Et puis, permettez-moi +de vous le dire, vous négligez trop la logique et vous n’usez pas +assez de la mémoire. + +— Comment? + +— Vous savez sur quoi j’ai appuyé au début de notre conversation? + +— Oui, la haine de Sa Majesté pour moi, haine invincible! mais +quelle haine résisterait à une menace de pareille révélation? + +— Une pareille révélation? Eh! voilà où vous manquez de logique. +Quoi! vous admettez que, si j’eusse fait au roi une pareille +révélation, je puisse vivre encore à l’heure qu’il est? + +— Il n’y a pas dix minutes que vous étiez chez le roi. + +— Soit! il n’aurait pas eu le temps de me faire tuer; mais il +aurait eu le temps de me faire bâillonner et jeter dans une +oubliette. Allons, de la fermeté dans le raisonnement, mordieu! + +Et, par ce mot tout mousquetaire, oubli d’un homme qui ne +s’oubliait jamais, Fouquet dut comprendre à quel degré +d’exaltation venait d’arriver le calme, l’impénétrable évêque de +Vannes. Il en frémit. + +— Et puis, reprit ce dernier après s’être dompté, serais-je +l’homme que je suis? serais-je un ami véritable si je vous +exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus +redoutable encore du jeune roi? L’avoir volé, ce n’est rien; avoir +courtisé sa maîtresse, c’est peu; mais tenir dans vos mains sa +couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutôt +le cœur de ses propres mains! + +— Vous ne lui avez rien laissé voir du secret? + +— J’eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus +en vingt ans pour essayer à ne pas mourir. + +— Qu’avez-vous fait, alors? + +— Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en +vous quelque intérêt. Vous m’écoutez toujours, n’est-ce pas? + +— Si j’écoute! Dites. + +Aramis fit un tour dans la chambre, s’assura de la solitude, du +silence, et revint se placer près du fauteuil dans lequel Fouquet +attendait ses révélations avec une anxiété profonde. + +— J’avais oublié de vous dire, reprit Aramis en s’adressant à +Fouquet, qui l’écoutait avec une attention extrême, j’avais oublié +une particularité remarquable touchant ces jumeaux: c’est que Dieu +les a faits tellement semblables l’un à l’autre, que lui seul, +s’il les citait à son tribunal, les saurait distinguer l’un de +l’autre. Leur mère ne le pourrait pas. + +— Est-il possible! s’écria Fouquet. + +— Même noblesse dans les traits, même démarche, même taille, même +voix. + +— Mais la pensée? mais l’intelligence? mais la science de la vie? + +— Oh! en cela, inégalité, monseigneur. Oui, car le prisonnier de +la Bastille est d’une supériorité incontestable sur son frère, et +si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trône, la +France n’aurait pas, depuis son origine peut-être, rencontré un +maître plus puissant par le génie et la noblesse de caractère. + +Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant +par ce secret immense. Aramis s’approchait de lui: + +— Il y a encore inégalité, dit-il en poursuivant son œuvre +tentatrice, inégalité pour vous, monseigneur, entre les deux +jumeaux, fils de Louis XIII: c’est que le dernier venu ne connaît +pas M. Colbert. + +Fouquet se releva aussitôt avec des traits pâles et altérés. Le +coup avait porté, non pas en plein cœur, mais en plein esprit. + +— Je vous comprends, dit-il à Aramis: vous me proposez une +conspiration. + +— À peu près. + +— Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au début de +cet entretien, changent le sort des empires. + +— Et des surintendants; oui, monseigneur. + +— En un mot, vous me proposez d’opérer une substitution du fils +de Louis XIII qui est prisonnier aujourd’hui au fils de Louis XIII +qui dort dans la chambre de Morphée en ce moment? + +Aramis sourit avec l’éclat sinistre de sa sinistre pensée. + +— Soit! dit-il. + +— Mais, reprit Fouquet après un silence pénible, vous n’avez pas +réfléchi que cette œuvre politique est de nature à bouleverser +tout le royaume, et que, pour arracher cet arbre aux racines +infinies qu’on appelle un roi, pour le remplacer par un autre, la +terre ne sera jamais raffermie à ce point que le nouveau roi soit +assuré contre le vent qui restera de l’ancien orage et contre les +oscillations de sa propre masse. + +Aramis continua de sourire. + +— Songez donc, continua M. Fouquet en s’échauffant avec cette +force de talent qui creuse un projet et le mûrit en quelques +secondes, et avec cette largeur de vue qui en prévoit toutes les +conséquences et en embrasse tous les résultats, songez donc qu’il +nous faut assembler la noblesse, le clergé, le tiers état, déposer +le prince régnant, troubler par un affreux scandale la tombe de +Louis XIII, perdre la vie et l’honneur d’une femme, Anne +d’Autriche, la vie et la paix d’une autre femme, Marie-Thérèse, et +que, tout cela fini, Si nous le finissons... + +— Je ne vous comprends pas, dit froidement Aramis. Il n’y a pas +un mot utile dans tout ce que vous venez de dire là. + +— Comment! fit le surintendant surpris; vous ne discutez pas la +pratique, un homme comme vous? Vous vous bornez aux joies +enfantines d’une illusion politique, et vous négligez les chances +de l’exécution, c’est-à-dire la réalité; est-ce possible? + +— Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de +familiarité dédaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi +à un autre? + +— Dieu! s’écria Fouquet, Dieu donne un ordre à son agent, qui +saisit le condamné, l’emporte et fait asseoir le triomphateur sur +le trône devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent s’appelle la +mort. Oh! mon Dieu! monsieur d’Herblay, est-ce que vous auriez +l’idée... + +— Il ne s’agit pas de cela, monseigneur. En vérité, vous allez +au-delà du but. Qui donc vous parle d’envoyer la mort au roi Louis +XIV? qui donc vous parle de suivre l’exemple de Dieu dans la +stricte pratique de ses œuvres? Non. Je voulais vous dire que +Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans +efforts, et que les hommes inspirés par Dieu réussissent comme lui +dans ce qu’ils entreprennent, dans ce qu’ils tentent, dans ce +qu’ils font. + +— Que voulez-vous dire? + +— Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la même +intonation qu’il avait donnée à ce mot ami, quand il l’avait +prononcé pour la première fois, je voulais vous dire que, s’il y a +eu bouleversement, scandale et même effort dans la substitution du +prisonnier au roi, je vous défie de me le prouver. + +— Plaît-il? s’écria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il +essuyait ses tempes. Vous dites?... + +— Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis, +et, vous qui savez le mystère, je vous défie de vous apercevoir +que le prisonnier de la Bastille est couché dans le lit de son +frère. + +— Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi d’horreur à cette +nouvelle. + +— Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous +hait ou celui qui vous aime? + +— Le roi... d’hier?... + +— Le roi d’hier? Rassurez-vous; il a été prendre, à la Bastille, +la place que sa victime occupait depuis trop longtemps. + +— Juste Ciel! Et qui l’y a conduit? + +— Moi. + +— Vous? + +— Oui, et de la façon la plus simple. Je l’ai enlevé cette nuit, +et, pendant qu’il redescendait dans l’ombre, l’autre remontait à +la lumière. Je ne crois pas que cela ait fait du bruit. Un éclair +sans tonnerre, cela ne réveille jamais personne. + +Fouquet poussa un cri sourd, comme s’il eût été atteint d’un coup +invisible, et prenant sa tête dans ses deux mains crispées: + +— Vous avez fait cela? murmura-t-il. + +— Assez adroitement. Qu’en pensez-vous? + +— Vous avez détrôné le roi? vous l’avez emprisonné? + +— C’est fait. + +— Et l’action s’est accomplie ici, à Vaux? + +— Ici, à Vaux, dans la chambre de Morphée. Ne semblait-elle pas +avoir été bâtie dans la prévoyance d’un pareil acte? + +— Et cela s’est passé? + +— Cette nuit. + +— Cette nuit? + +— Entre minuit et une heure. + +Fouquet fit un mouvement comme pour se jeter sur Aramis; il se +retint. + +— À Vaux! chez moi!... dit-il d’une voix étranglée. + +— Mais je crois que oui. C’est surtout votre maison, depuis que +M. Colbert ne peut plus vous la faire voler. + +— C’est donc chez moi que s’est exécuté ce crime. + +— Ce crime! fit Aramis stupéfait. + +— Ce crime abominable! poursuivit Fouquet en s’exaltant de plus +en plus, ce crime plus exécrable qu’un assassinat! ce crime qui +déshonore à jamais mon nom et me voue à l’horreur de la postérité. + +— Çà, vous êtes en délire, monsieur, répondit Aramis d’une voix +mal assurée, vous parlez trop haut: prenez garde! + +— Je crierai si haut, que l’univers m’entendra. + +— Monsieur Fouquet, prenez garde! + +Fouquet se retourna vers le prélat, qu’il regarda en face. + +— Oui, dit-il, vous m’avez déshonoré en commettant cette +trahison, ce forfait, sur mon hôte, sur celui qui reposait +paisiblement sous mon toit! oh! malheur à moi! + +— Malheur sur celui qui méditait, sous votre toit, la ruine de +votre fortune, de votre vie! oubliez-vous cela? + +— C’était mon hôte, c’était mon roi! + +Aramis se leva, les yeux injectés de sang, la bouche convulsive. + +— Ai-je affaire à un insensé? dit-il. + +— Vous avez affaire à un honnête homme. + +— Fou! + +— À un homme qui vous empêchera de consommer votre crime. + +— Fou! + +— À un homme qui aime mieux mourir, qui aime mieux vous tuer que +de laisser consommer son déshonneur. + +Et Fouquet, se précipitant sur son épée, replacée par d’Artagnan +au chevet du lit, agita résolument dans ses mains l’étincelant +carrelet d’acier. + +Aramis fronça le sourcil, glissa une main dans sa poitrine, comme, +s’il y cherchait une arme. Ce mouvement n’échappa point à Fouquet. +Aussi, noble et superbe en sa magnanimité, jeta-t-il loin de lui +son épée, qui alla rouler dans la ruelle du lit, et, s’approchant +d’Aramis, de façon à lui toucher l’épaule de sa main désarmée: + +— Monsieur, dit-il, il me serait doux de mourir ici pour ne pas +survivre à mon opprobre, et, si vous avez encore quelque amitié +pour moi, je vous en supplie, donnez-moi la mort. + +Aramis resta silencieux et immobile. + +— Vous ne répondez rien? + +Aramis releva doucement la tête, et l’on vit l’éclair de l’espoir +se rallumer encore une fois dans ses yeux. + +— Réfléchissez, dit-il, monseigneur, à tout ce qui nous attend. +Cette justice étant faite, le roi vit encore, et son +emprisonnement vous sauve la vie. + +— Oui, répliqua Fouquet, vous avez pu agir dans mon intérêt, mais +je n’accepte pas votre service. Toutefois, je ne veux point vous +perdre. Vous allez sortir de cette maison. + +Aramis étouffa l’éclair qui jaillissait de son cœur brisé. + +— Je suis hospitalier pour tous, continua Fouquet avec une +inexprimable majesté; vous ne serez pas plus sacrifié, vous, que +ne le sera celui dont vous aviez consommé la perte. + +— Vous le serez, vous, dit Aramis d’une voix sourde et +prophétique; vous le serez, vous le serez! + +— J’accepte l’augure, monsieur d’Herblay; mais rien ne +m’arrêtera. Vous allez quitter Vaux, vous allez quitter la France; +je vous donne quatre heures pour vous mettre hors de la portée du +roi. + +— Quatre heures? fit Aramis railleur et incrédule. + +— Foi de Fouquet! nul ne vous suivra avant ce délai. Vous aurez +donc quatre heures d’avance sur tous ceux que le roi voudrait +expédier après vous. + +— Quatre heures! répéta Aramis en rugissant. + +— C’est plus qu’il n’en faut pour vous embarquer et gagner +Belle-Île, que je vous donne pour refuge. + +— Ah! murmura Aramis. + +— Belle-Île, c’est à moi pour vous, comme Vaux est à moi pour le +roi. Allez, d’Herblay, allez! tant que je vivrai, il ne tombera +pas un cheveu de votre tête. + +— Merci! dit Aramis avec une sombre ironie. + +— Partez donc, et me donnez la main pour que tous deux nous +courions, vous, au salut de votre vie, moi, au salut de mon +honneur. + +Aramis retira de son sein la main qu’il y avait cachée. Elle était +rouge de son sang; elle avait labouré sa poitrine avec ses ongles, +comme pour punir la chair d’avoir enfanté tant de projets plus +vains, plus fous, plus périssables que la vie de l’homme. Fouquet +eut horreur, eut pitié: il ouvrit les bras à Aramis. + +— Je n’avais pas d’armes, murmura celui-ci, farouche et terrible +comme l’ombre de Didon. + +Puis, sans toucher la main de Fouquet, il détourna sa vue et fit +deux pas en arrière. Son dernier mot fut une imprécation; son +dernier geste fut l’anathème que dessina cette main rougie, en +tachant Fouquet au visage de quelques gouttelettes de son sang. + +Et tous deux s’élancèrent hors de la chambre par l’escalier +secret, qui aboutissait aux cours intérieures. + +Fouquet commanda ses meilleurs chevaux, et Aramis s’arrêta au bas +de l’escalier qui conduisait à la chambre de Porthos. Il réfléchit +longtemps, pendant que le carrosse de Fouquet quittait au grand +galop le pavé de la cour principale. + +— Partir seul?... se dit Aramis. Prévenir le prince?... Oh! +fureur!... Prévenir le prince, et alors quoi faire?... Partir avec +lui?... Traîner partout ce témoignage accusateur?... La guerre?... +La guerre civile, implacable?... Sans ressource, hélas!... +Impossible!... Que fera-t-il sans moi?... Oh! sans moi, il +s’écroulera comme moi... Qui sait?... Que la destinée +s’accomplisse!... Il était condamné, qu’il demeure condamné!... +Dieu!... Démon!... Sombre et railleuse puissance qu’on appelle le +génie de l’homme, tu n’es qu’un souffle plus incertain, plus +inutile que le vent dans la montagne; tu t’appelles hasard, tu +n’es rien; tu embrasses tout de ton haleine, tu soulèves les +quartiers de roc, la montagne elle-même, et tout à coup tu te +brises devant la croix de bois mort, derrière laquelle vit une +autre puissance invisible... que tu niais peut-être, et qui se +venge de toi, et qui t’écrase sans te faire même l’honneur de dire +son nom!... Perdu!... Je suis perdu!... Que faire?... Aller à +Belle-Île?... Oui. Et Porthos qui va rester ici, et parler, et +tout conter à tous! Porthos, qui souffrira peut-être!... Je ne +veux pas que Porthos souffre. C’est un de mes membres: sa douleur +est mienne. Porthos partira avec moi, Porthos suivra ma destinée. +Il le faut. + +Et Aramis, tout à la crainte de rencontrer quelqu’un à qui cette +précipitation pût paraître suspecte, Aramis gravit l’escalier sans +être aperçu de personne. + +Porthos, revenu à peine de Paris, dormait déjà du sommeil du +juste. Son corps énorme oubliait la fatigue, comme son esprit +oubliait la pensée. + +Aramis entra léger comme une ombre, et posa sa main nerveuse sur +l’épaule du géant. + +— Allons, cria-t-il, allons, Porthos, allons! + +Porthos obéit, se leva, ouvrit les yeux avant d’avoir ouvert son +intelligence. + +— Nous partons, fit Aramis. + +— Ah! fit Porthos. + +— Nous partons à cheval, plus rapides que nous n’avons jamais +couru. + +— Ah! répéta Porthos. + +— Habillez-vous, ami. + +Et il aida le géant à s’habiller, et lui mit dans les poches son +or et ses diamants. + +Tandis qu’il se livrait à cette opération, un léger bruit attira +sa pensée. + +D’Artagnan regardait à l’embrasure de la porte. + +Aramis tressaillit. + +— Que diable faites-vous là, si agité? dit le mousquetaire. + +— Chut! souffla Porthos. + +— Nous partons en mission, ajouta l’évêque. + +— Vous êtes bien heureux! dit le mousquetaire. + +— Peuh! fit Porthos, je me sens fatigué; j’eusse aimé mieux +dormir; mais le service du roi!... + +— Est-ce que vous avez vu M. Fouquet? dit Aramis à d’Artagnan. + +— Oui, en carrosse, à l’instant. + +— Et que vous a-t-il dit? + +— Il m’a dit adieu. + +— Voilà tout? + +— Que vouliez-vous qu’il me dît autre chose? Est-ce que je ne +compte pas pour rien depuis que vous êtes tous en faveur? + +— Écoutez, dit Aramis en embrassant le mousquetaire, votre bon +temps est revenu; vous n’aurez plus à être jaloux de personne. + +— Ah bah! + +— Je vous prédis pour ce jour un événement qui doublera votre +position. + +— En vérité! + +— Vous savez que je sais les nouvelles? + +— Oh! oui! + +— Allons, Porthos, vous êtes prêt? Partons! + +— Partons! + +— Et embrassons d’Artagnan. + +— Pardieu! + +— Les chevaux? + +— Il n’en manque pas ici. Voulez-vous le mien? + +— Non, Porthos a son écurie. Adieu! adieu! + +Les deux fugitifs montèrent à cheval sous les yeux du capitaine +des mousquetaires, qui tint l’étrier à Porthos et accompagna ses +amis du regard, jusqu’à ce qu’il les eût vus disparaître. + +«En toute autre occasion, pensa le Gascon, je dirais que ces +gens-là se sauvent; mais, aujourd’hui, la politique est si changée, que +cela s’appelle aller en mission. Je le veux bien. Allons à nos +affaires.» + +Et il rentra philosophiquement à son logis. + + + + +Chapitre CCXXVIII — Comment la consigne était respectée à la +Bastille + + +Fouquet brûlait le pavé. Chemin faisant, il s’agitait d’horreur à +l’idée de ce qu’il venait d’apprendre. + +Qu’était donc, pensait-il, la jeunesse de ces hommes prodigieux, +qui, dans l’âge déjà faible, savent encore composer des plans +pareils et les exécuter sans sourciller? + +Parfois, il se demandait si tout ce qu’Aramis lui avait conté +n’était point un rêve, si la fable n’était pas le piège lui-même, +et si, en arrivant à la Bastille, lui, Fouquet, il n’allait pas +trouver un ordre d’arrestation qui l’enverrait rejoindre le roi +détrôné. + +Dans cette idée, il donna quelques ordres cachetés sur sa route, +tandis qu’on attelait les chevaux. Ces ordres s’adressaient à +M. d’Artagnan et à tous les chefs de corps dont la fidélité ne +pouvait être suspecte. + +«De cette façon, se dit Fouquet, prisonnier ou non, j’aurai rendu +le service que je dois à la cause de l’honneur. Les ordres +n’arriveront qu’après moi si je reviens libre, et, par conséquent, +on ne les aura pas décachetés. Je les reprendrai. Si je tarde, +c’est qu’il me sera arrivé malheur. Alors j’aurai du secours pour +moi et pour le roi.» + +C’est ainsi préparé qu’il arriva devant la Bastille. Le +surintendant avait fait cinq lieues et demie à l’heure. + +Tout ce qui n’était jamais arrivé à Aramis arriva dans la Bastille +à M. Fouquet. M. Fouquet eut beau se nommer, il eut beau se faire +reconnaître, il ne put jamais être introduit. + +À force de solliciter, de menacer, d’ordonner, il décida un +factionnaire à prévenir un bas officier qui prévint le major. +Quant au gouverneur, on n’eût pas même osé le déranger pour cela. + +Fouquet, dans son carrosse, à la porte de la forteresse, rongeait +son frein et attendait le retour de ce bas officier, qui reparut +enfin d’un air assez maussade. + +— Eh bien! dit Fouquet impatiemment, qu’a dit le major? + +— Eh bien! _monsieur_, répliqua le soldat, M. le major m’a ri au +nez. Il m’a dit que M. Fouquet est à Vaux, et que, fût-il à Paris, +M. Fouquet ne se lèverait pas à l’heure qu’il est. + +— Mordieu! vous êtes un troupeau de drôles! s’écria le ministre +en s’élançant hors du carrosse. + +Et, avant que le bas officier eût le temps de fermer la porte, +Fouquet s’introduisit par la fente, et courut en avant, malgré les +cris du soldat qui appelait à l’aide. + +Fouquet gagnait du terrain, peu soucieux des cris de cet homme, +lequel, ayant enfin joint Fouquet, répéta à la sentinelle de la +seconde porte: + +— À vous, à vous, sentinelle! + +Le factionnaire croisa la pique sur le ministre; mais celui-ci, +robuste et agile, emporté d’ailleurs par la colère, arracha la +pique des mains du soldat et lui en caressa rudement les épaules. +Le bas officier, qui s’approchait trop, eut sa part de la +distribution: tous deux poussèrent des cris furieux, au bruit +desquels sortit tout le premier corps de garde de l’avancée. + +Parmi ces gens, il y en eut un qui reconnut le surintendant et +s’écria: + +— Monseigneur!... Ah! monseigneur!... Arrêtez, vous autres! + +Et il arrêta effectivement les gardes qui se préparaient à venger +leurs compagnons. + +Fouquet commanda qu’on lui ouvrit la grille; mais on lui objecta +la consigne. + +Il ordonna qu’on prévînt le gouverneur; mais celui-ci était déjà +instruit de tout le bruit de la porte; à la tête d’un piquet de +vingt hommes, il accourait, suivi de son major, dans la persuasion +qu’une attaque avait lieu contre la Bastille. + +Baisemeaux reconnut aussi Fouquet, et laissa tomber son épée qu’il +tenait déjà toute brandie. + +— Ah! monseigneur, balbutia-t-il, que d’excuses!... + +— Monsieur, fit le surintendant rouge de chaleur et tout suant, +je vous fais mon compliment: votre service se fait à merveille. + +Baisemeaux pâlit, croyant que ces paroles n’étaient qu’une ironie, +présage de quelque furieuse colère. Mais Fouquet avait repris +haleine, appelant du geste la sentinelle et le bas officier, qui +se frottaient les épaules. + +— Il y a vingt pistoles pour le factionnaire, dit-il, cinquante +pour l’officier. Mon compliment, messieurs! j’en parlerai au roi. +À nous deux, monsieur de Baisemeaux. + +Et, sur un murmure de satisfaction générale, il suivit le +gouverneur au Gouvernement. + +Baisemeaux tremblait déjà de honte et d’inquiétude. La visite +matinale d’Aramis lui semblait avoir, dès à présent, des +conséquences dont un fonctionnaire pouvait, à bon droit, +s’épouvanter. + +Ce fut bien autre chose encore quand Fouquet, d’une voix brève et +avec un regard impérieux: + +— Monsieur, dit-il, vous avez vu M. d’Herblay ce matin? + +— Oui, monseigneur. + +— Eh bien! monsieur, vous n’avez pas horreur du crime dont vous +vous êtes rendu complice? + +«Allons, bien!» pensa Baisemeaux. + +Puis il ajouta tout haut: + +— Mais quel crime, monseigneur? + +— Il y a là de quoi vous faire écarteler, monsieur, songez-y! +Mais ce n’est pas le moment de s’irriter. Conduisez-moi +sur-le-champ auprès du prisonnier. + +— Auprès de quel prisonnier? fit Baisemeaux frémissant. + +— Vous faites l’ignorant, soit! C’est ce que vous pouvez faire de +mieux. En effet, si vous avouiez une pareille complicité, ce +serait fait de vous. Je veux donc bien paraître ajouter foi à +votre ignorance. + +— Je vous prie, monseigneur... + +— C’est bien. Conduisez-moi auprès du prisonnier. + +— Auprès de Marchiali? + +— Qu’est-ce que c’est que Marchiali? + +— C’est le détenu amené ce matin par M. d’Herblay. + +— On l’appelle Marchiali? fit le surintendant, troublé dans ses +convictions par la naïve assurance de Baisemeaux. + +— Oui, monseigneur, c’est sous ce nom qu’on l’a inscrit ici. + +Fouquet regarda jusqu’au fond du cœur de Baisemeaux. Il lut, avec +cette habitude des hommes que donne l’usage du pouvoir, une +sincérité absolue. D’ailleurs, en observant une minute cette +physionomie, comment croire qu’Aramis eût pris un pareil +confident? + +— C’est, dit-il au gouverneur, le prisonnier que M. d’Herblay +avait emmené avant-hier? + +— Oui, monseigneur. + +— Et qu’il a ramené ce matin? ajouta vivement Fouquet, qui +comprit aussitôt le mécanisme du plan d’Aramis. + +— C’est cela; oui, monseigneur. + +— Et il s’appelle Marchiali? + +— Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me l’enlever tant +mieux; car j’allais écrire encore à son sujet. + +— Que fait-il donc? + +— Depuis ce matin, il me mécontente extrêmement; il a des accès +de rage à faire croire que la Bastille s’écroulera par son fait. + +— Je vais vous en débarrasser, en effet, dit Fouquet. + +— Ah! tant mieux. + +— Conduisez-moi à sa prison. + +— Monseigneur me donnera bien l’ordre... + +— Quel ordre? + +— Un ordre du roi. + +— Attendez que je vous en signe un. + +— Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut l’ordre du roi. + +— Vous qui êtes si scrupuleux, dit-il, pour faire sortir les +prisonniers, montrez-moi donc l’ordre avec lequel on avait délivré +celui-ci. + +Baisemeaux montra l’ordre de délivrer Seldon. + +— Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce n’est pas Marchiali. + +— Mais Marchiali n’est pas libéré, monseigneur; il est ici. + +— Puisque vous dites que M. d’Herblay l’a emmené et ramené. + +— Je n’ai pas dit cela. + +— Vous l’avez si bien dit, qu’il me semble encore l’entendre. + +— La langue m’a fourché. + +— Monsieur de Baisemeaux, prenez garde! + +— Je n’ai rien à craindre, monseigneur, je suis en règle. + +— Osez-vous le dire? + +— Je le dirais devant un apôtre. M. d’Herblay m’a apporté un +ordre de libérer Seldon, et Seldon est libéré. + +— Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille. + +— Il faut me prouver cela, monseigneur. + +— Laissez-le-moi voir? + +— Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul +n’entre auprès des prisonniers sans un ordre exprès du roi. + +— M. d’Herblay est bien entré lui. + +— C’est ce qu’il faudrait prouver, monseigneur. + +— Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention à vos +paroles. + +— Les actes sont là. + +— M. d’Herblay est renversé. + +— Renversé, M. d’Herblay? Impossible! + +— Vous voyez qu’il vous a influencé. + +— Ce qui m’influence, monseigneur, c’est le service du roi; je +fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez. + +— Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si +vous me laissez pénétrer près du prisonnier, je vous donne un +ordre du roi à l’instant. + +— Donnez-le tout de suite, monseigneur. + +— Et que, si vous me refusez, je vous fais arrêter sur-le-champ +avec tous vos officiers. + +— Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous +réfléchirez, dit Baisemeaux fort pâle, que nous n’obéirons qu’à un +ordre du roi, et qu’il sera aussitôt fait à vous d’en avoir un +pour voir M. Marchiali, que d’en obtenir un pour me faire tant de +mal, à moi innocent. + +— C’est vrai! s’écria Fouquet furieux, c’est vrai! Eh bien! +monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il d’une voix sonore, en attirant +à lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant +d’ardeur parler à ce prisonnier? + +— Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de +frayeur; j’en tremble, je vais tomber en défaillance. + +— Vous tomberez encore mieux en défaillance tout à l’heure, +monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix mille hommes +et trente pièces de canon. + +— Mon Dieu! voilà Monseigneur qui devient fou! + +— Quand j’ameuterai contre vous et vos maudites tours tout le +peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous +ferai pendre aux créneaux de la tour du coin! + +— Monseigneur, monseigneur, par grâce! + +— Je vous donne dix minutes pour vous résoudre, ajouta Fouquet +d’une voix calme; je m’assieds ici, dans ce fauteuil, et vous +attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et +croyez-moi fou tant qu’il vous plaira; mais vous verrez! + +Baisemeaux frappa du pied comme un homme au désespoir, mais ne +répliqua rien. + +Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de l’encre, et écrivit: + +«Ordre à M. le prévôt des marchands de rassembler la garde +bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi.» + +Baisemeaux haussa les épaules; Fouquet écrivit: + +«Ordre à M. le duc de Bouillon et à M. le prince de Condé de +prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher +sur la Bastille, pour le service de Sa Majesté...» + +Baisemeaux réfléchit. Fouquet écrivit: + +«Ordre à tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et +d’appréhender au corps, partout où ils se trouveront, le chevalier +d’Herblay, évêque de Vannes, et ses complices qui sont: 1° +M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de +trahison, rébellion et lèse-majesté...» + +— Arrêtez, monseigneur, s’écria Baisemeaux; je n’y comprends +absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils déchaînés par la +folie même, peuvent arriver d’ici à deux heures, que le roi, qui +me jugera, verra si j’ai eu tort de faire fléchir la consigne +devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon, +monseigneur; vous verrez Marchiali. + +Fouquet s’élança hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en +essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front. + +— Quelle affreuse matinée! disait-il; quelle disgrâce! + +— Marchez vite! répondait Fouquet. + +Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les précéder. Il avait peur +de son compagnon. Celui-ci s’en aperçut. + +— Trêve d’enfantillages! dit-il rudement. Laissez là cet homme; +prenez les clefs vous-même et me montrez le chemin. Il ne faut pas +que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer +ici. + +— Ah! fit Baisemeaux indécis. + +— Encore! s’écria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais +sortir de la Bastille pour porter moi-même mes dépêches. + +Baisemeaux baissa la tête, prit les clefs et gravit, seul avec le +ministre, l’escalier de la tour. + +À mesure qu’ils s’avançaient dans cette tourbillonnante spirale, +certains murmures étouffés devenaient des cris distincts et +d’affreuses imprécations. + +— Qu’est-ce que cela? demanda Fouquet. + +— C’est votre Marchiali, fit le gouverneur; voilà comment hurlent +les fous! + +Il accompagna cette réponse d’un coup d’œil plus rempli +d’allusions blessantes que de politesse pour Fouquet. + +Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les +autres, de reconnaître la voix du roi. + +Il s’arrêta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux. +Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crâne avec +l’une de ces clefs. + +— Ah! cria-t-il, M. d’Herblay ne m’avait point parlé de cela. + +— Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. Où est celle +de la porte que je veux ouvrir? + +— Celle-ci. + +Un cri effrayant, suivi d’un coup terrible dans la porte, vint +faire écho dans l’escalier. + +— Retirez-vous! dit Fouquet à Baisemeaux d’une voix menaçante. + +— Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voilà deux enragés +qui vont se trouver face à face. L’un mangera l’autre, j’en suis +assuré. + +— Partez, répéta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet +escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous +prendrez la place du plus misérable des prisonniers de la +Bastille. + +— J’en mourrai, c’est sûr! grommela Baisemeaux en se retirant +d’un pas chancelant. + +Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus +formidables. Fouquet s’assura que Baisemeaux arrivait au bas des +degrés. Il mit la clef dans la première serrure. + +Ce fut alors qu’il entendit clairement la voix étranglée au roi +qui criait avec rage: + +— Au secours! je suis le roi! au secours! + +La clef de la seconde porte n’était pas la même que celle de la +première. Fouquet fut obligé de chercher dans le trousseau. + +Cependant, le roi ivre, fou, forcené, criait à tue-tête: + +— C’est M. Fouquet qui m’a fait conduire ici! Au secours contre +M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre +M. Fouquet! + +Ces vociférations déchiraient le cœur du ministre. Elles étaient +suivies de coups effrayants, frappés dans la porte avec cette +chaise dont le roi se servait comme d’un bélier. Fouquet réussit à +trouver la clef. Le roi était à bout de ses forces: il +n’articulait plus, il rugissait. + +— Mort à Fouquet! hurlait-il, mort au scélérat Fouquet! + +La porte s’ouvrit. + + + + +Chapitre CCXXIX — La reconnaissance du roi + + +Les deux hommes qui allaient se précipiter l’un vers l’autre +s’arrêtèrent soudain en s’apercevant, et poussèrent alors un cri +d’horreur. + +— Venez-vous pour m’assassiner, monsieur? dit le roi en +reconnaissant Fouquet. + +— Le roi dans cet état! murmura le ministre. + +Rien de plus effrayant, en effet, que l’aspect du jeune prince au +moment où le surprit Fouquet. Ses habits étaient en lambeaux; sa +chemise, ouverte et déchirée, buvait à la fois la sueur et le sang +qui s’échappaient de sa poitrine et de ses bras déchirés. + +Hagard, pâle, écumant, les cheveux hérissés, Louis XIV offrait +l’image la plus vraie du désespoir, de la faim et de la peur +réunis en une seule statue. Fouquet fut si touché, si troublé, +qu’il courut au roi les bras ouverts et les larmes aux yeux. + +Louis leva sur Fouquet le tronçon de bois dont il avait fait un si +furieux usage. + +— Eh bien! dit Fouquet d’une voix tremblante, ne +reconnaissez-vous pas le plus fidèle de vos amis? + +— Un ami, vous? répéta Louis avec un grincement de dents où +sonnaient la haine et la soif d’une prompte vengeance. + +— Un serviteur respectueux, ajouta Fouquet en se précipitant à +genoux. + +Le roi laissa tomber son arme. Fouquet, s’approchant, lui baisa +les genoux, et le prit tendrement entre ses bras. + +— Mon roi, mon enfant, dit-il, avez-vous dû souffrir! + +Louis, rappelé à lui-même par le changement de la situation, se +regarda, et, honteux de son désordre, honteux de sa folie, honteux +de la protection qu’il recevait, il recula. + +Fouquet ne comprit point ce mouvement. Il ne sentit pas que +l’orgueil du roi ne lui pardonnerait jamais d’avoir été témoin de +tant de faiblesse. + +— Venez, Sire, vous êtes libre, dit-il. + +— Libre? répéta le roi. Oh! vous me rendez libre après avoir osé +porter la main sur moi? + +— Vous ne le croyez pas! s’écria Fouquet indigné; vous ne croyez +pas que je sois coupable en cette circonstance! + +Et, rapidement, chaleureusement même, il lui raconta toute +l’intrigue dont on connaît les détails. + +Tant que dura le récit, Louis supporta les plus horribles +angoisses, et, le récit terminé, la grandeur du péril qu’il avait +couru le frappa bien plus encore que l’importance du secret +relatif à son frère jumeau. + +— Monsieur, dit-il soudain à Fouquet, cette double naissance est +un mensonge; il est impossible que vous en ayez été la dupe. + +— Sire! + +— Il est impossible, vous dis-je, que l’on soupçonne l’honneur, +la vertu de ma mère. Et mon premier ministre n’a pas déjà fait +justice des criminels? + +— Réfléchissez bien, Sire, avant de vous emporter, répondit +Fouquet. La naissance de votre frère... + +— Je n’ai qu’un frère: c’est Monsieur. Vous le connaissez comme +moi. Il y a complot, vous dis-je, à commencer par le gouverneur de +la Bastille. + +— Prenez garde, Sire; cet homme a été trompé, comme tout le +monde, par la ressemblance du prince. + +— La ressemblance? Allons donc! + +— Il faut cependant que ce Marchiali soit bien semblable à Votre +Majesté, pour que tous les yeux s’y laissent prendre, insista +Fouquet. + +— Folie! + +— Ne dites pas cela, Sire; les gens qui s’apprêtent à affronter +le regard de vos ministres, de votre mère, de vos officiers, de +votre famille, ces gens-là doivent être bien sûrs de la +ressemblance. + +— En effet, murmura le roi; ces gens-là, où sont-ils? + +— Mais à Vaux. + +— À Vaux! Vous souffrez qu’ils y restent? + +— Le plus pressé, ce me semble, était de délivrer Votre Majesté. +J’ai accompli ce devoir. Maintenant, faisons ce qu’ordonnera le +roi. J’attends. + +Louis réfléchit un moment. + +— Rassemblons des troupes à Paris, dit-il. + +— Les ordres sont donnés à cet effet, répliqua Fouquet. + +— Vous avez donné des ordres? s’écria le roi. + +— Pour cela, oui, Sire. Votre Majesté sera à la tête de dix mille +hommes dans une heure. + +Pour toute réponse, le roi prit la main de Fouquet avec une telle +effusion, qu’il était aisé de voir combien il avait jusqu’à cette +parole, conservé de défiance contre son ministre, malgré +l’intervention de ce dernier. + +— Et avec ces troupes, poursuivit le roi, nous irons assiéger, +dans votre maison, les rebelles, qui doivent déjà s’y être établis +ou retranchés. + +— Cela m’étonnerait, répliqua Fouquet. + +— Pourquoi? + +— Parce que leur chef, l’âme de l’entreprise, ayant été démasqué +par moi, tout le plan me semble avorté. + +— Vous avez démasqué ce faux prince, lui? + +— Non, je ne l’ai pas vu. + +— Qui donc, alors? + +— Le chef de l’entreprise, ce n’est point ce malheureux. Celui-là +n’est qu’un instrument destiné pour toute sa vie au malheur, je le +vois bien. + +— Absolument! + +— C’est M. l’abbé d’Herblay, l’évêque de Vannes. + +— Votre ami? + +— Il était mon ami, Sire, répliqua noblement Fouquet. + +— Voilà qui est malheureux pour vous, dit le roi d’un ton moins +généreux. + +— De pareilles amitiés n’avaient rien de déshonorant, tant que +j’ignorais le crime, Sire. + +— Il fallait le prévoir. + +— Si je suis coupable, je me remets aux mains de Votre Majesté. + +— Ah! monsieur Fouquet, ce n’est point là ce que je veux dire, +repartit le roi, fâché d’avoir ainsi montré l’aigreur de sa +pensée. Eh bien! je vous le déclare, malgré le masque dont ce +misérable se couvrait la face, j’ai eu comme un vague soupçon que +ce pouvait être lui. Mais, avec ce chef de l’entreprise, il y +avait un homme de main. Celui qui me menaçait de sa force +herculéenne, quel est-il? + +— Ce doit être son ami, le baron du Vallon, l’ancien +mousquetaire. + +— L’ami de d’Artagnan? l’ami du comte de La Fère? Ah! s’écria le +roi sur ce dernier nom, ne négligeons pas cette relation entre les +conspirateurs et M. de Bragelonne. + +— Sire, Sire, n’allez pas trop loin. M. de la Fère est le plus +honnête homme de France. Contentez-vous de ce que je vous livre. + +— De ce que vous me livrez? Bien! car vous me livrez les +coupables, n’est-ce pas? + +— Comment Votre Majesté l’entend-elle? demanda Fouquet. + +— J’entends, répliqua le roi, que nous allons arriver à Vaux avec +des forces, que nous ferons main basse sur ce nid de vipères, et +qu’il n’échappera rien; rien, n’est-ce pas? + +— Votre Majesté fera tuer ces hommes? s’écria Fouquet. + +— Jusqu’au dernier! + +— Oh! Sire! + +— Entendons-nous bien, monsieur Fouquet, dit le roi avec hauteur. +Je ne vis plus dans un temps où l’assassinat soit la seule, la +dernière raison des rois. Non, Dieu merci! J’ai des parlements, +moi, qui jugent en mon nom, et j’ai des échafauds où l’on exécute +mes volontés suprêmes! + +Fouquet pâlit. + +— Je prendrai la liberté, dit-il, de faire observer à Votre +Majesté que tout procès sur ces matières est un scandale mortel +pour la dignité du trône. Il ne faut pas que le nom auguste d’Anne +d’Autriche passe par les lèvres du peuple, entrouvertes pour un +sourire. + +— Il faut que justice soit faite, monsieur. + +— Bien, Sire; mais le sang royal ne peut couler sur l’échafaud! + +— Le sang royal! vous croyez cela? s’écria le roi avec fureur en +frappant du pied sur le carreau. Cette double naissance est une +invention. Là, surtout, dans cette invention, je vois le crime de +M. d’Herblay. C’est ce crime que je veux punir, bien plus que leur +violence, leur insulte. + +— Et punir de mort? + +— De mort, oui, monsieur. + +— Sire, dit avec fermeté le surintendant, dont le front, +longtemps baissé, se releva superbe, Votre Majesté fera trancher +la tête, si elle le veut, à Philippe de France, son frère; cela la +regarde, et elle consultera là-dessus Anne d’Autriche, sa mère. Ce +qu’elle ordonnera sera bien ordonné. Je ne m’en veux donc plus +mêler, pas même pour l’honneur de votre couronne; mais j’ai une +grâce à vous demander: je vous la demande. + +— Parlez, dit le roi fort troublé par les dernières paroles du +ministre. Que vous faut-il? + +— La grâce de M. d’Herblay et celle de M. du Vallon. + +— Mes assassins? + +— Deux rebelles, Sire, voilà tout. + +— Oh! je comprends que vous me demandiez grâce pour vos amis. + +— Mes amis! fit Fouquet blessé profondément. + +— Vos amis, oui; mais la sûreté de mon État exige une exemplaire +punition des coupables. + +— Je ne ferai pas observer à Votre Majesté que je viens de lui +rendre la liberté, de lui sauver la vie. + +— Monsieur! + +— Je ne lui ferai pas observer que, si M. d’Herblay eût voulu +faire son rôle d’assassin, il pouvait simplement assassiner Votre +Majesté, ce matin, dans la forêt de Sénart et que tout était fini. + +Le roi tressaillit. + +— Un coup de pistolet dans la tête, poursuivit Fouquet, et le +visage de Louis XIV, devenu méconnaissable, était à jamais +l’absolution de M. d’Herblay. + +Le roi pâlit d’épouvante à l’aspect du péril évité. + +— M. d’Herblay, continua Fouquet, s’il eût été un assassin, +n’avait pas besoin de me conter son plan pour réussir. Débarrassé +du vrai roi, il rendait le faux roi impossible à deviner. +L’usurpateur eût-il été reconnu par Anne d’Autriche, c’était +toujours un fils pour elle. L’usurpateur, pour la conscience de +M. d’Herblay, c’était toujours un roi du sang de Louis XIII. De +plus, le conspirateur avait la sûreté, le secret, l’impunité. Un +coup de pistolet lui donnait tout cela. Grâce, pour lui, au nom de +votre salut, Sire! + +Le roi, au lieu d’être touché par cette peinture si vraie de +générosité d’Aramis, se sentait cruellement humilié. Son +indomptable orgueil ne pouvait s’accoutumer à l’idée qu’un homme +avait tenu, suspendu au bout de son doigt, le fil d’une vie +royale. Chacune des paroles que Fouquet croyait efficaces pour +obtenir la grâce de ses amis portait une nouvelle goutte de venin +dans le cœur déjà ulcéré de Louis XIV. Rien ne put donc le +fléchir, et, s’adressant impétueusement à Fouquet: + +— Je ne sais vraiment pas, monsieur, dit-il, pourquoi vous me +demandez grâce pour ces gens-là! À quoi bon demander ce qu’on peut +avoir sans le solliciter? + +— Je ne vous comprends pas, Sire. + +— C’est aisé, pourtant. Où suis-je ici? + +— À la Bastille, Sire. + +— Oui, dans un cachot. Je passe pour un fou, n’est-ce pas? + +— C’est vrai, Sire. + +— Et nul ne connaît ici que Marchiali? + +— Assurément. + +— Eh bien! ne changez rien à la situation. Laissez le fou pourrir +dans un cachot de la Bastille, et MM. d’Herblay et du Vallon n’ont +pas besoin de ma grâce. Leur nouveau roi les absoudra. + +— Votre Majesté me fait injure, Sire, et elle a tort, répliqua +sèchement Fouquet. Je ne suis pas assez enfant, M. d’Herblay n’est +pas assez inepte, pour avoir oublié de faire toutes ces +réflexions, et, si j’eusse voulu faire un nouveau roi, comme vous +dites, je n’avais aucun besoin de venir forcer les portes de la +Bastille pour vous en tirer. Cela tombe sous le sens. Votre +Majesté a l’esprit troublé par la colère. Autrement, elle +n’offenserait pas sans raison, celui de ses serviteurs qui lui a +rendu le plus important service. + +Louis s’aperçut qu’il avait été trop loin, que les portes de la +Bastille étaient encore fermées sur lui, tandis que s’ouvraient +peu à peu les écluses derrière lesquelles ce généreux Fouquet +contenait sa colère. + +— Je n’ai pas dit cela pour vous humilier. À Dieu ne plaise! +monsieur! répliqua-t-il. Seulement, vous vous adressez à moi pour +obtenir une grâce, et je vous réponds selon ma conscience; or, +suivant ma conscience, les coupables dont nous parlons ne sont pas +dignes de grâce ni de pardon. + +Fouquet ne répliqua rien. + +— Ce que je fais là, ajouta le roi, est généreux comme ce que +vous avez fait; car je suis en votre pouvoir. Je dirai même que +c’est plus généreux, attendu que vous me placez en face de +conditions d’où peuvent dépendre ma liberté, ma vie, et que +refuser, c’est en faire le sacrifice. + +— J’ai tort, en effet, répondit Fouquet. Oui, j’avais l’air +d’extorquer une grâce; je me repens, je demande pardon à Votre +Majesté. + +— Et vous êtes pardonné, mon cher monsieur Fouquet, fit le roi +avec un sourire qui acheva de ramener la sérénité sur son visage, +que tant d’événements avaient altéré depuis la veille. + +— J’ai ma grâce, reprit obstinément le ministre; mais +MM. d’Herblay et du Vallon? + +— N’obtiendront jamais la leur, tant que je vivrai, répliqua le +roi inflexible. Rendez-moi le service de ne m’en plus parler. + +— Votre Majesté sera obéie. + +— Et vous ne m’en conserverez pas rancune? + +— Oh! non, Sire; car j’avais prévu le cas. + +— Vous aviez prévu que je refuserais la grâce de ces messieurs? + +— Assurément, et toutes mes mesures étaient prises en +conséquence. + +— Qu’entendez-vous dire? s’écria le roi surpris. + +— M. d’Herblay venait, pour ainsi dire, se livrer en mes mains. +M. d’Herblay me laissait le bonheur de sauver mon roi et mon pays. +Je ne pouvais condamner M. d’Herblay à la mort. Je ne pouvais non +plus l’exposer au courroux très légitime de Votre Majesté. C’eût +été la même chose que de le tuer moi-même. + +— Eh bien! qu’avez-vous fait? + +— Sire, j’ai donné à M. d’Herblay mes meilleurs chevaux, et ils +ont quatre heures d’avance sur tous ceux que Votre Majesté pourra +envoyer après lui. + +— Soit! murmura le roi; mais le monde est assez grand pour que +mes coureurs gagnent sur vos chevaux les quatre heures de gain que +vous avez données à M. d’Herblay. + +— En lui donnant ces quatre heures, Sire, je savais lui donner la +vie. Il aura la vie. + +— Comment cela? + +— Après avoir bien couru, toujours en avant de quatre heures sur +vos mousquetaires, il arrivera dans mon château de Belle-Île, où +je lui ai donné asile. + +— Soit! mais vous oubliez que vous m’avez donné Belle-Île. + +— Pas pour faire arrêter mes amis. + +— Vous me le reprenez, alors? + +— Pour cela oui, Sire. + +— Mes mousquetaires le reprendront, et tout sera dit. + +— Ni vos mousquetaires ni même votre armée, Sire, dit froidement +Fouquet. Belle-Île est imprenable. + +Le roi devint livide, un éclair jaillit de ses yeux. Fouquet se +sentit perdu; mais il n’était pas de ceux qui reculent devant la +voix de l’honneur. Il soutint le regard envenimé du roi. Celui-ci +dévora sa rage, et, après un silence: + +— Allons-nous à Vaux? dit-il. + +— Je suis aux ordres de Votre Majesté, répliqua Fouquet en +s’inclinant profondément; mais je crois que Votre Majesté ne peut +se dispenser de changer d’habits avant de paraître devant sa cour. + +— Nous passerons par le Louvre, dit le roi. Allons. + +Et ils sortirent devant Baisemeaux effaré, qui, une fois encore, +regarda sortir Marchiali, et s’arracha le peu de cheveux qui lui +restaient. + +Il est vrai que Fouquet lui donna décharge du prisonnier et que le +roi écrivit au-dessous: _Vu et approuvé: Louis_; folie que +Baisemeaux, incapable d’assembler deux idées, accueillit par un +héroïque coup de poing qu’il se bourra dans les mâchoires. + + + + +Chapitre CCXXX — Le faux roi + + +Cependant, à Vaux, la royauté usurpatrice continuait bravement son +rôle. + +Philippe donna ordre qu’on introduisît pour son petit lever les +grandes entrées, déjà prêtes à paraître devant le roi. Il se +décida à donner cet ordre, malgré l’absence de M. d’Herblay, qui +ne revenait pas, et nos lecteurs savent pour quelle raison. Mais +le prince, ne croyant pas que cette absence pût se prolonger, +voulait, comme tous les esprits téméraires, essayer sa valeur et +sa fortune, loin de toute protection, de tout conseil. + +Une autre raison l’y poussait. Anne d’Autriche allait paraître; la +mère coupable allait se trouver en présence de son fils sacrifié. +Philippe ne voulait pas, s’il avait une faiblesse, en rendre +témoin l’homme envers lequel il était désormais tenu de déployer +tant de force. + +Philippe ouvrit les deux battants de la porte, et plusieurs +personnes entrèrent silencieusement. Philippe ne bougea point tant +que ses valets de chambre l’habillèrent. Il avait vu, la veille, +les habitudes de son frère. Il fit le roi, de manière à n’éveiller +aucun soupçon. + +Ce fut donc tout habillé, avec l’habit de chasse, qu’il reçut les +visiteurs. Sa mémoire et les notes d’Aramis lui annoncèrent tout +d’abord Anne d’Autriche, à laquelle Monsieur donnait la main, puis +Madame avec M. de Saint-Aignan. + +Il sourit en voyant ces visages, et frissonna en reconnaissant sa +mère. + +Cette figure noble et imposante, ravagée par la douleur, vint +plaider dans son cœur la cause de cette fameuse reine qui avait +immolé un enfant à la raison d’État. Il trouva que sa mère était +belle. Il savait que Louis XIV l’aimait, il se promit de l’aimer +aussi, et de ne pas être pour sa vieillesse un châtiment cruel. + +Il regarda son frère avec un attendrissement facile à comprendre. +Celui-ci n’avait rien usurpé, rien gâté dans sa vie. Rameau +écarté, il laissait monter la tige, sans souci de l’élévation et +de la majesté de sa vie. Philippe se promit d’être bon frère, pour +ce prince auquel suffisait l’or, qui donne les plaisirs. + +Il salua d’un air affectueux Saint-Aignan, qui s’épuisait en +sourires et révérences, et tendit la main en tremblant à +Henriette, sa belle-sœur, dont la beauté le frappa. Mais il vit +dans les yeux de cette princesse un reste de froideur qui lui plut +pour la facilité de leurs relations futures. + +«Combien me sera-t-il plus aisé, pensait-il, d’être le frère de +cette femme que son galant, si elle me témoigne une froideur que +mon frère ne pouvait avoir pour elle, et qui m’est imposée comme +un devoir.» + +La seule visite qu’il redoutât en ce moment était celle de la +reine; son cœur, son esprit venaient d’être ébranlés par une +épreuve si violente, que, malgré leur trempe solide, ils ne +supporteraient peut-être pas un nouveau choc. Heureusement, la +reine ne vint pas. + +Alors commença, de la part d’Anne d’Autriche, une dissertation +politique sur l’accueil que M. Fouquet avait fait à la maison de +France. Elle entremêla ses hostilités de compliments à l’adresse +du roi, de questions sur sa santé, de petites flatteries +maternelles, et de ruses diplomatiques. + +— Eh bien! mon fils, dit-elle, êtes-vous revenu sur le compte de +M. Fouquet. + +— Saint-Aignan, dit Philippe, veuillez aller savoir des nouvelles +de la reine. + +À ces mots, les premiers que Philippe eût prononcés tout haut, la +légère différence qu’il y avait entre sa voix et celle de Louis +XIV fut sensible aux oreilles maternelles; Anne d’Autriche regarda +fixement son fils. + +De Saint-Aignan sortit. Philippe continua. + +— Madame, je n’aime pas qu’on me dise du mal de M. Fouquet, vous +le savez, et vous m’en avez dit du bien vous-même. + +— C’est vrai; aussi ne fais-je que vous questionner sur l’état de +vos sentiments à son égard. + +— Sire, dit Henriette, j’ai, moi, toujours aimé M. Fouquet. C’est +un homme de bon goût, un brave homme. + +— Un surintendant qui ne lésine jamais, ajouta Monsieur, et qui +paie en or toutes les cédules que j’ai sur lui. + +— On compte trop ici chacun pour soi, dit la vieille reine. +Personne ne compte pour l’État: M. Fouquet, c’est un fait, +M. Fouquet ruine l’État. + +— Allons, ma mère, repartit Philippe d’un ton plus bas, est-ce +que, vous aussi, vous vous faites le bouclier de M. Colbert? + +— Comment cela? fit la vieille reine surprise. + +— C’est que, en vérité, reprit Philippe, je vous entends parler +là comme parlerait votre vieille amie, Mme de Chevreuse. + +À ce nom, Anne d’Autriche pâlit et pinça ses lèvres. Philippe +avait irrité la lionne. + +— Que venez-vous me parler de Mme de Chevreuse, fit-elle, et +quelle humeur avez-vous aujourd’hui contre moi? + +Philippe continua: + +— Est-ce que Mme de Chevreuse n’a pas toujours une ligue à faire +contre quelqu’un? est-ce que Mme de Chevreuse n’a pas été vous +rendre une visite, ma mère? + +— Monsieur, vous me parlez ici d’une telle sorte, repartit la +vieille reine, que je crois entendre le roi votre père. + +— Mon père n’aimait pas Mme de Chevreuse, et il avait raison, dit +le prince. Moi, je ne l’aime pas non plus, et, si elle s’avise de +venir, comme elle y venait autrefois, semer les divisions et les +haines sous prétexte de mendier de l’argent, eh bien!... + +— Eh bien? dit fièrement Anne d’Autriche provoquant elle-même +l’orage. + +— Eh bien! repartit avec résolution le jeune homme, je chasserai +du royaume Mme de Chevreuse, et avec elle tous les artisans de +secrets et de mystères. + +Il n’avait pas calculé la portée de ce mot terrible, ou peut-être +avait-il voulu en juger l’effet, comme ceux qui, souffrant d’une +douleur chronique et cherchant à rompre la monotonie de cette +souffrance appuient sur leur plaie pour se procurer une douleur +aiguë. + +Anne d’Autriche faillit s’évanouir; ses yeux ouverts, mais atones, +cessèrent de voir pendant un moment; elle tendit les bras à son +autre fils, qui aussitôt l’embrassa sans crainte d’irriter le roi. + +— Sire, murmura-t-elle, vous traitez cruellement votre mère. + +— Mais en quoi, madame? répliqua-t-il. Je ne parle que de +Mme de Chevreuse, et ma mère préfère-t-elle Mme de Chevreuse à la +sûreté de mon État et à la sécurité de ma personne? Eh bien! je +vous dis que Mme de Chevreuse est venue en France pour emprunter +de l’argent, qu’elle s’est adressée à M. Fouquet pour lui vendre +certain secret. + +— Certain secret? s’écria Anne d’Autriche. + +— Concernant de prétendus vols que M. le surintendant aurait +commis; ce qui est faux, ajouta Philippe. M. Fouquet l’a fait +chasser avec indignation, préférant l’estime du roi à toute +complicité avec des intrigants. Alors, Mme de Chevreuse a vendu le +secret à M. Colbert, et, comme elle est insatiable, et qu’il ne +lui suffit pas d’avoir extorqué cent mille écus à ce commis, elle +a cherché plus haut si elle ne trouverait pas des sources plus +profondes... Est ce vrai, madame? + +— Vous savez tout, Sire, dit la reine, plus inquiète qu’irritée. + +— Or, poursuivit Philippe, j’ai bien le droit d’en vouloir à +cette furie qui vient tramer à ma Cour le déshonneur des uns et la +ruine des autres. Si Dieu a souffert que certains crimes fussent +commis, et s’il les a cachés dans l’ombre de sa clémence, je +n’admets pas que Mme de Chevreuse ait le pouvoir de contrecarrer +les desseins de Dieu. + +Cette dernière partie du discours de Philippe avait tellement +agité la reine mère, que son fils en eut pitié. Il lui prit et lui +baisa tendrement la main; elle ne sentit pas que, dans ce baiser +donné malgré les révoltes et les rancunes du cœur, il y avait +tout un pardon de huit années d’horribles souffrances. + +Philippe laissa un instant de silence engloutir les émotions qui +venaient de se produire; puis avec une sorte de gaieté: + +— Nous ne partirons pas encore aujourd’hui, dit-il; j’ai un plan. + +Et il se tourna vers la porte, où il espérait voir Aramis, dont +l’absence commençait à lui peser. + +La reine mère voulut prendre congé. + +— Demeurez, ma mère, dit-il; je veux vous faire faire la paix +avec M. Fouquet. + +— Mais je n’en veux pas à M. Fouquet; je craignais seulement ses +prodigalités. + +— Nous y mettrons ordre, et ne prendrons du surintendant que les +bonnes qualités. + +— Que cherche donc Votre Majesté? dit Henriette voyant le roi +regarder encore vers la porte, et désirant lui décocher un trait +au cœur; car elle supposait qu’il attendait La Vallière ou une +lettre d’elle. + +— Ma sœur, dit le jeune homme, qui venait de la deviner, grâce à +cette merveilleuse perspicacité dont la fortune lui allait +désormais permettre l’exercice, ma sœur, j’attends un homme +extrêmement distingué, un conseiller des plus habiles que je veux +vous présenter à tous, en le recommandant à vos bonnes grâces. Ah! +entrez donc, d’Artagnan. + +D’Artagnan parut. + +— Que veut Sa Majesté? + +— Dites donc, où est M. l’évêque de Vannes, votre ami? + +— Mais, Sire... + +— Je l’attends et ne le vois pas venir. Qu’on me le cherche. + +D’Artagnan demeura un instant stupéfait, mais bientôt, +réfléchissant qu’Aramis avait quitté Vaux secrètement avec une +mission du roi, il en conclut que le roi voulait garder le secret. + +— Sire, répliqua-t-il, est-ce que Votre Majesté veut absolument +qu’on lui amène M. d’Herblay? + +— Absolument n’est pas le mot, répliqua Philippe; je n’en ai pas +un tel besoin; mais si on me le trouvait... + +«J’ai deviné», se dit d’Artagnan. + +— Ce M. d’Herblay, dit Anne d’Autriche, c’est l’évêque de Vannes? + +— Oui, madame. + +— Un ami de M. Fouquet? + +— Oui, madame, un ancien mousquetaire. + +Anne d’Autriche rougit. + +— Un de ces quatre braves qui, jadis, firent tant de merveilles. + +La vieille reine se repentit d’avoir voulu mordre; elle rompit +l’entretien pour y conserver le reste de ses dents. + +— Quel que soit votre choix, Sire, dit-elle, je le tiens pour +excellent. + +Tous s’inclinèrent. + +— Vous verrez, continua Philippe, la profondeur de +M. de Richelieu, moins l’avarice de M. de Mazarin. + +— Un premier ministre, Sire? demanda Monsieur effrayé... + +— Je vous conterai cela, mon frère; mais c’est étrange que +M. d’Herblay ne soit pas ici! + +Il appela. + +— Qu’on prévienne M. Fouquet, dit-il, j’ai à lui parler... Oh! +devant vous, devant vous; ne vous retirez point. + +M. de Saint-Aignan revint, apportant des nouvelles satisfaisantes +de la reine, qui gardait le lit seulement par précaution, et pour +avoir la force de suivre toutes les volontés du roi. + +Tandis que l’on cherchait partout M. Fouquet et Aramis, le nouveau +roi continuait paisiblement ses épreuves, et tout le monde, +famille, officiers, valets, reconnaissait le roi à son geste, à sa +voix, à ses habitudes. + +De son côté, Philippe, appliquant sur tous les visages la note et +le dessin fidèles fournis par son complice Aramis, se conduisait +de façon à ne pas même soulever un soupçon dans l’esprit de ceux +qui l’entouraient. + +Rien désormais ne pouvait inquiéter l’usurpateur. Avec quelle +étrange facilité la Providence ne venait-elle pas de renverser la +plus haute fortune du monde, pour y substituer la plus humble! + +Philippe admirait cette bonté de Dieu à son égard, et la secondait +avec toutes les ressources de son admirable nature. Mais il +sentait parfois comme une ombre se glisser sur les rayons de sa +nouvelle gloire. Aramis ne paraissait pas. + +La conversation avait langui dans la famille royale; Philippe, +préoccupé, oubliait de congédier son frère et Madame Henriette. +Ceux-ci s’étonnaient et perdaient peu à peu patience. Anne +d’Autriche se pencha vers son fils et lui adressa quelques mots en +espagnol. + +Philippe ignorait complètement cette langue; il pâlit devant cet +obstacle inattendu. Mais, comme si l’esprit de l’imperturbable +Aramis l’eût couvert de son infaillibilité, au lieu de se +déconcerter, Philippe se leva. + +— Eh bien! quoi? Répondez, dit Anne d’Autriche. + +— Quel est tout ce bruit? demanda Philippe en se tournant vers la +porte de l’escalier dérobé. + +Et l’on entendait une voix qui criait: + +— Par ici, par ici! Encore quelques degrés, Sire! + +— La voix de M. Fouquet? dit d’Artagnan placé près de la reine +mère. + +— M. d’Herblay ne saurait être loin, ajouta Philippe. Mais il vit +ce qu’il était bien loin de s’attendre à voir si près de lui. + +Tous les yeux s’étaient tournés vers la porte par laquelle allait +entrer M. Fouquet; mais ce ne fut pas lui qui entra. + +Un cri terrible partit de tous les coins de la chambre, cri +douloureux poussé par le roi et les assistants. + +Il n’est pas donné aux hommes, même à ceux dont la destinée +renferme le plus d’éléments étranges et d’accidents merveilleux, +de contempler un spectacle pareil à celui qu’offrait la chambre +royale en ce moment. + +Les volets, à demi clos, ne laissaient pénétrer qu’une lumière +incertaine tamisée par de grands rideaux de velours doublés d’une +épaisse soie. + +Dans cette pénombre moelleuse s’étaient peu à peu dilatés les +yeux, et chacun des assistants voyait les autres plutôt avec la +confiance qu’avec la vue. Toutefois, on en arrive, dans ces +circonstances, à ne laisser échapper aucun des détails +environnants et le nouvel objet qui se présente apparaît lumineux +comme s’il était éclairé par le soleil. + +C’est ce qui arriva pour Louis XIV, lorsqu’il se montra pâle et le +sourcil froncé sous la portière de l’escalier secret. + +Fouquet laissa voir, derrière, son visage empreint de sévérité et +de tristesse. + +La reine mère, qui aperçut Louis XIV, et qui tenait la main de +Philippe, poussa le cri dont nous avons parlé, comme elle eût fait +en voyant un fantôme. + +Monsieur eut un mouvement d’éblouissement et tourna la tête, de +celui des deux rois qu’il apercevait en face, vers celui aux côtés +duquel il se trouvait. + +Madame fit un pas en avant, croyant voir se refléter, dans une +glace, son beau-frère. + +Et, de fait, l’illusion était possible. + +Les deux princes, défaits l’un et l’autre, car nous renonçons à +peindre l’épouvantable saisissement de Philippe, et tremblants +tous deux, crispant l’un et l’autre une main convulsive, se +mesuraient du regard et plongeaient leurs yeux comme des poignards +dans l’âme l’un de l’autre. Muets, haletants, courbés, ils +paraissaient prêts à fondre sur un ennemi. + +Cette ressemblance inouïe du visage, du geste, de la taille, tout, +jusqu’à une ressemblance de costume décidée par le hasard, car +Louis XIV était allé prendre au Louvre un habit de velours violet, +cette parfaite analogie des deux princes acheva de bouleverser le +cœur d’Anne d’Autriche. + +Elle ne devinait pourtant pas encore la vérité. Il y a de ces +malheurs que nul ne veut accepter dans la vie. On aime mieux +croire au surnaturel, à l’impossible. + +Louis n’avait pas compté sur ces obstacles. Il s’attendait, en +entrant seulement, à être reconnu. Soleil vivant, il ne souffrait +pas le soupçon d’une parité avec qui que ce fût. Il n’admettait +pas que tout flambeau ne devînt ténèbres à l’instant où il faisait +luire son rayon vainqueur. + +Aussi, à l’aspect de Philippe, fut-il plus terrifié peut-être +qu’aucun autre autour de lui, et son silence son immobilité, +furent ce temps de recueillement et de calme qui précède les +violentes explosions de la colère. + +Mais Fouquet, qui pourrait peindre son saisissement et sa stupeur, +en présence de ce portrait vivant de son maître? Fouquet pensa +qu’Aramis avait raison, que ce nouveau venu était un roi aussi pur +dans sa race que l’autre, et que, pour avoir répudié toute +participation à ce coup d’État si habilement fait par le général +des jésuites, il fallait être un fol enthousiaste indigne à jamais +de tremper ses mains dans une œuvre politique. + +Et puis c’était le sang de Louis XIII que Fouquet sacrifiait au +sang de Louis XIII; c’était à une ambition égoïste qu’il +sacrifiait une noble ambition; c’était au droit de garder qu’il +sacrifiait le droit d’avoir. Toute l’étendue de sa faute lui fut +révélée par le seul aspect du prétendant. + +Tout ce qui se passa dans l’esprit de Fouquet fut perdu pour les +assistants. Il eut cinq minutes pour concentrer ses méditations +sur ce point du cas de conscience; cinq minutes, c’est-à-dire cinq +siècles, pendant lesquels les deux rois et leur famille trouvèrent +à peine le temps de respirer d’une si terrible secousse. + +D’Artagnan, adossé au mur, en face de Fouquet, le poing sur son +front, l’œil fixe, se demandait la raison d’un si merveilleux +prodige. Il n’eût pu dire sur-le-champ pourquoi il doutait; mais +il savait, assurément, qu’il avait eu raison de douter, et que, +dans cette rencontre des deux Louis XIV, gisait toute la +difficulté qui, pendant ces derniers jours, avait rendu la +conduite d’Aramis si suspecte au mousquetaire. + +Toutefois, ces idées étaient enveloppées de voiles épais. Les +acteurs de cette scène semblaient nager dans les vapeurs d’un +lourd réveil. + +Soudain Louis XIV, plus impatient et plus habitué à commander, +courut à un des volets, qu’il ouvrit en déchirant les rideaux. Un +flot de vive lumière entra dans la chambre et fit reculer Philippe +jusqu’à l’alcôve. + +Ce mouvement, Louis le saisit avec ardeur, et, s’adressant à la +reine: + +— Ma mère, dit-il, ne reconnaissez-vous pas votre fils, puisque +chacun ici a méconnu son roi? + +Anne d’Autriche tressaillit et leva les bras au ciel sans pouvoir +articuler un mot. + +— Ma mère, dit Philippe avec une voix calme, ne reconnaissez-vous +pas votre fils? + +Et, cette fois, Louis recula à son tour. + +Quant à Anne d’Autriche, elle perdit l’équilibre, frappée à la +tête et au cœur par le remords. Nul ne l’aidant, car tous étaient +pétrifiés, elle tomba sur son fauteuil en poussant un faible +soupir. + +Louis ne put supporter ce spectacle et cet affront. Il bondit vers +d’Artagnan, que le vertige commençait à gagner, et qui chancelait +en frôlant la porte, son point d’appui. + +— À moi, dit-il, mousquetaire! Regardez-nous au visage, et voyez +lequel, de lui ou de moi, est plus pâle. + +Ce cri réveilla d’Artagnan et vint remuer en son cœur la fibre de +l’obéissance. Il secoua son front, et, sans hésiter désormais, il +marcha vers Philippe, sur l’épaule duquel il appuya la main en +disant: Monsieur, vous êtes mon prisonnier! + +Philippe ne leva pas les yeux au ciel, ne bougea pas de la place +où il se tenait comme cramponné au parquet, l’œil profondément +attaché sur le roi son frère. Il lui reprochait, dans un sublime +silence, tous ses malheurs passés, toutes ses tortures de +l’avenir. Contre ce langage de l’âme, le roi ne se sentit plus de +force; il baissa les yeux, entraîna précipitamment son frère et sa +belle-sœur, oubliant sa mère étendue sans mouvement à trois pas +du fils qu’elle laissait une seconde fois condamner à la mort. +Philippe s’approcha d’Anne d’Autriche, et lui dit d’une voix douce +et noblement émue: + +— Si je n’étais pas votre fils, je vous maudirais, ma mère, pour +m’avoir rendu si malheureux. + +D’Artagnan sentit un frisson passer dans la moelle de ses os. Il +salua respectueusement le jeune prince, et lui dit à demi courbé: + +— Excusez-moi, monseigneur, je ne suis qu’un soldat, et mes +serments sont à celui qui sort de cette chambre. + +— Merci, monsieur d’Artagnan. Mais qu’est devenu M. d’Herblay? + +— M. d’Herblay est en sûreté, monseigneur, dit une voix derrière +eux, et nul, moi vivant ou libre, ne fera tomber un cheveu de sa +tête. + +— Monsieur Fouquet! dit le prince en souriant tristement. + +— Pardonnez-moi, monseigneur, dit Fouquet en s’agenouillant; mais +celui qui vient de sortir d’ici était mon hôte. + +— Voilà, murmura Philippe avec un soupir, de braves amis et de +bons cœurs. Ils me font regretter ce monde. Marchez, monsieur +d’Artagnan, je vous suis. + +Au moment où le capitaine des mousquetaires allait sortir, Colbert +apparut, remit à d’Artagnan un ordre du roi et se retira. + +D’Artagnan le lut et froissa le papier avec rage. + +— Qu’y a-t-il? demanda le prince. + +— Lisez, monseigneur, repartit le mousquetaire. + +Philippe lut ces mots tracés à la hâte de la main de Louis XIV: + +«M. d’Artagnan conduira le prisonnier aux îles Sainte-Marguerite. +Il lui couvrira le visage d’une visière de fer, que le prisonnier +ne pourra lever sous peine de vie.» + +— C’est juste, dit Philippe avec résignation. Je suis prêt. + +— Aramis avait raison, dit Fouquet, bas, au mousquetaire; +celui-ci est roi bien autant que l’autre. + +— Plus! répliqua d’Artagnan. Il ne lui manque que moi et vous. + + + + +Chapitre CCXXXI — Où Porthos croit courir après un duché + + +Aramis et Porthos, ayant profité du temps accordé par Fouquet, +faisaient, par leur rapidité, honneur à la cavalerie française. + +Porthos ne comprenait pas bien pour quel genre de mission on le +forçait à déployer une vélocité pareille: mais comme il voyait +Aramis piquant avec rage, lui, Porthos, piquait avec fureur. + +Ils eurent ainsi bientôt mis douze lieues entre eux et Vaux; puis +il fallut changer de chevaux et organiser une sorte de service de +poste. C’est pendant un relais que Porthos se hasarda discrètement +à interroger Aramis. + +— Chut! répliqua celui-ci; sachez seulement que notre fortune +dépend de notre rapidité. + +Comme si Porthos eût été le mousquetaire sans sou ni maille de +1626, il poussa en avant. Ce mot magique de fortune signifie +toujours quelque chose à l’oreille humaine. Il veut dire assez, +pour ceux qui n’ont rien; il veut dire trop, pour ceux qui ont +assez. + +— On me fera duc, dit Porthos tout haut. + +Il se parlait à lui-même. + +— Cela est possible, répliqua en souriant à sa façon Aramis, +dépassé par le cheval de Porthos. + +Cependant la tête d’Aramis était en feu; l’activité du corps +n’avait pas encore réussi à surmonter celle de l’esprit. Tout ce +qu’il y a de colères rugissantes, de douleurs aux dents aiguës, de +menaces mortelles, se tordait, et mordait, et grondait dans la +pensée du prélat vaincu. + +Sa physionomie offrait les traces bien visibles de ce rude combat. +Libre, sur le grand chemin, de s’abandonner au moins aux +impressions du moment, Aramis ne se privait pas de blasphémer à +chaque écart du cheval, à chaque inégalité de la route. Pâle, +parfois inondé de sueurs bouillantes, tantôt sec et glacé, il +battait les chevaux et leur ensanglantait les flancs. + +Porthos en gémissait, lui dont le défaut dominant n’était pas la +sensibilité. Ainsi coururent-ils pendant huit grandes heures, et +ils arrivèrent à Orléans. + +Il était quatre heures de l’après-midi. Aramis, en interrogeant +ses souvenirs, pensa que rien ne démontrait la poursuite possible. + +Il eût été sans exemple qu’une troupe capable de prendre Porthos +et lui fût fournie de relais suffisants pour faire quarante lieues +en huit heures. Ainsi, en admettant la poursuite, ce qui n’était +pas manifeste, les fuyards avaient cinq bonnes heures d’avance sur +les poursuivants. + +Aramis pensa que se reposer n’était pas imprudence, mais que +continuer était un coup de partie. En effet, vingt lieues de plus +fournies avec cette rapidité, vingt lieues dévorées, et nul, pas +même d’Artagnan, ne pourrait rattraper les ennemis du roi. + +Aramis fit donc à Porthos le chagrin de remonter à cheval. On +courut jusqu’à sept heures du soir; on n’avait plus qu’une poste +pour arriver à Blois. + +Mais, là, un contretemps diabolique vint alarmer Aramis. Les +chevaux manquaient à la poste. + +Le prélat se demanda par quelle machination infernale ses ennemis +étaient arrivés à lui ôter le moyen d’aller plus loin, lui qui ne +reconnaissait pas le hasard pour un dieu, lui qui trouvait à tout +résultat sa cause; il aimait mieux croire que le refus du maître +de poste, à une pareille heure, dans un pareil pays, était la +suite d’un ordre émané de haut; ordre donné en vue d’arrêter court +le faiseur de majesté dans sa fuite. + +Mais, au moment où il allait s’emporter pour avoir, soit une +explication, soit un cheval, une idée lui vint. Il se rappela que +le comte de La Fère logeait dans les environs. + +— Je ne voyage pas, dit-il, et je ne fais pas poste entière. +Donnez-moi deux chevaux pour aller rendre visite à un seigneur de +mes amis qui habite près d’ici. + +— Quel seigneur? demanda le maître de poste. + +— M. le comte de La Fère. + +— Oh! répondit cet homme en se découvrant avec respect, un digne +seigneur. Mais, quel que soit mon désir de lui être agréable, je +ne puis vous donner deux chevaux; tous ceux de ma poste sont +retenus par M. le duc de Beaufort. + +— Ah! fit Aramis désappointé. + +— Seulement, continua le maître de poste, s’il vous plaît de +monter dans un petit chariot que j’ai, j’y ferai mettre un vieux +cheval aveugle qui n’a plus que des jambes, et qui vous conduira +chez M. le comte de La Fère. + +— Cela vaut un louis, dit Aramis. + +— Non, monsieur, cela ne vaut jamais qu’un écu; c’est le prix que +me paie M. Grimaud, l’intendant du comte, toutes les fois qu’il se +sert de mon chariot, et je ne voudrais pas que M. le comte eût à +me reprocher d’avoir fait payer trop cher un de ses amis. + +— Ce sera comme il vous plaira, dit Aramis, et surtout comme il +plaira au comte de La Fère, que je me garderai bien de désobliger. +Vous aurez votre écu; seulement, j’ai bien le droit de vous donner +un louis pour votre idée. + +— Sans doute, répliqua le maître tout joyeux. + +Et il attela lui-même son vieux cheval à la carriole criarde. + +Pendant ce temps-là, Porthos était curieux à voir. Il se figurait +avoir découvert le secret; il ne se sentait pas d’aise: d’abord, +parce que la visite chez Athos lui était particulièrement +agréable; ensuite, parce qu’il était dans l’espérance de trouver à +la fois un bon lit et un bon souper. + +Le maître, ayant fini d’atteler, proposa un de ses valets pour +conduire les étrangers à La Fère. + +Porthos s’assit dans le fond avec Aramis et lui dit à l’oreille: + +— Je comprends. + +— Ah! ah! répondit Aramis; et que comprenez-vous, cher ami? + +— Nous allons, de la part du roi, faire quelque grande +proposition à Athos. + +— Peuh! fit Aramis. + +— Ne me dites rien, ajouta le bon Porthos en essayant de +contrepeser assez solidement pour éviter les cahots; ne me dites +rien, je devinerai. + +— Eh bien! c’est cela, mon ami, devinez, devinez. + +On arriva vers neuf heures du soir chez Athos, par un clair de +lune magnifique. + +Cette admirable clarté réjouissait Porthos au-delà de toute +expression; mais Aramis s’en montra incommodé à un degré presque +égal. Il en témoigna quelque chose à Porthos, qui lui répondit: + +— Bien! je devine encore. La mission est secrète. + +Ce furent ses derniers mots en voiture. + +Le conducteur les interrompit par ceux-ci: + +— Messieurs, vous êtes arrivés. + +Porthos et son compagnon descendirent devant la porte du petit +château. + +C’est là que nous allons retrouver Athos et Bragelonne, disparus +tous deux depuis la découverte de l’infidélité de La Vallière. + +S’il est un mot plein de vérité, c’est celui-ci: les grandes +douleurs renferment en elles-mêmes le germe de leur consolation. + +En effet, cette douloureuse blessure faite à Raoul avait rapproché +de lui son père, et Dieu sait si elles étaient douces, les +consolations qui coulaient de la bouche éloquente et du cœur +généreux d’Athos. + +La blessure ne s’était point cicatrisée; mais Athos, à force de +converser avec son fils, à force de mêler un peu de sa vie à lui +dans celle du jeune homme, avait fini par lui faire comprendre que +cette douleur de la première infidélité est nécessaire à toute +existence humaine, et que nul n’a aimé sans la connaître. + +Raoul écoutait souvent, il n’entendait pas. Rien ne remplace, dans +le cœur vivement épris, le souvenir et la pensée de l’objet aimé. +Raoul répondait alors à son père: + +— Monsieur, tout ce que vous me dites est vrai; je crois que nul +n’a autant souffert que vous par le cœur; mais vous êtes un homme +trop grand par l’intelligence, trop éprouvé par les malheurs, pour +ne pas permettre la faiblesse au soldat qui souffre pour la +première fois. Je paie un tribut que je ne paierai pas deux fois; +permettez-moi de me plonger si avant dans ma douleur, que je m’y +oublie moi-même, que j’y noie jusqu’à ma raison. + +— Raoul! Raoul! + +— Écoutez, monsieur; jamais je ne m’accoutumerai à cette idée que +Louise, la plus chaste et la plus naïve des femmes, a pu tromper +aussi lâchement un homme aussi honnête et aussi aimant que je le +suis; jamais je ne pourrai me décider à voir ce masque doux et bon +se changer en une figure hypocrite et lascive. Louise perdue! +Louise infâme! Ah! monsieur, c’est bien plus cruel pour moi que +Raoul abandonné, que Raoul malheureux! + +Athos employait alors le remède héroïque. Il défendait Louise +contre Raoul, et justifiait sa perfidie par son amour. + +— Une femme qui eût cédé au roi parce qu’il est le roi, +disait-il, mériterait le nom d’infâme; mais Louise aime Louis. Jeunes +tous deux, ils ont oublié, lui son rang, elle ses serments. +L’amour absout tout, Raoul. Les deux jeunes gens s’aiment avec +franchise. + +Et, quand il avait donné ce coup de poignard, Athos voyait en +soupirant Raoul bondir sous la cruelle blessure, et s’enfuir au +plus épais du bois ou se réfugier dans sa chambre d’où, une heure +après, il sortait pâle, tremblant, mais dompté. Alors, revenant à +Athos avec un sourire, il lui baisait la main, comme le chien qui +vient d’être battu caresse un bon maître pour racheter sa faute. +Raoul, lui, n’écoutait que sa faiblesse, et il n’avouait que sa +douleur. + +Ainsi se passèrent les jours qui suivirent cette scène dans +laquelle Athos avait si violemment agité l’orgueil indomptable du +roi. Jamais, en causant avec son fils, il ne fit allusion à cette +scène; jamais il ne lui donna les détails de cette vigoureuse +sortie qui eût peut-être consolé le jeune homme en lui montrant +son rival abaissé. Athos ne voulait point que l’amant offensé +oubliât le respect dû au roi. + +Et quand Bragelonne, ardent, furieux, sombre, parlait avec mépris +des paroles royales, de la foi équivoque que certains fous puisent +dans la promesse tombée du trône; quand, passant deux siècles avec +la rapidité d’un oiseau qui traverse un détroit pour aller d’un +monde à l’autre, Raoul en venait à prédire le temps où les rois +sembleraient plus petits que les hommes, Athos lui disait de sa +voix sereine et persuasive: + +— Vous avez raison, Raoul; tout ce que vous dites arrivera: les +rois perdront leur prestige, comme perdent leurs clartés les +étoiles qui ont fait leur temps. Mais, lorsque ce moment viendra, +Raoul, nous serons morts; et rappelez-vous bien ce que je vous +dis: en ce monde, il faut pour tous, hommes, femmes et rois, vivre +au présent; nous ne devons vivre selon l’avenir que pour Dieu. + +Voilà de quoi s’entretenaient, comme toujours, Athos et Raoul, en +arpentant la longue allée de tilleuls dans le parc, lorsque +retentit soudain la clochette qui servait à annoncer au comte soit +l’heure du repas, soit une visite. Machinalement et sans y +attacher d’importance, il rebroussa chemin avec son fils, et tous +les deux se trouvèrent, au bout de l’allée, en présence de Porthos +et d’Aramis. + + + + +Chapitre CCXXXII — Les derniers adieux + + +Raoul poussa