diff options
Diffstat (limited to 'old/13947-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/13947-0.txt | 25703 |
1 files changed, 25703 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13947-0.txt b/old/13947-0.txt new file mode 100644 index 0000000..bf04350 --- /dev/null +++ b/old/13947-0.txt @@ -0,0 +1,25703 @@ +The Project Gutenberg eBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome I., by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome I. + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: November 4, 2004 [eBook #13947] +[Most recently updated: November 14, 2022] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Ebooks libres et gratuits. Revised by Richard Tonsing + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME I. *** + + + + +Alexandre Dumas + +LE VICOMTE DE BRAGELONNE + +TOME I + + +(1848 — 1850) + + + + +Table des matières + + + Chapitre I -- La lettre + Chapitre II -- Le messager + Chapitre III -- L'entrevue + Chapitre IV -- Le père et le fils + Chapitre V -- Où il sera parlé de Cropoli, de Cropole et d'un + grand peintre inconnu + Chapitre VI -- L'inconnu + Chapitre VII -- Parry + Chapitre VIII -- Ce qu'était Sa Majesté Louis XIV à l'âge de + vingt-deux ans + Chapitre IX -- Où l'inconnu de l'hôtellerie des Médicis perd son + incognito + Chapitre X -- L'arithmétique de M. de Mazarin + Chapitre XI -- La politique de M. de Mazarin + Chapitre XII -- Le roi et le lieutenant + Chapitre XIII -- Marie de Mancini + Chapitre XIV -- Où le roi et le lieutenant font chacun preuve de + mémoire + Chapitre XV -- Le proscrit + Chapitre XVI -- Remember! + Chapitre XVII -- Où l'on cherche Aramis, et où l'on ne retrouve + que Bazin + Chapitre XVIII -- Où d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que + Mousqueton + Chapitre XIX -- Ce que d'Artagnan venait faire à Paris + Chapitre XX -- De la société qui se forme rue des Lombards à + l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'idée de M. d'Artagnan + Chapitre XXI -- Où d'Artagnan se prépare à voyager pour la maison + Planchet et Compagnie + Chapitre XXII -- D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et + Compagnie + Chapitre XXIII -- Où l'auteur est forcé, bien malgré lui, de faire + un peu d'histoire + Chapitre XXIV -- Le trésor + Chapitre XXV -- Le marais + Chapitre XXVI -- Le cœur et l'esprit + Chapitre XXVII -- Le lendemain + Chapitre XXVIII -- La marchandise de contrebande + Chapitre XXIX -- Où d'Artagnan commence à craindre d'avoir placé + son argent et celui de Planchet à fonds perdu + Chapitre XXX -- Les actions de la société Planchet et Compagnie + remontent au pair + Chapitre XXXI -- Monck se dessine + Chapitre XXXII -- Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore + une fois à l'hôtellerie de la Corne du Cerf + Chapitre XXXIII -- L'audience + Chapitre XXXIV -- De l'embarras des richesses + Chapitre XXXV -- Sur le canal + Chapitre XXXVI -- Comment d'Artagnan tira, comme eût fait une fée, + une maison de plaisance d'une boîte de sapin + Chapitre XXXVII -- Comment d'Artagnan régla le passif de la + société avant d'établir son actif + Chapitre XXXVIII -- Où l'on voit que l'épicier français s'était + déjà réhabilité au XVIIème siècle + Chapitre XXXIX -- Le jeu de M. de Mazarin + Chapitre XL -- Affaire d'État + Chapitre XLI -- Le récit + Chapitre XLII -- Où M. de Mazarin se fait prodigue + Chapitre XLIII -- Guénaud + Chapitre XLIV -- Colbert + Chapitre XLV -- Confession d'un homme de bien + Chapitre XLVI -- La donation + Chapitre XLVII -- Comment Anne d'Autriche donna un conseil à Louis + XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre + Chapitre XLVIII -- Agonie + Chapitre XLIX -- La première apparition de Colbert + Chapitre L -- Le premier jour de la royauté de Louis XIV + Chapitre LI -- Une passion + Chapitre LII -- La leçon de M. d'Artagnan + Chapitre LIII -- Le roi + Chapitre LIV -- Les maisons de M. Fouquet + Chapitre LV -- L'abbé Fouquet + Chapitre LVI -- Le vin de M. de La Fontaine + Chapitre LVII -- La galerie de Saint-Mandé + Chapitre LVIII -- Les épicuriens + Chapitre LIX -- Un quart d'heure de retard + Chapitre LX -- Plan de bataille + Chapitre LXI -- Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame + Chapitre LXII -- Vive Colbert! + Chapitre LXIII -- Comment le diamant de M. d'Emerys passa entre + les mains de d'Artagnan + Chapitre LXIV -- De la différence notable que d'Artagnan trouva + entre M. l'intendant et Mgr le surintendant + Chapitre LXV -- Philosophie du cœur et de l'esprit + Chapitre LXVI -- Voyage + Chapitre LXVII -- Comment d'Artagnan fit connaissance d'un poète + qui s'était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés + Chapitre LXVIII -- D'Artagnan continue ses investigations + Chapitre LXIX -- Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le + fut d'Artagnan de retrouver une ancienne connaissance + Chapitre LXX -- Où les idées de d'Artagnan, d'abord fort + troublées, commencent à s'éclaircir un peu + Chapitre LXXI -- Une procession à Vannes + + + + +Chapitre I — La lettre + + +Vers le milieu du mois de mai de l’année 1660, à neuf heures du matin, +lorsque le soleil déjà chaud séchait la rosée sur les ravenelles du +château de Blois, une petite cavalcade, composée de trois hommes et de +deux pages, rentra par le pont de la ville sans produire d’autre effet +sur les promeneurs du quai qu’un premier mouvement de la main à la tête +pour saluer, et un second mouvement de la langue pour exprimer cette +idée dans le plus pur français qui se parle en France: + +— Voici Monsieur qui revient de la chasse. + +Et ce fut tout. + +Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui +de la rivière conduit au château, plusieurs courtauds de boutique +s’approchèrent du dernier cheval, qui portait, pendus à l’arçon de la +selle, divers oiseaux attachés par le bec. + +À cette vue, les curieux manifestèrent avec une franchise toute +rustique leur dédain pour une aussi maigre capture, et après une +dissertation qu’ils firent entre eux sur le désavantage de la chasse au +vol, ils revinrent à leurs occupations. Seulement un des curieux, gros +garçon joufflu et de joyeuse humeur, ayant demandé pourquoi Monsieur, +qui pouvait tant s’amuser, grâce à ses gros revenus, se contentait d’un +si piteux divertissement: + +— Ne sais-tu pas, lui fut-il répondu, que le principal divertissement +de Monsieur est de s’ennuyer? + +Le joyeux garçon haussa les épaules avec un geste qui signifiait clair +comme le jour: «En ce cas, j’aime mieux être Gros-Jean que d’être +prince.» Et chacun reprit ses travaux. + +Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mélancolique et +si majestueux à la fois qu’il eût certainement fait l’admiration des +spectateurs s’il eût eu des spectateurs; mais les bourgeois de Blois +ne pardonnaient pas à Monsieur d’avoir choisi cette ville si gaie +pour s’y ennuyer à son aise; et toutes les fois qu’ils apercevaient +l’auguste ennuyé, ils s’esquivaient en bâillant ou rentraient la tête +dans l’intérieur de leurs chambres, pour se soustraire à l’influence +soporifique de ce long visage blême, de ces yeux noyés et de cette +tournure languissante. En sorte que le digne prince était à peu près +sûr de trouver les rues désertes chaque fois qu’il s’y hasardait. + +Or, c’était de la part des habitants de Blois une irrévérence bien +coupable, car Monsieur était, après le roi, et même avant le roi +peut-être, le plus grand seigneur du royaume. En effet, Dieu, qui avait +accordé à Louis XIV, alors régnant, le bonheur d’être le fils de Louis +XIII, avait accordé à Monsieur l’honneur d’être le fils de Henri IV. +Ce n’était donc pas, ou du moins ce n’eût pas dû être un mince sujet +d’orgueil pour la ville de Blois, que cette préférence à elle donnée +par Gaston d’Orléans, qui tenait sa cour dans l’ancien château des +États. + +Mais il était dans la destinée de ce grand prince d’exciter +médiocrement partout où il se rencontrait l’attention du public et son +admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l’habitude. C’est +peut-être ce qui lui donnait cet air de tranquille ennui. Monsieur +avait été fort occupé dans sa vie. + +On ne laisse pas couper la tête à une douzaine de ses meilleurs amis +sans que cela cause quelque tracas. Or, comme depuis l’avènement de +M. Mazarin on n’avait coupé la tête à personne, Monsieur n’avait +plus eu d’occupation, et son moral s’en ressentait. La vie du pauvre +prince était donc fort triste. Après sa petite chasse du matin sur les +bords du Beuvron ou dans les bois de Cheverny, Monsieur passait la +Loire, allait déjeuner à Chambord avec ou sans appétit, et la ville +de Blois n’entendait plus parler, jusqu’à la prochaine chasse, de son +souverain et maître. Voilà pour l’ennui extra-muros; quant à l’ennui +à l’intérieur, nous en donnerons une idée au lecteur s’il veut suivre +avec nous la cavalcade et monter jusqu’au porche majestueux du château +des États. Monsieur montait un petit cheval d’allure, équipé d’une +large selle de velours rouge de Flandre, avec des étriers en forme de +brodequins; le cheval était de couleur fauve; le pourpoint de Monsieur, +fait de velours cramoisi, se confondait avec le manteau de même +nuance, avec l’équipement du cheval, et c’est seulement à cet ensemble +rougeâtre qu’on pouvait reconnaître le prince entre ses deux compagnons +vêtus l’un de violet, l’autre de vert. Celui de gauche, vêtu de violet, +était l’écuyer; celui de droite, vêtu de vert, était le grand veneur. +L’un des pages portait deux gerfauts sur un perchoir, l’autre un cornet +de chasse, dans lequel il soufflait nonchalamment à vingt pas du +château. + +Tout ce qui entourait ce prince nonchalant faisait tout ce qu’il avait +à faire avec nonchalance. + +À ce signal, huit gardes qui se promenaient au soleil dans la cour +carrée accoururent prendre leurs hallebardes, et Monsieur fit son +entrée solennelle dans le château. Lorsqu’il eut disparu sous les +profondeurs du porche, trois ou quatre vauriens, montés du mail au +château derrière la cavalcade, en se montrant l’un à l’autre les +oiseaux accrochés, se dispersèrent, en faisant à leur tour leurs +commentaires sur ce qu’ils venaient de voir; puis, lorsqu’ils furent +partis, la rue, la place et la cour demeurèrent désertes. Monsieur +descendit de cheval sans dire un mot, passa dans son appartement, où +son valet de chambre le changea d’habits; et comme Madame n’avait pas +encore envoyé prendre les ordres pour le déjeuner, Monsieur s’étendit +sur une chaise longue et s’endormit d’aussi bon cœur que s’il eût été +onze heures du soir. + +Les huit gardes, qui comprenaient que leur service était fini pour le +reste de la journée, se couchèrent sur des bancs de pierre, au soleil; +les palefreniers disparurent avec leurs chevaux dans les écuries, et, +à part quelques joyeux oiseaux s’effarouchant les uns les autres, avec +des pépiements aigus, dans les touffes des giroflées, on eût dit qu’au +château tout dormait comme Monseigneur. + +Tout à coup, au milieu de ce silence si doux, retentit un éclat de +rire nerveux, éclatant, qui fit ouvrir un œil à quelques-uns des +hallebardiers enfoncés dans leur sieste. Cet éclat de rire partait +d’une croisée du château, visitée en ce moment par le soleil, qui +l’englobait dans un de ces grands angles que dessinent avant midi, sur +les cours, les profils des cheminées. Le petit balcon de fer ciselé qui +s’avançait au-delà de cette fenêtre était meublé d’un pot de giroflées +rouges, d’un autre pot de primevères, et d’un rosier hâtif, dont le +feuillage, d’un vert magnifique, était diapré de plusieurs paillettes +rouges annonçant des roses. Dans la chambre qu’éclairait cette fenêtre, +on voyait une table carrée vêtue d’une vieille tapisserie à larges +fleurs de Harlem; au milieu de cette table, une fiole de grès à long +col, dans laquelle plongeaient des iris et du muguet; à chacune des +extrémités de cette table, une jeune fille. L’attitude de ces deux +enfants était singulière: on les eût prises pour deux pensionnaires +échappées du couvent. L’une, les deux coudes appuyés sur la table, une +plume à la main, traçait des caractères sur une feuille de beau papier +de Hollande; l’autre, à genoux sur une chaise, ce qui lui permettait +de s’avancer de la tête et du buste par-dessus le dossier et jusqu’en +pleine table, regardait sa compagne écrire. De là mille cris, mille +railleries, mille rires, dont l’un, plus éclatant que les autres, avait +effrayé les oiseaux des ravenelles et troublé le sommeil des gardes +de Monsieur. Nous en sommes aux portraits, on nous passera donc, nous +l’espérons, les deux derniers de ce chapitre. + +Celle qui était appuyée sur la chaise, c’est-à-dire la bruyante, la +rieuse, était une belle fille de dix-neuf à vingt ans, brune de peau, +brune de cheveux, resplendissante, par ses yeux, qui s’allumaient +sous des sourcils vigoureusement tracés, et surtout par ses dents, +qui éclataient comme des perles sous ses lèvres d’un corail sanglant. +Chacun de ses mouvements semblait le résultat du jeu d’une mime; elle +ne vivait pas, elle bondissait. + +L’autre, celle qui écrivait, regardait sa turbulente compagne avec un +œil bleu, limpide et pur comme était le ciel ce jour-là. Ses cheveux, +d’un blond cendré, roulés avec un goût exquis, tombaient en grappes +soyeuses sur ses joues nacrées; elle promenait sur le papier une main +fine, mais dont la maigreur accusait son extrême jeunesse. À chaque +éclat de rire de son amie, elle soulevait, comme dépitée, ses blanches +épaules d’une forme poétique et suave, mais auxquelles manquait ce luxe +de vigueur et de modelé qu’on eût désiré voir à ses bras et à ses mains. + +— Montalais! Montalais! dit-elle enfin d’une voix douce et caressante +comme un chant, vous riez trop fort, vous riez comme un homme; non +seulement vous vous ferez remarquer de MM. les gardes, mais vous +n’entendrez pas la cloche de Madame, lorsque Madame appellera. + +La jeune fille qu’on appelait Montalais, ne cessant ni de rire ni de +gesticuler à cette admonestation, répondit: + +— Louise, vous ne dites pas votre façon de penser, ma chère; vous savez +que MM. les gardes, comme vous les appelez, commencent leur somme, +et que le canon ne les réveillerait pas; vous savez que la cloche de +Madame s’entend du pont de Blois, et que par conséquent je l’entendrai +quand mon service m’appellera chez Madame. Ce qui vous ennuie, c’est +que je ris quand vous écrivez; ce que vous craignez, c’est que Mme de +Saint-Remy, votre mère, ne monte