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diff --git a/13948-0.txt b/13948-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b464439 --- /dev/null +++ b/13948-0.txt @@ -0,0 +1,27207 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13948 *** + +Alexandre Dumas +LE VICOMTE DE BRAGELONNE +TOME II + + +(1848 – 1850) + + + + +Table des matières + + + Chapitre LXXII — La grandeur de l’évêque de Vannes 5 + + Chapitre LXXIII — Où Porthos commence à être fâché d’être venu + avec d’Artagnan 20 + + Chapitre LXXIV — Où d’Artagnan court, où Porthos ronfle, où + Aramis conseille 39 + + Chapitre LXXV — Où M. Fouquet agit 49 + + Chapitre LXXVI — Où d’Artagnan finit par mettre enfin la main + sur son brevet de capitaine 63 + + Chapitre LXXVII — Un amoureux et une maîtresse 74 + + Chapitre LXXVIII — Où l’on voit enfin reparaître la véritable + héroïne de cette histoire 85 + + Chapitre LXXIX — Malicorne et Manicamp 98 + + Chapitre LXXX — Manicamp et Malicorne 104 + + Chapitre LXXXI — La cour de l’hôtel Grammont 118 + + Chapitre LXXXII — Le portrait de Madame 131 + + Chapitre LXXXIII — Au Havre 142 + + Chapitre LXXXIV — En mer 151 + + Chapitre LXXXV — Les tentes 161 + + Chapitre LXXXVI — La nuit 175 + + Chapitre LXXXVII — Du Havre à Paris 183 + + Chapitre LXXXVIII — Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de + Madame 196 + + Chapitre LXXXIX — La surprise de mademoiselle de Montalais 210 + + Chapitre XC — Le consentement d’Athos 224 + + Chapitre XCI — Monsieur est jaloux du duc de Buckingham 232 + + Chapitre XCII — For ever ! 246 + + Chapitre XCIII — Où sa Majesté Louis XIV ne trouve Melle de La + Vallière ni assez riche, ni assez jolie pour un + gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne 256 + + Chapitre XCIV — Une foule de coups d’épée dans l’eau 266 + + Chapitre XCV — M. Baisemeaux de Montlezun 292 + + Chapitre XCVI — Le jeu du roi 305 + + Chapitre XCVII — Les petits comptes de M. Baisemeaux de + Montlezun 322 + + Chapitre XCVIII — Le déjeuner de M. de Baisemeaux 341 + + Chapitre XCIX — Le deuxième de la Bertaudière 353 + + Chapitre C — Les deux amies 368 + + Chapitre CI — L’argenterie de Mme de Bellière 380 + + Chapitre CII — La dot 389 + + Chapitre CIII — Le terrain de Dieu 401 + + Chapitre CIV — Triple amour 413 + + Chapitre CV — La jalousie de M. de Lorraine 421 + + Chapitre CVI — Monsieur est jaloux de Guiche 433 + + Chapitre CVII — Le médiateur 446 + + Chapitre CVIII — Les conseilleurs 459 + + Chapitre CIX — Fontainebleau 476 + + Chapitre CX — Le bain 485 + + Chapitre CXI — La chasse aux papillons 490 + + Chapitre CXII — Ce que l’on prend en chassant aux papillons 497 + + Chapitre CXIII — Le ballet des Saisons 512 + + Chapitre CXIV — Les nymphes du parc de Fontainebleau 523 + + Chapitre CXV — Ce qui se disait sous le chêne royal 537 + + Chapitre CXVI — L’inquiétude du roi 551 + + Chapitre CXVII — Le secret du roi 559 + + Chapitre CXVIII — Courses de nuit 574 + + Chapitre CXIX — Où Madame acquiert la preuve que l’on peut, en + écoutant, entendre ce qui se dit 587 + + Chapitre CXX — La correspondance d’Aramis 597 + + Chapitre CXXI — Le commis d’ordre 610 + + Chapitre CXXII — Fontainebleau à deux heures du matin 624 + + Chapitre CXXIII — Le labyrinthe 637 + + Chapitre CXXIV — Comment Malicorne avait été délogé de l’hôtel + du Beau-Paon 650 + + Chapitre CXXV — Ce qui s’était passé en réalité à l’auberge du + Beau-Paon 663 + + Chapitre CXXVI — Un jésuite de la onzième année 680 + + Chapitre CXXVII — Le secret de l’État 688 + + Chapitre CXXVIII — Mission 706 + + Chapitre CXXIX — Heureux comme un prince 718 + + Chapitre CXXX — Histoire d’une naïade et d’une dryade 745 + + Chapitre CXXXI — Fin de l’histoire d’une naïade et d’une dryade 762 + + + + +Chapitre LXXII — La grandeur de l’évêque de Vannes + + +Porthos et d’Artagnan étaient entrés à l’évêché par une porte +particulière, connue des seuls amis de la maison. + +Il va sans dire que Porthos avait servi de guide à d’Artagnan. Le +digne baron se comportait un peu partout comme chez lui. Cependant, +soit reconnaissance tacite de cette sainteté du personnage d’Aramis +et de son caractère, soit habitude de respecter ce qui lui imposait +moralement, digne habitude qui avait toujours fait de Porthos un soldat +modèle et un esprit excellent, par toutes ces raisons, disons-nous, +Porthos conserva, chez Sa Grandeur l’évêque de Vannes, une sorte de +réserve que d’Artagnan remarqua tout d’abord dans l’attitude qu’il prit +avec les valets et les commensaux. + +Cependant cette réserve n’allait pas jusqu’à se priver de questions, +Porthos questionna. + +On apprit alors que Sa Grandeur venait de rentrer dans ses +appartements, et se préparait à paraître, dans l’intimité, moins +majestueuse qu’elle n’avait paru avec ses ouailles. + +En effet, après un petit quart d’heure que passèrent d’Artagnan et +Porthos à se regarder mutuellement le blanc des yeux, à tourner leurs +pouces dans les différentes évolutions qui vont du nord au midi, une +porte de la salle s’ouvrit et l’on vit paraître Sa Grandeur vêtue du +petit costume complet de prélat. + +Aramis portait la tête haute, en homme qui a l’habitude du +commandement, la robe de drap violet retroussée sur le côté, et le +poing sur la hanche. + +En outre, il avait conservé la fine moustache et la royale allongée du +temps de Louis XIII. + +Il exhala en entrant ce parfum délicat qui, chez les hommes élégants, +chez les femmes du grand monde, ne change jamais, et semble s’être +incorporé dans la personne dont il est devenu l’émanation naturelle. +Cette fois seulement le parfum avait retenu quelque chose de la +sublimité religieuse de l’encens. Il n’enivrait plus, il pénétrait; il +n’inspirait plus le désir, il inspirait le respect. + +Aramis, en entrant dans la chambre, n’hésita pas un instant, et sans +prononcer une parole qui, quelle qu’elle fût, eût été froide en +pareille occasion, il vint droit au mousquetaire si bien déguisé sous +le costume de M. Agnan, et le serra dans ses bras avec une tendresse +que le plus défiant n’eût pas soupçonnée de froideur ou d’affectation. + +D’Artagnan, de son côté, l’embrassa d’une égale ardeur. Porthos serra +la main délicate d’Aramis dans ses grosses mains, et d’Artagnan +remarqua que Sa Grandeur lui serrait la main gauche probablement +par habitude, attendu que Porthos devait déjà dix fois lui avoir +meurtri ses doigts ornés de bagues en broyant sa chair dans l’étau +de son poignet. Aramis, averti par la douleur, se défiait donc et ne +présentait que des chairs à froisser et non des doigts à écraser contre +de l’or ou des facettes de diamant. + +Entre deux accolades, Aramis regarda en face d’Artagnan, lui offrit une +chaise et s’assit dans l’ombre, observant que le jour donnait sur le +visage de son interlocuteur. + +Cette manœuvre, familière aux diplomates et aux femmes, ressemble +beaucoup à l’avantage de la garde que cherchent, selon leur habileté +ou leur habitude, à prendre les combattants sur le terrain du duel. +D’Artagnan ne fut pas dupe de la manœuvre; mais il ne parut pas s’en +apercevoir. + +Il se sentait pris; mais, justement parce qu’il était pris, il se +sentait sur la voie de la découverte, et peu lui importait, vieux +condottiere, de se faire battre en apparence, pourvu qu’il tirât de sa +prétendue défaite les avantages de la victoire. + +Ce fut Aramis qui commença la conversation. + +— Ah! cher ami! mon bon d’Artagnan! dit-il, quel excellent hasard! + +— C’est un hasard, mon révérend compagnon, dit d’Artagnan, que +j’appellerai de l’amitié. Je vous cherche, comme toujours je vous ai +cherché, dès que j’ai eu quelque grande entreprise à vous offrir ou +quelques heures de liberté à vous donner. + +— Ah! vraiment, dit Aramis sans explosion, vous me cherchez? + +— Eh! oui, il vous cherche, mon cher Aramis, dit Porthos, et la preuve, +c’est qu’il m’a relancé, moi, à Belle-Île. C’est aimable, n’est-ce pas? + +— Ah! fit Aramis, certainement, à Belle-Île… + +«Bon! dit d’Artagnan, voilà mon butor de Porthos qui, sans y songer, a +tiré du premier coup le canon d’attaque.» + +— À Belle-Île, dit Aramis, dans ce trou, dans ce désert! C’est aimable, +en effet. + +— Et c’est moi qui lui ai appris que vous étiez à Vannes, continua +Porthos du même ton. + +D’Artagnan arma sa bouche d’une finesse presque ironique. + +— Si fait, je le savais, dit-il; mais j’ai voulu voir. + +— Voir quoi? + +— Si notre vieille amitié tenait toujours; si, en nous voyant, notre +cœur, tout racorni qu’il est par l’âge, laissait encore échapper ce bon +cri de joie qui salue la venue d’un ami. + +— Eh bien! vous avez dû être satisfait? demanda Aramis. + +— Couci-couci. + +— Comment cela? + +— Oui, Porthos m’a dit: «Chut!» et vous… + +— Eh bien! et moi? + +— Et vous, vous m’avez donné votre bénédiction. + +— Que voulez-vous! mon ami, dit en souriant Aramis, c’est ce qu’un +pauvre prélat comme moi a de plus précieux. + +— Allons donc, mon cher ami. + +— Sans doute. + +— On dit cependant à Paris que l’évêché de Vannes est un des meilleurs +de France. + +— Ah! vous voulez parler des biens temporels? dit Aramis d’un air +détaché. + +— Mais certainement j’en veux parler. J’y tiens, moi. + +— En ce cas, parlons-en, dit Aramis avec un sourire. + +— Vous avouez être un des plus riches prélats de France? + +— Mon cher, puisque vous me demandez mes comptes, je vous dirai que +l’évêché de Vannes vaut vingt mille livres de rente, ni plus ni moins. +C’est un diocèse qui renferme cent soixante paroisses. + +— C’est fort joli, dit d’Artagnan. + +— C’est superbe, dit Porthos. + +— Mais cependant, reprit d’Artagnan en couvrant Aramis du regard, vous +ne vous êtes pas enterré ici à jamais? + +— Pardonnez-moi. Seulement je n’admets pas le mot enterré. + +— Mais il me semble qu’à cette distance de Paris on est enterré, ou peu +s’en faut. + +— Mon ami, je me fais vieux, dit Aramis; le bruit et le mouvement de la +ville ne me vont plus. + +«À cinquante-sept ans, on doit chercher le calme et la méditation. +Je les ai trouvés ici. Quoi de plus beau et de plus sévère à la fois +que cette vieille Armorique? Je trouve ici, cher d’Artagnan, tout le +contraire de ce que j’aimais autrefois, et c’est ce qu’il faut à la fin +de la vie, qui est le contraire du commencement. Un peu de mon plaisir +d’autrefois vient encore m’y saluer de temps en temps sans me distraire +de mon salut. Je suis encore de ce monde, et cependant, à chaque pas +que je fais, je me rapproche de Dieu. + +— Éloquent, sage, discret, vous êtes un prélat accompli, Aramis, et je +vous félicite. + +— Mais, dit Aramis en souriant, vous n’êtes pas seulement venu, cher +ami, pour me faire des compliments… Parlez, qui vous amène? Serais-je +assez heureux pour que, d’une façon quelconque, vous eussiez besoin de +moi? + +— Dieu merci, non, mon cher ami, dit d’Artagnan, ce n’est rien de cela. +Je suis riche et libre. + +— Riche? + +— Oui, riche pour moi; pas pour vous ni pour Porthos, bien entendu. +J’ai une quinzaine de mille livres de rente. + +Aramis le regarda soupçonneux. Il ne pouvait croire, surtout en voyant +son ancien ami avec cet humble aspect, qu’il eût fait une si belle +fortune. + +Alors d’Artagnan, voyant que l’heure des explications était venue, +raconta son histoire d’Angleterre. + +Pendant le récit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir +les doigts effilés du prélat. Quant à Porthos, ce n’était pas +de l’admiration qu’il manifestait pour d’Artagnan, c’était de +l’enthousiasme, c’était du délire. Lorsque d’Artagnan eut achevé son +récit: + +— Eh bien? fit Aramis. + +— Eh bien! dit d’Artagnan, vous voyez que j’ai en Angleterre des amis +et des propriétés, en France un trésor. Si le cœur vous en dit, je vous +les offre. Voilà pourquoi je suis venu. + +Si assuré que fût son regard, il ne put soutenir en ce moment le regard +d’Aramis. Il laissa donc dévier son œil sur Porthos, comme fait l’épée +qui cède à une pression toute-puissante et cherche un autre chemin. + +— En tout cas, dit l’évêque, vous avez pris un singulier costume de +voyage, cher ami. + +— Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager ni en +cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis avare. + +— Et vous dites donc que vous êtes venu à Belle-Île? fit Aramis sans +transition. + +— Oui, répliqua d’Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous. + +— Moi! s’écria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n’ai point +une seule fois passé la mer. + +— Oh! fit d’Artagnan, je ne vous savais pas si casanier. + +— Ah! cher ami, c’est qu’il faut vous dire que je ne suis plus l’homme +d’autrefois. Le cheval m’incommode, la mer me fatigue; je suis un +pauvre prêtre souffreteux, se plaignant toujours, grognant toujours, +et enclin aux austérités, qui me paraissent des accommodements avec +la vieillesse, des pourparlers avec la mort. Je réside, mon cher +d’Artagnan, je réside. + +— Eh bien! tant mieux, mon ami, car nous allons probablement devenir +voisins. + +— Bah! dit Aramis, non sans une certaine surprise qu’il ne chercha même +pas à dissimuler, vous, mon voisin? + +— Eh! mon Dieu, oui. + +— Comment cela? + +— Je vais acheter des salines fort avantageuses qui sont situées entre +Piriac et Le Croisic. Figurez-vous, mon cher, une exploitation de +douze pour cent de revenu clair; jamais de non-valeur, jamais de faux +frais; l’océan, fidèle et régulier, apporte toutes les six heures son +contingent à ma caisse. Je suis le premier Parisien qui ait imaginé une +pareille spéculation. N’éventez pas la mine, je vous en prie, et avant +peu nous communiquerons, J’aurai trois lieues de pays pour trente mille +livres. + +Aramis lança un regard à Porthos comme pour lui demander si tout cela +était bien vrai, si quelque piège ne se cachait point sous ces dehors +d’indifférence. Mais bientôt, comme honteux d’avoir consulté ce pauvre +auxiliaire, il rassembla toutes ses forces pour un nouvel assaut ou +pour une nouvelle défense. + +— On m’avait assuré, dit-il, que vous aviez eu quelque démêlé avec la +cour, mais que vous en étiez sorti comme vous savez sortir de tout, mon +cher d’Artagnan, avec les honneurs de la guerre. + +— Moi? s’écria le mousquetaire avec un grand éclat de rire insuffisant +à cacher son embarras; car, à ces mots d’Aramis, il pouvait le croire +instruit de ses dernières relations avec le roi; moi? Ah! racontez-moi +donc cela, mon cher Aramis. + +— Oui, l’on m’avait raconté, à moi, pauvre évêque perdu au milieu des +landes, on m’avait dit que le roi vous avait pris pour confident de ses +amours. + +— Avec qui? + +— Avec Mlle de Mancini. + +D’Artagnan respira. + +— Ah! je ne dis pas non, répliqua-t-il. + +— Il paraît que le roi vous a emmené un matin au-delà du pont de Blois +pour causer avec sa belle. + +— C’est vrai, dit d’Artagnan. Ah! vous savez cela? Mais alors, vous +devez savoir que, le jour même, j’ai donné ma démission. + +— Sincère? + +— Ah! mon ami, on ne peut plus sincère. + +— C’est alors que vous allâtes chez le comte de La Fère? + +— Oui. + +— Chez moi? + +— Oui. + +— Et chez Porthos? + +— Oui. + +— Était-ce pour nous faire une simple visite? + +— Non; je ne vous savais point attachés, et je voulais vous emmener en +Angleterre. + +— Oui, je comprends, et alors vous avez exécuté seul, homme +merveilleux, ce que vous vouliez nous proposer d’exécuter à nous +quatre. Je me suis douté que vous étiez pour quelque chose dans cette +belle restauration, quand j’appris qu’on vous avait vu aux réceptions +du roi Charles, lequel vous parlait comme un ami, ou plutôt comme un +obligé. + +— Mais comment diable avez-vous su tout cela? demanda d’Artagnan, qui +craignait que les investigations d’Aramis ne s’étendissent plus loin +qu’il ne le voulait. + +— Cher d’Artagnan, dit le prélat, mon amitié ressemble un peu à la +sollicitude de ce veilleur de nuit que nous avons dans la petite tour +du môle, à l’extrémité du quai. Ce brave homme allume tous les soirs +une lanterne pour éclairer les barques qui viennent de la mer. Il est +caché dans sa guérite, et les pêcheurs ne le voient pas; mais lui les +suit avec intérêt; il les devine, il les appelle, il les attire dans la +voie du port. Je ressemble à ce veilleur; de temps en temps quelques +avis m’arrivent et me rappellent au souvenir de tout ce que j’aimais. +Alors je suis les amis d’autrefois sur la mer orageuse du monde, moi, +pauvre guetteur auquel Dieu a bien voulu donner l’abri d’une guérite. + +— Et, dit d’Artagnan, après l’Angleterre, qu’ai-je fait? + +— Ah! voilà! fit Aramis, vous voulez forcer ma vue. Je ne sais plus +rien depuis votre retour, d’Artagnan; mes yeux se sont troublés. J’ai +regretté que vous ne pensiez point à moi. J’ai pleuré votre oubli. +J’avais tort. Je vous revois, et c’est une fête, une grande fête, je +vous le jure… Comment se porte Athos? + +— Très bien, merci. + +— Et notre jeune pupille? + +— Raoul? + +— Oui. + +— Il paraît avoir hérité de l’adresse de son père Athos et de la force +de son tuteur Porthos. + +— Et à quelle occasion avez-vous pu juger de cela? + +— Eh! mon Dieu! la veille même de mon départ. + +— Vraiment? + +— Oui, il y avait exécution en Grève, et, à la suite de cette +exécution, émeute. Nous nous sommes trouvés dans l’émeute, et, à la +suite de l’émeute, il a fallu jouer de l’épée; il s’en est tiré à +merveille. + +— Bah! et qu’a-t-il fait? dit Porthos. + +— D’abord il a jeté un homme par la fenêtre, comme il eût fait d’un +ballot de coton. + +— Oh! très bien! s’écria Porthos. + +— Puis il a dégainé, pointé, estocadé, comme nous faisions dans notre +beau temps, nous autres. + +— Et à quel propos cette émeute? demanda Porthos. + +D’Artagnan remarqua sur la figure d’Aramis une complète indifférence à +cette question de Porthos. + +— Mais, dit-il en regardant Aramis, à propos de deux traitants à qui le +roi faisait rendre gorge, deux amis de M. Fouquet que l’on pendait. + +À peine un léger froncement de sourcils du prélat indiqua-t-il qu’il +avait entendu. + +— Oh! oh! fit Porthos, et comment les nommait-on, ces amis de M. +Fouquet? + +— MM. d’Emerys et Lyodot, dit d’Artagnan. Connaissez-vous ces noms-là, +Aramis? + +— Non, fit dédaigneusement le prélat; cela m’a l’air de noms de +financiers. + +— Justement. + +— Oh! M. Fouquet a laissé pendre ses amis? s’écria Porthos. + +— Et pourquoi pas? dit Aramis. + +— C’est qu’il me semble… + +— Si on a pendu ces malheureux, c’était par ordre du roi. Or, M. +Fouquet, pour être surintendant des finances, n’a pas, je pense, droit +de vie et de mort. + +— C’est égal, grommela Porthos, à la place de M. Fouquet… + +Aramis comprit que Porthos allait dire quelque sottise. Il brisa la +conversation. + +— Voyons, dit-il, mon cher d’Artagnan, c’est assez parler des autres; +parlons un peu de vous. + +— Mais, de moi, vous en savez tout ce que je puis vous en dire. Parlons +de vous, au contraire, cher Aramis. + +— Je vous l’ai dit, mon ami, il n’y a plus d’Aramis en moi. + +— Plus même de l’abbé d’Herblay? + +— Plus même. Vous voyez un homme que Dieu a pris par la main et qu’il a +conduit à une position qu’il ne devait ni n’osait espérer. + +— Dieu? interrogea d’Artagnan. + +— Oui. + +— Tiens! c’est étrange; on m’avait dit, à moi, que c’était M. Fouquet. + +— Qui vous a dit cela? fit Aramis sans que toute la puissance de sa +volonté pût empêcher une légère rougeur de colorer ses joues. + +— Ma foi! c’est Bazin. + +— Le sot! + +— Je ne dis pas qu’il soit homme de génie, c’est vrai; mais il me l’a +dit, et après lui, je vous le répète. + +— Je n’ai jamais vu M. Fouquet, répondit Aramis avec un regard aussi +calme et aussi pur que celui d’une jeune vierge qui n’a jamais menti. + +— Mais, répliqua d’Artagnan, quand vous l’eussiez vu et même connu, +il n’y aurait point de mal à cela; c’est un fort brave homme que M. +Fouquet. + +— Ah! + +— Un grand politique. + +Aramis fit un geste d’indifférence. + +— Un tout-puissant ministre. + +— Je ne relève que du roi et du pape, dit Aramis. + +— Dame! écoutez donc, dit d’Artagnan du ton le plus naïf, je vous dis +cela, moi, parce que tout le monde ici jure par M. Fouquet. La plaine +est à M. Fouquet, les salines que j’ai achetées sont à M. Fouquet, +l’île dans laquelle Porthos s’est fait topographe est à M. Fouquet, la +garnison est à M. Fouquet, les galères sont à M. Fouquet. J’avoue donc +que rien ne m’eût surpris dans votre inféodation, ou plutôt dans celle +de votre diocèse, m. Fouquet. C’est un autre maître que le roi, voilà +tout, mais aussi puissant qu’un roi. + +— Dieu merci! je ne suis inféodé à personne; je n’appartiens à personne +et suis tout à moi, répondit Aramis, qui, pendant cette conversation, +suivait de l’œil chaque geste de d’Artagnan, chaque clin d’œil de +Porthos. + +Mais d’Artagnan était impassible et Porthos immobile; les coups portés +habilement étaient parés par un habile adversaire; aucun ne toucha. + +Néanmoins chacun sentait la fatigue d’une pareille lutte, et l’annonce +du souper fut bien reçue par tout le monde. Le souper changea le cours +de la conversation. D’ailleurs, ils avaient compris que, sur leurs +gardes comme ils étaient chacun de son côté, ni l’un ni l’autre n’en +saurait davantage. + +Porthos n’avait rien compris du tout. Il s’était tenu immobile parce +qu’Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper ne fut donc +pour lui que le souper. Mais c’était bien assez pour Porthos. Le souper +se passa donc à merveille. + +D’Artagnan fut d’une gaieté éblouissante. Aramis se surpassa par sa +douce affabilité. Porthos mangea comme feu Pélops. On causa guerre +et finance, arts et amours. Aramis faisait l’étonné à chaque mot de +politique que risquait d’Artagnan. Celle longue série de surprises +augmenta la défiance de d’Artagnan, comme l’éternelle indifférence de +d’Artagnan provoquait la défiance d’Aramis. + +Enfin d’Artagnan laissa à dessein tomber le nom de Colbert. Il avait +réservé ce coup pour le dernier. + +— Qu’est-ce que Colbert? demanda l’évêque. + +«oh! pour le coup, se dit d’Artagnan, c’est trop fort. Veillons, +mordioux! veillons.» + +Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu’Aramis pouvait +désirer. + +Le souper ou plutôt la conversation se prolongea jusqu’à une heure du +matin entre d’Artagnan et Aramis. + +À dix heures précises, Porthos s’était endormi sur sa chaise et +ronflait comme un orgue. + +À minuit, on le réveilla et on l’envoya coucher. + +— Hum! dit-il; il me semble que je me suis assoupi; c’était pourtant +fort intéressant ce que vous disiez. + +À une heure, Aramis conduisit d’Artagnan dans la chambre qui lui était +destinée et qui était la meilleure du palais épiscopal. Deux serviteurs +furent mis à ses ordres. + +— Demain, à huit heures, dit-il en prenant congé de d’Artagnan, nous +ferons, si vous le voulez, une promenade à cheval avec Porthos. + +— À huit heures! fit d’Artagnan, si tard? + +— Vous savez que j’ai besoin de sept heures de sommeil, dit Aramis. + +— C’est juste. + +— Bonsoir, cher ami! + +Et il embrassa le mousquetaire avec cordialité. D’Artagnan le laissa +partir. + +— Bon! dit-il quand sa porte fut fermée derrière Aramis, à cinq heures +je serai sur pied. + +Puis, cette disposition arrêtée, il se coucha et mit, comme on dit, les +morceaux doubles. + + + + +Chapitre LXXIII — Où Porthos commence à être fâché d’être venu avec +d’Artagnan + + +À peine d’Artagnan avait-il éteint sa bougie, qu’Aramis, qui guettait +à travers ses rideaux le dernier soupir de la lumière chez son ami, +traversa le corridor sur la pointe du pied et passa chez Porthos. Le +géant, couché depuis une heure et demie à peu près, se prélassait sur +l’édredon. Il était dans ce calme heureux du premier sommeil qui, chez +Porthos, résistait au bruit des cloches et du canon. Sa tête nageait +dans ce doux balancement qui rappelle le mouvement moelleux d’un +navire. Une minute de plus, Porthos allait rêver. + +La porte de sa chambre s’ouvrit doucement sous la pression délicate de +la main d’Aramis. + +L’évêque s’approcha du dormeur. Un épais tapis assourdissait le bruit +de ses pas; d’ailleurs, Porthos ronflait de façon à éteindre tout autre +bruit. + +Il lui posa une main sur l’épaule. + +— Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos. + +La voix d’Aramis était douce et affectueuse, mais elle renfermait plus +qu’un avis, elle renfermait un ordre. Sa main était légère, mais elle +indiquait un danger. + +Porthos entendit la voix et sentit la main d’Aramis au fond de son +sommeil. + +Il tressaillit. + +— Qui va là? dit-il avec sa voix de géant. + +— Chut! c’est moi, dit Aramis. + +— Vous, cher ami! et pourquoi diable m’éveillez-vous? + +— Pour vous dire qu’il faut partir. + +— Partir? + +— Oui. + +— Pour où? + +— Pour Paris. + +Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis ses +gros yeux effarés. + +— Pour Paris? + +— Oui. + +— Cent lieues! fit-il. + +— Cent quatre, répliqua l’évêque. + +— Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil à ces enfants +qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux de sommeil. + +— Trente heures de cheval, ajouta résolument Aramis. Vous savez qu’il y +a de bons relais. + +Porthos bougea une jambe en laissant échapper un gémissement. + +— Allons! allons! cher ami, insista le prélat avec une sorte +d’impatience. + +Porthos tira l’autre jambe du lit. + +— Et c’est absolument nécessaire que je parte? dit-il. + +— De toute nécessité. + +Porthos se dressa sur ses jambes et commença d’ébranler le plancher et +les murs de son pas de statue. + +— Chut! pour l’amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous allez +réveiller quelqu’un. + +— Ah! c’est vrai, répondit Porthos d’une voix de tonnerre; j’oubliais; +mais, soyez tranquille, je m’observerai. Et, en disant ces mots, il +fit tomber une ceinture chargée de son épée, de ses pistolets et d’une +bourse dont les écus s’échappèrent avec un bruit vibrant et prolongé. + +Ce bruit fit bouillir le sang d’Aramis, tandis qu’il provoquait chez +Porthos un formidable éclat de rire. + +— Que c’est bizarre! dit-il de sa même voix. + +— Plus bas, Porthos, plus bas, donc! + +— C’est vrai. + +Et il baissa en effet la voix d’un demi-ton. + +— Je disais donc, continua Porthos, que c’est bizarre qu’on ne soit +jamais aussi lent que lorsqu’on veut se presser, aussi bruyant que +lorsqu’on désire être muet. + +— Oui, c’est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos, +hâtons-nous et taisons-nous. + +— Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son +haut-de-chausses. + +— Très bien. + +— Il paraît que c’est pressé? + +— C’est plus que pressé, c’est grave, Porthos. + +— Oh! oh! + +— D’Artagnan vous a questionné, n’est-ce pas? + +— Moi? + +— Oui, à Belle-Île? + +— Pas le moins du monde. + +— Vous en êtes bien sûr, Porthos? + +— Parbleu! + +— C’est impossible. Souvenez-vous bien. + +— Il m’a demandé ce que je faisais, je lui ai dit: «De la topographie. +» J’aurais voulu dire un autre mot dont vous vous étiez servi un jour. + +— De la castramétation? + +— C’est cela; mais je n’ai jamais pu me le rappeler. + +— Tant mieux! Que vous a-t-il demandé encore? + +— Ce que c’était que M. Gétard. + +— Et encore? + +— Ce que c’était que M. Jupenet. + +— Il n’a pas vu notre plan de fortifications, par hasard? + +— Si fait. + +— Ah! diable! + +— Mais soyez tranquille, j’avais effacé votre écriture avec de la +gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner +quelque avis dans ce travail. + +— Il a de bien bons yeux, notre ami. + +— Que craignez-vous? + +— Je crains que tout ne soit découvert, Porthos; il s’agit donc de +prévenir un grand malheur. J’ai donné l’ordre à mes gens de fermer +toutes les portes. On ne laissera point sortir d’Artagnan avant le +jour. Votre cheval est tout sellé; vous gagnez le premier relais; à +cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues. Venez. + +On vit alors Aramis vêtir Porthos pièce par pièce avec autant de +célérité qu’eût pu le faire le plus habile valet de chambre. Porthos, +moitié confus, moitié étourdi, se laissait faire et se confondait en +excuses. + +Lorsqu’il fut prêt, Aramis le prit par la main et l’emmena, en lui +faisant poser le pied avec précaution sur chaque marche de l’escalier, +l’empêchant de se heurter aux embrasures des portes, le tournant et le +retournant comme si lui, Aramis, eût été le géant et Porthos le nain. +Cette âme incendiait et soulevait cette matière. Un cheval, en effet, +attendait tout sellé dans la cour. Porthos se mit en selle. + +Alors Aramis prit lui-même le cheval par la bride et le guida sur du +fumier répandu dans la cour, dans l’intention évidente d’éteindre le +bruit. Il lui pinçait en même temps les naseaux pour qu’il ne hennît +pas… + +— Puis, une fois arrivé à la porte extérieure, attirant à lui Porthos, +qui allait partir sans même lui demander pourquoi: + +— Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans débrider jusqu’à Paris, +dit-il à son oreille; mangez à cheval, buvez à cheval, dormez à cheval, +mais ne perdez pas une minute. + +— C’est dit; on ne s’arrêtera pas. + +— Cette lettre à M. Fouquet, coûte que coûte; il faut qu’il l’ait +demain avant midi. + +— Il l’aura. + +— Et pensez à une chose, cher ami. + +— À laquelle? + +— C’est que vous courez après votre brevet de duc et pair. + +— Oh! oh! fit Porthos les yeux étincelants, j’irai en vingt-quatre +heures en ce cas. + +— Tâchez. + +— Alors lâchez la bride, et en avant, Goliath! + +Aramis lâcha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du +cheval. + +Porthos rendit la main, piqua des deux, et l’animal furieux partit au +galop sur la terre. + +Tant qu’il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des yeux; +puis, lorsqu’il l’eut perdu de vue, il rentra dans la cour. Rien +n’avait bougé chez d’Artagnan. + +Le valet mis en faction auprès de sa porte n’avait vu aucune lumière, +n’avait entendu aucun bruit. + +Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher, et lui +même se mit au lit. + +D’Artagnan ne se doutait réellement de rien; aussi crut-il avoir tout +gagné, lorsque le matin il s’éveilla vers quatre heures et demie. Il +courut tout en chemise regarder par la fenêtre: la fenêtre donnait sur +la cour. Le jour se levait. + +La cour était déserte, les poules elles-mêmes n’avaient pas encore +quitté leurs perchoirs. + +Pas un valet n’apparaissait. + +Toutes les portes étaient fermées. + +«Bon! calme parfait, se dit d’Artagnan. N’importe, me voici réveillé le +premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera autant de fait.» + +Et d’Artagnan s’habilla. + +Mais cette fois il s’étudia à ne point donner au costume de M. Agnan +cette rigidité bourgeoise et presque ecclésiastique qu’il affectait +auparavant; il sut même, en se serrant davantage, en se boutonnant +d’une certaine façon, en posant son feutre plus obliquement, rendre +à sa personne un peu de cette tournure militaire dont l’absence +avait effarouché Aramis. Cela fait, il en usa ou plutôt feignit d’en +user sans façon avec son hôte, et entra tout à l’improviste dans son +appartement. Aramis dormait ou feignait de dormir. + +Un grand livre était ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie brûlait +encore au-dessus de son plateau d’argent. + +C’était plus qu’il n’en fallait pour prouver à d’Artagnan l’innocence +de la nuit du prélat et les bonnes intentions de son réveil. + +Le mousquetaire fit précisément à l’évêque ce que l’évêque avait fait à +Porthos. + +Il lui frappa sur l’épaule. + +Évidemment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s’éveiller +soudain, lui qui avait le sommeil si léger, il se fit réitérer +l’avertissement. + +— Ah! ah! c’est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne +surprise! Ma foi, le sommeil m’avait fait oublier que j’eusse le +bonheur de vous posséder. Quelle heure est-il? + +— Je ne sais, dit d’Artagnan un peu embarrassé. De bonne heure, je +crois. Mais, vous le savez, cette diable d’habitude militaire de +m’éveiller avec le jour me tient encore. + +— Est-ce que vous voulez déjà que nous sortions, par hasard? demanda +Aramis. Il est bien matin, ce me semble. + +— Ce sera comme vous voudrez. + +— Je croyais que nous étions convenus de ne monter à cheval qu’à huit +heures. + +— C’est possible; mais, moi, j’avais si grande envie de vous voir, que +je me suis dit: «Le plus tôt sera le meilleur.» + +— Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde, j’avais +compté là-dessus, et ce qu’il m’en manquera, il faudra que je le +rattrape. + +— Mais il me semble qu’autrefois vous étiez moins dormeur que cela, +cher ami; vous aviez le sang alerte et l’on ne vous trouvait jamais au +lit. + +— Et c’est justement à cause de ce que vous me dites là que j’aime fort +à y demeurer maintenant. + +— Aussi, avouez que ce n’était pas pour dormir que vous m’avez demandé +jusqu’à huit heures. + +— J’ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous dis la +vérité. + +— Dites toujours. + +— Eh bien! de six à huit heures, j’ai l’habitude de faire mes dévotions. + +— Vos dévotions? + +— Oui. + +— Je ne croyais pas qu’un évêque eût des exercices si sévères. + +— Un évêque, cher ami, a plus à donner aux apparences qu’un simple +clerc. + +— Mordioux! Aramis, voici un mot qui me réconcilie avec Votre Grandeur. +Aux apparences! c’est un mot de mousquetaire, celui-là, à la bonne +heure! Vivent les apparences, Aramis! + +— Au lieu de m’en féliciter, pardonnez-le-moi, d’Artagnan. C’est un mot +bien mondain que j’ai laissé échapper là. + +— Faut-il donc que je vous quitte? + +— J’ai besoin de recueillement, cher ami. + +— Bon. Je vous laisse; mais à cause de ce païen qu’on appelle +d’Artagnan, abrégez-les, je vous prie; j’ai soif de votre parole. + +— Eh bien! d’Artagnan, je vous promets que dans une heure et demie… + +— Une heure et demie de dévotions? Ah! mon ami, passez-moi cela au plus +juste. Faites-moi le meilleur marché possible. + +Aramis se mit à rire. + +— Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voilà que +vous êtes venu dans mon diocèse pour me brouiller avec la grâce. + +— Bah! + +— Et vous savez bien que je n’ai jamais résisté à vos entraînements; +vous me coûterez mon salut, d’Artagnan. + +D’Artagnan se pinça les lèvres. + +— Allons, dit-il, je prends le péché sur mon compte, débridez-moi un +simple signe de croix de chrétien, débridez-moi un Pater et partons. + +— Chut! dit Aramis, nous ne sommes déjà plus seuls, et j’entends des +étrangers qui montent. + +— Eh bien! congédiez-les. + +— Impossible; je leur avais donné rendez-vous hier: c’est le principal +du collège des jésuites et le supérieur des dominicains. + +— Votre état-major, soit. + +— Qu’allez-vous faire? + +— Je vais aller réveiller Porthos et attendre dans sa compagnie que +vous ayez fini vos conférences. + +Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne précipita ni son geste +ni sa parole. + +— Allez, dit-il. + +D’Artagnan s’avança vers la porte. + +— À propos, vous savez où loge Porthos? + +— Non; mais je vais m’en informer. + +— Prenez le corridor, et ouvrez la deuxième porte à gauche. + +— Merci! au revoir. + +Et d’Artagnan s’éloigna dans la direction indiquée par Aramis. + +Dix minutes ne s’étaient point écoulées qu’il revint. Il trouva Aramis +assis entre le principal du collège des jésuites et le supérieur des +dominicains et le principal du collège des jésuites, exactement dans +la même situation où il l’avait retrouvé autrefois dans l’auberge de +Crèvecœur. + +Cette compagnie n’effraya pas le mousquetaire. + +— Qu’est-ce? dit tranquillement Aramis. Vous avez quelque chose à me +dire, ce me semble, cher ami? + +— C’est, répondit d’Artagnan en regardant Aramis, c’est que Porthos +n’est pas chez lui. + +— Tiens! fit Aramis avec calme; vous êtes sûr? + +— Pardieu! je viens de sa chambre. + +— Où peut-il être alors? + +— Je vous le demande. + +— Et vous ne vous en êtes pas informé? + +— Si fait. + +— Et que vous a-t-on répondu? + +— Que Porthos sortant souvent le matin sans rien dire à personne, était +probablement sorti. + +— Qu’avez-vous fait alors? + +— J’ai été à l’écurie, répondit indifféremment d’Artagnan. + +— Pour quoi faire? + +— Pour voir si Porthos est sorti à cheval. + +— Et?… interrogea l’évêque. + +— Eh bien! il manque un cheval au râtelier, le numéro 5, Goliath. + +Tout ce dialogue, on le comprend, n’était pas exempt d’une certaine +affectation de la part du mousquetaire et d’une parfaite complaisance +de la part d’Aramis. + +— Oh! je vois ce que c’est, dit Aramis après avoir rêvé un moment: +Porthos est sorti pour nous faire une surprise. + +— Une surprise? + +— Oui. Le canal qui va de Vannes à la mer est très giboyeux en +sarcelles et en bécassines; c’est la chasse favorite de Porthos; il +nous en rapportera une douzaine pour notre déjeuner. + +— Vous croyez? fit d’Artagnan. + +— J’en suis sûr. Où voulez-vous qu’il soit allé? Je parie qu’il a +emporté un fusil. + +— C’est possible, dit d’Artagnan. + +— Faites une chose, cher ami, montez à cheval et le rejoignez. + +— Vous avez raison, dit d’Artagnan, j’y vais. + +— Voulez-vous qu’on vous accompagne? + +— Non, merci, Porthos est reconnaissable. Je me renseignerai. + +— Prenez-vous une arquebuse? + +— Merci. + +— Faites-vous seller le cheval que vous voudrez. + +— Celui que je montais hier en venant de Belle-Île. + +— Soit; usez de la maison comme de la vôtre. + +Aramis sonna et donna l’ordre de seller le cheval que choisirait M. +d’Artagnan. + +D’Artagnan suivit le serviteur chargé de l’exécution de cet ordre. + +Arrivé à la porte, le serviteur se rangea pour laisser passer +d’Artagnan. Dans ce moment son œil rencontra l’œil de son maître. Un +froncement de sourcils fit comprendre à l’intelligent espion que l’on +donnait à d’Artagnan ce qu’il avait à faire. + +D’Artagnan monta à cheval; Aramis entendit le bruit des fers qui +battaient le pavé. + +Un instant après, le serviteur rentra. + +— Eh bien? demanda l’évêque. + +— Monseigneur, il suit le canal et se dirige vers la mer, dit le +serviteur. + +— Bien! dit Aramis. + +En effet, d’Artagnan, chassant tout soupçon, courait vers l’océan, +espérant toujours voir dans les landes ou sur la grève la colossale +silhouette de son ami Porthos. + +D’Artagnan s’obstinait à reconnaître des pas de cheval dans chaque +flaque d’eau. Quelquefois il se figurait entendre la détonation d’une +arme à feu. Cette illusion dura trois heures. Pendant deux heures, +d’Artagnan chercha Porthos. + +Pendant la troisième, il revint à la maison. + +— Nous nous serons croisés, dit-il, et je vais trouver les deux +convives attendant mon retour. + +D’Artagnan se trompait. Il ne retrouva pas plus Porthos à l’évêché +qu’il ne l’avait trouvé sur le bord du canal. + +Aramis l’attendait au haut de l’escalier avec une mine désespérée. + +— Ne vous a-t-on pas rejoint, mon cher d’Artagnan? cria-t-il du plus +loin qu’il aperçut le mousquetaire. + +— Non. Auriez-vous fait courir après moi? + +— Désolé, mon cher ami, désolé de vous avoir fait courir inutilement; +mais, vers sept heures, l’aumônier de Saint-Paterne est venu; il avait +rencontré du Vallon qui s’en allait et qui, n’ayant voulu réveiller +personne à l’évêché, l’avait chargé de me dire que, craignant que +M. Gétard ne lui fît quelque mauvais tour en son absence, il allait +profiter de la marée du matin pour faire un tour à Belle-Île. + +— Mais, dites-moi, Goliath n’a pas traversé les quatre lieues de mer, +ce me semble? + +— Il y en a bien six, dit Aramis. + +— Encore moins, alors. + +— Aussi, cher ami, dit le prélat avec un doux sourire, Goliath est à +l’écurie, fort satisfait même, j’en réponds, de n’avoir plus Porthos +sur le dos. + +En effet, le cheval avait été ramené du relais par les soins du prélat, +à qui aucun détail n’échappait. + +D’Artagnan parut on ne peut plus satisfait de l’explication. + +Il commençait un rôle de dissimulation qui convenait parfaitement aux +soupçons qui s’accentuaient de plus en plus dans son esprit. Il déjeuna +entre le jésuite et Aramis, ayant le dominicain en face de lui et +souriant particulièrement au dominicain, dont la bonne grosse figure +lui revenait assez. + +Le repas fut long et somptueux; d’excellent vin d’Espagne, de belles +huîtres du Morbihan, les poissons exquis de l’embouchure de la Loire, +les énormes chevrettes de Paimbœuf et le gibier délicat des bruyères en +firent les frais. + +D’Artagnan mangea beaucoup et but peu. Aramis ne but pas du tout, ou du +moins ne but que de l’eau. Puis après le déjeuner: + +— Vous m’avez offert une arquebuse? dit d’Artagnan. + +— Oui. + +— Prêtez-la-moi. + +— Vous voulez chasser? + +— En attendant Porthos, c’est ce que j’ai de mieux à faire, je crois. + +— Prenez celle que vous voudrez au trophée. + +— Venez-vous avec moi? + +— Hélas! cher ami, ce serait avec grand plaisir, mais la chasse est +défendue aux évêques. + +— Ah! dit d’Artagnan, je ne savais pas. + +— D’ailleurs, continua Aramis, j’ai affaire jusqu’à midi. + +— J’irai donc seul? dit d’Artagnan. + +— Hélas! oui! mais revenez dîner surtout. + +— Pardieu! on mange trop bien chez vous pour que je n’y revienne pas. + +Et là-dessus d’Artagnan quitta son hôte, salua les convives, prit son +arquebuse, mais, au lieu de chasser, courut tout droit au petit port de +Vannes. + +Il regarda en vain si on le suivait; il ne vit rien ni personne. + +Il fréta un petit bâtiment de pêche pour vingt-cinq livres et partit +à onze heures et demie, convaincu qu’on ne l’avait pas suivi. On ne +l’avait pas suivi, c’était vrai. Seulement, un frère jésuite, placé au +haut du clocher de son église, n’avait pas, depuis le matin, à l’aide +d’une excellente lunette, perdu un seul de ses pas. À onze heures trois +quarts, Aramis était averti que d’Artagnan voguait vers Belle-Île. + +Le voyage de d’Artagnan fut rapide: un bon vent nord-nord-est le +poussait vers Belle-Île. + +Au fur et à mesure qu’il approchait, ses yeux interrogeaient la +côte. Il cherchait à voir, soit sur le rivage, soit au-dessus des +fortifications, l’éclatant habit de Porthos et sa vaste stature se +détachant sur un ciel légèrement nuageux. + +D’Artagnan cherchait inutilement; il débarqua sans avoir rien vu, et +apprit du premier soldat interrogé par lui que M. du Vallon n’était +point encore revenu de Vannes. + +Alors, sans perdre un instant, d’Artagnan ordonna à sa petite barque de +mettre le cap sur Sarzeau. + +On sait que le vent tourne avec les différentes heures de la journée; +le vent était passé du nord-nord-est au sud-est; le vent était donc +presque aussi bon pour le retour à Sarzeau qu’il l’avait été pour +le voyage de Belle-Île. En trois heures, d’Artagnan eut touché le +continent; deux autres heures lui suffirent pour gagner Vannes. + +Malgré la rapidité de la course, ce que d’Artagnan dévora d’impatience +et de dépit pendant cette traversée, le pont seul du bateau sur lequel +il trépigna pendant trois heures pourrait le raconter à l’histoire. +D’Artagnan ne fit qu’un bond du quai où il était débarqué au palais +épiscopal. + +Il comptait terrifier Aramis par la promptitude de son retour, et +il voulait lui reprocher sa duplicité, avec réserve toutefois, mais +avec assez d’esprit néanmoins pour lui en faire sentir toutes les +conséquences et lui arracher une partie de son secret. + +Il espérait enfin, grâce à cette verve d’expression qui est aux +mystères ce que la charge à la baïonnette est aux redoutes, enlever le +mystérieux Aramis jusqu’à une manifestation quelconque. + +Mais il trouva dans le vestibule du palais le valet de chambre qui lui +fermait le passage tout en lui souriant d’un air béat. + +— Monseigneur? cria d’Artagnan en essayant de l’écarter de la main. + +Un instant ébranlé, le valet reprit son aplomb. + +— Monseigneur? fit-il. + +— Eh! oui, sans doute; ne me reconnais-tu pas, imbécile? + +— Si fait; vous êtes le chevalier d’Artagnan. + +— Alors, laisse-moi passer. + +— Inutile. + +— Pourquoi inutile? + +— Parce que Sa Grandeur n’est point chez elle. + +— Comment, Sa Grandeur n’est point chez elle! Mais où est-elle donc? + +— Partie. + +— Partie? + +— Oui. + +— Pour où? + +— Je n’en sais rien; mais peut-être le dit-elle à Monsieur le chevalier. + +— Comment? où cela? de quelle façon? + +— Dans cette lettre qu’elle m’a remise pour Monsieur le chevalier. + +Et le valet de chambre tira une lettre de sa poche. + +— Eh! donne donc, maroufle! fit d’Artagnan en la lui arrachant des +mains. Oh! oui, continua d’Artagnan à la première ligne; oui, je +comprends. + +Et il lut à demi-voix: + +«Cher ami, Une affaire des plus urgentes m’appelle dans une des +paroisses de mon diocèse. + +J’espérais vous voir avant de partir; mais je perds cet espoir en +songeant que vous allez sans doute rester deux ou trois jours à +Belle-Île avec notre cher Porthos. + +Amusez-vous bien, mais n’essayez pas de lui tenir tête à table; c’est +un conseil que je n’eusse pas donné, même à Athos, dans son plus beau +et son meilleur temps. + +Adieu, cher ami; croyez bien que j’en suis aux regrets de n’avoir pas +mieux et plus longtemps profité de votre excellente compagnie.» + +— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je suis joué. Ah! pécore, brute, triple +sot que je suis! mais rira bien qui rira le dernier oh! dupé, dupé +comme un singe à qui on donne une noix vide! + +Et, bourrant un coup de poing sur le museau toujours riant du valet de +chambre, il s’élança hors du palais épiscopal. + +Furet, si bon trotteur qu’il fût, n’était plus à la hauteur des +circonstances. D’Artagnan gagna donc la poste, et il y choisit un +cheval auquel il fit voir, avec de bons éperons et une main légère que +les cerfs ne sont point les plus agiles coureurs de la création. + + + + +Chapitre LXXIV — Où d’Artagnan court, où Porthos ronfle, où Aramis +conseille + + +Trente à trente-cinq heures après les événements que nous venons de +raconter, comme M. Fouquet, selon son habitude, ayant interdit sa +porte, travaillait dans ce cabinet de sa maison de Saint-Mandé que nous +connaissons déjà, un carrosse attelé de quatre chevaux ruisselant de +sueur entra au galop dans la cour. + +Ce carrosse était probablement attendu, car trois ou quatre laquais se +précipitèrent vers la portière, qu’ils ouvrirent tandis que M. Fouquet +se levait de son bureau et courait lui-même à la fenêtre. Un homme +sortit péniblement du carrosse, descendant avec difficulté les trois +degrés du marchepied et s’appuyant sur l’épaule des laquais. + +À peine eut-il dit son nom, que celui sur l’épaule duquel il ne +s’appuyait point s’élança vers le perron et disparut dans le vestibule. +Cet homme courait prévenir son maître; mais il n’eut pas besoin de +frapper à la porte. + +Fouquet était debout sur le seuil. + +— Mgr l’évêque de Vannes! dit le laquais. + +— Bien! dit Fouquet. + +Puis, se penchant sur la rampe de l’escalier, dont Aramis commençait à +monter les premiers degrés: + +— Vous, cher ami, dit-il, vous si tôt! + +— Oui, moi-même, monsieur; mais moulu, brisé, comme vous voyez. + +— Oh! pauvre cher, dit Fouquet en lui présentant son bras sur lequel +Aramis s’appuya, tandis que les serviteurs s’éloignèrent avec respect. + +— Bah! répondit Aramis, ce n’est rien, puisque me voilà; le principal +était que j’arrivasse, et me voilà arrivé. + +— Parlez vite, dit Fouquet en refermant la porte du cabinet derrière +Aramis et lui. + +— Sommes-nous seuls? + +— Oui, parfaitement seuls. + +— Nul ne peut nous écouter? nul ne peut nous entendre? + +— Soyez donc tranquille. + +— M. du Vallon est arrivé? + +— Oui. + +— Et vous avez reçu ma lettre? + +— Oui, l’affaire est grave, à ce qu’il paraît, puisqu’elle nécessite +votre présence à Paris, dans un moment où votre présence était si +urgente là-bas. + +— Vous avez raison, on ne peut plus grave. + +— Merci, merci! De quoi s’agit-il? Mais, pour Dieu, et avant toute +chose, respirez, cher ami; vous êtes pâle à faire frémir! + +— Je souffre, en effet; mais, par grâce! ne faites pas attention à moi. +M. du Vallon ne vous a-t-il rien dit en vous remettant sa lettre? + +— Non: j’ai entendu un grand bruit, je me suis mis à la fenêtre; j’ai +vu, au pied du perron, une espèce de cavalier de marbre; je suis +descendu, il m’a tendu la lettre, et son cheval est tombé mort. + +— Mais lui? + +— Lui est tombé avec le cheval; on l’a enlevé pour le porter dans les +appartements; la lettre lue, j’ai voulu monter près de lui pour avoir +de plus amples nouvelles: mais il était endormi de telle façon qu’il a +été impossible de le réveiller. J’ai eu pitié de lui, et j’ai ordonné +qu’on lui ôtât ses bottes et qu’on le laissât tranquille. + +— Bien; maintenant, voici ce dont il s’agit, monseigneur. Vous avez vu +M. d’Artagnan à Paris, n’est-ce pas? + +— Certes, et c’est un homme d’esprit et même un homme de cœur, bien +qu’il m’ait fait tuer nos chers amis Lyodot et d’Emerys. + +— Hélas! oui, je le sais; j’ai rencontré à Tours le courrier qui +m’apportait la lettre de Gourville et les dépêches de Pellisson. +Avez-vous bien réfléchi à cet événement, monsieur? + +— Oui. + +— Et vous avez compris que c’était une attaque directe à votre +souveraineté? + +— Croyez-vous? + +— Oh! oui, je le crois. + +— Eh bien! je vous l’avouerai, cette sombre idée m’est venue, à moi +aussi. + +— Ne vous aveuglez pas, monsieur, au nom du Ciel, écoutez bien… j’en +reviens à d’Artagnan. + +— J’écoute. + +— Dans quelle circonstance l’avez-vous vu? + +— Il est venu chercher de l’argent. + +— Avec quelle ordonnance? + +— Avec un bon du roi. + +— Direct? + +— Signé de Sa Majesté. + +— Voyez-vous! Eh bien! d’Artagnan est venu à Belle-Île; il était +déguisé, il passait pour un intendant quelconque chargé par son maître +d’acheter des salines. Or, d’Artagnan n’a pas d’autre maître que le +roi; il venait donc comme envoyé du roi. Il a vu Porthos. + +— Qu’est-ce que Porthos? + +— Pardon, je me trompe. Il a vu M. du Vallon à Belle-Île, et il sait, +comme vous et moi, que Belle-Île est fortifiée. + +— Et vous croyez que le roi l’aurait envoyé? dit Fouquet tout pensif. + +— Assurément. + +— Et d’Artagnan aux mains du roi est un instrument dangereux? + +— Le plus dangereux de tous. + +— Je l’ai donc bien jugé du premier coup d’œil. + +— Comment cela? + +— J’ai voulu me l’attacher. + +— Si vous avez jugé que ce fût l’homme de France le plus brave, le plus +fin et le plus adroit, vous l’avez bien jugé. + +— Il faut donc l’avoir à tout prix! + +— D’Artagnan? + +— N’est-ce pas votre avis? + +— C’est mon avis; mais vous ne l’aurez pas. + +— Pourquoi? + +— Parce que nous avons laissé passer le temps. Il était en dissentiment +avec la cour, il fallait profiter de ce dissentiment; depuis il a passé +en Angleterre, depuis il a puissamment contribué à la restauration, +depuis il a gagné une fortune, depuis enfin il est rentré au service du +roi. Eh bien! s’il est rentré au service du roi, c’est qu’on lui a bien +payé ce service. + +— Nous le paierons davantage, voilà tout. + +— Oh! monsieur, permettez; d’Artagnan a une parole, et, une fois +engagée, cette parole demeure où elle est. + +— Que concluez-vous de cela? dit Fouquet avec inquiétude. + +— Que pour le moment il s’agit de parer un coup terrible. + +— Et comment le parez-vous? + +— Attendez… d’Artagnan va venir rendre compte au roi de sa mission. + +— Oh! nous avons le temps d’y penser. + +— Comment cela? + +— Vous avez bonne avance sur lui, je présume? + +— Dix heures à peu près. + +— Eh bien! en dix heures… + +Aramis secoua sa tête pâle. + +— Voyez ces nuages qui courent au ciel, ces hirondelles qui fendent +l’air: d’Artagnan va plus vite que le nuage et que l’oiseau; +d’Artagnan, c’est le vent qui les emporte. + +— Allons donc! + +— Je vous dis que c’est quelque chose de surhumain que cet homme, +monsieur; il est de mon âge, et je le connais depuis trente-cinq ans. + +— Eh bien? + +— Eh bien! écoutez mon calcul, monsieur: je vous ai expédié M. du +Vallon à deux heures de la nuit; M. du Vallon avait huit heures +d’avance sur moi. Quand M. du Vallon est-il arrivé? + +— Voilà quatre heures, à peu près. + +— Vous voyez bien, j’ai gagné quatre heures sur lui, et cependant +c’est un rude cavalier que Porthos, et cependant il a tué sur la route +huit chevaux dont j’ai retrouvé les cadavres. Moi, j’ai couru la poste +cinquante lieues, mais j’ai la goutte, la gravelle, que sais-je? de +sorte que la fatigue me tue. J’ai dû descendre à Tours; depuis, roulant +en carrosse à moitié mort, à moitié versé, souvent traîné sur les +flancs, parfois sur le dos de la voiture, toujours au galop de quatre +chevaux furieux, je suis arrivé, arrivé gagnant quatre heures sur +Porthos; mais, voyez-vous, d’Artagnan ne pèse pas trois cents livres +comme Porthos, d’Artagnan n’a pas la goutte et la gravelle comme moi: +ce n’est pas un cavalier, c’est un centaure; d’Artagnan, voyez-vous, +parti pour Belle-Île quand je partais pour Paris, d’Artagnan, malgré +dix heures d’avance que j’ai sur lui, d’Artagnan arrivera deux heures +après moi. + +— Mais enfin, les accidents? + +— Il n’y a pas d’accidents pour lui. + +— Si les chevaux manquent? + +— Il courra plus vite que les chevaux. + +— Quel homme, bon Dieu! + +— Oui, c’est un homme que j’aime et que j’admire; je l’aime, parce +qu’il est bon, grand, loyal; je l’admire, parce qu’il représente pour +moi le point culminant de la puissance humaine; mais, tout en l’aimant, +tout en l’admirant, je le crains et je le prévois. Donc, je me résume, +monsieur: dans deux heures, d’Artagnan sera ici; prenez les devants, +courez au Louvre, voyez le roi avant qu’il voie d’Artagnan. + +— Que dirai-je au roi? + +— Rien; donnez-lui Belle-Île. + +— Oh! monsieur d’Herblay, monsieur d’Herblay! s’écria Fouquet, que de +projets manqués tout à coup! + +— Après un projet avorté, il y a toujours un autre projet que l’on peut +mener à bien! Ne désespérons jamais, et allez, monsieur, allez vite. + +— Mais cette garnison si soigneusement triée, le roi la fera changer +tout de suite. + +— Cette garnison, monsieur, était au roi quand elle entra dans +Belle-Île; elle est à vous aujourd’hui: il en sera de même pour toutes +les garnisons après quinze jours d’occupation. Laissez faire, monsieur. +Voyez-vous inconvénient à avoir une armée à vous au bout d’un an au +lieu d’un ou deux régiments? Ne voyez-vous pas que votre garnison +d’aujourd’hui vous fera des partisans à La Rochelle, à Nantes, à +Bordeaux, à Toulouse, partout où on l’enverra? + +«Allez au roi, monsieur, allez, le temps s’écoule, et d’Artagnan, +pendant que nous perdons notre temps, vole comme une flèche sur le +grand chemin. + +— Monsieur d’Herblay, vous savez que toute parole de vous est un germe +qui fructifie dans ma pensée; je vais au Louvre. + +— À l’instant même, n’est-ce pas? + +— Je ne vous demande que le temps de changer d’habits. + +— Rappelez-vous que d’Artagnan n’a pas besoin de passer par +Saint-Mandé, lui, mais qu’il se rendra tout droit au Louvre; c’est une +heure à retrancher sur l’avance qui nous reste. + +— D’Artagnan peut tout avoir, excepté mes chevaux anglais; je serai au +Louvre dans vingt-cinq minutes. + +Et, sans perdre une seconde, Fouquet commanda le départ. + +Aramis n’eut que le temps de lui dire: + +— Revenez aussi vite que vous serez parti, car je vous attends avec +impatience. + +Cinq minutes après, le surintendant volait vers Paris. + +Pendant ce temps, Aramis se faisait indiquer la chambre où reposait +Porthos. + +À la porte du cabinet de Fouquet, il fut serré dans les bras de +Pellisson, qui venait d’apprendre son arrivée et quittait les bureaux +pour le voir. + +Aramis reçut, avec cette dignité amicale qu’il savait si bien prendre, +ces caresses aussi respectueuses qu’empressées; mais tout à coup, +s’arrêtant sur le palier: + +— Qu’entends-je là-haut? demanda-t-il. + +On entendait, en effet, un rauquement sourd pareil à celui d’un tigre +affamé ou d’un lion impatient. + +— Oh! ce n’est rien, dit Pellisson en souriant. + +— Mais enfin?… + +— C’est M. du Vallon qui ronfle. + +— En effet, dit Aramis, il n’y avait que lui capable de faire un tel +bruit. Vous permettez, Pellisson, que je m’informe s’il ne manque de +rien? + +— Et vous, permettez-vous que je vous accompagne? + +— Comment donc! + +Tous deux entrèrent dans la chambre. + +Porthos était étendu sur un lit, la face violette plutôt que rouge, +les yeux gonflés, la bouche béante. Ce rugissement qui s’échappait +des profondes cavités de sa poitrine faisait vibrer les carreaux des +fenêtres. + +À ses muscles tendus et sculptés en saillie sur sa face, à ses cheveux +collés de sueur, aux énergiques soulèvements de son menton et de ses +épaules, on ne pouvait refuser une certaine admiration: la force +poussée à ce point, c’est presque de la divinité. + +Les jambes et les pieds herculéens de Porthos avaient, en se gonflant, +fait craquer ses bottes de cuir; toute la force de son énorme corps +s’était convertie en une rigidité de pierre. + +Porthos ne remuait pas plus que le géant de granit couché dans la +plaine d’Agrigente. Sur l’ordre de Pellisson, un valet de chambre +s’occupa de couper les bottes de Porthos, car nulle puissance au monde +n’eût pu les lui arracher. + +Quatre laquais y avaient essayé en vain, tirant à eux comme des +cabestans. + +Ils n’avaient pas même réussi à réveiller Porthos. On lui enleva ses +bottes par lanières, et ses jambes retombèrent sur le lit; on lui +coupa le reste de ses habits, on le porta dans un bain, on l’y laissa +une heure, puis on le revêtit de linge blanc et on l’introduisit +dans un lit bassiné, le tout avec des efforts et des peines qui +eussent incommodé un mort, mais qui ne firent pas même ouvrir l’œil à +Porthos et n’interrompirent pas une seconde l’orgue formidable de ses +ronflements. + +Aramis voulait, de son côté, nature sèche et nerveuse, armée d’un +courage exquis, braver aussi la fatigue et travailler avec Gourville +et Pellisson; mais il s’évanouit sur la chaise où il s’était obstiné +à rester. On l’enleva pour le porter dans une chambre voisine, où le +repos du lit ne tarda point à provoquer le calme de la tête. + + + + +Chapitre LXXV — Où M. Fouquet agit + + +Cependant Fouquet courait vers le Louvre au grand galop de son attelage +anglais. + +Le roi travaillait avec Colbert. Tout à coup le roi demeura pensif. +Ces deux arrêts de mort qu’il avait signés en montant sur le trône lui +revenaient parfois en mémoire. C’étaient deux taches de deuil qu’il +voyait les yeux ouverts; deux taches de sang qu’il voyait les yeux +fermés. + +— Monsieur, dit-il tout à coup à l’intendant, il me semble parfois que +ces deux hommes que vous avez fait condamner n’étaient pas de bien +grands coupables. + +— Sire, ils avaient été choisis dans le troupeau des traitants, qui +avait besoin d’être décimé. + +— Choisis par qui? + +— Par la nécessité, Sire, répondit froidement Colbert. + +— La nécessité! grand mot! murmura le jeune roi. + +— Grande déesse, Sire. + +— C’étaient des amis fort dévoués au surintendant, n’est-ce pas? + +— Oui, Sire, des amis qui eussent donné leur vie pour M. Fouquet. + +— Ils l’ont donnée, monsieur, dit le roi. + +— C’est vrai, mais inutilement, par bonheur, ce qui n’était pas leur +intention. + +— Combien ces hommes avaient-ils dilapidé d’argent? + +— Dix millions peut-être, dont six ont été confisqués sur eux. + +— Et cet argent est dans mes coffres? demanda le roi avec un certain +sentiment de répugnance. + +— Il y est, Sire; mais cette confiscation, tout en menaçant M. Fouquet, +ne l’a point atteint. + +— Vous concluez, monsieur Colbert?… + +— Que si M. Fouquet a soulevé contre Votre Majesté une troupe de +factieux pour arracher ses amis au supplice, il soulèvera une armée +quand il s’agira de se soustraire lui-même au châtiment. + +Le roi fit jaillir sur son confident un de ces regards qui ressemblent +au feu sombre d’un éclair d’orage; un de ces regards qui vont illuminer +les ténèbres des plus profondes consciences. + +— Je m’étonne, dit-il, que, pensant sur M. Fouquet de pareilles choses, +vous ne veniez pas me donner un avis. + +— Quel avis, Sire? + +— Dites-moi d’abord, clairement et précisément, ce que vous pensez, +monsieur Colbert. + +— Sur quoi? + +— Sur la conduite de M. Fouquet. + +— Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d’attirer à lui l’argent, +comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-là Votre Majesté d’une +partie de sa puissance, veut encore attirer à lui tous les amis de la +vie facile et des plaisirs, de ce qu’enfin les fainéants appellent la +poésie, et les politiques la corruption; je pense qu’en soudoyant les +sujets de Votre Majesté il empiète sur la prérogative royale, et ne +peut, si cela continue ainsi, tarder à reléguer Votre Majesté parmi les +faibles et les obscurs. + +— Comment qualifie-t-on tous ces projets, monsieur Colbert? + +— Les projets de M. Fouquet, Sire? + +— Oui. + +— On les nomme crimes de lèse-majesté. + +— Et que fait-on aux criminels de lèse-majesté? + +— On les arrête, on les juge, on les punit. + +— Vous êtes bien sûr que M. Fouquet a conçu la pensée du crime que vous +lui imputez? + +— Je dirai plus, Sire, il y a eu chez lui commencement d’exécution. + +— Eh bien! j’en reviens à ce que je disais, monsieur Colbert. + +— Et vous disiez, Sire? + +— Donnez-moi un conseil. + +— Pardon, Sire, mais auparavant j’ai encore quelque chose à ajouter. + +— Dites. + +— Une preuve évidente, palpable, matérielle de trahison. + +— Laquelle? + +— Je viens d’apprendre que M. Fouquet fait fortifier Belle-Île-en-Mer. + +— Ah! vraiment! + +— Oui, Sire. + +— Vous en êtes sûr? + +— Parfaitement; savez-vous, Sire, ce qu’il y a de soldats à Belle-Île? + +— Non, ma foi; et vous? + +— Je l’ignore, Sire, je voulais donc proposer à Votre Majesté d’envoyer +quelqu’un à Belle-Île. + +— Qui cela? + +— Moi, par exemple. + +— Qu’iriez-vous faire à Belle-Île? + +— M’informer s’il est vrai qu’à l’exemple des anciens seigneurs +féodaux, M. Fouquet fait créneler ses murailles. + +— Et dans quel but ferait-il cela? + +— Dans le but de se défendre un jour contre son roi. + +— Mais s’il en est ainsi, monsieur Colbert, dit Louis, il faut faire +tout de suite comme vous disiez: il faut arrêter M. Fouquet. + +— Impossible! + +— Je croyais vous avoir déjà dit, monsieur, que je supprimais ce mot +dans mon service. + +— Le service de Votre Majesté ne peut empêcher M. Fouquet d’être +surintendant général. + +— Eh bien? + +— Et que par conséquent, par cette charge, il n’ait pour lui tout +le Parlement, comme il a toute l’armée par ses largesses, toute la +littérature par ses grâces, toute la noblesse par ses présents. + +— C’est-à-dire alors que je ne puis rien contre M. Fouquet? + +— Rien absolument, du moins à cette heure, Sire. + +— Vous êtes un conseiller stérile, monsieur Colbert. + +— Oh! non pas, Sire, car je ne me bornerai plus à montrer le péril à +Votre Majesté. + +— Allons donc! Par où peut-on saper le colosse? Voyons! + +Et le roi se mit à rire avec amertume. + +— Il a grandi par l’argent, tuez-le par l’argent, Sire. + +— Si je lui enlevais sa charge? + +— Mauvais moyen. + +— Le bon, le bon alors? + +— Ruinez-le, Sire, je vous le dis. + +— Comment cela? + +— Les occasions ne vous manqueront pas, profitez de toutes les +occasions. + +— Indiquez-les moi. + +— En voici une d’abord. Son Altesse Royale Monsieur va se marier, ses +noces doivent être magnifiques. C’est une belle occasion pour votre +Majesté de demander un million à M. Fouquet; M. Fouquet, qui paie +vingt mille livres d’un coup, lorsqu’il n’en doit que cinq, trouvera +facilement ce million quand le demandera Votre Majesté. + +— C’est bien, je le lui demanderai, fit Louis XIV. + +— Si Votre Majesté veut signer l’ordonnance, je ferai prendre l’argent +moi-même. + +Et Colbert poussa devant le roi un papier et lui présenta une plume. + +En ce moment, l’huissier entrouvrit la porte et annonça M. le +surintendant. + +Louis pâlit. + +Colbert laissa tomber la plume et s’écarta du roi sur lequel il +étendait ses ailes noires de mauvais ange. + +Le surintendant fit son entrée en homme de cour, à qui un seul coup +d’œil suffit pour apprécier une situation. + +Cette situation n’était pas rassurante pour Fouquet, quelle que fût +la conscience de sa force. Le petit œil noir de Colbert, dilaté par +l’envie, et l’œil limpide de Louis XIV, enflammé par la colère, +signalaient un danger pressant. + +Les courtisans sont, pour les bruits de cour, comme les vieux soldats +qui distinguent, à travers les rumeurs du vent et des feuillages, +le retentissement lointain des pas d’une troupe armée; ils peuvent, +après avoir écouté, dire à peu près combien d’hommes marchent, combien +d’armes résonnent, combien de canons roulent. Fouquet n’eut donc qu’à +interroger le silence qui s’était fait à son arrivée: il le trouva gros +de menaçantes révélations. Le roi lui laissa tout le temps de s’avancer +jusqu’au milieu de la chambre. + +Sa pudeur adolescente lui commandait cette abstention du moment. + +Fouquet saisit hardiment l’occasion. + +— Sire, dit-il, j’étais impatient de voir Votre Majesté. + +— Et pourquoi? demanda Louis. + +— Pour lui annoncer une bonne nouvelle. + +Colbert, moins la grandeur de la personne, moins la largesse du cœur, +ressemblait en beaucoup de points à Fouquet. Même pénétration, même +habitude des hommes. De plus, cette grande force de contraction, qui +donne aux hypocrites le temps de réfléchir et de se ramasser pour +prendre du ressort. + +Il devina que Fouquet marchait au-devant du coup qu’il allait lui +porter. + +Ses yeux brillèrent. + +— Quelle nouvelle? demanda le roi. + +Fouquet déposa un rouleau de papier sur la table. + +— Que Votre Majesté veuille bien jeter les yeux sur ce travail, dit-il. + +Le roi déplia lentement le rouleau. + +— Des plans? dit-il. + +— Oui, Sire. + +— Et quels sont ces plans? + +— Une fortification nouvelle, Sire. + +— Ah! ah! fit le roi, vous vous occupez donc de tactique et de +stratégie, monsieur Fouquet. + +— Je m’occupe de tout ce qui peut être utile au règne de Votre Majesté, +répliqua Fouquet. + +— Belles images! dit le roi en regardant le dessin. + +— Votre Majesté comprend sans doute, dit Fouquet en s’inclinant sur le +papier: ici est la ceinture de murailles, là les forts, là les ouvrages +avancés. + +— Et que vois-je là, monsieur? + +— La mer. + +— La mer tout autour? + +— Oui, Sire. + +— Et quelle est donc cette place dont vous me montrez le plan? + +— Sire, c’est Belle-Île-en-Mer, répondit Fouquet avec simplicité. + +À ce mot, à ce nom, Colbert fit un mouvement si marqué que le roi se +retourna pour lui recommander la réserve. Fouquet ne parut pas s’être +ému le moins du monde du mouvement de Colbert, ni du signe du roi. + +— Monsieur, continua Louis, vous avez donc fait fortifier Belle-Île? + +— Oui, Sire, et j’en apporte les devis et les comptes à Votre Majesté, +répliqua Fouquet; j’ai dépensé seize cent mille livres à cette +opération. + +— Pour quoi faire? répliqua froidement Louis qui avait puisé de +l’initiative dans un regard haineux de l’intendant. + +— Pour un but assez facile à saisir, répondit Fouquet, Votre Majesté +était en froid avec la Grande-Bretagne. + +— Oui; mais depuis la restauration du roi Charles II, j’ai fait +alliance avec elle. + +— Depuis un mois, Sire, Votre Majesté l’a bien dit; mais il y a près de +six mois que les fortifications de Belle-Île sont commencées. + +— Alors elles sont devenues inutiles. + +— Sire, des fortifications ne sont jamais inutiles. J’avais fortifié +Belle-Île contre MM. Monck et Lambert et tous ces bourgeois de Londres +qui jouaient au soldat. Belle-Île se trouvera toute fortifiée contre +les Hollandais à qui ou l’Angleterre ou Votre Majesté ne peut manquer +de faire la guerre. + +Le roi se tut encore une fois et regarda en dessous Colbert. + +— Belle-Île, je crois, ajouta Louis, est à vous, monsieur Fouquet? + +— Non, Sire. + +— À qui donc alors? + +— À Votre Majesté. + +Colbert fut saisi d’effroi comme si un gouffre se fût ouvert sous ses +pieds. + +Louis tressaillit d’admiration, soit pour le génie, soit pour le +dévouement de Fouquet. + +— Expliquez-vous, monsieur, dit-il. + +— Rien de plus facile, Sire; Belle-Île est une terre à moi; je l’ai +fortifiée de mes deniers; mais comme rien au monde ne peut s’opposer +à ce qu’un sujet fasse un humble présent à son roi, j’offre à Votre +Majesté la propriété de la terre dont elle me laissera l’usufruit. +Belle-Île, place de guerre, doit être occupée par le roi; Sa Majesté, +désormais, pourra y tenir une sûre garnison. + +Colbert se laissa presque entièrement aller sur le parquet glissant. Il +eut besoin, pour ne pas tomber, de se tenir aux colonnes de la boiserie. + +— C’est une grande habileté d’homme de guerre que vous avez témoignée +là, monsieur, dit Louis XIV. + +— Sire, l’initiative n’est pas venue de moi, répondit Fouquet; beaucoup +d’officiers me l’ont inspirée; les plans eux-mêmes ont été faits par un +ingénieur des plus distingués. + +— Son nom? + +— M. du Vallon. + +— M. du Vallon? reprit Louis. Je ne le connais pas. Il est fâcheux, +monsieur Colbert, continua-t-il, que je ne connaisse pas le nom des +hommes de talent qui honorent mon règne. + +Et en disant ces mots, il se retourna vers Colbert. Celui-ci se sentait +écrasé, la sueur lui coulait du front, aucune parole ne se présentait à +ses lèvres, il souffrait un martyre inexprimable. + +— Vous retiendrez ce nom, ajouta Louis XIV. + +Colbert s’inclina, plus pâle que ses manchettes de dentelles de Flandre. + +Fouquet continua: + +— Les maçonneries sont de mastic romain; des architectes me l’ont +composé d’après les relations de l’Antiquité. + +— Et les canons? demanda Louis. + +— Oh! Sire, ceci regarde Votre Majesté, il ne m’appartient pas de +mettre des canons chez moi, sans que Votre Majesté m’ait dit qu’elle +était chez elle. + +Louis commençait à flotter indécis entre la haine que lui inspirait cet +homme si puissant et la pitié que lui inspirait cet autre homme abattu, +qui lui semblait la contrefaçon du premier. + +Mais la conscience de son devoir de roi l’emporta sur les sentiments de +l’homme. + +Il allongea son doigt sur le papier. + +— Ces plans ont dû vous coûter beaucoup d’argent à exécuter? dit-il. + +— Je croyais avoir eu l’honneur de dire le chiffre à Votre Majesté. + +— Redites, je l’ai oublié. + +— Seize cent mille livres. + +— Seize cent mille livres! Vous êtes énormément riche, monsieur Fouquet. + +— C’est Votre Majesté qui est riche, dit le surintendant, puisque +Belle-Île est à elle. + +— Oui, merci; mais si riche que je sois, monsieur Fouquet… + +Le roi s’arrêta. + +— Eh bien! Sire?… demanda le surintendant. + +— Je prévois le moment où je manquerai d’argent. + +— Vous, Sire? + +— Oui, moi. + +— Et à quel moment donc? + +— Demain, par exemple. + +— Que Votre Majesté me fasse l’honneur de s’expliquer. + +— Mon frère épouse Madame d’Angleterre. + +— Eh bien, Sire? + +— Eh bien! je dois faire à la jeune princesse une réception digne de la +petite-fille de Henri IV. + +— C’est trop juste, Sire. + +— J’ai donc besoin d’argent. + +— Sans doute. + +— Et il me faudrait… + +Louis XIV hésita. La somme qu’il avait à demander était juste celle +qu’il avait été obligé de refuser à Charles II. Il se tourna vers +Colbert pour qu’il donnât le coup. + +— Il me faudrait demain… répéta-t-il en regardant Colbert. + +— Un million, dit brutalement celui-ci enchanté de reprendre sa +revanche. + +Fouquet tournait le dos à l’intendant pour écouter le roi. Il ne se +retourna même point et attendit que le roi répétât ou plutôt murmurât: + +— Un million. + +— Oh! Sire, répondit dédaigneusement Fouquet, un million! que fera +Votre Majesté avec un million? + +— Il me semble cependant… dit Louis XIV. + +— C’est ce qu’on dépense aux noces du plus petit prince d’Allemagne. + +— Monsieur… + +— Il faut deux millions au moins à Votre Majesté. Les chevaux seuls +emporteront cinq cent mille livres. J’aurai l’honneur d’envoyer ce soir +seize cent mille livres à Votre Majesté. + +— Comment, dit le roi, seize cent mille livres! + +— Attendez, Sire, répondit Fouquet sans même se retourner vers Colbert, +je sais qu’il manque quatre cent mille livres. Mais ce monsieur de +l’intendance (et par-dessus son épaule il montrait du pouce Colbert, +qui pâlissait derrière lui), mais ce monsieur de l’intendance… a dans +sa caisse neuf cent mille livres à moi. + +Le roi se retourna pour regarder Colbert. + +— Mais… dit celui-ci. + +— Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement à +Colbert, Monsieur a reçu il y a huit jours seize cent mille livres; +il a payé cent mille livres aux gardes, soixante-quinze mille aux +hôpitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente mille aux vivres, +mille aux armes, dix mille aux menus frais; je ne me trompe donc point +en comptant sur neuf cent mille livres qui restent. + +Alors, se tournant à demi vers Colbert, comme fait un chef dédaigneux +vers son inférieur: + +— Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres soient +remises ce soir en or à Sa Majesté. + +— Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille livres? + +— Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de poche +de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce soir, avant +huit heures. + +Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit à +reculons sa sortie sans honorer d’un seul regard l’envieux auquel il +venait de raser à moitié la tête. + +Colbert déchira de rage son point de Flandre et mordit ses lèvres +jusqu’au sang. Fouquet n’était pas à la porte du cabinet que +l’huissier, passant à coté de lui, cria: + +— Un courrier de Bretagne pour Sa Majesté. + +— M. d’Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre: une +heure cinquante-cinq minutes. Il était temps! + + + + +Chapitre LXXVI — Où d’Artagnan finit par mettre enfin la main sur son +brevet de capitaine + + +Le lecteur sait d’avance qui l’huissier annonçait en annonçant le +messager de Bretagne. + +Ce messager, il était facile de le reconnaître. C’était d’Artagnan, +l’habit poudreux, le visage enflammé, les cheveux dégouttants de sueur, +les jambes roidies; il levait péniblement les pieds à la hauteur de +chaque marche sur laquelle résonnaient ses éperons ensanglantés. + +Il aperçut sur le seuil, au moment où il le franchissait, le +surintendant. + +Fouquet salua avec un sourire celui qui, une heure plus tôt, lui +amenait la ruine ou la mort. + +D’Artagnan trouva dans sa bonté d’âme et dans son inépuisable vigueur +corporelle assez de présence d’esprit pour se rappeler le bon accueil +de cet homme; il le salua donc aussi, bien plutôt par bienveillance et +par compassion que par respect. + +Il se sentit sur les lèvres ce mot qui tant de fois avait été répété +au duc de Guise: «Fuyez!» Mais prononcer ce mot, c’eût été trahir une +cause; dire ce mot dans le cabinet du roi et devant un huissier, c’eût +été se perdre gratuitement sans sauver personne. + +D’Artagnan se contenta donc de saluer Fouquet sans lui parler et entra. +En ce moment même, le roi flottait entre la surprise où venaient de +le jeter les dernières paroles de Fouquet et le plaisir du retour de +d’Artagnan. + +Sans être courtisan, d’Artagnan avait le regard aussi sûr et aussi +rapide que s’il l’eût été. + +Il lut en entrant l’humiliation dévorante imprimée au front de Colbert. + +Il put même entendre ces mots que lui disait le roi: + +— Ah! monsieur Colbert, vous aviez donc neuf cent mille livres à la +surintendance? + +Colbert, suffoqué, s’inclinait sans répondre. Toute cette scène entra +donc dans l’esprit de d’Artagnan par les yeux et par les oreilles à la +fois. + +Le premier mot de Louis XIV à son mousquetaire, comme s’il eût voulu +faire opposition à ce qu’il disait en ce moment, fut un bonjour +affectueux. + +Puis son second un congé à Colbert. + +Ce dernier sortit du cabinet du roi, livide et chancelant, tandis que +d’Artagnan retroussait les crocs de sa moustache. + +— J’aime à voir dans ce désordre un de mes serviteurs, dit le roi, +admirant la martiale souillure des habits de son envoyé. + +— En effet, Sire, dit d’Artagnan, j’ai cru ma présence assez urgente au +Louvre pour me présenter ainsi devant vous. + +— Vous m’apportez donc de grandes nouvelles, monsieur? demanda le roi +en souriant. + +— Sire, voici la chose en deux mots: Belle-Île est fortifiée, +admirablement fortifiée; Belle-Île a une double enceinte, une +citadelle, deux forts détachés; son port renferme trois corsaires, et +ses batteries de côte n’attendent plus que du canon. + +— Je sais tout cela, monsieur, répondit le roi. + +— Ah! Votre Majesté sait tout cela? fit le mousquetaire stupéfait. + +— J’ai le plan des fortifications de Belle-Île, dit le roi. + +— Votre Majesté a le plan?… + +— Le voici. + +— En effet, Sire, dit d’Artagnan, c’est bien cela, et là-bas j’ai vu le +pareil. + +Le front de d’Artagnan se rembrunit. + +— Ah! je comprends, Votre Majesté ne s’est pas fiée à moi seul, et elle +a envoyé quelqu’un, dit-il d’un ton plein de reproche. + +— Qu’importe, monsieur, de quelle façon j’ai appris ce que je sais, du +moment que je le sais? + +— Soit, Sire, reprit le mousquetaire, sans chercher même à déguiser +son mécontentement; mais je me permettrai de dire à Votre Majesté que +ce n’était point la peine de me faire tant courir, de risquer vingt +fois de me rompre les os, pour me saluer en arrivant ici d’une pareille +nouvelle. Sire, quand on se défie des gens, ou quand on les croit +insuffisants, on ne les emploie pas. + +Et d’Artagnan, par un mouvement tout militaire, frappa du pied et fit +tomber sur le parquet une poussière sanglante. Le roi le regardait et +jouissait intérieurement de son premier triomphe. + +— Monsieur, dit-il au bout d’un instant, non seulement Belle-Île m’est +connue, mais encore Belle-Île est à moi. + +— C’est bon, c’est bon, Sire; je ne vous en demande pas davantage, +répondit d’Artagnan. Mon congé! + +— Comment! votre congé? + +— Sans doute. Je suis trop fier pour manger le pain du roi sans le +gagner, ou plutôt pour le gagner mal. Mon congé, Sire! + +— Oh! oh! + +— Mon congé, ou je le prends. + +— Vous vous fâchez, monsieur? + +— Il y a de quoi, mordioux! Je reste en selle trente-deux heures, je +cours jour et nuit, je fais des prodiges de vitesse, j’arrive roide +comme un pendu, et un autre est arrivé avant moi! Allons! je suis un +niais. Mon congé, Sire! + +— Monsieur d’Artagnan, dit Louis XIV en appuyant sa main blanche sur le +bras poudreux du mousquetaire, ce que je viens de vous dire ne nuira en +rien à ce que je vous ai promis. Parole donnée, parole tenue. + +Et le jeune roi, allant droit à sa table, ouvrit un tiroir et y prit un +papier plié en quatre. + +— Voici votre brevet de capitaine des mousquetaires; vous l’avez gagné, +dit-il, monsieur d’Artagnan. + +D’Artagnan ouvrit vivement le papier et le regarda à deux fois. Il ne +pouvait en croire ses yeux. + +— Et ce brevet, continua le roi, vous est donné, non seulement pour +votre voyage à Belle-Île, mais encore pour votre brave intervention à +la place de Grève. Là, en effet, vous m’avez servi bien vaillamment. + +— Ah! ah! dit d’Artagnan, sans que sa puissance sur lui-même pût +empêcher une certaine rougeur de lui monter aux yeux; vous savez aussi +cela, Sire? + +— Oui, je le sais. + +Le roi avait le regard perçant et le jugement infaillible, quand il +s’agissait de lire dans une conscience. + +— Vous avez quelque chose, dit-il au mousquetaire, quelque chose à dire +et que vous ne dites pas. Voyons, parlez franchement, monsieur: vous +savez que je vous ai dit, une fois pour toutes, que vous aviez toute +franchise avec moi. + +— Eh bien! Sire, ce que j’ai, c’est que j’aimerais mieux être nommé +capitaine des mousquetaires pour avoir chargé à la tête de ma +compagnie, fait taire une batterie ou pris une ville, que pour avoir +fait pendre deux malheureux. + +— Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là? + +— Et pourquoi Votre Majesté me soupçonnerait-elle de dissimulation, je +le lui demande? + +— Parce que, si je vous connais bien, monsieur, vous ne pouvez vous +repentir d’avoir tiré l’épée pour moi. + +— Eh bien! c’est ce qui vous trompe, Sire, et grandement; oui, je me +repens d’avoir tiré l’épée à cause des résultats que cette action a +amenés; ces pauvres gens qui sont morts, Sire, n’étaient ni vos ennemis +ni les miens, et ils ne se défendaient pas. + +Le roi garda un moment le silence. + +— Et votre compagnon, monsieur d’Artagnan, partage-t-il votre repentir? + +— Mon compagnon? + +— Oui, vous n’étiez pas seul, ce me semble. + +— Seul? où cela? + +— À la place de Grève. + +— Non, Sire, non, dit d’Artagnan, rougissant au soupçon que le roi +pouvait avoir l’idée que lui, d’Artagnan, avait voulu accaparer pour +lui seul la gloire qui revenait à Raoul; non, mordioux! et, comme dit +Votre Majesté? j’avais un compagnon, et même un bon compagnon. + +— Un jeune homme? + +— Oui, Sire, un jeune homme. Oh! mais j’en fais compliment à Votre +Majesté, elle est aussi bien informée du dehors que du dedans. C’est M. +Colbert qui fait au roi tous ces beaux rapports? + +— M. Colbert ne m’a dit que du bien de vous, monsieur d’Artagnan, et il +eût été malvenu à m’en dire autre chose. + +— Ah! c’est heureux! + +— Mais il a dit aussi beaucoup de bien de ce jeune homme. + +— Et c’est justice, dit le mousquetaire. + +— Enfin, il paraît que ce jeune homme est un brave, dit Louis XIV, pour +aiguiser ce sentiment qu’il prenait pour du dépit. + +— Un brave, oui, Sire, répéta d’Artagnan, enchanté, de son côté, de +pousser le roi sur le compte de Raoul. + +— Savez-vous son nom? + +— Mais je pense… + +— Vous le connaissez donc? + +— Depuis à peu près vingt-cinq ans, oui, Sire. + +— Mais il a vingt-cinq ans à peine! s’écria le roi. + +— Eh bien! Sire, je le connais depuis sa naissance, voilà tout. + +— Vous m’affirmez cela? + +— Sire, dit d’Artagnan, Votre Majesté m’interroge avec une défiance +dans laquelle je reconnais un tout autre caractère que le sien. M. +Colbert, qui vous a si bien instruit, a-t-il donc oublié de vous dire +que ce jeune homme était le fils de mon ami intime? + +— Le vicomte de Bragelonne? + +— Eh! certainement, Sire: le vicomte de Bragelonne a pour père M. le +comte de La Fère, qui a si puissamment aidé à la restauration du roi +Charles II. Oh! Bragelonne est d’une race de vaillants, Sire. + +— Alors il est le fils de ce seigneur qui m’est venu trouver, ou plutôt +qui est venu trouver M. de Mazarin, de la part du roi Charles II, pour +nous offrir son alliance? + +— Justement. + +— Et c’est un brave que ce comte de La Fère, dites-vous? + +— Sire, c’est un homme qui a plus de fois tiré l’épée pour le roi votre +père qu’il n’y a encore de jours dans la vie bienheureuse de Votre +Majesté. + +Ce fut Louis XIV qui se mordit les lèvres à son tour. + +— Bien, monsieur d’Artagnan, bien! Et M. le comte de La Fère est votre +ami? + +— Mais depuis tantôt quarante ans, oui; Sire. Votre Majesté voit que je +ne lui parle pas d’hier. + +— Seriez-vous content de voir ce jeune homme, monsieur d’Artagnan? + +— Enchanté, Sire. + +Le roi frappa sur son timbre. Un huissier parut. + +— Appelez M. de Bragelonne, dit le roi. + +— Ah! ah! il est ici? dit d’Artagnan. + +— Il est de garde aujourd’hui au Louvre avec la compagnie des +gentilshommes de M. le Prince. + +Le roi achevait à peine, quand Raoul se présenta, et, voyant +d’Artagnan, lui sourit de ce charmant sourire qui ne se trouve que sur +les lèvres de la jeunesse. + +— Allons, allons, dit familièrement d’Artagnan à Raoul, le roi permet +que tu m’embrasses; seulement, dis à Sa Majesté que tu la remercies. + +Raoul s’inclina si gracieusement, que Louis, à qui toutes les +supériorités savaient plaire lorsqu’elles n’affectaient rien contre la +sienne, admira cette beauté, cette vigueur et cette modestie. + +— Monsieur, dit le roi s’adressant à Raoul, j’ai demandé à M. le +prince qu’il veuille bien vous céder à moi; j’ai reçu sa réponse; vous +m’appartenez donc dès ce matin. M. le prince était bon maître; mais +j’espère bien que vous ne perdrez pas au change. + +— Oui, oui, Raoul, sois tranquille, le roi a du bon, dit d’Artagnan, +qui avait deviné le caractère de Louis et qui jouait avec son +amour-propre dans certaines limites, bien entendu, réservant toujours +les convenances et flattant, lors même qu’il semblait railler. + +— Sire, dit alors Bragelonne d’une voix douce et pleine de charmes, +avec cette élocution naturelle et facile qu’il tenait de son père; +Sire, ce n’est point d’aujourd’hui que je suis à Votre Majesté. + +— Oh! je sais cela, dit le roi, et vous voulez parler de votre +expédition de la place de Grève. Ce jour-là, en effet, vous fûtes bien +à moi, monsieur. + +— Sire, ce n’est point non plus de ce jour que je parle; il ne me +siérait point de rappeler un service si minime en présence d’un homme +comme M. d’Artagnan; je voulais parler d’une circonstance qui a fait +époque dans ma vie et qui m’a consacré, dès l’âge de seize ans, au +service dévoué de Votre Majesté. + +— Ah! ah! dit le roi, et quelle est cette circonstance, dites, monsieur? + +— La voici… Lorsque je partis pour ma première campagne, c’est-à-dire +pour rejoindre l’armée de M. le prince, M. le comte de La Fère me +vint conduire jusqu’à Saint-Denis, où les restes du roi Louis XIII +attendent, sur les derniers degrés de la basilique funèbre, un +successeur que Dieu ne lui enverra point, je l’espère avant longues +années. Alors il me fit jurer sur la cendre de nos maîtres de servir la +royauté, représentée par vous, incarnée en vous, Sire, de la servir en +pensées, en paroles et en action. Je jurai, Dieu et les morts ont reçu +mon serment. Depuis dix ans, Sire, je n’ai point eu aussi souvent que +je l’eusse désiré l’occasion de le tenir: je suis un soldat de Votre +Majesté, pas autre chose, et en m’appelant près d’elle, elle ne me fait +pas changer de maître, mais seulement de garnison. + +Raoul se tut et s’inclina. + +Il avait fini, que Louis XIV écoutait encore. + +— Mordioux! s’écria d’Artagnan, c’est bien dit, n’est-ce pas, Votre +Majesté? Bonne race, Sire, grande race! + +— Oui, murmura le roi ému, sans oser cependant manifester son émotion, +car elle n’avait d’autre cause que le contact d’une nature éminemment +aristocratique. Oui, monsieur, vous dites vrai; partout où vous étiez, +vous étiez au roi. Mais en changeant de garnison, vous trouverez, +croyez-moi, un avancement dont vous êtes digne. + +Raoul vit que là s’arrêtait ce que le roi avait à lui dire. Et avec le +tact parfait qui caractérisait cette nature exquise, il s’inclina et +sortit. + +— Vous reste-t-il encore quelque chose à m’apprendre, monsieur? dit le +roi lorsqu’il se retrouva seul avec d’Artagnan. + +— Oui, Sire et j’avais gardé cette nouvelle pour la dernière, car elle +est triste et va vêtir la royauté européenne de deuil. + +— Que me dites-vous? + +— Sire, en passant à Blois, un mot, un triste mot, écho du palais, est +venu frapper mon oreille. + +— En vérité, vous m’effrayez, monsieur d’Artagnan. + +— Sire, ce mot était prononcé par un piqueur qui portait un crêpe au +bras. + +— Mon oncle Gaston d’Orléans, peut-être? + +— Sire, il a rendu le dernier soupir. + +— Et je ne suis pas prévenu! s’écria le roi, dont la susceptibilité +royale voyait une insulte dans l’absence de cette nouvelle. + +— Oh! ne vous fâchez point, Sire, dit d’Artagnan, les courriers de +Paris et les courriers du monde entier ne vont point comme votre +serviteur; le courrier de Blois ne sera pas ici avant deux heures, +et il court bien, je vous en réponds, attendu que je ne l’ai rejoint +qu’au-delà d’Orléans. + +— Mon oncle Gaston, murmura Louis en appuyant la main sur son front et +en enfermant dans ces trois mots tout ce que sa mémoire lui rappelait à +ce nom de sentiments opposés. + +— Eh! oui, Sire, c’est ainsi, dit philosophiquement d’Artagnan, +répondant à la pensée royale; le passé s’envole. + +— C’est vrai, monsieur, c’est vrai; mais il nous reste, Dieu merci, +l’avenir, et nous tâcherons de ne pas le faire trop sombre. + +— Je m’en rapporte pour cela à Votre Majesté, dit le mousquetaire en +s’inclinant. Et maintenant… + +— Oui, vous avez raison, monsieur, j’oublie les cent dix lieues que +vous venez de faire. Allez, monsieur, prenez soin d’un de mes meilleurs +soldats, et, quand vous serez reposé, venez vous mettre à mes ordres. + +— Sire, absent ou présent, j’y suis toujours. + +D’Artagnan s’inclina et sortit. + +Puis, comme s’il fût arrivé de Fontainebleau seulement, il se mit à +arpenter le Louvre pour rejoindre Bragelonne. + + + + +Chapitre LXXVII — Un amoureux et une maîtresse + + +Tandis que les cires brûlaient dans le château de Blois autour du corps +inanimé de Gaston d’Orléans, ce dernier représentant du passé; tandis +que les bourgeois de la ville faisaient son épitaphe, qui était loin +d’être un panégyrique; tandis que Madame douairière, ne se souvenant +plus que pendant ses jeunes années elle avait aimé ce cadavre gisant, +au point de fuir pour le suivre le palais paternel et faisait, à +vingt pas de la salle funèbre, ses petits calculs d’intérêt et ses +petits sacrifices d’orgueil, d’autres intérêts et d’autres orgueils +s’agitaient dans toutes les parties du château où avait pu pénétrer une +âme vivante. + +Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni +l’éclat des cierges à travers les vitres, ni les préparatifs de +l’ensevelissement n’avaient le pouvoir de distraire deux personnes +placées à une fenêtre de la cour intérieure, fenêtre que nous +connaissons déjà et qui éclairait une chambre faisant partie de ce +qu’on appelait les petits appartements. + +Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort peu +s’inquiéter de la perte que venait de faire la France, un rayon de +soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les parfums des fleurs +voisines et animant les murailles elles-mêmes. Ces deux personnes si +occupées, non par la mort du duc, mais de la conversation qui était la +suite de cette mort, ces deux personnes étaient une jeune fille et un +jeune homme. + +Ce dernier personnage, garçon de vingt-cinq à vingt-six ans à peu +près, à la mine tantôt éveillée, tantôt sournoise, faisait jouer à +propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, était petit et +brun de peau; il souriait avec une bouche énorme, mais bien meublée, +et son menton pointu, qui semblait jouir d’une mobilité que la nature +n’accorde pas d’ordinaire à cette portion de visage, s’allongeait +parfois très amoureusement vers son interlocutrice, qui, disons-le, ne +se reculait pas toujours aussi rapidement que les strictes bienséances +avaient le droit de l’exiger. La jeune fille, nous la connaissons, +car nous l’avons déjà vue à cette même fenêtre, à la lueur de ce +même soleil; la jeune fille offrait un singulier mélange de finesse +et de réflexion: elle était charmante quand elle riait, belle quand +elle devenait sérieuse; mais, hâtons-nous de le dire, elle était plus +souvent charmante que belle. + +Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant d’une +discussion moitié railleuse, moitié grave. + +— Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plaît-il +enfin que nous parlions raison? + +— Vous croyez que c’est facile, mademoiselle Aure, répliqua le jeune +homme. Faire ce qu’on veut, quand on ne peut faire ce que l’on peut… + +— Bon! le voilà qui s’embrouille dans ses phrases. + +— Moi? + +— Oui, vous; voyons, quittez cette logique de procureur, mon cher. + +— Encore une chose impossible. Clerc je suis, mademoiselle de Montalais. + +— Demoiselle je suis, monsieur Malicorne. + +— Hélas! je le sais bien, et vous m’accablez par la distance; aussi, je +ne vous dirai rien. + +— Mais non, je ne vous accable pas; dites ce que vous avez à me dire, +dites, je le veux! + +— Eh bien! je vous obéis. + +— C’est bien heureux, vraiment! + +— Monsieur est mort. + +— Ah! peste, voilà du nouveau! Et d’où arrivez-vous pour nous dire cela? + +— J’arrive d’Orléans, mademoiselle. + +— Et c’est la seule nouvelle que vous apportez? + +— Oh! non pas… J’arrive aussi pour vous dire que Madame Henriette +d’Angleterre arrive pour épouser le frère de Sa Majesté. + +— En vérité, Malicorne, vous êtes insupportable avec vos nouvelles du +siècle passé; voyons, si vous prenez aussi cette mauvaise habitude de +vous moquer, je vous ferai jeter dehors. + +— Oh! + +— Oui, car vraiment vous m’exaspérez. + +— Là! là! patience, mademoiselle. + +— Vous vous faites valoir ainsi. Je sais bien pourquoi, allez… + +— Dites, et je vous répondrai franchement oui, si la chose est vraie. + +— Vous savez que j’ai envie de cette commission de dame d’honneur que +j’ai eu la sottise de vous demander, et vous ménagez votre crédit. + +— Moi? + +Malicorne abaissa ses paupières, joignit les mains et prit son air +sournois. + +— Et quel crédit un pauvre clerc de procureur saurait-il avoir, je vous +le demande? + +— Votre père n’a pas pour rien vingt mille livres de rente, monsieur +Malicorne. + +— Fortune de province, mademoiselle de Montalais. + +— Votre père n’est pas pour rien dans les secrets de M. le prince. + +— Avantage qui se borne à prêter de l’argent à Monseigneur. + +— En un mot, vous n’êtes pas pour rien le plus rusé compère de la +province. + +— Vous me flattez. + +— Moi? + +— Oui, vous. + +— Comment cela? + +— Puisque c’est moi qui vous soutiens que je n’ai point de crédit, et +vous qui me soutenez que j’en ai. + +— Enfin, ma commission? + +— Eh bien! votre commission? + +— L’aurai-je ou ne l’aurai-je pas? + +— Vous l’aurez. + +— Mais quand? + +— Quand vous voudrez. + +— Où est-elle, alors? + +— Dans ma poche. + +— Comment! dans votre poche? + +— Oui. Et, en effet, avec son sourire narquois, Malicorne tira de +sa poche une lettre dont la Montalais s’empara comme d’une proie et +qu’elle lut avec avidité. + +À mesure qu’elle lisait, son visage s’éclairait. + +— Malicorne! s’écria-t-elle après avoir lu, en vérité vous êtes un bon +garçon. + +— Pourquoi cela, mademoiselle? + +— Parce que vous auriez pu vous faire payer cette commission et que +vous ne l’avez pas fait. + +Et elle éclata de rire, croyant décontenancer le clerc. Mais Malicorne +soutint bravement l’attaque. + +— Je ne vous comprends pas, dit-il. + +Ce fut Montalais qui fut décontenancée à son tour. + +— Je vous ai déclaré mes sentiments, continua Malicorne; vous m’avez +dit trois fois en riant que vous ne m’aimiez pas; vous m’avez embrassé +une fois sans rire, c’est tout ce qu’il me faut. + +— Tout? dit la fière et coquette Montalais d’un ton où perçait +l’orgueil blessé. + +— Absolument tout, mademoiselle, répliqua Malicorne. + +— Ah! + +Ce monosyllabe indiquait autant de colère que le jeune homme eût pu +attendre de reconnaissance. Il secoua tranquillement la tête. + +— Écoutez, Montalais, dit-il sans s’inquiéter si cette familiarité +plaisait ou non à sa maîtresse, ne discutons point là-dessus. + +— Pourquoi cela? + +— Parce que, depuis un an que je vous connais, vous m’eussiez mis à la +porte vingt fois si je ne vous plaisais pas. + +— En vérité! À quel propos vous eussé-je mis à la porte? + +— Parce que j’ai été assez impertinent pour cela. + +— Oh! cela, c’est vrai. + +— Vous voyez bien que vous êtes forcée de l’avouer, fit Malicorne. + +— Monsieur Malicorne! + +— Ne nous fâchons pas; donc, si vous m’avez conservé, ce n’est pas sans +cause. + +— Ce n’est pas au moins parce que je vous aime! s’écria Montalais. + +— D’accord. Je vous dirai même qu’en ce moment je suis certain que vous +m’exécrez. + +— Oh! vous n’avez jamais dit si vrai. + +— Bien! Moi, je vous déteste. + +— Ah! je prends acte. + +— Prenez. Vous me trouvez brutal et sot; je vous trouve, moi, la voix +dure et le visage décomposé par la colère. En ce moment, vous vous +jetteriez par cette fenêtre plutôt que de me laisser baiser le bout de +votre doigt; moi, je me précipiterais du haut du clocheton plutôt que +de toucher le bas de votre robe. Mais dans cinq minutes vous m’aimerez, +et moi, je vous adorerai. Oh! c’est comme cela. + +— J’en doute. + +— Et moi, j’en jure. + +— Fat! + +— Et puis ce n’est point la véritable raison; vous avez besoin de moi, +Aure, et moi, j’ai besoin de vous. Quand il vous plaît d’être gaie, je +vous fais rire; quand il me sied d’être amoureux, je vous regarde. Je +vous ai donné une commission de dame d’honneur que vous désiriez; vous +m’allez donner tout à l’heure quelque chose que je désirerai. + +— Moi? + +— Vous! mais en ce moment, ma chère Aure, je vous déclare que je ne +désire absolument rien; ainsi, soyez tranquille. + +— Vous êtes un homme odieux, Malicorne; j’allais me réjouir de cette +commission, et voilà que vous m’ôtez toute ma joie. + +— Bon! il n’y a point de temps perdu; vous vous réjouirez quand je +serai parti. + +— Partez donc, alors… + +— Soit; mais, auparavant, un conseil… + +— Lequel? + +— Reprenez votre belle humeur; vous devenez laide quand vous boudez. + +— Grossier! + +— Allons, disons-nous nos vérités tandis que nous y sommes. + +— Ô Malicorne! ô mauvais cœur! + +— Ô Montalais! ô ingrate! + +Et le jeune homme s’accouda sur l’appui de la fenêtre. + +Montalais prit un livre et l’ouvrit. + +Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et défripa son +pourpoint noir. + +Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de +l’œil. + +— Bon! s’écria-t-elle furieuse, le voilà qui prend son air respectueux. +Il va bouder pendant huit jours. + +— Quinze, mademoiselle, dit Malicorne en s’inclinant. + +Montalais leva sur lui son poing crispé. + +— Monstre! dit-elle. Oh! si j’étais un homme! + +— Que me feriez-vous? + +— Je t’étranglerais! + +— Ah! fort bien, dit Malicorne; je crois que je commence à désirer +quelque chose. + +— Et que désirez-vous, monsieur le démon! Que je perde mon âme par la +colère? + +Malicorne roulait respectueusement son chapeau entre ses doigts; mais +tout à coup il laissa tomber son chapeau, saisit la jeune fille par les +deux épaules, l’approcha de lui et appuya sur ses lèvres deux lèvres +bien ardentes pour un homme ayant la prétention d’être si indifférent. +Aure voulut pousser un cri, mais ce cri s’éteignit dans le baiser. + +Nerveuse et irritée, la jeune fille repoussa Malicorne contre la +muraille. + +— Bon! dit philosophiquement Malicorne, en voilà pour six semaines; +adieu, mademoiselle! agréez mon très humble salut. + +Et il fit trois pas pour se retirer. + +— Eh bien! non, vous ne sortirez pas! s’écria Montalais en frappant du +pied; restez! je vous l’ordonne! + +— Vous l’ordonnez? + +— Oui; ne suis-je pas la maîtresse? + +— De mon âme et de mon esprit, sans aucun doute. + +— Belle propriété, ma foi! L’âme est sotte et l’esprit sec. + +— Prenez garde, Montalais, je vous connais, dit Malicorne; vous allez +vous prendre d’amour pour votre serviteur. + +— Eh bien! oui, dit-elle en se pendant à son cou avec une enfantine +indolence bien plus qu’avec un voluptueux abandon; eh bien! oui, car il +faut que je vous remercie, enfin. + +— Et de quoi? + +— De cette commission; n’est-ce pas tout mon avenir? + +— Et tout le mien. + +Montalais le regarda. + +— C’est affreux, dit-elle, de ne jamais pouvoir deviner si vous parlez +sérieusement. + +— On ne peut plus sérieusement; j’allais à Paris, vous y allez, nous y +allons. + +— Alors, c’est par ce seul motif que vous m’avez servie, égoïste? + +— Que voulez-vous, Aure, je ne puis me passer de vous. + +— Eh bien! en vérité, c’est comme moi; vous êtes cependant, il faut +l’avouer, un bien méchant cœur! + +— Aure, ma chère Aure, prenez garde; si vous retombez dans les injures, +vous savez l’effet qu’elles me produisent, et je vais vous adorer. + +Et, tout en disant ces paroles, Malicorne approcha une seconde fois la +jeune fille de lui. + +Au même instant un pas retentit dans l’escalier. Les jeunes gens +étaient si rapprochés qu’on les eût surpris dans les bras l’un de +l’autre, si Montalais n’eût violemment repoussé Malicorne, lequel alla +frapper du dos la porte, qui s’ouvrait en ce moment. Un grand cri, +suivi d’injures, retentit aussitôt. + +C’était Mme de Saint-Remy qui poussait ce cri et qui proférait ces +injures: le malheureux Malicorne venait de l’écraser à moitié entre la +muraille et la porte qu’elle entrouvrait. + +— C’est encore ce vaurien! s’écria la vieille dame; toujours là! + +— Ah! madame, répondit Malicorne d’une voix respectueuse, il y a huit +grands jours que je ne suis venu ici. + + + + +Chapitre LXXVIII — Où l’on voit enfin reparaître la véritable héroïne +de cette histoire + + +Derrière Mme de Saint-Remy montait Mlle de La Vallière. Elle entendit +l’explosion de la colère maternelle, et comme elle en devinait la +cause, elle entra toute tremblante dans la chambre et aperçut le +malheureux Malicorne, dont la contenance désespérée eût attendri ou +égayé quiconque l’eût observé de sang-froid. En effet, il s’était +vivement retranché derrière une grande chaise, comme pour éviter les +premiers assauts de Mme de Saint-Remy; il n’espérait pas la fléchir par +la parole, car elle parlait plus haut que lui et sans interruption, +mais il comptait sur l’éloquence de ses gestes. + +La vieille dame n’écoutait et ne voyait rien; Malicorne, depuis +longtemps, était une des ses antipathies. Mais sa colère était trop +grande pour ne pas déborder de Malicorne sur sa complice. Montalais eut +son tour. + +— Et vous, mademoiselle, et vous, comptez-vous que je n’avertirai point +Madame de ce qui se passe chez une de ses filles d’honneur? + +— Oh! ma mère, s’écria Mlle de La Vallière, par grâce, épargnez… + +— Taisez-vous, mademoiselle, et ne vous fatiguez pas inutilement à +intercéder pour des sujets indignes; qu’une fille honnête comme vous +subisse le mauvais exemple, c’est déjà certes un assez grand malheur; +mais qu’elle l’autorise par son indulgence, c’est ce que je ne +souffrirai pas. + +— Mais, en vérité, dit Montalais se rebellant enfin, je ne sais pas +sous quel prétexte vous me traitez ainsi; je ne fais point de mal, je +suppose? + +— Et ce grand fainéant, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Remy montrant +Malicorne, est-il ici pour faire le bien? je vous le demande. + +— Il n’est ici ni pour le bien ni pour le mal, madame; il vient me +voir, voilà tout. + +— C’est bien, c’est bien, dit Mme de Saint-Remy; Son Altesse Royale +sera instruite, et elle jugera. + +— En tout cas, je ne vois pas pourquoi, répondit Montalais, il serait +défendu à M. Malicorne d’avoir dessein sur moi, si son dessein est +honnête. + +— Dessein honnête, avec une pareille figure! s’écria Mme de Saint-Remy. + +— Je vous remercie au nom de ma figure, madame, dit Malicorne. + +— Venez, ma fille, venez, continua Mme de Saint-Remy; allons prévenir +Madame qu’au moment même où elle pleure un époux, au moment où nous +pleurons un maître dans ce vieux château de Blois, séjour de la +douleur, il y a des gens qui s’amusent et se réjouissent. + +— Oh! firent d’un seul mouvement les deux accusés. + +— Une fille d’honneur! une fille d’honneur! s’écria la vieille dame en +levant les mains au ciel. + +— Eh bien! c’est ce qui vous trompe, madame, dit Montalais exaspérée; +je ne suis plus fille d’honneur, de Madame du moins. + +— Vous donnez votre démission, mademoiselle? Très bien! je ne puis +qu’applaudir à une telle détermination et j’y applaudis. + +— Je ne donne point ma démission, madame; je prends un autre service, +voilà tout. + +— Dans la bourgeoisie ou dans la robe? demanda Mme de Saint-Remy avec +dédain. + +— Apprenez, madame, dit Montalais, que je ne suis point fille à servir +des bourgeoises ni des robines, et qu’au lieu de la cour misérable où +vous végétez, je vais habiter une cour presque royale. + +— Ah! ah! une cour royale, dit Mme de Saint-Remy en s’efforçant de +rire; une cour royale, qu’en pensez-vous, ma fille? + +Et elle se retournait vers Mlle de La Vallière, qu’elle voulait à toute +force entraîner contre Montalais, et qui, au lieu d’obéir à l’impulsion +de Mme de Saint-Remy, regardait tantôt sa mère, tantôt Montalais avec +ses beaux yeux conciliateurs. + +— Je n’ai point dit une cour royale, madame, répondit Montalais, +parce que Madame Henriette d’Angleterre, qui va devenir la femme de +Son Altesse Royale Monsieur, n’est point une reine. J’ai dit presque +royale, et j’ai dit juste, puisqu’elle va être la belle-sœur du roi. + +La foudre tombant sur le château de Blois n’eût point étourdi Mme de +Saint-Remy comme le fit cette dernière phrase de Montalais. + +— Que parlez-vous de Son Altesse Royale Madame Henriette? balbutia la +vieille dame. + +— Je dis que je vais entrer chez elle comme demoiselle d’honneur: voilà +ce que je dis. + +— Comme demoiselle d’honneur! s’écrièrent à la fois Mme de Saint-Remy +avec désespoir et Mlle de La Vallière avec joie. + +— Oui, madame, comme demoiselle d’honneur. + +La vieille dame baissa la tête comme si le coup eût été trop fort pour +elle. + +Cependant, presque aussitôt elle se redressa pour lancer un dernier +projectile à son adversaire. + +— Oh! oh! dit-elle, on parle beaucoup de ces sortes de promesses à +l’avance, on se flatte souvent d’espérances folles, et au dernier +moment, lorsqu’il s’agit de tenir ces promesses, de réaliser ces +espérances, on est tout surpris de se voir réduire en vapeur le grand +crédit sur lequel on comptait. + +— Oh! madame, le crédit de mon protecteur, à moi, est incontestable, et +ses promesses valent des actes. + +— Et ce protecteur si puissant, serait-ce indiscret de vous demander +son nom? + +— Oh! mon Dieu, non; c’est Monsieur que voilà, dit Montalais en +montrant Malicorne, qui, pendant toute cette scène, avait conservé le +plus imperturbable sang-froid et la plus comique dignité. + +— Monsieur! s’écria Mme de Saint-Remy avec une explosion d’hilarité, +Monsieur est votre protecteur! Cet homme dont le crédit est si +puissant, dont les promesses valent des actes, c’est M. Malicorne? + +Malicorne salua. + +Quant à Montalais, pour toute réponse elle tira le brevet de sa poche, +et le montrant à la vieille dame: + +— Voici le brevet, dit-elle. + +Pour le coup, tout fut fini. Dès qu’elle eut parcouru du regard le +bienheureux parchemin, la bonne dame joignit les mains, une expression +indicible d’envie et de désespoir contracta son visage, et elle fut +obligée de s’asseoir pour ne point s’évanouir. + +Montalais n’était point assez méchante pour se réjouir outre mesure de +sa victoire et accabler l’ennemi vaincu, surtout lorsque cet ennemi +c’était la mère de son amie; elle usa donc, mais n’abusa point du +triomphe. + +Malicorne fut moins généreux; il prit des poses nobles sur son fauteuil +et s’étendit avec une familiarité qui, deux heures plus tôt, lui eût +attiré la menace du bâton. + +— Dame d’honneur de la jeune Madame! répétait Mme de Saint-Remy, encore +mal convaincue. + +— Oui, madame, et par la protection de M. Malicorne, encore. + +— C’est incroyable! répétait la vieille dame; n’est-ce pas, Louise, que +c’est incroyable? + +Mais Louise ne répondit pas; elle était inclinée, rêveuse, presque +affligée; une main sur son beau front, elle soupirait. + +— Enfin, monsieur, dit tout à coup Mme de Saint-Remy, comment avez vous +fait pour obtenir cette charge? + +— Je l’ai demandée madame. + +— À qui? + +— À un de mes amis. + +— Et vous avez des amis assez bien en cour pour vous donner de +pareilles preuves de crédit? + +— Dame! il paraît. + +— Et peut-on savoir le nom de ces amis? + +— Je n’ai pas dit que j’eusse plusieurs amis madame, j’ai dit un ami. + +— Et cet ami s’appelle? + +— Peste! madame, comme vous y allez! Quand on a un ami aussi puissant +que le mien, on ne le produit pas comme cela au grand jour pour qu’on +vous le vole. + +— Vous avez raison, monsieur, de taire le nom de cet ami car je crois +qu’il vous serait difficile de le dire. + +— En tout cas, dit Montalais, si l’ami n’existe pas, le brevet existe, +et voilà qui tranche la question. + +— Alors je conçois, dit Mme de Saint-Remy avec le sourire gracieux +du chat qui va griffer, quand j’ai trouvé Monsieur chez vous tout à +l’heure… + +— Eh bien? + +— Il vous apportait votre brevet. + +— Justement, madame, vous avez deviné. + +— Mais c’était on ne peut plus moral, alors. + +— Je le crois, madame. + +— Et j’ai eu tort, à ce qu’il paraît, de vous faire des reproches, +mademoiselle. + +— Très grand tort, madame; mais je suis tellement habituée à vos +reproches, que je vous les pardonne. + +— En ce cas, allons-nous-en, Louise; nous n’avons plus qu’à nous +retirer. Eh bien? + +— Madame! fit La Vallière en tressaillant, vous dites? + +— Tu n’écoutais pas, à ce qu’il paraît, mon enfant? + +— Non, madame, je pensais. + +— Et à quoi? + +— À mille choses. + +— Tu ne m’en veux pas au moins, Louise? s’écria Montalais lui pressant +la main. + +— Et de quoi t’en voudrais-je, ma chère Aure? répondit la jeune fille +avec sa voix douce comme une musique. + +— Dame! reprit Mme de Saint-Remy, quand elle vous en voudrait un peu, +pauvre enfant! elle n’aurait pas tout à fait tort. + +— Et pourquoi m’en voudrait-elle, bon Dieu? + +— Il me semble qu’elle est d’aussi bonne famille et aussi jolie que +vous. + +— Ma mère! s’écria Louise. + +— Plus jolie cent fois, madame; de meilleure famille, non; mais cela ne +me dit point pourquoi Louise doit m’en vouloir. + +— Croyez-vous donc que ce soit amusant pour elle de s’enterrer à Blois +quand vous allez briller à Paris? + +— Mais, madame, ce n’est point moi qui empêche Louise de m’y suivre, à +Paris; au contraire, je serais certes bien heureuse qu’elle y vînt. + +— Mais il me semble que M. Malicorne, qui est tout-puissant à la cour… + +— Ah! tant pis, madame, fit Malicorne, chacun pour soi en ce pauvre +monde. + +— Malicorne! fit Montalais. + +Puis, se baissant vers le jeune homme: + +— Occupez Mme de Saint-Remy, soit en disputant, soit en vous +raccommodant avec elle; il faut que je cause avec Louise. + +Et, en même temps, une douce pression de main récompensait Malicorne de +sa future obéissance. Malicorne se rapprocha tout grognant de Mme de +Saint-Remy, tandis que Montalais disait à son amie, en lui jetant un +bras autour du cou: + +— Qu’as-tu? Voyons! Est-il vrai que tu ne m’aimerais plus parce que je +brillerais, comme dit ta mère? + +— Oh! non, répondit la jeune fille retenant à peine ses larmes; je suis +bien heureuse de ton bonheur, au contraire. + +— Heureuse! et l’on dirait que tu es prête à pleurer. + +— Ne pleure-t-on que d’envie? + +— Ah! oui, je comprends, je vais à Paris, et ce mot «Paris» te +rappelait certain cavalier. + +— Aure! + +— Certain cavalier qui, autrefois, habitait Blois, et qui aujourd’hui +habite Paris. + +— Je ne sais, en vérité, ce que j’ai, mais j’étouffe. + +— Pleure alors, puisque tu ne peux pas me sourire. + +Louise releva son visage si doux que des larmes, roulant l’une après +l’autre, illuminaient comme des diamants. + +— Voyons, avoue, dit Montalais. + +— Que veux-tu que j’avoue? + +— Ce qui te fait pleurer; on ne pleure pas sans cause. Je suis ton +amie; tout ce que tu voudras que je fasse, je le ferai. Malicorne est +plus puissant qu’on ne croit, va! Veux-tu venir à Paris? + +— Hélas! fit Louise. + +— Veux-tu venir à Paris? + +— Rester seule ici, dans ce vieux château, moi qui avais cette douce +habitude d’entendre tes chansons, de te presser la main, de courir avec +vous toutes dans ce parc; oh! comme je vais m’ennuyer, comme je vais +mourir vite! + +— Veux-tu venir à Paris? + +Louise poussa un soupir. + +— Tu ne réponds pas. + +— Que veux-tu que je te réponde? + +— Oui ou non; ce n’est pas bien difficile, ce me semble. + +— Oh! tu es bien heureuse, Montalais! + +— Allons, ce qui veut dire que tu voudrais être à ma place? + +Louise se tut. + +— Petite obstinée! dit Montalais; a-t-on jamais vu avoir des secrets +pour une amie! Mais avoue donc que tu voudrais venir à Paris, avoue +donc que tu meurs d’envie de revoir Raoul! + +— Je ne puis avouer cela. + +— Et tu as tort. + +— Pourquoi? + +— Parce que… Vois-tu ce brevet? + +— Sans doute que je le vois. + +— Eh bien! je t’en eusse fait avoir un pareil. + +— Par qui? + +— Par Malicorne. + +— Aure, dis-tu vrai? serait-ce possible? + +— Dame! Malicorne est là; et ce qu’il a fait pour moi, il faudra bien +qu’il le fasse pour toi. + +Malicorne venait d’entendre prononcer deux fois son nom, il était +enchanté d’avoir une occasion d’en finir avec Mme de Saint-Remy, et il +se retourna. + +— Qu’y a-t-il, mademoiselle? + +— Venez ça, Malicorne, fit Montalais avec un geste impératif. + +Malicorne obéit. + +— Un brevet pareil, dit Montalais. + +— Comment cela? + +— Un brevet pareil à celui-ci; c’est clair. + +— Mais… + +— Il me le faut! + +— Oh! oh! il vous le faut? + +— Oui. + +— Il est impossible, n’est-ce pas, monsieur Malicorne? dit Louise avec +sa douce voix. + +— Dame! si c’est pour vous, mademoiselle… + +— Pour moi. Oui, monsieur Malicorne, ce serait pour moi. + +— Et si Mlle de Montalais le demande en même temps que vous … + +— Mlle de Montalais ne le demande pas, elle l’exige. + +— Eh bien! on verra à vous obéir, mademoiselle. + +— Et vous la ferez nommer? + +— On tâchera. + +— Pas de réponse évasive. Louise de La Vallière sera demoiselle +d’honneur de Madame Henriette avant huit jours. + +— Comme vous y allez! + +— Avant huit jours, ou bien… + +— Ou bien? + +— Vous reprendrez votre brevet, monsieur Malicorne; je ne quitte pas +mon amie. + +— Chère Montalais! + +— C’est bien, gardez votre brevet; Mlle de La Vallière sera dame +d’honneur. + +— Est-ce vrai? + +— C’est vrai. + +— Je puis donc espérer d’aller à Paris? + +— Comptez-y. + +— Oh! monsieur Malicorne, quelle reconnaissance! s’écria Louise en +joignant les mains et en bondissant de joie. + +— Petite dissimulée! dit Montalais, essaie encore de me faire croire +que tu n’es pas amoureuse de Raoul. + +Louise rougit comme la rose de mai; mais, au lieu de répondre, elle +alla embrasser sa mère. + +— Madame, lui dit-elle, savez-vous que M. Malicorne va me faire nommer +demoiselle d’honneur? + +— M. Malicorne est un prince déguisé, répliqua la vieille dame; il a +tous les pouvoirs. + +— Voulez-vous aussi être demoiselle d’honneur? demanda Malicorne à Mme +de Saint-Remy. Pendant que j’y suis, autant que je fasse nommer tout le +monde. + +Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute déferrée comme +dirait Tallemant des Réaux. + +— Allons, murmura Malicorne en descendant les escaliers, allons, c’est +encore un billet de mille livres que cela va me coûter; mais il faut en +prendre son parti; mon ami Manicamp ne fait rien pour rien. + + + + +Chapitre LXXIX — Malicorne et Manicamp + + +L’introduction de ces deux nouveaux personnages dans cette histoire, et +cette affinité mystérieuse de noms et de sentiments méritent quelque +attention de la part de l’historien et du lecteur. Nous allons donc +entrer dans quelques détails sur M. Malicorne et sur M. de Manicamp. + +Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d’Orléans pour aller +chercher ce brevet destiné à Mlle de Montalais, et dont l’arrivée +venait de produire une si vive sensation au château de Blois. C’est +qu’à Orléans se trouvait pour le moment M. de Manicamp. Singulier +personnage s’il en fut que ce M. de Manicamp: garçon de beaucoup +d’esprit, toujours à sec, toujours besogneux, bien qu’il puisât à +volonté dans la bourse de M. le comte de Guiche, l’une des bourses les +mieux garnies de l’époque. + +C’est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d’enfance, +de Manicamp, pauvre gentillâtre vassal né des Grammont. C’est que M. +de Manicamp, avec son esprit, s’était créé un revenu dans l’opulente +famille du maréchal. + +Dès l’enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son âge, prêté +son nom et sa complaisance aux folies du comte de Guiche. Son noble +compagnon avait-il dérobé un fruit destiné à Mme la maréchale, avait-il +brisé une glace, éborgné un chien, de Manicamp se déclarait coupable du +crime commis, et recevait la punition, qui n’en était pas plus douce +pour tomber sur l’innocent. + +Mais aussi, ce système d’abnégation lui était payé. Au lieu de porter +des habits médiocres comme la fortune paternelle lui en faisait une +loi, il pouvait paraître éclatant, superbe, comme un jeune seigneur de +cinquante mille livres de revenu. + +Ce n’est point qu’il fût vil de caractère ou humble d’esprit; non, +il était philosophe, ou plutôt il avait l’indifférence, l’apathie +et la rêverie qui éloignent chez l’homme tout sentiment du monde +hiérarchique. Sa seule ambition était de dépenser de l’argent. Mais, +sous ce rapport, c’était un gouffre que ce bon M. de Manicamp. + +Trois ou quatre fois régulièrement par année, il épuisait le comte de +Guiche, et, quand le comte de Guiche était bien épuisé, qu’il avait +retourné ses poches et sa bourse devant lui, et déclaré qu’il fallait +au moins quinze jours à la munificence paternelle pour remplir bourse +et poches, de Manicamp perdait toute son énergie, il se couchait, +restait au lit, ne mangeait plus et vendait ses beaux habits sous +prétexte que, restant couché, il n’en avait plus besoin. + +Pendant cette prostration de force et d’esprit, la bourse du comte +de Guiche se remplissait, et, une fois remplie, débordait dans celle +de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait et +recommençait la même vie qu’auparavant. + +Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu’ils valaient +avait rendu notre héros assez célèbre dans Orléans, ville où, en +général, nous serions fort embarrassés de dire pourquoi il venait +passer ses jours de pénitence. + +Les débauchés de province, les petits-maîtres à six cents livres par an +se partageaient les bribes de son opulence. + +Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre ami +Malicorne, fils d’un syndic de la ville, à qui M. le prince de Condé, +toujours besogneux comme un Condé, empruntait souvent de l’argent à +gros intérêt. + +M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C’est-à-dire qu’en ce temps +de facile morale il se faisait de son côté, en suivant l’exemple de +son père et en prêtant à la petite semaine, un revenu de dix-huit +cents livres, sans compter six cents autres livres que fournissait +la générosité du syndic, de sorte que Malicorne était le roi des +raffinés d’Orléans, ayant deux mille quatre cents livres à dilapider, à +gaspiller, à éparpiller en folies de tout genre. + +Mais, tout au contraire de Manicamp, Malicorne était effroyablement +ambitieux. + +Il aimait par ambition, il dépensait par ambition, il se fût ruiné par +ambition. + +Malicorne avait résolu de parvenir à quelque prix que ce fût; et pour +cela, à quelque prix que ce fût, il s’était donné une maîtresse et un +ami. + +La maîtresse, Mlle de Montalais, lui était cruelle dans les dernières +faveurs de l’amour; mais c’était une fille noble, et cela suffisait à +Malicorne. + +L’ami n’avait pas d’amitié, mais c’était le favori du comte de Guiche, +ami lui-même de Monsieur, frère du roi, et cela suffisait à Malicorne. + +Seulement, au chapitre des charges, Mlle de Montalais coûtait par an: +rubans, gants et sucreries, mille livres. De Manicamp coûtait, argent +prêté jamais rendu, de douze à quinze cents livres par an. + +Il ne restait donc rien à Malicorne. + +Ah! si fait, nous nous trompons, il lui restait la caisse paternelle. +Il usa d’un procédé sur lequel il garda le plus profond secret, et +qui consistait à s’avancer à lui-même, sur la caisse du syndic, une +demi-douzaine d’années, c’est-à-dire une quinzaine de mille livres, se +jurant bien entendu, à lui-même, de combler ce déficit aussitôt que +l’occasion s’en présenterait. + +L’occasion devait être la concession d’une belle charge dans la maison +de Monsieur, quand on monterait cette maison à l’époque de son mariage. + +Cette époque était venue, et l’on allait enfin monter la maison. Une +bonne charge chez un prince du sang, lorsqu’elle est donnée par le +crédit et sur la recommandation d’un ami tel que le comte de Guiche, +c’est au moins douze mille livres par an, et, moyennant cette habitude +qu’avait prise Malicorne de faire fructifier ses revenus, douze mille +livres pouvaient s’élever à vingt. + +Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne épouserait Mlle de +Montalais; Mlle de Montalais, d’une famille où le ventre anoblissait, +non seulement serait dotée, mais encore ennoblissait Malicorne. +Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n’avait pas grande fortune +patrimoniale, quoiqu’elle fût fille unique, fût convenablement dotée, +il fallait qu’elle appartînt à quelque grande princesse, aussi prodigue +que Madame douairière était avare. Et afin que la femme ne fût point +d’un côté pendant que le mari serait de l’autre, situation qui présente +de graves inconvénients, surtout avec des caractères comme étaient +ceux des futurs conjoints, Malicorne avait imaginé de mettre le point +central de réunion dans la maison même de Monsieur, frère du roi. + +Mlle de Montalais serait fille d’honneur de Madame. M. Malicorne serait +officier de Monsieur. On voit que le plan venait d’une bonne tête, on +voit aussi qu’il avait été bravement exécuté. + +Malicorne avait demandé à Manicamp de demander au comte de Guiche un +brevet de fille d’honneur. + +Et le comte de Guiche avait demandé ce brevet à Monsieur, lequel +l’avait signé sans hésitation. + +Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons d’un +esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au présent et +s’étendaient à l’avenir, le plan moral de Malicorne, disons-nous, était +celui-ci: + +Faire entrer chez Madame Henriette une femme dévouée à lui, +spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme, tous +les secrets féminins du jeune ménage, tandis que lui, Malicorne, et son +ami Manicamp sauraient, à eux deux, tous les mystères masculins de la +jeune communauté. + +C’était par ces moyens qu’on arriverait à une fortune rapide et +splendide à la fois. + +Malicorne était un vilain nom; celui qui le portait avait trop d’esprit +pour se dissimuler cette vérité; mais on achetait une terre, et +Malicorne de quelque chose, ou même de Malicorne tout court, sonnait +fort noblement à l’oreille. + +Il n’était pas invraisemblable que l’on pût trouver à ce nom de +Malicorne une origine des plus aristocratiques. + +En effet, ne pouvait-il pas venir d’une terre où un taureau aux cornes +mortelles aurait causé quelque grand malheur et baptisé le sol avec le +sang qu’il aurait répandu? + +Certes, ce plan se présentait hérissé de difficultés; mais la plus +grande de toutes, c’était Mlle de Montalais elle-même. Capricieuse, +variable, sournoise, étourdie, libertine, prude, vierge armée de +griffes, Érigone barbouillée de raisins, elle renversait parfois, d’un +seul coup de ses doigts blancs ou d’un seul souffle de ses lèvres +riantes, l’édifice que la patience de Malicorne avait mis un mois à +établir. Amour à part, Malicorne était heureux; mais cet amour, qu’il +ne pouvait s’empêcher de ressentir, il avait la force de le cacher avec +soin, persuadé qu’au moindre relâchement de ces liens, dont il avait +garrotté son Protée femelle, le démon le terrasserait et se moquerait +de lui. Il humiliait sa maîtresse en la dédaignant. Brûlant de désirs +quand elle s’avançait pour le tenter, il avait l’art de paraître de +glace, persuadé que, s’il ouvrait ses bras, elle s’enfuirait en le +raillant. De son côté, Montalais croyait ne pas aimer Malicorne, et, +tout au contraire, elle l’aimait. Malicorne lui répétait si souvent ses +protestations d’indifférence, qu’elle finissait de temps en temps par +y croire, et alors elle croyait détester Malicorne. Voulait-elle le +ramener par la coquetterie, Malicorne se faisait plus coquet qu’elle. +Mais ce qui faisait que Montalais tenait à Malicorne d’une indissoluble +façon, c’est que Malicorne était toujours bourré de nouvelles fraîches +apportées de la cour et de la ville; c’est que Malicorne apportait +toujours à Blois une mode, un secret, un parfum; c’est que Malicorne +ne demandait jamais un rendez-vous, et, tout au contraire, se faisait +supplier pour recevoir des faveurs qu’il brûlait d’obtenir. De son +côté, Montalais n’était pas avare d’histoires. Par elle, Malicorne +savait tout ce qui se passait chez Madame douairière, et il en faisait +à Manicamp des contes à mourir de rire, que celui-ci, par paresse, +portait tout faits à M. de Guiche, qui les portait à Monsieur. Voilà +en deux mots quelle était la trame de petits intérêts et de petites +conspirations qui unissait Blois à Orléans et Orléans à Paris, et qui +allait amener dans cette dernière ville, où elle devait produire une si +grande révolution, la pauvre petite La Vallière, qui était bien loin de +se douter, en s’en retournant toute joyeuse au bras de sa mère, à quel +étrange avenir elle était réservée. + +Quant au bonhomme Malicorne, nous voulons parler du syndic d’Orléans, +il ne voyait pas plus clair dans le présent que les autres dans +l’avenir, et ne se doutait guère, en promenant tous les jours, de trois +à cinq heures, après son dîner, sur la place Sainte-Catherine, son +habit gris taillé sous Louis XIII et ses souliers de drap à grosses +bouffettes, que c’était lui qui payait tous ces éclats de rire, tous +ces baisers furtifs, tous ces chuchotements, toute cette rubanerie et +tous ces projets soufflés qui faisaient une chaîne de quarante cinq +lieues du palais de Blois au Palais-Royal. + + + + +Chapitre LXXX — Manicamp et Malicorne + + +Donc, Malicorne partit, comme nous l’avons dit, et alla trouver son ami +Manicamp, en retraite momentanée dans la ville d’Orléans. C’était juste +au moment où ce jeune seigneur s’occupait de vendre le dernier habit un +peu propre qui lui restât. + +Il avait, quinze jours auparavant, tiré du comte de Guiche cent +pistoles, les seules qui pussent l’aider à se mettre en campagne, pour +aller au-devant de Madame, qui arrivait au Havre. + +Il avait tiré de Malicorne, trois jours auparavant, cinquante pistoles, +prix du brevet obtenu pour Montalais. + +Il ne s’attendait donc plus à rien, ayant épuisé toutes les ressources, +sinon à vendre un bel habit de drap et de satin, tout brodé et +passementé d’or, qui avait fait l’admiration de la cour. + +Mais, pour être en mesure de vendre cet habit, le dernier qui lui +restât, comme nous avons été forcé de l’avouer au lecteur, Manicamp +avait été obligé de prendre le lit. + +Plus de feu, plus d’argent de poche, plus d’argent de promenade, plus +rien que le sommeil pour remplacer les repas, les compagnies et les +bals. + +On a dit: «Qui dort dîne»; mais on n’a pas dit: «Qui dort joue», ou +«Qui dort danse». Manicamp, réduit à cette extrémité de ne plus jouer +ou de ne plus danser de huit jours au moins, était donc fort triste. Il +attendait un usurier et vit entrer Malicorne. + +Un cri de détresse lui échappa. + +— Eh bien! dit-il d’un ton que rien ne pourrait rendre, c’est encore +vous, cher ami? + +— Bon! vous êtes poli! dit Malicorne. + +— Ah! voyez-vous, c’est que j’attendais de l’argent, et, au lieu +d’argent, vous arrivez. + +— Et si je vous en apportais, de l’argent? + +— Oh! alors, c’est autre chose. Soyez le bienvenu, cher ami. + +Et il tendit la main, non pas à la main de Malicorne, mais à sa bourse. + +Malicorne fit semblant de s’y tromper et lui donna la main. + +— Et l’argent? fit Manicamp. + +— Mon cher ami, si vous voulez l’avoir, gagnez-le. + +— Que faut-il faire pour cela? + +— Le gagner, parbleu! + +— Et de quelle façon? + +— Oh! c’est rude, je vous en avertis! + +— Diable! + +— II faut quitter le lit et aller trouver sur-le-champ M. le comte de +Guiche. + +— Moi, me lever? fit Manicamp en se détirant voluptueusement dans son +lit. Oh! non pas. + +— Vous avez donc vendu tous vos habits? + +— Non, il m’en reste un, le plus beau même, mais j’attends acheteur. + +— Et des chausses? + +— Il me semble que vous les voyez sur cette chaise. + +— Eh bien! puisqu’il vous reste des chausses et un pourpoint, chaussez +les unes et endossez l’autre, faites seller un cheval et mettez-vous en +chemin. + +— Point du tout. + +— Pourquoi cela? + +— Morbleu! vous ne savez donc pas que M. de Guiche est à Étampes? + +— Non, je le croyais à Paris, moi; vous n’aurez que quinze lieues à +faire au lieu de trente. + +— Vous êtes charmant! Si je fais quinze lieues avec mon habit, il ne +sera plus mettable, et, au lieu de le vendre trente pistoles, je serai +obligé de le donner pour quinze. + +— Donnez-le pour ce que vous voudrez, mais il me faut une seconde +commission de fille d’honneur. + +— Bon! pour qui? La Montalais est donc double? + +— Méchant homme! c’est vous qui l’êtes. Vous engloutissez deux +fortunes: la mienne et celle de M. le comte de Guiche. + +— Vous pourriez bien dire celle de M. de Guiche et la vôtre. + +— C’est juste, à tout seigneur tout honneur; mais j’en reviens à mon +brevet. + +— Et vous avez tort. + +— Prouvez-moi cela. + +— Mon ami, il n’y aura que douze filles d’honneur pour Madame; j’ai +déjà obtenu pour vous ce que douze cents femmes se disputent, et pour +cela, il m’a fallu déployer une diplomatie… + +— Oui, je sais que vous avez été héroïque, cher ami. + +— On sait les affaires, dit Manicamp. + +— À qui le dites-vous! Aussi, quand je serai roi, je vous promets une +chose. + +— Laquelle? de vous appeler Malicorne Ier? + +— Non, de vous faire surintendant de mes finances; mais ce n’est point +de cela qu’il s’agit. + +— Malheureusement. + +— Il s’agit de me procurer une seconde charge de fille d’honneur. + +— Mon ami, vous me promettriez le ciel que je ne me dérangerais pas +dans ce moment-ci. + +Malicorne fit sonner sa poche. + +— Il y a là vingt pistoles, dit Malicorne. + +— Et que voulez-vous faire de vingt pistoles, mon Dieu? + +— Eh! dit Malicorne un peu fâché, quand ce ne serait que pour les +ajouter aux cinq cents que vous me devez déjà! + +— Vous avez raison, reprit Manicamp en tendant de nouveau la main, et +sous ce point de vue je puis les accepter. Donnez-les moi. + +— Un instant, que diable! il ne s’agit pas seulement de tendre la main; +si je vous donne les vingt pistoles, aurai-je le brevet? + +— Sans doute. + +— Bientôt? + +— Aujourd’hui. + +— Oh! prenez garde, monsieur de Manicamp! vous vous engagez beaucoup, +et je ne vous en demande pas si long. Trente lieues en un jour, c’est +trop, et vous vous tueriez. + +— Pour obliger un ami, je ne trouve rien d’impossible. + +— Vous êtes héroïque. + +— Où sont les vingt pistoles? + +— Les voici, fit Malicorne en les montrant. + +— Bien. + +— Mais, mon cher monsieur Manicamp, vous allez les dévorer rien qu’en +chevaux de poste. + +— Non pas; soyez tranquille. + +— Pardonnez-moi. + +— Quinze lieues d’ici à Étampes… + +— Quatorze. + +— Soit; quatorze lieues font sept postes; à vingt sous la poste, +sept livres; sept livres de courrier, quatorze; autant pour revenir, +vingt-huit; coucher et souper autant; c’est une soixantaine de livres +que vous coûtera cette complaisance. + +Manicamp s’allongea comme un serpent dans son lit, et fixant ses deux +grands yeux sur Malicorne: + +— Vous avez raison, dit-il, je ne pourrais pas revenir avant demain. + +Et il prit les vingt pistoles. + +— Alors, partez. + +— Puisque je ne pourrai revenir que demain, nous avons le temps. + +— Le temps de quoi faire? + +— Le temps de jouer. + +— Que voulez-vous jouer? + +— Vos vingt pistoles, pardieu! + +— Non pas, vous gagnerez toujours. + +— Je vous les gage, alors. + +— Contre quoi! + +— Contre vingt autres. + +— Et quel sera l’objet du pari? + +— Voici. Nous avons dit quatorze lieues pour aller à Étampes. + +— Oui. + +— Quatorze lieues pour revenir. + +— Oui. + +— Par conséquent vingt-huit lieues. + +— Sans doute. + +— Pour ces vingt-huit lieues, vous m’accordez bien quatorze heures? + +— Je vous les accorde. + +— Une heure pour trouver le comte de Guiche? + +— Soit. + +— Et une heure pour lui faire écrire la lettre à Monsieur? + +— À merveille. + +— Seize heures en tout. + +— Vous comptez comme M. Colbert. + +— Il est midi? + +— Et demi. + +— Tiens! vous avez une belle montre. + +— Vous disiez?