un cri de joie et serra tendrement Porthos dans ses +bras. Aramis et Athos s’embrassèrent en vieillards. Cet +embrassement même était une question pour Aramis, qui, aussitôt: + +— Ami, dit-il, nous ne sommes pas pour longtemps avec vous. + +— Ah! fit le comte. + +— Le temps, interrompit Porthos, de vous conter mon bonheur. + +— Ah! fit Raoul. + +Athos regarda silencieusement Aramis, dont déjà l’air sombre lui +avait paru bien peu en harmonie avec les bonnes nouvelles dont +parlait Porthos. + +— Quel est le bonheur qui vous arrive? Voyons, demanda Raoul en +souriant. + +— Le roi me fait duc, dit avec mystère le bon Porthos, se +penchant à l’oreille du jeune homme; duc à brevet! + +Mais les apartés de Porthos avaient toujours assez de vigueur pour +être entendus de tout le monde; ses murmures étaient au diapason +d’un rugissement ordinaire. + +Athos entendit et poussa une exclamation qui fit tressaillir +Aramis. + +Celui-ci prit le bras d’Athos, et, après avoir demandé à Porthos +la permission de causer quelques moments à l’écart: + +— Mon cher Athos, dit-il au comte, vous me voyez navré de +douleur. + +— De douleur? s’écria le comte. Ah! cher ami! + +— Voici, en deux mots: j’ai fait, contre le roi, une +conspiration; cette conspiration a manqué, et, à l’heure qu’il +est, on me cherche sans doute. + +— On vous cherche!... une conspiration!... Eh! mon ami, que me +dites vous là? + +— Une triste vérité. Je suis tout bonnement perdu. + +— Mais Porthos... ce titre de duc... qu’est-ce que tout cela? + +— Voilà le sujet de ma plus vive peine; voilà le plus profond de +ma blessure. J’ai, croyant à un succès infaillible, entraîné +Porthos dans ma conjuration. Il y a donné, comme vous savez qu’il +donne, de toutes ses forces, sans rien savoir, et, aujourd’hui, le +voilà si bien compromis avec moi, qu’il est perdu comme moi. + +— Mon Dieu! + +Et Athos se retourna vers Porthos, qui leur sourit agréablement. + +— Il faut vous faire tout comprendre. Écoutez-moi, continua +Aramis. + +Et il raconta l’histoire que nous connaissons. + +Athos sentit plusieurs fois, durant le récit, son front se +mouiller de sueur. + +— C’est une grande idée, dit-il; mais c’était une grande faute. + +— Dont je suis puni, Athos. + +— Aussi ne vous dirai-je pas ma pensée entière. + +— Dites. + +— C’est un crime. + +— Capital, je le sais. Lèse-majesté! + +— Porthos! pauvre Porthos! + +— Que voulez-vous que je fasse? Le succès, je vous l’ai dit, +était certain. + +— M. Fouquet est un honnête homme. + +— Et moi, je suis un sot, de l’avoir si mal jugé, fit Aramis. Oh! +la sagesse des hommes! oh! meule immense qui broie un monde, et +qui, un jour, est arrêtée par le grain de sable qui tombe, on ne +sait comment, dans ses rouages! + +— Dites par un diamant, Aramis. Enfin, le mal est fait. Que +comptez-vous devenir? + +— J’emmène Porthos. Jamais le roi ne voudra croire que le digne +homme ait agi naïvement; jamais il ne voudra croire que Porthos +ait cru servir le roi en agissant comme il a fait. Sa tête +paierait ma faute. Je ne le veux pas. + +— Vous l’emmenez, où? + +— À Belle-Île, d’abord. C’est un refuge imprenable. Puis j’ai la +mer et un navire pour passer, soit en Angleterre, où j’ai beaucoup +de relations... + +— Vous? en Angleterre? + +— Oui. Ou bien en Espagne, où j’en ai davantage encore...: + +— En exilant Porthos, vous le ruinez, car le roi confisquera ses +biens. + +— Tout est prévu. Je saurai, une fois en Espagne, me réconcilier +avec Louis XIV et faire rentrer Porthos en grâce. + +— Vous avez du crédit, à ce que je vois, Aramis! dit Athos d’un +air discret. + +— Beaucoup, et au service de mes amis, ami Athos. + +Ces mots furent accompagnés d’une sincère pression de main. + +— Merci, répliqua le comte. + +— Et, puisque nous en sommes là, dit Aramis, vous aussi vous êtes +un mécontent; vous aussi, Raoul aussi, vous avez des griefs contre +le roi. Imitez notre exemple. Passez à Belle-Île. Puis nous +verrons... Je vous garantis sur l’honneur que, dans un mois, la +guerre aura éclaté entre la France et l’Espagne, au sujet de ce +fils de Louis XIII, qui est un infant aussi, et que la France +détient inhumainement. Or, comme Louis XIV ne voudra pas d’une +guerre faite pour ce motif, je vous garantis une transaction dont +le résultat donnera la grandesse à Porthos et à moi, et un duché +en France à vous, qui êtes déjà grand d’Espagne. Voulez-vous? + +— Non; moi, j’aime mieux avoir quelque chose à reprocher au roi; +c’est un orgueil naturel à ma race que de prétendre à la +supériorité sur les races royales. Faisant ce que vous me +proposez, je deviendrais l’obligé du roi; j’y gagnerais +certainement sur cette terre, j’y perdrais dans ma conscience. +Merci. + +— Alors, donnez-moi deux choses, Athos: votre absolution... + +— Oh! je vous la donne, si vous avez réellement voulu venger le +faible et l’opprimé contre l’oppresseur. + +— Cela me suffit, répondit Aramis avec une rougeur qui s’effaça +dans la nuit. Et maintenant donnez-moi vos deux meilleurs chevaux +pour gagner la seconde poste, attendu que l’on m’en a refusé sous +prétexte d’un voyage que M. de Beaufort fait dans ces parages. + +— Vous aurez mes deux meilleurs chevaux, Aramis, et je vous +recommande Porthos. + +— Oh! soyez sans crainte. Un mot encore: trouvez-vous que je +manœuvre pour lui comme il convient? + +— Le mal étant fait, oui; car le roi ne lui pardonnerait pas, et +puis vous avez toujours, quoi qu’il en dise, un appui dans +M. Fouquet, lequel ne vous abandonnera pas, étant, lui aussi, fort +compromis, malgré son trait héroïque. + +— Vous avez raison. Voilà pourquoi, au lieu de gagner tout de +suite la mer, ce qui déclarerait ma peur et m’avouerait coupable, +voilà pourquoi je reste sur le sol français. Mais Belle-Île sera +pour moi le sol que je voudrai: anglais, espagnol ou romain; le +tout consiste pour moi dans le pavillon que j’arborerai. + +— Comment cela? + +— C’est moi qui ai fortifié Belle-Île, et nul ne prendra +Belle-Île, moi la défendant. Et puis, comme vous l’avez dit tout à +l’heure, M. Fouquet est là. On n’attaquera pas Belle-Île sans la +signature de M. Fouquet. + +— C’est juste. Néanmoins, soyez prudent. Le roi est rusé et il +est fort. + +Aramis sourit. + +— Je vous recommande Porthos, répéta le comte avec une sorte de +froide insistance. + +— Ce que je deviendrai, comte, répliqua Aramis avec le même ton, +notre frère Porthos le deviendra. + +Athos s’inclina en serrant la main d’Aramis, et alla embrasser +Porthos avec effusion. + +— J’étais né heureux, n’est-ce pas? murmura celui-ci, transporté, +en s’enveloppant de son manteau. + +— Venez, très cher, dit Aramis. + +Raoul était allé devant pour donner des ordres et faire seller les +deux chevaux. + +Déjà le groupe s’était divisé. Athos voyait ses deux amis sur le +point de partir; quelque chose comme un brouillard passa devant +ses yeux et pesa sur son cœur. + +«C’est étrange! pensa-t-il. D’où vient cette envie que j’ai +d’embrasser Porthos encore une fois?» + +Justement Porthos s’était retourné, et il venait à son vieil ami +les bras ouverts. + +Cette dernière étreinte fut tendre comme dans la jeunesse, comme +dans les temps où le cœur était chaud, la vie heureuse. + +Et puis Porthos monta sur son cheval. Aramis revint aussi pour +entourer de ses bras le cou d’Athos. + +Ce dernier les vit sur le grand chemin s’allonger dans l’ombre +avec leurs manteaux blancs. Pareils à deux fantômes, ils +grandissaient en s’éloignant de terre, et ce n’est pas dans la +brume, dans la pente du sol qu’ils se perdirent: à bout de +perspective, tous deux semblèrent avoir donné du pied un élan qui +les faisait disparaître évaporés dans les nuages. + +Alors Athos, le cœur serré, retourna vers la maison en disant à +Bragelonne: + +— Raoul, je ne sais quoi vient de me dire que j’avais vu ces deux +hommes pour la dernière fois. + +— Il ne m’étonne pas, monsieur, que vous ayez cette pensée, +répondit le jeune homme, car je l’ai en ce moment même, et moi +aussi, je pense que je ne verrai plus jamais MM. du Vallon et +d’Herblay. + +— Oh! vous, reprit le comte, vous me parlez en homme attristé par +une autre cause, vous voyez tout en noir; mais vous êtes jeune; et +s’il vous arrive de ne plus voir ces vieux amis, c’est qu’ils ne +seront plus du monde où vous avez bien des années à passer. Mais, +moi... + +Raoul secoua doucement la tête, et s’appuya sur l’épaule du comte, +sans que ni l’un ni l’autre trouvât un mot de plus en son cœur, +plein à déborder. + +Tout à coup, un bruit de chevaux et de voix, à l’extrémité de la +route de Blois, attira leur attention de ce côté. + +Des porte-flambeaux à cheval secouaient joyeusement leurs torches +sur les arbres de la route, et se retournaient de temps en temps +pour ne pas distancer les cavaliers qui les suivaient. + +Ces flammes, ce bruit, cette poussière d’une douzaine de chevaux +richement caparaçonnés, firent un contraste étrange au milieu de +la nuit avec la disparition sourde et funèbre des deux ombres de +Porthos et d’Aramis. + +Athos rentra chez lui. + +Mais il n’avait pas gagné son parterre, que la grille d’entrée +parut s’enflammer; tous ces flambeaux s’arrêtèrent et embrasèrent +la route. Un cri retentit: + +— M. le duc de Beaufort! + +Et Athos s’élança vers la porte de sa maison. + +Déjà le duc était descendu de cheval et cherchait des yeux autour +de lui. + +— Me voici, monseigneur, fit Athos. + +— Eh! bonsoir, cher comte, répliqua le prince avec cette franche +cordialité qui lui gagnait tous les cœurs. Est-il trop tard pour +un ami? + +— Ah! mon prince, entrez, dit le comte. + +Et, M. de Beaufort s’appuyant sur le bras d’Athos, ils entrèrent +dans la maison, suivis de Raoul, qui marchait respectueusement et +modestement parmi les officiers du prince, au nombre desquels il +comptait plusieurs amis. + + + + +Chapitre CCXXXIII — M. de Beaufort + + +Le prince se retourna au moment où Raoul, pour le laisser seul +avec Athos, fermait la porte et s’apprêtait à passer avec les +officiers dans une salle voisine. + +— C’est là ce jeune garçon que j’ai tant entendu vanter par M. le +prince? demanda M. de Beaufort. + +— C’est lui, oui, monseigneur. + +— C’est un soldat! Il n’est pas de trop, gardez-le, comte. + +— Restez, Raoul, puisque Monseigneur le permet, dit Athos. + +— Le voilà grand et beau, sur ma foi! continua le duc. Me le +donnerez vous, monsieur, si je vous le demande? + +— Comment l’entendez-vous, monseigneur, dit Athos. + +— Oui, je viens ici pour vous faire mes adieux. + +— Vos adieux, monseigneur? + +— Oui, en vérité. N’avez-vous aucune idée de ce que je vais +devenir? + +— Mais ce que vous avez toujours été, monseigneur, un vaillant +prince et un excellent gentilhomme. + +— Je vais devenir un prince d’Afrique, un gentilhomme bédouin. Le +roi m’envoie pour faire des conquêtes chez les Arabes. + +— Que dites-vous là, monseigneur? + +— C’est étrange, n’est-ce pas? Moi, le Parisien par essence, moi +qui ai régné sur les faubourgs et qu’on appelait le roi des +Halles, je passe de la place Maubert aux minarets de Djidgelli; je +me fais de frondeur aventurier! + +— Oh! monseigneur, si vous ne me disiez pas cela... + +— Ce ne serait pas croyable, n’est-il pas vrai? Croyez moi +cependant, et disons-nous adieu. Voilà ce que c’est que de rentrer +en faveur. + +— En faveur? + +— Oui. Vous souriez? Ah! Cher comte, savez-vous pourquoi j’aurais +accepté? le savez-vous bien? + +— Parce que Votre Altesse aime la gloire avant tout. + +— Oh! non, ce n’est pas glorieux, voyez-vous, d’aller tirer le +mousquet contre ces sauvages. La gloire, je ne la prends pas par +là, moi, et il est plus probable que j’y trouverai autre chose... +Mais j’ai voulu et je veux, entendez-vous bien, mon cher comte? +que ma vie ait cette dernière facette après tous les bizarres +miroitements que je me suis vu faire depuis cinquante ans. Car +enfin, vous l’avouerez, c’est assez étrange d’être né fils de roi, +d’avoir fait la guerre à des rois, d’avoir compté parmi les +puissances dans le siège, d’avoir bien tenu son rang, de sentir +son Henri IV, d’être grand amiral de France, et d’aller se faire +tuer à Djidgelli, parmi tous ces Turcs, Sarrasins et Mauresques. + +— Monseigneur, vous insistez étrangement sur ce sujet, dit Athos +troublé. Comment supposez-vous qu’une si brillante destinée ira se +perdre sous ce misérable éteignoir? + +— Est-ce que vous croyez, homme juste et simple, que, si je vais +en Afrique pour ce ridicule motif, je ne chercherai pas à en +sortir sans ridicule? Est-ce que je ne ferai pas parler de moi? +Est-ce que, pour faire parler de moi aujourd’hui quand il y a +M. le prince, M. de Turenne et plusieurs autres, mes +contemporains, moi, l’amiral de France, le fils de Henri IV, le +roi de Paris, j’ai autre chose à faire que de me faire tuer? +Cordieu! on en parlera, vous dis-je; je serais tué envers et +contre tous. Si ce n’est pas là, ce sera ailleurs. + +— Allons, monseigneur, répondit Athos, voilà de l’exagération, et +vous n’en avez jamais montré qu’en bravoure. + +— Peste! cher ami, c’est bravoure que s’en aller au scorbut, aux +dysenteries, aux sauterelles, aux flèches empoisonnées, comme mon +aïeul saint Louis. Savez-vous qu’ils ont encore des flèches +empoisonnées, ces drôles-là? Et puis, vous me connaissez, j’y +pense depuis longtemps et, vous le savez, quand je veux une chose, +je la veux bien. + +— Vous avez voulu sortir de Vincennes, monseigneur. + +— Oh! vous m’y avez aidé, mon maître; et, à propos, je me tourne +et retourne sans apercevoir mon vieil ami, M. Vaugrimaud. Comment +va-t-il? + +— M. Vaugrimaud est toujours le très respectueux serviteur de +Votre Altesse, dit en souriant Athos. + +— J’ai là cent pistoles pour lui que j’apporte comme legs. Mon +testament est fait, comte. + +— Ah! monseigneur! monseigneur! + +— Et vous comprenez que, si l’on voyait Grimaud sur mon +testament... + +Le duc se mit à rire; puis, s’adressant à Raoul qui, depuis le +commencement de cette conversation, était tombé dans une rêverie +profonde: + +— Jeune homme, dit-il, je sais ici un certain vin de Vouvray, je +crois... + +Raoul sortit précipitamment pour faire servir le duc. Pendant ce +temps, M. de Beaufort prenait la main d’Athos. + +— Qu’en voulez-vous faire? demanda-t-il. + +— Rien, quant à présent, monseigneur. + +— Ah! oui, je sais; depuis la passion du roi pour... La Vallière. + +— Oui, monseigneur. + +— C’est donc vrai, tout cela?... Je l’ai connue, moi, je crois, +cette petite La Vallière. Elle n’est pas belle, il me semble... + +— Non, monseigneur, dit Athos. + +— Savez-vous qui elle me rappelle? + +— Elle rappelle quelqu’un à Votre Altesse? + +— Elle me rappelle une jeune fille assez agréable, dont la mère +habitait les Halles. + +— Ah! ah! fit Athos en souriant. + +— Le bon temps! ajouta M. de Beaufort. Oui La Vallière me +rappelle cette fille. + +— Qui eut un fils, n’est-ce pas? + +— Je crois que oui, répondit le duc avec une naïveté insouciante, +avec un oubli complaisant, dont rien ne saurait traduire le ton et +la valeur vocale. Or, voilà le pauvre Raoul, qui est bien votre +fils, hein?... + +— C’est mon fils, oui, monseigneur. + +— Voilà que ce pauvre garçon est débouté par le roi, et l’on +boude? + +— Mieux que cela, monseigneur, on s’abstient. + +— Vous allez laisser croupir ce garçon-là? C’est un tort. Voyons, +donnez-le moi. + +— Je veux le garder, monseigneur. Je n’ai plus que lui au monde, +et, tant qu’il voudra rester... + +— Bien, bien, répondit le duc. Cependant, je vous l’eusse bientôt +raccommodé. Je vous assure qu’il est d’une pâte dont on fait les +maréchaux de France, et j’en ai vu sortir plus d’un d’une étoffe +semblable. + +— C’est possible, monseigneur, mais c’est le roi qui fait les +maréchaux de France, et jamais Raoul n’acceptera rien du roi. + +Raoul brisa cet entretien par son retour. Il précédait Grimaud, +dont les mains, encore sûres, portaient le plateau chargé d’un +verre et d’une bouteille du vin favori de M. le duc. + +En voyant son vieux protégé, le duc poussa une exclamation de +plaisir. + +— Grimaud! Bonsoir, Grimaud, dit-il; comment va? + +Le serviteur s’inclina profondément, aussi heureux que son noble +interlocuteur. + +— Deux amis! dit le duc en secouant d’une façon vigoureuse +l’épaule de l’honnête Grimaud. + +Autre salut plus profond et encore plus joyeux de Grimaud. + +— Que vois-je là, comte? Un seul verre! + +— Je ne bois avec Votre Altesse que si Votre Altesse m’invite, +dit Athos avec une noble humilité. + +— Cordieu! vous avez raison de n’avoir fait apporter qu’un verre, +nous y boirons tous deux comme deux frères d’armes. À vous, +d’abord, comte. + +— Faites-moi la grâce tout entière, dit Athos en repoussant +doucement le verre. + +— Vous êtes un charmant ami, répliqua le duc de Beaufort, qui but +et passa le gobelet d’or à son compagnon. Mais ce n’est pas tout, +continua-t-il: j’ai encore soif et je veux faire honneur à ce beau +garçon qui est là debout. Je porte bonheur, vicomte, dit-il à +Raoul; souhaitez quelque chose en buvant dans mon verre, et la +peste m’étouffe, si ce que vous souhaitez n’arrive pas. + +Il tendit le gobelet à Raoul, qui y mouilla précipitamment ses +lèvres, et dit avec la même promptitude: + +— J’ai souhaité quelque chose, monseigneur. + +Ses yeux brillaient d’un feu sombre, le sang avait monté à ses +joues; il effraya Athos, rien que par son sourire. + +— Et qu’avez-vous souhaité? reprit le duc en se laissant aller +dans le fauteuil, tandis que d’une main il remettait la bouteille +et une bourse à Grimaud. + +— Monseigneur, voulez-vous me promettre de m’accorder ce que j’ai +souhaité? + +— Pardieu! puisque c’est dit. + +— J’ai souhaité, monsieur le duc, d’aller avec vous à Djidgelli. + +Athos pâlit et ne put réussir à cacher son trouble. + +Le duc regarda son ami, comme pour l’aider à parer ce coup +imprévu. + +— C’est difficile, mon cher vicomte, bien difficile, ajouta-t-il +un peu bas. + +— Pardon, monseigneur, j’ai été indiscret, reprit Raoul d’une +voix ferme; mais, comme vous m’aviez vous-même invité à +souhaiter... + +— À souhaiter de me quitter, dit Athos. + +— Oh! monsieur... le pouvez-vous croire? + +— Eh bien! mordieu! s’écria le duc, il a raison le petit vicomte; +que fera-t-il ici? Il pourrira de chagrin. + +Raoul rougit; le prince, emporté, continua: + +— La guerre, c’est une destruction; on y gagne tout, on n’y perd +qu’une chose, la vie; alors, tant pis! + +— C’est-à-dire la mémoire, fit vivement Raoul, c’est-à-dire tant +mieux! + +Il se repentit d’avoir parlé si vite, en voyant Athos se lever et +ouvrir la fenêtre. + +Ce geste cachait sans doute une émotion. Raoul se précipita vers +le comte. Mais Athos avait déjà dévoré son regret, car il reparut +aux lumières avec une physionomie sereine et impassible. + +— Eh bien! fit le duc, voyons! part-il ou ne part-il pas? S’il +part, comte, il sera mon aide de camp, mon fils. + +— Monseigneur! s’écria Raoul en ployant le genou. + +— Monseigneur, s’écria le comte en prenant la main du duc, Raoul +fera ce qu’il voudra. + +— Oh! non, monsieur, ce que vous voudrez, interrompit le jeune +homme. + +— Par la corbleu! fit le prince à son tour, ce n’est le comte ni +le vicomte qui fera sa volonté, ce sera moi. Je l’emmène. La +marine, c’est un avenir superbe, mon ami. + +Raoul sourit encore si tristement, que, cette fois; Athos en eut +le cœur navré, et lui répondit par un regard sévère. + +Raoul comprenait tout; il reprit son calme et s’observa si bien, +que plus un mot ne lui échappa. + +Le duc se leva, voyant l’heure avancée, et dit très vite: + +— Je suis pressé, moi; mais, si l’on me dit que j’ai perdu mon +temps à causer avec un ami, je répondrai que j’ai fait une bonne +recrue. + +— Pardon, monsieur le duc, interrompit Raoul, ne dites pas cela +au roi, car ce n’est pas le roi que je servirai. + +— Eh! mon ami, qui donc serviras-tu? Ce n’est plus le temps où tu +eusses pu dire: «Je suis à M. de Beaufort.» Non, aujourd’hui, nous +sommes tous au roi, grands et petits. C’est pourquoi, si tu sers +sur mes vaisseaux, pas d’équivoque mon cher vicomte, c’est bien le +roi que tu serviras. + +Athos attendait, avec une sorte de joie impatiente, la réponse +qu’allait faire, à cette embarrassante question, Raoul, +l’intraitable ennemi du roi, son rival. Le père espérait que +l’obstacle renverserait le désir. Il remerciait presque +M. de Beaufort, dont la légèreté ou la généreuse réflexion venait +de remettre en doute le départ d’un fils, sa seule joie. + +Mais Raoul, toujours ferme et tranquille: + +— Monsieur le duc, répliqua-t-il, cette objection que vous me +faites, je l’ai déjà résolue dans mon esprit. Je servirai sur vos +vaisseaux, puisque vous me faites la grâce de m’emmener; mais j’y +servirai un maître plus puissant que le roi, j’y servirai Dieu. + +— Dieu! comment cela? firent à la fois Athos et le prince. + +— Mon intention est de faire profession et de devenir chevalier +de Malte, ajouta Bragelonne, qui laissa tomber une à une ces +paroles, plus glacées que les gouttes descendues des arbres noirs +après les tempêtes de l’hiver. + +Sous ce dernier coup, Athos chancela et le prince fut ébranlé +lui-même. + +Grimaud poussa un sourd gémissement et laissa tomber la bouteille, +qui se brisa sur le tapis sans que nul y fît attention. + +M. de Beaufort regarda en face le jeune homme, et lut sur ses +traits, bien qu’il eût les yeux baissés, le feu d’une résolution +devant laquelle tout devait céder. + +Quant à Athos, il connaissait cette âme tendre et inflexible; il +ne comptait pas la faire dévier du fatal chemin qu’elle venait de +se choisir. Il serra la main que lui tendait le duc. + +— Comte, je pars dans deux jours pour Toulon, fit M. de Beaufort. +Me viendrez-vous retrouver à Paris pour que je sache votre +résolution? + +— J’aurai l’honneur d’aller vous y remercier de toutes vos +bontés, mon prince, répliqua le comte. + +— Et amenez-moi toujours le vicomte, qu’il me suive ou ne me +suive pas, ajouta le duc; il a ma parole, et je ne lui demande que +la vôtre. + +Ayant ainsi jeté un peu de baume sur la blessure de ce cœur +paternel, le duc tira l’oreille au vieux Grimaud qui clignait des +yeux plus qu’il n’est naturel, et il rejoignit son escorte dans le +parterre. + +Les chevaux, reposés et frais par cette belle nuit mirent l’espace +entre le château et leur maître. Athos et Bragelonne se +retrouvèrent seuls face à face. + +Onze heures sonnaient. + +Le père et le fils gardèrent l’un vis-à-vis de l’autre un silence +que tout observateur intelligent eût deviné plein de cris et de +sanglots. + +Mais ces deux hommes étaient trempés de telle sorte, que toute +émotion s’enfonçait, perdue à jamais, quand ils avaient résolu de +la comprimer dans leur cœur. + +Ils passèrent donc silencieux et presque haletants l’heure qui +précède minuit. L’horloge, en sonnant, leur indiqua seule combien +de minutes avait duré ce voyage douloureux fait par leurs âmes, +dans l’immensité des souvenirs du passé et des craintes de +l’avenir. + +Athos se leva le premier en disant: + +— Il est tard... À demain, Raoul! + +Raoul se leva à son tour et vint embrasser son père. + +Celui-ci le retint sur sa poitrine, et lui dit d’une voix altérée: + +— Dans deux jours, vous m’aurez donc quitté, quitté à jamais, +Raoul? + +— Monsieur, répliqua le jeune homme, j’avais fait un projet, +celui de me percer le cœur avec mon épée, mais vous m’eussiez +trouvé lâche; j’ai renoncé à ce projet, et puis il fallait nous +quitter. + +— Vous me quittez en partant, Raoul. + +— Écoutez-moi encore, monsieur, je vous en supplie. Si je ne pars +pas, je mourrai ici de douleur et d’amour. Je sais combien j’ai +encore de temps à vivre ici. Renvoyez-moi vite, monsieur, ou vous +me verrez lâchement expirer sous vos yeux, dans votre maison; +c’est plus fort que ma volonté, c’est plus fort que mes forces; +vous voyez bien que, depuis un mois, j’ai vécu trente ans, et que +je suis au bout de ma vie. + +— Alors, dit Athos froidement, vous partez avec l’intention +d’aller vous faire tuer en Afrique? oh! dites-le... ne mentez pas. + +Raoul pâlit et se tut pendant deux secondes, qui furent pour son +père deux heures d’agonie, puis tout à coup: + +— Monsieur, dit-il, j’ai promis de me donner à Dieu. En échange +de ce sacrifice que je fais de ma jeunesse et de ma liberté, je ne +lui demanderai qu’une chose: c’est de me conserver pour vous, +parce que vous êtes le seul lien qui m’attache encore à ce monde. +Dieu seul peut me donner la force pour ne pas oublier que je vous +dois tout, et que rien ne me doit être avant vous. + +Athos embrassa tendrement son fils et lui dit: + +— Vous venez de me répondre une parole d’honnête homme; dans deux +jours, nous serons chez M. de Beaufort, à Paris: et c’est vous qui +ferez alors ce qu’il vous conviendra de faire. Vous êtes libre, +Raoul. Adieu! + +Et il gagna lentement sa chambre à coucher. + +Raoul descendit dans le jardin, où il passa la nuit dans l’allée +des tilleuls. + + + + +Chapitre CCXXXIV — Préparatifs de départ + + +Athos ne perdit plus le temps à combattre cette immuable +résolution. Il mit tous ses soins à faire préparer, pendant les +deux jours que le duc lui avait accordés, tout l’équipage de +Raoul. Ce travail regardait le bon Grimaud, lequel s’y appliqua +sur-le-champ, avec le cœur et l’intelligence qu’on lui connaît. + +Athos donna ordre à ce digne serviteur de prendre la route de +Paris quand les équipages seraient prêts, et, pour ne pas +s’exposer à faire attendre le duc ou, tout au moins, à mettre +Raoul en retard si le duc s’apercevait de son absence, il prit, +dès le lendemain de la visite de M. de Beaufort, le chemin de +Paris avec son fils. + +Ce fut pour le pauvre jeune homme une émotion bien facile à +comprendre que celle d’un retour à Paris, au milieu de tous les +gens qui l’avaient connu et qui l’avaient aimé. + +Chaque visage rappelait, à celui qui avait tant souffert une +souffrance, à celui qui avait tant aimé, une circonstance de son +amour. Raoul, en se rapprochant de Paris, se sentait mourir. Une +fois à Paris, il n’exista réellement plus. Lorsqu’il arriva chez +M. de Guiche, on lui expliqua que M. de Guiche était chez +Monsieur. + +Raoul prit le chemin du Luxembourg, et, une fois arrivé, sans +s’être douté qu’il allait dans un endroit où La Vallière avait +vécu, il entendit tant de musique et respira tant de parfums, il +entendit tant de rires joyeux et vit tant d’ombres dansantes, que, +sans une charitable femme qui l’aperçut morne et pâle sous une +portière, il fût demeuré là quelques moments, puis serait parti +sans jamais revenir. + +Mais comme nous l’avons dit, aux premières antichambres il avait +arrêté ses pas uniquement pour ne point se mêler à toutes ces +existences heureuses qu’il sentait s’agiter dans les salles +voisines. + +Et, comme un valet de Monsieur, le reconnaissant, lui avait +demandé s’il comptait voir Monsieur ou Madame, Raoul lui avait à +peine répondu et était tombé sur un banc près de la portière de +velours, regardant une horloge qui venait de s’arrêter depuis une +heure. + +Le valet avait passé; un autre était arrivé alors plus instruit +encore, et avait interrogé Raoul pour savoir s’il voulait qu’on +prévînt M. de Guiche. + +Ce nom n’avait pas éveillé l’attention du pauvre Raoul. + +Le valet, insistant, s’était mis à raconter que de Guiche venait +d’inventer un jeu de loterie nouveau, et qu’il l’apprenait à ces +dames. + +Raoul, ouvrant de grands yeux comme le distrait de Théophraste, +n’avait plus répondu; mais sa tristesse en avait augmenté de deux +nuances. + +La tête renversée, les jambes molles, la bouche entrouverte pour +laisser passer les soupirs, Raoul restait ainsi oublié dans cette +antichambre, quand tout à coup une robe passa en frôlant les +portes d’un salon latéral qui débouchait sur cette galerie. + +Une femme jeune, jolie et rieuse, gourmandant un officier de +service, arrivait par là et s’exprimait avec vivacité. + +L’officier répondait par des phrases calmes mais fermes; c’était +plutôt un débat d’amants qu’une contestation de gens de cour, qui +finit par un baiser sur les doigts de la dame. + +Soudain, en apercevant Raoul, la dame se tut, et, repoussant +l’officier: + +— Sauvez-vous, Malicorne, dit-elle; je ne croyais pas qu’il y eût +quelqu’un ici. Je vous maudis si l’on nous a entendus ou vus! + +Malicorne s’enfuit en effet; la jeune dame s’avança derrière +Raoul, et, allongeant sa moue enjouée: + +— Monsieur est galant homme, dit-elle, et, sans doute... + +Elle s’interrompit pour proférer un cri. + +— Raoul! dit-elle en rougissant. + +— Mademoiselle de Montalais! fit Raoul plus pâle que la mort. + +Il se leva en trébuchant et voulut prendre sa course sur la +mosaïque glissante; mais elle comprit cette douleur sauvage et +cruelle, elle sentit que, dans la fuite de Raoul, il y avait une +accusation ou, tout au moins, un soupçon sur elle. Femme toujours +vigilante, elle ne crut pas devoir laisser passer l’occasion d’une +justification; mais Raoul, arrêté par elle au milieu de cette +galerie, ne semblait pas vouloir se rendre sans combat. + +Il le prit sur un ton tellement froid et embarrassé que, si l’un +ou l’autre eût été surpris ainsi, toute la Cour n’eût plus eu de +doutes sur la démarche de Mlle de Montalais. + +— Ah! monsieur, dit-elle avec dédain, c’est peu digne d’un +gentilhomme, ce que vous faites. Mon cœur m’entraîne à vous +parler; vous me compromettez par un accueil presque incivil; vous +avez tort, monsieur, et vous confondez vos amis avec vos ennemis. +Adieu! + +Raoul s’était juré de ne jamais parler de Louise, de ne jamais +regarder ceux qui auraient pu voir Louise; il passait dans un +autre monde pour n’y jamais rencontrer rien que Louise eût vu, +rien qu’elle eût touché. Mais après le premier choc de son +orgueil, après avoir entrevu Montalais, cette compagne de Louise, +Montalais, qui lui rappelait la petite tourelle de Blois et les +joies de sa jeunesse, toute sa raison s’évanouit. + +— Pardonnez-moi, mademoiselle; il n’entre pas, il ne peut pas +entrer dans ma pensée d’être incivil. + +— Vous voulez me parler? dit-elle avec le sourire d’autrefois. Eh +bien! venez autre part; car ici, nous pourrions être surpris. + +— Où? fit-il. + +Elle regarda l’horloge avec indécision; puis, s’étant consultée: + +— Chez moi, continua-t-elle; nous avons une heure à nous. + +Et prenant sa course, plus légère qu’une fée, elle monta dans sa +chambre, et Raoul la suivit. + +Là, fermant la porte, et remettant aux mains de sa camériste la +mante qu’elle avait tenue jusque-là sous son bras: + +— Vous cherchez M. de Guiche? dit-elle à Raoul. + +— Oui, mademoiselle. + +— Je vais le prier de monter ici, tout à l’heure, quand je vous +aurai parlé. + +— Faites, mademoiselle. + +— M’en voulez-vous? + +Raoul la regarda un moment; puis, baissant les yeux: + +— Oui, dit-il. + +— Vous croyez que j’ai trempé dans ce complot de votre rupture? + +— Rupture! dit-il avec amertume. Oh! mademoiselle il n’y a pas +rupture là où jamais il n’y eut amour. + +— Erreur, répliqua Montalais; Louise vous aimait. + +Raoul tressaillit. + +— Pas d’amour, je le sais; mais elle vous aimait, et vous eussiez +dû l’épouser avant de partir pour Londres. + +Raoul poussa un éclat de rire sinistre, qui donna le frisson à +Montalais. + +— Vous me dites cela bien à votre aise, mademoiselle!... +Épouse-t-on celle que l’on veut? Vous oubliez donc que le roi gardait +déjà pour lui sa maîtresse, dont nous parlons. + +— Écoutez, reprit la jeune femme en serrant les mains froides de +Raoul dans les siennes, vous avez eu tous les torts; un homme de +votre âge ne doit pas laisser seule une femme du sien. + +— Il n’y a plus de foi au monde, alors, dit Raoul. + +— Non, vicomte, répliqua tranquillement Montalais. Cependant je +dois vous dire que si, au lieu d’aimer froidement et +philosophiquement Louise, vous l’eussiez éveillée à l’amour... + +— Assez, je vous prie, mademoiselle, dit Raoul. Je sens que vous +êtes toutes et tous d’un autre siècle que moi. Vous savez rire et +vous raillez agréablement. Moi, j’aimais Mlle de... + +Raoul ne put prononcer son nom. + +— Je l’aimais; eh bien! je croyais en elle; aujourd’hui, j’en +suis quitte pour ne plus l’aimer. + +— Oh! vicomte! dit Montalais en lui montrant un miroir. + +— Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle; je suis bien +changé, n’est-ce pas? Eh bien! savez-vous pour quelle raison? +C’est que mon visage à moi est le miroir de mon cœur: le dedans a +changé comme le dehors. + +— Vous êtes consolé? dit aigrement Montalais. + +— Non, je ne me consolerai jamais. + +— On ne vous comprendra point, monsieur de Bragelonne. + +— Je m’en soucie peu. Je me comprends trop bien, moi. + +— Vous n’avez même pas essayé de parler à Louise? + +— Moi! s’écria le jeune homme avec des yeux étincelants, moi! En +vérité, pourquoi ne me conseillez-vous pas de l’épouser? Peut-être +le roi y consentirait-il aujourd’hui! + +Et il se leva plein de colère. + +— Je vois, dit Montalais, que vous n’êtes pas guéri, et que +Louise a un ennemi de plus. + +— Un ennemi de plus? + +— Oui, les favorites sont mal chéries à la cour de France. + +— Oh! tant qu’il lui reste son amant pour la défendre, n’est-ce +pas assez? Elle l’a choisi de qualité telle, que les ennemis ne +prévaudront pas contre lui. + +Mais, s’arrêtant tout à coup: + +— Et puis elle vous a pour amie, mademoiselle, ajouta-t-il avec +une nuance d’ironie qui ne glissa point hors de la cuirasse. + +— Moi? oh! non: je ne suis plus de celles que daigne regarder +Mlle de La Vallière; mais... + +Ce _mais_, si gros de menaces et d’orages, ce _mais_ qui fit battre +le cœur de Raoul, tant il présageait de douleurs à celle que +jadis il aimait tant, ce terrible _mais_, significatif chez une +femme comme Montalais, fut interrompu par un bruit assez fort que +les deux interlocuteurs entendirent dans l’alcôve, derrière la +boiserie. + +Montalais dressa l’oreille et Raoul se levait déjà, quand une +femme entra, toute tranquille, par cette porte secrète, qu’elle +referma derrière elle. + +— Madame! s’écria Raoul en reconnaissant la belle-sœur du roi. + +— Oh! malheureuse! murmura Montalais en se jetant, mais trop +tard, devant la princesse. Je me suis trompée d’une heure. + +Elle eut cependant le temps de prévenir Madame, qui marchait sur +Raoul. + +— M. de Bragelonne, madame. + +Et, sur ces mots, la princesse recula en poussant un cri à son +tour. + +— Votre Altesse Royale, dit Montalais avec volubilité est donc +assez bonne pour penser à cette loterie, et... + +La princesse commençait à perdre contenance. + +Raoul pressa à la hâte sa sortie sans deviner tout encore, et il +sentait cependant qu’il gênait. + +Madame préparait un mot de transition pour se remettre, lorsqu’une +armoire s’ouvrit en face de l’alcôve et que M. de Guiche sortit +tout radieux aussi de cette armoire. Le plus pâle des quatre, il +faut le dire, ce fut encore Raoul. Cependant, la princesse faillit +s’évanouir et s’appuya sur le pied du lit. + +Nul n’osa la soutenir. Cette scène occupa quelques minutes dans un +terrible silence. + +Raoul le rompit; il alla au comte, dont l’émotion inexprimable +faisait trembler les genoux, et, lui prenant la main: + +— Cher comte, dit-il, dites bien à Madame que je suis trop +malheureux pour ne pas mériter mon pardon; dites-lui bien aussi +que j’ai aimé dans ma vie, et que l’horreur de la trahison qu’on +m’a faite me rend inexorable pour toute autre trahison qui se +commettrait autour de moi. Voilà pourquoi, mademoiselle, dit-il en +souriant à Montalais, je ne divulguerai jamais le secret des +visites de mon ami chez vous. Obtenez de Madame, Madame qui est si +clémente et si généreuse, obtenez qu’elle vous les pardonne aussi, +elle qui vous a surprise tout à l’heure. Vous êtes libres l’un et +l’autre, aimez vous, soyez heureux! + +La princesse eut un mouvement de désespoir qui ne se peut +traduire; il lui répugnait, malgré l’exquise délicatesse dont +venait de faire preuve Raoul, de se sentir à la merci d’une +indiscrétion. + +Il lui répugnait également d’accepter l’échappatoire offerte par +cette délicate supercherie. Vive, nerveuse, elle se débattait +contre la double morsure de ces deux chagrins. + +Raoul la comprit et vint encore une fois à son aide. Fléchissant +le genou devant elle: + +— Madame, lui dit-il tout bas, dans deux jours, je serai loin de +Paris, et, dans quinze jours, je serai loin de la France, et +jamais plus on ne me reverra. + +— Vous partez? pensa-t-elle joyeuse. + +— Avec M. de Beaufort. + +— En Afrique! s’écria de Guiche à son tour. Vous, Raoul? oh! mon +ami, en Afrique où l’on meurt! + +Et, oubliant tout, oubliant que son oubli même compromettait plus +éloquemment la princesse que sa présence: Ingrat, dit-il, vous ne +m’avez pas même consulté! + +Et il l’embrassa. + +Pendant ce temps, Montalais avait fait disparaître Madame, elle +était disparue elle-même. + +Raoul passa une main sur son front et dit en souriant: + +— J’ai rêvé! + +Puis, vivement à de Guiche, qui l’absorbait peu à peu: + +— Ami, dit-il, je ne me cache pas de vous, qui êtes l’élu de mon +cœur: je vais mourir là-bas, votre secret ne passera pas l’année. + +— Oh! Raoul! un homme! + +— Savez-vous ma pensée, de Guiche? La voici: c’est que je vivrai +plus, étant couché sous la terre, que je ne vis depuis un mois. On +est chrétien, mon ami, et, si une pareille souffrance continuait, +je ne répondrais plus de mon âme. + +De Guiche voulut faire ses objections. + +— Plus un mot sur moi, dit Raoul, un conseil à vous cher ami; +c’est d’une bien autre importance, ce que je vais vous dire. + +— Comment cela? + +— Sans doute, vous risquez bien plus que moi, vous, puisqu’on +vous aime. + +— Oh!... + +— Ce m’est une joie si douce que de pouvoir vous parler ainsi! Eh +bien! de Guiche, défiez-vous de Montalais. + +— C’est une bonne amie. + +— Elle était amie de... celle que vous savez... elle l’a perdue +par l’orgueil. + +— Vous vous trompez. + +— Et aujourd’hui qu’elle l’a perdue, elle veut lui ravir la seule +chose qui rende cette femme excusable à mes yeux. + +— Laquelle? + +— Son amour. + +— Que voulez-vous dire? + +— Je veux dire qu’il y a un complot formé contre celle qui est la +maîtresse du roi, complot formé dans la maison même de Madame. + +— Le pouvez-vous croire? + +— J’en suis certain. + +— Par Montalais? + +— Prenez-la comme la moins dangereuse des ennemies que je redoute +pour... l’autre! + +— Expliquez-vous bien, mon ami, et, si je puis vous comprendre... + +— En deux mots: Madame a été jalouse du roi. + +— Je le sais... + +— Oh! ne craignez rien, on vous aime, on vous aime, de Guiche; +sentez-vous tout le prix de ces deux mots? Ils signifient que vous +pouvez lever le front, que vous pouvez dormir tranquille, que vous +pouvez remercier Dieu à chaque minute de votre vie! on vous aime, +cela signifie que vous pouvez tout entendre, même le conseil d’un +ami qui veut vous ménager votre bonheur. On vous aime, de Guiche, +on vous aime! Vous ne passerez point ces nuits atroces, ces nuits +sans fin que traversent, l’œil aride et le cœur dévoré, d’autres +gens destinés à mourir. Vous vivrez longtemps, si vous faites +comme l’avare qui, brin à brin, miette à miette, caresse et +entasse diamants et or. On vous aime! permettez-moi de vous dire +ce qu’il faut faire pour qu’on vous aime toujours. + +De Guiche regarda quelque temps ce malheureux jeune homme à moitié +fou de désespoir, et il lui passa dans l’âme comme un remords de +son bonheur. + +Raoul se remettait de son exaltation fiévreuse pour prendre la +voix et la physionomie d’un homme impassible. + +— On fera souffrir, dit-il, celle dont je voudrais encore pouvoir +dire le nom. Jurez-moi, non seulement que vous n’y aiderez en +rien, mais encore que vous la défendrez quand il se pourra, comme +je l’eusse fait moi-même. + +— Je le jure! répliqua de Guiche. + +— Et, dit Raoul, un jour que vous lui aurez rendu quelque grand +service, un jour qu’elle vous remerciera, promettez-moi de lui +dire ces paroles: «Je vous ai fait ce bien, madame, sur la +recommandation de M. de Bragelonne, à qui vous avez fait tant de +mal.» + +— Je le jure! murmura de Guiche attendri. + +— Voilà tout. Adieu! Je pars demain ou après pour Toulon. Si vous +avez quelques heures, donnez-les-moi. + +— Tout! tout! s’écria le jeune homme. + +— Merci! + +— Et qu’allez-vous faire de ce pas? + +— Je m’en vais retrouver M. le comte chez Planchet, où nous +espérons trouver M. d’Artagnan. + +— M. d’Artagnan? + +— Je veux l’embrasser avant mon départ. C’est un brave homme qui +m’aimait. Adieu, cher ami; on vous attend sans doute, vous me +retrouverez, quand il vous plaira, au logis du comte. Adieu! + +Les deux jeunes gens s’embrassèrent. Ceux qui les eussent vus +ainsi l’un et l’autre n’eussent pas manqué de dire en montrant +Raoul: «C’est celui-là qui est l’homme heureux.» + + + + +Chapitre CCXXXV — L’inventaire de Planchet + + +Athos, pendant la visite faite au Luxembourg par Raoul, était +allé, en effet, chez Planchet pour avoir des nouvelles de +d’Artagnan. + +Le gentilhomme, en arrivant rue des Lombards, trouva la boutique +de l’épicier fort encombrée; mais ce n’était pas l’encombrement +d’une vente heureuse ou celui d’un arrivage de marchandises. + +Planchet ne trônait pas comme d’habitude sur les sacs et les +barils. Non. Un garçon, la plume à l’oreille, un autre, le carnet +à la main, inscrivaient force chiffres, tandis qu’un troisième +comptait et pesait. + +Il s’agissait d’un inventaire. Athos, qui n’était pas commerçant, +se sentit un peu embarrassé par les obstacles matériels et la +majesté de ceux qui instrumentaient ainsi. + +Il voyait renvoyer plusieurs pratiques et se demandait si lui, qui +ne venait rien acheter, ne serait pas à plus forte raison +importun. + +Aussi demanda-t-il fort poliment aux garçons comment on pourrait +parler à M. Planchet. + +La réponse, assez négligente, fut que M. Planchet achevait ses +malles. + +Ces mots firent dresser l’oreille à Athos. + +— Comment, ses malles? dit-il; M. Planchet part-il? + +— Oui, monsieur, sur l’heure. + +— Alors, messieurs, veuillez le faire prévenir que M. le comte de +La Fère désire lui parler un moment. + +Au nom du comte de La Fère, un des garçons, accoutumé sans doute à +n’entendre prononcer ce nom qu’avec respect, se détacha pour aller +prévenir Planchet. + +Ce fut le moment où Raoul, libre enfin, après sa cruelle scène +avec Montalais, arrivait chez l’épicier. + +Planchet, sur le rapport de son garçon, quitta sa besogne et +accourut. + +— Ah! monsieur le comte, dit-il, que de joie! et quelle étoile +vous amène? + +— Mon cher Planchet, dit Athos en serrant les mains de son fils, +dont il remarquait à la dérobée l’air attristé, nous venons savoir +de vous... Mais dans quel embarras je vous trouve! vous êtes blanc +comme un meunier, où vous êtes-vous fourré? + +— Ah! diable! prenez garde, monsieur, et ne m’approchez pas que +je ne me sois bien secoué. + +— Pourquoi donc? farine ou poudre ne font que blanchir? + +— Non pas, non pas! ce que vous voyez là, sur mes bras, c’est de +l’arsenic. + +— De l’arsenic? + +— Oui. Je fais mes provisions pour les rats. + +— Oh! dans un établissement comme celui-ci, les rats jouent un +grand rôle. + +— Ce n’est pas de cet établissement que je m’occupe, monsieur le +comte: les rats m’y ont plus mangé qu’ils ne me mangeront. + +— Que voulez-vous dire? + +— Mais, vous avez pu le voir, monsieur le comte, on fait mon +inventaire. + +— Vous quittez le commerce? + +— Eh! mon Dieu, oui; je cède mon fonds à un de mes garçons. + +— Bah! vous êtes donc assez riche? + +— Monsieur, j’ai pris la ville en dégoût; je ne sais si c’est +parce que je vieillis, et que, comme le disait un jour +M. d’Artagnan, quand on vieillit, on pense plus souvent aux choses +de la jeunesse; mais, depuis quelque temps, je me sens entraîné +vers la campagne et le jardinage: j’étais paysan, moi, autrefois. + +Et Planchet ponctua cet aveu d’un petit rire un peu prétentieux +pour un homme qui eût fait profession d’humilité. + +Athos approuva du geste. + +— Vous achetez des terres? dit-il ensuite. + +— J’ai acheté, monsieur. + +— Ah! tant mieux. + +— Une petite maison à Fontainebleau et quelque vingt arpents aux +alentours. + +— Très bien, Planchet, mon compliment. + +— Mais, monsieur, nous sommes bien mal ici; voilà que ma maudite +poussière vous fait tousser. Corbleu! je ne me soucie pas +d’empoisonner le plus digne gentilhomme de ce royaume. + +Athos ne sourit pas à cette plaisanterie, que lui décochait +Planchet pour s’essayer aux facéties mondaines. + +— Oui, dit-il, causons à l’écart; chez vous, par exemple. Vous +avez un chez-vous, n’est-ce pas? + +— Certainement, monsieur le comte. + +— Là-haut, peut-être? + +Et Athos, voyant Planchet embarrassé, voulut le dégager en passant +devant. + +— C’est que... dit Planchet en hésitant. + +Athos se méprit au sens de cette hésitation, et, l’attribuant à +une crainte qu’aurait l’épicier d’offrir une hospitalité médiocre: + +— N’importe, n’importe! dit-il en passant toujours, le logement +d’un marchand, dans ce quartier, a le droit de ne pas être un +palais. Allons toujours. + +Raoul le précéda lestement et entra. + +Deux cris se firent entendre simultanément; on pourrait dire +trois. + +L’un de ces cris domina les autres: il était poussé par une femme. + +L’autre sortit de la bouche de Raoul. C’était une exclamation de +surprise. Il ne l’eût pas plutôt poussée qu’il ferma vivement la +porte. + +Le troisième était de l’effroi. Planchet l’avait proféré. + +— Pardon, ajouta-t-il, c’est que Madame s’habille. + +Raoul avait vu sans doute que Planchet disait vrai, car il fit un +pas pour redescendre. + +— Madame?... dit Athos. Ah! pardon, mon cher, j’ignorais que vous +eussiez là-haut... + +— C’est Trüchen, ajouta Planchet un peu rouge. + +— C’est ce qu’il vous plaira, mon bon Planchet; pardon de notre +indiscrétion. + +— Non, non; montez à présent, messieurs. + +— Nous n’en ferons rien, dit Athos. + +— Oh! Madame étant prévenue, elle aura eu le temps... + +— Non, Planchet. Adieu! + +— Eh! messieurs, vous ne voudriez pas me désobliger ainsi en +demeurant sur l’escalier, ou en sortant de chez moi sans vous être +assis? + +— Si nous eussions su que vous aviez une dame là-haut, répondit +Athos avec son sang-froid habituel, nous eussions demandé à la +saluer. + +Planchet fut si décontenancé par cette exquise impertinence, qu’il +força le passage et ouvrit lui-même la porte pour faire entrer le +comte et son fils. + +Trüchen était tout à fait vêtue: costume de marchande riche et +coquette; œil d’Allemande aux prises avec des yeux français. Elle +céda la place après deux révérences, et descendit à la boutique. + +Mais ce ne fut pas sans avoir écouté aux portes pour savoir ce que +diraient d’elle à Planchet les gentilshommes ses visiteurs. + +Athos s’en doutait bien, et ne mit pas la conversation sur ce +chapitre. + +Planchet, lui, grillait de donner des explications devant +lesquelles fuyait Athos. + +Aussi, comme certaines ténacités sont plus fortes que toutes les +autres, Athos fut-il forcé d’entendre Planchet raconter ses +idylles de félicité, traduites en un langage plus chaste que celui +de Longus. + +Ainsi Planchet raconta-t-il que Trüchen avait charmé son âge mur +et porté bonheur à ses affaires, comme Ruth à Booz. + +— Il ne vous manque plus que des héritiers de votre prospérité, +dit Athos. + +— Si j’en avais un, celui-là aurait trois cent mille livres, +répliqua Planchet. + +— Il faut l’avoir, dit flegmatiquement Athos, ne fût-ce que pour +ne pas laisser perdre votre petite fortune. + +Ce mot: petite fortune, mit Planchet à son rang, comme autrefois +la voix du sergent quand Planchet n’était que piqueur dans le +régiment de Piémont, où l’avait placé Rochefort. + +Athos comprit que l’épicier épouserait Trüchen, et que, bon gré +mal gré, il ferait souche. + +Cela lui apparut d’autant plus évidemment, qu’il apprit que le +garçon auquel Planchet vendait son fonds était un cousin de +Trüchen. + +Athos se souvint que ce garçon était rouge de teint comme une +giroflée, crépu de cheveux et carré d’épaules. + +Il savait tout ce qu’on peut, tout ce qu’on doit savoir sur le +sort d’un épicier. Les belles robes de Trüchen ne payaient pas +seules l’ennui qu’elle éprouverait à s’occuper de nature champêtre +et de jardinage en compagnie d’un mari grisonnant. + +Athos comprit donc, comme nous l’avons dit, et, sans transition: + +— Que fait M. d’Artagnan? dit-il. On ne l’a pas trouvé au Louvre. + +— Ah! monsieur le comte, M. d’Artagnan a disparu. + +— Disparu? fit Athos avec surprise. + +— Oh! monsieur, nous savons ce que cela veut dire. + +— Mais, moi, je ne le sais pas. + +— Quand M. d’Artagnan disparaît, c’est toujours pour quelque +mission ou quelque affaire. + +— Il vous en aurait parlé? + +— Jamais. + +— Vous avez su autrefois cependant son départ pour l’Angleterre? + +— À cause de la spéculation, fit étourdiment Planchet. + +— La spéculation? + +— Je veux dire... interrompit Planchet gêné. + +— Bien, bien, vos affaires, non plus que celles de notre ami, ne +sont en jeu; l’intérêt qu’il nous inspire m’a poussé seul à vous +questionner. Puisque le capitaine des mousquetaires n’est pas ici, +puisque l’on ne peut obtenir de vous aucun renseignement sur +l’endroit où on pourrait rencontrer M. d’Artagnan, nous allons +prendre congé de vous. Au revoir, Planchet! au revoir! Partons, +Raoul. + +— Monsieur le comte, je voudrais pouvoir vous dire... + +— Nullement, nullement; ce n’est pas moi qui reproche à un +serviteur la discrétion. + +Ce mot: _serviteur_, frappa rudement le demi-millionnaire +Planchet; mais le respect et la bonhomie naturels l’emportèrent +sur l’orgueil. + +— Il n’y a rien d’indiscret à vous dire, monsieur le comte, que +M. d’Artagnan est venu ici l’autre jour. + +— Ah! ah! + +— Et qu’il y est resté plusieurs heures à consulter une carte +géographique. + +— Vous avez raison, mon ami, n’en dites pas davantage. + +— Et cette carte, la voici comme preuve, ajouta Planchet, qui +alla la chercher sur la muraille voisine, où elle était suspendue +par une tresse formant triangle avec la traverse à laquelle était +cloué le plan consulté par le capitaine lors de sa visite à +Planchet. + +Il apporta, en effet, au comte de La Fère, une carte de France, +sur laquelle, l’œil exercé de celui-ci découvrit un itinéraire +pointé avec de petites épingles; là où l’épingle manquait, le trou +faisait foi et jalon. + +Athos, en suivant du regard les épingles et les trous vit que +d’Artagnan avait dû prendre la direction du Midi et marcher +jusqu’à la Méditerranée, du côté de Toulon. C’était auprès de +Cannes que s’arrêtaient les marques et les endroits ponctués. + +Le comte de La Fère se creusa pendant quelques instants la +cervelle pour deviner ce que le mousquetaire allait faire à +Cannes, et quel motif il pouvait avoir pour aller observer les +rives du Var. + +Les réflexions d’Athos ne lui suggérèrent rien. Sa perspicacité +accoutumée resta en défaut. Raoul ne devina pas plus que son père. + +— N’importe! dit le jeune homme au comte, qui, silencieusement et +du doigt, lui avait fait comprendre la marche de d’Artagnan, on +peut avouer qu’il y a une providence toujours occupée de +rapprocher notre destinée de celle de M. d’Artagnan. Le voilà du +côté de Cannes, et vous, monsieur, vous me conduisez au moins +jusqu’à Toulon. Soyez sûr que nous le retrouverons bien plus +aisément sur notre route que sur cette carte. + +Puis, prenant congé de Planchet, qui gourmandait ses garçons, même +le cousin de Trüchen, son successeur, les gentilshommes se mirent +en chemin pour aller rendre visite à M. le duc de Beaufort. + +À la sortie de la boutique de l’épicier, ils virent un coche, +dépositaire futur des charmes de Mlle Trüchen et des sacs d’écus +de M. Planchet. + +— Chacun s’achemine au bonheur par la route qu’il choisit, dit +tristement Raoul. + +— Route de Fontainebleau! cria Planchet à son cocher. + + + + +Chapitre CCXXXVI — L’inventaire de M. de Beaufort + + +Avoir causé de d’Artagnan avec Planchet, avoir vu Planchet quitter +Paris pour s’ensevelir dans la retraite, c’était pour Athos et son +fils comme un dernier adieu à tout ce bruit de la capitale, à leur +vie d’autrefois. + +Que laissaient-ils, en effet, derrière eux, ces gens, dont l’un +avait épuisé tout le siècle dernier avec la gloire, et l’autre +tout l’âge nouveau avec le malheur? Évidemment ni l’un ni l’autre +de ces deux hommes n’avaient rien à demander à leurs +contemporains. + +Il ne restait plus qu’à rendre une visite à M. de Beaufort et à +régler les conditions de départ. + +Le duc était logé magnifiquement à Paris. Il avait le train +superbe des grandes fortunes que certains vieillards se +rappelaient avoir vues fleurir du temps des libéralités de Henri +III. + +Alors, réellement, certains grands seigneurs étaient plus riches +que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du +plaisir d’humilier un peu Sa Majesté Royale. C’était cette +aristocratie égoïste que Richelieu avait contrainte à contribuer +de son sang, de sa bourse et de ses révérences à ce qu’on appela +dès lors le service du roi. + +Depuis Louis XI, le terrible faucheur des grands, jusqu’à +Richelieu, combien de familles avaient relevé la tête! Combien, +depuis Richelieu jusqu’à Louis XIV l’avaient courbée, qui ne la +relevèrent plus! Mais M. de Beaufort était né prince et d’un sang +qui ne se répand point sur les échafauds, si ce n’est par sentence +des peuples. + +Ce prince avait donc conservé une grande habitude de vivre. +Comment payait-il ses chevaux, ses gens et sa table? Nul ne le +savait, lui moins que les autres. Seulement, il y avait alors le +privilège pour les fils de roi, que nul ne refusait de devenir +leur créancier, soit par respect, soit par dévouement, soit par la +persuasion que l’on serait payé un jour. + +Athos et Raoul trouvèrent donc la maison du prince encombrée à la +façon de celle de Planchet. + +Le duc aussi faisait son inventaire, c’est-à-dire qu’il +distribuait à ses amis, tous ses créanciers, chaque valeur un peu +considérable de sa maison. + +Devant deux millions à peu près, ce qui était énorme alors, +M. de Beaufort avait calculé qu’il ne pourrait partir pour +l’Afrique sans une belle somme, et, pour trouver cette somme, il +distribuait aux créanciers passés vaisselle, armes, joyaux et +meubles, ce qui était plus magnifique que de vendre, et lui +rapportait le double. + +En effet, comment un homme auquel on doit dix mille livres +refuse-t-il d’emporter un présent de six mille, rehaussé du mérite +d’avoir appartenu au descendant de Henri IV, et comment, après +avoir emporté ce présent, refuserait-il dix mille autres livres à +ce généreux seigneur? + +C’est donc ce qui était arrivé. Le prince n’avait plus de maison, +ce qui devient inutile à un amiral dont l’appartement est son +navire. Il n’avait plus d’armes superflues, depuis qu’il se +plaçait au milieu de ses canons; plus de joyaux que la mer eût pu +dévorer; mais il avait trois ou quatre cent mille écus dans ses +coffres. + +Et partout, dans la maison, il y avait un mouvement joyeux de gens +qui croyaient piller Monseigneur. + +Le prince possédait au suprême degré l’art de rendre heureux les +créanciers les plus à plaindre. Tout homme pressé, toute bourse +vide rencontraient chez lui patience et intelligence de sa +position. + +Aux uns il disait: + +— Je voudrais bien avoir ce que vous avez; je vous le donnerais. + +Et aux autres: + +— Je n’ai que cette aiguière d’argent, elle vaut toujours bien +cinq cents livres; prenez-la. + +Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le +prince trouvait sans cesse à renouveler ses créanciers. + +Cette fois, il n’y mettait plus de cérémonie, et l’on eût dit un +pillage; il donnait tout. + +La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlève du pillage d’un +palais une marmite au fond de laquelle il a caché un sac d’or, et +que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser, +cette fable était devenue chez le prince une vérité. Bon nombre de +fournisseurs se payaient sur les offices du duc. + +Ainsi l’état de bouche, qui pillait les vestiaires et les +selleries, trouvait peu de prix dans ces riens que prisaient bien +fort les selliers ou les tailleurs. + +Jaloux de rapporter chez leurs femmes des confitures données par +Monseigneur, on les voyait bondir joyeux sous le poids des +terrines et des bouteilles glorieusement estampillées aux armes du +prince. + +M. de Beaufort finit par donner ses chevaux et le foin des +greniers. Il fit plus de trente heureux avec ses batteries de +cuisine, et trois cents avec sa cave. + +De plus, tous ces gens s’en allaient avec la conviction que +M. de Beaufort n’agissait de la sorte qu’en prévision d’une +nouvelle fortune cachée sous les tentes arabes. + +On se répétait, tout en dévastant son hôtel, qu’il était envoyé à +Djidgelli par le roi pour reconstituer sa richesse perdue; que les +trésors d’Afrique seraient partagés par moitié entre l’amiral et +le roi de France; que ces trésors consistaient en des mines de +diamants ou d’autres pierres fabuleuses; les mines d’argent ou +d’or de l’Atlas n’obtenaient pas même l’honneur d’une mention. + +Outre les mines à exploiter, ce qui n’arriverait qu’après la +campagne, il y aurait le butin fait par l’armée. + +M. de Beaufort mettrait la main sur tout ce que les riches +écumeurs de mer avaient volé à la chrétienté depuis la bataille de +Lépante. Le nombre des millions ne se comptait plus. + +Or, pourquoi aurait-il ménagé les pauvres ustensiles de sa vie +passée, celui qui allait être en quête des plus rares trésors? Et, +réciproquement, comment aurait-on ménagé le bien de celui qui se +ménageait si peu lui-même? + +Voilà quelle était la situation. Athos, avec son regard +investigateur, s’en rendit compte du premier coup d’œil. + +Il trouva l’amiral de France un peu étourdi, car il sortait de +table, d’une table de cinquante couverts, où l’on avait bu +longtemps à la prospérité de l’expédition; où, au dessert, on +avait abandonné les restes aux valets et les plats vides aux +curieux. + +Le prince s’était enivré de sa ruine et de sa popularité tout +ensemble. Il avait bu son ancien vin à la santé de son vin futur. + +Quand il vit Athos avec Raoul. + +— Voilà, s’écria-t-il, mon aide de camp que l’on m’amène. Venez +par ici, comte; venez par ici, Vicomte. + +Athos cherchait un passage dans la jonchée de linge et de +vaisselle. + +— Ah! oui, enjambez, dit le duc. + +Et il offrit un verre plein à Athos. + +Celui-ci accepta; Raoul mouilla ses lèvres à peine. + +— Voici votre commission, dit le prince à Raoul. Je l’avais +préparée, comptant sur vous. Vous allez courir devant moi jusqu’à +Antibes. + +— Oui, monseigneur. + +— Voici l’ordre. + +Et M. de Beaufort donna l’ordre à Bragelonne. + +— Connaissez-vous la mer? dit-il. + +— Oui, monseigneur, j’ai voyagé avec M. le prince. + +— Bien. Tous ces chalands, toutes ces allèges m’attendront pour +me faire escorte et charrier mes provisions. Il faut que l’armée +puisse s’embarquer dans quinze jours au plus tard. + +— Ce sera fait, monseigneur. + +— Le présent ordre vous donne le droit de visite et de recherche +dans toutes les îles qui longent la côte; vous y ferez les +enrôlements et les enlèvements que vous voudrez pour moi. + +— Oui, monsieur le duc. + +— Et, comme vous êtes un homme actif, comme vous travaillerez +beaucoup, vous dépenserez beaucoup d’argent. + +— J’espère que non, monseigneur. + +— J’espère que si. Mon intendant a préparé des bons de mille +livres payables sur les villes du Midi. On vous en donnera cent. +Allez, cher vicomte. + +Athos interrompit le prince: + +— Gardez votre argent, monseigneur; la guerre se fait chez les +Arabes avec de l’or autant qu’avec du plomb. + +— Je veux essayer du contraire, repartit le duc, et puis vous +savez mes idées sur mon expédition: beaucoup de bruit, beaucoup de +feu, et je disparaîtrai, s’il le faut, dans la fumée. + +Ayant ainsi parlé, M. de Beaufort voulut se remettre à rire; mais +il était mal tombé avec Athos et Raoul. Il s’en aperçut aussitôt. + +— Ah! dit-il avec l’égoïsme courtois de son rang et de son âge, +vous êtes des gens qu’il ne faut pas voir après le dîner, froids, +roides et secs, quand je suis tout feu, tout souplesse et tout +vin. Non, le diable m’emporte! je vous verrai toujours à jeun, +vicomte; et vous, comte, si vous continuez, je ne vous verrai +plus. + +Il disait cela en serrant la main d’Athos, qui lui répondit en +souriant: + +— Monseigneur, ne faites pas cet éclat, parce que vous avez +beaucoup d’argent. Je vous prédis que, avant un mois, vous serez +sec, roide et froid, en présence de votre coffre, et qu’alors, +ayant Raoul à vos côtés, vous serez surpris de le voir gai, +bouillant et généreux, parce qu’il aura des écus neufs à vous +offrir. + +— Dieu vous entende! s’écria le duc enchanté. Je vous garde, +comte. + +— Non, je pars avec Raoul; la mission dont vous le chargez est +pénible, difficile. Seul, il aurait trop de peine à la remplir. +Vous ne faites pas attention, monseigneur, que vous venez de lui +donner un commandement de premier ordre. + +— Bah! + +— Et dans la marine! + +— C’est vrai. Mais ne fait-on pas tout ce qu’on veut, quand on +lui ressemble? + +— Monseigneur, vous ne trouverez nulle part autant de zèle et +d’intelligence, autant de réelle bravoure que chez Raoul; mais, +s’il vous manquait votre embarquement, vous n’auriez que ce que +vous méritez. + +— Le voilà qui me gronde! + +— Monseigneur, pour approvisionner une flotte, pour rallier une +flottille, pour enrôler votre service maritime, il faudrait un an +à un amiral. Raoul est un capitaine de cavalerie, et vous lui +donnez quinze jours. + +— Je vous dis qu’il s’en tirera. + +— Je le crois bien; mais je l’y aiderai. + +— J’ai bien compté sur vous, et je compte bien même qu’une fois à +Toulon, vous ne le laisserez pas partir seul. + +— Oh! fit Athos en secouant la tête. + +— Patience! patience! + +— Monseigneur, laissez-nous prendre congé. + +— Allez donc, et que ma fortune vous aide! + +— Adieu, monseigneur, et que votre fortune vous aide aussi! + +— Voilà une expédition bien commencée, dit Athos à son fils. Pas +de vivres, pas de réserves, pas de flottille de charge; que +fera-t-on ainsi? + +— Bon! murmura Raoul, si tous y vont faire ce que j’y ferai, les +vivres ne manqueront pas. + +— Monsieur, répliqua sévèrement Athos, ne soyez pas injuste et +fou dans votre égoïsme ou dans votre douleur, comme il vous +plaira. Dès que vous partez pour cette guerre avec l’intention d’y +mourir, vous n’avez besoin de personne, et ce n’était pas la peine +de vous faire recommander à M. de Beaufort. Dès que vous approchez +du prince commandant, dès que vous acceptez la responsabilité +d’une charge dans l’armée, il ne s’agit plus de vous, il s’agit de +tous ces pauvres soldats qui, comme vous, ont un cœur et un +corps, qui pleureront la patrie et souffriront toutes les +nécessités de la condition humaine. Sachez, Raoul, que l’officier +est un ministre aussi utile qu’un prêtre, et qu’il doit avoir plus +de charité qu’un prêtre. + +— Monsieur, je le savais et je l’ai pratiqué, je l’eusse fait +encore... mais... + +— Vous oubliez aussi que vous êtes d’un pays fier de sa gloire +militaire; allez mourir si vous voulez, mais ne mourez pas sans +honneur et sans profit pour la France. Allons, Raoul, ne vous +attristez pas de mes paroles; je vous aime et voudrais que vous +fussiez parfait. + +— J’aime vos reproches, monsieur, dit doucement le jeune homme; +ils me guérissent, ils me prouvent que quelqu’un m’aime encore. + +— Et maintenant, partons, Raoul; le temps est si beau, le ciel +est si pur, ce ciel que nous trouverons toujours au-dessus de nos +têtes, que vous reverrez plus pur encore à Djidgelli, et qui vous +parlera de moi là-bas comme ici il me parle de Dieu. + +Les deux gentilshommes, après s’être accordés sur ce point, +s’entretinrent des folles façons du duc, convinrent que la France +serait servie d’une manière incomplète dans l’esprit et la +pratique de l’expédition, et, ayant résumé cette politique par le +mot vanité, ils se mirent en marche pour obéir à leur volonté plus +encore qu’au destin. + +Le sacrifice était accompli. + + + + +Chapitre CCXXXVII — Le plat d’argent + + +Le voyage fut doux. Athos et son fils traversèrent toute la France +en faisant une quinzaine de lieues par jour, quelquefois +davantage, selon que le chagrin de Raoul redoublait d’intensité. + +Ils mirent quinze jours pour arriver à Toulon, et perdirent tout à +fait les traces de d’Artagnan à Antibes. + +Il faut croire que le capitaine des mousquetaires avait voulu +garder l’incognito dans ces parages; car Athos recueillit de ses +informations l’assurance qu’on avait vu le cavalier qu’il +dépeignit changer ses chevaux contre une voiture bien fermée à +partir d’Avignon. + +Raoul se désespérait de ne point rencontrer d’Artagnan, il +manquait à ce cœur tendre l’adieu et la consolation de ce cœur +d’acier. + +Athos savait par expérience que d’Artagnan devenait impénétrable +lorsqu’il s’occupait d’une affaire sérieuse, soit pour son compte, +soit pour le service du roi. + +Il craignit même d’offenser son ami ou de lui nuire en prenant +trop d’informations. Cependant, quand Raoul commença son travail +de classement pour la flottille, et qu’il rassembla les chalands +et allèges pour les envoyer à Toulon, l’un des pêcheurs apprit au +comte que son bateau était en radoub depuis un voyage qu’il avait +fait pour le compte d’un gentilhomme très pressé de s’embarquer. + +Athos, croyant que cet homme mentait pour rester libre et gagner +plus d’argent à pêcher quand tous ses compagnons seraient partis, +insista pour avoir des détails. + +Le pêcheur lui apprit que, environ six jours en deçà, un homme +était venu louer son bateau pendant la nuit pour rendre une visite +à l’île Saint-Honorat. Le prix fut convenu; mais le gentilhomme +était arrivé avec une grande caisse de voiture qu’il avait voulu +embarquer malgré les difficultés de toute nature que présentait +cette opération. Le pêcheur avait voulu se dédire. Il avait +menacé, et sa menace n’avait abouti qu’à lui procurer un grand +nombre de coups de canne rudement appliqués par ce gentilhomme, +qui frappait fort et longtemps. Tout maugréant, le pêcheur avait +eu recours au syndic de ses confrères d’Antibes, lesquels entre +eux font la justice et se protègent; mais le gentilhomme avait +exhibé certain papier à la vue duquel le syndic, saluant jusqu’à +terre avait enjoint au pêcheur d’obéir, en le gourmandant d’avoir +été récalcitrant. Alors on était parti avec le chargement. + +— Mais tout cela ne nous dit pas, reprit Athos, comment vous avez +échoué. + +— Le voici. J’allais sur Saint-Honorat, ainsi que me l’avait dit +le gentilhomme; mais il changea d’avis et prétendit que je ne +pourrais passer au sud de l’abbaye. + +— Pourquoi pas? + +— Parce que, monsieur, il y a, en face de la tour carrée des +Bénédictins, vers la pointe du sud, le banc des _Moines_. + +— Un écueil? fit Athos. + +— À fleur d’eau et sous l’eau, passage dangereux, mais que j’ai +franchi mille fois; le gentilhomme demanda que je le déposasse à +Sainte-Marguerite. + +— Eh bien? + +— Eh bien! monsieur, s’écria le pêcheur avec son accent +provençal, on est marin ou on ne l’est pas, on connaît sa passe ou +l’on n’est qu’une pluie d’eau douce. Je m’obstinais à vouloir +passer. Le gentilhomme me prit au cou et m’annonça tranquillement +qu’il allait m’étrangler. Mon second s’arma d’une hache, et moi +aussi. Nous avions à venger l’affront de la nuit. Mais le +gentilhomme mit l’épée à la main, avec des mouvements si vifs, que +nous ne pûmes approcher ni l’un ni l’autre. J’allais lui lancer ma +hache à la tête, et j’étais dans mon droit, n’est-ce pas, monsieur? +car un marin sur son bord est maître, comme un bourgeois dans sa +chambre; j’allais donc, pour me défendre couper en deux le +gentilhomme, lorsque tout à coup, vous me croirez si vous voulez, +monsieur, ce coffre de carrosse s’ouvrit je ne sais comment, et il +en sortit une manière de fantôme, coiffé d’un casque noir, avec un +masque noir, quelque chose d’effrayant à voir qui nous menace du +poing. + +— C’était? dit Athos. + +— C’était le diable, monsieur! car le gentilhomme, joyeux, +s’écria en le voyant: «Ah! merci, monseigneur.» + +— C’est étrange! murmura le comte en regardant Raoul. + +— Que fîtes-vous? demanda celui-ci au pêcheur. + +— Vous comprenez bien, monsieur, que deux pauvres hommes comme +nous étaient déjà trop peu contre deux gentilshommes; mais contre +le diable! ah bien! oui! Nous ne nous consultâmes pas, mon +compagnon et moi, mais nous ne fîmes qu’un saut à la mer: nous +étions à sept ou huit cents pieds de la côte. + +— Et alors? + +— Et alors, monsieur, comme il faisait un petit vent sud-ouest, +la barque fila toujours et alla se jeter dans les sables de +Sainte-Marguerite. + +— Oh!... mais les deux voyageurs? + +— Bah! n’ayez donc pas d’inquiétudes. Voilà bien la preuve que +l’un était le diable et protégeait l’autre; car, lorsque nous +regagnâmes le bateau à la nage, au lieu de trouver ces deux +créatures brisées par le choc, nous ne trouvâmes plus rien, pas +même le carrosse. + +— Étrange! étrange! répéta le comte. Mais, depuis, mon ami, +qu’avez-vous fait? + +— Ma plainte au gouverneur de Sainte-Marguerite, qui m’a mis le +doigt sous le nez en m’annonçant que, si je cherchais à lui conter +des sornettes pareilles, il me les paierait en coups d’étrivières. + +— Le gouverneur? + +— Oui, monsieur; et cependant mon bateau était brisé, bien brisé, +puisque la proue est restée sur la pointe de Sainte-Marguerite, et +que le charpentier me demande cent vingt livres pour la +réparation. + +— C’est bon, répliqua Raoul, vous serez exempté de service. +Allez. + +— Nous irons à Sainte-Marguerite, voulez-vous? dit ensuite Athos +à Bragelonne. + +— Oui, monsieur; car il y a là quelque chose à éclaircir et cet +homme ne me fait pas l’effet d’avoir dit la vérité. + +— Ni à moi non plus, Raoul. Cette histoire du gentilhomme masqué +et du carrosse disparu me fait l’effet d’une manière de cacher la +violence que ce rustre aurait peut-être commise en pleine mer sur +son passager, pour le punir de l’insistance qu’il avait mise à +s’embarquer. + +— J’en ai conçu le soupçon, et le carrosse aurait contenu des +valeurs bien plutôt qu’un homme. + +— Nous verrons cela, Raoul. Très certainement, ce gentilhomme +ressemble à d’Artagnan; je reconnais ses façons. Hélas! nous ne +sommes plus les jeunes invincibles d’autrefois. Qui sait si la +hache ou la barre de ce mauvais caboteur n’a pas réussi à faire ce +que les plus fines épées de l’Europe, les balles et les boulets +n’ont pas fait depuis quarante ans. + +Le jour même, ils partirent pour Sainte-Marguerite, à bord d’un +chasse marée venu de Toulon sur ordre. + +L’impression qu’ils ressentirent en abordant fut un bien-être +singulier. L’île était pleine de fleurs et de fruits, elle servait +de jardin au gouverneur dans sa partie cultivée. Les orangers, les +grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits +d’or et d’azur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte, +les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans +les touffes de genévriers, et, à chaque pas que faisaient Raoul et +le comte, un lapin effrayé quittait les marjolaines et les +bruyères pour rentrer dans son terrier. + +En effet, cette bienheureuse île était inhabitée. Plate, n’offrant +qu’une anse pour l’arrivée des embarcations, et sous la protection +du gouverneur, qui partageait avec eux, les contrebandiers s’en +servaient comme d’un entrepôt provisoire, à la charge de ne point +tuer le gibier ni dévaster le jardin. Moyennant ce compromis, le +gouverneur se contentait d’une garnison de huit hommes pour garder +sa forteresse, dans laquelle moisissaient douze canons. Ce +gouverneur était donc un heureux métayer, récoltant vins, figues, +huiles et oranges, faisant confire ses citrons et ses cédrats au +soleil de ses casemates. + +La forteresse, ceinte d’un fossé profond, son seul gardien, levait +comme trois têtes ses trois tourelles, liées l’une à l’autre par +des terrasses de mousse. + +Athos et Raoul longèrent pendant quelque temps les clôtures du +jardin sans trouver quelqu’un qui les introduisît chez le +gouverneur. Ils finirent par entrer dans le jardin. C’était le +moment le plus chaud de la journée. + +Alors tout se cache sous l’herbe et sous la pierre. Le ciel étend +ses voiles de feu comme pour étouffer tous les bruits, pour +envelopper toutes les existences. Les perdrix sous les genêts, la +mouche sous la feuille, s’endorment comme le flot sous le ciel. + +Athos aperçut seulement sur la terrasse, entre la deuxième et la +troisième cour, un soldat qui portait comme un panier de +provisions sur sa tête. Cet homme revint presque aussitôt sans son +panier, et disparut dans l’ombre de la guérite. + +Athos comprit que cet homme portait à dîner à quelqu’un et que, +après avoir fait son service, il revenait dîner lui-même. + +Tout à coup il s’entendit appeler, et, levant la tête, aperçut +dans l’encadrement des barreaux d’une fenêtre quelque chose de +blanc, comme une main qui s’agitait, quelque chose d’éblouissant, +comme une arme frappée des rayons du soleil. + +Et, avant qu’il se fût rendu compte de ce qu’il venait de voir, +une traînée lumineuse, accompagnée d’un sifflement dans l’air, +appela son attention du donjon sur la terre. + +Un second bruit mat se fit entendre dans le fossé, et Raoul courut +ramasser un plat d’argent qui venait de rouler jusque dans les +sables desséchés. + +La main qui avait lancé ce plat fit un signe aux deux +gentilshommes, puis elle disparut. + +Alors Raoul et Athos, s’approchant l’un de l’autre, se mirent à +considérer attentivement le plat souillé de poussière, et ils +découvrirent, sur le fond, des caractères tracés avec la pointe +d’un couteau: + +«Je suis, disait l’inscription, le frère du roi de France, +prisonnier aujourd’hui, fou demain. Gentilshommes français et +chrétiens, priez Dieu pour l’âme et la raison du fils de vos +maîtres!» + +Le plat tomba des mains d’Athos, pendant que Raoul cherchait à +pénétrer le sens mystérieux de ces mots lugubres. + +Au même instant, un cri se fit entendre du haut du donjon. Raoul, +prompt comme l’éclair, courba la tête et força son père à se +courber aussi. Un canon de mousquet venait de reluire à la crête +du mur. Une fumée blanche jaillit comme un panache à l’orifice du +mousquet, et une balle vint s’aplatir sur une pierre, à six pouces +des deux gentilshommes. Un autre mousquet parut encore et +s’abaissa. + +— Cordieu! s’écria Athos, assassine-t-on les gens, ici? +Descendez, lâches que vous êtes! + +— Oui, descendez! dit Raoul furieux en montrant le poing au +château. + +L’un des deux assaillants, celui qui allait tirer le coup de +mousquet, répondit à ces cris par une exclamation de surprise, et, +comme son compagnon voulait continuer l’attaque et ressaisissait +le mousquet tout armé, celui qui venait de s’écrier releva l’arme, +et le coup partit en l’air. + +Athos et Raoul, voyant qu’on disparaissait de la plate-forme +pensèrent qu’on allait venir à eux, et ils attendirent de pied +ferme. + +Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’un coup de baguette sur +le tambour appela les huit soldats de la garnison, lesquels se +montrèrent sur l’autre bord du fossé avec leurs mousquets. À la +tête de ces hommes se tenait un officier que le vicomte de +Bragelonne reconnut pour celui qui avait tiré le premier coup de +mousquet. + +Cet homme ordonna aux soldats d’apprêter les armes. + +— Nous allons être fusillés! s’écria Raoul. L’épée à la main, du +moins, et sautons le fossé! Nous tuerons bien chacun un de ces +coquins quand leurs mousquets seront vides. + +Et déjà Raoul, joignant le mouvement au conseil s’élançait, suivi +d’Athos, lorsqu’une voix bien connue retentit derrière eux. + +— Athos! Raoul! criait cette voix. + +— D’Artagnan! répondirent les deux gentilshommes. + +— Armes bas, mordioux! s’écria le capitaine aux soldats. J’étais +bien sûr de ce que je disais, moi! + +Les soldats relevèrent leurs mousquets. + +— Que nous arrive-t-il donc? demanda Athos. Quoi! on nous fusille +sans nous avertir? + +— C’est moi qui allais vous fusiller, répliqua d’Artagnan; et, si +le gouverneur vous a manqués, je ne vous eusse pas manqués, moi, +chers amis. Quel bonheur que j’aie pris l’habitude de viser +longtemps, au lieu de tirer d’instinct en visant! J’ai cru vous +reconnaître. Ah! mes chers amis, quel bonheur! + +Et d’Artagnan s’essuyait le front, car il avait couru vite, et +l’émotion chez lui n’était pas feinte. + +— Comment! fit le comte, ce monsieur qui a tiré sur nous est le +gouverneur de la forteresse? + +— En personne. + +— Et pourquoi tirait-il