ici, comme elle fait quelquefois quand +nous rions trop; qu’elle ne nous surprenne, et qu’elle ne voie cette +énorme feuille de papier sur laquelle, depuis un quart d’heure, vous +n’avez encore tracé que ces mots: Monsieur Raoul. Or vous avez raison, +ma chère Louise, parce que, après ces mots, Monsieur Raoul, on peut en +mettre tant d’autres, si significatifs et si incendiaires, que Mme de +Saint-Remy, votre chère mère, aurait droit de jeter feu et flammes. +Hein! n’est-ce pas cela, dites? + +Et Montalais redoublait ses rires et ses provocations turbulentes. La +blonde jeune fille se courrouça tout à fait; elle déchira le feuillet +sur lequel, en effet, ces mots, Monsieur Raoul, étaient écrits d’une +belle écriture, et, froissant le papier dans ses doigts tremblants, +elle le jeta par la fenêtre. + +— Là! là! dit Mlle de Montalais, voilà notre petit mouton, notre Enfant +Jésus, notre colombe qui se fâche!... N’ayez donc pas peur, Louise; Mme +de Saint-Remy ne viendra pas, et si elle venait, vous savez que j’ai +l’oreille fine. + +D’ailleurs, quoi de plus permis que d’écrire à un vieil ami qui date de +douze ans, surtout quand on commence la lettre par ces mots: Monsieur +Raoul? + +— C’est bien, je ne lui écrirai pas, dit la jeune fille. + +— Ah! en vérité, voilà Montalais bien punie! s’écria toujours en riant +la brune railleuse. Allons, allons, une autre feuille de papier, et +terminons vite notre courrier. Bon! voici la cloche qui sonne, à +présent! Ah! ma foi, tant pis! Madame attendra, ou se passera pour ce +matin de sa première fille d’honneur! + +Une cloche sonnait, en effet; elle annonçait que Madame avait terminé +sa toilette et attendait Monsieur, lequel lui donnait la main au +salon pour passer au réfectoire. Cette formalité accomplie en grande +cérémonie, les deux époux déjeunaient et se séparaient jusqu’au dîner, +invariablement fixé à deux heures. + +Le son de la cloche fit ouvrir dans les offices, situées à gauche de la +cour, une porte par laquelle défilèrent deux maîtres d’hôtel, suivis de +huit marmitons qui portaient une civière chargée de mets couverts de +cloches d’argent. + +L’un de ces maîtres d’hôtel, celui qui paraissait le premier en titre, +toucha silencieusement de sa baguette un des gardes qui ronflait sur +un banc; il poussa même la bonté jusqu’à mettre dans les mains de cet +homme, ivre de sommeil, sa hallebarde dressée le long du mur, près +de lui; après quoi, le soldat, sans demander compte de rien, escorta +jusqu’au réfectoire la viande de Monsieur, précédée par un page et les +deux maîtres d’hôtel. + +Partout où la viande passait, les sentinelles portaient les armes. + +Mlle de Montalais et sa compagne avaient suivi de leur fenêtre +le détail de ce cérémonial, auquel pourtant elles devaient être +accoutumées. Elles ne regardaient au reste avec tant de curiosité que +pour être sûres de n’être pas dérangées. Aussi marmitons, gardes, pages +et maîtres d’hôtel une fois passés, elles se remirent à leur table, +et le soleil, qui, dans l’encadrement de la fenêtre, avait éclairé un +instant ces deux charmants visages, n’éclaira plus que les giroflées, +les primevères et le rosier. + +— Bah! dit Montalais en reprenant sa place, Madame déjeunera bien sans +moi. + +— Oh! Montalais, vous serez punie, répondit l’autre jeune fille en +s’asseyant tout doucement à la sienne. + +— Punie! ah! oui, c’est-à-dire privée de promenade; c’est tout ce que +je demande, que d’être punie! Sortir dans ce grand coche, perchée sur +une portière; tourner à gauche, virer à droite par des chemins pleins +d’ornières où l’on avance d’une lieue en deux heures; puis revenir +droit sur l’aile du château où se trouve la fenêtre de Marie de +Médicis, en sorte que Madame ne manque jamais de dire: «Croirait-on que +c’est par là que la reine Marie s’est sauvée... Quarante-sept pieds de +hauteur!... La mère de deux princes et de trois princesses!» Si c’est +là un divertissement, Louise, je demande à être punie tous les jours, +surtout quand ma punition est de rester avec vous et d’écrire des +lettres aussi intéressantes que celles que nous écrivons. + +— Montalais! Montalais! on a des devoirs à remplir. + +— Vous en parlez bien à votre aise, mon cœur, vous qu’on laisse +libre au milieu de cette cour. Vous êtes la seule qui en récoltiez +les avantages sans en avoir les charges, vous plus fille d’honneur de +Madame que moi-même, parce que Madame fait ricocher ses affections de +votre beau-père à vous; en sorte que vous entrez dans cette triste +maison comme les oiseaux dans cette tour, humant l’air, becquetant les +fleurs, picotant les graines, sans avoir le moindre service à faire, +ni le moindre ennui à supporter. C’est vous qui me parlez de devoirs à +remplir! En vérité, ma belle paresseuse, quels sont vos devoirs à vous, +sinon d’écrire à ce beau Raoul? Encore voyons-nous que vous ne lui +écrivez pas, de sorte que vous aussi, ce me semble, vous négligez un +peu vos devoirs. + +Louise prit son air sérieux, appuya son menton sur sa main, et d’un ton +plein de candeur: + +— Reprochez-moi donc mon bien-être, dit-elle. En aurez-vous le cœur? +Vous avez un avenir, vous; vous êtes de la cour; le roi, s’il se marie, +appellera Monsieur près de lui; vous verrez des fêtes splendides, vous +verrez le roi, qu’on dit si beau, si charmant. + +— Et de plus je verrai Raoul, qui est près de M. le prince, ajouta +malignement Montalais. + +— Pauvre Raoul! soupira Louise. + +— Voilà le moment de lui écrire, chère belle; allons, recommençons ce +fameux Monsieur Raoul, qui brillait en tête de la feuille déchirée. + +Alors elle lui tendit la plume, et, avec un sourire charmant, +encouragea sa main, qui traça vite les mots désignés. + +— Maintenant? demanda la plus jeune des deux jeunes filles. + +— Maintenant, écrivez ce que vous pensez, Louise, répondit Montalais. + +— Êtes-vous bien sûre que je pense quelque chose? + +— Vous pensez à quelqu’un, ce qui revient au même, ou plutôt ce qui est +bien pis. + +— Vous croyez, Montalais? + +— Louise, Louise, vos yeux bleus sont profonds comme la mer que j’ai +vue à Boulogne l’an passé. Non, je me trompe, la mer est perfide, vos +yeux sont profonds comme l’azur que voici là-haut, tenez, sur nos têtes. + +— Eh bien! puisque vous lisez si bien dans mes yeux, dites-moi ce que +je pense, Montalais. + +— D’abord, vous ne pensez pas Monsieur Raoul; vous pensez Mon cher +Raoul. + +— Oh! — Ne rougissez pas pour si peu. Mon cher Raoul, disons-nous, vous +me suppliez de vous écrire à Paris, où vous retient le service de M. le +prince. Comme il faut que vous vous ennuyiez là-bas pour chercher des +distractions dans le souvenir d’une provinciale... + +Louise se leva tout à coup. + +— Non, Montalais, dit-elle en souriant, non, je ne pense pas un mot de +cela. Tenez, voici ce que je pense. + +Et elle prit hardiment la plume et traça d’une main ferme les mots +suivants: + +«J’eusse été bien malheureuse si vos instances pour obtenir de moi un +souvenir eussent été moins vives. Tout ici me parle de nos premières +années, si vite écoulées, si doucement enfuies, que jamais d’autres +n’en remplaceront le charme dans le cœur.» + +Montalais, qui regardait courir la plume, et qui lisait au rebours à +mesure que son amie écrivait, l’interrompit par un battement de mains. + +— À la bonne heure! dit-elle, voilà de la franchise, voilà du cœur, +voilà du style! Montrez à ces Parisiens, ma chère, que Blois est la +ville du beau langage. + +— Il sait que pour moi, répondit la jeune fille, Blois a été le paradis. + +— C’est ce que je voulais dire, et vous parlez comme un ange. + +— Je termine, Montalais. + +Et la jeune fille continua en effet: + +«Vous pensez à moi, dites-vous, monsieur Raoul; je vous en remercie; +mais cela ne peut me surprendre, moi qui sais combien de fois nos +cœurs ont battu l’un près de l’autre.» + +— Oh! oh! dit Montalais, prenez garde, mon agneau, voilà que vous semez +votre laine, et il y a des loups là-bas. + +Louise allait répondre, quand le galop d’un cheval retentit sous le +porche du château. + +— Qu’est-ce que cela? dit Montalais en s’approchant de la fenêtre. Un +beau cavalier, ma foi! + +— Oh! Raoul! s’écria Louise, qui avait fait le même mouvement que son +amie, et qui, devenant toute pâle, tomba palpitante auprès de sa lettre +inachevée. + +— Voilà un adroit amant, sur ma parole, s’écria Montalais, et qui +arrive bien à propos! + +— Retirez-vous, retirez-vous, je vous en supplie! murmura Louise. + +— Bah! il ne me connaît pas; laissez-moi donc voir ce qu’il vient faire +ici. + + + + +Chapitre II — Le messager + + +Mlle de Montalais avait raison, le jeune cavalier était bon à voir. + +C’était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, grand, élancé, +portant avec grâce sur ses épaules le charmant costume militaire de +l’époque. Ses grandes bottes à entonnoir enfermaient un pied que Mlle +de Montalais n’eût pas désavoué si elle se fût travestie en homme. +D’une de ses mains fines et nerveuses il arrêta son cheval au milieu +de la cour, et de l’autre souleva le chapeau à longues plumes qui +ombrageait sa physionomie grave et naïve à la fois. + +Les gardes, au bruit du cheval, se réveillèrent et furent promptement +debout. + +Le jeune homme laissa l’un d’eux s’approcher de ses arçons, et +s’inclinant vers lui, d’une voix claire et précise, qui fut +parfaitement entendue de la fenêtre où se cachaient les deux jeunes +filles: + +— Un messager pour Son Altesse Royale, dit-il. + +— Ah! ah! s’écria le garde; officier, un messager! + +Mais ce brave soldat savait bien qu’il ne paraîtrait aucun officier, +attendu que le seul qui eût pu paraître demeurait au fond du château, +dans un petit appartement sur les jardins. + +Aussi se hâta-t-il d’ajouter: + +— Mon gentilhomme, l’officier est en ronde, mais en son absence on va +prévenir M. de Saint-Remy, le maître d’hôtel. + +— M. de Saint-Remy! répéta le cavalier en rougissant. + +— Vous le connaissez? + +— Mais oui... Avertissez-le, je vous prie, pour que ma visite soit +annoncée le plus tôt possible à Son Altesse. + +— Il paraît que c’est pressé, dit le garde, comme s’il se parlait à +lui-même, mais dans l’espérance d’obtenir une réponse. + +Le messager fit un signe de tête affirmatif. + +— En ce cas, reprit le garde, je vais moi-même trouver le maître +d’hôtel. + +Le jeune homme cependant mit pied à terre, et tandis que les autres +soldats observaient avec curiosité chaque mouvement du beau cheval qui +avait amené ce jeune homme, le soldat revint sur ses pas en disant: + +— Pardon, mon gentilhomme, mais votre nom, s’il vous plaît? + +— Le vicomte de Bragelonne, de la part de Son Altesse M. le prince de +Condé. + +Le soldat fit un profond salut, et, comme si ce nom du vainqueur de +Rocroi et de Lens lui eût donné des ailes, il gravit légèrement le +perron pour gagner les antichambres. + +M. de Bragelonne n’avait pas eu le temps d’attacher son cheval aux +barreaux de fer de ce perron, que M. de Saint-Remy accourut hors +d’haleine, soutenant son gros ventre avec l’une de ses mains, pendant +que de l’autre il fendait l’air comme un pêcheur fend les flots avec +une rame. + +— Ah! monsieur le vicomte, vous à Blois! s’écria-t-il; mais c’est une +merveille! Bonjour, monsieur Raoul, bonjour! + +— Mille respects, monsieur de Saint-Remy. + +— Que Mme de La Vall... je veux dire que Mme de Saint-Remy va être +heureuse de vous voir! Mais venez. Son Altesse Royale déjeune, faut-il +l’interrompre? la chose est-elle grave? + +— Oui et non, monsieur de Saint-Remy. Toutefois, un moment de retard +pourrait causer quelques désagréments à Son Altesse Royale. + +— S’il en est ainsi, forçons la consigne, monsieur le vicomte. Venez. +D’ailleurs, Monsieur est d’une humeur charmante aujourd’hui. Et puis, +vous nous apportez des nouvelles, n’est-ce pas? + +— De grandes, monsieur de Saint-Remy. + +— Et de bonnes, je présume? + +— D’excellentes. + +— Venez vite, bien vite, alors! s’écria le bonhomme, qui se rajusta +tout en cheminant. + +Raoul le suivit son chapeau à la main, et un peu effrayé du bruit +solennel que faisaient ses éperons sur les parquets de ces immenses +salles. + +Aussitôt qu’il eut disparu dans l’intérieur du palais, la fenêtre de +la cour se repeupla, et un chuchotement animé trahit l’émotion des +deux jeunes filles; bientôt elles eurent pris une résolution, car +l’une des deux figures disparut de la fenêtre: c’était la tête brune; +l’autre demeura derrière le balcon, cachée sous les fleurs, regardant +attentivement, par les échancrures des branches, le perron sur lequel +M. de Bragelonne avait fait son entrée au palais. + +Cependant l’objet de tant de curiosité continuait sa route en suivant +les traces du maître d’hôtel. Un bruit de pas empressés, un fumet +de vin et de viandes, un cliquetis de cristaux et de vaisselle +l’avertirent qu’il touchait au terme de sa course. + +Les pages, les valets et les officiers, réunis dans l’office qui +précédait le réfectoire, accueillirent le nouveau venu avec une +politesse proverbiale en ce pays; quelques-uns connaissaient Raoul, +presque tous savaient qu’il venait de Paris. On pourrait dire que +son arrivée suspendit un moment le service. Le fait est qu’un page +qui versait à boire à Son Altesse, entendant les éperons dans la +chambre voisine, se retourna comme un enfant, sans s’apercevoir qu’il +continuait de verser, non plus dans le verre du prince, mais sur la +nappe. + +Madame, qui n’était pas préoccupée comme son glorieux époux, remarqua +cette distraction du page. + +— Eh bien! dit-elle. + +M. de Saint-Remy, qui introduisait sa tête par la porte, profita du +moment. + +— Pourquoi me dérangerait-on? dit Gaston en attirant à lui une tranche +épaisse d’un des plus gros saumons qui aient jamais remonté la Loire +pour se faire prendre entre Paimbœuf et Saint-Nazaire. + +— C’est qu’il arrive un messager de Paris. Oh! mais, après le déjeuner +de Monseigneur, nous avons le temps. + +— De Paris! s’écria le prince en laissant tomber sa fourchette; un +messager de Paris, dites-vous? Et de quelle part vient ce messager? + +— De la part de M. le prince, se hâta de dire le maître d’hôtel. + +On sait que c’est ainsi qu’on appelait M. de Condé. + +— Un messager de M. le prince? fit Gaston avec une inquiétude qui +n’échappa à aucun des assistants, et qui par conséquent redoubla la +curiosité générale. + +Monsieur se crut peut-être ramené au temps de ces bienheureuses +conspirations où le bruit des portes lui donnait des émotions, où toute +lettre pouvait renfermer