… fit Malicorne en remettant sa montre dans son gousset. + +— Ah! c’est vrai; je vous offrais de vous gagner vingt pistoles contre +celles que vous m’avez prêtées, que vous aurez la lettre du comte de +Guiche dans… + +— Dans combien? + +— Dans huit heures. + +— Avez-vous un cheval ailé? + +— Cela me regarde. Pariez-vous toujours? + +— J’aurai la lettre du comte dans huit heures? + +— Oui. + +— Signée? + +— Oui. + +— En main? + +— En main. + +— Eh bien, soit! je parie, dit Malicorne, curieux de savoir comment son +vendeur d’habits se tirerait de là. + +— Est-ce dit? + +— C’est dit. + +— Passez-moi la plume, l’encre et le papier. + +— Voici. + +— Ah! + +Manicamp se souleva avec un soupir, et s’accoudant sur son bras gauche, +de sa plus belle écriture il traça les lignes suivantes: «Bon pour +une charge de fille d’honneur de Madame que M. le comte de Guiche se +chargera d’obtenir à première vue. De Manicamp.» Ce travail pénible +accompli, Manicamp se recoucha tout de son long. + +— Eh bien? demanda Malicorne, qu’est-ce que cela veut dire? + +— Cela veut dire que si vous êtes pressé d’avoir la lettre du comte de +Guiche pour Monsieur, j’ai gagné mon pari. + +— Comment cela? + +— C’est limpide, ce me semble; vous prenez ce papier. + +— Oui. + +— Vous partez à ma place. + +— Ah! + +— Vous lancez vos chevaux à fond de train. + +— Bon! + +— Dans six heures, vous êtes à Étampes; dans sept heures, vous avez la +lettre du comte, et j’ai gagné mon pari sans avoir bougé de mon lit, ce +qui m’accommode tout à la fois et vous aussi, j’en suis bien sûr. + +— Décidément, Manicamp, vous êtes un grand homme. + +— Je le sais bien. + +— Je pars donc pour Étampes. + +— Vous partez. + +— Je vais trouver le comte de Guiche avec ce bon. + +— Il vous en donne un pareil pour Monsieur. + +— Je pars pour Paris. + +— Vous allez trouver Monsieur avec le bon du comte de Guiche. + +— Monsieur approuve. + +— À l’instant même. + +— Et j’ai mon brevet. + +— Vous l’avez. + +— Ah! + +— J’espère que je suis gentil, hein? + +— Adorable! + +— Merci. + +— Vous faites donc du comte de Guiche tout ce que vous voulez, mon cher +Manicamp? + +— Tout, excepté de l’argent. + +— Diable! l’exception est fâcheuse; mais enfin, si au lieu de lui +demander de l’argent, vous lui demandiez… + +— Quoi? + +— Quelque chose d’important. + +— Qu’appelez-vous important? + +— Enfin, si un de vos amis vous demandait un service? + +— Je ne le lui rendrais pas. + +— Égoïste! + +— Ou du moins je lui demanderais quel service il me rendra en échange. + +— À la bonne heure! Eh bien! cet ami vous parle. + +— C’est vous, Malicorne? + +— C’est moi. + +— Ah çà! vous êtes donc bien riche? + +— J’ai encore cinquante pistoles. + +— Juste la somme dont j’ai besoin. Où sont ces cinquante pistoles? + +— Là, dit Malicorne en frappant sur son gousset. + +— Alors, parlez, mon cher; que vous faut-il? + +Malicorne reprit l’encre, la plume et le papier, et présenta le tout à +Manicamp. + +— Écrivez, lui dit-il. + +— Dictez. + +— «Bon pour une charge dans la maison de Monsieur.» + +— Oh! fit Manicamp en levant la plume, une charge dans la maison de +Monsieur pour cinquante pistoles? + +— Vous avez mal entendu, mon cher. + +— Comment avez-vous dit? + +— J’ai dit cinq cents. + +— Et les cinq cents? + +— Les voilà. + +Manicamp dévora des yeux le rouleau; mais, cette fois, Malicorne le +tenait à distance. + +— Ah! qu’en dites-vous? Cinq cents pistoles… + +— Je dis que c’est pour rien, mon cher, dit Manicamp en reprenant la +plume, et que vous userez mon crédit; dictez. + +Malicorne continua: + +— «Que mon ami le comte de Guiche obtiendra de Monsieur pour mon ami +Malicorne.» + +— Voilà, dit Manicamp. + +— Pardon, vous avez oublié de signer. + +— Ah! c’est vrai. Les cinq cents pistoles? + +— En voilà deux cent cinquante. + +— Et les deux cent cinquante autres? + +— Quand je tiendrai ma charge. + +Manicamp fit la grimace. + +— En ce cas, rendez-moi la recommandation, dit-il. + +— Pourquoi faire? + +— Pour que j’y ajoute un mot. + +— Un mot? + +— Oui, un seul. + +— Lequel? + +— «Pressé.» + +Malicorne rendit la recommandation: Manicamp ajouta le mot. + +— Bon! fit Malicorne en reprenant le papier. + +Manicamp se mit à compter les pistoles. + +— Il en manque vingt, dit-il. + +— Comment cela? + +— Les vingt que j’ai gagnées. + +— Où? + +— En pariant que vous auriez la lettre du duc de Guiche dans huit +heures. + +— C’est juste. + +Et il lui donna les vingt pistoles. + +Manicamp se mit à prendre son or à pleines mains et le fit pleuvoir en +cascades sur son lit. + +— Voilà une seconde charge, murmurait Malicorne en faisant sécher son +papier, qui, au premier abord, paraît me coûter plus que la première; +mais… + +Il s’arrêta, prit à son tour la plume, et écrivit à Montalais: + +«Mademoiselle, annoncez à votre amie que sa commission ne peut tarder +à lui arriver; je pars pour la faire signer: c’est quatre-vingt-six +lieues que j’aurai faites pour l’amour de vous…» + +Puis avec son sourire de démon, reprenant la phrase interrompue: + +— Voilà, dit-il, une charge qui, au premier abord, paraît me coûter +plus cher que la première; mais… le bénéfice sera, je l’espère, dans la +proportion de la dépense, et Mlle de La Vallière me rapportera plus que +Mlle de Montalais, ou bien, ou bien, je ne m’appelle plus Malicorne. +Adieu, Manicamp. + +Et il sortit. + + + + +Chapitre LXXXI — La cour de l’hôtel Grammont + + +Lorsque Malicorne arriva à Étampes, il apprit que le comte de Guiche +venait de partir pour Paris. Malicorne prit deux heures de repos et +s’apprêta à continuer son chemin. + +Il arriva dans la nuit à Paris, descendit à un petit hôtel dont il +avait l’habitude lors de ses voyages dans la capitale, et le lendemain, +à huit heures, il se présenta à l’hôtel Grammont. + +Il était temps que Malicorne arrivât. + +Le comte de Guiche se préparait à faire ses adieux à Monsieur avant +de partir pour Le Havre, où l’élite de la noblesse française allait +chercher Madame à son arrivée d’Angleterre. + +Malicorne prononça le nom de Manicamp, et fut introduit à l’instant +même. Le comte de Guiche était dans la cour de l’hôtel Grammont, +visitant ses équipages, que des piqueurs et des écuyers faisaient +passer en revue devant lui. + +Le comte louait ou blâmait devant ses fournisseurs et ses gens les +habits, les chevaux et les harnais qu’on venait de lui apporter, +lorsque au milieu de cette importante occupation On lui jeta le nom de +Manicamp. + +— Manicamp? s’écria-t-il. Qu’il entre, parbleu! qu’il entre! + +Et il fit quatre pas vers la porte. Malicorne se glissa par cette porte +demi-ouverte, et regardant le comte de Guiche surpris de voir un visage +inconnu en place de celui qu’il attendait: + +— Pardon, monsieur le comte, dit-il, mais je crois qu’on a fait erreur: +on vous a annoncé Manicamp lui-même, et ce n’est que son envoyé. + +— Ah! ah! fit de Guiche un peu refroidi, et vous m’apportez? + +— Une lettre, monsieur le comte. + +Malicorne présenta le premier bon et observa le visage du comte. + +Celui-ci lut et se mit à rire. + +— Encore! dit-il, encore une fille d’honneur? Ah ça! mais ce drôle de +Manicamp protège donc toutes les filles d’honneur de France? + +Malicorne salua. + +— Et pourquoi ne vient-il pas lui-même? demanda-t-il. + +— Il est au lit. + +— Ah! diable! Il n’a donc pas d’argent? + +De Guiche haussa les épaules. + +— Mais qu’en fait-il donc, de son argent? + +Malicorne fit un mouvement qui voulait dire que, sur cet article-là, il +était aussi ignorant que le comte. + +— Alors qu’il use de son crédit, continua de Guiche. + +— Ah! mais c’est que je crois une chose. + +— Laquelle? + +— C’est que Manicamp n’a de crédit qu’auprès de vous, monsieur le comte. + +— Mais alors il ne se trouvera donc pas au Havre? + +Autre mouvement de Malicorne. + +— C’est impossible, et tout le monde y sera! + +— J’espère, monsieur le comte, qu’il ne négligera point une si belle +occasion. + +— Il devrait déjà être à Paris. + +— Il prendra la traverse pour regagner le temps perdu. + +— Et où est-il? + +— À Orléans. + +— Monsieur, dit de Guiche en saluant, vous me paraissez homme de bon +goût. + +Malicorne avait l’habit de Manicamp. + +Il salua à son tour. + +— Vous me faites grand honneur, monsieur, dit-il. + +— À qui ai-je le plaisir de parler? + +— Je me nomme Malicorne, monsieur. + +— Monsieur de Malicorne, comment trouvez-vous les fontes de ces +pistolets? + +Malicorne était homme d’esprit; il comprit la situation. + +D’ailleurs, le de mis avant son nom venait de l’élever à la hauteur de +celui qui lui parlait. + +Il regarda les fontes en connaisseur, et, sans hésiter: + +— Un peu lourdes, monsieur, dit-il. + +— Vous voyez, fit de Guiche au sellier, Monsieur, qui est homme de +goût, trouve vos fontes lourdes: que vous avais-je dit tout à l’heure? + +Le sellier s’excusa. + +— Et ce cheval, qu’en dites-vous? demanda de Guiche. C’est encore une +emplette que je viens de faire. + +— À la vue, il me paraît parfait, monsieur le comte; mais il faudrait +que je le montasse pour vous en dire mon avis. + +— Eh bien! montez-le, monsieur de Malicorne, et faites-lui faire deux +ou trois fois le tour du manège. + +La cour de l’hôtel était en effet disposée de manière à servir de +manège en cas de besoin. + +Malicorne, sans embarras, assembla la bride et le bridon, prit la +crinière de la main gauche, plaça son pied à l’étrier, s’enleva et se +mit en selle. La première fois il fit faire au cheval le tour de la +cour au pas. + +La seconde fois, au trot. + +Et la troisième fois, au galop. + +Puis il s’arrêta près du comte, mit pied à terre et jeta la bride aux +mains d’un palefrenier. + +— Eh bien! dit le comte, qu’en pensez-vous, monsieur de Malicorne? + +— Monsieur le comte, fit Malicorne, ce cheval est de race +mecklembourgeoise. En regardant si le mors reposait bien sur les +branches, j’ai vu qu’il prenait sept ans. C’est l’âge auquel il faut +préparer le cheval de guerre. L’avant-main est léger. Cheval à tête +plate, dit-on, ne fatigue jamais la main du cavalier. Le garrot est un +peu bas. L’avalement de la croupe me ferait douter de la pureté de la +race allemande. Il doit avoir du sang anglais. L’animal est droit sur +ses aplombs, mais il chasse au trot; il doit se couper. Attention à la +ferrure. Il est, au reste, maniable. Dans les voltes et les changements +de pied je lui ai trouvé les aides fines. + +— Bien jugé, monsieur de Malicorne, fit le comte. Vous êtes connaisseur. + +Puis, se retournant vers le nouvel arrivé: + +— Vous avez là un habit charmant, dit de Guiche à Malicorne. Il ne +vient pas de province, je présume; on ne taille pas dans ce goût-là à +Tours ou à Orléans. + +— Non, monsieur le comte, cet habit vient en effet de Paris. + +— Oui, cela se voit… Mais retournons à notre affaire… Manicamp veut +donc faire une seconde fille d’honneur? + +— Vous voyez ce qu’il vous écrit, monsieur le comte. + +— Qui était la première déjà? + +Malicorne sentit le rouge lui monter au visage. + +— Une charmante fille d’honneur, se hâta-t-il de répondre, Mlle de +Montalais. + +— Ah! ah! vous la connaissez, monsieur? + +— Oui, c’est ma fiancée, ou à peu près. + +— C’est autre chose, alors… Mille compliments! s’écria de Guiche, sur +les lèvres duquel voltigeait déjà une plaisanterie de courtisan, et que +ce titre de fiancée donné par Malicorne à Mlle de Montalais rappela au +respect des femmes. + +— Et le second brevet, pour qui est-ce? demanda de Guiche. Est-ce pour +la fiancée de Manicamp?… En ce cas, je la plains. Pauvre fille! elle +aura pour mari un méchant sujet. + +— Non, monsieur le comte… Le second brevet est pour Mlle La Baume Le +Blanc de La Vallière. + +— Inconnue, fit de Guiche. + +— Inconnue? oui, monsieur, fit Malicorne en souriant à son tour. + +— Bon! je vais en parler à Monsieur. À propos, elle est demoiselle? + +— De très bonne maison, fille d’honneur de Madame douairière. + +— Très bien! Voulez-vous m’accompagner chez Monsieur? + +— Volontiers, si vous me faites cet honneur. + +— Avez-vous votre carrosse? + +— Non, je suis venu à cheval. + +— Avec cet habit? + +— Non, monsieur; j’arrive d’Orléans en poste, et j’ai changé mon habit +de voyage contre celui-ci pour me présenter chez vous. + +— Ah! c’est vrai, vous m’avez dit que vous arriviez d’Orléans. + +Et il fourra, en la froissant, la lettre de Manicamp dans sa poche. + +— Monsieur, dit timidement Malicorne, je crois que vous n’avez pas tout +lu. + +— Comment, je n’ai pas tout lu? + +— Non, il y avait deux billets dans la même enveloppe. + +— Ah! ah! vous êtes sûr? + +— Oh! très sûr. + +— Voyons donc. + +Et le comte rouvrit le cachet. + +— Ah! fit-il, c’est, ma foi, vrai. + +Et il déplia le papier qu’il n’avait pas encore lu. + +— Je m’en doutais, dit-il, un autre bon pour une charge chez Monsieur; +oh! mais c’est un gouffre que ce Manicamp. Oh! le scélérat, il en fait +donc commerce? + +— Non, monsieur le comte, il veut en faire don. + +— À qui? + +— À moi, monsieur. + +— Mais que ne disiez-vous cela tout de suite, mon cher monsieur de +Mauvaise corne. + +— Malicorne! + +— Ah! pardon; c’est le latin qui me brouille, l’affreuse habitude des +étymologies. Pourquoi diantre fait-on apprendre le latin aux jeunes +gens de famille? _Mala_: mauvaise. Vous comprenez, c’est tout un. Vous me +pardonnez, n’est-ce pas, monsieur de Malicorne? + +— Votre bonté me touche, monsieur; mais c’est une raison pour que je +vous dise une chose tout de suite. + +— Quelle chose, monsieur? + +— Je ne suis pas gentilhomme: j’ai bon cœur, un peu d’esprit, mais je +m’appelle Malicorne tout court. + +— Eh bien! s’écria de Guiche en regardant la malicieuse figure de son +interlocuteur, vous me faites l’effet, monsieur, d’un aimable homme. +J’aime votre figure, monsieur Malicorne; il faut que vous ayez de +furieusement bonnes qualités pour avoir plu à cet égoïste de Manicamp. +Soyez franc, vous êtes quelque saint descendu sur la terre. + +— Pourquoi cela? + +— Morbleu! pour qu’il vous donne quelque chose. N’avez-vous pas dit +qu’il voulait vous faire don d’une charge chez le roi? + +— Pardon, monsieur le comte; si j’obtiens cette charge, ce n’est point +lui qui me l’aura donnée, c’est vous. + +— Et puis il ne vous l’aura peut-être pas donnée pour rien tout à fait? + +— Monsieur le comte… + +— Attendez donc: il y a un Malicorne à Orléans. Parbleu! c’est cela! +qui prête de l’argent à M. le prince. + +— Je crois que c’est mon père, monsieur. + +— Ah! voilà! M. le prince a le père, et cet affreux dévorateur de +Manicamp a le fils. Prenez garde, monsieur, je le connais; il vous +rongera, mordieu! jusqu’aux os. + +— Seulement, je prête sans intérêt, moi, monsieur, dit en souriant +Malicorne. + +— Je disais bien que vous étiez un saint ou quelque chose d’approchant, +monsieur Malicorne. Vous aurez votre charge ou j’y perdrai mon nom. + +— Oh! monsieur le comte, quelle reconnaissance! dit Malicorne +transporté. + +— Allons chez le prince, mon cher monsieur Malicorne, allons chez le +prince. + +Et de Guiche se dirigea vers la porte en faisant signe à Malicorne de +le suivre. + +Mais au moment où ils allaient en franchir le seuil, un jeune homme +apparut de l’autre côté. + +C’était un cavalier de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au visage pâle, +aux lèvres minces, aux yeux brillants, aux cheveux et aux sourcils +bruns. + +— Eh! bonjour, dit-il tout à coup en repoussant pour ainsi dire Guiche +dans l’intérieur de la cour. + +— Ah! ah! vous ici, de Wardes. Vous, botté, éperonné, et le fouet à la +main! + +— C’est la tenue qui convient à un homme qui part pour Le Havre. +Demain, il n’y aura plus personne à Paris. + +Et le nouveau venu salua cérémonieusement Malicorne, à qui son bel +habit donnait des airs de prince. + +— M. Malicorne, dit de Guiche à son ami. + +De Wardes salua. + +— M. de Wardes, dit de Guiche à Malicorne. + +Malicorne salua à son tour. + +— Voyons, de Wardes, continua de Guiche, dites-nous cela, vous qui êtes +à l’affût de ces sortes de choses: quelles charges y a-t-il encore à +donner à la cour, ou plutôt dans la maison de Monsieur? + +— Dans la maison de Monsieur? dit de Wardes en levant les yeux en l’air +pour chercher. Attendez donc… celle de grand écuyer, je crois. + +— Oh! s’écria Malicorne, ne parlons point de pareils postes, monsieur; +mon ambition ne va pas au quart du chemin. + +De Wardes avait le coup d’œil plus défiant que de Guiche, il devina +tout de suite Malicorne. + +— Le fait est, dit-il en le toisant, que, pour occuper cette charge, il +faut être duc et pair. + +— Tout ce que je demande, moi, dit Malicorne, c’est une charge très +humble; je suis peu et ne m’estime point au-dessus de ce que je suis. + +— Monsieur Malicorne, que vous voyez, dit de Guiche à de Wardes, est un +charmant garçon qui n’a d’autre malheur que de ne pas être gentilhomme. +Mais, vous le savez, moi, je fais peu de cas de l’homme qui n’est que +gentilhomme. + +— D’accord, dit de Wardes; mais seulement je vous ferai observer, mon +cher comte, que, sans qualité, on ne peut raisonnablement espérer +d’entrer chez Monsieur. + +— C’est vrai, dit le comte, l’étiquette est formelle. Diable! diable! +nous n’avions pas pensé à cela. + +— Hélas! voilà un grand malheur pour moi, dit Malicorne en pâlissant +légèrement, un grand malheur, monsieur le comte. + +— Mais qui n’est pas sans remède, j’espère, répondit de Guiche. + +— Pardieu! s’écria de Wardes, le remède est tout trouvé; on vous fera +gentilhomme, mon cher monsieur: Son Éminence le cardinal Mazarini ne +faisait pas autre chose du matin au soir. + +— Paix, paix, de Wardes! dit le comte, pas de mauvaise plaisanterie; +ce n’est point entre nous qu’il convient de plaisanter de la sorte; la +noblesse peut s’acheter, c’est vrai, mais c’est un assez grand malheur +pour que les nobles n’en rient pas. + +— Ma foi! tu es bien puritain, comme disent les Anglais. + +— M. le vicomte de Bragelonne, annonça un valet dans la cour, comme il +eût fait dans un salon. + +— Ah! cher Raoul, viens, viens donc. Tout botté aussi! tout éperonné +aussi! Tu pars donc? + +Bragelonne s’approcha du groupe de jeunes gens, et salua de cet air +grave et doux qui lui était particulier. Son salut s’adressa surtout +à de Wardes, qu’il ne connaissait point, et dont les traits s’étaient +armés d’une étrange froideur en voyant apparaître Raoul. + +— Mon ami, dit-il à de Guiche, je viens te demander ta compagnie. Nous +partons pour Le Havre, je présume? + +— Ah! c’est au mieux! c’est charmant! Nous allons faire un merveilleux +voyage. Monsieur Malicorne, M. de Bragelonne. Ah! M. de Wardes, que je +te présente. + +Les jeunes gens échangèrent un salut compassé. Les deux natures +semblaient dès l’abord disposées à se discuter l’une l’autre. De Wardes +était souple, fin, dissimulé; Raoul, sérieux, élevé, droit. + +— Mets-nous d’accord, de Wardes et moi, Raoul. + +— À quel propos? + +— À propos de noblesse. + +— Qui s’y connaîtra, si ce n’est un Grammont? + +— Je ne te demande pas de compliments, je te demande ton avis. + +— Encore faut-il que je connaisse l’objet de la discussion. + +— De Wardes prétend que l’on fait abus de titres; moi, je prétends que +le titre est inutile à l’homme. + +— Et tu as raison, dit tranquillement de Bragelonne. + +— Mais, moi aussi, reprit de Wardes avec une espèce d’obstination, moi +aussi, monsieur le vicomte, je prétends que j’ai raison. + +— Que disiez-vous, monsieur? + +— Je disais, moi, que l’on fait tout ce qu’on peut en France pour +humilier les gentilshommes. + +— Et qui donc cela? demanda Raoul. + +— Le roi lui-même; il s’entoure de gens qui ne feraient pas preuve de +quatre quartiers. + +— Allons donc! fit de Guiche, je ne sais pas où diable vous avez vu +cela, de Wardes. + +— Un seul exemple. + +Et de Wardes couvrit Bragelonne tout entier de son regard. + +— Dis. + +— Sais-tu qui vient d’être nommé capitaine général des mousquetaires, +charge qui vaut plus que la pairie, charge qui donne le pas sur les +maréchaux de France? + +Raoul commença de rougir, car il voyait où de Wardes en voulait venir. + +— Non; qui a-t-on nommé? Il n’y a pas longtemps en tout cas; car il y a +huit jours la charge était encore vacante; à telle enseigne que le roi +l’a refusée à Monsieur, qui la demandait pour un de ses protégés. + +— Eh bien! mon cher, le roi l’a refusée au protégé de Monsieur pour la +donner au chevalier d’Artagnan, à un cadet de Gascogne qui a traîné +l’épée trente ans dans les antichambres. + +— Pardon, monsieur, si je vous arrête, dit Raoul en lançant un regard +plein de sévérité à de Wardes; mais vous me faites l’effet de ne pas +connaître celui dont vous parlez. + +— Je ne connais pas M. d’Artagnan! Eh! mon Dieu! qui donc ne le connaît +pas? + +— Ceux qui le connaissent, monsieur, reprit Raoul avec plus de calme +et de froideur, sont tenus de dire que, s’il n’est pas aussi bon +gentilhomme que le roi, ce qui n’est point sa faute, il égale tous +les rois du monde en courage et en loyauté. Voilà mon opinion à moi, +monsieur, et Dieu merci! je connais M. d’Artagnan depuis ma naissance. + +De Wardes allait répliquer, mais de Guiche l’interrompit. + + + + +Chapitre LXXXII — Le portrait de Madame + + +La discussion allait s’aigrir, de Guiche l’avait parfaitement compris. + +En effet, il y avait dans le regard de Bragelonne quelque chose +d’instinctivement hostile. + +Il y avait dans celui de de Wardes quelque chose comme un calcul +d’agression. Sans se rendre compte des divers sentiments qui agitaient +ses deux amis, de Guiche songea à parer le coup qu’il sentait prêt à +être porté par l’un ou l’autre et peut-être par tous les deux. + +— Messieurs, dit-il, nous devons nous quitter, il faut que je passe +chez Monsieur. Prenons nos rendez-vous: toi, de Wardes, viens avec moi +au Louvre; toi, Raoul, demeure le maître de la maison, et comme tu es +le conseil de tout ce qui se fait ici, tu donneras le dernier coup +d’œil à mes préparatifs de départ. + +Raoul, en homme qui ne cherche ni ne craint une affaire, fit de la tête +un signe d’assentiment, et s’assit sur un banc au soleil. + +— C’est bien, dit de Guiche, reste là, Raoul, et fais-toi montrer les +deux chevaux que je viens d’acheter; tu me diras ton sentiment, car je +ne les ai achetés qu’à la condition que tu ratifierais le marché. À +propos, pardon! j’oubliais de te demander des nouvelles de M. le comte +de La Fère. Et tout en prononçant ces derniers mots, il observait de +Wardes et essayait de saisir l’effet que produirait sur lui le nom du +père de Raoul. + +— Merci, répondit le jeune homme. M. le comte se porte bien. + +Un éclair de haine passa dans les yeux de de Wardes. De Guiche ne parut +pas remarquer cette lueur funèbre, et allant donner une poignée de main +à Raoul: + +— C’est convenu, n’est-ce pas, Bragelonne, dit-il, tu viens nous +rejoindre dans la cour du Palais-Royal? + +Puis, faisant signe de le suivre à de Wardes, qui se balançait tantôt +sur un pied, tantôt sur l’autre. + +— Nous partons, dit-il; venez, monsieur Malicorne. + +Ce nom fit tressaillir Raoul. + +Il lui sembla qu’il avait déjà entendu prononcer ce nom une fois; mais +il ne put se rappeler dans quelle occasion. + +Tandis qu’il cherchait, moitié rêveur, moitié irrité de sa conversation +avec de Wardes, les trois jeunes gens s’acheminaient vers le +Palais-Royal, où logeait Monsieur. + +Malicorne comprit deux choses. + +La première, c’est que les jeunes gens avaient quelque chose à se dire. + +La seconde, c’est qu’il ne devait pas marcher sur le même rang qu’eux. +Il demeura en arrière. + +— Êtes-vous fou? dit de Guiche à son compagnon, lorsqu’ils eurent fait +quelques pas hors de l’hôtel de Grammont; vous attaquez M. d’Artagnan, +et cela devant Raoul! + +— Eh bien! après? fit de Wardes. + +— Comment, après? + +— Sans doute: est-il défendu d’attaquer M. d’Artagnan? + +— Mais vous savez bien que M. d’Artagnan fait le quart de ce tout si +glorieux et si redoutable qu’on appelait les Mousquetaires. + +— Soit; mais je ne vois pas pourquoi cela peut m’empêcher de haïr M. +d’Artagnan. + +— Que vous a-t-il fait? + +— Oh! à moi, rien. + +— Alors, pourquoi le haïr? + +— Demandez cela à l’ombre de mon père. + +— En vérité, mon cher de Wardes, vous m’étonnez: M. d’Artagnan n’est +point de ces hommes qui laissent derrière eux une inimitié sans apurer +leur compte. Votre père, m’a-t-on dit, était de son côté haut la main. +Or, il n’est si rudes inimitiés qui ne se lavent dans le sang d’un bon +et loyal coup d’épée. + +— Que voulez-vous, cher ami, cette haine existait entre mon père et M. +d’Artagnan; il m’a, tout enfant, entretenu de cette haine, et c’est un +legs particulier qu’il m’a laissé au milieu de son héritage. + +— Et cette haine avait pour objet M. d’Artagnan seul? + +— Oh! M. d’Artagnan était trop bien incorporé dans ses trois amis pour +que le trop-plein n’en rejaillît pas sur eux; elle est de mesure, +croyez-moi, à ce que les autres, le cas échéant, n’aient point à se +plaindre de leur part. + +De Guiche avait les yeux fixés sur de Wardes; il frissonna en voyant le +pâle sourire du jeune homme. Quelque chose comme un pressentiment fît +tressaillir sa pensée; il se dit que le temps était passé des grands +coups d’épée entre gentilshommes, mais que la haine, en s’extravasant +au fond du cœur, au lieu de se répandre au-dehors, n’en était pas moins +de la haine; que parfois le sourire était aussi sinistre que la menace +et qu’en un mot, enfin, après les pères, qui s’étaient haïs avec le +cœur et combattus avec le bras, viendraient les fils; qu’eux aussi se +haïraient avec le cœur, mais qu’ils ne se combattraient plus qu’avec +l’intrigue ou la trahison. Or, comme ce n’était point Raoul qu’il +soupçonnait de trahison ou d’intrigue, ce fut pour Raoul que de Guiche +frissonna. Mais tandis que ces sombres pensées obscurcissaient le front +de de Guiche, de Wardes était redevenu complètement maître de lui-même. + +— Au reste, dit-il, ce n’est pas que j’en veuille personnellement à M. +de Bragelonne, je ne le connais pas. + +— En tout cas, de Wardes, dit de Guiche avec une certaine sévérité, +n’oubliez pas une chose, c’est que Raoul est le meilleur de mes amis. + +De Wardes s’inclina. + +La conversation en demeura là, quoique de Guiche fît tout ce qu’il +put pour lui tirer son secret du cœur; mais de Wardes avait sans +doute résolu de n’en pas dire davantage, et il demeura impénétrable. +De Guiche se promit d’avoir plus de satisfaction avec Raoul. Sur ces +entrefaites, on arriva au Palais-Royal, qui était entouré d’une foule +de curieux. + +La maison de Monsieur attendait ses ordres pour monter à cheval et +faire escorte aux ambassadeurs chargés de ramener la jeune princesse. +Ce luxe de chevaux, d’armes et de livrées compensait en ce temps-là, +grâce au bon vouloir des peuples et aux traditions de respectueux +attachement pour les rois, les énormes dépenses couvertes par l’impôt. + +Mazarin avait dit: «Laissez-les chanter, pourvu qu’ils paient.» Louis +XIV disait: «Laissez-les voir.» La vue avait remplacé la voix: on +pouvait encore regarder, mais on ne pouvait plus chanter. + +M. de Guiche laissa de Wardes et Malicorne au pied du grand escalier; +mais lui, qui partageait la faveur de Monsieur avec le chevalier de +Lorraine, qui lui faisait les blanches dents, mais ne pouvait le +souffrir, il monta droit chez Monsieur. + +Il trouva le jeune prince qui se mirait en se posant du rouge. + +Dans l’angle du cabinet, sur des coussins, M. le chevalier de Lorraine +était étendu, venant de faire friser ses longs cheveux blonds, avec +lesquels il jouait comme eût fait une femme. + +Le prince se retourna au bruit, et, apercevant le comte: + +— Ah! c’est toi, Guiche, dit-il; viens ça et dis-moi la vérité. + +— Oui, monseigneur, vous savez que c’est mon défaut. + +— Figure-toi, Guiche, que ce méchant chevalier me fait de la peine. + +Le chevalier haussa les épaules. + +— Et comment cela? demanda de Guiche. Ce n’est pas l’habitude de M. le +chevalier. + +— Eh bien! il prétend, continua le prince, il prétend que Mlle +Henriette est mieux comme femme que je ne suis comme homme. + +— Prenez garde, monseigneur, dit de Guiche en fronçant le sourcil, vous +m’avez demandé la vérité. + +— Oui, dit Monsieur presque en tremblant. + +— Eh bien! je vais vous la dire. + +— Ne te hâte pas, Guiche, s’écria le prince, tu as le temps; +regarde-moi avec attention et rappelle-toi bien Madame; d’ailleurs, +voici son portrait; tiens. + +Et il lui tendit la miniature, du plus fin travail. De Guiche prit le +portrait et le considéra longtemps. + +— Sur ma foi, dit-il, voilà, monseigneur, une adorable figure. + +— Mais regarde-moi à mon tour, regarde-moi donc, s’écria le prince +essayant de ramener à lui l’attention du comte, absorbée tout entière +par le portrait. + +— En vérité, c’est merveilleux! murmura de Guiche. + +— Eh! ne dirait-on pas, continua Monsieur, que tu n’as jamais vu cette +petite fille. + +— Je l’ai vue, monseigneur, c’est vrai, mais il y a cinq ans de cela, +et il s’opère de grands changements entre une enfant de douze ans et +une jeune fille de dix-sept. + +— Enfin, ton opinion, dis-la; parle, voyons! + +— Mon opinion est que le portrait doit être flatté, monseigneur. + +— Oh! d’abord, oui, dit le prince triomphant, il l’est certainement; +mais enfin suppose qu’il ne soit point flatté, et dis-moi ton avis. + +— Monseigneur, Votre Altesse est bien heureuse d’avoir une si charmante +fiancée. + +— Soit, c’est ton avis sur elle; mais sur moi? + +— Mon avis, monseigneur, est que vous êtes beaucoup trop beau pour un +homme. + +Le chevalier de Lorraine se mit à rire aux éclats. + +Monseigneur comprit tout ce qu’il y avait de sévère pour lui dans +l’opinion du comte de Guiche. + +Il fronça le sourcil. + +— J’ai des amis peu bienveillants, dit-il. + +De Guiche regarda encore le portrait; mais après quelques secondes de +contemplation, le rendant avec effort à Monsieur: + +— Décidément, dit-il, monseigneur, j’aimerais mieux contempler dix fois +Votre Altesse qu’une fois de plus Madame. + +Sans doute le chevalier vit quelque chose de mystérieux dans ces +paroles qui restèrent incomprises du prince, car il s’écria: + +— Eh bien! mariez-vous donc! + +Monsieur continua à se mettre du rouge; puis, quand il eut fini, il +regarda encore le portrait, puis se mira dans la glace et sourit. Sans +doute il était satisfait de la comparaison. + +— Au reste, tu es bien gentil d’être venu, dit-il à de Guiche; je +craignais que tu ne partisses sans venir me dire adieu. + +— Monseigneur me connaît trop pour croire que j’eusse commis une +pareille inconvenance. + +— Et puis tu as bien quelque chose à me demander avant de quitter Paris? + +— Eh bien! Votre Altesse a deviné juste; j’ai, en effet, une requête à +lui présenter. + +— Bon! parle. + +Le chevalier de Lorraine devint tout yeux et tout oreilles; il lui +semblait que chaque grâce obtenue par un autre était un vol qui lui +était fait. + +Et comme de Guiche hésitait: + +— Est-ce de l’argent? demanda le prince. Cela tomberait à merveille, +je suis richissime; M. le surintendant des finances m’a fait remettre +cinquante mille pistoles. + +— Merci à Votre Altesse; mais il ne s’agit pas d’argent. + +— Et de quoi s’agit-il? Voyons. + +— D’un brevet de fille d’honneur. + +— Tudieu! Guiche, quel protecteur tu fais, dit le prince avec dédain; +ne me parleras-tu donc jamais que de péronnelles? + +Le chevalier de Lorraine sourit; il savait que c’était déplaire à +Monseigneur que de protéger les dames. + +— Monseigneur, dit le comte, ce n’est pas moi qui protège directement +la personne dont je viens de vous parler; c’est un de mes amis. + +— Ah! c’est différent; et comment se nomme la protégée de ton ami? + +— Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallière, déjà fille d’honneur de +Madame douairière. + +— Fi! une boiteuse, dit le chevalier de Lorraine en s’allongeant sur +son coussin. + +— Une boiteuse! répéta le prince. Madame aurait cela sous les yeux? Ma +foi, non, ce serait trop dangereux pour ses grossesses. + +Le chevalier de Lorraine éclata de rire. + +— Monsieur le chevalier, dit de Guiche, ce que vous faites là n’est +point généreux; je sollicite et vous me nuisez. + +— Ah! pardon, monsieur le comte, dit le chevalier de Lorraine inquiet +du ton avec lequel le comte avait accentué ses paroles, telle n’était +pas mon intention, et, au fait, je crois que je confonds cette +demoiselle avec une autre. + +— Assurément, et je vous affirme, moi, que vous confondez. + +— Voyons, y tiens-tu beaucoup, Guiche? demanda le prince. + +— Beaucoup, monseigneur. + +— Eh bien! accordé; mais ne demande plus de brevet, il n’y a plus de +place. + +— Ah! s’écria le chevalier, midi déjà; c’est l’heure fixée pour le +départ. + +— Vous me chassez, monsieur? demanda de Guiche. + +— Oh! comte, comme vous me maltraitez aujourd’hui! répondit +affectueusement le chevalier. + +— Pour Dieu! comte; pour Dieu! chevalier, dit Monsieur, ne vous +disputez donc pas ainsi: ne voyez-vous pas que cela me fait de la peine? + +— Ma signature? demanda de Guiche. + +— Prends un brevet dans ce tiroir, et donne-le-moi. + +De Guiche prit le brevet indiqué d’une main, et de l’autre présenta à +Monsieur une plume toute trempée dans l’encre. + +Le prince signa. + +— Tiens, dit-il en lui rendant le brevet; mais c’est à une condition. + +— Laquelle? + +— C’est que tu feras ta paix avec le chevalier. + +— Volontiers, dit de Guiche. + +Et il tendit la main au chevalier avec une indifférence qui ressemblait +à du mépris. + +— Allez, comte, dit le chevalier sans paraître aucunement remarquer le +dédain du comte; allez, et ramenez-nous une princesse qui ne jase pas +trop avec son portrait. + +— Oui, pars et fais diligence… À propos, qui emmènes-tu? + +— Bragelonne et de Wardes. + +— Deux braves compagnons. + +— Trop braves, dit le chevalier; tâchez de les ramener tous deux, comte. + +— Vilain cœur! murmura de Guiche; il flaire le mal partout et avant +tout. + +Puis, saluant Monsieur, il sortit. + +En arrivant sous le vestibule, il éleva en l’air le brevet tout signé. + +Malicorne se précipita et le reçut tout tremblant de joie. Mais, après +l’avoir reçu, de Guiche s’aperçut qu’il attendait quelque chose encore. + +— Patience, monsieur, patience, dit-il à son client; mais M. le +chevalier était là et j’ai craint d’échouer si je demandais trop à la +fois. Attendez donc à mon retour. Adieu! + +— Adieu, monsieur le comte; mille grâces, dit Malicorne. + +— Et envoyez-moi Manicamp. À propos, est-ce vrai, monsieur, que Mlle de +La Vallière est boiteuse? + +Au moment où il prononçait ces mots, un cheval s’arrêtait derrière lui. + +Il se retourna et vit pâlir Bragelonne, qui entrait au moment même dans +la cour. + +Le pauvre amant avait entendu. Il n’en était pas de même de Malicorne, +qui était déjà hors de la portée de la voix. + +«Pourquoi parle-t-on ici de Louise? se demanda Raoul; oh! qu’il +n’arrive jamais à ce de Wardes, qui sourit là-bas, de dire un mot +d’elle devant moi!» + +— Allons, allons, messieurs! cria le comte de Guiche, en route. + +En ce moment, le prince, dont la toilette était terminée parut à la +fenêtre. + +Toute l’escorte le salua de ses acclamations, et dix minutes après, +bannières, écharpes et plumes flottaient à l’ondulation du galop des +coursiers. + + + + +Chapitre LXXXIII — Au Havre + + +Toute cette cour, si brillante, si gaie, si animée de sentiments +divers, arriva au Havre quatre jours après son départ de Paris. C’était +vers les cinq heures du soir; on n’avait encore aucune nouvelle de +Madame. On chercha des logements; mais dès lors commença une grande +confusion parmi les maîtres, de grandes querelles parmi les laquais. +Au milieu de tout ce conflit, le comte de Guiche crut reconnaître +Manicamp. C’était en effet lui qui était venu; mais comme Malicorne +s’était accommodé de son plus bel habit, il n’avait pu trouver, lui, à +racheter qu’un habit de velours violet brodé d’argent. + +De Guiche le reconnut autant à son habit qu’à son visage. + +Il avait vu très souvent à Manicamp cet habit violet, sa dernière +ressource. Manicamp se présenta au comte sous une voûte de flambeaux +qui incendiaient plutôt qu’ils n’illuminaient le porche par lequel on +entrait au Havre, et qui était situé près de la tour de François Ier. +Le comte, en voyant la figure attristée de Manicamp, ne put s’empêcher +de rire. + +— Eh! mon pauvre Manicamp, dit-il, comme te voilà violet; tu es donc en +deuil? + +— Je suis en deuil, oui, répondit Manicamp. + +— De qui ou de quoi? + +— De mon habit bleu et or, qui a disparu, et à la place duquel je n’ai +plus trouvé que celui-ci; et encore m’a-t-il fallu économiser à force +pour le racheter. + +— Vraiment? + +— Pardieu! étonne-toi de cela; tu me laisses sans argent. + +— Enfin, te voilà, c’est le principal. + +— Par des routes exécrables. + +— Où es-tu logé? + +— Logé? + +— Oui. + +— Mais je ne suis pas logé. + +De Guiche se mit à rire. + +— Alors, où logeras-tu? + +— Où tu logeras. + +— Alors, je ne sais pas. + +— Comment, tu ne sais pas? + +— Sans doute; comment veux-tu que je sache où je logerai? + +— Tu n’as donc pas retenu un hôtel? + +— Moi? + +— Toi ou Monsieur? + +— Nous n’y avons pensé ni l’un ni l’autre. Le Havre est grand, je +suppose, et pourvu qu’il y ait une écurie pour douze chevaux et une +maison propre dans un bon quartier. + +— Oh! il y a des maisons très propres. + +— Eh bien! alors… + +— Mais pas pour nous. + +— Comment, pas pour nous? Et pour qui? + +— Pour les Anglais, parbleu! + +— Pour les Anglais? + +— Oui, elles sont toutes louées. + +— Par qui? + +— Par M. de Buckingham. + +— Plaît-il? fit de Guiche, à qui ce mot fit dresser l’oreille. + +— Eh! oui, mon cher, par M. de Buckingham. Sa Grâce s’est fait précéder +d’un courrier; ce courrier est arrivé depuis trois jours, et il a +retenu tous les logements logeables qui se trouvaient dans la ville. + +— Voyons, voyons, Manicamp, entendons-nous. + +— Dame! ce que je te dis là est clair, ce me semble. + +— Mais M. de Buckingham n’occupe pas tout Le Havre, que diable? + +— Il ne l’occupe pas, c’est vrai, puisqu’il n’est pas encore débarqué; +mais, une fois débarqué, il l’occupera. + +— Oh! oh! + +— On voit bien que tu ne connais pas les Anglais, toi; ils ont la rage +d’accaparer. + +— Bon! un homme qui a toute une maison s’en contente et n’en prend pas +deux. + +— Oui, mais deux hommes? + +— Soit, deux maisons; quatre, six, dix, si tu veux; mais il y a cent +maisons au Havre? + +— Eh bien! alors, elles sont louées toutes les cent. + +— Impossible! + +— Mais, entêté que tu es, quand je te dis que M. de Buckingham a loué +toutes les maisons qui entourent celle où doit descendre Sa Majesté la +reine douairière d’Angleterre et la princesse sa fille. + +— Ah! par exemple, voilà qui est particulier, dit de Wardes en +caressant le cou de son cheval. + +— C’est ainsi, monsieur. + +— Vous en êtes bien sûr, monsieur de Manicamp? + +Et, en faisant cette question, il regardait sournoisement de Guiche, +comme pour l’interroger sur le degré de confiance qu’on pouvait avoir +dans la raison de son ami. + +Pendant ce temps, la nuit était venue, et les flambeaux, les pages, +les laquais, les écuyers, les chevaux et les carrosses encombraient +la porte et la place, les torches se reflétaient dans le chenal +qu’emplissait la marée montante, tandis que, de l’autre côté de +la jetée, on apercevait mille figures curieuses de matelots et de +bourgeois qui cherchaient à ne rien perdre du spectacle. + +Pendant toutes ces hésitations, Bragelonne, comme s’il y eût été +étranger, se tenait à cheval un peu en arrière de de Guiche, et +regardait les jeux de la lumière qui montaient dans l’eau, en même +temps qu’il respirait avec délices le parfum salin de la vague qui +roule bruyante sur les grèves, les galets et l’algue, et jette à l’air +son écume, à l’espace son bruit. + +— Mais, enfin, s’écria de Guiche, quelle raison M. de Buckingham a-t-il +eue pour faire cette provision de logements? + +— Oui, demanda de Wardes, quelle raison? + +— Oh! une excellente, répondit Manicamp. + +— Mais enfin, la connais-tu? + +— Je crois la connaître. + +— Parle donc. + +— Penche-toi. + +— Diable! cela ne peut se dire que tout bas? + +— Tu en jugeras toi-même. + +— Bon. + +De Guiche se pencha. + +— L’amour, dit Manicamp. + +— Je ne comprends plus. + +— Dis que tu ne comprends pas encore. + +— Explique-toi. + +— Eh bien! il passe pour certain, monsieur le comte, que Son Altesse +Royale Monsieur sera le plus infortuné des maris. + +— Comment! le duc de Buckingham?… + +— Ce nom porte malheur aux princes de la maison de France. + +— Ainsi, le duc?… + +— Serait amoureux fou de la jeune Madame, à ce qu’on assure, et ne +voudrait point que personne approchât d’elle, si ce n’est lui. + +De Guiche rougit. + +— Bien! bien! merci, dit-il en serrant la main de Manicamp. Puis, se +relevant: + +— Pour l’amour de Dieu! dit-il à Manicamp, fais en sorte que ce projet +du duc de Buckingham n’arrive pas à des oreilles françaises, ou sinon, +Manicamp, il reluira au soleil de ce pays des épées qui n’ont pas peur +de la trempe anglaise. + +— Après tout, dit Manicamp, cet amour ne m’est point prouvé à moi, et +n’est peut-être qu’un conte. + +— Non, dit de Guiche, ce doit être la vérité. + +Et malgré lui, les dents du jeune homme se serraient. + +— Eh bien! après tout, qu’est-ce que cela te fait à toi? qu’est-ce +que cela me fait, à moi, que Monsieur soit ce que le feu roi fût? +Buckingham père, pour la reine; Buckingham fils, pour la jeune Madame; +rien, pour tout le monde. + +— Manicamp! Manicamp! + +— Eh! que diable! c’est un fait ou tout au moins un dire. + +— Silence! dit le comte. + +— Et pourquoi silence? dit de Wardes: c’est un fait fort honorable +pour la nation française. N’êtes-vous point de mon avis, monsieur de +Bragelonne? + +— Quel fait? demanda tristement Bragelonne. + +— Que les Anglais rendent ainsi hommage à la beauté de vos reines et de +vos princesses. + +— Pardon, je ne suis pas à ce que l’on dit, et je vous demanderai une +explication. + +— Sans doute, il a fallu que M. de Buckingham père vînt à Paris pour +que Sa Majesté le roi Louis XIII s’aperçût que sa femme était une des +plus belles personnes de la cour de France; il faut maintenant que M. +de Buckingham fils consacre à son tour, par l’hommage qu’il lui rend, +la beauté d’une princesse de sang français. Ce sera désormais un brevet +de beauté que d’avoir inspiré un amour d’outre-mer. + +— Monsieur, répondit Bragelonne, je n’aime pas à entendre plaisanter +sur ces matières. Nous autres gentilshommes, nous sommes les gardiens +de l’honneur des reines et des princesses. Si nous rions d’elles, que +feront les laquais? + +— Oh! oh! monsieur, dit de Wardes, dont les oreilles rougirent, comment +dois-je prendre cela? + +— Prenez-le comme il vous plaira, monsieur, répondit froidement +Bragelonne. + +— Bragelonne! Bragelonne! murmura de Guiche. + +— Monsieur de Wardes! s’écria Manicamp voyant le jeune homme pousser +son cheval du côté de Raoul. + +— Messieurs! Messieurs! dit de Guiche, ne donnez pas un pareil exemple +en public, dans la rue. De Wardes, vous avez tort. + +— Tort! en quoi? Je vous le demande. + +— Tort en ce que vous dites toujours du mal de quelque chose ou de +quelqu’un, répliqua Raoul avec son implacable sang-froid. + +— De l’indulgence, Raoul, fit tout bas de Guiche. + +— Et ne vous battez pas avant de vous être reposés; vous ne feriez rien +qui vaille, dit Manicamp. + +— Allons! allons! dit de Guiche, en avant, messieurs, en avant! + +Et là-dessus, écartant les chevaux et les pages, il se fit une route +jusqu’à la place au milieu de la foule, attirant après lui tout le +cortège des Français. Une grande porte donnant sur une cour était +ouverte; de Guiche entra dans cette cour; Bragelonne, de Wardes, +Manicamp et trois ou quatre autres gentilshommes l’y suivirent. + +Là se tint une espèce de conseil de guerre; on délibéra sur le +moyen qu’il fallait employer pour sauver la dignité de l’ambassade. +Bragelonne conclut pour que l’on respectât le droit de priorité. + +De Wardes proposa de mettre la ville à sac. Cette proposition parut +un peu vive à Manicamp. Il proposa de dormir d’abord: c’était le plus +sage. Malheureusement, pour suivre son conseil, il ne manquait que deux +choses: une maison et des lits. + +De Guiche rêva quelque temps; puis, à haute voix: + +— Qui m’aime me suive, dit-il. + +— Les gens aussi? demanda un page qui s’était approché du groupe. + +— Tout le monde! s’écria le fougueux jeune homme. Allons Manicamp, +conduis-nous à la maison que Son Altesse Madame doit occuper. + +Sans rien deviner des projets du comte, ses amis le suivirent, escortés +d’une foule de peuple dont les acclamations et la joie formaient un +présage heureux pour le projet encore inconnu que poursuivait cette +ardente jeunesse. + +Le vent soufflait bruyamment du port et grondait par lourdes rafales. + + + + +Chapitre LXXXIV — En mer + + +Le jour suivant se leva un peu plus calme, quoique le vent soufflât +toujours. + +Cependant le soleil s’était levé dans un de ces nuages rouges découpant +ses rayons ensanglantés sur la crête des vagues noires. Du haut des +vigies, on guettait impatiemment. Vers onze heures du matin, un +bâtiment fut signalé: ce bâtiment arrivait à pleines voiles, deux +autres le suivaient à la distance d’un demi-nœud. + +Ils venaient comme des flèches lancées par un vigoureux archer, et +cependant la mer était si grosse, que la rapidité de leur marche +n’ôtait rien aux mouvements du roulis qui couchait les navires tantôt à +droite, tantôt à gauche. + +Bientôt la forme des vaisseaux et la couleur des flammes firent +connaître la flotte anglaise. En tête marchait le bâtiment monté par la +princesse, portant le pavillon de l’amirauté. + +Aussitôt le bruit se répandit que la princesse arrivait. + +Toute la noblesse française courut au port; le peuple se porta sur les +quais et sur les jetées. + +Deux heures après, les vaisseaux avaient rallié le vaisseau amiral, +et tous les trois, n’osant sans doute pas se hasarder à entrer dans +l’étroit goulet du port, jetaient l’ancre entre Le Havre et la Hève. +Aussitôt la manœuvre achevée, le vaisseau amiral salua la France de +douze coups de canon, qui lui furent rendus coup pour coup par le fort +François Ier. + +Aussitôt cent embarcations prirent la mer; elles étaient tapissées de +riches étoffes; elles étaient destinées à porter les gentilshommes +français jusqu’aux vaisseaux mouillés. + +Mais en les voyant, même dans le port, se balancer violemment, en +voyant au-delà de la jetée les vagues s’élever en montagnes et venir se +briser sur la grève avec un rugissement terrible, on comprenait bien +qu’aucune de ces barques n’atteindrait le quart de la distance qu’il y +avait à parcourir pour arriver aux vaisseaux sans avoir chaviré. + +Cependant, un bateau pilote, malgré le vent et la mer, s’apprêtait +à sortir du port pour aller se mettre à la disposition de l’amiral +anglais. De Guiche avait cherché parmi toutes ces embarcations un +bateau un peu plus fort que les autres, qui lui donnât chance d’arriver +jusqu’aux bâtiments anglais, lorsqu’il aperçut le pilote côtier qui +appareillait. + +— Raoul, dit-il, ne trouves-tu point qu’il est honteux pour des +créatures intelligentes et fortes comme nous de reculer devant cette +force brutale du vent et de l’eau? + +— C’est la réflexion que justement je faisais tout bas, répondit +Bragelonne. + +— Eh bien! veux-tu que nous montions ce bateau et que nous poussions en +avant? Veux-tu, de Wardes? + +— Prenez garde, vous allez vous faire noyer, dit Manicamp. + +— Et pour rien, dit de Wardes, attendu qu’avec le vent debout, comme +vous l’aurez, vous n’arriverez jamais aux vaisseaux. + +— Ainsi, tu refuses? + +— Oui, ma foi! Je perdrais volontiers la vie dans une lutte contre les +hommes, dit-il en regardant obliquement Bragelonne; mais me battre à +coups d’aviron contre les flots d’eau salée, je n’y ai pas le moindre +goût. + +— Et moi, dit Manicamp, dussé-je arriver jusqu’aux bâtiments, je me +soucierais peu de perdre le seul habit propre qui me reste; l’eau salée +rejaillit, et elle tache. + +— Toi aussi, tu refuses? s’écria de Guiche. + +— Mais tout à fait: je te prie de le croire, et plutôt deux fois qu’une. + +— Mais voyez donc, s’écria de Guiche; vois donc, de Wardes, vois donc, +Manicamp; là-bas, sur la dunette du vaisseau amiral, les princesses +nous regardent. + +— Raison de plus, cher ami, pour ne pas prendre un bain ridicule devant +elles. + +— C’est ton dernier mot, Manicamp? + +— Oui. + +— C’est ton dernier mot, de Wardes? + +— Oui. + +— Alors j’irai tout seul. + +— Non pas, dit Raoul, je vais avec toi: il me semble que c’est chose +convenue. + +Le fait est que Raoul, libre de toute passion, mesurant le danger avec +sang-froid, voyait le danger imminent; mais il se laissait entraîner +volontiers à faire une chose devant laquelle reculait de Wardes. Le +bateau se mettait en route; de Guiche appela le pilote côtier. + +— Holà de la barque! dit-il, il nous faut deux places! + +Et roulant cinq ou dix pistoles dans un morceau de papier, il les jeta +du quai dans le bateau. + +— Il paraît que vous n’avez pas peur de l’eau salée, mes jeunes +maîtres? dit le patron. + +— Nous n’avons peur de rien, répondit de Guiche. + +— Alors, venez, mes gentilshommes. + +Le pilote s’approcha du bord, et l’un après l’autre, avec une légèreté +pareille, les deux jeunes gens sautèrent dans le bateau. + +— Allons, courage, enfants, dit de Guiche; il y a encore vingt pistoles +dans cette bourse, et si nous atteignons le vaisseau amiral, elles sont +à vous. + +Aussitôt les rameurs se courbèrent sur leurs rames, et la barque bondit +sur la cime des flots. + +Tout le monde avait pris intérêt à ce départ si hasardé; la population +du Havre se pressait sur les jetées: il n’y avait pas un regard qui ne +fût pour la barque. + +Parfois, la frêle embarcation demeurait un instant comme suspendue +aux crêtes écumeuses, puis tout à coup elle glissait au fond d’un +abîme mugissant, et semblait être précipitée. Néanmoins, après une +heure de lutte, elle arriva dans les eaux du vaisseau amiral, dont se +détachaient déjà deux embarcations destinées à venir à son aide. + +Sur le gaillard d’arrière du vaisseau amiral, abritées par un dais de +velours et d’hermine que soutenaient de puissantes attaches, Madame +Henriette douairière et la jeune Madame, ayant auprès d’elles l’amiral +comte de Norfolk, regardaient avec terreur cette barque tantôt enlevée +au ciel, tantôt engloutie jusqu’aux enfers, contre la voile sombre de +laquelle brillaient, comme deux lumineuses apparitions, les deux nobles +figures des deux gentilshommes français. + +L’équipage, appuyé sur les bastingages et grimpé dans les haubans, +applaudissait à la bravoure de ces deux intrépides, à l’adresse du +pilote et à la force des matelots. + +Un hourra de triomphe accueillit leur arrivée à bord. Le comte de +Norfolk, beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, s’avança +au-devant d’eux. + +De Guiche et Bragelonne montèrent lestement l’escalier de tribord, et +conduits par le comte de Norfolk, qui reprit sa place auprès d’elles, +ils vinrent saluer les princesses. + +Le respect, et surtout une certaine crainte dont il ne se rendait +pas compte, avaient empêché jusque-là le comte de Guiche de regarder +attentivement la jeune Madame. + +Celle-ci, au contraire, l’avait distingué tout d’abord et avait demandé +à sa mère: + +— N’est-ce point Monsieur que nous apercevons sur cette barque? + +Madame Henriette, qui connaissait Monsieur mieux que sa fille, avait +souri à cette erreur de son amour-propre et avait répondu: + +— Non, c’est M. de Guiche, son favori, voilà tout. + +À cette réponse, la princesse avait été forcée de contenir +l’instinctive bienveillance provoquée par l’audace du comte. Ce fut +au moment où la princesse faisait cette question que de Guiche, osant +enfin lever les yeux sur elle, put comparer l’original au portrait. + +Lorsqu’il vit ce visage pâle, ces yeux animés, ces adorables cheveux +châtains, cette bouche frémissante et ce geste si éminemment royal qui +semblait remercier et encourager tout à la fois, il fut saisi d’une +telle émotion, que, sans Raoul, qui lui prêta son bras, il eût chancelé. + +Le regard étonné de son ami, le geste bienveillant de la reine, +rappelèrent de Guiche à lui. + +En peu de mots, il expliqua sa mission, dit comment il était l’envoyé +de Monsieur, et salua, selon leur rang et les avances qu’ils lui +firent, l’amiral et les différents seigneurs anglais qui se groupaient +autour des princesses. + +Raoul fut présenté à son tour et gracieusement accueilli; tout le monde +savait la part que le comte de La Fère avait prise à la restauration du +roi Charles II; en outre, c’était encore le comte qui avait été chargé +de la négociation du mariage qui ramenait en France la petite-fille de +Henri IV. + +Raoul parlait parfaitement anglais; il se constitua l’interprète de son +ami près des jeunes seigneurs anglais auxquels notre langue n’était +point familière. + +En ce moment parut un jeune homme d’une beauté remarquable et d’une +splendide richesse de costume et d’armes. Il s’approcha des princesses, +qui causaient avec le comte de Norfolk, et d’une voix qui déguisait mal +son impatience: + +— Allons, mesdames, dit-il, il faut descendre à terre. + +À cette invitation, la jeune Madame se leva et elle allait accepter +la main que le jeune homme lui tendait avec une vivacité pleine +d’expressions diverses, lorsque l’amiral s’avança entre la jeune Madame +et le nouveau venu. + +— Un moment, s’il vous plaît, milord de Buckingham, dit-il; le +débarquement n’est point possible à cette heure pour des femmes. La mer +est trop grosse; mais, vers quatre heures, il est probable que le vent +tombera; on ne débarquera donc que ce soir. + +— Permettez, milord, dit Buckingham avec une irritation qu’il ne +chercha point même à déguiser. Vous retenez ces dames et vous n’en avez +pas le droit. De ces dames, l’une appartient, hélas! à la France, et, +vous le voyez, la France la réclame par la voix de ses ambassadeurs. + +Et, de la main, il montra de Guiche et Raoul, qu’il saluait en même +temps. + +— Je ne suppose pas, répondit l’amiral, qu’il entre dans les intentions +de ces messieurs d’exposer la vie des princesses? + +— Milord, ces messieurs sont bien venus malgré le vent; permettez-moi +de croire que le danger ne sera pas plus grand pour ces dames, qui s’en +iront avec le vent. + +— Ces messieurs sont fort braves, dit l’amiral. Vous avez vu que +beaucoup étaient sur le port et n’ont point osé les suivre. En outre, +le désir qu’ils avaient de présenter le plus tôt possible leurs +hommages à Madame et à son illustre mère les a portés à affronter +la mer, fort mauvaise aujourd’hui, même pour des marins. Mais ces +messieurs, que je présenterai pour exemple à mon état-major, ne doivent +pas en être un pour ces dames. + +Un regard dérobé de Madame surprit la rougeur qui couvrait les joues +du comte. Ce regard échappa à Buckingham. Il n’avait d’yeux que +pour surveiller Norfolk. Il était évidemment jaloux de l’amiral, et +semblait brûler du désir d’arracher les princesses à ce sol mouvant des +vaisseaux sur lequel l’amiral était roi. + +— Au reste, reprit Buckingham, j’en appelle à Madame elle-même. + +— Et moi, milord, répondit l’amiral, j’en appelle à ma conscience et +à ma responsabilité. J’ai promis de rendre saine et sauve Madame à la +France, je tiendrai ma promesse. + +— Mais, cependant, monsieur… + +— Milord, permettez-moi de vous rappeler que je commande seul ici. + +— Milord, savez-vous ce que vous dites? répondit avec hauteur +Buckingham. + +— Parfaitement, et je le répète: Je commande seul ici, milord, et tout +m’obéit: la mer, le vent, les navires et les hommes. + +Cette parole était grande et noblement prononcée. + +Raoul en observa l’effet sur Buckingham. Celui-ci frissonna par tout le +corps et s’appuya à l’un des soutiens de la tente pour ne pas tomber; +ses yeux s’injectèrent de sang, et la main dont il ne se soutenait +point se porta sur la garde de son épée. + +— Milord, dit la reine, permettez-moi de vous dire que je suis en tout +point de l’avis du comte de Norfolk; puis le temps, au lieu de se +couvrir de vapeur comme il le fait en ce moment, fût-il parfaitement +pur et favorable, nous devons bien quelques heures à l’officier qui +nous a conduites si heureusement et avec des soins si empressés +jusqu’en vue des côtes de France, où il doit nous quitter. + +Buckingham, au lieu de répondre, consulta le regard de Madame. + +Madame, à demi cachée sous les courtines de velours et d’or qui +l’abritaient, n’écoutait rien de ce débat, occupée qu’elle était à +regarder le comte de Guiche qui s’entretenait avec Raoul. + +Ce fut un nouveau coup pour Buckingham, qui crut découvrir dans le +regard de Madame Henriette un sentiment plus profond que celui de la +curiosité. + +Il se retira tout chancelant et alla heurter le grand mât. + +— M. de Buckingham n’a pas le pied marin, dit en français la reine +mère; voilà sans doute pourquoi il désire si fort toucher la terre +ferme. + +Le jeune homme entendit ces mots, pâlit, laissa tomber ses mains avec +découragement à ses côtés, et se retira confondant dans un soupir ses +anciennes amours et ses haines nouvelles. Cependant l’amiral, sans se +préoccuper autrement de cette mauvaise humeur de Buckingham, fit passer +les princesses dans sa chambre de poupe, où le dîner avait été servi +avec une magnificence digne de tous les convives. + +L’amiral prit place à droite de Madame et mit le comte de Guiche à sa +gauche. + +C’était la place qu’occupait d’ordinaire Buckingham. + +Aussi, lorsqu’il entra dans la salle à manger, fut-ce une douleur +pour lui que de se voir reléguer par l’étiquette, cette autre reine +à qui il devait le respect, à un rang inférieur à celui qu’il avait +tenu jusque-là. De son côté, de Guiche, plus pâle encore peut-être +de son bonheur que son rival ne l’était de sa colère, s’assit en +tressaillant près de la princesse, dont la robe de soie, en effleurant +son corps, faisait passer dans tout son être des frissons d’une volupté +jusqu’alors inconnue. + +Après le repas, Buckingham s’élança pour donner la main à Madame. Mais +ce fut au tour de de Guiche de faire la leçon au duc. + +— Milord, dit-il, soyez assez bon, à partir de ce moment, pour ne plus +vous interposer entre Son Altesse Royale Madame et moi. À partir de ce +moment, en effet, Son Altesse Royale appartient à la France, et c’est +la main de Monsieur, frère du roi, qui touche la main de la princesse +quand Son Altesse Royale me fait l’honneur de me toucher la main. + +Et, en prononçant ces paroles, il présenta lui-même sa main à la jeune +Madame avec une timidité si visible et en même temps une noblesse si +courageuse, que les Anglais firent entendre un murmure d’admiration, +tandis que Buckingham laissait échapper un soupir de douleur. + +Raoul aimait; Raoul comprit tout. + +Il attacha sur son ami un de ces regards profonds que l’ami seul ou la +mère étendent comme protecteur ou comme surveillant sur l’enfant ou sur +l’ami qui s’égare. + +Vers deux heures, enfin, le soleil parut, le vent tomba, la mer +devint unie comme une large nappe de cristal, la brume, qui couvrait +les côtes, se déchira comme un voile qui s’envole en lambeaux. Alors +les riants coteaux de la France apparurent avec leurs mille maisons +blanches, se détachant, ou sur le vert des arbres, ou sur le bleu du +ciel. + + + + +Chapitre LXXXV — Les tentes + + +L’amiral, comme nous l’avons vu, avait pris le parti de ne plus +faire attention aux yeux menaçants et aux emportements convulsifs de +Buckingham. En effet, depuis le départ d’Angleterre, il devait s’y +être tout doucement habitué. De Guiche n’avait point encore remarqué +en aucune façon cette animosité que le jeune lord paraissait avoir +contre lui; mais il ne se sentait, d’instinct, aucune sympathie pour le +favori de Charles II. La reine mère, avec une expérience plus grande +et un sens plus froid, dominait toute la situation, et, comme elle en +comprenait le danger, elle s’apprêtait à en trancher le nœud lorsque +le moment en serait venu. Ce moment arriva. Le calme était rétabli +partout, excepté dans le cœur de Buckingham, et celui-ci, dans son +impatience, répétait à demi-voix à la jeune princesse: + +— Madame, Madame, au nom du Ciel, rendons-nous à terre, je vous en +supplie! Ne voyez-vous pas que ce fat de comte de Norfolk me fait +mourir avec ses soins et ses adorations pour vous? + +Henriette entendit ces paroles; elle sourit et, sans se retourner, +donnant seulement à sa voix cette inflexion de doux reproche et de +langoureuse impertinence avec lesquels la coquetterie sait donner un +acquiescement tout en ayant l’air de formuler une défense: + +— Mon cher lord, murmura-t-elle, je vous ai déjà dit que vous étiez fou. + +Aucun de ces détails, nous l’avons déjà dit, n’échappait à Raoul; il +avait entendu la prière de Buckingham, la réponse de la princesse; il +avait vu Buckingham faire un pas en arrière à cette réponse, pousser un +soupir et passer la main sur son front; et n’ayant de voile ni sur les +yeux, ni autour du cœur, il comprenait tout et frémissait en appréciant +l’état des choses et des esprits. + +Enfin l’amiral, avec une lenteur étudiée, donna les derniers ordres +pour le départ des canots. + +Buckingham accueillit ces ordres avec de tels transports, qu’un +étranger eût pu croire que le jeune homme avait le cerveau troublé. +À la voix du comte de Norfolk, une grande barque, toute pavoisée, +descendit lentement des flancs du vaisseau amiral: elle pouvait +contenir vingt rameurs et quinze passagers. + +Des tapis de velours, des housses brodées aux armes d’Angleterre, des +guirlandes de fleurs, car en ce temps on cultivait assez volontiers la +parabole au milieu des alliances politiques, formaient le principal +ornement de cette barque vraiment royale. + +À peine la barque était-elle à flot, à peine les rameurs avaient-ils +dressé leurs avirons, attendant, comme des soldats au port d’arme, +l’embarquement de la princesse, que Buckingham courut à l’escalier pour +prendre sa place dans le canot. + +Mais la reine l’arrêta. + +— Milord, dit-elle, il ne convient pas que vous laissiez aller ma fille +et moi à terre sans que les logements soient préparés d’une façon +certaine. Je vous prie donc, milord, de nous devancer au Havre et de +veiller à ce que tout soit en ordre à notre arrivée. + +Ce fut un nouveau coup pour le duc, coup d’autant plus terrible qu’il +était inattendu. + +Il balbutia, rougit, mais ne put répondre. Il avait cru pouvoir se +tenir près de Madame pendant le trajet, et savourer ainsi jusqu’au +dernier des moments qui lui étaient donnés par la fortune. Mais l’ordre +était exprès. + +L’amiral, qui l’avait entendu, s’écria aussitôt: + +— Le petit canot à la mer! + +L’ordre fut exécuté avec cette rapidité particulière aux manœuvres des +bâtiments de guerre. + +Buckingham, désolé, adressa un regard de désespoir à la princesse, un +regard de supplication à la reine, un regard de colère à l’amiral. La +princesse fit semblant de ne pas le voir. + +La reine détourna la tête. + +L’amiral se mit à rire. + +Buckingham, à ce rire, fut tout prêt à s’élancer sur Norfolk. + +La reine mère se leva. + +— Partez, monsieur, dit-elle avec autorité. + +Le jeune duc s’arrêta. Mais regardant autour de lui et tentant un +dernier effort: + +— Et vous, messieurs, demanda-t-il tout suffoqué par tant d’émotions +diverses, vous, monsieur de Guiche; vous, monsieur de Bragelonne, ne +m’accompagnez-vous point? + +De Guiche s’inclina. + +— Je suis, ainsi que M. de Bragelonne, aux ordres de la reine, dit-il; +ce qu’elle nous commandera de faire, nous le ferons. + +Et il regarda la jeune princesse, qui baissa les yeux. + +— Pardon, monsieur de Buckingham, dit la reine, mais M. de Guiche +représente ici Monsieur; c’est lui qui doit nous faire les honneurs +de la France, comme vous nous avez fait les honneurs de l’Angleterre; +il ne peut donc se dispenser de nous accompagner; nous devons bien, +d’ailleurs, cette légère faveur au courage qu’il a eu de nous venir +trouver par ce mauvais temps. + +Buckingham ouvrit la bouche comme pour répondre; mais, soit qu’il ne +trouvât point de pensée ou point de mots pour formuler cette pensée, +aucun son ne tomba de ses lèvres, et, se retournant comme en délire, il +sauta du bâtiment dans le canot. + +Les rameurs n’eurent que le temps de le retenir et de se retenir +eux-mêmes, car le poids et le contrecoup avaient failli faire chavirer +la barque. + +— Décidément, Milord est fou, dit tout haut l’amiral à Raoul. + +— J’en ai peur pour Milord, répondit Bragelonne. + +Pendant tout le temps que le canot mit à gagner la terre, le duc ne +cessa de couvrir de ses regards le vaisseau amiral, comme ferait un +avare qu’on arracherait à son coffre, une mère qu’on éloignerait de sa +fille pour la conduire à la mort. Mais rien ne répondit à ses signaux, +à ses manifestations, à ses lamentables attitudes. + +Buckingham en fut tellement étourdi, qu’il se laissa tomber sur un +banc, enfonça sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots +insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant, il +était dans une torpeur telle, que s’il n’eût pas rencontré sur le port +le messager auquel il avait fait prendre les devants comme maréchal des +logis, il n’eût pas su demander son chemin. Une fois arrivé à la maison +qui lui était destinée, il s’y enferma comme Achille dans sa tente. + +Cependant le canot qui portait les princesses quittait le bord du +vaisseau amiral au moment même où Buckingham mettait pied à terre. Une +barque suivait, remplie d’officiers, de courtisans et d’amis empressés. + +Toute la population du Havre, embarquée à la hâte sur des bateaux de +pêche et des barques plates ou sur de longues péniches normandes, +accourut au devant du bateau royal. + +Le canon des forts retentissait; le vaisseau amiral et les deux autres +échangeaient leurs salves, et des nuages de flammes s’envolaient des +bouches béantes en flocons ouatés de fumée au-dessus des flots, puis +s’évaporaient dans l’azur du ciel. + +La princesse descendit aux degrés du quai. Une musique joyeuse +l’attendait à terre et accompagnait chacun de ses pas. + +Tandis que, s’avançant dans le centre de la ville, elle foulait de +son pied délicat les riches tapisseries et les jonchées de fleurs, de +Guiche et Raoul, se dérobant du milieu des Anglais, prenaient leur +chemin par la ville et s’avançaient rapidement vers l’endroit désigné +pour la résidence de Madame. + +— Hâtons-nous, disait Raoul à de Guiche, car, du caractère que je lui +connais, ce Buckingham nous fera quelque malheur en voyant le résultat +de notre délibération d’hier. + +— Oh! dit le comte, nous avons là de Wardes, qui est la fermeté en +personne, et Manicamp, qui est la douceur même. + +De Guiche n’en fit pas moins diligence, et, cinq minutes après, ils +étaient en vue de l’Hôtel de Ville. + +Ce qui les frappa d’abord, c’était une grande quantité de gens +assemblés sur la place. + +— Bon! dit de Guiche, il paraît que nos logements sont construits. + +En effet, devant l’hôtel, sur la place même, s’élevaient huit tentes +de la plus grande élégance, surmontées des pavillons de France et +d’Angleterre unis. + +L’Hôtel de Ville était entouré par des tentes comme d’une ceinture +bigarrée; dix pages et douze chevau-légers donnés pour escorte aux +ambassadeurs montaient la garde devant ces tentes. Le spectacle était +curieux, étrange; il avait quelque chose de féerique. Ces habitations +improvisées avaient été construites dans la nuit. Revêtues au-dedans +et au-dehors des plus riches étoffes que de Guiche avait pu se +procurer au Havre, elles encerclaient entièrement l’Hôtel de Ville, +c’est-à-dire la demeure de la jeune princesse; elles étaient réunies +les unes aux autres par de simples câbles de soie, tendus et gardés +par des sentinelles, de sorte que le plan de Buckingham se trouvait +complètement renversé, si ce plan avait été réellement de garder pour +lui et ses Anglais les abords de l’Hôtel de Ville. + +Le seul passage qui donnât accès aux degrés de l’édifice, et qui ne fût +point fermé par cette barricade soyeuse, était gardé par deux tentes +pareilles à deux pavillons, et dont les portes s’ouvraient aux deux +côtés de cette entrée. + +Ces deux tentes étaient celles de de Guiche et de Raoul, et en leur +absence devaient toujours être occupées: celle de de Guiche, par de +Wardes; celle de Raoul par Manicamp. + +Tout autour de ces deux tentes et des six autres, une centaine +d’officiers, de gentilshommes et de pages reluisaient de soie et d’or, +bourdonnant comme des abeilles autour de leur ruche. + +Tout cela, l’épée à la hanche, était prêt à obéir à un signe de de +Guiche ou de Bragelonne, les deux chefs de l’ambassade. Au moment +même où les deux jeunes gens apparaissaient à l’extrémité d’une rue +aboutissant sur la place, ils aperçurent, traversant cette même place +au galop de son cheval, un jeune gentilhomme d’une merveilleuse +élégance. Il fendait la foule des curieux, et, à la vue de ces bâtisses +improvisées, il poussa un cri de colère et de désespoir. C’était +Buckingham, Buckingham sorti de sa stupeur pour revêtir un éblouissant +costume et pour venir attendre Madame et la reine à l’Hôtel de Ville. + +Mais à l’entrée des tentes on lui barra le passage, et force lui fut de +s’arrêter. + +Buckingham, exaspéré, leva son fouet; deux officiers lui saisirent le +bras. + +Des deux gardiens, un seul était là. De Wardes, monté dans l’intérieur +de l’Hôtel de Ville, transmettait quelques ordres donnés par de Guiche. + +Au bruit que faisait Buckingham, Manicamp, couché paresseusement +sur les coussins d’une des deux tentes d’entrée, se souleva avec sa +nonchalance ordinaire, et s’apercevant que le bruit continuait, apparut +sous les rideaux. + +— Qu’est-ce, dit-il avec douceur, et qui donc mène tout ce grand bruit? + +Le hasard fit qu’au moment où il commençait à parler, le silence venait +de renaître, et bien que son accent fût doux et modéré, tout le monde +entendit sa question. Buckingham se retourna, regarda ce grand corps +maigre et ce visage indolent. + +Probablement la personne de notre gentilhomme, vêtu d’ailleurs assez +simplement, comme nous l’avons dit, ne lui inspira pas grand respect, +car il répondit dédaigneusement: + +— Qui êtes-vous, monsieur? + +Manicamp s’appuya au bras d’un énorme chevau-léger, droit comme un +pilier de cathédrale, et répondit du même ton tranquille: + +— Et vous, monsieur? + +— Moi, je suis milord duc de Buckingham. J’ai loué toutes les maisons +qui entourent l’Hôtel de Ville, où j’ai affaire; or, puisque ces +maisons sont louées, elles sont à moi, et puisque je les ai louées pour +avoir le passage libre à l’Hôtel de Ville, vous n’avez pas le droit de +me fermer ce passage. + +— Mais, monsieur, qui vous empêche de passer? demanda Manicamp. + +— Mais vos sentinelles. + +— Parce que vous voulez passer à cheval, monsieur, et que la consigne +est de ne laisser passer que les piétons. + +— Nul n’a le droit de donner de consigne ici, excepté moi, dit +Buckingham. + +— Comment cela, monsieur? demanda Manicamp avec sa voix douce. +Faites-moi la grâce de m’expliquer cette énigme. + +— Parce que, comme je vous l’ai dit, j’ai loué toutes les maisons de la +place. + +— Nous le savons bien, puisqu’il ne nous est resté que la place +elle-même. + +— Vous vous trompez, monsieur, la place est à moi comme les maisons. + +— Oh! pardon, monsieur, vous faites erreur. On dit chez nous le pavé +du roi; donc, la place est au roi; donc, puisque nous sommes les +ambassadeurs du roi, la place est à nous. + +— Monsieur, je vous ai déjà demandé qui vous étiez! s’écria Buckingham +exaspéré du sang-froid de son interlocuteur. + +— On m’appelle Manicamp, répondit le jeune homme d’une voix éolienne, +tant elle était harmonieuse et suave. + +Buckingham haussa les épaules. + +— Bref, dit-il, quand j’ai loué les maisons qui entourent l’Hôtel de +Ville, la place était libre; ces baraques obstruent ma vue, ôtez ces +baraques! + +Un sourd et menaçant murmure courut dans la foule des auditeurs. De +Guiche arrivait en ce moment; il écarta cette foule qui le séparait +de Buckingham, et, suivi de Raoul, il arriva d’un côté, tandis que de +Wardes arrivait de l’autre. + +— Pardon, milord, dit-il; mais si vous avez quelque réclamation à +faire, ayez l’obligeance de la faire à moi, attendu que c’est moi qui +ai donné les plans de cette construction. + +— En outre, je vous ferai observer, monsieur, que le mot baraque se +prend en mauvaise part, ajouta gracieusement Manicamp. + +— Vous disiez donc, monsieur? continua de Guiche. + +— Je disais, monsieur le comte, reprit Buckingham avec un accent de +colère encore sensible, quoiqu’il fût tempéré par la présence d’un +égal, je disais qu’il est impossible que ces tentes demeurent où elles +sont. + +— Impossible, fit de Guiche, et pourquoi? + +— Parce qu’elles me gênent. + +De Guiche laissa échapper un mouvement d’impatience, mais un coup d’œil +froid de Raoul le retint. + +— Elles doivent moins vous gêner, monsieur, que cet abus de la priorité +que vous vous êtes permis. + +— Un abus! + +— Mais sans doute. Vous envoyez ici un messager qui loue, en votre nom, +toute la ville du Havre, sans s’inquiéter des Français qui doivent +venir au-devant de Madame. C’est peu fraternel, monsieur le duc, pour +le représentant d’une nation amie. + +— La terre est au premier occupant, dit Buckingham. + +— Pas en France, monsieur. + +— Et pourquoi pas en France? + +— Parce que c’est le pays de la politesse. + +— Qu’est-ce à dire? s’écria Buckingham d’une façon si emportée, que les +assistants se reculèrent, s’attendant à une collision immédiate. + +— C’est-à-dire, monsieur, répondit de Guiche en pâlissant, que j’ai +fait construire ce logement pour moi et mes amis, comme l’asile des +ambassadeurs de France, comme le seul abri que votre exigence nous ait +laissé dans la ville, et que dans ce logement j’habiterai, moi et les +miens, à moins qu’une volonté plus puissante et surtout plus souveraine +que la vôtre ne me renvoie. + +— C’est-à-dire ne nous déboute, comme on dit au palais, dit doucement +Manicamp. + +— J’en connais un, monsieur, qui sera tel, je l’espère, que vous le +désirez, dit Buckingham en mettant la main à la garde de son épée. + +En ce moment, et comme la déesse Discorde allait, enflammant les +esprits, tourner toutes les épées contre des poitrines humaines, Raoul +posa doucement sa main sur l’épaule de Buckingham. + +— Un mot, milord, dit-il. + +— Mon droit! mon droit d’abord! s’écria le fougueux jeune homme. + +— C’est justement sur ce point que je vais avoir l’honneur de vous +entretenir, dit Raoul. + +— Soit, mais pas de longs discours, monsieur. + +— Une seule question; vous voyez qu’on ne peut pas être plus bref. + +— Parlez, j’écoute. + +— Est-ce vous ou M. le duc d’Orléans qui allez épouser la petite-fille +du roi Henri IV? + +— Plaît-il? demanda Buckingham en se reculant tout effaré. + +— Répondez-moi, je vous prie, monsieur, insista tranquillement Raoul. + +— Votre intention est-elle de me railler, monsieur? demanda Buckingham. + +— C’est toujours répondre, monsieur, et cela me suffit. Donc, vous +l’avouez, ce n’est pas vous qui allez épouser la princesse d’Angleterre. + +— Vous le savez bien, monsieur, ce me semble. + +— Pardon, mais c’est que, d’après votre conduite, la chose n’était plus +claire. + +— Voyons, au fait, que prétendez-vous dire, monsieur? + +Raoul se rapprocha du duc. + +— Vous avez, dit-il en baissant la voix, des fureurs qui ressemblent +à des jalousies; savez-vous cela, milord? or, ces jalousies, à propos +d’une femme, ne vont point à quiconque n’est ni son amant, ni son +époux; à bien plus forte raison, je suis sûr que vous comprendrez cela, +milord, quand cette femme est une princesse. + +— Monsieur, s’écria Buckingham, insultez-vous Madame Henriette? + +— C’est vous, répondit froidement Bragelonne, c’est vous qui +l’insultez, milord, prenez-y garde. Tout à l’heure, sur le vaisseau +amiral, vous avez poussé à bout la reine et lassé la patience de +l’amiral. Je vous observais, milord, et vous ai cru fou d’abord; mais +depuis j’ai deviné le caractère réel de cette folie. + +— Monsieur! + +— Attendez, car j’ajouterai un mot. J’espère être le seul parmi les +Français qui l’ait deviné. + +— Mais, savez-vous, monsieur, dit Buckingham frissonnant de colère et +d’inquiétude à la fois, savez-vous que vous tenez là un langage qui +mérite répression? + +— Pesez vos paroles, milord, dit Raoul avec hauteur; je ne suis pas +d’un sang dont les vivacités se laissent réprimer; tandis qu’au +contraire, vous, vous êtes d’une race dont les passions sont suspectes +aux bons Français; je vous le répète donc pour la seconde fois, prenez +garde, milord. + +— À quoi, s’il vous plaît? Me menaceriez-vous? + +— Je suis le fils du comte de La Fère, monsieur de Buckingham, et je ne +menace jamais, parce que je frappe d’abord. Ainsi, entendons-nous bien, +la menace que je vous fais, la voici… + +Buckingham serra les poings; mais Raoul continua comme s’il ne +s’apercevait de rien. + +— Au premier mot hors des bienséances que vous vous permettrez envers +Son Altesse Royale. Oh! soyez patient, monsieur de Buckingham; je le +suis bien moi. + +— Vous? + +— Sans doute. Tant que Madame a été sur le sol anglais, je me suis tu; +mais, à présent qu’elle a touché au sol de la France, maintenant que +nous l’avons reçue au nom du prince, à la première insulte que, dans +votre étrange attachement, vous commettrez envers la maison royale +de France, j’ai deux partis à prendre: ou je déclare devant tous la +folie dont vous êtes affecté en ce moment, et je vous fais renvoyer +honteusement en Angleterre; ou, si vous le préférez, je vous donne du +poignard dans la gorge en pleine assemblée. Au reste, ce second moyen +me paraît le plus convenable, et je crois que je m’y tiendrai. + +Buckingham était devenu plus pâle que le flot de dentelle d’Angleterre +qui entourait son cou. + +— Monsieur de Bragelonne, dit-il, est-ce bien un gentilhomme qui parle? + +— Oui; seulement, ce gentilhomme parle à un fou. Guérissez, milord, et +il vous tiendra un autre langage. + +— Oh! mais, monsieur de Bragelonne, murmura le duc d’une voix étranglée +et en portant la main à son cou, vous voyez bien que je me meurs! + +— Si la chose arrivait en ce moment, monsieur, dit Raoul avec son +inaltérable sang-froid, je regarderais en vérité cela comme un grand +bonheur, car cet événement préviendrait toutes sortes de mauvais +propos sur votre compte et sur celui des personnes illustres que votre +dévouement compromet si follement. + +— Oh! vous avez raison, vous avez raison, dit le jeune homme éperdu; +oui, oui, mourir! oui, mieux vaut mourir que souffrir ce que je souffre +en ce moment. + +Et il porta la main sur un charmant poignard au manche tout garni de +pierreries qu’il tira à moitié de sa poitrine. + +Raoul lui repoussa la main. + +— Prenez garde, monsieur, dit-il; si vous ne vous tuez pas, vous faites +un acte ridicule, si vous vous tuez, vous tachez de sang la robe +nuptiale de la princesse d’Angleterre. + +Buckingham demeura une minute haletant. Pendant cette minute, on vit +ses lèvres trembler, ses joues frémir, ses yeux vaciller, comme dans le +délire. + +Puis, tout à coup: + +— Monsieur de Bragelonne, dit-il, je ne connais pas un plus noble +esprit que vous; vous êtes le digne fils du plus parfait gentilhomme +que l’on connaisse. Habitez vos tentes! + +Et il jeta ses deux bras autour du cou de Raoul. Toute l’assistance +émerveillée de ce mouvement auquel on ne pouvait guère attendre, vu +les trépignements de l’un des adversaires et la rude insistance de +l’autre, l’assemblée se mit à battre des mains, et mille vivats, mille +applaudissements joyeux s’élancèrent vers le ciel. De Guiche embrassa à +son tour Buckingham, un peu à contrecœur, mais enfin il l’embrassa. + +Ce fut le signal: Anglais et Français, qui, jusque-là, s’étaient +regardés avec inquiétude, fraternisèrent à l’instant même. Sur ces +entrefaites arriva le cortège des princesses, qui, sans Bragelonne, +eussent trouvé deux armées aux prises et du sang sur les fleurs. + +Tout se remit à l’aspect des bannières. + + + + +Chapitre LXXXVI — La nuit + + +La concorde était revenue s’asseoir au milieu des tentes. + +Anglais et Français rivalisaient de galanterie auprès des illustres +voyageuses et de politesse entre eux. + +Les Anglais envoyèrent aux Français des fleurs dont ils avaient fait +provision pour fêter l’arrivée de la jeune princesse; les Français +invitèrent les Anglais à un souper qu’ils devaient donner le lendemain. +Madame recueillit donc sur son passage d’unanimes félicitations. +Elle apparaissait comme une reine, à cause du respect de tous; comme +une idole, à cause de l’adoration de quelques-uns. La reine mère fit +aux Français l’accueil le plus affectueux. La France était son pays, +à elle, et elle avait été trop malheureuse en Angleterre pour que +l’Angleterre lui pût faire oublier la France. Elle apprenait donc à sa +fille, par son propre amour, l’amour du pays où toutes deux avaient +trouvé l’hospitalité, et où elles allaient trouver la fortune d’un +brillant avenir. + +Lorsque l’entrée fut faite et les spectateurs un peu disséminés, +lorsqu’on n’entendit plus que de loin les fanfares et le bruissement +de la foule, lorsque la nuit tomba, enveloppant de ses voiles étoilés +la mer, le port, la ville et la campagne encore émue de ce grand +événement, de Guiche rentra dans sa tente, et s’assit sur un large +escabeau, avec une telle expression de douleur, que Bragelonne le +suivit du regard jusqu’à ce qu’il l’eût entendu soupirer; alors il +s’approcha. Le comte était renversé en arrière, l’épaule appuyée à la +paroi de la tente, le front dans ses mains, la poitrine haletante et le +genou inquiet. + +— Tu souffres, ami? lui demanda Raoul. + +— Cruellement. + +— Du corps, n’est-ce pas? + +— Du corps, oui. + +— La journée a été fatigante, en effet, continua le jeune homme, les +yeux fixés sur celui qu’il interrogeait. + +— Oui, et le sommeil me rafraîchirait. + +— Veux-tu que je te laisse? + +— Non, j’ai à te parler. + +— Je ne te laisserai parler qu’après avoir interrogé, moi-même, de +Guiche. + +— Interroge. + +— Mais sois franc. + +— Comme toujours. + +— Sais-tu pourquoi Buckingham était si furieux? + +— Je m’en doute. + +— Il aime Madame, n’est-ce pas? + +— Du moins on en jurerait, à le voir. + +— Eh bien! il n’en est rien. + +— Oh! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j’ai bien lu sa peine dans +ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin. + +— Tu es poète, mon cher comte, et partout tu vois de la poésie. + +— Je vois surtout l’amour. + +— Où il n’est pas. + +— Où il est. + +— Voyons, de Guiche, tu crois ne pas te tromper? + +— Oh! j’en suis sûr! s’écria vivement le comte. + +— Dis-moi, comte, demanda Raoul avec un profond regard, qui te rend si +clairvoyant? + +— Mais, répondit de Guiche en hésitant, l’amour-propre. + +— L’amour-propre! c’est un mot bien long, de Guiche. + +— Que veux-tu dire? + +— Je veux dire, mon ami, que d’ordinaire tu es moins triste que ce soir. + +— La fatigue. + +— La fatigue? + +— Oui. + +— Écoute, cher ami, nous avons fait campagne ensemble, nous nous +sommes vus à cheval pendant dix-huit heures; trois chevaux, écrasés +de lassitude ou mourant de faim, tombaient sous nous, que nous riions +encore. Ce n’est point la fatigue qui te rend triste, comte. + +— Alors, c’est la contrariété. + +— Quelle contrariété? + +— Celle de ce soir. + +— La folie de lord Buckingham? + +— Eh! sans doute; n’est-il point fâcheux, pour nous Français +représentant notre maître, de voir un Anglais courtiser notre future +maîtresse, la seconde dame du royaume? + +— Oui, tu as raison; mais je crois que lord Buckingham n’est pas +dangereux. + +— Non, mais il est importun. En arrivant ici, n’a-t-il pas failli tout +troubler entre les Anglais et nous, et sans toi, sans ta prudence si +admirable et ta fermeté si étrange, nous tirions l’épée en pleine ville. + +— Il a changé, tu vois. + +— Oui, certes; mais de là même vient ma stupéfaction. Tu lui as parlé +bas; que lui as-tu dit? Tu crois qu’il l’aime; tu le dis, une passion +ne cède pas avec cette facilité; il n’est donc pas amoureux d’elle! + +Et de Guiche prononça lui-même ces derniers mots avec une telle +expression, que Raoul leva la tête. + +Le noble visage du jeune homme exprimait un mécontentement facile à +lire. + +— Ce que je lui ai dit, comte, répondit Raoul, je vais le répéter à +toi. Écoute bien, le voici: «Monsieur, vous regardez d’un air d’envie, +d’un air de convoitise injurieuse, la sœur de votre prince, laquelle +ne vous est pas fiancée, laquelle n’est pas, laquelle ne peut pas être +votre maîtresse; vous faites donc affront à ceux qui, comme nous, +viennent chercher une jeune fille pour la conduire à son époux.» + +— Tu lui as dit cela? demanda de Guiche en rougissant. + +— En propres termes; j’ai même été plus loin. + +De Guiche fit un mouvement. + +— Je lui ai dit: «De quel œil nous regarderiez-vous, si vous aperceviez +parmi nous un homme assez insensé, assez déloyal, pour concevoir +d’autres sentiments que le plus pur respect à l’égard d’une princesse +destinée à notre maître?» + +Ces paroles étaient tellement à l’adresse de de Guiche, que de +Guiche pâlit, et, saisi d’un tremblement subit, ne put tendre que +machinalement une main vers Raoul, tandis que de l’autre il se couvrait +les yeux et le front. + +— Mais, continua Raoul sans s’arrêter à cette démonstration de son +ami, Dieu merci! les Français, que l’on proclame légers, indiscrets, +inconsidérés, savent appliquer un jugement sain et une saine morale à +l’examen des questions de haute convenance. «Or, ai-je ajouté, sachez, +monsieur de Buckingham, que nous autres, gentilshommes de France, nous +servons nos rois en leur sacrifiant nos passions aussi bien que notre +fortune et notre vie; et quand, par hasard, le démon nous suggère +une de ces mauvaises pensées qui incendient le cœur, nous éteignons +cette flamme, fût-ce en l’arrosant de notre sang. De cette façon, nous +sauvons trois honneurs à la fois: celui de notre pays, celui de notre +maître et le nôtre. Voilà, monsieur de Buckingham, comme nous agissons; +voilà comment tout homme de cœur doit agir.» Et voilà, mon cher de +Guiche, continua Raoul, comment j’ai parlé à M. de Buckingham; aussi +s’est-il rendu sans résistance à mes raisons. + +De Guiche, courbé jusqu’alors sous la parole de Raoul, se redressa, +les yeux fiers et la main fiévreuse, il saisit la main de Raoul; les +pommettes de ses joues, après avoir été froides comme la glace, étaient +de flamme. + +— Et tu as bien parlé, dit-il d’une voix étranglée; et tu es un brave +ami, Raoul, merci; maintenant, je t’en supplie, laisse-moi seul. + +— Tu le veux? + +— Oui, j’ai besoin de repos. Beaucoup de choses ont ébranlé aujourd’hui +ma tête et mon cœur; demain, quand tu reviendras, je ne serai plus le +même homme. + +— Et bien! soit, je te laisse, dit Raoul en se retirant. + +Le comte fit un pas vers son ami, et l’étreignit cordialement entre ses +bras. + +Mais, dans cette étreinte amicale, Raoul put distinguer le +frissonnement d’une grande passion combattue. + +La nuit était fraîche, étoilée, splendide; après la tempête, la +chaleur du soleil avait ramené partout la vie, la joie et la sécurité. +Il s’était formé au ciel quelques nuages longs et effilés dont la +blancheur azurée promettait une série de beaux jours tempérés par une +brise de l’est. Sur la place de l’hôtel, de grandes ombres coupées de +larges rayons lumineux formaient comme une gigantesque mosaïque aux +dalles noires et blanches. Bientôt tout s’endormit dans la ville; il +resta une faible lumière dans l’appartement de Madame, qui donnait +sur la place, et cette douce clarté de la lampe affaiblie semblait +une image de ce calme sommeil d’une jeune fille, dont la vie à peine +se manifeste, à peine est sensible, et dont la flamme se tempère +aussi quand le corps est endormi. Bragelonne sortit de sa tente avec +la démarche lente et mesurée de l’homme curieux de voir et jaloux de +n’être point vu. Alors, abrité derrière les rideaux épais, embrassant +toute la place d’un seul coup d’œil, il vit, au bout d’un instant, les +rideaux de la tente de de Guiche s’entrouvrir et s’agiter. + +Derrière les rideaux se dessinait l’ombre de de Guiche, dont les yeux +brillaient dans l’obscurité, attachés ardemment sur le salon de Madame, +illuminé doucement par la lumière intérieure de l’appartement. + +Cette douce lueur qui colorait les vitres était l’étoile du comte. On +voyait monter jusqu’à ses yeux l’aspiration de son âme tout entière. +Raoul, perdu dans l’ombre, devinait toutes les pensées passionnées qui +établissaient entre la tente du jeune ambassadeur et le balcon de la +princesse un lien mystérieux et magique de sympathie; lien formé par +des pensées empreintes d’une telle volonté, d’une telle obsession, +qu’elles sollicitaient certainement les rêves amoureux à descendre sur +cette couche parfumée que le comte dévorait avec les yeux de l’âme. + +Mais de Guiche et Raoul n’étaient pas les seuls qui veillassent. La +fenêtre d’une des maisons de la place était ouverte; c’était la fenêtre +d’une maison habitée par Buckingham. + +Sur la lumière qui jaillissait hors de cette dernière fenêtre se +détachait en vigueur la silhouette du duc, qui, mollement appuyé sur la +traverse sculptée et garnie de velours, envoyait au balcon de Madame +ses vœux et les folles visions de son amour. + +Bragelonne ne put s’empêcher de sourire. + +— Voilà un pauvre cœur bien assiégé, dit-il en songeant à Madame. + +Puis, faisant un retour compatissant vers Monsieur: + +— Et voilà un pauvre mari bien menacé, ajouta-t-il; bien lui est d’être +un grand prince et d’avoir une armée pour garder son bien. + +Bragelonne épia pendant quelque temps le manège des deux soupirants, +écouta le ronflement sonore, incivil, de Manicamp, qui ronflait avec +autant de fierté que s’il eût eu son habit bleu au lieu d’avoir son +habit violet, se tourna vers la brise qui apportait à lui le chant +lointain d’un rossignol; puis, après avoir fait sa provision de +mélancolie, autre maladie nocturne, il rentra se coucher en songeant, +pour son propre compte, que peut-être quatre ou six yeux tout aussi +ardents que ceux de de Guiche ou de Buckingham couvaient son idole à +lui dans le château de Blois. + +— Et ce n’est pas une bien solide garnison que Mlle de Montalais, +dit-il tout bas en soupirant tout haut. + + + + +Chapitre LXXXVII — Du Havre à Paris + + +Le lendemain, les fêtes eurent lieu avec toute la pompe et toute +l’allégresse que les ressources de la ville et la disposition des +esprits pouvaient donner. + +Pendant les dernières heures passées au Havre, le départ avait été +préparé. + +Madame, après avoir fait ses adieux à la flotte anglaise et salué une +dernière fois la patrie en saluant son pavillon, monta en carrosse au +milieu d’une brillante escorte. + +De Guiche espérait que le duc de Buckingham retournerait avec l’amiral +en Angleterre; mais Buckingham parvint à prouver à la reine que ce +serait une inconvenance de laisser arriver Madame presque abandonnée à +Paris. + +Ce point une fois arrêté, que Buckingham accompagnerait Madame, le +jeune duc se choisit une cour de gentilshommes et d’officiers destinés +à lui faire cortège à lui-même; en sorte que ce fut une armée qui +s’achemina vers Paris, semant l’or et jetant les démonstrations +brillantes au milieu des villes et des villages qu’elle traversait. + +Le temps était beau. La France était belle à voir, surtout de cette +route que traversait le cortège. Le printemps jetait ses fleurs et ses +feuillages embaumés sur les pas de cette jeunesse. Toute la Normandie, +aux végétations plantureuses, aux horizons bleus, aux fleuves argentés, +se présentait comme un paradis pour la nouvelle sœur du roi. Ce +n’était que fêtes et enivrements sur la route. De Guiche et Buckingham +oubliaient tout: de Guiche pour réprimer les nouvelles tentatives de +l’Anglais, Buckingham pour réveiller dans le cœur de la princesse un +souvenir plus vif de la patrie à laquelle se rattachait la mémoire des +jours heureux. + +Mais, hélas! le pauvre duc pouvait s’apercevoir que l’image de sa +chère Angleterre s’effaçait de jour en jour dans l’esprit de Madame, +à mesure que s’y imprimait plus profondément l’amour de la France. En +effet, il pouvait s’apercevoir que tous ces petits soins n’éveillaient +aucune reconnaissance, et il avait beau cheminer avec grâce sur l’un +des plus fougueux coursiers du Yorkshire, ce n’était que par hasard et +accidentellement que les yeux de la princesse tombaient sur lui. + +En vain essayait-il, pour fixer sur lui un de ses regards égarés +dans l’espace ou arrêtés ailleurs, de faire produire à la nature +animale tout ce qu’elle peut réunir de force, de vigueur, de colère +et d’adresse: en vain, surexcitant le cheval aux narines de feu, le +lançait-il, au risque de se briser mille fois contre les arbres ou de +rouler dans les fossés, par-dessus les barrières et sur la déclivité +des rapides collines, Madame, attirée par le bruit, tournait un moment +la tête, puis, souriant légèrement, revenait à ses gardiens fidèles, +Raoul et de Guiche, qui chevauchaient tranquillement aux portières de +son carrosse. + +Alors Buckingham se sentait en proie à toutes les tortures de la +jalousie; une douleur inconnue, inouïe, brûlante, se glissait dans +ses veines et allait assiéger son cœur; alors, pour prouver qu’il +comprenait sa folie, et qu’il voulait racheter par la plus humble +soumission ses torts d’étourderie, il domptait son cheval et le +forçait, tout ruisselant de sueur, tout blanchi d’une écume épaisse, à +ronger son frein près du carrosse, dans la foule des courtisans. + +Quelquefois il obtenait pour récompense un mot de Madame, et encore ce +mot lui semblait-il un reproche. + +— Bien! monsieur de Buckingham, disait-elle, vous voilà raisonnable. + +Ou un mot de Raoul. + +— Vous tuez votre cheval, monsieur de Buckingham. + +Et Buckingham écoutait patiemment Raoul, car il sentait +instinctivement, sans qu’aucune preuve lui en eût été donnée, que Raoul +était le modérateur des sentiments de de Guiche, et que, sans Raoul, +déjà quelque folle démarche, soit du comte, soit de lui, Buckingham, +eût amené une rupture, un éclat, un exil peut-être. Depuis la fameuse +conversation que les deux jeunes gens avaient eue dans les tentes du +Havre, et dans laquelle Raoul avait fait sentir au duc l’inconvenance +de ses manifestations, Buckingham était comme malgré lui attiré vers +Raoul. + +Souvent il engageait la conversation avec lui, et presque toujours +c’était pour lui parler ou de son père, ou de d’Artagnan, leur ami +commun, dont Buckingham était presque aussi enthousiaste que Raoul. +Raoul affectait principalement de ramener l’entretien sur ce sujet +devant de Wardes, qui pendant tout le voyage avait été blessé de la +supériorité de Bragelonne, et surtout de son influence sur l’esprit de +de Guiche. De Wardes avait cet œil fin et inquisiteur qui distingue +toute mauvaise nature; il avait remarqué sur-le-champ la tristesse de +de Guiche et ses aspirations amoureuses vers la princesse. + +Au lieu de traiter le sujet avec la réserve de Raoul, au lieu de +ménager dignement comme ce dernier les convenances et les devoirs, de +Wardes attaquait avec résolution chez le comte cette corde toujours +sonore de l’audace juvénile et de l’orgueil égoïste. Or, il arriva +qu’un soir, pendant une halte à Mantes, de Guiche et de Wardes causant +ensemble appuyés à une barrière, Buckingham et Raoul causant de leur +côté en se promenant, Manicamp faisant sa cour aux princesses, qui déjà +le traitaient sans conséquence à cause de la souplesse de son esprit, +de la bonhomie civile de ses manières et de son caractère conciliant: + +— Avoue, dit de Wardes au comte, que te voilà bien malade et que ton +pédagogue ne te guérit pas. + +— Je ne te comprends pas, dit le comte. + +— C’est facile cependant: tu dessèches d’amour. + +— Folie, de Wardes, folie! + +— Ce serait folie, oui, j’en conviens, si Madame était indifférente à +ton martyr; mais elle le remarque à un tel point qu’elle se compromet, +et je tremble qu’en arrivant à Paris ton pédagogue, M. de Bragelonne, +ne vous dénonce tous les deux. + +— De Wardes! de Wardes! encore une attaque à Bragelonne! + +— Allons, trêve d’enfantillage, reprit à demi-voix le mauvais génie +du comte; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux dire; tu +vois bien, d’ailleurs, que le regard de la princesse s’adoucit en te +parlant; tu comprends au son de sa voix qu’elle se plaît à entendre la +tienne; tu sens qu’elle entend les vers que tu lui récites, et tu ne +nieras point que chaque matin elle ne te dise qu’elle a mal dormi? + +— C’est vrai, de Wardes, c’est vrai; mais à quoi bon me dire tout cela? + +— N’est-il pas important de voir clairement les choses? + +— Non quand les choses qu’on voit peuvent vous rendre fou. + +Et il se retourna avec inquiétude du côté de la princesse, comme si, +tout en repoussant les insinuations de de Wardes, il eût voulu en +chercher la confirmation dans ses yeux. + +— Tiens! tiens! dit de Wardes, regarde, elle t’appelle, entends-tu? +Allons, profite de l’occasion, le pédagogue n’est pas là. + +De Guiche n’y put tenir; une attraction invincible l’attirait vers la +princesse. + +De Wardes le regarda en souriant. + +— Vous vous trompez, monsieur, dit tout à coup Raoul en enjambant la +barrière où, un instant auparavant, s’adossaient les deux causeurs; le +pédagogue est là et il vous écoute. + +De Wardes, à la voix de Raoul qu’il reconnut sans avoir besoin de le +regarder, tira son épée à demi. + +— Rentrez votre épée, dit Raoul; vous savez bien que, pendant le +voyage que nous accomplissons, toute démonstration de ce genre serait +inutile. Rentrez votre épée, mais aussi rentrez votre langue. Pourquoi +mettez-vous dans le cœur de celui que vous nommez votre ami tout le +fiel qui ronge le vôtre? À moi, vous voulez faire haïr un honnête +homme, ami de mon père et des miens! Au comte, vous voulez faire aimer +une femme destinée à votre maître! En vérité, monsieur, vous seriez un +traître et un lâche à mes yeux, si, bien plus justement, je ne vous +regardais comme un fou. + +— Monsieur, s’écria de Wardes exaspéré, je ne m’étais donc pas trompé +en vous appelant un pédagogue! Ce ton que vous affectez, cette forme +dont vous faites la vôtre, est celle d’un jésuite fouetteur et non +celle d’un gentilhomme Quittez donc, je vous prie, vis-à-vis de moi, +cette forme et ce ton. Je hais M. d’Artagnan parce qu’il a commis une +lâcheté envers mon père. + +— Vous mentez, monsieur, dit froidement Raoul. + +— Oh! s’écria de Wardes, vous me donnez un démenti, monsieur? + +— Pourquoi pas, si ce que vous dites est faux? + +— Vous me donnez un démenti et vous ne mettez pas l’épée à la main? + +— Monsieur, je me suis promis à moi-même de ne vous tuer que lorsque +nous aurons remis Madame à son époux. + +— Me tuer? oh! votre poignée de verges ne tue point ainsi, monsieur le +pédant. + +— Non, répliqua froidement Raoul, mais l’épée de M. d’Artagnan tue; et +non seulement j’ai cette épée, monsieur, mais c’est lui qui m’a appris +à m’en servir, et c’est avec cette épée, monsieur, que je vengerai, en +temps utile, son nom outragé par vous. + +— Monsieur, monsieur! s’écria de Wardes, prenez garde! Si vous ne me +rendez pas raison sur-le-champ, tous les moyens me seront bons pour me +venger! + +— Oh! Oh! monsieur! fit Buckingham en apparaissant tout à coup sur le +théâtre de la scène, voilà une menace qui frise l’assassinat, et qui, +par conséquent, est d’assez mauvais goût pour un gentilhomme. + +— Vous dites, monsieur le duc? dit de Wardes en se retournant. + +— Je dis que vous venez de prononcer des paroles qui sonnent mal à mes +oreilles anglaises. + +— Eh bien! monsieur, si ce que vous dites est vrai, s’écria de Wardes +exaspéré, tant mieux! je trouverai au moins en vous un homme qui ne +me glissera pas entre les doigts. Prenez donc mes paroles comme vous +l’entendez. + +— Je les prends comme il faut, monsieur, répondit Buckingham avec +ce ton hautain qui lui était particulier et qui donnait, même dans +la conversation ordinaire, le ton de défi à ce qu’il disait; M. de +Bragelonne est mon ami, vous insultez M. de Bragelonne, vous me rendrez +raison de cette insulte. + +De Wardes jeta un regard sur Bragelonne, qui, fidèle à son rôle, +demeurait calme et froid, même devant le défi du duc. + +— Et d’abord, il paraît que je n’insulte pas M. de Bragelonne, puisque +M. de Bragelonne, qui a une épée au côté, ne se regarde pas comme +insulté. + +— Mais, enfin, vous insultez quelqu’un? + +— Oui, j’insulte M. d’Artagnan, reprit de Wardes, qui avait remarqué +que ce nom était le seul aiguillon avec lequel il pût éveiller la +colère de Raoul. + +— Alors, dit Buckingham, c’est autre chose. + +— N’est-ce pas? dit de Wardes. C’est donc aux amis de M. d’Artagnan de +le défendre. + +— Je suis tout à fait de votre avis, monsieur, répondit l’Anglais, +qui avait retrouvé tout son flegme; pour M. de Bragelonne offensé, je +ne pouvais, raisonnablement, prendre le parti de M. de Bragelonne, +puisqu’il est là; mais dès qu’il est question de M. d’Artagnan… + +— Vous me laissez la place, n’est-ce pas, monsieur? dit de Wardes. + +— Non pas, au contraire, je dégaine, dit Buckingham en tirant son épée +du fourreau, car si M. d’Artagnan a offensé monsieur votre père, il a +rendu ou, du moins, il a tenté de rendre un grand service au mien. + +De Wardes fit un mouvement de stupeur. + +— M. d’Artagnan, poursuivit Buckingham, est le plus galant gentilhomme +que je connaisse. Je serai donc enchanté, lui ayant des obligations +personnelles, de vous les payer, à vous, d’un coup d’épée. + +Et, en même temps, Buckingham tira gracieusement son épée, salua Raoul +et se mit en garde. + +De Wardes fit un pas pour croiser le fer. + +— Là! là! messieurs, dit Raoul en s’avançant et en posant à son tour +son épée nue entre les combattants, tout cela ne vaut pas la peine +qu’on s’égorge presque aux yeux de la princesse. M. de Wardes dit du +mal de M. d’Artagnan, mais il ne connaît même pas M. d’Artagnan. + +— Oh! oh! fit de Wardes en grinçant des dents et en abaissant la pointe +de son épée sur le bout de sa botte; vous dites que moi, je ne connais +pas M. d’Artagnan? + +— Eh! non, vous ne le connaissez pas, reprit froidement Raoul, et même +vous ignorez où il est. + +— Moi! j’ignore où il est? + +— Sans doute, il faut bien que cela soit ainsi, puisque vous cherchez, +à son propos, querelle à des étrangers, au lieu d’aller trouver M. +d’Artagnan où il est. + +De Wardes pâlit. + +— Eh bien! je vais vous le dire, moi, monsieur, où il est, continua +Raoul; M. d’Artagnan est à Paris; il loge au Louvre quand il est de +service, rue des Lombards quand il ne l’est pas; M. d’Artagnan est +parfaitement trouvable à l’un ou l’autre de ces deux domiciles; donc, +ayant tous les griefs que vous avez contre lui, vous n’êtes point un +galant homme en ne l’allant point quérir, pour qu’il vous donne la +satisfaction que vous semblez demander à tout le monde, excepté à lui. + +De Wardes essuya son front ruisselant de sueur. + +— Fi! monsieur de Wardes, continua Raoul, il ne sied point d’être ainsi +ferrailleur quand nous avons des édits contre les duels. Songez-y: le +roi nous en voudrait de notre désobéissance, surtout dans un pareil +moment, et le roi aurait raison. + +— Excuses! murmura de Wardes, prétextes! + +— Allons donc, reprit Raoul, vous dites là des billevesées, mon cher +monsieur de Wardes; vous savez bien que M. le duc de Buckingham est un +galant homme qui a tiré l’épée dix fois et qui se battra bien onze. Il +porte un nom qui oblige, que diable! Quant à moi, n’est-ce pas? vous +savez bien que je me bats aussi. Je me suis battu à Lens, à Bléneau, +aux Dunes, en avant des canonniers, à cent pas en avant de la ligne, +tandis que vous, par parenthèse, vous étiez à cent pas en arrière. Il +est vrai que là-bas il y avait beaucoup trop de monde pour que l’on vît +votre bravoure, c’est pourquoi vous la cachiez; mais ici ce serait un +spectacle, un scandale, vous voulez faire parler de vous, n’importe de +quelle façon. Eh bien! ne comptez pas sur moi, monsieur de Wardes, pour +vous aider dans ce projet, je ne vous donnerai pas ce plaisir. + +— Ceci est plein de raison, dit Buckingham en rengainant son épée, +et je vous demande pardon, monsieur de Bragelonne, de m’être laissé +entraîner à un premier mouvement. + +Mais, au contraire, de Wardes furieux fit un bond en avant, et l’épée +haute, menaçant Raoul, qui n’eut que le temps d’arriver à une parade de +quarte. + +— Eh! monsieur, dit tranquillement Bragelonne, prenez donc garde, vous +allez m’éborgner. + +— Mais vous ne voulez pas vous battre! s’écria M. de Wardes. + +— Non, pas pour le moment; mais voilà ce que je vous promets aussitôt +notre arrivée à Paris: je vous mènerai à M. d’Artagnan, auquel vous +conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui. M. d’Artagnan +demandera au roi la permission de vous allonger un coup d’épée, le roi +la lui accordera, et, le coup d’épée reçu, eh bien! mon cher monsieur +de Wardes, vous considérerez d’un œil plus calme les préceptes de +l’Évangile qui commandent l’oubli des injures. + +— Ah! s’écria de Wardes furieux de ce sang-froid, on voit bien que vous +êtes à moitié bâtard, monsieur de Bragelonne! + +Raoul devint pâle comme le col de sa chemise; son œil lança un éclair +qui fit reculer de Wardes. + +Buckingham lui-même en fut ébloui, et se jeta entre les deux +adversaires, qu’il s’attendait à voir se précipiter l’un sur l’autre. +De Wardes avait réservé cette injure pour la dernière; il serrait +convulsivement son épée et attendait le choc. + +— Vous avez raison, monsieur, dit Raoul en faisant un violent effort +sur lui-même, je ne connais que le nom de mon père; mais je sais trop +combien M. le comte de La Fère est homme de bien et d’honneur pour +craindre un seul instant, comme vous semblez le dire, qu’il y ait +une tache sur ma naissance. Cette ignorance où je suis du nom de ma +mère est donc seulement pour moi un malheur et non un opprobre. Or, +vous manquez de loyauté, monsieur; vous manquez de courtoisie en me +reprochant un malheur. N’importe, l’insulte existe, et, cette fois, je +me tiens pour insulté! Donc, c’est chose convenue: après avoir vidé +votre querelle avec M. d’Artagnan, vous aurez affaire à moi, s’il vous +plaît. + +— Oh! oh! répondit de Wardes avec un sourire amer, j’admire votre +prudence, monsieur; tout à l’heure vous me promettiez un coup d’épée de +M. d’Artagnan, et c’est après ce coup d’épée, déjà reçu par moi, que +vous m’offrez le vôtre. + +— Ne vous inquiétez point, répondit Raoul avec une sourde colère; M. +d’Artagnan est un habile homme en fait d’armes et je lui demanderai +cette grâce qu’il fasse pour vous ce qu’il a fait pour monsieur votre +père, c’est-à-dire qu’il ne vous tue pas tout à fait, afin qu’il me +laisse le plaisir, quand vous serez guéri, de vous tuer sérieusement, +car vous êtes un méchant cœur, monsieur de Wardes, et l’on ne saurait, +en vérité, prendre trop de précautions contre vous. + +— Monsieur, j’en prendrai contre vous-même, dit de Wardes, soyez +tranquille. + +— Monsieur, fit Buckingham, permettez-moi de traduire vos paroles +par un conseil que je vais donner à M. de Bragelonne: monsieur de +Bragelonne, portez une cuirasse. + +De Wardes serra les poings. + +— Ah! je comprends, dit-il, ces messieurs attendent le moment où ils +auront pris cette précaution pour se mesurer contre moi. + +— Allons! monsieur, dit Raoul, puisque vous le voulez absolument, +finissons-en. + +Et il fit un pas vers de Wardes en étendant son épée. + +— Que faites-vous? demanda Buckingham. + +— Soyez tranquille, dit Raoul, ce ne sera pas long. + +De Wardes tomba en garde: les fers se croisèrent. De Wardes s’élança +avec une telle précipitation sur Raoul, qu’au premier froissement du +fer, il fut évident pour Buckingham que Raoul ménageait son adversaire. + +Buckingham recula d’un pas et regarda la lutte. Raoul était calme +comme s’il eût joué avec un fleuret, au lieu de jouer avec une épée; +il dégagea son arme engagée jusqu’à la poignée en faisant un pas de +retraite, para avec des contres les trois ou quatre coups que lui porta +de Wardes; puis, sur une menace en quarte basse que de Wardes para par +le cercle, il lia l’épée et l’envoya à vingt pas de l’autre côté de la +barrière. + +Puis, comme de Wardes demeurait désarmé et étourdi, Raoul remit son +épée au fourreau, le saisit au collet et à la ceinture et le jeta de +l’autre côté de la barrière, frémissant et hurlant de rage. + +— Au revoir! au revoir! murmura de Wardes en se relevant et en +ramassant son épée. + +— Eh! pardieu! dit Raoul, je ne vous répète pas autre chose depuis une +heure. + +Puis, se retournant vers Buckingham: + +— Duc, dit-il, pas un mot de tout cela, je vous en supplie; je suis +honteux d’en être venu à cette extrémité, mais la colère m’a emporté. +Je vous en demande pardon, oubliez. + +— Ah! cher vicomte, dit le duc en serrant cette main si rude et si +loyale à la fois, vous me permettrez bien de me souvenir, au contraire, +et de me souvenir de votre salut, cet homme est dangereux, il vous +tuera. + +— Mon père, répondit Raoul, a vécu vingt ans sous la menace d’un ennemi +bien plus redoutable, et il n’est pas mort. Je suis d’un sang que Dieu +favorise, monsieur le duc. + +— Votre père avait de bons amis, vicomte. + +— Oui, soupira Raoul, des amis comme il n’y en a plus. + +— Oh! ne dites point cela, je vous en supplie, au moment où je vous +offre mon amitié. + +Et Buckingham ouvrit ses bras à Bragelonne, qui reçut avec joie +l’alliance offerte. + +— Dans ma famille, ajouta Buckingham, on meurt pour ceux que l’on aime, +vous savez cela, monsieur de Bragelonne. + +— Oui, duc, je le sais, répondit Raoul. + + + + +Chapitre LXXXVIII — Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de Madame + + +Rien ne troubla plus la sécurité de la route. Sous un prétexte qui ne +fit pas grand bruit, M. de Wardes s’échappa pour prendre les devants. + +Il emmena Manicamp, dont l’humeur égale et rêveuse lui servait de +balance. + +Il est à remarquer que les esprits querelleurs et inquiets trouvent +toujours une association à faire avec des caractères doux et timides, +comme si les uns cherchaient dans le contraste un repos à leur humeur, +les autres une défense pour leur propre faiblesse. + +Buckingham et Bragelonne, initiant de Guiche à leur amitié, formaient +tout le long de la route un concert de louanges en l’honneur de la +princesse. + +Seulement Bragelonne avait obtenu que ce concert fût donné par trios au +lieu de procéder par solos comme de Guiche et son rival semblaient en +avoir la dangereuse habitude. + +Cette méthode d’harmonie plut beaucoup à Madame Henriette, la reine +mère; elle ne fut peut-être pas autant du goût de la jeune princesse, +qui était coquette comme un démon, et qui, sans crainte pour sa +voix, cherchait les occasions du péril. Elle avait, en effet, un de +ces cœurs vaillants et téméraires qui se plaisent dans les extrêmes +de la délicatesse et cherchent le fer avec un certain appétit +de la blessure. Aussi ses regards, ses sourires, ses toilettes, +projectiles inépuisables, pleuvaient-ils sur les trois jeunes gens, +les criblaient-ils, et de cet arsenal sans fond sortaient encore des +œillades, des baisemains et mille autres délices qui allaient férir à +distance les gentilshommes de l’escorte, les bourgeois, les officiers +des villes que l’on traversait, les pages, le peuple, les laquais: +c’était un ravage général, une dévastation universelle. + +Lorsque Madame arriva à Paris, elle avait fait en chemin cent mille +amoureux, et ramenait à Paris une demi-douzaine de fous et deux aliénés. + +Raoul seul, devinant toute la séduction de cette femme, et parce qu’il +avait le cœur rempli, n’offrant aucun vide où pût se placer une flèche, +Raoul arriva froid et défiant dans la capitale du royaume. Parfois, en +route, il causait avec la reine d’Angleterre de ce charme enivrant que +laissait Madame autour d’elle, et la mère, que tant de malheurs et de +déceptions laissaient expérimentée, lui répondait: + +— Henriette devait être une femme illustre, soit qu’elle fût née sur +le trône, soit qu’elle fût née dans l’obscurité; car elle est femme +d’imagination, de caprice et de volonté. + +De Wardes et Manicamp, éclaireurs et courriers, avaient annoncé +l’arrivée de la princesse. Le cortège vit, à Nanterre, apparaître une +brillante escorte de cavaliers et de carrosses. + +C’était Monsieur qui, suivi du chevalier de Lorraine et de ses favoris, +suivis eux-mêmes d’une partie de la maison militaire du roi, venait +saluer sa royale fiancée. + +Dès Saint-Germain, la princesse et sa mère avaient changé le coche de +voyage, un peu lourd, un peu fatigué par la route, contre un élégant +et riche coupé traîné par six chevaux, harnachés de blanc et d’or. +Dans cette sorte de calèche apparaissait, comme sur un trône sous le +parasol de soie brodée à longues franges de plumes, la jeune et belle +princesse, dont le visage radieux recevait les reflets rosés si doux à +sa peau de nacre. + +Monsieur, en arrivant près du carrosse, fut frappé de cet éclat; +il témoigna son admiration en termes assez explicites pour que +le chevalier de Lorraine haussât les épaules dans le groupe des +courtisans, et pour que le comte de Guiche et Buckingham fussent +frappés au cœur. Après les civilités faites et le cérémonial accompli, +tout le cortège reprit plus lentement la route de Paris. Les +présentations avaient eu lieu légèrement. M. de Buckingham avait été +désigné à Monsieur avec les autres gentilshommes anglais. Monsieur +n’avait donné à tous qu’une attention assez légère. Mais en chemin, +comme il vit le duc s’empresser avec la même ardeur que d’habitude aux +portières de la calèche: + +— Quel est ce cavalier? demanda-t-il au chevalier de Lorraine, son +inséparable. + +— On l’a présenté tout à l’heure à Votre Altesse, répliqua le chevalier +de Lorraine; c’est le beau duc de Buckingham. + +— Ah! c’est vrai. + +— Le chevalier de Madame, ajouta le favori avec un tour et un ton que +les seuls envieux peuvent donner aux phrases les plus simples. + +— Comment! que veux-tu dire? répliqua le prince toujours chevauchant. + +— J’ai dit le chevalier. + +— Madame a-t-elle donc un chevalier attitré? + +— Dame! il me semble que vous le voyez comme moi; regardez-les +seulement rire, et folâtrer, et faire du Cyrus tous les deux. + +— Tous les trois. + +— Comment, tous les trois? + +— Sans doute; tu vois bien que de Guiche en est. + +— Certes!