sur nous? que lui avons-nous fait? + +— Pardieu! vous avez reçu ce que le prisonnier vous a jeté. + +— C’est vrai! + +— Ce plat... le prisonnier a écrit quelque chose dessus, n’est-ce +pas? + +— Oui. + +— Je m’en étais douté. Ah! mon Dieu! + +Et, d’Artagnan, avec toutes les marques d’une inquiétude mortelle, +s’empara du plat pour en lire l’inscription. Quand il eut lu, la +pâleur couvrit son visage. + +— Oh! mon Dieu! répéta-t-il. Silence! Voici le gouverneur qui +vient. + +— Et que nous fera-t-il? Est-ce notre faute?... + +— C’est donc vrai? dit Athos à demi-voix, c’est donc vrai? + +— Silence! vous dis-je, silence! Si l’on croit que vous savez +lire, si l’on suppose que vous avez compris, je vous aime bien, +chers amis, je me ferais tuer pour vous... mais... + +— Mais... dirent Athos et Raoul. + +— Mais je ne vous sauverais pas d’une éternelle prison, si je +vous sauvais de la mort. Silence, donc! silence encore! + +Le gouverneur arrivait, ayant franchi le fossé sur une passerelle +de planche. + +— Eh bien! dit-il à d’Artagnan, qui vous arrête? + +— Vous êtes des Espagnols, vous ne comprenez pas un mot de +français, dit vivement le capitaine, bas, à ses amis. Eh bien! +reprit-il en s’adressant au gouverneur, j’avais raison, ces +messieurs sont deux capitaines espagnols que j’ai connus à Ypres, +l’an passé... Ils ne savent pas un mot de français. + +— Ah! fit le gouverneur avec attention. + +Et il chercha à lire l’inscription du plat. + +D’Artagnan le lui ôta des mains, en effaçant les caractères à +coups de pointe d’épée. + +— Comment! s’écria le gouverneur, que faites-vous? Je ne puis +donc pas lire? + +— C’est le secret de l’État, répliqua nettement d’Artagnan, et, +puisque vous savez, d’après l’ordre du roi, qu’il y a peine de +mort contre quiconque le pénétrera, je vais, si vous le voulez, +vous laisser lire et vous faire fusiller aussitôt après. + +Pendant cette apostrophe, moitié sérieuse moitié ironique, Athos +et Raoul gardaient un silence plein de sang-froid. + +— Mais il est impossible, dit le gouverneur, que ces messieurs ne +comprennent pas au moins quelques mots. + +— Laissez donc! quand bien même ils comprendraient ce qu’on +parle, ils ne liraient pas ce que l’on écrit. Ils ne le liraient +même pas en espagnol. Un noble espagnol, souvenez-vous-en, ne doit +jamais savoir lire. + +Il fallut que le gouverneur se contentât de ces explications, mais +il était tenace. + +— Invitez ces messieurs à venir au fort, dit-il. + +— Je le veux bien, et j’allais vous le proposer, répliqua +d’Artagnan. + +Le fait est que le capitaine avait une tout autre idée, et qu’il +eût voulu voir ses amis à cent lieues. Mais force lui fut de tenir +bon. + +Il adressa en espagnol aux deux gentilshommes une invitation que +ceux-ci acceptèrent. + +On se dirigea vers l’entrée du fort, et, l’incident étant vidé, +les huit soldats retournèrent à leurs doux loisirs, un moment +troublés par cette aventure inouïe. + + + + +Chapitre CCXXXVIII — Captif et geôliers + + +Une fois entrés dans le fort, et tandis que le gouverneur faisait +quelques préparatifs pour recevoir ses hôtes: + +— Voyons, dit Athos, un mot d’explication pendant que nous sommes +seuls. + +— Le voici simplement, répondit le mousquetaire. J’ai conduit à +l’île un prisonnier que le roi défend qu’on voie; vous êtes +arrivés, il vous a jeté quelque chose par son guichet de fenêtre; +j’étais à dîner chez le gouverneur, j’ai vu jeter cet objet, j’ai +vu Raoul le ramasser. Il ne me faut pas beaucoup de temps pour +comprendre, j’ai compris, et je vous ai crus d’intelligence avec +mon prisonnier. Alors... + +— Alors vous avez commandé qu’on nous fusillât. + +— Ma foi! je l’avoue; mais, si j’ai le premier sauté sur un +mousquet, heureusement j’ai été le dernier à vous mettre en joue. + +— Si vous m’eussiez tué, d’Artagnan, il m’arrivait ce bonheur de +mourir pour la maison royale de France; et c’est un signe +d’honneur de mourir par votre main, à vous, son plus noble et son +plus loyal défenseur. + +— Bon! Athos, que me contez-vous là de la maison royale? balbutia +d’Artagnan. Comment! vous, comte, un homme sage et bien avisé, +vous croyez à ces folies écrites par un insensé? + +— Avec d’autant plus de raison, mon cher chevalier, que vous avez +ordre de tuer ceux qui y croiraient, continua Raoul. + +— Parce que, répliqua le capitaine de mousquetaires, parce que +toute calomnie, si elle est bien absurde, a la chance presque +certaine de devenir populaire. + +— Non, d’Artagnan, reprit tout bas Athos, parce que le roi ne +veut pas que le secret de sa famille transpire dans le peuple et +couvre d’infamie les bourreaux du fils de Louis XIII. + +— Allons, allons, ne dites pas de ces enfantillages-là, Athos, ou +je vous renie pour un homme sensé. D’ailleurs, expliquez-moi +comment Louis XIII aurait un fils aux îles Sainte-Marguerite? + +— Un fils que vous auriez conduit ici, masqué, dans le bateau +d’un pêcheur, fit Athos, pourquoi pas? + +D’Artagnan s’arrêta. + +— Ah! ah! dit-il, d’où savez-vous qu’un bateau pêcheur?... + +— Vous a amené à Sainte-Marguerite avec le carrosse qui +renfermait le prisonnier; avec le prisonnier que vous appelez +monseigneur? oh! je le sais, reprit le comte. + +D’Artagnan mordit ses moustaches. + +— Fût-il vrai, dit-il, que j’aie amené ici dans un bateau et avec +un carrosse un prisonnier masqué, rien ne prouve que ce prisonnier +soit un prince... un prince de la maison de France. + +— Oh! demandez cela à Aramis, répondit froidement Athos. + +— À Aramis? s’écria le mousquetaire interdit. Vous avez vu +Aramis? + +— Après sa déconvenue à Vaux, oui; j’ai vu Aramis fugitif, +poursuivi, perdu, et Aramis m’en a dit assez pour que je croie aux +plaintes que cet infortuné a gravées sur le plat d’argent. + +D’Artagnan laissa pencher sa tête avec accablement. + +— Voilà, dit-il, comme Dieu se joue de ce que les hommes +appellent leur sagesse! Beau secret que celui dont douze ou quinze +personnes tiennent en ce moment les lambeaux!... Athos, maudit +soit le hasard qui vous a mis en face de moi dans cette affaire! +car maintenant... + +— Eh bien! dit Athos avec sa douceur sévère, votre secret est-il +perdu parce que je le sais? n’en ai-je pas porté d’aussi lourds en +ma vie? Ayez donc de la mémoire, mon cher. + +— Vous n’en avez jamais porté d’aussi périlleux, repartit +d’Artagnan avec tristesse. J’ai comme une idée sinistre que tous +ceux qui auront touché à ce secret mourront, et mourront mal. + +— Que la volonté de Dieu soit faite, d’Artagnan! Mais voici votre +gouverneur. + +D’Artagnan et ses amis reprirent aussitôt leurs rôles. + +Ce gouverneur, soupçonneux et dur, était pour d’Artagnan d’une +politesse allant jusqu’à l’obséquiosité. Il se contenta de faire +bonne chère aux voyageurs et de les bien regarder. + +Athos et Raoul remarquèrent qu’il cherchait souvent à les +embarrasser par de soudaines attaques, ou à les saisir au dépourvu +d’attention; mais ni l’un ni l’autre ne se déconcerta. Ce qu’avait +dit d’Artagnan put paraître vraisemblable, si le gouverneur ne le +crut pas vrai. + +On sortit de table pour aller se reposer. + +— Comment s’appelle cet homme? Il a mauvaise mine, dit Athos en +espagnol à d’Artagnan. + +— De Saint-Mars, répliqua le capitaine. + +— Ce sera donc le geôlier du jeune prince? + +— Eh! le sais-je? Me voici peut-être à Sainte-Marguerite à +perpétuité. + +— Allons donc! vous? + +— Mon ami, je suis dans la situation d’un homme qui trouve un +trésor au milieu d’un désert. Il voudrait l’enlever, il ne peut; +il voudrait le laisser, il n’ose. Le roi ne me fera pas revenir, +craignant qu’un autre ne surveille moins bien que moi; il regrette +de ne m’avoir plus, sentant bien que nul ne le servira de près +comme moi. Au reste, il arrivera ce qu’il plaira à Dieu. + +— Mais, fit observer Raoul, par cela même que vous n’avez rien de +certain, c’est que votre état ici est provisoire, et vous +retournerez à Paris. + +— Demandez donc à ces messieurs, interrompit Saint-Mars, ce +qu’ils venaient faire à Sainte-Marguerite. + +— Ils venaient, sachant qu’il y avait un couvent de bénédictins à +Saint-Honorat, curieux à voir, et dans Sainte-Marguerite une belle +chasse. + +— À leur disposition, répliqua Saint-Mars, comme à la vôtre. + +D’Artagnan remercia. + +— Quand partent-ils? ajouta le gouverneur. + +— Demain, répondit d’Artagnan. + +M. de Saint-Mars alla faire sa ronde et laissa d’Artagnan seul +avec les prétendus Espagnols. + +— Oh! s’écria le mousquetaire, voilà une vie et une société qui +me conviennent peu. Je commande à cet homme, et il me gêne, +mordioux!... Tenez, voulez-vous que nous fassions un coup de +mousquet sur les lapins? La promenade sera belle et peu fatigante. +L’île n’a qu’une lieue et demie de longueur, sur une demi-lieue de +large; un vrai parc. Amusons-nous. + +— Allons où vous voudrez, d’Artagnan, non pour nous divertir, +mais pour causer librement. + +D’Artagnan fit un signe à un soldat qui comprit et apporta des +fusils de chasse aux gentilshommes, et rentra au fort. + +— Et maintenant, fit le mousquetaire, répondez un peu à la +question que faisait ce noir Saint-Mars: Qu’êtes-vous venus faire +aux îles Lerins? + +— Vous dire adieu. + +— Me dire adieu? Comment cela? Raoul part? + +— Oui. + +— Avec M. de Beaufort, je parie? + +— Avec M. de Beaufort. Oh! vous devinez toujours cher ami. + +— L’habitude... + +Pendant que les deux amis commençaient leur entretien, Raoul, la +tête lourde, le cœur chargé, s’était assis sur des roches +moussues, son mousquet sur les genoux, et, regardant la mer, +regardant le ciel, écoutant la voix de son âme, il laissait peu à +peu s’éloigner de lui les chasseurs. + +D’Artagnan remarqua son absence. + +— Il est toujours frappé, n’est-ce pas? dit-il à Athos. + +— À mort! + +— Oh! vous exagérez, je pense. Raoul est bien trempé. Sur tous +les cœurs si nobles, il y a une seconde enveloppe qui fait +cuirasse. La première saigne, la seconde résiste. + +— Non, répondit Athos, Raoul en mourra. + +— Mordioux! fit d’Artagnan sombre. + +Et il n’ajouta pas un mot à cette exclamation. Puis, un moment +après: + +— Pourquoi le laissez-vous partir? + +— Parce qu’il le veut. + +— Et pourquoi n’allez-vous pas avec lui? + +— Parce que je ne veux pas le voir mourir. + +D’Artagnan regarda son ami en face. + +— Vous savez une chose, continua le comte en s’appuyant au bras +du capitaine, vous savez que, dans ma vie, j’ai eu peur de bien +peu de choses. Eh bien! j’ai une peur incessante, rongeuse, +insurmontable; j’ai peur d’arriver au jour où je tiendrai le +cadavre de cet enfant dans mes bras. + +— Oh! répondit d’Artagnan, oh! + +— Il mourra, je le sais, j’en ai la conviction; je ne veux pas le +voir mourir. + +— Comment! Athos, vous venez vous poser en présence de l’homme le +plus brave que vous dites avoir connu, de votre d’Artagnan, de cet +homme sans égal, comme vous l’appeliez autrefois, et vous venez +lui dire, en croisant les bras, que vous avez peur de voir votre +fils mort, vous qui avez vu tout ce que l’on peut voir en ce +monde? Eh bien! pourquoi avez-vous peur de cela, Athos? L’homme, +sur cette terre, doit s’attendre à tout, affronter tout. + +— Écoutez, mon ami: après m’être usé sur cette terre dont vous +parlez, je n’ai plus gardé que deux religions: celle de la vie, +mes amitiés, mon devoir de père; celle de l’éternité, l’amour et +le respect de Dieu. Maintenant, j’ai en moi la révélation que, si +Dieu souffrait qu’en ma présence mon ami ou mon fils rendît le +dernier soupir... oh! non, je ne veux même pas vous dire cela, +d’Artagnan. + +— Dites! dites! + +— Je suis fort contre tout, hormis contre la mort de ceux que +j’aime. À cela seulement il n’y a pas de remède. Qui meurt gagne, +qui voit mourir perd. Non. Tenez: savoir que je ne rencontrerai +plus jamais, jamais, sur la terre, celui que j’y voyais avec joie; +savoir que nulle part ne sera plus d’Artagnan, ne sera plus Raoul, +oh!... je suis vieux, voyez-vous, je n’ai plus de courage; je prie +Dieu de m’épargner dans ma faiblesse; mais, s’il me frappait en +face, et de cette façon, je le maudirais. Un gentilhomme chrétien +ne doit pas maudire son Dieu, d’Artagnan; c’est bien assez d’avoir +maudit un roi! + +— Hum!... fit d’Artagnan, un peu bouleversé par cette violente +tempête de douleurs. + +— D’Artagnan, mon ami, vous qui aimez Raoul, voyez-le, +ajouta-t-il en montrant son fils; voyez cette tristesse qui ne le quitte +jamais. Connaissez-vous rien de plus affreux que d’assister, +minute par minute, à l’agonie incessante de ce pauvre cœur? + +— Laissez-moi lui parler, Athos. Qui sait? + +— Essayez; mais, j’en ai la conviction, vous ne réussirez pas. + +— Je ne lui donnerai pas de consolation, je le servirai. + +— Vous? + +— Sans doute. Est-ce la première fois qu’une femme serait revenue +sur une infidélité? Je vais à lui, vous dis-je. + +Athos secoua la tête et continua la promenade seul. D’Artagnan, +coupant à travers les broussailles, revint à Raoul et lui tendit +la main. + +— Eh bien! dit d’Artagnan à Raoul, vous avez donc à me parler? + +— J’ai à vous demander un service, répliqua Bragelonne. + +— Demandez. + +— Vous retournerez quelque jour en France? + +— Je l’espère. + +— Faut-il que j’écrive à Mlle de La Vallière? + +— Non, il ne le faut pas. + +— J’ai tant de choses à lui dire! + +— Venez les lui dire, alors. + +— Jamais! + +— Eh bien! quelle vertu attribuez-vous à une lettre que votre +parole n’ait point? + +— Vous avez raison. + +— Elle aime le roi, dit brutalement d’Artagnan; c’est une honnête +fille. + +Raoul tressaillit. + +— Et vous, vous qu’elle abandonne, elle vous aime plus que le roi +peut-être, mais d’une autre façon. + +— D’Artagnan, croyez-vous bien qu’elle aime le roi? + +— Elle l’aime à l’idolâtrie. C’est un cœur inaccessible à tout +autre sentiment. Vous continueriez à vivre auprès d’elle, que vous +seriez son meilleur ami. + +— Ah! fit Raoul avec un élan passionné vers cette espérance +douloureuse. + +— Voulez-vous? + +— Ce serait lâche. + +— Voilà un mot absurde et qui me conduirait au mépris de votre +esprit. Raoul, il n’est jamais lâche, entendez-vous, de faire ce +qui est imposé par la violence majeure. Si votre cœur vous dit: +«Va là, ou meurs»; allez-y donc, Raoul. A-t-elle été lâche ou +brave, elle qui vous aimait, en vous préférant le roi, que son +cœur lui commandait impérieusement de vous préférer? Non, elle a +été la plus brave de toutes les femmes. Faites donc comme elle, +obéissez à vous-même. Savez-vous une chose dont je suis sûr, +Raoul? + +— Laquelle? + +— C’est qu’en la voyant de près avec les yeux d’un homme +jaloux... + +— Eh bien? + +— Eh bien! vous cesserez de l’aimer. + +— Vous me décidez, mon cher d’Artagnan. + +— À partir pour la revoir? + +— Non, à partir pour ne la revoir jamais. Je veux l’aimer +toujours. + +— Franchement, reprit le mousquetaire, voilà une conclusion à +laquelle j’étais loin de m’attendre. + +— Tenez, mon ami, vous irez la revoir, vous lui donnerez cette +lettre, qui, si vous la jugez à propos, lui expliquera comme à +vous ce qui se passe dans mon cœur. Lisez-la, je l’ai préparée +cette nuit. Quelque chose me disait que je vous verrais +aujourd’hui. + +Il tendit cette lettre à d’Artagnan, qui la lut: + +«Mademoiselle, vous n’avez pas tort à mes yeux en ne m’aimant pas. +Vous n’êtes coupable que d’un tort, celui de m’avoir laissé croire +que vous m’aimiez. Cette erreur me coûtera la vie. Je vous la +pardonne, mais je ne me la pardonne pas. On dit que les amants +heureux sont sourds aux plaintes des amants dédaignés. Il n’en +sera point ainsi de vous, qui ne m’aimiez pas, sinon avec anxiété. +Je suis sûr que, si j’eusse insisté près de vous pour changer +cette amitié en amour, vous eussiez cédé par crainte de me faire +mourir ou d’amoindrir l’estime que j’avais pour vous. Il m’est +bien doux de mourir en vous sachant libre et satisfaite. + +«Aussi, combien vous m’aimerez quand vous ne craindrez plus mon +regard ou mon reproche! Vous m’aimerez, parce que, si charmant que +vous paraisse un nouvel amour, Dieu ne m’a fait en rien +l’inférieur de celui que vous avez choisi, et que mon dévouement, +mon sacrifice, ma fin douloureuse m’assurent à vos yeux une +supériorité certaine sur lui. J’ai laissé échapper, dans la +crédulité naïve de mon cœur, le trésor que je tenais. Beaucoup de +gens me disent que vous m’aviez aimé assez pour en venir à m’aimer +beaucoup. Cette idée m’enlève toute amertume et me conduit à ne +regarder comme ennemi que moi seul. + +«Vous accepterez ce dernier adieu, et vous me bénirez de m’être +réfugié dans l’asile inviolable où s’éteint toute haine, où dure +tout amour. + +«Adieu, mademoiselle. S’il fallait acheter de tout mon sang votre +bonheur, je donnerais tout mon sang. J’en fais bien le sacrifice à +ma misère! + +«Raoul, vicomte de Bragelonne.» + +— La lettre est bien, dit le capitaine. Je n’ai qu’une chose à +lui reprocher. + +— Dites-moi laquelle, s’écria Raoul. + +— C’est qu’elle dit toute chose, hormis la chose qui s’exhale +comme un poison mortel de vos yeux, de votre cœur; hormis l’amour +insensé qui vous brûle encore. + +Raoul pâlit et se tut. + +— Pourquoi n’avez-vous pas écrit seulement ces mots: + +«Mademoiselle, + +«Au lieu de vous maudire, je vous aime et je meurs.» + +— C’est vrai, dit Raoul avec une joie sinistre. + +Et, déchirant sa lettre, qu’il venait de reprendre, il écrivit ces +mots sur une feuille de ses tablettes: + +«Pour avoir le bonheur de vous dire encore que je vous aime, je +commets la lâcheté de vous écrire, et, pour me punir de cette +lâcheté, je meurs.» + +Et il signa. + +— Vous lui remettrez ces tablettes, n’est-ce pas, capitaine? +dit-il à d’Artagnan. + +— Quand cela? répliqua celui-ci. + +— Le jour, dit Bragelonne en montrant la dernière phrase, le jour +où vous écrirez la date sous ces mots. + +Et il s’échappa soudain et courut joindre Athos, qui revenait à +pas lents. + +Comme ils rentraient, la mer grossit, et, avec cette véhémence +rapide des grains qui troublent la Méditerranée, la mauvaise +humeur de l’élément devint une tempête. + +Quelque chose d’informe et de tourmenté apparut à leurs regards +sur le bord de la côte. + +— Qu’est-ce cela? dit Athos. Une barque brisée? + +— Ce n’est point une barque, dit d’Artagnan. + +— Pardonnez-moi, fit Raoul, c’est une barque qui gagne rapidement +le port. + +— Il y a, en effet, une barque dans l’anse, une barque qui fait +bien de s’abriter ici; mais ce que montre Athos dans le sable... +échoué... + +— Oui, oui, je vois. + +— C’est le carrosse que je jetai à la mer en abordant avec le +prisonnier. + +— Eh bien! dit Athos, si vous m’en croyez, d’Artagnan, vous +brûlerez le carrosse, afin qu’il n’en reste point de vestige; sans +quoi, les pêcheurs d’Antibes, qui ont cru avoir affaire au diable, +chercheront à prouver que votre prisonnier n’était qu’un homme. + +— Je loue votre conseil, Athos, et je vais cette nuit le faire +exécuter, ou plutôt l’exécuter moi-même. Mais rentrons, car la +pluie va tomber et les éclairs sont effrayants. + +Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont +d’Artagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars se diriger +vers la chambre habitée par le prisonnier. + +Ils se cachèrent dans l’angle de l’escalier sur un signe de +d’Artagnan. + +— Qu’y-a-t-il? dit Athos. + +— Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la +chapelle. + +Et l’on vit, à la lueur des rouges éclairs, dans la brume violette +qu’estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement, +à six pas derrière le gouverneur, un homme vêtu de noir et masqué +par une visière d’acier bruni, soudée à un casque de même nature, +et qui lui enveloppait toute la tête. Le feu du ciel jetait de +fauves reflets sur cette surface polie, et ces reflets, voltigeant +capricieusement, semblaient être les regards courroucés que +lançait ce malheureux à défaut d’imprécations. + +Au milieu de la galerie, le prisonnier s’arrêta un moment à +contempler l’horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de +la tempête à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un +soupir semblable à un rugissement. + +— Venez, monsieur, dit de Saint-Mars brusquement au prisonnier, +car il s’inquiétait déjà de le voir regarder longtemps au-delà des +murailles. Monsieur, venez donc! + +— Dites: «Monseigneur», cria de son coin Athos à Saint-Mars d’une +voix tellement solennelle et terrible, que le gouverneur en +frissonna des pieds à la tête. + +Athos voulait toujours le respect pour la majesté tombée. + +Le prisonnier se retourna. + +— Qui a parlé? demanda de Saint-Mars. + +— Moi, répliqua d’Artagnan, qui se montra aussitôt. Vous savez +bien que c’est l’ordre. + +— Ne m’appelez ni monsieur ni monseigneur, dit à son tour le +prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu’au fond des +entrailles; appelez-moi _Maudit!_ + +Et il passa. + +La porte de fer cria derrière lui. + +— Voilà un homme malheureux! murmura sourdement le mousquetaire, +en montrant la chambre habitée par le prince. + + + + +Chapitre CCXXXIX — Les promesses + + +À peine d’Artagnan rentrait-il dans son appartement avec ses amis, +qu’un des soldats du fort vint le prévenir que le gouverneur le +cherchait. + +La barque que Raoul avait aperçue à la mer, et qui semblait si +pressée de gagner le port, venait à Sainte-Marguerite avec une +dépêche importante pour le capitaine des mousquetaires. + +En ouvrant le pli, d’Artagnan reconnut l’écriture du roi. + +«Je pense, disait Louis XIV, que vous avez fini d’exécuter mes +ordres, monsieur d’Artagnan; revenez donc sur-le-champ à Paris me +trouver dans mon Louvre.» + +— Voilà mon exil fini! s’écria le mousquetaire avec joie; Dieu +soit loué, je cesse d’être geôlier! + +Et il montra la lettre à Athos. + +— Ainsi, vous nous quittez? répliqua celui-ci avec tristesse. + +— Pour nous revoir, cher ami, attendu que Raoul est un grand +garçon qui partira bien seul avec M. de Beaufort et qui aimera +mieux laisser revenir son père en compagnie de M. d’Artagnan que +de le forcer à faire seul deux cents lieues pour regagner La Fère, +n’est-ce pas, Raoul? + +— Certainement, balbutia celui-ci avec l’expression d’un tendre +regret. + +— Non, mon ami, interrompit Athos, je ne quitterai Raoul que le +jour où son vaisseau aura disparu à l’horizon. Tant qu’il est en +France, il n’est pas séparé de moi. + +— À votre guise, cher ami; mais nous quitterons du moins +Sainte-Marguerite ensemble; profitez de la barque qui va me ramener à +Antibes. + +— De grand cœur; nous ne serons jamais assez tôt éloignés de ce +fort et du spectacle qui nous a attristés tout à l’heure. + +Les trois amis quittèrent donc la petite île, après les derniers +adieux faits au gouverneur, et, dans les dernières lueurs de la +tempête qui s’éloignait, ils virent pour la dernière fois blanchir +les murailles du fort. + +D’Artagnan prit congé de ses amis dans la nuit même, après avoir +vu sur la côte de Sainte-Marguerite le feu du carrosse incendié +par les ordres de M. de Saint-Mars, sur la recommandation que le +capitaine lui avait faite. + +Avant de monter à cheval, et comme il sortait des bras d’Athos: + +— Amis, dit-il, vous ressemblez trop à deux soldats qui +abandonnent leur poste. Quelque chose m’avertit que Raoul aurait +besoin d’être maintenu par vous à son rang. Voulez-vous que je +demande à passer en Afrique avec cent bons mousquets? Le roi ne me +refusera pas, je vous emmènerai avec moi. + +— Monsieur d’Artagnan, répliqua Raoul en lui serrant la main avec +effusion, merci de cette offre, qui nous donnerait plus que nous +ne voulons, M. le comte et moi. Moi qui suis jeune, j’ai besoin +d’un travail d’esprit et d’une fatigue de corps; M. le comte a +besoin du plus profond repos. Vous êtes son meilleur ami: je vous +le recommande. En veillant sur lui, vous tiendrez nos deux âmes +dans votre main. + +— Il faut partir; voilà mon cheval qui s’impatiente, dit +d’Artagnan, chez qui le signe le plus manifeste d’une vive émotion +était le changement d’idées dans un entretien. Voyons, comte, +combien de jours Raoul a-t-il encore à demeurer ici? + +— Trois jours au plus. + +— Et combien mettez-vous de temps pour rentrer chez vous? + +— Oh! beaucoup de temps, répondit Athos. Je ne veux pas me +séparer trop promptement de Raoul. Le temps le poussera bien assez +vite de son côté, pour que je n’aide pas à la distance. Je ferai +seulement des demi-étapes. + +— Pourquoi cela, mon ami? on s’attriste à marcher lentement, et +la vie des hôtelleries ne sied plus à un homme comme vous. + +— Mon ami, je suis venu sur les chevaux de la poste, mais je veux +acheter deux chevaux fins. Or, pour les ramener frais, il ne +serait pas prudent de leur faire faire plus de sept à huit lieues +par jour. + +— Où est Grimaud? + +— Il est arrivé avec les équipages de Raoul, hier au matin, et je +l’ai laissé dormir. + +— C’est à n’y plus revenir, laissa échapper d’Artagnan. Au +revoir, donc, cher Athos, et, si vous faites diligence, eh bien! +je vous embrasserai plus tôt. + +Cela dit, il mit son pied à l’étrier, que Raoul vint lui tenir. + +— Adieu! dit le jeune homme en l’embrassant. + +— Adieu! fit d’Artagnan, qui se mit en selle. + +Son cheval fit un mouvement qui écarta le cavalier de ses amis. + +Cette scène avait lieu devant la maison choisie par Athos aux +portes d’Antibes, et où d’Artagnan, après le souper, avait +commandé qu’on lui amenât ses chevaux. + +La route commençait là, et s’étendait blanche et onduleuse dans +les vapeurs de la nuit. Le cheval respirait avec force l’âpre +parfum salin qui s’exhale des marécages. + +D’Artagnan prit le trot, et Athos commença à revenir tristement +avec Raoul. + +Tout à coup ils entendirent se rapprocher le bruit des pas du +cheval, et d’abord ils crurent à une de ces répercussions +singulières qui trompent l’oreille à chaque circonflexion des +chemins. + +Mais c’était bien le retour du cavalier. D’Artagnan revenait au +galop vers ses amis. Ceux-ci poussèrent un cri de joyeuse +surprise, et le capitaine, sautant à terre comme un jeune homme, +vint prendre dans ses deux bras les deux têtes chéries d’Athos et +de Raoul. + +Il les tint longtemps embrassés sans dire un mot, sans laisser +échapper un soupir qui brisait sa poitrine. Puis, aussi rapidement +qu’il était venu, il repartit en appuyant les deux éperons aux +flancs du cheval furieux. + +— Hélas! dit le comte tout bas, hélas! + +«Mauvais présage! se disait de son côté d’Artagnan en regagnant le +temps perdu. Je n’ai pu leur sourire. Mauvais présage!» + +Le lendemain, Grimaud était remis sur pied. Le service commandé +par M. de Beaufort s’accomplissait heureusement. La flottille, +dirigée sur Toulon par les soins de Raoul, était partie, traînant +après elle, dans de petites nacelles presque invisibles, les +femmes et les amis des pêcheurs et des contrebandiers, mis en +réquisition pour le service de la flotte. + +Le temps si court qui restait au père et au fils pour vivre +ensemble semblait avoir doublé de rapidité, comme s’accroît la +vitesse de tout ce qui penche à tomber dans le gouffre de +l’éternité. + +Athos et Raoul revinrent à Toulon, qui s’emplissait du bruit des +chariots, du bruit des armures, du bruit des chevaux hennissants. +Les trompettes sonnaient leurs marches, les tambours signalaient +leur vigueur, les rues regorgeaient de soldats, de valets et de +marchands. + +Le duc de Beaufort était partout, activant l’embarquement avec le +zèle et l’intérêt d’un bon capitaine. Il caressait ses compagnons +jusqu’aux plus humbles; il gourmandait ses lieutenants; même les +plus considérables. + +Artillerie, provisions, bagages, il voulut tout voir par lui-même; +il examina l’équipement de chaque soldat, s’assura de la santé de +chaque cheval. On sentait que, léger, vantard, égoïste dans son +hôtel, le gentilhomme redevenait soldat, le grand seigneur +capitaine, vis-à-vis de la responsabilité qu’il avait acceptée. + +Cependant, il faut bien le dire, quel que fût le soin qui présida +aux apprêts du départ, on y reconnaissait la précipitation +insouciante et l’absence de toute précaution qui font du soldat +français le premier soldat du monde, parce qu’il en est le plus +abandonné à ses seules ressources physiques et morales. + +Toutes choses ayant satisfait ou paru satisfaire l’amiral, il fit +à Raoul ses compliments et donna les derniers ordres pour +l’appareillage, qui fut fixé au lendemain à la pointe du jour. + +Il invita le comte et son fils à dîner avec lui. Ceux-ci +prétextèrent quelques nécessités du service et se mirent à +l’écart. Gagnant leur hôtellerie, située sous les arbres de la +grande place, ils prirent leur repas à la hâte, et Athos conduisit +Raoul sur les rochers qui dominent la ville, vastes montagnes +grises d’où la vue est infinie, et embrasse un horizon liquide qui +semble, tant il est loin, de niveau avec les rochers eux-mêmes. + +La nuit était belle comme toujours en ces heureux climats. La +lune, se levant derrière les rochers, déroulait comme une nappe +argentée sur le tapis bleu de la mer. Dans la rade, manœuvraient +silencieusement les vaisseaux qui venaient prendre leur rang pour +faciliter l’embarquement. + +La mer, chargée de phosphore, s’ouvrait sous les carènes des +barques qui transbordaient les bagages et les munitions; chaque +secousse de la proue fouillait ce gouffre de flammes blanches, et +de chaque aviron dégouttaient les diamants liquides. + +On entendait les marins, joyeux des largesses de l’amiral, +murmurer leurs chansons lentes et naïves. Parfois le grincement +des chaînes se mêlait au bruit sourd des boulets tombant dans les +cales. Ce spectacle et ces harmonies serraient le cœur comme la +crainte, et le dilataient comme l’espérance. Toute cette vie +sentait la mort. + +Athos s’assit avec son fils sur les mousses et les bruyères du +promontoire. Autour de leur tête passaient et repassaient les +grandes chauves-souris, emportées dans l’effrayant tourbillon de +leur chasse aveugle. Les pieds de Raoul dépassaient l’arête de la +falaise et baignaient dans ce vide que peuple le vertige et qui +provoque au néant. + +Quand la lune fut levée en son entier, caressant de sa lumière les +pitons voisins, quand le miroir de l’eau fut illuminé dans toute +son étendue, et que les petits feux rouges eurent fait leur trouée +dans les masses noires de chaque navire, Athos, rassemblant toutes +ses idées, tout son courage, dit à son fils: + +— Dieu a fait tout ce que nous voyons, Raoul; il nous a faits +aussi, pauvres atomes mêlés à ce grand univers; nous brillons +comme ces feux et ces étoiles, nous soupirons comme ces flots, +nous souffrons comme ces grands navires qui s’usent à creuser la +vague, en obéissant au vent qui les pousse vers un but, comme le +souffle de Dieu nous pousse vers un port. Tout aime à vivre, +Raoul, et tout est beau dans les choses vivantes. + +— Monsieur, répliqua le jeune homme, nous avons là, en effet, un +beau spectacle. + +— Comme d’Artagnan est bon! interrompit tout de suite Athos, et +comme c’est un rare bonheur que de s’être appuyé toute une vie sur +un ami comme celui-là! Voilà ce qui vous a manqué, Raoul. + +— Un ami? s’écria le jeune homme; j’ai manqué d’un ami, moi! + +— M. de Guiche est un charmant compagnon, reprit le comte +froidement; mais je crois qu’au temps où vous vivez, les hommes se +préoccupent plus de leurs affaires et de leurs plaisirs que de +notre temps. Vous avez cherché la vie isolée; c’est un bonheur; +mais vous y avez perdu la force. Nous autres quatre, un peu sevrés +de ces délicatesses qui font votre joie, nous avons trouvé bien +plus de résistance quand paraissait le malheur. + +— Je ne vous ai point arrêté, monsieur, pour dire que j’avais un +ami, et que cet ami est M. de Guiche. Certes, il est bon et +généreux, pourtant, et il m’aime. J’ai vécu sous la tutelle d’une +autre amitié, aussi précieuse, aussi forte que celle dont vous +parlez, puisque c’est la vôtre. + +— Je n’étais pas un ami pour vous, Raoul, dit Athos. + +— Eh! monsieur, pourquoi? + +— Parce que je vous ai donné lieu de croire que la vie n’a qu’une +face, parce que, triste et sévère, hélas! j’ai toujours coupé pour +vous, sans le vouloir, mon Dieu! les bourgeons joyeux qui +jaillissent incessamment de l’arbre de la jeunesse; en un mot, +parce que, dans le moment où nous sommes, je me repens de ne pas +avoir fait de vous un homme très expansif, très dissipé, très +bruyant. + +— Je sais pourquoi vous me dites cela, monsieur. Non, vous avez +tort, ce n’est pas vous qui m’avez fait ce que je suis; c’est cet +amour qui m’a pris au moment où les enfants n’ont que des +inclinations; c’est la constance naturelle à mon caractère, qui, +chez les autres créatures, n’est qu’une habitude. J’ai cru que je +serais toujours comme j’étais; j’ai cru que Dieu m’avait jeté sur +une route toute défrichée, toute droite, bordée de fruits et de +fleurs. J’avais au-dessus de moi votre vigilance, votre force. Je +me suis cru vigilant et fort. Rien ne m’a préparé: je suis tombé +une fois, et cette fois m’a ôté le courage pour toute ma vie. Il +est vrai de dire que je m’y suis brisé. Oh! non, monsieur, vous +n’êtes dans mon passé que pour mon bonheur: vous n’êtes dans mon +avenir que comme un espoir. Non, je n’ai rien à reprocher à la vie +telle que vous me l’avez faite; je vous bénis et je vous aime +ardemment. + +— Mon cher Raoul, vos paroles me font du bien. Elles me prouvent +que vous agirez un peu pour moi, dans le temps qui va suivre. + +— Je n’agirai que pour vous, monsieur. + +— Raoul, ce que je n’ai jamais fait à votre égard, je le ferai +désormais. Je serai votre ami, non plus votre père. Nous vivrons +en nous répandant, au lieu de vivre en nous tenant prisonniers, +lorsque vous serez revenu. Ce sera bientôt, n’est-ce pas? + +— Certes, Monsieur, car une expédition pareille ne saurait être +longue... + +— Bientôt alors, Raoul, bientôt, au lieu de vivre modiquement sur +mon revenu, je vous donnerai le capital mes terres. Il vous +suffira pour vous lancer dans le monde jusqu’à ma mort, et vous me +donnerez, je l’espère, avant ce temps, la consolation de ne pas +laisser s’éteindre ma race. + +— Je ferai tout ce que vous me commanderez, reprit Raoul fort +agité. + +— Il ne faudrait pas, Raoul, que votre service d’aide de camp +vous conduisît à des tentatives trop hasardeuses. Vous avez fait +vos preuves, on vous sait bon au feu. Rappelez-vous que la guerre +des Arabes est une guerre de pièges, d’embuscades et +d’assassinats. + +— On le dit, oui, monsieur. + +— Il y a toujours peu de gloire à tomber dans un guet-apens. +C’est une mort qui accuse toujours un peu de témérité ou +d’imprévoyance. Souvent même on ne plaint pas celui qui a +succombé. Ceux qu’on ne plaint pas, Raoul, sont morts inutiles. De +plus, le vainqueur rit, et, nous autres, nous ne devons pas +souffrir que ces infidèles stupides triomphent de nos fautes. Vous +comprenez bien ce que je veux vous dire, Raoul? À Dieu ne plaise +que je vous exhorte à demeurer loin des rencontres! + +— Je suis prudent naturellement, monsieur, et j’ai beaucoup de +bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaça le cœur du pauvre +père; car, se hâta d’ajouter le jeune homme, pour vingt combats où +je me suis trouvé, n’ai encore compté qu’une égratignure. + +— Il y a, en outre, dit Athos, le climat qu’il faut craindre: +c’est une laide fin que la fièvre. Le roi saint Louis priait Dieu +de lui envoyer une flèche ou la peste avant la fièvre. + +— Oh! monsieur, avec de la sobriété, avec un exercice +raisonnable... + +— J’ai déjà obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses +dépêches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous, +son aide de camp, vous serez chargé de les expédier; vous ne +m’oublierez sans doute pas? + +— Non, monsieur, dit Raoul d’une voix étranglée. + +— Enfin, Raoul, comme vous êtes bon chrétien, et que je le suis +aussi, nous devons compter sur une protection plus spéciale de +Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, s’il vous +arrivait malheur en une occasion, vous penseriez à moi tout +d’abord. + +— Tout d’abord, oh! oui. + +— Et que vous m’appelleriez. + +— Oh! sur-le-champ. + +— Vous rêvez à moi quelquefois, Raoul? + +— Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma première jeunesse, je +vous voyais en songe, calme et doux, une main étendue sur ma tête, +et voilà pourquoi j’ai toujours si bien dormi... _autrefois!_ + +— Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, à partir de ce +moment où nous nous séparons, une part de nos deux âmes ne voyage +pas avec l’un et l’autre de nous et n’habite pas où nous +habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon cœur +se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant +à moi, songez bien que vous m’enverrez de là-bas un rayon de votre +joie. + +— Je ne vous promets pas d’être joyeux, répondit le jeune homme; +mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer à +vous; pas une heure, je vous le jure, à moins que je ne sois mort. + +Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le +cou de son fils, et le tint embrassé de toutes les forces de son +cœur. + +La lune avait fait place au crépuscule; une bande dorée montait à +l’horizon, annonçant l’approche du jour. + +Athos jeta son manteau sur les épaules de Raoul et l’emmena vers +la ville, où fardeaux et porteurs, tout remuait déjà comme une +vaste fourmilière. + +À l’extrémité du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils +virent une ombre noire se balançant avec indécision et comme +honteuse d’être vue. C’était Grimaud qui, inquiet, avait suivi son +maître à la piste et qui les attendait. + +— Oh! bon Grimaud, s’écria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire +qu’il faut partir, n’est-ce pas? + +— Seul? fit Grimaud en montrant Raoul à Athos d’un ton de +reproche qui montrait à quel point le vieillard était bouleversé. + +— Oh! tu as raison! s’écria le comte. Non, Raoul ne partira pas +seul; non, il ne restera pas sur une terre étrangère sans +quelqu’un d’ami qui le console et lui rappelle tout ce qu’il +aimait. + +— Moi? dit Grimaud. + +— Toi? oui! oui! s’écria Raoul touché jusqu’au fond du cœur. + +— Hélas! dit Athos, tu es bien vieux, mon bon Grimaud! + +— Tant mieux, répliqua celui-ci avec une profondeur de sentiment +et d’intelligence inexprimable. + +— Mais voilà que l’embarquement se fait, dit Raoul, et tu n’es +point préparé. + +— Si! dit Grimaud en montrant les clefs de ses coffres mêlées à +celles de son jeune maître. + +— Mais, objecta encore Raoul, tu ne peux laisser M. le comte +ainsi seul: M. le comte que tu n’as jamais quitté? + +Grimaud tourna son regard obscurci vers Athos, comme pour mesurer +la force de l’un et de l’autre. + +Le comte ne répondait rien. + +— M. le comte aimera mieux cela, dit Grimaud. + +— Oui, fit Athos avec sa tête. + +En ce moment, les tambours roulèrent tous à la fois et les +clairons emplirent l’air de chants joyeux. + +On vit déboucher de la ville les régiments qui devaient prendre +part à l’expédition. + +Ils s’avançaient au nombre de cinq, composés chacun de quarante +compagnies. Royal marchait le premier, reconnaissable à son +uniforme blanc à parements bleus. Les drapeaux d’ordonnance +écartelés en croix, violet et feuille morte, avec un semis de +fleurs de lis d’or, laissaient dominer le drapeau colonel blanc +avec la croix fleurdelisée. + +Mousquetaires aux ailes, avec leurs bâtons fourchus à la main et +les mousquets sur l’épaule; piquiers au centre avec leurs lances +de quatorze pieds, marchaient gaiement vers les barques de +transport qui les portaient en détail vers les navires. + +Les régiments de Picardie, Navarre, Normandie et Royal-Vaisseau +venaient ensuite. + +M. de Beaufort avait su choisir. On le voyait lui-même au loin +fermant la marche avec son état-major. + +Avant qu’il pût atteindre la mer, une bonne heure devait +s’écouler. + +Raoul se dirigea lentement avec Athos vers le rivage, afin de +prendre sa place au moment du passage du prince. + +Grimaud, bouillonnant d’une ardeur de jeune homme, faisait porter +au vaisseau amiral les bagages de Raoul. + +Athos, son bras passé sous celui du fils qu’il allait perdre, +s’absorbait dans la plus douloureuse méditation, s’étourdissant du +bruit et du mouvement. + +Tout à coup un officier de M. de Beaufort vint à eux pour leur +apprendre que le duc manifestait le désir de voir Raoul à ses +côtés. + +— Veuillez dire au prince, monsieur, s’écria le jeune homme, que +je lui demande encore cette heure pour jouir de la présence de +M. le comte. + +— Non, non, interrompit Athos, un aide de camp ne peut ainsi +quitter son général. Veuillez dire au prince, monsieur, que le +vicomte va se rendre auprès de lui. + +L’officier partit au galop. + +— Nous quitter ici, nous quitter là-bas, ajouta le comte, c’est +toujours une séparation. + +Il épousseta soigneusement l’habit de son fils, et lui passa la +main sur les cheveux tout en marchant. + +— Tenez, Raoul, dit-il, vous avez besoin d’argent; M. de Beaufort +mène grand train, et je suis certain que vous vous plairez, +là-bas, à acheter des chevaux et des armes, qui sont choses +précieuses en ce pays. Or, comme vous ne servez pas le roi ni +M. de Beaufort, et que vous ne relevez que de votre libre arbitre, +vous ne devez compter ni sur solde ni sur largesses. Je veux donc +que vous ne manquiez de rien à Djidgelli. Voici deux cents +pistoles. Dépensez-les, Raoul, si vous tenez à me faire plaisir. + +Raoul serra la main de son père, et, au détour d’une rue, ils +virent M. de Beaufort monté sur un magnifique genet blanc, qui +répondait par de gracieuses courbettes aux applaudissements des +femmes de la ville. + +Le duc appela Raoul et tendit la main au comte. Il lui parla +longtemps, avec de si douces expressions, que le cœur du pauvre +père s’en trouva un peu réconforté. + +Il semblait pourtant à tous deux, au père et au fils, que leur +marche aboutissait au supplice. Il y eut un moment terrible, celui +où, pour quitter le sable de la plage, les soldats et les marins +échangèrent, avec leurs familles et leur amis, les derniers +baisers: moment suprême où, malgré la pureté du ciel, la chaleur +du soleil, malgré les parfums de l’air et la douce vie qui circule +dans les veines, tout paraît noir, tout paraît amer, tout fait +douter de Dieu, en parlant par la bouche même de Dieu. + +Il était d’usage que l’amiral s’embarquât le dernier avec sa +suite; le canon attendait, pour lancer sa formidable voix, que le +chef eût mis un pied sur le plancher de son navire. + +Athos, oubliant et l’amiral, et la flotte, et sa propre dignité +d’homme fort, ouvrit les bras à son fils et l’étreignit +convulsivement sur sa poitrine. + +— Accompagnez-nous à bord, dit le duc ému; vous gagnerez une +bonne demi-heure. + +— Non, fit Athos, non, mon adieu est dit. Je ne veux pas en dire +un second. + +— Alors, vicomte, embarquez, embarquez vite! ajouta le prince +voulant épargner les larmes à ces deux hommes dont le cœur se +gonflait. + +Et, paternellement, tendrement, fort comme l’eût été Porthos, il +enleva Raoul dans ses bras et le plaça sur la chaloupe dont les +avirons commencèrent à nager aussitôt sur un signe. + +Lui-même, oubliant le cérémonial, sauta sur le plat bord de ce +canot, et le poussa, d’un pied vigoureux, en mer. + +— Adieu! cria Raoul. + +Athos ne répliqua que par un signe; mais il sentit quelque chose +de brûlant sur sa main: c’était le baiser respectueux de Grimaud, +le dernier adieu du chien fidèle. + +Ce baiser donné, Grimaud sauta de la marche du môle sur l’avant +d’une yole à deux avirons, qui vint se faire remorquer par un +chaland servi de douze rames de galères. + +Athos s’assit sur le môle, éperdu, sourd, abandonné. + +Chaque seconde lui enleva un des traits, une des nuances du teint +pâle de son fils. Les bras pendants, l’œil fixe, la bouche +ouverte, il resta confondu avec Raoul dans un même regard, dans +une même pensée, dans une même stupeur. + +La mer emporta, peu à peu, chaloupes et figures jusqu’à cette +distance où les hommes ne sont plus que des points, les amours des +souvenirs. + +Athos vit son fils monter l’échelle du vaisseau amiral, il le vit +s’accouder au bastingage et se placer de manière à être toujours +un point de mire pour l’œil de son père. En vain le canon tonna, +en vain des navires s’élança une longue rumeur répondue sur terre +par d’immenses acclamations, en vain le bruit voulut-il étourdir +l’oreille du père, et la fumée noyer le but chéri de toutes ses +aspirations: Raoul lui apparut jusqu’au dernier moment, et +l’imperceptible atome, passant du noir au pâle, du pâle au blanc, +du blanc à rien, disparut pour Athos, disparut bien longtemps +après que, pour tous les yeux des assistants, avaient disparu +puissants navires et voiles enflées. + +Vers midi, quand déjà le soleil dévorait l’espace et qu’à peine +l’extrémité des mâts dominait la ligne incandescente de la mer, +Athos vit s’élever une ombre douce, aérienne, aussitôt évanouie +que vue: c’était la fumée d’un coup de canon que M. de Beaufort +venait de faire tirer pour saluer une dernière fois la côte de +France. + +La pointe s’enfonça à son tour sous le ciel, et Athos rentra +péniblement à son hôtellerie. + + + + +Chapitre CCXL — Entre femmes + + +D’Artagnan n’avait pu se cacher à ses amis aussi bien qu’il l’eût +désiré. + +Le soldat stoïque, l’impassible homme d’armes, vaincu par la +crainte et les pressentiments, avait donné quelques minutes à la +faiblesse humaine. + +Aussi, quand il eut fait taire son cœur et calmé le +tressaillement de ses muscles, se tournant vers son laquais, +silencieux serviteur toujours aux écoutes pour obéir plus vite: + +— Rabaud, dit-il, tu sauras que je dois faire trente lieues par +jour. + +— Bien, mon capitaine, répondit Rabaud. + +Et, à partir de ce moment, d’Artagnan, fait à l’allure du cheval, +comme un véritable centaure, ne s’occupa plus de rien, +c’est-à-dire qu’il s’occupa de tout. + +Il se demanda pourquoi le roi le rappelait; pourquoi le +Masque-de-Fer avait jeté un plat d’argent aux pieds. + +Quant au premier sujet, la réponse fut négative: il savait trop +que, le roi l’appelant, c’était par nécessité; il savait encore +que Louis XIV devait éprouver l’impérieux besoin d’un entretien +particulier avec celui qu’un si grand secret, mettait au niveau +des plus hautes puissances du royaume. Mais, quant à préciser le +désir du roi, d’Artagnan ne s’en trouvait pas capable. + +Le mousquetaire n’avait plus de doutes non plus sur la raison qui +avait poussé l’infortuné Philippe à dévoiler son caractère et sa +naissance. Philippe, enseveli à jamais sous son masque de fer, +exilé dans un pays où les hommes semblaient servir les éléments; +Philippe, privé même de la société de d’Artagnan, qui l’avait +comblé d’honneurs et de délicatesses, n’avait plus à voir que des +spectres et des douleurs en ce monde, et le désespoir commençant à +le mordre, il se répandait en plaintes, croyant que les +révélations lui susciteraient un vengeur. + +La façon dont le mousquetaire avait failli tuer ses deux meilleurs +amis, la destinée qui avait si étrangement amené Athos en +participation du secret d’État, les adieux de Raoul, l’obscurité +de cet avenir qui allait aboutir à une triste mort; tout cela +renvoyait incessamment d’Artagnan à de lamentables prévisions, que +la rapidité de la marche ne dissipait pas comme jadis. + +D’Artagnan passait de ces considérations au souvenir de Porthos et +d’Aramis proscrits. Il les voyait fugitifs, traqués, ruinés l’un +et l’autre, laborieux architectes d’une fortune qu’il leur +faudrait perdre; et, comme le roi appelait son homme d’exécution +en un moment de vengeance et de rancune, d’Artagnan tremblait de +recevoir quelque commission dont son cœur eût saigné. + +Parfois, montant les côtes, quand le cheval essoufflé enflait ses +naseaux et développait ses flancs, le capitaine, plus libre de +penser, songeait à ce prodigieux génie d’Aramis, génie d’astuce et +d’intrigue, comme en avaient produit deux la Fronde et la guerre +civile. Soldat, prêtre et diplomate, galant, avide et rusé, Aramis +n’avait jamais pris les bonnes choses de la vie que comme +marchepied pour s’élever aux mauvaises. Généreux esprit, sinon +cœur d’élite, il n’avait jamais fait le mal que pour briller un +peu plus. Vers la fin de sa carrière, au moment de saisir le but, +il avait fait comme le patricien Fiesque, un faux pas sur une +planche, et était tombé dans la mer. + +Mais Porthos, ce bon et naïf Porthos! Voir Porthos affamé, voir +Mousqueton sans dorures, emprisonné peut-être; voir Pierrefonds, +Bracieux, rasés quant aux pierres, déshonorés quant aux futaies, +c’étaient là autant de douleurs poignantes pour d’Artagnan, et, +chaque fois qu’une de ces douleurs le frappait, il bondissait +comme son cheval à la piqûre du taon sous les voûtes de feuillage. + +Jamais l’homme d’esprit ne s’est ennuyé s’il a le corps occupé par +la fatigue; jamais l’homme sain de corps n’a manqué de trouver la +vie légère si quelque chose a captivé son esprit. D’Artagnan, +toujours courant, toujours rêvant, descendit à Paris, frais et +tendre de muscles, comme l’athlète qui s’est préparé pour le +gymnase. + +Le roi ne l’attendait pas si tôt et venait de partir pour chasser +du côté de Meudon. D’Artagnan, au lieu de courir après le roi +comme il eût fait au temps jadis, se débotta, se mit au bain et +attendit que Sa Majesté fût revenue bien poudreuse et bien lasse. +Il occupa les cinq heures d’intervalle à prendre, comme on dit, +l’air de la maison, et à se cuirasser contre toutes les mauvaises +chances. + +Il apprit que le roi, depuis quinze jours, était sombre; que la +reine mère était malade et fort accablée; que Monsieur, frère du +roi, tournait à la dévotion; que Madame avait des vapeurs, et que +M. de Guiche était parti pour une de ses terres. + +Il apprit que M. Colbert était rayonnant que M. Fouquet consultait +tous les jours un nouveau médecin, qui ne le guérissait point, et +que sa principale maladie n’était pas de celles que les médecins +guérissent, sinon les médecins politiques. + +Le roi, dit-on à d’Artagnan, faisait à M. Fouquet la plus tendre +mine, et ne le quittait plus d’une semelle; mais le surintendant, +touché au cœur comme ces beaux arbres qu’un ver a piqués, +dépérissait malgré le sourire royal, ce soleil des arbres de cour. + +D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue +indispensable au roi; que le prince, durant ses chasses, s’il ne +l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers, +mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages. + +Aussi voyait-on le _premier roi du monde_, comme disait la pléiade +poétique d’alors, descendre de cheval _d’une ardeur sans seconde_, +et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus, +que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La +Vallière, au risque de crever ses chevaux. + +Pendant ce temps les daims et les faisans prenaient leurs ébats, +chassés si mollement, que, disait-on, l’art de la vénerie courait +risque de dégénérer à la Cour de France. + +D’Artagnan alors pensa aux recommandations du pauvre Raoul, à +cette lettre de désespoir destinée à une femme qui passait sa vie +à espérer, et, comme d’Artagnan aimait à philosopher, il résolut +de profiter de l’absence du roi pour entretenir un moment Mlle de +La Vallière. + +C’était chose aisée: Louise, pendant la chasse royale, se +promenait avec quelques dames dans une galerie du Palais-Royal, où +précisément le capitaine des mousquetaires avait quelques gardes à +inspecter. + +D’Artagnan ne doutait pas que, s’il pouvait entamer la +conversation sur Raoul, Louise ne lui donnât quelque sujet +d’écrire une bonne lettre au pauvre exilé; or, l’espoir, ou du +moins la consolation pour Raoul, en une disposition du cœur comme +celle où nous l’avons vu, c’était le soleil, c’était la vie de +deux hommes qui étaient bien chers à notre capitaine. + +Il s’achemina donc vers l’endroit où il savait trouver Mlle de La +Vallière. + +D’Artagnan trouva La Vallière fort entourée. Dans son apparente +solitude, la favorite du roi recevait, comme une reine, plus que +la reine peut-être, un hommage dont Madame avait été si fière, +alors que tous les regards du roi étaient pour elle et +commandaient tous les regards des courtisans. + +D’Artagnan, qui n’était pas un muguet, ne recevait pourtant que +caresses et gentillesses des dames; il était poli comme un brave, +et sa réputation terrible lui avait concilié autant d’amitié chez +les hommes que d’admiration chez les femmes. + +Aussi, en le voyant entrer, les filles d’honneur lui +adressèrent-elles la parole. Elles débutèrent par des questions. + +Où avait-il été? Qu’était-il devenu? Pourquoi ne l’avait-on pas vu +faire, avec son beau cheval, toutes ces belles voltes qui +émerveillaient les curieux au balcon du roi? + +Il répliqua qu’il arrivait du pays des oranges. + +Ces demoiselles se mirent à rire. On était au temps où tout le +monde voyageait, et où, pourtant, un voyage de cent lieues était +un problème résolu souvent par la mort. + +— Du pays des oranges? s’écria Mlle de Tonnay-Charente; de +l’Espagne? + +— Eh! eh! fit le mousquetaire. + +— De Malte? dit Montalais. + +— Ma foi! vous approchez, mesdemoiselles. + +— C’est d’une île? demanda La Vallière. + +— Mademoiselle, dit d’Artagnan, je ne veux pas vous faire +chercher: c’est du pays où M. de Beaufort s’embarque à l’heure +qu’il est pour passer en Alger. + +— Avez-vous vu l’armée? demandèrent plusieurs belliqueuses. + +— Comme je vous vois, répliqua d’Artagnan. + +— Et la flotte? + +— J’ai tout vu. + +— Avons-nous des amis par-là? fit Mlle de Tonnay-Charente +froidement, mais de manière à attirer l’attention sur ce mot, +d’une portée calculée. + +— Mais, répliqua d’Artagnan, nous avons M. de La Guillotière, +M. de Mouchy, M. de Bragelonne. + +La Vallière pâlit. + +— M. de Bragelonne? s’écria la perfide Athénaïs. Eh quoi! il est +parti en guerre... lui? + +Montalais lui marcha sur le pied, mais vainement. + +— Savez-vous mon idée? continua-t-elle sans pitié en s’adressant +à d’Artagnan. + +— Non, mademoiselle, et je voudrais bien la savoir. + +— Mon idée, c’est que tous les hommes qui vont faire cette guerre +sont des désespérés que l’amour a traités mal, et qui vont +chercher des Noires moins cruelles que ne l’étaient les Blanches. + +Quelques dames se mirent à rire; La Vallière perdait son maintien; +Montalais toussait à réveiller un mort. + +— Mademoiselle, interrompit d’Artagnan, vous faites erreur quand +vous parlez des femmes noires de Djidgelli; les femmes, là-bas, ne +sont pas noires; il est vrai qu’elles ne sont pas blanches: elles +sont jaunes. + +— Jaunes! + +— Eh! n’en dites pas de mal; je n’ai jamais vu de plus belle +couleur à marier avec des yeux noirs et une bouche de corail. + +— Tant mieux pour M. de Bragelonne! fit Mlle de Tonnay-Charente +avec insistance, il se dédommagera, le pauvre garçon. + +Il se fit un profond silence sur ces paroles. + +D’Artagnan eut le temps de réfléchir que les femmes, ces douces +colombes, se traitent entre elles beaucoup plus cruellement que +les tigres et les ours. + +Ce n’était pas assez pour Athénaïs d’avoir fait pâlir La Vallière; +elle voulut la faire rougir. + +Reprenant la conversation sans mesure: + +— Savez-vous, Louise, dit-elle, que vous voilà un gros péché sur +la conscience! + +— Quel péché, mademoiselle? balbutia l’infortunée en cherchant un +appui autour d’elle sans le trouver. + +— Eh! mais, poursuivit Athénaïs, ce garçon vous était fiancé. Il +vous aimait. Vous l’avez repoussé. + +— C’est un droit qu’on a quand on est honnête femme, reprit +Montalais d’un air précieux. Lorsqu’on sait ne devoir pas faire le +bonheur d’un homme, mieux vaut le repousser. + +Louise ne put pas comprendre si elle devait un blâme ou un +remerciement à celle qui la défendait ainsi. + +— Repousser! repousser! c’est fort bon, dit Athénaïs, mais là +n’est pas le péché que Mlle de La Vallière aurait à se reprocher. +Le vrai péché, c’est d’envoyer ce pauvre Bragelonne à la guerre; à +la guerre, où l’on trouve la mort. + +Louise passa une main sur son front glacé. + +— Et s’il meurt, continua l’impitoyable, vous l’aurez tué: voilà +le péché. + +Louise, à demi morte elle-même, vint en chancelant prendre le bras +du capitaine des mousquetaires, dont le visage trahissait une +émotion inaccoutumée. + +— Vous aviez à me parler, monsieur d’Artagnan, dit-elle d’une +voix altérée par la colère et la douleur. Qu’aviez-vous à me dire? + +D’Artagnan fit plusieurs pas dans la galerie, tenant Louise sous +son bras; puis, lorsqu’ils furent assez loin des autres: + +— Ce que j’avais à vous dire, mademoiselle, répliqua-t-il, Mlle +de Tonnay-Charente vient de vous l’exprimer brutalement, mais en +entier. + +Elle poussa un petit cri, et, navrée par cette nouvelle blessure, +prit sa course comme ces pauvres oiseaux frappés à mort, qui +cherchent l’ombre du hallier pour mourir. + +Elle disparut par une porte, au moment où le roi entrait par une +autre. + +Le premier regard du prince fut pour le siège vide de sa +maîtresse; n’apercevant pas La Vallière, il fronça le sourcil; +mais aussitôt il vit d’Artagnan qui le saluait. + +— Ah! monsieur, dit-il, vous avez fait bonne diligence et je suis +content de vous. + +C’était l’expression superlative de la satisfaction royale. Bien +des hommes devaient se faire tuer pour obtenir ce mot-là du roi. + +Les filles d’honneur et les courtisans, qui avaient fait un cercle +respectueux autour du roi à son entrée, s’écartèrent en le voyant +chercher le secret avec son capitaine de mousquetaires. + +Le roi prit les devants et emmena d’Artagnan hors de la salle, +après avoir encore une fois cherché des yeux La Vallière, dont il +ne comprenait point l’absence. + +Une fois hors de la portée des oreilles curieuses: + +— Eh bien! dit-il, monsieur d’Artagnan, le prisonnier? + +— Dans sa prison, Sire. + +— Qu’a-t-il dit en chemin? + +— Rien, Sire. + +— Qu’a-t-il fait? + +— Il y a eu un moment où le pêcheur à bord duquel je passais à +Sainte-Marguerite s’est révolté, et m’a voulu tuer. Le... le +prisonnier m’a défendu au lieu d’essayer à s’enfuir. + +Le roi pâlit. + +— Assez, dit-il. + +D’Artagnan s’inclina. + +Louis se promena de long en large dans son cabinet. + +— Vous étiez à Antibes, dit-il, quand M. de Beaufort y est venu? + +— Non, Sire, je partais quand le duc est arrivé. + +— Ah! + +Nouveau silence. + +— Qu’avez-vous vu là-bas? + +— Beaucoup de gens, répliqua d’Artagnan avec froideur. + +Le roi vit que d’Artagnan ne voulait pas parler. + +— Je vous ai fait venir, monsieur le capitaine, pour vous dire +d’aller préparer mes logements à Nantes. + +— À Nantes? s’écria d’Artagnan. + +— En Bretagne. + +— Oui, Sire, en Bretagne. Votre Majesté fait ce long voyage de +Nantes? + +— Les États s’y assemblent, répondit le roi. J’ai deux demandes à +leur faire: j’y veux être. + +— Quand partirai-je? dit le capitaine. + +— Ce soir... demain... demain au soir, car vous avez besoin de +repos. + +— Je suis reposé, Sire. + +— À merveille... Alors, entre ce soir et demain, à votre gré. + +D’Artagnan salua comme pour prendre congé; puis, voyant le roi +très embarrassé: + +— Le roi, dit-il, et il fit deux pas en avant, le roi emmène-t-il +la Cour? + +— Mais oui. + +— Alors le roi aura besoin des mousquetaires, sans doute? + +Et l’œil pénétrant du capitaine fit baisser le regard du roi. + +— Prenez-en une brigade, répliqua Louis. + +— Voilà tout?... Le roi n’a pas d’autres ordres à me donner? + +— Non... Ah!... Si fait!... + +— J’écoute. + +— Au château de Nantes, qui est fort mal distribué, dit-on, vous +prendrez l’habitude de mettre des mousquetaires à la porte de +chacun des principaux dignitaires que j’emmènerai. + +— Des principaux? + +— Oui. + +— Comme, par exemple, à la porte de M. de Lyonne? + +— Oui. + +— De M. Le Tellier? + +— Oui. + +— De M. de Brienne? + +— Oui. + +— Et de M. le surintendant? + +— Sans doute. + +— Fort bien, Sire. Je serai parti demain. + +— Oh! encore un mot, monsieur d’Artagnan. Vous rencontrerez à +Nantes M. le duc de Gesvres, capitaine des gardes. Ayez soin que +vos mousquetaires soient placés avant que ses gardes n’arrivent. + +— Oui, Sire. + +— Et si M. de Gesvres vous questionnait? + +— Allons donc, Sire! est-ce que M. de Gesvres me questionnera? + +Et cavalièrement, le mousquetaire tourna sur ses talons et +disparut. + +«À Nantes! se dit-il en descendant les degrés. Pourquoi n’a-t-il +pas osé dire tout de suite à Belle-Île?» + +Comme il touchait à la grande porte, un commis de M. de Brienne +courut après lui. + +— Monsieur d’Artagnan! dit-il, pardon... + +— Qu’y a-t-il, monsieur Ariste? + +— C’est un bon que le roi m’a chargé de vous remettre. + +— Sur votre caisse? demanda le mousquetaire. + +— Non, monsieur, sur la caisse de M. Fouquet. + +D’Artagnan, surpris, lut le bon, qui était de la main du roi, et +pour deux cents pistoles. + +«Quoi! pensa-t-il après avoir remercié gracieusement le commis de +M. Brienne, c’est par M. Fouquet qu’on fera payer ce voyage-là! +Mordioux! voilà du pur Louis XI. Pourquoi n’avoir pas fait ce bon +sur la caisse de M. Colbert? Il eût payé avec tant de joie!» + +Et d’Artagnan, fidèle à son principe de ne laisser jamais +refroidir un bon à vue, s’en alla chez M. Fouquet pour toucher ses +deux cents pistoles. + + + + +Chapitre CCXLI — La cène + + +Le surintendant avait sans doute reçu avis du prochain départ pour +Nantes, car il donnait un dîner d’adieu à ses amis. + +Du bas de la maison jusqu’en haut, l’empressement des valets +portant des plats, et l’activité des registres, témoignaient d’un +bouleversement prochain dans la caisse et dans la cuisine. + +D’Artagnan, son bon à la main, se présenta dans les bureaux, où +cette réponse lui fut faite qu’il était trop tard pour toucher, +que la caisse était fermée. + +Il répondit par ce seul mot: + +— Service du roi. + +Le commis, un peu troublé, tant la mine du capitaine était grave, +répliqua que c’était une raison respectable, mais que les +habitudes de la maison étaient respectables aussi; qu’en +conséquence, il priait le porteur de repasser le lendemain. + +D’Artagnan demanda qu’on lui fît voir M. Fouquet. + +Le commis riposta que M. le surintendant ne se mêlait point de ces +sortes de détails, et, brusquement, il ferma sa dernière porte au +nez de d’Artagnan. + +Celui-ci avait prévu le coup, et mis sa botte entre la porte et le +chambranle, de sorte que la serrure ne joua point, et que le +commis se rencontra encore nez à nez avec son interlocuteur. Aussi +changea-t-il de thème pour dire à d’Artagnan, avec une politesse +effrayée: + +— Si Monsieur veut parler à M. le surintendant, qu’il aille aux +antichambres; ici sont les bureaux, où Monseigneur ne vient +jamais. + +— À la bonne heure! dites donc cela! répliqua d’Artagnan. + +— De l’autre côté de la cour, fit le commis, enchanté d’être +libre. + +D’Artagnan traversa la cour, et tomba au milieu des valets. + +— Monseigneur ne reçoit pas à cette heure, lui fut-il répondu par +un drôle qui portait sur un plat de vermeil trois faisans et douze +cailles. + +— Dites-lui, fit le capitaine en arrêtant le valet par le bout de +son plat, que je suis M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant des +mousquetaires de Sa Majesté. + +Le valet poussa un cri de surprise et disparut. + +D’Artagnan l’avait suivi à pas lents. Il arriva juste à temps pour +trouver dans l’antichambre M. Pélisson, qui, un peu pâle, venait +de la salle à manger et accourait aux renseignements. + +D’Artagnan sourit. + +— Ce n’est rien de fâcheux, monsieur Pélisson, rien qu’un petit +bon à toucher. + +— Ah! fit en respirant l’ami de Fouquet. + +Et il prit le capitaine par la main, l’attira derrière lui, et le +fit entrer dans la salle, où bon nombre d’amis intimes entouraient +le surintendant, placé au centre et enseveli dans un fauteuil à +coussins. + +Là se trouvaient réunis tous les épicuriens, qui, naguère, à Vaux, +faisaient les honneurs de la maison, de l’esprit et de l’argent de +M. Fouquet. + +Amis joyeux, tendres pour la plupart, ils n’avaient pas fui leur +protecteur à l’approche de l’orage, et, malgré les menaces du +ciel, malgré le tremblement de terre, ils se tenaient là, +souriants, prévenants, dévoués à l’infortune comme ils l’avaient +été à la prospérité. + +À la gauche du surintendant, Mme de Bellière; à sa droite, +Mme Fouquet: comme si, bravant la loi du monde et faisant taire +toute raison des convenances vulgaires, les deux anges protecteurs +de cet homme se réunissaient pour lui prêter, à un moment de +crise, l’appui de leurs bras entrelacés. + +Mme de Bellière était pâle, tremblante et pleine de respectueuses +intentions pour Mme la surintendante, qui, une main sur la main de +son mari, regardait anxieusement la porte par laquelle Pélisson +allait amener d’Artagnan. + +Le capitaine entra plein de courtoisie d’abord, et d’admiration +ensuite, quand, de son regard infaillible, il eut deviné en même +temps qu’embrassé la signification de toutes les physionomies. + +Fouquet, se soulevant sur son fauteuil: + +— Pardonnez-moi, dit-il, monsieur d’Artagnan, si je n’ai pas été +vous recevoir comme venant au nom du roi. + +Et il accentua ces derniers mots avec une sorte de fermeté triste +qui pénétra d’effroi le cœur de ses amis. + +— Monseigneur, répliqua d’Artagnan, je ne viens pas chez vous au +nom du roi, si ce n’est pour réclamer le paiement d’un bon de deux +cents pistoles. + +Tous les fronts se déridèrent; celui de Fouquet resta seul +obscurci. + +— Ah! dit-il, monsieur, vous partez aussi pour Nantes, peut-être? + +— Je ne sais pas où je pars, monseigneur. + +— Mais, dit Mme Fouquet rassérénée, vous ne partez pas si vite, +monsieur le capitaine, que vous ne nous fassiez l’honneur de vous +asseoir avec nous. + +— Madame, ce serait un bien grand honneur pour moi; mais je suis +tellement pressé, que, vous le voyez, j’ai dû me permettre +d’interrompre votre repas pour faire payer ma cédule. + +— À laquelle il sera fait réponse par de l’or, dit Fouquet en +faisant un signe à son intendant, qui aussitôt partit avec le bon +que lui tendait d’Artagnan. + +— Oh! fit celui-ci, je n’étais pas inquiet du paiement: la maison +est bonne. + +Un douloureux sourire se dessina sur les traits pâlis de Fouquet. + +— Vous souffrez? demanda Mme de Bellière. + +— Votre accès? demanda Mme Fouquet. + +— Rien, merci! répliqua le surintendant. + +— Votre accès? fit à son tour d’Artagnan. Est-ce que vous êtes +malade, monseigneur? + +— J’ai une fièvre tierce qui m’a pris après la fête de Vaux. + +— Quelque fraîcheur dans les grottes, la nuit? + +— Non, non; une émotion, voilà tout. + +— Le trop de cœur que vous avez mis à recevoir le roi, dit La +Fontaine tranquillement, sans se douter qu’il lançait un +sacrilège. + +— On ne saurait mettre trop de cœur à recevoir le roi, dit +doucement Fouquet à son poète. + +— Monsieur a voulu dire le trop d’ardeur, interrompit d’Artagnan +avec une franchise parfaite et beaucoup d’aménité. Le fait est, +monseigneur, que jamais l’hospitalité ne fut pratiquée comme à +Vaux. + +Mme Fouquet laissa son visage exprimer clairement que, si Fouquet +s’était bien conduit envers le roi, le roi ne rendait pas la +pareille au ministre. + +Mais d’Artagnan savait le terrible secret. Il le savait seul avec +Fouquet; ces deux hommes n’avaient pas, l’un le courage de +plaindre l’autre, l’autre le droit d’accuser. + +Le capitaine, à qui l’on apporta les deux cents pistoles, allait +prendre congé, quand Fouquet, se levant, prit un verre et en fit +donner un à d’Artagnan. + +— Monsieur, dit-il, à la santé du roi, _quoi qu’il arrive!_ + +— Et à votre santé, monseigneur, _quoi qu’il arrive!_ dit +d’Artagnan en buvant. + +Il salua, sur ces paroles de mauvais augure, toute la compagnie, +qui se leva dès qu’il eut fait son salut, et on entendit ses +éperons et ses bottes jusque dans les profondeurs de l’escalier. + +— J’ai cru un moment que c’était à moi et non à mon argent qu’il +en voulait, dit Fouquet en essayant de rire. + +— À vous! s’écrièrent ses amis, et pourquoi, mon Dieu? + +— Oh! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frères +en Épicure; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus +humble pêcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais, +voyez-vous, il donna un jour à ses amis un repas qu’on appelle la +Cène, et qui n’était qu’un dîner d’adieu comme celui que nous +faisons en ce moment. + +Un cri, douloureuse dénégation, partit de tous les coins de la +table. + +— Fermez les portes, dit Fouquet. + +Et les valets disparurent. + +— Mes amis, continua Fouquet en baissant la voix, qu’étais-je +autrefois? que suis-je aujourd’hui? Consultez-vous et répondez. Un +homme comme moi baisse, par cela même qu’il ne s’élève plus; que +dira-t-on, quand il s’abaisse réellement? Je n’ai plus d’argent, +je n’ai plus de crédit, je n’ai plus que des ennemis puissants et +des amis sans puissance. + +— Vite! s’écria Pélisson en se levant, puisque vous vous +expliquez avec cette franchise, c’est à nous d’être francs aussi. +Oui, vous êtes perdu; oui, vous courez à votre ruine, +arrêtez-vous. Et, tout d’abord, que nous reste-t-il en argent? + +— Sept cent mille livres, dit l’intendant. + +— Du pain, murmura Mme Fouquet. + +— Des relais, dit Pélisson, des relais, et fuyez. + +— Où cela? + +— En Suisse, en Savoie, mais fuyez. + +— Si Monseigneur fuit, dit Mme de Bellière, on dira qu’il était +coupable et qu’il a eu peur. + +— On dira plus, on dira que j’ai emporté vingt millions avec moi. + +— Nous ferons des mémoires pour vous justifier, dit La Fontaine; +fuyez. + +— Je resterai dit Fouquet, et, d’ailleurs, tout ne me sert-il +pas? + +— Vous avez Belle-Île! cria l’abbé Fouquet. + +— Et j’y vais naturellement, en allant à Nantes, répondit le +surintendant; patience, donc, patience! + +— Avant Nantes, que de chemin! dit Mme Fouquet. + +— Oui, je le sais bien, répliqua Fouquet; mais qu’y faire? Le roi +m’appelle aux États. Je sais bien que c’est pour me perdre; mais +refuser de partir, c’est montrer de l’inquiétude. + +— Eh bien! j’ai trouvé le moyen de tout concilier, s’écria +Pélisson. Vous allez partir pour Nantes. + +Fouquet le regarda d’un air surpris. + +— Mais avec des amis, mais dans votre carrosse jusqu’à Orléans, +dans votre gabare jusqu’à Nantes; toujours prêt à vous défendre si +l’on vous attaque, à échapper si l’on vous menace; en un mot, vous +emporterez votre argent pour toute chance, et, tout en fuyant, +vous n’aurez fait qu’obéir au roi; puis, touchant la mer quand +vous voudrez, vous embarquerez pour Belle-Île, et, de Belle-Île, +vous vous élancerez où vous voudrez, pareil à l’aigle qui sort et +prend l’espace quand on l’a débusqué de son aire. + +Un assentiment unanime accueillit les paroles de Pélisson. + +— Oui, faites cela, dit Mme Fouquet à son mari. + +— Faites cela, dit Mme de Bellière. + +— Faites! faites! s’écrièrent tous les amis. + +— Je le ferai, répliqua Fouquet. + +— Dès ce soir. + +— Dans une heure. + +— Sur-le-champ. + +— Avec sept cent mille livres, vous recommencerez une fortune, +dit l’abbé Fouquet. Qui nous empêchera d’armer des corsaires à +Belle-Île? + +— Et, s’il le faut, nous irons découvrir un nouveau monde, ajouta +La Fontaine, ivre de projets et d’enthousiasme. + +Un coup frappé à la porte interrompit ce concours de joie et +d’espérance. + +— Un courrier du roi! cria le maître des cérémonies. Alors il se +fit un profond silence, comme si le message qu’apportait ce +courrier n’était qu’une réponse à tous les projets enfantés +l’instant d’avant. + +Chacun attendit ce que ferait le maître, dont le front ruisselait +de sueur, et qui, véritablement, souffrait de sa fièvre. + +Fouquet passa dans son cabinet pour recevoir le message de Sa +Majesté. + +Il y avait, nous l’avons dit, un tel silence dans les chambres et +dans tout le service, que l’on entendait la voix de Fouquet qui +répondait: + +— C’est bien, monsieur. + +Cette voix était pourtant brisée par la fatigue, altérée par +l’émotion. + +Un instant après, Fouquet appela Gourville, qui traversa la +galerie au milieu de l’attente universelle. + +Enfin il reparut lui-même parmi ses convives, mais ce n’était plus +le même visage, pâle et défait, qu’on lui avait vu au départ; de +pâle, il s’était fait livide, et, de défait, décomposé. Spectre +vivant, il s’avançait les bras étendus, la bouche desséchée, comme +l’ombre qui vient de saluer des amis d’autrefois. + +À cette vue chacun se leva, chacun s’écria, chacun courut à +Fouquet. + +Celui-ci, regardant Pélisson, s’appuya sur la surintendante, et +serra la main glacée de la marquise de Bellière. + +— Eh bien! fit-il d’une voix qui n’avait plus rien d’humain. + +— Qu’arrive-t-il, mon Dieu? lui dit-on. + +Fouquet ouvrit sa main droite, qui était crispée, humide; on y vit +un papier sur lequel Pélisson se jeta épouvanté. + +Il y lut les lignes suivantes de la main du roi: + +«Cher et aimé Monsieur Fouquet, donnez-nous, sur ce qui vous reste +à nous, une somme de sept cent mille livres dont nous avons besoin +ce jourd’hui pour notre départ. + +«Et, comme nous savons que votre santé n’est pas bonne, nous +prions Dieu qu’il vous remette en santé et vous ait en sa sainte +et digne garde. + +«Louis. + +«La présente lettre est pour reçu.» + +Un murmure d’effroi circula dans la salle. + +— Eh bien! s’écria Pélisson à son tour, vous avez cette lettre? + +— J’ai le reçu, oui. + +— Que ferez-vous, alors? + +— Rien, puisque j’ai le reçu. + +— Mais... + +— Si j’ai le reçu, Pélisson, c’est que j’ai payé, fit le +surintendant avec une simplicité qui arracha le cœur aux +assistants. + +— Vous avez payé? s’écria Mme Fouquet au désespoir. Alors nous +sommes perdus! + +— Allons, allons, plus de mots inutiles, interrompit Pélisson. +Après l’argent, la vie. Monseigneur, à cheval, à cheval! + +— Nous quitter! crièrent à la fois les deux femmes, ivres de +douleur. + +— Eh! monseigneur, en vous sauvant, vous nous sauvez tous. À +cheval! + +— Mais il ne peut se tenir! Voyez. + +— Oh! si l’on réfléchit... dit l’intrépide Pélisson. + +— Il a raison, murmura Fouquet. + +— Monseigneur! monseigneur! cria Gourville en montant l’escalier +par quatre degrés à la fois; Monseigneur! + +— Eh bien! quoi? + +— J’escortais, comme vous savez, le courrier du roi avec +l’argent. + +— Oui. + +— Eh bien! arrivé au Palais-Royal, j’ai vu... + +— Respire un peu, mon pauvre ami, tu suffoques. + +— Qu’avez-vous vu? crièrent les amis impatients. + +— J’ai vu les mousquetaires monter à cheval, dit Gourville. + +— Voyez-vous! s’écria-t-on, voyez-vous! Y a-t-il un instant à +perdre? + +Mme Fouquet se précipita par les montées en demandant ses chevaux. + +Mme de Bellière s’élança pour la prendre dans ses bras et lui dit: + +— Madame, au nom de son salut, ne témoignez rien, ne manifestez +aucune alarme. + +Pélisson courut pour faire atteler les carrosses. + +Et, pendant ce temps, Gourville recueillit dans son chapeau ce que +les amis pleurants et effarés purent y jeter d’or et d’argent, +dernière offrande, pieuse aumône faite au malheur par la pauvreté. + +Le surintendant, entraîné par les uns, porté par les autres, fut +enfermé dans son carrosse. Gourville monta sur le siège et prit +les rênes; Pélisson contint Mme Fouquet évanouie. + +Mme de Bellière eut plus de force; elle en fut bien payée: elle +recueillit le dernier baiser de Fouquet. + +Pélisson expliqua facilement ce départ précipité par un ordre du +roi qui appelait les ministres à Nantes. + + + + +Chapitre CCXLII — Dans le carrosse de M. Colbert + + +Ainsi que l’avait vu Gourville, les mousquetaires du roi montaient +à cheval et suivaient leur capitaine. + +Celui-ci, qui ne voulait pas avoir de gêne dans ses allures, +laissa sa brigade aux ordres d’un lieutenant, et partit de son +côté, sur des chevaux de poste, en recommandant à ses hommes le +plus grande diligence. + +Si rapidement qu’ils allassent, ils ne pouvaient arriver avant +lui. + +Il eut le temps, en passant devant la rue Croix-des-Petits-Champs, +de voir une chose qui lui donna beaucoup à penser. Il vit +M. Colbert sortant de sa maison pour entrer dans un carrosse qui +stationnait devant la porte. + +Dans ce carrosse, d’Artagnan aperçut des coiffes de femme, et, +comme il était curieux, il voulut savoir le nom des femmes cachées +par les coiffes. + +Pour parvenir à les voir, car elles faisaient gros dos et fine +oreille, il poussa son cheval si près du carrosse, que sa botte à +entonnoir frotta le mantelet et ébranla tout, contenant et +contenu. + +Les dames, effarouchées, poussèrent, l’une un petit cri, auquel +d’Artagnan reconnut une jeune femme, l’autre une imprécation à +laquelle il reconnut la vigueur et l’aplomb que donne un +demi-siècle. + +Les coiffes s’écartèrent: l’une des femmes était Mme Vanel, +l’autre était la duchesse de Chevreuse. + +D’Artagnan eut plus vite vu que les dames. Il les reconnut et +elles ne le reconnurent pas; et, comme elles riaient de leur +frayeur en se pressant affectueusement les mains: + +«Bien! se dit d’Artagnan, la vieille duchesse n’est plus aussi +difficile qu’autrefois en amitiés; elle fait la cour à la +maîtresse de M. Colbert! Pauvre M. Fouquet! cela ne lui présage +rien de bon.» + +Et il s’éloigna. M. Colbert prit place dans le carrosse, et ce +noble trio commença un pèlerinage assez lent vers le bois de +Vincennes. + +En chemin, Mme de Chevreuse déposa Mme Vanel chez M. son mari, et, +restée seule avec Colbert, elle poursuivit sa promenade en causant +d’affaires. Elle avait un fonds de conversation inépuisable, cette +chère duchesse, et, comme elle parlait toujours pour le mal +d’autrui, toujours pour son bien à elle, sa conversation amusait +l’interlocuteur et ne laissait pas d’être pour elle d’un bon +rapport. + +Elle apprit à Colbert, qui l’ignorait, combien il était un grand +ministre, et combien Fouquet allait devenir peu de chose. + +Elle lui promit de rallier à lui, quand il serait surintendant +toute la vieille noblesse du royaume, et lui demanda son avis sur +la prépondérance qu’il faudrait laisser prendre à La Vallière. + +Elle le loua, elle le blâma, elle l’étourdit. Elle lui montra le +secret de tant de secrets, que Colbert craignit un moment d’avoir +affaire au diable. + +Elle lui prouva qu’elle tenait dans sa main le Colbert +d’aujourd’hui, comme elle avait tenu le Fouquet d’hier. + +Et, comme, naïvement, il lui demandait la raison de cette haine +qu’elle portait au surintendant: + +— Pourquoi le haïssez-vous vous-même? dit-elle. + +— Madame, en politique, répliqua-t-il, les différences de +systèmes peuvent amener des dissidences entre les hommes. +M. Fouquet m’a paru pratiquer un système opposé aux vrais intérêts +du roi. + +Elle l’interrompit. + +— Je ne vous parle plus de M. Fouquet. Le voyage que le roi fait +à Nantes nous en rendra raison. M. Fouquet, pour moi, c’est un +homme passé. Pour vous aussi. + +Colbert ne répondit rien. + +— Au retour de Nantes, continua la duchesse, le roi, qui ne +cherche qu’un prétexte, trouvera que les États se sont mal +comportés, qu’ils ont fait trop peu de sacrifices. Les États +diront que les impôts sont trop lourds et que la surintendance les +a ruinés. Le roi s’en prendra à M. Fouquet, et alors... + +— Et alors? dit Colbert. + +— Oh! on le disgraciera. N’est-ce pas votre sentiment? + +Colbert lança vers la duchesse un regard qui voulait dire: «Si on +ne fait que disgracier M. Fouquet, vous n’en serez pas la cause.» + +— Il faut, se hâta de dire Mme de Chevreuse, il faut que votre +place soit toute marquée, monsieur Colbert. Voyez-vous quelqu’un +entre le roi et vous, après la chute de M. Fouquet? + +— Je ne comprends pas, dit-il. + +— Vous allez comprendre. Où vont vos ambitions? + +— Je n’en ai pas. + +— Il était inutile alors de renverser le surintendant, monsieur +Colbert. C’est oiseux. + +— J’ai eu l’honneur de vous dire, madame... + +— Oh! oui, l’intérêt du roi, je sais; mais, enfin, parlons du +vôtre. + +— Le mien, c’est de faire les affaires de Sa Majesté. + +— Enfin, perdez-vous ou ne perdez-vous pas M. Fouquet? Répondez +sans détour. + +— Madame, je ne perds personne. + +— Je ne comprends pas alors pourquoi vous m’avez acheté si cher +les lettres de M. Mazarin concernant M. Fouquet. Je ne conçois pas +non plus pourquoi vous avez mis ces lettres sous les yeux du roi. + +Colbert, stupéfait, regarda la duchesse, et, d’un air contraint: + +— Madame, dit-il, je conçois encore moins comment, vous qui avez +touché l’argent, vous me le reprochez. + +— C’est que, fit la vieille duchesse, il faut vouloir ce qu’on +veut, à moins qu’on ne puisse ce qu’on veut. + +— Voilà, dit Colbert, démonté par cette logique brutale. + +— Vous ne pouvez? hein? Dites. + +— Je ne puis, je l’avoue, détruire auprès du roi certaines +influences. + +— Qui combattent pour M. Fouquet? Lesquelles? Attendez, que je +vous aide. + +— Faites, madame. + +— La Vallière? + +— Oh! peu d’influence, aucune connaissance des affaires et pas de +ressort. M. Fouquet lui a fait la cour. + +— Le défendre, ce serait l’accuser elle-même, n’est-ce pas? + +— Je crois que oui. + +— Il y a encore une autre influence, qu’en dites-vous? + +— Considérable. + +— La reine mère, peut-être? + +— Sa Majesté la reine mère a pour M. Fouquet une faiblesse bien +préjudiciable à son fils. + +— Ne croyez pas cela, fit la vieille en souriant. + +— Oh! fit Colbert avec incrédulité, je l’ai si souvent éprouvé! + +— Autrefois? + +— Récemment encore, madame, à Vaux. C’est elle qui a empêché le +roi de faire arrêter M. Fouquet. + +— On n’a pas tous les jours le même avis, cher monsieur. Ce que +la reine a pu vouloir récemment, elle ne le voudrait peut-être +plus aujourd’hui. + +— Pourquoi? fit Colbert étonné. + +— Peu importe la raison. + +— Il importe beaucoup, au contraire; car, si j’étais certain de +ne pas déplaire à Sa Majesté la reine mère, tous mes scrupules +seraient levés. + +— Eh bien! vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de certain +secret? + +— Un secret? + +— Appelez cela comme vous voudrez. Bref, la reine mère a pris en +horreur tous ceux qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, à +la découverte de ce secret, et M. Fouquet, je crois, est un de +ceux-là. + +— Alors, fit Colbert, on pourrait être sûr de l’assentiment de la +reine mère? + +— Je quitte à l’instant Sa Majesté, qui me l’a assuré. + +— Soit, madame. + +— Il y a plus: vous connaissez peut-être un homme qui était l’ami +intime de M. Fouquet, M. d’Herblay, un évêque, je crois? + +— Évêque de Vannes. + +— Eh bien! ce M. d’Herblay, qui connaissait aussi ce secret, la +reine mère le fait poursuivre avec acharnement. + +— En vérité! + +— Si bien poursuivre, que, fût-il mort, on voudrait avoir sa tête +pour être assuré qu’elle ne parlera plus. + +— C’est le désir de la reine mère? + +— Un ordre. + +— On cherchera ce M. d’Herblay, madame. + +— Oh! nous savons bien où il est. + +Colbert regarda la duchesse. + +— Dites, madame. + +— Il est à Belle-Île-en-Mer. + +— Chez M. Fouquet? + +— Chez M. Fouquet. + +— On l’aura! + +Ce fut au tour de la duchesse à sourire. + +— Ne croyez pas cela si facilement, dit-elle, et ne le promettez +pas si légèrement. + +— Pourquoi donc, madame? + +— Parce que M. d’Herblay n’est pas de ces gens qu’on prend quand +on veut. + +— Un rebelle, alors? + +— Oh! nous autres, monsieur Colbert, nous avons passé toute notre +vie à faire les rebelles, et, pourtant, vous le voyez bien, loin +d’être pris, nous prenons les autres. + +Colbert attacha sur la vieille duchesse un de ces regards +farouches dont rien ne traduisait l’expression, et, avec une +fermeté qui ne manquait point de grandeur: + +— Le temps n’est plus, dit-il, où les sujets gagnaient des duchés +à faire la guerre au roi de France. M. d’Herblay, s’il conspire, +mourra sur un échafaud. Cela fera ou ne fera pas plaisir à ses +ennemis, peu nous importe. + +Et ce nous, étrange dans la bouche de Colbert, fit un instant +rêver la duchesse. Elle se surprit à compter intérieurement avec +cet homme. + +Colbert avait ressaisi la supériorité dans l’entretien; il voulut +la garder. + +— Vous me demandez, dit-il, madame, de faire arrêter ce +M. d’Herblay? + +— Moi? Je ne vous demande rien. + +— Je croyais, madame; mais, puisque je me suis trompé, laissons +faire. Le roi n’a encore rien dit. + +La duchesse se mordit les ongles. + +— D’ailleurs, continua Colbert, quelle pauvre prise que celle de +cet évêque! Gibier de roi, un évêque! oh! non, non, je ne m’en +occuperai même point. + +La haine de la duchesse se découvrit. + +— Gibier de femme, dit-elle, et la reine est une femme. Si elle +veut qu’on arrête M. d’Herblay, c’est qu’elle a ses raisons. +D’ailleurs, M. d’Herblay n’est-il pas ami de celui qui va tomber +en disgrâce? + +— Oh! qu’à cela ne tienne! dit Colbert. On ménagera cet homme, +s’il n’est pas l’ennemi du roi. Cela vous déplaît? + +— Je ne dis rien. + +— Oui... vous le voulez voir en prison, à la Bastille, par +exemple? + +— Je crois un secret mieux caché derrière les murs de la Bastille +que derrière ceux de Belle-Île. + +— J’en parlerai au roi, qui éclaircira le point. + +— En attendant l’éclaircissement, monsieur, l’évêque de Vannes se +sera enfui. J’en ferais autant. + +— Enfui! lui! et où s’enfuirait-il? L’Europe est à nous, de +volonté, sinon de fait. + +— Il trouvera toujours un asile, monsieur. On voit bien que vous +ignorez à qui vous avez affaire. Vous ne connaissez pas +M. d’Herblay, vous n’avez pas connu Aramis. C’était un de ces +quatre mousquetaires qui, sous le feu roi, ont fait trembler le +cardinal de Richelieu, et qui, pendant la Régence, ont donné tant +de souci à M. de Mazarin. + +— Mais, madame, comment fera-t-il, à moins qu’il n’ait un royaume +à lui? + +— Il l’a, monsieur. + +— Un royaume à lui, M. d’Herblay? + +— Je vous répète, monsieur, que, s’il lui faut un royaume, il l’a +ou il l’aura. + +— Enfin, du moment que vous prenez un intérêt si grand à ce qu’il +n’échappe pas, madame, ce rebelle, je vous assure, n’échappera +pas. + +— Belle-Île est fortifiée, monsieur Colbert, et fortifiée par +lui. + +— Belle-Île fût-elle aussi défendue par lui, Belle-Île n’est pas +imprenable, et, si M. l’évêque de Vannes est enfermé dans +Belle-Île, eh bien! madame, on fera le siège de la place et on le +prendra. + +— Vous pouvez être bien certain, monsieur, que le zèle que vous +déployez pour les intérêts de la reine mère touchera vivement Sa +Majesté, et que vous en aurez une magnifique récompense; mais que +lui dirai-je de vos projets sur cet homme? + +— Qu’une fois pris il sera enfoui dans une forteresse d’où jamais +son secret ne sortira. + +— Très bien, monsieur Colbert, et nous pouvons dire qu’à dater de +cet instant nous avons fait tous deux une alliance solide, vous et +moi, et que je suis bien à votre service. + +— C’est moi, madame, qui me mets au vôtre. Ce chevalier +d’Herblay, c’est un espion de l’Espagne, n’est-ce pas? + +— Mieux que cela. + +— Un ambassadeur secret? + +— Montez toujours. + +— Attendez... le roi Philippe III est dévot. C’est... le +confesseur de Philippe III? + +— Plus haut encore. + +— Mordieu! s’écria Colbert, qui s’oublia jusqu’à jurer en +présence de cette grande dame, de cette vieille amie de la reine +mère, de la duchesse de Chevreuse enfin. C’est donc le général des +jésuites? + +— Je crois que vous avez deviné, répondit la duchesse. + +— Ah! madame, alors cet homme nous perdra tous si nous ne le +perdons, et encore faut-il se hâter! + +— C’est mon avis, monsieur; mais je n’osais vous le dire. + +— Et nous avons eu du bonheur qu’il se soit attaqué au trône, au +lieu de s’attaquer à nous. + +— Mais notez bien ceci, monsieur Colbert: jamais M. d’Herblay ne +se décourage, et, s’il a manqué son coup, il recommencera. S’il a +laissé échapper l’occasion de se faire un roi pour lui, il en fera +tôt ou tard un autre, dont, à coup sûr, vous ne serez pas le +premier ministre. + +Colbert fronça le sourcil avec une expression menaçante. + +— Je compte bien que la prison nous réglera cette affaire-là +d’une manière satisfaisante pour tous deux, madame. + +La duchesse sourit. + +— Si vous saviez, dit-elle, combien de fois Aramis est sorti de +prison! + +— Oh! reprit Colbert, nous aviserons à ce qu’il n’en sorte pas +cette fois-ci. + +— Mais vous n’avez donc pas entendu ce que je vous ai dit tout à +l’heure? Vous ne vous rappelez donc pas qu’Aramis était un des +quatre invincibles que redoutait Richelieu? Et, à cette époque, +les quatre mousquetaires n’avaient point ce qu’ils ont +aujourd’hui: l’argent et l’expérience. + +Colbert se mordit les lèvres. + +— Nous renoncerons à la prison, dit-il d’un ton plus bas. Nous +trouverons une retraite dont l’invincible ne puisse pas sortir. + +— À la bonne heure, notre allié! répondit la duchesse. Mais voici +qu’il se fait tard; est-ce que nous ne rentrons pas? + +— D’autant plus volontiers, madame, que j’ai mes préparatifs à +faire pour partir avec le roi. + +— À Paris! cria la duchesse au cocher. + +Et le carrosse retourna vers le faubourg Saint-Antoine après la +conclusion de ce traité qui livrait à la mort le dernier ami de +Fouquet, le dernier défenseur de Belle-Île, l’ancien ami de Marie +Michon, le nouvel ennemi de la duchesse. + + + + +Chapitre CCXLIII — Les deux gabares + + +D’Artagnan était parti: Fouquet aussi était parti, et lui avec une +rapidité que doublait le tendre intérêt de ses amis. + +Les premiers moments de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette +fuite, furent troublés par la crainte incessante de tous les +chevaux, de tous les carrosses qu’on apercevait derrière le +fugitif. + +Il n’était pas naturel, en effet, que Louis XIV, s’il en voulait à +cette proie, la laissât échapper; le jeune lion savait déjà la +chasse, et il avait des limiers assez ardents pour s’en reposer +sur eux. + +Mais, insensiblement, toutes les craintes s’évanouirent; le +surintendant, à force de courir, mit une telle distance entre lui +et les persécuteurs, que, raisonnablement, nul ne le pouvait +atteindre. Quant à la contenance, ses amis la lui avaient faite +excellente. Ne voyageait-il pas pour aller joindre le roi à +Nantes, et la rapidité même ne témoignait-elle pas de son zèle. + +Il arriva fatigué mais rassuré, à Orléans, où il trouva, grâce aux +soins d’un courrier qui l’avait précédé, une belle gabare à huit +rameurs. + +Ces gabares, en forme de gondoles, un peu larges, un peu lourdes, +contenant une petite chambre couverte en forme de tillac et une +chambre de poupe formée par une tente, faisaient alors le service +d’Orléans à Nantes par la Loire; et ce trajet, long de nos jours, +paraissait alors plus doux et plus commode que la grande route +avec ses bidets de poste ou ses mauvais carrosses à peine +suspendus. Fouquet monta dans cette gabare, qui partit aussitôt. +Les rameurs, sachant qu’ils avaient l’honneur de mener le +surintendant des finances, s’escrimaient de leur mieux, et ce mot +magique, les _finances_, leur promettait quelque bonne +gratification dont ils voulaient se rendre dignes. + +La gabare vola sur les flots de la Loire. Un temps magnifique, un +de ces soleils levants qui empourprent les paysages, laissait au +fleuve toute sa sérénité limpide. Le courant et les rameurs +portèrent Fouquet comme les ailes portent l’oiseau; il arriva +devant Beaugency sans qu’aucun accident eût signalé le voyage. + +Fouquet espérait arriver le premier de tous à Nantes; là, il +verrait les notables et se donnerait un appui parmi les principaux +membres des États; il se rendrait nécessaire, chose facile à un +homme de son mérite, et retarderait la catastrophe, s’il ne +réussissait pas à l’éviter entièrement. + +— D’ailleurs, lui disait Gourville, à Nantes vous devinerez ou +nous devinerons les intentions de vos ennemis; nous aurons les +chevaux prêts pour gagner l’inextricable Poitou, une barque pour +gagner la mer, et, une fois en mer, Belle-Île est le port +inviolable. Vous voyez, en outre, que nul ne vous guette et que +nul ne nous suit. + +Il achevait à peine, que l’on découvrit de loin, derrière un coude +formé par le fleuve, la mâture d’une gabare importante qui +descendait. + +Les rameurs du bateau de Fouquet poussèrent un cri de surprise en +voyant cette gabare. + +— Qu’y a-t-il? demanda Fouquet. + +— Il y a, monseigneur, répondit le patron de la barque, que c’est +une chose vraiment extraordinaire, et que cette gabare marche +comme un ouragan. + +Gourville tressaillit et monta sur le tillac pour mieux voir. + +Fouquet ne monta pas, lui; mais il dit à Gourville avec une +défiance contenue: + +— Voyez donc ce que c’est, mon cher. + +La gabare venait de dépasser le coude. Elle nageait si vite, que, +derrière elle, on voyait frémir la blanche traînée de son sillage, +illuminé des feux du jour. + +— Comme ils vont! répéta le patron, comme ils vont! il paraît que +la paie est bonne. Je ne croyais pas, ajouta le patron, que des +avirons de bois pussent se comporter mieux que les nôtres; mais, +en voici là-bas qui me prouvent le contraire. + +— Je crois bien! s’écria un des rameurs; ils sont douze et nous +ne sommes que huit. + +— Douze! fit Gourville, douze rameurs? Impossible! + +Le chiffre de huit rameurs, pour une gabare, n’avait jamais été +dépassé, même pour le roi. + +On avait fait cet honneur à M. le surintendant bien plus encore +par hâte que par respect. + +— Que signifie cela? dit Gourville en cherchant à distinguer, +sous la tente, qu’on apercevait déjà, les voyageurs, que l’œil le +plus subtil n’eût pas encore réussi à reconnaître. + +— Faut-il qu’ils soient pressés! Car ce n’est pas le roi, dit le +patron. + +Fouquet frissonna. + +— À quoi voyez-vous que ce n’est pas le roi? dit Gourville. + +— D’abord, parce qu’il n’y a pas de pavillon blanc aux fleurs de +lis, que la gabare royale porte toujours. + +— Et ensuite, dit M. Fouquet, parce qu’il est impossible que ce +soit le roi, Gourville, attendu que le roi était encore hier à +Paris. + +Gourville répondit au surintendant par un regard qui signifiait: +«Vous y étiez bien vous-même.» + +— Et à quoi voit-on qu’ils sont pressés? ajouta-t-il pour gagner +du temps. + +— À ce que, monsieur, dit le patron, ces gens-là ont dû partir +longtemps après nous, et qu’ils nous ont rejoints, ou à peu près. + +— Bah! fit Gourville, qui vous dit qu’ils ne sont point partis de +Beaugency ou de Niort même? + +— Nous n’avons vu aucune gabare de cette force, si ce n’est à +Orléans. Elle vient d’Orléans, monsieur, et se dépêche. + +M. Fouquet et Gourville échangèrent un coup d’œil. + +Le patron remarqua cette inquiétude. Gourville aussitôt pour lui +donner le change: + +— Quelque ami, dit-il qui aura gagé de nous rattraper; gagnons le +pari, et ne nous laissons pas atteindre. + +Le patron ouvrait la bouche pour répondre que c’était impossible, +lorsque M. Fouquet, avec hauteur: + +— Si c’est quelqu’un qui veut nous joindre, dit-il, laissons-le +venir. + +— On peut essayer, monseigneur, dit le patron timidement. Allons, +vous autres, du nerf! nagez! + +— Non, dit M. Fouquet, arrêtez tout court, au contraire. + +— Monseigneur, quelle folie! interrompit Gourville en se penchant +à son oreille. + +— Tout court! répéta M. Fouquet. Les huit avirons s’arrêtèrent, +et, résistant à l’eau, imprimèrent un mouvement rétrograde à la +gabare. Elle était arrêtée. + +Les douze rameurs de l’autre ne distinguèrent pas d’abord cette +manœuvre, car ils continuèrent à lancer l’esquif si +vigoureusement, qu’il arriva tout au plus à portée de mousquet. +M. Fouquet avait la vue mauvaise; Gourville était gêné par le +soleil, qui frappait ses yeux; le patron seul, avec cette habitude +et cette netteté que donne la lutte contre les éléments, aperçut +distinctement les voyageurs de la gabare voisine. + +— Je les vois! s’écria-t-il, ils sont deux. + +— Je ne vois rien, dit Gourville. + +— Vous n’allez pas tarder à les distinguer; en quelques coups +d’aviron, ils seront à vingt pas de nous. + +Mais ce qu’annonçait le patron ne se réalisa pas; la gabare imita +le mouvement commandé par M. Fouquet, et, au lieu de venir joindre +ses prétendus amis, elle s’arrêta tout net sur le milieu du +fleuve. + +— Je n’y comprends plus rien, dit le patron. + +— Ni moi, dit Gourville. + +— Vous qui voyez si bien les gens qui mènent cette gabare, reprit +M. Fouquet, tâchez de nous les peindre, patron, avant que nous en +soyons trop loin. + +— Je croyais en voir deux, répondit le batelier, je n’en vois +plus qu’un sous la tente. + +— Comment est-il? + +— C’est un homme brun, large d’épaules, court de cou. + +Un petit nuage passa dans l’azur du ciel, et vint, à ce moment, +masquer le soleil. + +Gourville, qui regardait toujours, une main sur les yeux, put voir +ce qu’il cherchait, et, tout à coup, sautant du tillac dans la +chambre où l’attendait Fouquet: + +— Colbert! lui dit-il d’une voix altérée par l’émotion. + +— Colbert? répéta Fouquet. Oh! voilà qui est étrange; mais non, +c’est impossible! + +— Je le reconnais, vous dis-je, et lui-même m’a si bien reconnu, +qu’il vient de passer dans la chambre de poupe. Peut-être le roi +l’envoie-t-il pour nous faire revenir. + +— En ce cas, il nous joindrait au lieu de rester en panne. Que +fait-il là? + +— Il nous surveille sans doute, monseigneur? + +— Je n’aime pas les incertitudes, s’écria Fouquet; marchons droit +à lui. + +— Oh! monseigneur, ne faites pas cela! la gabare est pleine de +gens armés. + +— Il m’arrêterait donc, Gourville? Pourquoi ne vient-il pas, +alors? + +— Monseigneur, il n’est pas de votre dignité d’aller au devant +même de votre perte. + +— Mais souffrir que l’on me guette comme un malfaiteur? + +— Rien ne dit qu’on vous guette, monseigneur; soyez patient. + +— Que faire, alors? + +— Ne vous arrêtez pas; vous n’alliez aussi vite que pour paraître +obéir avec zèle aux ordres du roi. Redoublez de vitesse. Qui +vivra, verra! + +— C’est juste. Allons! s’écria Fouquet, puisque l’on demeure coi +là-bas, marchons nous autres. + +Le patron donna le signal, et les rameurs de Fouquet reprirent +leur exercice avec tout le succès qu’on pouvait attendre de gens +reposés. + +À peine la gabare eut-elle fait cent brasses, que l’autre, celle +aux douze rameurs, se remit en marche également. + +Cette course dura tout le jour, sans que la distance grandît ou +diminuât entre les deux équipages. + +Vers le soir, Fouquet voulut essayer les intentions de son +persécuteur. Il ordonna aux rameurs de tirer vers la terre comme +pour opérer une descente. + +La gabare de Colbert imita cette manœuvre et cingla vers la terre +en biaisant. + +Par le plus grand des hasards, à l’endroit où Fouquet fit mine de +débarquer, un valet d’écurie du château de Langeais suivait la +berge fleurie en menant trois chevaux à la longe. Sans doute les +gens de la gabare à douze rameurs crurent-ils que Fouquet se +dirigeait vers des chevaux préparés pour sa fuite; car on vit +quatre ou cinq hommes, armés de mousquets, sauter de cette gabare +à terre et marcher sur la berge, comme pour gagner du terrain sur +les chevaux et le cavalier. + +Fouquet, satisfait d’avoir forcé l’ennemi à une démonstration, se +le tint pour dit, et recommença de faire marcher son bateau. + +Les gens de Colbert remontèrent aussitôt dans le leur, et la +course entre les deux équipages reprit avec une nouvelle +persévérance. + +Ce que voyant, Fouquet se sentit menacé de près, et, d’une voix +prophétique: + +— Eh bien! Gourville dit-il très bas, que disais-je à notre +dernier repas, chez moi? vais-je ou non à ma ruine? + +— Oh! monseigneur. + +— Ces deux bateaux qui se suivent avec autant d’émulation que si +nous nous disputions, M. Colbert et moi, un prix de vitesse sur la +Loire, ne représentent-ils pas bien nos deux fortunes, et ne +crois-tu pas, Gourville que l’un des deux fera naufrage à Nantes? + +— Au moins, objecta Gourville, il y a encore incertitude; vous +allez paraître aux États, vous allez montrer quel homme vous êtes; +votre éloquence et votre génie dans les affaires sont le bouclier +et l’épée qui vous serviront à vous défendre, sinon à vaincre. Les +Bretons ne vous connaissent point, et, quand ils vous connaîtront, +votre cause est gagnée. Oh! que M. Colbert se tienne bien, car sa +gabare est aussi exposée que la vôtre à chavirer. Les deux vont +vite, la sienne plus que la vôtre, c’est vrai; on verra laquelle +arrivera la première au naufrage. + +Fouquet, prenant la main de Gourville: + +— Ami, dit-il, c’est tout jugé; rappelle-toi le proverbe: _Les +premiers vont devant._ Eh bien! Colbert n’a garde de me passer! +C’est un prudent, Colbert. + +Il avait raison; les deux gabares voguèrent jusqu’à Nantes, se +surveillant l’une l’autre; quand le surintendant aborda, Gourville +espéra qu’il pourrait chercher tout de suite son refuge et faire +préparer des relais. + +Mais, au débarquer, la seconde gabare rejoignit la première, et +Colbert, s’approchant de Fouquet, le salua sur le quai avec les +marques du plus profond respect. + +Marques tellement significatives, tellement bruyantes, qu’elles +eurent pour résultat de faire accourir toute une population sur la +Fosse. + +Fouquet se possédait complètement; il sentait qu’en ses derniers +moments de grandeur il avait des obligations envers lui-même. + +Il voulait tomber de si haut, que sa chute écrasât quelqu’un de +ses ennemis. + +Colbert se trouvait là, tant pis pour Colbert. + +Aussi le surintendant, se rapprochant de lui, répondit-il avec ce +clignement d’yeux arrogant qui lui était particulier: + +— Quoi! c’est vous, monsieur Colbert? + +— Pour vous rendre mes hommages, monseigneur, dit celui-ci. + +— Vous étiez dans cette gabare? + +Il désigna la fameuse barque à douze rameurs. + +— Oui, monseigneur. + +— À douze rameurs? dit Fouquet. Quel luxe, monsieur Colbert! Un +moment, j’ai cru que c’était la reine mère ou le roi. + +— Monseigneur... + +Et Colbert rougit. + +— Voilà un voyage qui coûtera cher à ceux qui le paient, monsieur +l’intendant, dit Fouquet. Mais, enfin, vous êtes arrivé. Vous +voyez bien, ajouta-t-il un moment après, que, moi qui n’avais pas +plus de huit rameurs, je suis arrivé avant vous. + +Et il lui tourna le dos, le laissant indécis de savoir réellement +si toutes les tergiversations de la seconde gabare avaient échappé +à la première. + +Au moins ne lui donnait-il pas la satisfaction de montrer qu’il +avait eu peur. + +Colbert, si fâcheusement secoué, ne se rebuta pas; il répondit: + +— Je n’ai pas été vite, monseigneur, parce que je m’arrêtais +chaque fois que vous vous arrêtiez. + +— Et pourquoi cela, monsieur Colbert? s’écria Fouquet irrité de +cette basse audace; pourquoi puisque vous aviez un équipage +supérieur au mien, ne me joigniez-vous ou ne me dépassiez-vous +pas? + +— Par respect, fit l’intendant, qui salua jusqu’à terre. + +Fouquet monta dans un carrosse que la ville lui envoyait, on ne +sait pourquoi ni comment, et il se rendit à la Maison de Nantes, +escorté d’une grande foule qui, depuis plusieurs jours, +bouillonnait dans l’attente d’une convocation des États. + +À peine fut-il installé, que Gourville sortit pour aller faire +préparer les chevaux sur la route de Poitiers et de Vannes et un +bateau à Paimbœuf. + +Il fit avec tant de mystère, d’activité, de générosité ces +différentes opérations, que jamais Fouquet, alors travaillé par +son accès de fièvre, ne fut plus près du salut, sauf la +coopération de cet agitateur immense des projets humains: le +hasard. + +Le bruit se répandit en ville, cette nuit, que le roi venait en +grande hâte sur des chevaux de poste, et qu’il arriverait dans dix +ou douze heures. + +Le peuple, en attendant le roi, se réjouissait fort de voir les +mousquetaires, fraîchement arrivés avec M. d’Artagnan, leur +capitaine, et casernés dans le château, dont ils occupaient tous +les postes en qualité de garde d’honneur. + +M. d’Artagnan, qui était fort poli, se présenta vers dix heures +chez le surintendant, pour lui offrir ses respectueux hommages, +et, bien, que le ministre eût la fièvre bien qu’il fût souffrant +et trempé de sueur, il voulut recevoir M. d’Artagnan, lequel fut +charmé de cet honneur, comme on le verra par l’entretien qu’ils +eurent ensemble. + + + + +Chapitre CCXLIV — Conseils d’ami + + +Fouquet s’était couché, en homme qui tient à la vie et qui +économise le plus possible ce mince tissu de l’existence, dont les +chocs et les angles de ce monde usent si vite l’irréparable +ténuité. + +D’Artagnan parut sur le seuil de la chambre et fut salué par le +surintendant d’un bonjour très affable. + +— Bonjour, monseigneur, répondit le mousquetaire; comment vous +trouvez-vous de ce voyage? + +— Assez bien. Merci. + +— Et de la fièvre? + +— Assez mal. Je bois, comme vous voyez. À peine arrivé, j’ai +frappé sur Nantes une contribution de tisane. + +— Il faut dormir d’abord, monseigneur. + +— Eh! corbleu! cher monsieur d’Artagnan, je dormirais bien +volontiers... + +— Qui vous en empêche? + +— Mais vous, d’abord. + +— Moi? Ah! Monseigneur!... + +— Sans doute. Est-ce que, à Nantes comme à Paris, vous ne venez +pas au nom du roi? + +— Pour Dieu! monseigneur, répliqua le capitaine, laissez donc le +roi en repos! Le jour où je viendrai de la part du roi pour ce que +vous voulez me dire, je vous promets de ne pas vous faire languir. +Vous me verrez mettre la main à l’épée, selon l’ordonnance, et +vous m’entendrez dire du premier coup, de ma voix de cérémonie: +«Monseigneur, au nom du roi, je vous arrête» + +Fouquet tressaillit malgré lui, tant l’accent du Gascon spirituel +avait été naturel et vigoureux. La représentation du fait était +presque aussi effrayante que le fait lui-même. + +— Vous me promettez cette franchise? dit le surintendant. + +— Sur l’honneur! Mais nous n’en sommes pas là, croyez-moi. + +— Qui vous fait penser cela, monsieur d’Artagnan? Moi, je crois +tout le contraire. + +— Je n’ai entendu parler de quoi que ce soit, répliqua +d’Artagnan. + +— Eh! eh! fit Fouquet. + +— Mais non, vous êtes un agréable homme, malgré votre fièvre. Le +roi ne peut, ne doit s’empêcher de vous aimer au fond du cœur. + +Fouquet fit la grimace. + +— Mais M. Colbert? dit-il. M. Colbert m’aime-t-il aussi autant +que vous le dites? + +— Je ne parle point de M. Colbert, reprit d’Artagnan. C’est un +homme exceptionnel, celui-là! Il ne vous aime pas, c’est possible; +mais mordioux! l’écureuil peut se garer de la couleuvre, pour peu +qu’il le veuille. + +— Savez-vous que vous me parlez en ami, répliqua Fouquet, et que, +sur ma vie! je n’ai jamais trouvé un homme de votre esprit et de +votre cœur? + +— Cela vous plaît à dire, fit d’Artagnan. Vous attendez à +aujourd’hui pour me faire un compliment pareil? + +— Aveugles que nous sommes! murmura Fouquet. + +— Voilà votre voix qui s’enroue, dit d’Artagnan. Buvez, +monseigneur, buvez. + +Et il lui offrit une tasse de tisane avec la plus cordiale amitié; +Fouquet la prit et le remercia par un bon sourire. + +— Ces choses-là n’arrivent qu’à moi, dit le mousquetaire. J’ai +passé dix ans sous votre barbe quand vous remuiez des tonnes d’or; +vous faisiez quatre millions de pension par an, vous ne m’avez +jamais remarqué; et voilà que vous vous apercevez que je suis au +monde, précisément au moment... + +— Où je vais tomber, interrompit Fouquet. C’est vrai cher +monsieur d’Artagnan. + +— Je ne dis pas cela. + +— Vous le pensez, c’est tout. Eh bien! si je tombe, prenez ma +parole pour vraie, je ne passerai pas un jour sans me dire, en me +frappant la tête: «Fou! fou! stupide mortel! Tu avais +M. d’Artagnan sous la main, et tu ne t’es pas servi de lui! et tu +ne l’as pas enrichi!» + +— Vous me comblez! dit le capitaine; je raffole de vous. + +— Encore un homme qui ne pense pas comme M. Colbert, fit le +surintendant. + +— Que ce Colbert vous tient aux côtes! C’est pis que votre +fièvre. + +— Ah! j’ai mes raisons, dit Fouquet. Jugez-les. + +Et il lui raconta les détails de la course des gabares et +l’hypocrite persécution de Colbert. + +— N’est-ce pas le meilleur signe de ma ruine? + +D’Artagnan devint sérieux. + +— C’est juste, dit-il. Oui, cela sent mauvais, comme disait +M. de Tréville. + +Et il attacha sur Fouquet son regard intelligent et significatif. + +— N’est-ce pas, capitaine, que je suis bien désigné? N’est-ce pas +que le roi m’amène bien à Nantes pour m’isoler de Paris, où j’ai +tant de créatures, et pour s’emparer de Belle-Île? + +— Où est M. d’Herblay, ajouta d’Artagnan. + +Fouquet leva la tête. + +— Quant à moi, monseigneur, poursuivit d’Artagnan, je puis vous +assurer que le roi ne m’a rien dit contre vous. + +— Vraiment? + +— Le roi m’a commandé de partir pour Nantes, c’est vrai; de n’en +rien dire à M. de Gesvres. + +— Mon ami. + +— À M. de Gesvres, oui, monseigneur, continua le mousquetaire, +dont les yeux ne cessaient de parler un langage opposé au langage +des lèvres. Le roi m’a commandé encore de prendre une brigade des +mousquetaires, ce qui est superflu en apparence, puisque le pays +est calme. + +— Une brigade? dit Fouquet en se levant sur un coude. + +— Quatre-vingt-seize cavaliers, oui, monseigneur, le même nombre +qu’on avait pris pour arrêter MM. de Chalais, de Cinq-Mars et +Montmorency. + +Fouquet dressa l’oreille à ces mots, prononcés sans valeur +apparente. + +— Et puis? dit-il. + +— Et puis d’autres ordres insignifiants, tels que ceux-ci: +«Garder le château; garder chaque logis; ne laisser aucun garde de +M. de Gesvres prendre faction.» De M. de Gesvres, votre ami. + +— Et pour moi, s’écria Fouquet, quels ordres? + +— Pour vous, monseigneur, pas le plus petit mot. + +— Monsieur d’Artagnan, il s’agit de me sauver l’honneur et la +vie, peut être! Vous ne me tromperiez pas? + +— Moi!... et dans quel but? Est-ce que vous êtes menacé? +Seulement, il y a bien, touchant les carrosses et les bateaux, un +ordre... + +— Un ordre? + +— Oui; mais qui ne saurait vous concerner. Simple mesure de +police. + +— Laquelle, capitaine? laquelle? + +— C’est d’empêcher tous chevaux ou bateaux de sortir de Nantes +sans un sauf-conduit signé du roi. + +— Grand-Dieu! mais... + +D’Artagnan se mit à rire. + +— Cela n’aura d’exécution qu’après l’arrivée du roi à Nantes; +ainsi, vous voyez bien, monseigneur, que l’ordre ne vous concerne +en rien. + +Fouquet devint rêveur, et d’Artagnan feignit de ne pas remarquer +sa préoccupation. + +— Pour que je vous confie la teneur des ordres qu’on m’a donnés, +il faut que je vous aime et que je tienne à vous prouver qu’aucun +n’est dirigé contre vous. + +— Sans doute, dit Fouquet distrait. + +— Récapitulons, dit le capitaine avec son coup d’œil chargé +d’insistance: Garde spéciale et sévère du château dans lequel vous +aurez votre logis, n’est-ce pas? Connaissez-vous ce château?... Ah! +monseigneur, une vraie prison! Absence totale de M. de Gesvres, +qui a l’honneur d’être de vos amis... Clôture des portes de la +ville et de la rivière, sauf une passe, mais seulement quand le +roi sera venu... Savez-vous bien, monsieur Fouquet, que si, au +lieu de parler à un homme comme vous, qui êtes un des premiers du +royaume, je parlais à une conscience troublée, inquiète, je me +compromettrais à jamais? La belle occasion pour quelqu’un qui +voudrait prendre le large! Pas de police, pas de gardes, pas +d’ordres; l’eau libre, la route franche, M. d’Artagnan obligé de +prêter ses chevaux si on les lui demandait! Tout cela doit vous +rassurer, monsieur Fouquet; car le roi ne m’eût pas laissé ainsi +indépendant, s’il eût eu de mauvais desseins. En vérité, monsieur +Fouquet, demandez-moi tout ce qui pourra vous être agréable: je +suis à votre disposition; et seulement, si vous y consentez, vous +me rendrez un service; celui de souhaiter le bonjour à Aramis et à +Porthos, au cas où vous embarqueriez pour Belle-Île, ainsi que +vous avez le droit de le faire, sans désemparer, tout de suite, en +robe de chambre, comme vous voilà. + +Sur ces mots, et avec une profonde révérence, le mousquetaire, +dont les regards n’avaient rien perdu de leur intelligente +bienveillance, sortit de l’appartement et disparut. + +Il n’était pas aux degrés du vestibule, que Fouquet, hors de lui, +se pendit à la sonnette et cria: + +— Mes chevaux! ma gabare! + +Personne ne répondit. + +Le surintendant s’habilla lui-même de tout ce qu’il trouva sous sa +main. + +— Gourville!... Gourville!... cria-t-il tout en glissant sa +montre dans sa poche. + +Et la sonnette joua encore, tandis que Fouquet répétait: + +— Gourville!... Gourville!... + +Gourville parut, haletant, pâle. + +— Partons! partons! cria le surintendant dès qu’il le vit. + +— Il est trop tard! fit l’ami du pauvre Fouquet. + +— Trop tard! pourquoi? + +— Écoutez! + +On entendit des trompettes et un bruit de tambour devant le +château. + +— Quoi donc, Gourville? + +— Le roi qui arrive, monseigneur. + +— Le roi? + +— Le roi, qui a brûlé étapes sur étapes; le roi, qui a crevé des +chevaux et qui avance de huit heures sur votre calcul. + +— Nous sommes perdus! murmura Fouquet. Brave d’Artagnan, va! tu +m’as parlé trop tard! + +Le roi arrivait, en effet, dans la ville; on entendit bientôt le +canon du rempart et celui d’un vaisseau qui répondait du bas de la +rivière. + +Fouquet fronça le sourcil, appela ses valets de chambre et se fit +habiller en cérémonie. + +De sa fenêtre, derrière les rideaux, il voyait l’empressement du +peuple et le mouvement d’une grande troupe qui avait suivi le +prince sans que l’on pût deviner comment. + +Le roi fut conduit au château en grande pompe, et Fouquet le vit +mettre pied à terre sous la herse et parler bas à l’oreille de +d’Artagnan, qui tenait l’étrier. + +D’Artagnan, le roi étant passé sous la voûte, se dirigea vers la +maison de Fouquet, mais si lentement, si lentement, en s’arrêtant +tant de fois pour parler à ses mousquetaires, échelonnés en haie, +que l’on eût dit qu’il comptait les secondes ou les pas avant +d’accomplir son message. + +Fouquet ouvrit la fenêtre pour lui parler dans la cour. + +— Ah! s’écria d’Artagnan en l’apercevant, vous êtes encore chez +vous, monseigneur. + +Et ce _encore_ suffit pour prouver à M. Fouquet combien +d’enseignements et de conseils utiles renfermait la première +visite du mousquetaire. + +Le surintendant se contenta de soupirer. + +— Mon Dieu, oui, monsieur, répondit-il; l’arrivée du roi m’a +interrompu dans les projets que j’avais. + +— Ah! vous savez que le roi vient d’arriver? + +— Je l’ai vu, oui, monsieur; et, cette fois, vous venez de sa +part?... + +— Savoir de vos nouvelles, monseigneur, et, si votre santé n’est +pas trop mauvaise, vous prier de vouloir bien vous rendre au +château. + +— De ce pas, monsieur d’Artagnan, de ce pas. + +— Ah! dame! fit le capitaine, à présent que le roi est là, il n’y +a plus de promenade pour personne, plus de libre arbitre; la +consigne gouverne à présent, vous comme moi, moi comme vous. + +Fouquet soupira une dernière fois, monta en carrosse, tant sa +faiblesse était grande, et se rendit au château, escorté par +d’Artagnan, dont la politesse n’était pas moins effrayante cette +fois qu’elle n’avait été naguère consolante et gaie. + + + + +Chapitre CCXLV — Comment le roi Louis XIV joua son petit rôle + + +Comme Fouquet descendait de carrosse pour entrer dans le château +de Nantes, un homme du peuple s’approcha de lui avec tous les +signes du plus grand respect et lui remit une lettre. + +D’Artagnan voulut empêcher cet homme d’entretenir Fouquet, et +l’éloigna, mais le message avait été remis au surintendant. +Fouquet décacheta la lettre et la lut; en ce moment, un vague +effroi que d’Artagnan pénétra facilement se peignit sur les traits +du premier ministre. + +M. Fouquet mit le papier dans le portefeuille qu’il avait sous son +bras, et continua son chemin vers les appartements du roi. + +D’Artagnan, par les petites fenêtres pratiquées à chaque étage du +donjon, vit, en montant derrière Fouquet, l’homme au billet +regarder autour de lui sur la place et faire des signes à +plusieurs personnes qui disparurent dans les rues adjacentes, +après avoir elles-mêmes répété ces signes faits par le personnage +que nous avons indiqué. + +On fit attendre Fouquet un moment sur cette terrasse dont nous +avons parlé, terrasse qui aboutissait au petit corridor après +lequel on avait établi le cabinet du roi. + +D’Artagnan alors passa devant le surintendant, que, jusque-là, il +avait accompagné respectueusement, et entra dans le cabinet royal. + +— Eh bien? lui demanda Louis XIV, qui, en l’apercevant, jeta sur +la table couverte de papiers une grande toile verte. + +— L’ordre est exécuté, Sire. + +— Et Fouquet? + +— M. le surintendant me suit, répliqua d’Artagnan. + +— Dans dix minutes, on l’introduira près de moi, dit le roi en +congédiant d’Artagnan d’un geste. + +Celui-ci sortit, et, à peine arrivé dans le corridor à l’extrémité +duquel Fouquet l’attendait, fut rappelé par la clochette du roi. + +— Il n’a pas paru étonné? demanda le roi. + +— Qui, Sire? + +— _Fouquet_, répéta le roi sans dire monsieur, particularité qui +confirma le capitaine des mousquetaires dans ses soupçons. + +— Non, Sire, répliqua-t-il. + +— Bien. + +Et, pour la seconde fois, Louis renvoya d’Artagnan. + +Fouquet n’avait pas quitté la terrasse où il avait été laissé par +son guide; il relisait son billet ainsi conçu: + +«Quelque chose se trame contre vous. Peut-être n’osera-t-on au +château; ce serait à votre retour chez vous. Le logis est déjà +cerné par les mousquetaires. N’y entrez pas; un cheval blanc vous +attend derrière l’esplanade.» + +M. Fouquet avait reconnu l’écriture et le zèle de Gourville. Ne +voulant point que, s’il lui arrivait malheur ce papier pût +compromettre un fidèle ami, le surintendant s’occupait à déchirer +ce billet en des milliers de morceaux éparpillés au vent hors du +balustre de la terrasse. + +D’Artagnan le surprit, regardant voltiger les dernières miettes +dans l’espace. + +— Monsieur, dit-il, le roi vous attend. + +Fouquet marcha d’un pas délibéré dans le petit corridor où +travaillaient MM. de Brienne et Rose, tandis que le duc de +Saint-Aignan, assis sur une petite chaise, aussi dans le corridor, +semblait attendre des ordres et bâillait d’une impatience +fiévreuse, son épée entre les jambes. + +Il sembla étrange à Fouquet que MM. de Brienne, Rose et de +Saint-Aignan, d’ordinaire si attentifs, si obséquieux, se dérangeassent +à peine lorsque lui, le surintendant, passa. Mais comment eût-il +trouvé autre chose chez des courtisans, celui que le roi +n’appelait plus que Fouquet? + +Il releva la tête, et, bien décidé à tout braver en face, entra +chez le roi après qu’une clochette qu’on connaît déjà l’eut +annoncé à Sa Majesté. + +Le roi, sans se lever, lui fit un signe de tête, et, avec intérêt: + +— Eh! comment allez-vous, monsieur Fouquet? dit-il. + +— Je suis dans mon accès de fièvre, répliqua le surintendant mais +tout au service du roi. + +— Bien; les États s’assemblent demain: avez-vous un discours +prêt? + +Fouquet regarda le roi avec étonnement. + +— Je n’en ai pas, Sire, dit-il; mais j’en improviserai un. Je +sais assez à fond les affaires pour ne pas demeurer embarrassé. Je +n’ai qu’une question à faire: Votre Majesté me le +permettra-t-elle? + +— Faites. + +— Pourquoi Sa Majesté n’a-t-elle pas fait l’honneur à son premier +ministre de l’avertir à Paris? + +— Vous étiez malade; je ne veux pas vous fatiguer. + +— Jamais un travail, jamais une explication ne me fatigue, Sire, +et, puisque le moment est venu pour moi de demander une +explication à mon roi... + +— Oh! monsieur Fouquet! et sur quoi une explication? + +— Sur les intentions de Sa Majesté à mon égard. + +Le roi rougit. + +— J’ai été calomnié, repartit vivement Fouquet, et je dois +provoquer la justice du roi à des enquêtes. + +— Vous me dites cela bien inutilement, monsieur Fouquet; je sais +ce que je sais. + +— Sa Majesté ne peut savoir les choses que si on les lui a dites, +et je ne lui ai rien dit, moi, tandis que d’autres ont parlé +maintes et maintes fois à... + +— Que voulez-vous dire? fit le roi, impatient de clore cette +conversation embarrassante. + +— Je vais droit au fait, Sire, et j’accuse un homme de me nuire +auprès de Votre Majesté. + +— Personne ne vous nuit, monsieur Fouquet. + +— Cette réponse, Sire, me prouve que j’avais raison. + +— Monsieur Fouquet, je n’aime pas qu’on accuse. + +— Quand on est accusé! + +— Nous avons déjà trop parlé de cette affaire. + +— Votre Majesté ne veut pas que je me justifie? + +— Je vous répète que je ne vous accuse pas. + +Fouquet fit un pas en arrière en faisant un demi-salut. + +«Il est certain, pensa-t-il, qu’il a pris un parti. Celui qui ne +peut reculer a seul une pareille obstination. Ne pas voir le +danger dans ce moment, ce serait être aveugle; ne pas l’éviter, ce +serait être stupide.» + +Il reprit tout haut: + +— Votre Majesté m’a demandé pour un travail? + +— Non, monsieur Fouquet, pour un conseil que j’ai à vous donner. + +— J’attends respectueusement, Sire. + +— Reposez-vous, monsieur Fouquet; ne prodiguez plus vos forces: +la session des États sera courte, et, quand mes secrétaires +l’auront close, je ne veux plus que l’on parle affaires de quinze +jours en France. + +— Le roi n’a rien à me dire au sujet de cette assemblée des +États? + +— Non, monsieur Fouquet. + +— À moi, surintendant des finances? + +— Reposez-vous, je vous prie; voilà tout ce que j’ai à vous dire. + +Fouquet se mordit les lèvres et baissa la tête. Il couvait +évidemment quelque pensée inquiète. + +Cette inquiétude gagna le roi. + +— Est-ce que vous êtes fâché d’avoir à vous reposer, monsieur +Fouquet? dit-il. + +— Oui, Sire, je ne suis pas habitué au repos. + +— Mais vous êtes malade; il faut vous soigner. + +— Votre Majesté me parlait d’un discours à prononcer demain? + +Le roi ne répondit pas; cette question brusque venait de +l’embarrasser. + +Fouquet sentit le poids de cette hésitation. Il crut lire dans les +yeux du jeune prince un danger qui précipiterait sa défiance. + +«Si je parais avoir peur, pensa-t-il, je suis perdu.» + +Le roi, de son côté, n’était inquiet que de cette défiance de +Fouquet. + +— A-t-il éventé quelque chose? murmurait-il. + +«Si son premier mot est dur, pensa encore Fouquet, s’il s’irrite +ou feint de s’irriter pour prendre un prétexte, comment me +tirerai-je de là? Adoucissons la pente. Gourville avait raison» + +— Sire, dit-il tout à coup, puisque la bonté du roi veille à ma +santé à ce point qu’elle me dispense de tout travail, est-ce que +je ne serai pas libre du conseil pour demain? J’emploierais ce +jour à garder le lit, et je demanderais au roi de me céder son +médecin pour essayer un remède contre ces maudites fièvres. + +— Soit fait comme vous désirez, monsieur Fouquet. Vous aurez le +congé pour demain, vous aurez le médecin, vous aurez la santé. + +— Merci, dit Fouquet en s’inclinant. + +Puis, prenant son parti: + +— Est-ce que je n’aurai pas, dit-il, le bonheur de mener le roi à +Belle-Île, chez moi? + +Et il regardait Louis en face pour juger de l’effet d’une pareille +proposition. + +Le roi rougit encore. + +— Vous savez, répliqua-t-il en essayant de sourire, que vous +venez de dire: _À Belle-Île, chez moi?_ + +— C’est vrai, Sire. + +— Eh bien! ne vous souvient-il plus, continua le roi du même ton +enjoué, que vous me donnâtes Belle-Île? + +— C’est encore vrai, Sire. Seulement, comme vous ne l’avez pas +prise, vous en viendrez prendre possession. + +— Je le veux bien. + +— C’était, d’ailleurs, l’intention de Votre Majesté autant que la +mienne, et je ne saurais dire à Votre Majesté combien j’ai été +heureux et fier en voyant toute la maison militaire du roi venir +de Paris pour cette prise de possession. + +Le roi balbutia qu’il n’avait pas amené ses mousquetaires pour +cela seulement. + +— Oh! je le pense bien, dit vivement Fouquet; Votre Majesté sait +trop bien qu’il lui suffit de venir seule une badine à la main, +pour faire tomber toutes les fortifications de Belle-Île. + +— Peste! s’écria le roi, je ne veux pas qu’elles tombent, ces +belles fortifications qui ont coûté si cher à élever. Non! +qu’elles demeurent contre les Hollandais et les Anglais. Ce que je +veux voir à Belle-Île, vous ne le devineriez pas, monsieur +Fouquet: ce sont les belles paysannes, filles et femmes, des +terres ou des grèves, qui dansent si bien et sont si séduisantes +avec leurs jupes d’écarlate! on m’a fort vanté vos vassales, +monsieur le surintendant. Tenez, faites-les-moi voir. + +— Quand Votre Majesté voudra. + +— Avez-vous quelque moyen de transport? Ce serait demain si vous +vouliez. + +Le surintendant sentit le coup, qui n’était pas adroit, et il +répondit: + +— Non, Sire: j’ignorais le désir de Votre Majesté, j’ignorais +surtout sa hâte de voir Belle-Île, et je ne me suis précautionné +en rien. + +— Vous avez un bateau à vous, cependant? + +— J’en ai cinq; mais ils sont tous, soit au Port, soit à +Paimbœuf, et, pour les rejoindre ou les faire arriver, il faut au +moins vingt-quatre heures. Ai-je besoin d’envoyer un courrier? +faut-il que je le fasse? + +— Attendez encore; laissez finir la fièvre; attendez à demain. + +— C’est vrai... Qui sait si demain nous n’aurons pas mille autres +idées? répliqua Fouquet, désormais hors de doute et fort pâle. + +Le roi tressaillit et allongea la main vers sa clochette; mais +Fouquet le prévint. + +— Sire, dit-il, j’ai la fièvre; je tremble de froid. Si je +demeure un moment de plus, je suis capable de m’évanouir. Je +demande à Votre Majesté la permission de m’aller cacher sous les +couvertures. + +— En effet, vous grelottez; c’est affligeant à voir. Allez, +monsieur Fouquet, allez. J’enverrai savoir de vos nouvelles. + +— Votre Majesté me comble. Dans une heure, je me trouverai +beaucoup mieux. + +— Je veux que quelqu’un vous reconduise, dit le roi. + +— Comme il vous plaira; je prendrais volontiers le bras de +quelqu’un. + +— Monsieur d’Artagnan! cria le roi en sonnant de sa clochette. + +— Oh! Sire, interrompit Fouquet en riant d’un air qui fit froid +au prince, vous me donnez un capitaine de mousquetaires pour me +conduire à mon logis? Honneur bien équivoque, Sire! Un simple +valet de pied, je vous prie. + +— Et pourquoi, monsieur Fouquet? M. d’Artagnan me reconduit bien, +moi! + +— Oui; mais, quand il vous reconduit, Sire, c’est pour vous +obéir, tandis que moi... + +— Eh bien? + +— Moi, s’il me faut rentrer chez moi avec votre chef des +mousquetaires, on dira que vous me faites arrêter. + +— Arrêter? répéta le roi, qui pâlit plus que Fouquet lui-même, +arrêter? oh!... + +— Eh? que ne dit-on pas! poursuivit Fouquet toujours riant; et je +gage qu’il se trouverait des gens assez méchants pour en rire? + +Cette saillie déconcerta le monarque. Fouquet fut assez habile ou +assez heureux pour que Louis XIV reculât devant l’apparence du +fait qu’il méditait. + +M. d’Artagnan, lorsqu’il parut, reçut l’ordre de désigner un +mousquetaire pour accompagner le surintendant. + +— Inutile, dit alors celui-ci: épée pour épée, j’aime autant +Gourville, qui m’attend en bas. Mais cela ne m’empêchera pas de +jouir de la société de M. d’Artagnan. Je suis bien aise qu’il voie +Belle-Île, lui qui se connaît si bien en fortifications. + +D’Artagnan s’inclina, ne comprenant plus rien à la scène. + +Fouquet salua encore, et sortit affectant toute la lenteur d’un +homme qui se promène. + +Une fois hors du château: + +— Je suis sauvé! dit-il. Oh! oui, tu verras Belle-Île, roi +déloyal, mais quand je n’y serai plus. + +Et il disparut. + +D’Artagnan était demeuré avec le roi. + +— Capitaine, lui dit Sa Majesté, vous allez suivre M. Fouquet à +cent pas. + +— Oui, Sire. + +— Il rentre chez lui. Vous irez chez lui. + +— Oui, Sire. + +— Vous l’arrêterez en mon nom, et vous l’enfermerez dans un +carrosse. + +— Dans un carrosse? Bien. + +— De telle façon qu’il ne puisse, en route, ni converser avec +quelqu’un, ni jeter des billets aux gens qu’il rencontrera. + +— Oh! voilà qui est difficile, Sire. + +— Non. + +— Pardon, Sire; je ne puis étouffer M. Fouquet, et, s’il demande +à respirer, je n’irai pas l’en empêcher en fermant glaces et +mantelets. Il jettera par les portières tous les cris et les +billets possibles. + +— Le cas est prévu, monsieur d’Artagnan; un carrosse avec un +treillis obviera aux deux inconvénients que vous signalez. + +— Un carrosse à treillis de fer? s’écria d’Artagnan. Mais on ne +fait pas un treillis de fer pour carrosse en une demi-heure, et +Votre Majesté me recommande d’aller tout de suite chez M. Fouquet. + +— Aussi le carrosse en question est-il tout fait. + +— Ah! c’est différent, dit le capitaine. Si le carrosse est tout +fait, très bien, on n’a qu’à le faire aller. + +— Il est tout attelé. + +— Ah! + +— Et le cocher, avec les piqueurs, attend dans la cour basse du +château. + +D’Artagnan s’inclina. + +— Il ne me reste, ajouta-t-il, qu’à demander au roi en quel +endroit on conduira M. Fouquet. + +— Au château d’Angers, d’abord. + +— Très bien. + +— Nous verrons ensuite. + +— Oui, Sire. + +— Monsieur d’Artagnan, un dernier mot: vous avez remarqué que, +pour faire cette prise de Fouquet, je n’emploie pas mes gardes, ce +dont M. de Gesvres sera furieux. + +— Votre Majesté n’emploie pas ses gardes, dit le capitaine un peu +humilié, parce qu’elle se défie de M. de Gesvres. Voilà! + +— C’est vous dire, monsieur, que j’ai confiance en vous. + +— Je le sais bien, Sire! et il est inutile de le faire valoir. + +— C’est seulement pour arriver à ceci, monsieur, qu’à partir de +ce moment, s’il arrivait que, par hasard, un hasard quelconque, +M. Fouquet s’évadât... on a vu de ces hasards-là, monsieur... + +— Oh! Sire, très souvent, mais pour les autres, pas pour moi. + +— Pourquoi pas pour vous? + +— Parce que moi, Sire, j’ai un instant voulu sauver M. Fouquet. + +Le roi frémit. + +— Parce que, continua le capitaine j’en avais le droit ayant +deviné le plan de Votre Majesté sans qu’elle m’en eût parlé, et +que je trouvais M. Fouquet intéressant. Or j’étais libre de lui +témoigner mon intérêt, à cet homme. + +— En vérité, monsieur, vous ne me rassurez point sur vos +services! + +— Si je l’eusse sauvé alors, j’étais parfaitement innocent: je +dis plus, j’eusse bien fait, car M. Fouquet n’est pas un méchant +homme. Mais il n’a pas voulu; sa destinée l’a entraîné; il a +laissé fuir l’heure de la liberté. Tant pis! Maintenant, j’ai des +ordres, j’obéirai à ces ordres, et M. Fouquet, vous pouvez le +considérer comme un homme arrêté. Il est au château d’Angers, +M. Fouquet. + +— Oh! vous ne le tenez pas encore, capitaine! + +— Cela me regarde; à chacun son métier, Sire; seulement, encore +une fois, réfléchissez. Donnez-vous sérieusement l’ordre d’arrêter +M. Fouquet, Sire? + +— Oui, mille fois oui! + +— Écrivez alors. + +— Voici la lettre. + +D’Artagnan la lut, salua le roi et sortit. + +Du haut de la terrasse, il aperçut Gourville qui passait l’air +joyeux, et se dirigeait vers la maison de M. Fouquet. + + + + +Chapitre CCXLVI — Le cheval blanc et le cheval noir + + +«Voilà qui est surprenant, se dit le capitaine: Gourville très +joyeux et courant les rues, quand il est à peu près certain que +M. Fouquet est en danger; quand il est à peu près certain que +c’est Gourville qui a prévenu M. Fouquet par le billet de tout à +l’heure, ce billet qui a été déchiré en mille morceaux sur la +terrasse, et livré aux vents par M. le surintendant. + +«Gourville se frotte les mains, c’est qu’il vient de faire quelque +habileté. D’où vient Gourville? + +«Gourville vient de la rue aux Herbes. Où va la rue aux Herbes?» + +Et d’Artagnan suivit, sur le faîte des maisons de Nantes dominées +par le château, la ligne tracée par les rues, comme il eût fait +sur un plan topographique; seulement au lieu de papier mort et +plat, vide et désert, la carte vivante se dressait en relief avec +des mouvements, les cris et les ombres des hommes et des choses. + +Au-delà de l’enceinte de la ville, les grandes plaines verdoyantes +s’étendaient bordant la Loire, et semblaient courir vers l’horizon +empourpré, que sillonnaient l’azur des eaux et le vert noirâtre +des marécages. + +Immédiatement après les portes de Nantes, deux chemins blancs +montaient en divergeant comme les doigts écartés d’une main +gigantesque. + +D’Artagnan, qui avait embrassé tout le panorama d’un coup d’œil +en traversant la terrasse, fut conduit par la ligne de la rue aux +Herbes à l’aboutissement d’un de ces chemins qui prenait naissance +sous la porte de Nantes. + +Encore un pas, et il allait descendre l’escalier de la terrasse +pour rentrer dans le donjon, prendre son carrosse à treillis, et +marcher vers la maison de Fouquet. + +Mais le hasard voulut que, au moment de se replonger dans +l’escalier, il fût attiré par un point mouvant qui gagnait du +terrain sur cette route. + +«Qu’est cela? se demanda le mousquetaire. Un cheval qui court, un +cheval échappé sans doute; comme il détale!» + +Le point mouvant se détacha de la route, et entra dans les pièces +de luzerne. + +«Un cheval blanc, continua le capitaine, qui venait de voir la +couleur ressortir lumineuse sur le fond sombre, et il est monté; +c’est quelque enfant dont le cheval a soif, et l’emporte vers +l’abreuvoir en diagonale.» + +Ces réflexions, rapides comme l’éclair, simultanées avec la +perception visuelle, d’Artagnan les avait déjà oubliées quand il +descendit les premières marches de l’escalier. + +Quelques parcelles de papier jonchaient les marches et +étincelaient sur la pierre noircie des degrés. + +«Eh! eh! se dit le capitaine, voici quelques-uns des fragments du +billet déchiré par M. Fouquet. Pauvre homme! il avait donné son +secret au vent; le vent n’en veut plus et le rapporte au roi. +Décidément, pauvre Fouquet, tu joues de malheur! la partie n’est +pas égale; la fortune est contre toi. L’étoile de Louis XIV +obscurcit la tienne; la couleuvre est plus forte ou plus habile +que l’écureuil.» + +D’Artagnan ramassa un de ces morceaux de papier toujours en +descendant. + +— Petite écriture de Gourville!! s’écria-t-il en examinant un des +fragments du billet, je ne m’étais pas trompé. + +Et il lut le mot _cheval_. + +— Tiens! fit-il. + +Et il en examina un autre, sur lequel pas une lettre n’était +tracée. + +Sur un troisième, il lut le mot _blanc_. + +— _Cheval blanc_, répéta-t-il, comme l’enfant qui épelle. Ah! mon +Dieu! s’écria le défiant esprit, cheval blanc! + +Et, semblable à ce grain de poudre qui, brûlant, se dilate en un +volume centuple, d’Artagnan, gonflé d’idées et de soupçons, +remonta rapidement vers la terrasse. + +Le cheval blanc courait, courait toujours dans la direction de la +Loire, à l’extrémité de laquelle, fondue dans les vapeurs de +l’eau, une petite voile apparaissait, balancée comme un atome. + +— Oh! oh! cria le mousquetaire, il n’y a qu’un homme qui fuit +pour courir aussi vite dans les terres labourées. Il n’y a qu’un +Fouquet, un financier, pour courir ainsi en plein jour sur un +cheval blanc... Il n’y a que le seigneur de Belle-Île pour se +sauver du côté de la mer, quand il y a des forêts si épaisses dans +les terres... Et il n’y a qu’un d’Artagnan au monde pour rattraper +M. Fouquet, qui a une demi-heure d’avance, et qui aura joint son +bateau avant une heure. + +Cela dit, le mousquetaire donna ordre que l’on menât grand train +le carrosse aux treillis de fer dans un bouquet de bois situé hors +de la ville. Il choisit son meilleur cheval, lui sauta sur le dos, +et courut par la rue aux Herbes, en prenant, non pas le chemin +qu’avait pris Fouquet, mais le bord même de la Loire, certain +qu’il était de gagner dix minutes sur le total du parcours, et de +joindre, à l’intersection des deux lignes, le fugitif qui ne +soupçonnerait pas d’être poursuivi de ce côté. + +Dans la rapidité de la course, et avec l’impatience du +persécuteur, s’animant comme à la chasse, comme à la guerre, +d’Artagnan, si doux, si bon pour Fouquet, se surprit à devenir +féroce et presque sanguinaire. + +Pendant longtemps, il courut sans apercevoir le cheval blanc; sa +fureur prenait les teintes de la rage, il doutait de lui, il +supposait que Fouquet s’était abîmé dans un chemin souterrain, ou +qu’il avait relayé le cheval blanc par un de ces fameux chevaux +noirs, rapides comme le vent, dont d’Artagnan, à Saint-Mandé, +avait tant de fois admiré, envié la légèreté vigoureuse. + +À ces moments-là, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait +jaillir des larmes, quand la selle brûlait, quand le cheval, +entamé dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler +sous ses pieds de derrière une pluie de sable fin et de cailloux, +d’Artagnan, se haussant sur l’étrier, et ne voyant rien sur l’eau, +rien sous les arbres, cherchait en l’air, comme un insensé. Il +devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il rêvait +chemins aériens, découverte du siècle suivant; il se rappelait +Dédale et ses vastes ailes, qui l’avaient sauvé des prisons de la +Crète. + +Un rauque soupir s’exhalait de ses lèvres. Il répétait, dévoré par +la crainte du ridicule: + +— Moi! moi! dupé par un Gourville, moi!... on dira que je +vieillis, on dira que j’ai reçu un million pour laisser fuir +Fouquet! + +Et il enfonçait ses deux éperons dans le ventre du cheval; il +venait de faire une lieue en deux minutes. Soudain, à l’extrémité +d’un pacage, derrière des haies, il vit une forme blanche qui se +montra, disparut, et demeura enfin visible sur un terrain plus +élevé. + +D’Artagnan tressaillit de joie; son esprit se rasséréna aussitôt. +Il essuya la sueur qui ruisselait de son front, desserra ses +genoux, libre desquels le cheval respira plus largement, et, +ramenant la bride, modéra l’allure du vigoureux animal, son +complice dans cette chasse à l’homme. Il put alors étudier la +forme de la route, et sa position quant à Fouquet. + +Le surintendant avait mis son cheval blanc hors d’haleine, en +traversant les terres molles. Il sentait le besoin de gagner un +sol plus dur, et tendait vers la route par la sécante la plus +courte. + +D’Artagnan, lui, n’avait qu’à marcher droit sous la rampe d’une +falaise qui le dérobait aux yeux de son ennemi; de sorte qu’il le +couperait à son arrivée sur la route. Là s’entamerait la course +réelle; là s’établirait la lutte. + +D’Artagnan fit respirer son cheval à pleins poumons. + +Il remarqua que le surintendant prenait le trot, c’est-à-dire +qu’il faisait aussi souffler sa monture. + +Mais on était trop pressé, de part et d’autre, pour demeurer +longtemps à cette allure. Le cheval blanc partit comme une flèche +quand il toucha un terrain plus résistant. + +D’Artagnan baissa la main, et son cheval noir prit le galop. Tous +deux suivaient la même route; les quadruples échos de la course se +confondaient; M. Fouquet n’avait pas encore aperçu d’Artagnan. + +Mais, à la sortie de la rampe, un seul écho frappa l’air, c’était +celui des pas de d’Artagnan, qui roulait comme un tonnerre. + +Fouquet se retourna; il vit à cent pas derrière lui, en arrière, +son ennemi, penché sur le cou de son coursier. Plus de doute; le +baudrier reluisant, la casaque rouge, c’était un mousquetaire; +Fouquet baissa la tête aussi, et son cheval blanc mit vingt pieds +de plus entre son adversaire et lui. + +«Oh! mais, pensa d’Artagnan inquiet, ce n’est pas un cheval +ordinaire que monte là Fouquet, attention!» Et, attentif, il +examina, de son œil infaillible, l’allure et les moyens de ce +coursier. + +Croupe ronde, queue maigre et tendue, jambes maigres et sèches +comme des fils d’acier, sabots plus durs que du marbre. + +Il éperonna le sien, mais la distance entre les deux resta la +même. + +D’Artagnan écouta profondément: pas un souffle du cheval ne lui +parvenait, et, pourtant, il fendait le vent. + +Le cheval noir, au contraire, commençait à râler comme un accès de +toux. + +«Il faut crever mon cheval, mais arriver», pensa le mousquetaire. + +Et il se mit à scier la bouche du pauvre animal, tandis qu’avec +ses éperons il fouillait sa peau sanglante. + +Le cheval, désespéré, gagna vingt toises, et arriva sur Fouquet à +la portée du pistolet. + +«Courage! se dit le mousquetaire, courage! le blanc s’affaiblira +peut-être; et, si le cheval ne tombe pas, le maître finira par +tomber.» + +Mais cheval et homme restèrent droits, unis, prenant peu à peu +l’avantage. + +D’Artagnan poussa un cri sauvage qui fit retourner Fouquet, dont +la monture s’animait encore. + +— Fameux cheval! enragé cavalier, gronda le capitaine. Holà! +mordioux, monsieur Fouquet, holà! de par le roi! + +Fouquet ne répondit pas. + +— M’entendez-vous? hurla d’Artagnan. + +Le cheval venait de faire un faux pas. + +— Pardieu! répliqua laconiquement Fouquet. + +Et de courir. + +D’Artagnan faillit devenir fou; le sang afflua bouillant à ses +tempes, à ses yeux. + +— De par le roi! s’écria-t-il encore, arrêtez, ou je vous abats +d’un coup de pistolet. + +— Faites, répondit M. Fouquet volant toujours. + +D’Artagnan saisit un de ses pistolets et l’arma, espérant que le +bruit de la platine arrêterait son ennemi. + +— Vous avez des pistolets aussi, dit-il, défendez-vous. + +Fouquet se retourna effectivement au bruit, et, regardant +d’Artagnan bien en face, ouvrit, de sa main droite, l’habit qui +lui serrait le corps; il ne toucha pas à ses fontes. + +Il y avait vingt pas entre eux deux. + +— Mordioux! dit d’Artagnan, je ne vous assassinerai pas; si vous +ne voulez pas tirer sur moi, rendez-vous! Qu’est-ce que la prison? + +— J’aime mieux mourir, répondit Fouquet; je souffrirai moins. + +D’Artagnan, ivre de désespoir, jeta son pistolet sur la route. + +— Je vous prendrai vif, dit-il. + +Et, par un prodige dont cet incomparable cavalier était seul +capable, il mena son cheval à dix pas du cheval blanc; déjà il +étendait la main pour saisir sa proie. + +— Voyons, tuez-moi c’est plus humain, dit Fouquet. + +— Non! vivant, vivant! murmura le capitaine. + +Son cheval fit un faux pas pour la seconde fois; celui de Fouquet +prit l’avance. + +C’était un spectacle inouï, que cette course entre deux chevaux +qui ne vivaient que par la volonté de leurs cavaliers. + +Au galop furieux avaient succédé le grand trot, puis le trot +simple. + +Et la course paraissait aussi vive à ces deux athlètes harassés. +D’Artagnan, poussé à bout, saisit le second pistolet et ajusta le +cheval blanc. + +— À votre cheval! pas à vous! cria-t-il à Fouquet. + +Et il tira. L’animal fut atteint dans la croupe; il fit un bond +furieux et se cabra. + +Le cheval de d’Artagnan tomba mort. + +«Je suis déshonoré, pensa le mousquetaire, je suis un misérable; +par pitié, monsieur Fouquet, jetez-moi un de vos pistolets, que je +me brûle la cervelle!» + +Fouquet se remit à courir. + +— Par grâce! par grâce! s’écria d’Artagnan, ce que vous ne voulez +pas en ce moment, je le ferai dans une heure; mais ici, sur cette +route, je meurs bravement, je meurs estimé; rendez-moi ce service, +monsieur Fouquet. + +Fouquet ne répondit pas et continua de trotter. + +D’Artagnan se mit à courir après son ennemi. + +Successivement il jeta par terre son chapeau, son habit, qui +l’embarrassaient, puis son fourreau d’épée, qui battait entre ses +jambes. + +L’épée à la main lui devint trop lourde, il la jeta comme le +fourreau. + +Le cheval blanc râlait; d’Artagnan gagnait sur lui. + +Du trot, l’animal, épuisé, passa au petit pas avec des vertiges +qui secouaient sa tête; le sang venait à sa bouche avec l’écume. + +D’Artagnan fit un effort désespéré, sauta sur Fouquet, et le prit +par la jambe en disant d’une voix entrecoupée, haletante: + +— Je vous arrête au nom du roi: cassez-moi la tête, nous aurons +tous deux fait notre devoir. + +Fouquet lança loin de lui, dans la rivière, les deux pistolets +dont d’Artagnan eût pu se saisir, et, mettant pied à terre: + +— Je suis votre prisonnier, monsieur, dit-il; voulez-vous prendre +mon bras, car vous allez vous évanouir? + +— Merci, murmura d’Artagnan, qui effectivement, sentit la terre +manquer sous lui et le ciel fondre sur sa tête. + +Et il roula sur le sable, à bout d’haleine et de forces. + +Fouquet descendit le talus de la rivière, puisa de l’eau dans son +chapeau, vint rafraîchir les tempes du mousquetaire, et lui glissa +quelques gouttes fraîches entre les lèvres. + +D’Artagnan se releva, cherchant autour de lui d’un œil égaré. + +Il vit Fouquet agenouillé, son chapeau humide à la main et +souriant avec une ineffable douceur. + +— Vous ne vous êtes pas enfui! cria-t-il. Oh! monsieur, le vrai +roi par la loyauté, par le cœur, par l’âme, ce n’est pas Louis du +Louvre, ni Philippe de Sainte-Marguerite, c’est vous, le proscrit, +le condamné! + +— Moi qui ne suis perdu aujourd’hui que par une seule faute, +monsieur d’Artagnan. + +— Laquelle, mon Dieu? + +— J’aurais dû vous avoir pour ami. Mais comment allons-nous faire +pour retourner à Nantes? Nous en sommes bien loin. + +— C’est vrai, fit d’Artagnan pensif et sombre. + +— Le cheval blanc reviendra peut-être; c’était un si bon cheval! +Montez dessus, monsieur d’Artagnan; moi, j’irai à pied jusqu’à ce +que vous soyez reposé. + +— Pauvre bête! blessée! dit le mousquetaire. + +— Il ira, vous dis-je, je le connais; faisons mieux, montons +dessus tous deux. + +— Essayons, dit le capitaine. + +Mais ils n’eurent pas plutôt chargé l’animal de ce poids double, +qu’il vacilla, puis se remit et marcha quelques minutes, puis +chancela encore et s’abattit à côté du cheval noir, qu’il venait +de joindre. + +— Nous irons à pied, le destin le veut; la promenade sera +superbe, reprit Fouquet en passant son bras sous celui de +d’Artagnan. + +— Mordioux! s’écria celui-ci, l’œil fixe, le sourcil froncé, le +cœur gros. Vilaine journée! + +Ils firent lentement les quatre lieues qui les séparaient du bois, +derrière lequel les attendait le carrosse avec une escorte. + +Lorsque Fouquet aperçut cette sinistre machine, il dit à +d’Artagnan, qui baissait les yeux, comme honteux pour Louis XIV: + +— Voilà une idée qui n’est pas d’un brave homme, capitaine +d’Artagnan, elle n’est pas de vous. Pourquoi ces grillages? +dit-il. + +— Pour vous empêcher de jeter des billets au-dehors. + +— Ingénieux! + +— Mais vous pouvez parler si vous ne pouvez pas écrire, dit +d’Artagnan. + +— Parler à vous! + +— Mais... si vous voulez. + +Fouquet rêva un moment; puis, regardant le capitaine en face: + +— Un seul mot, dit-il, le retiendrez-vous?... + +— Je le retiendrai. + +— Le direz-vous à qui je veux? + +— Je le dirai. + +— Saint-Mandé! articula tout bas Fouquet. + +— Bien. Pour qui? + +— Pour Mme de Bellière ou Pélisson. + +— C’est fait. + +Le carrosse traversa Nantes et prit la route d’Angers. + + + + +Chapitre CCXLVII — Où l’écureuil tombe, où la couleuvre vole + + +Il était deux heures de l’après-midi. Le roi, plein d’impatience, +allait de son cabinet à la terrasse et quelquefois ouvrait la +porte du corridor pour voir ce que faisaient ses secrétaires. + +M. Colbert, assis à la place même où M. de Saint-Aignan était +resté si longtemps le matin, causait à voix basse avec +M. de Brienne. + +Le roi ouvrit brusquement la porte, et, s’adressant à eux: + +— Que dites-vous? demanda-t-il. + +— Nous parlons de la première séance des États, dit M. de Brienne +en se levant. + +— Très bien! repartit le roi. + +Et il rentra. + +Cinq minutes après, le bruit de la clochette rappela Rose, dont +c’était l’heure. + +— Avez-vous fini vos copies? demanda le roi. + +— Pas encore, Sire. + +— Voyez donc si M. d’Artagnan est revenu. + +— Pas encore, Sire. + +— C’est étrange! murmura le roi. Appelez M. Colbert. + +Colbert entra; il attendait ce moment depuis le matin. + +— Monsieur Colbert, dit le roi très vivement, il faudrait +pourtant savoir ce que M. d’Artagnan est devenu. + +Colbert, de sa voix calme: + +— Où le roi veut-il que je le fasse chercher? dit-il. + +— Eh! monsieur, ne savez-vous à quel endroit je l’avais envoyé? +répondit aigrement Louis. + +— Votre Majesté ne me l’a pas dit. + +— Monsieur, il est de ces choses que l’on devine, et vous +surtout, vous les devinez. + +— J’ai pu supposer, Sire; mais je ne me serais pas permis de +deviner tout à fait. + +Colbert finissait à peine ces mots, qu’une voix bien plus rude que +celle du roi interrompit la conversation commencée entre le +monarque et le commis. + +— D’Artagnan! cria le roi tout joyeux. + +D’Artagnan, pâle et de furieuse humeur, dit au roi: + +— Sire, est-ce que c’est Votre Majesté qui a donné des ordres à +mes mousquetaires? + +— Quels ordres? fit le roi. + +— Au sujet de la maison de M. Fouquet? + +— Aucun! répliqua Louis. + +— Ah! ah! dit d’Artagnan en mordant sa moustache. Je ne m’étais +pas trompé; c’est Monsieur. + +Et il désignait Colbert. + +— Quel ordre? Voyons! dit le roi. + +— Ordre de bouleverser toute une maison, de battre les +domestiques et officiers de M. Fouquet, de forcer les tiroirs, de +mettre à sac un logis paisible; mordioux! ordre de sauvage! + +— Monsieur! fit Colbert très pâle. + +— Monsieur, interrompit d’Artagnan, le roi seul, entendez-vous, +le roi seul a le droit de commander à mes mousquetaires; mais, +quant à vous, je vous le défends, et je vous le dis devant Sa +Majesté; des gentilshommes qui portent l’épée ne sont pas des +bélîtres qui ont la plume à l’oreille. + +— D’Artagnan! d’Artagnan! murmura le roi. + +— C’est humiliant, poursuivit le mousquetaire; mes soldats sont +déshonorés. Je ne commande pas à des reîtres, moi, ou à des commis +de l’intendance, mordioux! + +— Mais qu’y a-t-il? Voyons! dit le roi avec autorité. + +— Il y a, Sire, que Monsieur, Monsieur, qui n’a pu deviner les +ordres de Votre Majesté, et qui, par conséquent, n’a pas su que +j’arrêtais M. Fouquet, Monsieur, qui a fait faire la cage de fer à +son patron d’hier, a expédié M. de Roncherat dans le logis de +M. Fouquet, et que, pour enlever les papiers du surintendant, on a +enlevé tous les meubles. Mes mousquetaires étaient autour de la +maison depuis le matin. Voilà mes ordres. Pourquoi s’est-on permis +de les faire entrer dedans? Pourquoi, en les forçant d’assister à +ce pillage, les en a-t-on rendus complices? Mordioux! nous servons +le roi, nous autres, mais nous ne servons pas M. Colbert! + +— Monsieur d’Artagnan, dit le roi sévèrement, prenez garde, ce +n’est pas en ma présence que de pareilles explications, faites sur +ce ton, doivent avoir lieu. + +— J’ai agi pour le bien du roi, dit Colbert d’une voix altérée; +il m’est dur d’être traité de la sorte par un officier de Sa +Majesté, et cela sans vengeance, à cause du respect que je dois au +roi. + +— Le respect que vous devez au roi! s’écria d’Artagnan, dont les +yeux flamboyèrent, consiste d’abord à faire respecter son +autorité, à faire chérir sa personne. Tout agent d’un pouvoir sans +contrôle représente ce pouvoir, et, quand les peuples maudissent +la main qui les frappe, c’est à la main royale que Dieu fait +reproche, entendez-vous? Faut-il qu’un soldat endurci depuis +quarante années aux plaies et au sang vous donne cette leçon, +monsieur? faut-il que la miséricorde soit de mon côté, la férocité +du vôtre? Vous avez fait arrêter, lier, emprisonner des innocents! + +— Les complices peut-être de M. Fouquet, dit Colbert. + +— Qui vous dit que M. Fouquet ait des complices, et même qu’il +soit coupable? Le roi seul le sait, sa justice n’est pas aveugle. +Quand il dira: «Arrêtez, emprisonnez telles gens», alors on +obéira. Ne me parlez donc plus du respect que vous portez au roi, +et prenez garde à vos paroles, si par hasard elles semblent +renfermer quelques menaces, car le roi ne laisse pas menacer ceux +qui le servent bien par ceux qui le desservent, et, au cas où +j’aurais, ce qu’à Dieu ne plaise! un maître aussi ingrat, je me +ferais respecter moi-même. + +Cela dit, d’Artagnan se campa fièrement dans le cabinet du roi, +l’œil allumé, la main sur l’épée, la lèvre frémissante, affectant +bien plus de colère encore qu’il n’en ressentait. + +Colbert, humilié, dévoré de rage, salua le roi, comme pour lui +demander la permission de se retirer. + +Le roi, contrarié dans son orgueil et dans sa curiosité, ne savait +encore quel parti prendre. D’Artagnan le vit hésiter. Rester plus +longtemps eût été une faute; il fallait obtenir un triomphe sur +Colbert, et le seul moyen était de piquer si bien et si fort au +vif le roi, qu’il ne restât plus à Sa Majesté d’autre sortie que +de choisir entre l’un ou l’autre antagoniste. + +D’Artagnan, donc, s’inclina comme Colbert; mais le roi qui tenait, +avant toute chose, à savoir des nouvelles bien exactes, bien +détaillées, de l’arrestation du surintendant des finances, de +celui qui l’avait fait trembler un moment, le roi, comprenant que +la bouderie de d’Artagnan allait l’obliger à remettre à un quart +d’heure au moins les détails qu’il brûlait de connaître; Louis, +disons-nous, oublia Colbert, qui n’avait rien à dire de bien neuf, +et rappela son capitaine des mousquetaires. + +— Voyons, monsieur, dit-il, faites d’abord votre commission, vous +vous reposerez après. + +D’Artagnan, qui allait franchir la porte, s’arrêta à la voix du +roi, revint sur ses pas, et Colbert fut contraint de partir. Son +visage prit une teinte de pourpre; ses yeux noirs et méchants +brillèrent d’un feu sombre sous leurs épais sourcils; il allongea +le pas, s’inclina devant le roi, se redressa à demi en passant +devant d’Artagnan, et partit la mort dans le cœur. + +D’Artagnan, demeuré seul avec le roi, s’adoucit à l’instant même, +et, composant son visage: + +— Sire, dit-il, vous êtes un jeune roi. C’est à l’aurore que +l’homme devine si la journée sera belle ou triste. Comment, Sire, +les peuples que la main de Dieu a rangés sous votre loi +augureront-ils de votre règne, si, entre vous et eux, vous laissez +agir des ministres de colère et de violence? Mais, parlons de moi, +Sire; laissons une discussion qui vous paraît oiseuse, +inconvenante, peut-être. Parlons de moi. J’ai arrêté M. Fouquet. + +— Vous y avez mis le temps, fit le roi avec aigreur. + +D’Artagnan regarda le roi. + +— Je vois que je me suis mal exprimé, dit-il. J’ai annoncé à +Votre Majesté que j’avais arrêté M. Fouquet? + +— Oui; eh bien? + +— Eh bien! j’aurais dû dire à Votre Majesté que M. Fouquet +m’avait arrêté, ç’aurait été plus juste. Je rétablis donc la +vérité: j’ai été arrêté par M. Fouquet. + +Ce fut le tour de Louis XIV d’être surpris. D’Artagnan, de son +coup d’œil si prompt, apprécia ce qui se passait dans l’esprit du +maître. Il ne lui donna pas le temps de questionner. Il raconta +avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait +peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite, +la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du +surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt +fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la +prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui +voulait lui ravir sa liberté. + +À mesure que le capitaine des mousquetaires parlait, le roi +s’agitait, dévorant ses paroles et faisant claquer l’extrémité de +ses ongles les uns contre les autres. + +— Il en résulte donc, Sire, à mes yeux du moins, qu’un homme qui +se conduit ainsi est un galant homme et ne peut être un ennemi du +roi. Voilà mon opinion, je le répète à Votre Majesté. Je sais que +le roi va me dire, et je m’incline: «La raison d’État.» Soit! +c’est à mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, j’ai +reçu ma consigne; la consigne est exécutée, bien malgré moi, c’est +vrai; mais elle l’est. Je me tais. + +— Où est M. Fouquet en ce moment? demanda Louis après un moment +de silence. + +— M. Fouquet, Sire, répondit d’Artagnan, est dans la cage de fer +que M. Colbert lui a fait préparer, et roule au galop de quatre +vigoureux chevaux sur la route d’Angers. + +— Pourquoi l’avez-vous quitté en route? + +— Parce que Sa Majesté ne m’avait pas dit d’aller à Angers. La +preuve, la meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que le roi +me cherchait tout à l’heure... Et puis j’avais une autre raison. + +— Laquelle? + +— Moi étant là, ce pauvre M. Fouquet n’eût jamais tenté de +s’évader. + +— Eh bien? s’écria le roi avec stupéfaction. + +— Votre Majesté doit comprendre, et comprend certainement, que +mon plus vif désir est de savoir M. Fouquet en liberté. Je l’ai +donné à un de mes brigadiers, le plus maladroit que j’aie pu +trouver parmi mes mousquetaires, afin que le prisonnier se sauve. + +— Êtes-vous fou, monsieur d’Artagnan? s’écria le roi en croisant +les bras sur sa poitrine; dit-on de pareilles énormités quand on a +le malheur de les penser? + +— Ah! Sire, vous n’attendez pas sans doute de moi que je sois +l’ennemi de M. Fouquet, après ce qu’il vient de faire pour moi et +pour vous? Non, ne me le donnez jamais à garder si vous tenez à ce +qu’il reste sous les verrous; si bien grillée que soit la cage, +l’oiseau finirait par s’envoler. + +— Je suis surpris, dit le roi d’une voix sombre, que vous n’ayez +pas tout de suite suivi la fortune de celui que M. Fouquet voulait +mettre sur mon trône. Vous aviez là tout ce qu’il vous faut: +affection et reconnaissance. À mon service, monsieur, on trouve un +maître. + +— Si M. Fouquet ne vous fût pas allé chercher à la Bastille, +Sire, répliqua d’Artagnan d’une voix fortement accentuée, un seul +homme y fût allé, et, cet homme, c’est moi; vous le savez bien, +Sire. + +Le roi s’arrêta. Devant cette parole si franche, si vraie, de son +capitaine des mousquetaires, il n’y avait rien à objecter. Le roi, +en entendant d’Artagnan, se rappela le d’Artagnan d’autrefois, +celui qui, au Palais-Royal, se tenait caché derrière les rideaux +de son lit, quand le peuple de Paris, conduit par le cardinal de +Retz, venait s’assurer de la présence du roi; d’Artagnan qu’il +saluait de la main à la portière de son carrosse, lorsqu’il se +rendait à Notre-Dame en rentrant à Paris; le soldat qui l’avait +quitté à Blois; le lieutenant qu’il avait appelé près de lui, +quand la mort de Mazarin lui rendait le pouvoir; l’homme qu’il +avait toujours trouvé loyal, courageux et dévoué. + +Louis s’avança vers la porte, et appela Colbert. + +Colbert n’avait pas quitté le corridor où travaillaient les +secrétaires. Colbert parut. + +— Colbert, vous avez fait faire une perquisition chez M. Fouquet? + +— Oui, Sire. + +— Qu’a-t-elle produit? + +— M. de Roncherat, envoyé avec les mousquetaires de Votre +Majesté, m’a remis des papiers, répliqua Colbert. + +— Je les verrai... Vous allez me donner votre main. + +— Ma main, Sire! + +— Oui, pour que je la mette dans celle de M. d’Artagnan. En +effet, d’Artagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers +le soldat, qui, à la vue du commis avait repris son attitude +hautaine, vous ne connaissez pas l’homme que voici; faites +connaissance. + +Et il lui montrait Colbert. + +— C’est un médiocre serviteur dans les positions subalternes, +mais ce sera un grand homme si je l’élève au premier rang. + +— Sire! balbutia Colbert, éperdu de plaisir et de crainte. + +— J’ai compris pourquoi, murmura d’Artagnan à l’oreille du roi: +il était jaloux? + +— Précisément, et sa jalousie lui liait les ailes. + +— Ce sera désormais un serpent ailé, grommela le mousquetaire +avec un reste de haine contre son adversaire de tout à l’heure. + +Mais Colbert, s’approchant de lui, offrit à ses yeux une +physionomie si différente de celle qu’il avait l’habitude de lui +voir; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent +l’expression d’une si noble intelligence, que d’Artagnan, +connaisseur en physionomies, fut ému, presque changé dans ses +convictions. + +Colbert lui serrait la main. + +— Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majesté +connaît les hommes. L’opposition acharnée que j’ai déployée, +jusqu’à ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve +que j’avais en vue de préparer à mon roi un grand règne; à mon +pays, un grand bien-être. J’ai beaucoup d’idées, monsieur +d’Artagnan; vous les verrez éclore au soleil de la paix publique; +et, si je n’ai pas la certitude et le bonheur de conquérir +l’amitié des hommes honnêtes, je suis au moins certain, monsieur, +que j’obtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je +donnerais ma vie. + +Ce changement, cette élévation subite, cette approbation muette du +roi, donnèrent beaucoup à penser au mousquetaire. Il salua fort +civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue. + +Le roi, les voyant réconciliés, les congédia, ils sortirent +ensemble. + +Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arrêtant le +capitaine, lui dit: + +— Est-il possible, monsieur d’Artagnan, qu’avec un œil comme le +vôtre, vous n’ayez pas, du premier coup, à la première inspection, +reconnu qui je suis? + +— Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil +qu’on a dans l’œil empêche de voir les plus ardents brasiers. +L’homme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en +êtes là, pourquoi continueriez-vous à persécuter celui qui vient +de tomber en disgrâce et tomber de si haut? + +— Moi, monsieur? dit Colbert. Oh! monsieur, je ne le persécuterai +jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer +seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j’ai la +confiance la plus entière dans mon mérite; parce que je sais que +tout l’or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j’aime à +voir l’or du roi; parce que, si je vis trente ans, en trente ans, +pas un denier ne me restera dans la main; parce qu’avec cet or, +moi, je bâtirai des greniers, des édifices, des villes, je +creuserai des ports; parce que je créerai une marine, j’équiperai +des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les +plus éloignés; parce que je créerai des bibliothèques, des +académies; parce que je ferai de la France le premier pays du +monde et le plus riche. Voilà les motifs de mon animosité contre +M. Fouquet, qui m’empêchait d’agir. Et puis, quand je serai grand +et fort, quand la France sera grande et forte, à mon tour, je +crierai: «Miséricorde!» + +— Miséricorde! avez-vous dit? Alors demandons au roi sa liberté. +Le roi ne l’accable aujourd’hui qu’à cause de vous. + +Colbert releva encore une fois la tête. + +— Monsieur, dit-il, vous savez bien qu’il n’en est rien, et que +le roi a des inimitiés personnelles contre M. Fouquet; ce n’est +pas à moi de vous l’apprendre. + +— Le roi se lassera, il oubliera. + +— Le roi n’oublie jamais, monsieur d’Artagnan... Tenez, le roi +appelle et va donner un ordre; je ne l’ai pas influencé, n’est-ce +pas? Écoutez. + +Le roi appelait en effet ses secrétaires. + +— Monsieur d’Artagnan? dit-il. + +— Me voilà, Sire. + +— Donnez vingt de vos mousquetaires à M. de Saint-Aignan, pour +qu’ils fassent garde à M. Fouquet. + +D’Artagnan et Colbert échangèrent un regard. + +— Et d’Angers, continua le roi, on conduira le prisonnier à la +Bastille de Paris. + +— Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre. + +— Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes +quiconque parlera bas, chemin faisant, à M. Fouquet. + +— Mais moi, Sire? dit le duc. + +— Vous, monsieur, vous ne parlerez qu’en présence des +mousquetaires. + +Le duc s’inclina et sortit pour faire exécuter l’ordre. + +D’Artagnan allait se retirer aussi; le roi l’arrêta. + +— Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de +l’île et du fief de Belle-Île-en-Mer. + +— Oui, Sire. Moi seul? + +— Vous prendrez autant de troupes qu’il en faut pour ne pas +rester en échec, si la place tenait. + +Un murmure d’incrédulité adulatrice se fit entendre dans le groupe +des courtisans. + +— Cela s’est vu, dit d’Artagnan. + +— Je l’ai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus +le voir. Vous m’avez entendu? Allez, monsieur et ne revenez ici +qu’avec les clefs de la place. + +Colbert s’approcha de d’Artagnan. + +— Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous +dégrossit le bâton de maréchal. + +— Pourquoi dites-vous ces mots: _Si vous la faites bien?