un secret d’État, où tout message servait +une intrigue bien sombre et bien compliquée. Peut-être aussi ce grand +nom de M. le prince se déploya-t-il sous les voûtes de Blois avec les +proportions d’un fantôme. + +Monsieur repoussa son assiette. + +— Je vais faire attendre l’envoyé? demanda M. de Saint-Remy. + +Un coup d’œil de Madame enhardit Gaston, qui répliqua: + +— Non pas, faites-le entrer sur-le-champ, au contraire. À propos, qui +est-ce? + +— Un gentilhomme de ce pays, M. le vicomte de Bragelonne. + +— Ah! oui, fort bien!... Introduisez, Saint-Remy, introduisez. + +Et lorsqu’il eut laissé tomber ces mots avec sa gravité accoutumée, +Monsieur regarda d’une certaine façon les gens de son service, qui +tous pages, officiers et écuyers, quittèrent la serviette, le couteau, +le gobelet, et firent vers la seconde chambre une retraite aussi +rapide que désordonnée. Cette petite armée s’écarta en deux files +lorsque Raoul de Bragelonne, précédé de M. de Saint-Remy, entra dans +le réfectoire. Ce court moment de solitude dans lequel cette retraite +l’avait laissé avait permis à Monseigneur de prendre une figure +diplomatique. Il ne se retourna pas, et attendit que le maître d’hôtel +eût amené en face de lui le messager. + +Raoul s’arrêta à la hauteur du bas-bout de la table, de façon à se +trouver entre Monsieur et Madame. Il fit de cette place un salut très +profond pour Monsieur, un autre très humble pour Madame, puis se +redressa et attendit que Monsieur lui adressât la parole. + +Le prince, de son côté, attendait que les portes fussent hermétiquement +fermées, il ne voulait pas se retourner pour s’en assurer, ce qui n’eût +pas été digne; mais il écoutait de toutes ses oreilles le bruit de la +serrure, qui lui promettait au moins une apparence de secret. La porte +fermée, Monsieur leva les yeux sur le vicomte de Bragelonne et lui dit: + +— Il paraît que vous arrivez de Paris, monsieur? + +— À l’instant, monseigneur. + +— Comment se porte le roi? + +— Sa Majesté est en parfaite santé, monseigneur. + +— Et ma belle-sœur? + +— Sa Majesté la reine mère souffre toujours de la poitrine. Toutefois, +depuis un mois, il y a du mieux. + +— Que me disait-on, que vous veniez de la part de M. le prince? On se +trompait assurément. + +— Non, monseigneur. M. le prince m’a chargé de remettre à Votre Altesse +Royale une lettre que voici, et j’en attends la réponse. + +Raoul avait été un peu ému de ce froid et méticuleux accueil; sa voix +était tombée insensiblement au diapason de la voix basse. Le prince +oublia qu’il était cause de ce mystère, et la peur le reprit. + +Il reçut avec un coup d’œil hagard la lettre du prince de Condé, la +décacheta comme il eût décacheté un paquet suspect, et, pour la lire +sans que personne pût en remarquer l’effet produit sur sa physionomie, +il se retourna. + +Madame suivait avec une anxiété presque égale à celle du prince +chacune des manœuvres de son auguste époux. Raoul, impassible, et +un peu dégagé par l’attention de ses hôtes, regardait de sa place et +par la fenêtre ouverte devant lui les jardins et les statues qui les +peuplaient. + +— Ah! mais, s’écria tout à coup Monsieur avec un sourire rayonnant, +voilà une agréable surprise et une charmante lettre de M. le prince! +Tenez, madame. + +La table était trop large pour que le bras du prince joignît la main +de la princesse; Raoul s’empressa d’être leur intermédiaire; il le fit +avec une bonne grâce qui charma la princesse et valut un remerciement +flatteur au vicomte. + +— Vous savez le contenu de cette lettre, sans doute? dit Gaston à Raoul. + +— Oui, monseigneur: M. le prince m’avait donné d’abord le message +verbalement, puis Son Altesse a réfléchi et pris la plume. + +— C’est d’une belle écriture, dit Madame, mais je ne puis lire. + +— Voulez-vous lire à Madame, monsieur de Bragelonne, dit le duc. + +— Oui, lisez, je vous prie, monsieur. + +Raoul commença la lecture à laquelle Monsieur donna de nouveau toute +son attention. + +La lettre était conçue en ces termes: + +«Monseigneur, Le roi part pour la frontière; vous aurez appris que le +mariage de Sa Majesté va se conclure; le roi m’a fait l’honneur de +me nommer maréchal des logis pour ce voyage, et comme je sais toute +la joie que Sa Majesté aurait de passer une journée à Blois, j’ose +demander à Votre Altesse Royale la permission de marquer de ma craie le +château qu’elle habite. + +Si cependant l’imprévu de cette demande pouvait causer à Votre Altesse +Royale quelque embarras, je la supplierai de me le mander par le +messager que j’envoie, et qui est un gentilhomme à moi, M. le vicomte +de Bragelonne. Mon itinéraire dépendra de la résolution de Votre +Altesse Royale, et au lieu de prendre par Blois, j’indiquerai Vendôme +ou Romorantin. J’ose espérer que Votre Altesse Royale prendra ma +demande en bonne part, comme étant l’expression de mon dévouement sans +bornes et de mon désir de lui être agréable.» + +— Il n’est rien de plus gracieux pour nous, dit Madame, qui s’était +consultée plus d’une fois pendant cette lecture dans les regards de +son époux. Le roi ici! s’écria-t-elle un peu plus haut peut-être qu’il +n’eût fallu pour que le secret fût gardé. + +— Monsieur, dit à son tour Son Altesse, prenant la parole, vous +remercierez M. le prince de Condé, et vous lui exprimerez toute ma +reconnaissance pour le plaisir qu’il me fait. + +Raoul s’inclina. + +— Quel jour arrive Sa Majesté? continua le prince. + +— Le roi, monseigneur, arrivera ce soir, selon toute probabilité. + +— Mais comment alors aurait-on su ma réponse, au cas où elle eût été +négative? + +— J’avais mission, monseigneur, de retourner en toute hâte à Beaugency +pour donner contrordre au courrier, qui fût lui-même retourné en +arrière donner contrordre à M. le prince. + +— Sa Majesté est donc à Orléans? + +— Plus près, monseigneur: Sa Majesté doit être arrivée à Meung en ce +moment. + +— La cour l’accompagne? + +— Oui, monseigneur. + +— À propos, j’oubliais de vous demander des nouvelles de M. le cardinal. + +— Son Éminence paraît jouir d’une bonne santé, monseigneur. + +— Ses nièces l’accompagnent sans doute? + +— Non, monseigneur; Son Éminence a ordonné à Mlles de Mancini de partir +pour Brouage. Elles suivent la rive gauche de la Loire pendant que la +cour vient par la rive droite. + +— Quoi! Mlle Marie de Mancini quitte aussi la cour? demanda Monsieur, +dont la réserve commençait à s’affaiblir. + +— Mlle Marie de Mancini surtout, répondit discrètement Raoul. + +Un sourire fugitif, vestige imperceptible de son ancien esprit +d’intrigues brouillonnes, éclaira les joues pâles du prince. + +— Merci, monsieur de Bragelonne, dit alors Monsieur; vous ne voudrez +peut-être pas rendre à M. le prince la commission dont je voudrais +vous charger, à savoir que son messager m’a été fort agréable; mais +je le lui dirai moi-même. Raoul s’inclina pour remercier Monsieur de +l’honneur qu’il lui faisait. + +Monseigneur fit un signe à Madame, qui frappa sur un timbre placé à sa +droite. + +Aussitôt M. de Saint-Remy entra, et la chambre se remplit de monde. + +— Messieurs, dit le prince, Sa Majesté me fait l’honneur de venir +passer un jour à Blois; je compte que le roi, mon neveu, n’aura pas à +se repentir de la faveur qu’il fait à ma maison. + +— Vive le roi! s’écrièrent avec un enthousiasme frénétique les +officiers de service, et M. de Saint-Remy avant tous. + +Gaston baissa la tête avec une sombre tristesse; toute sa vie, il avait +dû entendre ou plutôt subir ce cri de: «Vive le roi!» qui passait +au-dessus de lui. Depuis longtemps, ne l’entendant plus, il avait +reposé son oreille, et voilà qu’une royauté plus jeune, plus vivace, +plus brillante, surgissait devant lui comme une nouvelle, comme une +plus douloureuse provocation. + +Madame comprit les souffrances de ce cœur timide et ombrageux; elle se +leva de table, Monsieur l’imita machinalement, et tous les serviteurs, +avec un bourdonnement semblable à celui des ruches, entourèrent Raoul +pour le questionner. + +Madame vit ce mouvement et appela M. de Saint-Remy. + +— Ce n’est pas le moment de jaser, mais de travailler, dit-elle avec +l’accent d’une ménagère qui se fâche. + +M. de Saint-Remy s’empressa de rompre le cercle formé par les officiers +autour de Raoul, en sorte que celui-ci put gagner l’antichambre. + +— On aura soin de ce gentilhomme, j’espère, ajouta Madame en +s’adressant à M. de Saint-Remy. + +Le bonhomme courut aussitôt derrière Raoul. + +— Madame nous charge de vous faire rafraîchir ici, dit-il; il y a en +outre un logement au château pour vous. + +— Merci, monsieur de Saint-Remy, répondit Bragelonne. Vous savez +combien il me tarde d’aller présenter mes devoirs à M. le comte mon +père. + +— C’est vrai, c’est vrai, monsieur Raoul, présentez-lui en même temps +mes bien humbles respects, je vous prie. + +Raoul se débarrassa encore du vieux gentilhomme et continua son chemin. + +Comme il passait sous le porche tenant son cheval par la bride, une +petite voix l’appela du fond d’une allée obscure. + +— Monsieur Raoul! dit la voix. + +Le jeune homme se retourna surpris, et vit une jeune fille brune qui +appuyait un doigt sur ses lèvres et qui lui tendait la main. Cette +jeune fille lui était inconnue. + + + + +Chapitre III — L’entrevue + + +Raoul fit un pas vers la jeune fille qui l’appelait ainsi. + +— Mais mon cheval, madame, dit-il. + +— Vous voilà bien embarrassé! Sortez; il y a un hangar dans la première +cour, attachez là votre cheval et venez vite. + +— J’obéis, madame. + +Raoul ne fut pas quatre minutes à faire ce qu’on lui avait recommandé; +il revint à la petite porte, où, dans l’obscurité, il revit sa +conductrice mystérieuse qui l’attendait sur les premiers degrés d’un +escalier tournant. + +— Êtes-vous assez brave pour me suivre, monsieur le chevalier errant? +demanda la jeune fille en riant du moment d’hésitation qu’avait +manifesté Raoul. + +Celui-ci répondit en s’élançant derrière elle dans l’escalier sombre. +Ils gravirent ainsi trois étages, lui derrière elle, effleurant de ses +mains, lorsqu’il cherchait la rampe, une robe de soie qui frôlait aux +deux parois de l’escalier. À chaque faux pas de Raoul, sa conductrice +lui criait un _chut!_ sévère et lui tendait une main douce et parfumée. + +— On monterait ainsi jusqu’au donjon du château sans s’apercevoir de la +fatigue, dit Raoul. + +— Ce qui signifie, monsieur, que vous êtes fort intrigué, fort las et +fort inquiet; mais rassurez-vous, nous voici arrivés. + +La jeune fille poussa une porte qui, sur-le-champ, sans transition +aucune, emplit d’un flot de lumière le palier de l’escalier au haut +duquel Raoul apparaissait, tenant la rampe. La jeune fille marchait +toujours, il la suivit; elle entra dans une chambre, Raoul entra comme +elle. Aussitôt qu’il fut dans le piège, il entendit pousser un grand +cri, se retourna, et vit à deux pas de lui, les mains jointes, les +yeux fermés, cette belle jeune fille blonde, aux prunelles bleues, aux +blanches épaules, qui, le reconnaissant, l’avait appelé Raoul. + +Il la vit et devina tant d’amour, tant de bonheur dans l’expression de +ses yeux, qu’il se laissa tomber à genoux tout au milieu de la chambre, +en murmurant de son côté le nom de Louise. + +— Ah! Montalais! Montalais! soupira celle-ci, c’est un grand péché que +de tromper ainsi. + +— Moi! Je vous ai trompée? + +— Oui, vous me dites que vous allez savoir en bas des nouvelles, et +vous faites monter ici Monsieur. + +— Il le fallait bien. Comment eût-il reçu sans cela la lettre que vous +lui écriviez? + +Et elle désignait du doigt cette lettre qui était encore sur la table. +Raoul fit un pas pour la prendre; Louise, plus rapide, bien qu’elle se +fût élancée avec une hésitation classique assez remarquable, allongea +la main pour l’arrêter. Raoul rencontra donc cette main toute tiède +et toute tremblante; il la prit dans les siennes et l’approcha si +respectueusement de ses lèvres, qu’il y déposa un souffle plutôt qu’un +baiser. + +Pendant ce temps, Mlle de Montalais avait pris la lettre, l’avait pliée +soigneusement, comme font les femmes, en trois plis, et l’avait glissée +dans sa poitrine. + +— N’ayez pas peur, Louise, dit-elle; Monsieur n’ira pas plus la prendre +ici, que le défunt roi Louis XIII ne prenait les billets dans le +corsage de Mlle de Hautefort. + +Raoul rougit en voyant le sourire des deux jeunes filles, et il ne +remarqua pas que la main de Louise était restée entre les siennes. + +— Là! dit Montalais, vous m’avez pardonné, Louise, de vous avoir amené +Monsieur; vous, monsieur, ne m’en voulez plus de m’avoir suivie pour +voir Mademoiselle. Donc, maintenant que la paix est faite, causons +comme de vieux amis. Présentez-moi, Louise, à M. de Bragelonne. + +— Monsieur le vicomte, dit Louise avec sa grâce sérieuse et son candide +sourire, j’ai l’honneur de vous présenter Mlle Aure de Montalais, jeune +fille d’honneur de Son Altesse Royale Madame, et de plus mon amie, mon +excellente amie. + +Raoul salua cérémonieusement. + +— Et moi! Louise, dit-il, ne me présentez-vous pas aussi à Mademoiselle? + +— Oh! elle vous connaît! elle connaît tout! + +Ce mot naïf fit rire Montalais et soupirer de bonheur Raoul, qui +l’avait interprété ainsi: Elle connaît tout notre amour. + +— Les politesses sont faites, monsieur le vicomte, dit Montalais; voici +un fauteuil, et dites-nous bien vite la nouvelle que vous nous apportez +ainsi courant. + +— Mademoiselle, ce n’est plus un secret. Le roi, se rendant à Poitiers, +s’arrête à Blois pour visiter Son Altesse Royale. + +— Le roi ici! s’écria Montalais en frappant ses mains l’une contre +l’autre; nous allons voir la cour! Concevez-vous cela, Louise? la vraie +cour de Paris! Oh! mon Dieu! Mais quand cela, monsieur? + +— Peut-être ce soir, mademoiselle; assurément demain. + +Montalais fit un geste de dépit. + +— Pas le temps de s’ajuster! pas le temps de préparer une robe! Nous +sommes ici en retard comme des Polonaises! Nous allons ressembler à des +portraits du temps de Henri IV!... Ah! monsieur, la méchante nouvelle +que vous nous apportez là! + +— Mesdemoiselles, vous serez toujours belles. + +— C’est fade!... nous serons toujours belles, oui, parce que la nature +nous a faites passables; mais nous serons ridicules, parce que la mode +nous aura oubliées... Hélas! ridicules! on me verra ridicule, moi? + +— Qui cela? dit naïvement Louise. + +— Qui cela? vous êtes étrange, ma chère!... Est-ce une question à +m’adresser? On, veut dire tout le monde; on, veut dire les courtisans, +les