… Oui, je le vois bien… Mais qu’est-ce que cela prouve?… Que +Madame a deux chevaliers au lieu d’un. + +— Tu envenimes tout, vipère. + +— Je n’envenime rien. Ah! monseigneur, que vous avez l’esprit mal fait! +Voilà qu’on fait les honneurs du royaume de France à votre femme et +vous n’êtes pas content. + +Le duc d’Orléans redoutait la verve satirique du chevalier, lorsqu’il +la sentait montée à un certain degré de vigueur. Il coupa court. + +— La princesse est jolie, dit-il négligemment comme s’il s’agissait +d’une étrangère. + +— Oui, répliqua sur le même ton le chevalier. + +— Tu dis ce oui comme un non. Elle a des yeux noirs fort beaux, ce me +semble. + +— Petits. + +— C’est vrai, mais brillants. Elle est d’une taille avantageuse. + +— La taille est un peu gâtée, monseigneur. + +— Je ne dis pas non. L’air est noble. + +— Mais le visage est maigre. + +— Les dents m’ont paru admirables. + +— On les voit. La bouche est assez grande. Dieu merci! décidément, +monseigneur, j’avais tort; vous êtes plus beau que votre femme. + +— Et trouves-tu aussi que je sois plus beau que Buckingham? Dis. + +— Oh! oui, et il le sent bien, allez; car, voyez-le, il redouble de +soins près de Madame pour que vous ne l’effaciez pas. + +Monsieur fit un mouvement d’impatience; mais, comme il vit un sourire +de triomphe passer sur les lèvres du chevalier, il remit son cheval au +pas. + +— Au fait, dit-il, pourquoi m’occuperais-je plus longtemps de ma +cousine? Est-ce que je ne la connais pas? est-ce que je n’ai pas été +élevé avec elle? est-ce que je ne l’ai pas vue tout enfant au Louvre? + +— Ah! pardon, mon prince, il y a un changement d’opéré en elle, fit le +chevalier. À cette époque dont vous parlez, elle était un peu moins +brillante, et surtout beaucoup moins fière; ce soir surtout, vous en +souvient-il, monseigneur, où le roi ne voulait pas danser avec elle, +parce qu’il la trouvait laide et mal vêtue? + +Ces mots firent froncer le sourcil au duc d’Orléans. Il était, en +effet, assez peu flatteur pour lui d’épouser une princesse dont le roi +n’avait pas fait grand cas dans sa jeunesse. + +Peut-être allait-il répondre, mais en ce moment de Guiche quittait le +carrosse pour se rapprocher du prince. De loin, il avait vu le prince +et le chevalier, et il semblait, l’oreille inquiète, chercher à deviner +les paroles qui venaient d’être échangées entre Monsieur et son favori. + +Ce dernier, soit perfidie, soit impudence, ne prit pas la peine de +dissimuler. + +— Comte, dit-il, vous êtes de bon goût. + +— Merci du compliment, répondit de Guiche; mais à quel propos me dites +vous cela? + +— Dame! j’en appelle à Son Altesse. + +— Sans doute, dit Monsieur, et Guiche sait bien que je pense qu’il est +parfait cavalier. + +— Ceci posé, je reprends, comte; vous êtes auprès de Madame depuis huit +jours, n’est-ce pas? + +— Sans doute, répondit de Guiche rougissant malgré lui. + +— Et bien! dites-nous franchement ce que vous pensez de sa personne. + +— De sa personne? reprit de Guiche stupéfait. + +— Oui, de sa personne, de son esprit, d’elle, enfin… + +Étourdi de cette question, de Guiche hésita à répondre. + +— Allons donc! allons donc, de Guiche! reprit le chevalier en riant, +dis ce que tu penses, sois franc: Monsieur l’ordonne. + +— Oui, oui, sois franc, dit le prince. + +De Guiche balbutia quelques mots inintelligibles. + +— Je sais bien que c’est délicat, reprit Monsieur; mais, enfin, tu sais +qu’on peut tout me dire, à moi. Comment la trouves-tu? + +Pour cacher ce qui se passait en lui, de Guiche eut recours à la seule +défense qui soit au pouvoir de l’homme surpris: il mentit. + +— Je ne trouve Madame, dit-il, ni bien ni mal, mais cependant mieux que +mal. + +— Eh! cher comte, s’écria le chevalier, vous qui aviez fait tant +d’extases et de cris à la vue de son portrait! + +De Guiche rougit jusqu’aux oreilles. Heureusement son cheval un peu vif +lui servit, par un écart, à dissimuler cette rougeur. + +— Le portrait!… murmura-t-il en se rapprochant, quel portrait? + +Le chevalier ne l’avait pas quitté du regard. + +— Oui, le portrait. La miniature n’était-elle donc pas ressemblante? + +— Je ne sais. J’ai oublié ce portrait; il s’est effacé de mon esprit. + +— Il avait fait pourtant sur vous une bien vive impression, dit le +chevalier. + +— C’est possible. + +— A-t-elle de l’esprit, au moins? demanda le duc. + +— Je le crois, monseigneur. + +— Et M. de Buckingham, en a-t-il? dit le chevalier. + +— Je ne sais. + +— Moi, je suis d’avis qu’il en a, répliqua le chevalier, car il fait +rire Madame, et elle paraît prendre beaucoup de plaisir en sa société, +ce qui n’arrive jamais à une femme d’esprit quand elle se trouve dans +la compagnie d’un sot. + +— Alors c’est qu’il a de l’esprit, dit naïvement de Guiche, au secours +duquel Raoul arriva soudain, le voyant aux prises avec ce dangereux +interlocuteur, dont il s’empara et qu’il força ainsi de changer +d’entretien. + +L’entrée se fit brillante et joyeuse. Le roi, pour fêter son frère, +avait ordonné que les choses fussent magnifiquement traitées. Madame +et sa mère descendirent au Louvre, à ce Louvre où, pendant les temps +d’exil, elles avaient supporté si douloureusement l’obscurité, la +misère, les privations. Ce palais inhospitalier pour la malheureuse +fille de Henri IV, ces murs nus, ces parquets effondrés, ces plafonds +tapissés de toiles d’araignées, ces vastes cheminées aux marbres +écornés, ces âtres froids que l’aumône du Parlement avait à peine +réchauffés pour elles, tout avait changé de face. + +Tentures splendides, tapis épais, dalles reluisantes, peintures +fraîches aux larges bordures d’or; partout des candélabres, des glaces, +des meubles somptueux; partout des gardes aux fières tournures, aux +panaches flottants, un peuple de valets et de courtisans dans les +antichambres et sur les escaliers. + +Dans ces cours où naguère l’herbe poussait encore, comme si cet ingrat +de Mazarin eût jugé bon de prouver aux Parisiens que la solitude et +le désordre devaient être, avec la misère et le désespoir, le cortège +des monarchies abattues; dans ces cours immenses, muettes, désolées, +paradaient des cavaliers dont les chevaux arrachaient aux pavés +brillants des milliers d’étincelles. + +Des carrosses étaient peuplés de femmes belles et jeunes, qui +attendaient, pour la saluer au passage, la fille de cette fille de +France qui, durant son veuvage et son exil, n’avait quelquefois pas +trouvé un morceau de bois pour son foyer, et un morceau de pain pour sa +table, et que dédaignaient les plus humbles serviteurs du château. + +Aussi Madame Henriette rentra-t-elle au Louvre avec le cœur plus gonflé +de douleur et d’amers souvenirs que sa fille, nature oublieuse et +variable, n’y revint avec triomphe et joie. + +Elle savait bien que l’accueil brillant s’adressait à l’heureuse mère +d’un roi replacé sur le second trône de l’Europe, tandis que l’accueil +mauvais s’adressait à elle, fille de Henri IV, punie d’avoir été +malheureuse. + +Après que les princesses eurent été installées, après qu’elles eurent +pris quelque repos, les hommes, qui s’étaient aussi remis de leurs +fatigues, reprirent leurs habitudes et leurs travaux. Bragelonne +commença par aller voir son père. + +Athos était reparti pour Blois. + +Il voulut aller voir M. d’Artagnan. + +Mais celui-ci, occupé de l’organisation d’une nouvelle maison militaire +du roi, était devenu introuvable. + +Bragelonne se rabattit sur de Guiche. + +Mais le comte avait avec ses tailleurs et avec Manicamp des conférences +qui absorbaient sa journée entière. C’était bien pis avec le duc +de Buckingham. Celui-ci achetait chevaux sur chevaux, diamants sur +diamants. Tout ce que Paris renferme de brodeuses, de lapidaires, de +tailleurs, il l’accaparait. + +C’était entre lui et de Guiche un assaut plus ou moins courtois pour +le succès duquel le duc voulait dépenser un million, tandis que le +maréchal de Grammont avait donné soixante mille livres seulement à de +Guiche. + +Buckingham riait et dépensait son million. De Guiche soupirait et se +fût arraché les cheveux sans les conseils de de Wardes. + +— Un million! répétait tous les jours de Guiche; j’y succomberai. +Pourquoi M. le maréchal ne veut-il pas m’avancer ma part de succession? + +— Parce que tu la dévorerais, disait Raoul. + +— Eh! que lui importe! Si j’en dois mourir, j’en mourrai. Alors je +n’aurai plus besoin de rien. + +— Mais quelle nécessité de mourir? disait Raoul. + +— Je ne veux pas être vaincu en élégance par un Anglais. + +— Mon cher comte, dit alors Manicamp, l’élégance n’est pas une chose +coûteuse, ce n’est qu’une chose difficile. + +— Oui, mais les choses difficiles coûtent fort cher, et je n’ai que +soixante mille livres. + +— Pardieu! dit de Wardes, tu es bien embarrassé; dépense autant que +Buckingham; ce n’est que neuf cent quarante mille livres de différence. + +— Où les trouver? + +— Fais des dettes. + +— J’en ai déjà. + +— Raison de plus. + +Ces avis finirent par exciter tellement de Guiche, qu’il fit des folies +quand Buckingham ne faisait que des dépenses. + +Le bruit de ces prodigalités épanouissait la mine de tous les marchands +de Paris, et de l’hôtel de Buckingham à l’hôtel de Grammont on rêvait +des merveilles. + +Pendant ce temps, Madame se reposait, et Bragelonne écrivait à Mlle de +La Vallière. + +Quatre lettres s’étaient déjà échappées de sa plume, et pas une +réponse n’arrivait, lorsque le matin même de la cérémonie du mariage, +qui devait avoir lieu au Palais-Royal, dans la chapelle, Raoul, à sa +toilette, entendit annoncer par son valet: + +— M. de Malicorne. + +«Que me veut ce Malicorne?» pensa Raoul. + +— Faites attendre, dit-il au laquais. + +— C’est un monsieur qui vient de Blois, dit le valet. + +— Ah! faites entrer! s’écria Raoul vivement. + +Malicorne entra, beau comme un astre et porteur d’une épée superbe. + +Après avoir salué gracieusement: + +— Monsieur de Bragelonne, fit-il, je vous apporte mille civilités de la +part d’une dame. + +Raoul rougit. + +— D’une dame, dit-il, d’une dame de Blois? + +— Oui, monsieur, de Mlle de Montalais. + +— Ah! merci, monsieur, je vous reconnais maintenant, dit Raoul. Et que +désire de moi Mlle de Montalais? + +Malicorne tira de sa poche quatre lettres qu’il offrit à Raoul. + +— Mes lettres! est-il possible! dit celui-ci en pâlissant; mes lettres +encore cachetées! + +— Monsieur, ces lettres n’ont plus trouvé à Blois les personnes à qui +vous les destiniez; on vous les retourne. + +— Mademoiselle de La Vallière est partie de Blois? s’écria Raoul. + +— Il y a huit jours. + +— Et où est-elle? + +— Elle doit être à Paris, monsieur. + +— Mais comment sait-on que ces lettres venaient de moi? + +— Mlle de Montalais a reconnu votre écriture et votre cachet, dit +Malicorne. + +Raoul rougit et sourit. + +— C’est fort aimable à Mlle Aure, dit-il; elle est toujours bonne et +charmante. + +— Toujours, monsieur. + +— Elle eût bien dû me donner un renseignement précis sur Mlle de La +Vallière. Je ne chercherais pas dans cet immense Paris. + +Malicorne tira de sa poche un autre paquet. + +— Peut-être, dit-il, trouverez-vous dans cette lettre ce que vous +souhaitez de savoir. + +Raoul rompit précipitamment le cachet. L’écriture était de Mlle Aure, +et voici ce que renfermait la lettre: + +«Paris, Palais-Royal, jour de la bénédiction nuptiale.» + +— Que signifie cela? demanda Raoul à Malicorne; vous le savez, vous, +monsieur? + +— Oui, monsieur le vicomte. + +— De grâce, dites-le-moi, alors. + +— Impossible, monsieur. + +— Pourquoi? + +— Parce que Mlle Aure m’a défendu de le dire. + +Raoul regarda ce singulier personnage et resta muet. + +— Au moins, reprit-il, est-ce heureux ou malheureux pour moi? + +— Vous verrez. + +— Vous êtes sévère dans vos discrétions. + +— Monsieur, une grâce. + +— En échange de celle que vous ne me faites pas? + +— Précisément. + +— Parlez! + +— J’ai le plus vif désir de voir la cérémonie et je n’ai pas de billet +d’admission, malgré toutes les démarches que j’ai faites pour m’en +procurer. Pourriez-vous me faire entrer? + +— Certes. + +— Faites cela pour moi, monsieur le vicomte, je vous en supplie. + +— Je le ferai volontiers, monsieur; accompagnez-moi. + +— Monsieur, je suis votre humble serviteur. + +— Je vous croyais ami de M. de Manicamp? + +— Oui, monsieur. Mais, ce matin, j’ai, en le regardant s’habiller, fait +tomber une bouteille de vernis sur son habit neuf, et il m’a chargé +l’épée à la main, si bien que j’ai dû m’enfuir. Voilà pourquoi je ne +lui ai pas demandé de billet. Il m’eût tué. + +— Cela se conçoit, dit Raoul. Je connais Manicamp capable de tuer +l’homme assez malheureux pour commettre le crime que vous avez à +vous reprocher à ses yeux, mais je réparerai le mal vis-à-vis de +vous; j’agrafe mon manteau, et je suis prêt à vous servir de guide et +d’introducteur. + + + + +Chapitre LXXXIX — La surprise de mademoiselle de Montalais + + +Madame fut mariée au Palais-Royal, dans la chapelle, devant un monde de +courtisans sévèrement choisis. + +Cependant, malgré la haute faveur qu’indiquait une invitation, Raoul, +fidèle à sa promesse, fit entrer Malicorne, désireux de jouir de ce +curieux coup d’œil. + +Lorsqu’il eut acquitté cet engagement, Raoul se rapprocha de de Guiche, +qui, pour contraste avec ses habits splendides, montrait un visage +tellement bouleversé par la douleur, que le duc de Buckingham seul +pouvait lui disputer l’excès de la pâleur et de l’abattement. + +— Prends garde, comte, dit Raoul en s’approchant de son ami et en +s’apprêtant à le soutenir au moment où l’archevêque bénissait les deux +époux. + +En effet, on voyait M. le prince de Condé regardant d’un œil curieux +ces deux images de la désolation, debout comme des cariatides aux deux +côtés de la nef. Le comte s’observa plus soigneusement. La cérémonie +terminée, le roi et la reine passèrent dans le grand salon, où ils se +firent présenter Madame et sa suite. + +On observa que le roi, qui avait paru très émerveillé à la vue de sa +belle sœur, lui fit les compliments les plus sincères. On observa que +la reine mère, attachant sur Buckingham un regard long et rêveur, se +pencha vers Mme de Motteville pour lui dire: + +— Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à son père? + +On observa enfin que Monsieur observait tout le monde et paraissait +assez mécontent. + +Après la réception des princes et des ambassadeurs, Monsieur demanda au +roi la permission de lui présenter, ainsi qu’à Madame, les personnes de +sa maison nouvelle. + +— Savez-vous, vicomte, demanda tout bas M. le prince à Raoul, si +la maison a été formée par une personne de goût, et si nous aurons +quelques visages assez propres? + +— Je l’ignore absolument, monseigneur, répondit Raoul. + +— Oh! vous jouez l’ignorance. + +— Comment cela, monseigneur? + +— Vous êtes l’ami de de Guiche, qui est des amis du prince. + +— C’est vrai, monseigneur: mais la chose ne m’intéressant point, je +n’ai fait aucune question à de Guiche, et, de son côté, de Guiche, +n’étant point interrogé, ne s’est point ouvert à moi. + +— Mais Manicamp? + +— J’ai vu, il est vrai, M. de Manicamp au Havre et sur la route, mais +j’ai eu soin d’être aussi peu questionneur vis-à-vis de lui que je +l’avais été vis-à-vis de de Guiche. D’ailleurs, M. de Manicamp sait-il +quelque chose de tout cela, lui qui n’est qu’un personnage secondaire? + +— Eh! mon cher vicomte, d’où sortez-vous? dit le prince; mais ce sont +les personnages secondaires qui, en pareille occasion, ont toute +influence, et la preuve, c’est que presque tout s’est fait par la +présentation de M. de Manicamp à de Guiche, et de Guiche à Monsieur. + +— Eh bien! monseigneur, j’ignorais cela complètement, dit Raoul, et +c’est une nouvelle que Votre Altesse me fait l’honneur de m’apprendre. + +— Je veux bien vous croire, quoique ce soit incroyable, et d’ailleurs +nous n’aurons pas longtemps à attendre: voici l’escadron volant qui +s’avance, comme disait la bonne reine Catherine. Tudieu! les jolis +visages! + +Une troupe de jeunes filles s’avançait en effet dans la salle sous la +conduite de Mme de Navailles, et nous devons le dire à l’honneur de +Manicamp, si en effet il avait pris à cette élection la part que lui +accordait le prince de Condé, c’était un coup d’œil fait pour enchanter +ceux qui, comme M. le prince, étaient appréciateurs de tous les genres +de beauté. + +Une jeune femme blonde, qui pouvait avoir vingt à vingt et un ans, +et dont les grands yeux bleus dégageaient en s’ouvrant des flammes +éblouissantes, marchait la première et fut présentée la première. + +— Mlle de Tonnay-Charente, dit à Monsieur la vieille Mme de Navailles. + +Et Monsieur répéta en saluant Madame: + +— Mlle de Tonnay-Charente. + +— Ah! ah! celle-ci me paraît assez agréable, dit M. le prince en se +retournant vers Raoul… Et d’une. + +— En effet, dit Raoul, elle est jolie, quoiqu’elle ait l’air un peu +hautain. + +— Bah! nous connaissons ces airs-là, vicomte; dans trois mois elle sera +apprivoisée; mais regardez donc, voici encore une beauté. + +— Tiens, dit Raoul, et une beauté de ma connaissance même. + +— Mlle Aure de Montalais, dit Mme de Navailles. + +Nom et prénom furent scrupuleusement répétés par Monsieur. + +— Grand Dieu! s’écria Raoul fixant des yeux effarés sur la porte +d’entrée. + +— Qu’y a-t-il? demanda le prince, et serait-ce Mlle Aure de Montalais +qui vous fait pousser un pareil grand Dieu? + +— Non, monseigneur, non, répondit Raoul tout pâle et tout tremblant. + +— Alors si ce n’est Mlle Aure de Montalais, c’est cette charmante +blonde qui la suit. De jolis yeux, ma foi! un peu maigre, mais beaucoup +de charme. + +— Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallière, dit Mme de Navailles. + +À ce nom retentissant jusqu’au fond du cœur de Raoul, un nuage monta de +sa poitrine à ses yeux. + +De sorte qu’il ne vit plus rien et n’entendit plus rien; de sorte que +M. le prince, ne trouvant plus en lui qu’un écho muet à ses railleries, +s’en alla voir de plus près les belles jeunes filles que son premier +coup d’œil avait déjà détaillées. + +— Louise ici! Louise demoiselle d’honneur de Madame! murmurait Raoul. + +Et ses yeux, qui ne suffisaient pas à convaincre sa raison, erraient de +Louise à Montalais. + +Au reste, cette dernière s’était déjà défaite de sa timidité d’emprunt, +timidité qui ne devait lui servir qu’au moment de la présentation et +pour les révérences. + +Mlle de Montalais, de son petit coin à elle, regardait avec assez +d’assurance tous les assistants, et, ayant retrouvé Raoul, elle +s’amusait de l’étonnement profond où sa présence et celle de son amie +avaient jeté le pauvre amoureux. + +Cet œil mutin, malicieux, railleur, que Raoul voulait éviter, et qu’il +revenait interroger sans cesse, mettait Raoul au supplice. Quant à +Louise, soit timidité naturelle, soit toute autre raison dont Raoul ne +pouvait se rendre compte, elle tenait constamment les yeux baissés, +et, intimidée? éblouie, la respiration brève, elle se retirait le +plus qu’elle pouvait à l’écart, impassible même aux coups de coude de +Montalais. + +Tout cela était pour Raoul une véritable énigme dont le pauvre vicomte +eût donné bien des choses pour savoir le mot. Mais nul n’était là pour +le lui donner, pas même Malicorne, qui, un peu inquiet de se trouver +avec tant de gentilshommes, et assez effaré des regards railleurs de +Montalais, avait décrit un cercle, et peu à peu s’était allé placer à +quelques pas de M. le prince, derrière le groupe des filles d’honneur, +presque à la portée de la voix de Mlle Aure, planète autour de +laquelle, humble satellite, il semblait graviter forcément. En revenant +à lui, Raoul crut reconnaître à sa gauche des voix connues. + +C’était, en effet, de Wardes, de Guiche et le chevalier de Lorraine qui +causaient ensemble. + +Il est vrai qu’ils causaient si bas, qu’à peine si l’on entendait le +souffle de leurs paroles dans la vaste salle. + +Parler ainsi de sa place, du haut de sa taille, sans se pencher, sans +regarder son interlocuteur, c’était un talent dont les nouveaux venus +ne pouvaient atteindre du premier coup la sublimité. Aussi fallait-il +une longue étude à ces causeries, qui, sans regards, sans ondulation de +tête, semblaient la conversation d’un groupe de statues. + +En effet, aux grands cercles du roi et des reines, tandis que Leurs +Majestés parlaient et que tous paraissaient les écouter dans un +religieux silence, il se tenait bon nombre de ces silencieux colloques +dans lesquels l’adulation n’était point la note dominante. + +Mais Raoul était un de ces habiles dans cette étude toute d’étiquette, +et, au mouvement des lèvres, il eût pu souvent deviner le sens des +paroles. + +— Qu’est-ce que cette Montalais? demandait de Wardes. Qu’est-ce que +cette La Vallière? Qu’est-ce que cette province qui nous arrive? + +— La Montalais, dit le chevalier de Lorraine, je la connais: c’est +une bonne fille qui amusera la cour. La Vallière, c’est une charmante +boiteuse. + +— Peuh! dit de Wardes. + +— N’en faites pas fi, de Wardes; il y a sur les boiteuses des axiomes +latins très ingénieux et surtout fort caractéristiques. + +— Messieurs, messieurs, dit de Guiche en regardant Raoul avec +inquiétude, un peu de mesure, je vous prie. + +Mais l’inquiétude du comte, en apparence du moins, était inopportune. + +Raoul avait gardé la contenance la plus ferme et la plus indifférente, +quoiqu’il n’eût pas perdu un mot de ce qui venait de se dire. Il +semblait tenir registre des insolences et des libertés des deux +provocateurs pour régler avec eux son compte à l’occasion. + +De Wardes devina sans doute cette pensée et continua: + +— Quels sont les amants de ces demoiselles? + +— De la Montalais? fit le chevalier. + +— Oui, de la Montalais d’abord. + +— Eh bien! vous? moi, de Guiche, qui voudra, pardieu! + +— Et de l’autre? + +— De Mlle de La Vallière? + +— Oui. + +— Prenez garde, messieurs, s’écria de Guiche pour couper court à la +réponse du chevalier; prenez garde, Madame nous écoute. + +Raoul enfonçait sa main jusqu’au poignet dans son justaucorps et +ravageait sa poitrine et ses dentelles. + +Mais justement cet acharnement qu’il voyait se dresser contre de +pauvres femmes lui fit prendre une résolution sérieuse. + +«Cette pauvre Louise, se dit-il à lui-même, n’est venue ici que dans +un but honorable et sous une honorable protection; mais il faut que je +connaisse ce but; il faut que je sache qui la protège.» + +Et, imitant la manœuvre de Malicorne, il se dirigea vers le groupe des +filles d’honneur. + +Bientôt la présentation fut terminée. Le roi, qui n’avait cessé de +regarder et d’admirer Madame, sortit alors de la salle de réception +avec les deux reines. + +Le chevalier de Lorraine reprit sa place à côté de Monsieur, et, tout +en l’accompagnant, il lui glissa dans l’oreille quelques gouttes de ce +poison qu’il avait amassé depuis une heure, en regardant de nouveaux +visages et en soupçonnant quelques cœurs d’être heureux. Le roi, en +sortant, avait entraîné derrière lui une partie des assistants; mais +ceux qui, parmi les courtisans, faisaient profession d’indépendance +ou de galanterie, commencèrent à s’approcher des dames. M. le prince +complimenta Mlle de Tonnay-Charente. Buckingham fit la cour à Mme de +Chalais et à Mme de La Fayette, que déjà Madame avait distinguées et +qu’elle aimait. Quant au comte de Guiche, abandonnant Monsieur depuis +qu’il pouvait se rapprocher seul de Madame, il s’entretenait vivement +avec Mme de Valentinois, sa sœur, et Mlles de Créquy et de Châtillon. + +Au milieu de tous ces intérêts politiques ou amoureux, Malicorne +voulait s’emparer de Montalais, mais celle-ci aimait bien mieux causer +avec Raoul, ne fût-ce que pour jouir de toutes ses questions et de +toutes ses surprises. + +Raoul était allé droit à Mlle de La Vallière, et l’avait saluée avec le +plus profond respect. + +Ce que voyant, Louise rougit et balbutia; mais Montalais s’empressa de +venir à son secours. + +— Eh bien! dit-elle, nous voilà, monsieur le vicomte. + +— Je vous vois bien, dit en souriant Raoul, et c’est justement sur +votre présence que je viens vous demander une petite explication. + +Malicorne s’approcha avec son plus charmant sourire. + +— Éloignez-vous donc, monsieur Malicorne, dit Montalais. En vérité, +vous êtes fort indiscret. + +Malicorne se pinça les lèvres et fit deux pas en arrière sans dire un +seul mot. + +Seulement, son sourire changea d’expression, et, d’ouvert qu’il était, +devint railleur. + +— Vous voulez une explication, monsieur Raoul? demanda Montalais. + +— Certainement, la chose en vaut bien la peine, il me semble; Mlle de +la Vallière fille d’honneur de Madame! + +— Pourquoi ne serait-elle pas fille d’honneur aussi bien que moi? +demanda Montalais. + +— Recevez mes compliments, mesdemoiselles, dit Raoul, qui crut +s’apercevoir qu’on ne voulait pas lui répondre directement. + +— Vous dites cela d’un air fort complimenteur, monsieur le vicomte. + +— Moi? + +— Dame? j’en appelle à Louise. + +— M. de Bragelonne pense peut-être que la place est au-dessus de ma +condition, dit Louise en balbutiant. + +— Oh! non pas, mademoiselle, répliqua vivement Raoul; vous savez très +bien que tel n’est pas mon sentiment; je ne m’étonnerais pas que vous +occupassiez la place d’une reine, à plus forte raison celle-ci. La +seule chose dont je m’étonne, c’est de l’avoir appris aujourd’hui +seulement et par accident. + +— Ah! c’est vrai, répondit Montalais avec son étourderie ordinaire. Tu +ne comprends rien à cela, et, en effet, tu n’y dois rien comprendre. M. +de Bragelonne t’avait écrit quatre lettres, mais ta mère seule était +restée à Blois; il fallait éviter que ces lettres ne tombassent entre +ses mains; je les ai interceptées et renvoyées à M. Raoul, de sorte +qu’il te croyait à Blois quand tu étais à Paris, et ne savait pas +surtout que tu fusses montée en dignité. + +— Eh quoi! tu n’avais pas fait prévenir M. Raoul comme je t’en avais +priée? s’écria Louise. + +— Bon! pour qu’il fit de l’austérité, pour qu’il prononçât des maximes, +pour qu’il défît ce que nous avions eu tant de peine à faire? Ah! non +certes. + +— Je suis donc bien sévère? demanda Raoul. + +— D’ailleurs, fit Montalais, cela me convenait ainsi. Je partais +pour Paris, vous n’étiez pas là, Louise pleurait à chaudes larmes; +interprétez cela comme vous voudrez; j’ai prié mon protecteur, celui +qui m’avait fait obtenir mon brevet, d’en demander un pour Louise; le +brevet est venu. Louise est partie pour commander ses habits; moi, +je suis restée en arrière, attendu que j’avais les miens; j’ai reçu +vos lettres, je vous les ai renvoyées en y ajoutant un mot qui vous +promettait une surprise. Votre surprise, mon cher monsieur, la voilà; +elle me paraît bonne, ne demandez pas autre chose. + +«Allons, monsieur Malicorne, il est temps que nous laissions ces jeunes +gens ensemble; ils ont une foule de choses à se dire; donnez-moi votre +main: j’espère que voilà un grand honneur que l’on vous fait, monsieur +Malicorne. + +— Pardon, mademoiselle, dit Raoul en arrêtant la folle jeune fille et +en donnant à ses paroles une intonation dont la gravité contrastait +avec celles de Montalais; pardon, mais pourrais-je savoir le nom de +ce protecteur? Car si l’on vous protège, vous, mademoiselle, et avec +toutes sortes de raisons… + +Raoul s’inclina: + +— … je ne vois pas les mêmes raisons pour que Mlle de La Vallière soit +protégée. + +— Mon Dieu! monsieur Raoul, dit naïvement Louise, la chose est bien +simple, et je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas moi-même… +Mon protecteur, c’est M. Malicorne. + +Raoul resta un instant stupéfait, se demandant si l’on se jouait de +lui; puis il se retourna pour interpeller Malicorne. + +Mais celui-ci était déjà loin, entraîné qu’il était par Montalais. + +Mlle de La Vallière fit un mouvement pour suivre son amie; mais Raoul +la retint avec une douce autorité. + +— Je vous en supplie, Louise, dit-il, un mot. + +— Mais, monsieur Raoul, dit Louise toute rougissante, nous sommes +seuls… Tout le monde est parti… On va s’inquiéter, nous chercher. + +— Ne craignez rien, dit le jeune homme en souriant, nous ne sommes ni +l’un ni l’autre des personnages assez importants pour que notre absence +se remarque. + +— Mais mon service, monsieur Raoul? + +— Tranquillisez-vous, mademoiselle, je connais les usages de la cour; +votre service ne doit commencer que demain; il vous reste donc quelques +minutes, pendant lesquelles vous pouvez me donner l’éclaircissement que +je vais avoir l’honneur de vous demander. + +— Comme vous êtes sérieux, monsieur Raoul! dit Louise tout inquiète. + +— C’est que la circonstance est sérieuse, mademoiselle. M’écoutez-vous? + +— Je vous écoute; seulement, monsieur, je vous le répète, nous sommes +bien seuls. + +— Vous avez raison, dit Raoul. + +Et, lui offrant la main, il conduisit la jeune fille dans la galerie +voisine de la salle de réception, et dont les fenêtres donnaient sur la +place. + +Tout le monde se pressait à la fenêtre du milieu, qui avait un balcon +extérieur d’où l’on pouvait voir dans tous leurs détails les lents +préparatifs du départ. + +Raoul ouvrit une des fenêtres latérales, et là, seul avec Mlle de La +Vallière: + +— Louise, dit-il, vous savez que, dès mon enfance, je vous ai chérie +comme une sœur et que vous avez été la confidente de tous mes chagrins, +la dépositaire de toutes mes espérances. + +— Oui, répondit-elle bien bas, oui, monsieur Raoul, je sais cela. + +— Vous aviez l’habitude, de votre côté, de me témoigner la même amitié, +la même confiance; pourquoi, en cette rencontre, n’avez-vous pas +été mon amie? pourquoi vous êtes-vous défiée de moi? La Vallière ne +répondit point. + +— J’ai cru que vous m’aimiez, dit Raoul, dont la voix devenait de +plus en plus tremblante; j’ai cru que vous aviez consenti à tous les +plans faits en commun pour notre bonheur, alors que tous deux nous +nous promenions dans les grandes allées de Cour-Cheverny et sous les +peupliers de l’avenue qui conduit à Blois. Vous ne répondez pas, Louise? + +Il s’interrompit. + +— Serait-ce, demanda-t-il en respirant à peine, que vous ne m’aimeriez +plus? + +— Je ne dis point cela, répliqua tout bas Louise. + +— Oh! dites-le-moi bien, je vous en prie; j’ai mis tout l’espoir +de ma vie en vous, je vous ai choisie pour vos habitudes douces et +simples. Ne vous laissez pas éblouir, Louise, à présent que vous voilà +au milieu de la cour, où tout ce qui est pur se corrompt, où tout ce +qui est jeune vieillit vite. Louise, fermez vos oreilles pour ne pas +entendre les paroles, fermez vos yeux pour ne pas voir les exemples, +fermez vos lèvres pour ne point respirer les souffles corrupteurs. Sans +mensonges, sans détours, Louise, faut-il que je croie ces mots de Mlle +de Montalais? Louise, êtes-vous venue à Paris parce que je n’étais plus +à Blois? + +La Vallière rougit et cacha son visage dans ses mains. + +— Oui, n’est-ce pas, s’écria Raoul exalté, oui, c’est pour cela que +vous êtes venue? oh! je vous aime comme jamais je ne vous ai aimée! +Merci, Louise, de ce dévouement; mais il faut que je prenne un parti +pour vous mettre à couvert de toute insulte, pour vous garantir de +toute tache. Louise, une fille d’honneur, à la cour d’une jeune +princesse, en ce temps de mœurs faciles et d’inconstantes amours, une +fille d’honneur est placée dans le centre des attaques sans aucune +défense; cette condition ne peut vous convenir: il faut que vous soyez +mariée pour être respectée. + +— Mariée? + +— Oui. + +— Mon Dieu! + +— Voici ma main, Louise, laissez-y tomber la vôtre. + +— Mais votre père? + +— Mon père me laisse libre. + +— Cependant… + +— Je comprends ce scrupule, Louise; je consulterai mon père. + +— Oh! monsieur Raoul, réfléchissez, attendez. + +— Attendre, c’est impossible; réfléchir, Louise, réfléchir, quand il +s’agit de vous! ce serait vous insulter; votre main, chère Louise, je +suis maître de moi; mon père dira oui, je vous le promets; votre main, +ne me faites point attendre ainsi, répondez vite un mot, un seul, sinon +je croirais que, pour vous changer à jamais, il a suffi d’un seul pas +dans le palais, d’un seul souffle de la faveur, d’un seul sourire des +reines, d’un seul regard du roi. + +Raoul n’avait pas prononcé ce dernier mot que La Vallière était devenue +pâle comme la mort, sans doute par la crainte qu’elle avait de voir +s’exalter le jeune homme. + +Aussi, par un mouvement rapide comme la pensée, jeta-t-elle ses deux +mains dans celles de Raoul. + +Puis elle s’enfuit sans ajouter une syllabe et disparut sans avoir +regardé en arrière. Raoul sentit son corps frissonner au contact de +cette main. Il reçut le serment, comme un serment solennel arraché par +l’amour à la timidité virginale. + + + + +Chapitre XC — Le consentement d’Athos + + +Raoul était sorti du Palais-Royal avec des idées qui n’admettaient +point de délais dans leur exécution. + +Il monta donc à cheval dans la cour même et prit la route de Blois, +tandis que s’accomplissaient, avec une grande allégresse des courtisans +et une grande désolation de Guiche et de Buckingham, les noces de +Monsieur et de la princesse d’Angleterre. + +Raoul fit diligence; en dix-huit heures il arriva à Blois. Il avait +préparé en route ses meilleurs arguments. La fièvre aussi est un +argument sans réplique, et Raoul avait la fièvre. + +Athos était dans son cabinet, ajoutant quelques pages à ses mémoires, +lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. Le clairvoyant gentilhomme +n’eut besoin que d’un coup d’œil pour reconnaître quelque chose +d’extraordinaire dans l’attitude de son fils. + +— Vous me paraissez venir pour affaire de conséquence, dit-il en +montrant un siège à Raoul après l’avoir embrassé. + +— Oui, monsieur, répondit le jeune homme, et je vous supplie de me +prêter cette bienveillante attention qui ne m’a jamais fait défaut. + +— Parlez, Raoul. + +— Monsieur, voici le fait dénué de tout préambule indigne d’un homme +comme vous: Mlle de La Vallière est à Paris en qualité de fille +d’honneur de Madame; je me suis bien consulté, j’aime Mlle de La +Vallière par-dessus tout, et il ne me convient pas de la laisser dans +un poste où sa réputation, sa vertu peuvent être exposées; je désire +donc l’épouser, monsieur, et je viens vous demander votre consentement +à ce mariage. + +Athos avait gardé, pendant cette communication, un silence et une +réserve absolus. + +Raoul avait commencé son discours avec l’affectation du sang-froid, +et il avait fini par laisser voir à chaque mot une émotion des plus +manifestes. + +Athos fixa sur Bragelonne un regard profond, voilé d’une certaine +tristesse. + +— Donc, vous avez bien réfléchi? demanda-t-il. + +— Oui, monsieur. + +— Il me semblait vous avoir déjà dit mon sentiment à l’égard de cette +alliance. + +— Je le sais, monsieur, répondit Raoul bien bas; mais vous avez répondu +que si j’insistais… + +— Et vous insistez? + +Bragelonne balbutia un oui presque inintelligible. + +— Il faut, en effet, monsieur, continua tranquillement Athos, que votre +passion soit bien forte, puisque, malgré ma répugnance pour cette +union, vous persistez à la désirer. + +Raoul passa sur son front une main tremblante, il essuyait ainsi la +sueur qui l’inondait. + +Athos le regarda, et la pitié descendit au fond de son cœur. + +Il se leva. + +— C’est bien, dit-il, mes sentiments personnels, à moi, ne signifient +rien, puisqu’il s’agit des vôtres; vous me requérez, je suis à vous. Au +fait, voyons, que désirez-vous de moi? + +— Oh! votre indulgence, monsieur, votre indulgence d’abord, dit Raoul +en lui prenant les mains. + +— Vous vous méprenez sur mes sentiments pour vous, Raoul; il y a mieux +que cela dans mon cœur, répliqua le comte. + +Raoul baisa la main qu’il tenait, comme eût pu le faire l’amant le plus +passionné. + +— Allons, allons, reprit Athos; dites, Raoul, me voilà prêt, que +faut-il signer? + +— Oh! rien, monsieur, rien; seulement, il serait bon que vous prissiez +la peine d’écrire au roi, et de demander pour moi à Sa Majesté, à +laquelle j’appartiens, la permission d’épouser Mlle de La Vallière. + +— Bien, vous avez là une bonne pensée, Raoul. En effet, après moi, ou +plutôt avant moi, vous avez un maître; ce maître, c’est le roi; vous +vous soumettez donc à une double épreuve, c’est loyal. + +— Oh! monsieur! + +— Je vais sur-le-champ acquiescer à votre demande, Raoul. Le comte +s’approcha de la fenêtre; et se penchant légèrement en dehors: + +— Grimaud! cria-t-il. + +Grimaud montra sa tête à travers une tonnelle de jasmin qu’il émondait. + +— Mes chevaux! continua le comte. + +— Que signifie cet ordre, monsieur? + +— Que nous partons dans deux heures. + +— Pour où? + +— Pour Paris. + +— Comment, pour Paris! Vous venez à Paris? + +— Le roi n’est-il pas à Paris? + +— Sans doute. + +— Eh bien! ne faut-il pas que nous y allions, et avez-vous perdu le +sens? + +— Mais, monsieur, dit Raoul presque effrayé de cette condescendance +paternelle, je ne vous demande point un pareil dérangement, et une +simple lettre… + +— Raoul, vous vous méprenez sur mon importance; il n’est point +convenable qu’un simple gentilhomme comme moi écrive à son roi. Je veux +et je dois parler à Sa Majesté. Je le ferai. Nous partirons ensemble, +Raoul. + +— Oh! que de bontés, monsieur! + +— Comment croyez-vous Sa Majesté disposée? + +— Pour moi, monsieur? + +— Oui. + +— Oh! parfaitement. + +— Elle vous l’a dit? + +— De sa propre bouche. + +— À quelle occasion? + +— Mais sur une recommandation de M. d’Artagnan, je crois, et à propos +d’une affaire en Grève où j’ai eu le bonheur de tirer l’épée pour Sa +Majesté. J’ai donc lieu de me croire, sans amour-propre, assez avancé +dans l’esprit de Sa Majesté. + +— Tant mieux! + +— Mais, je vous en conjure, continua Raoul, ne gardez point avec moi ce +sérieux et cette discrétion, ne me faites pas regretter d’avoir écouté +un sentiment plus fort que tout. + +— C’est la seconde fois que vous me le dites, Raoul, cela n’était +point nécessaire; vous voulez une formalité de consentement, je vous +le donne, c’est acquis, n’en parlons plus. Venez voir mes nouvelles +plantations, Raoul. + +Le jeune homme savait qu’après l’expression d’une volonté du comte, +il n’y avait plus de place pour la controverse. Il baissa la tête et +suivit son père au jardin. Athos lui montra lentement les greffes, les +pousses et les quinconces. + +Cette tranquillité déconcertait de plus en plus Raoul; l’amour qui +remplissait son cœur lui semblait assez grand pour que le monde pût le +contenir à peine. Comment le cœur d’Athos restait-il vide et fermé à +cette influence? + +Aussi Bragelonne, rassemblant toutes ses forces, s’écria-t-il tout à +coup: + +— Monsieur, il est impossible que vous n’ayez pas quelque raison de +repousser Mlle de La Vallière, elle est si bonne, si douce, si pure, +que votre esprit, plein d’une suprême sagesse, devrait l’apprécier à sa +valeur. Au nom du Ciel! existe-t-il entre vous et sa famille quelque +secrète inimitié, quelque haine héréditaire? + +— Voyez, Raoul, la belle planche de muguet, dit Athos, voyez comme +l’ombre et l’humidité lui vont bien, cette ombre surtout des feuilles +de sycomore, par l’échancrure desquelles filtre la chaleur et non la +flamme du soleil. + +Raoul s’arrêta, se mordit les lèvres; puis, sentant le sang affluer à +ses tempes: + +— Monsieur, dit-il bravement, une explication, je vous en supplie; vous +ne pouvez oublier que votre fils est un homme. + +— Alors, répondit Athos en se redressant avec sévérité, alors +prouvez-moi que vous êtes un homme, car vous ne prouvez point que +vous êtes un fils. Je vous priais d’attendre le moment d’une illustre +alliance, je vous eusse trouvé une femme dans les premiers rangs de la +riche noblesse; je voulais que vous pussiez briller de ce double éclat +que donnent la gloire et la fortune: vous avez la noblesse de la race. + +— Monsieur, s’écria Raoul emporté par un premier mouvement, l’on m’a +reproché l’autre jour de ne pas connaître ma mère. + +Athos pâlit; puis, fronçant le sourcil comme le dieu suprême de +l’Antiquité: + +— Il me tarde de savoir ce que vous avez répondu, monsieur, +demanda-t-il majestueusement. + +— Oh! pardon… pardon!… murmura le jeune homme tombant du haut de son +exaltation. + +— Qu’avez-vous répondu, monsieur? demanda le comte en frappant du pied. + +— Monsieur, j’avais l’épée à la main, celui qui m’insultait, était en +garde, j’ai fait sauter son épée par-dessus une palissade, et je l’ai +envoyé rejoindre son épée. + +— Et pourquoi ne l’avez-vous pas tué? + +— Sa Majesté défend le duel, monsieur, et j’étais en ce moment +ambassadeur de Sa Majesté. + +— C’est bien, dit Athos, mais raison de plus pour que j’aille parler au +roi. + +— Qu’allez-vous lui demander, monsieur? + +— L’autorisation de tirer l’épée contre celui qui nous a fait cette +offense. + +— Monsieur, si je n’ai point agi comme je devais agir, pardonnez-moi, +je vous en supplie. + +— Qui vous a fait un reproche, Raoul? + +— Mais cette permission que vous voulez demander au roi. + +— Raoul, je prierai Sa Majesté de signer à votre contrat de mariage. + +— Monsieur… + +— Mais à une condition… + +— Avez-vous besoin de condition vis-à-vis de moi? ordonnez, monsieur, +et j’obéirai. + +— À la condition, continua Athos, que vous me direz le nom de celui qui +a ainsi parlé de votre mère. + +— Mais, monsieur, qu’avez-vous besoin de savoir ce nom? + +— C’est à moi que l’offense a été faite, et une fois la permission +obtenue de Sa Majesté, c’est moi que la vengeance regarde. + +— Son nom, monsieur? + +— Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez. + +— Me prenez-vous pour un don Diegue? Son nom? + +— Vous l’exigez? + +— Je le veux. + +— Le vicomte de Wardes. + +— Ah! dit tranquillement Athos, c’est bien, je le connais. Mais nos +chevaux sont prêts, monsieur; au lieu de partir dans deux heures, nous +partirons tout de suite. À cheval, monsieur, à cheval! + + + + +Chapitre XCI — Monsieur est jaloux du duc de Buckingham + + +Tandis que M. le comte de La Fère s’acheminait vers Paris, accompagné +de Raoul, le Palais-Royal était le théâtre d’une scène que Molière eût +appelée une bonne comédie. + +C’était quatre jours après son mariage; Monsieur, après avoir déjeuné +à la hâte, passa dans ses antichambres, les lèvres en moue, le sourcil +froncé. + +Le repas n’avait pas été gai. Madame s’était fait servir dans son +appartement. + +Monsieur avait donc déjeuné en petit comité. Le chevalier de Lorraine +et Manicamp assistaient seuls à ce déjeuner, qui avait duré trois +quarts d’heure sans qu’un seul mot eût été prononcé. + +Manicamp, moins avancé dans l’intimité de Son Altesse Royale que le +chevalier de Lorraine, essayait vainement de lire dans les yeux du +prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier de +Lorraine, qui n’avait besoin de rien devenir, attendu qu’il savait +tout, mangeait avec cet appétit extraordinaire que lui donnait le +chagrin des autres, et jouissait à la fois du dépit de Monsieur et du +trouble de Manicamp. + +Il prenait plaisir à retenir à table, en continuant de manger, le +prince impatient, qui brûlait du désir de lever le siège. Parfois +Monsieur se repentait de cet ascendant qu’il avait laissé prendre +sur lui au chevalier de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de toute +étiquette. + +Monsieur était dans un de ces moments-là; mais il craignait le +chevalier presque autant qu’il l’aimait, et se contentait de rager +intérieurement. + +De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait +sur les tranches de pâté que le chevalier attaquait; puis enfin, +n’osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût +montré jaloux. + +Enfin Monsieur n’y put tenir, et au fruit, se levant tout courroucé, +comme nous l’avons dit, il laissa le chevalier de Lorraine achever son +déjeuner comme il l’entendrait. + +En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa serviette +à la main. + +Monsieur courut plutôt qu’il ne marcha vers l’antichambre, et, trouvant +un huissier, il le chargea d’un ordre à voix basse. + +Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle à manger, il +traversa ses cabinets, dans l’intention d’aller trouver la reine mère +dans son oratoire, où elle se tenait habituellement. Il pouvait être +dix heures du matin. + +Anne d’Autriche écrivait lorsque Monsieur entra. La reine mère aimait +beaucoup ce fils, qui était beau de visage et doux de caractère. + +Monsieur, en effet, était plus tendre et, si l’on veut, plus efféminé +que le roi. + +Il avait pris sa mère par les petites sensibleries de femme, qui +plaisent toujours aux femmes; Anne d’Autriche, qui eût fort aimé avoir +une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les petits soins +et les mignardises d’un enfant de douze ans. + +Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu’il passait chez sa mère à +admirer ses beaux bras, à lui donner des conseils sur ses pâtes et des +recettes sur ses essences, où elle se montrait fort recherchée; puis il +lui baisait les mains et les yeux avec un enfantillage charmant, avait +toujours quelque sucrerie à lui offrir, quelque ajustement nouveau à +lui recommander. + +Anne d’Autriche aimait le roi, ou plutôt la royauté dans son fils aîné: +Louis XIV lui représentait la légitimité divine. + +Elle était reine mère avec le roi; elle était mère seulement avec +Philippe. Et ce dernier savait que, de tous les abris, le sein d’une +mère est le plus doux et le plus sûr. + +Aussi, tout enfant, allait-il se réfugier là quand des orages s’étaient +élevés entre son frère et lui; souvent après les gourmades qui +constituaient de sa part des crimes de lèse-majesté, après les combats +à coups de poings et d’ongles, que le roi et son sujet très insoumis +se livraient en chemise sur un lit contesté, ayant le valet de chambre +La Porte pour tout juge du camp, Philippe, vainqueur, mais épouvanté +de sa victoire, était allé demander du renfort à sa mère, ou du moins +l’assurance d’un pardon que Louis XIV n’accordait que difficilement +et à distance. Anne avait réussi, par cette habitude d’intervention +pacifique, à concilier tous les différends de ses fils et à participer +par la même occasion à tous leurs secrets. + +Le roi, un peu jaloux de cette sollicitude maternelle qui s’épandait +surtout sur son frère, se sentait disposé envers Anne d’Autriche à plus +de soumission et de prévenances qu’il n’était dans son caractère d’en +avoir. + +Anne d’Autriche avait surtout pratiqué ce système de politique envers +la jeune reine. + +Aussi régnait-elle presque despotiquement sur le ménage royal, et +dressait-elle déjà toutes ses batteries pour régner avec le même +absolutisme sur le ménage de son second fils. Anne d’Autriche était +presque fière lorsqu’elle voyait entrer chez elle une mine allongée, +des joues pâles et des yeux rouges, comprenant qu’il s’agissait d’un +secours à donner au plus faible ou au plus mutin. + +Elle écrivait, disons-nous, lorsque Monsieur entra dans son oratoire, +non pas les yeux rouges, non pas les joues pâles, mais inquiet, dépité, +agacé. + +Il baisa distraitement les bras de sa mère, et s’assit avant qu’elle +lui en eût donné l’autorisation. + +Avec les habitudes d’étiquette établies à la cour d’Anne d’Autriche, +cet oubli des convenances était un signe d’égarement, de la part +surtout de Philippe, qui pratiquait si volontiers l’adulation du +respect. + +Mais, s’il manquait si notoirement à tous ces principes, c’est que la +cause en devait être grave. + +— Qu’avez-vous, Philippe? demanda Anne d’Autriche en se tournant vers +son fils. + +— Ah! madame, bien des choses, murmura le prince d’un air dolent. + +— Vous ressemblez, en effet, à un homme fort affairé, dit la reine en +posant la plume dans l’écritoire. + +Philippe fronça le sourcil, mais ne répondit point. + +— Dans toutes les choses qui remplissent votre esprit, dit Anne +d’Autriche, il doit cependant s’en trouver quelqu’une qui vous occupe +plus que les autres? + +— Une, en effet, m’occupe plus que les autres, oui, madame. + +— Je vous écoute. + +Philippe ouvrit la bouche pour donner passage à tous les griefs qui se +passaient dans son esprit et semblaient n’attendre qu’une issue pour +s’exhaler. + +Mais tout à coup il se tut, et tout ce qu’il avait sur le cœur se +résuma par un soupir. + +— Voyons, Philippe, voyons, de la fermeté, dit la reine mère. Une +chose dont on se plaint, c’est presque toujours une personne qui gêne, +n’est-ce pas? + +— Je ne dis point cela, madame. + +— De qui voulez-vous parler? Allons, allons, résumez-vous. + +— Mais c’est qu’en vérité, madame, ce que j’aurais à dire est fort +discret. + +— Ah! mon Dieu! + +— Sans doute; car, enfin, une femme… + +— Ah! vous voulez parler de Madame? demanda la reine mère avec un vif +sentiment de curiosité. + +— De Madame? + +— De votre femme, enfin. + +— Oui, oui, j’entends. + +— Eh bien! si c’est de Madame que vous voulez me parler, mon fils, ne +vous gênez pas. Je suis votre mère, et Madame n’est pour moi qu’une +étrangère. Cependant, comme elle est ma bru, ne doutez point que je +n’écoute avec intérêt, ne fût-ce que pour vous, tout ce que vous m’en +direz. + +— Voyons, à votre tour, madame, dit Philippe, avouez-moi si vous n’avez +pas remarqué quelque chose? + +— Quelque chose, Philippe?… Vous avez des mots d’un vague effrayant… +Quelque chose, et de quelle sorte est-ce quelque chose? + +— Madame est jolie, enfin. + +— Mais oui. + +— Cependant ce n’est point une beauté. + +— Non; mais, en grandissant, elle peut singulièrement embellir encore. +Vous avez bien vu les changements que quelques années déjà ont apportés +sur son visage. Eh bien! elle se développera de plus en plus, elle +n’a que seize ans. À quinze ans, moi aussi, j’étais fort maigre; mais +enfin, telle qu’elle est, Madame est jolie. + +— Par conséquent, on peut l’avoir remarquée. + +— Sans doute, on remarque une femme ordinaire, à plus forte raison une +princesse. + +— Elle a été bien élevée, n’est-ce pas, madame? + +— Madame Henriette, sa mère, est une femme un peu froide, un peu +prétentieuse, mais une femme pleine de beaux sentiments. L’éducation de +la jeune princesse peut avoir été négligée, mais, quant aux principes, +je les crois bons; telle était du moins mon opinion sur elle lors de +son séjour en France; depuis, elle est retournée en Angleterre, et je +ne sais ce qui s’est passé. + +— Que voulez-vous dire? + +— Eh! mon Dieu, je veux dire que certaines têtes, un peu légères, sont +facilement tournées par la prospérité. + +— Eh bien! madame, vous avez dit le mot; je crois à la princesse une +tête un peu légère, en effet. + +— Il ne faudrait pas exagérer, Philippe: elle a de l’esprit et une +certaine dose de coquetterie très naturelle chez une jeune femme; +mais, mon fils, chez les personnes de haute qualité ce défaut tourne +à l’avantage d’une cour. Une princesse un peu coquette se fait +ordinairement une cour brillante; un sourire d’elle fait éclore partout +le luxe, l’esprit et le courage même; la noblesse se bat mieux pour un +prince dont la femme est belle. + +— Grand merci, madame, dit Philippe avec humeur; en vérité, vous me +faites là des peintures fort alarmantes, ma mère. + +— En quoi? demanda la reine avec une feinte naïveté. + +— Vous savez, madame, dit dolemment Philippe, vous savez si j’ai eu de +la répugnance à me marier. + +— Ah! mais, cette fois, vous m’alarmez. Vous avez donc un grief sérieux +contre Madame? + +— Sérieux, je ne dis point cela. + +— Alors; quittez cette physionomie renversée. Si vous vous montrez +ainsi chez vous, prenez-y garde, on vous prendra pour un mari fort +malheureux. + +— Au fait, répondit Philippe, je ne suis pas un mari satisfait, et je +suis aise qu’on le sache. + +— Philippe! Philippe! + +— Ma foi! madame, je vous dirai franchement, je n’ai point compris la +vie comme on me la fait. + +— Expliquez-vous. + +— Ma femme n’est point à moi, en vérité; elle m’échappe en toute +circonstance. Le matin, ce sont les visites, les correspondances, les +toilettes; le soir, ce sont les bals et les concerts. + +— Vous êtes jaloux, Philippe! + +— Moi? Dieu m’en préserve! À d’autres qu’à moi ce sot rôle de mari +jaloux; mais je suis contrarié. + +— Philippe, ce sont toutes choses innocentes que vous reprochez là à +votre femme, et tant que vous n’aurez rien de plus considérable… + +— Écoutez donc, sans être coupable, une femme peut inquiéter; il est +de certaines fréquentations, de certaines préférences que les jeunes +femmes affichent et qui suffisent pour faire donner parfois au diable +les maris les moins jaloux. + +— Ah! nous y voilà, enfin; ce n’est point sans peine. Les +fréquentations, les préférences, bon! Depuis une heure que nous battons +la campagne, vous venez enfin d’aborder la véritable question. + +— Eh bien! oui… + +— Ceci est plus sérieux. Madame aurait-elle donc de ces sortes de torts +envers vous? + +— Précisément. + +— Quoi! votre femme, après quatre jours de mariage, vous préférerait +quelqu’un, fréquenterait quelqu’un? Prenez-y garde, Philippe, vous +exagérez ses torts; à force de vouloir prouver, on ne prouve rien. + +Le prince, effarouché du sérieux de sa mère, voulut répondre, mais il +ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles. + +— Voilà que vous reculez, dit Anne d’Autriche, j’aime mieux cela; c’est +une reconnaissance de vos torts. + +— Non! s’écria Philippe, non, je ne recule pas, et je vais le prouver. +J’ai dit préférences, n’est-ce pas? j’ai dit fréquentations, n’est-ce +pas? Eh bien! écoutez. + +Anne d’Autriche s’apprêta complaisamment à écouter avec ce plaisir de +commère que la meilleure femme, que la meilleure mère, fût-elle reine, +trouve toujours dans son immixtion à de petites querelles de ménage. + +— Eh bien! reprit Philippe, dites-moi une chose. + +— Laquelle? + +— Pourquoi ma femme a-t-elle conservé une cour anglaise? Dites! + +Et Philippe se croisa les bras en regardant sa mère, comme s’il eût été +convaincu qu’elle ne trouverait rien à répondre à ce reproche. + +— Mais, reprit Anne d’Autriche, c’est tout simple, parce que les +Anglais sont ses compatriotes, parce qu’ils ont dépensé beaucoup +d’argent pour l’accompagner en France, et qu’il serait peu poli, peu +politique même, de congédier brusquement une noblesse qui n’a reculé +devant aucun dévouement, devant aucun sacrifice. + +— Eh! ma mère, le beau sacrifice, en vérité, que de se déranger d’un +vilain pays pour venir dans une belle contrée, où l’on fait avec un écu +plus d’effet qu’autre part avec quatre! Le beau dévouement, n’est-ce +pas, que de faire cent lieues pour accompagner une femme dont on est +amoureux? + +— Amoureux, Philippe? Songez-vous à ce que vous dites? + +— Parbleu! + +— Et qui donc est amoureux de Madame? + +— Le beau duc de Buckingham… N’allez-vous pas aussi me défendre celui +là, ma mère? + +Anne d’Autriche rougit et sourit en même temps. Ce nom de duc de +Buckingham lui rappelait à la fois de si doux et de si tristes +souvenirs! + +— Le duc de Buckingham? murmura-t-elle. + +— Oui, un de ces mignons de couchette, comme disait mon grand-père +Henri IV. + +— Les Buckingham sont loyaux et braves, dit courageusement Anne +d’Autriche. + +— Allons! bien; voilà ma mère qui défend contre moi le galant de ma +femme! s’écria Philippe tellement exaspéré que sa nature frêle en fut +ébranlée jusqu’aux larmes. + +— Mon fils! mon fils! s’écria Anne d’Autriche, l’expression n’est pas +digne de vous. Votre femme n’a point de galant, et si elle en devait +avoir un, ce ne serait pas M. de Buckingham: les gens de cette race, je +vous le répète, sont loyaux et discrets; l’hospitalité leur est sacrée. + +— Eh! madame! s’écria Philippe, M. de Buckingham est un Anglais, et +les Anglais respectent-ils si fort religieusement le bien des princes +français? + +Anne rougit sous ses coiffes pour la seconde fois, et se retourna sous +prétexte de tirer sa plume de l’écritoire; mais, en réalité, pour +cacher sa rougeur aux yeux de son fils. + +— En vérité, Philippe, dit-elle, vous savez trouver des mots qui me +confondent, et votre colère vous aveugle, comme elle m’épouvante; +réfléchissez, voyons! + +— Madame, je n’ai pas besoin de réfléchir, je vois. + +— Et que voyez-vous? + +— Je vois que M. de Buckingham ne quitte point ma femme. Il ose lui +faire des présents, elle ose les accepter. Hier, elle parlait de +sachets à la violette; or, nos parfumeurs français, vous le savez bien, +madame, vous qui en avez demandé tant de fois sans pouvoir en obtenir, +or, nos parfumeurs français n’ont jamais pu trouver cette odeur. Eh +bien! le duc, lui aussi, avait sur lui un sachet à la violette. C’est +donc de lui que venait celui de ma femme. + +— En vérité, monsieur, dit Anne d’Autriche, vous bâtissez des pyramides +sur des pointes d’aiguilles; prenez garde. Quel mal, je vous le +demande, y a-t-il à ce qu’un compatriote donne une recette d’essence +nouvelle à sa compatriote? Ces idées étranges, je vous le jure, me +rappellent douloureusement votre père, qui m’a fait souvent souffrir +avec injustice. + +— Le père de M. de Buckingham était sans doute plus réservé, plus +respectueux que son fils, dit étourdiment Philippe, sans voir qu’il +touchait rudement au cœur de sa mère. + +La reine pâlit et appuya une main crispée sur sa poitrine; mais, se +remettant promptement: + +— Enfin, dit-elle, vous êtes venu ici dans une intention quelconque? + +— Sans doute. + +— Alors, expliquez-vous. + +— Je suis venu, madame, dans l’intention de me plaindre énergiquement, +et pour vous prévenir que je n’endurerai rien de la part de M. de +Buckingham. + +— Vous n’endurerez rien? + +— Non. + +— Que ferez-vous? + +— Je me plaindrai au roi. + +— Et que voulez-vous que vous réponde le roi? + +— Eh bien! dit Monsieur avec une expression de féroce fermeté qui +faisait un étrange contraste avec la douceur habituelle de sa +physionomie, eh bien! je me ferai justice moi-même. + +— Qu’appelez-vous vous faire justice vous-même? demanda Anne d’Autriche +avec un certain effroi. + +— Je veux que M. de Buckingham quitte Madame; je veux que M. de +Buckingham quitte la France, et je lui ferai signifier ma volonté. + +— Vous ne ferez rien signifier du tout, Philippe, dit la reine; car si +vous agissiez de la sorte, si vous violiez à ce point l’hospitalité, +j’invoquerais contre vous la sévérité du roi. + +— Vous me menacez, ma mère! s’écria Philippe éploré; vous me menacez +quand je me plains! + +— Non, je ne vous menace pas, je mets une digue à votre emportement. Je +vous dis que prendre contre M. de Buckingham ou tout autre Anglais un +moyen rigoureux, qu’employer même un procédé peu civil, c’est entraîner +la France et l’Angleterre dans des divisions fort douloureuses. Quoi! +un prince, le frère du roi de France, ne saurait pas dissimuler une +injure, même réelle, devant une nécessité politique! + +Philippe fit un mouvement. + +— D’ailleurs, continua la reine, l’injure n’est ni vraie ni possible, +et il ne s’agit que d’une jalousie ridicule. + +— Madame, je sais ce que je sais. + +— Et moi, quelque chose que vous sachiez, je vous exhorte à la patience. + +— Je ne suis point patient, madame. + +La reine se leva pleine de roideur et de cérémonie glacée. + +— Alors expliquez vos volontés, dit-elle. + +— Je n’ai point de volonté, madame; mais j’exprime des désirs. Si, de +lui-même, M. de Buckingham ne s’écarte point de ma maison, je la lui +interdirai. + +— Ceci est une question dont nous référerons au roi, dit Anne +d’Autriche le cœur gonflé, la voix émue. + +— Mais, madame, s’écria Philippe en frappant ses mains l’une contre +l’autre, soyez ma mère et non la reine, puisque je vous parle en fils; +entre M. de Buckingham et moi, c’est l’affaire d’un entretien de quatre +minutes. + +— C’est justement cet entretien que je vous interdis, monsieur, dit la +reine reprenant son autorité; ce n’est pas digne de vous. + +— Eh bien! soit! je ne paraîtrai pas, mais j’intimerai mes volontés à +Madame. + +— Oh! fit Anne d’Autriche avec la mélancolie du souvenir, ne +tyrannisez jamais une femme, mon fils; ne commandez jamais trop haut +impérativement à la vôtre. Femme vaincue n’est pas toujours convaincue. + +— Que faire alors?… Je consulterai autour de moi. + +— Oui, vos conseillers hypocrites, votre chevalier de Lorraine, votre +de Wardes… Laissez-moi le soin de cette affaire, Philippe; vous désirez +que le duc de Buckingham s’éloigne, n’est-ce pas? + +— Au plus tôt, madame. + +— Eh bien! envoyez-moi le duc, mon fils! Souriez-lui, ne témoignez +rien à votre femme, au roi, à personne. Des conseils, n’en recevez +que de moi. Hélas! je sais ce que c’est qu’un ménage troublé par des +conseillers. + +— J’obéirai, ma mère. + +— Et vous serez satisfait, Philippe. Trouvez-moi le duc. + +— Oh! ce ne sera point difficile. + +— Où croyez-vous qu’il soit? + +— Pardieu! à la porte de Madame, dont il attend le lever: c’est hors de +doute. + +— Bien! fit Anne d’Autriche avec calme. Veuillez dire au duc que je le +prie de me venir voir. + +Philippe baisa la main de sa mère et partit à la recherche de M. de +Buckingham. + + + + +Chapitre XCII — _For ever!_ + + +Milord Buckingham, soumis à l’invitation de la reine mère, se présenta +chez elle une demi-heure après le départ du duc d’Orléans. Lorsque son +nom fut prononcé par l’huissier, la reine, qui s’était accoudée sur +sa table, la tête dans ses mains, se releva et reçut avec un sourire +le salut plein de grâce et de respect que le duc lui adressait. Anne +d’Autriche était belle encore. On sait qu’à cet âge déjà avancé +ses longs cheveux cendrés, ses belles mains, ses lèvres vermeilles +faisaient encore l’admiration de tous ceux qui la voyaient. En ce +moment, tout entière à un souvenir qui remuait le passé dans son +cœur, elle était aussi belle qu’aux jours de la jeunesse, alors que +son palais s’ouvrait pour recevoir, jeune et passionné, le père de ce +Buckingham, cet infortuné qui avait vécu pour elle, qui était mort en +prononçant son nom. + +Anne d’Autriche attacha donc sur Buckingham un regard si tendre, que +l’on y découvrait à la fois la complaisance d’une affection maternelle +et quelque chose de doux comme une coquetterie d’amante. + +— Votre Majesté, dit Buckingham avec respect, a désiré me parler? + +— Oui, duc, répliqua la reine en anglais. Veuillez vous asseoir. + +Cette faveur que faisait Anne d’Autriche au jeune homme, cette caresse +de la langue du pays dont le duc était sevré depuis son séjour en +France, remuèrent profondément son âme. Il devina sur-le-champ que la +reine avait quelque chose à lui demander. + +Après avoir donné les premiers moments à l’oppression insurmontable +qu’elle avait ressentie, la reine reprit son air riant. + +— Monsieur, dit-elle en français, comment trouvez-vous la France? + +— Un beau pays, madame, répliqua le duc. + +— L’aviez-vous déjà vue? + +— Déjà une fois, oui, madame. + +— Mais, comme tout bon Anglais, vous préférez l’Angleterre? + +— J’aime mieux ma patrie que la patrie d’un Français, répondit le duc; +mais si Votre Majesté me demande lequel des deux séjours je préfère, +Londres ou Paris, je répondrai Paris. + +Anne d’Autriche remarqua le ton plein de chaleur avec lequel ces +paroles avaient été prononcées. + +— Vous avez, m’a-t-on dit, milord, de beaux biens chez vous; vous +habitez un palais riche et ancien? + +— Le palais de mon père, répliqua Buckingham en baissant les yeux. + +— Ce sont là des avantages précieux et des souvenirs, répliqua la +reine en touchant malgré elle des souvenirs dont on ne se sépare pas +volontiers. + +— En effet, dit le duc subissant l’influence mélancolique de ce +préambule, les gens de cœur rêvent autant par le passé ou par l’avenir +que par le présent. + +— C’est vrai, dit la reine à voix basse. Il en résulte, ajouta-t-elle, +que vous, milord, qui êtes un homme de cœur… vous quitterez bientôt la +France… pour vous renfermer dans vos richesses, dans vos reliques. + +Buckingham leva la tête. + +— Je ne crois pas, dit-il, madame. + +— Comment? + +— Je pense, au contraire, que je quitterai l’Angleterre pour venir +habiter la France. + +Ce fut au tour d’Anne d’Autriche à manifester son étonnement. + +— Quoi! dit-elle, vous ne vous trouvez donc pas dans la faveur du +nouveau roi? + +— Au contraire, madame, Sa Majesté m’honore d’une bienveillance sans +bornes. + +— Il ne se peut, dit la reine, que votre fortune soit diminuée; on la +disait considérable. + +— Ma fortune, madame, n’a jamais été plus florissante. + +— Il faut alors que ce soit quelque cause secrète? + +— Non, madame, dit vivement Buckingham, il n’est rien dans la cause de +ma détermination qui soit secret. J’aime le séjour de France, j’aime +une cour pleine de goût et de politesse; j’aime enfin, madame, ces +plaisirs un peu sérieux qui ne sont pas les plaisirs de mon pays et +qu’on trouve en France. + +Anne d’Autriche sourit avec finesse. + +— Les plaisirs sérieux! dit-elle; avez-vous bien réfléchi, monsieur de +Buckingham, à ce sérieux-là? + +Le duc balbutia. + +— Il n’est pas de plaisir si sérieux, continua la reine, qui doive +empêcher un homme de votre rang… + +— Madame, interrompit le duc, Votre Majesté insiste beaucoup sur ce +point, ce me semble. + +— Vous trouvez, duc? + +— C’est, n’en déplaise à Votre Majesté, la deuxième fois qu’elle vante +les attraits de l’Angleterre aux dépens du charme qu’on éprouve à vivre +en France. + +Anne d’Autriche s’approcha du jeune homme, et, posant sa belle main sur +son épaule qui tressaillit au contact: + +— Monsieur, dit-elle, croyez-moi, rien ne vaut le séjour du pays natal. +Il m’est arrivé, à moi, bien souvent, de regretter l’Espagne. J’ai vécu +longtemps, milord, bien longtemps pour une femme, et je vous avoue +qu’il ne s’est point passé d’année que je n’aie regretté l’Espagne. + +— Pas une année, madame! dit froidement le jeune duc; pas une de ces +années où vous étiez reine de beauté, comme vous l’êtes encore, du +reste? + +— Oh! pas de flatterie, duc; je suis une femme qui serait votre mère! + +Elle mit, sur ces derniers mots, un accent, une douceur qui pénétrèrent +le cœur de Buckingham. + +— Oui, dit-elle, je serais votre mère, et voilà pourquoi je vous donne +un bon conseil. + +— Le conseil de m’en retourner à Londres? s’écria-t-il. + +— Oui, milord, dit-elle. + +Le duc joignit les mains d’un air effrayé, qui ne pouvait manquer son +effet sur cette femme disposée à des sentiments tendres par de tendres +souvenirs. + +— Il le faut, ajouta la reine. + +— Comment! s’écria-t-il encore, l’on me dit sérieusement qu’il faut que +je parte, qu’il faut que je m’exile, qu’il faut que je me sauve! + +— Que vous vous exiliez, avez-vous dit? Ah! milord, on croirait que la +France est votre patrie. + +— Madame, le pays des gens qui aiment, c’est le pays de ceux qu’ils +aiment. + +— Pas un mot de plus, milord, dit la reine, vous oubliez à qui vous +parlez! + +Buckingham se mit à deux genoux. + +— Madame, madame, vous êtes une source d’esprit, de bonté, de clémence; +madame, vous n’êtes pas seulement la première de ce royaume par le +rang, vous êtes la première du monde par les qualités qui vous font +divine; je n’ai rien dit, madame. Ai-je dit quelque chose à quoi vous +puissiez me répondre une aussi cruelle parole? Est-ce que je me suis +trahi, madame? + +— Vous vous êtes trahi, dit la reine à voix basse. + +— Je n’ai rien dit! je ne sais rien! + +— Vous oubliez que vous avez parlé, pensé devant une femme, et +d’ailleurs… + +— D’ailleurs, interrompit-il vivement, nul ne sait que vous m’écoutez. + +— On le sait, au contraire, duc; vous avez les défauts et les qualités +de la jeunesse. + +— On m’a trahi! on m’a dénoncé! + +— Qui cela? + +— Ceux qui déjà, au Havre, avaient, avec une infernale perspicacité, lu +dans mon cœur à livre ouvert. + +— Je ne sais de qui vous entendez parler. + +— Mais M. de Bragelonne, par exemple. + +— C’est un nom que je connais sans connaître celui qui le porte. Non, +M. de Bragelonne n’a rien dit. + +— Qui donc, alors? oh, madame, si quelqu’un avait eu l’audace de voir +en moi ce que je n’y veux point voir moi-même… + +— Que feriez-vous, duc? + +— Il est des secrets qui tuent ceux qui les trouvent. + +— Celui qui a trouvé votre secret, fou que vous êtes, celui-là n’est +pas tué encore; il y a plus, vous ne le tuerez pas; celui-là est +armé de tous droits: c’est un mari, c’est un jaloux, c’est le second +gentilhomme de France, c’est mon fils, le duc d’Orléans. + +Le duc pâlit. + +— Que vous êtes cruelle, madame! dit-il. + +— Vous voilà bien, Buckingham, dit Anne d’Autriche avec mélancolie, +passant par tous les extrêmes et combattant les nuages, quand il vous +serait si facile de demeurer en paix avec vous-même. + +— Si nous guerroyons, madame; nous mourrons sur le champ de bataille, +répliqua doucement le jeune homme en se laissant aller au plus +douloureux abattement. + +Anne courut à lui et lui prit la main. + +— Villiers, dit-elle en anglais avec une véhémence à laquelle nul +n’eût pu résister, que demandez-vous? À une mère, de sacrifier son +fils; à une reine, de consentir au déshonneur de sa maison! Vous êtes +un enfant, n’y pensez pas! Quoi! pour vous épargner une larme, je +commettrais ces deux crimes, Villiers? Vous parlez des morts; les morts +du moins furent respectueux et soumis; les morts s’inclinaient devant +un ordre d’exil; ils emportaient leur désespoir comme une richesse en +leur cœur, parce que le désespoir venait de la femme aimée, parce que +la mort, ainsi trompeuse, était comme un don, comme une faveur. + +Buckingham se leva les traits altérés, les mains sur le cœur. + +— Vous avez raison, madame, dit-il; mais ceux dont vous parlez avaient +reçu l’ordre d’exil d’une bouche aimée; on ne les chassait point: on +les priait de partir, on ne riait pas d’eux. + +— Non, l’on se souvenait! murmura Anne d’Autriche. Mais qui vous dit +qu’on vous chasse, qu’on vous exile? Qui vous dit qu’on ne se souvienne +pas de votre dévouement? Je ne parle pour personne, Villiers, je parle +pour moi, partez! Rendez-moi ce service, faites-moi cette grâce; que je +doive cela encore à quelqu’un de votre nom. + +— C’est donc pour vous, madame? + +— Pour moi seule. + +— Il n’y aura derrière moi aucun homme qui rira, aucun prince qui dira: +«J’ai voulu!» + +— Duc, écoutez-moi. + +Et ici la figure auguste de la vieille reine prit une expression +solennelle. + +— Je vous jure que nul ici ne commande, si ce n’est moi; je vous jure +que non seulement personne ne rira, ne se vantera, mais que personne +même ne manquera au devoir que votre rang impose. Comptez sur moi, duc, +comme j’ai compté sur vous. + +— Vous ne vous expliquez point, madame; je suis ulcéré, je suis au +désespoir; la consolation, si douce et si complète qu’elle soit, ne me +paraîtra pas suffisante. + +— Ami, avez-vous connu votre mère? répliqua la reine avec un caressant +sourire. + +— Oh! bien peu, madame, mais je me rappelle que cette noble dame me +couvrait de baisers et de pleurs quand je pleurais. + +— Villiers! murmura la reine en passant son bras au cou du jeune homme, +je suis une mère pour vous, et, croyez-moi bien, jamais personne ne +fera pleurer mon fils. + +— Merci, madame, merci! dit le jeune homme attendri et suffoquant +d’émotion; je sens qu’il y avait place encore dans mon cœur pour un +sentiment plus doux, plus noble que l’amour. La reine mère le regarda +et lui serra la main. + +— Allez, dit-elle. + +— Quand faut-il que je parte? ordonnez! + +— Mettez le temps convenable, milord, reprit la reine; vous partez, +mais vous choisissez votre jour… Ainsi, au lieu de partir aujourd’hui, +comme vous le désireriez sans doute; demain, comme on s’y attendait, +partez après demain au soir; seulement, annoncez dès aujourd’hui votre +volonté. + +— Ma volonté? murmura le jeune homme. + +— Oui, duc. + +— Et… je ne reviendrai jamais en France? + +Anne d’Autriche réfléchit un moment, et s’absorba dans la douloureuse +gravité de cette méditation. + +— Il me sera doux, dit-elle, que vous reveniez le jour où j’irai dormir +éternellement à Saint-Denis près du roi mon époux. + +— Qui vous fit tant souffrir! dit Buckingham. + +— Qui était roi de France, répliqua la reine. + +— Madame, vous êtes pleine de bonté, vous entrez dans la prospérité, +vous nagez dans la joie; de longues années vous sont promises. + +— Eh bien! vous viendrez tard alors, dit la reine en essayant de +sourire. + +— Je ne reviendrai pas, dit tristement Buckingham, moi qui suis jeune. + +— Oh! Dieu merci… + +— La mort, madame, ne compte pas les années; elle est impartiale; on +meurt quoique jeune, on vit quoique vieillard. + +— Duc, pas de sombres idées; je vais vous égayer. Venez dans deux ans. +Je vois sur votre charmante figure que les idées qui vous font si +lugubre aujourd’hui seront des idées décrépites avant six mois; donc, +elles seront mortes et oubliées dans le délai que je vous assigne. + +— Je crois que vous me jugiez mieux tout à l’heure, madame, répliqua +le jeune homme, quand vous disiez que, sur nous autres de la maison de +Buckingham, le temps n’a pas de prise. + +— Silence! oh! silence! fit la reine en embrassant le duc sur le +front avec une tendresse qu’elle ne put réprimer; allez! allez! ne +m’attendrissez point, ne vous oubliez plus! Je suis la reine, vous êtes +sujet du roi d’Angleterre; le roi Charles vous attend; adieu, Villiers! +_farewell_, Villiers! + +— _For ever!_ répliqua le jeune homme. + +Et il s’enfuit en dévorant ses larmes. Anne appuya ses mains sur son +front; puis, se regardant au miroir: + +— On a beau dire, murmura-t-elle, la femme est toujours jeune; on a +toujours vingt ans dans quelque coin du cœur. + + + + +Chapitre XCIII — Où sa Majesté Louis XIV ne trouve Melle de La Vallière +ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte +de Bragelonne + + +Raoul et le comte de La Fère arrivèrent à Paris le soir du jour ou +Buckingham avait eu cet entretien avec la reine mère. À peine arrivé, +le comte fit demander par Raoul une audience au roi. + +Le roi avait passé une partie de la journée à regarder avec Madame et +les dames de la cour des étoffes de Lyon dont il faisait présent à sa +belle-sœur. Il y avait eu ensuite dîner à la cour, puis jeu, et, selon +son habitude, le roi, quittant le jeu à huit heures, avait passé dans +son cabinet pour travailler avec M. Colbert et M. Fouquet. + +Raoul était dans l’antichambre au moment où les deux ministres +sortirent, et le roi l’aperçut par la porte entrebâillée. + +— Que veut M. de Bragelonne? demanda-t-il. + +Le jeune homme s’approcha. + +— Sire, répliqua-t-il, une audience pour M. le comte de La Fère, qui +arrive de Blois avec grand désir d’entretenir Votre Majesté. + +— J’ai une heure avant le jeu et mon souper, dit le roi. M. de La Fère +est-il prêt? + +— M. le comte est en bas, aux ordres de Votre Majesté. + +— Qu’il monte. + +Cinq minutes après, Athos entrait chez Louis XIV, accueilli par le +maître avec cette gracieuse bienveillance que Louis, avec un tact +au-dessus de son âge, réservait pour s’acquérir les hommes que l’on ne +conquiert point avec des faveurs ordinaires. + +— Comte, dit le roi, laissez-moi espérer que vous venez me demander +quelque chose. + +— Je ne le cacherai point à Votre Majesté, répliqua le comte; je viens +en effet solliciter. + +— Voyons! dit le roi d’un air joyeux. + +— Ce n’est pas pour moi, Sire. + +— Tant pis! mais enfin, pour votre protégé, comte, je ferai ce que vous +me refusez de faire pour vous. + +— Votre Majesté me console… Je viens parler au roi pour le vicomte de +Bragelonne. + +— Comte, c’est comme si vous parliez pour vous. + +— Pas tout à fait, Sire… Ce que je désire obtenir de vous, je ne le +puis pour moi-même. Le vicomte pense à se marier. + +— Il est jeune encore; mais qu’importe… C’est un homme distingué, je +lui veux trouver une femme. + +— Il l’a trouvée, Sire, et ne cherche que l’assentiment de Votre +Majesté. + +— Ah! il ne s’agit que de signer un contrat de mariage? + +Athos s’inclina. + +— A-t-il choisi sa fiancée riche et d’une qualité qui vous agrée? + +Athos hésita un moment. + +— La fiancée est demoiselle, répliqua-t-il; mais pour riche, elle ne +l’est pas. + +— C’est un mal auquel nous voyons remède. + +— Votre Majesté me pénètre de reconnaissance; toutefois, elle me +permettra de lui faire une observation. + +— Faites, comte. + +— Votre Majesté semble annoncer l’intention de doter cette jeune fille? + +— Oui, certes. + +— Et ma démarche au Louvre aurait eu ce résultat? J’en serais chagrin, +Sire. + +— Pas de fausse délicatesse, comte; comment s’appelle la fiancée? + +— C’est, dit Athos froidement, Mlle de La Vallière de La Baume Le Blanc. + +— Ah! fit le roi en cherchant dans sa mémoire; je connais ce nom; un +marquis de La Vallière… + +— Oui, Sire, c’est sa fille. + +— Il est mort? + +— Oui, Sire. + +— Et la veuve s’est remariée à M. de Saint-Remy, maître d’hôtel de +Madame douairière? + +— Votre Majesté est bien informée. + +— C’est cela, c’est cela!… Il y a plus: la demoiselle est entrée dans +les filles d’honneur de Madame la jeune. + +— Votre Majesté sait mieux que moi toute l’histoire. + +Le roi réfléchit encore, et regardant à la dérobée le visage assez +soucieux d’Athos: + +— Comte, dit-il, elle n’est pas fort jolie, cette demoiselle, il me +semble? + +— Je ne sais trop, répondit Athos. + +— Moi, je l’ai regardée: elle ne m’a point frappé. + +— C’est un air de douceur et de modestie, mais peu de beauté, Sire. + +— De beaux cheveux blonds, cependant. + +— Je crois que oui. + +— Et d’assez beaux yeux bleus. + +— C’est cela même. + +— Donc, sous le rapport de la beauté, le parti est ordinaire. Passons à +l’argent. + +— Quinze à vingt mille livres de dot au plus, Sire; mais les amoureux +sont désintéressés; moi-même, je fais peu de cas de l’argent. + +— Le superflu, voulez-vous dire; mais le nécessaire, c’est urgent. Avec +quinze mille livres de dot, sans apanages, une femme ne peut aborder la +cour. Nous y suppléerons; je veux faire cela pour Bragelonne. + +Athos s’inclina. Le roi remarqua encore sa froideur. + +— Passons de l’argent à la qualité, dit Louis XIV; fille du marquis de +La Vallière, c’est bien; mais nous avons ce bon Saint-Remy qui gâte un +peu la maison… par les femmes, je le sais, enfin cela gâte; et vous, +comte, vous tenez fort, je crois, à votre maison. + +— Moi, Sire, je ne tiens plus à rien du tout qu’à mon dévouement pour +Votre Majesté. + +Le roi s’arrêta encore. + +— Tenez, dit-il, monsieur, vous me surprenez beaucoup depuis le +commencement de votre entretien. Vous venez me faire une demande en +mariage, et vous paraissez fort affligé de faire cette demande. Oh! je +me trompe rarement, tout jeune que je suis, car avec les uns, je mets +mon amitié au service de l’intelligence; avec les autres, je mets ma +défiance que double la perspicacité. Je le répète, vous ne faites point +cette demande de bon cœur. + +— Eh bien! Sire, c’est vrai. + +— Alors, je ne vous comprends point; refusez. + +— Non, Sire: j’aime Bragelonne de tout mon amour; il est épris de Mlle +de La Vallière, il se forge des paradis pour l’avenir; je ne suis pas +de ceux qui veulent briser les illusions de la jeunesse. Ce mariage me +déplaît, mais je supplie Votre Majesté d’y consentir au plus vite, et +de faire ainsi le bonheur de Raoul. + +— Voyons, voyons, comte, l’aime-t-elle? + +— Si Votre Majesté veut que je lui dise la vérité, je ne crois pas à +l’amour de Mlle de La Vallière; elle est jeune, elle est enfant, elle +est enivrée; le plaisir de voir la cour, l’honneur d’être au service de +Madame, balanceront dans sa tête ce qu’elle pourrait avoir de tendresse +dans le cœur, ce sera donc un mariage comme Votre Majesté en voit +beaucoup à la cour; mais Bragelonne le veut; que cela soit ainsi. + +— Vous ne ressemblez cependant pas à ces pères faciles qui se font +esclaves de leurs enfants? dit le roi. + +— Sire, j’ai de la volonté contre les méchants, je n’en ai point contre +les gens de cœur. Raoul souffre, il prend du chagrin; son esprit, libre +d’ordinaire, est devenu lourd et sombre; je ne veux pas priver Votre +Majesté des services qu’il peut rendre. + +— Je vous comprends, dit le roi, et je comprends surtout votre cœur. + +— Alors, répliqua le comte, je n’ai pas besoin de dire à Votre Majesté +que mon but est de faire le bonheur de ces enfants ou plutôt de cet +enfant. + +— Et moi, je veux, comme vous, le bonheur de M. de Bragelonne. + +— Je n’attends plus, Sire, que la signature de Votre Majesté. +Raoul aura l’honneur de se présenter devant vous, et recevra votre +consentement. + +— Vous vous trompez, comte, dit fermement le roi; je viens de vous dire +que je voulais le bonheur du vicomte; aussi m’opposé-je en ce moment à +son mariage. + +— Mais, Sire, s’écria Athos, Votre Majesté m’a promis… + +— Non pas cela, comte; je ne vous l’ai point promis, car cela est +opposé à mes vues. + +— Je comprends tout ce que l’initiative de Votre Majesté a de +bienveillant et de généreux pour moi; mais je prends la liberté de vous +rappeler que j’ai pris l’engagement de venir en ambassadeur. + +— Un ambassadeur, comte, demande souvent et n’obtient pas toujours. + +— Ah! Sire, quel coup pour Bragelonne! + +— Je donnerai le coup, je parlerai au vicomte. + +— L’amour, Sire, c’est une force irrésistible. + +— On résiste à l’amour; je vous le certifie, comte. + +— Lorsqu’on a l’âme d’un roi, votre âme, Sire. + +— Ne vous inquiétez plus à ce sujet. J’ai des vues sur Bragelonne; je +ne dis pas qu’il n’épousera pas Mlle de La Vallière; mais je ne veux +point qu’il se marie si jeune; je ne veux point qu’il épouse avant +qu’il ait fait fortune, et lui, de son côté, mérite mes bonnes grâces, +telles que je veux les lui donner. En un mot, je veux qu’on attende. + +— Sire, encore une fois… + +— Monsieur le comte, vous êtes venu, disiez-vous, me demander une +faveur? + +— Oui, certes. + +— Eh bien! accordez-m’en une, ne parlons plus de cela. Il est possible +qu’avant un long temps je fasse la guerre; j’ai besoin de gentilshommes +libres autour de moi. J’hésiterais à envoyer sous les balles et le +canon un homme marié, un père de famille, j’hésiterais aussi, pour +Bragelonne, à doter, sans raison majeure, une jeune fille inconnue, +cela sèmerait de la jalousie dans ma noblesse. + +Athos s’inclina et ne répondit rien. + +— Est-ce tout ce qu’il vous importait de me demander? ajouta Louis XIV. + +— Tout absolument, Sire, et je prends congé de Votre Majesté. Mais +faut-il que je prévienne Raoul? + +— Épargnez-vous ce soin, épargnez-vous cette contrariété. Dites au +vicomte que demain, à mon lever, je lui parlerai; quant à ce soir, +comte, vous êtes de mon jeu. + +— Je suis en habit de voyage, Sire. + +— Un jour viendra, j’espère, où vous ne me quitterez pas. Avant +peu, comte, la monarchie sera établie de façon à offrir une digne +hospitalité à tous les hommes de votre mérite. + +— Sire, pourvu qu’un roi soit grand dans le cœur de ses sujets, peu +importe le palais qu’il habite, puisqu’il est adoré dans un temple. + +En disant ces mots, Athos sortit du cabinet et retrouva Bragelonne qui +l’attendait. + +— Eh bien! monsieur? dit le jeune homme. + +— Raoul, le roi est bien bon pour nous, peut-être pas dans le sens que +vous croyez, mais il est bon et généreux pour notre maison. + +— Monsieur, vous avez une mauvaise nouvelle à m’apprendre, fit le jeune +homme en pâlissant. + +— Le roi vous dira demain matin que ce n’est pas une mauvaise nouvelle. + +— Mais enfin, monsieur, le roi n’a pas signé? + +— Le roi veut faire votre contrat lui-même, Raoul; et il veut le faire +si grand, que le temps lui manque. Prenez-vous-en à votre impatience +bien plutôt qu’à la bonne volonté du roi. + +Raoul, consterné, parce qu’il connaissait la franchise du comte et en +même temps son habileté, demeura plongé dans une morne stupeur. + +— Vous ne m’accompagnez pas chez moi? dit Athos. + +— Pardonnez-moi, monsieur, je vous suis, balbutia-t-il. + +Et il descendit les degrés derrière Athos. + +— Oh! pendant que je suis ici, fit tout à coup ce dernier, ne +pourrais-je voir M. d’Artagnan? + +— Voulez-vous que je vous mène à son appartement? dit Bragelonne. + +— Oui, certes. + +— C’est dans l’autre escalier, alors. Et ils changèrent de chemin; +mais, arrivés au palier de la grande galerie, Raoul aperçut un laquais +à la livrée du comte de Guiche qui accourut aussitôt vers lui en +entendant sa voix. + +— Qu’y a-t-il? dit Raoul. + +— Ce billet, monsieur. M. le comte a su que vous étiez de retour, et il +vous a écrit sur-le-champ; je vous cherche depuis une heure. + +Raoul se rapprocha d’Athos pour décacheter la lettre. + +— Vous permettez, monsieur? dit-il. + +— Faites. + +«Cher Raoul, disait le comte de Guiche, j’ai une affaire d’importance à +traiter sans retard; je sais que vous êtes arrivé; venez vite.» + +Il achevait à peine de lire, lorsque, débouchant de la galerie, un +valet, à la livrée de Buckingham, reconnaissant Raoul, s’approcha de +lui respectueusement. + +— De la part de milord duc, dit-il. + +— Ah! s’écria Athos, je vois, Raoul, que vous êtes déjà en affaires +comme un général d’armée; je vous laisse, je trouverai seul M. +d’Artagnan. + +— Veuillez m’excuser, je vous prie, dit Raoul. + +— Oui, oui, je vous excuse; adieu, Raoul. Vous me retrouverez chez +moi jusqu’à demain; au jour, je pourrai partir pour Blois, à moins de +contrordre. + +— Monsieur, je vous présenterai demain mes respects. + +Athos partit. + +Raoul ouvrit la lettre de Buckingham. + +«Monsieur de Bragelonne, disait le duc, vous êtes de tous les Français +que j’ai vus celui qui me plaît le plus; je vais avoir besoin de votre +amitié. Il m’arrive certain message écrit en bon français. Je suis +Anglais, moi, et j’ai peur de ne pas assez bien comprendre. La lettre +est signée d’un bon nom, voilà tout ce que je sais. Serez-vous assez +obligeant pour me venir voir, car j’apprends que vous êtes arrivé de +Blois? Votre dévoué, Villiers, duc de Buckingham.» + +— Je vais trouver ton maître, dit Raoul au valet de Guiche en le +congédiant. Et, dans une heure, je serai chez M. de Buckingham, +ajouta-t-il en faisant de la main un signe au messager du duc. + + + + +Chapitre XCIV — Une foule de coups d’épée dans l’eau + + +Raoul, en se rendant chez de Guiche, trouva celui-ci causant avec +de Wardes et Manicamp. De Wardes, depuis l’aventure de la barrière, +traitait Raoul en étranger. + +On eût dit qu’il ne s’était rien passé entre eux; seulement, ils +avaient l’air de ne pas se connaître. + +Raoul entra, de Guiche marcha au-devant de lui. Raoul, tout en serrant +la main de son ami, jeta un regard rapide sur les deux jeunes gens. Il +espérait lire sur leur visage ce qui s’agitait dans leur esprit. + +De Wardes était froid et impénétrable. Manicamp semblait perdu dans la +contemplation d’une garniture qui l’absorbait. + +De Guiche emmena Raoul dans un cabinet voisin et le fit asseoir. + +— Comme tu as bonne mine! lui dit-il. + +— C’est assez étrange, répondit Raoul, car je suis fort peu joyeux. + +— C’est comme moi, n’est-ce pas, Raoul? L’amour va mal. + +— Tant mieux, de ton côté, comte; la pire nouvelle, celle qui pourrait +le plus m’attrister, serait une bonne nouvelle. + +— Oh! alors, ne t’afflige pas, car non seulement je suis très +malheureux, mais encore je vois des gens heureux autour de moi. + +— Voilà ce que je ne comprends plus, répondit Raoul; explique, mon ami, +explique. + +— Tu vas comprendre. J’ai vainement combattu le sentiment que tu as vu +naître en moi, grandir en moi, s’emparer de moi; j’ai appelé à la fois +tous les conseils et toute ma force; j’ai bien considéré le malheur +où je m’engageais; je l’ai sondé, c’est un abîme, je le sais; mais +n’importe, je poursuivrai mon chemin. + +— Insensé! tu ne peux faire un pas de plus sans vouloir aujourd’hui ta +ruine, demain ta mort. + +— Advienne que pourra! + +— De Guiche! + +— Toutes réflexions sont faites; écoute. + +— Oh! tu crois réussir, tu crois que Madame t’aimera! + +— Raoul, je ne crois rien, j’espère, parce que l’espoir est dans +l’homme et qu’il y vit jusqu’au tombeau. + +— Mais j’admets que tu obtiennes ce bonheur que tu espères, et tu es +plus sûrement perdu encore que si tu ne l’obtiens pas. + +— Je t’en supplie, ne m’interromps plus, Raoul, tu ne me convaincras +point; car, je te le dis d’avance, je ne veux pas être convaincu; j’ai +tellement marché que je ne puis reculer, j’ai tellement souffert que +la mort me paraîtrait un bienfait. Je ne suis plus seulement amoureux +jusqu’au délire, Raoul, je suis jaloux jusqu’à la fureur. + +Raoul frappa l’une contre l’autre ses deux mains avec un sentiment qui +ressemblait à de la colère. + +— Bien! dit-il. + +— Bien ou mal, peu importe. Voici ce que je réclame de toi, de mon ami, +de mon frère. Depuis trois jours, Madame est en fêtes, en ivresse. Le +premier jour, je n’ai point osé la regarder; je la haïssais de ne pas +être aussi malheureuse que moi. Le lendemain, je ne la pouvais plus +perdre de vue; et de son côté, oui, je crus le remarquer, du moins, +Raoul, de son côté, elle me regarda, sinon avec quelque pitié, du +moins avec quelque douceur. Mais entre ses regards et les miens vint +s’interposer une ombre; le sourire d’un autre provoque son sourire. +À côté de son cheval galope éternellement un cheval qui n’est pas le +mien; à son oreille vibre incessamment une voix caressante qui n’est +pas ma voix. Raoul, depuis trois jours, ma tête est en feu; c’est de la +flamme qui coule dans mes veines. Cette ombre, il faut que je la +chasse; ce sourire, que je l’éteigne; cette voix, que je l’étouffe. + +— Tu veux tuer Monsieur? s’écria Raoul. + +— Eh! non. Je ne suis pas jaloux de Monsieur; je ne suis pas jaloux du +mari; je suis jaloux de l’amant. + +— De l’amant? + +— Mais ne l’as-tu donc pas remarqué ici, toi qui là-bas étais si +clairvoyant? + +— Tu es jaloux de M. de Buckingham? + +— À en mourir! + +— Encore. + +— Oh! cette fois la chose sera facile à régler entre nous, j’ai pris +les devants, je lui ai fait passer un billet. + +— Tu lui as écrit? c’est toi? + +— Comment sais-tu cela? + +— Je le sais, parce qu’il me l’a appris. Tiens. + +Et il tendit à de Guiche la lettre qu’il avait reçue presque en même +temps que la sienne. De Guiche la lut avidement. + +— C’est d’un brave homme et surtout d’un galant homme, dit-il. + +— Oui, certes, le duc est un galant homme; je n’ai pas besoin de te +demander si tu lui as écrit en aussi bons termes. + +— Je te montrerai ma lettre quand tu l’iras trouver de ma part. + +— Mais c’est presque impossible. + +— Quoi? + +— Que j’aille le trouver. + +— Comment? + +— Le duc me consulte, et toi aussi. + +— Oh! tu me donneras la préférence, je suppose. Écoute, voici ce que +je te prie de dire à Sa Grâce… C’est bien simple… Un de ces jours, +aujourd’hui, demain, après-demain, le jour qui lui conviendra, je veux +le rencontrer à Vincennes. + +— Réfléchis. + +— Je croyais t’avoir déjà dit que mes réflexions étaient faites. + +— Le duc est étranger; il a une mission qui le fait inviolable… +Vincennes est tout près de la Bastille. + +— Les conséquences me regardent. + +— Mais la raison de cette rencontre? quelle raison veux-tu que je lui +donne? + +— Il ne t’en demandera pas, sois tranquille… Le duc doit être aussi +las de moi que je le suis de lui; le duc doit me haïr autant que je le +hais. Ainsi, je t’en supplie, va trouver le duc, et, s’il faut que je +le supplie d’accepter ma proposition, je le supplierai. + +— C’est inutile… Le duc m’a prévenu qu’il me voulait parler. Le duc est +au jeu du roi… Allons-y tous deux. Je le tirerai à quartier dans la +galerie. Tu resteras à l’écart. Deux mots suffiront. + +— C’est bien. Je vais emmener de Wardes pour me servir de contenance. + +— Pourquoi pas Manicamp? De Wardes nous rejoindra toujours, le +laissassions-nous ici. + +— Oui, c’est vrai. + +— Il ne sait rien? + +— Oh! rien absolument. Vous êtes toujours en froid, donc! + +— Il ne t’a rien raconté? + +— Non. + +— Je n’aime pas cet homme, et, comme je ne l’ai jamais aimé, il +résulte de cette antipathie que je ne suis pas plus en froid avec lui +aujourd’hui que je ne l’étais hier. + +— Partons alors. + +Tous quatre descendirent. Le carrosse de de Guiche attendait à la porte +et les conduisit au Palais-Royal. + +En chemin, Raoul se forgeait un thème. Seul dépositaire des deux +secrets, il ne désespérait pas de conclure un accommodement entre les +deux parties. Il se savait influent près de Buckingham; il connaissait +son ascendant sur de Guiche: les choses ne lui paraissaient donc point +désespérées. + +En arrivant dans la galerie, resplendissante de lumière, où les femmes +les plus belles et les plus illustres de la cour s’agitaient comme +des astres dans leur atmosphère de flammes, Raoul ne put s’empêcher +d’oublier un instant de Guiche pour regarder Louise, qui, au milieu de +ses compagnes, pareille à une colombe fascinée, dévorait des yeux le +cercle royal, tout éblouissant de diamants et d’or. + +Les hommes étaient debout, le roi seul était assis. Raoul aperçut +Buckingham. + +Il était à dix pas de Monsieur, dans un groupe de Français et +d’Anglais qui admiraient le grand air de sa personne et l’incomparable +magnificence de ses habits. + +Quelques-uns des vieux courtisans se rappelaient avoir vu le père, et +ce souvenir ne faisait aucun tort au fils. + +Buckingham causait avec Fouquet. Fouquet lui parlait tout haut de +Belle-Île. + +— Je ne puis l’aborder dans ce moment, dit Raoul. + +— Attends et choisis ton occasion, mais termine tout sur l’heure. Je +brûle. + +— Tiens, voici notre sauveur, dit Raoul apercevant d’Artagnan, qui, +magnifique dans son habit neuf de capitaine des mousquetaires, venait +de faire dans la galerie une entrée de conquérant. + +Et il se dirigea vers d’Artagnan. + +— Le comte de La Fère vous cherchait, chevalier, dit Raoul. + +— Oui, répondit d’Artagnan, je le quitte. + +— J’avais cru comprendre que vous deviez passer une partie de la nuit +ensemble. + +— Rendez-vous est pris pour nous retrouver. + +Et tout en répondant à Raoul, d’Artagnan promenait ses regards +distraits à droite et à gauche, cherchant dans la foule quelqu’un ou +dans l’appartement quelque chose. + +Tout à coup son œil devint fixe comme celui de l’aigle qui aperçoit sa +proie. + +Raoul suivit la direction de ce regard. Il vit que de Guiche et +d’Artagnan se saluaient. Mais il ne put distinguer à qui s’adressait ce +coup d’œil si curieux et si fier du capitaine. + +— Monsieur le chevalier, dit Raoul, il n’y a que vous qui puissiez me +rendre un service. + +— Lequel, mon cher vicomte? + +— Il s’agit d’aller déranger M. de Buckingham, à qui j’ai deux mots à +dire, et comme M. de Buckingham cause avec M. Fouquet, vous comprenez +que ce n’est point moi qui puis me jeter au milieu de la conversation. + +— Ah! ah! M. Fouquet; il est là? demanda d’Artagnan. + +— Le voyez-vous? Tenez. + +— Oui, ma foi! Et tu crois que j’ai plus de droits que toi? + +— Vous êtes un homme plus considérable. + +— Ah! c’est vrai, je suis capitaine des mousquetaires; il y a si +longtemps qu’on me promettait ce grade et si peu de temps que je l’ai, +que j’oublie toujours ma dignité. + +— Vous me rendrez ce service, n’est-ce pas? + +— M. Fouquet, diable! + +— Avez-vous quelque chose contre lui? + +— Non, ce serait plutôt lui qui aurait quelque chose contre moi; mais +enfin, comme il faudra qu’un jour ou l’autre… + +— Tenez, je crois qu’il vous regarde; ou bien serait-ce?… + +— Non, non, tu ne te trompes pas, c’est bien à moi qu’il fait cet +honneur. + +— Le moment est bon, alors. + +— Tu crois? + +— Allez, je vous en prie. + +— J’y vais. + +De Guiche ne perdait pas de vue Raoul; Raoul lui fit signe que tout +était arrangé. + +D’Artagnan marcha droit au groupe, et salua civilement M. Fouquet comme +les autres. + +— Bonjour, monsieur d’Artagnan. Nous parlions de Belle-Île-en-Mer, +dit Fouquet avec cet usage du monde et cette science du regard qui +demandent la moitié de la vie pour être bien appris, et auxquels +certaines gens, malgré toute leur étude, n’arrivent jamais. + +— De Belle-Île-en-Mer? Ah! ah! fit d’Artagnan. C’est à vous, je crois, +monsieur Fouquet? + +— Monsieur vient de me dire qu’il l’avait donnée au roi, dit +Buckingham. Serviteur, monsieur d’Artagnan. + +— Connaissez-vous Belle-Île, chevalier? demanda Fouquet au mousquetaire. + +— J’y ai été une seule fois, monsieur, répondit d’Artagnan en homme +d’esprit et en galant homme. + +— Y êtes-vous resté longtemps? + +— À peine une journée, monseigneur. + +— Et vous y avez vu? + +— Tout ce qu’on peut voir en un jour. + +— C’est beaucoup d’un jour quand on a votre regard, monsieur. + +D’Artagnan s’inclina. + +Pendant ce temps, Raoul faisait signe à Buckingham. + +— Monsieur le surintendant, dit Buckingham, je vous laisse le +capitaine, qui se connaît mieux que moi en bastions, en escarpes et +en contrescarpes, et je vais rejoindre un ami qui me fait signe. Vous +comprenez… + +En effet, Buckingham se détacha du groupe et s’avança vers Raoul, mais +tout en s’arrêtant un instant à la table où jouaient Madame, la reine +mère, la jeune reine et le roi. + +— Allons, Raoul, dit de Guiche, le voilà; ferme et vite! + +Buckingham en effet, après avoir présenté un compliment à Madame, +continuait son chemin vers Raoul. + +Raoul vint au-devant de lui. De Guiche demeura à sa place. Il le suivit +des yeux. La manœuvre était combinée de telle façon que la rencontre +des deux jeunes gens eut lieu dans l’espace resté vide entre le groupe +du jeu et la galerie où se promenaient, en s’arrêtant de temps en +temps, pour causer, quelques braves gentilshommes. + +Mais, au moment où les deux lignes allaient s’unir, elles furent +rompues par une troisième. + +C’était Monsieur qui s’avançait vers le duc de Buckingham. Monsieur +avait sur ses lèvres roses et pommadées son plus charmant sourire. + +— Eh! mon Dieu! dit-il avec une affectueuse politesse, que vient-on de +m’apprendre, mon cher duc? + +Buckingham se retourna: il n’avait pas vu venir Monsieur; il avait +entendu sa voix, voilà tout. + +Il tressaillit malgré lui. Une légère pâleur envahit ses joues. + +— Monseigneur, demanda-t-il, qu’a-t-on dit à Votre Altesse qui paraisse +lui causer ce grand étonnement? + +— Une chose qui me désespère, monsieur, dit le prince, une chose qui +sera un deuil pour toute la cour. + +— Ah! Votre Altesse est trop bonne, dit Buckingham, car je vois qu’elle +veut parler de mon départ. + +— Justement. + +— Hélas! monseigneur, à Paris depuis cinq à six jours à peine, mon +départ ne peut être un deuil que pour moi. + +De Guiche entendit le mot de la place où il était resté et tressaillit +à son tour. + +— Son départ! murmura-t-il. Que dit-il donc? + +Philippe continua avec son même air gracieux: + +— Que le roi de la Grande-Bretagne vous rappelle, monsieur, je +conçois cela; on sait que Sa Majesté Charles II, qui se connaît en +gentilshommes, ne peut se passer de vous. Mais que nous vous perdions +sans regret, cela ne se peut comprendre; recevez donc l’expression des +miens. + +— Monseigneur, dit le duc, croyez que si je quitte la cour de France… + +— C’est qu’on vous rappelle, je comprends cela; mais enfin, si vous +croyez que mon désir ait quelque poids près du roi, je m’offre à +supplier Sa Majesté Charles II de vous laisser avec nous quelque temps +encore. + +— Tant d’obligeance me comble, monseigneur, répondit Buckingham; mais +j’ai reçu des ordres précis. Mon séjour en France était limité; je l’ai +prolongé au risque de déplaire à mon gracieux souverain. Aujourd’hui +seulement, je me rappelle que, depuis quatre jours, je devrais être +parti. + +— Oh! fit Monsieur. + +— Oui, mais, ajouta Buckingham en élevant la voix, même de manière à +être entendu des princesses, mais je ressemble à cet homme de l’orient +qui, pendant plusieurs jours, devint fou d’avoir fait un beau rêve, +et qui, un beau matin, se réveilla guéri, c’est-à-dire raisonnable. +La cour de France a des enivrements qui peuvent ressembler à ce rêve, +monseigneur, mais on se réveille enfin et l’on part. Je ne saurais donc +prolonger mon séjour comme Votre Altesse veut bien me le demander. + +— Et quand partez-vous? demanda Philippe d’un air plein de sollicitude. + +— Demain, monseigneur… Mes équipages sont prêts depuis trois jours. + +Le duc d’Orléans fit un mouvement de tête qui signifiait: + +«Puisque c’est une résolution prise, duc, il n’y a rien à dire.» + +Buckingham leva les yeux sur les reines; son regard rencontra celui +d’Anne d’Autriche, qui le remercia et l’approuva par un geste. +Buckingham lui rendit ce geste en cachant sous un sourire le serrement +de son cœur. + +Monsieur s’éloigna par où il était venu. Mais en même temps, du côté +opposé, s’avançait de Guiche. Raoul craignit que l’impatient jeune +homme ne vînt faire la proposition lui même, et se jeta au-devant de +lui. + +— Non, non, Raoul, tout est inutile maintenant, dit de Guiche en +tendant ses deux mains au duc et en l’entraînant derrière une colonne… +Oh! duc, duc! dit de Guiche, pardonnez-moi ce que je vous ai écrit; +j’étais un fou! Rendez-moi ma lettre! + +— C’est vrai, répliqua le jeune duc avec un sourire mélancolique, vous +ne pouvez plus m’en vouloir. + +— Oh! duc, duc, excusez-moi!… Mon amitié, mon amitié éternelle… + +— Pourquoi, en effet, m’en voudriez-vous, comte, du moment où je la +quitte, du moment où je ne la verrai plus? + +Raoul entendit ces mots, et, comprenant que sa présence était désormais +inutile entre ces deux jeunes gens qui n’avaient plus que des paroles +amies, il recula de quelques pas. + +Ce mouvement le rapprocha de de Wardes. De Wardes parlait du départ de +Buckingham. Son interlocuteur était le chevalier de Lorraine. + +— Sage retraite! disait de Wardes. + +— Pourquoi cela? + +— Parce qu’il économise un coup d’épée au cher duc. + +Et tous se mirent à rire. + +Raoul, indigné, se retourna, le sourcil froncé, le sang aux tempes, la +bouche dédaigneuse. + +Le chevalier de Lorraine pivota sur ses talons; de Wardes demeura ferme +et attendit. + +— Monsieur, dit Raoul à de Wardes, vous ne vous déshabituerez donc pas +d’insulter les absents? Hier, c’était M. d’Artagnan; aujourd’hui, c’est +M. de Buckingham. + +— Monsieur, monsieur, dit de Wardes, vous savez bien que parfois aussi +j’insulte ceux qui sont là. + +De Wardes touchait Raoul, leurs épaules s’appuyaient l’une à l’autre, +leurs visages se penchaient l’un vers l’autre comme pour s’embraser +réciproquement du feu de leur souffle et de leur colère. On sentait que +l’un était au sommet de sa haine, l’autre au bout de sa patience. + +Tout à coup ils entendirent une voix pleine de grâce et de politesse +qui disait derrière eux: + +— On m’a nommé, je crois. + +Ils se retournèrent: c’était d’Artagnan qui l’œil souriant et la bouche +en cœur, venait de poser sa main sur l’épaule de de Wardes. Raoul +s’écarta d’un pas pour faire place au mousquetaire. De Wardes frissonna +par tout le corps, pâlit, mais ne bougea point. + +D’Artagnan, toujours avec son sourire, prit la place que Raoul lui +abandonnait. + +— Merci, mon cher Raoul, dit-il. Monsieur de Wardes, j’ai à causer avec +vous. Ne vous éloignez pas, Raoul; tout le monde peut entendre ce que +j’ai à dire à M. de Wardes. + +Puis son sourire s’effaça, et son regard devint froid et aigu comme une +lame d’acier. + +— Je suis à vos ordres, monsieur, dit de Wardes. + +— Monsieur, reprit d’Artagnan, depuis longtemps je cherchais l’occasion +de causer avec vous; aujourd’hui seulement, je l’ai trouvée. Quant au +lieu, il est mal choisi, j’en conviens; mais si vous voulez vous donner +la peine de venir jusque chez moi, mon chez-moi est justement dans +l’escalier qui aboutit à la galerie. + +— Je vous suis, monsieur, dit de Wardes. + +— Est-ce que vous êtes seul ici, monsieur? fit d’Artagnan. + +— Non pas, j’ai MM. Manicamp et de Guiche, deux de mes amis. + +— Bien, dit d’Artagnan; mais deux personnes, c’est peu. Vous en +trouverez bien encore quelques-unes, n’est-ce pas? + +— Certes! dit le jeune homme, qui ne savait pas où d’Artagnan voulait +en venir. Tant que vous en voudrez. + +— Des amis? + +— Oui, monsieur. + +— De bons amis? + +— Sans doute. + +— Eh bien! faites-en provision, je vous prie. Et vous, Raoul, venez… +Amenez aussi M. de Guiche; amenez M. de Buckingham, s’il vous plaît. + +— Oh! mon Dieu, monsieur, que de tapage! répondit de Wardes en essayant +de sourire. + +Le capitaine lui fit, de la main, un petit signe pour lui recommander +la patience. + +— Je suis toujours impassible. Donc, je vous attends, monsieur, dit-il. + +— Attendez-moi. + +— Alors, au revoir! + +Et il se dirigea du côté de son appartement. La chambre de d’Artagnan +n’était point solitaire: le comte de La Fère attendait, assis dans +l’embrasure d’une fenêtre. + +— Eh bien? demanda-t-il à d’Artagnan en le voyant rentrer. + +— Eh bien! dit celui-ci, M. de Wardes veut bien m’accorder l’honneur de +me faire une petite visite, en compagnie de quelques-uns de ses amis et +des nôtres. + +En effet, derrière le mousquetaire apparurent de Wardes et Manicamp. + +De Guiche et Buckingham les suivaient, assez surpris et ne sachant ce +qu’on leur voulait. + +Raoul venait avec deux ou trois gentilshommes. Son regard erra, en +entrant, sur toutes les parties de la chambre. + +Il aperçut le comte et alla se placer près de lui. + +D’Artagnan recevait ses visiteurs avec toute la courtoisie dont il +était capable. + +Il avait conservé sa physionomie calme et polie. Tous ceux qui se +trouvaient là étaient des hommes de distinction occupant un poste à +la cour. Puis, lorsqu’il eut fait à chacun ses excuses du dérangement +qu’il lui causait, il se retourna vers de Wardes, qui, malgré sa +puissance sur lui-même, ne pouvait empêcher sa physionomie d’exprimer +une surprise mêlée d’inquiétude. + +— Monsieur, dit-il, maintenant que nous voici hors du palais du +roi, maintenant que nous pouvons causer tout haut sans manquer aux +convenances, je vais vous faire savoir pourquoi j’ai pris la liberté +de vous prier de passer chez moi et d’y convoquer en même temps ces +messieurs. J’ai appris, par M. le comte de La Fère, mon ami, les bruits +injurieux que vous semiez sur mon compte; vous m’avez dit que vous me +teniez pour votre ennemi mortel, attendu que j’étais, dites-vous, celui +de votre père. + +— C’est vrai, monsieur, j’ai dit cela, reprit de Wardes, dont la pâleur +se colora d’une légère flamme. + +— Ainsi, vous m’accusez d’un crime, d’une faute ou d’une lâcheté. Je +vous prie de préciser votre accusation. + +— Devant témoins, monsieur? + +— Oui, sans doute, devant témoins, et vous voyez que je les ai choisis +experts en matière d’honneur. + +— Vous n’appréciez pas ma délicatesse, monsieur. Je vous ai accusé, +c’est vrai; mais j’ai gardé le secret sur l’accusation. Je ne suis +entré dans aucun détail, je me suis contenté d’exprimer ma haine +devant des personnes pour lesquelles c’était presque un devoir de vous +la faire connaître. Vous ne m’avez pas tenu compte de ma discrétion, +quoique vous fussiez intéressé à mon silence. Je ne reconnais point là +votre prudence habituelle, monsieur d’Artagnan. + +D’Artagnan se mordit le coin de la moustache. + +— Monsieur, dit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous prier d’articuler +les griefs que vous aviez contre moi. + +— Tout haut? + +— Parbleu! + +— Je parlerai donc. + +— Parlez, monsieur, dit d’Artagnan en s’inclinant, nous vous écoutons +tous. + +— Eh bien! monsieur, il s’agit, non pas d’un tort envers moi, mais d’un +tort envers mon père. + +— Vous l’avez déjà dit. + +— Oui, mais il y a certaines choses qu’on n’aborde qu’avec hésitation. + +— Si cette hésitation existe réellement, je vous prie de la surmonter, +monsieur. + +— Même dans le cas où il s’agirait d’une action honteuse? + +— Dans tous les cas. + +Les témoins de cette scène commencèrent par se regarder entre eux avec +une certaine inquiétude. Cependant, ils se rassurèrent en voyant que le +visage de d’Artagnan ne manifestait aucune émotion. De Wardes gardait +le silence. + +— Parlez, monsieur, dit le mousquetaire. Vous voyez bien que vous nous +faites attendre. + +— Eh bien! écoutez. Mon père aimait une femme, une femme noble; cette +femme aimait mon père. + +D’Artagnan échangea un regard avec Athos. De Wardes continua. + +— M. d’Artagnan surprit des lettres qui indiquaient un rendez-vous, se +substitua, sous un déguisement, à celui qui était attendu et abusa de +l’obscurité. + +— C’est vrai, dit d’Artagnan. + +Un léger murmure se fit entendre parmi les assistants. + +— Oui, j’ai commis cette mauvaise action. Vous auriez dû ajouter, +monsieur, puisque vous êtes si impartial, qu’à l’époque où se passa +l’événement que vous me reprochez, je n’avais point encore vingt et un +ans. + +— L’action n’en est pas moins honteuse, dit de Wardes, et l’âge de +raison suffit à un gentilhomme pour ne pas commettre une indélicatesse. + +Un nouveau murmure se fit entendre, mais d’étonnement et presque de +doute. + +— C’était une supercherie honteuse, en effet, dit d’Artagnan, et +je n’ai point attendu que M. de Wardes me la reprochât pour me la +reprocher moi-même et bien amèrement. L’âge m’a fait plus raisonnable, +plus probe surtout, et j’ai expié ce tort par de longs regrets. Mais +j’en appelle à vous, messieurs; cela se passait en 1626, et c’était un +temps, heureusement pour vous, vous ne savez cela que par tradition, et +c’était un temps où l’amour n’était pas scrupuleux, où les consciences +ne distillaient pas, comme aujourd’hui, le venin et la myrrhe. Nous +étions de jeunes soldats toujours battants, toujours battus, toujours +l’épée hors du fourreau ou tout au moins à moitié tirée, toujours entre +deux morts; la guerre nous faisait durs, et le cardinal nous faisait +pressés. Enfin, je me suis repenti, et, il y a plus, je me repens +encore, monsieur de Wardes. + +— Oui, monsieur, je comprends cela, car l’action comportait le +repentir; mais vous n’en avez pas moins causé la perte d’une femme. +Celle dont vous parlez, voilée par sa honte, courbée sous son affront, +celle dont vous parlez a fui, elle a quitté la France, et l’on n’a +jamais su ce qu’elle était devenue… + +— Oh! fit le comte de La Fère en étendant le bras vers de Wardes avec +un sinistre sourire, si fait, monsieur, on l’a vue, et il est même ici +quelques personnes qui, en ayant entendu parler, peuvent la reconnaître +au portrait que j’en vais faire. C’était une femme de vingt-cinq ans, +mince, pâle, blonde, qui s’était mariée en Angleterre. + +— Mariée? fit de Wardes. + +— Ah! vous ignoriez qu’elle fût mariée? Vous voyez que nous sommes +mieux instruits que vous, monsieur de Wardes. Savez-vous qu’on +l’appelait habituellement Milady, sans ajouter aucun nom à cette +qualification? + +— Oui, monsieur, je sais cela. + +— Mon Dieu! murmura Buckingham. + +— Eh bien! cette femme, qui venait d’Angleterre, retourna en +Angleterre, après avoir trois fois conspiré la mort de M. d’Artagnan. +C’était justice, n’est-ce pas? Je le veux bien, M. d’Artagnan l’avait +insultée. Mais ce qui n’est plus justice, c’est qu’en Angleterre, par +ses séductions, cette femme conquit un jeune homme qui était au service +de lord de Winter, et que l’on nommait Felton. Vous pâlissez, milord +de Buckingham? vos yeux s’allument à la fois de colère et de douleur? +Alors, achevez le récit, milord, et dites à M. de Wardes quelle était +cette femme qui mit le couteau à la main de l’assassin de votre père. + +Un cri s’échappa de toutes les bouches. Le jeune duc passa un mouchoir +sur son front inondé de sueur. + +Un grand silence s’était fait parmi tous les assistants. + +— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit d’Artagnan, que ce récit avait +d’autant plus impressionné que ses propres souvenirs se ravivaient +aux paroles d’Athos; vous voyez que mon crime n’est point la cause +d’une perte d’âme, et que l’âme était bel et bien perdue avant mon +regret. C’est donc bien un acte de conscience. Or, maintenant que ceci +est établi, il me reste, monsieur de Wardes, à vous demander bien +humblement pardon de cette action honteuse, comme bien certainement +j’eusse demandé pardon à M. votre père, s’il vivait encore, et si je +l’eusse rencontré après mon retour en France depuis la mort de Charles +Ier. + +— Mais c’est trop, monsieur d’Artagnan, s’écrièrent vivement plusieurs +voix. + +— Non, messieurs, dit le capitaine. Maintenant, monsieur de Wardes, +j’espère que tout est fini entre nous deux, et qu’il ne vous arrivera +plus de mal parler de moi. C’est une affaire purgée, n’est-ce pas? + +De Wardes s’inclina en balbutiant. + +— J’espère aussi, continua d’Artagnan en se rapprochant du jeune +homme, que vous ne parlerez plus mal de personne comme vous en avez +la fâcheuse habitude; car un homme aussi consciencieux, aussi parfait +que vous l’êtes, vous qui reprochez une vétille de jeunesse à un vieux +soldat, après trente-cinq ans, vous, dis-je, qui arborez cette pureté +de conscience, vous prenez de votre côté, l’engagement tacite de ne +rien faire contre la conscience et l’honneur. Or, écoutez bien ce qui +me reste à vous dire, monsieur de Wardes. Gardez-vous qu’une histoire +où votre nom figurera ne parvienne à mes oreilles. + +— Monsieur, dit de Wardes, il est inutile de menacer pour rien. + +— Oh! je n’ai point fini, monsieur de Wardes, reprit d’Artagnan, et +vous êtes condamné à m’entendre encore. + +Le cercle se rapprocha curieusement. + +— Vous parliez haut tout à l’heure de l’honneur d’une femme et de +l’honneur de votre père; vous nous avez plu en parlant ainsi, car il +est doux de songer que ce sentiment de délicatesse et de probité qui +ne vivait pas, à ce qu’il paraît, dans notre âme, vit dans l’âme de +nos enfants, et il est beau enfin de voir un jeune homme à l’âge où +d’habitude on se fait le larron de l’honneur des femmes, il est beau de +voir ce jeune homme le respecter et le défendre. + +De Wardes serrait les lèvres et les poings, évidemment fort inquiet de +savoir comment finirait ce discours dont l’exorde s’annonçait si mal. + +— Comment se fait-il donc alors, continua d’Artagnan, que vous vous +soyez permis de dire à M. le vicomte de Bragelonne qu’il ne connaissait +point sa mère? + +Les yeux de Raoul étincelèrent. + +— Oh! s’écria-t-il en s’élançant, monsieur le chevalier, monsieur le +chevalier, c’est une affaire qui m’est personnelle. + +De Wardes sourit méchamment. + +D’Artagnan repoussa Raoul du bras. + +— Ne m’interrompez pas, jeune homme, dit-il. + +Et dominant de Wardes du regard: + +— Je traite ici une question qui ne se résout point par l’épée, +continua-t-il. Je la traite devant des hommes d’honneur, qui tous ont +mis plus d’une fois l’épée à la main. Je les ai choisis exprès. Or, ces +messieurs savent que tout secret pour lequel on se bat cesse d’être +un secret. Je réitère donc ma question à M. de Wardes: À quel propos +avez-vous offensé ce jeune homme en offensant à la fois son père et sa +mère? + +— Mais il me semble, dit de Wardes, que les paroles sont libres, quand +on offre de les soutenir par tous les moyens qui sont à la disposition +d’un galant homme. + +— Ah! monsieur, quels sont les moyens, dites-moi, à l’aide desquels un +galant homme peut soutenir une méchante parole? + +— Par l’épée. + +— Vous manquez non seulement de logique en disant cela, mais encore +de religion et d’honneur; vous exposez la vie de plusieurs hommes, +sans parler de la vôtre, qui me paraît fort aventurée. Or, toute mode +passe, monsieur, et la mode est passée des rencontres, sans compter les +édits de Sa Majesté qui défendent le duel. Donc, pour être conséquent +avec vos idées de chevalerie, vous allez présenter vos excuses à M. +Raoul de Bragelonne; vous lui direz que vous regrettez d’avoir tenu un +propos léger; que la noblesse et la pureté de sa race sont écrites non +seulement dans son cœur, mais encore dans toutes les actions de sa vie. +Vous allez faire cela, monsieur de Wardes, comme je l’ai fait tout à +l’heure, moi, vieux capitaine, devant votre moustache d’enfant. + +— Et si je ne le fais pas? demanda de Wardes. + +— Eh bien! il arrivera… + +— Ce que vous croyez empêcher, dit de Wardes en riant; il arrivera que +votre logique de conciliation aboutira à une violation des défenses du +roi. + +— Non, monsieur, dit tranquillement le capitaine, et vous êtes dans +l’erreur. + +— Qu’arrivera-t-il donc, alors? + +— Il arrivera que j’irai trouver le roi, avec qui je suis assez bien; +le roi, à qui j’ai eu le bonheur de rendre quelques services qui datent +d’un temps où vous n’étiez pas encore né; le roi, enfin, qui, sur ma +demande, vient de m’envoyer un ordre en blanc pour M. Baisemeaux de +Montlezun gouverneur de la Bastille, et que je dirai au roi: «Sire, +un homme à insulté lâchement M. de Bragelonne dans la personne de sa +mère. J’ai écrit le nom de cet homme sur la lettre de cachet que Votre +Majesté a bien voulu me donner, de sorte que M. de Wardes est à la +Bastille pour trois ans.» + +Et d’Artagnan, tirant de sa poche l’ordre signé du roi, le tendit à de +Wardes. + +Puis, voyant que le jeune homme n’était pas bien convaincu, et prenait +l’avis pour une menace vaine, il haussa les épaules et se dirigea +froidement vers la table sur laquelle étaient une écritoire et une +plume dont la longueur eût épouvanté le topographe Porthos. + +Alors de Wardes vit que la menace était on ne peut plus sérieuse; la +Bastille, à cette époque, était déjà chose effrayante. Il fit un pas +vers Raoul, et d’une voix presque inintelligible: + +— Monsieur, dit-il, je vous fais les excuses que m’a dictées tout à +l’heure M. d’Artagnan, et que force m’est de vous faire. + +— Un instant, un instant, monsieur, dit le mousquetaire avec la plus +grande tranquillité; vous vous trompez sur les termes. Je n’ai pas dit: +«Et que force m’est de vous faire.» J’ai dit: «Et que ma conscience +me porte à vous faire.» Ce mot vaut mieux que l’autre, croyez-moi; +il vaudra d’autant mieux qu’il sera l’expression plus vraie de vos +sentiments. + +— J’y souscris donc, dit de Wardes; mais, en vérité messieurs, +avouez qu’un coup d’épée au travers du corps, comme on se le donnait +autrefois, valait mieux qu’une pareille tyrannie. + +— Non, monsieur, répondit Buckingham, car le coup d’épée ne signifie +pas, si vous le recevez, que vous avez tort ou raison; il signifie +seulement que vous êtes plus ou moins adroit. + +— Monsieur! s’écria de Wardes. + +— Ah! vous allez dire quelque mauvaise chose, interrompit d’Artagnan +coupant la parole à de Wardes, et je vous rends service en vous +arrêtant là. + +— Est-ce tout, monsieur? demanda de Wardes. + +— Absolument tout, répondit d’Artagnan, et ces messieurs et moi sommes +satisfaits de vous. + +— Croyez-moi, monsieur, répondit de Wardes, vos conciliations ne sont +pas heureuses! + +— Et pourquoi cela? + +— Parce que nous allons nous séparer, je le gagerais, M. de Bragelonne +et moi, plus ennemis que jamais. + +— Vous vous trompez quant à moi, monsieur, répondit Raoul, et je ne +conserve pas contre vous un atome de fiel dans le cœur. + +Ce dernier coup écrasa de Wardes. Il jeta les yeux autour de lui en +homme égaré. + +D’Artagnan salua gracieusement les gentilshommes qui avaient bien voulu +assister à l’explication, et chacun se retira en lui donnant la main. + +Pas une main ne se tendit vers de Wardes. + +— Oh! s’écria le jeune homme succombant à la rage qui lui mangeait le +cœur; oh! je ne trouverai donc personne sur qui je puisse me venger! + +— Si fait, monsieur, car je suis là, moi, dit à son oreille une voix +toute chargée de menaces. + +De Wardes se retourna et vit le duc de Buckingham qui, resté sans doute +dans cette intention, venait de s’approcher de lui. + +— Vous, monsieur! s’écria de Wardes. + +— Oui, moi. Je ne suis pas sujet du roi de France, moi, monsieur; moi, +je ne reste pas sur le territoire, puisque je pars pour l’Angleterre. +J’ai amassé aussi du désespoir et de la rage, moi. J’ai donc, comme +vous, besoin de me venger sur quelqu’un. J’approuve fort les principes +de M. d’Artagnan, mais je ne suis pas tenu de les appliquer à vous. Je +suis Anglais, et je viens vous proposer à mon tour ce que vous avez +inutilement proposé aux autres. + +— Monsieur le duc! + +— Allons, cher monsieur de Wardes, puisque vous êtes si fort courroucé, +prenez-moi pour quintaine. Je serai à Calais dans trente-quatre heures. +Venez avec moi, la route nous paraîtra moins longue ensemble que +séparés. Nous tirerons l’épée là-bas, sur le sable que couvre la marée, +et qui, six heures par jour, est le territoire de la France, mais +pendant six autres heures le territoire de Dieu. + +— C’est bien, répliqua de Wardes; j’accepte. + +— Pardieu! dit le duc, si vous me tuez, mon cher monsieur de Wardes, +vous me rendrez, je vous en réponds, un signalé service. + +— Je ferai ce que je pourrai pour vous être agréable, duc, dit de +Wardes. + +— Ainsi, c’est convenu, je vous emmène. + +— Je serai à vos ordres. Pardieu! j’avais besoin pour me calmer d’un +bon danger, d’un péril mortel. + +— Eh bien! je crois que vous avez trouvé votre affaire. Serviteur, +monsieur de Wardes; demain, au matin, mon valet de chambre vous dira +l’heure précise du départ; nous voyagerons ensemble comme deux bons +amis. Je voyage d’ordinaire en homme pressé. Adieu! + +Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi. De Wardes, exaspéré, +sortit du Palais-Royal et prit rapidement le chemin de la maison qu’il +habitait. + + + + +Chapitre XCV — M. Baisemeaux de Montlezun + + +Après la leçon un peu dure donnée à de Wardes, Athos et d’Artagnan +descendirent ensemble l’escalier qui conduit à la cour du Palais-Royal. + +— Voyez-vous, disait Athos à d’Artagnan, Raoul ne peut échapper tôt ou +tard à ce duel avec de Wardes; de Wardes est brave autant qu’il est +méchant. + +— Je connais ces drôles-là, répliqua d’Artagnan; j’ai eu affaire au +père. Je vous déclare, et en ce temps j’avais de bons muscles et une +sauvage assurance, je vous déclare, dis-je, que le père m’a donné du +mal. Il fallait voir cependant comme j’en décousais. Ah! mon ami, on +ne fait plus des assauts pareils aujourd’hui; j’avais une main qui +ne pouvait rester un moment en place, une main de vif-argent, vous +le savez, Athos, vous m’avez vu à l’œuvre. Ce n’était plus un simple +morceau d’acier, c’était un serpent qui prenait toutes ses formes et +toutes ses longueurs pour parvenir à placer convenablement sa tête, +c’est-à-dire sa morsure; je me donnais six pieds, puis trois, je +pressais l’ennemi corps à corps, puis je me jetais à dix pieds. Il +n’y avait pas force humaine capable de résister à ce féroce entrain. +Eh bien! de Wardes le père, avec sa bravoure de race, sa bravoure +hargneuse, m’occupa fort longtemps, et je me souviens que mes doigts, à +l’issue du combat, étaient fatigués. + +— Donc, je vous le disais bien, reprit Athos, le fils cherchera +toujours Raoul et finira par le rencontrer, car on trouve Raoul +facilement lorsqu’on le cherche. + +— D’accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n’en veut point à de +Wardes, il l’a dit: il attendra d’être provoqué; alors sa position est +bonne. Le roi ne peut se fâcher; d’ailleurs, nous saurons le moyen de +calmer le roi. Mais pourquoi ces craintes, ces inquiétudes chez vous +qui ne vous alarmez pas aisément? + +— Voici: tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa +volonté sur certain mariage. Raoul se fâchera comme un amoureux qu’il +est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s’il rencontre de Wardes, la +bombe éclatera. + +— Nous empêcherons l’éclat, cher ami. + +— Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégance fardée +de cour, toutes ces intrigues me dégoûtent. Je ne suis plus un jeune +homme pour pactiser avec les mesquineries d’aujourd’hui. J’ai lu dans +le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges +pour m’occuper avec intérêt des petites phrases que se chuchotent ces +hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m’ennuie à Paris, +partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, +je veux m’en retourner à Blois. + +— Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez à votre origine et à +la destinée de votre âme! Les hommes de votre trempe sont faits pour +aller jusqu’au dernier jour dans la plénitude de leurs facultés. Voyez +ma vieille épée de La Rochelle, cette lame espagnole; elle servit +trente ans aussi parfaite; un jour d’hiver, en tombant sur le marbre +du Louvre, elle se cassa net, mon cher. On m’en a fait un couteau de +chasse qui durera cent ans encore. Vous, Athos, avec votre loyauté, +votre franchise, votre courage froid et votre instruction solide, vous +êtes l’homme qu’il faut pour avertir et diriger les rois. Restez ici: +M. Fouquet ne durera pas aussi longtemps que ma lame espagnole. + +— Allons, dit Athos en souriant, voilà d’Artagnan qui, après m’avoir +élevé aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette du haut de +l’Olympe et m’aplatit sur terre. J’ai des ambitions plus grandes, +ami. Être ministre, être esclave, allons donc! Ne suis-je pas plus +grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir entendu m’appeler +quelquefois le grand Athos. Or, je vous défie, si j’étais ministre, de +me confirmer cette épithète. Non, non, je ne me livre pas ainsi. + +— Alors n’en parlons plus; abdiquez tout, même la fraternité! + +— Oh! cher ami, c’est presque dur, ce que vous me dites là! + +D’Artagnan serra vivement la main d’Athos. + +— Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous, je +suis à Paris. + +— Eh bien! alors, je retournerai à Blois. Ce soir, vous me direz adieu; +demain, au point du jour, je remonterai à cheval. + +— Vous ne pouvez pas rentrer seul à votre hôtel; pourquoi n’avez-vous +pas amené Grimaud? + +— Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre vieux +se fatigue aisément. Il est venu avec moi de Blois, et je l’ai forcé de +garder le logis; car s’il lui fallait, pour reprendre haleine, remonter +les quarante lieues qui nous séparent de Blois, il en mourrait sans se +plaindre. Mais je tiens à mon Grimaud. + +— Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau. Holà! +quelqu’un! + +Et d’Artagnan se pencha sur la rampe dorée. Sept ou huit têtes de +mousquetaires apparurent. + +— Quelqu’un de bonne volonté pour escorter M. le comte de La Fère, cria +d’Artagnan. + +— Merci de votre empressement, messieurs, dit Athos. Je ne saurais +ainsi déranger des gentilshommes. + +— J’escorterais bien Monsieur, dit quelqu’un, si je n’avais à parler à +M. d’Artagnan. + +— Qui est là? fit d’Artagnan en cherchant dans la pénombre. + +— Moi, cher monsieur d’Artagnan. + +— Dieu me pardonne, si ce n’est pas la voix de Baisemeaux! + +— Moi-même, monsieur. + +— Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous là dans la cour? + +— J’attends vos ordres, mon cher monsieur d’Artagnan. + +— Ah! malheureux que je suis, pensa d’Artagnan; c’est vrai, vous +avez été prévenu pour une arrestation; mais venir vous-même au lieu +d’envoyer un écuyer! + +— Je suis venu parce que j’avais à vous parler. + +— Et vous ne m’avez pas fait prévenir? + +— J’attendais, dit timidement M. Baisemeaux. + +— Je vous quitte. Adieu, d’Artagnan, fit Athos à son ami. + +— Pas avant que je vous présente M. Baisemeaux de Montlezun, gouverneur +du château de la Bastille. + +Baisemeaux salua. Athos également. + +— Mais vous devez vous connaître, ajouta d’Artagnan. + +— J’ai un vague souvenir de Monsieur, dit Athos. + +— Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec qui +nous fîmes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal. + +— Parfaitement, dit Athos en prenant congé avec affabilité. + +— M. le comte de La Fère, qui avait nom de guerre Athos, dit d’Artagnan +à l’oreille de Baisemeaux. + +— Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit Baisemeaux. + +— Précisément. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous? + +— S’il vous plaît! + +— D’abord, quant aux ordres, c’est fait, pas d’ordres. Le roi renonce à +faire arrêter la personne en question. + +— Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir. + +— Comment, tant pis? s’écria d’Artagnan en riant. + +— Sans doute, s’écria le gouverneur de la Bastille, mes prisonniers +sont mes rentes, à moi. + +— Eh! c’est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-là. + +— Donc, pas d’ordres? + +Et Baisemeaux soupira encore. + +— C’est vous, reprit-il, qui avez une belle position: +capitaine-lieutenant des mousquetaires! + +— C’est assez bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez à +m’envier: gouverneur de la Bastille, qui est le premier château de +France. + +— Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux. + +— Vous dites cela comme un pénitent, mordioux! Je changerai mes +bénéfices contre les vôtres, si vous voulez? + +— Ne parlons pas bénéfices, dit Baisemeaux, si vous ne voulez pas me +fendre l’âme. + +— Mais vous regardez de droite et de gauche comme si vous aviez peur +d’être arrêté, vous qui gardez ceux qu’on arrête. + +— Je regarde qu’on nous voit et qu’on nous entend, et qu’il serait plus +sûr de causer à l’écart, si vous m’accordiez cette faveur. + +— Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que nous sommes des +connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des airs +contrits. Soyez à l’aise. Je ne mange pas crus des gouverneurs de la +Bastille. + +— Plût au Ciel! + +— Voyons, venez dans la cour, nous nous prendrons par le bras; il fait +un clair de lune superbe, et le long des chênes, sous les arbres, vous +me conterez votre histoire lugubre. Venez. + +Il attira le dolent gouverneur dans la cour, lui prit le bras, comme il +l’avait dit, et avec sa brusque bonhomie: + +— Allons, flamberge au vent! dit-il, dégoisez. Baisemeaux, que voulez +vous me dire? + +— Ce sera bien long. + +— Vous aimez donc mieux vous lamenter? M’est avis que ce sera plus +long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres sur vos +pigeons de la Bastille. + +— Quand cela serait, cher monsieur d’Artagnan? + +— Vous m’étonnez, Baisemeaux; regardez-vous donc, mon cher. Vous faites +l’homme contrit, mordioux! je vais vous conduire devant une glace, +vous y verrez que vous êtes grassouillet, fleuri, gras et rond comme +un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons allumés, et que, +sans ce vilain pli que vous affectez de vous creuser au front, vous ne +paraîtriez pas cinquante ans. Or, vous en avez soixante, hein? + +— Tout cela est vrai… + +— Pardieu! je le sais bien que c’est vrai, vrai comme les cinquante +mille livres de bénéfice. + +Le petit Baisemeaux frappa du pied. + +— Là, là! dit d’Artagnan, je m’en vais vous faire votre compte; vous +étiez capitaine des gardes de M. de Mazarin: douze mille livres par an; +vous les avez touchées douze ans, soit cent quarante mille livres. + +— Douze mille livres! Êtes-vous fou! s’écria Baisemeaux. Le vieux grigou +n’a jamais donné que six mille, et les charges de la place allaient +à six mille cinq cents. M. Colbert, qui m’avait fait rogner les six +mille autres livres, daignait me faire toucher cinquante pistoles comme +gratification. En sorte que, sans ce petit fief de Montlezun, qui donne +douze mille livres, je n’eusse pas fait honneur à mes affaires. + +— Passons condamnation, arrivons aux cinquante mille livres de la +Bastille. Là, j’espère, vous êtes nourri, logé; vous avez six mille +livres de traitement. + +— Soit. + +— Bon an mal an, cinquante prisonniers qui, l’un dans l’autre, vous +rapportent mille livres. + +— Je n’en disconviens pas. + +— C’est bien cinquante mille livres par an; vous occupez depuis trois +ans, c’est donc cent cinquante mille livres que vous avez. + +— Vous oubliez un détail, cher monsieur d’Artagnan. + +— Lequel? + +— C’est que, vous, vous avez reçu la charge de capitaine des mains du +roi. + +— Je le sais bien. + +— Tandis que, moi, j’ai reçu celle de gouverneur de MM. Tremblay et +Louvière. + +— C’est juste, et Tremblay n’était pas homme à vous laisser sa charge +pour rien. + +— Oh! Louvière non plus. Il en résulte que j’ai donné soixante-quinze +mille livres à Tremblay pour sa part. + +— Joli! Et à Louvière? + +— Autant. + +— Tout de suite? + +— Non pas, c’eût été impossible. Le roi ne voulait pas, ou plutôt M. +de Mazarin ne voulait pas paraître destituer ces deux gaillards issus +de la barricade; il a donc souffert qu’ils fissent pour se retirer des +conditions léonines. + +— Quelles conditions? + +— Frémissez!… trois années du revenu comme pot-de-vin. + +— Diable! en sorte que les cent cinquante mille livres ont passé dans +leurs mains? + +— Juste. + +— Et outre cela? + +— Une somme de quinze mille écus ou cinquante mille pistoles, comme il +vous plaira, en trois paiements. + +— C’est exorbitant. + +— Ce n’est pas tout. + +— Allons donc! + +— Faute à moi de remplir l’une des conditions, ces messieurs rentrent +dans leur charge. On a fait signer cela au roi. + +— C’est énorme, c’est incroyable! + +— C’est comme cela. + +— Je vous plains, mon pauvre Baisemeaux. Mais alors, cher ami, pourquoi +diable M. de Mazarin vous a-t-il accordé cette prétendue faveur? Il +était plus simple de vous la refuser. + +— Oh! oui! mais il a eu la main forcée par mon protecteur. + +— Votre protecteur! qui cela? + +— Parbleu! un de vos amis, M. d’Herblay. + +— M. d’Herblay? Aramis? + +— Aramis, précisément, il a été charmant pour moi. + +— Charmant! de vous faire passer sous ces fourches? + +— Écoutez donc! je voulais quitter le service du cardinal. M. d’Herblay +parla pour moi à Louvière et à Tremblay; ils résistèrent; j’avais envie +de la place, car je sais ce qu’elle peut donner; je m’ouvris à M. +d’Herblay sur ma détresse: il m’offrit de répondre pour moi à chaque +paiement. + +— Bah! Aramis? Oh! vous me stupéfiez. Aramis répondit pour vous? + +— En galant homme. Il obtint la signature; Tremblay et Louvière se +démirent; j’ai fait payer vingt-cinq mille livres chaque année de +bénéfice à un de ces deux messieurs; chaque année aussi, en mai, M. +d’Herblay vint lui-même à la Bastille m’apporter deux mille cinq cents +pistoles pour distribuer à mes crocodiles. + +— Alors, vous devez cent cinquante mille livres à Aramis? + +— Eh! voilà mon désespoir, je ne lui en dois que cent mille. + +— Je ne vous comprends pas parfaitement. + +— Eh! sans doute, il n’est venu que deux ans. Mais aujourd’hui nous +sommes le 31 mai, et il n’est pas venu, et c’est demain l’échéance, +à midi. Et demain, si je n’ai pas payé, ces messieurs, aux termes du +contrat, peuvent rentrer dans le marché; je serai dépouillé et j’aurai +travaillé trois ans et donné deux cent cinquante mille livres pour +rien, mon cher monsieur d’Artagnan, pour rien absolument. + +— Voilà qui est curieux, murmura d’Artagnan. + +— Concevez-vous maintenant que je puisse avoir un pli sur le front? + +— Oh! oui. + +— Concevez-vous que, malgré cette rondeur de fromage et cette fraîcheur +de pomme d’api, malgré ces yeux brillants comme des charbons allumés, +je sois arrivé à craindre de n’avoir plus même un fromage ni une pomme +d’api à manger, et de n’avoir plus que des yeux pour pleurer? + +— C’est désolant. + +— Je suis donc venu à vous, monsieur d’Artagnan, car vous seul pouvez +me tirer de peine. + +— Comment cela? + +— Vous connaissez l’abbé d’Herblay? + +— Pardieu! + +— Vous le connaissez mystérieux? + +— Oh! oui. + +— Vous pouvez me donner l’adresse de son presbytère, car j’ai cherché à +Noisy-le-Sec, et il n’y est plus. + +— Parbleu! il est évêque de Vannes. + +— Vannes, en Bretagne? + +— Oui. + +Le petit homme se mit à s’arracher les cheveux. + +— Hélas! dit-il, comment aller à Vannes d’ici demain à midi?… Je suis +un homme perdu. Vannes! Vannes! criait Baisemeaux. + +— Votre désespoir me fait mal. Écoutez donc, un évêque ne réside +pas toujours; Mgr d’Herblay pourrait n’être pas si loin que vous le +craignez. + +— Oh! dites-moi son adresse. + +— Je ne sais, mon ami. + +— Décidément me voilà perdu! Je vais aller me jeter aux pieds du roi. + +— Mais, Baisemeaux, vous m’étonnez; comment, la Bastille pouvant +produire cinquante mille livres, n’avez-vous pas poussé la vis pour en +faire produire cent mille? + +— Parce que je suis un honnête homme, cher monsieur d’Artagnan, et que +mes prisonniers sont nourris comme des potentats. + +— Pardieu! vous voilà bien avancé; donnez-vous une bonne indigestion +avec vos belles nourritures, et crevez-moi d’ici à demain midi. + +— Cruel! il a le cœur de rire. + +— Non, vous m’affligez… Voyons, Baisemeaux, avez-vous une parole +d’honneur? + +— Oh! capitaine! + +— Eh bien! donnez-moi votre parole que vous n’ouvrirez la bouche à +personne de ce que je vais vous dire. + +— Jamais! jamais! + +— Vous voulez mettre la main sur Aramis? + +— À tout prix! + +— Eh bien! allez trouver M. Fouquet. + +— Quel rapport… + +— Mais que vous êtes!… Où est Vannes? + +— Dame!… + +— Vannes est dans le diocèse de Belle-Île, ou Belle-Île dans le diocèse +de Vannes. Belle-Île est à M. Fouquet: M. Fouquet a fait nommer M. +d’Herblay à cet évêché. + +— Vous m’ouvrez les yeux et vous me rendez la vie. + +— Tant mieux. Allez donc dire tout simplement à M. Fouquet que vous +désirez parler à M. d’Herblay. + +— C’est vrai! c’est vrai! s’écria Baisemeaux transporté. + +— Et, fit d’Artagnan en l’arrêtant avec un regard sévère, la parole +d’honneur? + +— Oh! sacrée! répliqua le petit homme en s’apprêtant à courir. + +— Où allez-vous? + +— Chez M. Fouquet. + +— Non pas, M. Fouquet est au jeu du roi. Que vous alliez chez M. +Fouquet demain de bonne heure, c’est tout ce que vous pouvez faire. + +— J’irai; merci! + +— Bonne chance! + +— Merci! + +— Voilà une drôle d’histoire, murmura d’Artagnan, qui, après avoir +quitté Baisemeaux, remonta lentement son escalier. Quel diable +d’intérêt Aramis peut-il avoir à obliger ainsi Baisemeaux? Hein!… nous +saurons cela un jour ou l’autre. + + + + +Chapitre XCVI — Le jeu du roi + + +Fouquet assistait, comme l’avait dit d’Artagnan, au jeu du roi. + +Il semblait que le départ de Buckingham eût jeté du baume sur tous les +cœurs ulcérés la veille. + +Monsieur, rayonnant, faisait mille signaux affectueux à sa mère. + +Le comte de Guiche ne pouvait se séparer de Buckingham, et, tout en +jouant, il s’entretenait avec lui des éventualités de son voyage… + +Buckingham, rêveur et affectueux comme un homme de cœur qui a pris son +parti, écoutait le comte et adressait de temps en temps à Madame un +regard de regrets et de tendresse éperdue. + +La princesse, au sein de son enivrement, partageait encore sa pensée +entre le roi, qui jouait avec elle, Monsieur, qui la raillait doucement +sur des gains considérables, et de Guiche, qui témoignait une joie +extravagante. + +Quant à Buckingham, elle s’en occupait légèrement; pour elle, ce +fugitif, ce banni était un souvenir, non plus un homme. Les cœurs +légers sont ainsi faits; entiers au présent, ils rompent violemment +avec tout ce qui peut déranger leurs petits calculs de bien-être +égoïste. Madame se fût accommodée des sourires, des gentillesses, +des soupirs de Buckingham présent; mais de loin, soupirer, sourire, +s’agenouiller, à quoi bon? + +Le vent du détroit, qui enlève les navires pesants, où balaie-t-il les +soupirs? Le sait-on? + +Le duc ne se dissimula point ce changement; son cœur en fut +mortellement blessé. + +Nature délicate, fière et susceptible de profond attachement, il maudit +le jour où la passion était entrée dans son cœur. Les regards qu’il +envoyait à Madame se refroidirent peu à peu au souffle glacial de sa +pensée. Il ne pouvait mépriser encore, mais il fut assez fort pour +imposer silence aux cris tumultueux de son cœur. À mesure que Madame +devinait ce changement, elle redoublait d’activité pour recouvrer le +rayonnement qui lui échappait; son esprit, timide et indécis d’abord, +se fit jour en brillants éclats; il fallait à tout prix qu’elle fût +remarquée par-dessus tout, par-dessus le roi lui-même. Elle le fut. +Les reines, malgré leur dignité, le roi, malgré les respects de +l’étiquette, furent éclipsés. Les reines, roides et guindées, dès +l’abord, s’humanisèrent et rirent. Madame Henriette, reine mère, fut +éblouie de cet éclat qui revenait sur sa race, grâce à l’esprit de +la petite-fille de Henri IV. Le roi, si jaloux comme jeune homme, si +jaloux comme roi de toutes les supériorités qui l’entouraient, ne +put s’empêcher de rendre les armes à cette pétulance française dont +l’humeur anglaise rehaussait encore l’énergie. Il fut saisi comme un +enfant par cette radieuse beauté que suscitait l’esprit. + +Les yeux de Madame lançaient des éclairs. La gaieté s’échappait de ses +lèvres de pourpre comme la persuasion des lèvres du vieux Grec Nestor. + +Autour des reines et du roi, toute la cour, soumise à ces +enchantements, s’apercevait, pour la première fois, qu’on pouvait rire +devant le plus grand roi du monde, comme des gens dignes d’être appelés +les plus polis et les plus spirituels du monde. + +Madame eut, dès ce soir, un succès capable d’étourdir quiconque n’eût +pas pris naissance dans ces régions élevées qu’on appelle un trône et +qui sont à l’abri de semblables vertiges, malgré leur hauteur. À partir +de ce moment, Louis XIV regarda Madame comme un personnage. + +Buckingham la regarda comme une coquette digne des plus cruels +supplices. + +De Guiche la regarda comme une divinité. Les courtisans, comme un astre +dont la lumière devait devenir un foyer pour toute faveur, pour toute +puissance. + +Cependant Louis XIV, quelques années auparavant, n’avait pas seulement +daigné donner la main à ce laideron pour un ballet. + +Cependant Buckingham avait adoré cette coquette à deux genoux. + +Cependant de Guiche avait regardé cette divinité comme une femme. + +Cependant les courtisans n’avaient pas osé applaudir sur le passage de +cet astre dans la crainte de déplaire au roi, à qui cet astre avait +autrefois déplu. + +Voilà ce qui se passait, dans cette mémorable soirée, au jeu du roi. + +La jeune reine, quoique Espagnole et nièce d’Anne d’Autriche, aimait le +roi et ne savait pas dissimuler. + +Anne d’Autriche, observatrice, comme toute femme et impérieuse comme +toute reine, sentit la puissance de Madame et s’inclina tout aussitôt. + +Ce qui détermina la jeune reine à lever le siège et à rentrer chez elle. + +À peine le roi fit-il attention à ce départ, malgré les symptômes +affectés d’indisposition qui l’accompagnaient. + +Fort des lois de l’étiquette qu’il commençait à introduire chez lui +comme élément de toute relation, Louis XIV ne s’émut point; il offrit +la main à Madame sans regarder Monsieur, son frère, et conduisit la +jeune princesse jusqu’à la porte de son appartement. + +On remarqua que, sur le seuil de la porte, Sa Majesté, libre de toute +contrainte ou moins forte que la situation, laissa échapper un énorme +soupir. + +Les femmes, car elles remarquent tout, Mlle de Montalais, par exemple, +ne manquèrent pas de dire à leurs compagnes: + +— Le roi a soupiré. + +— Madame a soupiré. + +C’était vrai. + +Madame avait soupiré sans bruit, mais avec un accompagnement bien plus +dangereux pour le repos du roi. + +Madame avait soupiré en fermant ses beaux yeux noirs, puis elle les +avait rouverts, et, tout chargés qu’ils étaient d’une indicible +tristesse, elle les avait relevés sur le roi, dont le visage, à ce +moment, s’était empourpré visiblement. + +Il résultait de cette rougeur, de ces soupirs échangés et de tout ce +mouvement royal, que Montalais avait commis une indiscrétion, et que +cette indiscrétion avait certainement affecté sa compagne, car Mlle de +La Vallière, moins perspicace sans doute, pâlit quand rougit le roi, +et, son service l’appelant chez Madame, entra toute tremblante derrière +la princesse, sans songer à prendre les gants, ainsi que le cérémonial +le voulait. + +Il est vrai que cette provinciale pouvait alléguer pour excuse le +trouble où la jetait la majesté royale. En effet, Mlle de La Vallière, +tout occupée de refermer la porte, avait involontairement les yeux +attachés sur le roi, qui marchait à reculons. + +Le roi rentra dans la salle de jeu; il voulut parler à diverses +personnes mais l’on put voir qu’il n’avait pas l’esprit fort présent. +Il brouilla divers comptes dont profitèrent divers seigneurs qui +avaient retenu ces habitudes depuis M. de Mazarin, mauvaise mémoire, +mais bonne arithmétique. + +Ainsi Manicamp, distrait personnage s’il en fut, que le lecteur ne +s’y trompe pas, Manicamp, l’homme le plus honnête du monde, ramassa +purement et simplement vingt mille livres qui traînaient sur le tapis +et dont la propriété ne paraissait légitimement acquise à personne. +Ainsi M. de Wardes, qui avait la tête un peu embarrassée par les +affaires de la soirée, laissa-t-il soixante louis doubles qu’il avait +gagnés à M. de Buckingham, et que celui-ci, incapable comme son père de +salir ses mains avec une monnaie quelconque, abandonna au chandelier, +ce chandelier dût il être vivant. + +Le roi ne recouvra un peu de son attention qu’au moment où M. +Colbert, qui guettait depuis quelques instants, s’approcha, et, fort +respectueusement sans doute, mais avec insistance, déposa un de ses +conseils dans l’oreille encore bourdonnante de Sa Majesté. + +Au conseil, Louis prêta une attention nouvelle, et, aussitôt, jetant +ses regards devant lui: + +— Est-ce que M. Fouquet, dit-il, n’est plus là? + +— Si fait, si fait, Sire, répliqua la voix du surintendant, occupé avec +Buckingham. + +Et il s’approcha. Le roi fit un pas vers lui d’un air charmant et plein +de négligence. + +— Pardon, monsieur le surintendant, si je trouble votre conversation, +dit Louis; mais je vous réclame partout où j’ai besoin de vous. + +— Mes services sont au roi toujours, répliqua Fouquet. + +— Et surtout votre caisse, dit le roi en riant d’un sourire faux. + +— Ma caisse plus encore que le reste, dit froidement Fouquet. + +— Voici le fait, monsieur: je veux donner une fête à Fontainebleau. +Quinze jours de maison ouverte. J’ai besoin de… + +Il regarda obliquement Colbert. Fouquet attendit sans se troubler. + +— De… dit-il. + +— De quatre millions, fit le roi, répondant au sourire cruel de Colbert. + +— Quatre millions? dit Fouquet en s’inclinant profondément. + +Et ses ongles, entrant dans sa poitrine, y creusèrent un sillon +sanglant sans que la sérénité de son visage en fût un moment altérée. + +— Oui, monsieur, dit le roi. + +— Quand, Sire? + +— Mais… prenez votre temps… C’est-à-dire… non… le plus tôt possible. + +— Il faut le temps. + +— Le temps! s’écria Colbert triomphant. + +— Le temps de compter les écus, fit le surintendant avec un majestueux +mépris; l’on ne tire et l’on ne pèse qu’un million par jour, monsieur. + +— Quatre jours, alors, dit Colbert. + +— Oh! répliqua Fouquet en s’adressant au roi, mes commis font des +prodiges pour le service de Sa Majesté. La somme sera prête dans trois +jours. + +Colbert pâlit à son tour. Louis le regarda étonné. Fouquet se retira +sans forfanterie, sans faiblesse, souriant aux nombreux amis dans le +regard desquels, seul, il sait une véritable amitié, un intérêt allant +jusqu’à la compassion. + +Il ne fallait pas juger Fouquet sur ce sourire; Fouquet avait, en +réalité, la mort dans le cœur. + +Quelques gouttes de sang tachaient, sous son habit, le fin tissu qui +couvrait sa poitrine. + +L’habit cachait le sang, le sourire, la rage. À la façon dont il aborda +son carrosse, ses gens devinèrent que le maître n’était pas de joyeuse +humeur. Il résulta de cette intelligence que les ordres s’exécutèrent +avec cette précision de manœuvre que l’on trouve sur un vaisseau de +guerre commandé pendant l’orage par un capitaine irrité. + +Le carrosse ne roula point, il vola. + +À peine si Fouquet eut le temps de se recueillir durant le trajet. + +En arrivant, il monta chez Aramis. Aramis n’était point encore couché. + +Quant à Porthos, il avait soupé fort convenablement d’un gigot braisé, +de deux faisans rôtis et d’une montagne d’écrevisses; puis il s’était +fait oindre le corps avec des huiles parfumées, à la façon des lutteurs +antiques; puis, l’onction achevée, il s’était étendu dans des flanelles +et fait transporter dans un lit bassiné. + +Aramis, nous l’avons dit, n’était point couché. À l’aise dans une +robe de chambre de velours, il écrivait lettres sur lettres, de cette +écriture si fine et si pressée dont une page tient un quart de volume. +La porte s’ouvrit précipitamment; le surintendant parut, pâle, agité, +soucieux. + +Aramis releva la tête. + +— Bonsoir, cher hôte! dit-il. + +Et son regard observateur devina toute cette tristesse, tout ce +désordre. + +— Beau jeu chez le roi? demanda Aramis pour engager la conversation. + +Fouquet s’assit, et, du geste, montra la porte au laquais qui l’avait +suivi. + +Puis, quand le laquais fut sorti: + +— Très beau! dit-il. + +Et Aramis, qui le suivait de l’œil, le vit, avec une impatience +fébrile, s’allonger sur les coussins. + +— Vous avez perdu, comme toujours? demanda Aramis, sa plume à la main. + +— Mieux que toujours, répliqua Fouquet. + +— Mais on sait que vous supportez bien la perte, vous. + +— Quelquefois. + +— Bon! M. Fouquet, mauvais joueur? + +— Il y a jeu et jeu, monsieur d’Herblay. + +— Combien avez-vous donc perdu, monseigneur? demanda Aramis avec une +certaine inquiétude. + +Fouquet se recueillit un moment pour poser convenablement sa voix, et +puis, sans émotion aucune: + +— La soirée me coûte quatre millions, dit-il. + +Et un rire amer se perdit sur la dernière vibration de ces paroles. + +Aramis ne s’attendait point à un pareil chiffre; il laissa tomber sa +plume. + +— Quatre millions! dit-il. Vous avez joué quatre millions? Impossible! + +— M. Colbert tenait mes cartes, répondit le surintendant avec le même +rire sinistre. + +— Ah! je comprends maintenant, monseigneur. Ainsi, nouvel appel de +fonds? + +— Oui, mon ami. + +— Par le roi? + +— De sa bouche même. Il est impossible d’assommer un homme avec un plus +beau sourire. + +— Diable! + +— Que pensez-vous de cela? + +— Parbleu! je pense que l’on veut vous ruiner: c’est clair. + +— Ainsi, c’est toujours votre avis? + +— Toujours. Il n’y a rien là, d’ailleurs, qui doive vous étonner, +puisque c’est ce que nous avons prévu. + +— Soit; mais je ne m’attendais pas aux quatre millions. + +— Il est vrai que la somme est lourde; mais, enfin, quatre millions +ne sont point la mort d’un homme, c’est là le cas de le dire, surtout +quand cet homme s’appelle M. Fouquet. + +— Si vous connaissiez le fond du coffre, mon cher d’Herblay, vous +seriez moins tranquille. + +— Et vous avez promis? + +— Que vouliez-vous que je fisse? + +— C’est vrai. + +— Le jour où je refuserai, Colbert en trouvera; où? je n’en sais rien; +mais il en trouvera et je serai perdu! + +— Incontestablement. Et dans combien de jours avez-vous promis ces +quatre millions? + +— Dans trois jours. Le roi paraît fort pressé. + +— Dans trois jours! + +— Oh! mon ami, reprit Fouquet, quand on pense que tout à l’heure, quand +je passais dans la rue, des gens criaient: «Voilà le riche M. Fouquet +qui passe!» En vérité, cher d’Herblay, c’est à en perdre la tête! + +— Oh! non, monseigneur, halte-là! la chose n’en vaut pas la peine, dit +flegmatiquement Aramis en versant de la poudre sur la lettre qu’il +venait d’écrire. + +— Alors, un remède, un remède à ce mal sans remède? + +— Il n’y en a qu’un: payez. + +— Mais à peine si j’ai la somme. Tout doit être épuisé; on a payé +Belle-Île; on a payé la pension; l’argent, depuis les recherches des +traitants, est rare. En admettant qu’on paie cette fois, comment +paiera-t-on l’autre? Car, croyez-le bien, nous ne sommes pas au bout! +Quand les rois ont goûté de l’argent, c’est comme les tigres quand ils +ont goûté de la chair: ils dévorent! Un jour, il faudra bien que je +dise: «Impossible, Sire!» Eh bien! ce jour-là, je serai perdu! + +Aramis haussa légèrement les épaules. + +— Un homme dans votre position, monseigneur, dit-il, n’est perdu que +lorsqu’il veut l’être. + +— Un homme, dans quelque position qu’il soit, ne peut lutter contre un +roi. + +— Bah! dans ma jeunesse, j’ai bien lutté, moi, avec le cardinal de +Richelieu, qui était roi de France, plus, cardinal! + +— Ai-je des armées, des troupes, des trésors? Je n’ai même plus +Belle-Île! + +— Bah! la nécessité est la mère de l’invention. Quand vous croirez tout +perdu… + +— Eh bien? + +— On découvrira quelque chose d’inattendu qui sauvera tout. + +— Et qui découvrira ce merveilleux quelque chose? + +— Vous. + +— Moi? Je donne ma démission d’inventeur. + +— Alors, moi. + +— Soit. Mais alors mettez-vous à l’œuvre sans retard. + +— Ah! nous avons bien le temps. + +— Vous me tuez avec votre flegme, d’Herblay, dit le surintendant en +passant son mouchoir sur son front. + +— Ne vous souvenez-vous donc pas de ce que je vous ai dit un jour? + +— Que m’avez-vous dit? + +— De ne pas vous inquiéter, si vous avez du courage. En avez-vous? + +— Je le crois. + +— Ne vous inquiétez donc pas. + +— Alors, c’est dit, au moment suprême, vous venez à mon aide, d’Herblay? + +— Ce ne sera que vous rendre ce que je vous dois, monseigneur. + +— C’est le métier des gens de finance que d’aller au-devant des besoins +des hommes comme vous, d’Herblay. + +— Si l’obligeance est le métier des hommes de finance, la charité +est la vertu des gens d’Église. Seulement, cette fois encore, +exécutez-vous, monseigneur. Vous n’êtes pas encore assez bas; au +dernier moment, nous verrons. + +— Nous verrons dans peu, alors. + +— Soit. Maintenant, permettez-moi de vous dire que, personnellement, je +regrette beaucoup que vous soyez si fort à court d’argent. + +— Pourquoi cela? + +— Parce que j’allais vous en demander, donc! + +— Pour vous? + +— Pour moi ou pour les miens, pour les miens ou pour les nôtres. + +— Quelle somme? + +— Oh! tranquillisez-vous; une somme rondelette, il est vrai, mais peu +exorbitante. + +— Dites le chiffre! + +— Oh! cinquante mille livres. + +— Misère! + +— Vraiment? + +— Sans doute, on a toujours cinquante mille livres. Ah! pourquoi ce +coquin que l’on nomme M. Colbert ne se contente-t-il pas comme vous, +je me mettrais moins en peine que je ne le fais. Et quand vous faut-il +cette somme? + +— Pour demain matin. + +— Bien, et… + +— Ah! c’est vrai, la destination, voulez-vous dire? + +— Non, chevalier, non; je n’ai pas besoin d’explication. + +— Si fait; c’est demain le 1er juin? + +— Eh bien? + +— Échéance d’une de nos obligations. + +— Nous avons donc des obligations? + +— Sans doute, nous payons demain notre dernier tiers. + +— Quel tiers? + +— Des cent cinquante mille livres de Baisemeaux. + +— Baisemeaux! Qui cela? + +— Le gouverneur de la Bastille. + +— Ah! oui, c’est vrai; vous me faites payer cent cinquante mille francs +pour cet homme. + +— Allons donc! + +— Mais à quel propos? + +— À propos de sa charge qu’il a achetée, ou plutôt que nous avons +achetée à Louvière et à Tremblay. + +— Tout cela est fort vague dans mon esprit. + +— Je conçois cela, vous avez tant d’affaires! Cependant, je ne crois +pas que vous en ayez de plus importante que celle-ci. + +— Alors, dites-moi à quel propos nous avons acheté cette charge. + +— Mais pour lui être utile. + +— Ah! + +— À lui d’abord. + +— Et puis ensuite? + +— Ensuite à nous. + +— Comment, à nous? Vous vous moquez. + +— Monseigneur, il y a des temps où un gouverneur de la Bastille est une +fort belle connaissance. + +— J’ai le bonheur de ne pas vous comprendre, d’Herblay. + +— Monseigneur, nous avons nos postes, notre ingénieur, notre +architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres; il nous +fallait notre gouverneur de la Bastille. + +— Ah! vous croyez? + +— Monseigneur, ne nous faisons pas illusion; nous sommes fort exposés +à aller à la Bastille, cher monsieur Fouquet, ajouta le prélat en +montrant sous ses lèvres pâles des dents qui étaient encore ces belles +dents adorées trente ans auparavant par Marie Michon. + +— Et vous croyez que ce n’est pas trop de cent cinquante mille livres +pour cela, d’Herblay? Je vous assure que d’ordinaire vous placez mieux +votre argent. + +— Un jour viendra où vous reconnaîtrez votre erreur. + +— Mon cher d’Herblay, le jour où l’on entre à la Bastille, on n’est +plus protégé par le passé. + +— Si fait, si les obligations souscrites sont bien en règle; et puis, +croyez-moi, cet excellent Baisemeaux n’a pas un cœur de courtisan. Je +suis sûr qu’il me gardera bonne reconnaissance de cet argent; sans +compter, comme je vous le dis, monseigneur, que je garde les titres. + +— Quelle diable d’affaire! De l’usure en matière de bienfaisance! + +— Monseigneur, monseigneur, ne vous mêlez point de tout cela; s’il y a +usure, c’est moi qui la fais seul; nous en profitons à nous deux, voilà +tout. + +— Quelque intrigue, d’Herblay?… + +— Je ne dis pas non. + +— Et Baisemeaux complice. + +— Et pourquoi pas? On en a de pires. Ainsi je puis compter demain sur +les cinq mille pistoles? + +— Les voulez-vous ce soir? + +— Ce serait encore mieux, car je veux me mettre en chemin de bonne +heure; ce pauvre Baisemeaux, qui ne sait pas ce que je suis devenu, il +est sur des charbons ardents. + +— Vous aurez la somme dans une heure. Ah! d’Herblay, l’intérêt de vos +cent cinquante mille francs ne paiera jamais mes quatre millions, dit +Fouquet en se levant. + +— Pourquoi pas, monseigneur? + +— Bonsoir! j’ai affaire aux commis avant de me coucher. + +— Bonne nuit, monseigneur! + +— D’Herblay vous me souhaitez l’impossible. + +— J’aurai mes cinquante mille livres ce soir? + +— Oui. + +— Eh bien! dormez sur les deux oreilles, c’est moi qui vous le dis. +Bonne nuit, monseigneur! + +Malgré cette assurance et le ton avec lequel elle était donnée, Fouquet +sortit en hochant la tête et en poussant un soupir. + + + + +Chapitre XCVII — Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun + + +Sept heures sonnaient à Saint-Paul, lorsque Aramis à cheval, en costume +de bourgeois, c’est-à-dire vêtu de drap de couleur, ayant pour toute +distinction une espèce de couteau de chasse au côté, passa devant la +rue du Petit-Musc et vint s’arrêter en face de la rue des Tournelles, à +la porte du château de la Bastille. + +Deux factionnaires gardaient cette porte. Ils ne firent aucune +difficulté pour admettre Aramis, qui entra tout à cheval comme il +était, et le conduisirent du geste par un long passage bordé de +bâtiments à droite et à gauche. + +Ce passage conduisait jusqu’au pont-levis, c’est-à-dire jusqu’à la +véritable entrée. + +Le pont-levis était baissé, le service de la place commençait à se +faire. + +La sentinelle du corps de garde extérieur arrêta Aramis, et lui demanda +d’un ton assez brusque quelle était la cause qui l’amenait. + +Aramis expliqua avec sa politesse habituelle que la cause qui l’amenait +était le désir de parler à M. Baisemeaux de Montlezun. + +Le premier factionnaire appela un second factionnaire placé dans une +cage intérieure. + +Celui-ci mit la tête à son guichet et regarda fort attentivement le +nouveau venu. + +Aramis réitéra l’expression de son désir. + +Le factionnaire appela aussitôt un bas officier qui se promenait dans +une cour assez spacieuse, lequel, apprenant ce dont il s’agissait, +courut chercher un officier de l’état-major du gouverneur. + +Ce dernier, après avoir écouté la demande d’Aramis, le pria d’attendre +un moment, fit quelques pas et revint pour lui demander son nom. + +— Je ne puis vous le dire, monsieur, dit Aramis; seulement sachez +que j’ai des choses d’une telle importance à communiquer à M. le +gouverneur, que je puis répondre d’avance d’une chose, c’est que M. de +Baisemeaux sera enchanté de me voir. Il y a plus, c’est que, lorsque +vous lui aurez dit que c’est la personne qu’il attend au 1er juin, je +suis convaincu qu’il accourra lui-même. + +L’officier ne pouvait faire entrer dans sa pensée qu’un homme aussi +important que M. le gouverneur se dérangeât pour un autre homme aussi +peu important que paraissait l’être ce petit bourgeois à cheval. + +— Justement, monsieur, cela tombe à merveille. M. le gouverneur se +préparait à sortir, et vous voyez son carrosse attelé dans la cour du +Gouvernement; il n’aura donc pas besoin de venir au-devant de vous, +mais il vous verra en passant. + +Aramis fit de la tête un signe d’assentiment: il ne voulait pas donner +de lui-même une trop haute idée; il attendit donc patiemment et en +silence, penché sur les arçons de son cheval. + +Dix minutes ne s’étaient pas écoulées, l’on vit s’ébranler le carrosse +du gouverneur. Il s’approcha de la porte. Le gouverneur parut, monta +dans le carrosse qui s’apprêta à sortir. + +Mais alors la même cérémonie eut lieu pour le maître du logis que pour +un étranger suspect; la sentinelle de la cage s’avança au moment où +le carrosse allait passer sous la voûte, et le gouverneur ouvrit sa +portière pour obéir le premier à la consigne. + +De cette façon, la sentinelle put se convaincre que nul ne sortait de +la Bastille en fraude. + +Le carrosse roula sous la voûte. + +Mais, au moment où l’on ouvrait la grille, l’officier s’approcha +du carrosse arrêté pour la seconde fois, et dit quelques mots au +gouverneur. + +Aussitôt le gouverneur passa la tête hors de la portière et aperçut +Aramis à cheval à l’extrémité du pont-levis. + +Il poussa aussitôt un grand cri de joie, et sortit, ou plutôt s’élança +de son carrosse, et vint, tout courant, saisir les mains d’Aramis en +lui faisant mille excuses. Peu s’en fallut qu’il ne les lui baisât. + +— Que de mal pour entrer à la Bastille, monsieur le gouverneur! Est-ce +de même pour ceux qu’on y envoie malgré eux que pour ceux qui y +viennent volontairement? + +— Pardon, pardon. Ah! monseigneur, que de joie j’éprouve à voir Votre +Grandeur! + +— Chut! Y songez-vous, mon cher monsieur de Baisemeaux! Que voulez vous +qu’on pense de voir un évêque dans l’attirail où je suis? + +— Ah! pardon, excuse, je n’y songeais pas… Le cheval de Monsieur à +l’écurie! cria Baisemeaux. + +— Non pas, non pas, dit Aramis, peste! + +— Pourquoi cela? + +— Parce qu’il y a cinq mille pistoles dans le porte-manteau. + +Le visage du gouverneur devint si radieux, que les prisonniers, s’ils +l’eussent vu, eussent pu croire qu’il lui arrivait quelque prince du +sang. + +— Oui, oui, vous avez raison, au Gouvernement le cheval. Voulez-vous, +mon cher monsieur d’Herblay, que nous remontions en voiture pour aller +jusque chez moi? + +— Monter en voiture pour traverser une cour, monsieur le gouverneur! me +croyez-vous donc si invalide? Non pas, à pied, monsieur le gouverneur, +à pied. + +Baisemeaux offrit alors son bras comme appui, mais le prélat n’en +fit point usage. Ils arrivèrent ainsi au Gouvernement, Baisemeaux se +frottant les mains et lorgnant le cheval du coin de l’œil, Aramis +regardant les murailles noires et nues. + +Un vestibule assez grandiose, un escalier droit en pierres blanches, +conduisaient aux appartements de Baisemeaux. + +Celui-ci traversa l’antichambre, la salle à manger, où l’on apprêtait +le déjeuner, ouvrit une petite porte dérobée, et s’enferma avec son +hôte dans un grand cabinet dont les fenêtres s’ouvraient obliquement +sur les cours et les écuries. + +Baisemeaux installa le prélat avec cette obséquieuse politesse dont un +bon homme ou un homme reconnaissant connaît seul le secret. + +Fauteuil à bras, coussin sous les pieds, table roulante pour appuyer la +main, le gouverneur prépara tout lui-même. + +Lui-même aussi plaça sur cette table avec un soin religieux le sac d’or +qu’un de ses soldats avait monté avec non moins de respect qu’un prêtre +apporte le saint sacrement. + +Le soldat sortit. Baisemeaux alla fermer derrière lui la porte, tira un +rideau de la fenêtre, et regarda dans les yeux d’Aramis pour voir si le +prélat ne manquait de rien. + +— Eh bien! monseigneur, dit-il sans s’asseoir, vous continuez à être le +plus fidèle des gens de parole? + +— En affaires, cher monsieur de Baisemeaux, l’exactitude n’est pas une +vertu, c’est un simple devoir. + +— Oui, en affaires, je comprends; mais ce n’est point une affaire que +vous faites avec moi, monseigneur, c’est un service que vous me rendez. + +— Allons, allons, cher monsieur Baisemeaux, avouez que, malgré cette +exactitude, vous n’avez point été sans quelque inquiétude. + +— Sur votre santé, oui, certainement, balbutia Baisemeaux. + +— Je voulais venir hier, mais je n’ai pu, étant trop fatigué, continua +Aramis. + +Baisemeaux s’empressa de glisser un autre coussin sous les reins de son +hôte. + +— Mais, reprit Aramis, je me suis promis de venir vous visiter +aujourd’hui de bon matin. + +— Vous êtes excellent, monseigneur. + +— Et bien m’en a pris de ma diligence, ce me semble. + +— Comment cela? + +— Oui, vous alliez sortir. + +Baisemeaux rougit. + +— En effet, dit-il, je sortais. + +— Alors je vous dérange? + +L’embarras de Baisemeaux devint visible. + +— Alors je vous gêne, continua Aramis, en fixant son regard incisif sur +le pauvre gouverneur. Si j’eusse su cela, je ne fusse point venu. + +— Ah! monseigneur, comment pouvez-vous croire que vous me gênez jamais, +vous! + +— Avouez que vous alliez en quête d’argent. + +— Non! balbutia Baisemeaux; non, je vous jure. + +— M. le gouverneur va-t-il toujours chez M. Fouquet? cria d’en bas la +voix du major. + +Baisemeaux courut comme un fou à la fenêtre. + +— Non, non, cria-t-il désespéré. Qui diable parle donc de M. Fouquet? +Est on ivre là-bas? Pourquoi me dérange-t-on quand je suis en affaire? + +— Vous alliez chez M. Fouquet, dit Aramis en se pinçant les lèvres; +chez l’abbé ou chez le surintendant? + +Baisemeaux avait bonne envie de mentir, mais il n’en eut pas le courage. + +— Chez M. le surintendant, dit-il. + +— Alors, vous voyez bien que vous aviez besoin d’argent, puisque vous +alliez chez celui qui en donne. + +— Mais non, monseigneur. + +— Allons, vous vous défiez de moi. + +— Mon cher seigneur, la seule incertitude, la seule ignorance où +j’étais du lieu que vous habitez… + +— Oh! vous eussiez eu de l’argent chez M. Fouquet, cher monsieur +Baisemeaux, c’est un homme qui a la main ouverte. + +— Je vous jure que je n’eusse jamais osé demander de l’argent à M. +Fouquet. Je lui voulais demander votre adresse, voilà tout. + +— Mon adresse chez M. Fouquet? s’écria Aramis en ouvrant malgré lui les +yeux. + +— Mais, fit Baisemeaux troublé par le regard du prélat, oui, sans +doute, chez M. Fouquet. + +— Il n’y a pas de mal à cela, cher monsieur Baisemeaux; seulement, je +me demande pourquoi chercher mon adresse chez M. Fouquet. + +— Pour vous écrire. + +— Je comprends, fit Aramis en souriant; aussi, n’était-ce pas cela que +je voulais dire; je ne vous demande pas pour quoi faire vous cherchiez +mon adresse, je vous demande à quel propos vous alliez la chercher chez +M. Fouquet? + +— Ah! dit Baisemeaux, parce que M. Fouquet ayant Belle-Île… + +— Eh bien? + +— Belle-Île, qui est du diocèse de Vannes, et que; comme vous êtes +évêque de Vannes… + +— Cher monsieur de Baisemeaux, puisque vous saviez que j’étais évêque +de Vannes, vous n’aviez point besoin de demander mon adresse à M. +Fouquet. + +— Enfin, monsieur, dit Baisemeaux aux abois, ai-je commis une +inconséquence? En ce cas, je vous en demande bien pardon. + +— Allons donc! Et en quoi pouviez-vous avoir commis une inconséquence? +demanda tranquillement Aramis. + +Et tout en rassérénant son visage, et tout en souriant au gouverneur, +Aramis se demandait comment Baisemeaux, qui ne savait pas son adresse, +savait cependant que Vannes était sa résidence. + +«J’éclaircirai cela», dit-il en lui-même. + +Puis tout haut: + +— Voyons, mon cher gouverneur, dit-il, voulez-vous que nous fassions +nos petits comptes? + +— À vos ordres, monseigneur. Mais auparavant, dites-moi, monseigneur… + +— Quoi? + +— Ne me ferez-vous point l’honneur de déjeuner avec moi comme +d’habitude? + +— Si fait, très volontiers. + +— À la bonne heure! + +Baisemeaux frappa trois coups sur un timbre. + +— Cela veut dire? demanda Aramis. + +— Que j’ai quelqu’un à déjeuner et que l’on agisse en conséquence. + +— Ah! diable! Et vous frappez trois fois! Vous m’avez l’air, savez-vous +bien, mon cher gouverneur, de faire des façons avec moi? + +— Oh! par exemple! D’ailleurs, c’est bien le moins que je vous reçoive +du mieux que je puis. + +— À quel propos? + +— C’est qu’il n’y a pas de prince qui ait fait pour moi ce que vous +avez fait, vous! + +— Allons, encore! + +— Non, non… + +— Parlons d’autre chose. Ou plutôt, dites-moi, faites-vous vos affaires +à la Bastille? + +— Mais oui. + +— Le prisonnier donne donc? + +— Pas trop. + +— Diable! + +— M. de Mazarin n’était pas assez rude. + +— Ah! oui, il vous faudrait un gouvernement soupçonneux, notre ancien +cardinal… + +— Oui, sous celui-là, cela allait bien. Le frère de Son Éminence grise +y a fait sa fortune. + +— Croyez-moi, mon cher gouverneur, dit Aramis en se rapprochant de +Baisemeaux, un jeune roi vaut un vieux cardinal. La jeunesse a ses +défiances, ses colères, ses passions, si la vieillesse a ses haines, +ses précautions, ses craintes. Avez-vous payé vos trois ans de +bénéfices à Louvière et à Tremblay? + +— Oh! mon Dieu, oui. + +— De sorte qu’il ne vous reste plus à leur donner que les cinquante +mille livres que je vous apporte? + +— Oui. + +— Ainsi, pas d’économies? + +— Ah! monseigneur, en donnant cinquante mille livres de mon côté à ces +messieurs, je vous jure que je leur donne tout ce que je gagne. C’est +ce que je disais encore hier au soir à M. d’Artagnan. + +— Ah! fit Aramis, dont les yeux brillèrent mais s’éteignirent +à l’instant, ah! hier, vous avez vu d’Artagnan!… Et comment se +porte-t-il, ce cher ami? + +— À merveille. + +— Et que lui disiez-vous, monsieur de Baisemeaux? + +— Je lui disais, continua le gouverneur sans s’apercevoir de son +étourderie, je lui disais que je nourrissais trop bien mes prisonniers. + +— Combien en avez-vous? demanda négligemment Aramis. + +— Soixante. + +— Eh! eh! c’est un chiffre assez rond. + +— Ah! monseigneur, autrefois il y avait des années de deux cents. + +— Mais enfin un minimum de soixante, voyons, il n’y a pas encore trop à +se plaindre. + +— Non, sans doute, car à tout autre que moi chacun devrait rapporter +cent cinquante pistoles. + +— Cent cinquante pistoles! + +— Dame! calculez: pour un prince du sang, par exemple, j’ai cinquante +livres par jour. + +— Seulement, vous n’avez pas de prince du sang, à ce que je suppose du +moins, fit Aramis avec un léger tremblement dans la voix. + +— Non, Dieu merci! c’est-à-dire non, malheureusement. + +— Comment, malheureusement? + +— Sans doute, ma place en serait bonifiée. + +— C’est vrai. + +— J’ai donc, par prince du sang, cinquante livres. + +— Oui. + +— Par maréchal de France, trente-six livres. + +— Mais pas plus de maréchal de France en ce moment que de prince du +sang, n’est-ce pas? + +— Hélas! non; il est vrai que les lieutenants généraux et les +brigadiers sont à vingt-quatre livres, et que j’en ai deux. + +— Ah! ah! + +— Il y a après cela les conseillers au Parlement, qui me rapportent +quinze livres. + +— Et combien en avez-vous? + +— J’en ai quatre. + +— Je ne savais pas que les conseillers fussent d’un si bon rapport. + +— Oui, mais de quinze livres, je tombe tout de suite à dix. + +— À dix? + +— Oui, pour un juge ordinaire, pour un homme défenseur, pour un +ecclésiastique, dix livres. + +— Et vous en avez sept? Bonne affaire! + +— Non, mauvaise! + +— En quoi? + +— Comment voulez-vous que je ne traite pas ces pauvres gens, qui sont +quelque chose, enfin, comme je traite un conseiller au Parlement? + +— En effet, vous avez raison, je ne vois pas cinq livres de différence +entre eux. + +— Vous comprenez, si j’ai un beau poisson, je le paie toujours quatre +ou cinq livres; si j’ai un beau poulet, il me coûte une livre et demie. +J’engraisse bien des élèves de basse-cour; mais il me faut acheter le +grain, et vous ne pouvez vous imaginer l’armée de rats que nous avons +ici. + +— Eh bien! pourquoi ne pas leur opposer une demi-douzaine de chats? + +— Ah! bien oui, des chats, ils les mangent; j’ai été forcé d’y +renoncer; jugez comme ils traitent mon grain. Je suis forcé d’avoir +des terriers que je fais venir d’Angleterre pour étrangler les rats. +Les chiens ont un appétit féroce; ils mangent autant qu’un prisonnier +de cinquième ordre, sans compter qu’ils m’étranglent quelquefois mes +lapins et mes poules. + +Aramis écoutait-il, n’écoutait-il pas? nul n’eût pu le dire: ses yeux +baissés annonçaient l’homme attentif, sa main inquiète annonçait +l’homme absorbé. + +Aramis méditait. + +— Je vous disais donc, continua Baisemeaux, qu’une volaille passable me +revenait à une livre et demie, et qu’un bon poisson me coûtait quatre +ou cinq livres. On fait trois repas à la Bastille, les prisonniers, +n’ayant rien à faire, mangent toujours; un homme de dix livres me coûte +sept livres et dix sous. + +— Mais vous me disiez que ceux de dix livres, vous les traitiez comme +ceux de quinze livres? + +— Oui, certainement. + +— Très bien! alors vous gagnez sept livres dix sous sur ceux de quinze +livres? + +— Il faut bien compenser, dit Baisemeaux, qui vit qu’il s’était laissé +prendre. + +— Vous avez raison, cher gouverneur; mais est-ce que vous n’avez pas de +prisonniers au-dessous de dix livres? + +— Oh! que si fait; nous avons le bourgeois et l’avocat. + +— À la bonne heure. Taxés à combien? + +— À cinq livres. + +— Est-ce qu’ils mangent, ceux-là? + +— Pardieu! seulement, vous comprenez qu’on ne leur donne pas tous les +jours une sole ou un poulet dégraissé, ni des vins d’Espagne à tous +leurs repas; mais enfin ils voient encore trois fois la semaine un bon +plat à leur dîner. + +— Mais c’est de la philanthropie, cela, mon cher gouverneur, et vous +devez vous ruiner. + +— Non. Comprenez bien: quand le quinze livres n’a pas achevé sa +volaille, ou que le dix livres a laissé un bon reste, je l’envoie au +cinq livres; c’est une ripaille pour le pauvre diable. Que voulez-vous! +il faut être charitable. + +— Et qu’avez-vous à peu près sur les cinq livres? + +— Trente sous. + +— Allons, vous êtes un honnête homme, Baisemeaux! + +— Merci! + +— Non, en vérité, je le déclare. + +— Merci, merci, monseigneur. Mais je crois que vous avez raison, +maintenant. Savez-vous pourquoi je souffre? + +— Non. + +— Eh bien! c’est pour les petits-bourgeois et les clercs d’huissier +taxés à trois livres. Ceux-là ne voient pas souvent des carpes du Rhin +ni des esturgeons de la Manche. + +— Bon! est-ce que les cinq livres ne feraient pas de restes par hasard? + +— Oh! monseigneur, ne croyez pas que je sois ladre à ce point, et je +comble de bonheur le petit-bourgeois ou le clerc d’huissier, en lui +donnant une aile de perdrix rouge, un filet de chevreuil, une tranche +de pâté aux truffes, des mets qu’il n’a jamais vus qu’en songe; +enfin ce sont les restes des vingt-quatre livres; il mange, il boit, +au dessert il crie: «Vive le roi!» et bénit la Bastille, avec deux +bouteilles d’un joli vin de Champagne qui me revient à cinq sous, je le +grise chaque dimanche. Oh! ceux-là me bénissent, ceux-là regrettent la +prison lorsqu’ils la quittent. Savez-vous ce que j’ai remarqué? + +— Non, en vérité. + +— Eh bien! j’ai remarqué… Savez-vous que c’est un bonheur pour ma +maison? Eh bien! j’ai remarqué que certains prisonniers libérés se sont +fait réincarcérer presque aussitôt. Pourquoi serait-ce faire, sinon +pour goûter de ma cuisine? Oh! mais c’est à la lettre! + +Aramis sourit d’un air de doute. + +— Vous souriez? + +— Oui. + +— Je vous dis que nous avons des noms portés trois fois dans l’espace +de deux ans. + +— Il faudrait que je le visse pour le croire. + +— Oh! l’on peut vous montrer cela, quoiqu’il soit défendu de +communiquer les registres aux étrangers. + +— Je le crois. + +— Mais vous, monseigneur, si vous tenez à voir la chose de vos yeux… + +— J’en serais enchanté, je l’avoue. + +— Eh bien! soit! + +Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre. + +Aramis le suivait ardemment des yeux. + +Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un +instant, et s’arrêta à la lettre M. + +— Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien. + +— Quoi? + +— «Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars +1661, pamphlets, mazarinades, etc.» Vous comprenez que ce n’est qu’un +prétexte: on n’était pas embastillé pour des mazarinades; le compère +allait se dénoncer lui-même pour qu’on l’embastillât. Et dans quel but, +monsieur? Dans le but de revenir manger ma cuisine à trois livres. + +— À trois livres! le malheureux! + +— Oui, monseigneur; le poète est au dernier degré, cuisine du +petit-bourgeois et du clerc d’huissier; mais, je vous le disais, c’est +justement à ceux-là que je fais des surprises. + +Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre, +continuant de lire sans paraître seulement s’intéresser aux noms qu’il +lisait. + +— En 1661, vous voyez, dit Baisemeaux, quatre-vingts écrous; en 1659, +quatre-vingts. + +— Ah! Seldon, dit Aramis; je connais ce nom, ce me semble. N’est-ce pas +vous qui m’aviez parlé d’un jeune homme? + +— Oui! oui! un pauvre diable d’étudiant qui fit… Comment appelez-vous +ça, deux vers latins qui se touchent? + +— Un distique. + +— Oui, c’est cela. + +— Le malheureux! pour un distique! + +— Peste! comme vous y allez! Savez-vous qu’il l’a fait contre les +jésuites, ce distique? + +— C’est égal, la punition me paraît bien sévère. + +— Ne le plaignez pas: l’année passée, vous avez paru vous intéresser à +lui. + +— Sans doute. + +— Eh bien! comme votre intérêt est tout-puissant ici, monseigneur, +depuis ce jour je le traite comme un quinze livres. + +— Alors, comme celui-ci, dit Aramis, qui avait continué de feuilleter, +et qui s’était arrêté à un des noms qui suivaient celui de Martinier. + +— Justement, comme celui-ci. + +— Est-ce un Italien que ce Marchiali? demanda Aramis en montrant du +bout du doigt le nom qui avait attiré son attention. + +— Chut! fit Baisemeaux. + +— Comment, chut? dit Aramis en crispant involontairement sa main +blanche. + +— Je croyais vous avoir déjà parlé de ce Marchiali. + +— Non, c’est la première fois que j’entends prononcer son nom. + +— C’est possible, je vous en aurai parlé sans vous le nommer. + +— Et c’est un vieux pêcheur, celui-là? demanda Aramis en essayant de +sourire. + +— Non, il est tout jeune, au contraire. + +— Ah! ah! son crime est donc bien grand? + +— Impardonnable! + +— Il a assassiné? + +— Bah! + +— Incendié? + +— Bah! + +— Calomnié? + +— Eh! non. C’est celui qui… + +Et Baisemeaux s’approcha de l’oreille d’Aramis en faisant de ses deux +mains un cornet d’acoustique. + +— C’est celui qui se permet de ressembler au… + +— Ah! oui, oui, dit Aramis. Je sais en effet, vous m’en aviez déjà +parlé l’an dernier; mais le crime m’avait paru si léger… + +— Léger! + +— Ou plutôt si involontaire… + +— Monseigneur, ce n’est pas involontairement que l’on surprend une +pareille ressemblance. + +— Enfin, je l’avais oublié, voilà le fait. Mais, tenez, mon cher hôte, +dit Aramis en fermant le registre, voilà, je crois, que l’on nous +appelle. + +Baisemeaux prit le registre, le reporta vivement vers l’armoire qu’il +ferma, et dont il mit la clef dans sa poche. + +— Vous plaît-il que nous déjeunions, monseigneur? dit-il. Car vous ne +vous trompez pas, on nous appelle pour le déjeuner. + +— À votre aise, mon cher gouverneur. + +Et ils passèrent dans la salle à manger. + + + + +Chapitre XCVIII — Le déjeuner de M. de Baisemeaux + + +Aramis était sobre d’ordinaire; mais, cette fois, tout en se ménageant +fort sur le vin, il fit honneur au déjeuner de Baisemeaux, qui +d’ailleurs était excellent. + +Celui-ci, de son côté, s’animait d’une gaieté folâtre; l’aspect des +cinq mille pistoles, sur lesquelles il tournait de temps en temps les +yeux, épanouissait son cœur. + +De temps en temps aussi, il regardait Aramis avec un doux +attendrissement. + +Celui-ci se renversait sur sa chaise et prenait du bout des lèvres dans +son verre quelques gouttes de vin qu’il savourait en connaisseur. + +— Qu’on ne vienne plus me dire du mal de l’ordinaire de la Bastille, +dit-il en clignant les yeux; heureux les prisonniers qui ont par jour +seulement une demi-bouteille de ce bourgogne! + +— Tous les quinze francs en boivent, dit Baisemeaux. C’est un Volnay +fort vieux. + +— Ainsi notre pauvre écolier, notre pauvre Seldon, en a, de cet +excellent Volnay? + +— Non pas! non pas! + +— Je croyais vous avoir entendu dire qu’il était à quinze livres. + +— Lui! jamais! un homme qui fait des districts… Comment dites-vous cela? + +— Des distiques. + +— À quinze livres! allons donc! C’est son voisin qui est à quinze +livres. + +— Son voisin? + +— Oui. + +— Lequel? + +— L’autre; le deuxième Bertaudière. + +— Mon cher gouverneur, excusez-moi, mais vous parlez une langue pour +laquelle il faut un certain apprentissage. + +— C’est vrai, pardon; deuxième Bertaudière, voyez-vous, veut dire celui +qui occupe le deuxième étage de la tour de la Bertaudière. + +— Ainsi la Bertaudière est le nom d’une des tours de la Bastille? J’ai, +en effet, entendu dire que chaque tour avait son nom. Et où est cette +tour? + +— Tenez, venez, dit Baisemeaux en allant à la fenêtre. C’est cette tour +à gauche, la deuxième. + +— Très bien. Ah! c’est là qu’est le prisonnier à quinze livres? + +— Oui. + +— Et depuis combien de temps y est-il? + +— Ah! dame! depuis sept ou huit ans, à peu près. + +— Comment, à peu près? Vous ne savez pas plus sûrement vos dates? + +— Ce n’était pas de mon temps, cher monsieur d’Herblay. + +— Mais Louvière, mais Tremblay, il me semble qu’ils eussent dû vous +instruire. + +— Oh! mon cher monsieur… Pardon, pardon, monseigneur. + +— Ne faites pas attention. Vous disiez? + +— Je disais que les secrets de la Bastille ne se transmettent pas avec +les clefs du gouvernement. + +— Ah çà? c’est donc un mystère que ce prisonnier, un secret d’État? + +— Oh! un secret État, non, je ne crois pas; c’est un secret comme tout +ce qui se fait à la Bastille. + +— Très bien, dit Aramis; mais alors pourquoi parlez-vous plus librement +de Seldon que de… + +— Que du deuxième Bertaudière? + +— Oui. + +— Mais parce qu’à mon avis le crime d’un homme qui a fait un distique +est moins grand que celui qui ressemble au… + +— Oui, oui, je vous comprends, mais les guichetiers… + +— Eh bien! les guichetiers? + +— Ils causent avec vos prisonniers. + +— Sans doute. + +— Alors vos prisonniers doivent leur dire qu’ils ne sont pas coupables. + +— Ils ne leur disent que cela, c’est la formule générale, c’est +l’antienne universelle. + +— Oui, mais maintenant cette ressemblance dont vous parliez tout à +l’heure? + +— Après? + +— Ne peut-elle pas frapper vos guichetiers? + +— Oh! mon cher monsieur d’Herblay, il faut être homme de cour comme +vous pour s’occuper de tous ces détails-là. + +— Vous avez mille fois raison, mon cher monsieur de Baisemeaux. Encore +une goutte de ce Volnay, je vous prie. + +— Pas une goutte, un verre. + +— Non, non. Vous êtes resté mousquetaire jusqu’au bout des ongles, +tandis que, moi, je suis devenu évêque. Une goutte pour moi, un verre +pour vous. + +— Soit. + +Aramis et le gouverneur trinquèrent. + +— Et puis, dit Aramis en fixant son regard brillant sur le rubis en +fusion élevé par sa main à la hauteur de son œil, comme s’il eût voulu +jouir par tous les sens à la fois; et puis ce que vous appelez une +ressemblance, vous, un autre ne la remarquerait peut-être pas. + +— Oh! que si. Tout autre qui connaîtrait, enfin, la personne à laquelle +il ressemble. + +— Je crois, cher monsieur de Baisemeaux, que c’est tout simplement un +jeu de votre esprit. + +— Non pas, sur ma parole. + +— Écoutez, continua Aramis: j’ai vu beaucoup de gens ressembler à celui +que nous disons, mais par respect on n’en parlait pas. + +— Sans doute parce qu’il y a ressemblance et ressemblance; celle-là est +frappante, et si vous le voyiez… + +— Eh bien? + +— Vous en conviendriez vous-même. + +— Si je le voyais, dit Aramis d’un air dégagé; mais je ne le verrai +pas, selon toute probabilité. + +— Et pourquoi? + +— Parce que, si je mettais seulement le pied dans une de ces horribles +chambres, je me croirais à tout jamais enterré. + +— Eh non! l’habitation est bonne. + +— Nenni. + +— Comment, nenni? + +— Je ne vous crois pas sur parole, voilà tout. + +— Permettez, permettez, ne dites pas de mal de la deuxième… +Bertaudière. Peste! c’est une bonne chambre, meublée fort agréablement, +ayant tapis. + +— Diable! + +— Oui! oui! il n’a pas été malheureux, ce garçon-là, le meilleur +logement de la Bastille a été pour lui. En voilà une chance! + +— Allons! allons! dit froidement Aramis, vous ne me ferez jamais croire +qu’il y ait de bonnes chambres à la Bastille; et quant à vos tapis… + +— Eh bien! quant à mes tapis?… + +— Eh bien! ils n’existent que dans votre imagination; je vois des +araignées, des rats, des crapauds même. + +— Des crapauds? Ah! dans les cachots, je ne dis pas. + +— Mais je vois peu de meubles et pas du tout de tapis. + +— Êtes-vous homme à vous convaincre par vos yeux? dit Baisemeaux avec +entraînement. + +— Non! oh! pardieu, non! + +— Même pour vous assurer de cette ressemblance, que vous niez comme les +tapis? + +— Quelque spectre, quelque ombre, un malheureux mourant. + +— Non pas! non pas! Un gaillard se portant comme le pont Neuf. + +— Triste, maussade? + +— Pas du tout: folâtre. + +— Allons donc! + +— C’est le mot. Il est lâché, je ne le retire pas. + +— C’est impossible! + +— Venez. + +— Où cela? + +— Avec moi. + +— Quoi faire? + +— Un tour de Bastille. + +— Comment? + +— Vous verrez, vous verrez par vous-même, vous verrez de vos yeux. + +— Et les règlements? + +— Oh! qu’à cela ne tienne. C’est le jour de sortie de mon major; le +lieutenant est en ronde sur les bastions; nous sommes maîtres chez nous. + +— Non, non, cher gouverneur; rien que de penser au bruit des verrous +qu’il nous faudra tirer, j’en ai le frisson. + +— Allons donc! + +— Vous n’auriez qu’à m’oublier dans quelque troisième ou quatrième +Bertaudière… Brou!… + +— Vous voulez rire? + +— Non, je vous parle sérieusement. + +— Vous refusez une occasion unique. Savez-vous que, pour obtenir la +faveur que je vous propose gratis, certains princes du sang ont offert +jusqu’à cinquante mille livres? + +— Décidément, c’est donc bien curieux? + +— Le fruit défendu, monseigneur! le fruit défendu! Vous qui êtes +d’Église, vous devez savoir cela. + +— Non. Si j’avais quelque curiosité, moi, ce serait pour le pauvre +écolier du distique. + +— Eh bien! voyons, celui-là; il habite la troisième Bertaudière, +justement. + +— Pourquoi dites-vous justement? + +— Parce que, moi, si j’avais une curiosité, ce serait pour la belle +chambre tapissée et pour son locataire. + +— Bah! des meubles, c’est banal; une figure insignifiante, c’est sans +intérêt. + +— Un quinze livres, monseigneur, un quinze livres, c’est toujours +intéressant. + +— Eh! justement j’oubliais de vous interroger là-dessus. Pourquoi +quinze livres à celui-là et trois livres seulement au pauvre Seldon? + +— Ah! voyez, c’est une chose superbe que cette distinction, mon cher +monsieur, et voilà où l’on voit éclater la bonté du roi… + +— Du roi! du roi! + +— Du cardinal, je veux dire.» Ce malheureux, s’est dit M. de Mazarin, +ce malheureux est destiné à demeurer toujours en prison.» + +— Pourquoi? + +— Dame! il me semble que son crime est éternel, et que, par conséquent, +le châtiment doit l’être aussi. + +— Éternel? + +— Sans doute. S’il n’a pas le bonheur d’avoir la petite vérole, vous +comprenez… et cette chance même lui est difficile, car on n’a pas de +mauvais air à la Bastille. + +— Votre raisonnement est on ne peut plus ingénieux, cher monsieur de +Baisemeaux. + +— N’est-ce pas? + +— Vous vouliez donc dire que ce malheureux devait souffrir sans trêve +et sans fin… + +— Souffrir, je n’ai pas dit cela, monseigneur; un quinze livres ne +souffre pas. + +— Souffrir la prison, au moins? + +— Sans doute, c’est une fatalité; mais cette souffrance, on la lui +adoucit. Enfin, vous en conviendrez, ce gaillard-là n’était pas venu au +monde pour manger toutes les bonnes choses qu’il mange. Pardieu! vous +allez voir: nous avons ici ce pâté intact, ces écrevisses auxquelles +nous avons à peine touché, des écrevisses de Marne, grosses comme +des langoustes, voyez. Eh bien! tout cela va prendre le chemin de la +Deuxième Bertaudière, avec une bouteille de ce Volnay que vous trouvez +si bon. Ayant vu, vous ne douterez plus, j’espère. + +— Non, mon cher gouverneur, non; mais, dans tout cela, vous ne pensez +qu’aux bienheureuses quinze livres, et vous oubliez toujours le pauvre +Seldon, mon protégé. + +— Soit! à votre considération, jour de fête pour lui: il aura des +biscuits et des confitures, avec ce flacon de porto. + +— Vous êtes un brave homme, je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, +mon cher Baisemeaux. + +— Partons, partons, dit le gouverneur un peu étourdi, moitié par le vin +qu’il avait bu, moitié par les éloges d’Aramis. + +— Souvenez-vous que c’est pour vous obliger, ce que j’en fais, dit le +prélat. + +— Oh! vous me remercierez en rentrant. + +— Partons donc. + +— Attendez que je prévienne le porte-clefs. + +Baisemeaux sonna deux coups, un homme parut. + +— Je vais aux tours! cria le gouverneur. Pas de gardes, pas de +tambours, pas de bruit, enfin! + +— Si je ne laissais ici mon manteau, dit Aramis, en affectant la +crainte, je croirais, en vérité, que je vais en prison pour mon propre +compte. + +Le porte-clefs précéda le gouverneur; Aramis prit la droite; quelques +soldats épars dans la cour se rangèrent, fermes comme des pieux, sur le +passage du gouverneur. + +Baisemeaux fit franchir à son hôte plusieurs marches qui menaient à +une espèce d’esplanade; de là, on vint au pont-levis, sur lequel les +factionnaires reçurent le gouverneur et le reconnurent. + +— Monsieur, dit alors le gouverneur en se retournant du côté d’Aramis +et en parlant de façon que les factionnaires ne perdissent point une de +ses paroles; monsieur, vous avez bonne mémoire, n’est-ce pas? + +— Pourquoi? demanda Aramis. + +— Pour vos plans et pour vos mesures, car vous savez qu’il n’est pas +permis, même aux architectes, d’entrer chez les personnes avec du +papier, des plumes ou un crayon. + +«Bon! se dit Aramis à lui-même, il paraît que je suis un architecte. +N’est-ce pas encore là une plaisanterie de d’Artagnan, qui m’a vu +ingénieur à Belle-Île?» + +Puis, tout haut: + +— Tranquillisez-vous, monsieur le gouverneur; dans notre état, le coup +d’œil et la mémoire suffisent. + +Baisemeaux ne sourcilla point: les gardes prirent Aramis pour ce qu’il +semblait être. + +— Eh bien! allons d’abord à la Bertaudière, dit Baisemeaux toujours +avec l’intention d’être entendu des factionnaires. + +— Allons, répondit Aramis. + +Puis, s’adressant au porte-clefs: + +— Tu profiteras de cela, lui dit-il, pour porter au numéro 2 les +friandises que j’ai désignées. + +— Le numéro 3, cher monsieur de Baisemeaux, le numéro 3, vous l’oubliez +toujours. + +— C’est vrai. + +Ils montèrent. + +Ce qu’il y avait de verrous, de grilles et de serrures pour cette seule +cour eût suffi à la sûreté d’une ville entière. + +Aramis n’était ni un rêveur ni un homme sensible; il avait fait des +vers dans sa jeunesse; mais il était sec de cœur, comme tout homme de +cinquante cinq ans qui a beaucoup aimé les femmes ou plutôt qui en a +été fort aimé. + +Mais, lorsqu’il posa le pied sur les marches de pierre usées par +lesquelles avaient passé tant d’infortunes, lorsqu’il se sentit +imprégné de l’atmosphère de ces sombres voûtes humides de larmes, il +fut, sans nul doute, attendri, car son front se baissa, car ses yeux se +troublèrent, et il suivit Baisemeaux sans lui adresser une parole. + + + + +Chapitre XCIX — Le deuxième de la Bertaudière + + +Au deuxième étage, soit fatigue, soit émotion, la respiration manqua au +visiteur. + +Il s’adossa contre le mur. + +— Voulez-vous commencer par celui-ci? dit Baisemeaux. Puisque nous +allons de l’un chez l’autre, peu importe, ce me semble, que nous +montions du second au troisième, ou que nous descendions du troisième +au second. Il y a, d’ailleurs, aussi certaines réparations à faire dans +cette chambre, se hâta-t-il d’ajouter à l’intention du guichetier qui +se trouvait à la portée de la voix. + +— Non! non! s’écria vivement Aramis; plus haut, plus haut, monsieur le +gouverneur, s’il vous plaît; le haut est le plus pressé. + +Ils continuèrent de monter. + +— Demandez les clefs au geôlier, souffla tout bas Aramis. + +— Volontiers. + +Baisemeaux prit les clefs et ouvrit lui-même la porte de la troisième +chambre. Le porte-clefs entra le premier et déposa sur une table les +provisions que le bon gouverneur appelait des friandises. + +Puis il sortit. + +Le prisonnier n’avait pas fait un mouvement. + +Alors Baisemeaux entra à son tour, tandis qu’Aramis se tenait sur le +seuil. + +De là, il vit un jeune homme, un enfant de dix-huit ans qui, levant la +tête au bruit inaccoutumé, se jeta à bas de son lit en apercevant le +gouverneur, et, joignant les mains, se mit à crier: + +— Ma mère! ma mère! + +L’accent de ce jeune homme contenait tant de douleur, qu’Aramis se +sentit frissonner malgré lui. + +— Mon cher hôte, lui dit Baisemeaux en essayant de sourire, je vous +apporte à la fois une distraction et un extra, la distraction pour +l’esprit et l’extra pour le corps. Voilà Monsieur qui va prendre des +mesures sur vous, et voilà des confitures pour votre dessert. + +— Oh! monsieur! monsieur! dit le jeune homme, laissez-moi seul pendant +un an, nourrissez-moi de pain et d’eau pendant un an, mais dites-moi +qu’au bout d’un an je sortirai d’ici, dites-moi qu’au bout d’un an je +reverrai ma mère! + +— Mais, mon cher ami, dit Baisemeaux, je vous ai entendu dire à +vous-même qu’elle était fort pauvre, votre mère, que vous étiez fort +mal logé chez elle, tandis qu’ici, peste! + +— Si elle était pauvre, monsieur, raison de plus pour qu’on lui rende +son soutien. Mal logé chez elle? Oh! monsieur, on est toujours bien +logé quand on est libre. + +— Enfin, puisque vous dites vous-même que vous n’avez fait que ce +malheureux distique… + +— Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous jure; +je lisais _Martial_ quand l’idée m’en est venue. Oh! monsieur, qu’on me +punisse, moi, qu’on me coupe la main avec laquelle je l’ai écrit, je +travaillerai de l’autre; mais qu’on me rende ma mère. + +— Mon enfant, dit Baisemeaux, vous savez que cela ne dépend pas de moi; +je ne puis que vous augmenter votre ration, vous donner un petit verre +de porto, vous glisser un biscuit entre deux assiettes. + +— Ô mon Dieu! mon Dieu! s’écria le jeune homme en se renversant en +arrière et en se roulant sur le parquet. + +Aramis, incapable de supporter plus longtemps cette scène, se retira +jusque sur le palier. + +— Le malheureux! murmurait-il tout bas. + +— Oh! oui, monsieur, il est bien malheureux; mais c’est la faute de ses +parents. + +— Comment cela? + +— Sans doute… Pourquoi lui faisait-on apprendre le latin?… Trop de +science, voyez-vous, monsieur, ça nuit… Moi, je ne sais ni lire ni +écrire: aussi je ne suis pas en prison. + +Aramis regarda cet homme, qui appelait n’être pas en prison être +geôlier à la Bastille. + +Quant à Baisemeaux, voyant le peu d’effet de ses conseils et de son vin +de Porto, il sortit tout troublé. + +— Eh bien! et la porte! la porte! dit le geôlier, vous oubliez de +refermer la porte. + +— C’est vrai, dit Baisemeaux. Tiens, tiens, voilà les clefs. + +— Je demanderai la grâce de cet enfant, dit Aramis. + +— Et si vous ne l’obtenez pas, dit Baisemeaux, demandez au moins qu’on +le porte à dix livres, cela fait que nous y gagnerons tous les deux. + +— Si l’autre prisonnier appelle aussi sa mère, fit Aramis, j’aime mieux +ne pas entrer, je prendrai mesure du dehors. + +— Oh! oh! dit le geôlier, n’ayez pas peur, monsieur l’architecte, +celui-là, il est doux comme un agneau; pour appeler sa mère, il +faudrait qu’il parlât, et il ne parle jamais. + +— Alors entrons, dit sourdement Aramis. + +— Oh! monsieur, dit le porte-clefs, vous êtes architecte des prisons? + +— Oui. + +— Et vous n’êtes pas plus habitué à la chose? C’est étonnant! + +Aramis vit que, pour ne pas inspirer de soupçons, il lui fallait +appeler toute sa force à son secours. + +Baisemeaux avait les clefs, il ouvrit la porte. + +— Reste dehors, dit-il au porte-clefs, et attends-nous au bas du degré. + +Le porte-clefs obéit et se retira. + +Baisemeaux passa le premier et ouvrit lui-même la deuxième porte. + +Alors on vit, dans le carré de lumière qui filtrait par la fenêtre +grillée, un beau jeune homme, de petite taille, aux cheveux courts, à +la barbe déjà croissante; il était assis sur un escabeau, le coude dans +un fauteuil auquel s’appuyait tout le haut de son corps. + +Son habit, jeté sur le lit, était de fin velours noir, et il aspirait +l’air frais qui venait s’engouffrer dans sa poitrine couverte d’une +chemise de la plus belle batiste que l’on avait pu trouver. + +Lorsque le gouverneur entra, ce jeune homme tourna la tête avec un +mouvement plein de nonchalance, et, comme il reconnut Baisemeaux, il se +leva et salua courtoisement. + +Mais, quand ses yeux se portèrent sur Aramis, demeuré dans l’ombre, +celui-ci frissonna; il pâlit et son chapeau, qu’il tenait à la main, +lui échappa comme si tous les muscles venaient de se détendre à la fois. + +Baisemeaux, pendant ce temps, habitué à la présence de son prisonnier, +semblait ne partager aucune des sensations que partageait Aramis; il +étalait sur la table son pâté et ses écrevisses, comme eût pu faire +un serviteur plein de zèle. Ainsi occupé, il ne remarquait point le +trouble de son hôte. + +Mais, quand il eut fini, adressant la parole au jeune prisonnier: + +— Vous avez bonne mine, dit-il, cela va bien? + +— Très bien, monsieur, merci, répondit le jeune homme. + +Cette voix faillit renverser Aramis. Malgré lui il fit un pas en avant, +les lèvres frémissantes. + +Ce mouvement était si visible, qu’il ne put échapper à Baisemeaux, tout +préoccupé qu’il était. + +— Voici un architecte qui va examiner votre cheminée, dit Baisemeaux; +fume-t-elle? + +— Jamais, monsieur. + +— Vous disiez qu’on ne pouvait pas être heureux en prison, dit le +gouverneur en se frottant les mains; voici pourtant un prisonnier qui +l’est. Vous ne vous plaignez pas, j’espère? + +— Jamais. + +— Vous ne vous ennuyez pas? dit Aramis. + +— Jamais. + +— Hein! fit tout bas Baisemeaux, avais-je raison? + +— Dame! que voulez-vous, mon cher gouverneur, il faut bien se rendre à +l’évidence. Est-il permis de lui faire des questions? + +— Tout autant qu’il vous plaira. + +— Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui demander s’il sait +pourquoi il est ici. + +— Monsieur me charge de vous demander, dit Baisemeaux, si vous +connaissez la cause de votre détention. + +— Non, monsieur, dit simplement le jeune homme, je ne la connais pas. + +— Mais c’est impossible, dit Aramis emporté malgré lui. Si vous +ignoriez la cause de votre détention, vous seriez furieux. + +— Je l’ai été pendant les premiers jours. + +— Pourquoi ne l’êtes-vous plus? + +— Parce que j’ai réfléchi. + +— C’est étrange, dit Aramis. + +— N’est-ce pas qu’il est étonnant? fit Baisemeaux. + +— Et à quoi avez-vous réfléchi? demanda Aramis. Peut-on vous le +demander, monsieur? + +— J’ai réfléchi que, n’ayant commis aucun crime, Dieu ne pouvait me +châtier. + +— Mais qu’est-ce donc que la prison, demanda Aramis, si ce n’est un +châtiment? + +— Hélas! dit le jeune homme, je ne sais; tout ce que je puis vous dire, +c’est que c’est tout le contraire de ce que j’avais dit il y a sept ans. + +— À vous entendre, monsieur, à voir votre résignation, on serait tenté +de croire que vous aimez la prison. + +— Je la supporte. + +— C’est dans la certitude d’être libre un jour? + +— Je n’ai pas de certitude, monsieur; de l’espoir, voilà tout; et +cependant, chaque jour, je l’avoue, cet espoir se perd. + +— Mais enfin, pourquoi ne seriez-vous pas libre, puisque vous l’avez +déjà été? + +— C’est justement, répondit le jeune homme, la raison qui m’empêche +d’attendre la liberté; pourquoi m’eût-on emprisonné, si l’on avait +l’intention de me faire libre plus tard? + +— Quel âge avez-vous? + +— Je ne sais. + +— Comment vous nommez-vous? + +— J’ai oublié le nom qu’on me donnait. + +— Vos parents? + +— Je ne les ai jamais connus. + +— Mais ceux qui vous ont élevé? + +— Ils ne m’appelaient pas leur fils. + +— Aimiez-vous quelqu’un avant de venir ici? + +— J’aimais ma nourrice et mes fleurs. + +— Est-ce tout? + +— J’aimais aussi mon valet. + +— Vous regrettez cette nourrice et ce valet? + +— J’ai beaucoup pleuré quand ils sont morts. + +— Sont-ils morts depuis que vous êtes ici ou auparavant que vous y +fussiez? + +— Ils sont morts la veille du jour où l’on m’a enlevé. + +— Tous deux en même temps? + +— Tous deux en même temps. + +— Et comment vous enleva-t-on? + +— Un homme me vint chercher, me fit monter dans un carrosse qui se +trouva fermé avec des serrures, et m’amena ici. + +— Cet homme, le reconnaîtriez-vous? + +— Il avait un masque. + +— N’est-ce pas que cette histoire est extraordinaire? dit tout bas +Baisemeaux à Aramis. + +Aramis pouvait à peine respirer. + +— Oui, extraordinaire, murmura-t-il. + +— Mais ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est que jamais il +ne m’en a dit autant qu’il vient de vous en dire. + +— Peut-être cela tient-il aussi à ce que vous ne l’avez jamais +questionné, dit Aramis. + +— C’est possible, répondit Baisemeaux, je ne suis pas curieux. Au +reste, vous voyez la chambre: elle est belle, n’est-ce pas? + +— Fort belle. + +— Un tapis… + +— Superbe. + +— Je gage qu’il n’en avait pas de pareil avant de venir ici. + +— Je le crois. + +Puis, se retournant vers le jeune homme: + +— Ne vous rappelez-vous point avoir été jamais visité par quelque +étranger ou quelque étrangère? demanda Aramis au jeune homme. + +— Oh! si fait, trois fois par une femme, qui chaque fois s’arrêta en +voiture à la porte, entra, couverte d’un voile qu’elle ne leva que +lorsque nous fûmes enfermés et seuls. + +— Vous vous rappelez cette femme? + +— Oui. + +— Que vous disait-elle? + +Le jeune homme sourit tristement. + +— Elle me demandait ce que vous me demandez, si j’étais heureux et si +je m’ennuyais. + +— Et lorsqu’elle arrivait ou partait? + +— Elle me pressait dans ses bras, me serrait sur son cœur, m’embrassait. + +— Vous vous la rappelez? + +— À merveille. + +— Je vous demande si vous vous rappelez les traits de son visage. + +— Oui. + +— Donc, vous la reconnaîtriez si le hasard l’amenait devant vous ou +vous conduisait à elle? + +— Oh! bien certainement. + +Un éclair de fugitive satisfaction passa sur le visage d’Aramis. + +En ce moment Baisemeaux entendit le porte-clefs qui remontait. + +— Voulez-vous que nous sortions? dit-il vivement à Aramis. + +Probablement Aramis savait tout ce qu’il voulait savoir. + +— Quand il vous plaira, dit-il. + +Le jeune homme les vit se disposer à partir et les salua poliment. + +Baisemeaux répondit par une simple inclination de tête. + +Aramis, rendu respectueux par le malheur sans doute, salua profondément +le prisonnier. + +Ils sortirent. Baisemeaux ferma la porte derrière eux. + +— Eh bien! fit Baisemeaux dans l’escalier, que dites-vous de tout cela? + +— J’ai découvert le secret, mon cher gouverneur, dit-il. + +— Bah! Et quel est ce secret? + +— Il y a eu un assassinat commis dans cette maison. + +— Allons donc! + +— Comprenez-vous, le valet et la nourrice morts le même jour? + +— Eh bien? + +— Poison. + +— Ah! ah! + +— Qu’en dites-vous? + +— Que cela pourrait bien être vrai… Quoi! ce jeune homme serait un +assassin? + +— Eh! qui vous dit cela? Comment voulez-vous que le pauvre enfant soit +un assassin? + +— C’est ce que je disais. + +— Le crime a été commis dans sa maison; c’est assez; peut-être a-t-il +vu les criminels, et l’on craint qu’il ne parle. + +— Diable! si je savais cela. + +— Eh bien? + +— Je redoublerais de surveillance. + +— Oh! il n’a pas l’air d’avoir envie de se sauver. + +— Ah! les prisonniers, vous ne les connaissez pas. + +— A-t-il des livres? + +— Jamais; défense absolue de lui en donner. + +— Absolue? + +— De la main même de M. Mazarin. + +— Et vous avez cette note? + +— Oui, monseigneur; la voulez-vous voir en revenant prendre votre +manteau? + +— Je le veux bien, les autographes me plaisent fort. + +— Celui-là est d’une certitude superbe; il n’y a qu’une rature. + +— Ah! ah! une rature! et à quel propos, cette rature? + +— À propos d’un chiffre. + +— D’un chiffre? + +— Oui. Voilà ce qu’il y avait d’abord: pension à cinquante livres. + +— Comme les princes du sang, alors? + +— Mais le cardinal aura vu qu’il se trompait, vous comprenez bien; il a +biffé le zéro et a ajouté un un devant le cinq. Mais, à propos… + +— Quoi? + +— Vous ne parlez pas de la ressemblance. + +— Je n’en parle pas, cher monsieur de Baisemeaux, par une raison bien +simple; je n’en parle pas, parce qu’elle n’existe pas. + +— Oh! par exemple! + +— Ou que, si elle existe, c’est dans votre imagination, et que même, +existât-elle ailleurs, je crois que vous feriez bien de n’en point +parler. + +— Vraiment! + +— Le roi Louis XIV, vous le comprenez bien, vous en voudrait +mortellement s’il apprenait que vous contribuez à répandre ce bruit +qu’un de ses sujets a l’audace de lui ressembler. + +— C’est vrai, c’est vrai, dit Baisemeaux tout effrayé, mais je n’ai +parlé de la chose qu’à vous, et vous comprenez, monseigneur, que je +compte assez sur votre discrétion. + +— Oh! soyez tranquille. + +— Voulez-vous toujours voir la note? dit Baisemeaux ébranlé. + +— Sans doute. + +En causant ainsi, ils étaient rentrés; Baisemeaux tira de l’armoire un +registre particulier pareil à celui qu’il avait déjà montré à Aramis, +mais fermé par une serrure. + +La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d’un petit trousseau +que Baisemeaux portait toujours sur lui. + +Puis, posant le livre sur la table, il l’ouvrit à la lettre M et montra +à Aramis cette note à la colonne des observations: + +«Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits recherchés, +pas de promenades, pas de changement de geôlier, pas de communications. + +Instruments de musique; toute licence pour le bien-être; quinze livres +de nourriture. M. de Baisemeaux peut réclamer si les 15 livres ne lui +suffisent pas.» + +— Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j’y songe: je réclamerai. + +Aramis referma le livre. + +— Oui, dit-il, c’est bien de la main de M. de Mazarin; je reconnais +son écriture. Maintenant, mon cher gouverneur, continua-t-il, comme si +cette dernière communication avait épuisé son intérêt, passons, si vous +le voulez bien, à nos petits arrangements. + +— Eh bien! quel terme voulez-vous que je prenne? Fixez vous-même. + +— Ne prenez pas de terme; faites-moi une reconnaissance pure et simple +de cent cinquante mille francs. + +— Exigible? + +— À ma volonté. Mais, vous comprenez, je ne voudrai que lorsque vous +voudrez vous-même. + +— Oh! je suis tranquille, dit Baisemeaux en souriant; mais je vous ai +déjà donné deux reçus. + +— Aussi, vous voyez, je les déchire. + +Et Aramis, après avoir montré les deux reçus au gouverneur, les déchira +en effet. + +Vaincu par une pareille marque de confiance, Baisemeaux souscrivit sans +hésitation une obligation de cent cinquante mille francs remboursable à +la volonté du prélat. + +Aramis, qui avait suivi la plume par-dessus l’épaule du gouverneur, +mit l’obligation dans sa poche sans avoir l’air de l’avoir lue, ce qui +donna toute tranquillité à Baisemeaux. + +— Maintenant, dit Aramis, vous ne m’en voudrez point, n’est-ce pas, si +je vous enlève quelque prisonnier? + +— Comment cela? + +— Sans doute en obtenant sa grâce. Ne vous ai je pas dit, par exemple, +que le pauvre Seldon m’intéressait? + +— Ah! c’est vrai! + +— Eh bien? + +— C’est votre affaire; agissez comme vous l’entendrez. Je vois que vous +avez le bras long et la main large. + +Et Aramis partit, emportant les bénédictions du gouverneur. + + + + +Chapitre C — Les deux amies + + +À l’heure où M. de Baisemeaux montrait à Aramis les prisonniers de la +Bastille, un carrosse s’arrêtait devant la porte de Mme de Bellière, +et à cette heure encore matinale déposait au perron une jeune femme +enveloppée de coiffes de soie. + +Lorsqu’on annonça Mme Vanel à Mme de Bellière, celle-ci s’occupait ou +plutôt s’absorbait à lire une lettre qu’elle cacha précipitamment. + +Elle achevait à peine sa toilette du matin, ses femmes étaient encore +dans la chambre voisine. + +Au nom, au pas de Marguerite Vanel, Mme de Bellière courut à sa +rencontre. Elle crut voir dans les yeux de son amie un éclat qui +n’était pas celui de la santé ou de la joie. + +Marguerite l’embrassa, lui serra les mains, lui laissa à peine le temps +de parler. + +— Ma chère, dit-elle, tu m’oublies donc? Tu es donc tout entière aux +plaisirs de la cour? + +— Je n’ai pas vu seulement les fêtes du mariage. + +— Que fais-tu alors? + +— Je me prépare à aller à Bellière. + +— À Bellière! + +— Oui. + +— Campagnarde alors. J’aime à te voir dans ces dispositions. Mais tu es +pâle. + +— Non, je me porte à ravir. + +— Tant mieux, j’étais inquiète. Tu ne sais pas ce qu’on m’avait dit? + +— On dit tant de choses! + +— Oh! celle-là est extraordinaire. + +— Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite. + +— M’y voici. C’est que j’ai peur de te fâcher. + +— Oh! jamais. Tu admires toi-même mon égalité d’humeur. + +— Eh bien! on dit que… Ah! vraiment, je ne pourrai jamais t’avouer cela. + +— N’en parlons plus alors, fit Mme de Bellière, qui devinait une +méchanceté sous ces préambules, mais qui cependant se sentait dévorée +de curiosité. + +— Eh bien! ma chère marquise, on dit que depuis quelque temps tu +regrettes beaucoup moins M. de Bellière, le pauvre homme! + +— C’est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai +toujours mon mari; mais voilà deux ans qu’il est mort; je n’en ai que +vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer toutes les +actions, toutes les pensées de ma vie. Je le dirais, que toi, toi, +Marguerite, la femme par excellence, tu ne le croirais pas. + +— Pourquoi? Tu as le cœur si tendre! répliqua méchamment Mme Vanel. + +— Tu l’as aussi, Marguerite, et je n’ai pas vu que tu te laissasses +abattre par le chagrin quand le cœur était blessé. + +Ces mots étaient une allusion directe à la rupture de Marguerite avec +le surintendant. Ils étaient aussi un reproche voilé, mais direct, fait +au cœur de la jeune femme. + +Comme si elle n’eût attendu que ce signal pour décocher sa flèche, +Marguerite s’écria: + +— Eh bien! Élise, on dit que tu es amoureuse. + +Et elle dévora du regard Mme de Bellière, qui rougit sans pouvoir s’en +empêcher. + +— On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes, répliqua la +marquise après un instant de silence. + +— Oh! on ne te calomnie pas, Élise. + +— Comment! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas? + +— D’abord, si c’est vrai, il n’y a pas de calomnie, il n’y a que +médisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne +dit pas que tu t’abandonnes à cet amour. Il te peint, au contraire, +comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant +chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement +impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite +d’airain. + +— Tu as de l’esprit, Marguerite, dit Mme de Bellière, tremblante. + +— Tu m’as toujours flattée, Élise… Bref, on te dit incorruptible et +inaccessible. Tu vois si l’on te calomnie… Mais à quoi rêves-tu pendant +que je te parle? + +— Moi? + +— Oui, tu es toute rouge et toute muette. + +— Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d’un +commencement de colère, je cherche à quoi tu as pu faire allusion, toi, +si savante dans la mythologie, en me comparant à Danaé. + +— Ah! ah! fit Marguerite en riant, tu cherches cela? + +— Oui; ne te souvient-il pas qu’au couvent, lorsque nous cherchions +des problèmes d’arithmétique… Ah! c’est savant aussi ce que je vais te +dire, mais à mon tour… Ne te souviens-tu pas que, si l’un des termes +était donné, nous devions trouver l’autre? Cherche, alors, cherche. + +— Mais je ne devine pas ce que tu veux dire. + +— Rien de plus simple, pourtant. Tu prétends que je suis amoureuse, +n’est ce pas? + +— On me l’a dit. + +— Eh bien! on ne dit pas que je sois amoureuse d’une abstraction. Il y +a un nom dans tout ce bruit? + +— Certes, oui, il y a un nom. + +— Eh bien! ma chère, il n’est pas étonnant que je doive chercher ce +nom, puisque tu ne me le dis pas. + +— Ma chère marquise, en te voyant rougir, je croyais que tu ne +chercherais pas longtemps. + +— C’est ton mot Danaé qui m’a surprise. Qui dit Danaé dit pluie d’or, +n’est ce pas? + +— C’est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pour elle en pluie +d’or. + +— Mon amant alors… celui que tu me donnes… + +— Oh! pardon; moi, je suis ton amie et ne te donne personne. + +— Soit!… mais les ennemis. + +— Veux-tu que je te dise le nom? + +— Il y a une demi-heure que tu me le fais attendre. + +— Tu vas l’entendre. Ne t’effarouche pas, c’est un homme puissant. + +— Bon! + +La marquise s’enfonçait dans les mains ses ongles effilés, comme le +patient à l’approche du fer. + +— C’est un homme très riche, continua Marguerite, le plus riche +peut-être. C’est enfin… + +La marquise ferma un instant les yeux. + +— C’est le duc de Buckingham, dit Marguerite en riant aux éclats. + +La perfidie avait été calculée avec une adresse incroyable. Ce nom, qui +tombait à faux à la place du nom que la marquise attendait, faisait +bien l’effet sur la pauvre femme de ces haches mal aiguisées qui +avaient déchiqueté, sans les tuer, MM. de Chalais et de Thou sur leurs +échafauds. + +Elle se remit pourtant. + +— J’avais bien raison, dit-elle, de t’appeler une femme d’esprit; tu me +fais passer un agréable moment. La plaisanterie est charmante… Je n’ai +jamais vu M. de Buckingham. + +— Jamais? fit Marguerite en contenant ses éclats. + +— Je n’ai pas mis le pied hors de chez moi depuis que le duc est à +Paris. + +— Oh! reprit Mme Vanel en allongeant son pied mutin vers un papier qui +frissonnait près de la fenêtre sur un tapis. On peut ne pas se voir, +mais on s’écrit. + +La marquise frémit. Ce papier était l’enveloppe de la lettre qu’elle +lisait à l’entrée de son amie. Cette enveloppe était cachetée aux armes +du surintendant. + +En se reculant sur son sofa, Mme de Bellière fit rouler sur ce papier +les plis épais de sa large robe de soie, et l’ensevelit ainsi. + +— Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire +toutes ces folies que tu es venue de si bon matin? + +— Non, je suis venue pour te voir d’abord et pour te rappeler nos +anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu sais, lorsque nous +allions nous promener à Vincennes, et que, sous un chêne, dans un +taillis, nous causions de ceux que nous aimions et qui nous aimaient. + +— Tu me proposes une promenade. + +— J’ai mon carrosse et trois heures de liberté. + +— Je ne suis pas vêtue, Marguerite… et… si tu veux que nous causions, +sans aller au bois de Vincennes, nous trouverions dans le jardin +de l’hôtel un bel arbre, des charmilles touffues, un gazon semé de +pâquerettes, et toute cette violette que l’on sent d’ici. + +— Ma chère marquise, je regrette que tu me refuses… J’avais besoin +d’épancher mon cœur dans le tien. + +— Je te le répète, Marguerite, mon cœur est à toi, aussi bien dans +cette chambre, aussi bien ici près, sous ce tilleul de mon jardin, que +là-bas, sous un chêne dans le bois. + +— Pour moi, ce n’est pas la même chose… En me rapprochant de Vincennes, +marquise, je rapprochais mes soupirs du but vers lequel ils tendent +depuis quelques jours. + +La marquise leva tout à coup la tête. + +— Cela t’étonne, n’est-ce pas… que je pense encore à Saint-Mandé? + +— À Saint-Mandé! s’écria Mme de Bellière. + +Et les regards des deux femmes se croisèrent comme deux épées inquiètes +au premier engagement du combat. + +— Toi, si fière?… dit avec dédain la marquise. + +— Moi… si fière!… répliqua Mme Vanel. Je suis ainsi faite… Je ne +pardonne pas l’oubli, je ne supporte pas l’infidélité. Quand je quitte +et qu’on pleure, je suis tentée d’aimer encore; mais, quand on me +quitte et qu’on rit, j’aime éperdument. + +Mme de Bellière fit un mouvement involontaire. + +«Elle est jalouse», se dit Marguerite. + +— Alors, continua la marquise, tu es éperdument éprise… de M. de +Buckingham… non, je me trompe… de M. Fouquet? + +Elle sentit le coup, et tout son sang afflua sur son cœur. + +— Et tu voulais aller à Vincennes… à Saint-Mandé même! + +— Je ne sais ce que je voulais, tu m’eusses conseillée peut-être. + +— En quoi? + +— Tu l’as fait souvent. + +— Certes, ce n’eût point été en cette occasion; car, moi, je ne +pardonne pas comme toi. J’aime moins peut-être; mais quand mon cœur a +été froissé, c’est pour toujours. + +— Mais M. Fouquet ne t’a pas froissée, dit avec une naïveté de vierge +Marguerite Vanel. + +— Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne m’a +pas froissée; il ne m’est connu ni par faveur, ni par injure, mais tu +as à te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te conseillerais donc +pas comme tu voudrais. + +— Ah! tu préjuges? + +— Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices. + +— Ah! mais tu m’accables, fit tout à coup la jeune femme en rassemblant +toutes ses forces comme le lutteur qui s’apprête à porter le dernier +coup; tu ne comptes qu’avec mes mauvaises passions et mes faiblesses. +Quant à ce que j’ai de sentiments purs et généreux, tu n’en parles +point. Si je me sens entraînée en ce moment vers M. le surintendant, si +je fais même un pas vers lui, ce qui est probable, je te le confesse, +c’est que le sort de M. Fouquet me touche profondément, c’est qu’il +est, selon moi, un des hommes les plus malheureux qui soient. + +— Ah! fit la marquise en appuyant une main sur son cœur, il y a donc +quelque chose de nouveau? + +— Tu ne sais donc pas? + +— Je ne sais rien, dit Mme de Bellière avec cette palpitation de +l’angoisse qui suspend la pensée et la parole, qui suspend jusqu’à la +vie. + +— Ma chère, il y a d’abord que toute la faveur du roi s’est retirée de +M. Fouquet pour passer à M. Colbert. + +— Oui, on le dit. + +— C’est tout simple, depuis la découverte du complot de Belle-Île. + +— On m’avait assuré que cette découverte de fortifications avait tourné +à l’honneur de M. Fouquet. + +Marguerite se mit à rire d’une façon si cruelle, que Mme de Bellière +lui eût en ce moment plongé avec joie un poignard dans le cœur. + +— Ma chère, continua Marguerite, il ne s’agit plus même de l’honneur +de M. Fouquet; il s’agit de son salut. Avant trois jours, la ruine du +surintendant est consommée. + +— Oh! fit la marquise en souriant à son tour, c’est aller un peu vite. + +— J’ai dit trois jours, parce que j’aime à me leurrer d’une espérance. +Mais très certainement la catastrophe ne passera pas vingt-quatre +heures. + +— Et pourquoi? + +— Par la plus humble de toutes les raisons: M. Fouquet n’a plus +d’argent. + +— Dans la finance, ma chère Marguerite, tel n’a pas d’argent +aujourd’hui, qui demain fait rentrer des millions. + +— Cela pouvait être pour M. Fouquet alors qu’il avait deux amis riches +et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir l’argent de tous +les coffres; mais ces amis sont morts. + +— Les écus ne meurent pas, Marguerite; ils sont cachés, on les cherche, +on les achète et on les trouve. + +— Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien fâcheux +que tu ne sois pas l’égérie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source +où il pourra puiser les millions que le roi lui a demandés hier. + +— Des millions? fit la marquise avec effroi. + +— Quatre… c’est un nombre pair. + +— Infâme! murmura Mme de Bellière torturée par cette féroce joie… + +— M. Fouquet a bien quatre millions, je pense, répliqua-t-elle +courageusement. + +— S’il a ceux que le roi lui demande aujourd’hui, dit Marguerite, +peut-être n’aura-t-il pas ceux que le roi lui demandera dans un mois. + +— Le roi lui redemandera de l’argent? + +— Sans doute, et voilà pourquoi je te dis que la ruine de ce pauvre M, +Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il fournira de l’argent, et, +quand il n’en aura plus, il tombera. + +— C’est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort… +Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet? + +— Je crois qu’il ne l’aime pas… Or, c’est un homme puissant que M. +Colbert; il gagne à être vu de près; des conceptions gigantesques, de +la volonté, de la discrétion; il ira loin. + +— Il sera surintendant? + +— C’est probable… Voilà pourquoi, ma bonne marquise, je me sentais +émue en faveur de ce pauvre homme qui m’a aimée, adorée même; voilà +pourquoi, le voyant si malheureux, je lui pardonnais son infidélité… +dont il se repent, j’ai lieu de le croire; voilà pourquoi je n’eusse +pas été éloignée de lui porter une consolation, un bon conseil; il +aurait compris ma démarche et m’en aurait su gré. C’est doux d’être +aimée, vois-tu. Les hommes apprécient fort l’amour quand ils ne sont +pas aveuglés par la puissance. + +La marquise, étourdie, écrasée par ces atroces attaques, calculées +avec la justesse et la précision d’un tir d’artillerie, ne savait plus +comment répondre; elle ne savait plus comment penser. + +La voix de la perfide avait pris les intonations les plus affectueuses; +elle parlait comme une femme et cachait les instincts d’une panthère. + +— Eh bien! dit Mme de Bellière, qui espéra vaguement que Marguerite +cessait d’accabler l’ennemi vaincu; eh bien! que n’allez-vous trouver +M. Fouquet? + +— Décidément, marquise, tu m’as fait réfléchir. Non, il serait +inconvenant que je fisse la première démarche. M. Fouquet m’aime sans +doute, mais il est trop fier. Je ne puis m’exposer à un affront… +J’ai mon mari, d’ailleurs, à ménager. Tu ne me dis rien. Allons! je +consulterai là-dessus M. Colbert. + +Elle se leva en souriant comme pour prendre congé. La marquise n’eut +pas la force de l’imiter. + +Marguerite fit quelques pas pour continuer à jouir de l’humiliante +douleur où sa rivale était plongée; puis soudain: + +— Tu ne me reconduis pas? dit-elle. + +La marquise se leva, pâle et froide, sans s’inquiéter davantage de +cette enveloppe qui l’avait si fort préoccupée au commencement de la +conversation et que son premier pas laissa à découvert. + +Puis elle ouvrit la porte de son oratoire, et, sans même retourner la +tête du côté de Marguerite Vanel, elle s’y enferma. + +Marguerite prononça ou plutôt balbutia trois ou quatre paroles que Mme +de Bellière n’entendit même pas. + +Mais, aussitôt que la marquise eut disparu, son envieuse ennemie ne put +résister au désir de s’assurer que ses soupçons étaient fondés; elle +s’allongea comme une panthère et saisit l’enveloppe. + +— Ah! dit-elle en grinçant des dents, c’était bien une lettre de M. +Fouquet qu’elle lisait quand je suis arrivée! + +Et elle s’élança, à son tour, hors de la chambre. + +Pendant ce temps, la marquise, arrivée derrière le rempart de sa porte, +sentait qu’elle était au bout de ses forces; un instant elle resta +roide, pâle et immobile comme une statue; puis, comme une statue qu’un +vent d’orage ébranle sur sa base, elle chancela et tomba inanimée sur +le tapis. + +Le bruit de sa chute retentit en même temps que retentissait le +roulement de la voiture de Marguerite sortant de l’hôtel. + + + + +Chapitre CI — L’argenterie de Mme de Bellière + + +Le coup avait été d’autant plus douloureux qu’il était inattendu; la +marquise fut donc quelque temps à se remettre; mais, une fois remise, +elle se prit aussitôt à réfléchir sur les événements tels qu’ils +s’annonçaient. + +Alors elle reprit, dût sa vue se briser encore en chemin, cette ligne +d’idées que lui avait fait suivre son implacable amie. + +Trahison, puis noires menaces voilées sous un semblant d’intérêt +public, voilà pour les manœuvres de Colbert. + +Joie odieuse d’une chute prochaine, efforts incessants pour arriver à +ce but, séductions non moins coupables que le crime lui-même: voilà ce +que Marguerite mettait en œuvre. + +Les atomes crochus de Descartes triomphaient; à l’homme sans entrailles +s’était unie la femme sans cœur. + +La marquise vit avec tristesse, encore plus qu’avec indignation, que +le roi trempât dans un complot qui décelait la duplicité de Louis XIII +déjà vieux, et l’avarice de Mazarin lorsqu’il n’avait pas encore eu le +temps de se gorger de l’or français. Mais bientôt l’esprit de cette +courageuse femme reprit toute son énergie et cessa de s’arrêter aux +spéculations rétrogrades de la compassion. + +La marquise n’était point de ceux qui pleurent quand il faut agir et +qui s’amusent à plaindre un malheur qu’ils ont moyen de soulager. + +Elle appuya, pendant dix minutes à peu près, son front dans ses mains +glacées; puis, relevant le front, elle sonna ses femmes d’une main +ferme et avec un geste plein d’énergie. + +Sa résolution était prise. + +— A-t-on tout préparé pour mon départ? demanda-t-elle à une de ses +femmes qui entrait. + +— Oui, madame; mais on ne comptait pas que Madame la marquise dût +partir pour Bellière avant trois jours. + +— Cependant tout ce qui est parures et valeurs est en caisse? + +— Oui, madame; mais nous avons l’habitude de laisser tout cela à Paris; +Madame, ordinairement, n’emporte pas ses pierreries à la campagne. + +— Et tout cela est rangé, dites-vous? + +— Dans le cabinet de Madame. + +— Et l’orfèvrerie? + +— Dans les coffres. + +— Et l’argenterie? + +— Dans la grande armoire de chêne. + +La marquise se tut; puis, d’une voix tranquille: + +— Que l’on fasse venir mon orfèvre, dit-elle. + +Les femmes disparurent pour exécuter l’ordre. + +Cependant la marquise était entrée dans son cabinet, et, avec le plus +grand soin, considérait ses écrins. + +Jamais elle n’avait donné pareille attention à ces richesses qui font +l’orgueil d’une femme; jamais elle n’avait regardé ces parures que pour +les choisir selon leurs montures ou leurs couleurs. Aujourd’hui elle +admirait la grosseur des rubis et la limpidité des diamants; elle se +désolait d’une tache, d’un défaut; elle trouvait l’or trop faible et +les pierres misérables. + +L’orfèvre la surprit dans cette occupation lorsqu’il arriva. + +— Monsieur Faucheux, dit-elle, vous m’avez fourni mon orfèvrerie, je +crois? + +— Oui, madame la marquise. + +— Je ne me souviens plus à combien se montait la note. + +— De la nouvelle, madame, ou de celle que M. de Bellière vous donna en +vous épousant? Car j’ai fourni les deux. + +— Eh bien! de la nouvelle, d’abord. + +— Madame, les aiguières, les gobelets et les plats avec leurs étuis, +le surtout et les mortiers à glace, les bassins à confitures et les +fontaines ont coûté à Madame la marquise soixante mille livres. + +— Rien que cela, mon Dieu? + +— Madame trouva ma note bien chère… + +— C’est vrai! c’est vrai! Je me souviens qu’en effet c’était cher; le +travail, n’est-ce pas? + +— Oui, madame: gravures, ciselures, formes nouvelles. + +— Le travail entre pour combien dans le prix? N’hésitez pas. + +— Un tiers de la valeur, madame. Mais… + +— Nous avons encore l’autre service, le vieux, celui de mon mari? + +— Oh! madame, il est moins ouvré que celui dont je vous parle. Il ne +vaut que trente mille livres, valeur intrinsèque. + +— Soixante-dix! murmura la marquise. Mais, monsieur Faucheux, il y a +encore l’argenterie de ma mère; vous savez, tout ce massif dont je n’ai +pas voulu me défaire à cause du souvenir? + +— Ah! madame, par exemple, c’est là une fameuse ressource pour des +gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de garder +leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas léger comme +aujourd’hui. On travaillait dans des lingots. Mais cette vaisselle +n’est plus présentable; seulement, elle pèse. + +— Voilà tout, voilà tout ce qu’il faut. Combien pèse-t-elle? + +— Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des énormes vases +de buffet qui, seuls, pèsent cinq mille livres d’argent: soit dix mille +livres les deux. + +— Cent trente! murmura la marquise. Vous êtes sûr de ces chiffres, +monsieur Faucheux? + +— Sûr, madame. D’ailleurs, ce n’est pas difficile à peser. + +— Les quantités sont écrites sur mes livres. + +— Oh! vous êtes une femme d’ordre, madame la marquise. + +— Passons à autre chose, dit Mme de Bellière. + +Et elle ouvrit un écrin. + +— Je reconnais ces émeraudes, dit le marchand, c’est moi qui les ai +fait monter; ce sont les plus belles de la cour; c’est-à-dire, non: +les plus belles sont à Mme de Châtillon; elles lui viennent de MM. de +Guise; mais les vôtres, madame, sont les secondes. + +— Elles valent? + +— Montées? + +— Non; supposez qu’on voulût les vendre. + +— Je sais bien qui les achèterait! s’écria M. Faucheux. + +— Voilà précisément ce que je vous demande. On les achèterait donc? + +— On achèterait toutes vos pierreries, madame; on sait que vous avez le +plus bel écrin de Paris. Vous n’êtes pas de ces femmes qui changent; +quand vous achetez, c’est du beau; lorsque vous possédez, vous gardez. + +— Donc, on paierait ces émeraudes? + +— Cent trente mille livres. + +La marquise écrivit sur des tablettes, avec un crayon, le chiffre cité +par l’orfèvre. + +— Ce collier de rubis? dit-elle. + +— Des rubis balais? + +— Les voici. + +— Ils sont beaux, ils sont superbes. Je ne vous connaissais pas ces +pierres, madame. + +— Estimez. + +— Deux cent mille livres. Celui du milieu en vaut cent à lui seul. + +— Oui, oui, c’est ce que je pensais, dit la marquise. Les diamants, +les diamants! oh! j’en ai beaucoup: bagues, chaînes, pendants et +girandoles, agrafes, ferrets! Estimez, monsieur Faucheux, estimez. + +L’orfèvre prit sa loupe, ses balances, pesa, lorgna, et tout bas, +faisant son addition: + +— Voilà des pierres, dit-il, qui coûtent à Madame la marquise quarante +mille livres de rente. + +— Vous estimez huit cent mille livres?… + +— À peu près. + +— C’est bien ce que je pensais. Mais les montures sont à part. + +— Comme toujours, madame, si j’étais appelé à vendre ou à acheter, je +me contenterais, pour bénéfice, de l’or seul de ces montures; j’aurais +encore vingt-cinq bonnes mille livres. + +— C’est joli! + +— Oui, madame, très joli. + +— Acceptez-vous le bénéfice à la condition de faire argent comptant des +pierreries? + +— Mais, madame! s’écria l’orfèvre effaré, vous ne vendez pas vos +diamants, je suppose? + +— Silence, monsieur Faucheux, ne vous inquiétez pas de cela, rendez-moi +seulement réponse. Vous êtes honnête homme, fournisseur de ma maison +depuis trente ans, vous avez connu mon père et ma mère, que servaient +votre père et votre mère. Je vous parle comme à un ami; acceptez-vous +l’or des montures contre une somme comptant que vous verserez entre mes +mains? + +— Huit cent mille livres! mais c’est énorme! + +— Je le sais. + +— Impossible à trouver! + +— Oh! que non. + +— Mais madame, songez à l’effet que ferait, dans le monde, le bruit +d’une vente de vos pierreries! + +— Nul ne le saurait… Vous me ferez fabriquer autant de parures fausses +semblables aux fines. Ne répondez rien je le veux. Vendez en détail, +vendez seulement les pierres. + +— Comme cela, c’est facile… Monsieur cherche des écrins, des pierres +nues pour la toilette de Madame. Il y a concours. Je placerai +facilement chez Monsieur pour six cent mille livres. Je suis sûr que +les vôtres sont les plus belles. + +— Quand cela? + +— Sous trois jours. + +— Eh bien! le reste, vous le placerez à des particuliers; pour le +présent, faites-moi un contrat de vente garanti… paiement sous quatre +jours. + +— Madame, madame, réfléchissez, je vous en conjure… Vous perdrez là +cent mille livres, si vous vous hâtez. + +— J’en perdrai deux cent mille s’il le faut. Je veux que tout soit fait +ce soir. Acceptez-vous? + +— J’accepte, madame la marquise… Je ne dissimule pas que je gagnerai à +cela cinq mille pistoles. + +— Tant mieux! comment aurai-je l’argent? + +— En or ou en billets de la Banque de Lyon, payables chez M. Colbert. + +— J’accepte, dit vivement la marquise; retournez chez vous et apportez +vite la somme en billets, entendez-vous? + +— Oui, madame; mais, de grâce… + +— Plus un mot, monsieur Faucheux. À propos, l’argenterie, que +j’oubliais… Pour combien en ai-je? + +— Cinquante mille livres, madame. + +— C’est un million, se dit tout bas la marquise. Monsieur Faucheux, +vous ferez prendre aussi l’orfèvrerie et l’argenterie avec toute la +vaisselle. Je prétexte une refonte pour des modèles plus à mon goût… +Fondez, dis-je, et rendez-moi la valeur en or… sur-le-champ. + +— Bien, madame la marquise. + +— Vous mettrez cet or dans un coffre; vous ferez accompagner cet or +d’un de vos commis et sans que mes gens le voient; ce commis m’attendra +dans un carrosse. + +— Celui de Mme Faucheux? dit l’orfèvre. + +— Si vous le voulez, je le prendrai chez vous. + +— Oui, madame la marquise. + +— Prenez trois de mes gens pour porter chez vous l’argenterie. + +— Oui, madame. + +La marquise sonna. + +— Le fourgon, dit-elle, à la disposition de M. Faucheux. + +L’orfèvre salua et sortit en commandant que le fourgon le suivit de +près et en annonçant, lui-même, que la marquise faisait fondre sa +vaisselle pour en avoir de plus nouvelle. + +Trois heures après, elle se rendait chez M. Faucheux et recevait de +lui huit cent mille livres en billets de la Banque de Lyon, deux cent +cinquante mille livres en or, enfermées dans un coffre que portait +péniblement un commis jusqu’à la voiture de Mme Faucheux. + +Car Mme Faucheux avait un coche. Fille d’un président des comptes, +elle avait apporté trente mille écus à son mari, syndic des orfèvres. +Les trente mille écus avaient fructifié depuis vingt ans. L’orfèvre +était millionnaire et modeste. Pour lui, il avait fait l’emplette d’un +vénérable carrosse, fabriqué en 1648, dix années après la naissance du +roi. Ce carrosse, ou plutôt cette maison roulante, faisait l’admiration +du quartier; elle était couverte de peintures allégoriques et de nuages +semés d’étoiles d’or et d’argent doré. + +C’est dans cet équipage, un peu grotesque, que la noble femme monta, +en regard du commis, qui dissimulait ses genoux de peur d’effleurer la +robe de la marquise. + +C’est ce même commis qui dit au cocher, fier de conduire une marquise: +Route de Saint-Mandé! + + + + +Chapitre CII — La dot + + +Les chevaux de M. Faucheux étaient d’honnêtes chevaux du Perche, ayant +de gros genoux et des jambes tant soit peu engorgées. Comme la voiture, +ils dataient de l’autre moitié du siècle. + +Ils ne couraient donc pas comme les chevaux anglais de M. Fouquet. + +Aussi mirent-ils deux heures à se rendre à Saint-Mandé. + +On peut dire qu’ils marchaient majestueusement. + +La majesté exclut le mouvement. + +La marquise s’arrêta devant une porte bien connue, quoiqu’elle ne l’eût +vue qu’une fois, on se le rappelle, dans une circonstance non moins +pénible que celle qui l’amenait cette fois encore. + +Elle tira de sa poche une clef, l’introduisit de sa petite main blanche +dans la serrure, poussa la porte qui céda sans bruit, et donna l’ordre +au commis de monter le coffret au premier étage. + +Mais le poids de ce coffret était tel, que le commis fut forcé de se +faire aider par le cocher. + +Le coffret fut déposé dans ce petit cabinet, antichambre ou plutôt +boudoir, attenant au salon où nous avons vu M. Fouquet aux pieds de la +marquise. + +Mme de Bellière donna un louis au cocher, un sourire charmant au +commis, et les congédia tous deux. + +Derrière eux, elle referma la porte et attendit ainsi, seule et +barricadée. Nul domestique n’apparaissait à l’intérieur. + +Mais toute chose était apprêtée comme si un génie invisible eût deviné +les besoins et les désirs de l’hôte ou plutôt de l’hôtesse qui était +attendue. + +Le feu préparé, les bougies aux candélabres, les rafraîchissements sur +l’étagère, les livres sur les tables, les fleurs fraîches dans les +vases du Japon. + +On eût dit une maison enchantée. + +La marquise alluma les candélabres, respira le parfum des fleurs, +s’assit et tomba bientôt dans une profonde rêverie. + +Mais cette rêverie, toute mélancolique, était imprégnée d’une certaine +douceur. + +Elle voyait devant elle un trésor étalé dans cette chambre. Un million +qu’elle avait arraché de sa fortune comme la moissonneuse arrache un +bleuet de sa couronne. + +Elle se forgeait les plus doux songes. + +Elle songeait surtout et avant tout au moyen de laisser tout cet argent +à M. Fouquet sans qu’il pût savoir d’où venait le don. Ce moyen était +celui qui naturellement s’était présenté le premier à son esprit. + +Mais, quoique, en y réfléchissant, la chose lui eût paru difficile, +elle ne désespérait point de parvenir à ce but. + +Elle devait sonner pour appeler M. Fouquet, et s’enfuir plus heureuse +que si, au lieu de donner un million, elle trouvait un million +elle-même. + +Mais, depuis qu’elle était arrivée là, depuis qu’elle avait vu ce +boudoir si coquet, qu’on eût dit qu’une femme de chambre venait d’en +enlever jusqu’au dernier atome de poussière; quand elle avait vu ce +salon si bien tenu, qu’on eût dit qu’elle en avait chassé les fées qui +l’habitaient, elle se demanda si déjà les regards de ceux qu’elle avait +fait fuir, génies, fées, lutins ou créatures humaines, ne l’avaient pas +reconnue. + +Alors Fouquet saurait tout; ce qu’il ne saurait pas, il le devinerait; +Fouquet refuserait d’accepter comme don ce qu’il eût peut-être accepté +à titre de prêt, et, ainsi menée, l’entreprise manquerait de but comme +de résultat. + +Il fallait donc que la démarche fût faite sérieusement pour réussir. Il +fallait que le surintendant comprît toute la gravité de sa position +pour se soumettre au caprice généreux d’une femme; il fallait enfin, +pour le persuader, tout le charme d’une éloquente amitié, et, si ce +n’était point assez, tout l’enivrement d’un ardent amour que rien ne +détournerait dans son absolu désir de convaincre. + +En effet, le surintendant n’était-il pas connu pour un homme plein de +délicatesse et de dignité? Se laisserait-il charger des dépouilles +d’une femme? Non, il lutterait, et si une voix au monde pouvait vaincre +sa résistance, c’était la voix de la femme qu’il aimait. + +Maintenant, autre doute, doute cruel qui passait dans le cœur de Mme de +Bellière avec la douleur et le froid aigu d’un poignard: Aimait-il? + +Cet esprit léger, ce cœur volage se résoudrait-il à se fixer un moment, +fût-ce pour contempler un ange? + +N’en était-il pas de Fouquet, malgré tout son génie, malgré toute sa +probité, comme des conquérants qui versent des larmes sur le champ de +bataille lorsqu’ils ont remporté la victoire? + +«Eh bien! c’est de cela qu’il faut que je m’éclaircisse, c’est sur +cela qu’il faut que je le juge, dit la marquise. Qui sait si ce cœur +tant convoité n’est pas un cœur vulgaire et plein d’alliage, qui +sait si cet esprit ne se trouvera pas être, quand j’y appliquerai la +pierre de touche, d’une nature triviale et inférieure? Allons! allons! +s’écria-t-elle, c’est trop de doute, trop d’hésitation, l’épreuve! +l’épreuve!» + +Elle regarda la pendule. + +«Voilà sept heures, il doit être arrivé, c’est l’heure des signatures. +Allons!» + +Et, se levant avec une fébrile impatience, elle marcha vers la glace, +dans laquelle elle se souriait avec l’énergique sourire du dévouement; +elle fit jouer le ressort et tira le bouton de la sonnette. + +Puis, comme épuisée à l’avance par la lutte qu’elle venait d’engager, +elle alla s’agenouiller éperdue devant un vaste fauteuil, où sa tête +s’ensevelit dans ses mains tremblantes. + +Dix minutes après, elle entendit grincer le ressort de la porte. + +La porte roula sur ses gonds invisibles. + +Fouquet parut. + +Il était pâle; il était courbé sous le poids d’une pensée amère. + +Il n’accourait pas; il venait, voilà tout. + +Il fallait que la préoccupation fût bien puissante pour que cet homme +de plaisir, pour qui le plaisir était tout, vînt si lentement à un +semblable appel. + +En effet, la nuit, féconde en rêves douloureux, avait amaigri ses +traits d’ordinaire si noblement insoucieux, avait tracé autour de ses +yeux des orbites de bistre. + +Il était toujours beau, toujours noble, et l’expression mélancolique de +sa bouche, expression si rare chez cet homme, donnait à sa physionomie +un caractère nouveau qui la rajeunissait. + +Vêtu de noir, la poitrine toute gonflée de dentelles ravagées par sa +main inquiète, le surintendant s’arrêta l’œil plein de rêverie au seuil +de cette chambre où tant de fois il était venu chercher le bonheur +attendu. + +Cette douceur morne, cette tristesse souriante remplaçant l’exaltation +de la joie, firent sur Mme de Bellière, qui le regardait de loin, un +effet indicible. + +L’œil d’une femme sait lire tout orgueil ou toute souffrance sur +les traits de l’homme qu’elle aime; on dirait qu’en raison de leur +faiblesse, Dieu a voulu accorder aux femmes plus qu’il n’accorde aux +autres créatures. + +Elles peuvent cacher leurs sentiments à l’homme; l’homme ne peut leur +cacher les siens. + +La marquise devina d’un seul coup d’œil tout le malheur du surintendant. + +Elle devina une nuit passée sans sommeil, un jour passé en déceptions. + +Dès lors elle fut forte, elle sentait qu’elle aimait Fouquet au-delà de +toute chose. + +Elle se releva, et, s’approchant de lui: + +— Vous m’écriviez ce matin, dit-elle, que vous commenciez à m’oublier, +et que, moi que vous n’aviez pas revue, j’avais sans doute fini de +penser à vous. Je viens vous démentir, monsieur, et cela d’autant plus +sûrement que je lis dans vos yeux une chose. + +— Laquelle, madame? demanda Fouquet étonné. + +— C’est que vous ne m’avez jamais tant aimée qu’à cette heure; de même +que vous devez lire dans ma démarche, à moi, que je ne vous ai point +oublié. + +— Oh! vous, marquise, dit Fouquet, dont un éclair de joie illumina un +instant la noble figure, vous, vous êtes un ange, et les hommes n’ont +pas le droit de douter de vous! Ils n’ont donc qu’à s’humilier et à +demander grâce! + +— Grâce vous soit donc accordée alors! + +Fouquet voulut se mettre à genoux. + +— Non, dit-elle, à côté de moi, asseyez-vous. Ah! voilà une pensée +mauvaise qui passe dans votre esprit! + +— Et à quoi voyez-vous cela, madame? + +— À votre sourire, qui vient de gâter toute votre physionomie. Voyons, +à quoi songez-vous? Dites, soyez franc, pas de secrets entre amis? + +— Eh bien! madame, dites-moi alors pourquoi cette rigueur de trois ou +quatre mois. + +— Cette rigueur? + +— Oui; ne m’avez-vous pas défendu de vous visiter? + +— Hélas! mon ami, dit Mme de Bellière avec un profond soupir, parce +que votre visite chez moi vous a causé un grand malheur, parce que +l’on veille sur ma maison, parce que les mêmes yeux qui vous ont vu +pourraient vous voir encore, parce que je trouve moins dangereux pour +vous, à moi de venir ici, qu’à vous de venir chez moi; enfin, parce que +je vous trouve assez malheureux pour ne pas vouloir augmenter encore +votre malheur… + +Fouquet tressaillit. + +Ces mots venaient de le rappeler aux soucis de la surintendance, lui +qui pendant quelques minutes ne se souvenait plus que des espérances de +l’amant. + +— Malheureux, moi? dit-il en essayant un sourire. Mais en vérité, +marquise, vous me le feriez croire avec votre tristesse. Ces beaux yeux +ne sont-ils donc levés sur moi que pour me plaindre? Oh! j’attends +d’eux un autre sentiment. + +— Ce n’est pas moi qui suis triste, monsieur: regardez dans cette +glace; c’est vous. + +— Marquise, je suis un peu pâle, c’est vrai, mais c’est l’excès du +travail; le roi m’a demandé hier de l’argent. + +— Oui, quatre millions; je sais cela. + +— Vous le savez! s’écria Fouquet, surpris. Et comment le savez-vous? +C’est au jeu seulement, après le départ des reines et en présence d’une +seule personne, que le roi… + +— Vous voyez que je le sais; cela suffit, n’est-ce pas? Eh bien! +continuez, mon ami: c’est que le roi vous a demandé… + +— Eh bien! vous comprenez, marquise, il a fallu se le procurer, puis le +faire compter, puis le faire enregistrer, c’est long. Depuis la mort de +M. de Mazarin, il y a un peu de fatigue et d’embarras dans le service +des finances. Mon administration se trouve surchargée, voilà pourquoi +j’ai veillé cette nuit. + +— De sorte que vous avez la somme? demanda la marquise, inquiète. + +— Il ferait beau voir, marquise, répliqua gaiement Fouquet, qu’un +surintendant des finances n’eût pas quatre pauvres millions dans ses +coffres. + +— Oui, je crois que vous les avez ou que vous les aurez. + +— Comment, que je les aurai? + +— Il n’y a pas longtemps qu’il vous en avait déjà fait demander deux. + +— Il me semble, au contraire, qu’il y a un siècle, marquise; mais ne +parlons plus argent, s’il vous plaît. + +— Au contraire, parlons-en, mon ami. + +— Oh! + +— Écoutez, je ne suis venue que pour cela. + +— Mais que voulez-vous donc dire? demanda le surintendant, dont les +yeux exprimèrent une inquiète curiosité. + +— Monsieur, est-ce une charge inamovible que la surintendance? + +— Marquise! + +— Vous voyez que je vous réponds, et franchement même. + +— Marquise, vous me surprenez, vous me parlez comme un commanditaire. + +— C’est tout simple: je veux placer de l’argent chez vous, et, +naturellement, je désire savoir si vous êtes sûr. + +— En vérité, marquise, je m’y perds et ne sais plus où vous voulez en +venir. + +— Sérieusement, mon cher monsieur Fouquet, j’ai quelques fonds qui +m’embarrassent. Je suis lasse d’acheter des terres et désire charger un +ami de faire valoir mon argent. + +— Mais cela ne presse pas, j’imagine? dit Fouquet. + +— Au contraire, cela presse, et beaucoup. + +— Eh bien! nous en causerons plus tard. + +— Non pas plus tard, car mon argent est là. + +La marquise montra le coffret au surintendant, et, l’ouvrant, lui fit +voir des liasses de billets et une masse d’or. + +Fouquet s’était levé en même temps que Mme de Bellière; il demeura un +instant pensif; puis tout à coup, se reculant, il pâlit et tomba sur +une chaise en cachant son visage dans ses mains. + +— Oh! marquise! marquise! murmura-t-il. + +— Eh bien? + +— Quelle opinion avez-vous donc de moi pour me faire une pareille offre? + +— De vous? + +— Sans doute. + +— Mais que pensez-vous donc vous-même? Voyons. + +— Cet argent, vous me l’apportez pour moi: vous me l’apportez parce que +vous me savez embarrassé. Oh! ne niez pas. Je devine. Est-ce que je ne +connais pas votre cœur? + +— Eh bien! si vous connaissez mon cœur, vous voyez que c’est mon cœur +que je vous offre. + +— J’ai donc deviné! s’écria Fouquet. Oh! madame, en vérité, je ne vous +ai jamais donné le droit de m’insulter ainsi. + +— Vous insulter! dit-elle en pâlissant. Étrange délicatesse humaine! +Vous m’aimez, m’avez-vous dit? Vous m’avez demandé au nom de cet amour +ma réputation, mon honneur? Et quand je vous offre mon argent, vous me +refusez! + +— Marquise, marquise, vous avez été libre de garder ce que vous appelez +votre réputation et votre honneur. Laissez-moi la liberté de garder les +miens. Laissez-moi me ruiner, laissez-moi succomber sous le fardeau des +haines qui m’environnent, sous le fardeau des fautes que j’ai commises, +sous le fardeau de mes remords même; mais, au nom du Ciel! marquise, ne +m’écrasez pas sous ce dernier coup. + +— Vous avez manqué tout à l’heure d’esprit, monsieur Fouquet, dit-elle. + +— C’est possible, madame. + +— Et maintenant, voilà que vous manquez de cœur. + +Fouquet comprima de sa main crispée sa poitrine haletante. + +— Accablez-moi, madame, dit-il, je n’ai rien à répondre. + +— Je vous ai offert mon amitié, monsieur Fouquet. + +— Oui, madame; mais vous vous êtes bornée là. + +— Ce que je fais est-il d’une amie? + +— Sans doute. + +— Et vous refusez cette preuve de mon amitié? + +— Je la refuse. + +— Regardez-moi, monsieur Fouquet. + +Les yeux de la marquise étincelaient. + +— Je vous offre mon amour. + +— Oh! madame! dit Fouquet. + +— Je vous aime, entendez-vous, depuis longtemps; les femmes ont comme +les hommes leur fausse délicatesse. Depuis longtemps je vous aime, mais +je ne voulais pas vous le dire. + +— Oh! fit Fouquet en joignant les mains. + +— Eh bien! je vous le dis. Vous m’avez demandé cet amour à genoux, je +vous l’ai refusé; j’étais aveugle comme vous l’étiez tout à l’heure. +Mon amour, je vous l’offre. + +— Oui, votre amour, mais votre amour seulement. + +— Mon amour, ma personne, ma vie! tout, tout, tout! + +— Oh! mon Dieu! s’écria Fouquet ébloui. + +— Voulez-vous de mon amour? + +— Oh! mais vous m’accablez sous le poids de mon bonheur! + +— Serez-vous heureux? Dites, dites… si je suis à vous, tout entière à +vous? + +— C’est la félicité suprême! + +— Alors, prenez-moi. Mais, si je vous fais le sacrifice d’un préjugé, +faites moi celui d’un scrupule. + +— Madame, madame, ne me tentez pas! + +— Mon ami, mon ami, ne me refusez pas! + +— Oh! faites attention à ce que vous proposez! + +— Fouquet, un mot… «Non!