_ + +— Parce qu’elle est difficile. + +— Ah! en quoi? + +— Vous avez des amis dans Belle-Île, monsieur d’Artagnan, et ce +n’est pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps +d’un ami pour parvenir. + +D’Artagnan baissa la tête, tandis que Colbert retournait auprès du +roi. + +Un quart d’heure après, le capitaine reçut l’ordre écrit de faire +sauter Belle-Île en cas de résistance, et le droit de justice +haute et basse sur tous les habitants ou _réfugiés_, avec +injonction de n’en pas laisser échapper un seul. + +«Colbert avait raison, pensa d’Artagnan; mon bâton de maréchal de +France coûterait la vie à mes deux amis. Seulement, on oublie que +mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu’ils +n’attendent pas la main de l’oiseleur pour déployer leurs ailes. +Cette main, je la leur montrerai si bien, qu’ils auront le temps +de la voir. Pauvre Porthos! pauvre Aramis! Non, ma fortune ne vous +coûtera pas une plume de l’aile.» + +Ayant ainsi conclu, d’Artagnan rassembla l’armée royale, la fit +embarquer à Paimbœuf, et mit à la voile sans perdre un moment. + + + + +Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer + + +À l’extrémité du môle, sur la promenade que bat la mer furieuse au +flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d’un +ton animé et expansif, sans que nul être humain pût entendre leurs +paroles, enlevées qu’elles étaient une à une par les rafales du +vent, avec la blanche écume arrachée aux crêtes des flots. + +Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l’océan, +rougi comme un creuset gigantesque. + +Parfois, l’un des hommes se tournait vers l’est, interrogeant la +mer avec une sombre inquiétude. + +L’autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait +chercher à deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous +deux agitant de sombres pensées, ils reprenaient leur promenade. + +Ces deux hommes, tout le monde les a déjà reconnus, étaient nos +proscrits, Porthos et Aramis, réfugiés à Belle-Île depuis la ruine +des espérances, depuis la déconfiture du vaste plan de +M. d’Herblay. + +— Vous avez beau dire, mon cher Aramis, répétait Porthos en +aspirant vigoureusement l’air salin dont il gonflait sa puissante +poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce n’est pas une chose +ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les +bateaux de pêche qui étaient partis. Il n’y a pas d’orage en mer. +Le temps est resté constamment calme, pas la plus légère +tourmente, et, eussions-nous essuyé une tempête, toutes nos +barques n’auraient pas sombré. Je vous le répète, c’est étrange, +et cette disparition complète m’étonne, vous dis-je. + +— C’est vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos. +C’est vrai, il y a quelque chose d’étrange là-dessous. + +— Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l’assentiment de l’évêque +de Vannes semblait élargir les idées, de plus, avez-vous remarqué +que, si les barques avaient péri, il n’est revenu aucune épave au +rivage? + +— Je l’ai remarqué comme vous. + +— Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui +restaient dans toute l’île et que j’ai envoyées à la recherche des +autres... + +Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un +mouvement si brusque, que Porthos s’arrêta comme stupéfait. + +— Que dites-vous là, Porthos! Quoi! vous avez envoyé les deux +barques... + +— À la recherche des autres; mais oui, répondit tout simplement +Porthos. + +— Malheureux! qu’avez-vous fait? Alors, nous sommes perdus! +s’écria l’évêque. + +— Perdus!... Plaît-il? fit Porthos effaré. Pourquoi perdus, +Aramis? pourquoi sommes-nous perdus? + +Aramis se mordit les lèvres. + +— Rien, rien. Pardon, je voulais dire... + +— Quoi? + +— Que, si nous voulions, s’il nous prenait fantaisie de faire une +promenade en mer, nous ne le pourrions pas. + +— Bon! Voilà qui vous tourmente? Beau plaisir, ma foi! Quant à +moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce n’est pas, +certes, le plus ou moins d’agrément que l’on peut prendre à +Belle-Île; ce que je regrette, Aramis, c’est Pierrefonds, c’est +Bracieux, c’est le Vallon, c’est ma belle France: ici, l’on n’est +pas en France, mon cher ami; on est je ne sais où. Oh! je puis +vous le dire dans toute la sincérité de mon âme, et votre +affection excusera ma franchise; mais je vous déclare que je ne +suis pas heureux à Belle-Île; non, vraiment, je ne suis pas +heureux, moi! + +Aramis soupira tout bas. + +— Cher ami, répondit-il, voilà pourquoi il est bien triste que +vous ayez envoyé les deux barques qui nous restaient à la +recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les +eussiez pas expédiées pour faire cette découverte, nous fussions +partis. + +— Partis! Et la consigne, Aramis? + +— Quelle consigne? + +— Parbleu! la consigne que vous me répétiez toujours et à tout +propos: que nous gardions Belle-Île contre l’usurpateur; vous +savez bien. + +— C’est vrai, murmura encore Aramis. + +— Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir, +et que l’envoi des barques à la recherche des bateaux ne nous +préjudice en rien. + +Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui d’un +goéland, plana longtemps sur la mer, interrogeant l’espace et +cherchant à percer l’horizon. + +— Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait à son +idée, et qui y tenait d’autant plus que l’évêque l’avait trouvée +exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur +ce qui peut être arrivé aux malheureux bateaux. Je suis assailli +de cris et de plaintes partout où je passe; les enfants pleurent +en voyant les femmes se désoler, comme si je pouvais rendre les +pères, les époux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que +dois-je leur répondre? + +— Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien. + +Cette réponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en +grommelant quelques mots de mauvaise humeur. + +Aramis arrêta le vaillant soldat. + +— Vous souvenez-vous, dit-il avec mélancolie, en serrant les deux +mains du géant dans les siennes avec une affectueuse cordialité; +vous souvenez-vous, ami, qu’aux beaux jours de notre jeunesse, +alors que nous étions forts et vaillants, les deux autres et nous, +vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie +de retourner en France, cette nappe d’eau salée ne nous eût pas +arrêtés? + +— Oh! fit Porthos, six lieues! + +— Si vous m’eussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous resté +à terre, Porthos? + +— Non, par Dieu point, Aramis! Mais aujourd’hui, quelle planche +nous faudrait, cher ami, à moi surtout! + +Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant d’orgueil, un coup +d’œil sur sa colossale rotondité. + +— Est-ce que, sérieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu +à Belle-Île? et ne préféreriez-vous pas les douceurs de votre +demeure, de votre palais épiscopal de Vannes? Allons, avouez-le. + +— Non, répondit Aramis, sans oser regarder Porthos. + +— Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgré les +efforts qu’il fit pour le contenir, s’échappa bruyamment de sa +poitrine. Restons, restons! Et cependant, ajouta-t-il, et +cependant, si on voulait bien, mais, là, bien nettement, si l’on +avait une idée bien fixe, bien arrêtée de retourner en France, et +que l’on n’eût pas de bateaux... + +— Avez-vous remarqué une autre chose, mon ami? c’est que, depuis +la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos +pêcheurs ne sont pas revenus, il n’est pas abordé un seul canot +sur les rivages de l’île? + +— Oui, certes, vous avez raison. Je l’ai remarqué aussi, moi, et +l’observation était facile à faire; car, avant ces deux jours +funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par +douzaines. + +— Il faudra s’informer, fit tout à coup Aramis avec attention. +Quand je devrais faire construire un radeau... + +— Mais il y a des canots, cher ami; voulez-vous que j’en monte +un? + +— Un canot... un canot!... Y pensez-vous, Porthos? Un canot pour +chavirer? Non, non, répliqua l’évêque de Vannes, ce n’est pas +notre métier, à nous, de passer sur les lames. Attendons, +attendons. + +Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes d’une +agitation toujours croissante. + +Porthos, qui se fatiguait à suivre chacun des mouvements fiévreux +de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne +comprenait rien à cette sorte d’exaspération qui se trahissait par +des soubresauts continuels, Porthos l’arrêta. + +— Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il; placez-vous là, près +de moi, Aramis, et, je vous en conjure une dernière fois, +expliquez-moi, de manière à me le faire bien comprendre, +expliquez-moi ce que nous faisons ici. + +— Porthos... dit Aramis embarrassé. + +— Je sais que le faux roi a voulu détrôner le vrai roi. C’est +dit, c’est compris. Eh bien?... + +— Oui, fit Aramis. + +— Je sais que le faux roi a projeté de vendre Belle-Île aux +Anglais. C’est encore compris. + +— Oui. + +— Je sais que, nous autres ingénieurs et capitaines, nous sommes +venus nous jeter dans Belle-Île, prendre la direction des travaux +et le commandement des dix compagnies levées, soldées et obéissant +à M. Fouquet, ou plutôt des dix compagnies de son gendre. Tout +cela est encore compris. + +Aramis se leva impatienté. On eût dit un lion importuné par un +moucheron. + +Porthos le retint par le bras. + +— Mais je ne comprends pas, ce que, malgré tous mes efforts +d’esprit, toutes mes réflexions, je ne puis comprendre, et ce que +je ne comprendrai jamais, c’est que, au lieu de nous envoyer des +troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en +munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse +Belle-Île, sans arrivages, sans secours; c’est qu’au lieu +d’établir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit +par des communications écrites ou verbales, on intercepte toutes +relations avec nous. Voyons, Aramis, répondez-moi, ou plutôt, +avant de me répondre, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai +pensé moi? Voulez-vous savoir quelle a été mon idée, quelle +imagination m’est venue? + +L’évêque leva la tête. + +— Eh bien! Aramis, continua Porthos, j’ai pensé, j’ai eu l’idée, +je me suis imaginé qu’il s’était passé en France un événement. +J’ai rêvé de M. Fouquet toute la nuit, j’ai rêvé de poissons +morts, d’œufs cassés, de chambres mal établies, pauvrement +installées. Mauvais rêves, mon cher d’Herblay! malencontres que +ces songes! + +— Porthos, qu’y a-t-il là-bas? interrompit Aramis en se levant +brusquement et montrant à son ami un point noir sur la ligne +empourprée de l’eau. + +— Une barque! dit Porthos; oui, c’est bien une barque. Ah! nous +allons enfin avoir des nouvelles. + +— Deux! s’écria l’évêque en découvrant une autre mâture, deux! +trois! quatre! + +— Cinq! fit Porthos à son tour. Six! Sept! Ah! mon Dieu! c’est +une flotte! mon Dieu! mon Dieu! + +— Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet +malgré l’assurance qu’il affectait. + +— Ils sont bien gros pour des bateaux de pêcheurs, fit observer +Porthos; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, qu’ils viennent +de la Loire? + +— Ils viennent de la Loire... oui. + +— Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi; voici que les +femmes et les enfants commencent à monter sur les jetées. + +Un vieux pêcheur passait. + +— Sont-ce nos barques? lui demanda Aramis. + +Le vieillard interrogea les profondeurs de l’horizon. + +— Non, monseigneur, répondit-il; ce sont des bateaux-chalands du +service royal. + +— Des bateaux du service royal! répondit Aramis en tressaillant. +À quoi reconnaissez-vous cela? + +— Au pavillon. + +— Mais, dit Porthos, le bateau est à peine visible; comment, +diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon? + +— Je vois qu’il y en a un, répliqua le vieillard; nos bateaux à +nous, et les chalands du commerce n’en ont pas. Ces sortes de +péniches qui viennent là, monsieur, servent ordinairement au +transport des troupes. + +— Ah! fit Aramis. + +— Vivat! s’écria Porthos, on nous envoie du renfort, n’est-ce +pas, Aramis? + +— C’est probable. + +— À moins que les Anglais n’arrivent. + +— Par la Loire? Ce serait avoir du malheur, Porthos; ils auraient +donc passé par Paris? + +— Vous avez raison, ce sont des renforts, décidément, ou des +vivres. + +Aramis appuya sa tête dans ses mains et ne répondit pas. + +Puis, tout à coup: + +— Porthos, dit-il, faites sonner l’alarme. + +— L’alarme?... y pensez-vous? + +— Oui, et que les canonniers montent à leurs batteries; que les +servants soient à leurs pièces; qu’on veille surtout aux batteries +de côte. + +Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami, +comme pour se convaincre qu’il était dans son bon sens. + +— Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la +plus douce; je vais faire exécuter ces ordres, si vous n’y allez +pas, mon cher ami. + +— Mais j’y vais à l’instant même! dit Porthos, qui alla faire +exécuter l’ordre, tout en jetant des regards en arrière pour voir +si l’évêque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant à des +idées plus saines, il ne le rappellerait pas. + +L’alarme fut sonnée; les clairons, les tambours retentirent, la +grosse cloche du beffroi s’ébranla. + +Aussitôt les digues, les moles se remplirent de curieux, de +soldats; les mèches brillèrent entre les mains des artilleurs, +placés derrière les gros canons couchés sur leurs affûts de +pierre. Quand chacun fut à son poste, quand les préparatifs de +défense furent faits: + +— Permettez-moi, Aramis, de chercher à comprendre, murmura +timidement Porthos à l’oreille de l’évêque. + +— Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tôt, murmura +d’Herblay à cette question de son lieutenant. + +— La flotte qui vient là-bas, la flotte qui, voiles déployées, a +le cap sur le port de Belle-Île, est une flotte royale, n’est-il +pas vrai? + +— Mais, puisqu’il y a deux rois en France, Porthos, auquel +des deux rois cette flotte appartient-elle? + +— Oh! vous m’ouvrez les yeux, repartit le géant, arrêté par cet +argument. + +Et Porthos, auquel cette réponse de son ami venait d’ouvrir les +yeux, ou plutôt d’épaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se +rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde +et exhorter chacun à faire son devoir. + +Cependant Aramis, l’œil toujours fixé à l’horizon, voyait les +navires s’approcher. La foule et les soldats, montés sur toutes +les sommités et les anfractuosités des rochers, pouvaient +distinguer la mâture, puis les basses voiles, puis enfin le corps +des chalands, portant à la corne le pavillon royal de France. + +Il était nuit close lorsqu’une de ces péniches, dont la présence +avait mis si fort en émoi toute la population de Belle-Île, vint +s’embosser à portée de canon de la place. + +On vit bientôt, malgré l’obscurité, une sorte d’agitation régner à +bord de ce navire, du flanc duquel se détacha un canot, dont trois +rameurs, courbés sur les avirons, prirent la direction du port, +et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort. + +Le patron de cette yole sauta sur le môle. Il tenait une lettre à +la main, l’agitait en l’air et semblait demander à communiquer +avec quelqu’un. + +Cet homme fut bientôt reconnu par plusieurs soldats pour un des +pilotes de l’Île. C’était le patron d’une des deux barques +conservées par Aramis, et que Porthos, dans son inquiétude sur le +sort des pêcheurs disparus depuis deux jours, avait envoyées à la +découverte des bateaux perdus. + +Il demanda à être conduit à M. d’Herblay. + +Deux soldats, sur le signe d’un sergent, le placèrent entre eux et +l’escortèrent. + +Aramis était sur le quai. L’envoyé se présenta devant l’évêque de +Vannes. L’obscurité était presque complète, malgré les flambeaux +que portaient à une certaine distance les soldats qui suivaient +Aramis dans sa ronde. + +— Eh quoi! Jonathas, de quelle part viens-tu? + +— Monseigneur, de la part de ceux qui m’ont pris. + +— Qui t’a pris? + +— Vous savez, monseigneur, que nous étions partis à la recherche +de nos camarades? + +— Oui. Après? + +— Eh bien! monseigneur, à une petite lieue, nous avons été +capturés par un chasse-marée du roi. + +— De quel roi? fit Porthos. + +Jonathas ouvrit de grands yeux. + +— Parle, continua l’évêque. + +— Nous fûmes donc capturés, monseigneur, et réunis à ceux qui +avaient été pris hier au matin. + +— Qu’est-ce que cette manie de vous prendre tous? interrompit +Porthos. + +— Monsieur, pour nous empêcher de vous le dire, répliqua +Jonathas. + +Porthos à son tour ne comprit pas. + +— Et on vous relâche aujourd’hui? demanda-t-il. + +— Pour que je vous dise, monsieur, qu’on nous avait pris. + +«De plus en plus trouble», pensa l’honnête Porthos. + +Aramis pendant ce temps, réfléchissait. + +— Voyons, dit-il, une flotte royale bloque donc les côtes? + +— Oui, monseigneur. + +— Qui la commande? + +— Le capitaine des mousquetaires du roi. + +— D’Artagnan? + +— D’Artagnan! dit Porthos. + +— Je crois que c’est ce nom-là. + +— Et c’est lui qui t’a remis cette lettre? + +— Oui, monseigneur. + +— Approchez les flambeaux. + +— C’est son écriture, dit Porthos. Aramis lut vivement les lignes +suivantes: + +«Ordre du roi de prendre Belle-Île; +«Ordre de passer au fil de l’épée la garnison, si elle résiste; +«Ordre de faire prisonniers tous les hommes de la garnison; + +«Signé: D’Artagnan, qui, avant-hier, a arrêté M. Fouquet pour +l’envoyer à la Bastille.» + +Aramis pâlit et froissa le papier en ses mains. + +— Quoi donc? demanda Porthos. + +— Rien, mon ami! rien! Dis-moi, Jonathas? + +— Monseigneur! + +— As-tu parlé à M. d’Artagnan? + +— Oui, monseigneur. + +— Que t’a-t-il dit? + +— Que, pour des informations plus amples, il causerait avec +Monseigneur. + +— Où cela? + +— À son bord. + +— À son bord? + +Porthos répéta: + +— À son bord? + +— M. le mousquetaire, continua Jonathas, m’a dit de vous prendre +tous deux, vous et monsieur l’ingénieur, dans mon canot, et de +vous mener à lui. + +— Allons-y, dit Porthos. Ce cher d’Artagnan! + +Aramis l’arrêta. + +— Êtes-vous fou? s’écria-t-il. Qui vous dit que ce n’est pas un +piège? + +— De l’autre roi? riposta Porthos avec mystère. + +— Un piège enfin! C’est tout dire, mon ami. + +— C’est possible; alors, que faire? Si d’Artagnan nous appelle, +cependant... + +— Qui vous dit que c’est d’Artagnan? + +— Ah! alors... Mais son écriture... + +— On contrefait une écriture. Celle-ci est contrefaite, tremblée. + +— Vous avez toujours raison; mais, en attendant, nous ne savons +rien. + +Aramis se tut. + +— Il est vrai, dit le bon Porthos, que nous n’avons besoin de +rien savoir. + +— Que ferai-je, moi? demanda Jonathas. + +— Tu retourneras près de ce capitaine. + +— Oui, monseigneur. + +— Et tu lui diras que nous le prions de venir lui-même dans +l’île. + +— Je comprends, dit Porthos. + +— Oui, monseigneur, répondit Jonathas; mais, si ce capitaine +refuse de venir à Belle-Île?... + +— S’il refuse, comme nous avons des canons, nous en ferons usage. + +— Contre d’Artagnan? + +— Si c’est d’Artagnan, Porthos, il viendra. Pars, Jonathas, pars. + +— Ma foi! je ne comprends plus rien du tout, murmura Porthos. + +— Je vais tout vous faire comprendre, cher ami, le moment en est +venu. Asseyez-vous sur cet affût, ouvrez vos oreilles et +écoutez-moi bien. + +— Oh! j’écoute pardieu! n’en doutez pas. + +— Puis-je partir, monseigneur? cria Jonathas. + +— Pars, et reviens avec une réponse. Laissez passer le canot vous +autres! + +Le canot partit pour aller rejoindre le navire. + +Aramis prit la main de Porthos et commença les explications. + + + + +Chapitre CCXLIX — Les explications d’Aramis + + +— Ce que j’ai à vous dire, ami Porthos, va probablement vous +surprendre, mais vous instruire aussi. + +— J’aime à être surpris, dit Porthos avec bienveillance; ne me +ménagez donc pas, je vous prie. Je suis dur aux émotions; ne +craignez donc rien, parlez. + +— C’est difficile, Porthos, c’est... difficile; car, en vérité, +je vous en préviens une seconde fois, j’ai des choses bien +étranges, bien extraordinaires à vous dire. + +— Oh! vous parlez si bien, cher ami, que je vous écouterais +pendant des journées entières. Parlez donc, je vous en prie, et, +tenez, il me vient une idée: je vais, pour vous faciliter la +besogne, je vais, pour vous aider à me dire ces choses étranges, +vous questionner. + +— Je le veux bien. + +— Pourquoi allons-nous combattre, cher Aramis? + +— Si vous me faites beaucoup de questions semblables à celle-là, +si c’est ainsi que vous voulez faciliter ma besogne, mon besoin de +révélation, en m’interrogeant ainsi, Porthos, vous ne me +faciliterez en rien. Bien au contraire, c’est précisément là le +nœud gordien. Tenez, ami, avec un homme bon, généreux et dévoué +comme vous l’êtes, il faut, pour lui et pour soi-même, commencer +la confession avec bravoure. Je vous ai trompé, mon digne ami. + +— Vous m’avez trompé? + +— Mon Dieu, oui. + +— Était-ce pour mon bien, Aramis? + +— Je l’ai cru, Porthos; je l’ai cru sincèrement, mon ami. + +— Alors, fit l’honnête seigneur de Bracieux, vous m’avez rendu +service, et je vous en remercie; car, si vous ne m’aviez pas +trompé, j’aurais pu me tromper moi-même. En quoi donc m’avez-vous +trompé? Dites. + +— C’est que je servais l’usurpateur, contre lequel Louis XIV +dirige en ce moment tous ses efforts. + +— L’usurpateur, dit Porthos en se grattant le front, c’est... Je +ne comprends pas trop bien. + +— C’est l’un des deux rois qui se disputent la couronne de +France. + +— Fort bien!... Alors, vous serviez celui qui n’est pas Louis +XIV? + +— Vous venez de dire le vrai mot, du premier coup. + +— Il en résulte que... + +— Il en résulte que nous sommes des rebelles, mon pauvre ami. + +— Diable! diable!... s’écria Porthos désappointé. + +— Oh! mais, cher Porthos, soyez calme, nous trouverons encore +bien moyen de nous sauver, croyez-moi. + +— Ce n’est pas cela qui m’inquiète, répondit Porthos; ce qui me +touche seulement, c’est ce vilain mot de rebelles. + +— Ah! voilà!... + +— Et, de cette façon, le duché qu’on m’a promis... + +— C’est l’usurpateur qui le donnait. + +— Ce n’est pas la même chose, Aramis, fit majestueusement +Porthos. + +— Ami, s’il n’eût tenu qu’à moi, vous fussiez devenu prince. + +Porthos se mit à mordre ses ongles avec mélancolie. + +— Voilà, continua-t-il, en quoi vous avez eu tort de me tromper; +car ce duché promis, j’y comptais. Oh! j’y comptais sérieusement, +vous sachant homme de parole, mon cher Aramis. + +— Pauvre Porthos! Pardonnez-moi, je vous en supplie. + +— Ainsi donc, insista Porthos sans répondre à la prière de +l’évêque de Vannes, ainsi donc, je suis bien brouillé avec le roi +Louis XIV? + +— J’arrangerai cela, mon bien bon ami, j’arrangerai cela. Je +prendrai tout sur moi seul. + +— Aramis! + +— Non, non, Porthos, je vous en conjure, laissez-moi faire. Pas +de fausse générosité! pas de dévouement inopportun! Vous ne saviez +rien de mes projets. Vous n’avez rien fait par vous-même. Moi, +c’est différent. Je suis seul l’auteur du complot. J’avais besoin +de mon inséparable compagnon; je vous ai appelé et vous êtes venu +à moi, en vous souvenant de notre ancienne devise: «Tous pour un, +un pour tous». Mon crime, cher Porthos, est d’avoir été égoïste. + +— Voilà une parole que j’aime, dit Porthos, et dès que vous avez +agi uniquement pour vous, il me serait impossible de vous en +vouloir. C’est si naturel! + +Et, sur ce mot sublime, Porthos serra cordialement la main de son +ami. + +Aramis, en présence de cette naïve grandeur d’âme, se trouva +petit. C’était la deuxième fois qu’il se voyait contraint de plier +devant la réelle supériorité du cœur bien plus puissante que la +splendeur de l’esprit. + +Il répondit par une muette et énergique pression à la généreuse +caresse de son ami. + +— Maintenant, dit Porthos, que nous nous sommes parfaitement +expliqués, maintenant que je me suis parfaitement rendu compte de +notre situation vis-à-vis du roi Louis, je crois, cher ami, qu’il +est temps de me faire comprendre l’intrigue politique dont nous +sommes les victimes; car je vois bien qu’il y a une intrigue +politique là-dessous. + +— D’Artagnan, mon bon Porthos, d’Artagnan va venir, et vous la +détaillera dans toutes ses circonstances: mais, excusez-moi: je +suis navré de douleur, accablé par la peine, et j’ai besoin de +toute ma présence d’esprit, de toute ma réflexion, pour vous +sortir du mauvais pas où je vous ai si imprudemment engagé; mais +rien de plus clair désormais, rien de plus net que la position. Le +roi Louis XIV n’a plus maintenant qu’un seul ennemi: cet ennemi, +c’est moi, moi seul. Je vous ai fait prisonnier, vous m’avez +suivi, je vous libère aujourd’hui, vous revolez vers votre prince, +Vous le voyez, Porthos, il n’y a pas une seule difficulté dans +tout ceci. + +— Croyez-vous? fit Porthos. + +— J’en suis bien sûr. + +— Alors pourquoi, dit l’admirable bon sens de Porthos, alors +pourquoi, si nous sommes dans une aussi facile position, pourquoi, +mon bon ami, préparons-nous des canons, des mousquets et des +engins de toute sorte? Plus simple, il me semble, est de dire au +capitaine d’Artagnan: «Cher ami, nous nous sommes trompés, c’est à +refaire; ouvrez-nous la porte, laissez nous passer, et bonjour!» + +— Ah! voilà! dit Aramis en secouant la tête. + +— Comment, voilà? Est-ce que vous n’approuvez pas ce plan cher +ami? + +— J’y vois une difficulté. + +— Laquelle? + +— L’hypothèse où d’Artagnan viendrait avec de tels ordres, que +nous soyons obligés de nous défendre. + +— Allons donc! nous défendre contre d’Artagnan? Folie! Ce bon +d’Artagnan!... + +Aramis secoua encore une fois la tête. + +— Porthos, dit-il, si j’ai fait allumer les mèches et pointer les +canons, si j’ai fait retentir le signal d’alarme, si j’ai appelé +tout le monde à son poste sur les remparts, ces bons remparts de +Belle-Île que vous avez si bien fortifiés, c’est pour quelque +chose. Attendez pour juger, ou plutôt, non, n’attendez pas... + +— Que faire? + +— Si je le savais, ami, je l’eusse dit. + +— Mais il y a une chose bien plus simple que de se défendre: un +bateau, et en route pour la France, où... + +— Cher ami, dit Aramis en souriant avec une sorte de tristesse, +ne raisonnons pas comme des enfants; soyons hommes pour le conseil +et pour l’exécution. Tenez, voici qu’on hèle du port une +embarcation quelconque. Attention, Porthos, sérieuse attention! + +— C’est d’Artagnan, sans doute, dit Porthos d’une voix de +tonnerre en s’approchant du parapet. + +— Oui, c’est moi; répondit le capitaine des mousquetaires en +sautant légèrement les degrés du môle. + +Et il monta rapidement jusqu’à la petite esplanade où +l’attendaient ses deux amis. + +Une fois en chemin Porthos et Aramis distinguèrent un officier qui +suivait d’Artagnan, emboîtant le pas dans chacun des pas du +capitaine. + +Le capitaine s’arrêta sur les degrés du môle, à moitié route. Son +compagnon l’imita. + +— Faites retirer vos gens, cria d’Artagnan à Porthos et à Aramis; +faites-les retirer hors de la portée de la voix. + +L’ordre, donné par Porthos, fut exécuté à l’instant même. + +Alors d’Artagnan, se tournant vers celui qui le suivait: + +— Monsieur, lui dit-il, nous ne sommes plus ici sur la flotte du +roi, où, en vertu de vos ordres, vous me parliez si arrogamment +tout à l’heure. + +— Monsieur, répondit l’officier, je ne vous parlais pas +arrogamment; j’obéissais simplement, mais rigoureusement, à ce qui +m’a été commandé. On m’a dit de vous suivre, je vous suis. On m’a +dit de ne pas vous laisser communiquer avec qui que ce soit sans +prendre connaissance de ce que vous feriez: je me mêle à vos +communications. + +D’Artagnan frémit de colère, et Porthos et Aramis qui entendaient +ce dialogue, frémirent aussi, mais d’inquiétude et de crainte. + +D’Artagnan, mâchant sa moustache avec cette vivacité qui décelait +en lui l’état d’une exaspération la plus voisine d’un éclat +terrible, se rapprocha de l’officier. + +— Monsieur, dit-il d’une voix plus basse et d’autant plus +accentuée, qu’elle affectait un calme profond et se gonflait de +tempête, monsieur, quand j’ai envoyé un canot ici, vous avez voulu +savoir ce que j’écrivais aux défenseurs de Belle-Île. Vous m’avez +montré un ordre; à l’instant même, à mon tour, je vous ai montré +le billet que j’écrivais. Quand le patron de la barque envoyée par +moi fut de retour, quand j’ai reçu la réponse de ces deux +messieurs et il désignait de la main à l’officier Aramis et +Porthos, vous avez entendu jusqu’au bout le discours du messager. +Tout cela était bien dans vos ordres; tout cela est bien suivi, +bien exécuté, bien ponctuel, n’est-ce pas? + +— Oui, monsieur, balbutia l’officier; oui, sans doute, +monsieur... mais... + +— Monsieur, continua d’Artagnan en s’échauffant, monsieur, quand +j’ai manifesté l’intention de quitter mon bord pour passer à +Belle-Île, vous avez exigé de m’accompagner; je n’ai point hésité: +je vous ai emmené. Vous êtes bien à Belle-Île, n’est-ce pas? + +— Oui, monsieur; mais... + +— Mais... il ne s’agit plus de M. Colbert, qui vous a fait tenir +cet ordre, ou de qui que ce soit au monde, dont vous suivez les +instructions: il s’agit ici d’un homme qui gêne M. d’Artagnan, et +qui se trouve avec M. d’Artagnan seul, sur les marches d’un +escalier, que baignent trente pieds d’eau salée; mauvaise position +pour cet homme, mauvaise position, monsieur! je vous en avertis. + +— Mais, monsieur, si je vous gêne, dit timidement et presque +craintivement l’officier, c’est mon service qui... + +— Monsieur vous avez eu le malheur, vous ou ceux qui vous +envoient, de me faire une insulte. Elle est faite. Je ne peux m’en +prendre à ceux qui vous cautionnent; ils me sont inconnus, ou sont +trop loin. Mais vous vous trouvez sous ma main, et je jure Dieu +que, si vous faites un pas derrière moi, quand je vais lever le +pied pour monter auprès de ces messieurs... je jure mon nom que je +vous fends la tête d’un coup d’épée, et que je vous jette à l’eau. +Oh! il arrivera ce qu’il arrivera. Je ne me suis jamais mis que +six fois en colère dans ma vie, monsieur, et les cinq fois qui ont +précédé celle-ci, j’ai tué mon homme. + +L’officier ne bougea pas; il pâlit sous cette terrible menace, et +répondit avec simplicité: + +— Monsieur, vous avez tort d’aller contre ma consigne. + +Porthos et Aramis, muets et frissonnants en haut du parapet, +crièrent au mousquetaire: + +— Cher d’Artagnan, prenez garde! + +D’Artagnan les fit taire du geste, leva son pied avec un calme +effrayant pour gravir une marche, et se retourna l’épée à la main, +pour voir si l’officier le suivrait. + +L’officier fit un signe de croix et marcha. + +Porthos et Aramis, qui connaissaient leur d’Artagnan, poussèrent +un cri et se précipitèrent pour arrêter le coup qu’ils croyaient +déjà entendre. + +Mais d’Artagnan, passant l’épée dans la main gauche: + +— Monsieur, dit-il à l’officier d’une voix émue, vous êtes un +brave homme. Vous devez mieux comprendre ce que je vais vous dire +maintenant, que ce que je vous ai dit tout à l’heure. + +— Parlez, monsieur d’Artagnan, parlez, répondit le brave +officier. + +— Ces messieurs que nous venons voir, et contre lesquels vous +avez des ordres, sont mes amis. + +— Je le sais, monsieur. + +— Vous comprenez si je dois agir avec eux comme vos instructions +vous le prescrivent. + +— Je comprends vos réserves. + +— Eh bien! permettez-moi de causer avec eux sans témoin. + +— Monsieur d’Artagnan, si je cédais à votre demande, si je +faisais ce dont vous me priez, je manquerais à ma parole; mais, si +je ne le fais pas, je vous désobligerai. J’aime mieux l’un que +l’autre. Causez avec vos amis, et ne me méprisez pas, monsieur, de +faire par amour pour vous, que j’estime et que j’honore, ne me +méprisez pas de faire pour vous, pour vous seul, une vilaine +action. + +D’Artagnan, ému, passa rapidement ses bras au cou de ce jeune +homme, et monta près de ses amis. + +L’officier, enveloppé dans son manteau, s’assit sur les marches, +couvertes d’algues humides. + +— Eh bien! dit d’Artagnan à ses amis, voilà la position; jugez. + +Ils s’embrassèrent tous trois. Tous trois se tinrent serrés dans +les bras l’un de l’autre, comme aux beaux jours de la jeunesse. + +— Que signifient toutes ces rigueurs? demanda Porthos. + +— Vous devez en soupçonner quelque chose, cher ami, répliqua +d’Artagnan. + +— Pas trop, je vous l’assure, mon cher capitaine; car, enfin, je +n’ai rien fait, ni Aramis non plus, se hâta d’ajouter l’excellent +homme. + +D’Artagnan lança au prélat un regard de reproche, qui pénétra ce +cœur endurci. + +— Cher Porthos! s’écria l’évêque de Vannes. + +— Vous voyez ce qu’on a fait, dit d’Artagnan: interception de +tout ce qui vient de Belle-Île, de tout ce qui s’y rend. Vos +bateaux sont tous saisis. Si vous aviez essayé de fuir, vous +tombiez entre les mains des croiseurs qui sillonnent la mer et qui +vous guettent. Le roi vous veut et vous prendra. + +Et d’Artagnan s’arracha furieusement quelques poils de sa +moustache grise. + +— Mon idée était celle-ci, continua d’Artagnan: vous faire venir +à mon bord tous deux, vous avoir près de moi, et puis vous rendre +libres. Mais, à présent, qui me dit qu’en retournant sur mon +navire je ne rencontrerai pas un supérieur, que je ne trouverai +pas des ordres secrets qui m’enlèvent mon commandement pour le +donner à quelque autre que moi, et qui disposeront de moi et de +vous sans nul espoir de secours? + +— Il faut demeurer à Belle-Île, dit résolument Aramis, et je vous +réponds, moi, que je ne me rendrai qu’à bon escient. + +Porthos ne dit rien. D’Artagnan remarqua le silence de son ami. + +— J’ai à essayer encore de cet officier, de ce brave qui +m’accompagne, et dont la courageuse résistance me rend bien +heureux; car elle accuse un honnête homme, lequel, encore que +notre ennemi, vaut mille fois mieux qu’un lâche complaisant. +Essayons, et sachons de lui ce qu’il a le droit de faire, ce que +sa consigne lui permet ou lui défend. + +— Essayons, dit Aramis. + +D’Artagnan vint au parapet, se pencha vers les degrés du môle, et +appela l’officier, qui monta aussitôt. + +— Monsieur, lui dit d’Artagnan, après l’échange des courtoisies +les plus cordiales, naturelles entre gentilshommes qui se +connaissent et s’apprécient dignement; monsieur, si je voulais +emmener ces messieurs d’ici, que feriez vous? + +— Je ne m’y opposerais pas, monsieur; mais, ayant ordre direct, +ordre formel, de les prendre sous ma garde, je les garderais. + +— Ah! fit d’Artagnan. + +— C’est fini! dit Aramis sourdement. + +Porthos ne bougea pas. + +— Emmenez toujours Porthos, dit l’évêque de Vannes; il saura +prouver au roi, je l’y aiderai, et vous aussi, monsieur +d’Artagnan, qu’il n’est pour rien dans cette affaire. + +— Hum! fit d’Artagnan. Voulez-vous venir? voulez-vous me suivre, +Porthos? le roi est clément. + +— Je demande à réfléchir, dit Porthos noblement. + +— Vous restez ici, alors? + +— Jusqu’à nouvel ordre! s’écria Aramis avec vivacité. + +— Jusqu’à ce que nous ayons eu une idée, reprit d’Artagnan, et je +crois maintenant que ce ne sera pas long, car j’en ai déjà une. + +— Disons-nous adieu, alors, reprit Aramis; mais, en vérité, cher +Porthos, vous devriez partir. + +— Non! dit laconiquement celui-ci. + +— Comme il vous plaira, reprit Aramis, un peu blessé dans sa +susceptibilité nerveuse, du ton morose de son compagnon. +Seulement, je suis rassuré par la promesse d’une idée de +d’Artagnan; idée que j’ai devinée, je crois. + +— Voyons, fit le mousquetaire en approchant son oreille de la +bouche d’Aramis. + +Celui-ci dit au capitaine plusieurs mots rapides, auxquels +d’Artagnan répondit: + +— Précisément cela. + +— Immanquable, alors, s’écria Aramis joyeux. + +— Pendant la première émotion que causera ce parti pris, +arrangez-vous, Aramis. + +— Oh! n’ayez pas peur. + +— Maintenant, monsieur, dit d’Artagnan à l’officier, merci mille +fois! Vous venez de vous faire trois amis à la vie, à la mort. + +— Oui, répliqua Aramis. + +Porthos seul ne dit rien et acquiesça de la tête. + +D’Artagnan, ayant tendrement embrassé ses deux vieux amis, quitta +Belle-Île, avec l’inséparable compagnon que M. Colbert lui avait +donné. + +Ainsi, à part l’espèce d’explication dont le digne Porthos avait +bien voulu se contenter, rien n’était changé en apparence au sort +des uns et des autres. + +— Seulement, dit Aramis, il y a l’idée de d’Artagnan. + +D’Artagnan ne retourna point à son bord sans creuser profondément +l’idée qu’il venait de découvrir. + +Or, on sait que, lorsque d’Artagnan creusait, d’habitude il +perçait à jour. + +Quant à l’officier, redevenu muet, il lui laissa respectueusement +le loisir de méditer. + +Aussi, en mettant le pied sur son navire, embossé à une portée de +canon de Belle-Île, le capitaine des mousquetaires avait-il déjà +réuni tous ses moyens offensifs et défensifs. + +Il assembla immédiatement son conseil. + +Ce conseil se composait des officiers qui servaient sous ses +ordres. + +Ces officiers étaient au nombre de huit: + +Un chef des forces maritimes, +Un major dirigeant l’artillerie, +Un ingénieur, +L’officier que nous connaissons, +Et quatre lieutenants. + +Les ayant donc réunis dans la chambre de poupe, d’Artagnan se +leva, ôta son feutre, et commença en ces termes: + +— Messieurs, je suis allé reconnaître Belle-Île-en-Mer et j’y ai +trouvé bonne et solide garnison; de plus, les préparatifs tout +faits pour une défense qui peut devenir gênante. J’ai donc +l’intention d’envoyer chercher deux des principaux officiers de la +place pour que nous causions avec eux. Les ayant séparés de leurs +troupes et de leurs canons, nous en aurons meilleur marché, +surtout avec de bons raisonnements. Est-ce votre avis, messieurs? + +Le major de l’artillerie se leva. + +— Monsieur, dit-il avec respect, mais avec fermeté je viens de +vous entendre dire que la place prépare une défense gênante. La +place est donc, que vous sachiez, déterminée à la rébellion? + +D’Artagnan fut visiblement dépité par cette réponse, mais il +n’était pas homme à se laisser abattre pour si peu, et reprit la +parole: + +— Monsieur, dit-il, votre réponse est juste. Mais vous n’ignorez +pas que Belle-Île-en-Mer est un fief de M. Fouquet, et les anciens +rois ont donné aux seigneurs de Belle-Île le droit de s’armer chez +eux. + +La major fit un mouvement. + +— Oh! ne m’interrompez point, continua d’Artagnan. Vous allez me +dire que ce droit de s’armer contre les Anglais n’est pas le droit +de s’armer contre son roi. Mais ce n’est pas M. Fouquet, je +suppose, qui tient en ce moment Belle-Île, puisque, avant-hier, +j’ai arrêté M. Fouquet. Or, les habitants et défenseurs de +Belle-Île ne savent rien de cette arrestation. Vous la leur annonceriez +vainement. C’est une chose si inouïe, si extraordinaire, si +inattendue, qu’ils ne vous croiraient pas. Un Breton sert son +maître et non pas ses maîtres; il sert son maître jusqu’à ce qu’il +l’ait vu mort. Or, les Bretons, que je sache, n’ont pas vu le +cadavre de M. Fouquet. Il n’est donc pas surprenant qu’ils +tiennent contre tout ce qui n’est pas M. Fouquet ou sa signature. + +Le major s’inclina en signe d’assentiment. + +— Voilà pourquoi, continua d’Artagnan, voilà pourquoi je me +propose de faire venir ici, à mon bord, deux des principaux +officiers de la garnison. Ils vous verront, messieurs; ils verront +les forces dont nous disposons; ils sauront, par conséquent, à +quoi s’en tenir sur le sort qui les attend en cas de rébellion. +Nous leur affirmerons sur l’honneur que M. Fouquet est prisonnier, +et que toute résistance ne lui saurait être que préjudiciable. +Nous leur dirons que, le premier coup de canon tiré, il n’y a +aucune miséricorde à attendre du roi. Alors, je l’espère du moins, +ils ne résisteront plus. Ils se livreront sans combat, et nous +aurons à l’amiable une place qui pourrait bien nous coûter cher à +conquérir. + +L’officier qui avait suivi d’Artagnan à Belle-Île s’apprêtait à +parler, mais d’Artagnan l’interrompit. + +— Oui, je sais ce que vous allez me dire, monsieur; je sais qu’il +y a ordre du roi d’empêcher toute communication secrète avec les +défenseurs de Belle-Île, et voilà justement pourquoi j’offre de ne +communiquer qu’en présence de tout mon état-major. + +Et d’Artagnan fit à ses officiers un signe de tête qui avait pour +but de faire valoir cette condescendance. + +Les officiers se regardèrent comme pour lire leur opinion dans les +yeux des uns des autres, avec intention de faire évidemment, après +qu’ils se seraient mis d’accord, selon le désir de d’Artagnan. Et +déjà celui-ci voyait avec joie que le résultat de leur +consentement serait l’envoi d’une barque à Porthos et à Aramis, +lorsque l’officier du roi tira de sa poitrine un pli cacheté qu’il +remit à d’Artagnan. + +Ce pli portait sur sa suscription le n° 1. + +— Qu’est-ce encore? murmura le capitaine surpris. + +— Lisez, monsieur, dit l’officier avec une courtoisie qui n’était +pas exempte de tristesse. + +D’Artagnan, plein de défiance, déplia le papier et lut: + +«Défense à M. d’Artagnan d’assembler quelque conseil que ce soit, +ou de délibérer d’aucune façon avant que Belle-Île soit rendue, et +que les prisonniers soient passés par les armes. + +_Signé_: Louis.» + +D’Artagnan réprima le mouvement d’impatience qui courait par tout +son corps; et avec un gracieux sourire. + +— C’est bien, monsieur, dit-il, on se conformera aux ordres du +roi. + + + + +Chapitre CCL — Suite des idées du roi et des idées de +M. d’Artagnan + + +Le coup était direct, il était rude, mortel. D’Artagnan furieux +d’avoir été prévenu par une idée du roi, ne désespéra cependant +pas, et, songeant à cette idée que lui aussi avait rapportée de +Belle-Île, il en augura un nouveau moyen de salut pour ses amis. + +— Messieurs, dit-il subitement, puisque le roi a chargé un autre +que moi de ses ordres secrets, c’est que je n’ai plus sa +confiance, et j’en serais réellement indigne si j’avais le courage +de garder un commandement sujet à tant de soupçons injurieux. Je +m’en vais donc sur-le-champ porter ma démission au roi. Je la +donne devant vous tous, en vous enjoignant de vous replier avec +moi sur la côte de France, de façon à ne rien compromettre des +forces que Sa Majesté m’a confiées. C’est pourquoi, retournez tous +à vos postes, et commandez le retour; d’ici à une heure, nous +avons le flux. À vos postes, messieurs! Je suppose, ajouta-t-il en +voyant que tous obéissaient, excepté l’officier surveillant, que +vous n’aurez pas d’ordres à objecter cette fois-ci? + +Et d’Artagnan triomphait presque en disant ces mots-là. Ce plan +était le salut de ses amis. Le blocus levé, ils pouvaient +s’embarquer tout de suite et faire voile pour l’Angleterre ou pour +l’Espagne, sans crainte d’être inquiétés. Tandis qu’ils fuyaient, +d’Artagnan arrivait auprès du roi, justifiait son retour par +l’indignation que les défiances de Colbert avaient soulevée contre +lui; on le renvoyait en pleins pouvoirs, et il prenait Belle-Île, +c’est-à-dire la cage, sans prendre les oiseaux envolés. + +Mais, à ce plan, l’officier opposa un deuxième ordre du roi. Il +était ainsi conçu: + +«Du moment où M. d’Artagnan aura manifesté le désir de donner sa +démission, il ne comptera plus comme chef de l’expédition, et tout +officier placé sous ses ordres sera tenu de ne lui plus obéir. De +plus, M. d’Artagnan, ayant perdu cette qualité de chef de l’armée +envoyée contre Belle-Île, devra partir immédiatement pour la +France, en compagnie de l’officier qui lui aura remis le message, +et qui le regardera comme un prisonnier dont il répond.» + +D’Artagnan pâlit, lui si brave et si insouciant. Tout avait été +calculé avec une profondeur qui, pour la première fois depuis +trente ans, lui rappela la solide prévoyance et la logique +inflexible du grand cardinal. + +Il appuya sa tête sur sa main, rêvant, respirant à peine. + +«Si je mettais cet ordre dans ma poche, pensa-t-il, qui le saurait +ou qui m’en empêcherait? Avant que le roi en eût été informé, +j’aurais sauvé ces pauvres gens là-bas. De l’audace, allons! Ma +tête n’est pas de celles qu’un bourreau fait tomber par +désobéissance. Désobéissons!» + +Mais, au moment où il allait prendre ce parti, il vit les +officiers autour de lui lire des ordres pareils, que venaient de +leur distribuer cet infernal agent de la pensée de Colbert. + +Le cas de désobéissance était prévu comme les autres. + +— Monsieur, lui vint dire l’officier, j’attends votre bon plaisir +pour partir. + +— Je suis prêt, monsieur, répliqua le capitaine en grinçant des +dents. + +L’officier commanda sur-le-champ un canot qui vint recevoir +d’Artagnan. + +Il faillit devenir fou de rage à cette vue. + +— Comment, balbutia-t-il, fera-t-on ici pour diriger les +différents corps? + +— Vous parti, monsieur, répliqua le commandant des navires, c’est +à moi que le roi confie sa flotte. + +— Alors, monsieur, riposta l’homme de Colbert en s’adressant au +nouveau chef, c’est pour vous ce dernier ordre qui m’avait été +remis. Voyons vos pouvoirs? + +— Les voici, dit le marin en exhibant une signature royale. + +— Voici vos instructions, répliqua l’officier en lui remettant le +pli. + +Et, se tournant vers d’Artagnan: + +— Allons, monsieur, dit-il d’une voix émue, tant il voyait de +désespoir chez cet homme de fer, faites-moi la grâce de partir. + +— Tout de suite, articula faiblement d’Artagnan, vaincu, terrassé +par l’implacable impossibilité. + +Et il se laissa glisser dans la petite embarcation, qui cingla +vers la France avec un vent favorable, et menée par la marée +montante. Les gardes du roi s’étaient embarqués avec lui. + +Cependant, le mousquetaire conservait encore l’espoir d’arriver à +Nantes assez vite, et de plaider assez éloquemment la cause de ses +amis pour fléchir le roi. + +La barque volait comme une hirondelle. D’Artagnan voyait +distinctement la terre de France se profiler en noir sur les +nuages blancs de la nuit. + +— Ah! monsieur, dit-il bas à l’officier, auquel, depuis une +heure, il ne parlait plus, combien je donnerais pour connaître les +instructions du nouveau commandant! Elles sont toutes pacifiques, +n’est-ce pas?... et... + +Il n’acheva pas; un coup de canon lointain gronda sur la surface +des flots, puis un autre, et deux ou trois plus forts. + +— Le feu est ouvert sur Belle-Île, répondit l’officier. + +Le canot venait de toucher la terre de France. + + + + +Chapitre CCLI — Les aïeux de Porthos + + +Lorsque d’Artagnan eut quitté Aramis et Porthos, ceux-ci +rentrèrent au fort principal pour s’entretenir avec plus de +liberté. + +Porthos, toujours soucieux, gênait Aramis, dont l’esprit ne +s’était jamais trouvé plus libre. + +— Cher Porthos, dit celui-ci tout à coup, je vais vous expliquer +l’idée de d’Artagnan. + +— Quelle idée, Aramis? + +— Une idée à laquelle nous devrons la liberté avant douze heures. + +— Ah! vraiment, fit Porthos étonné. Voyons! + +— Vous avez remarqué, par la scène que notre ami a eue avec +l’officier, que certains ordres le gênent relativement à nous? + +— Je l’ai remarqué. + +— Eh bien! d’Artagnan va donner sa démission au roi, et pendant +la confusion qui résultera de son absence, nous gagnerons au +large, ou plutôt vous gagnerez au large, vous, Porthos, s’il n’y a +possibilité de fuite que pour un. + +Ici, Porthos secoua la tête, et répondit: + +— Nous nous sauverons ensemble, Aramis, ou nous resterons ici +ensemble. + +— Vous êtes un généreux cœur, dit Aramis, seulement votre sombre +inquiétude m’afflige... + +— Je ne suis pas inquiet, dit Porthos. + +— Alors, vous m’en voulez? + +— Je ne vous en veux pas. + +— Eh bien! cher ami, pourquoi cette mine lugubre? + +— Je m’en vais vous le dire: je fais mon testament. Et, en disant +ces mots, le bon Porthos regarda tristement Aramis. + +— Votre testament? s’écria l’évêque. Allons donc! vous +croyez-vous perdu? + +— Je me sens fatigué. C’est la première fois, et il y a une +habitude dans ma famille. + +— Laquelle, mon ami? + +— Mon grand-père était un homme deux fois fort comme moi. + +— Oh! oh! dit Aramis. C’était donc Samson, votre grand-père? + +— Non. Il s’appelait Antoine. Eh bien! il avait mon âge, lorsque, +partant pour la chasse un jour, il se sentit les jambes faibles, +lui qui n’avait jamais connu ce mal. + +— Que signifiait cette fatigue, mon ami? + +— Rien de bon, comme vous l’allez voir; car, étant parti se +plaignant toujours de ses jambes molles, il trouva un sanglier qui +lui fit tête, le manqua de son coup d’arquebuse, et fut décousu +par la bête. Il en est mort sur le coup. + +— Ce n’est pas une raison pour que vous vous alarmiez, cher +Porthos. + +— Oh! vous allez voir. Mon père était une fois fort comme moi. +C’était un rude soldat de Henri III et de Henri IV, il ne +s’appelait pas Antoine, mais Gaspard, comme M. de Coligny. +Toujours à cheval, il n’avait jamais su ce que c’est que la +lassitude. Un soir qu’il se levait de table, ses jambes lui +manquèrent. + +— Il avait bien soupé, peut-être? dit Aramis; et voilà pourquoi +il chancelait. + +— Bah! un ami de M. de Bassompierre? Allons, donc! Non, vous +dis-je. Il s’étonna de cette lassitude, et dit à ma mère, qui le +raillait: «Ne croirait-on pas que je vais voir un sanglier, comme +défunt M. du Vallon, mon père?» + +— Eh bien? fit Aramis. + +— Eh bien! bravant cette faiblesse, mon père voulut descendre au +jardin au lieu de se mettre au lit; le pied lui manqua dès la +première marche; l’escalier était roide; mon père alla tomber sur +un angle de pierre dans lequel un gond de fer était scellé. Le +gond lui ouvrit la tempe: il resta mort sur la place. + +Aramis, levant les yeux sur son ami: + +— Voilà deux circonstances extraordinaires, dit-il; n’en inférons +pas qu’il puisse s’en présenter une troisième. Il ne convient pas +à un homme de votre force d’être superstitieux, mon brave Porthos; +d’ailleurs, où est-ce qu’on voit vos jambes fléchir? Jamais vous +n’avez été si roide et si superbe; vous porteriez une maison sur +vos épaules. + +— En ce moment, dit Porthos, je me sens bien dispos; mais, il y a +un moment, je vacillais, je m’affaissais, et, depuis tantôt, ce +phénomène, comme vous dites, s’est présenté quatre fois. Je ne +vous dirai pas que cela me fit peur; mais cela me contrariait; la +vie est une agréable chose. J’ai de l’argent; j’ai de belles +terres; j’ai des chevaux que j’aime; j’ai aussi des amis que +j’aime: d’Artagnan, Athos, Raoul et vous. + +L’admirable Porthos ne prenait pas même la peine de dissimuler à +Aramis le rang qu’il lui donnait dans ses amitiés. + +Aramis lui serra la main. + +— Nous vivrons encore de nombreuses années, dit-il, pour +conserver au monde des échantillons d’hommes rares. Fiez-vous à +moi, cher ami: nous n’avons aucune réponse de d’Artagnan, c’est +bon signe; il doit avoir donné des ordres pour masser la flotte et +dégarnir la mer. J’ai ordonné, moi, tout à l’heure, qu’on roulât +une barque sur des rouleaux jusqu’à l’issue du grand souterrain de +Locmaria, vous savez, où nous avons tant de fois fait l’affût pour +les renards. + +— Oui, et qui aboutit à la petite anse par un boyau que nous +avons découvert le jour où ce superbe renard s’échappa par là. + +— Précisément. En cas de malheur, on nous cachera une barque dans +ce souterrain; elle doit y être déjà. Nous attendrons le moment +favorable, et, pendant la nuit, en mer! + +— Voilà une bonne idée, nous y gagnons quoi? + +— Nous y gagnons que nul ne connaît cette grotte, ou plutôt son +issue, à part nous et deux ou trois chasseurs de l’île; nous y +gagnons que, si l’île est occupée, les éclaireurs, ne voyant pas +de barque au rivage, ne soupçonneront pas qu’on puisse s’échapper +et cesseront de surveiller. + +— Je comprends. + +— Eh bien! les jambes? + +— Oh! excellentes en ce moment. + +— Vous voyez donc bien, tout conspire à nous donner le repos et +l’espoir. D’Artagnan débarrasse la mer et nous fait libres. Plus +de flotte royale ni de descente à craindre. Vive Dieu! Porthos, +nous avons encore un demi-siècle de bonnes aventures, et, si je +touche la terre d’Espagne, je vous jure, ajouta l’évêque avec une +énergie terrible, que votre brevet de duc n’est pas aussi aventuré +qu’on veut bien le dire. + +— Espérons, fit Porthos un peu ragaillardi par cette nouvelle +chaleur de son compagnon. + +Tout à coup, un cri se fit entendre: + +— Aux armes! + +Ce cri, répété par cent voix, vint, dans la chambre où les deux +amis se tenaient, porter la surprise chez l’un et l’inquiétude +chez l’autre. + +Aramis ouvrit la fenêtre; il vit courir une foule de gens avec des +flambeaux. Les femmes se sauvaient, les gens armés prenaient leurs +postes. + +— La flotte! la flotte! cria un soldat qui reconnut Aramis. + +— La flotte? répéta celui-ci. + +— À demi-portée de canon, continua le soldat. + +— Aux armes! cria Aramis. + +— Aux armes! répéta formidablement Porthos. + +Et tous deux s’élancèrent vers le môle, pour se mettre à l’abri +derrière les batteries. + +On vit s’approcher des chaloupes chargées de soldats; elles +prirent trois directions pour descendre sur trois points à la +fois. + +— Que faut-il faire? demanda un officier de garde. + +— Arrêtez-les; et, si elles poursuivent, feu! dit Aramis. + +Cinq minutes après, la canonnade commença. + +C’étaient les coups de feu que d’Artagnan avait entendus en +abordant en France. + +Mais les chaloupes étaient trop près du môle pour que les canons +tirassent juste; elles abordèrent; le combat commença presque +corps à corps. + +— Qu’avez-vous, Porthos? dit Aramis à son ami. + +— Rien... les jambes... c’est vraiment incompréhensible... elles +se remettront en chargeant. + +En effet, Porthos et Aramis se mirent à charger avec une telle +vigueur, ils animèrent si bien leurs hommes, que les royaux se +rembarquèrent précipitamment sans avoir eu autre chose que des +blessés qu’ils emportèrent. + +— Eh! mais Porthos, cria Aramis, il nous faut un prisonnier, +vite, vite. + +Porthos s’abaissa sur l’escalier du môle, saisit par la nuque un +des officiers de l’armée royale qui attendait, pour s’embarquer, +que tout son monde fût dans la chaloupe. Le bras du géant enleva +cette proie, qui lui servit de bouclier pour remonter sans qu’un +coup de feu fût tiré sur lui. + +— Voici un prisonnier, dit Porthos à Aramis. + +— Eh bien! s’écria celui-ci en riant, calomniez donc vos jambes! + +— Ce n’est pas avec mes jambes que je l’ai pris, répliqua Porthos +tristement, c’est avec mon bras. + + + + +Chapitre CCLII — Le fils de Biscarrat + + +Les Bretons de l’île étaient tout fiers de cette victoire; Aramis +ne les encouragea pas. + +— Ce qui arrivera, dit-il à Porthos, quand tout le monde fut +rentré, c’est que la colère du roi s’éveillera avec le récit de la +résistance, et que ces braves gens seront décimés ou brûlés quand +l’île sera prise; ce qui ne peut manquer d’advenir. + +— Il en résulte, dit Porthos, que nous n’avons rien fait d’utile? + +— Pour le moment, si fait, répliqua l’évêque; car nous avons un +prisonnier duquel nous saurons ce que nos ennemis préparent. + +— Oui, interrogeons ce prisonnier, fit Porthos, et le moyen de le +faire parler est simple: nous allons souper, nous l’inviterons; en +buvant, il parlera. + +Ce qui fut fait. L’officier, un peu inquiet d’abord, se rassura en +voyant les gens auxquels il avait affaire. + +Il donna, n’ayant pas peur de se compromettre, tous les détails +imaginables sur la démission et le départ de d’Artagnan. + +Il expliqua comment, après ce départ, le nouveau chef de +l’expédition avait ordonné une surprise sur Belle-Île. Là +s’arrêtèrent ses explications. + +Aramis et Porthos échangèrent un coup d’œil qui témoignait de +leur désespoir. + +Plus de fonds à faire sur cette brave imagination de d’Artagnan, +plus de ressource, par conséquent, en cas de défaite. + +Aramis, continuant son interrogatoire, demanda au prisonnier ce +que les royaux comptaient faire des chefs de Belle-Île. + +— Ordre, répliqua celui-ci, de tuer pendant le combat et de +pendre après. + +Aramis et Porthos se regardèrent encore. + +Le rouge monta au visage de tous deux. + +— Je suis bien léger pour la potence, répondit Aramis; les gens +comme moi ne se pendent pas. + +— Et moi, je suis bien lourd, dit Porthos; les gens comme moi +cassent la corde. + +— Je suis sûr, fit galamment le prisonnier, que nous vous +eussions procuré la faveur d’une mort à votre choix. + +— Mille remerciements, dit sérieusement Aramis. + +Porthos s’inclina. + +— Encore ce coup de vin à votre santé, fit-il en buvant lui-même. + +De propos en propos, le souper se prolongea; l’officier, qui était +un spirituel gentilhomme, se laissa doucement aller au charme de +l’esprit d’Aramis et de la cordiale bonhomie de Porthos. + +— Pardonnez-moi, dit-il, si je vous adresse une question; mais des +gens qui en sont à leur sixième bouteille ont bien le droit de +s’oublier un peu. + +— Adressez, dit Porthos, adressez. + +— Parlez, fit Aramis. + +— N’étiez-vous pas, messieurs, vous deux, dans les mousquetaires +du feu roi? + +— Oui, monsieur, et des meilleurs, s’il vous plaît, répliqua +Porthos. + +— C’est vrai: je dirais même les meilleurs de tous les soldats, +messieurs, si je ne craignais d’offenser la mémoire de mon père. + +— De votre père? s’écria Aramis. + +— Savez-vous comment je me nomme? + +— Ma foi! non, monsieur; mais vous me le direz, et... + +— Je m’appelle Georges de Biscarrat. + +— Oh! s’écria Porthos à son tour, Biscarrat! vous rappelez-vous +ce nom, Aramis? + +— Biscarrat?... rêva l’évêque. Il me semble... + +— Cherchez bien, monsieur, dit l’officier. + +— Pardieu! ce ne sera pas long, fit Porthos. Biscarrat, dit +Cardinal... un des quatre qui vinrent nous interrompre le jour où +nous entrâmes dans l’amitié de d’Artagnan, l’épée à la main. + +— Précisément, messieurs. + +— Le seul, dit Aramis vivement, que nous ne blessâmes pas. + +— Une rude lame, par conséquent, fit le prisonnier. + +— C’est vrai, oh! bien vrai, dirent les deux amis ensemble. Ma +foi! monsieur de Biscarrat, enchanté de faire la connaissance d’un +aussi brave homme. + +Biscarrat serra les deux mains que lui tendaient les deux anciens +mousquetaires. + +Aramis regarda Porthos, comme pour lui dire: «Voilà un homme qui +nous aidera.» Et, sur-le-champ: + +— Avouez, dit-il, monsieur, qu’il fait bon d’avoir été honnête +homme. + +— Mon père me l’a toujours dit, monsieur. + +— Avouez, de plus, que c’est une triste circonstance que celle où +vous vous trouvez de rencontrer des gens destinés à être +arquebusés ou pendus, et de s’apercevoir que ces gens-là sont +d’anciennes connaissances, de vieilles connaissances héréditaires. + +— Oh! vous n’êtes pas réservés à ce sort affreux, messieurs et +amis, dit vivement le jeune homme. + +— Bah! vous l’avez dit. + +— Je l’ai dit tout à l’heure, quand je ne vous connaissais pas; +mais, maintenant que je vous connais, je dis: Vous éviterez ce +destin funeste, si vous le voulez. + +— Comment, si nous le voulons? s’écria Aramis, dont les yeux +brillèrent d’intelligence en regardant alternativement son +prisonnier et Porthos. + +— Pourvu, continua Porthos en regardant à son tour, avec une +noble intrépidité, M. de Biscarrat et l’évêque, pourvu qu’on ne +nous demande pas de lâchetés. + +— On ne vous demandera rien du tout, messieurs reprit le +gentilhomme de l’armée royale; que voulez-vous qu’on vous demande? +Si l’on vous trouve, on vous tue, c’est chose arrêtée; tâchez +donc, messieurs, qu’on ne vous trouve pas. + +— Je crois ne pas me tromper, fit Porthos avec dignité, mais il +me semble bien que, pour nous trouver, il faut que l’on vienne +nous quérir ici. + +— En cela vous avez parfaitement raison, mon digne ami, reprit +Aramis en interrogeant toujours du regard la physionomie de +Biscarrat, silencieux et contraint. Vous voulez, monsieur de +Biscarrat, nous dire quelque chose, nous faire quelque ouverture +et vous n’osez pas, n’est-il pas vrai? + +— Ah! messieurs et amis, c’est qu’en parlant je trahis la +consigne; mais, tenez, j’entends une voix qui dégage la mienne en +la dominant. + +— Le canon! fit Porthos. + +— Le canon et la mousqueterie! s’écria l’évêque. + +On entendait gronder au loin, dans les roches, ces bruits +sinistres d’un combat qui ne dura point. + +— Qu’est-ce que cela? demanda Porthos. + +— Eh! pardieu! s’écria Aramis, c’est ce dont je me doutais. + +— Quoi donc? + +— L’attaque faite par vous n’était qu’une feinte, n’est-il pas +vrai, monsieur? et, pendant que vos compagnies se laissaient +repousser, vous aviez la certitude d’opérer un débarquement de +l’autre côté de l’île. + +— Oh! plusieurs, monsieur. + +— Nous sommes perdus, alors, fit paisiblement l’évêque de Vannes. + +— Perdus! cela est possible, répondit le seigneur de Pierrefonds; +mais nous ne sommes pas pris ni pendus. + +Et, en disant ces mots, il se leva de la table, s’approcha du mur +et en détacha froidement son épée et ses pistolets, qu’il visita +avec ce soin du vieux soldat qui s’apprête à combattre, et qui +sent que sa vie repose en grande partie sur l’excellence et la +bonne tenue de ses armes. + +Au bruit du canon, à la nouvelle de la surprise qui pouvait livrer +l’île aux troupes royales, la foule éperdue se précipita dans le +fort. Elle venait demander assistance et conseil à ses chefs. + +Aramis, pâle et vaincu, se montra entre deux flambeaux à la +fenêtre qui donnait sur la grande cour, pleine de soldats qui +attendaient des ordres, et d’habitants éperdus qui imploraient +secours. + +— Mes amis, dit d’Herblay d’une voix grave et sonore, M. Fouquet, +votre protecteur, votre ami, votre père, a été arrêté par ordre du +roi et jeté à la Bastille. + +Un long cri de fureur et de menace monta jusqu’à la fenêtre où se +tenait l’évêque, et l’enveloppa d’un fluide vibrant. + +— Vengeons M. Fouquet! crièrent les plus exaltés. À mort les +royaux! + +— Non, mes amis, répliqua solennellement Aramis, non, mes amis, +pas de résistance. Le roi est maître dans son royaume. Le roi est +le mandataire de Dieu. Le roi et Dieu ont frappé M. Fouquet. +Humiliez-vous devant la main de Dieu. Aimez Dieu et le roi, qui +ont frappé M. Fouquet. Mais ne vengez pas votre seigneur, ne +cherchez pas à le venger. Vous vous sacrifieriez en vain, vous, +vos femmes et vos enfants, vos biens et votre liberté. Bas les +armes, mes amis! bas les armes! puisque le roi vous le commande, +et retirez-vous paisiblement dans vos demeures. C’est moi qui vous +le demande, c’est moi qui vous en prie, c’est moi qui, au besoin, +vous le commande au nom de M. Fouquet. + +La foule, amassée sous la fenêtre, fit entendre un long +frémissement de colère et d’effroi. + +— Les soldats de Louis XIV sont entrés dans l’île, continua +Aramis. Désormais, ce ne serait plus entre eux et vous un combat, +ce serait un massacre. Allez, allez et oubliez; cette fois, je +vous le commande au nom du Seigneur. + +Les mutins se retirèrent lentement, soumis et muets. + +— Ah çà! mais que venez-vous donc de dire là, mon ami? dit +Porthos. + +— Monsieur, dit Biscarrat à l’évêque, vous sauvez tous ces +habitants, mais vous ne sauvez ni votre ami ni vous. + +— Monsieur de Biscarrat, dit avec un accent singulier de noblesse +et de courtoisie l’évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, soyez +assez bon pour reprendre votre liberté. + +— Je le veux bien, monsieur; mais... + +— Mais cela nous rendra service; car, en annonçant au lieutenant +du roi la soumission des insulaires, vous obtiendrez peut-être +quelque grâce pour nous, en l’instruisant de la manière dont cette +soumission s’est opérée. + +— Grâce! répliqua Porthos avec des yeux flamboyants, grâce! +qu’est-ce que ce mot-là! + +Aramis toucha rudement le coude de son ami, comme il faisait aux +beaux jours de leur jeunesse, alors qu’il voulait avertir Porthos +qu’il avait fait ou qu’il allait faire quelque bévue. Porthos +comprit et se tut soudain. + +— J’irai, messieurs, répondit Biscarrat, un peu surpris aussi de +ce mot de _grâce_ prononcé par le fier mousquetaire dont, quelques +instants auparavant, il racontait et vantait avec tant +d’enthousiasme les exploits héroïques. + +— Allez donc, monsieur de Biscarrat, dit Aramis en le saluant, +et, en partant, recevez l’expression de toute notre +reconnaissance. + +— Mais vous, messieurs, vous que je m’honore d’appeler mes amis, +puisque vous avez bien voulu recevoir ce titre, que devenez-vous +pendant ce temps? reprit l’officier tout ému, en prenant congé des +deux anciens adversaires de son père. + +— Nous, nous attendons ici. + +— Mais, mon Dieu!... l’ordre est formel! + +— Je suis évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, et l’on ne +passe pas plus par les armes un évêque que l’on ne pend un +gentilhomme. + +— Ah! oui, monsieur, oui, monseigneur, reprit Biscarrat; oui, +c’est vrai, vous avez raison, il y a encore pour vous cette +chance. Donc, je pars, je me rends auprès du commandant de +l’expédition, du lieutenant du roi. Adieu donc, messieurs; ou +plutôt, au revoir! + +En effet, le digne officier, sautant sur un cheval que lui fit +donner Aramis, courut dans la direction des coups de feu qu’on +avait entendus et qui, en amenant la foule dans le fort, avait +interrompu la conversation des deux amis avec leur prisonnier. + +Aramis le regarda partir, et demeura seul avec Porthos: + +— Eh bien! comprenez-vous? dit-il. + +— Ma foi, non. + +— Est-ce que Biscarrat ne vous gênait pas ici? + +— Non, c’est un brave garçon. + +— Oui; mais la grotte de Locmaria, est-il nécessaire que tout le +monde la connaisse? + +— Ah! c’est vrai, c’est vrai, je comprends. Nous nous sauvons par +le souterrain. + +— S’il vous plaît, répliqua joyeusement Aramis. En route, ami +Porthos! Notre bateau nous attend, et le roi ne nous tient pas +encore. + + + + +Chapitre CCLIII — La grotte de Locmaria + + +Le souterrain de Locmaria était assez éloigné du môle pour que les +deux amis dussent ménager leurs forces avant d’y arriver. + +D’ailleurs, la nuit s’avançait; minuit avait sonné au fort; +Porthos et Aramis étaient chargés d’argent et d’armes. + +Ils cheminaient donc dans la lande qui sépare le môle de ce +souterrain, écoutant tous les bruits et tâchant d’éviter toutes +les embûches. + +De temps en temps, sur la route qu’ils avaient soigneusement +laissée à leur gauche, passaient des fuyards venant de l’intérieur +des terres, à la nouvelle du débarquement des troupes royales. + +Aramis et Porthos, cachés derrière quelque anfractuosité de +rocher, recueillaient les mots échappés aux pauvres gens qui +fuyaient tout tremblants, portant avec eux leurs effets les plus +précieux, et tâchaient, en entendant leurs plaintes, d’en conclure +quelque chose pour leur intérêt. + +Enfin, après une course rapide, mais fréquemment interrompue par +des stations prudentes, ils atteignirent ces grottes profondes +dans lesquelles le