seigneurs; on, veut dire le roi. + +— Pardon, ma bonne amie, mais comme ici tout le monde a l’habitude de +nous voir telles que nous sommes... + +— D’accord; mais cela va changer, et nous serons ridicules, même +pour Blois; car près de nous on va voir les modes de Paris, et l’on +comprendra que nous sommes à la mode de Blois! C’est désespérant! + +— Consolez-vous, mademoiselle. + +— Ah bast! au fait, tant pis pour ceux qui ne me trouveront pas à leur +goût! dit philosophiquement Montalais. + +— Ceux-là seraient bien difficiles, répliqua Raoul fidèle à son système +de galanterie régulière. + +— Merci, monsieur le vicomte. Nous disions donc que le roi vient à +Blois? + +— Avec toute la cour. + +— Mlles de Mancini y seront-elles? + +— Non pas, justement. + +— Mais puisque le roi, dit-on, ne peut se passer de Mlle Marie? + +— Mademoiselle, il faudra bien que le roi s’en passe. M. le cardinal le +veut. Il exile ses nièces à Brouage. + +— Lui! l’hypocrite! + +— Chut! dit Louise en collant son doigt sur ses lèvres roses. + +— Bah! personne ne peut m’entendre. Je dis que le vieux Mazarino +Mazarini est un hypocrite qui grille de faire sa nièce reine de France. + +— Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait +épouser à Sa Majesté l’infante Marie-Thérèse. + +Montalais regarda en face Raoul et lui dit: + +— Vous croyez à ces contes, vous autres Parisiens? Allons, nous sommes +plus forts que vous à Blois. + +— Mademoiselle, si le roi dépasse Poitiers et part pour l’Espagne, +si les articles du contrat de mariage sont arrêtés entre don Luis de +Haro et Son Éminence, vous entendez bien que ce ne sont plus des jeux +d’enfant. + +— Ah çà! mais, le roi est le roi, je suppose? + +— Sans doute, mademoiselle, mais le cardinal est le cardinal. + +— Ce n’est donc pas un homme, que le roi? Il n’aime donc pas Marie de +Mancini? + +— Il l’adore. + +— Eh bien! il l’épousera; nous aurons la guerre avec l’Espagne; M. +Mazarin dépensera quelques-uns des millions qu’il a de côté; nos +gentilshommes feront des prouesses à l’encontre des fiers Castillans, +et beaucoup nous reviendront couronnés de lauriers, et que nous +couronnerons de myrte. Voilà comme j’entends la politique. + +— Montalais, vous êtes une folle, dit Louise, et chaque exagération +vous attire, comme le feu attire les papillons. + +— Louise, vous êtes tellement raisonnable que vous n’aimerez jamais. + +— Oh! fit Louise avec un tendre reproche, comprenez donc, Montalais! +La reine mère désire marier son fils avec l’infante; voulez vous que +le roi désobéisse à sa mère? Est-il d’un cœur royal comme le sien +de donner le mauvais exemple? Quand les parents défendent l’amour, +chassons l’amour! + +Et Louise soupira; Raoul baissa les yeux d’un air contraint. Montalais +se mit à rire. + +— Moi, je n’ai pas de parents, dit-elle. + +— Vous savez sans doute des nouvelles de la santé de M. le comte de +La Fère, dit Louise à la suite de ce soupir, qui avait tant révélé de +douleurs dans son éloquente expansion. + +— Non, mademoiselle, répliqua Raoul, je n’ai pas encore rendu visite +à mon père; mais j’allais à sa maison, quand Mlle de Montalais a bien +voulu m’arrêter; j’espère que M. le comte se porte bien. Vous n’avez +rien ouï dire de fâcheux, n’est-ce pas? + +— Rien, monsieur Raoul, rien, Dieu merci! + +Ici s’établit un silence pendant lequel deux âmes qui suivaient la +même idée s’entendirent parfaitement, même sans l’assistance d’un seul +regard. + +— Ah! mon Dieu! s’écria tout à coup Montalais, on monte! ... + +— Qui cela peut-il être? dit Louise en se levant tout inquiète. + +— Mesdemoiselles, je vous gêne beaucoup; j’ai été bien indiscret sans +doute, balbutia Raoul, fort mal à son aise. + +— C’est un pas lourd, dit Louise. + +— Ah! si ce n’est que M. Malicorne, répliqua Montalais, ne nous +dérangeons pas. + +Louise et Raoul se regardèrent pour se demander ce que c’était que M. +Malicorne. + +— Ne vous inquiétez pas, poursuivit Montalais, il n’est pas jaloux. + +— Mais, mademoiselle... dit Raoul. + +— Je comprends... Eh bien! il est aussi discret que moi. + +— Mon Dieu! s’écria Louise, qui avait appuyé son oreille sur la porte +entrebâillée, je reconnais les pas de ma mère! + +— Mme de Saint-Remy! Où me cacher? dit Raoul, en sollicitant vivement +la robe de Montalais, qui semblait un peu avoir perdu la tête. + +— Oui, dit celle-ci, oui, je reconnais aussi les patins qui claquent. +C’est notre excellente mère!... Monsieur le vicomte, c’est bien dommage +que la fenêtre donne sur un pavé et cela à cinquante pieds de haut. + +Raoul regarda le balcon d’un air égaré, Louise saisit son bras et le +retint. + +— Ah çà! suis-je folle? dit Montalais, n’ai-je pas l’armoire aux robes +de cérémonie? Elle a vraiment l’air d’être faite pour cela. + +Il était temps, Mme de Saint-Remy montait plus vite qu’à l’ordinaire; +elle arriva sur le palier au moment où Montalais, comme dans les scènes +de surprises, fermait l’armoire en appuyant son corps sur la porte. + +— Ah! s’écria Mme de Saint-Remy, vous êtes ici, Louise? + +— Oui! madame, répondit-elle, plus pâle que si elle eût été convaincue +d’un grand crime. + +— Bon! bon! + +— Asseyez-vous, madame, dit Montalais en offrant un fauteuil à Mme +de Saint-Remy, et en le plaçant de façon qu’elle tournât le dos à +l’armoire. + +— Merci, mademoiselle Aure, merci; venez vite, ma fille, allons. + +— Où voulez-vous donc que j’aille, madame? + +— Mais, au logis; ne faut-il pas préparer votre toilette? + +— Plaît-il? fit Montalais, se hâtant de jouer la surprise, tant elle +craignait de voir Louise faire quelque sottise. + +— Vous ne savez donc pas la nouvelle? dit Mme de Saint-Remy. + +— Quelle nouvelle, madame, voulez-vous que deux filles apprennent en ce +colombier? + +— Quoi!... vous n’avez vu personne?... + +— Madame, vous parlez par énigmes et vous nous faites mourir à petit +feu! s’écria Montalais, qui, effrayée de voir Louise de plus en plus +pâle, ne savait à quel saint se vouer. + +Enfin elle surprit de sa compagne un regard parlant, un de ces regards +qui donneraient de l’intelligence à un mur. + +Louise indiquait à son amie le chapeau, le malencontreux chapeau de +Raoul qui se pavanait sur la table. + +Montalais se jeta au-devant, et, le saisissant de sa main gauche, le +passa derrière elle dans la droite, et le cacha ainsi tout en parlant. + +— Eh bien! dit Mme de Saint-Remy, un courrier nous arrive qui annonce +la prochaine arrivée du roi. Ça, mesdemoiselles, il s’agit d’être +belles! + +— Vite! vite! s’écria Montalais, suivez Mme votre mère, Louise, et me +laissez ajuster ma robe de cérémonie. + +Louise se leva, sa mère la prit par la main et l’entraîna sur le palier. + +— Venez, dit-elle. + +Et tout bas: + +— Quand je vous défends de venir chez Montalais, pourquoi y venez-vous? + +— Madame, c’est mon amie. D’ailleurs, j’arrivais. + +— On n’a fait cacher personne devant vous? + +— Madame! + +— J’ai vu un chapeau d’homme, vous dis-je: celui de ce drôle, de ce +vaurien! + +— Madame! s’écria Louise. + +— De ce fainéant de Malicorne! Une fille d’honneur fréquenter ainsi... +fi! + +Et les voix se perdirent dans les profondeurs du petit escalier. + +Montalais n’avait pas perdu un mot de ces propos que l’écho lui +renvoyait comme par un entonnoir. + +Elle haussa les épaules, et, voyant Raoul qui, sorti de sa cachette, +avait écouté aussi: + +— Pauvre Montalais! dit-elle, victime de l’amitié!... Pauvre +Malicorne!... victime de l’amour! + +Elle s’arrêta sur la mine tragi-comique de Raoul, qui s’en voulut +d’avoir en un jour surpris tant de secrets. + +— Oh! mademoiselle, dit-il, comment reconnaître vos bontés? + +— Nous ferons quelque jour nos comptes, répliqua-t-elle; pour le +moment, gagnez au pied, monsieur de Bragelonne, car Mme de Saint-Remy +n’est pas indulgente, et quelque indiscrétion de sa part pourrait +amener ici une visite domiciliaire fâcheuse pour nous tous. Adieu! + +— Mais Louise... comment savoir?... + +— Allez! allez! le roi Louis XI savait bien ce qu’il faisait lorsqu’il +inventa la poste. + +— Hélas! dit Raoul. + +— Et ne suis-je pas là, moi, qui vaux toutes les postes du royaume? +Vite à votre cheval! et que si Mme de Saint-Remy remonte pour me faire +de la morale, elle ne vous trouve plus ici. + +— Elle le dirait à mon père, n’est-ce pas? murmura Raoul. + +— Et vous seriez grondé! Ah! vicomte, on voit bien que vous venez de la +cour: vous êtes peureux comme le roi. Peste! à Blois, nous nous passons +mieux que cela du consentement de papa! Demandez à Malicorne. + +Et, sur ces mots, la folle jeune fille mit Raoul à la porte par les +épaules; celui-ci se glissa le long du porche, retrouva son cheval, +sauta dessus et partit comme s’il eût les huit gardes de Monsieur à ses +trousses. + + + + +Chapitre IV — Le père et le fils + + +Raoul suivit la route bien connue, bien chère à sa mémoire, qui +conduisait de Blois à la maison du comte de La Fère. Le lecteur nous +dispensera d’une description nouvelle de cette habitation. Il y a +pénétré avec nous en d’autres temps; il la connaît. Seulement, depuis +le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient pris une +teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus harmonieux; +les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait ses bras grêles +par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi, touffu, luxuriant, +jetait au loin, sous ses rameaux gonflés de sève, l’ombre épaisse des +fleurs ou des fruits pour le passant. + +Raoul aperçut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le +colombier dans les ormes, et les volées de pigeons qui tournoyaient +incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour du cône de +briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent autour d’une âme +sereine. Lorsqu’il s’approcha, il entendit le bruit des poulies qui +grinçaient sous le poids des seaux massifs; il lui sembla aussi +entendre le mélancolique gémissement de l’eau qui retombe dans le +puits, bruit triste, funèbre, solennel, qui frappe l’oreille de +l’enfant et du poète rêveurs, que les Anglais appellent _splass_, les +poètes arabes _gasgachau_, et que nous autres Français, qui voudrions +bien être poètes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase: le +bruit de l’eau tombant dans l’eau. Il y avait plus d’un an que Raoul +n’était venu voir son père. Il avait passé tout ce temps chez M. le +prince. + +En effet, après toutes ces émotions de la Fronde dont nous avons +autrefois essayé de reproduire la première période, Louis de Condé +avait fait avec la cour une réconciliation publique, solennelle et +franche. Pendant tout le temps qu’avait duré la rupture de M. le prince +avec le roi, M. le prince, qui s’était depuis longtemps affectionné à +Bragelonne, lui avait vainement offert tous les avantages qui peuvent +éblouir un jeune homme. Le comte de La Fère, toujours fidèle à ses +principes de loyauté et de royauté, développés un jour devant son +fils dans les caveaux de Saint-Denis, le comte de La Fère, au nom de +son fils, avait toujours refusé. Il y avait plus: au lieu de suivre +M. de Condé dans sa rébellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne, +combattant pour le roi. Puis, lorsque M. de Turenne, à son tour, +avait paru abandonner la cause royale, il avait quitté M. de Turenne, +comme il avait fait de M. de Condé. Il résultait de cette ligne +invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Condé n’avaient +été vainqueurs l’un de l’autre que sous les drapeaux du roi, Raoul +avait, si jeune qu’il fût encore, dix victoires inscrites sur l’état +de ses services, et pas une défaite dont sa bravoure et sa conscience +eussent à souffrir. Donc Raoul avait, selon le vœu de son père, servi +opiniâtrement et passivement la fortune du roi Louis XIV, malgré +toutes les tergiversations, qui étaient endémiques et, on peut dire, +inévitables à cette époque. + +M. de Condé, rentré en grâce, avait usé de tout, d’abord de son +privilège d’amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui avaient +été accordées et, entre autres choses, Raoul. Aussitôt M. le comte de +La Fère, dans son bon sens inébranlable, avait renvoyé Raoul au prince +de Condé. + +Un an donc s’était écoulé depuis la dernière séparation du père et du +fils; quelques lettres avaient adouci, mais non guéri, les douleurs +de son absence. On a vu que Raoul laissait à Blois un autre amour que +l’amour filial. + +Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de +Montalais, deux démons tentateurs, Raoul, après le message accompli, +se fût mis à galoper vers la demeure de son père en retournant la tête +sans doute, mais sans s’arrêter un seul instant, eût-il vu Louise lui +tendre les bras. + +Aussi, la première partie du trajet fut-elle donnée par Raoul au regret +du passé qu’il venait de quitter si vite, c’est-à-dire à l’amante; +l’autre moitié à l’ami qu’il allait retrouver, trop lentement au gré de +ses désirs. Raoul trouva la porte du jardin ouverte et lança son cheval +sous l’allée, sans prendre garde aux grands bras que faisait, en signe +de colère, un vieillard vêtu d’un tricot de laine violette et coiffé +d’un large bonnet de velours râpé. Ce vieillard, qui sarclait de ses +doigts une plate-bande de rosiers nains et de marguerites, s’indignait +de voir un cheval courir ainsi dans ses allées sablées et ratissées. + +Il hasarda même un vigoureux _hum!_ qui fit retourner le cavalier. Ce +fut alors un changement de scène; car aussitôt qu’il eut vu le visage +de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit à courir dans la direction +de la maison avec des grognements interrompus qui semblaient être chez +lui le paroxysme d’une joie folle. Raoul arriva aux écuries, remit son +cheval à un petit laquais, et enjamba le perron avec une ardeur qui eût +bien réjoui le cœur de son père. + +Il traversa l’antichambre, la salle à manger et le salon sans trouver +personne; enfin, arrivé à la porte de M. le comte de La Fère, il +heurta impatiemment et entra presque sans attendre le mot: _Entrez!