…» et j’ouvre cette porte. Elle montra celle +qui conduisait à la rue. Et vous ne me verrez plus. Un autre mot… «Oui!…» +et je vous suis où vous voudrez, les yeux fermés, sans défense, +sans refus, sans remords. + +— Élise!… Élise!… Mais ce coffret? + +— C’est ma dot! + +— C’est votre ruine! s’écria Fouquet en bouleversant l’or et les +papiers; il y a là un million… + +— Juste… Mes pierreries, qui ne me serviront plus si vous ne m’aimez +pas; qui ne me serviront plus si vous m’aimez comme je vous aime! + +— Oh! c’en est trop! c’en est trop! s’écria Fouquet. Je cède, je cède: +ne fût-ce que pour consacrer un pareil dévouement. J’accepte la dot… + +— Et voici la femme, dit la marquise en se jetant dans ses bras. + + + + +Chapitre CIII — Le terrain de Dieu + + +Pendant ce temps, Buckingham et de Wardes faisaient en bons compagnons +et en harmonie parfaite la route de Paris à Calais. + +Buckingham s’était hâté de faire ses adieux, de sorte qu’il en avait +brusqué la meilleure partie. + +Les visites à Monsieur et à Madame, à la jeune reine et à la reine +douairière avaient été collectives. + +Prévoyance de la reine mère, qui lui épargnait la douleur de causer +encore en particulier avec Monsieur, qui lui épargnait le danger de +revoir Madame. + +Buckingham embrassa de Guiche et Raoul; il assura le premier de toute +sa considération; le second d’une constante amitié destinée à triompher +de tous les obstacles et à ne se laisser ébranler ni par la distance ni +par le temps. + +Les fourgons avaient déjà pris les devants; il partit le soir en +carrosse avec toute sa maison. + +De Wardes, tout froissé d’être pour ainsi dire emmené à la remorque +par cet Anglais, avait cherché dans son esprit subtil tous les moyens +d’échapper à cette chaîne; mais nul ne lui avait donné assistance, +et force lui était de porter la peine de son mauvais esprit et de sa +causticité. + +Ceux à qui il eût pu s’ouvrir, en qualité de gens spirituels l’eussent +raillé sur la supériorité du duc. + +Les autres esprits, plus lourds, mais plus sensés, lui eussent allégué +les ordres du roi, qui défendaient le duel. + +Les autres enfin, et c’étaient les plus nombreux, qui, par charité +chrétienne ou par amour-propre national, lui eussent prêté assistance, +ne se souciaient point d’encourir une disgrâce, et eussent tout au plus +prévenu les ministres d’un départ qui pouvait dégénérer en un petit +massacre. + +Il en résulta que, tout bien pesé, de Wardes fit son porte-manteau, +prit deux chevaux, et, suivi d’un seul laquais, s’achemina vers la +barrière où le carrosse de Buckingham le devait prendre. + +Le duc reçut son adversaire comme il eût fait de la plus aimable +connaissance, se rangea pour le faire asseoir, lui offrit des +sucreries, étendit sur lui le manteau de martre zibeline jeté sur le +siège de devant. Puis on causa: + +De la cour, sans parler de Madame; + +De Monsieur, sans parler de son ménage; + +Du roi, sans parler de sa belle-sœur; + +De la reine mère, sans parler de sa bru; + +Du roi d’Angleterre, sans parler de sa sœur; + +De l’état de cœur de chacun des voyageurs, sans prononcer aucun nom +dangereux. + +Aussi le voyage, qui se faisait à petites journées, fut-il charmant. + +Aussi Buckingham, véritablement Français par l’esprit et l’éducation, +fut-il enchanté d’avoir si bien choisi son _partner_. + +Bons repas effleurés du bout des dents, essais de chevaux dans les +belles prairies que coupait la route, chasses aux lièvres, car +Buckingham avait ses lévriers. Tel fut l’emploi du temps. + +Le duc ressemblait un peu à ce beau fleuve de Seine, qui embrasse mille +fois la France dans ses méandres amoureux avant de se décider à gagner +l’Océan. + +Mais, en quittant la France, c’était surtout la Française nouvelle +qu’il avait amenée à Paris que Buckingham regrettait; pas une de ses +pensées qui ne fût un souvenir et, par conséquent, un regret. + +Aussi quand, parfois, malgré sa force sur lui-même, il s’abîmait dans +ses pensées, de Wardes le laissait-il tout entier à ses rêveries. + +Cette délicatesse eût certainement touché Buckingham et changé ses +dispositions à l’égard de de Wardes, si celui-ci, tout en gardant le +silence, eût eu l’œil moins méchant et le sourire moins faux. + +Mais les haines d’instinct sont inflexibles; rien ne les éteint; un peu +de cendre les recouvre parfois, mais sous cette cendre elles couvent +plus furieuses. + +Après avoir épuisé toutes les distractions que présentait la route, on +arriva, comme nous l’avons dit, à Calais. + +C’était vers la fin du sixième jour. + +Dès la veille, les gens du duc avaient pris les devants et avaient +frété une barque. Cette barque était destinée à aller joindre le petit +yacht qui courait des bordées en vue, ou s’embossait, lorsqu’il sentait +ses ailes blanches fatiguées, à deux ou trois portées de canon de la +jetée. + +Cette barque allant et venant devait porter tous les équipages du duc. + +Les chevaux avaient été embarqués; on les hissait de la barque sur le +pont du bâtiment dans des paniers faits exprès, et ouatés de telle +façon que leurs membres, dans les plus violentes crises même de terreur +ou d’impatience, ne quittaient pas l’appui moelleux des parois, et que +leur poil n’était pas même rebroussé. + +Huit de ces paniers juxtaposés emplissaient la cale. On sait que, +pendant les courtes traversées, les chevaux tremblants ne mangent +point et frissonnent en présence des meilleurs aliments qu’ils eussent +convoités sur terre. + +Peu à peu l’équipage entier du duc fut transporté à bord du yacht, +et alors ses gens revinrent lui annoncer que tout était prêt, et +que, lorsqu’il voudrait s’embarquer avec le gentilhomme français, on +n’attendait plus qu’eux. + +Car nul ne supposait que le gentilhomme français pût avoir à régler +avec milord duc autre chose que des comptes d’amitié. + +Buckingham fit répondre au patron du yacht qu’il eût à se tenir prêt, +mais que la mer était belle, que la journée promettant un coucher de +soleil magnifique, il comptait ne s’embarquer que la nuit et profiter +de la soirée pour faire une promenade sur la grève. + +D’ailleurs, il ajouta que, se trouvant en excellente compagnie, il +n’avait pas la moindre hâte de s’embarquer. + +En disant cela, il montra aux gens qui l’entouraient le magnifique +spectacle du ciel empourpré à l’horizon, et d’un amphithéâtre de nuages +floconneux qui montaient du disque du soleil jusqu’au zénith, en +affectant les formes d’une chaîne de montagnes aux sommets entassés les +uns sur les autres. + +Tout cet amphithéâtre était teint à sa base d’une espèce de mousse +sanglante, se fondant dans des teintes d’opale et de nacre au fur et +à mesure que le regard montait de la base au sommet. La mer, de son +côté, se teignait de ce même reflet, et sur chaque cime de vague bleue +dansait un point lumineux comme un rubis exposé au reflet d’une lame. + +Tiède soirée, parfums salins chers aux rêveuses imaginations, vent +d’est épais et soufflant en harmonieuses rafales, puis au loin le yacht +se profilant en noir avec ses agrès à jour, sur le fond empourpré du +ciel, et çà et là sur l’horizon les voiles latines courbées sous l’azur +comme l’aile d’une mouette qui plonge, le spectacle, en effet, valait +bien qu’on l’admirât. La foule des curieux suivit les valets dorés, +parmi lesquels, voyant l’intendant et le secrétaire, elle croyait voir +le maître et son ami. + +Quant à Buckingham, simplement vêtu d’une veste de satin gris et d’un +pourpoint de petit velours violet, le chapeau sur les yeux, sans ordres +ni broderies, il ne fut pas plus remarqué que de Wardes, vêtu de noir +comme un procureur. + +Les gens du duc avaient reçu l’ordre de tenir une barque prête au môle +et de surveiller l’embarquement de leur maître, sans venir à lui avant +que lui ou son ami appelât. + +— Quelque chose qu’ils vissent, avait-il ajouté en appuyant sur ces +mots de façon qu’ils fussent compris. + +Après quelques pas faits sur la plage: + +— Je crois, monsieur, dit Buckingham à de Wardes, je crois qu’il va +falloir nous faire nos adieux. Vous le voyez, la mer monte; dans dix +minutes elle aura tellement imbibé le sable où nous marchons, que nous +serons hors d’état de sentir le sol. + +— Milord, je suis à vos ordres; mais… + +— Mais nous sommes encore sur le terrain du roi, n’est-ce pas? + +— Sans doute. + +— Eh bien! venez; il y a là-bas, comme vous le voyez, une espèce d’île +entourée par une grande flaque circulaire; la flaque va s’augmentant +et l’île disparaissant de minute en minute. Cette île est bien à Dieu, +car elle est entre deux mers et le roi ne l’a point sur ses cartes. La +voyez-vous? + +— Je la vois. Nous ne pouvons même guère l’atteindre maintenant sans +nous mouiller les pieds. + +— Oui; mais remarquez qu’elle forme une éminence assez élevée, et que +la mer monte de chaque côté en épargnant sa cime. Il en résulte que +nous serons à merveille sur ce petit théâtre. Que vous en semble? + +— Je serai bien partout où mon épée aura l’honneur de rencontrer la +vôtre, milord. + +— Eh bien! allons donc. Je suis désespéré de vous faire mouiller les +pieds, monsieur de Wardes; mais il est nécessaire, je crois, que vous +puissiez dire au roi: «Sire, je ne me suis point battu sur la terre +de Votre Majesté.» C’est peut-être un peu bien subtil, mais depuis +Port-Royal vous nagez dans les subtilités. Oh! ne nous en plaignons +pas, cela vous donne un fort charmant esprit, et qui n’appartient qu’à +vous autres. Si vous voulez bien, nous nous hâterons, monsieur de +Wardes, car voici la mer qui monte et la nuit qui vient. + +— Si je ne marchais pas plus vite, milord, c’était pour ne point passer +devant Votre Grâce. Êtes-vous à pied sec, monsieur le duc? + +— Oui, jusqu’à présent. Regardez donc là-bas: voici mes drôles qui ont +peur de nous voir nous noyer et qui viennent faire une croisière avec +le canot. Voyez donc comme ils dansent sur la pointe des lames, c’est +curieux; mais cela me donne le mal de mer. Voudriez-vous me permettre +de leur tourner le dos? + +— Vous remarquerez qu’en leur tournant le dos vous aurez le soleil en +face, milord. + +— Oh! il est bien faible à cette heure et aura bien vite disparu; ne +vous inquiétez donc point de cela. + +— Comme vous voudrez, milord; ce que j’en disais, c’était par +délicatesse. + +— Je le sais, monsieur de Wardes, et j’apprécie votre observation. +Voulez vous ôter nos pourpoints? + +— Décidez, milord. + +— C’est plus commode. + +— Alors je suis tout prêt. + +— Dites-moi, là, sans façon, monsieur de Wardes, si vous vous sentez +mal sur le sable mouillé, ou si vous vous croyez encore un peu trop sur +le territoire français? Nous nous battrons en Angleterre ou sur mon +yacht. + +— Nous sommes fort bien ici, milord; seulement j’aurai l’honneur de +vous faire observer que, comme la mer monte, nous aurons à peine le +temps… + +Buckingham fit un signe d’assentiment, ôta son pourpoint et le jeta sur +le sable. + +De Wardes en fit autant. + +Les deux corps, blancs comme deux fantômes pour ceux qui les +regardaient du rivage, se dessinaient sur l’ombre d’un rouge violet qui +descendait du ciel. + +— Ma foi! monsieur le duc, nous ne pouvons guère rompre, dit de Wardes. +Sentez-vous comme nos pieds tiennent dans le sable? + +— J’y suis enfoncé jusqu’à la cheville, dit Buckingham, sans compter +que voilà l’eau qui nous gagne. + +— Elle m’a gagné déjà… Quand vous voudrez, monsieur le duc. De Wardes +mit l’épée à la main. + +Le duc l’imita. + +— Monsieur de Wardes, dit alors Buckingham, un dernier mot, s’il vous +plaît… Je me bats contre vous, parce que je ne vous aime pas, parce +que vous m’avez déchiré le cœur en raillant certaine passion que j’ai, +que j’avoue en ce moment, et pour laquelle je serais très heureux de +mourir. Vous êtes un méchant homme, monsieur de Wardes, et je veux +faire tous mes efforts pour vous tuer; car, je le sens, si vous ne +mourez pas de ce coup, vous ferez dans l’avenir beaucoup de mal à mes +amis. Voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur de Wardes. + +Et Buckingham salua. + +— Et moi, milord, voici ce que j’ai à vous répondre: je ne vous +haïssais pas; mais, maintenant que vous m’avez deviné, je vous hais, et +vais faire tout ce que je pourrai pour vous tuer. + +Et de Wardes salua Buckingham. + +Au même instant, les fers se croisèrent; deux éclairs se joignirent +dans la nuit. + +Les épées se cherchaient, se devinaient, se touchaient. + +Tous deux étaient habiles tireurs; les premières passes n’eurent aucun +résultat. + +La nuit s’était avancée rapidement; la nuit était si sombre, qu’on +attaquait et se défendait d’instinct. + +Tout à coup de Wardes sentit son fer arrêté; il venait de piquer +l’épaule de Buckingham. + +L’épée du duc s’abaissa avec son bras. + +— Oh! fit-il. + +— Touché, n’est-ce pas, milord? dit de Wardes en reculant de deux pas. + +— Oui, monsieur, mais légèrement. + +— Cependant, vous avez quitté la garde. + +— C’est le premier effet du froid du fer, mais je suis remis. +Recommençons, s’il vous plaît, monsieur. + +Et, dégageant avec un sinistre froissement de lame, le duc déchira la +poitrine du marquis. + +— Touché aussi, dit-il. + +— Non, dit de Wardes restant ferme à sa place. + +— Pardon; mais, voyant votre chemise toute rouge…. dit Buckingham. + +— Alors, dit de Wardes furieux, alors… à vous! + +Et, se fendant à fond, il traversa l’avant-bras de Buckingham. L’épée +passa entre les deux os. + +Buckingham sentit son bras droit paralysé; il avança le bras gauche, +saisit son épée, prête à tomber de sa main inerte, et avant que de +Wardes se fût remis en garde, il lui traversa la poitrine. + +De Wardes chancela, ses genoux plièrent, et, laissant son épée engagée +encore dans le bras du duc, il tomba dans l’eau qui se rougit d’un +reflet plus réel que celui que lui envoyaient les nuages. + +De Wardes n’était pas mort. Il sentit le danger effroyable dont il +était menacé: la mer montait. + +Le duc sentit le danger aussi. Avec un effort et un cri de douleur, +il arracha le fer demeuré dans son bras; puis, se retournant vers de +Wardes: + +— Est-ce que vous êtes mort, marquis? dit-il. + +— Non, répliqua de Wardes d’une voix étouffée par le sang qui montait +de ses poumons à sa gorge, mais peu s’en faut. + +— Eh bien qu’y a-t-il à faire? Voyons, pouvez-vous marcher? + +Buckingham le souleva sur un genou. + +— Impossible, dit-il. + +Puis, retombant: + +— Appelez vos gens, fit-il, ou je me noie. + +— Holà! cria Buckingham; holà! de la barque! nagez vivement, nagez! + +La barque fit force de rames. + +Mais la mer montait plus vite que la barque ne marchait. + +Buckingham vit de Wardes prêt à être recouvert par une vague: de son +bras gauche, sain et sans blessure, il lui fit une ceinture et l’enleva. + +La vague monta jusqu’à mi-corps, mais ne put l’ébranler. + +Mais à peine eut-il fait dix pas qu’une seconde vague, accourant plus +haute, plus menaçante, plus furieuse que la première, vint le frapper à +la hauteur de la poitrine, le renversa, l’ensevelit. + +Puis, le reflux l’emportant, elle laissa un instant à découvert le duc +et de Wardes couchés sur le sable. + +De Wardes était évanoui. + +En ce moment quatre matelots du duc, qui comprirent le danger, se +jetèrent à la mer et en une seconde furent près du duc. + +Leur terreur fut grande lorsqu’ils virent leur maître se couvrir de +sang à mesure que l’eau dont il était imprégné coulait vers les genoux +et les pieds. + +Ils voulurent l’emporter. + +— Non, non! dit le duc; à terre! à terre, le marquis! + +— À mort! à mort, le Français! crièrent sourdement les Anglais. + +— Misérables drôles! s’écria le duc se dressant avec un geste superbe +qui les arrosa de sang, obéissez. M. de Wardes à terre, M. de Wardes en +sûreté avant toutes choses ou je vous fais pendre! + +La barque s’était approchée pendant ce temps. Le secrétaire et +l’intendant sautèrent à leur tour à la mer et s’approchèrent du +marquis. Il ne donnait plus signe de vie. + +— Je vous recommande cet homme sur votre tête, dit le duc. Au rivage! +M. de Wardes au rivage! + +On le prit à bras et on le porta jusqu’au sable sec. + +Quelques curieux et cinq ou six pêcheurs s’étaient groupés sur le +rivage, attirés par le singulier spectacle de deux hommes se battant +avec de l’eau jusqu’aux genoux. + +Les pêcheurs, voyant venir à eux un groupe d’hommes portant un blessé, +entrèrent, de leur côté, jusqu’à mi-jambe dans la mer. Les Anglais leur +remirent le blessé au moment où celui-ci commençait à rouvrir les yeux. + +L’eau salée de la mer et le sable fin s’étaient introduits dans ses +blessures et lui causaient d’inexprimables souffrances. + +Le secrétaire du duc tira de sa poche une bourse pleine et la remit à +celui qui paraissait le plus considérable d’entre les assistants. + +— De la part de mon maître, milord duc de Buckingham, dit-il, pour que +l’on prenne de M. le marquis de Wardes tous les soins imaginables. + +Et il s’en retourna, suivi des siens, jusqu’au canot que Buckingham +avait regagné à grand-peine, mais seulement lorsqu’il avait vu de +Wardes hors de danger. + +La mer était déjà haute; les habits brodés et les ceintures de soie +furent noyés. Beaucoup de chapeaux furent enlevés par les lames. + +Quant aux habits de milord duc et à ceux de de Wardes, le flux les +avait portés vers le rivage. + +On enveloppa de Wardes dans l’habit du duc, croyant que c’était le +sien, et on le transporta à bras vers la ville. + + + + +Chapitre CIV — Triple amour + + +Depuis le départ de Buckingham, de Guiche se figurait que la terre lui +appartenait sans partage. + +Monsieur, qui n’avait plus le moindre sujet de jalousie et qui, +d’ailleurs, se laissait accaparer par le chevalier de Lorraine, +accordait dans sa maison autant de liberté que les plus exigeants +pouvaient en souhaiter. + +De son côté, le roi, qui avait pris goût à la société de Madame, +imaginait plaisirs sur plaisirs pour égayer le séjour de Paris, en +sorte qu’il ne se passait pas un jour sans une fête au Palais-Royal ou +une réception chez Monsieur. + +Le roi faisait disposer Fontainebleau pour y recevoir la cour, et tout +le monde s’employait pour être du voyage. Madame menait la vie la plus +occupée. Sa voix, sa plume ne s’arrêtaient pas un moment. + +Les conversations avec de Guiche prenaient peu à peu l’intérêt auquel +on ne peut méconnaître les préludes des grandes passions. + +Lorsque les yeux languissent à propos d’une discussion sur des couleurs +d’étoffes, lorsque l’on passe une heure à analyser les mérites et le +parfum d’un sachet ou d’une fleur, il y a dans ce genre de conversation +des mots que tout le monde peut entendre, mais il y a des gestes ou des +soupirs que tout le monde ne peut voir. + +Quand Madame avait bien causé avec M. de Guiche, elle causait avec +le roi, qui lui rendait visite régulièrement chaque jour. On jouait, +on faisait des vers, on choisissait des devises et des emblèmes; ce +printemps n’était pas seulement le printemps de la nature, c’était la +jeunesse de tout un peuple dont cette cour formait la tête. + +Le roi était beau, jeune, galant plus que tout le monde. Il aimait +amoureusement toutes les femmes, même la reine sa femme. + +Seulement le grand roi était le plus timide ou le plus réservé de son +royaume, tant qu’il ne s’était pas avoué à lui-même ses sentiments. + +Cette timidité le retenait dans les limites de la simple politesse, et +nulle femme ne pouvait se vanter d’avoir la préférence sur une autre. + +On pouvait pressentir que le jour où il se déclarerait serait l’aurore +d’une souveraineté nouvelle; mais il ne se déclarait pas. M. de Guiche +en profitait pour être le roi de toute la cour amoureuse. + +On l’avait dit au mieux avec Mlle de Montalais, on l’avait dit assidu +près de Mlle de Châtillon; maintenant il n’était plus même civil avec +aucune femme de la cour. Il n’avait d’yeux, d’oreilles que pour une +seule. + +Aussi prenait-il insensiblement sa place chez Monsieur, qui l’aimait et +le retenait le plus possible dans sa maison. + +Naturellement sauvage, il s’éloignait trop avant l’arrivée de Madame, +une fois que Madame était arrivée, il ne s’éloignait plus assez. + +Ce qui, remarqué de tout le monde, le fut particulièrement du mauvais +génie de la maison, le chevalier de Lorraine, à qui Monsieur témoignait +un vif attachement parce qu’il avait l’humeur joyeuse, même dans ses +méchancetés, et qu’il ne manquait jamais d’idées pour employer le temps. + +Le chevalier de Lorraine, disons-nous, voyant que de Guiche menaçait +de le supplanter, eut recours au grand moyen. Il disparut, laissant +Monsieur bien empêché. + +Le premier jour de sa disparition, Monsieur ne le chercha presque +pas, car de Guiche était là, et, sauf les entretiens avec Madame, il +consacrait bravement les heures du jour et de la nuit au prince. + +Mais le second jour, Monsieur, ne trouvant personne sous la main, +demanda où était le chevalier. + +Il lui fut répondu que l’on ne savait pas. + +De Guiche, après avoir passé sa matinée à choisir des broderies et des +franges avec Madame, vint consoler le prince. Mais, après le dîner, +il y avait encore des tulipes et des améthystes à estimer; de Guiche +retourna dans le cabinet de Madame. + +Monsieur demeura seul; c’était l’heure de sa toilette: il se trouva +le plus malheureux des hommes et demanda encore si l’on avait des +nouvelles du chevalier. + +— Nul ne sait où trouver M. le chevalier, fut la réponse que l’on +rendit au prince. + +Monsieur, ne sachant plus où porter son ennui, s’en alla en robe de +chambre et coiffé chez Madame. + +Il y avait là grand cercle de gens qui riaient et chuchotaient à tous +les coins: ici un groupe de femmes autour d’un homme et des éclats +étouffés; là Manicamp et Malicorne pillés par Montalais, Mlle de +Tonnay-Charente et deux autres rieuses. + +Plus loin, Madame, assise sur des coussins, et de Guiche éparpillant, à +genoux près d’elle, une poignée de perles et de pierres dans lesquelles +le doigt fin et blanc de la princesse désignait celles qui lui +plaisaient le plus. + +Dans un autre coin, un joueur de guitare qui chantonnait des +séguedilles espagnoles dont Madame raffolait depuis qu’elle les +avait entendu chanter à la jeune reine avec une certaine mélancolie; +seulement ce que l’Espagnole avait chanté avec des larmes dans les +paupières, l’Anglaise le fredonnait avec un sourire qui laissait voir +ses dents de nacre. + +Ce cabinet, ainsi habité, présentait la plus riante image du plaisir. + +En entrant, Monsieur fut frappé de voir tant de gens qui se +divertissaient sans lui. Il en fut tellement jaloux, qu’il ne put +s’empêcher de dire comme un enfant: + +— Eh quoi! vous vous amusez ici, et moi, je m’ennuie tout seul! + +Sa voix fut comme le coup de tonnerre qui interrompt le gazouillement +d’oiseaux sous le feuillage; il se fit un grand silence. + +De Guiche fut debout en un moment. + +Malicorne se fit petit derrière les jupes de Montalais. + +Manicamp se redressa et prit ses grands airs de cérémonie. + +Le _guitarrero_ fourra sa guitare sous une table et tira le tapis pour la +dissimuler aux yeux du prince. + +Madame seule ne bougea point, et, souriant à son époux, lui répondit: + +— Est-ce que ce n’est pas l’heure de votre toilette? + +— Que l’on choisit pour se divertir, grommela le prince. + +Ce mot malencontreux fut le signal de la déroute: les femmes +s’enfuirent comme une volée d’oiseaux effrayés; le joueur de guitare +s’évanouit comme une ombre; Malicorne, toujours protégé par Montalais, +qui élargissait sa robe, se glissa derrière une tapisserie. Pour +Manicamp, il vint en aide à de Guiche, qui, naturellement, restait +auprès de Madame, et tous deux soutinrent bravement le choc avec la +princesse. Le comte était trop heureux pour en vouloir au mari; mais +Monsieur en voulait à sa femme. + +Il lui fallait un motif de querelle; il le cherchait, et le départ +précipité de cette foule, si joyeuse avant son arrivée et si troublée +par sa présence, lui servit de prétexte. + +— Pourquoi donc prend-on la fuite à mon aspect? dit-il d’un ton rogue. + +Madame répliqua froidement que, toutes les fois que le maître +paraissait, la famille se tenait à l’écart par respect. + +Et, en disant ces mots, elle fit une mine si drôle et si plaisante, que +de Guiche et Manicamp ne purent se retenir. Ils éclatèrent de rire; +madame les imita; l’accès gagna Monsieur lui-même, qui fut forcé de +s’asseoir, parce que, en riant, il perdait trop de sa gravité. + +Enfin il cessa, mais sa colère s’était augmentée. Il était encore plus +furieux de s’être laissé aller à rire qu’il ne l’avait été de voir rire +les autres. + +Il regardait Manicamp avec de gros yeux, n’osant pas montrer sa colère +au comte de Guiche. + +Mais, sur un signe qu’il fit avec trop de dépit, Manicamp et de Guiche +sortirent. + +En sorte que Madame, demeurée seule, se mit à ramasser tristement ses +perles, ne rit plus du tout et parla encore moins. + +— Je suis bien aise de voir, dit le duc, que l’on me traite comme un +étranger chez vous, madame. + +Et il sortit exaspéré. En chemin, il rencontra Montalais, qui veillait +dans l’antichambre. + +— Il fait beau venir vous voir, dit-il, mais à la porte. + +Montalais fit la révérence la plus profonde. + +— Je ne comprends pas bien, dit-elle, ce que Votre Altesse Royale me +fait l’honneur de me dire. + +— Je dis, mademoiselle, que quand vous riez tous ensemble, dans +l’appartement de Madame, est mal venu celui qui ne reste pas dehors. + +— Votre Altesse Royale ne pense pas et ne parle pas ainsi pour elle, +sans doute? + +— Au contraire, mademoiselle, c’est pour moi que je parle, c’est à moi +que je pense. Certes, je n’ai pas lieu de m’applaudir des réceptions +qui me sont faites ici. Comment! pour un jour qu’il y a chez Madame, +chez moi, musique et assemblée, pour un jour que je compte me divertir +un peu à mon tour, on s’éloigne!… Ah çà! craignait-on donc de me voir, +que tout le monde a pris la fuite en me voyant?… On fait donc mal, +quand je suis absent?… + +— Mais, repartit Montalais, on ne fait pas aujourd’hui, monseigneur, +autre chose que l’on ne fasse les autres jours. + +— Quoi! tous les jours on rit comme cela! + +— Mais, oui, monseigneur. + +— Tous les jours, ce sont des groupes comme ceux que je viens de voir? + +— Absolument pareils, monseigneur. + +— Et enfin tous les jours on racle le boyau? + +— Monseigneur, la guitare est d’aujourd’hui; mais, quand nous n’avons +pas de guitare, nous avons les violons et les flûtes; des femmes +s’ennuient sans musique. + +— Peste! et des hommes? + +— Quels hommes, monseigneur? + +— M. de Guiche, M. de Manicamp et les autres. + +— Tous de la maison de Monseigneur. + +— Oui, oui, vous avez raison, mademoiselle. + +Et le prince rentra dans ses appartements: il était tout rêveur. Il se +précipita dans le plus profond de ses fauteuils, sans se regarder au +miroir. + +— Où peut être le chevalier? dit-il. + +Il y avait un serviteur auprès du prince. + +Sa question fut entendue. + +— On ne sait, monseigneur. + +— Encore cette réponse!… Le premier qui me répondra: «Je ne sais», je +le chasse. + +Tout le monde, à cette parole, s’enfuit de chez Monsieur comme on +s’était enfui de chez Madame. + +Alors le prince entra dans une colère inexprimable. Il donna du pied +dans un chiffonnier, qui roula sur le parquet, brisé en trente morceaux. + +Puis, du plus grand sang-froid, il alla aux galeries, et renversa l’un +sur l’autre un vase d’émail, une aiguière de porphyre et un candélabre +de bronze. Le tout fit un fracas effroyable. Tout le monde parut aux +portes. + +— Que veut Monseigneur? se hasarda de dire timidement le capitaine des +gardes. + +— Je me donne de la musique, répliqua Monseigneur en grinçant des dents. + +Le capitaine des gardes envoya chercher le médecin de Son Altesse +Royale. + +Mais avant le médecin, arriva Malicorne, qui dit au prince: + +— Monseigneur, M. le chevalier de Lorraine me suit. + +Le duc regarda Malicorne et lui sourit. + +Le chevalier entra en effet. + + + + +Chapitre CV — La jalousie de M. de Lorraine + + +Le duc d’Orléans poussa un cri de satisfaction en apercevant le +chevalier de Lorraine. + +— Ah! c’est heureux, dit-il, par quel hasard vous voit-on? N’étiez-vous +pas disparu, comme on le disait? + +— Mais, oui, monseigneur. + +— Un caprice? + +— Un caprice! moi, avoir des caprices avec Votre Altesse? Le respect… + +— Laisse là le respect, auquel tu manques tous les jours. Je t’absous. +Pourquoi étais-tu parti? + +— Parce que j’étais parfaitement inutile à Monseigneur. + +— Explique-toi? + +— Monseigneur a près de lui des gens plus divertissants que je ne le +serai jamais. Je ne me sens pas de force à lutter, moi; je me suis +retiré. + +— Toute cette réserve n’a pas le sens commun. Quels sont ces gens +contre qui tu ne veux pas lutter? Guiche? + +— Je ne nomme personne. + +— C’est absurde! Guiche te gêne? + +— Je ne dis pas cela, monseigneur; ne me faites pas parler: vous savez +bien que de Guiche est de nos bons amis. + +— Qui, alors? + +— De grâce, monseigneur, brisons là, je vous en supplie. + +Le chevalier savait bien que l’on irrite la curiosité comme la soif en +éloignant le breuvage ou l’explication. + +— Non, je veux savoir pourquoi tu as disparu. + +— Eh bien! je vais vous le dire; mais ne le prenez pas en mauvaise part. + +— Parle. + +— Je me suis aperçu que je gênais. + +— Qui? + +— Madame. + +— Comment cela? dit le duc étonné. + +— C’est tout simple: Madame est peut-être jalouse de l’attachement que +vous voulez bien avoir pour moi. + +— Elle te le témoigne? + +— Monseigneur, Madame ne m’adresse jamais la parole, surtout depuis un +certain temps. + +— Quel temps? + +— Depuis que M. de Guiche lui ayant plu mieux que moi, elle le reçoit à +toute heure. + +Le duc rougit. + +— À toute heure… Qu’est-ce que ce mot-là, chevalier? dit-il sévèrement. + +— Vous voyez bien, monseigneur, que je vous ai déplu; j’en étais bien +sûr. + +— Vous ne me déplaisez pas, mais vous dites les choses un peu vivement. +En quoi Madame préfère-t-elle Guiche à vous? + +— Je ne dirai plus rien, fit le chevalier avec un salut plein de +cérémonie. + +— Au contraire, j’entends que vous parliez. Si vous vous êtes retiré +pour cela, vous êtes donc bien jaloux? + +— Il faut être jaloux quand on aime, monseigneur; est-ce que Votre +Altesse n’est pas jalouse de Madame? est-ce que Votre Altesse, si +elle voyait toujours quelqu’un près de Madame, et quelqu’un traité +favorablement, ne prendrait pas de l’ombrage? On aime ses amis comme +ses amours. Votre Altesse Royale m’a fait quelquefois l’insigne honneur +de m’appeler son ami. + +— Oui, oui, mais voilà encore un mot équivoque; chevalier, vous avez la +conversation malheureuse. + +— Quel mot, monseigneur? + +— Vous avez dit: Traité favorablement… Qu’entendez-vous par ce +favorablement? + +— Rien que de fort simple, monseigneur, dit le chevalier avec une +grande bonhomie. Ainsi, par exemple, quand un mari voit sa femme +appeler de préférence tel ou tel homme près d’elle; quand cet homme +se trouve toujours à la tête de son lit ou bien à la portière de son +carrosse; lorsqu’il y a toujours une petite place pour le pied de cet +homme dans la circonférence des robes de la femme; lorsque les gens se +rencontrent hors des appels de la conversation; lorsque le bouquet de +celle-ci est de la couleur des rubans de celui-là; lorsque les musiques +sont dans l’appartement, les soupers dans les ruelles; lorsque, le mari +paraissant, tout se tait chez la femme; lorsque le mari se trouve avoir +soudain pour compagnon le plus assidu, le plus tendre des hommes qui, +huit jours auparavant, semblait le moins à lui… alors… + +— Alors, achève. + +— Alors, je dis, monseigneur, qu’on est peut-être jaloux; mais tous ces +détails-là ne sont pas de mise, il ne s’agit en rien de cela dans notre +conversation. + +Le duc s’agitait et se combattait évidemment. + +— Vous ne me dites pas, finit-il par dire, pourquoi vous vous +éloignâtes. Tout à l’heure, vous disiez que c’était dans la crainte de +gêner, vous ajoutiez même que vous aviez remarqué de la part de Madame +un penchant à fréquenter un de Guiche. + +— Ah! monseigneur, je n’ai pas dit cela. + +— Si fait. + +— Mais si je l’ai dit, je ne voyais rien là que d’innocent. + +— Enfin, vous voyiez quelque chose? + +— Monseigneur m’embarrasse. + +— Qu’importe! parlez. Si vous dites la vérité, pourquoi vous +embarrasser? + +— Je dis toujours la vérité, monseigneur, mais j’hésite toujours aussi +quand il s’agit de répéter ce que disent les autres. + +— Ah! vous répétez… Il paraît qu’on a dit alors? + +— J’avoue qu’on m’a parlé. + +— Qui? + +Le chevalier prit un air presque courroucé. + +— Monseigneur, dit-il, vous me soumettez à une question, vous me +traitez comme un accusé sur la sellette… et les bruits qui effleurent +en passant l’oreille d’un gentilhomme n’y séjournent pas. Votre Altesse +veut que je grandisse le bruit à la hauteur d’un événement. + +— Enfin, s’écria le duc avec dépit, un fait constant, c’est que vous +vous êtes retiré à cause de ce bruit. + +— Je dois dire la vérité: on m’a parlé des assiduités de M. de Guiche +près de Madame, rien de plus; plaisir innocent, je le répète, et, de +plus, permis; mais, monseigneur, ne soyez pas injuste et ne poussez pas +les choses à l’excès. Cela ne vous regarde pas. + +— Il ne me regarde pas qu’on parle des assiduités de Guiche chez Madame?… + +— Non, monseigneur, non; et ce que je vous dis, je le dirais à de +Guiche lui-même, tant je vois en beau la cour qu’il fait à Madame; je +le lui dirais à elle-même. Seulement vous comprenez ce que je crains? +Je crains de passer pour un jaloux de faveur, quand je ne suis qu’un +jaloux d’amitié. Je connais votre faible, je connais que, quand vous +aimez, vous êtes exclusif. Or, vous aimez Madame, et d’ailleurs qui +ne l’aimerait pas? Suivez bien le cercle où je me promène: Madame a +distingué dans vos amis le plus beau et le plus attrayant; elle va vous +influencer de telle façon au sujet de celui-là, que vous négligerez +les autres. Un dédain de vous me ferait mourir; c’est assez déjà de +supporter ceux de Madame. J’ai donc pris mon parti, monseigneur, de +céder la place au favori dont j’envie le bonheur, tout en professant +pour lui une amitié sincère et une sincère admiration. Voyons, +avez-vous quelque chose contre ce raisonnement? Est-il d’un galant +homme? La conduite est-elle d’un brave ami? Répondez au moins, vous qui +m’avez si rudement interrogé. + +Le duc s’était assis, il tenait sa tête à deux mains et ravageait sa +coiffure. Après un silence assez long pour que le chevalier eût pu +apprécier tout l’effet de ses combinaisons oratoires, Monseigneur se +releva. + +— Voyons, dit-il, et sois franc. + +— Comme toujours. + +— Bon! Tu sais que nous avons déjà remarqué quelque chose au sujet de +cet extravagant de Buckingham. + +— Oh! monseigneur, n’accusez pas Madame, ou je prends congé de vous. +Quoi! vous allez à ces systèmes? quoi, vous soupçonnez? + +— Non, non, chevalier, je ne soupçonne pas Madame; mais enfin… je vois… +je compare… + +— Buckingham était un fou! + +— Un fou sur lequel tu m’as parfaitement ouvert les yeux. + +— Non! non! dit vivement le chevalier, ce n’est pas moi qui vous ai +ouvert les yeux, c’est de Guiche. Oh! ne confondons pas. + +Et il se mit à rire de ce rire strident qui ressemble au sifflet d’une +couleuvre. + +— Oui, oui, en effet… tu dis quelques mots, mais Guiche se montra le +plus jaloux. + +— Je crois bien, continua le chevalier sur le même ton; il combattait +pour l’autel et le foyer. + +— Plaît-il? fit le duc impérieusement et révolté de cette plaisanterie +perfide. + +— Sans doute, M. de Guiche n’est-il pas le premier gentilhomme de votre +maison? + +— Enfin, répliqua le duc un peu plus calme, cette passion de Buckingham +avait été remarquée? + +— Certes! + +— Eh bien! dit-on que celle de M. de Guiche soit remarquée autant? + +— Mais, monseigneur, vous retombez encore; on ne dit pas que M. de +Guiche ait de la passion. + +— C’est bien! c’est bien! + +— Vous voyez, monseigneur, qu’il valait mieux, cent fois mieux, me +laisser dans ma retraite que d’aller vous forger avec mes scrupules des +soupçons que Madame regardera comme des crimes, et elle aura raison. + +— Que feras-tu, toi? + +— Une chose raisonnable. + +— Laquelle? + +— Je ne ferais plus la moindre attention à la société de ces épicuriens +nouveaux, et de cette façon les bruits tomberaient. + +— Je verrai, je me consulterai. + +— Oh! vous avez le temps, le danger n’est pas grand, et puis il ne +s’agit ni de danger ni de passion; il s’agit d’une crainte que j’ai eue +de voir s’affaiblir votre amitié pour moi. Dès que vous me la rendez +avec une assurance aussi gracieuse, je n’ai plus d’autre idée en tête. + +Le duc secoua la tête, comme s’il voulait dire: «Si tu n’as plus +d’idées, moi, j’en ai.» + +Mais l’heure du dîner étant arrivée, Monseigneur envoya prévenir +Madame. Il fut répondu que Madame ne pouvait assister au grand couvert +et qu’elle dînerait chez elle. + +— Cela n’est pas ma faute, dit le duc; ce matin, tombant au milieu de +toutes leurs musiques, j’ai fait le jaloux, et on me boude. + +— Nous dînerons seuls, dit le chevalier avec un soupir; je regrette +Guiche. + +— Oh! de Guiche ne boudera pas longtemps, c’est un bon naturel. + +— Monseigneur, dit tout à coup le chevalier, il me vient une bonne +idée: tantôt, dans notre conversation, j’ai pu aigrir Votre Altesse et +donner sur lui des ombrages. Il convient que je sois le médiateur… Je +vais aller à la recherche du comte et je le ramènerai. + +— Ah! chevalier, tu es une bonne âme. + +— Vous dites cela comme si vous étiez surpris. + +— Dame! tu n’es pas tendre tous les jours. + +— Soit; mais je sais réparer un tort que j’ai fait, avouez. + +— J’avoue. + +— Votre Altesse veut bien me faire la grâce d’attendre ici quelques +moments? + +— Volontiers, va… J’essaierai mes habits de Fontainebleau. + +Le chevalier partit, il appela ses gens avec un grand soin, comme s’il +leur donnait divers ordres. + +Tous partirent dans différentes directions; mais il retint son valet de +chambre. + +— Sache, dit-il, et sache tout de suite si M. de Guiche n’est pas chez +Madame. Vois; comment savoir cela? + +— Facilement, monsieur le chevalier; je le demanderai à Malicorne, qui +le saura de Mlle de Montalais. Cependant je dois dire que la demande +sera vaine, car tous les gens de M. de Guiche sont partis: le maître a +dû partir avec eux. + +— Informe-toi, néanmoins. + +Dix minutes ne s’étaient pas écoulées, que le valet de chambre revint. +Il attira mystérieusement son maître dans un escalier de service, et +le fit entrer dans une petite chambre dont la fenêtre donnait sur le +jardin. + +— Qu’y a-t-il? dit le chevalier; pourquoi tant de précautions? + +— Regardez, monsieur, dit le valet de chambre. + +— Quoi? + +— Regardez sous le marronnier, en bas. + +— Bien… Ah! mon Dieu! je vois Manicamp qui attend; qu’attend-il? + +— Vous allez le voir, si vous prenez patience… Là! voyez-vous, +maintenant? + +— Je vois un, deux, quatre musiciens avec leurs instruments, et +derrière eux, les poussant, de Guiche en personne. Mais que fait-il là? + +— Il attend qu’on lui ouvre la porte de l’escalier des dames d’honneur; +il montera par là chez Madame, où l’on va faire entendre une nouvelle +musique pendant le dîner. + +— C’est superbe ce que tu dis là. + +— N’est-ce pas, monsieur? + +— Et c’est M. Malicorne qui t’a dit cela? + +— Lui-même. + +— Il t’aime donc? + +— Il aime Monsieur. + +— Pourquoi? + +— Parce qu’il veut être de sa maison. + +— Mordieu! il en sera. Combien t’as-t-il donné pour cela? + +— Le secret que je vous vends, monsieur. + +— Je te le paie cent pistoles. Prends! + +— Merci, monsieur… Voyez-vous, la petite porte s’ouvre, une femme fait +entrer les musiciens… + +— C’est la Montalais? + +— Tout beau, monsieur, ne criez pas ce nom; qui dit Montalais dit +Malicorne. Si vous vous brouillez avec l’un, vous serez mal avec +l’autre. + +— Bien, je n’ai rien vu. + +— Et moi rien reçu, dit le valet en emportant la bourse. + +Le chevalier, ayant la certitude que de Guiche était entré, revint chez +Monsieur, qu’il trouva splendidement vêtu et rayonnant de joie comme de +beauté. + +— On dit, s’écria-t-il, que le roi prend le soleil pour devise; vrai, +monseigneur, c’est à vous que cette devise conviendrait. + +— Et Guiche? + +— Introuvable! Il a fui, il s’est évaporé. Votre algarade du matin l’a +effarouché. On ne l’a pas trouvé chez lui. + +— Bah! il est capable, ce cerveau fêlé, d’avoir pris la poste pour +aller dans ses terres. Pauvre garçon! nous le rappellerons, va. Dînons. + +— Monseigneur, c’est le jour des idées; j’en ai encore une. + +— Laquelle? + +— Monseigneur, Madame vous boude, et elle a raison. Vous lui devez une +revanche; allez dîner avec elle. + +— Oh! c’est d’un mari faible. + +— C’est d’un bon mari. La princesse s’ennuie: elle va pleurer dans son +assiette, elle aura les yeux rouges. Un mari se fait odieux qui rougit +les yeux de sa femme. Allons, monseigneur, allons! + +— Non, mon service est commandé pour ici. + +— Voyons, voyons, monseigneur, nous serons tristes; j’aurai le cœur +gros de savoir que Madame est seule; vous, tout féroce que vous voudrez +être, vous soupirerez. Emmenez-moi au dîner de Madame, et ce sera une +charmante surprise. Je gage que nous nous divertirons; vous aviez tort +ce matin. + +— Peut-être bien. + +— Il n’y a pas de peut-être, c’est un fait. + +— Chevalier, chevalier! tu me conseilles mal. + +— Je vous conseille bien, vous êtes dans vos avantages: votre habit +pensée, brodé d’or, vous va divinement. Madame sera encore plus +subjuguée par l’homme que par le procédé. Voyons, monseigneur. + +— Tu me décides, partons. + +Le duc sortit avec le chevalier de son appartement, et se dirigea vers +celui de Madame. + +Le chevalier glissa ces mots à l’oreille de son valet: + +— Du monde devant la petite porte! Que nul ne puisse s’échapper par là! +Cours. + +Et derrière le duc il parvint aux antichambres de Madame. + +Les huissiers allaient annoncer. + +— Que nul ne bouge, dit le chevalier en riant, Monseigneur veut faire +une surprise. + + + + +Chapitre CVI — Monsieur est jaloux de Guiche + + +Monsieur entra brusquement comme les gens qui ont une bonne intention +et qui croient faire plaisir, ou comme ceux qui espèrent surprendre +quelque secret, triste aubaine des jaloux. + +Madame, enivrée par les premières mesures de la musique, dansait comme +une folle, laissant là son dîner commencé. + +Son danseur était M. de Guiche, les bras en l’air, les yeux à demi +fermés, le genou en terre, comme ces danseurs espagnols aux regards +voluptueux, au geste caressant. + +La princesse tournait autour de lui avec le même sourire et la même +séduction provocante. + +Montalais admirait. La Vallière, assise dans un coin, regardait toute +rêveuse. + +Il est impossible d’exprimer l’effet que produisit sur ces gens heureux +la présence de Monsieur. Il serait tout aussi impossible d’exprimer +l’effet que produisit sur Philippe la vue de ces gens heureux. + +Le comte de Guiche n’eut pas la force de se relever; Madame demeura au +milieu de son pas et de son attitude, sans pouvoir articuler un mot. + +Le chevalier de Lorraine, adossé au chambranle de la porte, souriait +comme un homme plongé dans la plus naïve admiration. + +La pâleur du prince, le tremblement convulsif de ses mains et de ses +jambes furent les premiers symptômes qui frappèrent les assistants. Un +profond silence succéda au bruit de la danse. + +Le chevalier de Lorraine profita de cet intervalle pour venir saluer +respectivement Madame et de Guiche; en affectant de les confondre dans +ses révérences, comme les deux maîtres de la maison. + +Monsieur, s’approchant à son tour: + +— Je suis enchanté, dit-il d’une voix rauque; j’arrivais ici croyant +vous trouver malade et triste, je vous vois livrée à de nouveaux +plaisirs; en vérité, c’est heureux! Ma maison est la plus joyeuse de +l’univers. + +Se retournant vers de Guiche: + +— Comte, dit-il, je ne vous savais pas si brave danseur. + +Puis, revenant à sa femme: + +— Soyez meilleure pour moi, dit-il avec une amertume qui voilait sa +colère; chaque fois qu’on se réjouira chez vous, invitez-moi… Je suis +un prince fort abandonné. + +De Guiche avait repris toute son assurance, et, avec une fierté +naturelle qui lui allait bien: + +— Monseigneur, dit-il, sait bien que toute ma vie est à son service; +quand il s’agira de la donner, je suis prêt; pour aujourd’hui il ne +s’agit que de danser aux violons, je danse. + +— Et vous avez raison, dit froidement le prince. Et puis, Madame, +continua-t-il, vous ne remarquez pas que vos dames m’enlèvent mes amis: +M. de Guiche n’est pas à vous, madame, il est à moi. Si vous voulez +dîner sans moi, vous avez vos dames. Quand je dîne seul, j’ai mes +gentilshommes; ne me dépouillez pas tout à fait. + +Madame sentit le reproche et la leçon. + +La rougeur monta soudain jusqu’à ses yeux. + +— Monsieur, répliqua-t-elle, j’ignorais, en venant à la cour de France, +que les princesses de mon rang dussent être considérées comme les +femmes de Turquie. J’ignorais qu’il fût défendu de voir des hommes; +mais, puisque telle est votre volonté, je m’y conformerai; ne vous +gênez point si vous voulez faire griller mes fenêtres. + +Cette riposte, qui fit sourire Montalais et de Guiche, ramena dans le +cœur du prince la colère, dont une bonne partie venait de s’évaporer en +paroles. + +— Très bien! dit-il d’un ton concentré, voilà comme on me respecte chez +moi! + +— Monseigneur! monseigneur! murmura le chevalier à l’oreille de +Monsieur, de façon que tout le monde remarquât bien qu’il le modérait. + +— Venez! répliqua le duc pour toute réponse, en l’entraînant et en +pirouettant par un mouvement brusque, au risque de heurter Madame. + +Le chevalier suivit son maître jusque dans l’appartement, où le prince +ne fut pas plutôt assis, qu’il donna un libre cours à sa fureur. + +Le chevalier levait les yeux au ciel, joignait les mains et ne disait +mot. + +— Ton avis? s’écria Monsieur. + +— Sur quoi, monseigneur? + +— Sur tout ce qui se passe ici. + +— Oh! monseigneur, c’est grave. + +— C’est odieux! la vie ne peut se passer ainsi. + +— Voyez, comme c’est malheureux! dit le chevalier. Nous espérions avoir +la tranquillité après le départ de ce fou de Buckingham. + +— Et c’est pire! + +— Je ne dis pas cela, monseigneur. + +— Non, mais je le dis, moi, car Buckingham n’eût jamais osé faire le +quart de ce que nous avons vu. + +— Quoi donc? + +— Se cacher pour danser, feindre une indisposition pour dîner tête à +tête. + +— Oh! monseigneur, non! non! + +— Si! si! cria le prince en s’excitant lui-même comme les enfants +volontaires; mais je n’endurerai pas cela plus longtemps, il faut qu’on +sache ce qui se passe. + +— Monseigneur, un éclat… + +— Pardieu! dois-je me gêner quand on se gêne si peu avec moi? Attends +moi ici, chevalier, attends-moi! + +Le prince disparut dans la chambre voisine, et s’informa de l’huissier +si la reine mère était revenue de la chapelle. + +Anne d’Autriche était heureuse: la paix revenue au foyer de sa famille, +tout un peuple charmé par la présence d’un souverain jeune et bien +disposé pour les grandes choses, les revenus de l’État agrandis, la +paix extérieure assurée, tout lui présageait un avenir tranquille. + +Elle se reprenait parfois au souvenir de ce pauvre jeune homme qu’elle +avait reçu en mère et chassé en marâtre. + +Un soupir achevait sa pensée. Tout à coup le duc d’Orléans entra chez +elle. + +— Ma mère, s’écria-t-il en fermant vivement les portières, les choses +ne peuvent subsister ainsi. + +Anne d’Autriche leva sur lui ses beaux yeux, et, avec une inaltérable +douceur: + +— De quelle chose voulez-vous parler? dit-elle. + +— Je veux parler de Madame. + +— Votre femme? + +— Oui, ma mère. + +— Je gage que ce fou de Buckingham lui aura écrit quelque lettre +d’adieu. + +— Ah bien! oui, ma mère, est-ce qu’il s’agit de Buckingham! + +— Et de qui donc alors? Car ce pauvre garçon était bien à tort le point +de mire de votre jalousie, et je croyais… + +— Ma mère, Madame a déjà remplacé M. de Buckingham. + +— Philippe, que dites-vous? Vous prononcez là des paroles légères. + +— Non pas, non pas. Madame a si bien fait que je suis encore jaloux. + +— Et de qui, bon Dieu? + +— Quoi! vous n’avez pas remarqué? + +— Non. + +— Vous n’avez pas vu que M. de Guiche est toujours chez elle, toujours +avec elle? + +La reine frappa ses deux mains l’une contre l’autre et se mit à rire. + +— Philippe, dit-elle, ce n’est pas un défaut que vous avez là; c’est +une maladie. + +— Défaut ou maladie, madame, j’en souffre. + +— Et vous prétendez qu’on guérisse un mal qui existe seulement dans +votre imagination? Vous voulez qu’on vous approuve, jaloux, quand il +n’y a aucun fondement à votre jalousie? + +— Allons, voilà que vous allez recommencer pour celui-ci ce que vous +disiez pour celui-là. + +— C’est que, mon fils, dit sèchement la reine, ce que vous faisiez pour +celui-là, vous le recommencez pour celui-ci. + +Le prince s’inclina un peu piqué. + +— Et si je cite des faits, dit-il, croirez-vous? + +— Mon fils, pour toute autre chose que la jalousie, je vous croirais +sans l’allégation des faits; mais, pour la jalousie, je ne vous promets +rien. + +— Alors, c’est comme si Votre Majesté m’ordonnait de me taire et me +renvoyait hors de cause. + +— Nullement; vous êtes mon fils, je vous dois toute l’indulgence d’une +mère. + +— Oh! dites votre pensée: vous me devez toute l’indulgence que mérite +un fou. + +— N’exagérez pas, Philippe, et prenez garde de me représenter votre +femme comme un esprit dépravé… + +— Mais les faits! + +— J’écoute. + +— Ce matin, on faisait de la musique chez Madame, à dix heures. + +— C’est innocent. + +— M. de Guiche causait seul avec elle… Ah! j’oublie de vous dire que, +depuis huit jours, il ne la quitte pas plus que son ombre. + +— Mon ami, s’ils faisaient mal, ils se cacheraient. + +— Bon! s’écria le duc; je vous attendais là. Retenez bien ce que vous +venez de dire. Ce matin, dis-je, je les surpris, et témoignai vivement +mon mécontentement. + +— Soyez sûr que cela suffira; c’est peut-être même un peu vif. Ces +jeunes femmes sont ombrageuses. Leur reprocher le mal qu’elles n’ont +pas fait, c’est parfois leur dire qu’elles pourraient le faire. + +— Bien, bien, attendez. Retenez aussi ce que vous venez de dire, +Madame: «La leçon de ce matin eût dû suffire, et, s’ils faisaient mal, +ils se cacheraient.» + +— Je l’ai dit. + +— Or, tantôt, me repentant de cette vivacité du matin et sachant que +Guiche boudait chez lui, j’allai chez Madame. Devinez ce que j’y +trouvai? D’autres musiques, des danses, et Guiche; on l’y cachait. + +Anne d’Autriche fronça le sourcil. + +— C’est imprudent, dit-elle. Qu’a dit Madame? + +— Rien. + +— Et Guiche? + +— De même… Si fait… il a balbutié quelques impertinences. + +— Que concluez-vous, Philippe? + +— Que j’étais joué, que Buckingham n’était qu’un prétexte, et que le +vrai coupable, c’est Guiche. + +Anne haussa les épaules. + +— Après? + +— Je veux que Guiche sorte de chez moi comme Buckingham, et je le +demanderai au roi, à moins que… + +— À moins que? + +— Vous ne fassiez vous-même la commission, madame, vous qui êtes si +spirituelle et si bonne. + +— Je ne la ferai point. + +— Quoi, ma mère! + +— Écoutez, Philippe, je ne suis pas tous les jours disposée à faire aux +gens de mauvais compliments; j’ai de l’autorité sur cette jeunesse, +mais je ne saurais m’en prévaloir sans la perdre; d’ailleurs, rien ne +prouve que M. de Guiche soit coupable. + +— Il m’a déplu. + +— Cela vous regarde. + +— Bien, je sais ce que je ferai, dit le prince impétueusement. + +Anne le regarda inquiète. + +— Et que ferez-vous? dit-elle. + +— Je le ferai noyer dans mon bassin la première fois que je le +trouverai chez moi. + +Et, cette férocité lancée, le prince attendit un effet d’effroi. La +reine fut impassible. + +— Faites, dit-elle. + +Philippe était faible comme une femme, il se mit à hurler. + +— On me trahit, personne ne m’aime: voilà ma mère qui passe à mes +ennemis! + +— Votre mère y voit plus loin que vous et ne se soucie pas de vous +conseiller, puisque vous ne l’écoutez pas. + +— J’irai au roi. + +— J’allais vous le proposer. J’attends Sa Majesté ici, c’est l’heure de +sa visite; expliquez-vous. + +Elle n’avait pas fini, que Philippe entendit la porte de l’antichambre +s’ouvrir bruyamment. + +La peur le prit. On distinguait le pas du roi, dont les semelles +craquaient sur les tapis. + +Le duc s’enfuit par une petite porte, laissant la reine aux prises. + +Anne d’Autriche se mit à rire, et riait encore lorsque le roi entra. + +Il venait, très affectueusement, savoir des nouvelles de la santé, déjà +chancelante, de la reine mère. Il venait lui annoncer aussi que tous +les préparatifs pour le voyage de Fontainebleau étaient terminés. + +La voyant rire, il sentit diminuer son inquiétude et l’interrogea +lui-même en riant. + +Anne d’Autriche lui prit la main, et, d’une voix pleine d’enjouement; + +— Savez-vous, dit-elle, que je suis fière d’être Espagnole. + +— Pourquoi, madame? + +— Parce que les Espagnoles valent mieux au moins que les Anglaises. + +— Expliquez-vous. + +— Depuis que vous êtes marié, vous n’avez pas un seul reproche à faire +à la reine? + +— Non, certes. + +— Et voilà un certain temps que vous êtes marié. Votre frère, au +contraire, est marié depuis quinze jours… + +— Eh bien? + +— Il se plaint de Madame pour la seconde fois. + +— Quoi! encore Buckingham? + +— Non, un autre. + +— Qui? + +— Guiche. + +— Ah çà! mais c’est donc une coquette que Madame? + +— Je le crains. + +— Mon pauvre frère! dit le roi en riant. + +— Vous excusez la coquetterie, à ce que je vois? + +— Chez Madame, oui; Madame n’est pas coquette au fond. + +— Soit; mais votre frère en perdra la tête. + +— Que demande-t-il? + +— Il veut faire noyer Guiche. + +— C’est violent. + +— Ne riez pas, il est exaspéré. Avisez à quelque moyen. + +— Pour sauver Guiche, volontiers. + +— Oh! si votre frère vous entendait, il conspirerait contre vous comme +faisait votre oncle, Monsieur, contre le roi votre père. + +— Non. Philippe m’aime trop et je l’aime trop de mon côté; nous vivrons +bons amis. Le résumé de la requête? + +— C’est que vous empêchiez Madame d’être coquette et Guiche d’être +aimable. + +— Rien que cela? Mon frère se fait une bien haute idée du pouvoir +royal… corriger une femme! Passe encore pour un homme. + +— Comment vous y prendrez-vous? + +— Avec un mot dit à Guiche, qui est un garçon d’esprit, je le +persuaderai. + +— Mais Madame? + +— C’est plus difficile; un mot ne suffira pas; je composerai une +homélie, je la prêcherai. + +— Cela presse. + +— Oh! j’y mettrai toute la diligence possible. Nous avons répétition de +ballet cette après-dînée. + +— Vous prêcherez en dansant? + +— Oui, madame. + +— Vous promettez de convertir? + +— J’extirperai l’hérésie par la conviction ou par le feu. + +— À la bonne heure! Ne me mêlez point dans tout cela, Madame ne me le +pardonnerait de sa vie; et, belle-mère, je dois vivre avec ma bru. + +— Madame, ce sera le roi qui prendra tout sur lui. Voyons, je réfléchis. + +— À quoi? + +— Il serait peut-être mieux que j’allasse trouver Madame chez elle? + +— C’est un peu solennel. + +— Oui, mais la solennité ne messied pas aux prédicateurs, et puis le +violon du ballet mangerait la moitié de mes arguments. En outre, il +s’agit d’empêcher quelque violence de mon frère… Mieux vaut un peu de +précipitation… Madame est-elle chez elle? + +— Je le crois. + +— L’exposition des griefs, s’il vous plaît. + +— En deux mots, voici: Musique perpétuelle… assiduité de Guiche… +soupçons de cachotteries et de complots… + +— Les preuves? + +— Aucune. + +— Bien; je me rends chez Madame. + +Et le roi se prit à regarder, dans les glaces, sa toilette qui était +riche et son visage qui resplendissait comme ses diamants. + +— On éloigne bien un peu Monsieur? dit-il. + +— Oh! le feu et l’eau ne se fuient pas avec plus d’acharnement. + +— Il suffit. Ma mère, je vous baise les mains… les plus belles mains de +France. + +— Réussissez, Sire… Soyez le pacificateur du ménage. + +— Je n’emploie pas d’ambassadeur, répliqua Louis. C’est vous dire que +je réussirai. + +Il sortit en riant et s’épousseta soigneusement tout le long du chemin. + + + + +Chapitre CVII — Le médiateur + + +Quand le roi parut chez Madame, tous les courtisans, que la nouvelle +d’une scène conjugale avait disséminés autour des appartements, +commencèrent à concevoir les plus graves inquiétudes. + +Il se formait aussi de ce côté un orage dont le chevalier de Lorraine, +au milieu des groupes, analysait avec joie tous les éléments, +grossissant les plus faibles et manœuvrant, selon ses mauvais desseins, +les plus forts, afin de produire les plus méchants effets possibles. + +Ainsi que l’avait annoncé Anne d’Autriche, la présence du roi donna un +caractère solennel à l’événement. + +Ce n’était pas une petite affaire, en 1662, que le mécontentement de +Monsieur contre Madame, et l’intervention du roi dans les affaires +privées de Monsieur. + +Aussi vit-on les plus hardis, qui entouraient le comte de Guiche dès +le premier moment, s’éloigner de lui avec une sorte d’épouvante; et le +comte lui-même, gagné par la panique générale, se retirer chez lui tout +seul. + +Le roi entra chez Madame en saluant, comme il avait toujours l’habitude +de le faire. Les dames d’honneur étaient rangées en file sur son +passage dans la galerie. + +Si fort préoccupée que fût Sa Majesté, elle donna un coup d’œil de +maître à ces deux rangs de jeunes et charmantes femmes qui baissaient +modestement les yeux. + +Toutes étaient rouges de sentir sur elles le regard du roi. Une seule, +dont les longs cheveux se roulaient en boucles soyeuses sur la plus +belle peau du monde, une seule était pâle et se soutenait à peine, +malgré les coups de coude de sa compagne. + +C’était La Vallière, que Montalais étayait de la sorte en lui soufflant +tout bas le courage dont elle-même était si abondamment pourvue. + +Le roi ne put s’empêcher de se retourner. Tous les fronts, qui déjà +s’étaient relevés, se baissèrent de nouveau; mais la seule tête blonde +demeura immobile, comme si elle eût épuisé tout ce qui lui restait de +force et d’intelligence. + +En entrant chez Madame, Louis trouva sa belle-sœur à demi couchée sur +les coussins de son cabinet. Elle se souleva et fit une révérence +profonde en balbutiant quelques remerciements sur l’honneur qu’elle +recevait. + +Puis elle se rassit, vaincue par une faiblesse, affectée sans doute, +car un coloris charmant animait ses joues, et ses yeux, encore rouges +de quelques larmes répandues récemment, n’avaient que plus de feu. + +Quand le roi fut assis et qu’il eut remarqué, avec cette sûreté +d’observation qui le caractérisait, le désordre de la chambre et celui, +non moins grand, du visage de Madame, il prit un air enjoué. + +— Ma sœur, dit-il, à quelle heure vous plaît-il que nous répétions le +ballet aujourd’hui? + +Madame, secouant lentement et languissamment sa tête charmante: + +— Ah! Sire, dit-elle, veuillez m’excuser pour cette répétition; +j’allais faire prévenir Votre Majesté que je ne saurais aujourd’hui. + +— Comment! dit le roi avec une surprise modérée; ma sœur, seriez-vous +indisposée? + +— Oui, Sire. + +— Je vais faire appeler vos médecins, alors. + +— Non, car les médecins ne peuvent rien à mon mal. + +— Vous m’effrayez! + +— Sire, je veux demander à Votre Majesté la permission de m’en +retourner en Angleterre. + +Le roi fit un mouvement. + +— En Angleterre! Dites-vous bien ce que vous voulez dire, madame? + +— Je le dis à contrecœur, Sire, répliqua la petite-fille de Henri IV +avec résolution. + +Et elle fit étinceler ses beaux yeux noirs. + +— Oui, je regrette de faire à Votre Majesté des confidences de ce +genre; mais je me trouve trop malheureuse à la cour de Votre Majesté; +je veux retourner dans ma famille. + +— Madame! Madame! + +Et le roi s’approcha. + +— Écoutez, Sire, continua la jeune femme en prenant peu à peu sur son +interlocuteur l’ascendant que lui donnaient sa beauté, sa nerveuse +nature; je suis accoutumée à souffrir. Jeune encore, j’ai été humiliée, +j’ai été dédaignée. Oh! ne me démentez pas, Sire, dit-elle avec un +sourire. + +Le roi rougit. + +— Alors, dis-je, j’ai pu croire que Dieu m’avait fait naître pour cela, +moi, fille d’un roi puissant; mais, puisqu’il avait frappé la vie dans +mon père, il pouvait bien frapper en moi l’orgueil. J’ai bien souffert, +j’ai bien fait souffrir ma mère; mais j’ai juré que, si jamais Dieu me +rendait une position indépendante, fût-ce celle de l’ouvrière du peuple +qui gagne son pain avec son travail, je ne souffrirais plus la moindre +humiliation. Ce jour est arrivé; j’ai recouvré la fortune due à mon +rang, à ma naissance; j’ai remonté jusqu’aux degrés du trône; j’ai cru +que, m’alliant à un prince français, je trouverais en lui un parent, un +ami, un égal; mais je m’aperçois que je n’ai trouvé qu’un maître, et je +me révolte, Sire. Ma mère n’en saura rien, vous que je respecte et que… +j’aime… + +Le roi tressaillit; nulle voix n’avait ainsi chatouillé son oreille. + +— Vous, dis-je, Sire, qui savez tout, puisque vous venez ici, vous me +comprendrez peut-être. Si vous ne fussiez pas venu, j’allais à vous. +C’est l’autorisation de partir librement que je veux. J’abandonne à +votre délicatesse, à vous, l’homme par excellence, de me disculper et +de me protéger. + +— Ma sœur! ma sœur! balbutia le roi courbé par cette rude attaque, avez +vous bien réfléchi à l’énorme difficulté du projet que vous formez? + +— Sire, je ne réfléchis pas, je sens. Attaquée, je repousse d’instinct +l’attaque; voilà tout. + +— Mais que vous a-t-on fait? Voyons. + +La princesse venait, on le voit, par cette manœuvre particulière +aux femmes, d’éviter tout reproche et d’en formuler un plus grave, +d’accusée elle devenait accusatrice. C’est un signe infaillible de +culpabilité; mais de ce mal évident, les femmes, même les moins +adroites, savent toujours tirer parti pour vaincre. + +Le roi ne s’aperçut pas qu’il était venu chez elle pour lui dire: « +Qu’avez vous fait à mon frère?» + +Et qu’il se réduisait à dire: + +— Que vous a-t-on fait? + +— Ce qu’on m’a fait? répliqua Madame. Oh! il faut être femme pour le +comprendre, Sire: on m’a fait pleurer. + +Et d’un doigt qui n’avait pas son égal en finesse et en blancheur +nacrée, elle montrait des yeux brillants noyés dans le fluide, et elle +recommençait à pleurer. + +— Ma sœur, je vous en supplie, dit le roi en s’avançant pour lui +prendre une main qu’elle lui abandonna moite et palpitante. + +— Sire, on m’a tout d’abord privée de la présence d’un ami de mon +frère. Milord de Buckingham était pour moi un hôte agréable, enjoué, +un compatriote qui connaissait mes habitudes, je dirai presque un +compagnon, tant nous avons passé de jours ensemble avec nos autres amis +sur mes belles eaux de Saint-James. + +— Mais, ma sœur, Villiers était amoureux de vous? + +— Prétexte! Que fait cela, dit-elle sérieusement, que M. de Buckingham +ait été ou non amoureux de moi? Est-ce donc dangereux pour moi, un +homme amoureux?… Ah! Sire, il ne suffit pas qu’un homme vous aime. + +Et elle sourit si tendrement, si finement, que le roi sentit son cœur +battre et défaillir dans sa poitrine. + +— Enfin, si mon frère était jaloux? interrompit le roi. + +— Bien, j’y consens, voilà une raison; et l’on a chassé M. de +Buckingham. + +— Chassé!… Oh! non. + +— Expulsé, évincé, congédié, si vous aimez mieux, Sire; un des premiers +gentilshommes de l’Europe s’est vu forcé de quitter la cour du roi de +France, de Louis XIV, comme un manant, à propos d’une œillade ou d’un +bouquet. C’est bien peu digne de la cour la plus galante… Pardon, Sire, +j’oubliais qu’en parlant ainsi j’attentais à votre souverain pouvoir. + +— Ma foi! non, ma sœur, ce n’est pas moi qui ai congédié M. de +Buckingham… Il me plaisait fort. + +— Ce n’est pas vous? dit habilement Madame. Ah! tant mieux! + +Et elle accentua ce tant mieux comme si elle eût, à la place de ce mot, +prononcé celui de tant pis. + +Il y eut un silence de quelques minutes. + +Elle reprit: + +— M. de Buckingham parti… je sais à présent pourquoi et par qui… je +croyais avoir recouvré la tranquillité… Point… Voilà que Monsieur +trouve un autre prétexte; voilà que… + +— Voilà que, dit le roi avec enjouement, un autre se présente. Et c’est +naturel; vous êtes belle, madame; on vous aimera toujours. + +— Alors, s’écria la princesse, je ferai la solitude autour de moi. Oh! +c’est bien ce qu’on veut, c’est bien ce qu’on me prépare; mais, non, je +préfère retourner à Londres. Là, on me connaît, on m’apprécie. J’aurai +mes amis sans craindre que l’on ose les nommer mes amants. Fi! c’est un +indigne soupçon de la part d’un gentilhomme! Oh! Monsieur a tout perdu +dans mon esprit depuis que je le vois, depuis qu’il s’est révélé à moi, +comme le tyran d’une femme. + +— Là! là! mon frère n’est coupable que de vous aimer. + +— M’aimer! Monsieur m’aimer? Ah! Sire… + +Et elle rit aux éclats. + +— Monsieur n’aimera jamais une femme, dit-elle; Monsieur s’aime trop +lui-même; non, malheureusement pour moi, Monsieur est de la pire espèce +des jaloux: jaloux sans amour. + +— Avouez cependant, dit le roi, qui commençait à s’animer dans cet +entretien varié, brûlant, avouez que Guiche vous aime. + +— Ah! Sire, je n’en sais rien. + +— Vous devez le voir. Un homme qui aime se trahit. + +— M. de Guiche ne s’est pas trahi. + +— Ma sœur, ma sœur, vous défendez M. de Guiche. + +— Moi! par exemple! moi? Oh! Sire, il ne manquerait plus à mon +infortune qu’un soupçon de vous. + +— Non, madame, non, reprit vivement le roi. Ne vous affligez pas. Oh! +vous pleurez! Je vous en conjure, calmez-vous. + +Elle pleurait cependant, de grosses larmes coulaient sur ses mains. Le +roi prit une de ses mains et but une de ses larmes. + +Elle le regarda si tristement et si tendrement, qu’il en fut frappé au +cœur. + +— Vous n’avez rien pour Guiche? dit-il plus inquiet qu’il ne convenait +à son rôle de médiateur. + +— Mais rien, rien. + +— Alors je puis rassurer mon frère. + +— Eh! Sire, rien ne le rassurera. Ne croyez donc pas qu’il soit jaloux. +Monsieur a reçu de mauvais conseils, et Monsieur est d’un caractère +inquiet. + +— On peut l’être lorsqu’il s’agit de vous. + +Madame baissa les yeux et se tut. Le roi fit comme elle. Il lui tenait +toujours la main. + +Ce silence d’une minute dura un siècle. + +Madame retira doucement sa main. Elle était sûre désormais du triomphe. +Le champ de bataille était à elle. + +— Monsieur se plaint, dit timidement le roi, que vous préférez à son +entretien, à sa société, des sociétés particulières. + +— Sire, Monsieur passe sa vie à regarder sa figure dans un miroir et +à comploter des méchancetés contre les femmes avec M. le chevalier de +Lorraine. + +— Oh! vous allez un peu loin. + +— Je dis ce qui est. Observez, vous verrez, Sire, si j’ai raison. + +— J’observerai. Mais, en attendant, quelle satisfaction donner à mon +frère? + +— Mon départ. + +— Vous répétez ce mot! s’écria imprudemment le roi, comme si depuis dix +minutes un changement tel eût été produit, que Madame en eût toutes ses +idées retournées. + +— Sire, je ne puis plus être heureuse ici, dit-elle. M. de Guiche gêne +Monsieur. Le fera-t-on partir aussi? + +— S’il le faut, pourquoi pas? répondit en souriant Louis XIV. + +— Eh bien! après M. de Guiche?… que je regretterai, du reste, je vous +en préviens, Sire. + +— Ah! vous le regretterez? + +— Sans doute; il est aimable, il a pour moi de l’amitié, il me distrait. + +— Ah! si Monsieur vous entendait! fit le roi piqué. Savez-vous que je +ne me chargerais point de vous raccommoder et que je ne le tenterais +même pas? + +— Sire, à l’heure qu’il est, pouvez-vous empêcher Monsieur d’être +jaloux du premier venu? Je sais bien que M. de Guiche n’est pas le +premier venu. + +— Encore! Je vous préviens qu’en bon frère je vais prendre M. de Guiche +en horreur. + +— Ah! Sire, dit Madame, ne prenez, je vous en supplie, ni les +sympathies ni les haines de Monsieur. Restez le roi; mieux vaudra pour +vous et pour tout le monde. + +— Vous êtes une adorable railleuse, madame, et je comprends que ceux +mêmes que vous raillez vous adorent. + +— Et voilà pourquoi, vous, Sire, que j’eusse pris pour mon défenseur, +vous allez vous joindre à ceux qui me persécutent, dit Madame. + +— Moi, votre persécuteur? Dieu m’en garde! + +— Alors, continua-t-elle languissamment, accordez-moi ma demande. + +— Que demandez-vous? + +— À retourner en Angleterre. + +— Oh! cela, jamais! jamais! s’écria Louis XIV. + +— Je suis donc prisonnière? + +— En France, oui. + +— Que faut-il que je fasse alors? + +— Eh bien! ma sœur, je vais vous le dire. + +— J’écoute Votre Majesté en humble servante. + +— Au lieu de vous livrer à des intimités un peu inconséquentes, au lieu +de nous alarmer par votre isolement, montrez-vous à nous toujours, ne +nous quittez pas, vivons en famille. Certes, M. de Guiche est aimable; +mais, enfin, si nous n’avons pas son esprit… + +— Oh! Sire, vous savez bien que vous faites le modeste. + +— Non, je vous jure. On peut être roi et sentir soi-même que l’on a +moins de chance de plaire que tel ou tel gentilhomme. + +— Je jure bien que vous ne croyez pas un seul mot de ce que vous dites +là, Sire. + +Le roi regarda Madame tendrement. + +— Voulez-vous me promettre une chose? dit-il. + +— Laquelle? + +— C’est de ne plus perdre dans votre cabinet, avec des étrangers, +le temps que vous nous devez. Voulez-vous que nous fassions contre +l’ennemi commun une alliance offensive et défensive? + +— Une alliance avec vous, Sire? + +— Pourquoi pas? N’êtes-vous pas une puissance? + +— Mais vous, Sire, êtes-vous un allié bien fidèle? + +— Vous verrez, madame. + +— Et de quel jour datera cette alliance? + +— D’aujourd’hui. + +— Je rédigerai le traité? + +— Très bien! + +— Et vous le signerez? + +— Aveuglément. + +— Oh! alors, Sire, je vous promets merveille; vous êtes l’astre de la +cour, quand vous me paraîtrez… + +— Eh bien? + +— Tout resplendira. + +— Oh! madame, madame, dit Louis XIV, vous savez bien que toute lumière +vient de vous, et que, si je prends le soleil pour devise, ce n’est +qu’un emblème. + +— Sire, vous flattez votre alliée; donc, vous voulez la tromper, dit +Madame en menaçant le roi de son doigt mutin. + +— Comment! vous croyez que je vous trompe, lorsque je vous assure de +mon affection? + +— Oui. + +— Et qui vous fait douter? + +— Une chose. + +— Une seule? + +— Oui. + +— Laquelle? Je serai bien malheureux si je ne triomphe pas d’une seule +chose. + +— Cette chose n’est point en votre pouvoir, Sire, pas même au pouvoir +de Dieu. + +— Et quelle est cette chose? + +— Le passé. + +— Madame, je ne comprends pas, dit le roi, justement parce qu’il avait +trop bien compris. + +La princesse lui prit la main. + +— Sire, dit-elle, j’ai eu le malheur de vous déplaire si longtemps, que +j’ai presque le droit de me demander aujourd’hui comment vous avez pu +m’accepter comme belle-sœur. + +— Me déplaire! vous m’avez déplu? + +— Allons, ne le niez pas. + +— Permettez. + +— Non, non, je me rappelle. + +— Notre alliance date d’aujourd’hui, s’écria le roi avec une chaleur +qui n’était pas feinte; vous ne vous souvenez donc plus du passé, ni +moi non plus, mais je me souviens du présent. Je l’ai sous les yeux, le +voici; regardez. + +Et il mena la princesse devant une glace, où elle se vit rougissante et +belle à faire succomber un saint. + +— C’est égal, murmura-t-elle, ce ne sera point là une bien vaillante +alliance. + +— Faut-il jurer? demanda le roi, enivré par la tournure voluptueuse +qu’avait prise tout cet entretien. + +— Oh! je ne refuse pas un bon serment, dit Madame. C’est toujours un +semblant de sûreté. + +Le roi s’agenouilla sur un carreau et prit la main de Madame. + +Elle, avec un sourire qu’un peintre ne rendrait point et qu’un poète ne +pourrait qu’imaginer, lui donna ses deux mains dans lesquelles il cacha +son front brûlant. + +Ni l’un ni l’autre ne put trouver une parole. + +Le roi sentit que Madame retirait ses mains en lui effleurant les joues. + +Il se releva aussitôt et sortit de l’appartement. + +Les courtisans remarquèrent sa rougeur, et en conclurent que la scène +avait été orageuse. + +Mais le chevalier de Lorraine se hâta de dire: + +— Oh! non, messieurs, rassurez-vous. Quand Sa Majesté est en colère, +elle est pâle. + + + + +Chapitre CVIII — Les conseilleurs + + +Le roi quitta Madame dans un état d’agitation qu’il eût eu peine à +s’expliquer lui-même. + +Il est impossible, en effet, d’expliquer le jeu secret de ces +sympathies étranges qui s’allument subitement et sans cause après de +nombreuses années passées dans le plus grand calme, dans la plus grande +indifférence de deux cœurs destinés à s’aimer. + +Pourquoi Louis avait-il autrefois dédaigné, presque haï Madame? +Pourquoi maintenant trouvait-il cette même femme si belle, si +désirable, et pourquoi non seulement s’occupait-il, mais encore +était-il si occupé d’elle? Pourquoi Madame enfin, dont les yeux et +l’esprit étaient sollicités d’un autre côté, avait-elle depuis huit +jours, pour le roi, un semblant de faveur qui faisait croire à de plus +parfaites intimités? + +Il ne faut pas croire que Louis se proposât à lui-même un plan de +séduction: le lien qui unissait Madame à son frère était, ou du moins +lui semblait, une barrière infranchissable; il était même encore trop +loin de cette barrière pour s’apercevoir qu’elle existât. Mais sur la +pente de ces passions dont le cœur se réjouit, vers lesquelles la +jeunesse nous pousse, nul ne peut dire où il s’arrêtera pas même celui +qui, d’avance, a calculé toutes les chances de succès ou de chute. + +Quant à Madame, on expliquera facilement son penchant pour le roi: elle +était jeune, coquette, et passionnée pour inspirer de l’admiration. + +C’était une de ces natures à élans impétueux qui, sur un +théâtre, franchiraient les brasiers ardents pour arracher un cri +d’applaudissement aux spectateurs. + +Il n’était donc pas surprenant que, progression gardée, après avoir +été adorée de Buckingham, de Guiche, qui était supérieur à Buckingham, +ne fût-ce que par ce grand mérite si bien apprécié des femmes, la +nouveauté, il n’était donc pas étonnant, disons-nous, que la princesse +élevât son ambition jusqu’à être admirée par le roi, qui était non +seulement le premier du royaume, mais un des plus beaux et des plus +spirituels. + +Quant à la soudaine passion de Louis pour sa belle-sœur, la physiologie +en donnerait l’explication par des banalités, et la nature par +quelques-unes de ses affinités mystérieuses. Madame avait les plus +beaux yeux noirs, Louis les plus beaux yeux bleus du monde. Madame +était rieuse et expansive, Louis mélancolique et discret. Appelés à se +rencontrer pour la première fois sur le terrain d’un intérêt et d’une +curiosité communs, ces deux natures opposées s’étaient enflammées par +le contact de leurs aspérités réciproques. Louis, de retour chez lui, +s’aperçut que Madame était la femme la plus séduisante de la cour. +Madame, demeurée seule, songea, toute joyeuse, qu’elle avait produit +sur le roi une vive impression. + +Mais ce sentiment chez elle devait être passif, tandis que chez le +roi il ne pouvait manquer d’agir avec toute la véhémence naturelle à +l’esprit inflammable d’un jeune homme, et d’un jeune homme qui n’a qu’à +vouloir pour voir ses volontés exécutées. + +Le roi annonça d’abord à Monsieur que tout était pacifié: que Madame +avait pour lui le plus grand respect, la plus sincère affection; mais +que c’était un caractère altier, ombrageux même, et dont il fallait +soigneusement ménager les susceptibilités. Monsieur répliqua, sur +le ton aigre-doux qu’il prenait d’ordinaire avec son frère, qu’il +ne s’expliquait pas bien les susceptibilités d’une femme dont la +conduite pouvait, à son avis, donner prise à quelque censure, et que si +quelqu’un avait droit d’être blessé, c’était à lui, Monsieur, que ce +droit appartenait sans conteste. + +Mais alors le roi répondit d’un ton assez vif et qui prouvait tout +l’intérêt qu’il prenait à sa belle-sœur: + +— Madame est au-dessus des censures, Dieu merci! + +— Des autres, oui, j’en conviens, dit Monsieur, mais pas des miennes, +je présume. + +— Eh bien! dit le roi, à vous, mon frère, je dirai que la conduite de +Madame ne mérite pas vos censures. Oui, c’est sans doute une jeune +femme fort distraite et fort étrange, mais qui fait profession des +meilleurs sentiments. Le caractère anglais n’est pas toujours bien +compris en France, mon frère, et la liberté des mœurs anglaises étonne +parfois ceux qui ne savent pas combien cette liberté est rehaussée +d’innocence. + +— Ah! dit Monsieur, de plus en plus piqué, dès que Votre Majesté absout +ma femme, que j’accuse, ma femme n’est pas coupable, et je n’ai rien à +dire. + +— Mon frère, repartit vivement le roi, qui sentait la voix de la +conscience murmurer tout bas à son cœur que Monsieur n’avait pas tout +à fait tort, mon frère, ce que j’en dis et surtout ce que j’en fais, +c’est pour votre bonheur. J’ai appris que vous vous étiez plaint d’un +manque de confiance ou d’égards de la part de Madame, et je n’ai point +voulu que votre inquiétude se prolongeât plus longtemps. Il entre dans +mon devoir de surveiller votre maison comme celle du plus humble de +mes sujets. J’ai donc vu avec le plus grand plaisir que vos alarmes +n’avaient aucun fondement. + +— Et, continua Monsieur d’un ton interrogateur et en fixant les yeux +sur son frère, ce que Votre Majesté a reconnu pour Madame, et je +m’incline devant votre sagesse royale, l’avez-vous aussi vérifié pour +ceux qui ont été la cause du scandale dont je me plains? + +— Vous avez raison, mon frère, dit le roi; j’aviserai. + +Ces mots renfermaient un ordre en même temps qu’une consolation. Le +prince le sentit et se retira. + +Quant à Louis, il alla retrouver sa mère; il sentait qu’il avait besoin +d’une absolution plus complète que celle qu’il venait de recevoir de +son frère. + +Anne d’Autriche n’avait pas pour M. de Guiche les mêmes raisons +d’indulgence qu’elle avait eues pour Buckingham. + +Elle vit, aux premiers mots, que Louis n’était pas disposé à être +sévère, elle le fut. + +C’était une des ruses habituelles de la bonne reine pour arriver à +connaître la vérité. + +Mais Louis n’en était plus à son apprentissage: depuis près d’un +an déjà, il était roi. Pendant cette année, il avait eu le temps +d’apprendre à dissimuler. + +Écoutant Anne d’Autriche, afin de la laisser dévoiler toute sa pensée, +l’approuvant seulement du regard et du geste, il se convainquit, à +certains coups d’œil profonds, à certaines insinuations habiles, que la +reine, si perspicace en matière de galanterie, avait, sinon deviné, du +moins soupçonné sa faiblesse pour Madame. + +De toutes ses auxiliaires, Anne d’Autriche devait être la plus +importante: de toutes ses ennemies, Anne d’Autriche eût été la plus +dangereuse. + +Louis changea donc de manœuvre. Il chargea Madame, excusa Monsieur, +écouta ce que sa mère disait de Guiche comme il avait écouté ce qu’elle +avait dit de Buckingham. + +Puis, quand il vit qu’elle croyait avoir remporté sur lui une victoire +complète, il la quitta. + +Toute la cour, c’est-à-dire tous les favoris et les familiers, et ils +étaient nombreux, puisque l’on comptait déjà cinq maîtres, se réunirent +au soir pour la répétition du ballet. + +Cet intervalle avait été rempli pour le pauvre de Guiche par quelques +visites qu’il avait reçues. + +Au nombre de ces visites, il en était une qu’il espérait et craignait +presque d’un égal sentiment. C’était celle du chevalier de Lorraine. +Vers les trois heures de l’après-midi, le chevalier de Lorraine entra +chez de Guiche. + +Son aspect était des plus rassurants. Monsieur, dit-il à de Guiche, +était de charmante humeur, et l’on n’eût pas dit que le moindre nuage +eût passé sur le ciel conjugal. + +D’ailleurs, Monsieur avait si peu de rancune! + +Depuis très longtemps à la cour, le chevalier de Lorraine avait établi +que, des deux fils de Louis XIII, Monsieur était celui qui avait pris +le caractère paternel, le caractère flottant, irrésolu; bon par élan, +mauvais au fond, mais certainement nul pour ses amis. + +Il avait surtout ranimé de Guiche en lui démontrant que Madame +arriverait avant peu à mener son mari, et que, par conséquent, celui-là +gouvernerait Monsieur qui parviendrait à gouverner Madame. + +Ce à quoi de Guiche, plein de défiance et de présence d’esprit, avait +répondu: + +— Oui, chevalier; mais je crois Madame fort dangereuse. + +— Et en quoi? + +— En ce qu’elle a vu que Monsieur n’était pas un caractère très +passionné pour les femmes. + +— C’est vrai, dit en riant le chevalier de Lorraine. + +— Et alors… + +— Eh bien? + +— Eh bien! Madame choisit le premier venu pour en faire l’objet de ses +préférences et ramener son mari par la jalousie. + +— Profond! profond! s’écria le chevalier. + +— Vrai! répondit de Guiche. + +Et ni l’un ni l’autre ne disait sa pensée. + +De Guiche, au moment où il attaquait ainsi le caractère de Madame, lui +en demandait mentalement pardon du fond du cœur. + +Le chevalier, en admirant la profondeur de vue de Guiche, le conduisait +les yeux fermés au précipice. + +De Guiche alors l’interrogea plus directement sur l’effet produit par +la scène du matin, sur l’effet plus sérieux encore produit par la scène +du dîner. + +— Mais je vous ai déjà dit qu’on en riait, répondit le chevalier de +Lorraine, et Monsieur tout le premier. + +— Cependant, hasarda de Guiche, on m’a parlé d’une visite du roi à +Madame. + +— Eh bien! précisément; Madame était la seule qui ne rît pas, et le roi +est passé chez elle pour la faire rire. + +— En sorte que? + +— En sorte que rien n’est changé aux dispositions de la journée. + +— Et l’on répète le ballet ce soir? + +— Certainement. + +— Vous en êtes sûr? + +— Très sûr. + +En ce moment de la conversation des deux jeunes gens, Raoul entra le +front soucieux. + +En l’apercevant, le chevalier, qui avait pour lui, comme pour tout +noble caractère, une haine secrète, le chevalier se leva. + +— Vous me conseillez donc, alors?… demanda de Guiche au chevalier. + +— Je vous conseille de dormir tranquille, mon cher comte. + +— Et moi, de Guiche, dit Raoul, je vous donnerai un conseil tout +contraire. + +— Lequel, ami? + +— Celui de monter à cheval, et de partir pour une de vos terres; arrivé +là, si vous voulez suivre le conseil du chevalier, vous y dormirez +aussi longtemps et aussi tranquillement que la chose pourra vous être +agréable. + +— Comment, partir? s’écria le chevalier en jouant la surprise; et +pourquoi de Guiche partirait-il? + +— Parce que, et vous ne devez pas l’ignorer, vous surtout, parce que +tout le monde parle déjà d’une scène qui se serait passée ici entre +Monsieur et de Guiche. + +De Guiche pâlit. + +— Nullement, répondit le chevalier, nullement, et vous avez été mal +instruit, monsieur de Bragelonne. + +— J’ai été parfaitement instruit, au contraire, monsieur, répondit +Raoul, et le conseil que je donne à de Guiche est un conseil d’ami. + +Pendant ce débat, de Guiche, un peu atterré, regardait alternativement +l’un et l’autre de ses deux conseillers. + +Il sentait en lui-même qu’un jeu, important pour le reste de sa vie, se +jouait à ce moment-là. + +— N’est-ce pas, dit le chevalier interpellant le comte lui-même, +n’est-ce pas, de Guiche, que la scène n’a pas été aussi orageuse que +semble le penser M. le vicomte de Bragelonne, qui, d’ailleurs, n’était +pas là? + +— Monsieur, insista Raoul, orageuse ou non, ce n’est pas précisément de +la scène elle-même que je parle, mais des suites qu’elle peut avoir. Je +sais que Monsieur a menacé; je sais que Madame a pleuré. + +— Madame a pleuré? s’écria imprudemment de Guiche en joignant les mains. + +— Ah! par exemple, dit en riant le chevalier, voilà un détail que +j’ignorais. Vous êtes décidément mieux instruit que moi, monsieur de +Bragelonne. + +— Et c’est aussi comme étant mieux instruit que vous, chevalier, que +j’insiste pour que de Guiche s’éloigne. + +— Mais non, non encore une fois, je regrette de vous contredire, +monsieur le vicomte, mais ce départ est inutile. + +— Il est urgent. + +— Mais pourquoi s’éloignerait-il? Voyons. + +— Mais le roi? le roi? + +— Le roi! s’écria de Guiche. + +— Eh! oui, te dis-je, le roi prend l’affaire à cœur. + +— Bah! dit le chevalier, le roi aime de Guiche et surtout son père; +songez que, si le comte partait, ce serait avouer qu’il a fait quelque +chose de répréhensible. + +— Comment cela? + +— Sans doute, quand on fuit, c’est qu’on est coupable ou qu’on a peur. + +— Ou bien que l’on boude, comme un homme accusé à tort, dit Bragelonne; +donnons à son départ le caractère de la bouderie, rien n’est plus +facile; nous dirons que nous avons fait tous deux ce que nous avons pu +pour le retenir, et vous au moins ne mentirez pas. Allons! allons! de +Guiche, vous êtes innocent; la scène d’aujourd’hui a dû vous blesser; +partez, partez, de Guiche. + +— Eh! non, de Guiche, restez, dit le chevalier, restez, justement, +comme le disait M. de Bragelonne, parce que vous êtes innocent. Pardon, +encore une fois, vicomte; mais je suis d’un avis tout opposé au vôtre. + +— Libre à vous, monsieur; mais remarquez bien que l’exil que de Guiche +s’imposera lui-même sera un exil de courte durée. Il le fera cesser +lorsqu’il voudra, et, revenant d’un exil volontaire, il trouvera le +sourire sur toutes les bouches; tandis qu’au contraire une mauvaise +humeur du roi peut amener un orage dont personne n’oserait prévoir le +terme. + +Le chevalier sourit. + +— C’est pardieu! bien ce que je veux, murmura-t-il tout bas, et pour +lui même. + +Et en même temps, il haussait les épaules. + +Ce mouvement n’échappa point au comte; il craignit, s’il quittait la +cour, de paraître céder à un sentiment de crainte. + +— Non, non, s’écria-t-il; c’est décidé. Je reste, Bragelonne. + +— Prophète je suis, dit tristement Raoul. Malheur à toi, de Guiche, +malheur! + +— Moi aussi, je suis prophète, mais pas prophète de malheur; au +contraire, comte, et je vous dis: Restez, restez. + +— Le ballet se répète toujours, demanda de Guiche, vous en êtes sûr? + +— Parfaitement sûr. + +— Eh bien! tu le vois, Raoul, reprit de Guiche en s’efforçant de +sourire; tu le vois, ce n’est pas une cour bien sombre et bien préparée +aux guerres intestines qu’une cour où l’on danse avec une telle +assiduité. Voyons, avoue cela, Raoul. + +Raoul secoua la tête. + +— Je n’ai plus rien à dire, répliqua-t-il. + +— Mais enfin, demanda le chevalier, curieux de savoir à quelle source +Raoul avait puisé des renseignements dont il était forcé de reconnaître +intérieurement l’exactitude, vous vous dites bien informé, monsieur le +vicomte; comment le seriez-vous mieux que moi qui suis des plus intimes +du prince? + +— Monsieur, répondit Raoul, devant une pareille déclaration, je +m’incline. Oui, vous devez être parfaitement informé, je le reconnais, +et, comme un homme d’honneur est incapable de dire autre chose que +ce qu’il sait, de parler autrement qu’il ne le pense, je me tais, me +reconnais vaincu, et vous laisse le champ de bataille. + +Et effectivement, Raoul, en homme qui paraît ne désirer que le repos, +s’enfonça dans un vaste fauteuil, tandis que le comte appelait ses gens +pour se faire habiller. + +Le chevalier sentait l’heure s’écouler et désirait partir; mais il +craignait aussi que Raoul, demeuré seul avec de Guiche, ne le décidât à +rompre la partie. + +Il usa donc de sa dernière ressource. + +— Madame sera resplendissante, dit-il; elle essaie aujourd’hui son +costume de Pomone. + +— Ah! c’est vrai, s’écria le comte. + +— Oui, oui, continua le chevalier: elle vient de donner ses ordres en +conséquence. Vous savez, monsieur de Bragelonne, que c’est le roi qui +fait le Printemps. + +— Ce sera admirable, dit de Guiche, et voilà une raison meilleure que +toutes celles que vous m’avez données pour rester; c’est que, comme +c’est moi qui fais Vertumne et qui danse le pas avec Madame, je ne puis +m’en aller sans un ordre du roi, attendu que mon départ désorganiserait +le ballet. + +— Et moi, dit le chevalier, je fais un simple égypan; il est vrai que +je suis mauvais danseur, et que j’ai la jambe mal faite. Messieurs, au +revoir. N’oubliez pas la corbeille de fruits que vous devez offrir à +Pomone, comte. + +— Oh! je n’oublierai rien, soyez tranquille, dit de Guiche transporté. + +— Je suis bien sûr qu’il ne partira plus maintenant, murmura en sortant +le chevalier de Lorraine. + +Raoul, une fois le chevalier parti, n’essaya pas même de dissuader son +ami; il sentait que c’est été peine perdue. + +— Comte, lui dit-il seulement de sa voix triste et mélodieuse, comte, +vous vous embarquez dans une passion terrible. Je vous connais; vous +êtes extrême en tout; celle que vous aimez l’est aussi… Eh bien! +j’admets pour un instant qu’elle vienne à vous aimer… + +— Oh! jamais, s’écria de Guiche. + +— Pourquoi dites-vous jamais? + +— Parce que ce serait un grand malheur pour tous deux. + +— Alors, cher ami, au lieu de vous regarder comme un imprudent, +permettez-moi de vous regarder comme un fou. + +— Pourquoi? + +— Êtes-vous bien assuré, voyons, répondez franchement, de ne rien +désirer de celle que vous aimez? + +— Oh! oui, bien sûr. + +— Alors, aimez-la de loin. + +— Comment, de loin? + +— Sans doute; que vous importe la présence ou l’absence, puisque vous +ne désirez rien d’elle? Aimez un portrait, aimez un souvenir. + +— Raoul! + +— Aimez une ombre, une illusion, une chimère; aimez l’amour, en mettant +un nom sur votre réalité. Ah! vous détournez la tête? Vos valets +arrivent, je ne dis plus rien. Dans la bonne ou dans la mauvaise +fortune, comptez sur moi, de Guiche. + +— Pardieu! si j’y compte. + +— Eh bien! voilà tout ce que j’avais à vous dire. Faites-vous beau, de +Guiche, faites-vous très beau. Adieu! + +— Vous ne viendrez pas à la répétition du ballet, vicomte? + +— Non, j’ai une visite à faire en ville. Embrassez-moi, de Guiche. +Adieu! + +La réunion avait lieu chez le roi. + +Les reines d’abord, puis Madame, quelques dames d’honneur choisies, bon +nombre de courtisans choisis également, préludaient aux exercices de la +danse par des conversations comme on savait en faire dans ce temps-là. + +Nulle des dames invitées n’avait revêtu le costume de fête, ainsi que +l’avait prédit le chevalier de Lorraine; mais on causait beaucoup des +ajustements riches et ingénieux dessinés par différents peintres pour +le Ballet des demi-dieux. Ainsi appelait-on les rois et les reines dont +Fontainebleau allait être le Panthéon. + +Monsieur arriva tenant à la main le dessin qui représentait son +personnage; il avait le front encore un peu soucieux; son salut à la +jeune reine et à sa mère fut plein de courtoisie et d’affection. Il +salua presque cavalièrement Madame, et pirouetta sur ses talons. Ce +geste et cette froideur furent remarqués. + +M. de Guiche dédommagea la princesse par son regard plein de flammes, +et Madame, il faut le dire, en relevant les paupières, le lui rendit +avec usure. + +Il faut le dire, jamais de Guiche n’avait été si beau, le regard de +Madame avait en quelque sorte illuminé le visage du fils du maréchal +de Grammont. La belle-sœur du roi sentait un orage grondant au-dessus +de sa tête; elle sentait aussi que pendant cette journée, si féconde +en événements futurs, elle avait, envers celui qui l’aimait avec tant +d’ardeur et de passion, commis une injustice, sinon une grave trahison. + +Le moment lui semblait venu de rendre compte au pauvre sacrifié de +cette injustice de la matinée. Le cœur de Madame parlait alors, et +au nom de de Guiche. Le comte était sincèrement plaint, le comte +l’emportait donc sur tous. + +Il n’était plus question de Monsieur, du roi, de milord de Buckingham. +De Guiche à ce moment régnait sans partage. + +Cependant Monsieur était aussi bien beau; mais il était impossible de +le comparer au comte. On le sait, toutes les femmes le disent, il y a +toujours une différence énorme entre la beauté de l’amant et celle du +mari. + +Or, dans la situation présente, après la sortie de Monsieur, après +cette salutation courtoise et affectueuse à la jeune reine et à +la reine mère, après ce salut leste et cavalier fait à Madame, et +dont tous les courtisans avaient fait la remarque, tous ces motifs, +disons-nous, dans cette réunion, donnaient l’avantage à l’amant sur +l’époux. + +Monsieur était trop grand seigneur pour remarquer ce détail. Il n’est +rien d’efficace comme l’idée bien arrêtée de la supériorité pour +assurer l’infériorité de l’homme qui garde cette opinion de lui-même. + +Le roi arriva. Tout le monde chercha les événements dans le coup d’œil +qui commençait à remuer le monde comme le sourcil du Jupiter tonnant. + +Louis n’avait rien de la tristesse de son frère, il rayonnait. + +Ayant examiné la plupart des dessins qu’on lui montrait de tous côtés, +il donna ses conseils ou ses critiques et fit des heureux ou des +infortunés avec un seul mot. + +Tout à coup son œil, qui souriait obliquement vers Madame, remarqua la +muette correspondance établie entre la princesse et le comte. + +La lèvre royale se pinça, et, lorsqu’elle fut rouverte une fois encore +pour donner passage à quelques phrases banales: + +— Mesdames, dit le roi en s’avançant vers les reines, je reçois la +nouvelle que tout est préparé selon mes ordres à Fontainebleau. + +Un murmure de satisfaction partit des groupes. Le roi lut sur tous les +visages le désir violent de recevoir une invitation pour les fêtes. + +— Je partirai demain, ajouta-t-il. + +Silence profond dans l’assemblée. + +— Et j’engage, termina le roi, les personnes qui m’entourent à se +préparer pour m’accompagner. + +Le sourire illuminait toutes les physionomies. Celle de Monsieur seule +garda son caractère de mauvaise humeur. + +Alors on vit successivement défiler devant le roi et les dames les +seigneurs qui se hâtaient de remercier Sa Majesté du grand honneur de +l’invitation. + +Quand ce fut au tour de Guiche: + +— Ah! monsieur, lui dit le roi, je ne vous avais pas vu. + +Le comte salua. Madame pâlit. + +De Guiche allait ouvrir la bouche pour formuler son remerciement. + +— Comte, dit le roi, voici le temps des secondes semailles. Je suis sûr +que vos fermiers de Normandie vous verront avec plaisir dans vos terres. + +Et le roi tourna le dos au malheureux après cette brutale attaque. + +Ce fut au tour de de Guiche à pâlir; il fit deux pas vers le roi, +oubliant qu’on ne parle jamais à Sa Majesté sans avoir été interrogé. + +— J’ai mal compris, peut-être, balbutia-t-il. + +Le roi tourna légèrement la tête, et, de ce regard froid et fixe qui +plongeait comme une épée inflexible dans le cœur des disgraciés: + +— J’ai dit vos terres, répéta-t-il lentement en laissant tomber ses +paroles une à une. + +Une sueur froide monta au front du comte, ses mains s’ouvrirent et +laissèrent tomber le chapeau qu’il tenait entre ses doigts tremblants. + +Louis chercha le regard de sa mère, comme pour lui montrer qu’il était +le maître. Il chercha le regard triomphant de son frère, comme pour lui +demander si la vengeance était de son goût. + +Enfin, il arrêta ses yeux sur Madame. + +La princesse souriait et causait avec Mme de Noailles. + +Elle n’avait rien entendu, ou plutôt avait feint de ne rien entendre. + +Le chevalier de Lorraine regardait aussi avec une de ces insistances +ennemies qui semblent donner au regard d’un homme la puissance du +levier lorsqu’il soulève, arrache et fait jaillir au loin l’obstacle. + +M. de Guiche demeura seul dans le cabinet du roi; tout le monde s’était +évaporé. Devant les yeux du malheureux dansaient des ombres. + +Soudain il s’arracha au fixe désespoir qui le dominait, et courut d’un +trait s’enfermer chez lui, où l’attendait encore Raoul, tenace dans ses +sombres pressentiments. + +— Eh bien? murmura celui-ci en voyant son ami entrer tête nue, l’œil +égaré, la démarche chancelante. + +— Oui, oui, c’est vrai, oui… + +Et de Guiche n’en put dire davantage; il tomba épuisé sur les coussins. + +— Et elle?… demanda Raoul. + +— Elle! s’écria l’infortuné en levant vers le ciel un poing crispé par +la colère. Elle!… + +— Que dit-elle? + +— Elle dit que sa robe lui va bien. + +— Que fait-elle? + +— Elle rit. + +Et un accès de rire extravagant fit bondir tous les nerfs du pauvre +exilé. Il tomba bientôt à la renverse; il était anéanti. + + + + +Chapitre CIX — Fontainebleau + + +Depuis quatre jours, tous les enchantements réunis dans les magnifiques +jardins de Fontainebleau faisaient de ce séjour un lieu de délices. + +M. Colbert se multipliait… Le matin, comptes des dépenses de la nuit; +le jour, programmes, essais, enrôlements, paiements. + +M. Colbert avait réuni quatre millions, et les disposait avec une +savante économie. + +Il s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. Tout +sylvain, toute dryade ne coûtait pas moins de cent livres par jour. Le +costume revenait à trois cents livres. + +Ce qui se brûlait de poudre et de soufre en feux d’artifice montait +chaque nuit à cent mille livres. Il y avait en outre des illuminations +sur les bords de la pièce d’eau pour trente mille livres par soirée. + +Ces fêtes avaient paru magnifiques. Colbert ne se possédait plus de +joie. + +Il voyait à tous moments Madame et le roi sortir pour des chasses ou +pour des réceptions de personnages fantastiques, solennités qu’on +improvisait depuis quinze jours et qui faisaient briller l’esprit de +Madame et la munificence du roi. + +Car Madame, héroïne de la fête, répondait aux harangues de ces +députations de peuples inconnus, Garamanthes, Scythes, Hyperboréens, +Caucasiens et Patagons, qui semblaient sortir de terre pour venir la +féliciter, et à chaque représentant de ces peuples le roi donnait +quelque diamant ou quelque meuble de valeur. + +Alors les députés comparaient, en vers plus ou moins grotesques, le +roi au Soleil, Madame à Phœbé sa sœur, et l’on ne parlait pas plus +des reines ou de Monsieur, que si le roi eût épousé Madame Henriette +d’Angleterre et non Marie-Thérèse d’Autriche. + +Le couple heureux, se tenant les mains, se serrant imperceptiblement +les doigts, buvait à longues gorgées ce breuvage si doux de +l’adulation, que rehaussent la jeunesse, la beauté, la puissance et +l’amour. + +Chacun s’étonnait à Fontainebleau du degré d’influence que Madame avait +si rapidement acquis sur le roi. + +Chacun se disait tout bas que Madame était véritablement la reine. Et, +en effet, le roi proclamait cette étrange vérité par chacune de ses +pensées, par chacune de ses paroles et par chacun de ses regards. + +Il puisait ses volontés, il cherchait ses inspirations dans les yeux de +Madame, et il s’enivrait de sa joie lorsque Madame daignait sourire. + +Madame, de son côté, s’enivrait-elle de son pouvoir en voyant tout le +monde à ses pieds? Elle ne pouvait le dire elle-même; mais ce qu’elle +savait, c’est qu’elle ne formait aucun désir, c’est qu’elle se trouvait +parfaitement heureuse. + +Il résultait de toutes ces transpositions, dont la source était dans la +volonté royale, que Monsieur, au lieu d’être le second personnage du +royaume, en était réellement devenu le troisième. + +C’était bien pis que du temps où de Guiche faisait sonner ses guitares +chez Madame. Alors, Monsieur avait au moins la satisfaction de faire +peur à celui qui le gênait. + +Mais, depuis le départ de l’ennemi chassé par son alliance avec le +roi, Monsieur avait sur les épaules un joug bien autrement lourd +qu’auparavant. + +Chaque soir, Madame rentrait excédée. + +Le cheval, les bains dans la Seine, les spectacles, les dîners sous +les feuilles, les bals au bord du grand canal, les concerts, c’eût été +assez pour tuer, non pas une femme mince et frêle, mais le plus robuste +Suisse du château. + +Il est vrai qu’en fait de danses, de concerts, de promenades, une +femme est bien autrement forte que le plus vigoureux enfant des treize +cantons. + +Mais, si étendues que soient les forces d’une femme, elles ont un +terme, et elles ne sauraient tenir longtemps contre un pareil régime. + +Quant à Monsieur, il n’avait pas même la satisfaction de voir Madame +abdiquer la royauté le soir. + +Le soir, Madame habitait un pavillon royal avec la jeune reine et la +reine mère. + +Il va sans dire que M. le chevalier de Lorraine ne quittait pas +Monsieur, et venait verser sa goutte de fiel sur chaque blessure qu’il +recevait. + +Il en résultait que Monsieur, qui s’était d’abord trouvé tout hilare +et tout rajeuni depuis le départ de Guiche, retomba dans la mélancolie +trois jours après l’installation de la cour à Fontainebleau. + +Or, il arriva qu’un jour, vers deux heures, Monsieur, qui s’était levé +tard, qui avait mis plus de soin encore que d’habitude à sa toilette, +il arriva que Monsieur, qui n’avait entendu parler de rien pour la +journée, forma le projet de réunir sa cour à lui et d’emmener Madame +souper à Moret, où il avait une belle maison de campagne. + +Il s’achemina donc vers le pavillon des reines, et entra, fort étonné +de ne trouver là aucun homme du service royal. + +Il entra tout seul dans l’appartement. + +Une porte ouvrait à gauche sur le logis de Madame, une à droite sur le +logis de la jeune reine. + +Monsieur apprit chez sa femme, d’une lingère qui travaillait, que tout +le monde était parti à onze heures pour s’aller baigner à la Seine, +qu’on avait fait de cette partie une grande fête, que toutes les +calèches avaient été disposées aux portes du parc, et que le départ +s’était effectué depuis plus d’une heure. + +«Bon! se dit Monsieur, l’idée est heureuse; il fait une chaleur lourde, +je me baignerai volontiers.» + +Et il appela ses gens… Personne ne vint. + +Il appela chez Madame, tout le monde était sorti. + +Il descendit aux remises. + +Un palefrenier lui apprit qu’il n’y avait plus de calèches ni de +carrosses. + +Alors il commanda qu’on lui sellât deux chevaux, un pour lui, un pour +son valet de chambre. + +Le palefrenier lui répondit poliment qu’il n’y avait plus de chevaux. + +Monsieur, pâle de colère, remonta chez les reines. + +Il entra jusque dans l’oratoire d’Anne d’Autriche. + +De l’oratoire, à travers une tapisserie entrouverte, il aperçut sa +jeune belle sœur agenouillée devant la reine mère et qui paraissait +tout en larmes. + +Il n’avait été vu ni entendu. + +Il s’approcha doucement de l’ouverture et écouta; le spectacle de cette +douleur piquait sa curiosité. + +Non seulement la jeune reine pleurait, mais encore elle se plaignait. + +— Oui, disait-elle, le roi me néglige, le roi ne s’occupe plus que de +plaisirs, et de plaisirs auxquels je ne participe point. + +— Patience, patience, ma fille, répliquait Anne d’Autriche en espagnol. + +Puis, en espagnol encore, elle ajoutait des conseils que Monsieur ne +comprenait pas. + +La reine y répondait par des accusations mêlées de soupirs et de +larmes, parmi lesquelles Monsieur distinguait souvent le mot _banos_ que +Marie-Thérèse accentuait avec le dépit de la colère. + +«Les bains, se disait Monsieur, les bains. Il paraît que c’est aux +bains qu’elle en a.» + +Et il cherchait à recoudre les parcelles de phrases qu’il comprenait à +la suite les unes des autres. + +Toutefois, il était aisé de deviner que la reine se plaignait +amèrement, et que, si Anne d’Autriche ne la consolait point, elle +essayait au moins de la consoler. + +Monsieur craignait d’être surpris écoutant à la porte, il prit le parti +de tousser. + +Les deux reines se retournèrent au bruit. + +Monsieur entra. + +À la vue du prince, la jeune reine se releva précipitamment, et essuya +ses yeux. + +Monsieur savait trop bien son monde pour questionner, et savait trop +bien la politesse pour rester muet, il salua donc. + +La reine mère lui sourit agréablement. + +— Que voulez-vous, mon fils? dit-elle. + +— Moi?… Rien… balbutia Monsieur; je cherchais… + +— Qui? + +— Ma mère, je cherchais Madame. + +— Madame est aux bains. + +— Et le roi? dit Monsieur d’un ton qui fit trembler la reine. + +— Le roi aussi, toute la cour aussi, répliqua Anne d’Autriche. + +— Alors vous, madame? dit Monsieur. + +— Oh! moi, fit la jeune reine, je suis l’effroi de tous ceux qui se +divertissent. + +— Et moi aussi, à ce qu’il paraît, reprit Monsieur. + +Anne d’Autriche fit un signe muet à sa bru, qui se retira en fondant en +larmes. + +Monsieur fronça le sourcil. + +— Voilà une triste maison, dit-il, qu’en pensez-vous, ma mère? + +— Mais… non… non… tout le monde ici cherche son plaisir. + +— C’est pardieu bien ce qui attriste ceux que ce plaisir gêne. + +— Comme vous dites cela, mon cher Philippe! + +— Ma foi! ma mère, je le dis comme je le pense. + +— Expliquez-vous; qu’y a-t-il? + +— Mais demandez à ma belle-sœur, qui tout à l’heure vous contait ses +peines. + +— Ses peines… quoi?… + +— Oui, j’écoutais; par hasard, je l’avoue, mais enfin j’écoutais… Eh +bien! j’ai trop entendu ma sœur se plaindre des fameux bains de Madame. + +— Ah! folie… + +— Non, non, non, lorsqu’on pleure, on n’est pas toujours fou… _Banos_, +disait la reine; cela ne veut-il pas dire bains? + +— Je vous répète, mon fils, dit Anne d’Autriche, que votre belle-sœur +est d’une jalousie puérile. + +— En ce cas, madame, répondit le prince, je m’accuse bien humblement +d’avoir le même défaut qu’elle. + +— Vous aussi, mon fils? + +— Certainement. + +— Vous aussi, vous êtes jaloux de ces bains? + +— Parbleu! + +— Oh! + +— Comment! le roi va se baigner avec ma femme et n’emmène pas la +reine? Comment! Madame va se baigner avec le roi, et l’on ne me fait +pas l’honneur de me prévenir? Et vous voulez que ma belle-sœur soit +contente? et vous voulez que je sois content? + +— Mais, mon cher Philippe, dit Anne d’Autriche, vous extravaguez; vous +avez fait chasser M. de Buckingham, vous avez fait exiler M. de Guiche; +ne voulez-vous pas maintenant renvoyer le roi de Fontainebleau? + +— Oh! telle n’est point ma prétention, madame, dit aigrement Monsieur. +Mais je puis bien me retirer, moi, et je me retirerai. + +— Jaloux du roi! jaloux de votre frère! + +— Jaloux de mon frère! du roi! oui, madame, jaloux! jaloux! jaloux! + +— Ma foi, monsieur, s’écria Anne d’Autriche en jouant l’indignation et +la colère, je commence à vous croire fou et ennemi juré de mon repos, +et vous quitte la place, n’ayant pas de défense contre de pareilles +imaginations. + +Elle dit, leva le siège et laissa Monsieur en proie au plus furieux +emportement. + +Monsieur resta un instant tout étourdi; puis, revenant à lui, pour +retrouver toutes ses forces, il descendit de nouveau à l’écurie, +retrouva le palefrenier, lui redemanda un carrosse, lui redemanda un +cheval; et sur sa double réponse qu’il n’y avait ni cheval ni carrosse, +Monsieur arracha une chambrière aux mains d’un valet d’écurie et se mit +à poursuivre le pauvre diable à grands coups de fouet tout autour de +la cour des communs, malgré ses cris et ses excuses; puis, essoufflé, +hors d’haleine, ruisselant de sueur, tremblant de tous ses membres, il +remonta chez lui, mit en pièces ses plus charmantes porcelaines, puis +se coucha, tout botté, tout éperonné dans son lit, en criant: + +— Au secours! + + + + +Chapitre CX — Le bain + + +À Vulaines, sous des voûtes impénétrables d’osiers fleuris, de saules +qui, inclinant leurs têtes vertes, trempaient les extrémités de leur +feuillage dans l’onde bleue, une barque, longue et plate, avec des +échelles couvertes de longs rideaux bleus, servait de refuge aux +Dianes baigneuses que guettaient à leur sortie de l’eau vingt Actéons +empanachés qui galopaient, ardents et pleins de convoitise, sur le bord +moussu et parfumé de la rivière. + +Mais Diane, même la Diane pudique, vêtue de la longue chlamyde, était +moins chaste, moins impénétrable que Madame, jeune et belle comme la +déesse. Car, malgré la fine tunique de la chasseresse, on voyait son +genou rond et blanc; malgré le carquois sonore, on apercevait ses +brunes épaules; tandis qu’un long voile cent fois roulé enveloppait +Madame, alors qu’elle se remettait aux bras de ses femmes, et la +rendait inabordable aux plus indiscrets comme aux plus pénétrants +regards. + +Lorsqu’elle remonta l’escalier, les poètes présents, et tous étaient +poètes quand il s’agissait de Madame, les vingt poètes galopants +s’arrêtèrent, et, d’une voix commune, s’écrièrent que ce n’étaient +pas des gouttes d’eau, mais bien des perles qui tombaient du corps de +Madame et s’allaient perdre dans l’heureuse rivière. + +Le roi, centre de ces poésies et de ces hommages, imposa silence aux +amplificateurs dont la verve n’eût pas tari, et tourna bride, de peur +d’offenser, même sous les rideaux de soie, la modestie de la femme et +la dignité de la princesse. + +Il se fit donc un grand vide dans la scène et un grand silence dans la +barque. Aux mouvements, au jeu des plis, aux ondulations des rideaux, +on devinait les allées et venues des femmes empressées pour leur +service. + +Le roi écoutait en souriant les propos de ses gentilshommes, mais on +pouvait deviner en le regardant que son attention n’était point à leurs +discours. + +En effet, à peine le bruit des anneaux glissant sur les tringles eut-il +annoncé que Madame était vêtue et que la déesse allait paraître, que le +roi, se retournant sur-le-champ, et courant auprès du rivage, donna le +signal à tous ceux que leur service ou leur plaisir appelaient auprès +de Madame. + +On vit les pages se précipiter, amenant avec eux les chevaux de main; +on vit les calèches, restées à couvert sous les branches, s’avancer +auprès de la tente, plus cette nuée de valets, de porteurs, de femmes +qui, pendant le bain des maîtres, avaient échangé à l’écart leurs +observations, leurs critiques, leurs discussions d’intérêts, journal +fugitif de cette époque, dont nul ne se souvient, pas même les flots, +miroir des personnages, écho des discours; les flots, témoins que Dieu +a précipités eux-mêmes dans l’immensité, comme il a précipité les +acteurs dans l’éternité. + +Tout ce monde encombrant les bords de la rivière, sans compter une +foule de paysans attirés par le désir de voir le roi et la princesse, +tout ce monde fut, pendant huit ou dix minutes, le plus désordonné, le +plus agréable pêle-mêle qu’on pût imaginer. + +Le roi avait mis pied à terre: tous les courtisans l’avaient imité; +il avait offert la main à Madame, dont un riche habit de cheval +développait la taille élégante, qui ressortait sous ce vêtement de fine +laine, broché d’argent. + +Ses cheveux, humides encore, et plus foncés que le jais, mouillaient +son cou si blanc et si pur. La joie et la santé brillaient dans ses +beaux yeux; elle était reposée, nerveuse, elle aspirait l’air à longs +traits sous le parasol brodé que lui portait un page. + +Rien de plus tendre, de plus gracieux, de plus poétique que ces deux +figures noyées sous l’ombre rose du parasol: le roi, dont les dents +blanches éclataient dans un continuel sourire; Madame, dont les yeux +noirs brillaient comme deux escarboucles au reflet micacé de la soie +changeante. + +Quand Madame fut arrivée à son cheval, magnifique haquenée andalouse, +d’un blanc sans tache, un peu lourde peut-être, mais à la tête +intelligente et fine, dans laquelle on retrouvait le mélange du sang +arabe si heureusement uni au sang espagnol, et à la longue queue +balayant la terre, comme la princesse se faisait paresseuse pour +atteindre l’étrier, le roi la prit dans ses bras, de telle façon que le +bras de Madame se trouva comme un cercle de feu au cou du roi. + +Louis, en se retirant, effleura involontairement de ses lèvres ce bras +qui ne s’éloignait pas. Puis, la princesse ayant remercié son royal +écuyer, tout le monde fut en selle au même instant. + +Le roi et Madame se rangèrent pour laisser passer les calèches, les +piqueurs, les courriers. + +Bon nombre de cavaliers, affranchis du joug de l’étiquette, rendirent +la main à leurs chevaux et s’élancèrent après les carrosses qui +emportaient les filles d’honneur, fraîches comme autant d’Orcades +autour de Diane, et les tourbillons, riant, jasant, bruissant, +s’envolèrent. + +Le roi et Madame maintinrent leurs chevaux au pas. + +Derrière Sa Majesté et la princesse sa belle-sœur, mais à une +respectueuse distance, les courtisans, graves ou désireux de se tenir à +la portée et sous les regards du roi, suivirent, retenant leurs chevaux +impatients, réglant leur allure sur celle du coursier du roi et de +Madame, et se livrèrent à tout ce que présente de douceur et d’agrément +le commerce des gens d’esprit qui débitent avec courtoisie mille +atroces noirceurs sur le compte du prochain. + +Dans les petits rires étouffés, dans les réticences de cette hilarité +sardonique, Monsieur, ce pauvre absent, ne fut pas ménagé. + +Mais on s’apitoya, on gémit sur le sort de de Guiche, et, il faut +l’avouer, la compassion n’était pas là déplacée. + +Cependant le roi et Madame ayant mis leurs chevaux en haleine et répété +cent fois tout ce que leur mettaient dans la bouche les courtisans qui +les faisaient parler, prirent le petit galop de chasse, et alors on +entendit résonner sous le poids de cette cavalerie les allées profondes +de la forêt. + +Aux entretiens à voix basse, aux discours en forme de confidences, aux +paroles échangées avec une sorte de mystère, succédèrent les bruyants +éclats; depuis les piqueurs jusqu’aux princes, la gaieté s’épandit. +Tout le monde se mit à rire et à s’écrier. On vit les pies et les geais +s’enfuir avec leurs cris gutturaux sous les voûtes ondoyantes des +chênes, le coucou interrompit sa monotone plainte au fond des bois, les +pinsons et les mésanges s’envolèrent en nuées, pendant que les daims, +les chevreuils et les biches bondissaient, effarés, au milieu des +halliers. + +Cette foule, répandant, comme en traînée, la joie, le bruit et la +lumière sur son passage, fut précédée, pour ainsi dire, au château par +son propre retentissement. + +Le roi et Madame entrèrent dans la ville, salués tous deux par les +acclamations universelles de la foule. + +Madame s’empressa d’aller trouver Monsieur. Elle comprenait +instinctivement qu’il était resté trop longtemps en dehors de cette +joie. + +Le roi alla rejoindre les reines; il savait leur devoir, à une surtout, +un dédommagement de sa longue absence. + +Mais Madame ne fut pas reçue chez Monsieur. Il lui fut répondu que +Monsieur dormait. + +Le roi, au lieu de rencontrer Marie-Thérèse souriante comme toujours, +trouva dans la galerie Anne d’Autriche qui, guettant son arrivée, +s’avança au-devant de lui, le prit par la main et l’emmena chez elle. + +Ce qu’ils se dirent, ou plutôt ce que la reine mère dit à Louis XIV, +nul ne l’a jamais su; mais on aurait pu bien certainement le deviner à +la figure contrariée du roi à la sortie de cet entretien. + +Mais nous, dont le métier est d’interpréter, comme aussi de faire part +au lecteur de nos interprétations, nous manquerions à notre devoir en +lui laissant ignorer le résultat de cette entrevue. + +Il le trouvera suffisamment développé, nous l’espérons du moins, dans +le chapitre suivant. + + + + +Chapitre CXI — La chasse aux papillons + + +Le roi, en rentrant chez lui pour donner quelques ordres et pour +asseoir ses idées, trouva sur sa toilette un petit billet dont +l’écriture semblait déguisée. + +Il l’ouvrit et lut: + +«Venez vite, j’ai mille choses à vous dire.» + +Il n’y avait pas assez longtemps que le roi et Madame s’étaient +quittés, pour que ces mille choses fussent la suite des trois mille +que l’on s’était dites pendant la route qui sépare Vulaines de +Fontainebleau. + +Aussi la confusion du billet et sa précipitation donnèrent-elles +beaucoup à penser au roi. + +Il s’occupa quelque peu de sa toilette et partit pour aller rendre +visite à Madame. + +La princesse, qui n’avait pas voulu paraître l’attendre, était +descendue aux jardins avec toutes ses dames. + +Quand le roi eut appris que Madame avait quitté ses appartements pour +se rendre à la promenade, il recueillit tous les gentilshommes qu’il +put trouver sous sa main et les convia à le suivre aux jardins. + +Madame faisait la chasse aux papillons sur une grande pelouse bordée +d’héliotropes et de genêts. + +Elle regardait courir les plus intrépides et les plus jeunes de ses +dames, et, le dos tourné à la charmille, attendait fort impatiemment +l’arrivée du roi, auquel elle avait assigné ce rendez-vous. + +Le craquement de plusieurs pas sur le sable la fit retourner. Louis XIV +était nu-tête; il avait abattu de sa canne un papillon petit-paon, que +M. de Saint-Aignan avait ramassé tout étourdi sur l’herbe. + +— Vous voyez, madame, dit le roi, que, moi aussi, je chasse pour vous. + +Et il s’approcha. + +— Messieurs, dit-il en se tournant vers les gentilshommes qui formaient +sa suite, rapportez-en chacun autant à ces dames. + +C’était congédier tout le monde. + +On vit alors un spectacle assez curieux; les vieux courtisans, les +courtisans obèses, coururent après les papillons en perdant leurs +chapeaux et en chargeant, canne levée, les myrtes et les genêts comme +ils eussent fait des Espagnols. + +Le roi offrit la main à Madame, choisit avec elle pour centre +d’observation un banc couvert d’une toiture de mousse, sorte de chalet +ébauché par le génie timide de quelque jardinier qui avait inauguré le +pittoresque et la fantaisie dans le style sévère du jardinage d’alors. + +Cet auvent, garni de capucines et de rosiers grimpants, recouvrait un +banc sans dossier, de manière que les spectateurs, isolés au milieu de +la pelouse, voyaient et étaient vus de tous côtés, mais ne pouvaient +être entendus sans voir eux-mêmes ceux qui se fussent approchés pour +entendre. + +De ce siège, sur lequel les deux intéressés se placèrent, le roi fit +un signe d’encouragement aux chasseurs; puis, comme s’il eût disserté +avec Madame sur le papillon traversé d’une épingle d’or et fixé à son +chapeau: + +— Ne sommes-nous pas bien ici pour causer? dit-il. + +— Oui, Sire, car j’avais besoin d’être entendue de vous seul et vue de +tout le monde. + +— Et moi aussi, dit Louis. + +— Mon billet vous a surpris? + +— Épouvanté! Mais ce que j’ai à vous dire est plus important. + +— Oh! non pas. Savez-vous que Monsieur m’a fermé sa porte? + +— À vous! et pourquoi? + +— Ne le devinez-vous pas? + +— Ah! madame! mais alors nous avions tous les deux la même chose à nous +dire? + +— Que vous est-il donc arrivé, à vous? + +— Vous voulez que je commence? + +— Oui. Moi, j’ai tout dit. + +— À mon tour, alors. Sachez qu’en arrivant j’ai trouvé ma mère qui m’a +entraîné chez elle. + +— Oh! la reine mère! fit Madame avec inquiétude, c’est sérieux. + +— Je le crois bien. Voici ce quelle m’a dit… Mais, d’abord. +permettez-moi un préambule. + +— Parlez, Sire. + +— Est-ce que Monsieur vous a jamais parlé de moi? + +— Souvent. + +— Est-ce que Monsieur vous a jamais parlé de sa jalousie? + +— Oh! plus souvent encore. + +— À mon égard? + +— Non pas, mais à l’égard… + +— Oui, je sais, de Buckingham, de Guiche. + +— Précisément. + +— Eh bien! madame, voilà que Monsieur s’avise à présent d’être jaloux +de moi. + +— Voyez! répliqua en souriant malicieusement la princesse. + +— Enfin, ce me semble, nous n’avons jamais donné lieu… + +— Jamais! moi du moins… Mais comment avez-vous su la jalousie de +Monsieur? + +— Ma mère m’a représenté que Monsieur était entré chez elle comme un +furieux, qu’il avait exhalé mille plaintes contre votre… Pardonnez-moi… + +— Dites, dites. + +— Sur votre coquetterie. Il paraît que Monsieur se mêle aussi +d’injustice. + +— Vous êtes bien bon, Sire. + +— Ma mère l’a rassuré; mais il a prétendu qu’on le rassurait trop +souvent et qu’il ne voulait plus l’être. + +— N’eût-il pas mieux fait de ne pas s’inquiéter du tout? + +— C’est ce que j’ai dit. + +— Avouez, Sire, que le monde est bien méchant. Quoi! un frère, une sœur +ne peuvent causer ensemble, se plaire dans la société l’un de l’autre +sans donner lieu à des commentaires, à des soupçons? Car enfin, Sire, +nous ne faisons pas mal, nous n’avons nulle envie de faire mal. + +Et elle regardait le roi de cet œil fier et provocateur qui allume les +flammes du désir chez les plus froids et les plus sages. + +— Non, c’est vrai, soupira Louis. + +— Savez-vous bien, Sire, que, si cela continuait, je serais forcée de +faire un éclat? Voyons, jugez notre conduite: est-elle ou n’est-elle +pas régulière? + +— Oh! certes, elle est régulière. + +— Seuls souvent, car nous nous plaisons aux mêmes choses, nous +pourrions nous égarer aux mauvaises; l’avons-nous fait?