prévoyant évêque de Vannes avait eu soin de +faire rouler sur des cylindres une bonne barque capable de tenir +la mer dans cette belle saison. + +— Mon bon ami, dit Porthos après avoir respiré bruyamment, nous +sommes arrivés, à ce qu’il me paraît; mais je crois que vous +m’avez parlé de trois hommes, de trois serviteurs qui devaient +nous accompagner. Je ne les vois pas; où sont-ils donc? + +— Pourquoi les verriez-vous, cher Porthos? répondit Aramis. Ils +nous attendent certainement dans la caverne, et sans nul doute, +ils se reposent un moment après avoir accompli ce rude et +difficile travail. + +Aramis arrêta Porthos, qui se préparait à entrer dans le +souterrain. + +— Voulez-vous, mon bon ami, dit-il au géant, me permettre de +passer le premier? Je connais le signal que j’ai donné à nos +hommes, et nos gens, ne l’entendant pas, seraient dans le cas de +faire feu sur vous ou de vous lancer leur couteau dans l’ombre. + +— Allez, cher Aramis, allez le premier, vous êtes tout sagesse et +tout prudence, allez. Aussi bien, voilà cette fatigue dont je vous +ai parlé qui me reprend encore une fois. + +Aramis laissa Porthos s’asseoir à l’entrée de la grotte, et, +courbant la tête, il pénétra dans l’intérieur de la caverne en +imitant le cri de la chouette. + +Un petit roucoulement plaintif, un cri à peine distinct, répondit +dans la profondeur du souterrain. + +Aramis continua sa marche prudente, et bientôt il fut arrêté par +le même cri qu’il avait le premier fait entendre, et ce cri était +lancé à dix pas de lui. + +— Êtes-vous là, Yves? fit l’évêque. + +— Oui, monseigneur. Goennec est là aussi. Son fils nous +accompagne. + +— Bien. Toutes choses sont-elles prêtes? + +— Oui, monseigneur. + +— Allez un peu à l’entrée des grottes, mon bon Yves, et vous y +trouverez le seigneur de Pierrefonds, qui se repose, fatigué qu’il +est de sa course. Et si, par hasard, il ne peut pas marcher, +enlevez-le et l’apportez ici près de moi. + +Les trois Bretons obéirent. Mais la recommandation d’Aramis à ses +serviteurs était inutile. Porthos, rafraîchi, avait déjà lui-même +commencé la descente, et son pas pesant résonnait au milieu des +cavités formées et soutenues par les colonnes de silex et de +granit. + +Dès que le seigneur de Bracieux eut rejoint l’évêque, les Bretons +allumèrent une lanterne dont ils s’étaient munis, et Porthos +assura son ami qu’il se sentait désormais fort comme à +l’ordinaire. + +— Visitons le canot, dit Aramis, et assurons-nous d’abord de ce +qu’il renferme. + +— N’approchez pas trop la lumière, dit le patron Yves; car, ainsi +que vous avez bien voulu me le recommander, monseigneur, j’ai mis +sous le banc de poupe, dans le coffre, vous savez, le baril de +poudre et les charges de mousquet que vous m’aviez envoyés du +fort. + +— Bien, fit Aramis. + +Et, prenant lui-même la lanterne, il visita minutieusement toutes +les parties du canot avec les précautions d’un homme qui n’est ni +timide ni ignorant en face du danger. + +Le canot était long, léger, tirant peu d’eau, mince de quille, +enfin de ceux que l’on a toujours si bien construits à Belle-Île, +un peu haut de bord, solide sur l’eau, très maniable, muni de +planches qui, dans les temps incertains, forment une sorte de pont +sur lequel glissent les lames, et qui peuvent protéger les +rameurs. + +Dans deux coffres bien clos, placés sous les bancs de proue et de +poupe, Aramis trouva du pain, du biscuit, des fruits secs, un +quartier de lard, une bonne provision d’eau dans des outres; le +tout formant des rations suffisantes pour des gens qui ne devaient +jamais quitter la côte, et se trouvaient à même de se ravitailler +si le besoin le commandait. + +Les armes, huit mousquets et autant de pistolets de cavalier, +étaient en bon état et toutes chargées. Il avait des avirons de +rechange en cas d’accident et cette petite voile appelée +trinquette, qui aide la marche du canot en même temps que les +rameurs nagent, qui est si utile lorsque la brise se fait sentir, +et qui ne charge pas l’embarcation. + +Lorsque Aramis eut reconnu toutes ces choses, et qu’il se fut +montré content du résultat de son inspection: + +— Consultons-nous, dit-il, cher Porthos, pour savoir s’il faut +essayer de faire sortir la barque par l’extrémité inconnue de la +grotte, en suivant la pente et l’ombre du souterrain, ou s’il vaut +mieux, à ciel découvert, la faire glisser sur les rouleaux, par +les bruyères, en aplanissant le chemin de la petite falaise, qui +n’a pas vingt pieds de haut, et donne à son pied, dans la marée, +trois ou quatre brasses de bonne eau sur un bon fond. + +— Qu’à cela ne tienne, monseigneur, répliqua le patron Yves +respectueusement; mais je ne crois pas que par la pente du +souterrain et dans l’obscurité où nous serons obligés de +manœuvrer notre embarcation, le chemin soit aussi commode qu’en +plein air. Je connais bien la falaise, et je puis vous certifier +qu’elle est unie comme un gazon de jardin; l’intérieur de la +grotte, au contraire, est raboteux; sans compter encore, +monseigneur, que, à l’extrémité, nous trouverons le boyau qui mène +à la mer, et peut-être le canot n’y passera pas. + +— J’ai fait mes calculs, répondit l’évêque, et j’ai la certitude +qu’il passerait. + +— Soit; je le veux bien, monseigneur, insista le patron; mais +Votre Grandeur sait bien que, pour le faire atteindre à +l’extrémité du boyau, il faut lever une énorme pierre, celle sous +laquelle passe toujours le renard, et qui ferme le boyau comme une +porte. + +— On la lèvera, dit Porthos; ce n’est rien. + +— Oh! je sais que Monseigneur a la force de dix hommes, répliqua +Yves; seulement, c’est bien du mal pour Monseigneur. + +— Je crois que le patron pourrait avoir raison, dit Aramis. +Essayons du ciel ouvert. + +— D’autant plus, monseigneur, continua le pêcheur, que nous ne +saurions nous embarquer avant le jour, tant il y a de travail, et +que, aussitôt que le jour paraîtra, une bonne vedette, placée sur +la partie supérieure de la grotte, nous sera nécessaire, +indispensable même, pour surveiller les manœuvres des chalands ou +des croiseurs qui nous guetteraient. + +— Oui, Yves, oui, votre raison est bonne; on va passer sur la +falaise. + +Et les trois robustes Bretons allaient, plaçant leurs rouleaux +sous la barque, la mettre en mouvement, lorsque des aboiements +lointains de chiens se firent entendre dans la campagne. Aramis +s’élança hors de la grotte; Porthos le suivit. + +L’aube teignait de pourpre et de nacre les flots et la plaine; +dans le demi-jour, on voyait les petits sapins mélancoliques se +tordre sur les pierres, et de longues volées de corbeaux rasaient +de leurs ailes noires les maigres champs de sarrasin. + +Un quart d’heure encore et le jour serait plein; les oiseaux, +réveillés, l’annonçaient joyeusement par leurs chants à toute la +nature. + +Les aboiements qu’on avait entendus, et qui avaient arrêté les +trois pêcheurs prêts à remuer la barque, et fait sortir Aramis et +Porthos, se prolongeaient dans une gorge profonde, à une lieue +environ de la grotte. + +— C’est une meute, dit Porthos; les chiens sont lancés sur une +piste. + +— Qu’est cela? qui chasse en un pareil moment? pensa Aramis. + +— Et par ici, surtout, continua Porthos, par ici où l’on craint +l’arrivée des royaux! + +— Le bruit se rapproche. Oui, vous avez raison Porthos, les +chiens sont sur une trace. + +— Eh! mais! s’écria tout à coup Aramis, Yves, Yves, venez donc! + +Yves accourut, laissant là le cylindre qu’il tenait encore et +qu’il allait placer sous la barque quand cette exclamation de +l’évêque interrompit sa besogne. + +— Qu’est-ce que cette chasse, patron? dit Porthos. + +— Eh! monseigneur, répliqua le Breton, je n’y comprends rien. Ce +n’est pas en un pareil moment que le seigneur de Locmaria +chasserait. Non; et, pourtant, les chiens... + +— À moins qu’ils ne se soient échappés du chenil. + +— Non, dit Goennec, ce ne sont pas là les chiens du seigneur de +Locmaria. + +— Par prudence, reprit Aramis, rentrons dans la grotte; +évidemment les voix approchent, et, tout à l’heure, nous saurons à +quoi nous en tenir. + +Ils rentrèrent; mais ils n’avaient pas fait cent pas dans l’ombre +qu’un bruit, semblable au rauque soupir d’une créature effrayée, +retentit dans la caverne; et, haletant, rapide, effrayé, un renard +passa comme un éclair devant les fugitifs, sauta par-dessus la +barque et disparut laissant après lui son fumet âcre, conservé +quelques secondes sous les voûtes basses du souterrain. + +— Le renard! crièrent les Bretons avec la joyeuse surprise du +chasseur. + +— Maudits soyons-nous! cria l’évêque, notre retraite est +découverte. + +— Comment cela? dit Porthos; avons-nous peur d’un renard? + +— Eh! mon ami, que dites-vous donc, et que vous inquiétez-vous du +renard? Ce n’est pas de lui qu’il s’agit, pardieu! Mais ne +savez-vous pas, Porthos, qu’après le renard viennent les chiens, et +qu’après les chiens viennent les hommes? + +Porthos baissa la tête. + +On entendit, comme pour confirmer les paroles d’Aramis, la meute +grondeuse arriver avec une effrayante vitesse sur la piste de +l’animal. + +Six chiens courants débouchèrent au même instant dans la petite +lande, avec un bruit de voix qui ressemblait à la fanfare d’un +triomphe. + +— Voilà bien les chiens, dit Aramis, posté à l’affût derrière une +lucarne pratiquée entre deux rochers; quels sont les chasseurs, +maintenant? + +— Si c’est le seigneur de Locmaria, répondit le patron, il +laissera les chiens fouiller la grotte; car il les connaît, et il +n’y pénétrera pas lui-même, assuré qu’il sera que le renard +sortira de l’autre côté; c’est là qu’il ira l’attendre. + +— Ce n’est pas le seigneur de Locmaria qui chasse, répondit +l’évêque en pâlissant malgré lui. + +— Qui donc, alors? dit Porthos. + +— Regardez. + +Porthos appliqua son œil à la lucarne et vit, au sommet du +monticule, une douzaine de cavaliers qui poussaient leurs chevaux +sur la trace des chiens, en criant: «Taïaut!» + +— Les gardes! dit-il. + +— Oui, mon ami, les gardes du roi. + +— Les gardes du roi, dites-vous, monseigneur? s’écrièrent les +Bretons en pâlissant à leur tour. + +— Et Biscarrat à leur tête, monté sur mon cheval gris, continua +Aramis. + +Les chiens, au même moment, se précipitèrent dans la grotte comme +une avalanche, et les profondeurs de la caverne s’emplirent de +leurs cris assourdissants. + +— Ah! diable! fit Aramis reprenant tout son sang-froid à la vue +de ce danger, certain, inévitable. Je sais bien que nous sommes +perdus; mais, au moins, il nous reste une chance: si les gardes +qui vont suivre leurs chiens, viennent à s’apercevoir qu’il y a +une issue aux grottes, plus d’espoir; car, en entrant ici, ils +découvriront la barque et nous-mêmes. Il ne faut pas que les +chiens sortent du souterrain. Il ne faut pas que les maîtres y +entrent. + +— C’est juste, dit Porthos. + +— Vous comprenez, ajouta l’évêque avec la rapide précision du +commandement: il y a là six chiens, qui seront forcés de s’arrêter +à la grosse pierre sous laquelle le renard s’est glissé, mais à +l’ouverture trop étroite de laquelle ils seront, eux, arrêtés et +tués. + +Les Bretons s’élancèrent, le couteau à la main. + +Quelques minutes après, un lamentable concert de gémissements, de +hurlements mortels; puis, plus rien. + +— Bien, dit Aramis froidement. Aux maîtres, maintenant! + +— Que faire? dit Porthos. + +— Attendre l’arrivée, se cacher et tuer. + +— Tuer? répéta Porthos. + +— Ils sont seize, dit Aramis, du moins pour le moment. + +— Et bien armés, ajouta Porthos avec un sourire de consolation. + +— Cela durera dix minutes, dit Aramis. Allons! + +Et, d’un air résolu, il prit un mousquet et mit son couteau de +chasse entre ses dents. + +— Yves, Goennec et son fils, continua Aramis, vont nous passer +les mousquets. Vous Porthos, vous ferez feu à bout portant. Nous +en aurons abattu huit avant que les autres s’en doutent, c’est +certain; puis tous, nous sommes cinq, nous dépêcherons les huit +derniers le couteau à la main. + +— Et ce pauvre Biscarrat? dit Porthos. + +Aramis réfléchit un moment. + +— Biscarrat le premier, répliqua-t-il froidement. Il nous +connaît. + + + + +Chapitre CCLIV — La grotte + + +Malgré l’espèce de divination qui était le côté remarquable du +caractère d’Aramis, l’événement, subissant les chances des choses +soumises au hasard, ne s’accomplit pas tout à fait comme l’avait +prévu l’évêque de Vannes. + +Biscarrat, mieux monté que ses compagnons, arriva le premier à +l’ouverture de la grotte, et comprit que, renard et chiens, tout +s’était engouffré là. Seulement, frappé de cette terreur +superstitieuse qu’imprime naturellement à l’esprit de l’homme +toute voie souterraine et sombre, il s’arrêta à l’extérieur de la +grotte, et attendit que ses compagnons fussent réunis autour de +lui. + +— Eh bien? lui demandèrent les jeunes gens tout essoufflés, et ne +comprenant rien à son inaction. + +— Eh bien! on n’entend plus les chiens; il faut que renard et +meute soient engloutis dans ce souterrain. + +— Ils ont trop bien mené, dit un des gardes, pour avoir perdu +tout à coup la voie. D’ailleurs, on les entendrait rabâcher d’un +côté ou de l’autre. Il faut, comme le dit Biscarrat, qu’ils soient +dans cette grotte. + +— Mais alors, dit un des jeunes gens, pourquoi ne donnent-ils +plus de voix? + +— C’est étrange, dit un autre. + +— Eh bien! mais, fit un quatrième, entrons dans cette grotte. +Est-ce qu’il est défendu d’y entrer, par hasard? + +— Non, répliqua Biscarrat. Seulement, il y fait noir comme dans +un four, et l’on peut s’y rompre le cou. + +— Témoins nos chiens, dit un garde, qui se le sont rompu, à ce +qu’il paraît. + +— Que diable sont-ils devenus? se demandèrent en chœur les +jeunes gens. + +Et chaque maître appela son chien par son nom, le siffla de sa +fanfare favorite, sans qu’un seul répondît, ni à l’appel, ni au +sifflet. + +— C’est peut-être une grotte enchantée, dit Biscarrat. Voyons. + +Et mettant pied à terre, il fit un pas dans la grotte. + +— Attends, attends, je t’accompagne, dit un des gardes voyant +Biscarrat prêt à disparaître dans la pénombre. + +— Non, répondit Biscarrat, il faut qu’il y ait quelque chose +d’extraordinaire; ne nous risquons donc pas tous à la fois. Si, +dans dix minutes, vous n’avez point de mes nouvelles, vous +entrerez, mais tous ensemble, alors. + +— Soit, dirent les jeunes gens, qui ne voyaient point, +d’ailleurs, pour Biscarrat grand danger à tenter l’entreprise; +nous l’attendons. + +Et, sans descendre de cheval, ils firent un cercle autour de la +grotte. + +Biscarrat entra donc seul, et avança dans les ténèbres jusque sous +le mousquet de Porthos. + +Cette résistance que rencontrait sa poitrine l’étonna; il allongea +la main et saisit le canon glacé. + +Au même instant, Yves levait sur le jeune homme un couteau, qui +allait retomber sur lui de toute la force d’un bras breton, +lorsque le poignet de fer de Porthos l’arrêta à moitié chemin. + +Puis, comme un grondement sourd, cette voix se fit entendre dans +l’obscurité: + +— Je ne veux pas qu’on le tue, moi. + +Biscarrat se trouvait pris entre une protection et une menace, +presque aussi terribles l’une que l’autre. + +Si brave que fût le jeune homme, il laissa échapper un cri, +qu’Aramis comprima aussitôt, en lui menant un mouchoir sur la +bouche. + +— Monsieur de Biscarrat, lui dit-il à voix basse, nous ne vous +voulons pas de mal, et vous devez le savoir si vous nous avez +reconnus; mais, au premier mot, au premier soupir, au premier +souffle, nous serons forcés de vous tuer comme nous avons tué vos +chiens. + +— Oui, je vous reconnais, messieurs, dit tout bas le jeune homme. +Mais pourquoi êtes-vous ici? qu’y faites-vous? Malheureux! +malheureux! je vous croyais dans le fort. + +— Et vous, monsieur, vous deviez nous obtenir des conditions, ce +me semble? + +— J’ai fait ce que j’ai pu, messieurs; mais... + +— Mais?... + +— Mais il y a des ordres formels. + +— De nous tuer? + +Biscarrat ne répondit rien. Il lui en coûtait de parler de corde à +des gentilshommes. + +Aramis comprit le silence de son prisonnier. + +Monsieur Biscarrat, dit-il, vous seriez déjà mort si nous n’avions +eu égard à votre jeunesse et à notre ancienne liaison avec votre +père; mais vous pouvez encore échapper d’ici en nous jurant que +vous ne parlerez pas à vos compagnons de ce que vous avez vu. + +— Non seulement je jure que je n’en parlerai point, dit +Biscarrat, mais je jure encore que je ferai tout au monde pour +empêcher mes compagnons de mettre le pied dans cette grotte. + +— Biscarrat! Biscarrat! crièrent du dehors plusieurs voix qui +vinrent s’engouffrer comme un tourbillon dans le souterrain. + +— Répondez, dit Aramis. + +— Me voici! cria Biscarrat. + +— Allez, nous nous reposons sur votre loyauté. + +Et il lâcha le jeune homme. + +Biscarrat remonta vers la lumière. + +— Biscarrat! Biscarrat! crièrent les voix plus rapprochées. + +Et l’on vit se projeter à l’intérieur de la grotte les ombres de +plusieurs formes humaines. + +Biscarrat s’élança au-devant de ses amis pour les arrêter, et les +rejoignit comme ils commençaient à s’aventurer dans le souterrain. + +Aramis et Porthos prêtèrent l’oreille avec l’attention de gens qui +jouent leur vie sur un souffle de l’air. + +Biscarrat avait regagné l’entrée de la grotte, suivi de ses amis. + +— Oh! oh! dit l’un d’eux en arrivant au jour, comme tu es pâle! + +— Pâle! s’écria un autre; tu veux dire livide? + +— Moi? fit le jeune homme essayant de rappeler toute sa puissance +sur lui même. + +— Mais, au nom du Ciel, que t’est-il donc arrivé? demandèrent +toutes les voix. + +— Tu n’as pas une goutte de sang dans les veines, mon pauvre ami, +fit un autre en riant. + +— Messieurs, c’est sérieux, dit un autre; il va se trouver mal; +avez-vous des sels? + +Et tous éclatèrent de rire. Toutes ces interpellations, toutes ces +railleries se croisaient autour de Biscarrat, comme se croisent au +milieu du feu les balles dans une mêlée. + +Il reprit ses forces sous ce déluge d’interrogations. + +— Que voulez-vous que j’aie vu? demanda-t-il. J’avais très chaud +quand je suis entré dans cette grotte, j’y ai été saisi par le +froid; voilà tout. + +— Mais les chiens, les chiens, les as-tu revus? en as-tu entendu +parler? en as-tu eu des nouvelles? + +— Il faut croire qu’ils ont pris une autre voie, dit Biscarrat. + +— Messieurs, dit un des jeunes gens, il y a, dans ce qui se +passe, dans la pâleur et dans le silence de notre ami, un mystère +que Biscarrat ne veut pas, ou ne peut sans doute pas révéler. +Seulement, et c’est chose sûre, Biscarrat a vu quelque chose dans +la grotte. Eh bien! moi, je suis curieux de voir ce qu’il a vu, +fût-ce le diable. À la grotte, messieurs! à la grotte! + +— À la grotte! répétèrent toutes les voix. + +Et l’écho du souterrain alla porter comme une menace à Porthos et +à Aramis ces mots: «À la grotte! à la grotte!» + +Biscarrat se jeta au-devant de ses compagnons. + +— Messieurs! messieurs! s’écria-t-il, au nom du Ciel n’entrez +pas! + +— Mais qu’y a-t-il donc de si effrayant dans ce souterrain? +demandèrent plusieurs voix. + +— Voyons, parle, Biscarrat. + +— Décidément, c’est le diable qu’il a vu, répéta celui qui avait +déjà avancé cette hypothèse. + +— Eh bien! mais, s’il l’a vu, s’écria un autre, qu’il ne soit pas +égoïste, et qu’il nous le laisse voir à notre tour. + +— Messieurs! messieurs! de grâce! insista Biscarrat. + +— Voyons, laisse-nous passer. + +— Messieurs, je vous en supplie, n’entrez pas! + +— Mais tu es bien entré, toi? + +Alors, un des officiers qui, d’un âge plus mûr que les autres, +était resté en arrière jusque-là et n’avait rien dit, s’avança: + +— Messieurs, dit-il d’un ton calme qui contrastait avec +l’animation des jeunes gens, il y a là-dedans quelqu’un ou quelque +chose qui n’est pas le diable, mais qui, quel qu’il soit, a eu +assez de pouvoir pour faire taire nos chiens. Il faut savoir quel +est ce quelqu’un ou ce quelque chose. + +Biscarrat tenta un dernier effort pour arrêter ses amis; mais ce +fut un effort inutile. Vainement il se jeta au-devant des plus +téméraires; vainement il se cramponna aux roches pour barrer le +passage, la foule des jeunes gens fit irruption dans la caverne, +sur les pas de l’officier qui avait parlé le dernier, mais qui, le +premier, s’était élancé l’épée à la main pour affronter le danger +inconnu. + +Biscarrat, repoussé par ses amis, ne pouvant les accompagner, sous +peine de passer aux yeux de Porthos et d’Aramis pour un traître et +un parjure, alla, l’oreille tendue et les mains encore +suppliantes, s’appuyer contre les parois rugueuses d’un rocher, +qu’il jugeait devoir être exposé au feu des mousquetaires. + +Quant aux gardes, ils pénétraient de plus en plus avec des cris +qui s’affaiblissaient à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le +souterrain. + +Tout à coup, une décharge de mousqueterie, grondant comme un +tonnerre, éclata sous les voûtes. + +Deux ou trois balles vinrent s’aplatir sur le rocher auquel +s’appuyait Biscarrat. + +Au même instant, des soupirs, des hurlements et des imprécations +s’élevèrent, et cette petite troupe de gentilshommes reparut, +quelques-uns pâles, quelques-uns sanglants, tous enveloppés d’un +nuage de fumée que l’air extérieur semblait aspirer du fond de la +caverne. + +— Biscarrat! Biscarrat! criaient les fuyards, tu savais qu’il y +avait une embuscade dans cette caverne, et tu ne nous as pas +prévenus! + +— Biscarrat! tu es cause que quatre de nous sont tués; malheur à +toi, Biscarrat! + +— Tu es cause que je suis blessé à mort, dit un des jeunes gens +en recueillant son sang dans sa main, et en le jetant au visage de +Biscarrat; que mon sang retombe sur toi! + +Et il roula agonisant aux pieds du jeune homme. + +— Mais, au moins, dis-nous qui est là! s’écrièrent plusieurs voix +furieuses. + +Biscarrat se tut. + +— Dis-le ou meurs! s’écria le blessé en se relevant sur un genou, +et en levant sur son compagnon un bras armé d’un fer inutile. + +Biscarrat se précipita vers lui, ouvrant sa poitrine au coup; mais +le blessé retomba pour ne plus se relever, en poussant un soupir, +le dernier. + +Biscarrat, les cheveux hérissés, les yeux hagards, la tête perdue, +s’avança vers l’intérieur de la caverne, en disant: + +— Vous avez raison, mort à moi qui ai laissé assassiner mes +compagnons! je suis un lâche! + +Et, jetant loin de lui son épée, car il voulait mourir sans se +défendre, il se précipita, tête baissée, dans le souterrain. + +Les autres jeunes gens l’imitèrent. + +Onze, qui restaient de seize, plongèrent avec lui dans le gouffre. + +Mais ils n’allèrent pas plus loin que les premiers: une seconde +décharge en coucha cinq sur le sable glacé, et comme il était +impossible de voir d’où partait cette foudre mortelle, les autres +reculèrent avec une épouvante qui peut mieux se peindre que +s’exprimer. + +Mais, loin de fuir comme les autres, Biscarrat, demeuré sain et +sauf, s’assit sur un quartier de roc et attendit. + +Il ne restait plus que six gentilshommes. + +— Sérieusement, dit un des survivants, est-ce le diable? + +— Ma foi! c’est bien pis, dit un autre. + +— Demandons à Biscarrat; il le sait, lui. + +— Où est Biscarrat? + +Les jeunes gens regardèrent autour d’eux, et virent que Biscarrat +manquait à l’appel. + +— Il est mort! dirent deux ou trois voix. + +— Non pas, répondit un autre, je l’ai vu, moi, au milieu de la +fumée, s’asseoir tranquillement sur un rocher; il est dans la +caverne, il nous attend. + +— Il faut qu’il connaisse ceux qui y sont. + +— Et comment les connaîtrait-il? + +— Il a été prisonnier des rebelles. + +— C’est vrai. Eh bien! appelons-le, et sachons par lui à qui nous +avons affaire. + +Et toutes les voix crièrent: + +— Biscarrat! Biscarrat! + +Mais Biscarrat ne répondit point. + +— Bon! dit l’officier qui avait montré tant de sang-froid dans +cette affaire, nous n’avons plus besoin de lui, voilà des renforts +qui nous arrivent. + +En effet, une compagnie des gardes, laissée en arrière par leurs +officiers, que l’ardeur de la chasse avait emportés, +soixante-quinze à quatre-vingts hommes à peu près, arrivait en bel ordre, +guidée par le capitaine et le premier lieutenant. Les cinq +officiers coururent au-devant de leurs soldats et, dans un langage +dont l’éloquence est facile à concevoir, ils expliquèrent +l’aventure et demandèrent secours. + +Le capitaine les interrompit. + +— Où sont vos compagnons? demanda-t-il. + +— Morts! + +— Mais vous étiez seize! + +— Dix sont morts, Biscarrat est dans la caverne, et nous voilà +cinq. + +— Biscarrat est donc prisonnier? + +— Probablement. + +— Non, car le voici; voyez. + +En effet, Biscarrat apparaissait à l’ouverture de la grotte. + +— Il nous fait signe de venir, dirent les officiers. Allons! + +— Allons! répéta toute la troupe. + +— Monsieur, dit le capitaine s’adressant à Biscarrat, on m’assure +que vous savez quels sont les hommes qui sont dans cette grotte et +qui font cette défense désespérée. Au nom du roi, je vous somme de +déclarer ce que vous savez. + +— Mon capitaine, dit Biscarrat, vous n’avez plus besoin de me +sommer, ma parole m’a été rendue à l’instant même, et je viens au +nom de ces hommes. + +— Me dire qu’ils se rendent? + +— Vous dire qu’ils sont décidés à se défendre jusqu’à la mort, si +on ne leur accorde pas bonne composition. + +— Combien sont-ils donc? + +— Ils sont deux, dit Biscarrat. + +— Ils sont deux, et veulent nous imposer des conditions? + +— Ils sont deux, et nous ont déjà tué dix hommes, dit Biscarrat. + +— Quels gens est-ce donc? des géants? + +— Mieux que cela. Vous rappelez-vous l’histoire du bastion +Saint-Gervais, mon capitaine? + +— Oui, où quatre mousquetaires du roi ont tenu contre toute une +armée? + +— Eh bien! ces deux hommes étaient de ces mousquetaires. + +— Vous les appelez?... + +— À cette époque, on les appelait Porthos et Aramis. Aujourd’hui, +on les appelle M. d’Herblay et M. du Vallon. + +— Et quel intérêt ont-ils dans tout ceci? + +— Ce sont eux qui tenaient Belle-Île pour M. Fouquet. + +Un murmure courut parmi les soldats à ces deux mots. «Porthos et +Aramis.» + +— Les mousquetaires! les mousquetaires! répétaient-ils. + +Et, chez tous ces braves jeunes gens, l’idée qu’ils allaient avoir +à lutter contre deux des plus vieilles gloires de l’armée faisait +courir un frisson, moitié d’enthousiasme, moitié de terreur. + +C’est qu’en effet ces quatre noms, d’Artagnan, Athos, Porthos et +Aramis, étaient vénérés par tout ce qui portait une épée, comme +dans l’Antiquité étaient vénérés les noms d’Hercule, de Thésée, de +Castor et de Pollux. + +— Deux hommes! s’écria le capitaine, et ils nous ont tué dix +officiers en deux décharges. C’est impossible, monsieur Biscarrat. + +— Eh! mon capitaine, répondit celui-ci, je ne vous dis point +qu’ils n’ont pas avec eux deux ou trois hommes comme les +mousquetaires du bastion Saint-Gervais avaient avec eux trois ou +quatre domestiques; mais croyez-moi, capitaine, j’ai vu ces +gens-là, j’ai été pris par eux, je les connais; ils suffiraient à eux +seuls pour détruire tout un corps d’armée. + +— C’est ce que nous allons voir, dit le capitaine, et cela dans +un moment. Attention, messieurs! + +Sur cette réponse, personne ne bougea plus, et chacun s’apprêta à +obéir. + +Biscarrat seul risqua une dernière tentative. + +— Monsieur, dit-il à voix basse, croyez-moi, passons notre +chemin; ces deux hommes, ces deux lions que l’on va attaquer se +défendront jusqu’à la mort. Ils nous ont déjà tué dix hommes; ils +en tueront encore le double, et finiront par se tuer eux-mêmes +plutôt que de se rendre. Que gagnerons-nous à les combattre? + +— Nous y gagnerons, monsieur, la conscience de n’avoir pas fait +reculer quatre-vingts gardes du roi devant deux rebelles. Si +j’écoutais votre conseil, monsieur, je serais un homme déshonoré, +et, en me déshonorant, je déshonorerais l’armée. En avant, vous +autres! + +Et il marcha le premier jusqu’à l’ouverture de la grotte. + +Arrivé là, il fit halte. + +Cette halte avait pour but de donner à Biscarrat et à ses +compagnons le temps de lui dépeindre l’intérieur de la grotte. +Puis, quand il crut avoir une connaissance suffisante des lieux, +il divisa la compagnie en trois corps, qui devaient entrer +successivement en faisant un feu nourri dans toutes les +directions. Sans doute, à cette attaque, on perdrait cinq hommes +encore, dix peut-être; mais certes, on finirait par prendre les +rebelles, puisqu’il n’y avait pas d’issue, et que, à tout prendre, +deux hommes n’en pouvaient pas tuer quatre-vingts. + +— Mon capitaine, demanda Biscarrat, je demande à marcher à la +tête du premier peloton. + +— Soit! répondit le capitaine. Vous en avez tout l’honneur. C’est +un cadeau que je vous fais. + +— Merci! répondit le jeune homme avec toute la fermeté de sa race. + +— Prenez votre épée, alors. + +— J’irai ainsi que je suis, mon capitaine, dit Biscarrat; car je +ne vais pas pour tuer, mais pour être tué. + +Et, se plaçant à la tête du premier peloton, le front découvert et +les bras croisés: + +— Marchons, messieurs! dit-il. + + + + +Chapitre CCLV — Un chant d’Homère + + +Il est temps de passer dans l’autre camp et de décrire à la fois +les combattants et le champ de bataille. + +Aramis et Porthos s’étaient engagés dans la grotte de Locmaria +pour y trouver le canot tout amarré, ainsi que les trois Bretons +leurs aides, et ils espéraient d’abord faire passer la barque par +la petite issue du souterrain, en dérobant de cette façon leurs +travaux et leur fuite. L’arrivée du renard et des chiens les avait +contraints de rester cachés. + +La grotte s’étendait l’espace d’à peu près cent toises, jusqu’à un +petit talus dominant une crique. Jadis temple des divinités +païennes, alors que Belle-Île s’appelait encore Calonèse, cette +grotte avait vu s’accomplir plus d’un sacrifice humain dans ses +mystérieuses profondeurs. + +On pénétrait dans le premier entonnoir de cette caverne par une +pente douce, au-dessus de laquelle des roches entassées formaient +une arcade basse; l’intérieur mal uni quant au sol, dangereux par +les inégalités rocailleuses de la voûte, se subdivisait en +plusieurs compartiments, qui se commandaient l’un l’autre et se +dominaient moyennant quelques degrés raboteux, rompus, soudés de +droite et de gauche dans d’énormes piliers naturels. + +Au troisième compartiment, la voûte était si basse, le couloir si +étroit, que la barque eût à peine passé en touchant les deux murs; +néanmoins, dans un moment de désespoir, le bois s’assouplit, la +pierre devient complaisante sous le souffle de la volonté humaine. + +Telle était la pensée d’Aramis, lorsque, après avoir engagé le +combat, il se décidait à la fuite, fuite assurément dangereuse, +puisque tous les assaillants n’étaient pas morts, et que, en +admettant la possibilité de mettre la barque en mer on se fût +enfui au grand jour, devant les vaincus, si intéressés, en +reconnaissant leur petit nombre, à faire poursuivre leurs +vainqueurs. + +Quand les deux décharges eurent tué dix hommes, Aramis, habitué +aux détours du souterrain, les alla reconnaître un à un, les +compta, car la fumée l’empêchait de voir au-dehors, et +sur-le-champ il commanda que le canot fût roulé jusqu’à la grosse pierre, +clôture de l’issue libératrice. + +Porthos rassembla ses forces, prit le canot dans ses deux bras et +le souleva, tandis que les Bretons faisaient courir les rouleaux +avec rapidité. + +On était descendu dans le troisième compartiment, on était arrivé +à la pierre qui murait l’issue. + +Porthos saisit cette pierre gigantesque à sa base, appuya dessus +sa robuste épaule, et donna un coup qui fit craquer cette +muraille. Une nuée de poussière tomba de la voûte avec les cendres +de dix mille générations d’oiseaux de mer, dont les nids +s’accrochaient comme un ciment à ce rocher. + +Au troisième choc, la pierre céda, elle oscilla une minute. +Porthos, s’adossant aux roches voisines, fit de son pied un +arc-boutant qui chassa le bloc hors des entassements calcaires qui lui +servaient de gonds et de scellements. + +La pierre tombée, on aperçut le jour, radieux, qui se précipita +dans ce souterrain par l’encadrement de la sortie, et la mer bleue +apparut aux Bretons enchantés. + +On commença dès lors à monter la barque sur cette barricade. Vingt +toises encore et elle pouvait glisser dans l’océan. + +C’est pendant ce temps que la compagnie arriva, fut rangée par le +capitaine et disposée pour l’escalade ou pour l’assaut. + +Aramis surveillait tout pour favoriser les travaux de ses amis. + +Il vit ce renfort, il compta les hommes, il se convainquit avec un +seul coup d’œil de l’infranchissable péril où un nouveau combat +les allait engager. + +S’enfuir sur la mer au moment où le souterrain allait être envahi, +impossible! + +En effet, le jour, qui venait d’éclairer les deux derniers +compartiments, eût montré aux soldats la barque roulant vers la +mer, les deux rebelles à portée de mousquet et une de leurs +décharges criblait le bateau, si elle ne tuait pas les cinq +navigateurs. + +En outre, en supposant tout, si la barque échappait avec les +hommes qui la montaient, comment l’alarme ne serait-elle pas +donnée? comment un avis ne serait-il pas envoyé aux chalands +royaux? comment le pauvre canot, traqué sur mer et guetté sur +terre, ne succomberait-il pas avant la fin du jour? Aramis, +fouillant avec rage ses cheveux grisonnants, invoqua l’assistance +de Dieu et l’assistance du démon. + +Appelant Porthos, qui travaillait à lui seul plus que rouleaux et +rouleurs: + +— Ami, dit-il tout bas, il vient d’arriver un renfort à nos +adversaires. + +— Ah! fit tranquillement Porthos; que faire alors? + +— Recommencer le combat, fit Aramis, c’est encore chanceux. + +— Oui, dit Porthos, car il est difficile que, sur deux, on ne tue +pas l’un de nous, et certainement, si l’un de nous était tué, +l’autre se ferait tuer aussi. + +Porthos dit ces mots avec ce naturel héroïque qui, chez lui, +grandissait de toutes les forces de la matière. + +Aramis sentit comme un coup d’éperon à son cœur. + +— Nous ne serons tués ni l’un ni l’autre si vous faites ce que je +vais vous dire, ami Porthos. + +— Dites. + +— Ces gens vont descendre dans la grotte. + +— Oui. + +— Nous en tuerons une quinzaine, mais pas davantage. + +— Combien sont-ils en tout? demanda Porthos. + +— Il leur est arrivé un renfort de soixante-quinze hommes. + +— Soixante-quinze et cinq, quatre-vingts... Ah! ah! fit Porthos. + +— S’ils font feu ensemble, ils nous cribleront de balles. + +— Assurément. + +— Sans compter, ajouta Aramis, que les détonations peuvent +occasionner des éboulements dans la caverne. + +— Tout à l’heure, en effet, dit Porthos, un éclat de roche m’a un +peu déchiré l’épaule. + +— Voyez-vous! + +— Mais ce n’est rien. + +— Prenons vite un parti. Nos Bretons vont continuer de rouler le +canot vers la mer. + +— Très bien. + +— Nous deux, nous garderons ici la poudre, les balles et les +mousquets. + +— Mais à deux, mon cher Aramis, nous ne tirerons jamais trois +coups de mousqueterie ensemble, dit naïvement Porthos; le moyen de +la mousqueterie est mauvais. + +— Trouvez-en donc un autre. + +— Je l’ai trouvé! fit tout à coup le géant. Je vais me mettre en +embuscade derrière le pilier avec cette barre de fer, et, +invisible, inattaquable, lorsqu’ils seront entrés par flots, je +laisse tomber ma barre sur les crânes trente fois par minute! +Hein! qu’en dites-vous, du projet? vous sourit-il? + +— Excellent, cher ami, parfait! j’approuve fort; seulement, vous +les effraierez, et la moitié restera dehors pour nous prendre par +la famine. Ce qu’il nous faut, mon bon ami, c’est la destruction +entière de la troupe; un seul homme resté debout nous perd. + +— Vous avez raison, mon ami; mais comment les attirer, je vous +prie? + +— En ne bougeant pas, mon bon Porthos. + +— Ne bougeons pas; mais, quand il seront tous bien réunis?... + +— Alors, laissez-moi faire, j’ai une idée. + +— S’il en est ainsi, et que votre idée soit bonne... et elle doit +être bonne, votre idée... je suis tranquille. + +— En embuscade, Porthos, et comptez tous ceux qui entreront. + +— Mais vous, que ferez-vous? + +— Ne vous inquiétez pas de moi; j’ai ma besogne. + +— J’entends des voix, ce me semble. + +— Ce sont eux. À votre poste!... Tenez-vous à la portée de ma +voix et de ma main. + +Porthos se réfugia dans le second compartiment qui était +absolument noir. + +Aramis se glissa dans le troisième; le géant tenait en main une +barre de fer du poids de cinquante livres. Porthos maniait avec +une facilité merveilleuse ce levier qui avait servi à faire rouler +la barque. + +Pendant ce temps, les Bretons poussaient le canot jusqu’à la +falaise. + +Dans le compartiment éclairé, Aramis, baissé, caché, s’occupait à +une manœuvre mystérieuse. + +On entendit un commandement proféré à voix haute. C’était le +dernier ordre du capitaine commandant. Vingt-cinq hommes sautèrent +des roches supérieures dans le premier compartiment de la grotte, +et, ayant pris terre, ils se mirent à faire feu. + +Les échos grondèrent, des sifflements sillonnèrent la voûte, une +fumée opaque emplit l’espace. + +— À gauche! à gauche! cria Biscarrat, qui, dans son premier +assaut, avait vu le passage de la seconde chambre, et qui, animé +par l’odeur de la poudre, voulait guider ses soldats de ce côté. + +La troupe se précipita effectivement à gauche; le couloir allait +se rétrécissant; Biscarrat, les mains étendues, dévoué à la mort, +marchait en avant des mousquets. + +— Venez! venez! cria-t-il, je vois du jour! + +— Frappez, Porthos! cria la voix sépulcrale d’Aramis. + +Porthos poussa un soupir, mais il obéit. + +La barre de fer tomba d’aplomb sur la tête de Biscarrat, qui fut +tué sans avoir achevé son cri. Puis le levier formidable se leva +et s’abaissa dix fois en dix secondes et fit dix cadavres. + +Les soldats ne voyaient rien; ils entendaient des cris, des +soupirs; ils foulaient des corps, mais n’avaient pas encore +compris, et montaient en trébuchant les uns sur les autres. + +L’implacable barre, tombant toujours, anéantit le premier peloton +sans qu’un seul bruit eût averti le deuxième, qui s’avançait +tranquillement. + +Seulement, ce second peloton, commandé par le capitaine, avait +brisé un maigre sapin qui poussait sur la falaise, et de ses +branches résineuses, tordues ensemble, le capitaine s’était fait +un flambeau. + +En arrivant à ce compartiment où Porthos, pareil à l’ange +exterminateur, avait détruit tout ce qu’il avait touché, le +premier rang recula d’épouvante. Nulle fusillade n’avait répondu à +la fusillade des gardes, et cependant on heurtait un monceau de +cadavres, on marchait littéralement dans le sang. + +Porthos était toujours derrière son pilier. + +Le capitaine, en éclairant, avec la lumière tremblante du sapin +enflammé, cet effroyable carnage dont il cherchait vainement la +cause, recula jusqu’au pilier derrière lequel était caché Porthos. + +Alors une main gigantesque sortit de l’ombre, se colla à la gorge +du capitaine, qui poussa un sourd râlement; ses bras s’étendirent +battant l’air, la torche tomba et s’éteignit dans le sang. + +Une seconde après, le corps du capitaine tombait près de la torche +éteinte, et ajoutait un cadavre de plus au monceau de cadavres qui +barrait le chemin. + +Tout cela s’était fait mystérieusement comme une chose magique. Au +râlement du capitaine, les hommes qui l’accompagnaient s’étaient +retournés; ils avaient vu ses bras ouverts, ses yeux sortant de +leur orbite; puis, la torche tombée, ils étaient restés dans +l’obscurité. + +Par un mouvement irréfléchi, instinctif, machinal, le lieutenant +cria: + +— Feu! + +Aussitôt une volée de coups de mousquet crépita, tonna, hurla dans +la caverne en arrachant d’énormes morceaux aux voûtes. + +La caverne s’éclaira un instant à cette fusillade, puis rentra +immédiatement dans une obscurité rendue plus profonde encore par +la fumée. + +Il se fit alors un grand silence, troublé seulement par les pas de +la troisième brigade, qui entrait dans le souterrain. + + + + +Chapitre CCLVI — La mort d’un titan + + +Au moment où Porthos, plus habitué à l’obscurité que tous ces +hommes venant du jour, regardait autour de lui pour voir si, dans +cette nuit, Aramis ne lui ferait pas quelque signal, il se sentit +doucement toucher le bras, et une voix faible comme un souffle +murmura tout bas à son oreille: + +— Venez. + +— Oh! fit Porthos. + +— Chut! dit Aramis encore plus bas. + +Et, au milieu du bruit de la troisième brigade qui continuait +d’avancer, au milieu des imprécations des gardes restés debout, +des moribonds râlant leur dernier soupir, Aramis et Porthos +glissèrent inaperçus le long des murailles granitiques de la +caverne. + +Aramis conduisit Porthos dans l’avant-dernier compartiment, et lui +montra, dans un enfoncement de la muraille, un baril de poudre +pesant soixante à quatre-vingts livres, auquel il venait +d’attacher une mèche. + +— Ami, dit-il à Porthos, vous allez prendre ce baril, dont je +vais, moi allumer la mèche, et vous le jetterez au milieu de nos +ennemis: le pouvez-vous? + +— Parbleu! répliqua Porthos. + +Et il souleva le petit tonneau d’une seule main. + +— Allumez. + +— Attendez, dit Aramis, qu’ils soient bien tous massés, et puis, +mon Jupiter, lancez votre foudre au milieu d’eux. + +— Allumez, répéta Porthos. + +— Moi, continua Aramis, je vais joindre nos Bretons et les aider +à mettre le canot à la mer. Je vous attendrai au rivage; lancez +ferme et accourez à nous. + +— Allumez, dit une dernière fois Porthos. + +— Vous avez compris? dit Aramis. + +— Parbleu! dit encore Porthos, en riant d’un rire qu’il +n’essayait pas même d’éteindre; quand on m’explique, je comprends; +allez, et donnez-moi le feu. + +Aramis donna l’amadou brûlant à Porthos, qui lui tendit son bras à +serrer à défaut de la main. + +Aramis serra de ses deux mains le bras de Porthos et se replia +jusqu’à l’issue de la caverne, où les trois rameurs attendaient. + +Porthos, demeuré seul, approcha bravement l’amadou de la mèche. + +L’amadou, faible étincelle, principe premier d’un immense +incendie, brilla dans l’obscurité comme une luciole volante, puis +vint se souder à la mèche qu’il enflamma, et dont Porthos activa +la flamme avec son souffle. + +La fumée s’était un peu dissipée, et, à la lueur de cette mèche +pétillante, on put, pendant une ou deux secondes, distinguer les +objets. + +Ce fut un court mais splendide spectacle, que celui de ce géant, +pâle, sanglant et le visage éclairé par le feu de la mèche qui +brûlait dans l’ombre. + +Les soldats le virent. Ils virent ce baril qu’il tenait dans sa +main. Ils comprirent ce qui allait se passer. + +Alors, ces hommes, déjà pleins d’effroi à la vue de ce qui s’était +accompli, pleins de terreur en songeant à ce qui allait +s’accomplir, poussèrent tous à la fois, un hurlement d’agonie. + +Les uns essayèrent de s’enfuir, mais ils rencontrèrent la +troisième brigade qui leur barrait le chemin; les autres, +machinalement, mirent en joue et firent feu avec leurs mousquets +déchargés; d’autres enfin tombèrent à genoux. + +Deux ou trois officiers crièrent à Porthos pour lui promettre la +liberté s’il leur donnait la vie. + +Le lieutenant de la troisième brigade criait de faire feu; mais +les gardes avaient devant eux leurs compagnons effarés qui +servaient de rempart vivant à Porthos. + +Nous l’avons dit, cette lumière produite par le souffle de Porthos +sur l’amadou et la mèche ne dura que deux secondes; mais, pendant +ces deux secondes, voici ce qu’elle éclaira: d’abord le géant +grandissant dans l’obscurité; puis, à dix pas de lui, un amas de +corps sanglants, écrasés, broyés, au milieu desquels vivait encore +un dernier frémissement d’agonie, qui soulevait la masse, comme +une dernière respiration soulève les flancs d’un monstre informe +expirant dans la nuit. Chaque souffle de Porthos, en ravivant la +mèche, envoyait sur cet amas de cadavres un ton sulfureux, coupé +de larges tranches de pourpre. + +Outre ce groupe principal, semé dans la grotte, selon que le +hasard de la mort ou la surprise du coup les avait étendus, +quelques cadavres isolés semblaient menacer par leurs blessures +béantes. + +Au-dessus de ce sol pétri d’une fange de sang, montaient, mornes +et scintillants, les piliers trapus de la caverne, dont les +nuances, chaudement accentuées, poussaient en avant les parties +lumineuses. + +Et tout cela était vu au feu tremblotant d’une mèche correspondant +à un baril de poudre, c’est-à-dire à une torche, qui, en éclairant +la mort passée, montrait la mort à venir. + +Comme je l’ai dit, ce spectacle ne dura qu’une ou deux secondes. +Pendant ce court espace de temps, un officier de la troisième +brigade réunit huit gardes armés de mousquets, et, par une trouée, +leur ordonna de faire feu sur Porthos. + +Mais ceux qui recevaient l’ordre de tirer tremblaient tellement +qu’à cette décharge trois hommes tombèrent, et que les cinq autres +balles allèrent en sifflant rayer la voûte, sillonner la terre ou +creuser les parois de la caverne. + +Un éclat de rire répondit à ce tonnerre; puis le bras du géant se +balança, puis on vit passer dans l’air, pareille à une étoile +filante, la traînée de feu. + +Le baril, lancé à trente pas, franchit la barricade de cadavres, +et alla tomber dans un groupe hurlant de soldats qui se jetèrent à +plat ventre. + +L’officier avait suivi en l’air la brillante traînée; il voulut se +précipiter sur le baril pour en arracher la mèche avant qu’elle +n’atteignit la poudre qu’il recélait. + +Dévouement inutile: l’air avait activé la flamme attachée au +conducteur; la mèche, qui, en repos, eût brûlé cinq minutes, se +trouva dévorée en trente secondes, et l’œuvre infernale éclata. + +Tourbillons furieux, sifflements du soufre et du nitre, ravages +dévorants du feu qui creuse, tonnerre épouvantable de l’explosion, +voilà ce que cette seconde, qui suivit les deux secondes que nous +avons décrites, vit éclore dans cette caverne, égale en horreurs à +une caverne de démons. + +Les rochers se fendaient comme des planches de sapin sous la +cognée. Un jet de feu, de fumée, de débris, s’élança du milieu de +la grotte, s’élargissant à mesure qu’il montait. Les grands murs +de silex s’inclinèrent pour se coucher dans le sable, et le sable +lui-même, instrument de douleur lancé hors de ses couches durcies, +alla cribler les visages avec ses myriades d’atomes blessants. + +Les cris, les hurlements, les imprécations et les existences, tout +s’éteignit dans un immense fracas; les trois premiers +compartiments devinrent un gouffre dans lequel retomba un à un, +suivant sa pesanteur, chaque débris végétal, minéral ou humain. + +Puis le sable et la cendre, plus légers, tombèrent à leur tour, +s’étendant comme un linceul grisâtre et fumant sur ces lugubres +funérailles. + +Et maintenant, cherchez dans ce brûlant tombeau, dans ce volcan +souterrain, cherchez les gardes du roi aux habits bleus galonnés +d’argent. + +Cherchez les officiers brillants d’or, cherchez les armes sur +lesquelles ils avaient compté pour se défendre, cherchez les +pierres qui les ont tués; cherchez le sol qui les portait. + +Un seul homme a fait de tout cela un chaos plus confus, plus +informe, plus terrible que le chaos qui existait une heure avant +que Dieu eût eu l’idée de créer le monde. + +Il ne resta rien des trois premiers compartiments, rien que Dieu +lui-même pût reconnaître pour son ouvrage. + +Quant à Porthos, après avoir lancé le baril de poudre au milieu +des ennemis, il avait fui, selon le conseil d’Aramis, et gagné le +dernier compartiment, dans lequel pénétraient, par l’ouverture, +l’air, le jour et le soleil. + +Aussi, à peine eut-il tourné l’angle qui séparait le troisième +compartiment du quatrième, qu’il aperçut à cent pas de lui la +barque balancée par les flots; là étaient ses amis; là était la +liberté; là était la vie après la victoire. + +Encore six de ses formidables enjambées, et il était hors de la +voûte; hors de la voûte, deux ou trois vigoureux élans, et il +touchait au canot. + +Soudain, il sentit ses genoux fléchir: ses genoux semblaient +vides, ses jambes mollissaient sous lui. + +— Oh! oh! murmura-t-il étonné, voilà que ma fatigue me reprend; +voilà que je ne peux plus marcher. Qu’est-ce à dire? + +À travers l’ouverture, Aramis l’apercevait et ne comprenait pas +pourquoi il s’arrêtait ainsi. + +— Venez, Porthos! criait Aramis, venez! venez vite! + +— Oh! répondit le géant en faisant un effort qui tendit +inutilement tous les muscles de son corps, je ne puis. + +En disant ces mots, il tomba sur ses genoux; mais, de ses mains +robustes, il se cramponna aux roches et se releva. + +— Vite! vite! répéta Aramis en se courbant vers le rivage, comme +pour attirer Porthos avec ses bras. + +— Me voici, balbutia Porthos en réunissant toutes ses forces pour +faire un pas de plus. + +— Au nom du Ciel! Porthos, arrivez! arrivez! le baril va sauter! + +— Arrivez, monseigneur, crièrent les Bretons à Porthos, qui se +débattait comme dans un rêve. + +Mais il n’était plus temps: l’explosion retentit, la terre se +crevassa, la fumée, qui s’élança par les larges fissures, +obscurcit le ciel, la mer reflua comme chassée par le souffle du +feu qui jaillit de la grotte comme de la gueule d’une gigantesque +chimère; le reflux emporta la barque à vingt toises, toutes les +roches craquèrent à leur base, et se séparèrent comme des +quartiers sous l’effort des coins; on vit s’élancer une portion de +la voûte enlevée au ciel comme par des fils rapides; le feu rose +et vert du soufre, la noire lave des liquéfactions argileuses, se +heurtèrent et se combattirent un instant sous un dôme majestueux +de fumée; puis on vit osciller d’abord, puis se pencher, puis +tomber successivement les longues arêtes de rocher que la violence +de l’explosion n’avait pu déraciner de leurs socles séculaires; +ils se saluaient les uns les autres comme des vieillards graves et +lents, puis se prosternaient couchés à jamais dans leur poudreuse +tombe. + +Cet effroyable choc parut rendre à Porthos les forces qu’il avait +perdues; il se releva, géant lui-même entre ces géants. Mais, au +moment où il fuyait entre la double haie de fantômes granitiques, +ces derniers, qui n’étaient plus soutenus par les chaînons +correspondants, commencèrent à rouler avec fracas autour de ce +Titan qui semblait précipité du ciel au milieu des rochers qu’il +venait de lancer contre lui. + +Porthos sentit trembler sous ses pieds le sol ébranlé par ce long +déchirement. Il étendit à droite et à gauche ses vastes mains pour +repousser les rochers croulants. Un bloc gigantesque vint +s’appuyer à chacune de ses paumes étendues; il courba la tête, et +une troisième masse granitique vint s’appesantir entre ses deux +épaules. + +Un instant, les bras de Porthos avaient plié; mais l’hercule +réunit toutes ses forces, et l’on vit les deux parois de cette +prison dans laquelle il était enseveli s’écarter lentement et lui +faire place. Un instant, il apparut dans cet encadrement de granit +comme l’ange antique du chaos; mais, en écartant les roches +latérales, il ôta son point d’appui au monolithe qui pesait sur +ses fortes épaules, et le monolithe, s’appuyant de tout son poids +précipita le géant sur ses genoux. Les roches latérales, un +instant écartées, se rapprochèrent et vinrent ajouter leur poids +au poids primitif, qui eût suffi pour écraser dix hommes. + +Le géant tomba sans crier à l’aide; il tomba en répondant à Aramis +par des mots d’encouragement et d’espoir, car un instant, grâce au +puissant arc-boutant de ses mains, il put croire que, comme +Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu à peu, Aramis +vit le bloc s’affaisser; les mains crispées un instant, les bras +roidis par un dernier effort, plièrent, les épaules tendues +s’affaissèrent déchirées, et la roche continua de s’abaisser +graduellement. + +— Porthos! Porthos! criait Aramis en s’arrachant les cheveux, +Porthos, où es-tu? Parle! + +— Là! là! murmurait Porthos d’une voix qui s’éteignait; patience! +patience! + +À peine acheva-t-il ce dernier mot l’impulsion de la chute +augmenta la pesanteur; l’énorme roche s’abattit, pressée par les +deux autres qui s’abattirent sur elle et engloutit Porthos dans un +sépulcre de pierres brisées. + +En entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait sauté à +terre. Deux des Bretons le suivirent un levier à la main, un seul +suffisant pour garder la barque. Les derniers râles du vaillant +lutteur les guidèrent dans les décombres. + +Aramis, étincelant, superbe, jeune comme à vingt ans, s’élança +vers la triple masse, et de ses mains délicates, comme des mains +de femme, leva par un miracle de vigueur un coin de l’immense +sépulcre de granit. Alors, il entrevit dans les ténèbres de cette +fosse l’œil brillant de son ami, à qui la masse soulevée un +instant venait de rendre la respiration. Aussitôt les deux hommes +se précipitèrent, se cramponnèrent au levier de fer, réunissant +leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le +maintenir. Tout fut inutile: les trois hommes plièrent lentement +avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les voyant +s’épuiser dans une lutte inutile, murmura d’un ton railleur ces +mots suprêmes venus jusqu’aux lèvres avec la suprême respiration: + +— Trop lourd! + +Après quoi, l’œil s’obscurcit et se ferma, le visage devint pâle, +la main blanchit, et le Titan se coucha, poussant un dernier +soupir. + +Avec lui s’affaissa la roche, que, même dans son agonie, il avait +soutenue encore! + +Les trois hommes laissèrent échapper le levier qui roula sur la +pierre tumulaire. + +Puis, haletant, pâle, la sueur au front, Aramis écouta, la +poitrine serrée, le cœur à se rompre. + +Plus rien! Le géant dormait de l’éternel sommeil, dans le sépulcre +que Dieu lui avait fait à sa taille. + + + + +Chapitre CCLVII — L’épitaphe de Porthos + + +Aramis, silencieux, glacé, tremblant comme un enfant craintif se +releva en frissonnant de dessus cette pierre. + +Un chrétien ne marche pas sur des tombes. + +Mais, capable de se tenir debout, il était incapable de marcher. +On eût dit que quelque chose de Porthos mort venait de mourir en +lui. + +Ses Bretons l’entourèrent; Aramis se laissa aller à leurs +étreintes, et les trois marins, le soulevant, l’emportèrent dans +le canot. + +Puis, l’ayant déposé sur le banc, près du gouvernail ils forcèrent +de rames, préférant s’éloigner en nageant à hisser la voile, qui +pouvait les dénoncer. + +Sur toute cette surface rasée de l’ancienne grotte de Locmaria, +sur cette plage aplatie, un seul monticule attirait le regard. +Aramis n’en put détacher ses yeux, et, de loin, en mer, à mesure +qu’il gagnait le large, la roche menaçante et fière lui semblait +se dresser, comme naguère se dressait Porthos, et lever au ciel +une tête souriante et invincible comme celle de l’honnête et +vaillant ami, le plus fort des quatre et cependant le premier +mort. + +Étrange destinée de ces hommes d’airain! Le plus simple du cœur, +allié au plus astucieux; la force du corps guidée par la subtilité +de l’esprit; et, dans le moment décisif, lorsque la vigueur seule +pouvait sauver esprit et corps, une pierre, un rocher, un poids +vil et matériel, triomphait de la vigueur, et, s’écroulant sur le +corps, en chassait l’esprit. + +Digne Porthos! né pour aider les autres hommes, toujours prêt à se +sacrifier au salut des faibles, comme si Dieu ne lui eût donné la +force que pour cet usage; en mourant, il avait cru seulement +remplir les conditions de son pacte avec Aramis, pacte qu’Aramis +cependant avait rédigé seul, et que Porthos n’avait connu que pour +en réclamer la terrible solidarité. + +Noble Porthos! À quoi bon les châteaux regorgeant de meubles, les +forêts regorgeant de gibier, les lacs regorgeant de poissons, et +les caves regorgeant de richesses? à quoi bon les laquais aux +brillantes livrées, et, au milieu d’eux, Mousqueton, fier du +pouvoir délégué par toi? Ô noble Porthos! soucieux entasseur de +trésors, fallait-il tant travailler à adoucir et dorer ta vie pour +venir, sur une plage déserte, aux cris des oiseaux de l’océan, +t’étendre, les os écrasés sous une froide pierre! fallait-il, +enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le +distique d’un pauvre poète sur ton monument! + +Vaillant Porthos! Il dort sans doute encore, oublié, perdu, sous +la roche que les pâtres de la lande prennent pour la toiture +gigantesque d’un dolmen. + +Et tant de bruyères frileuses, tant de mousse, caressées par le +vent amer de l’océan, tant de lichens vivaces ont soudé le +sépulcre à la terre, que jamais le passant ne saurait imaginer +qu’un pareil bloc de granit ait pu être soulevé par l’épaule d’un +mortel. + +Aramis, toujours pâle, toujours glacé, le cœur aux lèvres, Aramis +regarda, jusqu’au dernier rayon du jour, la plage s’effaçant à +l’horizon. + +Pas un mot ne s’exhala de sa bouche, pas un soupir ne souleva sa +poitrine profonde. + +Les Bretons, superstitieux, le regardaient en tremblant. Ce +silence n’était pas d’un homme, mais d’une statue. + +Cependant, aux premières lignes grises qui descendirent du ciel, +le canot avait hissé sa petite voile, qui, s’arrondissant au +baiser de la brise et s’éloignant rapidement de la côte, s’élança +bravement, le cap sur l’Espagne, à travers ce terrible golfe de +Gascogne si fécond en tempêtes. + +Mais, une demi-heure à peine après que la voile eut été hissée, +les rameurs, devenus inactifs, se courbèrent sur leurs bancs, et, +se faisant un garde-vue de leur main, se montrèrent les uns aux +autres, un point blanc qui apparaissait à l’horizon, aussi +immobile que l’est en apparence une mouette bercée par +l’insensible respiration des flots. + +Mais ce qui eût semblé immobile à des yeux ordinaires marchait +d’un pas rapide pour l’œil exercé du marin; ce qui semblait +stationnaire sur la vague rasait les flots. + +Pendant quelque temps, voyant la profonde torpeur dans laquelle +était plongé le maître, ils n’osèrent le réveiller, et se +contentèrent d’échanger leurs conjectures d’une voix basse et +inquiète. Aramis, en effet, si vigilant, si actif, Aramis, dont +l’œil, comme celui du lynx, veillait sans cesse et voyait mieux +la nuit que le jour, Aramis s’endormait dans le désespoir de son +âme. + +Une heure se passa ainsi, pendant laquelle le jour baissa +graduellement, mais pendant laquelle aussi le navire en vue gagna +tellement sur la barque, que Goennec, un des trois marins, se +hasarda de dire assez haut: + +— Monseigneur, on nous chasse! + +Aramis ne répondit rien, le navire gagnait toujours. + +Alors, d’eux-mêmes, les deux marins, sur l’ordre du patron Yves, +abattirent la voile, afin que ce seul point, qui apparaissait sur +la surface des flots, cessât de guider l’œil ennemi qui les +poursuivait. + +De la part du navire en vue, au contraire, la poursuite s’accéléra +de deux nouvelles petites voiles que l’on vit monter à l’extrémité +des mâts. + +Malheureusement, on était aux plus beaux et aux plus longs jours +de l’année, et la lune, dans toute sa clarté succédait à ce jour +néfaste. La balancelle qui poursuivait la petite barque, vent +arrière, avait donc une demi-heure encore de crépuscule, et toute +une nuit de demi-clarté. + +— Monseigneur! monseigneur! nous sommes perdus! dit le patron; +regardez, ils nous voient quoique nous ayons cargué nos voiles. + +— Ce n’est pas étonnant, murmura un des matelots, puisqu’on dit +que avec l’aide du diable, les gens des villes ont fabriqué des +instruments avec lesquels ils voient aussi bien de loin que de +près, la nuit que le jour. + +Aramis prit au fond de la barque une lunette d’approche, la mit +silencieusement au point, et, la passant au matelot: + +— Tenez, dit-il, regardez! + +Le matelot hésita. + +— Tranquillisez-vous, dit l’évêque, il n’y a point péché et, s’il +y a péché, je le prends sur moi. + +Le matelot porta la lunette à son œil, et jeta un cri. + +Il avait cru que, par un miracle, le navire, qui lui apparaissait +à une portée de canon à peine, avait subitement et d’un seul bond +franchi la distance. + +Mais en retirant l’instrument de son œil, il vit que, sauf le +chemin que la balancelle avait pu faire pendant ce court instant, +il était encore à la même distance. + +— Ainsi, murmura le matelot, ils nous voient comme nous les +voyons? + +— Ils nous voient, dit Aramis. + +Et il retomba dans son impassibilité. + +— Comment! ils nous voient? fit le patron Yves. Impossible! + +— Tenez, patron, regardez, dit le matelot. + +Et il lui passa la lunette d’approche. + +— Monseigneur m’assure, demanda le patron, que le diable n’a rien +à faire dans tout ceci? + +Aramis haussa les épaules. + +Le patron porta la lunette à son œil. + +— Oh! monseigneur, dit-il, il y a miracle: ils sont là; il me +semble que je vais les toucher. Vingt-cinq hommes au moins! Ah! je +vois le capitaine à l’avant. Il tient une lunette comme celle-ci, +et nous regarde... Ah! il se retourne, il donne un ordre; ils +roulent une pièce de canon à l’avant; ils la chargent, ils la +pointent... Miséricorde! ils tirent sur nous! + +Et, par un mouvement machinal, le patron écarta sa lunette et les +objets, repoussés à l’horizon, lui apparurent sous leur véritable +aspect. + +Le bâtiment était encore à la distance d’une lieue à peu près; +mais la manœuvre annoncée par le patron n’en était pas moins +réelle. + +Un léger nuage de fumée apparut au-dessous des voiles, plus bleu +qu’elles et s’épanouissant comme une fleur qui s’ouvre; puis, à un +mille à peu près du petit canot, on vit le boulet découronner deux +ou trois vagues, creuser un sillon blanc dans la mer, et +disparaître au bout de ce sillon, aussi inoffensif encore que la +pierre avec laquelle, en jouant, un écolier fait des ricochets. + +— Que faire? demanda le patron. + +— Ils vont nous couler, dit Goennec; donnez-nous l’absolution, +monseigneur. + +Et les marins s’agenouillèrent devant l’évêque. + +— Vous oubliez qu’ils vous voient, dit celui-ci. + +— C’est vrai, dirent les marins honteux de leur faiblesse. +Ordonnez, monseigneur, nous sommes prêts à mourir pour vous. + +— Attendons, dit Aramis. + +— Comment, attendons? + +— Oui; ne voyez-vous pas, comme vous le disiez tout à l’heure, +que, si nous essayons de fuir, ils vont nous couler? + +— Mais peut-être, hasarda le patron, peut-être qu’à la faveur de +la nuit nous pourrons leur échapper? + +— Oh! dit Aramis, ils ont bien quelque feu grégeois pour éclairer +leur route et la nôtre. + +Et, en même temps, comme si le petit bâtiment eût voulu répondre à +l’appel d’Aramis, un second nuage de fumée monta lentement au +ciel, et du sein de ce nuage jaillit une flèche enflammée qui +décrivit sa parabole pareille à un arc-en-ciel, et vint tomber +dans la mer, où elle continua de brûler, éclairant l’espace à un +quart de lieue de diamètre. + +Les Bretons se regardèrent épouvantés. + +— Vous voyez bien, dit Aramis, que mieux vaut les attendre. + +Les rames échappèrent aux mains des matelots, et la petite barque, +cessant d’avancer, se berça immobile à l’extrémité des vagues. + +La nuit venait, mais le bâtiment avançait toujours. + +On eût dit qu’il redoublait de vitesse avec l’obscurité. De temps +en temps, comme un vautour au cou sanglant dresse la tête hors de +son nid, le formidable feu grégeois s’élançait de ses flancs et +jetait au milieu de l’océan sa flamme comme une neige +incandescente. + +Enfin, il arriva à la portée du mousquet. + +Tous les hommes étaient sur le pont, l’arme au bras, les +canonniers à leurs pièces; les mèches brûlaient. + +On eût dit qu’il s’agissait d’aborder une frégate et de combattre +un équipage supérieur en nombre, et non de prendre un canot monté +par quatre hommes. + +— Rendez-vous! s’écria le commandant de la balancelle, à l’aide +de son porte-voix. + +Les matelots regardèrent Aramis. + +Aramis fit un signe de tête. + +Le patron Yves fit flotter un chiffon blanc au bout d’une gaffe. + +C’était une manière d’amener le pavillon. + +Le bâtiment avançait comme un cheval de course. + +Il lança une nouvelle fusée grégeoise, qui vint tomber à vingt pas +du petit canot, et qui le mit en lumière mieux que n’eût fait un +rayon du plus ardent soleil. + +— Au premier signe de résistance, cria le commandant de la +balancelle, feu! + +Les soldats abaissèrent leurs mousquets. + +— Puisqu’on vous dit qu’on se rend! cria le patron Yves. + +— Vivants! vivants, capitaine! crièrent quelques soldats exaltés; +il faut les prendre vivants. + +— Eh bien! oui, vivants, dit le capitaine. + +Puis, se tournant vers les Bretons: + +— Vous avez tous la vie sauve, mes amis! cria-t-il, sauf M. le +chevalier d’Herblay. + +Aramis tressaillit imperceptiblement. + +Un instant son œil se fixa sur les profondeurs de l’océan, +éclairé à sa surface par les dernières lueurs du feu grégeois, +lueurs qui couraient aux flancs des vagues jouaient à leurs cimes +comme des panaches, et rendaient plus sombres, plus mystérieux et +plus terribles encore les abîmes qu’elles couvraient. + +— Vous entendez, monseigneur? firent les matelots. + +— Oui. + +— Qu’ordonnez-vous? + +— Acceptez. + +— Mais vous, monseigneur? + +Aramis se pencha plus avant, et joua du bout de ses doigts blancs +et effilés avec l’eau verdâtre de la mer, à laquelle il souriait +comme à une amie. + +— Acceptez! répéta-t-il. + +— Nous acceptons, répétèrent les matelots; mais quel gage +aurons-nous? + +— La parole d’un gentilhomme, dit l’officier. Sur mon grade et +sur mon nom, je jure que tout ce qui n’est point M. le chevalier +d’Herblay aura la vie sauve. Je suis lieutenant de la frégate du +roi _la Pomone_, et je me nomme Louis-Constant de Pressigny. + +D’un geste rapide, Aramis, déjà courbé vers la mer déjà à demi +penché hors de la barque, d’un geste rapide, Aramis releva la +tête, se dressa tout debout, et, l’œil ardent, enflammé, le +sourire sur les lèvres: + +— Jetez l’échelle, messieurs, dit-il, comme si c’eût été à lui +qu’appartint le commandement. + +On obéit. + +Alors Aramis, saisissant la rampe de corde, monta le premier; +mais, au lieu de l’effroi que l’on s’attendait à voir paraître sur +son visage, la surprise des marins de la balancelle fut grande, +lorsqu’ils le virent marcher au commandant d’un pas assuré, le +regarder fixement, et lui faire de la main un signe mystérieux et +inconnu, à la vue duquel l’officier pâlit, trembla et courba le +front. + +Sans dire un mot, Aramis alors leva la main jusque sous les yeux +du commandant, et lui fit voir le chaton d’une bague qu’il portait +à l’annulaire de la main gauche. + +Et, en faisant ce signe, Aramis, drapé dans une majesté froide, +silencieuse et hautaine, avait l’air d’un empereur donnant sa main +à baiser. + +Le commandant, qui, un instant, avait relevé la tête, s’inclina +une seconde fois avec les signes du plus profond respect. + +Puis, étendant à son tour la main vers la poupe, c’est-à-dire vers +sa chambre, il s’effaça pour laisser Aramis passer le premier. + +Les trois Bretons, qui avaient monté derrière leur évêque, se +regardaient stupéfaits. + +Tout l’équipage faisait silence. + +Cinq minutes après, le commandant appela le lieutenant en second, +qui remonta aussitôt, en ordonnant de mettre le cap sur la +Corogne. + +Pendant qu’on exécutait l’ordre donné, Aramis reparut sur le pont +et vint s’asseoir contre le bastingage. + +La nuit était arrivée, la lune n’était point encore venue, et +cependant Aramis regardait opiniâtrement du côté de Belle-Île. +Yves s’approcha alors du commandant, qui était revenu prendre son +poste à l’arrière, et, bien bas, bien humblement: + +— Quelle route suivons-nous donc, capitaine? demanda-t-il. + +— Nous suivons la route qu’il plaît à Monseigneur, répondit +l’officier. + +Aramis passa la nuit accoudé sur le bastingage. + +Yves, en s’approchant de lui, remarqua, le lendemain, que cette +nuit avait dû être bien humide, car le bois sur lequel s’était +appuyée la tête de l’évêque était trempé comme d’une rosée. + +Qui sait! cette rosée, c’était peut-être les premières larmes qui +fussent tombées des yeux d’Aramis! + +Quelle épitaphe eût valu celle-là, bon Porthos? + + + + +Chapitre CCLVIII — La ronde de M. de Gesvres + + +D’Artagnan n’était pas accoutumé à des résistances comme celle +qu’il venait d’éprouver. Il revint à Nantes profondément irrité. + +L’irritation, chez cet homme vigoureux, se traduisait par une +impétueuse attaque, à laquelle peu de gens, jusqu’alors, +fussent-ils rois, fussent-ils géants, avaient su résister. + +D’Artagnan, tout frémissant alla, droit au château et demanda à +parler au roi. Il pouvait être sept heures du matin, et, depuis +son arrivée à Nantes, le roi était matinal. + +Mais, en arrivant au petit corridor que nous connaissons, +d’Artagnan trouva M. de Gesvres, qui l’arrêta fort poliment, en +lui recommandant de ne pas parler haut, pour laisser reposer le +roi. + +— Le roi dort? dit d’Artagnan. Je le laisserai donc dormir. Vers +quelle heure supposez-vous qu’il se lèvera? + +— Oh! dans deux heures, à peu près: le roi a veillé toute la +nuit. + +D’Artagnan reprit son chapeau, salua M. de Gesvres et retourna +chez lui. + +Il revint à neuf heures et demie. On lui dit que le roi déjeunait. + +— Voilà mon affaire, répliqua-t-il, je parlerai au roi tandis +qu’il mange. + +M. de Brienne fit observer à d’Artagnan que le roi ne voulait +recevoir personne pendant ses repas. + +— Mais, dit d’Artagnan en regardant Brienne de travers, vous ne +savez peut-être pas, monsieur le secrétaire, que j’ai mes entrées +partout et à toute heure. + +Brienne prit doucement la main du capitaine, et lui dit: + +— Pas à Nantes, cher monsieur d’Artagnan; le roi, en ce voyage, a +changé tout l’ordre de sa maison. + +D’Artagnan, radouci, demanda vers quelle heure le roi aurait fini +de déjeuner. + +— On ne sait, fit Brienne. + +— Comment, on ne sait? Que veut dire cela? on ne sait combien le +roi met à manger? C’est une heure, d’ordinaire, et, si j’admets +que l’air de la Loire donne appétit, nous mettrons une heure et +demie; c’est assez, je pense; j’attendrai donc ici. + +— Oh! cher monsieur d’Artagnan, l’ordre est de ne plus laisser +personne dans ce corridor; je suis de garde pour cela. + +D’Artagnan sentit la colère monter une seconde fois à son cerveau. +Il sortit bien vite, de peur de compliquer l’affaire par un coup +de mauvaise humeur. + +Comme il était dehors, il se mit à réfléchir. + +«Le roi, dit-il, ne veut pas me recevoir, c’est évident; il est +fâché, ce jeune homme; il craint les mots que je puis lui dire. +Oui; mais, pendant ce temps, on assiège Belle-Île et l’on prend ou +tue peut-être mes deux amis... Pauvre Porthos! Quant à maître +Aramis, celui-là est plein de ressources, et je suis tranquille +sur son compte... Mais, non, non, Porthos n’est pas encore +invalide, et Aramis n’est pas un vieillard idiot. L’un avec ses +bras, l’autre avec son imagination, vont donner de l’ouvrage aux +soldats de Sa Majesté. Qui sait! si ces deux braves allaient +refaire, pour l’édification de Sa Majesté Très Chrétienne, un +petit bastion Saint-Gervais?... Je n’en désespère pas. Ils ont +canon et garnison. + +Cependant, continua d’Artagnan en secouant la tête, je crois qu’il +vaudrait mieux arrêter le combat. Pour moi seul, je ne +supporterais ni morgue ni trahison de la part du roi; mais, pour +mes amis, rebuffades, insultes, je dois subir tout. Si j’allais +chez M. Colbert? reprit-il. En voilà un auquel il va falloir que +je prenne l’habitude de faire peur. Allons chez M. Colbert. + +Et d’Artagnan se mit bravement en route. Il apprit là que +M. Colbert travaillait avec le roi au château de Nantes. + +— Bon! s’écria-t-il, me voilà revenu au temps où j’arpentais les +chemins de chez M. Tréville au logis du cardinal du logis du +cardinal chez la reine, de chez la reine chez Louis XIII. On a +raison de dire qu’en vieillissant les hommes redeviennent enfants. +Au château. + +Il y retourna. M. de Lyonne sortait. Il donna ses deux mains à +d’Artagnan et lui apprit que le roi travaillerait tout le soir, +toute la nuit même, et que l’ordre était donné de ne laisser +entrer personne. + +— Pas même, s’écria d’Artagnan, le capitaine qui prend l’ordre? +C’est trop fort! + +— Pas même, dit M. de Lyonne. + +— Puisqu’il en est ainsi, répliqua d’Artagnan blessé jusqu’au +cœur, puisque le capitaine des mousquetaires, qui est toujours +entré dans la chambre à coucher du roi, ne peut plus entrer dans +le cabinet ou dans la salle à manger, c’est que le roi est mort ou +qu’il a pris son capitaine en disgrâce. Dans l’un et l’autre cas, +il n’en a plus besoin. Faites-moi le plaisir de rentrer, vous, +monsieur de Lyonne, qui êtes en faveur, et dites tout nettement au +roi que je lui envoie ma démission. + +— D’Artagnan, prenez garde! s’écria de Lyonne. + +— Allez, par amitié pour moi. + +Et il le poussa doucement vers le cabinet. + +— J’y vais, dit M. de Lyonne. + +D’Artagnan attendit en arpentant le corridor. + +Lyonne revint. + +— Eh bien! qu’a dit le roi? demanda d’Artagnan. + +— Le roi a dit que c’était bien, répondit de Lyonne. + +— Que c’était bien! fit le capitaine avec explosion, c’est-à-dire +qu’il accepte? Bon! me voilà libre. Je suis bourgeois, monsieur de +Lyonne; au plaisir de vous revoir! Adieu, château, corridor, +antichambre! un bourgeois qui va enfin respirer vous salue. + +Et, sans plus attendre, le capitaine sauta hors de la terrasse +dans l’escalier où il avait retrouvé les morceaux de la lettre de +Gourville. Cinq minutes après, il rentrait dans l’hôtellerie où, +suivant l’usage de tous les grands officiers qui ont logement au +château, il avait pris ce qu’on appelait sa chambre de ville. + +Mais là, au lieu de quitter son épée et son manteau, il prit des +pistolets, mit son argent dans une grande bourse de cuir, envoya +chercher ses chevaux à l’écurie du château, et donna des ordres +pour gagner Vannes pendant la nuit. + +Tout se succéda selon ses vœux. À huit heures du soir, il mettait +le pied à l’étrier, lorsque M. de Gesvres apparut à la tête de +douze gardes devant l’hôtellerie. + +D’Artagnan voyait tout du coin de l’œil; il vit nécessairement +ces treize hommes et ces treize chevaux; mais il feignit de ne +rien remarquer et continua d’enfourcher son cheval. Gesvres arriva +sur lui. + +— Monsieur d’Artagnan! dit-il tout haut. + +— Eh! monsieur de Gesvres, bonsoir! + +— On dirait que vous montez à cheval? + +— Il y a plus, je suis monté, comme vous voyez. + +— Cela se trouve bien que je vous rencontre. + +— Vous me cherchiez? + +— Mon Dieu, oui. + +— De la part du roi, je parie? + +— Mais oui. + +— Comme moi, il y a deux ou trois jours, je cherchais M. Fouquet? + +— Oh! + +— Allons, vous allez me faire des mignardises, à moi? Peine +perdue, allez! dites-moi vite que vous venez m’arrêter. + +— Vous arrêter? Bon Dieu, non! + +— Eh bien! que faites-vous à m’aborder avec douze hommes à +cheval? + +— Je fais une ronde. + +— Pas mal! Et vous me ramassez dans cette ronde? + +— Je ne vous ramasse pas, je vous trouve et vous prie de venir +avec moi. + +— Où cela? + +— Chez le roi. + +— Bon! dit d’Artagnan d’un air goguenard. Le roi n’a donc plus +rien à faire? + +— Par grâce, capitaine, dit M. de Gesvres bas au mousquetaire, ne +vous compromettez pas; ces hommes vous entendent! + +D’Artagnan se mit à rire et répliqua: + +— Marchez. Les gens qu’on arrête sont entre les six premiers et +les six derniers. + +— Mais, comme je ne vous arrête pas, dit M. de Gesvres, vous +marcherez derrière moi, s’il vous plaît. + +— Eh bien! fit d’Artagnan, voilà un beau procédé, duc, et vous +avez raison; car, si jamais j’avais eu à faire des rondes du côté +de votre chambre de ville, j’eusse été courtois envers vous, je +vous l’assure, foi de gentilhomme! Maintenant, une faveur de plus. +Que veut le roi? + +— Oh! le roi est furieux! + +— Eh bien! le roi, qui s’est donné la peine de se rendre furieux, +prendra la peine de se calmer, voilà tout. Je n’en mourrai pas, je +vous jure. + +— Non; mais... + +— Mais on m’enverra tenir société à ce pauvre M. Fouquet? +Mordioux! c’est un galant homme. Nous vivrons de compagnie, et +doucement, je vous le jure. + +— Nous voici arrivés, dit le duc. Capitaine, par grâce! soyez +calme avec le roi. + +— Ah çà? mais, comme vous êtes brave homme avec moi, duc! fit +d’Artagnan en regardant M. de Gesvres. On m’avait dit que vous +ambitionniez de réunir vos gardes à mes mousquetaires; je crois +que c’est une fameuse occasion, celle-ci! + +— Je ne la prendrai pas, Dieu m’en garde! capitaine. + +— Et pourquoi? + +— Pour beaucoup de raisons d’abord; puis pour celle-ci, que, si +je vous succédais aux mousquetaires après vous avoir arrêté... + +— Ah! vous avouez que vous m’arrêtez? + +— Non, non! + +— Alors, dites rencontré. Si, dites-vous, vous me succédiez après +m’avoir rencontré? + +— Vos mousquetaires, au premier exercice à feu, tireraient de mon +côté par