_ +que lui jeta une voix grave et douce tout à la fois. Le comte était +assis devant une table couverte de papiers et de livres: c’était bien +toujours le noble et le beau gentilhomme d’autrefois, mais le temps +avait donné à sa noblesse, à sa beauté, un caractère plus solennel et +plus distinct. Un front blanc et sans rides sous ses longs cheveux +plus blancs que noirs, un œil perçant et doux sous des cils de jeune +homme, la moustache fine et à peine grisonnante, encadrant des lèvres +d’un modèle pur et délicat, comme si jamais elles n’eussent été +crispées par les passions mortelles; une taille droite et souple, une +main irréprochable mais amaigrie, voilà quel était encore l’illustre +gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l’éloge sous +le nom d’Athos. Il s’occupait alors de corriger les pages d’un cahier +manuscrit, tout entier rempli de sa main. Raoul saisit son père par +les épaules, par le cou, comme il put, et l’embrassa si tendrement, si +rapidement, que le comte n’eut pas la force ni le temps de se dégager, +ni de surmonter son émotion paternelle. + +— Vous ici, vous voici, Raoul! dit-il, est-ce bien possible? + +— Oh! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir! + +— Vous ne me répondez pas, vicomte. Avez-vous un congé pour être à +Blois, ou bien est-il arrivé quelque malheur à Paris? + +— Dieu merci! monsieur, répliqua Raoul en se calmant peu à peu, il +n’est rien arrivé que d’heureux; le roi se marie, comme j’ai eu +l’honneur de vous le mander dans ma dernière lettre, et il part pour +l’Espagne. Sa Majesté passera par Blois. + +— Pour rendre visite à Monsieur? + +— Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre à +l’improviste, ou désirant lui être particulièrement agréable, M. le +prince m’a-t-il envoyé pour préparer les logements. + +— Vous avez vu Monsieur? demanda le comte vivement. + +— J’ai eu cet honneur. + +— Au château? + +— Oui, monsieur, répondit Raoul en baissant les yeux, parce que, sans +doute, il avait senti dans l’interrogation du comte plus que de la +curiosité. + +— Ah! vraiment, vicomte?... Je vous fais mon compliment. Raoul +s’inclina. + +— Mais vous avez encore vu quelqu’un à Blois? + +— Monsieur, j’ai vu Son Altesse Royale, Madame. + +— Très bien. Ce n’est pas de Madame que je parle. + +Raoul rougit extrêmement et ne répondit point. + +— Vous ne m’entendez pas, à ce qu’il paraît, monsieur le vicomte? +insista M. de La Fère sans accentuer plus nerveusement sa question, +mais en forçant l’expression un peu plus sévère de son regard. + +— Je vous entends parfaitement, monsieur, répliqua Raoul, et si je +prépare ma réponse, ce n’est pas que je cherche un mensonge, vous le +savez, monsieur. + +— Je sais que vous ne mentez jamais. Aussi, je dois m’étonner que vous +preniez un si long temps pour me dire: oui ou non. + +— Je ne puis vous répondre qu’en vous comprenant bien, et si je vous +ai bien compris, vous allez recevoir en mauvaise part mes premières +paroles. Il vous déplaît sans doute, monsieur le comte, que j’aie vu... + +— Mlle de La Vallière, n’est-ce pas? + +— C’est d’elle que vous voulez parler, je le sais bien, monsieur le +comte, dit Raoul avec une inexprimable douceur. + +— Et je vous demande si vous l’avez vue. + +— Monsieur, j’ignorais absolument, lorsque j’entrai au château, +que Mlle de La Vallière pût s’y trouver; c’est seulement en m’en +retournant, après ma mission achevée, que le hasard nous a mis en +présence. J’ai eu l’honneur de lui présenter mes respects. + +— Comment s’appelle le hasard qui vous a réuni à Mlle de La Vallière? + +— Mlle de Montalais, monsieur. + +— Qu’est-ce que Mlle de Montalais? + +— Une jeune personne que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais +vue. Elle est fille d’honneur de Madame. + +— Monsieur le vicomte, je ne pousserai pas plus loin mon +interrogatoire, que je me reproche déjà d’avoir fait durer. Je vous +avais recommandé d’éviter Mlle de La Vallière, et de ne la voir qu’avec +mon autorisation. Oh! je sais que vous m’avez dit vrai, et que vous +n’avez pas fait une démarche pour vous rapprocher d’elle. Le hasard m’a +fait du tort; je n’ai pas à vous accuser. Je me contenterai donc de ce +que je vous ai déjà dit concernant cette demoiselle. Je ne lui reproche +rien, Dieu m’en est témoin; seulement il n’entre pas dans mes desseins +que vous fréquentiez sa maison. Je vous prie encore une fois, mon cher +Raoul, de l’avoir pour entendu. On eût dit que l’œil si limpide et si +pur de Raoul se troublait à cette parole. + +— Maintenant, mon ami, continua le comte avec son doux sourire et sa +voix habituelle, parlons d’autre chose. Vous retournez peut-être à +votre service? + +— Non, monsieur, je n’ai plus qu’à demeurer auprès de vous tout +aujourd’hui. M. le prince ne m’a heureusement fixé d’autre devoir que +celui-là, qui était si bien d’accord avec mes désirs. + +— Le roi se porte bien? + +— À merveille. + +— Et M. le Prince aussi? + +— Comme toujours, monsieur. + +Le comte oubliait Mazarin: c’était une vieille habitude. + +— Eh bien! Raoul, puisque vous n’êtes plus qu’à moi, je vous donnerai, +de mon côté, toute ma journée. Embrassez-moi... encore... encore... +Vous êtes chez vous, vicomte... Ah! voici notre vieux Grimaud!... +Venez, Grimaud, M. le vicomte veut vous embrasser aussi. + +Le grand vieillard ne se le fit pas répéter; il accourait les bras +ouverts. Raoul lui épargna la moitié du chemin. + +— Maintenant, voulez-vous que nous passions au jardin, Raoul? Je vous +montrerai le nouveau logement que j’ai fait préparer pour vous à vos +congés, et, tout en regardant les plantations de cet hiver et deux +chevaux de main que j’ai changés, vous me donnerez des nouvelles de nos +amis de Paris. + +Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au +jardin avec lui. + +Grimaud regarda mélancoliquement partir Raoul, dont la tête effleurait +presque la traverse de la porte, et, tout en caressant sa royale +blanche, il laissa échapper ce mot profond: + +— Grandi! + + + + +Chapitre V — Où il sera parlé de Cropoli, de Cropole et d’un grand +peintre inconnu + + +Tandis que le comte de La Fère visite avec Raoul les nouveaux bâtiments +qu’il a fait bâtir, et les chevaux neufs qu’il a fait acheter, nos +lecteurs nous permettront de les ramener à la ville de Blois et de les +faire assister au mouvement inaccoutumé qui agitait la ville. C’était +surtout dans les hôtels que s’était fait sentir le contrecoup de la +nouvelle apportée par Raoul. + +En effet, le roi et la cour à Blois, c’est-à-dire cent cavaliers, dix +carrosses, deux cents chevaux, autant de valets que de maîtres, où se +caserait tout ce monde, où se logeraient tous ces gentilshommes des +environs qui allaient arriver dans deux ou trois heures peut-être, +aussitôt que la nouvelle aurait élargi le centre de son retentissement, +comme ces circonférences croissantes que produit la chute d’une pierre +dans l’eau d’un lac tranquille? + +Blois, aussi paisible le matin, nous l’avons vu, que le lac le plus +calme du monde, à l’annonce de l’arrivée royale, s’emplit soudain +de tumulte et de bourdonnement. Tous les valets du château, sous +l’inspection des officiers, allaient en ville quérir les provisions, +et dix courriers à cheval galopaient vers les réserves de Chambord +pour chercher le gibier, aux pêcheries du Beuvron pour le poisson, +aux serres de Cheverny pour les fleurs et pour les fruits. On tirait +du garde-meuble les tapisseries précieuses, les lustres à grands +chaînons dorés; une armée de pauvres balayaient les cours et lavaient +les devantures de pierre, tandis que leurs femmes foulaient les prés +au-delà de la Loire pour récolter des jonchées de verdure et de fleurs +des champs. Toute la ville, pour ne pas demeurer au-dessous de ce luxe +de propreté, faisait sa toilette à grand renfort de brosses, de balais +et d’eau. + +Les ruisseaux de la ville supérieure, gonflés par ces lotions +continues, devenaient fleuves au bas de la ville, et le petit pavé, +parfois très boueux, il faut le dire, se nettoyait, se diamantait aux +rayons amis du soleil. + +Enfin, les musiques se préparaient, les tiroirs se vidaient; on +accaparait chez les marchands cires, rubans et nœuds d’épées; les +ménagères faisaient provision de pain, de viandes et d’épices. Déjà +même bon nombre de bourgeois, dont la maison était garnie comme pour +soutenir un siège, n’ayant plus à s’occuper de rien, endossaient des +habits de fête et se dirigeaient vers la porte de la ville pour être +les premiers à signaler ou à voir le cortège. Ils savaient bien que le +roi n’arriverait qu’à la nuit, peut-être même au matin suivant. Mais +qu’est-ce que l’attente, sinon une sorte de folie, et qu’est-ce que la +folie, sinon un excès d’espoir? Dans la ville basse, à cent pas à peine +du château des États, entre le mail et le château, dans une rue assez +belle qui s’appelait alors rue Vieille, et qui devait en effet être +bien vieille, s’élevait un vénérable édifice, à pignon aigu, à forme +trapue et large ornée de trois fenêtres sur la rue au premier étage, de +deux au second, et d’un petit œil-de-bœuf au troisième. + +Sur les côtés de ce triangle on avait récemment construit un +parallélogramme assez vaste qui empiétait sans façon sur la rue, selon +les us tout familiers de l’édilité d’alors. La rue s’en voyait bien +rétrécie d’un quart, mais la maison s’en trouvait élargie de près de +moitié; n’est-ce pas là une compensation suffisante? + +Une tradition voulait que cette maison à pignon aigu fût habitée, du +temps de Henri III, par un conseiller des États que la reine Catherine +était venue, les uns disent visiter, les autres étrangler. Quoi qu’il +en soit, la bonne dame avait dû poser un pied circonspect sur le seuil +de ce bâtiment. + +Après le conseiller mort par strangulation ou mort naturellement, il +n’importe, la maison avait été vendue, puis abandonnée, enfin isolée +des autres maisons de la rue. Vers le milieu du règne de Louis XIII +seulement, un Italien nommé Cropoli, échappé des cuisines du maréchal +d’Ancre, était venu s’établir en cette maison. Il y avait fondé une +petite hôtellerie où se fabriquait un macaroni tellement raffiné, qu’on +en venait quérir ou manger là de plusieurs lieues à la ronde. + +L’illustration de la maison était venue de ce que la reine Marie de +Médicis, prisonnière, comme on sait, au château des États, en avait +envoyé chercher une fois. + +C’était précisément le jour où elle s’était évadée par la fameuse +fenêtre. Le plat de macaroni était resté sur la table, effleuré +seulement par la bouche royale. + +De cette double faveur faite à la maison triangulaire, d’une +strangulation et d’un macaroni, l’idée était venue au pauvre Cropoli +de nommer son hôtellerie d’un titre pompeux. Mais sa qualité d’Italien +n’était pas une recommandation en ce temps-là, et son peu de fortune +soigneusement cachée l’empêchait de se mettre trop en évidence. Quand +il se vit près de mourir, ce qui arriva en 1643, après la mort du roi +Louis XIII, il fit venir son fils, jeune marmiton de la plus belle +espérance, et, les larmes aux yeux, il lui recommanda de bien garder +le secret du macaroni, de franciser son nom, d’épouser une Française, +et enfin, lorsque l’horizon politique serait débarrassé des nuages qui +le couvraient — on pratiquait déjà à cette époque cette figure, fort +en usage de nos jours dans les premiers Paris et à la Chambre, — de +faire tailler par le forgeron voisin une belle enseigne, sur laquelle +un fameux peintre qu’il désigna tracerait deux portraits de la reine +avec ces mots en légende: Aux Médicis. Le bonhomme Cropoli, après ces +recommandations, n’eut que la force d’indiquer à son jeune successeur +une cheminée sous la dalle de laquelle il avait enfoui mille louis de +dix francs, et il expira. Cropoli fils, en homme de cœur, supporta la +perte avec résignation et le gain sans insolence. + +Il commença par accoutumer le public à faire sonner si peu l’i final de +son nom, que, la complaisance générale aidant, on ne l’appela plus que +M. Cropole, ce qui est un nom tout français. + +Ensuite il se maria, ayant justement sous la main une petite Française +dont il était amoureux, et aux parents de laquelle il arracha une dot +raisonnable en montrant le dessous de la dalle de la cheminée. Ces deux +premiers points accomplis, il se mit à la recherche du peintre qui +devait faire l’enseigne. + +Le peintre fut bientôt trouvé. + +C’était un vieil Italien émule des Raphaël et des Carrache, mais émule +malheureux. Il se disait de l’école vénitienne, sans doute parce qu’il +aimait fort la couleur. Ses ouvrages, dont jamais il n’avait vendu un +seul, tiraient l’œil à cent pas et déplaisaient formidablement aux +bourgeois, si bien qu’il avait fini par ne plus rien faire. + +Il se vantait toujours d’avoir peint une salle de bains pour Mme la +maréchale d’Ancre, et se plaignait que cette salle eût été brûlée lors +du désastre du maréchal. + +Cropoli, en sa qualité de compatriote, était indulgent pour Pittrino. +C’était le nom de l’artiste. Peut-être avait-il vu les fameuses +peintures de la salle de bains. Toujours est-il qu’il avait dans une +telle estime, voire dans une telle amitié, le fameux Pittrino, qu’il +le retira chez lui. Pittrino, reconnaissant et nourri de macaroni, +apprit à propager la réputation de ce mets national, et, du temps de +son fondateur, il avait rendu par sa langue infatigable des services +signalés à la maison Cropoli. + +En vieillissant, il s’attacha au fils comme au père, et peu à peu +devint l’espèce de surveillant d’une maison où sa probité intègre, sa +sobriété reconnue, sa chasteté proverbiale, et mille autres vertus que +nous jugeons inutile d’énumérer ici, lui donnèrent place éternelle au +foyer, avec droit d’inspection sur les domestiques. En outre, c’était +lui qui goûtait le macaroni, pour maintenir le goût pur de l’antique +tradition; il faut dire qu’il ne pardonnait pas un grain de poivre de +plus, ou un atome de parmesan en moins. Sa joie fut bien grande le +jour où, appelé à partager le secret de Cropole fils, il fut chargé de +peindre la fameuse enseigne. + +On le vit fouiller avec ardeur dans une vieille boîte, où il retrouva +des pinceaux un peu mangés par les rats, mais encore passables, des +couleurs dans des vessies à peu près desséchées, de l’huile de lin +dans une bouteille, et une palette qui avait appartenu autrefois +au Bronzino, ce _diou_ de la _pittoure_, comme disait, dans son +enthousiasme toujours juvénile, l’artiste ultramontain. + +Pittrino était grandi de toute la joie d’une réhabilitation. Il fit +comme avait fait Raphaël, il changea de manière et peignit à la façon +d’Albane deux déesses plutôt que deux reines. Ces dames illustres +étaient tellement gracieuses sur l’enseigne, elles offraient aux +regards étonnés un tel assemblage de lis et de roses, résultat +enchanteur du changement de manière de Pittrino; elles affectaient des +poses de sirènes tellement anacréontiques, que le principal échevin, +lorsqu’il