… Pour moi vous +êtes un frère, rien de plus. + +Le roi fronça le sourcil. Elle continua. + +— Votre main, qui rencontre souvent la mienne, ne me produit pas ces +tressaillements, cette émotion… que des amants, par exemple… + +— Oh! assez, assez, je vous en conjure! dit le roi au supplice. Vous +êtes impitoyable et vous me ferez mourir. + +— Quoi donc? + +— Enfin… vous dites clairement que vous n’éprouvez rien auprès de moi. + +— Oh! Sire… je ne dis pas cela… mon affection… + +— Henriette… assez, je vous le demande encore. Si vous me croyez de +marbre comme vous, détrompez-vous. + +— Je ne vous comprends pas. + +— C’est bien, soupira le roi en baissant les yeux. Ainsi nos +rencontres… nos serrements de mains… nos regards échangés… Pardon, +pardon… Oui, vous avez raison, et je sais ce que vous voulez dire. + +Il cacha sa tête dans ses mains. + +— Prenez garde, Sire, dit vivement Madame, voici que M. de Saint-Aignan +vous regarde. + +— C’est vrai! s’écria Louis en fureur; jamais l’ombre de la liberté, +jamais de sincérité dans les relations… On croit trouver un ami, l’on +n’a qu’un espion… une amie, l’on n’a qu’une… sœur. + +Madame se tut, elle baissa les yeux. + +— Monsieur est jaloux! murmura-t-elle avec un accent dont rien ne +saurait rendre la douceur et le charme. + +— Oh! s’écria soudain le roi, vous avez raison. + +— Vous voyez bien, fit-elle en le regardant de manière à lui brûler le +cœur, vous êtes libre; on ne vous soupçonne pas; on n’empoisonne pas +toute la joie de votre maison. + +— Hélas! vous ne savez encore rien: c’est que la reine est jalouse. + +— Marie-Thérèse? + +— Jusqu’à la folie. Cette jalousie de Monsieur est née de la sienne; +elle pleurait, elle se plaignait à ma mère, elle nous reprochait ces +parties de bains si douces pour moi. + +«Pour moi», fit le regard de Madame. + +— Tout à coup, Monsieur, aux écoutes, surprit le mot _banos_, que +prononçait la reine avec amertume; cela l’éclaira. Il entra effaré, se +mêla aux entretiens et querella ma mère si âprement, qu’elle dut fuir +sa présence; en sorte que vous avez affaire à un mari jaloux, et que +je vais voir se dresser devant moi perpétuellement, inexorablement, +le spectre de la jalousie aux yeux gonflés, aux joues amaigries, à la +bouche sinistre. + +— Pauvre roi! murmura Madame en laissant sa main effleurer celle de +Louis. + +Il retint cette main, et, pour la serrer sans donner d’ombrage aux +spectateurs qui ne cherchaient pas si bien les papillons qu’ils ne +cherchassent aussi les nouvelles et à comprendre quelque mystère dans +l’entretien du roi et de Madame, Louis rapprocha de sa belle-sœur le +papillon expirant: tous deux se penchèrent comme pour compter les mille +yeux de ses ailes ou les grains de leur poussière d’or. + +Seulement, ni l’un ni l’autre ne parla; leurs cheveux se touchaient, +leurs haleines se mêlaient, leurs mains brûlaient l’une dans l’autre. + +Cinq minutes s’écoulèrent ainsi. + + + + +Chapitre CXII — Ce que l’on prend en chassant aux papillons Les deux +jeunes gens restèrent un instant la tête inclinée sous cette double +pensée d’amour naissant qui fait naître tant de fleurs dans les +imaginations de vingt ans. + + +Madame Henriette regardait Louis de côté. C’était une de ces natures +bien organisées qui savent à la fois regarder en elles-mêmes et dans +les autres. Elle voyait l’amour au fond du cœur de Louis, comme un +plongeur habile voit une perle au fond de la mer. + +Elle comprit que Louis était dans l’hésitation, sinon dans le doute, et +qu’il fallait pousser en avant ce cœur paresseux ou timide. + +— Ainsi?… dit-elle, interrogeant en même temps qu’elle rompait le +silence. + +— Que voulez-vous dire? demanda Louis après avoir attendu un instant. + +— Je veux dire qu’il me faudra revenir à la résolution que j’avais +prise. + +— À laquelle? + +— À celle que j’avais déjà soumise à Votre Majesté. + +— Quand cela? + +— Le jour où nous nous expliquâmes à propos des jalousies de Monsieur. + +— Que me disiez-vous donc ce jour-là? demanda Louis, inquiet. + +— Vous ne vous en souvenez plus, Sire? + +— Hélas! si c’est un malheur encore, je m’en souviendrai toujours assez +tôt. + +— Oh! ce n’est un malheur que pour moi, Sire, répondit Madame +Henriette; mais c’est un malheur nécessaire. + +— Mon Dieu! + +— Et je le subirai. + +— Enfin, dites, quel est ce malheur? + +— L’absence! + +— Oh! encore cette méchante résolution? + +— Sire, croyez que je ne l’ai point prise sans lutter violemment contre +moi même… Sire, il me faut, croyez-moi, retourner en Angleterre. + +— Oh! jamais, jamais, je ne permettrai que vous quittiez la France! +s’écria le roi. + +— Et cependant, dit Madame en affectant une douce et triste fermeté, +cependant, Sire, rien n’est plus urgent; et, il y a plus, je suis +persuadée que telle est la volonté de votre mère. + +— La volonté! s’écria le roi. Oh! oh! chère sœur, vous avez dit là un +singulier mot devant moi. + +— Mais, répondit en souriant Madame Henriette, n’êtes-vous pas heureux +de subir les volontés d’une bonne mère? + +— Assez, je vous en conjure; vous me déchirez le cœur. + +— Moi? + +— Sans doute, vous parlez de ce départ avec une tranquillité. + +— Je ne suis pas née pour être heureuse, Sire, répondit +mélancoliquement la princesse, et j’ai pris, toute jeune, l’habitude de +voir mes plus chères pensées contrariées. + +— Dites-vous vrai? Et votre départ contrarierait-il une pensée qui vous +soit chère? + +— Si je vous répondais oui, n’est-il pas vrai, Sire, que vous prendriez +déjà votre mal en patience? + +— Cruelle! + +— Prenez garde, Sire, on se rapproche de nous. + +Le roi regarda autour de lui. + +— Non, dit-il. + +Puis, revenant à Madame: + +— Voyons, Henriette, au lieu de chercher à combattre la jalousie de +Monsieur par un départ qui me tuerait… + +Henriette haussa légèrement les épaules, en femme qui doute. + +— Oui, qui me tuerait, répondit Louis. Voyons, au lieu de vous arrêter +à ce départ, est-ce que votre imagination… Ou plutôt est-ce que votre +cœur ne vous suggérerait rien? + +— Et que voulez-vous que mon cœur me suggère, mon Dieu? + +— Mais enfin, dites, comment prouve-t-on à quelqu’un qu’il a tort +d’être jaloux? + +— D’abord, Sire, en ne lui donnant aucun motif de jalousie, +c’est-à-dire en n’aimant que lui. + +— Oh! j’attendais mieux. + +— Qu’attendiez-vous? + +— Que vous répondiez tout simplement qu’on tranquillise les jaloux en +dissimulant l’affection que l’on porte à l’objet de leur jalousie. + +— Dissimuler est difficile, Sire. + +— C’est pourtant par les difficultés vaincues qu’on arrive à tout +bonheur. Quant à moi, je vous jure que je démentirai mes jaloux, s’il +le faut, en affectant de vous traiter comme toutes les autres femmes. + +— Mauvais moyen, faible moyen, dit la jeune femme en secouant sa +charmante tête. + +— Vous trouvez tout mauvais, chère Henriette, dit Louis mécontent. Vous +détruisez tout ce que je propose. Mettez donc au moins quelque chose +à la place. Voyons, cherchez. Je me fie beaucoup aux inventions des +femmes. Inventez à votre tour. + +— Eh bien! je trouve ceci. Écoutez-vous, Sire? + +— Vous me le demandez! Vous parlez de ma vie ou de ma mort, et vous me +demandez si j’écoute! + +— Eh bien! j’en juge par moi-même. S’il s’agissait de me donner le +change sur les intentions de mon mari à l’égard d’une autre femme, une +chose me rassurerait par-dessus tout. + +— Laquelle? + +— Ce serait de voir, d’abord, qu’il ne s’occupe pas de cette femme. + +— Eh bien! voilà précisément ce que je vous disais tout à l’heure. + +— Soit. Mais je voudrais, pour être pleinement rassurée, le voir encore +s’occuper d’une autre. + +— Ah! je vous comprends, répondit Louis en souriant. Mais, dites-moi, +chère Henriette… + +— Quoi? + +— Si le moyen est ingénieux, il n’est guère charitable. + +— Pourquoi? + +— En guérissant l’appréhension de la blessure dans l’esprit du jaloux, +vous lui en faites une au cœur. Il n’a plus la peur, c’est vrai; mais +il a le mal, ce qui me semble bien pis. + +— D’accord; mais au moins il ne surprend pas, il ne soupçonne pas +l’ennemi réel, il ne nuit pas à l’amour; il concentre toutes ses forces +du côté où ses forces ne feront tort à rien ni à personne. En un mot, +Sire, mon système, que je m’étonne de vous voir combattre, je l’avoue, +fait du mal aux jaloux, c’est vrai, mais fait du bien aux amants. Or, +je vous le demande, Sire, excepté vous peut-être, qui a jamais songé à +plaindre les jaloux? Ne sont-ce pas des bêtes mélancoliques, toujours +aussi malheureuses sans sujet qu’avec sujet? Ôtez le sujet, vous ne +détruirez pas leur affliction. Cette maladie gît dans l’imagination, +et, comme toutes les maladies imaginaires, elle est incurable. Tenez, +il me souvient à ce propos, très cher Sire, d’un aphorisme de mon +pauvre médecin Dawley, savant et spirituel docteur, que, sans mon +frère, qui ne peut se passer de lui, j’aurais maintenant près de moi: +«Lorsque vous souffrirez de deux affections, me disait-il, choisissez +celle qui vous gêne le moins, je vous laisserai celle-là; car, par +Dieu! disait-il, celle-là m’est souverainement utile pour que j’arrive +à vous extirper l’autre.» + +— Bien dit, bien jugé, chère Henriette, répondit le roi en souriant. + +— Oh! nous avons d’habiles gens à Londres, Sire. + +— Et ces habiles gens font d’adorables élèves; ce Daley, Darley… +comment l’appelez-vous? + +— Dawley. + +— Eh bien! je lui ferai pension dès demain pour son aphorisme; vous, +Henriette, commencez, je vous prie, par choisir le moindre de vos +maux. Vous ne répondez pas, vous souriez; je devine, le moindre de vos +maux, n’est-ce pas, c’est votre séjour en France? Je vous laisserai ce +mal-là, et, pour débuter dans la cure de l’autre, je veux chercher dès +aujourd’hui un sujet de divagation pour les jaloux de tout sexe qui +nous persécutent. + +— Chut! cette fois-ci, on vient bien réellement, dit Madame. + +Et elle se baissa pour cueillir une pervenche dans le gazon touffu. + +On venait, en effet, car soudain se précipitèrent, par le sommet du +monticule, une foule de jeunes femmes que suivaient les cavaliers; la +cause de toute cette irruption était un magnifique sphinx des vignes +aux ailes supérieures semblables au plumage du chat-huant, aux ailes +inférieures pareilles à des feuilles de rose. + +Cette proie opime était tombée dans les filets de Mlle de +Tonnay-Charente, qui la montrait avec fierté à ses rivales, moins +bonnes chercheuses qu’elle. + +La reine de la chasse s’assit à vingt pas à peu près du banc où se +tenaient Louis et Madame Henriette, s’adossa à un magnifique chêne +enlacé de lierres, et piqua le papillon sur le jonc de sa longue canne. + +Mlle de Tonnay-Charente était fort belle; aussi les hommes +désertèrent-ils les autres femmes pour venir, sous prétexte de lui +faire compliment sur son adresse, se presser en cercle autour d’elle. + +Le roi et la princesse regardaient sournoisement cette scène comme les +spectateurs d’un autre âge regardent les jeux des petits enfants. + +— On s’amuse là-bas, dit le roi. + +— Beaucoup, Sire; j’ai toujours remarqué qu’on s’amusait là où étaient +la jeunesse et la beauté. + +— Que dites-vous de Mlle de Tonnay-Charente, Henriette? demanda le roi. + +— Je dis qu’elle est un peu blonde, répondit Madame, tombant du premier +coup sur le seul défaut que l’on pût reprocher à la beauté presque +parfaite de la future Mme de Montespan. + +— Un peu blonde, soit! mais belle, ce me semble, malgré cela. + +— Est-ce votre avis, Sire? + +— Mais oui. + +— Eh bien! alors, c’est le mien aussi. + +— Et recherchée, vous voyez. + +— Oh! pour cela, oui: les amants voltigent. Si nous faisions la chasse +aux amants, au lieu de faire la chasse aux papillons, voyez donc la +belle capture que nous ferions autour d’elle. + +— Voyons, Henriette, que dirait-on si le roi se mêlait à tous ces +amants et laissait tomber son regard de ce côté? Serait-on encore +jaloux là-bas? + +— Oh! Sire, Mlle de Tonnay-Charente est un remède bien efficace, dit +Madame avec un soupir; elle guérirait le jaloux, c’est vrai, mais elle +pourrait bien faire une jalouse. + +— Henriette! Henriette! s’écria Louis, vous m’emplissez le cœur de +joie! Oui, oui, vous avez raison, Mlle de Tonnay-Charente est trop +belle pour servir de manteau. + +— Manteau de roi, dit en souriant Madame Henriette; manteau de roi doit +être beau. + +— Me le conseillez-vous? demanda Louis. + +— Oh! moi, que vous dirais-je, Sire, sinon que donner un pareil conseil +serait donner des armes contre moi? Ce serait folie ou orgueil que vous +conseiller de prendre pour héroïne d’un faux amour une femme plus belle +que celle pour laquelle vous prétendez éprouver un amour vrai. + +Le roi chercha la main de Madame avec la main, les yeux avec les yeux, +puis il balbutia quelques mots si tendres, mais en même temps prononcés +si bas, que l’historien, qui doit tout entendre, ne les entendit point. + +Puis tout haut: + +— Eh bien! dit-il, choisissez-moi vous-même celle qui devra guérir +nos jaloux. À celle-là tous mes soins, toutes mes attentions, tout le +temps que je vole aux affaires; à celle-là, Henriette, la fleur que je +cueillerai pour vous, les pensées de tendresse que vous ferez naître +en moi; à celle-là le regard que je n’oserai vous adresser, et qui +devrait aller vous éveiller dans votre insouciance. Mais choisissez-la +bien, de peur qu’en voulant songer à elle, de peur qu’en lui offrant la +rose détachée par mes doigts, je ne me trouve vaincu par vous-même, et +que l’œil, la main, les lèvres ne retournent sur-le-champ à vous, dût +l’univers tout entier deviner mon secret. + +Pendant que ces paroles s’échappaient de la bouche du roi, comme un +flot d’amour, Madame rougissait, palpitait, heureuse, fière, enivrée; +elle ne trouva rien à répondre, son orgueil et sa soif des hommages +étaient satisfaits. + +— J’échouerai, dit-elle en relevant ses beaux yeux, mais non pas comme +vous m’en priez, car tout cet encens que vous voulez brûler sur l’autel +d’une autre déesse, ah! Sire, j’en suis jalouse aussi et je veux qu’il +me revienne, et je ne veux pas qu’il s’en égare un atome en chemin. +Donc, Sire, je choisirai, avec votre royale permission, ce qui me +paraîtra le moins capable de vous distraire, et qui laissera mon image +bien intacte dans votre âme. + +— Heureusement, dit le roi, que votre cœur n’est point mal composé, +sans cela je frémirais de la menace que vous me faites; nous avons pris +sur ce point nos précautions, et autour de vous, comme autour de moi, +il serait difficile de rencontrer un fâcheux visage. + +Pendant que le roi parlait ainsi, Madame s’était levée, avait parcouru +des yeux toute la pelouse, et, après un examen détaillé et silencieux, +appelant à elle le roi: + +— Tenez, Sire, dit-elle, voyez-vous sur le penchant de la colline, près +de ce massif de boules-de-neige, cette belle arriérée qui va seule, +tête baissée, bras pendants, cherchant dans les fleurs qu’elle foule +aux pieds, comme tous ceux qui ont perdu leur pensée. + +— Mlle de La Vallière? fit le roi. + +— Oui. + +— Oh! + +— Ne vous convient-elle pas, Sire? + +— Mais voyez donc la pauvre enfant, elle est maigre, presque décharnée! + +— Bon! suis-je grasse, moi? + +— Mais elle est triste à mourir! + +— Cela fera contraste avec moi, que l’on accuse d’être trop gaie. + +— Mais elle boite! + +— Vous croyez? + +— Sans doute. Voyez donc, elle a laissé passer tout le monde de peur +que sa disgrâce ne soit remarquée. + +— Eh bien! elle courra moins vite que Daphné et ne pourra pas fuir +Apollon. + +— Henriette! Henriette! fit le roi tout maussade, vous avez été +justement me chercher la plus défectueuse de vos filles d’honneur. + +— Oui, mais c’est une de mes filles d’honneur, notez cela. + +— Sans doute. Que voulez-vous dire? + +— Je veux dire que, pour visiter cette divinité nouvelle, vous +ne pourrez vous dispenser de venir chez moi, et que, la décence +interdisant à votre flamme d’entretenir particulièrement la déesse, +vous serez contraint de la voir à mon cercle, de me parler en lui +parlant. Je veux dire, enfin, que les jaloux auront tort s’ils croient +que vous venez chez moi pour moi, puisque vous y viendrez pour Mlle de +La Vallière. + +— Qui boite. + +— À peine. + +— Qui n’ouvre jamais la bouche. + +— Mais qui, quand elle l’ouvre, montre des dents charmantes. + +— Qui peut servir de modèle aux ostéologistes. + +— Votre faveur l’engraissera. + +— Henriette! + +— Enfin, vous m’avez laissée maîtresse? + +— Hélas! oui. + +— Eh bien! c’est mon choix; je vous l’impose. Subissez-le. + +— Oh! je subirais une des Furies, si vous me l’imposiez. + +— La Vallière est douce comme un agneau; ne craignez pas qu’elle vous +contredise jamais quand vous lui direz que vous l’aimez. + +Et Madame se mit à rire. + +— Oh! vous n’avez pas peur que je lui en dise trop, n’est-ce pas? + +— C’était dans mon droit. + +— Soit. + +— C’est donc un traité fait? + +— Signé. + +— Vous me conserverez une amitié de frère, une assiduité de frère, une +galanterie de roi, n’est-ce pas? + +— Je vous conserverai un cœur qui n’a déjà plus l’habitude de battre +qu’à votre commandement. + +— Eh bien! voyez-vous l’avenir assuré de cette façon? + +— Je l’espère. + +— Votre mère cessera-t-elle de me regarder en ennemie? + +— Oui. + +— Marie-Thérèse cessera-t-elle de parler en espagnol devant Monsieur, +qui a horreur des colloques faits en langue étrangère, parce qu’il +croit toujours qu’on l’y maltraite? + +— Hélas! a-t-il tort? murmura le roi tendrement. + +— Et pour terminer, fit la princesse, accusera-t-on encore le roi +de songer à des affections illégitimes, quand il est vrai que nous +n’éprouvons rien l’un pour l’autre, si ce n’est des sympathies pures de +toute arrière-pensée? + +— Oui, oui, balbutia le roi. Mais on dira encore autre chose. + +— Et que dira-t-on, Sire? En vérité, nous ne serons donc jamais en +repos? + +— On dira, continua le roi, que j’ai bien mauvais goût; mais qu’est-ce +que mon amour-propre auprès de votre tranquillité? + +— De mon honneur, Sire, et de celui de notre famille, voulez-vous dire. +D’ailleurs, croyez-moi, ne vous hâtez point ainsi de vous piquer contre +La Vallière; elle boite, c’est vrai, mais elle ne manque pas d’un +certain bon sens. Tout ce que le roi touche, d’ailleurs, se convertit +en or. + +— Enfin, madame, soyez certaine d’une chose, c’est que je vous suis +encore reconnaissant; vous pouviez me faire payer plus cher encore +votre séjour en France. + +— Sire, on vient à nous. + +— Eh bien? + +— Un dernier mot. + +— Lequel? + +— Vous êtes prudent et sage, Sire, mais c’est ici qu’il faudra appeler +à votre secours toute votre prudence, toute votre sagesse. + +— Oh! s’écria Louis en riant, je commence dès ce soir à jouer mon rôle, +et vous verrez si j’ai de la vocation pour représenter les bergers. +Nous avons grande promenade dans la forêt après le goûter, puis nous +avons souper et ballet à dix heures. + +— Je le sais bien. + +— Or, ma flamme va ce soir même éclater plus haut que les feux +d’artifice, briller plus clairement que les lampions de notre ami +Colbert; cela resplendira de telle sorte que les reines et Monsieur +auront les yeux brûlés. + +— Prenez garde, Sire, prenez garde! + +— Eh! mon Dieu, qu’ai-je donc fait? + +— Voilà que je vais rentrer mes compliments de tout à l’heure… Vous, +prudent! vous, sage! ai-je dit… Mais vous débutez par d’abominables +folies! Est-ce qu’une passion s’allume ainsi, comme une torche, en une +seconde? Est-ce que, sans préparation aucune, un roi fait comme vous +tombe aux pieds d’une fille comme La Vallière? + +— Oh! Henriette! Henriette! Henriette! je vous y prends… Nous n’avons +pas encore commencé la campagne et vous me pillez! + +— Non, mais je vous rappelle aux idées saines. Allumez progressivement +votre flamme, au lieu de la faire éclater ainsi tout à coup. Jupiter +tonne et fait briller l’éclair avant d’incendier les palais. Toute +chose a son prélude. Si vous vous échauffez ainsi, nul ne vous croira +épris, et tout le monde vous croira fou. À moins toutefois qu’on ne +vous devine. Les gens sont moins sots parfois qu’ils n’en ont l’air. + +Le roi fut obligé de convenir que Madame était un ange de savoir et un +diable d’esprit. + +— Eh bien! soit, dit-il, je ruminerai mon plan d’attaque; les +généraux, mon cousin de Condé, par exemple, pâlissent sur leurs cartes +stratégiques avant de faire mouvoir un seul de ces pions qu’on appelle +des corps d’armée; moi, je veux dresser tout un plan d’attaque. Vous +savez que le Tendre est subdivisé en toutes sortes de circonscriptions. +Eh bien! je m’arrêterai au village de Petits-Soins, au hameau de +Billets-Doux, avant de prendre la route de Visible-Amour; le chemin +est tout tracé, vous le savez, et cette pauvre Mlle de Scudéry ne me +pardonnerait point de brûler ainsi les étapes. + +— Nous voilà revenus en bon chemin, Sire. Maintenant, vous plaît-il que +nous nous séparions? + +— Hélas! il le faut bien; car, tenez, on nous sépare. + +— Ah! dit Madame Henriette, en effet, voilà qu’on nous apporte le +sphinx de Mlle de Tonnay-Charente, avec les sons de trompe en usage +chez les grands veneurs. + +— C’est donc bien entendu: ce soir, pendant la promenade, je me +glisserai dans la forêt, et trouvant La Vallière sans vous… + +— Je l’éloignerai. Cela me regarde. + +— Très bien! Je l’aborderai au milieu de ses compagnes, et lancerai le +premier trait. + +— Soyez adroit, dit Madame en riant, ne manquez pas le cœur. + +Et la princesse prit congé du roi pour aller au-devant de la troupe +joyeuse, qui accourait avec force cérémonies et fanfares de chasse +entonnées par toutes les bouches. + + + + +Chapitre CXIII — Le ballet des Saisons Après la collation, qui eut lieu +vers cinq heures, le roi entra dans son cabinet, où l’attendaient les +tailleurs. + + +Il s’agissait d’essayer enfin ce fameux habit du Printemps qui avait +coûté tant d’imagination, tant d’efforts de pensée aux dessinateurs et +aux ornementistes de la cour. + +Quant au ballet lui-même, tout le monde savait son pas et pouvait +figurer. + +Le roi avait résolu d’en faire l’objet d’une surprise. Aussi à peine +eut-il terminé sa conférence et fut-il rentré chez lui, qu’il manda ses +deux maîtres de cérémonies, Villeroy et Saint-Aignan. + +Tous deux lui répondirent qu’on n’attendait que son ordre, et qu’on +était prêt à commencer; mais cet ordre, pour qu’il le donnât, il +fallait du beau temps et une nuit propice. + +Le roi ouvrit sa fenêtre; la poudre d’or du soir tombait à l’horizon +par les déchirures du bois; blanche comme une neige, la lune se +dessinait déjà au ciel. + +Pas un pli sur la surface des eaux vertes; les cygnes eux-mêmes, +reposant sur leurs ailes fermées comme des navires à l’ancre, +semblaient se pénétrer de la chaleur de l’air, de la fraîcheur de +l’eau, et du silence d’une admirable soirée. + +Le roi, ayant vu toutes ces choses, contemplé ce magnifique tableau, +donna l’ordre que demandaient MM. de Villeroy et de Saint-Aignan. + +Pour que cet ordre fût exécuté royalement, une dernière question était +nécessaire; Louis XIV la posa à ces deux gentilshommes. + +La question avait quatre mots: + +— Avez-vous de l’argent? + +— Sire, répondit Saint-Aignan, nous nous sommes entendus avec M. +Colbert. + +— Ah! fort bien. + +— Oui, Sire, et M. Colbert a dit qu’il serait auprès de Votre Majesté +aussitôt que Votre Majesté manifesterait l’intention de donner suite +aux fêtes dont elle a donné le programme. + +— Qu’il vienne alors. + +Comme si Colbert eût écouté aux portes pour se maintenir au courant de +la conversation, il entra dès que le roi eut prononcé son nom devant +les deux courtisans. + +— Ah! fort bien, monsieur Colbert, dit Sa Majesté. À vos postes donc, +messieurs! + +Saint-Aignan et Villeroy prirent congé. + +Le roi s’assit dans un fauteuil près de la fenêtre. + +— Je danse ce soir mon ballet, monsieur Colbert, dit-il. + +— Alors, Sire, c’est demain que je paie les notes? + +— Comment cela? + +— J’ai promis aux fournisseurs de solder leurs comptes le lendemain du +jour où le ballet aurait eu lieu. + +— Soit, monsieur Colbert, vous avez promis, payez. + +— Très bien, Sire; mais, pour payer, comme disait M. de Lesdiguières, +il faut de l’argent. + +— Quoi! les quatre millions promis par M. Fouquet n’ont-ils donc pas +été remis? J’avais oublié de vous en demander compte. + +— Sire, ils étaient chez Votre Majesté à l’heure dite. + +— Eh bien? + +— Eh bien! Sire, les verres de couleur, les feux d’artifice, les +violons et les cuisiniers ont mangé quatre millions en huit jours. + +— Entièrement? + +— Jusqu’au dernier sou. Chaque fois que Votre Majesté a ordonné +d’illuminer les bords du grand canal, cela a brûlé autant d’huile qu’il +y a d’eau dans les bassins. + +— Bien, bien, monsieur Colbert. Enfin, vous n’avez plus d’argent? + +— Oh! je n’en ai plus, mais M. Fouquet en a. + +Et le visage de Colbert s’éclaira d’une joie sinistre. + +— Que voulez-vous dire? demanda Louis. + +— Sire, nous avons déjà fait donner six millions à M. Fouquet. Il les +a donnés de trop bonne grâce pour n’en pas donner encore d’autres si +besoin était. Besoin est aujourd’hui; donc, il faut qu’il s’exécute. + +Le roi fronça le sourcil. + +— Monsieur Colbert, dit-il en accentuant le nom du financier, ce n’est +point ainsi que je l’entends, je ne veux pas employer contre un de mes +serviteurs des moyens de pression qui le gênent et qui entravent son +service. M. Fouquet a donné six millions en huit jours, c’est une somme. + +Colbert pâlit. + +— Cependant, fit-il, Votre Majesté ne parlait pas ce langage il y a +quelque temps; lorsque les nouvelles de Belle-Île arrivèrent, par +exemple. + +— Vous avez raison, monsieur Colbert. + +— Rien n’est changé depuis cependant, bien au contraire. + +— Dans ma pensée, monsieur, tout est changé. + +— Comment, Sire, Votre Majesté ne croit plus aux tentatives? + +— Mes affaires me regardent, monsieur le sous-intendant, et je vous ai +déjà dit que je les faisais moi-même. + +— Alors, je vois que j’ai eu le malheur, dit Colbert en tremblant de +rage et de peur, de tomber dans la disgrâce de Votre Majesté. + +— Nullement; vous m’êtes, au contraire, fort agréable. + +— Eh! Sire, dit le ministre avec cette brusquerie affectée et habile +quand il s’agissait de flatter l’amour-propre de Louis, à quoi bon être +agréable à Votre Majesté si on ne lui est plus utile? + +— Je réserve vos services pour une occasion meilleure, et, croyez-moi, +ils n’en vaudront que mieux. + +— Ainsi le plan de Votre Majesté en cette affaire?… + +— Vous avez besoin d’argent, monsieur Colbert? + +— De sept cent mille livres, Sire. + +— Vous les prendrez dans mon trésor particulier. + +Colbert s’inclina. + +— Et, ajouta Louis, comme il me paraît difficile que, malgré votre +économie, vous satisfassiez avec une somme aussi exiguë aux dépenses +que je veux faire, je vais vous signer une cédule de trois millions. + +Le roi prit une plume et signa aussitôt. Puis, remettant le papier à +Colbert: + +— Soyez tranquille, dit-il, le plan que j’ai adopté est un plan de roi, +monsieur Colbert. + +Et sur ces mots, prononcés avec toute la majesté que le jeune prince +savait prendre dans ces circonstances, il congédia Colbert pour donner +audience aux tailleurs. + +L’ordre donné par le roi était connu dans tout Fontainebleau; on savait +déjà que le roi essayait son habit et que le ballet serait dansé le +soir. + +Cette nouvelle courut avec la rapidité de l’éclair, et sur son passage +elle alluma toutes les coquetteries, tous les désirs, toutes les folles +ambitions. + +À l’instant même, et comme par enchantement, tout ce qui savait tenir +une aiguille, tout ce qui savait distinguer un pourpoint d’avec +un haut-de-chausses, comme dit Molière, fut convoqué pour servir +d’auxiliaire aux élégants et aux dames. + +Le roi eut achevé sa toilette à neuf heures; il parut dans son carrosse +découvert et orné de feuillages et de fleurs. + +Les reines avaient pris place sur une magnifique estrade disposée, sur +les bords de l’étang, dans un théâtre d’une merveilleuse élégance. + +En cinq heures, les ouvriers charpentiers avaient assemblé toutes les +pièces de rapport de ce théâtre; les tapissiers avaient tendu leurs +tapisseries, dressé leurs sièges, et, comme au signal d’une baguette +d’enchanteur, mille bras, s’aidant les uns les autres au lieu de se +gêner, avaient construit l’édifice dans ce lieu au son des musiques, +pendant que déjà les artificiers illuminaient le théâtre et les bords +de l’étang par un nombre incalculable de bougies. + +Comme le ciel s’étoilait et n’avait pas un nuage, comme on n’entendait +pas un souffle d’air dans les grands bois, comme si la nature elle-même +s’était accommodée à la fantaisie du prince, on avait laissé ouvert le +fond de ce théâtre. En sorte que, derrière les premiers plans du décor, +on apercevait pour fond ce beau ciel ruisselant d’étoiles cette nappe +d’eau embrasée de feux qui s’y réfléchissaient, et les silhouettes +bleuâtres des grandes masses de bois aux cimes arrondies. + +Quand le roi parut, toute la salle était pleine, et présentait un +groupe étincelant de pierreries et d’or, dans lequel le premier regard +ne pouvait distinguer aucune physionomie. + +Peu à peu, quand la vue s’accoutumait à tant d’éclat, les plus rares +beautés apparaissaient, comme dans le ciel du soir les étoiles, une à +une, pour celui qui a fermé les yeux et qui les rouvre. + +Le théâtre représentait un bocage; quelques faunes levant leurs pieds +fourchus sautillaient çà et là; une dryade, apparaissant, les excitait +à la poursuite; d’autres se joignaient à elle pour la défendre, et l’on +se querellait en dansant. + +Soudain devaient paraître, pour ramener l’ordre et la paix, le +Printemps et toute sa cour. + +Les éléments, les puissances subalternes et la mythologie avec leurs +attributs, se précipitaient sur les traces de leur gracieux souverain. + +Les Saisons, alliées du Printemps, venaient à ses côtés former un +quadrille, qui, sur des paroles plus ou moins flatteuses, entamait la +danse. La musique, hautbois, flûtes et violes, peignait les plaisirs +champêtres. + +Déjà le roi entrait au milieu d’un tonnerre d’applaudissements. + +Il était vêtu d’une tunique de fleurs, qui dégageait, au lieu de +l’alourdir, sa taille svelte et bien prise. Sa jambe, une des plus +élégantes de la cour, paraissait avec avantage dans un bas de soie +couleur chair, soie si fine et si transparente que l’on eût dit la +chair elle-même. + +Les plus charmants souliers de satin lilas clair, à bouffettes de +fleurs et de feuilles, emprisonnaient son petit pied. + +Le buste était en harmonie avec cette base; de beaux cheveux ondoyants, +un air de fraîcheur rehaussé par l’éclat de beaux yeux bleus qui +brûlaient doucement les cœurs, une bouche aux lèvres appétissantes, qui +daignait s’ouvrir pour sourire: tel était le prince de l’année, qu’on +eût, et à juste titre ce soir-là, nommé le roi de tous les Amours. + +Il y avait dans sa démarche quelque chose de la légère majesté d’un +dieu. Il ne dansait pas, il planait. + +Cette entrée fit donc l’effet le plus brillant. Soudain, comme nous +l’avons dit, on aperçut le comte de Saint-Aignan qui cherchait à +s’approcher du roi ou de Madame. + +La princesse, vêtue d’une robe longue, diaphane et légère comme les +plus fines résilles que tissent les savantes Malinoises, le genou +parfois dessiné sous les plis de la tunique, son petit pied chaussé de +soie, s’avançait radieuse avec son cortège de bacchantes, et touchait +déjà la place qui lui était assignée pour danser. + +Les applaudissements durèrent si longtemps, que le comte eut tout le +loisir de joindre le roi arrêté sur une pointe. + +— Qu’y a-t-il, Saint-Aignan? fit le Printemps. + +— Mon Dieu, Sire, répliqua le courtisan tout pâle, il y a que Votre +Majesté n’a pas songé au pas des Fruits. + +— Si fait; il est supprimé. + +— Non pas, Sire. Votre Majesté n’en a point donné l’ordre, et la +musique l’a conservé. + +— Voilà qui est fâcheux! murmura le roi. Ce pas n’est point exécutable, +puisque M. de Guiche est absent. Il faudra le supprimer. + +— Oh! Sire, un quart d’heure de musique sans danses, ce sera froid à +tuer le ballet. + +— Mais, comte, alors… + +— Oh! Sire, le grand malheur n’est pas là; car, après tout, l’orchestre +couperait encore tant bien que mal, s’il était nécessaire; mais… + +— Mais quoi? + +— C’est que M. de Guiche est ici. + +— Ici? répliqua le roi en fronçant le sourcil, ici?… Vous êtes sûr?… + +— Tout habillé pour le ballet, Sire. + +Le roi sentit le rouge lui monter au visage. + +— Vous vous serez trompé, dit-il. + +— Si peu, Sire, que Votre Majesté peut regarder à sa droite. Le comte +attend. + +Louis se tourna vivement de ce côté; et, en effet, à sa droite, +éclatant de beauté sous son habit de Vertumne, de Guiche attendait que +le roi le regardât pour lui adresser la parole. + +Dire la stupéfaction du roi, celle de Monsieur qui s’agita dans sa +loge, dire les chuchotements, l’oscillation des têtes dans la salle, +dire l’étrange saisissement de Madame à la vue de son _partner_, c’est +une tâche que nous laissons à de plus habiles. + +Le roi était resté bouche béante et regardait le comte. + +Celui-ci s’approcha, respectueux, courbé: + +— Sire, dit-il, le plus humble serviteur de Votre Majesté vient lui +faire service en ce jour, comme il a fait au jour de bataille. Le roi, +en manquant ce pas des Fruits, perdait la plus belle scène de son +ballet. Je n’ai pas voulu qu’un semblable dommage résultât par moi, +pour la beauté, l’adresse et la bonne grâce du roi; j’ai quitté mes +fermiers, afin devenir en aide à mon prince. + +Chacun de ces mots tombait, mesuré, harmonieux, éloquent, dans +l’oreille de Louis XIV. La flatterie lui plut autant que le courage +l’étonna. Il se contenta de répondre: + +— Je ne vous avais pas dit de revenir, comte. + +— Assurément, Sire; mais Votre Majesté ne m’avait pas dit de rester. + +Le roi sentait le temps courir. La scène, en se prolongeant, pouvait +tout brouiller. Une seule ombre à ce tableau le gâtait sans ressource. + +Le roi, d’ailleurs, avait le cœur tout plein de bonnes idées; il venait +de puiser dans les yeux si éloquents de Madame une inspiration nouvelle. + +Ce regard d’Henriette lui avait dit: + +— Puisqu’on est jaloux de vous, divisez les soupçons; qui se défie de +deux rivaux ne se défie d’aucun. + +Madame, avec cette habile diversion, l’emporta. + +Le roi sourit à de Guiche. + +De Guiche ne comprit pas un mot au langage muet de Madame. Seulement, +il vit bien qu’elle affectait de ne le point regarder. Sa grâce +obtenue, il l’attribua au cœur de la princesse. Le roi en sut gré à +tout le monde. + +Monsieur seul ne comprit pas. + +Le ballet commença; il fut splendide. + +Quand les violons enlevèrent, par leurs élans, ces illustres danseurs, +quand la pantomime naïve de cette époque, bien plus naïve encore +par le jeu, fort médiocre, des augustes histrions, fut parvenue à +son point culminant de triomphe, la salle faillit crouler sous les +applaudissements. + +De Guiche brilla comme un soleil, mais comme un soleil courtisan qui se +résigne au deuxième rôle. + +Dédaigneux de ce succès, dont Madame ne lui témoignait aucune +reconnaissance, il ne songea plus qu’à reconquérir bravement la +préférence ostensible de la princesse. + +Elle ne lui donna pas un seul regard. + +Peu à peu toute sa joie, tout son brillant s’éteignirent dans la +douleur et l’inquiétude: en sorte que ses jambes devinrent molles, ses +bras lourds, sa tête hébétée. + +Le roi, dès ce moment, fut réellement le premier danseur du quadrille. + +Il jeta un regard de côté sur son rival vaincu. + +De Guiche n’était même plus courtisan; il dansait mal, sans adulation; +bientôt il ne dansa plus du tout. + +Le roi et Madame triomphèrent. + + + + +Chapitre CXIV — Les nymphes du parc de Fontainebleau Le roi demeura un +instant à jouir de son triomphe, qui, nous l’avons dit, était aussi +complet que possible. + + +Puis il se retourna vers Madame pour l’admirer aussi un peu à son tour. + +Les jeunes gens aiment peut-être avec plus de vivacité, plus d’ardeur, +plus de passion que les gens d’un âge mûr; mais ils ont en même temps +tous les autres sentiments développés dans la proportion de leur +jeunesse et de leur vigueur, en sorte que l’amour-propre étant presque +toujours, chez eux, l’équivalent de l’amour, ce dernier sentiment, +combattu par les lois de la pondération, n’atteint jamais le degré de +perfection qu’il acquiert chez les hommes et les femmes de trente à +trente-cinq ans. + +Louis pensait donc à Madame, mais seulement après avoir bien pensé à +lui-même, et Madame pensait beaucoup à elle-même, peut-être sans penser +le moins du monde au roi. + +Mais la victime, au milieu de tous ces amours et amours-propres royaux, +c’était de Guiche. + +Aussi tout le monde put-il remarquer à la fois l’agitation et la +prostration du pauvre gentilhomme, et cette prostration, surtout, +était d’autant plus remarquable que l’on n’avait pas l’habitude de +voir ses bras tomber, sa tête s’alourdir, ses yeux perdre leur flamme. +On n’était pas d’ordinaire inquiet sur son compte quand il s’agissait +d’une question d’élégance et de goût. + +Aussi la défaite de Guiche fut-elle attribuée, par le plus grand +nombre, à son habileté de courtisan. + +Mais d’autres aussi--les yeux clairvoyants sont à la cour--mais +d’autres aussi remarquèrent sa pâleur et son atonie, pâleur et atonie +qu’il ne pouvait ni feindre ni cacher, et ils en conclurent, avec +raison, que de Guiche ne jouait pas une comédie d’adulation. + +Ces souffrances, ces succès, ces commentaires furent enveloppés, +confondus, perdus dans le bruit des applaudissements. + +Mais, quand les reines eurent témoigné leur satisfaction, les +spectateurs leur enthousiasme, quand le roi se fut rendu à sa loge pour +changer de costume, tandis que Monsieur, habillé en femme, selon son +habitude, dansait à son tour, de Guiche, rendu à lui-même, s’approcha +de Madame, qui, assise au fond du théâtre, attendait la deuxième +entrée, et s’était fait une solitude au milieu de la foule, comme pour +méditer à l’avance ses effets chorégraphiques. + +On comprend que, absorbée par cette grave méditation, elle ne vît point +ou fît semblant de ne pas voir ce qui se passait autour d’elle. + +De Guiche, la trouvant donc seule auprès d’un buisson de toile peinte, +s’approcha de Madame. + +Deux de ses demoiselles d’honneur, vêtues en hamadryades, voyant de +Guiche s’approcher, se reculèrent par respect. + +De Guiche s’avança donc au milieu du cercle et salua Son Altesse Royale. + +Mais Son Altesse Royale, qu’elle eût remarqué ou non le salut, ne +tourna même point la tête. + +Un frisson passa dans les veines du malheureux; il ne s’attendait point +à une aussi complète indifférence, lui qui n’avait rien vu, lui qui +n’avait rien appris, lui qui, par conséquent, ne pouvait rien deviner. + +Donc, voyant que son salut n’obtenait aucune réponse; il fit un pas de +plus, et, d’une voix qu’il s’efforçait, mais inutilement, de rendre +calme: + +— J’ai l’honneur, dit-il, de présenter mes bien humbles respects à +Madame. + +Cette fois Son Altesse Royale daigna tourner ses yeux languissants vers +le comte. + +— Ah! monsieur de Guiche, dit-elle, c’est vous; bonjour! + +Et elle se retourna. + +La patience faillit manquer au comte. + +— Votre Altesse Royale a dansé à ravir tout à l’heure, dit-il. + +— Vous trouvez? fit négligemment Madame. + +— Oui, le personnage est tout à fait celui qui convient au caractère de +Son Altesse Royale. + +Madame se retourna tout à fait, et, regardant de Guiche avec son œil +clair et fixe: + +— Comment cela? dit-elle. + +— Sans doute. + +— Expliquez-vous. + +— Vous représentez une divinité, belle, dédaigneuse et légère, fit-il. + +— Vous voulez parler de Pomone, monsieur le comte? + +— Je parle de la déesse que représente Votre Altesse Royale. + +Madame demeura un instant les lèvres crispées. + +— Mais vous-même, monsieur, dit-elle, n’êtes-vous pas aussi un danseur +parfait? + +— Oh! moi, madame, je suis de ceux qu’on ne distingue point, et qu’on +oublie si par hasard on les a distingués. + +Et sur ces paroles, accompagnées d’un de ces soupirs profonds qui font +tressaillir les dernières fibres de l’être, le cœur plein d’angoisses +et de palpitations, la tête en feu, l’œil vacillant, il salua, +haletant, et se retira derrière le buisson de toile. + +Madame, pour toute réponse, haussa légèrement les épaules. + +Et comme ses dames d’honneur s’étaient, ainsi que nous l’avons dit, +retirées par discrétion durant le colloque, elle les rappela du regard. + +C’étaient Mlles de Tonnay-Charente et de Montalais. + +Toutes deux, à ce signe de Madame, s’approchèrent avec empressement. + +— Avez-vous entendu, mesdemoiselles? demanda la princesse. + +— Quoi, madame? + +— Ce que M. le comte de Guiche a dit. + +— Non. + +— En vérité, c’est une chose remarquable, continua la princesse avec +l’accent de la compassion, combien l’exil a fatigué l’esprit de ce +pauvre M. de Guiche. + +Et plus haut encore, de peur que le malheureux ne perdît une parole: + +— Il a mal dansé d’abord, continua-t-elle; puis, ensuite, il n’a dit +que des pauvretés. + +Puis elle se leva, fredonnant l’air sur lequel elle allait danser. + +Guiche avait tout entendu. Le trait pénétra au plus profond de son cœur +et le déchira. + +Alors, au risque d’interrompre tout l’ordre de la fête par son dépit, +il s’enfuit, mettant en lambeaux son bel habit de Vertumne, et semant +sur son chemin les pampres, les mûres, les feuilles d’amandier et tous +les petits attributs artificiels de sa divinité. + +Un quart d’heure après, il était de retour sur le théâtre. Mais il +était facile de comprendre qu’il n’y avait qu’un puissant effort de la +raison sur la folie qui avait pu le ramener, ou peut-être, le cœur est +ainsi fait, l’impossibilité même de rester plus longtemps éloigné de +celle qui lui brisait le cœur. + +Madame achevait son pas. + +Elle le vit, mais ne le regarda point; et lui, irrité, furieux, lui +tourna le dos à son tour lorsqu’elle passa escortée de ses nymphes et +suivie de cent flatteurs. + +Pendant ce temps, à l’autre bout du théâtre, près de l’étang, une femme +était assise, les yeux fixés sur une des fenêtres du théâtre. + +De cette fenêtre s’échappaient des flots de lumière. + +Cette fenêtre, c’était celle de la loge royale. + +De Guiche en quittant le théâtre, de Guiche en allant chercher l’air +dont il avait si grand besoin, de Guiche passa près de cette femme et +la salua. + +Elle, de son côté, en apercevant le jeune homme, s’était levée comme +une femme surprise au milieu d’idées qu’elle voudrait se cacher à +elle-même. + +Guiche la reconnut. Il s’arrêta. + +— Bonsoir, mademoiselle! dit-il vivement. + +— Bonsoir, monsieur le comte! + +— Ah! mademoiselle de La Vallière, continua de Guiche, que je suis +heureux de vous rencontrer! + +— Et moi aussi, monsieur le comte, je suis heureuse de ce hasard, dit +la jeune fille en faisant un mouvement pour se retirer. + +— Oh! non! non! ne me quittez pas, dit de Guiche en étendant la main +vers elle; car vous démentiriez ainsi les bonnes paroles que vous +venez de dire. Restez, je vous en supplie, il fait la plus belle +soirée du monde. Vous fuyez le bruit, vous! Vous aimez votre société +à vous seule, vous! Eh bien! oui, je comprends cela; toutes les +femmes qui ont du cœur sont ainsi. Jamais on n’en verra une s’ennuyer +loin du tourbillon de tous ces plaisirs bruyants! Oh! mademoiselle! +mademoiselle! + +— Mais qu’avez-vous donc, monsieur le comte? demanda La Vallière avec +un certain effroi. Vous semblez agité. + +— Moi? Non pas; non. + +— Alors, monsieur de Guiche, permettez-moi de vous faire ici le +remerciement que je me proposais de vous faire à la première occasion. +C’est à votre protection, je le sais, que je dois d’avoir été admise +parmi les filles d’honneur de Madame. + +— Ah! oui, vraiment, je m’en souviens et je m’en félicite, +mademoiselle. Aimez-vous quelqu’un, vous? + +— Moi? + +— Oh! pardon, je ne sais ce que je dis; pardon mille fois. Madame avait +raison, bien raison; cet exil brutal a complètement bouleversé mon +esprit. + +— Mais le roi vous a bien reçu, ce me semble, monsieur le comte? + +— Trouvez-vous?… Bien reçu… peut-être… Oui… + +— Sans doute, bien reçu; car, enfin, vous revenez sans congé de lui? + +— C’est vrai, et je crois que vous avez raison, mademoiselle. Mais +n’avez vous point vu par ici M. le vicomte de Bragelonne? + +La Vallière tressaillit à ce nom. + +— Pourquoi cette question? demanda-t-elle. + +— Oh! mon Dieu! vous blesserais-je encore? fit de Guiche. En ce cas, je +suis bien malheureux, bien à plaindre! + +— Oui, bien malheureux, bien à plaindre, monsieur de Guiche, car vous +paraissez horriblement souffrir. + +— Oh! mademoiselle, que n’ai-je une sœur dévouée, une amie véritable! + +— Vous avez des amis, monsieur de Guiche, et M. le vicomte de +Bragelonne, dont vous parliez tout à l’heure, est, il me semble, un de +ces bons amis. + +— Oui, oui, en effet, c’est un de mes bons amis. Adieu, mademoiselle, +adieu! recevez tous mes respects. + +Et il s’enfuit comme un fou du côté de l’étang. + +Son ombre noire glissait grandissante parmi les ifs lumineux et les +larges moires resplendissantes de l’eau. + +La Vallière le regarda quelque temps avec compassion. + +— Oh! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence à comprendre +pourquoi. + +Elle achevait à peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais et de +Tonnay-Charente, accoururent. + +Elles avaient fini leur service, dépouillé leurs habits de nymphes, et, +joyeuses de cette belle nuit, du succès de la soirée, elles revenaient +trouver leur compagne. + +— Eh quoi! déjà! lui dirent-elles. Nous croyions arriver les premières +au rendez-vous. + +— J’y suis depuis un quart d’heure, répondit La Vallière. + +— Est-ce que la danse ne vous a point amusée? + +— Non. + +— Et tout le spectacle? + +— Non plus. En fait de spectacle, j’aime bien mieux celui de ces bois +noirs au fond desquels brille çà et là une lumière qui passe comme un +œil rouge, tantôt ouvert, tantôt fermé. + +— Elle est poète, cette La Vallière, dit Tonnay-Charente. + +— C’est-à-dire insupportable, fit Montalais. Toutes les fois qu’il +s’agit de rire un peu ou de s’amuser de quelque chose, La Vallière +pleure; toutes les fois qu’il s’agit de pleurer, pour nous autres +femmes, chiffons perdus, amour-propre piqué, parure sans effet, La +Vallière rit. + +— Oh! quant à moi, je ne puis être de ce caractère, dit Mlle de +Tonnay-Charente. Je suis femme, et femme comme on ne l’est pas; qui +m’aime me flatte, qui me flatte me plaît par sa flatterie, et qui me +plaît… + +— Eh bien! tu n’achèves pas? dit Montalais. + +— C’est trop difficile, répliqua Mlle de Tonnay-Charente en riant aux +éclats. Achève pour moi, toi qui as tant d’esprit. + +— Et vous, Louise, dit Montalais, vous plaît-on? + +— Cela ne regarde personne, dit la jeune fille en se levant du banc +de mousse où elle était restée étendue pendant tout le temps qu’avait +duré le ballet. Maintenant, mesdemoiselles, nous avons formé le projet +de nous divertir cette nuit sans surveillants et sans escorte. Nous +sommes trois, nous nous plaisons l’une à l’autre, il fait un temps +superbe; regardez là-bas, voyez la lune qui monte doucement au ciel +et argente les cimes des marronniers et des chênes. Oh! la belle +promenade! oh! la belle liberté! la belle herbe fine des bois, la belle +faveur que me fait votre amitié; prenons-nous par le bras et gagnons +les grands arbres. Ils sont tous, en ce moment, attablés et actifs +là-bas, occupés à se parer pour une promenade d’apparat; on selle les +chevaux, on attelle les voitures, les mules de la reine ou les quatre +cavales blanches de Madame. Nous, gagnons vite un endroit où nul œil ne +vous devine, où nul pas ne marche dans notre pas. Vous rappelez-vous, +Montalais, les bois de Cheverny et de Chambord, les peupliers sans fin +de Blois? nous avons échangé là-bas bien des espérances. + +— Bien des confidences aussi. + +— Oui. + +— Moi, dit Mlle de Tonnay-Charente, je pense beaucoup aussi; mais +prenez garde… + +— Elle ne dit rien, fit Montalais, de sorte que ce que pense Mlle de +Tonnay-Charente, Athénaïs seule le sait. + +— Chut! s’écria Mlle de La Vallière, j’entends des pas qui viennent de +ce côté. + +— Eh! vite! vite! dans les roseaux, dit Montalais; baissez-vous, +Athénaïs, vous qui êtes si grande. + +Mlle de Tonnay-Charente se baissa effectivement. + +Presque aussitôt on vit, en effet, deux gentilshommes s’avancer, la +tête inclinée, les bras entrelacés et marchant sur le sable fin de +l’allée parallèle au rivage. + +Les femmes se firent petites, imperceptibles. + +— C’est M. de Guiche, dit Montalais à l’oreille de Mlle de +Tonnay-Charente. + +— C’est M. de Bragelonne, dit celle-ci à l’oreille de La Vallière. + +Les deux jeunes gens continuaient de s’approcher en causant d’une voix +animée. + +— C’est par ici qu’elle était tout à l’heure, dit le comte. Si je +n’avais fait que la voir, je dirais que c’est une apparition; mais je +lui ai parlé. + +— Ainsi, vous êtes sûr? + +— Oui; mais peut-être aussi lui ai-je fait peur. + +— Comment cela? + +— Eh! mon Dieu! j’étais encore fou de ce que vous savez, de sorte +qu’elle n’aura rien compris à mes discours et aura pris peur. + +— Oh! dit Bragelonne, ne vous inquiétez pas, mon ami. Elle est bonne, +elle excusera; elle a de l’esprit, elle comprendra. + +— Oui; mais si elle a compris, trop bien compris. + +— Après? + +— Et qu’elle parle. + +— Oh! vous ne connaissez pas Louise, comte, dit Raoul. Louise a toutes +les vertus, et n’a pas un seul défaut. + +Et les jeunes gens passèrent là-dessus, et, comme ils s’éloignaient, +leurs voix se perdirent peu à peu. + +— Comment! La Vallière, dit Mlle de Tonnay-Charente. M. le vicomte de +Bragelonne a dit «Louise» en parlant de vous. Comment cela se fait-il? + +— Nous avons été élevés ensemble, répondit Mlle de La Vallière; tout +enfants, nous nous connaissions. + +— Et puis M. de Bragelonne est ton fiancé, chacun sait cela. + +— Oh! je ne le savais pas, moi. Est-ce vrai, mademoiselle? + +— C’est-à-dire, répondit Louise en rougissant, c’est-à-dire que M. de +Bragelonne m’a fait l’honneur de me demander ma main… mais… + +— Mais quoi? + +— Mais il paraît que le roi… + +— Eh bien? + +— Que le roi ne veut pas consentir à ce mariage. + +— Eh! pourquoi le roi? et qu’est-ce que le roi? s’écria Aure avec +aigreur. Le roi a-t-il donc le droit de se mêler de ces choses-là, bon +Dieu?…» _La poulitique est la poulitique_, comme disait M. de Mazarin; +_ma l’amor, il est l’amor_.» Si donc tu aimes M. de Bragelonne, et, s’il +t’aime, épousez-vous. Je vous donne mon consentement, moi. + +Athénaïs se mit à rire. + +— Oh! je parle sérieusement, répondit Montalais, et mon avis en ce cas +vaut bien l’avis du roi, je suppose. N’est-ce pas, Louise? + +— Voyons, voyons, ces messieurs sont passés, dit La Vallière; profitons +donc de la solitude pour traverser la prairie et nous jeter dans le +bois. + +— D’autant mieux, dit Athénaïs, que voilà des lumières qui partent +du château et du théâtre, et qui me font l’effet de précéder quelque +illustre compagnie. + +— Courons, dirent-elles toutes trois. + +Et relevant gracieusement les longs plis de leurs robes de soie, elles +franchirent lestement l’espace qui s’étendait entre l’étang et la +partie la plus ombragée du parc. + +Montalais, légère comme une biche, Athénaïs, ardente comme une jeune +louve, bondissaient dans l’herbe sèche, et parfois un Actéon téméraire +eût pu apercevoir dans la pénombre leur jambe pure et hardie se +dessinant sous l’épais contour des jupes de satin. + +La Vallière, plus délicate et plus pudique, laissa flotter ses robes; +retardée ainsi par la faiblesse de son pied, elle ne tarda point à +demander sa grâce. + +Et, demeurée en arrière, elle força ses deux compagnes à l’attendre. + +En ce moment, un homme, caché dans un fossé plein de jeunes pousses de +saules, remonta vivement sur le talus de ce fossé et se mit à courir +dans la direction du château. + +Les trois femmes, de leur côté, atteignirent les lisières du parc, dont +toutes les allées leur étaient connues. + +De grandes allées fleuries s’élevaient autour des fossés; des barrières +fermées protégeaient de ce côté les promeneurs contre l’envahissement +des chevaux et des calèches. + +En effet, on entendait rouler dans le lointain, sur le sol ferme des +chemins, les carrosses des reines et de Madame. Plusieurs cavaliers les +suivaient avec le bruit si bien imité par les vers cadencés de Virgile. + +Quelques musiques lointaines répondaient au bruit, et, quand les +harmonies cessaient, le rossignol, chanteur plein d’orgueil, envoyait à +la compagnie qu’il sentait rassemblée sous les ombrages les chants les +plus compliqués, les plus suaves et les plus savants. + +Autour du chanteur, brillaient, dans le fond noir des gros arbres, les +yeux de quelque chat-huant sensible à l’harmonie. + +De sorte que cette fête de toute la cour était aussi la fête des hôtes +mystérieux des bois; car assurément la biche écoutait dans sa fougère, +le faisan sur sa branche, le renard dans son terrier. + +On devinait la vie de toute cette population nocturne et invisible, aux +brusques mouvements qui s’opéraient tout à coup dans les feuilles. + +Alors les nymphes des bois poussaient un petit cri; puis, rassurées à +l’instant même, riaient et reprenaient leur marche. + +Et elles arrivèrent ainsi au chêne royal, vénérable reste d’un chêne, +qui, dans sa jeunesse, avait entendu les soupirs de Henri II pour la +belle Diane de Poitiers, et plus tard ceux de Henri IV pour la belle +Gabrielle d’Estrées. + +Sous ce chêne, les jardiniers avaient accumulé la mousse et le gazon, +de telle sorte que jamais siège circulaire n’avait mieux reposé les +membres fatigués d’un roi. + +Le tronc de l’arbre formait un dossier rugueux, mais suffisamment large +pour quatre personnes. + +Sous les rameaux qui obliquaient vers le tronc, les voix se perdaient +en filtrant vers les cieux. + + + + +Chapitre CXV — Ce qui se disait sous le chêne royal Il y avait dans la +douceur de l’air, dans le silence du feuillage, un muet engagement pour +ces jeunes femmes à changer tout de suite la conversation badine en une +conversation plus sérieuse. + + +Celle même dont le caractère était le plus enjoué, Montalais, par +exemple, y penchait la première. + +Elle débuta par un gros soupir. + +— Quelle joie, dit-elle, de nous sentir ici, libres, seules, et en +droit d’être franches, surtout envers nous-mêmes! + +— Oui, dit Mlle de Tonnay-Charente; car la cour, si brillante qu’elle +soit, cache toujours un mensonge sous les plis du velours ou sous les +feux des diamants. + +— Moi, répliqua La Vallière, je ne mens jamais; quand je ne puis dire +la vérité, je me tais. + +— Vous ne serez pas longtemps en faveur, ma chère, dit Montalais; ce +n’est point ici comme à Blois, où nous disions à la vieille Madame +tous nos dépits et toutes nos envies. Madame avait ses jours où elle +se souvenait d’avoir été jeune. Ces jours-là, quiconque causait avec +Madame trouvait une amie sincère. Madame nous contait ses amours avec +Monsieur, et nous, nous lui contions ses amours avec d’autres, ou du +moins les bruits qu’on avait fait courir sur ses galanteries. Pauvre +femme! si innocente! elle en riait, nous aussi; où est-elle à présent? + +— Ah! Montalais, rieuse Montalais, s’écria La Vallière, voilà que tu +soupires encore; les bois t’inspirent, et tu es presque raisonnable ce +soir. + +— Mesdemoiselles, dit Athénaïs, vous ne devez pas tellement regretter +la cour de Blois, que vous ne vous trouviez heureuses chez nous. Une +cour, c’est l’endroit où viennent les hommes et les femmes pour causer +de choses que les mères et les tuteurs, que les confesseurs surtout, +défendent avec sévérité. À la cour, on se dit ces choses sous privilège +du roi et des reines, n’est-ce pas agréable? + +— Oh! Athénaïs, dit Louise en rougissant. + +— Athénaïs est franche ce soir, dit Montalais, profitons-en. + +— Oui, profitons-en, car on m’arracherait ce soir les plus intimes +secrets de mon cœur. + +— Ah! si M. de Montespan était là! dit Montalais. + +— Vous croyez que j’aime M. de Montespan? murmura la belle jeune fille. + +— Il est beau, je suppose? + +— Oui, et ce n’est pas un mince avantage à mes yeux. + +— Vous voyez bien. + +— Je dirai plus, il est, de tous les hommes qu’on voit ici, le plus +beau et le plus… + +— Qu’entend-on là? dit La Vallière en faisant sur le banc de mousse un +brusque mouvement. + +— Quelque daim qui fuit dans les branches. + +— Je n’ai peur que des hommes, dit Athénaïs. + +— Quand ils ne ressemblent pas à M. de Montespan? + +— Finissez cette raillerie… M. de Montespan est aux petits soins pour +moi; mais cela n’engage à rien. N’avons-nous pas ici M. de Guiche qui +est aux petits soins pour Madame? + +— Pauvre, pauvre garçon! dit La Vallière. + +— Pourquoi pauvre?… Madame est assez belle et assez grande dame, je +suppose. + +La Vallière secoua douloureusement la tête. + +— Quand on aime, dit-elle, ce n’est ni la belle ni la grande dame; mes +chères amies, quand on aime, ce doit être le cœur et les yeux seuls de +celui ou de celle qu’on aime. + +Montalais se mit à rire bruyamment. + +— Cœur, yeux, oh! sucrerie! dit-elle. + +— Je parle pour moi, répliqua La Vallière. + +— Nobles sentiments! dit Athénaïs d’un air protecteur, mais froid. + +— Ne les avez-vous pas, mademoiselle? dit Louise. + +— Parfaitement, mademoiselle; mais je continue. Comment peut-on +plaindre un homme qui rend des soins à une femme comme Madame? S’il y a +disproportion, c’est du côté du comte. + +— Oh! non, non, fit La Vallière, c’est du côté de Madame. + +— Expliquez-vous. + +— Je m’explique. Madame n’a pas même le désir de savoir ce que c’est +que l’amour. Elle joue avec ce sentiment comme les enfants avec les +artifices dont une étincelle embraserait un palais. Cela brille, voilà +tout ce qu’il lui faut. Or, joie et amour sont le tissu dont elle veut +que soit tramée sa vie. M. de Guiche aimera cette dame illustre; elle +ne l’aimera pas. + +Athénaïs partit d’un éclat de rire dédaigneux. + +— Est-ce qu’on aime? dit-elle. Où sont vos nobles sentiments de tout à +l’heure? la vertu d’une femme n’est-elle point dans le courageux refus +de toute intrigue à conséquence. Une femme bien organisée et douée d’un +cœur généreux doit regarder les hommes, s’en faire aimer, adorer même, +et dire une fois au plus dans sa vie: «Tiens! il me semble que, si je +n’eusse pas été ce que je suis, j’eusse moins détesté celui-là que les +autres.» + +— Alors, s’écria La Vallière en joignant les mains, voilà ce que vous +promettez à M. de Montespan? + +— Eh! certes, à lui comme à tout autre. Quoi! je vous ai dit que je +lui reconnaissais une certaine supériorité, et cela ne suffirait pas! +Ma chère, on est femme, c’est-à-dire reine dans tout le temps que nous +donne la nature pour occuper cette royauté, de quinze à trente-cinq +ans. Libre à vous d’avoir du cœur après, quand vous n’aurez plus que +cela. + +— Oh! oh! murmura La Vallière. + +— Parfait! s’écria Montalais, voilà une maîtresse femme. Athénaïs, vous +irez loin! + +— Ne m’approuvez-vous point? + +— Oh! des pieds et des mains! dit la railleuse. + +— Vous plaisantez, n’est-ce pas, Montalais? dit Louise. + +— Non, non, j’approuve tout ce que vient de dire Athénaïs; seulement… + +— Seulement quoi? + +— Eh bien! je ne puis le mettre en action. J’ai les plus complets +principes; je me fais des résolutions, près desquelles les projets du +stathouder et ceux du roi d’Espagne sont des jeux d’enfants, puis, le +jour de la mise à exécution, rien. + +— Vous faiblissez? dit Athénaïs avec dédain. + +— Indignement. + +— Malheureuse nature, reprit Athénaïs. Mais, au moins, vous choisissez? + +— Ma foi!… ma foi, non! Le sort se plaît à me contrarier en tout; je +rêve des empereurs et je trouve des… + +— Aure! Aure! s’écria La Vallière, par pitié, ne sacrifiez pas, au +plaisir de dire un mot, ceux qui vous aiment d’une affection si dévouée. + +— Oh! pour cela, je m’en embarrasse peu: ceux qui m’aiment sont assez +heureux que je ne les chasse point, ma chère. Tant pis pour moi si j’ai +une faiblesse; mais tant pis pour eux si je m’en venge sur eux. Ma foi! +je m’en venge! + +— Aure! + +— Vous avez raison, dit Athénaïs, et peut-être aussi arriverez-vous au +même but. Cela s’appelle être coquette, voyez-vous, mesdemoiselles. Les +hommes, qui sont des sots en beaucoup de choses, le sont surtout en +celle-ci, qu’ils confondent sous ce mot de coquetterie la fierté d’une +femme et sa variabilité. Moi, je suis fière, c’est-à-dire imprenable, +je rudoie les prétendants, mais sans aucune espèce de prétention à +les retenir. Les hommes disent que je suis coquette, parce qu’ils ont +l’amour-propre de croire que je les désire. D’autres femmes, Montalais, +par exemple, se sont laissé entamer par les adulations; elles seraient +perdues sans le bienheureux ressort de l’instinct qui les pousse à +changer soudain et à châtier celui dont elles acceptaient naguère +l’hommage. + +— Savante dissertation! dit Montalais d’un ton de gourmet qui se +délecte. + +— Odieux! murmura Louise. + +— Grâce à cette coquetterie, car voilà la véritable coquetterie, +poursuivit Mlle de Tonnay-Charente, l’amant bouffi d’orgueil, il +y a une heure, maigrit en une minute de toute l’enflure de son +amour-propre. Il prenait déjà des airs vainqueurs, il recule; il +allait nous protéger, il se prosterne de nouveau. Il en résulte qu’au +lieu d’avoir un mari jaloux, incommode, habitué, nous avons un amant +toujours tremblant, toujours convoiteux, toujours soumis, par cette +seule raison qu’il trouve, lui, une maîtresse toujours nouvelle. Voilà, +et soyez-en persuadées, mesdemoiselles, ce que vaut la coquetterie. +C’est avec cela qu’on est reine entre les femmes, quand on n’a pas +reçu de Dieu la faculté si précieuse de tenir en bride son cœur et son +esprit. + +— Oh! que vous êtes habile! dit Montalais, et que vous comprenez bien +le devoir des femmes! + +— Je m’arrange un bonheur particulier, dit Athénaïs avec modestie; je +me défends, comme tous les amoureux faibles, contre l’oppression des +plus forts. + +— La Vallière ne dit pas un mot. + +— Est-ce qu’elle ne nous approuve point? + +— Moi, je ne comprends seulement pas, dit Louise. Vous parlez comme des +êtres qui ne seraient point appelés à vivre sur cette terre. + +— Elle est jolie, votre terre! dit Montalais. + +— Une terre, reprit Athénaïs, où l’homme encense la femme pour la faire +tomber étourdie, où il l’insulte quand elle est tombée? + +— Qui vous parle de tomber? dit Louise. + +— Ah! voilà une théorie nouvelle, ma chère; indiquez-moi, s’il vous +plaît, votre moyen pour ne pas être vaincue, si vous vous laissez +entraîner par l’amour? + +— Oh! s’écria la jeune fille en levant au ciel noir ses beaux +yeux humides, oh! si vous saviez ce que c’est qu’un cœur; je vous +expliquerais et je vous convaincrais; un cœur aimant est plus fort +que toute votre coquetterie et plus que toute votre fierté. Jamais +une femme n’est aimée je le crois, et Dieu m’entend; jamais un homme +n’aime avec idolâtrie que s’il se sent aimé. Laissez aux vieillards de +la comédie de se croire adorés par des coquettes. Le jeune homme s’y +connaît, lui, il ne s’abuse point; s’il a pour la coquette un désir, +une effervescence, une rage, vous voyez que je vous fais le champ libre +et vaste; en un mot, la coquette peut le rendre fou, jamais elle ne le +rendra amoureux. L’amour, voyez-vous, tel que je le conçois, c’est un +sacrifice incessant, absolu, entier; mais ce n’est pas le sacrifice +d’une seule des deux parties unies. C’est l’abnégation complète de +deux âmes qui veulent se fondre en une seule. Si j’aime jamais, je +supplierai mon amant de me laisser libre et pure; je lui dirai, ce +qu’il comprendra, que mon âme est déchirée par le refus que je lui +fais; et lui! lui qui m’aimera, sentant la douloureuse grandeur de mon +sacrifice, à son tour il se dévouera comme moi, il me respectera, il +ne cherchera point à me faire tomber pour m’insulter quand je serai +tombée, ainsi que vous le disiez tout à l’heure en blasphémant contre +l’amour que je comprends. Voilà, moi, comment j’aime. Maintenant, +venez me dire que mon amant me méprisera; je l’en défie, à moins qu’il +ne soit le plus vil des hommes, et mon cœur m’est garant que je ne +choisirai pas ces gens-là. Mon regard lui paiera ses sacrifices ou lui +imposera des vertus qu’il n’eût jamais cru avoir. + +— Mais, Louise, s’écria Montalais, vous nous dites cela et vous ne le +pratiquez point! + +— Que voulez-vous dire? + +— Vous êtes adorée de Raoul de Bragelonne, aimée à deux genoux. Le +pauvre garçon est victime de votre vertu, comme il le serait, plus +qu’il ne le serait même de ma coquetterie ou de la fierté d’Athénaïs. + +— Ceci est tout simplement une subdivision de la coquetterie, dit +Athénaïs, et Mademoiselle, à ce que je vois, la pratique sans s’en +douter. + +— Oh! fit La Vallière. + +— Oui, cela s’appelle l’instinct: parfaite sensibilité, exquise +recherche de sentiments, montre perpétuelle d’élans passionnés qui +n’aboutissent jamais. Oh! c’est fort habile aussi et très efficace. +J’eusse même, maintenant que j’y réfléchis, préféré cette tactique à +ma fierté pour combattre les hommes, parce qu’elle offre l’avantage de +faire croire parfois à la conviction; mais, dès à présent, sans passer +condamnation tout à fait pour moi-même, je la déclare supérieure à la +simple coquetterie de Montalais. + +Les deux jeunes filles se mirent à rire. + +La Vallière seule garda le silence et secoua la tête. + +Puis, après un instant: + +— Si vous me disiez le quart de ce que vous venez de me dire devant un +homme, fit-elle, ou même que je fusse persuadée que vous le pensez, je +mourrais de honte et de douleur sur cette place. + +— Eh bien! mourez, tendre petite, répondit Mlle de Tonnay-Charente: +car, s’il n’y a pas d’hommes ici, il y a au moins deux femmes, vos +amies, qui vous déclarent atteinte et convaincue d’être une coquette +d’instinct, une coquette naïve; c’est-à-dire la plus dangereuse espèce +de coquette qui existe au monde. + +— Oh! mesdemoiselles! répondit La Vallière rougissante et près de +pleurer. + +Les deux compagnes éclatèrent de rire sur de nouveaux frais. + +— Eh bien! je demanderai des renseignements à Bragelonne. + +— À Bragelonne? fit Athénaïs. + +— Eh! oui, à ce grand garçon courageux comme César, fin et spirituel +comme M. Fouquet, à ce pauvre garçon qui depuis douze ans te connaît, +t’aime, et qui cependant, s’il faut t’en croire, n’a jamais baisé le +bout de tes doigts. + +— Expliquez-nous cette cruauté, vous la femme de cœur? dit Athénaïs à +La Vallière. + +— Je l’expliquerai par un seul mot: la vertu. Nierez-vous la vertu, par +hasard? + +— Voyons, Louise, ne mens pas, dit Aure en lui prenant la main. + +— Mais que voulez-vous donc que je vous dise? s’écria La Vallière. + +— Ce que vous voudrez. Mais vous aurez beau dire, je persiste dans mon +opinion sur vous. Coquette d’instinct, coquette naïve, c’est-à-dire, je +l’ai dit et je le redis, la plus dangereuse de toutes les coquettes. + +— Oh! non, non, par grâce! ne croyez pas cela. + +— Comment! douze ans de rigueur absolue! + +— Oh! il y a douze ans, j’en avais cinq. L’abandon d’un enfant ne peut +pas être compté à la jeune fille. + +— Eh bien! vous avez dix-sept ans; trois ans au lieu de douze. Depuis +trois ans, vous avez été constamment et entièrement cruelle. Vous avez +contre vous les muets ombrages de Blois, les rendez-vous où l’on compte +les étoiles, les séances nocturnes sous les platanes, ses vingt ans +parlant à vos quatorze ans, le feu de ses yeux vous parlant à vous-même. + +— Soit, soit; mais il en est ainsi! + +— Allons donc, impossible! + +— Mais, mon Dieu, pourquoi donc impossible! + +— Dis-nous des choses croyables, ma chère, et nous te croirons. + +— Mais enfin, supposez une chose. + +— Laquelle? Voyons. + +— Achevez, ou nous supposerons bien plus que vous ne voudrez. + +— Supposons, alors; supposons que je croyais aimer, et que je n’aime +pas. + +— Comment, tu n’aimes pas? + +— Que voulez-vous! si j’ai été autrement que ne sont les autres quand +elles aiment, c’est que je n’aime pas; c’est que mon heure n’est pas +encore venue. + +— Louise! Louise! dit Montalais, prends garde, je vais te retourner +ton mot de tout à l’heure. Raoul n’est pas là, ne l’accable pas en son +absence; sois charitable, et si, en y regardant de bien près, tu penses +ne pas l’aimer, dis-le lui à lui-même. Pauvre garçon! + +Et elle se mit à rire. + +— Mademoiselle plaignait tout à l’heure M. de Guiche, dit Athénaïs; ne +pourrait-on pas trouver l’explication de cette indifférence pour l’un +dans cette compassion pour l’autre? + +— Accablez-moi, mesdemoiselles, fit tristement La Vallière, +accablez-moi, puisque vous ne me comprenez pas. + +— Oh! oh! répondit Montalais, de l’humeur, du chagrin, des larmes; +nous rions, Louise, et ne sommes pas, je t’assure, tout à fait les +monstres que tu crois; regarde Athénaïs la fière, comme on l’appelle, +elle n’aime pas M. de Montespan, c’est vrai, mais elle serait au +désespoir que M. de Montespan ne l’aimât pas… Regarde-moi, je ris de M. +Malicorne, mais ce pauvre Malicorne dont je ris sait bien quand il veut +faire aller ma main sur ses lèvres. Et puis la plus âgée de nous n’a +pas vingt ans… quel avenir! + +— Folles! folles que vous êtes! murmura Louise. + +— C’est vrai, fit Montalais, et toi seule as dit des paroles de sagesse. + +— Certes! + +— Accordé, répondit Athénaïs. Ainsi, décidément, vous n’aimez pas ce +pauvre M. de Bragelonne? + +— Peut-être! dit Montalais; elle n’en est pas encore bien sûre. Mais, +en tout cas, écoute, Athénaïs: si M. de Bragelonne devient libre, je te +donne un conseil d’amie. + +— Lequel? + +— C’est de bien le regarder avant de te décider pour M. de Montespan. + +— Oh! si vous le prenez par là, ma chère, M. de Bragelonne n’est pas le +seul que l’on puisse trouver du plaisir à regarder. Et, par exemple, M. +de Guiche a bien son prix. + +— Il n’a pas brillé ce soir, dit Montalais, et je sais de bonne part +que Madame l’a trouvé odieux. + +— Mais M. de Saint-Aignan, il a brillé, lui, et, j’en suis certaine, +plus d’une de celles qui l’ont vu danser ne l’oublieront pas de sitôt. +N’est-ce pas, La Vallière? + +— Pourquoi m’adressez-vous cette question, à moi? Je ne l’ai pas vu, je +ne le connais pas. + +— Vous n’avez pas vu M. de Saint-Aignan? Vous ne le connaissez pas? + +— Non. + +— Voyons, voyons, n’affectez pas cette vertu plus farouche que nos +fiertés; vous avez des yeux, n’est-ce pas? + +— Excellents. + +— Alors vous avez vu tous nos danseurs ce soir? + +— Oui, à peu près. + +— Voilà un à-peu-près bien impertinent pour eux. + +— Je vous le donne pour ce qu’il est. + +— Eh bien! voyons, parmi tous ces gentilshommes que vous avez à peu +près vus, lequel préférez-vous? + +— Oui, dit Montalais, oui, de M. de Saint-Aignan, de M. de Guiche, de M… + +— Je ne préfère personne, mesdemoiselles, je les trouve également bien. + +— Alors dans toute cette brillante assemblée, au milieu de cette cour, +la première du monde, personne ne vous a plu? + +— Je ne dis pas cela. + +— Parlez donc, alors. Voyons, faites-nous part de votre idéal. + +— Ce n’est pas un idéal. + +— Alors, cela existe? + +— En vérité, mesdemoiselles, s’écria La Vallière poussée à bout, je n’y +comprends rien. Quoi! comme moi vous avez un cœur, comme moi vous avez +des yeux, et vous parlez de M. de Guiche, de M. de Saint-Aignan, de M… +qui sais-je? quand le roi était là. + +Ces mots, jetés avec précipitation par une voix troublée, ardente, +firent à l’instant même éclater aux deux côtés de la jeune fille une +exclamation dont elle eut peur. + +— Le roi! s’écrièrent à la fois Montalais et Athénaïs. + +La Vallière laissa tomber sa tête dans ses deux mains. + +— Oh! oui, le roi! le roi! murmura-t-elle; avez-vous donc jamais vu +quelque chose de pareil au roi? + +— Vous aviez raison de dire tout à l’heure que vous aviez des yeux +excellents, mademoiselle; car vous voyez loin, trop loin. Hélas! le roi +n’est pas de ceux sur lesquels nos pauvres yeux, à nous, ont le droit +de se fixer. + +— Oh! c’est vrai, c’est vrai! s’écria La Vallière; il n’est pas donné +à tous les yeux de regarder en face le soleil; mais je le regarderai, +moi, dussé-je en être aveuglée. + +En ce moment, et comme s’il eût été causé par les paroles qui venaient +de s’échapper de la bouche de La Vallière, un bruit de feuilles et de +froissements soyeux retentit derrière le buisson voisin. + +Les jeunes filles se levèrent effrayées. Elles virent distinctement +remuer les feuilles, mais sans voir l’objet qui les faisait remuer. + +— Oh! un loup ou un sanglier! s’écria Montalais. Fuyons, +mesdemoiselles, fuyons! + +Et les trois jeunes filles se levèrent en proie à une terreur +indicible, et s’enfuirent par la première allée qui s’offrit à elles, +et ne s’arrêtèrent qu’à la lisière du bois. + +Là, hors d’haleine, appuyées les unes aux autres, sentant mutuellement +palpiter leurs cœurs, elles essayèrent de se remettre, mais elles n’y +réussirent qu’au bout de quelques instants. Enfin, apercevant des +lumières du côté du château, elles se décidèrent à marcher vers les +lumières. + +La Vallière était épuisée de fatigue. + +— Oh! nous l’avons échappé belle, dit Montalais. + +— Mesdemoiselles! Mesdemoiselles! dit La Vallière, j’ai bien peur que +ce ne soit pis qu’un loup. Quant à moi, je le dis comme je le pense, +j’aimerais mieux avoir couru le risque d’être dévorée toute vive par +un animal féroce, que d’avoir été écoutée et entendue. Oh! folle! +folle que je suis! Comment ai-je pu penser, comment ai-je pu dire de +pareilles choses! + +Et là-dessus son front plia comme la tête d’un roseau; elle sentit +ses jambes fléchir, et, toutes ses forces l’abandonnant, elle glissa, +presque inanimée, des bras de ses compagnes sur l’herbe de l’allée. + + + + +Chapitre CXVI — L’inquiétude du roi Laissons la pauvre La Vallière à +moitié évanouie entre ses deux compagnes, et revenons aux environs du +chêne royal. + + +Les trois jeunes filles n’avaient pas fait vingt pas en fuyant, que le +bruit qui les avait si fort épouvantées redoubla dans le feuillage. + +La forme, se dessinant plus distincte en écartant les branches du +massif, apparut sur la lisière du bois, et, voyant la place vide, +partit d’un éclat de rire. + +Il est inutile de dire que cette forme était celle d’un jeune et beau +gentilhomme, lequel incontinent fit signe à un autre qui parut à son +tour. + +— Eh bien! Sire, dit la seconde forme en s’avançant avec timidité, +est-ce que Votre Majesté aurait fait fuir nos jeunes amoureuses? + +— Eh! mon Dieu, oui, dit le roi; tu peux te montrer en toute liberté, +Saint-Aignan. + +— Mais, Sire, prenez garde, vous serez reconnu. + +— Puisque je te dis qu’elles ont fui. + +— Voilà une rencontre heureuse, Sire, et, si j’osais donner un conseil +à Votre Majesté, nous devrions les poursuivre. + +— Elles sont loin. + +— Bah! elles se laisseraient facilement rejoindre, surtout si elles +savent quels sont ceux qui les poursuivent. + +— Comment cela, monsieur le fat? + +— Dame! il y en a une qui me trouve de son goût, et l’autre qui vous a +comparé au soleil. + +— Raison de plus pour que nous demeurions cachés, Saint-Aignan. Le +soleil ne se montre pas la nuit. + +— Par ma foi! Sire, Votre Majesté n’est pas curieuse. À sa place, moi, +je voudrais connaître quelles sont les deux nymphes, les deux dryades, +les deux hamadryades qui ont si bonne opinion de nous. + +— Oh! je les reconnaîtrai bien sans courir après elles, je t’en réponds. + +— Et comment cela? + +— Parbleu! à la voix. Elles sont de la cour; et celle qui parlait de +moi avait une voix charmante. + +— Ah! voilà Votre Majesté qui se laisse influencer par la flatterie. + +— On ne dira pas que c’est le moyen que tu emploies, toi. + +— Oh! pardon, Sire, je suis un niais. + +— Voyons, viens, et cherchons où je t’ai dit… + +— Et cette passion dont vous m’aviez fait confidence, Sire, est-elle +donc déjà oubliée? + +— Oh! par exemple, non. Comment veux-tu qu’on oublie des yeux comme +ceux de Mlle de La Vallière? + +— Oh! l’autre a une si charmante voix! + +— Laquelle? + +— Celle qui aime le soleil. + +— Monsieur de Saint-Aignan! + +— Pardon, Sire. + +— D’ailleurs, je ne suis pas fâché que tu croies que j’aime autant les +douces voix que les beaux yeux. Je te connais, tu es un affreux bavard, +et demain je paierai la confiance que j’ai eue en toi. + +— Comment cela? + +— Je dis que demain tout le monde saura que j’ai des idées sur cette +petite La Vallière; mais, prends garde, Saint-Aignan, je n’ai confié +mon secret qu’à toi, et, si une seule personne m’en parle, je saurai +qui a trahi mon secret. + +— Oh! quelle chaleur, Sire! + +— Non, mais, tu comprends, je ne veux pas compromettre cette pauvre +fille. + +— Sire, ne craignez rien. + +— Tu me promets? + +— Sire, je vous engage ma parole. + +«Bon! pensa le roi riant en lui-même, tout le monde saura demain que +j’ai couru cette nuit après La Vallière.» + +Puis, essayant de s’orienter: + +— Ah! ça, mais nous sommes perdus, dit-il. + +— Oh! pas bien dangereusement. + +— Où va-t-on par cette porte? + +— Au Rond-Point, Sire. + +— Où nous nous rendions quand nous avons entendu des voix de femmes? + +— Oui, Sire, et cette fin de conversation où j’ai eu l’honneur +d’entendre prononcer mon nom à côté du nom de Votre Majesté. + +— Tu reviens bien souvent là-dessus, Saint-Aignan. + +— Que Votre Majesté me pardonne, mais je suis enchanté de savoir qu’il +y a une femme occupée de moi, sans que je le sache et sans que j’aie +rien fait pour cela. Votre Majesté ne comprend pas cette satisfaction, +elle dont le rang et le mérite attirent l’attention et forcent l’amour. + +— Eh bien! non, Saint-Aignan, tu me croiras si tu veux, dit le roi en +s’appuyant familièrement sur le bras de Saint-Aignan, et prenant le +chemin qu’il croyait devoir le conduire du côté du château, mais cette +naïve confidence, cette préférence toute désintéressée d’une femme qui +peut-être n’attirera jamais mes yeux… en un mot, le mystère de cette +aventure me pique, et, en vérité, si je n’étais pas si occupé de La +Vallière… + +— Oh! que cela n’arrête point Votre Majesté, elle a du temps devant +elle. + +— Comment cela? + +— On dit La Vallière fort rigoureuse. + +— Tu me piques, Saint-Aignan, il me tarde de la retrouver. Allons, +allons. + +Le roi mentait, rien au contraire ne lui tardait moins; mais il avait +un rôle à jouer. + +Et il se mit à marcher vivement. Saint-Aignan le suivit en conservant +une légère distance. + +Tout à coup, le roi s’arrêtant, le courtisan imita son exemple. + +— Saint-Aignan, dit-il, n’entends-tu pas des soupirs? + +— Moi? + +— Oui, écoute. + +— En effet, et même des cris, ce me semble. + +— C’est de ce côté, dit le roi en indiquant une direction. + +— On dirait des larmes, des sanglots de femme, fit M. de Saint-Aignan. + +— Courons! + +Et le roi et le favori, prenant un petit chemin de traverse, coururent +dans l’herbe. + +À mesure qu’ils avançaient, les cris devenaient plus distincts. + +— Au secours! au secours! disaient deux voix. + +Les deux jeunes gens redoublèrent de vitesse. + +Au fur et à mesure qu’ils approchaient, les soupirs devenaient des cris. + +— Au secours! au secours! répétait-on. + +Et ces cris doublaient la rapidité de la course du roi et de son +compagnon. + +Tout à coup, au revers d’un fossé, sous des saules aux branches +échevelées, ils aperçurent une femme à genoux tenant une autre femme +évanouie. + +À quelques pas de là, une troisième appelait au secours au milieu du +chemin. + +En apercevant les deux gentilshommes dont elle ignorait la qualité, les +cris de la femme qui appelait au secours redoublèrent. + +Le roi devança son compagnon, franchit le fossé, et se trouva auprès du +groupe au moment où, par l’extrémité de l’allée qui donnait du côté du +château, s’avançaient une douzaine de personnes attirées par les mêmes +cris qui avaient attiré le roi et M. de Saint-Aignan. + +— Qu’y a-t-il donc, mesdemoiselles? demanda Louis. + +— Le roi! s’écria Mlle de Montalais en abandonnant dans son étonnement +la tête de La Vallière, qui tomba entièrement couchée sur le gazon. + +— Oui, le roi. Mais ce n’est pas une raison pour abandonner votre +compagne. Qui est-elle? + +— C’est Mlle de La Vallière, Sire. + +— Mlle de La Vallière! + +— Qui vient de s’évanouir… + +— Ah! mon Dieu, dit le roi, pauvre enfant! Et vite, vite un chirurgien! + +Mais, avec quelque empressement que le roi eût prononcé ces paroles, il +n’avait pas si bien veillé sur lui-même qu’elles ne dussent paraître, +ainsi que le geste qui les accompagnait, un peu froides à M. de +Saint-Aignan, qui avait reçu la confidence de ce grand amour dont le +roi était atteint. + +— Saint-Aignan, continua le roi, veillez sur Mlle de La Vallière, je +vous prie. Appelez un chirurgien. Moi, je cours prévenir Madame de +l’accident qui vient d’arriver à sa demoiselle d’honneur. + +En effet, tandis que M. de Saint-Aignan s’occupait de faire transporter +Mlle de La Vallière au château, le roi s’élançait en avant, heureux +de trouver cette occasion de se rapprocher de Madame et d’avoir à lui +parler sous un prétexte spécieux. + +Heureusement, un carrosse passait; on fit arrêter le cocher, et les +personnes qui le montaient, ayant appris l’accident, s’empressèrent de +céder la place à Mlle de La Vallière. + +Le courant d’air provoqué par la rapidité de la course rappela +promptement la malade à l’existence. + +Arrivée au château, elle put, quoique très faible, descendre du +carrosse, et gagner, avec l’aide d’Athénaïs et de Montalais, +l’intérieur des appartements. + +On la fit asseoir dans une chambre attenante aux salons du +rez-de-chaussée. + +Ensuite, comme cet accident n’avait pas produit beaucoup d’effet sur +les promeneurs, la promenade fut reprise. + +Pendant ce temps, le roi avait retrouvé Madame sous un quinconce; il +s’était assis près d’elle, et son pied cherchait doucement celui de la +princesse sous la chaise de celle-ci. + +— Prenez garde, Sire, lui dit Henriette tout bas, vous ne paraissez pas +un homme indifférent. + +— Hélas! répondit Louis XIV sur le même diapason, j’ai bien peur que +nous n’ayons fait une convention au-dessus de nos forces. + +Puis, tout haut: + +— Savez-vous l’accident? dit-il. + +— Quel accident? + +— Oh! mon Dieu! en vous voyant, j’oubliais que j’étais venu tout exprès +pour vous le raconter. J’en suis pourtant affecté douloureusement; une +de vos demoiselles d’honneur, la pauvre La Vallière, vient de perdre +connaissance. + +— Ah! pauvre enfant, dit tranquillement la princesse; et à quel propos? + +Puis, tout bas: + +— Mais vous n’y pensez pas, Sire, vous prétendez faire croire à une +passion pour cette fille, et vous demeurez ici quand elle se meurt +là-bas. + +— Ah! madame, madame, dit en soupirant le roi, que vous êtes bien mieux +que moi dans votre rôle, et comme vous pensez à tout! + +Et il se leva. + +— Madame, dit-il assez haut pour que tout le monde l’entendît, +permettez que je vous quitte; mon inquiétude est grande, et je veux +m’assurer par moi même si les soins ont été donnés convenablement. + +Et le roi partit pour se rendre de nouveau près de La Vallière, tandis +que tous les assistants commentaient ce mot du roi: «Mon inquiétude est +grande.» + + + + +Chapitre CXVII — Le secret du roi En chemin, Louis rencontra le comte +de Saint-Aignan. + + +— Eh bien! Saint-Aignan, demanda-t-il avec affectation, comment se +trouve la malade? + +— Mais, Sire, balbutia Saint-Aignan, j’avoue à ma honte que je l’ignore. + +— Comment, vous l’ignorez? fit le roi feignant de prendre au sérieux ce +manque d’égards pour l’objet de sa prédilection. + +— Sire, pardonnez-moi; mais je venais de rencontrer une de nos trois +causeuses, et j’avoue que cela m’a distrait. + +— Ah! vous avez trouvé? dit vivement le roi. + +— Celle qui daignait parler si avantageusement de moi, et, ayant trouvé +la mienne, je cherchais la vôtre, Sire, lorsque j’ai eu le bonheur de +rencontrer Votre Majesté. + +— C’est bien; mais, avant tout, Mlle de La Vallière, dit le roi, fidèle +à son rôle. + +— Oh! que voilà une belle intéressante, dit Saint-Aignan, et comme son +évanouissement était de luxe, puisque Votre Majesté s’occupait d’elle +avant cela. + +— Et le nom de votre belle, à vous, Saint-Aignan, est-ce un secret? + +— Sire, ce devrait être un secret, et un très grand même; mais pour +vous, Votre Majesté sait bien qu’il n’existe pas de secrets. + +— Son nom alors? + +— C’est Mlle de Tonnay-Charente. + +— Elle est belle? + +— Par-dessus tout, oui, Sire, et j’ai reconnu la voix qui disait si +tendrement mon nom. Alors je l’ai abordée, questionnée autant que j’ai +pu le faire au milieu de la foule, et elle m’a dit, sans se douter de +rien, que tout à l’heure elle était au grand chêne avec deux amies, +lorsque l’apparition d’un loup ou d’un voleur les avait épouvantées et +mises en fuite. + +— Mais, demanda vivement le roi, le nom de ses deux amies? + +— Sire, dit Saint-Aignan, que Votre Majesté me fasse mettre à la +Bastille. + +— Pourquoi cela? + +— Parce que je suis un égoïste et un sot. Ma surprise était si grande +d’une pareille conquête et d’une si heureuse découverte, que j’en +suis resté là. D’ailleurs, je n’ai pas cru que, préoccupée comme elle +l’était de Mlle de La Vallière, Votre Majesté attachât une très grande +importance à ce qu’elle avait entendu; puis Mlle de Tonnay-Charente m’a +quitté précipitamment pour retourner près de Mlle de La Vallière. + +— Allons, espérons que j’aurai une chance égale à la tienne. Viens, +Saint-Aignan. + +— Mon roi a de l’ambition, à ce que je vois, et il ne veut permettre +à aucune conquête de lui échapper. Eh bien! je lui promets que je +vais chercher consciencieusement, et, d’ailleurs, par l’une des trois +grâces, on saura le nom des autres, et, par le nom, le secret. + +— Oh! moi aussi, dit le roi; je n’ai besoin que d’entendre sa voix pour +la reconnaître. Allons, brisons là-dessus et conduis-moi près de cette +pauvre La Vallière. + +«Eh! mais, pensa Saint-Aignan, voilà en vérité une passion qui se +dessine, et pour cette petite fille, c’est extraordinaire; je ne +l’eusse jamais cru.» + +Et comme, en pensant cela, il avait montré au roi la salle dans +laquelle on avait conduit La Vallière, le roi était entré. + +Saint-Aignan le suivit. + +Dans une salle basse, auprès d’une grande fenêtre donnant sur les +parterres, La Vallière, placée dans un vaste fauteuil, aspirait à longs +traits l’air embaumé de la nuit. + +De sa poitrine desserrée, les dentelles tombaient froissées parmi les +boucles de ses beaux cheveux blonds épars sur ses épaules. + +L’œil languissant, chargé de feux mal éteints, noyé dans de grosses +larmes, elle ne vivait plus que comme ces belles visions de nos rêves +qui passent toutes pâles et toutes poétiques devant les yeux fermés du +dormeur, entrouvrant leurs ailes sans les mouvoir, leurs lèvres sans +faire entendre un son. + +Cette pâleur nacrée de La Vallière avait un charme que rien ne saurait +rendre; la souffrance d’esprit et du corps avait fait à cette douce +physionomie une harmonie de noble douleur; l’inertie absolue de ses +bras et de son buste la rendait plus semblable à une trépassée qu’à +un être vivant; elle semblait n’entendre ni les chuchotements de +ses compagnes ni le bruit lointain qui montait des environs. Elle +s’entretenait avec elle-même, et ses belles mains longues et fines +tressaillaient de temps en temps comme au contact d’invisibles +pressions. Le roi entra sans qu’elle s’aperçût de son arrivée, tant +elle était absorbée dans sa rêverie. + +Il vit de loin cette figure adorable sur laquelle la lune ardente +versait la pure lumière de sa lampe d’argent. + +— Mon Dieu! s’écria-t-il avec un involontaire effroi, elle est morte! + +— Non, non, Sire, dit tout bas Montalais, elle va mieux, au contraire. +N’est ce pas, Louise, que tu vas mieux? + +La Vallière ne répondit point. + +— Louise, continua Montalais, c’est le roi qui daigne s’inquiéter de ta +santé. + +— Le roi! s’écria Louise en se redressant soudain, comme si une source +de flamme eût remonté des extrémités à son cœur, le roi s’inquiète de +ma santé? + +— Oui, dit Montalais. + +— Le roi est donc ici? dit La Vallière sans oser regarder autour d’elle. + +— Cette voix! cette voix! dit vivement Louis à l’oreille de +Saint-Aignan. + +— Eh! mais, répliqua Saint-Aignan, Votre Majesté a raison, c’est +l’amoureuse du soleil. + +— Chut! dit le roi. + +Puis, s’approchant de La Vallière: + +— Vous êtes indisposée, mademoiselle? Tout à l’heure, dans le parc, je +vous ai même vue évanouie. Comment cela vous a-t-il pris? + +— Sire, balbutia la pauvre enfant tremblante et sans couleur, en +vérité, je ne saurais le dire. + +— Vous avez trop marché, dit le roi, et peut-être la fatigue… + +— Non, Sire, répliqua vivement Montalais répondant pour son amie, ce +ne peut être la fatigue, car nous avons passé une partie de la soirée +assises sous le chêne royal. + +— Sous le chêne royal? reprit le roi en tressaillant. Je ne m’étais pas +trompé, et c’est bien cela. + +Et il adressa au comte un coup d’œil d’intelligence. + +— Ah! oui, dit Saint-Aignan, sous le chêne royal, avec Mlle de +Tonnay-Charente. + +— Comment savez-vous cela? demanda Montalais. + +— Mais je le sais d’une façon bien simple; Mlle de Tonnay-Charente me +l’a dit. + +— Alors elle a dû vous apprendre aussi la cause de l’évanouissement de +La Vallière? + +— Dame! elle m’a parlé d’un loup ou d’un voleur, je ne sais plus trop. + +La Vallière écoutait les yeux fixes, la poitrine haletante comme si +elle eût pressenti une partie de la vérité, grâce à un redoublement +d’intelligence. Louis prit cette attitude et cette agitation pour la +suite d’un effroi mal éteint. + +— Ne craignez rien, mademoiselle, dit-il avec un commencement d’émotion +qu’il ne pouvait cacher; ce loup qui vous a fait si grand-peur était +tout simplement un loup à deux pieds. + +— C’était un homme! c’était un homme! s’écria Louise; il y avait là un +homme aux écoutes? + +— Eh bien! mademoiselle, quel grand mal voyez-vous donc à avoir été +écoutée? Auriez-vous dit, selon vous, des choses qui ne pouvaient être +entendues? + +La Vallière frappa ses deux mains l’une contre l’autre et les porta +vivement à son front dont elle essaya de cacher ainsi la rougeur. + +— Oh! demanda-t-elle, au nom du Ciel, qui donc était caché? qui donc a +entendu? + +Le roi s’avança pour prendre une de ses mains. + +— C’était moi, mademoiselle, dit-il en s’inclinant avec un doux +respect; vous ferais-je peur, par hasard? + +La Vallière poussa un grand cri; pour la seconde fois, ses forces +l’abandonnèrent, et froide, gémissante, désespérée, elle retomba tout +d’une pièce dans son fauteuil. + +Le roi eut le temps d’étendre le bras, de sorte qu’elle se trouva à +moitié soutenue par lui. + +À deux pas du roi et de La Vallière, Mlles de Tonnay-Charente et +de Montalais, immobiles et comme pétrifiées au souvenir de leur +conversation avec La Vallière, ne songeaient même pas à lui porter +secours, retenues qu’elles étaient par la présence du roi, qui, un +genou en terre, tenait La Vallière à bras-le-corps. + +— Vous avez entendu, Sire? murmura Athénaïs. + +Mais le roi ne répondit pas; il avait les yeux fixés sur les yeux à +moitié fermés de La Vallière; il tenait sa main pendante dans sa main. + +— Parbleu! répliqua Saint-Aignan, qui espérait de son côté +l’évanouissement de Mlle de Tonnay-Charente, et qui s’avançait les bras +ouverts, nous n’en avons même pas perdu un mot. + +Mais la fière Athénaïs n’était pas femme à s’évanouir ainsi; elle lança +un regard terrible à Saint-Aignan et s’enfuit. + +Montalais, plus courageuse, s’avança vivement vers Louise et la reçut +des mains du roi, qui déjà perdait la tête en se sentant le visage +inondé des cheveux parfumés de la mourante. + +— À la bonne heure, dit Saint-Aignan, voilà une aventure, et, si je ne +suis pas le premier à la raconter, j’aurai du malheur. + +Le roi s’approcha de lui, la voix tremblante, la main furieuse. + +— Comte, dit-il, pas un mot. + +Le pauvre roi oubliait qu’une heure auparavant il faisait au même homme +la même recommandation, avec le désir tout opposé, c’est-à-dire que cet +homme fût indiscret. + +Aussi cette recommandation fut-elle aussi superflue que la première. + +Une demi-heure après, tout Fontainebleau savait que Mlle de La Vallière +avait eu sous le chêne royal une conversation avec Montalais et +Tonnay-Charente, et que dans cette conversation elle avait avoué son +amour pour le roi. + +On savait aussi que le roi, après avoir manifesté toute l’inquiétude +que lui inspirait l’état de Mlle de La Vallière, avait pâli et tremblé +en recevant dans ses bras la belle évanouie; de sorte qu’il fut +bien arrêté, chez tous les courtisans, que le plus grand événement +de l’époque venait de se révéler; que Sa Majesté aimait Mlle de La +Vallière, et que, par conséquent, Monsieur pouvait dormir parfaitement +tranquille. + +C’est, au reste, ce que la reine mère, aussi surprise que les autres +de ce brusque revirement, se hâta de déclarer à la jeune reine et à +Philippe d’Orléans. + +Seulement, elle opéra d’une façon bien différente en s’attaquant à ces +deux intérêts. + +À sa bru: + +— Voyez, Thérèse, dit-elle, si vous n’aviez pas grandement tort +d’accuser le roi; voilà qu’on lui donne aujourd’hui une nouvelle +maîtresse; pourquoi celle d’aujourd’hui serait-elle plus vraie que +celle d’hier, et celle d’hier que celle d’aujourd’hui? + +Et à Monsieur, en lui racontant l’aventure du chêne royal: + +— Êtes-vous absurde dans vos jalousies, mon cher Philippe? Il est avéré +que le roi perd la tête pour cette petite La Vallière. N’allez pas en +parler à votre femme: la reine le saurait tout de suite. + +Cette dernière confidence eut son ricochet immédiat. + +Monsieur, rasséréné, triomphant, vint retrouver sa femme, et, comme +il n’était pas encore minuit et que la fête devait durer jusqu’à deux +heures du matin, il lui offrit la main pour la promenade. + +Mais, au bout de quelques pas, la première chose qu’il fit fut de +désobéir à sa mère. + +— N’allez pas dire à la reine, au moins, tout ce que l’on raconte du +roi, fit-il mystérieusement. + +— Et que raconte-t-on? demanda Madame. + +— Que mon frère s’était épris tout à coup d’une passion étrange. + +— Pour qui? + +— Pour cette petite La Vallière. + +Il faisait nuit, Madame put sourire à son aise. + +— Ah! dit-elle, et depuis quand cela le tient-il? + +— Depuis quelques jours, à ce qu’il paraît. Mais ce n’était que fumée, +et c’est seulement ce soir que la flamme s’est révélée. + +— Le roi a bon goût, dit Madame, et à mon avis la petite est charmante. + +— Vous m’avez l’air de vous moquer, ma toute chère. + +— Moi! et comment cela? + +— En tout cas, cette passion fera toujours le bonheur de quelqu’un, ne +fût-ce que celui de La Vallière. + +— Mais, reprit la princesse, en vérité, vous parlez, monsieur, comme si +vous aviez lu au fond de l’âme de ma fille d’honneur. Qui vous a dit +qu’elle consent à répondre à la passion du roi? + +— Et qui vous dit, à vous, qu’elle n’y répondra pas? + +— Elle aime le vicomte de Bragelonne. + +— Ah! vous croyez? + +— Elle est même sa fiancée. + +— Elle l’était. + +— Comment cela? + +— Mais, quand on est venu demander au roi la permission de conclure le +mariage, il a refusé cette permission. + +— Refusé? + +— Oui, quoique ce fût au comte de La Fère lui-même, que le roi honore, +vous le savez, d’une grande estime pour le rôle qu’il a joué dans la +restauration de votre frère, et dans quelques autres événements encore, +arrivés depuis longtemps. + +— Eh bien! les pauvres amoureux attendront qu’il plaise au roi de +changer d’avis; ils sont jeunes, ils ont le temps. + +— Ah! ma mie, dit Philippe en riant à son tour, je vois que vous ne +savez pas le plus beau de l’affaire. + +— Non. + +— Ce qui a le plus profondément touché le roi. + +— Le roi a été profondément touché? + +— Au cœur. + +— Mais de quoi? Dites vite, voyons! + +— D’une aventure on ne peut plus romanesque. + +— Vous savez combien j’aime ces aventures-là, et vous me faites +attendre, dit la princesse avec impatience. + +— Eh bien! voici… + +Et Monsieur fit une pause. + +— J’écoute. + +— Sous le chêne royal… Vous savez où est le chêne royal? + +— Peu importe: sous le chêne royal, dites-vous? + +— Eh bien! Mlle de La Vallière, se croyant seule avec deux amies, leur +a fait confidence de sa passion pour le roi. + +— Ah! fit Madame avec un commencement d’inquiétude, de sa passion pour +le roi? + +— Oui. + +— Et quand cela? + +— Il y a une heure. + +Madame tressaillit. + +— Et cette passion, personne ne la connaissait? + +— Personne. + +— Pas même Sa Majesté? + +— Pas même Sa Majesté. La petite personne gardait son secret entre cuir +et chair, quand tout à coup son secret a été plus fort qu’elle et lui a +échappé. + +— Et de qui la tenez-vous, cette absurdité? + +— Mais comme tout le monde. + +— De qui la tient tout le monde, alors? + +— De La Vallière elle-même, qui avouait cet amour à Montalais et à +Tonnay-Charente, ses compagnes. + +Madame s’arrêta, et, par un brusque mouvement, lâcha la main de son +mari. + +— Il y a une heure qu’elle faisait cet aveu? demanda Madame. + +— À peu près. + +— Et le roi en a-t-il connaissance? + +— Mais voilà où est justement le romanesque de la chose, c’est que le +roi était avec Saint-Aignan derrière le chêne royal, et qu’il a entendu +toute cette intéressante conversation sans en perdre un seul mot. + +Madame se sentit frappée d’un coup au cœur. + +— Mais j’ai vu le roi depuis, dit-elle étourdiment, et il ne m’a pas +dit un mot de tout cela. + +— Parbleu! dit Monsieur, naïf comme un mari qui triomphe, il n’avait +garde de vous en parler lui-même, puisqu’il recommandait à tout le +monde de ne pas vous en parler. + +— Plaît-il? s’écria Madame irritée. + +— Je dis qu’on voulait vous escamoter la chose. + +— Et pourquoi donc se cacherait-on de moi? + +— Dans la crainte que votre amitié ne vous entraîne à révéler quelque +chose à la jeune reine, voilà tout. + +Madame baissa la tête; elle était blessée mortellement. + +Alors elle n’eut plus de repos qu’elle n’eût rencontré le roi. + +Comme un roi est tout naturellement le dernier du royaume qui sache +ce que l’on dit de lui, comme un amant est le seul qui ne sache point +ce que l’on dit de sa maîtresse, quand le roi aperçut Madame qui le +cherchait, il vint à elle un peu troublé, mais toujours empressé et +gracieux. + +Madame attendit qu’il parlât le premier de La Vallière. + +Puis, comme il n’en parlait pas: + +— Et cette petite? demanda-t-elle. + +— Quelle petite? fit le roi. + +— La Vallière… Ne m’avez-vous pas dit, Sire, qu’elle avait perdu +connaissance? + +— Elle est toujours fort mal, dit le roi en affectant la plus grande +indifférence. + +— Mais voilà qui va nuire au bruit que vous deviez répandre, Sire. + +— À quel bruit? + +— Que vous vous occupiez d’elle. + +— Oh! j’espère qu’il se répandra la même chose, répondit le roi +distraitement. + +Madame attendit encore; elle voulait savoir si le roi lui parlerait de +l’aventure du chêne royal. + +Mais le roi n’en dit pas un mot. + +Madame, de son côté, n’ouvrit pas la bouche de l’aventure de sorte que +le roi prit congé d’elle, sans lui avoir fait la moindre confidence. + +À peine eut-elle vu le roi s’éloigner, qu’elle chercha Saint-Aignan. +Saint-Aignan était facile à trouver, il était comme les bâtiments de +suite qui marchent toujours de conserve avec les gros vaisseaux. + +Saint-Aignan était bien l’homme qu’il fallait à Madame dans la +disposition d’esprit où Madame se trouvait. + +Il ne cherchait qu’une oreille un peu plus digne que les autres pour y +raconter l’événement dans tous ses détails. + +Aussi ne fit-il pas grâce à Madame d’un seul mot. Puis, quand il eut +fini: + +— Avouez, dit Madame, que voilà un charmant conte. + +— Conte, non; histoire, oui. + +— Avouez, conte ou histoire, qu’on vous l’a dit comme vous me le dites +à moi, mais que vous n’y étiez pas? + +— Madame, sur l’honneur, j’y étais. + +— Et vous croyez que ces aveux auraient fait impression sur le roi? + +— Comme ceux de Mlle de Tonnay-Charente sur moi, répliqua Saint-Aignan; +écoutez donc, madame, Mlle de La Vallière a comparé le roi au soleil, +c’est flatteur! + +— Le roi ne se laisse pas prendre à de pareilles flatteries. + +— Madame, le roi est au moins autant homme que soleil et je l’ai bien +vu tout à l’heure quand La Vallière est tombée dans ses bras. + +— La Vallière est tombée dans les bras du roi? + +— Oh! c’était un tableau des plus gracieux; imaginez-vous que La +Vallière était renversée et que… + +— Eh bien! qu’avez-vous vu? Dites, parlez. + +— J’ai vu ce que dix autres personnes ont vu en même temps que moi, +j’ai vu que, lorsque La Vallière est tombée dans ses bras, le roi a +failli s’évanouir. + +Madame poussa un petit cri, seul indice de sa sourde colère. + +— Merci, dit-elle en riant convulsivement, vous êtes un charmant +conteur, monsieur de Saint-Aignan. + +Et elle s’enfuit seule et étouffant vers le château. + + + + +Chapitre CXVIII — Courses de nuit Monsieur avait quitté la princesse de +la plus belle humeur du monde, et comme il avait beaucoup fatigué dans +la journée, il était rentré chez lui, laissant chacun achever la nuit +comme il lui plairait. + + +En rentrant, Monsieur s’était mis à sa toilette de nuit avec un soin +qui redoublait encore dans ses paroxysmes de satisfaction. + +Aussi chanta-t-il, pendant tout le travail de ses valets de chambre, +les principaux airs du ballet que les violons avaient joués et que le +roi avait dansés. + +Puis il appela ses tailleurs, se fit montrer ses habits du lendemain, +et, comme il était très satisfait d’eux, il leur distribua quelques +gratifications. + +Enfin, comme le chevalier de Lorraine, l’ayant vu rentrer, rentrait à +son tour, Monsieur combla d’amitiés le chevalier de Lorraine. + +Celui-ci, après avoir salué le prince, garda un instant le silence, +comme un chef de tirailleurs qui étudie pour savoir sur quel point il +commencera le feu; puis, paraissant se décider: + +— Avez-vous remarqué une chose singulière, monseigneur? dit-il. + +— Non, laquelle? + +— C’est la mauvaise réception que Sa Majesté a faite en apparence au +comte de Guiche. + +— En apparence? + +— Oui, sans doute, puisque, en réalité, il lui a rendu sa faveur. + +— Mais je n’ai pas vu cela, moi, dit le prince. + +— Comment! vous n’avez pas vu qu’au lieu de le renvoyer dans son exil, +comme cela était naturel, il l’a autorisé dans son étrange résistance +en lui permettant de reprendre sa place au ballet. + +— Et vous trouvez que le roi a eu tort, chevalier? demanda Monsieur. + +— N’êtes-vous point de mon avis, prince? + +— Pas tout à fait, mon cher chevalier, et j’approuve le roi de n’avoir +point fait rage contre un malheureux plus fou que malintentionné. + +— Ma foi! dit le chevalier, quant à moi, j’avoue que cette magnanimité +m’étonne au plus haut point. + +— Et pourquoi cela? demanda Philippe. + +— Parce que j’eusse cru le roi plus jaloux, répliqua méchamment le +chevalier. + +Depuis quelques instants, Monsieur sentait quelque chose d’irritant +remuer sous les paroles de son favori; ce dernier mot mit le feu aux +poudres. + +— Jaloux! s’écria le prince; jaloux! Que veut dire ce mot-là? Jaloux de +quoi, s’il vous plaît, ou jaloux de qui? + +Le chevalier s’aperçut qu’il venait de laisser échapper un de ces mots +méchants comme parfois il en faisait. Il essaya donc de le rattraper, +tandis qu’il était encore à portée de sa main. + +— Jaloux de son autorité, dit-il avec une naïveté affectée; de quoi +voulez vous que le roi soit jaloux! + +— Ah! fit Monseigneur, très bien. + +— Est-ce que, continua le chevalier, Votre Altesse Royale aurait +demandé la grâce de ce cher comte de Guiche? + +— Ma foi, non! dit Monsieur. Guiche est un garçon d’esprit et de +courage, mais il a été léger avec Madame, et je ne lui veux ni mal ni +bien. + +Le chevalier avait envenimé sur de Guiche comme il avait essayé +d’envenimer sur le roi; mais il crut s’apercevoir que le temps était à +l’indulgence, et même à l’indifférence la plus absolue, et que, pour +éclairer la question, force lui serait de mettre la lampe sous le nez +même du mari. + +Avec ce jeu on brûle quelquefois les autres, mais souvent l’on se brûle +soi même. + +«C’est bien, c’est bien, se dit en lui-même le chevalier, j’attendrai +de Wardes; il fera plus en un jour que moi en un mois, car je crois, +Dieu me pardonne! ou plutôt Dieu lui pardonne! qu’il est encore plus +jaloux que je ne le suis. Et puis ce n’est pas de Wardes qui m’est +nécessaire, c’est un événement, et dans tout cela je n’en vois point. +Que de Guiche soit revenu lorsqu’on l’avait chassé, certes, cela est +grave; mais toute gravité disparaît quand on réfléchit que de Guiche +est revenu au moment où Madame ne s’occupe plus de lui. En effet, +Madame s’occupe du roi, c’est clair. Mais, outre que mes dents ne +sauraient mordre et n’ont pas besoin de mordre sur le roi, voilà que +Madame ne pourra plus longtemps s’occuper du roi si, comme on le dit, +le roi ne s’occupe plus de Madame. Il résulte de tout ceci que nous +devons demeurer tranquille et attendre la venue d’un nouveau caprice, +et celui-là déterminera le résultat.» + +Et là-dessus le chevalier s’étendit avec résignation dans le fauteuil +où Monsieur lui permettait de s’asseoir en sa présence, et, n’ayant +plus de méchancetés à dire, il se trouva que le chevalier n’eut plus +d’esprit. + +Fort heureusement, Monsieur avait sa provision de bonne humeur, comme +nous avons dit, et il en avait pour deux jusqu’au moment ou, congédiant +valets et officiers, il passa dans sa chambre à coucher. + +En se retirant, il chargea le chevalier de faire ses compliments +à Madame et de lui dire que, la lune étant fraîche, Monsieur, qui +craignait pour ses dents, ne descendrait plus dans le parc de tout le +reste de la nuit. + +Le chevalier entra précisément chez la princesse au moment où celle-ci +rentrait elle-même. + +Il s’acquitta de cette commission en fidèle messager, et remarqua +d’abord l’indifférence, le trouble même avec lesquels Madame accueillit +la communication de son époux. + +Cela lui parut renfermer quelque nouveauté. + +Si Madame fût sortie de chez elle avec cet air étrange, il l’eût suivie. + +Mais Madame rentrait, rien donc à faire; il pirouetta sur ses talons +comme un héron désœuvré, interrogea l’air, la terre et l’eau, secoua +la tête et s’orienta machinalement, de manière à se diriger vers les +parterres. + +Il n’eut pas fait cent pas qu’il rencontra deux jeunes gens qui se +tenaient par le bras et qui marchaient, tête baissée, en crossant du +pied les petits cailloux qui se trouvaient devant eux, et qui de ce +vague amusement accompagnaient leurs pensées. C’étaient MM. de Guiche +et de Bragelonne. + +Leur vue opéra comme toujours sur le chevalier de Lorraine un effet +d’instinctive répulsion. Il ne leur en fit pas moins un grand salut, +qui lui fut rendu avec les intérêts. + +Puis, voyant que le parc se dépeuplait, que les illuminations +commençaient à s’éteindre, que la brise du matin commençait à souffler, +il prit à gauche et rentra au château par la petite cour. Eux tirèrent +à droite et continuèrent leur chemin vers le grand parc. + +Au moment où le chevalier montait le petit escalier qui conduisait +à l’entrée dérobée, il vit une femme, suivie d’une autre femme, +apparaître sous l’arcade qui donnait passage de la petite dans la +grande cour. + +Ces deux femmes accéléraient leur marche que le froissement de leurs +robes de soie trahissait dans la nuit déjà sombre. + +Cette forme de mantelet, cette taille élégante, cette allure +mystérieuse et hautaine à la fois qui distinguaient ces deux femmes, et +surtout celle qui marchait la première, frappèrent le chevalier. + +«Voilà deux femmes que je connais certainement», se dit-il en +s’arrêtant sur la dernière marche du perron. + +Puis, comme avec son instinct de limier il s’apprêtait à les suivre, +un de ses laquais, qui courait après lui depuis quelques instants, +l’arrêta. + +— Monsieur, dit-il, le courrier est arrivé. + +— Bon! bon! fit le chevalier. Nous avons le temps; à demain. + +— C’est qu’il y a des lettres pressées que Monsieur le chevalier sera +peut être bien aise de lire. + +— Ah! fit le chevalier; et d’où viennent-elles? + +— Une vient d’Angleterre, et l’autre de Calais; cette dernière arrive +par estafette, et paraît être fort importante. + +— De Calais! Et qui diable m’écrit de Calais? + +— J’ai cru reconnaître l’écriture de votre ami le comte de Wardes. + +— Oh! je monte en ce cas, s’écria le chevalier oubliant à l’instant +même son projet d’espionnage. + +Et il monta, en effet, tandis que les deux dames inconnues +disparaissaient à l’extrémité de la cour opposée à celle par laquelle +elles venaient d’entrer. + +Ce sont elles que nous suivrons, laissant le chevalier tout entier à sa +correspondance. + +Arrivée au quinconce, la première s’arrêta un peu essoufflée, et, +relevant avec précaution sa coiffe: + +— Sommes-nous encore loin de cet arbre? dit-elle. + +— Oh! oui, madame, à plus de cinq cents pas; mais que Madame s’arrête +un instant: elle ne pourrait marcher longtemps de ce pas. + +— Vous avez raison. + +Et la princesse, car c’était elle, s’appuya contre un arbre. + +— Voyons, mademoiselle, reprit-elle après avoir soufflé un instant, ne +me cachez rien, dites-moi la vérité. + +— Oh! madame, vous voilà déjà sévère, dit la jeune fille d’une voix +émue. + +— Non, ma chère Athénaïs; rassurez-vous donc, car je ne vous en veux +nullement. Ce ne sont pas mes affaires, après tout. Vous êtes inquiète +de ce que vous avez pu dire sous ce chêne; vous craignez d’avoir blessé +le roi, et je veux vous tranquilliser en m’assurant par moi-même si +vous pouvez avoir été entendue. + +— Oh! oui, madame, le roi était si près de nous. + +— Mais, enfin, vous ne parliez pas tellement haut que quelques paroles +n’aient pu se perdre? + +— Madame, nous nous croyions absolument seules. + +— Et vous étiez trois? + +— Oui, La Vallière, Montalais et moi. + +— De sorte que vous avez, vous personnellement, parlé légèrement du roi? + +— J’en ai peur. Mais, en ce cas, Votre Altesse aurait la bonté de faire +ma paix avec Sa Majesté, n’est-ce pas, Madame? + +— Si besoin est, je vous le promets. Cependant, comme je vous le +disais, mieux vaut ne pas aller au-devant du mal et se bien assurer +surtout si le mal a été fait. Il fait nuit sombre, et plus sombre +encore sous ces grands bois. Vous n’aurez pas été reconnue du roi. Le +prévenir en parlant la première, c’est vous dénoncer vous-même. + +— Oh! madame! madame! si l’on a reconnu Mlle de La Vallière, on m’aura +reconnue aussi. D’ailleurs, M. de Saint-Aignan ne m’a point laissé de +doute à ce sujet. + +— Mais, enfin, vous disiez donc des choses bien désobligeantes pour le +roi? + +— Nullement, madame, nullement. C’est une autre qui disait des choses +trop obligeantes, et alors mes paroles auront fait contraste avec les +siennes. + +— Cette Montalais est si folle! dit Madame. + +— Oh! ce n’est pas Montalais. Montalais n’a rien dit, elle, c’est La +Vallière. + +Madame tressaillit comme si elle ne l’eût pas déjà su parfaitement. + +— Oh! non, non, dit-elle, le roi n’aura pas entendu. D’ailleurs, nous +allons faire l’épreuve pour laquelle nous sommes sorties. Montrez-moi +le chêne. + +Et Madame se remit en marche. + +— Savez-vous où il est? continua-t-elle. + +— Hélas! oui, madame. + +— Et vous le retrouverez? + +— Je le retrouverais les yeux fermés. + +— Alors c’est à merveille; vous vous assiérez sur le banc où vous +étiez, sur le banc où était La Vallière, et vous parlerez du même ton +et dans le même sens; moi, je me cacherai dans le buisson, et, si l’on +entend, je vous le dirai bien. + +— Oui, madame. + +— Il s’ensuit que, si vous avez effectivement parlé assez haut pour que +le roi vous ait entendues, eh bien… + +Athénaïs parut attendre avec anxiété la fin de la phrase commencée. + +— Eh bien! dit Madame d’une voix étouffée sans doute par la rapidité de +sa course, eh bien, je vous défendrai… + +Et Madame doubla encore le pas. + +Tout à coup elle s’arrêta. + +— Il me vient une idée, dit-elle. + +— Oh! une bonne idée, assurément, répondit Mlle de Tonnay-Charente. + +— Montalais doit être aussi embarrassée que vous deux? + +— Moins; car elle est moins compromise, ayant moins dit. + +— N’importe, elle vous aidera bien par un petit mensonge. + +— Oh! surtout si elle sait que Madame veut bien s’intéresser à moi. + +— Bien! j’ai, je crois, trouvé ce qu’il nous faut, mon enfant. + +— Quel bonheur! + +— Vous direz que vous saviez parfaitement toutes trois la présence du +roi derrière cet arbre, ou derrière ce buisson, je ne sais plus bien, +ainsi que celle de M. de Saint-Aignan. + +— Oui, madame. + +— Car, vous ne vous le dissimulez pas, Athénaïs, Saint-Aignan prend +avantage de quelques mots très flatteurs pour lui que vous auriez +prononcés. + +— Eh! madame, vous voyez bien qu’on entend, s’écria Athénaïs, puisque +M. de Saint-Aignan a entendu. + +Madame avait dit une légèreté, elle se mordit les lèvres. + +— Oh! vous savez bien comme est Saint-Aignan! dit elle; la faveur du +roi le rend fou, et il dit, il dit à tort et à travers; souvent même il +invente. Là, d’ailleurs, n’est point la question. Le roi a-t-il entendu +ou n’a-t-il pas entendu? Voilà le fait. + +— Eh bien! oui, madame, il a entendu! fit Athénaïs désespérée. + +— Alors, faites ce que je disais: soutenez hardiment que vous +connaissiez toutes trois, entendez-vous, toutes trois, car, si l’on +doute pour l’une, on doutera pour les autres; soutenez, dis-je, +que vous connaissiez toutes trois la présence du roi et de M. de +Saint-Aignan, et que vous avez voulu vous divertir aux dépens des +écouteurs. + +— Ah! madame, aux dépens du roi! jamais nous n’oserons dire cela! + +— Mais, plaisanterie, plaisanterie pure; raillerie innocente et bien +permise à des femmes que des hommes veulent surprendre. De cette façon +tout s’explique. Ce que Montalais a dit de Malicorne, raillerie; ce que +vous avez dit de M. de Saint-Aignan, raillerie; ce que La Vallière a pu +dire… + +— Et qu’elle voudrait bien rattraper. + +— En êtes-vous sûre? + +— Oh! oui, j’en réponds. + +— Eh bien! raison de plus, raillerie que tout cela; M. de Malicorne +n’aura point à se fâcher. M. de Saint-Aignan sera confondu, on +rira de lui au lieu de rire de vous. Enfin, le roi sera puni de sa +curiosité peu digne de son rang. Que l’on rie un peu du roi en cette +circonstance, et je ne crois pas qu’il s’en plaigne. + +— Ah! madame, vous êtes en vérité un ange de bonté et d’esprit. + +— C’est mon intérêt. + +— Comment cela? + +— Vous me demandez comment c’est mon intérêt d’épargner à mes +demoiselles d’honneur des quolibets, des désagréments, des calomnies +peut-être! Hélas! vous le savez, mon enfant, la cour n’a pas +d’indulgence pour ces sortes de peccadilles. Mais voilà déjà longtemps +que nous marchons; ne sommes-nous donc point bientôt arrivées? + +— Encore cinquante ou soixante pas. Tournons à gauche, madame, s’il +vous plaît. + +— Ainsi, vous êtes sûre de Montalais? dit Madame. + +— Oh! oui. + +— Elle fera tout ce que vous voudrez? + +— Tout. Elle sera enchantée. + +— Quant à La Vallière?