mégarde. + +— Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Ces drôles m’aiment fort. + +Gesvres fit passer d’Artagnan le premier, le conduisit directement +au cabinet où le roi attendait son capitaine des mousquetaires, et +se plaça derrière son collègue dans l’antichambre. On entendait +très distinctement le roi parler haut avec Colbert, dans ce même +cabinet où Colbert avait pu entendre, quelques jours auparavant, +le roi parler haut avec M. d’Artagnan. + +Les gardes restèrent, en piquet à cheval, devant la porte +principale, et le bruit se répandit peu à peu dans la ville que +M. le capitaine des mousquetaires venait d’être arrêté par ordre +du roi. + +Alors, on vit tous ces hommes se mettre en mouvement, comme au bon +temps de Louis XIII et de M. de Tréville; des groupes se +formaient, les escaliers s’emplissaient; des murmures vagues, +partant des cours, venaient en montant rouler jusqu’aux étages +supérieurs, pareils aux rauques lamentations des flots à la marée. + +M. de Gesvres était inquiet. Il regardait ses gardes, qui, +d’abord, interrogés par les mousquetaires qui venaient se mêler à +leur rang, commençaient à s’écarter d’eux en manifestant aussi +quelque inquiétude. + +D’Artagnan était, certes, bien moins inquiet que M. de Gesvres, le +capitaine des gardes. Dès son entrée, il s’était assis sur le +rebord d’une fenêtre, voyait toutes choses de son regard d’aigle, +et ne sourcillait pas. + +Aucun des progrès de la fermentation qui s’était manifestée au +bruit de son arrestation ne lui avait échappé. Il prévoyait le +moment où l’explosion aurait lieu; et l’on sait que ses prévisions +étaient certaines. + +«Il serait assez bizarre, pensait-il, que, ce soir, mes prétoriens +me fissent roi de France. Comme j’en rirais!» + +Mais, au moment le plus beau, tout s’arrêta. Gardes, +mousquetaires, officiers, soldats, murmures et inquiétudes se +dispersèrent, s’évanouirent, s’effacèrent; plus de tempête, plus +de menace, plus de sédition. + +Un mot avait calmé les flots. + +Le roi venait de faire crier par Brienne: + +— Chut! messieurs, vous gênez le roi. + +D’Artagnan soupira. + +— C’est fini, dit-il, les mousquetaires d’aujourd’hui ne sont pas +ceux de Sa Majesté Louis XIII. C’est fini. + +— Monsieur d’Artagnan chez le roi! cria un huissier. + + + + +Chapitre CCLIX — Le roi Louis XIV + + +Le roi se tenait assis dans son cabinet, le dos tourné à la porte +d’entrée. En face de lui était une glace dans laquelle, tout en +remuant ses papiers, il lui suffisait d’envoyer un coup d’œil +pour voir ceux qui arrivaient chez lui. + +Il ne se dérangea pas à l’arrivée de d’Artagnan, et replia sur ses +lettres et sur ses plans la grande toile de soie verte qui lui +servait à cacher ses secrets aux importuns. + +D’Artagnan comprit le jeu et demeura en arrière; de sorte qu’au +bout d’un moment le roi, qui n’entendait rien et qui ne voyait que +du coin de l’œil, fut obligé de crier: + +— Est-ce qu’il n’est pas là, M. d’Artagnan? + +— Me voici, répliqua le mousquetaire en s’avançant. + +— Eh bien! monsieur, dit le roi en fixant son œil clair sur +d’Artagnan, qu’avez-vous à me dire? + +— Moi, Sire? répliqua celui-ci, qui guettait le premier coup de +l’adversaire pour faire une bonne riposte; moi? Je n’ai rien à +dire à Votre Majesté, sinon qu’elle m’a fait arrêter et que me +voici. + +Le roi allait répondre qu’il n’avait pas fait arrêter d’Artagnan; +mais cette phrase lui parut être une excuse et il se tut. + +D’Artagnan garda un silence obstiné. + +— Monsieur, reprit le roi, que vous avais-je chargé d’aller faire +à Belle-Île? Dites-le-moi, je vous prie. + +Le roi, en prononçant ces mots, regardait fixement son capitaine. + +Ici, d’Artagnan était trop heureux; le roi lui faisait la partie +si belle! + +— Je crois, répliqua-t-il, que Votre Majesté me fait l’honneur de +me demander ce que je suis allé faire à Belle-Île? + +— Oui, monsieur. + +— Eh bien! Sire, je n’en sais rien; ce n’est pas à moi qu’il faut +demander cela, c’est à ce nombre infini d’officiers de toute +espèce, à qui l’on avait donné un nombre infini d’ordres de tous +genres, tandis qu’à moi, chef de l’expédition, l’on n’avait +ordonné rien de précis. + +Le roi fut blessé; il le montra par sa réponse. + +— Monsieur, répliqua-t-il, on n’a donné des ordres qu’aux gens +qu’on a jugés fidèles. + +— Aussi m’étonné-je, Sire, riposta le mousquetaire, qu’un +capitaine comme moi, qui a valeur de maréchal de France, se soit +trouvé sous les ordres de cinq ou six lieutenants ou majors, bons +à faire des espions, c’est possible, mais nullement bons à +conduire des expéditions de guerre. Voilà sur quoi je venais +demander à Votre Majesté des explications, lorsque la porte m’a +été refusée; ce qui, dernier outrage fait à un brave homme, m’a +conduit à quitter le service de Votre Majesté. + +— Monsieur, repartit le roi, vous croyez toujours vivre dans un +siècle où les rois étaient, comme vous vous plaignez de l’avoir +été, sous les ordres et à la discrétion de leurs inférieurs. Vous +me paraissez trop oublier qu’un roi ne doit compte qu’à Dieu de +ses actions. + +— Je n’oublie rien du tout, Sire, fit le mousquetaire, blessé à +son tour de la leçon. D’ailleurs, je ne vois pas en quoi un +honnête homme, quand il demande au roi en quoi il l’a mal servi, +l’offense. + +— Vous m’avez mal servi, monsieur, en prenant le parti de mes +ennemis contre moi. + +— Quels sont vos ennemis, Sire? + +— Ceux que je vous envoyais combattre. + +— Deux hommes! ennemis de l’armée de Votre Majesté! Ce n’est pas +croyable, Sire. + +— Vous n’avez point à juger mes volontés. + +— J’ai à juger mes amitiés, Sire. + +— Qui sert ses amis ne sert pas son maître. + +— Je l’ai si bien compris, Sire, que j’ai offert respectueusement +ma démission à Votre Majesté. + +— Et je l’ai acceptée, monsieur, dit le roi. Avant de me séparer +de vous, j’ai voulu vous prouver que je savais tenir ma parole. + +— Votre Majesté a tenu plus que sa parole; car Votre Majesté m’a +fait arrêter, dit d’Artagnan de son air froidement railleur; elle +ne me l’avait pas promis. + +Le roi dédaigna cette plaisanterie, et, venant au sérieux: + +— Voyons, monsieur, dit-il, à quoi votre désobéissance m’a forcé. + +— Ma désobéissance? s’écria d’Artagnan rouge de colère. + +— C’est le nom le plus doux que j’ai trouvé, poursuivit le roi. +Mon idée, à moi, était de prendre et de punir des rebelles; +avais-je à m’inquiéter si les rebelles étaient vos amis? + +— Mais j’avais à m’en inquiéter, moi, répondit d’Artagnan. +C’était une cruauté à Votre Majesté de m’envoyer prendre mes amis +pour les amener à vos potences. + +— C’était, monsieur, une épreuve que j’avais à faire sur les +prétendus serviteurs qui mangent mon pain et doivent défendre ma +personne. L’épreuve a mal réussi, monsieur d’Artagnan. + +— Pour un mauvais serviteur que perd Votre Majesté, dit le +mousquetaire avec amertume, il y en a dix qui ont, ce même jour, +fait leurs preuves. Écoutez-moi, Sire; je ne suis pas accoutumé à +ce service-là, moi. Je suis une épée rebelle quand il s’agit de +faire le mal. Il était mal à moi d’aller poursuivre, jusqu’à la +mort, deux hommes dont M. Fouquet, le sauveur de Votre Majesté, +vous avait demandé la vie. De plus, ces deux hommes étaient mes +amis. Ils n’attaquaient pas Votre Majesté; ils succombaient sous +le poids d’une colère aveugle. D’ailleurs, pourquoi ne les +laissait-on pas fuir? Quel crime avaient-ils commis? J’admets que +vous me contestiez le droit de juger leur conduite. Mais, pourquoi +me soupçonner avant l’action? pourquoi m’entourer d’espions? +pourquoi me déshonorer devant l’armée! pourquoi, moi, dans lequel +vous avez jusqu’ici montré la confiance la plus entière, moi qui, +depuis trente ans, suis attaché à votre personne et vous ai donné +mille preuves de dévouement car, il faut bien que je le dise, +aujourd’hui que l’on m’accuse, pourquoi me réduire à voir trois +mille soldats du roi marcher en bataille contre deux hommes? + +— On dirait que vous oubliez ce que ces hommes m’ont fait? dit le +roi d’une voix sourde, et qu’il n’a pas tenu à eux que je ne fusse +perdu. + +— Sire, on dirait que vous oubliez que j’étais là! + +— Assez, monsieur d’Artagnan, assez de ces intérêts dominateurs +qui viennent ôter le soleil à mes intérêts. Je fonde un État dans +lequel il n’y aura qu’un maître, je vous l’ai promis autrefois; le +moment est venu de tenir ma promesse. Vous voulez être, selon vos +goûts et vos amitiés, libre d’entraver mes plans et de sauver mes +ennemis? Je vous brise ou je vous quitte. Cherchez un maître plus +commode. Je sais bien qu’un autre roi ne se conduirait point comme +je le fais, et qu’il se laisserait dominer par vous, risque à vous +envoyer un jour tenir compagnie à M. Fouquet et aux autres; mais +j’ai bonne mémoire, et, pour moi, les services sont des titres +sacrés à la reconnaissance, à l’impunité. Vous n’aurez, monsieur +d’Artagnan, que cette leçon pour punir votre indiscipline, et je +n’imiterai pas mes prédécesseurs dans leur colère, ne les ayant +pas imités dans leur faveur. Et puis d’autres raisons me font agir +doucement envers vous: c’est que, d’abord, vous êtes un homme de +sens, homme de grand sens, homme de cœur, et que vous serez un +bon serviteur pour qui vous aura dompté; c’est ensuite que vous +allez cesser d’avoir des motifs d’insubordination. Vos amis sont +détruits ou ruinés par moi. Ces points d’appui sur lesquels, +instinctivement, reposait votre esprit capricieux, je les ai fait +disparaître. À l’heure qu’il est, mes soldats ont pris ou tué les +rebelles de Belle-Île. + +D’Artagnan pâlit. + +— Pris ou tué? s’écria-t-il. Oh! Sire, si vous pensiez ce que +vous me dites là, et si vous étiez sûr de me dire la vérité, +j’oublierais tout ce qu’il y a de juste, tout ce qu’il y a de +magnanime dans vos paroles, pour vous appeler un roi barbare et un +homme dénaturé. Mais je vous les pardonne, ces paroles, dit-il en +souriant avec orgueil; je les pardonne au jeune prince qui ne sait +pas, qui ne peut pas comprendre ce que sont des hommes tels que +M. d’Herblay, tels que M. du Vallon, tels que moi. Pris ou tué? +Ah! ah! Sire, dites-moi, si la nouvelle est vraie, combien elle +vous coûte d’hommes et d’argent. Nous compterons après si le gain +a valu l’enjeu. + +Comme il parlait encore, le roi s’approcha de lui en colère, et +lui dit: + +— Monsieur d’Artagnan, voilà des réponses de rebelle? Veuillez +donc me dire, s’il vous plaît, quel est le roi de France? En +savez-vous un autre? + +— Sire, répliqua froidement le capitaine des mousquetaires, je me +souviens qu’un matin vous avez adressé cette question, à Vaux, à +beaucoup de gens qui n’ont pas su y répondre, tandis que moi j’y +ai répondu. Si j’ai reconnu le roi ce jour-là, quand la chose +n’était pas aisée, je crois qu’il serait inutile de me le +demander, aujourd’hui que Votre Majesté est seule avec moi. + +À ces mots, Louis XIV baissa les yeux. Il lui sembla que l’ombre +du malheureux Philippe venait de passer entre d’Artagnan et lui, +pour évoquer le souvenir de cette terrible aventure. + +Presque au même moment, un officier entra, remit une dépêche au +roi, qui, à son tour, changea de couleur en la lisant. + +D’Artagnan s’en aperçut. Le roi resta immobile et silencieux, +après avoir lu pour la seconde fois. Puis, prenant tout à coup son +parti: + +— Monsieur, dit-il, ce qu’on m’apprend, vous le sauriez plus +tard; mieux vaut que je vous le dise et que vous l’appreniez par +la bouche du roi. Un combat a eu lieu à Belle-Île. + +— Ah! ah! fit d’Artagnan d’un air calme, pendant que son cœur +battait à faire rompre sa poitrine. Eh bien! Sire? + +— Eh bien! monsieur, j’ai perdu cent six hommes. + +Un éclair de joie et d’orgueil brilla dans les yeux de d’Artagnan. + +— Et les rebelles? dit-il. + +— Les rebelles se sont enfuis, dit le roi. + +D’Artagnan poussa un cri de triomphe. + +— Seulement, ajouta le roi, j’ai une flotte qui bloque +étroitement Belle-Île, et j’ai la certitude que pas une barque +n’échappera. + +— En sorte que, dit le mousquetaire rendu à ses sombres idées, si +l’on prend ces deux messieurs?... + +— On les pendra, dit le roi tranquillement. + +— Et ils le savent? répliqua d’Artagnan, qui réprima un frisson. + +— Ils le savent, puisque vous avez dû le leur dire, et que tout +le pays le sait. + +— Alors, Sire, on ne les aura pas vivants, je vous en réponds. + +— Ah! fit le roi avec négligence et en reprenant sa lettre. Eh +bien! on les aura morts, monsieur d’Artagnan, et cela reviendra au +même, puisque je ne les prenais que pour les faire pendre. + +D’Artagnan essuya la sueur qui coulait de son front. + +— Je vous ai dit, poursuivit Louis XIV, que je vous serais un +jour maître affectionné, généreux et constant. Vous êtes +aujourd’hui le seul homme d’autrefois qui soit digne de ma colère +ou de mon amitié. Je ne vous ménagerai ni l’une ni l’autre selon +votre conduite. Comprendriez-vous, monsieur d’Artagnan, de servir +un roi qui aurait cent autres rois, ses égaux, dans le royaume? + +«Pourrais-je, dites-le moi, faire avec cette faiblesse les grandes +choses que je médite? Avez-vous jamais vu l’artiste pratiquer des +œuvres solides avec un instrument rebelle? Loin de nous, +monsieur, ces vieux levains des abus féodaux! La Fronde, qui +devait perdre la monarchie, l’a émancipée. Je suis maître chez +moi, capitaine d’Artagnan, et j’aurai des serviteurs qui, manquant +peut-être de votre génie, pousseront le dévouement et l’obéissance +jusqu’à l’héroïsme. Qu’importe, je vous le demande, qu’importe que +Dieu n’ait pas donné du génie à des bras et à des jambes? C’est à +la tête qu’il le donne, et à la tête, vous le savez, le reste +obéit. Je suis la tête, moi! + +D’Artagnan tressaillit. Louis continua comme s’il n’avait rien vu, +quoique ce tressaillement ne lui eût point échappé. + +— Maintenant, concluons entre nous deux ce marché que je vous +promis de faire, un jour que vous me trouviez bien petit, à Blois. +Sachez-moi gré, monsieur, de ne faire payer à personne les larmes +de honte que j’ai versées alors. Regardez autour de vous: les +grandes têtes sont courbées. Courbez-vous comme elles, ou +choisissez-vous l’exil qui vous conviendra le mieux. Peut-être, en +y réfléchissant, trouverez-vous que ce roi est un cœur généreux +qui compte assez sur votre loyauté pour vous quitter, vous sachant +mécontent, quand vous possédez le secret de l’État. Vous êtes +brave homme, je le sais. Pourquoi m’avez-vous jugé avant terme? +Jugez-moi à partir de ce jour, d’Artagnan, et soyez sévère tant +qu’il vous plaira. + +D’Artagnan demeurait étourdi, muet, flottant pour la première fois +de sa vie. Il venait de trouver un adversaire digne de lui. Ce +n’était plus de la ruse, c’était du calcul; ce n’était plus de la +violence, c’était de la force; ce n’était plus de la colère, +c’était de la volonté; ce n’était plus de la jactance, c’était du +conseil. Ce jeune homme, qui avait terrassé Fouquet, et qui +pouvait se passer de d’Artagnan, dérangeait tous les calculs un +peu entêtés du mousquetaire. + +— Voyons, qui vous arrête? lui dit le roi avec douceur. Vous avez +donné votre démission; voulez-vous que je vous la refuse? Je +conviens qu’il sera dur à un vieux capitaine de revenir sur sa +mauvaise humeur. + +— Oh! répliqua mélancoliquement d’Artagnan, ce n’est pas là mon +plus grave souci. J’hésite à reprendre ma démission, parce que je +suis vieux en face de vous et que j’ai des habitudes difficiles à +perdre. Il faut, désormais, des courtisans qui sachent vous +amuser, des fous qui sachent se faire tuer pour ce que vous +appelez vos grandes œuvres. Grandes, elles le seront, je le sens; +mais, si par hasard j’allais ne pas les trouver telles? J’ai vu la +guerre, Sire; j’ai vu la paix; j’ai servi Richelieu et Mazarin; +j’ai roussi avec votre père au feu de La Rochelle, troué de coups +comme un crible, ayant fait peau neuve plus de dix fois, comme les +serpents. Après les affronts et les injustices, j’ai un +commandement qui était autrefois quelque chose, parce qu’il +donnait le droit de parler comme on voulait au roi. Mais votre +capitaine des mousquetaires sera désormais un officier gardant les +portes basses. Vrai, Sire, si tel doit être désormais l’emploi, +profitez de ce que nous sommes bien ensemble pour me l’ôter. +N’allez pas croire que j’aie gardé rancune; non, vous m’avez +dompté, comme vous dites; mais, il faut l’avouer, en me dominant, +vous m’avez amoindri, en me courbant, vous m’avez convaincu de +faiblesse. Si vous saviez comme cela va bien de porter haut la +tête, et comme j’aurai piteuse mine à flairer la poussière de vos +tapis! oh! Sire, je regrette sincèrement, et vous regretterez +comme moi, ce temps où le roi de France voyait dans ses vestibules +tous ces gentilshommes insolents, maigres, maugréant toujours, +hargneux, mâtins qui mordaient mortellement les jours de bataille. +Ces gens-là sont les meilleurs courtisans pour la main qui les +nourrit, ils la lèchent; mais, pour la main qui les frappe, oh! le +beau coup de dent! Un peu d’or sur les galons de ces manteaux, un +peu de ventre dans les hauts-de-chausse, un peu de gris dans ces +cheveux secs, et vous verrez les beaux ducs et pairs, les fiers +maréchaux de France! Mais pourquoi dire tout cela? Le roi est mon +maître, il veut que je fasse des vers, il veut que je polisse, +avec des souliers de satin, les mosaïques de ses antichambres; +mordioux! c’est difficile, mais j’ai fait plus difficile que cela. +Je le ferai. Pourquoi le ferai-je? Parce que j’aime l’argent? J’en +ai. Parce que je suis ambitieux? Ma carrière est bornée. Parce que +j’aime la Cour? Non. Je resterai, parce que j’ai l’habitude, +depuis trente ans, d’aller prendre le mot d’ordre du roi, et de +m’entendre dire: «Bonsoir, d’Artagnan», avec un sourire que je ne +mendiais pas. Ce sourire, je le mendierai. Êtes-vous content, +Sire? + +Et d’Artagnan courba lentement sa tête argentée, sur laquelle le +roi, souriant, posa sa blanche main avec orgueil. + +— Merci, mon vieux serviteur, mon fidèle ami, dit-il. Puisque, à +compter d’aujourd’hui, je n’ai plus d’ennemi, en France, il me +reste à t’envoyer sur un champ étranger ramasser ton bâton de +maréchal. Compte sur moi pour trouver l’occasion. En attendant, +mange mon meilleur pain et dors tranquille. + +— À la bonne heure! dit d’Artagnan ému. Mais ces pauvres gens de +Belle-Île? l’un surtout, si bon et si brave? + +— Est-ce que vous me demandez leur grâce? + +— À genoux, Sire. + +— Eh bien! allez la leur porter, s’il en est temps encore. Mais +vous vous engagez pour eux! + +— J’engage ma vie! + +— Allez. Demain, je pars pour Paris. Soyez revenu; car je ne veux +plus que vous me quittiez. + +— Soyez tranquille, Sire, s’écria d’Artagnan en baisant la main +du roi. + +Et il s’élança, le cœur gonflé de joie, hors du château, sur la +route de Belle-Île. + + + + +Chapitre CCLX — Les amis de M. Fouquet + + +Le roi était retourné à Paris, et avec lui d’Artagnan, qui, en +vingt-quatre heures, ayant pris avec le plus grand soin toutes ses +informations à Belle-Île, ne savait rien du secret que gardait si +bien le lourd rocher de Locmaria, tombe héroïque de Porthos. + +Le capitaine des mousquetaires savait seulement ce que ces deux +hommes vaillants, ce que ces deux amis, dont il avait si noblement +pris la défense et essayé de sauver la vie, aidés de trois fidèles +Bretons, avaient accompli contre une armée entière. Il avait pu +voir, lancés dans la lande voisine, les débris humains qui avaient +taché de sang les silex épars dans les bruyères. + +Il savait aussi qu’un canot avait été aperçu bien loin en mer, et +que, pareil à un oiseau de proie, un vaisseau royal avait +poursuivi, rejoint et dévoré ce pauvre petit oiseau qui fuyait à +tire-d’aile. + +Mais là s’arrêtaient les certitudes de d’Artagnan. Le champ des +conjectures s’ouvrait à cette limite. Maintenant, que fallait-il +penser? Le vaisseau n’était pas revenu. Il est vrai qu’un coup de +vent régnait depuis trois jours; mais la corvette était à la fois +bonne voilière et solide dans ses membrures; elle ne craignait +guère les coups de vent, et celle qui portait Aramis eût dû, selon +l’estime de d’Artagnan, être revenue à Brest, ou rentrer à +l’embouchure de la Loire. + +Telles étaient les nouvelles ambiguës, mais à peu près rassurantes +pour lui personnellement, que d’Artagnan rapportait à Louis XIV, +lorsque le roi, suivi de toute la Cour, revint à Paris. + +Louis, content de son succès, Louis, plus doux et plus affable +depuis qu’il se sentait plus puissant, n’avait pas cessé un seul +instant de chevaucher à la portière de Mlle de La Vallière. + +Tout le monde s’était empressé de distraire les deux reines pour +leur faire oublier cet abandon du fils et de l’époux. Tout +respirait l’avenir; le passé n’était plus rien pour personne. +Seulement, ce passé venait comme une plaie douloureuse et +saignante aux cœurs de quelques âmes tendres et dévouées. Aussi, +le roi ne fut pas plutôt installé chez lui, qu’il en reçut une +preuve touchante. + +Louis XIV venait de se lever et de prendre son premier repas, +quand son capitaine des mousquetaires se présenta devant lui. +D’Artagnan était un peu pâle et semblait gêné. + +Le roi s’aperçut, au premier coup d’œil, de l’altération de ce +visage, ordinairement si égal. + +— Qu’avez-vous donc, d’Artagnan? dit-il. + +— Sire, il m’est arrivé un grand malheur. + +— Mon Dieu! quoi donc? + +— Sire, j’ai perdu un de mes amis, M. du Vallon, à l’affaire de +Belle-Île. + +Et, en disant ces mots, d’Artagnan attachait son œil de faucon +sur Louis XIV, pour deviner en lui le premier sentiment qui se +ferait jour. + +— Je le savais, répliqua le roi. + +— Vous le saviez et vous ne me l’avez pas dit? s’écria le +mousquetaire. + +— À quoi bon? Votre douleur, mon ami, est si respectable! J’ai +dû, moi, la ménager. Vous instruire de ce malheur qui vous +frappait, d’Artagnan, c’était en triompher à vos yeux. Oui, je +savais que M. du Vallon s’était enterré sous les rochers de +Locmaria; je savais que M. d’Herblay m’a pris un vaisseau avec son +équipage pour se faire conduire à Bayonne. Mais j’ai voulu que +vous appreniez vous-même ces événements d’une manière directe, +afin que vous fussiez convaincu que mes amis sont pour moi +respectables et sacrés, que toujours en moi l’homme s’immolera aux +hommes, puisque le roi est si souvent forcé de sacrifier les +hommes à sa majesté, à sa puissance. + +— Mais, Sire, comment savez-vous?... + +— Comment savez-vous vous-même, d’Artagnan? + +— Par cette lettre, Sire, que m’écrit de Bayonne, Aramis, libre +et hors de péril. + +— Tenez, fit le roi en tirant de sa cassette, placée sur un +meuble voisin du siège où d’Artagnan était appuyé, une lettre +copiée exactement sur celle d’Aramis, voici la même lettre, que +Colbert m’a fait passer huit heures avant que vous receviez la +vôtre... Je suis bien servi, je l’espère. + +— Oui, Sire, murmura le mousquetaire, vous étiez le seul homme +dont la fortune fût capable de dominer la fortune et la force de +mes deux amis. Vous avez usé, Sire; mais vous n’abuserez point, +n’est-ce pas? + +— D’Artagnan, dit le roi, avec un sourire plein de bienveillance, +je pourrais faire enlever M. d’Herblay sur les terres du roi +d’Espagne et me le faire amener ici vivant pour en faire justice. +D’Artagnan, croyez-le bien, je ne céderai pas à ce premier +mouvement, bien naturel. Il est libre, qu’il continue d’être +libre. + +— Oh! Sire, vous ne resterez pas toujours aussi clément, aussi +noble, aussi généreux que vous venez de vous le montrer à mon +égard et à celui de M. d’Herblay; vous trouverez auprès de vous +des conseillers qui vous guériront de cette faiblesse. + +— Non, d’Artagnan, vous vous trompez, quand vous accusez mon +conseil de vouloir me pousser à la rigueur. Le conseil de ménager +M. d’Herblay vient de Colbert lui-même. + +— Ah! Sire, fit d’Artagnan stupéfait. + +— Quant à vous, continua le roi avec une bonté peu ordinaire, +j’ai plusieurs bonnes nouvelles à vous annoncer, mais vous les +saurez, mon cher capitaine, du moment où j’aurai terminé mes +comptes. J’ai dit que je voulais faire et que je ferais votre +fortune. Ce mot va devenir une réalité. + +— Merci mille fois, Sire; je puis attendre, moi. Je vous en prie, +pendant que je vais et puis prendre patience, que Votre Majesté +daigne s’occuper de ces pauvres gens, qui, depuis longtemps, +assiègent votre antichambre, et viennent humblement déposer une +supplique aux pieds du roi. + +— Qui cela? + +— Des ennemis de Votre Majesté. + +Le roi leva la tête. + +— Des amis de M. Fouquet, ajouta d’Artagnan. + +— Leurs noms? + +— M. Gourville, M. Pélisson et un poète, M. Jean de La Fontaine. + +Le roi s’arrêta un moment pour réfléchir. + +— Que veulent-ils? + +— Je ne sais. + +— Comment sont-ils? + +— En deuil. + +— Que disent-ils? + +— Rien. + +— Que font-ils? + +— Ils pleurent. + +— Qu’ils entrent, dit le roi en fronçant le sourcil. + +D’Artagnan tourna rapidement sur lui-même, leva la tapisserie qui +fermait l’entrée de la chambre royale, et cria dans la salle +voisine: + +— Introduisez! + +Bientôt parurent à la porte du cabinet, où se tenaient le roi et +son capitaine, les trois hommes que d’Artagnan avait nommés. + +Sur leur passage régnait un profond silence. Les courtisans, à +l’approche des amis du malheureux surintendant des finances, les +courtisans, disons-nous, reculaient comme pour n’être pas gâtés +par la contagion de la disgrâce et de l’infortune. + +D’Artagnan, d’un pas rapide, vint lui-même prendre par la main ces +malheureux qui hésitaient et tremblaient à la porte du cabinet +royal; il les amena devant le fauteuil du roi, qui, réfugié dans +l’embrasure d’une fenêtre, attendait le moment de la présentation +et se préparait à faire aux suppliants un accueil rigoureusement +diplomatique. + +Le premier des amis de Fouquet qui s’avança fut Pélisson. Il ne +pleurait plus; mais ses larmes n’avaient uniquement tari que pour +que le roi pût mieux entendre sa voix et sa prière. + +Gourville se mordait les lèvres pour arrêter ses pleurs par +respect du roi. La Fontaine ensevelissait son visage dans son +mouchoir, et l’on n’eût pas dit qu’il vivait, sans le mouvement +convulsif de ses épaules soulevées par ses sanglots. + +Le roi avait gardé toute sa dignité. Son visage était impassible. +Il avait même conservé le froncement de sourcil qui avait paru +quand d’Artagnan lui avait annoncé ses ennemis. Il fit un geste +qui signifiait: «Parlez», et il demeura debout, couvant d’un +regard profond ces trois hommes désespérés. + +Pélisson se courba jusqu’à terre, et La Fontaine s’agenouilla +comme on fait dans les églises. + +Cet obstiné silence, troublé seulement par des soupirs et des +gémissements si douloureux, commençait à émouvoir chez le roi, non +pas la compassion, mais l’impatience. + +— Monsieur Pélisson, dit-il d’une voix brève et sèche, monsieur +Gourville, et vous, monsieur... + +Et il ne nomma pas La Fontaine. + +— Je verrais, avec un sensible déplaisir, que vous vinssiez me +prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma +justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par +les remords: larmes de l’innocence, remords des coupables. Je ne +croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis, +parce que l’un est gâté jusqu’au cœur et que les autres doivent +redouter de me venir offenser chez moi. C’est pourquoi, monsieur +Pélisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur... je vous prie de +ne rien dire qui ne témoigne hautement du respect que vous avez +pour ma volonté. + +— Sire, répondit Pélisson tremblant à ces terribles paroles, nous +ne sommes rien venus dire à Votre Majesté qui ne soit l’expression +la plus profonde du plus sincère respect et du plus sincère amour +qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre +Majesté est redoutable; chacun doit se courber sous les arrêts +qu’elle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant +elle. Loin de nous la pensée de venir défendre celui qui a eu le +malheur d’offenser Votre Majesté. Celui qui a encouru votre +disgrâce peut être un ami pour nous, mais c’est un ennemi de +l’État. Nous l’abandonnerons en pleurant à la sévérité du roi. + +— D’ailleurs, interrompit le roi, calmé par cette voix suppliante +et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas +sans avoir pesé le crime. Ma justice n’a pas l’épée sans avoir eu +les balances. + +— Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialité du +roi, et pouvons-nous espérer de faire entendre nos faibles voix, +avec l’assentiment de Votre Majesté, quand l’heure de défendre un +ami accusé aura sonné pour nous. + +— Alors, messieurs, que demandez-vous? dit le roi de son air +imposant. + +— Sire, continua Pélisson, l’accusé laisse une femme et une +famille. Le peu de bien qu’il avait suffit à peine à payer ses +dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivité de son mari, est +abandonnée par tout le monde. La main de Votre Majesté frappe à +l’égal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la +lèpre ou de la peste à une famille, chacun fuit et s’éloigne de la +demeure du lépreux ou du pestiféré. Quelquefois, mais bien +rarement, un médecin généreux ose seul approcher du seuil maudit, +le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort. +Il est la dernière ressource du mourant; il est l’instrument de la +miséricorde céleste. Sire, nous vous supplions, à mains jointes, à +deux genoux, comme on supplie la Divinité; Mme Fouquet n’a plus +d’amis, plus de soutiens; elle pleure dans sa maison, pauvre et +déserte, abandonnée par tous ceux qui en assiégeaient la porte au +moment de la faveur; elle n’a plus de crédit, elle n’a plus +d’espoir! Au moins, le malheureux sur qui s’appesantit votre +colère reçoit de vous, tout coupable qu’il est, le pain que +mouillent chaque jour ses larmes. Aussi affligée, plus dénuée que +son époux, Mme Fouquet, celle qui eut l’honneur de recevoir Votre +Majesté à sa table, Mme Fouquet, l’épouse de l’ancien surintendant +des finances de Votre Majesté, Mme Fouquet n’a plus de pain! + +Ici, le silence mortel qui enchaînait le souffle des deux amis de +Pélisson fut rompu par l’éclat des sanglots, et d’Artagnan dont la +poitrine se brisait en écoutant cette humble prière, tourna sur +lui-même, vers l’angle du cabinet, pour mordre en liberté sa +moustache et comprimer ses soupirs. + +Le roi avait conservé son œil sec, son visage sévère: mais la +rougeur était montée à ses joues, et l’assurance de ses regards +diminuait visiblement. + +— Que souhaitez-vous? dit-il d’une voix émue. + +— Nous venons demander humblement à Votre Majesté, répliqua +Pélisson, que l’émotion gagnait peu à peu, de nous permettre, sans +encourir sa disgrâce, de prêter à Mme Fouquet deux mille pistoles, +recueillies parmi tous les anciens amis de son mari, pour que la +veuve ne manque pas des choses les plus nécessaires à la vie. + +À ce mot de _veuve_, prononcé par Pélisson, quand Fouquet vivait +encore, le roi pâlit extrêmement; sa fierté tomba; la pitié lui +vint du cœur aux lèvres. Il laissa tomber un regard attendri sur +tous ces gens qui sanglotaient à ses pieds. + +— À Dieu ne plaise, répondit-il, que je confonde l’innocent avec +le coupable! Ceux-là me connaissent mal qui doutent de ma +miséricorde envers les faibles. Je ne frapperai jamais que les +arrogants. Faites, messieurs, faites tout ce que votre cœur vous +conseillera pour soulager la douleur de Mme Fouquet. Allez, +messieurs, allez. + +Les trois hommes se relevèrent silencieux, l’œil aride. Les +larmes s’étaient taries au contact brûlant de leurs joues et de +leurs paupières. Ils n’eurent pas la force d’adresser un +remerciement au roi, lequel, d’ailleurs, coupa court à leurs +révérences solennelles en se retranchant vivement derrière son +fauteuil. + +D’Artagnan demeura seul avec le roi. + +— Bien! dit-il en s’approchant du jeune prince, qui +l’interrogeait du regard; bien, mon maître! Si vous n’aviez pas la +devise qui pare votre soleil, je vous en conseillerais une, quitte +à la faire traduire en latin par M. Conrart: «Doux au petit, rude +au fort!» + +Le roi sourit et passa dans la salle voisine, après avoir dit à +d’Artagnan: + +— Je vous donne le congé dont vous devez avoir besoin pour mettre +en ordre les affaires de feu M. du Vallon, votre ami. + + + + +Chapitre CCLXI — Le testament de Porthos + + +À Pierrefonds, tout était en deuil. Les cours étaient désertes, +les écuries fermées, les parterres négligés. + +Dans les bassins, s’arrêtaient d’eux-mêmes les jets d’eau, naguère +épanouis, bruyants et brillants. + +Sur les chemins, autour du château, venaient quelques graves +personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme. C’étaient +les voisins de campagne, les curés et les baillis des terres +limitrophes. + +Tout ce monde entrait silencieusement au château, remettait sa +monture à un palefrenier morne, et se dirigeait, conduit par un +chasseur vêtu de noir, vers la grande salle, où, sur le seuil, +Mousqueton recevait les arrivants. + +Mousqueton avait tellement maigri depuis deux jours, que ses +habits remuaient sur lui, pareils à ces fourreaux trop larges, +dans lesquels dansent les fers des épées. + +Sa figure couperosée de rouge et de blanc, comme celle de la +Madone de Van Dyck, était sillonnée par deux ruisseaux argentés +qui creusaient leur lit dans ses joues, aussi pleines jadis +qu’elles étaient flasques depuis son deuil. + +À chaque nouvelle visite, Mousqueton trouvait de nouvelles larmes, +et c’était pitié de le voir étreindre son gosier par sa grosse +main pour ne pas éclater en sanglots. + +Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de +Porthos, annoncée pour ce jour, et à laquelle voulaient assister +toutes les convoitises ou toutes les amitiés du mort, qui ne +laissait aucun parent après lui. + +Les assistants prenaient place à mesure qu’ils arrivaient, et la +grande salle venait d’être fermée quand sonna l’heure de midi, +heure fixée pour la lecture. + +Le procureur de Porthos, et c’était naturellement le successeur de +maître Coquenard, commença par déployer lentement le vaste +parchemin sur lequel la puissante main de Porthos avait tracé ses +volontés suprêmes. + +Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux préliminaire ayant +retenti, chacun tendit l’oreille. Mousqueton s’était blotti dans +un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre. + +Tout à coup, la porte à deux battants de la grande salle, qui +avait été refermée, s’ouvrit comme par un prodige, et une figure +mâle apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive +lumière du soleil. + +C’était d’Artagnan, qui était arrivé seul jusqu’à cette porte, et, +ne trouvant personne pour lui tenir l’étrier, avait attaché son +cheval au heurtoir, et s’annonçait lui-même. + +L’éclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants, +et, plus que tout cela, l’instinct du chien fidèle, arrachèrent +Mousqueton à sa rêverie. Il releva la tête, reconnut le vieil ami +du maître, et, hurlant de douleur, vint lui embrasser les genoux +en arrosant les dalles de ses larmes. + +D’Artagnan releva le pauvre intendant, l’embrassa comme un frère, +et ayant salué noblement l’assemblée, qui s’inclinait tout entière +en chuchotant son nom, il alla s’asseoir à l’extrémité de la +grande salle de chêne sculpté tenant toujours la main de +Mousqueton qui suffoquait et s’asseyait sur le marchepied. + +Alors le procureur, qui était ému comme les autres commença la +lecture. + +Porthos, après une profession de foi des plus chrétiennes, +demandait pardon à ses ennemis du tort qu’il avait pu leur causer. + +À ce paragraphe, un rayon d’inexprimable orgueil glissa des yeux +de d’Artagnan. Il se rappelait le vieux soldat. Tous ces ennemis +de Porthos, terrassés par sa main vaillante, il en supputait le +nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas +détailler ses ennemis ou les torts causés à ceux-ci; sans quoi, le +besogne eût été trop rude pour le lecteur. + +Venait alors l’énumération suivante: + +«Je possède à l’heure qu’il est, par la grâce de Dieu: + +«1° Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, prés, eaux, forêts, +entourés de bons murs; + +«2° Le domaine de Bracieux, château, forêts, terres labourables, +formant trois fermes; + +«3° La petite terre du Vallon, ainsi nommée, parce qu’elle est +dans le vallon...» + +— Brave Porthos! + +«4° Cinquante métairies dans la Touraine, d’une contenance de cinq +cents arpents; + +«5° Trois moulins sur le Cher, d’un rapport de six cents livres +chacun; + +«6° Trois étangs dans le Berri, d’un rapport de deux cents livres +chacun. + +«Quant aux biens _mobiliers_, ainsi nommés, parce qu’ils ne +peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami +l’évêque de Vannes...» + +D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom. + +Le procureur continua imperturbablement: + +«Ils consistent: + +«1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, +et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste +est dressée par mon intendant...» + +Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa +douleur. + +«2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement +dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent: _Bayard, +Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, +Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rébecca, Yolande, +Finette, Grisette, Lisette et Musette._ +_ _ +«3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il +suit: le premier, pour le cerf; le second, pour le loup; le +troisième, pour le sanglier; le quatrième, pour le lièvre, et les +deux autres, pour l’arrêt ou la garde; + +«4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie +d’armes; + +«5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait +autrefois; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et +d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses +maisons; + +«6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande +valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue. + +«7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et +qu’on n’a jamais ouverts; + +«8° Ma vaisselle d’argent, qui s’est peut-être un peu usée, mais +qui doit peser de mille à douze cents livres, car je pouvais à +grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que +six fois le tour de ma chambre en le portant. + +«9° Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont +répartis dans les maisons que j’aimais le mieux...» + +Ici, le lecteur s’arrêta pour reprendre haleine. Chacun soupira, +toussa et redoubla d’attention. Le procureur reprit: + +«J’ai vécu sans avoir d’enfants, et il est probable que je n’en +aurai pas, ce qui m’est une cuisante douleur. Je me trompe +cependant, car j’ai un fils en commun avec mes autres amis: c’est +M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, véritable fils de M. le +comte de La Fère. + +«Ce jeune seigneur m’a paru digne de succéder aux trois vaillants +gentilshommes dont je suis l’ami et le très humble serviteur.» + +Ici, un bruit aigu se fit entendre. C’était l’épée de d’Artagnan, +qui, glissant du baudrier, était tombée sur la planche sonore. +Chacun tourna les yeux de ce côté, et l’on vit qu’une grande larme +avait coulé des cils épais de d’Artagnan sur son nez aquilin, dont +l’arête lumineuse brillait ainsi qu’un croissant enflammé au +soleil. + +«C’est pourquoi, continua le procureur, j’ai laissé tous mes +biens, meubles et immeubles, compris dans l’énumération ci-dessus +faite, à M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de Bragelonne, fils de +M. le comte de La Fère, pour le consoler du chagrin qu’il paraît +avoir, et le mettre en état de porter glorieusement son nom...» + +Un long murmure courut dans l’auditoire. + +Le procureur continua, soutenu par l’œil flamboyant de +d’Artagnan, qui, parcourant l’assemblée, rétablit le silence +interrompu. + +«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner à M. le +chevalier d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que +ledit chevalier d’Artagnan lui demandera de mes biens. + +«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une +bonne pension à M. le chevalier d’Herblay, mon ami, s’il avait +besoin de vivre en exil. + +«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d’entretenir ceux +de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de +donner cinq cents livres à chacun des autres. + +«Je laisse à mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de +guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l’assurance +qu’il les portera jusqu’à les user pour l’amour et par souvenir de +moi. + +«De plus, je lègue à M. le vicomte de Bragelonne mon vieux +serviteur et fidèle ami Mousqueton, déjà nommé, à la charge par +ledit vicomte de Bragelonne d’agir en sorte que Mousqueton déclare +en mourant qu’il n’a jamais cessé d’être heureux.» + +En entendant ces mots, Mousqueton salua, pâle et tremblant; ses +larges épaules frissonnaient convulsivement; son visage, empreint +d’une effrayante douleur, sortit de ses mains glacées, et les +assistants le virent trébucher, hésiter, comme si, voulant quitter +la salle, il cherchait une direction. + +— Mousqueton, dit d’Artagnan, mon bon ami, sortez d’ici; allez +faire vos préparatifs. Je vous emmène chez Athos, où je m’en vais +en quittant Pierrefonds. + +Mousqueton ne répondit rien. Il respirait à peine, comme si tout, +dans cette salle, lui devait être désormais étranger. Il ouvrit la +porte et disparut lentement. + +Le procureur acheva sa lecture, après laquelle s’évanouirent +déçus, mais pleins de respect, la plupart de ceux qui étaient +venus entendre les dernières volontés de Porthos. + +Quant à d’Artagnan, demeuré seul après avoir reçu la révérence +cérémonieuse que lui avait faite le procureur il admirait cette +sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si +justement son bien au plus digne, au plus nécessiteux, avec des +délicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus +nobles cœurs, n’eût pu rencontrer aussi parfaites. + +En effet, Porthos enjoignait à Raoul de Bragelonne de donner à +d’Artagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce +digne Porthos, que d’Artagnan ne demanderait rien; et, au cas où +il eût demandé quelque chose, nul, excepté lui-même, ne lui +faisait sa part. + +Porthos laissait une pension à Aramis, lequel, s’il eût eu l’envie +de demander trop, était arrêté par l’exemple de d’Artagnan; et ce +mot exil, jeté par le testateur sans intention apparente, +n’était-il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite +d’Aramis qui avait causé la mort de Porthos? + +Enfin, il n’était pas fait mention d’Athos dans le testament du +mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils +n’offrirait pas la meilleure part au père? Le gros esprit de +Porthos avait jugé toutes ces causes, saisi toutes ces nuances, +mieux que la loi, mieux que l’usage, mieux que le goût. + +«Porthos était un cœur», se dit d’Artagnan avec un soupir. + +Et il lui sembla entendre un gémissement au plafond. Il pensa tout +de suite à ce pauvre Mousqueton, qu’il fallait distraire de sa +douleur. + +À cet effet, d’Artagnan quitta la salle avec empressement pour +aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait +pas. + +Il monta l’escalier qui conduisait au premier étage, et aperçut +dans la chambre de Porthos un amas d’habits de toutes couleurs et +de toutes étoffes, sur lesquels Mousqueton s’était couché après +les avoir entassés lui-même. + +C’était le lot du fidèle ami. Ces habits lui appartenaient bien; +ils lui avaient été bien donnés. On voyait la main de Mousqueton +s’étendre sur ces reliques, qu’il baisait de toutes ses lèvres, de +tout son visage, qu’il couvrait de tout son corps. + +D’Artagnan s’approcha pour consoler le pauvre garçon. + +— Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus; il est évanoui! + +D’Artagnan se trompait: Mousqueton était mort. + +Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maître, revient mourir +sur son habit. + + + + +Chapitre CCLXII — La vieillesse d’Athos + + +Pendant que tous ces événements séparaient à jamais les quatre +mousquetaires, autrefois liés d’une façon qui paraissait +indissoluble, Athos, demeuré seul après le départ de Raoul, +commençait à payer son tribut à cette mort anticipée qu’on appelle +l’absence des gens aimés. + +Revenu à sa maison de Blois, n’ayant plus même Grimaud pour +recueillir un pauvre sourire quand il passait dans les parterres, +Athos sentait de jour en jour s’altérer la vigueur d’une nature +qui, depuis si longtemps semblait infaillible. + +L’âge, reculé pour lui par la présence de l’objet chéri, arrivait +avec ce cortège de douleurs et de gênes qui grossit à mesure qu’il +se fait attendre. Athos n’avait plus là son fils pour s’étudier à +marcher droit, à lever la tête, à donner le bon exemple; il +n’avait plus ces yeux brillants de jeune homme, foyer toujours +ardent où se régénérait la flamme de ses regards. + +Et puis, faut-il le dire? cette nature, exquise par sa tendresse +et sa réserve, ne trouvant plus rien qui contînt ses élans, se +livrait au chagrin avec toute la fougue des natures vulgaires, +quand elles se livrent à la joie. + +Le comte de La Fère, resté jeune jusqu’à sa soixante-deuxième +année, l’homme de guerre qui avait conservé sa force malgré les +fatigues, sa fraîcheur d’esprit malgré les malheurs, sa douce +sérénité d’âme et de corps malgré Milady, malgré Mazarin, malgré +La Vallière, Athos était devenu un vieillard en huit jours, du +moment qu’il avait perdu l’appui de son arrière jeunesse. + +Toujours beau, mais courbé, noble, mais triste, doux et chancelant +sous ses cheveux blanchis, il recherchait, depuis sa solitude, les +clairières par lesquelles le soleil venait trouer le feuillage des +allées. + +Le rude exercice de toute sa vie, il le désapprit quand Raoul ne +fut plus là. Les serviteurs, accoutumés à le voir levé dès l’aube +en toute saison, s’étonnèrent d’entendre sonner sept heures en été +sans que leur maître eût quitté le lit. + +Athos demeurait couché, un livre sous son chevet, et il ne dormait +pas, et il ne lisait pas. Couché pour n’avoir plus à porter son +corps, il laissait l’âme et l’esprit s’élancer hors de l’enveloppe +et retourner à son fils ou à Dieu. + +On fut bien effrayé quelquefois de le voir, pendant des heures, +absorbé dans une rêverie muette, insensible; il n’entendait plus +le pas du valet plein de crainte qui venait au seuil de la chambre +épier le sommeil ou le réveil du maître. Il lui arrivait d’oublier +que le jour était à moitié écoulé, que l’heure des deux premiers +repas était passée. Alors on l’éveillait, il se levait, descendait +sous son allée sombre, puis revenait un peu au soleil comme pour +en partager une minute la chaleur avec l’enfant absent. Et puis la +promenade lugubre, monotone, recommençait jusqu’à ce que, épuisé, +il regagnât la chambre et le lit, son domicile préféré. + +Pendant plusieurs jours, le comte ne dit pas une parole. Il refusa +de recevoir les visites qui lui arrivaient, et, pendant la nuit, +on le vit rallumer sa lampe et passer de longues heures à écrire +ou à feuilleter des parchemins. + +Athos écrivit une de ces lettres à Vannes, une autre à +Fontainebleau: elles demeurèrent sans réponse. On sait pourquoi: +Aramis avait quitté la France; d’Artagnan voyageait de Nantes à +Paris, de Paris à Pierrefonds. Son valet de chambre remarqua qu’il +diminuait chaque jour quelques tours de sa promenade. La grande +allée de tilleuls devint bientôt trop longue pour les pieds qui la +parcouraient jadis mille fois en un jour. On vit le comte aller +péniblement aux arbres du milieu, s’asseoir sur le banc de mousse +qui échancrait une allée latérale, et attendre ainsi le retour des +forces ou plutôt le retour de la nuit. + +Bientôt cent pas l’exténuèrent. Enfin, Athos ne voulut plus se +lever; il refusa toute nourriture, et ses gens épouvantés, bien +qu’il ne se plaignit pas, bien qu’il eût toujours le sourire aux +lèvres, bien qu’il continuât à parler de sa douce voix, ses gens +allèrent à Blois chercher l’ancien médecin de feu Monsieur, et +l’amenèrent au comte de La Fère, de telle façon qu’il pût voir +celui-ci sans être vu. + +À cet effet, ils le placèrent dans un cabinet voisin de la chambre +du malade et le supplièrent de ne pas se montrer dans la crainte +de déplaire au maître, qui n’avait pas demandé de médecin. + +Le docteur obéit; Athos était une sorte de modèle pour les +gentilshommes du pays; le Blaisois se vantait de posséder cette +relique sacrée des vieilles gloires françaises; Athos était un +bien grand seigneur, comparé à ces noblesses comme le roi en +improvisait en touchant de son sceptre jeune et fécond les troncs +desséchés des arbres héraldiques de la province. + +On respectait, disons-nous, et l’on aimait Athos. Le médecin ne +put souffrir de voir pleurer ses gens et de voir s’attrouper les +pauvres du canton, à qui Athos donnait la vie et la consolation +par ses bonnes paroles et ses aumônes. Il examina donc du fond de +sa cachette les allures du mal mystérieux qui courbait et mordait +de jour en jour plus mortellement un homme naguère encore plein de +vie et d’envie de vivre. + +Il remarqua sur les joues d’Athos la pourpre de la fièvre qui +s’allume et se nourrit, fièvre lente, impitoyable, née dans un pli +du cœur, s’abritant derrière ce rempart grandissant de la +souffrance qu’elle engendre, cause à là fois et effet d’une +situation périlleuse. + +Le comte ne parlait à personne, disons-nous, il ne parlait pas +même seul. Sa pensée craignait le bruit, elle touchait à ce degré +de surexcitation qui confine à l’extase. L’homme ainsi absorbé, +quand il n’appartient pas encore à Dieu, n’appartient déjà plus à +la terre. + +Le docteur demeura plusieurs heures à étudier cette douloureuse +lutte de la volonté contre une puissance supérieure. Il +s’épouvanta de voir ces yeux toujours fixes, toujours attachés sur +le but invisible; il s’épouvanta de voir battre du même mouvement +ce cœur dont jamais un soupir ne venait varier l’habitude; +quelquefois l’acuité de la douleur fait l’espoir du médecin. + +Une demi-journée se passa ainsi. Le docteur prit son parti en +homme brave, en esprit ferme: il sortit brusquement de sa retraite +et vint droit à Athos, qui le vit sans témoigner plus de surprise +que s’il n’eût rien compris à cette apparition. + +— Monsieur le comte, pardon, dit le docteur en venant au malade +les bras ouverts, mais j’ai un reproche à vous faire; vous allez +m’entendre. + +Et il s’assit au chevet d’Athos, qui sortit à grand-peine de sa +préoccupation. + +— Qu’y a-t-il, docteur? demanda le comte après un silence. + +— Il y a que vous êtes malade, monsieur, et que vous ne vous +faites pas traiter. + +— Moi, malade! dit Athos en souriant. + +— Fièvre, consomption, affaiblissement, dépérissement, monsieur +le comte! + +— Affaiblissement! répondit Athos. Est-ce possible? Je ne me lève +pas. + +— Allons, allons, monsieur le comte, pas de subterfuges! Vous +êtes un bon chrétien. + +— Je le crois, dit Athos. + +— Vous donneriez-vous la mort? + +— Jamais, docteur. + +— Eh bien! monsieur, vous vous en allez mourant; demeurer ainsi, +c’est un suicide; guérissez, monsieur le comte, guérissez! + +— De quoi? Trouvez le mal d’abord. Moi, jamais je ne me suis +trouvé mieux, jamais le ciel ne m’a paru plus beau, jamais je n’ai +plus chéri mes fleurs. + +— Vous avez un chagrin caché. + +— Caché?... Non pas, j’ai l’absence de mon fils, docteur; voilà +tout mon mal; je ne le cache pas. + +— Monsieur le comte, votre fils vit, il est fort, il a tout +l’avenir des gens de son mérite et de sa race; vivez pour lui... + +— Mais je vis, docteur. Oh! soyez bien tranquille, ajouta-t-il en +souriant avec mélancolie, tant que Raoul vivra, on le saura bien; +car, tant qu’il vivra, je vivrai. + +— Que dites-vous? + +— Une chose bien simple. En ce moment, docteur, je laisse la vie +suspendue en moi. Ce serait une tâche au-dessus de mes forces que +la vie oublieuse, dissipée, indifférente, quand je n’ai pas là +Raoul. Vous ne demandez point à la lampe de brûler quand +l’étincelle n’y a pas attaché la flamme; ne me demandez pas de +vivre au bruit et à la clarté. Je végète, je me dispose, +j’attends. Tenez, docteur, rappelez-vous ces soldats que nous +vîmes tant de fois ensemble sur les ports où ils attendaient +d’être embarqués; couchés, indifférents, moitié sur un élément, +moitié sur l’autre, ils n’étaient ni à l’endroit où la mer allait +les porter, ni à l’endroit où la terre allait les perdre; bagages +préparés, esprit tendu, regard fixe, ils attendaient. Je le +répète, ce mot, c’est celui qui peint ma vie présente. Couché +comme ces soldats, l’oreille tendue vers ces bruits qui +m’arrivent, je veux être prêt à partir au premier appel. Qui me +fera cet appel? la vie, ou la mort? Dieu, ou Raoul? Mes bagages +sont prêts, mon âme est disposée, j’attends le signal... +J’attends, docteur, j’attends! + +Le docteur connaissait la trempe de cet esprit, il appréciait la +solidité de ce corps; il réfléchit un moment, se dit à lui-même +que les paroles étaient inutiles, les remèdes absurdes, et il +partit en exhortant les serviteurs d’Athos à ne le point +abandonner un moment. + +Athos, le docteur parti, ne témoigna ni colère ni dépit de ce +qu’on l’avait troublé; il ne recommanda même pas qu’on lui remit +promptement les lettres qui viendraient: il savait bien que toute +distraction qui lui arrivait était une joie, une espérance que ses +serviteurs eussent payée de leur sang pour la lui procurer. + +Le sommeil était devenu rare. Athos, à force de songer, s’oubliait +quelques heures au plus dans une rêverie plus profonde, plus +obscure, que d’autres eussent appelée un rêve. Ce repos momentané +donnait cet oubli au corps, que fatiguait l’âme; car Athos vivait +doublement pendant ces pérégrinations de son intelligence. Une +nuit, il songea que Raoul s’habillait dans une tente, pour aller à +l’expédition commandée par M. de Beaufort en personne. Le jeune +homme était triste, il agrafait lentement sa cuirasse, lentement +il ceignait son épée. + +— Qu’avez-vous donc? lui demanda tendrement son père. + +— Ce qui m’afflige, c’est la mort de Porthos, notre si bon ami, +répondit Raoul; je souffre d’ici de la douleur que vous en +ressentirez là-bas. + +Et la vision disparut avec le sommeil d’Athos. + +Au point du jour, un des valets entra chez son maître, et lui +remit une lettre venant d’Espagne. + +L’écriture d’Aramis, pensa le comte. + +Et il lut. + +— Porthos est mort! s’écria-t-il après les premières lignes. Ô +Raoul, Raoul, merci! tu tiens ta promesse, tu m’avertis! + +Et Athos, pris d’une sueur mortelle, s’évanouit dans son lit sans +autre cause que sa faiblesse. + + + + +Chapitre CCLXIII — Vision d’Athos + + +Quand cet évanouissement d’Athos eut cessé, le comte, presque +honteux d’avoir faibli devant cet événement surnaturel, s’habilla +et demanda un cheval, bien décidé à se rendre à Blois, pour nouer +des correspondances plus sûres, soit avec l’Afrique, soit avec +d’Artagnan ou Aramis. + +En effet, cette lettre d’Aramis instruisait le comte de La Fère du +mauvais succès de l’expédition de Belle-Île. Elle lui donnait, sur +la mort de Porthos, assez de détails pour que le cœur si tendre +et si dévoué d’Athos fût ému jusqu’en ses dernières fibres. + +Athos voulut donc aller faire à son ami Porthos une dernière +visite. Pour rendre cet honneur à son ancien compagnon d’armes, il +comptait prévenir d’Artagnan, l’amener à recommencer le pénible +voyage de Belle-Île, accomplir en sa compagnie ce triste +pèlerinage au tombeau du géant qu’il avait tant aimé, puis revenir +dans sa maison, pour obéir à cette influence secrète qui le +conduisait à l’éternité par ces chemins mystérieux. + +Mais, à peine les valets, joyeux, avaient-ils habillé leur maître, +qu’ils voyaient avec plaisir se préparer à un voyage qui devait +dissiper sa mélancolie, à peine le cheval le plus doux de l’écurie +du comte était-il sellé et conduit devant le perron, que le père +de Raoul sentit sa tête s’embarrasser, ses jambes se rompre, et +qu’il comprit l’impossibilité où il était de faire un pas de plus. + +Il demanda à être porté au soleil; on l’étendit sur son banc de +mousse, où il passa une grande heure avant de reprendre ses +esprits. + +Rien n’était plus naturel que cette atonie après le repos inerte +des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des +forces, et trempa ses lèvres desséchées dans un verre plein du vin +qu’il aimait le mieux, ce vieux vin d’Anjou, mentionné par le bon +Porthos dans son admirable testament. + +Alors, réconforté, libre d’esprit, il se fit amener son cheval; +mais il lui fallut l’aide des valets pour monter péniblement en +selle. + +Il ne fit point cent pas: le frisson s’empara de lui au détour du +chemin. + +— Voilà qui est étrange, dit-il à son valet de chambre, qui +l’accompagnait. + +— Arrêtons-nous, monsieur, je vous en conjure! répondit le fidèle +serviteur. Voilà que vous pâlissez. + +— Cela ne m’empêchera pas de poursuivre ma route, puisque je suis +en chemin, réplique le comte. + +Et il rendit les rênes à son cheval. + +Mais soudain l’animal, au lieu d’obéir à la pensée de son maître, +s’arrêta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait +serré le mors. + +— Quelque chose, dit Athos, veut que je n’aille pas plus loin. +Soutenez-moi, ajouta-t-il en étendant les bras; vite, approchez! +je sens tous mes muscles qui se détendent, et je vais tomber de +cheval. + +Le valet avait vu le mouvement fait par son maître en même temps +qu’il avait reçu l’ordre. Il s’approcha vivement, reçut le comte +dans ses bras, et, comme on n’était pas encore assez éloigné de la +maison pour que les serviteurs, demeurés sur le seuil de la porte +pour voir partir M. de La Fère, n’aperçussent pas ce désordre dans +la marche ordinairement si régulière de leur maître, le valet de +chambre appela ses camarades du geste et de la voix; alors tous +accoururent avec empressement. + +À peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa +maison, qu’il se trouva mieux. Sa vigueur sembla renaître, et la +volonté lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte à +son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba +dans cet état de torpeur et d’angoisse. + +— Allons, décidément, murmura-t-il, on veut que je reste chez +moi. + +Ses gens s’approchèrent; on le descendit de cheval; et tous le +portèrent en courant vers sa maison. Tout fut bientôt préparé dans +sa chambre; ils le couchèrent dans son lit. + +— Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant à +dormir, que j’attends aujourd’hui même des lettres d’Afrique. + +— Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de +Blaisois est monté à cheval pour gagner une heure sur le courrier +de Blois, répondit le valet de chambre. + +— Merci! répondit Athos avec son sourire de bonté. + +Le comte s’endormit; son sommeil anxieux ressemblait à une +souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, à +plusieurs reprises l’expression d’une torture intérieure. +Peut-être Athos rêvait-il. La journée se passa; le fils de Blaisois +revint; le courrier n’avait pas apporté de nouvelles. Le comte +calculait avec désespoir les minutes, il frémissait quand ces +minutes avaient formé une heure. L’idée qu’on l’avait oublié +là-bas lui vint une fois et lui coûta une atroce douleur au cœur. + +Personne, dans la maison, n’espérait plus que le courrier arrivât, +son heure était passée depuis longtemps. Quatre fois, l’exprès +envoyé à Blois avait réitéré son voyage, et rien n’était venu à +l’adresse du comte. + +Athos savait que ce courrier n’arrivait qu’une fois par semaine. +C’était donc un retard de huit mortels jours à subir. + +Il commença la nuit avec cette douloureuse persuasion. + +Tout ce qu’un homme malade et irrité par la souffrance peut +ajouter de sombres suppositions à des probabilités déjà tristes, +Athos l’entassa pendant les premières heures de cette mortelle +nuit. + +La fièvre monta; elle envahit la poitrine, où le feu prit bientôt, +suivant l’expression du médecin qu’on avait ramené de Blois au +dernier voyage du fils de Blaisois. + +Bientôt elle gagna la tête. Le médecin pratiqua successivement +deux saignées qui la dégagèrent, mais qui affaiblirent le malade +et ne laissèrent la force d’action qu’à son cerveau. + +Cependant cette fièvre redoutable avait cessé. Elle assiégeait de +ses derniers battements les extrémités engourdies; elle finit par +céder tout à fait lorsque minuit sonna. + +Le médecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois après +avoir ordonné quelques prescriptions et déclaré que le comte était +sauvé. + +Alors commença, pour Athos, une situation étrange, indéfinissable. +Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils +bien-aimé. Son imagination lui montra les champs de l’Afrique aux +environs de Djidgelli, où M. de Beaufort avait dû débarquer avec +son armée. + +C’étaient des roches grises toutes verdies en certains endroits +par l’eau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant +les tourmentes et les tempêtes. + +Au-delà du rivage, diapré de ces roches semblables à des tombes, +montait en amphithéâtre, parmi les lentisques et les cactus, une +sorte de bourgade pleine de fumée, de bruits obscurs et de +mouvements effarés. + +Tout à coup, du sein de cette fumée se dégagea une flamme qui +parvint, bien qu’en rampant, à couvrir toute la surface de cette +bourgade, et qui grandit peu à peu, englobant tout dans ses +tourbillons rouges; pleurs, cris, bras étendus au ciel. Ce fut, +pendant un moment, un pêle-mêle affreux de madriers s’écroulant, +de lames tordues, de pierres calcinées, d’arbres grillés, +disparus. + +Chose étrange! dans ce chaos où Athos distinguait des bras levés, +où il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit +jamais une figure humaine. + +Le canon tonnait au loin, la mousqueterie pétillait, la mer +mugissait, les troupeaux s’échappaient en bondissant sur les talus +verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la mèche auprès des +batteries de canon, pas un marin pour aider à la manœuvre de +cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux. + +Après la ruine du village et la destruction des forts qui le +dominaient, ruine et destruction opérées magiquement, sans la +coopération d’un seul être humain, la flamme s’éteignit, la fumée +recommença de monter, puis diminua d’intensité, pâlit et s’évapora +complètement. + +La nuit alors se fit dans ce paysage; une nuit opaque sur terre, +brillante au firmament; les grosses étoiles flamboyantes qui +scintillent au ciel africain brillaient sans rien éclairer +qu’elles-mêmes autour d’elles. + +Un long silence s’établit qui servit à reposer un moment +l’imagination troublée d’Athos, et, comme il sentait que ce qu’il +avait à voir n’était pas terminé, il appliqua plus attentivement +les regards de son intelligence sur le spectacle étrange que lui +réservait son imagination. + +Ce spectacle continua bientôt pour lui. + +Une lune douce et pâle se leva derrière les versants de la côte, +et moirant d’abord des plis onduleux de la mer, qui semblait +s’être calmée après les mugissements qu’elle avait fait entendre +pendant la vision d’Athos, la lune, disons-nous, vint attacher ses +diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la +colline. + +Les roches grises, comme autant de fantômes silencieux et +attentifs, semblèrent dresser leurs têtes verdâtres pour examiner +aussi le champ de bataille à la clarté de la lune, et Athos +s’aperçut que ce champ, entièrement vide pendant le combat, était +maintenant jonché de corps abattus. + +Un inexplicable frisson de crainte et d’horreur saisit son âme, +quand il reconnut l’uniforme blanc et bleu des soldats de +Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets +marqués de la fleur de lis à la crosse. + +Quand il vit toutes les blessures béantes et froides regarder le +ciel azuré, comme pour lui redemander les âmes auxquelles elles +avaient livré passage. + +Quand il vit les chevaux, éventrés, mornes, la langue pendante de +côté hors des lèvres, dormir dans le sang glacé répandu autour +d’eux, et qui souillait leurs housses et leurs crinières. + +Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort étendu, la tête +fracassée, au premier rang sur-le-champ des morts. + +Athos passa une main froide sur son front, qu’il s’étonna de ne +pas trouver brûlant. Il se convainquit, par cet attouchement, +qu’il assistait, comme un spectateur sans fièvre, au lendemain +d’une bataille livrée sur le rivage de Djidgelli par l’armée +expéditionnaire, qu’il avait vue quitter les côtes de France et +disparaître à l’horizon, et dont il avait salué, de la pensée et +du geste, la dernière lueur du coup de canon envoyé par le duc, en +signe d’adieu à la patrie. + +Qui pourra peindre le déchirement mortel avec lequel son âme, +suivant comme un œil vigilant la trace de ces cadavres, les alla +tous regarder les uns après les autres, pour reconnaître si parmi +eux ne dormait pas Raoul? Qui pourra exprimer la joie enivrante, +divine, avec laquelle Athos s’inclina devant Dieu, et le remercia +de n’avoir pas vu celui qu’il cherchait avec tant de crainte parmi +les morts? + +En effet, tombés morts à leur rang, roidis, glacés, tous ces +morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec +complaisance et respect vers le comte de La Fère, pour être mieux +vus de lui pendant son inspection funèbre. + +Cependant il s’étonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas +apercevoir les survivants. + +Il en était venu à ce point d’illusion, que cette vision était +pour lui un voyage réel fait par le père en Afrique, pour obtenir +des renseignements plus exacts sur le fils. + +Aussi, fatigué d’avoir tant parcouru de mers et de continents, il +cherchait à se reposer sous une des tentes abritées derrière un +rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc +fleurdelisé. Il chercha un soldat pour être conduit vers la tente +de M. de Beaufort. + +Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant +de tous les côtés, il vit une forme blanche apparaître derrière +les myrtes résineux. + +Cette figure était vêtue d’un costume d’officier: elle tenait en +main une épée brisée; elle s’avança lentement vers Athos, qui, +s’arrêtant tout à coup et fixant son regard sur elle, ne parlait +pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que +dans cet officier silencieux et pâle, il venait de reconnaître +Raoul. + +Le comte essaya un cri, qui demeura étouffé dans son gosier. +Raoul, d’un geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt +sur sa bouche et en reculant peu à peu, sans qu’Athos vit ses +jambes se mouvoir. + +Le comte, plus pâle que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en +traversant péniblement bruyères et buissons, pierres et fossés. +Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle +n’entravait la légèreté de sa marche. + +Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, s’arrêta +bientôt épuisé. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le +tendre père, auquel l’amour redonnait des forces, essaya un +dernier mouvement et gravit la montagne à la suite du jeune homme, +qui l’attirait par son geste et son sourire. + +Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en +noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes, +poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de +son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi +la sienne; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné +malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le +ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la +colline. + +Raoul s’élevait insensiblement dans le vide, toujours souriant, +toujours appelant du geste; il s’éloignait vers le ciel. + +Athos poussa un cri de tendresse effrayée; il regarda en bas. On +voyait un camp détruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces +blancs cadavres de l’armée royale. + +Et puis, en relevant la tête, il voyait toujours, toujours, son +fils qui l’invitait à monter avec lui. + + + + +Chapitre CCLXIV — L’ange de la mort + + +Athos en était là de sa vision merveilleuse, quand le charme fut +soudain rompu par un grand bruit parti des portes extérieures de +la maison. + +On entendit un cheval galoper sur le sable durci de la grande +allée, et les rumeurs des conversations les plus bruyantes et les +plus animées montèrent jusqu’à la chambre où rêvait le comte. + +Athos ne bougea pas de la place qu’il occupait; à peine +tourna-t-il sa tête du côté de la porte pour percevoir plus tôt les bruits +qui arrivaient jusqu’à lui. + +Un pas alourdi monta le perron; le cheval, qui galopait naguère +avec tant de rapidité, partit lentement du côté de l’écurie. +Quelques frémissements accompagnaient ces pas qui, peu à peu, se +rapprochaient de la chambre d’Athos. + +Alors une porte s’ouvrit, et Athos, se tournant un peu du côté où +venait le bruit, cria d’une voix faible: + +— C’est un courrier d’Afrique, n’est-ce pas? + +— Non, monsieur le comte, répondit une voix qui fit tressaillir +sur son lit le père de Raoul. + +— Grimaud! murmura-t-il. + +Et la sueur commença de glisser le long de ses joues amaigries. + +Grimaud apparut sur le seuil. Ce n’était plus le Grimaud que nous +avons vu, jeune encore par le courage et par le dévouement, alors +qu’il sautait le premier dans la barque destinée à porter Raoul de +Bragelonne aux vaisseaux de la flotte royale. + +C’était un sévère et pâle vieillard, aux habits couverts de +poudre, aux rares cheveux blanchis par les années. Il tremblait en +s’appuyant au chambranle de la porte, et faillit tomber en voyant +de loin, et à la lueur des lampes, le visage de son maître. + +Ces deux hommes, qui avaient tant vécu l’un avec l’autre en +communauté d’intelligence et dont les yeux, habitués à économiser +les expressions, savaient se dire silencieusement tant de choses; +ces deux vieux amis, aussi nobles l’un que l’autre par le cœur, +s’ils étaient inégaux par la fortune et la naissance, demeurèrent +interdits en se regardant. Ils venaient, avec un seul coup d’œil, +de lire au plus profond du cœur l’un de l’autre. + +Grimaud portait sur son visage l’empreinte d’une douleur déjà +vieillie d’une habitude lugubre. Il semblait n’avoir plus à son +usage qu’une seule traduction de ses pensées. + +Comme jadis il s’était accoutumé à ne plus parler, il s’habituait +à ne plus sourire. + +Athos lut d’un coup d’œil toutes ces nuances sur le visage de son +fidèle serviteur, et, du même ton qu’il eût pris pour parler à +Raoul dans son rêve: + +— Grimaud, dit-il, Raoul est mort, n’est-ce pas? + +Derrière Grimaud, les autres serviteurs écoutaient palpitants, les +yeux fixés sur le lit du malade. + +Ils entendirent la terrible question, et un silence effrayant la +suivit. + +— Oui, répondit le vieillard en arrachant ce monosyllabe de sa +poitrine avec un rauque soupir. + +Alors s’élevèrent des voix lamentables qui gémirent sans mesure et +emplirent de regrets et de prières la chambre où ce père agonisant +cherchait des yeux le portrait de son fils. + +Ce fut pour Athos comme la transition qui le conduisit à son rêve. + +Sans pousser un cri, sans verser une larme, patient, doux et +résigné comme les martyrs, il leva les yeux au ciel afin d’y +revoir, s’élevant au-dessus de la montagne de Djidgelli, l’ombre +chère qui s’éloignait de lui au moment où Grimaud était arrivé. + +Sans doute, en regardant au ciel, en reprenant son merveilleux +songe, il repassa par les mêmes chemins où la vision à la fois si +terrible et si douce l’avait conduit naguère; car, après avoir +fermé doucement les yeux; il les rouvrit et se mit à sourire: il +venait de voir Raoul qui lui souriait à son tour. + +Les mains jointes sur sa poitrine, le visage tourné vers la +fenêtre, baigné par l’air frais de la nuit qui apportait à son +chevet les arômes des fleurs et des bois, Athos entra pour n’en +plus sortir, dans la contemplation de ce paradis que les vivants +ne voient jamais. + +Dieu voulut sans doute ouvrir à cet élu les trésors de la +béatitude éternelle, à l’heure où les autres hommes tremblent +d’être sévèrement reçus par le Seigneur, et se cramponnent à cette +vie qu’ils connaissent, dans la terreur de l’autre vie qu’ils +entrevoient aux sombres et sévères flambeaux de la mort. + +Athos était guidé par l’âme pure et sereine de son fils, qui +aspirait l’âme paternelle. Tout pour ce juste fut mélodie et +parfum, dans le rude chemin que prennent les âmes pour retourner +dans la céleste patrie. + +Après une heure de cette extase, Athos éleva doucement ses mains +blanches comme la cire; le sourire ne quitta point ses lèvres, et +il murmura, si bas, si bas qu’à peine on l’entendit, ces deux mots +adressés à Dieu ou à Raoul: + +— _Me voici!