fut admis à voir ce morceau capital dans la salle de Cropole, +déclara tout de suite que ces dames étaient trop belles et d’un charme +trop animé pour figurer comme enseigne à la vue des passants. + +— Son Altesse Royale Monsieur, fut-il dit à Pittrino, qui vient souvent +dans notre ville, ne s’arrangerait pas de voir Mme son illustre mère +aussi peu vêtue, et il vous enverrait aux oubliettes des États, car il +n’a pas toujours le cœur tendre, ce glorieux prince. Effacez donc les +deux sirènes ou la légende, sans quoi je vous interdis l’exhibition de +l’enseigne. Cela est dans votre intérêt, maître Cropole, et dans le +vôtre, seigneur Pittrino. + +Que répondre à cela? Il fallut remercier l’échevin de sa gracieuseté; +c’est ce que fit Cropole. + +Mais Pittrino demeura sombre et déçu. + +Il sentait bien ce qui allait arriver. L’édile ne fut pas plutôt parti +que Cropole, se croisant les bras: + +— Eh bien! maître, dit-il, qu’allons-nous faire? + +— Nous allons ôter la légende, dit tristement Pittrino. J’ai là du +noir d’ivoire excellent, ce sera fait en un tour de main, et nous +remplacerons les Médicis par les Nymphes ou les Sirènes, comme il vous +plaira. + +— Non pas, dit Cropole, la volonté de mon père ne serait pas remplie. +Mon père tenait... + +— Il tenait aux figures, dit Pittrino. + +— Il tenait à la légende, dit Cropole. + +— La preuve qu’il tenait aux figures, c’est qu’il les avait commandées +ressemblantes, et elles le sont, répliqua Pittrino. + +— Oui, mais si elles ne l’eussent pas été, qui les eût reconnues sans +la légende? Aujourd’hui même que la mémoire des Blésois s’oblitère un +peu à l’endroit de ces personnes célèbres, qui reconnaîtrait Catherine +et Marie sans ces mots: Aux Médicis? + +— Mais enfin, mes figures? dit Pittrino désespéré, car il sentait que +le petit Cropole avait raison. Je ne veux pas perdre le fruit de mon +travail. + +— Je ne veux pas que vous alliez en prison et moi dans les oubliettes. + +— Effaçons Médicis, dit Pittrino suppliant. + +— Non, répliqua fermement Cropole. Il me vient une idée, une idée +sublime... votre peinture paraîtra, et ma légende aussi... Médici ne +veut-il pas dire médecin en italien? + +— Oui, au pluriel. + +— Vous m’allez donc commander une autre plaque d’enseigne chez le +forgeron; vous y peindrez six médecins, et vous écrirez dessous: Aux +Médicis... ce qui fait un jeu de mots agréable. + +— Six médecins! Impossible! Et la composition? s’écria Pittrino. + +— Cela vous regarde, mais il en sera ainsi, je le veux, il le faut. Mon +macaroni brûle. + +Cette raison était péremptoire; Pittrino obéit. Il composa l’enseigne +des six médecins avec la légende; l’échevin applaudit et autorisa. +L’enseigne eut par la ville un succès fou. Ce qui prouve bien que la +poésie a toujours eu tort devant les bourgeois, comme dit Pittrino. +Cropole, pour dédommager son peintre ordinaire, accrocha dans sa +chambre à coucher les nymphes de la précédente enseigne, ce qui faisait +rougir Mme Cropole chaque fois qu’elle les regardait en se déshabillant +le soir. + +Voilà comment la maison au pignon eut une enseigne, voilà comment, +faisant fortune, l’hôtellerie des Médicis fut forcée de s’agrandir du +quadrilatère que nous avons dépeint. + +Voilà comment il y avait à Blois une hôtellerie de ce nom ayant pour +propriétaire maître Cropole et pour peintre ordinaire maître Pittrino. + + + + +Chapitre VI — L’inconnu + + +Ainsi fondée et recommandée par son enseigne, l’hôtellerie de maître +Cropole marchait vers une solide prospérité. Ce n’était pas une fortune +immense que Cropole avait en perspective, mais il pouvait espérer de +doubler les mille louis d’or légués par son père, de faire mille autre +louis de la vente de la maison et du fonds, et libre enfin, de vivre +heureux comme un bourgeois de la ville. Cropole était âpre au gain, il +accueillit en homme fou de joie la nouvelle de l’arrivée du roi Louis +XIV. + +Lui, sa femme, Pittrino et deux marmitons firent aussitôt main basse +sur tous les habitants du colombier, de la basse-cour et des clapiers, +en sorte qu’on entendit dans les cours de l’Hôtellerie des Médicis +autant de lamentations et de cris que jadis on en avait entendu dans +Rama. + +Cropole n’avait pour le moment qu’un seul voyageur. + +C’était un homme de trente ans à peine, beau, grand, austère, ou plutôt +mélancolique dans chacun de ses gestes et de ses regards. Il était vêtu +d’un habit de velours noir avec des garnitures de jais; un col blanc, +simple comme celui des puritains les plus sévères, faisait ressortir la +teinte mate et fine de son cou plein de jeunesse; une légère moustache +blonde couvrait à peine sa lèvre frémissante et dédaigneuse. Il parlait +aux gens en les regardant en face, sans affectation, il est vrai, +mais sans scrupule; de sorte que l’éclat de ses yeux bleus devenait +tellement insupportable que plus d’un regard se baissait devant le +sien, comme fait l’épée la plus faible dans un combat singulier. En ce +temps où les hommes, tous créés égaux par Dieu, se divisaient, grâce +aux préjugés, en deux castes distinctes, le gentilhomme et le roturier, +comme ils se divisent réellement en deux races, la noire et la blanche, +en ce temps, disons-nous, celui dont nous venons d’esquisser le +portrait ne pouvait manquer d’être pris pour un gentilhomme, et de +la meilleure race. Il ne fallait pour cela que consulter ses mains, +longues, effilées et blanches, dont chaque muscle, chaque veine +transparaissaient sous la peau au moindre mouvement, dont les phalanges +rougissaient à la moindre crispation. + +Ce gentilhomme était donc arrivé seul chez Cropole. Il avait pris sans +hésiter, sans réfléchir même, l’appartement le plus important, que +l’hôtelier lui avait indiqué dans un but de rapacité fort condamnable, +diront les uns, fort louable, diront les autres, s’ils admettent +que Cropole fût physionomiste et jugeât les gens à première vue. +Cet appartement était celui qui composait toute la devanture de la +vieille maison triangulaire: un grand salon éclairé par deux fenêtres +au premier étage, une petite chambre à côté, une autre au-dessus. Or, +depuis qu’il était arrivé, ce gentilhomme avait à peine touché au +repas qu’on lui avait servi dans sa chambre. Il n’avait dit que deux +mots à l’hôte pour le prévenir qu’il viendrait un voyageur du nom de +Parry, et recommander qu’on laissât monter ce voyageur. Ensuite, il +avait gardé un silence tellement profond, que Cropole en avait été +presque offensé, lui qui aimait les gens de bonne compagnie. Enfin, ce +gentilhomme s’était levé de bonne heure le matin du jour où commence +cette histoire, et s’était mis à la fenêtre de son salon, assis sur +le rebord et appuyé sur la rampe du balcon, regardant tristement et +opiniâtrement aux deux côtés de la rue pour guetter sans doute la venue +de ce voyageur qu’il avait signalé à l’hôte. Il avait vu, de cette +façon, passer le petit cortège de Monsieur revenant de la chasse, puis +avait savouré de nouveau la profonde tranquillité de la ville, absorbé +qu’il était dans son attente. + +Tout à coup, le remue-ménage des pauvres allant aux prairies, des +courriers partant, des laveurs de pavé, des pourvoyeurs de la maison +royale, des courtauds de boutiques effarouchés et bavards, des chariots +en branle, des coiffeurs en course et des pages en corvée; ce tumulte +et ce vacarme l’avaient surpris, mais sans qu’il perdît rien de cette +majesté impassible et suprême qui donne à l’aigle et au lion ce coup +d’œil serein et méprisant au milieu des hourras et des trépignements +des chasseurs ou des curieux. + +Bientôt les cris des victimes égorgées dans la basse-cour, les pas +pressés de Mme Cropole dans le petit escalier de bois si étroit et si +sonore, les allures bondissantes de Pittrino, qui, le matin encore, +fumait sur la porte avec le flegme d’un Hollandais, tout cela donna au +voyageur un commencement de surprise et d’agitation. + +Comme il se levait pour s’informer, la porte de la chambre s’ouvrit. + +L’inconnu pensa que sans doute on lui amenait le voyageur si +impatiemment attendu. + +Il fit donc, avec une sorte de précipitation, trois pas vers cette +porte qui s’ouvrait. + +Mais au lieu de la figure qu’il espérait voir, ce fut maître Cropole +qui apparut, et derrière lui, dans la pénombre de l’escalier, le visage +assez gracieux, mais rendu trivial par la curiosité, de Mme Cropole, +qui donna un coup d’œil furtif au beau gentilhomme et disparut. +Cropole s’avança l’air souriant, le bonnet à la main, plutôt courbé +qu’incliné. + +Un geste de l’inconnu l’interrogea sans qu’aucune parole fût prononcée. + +— Monsieur, dit Cropole, je venais demander comment dois-je dire: Votre +Seigneurie, ou Monsieur le comte, ou Monsieur le marquis?... + +— Dites «Monsieur», et dites vite, répondit l’inconnu avec cet accent +hautain qui n’admet ni discussion ni réplique. + +— Je venais donc m’informer comment Monsieur avait passé la nuit, et si +Monsieur était dans l’intention de garder cet appartement. + +— Oui. + +— Monsieur, c’est qu’il arrive un incident sur lequel nous n’avions pas +compté. + +— Lequel? + +— Sa Majesté Louis XIV entre aujourd’hui dans notre ville et s’y repose +un jour, deux jours peut-être. + +Un vif étonnement se peignit sur le visage de l’inconnu. + +— Le roi de France vient à Blois? + +— Il est en route, monsieur. + +— Alors, raison de plus pour que je reste, dit l’inconnu. + +— Fort bien, monsieur; mais Monsieur garde-t-il tout l’appartement? + +— Je ne vous comprends pas. Pourquoi aurais-je aujourd’hui moins que je +n’ai eu hier? + +— Parce que, monsieur, Votre Seigneurie me permettra de le lui dire, +hier je n’ai pas dû, lorsque vous avez choisi votre logis, fixer +un prix quelconque qui eût fait croire à Votre Seigneurie que je +préjugeais ses ressources... tandis qu’aujourd’hui... + +L’inconnu rougit. L’idée lui vint sur-le-champ qu’on le soupçonnait +pauvre et qu’on l’insultait. + +— Tandis qu’aujourd’hui, reprit-il froidement, vous préjugez? + +— Monsieur, je suis un galant homme, Dieu merci! et, tout hôtelier que +je paraisse être, il y a en moi du sang de gentilhomme; mon père était +serviteur et officier de feu M. le maréchal d’Ancre. Dieu veuille avoir +son âme!... + +— Je ne vous conteste pas ce point, monsieur; seulement, je désire +savoir, et savoir vite, à quoi tendent vos questions. + +— Vous êtes, monsieur, trop raisonnable pour ne pas comprendre que +notre ville est petite, que la cour va l’envahir, que les maisons +regorgeront d’habitants, et que, par conséquent, les loyers vont +acquérir une valeur considérable. + +L’inconnu rougit encore. + +— Faites vos conditions, monsieur, dit-il. + +— Je les fais avec scrupule, monsieur, parce que je cherche un gain +honnête et que je veux faire une affaire sans être incivil ou grossier +dans mes désirs... Or, l’appartement que vous occupez est considérable, +et vous êtes seul...: + +— Cela me regarde. + +— Oh! bien certainement; aussi je ne congédie pas Monsieur. + +Le sang afflua aux tempes de l’inconnu; il lança sur le pauvre Cropole, +descendant d’un officier de M. le maréchal d’Ancre, un regard qui l’eût +fait rentrer sous cette fameuse dalle de la cheminée, si Cropole n’eût +pas été vissé à sa place par la question de ses intérêts. + +— Voulez-vous que je parte? expliquez-vous, mais promptement. + +— Monsieur, monsieur, vous ne m’avez pas compris. C’est fort délicat, +ce que je fais; mais je m’exprime mal, ou peut-être, comme Monsieur est +étranger, ce que je reconnais à l’accent... + +En effet, l’inconnu parlait avec le léger grasseyement qui est le +caractère principal de l’accentuation anglaise, même chez les hommes de +cette nation qui parlent le plus purement le français. + +— Comme Monsieur est étranger, dis-je, c’est peut-être lui qui ne +saisit pas les nuances de mon discours. Je prétends que Monsieur +pourrait abandonner une ou deux des trois pièces qu’il occupe, ce qui +diminuerait son loyer de beaucoup et soulagerait ma conscience; en +effet, il est dur d’augmenter déraisonnablement le prix des chambres, +lorsqu’on a l’honneur de les évaluer à un prix raisonnable. + +— Combien le loyer depuis hier? + +— Monsieur, un louis, avec la nourriture et le soin du cheval. + +— Bien. Et celui d’aujourd’hui? + +— Ah! voilà la difficulté. Aujourd’hui c’est le jour d’arrivée du +roi; si la cour vient pour la couchée, le jour de loyer compte. Il en +résulte que trois chambres à deux louis la pièce font six louis. Deux +louis, monsieur, ce n’est rien, mais six louis sont beaucoup. + +L’inconnu, de rouge qu’on l’avait vu, était devenu très pâle. + +Il tira de sa poche, avec une bravoure héroïque, une bourse brodée +d’armes, qu’il cacha soigneusement dans le creux de sa main. Cette +bourse était d’une maigreur, d’un flasque, d’un creux qui n’échappèrent +pas à l’œil de Cropole. + +L’inconnu vida cette bourse dans sa main. Elle contenait trois louis +doubles, qui faisaient une valeur de six louis, comme l’hôtelier le +demandait. + +Toutefois, c’était sept que Cropole avait exigés. Il regarda donc +l’inconnu comme pour lui dire: Après? + +— Il reste un louis, n’est-ce pas, maître hôtelier? + +— Oui, monsieur, mais... + +L’inconnu fouilla dans la poche de son haut-de-chausses et la vida; +elle renfermait un petit portefeuille, une clef d’or et quelque monnaie +blanche. + +De cette monnaie il composa le total d’un louis. + +— Merci, monsieur, dit Cropole. Maintenant, il me reste à savoir si +Monsieur compte habiter demain encore son appartement, auquel cas je +l’y maintiendrais; tandis que si Monsieur n’y comptait pas, je le +promettrais aux gens de Sa Majesté qui vont venir. + +— C’est juste, fit l’inconnu après un assez long silence, mais comme +je n’ai plus d’argent, ainsi que vous l’avez pu voir, comme cependant +je garde cet appartement, il faut que vous vendiez ce diamant dans la +ville ou que vous le gardiez en gage. + +Cropole regarda si longtemps le diamant, que l’inconnu se hâta de dire: + +— Je préfère que vous le vendiez, monsieur, car il vaut trois cents +pistoles. Un juif, y a-t-il un juif dans Blois? vous en donnera deux +cents, cent cinquante même, prenez ce qu’il vous en donnera, ne dût-il +vous en offrir que le prix de votre logement. Allez! + +— Oh! monsieur, s’écria Cropole, honteux de l’infériorité subite que +lui rétorquait l’inconnu par cet abandon si noble et si désintéressé, +comme aussi par cette inaltérable patience envers tant de chicanes et +de soupçons; oh! monsieur, j’espère bien qu’on ne