… hasarda la princesse. + +— Oh! pour elle ce sera plus difficile, madame; elle répugne à mentir. + +— Cependant, lorsqu’elle y trouvera son intérêt… + +— J’ai peur que cela ne change absolument rien à ses idées. + +— Oui, oui, dit Madame, on m’avait déjà prévenue de cela; c’est une +personne très précieuse, une de ces mijaurées qui mettent Dieu en +avant pour se cacher derrière lui. Mais, si elle ne veut pas mentir, +comme elle s’exposera aux railleries de toute la cour, comme elle +aura provoqué le roi par un aveu aussi ridicule qu’indécent, Mlle de +La Baume Le Blanc de La Vallière trouvera bon que je la renvoie à ses +pigeons, afin que là-bas, en Touraine, ou dans le Blaisois, je ne sais +où, elle puisse tout à son aise faire du sentiment et de la bergerie. + +Ces paroles furent dites avec une véhémence et même une dureté qui +effrayèrent Mlle de Tonnay-Charente. + +En conséquence, elle se promit, quant à elle, de mentir autant qu’il le +faudrait. + +Ce fut dans ces bonnes dispositions que Madame et sa compagne +arrivèrent aux environs du chêne royal. + +— Nous y voilà, dit Tonnay-Charente. + +— Nous allons bien voir si l’on entend, répondit Madame. + +— Chut! fit la jeune fille en retenant Madame avec une rapidité assez +oublieuse de l’étiquette. + +Madame s’arrêta. + +— Voyez-vous que l’on entend, dit Athénaïs. + +— Comment cela? + +— Écoutez. + +Madame retint son souffle, et l’on entendit, en effet, ces mots, +prononcés par une voix suave et triste, flotter dans l’air: + +— Oh! je te dis, vicomte, je te dis que je l’aime éperdument; je te dis +que je l’aime à en mourir. + +À cette voix, Madame tressaillit, et sous sa mante un rayon joyeux +illumina son visage. + +Elle arrêta sa compagne à son tour, et, d’un pas léger, la reconduisant +à vingt pas en arrière, c’est-à-dire hors de la portée de la voix: + +— Demeurez là, lui dit-elle, ma chère Athénaïs et que nul ne puisse +nous surprendre. Je pense qu’il est question de vous dans cet entretien. + +— De moi, madame? + +— De vous, oui, ou plutôt de votre aventure. Je vais écouter; à +deux, nous serions découvertes. Allez chercher Montalais et revenez +m’attendre avec elle sur la lisière du bois. + +Puis, comme Athénaïs hésitait: + +— Allez! dit la princesse d’une voix qui n’admettait pas d’observations. + +Elle rangea donc ses jupes bruyantes, et, par un sentier qui coupait le +massif, elle regagna le parterre. + +Quant à Madame, elle se blottit dans le buisson, adossée à un +gigantesque châtaignier, dont une des tiges avait été coupée à la +hauteur d’un siège. + +Et là, pleine d’anxiété et de crainte: «Voyons, dit-elle, voyons, +puisque l’on entend d’ici, écoutons ce que va dire de moi à M. de +Bragelonne cet autre fou amoureux qu’on appelle le comte de Guiche.» + +Chapitre CXIX — Où Madame acquiert la preuve que l’on peut, en +écoutant, entendre ce qui se dit Il se fit un instant de silence comme +si tous les bruits mystérieux de la nuit s’étaient tus pour écouter en +même temps que Madame cette juvénile et amoureuse confidence. C’était à +Raoul de parler. Il s’appuya paresseusement au tronc du grand chêne et +répondit de sa voix douce et harmonieuse: + +— Hélas! mon cher de Guiche, c’est un grand malheur. + +— Oh! oui, s’écria celui-ci, bien grand! + +— Vous ne m’entendez pas, de Guiche, ou plutôt vous ne me comprenez +pas. Je dis qu’il vous arrive un grand malheur, non pas d’aimer, mais +de ne savoir point cacher votre amour. + +— Comment cela? s’écria de Guiche. + +— Oui, vous ne vous apercevez point d’une chose, c’est que maintenant +ce n’est plus à votre seul ami, c’est-à-dire à un homme qui se ferait +tuer plutôt que de vous trahir; vous ne vous apercevez point, dis-je, +que ce n’est plus à votre seul ami que vous faites confidence de vos +amours, mais au premier venu. + +— Au premier venu! s’écria de Guiche; êtes-vous fou, Bragelonne, de me +dire de pareilles choses? + +— Il en est ainsi. + +— Impossible! Comment et de quelle façon serais-je donc devenu +indiscret à ce point? + +— Je veux dire, mon ami, que vos yeux, vos gestes, vos soupirs parlent +malgré vous; que toute passion exagérée conduit et entraîne l’homme +hors de lui-même. Alors cet homme ne s’appartient plus; il est en proie +à une folie qui lui fait raconter sa peine aux arbres, aux chevaux, à +l’air, du moment où il n’a aucun être intelligent à la portée de sa +voix. Or, mon pauvre ami, rappelez-vous ceci: qu’il est bien rare qu’il +n’y ait pas toujours là quelqu’un pour entendre particulièrement les +choses qui ne doivent pas être entendues. + +De Guiche poussa un profond soupir. + +— Tenez, continua Bragelonne, en ce moment vous me faites peine; depuis +votre retour ici, vous avez cent fois et de cent manières différentes +raconté votre amour pour elle; et cependant, n’eussiez-vous rien dit, +votre retour seul était déjà une indiscrétion terrible. J’en reviens +donc à conclure ceci: que, si vous ne vous observez mieux que vous ne +le faites, un jour ou l’autre arrivera qui amènera une explosion. Qui +vous sauvera alors? Dites, répondez-moi. Qui la sauvera elle-même? Car, +toute innocente qu’elle sera de votre amour, votre amour sera aux mains +de ses ennemis une accusation contre elle. + +— Hélas! mon Dieu! murmura de Guiche. + +Et un profond soupir accompagna ces paroles. + +— Ce n’est point répondre, cela, de Guiche. + +— Si fait. + +— Eh bien! voyons, que répondez-vous? + +— Je réponds que, ce jour-là, mon ami, je ne serai pas plus mort que je +ne le suis aujourd’hui. + +— Je ne comprends pas. + +— Oui; tant d’alternatives m’ont usé! Aujourd’hui, je ne suis plus +un être pensant, agissant; aujourd’hui, je ne vaux plus un homme, si +médiocre qu’il soit; aussi, vois-tu, aujourd’hui mes dernières forces +se sont éteintes, mes dernières résolutions se sont évanouies, et +je renonce à lutter. Quand on est au camp, comme nous y avons été +ensemble, et qu’on part seul pour escarmoucher, parfois on rencontre +un parti de cinq ou six fourrageurs, et, quoique seul, on se défend; +alors, il en survient six autres, on s’irrite et l’on persévère; mais, +s’il en arrive encore, six, huit, dix autres à la traverse, on se met +à piquer son cheval, si l’on a encore un cheval, ou bien on se fait +tuer pour ne pas fuir. Eh bien! j’en suis là: j’ai d’abord lutté contre +moi-même; puis contre Buckingham. Maintenant, le roi est venu; je ne +lutterai pas contre le roi, ni même, je me hâte de te le dire, le roi +se retirât-il, ni même contre le caractère tout seul de cette femme. +Oh! je ne m’abuse point: entré au service de cet amour, je m’y ferai +tuer. + +— Ce n’est point à elle qu’il faut faire des reproches, répondit Raoul, +c’est à toi. + +— Pourquoi cela? + +— Comment, tu connais la princesse un peu légère, fort éprise de +nouveauté, sensible à la louange, dût la louange lui venir d’un aveugle +ou d’un enfant, et tu prends feu au point de te consumer toi-même? +Regarde la femme, aime-la; car quiconque n’a pas le cœur pris ailleurs +ne peut la voir sans l’aimer. Mais, tout en l’aimant, respecte en elle, +d’abord, le rang de son mari, puis lui-même, puis, enfin, ta propre +sûreté. + +— Merci, Raoul. + +— Et de quoi? + +— De ce que, voyant que je souffre par cette femme, tu me consoles, de +ce que tu me dis d’elle tout le bien que tu en penses et peut-être même +celui que tu ne penses pas. + +— Oh! fit Raoul, tu te trompes, de Guiche, ce que je pense je ne le dis +pas toujours, et alors je ne dis rien; mais, quand je parle, je ne sais +ni feindre ni tromper, et qui m’écoute peut me croire. + +Pendant ce temps, Madame, le cou tendu, l’oreille avide, l’œil dilaté +et cherchant à voir dans l’obscurité, pendant ce temps, Madame aspirait +avidement jusqu’au moindre souffle qui bruissait dans les branches. + +— Oh! je la connais mieux que toi, alors! s’écria de Guiche. Elle n’est +pas légère, elle est frivole; elle n’est pas éprise de nouveauté, elle +est sans mémoire et sans foi; elle n’est pas purement et simplement +sensible aux louanges, mais elle est coquette avec raffinement et +cruauté. Mortellement coquette! oh! oui, je le sais. Tiens, crois-moi, +Bragelonne, je souffre tous les tourments de l’enfer; brave, aimant +passionnément le danger, je trouve un danger plus grand que ma force et +mon courage. Mais, vois-tu, Raoul, je me réserve une victoire qui lui +coûtera bien des larmes. + +Raoul regarda son ami, et, comme celui-ci, presque étouffé par +l’émotion, renversait sa tête contre le tronc du chêne: + +— Une victoire! demanda-t-il, et laquelle? + +— Laquelle? + +— Oui. + +— Un jour, je l’aborderai; un jour, je lui dirai: «J’étais jeune, +j’étais fou d’amour; j’avais pourtant assez de respect pour tomber à +vos pieds et y demeurer le front dans la poussière si vos regards ne +m’eussent relevé jusqu’à votre main. Je crus comprendre vos regards, je +me relevai, et, alors, sans que je vous eusse rien fait que vous aimer +davantage encore, si c’était possible, alors vous m’avez, de gaieté de +cœur, terrassé par un caprice, femme sans cœur, femme sans foi, femme +sans amour! Vous n’êtes pas digne, toute princesse de sang royal que +vous êtes, vous n’êtes pas digne de l’amour d’un honnête homme; et +je me punis de mort pour vous avoir trop aimée, et je meurs en vous +haïssant.» + +— Oh! s’écria Raoul épouvanté de l’accent de profonde vérité qui +perçait dans les paroles du jeune homme, oh! je te l’avais bien dit, de +Guiche, que tu étais un fou. + +— Oui, oui, s’écria de Guiche poursuivant son idée, puisque nous +n’avons plus de guerres ici, j’irai là-bas, dans le Nord, demander du +service à l’Empire, et quelque Hongrois, quelque Croate, quelque Turc +me fera bien la charité d’une balle. + +De Guiche n’acheva point, ou plutôt, comme il achevait, un bruit le fit +tressaillir qui mit sur pied Raoul au même moment. + +Quant à de Guiche, absorbé dans sa parole et dans sa pensée, il resta +assis, la tête comprimée entre ses deux mains. + +Les buissons s’ouvrirent, et une femme apparut devant les deux jeunes +gens, pâle, en désordre. D’une main, elle écartait les branches qui +eussent fouetté son visage, et, de l’autre, elle relevait le capuchon +de la mante dont ses épaules étaient couvertes. + +À cet œil humide et flamboyant, à cette démarche royale, à la hauteur +de ce geste souverain, et, bien plus encore qu’à tout cela, au +battement de son cœur, de Guiche reconnut Madame, et, poussant un cri, +il ramena ses mains de ses tempes sur ses yeux. + +Raoul, tremblant, décontenancé, roulait son chapeau dans ses mains, +balbutiant quelques vagues formules de respect. + +— Monsieur de Bragelonne, dit la princesse, veuillez, je vous prie, +voir si mes femmes ne sont point quelque part là-bas dans les allées +ou dans les quinconces. Et vous, monsieur le comte, demeurez, je suis +lasse, vous me donnerez votre bras. + +La foudre tombant aux pieds du malheureux jeune homme l’eût moins +épouvanté que cette froide et sévère parole. + +Néanmoins, comme, ainsi qu’il venait de le dire, il était brave, comme +il venait, au fond du cœur, de prendre toutes ses résolutions, de +Guiche se redressa, et, voyant l’hésitation de Bragelonne, lui adressa +un coup d’œil plein de résignation et de suprême remerciement. + +Au lieu de répondre à l’instant même à Madame, il fit un pas vers le +vicomte, et, lui tendant la main que la princesse lui avait demandée, +il serra la main toute loyale de son ami avec un soupir, dans lequel il +semblait donner à l’amitié tout ce qui restait de vie au fond de son +cœur. + +Madame attendit, elle si fière, elle qui ne savait pas attendre, Madame +attendit que ce colloque muet fût achevé. + +Sa main, sa royale main demeura suspendue en l’air, et, quand Raoul fut +parti, retomba sans colère, mais non sans émotion, dans celle de Guiche. + +Ils étaient seuls au milieu de la forêt sombre et muette, et l’on +n’entendait plus que le pas de Raoul s’éloignant avec précipitation par +les sentiers ombreux. + +Sur leur tête s’étendait la voûte épaisse et odorante du feuillage de +la forêt, par les déchirures duquel on voyait briller çà et là quelques +étoiles. + +Madame entraîna doucement de Guiche à une centaine de pas de cet arbre +indiscret qui avait entendu et laissé entendre tant de choses dans +cette soirée, et, le conduisant à une clairière voisine qui permettait +de voir à une certaine distance autour de soi: + +— Je vous amène ici, dit-elle toute frémissante, parce que là-bas où +nous étions, toute parole s’entend. + +— Toute parole s’entend, dites-vous, madame? répéta machinalement le +jeune homme. + +— Oui. + +— Ce qui veut dire? murmura de Guiche. + +— Ce qui veut dire que j’ai entendu toutes vos paroles. + +— Oh! mon Dieu! mon Dieu! il me manquait encore cela! balbutia de +Guiche. + +Et il baissa la tête comme fait le nageur fatigué sous le flot qui +l’engloutit. + +— Alors, dit-elle, vous me jugez comme vous avez dit? + +De Guiche pâlit, détourna la tête et ne répondit rien; il se sentait +près de s’évanouir. + +— C’est fort bien, continua la princesse d’un son de voix plein de +douceur; j’aime mieux cette franchise qui doit me blesser qu’une +flatterie qui me tromperait. Soit! selon vous, monsieur de Guiche, je +suis donc coquette et vile. + +— Vile! s’écria le jeune homme, vile, vous? Oh! je n’ai certes pas dit, +je n’ai certes pas pu dire que ce qu’il y a au monde de plus précieux +pour moi fût une chose vile; non, non, je n’ai pas dit cela. + +— Une femme qui voit périr un homme consumé du feu qu’elle a allumé et +qui n’éteint pas ce feu est, à mon avis, une femme vile. + +— Oh! que vous importe ce que j’ai dit? reprit le comte. Que suis-je, +mon Dieu! près de vous, et comment vous inquiétez-vous même si j’existe +ou si je n’existe pas? + +— Monsieur de Guiche, vous êtes un homme comme je suis une femme, et, +vous connaissant ainsi que je vous connais, je ne veux point vous +exposer à mourir; je change avec vous de conduite et de caractère. +Je serai, non pas franche, je le suis toujours, mais vraie. Je vous +supplie donc, monsieur le comte, de ne plus m’aimer et d’oublier tout à +fait que je vous aie jamais adressé une parole ou un regard. + +De Guiche se retourna, couvrant Madame d’un regard passionné. + +— Vous, dit-il, vous vous excusez; vous me suppliez, vous! + +— Oui, sans doute; puisque j’ai fait le mal, je dois réparer le mal. +Ainsi, monsieur le comte, voilà qui est convenu. Vous me pardonnerez ma +frivolité, ma coquetterie. Ne m’interrompez pas. Je vous pardonnerai, +moi, d’avoir dit que j’étais frivole et coquette, quelque chose de pis, +peut-être; et vous renoncerez à votre idée de mort, et vous conserverez +à votre famille, au roi et aux dames un cavalier que tout le monde +estime et que beaucoup chérissent. + +Et Madame prononça ce dernier mot avec un tel accent de franchise et +même de tendresse, que le cœur du jeune homme sembla prêt à s’élancer +de sa poitrine. + +— Oh! madame, madame!… balbutia-t-il. + +— Écoutez encore, continua-t-elle. Quand vous aurez renoncé à moi, par +nécessité d’abord, puis pour vous rendre à ma prière, alors vous me +jugerez mieux, et, j’en suis sûre, vous remplacerez cet amour, pardon +de cette folie, par une sincère amitié que vous viendrez m’offrir, et +qui, je vous le jure, sera cordialement acceptée. + +De Guiche, la sueur au front, la mort au cœur, le frisson dans les +veines, se mordait les lèvres, frappait du pied, dévorait, en un mot, +toutes ses douleurs. + +— Madame, dit-il, ce que vous m’offrez là est impossible et je +n’accepte point un pareil marché. + +— Eh quoi! dit Madame, vous refusez mon amitié?… + +— Non! non! pas d’amitié, madame, j’aime mieux mourir d’amour que vivre +d’amitié. + +— Monsieur le comte! + +— Oh! madame, s’écria de Guiche, j’en suis arrivé à ce moment suprême +où il n’y a plus d’autre considération, d’autre respect que la +considération et le respect d’un honnête homme envers une femme adorée. +Chassez-moi, maudissez-moi, dénoncez-moi, vous serez juste; je me suis +plaint de vous, mais je ne m’en suis plaint si amèrement que parce que +je vous aime; je vous ai dit que je mourrai, je mourrai; vivant, vous +m’oublierez; mort, vous ne m’oublierez point, j’en suis sûr. + +Et cependant, elle, qui se tenait debout et toute rêveuse, aussi agitée +que le jeune homme, détourna un moment la tête, comme un instant +auparavant il venait de la détourner lui-même. + +Puis après un silence: + +— Vous m’aimez donc bien? demanda-t-elle. + +— Oh! follement. Au point d’en mourir, comme vous le disiez. Au point +d’en mourir, soit que vous me chassiez, soit que vous m’écoutiez encore. + +— Alors, c’est un mal sans espoir, dit-elle d’un air enjoué, un mal +qu’il convient de traiter par les adoucissants. Là! donnez-moi votre +main… Elle est glacée! + +De Guiche s’agenouilla, collant sa bouche, non pas sur l’une, mais sur +les deux mains brûlantes de Madame. + +— Allons, aimez-moi donc, dit la princesse, puisqu’il n’en saurait être +autrement. + +Et elle lui serra les doigts presque imperceptiblement, le relevant +ainsi, moitié comme eût fait une reine, et moitié comme eût fait une +amante. + +De Guiche frissonna par tout le corps. + +Madame sentit courir ce frisson dans les veines du jeune homme, et +comprit que celui-là aimait véritablement. + +— Votre bras, comte, dit-elle, et rentrons. + +— Ah! madame, lui dit le comte chancelant, ébloui, un nuage de flamme +sur les yeux. Ah! vous avez trouvé un troisième moyen de me tuer. + +— Heureusement que c’est le plus long, n’est-ce pas? répliqua-t-elle. + +Et elle l’entraîna vers le quinconce. + +Chapitre CXX — La correspondance d’Aramis Tandis que les affaires de de +Guiche, raccommodées ainsi tout à coup sans qu’il pût deviner la cause +de cette amélioration, prenaient cette tournure inespérée que nous leur +avons vu prendre, Raoul, ayant compris l’invitation de Madame, s’était +éloigné pour ne pas troubler cette explication dont il était loin de +deviner les résultats, et il avait rejoint les dames d’honneur éparses +dans le parterre. + +Pendant ce temps, le chevalier de Lorraine, remonté dans sa chambre, +lisait avec surprise la lettre de de Wardes, laquelle lui racontait ou +plutôt lui faisait raconter, par la main de son valet de chambre, le +coup d’épée reçu à Calais et tous les détails de cette aventure avec +invitation d’en communiquer à de Guiche et à Monsieur ce qui, dans cet +événement, pouvait être particulièrement désagréable à chacun d’eux. + +De Wardes s’attachait surtout à démontrer au chevalier la violence +de cet amour de Buckingham pour Madame, et il terminait sa lettre en +annonçant qu’il croyait cette passion payée de retour. + +À la lecture de ce dernier paragraphe, le chevalier haussa les épaules; +en effet, de Wardes était fort arriéré, comme on a pu le voir. + +De Wardes n’en était encore qu’à Buckingham. + +Le chevalier jeta par-dessus son épaule le papier sur une table +voisine, et, d’un ton dédaigneux: + +— En vérité, dit-il, c’est incroyable; ce pauvre de Wardes est pourtant +un garçon d’esprit; mais, en vérité, il n’y paraît pas, tant on +s’encroûte en province. Que le diable emporte ce benêt, qui devait +m’écrire des choses importantes et qui m’écrit de pareilles niaiseries! +Au lieu de cette pauvreté de lettre qui ne signifie rien, j’eusse +trouvé là-bas, dans les quinconces, une bonne petite intrigue qui +eût compromis une femme, valu peut-être un coup d’épée à un homme et +diverti Monsieur pendant trois jours. + +Il regarda sa montre. + +— Maintenant, fit-il, il est trop tard. Une heure du matin: tout le +monde doit être rentré chez le roi, où l’on achève la nuit; allons, +c’est une piste perdue, et à moins de chance extraordinaire… + +Et, en disant ces mots, comme pour en appeler à sa bonne étoile, le +chevalier s’approcha avec dépit de la fenêtre qui donnait sur une +portion assez solitaire du jardin. + +Aussitôt, et comme si un mauvais génie eût été à ses ordres, il +aperçut, revenant vers le château en compagnie d’un homme, une mante de +soie de couleur sombre, et reconnut cette tournure qui l’avait frappé +une demi-heure auparavant. + +«Eh! mon Dieu! pensa-t-il en frappant des mains, Dieu me damne! comme +dit notre ami Buckingham, voici mon mystère.» + +Et il s’élança précipitamment à travers les degrés dans l’espérance +d’arriver à temps dans la cour pour reconnaître la femme à la mante et +son compagnon. + +Mais, en arrivant à la porte de la petite cour, il se heurta +presque avec Madame, dont le visage radieux apparaissait plein de +révélations charmantes sous cette mante qui l’abritait sans la cacher. +Malheureusement, Madame était seule. + +Le chevalier comprit que, puisqu’il l’avait vue, il n’y avait pas cinq +minutes, avec un gentilhomme, le gentilhomme ne devait pas être bien +loin. + +En conséquence, il prit à peine le temps de saluer la princesse, tout +en se rangeant pour la laisser passer; puis, lorsqu’elle eut fait +quelques pas avec la rapidité d’une femme qui craint d’être reconnue, +lorsque le chevalier vit qu’elle était trop préoccupée d’elle-même pour +s’inquiéter de lui, il s’élança dans le jardin, regardant rapidement +de tous côtés et embrassant le plus d’horizon qu’il pouvait dans son +regard. + +Il arrivait à temps: le gentilhomme qui avait accompagné Madame était +encore à portée de la vue; seulement, il s’avançait rapidement vers une +des ailes du château derrière laquelle il allait disparaître. + +Il n’y avait pas une minute à perdre; le chevalier s’élança à sa +poursuite, quitte à ralentir le pas en s’approchant de l’inconnu; mais, +quelque diligence qu’il fit, l’inconnu avait tourné le perron avant lui. + +Cependant, il était évident que comme celui que le chevalier +poursuivait marchait doucement, tout pensif, et la tête inclinée sous +le poids du chagrin ou du bonheur, une fois l’angle tourné, à moins +qu’il ne fût entré par quelque porte, le chevalier ne pouvait manquer +de le rejoindre. + +C’est ce qui fût certainement arrivé si, au moment où il tournait +cet angle, le chevalier ne se fût jeté dans deux personnes qui le +tournaient elles-mêmes dans le sens opposé. + +Le chevalier était tout prêt à faire un assez mauvais parti à ces deux +fâcheux, lorsqu’en relevant la tête il reconnut M. le surintendant. + +Fouquet était accompagné d’une personne que le chevalier voyait pour la +première fois. + +Cette personne, c’était Sa Grandeur l’évêque de Vannes. + +Arrêté par l’importance du personnage, et forcé par les convenances +à faire des excuses là où il s’attendait à en recevoir, le chevalier +fit un pas en arrière; et comme M. Fouquet avait sinon l’amitié, du +moins les respects de tout le monde, comme le roi lui-même, quoiqu’il +fût plutôt son ennemi que son ami, traitait M. Fouquet en homme +considérable, le chevalier fit ce que le roi eût fait, il salua M. +Fouquet, qui le saluait avec une bienveillante politesse, voyant que +ce gentilhomme l’avait heurté par mégarde et sans mauvaise intention +aucune. + +Puis, presque aussitôt, ayant reconnu le chevalier de Lorraine, il lui +fit quelques compliments auxquels force fut au chevalier de répondre. + +Si court que fût ce dialogue, le chevalier de Lorraine vit peu à peu +avec un déplaisir mortel son inconnu diminuer et s’effacer dans l’ombre. + +Le chevalier se résigna, et, une fois résigné, revint complètement à M. +Fouquet. + +— Ah! monsieur, dit-il, vous arrivez bien tard. On s’est fort occupé +ici de votre absence, et j’ai entendu Monsieur s’étonner de ce qu’ayant +été invité par le roi, vous n’étiez pas venu. + +— La chose m’a été impossible, monsieur, et, aussitôt libre, j’arrive. + +— Paris est tranquille? + +— Parfaitement. Paris a fort bien reçu sa dernière taxe. + +— Ah! je comprends que vous ayez voulu vous assurer de ce bon vouloir +avant de venir prendre part à nos fêtes. + +— Je n’en arrive pas moins un peu tard. Je m’adresserai donc à vous, +monsieur, pour vous demander si le roi est dehors ou au château, si je +pourrai le voir ce soir ou si je dois attendre à demain. + +— Nous avons perdu de vue le roi depuis une demi-heure à peu près, dit +le chevalier. + +— Il sera peut-être chez Madame? demanda Fouquet. + +— Chez Madame, je ne crois pas, car je viens de rencontrer Madame qui +rentrait par le petit escalier; et à moins que ce gentilhomme que vous +venez de croiser tout à l’heure ne fût le roi en personne… + +Et le chevalier attendit, espérant qu’il saurait ainsi le nom de celui +qu’il avait poursuivi. + +Mais Fouquet, qu’il eût reconnu ou non de Guiche, se contenta de +répondre: + +— Non, monsieur, ce n’était pas lui. + +Le chevalier, désappointé, salua; mais, tout en saluant, ayant jeté un +dernier coup d’œil autour de lui et ayant aperçu M. Colbert au milieu +d’un groupe: + +— Tenez, monsieur, dit-il au surintendant, voici là-bas, sous les +arbres, quelqu’un qui vous renseignera mieux que moi. + +— Qui? demanda Fouquet, dont la vue faible ne perçait pas les ombres. + +— M. Colbert, répondit le chevalier. + +— Ah! fort bien. Cette personne qui parle là-bas à ces hommes portant +des torches, c’est M. Colbert? + +— Lui-même. Il donne ses ordres pour demain aux dresseurs +d’illuminations. + +— Merci, monsieur. + +Et Fouquet fit un mouvement de tête qui indiquait qu’il avait appris +tout ce qu’il désirait savoir. + +De son côté, le chevalier, qui, tout au contraire, n’avait rien appris, +se retira sur un profond salut. + +À peine fut-il éloigné, que Fouquet, fronçant le sourcil, tomba dans +une profonde rêverie. + +Aramis le regarda un instant avec une espèce de compassion pleine de +tristesse. + +— Eh bien, lui dit-il, vous voilà ému au seul nom de cet homme. +Eh quoi! triomphant et joyeux tout à l’heure, voilà que vous vous +rembrunissez à l’aspect de ce médiocre fantôme. Voyons, monsieur, +croyez-vous en votre fortune? + +— Non, répondit tristement Fouquet. + +— Et pourquoi? + +— Parce que je suis trop heureux en ce moment, répliqua-t-il d’une voix +tremblante. Ah! mon cher d’Herblay, vous qui êtes si savant, vous devez +connaître l’histoire d’un certain tyran de Samos. Que puis-je jeter à +la mer qui désarme le malheur à venir? Oh! je vous le répète, mon ami, +je suis trop heureux! si heureux que je ne désire plus rien au-delà +de ce que j’ai… Je suis monté si haut… Vous savez ma devise: Quo non +ascendam? Je suis monté si haut, que je n’ai plus qu’à descendre. Il +m’est donc impossible de croire au progrès d’une fortune qui est déjà +plus qu’humaine. + +Aramis sourit en fixant sur Fouquet son œil si caressant et si fin. + +— Si je connaissais votre bonheur, dit-il, je craindrais peut-être +votre disgrâce; mais vous me jugez en véritable ami, c’est-à-dire que +vous me trouvez bon pour l’infortune, voilà tout. C’est déjà immense +et précieux, je le sais; mais, en vérité, j’ai bien le droit de vous +demander de me confier de temps en temps les choses heureuses qui vous +arrivent et auxquelles je prendrais part, vous le savez, plus qu’à +celles qui m’arriveraient à moi même. + +— Mon cher prélat, dit en riant Fouquet, mes secrets sont par trop +profanes pour que je les confie à un évêque, si mondain qu’il soit. + +— Bah! en confession? + +— Oh! je rougirais trop si vous étiez mon confesseur. + +Et Fouquet se mit à soupirer. + +Aramis le regarda encore sans autre manifestation de sa pensée que son +muet sourire. + +— Allons, dit-il, c’est une grande vertu que la discrétion. + +— Silence! dit Fouquet. Voici cette venimeuse bête qui m’a reconnu et +qui s’approche de nous. + +— Colbert? + +— Oui; écartez-vous, mon cher d’Herblay; je ne veux pas que ce cuistre +vous voie avec moi, il vous prendrait en aversion. + +Aramis lui serra la main. + +— Qu’ai-je de son amitié? dit-il; n’êtes-vous pas là? + +— Oui; mais peut-être n’y serai-je pas toujours, répondit +mélancoliquement Fouquet. + +— Ce jour-là, si ce jour-là vient jamais, dit tranquillement Aramis, +nous aviserons à nous passer de l’amitié ou à braver l’aversion +de M. Colbert. Mais dites-moi, cher monsieur Fouquet, au lieu de +vous entretenir avec ce cuistre, comme vous lui faites l’honneur de +l’appeler, conversation dont je ne sens pas l’utilité, que ne vous +rendez-vous, sinon auprès du roi, du moins auprès de Madame? + +— De Madame? fit le surintendant distrait par ses souvenirs. Oui, sans +doute, près de Madame. + +— Vous vous rappelez, continua Aramis, qu’on nous a appris la grande +faveur dont Madame jouit depuis deux ou trois jours. Il entre, je +crois, dans votre politique et dans nos plans que vous fassiez +assidûment votre cour aux amies de Sa Majesté. C’est le moyen de +balancer l’autorité naissante de M. Colbert. Rendez-vous donc le plus +tôt possible près de Madame et ménagez-vous cette alliée. + +— Mais, dit Fouquet, êtes-vous bien sûr que c’est véritablement sur +elle que le roi a les yeux fixés en ce moment? + +— Si l’aiguille avait tourné, ce serait depuis ce matin. Vous savez que +j’ai ma police. + +— Bien! j’y vais de ce pas et à tout hasard j’aurai mon moyen +d’introduction: c’est une magnifique paire de camées antiques enchâssés +dans des diamants. + +— Je l’ai vue; rien de plus riche et de plus royal. + +Ils furent interrompus en ce moment par un laquais conduisant un +courrier. + +— Pour Monsieur le surintendant, dit tout haut ce courrier en +présentant à Fouquet une lettre. + +— Pour Monseigneur l’évêque de Vannes, dit tout bas le laquais en +remettant une lettre à Aramis. + +Et, comme le laquais portait une torche, il se plaça entre le +surintendant et l’évêque, afin que tous deux pussent lire en même temps. + +À l’aspect de l’écriture fine et serrée de l’enveloppe, Fouquet +tressaillit de joie; ceux-là seuls qui aiment ou qui ont aimé +comprendront son inquiétude d’abord, puis son bonheur ensuite. + +Il décacheta vivement la lettre, qui ne renfermait que ces seuls mots: + +«Il y a une heure que je t’ai quitté, il y a un siècle que je ne t’ai +dit: Je t’aime.» + +C’était tout. + +Mme de Bellière avait, en effet, quitté Fouquet depuis une heure, +après avoir passé deux jours avec lui; et de peur que son souvenir ne +s’écartât trop longtemps du cœur qu’elle regrettait, elle lui envoyait +le courrier porteur de cette importante missive. + +Fouquet baisa la lettre et la paya d’une poignée d’or. + +Quant à Aramis, il lisait, comme nous avons dit, de son côté, mais avec +plus de froideur et de réflexion, le billet suivant: + +«Le roi a été frappé ce soir d’un coup étrange: une femme l’aime. Il +l’a su par hasard en écoutant la conversation de cette jeune fille +avec ses compagnes. De sorte que le roi est tout entier à ce nouveau +caprice. La femme s’appelle Mlle de La Vallière et est d’une assez +médiocre beauté pour que ce caprice devienne une grande passion. Prenez +garde à Mlle de La Vallière.» + +Pas un mot de Madame. + +Aramis replia lentement le billet et le mit dans sa poche. + +Quant à Fouquet, il savourait toujours les parfums de sa lettre. + +— Monseigneur! dit Aramis touchant le bras de Fouquet. + +— Hein! demanda celui-ci. + +— Il me vient une idée. Connaissez-vous une petite fille qu’on appelle +La Vallière? + +— Ma foi! non. + +— Cherchez bien. + +— Ah! oui, je crois, une des filles d’honneur de Madame. + +— Ce doit être cela. + +— Eh bien! après? + +— Eh bien! monseigneur, c’est à cette petite fille qu’il faut que vous +rendiez une visite ce soir. + +— Bah! et comment? + +— Et, de plus, c’est à cette petite fille qu’il faut que vous donniez +vos camées. + +— Allons donc! + +— Vous savez, monseigneur, que je suis de bon conseil. + +— Mais cet imprévu… + +— C’est mon affaire. Vite une cour en règle à la petite La Vallière, +monseigneur. Je me ferai garant près de Mme de Bellière que c’est une +cour toute politique. + +— Que dites-vous là, mon ami, s’écria vivement Fouquet, et quel nom +avez vous prononcé? + +— Un nom qui doit vous prouver, monsieur le surintendant, que, bien +instruit pour vous, je puis être aussi bien instruit pour les autres. +Faites la cour à la petite La Vallière. + +— Je ferai la cour à qui vous voudrez, répondit Fouquet avec le paradis +dans le cœur. + +— Voyons, voyons, redescendez sur la terre, voyageur du septième ciel, +dit Aramis; voici M. de Colbert. Oh! mais il a recruté tandis que +nous lisions; il est entouré, loué, congratulé; décidément, c’est une +puissance. + +En effet, Colbert s’avançait escorté de tout ce qui restait de +courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur l’ordonnance de +la fête, des compliments dont il s’enflait à éclater. + +— Si La Fontaine était là, dit en souriant Fouquet, quelle belle +occasion pour lui de réciter la fable de la grenouille qui veut se +faire aussi grosse qu’un bœuf. + +Colbert arriva dans un cercle éblouissant de lumière; Fouquet +l’attendit impassible et légèrement railleur. + +Colbert lui souriait aussi; il avait vu son ennemi déjà depuis près +d’un quart d’heure, il s’approchait tortueusement. + +Le sourire de Colbert présageait quelque hostilité. + +— Oh! oh! dit Aramis tout bas au surintendant, le coquin va vous +demander encore quelques millions pour payer ses artifices et ses +verres de couleur. + +Colbert salua le premier d’un air qu’il s’efforçait de rendre +respectueux. + +Fouquet remua la tête à peine. + +— Eh bien! monseigneur, demanda Colbert, que disent vos yeux? Avons +nous eu bon goût? + +— Un goût parfait, répondit Fouquet, sans qu’on pût remarquer dans ces +paroles la moindre raillerie. + +— Oh! dit Colbert méchamment, vous y mettez de l’indulgence… Nous +sommes pauvres, nous autres gens du roi, et Fontainebleau n’est pas un +séjour comparable à Vaux. + +— C’est vrai, répondit flegmatiquement Fouquet, qui dominait tous les +acteurs de cette scène. + +— Que voulez-vous, monseigneur! continua Colbert, nous avons agi selon +nos petites ressources. + +Fouquet fit un geste d’assentiment. + +— Mais, poursuivit Colbert, il serait digne de votre magnificence, +monseigneur, d’offrir à Sa Majesté une fête dans vos merveilleux +jardins… dans ces jardins qui vous ont coûté soixante millions. + +— Soixante-douze, dit Fouquet. + +— Raison de plus, reprit Colbert. Voilà qui serait vraiment magnifique. + +— Mais, croyez-vous, monsieur, dit Fouquet, que Sa Majesté daigne +accepter mon invitation? + +— Oh! je n’en doute pas, s’écria vivement Colbert, et je m’en porterai +caution. + +— C’est fort aimable à vous, dit Fouquet. J’y puis donc compter? + +— Oui, monseigneur, oui, certainement. + +— Alors, je me consulterai, dit Fouquet. + +— Acceptez, acceptez, dit tout bas et vivement Aramis. + +— Vous vous consulterez? répéta Colbert. + +— Oui, répondit Fouquet, pour savoir quel jour je pourrai faire mon +invitation au roi. + +— Oh! dès ce soir, monseigneur, dès ce soir. + +— Accepté, fit le surintendant. Messieurs, je voudrais vous faire mes +invitations; mais vous savez que, partout où va le roi, le roi est chez +lui, c’est donc à vous de vous faire inviter par Sa Majesté. + +Il y eut une rumeur joyeuse dans la foule. + +Fouquet salua et partit. + +— Misérable orgueilleux! dit Colbert, tu acceptes, et tu sais que cela +te coûtera dix millions. + +— Vous m’avez ruiné, dit tout bas Fouquet à Aramis. + +— Je vous ai sauvé, répliqua celui-ci, tandis que Fouquet montait les +degrés du perron et faisait demander au roi s’il était encore visible. + + + + +Chapitre CXXI — Le commis d’ordre Le roi, pressé de se retrouver seul +avec lui-même pour étudier ce qui se passait dans son propre cœur, +s’était retiré chez lui, où M. de Saint-Aignan était venu le retrouver +après sa conversation avec Madame. + + +Nous avons rapporté la conversation. + +Le favori, fier de sa double importance, et sentant que, depuis +deux heures, il était devenu le confident du roi, commençait, tout +respectueux qu’il était, à traiter d’un peu haut les affaires de cour, +et, du point où il s’était mis, ou plutôt où le hasard l’avait placé, +il ne voyait qu’amour et guirlandes autour de lui. + +L’amour du roi pour Madame, celui de Madame pour le roi, celui de +de Guiche pour Madame, celui de La Vallière pour le roi, celui de +Malicorne pour Montalais, celui de Mlle de Tonnay-Charente pour lui, +Saint-Aignan, n’était-ce pas véritablement plus qu’il n’en fallait pour +faire tourner une tête de courtisan? + +Or, Saint-Aignan était le modèle des courtisans passés, présents et +futurs. + +Au reste, Saint-Aignan se montra si bon narrateur et appréciateur si +subtil, que le roi l’écouta en marquant beaucoup d’intérêt, surtout +quand il conta la façon passionnée avec laquelle Madame avait recherché +sa conversation à propos des affaires de Mlle de La Vallière. + +Quand le roi n’eût plus rien ressenti pour Madame Henriette de ce +qu’il avait éprouvé, il y avait dans cette ardeur de Madame à se faire +donner ces renseignements une satisfaction d’amour-propre qui ne +pouvait échapper au roi. Il éprouva donc cette satisfaction, mais voilà +tout, et son cœur ne fut point un seul instant alarmé de ce que Madame +pouvait penser ou ne point penser de toute cette aventure. + +Seulement, lorsque Saint-Aignan eut fini, le roi, tout en se préparant +à sa toilette de nuit, demanda: + +— Maintenant, Saint-Aignan, tu sais ce que c’est que Mlle de La +Vallière, n’est-ce pas? + +— Non seulement ce qu’elle est, mais ce qu’elle sera. + +— Que veux-tu dire? + +— Je veux dire qu’elle est tout ce qu’une femme peut désirer d’être, +c’est-à-dire aimée de Votre Majesté; je veux dire qu’elle sera tout ce +que Votre Majesté voudra qu’elle soit. + +— Ce n’est pas cela que je demande… Je ne veux pas savoir ce qu’elle +est aujourd’hui ni ce qu’elle sera demain: tu l’as dit, cela me +regarde, mais ce qu’elle était hier. Répète-moi donc ce qu’on dit +d’elle. + +— On dit qu’elle est sage. + +— Oh! fit le roi en souriant, c’est un bruit. + +— Assez rare à la cour, Sire, pour qu’il soit cru quand on le répand. + +— Vous avez peut-être raison, mon cher… Et de bonne naissance? + +— Excellente; fille du marquis de La Vallière et belle-fille de cet +excellent M. de Saint-Remy. + +— Ah! oui, le majordome de ma tante… Je me rappelle cela, et je me +souviens maintenant: je l’ai vue en passant à Blois. Elle a été +présentée aux reines. J’ai même à me reprocher, à cette époque, de +n’avoir pas fait à elle toute l’attention qu’elle méritait. + +— Oh! Sire, je m’en rapporte à Votre Majesté pour réparer le temps +perdu. + +— Et le bruit serait donc, dites-vous, que Mlle de La Vallière n’aurait +pas d’amant? + +— En tout cas, je ne crois pas que Votre Majesté s’effrayât beaucoup de +la rivalité. + +— Attends donc, s’écria tout à coup le roi avec un accent des plus +sérieux. + +— Plaît-il, Sire? + +— Je me souviens. + +— Ah! + +— Si elle n’a pas d’amant, elle a un fiancé. + +— Un fiancé! + +— Comment! tu ne sais pas cela, comte? + +— Non. + +— Toi, l’homme aux nouvelles. + +— Votre Majesté m’excusera. Et le roi connaît ce fiancé? + +— Pardieu! son père est venu me demander de signer au contrat; c’est… + +Le roi allait sans doute prononcer le nom du vicomte de Bragelonne, +quand il s’arrêta en fronçant le sourcil. + +— C’est?… répéta Saint-Aignan. + +— Je ne me rappelle plus, répondit Louis XIV, essayant de cacher une +émotion qu’il dissimulait avec peine. + +— Puis-je mettre Votre Majesté sur la voie? demanda le comte de +Saint-Aignan. + +— Non; car je ne sais plus moi-même de qui je voulais parler, non, +en vérité; je me rappelle bien vaguement qu’une des filles d’honneur +devait épouser… mais le nom m’échappe. + +— Était-ce Mlle de Tonnay-Charente qu’il devait épouser? demanda +Saint-Aignan. + +— Peut-être, fit le roi. + +— Alors le futur était de M. de Montespan; mais Mlle de Tonnay-Charente +n’en a point parlé, ce me semble, de manière à effrayer les prétentions. + +— Enfin, dit le roi, je ne sais rien, ou presque rien, sur Mlle de La +Vallière. Saint-Aignan, je te charge d’avoir des renseignements sur +elle. + +— Oui, Sire, et quand aurai-je l’honneur de revoir Votre Majesté pour +les lui fournir? + +— Quand tu les auras. + +— Je les aurai vite, si les renseignements vont aussi vite que mon +désir de revoir le roi. + +— Bien parlé! À propos, est-ce que Madame a témoigné quelque chose +contre cette pauvre fille? + +— Rien, Sire. + +— Madame ne s’est point fâchée? + +— Je ne sais; seulement, elle a toujours ri. + +— Très bien; mais j’entends du bruit dans les antichambres, ce me +semble; on me vient sans doute annoncer quelque courrier. + +— En effet, Sire. + +— Informe-toi, Saint-Aignan. + +Le comte courut à la porte et échangea quelques mots avec l’huissier. + +— Sire, dit-il en revenant, c’est M. Fouquet qui arrive à l’instant +même sur un ordre du roi à ce qu’il dit. Il s’est présenté, mais +l’heure avancée fait qu’il n’insiste pas même pour avoir audience ce +soir; il se contente de constater sa présence. + +— M. Fouquet! Je lui ai écrit à trois heures en l’invitant à être à +Fontainebleau le lendemain matin; il arrive à Fontainebleau à deux +heures, c’est du zèle! s’écria le roi radieux de se voir si bien obéi. +Eh bien! au contraire, M. Fouquet aura son audience. Je l’ai mandé, +je le recevrai. Qu’on l’introduise. Toi, comte, aux recherches, et à +demain! + +Le roi mit un doigt sur ses lèvres, et Saint-Aignan s’esquiva la joie +dans le cœur, en donnant l’ordre à l’huissier d’introduire M. Fouquet. + +Fouquet fit alors son entrée dans la chambre royale. Louis XIV se leva +pour le recevoir. + +— Bonsoir, monsieur Fouquet, dit-il avec un aimable sourire. Je vous +félicite de votre ponctualité; mon message a dû vous arriver tard +cependant? + +— À neuf heures du soir, Sire. + +— Vous avez beaucoup travaillé ces jours-ci, monsieur Fouquet, car on +m’a assuré que vous n’aviez pas quitté votre cabinet de Saint-Mandé +depuis trois ou quatre jours. + +— Je me suis, en effet, enfermé trois jours, Sire, répliqua Fouquet en +s’inclinant. + +— Savez-vous, monsieur Fouquet, que j’avais beaucoup de choses à vous +dire? continua le roi de son air le plus gracieux. + +— Votre Majesté me comble, et, puisqu’elle est si bonne pour moi, me +permet-elle de lui rappeler une promesse d’audience qu’elle m’avait +faite? + +— Ah! oui, quelqu’un d’Église qui croit avoir à me remercier, n’est-ce +pas? + +— Justement, Sire. L’heure est peut-être mal choisie, mais le temps de +celui que j’amène est précieux, et comme Fontainebleau est sur la route +de son diocèse… + +— Qui donc déjà? + +— Le dernier évêque de Vannes, que Votre Majesté, à ma recommandation, +a daigné investir il y a trois mois. + +— C’est possible, dit le roi, qui avait signé sans lire, et il est là? + +— Oui, Sire; Vannes est un diocèse important: les ouailles de ce +pasteur ont besoin de sa parole divine; ce sont des sauvages qu’il +importe de toujours polir en les instruisant, et M. d’Herblay n’a pas +son égal pour ces sortes de missions. + +— M. d’Herblay! dit le roi en cherchant au fond de ses souvenirs, comme +si ce nom, entendu depuis longtemps, ne lui était cependant pas inconnu. + +— Oh! fit vivement Fouquet, Votre Majesté ne connaît pas ce nom obscur +d’un de ses plus fidèles et de ses plus précieux serviteurs? + +— Non, je l’avoue… Et il veut repartir? + +— C’est-à-dire qu’il a reçu aujourd’hui des lettres qui nécessiteront +peut-être son départ; de sorte qu’avant de se remettre en route pour +le pays perdu qu’on appelle la Bretagne, il désirerait présenter ses +respects à Votre Majesté. + +— Et il attend? + +— Il est là, Sire. + +— Faites-le entrer. + +Fouquet fit un signe à l’huissier, qui attendait derrière la +tapisserie. La porte s’ouvrit, Aramis entra. + +Le roi lui laissa dire son compliment, et attacha un long regard sur +cette physionomie que nul ne pouvait oublier après l’avoir vue. + +— Vannes! dit-il: vous êtes évêque de Vannes, monsieur? + +— Oui, Sire. + +— Vannes est en Bretagne? + +Aramis s’inclina. + +— Près de la mer? + +Aramis s’inclina encore. + +— À quelques lieues de Belle-Île? + +— Oui, Sire, répondit Aramis; à six lieues, je crois. + +— Six lieues, c’est un pas, fit Louis XIV. + +— Non pas pour nous autres, pauvres Bretons, Sire, dit Aramis; six +lieues, au contraire, c’est une distance, si ce sont six lieues de +terre; si ce sont six lieues de mer, c’est une immensité. Or, j’ai eu +l’honneur de le dire au roi, on compte six lieues de mer de la rivière +à Belle-Île. + +— On dit que M. Fouquet a là une fort belle maison? demanda le roi. + +— Oui, on le dit, répondit Aramis en regardant tranquillement Fouquet. + +— Comment, on le dit? s’écria le roi. + +— Oui, Sire. + +— En vérité, monsieur Fouquet, une chose m’étonne, je vous l’avoue. + +— Laquelle? + +— Comment, vous avez à la tête de vos paroisses un homme tel que M. +d’Herblay, et vous ne lui avez pas montré Belle-Île? + +— Oh! Sire, répliqua l’évêque sans donner à Fouquet le temps de +répondre, nous autres, pauvres prélats bretons, nous pratiquons la +résidence. + +— Monsieur de Vannes, dit le roi, je punirai M. Fouquet de son +insouciance. + +— Et comment cela, Sire? + +— Je vous changerai. + +Fouquet se mordit la lèvre. Aramis sourit. + +— Combien rapporte Vannes? continua le roi. + +— Six mille livres, Sire, dit Aramis. + +— Ah! mon Dieu! si peu de chose! Mais vous avez du bien, monsieur de +Vannes? + +— Je n’ai rien, Sire; seulement, M. Fouquet me compte douze cents +livres par an pour son banc d’œuvre. + +— Allons, allons, monsieur d’Herblay, je vous promets mieux que cela. + +— Sire… + +— Je songerai à vous. + +Aramis s’inclina. + +De son côté, le roi le salua presque respectueusement, comme c’était, +au reste, son habitude de faire avec les femmes et avec les gens Église + +Aramis comprit que son audience était finie; il prit congé par +une phrase des plus simples, par une véritable phrase de pasteur +campagnard, et disparut. + +— Voilà une remarquable figure, dit le roi en le suivant des yeux aussi +longtemps qu’il put le voir, et même en quelque sorte lorsqu’il ne le +voyait plus. + +— Sire, répondit Fouquet, si cet évêque avait l’instruction première, +nul prélat en ce royaume ne mériterait comme lui les premières +distinctions. + +— Il n’est pas savant? + +— Il a changé l’épée pour la chasuble, et cela un peu tard. Mais +n’importe; si Votre Majesté me permet de lui reparler de M. de Vannes +en temps et lieu… + +— Je vous en prie. Mais, avant de parler de lui, parlons de vous, +monsieur Fouquet. + +— De moi, Sire? + +— Oui, j’ai mille compliments à vous faire. + +— Je ne saurais, en vérité, exprimer à Votre Majesté la joie dont elle +me comble. + +— Oui, monsieur Fouquet, je comprends. Oui, j’ai eu contre vous des +préventions. + +— Alors j’étais bien malheureux, Sire. + +— Mais elles sont passées. Ne vous êtes-vous pas aperçu?… + +— Si fait, Sire; mais j’attendais avec résignation le jour de la +vérité. Il paraît que ce jour est venu? + +— Ah! vous saviez être en ma disgrâce? + +— Hélas! oui, Sire. + +— Et savez-vous pourquoi? + +— Parfaitement; le roi me croyait un dilapidateur. + +— Oh! non. + +— Ou plutôt un administrateur médiocre. Enfin, Votre Majesté croyait +que, les peuples n’ayant pas d’argent, le roi n’en aurait pas non plus. + +— Oui, je l’ai cru; mais je suis détrompé. + +Fouquet s’inclina. + +— Et pas de rébellions, pas de plaintes? + +— Et de l’argent, dit Fouquet. + +— Le fait est que vous m’en avez prodigué le mois dernier. + +— J’en ai encore, non seulement pour tous les besoins, mais pour tous +les caprices de Votre Majesté. + +— Dieu merci! monsieur Fouquet, répliqua le roi sérieusement, je ne +vous mettrai point à l’épreuve. D’ici à deux mois, je ne veux rien vous +demander. + +— J’en profiterai pour amasser au roi cinq ou six millions qui lui +serviront de premiers fonds en cas de guerre. + +— Cinq ou six millions! + +— Pour sa maison seulement, bien entendu. + +— Vous croyez donc à la guerre, monsieur Fouquet? + +— Je crois que, si Dieu a donné à l’aigle un bec et des serres, c’est +pour qu’il s’en serve à montrer sa royauté. + +Le roi rougit de plaisir. + +— Nous avons beaucoup dépensé tous ces jours-ci, monsieur Fouquet; ne +me gronderez-vous pas? + +— Sire, Votre Majesté a encore vingt ans de jeunesse et un milliard à +dépenser pendant ces vingt ans. + +— Un milliard! c’est beaucoup, monsieur Fouquet, dit le roi. + +— J’économiserai, Sire… D’ailleurs, Votre Majesté a en M. Colbert et en +moi deux hommes précieux. L’un lui fera dépenser son argent, et ce sera +moi, si toutefois mon service agrée toujours à Sa Majesté; l’autre le +lui économisera, et ce sera M. Colbert. + +— M. Colbert? reprit le roi étonné. + +— Sans doute, Sire; M. Colbert compte parfaitement bien. + +À cet éloge fait de l’ennemi par l’ennemi lui-même, le roi se sentit +pénétré de confiance et d’admiration. + +C’est qu’en effet il n’y avait ni dans la voix ni dans le regard +de Fouquet rien qui détruisît une lettre des paroles qu’il avait +prononcées; il ne faisait point un éloge pour avoir le droit de placer +deux reproches. + +Le roi comprit, et, rendant les armes à tant de générosité et d’esprit: + +— Vous louez M. Colbert? dit-il. + +— Oui, Sire, je le loue; car, outre que c’est un homme de mérite, je le +crois très dévoué aux intérêts de Votre Majesté. + +— Est-ce parce que souvent il a heurté vos vues? dit le roi en souriant. + +— Précisément, Sire. + +— Expliquez-moi cela? + +— C’est bien simple. Moi, je suis l’homme qu’il faut pour faire entrer +l’argent, lui l’homme qu’il faut pour l’empêcher de sortir. + +— Allons, allons, monsieur le surintendant, que diable! vous me direz +bien quelque chose qui corrige toute cette bonne opinion? + +— Administrativement, Sire? + +— Oui. + +— Pas le moins du monde, Sire. + +— Vraiment? + +— Sur l’honneur, je ne connais pas en France un meilleur commis que M. +Colbert. + +Ce mot commis n’avait pas, en 1661, la signification un peu subalterne +qu’on lui donne aujourd’hui; mais, en passant par la bouche de Fouquet +que le roi venait d’appeler M. le surintendant, il prit quelque chose +d’humble et de petit qui mettait admirablement Fouquet à sa place et +Colbert à la sienne. + +— Eh bien! dit Louis XIV, c’est cependant lui qui, tout économe qu’il +est, a ordonné mes fêtes de Fontainebleau; et je vous assure, monsieur +Fouquet, qu’il n’a pas du tout empêché mon argent de sortir. + +Fouquet s’inclina, mais sans répondre. + +— N’est-ce pas votre avis? dit le roi. + +— Je trouve, Sire, répondit-il, que M. Colbert a fait les choses avec +infiniment d’ordre, et mérite, sous ce rapport, toutes les louanges de +Votre Majesté. + +Ce mot ordre fit le pendant du mot commis. + +Nulle organisation, plus que celle du roi, n’avait cette vive +sensibilité, cette finesse de tact qui perçoit et saisit l’ordre des +sensations avant les sensations mêmes. + +Louis XIV comprit donc que le commis avait eu pour Fouquet trop +d’ordre, c’est-à-dire que les fêtes si splendides de Fontainebleau +eussent pu être plus splendides encore. + +Le roi sentit, en conséquence, que quelqu’un pouvait reprocher +quelque chose à ses divertissements; il éprouva un peu de dépit de ce +provincial qui, paré des plus sublimes habits de sa garde-robe, arrive +à Paris, où l’homme élégant le regarde trop ou trop peu. + +Cette partie de la conversation, si sobre, mais si fine de Fouquet, +donna encore au roi plus d’estime pour le caractère de l’homme et la +capacité du ministre. + +Fouquet prit congé à deux heures du matin, et le roi se mit au lit un +peu inquiet, un peu confus de la leçon voilée qu’il venait de recevoir; +et deux bons quarts d’heure furent employés par lui à se remémorer les +broderies, les tapisseries, les menus des collations, les architectures +des arcs de triomphe, les dispositions d’illuminations et d’artifices +imaginés par l’ordre du commis Colbert. + +Il résulta que le roi, repassant sur tout ce qui s’était passé depuis +huit jours, trouva quelques taches à ses fêtes. + +Mais Fouquet, par sa politesse, par sa bonne grâce et par sa +générosité, venait d’entamer Colbert plus profondément que celui-ci, +avec sa fourbe, sa méchanceté, sa persévérante haine, n’avait jamais +réussi à entamer Fouquet. + + + + +Chapitre CXXII — Fontainebleau à deux heures du matin Comme nous +l’avons vu, de Saint-Aignan avait quitté la chambre du roi au moment où +le surintendant y faisait son entrée. + + +De Saint-Aignan était chargé d’une mission pressée; c’est dire que de +Saint-Aignan allait faire tout son possible pour tirer bon parti de son +temps. + +C’était un homme rare que celui que nous avons introduit comme l’ami +du roi; un de ces courtisans précieux dont la vigilance et la netteté +d’intention faisaient dès cette époque ombrage à tout favori passé ou +futur, et balançait par son exactitude la servilité de Dangeau. + +Aussi Dangeau n’était-il pas le favori, c’était le complaisant du roi. + +De Saint-Aignan s’orienta donc. + +Il pensa que les premiers renseignements qu’il avait à recevoir lui +devaient venir de de Guiche. + +Il courut donc après de Guiche. + +De Guiche, que nous avons vu disparaître à l’aile du château et qui +avait tout l’air de rentrer chez lui, de Guiche n’était pas rentré. + +De Saint-Aignan se mit en quête de de Guiche. + +Après avoir bien tourné, viré, cherché, de Saint-Aignan aperçut quelque +chose comme une forme humaine appuyée à un arbre. + +Cette forme avait l’immobilité d’une statue et paraissait fort occupée +à regarder une fenêtre, quoique les rideaux de cette fenêtre fussent +hermétiquement fermés. + +Comme cette fenêtre était celle de Madame, de Saint-Aignan pensa que +cette forme devait être celle de de Guiche. + +Il s’approcha doucement et vit qu’il ne se trompait point. + +De Guiche avait emporté de son entretien avec Madame une telle charge +de bonheur, que toute sa force d’âme ne pouvait suffire à la porter. + +De son côté, de Saint-Aignan savait que de Guiche avait été pour +quelque chose dans l’introduction de La Vallière chez Madame; un +courtisan sait tout et se souvient de tout. Seulement, il avait +toujours ignoré à quel titre et à quelles conditions de Guiche avait +accordé sa protection à La Vallière. Mais comme, en questionnant +beaucoup, il est rare que l’on n’apprenne point un peu, de Saint-Aignan +comptait apprendre peu ou prou en questionnant de Guiche avec toute +la délicatesse et en même temps avec toute l’insistance dont il était +capable. + +Le plan de Saint-Aignan était celui-ci: + +Si les renseignements étaient bons, dire avec effusion au roi qu’il +avait mis la main sur une perle, et réclamer le privilège d’enchâsser +cette perle dans la couronne royale. + +Si les renseignements étaient mauvais, chose possible après tout, +examiner à quel point le roi tenait à La Vallière, et diriger le compte +rendu de façon à expulser la petite fille pour se faire un mérite de +cette expulsion près de toutes les femmes qui pouvaient avoir des +prétentions sur le cœur du roi, à commencer par Madame et à finir par +la reine. + +Au cas où le roi se montrerait tenace dans son désir, dissimuler les +mauvaises notes; faire savoir à La Vallière que ces mauvaises notes, +sans aucune exception, habitent un tiroir secret de la mémoire du +confident; étaler ainsi de la générosité aux yeux de la malheureuse +fille, et la tenir perpétuellement suspendue par la reconnaissance et +la crainte de manière à s’en faire une amie de cour, intéressée comme +une complice à faire la fortune de son complice tout en faisant sa +propre fortune. + +Quant au jour où la bombe du passé éclaterait, en supposant que cette +bombe éclatât jamais, de Saint-Aignan se promettait bien d’avoir pris +toutes les précautions et de faire l’ignorant près du roi. + +Auprès de La Vallière, il aurait encore ce jour-là même un superbe rôle +de générosité. + +C’est avec toutes ces idées, écloses en une demi-heure au feu de la +convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde, comme eût +dit La Fontaine, s’en allait avec l’intention bien arrêtée de faire +parler de Guiche, c’est-à-dire de le troubler dans son bonheur qu’au +reste de Saint-Aignan ignorait. + +Il était une heure du matin quand de Saint-Aignan aperçut de Guiche +debout, immobile, appuyé au tronc d’un arbre, et les yeux cloués sur +cette fenêtre lumineuse. + +Une heure du matin: c’est-à-dire l’heure la plus douce de la nuit, +celle que les peintres couronnent de myrtes et de pavots naissants, +l’heure aux yeux battus, au cœur palpitant, à la tête alourdie, qui +jette sur le jour écoulé un regard de regret, qui adresse un salut +amoureux au jour nouveau. + +Pour de Guiche, c’était l’aurore d’un ineffable bonheur: il eût donné +un trésor au mendiant dressé sur son chemin pour obtenir qu’il ne le +dérangeât point en ses rêves. + +Ce fut justement à cette heure que Saint-Aignan, mal conseillé, +l’égoïsme conseille toujours mal, vint lui frapper sur l’épaule au +moment où il murmurait un mot ou plutôt un nom. + +— Ah! s’écria-t-il lourdement, je vous cherchais. + +— Moi? dit de Guiche tressaillant. + +— Oui, et je vous trouve rêvant à la lune. Seriez-vous atteint, par +hasard, du mal de poésie, mon cher comte, et feriez-vous des vers? + +Le jeune homme força sa physionomie à sourire, tandis que mille et +mille contradictions grondaient contre Saint-Aignan au plus profond de +son cœur. + +— Peut-être, dit-il. Mais quel heureux hasard? + +— Ah! voilà qui me prouve que vous m’avez mal entendu. + +— Comment cela? + +— Oui, j’ai débuté par vous dire que je vous cherchais. + +— Vous me cherchiez? + +— Oui, et je vous y prends. + +— À quoi, je vous prie? + +— Mais à chanter Philis. + +— C’est vrai, je n’en disconviens pas, dit de Guiche en riant; oui, mon +cher comte, je chante Philis. + +— Cela vous est acquis. + +— À moi? + +— Sans doute, à vous. À vous, l’intrépide protecteur de toute femme +belle et spirituelle. + +— Que diable me venez-vous conter là. + +— Des vérités reconnues, je le sais bien. Mais attendez, je suis +amoureux. + +— Vous? + +— Oui. + +— Tant mieux, cher comte. Venez et contez-moi cela. + +Et de Guiche, craignant un peu tard peut-être que Saint-Aignan ne +remarquât cette fenêtre éclairée; prit le bras du comte et essaya de +l’entraîner. + +— Oh! dit celui-ci en résistant, ne me menez point du côté de ces bois +noirs, il fait trop humide par là. Restons à la lune, voulez-vous? + +Et, tout en cédant à la pression du bras de de Guiche, il demeura dans +les parterres qui avoisinaient le château. + +— Voyons, dit de Guiche résigné, conduisez-moi où il vous plaira, et +demandez-moi ce qui vous est agréable. + +— On n’est pas plus charmant. + +Puis, après une seconde de silence: + +— Cher comte, continua de Saint-Aignan, je voudrais que vous me disiez +deux mots sur une certaine personne que vous avez protégée. + +— Et que vous aimez? + +— Je ne dis ni oui ni non, très cher… Vous comprenez qu’on ne place pas +ainsi son cœur à fonds perdu, et qu’il faut bien prendre à l’avance ses +sûretés. + +— Vous avez raison, dit de Guiche avec un soupir; c’est précieux, un +cœur. + +— Le mien surtout, il est tendre, et je vous le donne comme tel. + +— Oh! vous êtes connu, comte. Après? + +— Voici. Il s’agit tout simplement de Mlle de Tonnay-Charente. + +— Ah çà! mon cher Saint-Aignan, vous devenez fou, je présume! + +— Pourquoi cela? + +— Je n’ai jamais protégé Mlle de Tonnay-Charente, moi! + +— Bah! + +— Jamais! + +— Ce n’est pas vous qui avez fait entrer Mlle de Tonnay-Charente chez +Madame? + +— Mlle de Tonnay-Charente, et vous devez savoir cela mieux que +personne, mon cher comte, est d’assez bonne maison pour qu’on la +désire, à plus forte raison pour qu’on l’admette. + +— Vous me raillez. + +— Non, sur l’honneur, je ne sais ce que vous voulez dire. + +— Ainsi, vous n’êtes pour rien dans son admission? + +— Non. + +— Vous ne la connaissez pas? + +— Je l’ai vue pour la première fois le jour de sa présentation +à Madame. Ainsi, comme je ne l’ai pas protégée, comme je ne la +connais pas, je ne saurais vous donner sur elle, mon cher comte, les +éclaircissements que vous désirez. + +Et de Guiche fit un mouvement pour quitter son interlocuteur. + +— Là! là! dit Saint-Aignan, un instant, mon cher comte; vous ne +m’échapperez point ainsi. + +— Pardon, mais il me semblait qu’il était l’heure de rentrer chez soi. + +— Vous ne rentriez pas cependant, quand je vous ai, non pas rencontré, +mais trouvé. + +— Aussi, mon cher comte, du moment où vous avez encore quelque chose à +me dire, je me mets à votre disposition. + +— Et vous faites bien, pardieu! Une demi-heure de plus ou de moins, +vos dentelles n’en seront ni plus ni moins fripées. Jurez-moi que vous +n’aviez pas de mauvais rapports à me faire sur son compte, et que ces +mauvais rapports que vous eussiez pu me faire ne sont point la cause de +votre silence. + +— Oh! la chère enfant, je la crois pure comme un cristal. + +— Vous me comblez de joie. Cependant, je ne veux pas avoir l’air près +de vous d’un homme si mal renseigné que je parais. Il est certain que +vous avez fourni la maison de la princesse de dames d’honneur. On a +même fait une chanson sur cette fourniture. + +— Vous savez, mon cher ami, que l’on fait des chansons sur tout. + +— Vous la connaissez? + +— Non; mais chantez-la-moi, je ferai sa connaissance. + +— Je ne saurais vous dire comment elle commence, mais je me rappelle +comment elle finit. + +— Bon! c’est déjà quelque chose. + + _Des demoiselles d’honneur, + Guiche est nommé fournisseur._ + +— L’idée est faible et la rime pauvre. + +— Ah! que voulez-vous, mon cher, ce n’est ni de Racine ni de Molière, +c’est de La Feuillade, et un grand seigneur ne peut pas rimer comme un +croquant. + +— C’est fâcheux, en vérité, que vous ne vous souveniez que de la fin. + +— Attendez, attendez, voilà le commencement du second couplet qui me +revient. + +— J’écoute. + + _Il a rempli la volière, + Montalais et…_ + +— Pardieu! et La Vallière! s’écria de Guiche impatienté et surtout +ignorant complètement où Saint-Aignan en voulait venir. + +— Oui, oui, c’est cela, La Vallière. Vous avez trouvé la rime, mon cher. + +— Belle trouvaille, ma foi! + +— Montalais et La Vallière, c’est cela. Ce sont ces deux petites filles +que vous avez protégées. + +Et Saint-Aignan se mit à rire. + +— Donc, vous ne trouvez pas dans la chanson Mlle de Tonnay-Charente? +dit de Guiche. + +— Non, ma foi! + +— Vous êtes satisfait, alors? + +— Sans doute; mais j’y trouve Montalais, dit Saint-Aignan en riant +toujours. + +— Oh! vous la trouverez partout. C’est une demoiselle fort remuante. + +— Vous la connaissez? + +— Par intermédiaire. Elle était protégée par un certain Malicorne que +protège Manicamp; Manicamp m’a fait demander un poste de demoiselle +d’honneur pour Montalais dans la maison de Madame, et une place +d’officier pour Malicorne dans la maison de Monsieur. J’ai demandé; +vous savez bien que j’ai un faible pour ce drôle de Manicamp. + +— Et vous avez obtenu? + +— Pour Montalais, oui; pour Malicorne, oui et non, il n’est encore que +toléré. Est-ce tout ce que vous vouliez savoir? + +— Reste la rime. + +— Quelle rime? + +— La rime que vous avez trouvée. + +— La Vallière? + +— Oui. + +Et de Saint-Aignan reprit son air qui agaçait tant de Guiche. + +— Eh bien! dit ce dernier, je l’ai fait entrer chez Madame, c’est vrai. + +— Ah! ah! ah! fit de Saint-Aignan. + +— Mais, continua de Guiche de son air le plus froid, vous me ferez très +heureux, cher comte, si vous ne plaisantez point sur ce nom. Mlle La +Baume Le Blanc de La Vallière est une personne parfaitement sage. + +— Parfaitement sage? + +— Oui. + +— Mais vous ne savez donc pas le nouveau bruit? s’écria Saint-Aignan. + +— Non, et même vous me rendrez service, mon cher comte, en gardant ce +bruit pour vous et pour ceux qui le font courir. + +— Ah! bah, vous prenez la chose si sérieusement? + +— Oui; Mlle de La Vallière est aimée par un de mes bons amis. + +Saint-Aignan tressaillit. + +— Oh! oh! fit-il. + +— Oui, comte, continua de Guiche. Par conséquent, vous comprenez, vous +l’homme le plus poli de France, je ne puis laisser faire à mon ami une +position ridicule. + +— Oh! à merveille. + +Et Saint-Aignan se rongeait les doigts, moitié dépit, moitié curiosité +déçue. + +De Guiche lui fit un beau salut. + +— Vous me chassez, dit Saint-Aignan qui mourait d’envie de savoir le +nom de l’ami. + +— Je ne vous chasse point, très cher… J’achève mes vers à Philis. + +— Et ces vers?… + +— Sont un quatrain. Vous comprenez, n’est-ce pas? un quatrain, c’est +sacré. + +— Ma foi! oui. + +— Et comme, sur quatre vers dont il doit naturellement se composer, il +me reste encore trois vers et un hémistiche à faire, j’ai besoin de +toute ma tête. + +— Cela se comprend. Adieu, comte! + +— Adieu! + +— À propos… + +— Quoi? + +— Avez-vous de la facilité? + +— Énormément. + +— Aurez-vous bien fini vos trois vers et demi demain matin? + +— Je l’espère. + +— Eh bien! à demain. + +— À demain; adieu! + +Force était à Saint-Aignan d’accepter le congé; il l’accepta et +disparut derrière la charmille. + +La conversation avait entraîné de Guiche et Saint-Aignan assez loin du +château. + +Tout mathématicien, tout poète et tout rêveur a ses distractions; +Saint-Aignan se trouvait donc, quand le quitta de Guiche, aux limites +du quinconce, à l’endroit où les communes commencent et où, derrière +de grands bouquets d’acacias et de marronniers croisant leurs grappes +sous des monceaux de clématite et de vigne vierge, s’élève le mur de +séparation entre les bois et la cour des communs. + +Saint-Aignan, laissé seul, prit le chemin de ces bâtiments; de Guiche +tourna en sens inverse. L’un revenait donc vers les parterres, tandis +que l’autre allait aux murs. + +Saint-Aignan marchait sous une impénétrable voûte de sorbiers, de lilas +et d’aubépines gigantesques, les pieds sur un sable mou, enfoui dans +l’ombre. + +Il ruminait une revanche qui lui paraissait difficile à prendre, tout +déferré, comme eût dit Tallemant des Réaux, de n’en avoir pas appris +davantage sur La Vallière, malgré l’ingénieuse tactique qu’il avait +employée pour arriver jusqu’à elle. + +Tout à coup un gazouillement de voix humaines parvint à son oreille. +C’était comme des chuchotements, comme des plaintes féminines mêlées +d’interpellations; c’étaient de petits rires, des soupirs, des cris de +surprise étouffés; mais, par-dessus tout, la voix féminine dominait. + +Saint-Aignan s’arrêta pour s’orienter; il reconnut avec la plus vive +surprise que les voix venaient, non pas de la terre, mais du sommet des +arbres. + +Il leva la tête en se glissant sous l’allée, et aperçut à la crête du +mur une femme juchée sur une grande échelle, en grande communication +de gestes et de paroles avec un homme perché sur un arbre, et dont +on ne voyait que la tête, perdu qu’était le corps dans l’ombre d’un +marronnier. + +La femme était en deçà du mur; l’homme au-delà. + + + + +Chapitre CXXIII — Le labyrinthe De Saint-Aignan ne cherchait que des +renseignements et trouvait une aventure. C’était du bonheur. + + +Curieux de savoir pourquoi et surtout de quoi cet homme et cette femme +causaient à une pareille heure et dans une si singulière situation, de +Saint-Aignan se fit tout petit et arriva presque sous les bâtons de +l’échelle. + +Alors, prenant ses mesures pour être le plus confortablement possible, +il s’appuya contre un arbre et écouta. + +Il entendit le dialogue suivant. + +C’était la femme qui parlait. + +— En vérité, monsieur Manicamp, disait-elle d’une voix qui, au milieu +des reproches qu’elle articulait, conservait un singulier accent de +coquetterie, en vérité, vous êtes de la plus dangereuse indiscrétion. +Nous ne pouvons causer longtemps ainsi sans être surpris. + +— C’est très probable, interrompit l’homme du ton le plus calme et le +plus flegmatique. + +— Eh bien! alors, que dira-t-on? Oh! si quelqu’un me voyait, je vous +déclare que j’en mourrais de honte. + +— Oh! ce serait un grand enfantillage et dont je vous crois incapable. + +— Passe encore s’il y avait quelque chose entre nous; mais se faire +tort gratuitement, en vérité, je suis bien sotte. Adieu, monsieur de +Manicamp! + +«Bon! je connais l’homme; à présent, je vais voir la femme» se dit +de Saint-Aignan guettant aux bâtons de l’échelle l’extrémité de deux +jambes élégamment chaussées dans des souliers de satin bleu de ciel et +dans des bas couleur de chair. + +— Oh! voyons, voyons; par grâce, ma chère Montalais, s’écria de +Manicamp, ne fuyez pas, que diable! j’ai encore des choses de la plus +haute importance à vous dire. + +«Montalais! pensa tout bas de Saint-Aignan; et de trois! Les trois +commères ont chacune leur aventure; seulement il m’avait semblé que +l’aventure de celle-ci s’appelait M. Malicorne et non de Manicamp.» + +À cet appel de son interlocuteur, Montalais s’arrêta au milieu de sa +descente. + +On vit alors l’infortuné de Manicamp grimper d’un étage dans son +marronnier, soit pour s’avantager, soit pour combattre la lassitude de +sa mauvaise position. + +— Voyons, dit-il, écoutez-moi; vous savez bien, je l’espère, que je +n’ai aucun mauvais dessein. + +— Sans doute… Mais, enfin, pourquoi cette lettre que vous m’écrivez, +en stimulant ma reconnaissance? Pourquoi ce rendez-vous que vous me +demandez à une pareille heure et dans un pareil lieu? + +— J’ai stimulé votre reconnaissance en vous rappelant que c’était moi +qui vous avais fait entrer chez Madame, parce que, désirant vivement +l’entrevue que vous avez bien voulu m’accorder, j’ai employé, pour +l’obtenir, le moyen le plus sûr. Pourquoi je vous l’ai demandée à +pareille heure et dans un pareil lieu? C’est que l’heure m’a paru +discrète et le lieu solitaire. Or, j’avais à vous demander de ces +choses qui réclament à la fois la discrétion et la solitude. + +— Monsieur de Manicamp! + +— En tout bien tout honneur, chère demoiselle. + +— Monsieur de Manicamp, je crois qu’il serait plus convenable que je me +retirasse. + +— Écoutez ou je saute de mon nid dans le vôtre, et prenez garde de +me défier, car il y a juste, en ce moment, une branche de marronnier +qui m’est gênante et qui me provoque à des excès. N’imitez pas cette +branche et écoutez-moi. + +— Je vous écoute, j’y consens; mais soyez bref, car, si vous avez une +branche qui vous provoque, j’ai, moi, un échelon triangulaire qui +s’introduit dans la plante de mes pieds. Mes souliers sont minés, je +vous en préviens. + +— Faites-moi l’amitié de me donner la main, mademoiselle. + +— Et pourquoi? + +— Donnez toujours. + +— Voici ma main; mais que faites-vous donc? + +— Je vous tire à moi. + +— Dans quel but? Vous ne voulez pas que j’aille vous rejoindre dans +votre arbre, j’espère? + +— Non; mais je désire que vous vous asseyiez sur le mur; là, bien! la +place est large et belle et je donnerais beaucoup pour que vous me +permissiez de m’y asseoir à côté de vous. + +— Non pas! vous êtes bien où vous êtes; on vous verrait. + +— Croyez-vous? demanda Manicamp d’une voix insinuante. + +— J’en suis sûre. + +— Soit! je reste sur mon marronnier, quoique j’y sois on ne peut plus +mal. + +— Monsieur Manicamp! monsieur Manicamp! nous nous éloignons du fait. + +— C’est juste. + +— Vous m’avez écrit? + +— Très bien. + +— Mais pourquoi m’avez-vous écrit? + +— Imaginez-vous qu’aujourd’hui, à deux heures, de Guiche est parti. + +— Après? + +— Le voyant partir, je l’ai suivi, comme c’est mon habitude. + +— Je le vois bien, puisque vous voilà. + +— Attendez donc… Vous savez, n’est-ce pas, que ce pauvre de Guiche +était jusqu’au cou dans la disgrâce? + +— Hélas! oui. + +— C’était donc le comble de l’imprudence à lui de venir trouver à +Fontainebleau ceux qui l’avaient exilé à Paris, et surtout ceux dont on +l’éloignait. + +— Vous raisonnez comme feu Pythagore, monsieur Manicamp. + +— Or, de Guiche est têtu comme un amoureux; il n’écouta donc aucune +de mes remontrances. Je le priai, je le suppliai, il ne voulut rien +entendre à rien… Ah! diable! + +— Qu’avez-vous? + +— Pardon, mademoiselle, mais c’est cette maudite branche dont j’ai +déjà eu l’honneur de vous entretenir et qui vient de déchirer mon +haut-de-chausses. + +— Il fait nuit, répliqua Montalais en riant: continuons, monsieur +Manicamp. + +— De Guiche partit donc à cheval tout courant, et moi, je le suivis, +mais au pas. Vous comprenez, s’aller jeter à l’eau avec un ami aussi +vite qu’il y va lui-même, c’est d’un sot ou d’un insensé. Je laissai +donc de Guiche prendre les devants et cheminai avec une sage lenteur, +persuadé que j’étais que le malheureux ne serait pas reçu, ou, s’il +l’était, tournerait bride au premier coup de boutoir, et que je le +verrais revenir encore plus vite qu’il n’était allé, sans avoir été +plus loin, moi, que Ris ou Melun, et c’était déjà trop, vous en +conviendrez, que onze lieues pour aller et autant pour revenir. + +Montalais haussa les épaules. + +— Riez tant qu’il vous plaira, mademoiselle; mais si, au lieu d’être +carrément assise sur la tablette d’un mur comme vous êtes, vous vous +trouviez à cheval sur la branche que voici, vous aspireriez à descendre. + +— Un peu de patience, mon cher monsieur Manicamp! un instant est +bientôt passé: vous disiez donc que vous aviez dépassé Ris et Melun. + +— Oui, j’ai dépassé Ris et Melun; j’ai continué de marcher, toujours +étonné de ne point le voir revenir; enfin, me voici à Fontainebleau, +je m’informe, je m’enquiers partout de de Guiche; personne ne l’a vu, +personne ne lui a parlé dans la ville: il est arrivé au grand galop, +est entré dans le château et a disparu. Depuis huit heures du soir, je +suis à Fontainebleau, demandant de Guiche à tous les échos; pas de de +Guiche. Je meurs d’inquiétude! vous comprenez que je n’ai pas été me +jeter dans la gueule du loup, en entrant moi-même au château, comme a +fait mon imprudent ami: je suis venu droit aux communs, et je vous ai +fait parvenir une lettre. Maintenant, mademoiselle, au nom du Ciel, +tirez-moi d’inquiétude. + +— Ce ne sera pas difficile, mon cher monsieur Manicamp: votre ami de +Guiche a été reçu admirablement. + +— Bah! + +— Le roi lui a fait fête. + +— Le roi, qui l’avait exilé! + +— Madame lui a souri; Monsieur paraît l’aimer plus que devant! + +— Ah! ah! fit Manicamp, cela m’explique pourquoi et comment il est +resté. Et il n’a point parlé de moi? + +— Il n’en a pas dit un mot. + +— C’est mal à lui. Que fait-il en ce moment? + +— Selon toute probabilité, il dort, ou, s’il ne dort pas, il rêve. + +— Et qu’a-t-on fait pendant toute la soirée? + +— On a dansé. + +— Le fameux ballet? Comment a été de Guiche? + +— Superbe. + +— Ce cher ami! Maintenant, pardon, mademoiselle, mais il me reste à +passer de chez moi chez vous. + +— Comment cela? + +— Vous comprenez: je ne présume pas que l’on m’ouvre la porte du +château à cette heure, et, quant à coucher sur cette branche, je le +voudrais bien, mais je déclare la chose impossible à tout autre animal +qu’un papegai. + +— Mais moi, monsieur Manicamp, je ne puis pas comme cela introduire un +homme par-dessus un mur? + +— Deux, mademoiselle, dit une seconde voix, mais avec un accent +si timide, que l’on comprenait que son propriétaire sentait toute +l’inconvenance d’une pareille demande. + +— Bon Dieu! s’écria Montalais essayant de plonger son regard jusqu’au +pied du marronnier; qui me parle? + +— Moi, mademoiselle. + +— Qui vous? + +— Malicorne, votre très humble serviteur. + +Et Malicorne, tout en disant ces paroles, se hissa de la tête aux +premières branches, et des premières branches à la hauteur du mur. + +— M. Malicorne!… Bonté divine! mais vous êtes enragés tous deux! + +— Comment vous portez-vous, mademoiselle, demanda Malicorne avec force +civilités. + +— Celui-là me manquait! s’écria Montalais désespérée. + +— Oh! mademoiselle, murmura Malicorne, ne soyez pas si rude, je vous en +supplie! + +— Enfin, mademoiselle, dit Manicamp, nous sommes vos amis, et l’on ne +peut désirer la mort de ses amis. Or, nous laisser passer la nuit où +nous sommes, c’est nous condamner à mort. + +— Oh! fit Montalais, M. Malicorne est robuste, et il ne mourra pas pour +une nuit passée à la belle étoile. + +— Mademoiselle! + +— Ce sera une juste punition de son escapade. + +— Soit! Que Malicorne s’arrange donc comme il voudra avec vous; moi, je +passe, dit Manicamp. + +Et, courbant cette fameuse branche contre laquelle il avait porté des +plaintes si amères, il finit, en s’aidant de ses mains et de ses pieds, +par s’asseoir côte à côte de Montalais. + +Montalais voulut repousser Manicamp, Manicamp chercha à se maintenir. + +Ce conflit, qui dura quelques secondes, eut son côté pittoresque, côté +auquel l’œil de M. de Saint-Aignan trouva certainement son compte. + +Mais Manicamp l’emporta. Maître de l’échelle, il y posa le pied, puis +il offrit galamment la main à son ennemie. + +Pendant ce temps, Malicorne s’installait dans le marronnier, à la place +qu’avait occupée Manicamp, se promettant en lui-même de lui succéder en +celle qu’il occupait. + +Manicamp et Montalais descendirent quelques échelons, Manicamp +insistant, Montalais riant et se défendant. + +On entendit alors la voix de Malicorne qui suppliait. + +— Mademoiselle, disait Malicorne, ne m’abandonnez pas, je vous en +supplie! Ma position est fausse, et je ne puis sans accident parvenir +seul de l’autre côté du mur; que Manicamp déchire ses habits, très +bien: il a ceux de M. de Guiche; mais, moi, je n’aurai pas même ceux de +Manicamp, puisqu’ils seront déchirés. + +— M’est avis, dit Manicamp, sans s’occuper des lamentations de +Malicorne, m’est avis que le mieux est que j’aille trouver de Guiche à +l’instant même. Plus tard peut-être ne pourrais-je plus pénétrer chez +lui. + +— C’est mon avis aussi, répliqua Montalais; allez donc, monsieur +Manicamp. + +— Mille grâces! Au revoir, mademoiselle, dit Manicamp en sautant à +terre, on n’est pas plus aimable que vous. + +— Monsieur de Manicamp, votre servante; je vais maintenant me +débarrasser de M. Malicorne. + +Malicorne poussa un soupir. + +— Allez, allez, continua Montalais. + +Manicamp fit quelques pas; puis, revenant au pied de l’échelle: + +— À propos, mademoiselle, dit-il, par où va-t-on chez M. de Guiche? + +— Ah! c’est vrai… Rien de plus simple. Vous suivez la charmille… + +— Oh! très bien. + +— Vous arrivez au carrefour vert. + +— Bon! + +— Vous y trouvez quatre allées… + +— À merveille. + +— Vous en prenez une… + +— Laquelle? + +— Celle de droite. + +— Celle de droite? + +— Non, celle de gauche. + +— Ah! diable! + +— Non, non… attendez donc… + +— Vous ne paraissez pas très sûre. Remémorez-vous, je vous prie, +mademoiselle. + +— Celle du milieu. + +— Il y en a quatre. + +— C’est vrai. Tout ce que je sais, c’est que, sur les quatre, il y en a +une qui mène tout droit chez Madame; celle-là, je la connais. + +— Mais M. de Guiche n’est point chez Madame, n’est-ce pas? + +— Dieu merci! non. + +— Celle qui mène chez Madame m’est donc inutile, et je désirerais la +troquer contre celle qui mène chez M. de Guiche. + +— Oui, certainement, celle-là, je la connais aussi; mais quant à +l’indiquer ici, la chose me paraît impossible. + +— Mais, enfin, mademoiselle, supposons que j’aie trouvé cette +bienheureuse allée. + +— Alors, vous êtes arrivé. + +— Bien. + +— Oui, vous n’avez plus à traverser que le labyrinthe. + +— Plus que cela? Diable! il y a donc un labyrinthe? + +— Assez compliqué, oui; le jour même, on s’y trompe parfois; ce sont +des tours et des détours sans fin; il faut d’abord faire trois tours à +droite, puis deux tours à gauche, puis un tour… Est-ce un tour ou deux +tours? Attendez donc! Enfin, en sortant du labyrinthe, vous trouvez une +allée de sycomores, et cette allée de sycomores vous conduit droit au +pavillon qu’habite M. de Guiche. + +— Mademoiselle, dit Manicamp, voilà une admirable indication, et je ne +doute pas que, guidé par elle, je ne me perde à l’instant même. J’ai, +en conséquence, un petit service à vous demander. + +— Lequel? + +— C’est de m’offrir votre bras et de me guider vous-même comme +une autre… comme une autre…. Je savais cependant ma mythologie, +mademoiselle; mais la gravité des événements me l’a fait oublier. Venez +donc, je vous en supplie. + +— Et moi! s’écria Malicorne, et moi, l’on m’abandonne donc! + +— Eh! monsieur, impossible!… dit Montalais à Manicamp; on peut me voir +avec vous à une pareille heure, et jugez donc ce que l’on dira. + +— Vous aurez votre conscience pour vous, mademoiselle, dit +sentencieusement Manicamp. + +— Impossible, monsieur, impossible! + +— Alors, laissez-moi aider Malicorne à descendre; c’est un garçon très +intelligent et qui a beaucoup de flair; il me guidera, et, si nous +nous perdons, nous nous perdrons à deux et nous nous sauverons l’un +et l’autre. À deux, si nous sommes rencontrés, nous aurons l’air de +quelque chose; tandis que, seul, j’aurais l’air d’un amant ou d’un +voleur. Venez, Malicorne, voici l’échelle. + +— Monsieur Malicorne, s’écria Montalais, je vous défends de quitter +votre arbre, et cela sous peine d’encourir toute ma colère. + +Malicorne avait déjà allongé vers le faîte du mur une jambe qu’il +retira tristement. + +— Chut! dit tout bas Manicamp. + +— Qu’y a-t-il? demanda Montalais. + +— J’entends des pas. + +— Oh! mon Dieu! + +En effet, les pas soupçonnés devinrent un bruit manifeste, le feuillage +s’ouvrit, et de Saint-Aignan parut, l’œil riant et la main tendue, +surprenant chacun dans la position où il était: c’est-à-dire Malicorne +sur son arbre et le cou tendu, Montalais sur son échelon et collée à +l’échelle, Manicamp à terre et le pied en avant, prêt à se mettre en +route. + +— Eh! bonsoir, Manicamp, dit le comte, soyez le bienvenu, cher ami; +vous nous manquiez ce soir, et l’on vous demandait. Mademoiselle de +Montalais, votre… très humble serviteur! + +Montalais rougit. + +— Ah! mon Dieu! balbutia-t-elle en cachant sa tête dans ses deux mains. + +— Mademoiselle, dit de Saint-Aignan, rassurez-vous, je connais toute +votre innocence et j’en rendrai bon compte. Manicamp, suivez-moi. +Charmille, carrefour et labyrinthe me connaissent; je serai votre +Ariane. Hein! voilà votre nom mythologique retrouvé. + +— C’est ma foi! vrai, comte, merci! + +— Mais, par la même occasion, comte, dit Montalais, emmenez aussi M. +Malicorne. + +— Non pas, non pas, dit Malicorne. M. Manicamp a causé avec vous tant +qu’il a voulu; à mon tour, s’il vous plaît, mademoiselle; j’ai, de mon +côté, une multitude de choses à vous dire concernant notre avenir. + +— Vous entendez, dit le comte en riant; demeurez avec lui, +mademoiselle. Ne savez-vous pas que cette nuit est la nuit aux secrets? + +Et, prenant le bras de Manicamp, le comte l’emmena d’un pas rapide dans +la direction du chemin que Montalais connaissait si bien et indiquait +si mal. + +Montalais les suivit des yeux aussi longtemps qu’elle put les +apercevoir. + + + + +Chapitre CXXIV — Comment Malicorne avait été délogé de l’hôtel du +Beau-Paon Pendant que Montalais suivait des yeux le comte et Manicamp, +Malicorne avait profité de la distraction de la jeune fille pour se +faire une position plus tolérable. + + +Quand elle se retourna, cette différence qui s’était faite dans la +position de Malicorne frappa donc immédiatement ses yeux. + +Malicorne était assis comme une manière de singe, le derrière sur le +mur, les pieds sur le premier échelon. + +Les pampres sauvages et les chèvrefeuilles le coiffaient comme un +faune, les torsades de la vigne vierge figuraient assez bien ses pieds +de bouc. + +Quant à Montalais, rien ne lui manquait pour qu’on pût la prendre pour +une dryade accomplie. + +— Oh! dit-elle en remontant un échelon, me rendez-vous malheureuse, me +persécutez-vous assez, tyran que vous êtes! + +— Moi? fit Malicorne, moi, un tyran? + +— Oui, vous me compromettez sans cesse, monsieur Malicorne; vous êtes +un monstre de méchanceté. + +— Moi? + +— Qu’aviez-vous à faire à Fontainebleau? Dites! est-ce que votre +domicile n’est point à Orléans? + +— Ce que j’ai à faire ici, demandez-vous? Mais j’ai affaire de vous +voir. + +— Ah! la belle nécessité. + +— Pas pour vous, peut-être, mademoiselle, mais bien certainement pour +moi. Quant à mon domicile, vous savez bien que je l’ai abandonné, et +que je n’ai plus dans l’avenir d’autre domicile que celui que vous avez +vous-même. Donc, votre domicile étant pour le moment à Fontainebleau, à +Fontainebleau je suis venu. + +Montalais haussa les épaules. + +— Vous voulez me voir, n’est-ce pas? + +— Sans doute. + +— Eh bien! vous m’avez vue, vous êtes content, partez! + +— Oh! non, fit Malicorne. + +— Comment! oh! non? + +— Je ne suis pas venu seulement pour vous voir; je suis venu pour +causer avec vous. + +— Eh bien! nous causerons plus tard et dans un autre endroit. + +— Plus tard! Dieu sait si je vous rencontrerai plus tard dans un autre +endroit! Nous n’en trouverons jamais de plus favorable que celui-ci. + +— Mais je ne puis ce soir, je ne puis en ce moment. + +— Pourquoi cela? + +— Parce qu’il est arrivé cette nuit mille choses. + +— Eh bien! ma chose, à moi, fera mille et une. + +— Non, non, Mlle de Tonnay-Charente m’attend dans notre chambre pour +une communication de la plus haute importance. + +— Depuis longtemps? + +— Depuis une heure au moins. + +— Alors, dit tranquillement Malicorne, elle attendra quelques minutes +de plus. + +— Monsieur Malicorne, dit Montalais, vous vous oubliez. + +— C’est-à-dire que vous m’oubliez, mademoiselle, et que, moi, +je m’impatiente du rôle que vous me faites jouer ici. Mordieu! +mademoiselle, depuis huit jours, je rôde parmi vous toutes, sans que +vous ayez daigné une seule fois vous apercevoir que j’étais là. + +— Vous rôdez ici, vous, depuis huit jours? + +— Comme un loup-garou; brûlé ici par les feux d’artifice qui m’ont +roussi deux perruques, noyé là dans les osiers par l’humidité du soir +ou la vapeur des jets d’eau, toujours affamé, toujours échiné, avec +la perspective d’un mur ou la nécessité d’une escalade. Morbleu! ce +n’est pas un sort cela, mademoiselle, pour une créature qui n’est +ni écureuil, ni salamandre, ni loutre; mais, puisque vous poussez +l’inhumanité jusqu’à vouloir me faire renier ma condition d’homme, +je l’arbore. Homme je suis, mordieu! et homme je resterai, à moins +d’ordres supérieurs. + +— Eh bien! voyons, que désirez-vous, que voulez-vous, qu’exigez-vous? +dit Montalais soumise. + +— N’allez-vous pas me dire que vous ignoriez que j’étais à +Fontainebleau? + +— Je… + +— Soyez franche. + +— Je m’en doutais. + +— Eh bien! depuis huit jours, ne pouviez-vous pas me voir une fois par +jour au moins? + +— J’ai toujours été empêchée, monsieur Malicorne. + +— Tarare! + +— Demandez à ces demoiselles, si vous ne me croyez pas. + +— Je ne demande jamais d’explication sur les choses que je sais mieux +que personne. + +— Calmez-vous, monsieur Malicorne, cela changera. + +— Il le faudra bien. + +— Vous savez, qu’on vous voie ou qu’on ne vous voie point, vous savez +que l’on pense à vous, dit Montalais avec son air câlin. + +— Oh! l’on pense à moi… + +— Parole d’honneur. + +— Et rien de nouveau? + +— Sur quoi? + +— Sur ma charge dans la maison de Monsieur. + +— Ah! mon cher monsieur Malicorne, on n’abordait pas Son Altesse Royale +pendant ces jours passés. + +— Et maintenant? + +— Maintenant, c’est autre chose: depuis hier, il n’est plus jaloux. + +— Bah! Et comment la jalousie lui est-elle passée? + +— Il y a eu diversion. + +— Contez-moi cela. + +— On a répandu le bruit que le roi avait jeté les yeux sur une autre +femme, et Monsieur s’en est trouvé calmé tout d’un coup. + +— Et qui a répandu ce bruit? + +Montalais baissa la voix. + +— Entre nous, dit-elle, je crois que Madame et le roi s’entendent. + +— Ah! ah! fit Malicorne, c’était le seul moyen. Mais M. de Guiche, le +pauvre soupirant? + +— Oh! celui-là, il est tout à fait délogé. + +— S’est-on écrit? + +— Mon Dieu non; je ne leur ai pas vu tenir une plume aux uns ni aux +autres depuis huit jours. + +— Comment êtes-vous avec Madame? + +— Au mieux. + +— Et avec le roi? + +— Le roi me fait des sourires quand je passe. + +— Bien! Maintenant, sur quelle femme les deux amants ont-ils jeté leur +dévolu pour leur servir de paravent? + +— Sur La Vallière. + +— Oh! oh! pauvre fille! Mais il faudrait empêcher cela, ma mie! + +— Pourquoi? + +— Parce que M. Raoul de Bragelonne la tuera ou se tuera s’il a un +soupçon. + +— Raoul! ce bon Raoul! Vous croyez? + +— Les femmes ont la prétention de se connaître en passions, dit +Malicorne, et les femmes ne savent pas seulement lire elles-mêmes ce +qu’elles pensent dans leurs propres yeux ou dans leur propre cœur. Eh +bien! je vous dis, moi, que M. de Bragelonne aime La Vallière à tel +point, que, si elle fait mine de le tromper, il se tuera ou la tuera. + +— Le roi est là pour la défendre, dit Montalais. + +— Le roi! s’écria Malicorne. + +— Sans doute. + +— Eh! Raoul tuera le roi comme un reître! + +— Bonté divine! fit Montalais, mais vous devenez fou, monsieur +Malicorne! + +— Non pas; tout ce que je vous dis est, au contraire, du plus grand +sérieux, ma mie, et, pour mon compte je sais une chose. + +— Laquelle? + +— C’est que je préviendrai tout doucement Raoul de la plaisanterie. + +— Chut! malheureux! fit Montalais en remontant encore un échelon pour +se rapprocher d’autant de Malicorne, n’ouvrez point la bouche à ce +pauvre Bragelonne. + +— Pourquoi cela? + +— Parce que vous ne savez rien encore. + +— Qu’y a-t-il donc? + +— Il y a que ce soir… Personne ne nous écoute? + +— Non. + +— Il y a que ce soir, sous le chêne royal, La Vallière a dit tout haut +et tout naïvement ces paroles: + +«Je ne conçois pas que, lorsqu’on a vu le roi, on puisse jamais aimer +un autre homme.» + +Malicorne fit un bond sur son mur. + +— Ah! mon Dieu! dit-il, elle a dit cela, la malheureuse? + +— Mot pour mot. + +— Et elle le pense? + +— La Vallière pense toujours ce qu’elle dit. + +— Mais cela crie vengeance! mais les femmes sont des serpents! dit +Malicorne. + +— Calmez-vous, mon cher Malicorne, calmez-vous! + +— Non pas! Coupons le mal dans sa racine, au contraire. Prévenons +Raoul, il est temps. + +— Maladroit! c’est qu’au contraire il n’est plus temps, répondit +Montalais. + +— Comment cela? + +— Ce mot de La Vallière… + +— Oui. + +— Ce mot à l’adresse du roi… + +— Eh bien? + +— Eh bien! il est arrivé à son adresse. + +— Le roi le connaît? Il a été rapporté au roi? + +— Le roi l’a entendu. + +— _Ohimé!_ comme disait M. le cardinal. + +— Le roi était précisément caché dans le massif le plus voisin du chêne +royal. + +— Il en résulte, dit Malicorne, que dorénavant le plan du roi et de +Madame va marcher sur des roulettes, en passant sur le corps du pauvre +Bragelonne. + +— Vous l’avez dit. + +— C’est affreux. + +— C’est comme cela. + +— Ma foi! dit Malicorne après une minute de silence donnée à la +méditation, entre un gros chêne et un grand roi, ne mettons pas notre +pauvre personne, nous y serions broyés, ma mie. + +— C’est ce que je voulais vous dire. + +— Songeons à nous. + +— C’est ce que je pensais. + +— Ouvrez donc vos jolis yeux. + +— Et vous, vos grandes oreilles. + +— Approchez votre petite bouche pour un bon gros baiser. + +— Voici, dit Montalais, qui paya sur-le-champ en espèces sonnantes. + +— Maintenant, voyons. Voici M. de Guiche qui aime Madame; voilà La +Vallière qui aime le roi; voilà le roi qui aime Madame et La Vallière; +voilà Monsieur qui n’aime personne que lui. Entre toutes ces amours, un +imbécile ferait sa fortune, à plus forte raison des personnes de sens +comme nous. + +— Vous voilà encore avec vos rêves. + +— C’est-à-dire avec mes réalités. Laissez-vous conduire par moi, +ma mie, vous ne vous en êtes pas trop mal trouvée jusqu’à présent, +n’est-ce pas? + +— Non. + +— Eh bien! l’avenir vous répond du passé. Seulement, puisque chacun +pense à soi ici, pensons à nous. + +— C’est trop juste. + +— Mais à nous seuls. + +— Soit! + +— Alliance offensive et défensive! + +— Je suis prête à la jurer. + +— Étendez la main; c’est cela: Tout pour Malicorne! + +— Tout pour Malicorne! + +— Tout pour Montalais! répondit Malicorne en étendant la main à son +tour. + +— Maintenant, que faut-il faire? + +— Avoir incessamment les yeux ouverts, les oreilles ouvertes, amasser +des armes contre les autres, n’en jamais laisser traîner qui puissent +servir contre nous-mêmes. + +— Convenu. + +— Arrêté. + +— Juré. Et maintenant que le pacte est fait, adieu. + +— Comment, adieu? + +— Sans doute. Retournez à votre auberge. + +— À mon auberge? + +— Oui; n’êtes-vous pas logé à l’auberge du Beau-Paon? + +— Montalais! Montalais! vous le voyez bien, que vous connaissiez ma +présence à Fontainebleau. + +— Qu’est-ce que cela prouve? Qu’on s’occupe de vous au-delà de vos +mérites, ingrat! + +— Hum! + +— Retournez donc au Beau-Paon. + +— Eh bien! voilà justement! + +— Quoi? + +— C’est devenu chose impossible. + +— N’aviez-vous point une chambre? + +— Oui, mais je ne l’ai plus. + +— Vous ne l’avez plus? et qui vous l’a prise? + +— Attendez… Tantôt je revenais de courir après vous, j’arrive tout +essoufflé à l’hôtel, lorsque j’aperçois une civière sur laquelle quatre +paysans apportaient un moine malade. + +— Un moine? + +— Oui, un vieux franciscain à barbe grise. Comme je regardais ce +moine malade, on l’entre dans l’auberge. Comme on lui faisait monter +l’escalier, je le suis, et, comme j’arrive au haut de l’escalier, je +m’aperçois qu’on le fait entrer dans ma chambre. + +— Dans votre chambre? + +— Oui, dans ma propre chambre. Je crois que c’est une erreur, +j’interpelle l’hôte: l’hôte me déclare que la chambre louée par moi +depuis huit jours était louée à ce franciscain pour le neuvième. + +— Oh! oh! + +— C’est justement ce que je fis: Oh! oh! Je fis même plus encore, je +voulus me fâcher. Je remontai. Je m’adressai au franciscain lui-même. +Je voulus lui remontrer l’inconvenance de son procédé; mais ce moine, +tout moribond qu’il paraissait être, se souleva sur son coude, fixa +sur moi deux yeux flamboyants, et, d’une voix qui eût avantageusement +commandé une charge de cavalerie: «Jetez-moi ce drôle à la porte», +dit-il. Ce qui fut à l’instant même exécuté par l’hôte et par les +quatre porteurs, qui me firent descendre l’escalier un peu plus vite +qu’il n’était convenable. Voilà comment il se fait, ma mie, que je n’ai +plus de gîte. + +— Mais qu’est-ce que c’est que ce franciscain? demanda Montalais. C’est +donc un général? + +— Justement; il me semble que c’est là le titre qu’un des porteurs lui +a donné en lui parlant à demi-voix. + +— De sorte que?… dit Montalais. + +— De sorte que je n’ai plus de chambre, plus d’auberge, plus de gîte, +et que je suis aussi décidé que l’était tout à l’heure mon ami Manicamp +à ne pas coucher dehors. + +— Comment faire? s’écria Montalais. + +— Voilà! dit Malicorne. + +— Mais rien de plus simple, dit une troisième voix. + +Montalais et Malicorne poussèrent un cri simultané. + +De Saint-Aignan parut. + +— Cher monsieur Malicorne, dit de Saint-Aignan, un heureux hasard +me ramène ici pour vous tirer d’embarras. Venez, je vous offre une +chambre chez moi, et celle-là, je vous le jure, nul franciscain ne vous +l’ôtera. Quant à vous, ma chère demoiselle, rassurez-vous; j’ai déjà le +secret de Mlle de La Vallière, celui de Mlle de Tonnay-Charente; vous +venez d’avoir la bonté de me confier le vôtre, merci: j’en garderai +aussi bien trois qu’un seul. + +Malicorne et Montalais se regardèrent comme deux écoliers pris en +maraude; mais, comme au bout du compte Malicorne voyait un grand +avantage dans la proposition qui lui était faite, il fit à Montalais un +signe de résignation que celle-ci lui rendit. + +Puis Malicorne descendit l’échelle échelon par échelon, réfléchissant à +chaque degré au moyen d’arracher bribe par bribe à M. de Saint-Aignan +tout ce qu’il pourrait savoir sur le fameux secret. + +Montalais était déjà partie légère comme une biche, et ni carrefour ni +labyrinthe n’eurent le pouvoir de la tromper. + +Quant à de Saint-Aignan, il ramena en effet Malicorne chez lui, en lui +faisant mille politesses, enchanté qu’il était de tenir sous sa main +les deux hommes qui, en supposant que de Guiche restât muet, pouvaient +le mieux renseigner sur le compte des filles d’honneur. + + + + +Chapitre CXXV — Ce qui s’était passé en réalité à l’auberge du +Beau-Paon D’abord, donnons à nos lecteurs quelques détails sur +l’auberge du Beau-Paon; puis nous passerons au signalement des +voyageurs qui l’habitaient. + + +L’auberge du Beau-Paon, comme toute auberge, devait son nom à son +enseigne. Cette enseigne représentait un paon qui faisait la roue. + +Seulement, à l’instar de quelques peintres qui ont donné la figure d’un +joli garçon au serpent qui tente Ève, le peintre de l’enseigne avait +donné au beau paon une figure de femme. + +Cette auberge, épigramme vivante contre cette moitié du genre humain +qui fait le charme de la vie, dit M. Legouvé, s’élevait à Fontainebleau +dans la première rue latérale de gauche, laquelle coupait, en venant de +Paris, cette grande artère qui forme à elle seule la ville tout entière +de Fontainebleau. + +La rue latérale s’appelait alors la rue de Lyon, sans doute parce que, +géographiquement, elle s’avançait dans la direction de la seconde +capitale du royaume. Cette rue se composait de deux maisons habitées +par des bourgeois, maisons séparées l’une de l’autre par deux grands +jardins bordés de haies. En apparence, il semblait y avoir cependant +trois maisons dans la rue; expliquons comment, malgré ce semblant, il +n’y en avait que deux. + +L’auberge du Beau-Paon avait sa façade principale sur la grande rue; +mais, en retour, sur la rue de Lyon, deux corps de bâtiments, divisés +par des cours, renfermaient de grands logements propres à recevoir +tous voyageurs, soit à pied, soit à cheval, soit même en carrosse, +et à fournir non seulement logis et table, mais encore promenade et +solitude aux plus riches courtisans, lorsque, après un échec à la cour, +ils désiraient se renfermer avec eux mêmes pour dévorer l’affront ou +méditer la vengeance. + +Des fenêtres de ce corps de bâtiment en retour, les voyageurs +apercevaient la rue d’abord, avec son herbe croissant entre les pavés, +qu’elle disjoignait peu à peu. Ensuite les belles haies de sureau et +d’aubépine qui enfermaient, comme entre deux bras verts et fleuris, ces +maisons bourgeoises dont nous avons parlé. Puis, dans les intervalles +de ces maisons, formant fond de tableau et se dessinant comme un +horizon infranchissable, une ligne de bois touffus, plantureux, +premières sentinelles de la vaste forêt qui se déroule en avant de +Fontainebleau. + +On pouvait donc, pour peu qu’on eût un appartement faisant angle par la +grande rue de Paris, participer à la vue et au bruit des passants et +des fêtes, et, par la rue de Lyon, à la vue et au calme de la campagne. + +Sans compter qu’en cas d’urgence, au moment où l’on frappait à +la grande porte de la rue de Paris, on pouvait s’esquiver par la +petite porte de la rue de Lyon, et, longeant les jardins des maisons +bourgeoises, gagner les premiers taillis de la forêt. + +Malicorne, qui, le premier, on se le rappelle, nous a parlé de cette +auberge du Beau-Paon, pour en déplorer son expulsion, Malicorne, +préoccupé de ses propres affaires, était bien loin d’avoir dit à +Montalais tout ce qu’il y avait à dire sur cette curieuse auberge. + +Nous allons essayer de remplir cette fâcheuse lacune laissée par +Malicorne. + +Malicorne avait oublié de dire, par exemple, de quelle façon il était +entré dans l’auberge du Beau-Paon. + +En outre, à part le franciscain dont il avait dit un mot, il n’avait +donné aucun renseignement sur les voyageurs qui habitaient cette +auberge. + +La façon dont ils étaient entrés, la façon dont ils vivaient, la +difficulté qu’il y avait pour toute autre personne que les voyageurs +privilégiés d’entrer dans l’hôtel sans mot d’ordre, et d’y séjourner +sans certaines précautions préparatoires, avaient cependant dû frapper, +et avaient même, nous oserions en répondre, frappé certainement +Malicorne. + +Mais, comme nous l’avons dit, Malicorne avait des préoccupations +personnelles qui l’empêchaient de remarquer bien des choses. + +En effet, tous les appartements de l’hôtel du Beau-Paon étaient occupés +et retenus par des étrangers sédentaires et d’un commerce fort calme, +porteurs de visages prévenants, dont aucun n’était connu de Malicorne. + +Tous ces voyageurs étaient arrivés à l’hôtel depuis qu’il y était +arrivé lui-même, chacun y était entré avec une espèce de mot d’ordre +qui avait d’abord préoccupé Malicorne; mais il s’était informé +directement, et il avait su que l’hôte donnait pour raison de cette +espèce de surveillance que la ville, pleine comme elle l’était de +riches seigneurs, devait l’être aussi d’adroits et d’ardents filous. + +Il allait donc de la réputation d’une maison honnête comme celle du +Beau-Paon de ne pas laisser voler les voyageurs. + +Aussi, Malicorne se demandait-il parfois, lorsqu’il rentrait en +lui-même et sondait sa position à l’hôtel du Beau-Paon, comment on +l’avait laissé entrer dans cette hôtellerie, tandis que, depuis qu’il y +était entré, il avait vu refuser la porte à tant d’autres. + +Il se demandait surtout comment Manicamp, qui, selon lui, devait être +un seigneur en vénération à tout le monde, ayant voulu faire manger son +cheval au Beau-Paon, dès son arrivée, cheval et cavalier avaient été +éconduits avec un _nescio vos_ des plus intraitables. + +C’était donc pour Malicorne un problème que, du reste, occupé comme +il l’était d’intrigue amoureuse et ambitieuse, il ne s’était point +appliqué à approfondir. L’eût-il voulu que, malgré l’intelligence que +nous lui avons accordée, nous n’oserions dire qu’il eût réussi. + +Quelques mots prouveront au lecteur qu’il n’eût pas fallu moins +qu’Oedipe en personne pour résoudre une pareille énigme. + +Depuis huit jours étaient entrés dans cette hôtellerie sept voyageurs, +tous arrivés le lendemain du bienheureux jour où Malicorne avait jeté +son dévolu sur le Beau-Paon. + +Ces sept personnages, venus, avec un train raisonnable, étaient: + +D’abord, un brigadier des armées allemandes, son secrétaire, son +médecin, trois laquais, sept chevaux. Ce brigadier se nommait le comte +de Wostpur. + +Un cardinal espagnol avec deux neveux, deux secrétaires, un officier de +sa maison et douze chevaux. Ce cardinal se nommait Mgr Herrebia. + +Un riche négociant de Brême avec son laquais et deux chevaux. Ce +négociant se nommait _mein herr_ Bonstett. + +Un sénateur vénitien avec sa femme et sa fille, toutes deux d’une +parfaite beauté. Ce sénateur se nommait il _signor_ Marini. + +Un laird d’Écosse avec sept montagnards de son clan; tous à pied. Le +laird se nommait Mac Cumnor. + +Un Autrichien de Vienne, sans titre ni blason, venu en carrosse; +il avait beaucoup du prêtre, un peu du soldat. On l’appelait le +conseiller. Enfin une dame flamande, avec un laquais, une femme de +chambre et une demoiselle de compagnie. Grand train, grande mine, +grands chevaux. On l’appelait la dame flamande. + +Tous ces voyageurs étaient arrivés le même jour, comme nous avons dit, +et cependant leur arrivée n’avait causé aucun embarras dans l’auberge, +aucun encombrement dans la rue, leurs logements ayant été marqués +d’avance sur la demande de leurs courriers ou de leurs secrétaires, +arrivés la veille ou le matin même. + +Malicorne, arrivé un jour avant eux et voyageant sur un maigre cheval +chargé d’une mince valise, s’était annoncé à l’hôtel du Beau-Paon comme +l’ami d’un seigneur curieux de voir les fêtes, et qui lui, à son tour, +devait arriver incessamment. + +L’hôte, à ces paroles, avait souri comme s’il connaissait beaucoup, +soit Malicorne, soit le seigneur son ami, et il lui avait dit: + +— Choisissez, monsieur, tel appartement qui vous conviendra, puisque +vous arrivez le premier. + +Et cela avec cette obséquiosité significative chez les aubergistes, +et qui veut dire: «Soyez tranquille, monsieur, on sait à qui l’on a +affaire, et l’on vous traitera en conséquence.» + +Ces mots et le geste qui les accompagnait avaient paru bienveillants, +mais peu clairs à Malicorne. Or, comme il ne voulait pas faire une +grosse dépense, et que, demandant une petite chambre, il eût sans doute +été refusé à cause de son peu d’importance même, il se hâta de ramasser +au bond les paroles de l’aubergiste, et de le duper avec sa propre +finesse. + +Aussi, souriant en homme pour lequel on ne fait qu’absolument ce que +l’on doit faire: + +— Mon cher hôte, dit-il, je prendrai l’appartement le meilleur et le +plus gai. + +— Avec écurie? + +— Avec écurie. + +— Pour quel jour? + +— Pour tout de suite, si c’est possible. + +— À merveille. + +— Seulement, se hâta d’ajouter Malicorne, je n’occuperai pas +incontinent le grand appartement. + +— Bon! fit l’hôte avec un air d’intelligence. + +— Certaines raisons, que vous comprendrez plus tard, me forcent de ne +mettre à mon compte que cette petite chambre. + +— Oui, oui, oui, fit l’hôte. + +— Mon ami, quand il viendra, prendra le grand appartement, et +naturellement, comme ce grand appartement sera le sien, il réglera +directement. + +— Très bien! fit l’hôte, très bien! c’était convenu ainsi. + +— C’était convenu ainsi? + +— Mot pour mot. + +— C’est extraordinaire, murmura Malicorne. Ainsi, vous comprenez? + +— Oui. + +— C’est tout ce qu’il faut. Maintenant que vous comprenez… car vous +comprenez bien, n’est-ce pas? + +— Parfaitement. + +— Eh bien! vous allez me conduire à ma chambre. + +L’hôte du Beau-Paon marcha devant Malicorne, son bonnet à la main. +Malicorne s’installa dans sa chambre et y demeura tout surpris de voir +l’hôte, à chaque ascension ou à chaque descente, lui faire de ces +petits clignements d’yeux qui indiquent la meilleure intelligence entre +deux correspondants. + +«Il y a quelque méprise là-dessous, se disait Malicorne; mais, en +attendant qu’elle s’éclaircisse, j’en profite, et c’est ce qu’il y a de +mieux à faire.» + +Et de sa chambre il s’élançait comme un chien de chasse à la piste des +nouvelles et des curiosités de la cour, se faisant rôtir ici et noyer +là, comme il avait dit à Mlle de Montalais. + +Le lendemain de son installation, il avait vu arriver successivement +les sept voyageurs qui remplissaient toute l’hôtellerie. + +À l’aspect de tout ce monde, de tous ces équipages, de tout ce train, +Malicorne se frotta les mains, en songeant que, faute d’un jour, il +n’eût pas trouvé un lit pour se reposer au retour de ses explorations. + +Après que tous les étrangers se furent casés, l’hôte entra dans sa +chambre, et, avec sa gracieuseté habituelle: + +— Mon cher monsieur, lui dit-il, il vous reste le grand appartement du +troisième corps de logis; vous savez cela? + +— Sans doute, je le sais. + +— Et c’est un véritable cadeau que je vous fais. + +— Merci! + +— De sorte que, lorsque votre ami viendra… + +— Eh bien? + +— Eh bien! il sera content de moi, ou, dans le cas contraire, c’est +qu’il sera bien difficile. + +— Pardon! voulez-vous me permettre de dire quelques mots à propos de +mon ami? + +— Dites, pardieu! vous êtes bien le maître. + +— Il devait venir, comme vous savez… + +— Et il le doit toujours. + +— C’est qu’il pourrait avoir changé d’avis. + +— Non. + +— Vous en êtes sûr? + +— J’en suis sûr. + +— C’est que, dans le cas où vous auriez quelque doute… + +— Après? + +— Je vous dirais, moi: je ne vous réponds pas qu’il vienne. + +— Mais il vous a dit cependant… + +— Certainement il m’a dit; mais vous savez; l’homme propose et Dieu +dispose, verba volant, scripta manent. + +— Ce qui veut dire? + +— Les mots s’envolent, les écrits restent, et, comme il ne m’a pas +écrit, qu’il s’est contenté de me dire, je vous autoriserai donc, sans +cependant vous y inviter… vous sentez, c’est fort embarrassant. + +— À quoi m’autorisez-vous? + +— Dame! à louer son appartement, si vous en trouvez un bon prix. + +— Moi? + +— Oui, vous. + +— Jamais, monsieur, jamais je ne ferai une pareille chose. S’il ne vous +a pas écrit, à vous… + +— Non. + +— Il m’a écrit, à moi. + +— Ah! + +— Oui. + +— Et dans quels termes? Voyons si sa lettre s’accorde avec ses paroles. + +— En voici à peu près le texte: + +«Monsieur le propriétaire de l’hôtel du Beau-Paon. + +Vous devez être prévenu du rendez-vous pris dans votre hôtel par +quelques personnages d’importance; je fais partie de la société qui se +réunit à Fontainebleau. Retenez donc à la fois, et une petite chambre +pour un ami qui arrivera avant moi ou après moi…» + +— C’est vous cet ami, n’est-ce pas? fit en s’interrompant l’hôte du +Beau Paon. + +Malicorne s’inclina modestement. + +L’hôte reprit: + +«Et un grand appartement pour moi. Le grand appartement me regarde mais +je désire que le prix de la chambre soit modique, cette chambre étant +destinée à un pauvre diable.» + +— C’est toujours bien vous, n’est-ce pas? dit l’hôte. + +— Oui, certes, dit Malicorne. + +— Alors, nous sommes d’accord: votre ami soldera le prix de son +appartement, et vous solderez le prix du vôtre. + +«Je veux être roué vif, se dit en lui-même Malicorne, si je comprends +quelque chose à ce qui m’arrive.» + +Puis, tout haut: + +— Et, dites-moi, vous avez été content du nom? + +— De quel nom? + +— Du nom qui terminait la lettre. Il vous a présenté toute garantie? + +— J’allais vous le demander, dit l’hôte. + +— Comment! la lettre n’était pas signée? + +— Non, fit l’hôte en écarquillant des yeux pleins de mystère et de +curiosité. + +— Alors, répliqua Malicorne imitant ce geste et ce mystère, s’il ne +s’est pas nommé… + +— Eh bien? + +— Vous comprendrez qu’il doit avoir ses raisons pour cela. + +— Sans doute. + +— Et que je n’irai pas, moi, son ami, moi, son confident, trahir son +incognito. + +— C’est juste, monsieur, répondit l’hôte; aussi je n’insiste pas. + +— J’apprécie cette délicatesse. Quant à moi, comme l’a dit mon ami, ma +chambre est à part, convenons-en bien. + +— Monsieur, c’est tout convenu. + +— Vous comprenez, les bons comptes font les bons amis. Comptons donc. + +— Ce n’est pas pressé. + +— Comptons toujours. Chambre, nourriture, pour moi, place à la +mangeoire et nourriture de mon cheval: combien par jour? + +— Quatre livres, monsieur. + +— Cela fait donc douze livres pour les trois jours écoulés? + +— Douze livres; oui, monsieur. + +— Voici vos douze livres. + +— Eh! monsieur, à quoi bon payer tout de suite? + +— Parce que, dit Malicorne en baissant la voix et en recourant au +mystérieux, puisqu’il voyait le mystérieux réussir, parce que, si l’on +avait à partir soudain, à décamper d’un moment à l’autre, ce serait +tout compte fait. + +— Monsieur, vous avez raison. + +— Donc, je suis chez moi. + +— Vous êtes chez vous. + +— Eh bien! à la bonne heure. Adieu! + +L’hôte se retira. + +Resté seul, Malicorne se fit le raisonnement suivant: «Il n’y a que +M. de Guiche ou Manicamp capables d’avoir écrit à mon hôte; M. de +Guiche, parce qu’il veut se ménager un logement hors de cour, en cas de +succès ou d’insuccès; Manicamp, parce qu’il aura été chargé de cette +commission par M. de Guiche. + +«Voici donc ce que M. de Guiche ou Manicamp auront imaginé: le grand +appartement pour recevoir d’une façon convenable quelque dame épais +voilée, avec réserve, pour la susdite dame, d’une double sortie sur une +rue à peu près déserte et aboutissant à la forêt. + +«La chambre pour abriter momentanément soit Manicamp, confident de M. +de Guiche et vigilant gardien de la porte, soit M. de Guiche lui-même, +jouant à la fois pour plus de sûreté le rôle du maître et celui du +confident. + +«Mais cette réunion qui doit avoir lieu, qui a eu effectivement lieu +dans l’hôtel? + +«Ce sont sans doute gens qui doivent être présentés au roi. + +«Mais le pauvre diable à qui la chambre est destinée? + +«Ruse pour mieux cacher de Guiche ou Manicamp. + +«S’il en est ainsi, comme c’est chose probable, il n’y a que demi-mal: +et de Manicamp à Malicorne, il n’y a que la bourse.» + +Depuis ce raisonnement, Malicorne avait dormi sur les deux oreilles, +laissant les sept étrangers occuper et arpenter en tous sens les sept +logements de l’hôtellerie du Beau-Paon. + +Lorsque rien ne l’inquiétait à la cour, lorsqu’il était las +d’excursions et d’inquisitions, las d’écrire des billets que jamais +il n’avait l’occasion de remettre à leur adresse, alors il rentrait +dans sa bienheureuse petite chambre, et, accoudé sur le balcon garni +de capucines et d’œillets palissés, il s’occupait de ces étranges +voyageurs pour qui Fontainebleau semblait n’avoir ni lumières, ni +joies, ni fêtes. + +Cela dura ainsi jusqu’au septième jour, jour que nous avons détaillé +longuement avec sa nuit dans les précédents chapitres. + +Cette nuit-là, Malicorne prenait le frais à sa fenêtre vers une heure +du matin, quand Manicamp parut à cheval, le nez au vent, l’air soucieux +et ennuyé. + +«Bon! se dit Malicorne en le reconnaissant du premier coup, voilà mon +homme qui vient réclamer son appartement, c’est-à-dire ma chambre.» + +Et il appela Manicamp. + +Manicamp leva la tête, et à son tour reconnut Malicorne. + +— Ah! pardieu! dit celui-ci en se déridant, soyez le bienvenu, +Malicorne. Je rôde dans Fontainebleau, cherchant trois choses que je ne +puis trouver: de Guiche, une chambre et une écurie. + +— Quant à M. de Guiche, je ne puis vous en donner ni bonnes ni +mauvaises nouvelles, car je ne l’ai point vu; mais, quant à votre +chambre et à une écurie, c’est autre chose. + +— Ah! + +— Oui; c’est ici qu’elles ont été retenues? + +— Retenues, et par qui? + +— Par vous, ce me semble. + +— Par moi? + +— N’avez-vous donc point retenu un logement? + +— Pas le moins du monde. + +L’hôte, en ce moment, parut sur le seuil. + +— Une chambre? demanda Manicamp. + +— L’avez-vous retenue, monsieur? + +— Non. + +— Alors, pas de chambre. + +— S’il en est ainsi, j’ai retenu une chambre, dit Manicamp. + +— Une chambre ou un logement? + +— Tout ce que vous voudrez. + +— Par lettre? demanda l’hôte. + +Malicorne fit de la tête un signe affirmatif à Manicamp. + +— Eh! sans doute par lettre, fit Manicamp. N’avez-vous pas reçu une +lettre de moi? + +— En date de quel jour? demanda l’hôte, à qui les hésitations de +Manicamp donnaient du soupçon. + +Manicamp se gratta l’oreille et regarda à la fenêtre de Malicorne; mais +Malicorne avait quitté sa fenêtre et descendait l’escalier pour venir +en aide à son ami. + +Juste au même moment, un voyageur, enveloppé dans une longue cape +à l’espagnole, apparaissait sous le porche, à portée d’entendre le +colloque. + +— Je vous demande à quelle date vous m’avez écrit cette lettre pour +retenir un logement chez moi? répéta l’hôte en insistant. + +— À la date de mercredi dernier, dit d’une voix douce et polie +l’étranger mystérieux en touchant l’épaule de l’hôte. + +Manicamp se recula, et Malicorne, qui apparaissait sur le seuil, se +gratta l’oreille à son tour. L’hôte salua le nouveau venu en homme qui +reconnaît son véritable voyageur. + +— Monsieur, lui dit-il civilement, votre appartement vous attend, ainsi +que vos écuries. Seulement… + +Il regarda autour de lui. + +— Vos chevaux? demanda-t-il. + +— Mes chevaux arriveront ou n’arriveront pas. La chose vous importe +peu, n’est-ce pas? pourvu qu’on vous paie ce qui a été retenu. + +L’hôte salua plus bas. + +— Vous m’avez, en outre, continua le voyageur inconnu, gardé la petite +chambre que je vous ai demandée? + +— Aïe! fit Malicorne, en essayant de se dissimuler. + +— Monsieur, votre ami l’occupe depuis huit jours, dit l’hôte en +montrant Malicorne qui se faisait le plus petit qu’il lui était +possible. + +Le voyageur, en ramenant son manteau jusqu’à la hauteur de son nez, +jeta un coup d’œil rapide sur Malicorne. + +— Monsieur n’est pas mon ami, dit-il. + +L’hôte fit un bond. + +— Je ne connais pas Monsieur, continua le voyageur. + +— Comment! s’écria l’aubergiste s’adressant à Malicorne, comment! vous +n’êtes pas l’ami de Monsieur? + +— Que vous importe, pourvu que l’on vous paie? dit Malicorne parodiant +majestueusement l’étranger. + +— Il importe si bien, dit l’hôte, qui commençait à s’apercevoir qu’il y +avait substitution de personnage, que je vous prie, monsieur, de vider +les lieux retenus d’avance et par un autre que vous. + +— Mais enfin, dit Malicorne, Monsieur n’a pas besoin tout à la fois +d’une chambre au premier et d’un appartement au second… Si Monsieur +prend la chambre, je prends, moi, l’appartement; si Monsieur choisit +l’appartement, je garde la chambre. + +— Je suis désespéré, monsieur, dit le voyageur de sa voix douce; mais +j’ai besoin à la fois de la chambre et de l’appartement. + +— Mais enfin pour qui? demanda Malicorne. + +— De l’appartement, pour moi. + +— Soit; mais de la chambre? + +— Regardez, dit le voyageur en étendant la main vers une espèce de +cortège qui s’avançait. + +Malicorne suivit du regard la direction indiquée et vit arriver sur une +civière ce franciscain dont il avait, avec quelques détails ajoutés par +lui, raconté à Montalais l’installation dans sa chambre, et qu’il avait +si inutilement essayé de convertir à de plus humbles vues. + +Le résultat de l’arrivée du voyageur inconnu et du franciscain malade +fut l’expulsion de Malicorne, maintenu sans aucun égard hors de +l’auberge du Beau-Paon par l’hôte et les paysans qui servaient de +porteurs au franciscain. + +Il a été donné connaissance au lecteur des suites de cette expulsion, +de la conversation de Manicamp, avec Montalais, que Manicamp, plus +adroit que Malicorne, avait su trouver pour avoir des nouvelles de de +Guiche; de la conversation subséquente de Montalais avec Malicorne; +enfin du double billet de logement fourni à Manicamp et à Malicorne, +par le comte de Saint-Aignan. + +Il nous reste à apprendre à nos lecteurs ce qu’étaient le voyageur +au manteau, principal locataire du double appartement dont Malicorne +avait occupé une portion, et le franciscain, tout aussi mystérieux, +dont l’arrivée, combinée avec celle du voyageur au manteau, avait eu le +malheur de déranger les combinaisons des deux amis. + + + + +Chapitre CXXVI — Un jésuite de la onzième année Et d’abord, pour ne +point faire languir le lecteur, nous nous hâterons de répondre à la +première question. + + +Le voyageur au manteau rabattu sur le nez était Aramis, qui, après +avoir quitté Fouquet et tiré d’un porte-manteau ouvert par son laquais +un costume complet de cavalier, était sorti du château et s’était rendu +à l’hôtellerie du Beau-Paon, où, par lettre, depuis sept jours, il +avait bien, ainsi que l’avait annoncé l’hôte, commandé une chambre et +un appartement. + +Aramis, aussitôt après l’expulsion de Malicorne et de Manicamp, +s’approcha du franciscain et lui demanda lequel il préférait de +l’appartement ou de la chambre. + +Le franciscain demanda où étaient placés l’un et l’autre. + +On lui répondit que la chambre était au premier et l’appartement au +second. + +— Alors, la chambre, dit-il. + +Aramis n’insista point, et, avec une entière soumission: + +— La chambre, dit-il à l’hôte. + +Et, saluant avec respect, il se retira dans l’appartement. + +Le franciscain fut aussitôt porté dans la chambre. + +Maintenant, n’est-ce pas une chose étonnante que ce respect d’un prélat +pour un simple moine, et pour un moine d’un ordre mendiant, auquel on +donnait ainsi, sans même qu’il l’eût demandée, une chambre qui faisait +l’ambition de tant de voyageurs. + +Comment expliquer aussi cette arrivée inattendue d’Aramis à l’hôtel du +Beau-Paon, lui qui, entré avec M. Fouquet au château, pouvait loger au +château avec M. Fouquet? + +Le franciscain supporta le transport dans l’escalier sans pousser une +plainte, quoique l’on vît que sa souffrance était grande, et qu’à +chaque heurt de la civière contre la muraille ou contre la rampe de +l’escalier, il éprouvait par tout son corps une secousse terrible. + +Enfin, lorsqu’il fut arrivé dans la chambre: + +— Aidez-moi à me mettre sur ce fauteuil, dit-il aux porteurs. + +Ceux-ci déposèrent la civière sur le sol, et, soulevant le plus +doucement qu’il leur fut possible le malade, ils le déposèrent sur le +fauteuil qu’il avait désigné et qui était placé à la tête du lit. + +— Maintenant, ajouta-t-il avec une grande douceur de gestes et de +paroles, faites-moi monter l’hôte. + +Ils obéirent. + +Cinq minutes après, l’hôte du Beau-Paon apparaissait sur le seuil de la +porte. + +— Mon ami, lui dit le franciscain, congédiez, je vous prie, ces braves +gens; ce sont des vassaux de la vicomté de Melun. Ils m’ont trouvé +évanoui de chaleur sur la route, et, sans se demander si leur peine +serait payée, ils m’ont voulu porter chez eux. Mais je sais ce que +coûte aux pauvres l’hospitalité qu’ils donnent à un malade, et j’ai +préféré l’hôtellerie, où, d’ailleurs, j’étais attendu. + +L’hôte regarda le franciscain avec étonnement. + +Le franciscain fit avec son pouce et d’une certaine façon le signe de +croix sur sa poitrine. + +L’hôte répondit en faisant le même signe sur son épaule gauche. + +— Oui, c’est vrai, dit-il, vous étiez attendu, mon père; mais nous +espérions que vous arriveriez en meilleur état. + +Et, comme les paysans regardaient avec étonnement cet hôtelier si +fier, devenu tout à coup respectueux en présence d’un pauvre moine, le +franciscain tira de sa longue poche deux ou trois pièces d’or, qu’il +montra. + +— Voilà, mes amis, dit-il, de quoi payer les soins qu’on me donnera. +Ainsi tranquillisez-vous et ne craignez pas de me laisser ici. Ma +compagnie, pour laquelle je voyage, ne veut pas que je mendie; +seulement, comme les soins qui m’ont été donnés par vous méritent aussi +récompense, prenez ces deux louis et retirez-vous en paix. + +Les paysans n’osaient accepter; l’hôte prit les deux louis de la main +du moine, et les mit dans celle d’un paysan. + +Les quatre porteurs se retirèrent en ouvrant des yeux plus grands que +jamais. + +La porte refermée, et tandis que l’hôte se tenait respectueusement +debout près de cette porte, le franciscain se recueillit un instant. + +Puis il passa sur son front jauni une main sèche de fièvre, et de ses +doigts crispés frotta en tremblant les boucles grisonnantes de sa barbe. + +Ses grands yeux, creusés par la maladie et l’agitation, semblaient +suivre dans le vague une idée douloureuse et inflexible. + +— Quels médecins avez-vous à Fontainebleau? demanda-t-il enfin. + +— Nous en avons trois, mon père. + +— Comment les nommez-vous? + +— Luiniguet d’abord. + +— Ensuite? + +— Puis un frère carme nommé Frère Hubert. + +— Ensuite? + +— Ensuite un séculier nommé Grisart. + +— Ah! Grisart! murmura le moine. Appelez vite M. Grisart. + +L’hôte fit un mouvement d’obéissance empressée. + +— À propos, quels prêtres a-t-on sous la main ici? + +— Quels prêtres? + +— Oui, de quels ordres? + +— Il y a des jésuites, des augustins et des cordeliers; mais, mon père, +les jésuites sont les plus près d’ici. J’appellerai donc un confesseur +jésuite, n’est-ce pas? + +— Oui, allez. + +L’hôte sortit. + +On devine qu’au signe de croix échangé entre eux l’hôte et le malade +s’étaient reconnus pour deux affiliés de la redoutable Compagnie de +Jésus. + +Resté seul, le franciscain tira de sa poche une liasse de papiers dont +il parcourut quelques-uns avec une attention scrupuleuse. Cependant +la force du mal vainquit son courage: ses yeux tournèrent, une sueur +froide coula de son front, et il se laissa aller presque évanoui, la +tête renversée en arrière, les bras pendants aux deux côtés de son +fauteuil. + +Il était depuis cinq minutes sans mouvement aucun, lorsque l’hôte +rentra, conduisant le médecin, auquel il avait à peine donné le temps +de s’habiller. + +Le bruit de leur entrée, le courant d’air qu’occasionna l’ouverture +de la porte réveillèrent les sens du malade. Il saisit à la hâte ses +papiers épars, et de sa main longue et décharnée les cacha sous les +coussins du fauteuil. + +L’hôte sortit, laissant ensemble le malade et le médecin. + +— Voyons, dit le franciscain au docteur, voyons, monsieur Grisart, +approchez-vous, car il n’y a pas de temps à perdre; palpez, auscultez, +jugez et prononcez la sentence. + +— Notre hôte, répondit le médecin, m’a assuré que j’avais le bonheur de +donner mes soins à un affilié. + +— À un affilié, oui, répondit le franciscain. Dites-moi donc la vérité; +je me sens bien mal; il me semble que je vais mourir. + +Le médecin prit la main du moine et lui tâta le pouls. + +— Oh! oh! dit-il, fièvre dangereuse. + +— Qu’appelez-vous une fièvre dangereuse? demanda le malade avec un +regard impérieux. + +— À un affilié de la première ou de la seconde année, répondit le +médecin en interrogeant le moine des yeux, je dirais fièvre curable. + +— Mais à moi? dit le franciscain. + +Le médecin hésita. + +— Regardez mon poil gris et mon front bourré de pensées, continua-t-il; +regardez les rides par lesquelles je compte mes épreuves; je suis un +jésuite de la onzième année, monsieur Grisart. + +Le médecin tressaillit. + +En effet, un jésuite de la onzième année, c’était un des ces hommes +initiés à tous les secrets de l’ordre, un de ces hommes pour lesquels +la science n’a plus de secrets, la société plus de barrières, +l’obéissance temporelle plus de liens. + +— Ainsi, dit Grisart en saluant avec respect, je me trouve en face d’un +maître? + +— Oui, agissez donc en conséquence. + +— Et vous voulez savoir?