_ + +Et ses mains retombèrent lentement comme si lui-même les eût +reposées sur le lit. + +La mort avait été commode et caressante à cette noble créature. +Elle lui avait épargné les déchirements de l’agonie, les +convulsions du départ suprême; elle avait ouvert d’un doigt +favorable les portes de l’éternité à cette grande âme digne de +tous ses respects. + +Dieu l’avait sans doute ordonné ainsi, pour que le souvenir pieux +de cette mort si douce restât dans le cœur des assistants et dans +la mémoire des autres hommes, trépas qui fit aimer le passage de +cette vie à l’autre à ceux dont l’existence sur cette terre ne +peut faire redouter le jugement dernier. + +Athos garda même dans l’éternel sommeil ce sourire placide et +sincère, ornement qui devait l’accompagner dans le tombeau. La +quiétude de ses traits, le calme de son néant, firent douter +longtemps ses serviteurs qu’il eût quitté la vie. + +Les gens du comte voulurent emmener Grimaud, qui, de loin, +dévorait ce visage pâlissant et n’approchait point, dans la +crainte pieuse de lui apporter le souffle de la mort. Mais +Grimaud, tout fatigué qu’il était, refusa de s’éloigner. Il +s’assit sur le seuil, gardant son maître avec la vigilance d’une +sentinelle, et jaloux de recueillir son premier regard au réveil, +son dernier soupir à la mort. + +Les bruits s’éteignaient dans toute la maison, et chacun +respectait le sommeil du seigneur. Mais Grimaud, en prêtant +l’oreille, s’aperçut que le comte ne respirait plus. + +Il se souleva, ses mains appuyées sur le sol, et, de sa place, +regarda s’il ne s’éveillerait pas un tressaillement dans le corps +de son maître. + +Rien! la peur le prit; il se leva tout à fait, et, au même moment, +il entendit marcher dans l’escalier; un bruit d’éperons heurtés +par une épée, son belliqueux, familier à ses oreilles, l’arrêta +comme il allait marcher vers le lit d’Athos. Une voix plus +vibrante encore que le cuivre et l’acier retentit à trois pas de +lui. + +— Athos! Athos! mon ami! criait cette voix émue jusqu’aux larmes. + +— Monsieur le chevalier d’Artagnan! balbutia Grimaud. + +— Où est-il? continua le mousquetaire. + +Grimaud lui saisit le bras dans ses doigts osseux, et lui montra +le lit, sur les draps duquel tranchait déjà la teinte livide du +cadavre. + +Une respiration haletante, le contraire d’un cri aigu, gonfla la +gorge de d’Artagnan. + +Il s’avança sur la pointe du pied, frissonnant, épouvanté du bruit +que faisaient ses pas sur le parquet, et le cœur déchiré par une +angoisse sans nom. Il approcha son oreille de la poitrine d’Athos, +son visage de la bouche du comte. Ni bruit ni souffle. D’Artagnan +recula. + +Grimaud, qui l’avait suivi des yeux et pour qui chacun de ses +mouvements avait été une révélation, vint timidement s’asseoir au +pied du lit, et colla ses lèvres sur le drap que soulevaient les +pieds roidis de son maître. + +Alors on vit de larges pleurs s’échapper de ses yeux rougis. + +Ce vieillard au désespoir, qui larmoyait courbé sans proférer une +parole, offrait le plus émouvant spectacle que d’Artagnan, dans sa +vie d’émotions, eût jamais rencontré. + +Le capitaine resta debout en contemplation devant ce mort +souriant, qui semblait avoir gardé sa dernière pensée pour faire à +son meilleur ami, à l’homme qu’il avait le plus aimé après Raoul, +un accueil gracieux, même au-delà de la vie, et, comme pour +répondre à cette suprême flatterie de l’hospitalité, d’Artagnan +alla baiser Athos au front et, de ses doigts tremblants, lui ferma +les yeux. + +Puis il s’assit au chevet du lit, sans peur de ce mort qui lui +avait été si doux et si bienveillant pendant trente-cinq années; +il se nourrit avidement des souvenirs que le noble visage du comte +lui ramenait en foule à l’esprit, les uns fleuris et charmants +comme ce sourire, les autres sombres, mornes et glacés, comme +cette figure aux yeux clos pour l’éternité. + +Tout à coup, le flot amer qui montait de minute en minute envahit +son cœur, et lui brisa la poitrine. Incapable de maîtriser son +émotion, il se leva, et, s’arrachant violemment de cette chambre, +où il venait de trouver mort celui auquel il venait apporter la +nouvelle de la mort de Porthos, il poussa des sanglots si +déchirants, que les valets, qui semblaient n’attendre qu’une +explosion de douleur, y répondirent par leurs clameurs lugubres, +et les chiens du seigneur par leurs lamentables hurlements. + +Grimaud fut le seul qui n’éleva pas la voix. Même dans le +paroxysme de sa douleur, il n’eût pas osé profaner la mort, ni +pour la première fois troubler le sommeil de son maître. Athos, +d’ailleurs, l’avait habitué à ne parler jamais. + +Au point du jour, d’Artagnan, qui avait erré dans la salle basse +en se mordant les poings pour étouffer ses soupirs, d’Artagnan +monta encore une fois l’escalier, et, guettant le moment où +Grimaud tournerait la tête de son côté, il lui fit signe de venir +à lui, ce que le fidèle serviteur exécuta sans faire plus de bruit +qu’une ombre. + +D’Artagnan redescendit suivi de Grimaud. + +Une fois au vestibule, prenant les mains du vieillard: + +— Grimaud, dit-il, j’ai vu comment le père est mort: dis-moi +maintenant comment est mort le fils. + +Grimaud tira de son sein une large lettre, sur l’enveloppe de +laquelle était tracée l’adresse d’Athos. Il reconnut l’écriture de +M. de Beaufort, brisa le cachet et se mit à lire en arpentant, aux +premiers rayons du jour bleuâtre, la sombre allée de vieux +tilleuls foulée par les pas encore visibles du comte qui venait de +mourir. + + + + +Chapitre CCLXV — Bulletin + + +Le duc de Beaufort écrivait à Athos. La lettre destinée à l’homme +n’arrivait qu’au mort. Dieu changeait l’adresse. + +«Mon cher comte, écrivait le prince avec sa grande écriture +d’écolier malhabile, un grand malheur nous frappe au milieu d’un +grand triomphe. Le roi perd un soldat des plus braves. Je perds un +ami. Vous perdez M. de Bragelonne. + +«Il est mort glorieusement, et si glorieusement, que je n’ai pas +la force de pleurer comme je voudrais. + +«Recevez mes tristes compliments, mon cher comte. Le Ciel nous +distribue les épreuves selon la grandeur de notre cœur. Celle-là +est immense, mais non au-dessus de votre courage. + +«Votre bon ami, + +«Le duc de Beaufort.» + +Cette lettre renfermait une relation écrite par un des secrétaires +du prince. C’était le plus touchant récit et le plus vrai de ce +lugubre épisode qui dénouait deux existences. + +D’Artagnan, accoutumé aux émotions de la bataille, et le cœur +cuirassé contre les attendrissements, ne put s’empêcher de +tressaillir en lisant le nom de Raoul, le nom de cet enfant chéri, +devenu, comme son père, une ombre. + +«Le matin, disait le secrétaire du prince, M. le duc commanda +l’attaque. Normandie et Picardie avaient pris position dans les +roches grises dominées par le talus de la montagne, sur le versant +de laquelle s’élèvent les bastions de Djidgelli. + +«Le canon, commençant à tirer, engagea l’action; les régiments +marchèrent pleins de résolution; les piquiers avaient la pique +haute; les porteurs de mousquets avaient l’arme au bras. Le prince +suivait attentivement la marche et le mouvement des troupes, qu’il +était prêt à soutenir avec une forte réserve. + +«Auprès de Monseigneur étaient les plus vieux capitaines et ses +aides de camp. M. le vicomte de Bragelonne avait reçu l’ordre de +ne pas quitter Son Altesse. + +«Cependant le canon de l’ennemi, qui d’abord avait tonné +indifféremment contre les masses, avait réglé son feu, et les +boulets, mieux dirigés, étaient venus tuer quelques hommes autour +du prince. Les régiments formés en colonne, et qui s’avançaient +contre les remparts, furent un peu maltraités. Il y avait +hésitation de la part de nos troupes, qui se voyaient mal +secondées par notre artillerie. En effet, les batteries qu’on +avait établies la veille n’avaient qu’un tir faible et incertain, +en raison de leur position. La direction de bas en haut nuisait à +la justesse des coups et de la portée. + +«Monseigneur, comprenant le mauvais effet de cette position de +l’artillerie de siège, commanda aux frégates embossées dans la +petite rade de commencer un feu régulier contre la place. + +«Pour porter cet ordre, M. de Bragelonne s’offrit tout d’abord; +mais Monseigneur refusa d’acquiescer à la demande du vicomte. + +«Monseigneur avait raison, puisqu’il aimait et voulait ménager ce +jeune seigneur; il avait bien raison, et l’événement se chargea de +justifier sa prévision et son refus; car, à peine le sergent que +Son Altesse avait chargé du message sollicité par M. de Bragelonne +fut-il arrivé au bord de la mer, que deux gros coups de longue +escopette partirent des rangs de l’ennemi et vinrent l’abattre. + +«Le sergent tomba sur le sable mouillé qui but son sang. + +«Ce que voyant, M. de Bragelonne sourit à Monseigneur, lequel lui +dit: + +«— Vous voyez, vicomte, je vous sauve la vie. Rapportez-le plus +tard à M. le comte de La Fère, afin que, l’apprenant de vous, il +m’en sache gré, à moi. + +«Le jeune seigneur sourit tristement et répondit au duc: + +«— Il est vrai, monseigneur, sans votre bienveillance, j’aurais +été tué là-bas où est tombé ce pauvre sergent, et en un fort grand +repos. + +«M. de Bragelonne fit cette réponse d’un tel air, que Monseigneur +répliqua vivement: + +«— Vrai Dieu! jeune homme, on dirait que l’eau vous en vient à la +bouche: mais, par l’âme de Henri IV! j’ai promis à votre père de +vous ramener vivant, et, s’il plaît au Seigneur, je tiendrai ma +parole. + +«M. de Bragelonne rougit, et, d’une voix plus basse: + +«— Monseigneur, dit-il, pardonnez-moi, je vous en prie; c’est que +j’ai toujours eu le désir d’aller aux occasions, et qu’il est doux +de se distinguer devant son général, surtout quand le général est +M. le duc de Beaufort. + +«Monseigneur s’adoucit un peu, et, se tournant vers ses officiers +qui se pressaient autour de lui, donna différents ordres. + +«Les grenadiers des deux régiments arrivèrent assez près des +fossés et des retranchements pour y lancer leurs grenades, qui +firent peu d’effet. + +«Cependant, M. d’Estrées, qui commandait la flotte, ayant vu la +tentative du sergent pour approcher des vaisseaux, comprit qu’il +fallait tirer sans ordres et ouvrir le feu. + +«Alors les Arabes, se voyant frappés par les boulets de la flotte +et par les ruines et les éclats de leurs mauvaises murailles, +poussèrent des cris effrayants. + +«Leurs cavaliers descendirent la montagne au galop, courbés sur +leurs selles, et se lancèrent à fond de train sur les colonnes +d’infanterie, qui, croisant les piques, arrêtèrent cet élan +fougueux. Repoussés par l’attitude ferme du bataillon, les Arabes +vinrent de grande furie se rejeter vers l’état-major qui n’était +point gardé en ce moment. + +«Le danger fut grand: Monseigneur tira l’épée; ses secrétaires et +ses gens l’imitèrent; les officiers de sa suite engagèrent un +combat avec ces furieux. + +«Ce fut alors que M. de Bragelonne put contenter l’envie qu’il +manifestait depuis le commencement de l’action. Il combattit près +du prince avec une vigueur de Romain, et tua trois Arabes avec sa +petite épée. + +«Mais il était visible que sa bravoure ne venait pas d’un +sentiment d’orgueil, naturel à tous ceux qui combattent. Elle +était impétueuse, affectée, forcée même; il cherchait à s’enivrer +du bruit et du carnage. + +«Il s’échauffa de telle sorte, que Monseigneur lui cria d’arrêter. + +«Il dut entendre la voix de Son Altesse, puisque nous +l’entendions, nous qui étions à ses côtés. Cependant il ne +s’arrêta pas, et continua de courir vers les retranchements. + +«Comme M. de Bragelonne était un officier fort soumis, cette +désobéissance aux ordres de Monseigneur surprit fort tout le +monde, et M. de Beaufort redoubla d’instances, en criant: + +«— Arrêtez, Bragelonne! Où allez-vous? Arrêtez! reprit +Monseigneur, je vous l’ordonne. + +«Nous tous, imitant le geste de M. le duc, nous avions levé la +main. Nous attendions que le cavalier tournât bride; mais +M. de Bragelonne courait toujours vers les palissades. + +«— Arrêtez, Bragelonne! répéta le prince d’une voix très forte; +arrêtez au nom de votre père! + +«À ces mots, M. de Bragelonne se retourna, son visage exprimait +une vive douleur, mais il ne s’arrêtait pas; nous jugeâmes alors +que son cheval l’emportait. + +«Quand M. le duc eut deviné que le vicomte n’était plus maître de +son cheval, et qu’il l’eut vu dépasser les premiers grenadiers, +Son Altesse cria: + +«— Mousquetaires, tuez-lui son cheval! Cent pistoles à qui mettra +bas le cheval! + +«Mais de tirer sur la bête sans atteindre le cavalier, qui eut pu +l’espérer? Aucun n’osait. Enfin il s’en présenta un, c’était enfin +tireur du régiment de Picardie, nommé La Luzerne, qui coucha en +joue l’animal, tira et l’atteignit à la croupe, car on vit le sang +rougir le pelage blanc du cheval; seulement, au lieu de tomber, le +maudit genet s’emporta plus furieusement encore. + +«Tout Picardie, qui voyait ce malheureux jeune homme courir à la +mort, criait à tue-tête: <Jetez-vous en bas, monsieur le vicomte! +en bas, en bas, jetez-vous en bas!> M. de Bragelonne était un +officier fort aimé dans toute l’armée. + +«Déjà le vicomte était arrivé à portée de pistolet du rempart; une +décharge partit et l’enveloppa de feu et de fumée. Nous le +perdîmes de vue; la fumée dissipée, on le revit à pied, debout; +son cheval venait d’être tué. + +«Le vicomte fut sommé de se rendre par les Arabes; mais il leur +fit un signe négatif avec sa tête, et continua de marcher aux +palissades. + +«C’était une imprudence mortelle. Cependant toute l’armée lui sut +gré de ne point reculer, puisque le malheur l’avait conduit si +près. Il marcha quelques pas encore, et les deux régiments lui +battirent des mains. + +«Ce fut encore à ce moment que la seconde décharge ébranla de +nouveau les murailles, et le vicomte de Bragelonne disparut une +seconde fois dans le tourbillon; mais, cette fois, la fumée eut +beau se dissiper, nous ne le vîmes plus debout. Il était couché, +la tête plus bas que les jambes, sur les bruyères, et les Arabes +commencèrent à vouloir sortir de leurs retranchements pour venir +lui couper la tête ou prendre son corps, comme c’est la coutume +chez les infidèles. + +«Mais Son Altesse M. le duc de Beaufort avait suivi tout cela du +regard, et ce triste spectacle lui avait arraché de grands et +douloureux soupirs. Il se mit donc à crier, voyant les Arabes +courir comme des fantômes blancs parmi les lentisques: + +«— Grenadiers, piquiers, est-ce que vous leur laisserez prendre +ce noble corps? + +«En disant ces mots et en agitant son épée, il courut lui-même +vers l’ennemi. Les régiments, s’élançant sur ses traces, coururent +à leur tour en poussant des cris aussi terribles que ceux des +Arabes étaient sauvages. + +«Le combat commença sur le corps de M. de Bragelonne, et fut si +acharné, que cent soixante Arabes y demeurèrent morts, à côté de +cinquante au moins des nôtres. + +«Ce fut un lieutenant de Normandie qui chargea le corps du vicomte +sur ses épaules, et le rapporta dans nos lignes. + +«Cependant l’avantage se poursuivait; les régiments prirent avec +eux la réserve, et les palissades des ennemis furent renversées. + +«À trois heures, le feu des Arabes cessa; le combat à l’arme +blanche dura deux heures; ce fut un massacre. + +«À cinq heures, nous étions victorieux sur tous les points; +l’ennemi avait abandonné ses positions, et M. le duc avait fait +planter le drapeau blanc sur le point culminant du monticule. + +«Ce fut alors que l’on put songer à M. de Bragelonne, qui avait +huit grands coups au travers du corps, et dont presque tout le +sang était perdu. + +«Toutefois, il respirait encore, ce qui donna une joie +inexprimable à Monseigneur, lequel voulut assister, lui aussi, au +premier pansement du vicomte et à la consultation des chirurgiens. + +«Il y en eut deux d’entre eux qui déclarèrent que M. de Bragelonne +vivrait. Monseigneur leur sauta au cou, et leur promit mille louis +chacun s’ils le sauvaient. + +«Le vicomte entendit ces transports de joie, et, soit qu’il fût +désespéré, soit qu’il souffrît de ses blessures, il exprima par sa +physionomie une contrariété qui donna beaucoup à penser, surtout à +l’un de ses secrétaires, quand il eut entendu ce qui va suivre. + +«Le troisième chirurgien qui vint était le frère Sylvain de +Saint-Cosme, le plus savant des nôtres. Il sonda les plaies à son tour +et ne dit rien. + +«M. de Bragelonne ouvrait des yeux fixes et semblait interroger +chaque mouvement, chaque pensée du savant chirurgien. + +«Celui-ci, questionné par Monseigneur, répondit qu’il voyait bien +trois plaies mortelles sur huit, mais que si forte était la +constitution du blessé, si féconde la jeunesse, si miséricordieuse +la bonté de Dieu, que peut-être M. de Bragelonne en +reviendrait-il, si toutefois il ne faisait pas le moindre mouvement. + +«Frère Sylvain ajouta, en se retournant vers ses aides: + +«— Surtout, ne le remuez pas même du doigt, ou vous le tuerez. + +«Et nous sortîmes tous de la tente avec un peu d’espoir. + +«Ce secrétaire, en sortant, crut voir un sourire pâle et triste +glisser sur les lèvres du vicomte, lorsque M. le duc lui dit d’une +voix caressante: + +«— Oh! vicomte, nous te sauverons! + +«Mais le soir, quand on crut que le malade devait avoir reposé, l’un +des aides entra dans la tente du blessé, et en ressortit en poussant de +grands cris. + +«Nous accourûmes tous en désordre, M. le duc avec nous, et l’aide +nous montra le corps de M. de Bragelonne par terre, en bas du lit, +baigné dans le reste de son sang. + +«Il y a apparence qu’il avait eu quelque nouvelle convulsion, +quelque mouvement fébrile, et qu’il était tombé; que la chute +qu’il avait faite avait accéléré sa fin, selon le pronostic de +frère Sylvain. + +«On releva le vicomte; il était froid et mort. Il tenait une +boucle de cheveux blonds à la main droite, et cette main était +crispée sur son cœur.» + +Suivaient les détails de l’expédition et de la victoire remportée +sur les Arabes. + +D’Artagnan s’arrêta au récit de la mort du pauvre Raoul. + +— Oh! murmura-t-il, malheureux enfant, un suicide! + +Et, tournant les yeux vers la chambre du château où dormait Athos +d’un sommeil éternel: + +— Ils se sont tenu parole l’un à l’autre, dit-il tout bas. +Maintenant, je les trouve heureux: ils doivent être réunis. + +Et il reprit à pas lents le chemin du parterre. + +Toute la rue, tous les environs se remplissaient déjà de voisins +éplorés qui se racontaient les uns aux autres la double +catastrophe et se préparaient aux funérailles. + + + + +Chapitre CCLXVI — Le dernier chant du poème + + +Dès le lendemain, on vit arriver toute la noblesse des environs, +celle de la province, partout où les messagers avaient eu le temps +de porter la nouvelle. + +D’Artagnan était resté enfermé sans vouloir parler à personne. +Deux morts aussi lourdes tombant sur le capitaine, après la mort +de Porthos, avaient accablé pour longtemps cet esprit jusqu’alors +infatigable. + +Excepté Grimaud, qui entra dans sa chambre une fois, le +mousquetaire n’aperçut ni valets ni commensaux. + +Il crut deviner au bruit de la maison, à ce train des allées et +des venues, qu’on disposait tout pour les funérailles du comte. Il +écrivit au roi pour lui demander un surcroît de congé. + +Grimaud, nous l’avons dit, était entré chez d’Artagnan, s’était +assis sur un escabeau, près de la porte, comme un homme qui médite +profondément, puis, se levant, avait fait signe à d’Artagnan de le +suivre. + +Celui-ci obéit en silence. Grimaud descendit jusqu’à la chambre à +coucher du comte, montra du doigt au capitaine la place du lit +vide, et leva éloquemment les yeux au ciel. + +— Oui, reprit d’Artagnan, oui, bon Grimaud, auprès du fils qu’il +aimait tant. + +Grimaud sortit de la chambre et arriva au salon, où, selon l’usage +de la province, on avait dû disposer le corps en parade avant de +l’ensevelir à jamais. + +D’Artagnan fut frappé de voir deux cercueils ouverts dans ce +salon; il approcha, sur l’invitation muette de Grimaud, et vit +dans l’un d’eux Athos, beau jusque dans la mort, et, dans l’autre +Raoul, les yeux fermés, les joues nacrées comme le Pallas de +Virgile, et le sourire sur ses lèvres violettes. + +Il frissonna de voir le père et le fils, ces deux âmes envolées, +représentés sur terre par deux mornes cadavres incapables de se +rapprocher, si près qu’ils fussent l’un de l’autre. + +— Raoul ici! murmura-t-il. Oh! Grimaud, tu ne me l’avais pas dit! + +Grimaud secoua la tête et ne répondit pas, mais, prenant +d’Artagnan par la main, il le conduisit au cercueil et lui montra, +sous le fin suaire, les noires blessures par lesquelles avait dû +s’envoler la vie. + +Le capitaine détourna la vue, et, jugeant inutile de questionner +Grimaud qui ne répondrait pas, il se rappela que le secrétaire de +M. de Beaufort en avait écrit plus que lui, d’Artagnan, n’avait eu +le courage d’en lire. + +Reprenant cette relation de l’affaire qui avait coûté la vie à +Raoul, il trouva ces mots qui formaient le dernier paragraphe de +la lettre: + +«M. le duc a ordonné que le corps de M. le vicomte fût embaumé, +comme cela se pratique chez les Arabes lorsqu’ils veulent que +leurs corps soient portés dans la terre natale, et M. le duc a +destiné des relais pour qu’un valet de confiance, qui avait élevé +le jeune homme, pût ramener son cercueil à M. le comte de La +Fère.» + +— Ainsi, pensa d’Artagnan, je suivrai tes funérailles mon cher +enfant, moi, déjà vieux, moi, qui ne vaut plus rien sur la terre, +et je répandrai la poussière sur ce front que je baisais encore il +y a deux mois. Dieu l’a voulu. Tu l’as voulu toi-même. Je n’ai +plus même le droit de pleurer; tu as choisi ta mort; elle t’a +semblé préférable à la vie.» + +Enfin, arriva le moment où les froides dépouilles de ces deux +gentilshommes devaient être rendues à la terre. + +Il y eut une telle affluence de gens de guerre et de peuple, que, +jusqu’au lieu de la sépulture, qui était une chapelle dans la +plaine, le chemin de la ville fut rempli de cavaliers et de +piétons en habits de deuil. + +Athos avait choisi pour sa dernière demeure le petit enclos de +cette chapelle, érigée par lui aux limites de ses terres. Il en +avait fait venir les pierres, sculptées en 1550, d’un vieux manoir +gothique situé dans le Berri, et qui avait abrité sa première +jeunesse. + +La chapelle, ainsi réédifiée, ainsi transportée, riait sous un +massif de peupliers et de sycomores. Elle était desservie chaque +dimanche par le curé du bourg voisin, à qui Athos faisait une +rente de deux cents livres à cet effet, et tous les vassaux de son +domaine, au nombre d’environ quarante, les laboureurs et les +fermiers avec leurs familles y venaient entendre la messe, sans +avoir besoin de se rendre à la ville. + +Derrière la chapelle s’étendait, enfermé dans deux grosses haies +de coudriers, de sureaux et d’aubépines, ceintes d’un fossé +profond, le petit clos inculte, mais joyeux dans sa stérilité, +parce que les mousses y étaient hautes, parce que les héliotropes +sauvages et les ravenelles y croisaient leurs parfums; parce que +sous les marronniers venait sourdre une grosse source, prisonnière +dans une citerne de marbre, et que, sur des thyms, tout autour +s’abattaient des milliers d’abeilles, venues de toutes les plaines +voisines, tandis que les pinsons et les rouges-gorges chantaient +follement sur les fleurs de la haie. + +Ce fut là qu’on amena les deux cercueils, au milieu d’une foule +silencieuse et recueillie. + +L’office des morts célébré, les derniers adieux faits à ces nobles +morts, toute l’assistance se dispersa, parlant par les chemins des +vertus et de la douce mort du père, des espérances que donnait le +fils et de sa triste fin sur le rivage d’Afrique. + +Et peu à peu les bruits s’éteignirent comme les lampes allumées +dans l’humble nef. Le desservant salua une dernière fois l’autel +et les tombes fraîches encore; puis, suivi de son assistant, qui +sonnait une rauque clochette, il regagna lentement son presbytère. + +D’Artagnan, demeuré seul, s’aperçut que la nuit venait. + +Il avait oublié l’heure en songeant aux morts. + +Il se leva du banc de chêne sur lequel il s’était assis dans la +chapelle, et voulut, comme le prêtre, aller dire un dernier adieu +à la double fosse qui renfermait ses amis perdus. + +Une femme priait agenouillée sur cette terre humide. + +D’Artagnan s’arrêta au seuil de la chapelle pour ne pas troubler +cette femme, et aussi pour tâcher de voir quelle était l’amie +pieuse qui venait remplir ce devoir sacré avec tant de zèle et de +persévérance. + +L’inconnue cachait son visage sous ses mains, blanches comme des +mains d’albâtre. À la noble simplicité de son costume on devinait +la femme de distinction. Au-dehors, plusieurs chevaux montés par +des valets et un carrosse de voyage attendaient cette dame. +D’Artagnan cherchait vainement à deviner ce qui la regardait. + +Elle priait toujours; elle passait souvent son mouchoir sur son +visage. D’Artagnan comprit qu’elle pleurait. + +Il la vit frapper sa poitrine avec la componction impitoyable de +la femme chrétienne. Il l’entendit proférer à plusieurs reprises +ce cri parti d’un cœur ulcéré: «Pardon! pardon!» + +Et comme elle semblait s’abandonner tout entière à sa douleur, +comme elle se renversait, à demi évanouie, au milieu de ses +plaintes et de ses prières, d’Artagnan, touché par cet amour pour +ses amis tant regrettés, fit quelques pas vers la tombe, afin +d’interrompre le sinistre colloque de la pénitente avec les morts. + +Mais aussitôt que son pied eut crié sur le sable, l’inconnue +releva la tête et laissa voir à d’Artagnan un visage inondé de +larmes, un visage ami. + +C’était Mlle de La Vallière! + +— M. d’Artagnan! murmura-t-elle. + +— Vous! répondit le capitaine d’une voix sombre, vous ici! Oh! +madame, j’eusse aimé mieux vous voir parée de fleurs dans le +manoir du comte de La Fère. Vous eussiez moins pleuré, eux aussi, +moi aussi! + +— Monsieur! dit-elle en sanglotant. + +— Car c’est vous, ajouta l’impitoyable ami des morts, c’est vous +qui avez couché ces deux hommes dans la tombe. + +— Oh! épargnez-moi! + +— À Dieu ne plaise, mademoiselle, que j’offense une femme ou que +je la fasse pleurer en vain; mais je dois dire que la place du +meurtrier n’est pas sur la tombe des victimes. + +Elle voulut répondre. + +— Ce que je vous dis là, ajouta-t-il froidement, je le disais au +roi. + +Elle joignit les mains. + +— Je sais, dit-elle, que j’ai causé la mort du vicomte de +Bragelonne. + +— Ah! vous le savez? + +— La nouvelle en est arrivée à la Cour hier. J’ai fait, depuis +cette nuit à deux heures, quarante lieues pour venir demander +pardon au comte, que je croyais encore vivant, et pour supplier +Dieu, sur la tombe de Raoul, qu’il m’envoie tous les malheurs que +je mérite, excepté un seul. Maintenant, monsieur, je sais que la +mort du fils a tué le père; j’ai deux crimes à me reprocher; j’ai +deux punitions à attendre de Dieu. + +— Je vous répéterai, mademoiselle, dit M. d’Artagnan, ce que m’a +dit de vous, à Antibes, M. de Bragelonne, quand déjà il méditait +sa mort: + +«Si l’orgueil et la coquetterie l’ont entraînée, je lui pardonne +en la méprisant. Si l’amour l’a fait succomber, je lui pardonne en +lui jurant que jamais nul ne l’eût aimée autant que moi.» + +— Vous savez, interrompit Louise, que, pour mon amour, j’allais +me sacrifier moi-même; vous savez si j’ai souffert quand vous me +rencontrâtes perdue, mourante, abandonnée. Eh bien! jamais je n’ai +autant souffert qu’aujourd’hui, parce qu’alors j’espérais, je +désirais, et qu’aujourd’hui je n’ai plus rien à souhaiter; parce +que ce mort entraîne toute ma joie dans sa tombe; parce que je +n’ose plus aimer sans remords, et que, je le sens, celui que +j’aime, oh! c’est la loi, me rendra les tortures que j’ai fait +subir à d’autres. + +D’Artagnan ne répondit rien; il sentait trop bien qu’elle ne se +trompait point. + +— Eh bien! ajouta-t-elle, cher monsieur d’Artagnan, ne m’accablez +pas aujourd’hui, je vous en conjure encore. Je suis comme la +branche détachée du tronc, je ne tiens plus à rien en ce monde, et +un courant m’entraîne je ne sais où. J’aime follement, j’aime au +point de venir le dire, impie que je suis, sur les cendres de ce +mort, et je n’en rougis pas, et je n’en ai pas de remords. C’est +une religion que cet amour. Seulement, comme plus tard vous me +verrez seule, oubliée, dédaignée; comme vous me verrez punie de ce +que vous êtes destiné à punir, épargnez-moi dans mon éphémère +bonheur; laissez-le moi pendant quelques jours, pendant quelques +minutes. Il n’existe peut-être plus à l’heure où je vous parle. +Mon Dieu! ce double meurtre est peut-être déjà expié. + +Elle parlait encore; un bruit de voix et de pas de chevaux fit +dresser l’oreille au capitaine. + +Un officier du roi, M. de Saint-Aignan, venait chercher La +Vallière de la part du roi, que rongeaient, dit-il, la jalousie et +l’inquiétude. + +De Saint-Aignan ne vit pas d’Artagnan, caché à moitié par +l’épaisseur d’un marronnier qui versait l’ombre sur les deux +tombeaux. + +Louise le remercia et le congédia d’un geste. Il retourna hors de +l’enclos. + +— Vous voyez, dit amèrement le capitaine à la jeune femme, vous +voyez, madame, que votre bonheur dure encore. + +La jeune femme se releva d’un air solennel: + +— Un jour, dit-elle, vous vous repentirez de m’avoir si mal +jugée. Ce jour-là, monsieur, c’est moi qui prierai Dieu d’oublier +que vous avez été injuste pour moi. D’ailleurs, je souffrirai +tant, que vous serez le premier à plaindre mes souffrances. Ce +bonheur, monsieur d’Artagnan, ne me le reprochez pas: il me coûte +cher, et je n’ai pas payé toute ma dette. + +En disant ces mots, elle s’agenouilla encore doucement et +affectueusement. + +— Pardon, une dernière fois, mon fiancé Raoul, dit-elle. J’ai +rompu notre chaîne; nous sommes tous deux destinés à mourir de +douleur. C’est toi qui pars le premier: ne crains rien, je te +suivrai. Vois seulement que je n’ai pas été lâche, et que je suis +venue te dire ce suprême adieu. Le Seigneur m’est témoin, Raoul, +que, s’il eût fallu ma vie pour racheter la tienne, j’eusse donné +sans hésiter ma vie. Je ne pourrais donner mon amour. Encore une +fois, pardon! + +Elle cueillit un rameau et l’enfonça dans la terre, puis essuya +ses yeux trempés de larmes, salua d’Artagnan et disparut. + +Le capitaine regarda partir chevaux, cavaliers et carrosse, puis, +croisant les bras sur sa poitrine gonflée: + +— Quand sera-ce mon tour de partir? dit-il d’une voix émue. Que +reste-t-il à l’homme après la jeunesse, après l’amour, après la +gloire, après l’amitié, après la force, après la richesse?... Ce +rocher sous lequel dort Porthos, qui posséda tout ce que je viens +de dire; cette mousse sous laquelle reposent Athos et Raoul, qui +possédèrent bien plus encore! + +Il hésita un moment, l’œil atone; puis, se redressant: + +— Marchons toujours, dit-il. Quand il en sera temps, Dieu me le +dira comme il l’a dit aux autres. + +Il toucha du bout des doigts la terre mouillée par la rosée du +soir, se signa comme s’il eût été au bénitier d’une église et +reprit seul, seul à jamais, le chemin de Paris. + + + + +Chapitre CCLXVII — Épilogue + + +Quatre ans après la scène que nous venons de décrire, deux +cavaliers bien montés traversèrent Blois au petit jour et vinrent +tout ordonner pour une chasse à l’oiseau que le roi voulait faire +dans cette plaine accidentée que coupe en deux la Loire, et qui +confine d’un côté à Meung, de l’autre à Amboise. + +C’était le capitaine des levrettes du roi et le gouverneur des +faucons, personnages fort respectés du temps de Louis XIII, mais +un peu négligés par son successeur. + +Ces deux cavaliers, après avoir reconnu le terrain, s’en +revenaient, leurs observations faites, quand ils aperçurent des +petits groupes de soldats épars que des sergents plaçaient de loin +en loin, aux débouchés des enceintes. Ces soldats étaient les +mousquetaires du roi. + +Derrière eux venait, sur un bon cheval, le capitaine, +reconnaissable à ses broderies d’or. Il avait des cheveux gris, +une barbe grisonnante. Il semblait un peu voûté, bien que maniant +son cheval avec aisance, et regardait tout autour de lui pour +surveiller. + +— M. d’Artagnan ne vieillit pas, dit le capitaine des levrettes à +son collègue le fauconnier; avec dix ans de plus que nous, il +paraît un cadet, à cheval. + +— C’est vrai, répondit le capitaine des faucons, voilà vingt ans +que je le vois toujours le même. + +Cet officier se trompait: d’Artagnan, depuis quatre ans, avait +pris douze années. + +L’âge imprimait ses griffes impitoyables à chaque angle de ses +yeux; son front s’était dégarni, ses mains, jadis brunes et +nerveuses, blanchissaient comme si le sang commençait à s’y +refroidir. + +D’Artagnan aborda les deux officiers avec la nuance d’affabilité +qui distingue les hommes supérieurs. Il reçut en échange de sa +courtoisie deux saluts pleins de respect. + +— Ah! quelle heureuse chance de vous voir ici, monsieur +d’Artagnan! s’écria le fauconnier. + +— C’est plutôt à moi de vous dire cela, messieurs, répliqua le +capitaine, car, de nos jours, le roi se sert plus souvent de ses +mousquetaires que de ses oiseaux. + +— Ce n’est pas comme au bon temps, soupira le fauconnier. Vous +rappelez-vous, monsieur d’Artagnan, quand le feu roi volait la pie +dans les vignes au-delà de Beaugency? Ah! dame! vous n’étiez pas +capitaine des mousquetaires dans ce temps-là, monsieur d’Artagnan. + +— Et vous n’étiez qu’anspessades des tiercelets, reprit +d’Artagnan avec enjouement. Il n’importe, mais c’était le bon +temps, attendu que c’est toujours le bon temps quand on est +jeune... Bonjour, monsieur le capitaine des levrettes! + +— Vous me faites honneur, monsieur le comte, dit celui-ci. + +D’Artagnan ne répondit rien. Ce titre de comte ne l’avait pas +frappé: d’Artagnan était devenu comte depuis quatre ans. + +— Est-ce que vous n’êtes pas bien fatigué de la longue route que +vous venez de faire, monsieur le capitaine? continua le +fauconnier. C’est deux cents lieues, je crois qu’il y a d’ici à +Pignerol? + +— Deux cent soixante pour aller et autant pour revenir, dit +tranquillement d’Artagnan. + +— Et, fit l’oiseleur tout bas, _il_ va bien? + +— Qui? demanda d’Artagnan. + +— Mais ce pauvre M. Fouquet, continua tout bas le fauconnier. + +Le capitaine des levrettes s’était écarté par prudence. + +— Non, répondit d’Artagnan, le pauvre homme s’afflige +sérieusement; il ne comprend pas que la prison soit une faveur, il +dit que le Parlement l’avait absous en le bannissant, et que le +bannissement c’est la liberté. Il ne se figure pas qu’on avait +juré sa mort, et que, sauver sa vie des griffes du Parlement, +c’est avoir trop d’obligation à Dieu. + +— Ah! oui, le pauvre homme a frisé l’échafaud, répondit le +fauconnier; on dit que M. Colbert avait déjà donné des ordres au +gouverneur de la Bastille, et que l’exécution était commandée. + +— Enfin! fit d’Artagnan d’un air pensif et comme pour couper +court à la conversation. + +— Enfin! répéta le capitaine des levrettes, en se rapprochant, +voilà M. Fouquet à Pignerol, il l’a bien mérité; il a eu le +bonheur d’y être conduit par vous; il avait assez volé le roi. + +D’Artagnan lança au maître des chiens un de ses mauvais regards, +et lui dit: + +— Monsieur, si l’on venait me dire que vous avez mangé les +croûtes de vos levrettes, non seulement je ne le croirais pas, +mais encore, si vous étiez condamné pour cela au cachot, je vous +plaindrais, et je ne souffrirais pas qu’on parlât mal de vous. +Cependant, monsieur, si fort honnête homme que vous soyez, je vous +affirme que vous ne l’êtes pas plus que ne l’était le pauvre +M. Fouquet. + +Après avoir essuyé cette verte mercuriale, le capitaine des chiens +de Sa Majesté baissa le nez et laissa le fauconnier gagner deux +pas sur lui auprès de d’Artagnan. + +— Il est content, dit le fauconnier bas au mousquetaire; on voit +bien que les lévriers sont à la mode aujourd’hui; s’il était +fauconnier, il ne parlerait pas de même. + +D’Artagnan sourit mélancoliquement de voir cette grande question +politique résolue par le mécontentement d’un intérêt si humble; il +pensa encore un moment à cette belle existence du surintendant, à +l’écroulement de sa fortune, à la mort lugubre qui l’attendait, +et, pour conclure: + +— M. Fouquet, dit-il, aimait les volières? + +— Oh! monsieur, passionnément, reprit le fauconnier avec un +accent de regret amer et un soupir qui fut l’oraison funèbre de +Fouquet. + +D’Artagnan laissa passer la mauvaise humeur de l’un et la +tristesse de l’autre, et continua de s’avancer dans la plaine. + +On voyait déjà au loin les chasseurs poindre aux issues du bois, +les panaches des écuyères passer comme des étoiles filantes les +clairières, et les chevaux blancs couper de leurs lumineuses +apparitions les sombres fourrés des taillis. + +— Mais, reprit d’Artagnan, nous ferez-vous une longue chasse? Je +vous prierai de nous donner l’oiseau bien vite, je suis très +fatigué. Est-ce un héron, est-ce un cygne? + +— L’un et l’autre, monsieur d’Artagnan, dit le fauconnier; mais +ne vous inquiétez pas, le roi n’est pas connaisseur; il ne chasse +pas pour lui; il veut seulement donner le divertissement aux +dames. + +Ce mot _aux dames_ fut accentué de telle sorte qu’il fit dresser +l’oreille à d’Artagnan. + +— Ah! fit-il en regardant le fauconnier d’un air surpris. + +Le capitaine des levrettes souriait, sans doute pour se +raccommoder avec le mousquetaire. + +— Oh! riez, dit d’Artagnan; je ne sais plus rien des nouvelles, +moi; j’arrive hier après un mois d’absence. J’ai laissé la Cour +triste encore de la mort de la reine mère. Le roi ne voulait plus +s’amuser depuis qu’il avait recueilli le dernier soupir d’Anne +d’Autriche; mais tout finit en ce monde. Eh bien! il n’est plus +triste, tant mieux! + +— Et tout commence aussi, dit le capitaine des levrettes avec un +gros rire. + +— Ah! fit pour la seconde fois d’Artagnan qui brûlait de +connaître, mais à qui la dignité défendait d’interroger au-dessous +de lui; il y a quelque chose qui commence, à ce qu’il paraît? + +Le capitaine fit un clignement d’œil significatif. Mais +d’Artagnan ne voulait rien savoir de cet homme. + +— Verra-t-on le roi de bonne heure? demanda-t-il au fauconnier. + +— Mais, à sept heures, monsieur, je fais lancer les oiseaux. + +— Qui vient avec le roi? Comment va Madame? Comment va la reine? + +— Mieux, monsieur. + +— Elle a donc été malade? + +— Monsieur, depuis le dernier chagrin qu’elle a eu, Sa Majesté +est demeurée souffrante. + +— Quel chagrin? Ne craignez pas de m’instruire, mon cher +monsieur. J’arrive. + +— Il paraît que la reine, un peu négligée depuis que sa +belle-mère est morte, s’est plainte au roi, qui lui aurait répondu: +«Est-ce que je ne couche pas chez vous toutes les nuits, madame? +Que vous faut-il de plus?» + +— Ah! dit d’Artagnan, pauvre femme! Elle doit bien haïr Mlle de +La Vallière. + +— Oh! non, pas Mlle de La Vallière, répondit le fauconnier. + +— Qui donc, alors? + +Le cor interrompit cet entretien. Il appelait les chiens et les +oiseaux. Le fauconnier et son compagnon piquèrent aussitôt et +laissèrent d’Artagnan seul au milieu du sens suspendu. + +Le roi apparaissait au loin entouré de dames et de cavaliers. + +Toute cette troupe s’avançait au pas, en bel ordre, les cors et +les trompes animant les chiens et les chevaux. + +C’était un mouvement, un bruit, un mirage de lumière dont +maintenant rien ne donnera plus une idée, si ce n’est la menteuse +opulence et la fausse majesté des jeux de théâtre. + +D’Artagnan, d’un œil un peu affaibli, distingua derrière le +groupe trois carrosses; le premier était celui destiné à la reine. +Il était vide. + +D’Artagnan, qui ne vit pas Mlle de La Vallière à côté du roi, la +chercha et la vit dans le second carrosse. + +Elle était seule avec deux femmes qui semblaient s’ennuyer comme +leur maîtresse. + +À la gauche du roi, sur un cheval fougueux, maintenu par la main +habile, brillait une femme de la plus éclatante beauté. + +Le roi lui souriait, et elle souriait au roi. + +Tout le monde riait aux éclats quand elle avait parlé. + +«Je connais cette femme, pensa le mousquetaire; qui donc +est-elle?» + +Et il se pencha vers son ami le fauconnier, à qui il adressa cette +question. + +Celui-ci allait répondre, quand le roi, apercevant d’Artagnan: + +— Ah! comte, dit-il, vous voilà donc revenu. Pourquoi ne vous +ai-je pas vu? + +— Sire, répondit le capitaine, parce que Votre Majesté dormait +quand je suis arrivé, et qu’elle n’était pas éveillée quand j’ai +pris mon service ce matin. + +— Toujours le même, dit à haute voix Louis satisfait. +Reposez-vous, comte, je vous l’ordonne. Vous dînerez avec moi aujourd’hui. + +Un murmure d’admiration enveloppa d’Artagnan comme une immense +caresse. Chacun s’empressait autour de lui. Dîner avec le roi, +c’était un honneur que Sa Majesté ne prodiguait pas comme Henri +IV. Le roi fit quelques pas en avant, et d’Artagnan se sentit +arrêté par un nouveau groupe au milieu duquel brillait Colbert. + +— Bonjour, monsieur d’Artagnan, lui dit le ministre avec une +affable politesse; avez-vous fait bonne route? + +— Oui, monsieur, dit d’Artagnan en saluant sur le cou de son +cheval. + +— J’ai entendu le roi vous inviter à sa table pour ce soir, +continua le ministre, et vous y trouverez un ancien ami à vous. + +— Un ancien ami à moi? demanda d’Artagnan, plongeant avec douleur +dans les flots sombres du passé, qui avaient englouti pour lui +tant d’amitiés et tant de haines. + +— M. le duc d’Alaméda, qui est arrivé ce matin d’Espagne, reprit +Colbert. + +— Le duc d’Alaméda? fit d’Artagnan en cherchant. + +— Moi! fit un vieillard blanc comme la neige et courbé dans son +carrosse, qu’il faisait ouvrir pour aller au-devant du +mousquetaire. + +— Aramis! cria d’Artagnan, frappé de stupeur. + +Et il laissa, inerte qu’il était, le bras amaigri du vieux +seigneur se pendre en tremblant à son cou. + +Colbert, après avoir observé un instant en silence, poussa son +cheval et laissa les deux anciens amis en tête à tête. + +— Ainsi, dit le mousquetaire en prenant le bras d’Aramis, vous +voilà, vous, l’exilé, le rebelle, en France? + +— Et je dîne avec vous chez le roi, fit en souriant l’évêque de +Vannes. Oui, n’est-ce pas, vous vous demandez à quoi sert la +fidélité en ce monde? Tenez, laissons passer le carrosse de cette +pauvre La Vallière. Voyez comme elle est inquiète! comme son œil +flétri par les larmes suit le roi qui va là-bas à cheval! + +— Avec qui? + +— Avec Mlle de Tonnay-Charente, devenue Mme de Montespan, +répondit Aramis. + +— Elle est jalouse, elle est donc trompée? + +— Pas encore, d’Artagnan, mais cela ne tardera pas. + +Ils causèrent ensemble tout en suivant la chasse, et le cocher +d’Aramis les conduisit si habilement, qu’ils arrivèrent au moment +où le faucon, pillant l’oiseau, le forçait à s’abattre et tombait +sur lui. + +Le roi mit pied à terre, Mme de Montespan l’imita. On était arrivé +devant une chapelle isolée, cachée de gros arbres dépouillés déjà +par les premiers vents de l’automne. Derrière cette chapelle était +un enclos fermé par une porte de treillage. + +Le faucon avait forcé la proie à tomber dans l’enclos attenant à +cette petite chapelle, et le roi voulut y pénétrer pour prendre la +première plume selon l’usage. + +Chacun fit cercle autour du bâtiment et des haies, trop petits +pour recevoir tout le monde. + +D’Artagnan retint Aramis, qui voulait descendre du carrosse comme +les autres, et, d’une voix brève: + +— Savez-vous, Aramis, dit-il, où le hasard nous a conduits? + +— Non, répondit le duc. + +— C’est ici que reposent des gens que j’ai connus, dit +d’Artagnan, ému par un triste souvenir. + +Aramis, sans rien deviner et d’un pas tremblant, pénétra dans la +chapelle par une petite porte que lui ouvrit d’Artagnan. + +— Où sont-ils ensevelis? dit-il. + +— Là, dans l’enclos. Il y a une croix, vous voyez, sous ce petit +cyprès. Le petit cyprès est planté sur leur tombe; n’y allez pas; +le roi s’y rend en ce moment, le héron y est tombé. + +Aramis s’arrêta et se cacha dans l’ombre. Ils virent alors, sans +être vus, la pâle figure de La Vallière, qui, oubliée dans son +carrosse, avait d’abord regardé mélancoliquement à sa portière; +puis, emportée par la jalousie, s’était avancée dans la chapelle, +où, appuyée sur un pilier, elle contemplait dans l’enclos le roi +souriant, qui faisait signe à Mme de Montespan d’approcher et de +ne pas avoir peur. + +Mme de Montespan s’approcha; elle prit la main que lui offrait le +roi, et celui-ci, arrachant la première plume du héron que le +faucon venait d’étrangler, l’attacha au chapeau de sa belle +compagne. + +Elle, alors, souriant à son tour, baisa tendrement la main qui lui +faisait ce présent. + +Le roi rougit de plaisir; il regarda Mme de Montespan avec le feu +du désir et de l’amour. + +— Que me donnerez-vous en échange? dit-il. + +Elle cassa un des panaches du cyprès et l’offrit au roi, enivré +d’espoir. + +— Mais, dit tout bas Aramis à d’Artagnan, le présent est triste, +car ce cyprès ombrage une tombe. + +— Oui, et cette tombe est celle de Raoul de Bragelonne, dit +d’Artagnan tout haut; de Raoul, qui dort sous cette croix auprès +d’Athos son père. + +Un gémissement retentit derrière eux. Ils virent une femme tomber +évanouie. Mlle de La Vallière avait tout vu, et elle venait de +tout entendre. + +— Pauvre femme! murmura d’Artagnan, qui aida ses femmes à la +déposer dans son carrosse, à elle désormais de souffrir. + +Le soir, en effet, d’Artagnan s’asseyait à la table du roi auprès +de M. Colbert et de M. le duc d’Alaméda. + +Le roi fut gai. Il fit mille politesses à la reine, mille +tendresses à Madame, assise à sa gauche et fort triste. On se fut +cru au temps calme, alors que le roi guettait dans les yeux de sa +mère l’aveu ou le désaveu de ce qu’il venait de dire. + +De maîtresse, à ce dîner, il n’en fut pas question. Le roi adressa +deux ou trois fois la parole à Aramis, en l’appelant +M. l’ambassadeur, ce qui augmenta la surprise que ressentait déjà +d’Artagnan de voir son ami le rebelle si merveilleusement bien en +cour. + +Le roi, en se levant de table, offrit la main à la reine, et fit +un signe à Colbert, dont l’œil épiait celui du maître. + +Colbert prit à part d’Artagnan et Aramis. Le roi se mit à causer +avec sa sœur, tandis que Monsieur, inquiet, entretenait la reine +d’un air préoccupé, sans quitter sa femme et son frère du coin des +yeux. + +La conversation entre Aramis, d’Artagnan et Colbert roula sur des +sujets indifférents. Ils parlèrent des ministres précédents; +Colbert raconta Mazarin et se fit raconter Richelieu. + +D’Artagnan ne pouvait revenir de voir cet homme au sourcil épais, +au front bas, contenir tant de bonne science et de joyeuse humeur. +Aramis s’étonnait de cette légèreté d’esprit qui permettait à un +homme grave de retarder avec avantage le moment d’une conversation +plus sérieuse, à laquelle personne ne faisait allusion, bien que +les trois interlocuteurs en sentissent l’imminence. + +On voyait, aux mines embarrassées de Monsieur, combien la +conversation du roi et de Madame le gênait. Madame avait presque +les yeux rouges; allait-elle se plaindre? allait-elle faire un +petit scandale en pleine cour? + +Le roi la prit à part, et, d’un ton si doux, qu’il dut rappeler à +la princesse ces jours où on l’aimait pour elle: + +— Ma sœur, lui dit-il, pourquoi ces beaux yeux ont-ils pleuré? + +— Mais, Sire... dit-elle. + +— Monsieur est jaloux, n’est-ce pas, ma sœur? + +Elle regarda du côté de Monsieur, signe infaillible qui avertit le +prince qu’on s’occupait de lui. + +— Oui... fit-elle. + +— Écoutez-moi, reprit le roi, si vos amis vous compromettent, ce +n’est pas la faute de Monsieur. + +Il dit ces mots avec une telle douceur, que Madame, encouragée, +elle qui avait tant de chagrins depuis longtemps, faillit éclater +en pleurs, tant son cœur se brisait. + +— Voyons, voyons, chère sœur, dit le roi, contez-nous ces +douleurs-là; foi de frère! j’y compatis; foi de roi! j’y mettrai +un terme. + +Elle releva ses beaux yeux; et, avec mélancolie: + +Ce ne sont pas mes amis qui me compromettent, dit-elle, ils sont +absents ou cachés; on les a fait prendre en disgrâce à Votre +Majesté, eux si dévoués, si bons, si loyaux. + +— Vous me dites cela pour Guiche, que j’avais exilé sur la +demande de Monsieur? + +— Et qui, depuis cet exil injuste, cherche à se faire tuer une +fois par jour! + +— Injuste, dites-vous, ma sœur? + +— Tellement injuste, que si je n’eusse pas eu pour Votre Majesté +le respect mêlé d’amitié que j’ai toujours... + +— Eh bien? + +— Eh bien! j’eusse demandé à mon frère Charles, sur qui je puis +tout... + +Le roi tressaillit. + +— Quoi donc? + +— Je lui eusse demandé de vous faire représenter que Monsieur et +son favori, M. le chevalier de Lorraine, ne doivent pas impunément +se faire les bourreaux de mon honneur et de mon bonheur. + +— Le chevalier de Lorraine, dit le roi, cette sombre figure? + +— Est mon mortel ennemi. Tant que cet homme vivra dans ma maison, +où Monsieur le retient et lui donne tout pouvoir, je serai la +dernière femme de ce royaume. + +— Ainsi, dit le roi avec lenteur, vous appelez votre frère +d’Angleterre un meilleur ami que moi? + +— Les actions sont là, Sire. + +— Et vous aimiez mieux aller demander secours à... + +— À mon pays! dit-elle avec fierté; oui, Sire. + +Le roi lui répondit: + +— Vous êtes petite-fille de Henri IV comme moi, mon amie. Cousin +et beau-frère, est-ce que cela ne fait pas bien la monnaie du +titre de frère germain? + +— Alors, dit Henriette, agissez. + +— Faisons alliance. + +— Commencez. + +— J’ai, dites-vous, exilé injustement Guiche? + +— Oh! oui, fit-elle en rougissant. + +— Guiche reviendra. + +— Bien. + +— Et, maintenant, vous dites que j’ai tort de laisser dans votre +maison le chevalier de Lorraine, qui donne contre vous de mauvais +conseils à Monsieur? + +— Retenez bien ce que je vous dis, Sire; le chevalier de +Lorraine, un jour... Tenez, si jamais je finis mal, souvenez-vous +que d’avance j’accuse le chevalier de Lorraine... c’est une âme +capable de tous les crimes! + +— Le chevalier de Lorraine ne vous incommodera plus, c’est moi +qui vous le promets. + +— Alors ce sera un vrai préliminaire d’alliance, Sire; je le +signe... Mais, puisque vous avez fait votre part, dites-moi quelle +sera la mienne? + +— Au lieu de me brouiller avec votre frère Charles, il faudrait +me faire son ami plus intime que jamais. + +— C’est facile. + +— Oh! pas autant que vous croyez; car, en amitié ordinaire, on +s’embrasse, on se fête, et cela coûte seulement un baiser ou une +réception, frais faciles; mais en amitié politique... + +— Ah! c’est une amitié politique? + +— Oui, ma sœur, et alors, au lieu d’accolades et de festins, ce +sont des soldats qu’il faut servir tout vivants et tout équipés à +son ami; des vaisseaux qu’il faut lui offrir tout armés avec +canons et vivres. Il en résulte qu’on n’a pas toujours ses coffres +disposés à faire de ces amitiés là. + +— Ah! vous avez raison, dit Madame... les coffres du roi +d’Angleterre sont un peu sonores depuis quelque temps. + +— Mais vous, ma sœur, vous qui avez tant d’influence sur votre +frère, vous obtiendrez peut-être ce qu’un ambassadeur n’obtiendra +jamais. + +— Il faut pour cela que j’allasse à Londres, mon cher frère. + +— J’y avais bien pensé, repartit vivement le roi, et je m’étais +dit qu’un voyage semblable vous donnerait un peu de distraction. + +— Seulement, interrompit Madame, il est possible que j’échoue. Le +roi d’Angleterre a des conseillers dangereux. + +— Des conseillères, voulez-vous dire? + +— Précisément. Si, par hasard, Votre Majesté avait l’intention, +je ne fais que supposer, de demander à Charles II son alliance +pour une guerre... + +— Pour une guerre? + +— Oui. Eh bien! alors, les conseillères du roi, qui sont au +nombre de sept, Mlle Stewart, Mlle Wells, Mlle Gwyn, miss Orchay, +Mlle Zunga, miss Daws et la comtesse de Castelmaine, +représenteront au roi que la guerre coûte beaucoup d’argent; qu’il +vaut mieux donner des bals et des soupers dans Hampton-Court que +d’équiper des vaisseaux de ligne à Portsmouth et à Greenwich. + +— Et alors, votre négociation manquera? + +— Oh! ces dames font manquer toutes les négociations qu’elles ne +font pas elles-mêmes. + +— Savez-vous l’idée que j’ai eue, ma sœur? + +— Non. Dites. + +— C’est qu’en cherchant bien autour de vous, vous eussiez +peut-être trouvé une conseillère à emmener près du roi, et dont +l’éloquence eût paralysé le mauvais vouloir des sept autres. + +— C’est, en effet, une idée, Sire, et je cherche. + +— Vous trouverez. + +— Je l’espère. + +— Il faudrait une jolie personne: mieux vaut un visage agréable +qu’un difforme, n’est-ce pas? + +— Assurément. + +— Un esprit vif, enjoué, audacieux? + +— Certes. + +— De la noblesse... autant qu’il en faut pour s’approcher sans +gaucherie du roi. Assez peu pour n’être pas embarrassée de sa +dignité de race. + +— Très juste. + +— Et... qui sût un peu l’anglais. + +— Mon Dieu! mais quelqu’un, s’écria vivement Madame, comme Mlle +de Kéroualle, par exemple. + +— Eh! mais oui, dit Louis XIV, vous avez trouvé... c’est vous qui +avez trouvé, ma sœur. + +— Je l’emmènerai. Elle n’aura pas à se plaindre, je suppose. + +— Mais non, je la nomme séductrice plénipotentiaire d’abord, et +j’ajouterai les douaires au titre. + +— Bien. + +— Je vous vois déjà en route, chère petite sœur, et consolée de +tous vos chagrins. + +— Je partirai à deux conditions. La première, c’est que je saurai +sur quoi négocier. + +— Le voici. Les Hollandais, vous le savez, m’insultent chaque +jour dans leurs gazettes et par leur attitude républicaine. Je +n’aime pas les républiques. + +— Cela se conçoit, Sire. + +— Je vois avec peine que ces rois de la mer, ils s’appellent +ainsi, tiennent le commerce de la France dans les Indes, et que +leurs vaisseaux occuperont bientôt tous les ports de l’Europe; une +pareille force m’est trop voisine, ma sœur. + +— Ils sont vos alliés, cependant? + +— C’est pourquoi ils ont eu tort de faire frapper cette médaille +que vous savez, qui représente la Hollande arrêtant le soleil, +comme Josué, avec cette légende: _Le soleil s’est arrêté devant +moi_. C’est peu fraternel, n’est-ce pas? + +— Je croyais que vous aviez oublié cette misère? + +— Je n’oublie jamais rien, ma sœur. Et si mes amis vrais, tels +que votre frère Charles, veulent me seconder... + +La princesse resta pensive. + +— Écoutez: il y a l’empire des mers à partager, fit Louis XIV. +Pour ce partage que subissait l’Angleterre, est-ce que je ne +représenterai pas la seconde part aussi bien que les Hollandais? + +— Nous avons Mlle de Kéroualle pour traiter cette question-là, +repartit Madame. + +— Votre seconde condition, je vous prie, pour partir, ma sœur? + +— Le consentement de Monsieur, mon mari. + +— Vous l’allez avoir. + +— Alors, je suis partie, mon frère. + +En écoutant ces mots, Louis XIV se retourna vers le coin de la +salle où se trouvaient Colbert et Aramis avec d’Artagnan, et il +fit avec son ministre un signe affirmatif. + +Colbert brisa alors la conversation au point où elle se trouvait +et dit à Aramis: + +— Monsieur l’ambassadeur, voulez-vous que nous parlions affaires? + +D’Artagnan s’éloigna aussitôt par discrétion. + +Il se dirigea vers la cheminée, à portée d’entendre ce que le roi +allait dire à Monsieur, lequel, plein d’inquiétude, venait à sa +rencontre. + +Le visage du roi était animé. Sur son front se lisait une volonté +dont l’expression redoutable ne rencontrait déjà plus de +contradiction en France, et ne devait bientôt plus en rencontrer +en Europe. + +— Monsieur, dit le roi à son frère, je ne suis pas content de +M. le chevalier de Lorraine. Vous, qui lui faites l’honneur de le +protéger, conseillez-lui de voyager pendant quelques mois. + +Ces mots tombèrent avec le fracas d’une avalanche sur Monsieur, +qui adorait ce favori et concentrait en lui toutes les tendresses. + +Il s’écria: + +— En quoi le chevalier a-t-il pu déplaire à Votre Majesté? + +Il lança un furieux regard à Madame. + +— Je vous dirai cela quand il sera parti, répliqua le roi +impassible. Et aussi quand Madame, que voici, aura passé en +Angleterre. + +— Madame en Angleterre! murmura Monsieur saisi de stupeur. + +— Dans huit jours, mon frère, continua le roi, tandis que, nous +deux, nous irons où je vous dirai. + +Et le roi tourna les talons après avoir souri à son frère pour +adoucir l’amertume de ces deux nouvelles. + +Pendant ce temps-là, Colbert causait toujours avec M. le duc +d’Alaméda. + +— Monsieur, dit Colbert à Aramis, voici le moment de nous +entendre. Je vous ai raccommodé avec le roi, et je devais bien +cela à un homme de votre mérite; mais, comme vous m’avez +quelquefois témoigné de l’amitié, l’occasion s’offre de m’en +donner une preuve. Vous êtes d’ailleurs plus Français qu’Espagnol. +Aurons-nous, répondez-moi franchement, la neutralité de l’Espagne, +si nous entreprenons contre les Provinces-Unies? + +— Monsieur, répliqua Aramis, l’intérêt de l’Espagne est bien +clair. Brouiller avec l’Europe les Provinces-Unies contre +lesquelles subsiste l’ancienne rancune de leur liberté conquise, +c’est notre politique; mais le roi de France est allié des +Provinces-Unies. Vous n’ignorez pas ensuite que ce serait une +guerre maritime, et que la France n’est pas, je crois, en état de +la faire avec avantage. + +Colbert, se retournant à ce moment, vit d’Artagnan qui cherchait +un interlocuteur pendant les apartés du roi et de Monsieur. + +Il l’appela. + +Et tout bas à Aramis: + +— Nous pouvons causer avec M. d’Artagnan, dit-il. + +— Oh! certes, répondit l’ambassadeur. + +— Nous étions à dire, M. d’Alaméda et moi, fit Colbert, que la +guerre avec les Provinces-Unies serait une guerre maritime. + +— C’est évident, répondit le mousquetaire. + +— Et qu’en pensez-vous, monsieur d’Artagnan? + +— Je pense que, pour faire cette guerre maritime, il nous +faudrait une bien grosse armée de terre. + +— Plaît-il? fit Colbert qui croyait avoir mal entendu. + +— Pourquoi une armée de terre? dit Aramis. + +— Parce que le roi sera battu sur mer s’il n’a pas les Anglais +avec lui, et que, battu sur mer, il sera vite envahi, soit par les +Hollandais dans les ports, soit par les Espagnols sur terre. + +— L’Espagne neutre? dit Aramis. + +— Neutre tant que le roi sera le plus fort, repartit d’Artagnan. + +Colbert admira cette sagacité, qui ne touchait jamais à une +question sans l’éclairer à fond. + +Aramis sourit. Il savait trop que, en fait de diplomates, +d’Artagnan ne reconnaissait pas de maître. + +Colbert, qui, comme tous les hommes d’orgueil, caressait sa +fantaisie avec une certitude de succès, reprit la parole: + +— Qui vous dit, monsieur d’Artagnan, que le roi n’a pas de +marine? + +— Oh! je ne me suis pas occupé de ces détails, répliqua le +capitaine. Je suis un médiocre homme de mer. Comme tous les gens +nerveux, je hais la mer, j’ai idée qu’avec des vaisseaux, la +France étant un port de mer à deux cents têtes, on aurait des +marins. + +Colbert tira de sa poche un petit carnet oblong, divisé en deux +colonnes. Sur la première, étaient des noms de vaisseaux; sur la +seconde, des chiffres résumant le nombre de canons et d’hommes qui +équipaient ces vaisseaux. + +— J’ai eu la même idée que vous, dit-il à d’Artagnan, et je me +suis fait faire un relevé des vaisseaux, que nous avons +additionnés. Trente-cinq vaisseaux. + +— Trente-cinq vaisseaux! C’est impossible! s’écria d’Artagnan. + +— Quelque chose comme deux mille pièces de canon, fit Colbert. +C’est ce que le roi possède en ce moment. Avec trente-cinq +vaisseaux on fait trois escadres, mais j’en veux cinq. + +— Cinq! s’écria Aramis. + +— Elles seront à flot avant la fin de l’année, messieurs; le roi +aura cinquante vaisseaux de ligne. On lutte avec cela, n’est-ce +pas? + +— Faire des vaisseaux, dit d’Artagnan, c’est difficile, mais +possible. Quant à les armer, comment faire? En France, il n’y a ni +fonderies, ni chantiers militaires. + +— Bah! répondit Colbert d’un air épanoui, depuis un an et demi, +j’ai installé tout cela, vous ne savez donc pas? Connaissez-vous +M. d’Infreville? + +— D’Infreville? répliqua d’Artagnan; non. + +— C’est un homme que j’ai découvert. Il a une spécialité, il sait +faire travailler des ouvriers. C’est lui qui, à Toulon, fait +fondre des canons et tailler des bois de Bourgogne. Et puis, vous +n’allez peut-être pas croire ce que je vais vous dire, monsieur +l’ambassadeur: j’ai eu encore une idée. + +— Oh! monsieur, fit Aramis civilement, je vous crois toujours. + +— Figurez-vous que, spéculant sur le caractère des Hollandais nos +alliés, je me suis dit: Ils sont marchands, ils sont amis avec le +roi, ils seront heureux de vendre à Sa Majesté ce qu’ils +fabriquent pour eux-mêmes. Donc, plus on achète... Ah! il faut que +j’ajoute ceci: J’ai Forant... Connaissez-vous Forant, d’Artagnan? + +Colbert s’oubliait. Il appelait le capitaine d’Artagnan tout +court, comme le roi. Mais le capitaine sourit. + +— Non, répliqua-t-il, je ne le connais pas. + +— C’est encore un homme que j’ai découvert, une spécialité pour +acheter. Ce Forant m’a acheté trois-cent cinquante mille livres de +fer en boulets, deux-cent mille livres de poudre, douze +chargements de bois du Nord, des mèches, des grenades, du brai, du +goudron, que sais-je, moi? avec une économie de sept pour cent sur +ce que me coûteraient toutes ces choses fabriquées en France. + +— C’est une idée, répondit d’Artagnan, de faire fondre des +boulets hollandais qui retourneront aux Hollandais. + +— N’est-ce pas? avec perte. + +Et Colbert se mit à rire d’un gros rire sec. Il était ravi de sa +plaisanterie. + +— De plus, ajouta-t-il, ces mêmes Hollandais font au roi, en ce +moment, six vaisseaux sur le modèle des meilleurs de leur marine. +Destouches... Ah! vous ne connaissez pas Destouches, peut-être? + +— Non, monsieur. + +— C’est un homme qui a le coup d’œil assez singulièrement sûr +pour dire, quand il sort un navire sur l’eau, quels sont les +défauts et les qualités de ce navire. C’est précieux cela, +savez-vous! La nature est vraiment bizarre. Eh bien! ce Destouches m’a +paru devoir être un homme utile dans un port, et il surveille la +construction de six vaisseaux de soixante-dix-huit que les +Provinces font construire pour Sa Majesté. Il résulte de tout +cela, mon cher monsieur d’Artagnan, que le roi, s’il voulait se +brouiller avec les Provinces, aurait une bien jolie flotte. Or, +vous savez mieux que personne si l’armée de terre est bonne. + +D’Artagnan et Aramis se regardèrent, admirant le mystérieux +travail que cet homme avait opéré depuis peu d’années. + +Colbert les comprit, et fut touché par cette flatterie, la +meilleure de toutes. + +— Si nous ne le savions pas en France, dit d’Artagnan, hors de +France on le sait encore moins. + +— Voilà pourquoi je disais à M. l’ambassadeur, fit Colbert, que +l’Espagne promettant sa neutralité, l’Angleterre nous aidant... + +— Si l’Angleterre vous aide, dit Aramis, je m’engage pour la +neutralité de l’Espagne. + +— Touchez là, se hâta de dire Colbert avec sa brusque bonhomie. +Et, à propos de l’Espagne, vous n’avez pas la Toison d’or, +monsieur d’Alaméda. J’entendais le roi dire l’autre jour qu’il +aimerait à vous voir porter le grand cordon de Saint-Michel. + +Aramis s’inclina. + +«Oh! pensa d’Artagnan, et Porthos qui n’est plus là! Que d’aunes +de rubans pour lui dans ces largesses! Bon Porthos!» + +— Monsieur d’Artagnan, reprit Colbert, à nous deux. Vous aurez, +je le parie, du goût pour mener les mousquetaires en Hollande. +Savez-vous nager? + +Et il se mit à rire comme un homme agité de belle humeur. + +— Comme une anguille, répliqua d’Artagnan. + +— Ah! c’est qu’on a de rudes traversées de canaux et de +marécages, là-bas, monsieur d’Artagnan, et les meilleurs nageurs +s’y noient. + +— C’est mon état, répondit le mousquetaire, de mourir pour Sa +Majesté. Seulement, comme il est rare qu’à la guerre on trouve +beaucoup d’eau sans un peu de feu, je vous déclare à l’avance que +je ferai mon possible pour choisir le feu. Je me fais vieux, l’eau +me glace; le feu réchauffe, monsieur Colbert. + +Et d’Artagnan fut si beau de vigueur et de fierté juvénile en +prononçant ces paroles, que Colbert, à son tour, ne put s’empêcher +de l’admirer. + +D’Artagnan s’aperçut de l’effet qu’il avait produit. Il se rappela +que le bon marchand est celui qui fait priser haut sa marchandise +lorsqu’elle a de la valeur. Il prépara donc son prix d’avance. + +— Ainsi, dit Colbert, nous allons en Hollande? + +— Oui, répliqua d’Artagnan; seulement... + +— Seulement?... fit Colbert. + +— Seulement, répéta d’Artagnan, il y a dans tout la question +d’intérêt et la question d’amour-propre. C’est un beau traitement +que celui de capitaine de mousquetaires; mais, notez ceci: nous +avons maintenant les gardes du roi et la maison militaire du roi. +Un capitaine des mousquetaires doit, ou commander à tout cela, et +alors il absorberait cent mille livres par an pour frais de +représentation et de table... + +— Supposez-vous, par hasard, que le roi marchande avec vous? dit +Colbert. + +— Eh! monsieur, vous ne m’avez pas compris, répliqua d’Artagnan, +sûr d’avoir emporté la question d’intérêt; je vous disais que moi, +vieux capitaine, autrefois chef de la garde du roi, ayant le pas +sur les maréchaux de France, je me vis, un jour de tranchée, deux +égaux, le capitaine des gardes et le colonel commandant les +Suisses. Or, à aucun prix, je ne souffrirais cela. J’ai de +vieilles habitudes, j’y tiens. + +Colbert sentit le coup. Il y était préparé, d’ailleurs. + +— J’ai pensé à ce que vous me disiez tout à l’heure, répondit-il. + +— À quoi, monsieur? + +— Nous parlions des canaux et des marais où l’on se noie. + +— Eh bien? + +— Eh bien! si l’on se noie, c’est faute d’un bateau, d’une +planche, d’un bâton. + +— D’un bâton si court qu’il soit, dit d’Artagnan. + +— Précisément, fit Colbert. Aussi, je ne connais pas d’exemple +qu’un maréchal de France se soit jamais noyé. + +D’Artagnan pâlit de joie, et, d’une voix mal assurée: + +— On serait bien fier de moi dans mon pays, dit-il, si j’étais +maréchal de France; mais il faut avoir commandé en chef une +expédition pour obtenir le bâton. + +— Monsieur, lui dit Colbert, voici dans ce carnet, que vous +méditerez, un plan de campagne que vous aurez à faire observer au +corps de troupes que le roi met sous vos ordres pour la campagne, +au printemps prochain. + +D’Artagnan prit le livre en tremblant, et ses doigts rencontrant +ceux de Colbert, le ministre serra loyalement la main du +mousquetaire. + +— Monsieur, lui dit-il, nous avions tous deux une revanche à +prendre l’un sur l’autre. J’ai commencé; à votre tour! + +— Je vous fais réparation, monsieur, répondit d’Artagnan, et vous +supplie de dire au roi que la première occasion qui me sera +offerte comptera pour une victoire, ou verra ma mort. + +— Je fais broder dès à présent, dit Colbert, les fleurs de lis +d’or de votre bâton de maréchal. + +Le lendemain de ce jour, Aramis, qui partait pour Madrid afin de +négocier la neutralité de l’Espagne, vint embrasser d’Artagnan à +son hôtel. + +— Aimons-nous pour quatre, dit d’Artagnan, nous ne sommes plus +que deux. + +— Et tu ne me verras peut-être plus, cher d’Artagnan, dit Aramis; +si tu savais comme je t’ai aimé! Je suis vieux, je suis éteint, je +suis mort. + +— Mon ami, dit d’Artagnan, tu vivras plus que moi, la diplomatie +t’ordonne de vivre; mais, moi, l’honneur me condamne à mort. + +— Bah! les hommes comme nous, monsieur le maréchal, dit Aramis, +ne meurent que rassasiés, de joie et de gloire. + +— Ah! répliqua d’Artagnan avec un triste sourire, c’est qu’à +présent je ne me sens plus d’appétit, monsieur le duc. + +Ils s’embrassèrent encore, et, deux heures après, ils étaient +séparés. + + + + +Chapitre CCLXVIII — La mort de M. d’Artagnan + + +Contrairement à ce qui arrive toujours, soit en politique, soit en +morale, chacun tint ses promesses et fit honneur à ses +engagements. + +Le roi appela M. de Guiche et chassa M. le chevalier de Lorraine; +de telle façon que Monsieur en fit une maladie. + +Madame partit pour Londres, où elle s’appliqua si bien à faire +goûter à Charles II, son frère, les conseils politiques de Mlle de +Kéroualle, que l’alliance entre la France et l’Angleterre fut +signée, et que les vaisseaux anglais lestés par quelques millions +d’or français, firent une terrible campagne contre les flottes des +Provinces-Unies. + +Charles II avait promis à Mlle de Kéroualle un peu de +reconnaissance pour ses bons conseils: il la fit duchesse de +Portsmouth. + +Colbert avait promis au roi des vaisseaux, des munitions et des +victoires. Il tint parole, comme on sait. + +Enfin Aramis, celui de tous sur les promesses duquel on pouvait le +moins compter, écrivit à Colbert la lettre suivante, au sujet des +négociations dont il s’était chargé à Madrid: + +«Monsieur Colbert, + +«J’ai l’honneur de vous expédier le R. P. d’Oliva, général par +intérim de la Société de Jésus, mon successeur provisoire. + +«Le révérend père vous expliquera, monsieur Colbert, que je garde +la direction de toutes les affaires de l’ordre qui concernent la +France et l’Espagne; mais que je ne veux pas conserver le titre de +général, qui jetterait trop de lumière sur la marche des +négociations dont Sa Majesté Catholique veut bien me charger. Je +reprendrai ce titre par l’ordre de Sa Majesté quand les travaux +que j’ai entrepris, de concert avec vous, pour la plus grande +gloire de Dieu et de son Église, seront menés à bonne fin. + +«Le R. P. d’Oliva vous instruira aussi, monsieur, du consentement +que donne Sa Majesté Catholique à la signature d’un traité qui +assure la neutralité de l’Espagne, dans le cas d’une guerre entre +la France et les Provinces-Unies. + +«Ce consentement serait valable, même si l’Angleterre, au lieu de +se porter active, se contentait de demeurer neutre. + +«Quant au Portugal, dont nous avions parlé vous et moi, monsieur, +je puis vous assurer qu’il contribuera de toutes ses ressources à +aider le roi Très Chrétien dans sa guerre. + +«Je vous prie, monsieur Colbert, de me vouloir garder votre +amitié, comme aussi de croire à mon profond attachement, et de +mettre mon respect aux pieds de Sa Majesté Très Chrétienne. + +_Signé_: Duc d’Alaméda.» + +Aramis avait donc tenu plus qu’il n’avait promis; il restait à +savoir comment le roi, M. Colbert et M. d’Artagnan seraient +fidèles les uns aux autres. + +Au printemps, comme l’avait prédit Colbert, l’armée de terre entra +en campagne. + +Elle précédait, dans un ordre magnifique, la Cour de Louis XIV, +qui, parti à cheval, entouré de carrosses pleins de dames et de +courtisans, menait à cette fête sanglante l’élite de son royaume. + +Les officiers de l’armée n’eurent, il est vrai, d’autre musique +que l’artillerie des forts hollandais; mais ce fut assez pour un +grand nombre, qui trouvèrent dans cette guerre les honneurs, +l’avancement, la fortune ou la mort. + +M. d’Artagnan partit, commandant un corps de douze mille hommes, +cavalerie et infanterie, avec lequel il eut ordre de prendre les +différentes places qui sont les nœuds de ce réseau stratégique +qu’on appelle la Frise. + +Jamais armée ne fut conduite plus galamment à une expédition. Les +officiers savaient que le maître, aussi prudent, aussi rusé qu’il +était brave, ne sacrifierait ni un homme ni un pouce de terrain +sans nécessité. + +Il avait les vieilles habitudes de la guerre: vivre sur le pays, +tenir le soldat chantant, l’ennemi pleurant. + +Le capitaine des mousquetaires du roi mettait sa coquetterie à +montrer qu’il savait l’état. On ne vit jamais occasions mieux +choisies, coups de main mieux appuyés, fautes de l’assiégé mieux +mises à profit. L’armée de d’Artagnan prit douze petites places en +un mois. + +Il en était à la treizième, et celle-ci tenait depuis cinq jours. +D’Artagnan fit ouvrir la tranchée sans paraître supposer que ces +gens-là pussent jamais se prendre. + +Les pionniers et les travailleurs étaient, dans l’armée de cet +homme, un corps rempli d’émulation, d’idées et de zèle, parce +qu’il les traitait en soldats, savait leur rendre la besogne +glorieuse, et ne les laissait jamais tuer que quand il ne pouvait +faire autrement. + +Aussi fallait-il voir l’acharnement avec lequel se retournaient +les marécageuses glèbes de la Hollande. Ces tourbières et ces +glaises fondaient, aux dires des soldats, comme le beurre aux +vastes poêles des ménagères frisonnes. + +M. d’Artagnan expédia un courrier au roi pour lui donner avis des +derniers succès; ce qui redoubla la belle humeur de Sa Majesté et +ses dispositions à bien fêter les dames. + +Ces victoires de M. d’Artagnan donnaient tant de majesté au +prince, que Mme de Montespan ne l’appela plus que Louis +l’Invincible. + +Aussi, Mlle de La Vallière, qui n’appelait le roi que Louis le +Victorieux, perdit-elle beaucoup de la faveur de Sa Majesté. +D’ailleurs, elle avait souvent les yeux rouges, et, pour un +invincible, rien n’est aussi rebutant qu’une maîtresse qui pleure, +alors que tout sourit autour de lui. L’astre de Mlle de La +Vallière se noyait à l’horizon dans les nuages et les larmes. + +Mais la gaieté de Mme de Montespan redoublait avec les succès du +roi, et le consolait de toute autre disgrâce. + +C’était à d’Artagnan que le roi devait cela. + +Sa Majesté voulut reconnaître ces services; il écrivit à +M. Colbert: + +«Monsieur Colbert, nous avons une promesse à remplir envers +M. d’Artagnan, qui tient les siennes. Je vous fais savoir qu’il +est l’heure de s’y exécuter. Toutes provisions à cet égard vous +seront fournies en temps utile. + +«Louis.» + +En conséquence, Colbert, qui retenait près de lui l’envoyé de +d’Artagnan, remit à cet officier une lettre de lui, Colbert, pour +d’Artagnan, et un petit coffre de bois d’ébène incrusté d’or, qui +n’était pas fort volumineux en apparence, mais qui sans doute, +était bien lourd, puisqu’on donna au messager une garde de cinq +hommes pour l’aider à le porter. + +Ces gens arrivèrent devant la place qu’assiégeait M. d’Artagnan +vers le point du jour, et ils se présentèrent au logement du +général. + +Il leur fut répondu que M. d’Artagnan, contrarié d’une sortie que +lui avait faite la veille le gouverneur, homme sournois, et dans +laquelle on avait comblé les ouvrages, tué soixante-dix-sept +hommes et commencé à réparer une brèche, venait de sortir avec une +dizaine de compagnies de grenadiers pour faire relever les +travaux. + +L’envoyé de M. Colbert avait ordre d’aller chercher M. d’Artagnan +partout où il serait, à quelque heure que ce fût du jour ou de la +nuit. Il s’achemina donc vers les tranchées, suivi de son escorte, +tous à cheval. + +On aperçut en plaine découverte M. d’Artagnan avec son chapeau +galonné d’or, sa longue canne et ses grands parements dorés. Il +mâchonnait sa moustache blanche, et n’était occupé qu’à secouer, +avec sa main gauche, la poussière que jetaient sur lui en passant +les boulets qui effondraient le sol. + +Aussi, dans ce terrible feu qui remplissait l’air de sifflements, +voyait-on les officiers manier la pelle, les soldats rouler les +brouettes, et les vastes fascines, s’élevant portées ou traînées +par dix à vingt hommes, couvrir le front de la tranchée, rouverte +jusqu’au cœur par cet effort furieux du général animant ses +soldats. + +En trois heures, tout avait été rétabli. D’Artagnan commençait à +parler plus doucement. Il fut tout à fait calmé quand le capitaine +des pionniers vint lui dire, le chapeau à la main, que la tranchée +était logeable. + +Cet homme eut à peine achevé de parler, qu’un boulet lui coupa une +jambe et qu’il tomba dans les bras de d’Artagnan. Celui-ci releva +son soldat, et, tranquillement, avec toutes sortes de caresses, il +le descendit dans la tranchée, aux applaudissements enthousiastes +des régiments. + +Dès lors, ce ne fut plus une ardeur, mais un délire; deux +compagnies se dérobèrent et coururent jusqu’aux avant-postes, +qu’elles eurent culbutés en un tour de main. Quand leurs +camarades, contenus à grand-peine par d’Artagnan, les virent logés +sur les bastions, ils s’élancèrent aussi, et bientôt un assaut +furieux fut donné à la contrescarpe, d’où dépendait le salut de la +place. + +D’Artagnan vit qu’il ne lui restait qu’un moyen d’arrêter son +armée, c’était de la loger dans la place; il poussa tout le monde +sur deux brèches que les assiégés s’occupaient à réparer; le choc +fut terrible. Dix-huit compagnies y prirent part, et d’Artagnan se +porta avec le reste à une demi-portée de canon de la place, pour +soutenir l’assaut par échelons. + +On entendait distinctement les cris des Hollandais poignardés sur +leurs pièces par les grenadiers de d’Artagnan; la lutte +grandissait de tout le désespoir du gouverneur, qui disputait pied +à pied sa position. + +D’Artagnan, pour en finir et faire éteindre le feu qui ne cessait +point, envoya une nouvelle colonne, qui troua comme une vrille les +portes encore solides, et l’on aperçut bientôt sur les remparts, +dans le feu, la course effarée des assiégés poursuivis par les +assiégeants. + +C’est à ce moment que le général, respirant et plein d’allégresse, +entendit, à ses côtés, une voix qui lui disait: + +— Monsieur, s’il vous plaît, de la part de M. Colbert. + +Il rompit le cachet d’une lettre qui renfermait ces mots: + +«Monsieur d’Artagnan, le roi me charge de vous faire savoir qu’il +vous a nommé maréchal de France en récompense de vos bons services +et de l’honneur que vous faites à ses armes. + +«Le roi est charmé, monsieur, des prises que vous avez faites; il +vous commande, surtout, de finir le siège que vous avez commencé, +avec bonheur pour vous et succès pour lui.» + +D’Artagnan était debout, le visage échauffé, l’œil étincelant. Il +leva les yeux pour voir les progrès de ses troupes sur ces murs +tout enveloppés de tourbillons rouges et noirs. + +— J’ai fini, répondit-il au messager. La ville sera rendue dans +un quart d’heure. + +Il continua sa lecture. + +«Le coffret, monsieur d’Artagnan, est mon présent à moi. Vous ne +serez pas fâché de voir que, tandis que vous autres, guerriers, +vous tirez l’épée pour défendre le roi, j’anime les arts +pacifiques à vous orner des récompenses dignes de vous. + +«Je me recommande à votre amitié, monsieur le maréchal, et vous +supplie de croire à toute la mienne. + +«Colbert.» + +D’Artagnan, ivre de joie, fit un signe au messager qui s’approcha, +son coffret dans les mains. Mais au moment où le maréchal allait +s’appliquer à le regarder, une forte explosion retentit sur les +remparts et appela son attention du côté de la ville. + +— C’est étrange, dit d’Artagnan, que je ne voie pas encore le +drapeau du roi sur les murs et qu’on n’entende pas battre la +chamade. + +Il lança trois cents hommes frais, sous la conduite d’un officier +plein d’ardeur, et ordonna qu’on battît une autre brèche. + +Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui +tendait l’envoyé de Colbert. C’était son bien; il l’avait gagné. + +D’Artagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un +boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de +l’officier, frappa d’Artagnan en pleine poitrine, et le renversa +sur un talus de terre, tandis que le bâton fleurdelisé, +s’échappant des flancs mutilés de la boîte, venait en roulant se +placer sous la main défaillante du maréchal. + +D’Artagnan essaya de se relever. On l’avait cru renversé sans +blessures. Un cri terrible partit du groupe de ses officiers +épouvantés: le maréchal était couvert de sang; la pâleur de la +mort montait lentement à son noble visage. + +Appuyé sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le +recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la +place, et distinguer le drapeau blanc à la crête du bastion +principal; ses oreilles, déjà sourdes aux bruits de la vie, +perçurent faiblement les roulements du tambour qui annonçaient la +victoire. + +Alors serrant de sa main crispée le bâton brodé de fleurs de lis +d’or, il abaissa vers lui ses yeux qui n’avaient plus la force de +regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots étranges, qui +parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots +qui avaient jadis représenté tant de choses sur la terre, et que +nul, excepté ce mourant, ne comprenait plus: + +— Athos, Porthos, au revoir. — Aramis, à jamais, adieu! + +Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l’histoire, il +ne restait plus qu’un seul corps: Dieu avait repris les âmes. + + +FIN + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13950 *** |