vole pas à Blois +comme vous le paraissez croire, et le diamant s’élevant à ce que vous +dites... + +L’inconnu foudroya encore une fois Cropole de son regard azuré. + +— Je ne m’y connais pas, monsieur, croyez-le bien, s’écria celui-ci. + +— Mais les joailliers s’y connaissent, interrogez-les, dit l’inconnu. +Maintenant, je crois que nos comptes sont terminés, n’est-il pas vrai, +monsieur l’hôte? + +— Oui, monsieur, et à mon regret profond, car j’ai peur d’avoir offensé +Monsieur. + +— Nullement, répliqua l’inconnu avec la majesté de la toute puissance. + +— Ou d’avoir paru écorcher un noble voyageur... Faites la part, +monsieur, de la nécessité. + +— N’en parlons plus, vous dis-je, et veuillez me laisser chez moi. + +Cropole s’inclina profondément et partit avec un air égaré qui accusait +chez lui un cœur excellent et du remords véritable. L’inconnu alla +fermer lui-même la porte, regarda, quand il fut seul, le fond de sa +bourse, où il avait pris un petit sac de soie renfermant le diamant, sa +ressource unique. + +Il interrogea aussi le vide de ses poches, regarda les papiers de son +portefeuille et se convainquit de l’absolu dénuement où il allait se +trouver. + +Alors il leva les yeux au ciel avec un sublime mouvement de calme et de +désespoir, essuya de sa main tremblante quelques gouttes de sueur qui +sillonnaient son noble front, et reporta sur la terre un regard naguère +empreint d’une majesté divine. + +L’orage venait de passer loin de lui, peut-être avait-il prié du fond +de l’âme. + +Il se rapprocha de la fenêtre, reprit sa place au balcon, et demeura +là immobile, atone, mort, jusqu’au moment où, le ciel commençant à +s’obscurcir, les premiers flambeaux traversèrent la rue embaumée, et +donnèrent le signal de l’illumination à toutes les fenêtres de la ville. + + + + +Chapitre VII — Parry + + +Comme l’inconnu regardait avec intérêt ces lumières et prêtait +l’oreille à tous ces bruits, maître Cropole entrait dans sa chambre +avec deux valets qui dressèrent la table. + +L’étranger ne fit pas la moindre attention à eux. Alors Cropole, +s’approchant de son hôte, lui glissa dans l’oreille avec un profond +respect: + +— Monsieur, le diamant a été estimé. + +— Ah! fit le voyageur. Eh bien? + +— Eh bien! monsieur, le joaillier de Son Altesse Royale en donne deux +cent quatre-vingts pistoles. + +— Vous les avez? + +— J’ai cru devoir les prendre, monsieur; toutefois, j’ai mis dans les +conditions du marché que si Monsieur voulait garder son diamant jusqu’à +une rentrée de fonds... Le diamant serait rendu. + +— Pas du tout; je vous ai dit de le vendre. + +— Alors j’ai obéi ou à peu près, puisque, sans l’avoir définitivement +vendu, j’en ai touché l’argent. + +— Payez-vous, ajouta l’inconnu. + +— Monsieur, je le ferai, puisque vous l’exigez absolument. + +Un sourire triste effleura les lèvres du gentilhomme. + +— Mettez l’argent sur ce bahut, dit-il en se détournant en même temps +qu’il indiquait le meuble du geste. + +Cropole déposa un sac assez gros, sur le contenu duquel il préleva le +prix du loyer. + +— Maintenant, dit-il, Monsieur ne me fera pas la douleur de ne pas +souper... Déjà le dîner a été refusé; c’est outrageant pour la maison +des Médicis. Voyez, monsieur, le repas est servi, et j’oserai même +ajouter qu’il a bon air. + +L’inconnu demanda un verre de vin, cassa un morceau de pain et ne +quitta pas la fenêtre pour manger et boire. + +Bientôt l’on entendit un grand bruit de fanfares et de trompettes; des +cris s’élevèrent au loin, un bourdonnement confus emplit la partie +basse de la ville, et le premier bruit distinct qui frappa l’oreille de +l’étranger fut le pas des chevaux qui s’avançaient. + +— Le roi! le roi! répétait une foule bruyante et pressée. + +— Le roi! répéta Cropole, qui abandonna son hôte et ses idées de +délicatesse pour satisfaire sa curiosité. + +Avec Cropole se heurtèrent et se confondirent dans l’escalier Mme +Cropole, Pittrino, les aides et les marmitons. Le cortège s’avançait +lentement, éclairé par des milliers de flambeaux, soit de la rue, soit +des fenêtres. + +Après une compagnie de mousquetaires et un corps tout serré de +gentilshommes, venait la litière de M. le cardinal Mazarin. Elle était +traînée comme un carrosse par quatre chevaux noirs. Les pages et les +gens du cardinal marchaient derrière. Ensuite venait le carrosse de +la reine mère, ses filles d’honneur aux portières, ses gentilshommes +à cheval des deux côtés. Le roi paraissait ensuite, monté sur un beau +cheval de race saxonne à large crinière. Le jeune prince montrait, en +saluant à quelques fenêtres d’où partaient les plus vives acclamations, +son noble et gracieux visage, éclairé par les flambeaux de ses pages. + +Aux côtés du roi, mais deux pas en arrière, le prince de Condé, M. +Dangeau et vingt autres courtisans, suivis de leurs gens et de leurs +bagages, fermaient la marche véritablement triomphale. + +Cette pompe était d’une ordonnance militaire. + +Quelques-uns des courtisans seulement, et parmi les vieux, portaient +l’habit de voyage; presque tous étaient vêtus de l’habit de guerre. On +en voyait beaucoup ayant le hausse-col et le buffle comme au temps de +Henri IV et de Louis XIII. + +Quand le roi passa devant lui, l’inconnu, qui s’était penché sur le +balcon pour mieux voir, et qui avait caché son visage en l’appuyant sur +son bras, sentit son cœur se gonfler et déborder d’une amère jalousie. + +Le bruit des trompettes l’enivrait, les acclamations populaires +l’assourdissaient; il laissa tomber un moment sa raison dans ce flot de +lumières, de tumulte et de brillantes images. + +— Il est roi, lui! murmura-t-il avec un accent de désespoir et +d’angoisse qui dut monter jusqu’au pied du trône de Dieu. + +Puis, avant qu’il fût revenu de sa sombre rêverie, tout ce bruit, +toute cette splendeur s’évanouirent. À l’angle de la rue il ne resta +plus au-dessous de l’étranger que des voix discordantes et enrouées +qui criaient encore par intervalles: «Vive le roi!» Il resta aussi les +six chandelles que tenaient les habitants de l’Hôtellerie des Médicis, +savoir: deux chandelles pour Cropole, une pour Pittrino, une pour +chaque marmiton. + +Cropole ne cessait de répéter: + +— Qu’il est bien, le roi, et qu’il ressemble à feu son illustre père! + +— En beau, disait Pittrino. + +— Et qu’il a une fière mine! ajoutait Mme Cropole, déjà en promiscuité +de commentaires avec les voisins et les voisines. + +Cropole alimentait ces propos de ses observations personnelles, sans +remarquer qu’un vieillard à pied, mais traînant un petit cheval +irlandais par la bride, essayait de fendre le groupe de femmes et +d’hommes qui stationnait devant les Médicis. + +Mais en ce moment la voix de l’étranger se fit entendre à la fenêtre. + +— Faites donc en sorte, monsieur l’hôtelier, qu’on puisse arriver +jusqu’à votre maison. + +Cropole se retourna, vit alors seulement le vieillard, et lui fit faire +passage. + +La fenêtre se ferma. + +Pittrino indiqua le chemin au nouveau venu, qui entra sans proférer une +parole. + +L’étranger l’attendait sur le palier, il ouvrit ses bras au vieillard +et le conduisit à un siège, mais celui-ci résista. + +— Oh! non pas, non pas, milord, dit-il. M’asseoir devant vous! jamais! + +— Parry, s’écria le gentilhomme, je vous en supplie... vous qui venez +d’Angleterre... de si loin! Ah! ce n’est pas à votre âge qu’on devrait +subir des fatigues pareilles à celles de mon service. Reposez-vous ... + +— J’ai ma réponse à vous donner avant tout, milord. + +— Parry... je t’en conjure, ne me dis rien... car si la nouvelle eût +été bonne, tu ne commencerais pas ainsi ta phrase. Tu prends un détour +c’est que la nouvelle est mauvaise. + +— Milord, dit le vieillard, ne vous hâtez pas de vous alarmer. Tout +n’est pas perdu, je l’espère. C’est de la volonté, de la persévérance +qu’il faut, c’est surtout de la résignation. + +— Parry, répondit le jeune homme, je suis venu ici seul, à travers +mille pièges et mille périls: crois-tu à ma volonté? J’ai médité +ce voyage dix ans, malgré tous les conseils et tous les obstacles: +crois-tu à ma persévérance? J’ai vendu ce soir le dernier diamant +de mon père, car je n’avais plus de quoi payer mon gîte, et l’hôte +m’allait chasser. + +Parry fit un geste d’indignation auquel le jeune homme répondit par une +pression de main et un sourire. + +— J’ai encore deux cent soixante-quatorze pistoles, et je me trouve +riche; je ne désespère pas, Parry: crois-tu à ma résignation? + +Le vieillard leva au ciel ses mains tremblantes. + +— Voyons, dit l’étranger, ne me déguise rien: qu’est-il arrivé? + +— Mon récit sera court, milord; mais au nom du Ciel ne tremblez pas +ainsi! + +— C’est d’impatience, Parry. Voyons, que t’a dit le général? + +— D’abord, le général n’a pas voulu me recevoir. + +— Il te prenait pour quelque espion. + +— Oui, milord, mais je lui ai écrit une lettre. + +— Eh bien? + +— Il l’a reçue, il l’a lue milord. + +— Cette lettre expliquait bien ma position, mes vœux? + +— Oh! oui, dit Parry avec un triste sourire... elle peignait fidèlement +votre pensée. + +— Alors, Parry?... + +— Alors le général m’a renvoyé la lettre par un aide de camp, en me +faisant annoncer que le lendemain, si je me trouvais encore dans la +circonscription de son commandement, il me ferait arrêter. + +— Arrêter! murmura le jeune homme; arrêter! toi, mon plus fidèle +serviteur! + +— Oui, milord. + +— Et tu avais signé Parry, cependant! + +— En toutes lettres, milord; et l’aide de camp m’a connu à Saint-James, +et, ajouta le vieillard avec un soupir, à White Hall! + +Le jeune homme s’inclina, rêveur et sombre. + +— Voilà ce qu’il a fait devant ses gens, dit-il en essayant de se +donner le change... mais sous main... de lui à toi... qu’a-t-il fait? +Réponds. + +— Hélas! milord, il m’a envoyé quatre cavaliers qui m’ont donné le +cheval sur lequel vous m’avez vu revenir. Ces cavaliers m’ont conduit +toujours courant jusqu’au petit port de Tenby, m’ont jeté plutôt +qu’embarqué sur un bateau de pêche qui faisait voile vers la Bretagne +et me voici. + +— Oh! soupira le jeune homme en serrant convulsivement de sa main +nerveuse sa gorge, où montait un sanglot... Parry, c’est tout, c’est +bien tout? + +— Oui, milord, c’est tout! + +Il y eut après cette brève réponse de Parry un long intervalle de +silence; on n’entendait que le bruit du talon de ce jeune homme +tourmentant le parquet avec furie. + +Le vieillard voulut tenter de changer la conversation. + +— Milord, dit-il, quel est donc tout ce bruit qui me précédait? +Quels sont ces gens qui crient: «Vive le roi!»... De quel roi est-il +question, et pourquoi toutes ces lumières? + +— Ah! Parry, tu ne sais pas, dit ironiquement le jeune homme, c’est +le roi de France qui visite sa bonne ville de Blois; toutes ces +trompettes sont à lui, toutes ces housses dorées sont à lui, tous ces +gentilshommes ont des épées qui sont à lui. Sa mère le précède dans un +carrosse magnifiquement incrusté d’argent et d’or! Heureuse mère! Son +ministre lui amasse des millions et le conduit à une riche fiancée. +Alors tout ce peuple est joyeux, il aime son roi, il le caresse de ses +acclamations, et il crie: «Vive le roi! vive le roi!» + +— Bien! bien! milord, dit Parry, plus inquiet de la tournure de cette +nouvelle conversation que de l’autre. + +— Tu sais, reprit l’inconnu, que ma mère à moi, que ma sœur, tandis +que tout cela se passe en l’honneur du roi Louis XIV, n’ont plus +d’argent, plus de pain; tu sais que, moi, je serai misérable et honni +dans quinze jours, quand toute l’Europe apprendra ce que tu viens de me +raconter!... Parry... Y a-t-il des exemples qu’un homme de ma condition +se soit... + +— Milord, au nom du Ciel! + +— Tu as raison, Parry, je suis un lâche, et si je ne fais rien pour +moi, que fera Dieu? Non, non, j’ai deux bras, Parry, j’ai une épée... + +Et il frappa violemment son bras avec sa main et détacha son épée +accrochée au mur. + +— Qu’allez-vous faire, milord? + +— Parry, ce que je vais faire? ce que tout le monde fait dans ma +famille: ma mère vit de la charité publique, ma sœur mendie pour ma +mère, j’ai quelque part des frères qui mendient également pour eux; +moi, l’aîné, je vais faire comme eux tous, je m’en vais demander +l’aumône! + +Et sur ces mots, qu’il coupa brusquement par un rire nerveux et +terrible, le jeune homme ceignit son épée, prit son chapeau sur le +bahut, se fit attacher à l’épaule un manteau noir qu’il avait porté +pendant toute la route, et serrant les deux mains du vieillard qui le +regardait avec anxiété: + +— Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange, dors, sois +heureux; soyons bien heureux, mon fidèle ami, mon unique ami: nous +sommes riches comme des rois! + +Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement par +terre, se remit à rire de cette lugubre façon qui avait tant effrayé +Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et se préparait +à recevoir et à installer les voyageurs devancés par leurs laquais; il +se glissa par la grande salle dans la rue, où le vieillard, qui s’était +mis à la fenêtre, le perdit de vue après une minute. + + + + +Chapitre VIII — Ce qu’était Sa Majesté Louis XIV à l’âge de vingt-deux +ans + + +On l’a vu par le récit que nous avons essayé d’en faire, l’entrée du +roi Louis XIV dans la ville de Blois avait été bruyante et brillante, +aussi la jeune majesté en avait-elle paru satisfaite. En arrivant +sous le porche du château des États, le roi y trouva, environné de +ses gardes et de ses gentilshommes, Son Altesse Royale le duc Gaston +d’Orléans, dont la physionomie, naturellement assez majestueuse, avait +emprunté à la circonstance solennelle dans laquelle on se trouvait un +nouveau lustre et une nouvelle dignité. De son côté, Madame, parée +de ses grands habits de cérémonie, attendait sur un balcon intérieur +l’entrée de son neveu. Toutes les fenêtres du vieux château, si désert +et si morne dans les jours ordinaires, resplendissaient de dames et de +flambeaux. + +Ce fut donc au bruit des tambours, des trompettes et des vivats, que +le jeune roi franchit le seuil de ce château, dans lequel Henri III, +soixante-douze ans auparavant, avait appelé à son aide l’assassinat et +la trahison pour maintenir sur sa tête et dans sa maison une couronne +qui déjà glissait de son front pour tomber dans une autre famille. Tous +les yeux, après avoir admiré le jeune roi, si beau, si charmant, si +noble, cherchaient cet autre roi de France, bien autrement roi que le +premier, et si vieux, si pâle, si