… + +— Ma situation réelle. + +— Eh bien! dit le médecin, c’est une fièvre cérébrale, autrement dit +une méningite aiguë, arrivée à son plus haut point d’intensité. + +— Alors, il n’y a pas d’espoir, n’est-ce pas? demanda le franciscain +d’un ton bref. + +— Je ne dis pas cela, répondit le docteur; cependant, eu égard au +désordre du cerveau, à la brièveté du souffle, à la précipitation du +pouls, à l’incandescence de la terrible fièvre qui vous dévore… + +— Et qui m’a terrassé trois fois depuis ce matin, dit le frère. + +— Aussi l’appelai-je terrible. Mais comment n’êtes-vous pas demeuré en +route? + +— J’étais attendu ici, il fallait que j’arrivasse. + +— Dussiez-vous mourir? + +— Dussé-je mourir. + +— Eh bien! eu égard à tous ces symptômes, je vous dirai que la +situation est presque désespérée. + +Le franciscain sourit d’une façon étrange. + +— Ce que vous me dites là est peut-être assez pour ce qu’on doit à un +affilié, même de la onzième année, mais pour ce qu’on me doit à moi, +maître Grisart, c’est trop peu, et j’ai le droit d’exiger davantage. +Voyons, soyons encore plus vrai que cela, soyons franc, comme s’il +s’agissait de parler à Dieu. D’ailleurs, j’ai déjà fait appeler un +confesseur. + +— Oh! j’espère cependant, balbutia le docteur. + +— Répondez, dit le malade en montrant avec un geste de dignité un +anneau d’or dont le chaton avait jusque-là été tourné en dedans, et qui +portait gravé le signe représentatif de la Société de Jésus. + +Grisart poussa une exclamation. + +— Le général! s’écria-t-il. + +— Silence! dit le franciscain; vous comprenez qu’il s’agit d’être vrai. + +— Seigneur, seigneur, appelez le confesseur, murmura Grisart; car, dans +deux heures, au premier redoublement, vous serez pris du délire, et +vous passerez dans la crise. + +— À la bonne heure, dit le malade, dont les sourcils se froncèrent un +moment; j’ai donc deux heures? + +— Oui, surtout si vous prenez la potion que je vais vous envoyer. + +— Et elle me donnera deux heures? + +— Deux heures. + +— Je la prendrai, fût-elle du poison, car ces deux heures sont +nécessaires non seulement à moi, mais à la gloire de l’ordre. + +— Oh! quelle perte! murmura le médecin, quelle catastrophe pour nous! + +— C’est la perte d’un homme, voilà tout, répondit le franciscain, et +Dieu pourvoira à ce que le pauvre moine qui vous quitte trouve un +digne successeur. Adieu, monsieur Grisart; c’est déjà une permission +du Seigneur que je vous aie rencontré. Un médecin qui n’eût point été +affilié à notre sainte congrégation m’eût laissé ignorer mon état, et, +comptant encore sur des jours d’existence, je n’eusse pu prendre des +précautions nécessaires. Vous êtes savant, monsieur Grisart, cela nous +fait honneur à tous: il m’eût répugné de voir un des nôtres médiocre +dans sa profession. Adieu, maître Grisart, adieu! et envoyez-moi vite +votre cordial. + +— Bénissez-moi, du moins, monseigneur! + +— D’esprit, oui… allez… d’esprit, vous dis-je… _Animo_ maître Grisart… +_viribus impossibile_. + +Et il retomba sur son fauteuil, presque évanoui de nouveau. + +Maître Grisart balança pour savoir s’il lui porterait un secours +momentané, ou s’il courrait lui préparer le cordial promis. Sans doute +se décida-t-il en faveur du cordial, car il s’élança hors de la chambre +et disparut dans l’escalier. + + + + +Chapitre CXXVII — Le secret de l’État Quelques moments après la sortie +du docteur Grisart, le confesseur arriva. + + +À peine eut-il dépassé le seuil de la porte, que le franciscain attacha +sur lui son regard profond. + +Puis, secouant sa tête pâle: + +— Voilà un pauvre esprit, murmura-t-il, et j’espère que Dieu me +pardonnera de mourir sans le secours de cette infirmité vivante. + +Le confesseur de son côté, regardait avec étonnement, presque avec +terreur, le moribond. Il n’avait jamais vu yeux si ardents au moment de +se fermer, regards si terribles au moment de s’éteindre. + +Le franciscain fit de la main un signe rapide et impératif. + +— Asseyez-vous là, mon père, dit-il, et m’écoutez. + +Le confesseur jésuite, bon prêtre, simple et naïf initié, qui des +mystères de l’ordre n’avait vu que l’initiation, obéit à la supériorité +du pénitent. + +— Il y a dans cette hôtellerie plusieurs personnes, continua le +franciscain. + +— Mais, demanda le jésuite, je croyais être venu pour une confession. +Est ce une confession que vous me faites là? + +— Pourquoi cette question? + +— Pour savoir si je dois garder secrètes vos paroles. + +— Mes paroles sont termes de confession; je les fie à votre devoir de +confesseur. + +— Très bien! dit le prêtre s’installant dans le fauteuil que le +franciscain venait de quitter à grand-peine pour s’étendre sur le lit. + +Le franciscain continua. + +— Il y a, vous disais-je, plusieurs personnes dans cette hôtellerie. + +— Je l’ai entendu dire. + +— Ces personnes doivent être au nombre de huit. + +Le jésuite fit un signe qu’il comprenait. + +— La première à laquelle je veux parler, dit le moribond, est un +Allemand de Vienne, et s’appelle le baron de Wostpur. Vous me ferez le +plaisir de l’aller trouver, et de lui dire que celui qu’il attendait +est arrivé. + +Le confesseur, étonné, regarda son pénitent; la confession lui +paraissait singulière. + +— Obéissez, dit le franciscain avec le ton irrésistible du commandement. + +Le bon jésuite, entièrement subjugué, se leva et quitta la chambre. + +Une fois le jésuite sorti, le franciscain reprit les papiers qu’une +crise de fièvre l’avait forcé déjà de quitter une première fois. + +— Le baron de Wostpur? Bon! dit-il: ambitieux, sot, étroit. + +Il replia les papiers qu’il poussa sous son traversin. + +Des pas rapides se faisaient entendre au bout du corridor. + +Le confesseur rentra, suivi du baron de Wostpur, lequel marchait tête +levée, comme s’il se fût agi de crever le plafond avec son plumet. + +Aussi, à l’aspect de ce franciscain au regard sombre, et de cette +simplicité dans la chambre: + +— Qui m’appelle? demanda l’Allemand. + +— Moi! fit le franciscain. + +Puis, se tournant vers le confesseur: + +— Bon père, lui dit-il, laissez-nous un instant seuls; quand Monsieur +sortira, vous rentrerez. + +Le jésuite sortit, et sans doute profita de cet exil momentané de la +chambre de son moribond pour demander à l’hôte quelques explications +sur cet étrange pénitent, qui traitait son confesseur comme on traite +un valet de chambre. + +Le baron s’approcha du lit et voulut parler, mais de la main le +franciscain lui imposa silence. + +— Les moments sont précieux, dit ce dernier à la hâte. Vous êtes venu +ici pour le concours, n’est-ce pas? + +— Oui, mon père. + +— Vous espérez être élu général? + +— Je l’espère. + +— Vous savez à quelles conditions seulement on peut parvenir à ce haut +grade, qui fait un homme le maître des rois, l’égal des papes? + +— Qui êtes-vous, demanda le baron, pour me faire subir cet +interrogatoire? + +— Je suis celui que vous attendez. + +— L’électeur général? + +— Je suis l’élu. + +— Vous êtes… + +Le franciscain ne lui donna point le temps d’achever; il étendit sa +main amaigrie: à sa main brillait l’anneau du généralat. + +Le baron recula de surprise; puis, tout aussitôt, s’inclinant avec un +profond respect: + +— Quoi! s’écria-t-il, vous ici, monseigneur? vous dans cette pauvre +chambre, vous sur ce misérable lit, vous cherchant et choisissant le +général futur, c’est-à-dire votre successeur? + +— Ne vous inquiétez point de cela, monsieur; remplissez vite la +condition principale, qui est de fournir à l’ordre un secret d’une +importance telle, que l’une des plus grandes cours de l’Europe soit, +par votre entremise, à jamais inféodée à l’ordre. Eh bien! avez-vous ce +secret, comme vous avez promis de l’avoir dans votre demande adressée +au Grand Conseil? + +— Monseigneur… + +— Mais procédons par ordre… Vous êtes bien le baron de Wostpur? + +— Oui, monseigneur. + +— Cette lettre est bien de vous? + +Le général des jésuites tira un papier de sa liasse et le présenta au +baron. + +Le baron y jeta les yeux, et avec un signe affirmatif: + +— Oui, monseigneur, cette lettre est bien de moi, dit-il. + +— Et vous pouvez me montrer la réponse faite par le secrétaire du Grand +Conseil? + +— La voici, monseigneur. + +Le baron tendit au franciscain une lettre portant cette simple adresse: + +À Son Excellence le baron de Wostpur. + +Et contenant cette seule phrase: + +Du 15 au 22 mai, Fontainebleau, hôtel du Beau-Paon. + +À M D G. + +— Bien! dit le franciscain, nous voici en présence, parlez. + +— J’ai un corps de troupes composé de cinquante mille hommes; tous les +officiers sont gagnés. Je campe sur le Danube. Je puis en quatre jours +renverser l’empereur, opposé, comme vous savez, au progrès de notre +ordre, et le remplacer par celui des princes de sa famille que l’ordre +nous désignera. + +Le franciscain écoutait sans donner signe d’existence. + +— C’est tout? dit-il. + +— Il y a une révolution européenne dans mon plan, dit le baron. + +— C’est bien, monsieur de Wostpur, vous recevrez la réponse; rentrez +chez vous, et soyez parti de Fontainebleau dans un quart d’heure. + +Le baron sortit à reculons, et aussi obséquieux que s’il eût pris congé +de cet empereur qu’il allait trahir. + +— Ce n’est pas là un secret, murmura le franciscain? c’est un complot… +D’ailleurs, ajouta-t-il après un moment de réflexion, l’avenir de +l’Europe n’est plus aujourd’hui dans la maison d’Autriche. + +Et, d’un crayon rouge qu’il tenait à la main, il raya sur la liste le +nom du baron de Wostpur. + +— Au cardinal, maintenant, dit-il; du côté de l’Espagne, nous devons +avoir quelque chose de plus sérieux. + +Levant les yeux, il aperçut le confesseur qui attendait ses ordres, +soumis comme un écolier. + +— Ah! ah! dit-il, remarquant cette soumission, vous avez parlé à l’hôte? + +— Oui, monseigneur, et au médecin. + +— À Grisart. + +— Oui. + +— Il est donc là? + +— Il attend, avec la potion promise. + +— C’est bien! si besoin est, j’appellerai; maintenant, vous comprenez +toute l’importance de ma confession, n’est-ce pas? + +— Oui, monseigneur. + +— Alors, allez me quérir le cardinal espagnol Herrebia. Hâtez-vous. +Cette fois seulement, comme vous savez ce dont il s’agit, vous resterez +près de moi, car j’éprouve des défaillances. + +— Faut-il appeler le médecin? + +— Pas encore, pas encore… Le cardinal espagnol, voilà tout… Allez. + +Cinq minutes après, le cardinal entrait, pâle et inquiet, dans la +petite chambre. + +— J’apprends, monseigneur… balbutia le cardinal. + +— Au fait, dit le franciscain d’une voix éteinte. + +Et il montra au cardinal une lettre écrite par ce dernier au Grand +Conseil. + +— Est-ce votre écriture? demanda-t-il. + +— Oui; mais… + +— Et votre convocation?… + +Le cardinal hésitait à répondre. Sa pourpre se révoltait contre la bure +du pauvre franciscain. + +Le moribond étendit la main et montra l’anneau. + +L’anneau fit son effet, plus grand à mesure que grandissait le +personnage sur lequel le franciscain s’exerçait. + +— Le secret, le secret, vite! demanda le malade en s’appuyant sur son +confesseur. + +— _Coram isti?_ demanda le cardinal, inquiet. + +— Parlez espagnol, dit le franciscain en prêtant la plus vive attention. + +— Vous savez, monseigneur, dit le cardinal continuant la conversation +en castillan, que la condition du mariage de l’infante avec le roi de +France est une renonciation absolue des droits de ladite infante, comme +aussi du roi Louis, à tout apanage de la couronne d’Espagne? + +Le franciscain fit un signe affirmatif. + +— Il en résulte, continua le cardinal, que la paix et l’alliance entre +les deux royaumes dépendent de l’observation de cette clause du contrat. + +Même signe du franciscain. + +— Non seulement la France et l’Espagne, dit le cardinal, mais encore +l’Europe tout entière seraient ébranlées par l’infidélité d’une des +parties. + +Nouveau mouvement de tête du malade. + +— Il en résulte, continua l’orateur, que celui qui pourrait prévoir les +événements et donner comme certain ce qui n’est jamais qu’un nuage dans +l’esprit de l’homme, c’est-à-dire l’idée du bien ou du mal à venir, +préserverait le monde d’une immense catastrophe; on ferait tourner au +profit de l’ordre l’événement deviné dans le cerveau même de celui qui +le prépare. + +— _Pronto! pronto!_ murmura le franciscain, qui pâlit et se pencha sur le +prêtre. + +Le cardinal s’approcha de l’oreille du moribond. + +— Eh bien! monseigneur, dit-il, je sais que le roi de France a décidé +qu’au premier prétexte, une mort par exemple, soit celle du roi +d’Espagne, soit celle d’un frère de l’infante, la France revendiquera, +les armes à la main, l’héritage, et je tiens tout préparé le plan +politique arrêté par Louis XIV à cette occasion. + +— Ce plan? dit le franciscain. + +— Le voici, dit le cardinal. + +— De quelle main est-il écrit? + +— De la mienne. + +— N’avez-vous rien de plus à dire? + +— Je crois avoir dit beaucoup, monseigneur, répondit le cardinal. + +— C’est vrai, vous avez rendu un grand service à l’ordre. Mais comment +vous êtes-vous procuré les détails à l’aide desquels vous avez bâti ce +plan? + +— J’ai à ma solde les bas valets du roi de France, et je tiens d’eux +tous les papiers de rebut que la cheminée a épargnés. + +— C’est ingénieux, murmura le franciscain en essayant de sourire. +Monsieur le cardinal, vous partirez de cette hôtellerie dans un quart +d’heure; réponse vous sera faite, allez! + +Le cardinal se retira. + +— Appelez-moi Grisart, et allez me chercher le Vénitien Marini, dit le +malade. + +Pendant que le confesseur obéissait, le franciscain, au lieu de biffer +le nom du cardinal comme il avait fait de celui du baron, traça une +croix à côté de ce nom. + +Puis, épuisé par l’effort, il tomba sur son lit en murmurant le nom du +docteur Grisart. + +Quand il revint à lui, il avait bu la moitié d’une potion dont le reste +attendait dans un verre, et il était soutenu par le médecin, tandis que +le Vénitien et le confesseur se tenaient près de la porte. + +Le Vénitien passa par les mêmes formalités que ses deux concurrents, +hésita comme eux à la vue des deux étrangers, et, rassuré par l’ordre +du général, révéla que le pape, effrayé de la puissance de l’ordre, +ourdissait un plan d’expulsion générale des jésuites, et pratiquait +les cours de l’Europe à l’effet d’obtenir leur aide. Il indiqua les +auxiliaires du pontife, ses moyens d’action, et désigna l’endroit +de l’archipel où, par un coup de main, deux cardinaux adeptes de la +onzième année, et par conséquent chefs supérieurs, devaient être +déportés avec trente-deux des principaux affiliés de Rome. + +Le franciscain remercia le _signor_ Marini. Ce n’était pas un mince +service rendu à la société que la dénonciation de ce projet pontifical. + +Après quoi, le Vénitien reçut l’ordre de partir dans un quart d’heure, +et s’en alla radieux, comme s’il tenait déjà l’anneau, insigne du +commandement de la société. + +Mais, tandis qu’il s’éloignait, le franciscain murmurait sur son lit: + +— Tous ces hommes sont des espions ou des sbires, pas un n’est général; +tous ont découvert un complot, pas un n’a un secret. Ce n’est point +avec la ruine, avec la guerre, avec la force que l’on doit gouverner +la Société de Jésus, c’est avec l’influence mystérieuse que donne une +supériorité morale. Non, l’homme n’est pas trouvé, et, pour comble de +malheur, Dieu me frappe, et je meurs. Oh! faudra-t-il que la société +tombe avec moi faute d’une colonne; faut-il que la mort qui m’attend +dévore avec moi l’avenir de l’ordre? Cet avenir que dix ans de ma vie +eussent éternisé, car il s’ouvre radieux et splendide, cet avenir, avec +le règne du nouveau roi! + +Ces mots à demi pensés, à demi prononcés, le bon jésuite les écoutait +avec épouvante comme on écoute les divagations d’un fiévreux, tandis +que Grisart, esprit plus élevé, les dévorait comme les révélations d’un +monde inconnu où son regard plongeait sans que sa main pût y atteindre. + +Soudain le franciscain se releva. + +— Terminons, dit-il, la mort me gagne. Oh! tout à l’heure, je mourais +tranquille, j’espérais… Maintenant je tombe désespéré, à moins que dans +ceux qui restent… Grisart! Grisart, faites-moi vivre une heure encore! + +Grisart s’approcha du moribond et lui fit avaler quelques gouttes, non +pas de la potion qui était dans le verre, mais du contenu d’un flacon +qu’il portait sur lui. + +— Appelez l’Écossais! s’écria le franciscain; appelez le marchand de +Brême! Appelez! appelez! Jésus! je me meurs! Jésus! j’étouffe! + +Le confesseur s’élança pour aller chercher du secours, comme s’il +y eût eu une force humaine qui pût soulever le doigt de la mort +qui s’appesantissait sur le malade; mais sur le seuil de la porte, +il trouva Aramis, qui, un doigt sur les lèvres, comme la statue +d’Harpocrate, dieu du silence, le repoussa du regard jusqu’au fond de +la chambre. + +Le médecin et le confesseur firent cependant un mouvement, après s’être +consultés des yeux, pour écarter Aramis. Mais celui-ci, avec deux +signes de croix faits chacun d’une façon différente, les cloua tous +deux à leur place. + +— Un chef! murmurèrent-ils tous deux. + +Aramis pénétra lentement dans la chambre où le moribond luttait contre +les premières atteintes de l’agonie. + +Quant au franciscain, soit que l’élixir fît son effet, soit que cette +apparition d’Aramis lui rendît des forces, il fit un mouvement, et, +l’œil ardent, la bouche entrouverte, les cheveux humides de sueur, il +se dressa sur le lit. + +Aramis sentit que l’air de cette chambre était étouffant; toutes les +fenêtres étaient closes, du feu brûlait dans l’âtre, deux bougies de +cire jaune se répandaient en nappe sur les chandeliers de cuivre et +chauffaient encore l’atmosphère de leur vapeur épaisse. + +Aramis ouvrit la fenêtre, et, fixant sur le moribond un regard plein +d’intelligence et de respect: + +— Monseigneur, lui dit-il, je vous demande pardon d’arriver ainsi sans +que vous m’ayez mandé, mais votre état m’effraie, et j’ai pensé que +vous pouviez être mort avant de m’avoir vu, car je ne venais que le +sixième sur votre liste. + +Le moribond tressaillit et regarda sa liste. + +— Vous êtes donc celui qu’on a appelé autrefois Aramis et depuis le +chevalier d’Herblay? Vous êtes donc l’évêque de Vannes. + +— Oui, monseigneur. + +— Je vous connais, je vous ai vu. + +— Au jubilé dernier, nous nous sommes trouvés ensemble chez le Saint +Père. + +— Ah! oui, c’est vrai, je me rappelle. Et vous vous mettez sur les +rangs? + +— Monseigneur, j’ai ouï dire que l’ordre avait besoin de posséder un +grand secret d’État, et, sachant que par modestie vous aviez résigné +d’avance vos fonctions en faveur de celui qui apporterait ce secret, +j’ai écrit que j’étais prêt à concourir, possédant seul un secret que +je crois important. + +— Parlez, dit le franciscain; je suis prêt à vous entendre et à juger +de l’importance de ce secret. + +— Monseigneur, un secret de la valeur de celui que je vais avoir +l’honneur de vous confier ne se dit point avec la parole. Toute idée +qui est sortie une fois des limbes de la pensée et s’est manifestée +par une manifestation quelconque n’appartient plus même à celui qui +l’a enfantée. La parole peut être récoltée par une oreille attentive +et ennemie; il ne faut donc point la semer au hasard, car, alors, le +secret ne s’appelle plus un secret. + +— Comment donc alors comptez-vous transmettre votre secret? demanda le +moribond. + +Aramis fit d’une main signe au médecin et au confesseur de s’éloigner, +et, de l’autre, il tendit au franciscain un papier qu’une double +enveloppe recouvrait. + +— Et l’écriture, demanda le franciscain, n’est-elle pas plus dangereuse +encore que la parole, dites? + +— Non, monseigneur, dit Aramis, car vous trouverez dans cette enveloppe +des caractères que vous seul et moi pouvons comprendre. + +Le franciscain regardait Aramis avec un étonnement toujours croissant. + +— C’est, continua celui-ci, le chiffre que vous aviez en 1655, et que +votre secrétaire, Juan Jujan, qui est mort, pourrait seul déchiffrer +s’il revenait au monde. + +— Vous connaissiez donc ce chiffre, vous? + +— C’est moi qui le lui avais donné. + +Et Aramis, s’inclinant avec une grâce pleine de respect, s’avança vers +la porte comme pour sortir. + +Mais un geste du franciscain, accompagné d’un cri d’appel, le retint. + +— Jésus! dit-il; ecce homo! + +Puis, relisant une seconde fois le papier: + +— Venez vite, dit-il, venez. + +Aramis se rapprocha du franciscain avec le même visage calme et le même +air respectueux. + +Le franciscain, le bras étendu, brûlait à la bougie le papier que lui +avait remis Aramis. + +Alors, prenant la main d’Aramis et l’attirant à lui: + +— Comment et par qui avez-vous pu savoir un pareil secret? demanda-t-il. + +— Par Mme de Chevreuse, l’amie intime, la confidente de la reine. + +— Et Mme de Chevreuse? + +— Elle est morte. + +— Et d’autres, d’autres savaient-ils?… + +— Un homme et une femme du peuple seulement. + +— Quels étaient-ils? + +— Ceux qui l’avaient élevée. + +— Que sont-ils devenus? + +— Morts aussi… Ce secret brûle comme le feu. + +— Et vous avez survécu? + +— Tout le monde ignore que je le connaisse. + +— Depuis combien de temps avez-vous ce secret? + +— Depuis quinze ans. + +— Et vous l’avez gardé? + +— Je voulais vivre. + +— Et vous le donnez à l’ordre, sans ambition, sans retour? + +— Je le donne à l’ordre avec ambition et avec retour, dit Aramis; car, +si vous vivez, monseigneur, vous ferez de moi, maintenant que vous me +connaissez, ce que je puis, ce que je dois être. + +— Et comme je meurs, s’écria le franciscain, je fais de toi mon +successeur… Tiens! + +Et, arrachant la bague, il la passa au doigt d’Aramis. + +Puis, se retournant vers les deux spectateurs de cette scène: + +— Soyez témoins, dit-il, et attestez dans l’occasion que, malade de +corps, mais sain d’esprit, j’ai librement et volontairement remis +cet anneau, marque de la toute-puissance, à Mgr d’Herblay, évêque de +Vannes, que je nomme mon successeur, et devant lequel, moi, humble +pécheur, prêt à paraître devant Dieu, je m’incline le premier, pour +donner l’exemple à tous. + +Et le franciscain s’inclina effectivement, tandis que le médecin et le +jésuite tombaient à genoux. + +Aramis, tout en devenant plus pâle que le moribond lui-même, étendit +successivement son regard sur tous les acteurs de cette scène. +L’ambition satisfaite affluait avec le sang vers son cœur. + +— Hâtons-nous, dit le franciscain; ce que j’avais à faire ici me +presse, me dévore! Je n’y parviendrai jamais. + +— Je le ferai, moi, dit Aramis. + +— C’est bien, dit le franciscain. + +Puis, s’adressant au jésuite et au médecin: + +— Laissez-nous seuls, dit-il. + +Tous deux obéirent. + +— Avec ce signe, dit-il, vous êtes l’homme qu’il faut pour remuer la +terre; avec ce signe vous renverserez; avec ce signe vous édifierez: In +hoc signo vinces! Fermez la porte, dit le franciscain à Aramis. + +Aramis poussa les verrous et revint près du franciscain. + +— Le pape a conspiré contre l’ordre, dit le franciscain, le pape doit +mourir. + +— Il mourra, dit tranquillement Aramis. + +— Il est dû sept cent mille livres à un marchand, à Brême, nommé +Bonstett, qui venait ici chercher la garantie de ma signature. + +— Il sera payé, dit Aramis. + +— Six chevaliers de Malte, dont voici les noms, ont découvert, par +l’indiscrétion d’un affilié de onzième année, les troisièmes mystères; +il faut savoir ce que ces hommes ont fait du secret, le reprendre et +l’éteindre. + +— Cela sera fait. + +— Trois affiliés dangereux doivent être renvoyés dans le Thibet pour y +périr; ils sont condamnés. Voici leurs noms. + +— Je ferai exécuter la sentence. + +— Enfin, il y a une dame d’Anvers, petite-nièce de Ravaillac; elle a +entre les mains certains papiers qui compromettent l’ordre. Il y a dans +la famille, depuis cinquante et un ans, une pension de cinquante mille +livres. La pension est lourde; l’ordre n’est pas riche… Racheter les +papiers pour une somme d’argent une fois donnée, ou, en cas de refus, +supprimer la pension… sans risque. + +— J’aviserai, dit Aramis. + +— Un navire venant de Lima a dû entrer la semaine dernière dans le port +de Lisbonne; il est chargé ostensiblement de chocolat, en réalité d’or. +Chaque lingot est caché sous une couche de chocolat. Ce navire est à +l’ordre; il vaut dix-sept millions de livres, vous le ferez réclamer: +voici les lettres de charge. + +— Dans quel port le ferai-je venir? + +— À Bayonne. + +— Sauf vents contraires, avant trois semaines il y sera. Est-ce tout? + +Le franciscain fit de la tête un signe affirmatif, car il ne pouvait +plus parler; le sang envahissait sa gorge et sa tête et jaillit par la +bouche, par les narines et par les yeux. Le malheureux n’eut que le +temps de presser la main d’Aramis et tomba tout crispé de son lit sur +le plancher. + +Aramis lui mit la main sur le cœur; le cœur avait cessé de battre. + +En se baissant, Aramis remarqua qu’un fragment du papier qu’il avait +remis au franciscain avait échappé aux flammes. + +Il le ramassa et le brûla jusqu’au dernier atome. + +Puis, rappelant le confesseur et le médecin: + +— Votre pénitent est avec Dieu, dit-il au confesseur; il n’a plus +besoin que des prières et de la sépulture des morts. Allez tout +préparer pour un enterrement simple, et tel qu’il convient de le faire +à un pauvre moine… Allez. + +Le jésuite sortit. + +Alors, se tournant vers le médecin, et voyant sa figure pâle et +anxieuse: + +— Monsieur Grisart, dit-il tout bas, videz ce verre et le nettoyez; il +y reste trop de ce que le Grand Conseil vous avait commandé d’y mettre. + +Grisart, étourdi, atterré, écrasé, faillit tomber à la renverse. + +Aramis haussa les épaules en signe de pitié, prit le verre, et en vida +le contenu dans les cendres du foyer. + +Puis il sortit, emportant les papiers du mort. + +Chapitre CXXVIII — Mission Le lendemain, ou plutôt le jour même, car +les événements que nous venons de raconter avaient pris fin à trois +heures du matin seulement, avant le déjeuner, et comme le roi partait +pour la messe avec les deux reines, comme Monsieur, avec le chevalier +de Lorraine et quelques autres familiers, montait à cheval pour se +rendre à la rivière, afin d’y prendre un de ces fameux bains dont les +dames étaient folles, comme il ne restait enfin au château que Madame, +qui, sous prétexte d’indisposition, ne voulut pas sortir, on vit, ou +plutôt on ne vit pas, Montalais se glisser hors de la chambre des +filles d’honneur, attirant après elle La Vallière, qui se cachait le +plus possible; et toutes deux s’esquivant par les jardins, parvinrent, +tout en regardant autour d’elles, à gagner les quinconces. + +Le temps était nuageux; un vent de flamme courbait les fleurs et les +arbustes; la poussière brûlante, arrachée aux chemins, montait par +tourbillons sur les arbres. + +Montalais, qui, pendant toute la marche, avait rempli les fonctions +d’un éclaireur habile, Montalais fit quelques pas encore, et, se +retournant pour être bien sûre que personne n’écoutait ni ne venait: + +— Allons, dit-elle, Dieu merci! nous sommes bien seules. Depuis hier, +tout le monde espionne ici, et l’on forme un cercle autour de nous +comme si vraiment nous étions pestiférées. + +La Vallière baissa la tête et poussa un soupir. + +— Enfin, c’est inouï, continua Montalais; depuis M. Malicorne jusqu’à +M. de Saint-Aignan, tout le monde en veut à notre secret. Voyons, +Louise, recordons-nous un peu, que je sache à quoi m’en tenir. + +La Vallière leva sur sa compagne ses beaux yeux purs et profonds comme +l’azur d’un ciel de printemps. + +— Et moi, dit-elle, je te demanderai pourquoi nous avons été appelées +chez Madame; pourquoi nous avons couché chez elle au lieu de coucher +comme d’habitude chez nous; pourquoi tu es rentrée si tard, et d’où +viennent les mesures de surveillance qui ont été prises ce matin à +notre égard? + +— Ma chère Louise, tu réponds à ma question par une question, ou +plutôt par dix questions, ce qui n’est pas répondre. Je te dirai cela +plus tard, et, comme ce sont choses de secondaire importance, tu peux +attendre. Ce que je te demande, car tout découlera de là, c’est s’il y +a ou s’il n’y a pas secret. + +— Je ne sais s’il y a secret, dit La Vallière, mais ce que je sais, de +ma part du moins, c’est qu’il y a eu imprudence depuis ma sotte parole +et mon plus sot évanouissement d’hier; chacun ici fait ses commentaires +sur nous. + +— Parle pour toi, ma chère, dit Montalais en riant, pour toi et pour +Tonnay-Charente, qui avez fait chacune hier vos déclarations aux +nuages, déclarations qui malheureusement ont été interceptées. + +La Vallière baissa la tête. + +— En vérité, dit-elle, tu m’accables. + +— Moi? + +— Oui, ces plaisanteries me font mourir. + +— Écoute, écoute, Louise. Ce ne sont point des plaisanteries, et rien +n’est plus sérieux, au contraire. Je ne t’ai pas arrachée au château, +je n’ai pas manqué la messe, je n’ai pas feint une migraine comme +Madame, migraine que Madame n’avait pas plus que moi; je n’ai pas enfin +déployé dix fois plus de diplomatie que M. Colbert n’en a hérité de M. +de Mazarin et n’en pratique vis-à-vis de M. Fouquet, pour parvenir à te +confier mes quatre douleurs, à cette seule fin que, lorsque nous sommes +seules, que personne ne nous écoute, tu viennes jouer au fin avec moi. +Non, non, crois-le bien, quand je t’interroge, ce n’est pas seulement +par curiosité, c’est parce qu’en vérité la situation est critique. On +sait ce que tu as dit hier, on jase sur ce texte. Chacun brode de son +mieux et des fleurs de sa fantaisie; tu as eu l’honneur cette nuit, +et tu as encore l’honneur ce matin d’occuper toute la cour, ma chère, +et le nombre des choses tendres et spirituelles qu’on te prête ferait +crever de dépit Mlle de Scudéry et son frère, si elles leur étaient +fidèlement rapportées. + +— Eh! ma bonne Montalais, dit la pauvre enfant, tu sais mieux que +personne ce que j’ai dit, puisque c’est devant toi que je le disais. + +— Oui, je le sais. Mon Dieu! la question n’est pas là. Je n’ai même pas +oublié une seule des paroles que tu as dites; mais pensais-tu ce que tu +disais? + +Louise se troubla. + +— Encore des questions? s’écria-t-elle. Mon Dieu! quand je donnerais +tout au monde pour oublier ce que j’ai dit… comment se fait-il donc que +chacun se donne le mot pour m’en faire souvenir? Oh! voilà une chose +affreuse. + +— Laquelle? voyons. + +— C’est d’avoir une amie qui me devrait épargner, qui pourrait me +conseiller, m’aider à me sauver, et qui me tue, qui m’assassine! + +— Là! là! fit Montalais, voilà qu’après avoir dit trop peu, tu dis trop +maintenant. Personne ne songe à te tuer, pas même à te voler, même ton +secret: on veut l’avoir de bonne volonté, et non pas autrement; car ce +n’est pas seulement de tes affaires qu’il s’agit, c’est des nôtres; et +Tonnay-Charente te le dirait comme moi si elle était là. Car enfin, +hier au soir, elle m’avait demandé un entretien dans notre chambre, +et je m’y rendais après les colloques _manicampiens_ et _malicorniens_, +quand j’apprends à mon retour, un peu attardé, c’est vrai, que Madame a +séquestré les filles d’honneur, et que nous couchons chez elle, au lieu +de coucher chez nous. Or, Madame a séquestré les filles d’honneur pour +qu’elles n’aient pas le temps de se recorder, et, ce matin, elle s’est +enfermée avec Tonnay-Charente dans ce même but. Dis-moi donc, chère +amie, quel fond Athénaïs et moi pouvons faire sur toi, comme nous te +dirons quel fond tu peux faire sur nous. + +— Je ne comprends pas bien la question que tu me fais, dit Louise très +agitée. + +— Hum! tu m’as l’air, au contraire, de très bien comprendre. Mais je +veux préciser mes questions, afin que tu n’aies pas la ressource du +moindre faux fuyant. Écoute donc. Aimes-tu M. de Bragelonne? C’est +clair, cela, hein? + +À cette question, qui tomba comme le premier projectile d’une armée +assiégeante dans une place assiégée, Louise fit un mouvement. + +— Si j’aime Raoul! s’écria-t-elle, mon ami d’enfance, mon frère! + +— Eh! non, non, non! Voilà encore que tu m’échappes, ou que plutôt +tu veux m’échapper. Je ne te demande pas si tu aimes Raoul, ton ami +d’enfance et ton frère; je te demande si tu aimes M. le vicomte de +Bragelonne, ton fiancé? + +— Oh! mon Dieu, ma chère, dit Louise, quelle sévérité dans la parole! + +— Pas de rémission, je ne suis ni plus ni moins sévère que de coutume. +Je t’adresse une question; réponds à cette question. + +— Assurément, dit Louise d’une voix étranglée, tu ne me parles pas en +amie, mais je te répondrai, moi, en amie sincère. + +— Réponds. + +— Eh bien! je porte un cœur plein de scrupule et de ridicules fiertés à +l’endroit de tout ce qu’une femme doit garder secret, et nul n’a jamais +lu sous ce rapport jusqu’au fond de mon âme. + +— Je le sais bien. Si j’y avais lu, je ne t’interrogerais pas, je te +dirais simplement: «Ma bonne Louise, tu as le bonheur de connaître M. +de Bragelonne, qui est un gentil garçon et un parti avantageux pour +une fille sans fortune. M. de La Fère laissera quelque chose comme +quinze mille livres de rente à son fils. Tu auras donc un jour quinze +mille livres de rente comme la femme de ce fils; c’est admirable. Ne +va donc ni à droite ni à gauche, va franchement à M. de Bragelonne, +c’est-à-dire à l’autel où il doit te conduire. Après? Eh bien! après, +selon son caractère, tu seras ou émancipée ou esclave, c’est-à-dire que +tu auras le droit de faire toutes les folies que font les gens trop +libres ou trop esclaves.» Voilà donc, ma chère Louise, ce que je te +dirais d’abord, si j’avais lu au fond de ton cœur. + +— Et je te remercierais, balbutia Louise, quoique le conseil ne me +paraisse pas complètement bon. + +— Attends, attends… Mais, tout de suite après te l’avoir donné, +j’ajouterais: «Louise, il est dangereux de passer des journées entières +la tête inclinée sur son sein, les mains inertes, l’œil vague; il est +dangereux de chercher les allées sombres et de ne plus sourire aux +divertissements qui épanouissent tous les cœurs de jeunes filles; il +est dangereux, Louise, d’écrire avec le bout du pied, comme tu le fais, +sur le sable, des lettres que tu as beau effacer, mais qui paraissent +encore sous le talon, surtout quand ces lettres ressemblent plus à +des L qu’à des B; il est dangereux enfin de se mettre dans l’esprit +mille imaginations bizarres, fruits de la solitude et de la migraine; +ces imaginations creusent les joues d’une pauvre fille en même temps +qu’elles creusent sa cervelle; de sorte qu’il n’est point rare, en ces +occasions, de voir la plus agréable personne du monde en devenir la +plus maussade, de voir la plus spirituelle en devenir la plus niaise.» + +— Merci, mon Aure chérie, répondit doucement La Vallière; il est dans +ton caractère de me parler ainsi, et je te remercie de me parler selon +ton caractère. + +— Et c’est pour les songe-creux que je parle; ne prends donc de mes +paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne sais +plus quel conte me revient à la mémoire d’une fille vaporeuse ou +mélancolique, car M. Dangeau m’expliquait l’autre jour que mélancolie +devait, grammaticalement, s’écrire _mélancholie_, avec un _h_, attendu +que le mot français est formé de deux mots grecs, dont l’un veut dire +noir et l’autre bile. Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut +de bile noire, pour s’être imaginée que le prince, que le roi ou que +l’empereur… ma foi! n’importe lequel, s’en allait l’adorant; tandis que +le prince, le roi ou l’empereur… comme tu voudras, aimait visiblement +ailleurs, et, chose singulière, chose dont elle ne s’apercevait pas, +tandis que tout le monde s’en apercevait autour d’elle, la prenait pour +paravent d’amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n’est-ce +pas, La Vallière? + +— Je ris, balbutia Louise, pâle comme une morte; oui, certainement je +ris. + +— Et tu as raison, car la chose est divertissante. L’histoire ou le +conte, comme tu voudras, m’a plu; voilà pourquoi je l’ai retenu et +te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que ferait +dans ta cervelle, par exemple, _une mélancholie_, avec un _h_, de cette +espèce-là? Quant à moi, j’ai résolu de te raconter la chose; car, si la +chose arrivait à l’une de nous, il faudrait qu’elle fût bien convaincue +de cette vérité: aujourd’hui c’est un leurre; demain, ce sera une +risée; après-demain, ce sera la mort. + +La Vallière tressaillit et pâlit encore, si c’était possible. + +— Quand un roi s’occupe de nous, continua Montalais, il nous le fait +bien voir, et, si nous sommes le bien qu’il convoite, il sait se +ménager son bien. Tu vois donc, Louise, qu’en pareilles circonstances, +entre jeunes filles exposées à un semblable danger, il faut se faire +toutes confidences, afin que les cœurs non mélancoliques surveillent +les cœurs qui le peuvent devenir. + +— Silence! silence! s’écria La Vallière, on vient. + +— On vient en effet, dit Montalais; mais qui peut venir? Tout le monde +est à la messe avec le roi, ou au bain avec Monsieur. + +Au bout de l’allée, les jeunes filles aperçurent presque aussitôt sous +l’arcade verdoyante la démarche gracieuse et la riche stature d’un +jeune homme qui, son épée sous le bras et un manteau dessus, tout botté +et tout éperonné, les saluait de loin avec un doux sourire. + +— Raoul! s’écria Montalais. + +— M. de Bragelonne! murmura Louise. + +— C’est un juge tout naturel qui nous vient pour notre différend, dit +Montalais. + +— Oh! Montalais! Montalais, par pitié! s’écria La Vallière, après avoir +été cruelle, ne sois point inexorable! + +Ces mots, prononcés avec toute l’ardeur d’une prière, effacèrent du +visage, sinon du cœur de Montalais, toute trace d’ironie. + +— Oh! vous voilà beau comme Amadis, monsieur de Bragelonne! cria-t elle +à Raoul, et tout armé, tout botté comme lui. + +— Mille respects, mesdemoiselles, répondit Bragelonne en s’inclinant. + +— Mais enfin, pourquoi ces bottes? répéta Montalais, tandis que La +Vallière, tout en regardant Raoul avec un étonnement pareil à celui de +sa compagne, gardait néanmoins le silence. + +— Pourquoi? demanda Raoul. + +— Oui, hasarda La Vallière à son tour. + +— Parce que je pars, dit Bragelonne en regardant Louise. + +La jeune fille se sentit frappée d’une superstitieuse terreur et +chancela. + +— Vous partez, Raoul! s’écria-t-elle; et où donc allez-vous? + +— Ma chère Louise, dit le jeune homme avec cette placidité qui lui +était naturelle, je vais en Angleterre. + +— Et qu’allez-vous faire en Angleterre? + +— Le roi m’y envoie. + +— Le roi! s’exclamèrent à la fois Louise et Aure, qui involontairement +échangèrent un coup d’œil, se rappelant l’une et l’autre l’entretien +qui venait d’être interrompu. + +Ce coup d’œil, Raoul l’intercepta, mais il ne pouvait le comprendre. Il +l’attribua donc tout naturellement à l’intérêt que lui portaient les +deux jeunes filles. + +— Sa Majesté, dit-il, a bien voulu se souvenir que M. le comte de La +Fère est bien vu du roi Charles II. Ce matin donc, au départ pour la +messe, le roi, me voyant sur son chemin, m’a fait un signe de tête. +Alors, je me suis approché.» Monsieur de Bragelonne, m’a-t-il dit, vous +passerez chez M. Fouquet, qui a reçu de moi des lettres pour le roi de +la Grande-Bretagne; ces lettres, vous les porterez.» Je m’inclinai.» +Ah! auparavant que de partir, ajouta-t-il, vous voudrez bien prendre +les commissions de Madame pour le roi son frère.» + +— Mon Dieu!murmura Louise toute nerveuse et toute pensive à la fois. + +— Si vite! on vous ordonne de partir si vite? dit Montalais paralysée +par cet événement étrange. + +— Pour bien obéir à ceux qu’on respecte, dit Raoul, il faut obéir vite. +Dix minutes après l’ordre reçu, j’étais prêt. Madame, prévenue, écrit +la lettre dont elle veut bien me faire l’honneur de me charger. Pendant +ce temps, sachant de Mlle de Tonnay-Charente que vous deviez être du +côté des quinconces, j’y suis venu, et je vous trouve toutes deux. + +— Et toutes deux assez souffrantes, comme vous voyez, dit Montalais +pour venir en aide à Louise, dont la physionomie s’altérait visiblement. + +— Souffrantes! répéta Raoul en pressant avec une tendre curiosité la +main de Louise de La Vallière. Oh! en effet, votre main est glacée. + +— Ce n’est rien. + +— Ce froid ne va pas jusqu’au cœur, n’est-ce pas, Louise? demanda le +jeune homme avec un doux sourire. + +Louise releva vivement la tête, comme si cette question eût été +inspirée par un soupçon et eût provoqué un remords. + +— Oh! vous savez, dit-elle avec effort, que jamais mon cœur ne sera +froid pour un ami tel que vous, monsieur de Bragelonne. + +— Merci, Louise. Je connais et votre cœur et votre âme, et ce n’est +point au contact de la main, je le sais, que l’on juge une tendresse +comme la vôtre. Louise, vous savez combien je vous aime, avec quelle +confiance et quel abandon je vous ai donné ma vie; vous me pardonnerez +donc, n’est-ce pas, de vous parler un peu en enfant? + +— Parlez, monsieur Raoul, dit Louise toute tremblante; je vous écoute. + +— Je ne puis m’éloigner de vous en emportant un tourment, absurde, je +le sais, mais qui cependant me déchire. + +— Vous éloignez-vous donc pour longtemps? demanda La Vallière d’une +voix oppressée, tandis que Montalais détournait la tête. + +— Non, et je ne serai probablement pas même quinze jours absent. + +La Vallière appuya une main sur son cœur, qui se brisait. + +— C’est étrange, poursuivit Raoul en regardant mélancoliquement la +jeune fille; souvent je vous ai quittée pour aller en des rencontres +périlleuses, je partais joyeux alors, le cœur libre, l’esprit tout +enivré de joies à venir, de futures espérances, et cependant alors il +s’agissait pour moi d’affronter les balles des Espagnols ou les dures +hallebardes des Wallons. Aujourd’hui, je vais, sans nul danger, sans +nulle inquiétude, chercher par le plus facile chemin du monde une belle +récompense que me promet cette faveur du roi, je vais vous conquérir +peut-être; car quelle autre faveur plus précieuse que vous-même le roi +pourrait-il m’accorder? Eh bien! Louise, je ne sais en vérité comment +cela se fait, mais tout ce bonheur, tout cet avenir fuit devant mes +yeux comme une vaine fumée, comme un rêve chimérique, et j’ai là, j’ai +là au fond du cœur, voyez-vous, un grand chagrin, un inexprimable +abattement, quelque chose de morne, d’inerte et de mort, comme un +cadavre. Oh! je sais bien pourquoi, Louise; c’est parce que je ne vous +ai jamais tant aimée que je le fais en ce moment. Oh! mon Dieu! mon +Dieu! + +À cette dernière exclamation sortie d’un cœur brisé, Louise fondit en +larmes et se renversa dans les bras de Montalais. + +Celle-ci, qui cependant n’était pas des plus tendres, sentit ses yeux +se mouiller et son cœur se serrer dans un cercle de fer. + +Raoul vit les pleurs de sa fiancée. Son regard ne pénétra point, ne +chercha pas même à pénétrer au-delà de ses pleurs. Il fléchit un genou +devant elle et lui baisa tendrement la main. + +On voyait que, dans ce baiser, il mettait tout son cœur. + +— Relevez-vous, relevez-vous, lui dit Montalais, près de pleurer +elle-même, car voici Athénaïs qui nous arrive. + +Raoul essuya son genou du revers de sa manche, sourit encore une fois à +Louise, qui ne le regardait plus, et, ayant serré la main de Montalais +avec effusion, il se retourna pour saluer Mlle de Tonnay-Charente, dont +on commençait à entendre la robe soyeuse effleurant le sable des allées. + +— Madame a-t-elle achevé sa lettre? lui demanda-t-il lorsque la jeune +fille fut à la portée de sa voix. + +— Oui, monsieur le vicomte, la lettre est achevée, cachetée, et Son +Altesse Royale vous attend. + +Raoul, à ce mot, prit à peine le temps de saluer Athénaïs, jeta un +dernier regard à Louise, fit un dernier signe à Montalais, et s’éloigna +dans la direction du château. + +Mais, tout en s’éloignant, il se retournait encore. + +Enfin, au détour de la grande allée, il eut beau se retourner, il ne +vit plus rien. + +De leur côté, les trois jeunes filles, avec des sentiments bien divers, +l’avaient regardé disparaître. + +— Enfin, dit Athénaïs, rompant la première le silence, enfin, nous +voilà seules, libres de causer de la grande affaire d’hier, et de nous +expliquer sur la conduite qu’il importe que nous suivions. Or, si vous +voulez me prêter attention, continua-t-elle en regardant de tous côtés, +je vais vous expliquer, le plus brièvement possible, d’abord notre +devoir comme je l’entends, et, si vous ne me comprenez pas à demi-mot, +la volonté de Madame. + +Et Mlle de Tonnay-Charente appuya sur ces derniers mots, de manière à +ne pas laisser de doute à ses compagnes sur le caractère officiel dont +elle était revêtue. + +— La volonté de Madame! s’écrièrent à la fois Montalais et Louise. + +— Ultimatum! répliqua diplomatiquement Mlle de Tonnay-Charente. + +— Mais, mon Dieu! mademoiselle, murmura La Vallière, Madame sait donc?… + +— Madame en sait plus que nous n’en avons dit, articula nettement +Athénaïs. Ainsi, mesdemoiselles, tenons-nous bien. + +— Oh! oui, fit Montalais. Aussi j’écoute de toutes mes oreilles. Parle, +Athénaïs. + +— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Louise toute tremblante, survivrai-je à +cette cruelle soirée? + +— Oh! ne vous effarouchez point ainsi, dit Athénaïs, nous avons le +remède. + +Et, s’asseyant entre ses deux compagnes, à chacune desquelles elle prit +une main qu’elle réunit dans les siennes, elle commença. + +Sur le chuchotement de ses premières paroles, on eût pu entendre le +bruit d’un cheval qui galopait sur le pavé de la grande route, hors des +grilles du château. + + + + +Chapitre CXXIX — Heureux comme un prince Au moment où il allait entrer +au château, Bragelonne avait rencontré de Guiche. + + +Mais, avant d’être rencontré par Raoul, de Guiche avait rencontré +Manicamp, lequel avait rencontré Malicorne. + +Comment Malicorne avait-il rencontré Manicamp? Rien de plus simple: il +l’avait attendu à son retour de la messe, à laquelle il avait été en +compagnie de M. de Saint-Aignan. + +Réunis, ils s’étaient félicités sur cette bonne fortune, et Manicamp +avait profité de la circonstance pour demander à son ami si quelques +écus n’étaient pas restés au fond de sa poche. + +Celui-ci, sans s’étonner de la question, à laquelle il s’attendait +peut-être, avait répondu que toute poche dans laquelle on puise +toujours sans jamais y rien mettre ressemble aux puits, qui fournissent +encore de l’eau pendant l’hiver, mais que les jardiniers finissent par +épuiser l’été; que sa poche, à lui, Malicorne, avait certainement de la +profondeur, et qu’il y aurait plaisir à y puiser en temps d’abondance, +mais que, malheureusement, l’abus avait amené la stérilité. + +Ce à quoi Manicamp, tout rêveur, avait répliqué: + +— C’est juste. + +— Il s’agirait donc de la remplir, avait ajouté Malicorne. + +— Sans doute; mais comment? + +— Mais rien de plus facile, cher monsieur Manicamp. + +— Bon! Dites. + +— Un office chez Monsieur, et la poche est pleine. + +— Cet office, vous l’avez? + +— C’est-à-dire que j’en ai le titre. + +— Eh bien? + +— Oui; mais le titre sans l’office, c’est la bourse sans l’argent. + +— C’est juste, avait répondu une seconde fois Manicamp. + +— Poursuivons donc l’office, avait insisté le titulaire. + +— Cher, très cher, soupira Manicamp, un office chez Monsieur, c’est une +des graves difficultés de notre situation. + +— Oh! oh! + +— Sans doute, nous ne pouvons rien demander à Monsieur en ce moment ci. + +— Pourquoi donc? + +— Parce que nous sommes en froid avec lui. + +— Chose absurde, articula nettement Malicorne. + +— Bah! Et si nous faisons la cour à Madame, dit Manicamp, est-ce que, +franchement, nous pouvons agréer à Monsieur? + +— Justement, si nous faisons la cour à Madame et que nous soyons +adroits, nous devons être adorés de Monsieur. + +— Hum! + +— Ou nous sommes des sots! Dépêchez-vous donc, monsieur Manicamp, vous +qui êtes un grand politique, de raccommoder M. de Guiche avec Son +Altesse Royale. + +— Voyons, que vous a appris M. de Saint-Aignan, à vous, Malicorne? + +— À moi? Rien; il m’a questionné, voilà tout. + +— Eh bien! il a été moins discret avec moi. + +— Il vous a appris, à vous? + +— Que le roi est amoureux fou de Mlle de La Vallière. + +— Nous savions cela, pardieu! répliqua ironiquement Malicorne, et +chacun le crie assez haut pour que tous le sachent, mais, en attendant, +faites, je vous prie, comme je vous conseille: parlez à M. de Guiche, +et tâchez d’obtenir de lui qu’il fasse une démarche vers Monsieur. Que +diable! il doit bien cela à Son Altesse Royale. + +— Mais il faudrait voir de Guiche. + +— Il me semble qu’il n’y a point là une grande difficulté. Faites pour +le voir, vous, ce que j’ai fait pour vous voir, moi; attendez-le, vous +savez qu’il est promeneur de son naturel. + +— Oui, mais où se promène-t-il? + +— La belle demande, par ma foi! Il est amoureux de Madame, n’est-ce pas? + +— On le dit. + +— Eh bien! il se promène du côté des appartements de Madame. + +— Eh! tenez, mon cher Malicorne, vous ne vous trompiez pas, le voici +qui vient. + +— Et pourquoi voulez-vous que je me trompe? Avez-vous remarqué que +ce soit mon habitude? Dites. Voyons, il n’est tel que de s’entendre. +Voyons, vous avez besoin d’argent? + +— Ah! fit lamentablement Manicamp. + +— Moi, j’ai besoin de mon office. Que Malicorne ait l’office, Malicorne +aura de l’argent. Ce n’est pas plus difficile que cela. + +— Eh bien! alors, soyez tranquille. Je vais faire de mon mieux. + +— Faites. + +De Guiche s’avançait; Malicorne tira de son côté, Manicamp happa de +Guiche. + +Le comte était rêveur et sombre. + +— Dites-moi quelle rime vous cherchez, mon cher comte, dit Manicamp. +J’en tiens une excellente pour faire le pendant de la vôtre, surtout si +la vôtre est en _ame_. + +De Guiche secoua la tête, et, reconnaissant un ami, il lui prit le bras. + +— Mon cher Manicamp, dit-il, je cherche autre chose qu’une rime. + +— Que cherchez-vous? + +— Et vous allez m’aider à trouver ce que je cherche, continua le comte, +vous qui êtes un paresseux, c’est-à-dire un esprit d’ingéniosité. + +— J’apprête mon ingéniosité, cher comte. + +— Voilà le fait: je veux me rapprocher d’une maison où j’ai affaire. + +— Il faut aller du côté de cette maison, dit Manicamp. + +— Bon. Mais cette maison est habitée par un mari jaloux. + +— Est-il plus jaloux que le chien Cerberus? + +— Non, pas plus, mais autant. + +— A-t-il trois gueules, comme ce désespérant gardien des enfers? Oh! +ne haussez pas les épaules, mon cher comte; je fais cette question +avec une raison parfaite, attendu que les poètes prétendent que, pour +fléchir mon Cerberus, il faut que le voyageur apporte un gâteau. Or, +moi qui vois la chose du côté de la prose, c’est-à-dire du côté de la +réalité, je dis: «Un gâteau, c’est bien peu pour trois gueules. Si +votre jaloux a trois gueules, comte, demandez trois gâteaux.» + +— Manicamp, des conseils comme celui-là, j’en irai chercher chez M. +Beautru. + +— Pour en avoir de meilleurs, monsieur le comte, dit Manicamp avec un +sérieux comique, vous adopterez alors une formule plus nette que celle +que vous m’avez exposée. + +— Ah! si Raoul était là, dit de Guiche, il me comprendrait, lui. + +— Je le crois, surtout si vous lui disiez: J’aimerais fort à voir +Madame de plus près, mais je crains Monsieur, qui est jaloux. + +— Manicamp! s’écria le comte avec colère et en essayant d’écraser le +railleur sous son regard. + +Mais le railleur ne parut pas ressentir la plus petite émotion. + +— Qu’y a-t-il donc, mon cher comte? demanda Manicamp. + +— Comment! c’est ainsi que vous blasphémez les noms les plus sacrés! +s’écria de Guiche. + +— Quels noms? + +— Monsieur! Madame! les premiers noms du royaume. + +— Mon cher comte, vous vous trompez étrangement, et je ne vous ai pas +nommé les premiers noms du royaume. Je vous ai répondu à propos d’un +mari jaloux que vous ne me nommiez pas, mais qui nécessairement a +une femme; je vous ai répondu: Pour voir Madame, rapprochez-vous de +Monsieur. + +— Mauvais plaisant, dit en souriant le comte, est-ce cela que tu as dit? + +— Pas autre chose. + +— Bien! alors. + +— Maintenant, ajouta Manicamp, voulez-vous qu’il s’agisse de Mme la +duchesse… et de M. le duc… soit, je vous dirai: «Rapprochons-nous de +cette maison quelle qu’elle soit; car c’est une tactique qui, dans +aucun cas, ne peut être défavorable à votre amour.» + +— Ah! Manicamp, un prétexte, un bon prétexte, trouve-le-moi? + +— Un prétexte, pardieu! cent prétextes, mille prétextes. Si Malicorne +était là, c’est lui qui vous aurait déjà trouvé cinquante mille +prétextes excellents! + +— Qu’est-ce que Malicorne? dit de Guiche en clignant des yeux comme un +homme qui cherche. Il me semble que je connais ce nom-là… + +— Si vous le connaissez! je crois bien; vous devez trente mille écus à +son père. + +— Ah! oui; c’est ce digne garçon d’Orléans… + +— À qui vous avez promis un office chez Monsieur; pas le mari jaloux, +l’autre. + +— Eh bien! puisqu’il a tant d’esprit, ton ami Malicorne, qu’il me +trouve donc un moyen d’être adoré de Monsieur, qu’il me trouve un +prétexte pour faire ma paix avec lui. + +— Soit, je lui en parlerai. + +— Mais qui nous arrive là? + +— C’est le vicomte de Bragelonne. + +— Raoul! Oui, en effet. + +Et de Guiche marcha rapidement au-devant du jeune homme. + +— C’est vous, mon cher Raoul? dit de Guiche. + +— Oui, je vous cherchais pour vous faire mes adieux, cher ami! répliqua +Raoul en serrant la main du comte. Bonjour, monsieur Manicamp. + +— Comment! tu pars, vicomte? + +— Oui, je pars… Mission du roi. + +— Où vas-tu? + +— Je vais à Londres. De ce pas, je vais chez Madame; elle doit me +remettre une lettre pour Sa Majesté le roi Charles II. + +— Tu la trouveras seule, car Monsieur est sorti. + +— Pour aller?… + +— Pour aller au bain. + +— Alors, cher ami, toi qui es des gentilshommes de Monsieur, charge-toi +de lui faire mes excuses. Je l’eusse attendu pour prendre ses ordres, +si le désir de mon prompt départ ne m’avait été manifesté par M. +Fouquet, et de la part de Sa Majesté. + +Manicamp poussa de Guiche du coude. + +— Voilà le prétexte, dit-il. + +— Lequel? + +— Les excuses de M. de Bragelonne. + +— Faible prétexte, dit de Guiche. + +— Excellent, si Monsieur ne vous en veut pas; méchant comme tout autre, +si Monsieur vous en veut. + +— Vous avez raison, Manicamp; un prétexte, quel qu’il soit, c’est tout +ce qu’il me faut. Ainsi donc, bon voyage, cher Raoul! + +Et là-dessus les deux amis s’embrassèrent. + +Cinq minutes après, Raoul entrait chez Madame, comme l’y avait invité +Mlle de Montalais. + +Madame était encore à la table où elle avait écrit sa lettre. +Devant elle brûlait la bougie de cire rose qui lui avait servi à la +cacheter. Seulement, dans sa préoccupation, car Madame paraissait fort +préoccupée, elle avait oublié de souffler cette bougie. + +Bragelonne était attendu: on l’annonça aussitôt qu’il parut. + +Bragelonne était l’élégance même: il était impossible de le voir une +fois sans se le rappeler toujours; et non seulement Madame l’avait vu +une fois, mais encore, on se le rappelle, c’était un des premiers qui +eussent été au devant d’elle, et il l’avait accompagnée du Havre à +Paris. + +Madame avait donc conservé un excellent souvenir de Bragelonne. + +— Ah! lui dit-elle, vous voilà, monsieur; vous allez voir mon +frère, qui sera heureux de payer au fils une portion de la dette de +reconnaissance qu’il a contractée avec le père. + +— Le comte de La Fère, madame, a été largement récompensé du peu qu’il +a eu le bonheur de faire pour le roi par les bontés que le roi a eues +pour lui, et c’est moi qui vais lui porter l’assurance du respect, du +dévouement et de la reconnaissance du père et du fils. + +— Connaissez-vous mon frère, monsieur le vicomte? + +— Non, Votre Altesse; c’est la première fois que j’aurai le bonheur de +voir Sa Majesté. + +— Vous n’avez pas besoin d’être recommandé près de lui. Mais enfin, +si vous doutez de votre valeur personnelle, prenez-moi hardiment pour +votre répondant, je ne vous démentirai point. + +— Oh! Votre Altesse est trop bonne. + +— Non, monsieur de Bragelonne. Je me souviens que nous avons fait route +ensemble, et que j’ai remarqué votre grande sagesse au milieu des +suprêmes folies que faisaient, à votre droite et à votre gauche, deux +des plus grands fous de ce monde, MM. de Guiche et de Buckingham. Mais +ne parlons pas d’eux; parlons de vous. Allez-vous en Angleterre pour +y chercher un établissement? Excusez ma question: ce n’est point la +curiosité, c’est le désir de vous être bonne à quelque chose qui me la +dicte. + +— Non, madame; je vais en Angleterre pour remplir une mission qu’a bien +voulu me confier Sa Majesté, voilà tout. + +— Et vous comptez revenir en France? + +— Aussitôt cette mission remplie, à moins que Sa Majesté le roi Charles +II ne me donne d’autres ordres. + +— Il vous fera tout au moins la prière, j’en suis sûre, de rester près +de lui le plus longtemps possible. + +— Alors, comme je ne saurai pas refuser, je prierai d’avance Votre +Altesse Royale de vouloir bien rappeler au roi de France qu’il a loin +de lui un de ses serviteurs les plus dévoués. + +— Prenez garde que, lorsqu’il vous rappellera, vous ne regardiez son +ordre comme un abus de pouvoir. + +— Je ne comprends pas, Madame. + +— La cour de France est incomparable, je le sais bien; mais nous avons +quelques jolies femmes aussi à la cour d’Angleterre. + +Raoul sourit. + +— Oh! dit Madame, voilà un sourire qui ne présage rien de bon à mes +compatriotes. C’est comme si vous leur disiez, monsieur de Bragelonne: +«Je viens à vous, mais je laisse mon cœur de l’autre côté du détroit. » +N’est-ce point cela que signifiait votre sourire? + +— Votre Altesse a le don de lire jusqu’au plus profond des âmes; elle +comprendra donc pourquoi maintenant tout séjour prolongé à la cour +d’Angleterre serait une douleur pour moi. + +— Et je n’ai pas besoin de m’informer si un si brave cavalier est payé +de retour? + +— Madame, j’ai été élevé avec celle que j’aime, et je crois qu’elle a +pour moi les mêmes sentiments que j’ai pour elle. + +— Eh bien! partez vite, monsieur de Bragelonne, revenez vite, et, à +votre retour, nous verrons deux heureux, car j’espère qu’il n’y a aucun +obstacle à votre bonheur? + +— Il y en a un grand, madame. + +— Bah! et lequel? + +— La volonté du roi. + +— La volonté du roi!… Le roi s’oppose à votre mariage? + +— Ou du moins il le diffère. J’ai fait demander au roi son agrément par +le comte de La Fère, et, sans le refuser tout à fait, il a au moins dit +positivement qu’il le lui ferait attendre. + +— La personne que vous aimez est-elle donc indigne de vous? + +— Elle est digne de l’amour d’un roi, madame. + +— Je veux dire: peut-être n’est-elle point d’une noblesse égale à la +vôtre? + +— Elle est d’excellente famille. + +— Jeune, belle? + +— Dix-sept ans, et pour moi belle à ravir! + +— Est-elle en province ou à Paris? + +— Elle est à Fontainebleau, madame. + +— À la cour? + +— Oui. + +— Je la connais? + +— Elle a l’honneur de faire partie de la maison de Votre Altesse Royale. + +— Son nom? demanda la princesse avec anxiété, si toutefois, +ajouta-t-elle en se reprenant vivement, son nom n’est pas un secret? + +— Non, madame; mon amour est assez pur pour que je n’en fasse de secret +à personne, et à plus forte raison à Votre Altesse, si parfaitement +bonne pour moi. C’est Mlle Louise de La Vallière. + +Madame ne put retenir un cri, dans lequel il y avait plus que de +l’étonnement. + +— Ah! dit-elle, La Vallière… celle qui hier… + +Elle s’arrêta. + +— Celle qui, hier, s’est trouvée indisposée, je crois, continua-t-elle. + +— Oui, madame, j’ai appris l’accident qui lui était arrivé ce matin +seulement. + +— Et vous l’avez vue avant que de venir ici? + +— J’ai eu l’honneur de lui faire mes adieux. + +— Et vous dites, reprit Madame en faisant un effort sur elle-même, que +le roi a… ajourné votre mariage avec cette enfant? + +— Oui, madame, ajourné. + +— Et a-t-il donné quelque raison à cet ajournement? + +— Aucune. + +— Il y a longtemps que le comte de La Fère lui a fait cette demande? + +— Il y a plus d’un mois, madame. + +— C’est étrange, fit la princesse. + +Et quelque chose comme un nuage passa sur ses yeux. + +— Un mois? répéta-t-elle. + +— À peu près. + +— Vous avez raison, monsieur le vicomte, dit la princesse avec un +sourire dans lequel Bragelonne eût pu remarquer quelque contrainte, il +ne faut pas que mon frère vous garde trop longtemps là-bas; partez donc +vite, et, dans la première lettre que j’écrirai en Angleterre, je vous +réclamerai au nom du roi. + +Et Madame se leva pour remettre sa lettre aux mains de Bragelonne. +Raoul comprit que son audience était finie; il prit la lettre, +s’inclina devant la princesse et sortit. + +— Un mois! murmura la princesse; aurais-je donc été aveugle à ce point, +et l’aimerait-il depuis un mois? + +Et, comme Madame n’avait rien à faire, elle se mit à commencer pour son +frère la lettre dont le post-scriptum devait rappeler Bragelonne. + +Le comte de Guiche avait, comme nous l’avons vu, cédé aux insistances +de Manicamp, et s’était laissé entraîner par lui jusqu’aux écuries; où +ils firent seller leurs chevaux; après quoi, par la petite allée dont +nous avons déjà donné la description à nos lecteurs, ils s’avancèrent +au-devant de Monsieur, qui, sortant du bain, s’en revenait tout frais +vers le château, ayant sur le visage un voile de femme, afin que le +soleil, déjà chaud, ne hâlât pas son teint. + +Monsieur était dans un de ces accès de belle humeur qui lui inspiraient +parfois l’admiration de sa propre beauté. Il avait, dans l’eau, pu +comparer la blancheur de son corps à celle du corps de ses courtisans, +et, grâce au soin que Son Altesse Royale prenait d’elle-même, nul +n’avait pu, même le chevalier de Lorraine, soutenir la concurrence. + +Monsieur avait de plus nagé avec un certain succès, et tous ses nerfs +tendus dans une sage mesure par cette salutaire immersion dans l’eau +fraîche, tenaient son corps et son esprit dans un heureux équilibre. + +Aussi, à la vue de de Guiche, qui venait au petit galop au-devant de +lui sur un magnifique cheval blanc, le prince ne put-il retenir une +joyeuse exclamation. + +— Il me semble que cela va bien, dit Manicamp, qui crut lire cette +bienveillance sur la physionomie de Son Altesse Royale. + +— Ah! bonjour, Guiche, bonjour, mon pauvre Guiche, s’écria le prince. + +— Salut à Monseigneur! répondit de Guiche, encouragé par le ton de voix +de Philippe; santé, joie, bonheur et prospérité à Votre Altesse! + +— Sois le bienvenu, Guiche, et prends ma droite, mais tiens ton cheval +en bride, car je veux revenir au pas sous ces voûtes fraîches. + +— À vos ordres, monseigneur. + +Et de Guiche se rangea à la droite du prince comme il venait d’y être +invité. + +— Voyons, mon cher de Guiche, dit le prince, voyons, donne-moi un peu +des nouvelles de ce de Guiche que j’ai connu autrefois et qui faisait +la cour à ma femme? + +De Guiche rougit jusqu’au blanc des yeux, tandis que Monsieur éclatait +de rire comme s’il eût fait la plus spirituelle plaisanterie du monde. + +Les quelques privilégiés qui entouraient Monsieur crurent devoir +l’imiter, quoiqu’ils n’eussent pas entendu ses paroles, et ils +poussèrent un bruyant éclat de rire qui prit au premier, traversa le +cortège et ne s’éteignit qu’au dernier. De Guiche, tout rougissant +qu’il était, fit cependant bonne contenance: Manicamp le regardait. + +— Ah! monseigneur, répondit de Guiche, soyez charitable à un +malheureux; ne m’immolez pas à M. le chevalier de Lorraine! + +— Comment cela? + +— S’il vous entend me railler, il renchérira sur Votre Altesse et me +raillera sans pitié. + +— Sur ton amour pour la princesse? + +— Oh! monseigneur, par pitié! + +— Voyons, voyons, de Guiche, avoue que tu as fait les yeux doux à +Madame. + +— Jamais je n’avouerai une pareille chose, monseigneur. + +— Par respect pour moi? Eh bien! je t’affranchis du respect, de Guiche. +Avoue, comme s’il s’agissait de Mme de Chalais, ou de Mlle de La +Vallière. + +Puis, s’interrompant: + +— Allons, bon! dit-il en recommençant à rire, voilà que je joue avec +une épée à deux tranchants, moi. Je frappe sur toi et je frappe sur mon +frère, Chalais et La Vallière, ta fiancée à toi, et sa future à lui. + +— En vérité, monseigneur, dit le comte, vous êtes aujourd’hui d’une +adorable humeur. + +— Ma foi, oui! je me sens bien, et puis ta vue me fait plaisir. + +— Merci, monseigneur. + +— Tu m’en voulais donc? + +— Moi, monseigneur? + +— Oui. + +— Et de quoi, mon Dieu? + +— De ce que j’avais interrompu tes sarabandes et tes espagnoleries. + +— Oh! Votre Altesse! + +— Voyons, ne nie point. Tu es sorti ce jour-là de chez la princesse +avec des yeux furibonds; cela t’a porté malheur, mon cher, et tu as +dansé le ballet d’hier d’une pitoyable façon. Ne boude pas, de Guiche; +cela te nuit en ce que tu prends l’air d’un ours. Si la princesse t’a +regardé hier, je suis sûr d’une chose… + +— De laquelle, monseigneur? Votre Altesse m’effraie. + +— Elle t’aura tout à fait renié. + +Et le prince de rire de plus belle. + +«Décidément, pensa Manicamp, le rang n’y fait rien, et ils sont tous +pareils.» + +Le prince continua. + +— Enfin, te voilà revenu; il y a espoir que le chevalier redevienne +aimable. + +— Comment, cela, monseigneur, et par quel miracle puis-je avoir cette +influence sur M. de Lorraine? + +— C’est tout simple, il est jaloux de toi. + +— Ah bah! vraiment? + +— C’est comme je te le dis. + +— Il me fait trop d’honneur. + +— Tu comprends, quand tu es là, il me caresse; quand tu es parti, il +me martyrise. Je règne par bascule. Et puis tu ne sais pas l’idée qui +m’est venue? + +— Je ne m’en doute pas, monseigneur. + +— Eh bien! quand tu étais en exil, car tu as été exilé, mon pauvre +Guiche… + +— Pardieu! monseigneur, à qui la faute? dit de Guiche en affectant un +air bourru. + +— Oh! ce n’est certainement pas à moi, cher comte, répliqua Son Altesse +Royale. Je n’ai pas demandé au roi de t’exiler, foi de prince! + +— Non pas vous, monseigneur, je le sais bien; mais… + +— Mais Madame? Oh! quant à cela, je ne dis pas non. Que diable lui +as-tu donc fait, à Madame? + +— En vérité, monseigneur… + +— Les femmes ont leur rancune, je le sais bien, et la mienne n’est pas +exempte de ce travers. Mais, si elle t’a fait exiler, elle, je ne t’en +veux pas, moi. + +— Alors, monseigneur, dit de Guiche, je ne suis qu’à moitié malheureux. + +Manicamp, qui venait derrière de Guiche et qui ne perdait pas une +parole de ce que disait le prince, plia les épaules jusque sur le cou +de son cheval pour cacher le rire qu’il ne pouvait réprimer. + +— D’ailleurs, ton exil m’a fait pousser un projet dans la tête. + +— Bon! + +— Quand le chevalier, ne te voyant plus là et sûr de régner seul, me +malmenait, voyant, au contraire de ce méchant garçon, ma femme si +aimable et si bonne pour moi qui la néglige, j’eus l’idée de me faire +un mari modèle, une rareté, une curiosité de cour; j’eus l’idée d’aimer +ma femme. + +De Guiche regarda le prince avec un air de stupéfaction qui n’avait +rien de joué. + +— Oh! balbutia de Guiche tremblant, cette idée-là, monseigneur, elle ne +vous est pas venue sérieusement? + +— Ma foi, si! J’ai du bien que mon frère m’a donné au moment de mon +mariage; elle a de l’argent, elle, et beaucoup, puisqu’elle en tire +tout à la fois de son frère et de son beau-frère, d’Angleterre et de +France. Eh bien! nous eussions quitté la cour. Je me fusse retiré au +château de Villers-Cotterets, qui est de mon apanage, au milieu d’une +forêt, dans laquelle nous eussions filé le parfait amour aux mêmes +endroits que faisait mon grand père Henri IV avec la belle Gabrielle. +Que dis-tu de cette idée, de Guiche? + +— Je dis que c’est à faire frémir, monseigneur, répondit de Guiche, qui +frémissait réellement. + +— Ah! je vois que tu ne supporterais pas d’être exilé une seconde fois. + +— Moi, monseigneur? + +— Je ne t’emmènerai donc pas avec nous comme j’en avais eu le dessein +d’abord. + +— Comment, avec vous, monseigneur? + +— Oui, si par hasard l’idée me reprend de bouder la cour. + +— Oh! monseigneur, qu’à cela ne tienne, je suivrai Votre Altesse +jusqu’au bout du monde. + +— Maladroit que vous êtes! grommela Manicamp en poussant son cheval sur +de Guiche, de façon à le désarçonner. + +Puis, en passant près de lui comme s’il n’était pas maître de son +cheval: + +— Mais pensez donc à ce que vous dites, lui glissa-t-il tout bas. + +— Alors, dit le prince, c’est convenu; puisque tu m’es si dévoué, je +t’emmène. + +— Partout, monseigneur, partout, répliqua joyeusement de Guiche; +partout, à l’instant même. Êtes-vous prêt? + +Et de Guiche rendit en riant la main à son cheval, qui fit deux bonds +en avant. + +— Un instant, un instant, dit le prince; passons par le château. + +— Pour quoi faire? + +— Pour prendre ma femme, parbleu! + +— Comment? demanda de Guiche. + +— Sans doute, puisque je te dis que c’est un projet d’amour conjugal; +il faut bien que j’emmène ma femme. + +— Alors, monseigneur, répondit le comte, j’en suis désespéré, mais pas +de de Guiche pour vous. + +— Bah! + +— Oui. Pourquoi emmenez-vous Madame? + +— Tiens! parce que je m’aperçois que je l’aime. + +De Guiche pâlit légèrement, en essayant toutefois de conserver son +apparente gaieté. + +— Si vous aimez Madame, monseigneur, dit-il, cet amour doit vous +suffire, et vous n’avez plus besoin de vos amis. + +— Pas mal, pas mal, murmura Manicamp. + +— Allons, voilà la peur de Madame qui te reprend, répliqua le prince. + +— Écoutez donc, monseigneur, je suis payé pour cela; une femme qui m’a +fait exiler. + +— Oh! mon Dieu! le vilain caractère que tu as, de Guiche; comme tu es +rancunier, mon ami. + +— Je voudrais bien vous y voir, vous, monseigneur. + +— Décidément, c’est à cause de cela que tu as si mal dansé hier; tu +voulais te venger en faisant faire à Madame de fausses figures; ah! de +Guiche, ceci est mesquin, et je le dirai à Madame. + +— Oh! vous pouvez lui dire tout ce que vous voudrez, monseigneur. Son +Altesse ne me haïra point plus qu’elle ne le fait. + +— Là! là! tu exagères, pour quinze pauvres jours de campagne forcée +qu’elle t’a imposés. + +— Monseigneur, quinze jours sont quinze jours, et, quand on les passe à +s’ennuyer, quinze jours sont une éternité. + +— De sorte que tu ne lui pardonneras pas? + +— Jamais. + +— Allons, allons, de Guiche, sois meilleur garçon, je veux faire ta +paix avec elle; tu reconnaîtras, en la fréquentant, qu’elle n’a point +de méchanceté et qu’elle est pleine d’esprit. + +— Monseigneur… + +— Tu verras qu’elle sait recevoir comme une princesse et rire comme +une bourgeoise; tu verras qu’elle fait, quand elle le veut, que les +heures s’écoulent comme des minutes. De Guiche, mon ami, il faut que tu +reviennes sur le compte de ma femme. + +«Décidément, se dit Manicamp, voilà un mari à qui le nom de sa femme +portera malheur, et feu le roi Candaule était un véritable tigre auprès +de monseigneur.» + +— Enfin, ajouta le prince, tu reviendras sur le compte de ma femme, +de Guiche; je te le garantis. Seulement, il faut que je te montre le +chemin. Elle n’est point banale, et ne parvient pas qui veut à son cœur. + +— Monseigneur… + +— Pas de résistance, de Guiche, ou nous nous fâcherons, répliqua le +prince. + +— Mais puisqu’il le veut, murmura Manicamp à l’oreille de de Guiche, +satisfaites-le donc. + +— Monseigneur, dit le comte, j’obéirai. + +— Et pour commencer, reprit Monseigneur, on joue ce soir chez Madame; +tu dîneras avec moi et je te conduirai chez elle. + +— Oh! pour cela, monseigneur, objecta de Guiche, vous me permettrez de +résister. + +— Encore! mais c’est de la rébellion. + +— Madame m’a trop mal reçu hier devant tout le monde. + +— Vraiment! dit le prince en riant. + +— À ce point qu’elle ne m’a pas même répondu quand je lui ai parlé; il +peut être bon de n’avoir pas d’amour-propre, mais trop peu, c’est trop +peu, comme on dit. + +— Comte, après le dîner, tu iras t’habiller chez toi et tu viendras me +reprendre, je t’attendrai. + +— Puisque Votre Altesse le commande absolument… + +— Absolument. + +— Il n’en démordra point, dit Manicamp, et ces sortes de choses sont +celles qui tiennent le plus obstinément à la tête des maris. Ah! +pourquoi donc M. Molière n’a-t-il pas entendu celui-là, il l’aurait mis +en vers. + +Le prince et sa cour, ainsi devisant, rentrèrent dans les plus frais +appartements du château. + +— À propos, dit de Guiche sur le seuil de la porte, j’avais une +commission pour Votre Altesse Royale. + +— Fais ta commission. + +— M. de Bragelonne est parti pour Londres avec un ordre du roi, et il +m’a chargé de tous ses respects pour Monseigneur. + +— Bien! bon voyage au vicomte, que j’aime fort. Allons, va t’habiller, +de Guiche, et reviens-nous. Et si tu ne reviens pas… + +— Qu’arrivera-t-il, monseigneur? + +— Il arrivera que je te fais jeter à la Bastille. + +— Allons, décidément, dit de Guiche en riant, Son Altesse Royale +Monsieur est la contrepartie de Son Altesse Royale Madame. Madame +me fait exiler parce qu’elle ne m’aime pas assez, Monsieur me fait +emprisonner parce qu’il m’aime trop. Merci, monsieur! Merci, madame! + +— Allons, allons, dit le prince, tu es un charmant ami, et tu sais bien +que je ne puis me passer de toi. Reviens vite. + +— Soit, mais il me plaît de faire de la coquetterie à mon tour, +monseigneur. + +— Bah? + +— Aussi je ne rentre chez Votre Altesse qu’à une seule condition. + +— Laquelle? + +— J’ai l’ami d’un de mes amis à obliger. + +— Tu l’appelles? + +— Malicorne. + +— Vilain nom. + +— Très bien porté, monseigneur. + +— Soit. Eh bien? + +— Eh bien! je dois à M. Malicorne une place chez vous, monseigneur. + +— Une place de quoi? + +— Une place quelconque; une surveillance, par exemple. + +— Parbleu! cela se trouve bien, j’ai congédié hier le maître des +appartements. + +— Va pour le maître des appartements, monseigneur. Qu’a-t-il à faire? + +— Rien, sinon à regarder et à rapporter. + +— Police intérieure? + +— Justement. + +— Oh! comme cela va bien à Malicorne, se hasarda de dire Manicamp. + +— Vous connaissez celui dont il s’agit, monsieur Manicamp? demanda le +prince. + +— Intimement, monseigneur. C’est mon ami. + +— Et votre opinion est? + +— Que Monseigneur n’aura jamais un maître des appartements pareil à +celui-là. + +— Combien rapporte l’office? demanda le comte au prince. + +— Je l’ignore; seulement, on m’a toujours dit qu’il ne pouvait assez se +payer quand il était bien occupé. + +— Qu’appelez-vous bien occupé, prince? + +— Cela va sans dire, quand le fonctionnaire est homme d’esprit. + +— Alors, je crois que Monseigneur sera content, car Malicorne a de +l’esprit comme un diable. + +— Bon! l’office me coûtera cher en ce cas, répliqua le prince en riant. +Tu me fais là un véritable cadeau, comte. + +— Je le crois, monseigneur. + +— Eh bien! va donc annoncer à ton M. Mélicorne… + +— Malicorne, monseigneur. + +— Je ne me ferai jamais à ce nom-là. + +— Vous dites bien Manicamp, monseigneur. + +— Oh! je dirais très bien aussi Manicorne. L’habitude m’aiderait. + +— Dites, dites, monseigneur, je vous promets que votre inspecteur des +appartements ne se fâchera point; il est du plus heureux caractère qui +se puisse voir. + +— Eh bien! alors, mon cher de Guiche, annoncez-lui sa nomination… Mais, +attendez… + +— Quoi, monseigneur? + +— Je veux le voir auparavant. S’il est aussi laid que son nom, je me +dédis. + +— Monseigneur le connaît. + +— Moi? + +— Sans doute. Monseigneur l’a déjà vu au Palais-Royal; à telles +enseignes que c’est même moi qui le lui ai présenté. + +— Ah! fort bien, je me rappelle… Peste! c’est un charmant garçon! + +— Je savais bien que Monseigneur avait dû le remarquer. + +— Oui, oui, oui! Vois-tu, de Guiche, je ne veux pas que, ma femme ni +moi, nous ayons des laideurs devant les yeux. Ma femme prendra pour +demoiselles d’honneur toutes filles jolies; je prendrai, moi, tous +gentilshommes bien faits. De cette façon, vois-tu, de Guiche, si je +fais des enfants, ils seront d’une bonne inspiration, et, si ma femme +en fait, elle aura vu de beaux modèles. + +— C’est puissamment raisonné, monseigneur, dit Manicamp approuvant de +l’œil et de la voix. + +Quant à de Guiche, sans doute ne trouva-t-il pas le raisonnement aussi +heureux, car il opina seulement du geste, et encore le geste garda-t-il +un caractère marqué d’indécision. Manicamp s’en alla prévenir Malicorne +de la bonne nouvelle qu’il venait d’apprendre. + +De Guiche parut s’en aller à contrecœur faire sa toilette de cour. + +Monsieur, chantant, riant et se mirant, atteignit l’heure du dîner dans +des dispositions qui eussent justifié ce proverbe: «Heureux comme un +prince.» + + + + +Chapitre CXXX — Histoire d’une naïade et d’une dryade Tout le monde +avait fait la collation au château, et, après la collation, toilette de +cour. + + +La collation avait lieu d’habitude à cinq heures. + +Mettons une heure de collation et deux heures de toilette. Chacun était +donc prêt vers les huit heures du soir. + +Aussi vers huit heures du soir commençait-on à se présenter chez Madame. + +Car, ainsi que nous l’avons dit, c’était Madame qui recevait ce soir-là. + +Et aux soirées de Madame nul n’avait garde de manquer; car les soirées +passaient chez elle avec tout le charme que la reine, cette pieuse et +excellente princesse, n’avait pu, elle, donner à ses réunions. C’est +malheureusement un des avantages de la bonté d’amuser moins qu’un +méchant esprit. + +Et cependant, hâtons-nous de le dire, méchant esprit n’était pas une +épithète que l’on pût appliquer à Madame. + +Cette nature toute d’élite renfermait trop de générosité véritable, +trop d’élans nobles et de réflexions distinguées pour qu’on pût +l’appeler une méchante nature. + +Mais Madame avait le don de la résistance, don si souvent fatal à +celui qui le possède, car il se brise où un autre eût plié; il en +résultait que les coups ne s’émoussaient point sur elle comme sur cette +conscience ouatée de Marie-Thérèse. + +Son cœur rebondissait à chaque attaque, et, pareille aux quintaines +agressives des jeux de bagues, Madame, si on ne la frappait pas de +manière à l’étourdir, rendait coup pour coup à l’imprudent quel qu’il +fût qui osait jouter contre elle. + +Était-ce méchanceté? était-ce tout simplement malice? Nous estimons, +nous, que les riches et puissantes natures sont celles qui, pareilles +à l’arbre de science, produisent à la fois le bien et le mal, double +rameau toujours fleuri, toujours fécond, dont savent distinguer le +bon fruit ceux qui en ont faim, dont meurent pour avoir trop mangé le +mauvais les inutiles et les parasites, ce qui n’est pas un mal. + +Donc, Madame, qui avait son plan de seconde reine, ou même de première +reine, bien arrêté dans son esprit, Madame, disons-nous, rendait sa +maison agréable par la conversation, par les rencontres, par la liberté +parfaite qu’elle laissait à chacun de placer son mot, à la condition, +toutefois, que le mot fût joli ou utile. Et, le croira-t-on, par cela +même, on parlait peut-être moins chez Madame qu’ailleurs. + +Madame haïssait les bavards et se vengeait cruellement d’eux. + +Elle les laissait parler. + +Elle haïssait aussi la prétention et ne passait pas même ce défaut au +roi. + +C’était la maladie de Monsieur, et la princesse avait entrepris cette +tâche exorbitante de l’en guérir. + +Au reste, poètes, hommes d’esprit, femmes belles, elle accueillait tout +en maîtresse supérieure à ses esclaves. Assez rêveuse au milieu de +toutes ses espiègleries pour faire rêver les poètes; assez forte de ses +charmes pour briller même au milieu des plus jolies; assez spirituelle +pour que les plus remarquables l’écoutassent avec plaisir. + +On conçoit ce que des réunions pareilles à celles qui se tenaient chez +Madame devaient attirer de monde: la jeunesse y affluait. Quand le roi +est jeune, tout est jeune à la cour. + +Aussi voyait-on bouder les vieilles dames, têtes fortes de la Régence +ou du dernier règne; mais on répondait à leurs bouderies en riant de +ces vénérables personnes qui avaient poussé l’esprit de domination +jusqu’à commander des partis de soldats dans la guerre de la Fronde, +afin, disait Madame, de ne pas perdre tout empire sur les hommes. + +À huit heures sonnant, Son Altesse Royale entra dans le grand +salon avec ses dames d’honneur, et trouva plusieurs courtisans qui +attendaient déjà depuis plus de dix minutes. + +Parmi tous ces précurseurs de l’heure dite, elle chercha celui qu’elle +croyait devoir être arrivé le premier de tous. Elle ne le trouva point. + +Mais presque au même instant où elle achevait cette investigation, on +annonça Monsieur. + +Monsieur était splendide à voir. Toutes les pierreries du cardinal +Mazarin, celles bien entendu que le ministre n’avait pu faire autrement +que de laisser, toutes les pierreries de la reine mère, quelques-unes +même de sa femme, Monsieur les portait ce jour-là. Aussi Monsieur +brillait-il comme un soleil. + +Derrière lui, à pas lents et avec un air de componction parfaitement +joué, venait de Guiche, vêtu d’un habit de velours gris perle, brodé +d’argent et à rubans bleus. + +De Guiche portait, en outre, des malines aussi belles dans leur genre +que les pierreries de Monsieur l’étaient dans le leur. + +La plume de son chapeau était rouge. + +Madame avait plusieurs couleurs. + +Elle aimait le rouge en tentures, le gris en vêtements, le bleu en +fleurs. + +M. de Guiche, ainsi vêtu, était d’une beauté que tout le monde pouvait +remarquer. Certaine pâleur intéressante, certaine langueur d’yeux, +des mains mates de blancheur sous de grandes dentelles, la bouche +mélancolique; il ne fallait, en vérité, que voir M. de Guiche pour +avouer que peu d’hommes à la cour de France valaient celui-là. + +Il en résulta que Monsieur, qui eût eu la prétention d’éclipser +une étoile, si une étoile se fût mise en parallèle avec lui, fut, +au contraire, complètement éclipsé dans toutes les imaginations, +lesquelles sont des juges fort silencieux, certes, mais aussi fort +altiers dans leur jugement. + +Madame avait regardé vaguement de Guiche; mais, si vague que fût ce +regard, il amena une charmante rougeur sur son front. Madame, en effet, +avait trouvé de Guiche si beau et si élégant, qu’elle en était presque +à ne plus regretter la conquête royale qu’elle sentait être sur le +point de lui échapper. + +Son cœur laissa donc, malgré lui, refluer tout son sang jusqu’à ses +joues. + +Monsieur, prenant son air mutin, s’approcha d’elle. Il n’avait pas vu +la rougeur de la princesse, ou, s’il l’avait vue, il était bien loin de +l’attribuer à sa véritable cause. + +— Madame, dit-il en baisant la main de sa femme, il y a ici un +disgracié, un malheureux exilé que je prends sur moi de vous +recommander. Faites bien attention, je vous prie, qu’il est de mes +meilleurs amis, et que votre accueil me touchera beaucoup. + +— Quel exilé? quel disgracié? demanda Madame, regardant tout autour +d’elle et sans plus s’arrêter au comte qu’aux autres. + +C’était le moment de pousser son protégé. Le prince s’effaça et laissa +passer de Guiche, qui, d’un air assez maussade, s’approcha de Madame et +lui fit sa révérence. + +— Eh quoi! demanda Madame, comme si elle éprouvait le plus vif +étonnement, c’est M. le comte de Guiche qui est le disgracié, l’exilé? + +— Oui-da! reprit le duc. + +— Eh! dit Madame, on ne voit que lui ici. + +— Ah! madame, vous êtes injuste, fit le prince. + +— Moi? + +— Sans doute. Voyons, pardonnez-lui, à ce pauvre garçon. + +— Lui pardonner quoi? Qu’ai-je donc à pardonner à M. de Guiche, moi? + +— Mais, au fait, explique-toi, de Guiche. Que veux-tu qu’on te +pardonne? demanda le prince. + +— Hélas! Son Altesse Royale le sait bien, répliqua celui-ci +hypocritement. + +— Allons, allons, donnez-lui votre main, Madame, dit Philippe. + +— Si cela vous fait plaisir, monsieur. + +Et, avec un indescriptible mouvement des yeux et des épaules, Madame +tendit sa belle main parfumée au jeune homme, qui y appuya ses lèvres. + +Il faut croire qu’il les appuya longtemps et que Madame ne retira pas +trop vite sa main, car le duc ajouta: + +— De Guiche n’est point méchant, madame, et il ne vous mordra +certainement pas. + +On prit prétexte, dans la galerie, de ce mot, qui n’était peut-être pas +fort risible, pour rire à l’excès. + +En effet, la situation était remarquable, et quelques bonnes âmes +l’avaient remarqué. + +Monsieur jouissait donc encore de l’effet de son mot quand on annonça +le roi. + +En ce moment, l’aspect du salon était celui que nous allons essayer de +décrire. + +Au centre, devant la cheminée encombrée de fleurs, se tenait Madame, +avec ses demoiselles d’honneur formées en deux ailes, sur les lignes +desquelles voltigeaient les papillons de cour. + +D’autres groupes occupaient les embrasures des fenêtres, comme font +dans leurs tours réciproques les postes d’une même garnison, et, +de leurs places respectives, percevaient les mots partis du groupe +principal. + +De l’un de ces groupes, le plus rapproché de la cheminée, Malicorne, +promu, séance tenante, par Manicamp et de Guiche, au poste de maître +des appartements; Malicorne, dont l’habit d’officier était prêt +depuis tantôt deux mois, flamboyait dans ses dorures et rayonnait sur +Montalais, extrême gauche de Madame, avec tout le feu de ses yeux et +tout le reflet de son velours. + +Madame causait avec Mme de Châtillon et Mme de Créqui, ses deux +voisines, et renvoyait quelques paroles à Monsieur, qui s’effaça +aussitôt que cette annonce fut faite: + +— Le roi! + +Mlle de La Vallière était, comme Montalais, à la gauche de Madame, +c’est-à-dire l’avant-dernière de la ligne; à sa droite, on avait placé +Mlle de Tonnay-Charente. Elle se trouvait donc dans la situation de ces +corps de troupe dont on soupçonne la faiblesse, et que l’on place entre +deux forces éprouvées. + +Ainsi flanquée de ses deux compagnes d’aventures, La Vallière, soit +qu’elle fût chagrine de voir partir Raoul, soit qu’elle fût encore +émue des événements récents qui commençaient à populariser son nom +dans le monde des courtisans, La Vallière, disons-nous, cachait +derrière son éventail ses yeux un peu rougis, et paraissait prêter une +grande attention aux paroles que Montalais et Athénaïs lui glissaient +alternativement dans l’une et l’autre oreille. + +Lorsque le nom du roi retentit, un grand mouvement se fit dans le salon. + +Madame, comme la maîtresse du logis, se leva pour recevoir le royal +visiteur; mais, en se levant, si préoccupée qu’elle dût être, elle +lança un regard à sa droite, et ce regard que le présomptueux de Guiche +interpréta comme envoyé à son adresse, s’arrêta pourtant en faisant le +tour du cercle sur La Vallière, dont il put remarquer la vive rougeur +et l’inquiète émotion. + +Le roi entra au milieu du groupe, devenu général par un mouvement qui +s’opéra naturellement de la circonférence au centre. + +Tous les fronts s’abaissaient devant Sa Majesté, les femmes ployant, +comme de frêles et magnifiques lis devant le roi Aquilo. + +Sa Majesté n’avait rien de farouche, nous pourrions même dire rien de +royal ce soir-là, n’étaient cependant sa jeunesse et sa beauté. + +Certain air de joie vive et de bonne disposition mit en éveil toutes +les cervelles; et voilà que chacun se promit une charmante soirée, rien +qu’à voir le désir qu’avait Sa Majesté de s’amuser chez Madame. + +Si quelqu’un pouvait, par sa joie et sa belle humeur, balancer le roi, +c’était M. de Saint-Aignan, rose d’habits, de figure et de rubans, rose +d’idées surtout, et, ce soir-là, M. de Saint-Aignan avait beaucoup +d’idées. + +Ce qui avait donné une floraison à toutes ces idées qui germaient +dans son esprit riant, c’est qu’il venait de s’apercevoir que Mlle de +Tonnay-Charente était comme lui vêtue de rose; Nous ne voudrions pas +dire cependant que le rusé courtisan ne sût pas d’avance que la belle +Athénaïs dût revêtir cette couleur: il connaissait très bien l’art de +faire jaser un tailleur ou une femme de chambre sur les projets de sa +maîtresse. + +Il envoya tout autant d’œillades assassines à Mlle Athénaïs qu’il avait +de nœuds de rubans aux chausses et au pourpoint, c’est-à-dire qu’il +en décocha une quantité furieuse. Le roi ayant fait ses compliments à +Madame, et Madame ayant été invitée à s’asseoir, le cercle se forma +aussitôt. + +Louis demanda à Monsieur des nouvelles du bain; il raconta, tout en +regardant les dames, que des poètes s’occupaient de mettre en vers +ce galant divertissement des bains de Vulaines, et que l’un d’eux, +surtout, M. Loret, semblait avoir reçu les confidences d’une nymphe des +eaux, tant il avait dit de vérités dans ses rimes. + +Plus d’une dame crut devoir rougir. + +Le roi profita de ce moment pour regarder à son aise; Montalais seule +ne rougissait pas assez pour ne pas regarder le roi, et elle le vit +dévorer du regard Mlle de La Vallière. + +Cette hardie fille d’honneur, que l’on nommait la Montalais, fit +baisser les yeux au roi, et sauva ainsi Louise de La Vallière d’un feu +sympathique qui lui fût peut-être arrivé par ce regard! Louis était +pris par Madame, qui l’accablait de questions, et nulle personne au +monde ne savait questionner comme elle. + +Mais lui cherchait à rendre la conversation générale, et pour y +réussir, il redoubla d’esprit et de galanterie. + +Madame voulait des compliments; elle se résolut à en arracher à tout +prix, et, s’adressant au roi: + +— Sire, dit-elle, Votre Majesté, qui sait tout ce qui se passe en son +royaume, doit savoir d’avance les vers contés à M. Loret par cette +nymphe; Votre Majesté veut-elle bien nous en faire part? + +— Madame, répliqua le roi avec une grâce parfaite, je n’ose… Il est +certain que, pour vous personnellement, il y aurait de la confusion +à écouter certains détails… Mais de Saint-Aignan conte assez bien +et retient parfaitement les vers; s’il ne les retient pas, il en +improvise. Je vous le certifie poète renforcé. + +De Saint-Aignan, mis en scène, fut contraint de se produire le moins +désavantageusement possible. Malheureusement pour Madame, il ne songea +qu’à ses affaires particulières, c’est-à-dire qu’au lieu de rendre à +Madame les compliments dont elle se faisait fête, il s’ingéra de se +prélasser un peu lui-même dans sa bonne fortune. + +Lançant donc un centième coup d’œil à la belle Athénaïs, qui pratiquait +tout au long sa théorie de la veille, c’est-à-dire qui ne daignait pas +regarder son adorateur: + +— Sire, dit-il, Votre Majesté me pardonnera sans doute d’avoir trop peu +retenu les vers dictés à Loret par la nymphe; mais où le roi n’a rien +retenu, qu’eussé-je fait, moi chétif? + +Madame accueillit avec peu de faveur cette défaite de courtisans. + +— Ah! madame, ajouta de Saint-Aignan, c’est qu’il ne s’agit plus +aujourd’hui de ce que disent les nymphes d’eau douce. En vérité, +on serait tenté de croire qu’il ne se fait plus rien d’intéressant +dans les royaumes liquides. C’est sur terre, madame, que les grands +événements arrivent. Ah! sur terre, madame, que de récits pleins de… + +— Bon! fit Madame, et que se passe-t-il donc sur terre? + +— C’est aux dryades qu’il faut le demander, répliqua le comte; les +dryades habitent les bois, comme Votre Altesse Royale le sait. + +— Je sais même qu’elles sont naturellement bavardes, monsieur de +Saint-Aignan. + +— C’est vrai, madame; mais, quand elles ne rapportent que de jolies +choses, on aurait mauvaise grâce à les accuser de bavardage. + +— Elles rapportent donc de jolies choses? demanda nonchalamment +la princesse. En vérité, monsieur de Saint-Aignan, vous piquez ma +curiosité, et, si j’étais le roi, je vous sommerais sur-le-champ de +nous raconter les jolies choses que disent Mmes les dryades, puisque +vous seul ici semblez connaître leur langage. + +— Oh! pour cela, madame, je suis bien aux ordres de Sa Majesté, +répliqua vivement le comte. + +— Il comprend le langage des dryades? dit Monsieur. Est-il heureux, ce +Saint-Aignan! + +— Comme le français, monseigneur. + +— Contez alors, dit Madame. + +Le roi se sentit embarrassé; nul doute que son confident ne l’allât +embarquer dans une affaire difficile. + +Il le sentait bien à l’attention universelle excitée par le préambule +de Saint-Aignan, excitée aussi par l’attitude particulière de Madame. +Les plus discrets semblaient prêts à dévorer chaque parole que le comte +allait prononcer. + +On toussa, on se rapprocha, on regarda du coin de l’œil certaines dames +d’honneur qui elles-mêmes, pour soutenir plus décemment ou avec plus de +fermeté ce regard inquisiteur si pesant, arrangèrent leurs éventails, +et se composèrent un maintien de duelliste qui va essuyer le feu de son +adversaire. + +En ce temps, on avait tellement l’habitude des conversations +ingénieuses et des récits épineux, que là où tout un salon moderne +flairerait scandale, éclat, tragédie, et s’enfuirait d’effroi, le salon +de Madame s’accommodait à ses places, afin de ne pas perdre un mot, un +geste, de la comédie composée à son profit par M. de Saint-Aignan, et +dont le dénouement, quels que fussent le style et l’intrigue, devait +nécessairement être parfait de calme et d’observation. + +Le comte était connu pour un homme poli et un parfait conteur. Il +commença donc bravement au milieu d’un silence profond et partant +redoutable pour tout autre que lui. + +— Madame, le roi permet que je m’adresse d’abord à Votre Altesse +Royale, puisqu’elle se proclame la plus curieuse de son cercle; j’aurai +donc l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que la dryade habite plus +particulièrement le creux des chênes et, comme les dryades sont de +belles créatures mythologiques, elles habitent de très beaux arbres, +c’est-à-dire les plus gros qu’elles puissent trouver. + +À cet exorde, qui rappelait sous un voile transparent la fameuse +histoire du chêne royal, qui avait joué un si grand rôle dans la +dernière soirée, tant de cœurs battirent de joie ou d’inquiétude, que, +si de Saint-Aignan n’eût pas eu la voix bonne et sonore, ce battement +des cœurs eût été entendu par-dessus sa voix. + +— Il doit y avoir des dryades à Fontainebleau, dit Madame d’un ton +parfaitement calme, car jamais de ma vie je n’ai vu de plus beaux +chênes que dans le parc royal. + +Et, en disant ces mots, elle envoya droit à l’adresse de de Guiche un +regard dont celui-ci n’eut pas à se plaindre comme du précédent, qui, +nous l’avons dit, avait conservé certaine nuance de vague bien pénible +pour un cœur aussi aimant. + +— Précisément, madame, c’est de Fontainebleau que j’allais parler à +Votre Altesse Royale, dit de Saint-Aignan, car la dryade dont le récit +nous occupe habite le parc du château de Sa Majesté. + +L’affaire était engagée; l’action commençait: auditeurs et narrateur, +personne ne pouvait plus reculer. + +— Écoutons, dit Madame, car l’histoire m’a l’air d’avoir non seulement +tout le charme d’un récit national, mais encore celui d’une chronique +très contemporaine. + +— Je dois commencer par le commencement, dit le comte. Donc, à +Fontainebleau, dans une chaumière de belle apparence, habitent des +bergers. + +«L’un est le berger Tircis, auquel appartiennent les plus riches +domaines, transmis par l’héritage de ses parents. + +Tircis est jeune et beau, et ses qualités en font le premier des +bergers de la contrée. On peut donc dire hardiment qu’il en est le +roi.» + +Un léger murmure d’approbation encouragea le narrateur, qui continua: + +— Sa force égale son courage; nul n’a plus d’adresse à la chasse +des bêtes sauvages, nul n’a plus de sagesse dans les conseils. +Manœuvre-t-il un cheval dans les belles plaines de son héritage, +conduit-il aux jeux d’adresse et de vigueur les bergers qui lui +obéissent, on dirait le dieu Mars agitant sa lance dans les plaines de +la Thrace, ou mieux encore Apollon, dieu du jour, lorsqu’il rayonne sur +la terre avec ses dards enflammés. + +Chacun comprend que ce portrait allégorique du roi n’était pas le pire +exorde que le conteur eût pu choisir. Aussi ne manqua-t-il son effet +ni sur les assistants, qui, par devoir et par plaisir, y applaudirent +à tout rompre; ni sur le roi lui-même, à qui la louange plaisait fort +lorsqu’elle était délicate, et ne déplaisait pas toujours lors même +qu’elle était un peu outrée. De Saint-Aignan poursuivit: + +— Ce n’est pas seulement, mesdames, aux jeux de gloire que le berger +Tircis a acquis cette renommée qui en a fait le roi des bergers. + +— Des bergers de Fontainebleau, dit le roi en souriant à Madame. + +— Oh! s’écria Madame, Fontainebleau est pris arbitrairement par le +poète; moi, je dis: des bergers du monde entier. + +Le roi oublia son rôle d’auditeur passif et s’inclina. + +— C’est, poursuivit de Saint-Aignan au milieu d’un murmure flatteur, +c’est auprès des belles surtout que le mérite de ce roi des bergers +éclate le plus manifestement. C’est un berger dont l’esprit est fin +comme le cœur est pur; il sait débiter un compliment avec une grâce qui +charme invinciblement, il sait aimer avec une discrétion qui promet +à ses aimables et heureuses conquêtes le sort le plus digne d’envie. +Jamais un éclat, jamais un oubli. Quiconque a vu Tircis et l’a entendu +doit l’aimer; quiconque l’aime et est aimé de lui a rencontré le +bonheur. + +De Saint-Aignan fit là une pause; il savourait le plaisir des +compliments, et ce portrait, si grotesquement ampoulé qu’il fût, avait +trouvé grâce devant de certaines oreilles surtout, pour qui les mérites +du berger ne semblaient point avoir été exagérés. Madame engagea +l’orateur à continuer. + +— Tircis, dit le comte, avait un fidèle compagnon, ou plutôt un +serviteur dévoué qui s’appelait… Amyntas. + +— Ah! voyons le portrait d’Amyntas! dit malicieusement Madame; vous +êtes si bon peintre, monsieur de Saint-Aignan! + +— Madame… + +— Oh! comte de Saint-Aignan, n’allez pas, je vous prie, sacrifier ce +pauvre Amyntas! je ne vous le pardonnerais jamais. + +— Madame, Amyntas est de condition trop inférieure, surtout près de +Tircis, pour que sa personne puisse avoir l’honneur d’un parallèle. Il +en est de certains amis comme de ces serviteurs de l’Antiquité, qui +se faisaient enterrer vivants aux pieds de leur maître. Aux pieds de +Tircis, là est la place d’Amyntas; il n’en réclame pas d’autre, et si +quelquefois l’illustre héros… + +— Illustre berger, voulez-vous dire? fit Madame feignant de reprendre +M. de Saint-Aignan. + +— Votre Altesse Royale a raison, je me trompais, reprit le courtisan: +si, dis-je, le berger Tircis daigne parfois appeler Amyntas son ami et +lui ouvrir son cœur, c’est une faveur non pareille, dont le dernier +fait cas comme de la plus insigne félicité. + +— Tout cela, interrompit Madame, établit le dévouement absolu d’Amyntas +à Tircis, mais ne nous donne pas le portrait d’Amyntas. Comte, ne le +flattez pas si vous voulez, mais peignez-nous-le; je veux le portrait +d’Amyntas. + +De Saint-Aignan s’exécuta, après s’être incliné profondément devant la +belle-sœur de Sa Majesté: + +— Amyntas, dit-il, est un peu plus âgé que Tircis; ce n’est pas un +berger tout à fait disgracié de la nature; même on dit que les Muses +ont daigné sourire à sa naissance comme Hébé sourit à la jeunesse. Il +n’a point l’ambition de briller; il a celle d’être aimé, et peut-être +n’en serait-il pas indigne s’il était bien connu. + +Ce dernier paragraphe, renforcé d’une œillade meurtrière, fut envoyé +droit à Mlle de Tonnay-Charente, qui supporta le choc sans s’émouvoir. + +Mais la modestie et l’adresse de l’allusion avaient produit un bon +effet; Amyntas en recueillit le fruit en applaudissements; la tête +de Tircis lui même en donna le signal par un consentement plein de +bienveillance. + +— Or, continua de Saint-Aignan, Tircis et Amyntas se promenaient un +soir dans la forêt en causant de leurs chagrins amoureux. Notez que +c’est déjà le récit de la dryade, mesdames; autrement eût-on pu savoir +ce que disaient Tircis et Amyntas, les deux plus discrets de tous les +bergers de la terre? Ils gagnaient donc l’endroit le plus touffu de la +forêt pour s’isoler et se confier plus librement leurs peines, lorsque +tout à coup leurs oreilles furent frappées d’un bruit de voix. + +— Ah! ah! fit-on autour du narrateur. Voilà qui devient on ne peut plus +intéressant. + +Ici, Madame, semblable au général vigilant qui inspecte son armée, +redressa d’un coup d’œil Montalais et Tonnay-Charente, qui pliaient +sous l’effort. + +— Ces voix harmonieuses, reprit de Saint-Aignan, étaient celles de +quelques bergères qui avaient voulu, elles aussi, jouir de la fraîcheur +des ombrages, et qui, sachant l’endroit écarté, presque inabordable, +s’y étaient réunies pour mettre en commun quelques idées sur la +bergerie. + +Un immense éclat de rire, soulevé par cette phrase de Saint-Aignan, un +imperceptible sourire du roi en regardant Tonnay-Charente, tels furent +les résultats de la sortie. + +— La dryade assure, continua Saint-Aignan, que les bergères étaient +trois, et que toutes trois étaient jeunes et belles. + +— Leurs noms? dit Madame tranquillement. + +— Leurs noms! fit de Saint-Aignan, qui se cabra contre cette +indiscrétion. + +— Sans doute. Vous avez appelé vos bergers Tircis et Amyntas: appelez +vos bergères d’une façon quelconque. + +— Oh! madame, je ne suis pas un inventeur, un trouvère, comme on disait +autrefois; je raconte sous la dictée de la dryade. + +— Comment votre dryade nommait-elle ces bergères? En vérité, voilà une +mémoire bien rebelle. Cette dryade-là était donc brouillée avec la +déesse Mnémosyne? + +— Madame, ces bergères… Faites bien attention que révéler des noms de +femmes est un crime! + +— Dont une femme vous absout, comte, à la condition que vous nous +révélerez le nom des bergères. + +— Elles se nommaient Philis, Amaryllis et Galatée. + +— À la bonne heure! elles n’ont pas perdu pour attendre, dit Madame, et +voilà trois noms charmants. Maintenant, les portraits? + +De Saint-Aignan fit encore un mouvement. + +— Oh! procédons par ordre, je vous prie, comte, reprit Madame. N’est-ce +pas, Sire, qu’il nous faut les portraits des bergères? + +Le roi, qui s’attendait à cette insistance, et qui commençait à +ressentir quelques inquiétudes, ne crut pas devoir piquer une aussi +dangereuse interrogatrice. Il pensait d’ailleurs que de Saint-Aignan, +dans ses portraits, trouverait le moyen de glisser quelques traits +délicats dont feraient leur profit les oreilles que Sa Majesté avait +intérêt à charmer. C’est dans cet espoir, c’est avec cette crainte, +que Louis autorisa de Saint-Aignan à tracer le portrait des bergères +Philis, Amaryllis et Galatée. + +— Eh bien! donc, soit! dit de Saint-Aignan comme un homme qui prend son +parti. + +Et il commença. + + + + +Chapitre CXXXI — Fin de l’histoire d’une naïade et d’une dryade + + +— Philis, dit Saint-Aignan en jetant un coup d’œil provocateur à +Montalais, à peu près comme fait dans un assaut un maître d’armes qui +invite un rival digne de lui à se mettre en garde, Philis n’est ni +brune ni blonde, ni grande ni petite, ni froide ni exaltée; elle est, +toute bergère qu’elle est, spirituelle comme une princesse et coquette +comme un démon. + +«Sa vue est excellente. Tout ce qu’embrasse sa vue, son cœur le désire. +C’est comme un oiseau qui, gazouillant toujours, tantôt rase l’herbe, +tantôt s’enlève voletant à la poursuite d’un papillon, tantôt se perche +au plus haut d’un arbre, et de là défie tous les oiseleurs, ou de venir +le prendre, ou de le faire tomber dans leurs filets. + +Le portrait était si ressemblant, que tous les yeux se tournèrent +sur Montalais, qui, l’œil éveillé, le nez au vent, écoutait M. de +Saint-Aignan comme s’il était question d’une personne qui lui fût tout +à fait étrangère. + +— Est-ce tout, monsieur de Saint-Aignan? demanda la princesse. + +— Oh! Votre Altesse Royale, le portrait n’est qu’esquissé, et il y +aurait bien des choses à dire. Mais je crains de lasser la patience de +Votre Altesse ou de blesser la modestie de la bergère, de sorte que je +passe à sa compagne Amaryllis. + +— C’est cela, dit Madame, passez à Amaryllis, monsieur de Saint-Aignan, +nous vous suivons. + +— Amaryllis est la plus âgée des trois; et cependant, se hâta de dire +Saint-Aignan, ce grand âge n’atteint pas vingt ans. + +Le sourcil de Mlle de Tonnay-Charente, qui s’était froncé au début du +récit, se défronça avec un léger sourire. + +— Elle est grande, avec d’immenses cheveux qu’elle renoue à la manière +des statues de la Grèce; elle a la démarche majestueuse et le geste +altier: aussi a-t-elle bien plutôt l’air d’une déesse que d’une simple +mortelle, et, parmi les déesses, celle à qui elle ressemble le plus, +c’est Diane chasseresse; avec cette seule différence que la cruelle +bergère, ayant un jour dérobé le carquois de l’Amour tandis que le +pauvre Cupidon dormait dans un buisson de roses, au lieu de diriger ses +traits sur les hôtes des forêts, les décoche impitoyablement sur tous +les pauvres bergers qui passent à la portée de son arc et de ses yeux. + +— Oh! la méchante bergère! dit Madame; ne se piquera-t-elle point +quelque jour avec un de ces traits qu’elle lance si impitoyablement à +droite et à gauche? + +— C’est l’espoir de tous les bergers en général, dit de Saint-Aignan. + +— Et celui du berger Amyntas en particulier, n’est-ce pas? dit Madame. + +— Le berger Amyntas est si timide, reprit de Saint-Aignan de l’air le +plus modeste qu’il put prendre, que, s’il a cet espoir, nul n’en a +jamais rien su, car il le cache au plus profond de son cœur. + +Un murmure des plus flatteurs accueillit cette profession de foi du +narrateur à propos du berger. + +— Et Galatée? demanda Madame. Je suis impatiente de voir une main aussi +habile reprendre le portrait où Virgile l’a laissé, et l’achever à nos +yeux. + +— Madame, dit de Saint-Aignan, près du grand poète Virgilius Maro, +votre humble serviteur n’est qu’un bien pauvre poète; cependant, +encouragé par votre ordre, je ferai de mon mieux. + +— Nous écoutons, dit Madame. + +Saint-Aignan allongea le pied, la main et les lèvres. + +— Blanche comme le lait, dit-il, dorée comme les épis, elle secoue +dans l’air les parfums de sa blonde chevelure. Alors on se demande +si ce n’est point cette belle Europe qui donna de l’amour à Jupiter, +lorsqu’elle se jouait avec ses compagnes dans les prés en fleurs. + +«De ses yeux, bleus comme l’azur du ciel dans les plus beaux jours +d’été, tombe une douce flamme; la rêverie l’alimente, l’amour la +dispense. Quand elle fronce le sourcil ou qu’elle penche son front vers +la terre, le soleil se voile en signe de deuil. + +«Lorsqu’elle sourit, au contraire, toute la nature reprend sa joie, et +les oiseaux, un moment muets, recommencent leurs chants au sein des +arbres. + +«Celle-là surtout, dit de Saint-Aignan pour en finir, celle-là est +digne des adorations du monde; et, si jamais son cœur se donne, heureux +le mortel dont son amour virginal consentira à faire un dieu! + +Madame, en écoutant ce portrait, que chacun écouta comme elle, se +contenta de marquer son approbation aux endroits les plus poétiques par +quelques hochements de tête; mais il était impossible de dire si ces +marques d’assentiment étaient données au talent du narrateur ou à la +ressemblance du portrait. + +Il en résulta que, Madame n’applaudissant pas ouvertement, personne +ne se permit d’applaudir, pas même Monsieur, qui trouvait au fond du +cœur que de Saint-Aignan s’appesantissait trop sur les portraits des +bergères, après avoir passé un peu vivement sur les portraits des +bergers. + +L’assemblée parut donc glacée. + +De Saint-Aignan, qui avait épuisé sa rhétorique et ses pinceaux à +nuancer le portrait de Galatée, et qui pensait, d’après la faveur qui +avait accueilli les autres morceaux, entendre des trépignements pour le +dernier, de Saint-Aignan fut encore plus glacé que le roi et toute la +compagnie. + +Il y eut un instant de silence qui enfin fut rompu par Madame. + +— Eh bien! Sire, demanda-t-elle, que dit Votre Majesté de ces trois +portraits? + +Le roi voulut venir au secours de Saint-Aignan sans se compromettre. + +— Mais Amaryllis est belle, dit-il, à mon avis. + +— Moi, j’aime mieux Philis, dit Monsieur; c’est une bonne fille, ou +plutôt un bon garçon de nymphe. + +Et chacun de rire. + +Cette fois, les regards furent si directs, que Montalais sentit le +rouge lui monter au visage en flammes violettes. + +— Donc, reprit Madame, ces bergères se disaient?… + +Mais de Saint-Aignan, frappé dans son amour-propre, n’était pas en état +de soutenir une attaque de troupes fraîches et reposées. + +— Madame, dit-il, ces bergères s’avouaient réciproquement leurs petits +penchants. + +— Allez, allez, monsieur de Saint-Aignan, vous êtes un fleuve de poésie +pastorale, dit Madame avec un aimable sourire qui réconforta un peu le +narrateur. + +— Elles se dirent que l’amour est un danger, mais que l’absence de +l’amour est la mort du cœur. + +— De sorte qu’elles conclurent?… demanda Madame. + +— De sorte qu’elles conclurent qu’on devait aimer. + +— Très bien! Y mettaient-elles des conditions? + +— La condition de choisir, dit de Saint-Aignan. Je dois même ajouter, +c’est la dryade qui parle, qu’une des bergères, Amaryllis, je crois, +s’opposait complètement à ce qu’on aimât, et cependant elle ne se +défendait pas trop d’avoir laissé pénétrer jusqu’à son cœur l’image de +certain berger. + +— Amyntas ou Tircis? + +— Amyntas, madame, dit modestement de Saint-Aignan. Mais aussitôt +Galatée, la douce Galatée aux yeux purs, répondit que ni Amyntas, +ni Alphésibée, ni Tityre, ni aucun des bergers les plus beaux de la +contrée ne pourraient être comparés à Tircis, que Tircis effaçait tous +les hommes, de même que le chêne efface en grandeur tous les arbres, +le lis en majesté toutes les fleurs. Elle fit même de Tircis un tel +portrait que Tircis, qui l’écoutait, dut véritablement être flatté +malgré sa grandeur. Ainsi Tircis et Amyntas avaient été distingués par +Amaryllis et Galatée. Ainsi le secret des deux cœurs avait été révélé +sous l’ombre de la nuit et dans le secret des bois. + +«Voilà, madame, ce que la dryade m’a raconté, elle qui sait tout ce qui +se passe dans le creux des chênes et dans les touffes de l’herbe; elle +qui connaît les amours des oiseaux, qui sait ce que veulent dire leurs +chants; elle qui comprend enfin le langage du vent dans les branches et +le bourdonnement des insectes d’or ou d’émeraude dans la corolle des +fleurs sauvages; elle me l’a redit, je le répète. + +— Et maintenant vous avez fini, n’est-ce pas, monsieur de Saint-Aignan? +dit Madame avec un sourire qui fit trembler le roi. + +— J’ai fini, oui, madame, répondit de Saint-Aignan; heureux si j’ai pu +distraire Votre Altesse pendant quelques instants. + +— Instants trop courts, répondit la princesse, car vous avez +parfaitement raconté tout ce que vous saviez; mais, mon cher monsieur +de Saint-Aignan, vous avez eu le malheur de ne vous renseigner qu’à une +seule dryade, n’est ce pas? + +— Oui, madame, à une seule, je l’avoue. + +— Il en résulte que vous êtes passé près d’une petite naïade qui +n’avait l’air de rien, et qui en savait autrement long que votre +dryade, mon cher comte. + +— Une naïade? répétèrent plusieurs voix qui commençaient à se douter +que l’histoire allait avoir une suite. + +— Sans doute: à côté de ce chêne dont vous parlez, et qui s’appelle +le chêne royal, à ce que je crois du moins, n’est-ce pas, monsieur de +Saint-Aignan? + +Saint-Aignan et le roi se regardèrent. + +— Oui, madame, répondit de Saint-Aignan. + +— Eh bien! il y a une jolie petite source qui gazouille sur des +cailloux, au milieu des myosotis et des pâquerettes. + +— Je crois que Madame a raison, dit le roi toujours inquiet et suspendu +aux lèvres de sa belle-sœur. + +— Oh! il y en a une, c’est moi qui vous en réponds, dit Madame; et la +preuve, c’est que la naïade qui règne sur cette source m’a arrêtée au +passage, moi qui vous parle. + +— Bah! fit Saint-Aignan. + +— Oui, continua la princesse, et cela pour me conter une quantité de +choses que M. de Saint-Aignan n’a pas mises dans son récit. + +— Oh! racontez vous-même, dit Monsieur, vous racontez d’une façon +charmante. + +La princesse s’inclina devant le compliment conjugal. + +— Je n’aurai pas la poésie du comte et son talent pour faire ressortir +tous les détails. + +— Vous ne serez pas écoutée avec moins d’intérêt, dit le roi, qui +sentait d’avance quelque chose d’hostile dans le récit de sa belle-sœur. + +— Je parle d’ailleurs, continua Madame, au nom de cette pauvre petite +naïade, qui est bien la plus charmante demi-déesse que j’aie jamais +rencontrée. Or, elle riait tant pendant le récit qu’elle m’a fait, +qu’en vertu de cet axiome médical: «Le rire est contagieux», je vous +demande la permission de rire un peu moi-même quand je me rappelle ses +paroles. + +Le roi et de Saint-Aignan, qui virent sur beaucoup de physionomies +s’épanouir un commencement d’hilarité pareille à celle que Madame +annonçait, finirent par se regarder entre eux et se demander du regard +s’il n’y aurait pas là-dessous quelque petite conspiration. + +Mais Madame était bien décidée à tourner et à retourner le couteau dans +la plaie; aussi reprit-elle avec son air de naïve candeur, c’est-à-dire +avec le plus dangereux de tous ses airs: + +— Donc, je passais par là, dit-elle, et, comme je trouvais sous mes pas +beaucoup de fleurs fraîches écloses, nul doute que Philis, Amaryllis, +Galatée, et toutes vos bergères, n’eussent passé sur le chemin avant +moi. + +Le roi se mordit les lèvres. Le récit devenait de plus en plus menaçant. + +— Ma petite naïade, continua Madame, roucoulait sa petite chanson sur +le lit de son ruisselet; comme je vis qu’elle m’accostait en touchant +le bas de ma robe, je ne songeai pas à lui faire un mauvais accueil, +et cela d’autant mieux, après tout, qu’une divinité, fût-elle de +second ordre, vaut toujours mieux qu’une princesse mortelle. Donc, +j’abordai la naïade, et voici ce qu’elle me dit en éclatant de rire: « +Figurez-vous, princesse…» + +— Vous comprenez, Sire, c’est la naïade qui parle. + +Le roi fit un signe d’assentiment; Madame reprit: + +— «Figurez-vous, princesse, que les rives de mon ruisseau viennent +d’être témoins d’un spectacle des plus amusants. Deux bergers, curieux +jusqu’à l’indiscrétion, se sont fait mystifier d’une façon réjouissante +par trois nymphes ou trois bergères…» Je vous demande pardon, mais je +ne me rappelle plus si c’est nymphes ou bergères qu’elle a dit. Mais il +importe peu, n’est-ce pas? Passons donc. + +À ce préambule, le roi rougit visiblement, et de Saint-Aignan, perdant +toute contenance, se mit à écarquiller les yeux le plus anxieusement du +monde. + +— «Les deux bergers, poursuivit ma petite naïade en riant toujours, +suivaient la trace des trois demoiselles…» Non, je veux dire des trois +nymphes; pardon, je me trompe, des trois bergères. Cela n’est pas +toujours sensé, cela peut gêner celles que l’on suit. J’en appelle à +toutes ces dames, et pas une de celles qui sont ici ne me démentira, +j’en suis certaine. + +Le roi, fort en peine de ce qui allait suivre, opina du geste. + +— «Mais, continua la naïade, les bergères avaient vu Tircis et Amyntas +se glisser dans le bois; et, la lune aidant, elles les avaient reconnus +à travers les quinconces…» Ah! vous riez, interrompit Madame. Attendez, +attendez, vous n’êtes pas au bout. + +Le roi pâlit; de Saint-Aignan essuya son front humide de sueur. + +Il y avait dans les groupes des femmes de petits rires étouffés, des +chuchotements furtifs. + +— Les bergères, disais-je, voyant l’indiscrétion des deux bergers, les +bergères s’allèrent asseoir au pied du chêne royal, et, lorsqu’elles +sentirent leurs indiscrets écouteurs à portée de ne pas perdre un mot +de ce qui allait se dire, elles leur adressèrent innocemment, le plus +innocemment du monde, une déclaration incendiaire dont l’amour-propre +naturel à tous les hommes, et même aux bergers les plus sentimentaux, +fit paraître aux deux auditeurs les termes doux comme des rayons de +miel. + +Le roi, à ces mots que l’assemblée ne put écouter sans rire, laissa +échapper un éclair de ses yeux. + +Quant à de Saint-Aignan, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et +voila, sous un amer éclat de rire, le dépit profond qu’il ressentait. + +— Oh! fit le roi en se redressant de toute sa taille, voilà, sur +ma parole, une plaisanterie charmante assurément et, racontée par +vous, madame, d’une façon non moins charmante: mais réellement, bien +réellement, avez-vous compris la langue des naïades? + +— Mais le comte prétend bien avoir compris celle des dryades, repartit +vivement Madame. + +— Sans doute, dit le roi. Mais, vous le savez, le comte a la faiblesse +de viser à l’Académie, de sorte qu’il a appris, dans ce but, toutes +sortes de choses que bien heureusement vous ignorez, et il se serait pu +que la langue de la nymphe des eaux fût au nombre des choses que vous +n’avez pas étudiées. + +— Vous comprenez, Sire, répondit Madame, que pour de pareils faits on +ne s’en fie pas à soi toute seule; l’oreille d’une femme n’est pas +chose infaillible, a dit saint Augustin; aussi ai-je voulu m’éclairer +d’autres opinions que la mienne, et, comme ma naïade, qui, en qualité +de déesse, est polyglotte… n’est-ce point ainsi que cela se dit, +monsieur de Saint-Aignan? + +— Oui, madame, dit de Saint-Aignan tout déferré. + +— Et, continua la princesse, comme ma naïade, qui, en qualité de +déesse, est polyglotte, m’avait d’abord parlé en anglais, je craignis, +comme vous dites, d’avoir mal entendu et fis venir Mlles de Montalais, +de Tonnay-Charente et La Vallière, priant ma naïade de me refaire en +langue française le récit qu’elle m’avait déjà fait en anglais. + +— Et elle le fit? demanda le roi. + +— Oh! c’est la plus complaisante divinité qui existe… Oui, Sire, elle +le refit. De sorte qu’il n’y a aucun doute à conserver. N’est-ce pas, +mesdemoiselles, dit la princesse en se tournant vers la gauche de son +armée, n’est-ce pas que la naïade a parlé absolument comme je raconte, +et que je n’ai en aucune façon failli à la vérité?… Philis?… Pardon! je +me trompe… mademoiselle Aure de Montalais, est-ce vrai? + +— Oh! absolument, madame, articula nettement Mlle de Montalais. + +— Est-ce vrai, mademoiselle de Tonnay-Charente? + +— Vérité pure, répondit Athénaïs d’une voix non moins ferme, mais +cependant moins intelligible. + +— Et vous, La Vallière? demanda Madame. + +La pauvre enfant sentait le regard ardent du roi dirigé sur elle; elle +n’osait pas nier, elle n’osait pas mentir; elle baissa la tête en signe +d’acquiescement. + +Seulement sa tête ne se releva point, à demi glacée qu’elle était par +un froid plus douloureux que celui de la mort. + +Ce triple témoignage écrasa le roi. Quant à Saint-Aignan, il n’essayait +même pas de dissimuler son désespoir, et sans savoir ce qu’il disait, +il bégayait: + +— Excellente plaisanterie! bien joué, mesdames les bergères! + +— Juste punition de la curiosité, dit le roi d’une voix rauque. Oh! qui +s’aviserait, après le châtiment de Tircis et d’Amyntas, qui s’aviserait +de chercher à surprendre ce qui se passe dans le cœur des bergères? +Certes, ce ne sera pas moi… Et vous, messieurs? + +— Ni moi! ni moi! répéta en chœur le groupe des courtisans. + +Madame triomphait de ce dépit du roi; elle se délectait, croyant que +son récit avait été ou devait être le dénouement de tout. + +Quant à Monsieur, qui avait ri de ce double récit sans y rien +comprendre, il se tourna vers de Guiche: + +— Eh! comte, lui dit-il, tu ne dis rien; tu ne trouves donc rien à +dire? Est ce que tu plaindrais MM. Tircis et Amyntas, par hasard? + +— Je les plains de toute mon âme, répondit de Guiche; car, en vérité, +l’amour est une si douce chimère, que le perdre, toute chimère qu’il +est, c’est perdre plus que la vie. Donc, si ces deux bergers ont cru +être aimés, s’ils s’en sont trouvés heureux, et qu’au lieu de ce +bonheur ils rencontrent non seulement le vide qui égale la mort, mais +une raillerie de l’amour qui vaut cent mille morts… eh bien! je dis +que Tircis et Amyntas sont les deux hommes les plus malheureux que je +connaisse. + +— Et vous avez raison, monsieur de Guiche, dit le roi; car enfin, la +mort, c’est bien dur pour un peu de curiosité. + +— Alors, c’est donc à dire que l’histoire de ma naïade a déplu au roi? +demanda naïvement Madame. + +— Oh! madame, détrompez-vous, dit Louis en prenant la main de +la princesse; votre naïade m’a plu d’autant mieux qu’elle a été +plus véridique, et que son récit, je dois le dire, est appuyé par +d’irrécusables témoignages. + +Et ces mots tombèrent sur La Vallière avec un regard que nul, depuis +Socrate jusqu’à Montaigne, n’eût pu définir parfaitement. + +Ce regard et ces mots achevèrent d’accabler la malheureuse jeune +fille, qui, appuyée sur l’épaule de Montalais, semblait avoir perdu +connaissance. + +Le roi se leva sans remarquer cet incident, auquel nul, au reste, ne +prit garde; et contre sa coutume, car d’ordinaire il demeurait tard +chez Madame, il prit congé pour entrer dans ses appartements. + +De Saint-Aignan le suivit, tout aussi désespéré à sa sortie qu’il +s’était montré joyeux à son entrée. + +Mlle de Tonnay-Charente, moins sensible que La Vallière aux émotions, +ne s’effraya guère et ne s’évanouit point. + +Cependant le coup d’œil suprême de Saint-Aignan avait été bien +autrement majestueux que le dernier regard du roi. + + +Fin du tome II + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13948 *** |