courbé, que l’on appelait le cardinal +Mazarin. + +Louis était alors comblé de tous ces dons naturels qui font le parfait +gentilhomme: il avait l’œil brillant et doux, d’un bleu pur et azuré; +mais les plus habiles physionomistes, ces plongeurs de l’âme, en y +fixant leurs regards, s’il eût été donné à un sujet de soutenir le +regard du roi, les plus habiles physionomistes, disons-nous, n’eussent +jamais pu trouver le fond de cet abîme de douceur. C’est qu’il en était +des yeux du roi comme de l’immense profondeur des azurs célestes, ou +de ceux plus effrayants et presque aussi sublimes que la Méditerranée +ouvre sous la carène de ses navires par un beau jour d’été, miroir +gigantesque où le ciel aime à réfléchir tantôt ses étoiles et tantôt +ses orages. Le roi était petit de taille, à peine avait-il cinq pieds +deux pouces; mais sa jeunesse faisait encore excuser ce défaut, racheté +d’ailleurs par une grande noblesse de tous ses mouvements et par une +certaine adresse dans tous les exercices du corps. + +Certes, c’était déjà bien le roi, et c’était beaucoup que d’être le roi +à cette époque de respect et de dévouement traditionnels; mais, comme +jusque-là on l’avait assez peu et toujours assez pauvrement montré au +peuple, comme ceux auxquels on le montrait voyaient auprès de lui sa +mère, femme d’une haute taille, et M. le cardinal, homme d’une belle +prestance, beaucoup le trouvaient assez peu roi pour dire: Le roi est +moins grand que M. le cardinal. + +Quoi qu’il en soit de ces observations physiques qui se faisaient, +surtout dans la capitale, le jeune prince fut accueilli comme un dieu +par les habitants de Blois, et presque comme un roi par son oncle et +sa tante, Monsieur et Madame, les habitants du château. Cependant, il +faut le dire, lorsqu’il vit dans la salle de réception des fauteuils +égaux de taille pour lui, sa mère, le cardinal, sa tante et son +oncle, disposition habilement cachée par la forme demi-circulaire de +l’assemblée, Louis XIV rougit de colère, et regarda autour de lui pour +s’assurer par la physionomie des assistants si cette humiliation lui +avait été préparée; mais comme il ne vit rien sur le visage impassible +du cardinal, rien sur celui de sa mère, rien sur celui des assistants, +il se résigna et s’assit, ayant soin de s’asseoir avant tout le monde. + +Les gentilshommes et les dames furent présentés à Leurs Majestés et +à M. le cardinal. Le roi remarqua que sa mère et lui connaissaient +rarement le nom de ceux qu’on leur présentait, tandis que le cardinal, +au contraire, ne manquait jamais, avec une mémoire et une présence +d’esprit admirables, de parler à chacun de ses terres, de ses aïeux ou +de ses enfants, dont il leur nommait quelques-uns, ce qui enchantait +ces dignes hobereaux et les confirmait dans cette idée que celui-là +est seulement et véritablement roi qui connaît ses sujets, par cette +même raison que le soleil n’a pas de rival, parce que seul le soleil +échauffe et éclaire. + +L’étude du jeune roi, commencée depuis longtemps sans que l’on s’en +doutât, continuait donc, et il regardait attentivement, pour tâcher +de démêler quelque chose dans leur physionomie, les figures qui lui +avaient d’abord paru les plus insignifiantes et les plus triviales. On +servit une collation. Le roi, sans oser la réclamer de l’hospitalité de +son oncle, l’attendait avec impatience. Aussi cette fois eut-il tous +les honneurs dus, sinon à son rang, du moins à son appétit, quant au +cardinal, il se contenta d’effleurer de ses lèvres flétries un bouillon +servi dans une tasse d’or. Le ministre tout-puissant qui avait pris +à la reine mère sa régence, au roi sa royauté, n’avait pu prendre à +la nature un bon estomac. Anne d’Autriche, souffrant déjà du cancer +dont six ou huit ans plus tard elle devait mourir, ne mangeait guère +plus que le cardinal. Quant à Monsieur, encore tout ébouriffé du grand +événement qui s’accomplissait dans sa vie provinciale, il ne mangeait +pas du tout. + +Madame seule, en véritable Lorraine, tenait tête à Sa Majesté; de sorte +que Louis XIV, qui, sans partenaire, eût mangé à peu près seul, sut +grand gré à sa tante d’abord, puis ensuite à M. de Saint-Remy, son +maître d’hôtel, qui s’était réellement distingué. + +La collation finie, sur un signe d’approbation de M. de Mazarin, le roi +se leva, et sur l’invitation de sa tante, il se mit à parcourir les +rangs de l’assemblée. + +Les dames observèrent alors, il y a certaines choses pour lesquelles +les femmes sont aussi bonnes observatrices à Blois qu’à Paris, les +dames observèrent alors que Louis XIV avait le regard prompt et hardi, +ce qui promettait aux attraits de bon aloi un appréciateur distingué. +Les hommes, de leur côté, observèrent que le prince était fier et +hautain, qu’il aimait à faire baisser les yeux qui le regardaient +trop longtemps ou trop fixement, ce qui semblait présager un maître. +Louis XIV avait accompli le tiers de sa revue à peu près, quand ses +oreilles furent frappées d’un mot que prononça Son Éminence, laquelle +s’entretenait avec Monsieur. + +Ce mot était un nom de femme. + +À peine Louis XIV eut-il entendu ce mot, qu’il n’entendit ou plutôt +qu’il n’écouta plus rien autre chose, et que, négligeant l’arc du +cercle qui attendait sa visite, il ne s’occupa plus que d’expédier +promptement l’extrémité de la courbe. + +Monsieur, en bon courtisan, s’informait près de Son Éminence de la +santé de ses nièces. En effet, cinq ou six ans auparavant, trois nièces +étaient arrivées d’Italie au cardinal: c’étaient Mlles Hortense, Olympe +et Marie de Mancini. + +Monsieur s’informait donc de la santé des nièces du cardinal; il +regrettait, disait-il, de n’avoir pas le bonheur de les recevoir en +même temps que leur oncle; elles avaient certainement grandi en beauté +et en grâce, comme elles promettaient de le faire la première fois que +Monsieur les avait vues. + +Ce qui avait d’abord frappé le roi, c’était un certain contraste dans +la voix des deux interlocuteurs. La voix de Monsieur était calme et +naturelle lorsqu’il parlait ainsi, tandis que celle de M. de Mazarin +sauta d’un ton et demi pour lui répondre au-dessus du diapason de sa +voix ordinaire. + +On eût dit qu’il désirait que cette voix allât frapper au bout de la +salle une oreille qui s’éloignait trop. + +— Monseigneur, répliqua-t-il, Mlles de Mazarin ont encore toute une +éducation à terminer, des devoirs à remplir, une position à apprendre. +Le séjour d’une cour jeune et brillante les dissipe un peu. + +Louis, à cette dernière épithète, sourit tristement. La cour était +jeune, c’est vrai, mais l’avarice du cardinal avait mis bon ordre à ce +qu’elle ne fût point brillante. + +— Vous n’avez cependant point l’intention, répondait Monsieur, de les +cloîtrer ou de les faire bourgeoises? + +— Pas du tout, reprit le cardinal en forçant sa prononciation italienne +de manière que, de douce et veloutée qu’elle était, elle devint aiguë +et vibrante; pas du tout. J’ai bel et bien l’intention de les marier, +et du mieux qu’il me sera possible. + +— Les partis ne manqueront pas, monsieur le cardinal, répondait +Monsieur avec une bonhomie de marchand qui félicite son confrère. + +— Je l’espère, monseigneur, d’autant plus que Dieu leur a donné à la +fois la grâce, la sagesse et la beauté. + +Pendant cette conversation, Louis XIV, conduit par Madame, +accomplissait, comme nous l’avons dit, le cercle des présentations. + +— Mlle Arnoux, disait la princesse en présentant à Sa Majesté une +grosse blonde de vingt-deux ans, qu’à la fête d’un village on eût prise +pour une paysanne endimanchée, Mlle Arnoux, fille de ma maîtresse de +musique. + +Le roi sourit. Madame n’avait jamais pu tirer quatre notes justes de la +viole ou du clavecin. + +— Mlle Aure de Montalais, continua Madame, fille de qualité et bonne +servante. + +Cette fois ce n’était plus le roi qui riait, c’était la jeune fille +présentée, parce que, pour la première fois de sa vie, elle s’entendait +donner par Madame, qui d’ordinaire ne la gâtait point, une si honorable +qualification. + +Aussi Montalais, notre ancienne connaissance, fit-elle à Sa Majesté une +révérence profonde, et cela autant par respect que par nécessité, car +il s’agissait de cacher certaines contractions de ses lèvres rieuses +que le roi eût bien pu ne pas attribuer à leur motif réel. Ce fut juste +en ce moment que le roi entendit le mot qui le fit tressaillir. + +— Et la troisième s’appelle? demandait Monsieur. + +— Marie, monseigneur, répondait le cardinal. + +Il y avait sans doute dans ce mot quelque puissance magique, car, nous +l’avons dit, à ce mot le roi tressaillit, et, entraînant Madame vers +le milieu du cercle, comme s’il eût voulu confidentiellement lui faire +quelque question, mais en réalité pour se rapprocher du cardinal: + +— Madame ma tante, dit-il en riant et à demi-voix, mon maître de +géographie ne m’avait point appris que Blois fût à une si prodigieuse +distance de Paris. + +— Comment cela, mon neveu? demanda Madame. + +— C’est qu’en vérité il paraît qu’il faut plusieurs années aux modes +pour franchir cette distance. Voyez ces demoiselles. + +— Eh bien! je les connais. + +— Quelques-unes sont jolies. + +— Ne dites pas cela trop haut, monsieur mon neveu, vous les rendriez +folles. + +— Attendez, attendez, ma chère tante, dit le roi en souriant, car la +seconde partie de ma phrase doit servir de correctif à la première. Eh +bien! ma chère tante, quelques-unes paraissent vieilles et quelques +autres laides, grâce à leurs modes de dix ans. + +— Mais, Sire, Blois n’est cependant qu’à cinq journées de Paris. + +— Eh! dit le roi, c’est cela, deux ans de retard par journée. + +— Ah! vraiment, vous trouvez? C’est étrange, je ne m’aperçois point de +cela, moi. + +— Tenez, ma tante, dit Louis XIV en se rapprochant toujours de +Mazarin sous prétexte de choisir son point de vue, voyez, à côté de +ces affiquets vieillis et de ces coiffures prétentieuses, regardez +cette simple robe blanche. C’est une des filles d’honneur de ma mère, +probablement, quoique je ne la connaisse pas. Voyez quelle tournure +simple, quel maintien gracieux! À la bonne heure! c’est une femme, +cela, tandis que toutes les autres ne sont que des habits. + +— Mon cher neveu, répliqua Madame en riant, permettez-moi de vous dire +que, cette fois, votre science divinatoire est en défaut. La personne +que vous louez ainsi n’est point une Parisienne, mais une Blésoise. + +— Ah! ma tante! reprit le roi avec l’air du doute. + +— Approchez, Louise, dit Madame. + +Et la jeune fille qui déjà nous est apparue sous ce nom s’approcha, +timide, rougissante et presque courbée sous le regard royal. + +— Mlle Louise-Françoise de La Baume Le Blanc, fille du marquis de La +Vallière, dit cérémonieusement Madame au roi. + +La jeune fille s’inclina avec tant de grâce au milieu de cette timidité +profonde que lui inspirait la présence du roi, que celui-ci perdit +en la regardant quelques mots de la conversation du cardinal et de +Monsieur. + +— Belle-fille, continua Madame, de M. de Saint-Remy, mon maître +d’hôtel, qui a présidé à la confection de cette excellente daube +truffée que Votre Majesté a si fort appréciée. + +Il n’y avait point de grâce, de beauté ni de jeunesse qui pût +résister à une pareille présentation. Le roi sourit. Que les paroles +de Madame fussent une plaisanterie ou une naïveté, c’était, en tout +cas, l’immolation impitoyable de tout ce que Louis venait de trouver +charmant et poétique dans la jeune fille. + +Mlle de La Vallière, pour Madame, et par contrecoup pour le roi, +n’était plus momentanément que la belle-fille d’un homme qui avait un +talent supérieur sur les dindes truffées. + +Mais les princes sont ainsi faits. Les dieux aussi étaient comme cela +dans l’Olympe. Diane et Vénus devaient bien maltraiter la belle Alcmène +et la pauvre Io, quand on descendait par distraction à parler, entre le +nectar et l’ambroisie, de beautés mortelles à la table de Jupiter. + +Heureusement que Louise était courbée si bas qu’elle n’entendit point +les paroles de Madame, qu’elle ne vit point le sourire du roi. En +effet, si la pauvre enfant, qui avait tant de bon goût que seule elle +avait imaginé de se vêtir de blanc entre toutes ses compagnes; si ce +cœur de colombe, si facilement accessible à toutes les douleurs, eût +été touché par les cruelles paroles de Madame, par l’égoïste et froid +sourire du roi, elle fût morte sur le coup. + +Et Montalais elle-même, la fille aux ingénieuses idées, n’eût pas tenté +d’essayer de la rappeler à la vie, car le ridicule tue tout, même la +beauté. + +Mais par bonheur, comme nous l’avons dit, Louise, dont les oreilles +étaient bourdonnantes et les yeux voilés, Louise ne vit rien, +n’entendit rien, et le roi, qui avait toujours l’attention braquée aux +entretiens du cardinal et de son onde, se hâta de retourner près d’eux. +Il arriva juste au moment où Mazarin terminait en disant: + +— Marie, comme ses sœurs, part en ce moment pour Brouage. Je leur fais +suivre la rive opposée de la Loire à celle que nous avons suivie, et si +je calcule bien leur marche, d’après les ordres que j’ai donnés, elles +seront demain à la hauteur de Blois. + +Ces paroles furent prononcées avec ce tact, cette mesure, cette sûreté +de ton, d’intention et de portée, qui faisaient de _signor_ Giulio +Mazarini le premier comédien du monde. + +Il en résulta qu’elles portèrent droit au cœur de Louis XIV, et que le +cardinal, en se retournant sur le simple bruit des pas de Sa Majesté, +qui s’approchait, en vit l’effet immédiat sur le visage de son élève, +effet qu’une simple rougeur trahit aux yeux de Son Éminence. Mais +aussi, qu’était un tel secret à éventer pour celui dont l’astuce avait +joué depuis vingt ans tous les diplomates européens? + +Il sembla dès lors, une fois ces dernières paroles entendues, que le +jeune roi eût reçu dans le cœur un trait empoisonné. + +Il ne tint plus en place, il promena un regard incertain, atone, mort, +sur toute cette assemblée. Il interrogea plus de vingt fois du regard +la reine mère, qui, livrée au plaisir d’entretenir sa belle-sœur, +et retenue d’ailleurs par le coup d’œil de Mazarin, ne parut pas +comprendre toutes les supplications contenues dans les regards de son +fils. À partir de ce moment, musique, fleurs, lumières, beauté, tout +devint odieux et insipide à Louis XIV. Après qu’il eut cent fois mordu +ses lèvres, détiré ses bras et ses jambes, comme l’enfant bien élevé +qui, sans oser bâiller, épuise toutes les façons de témoigner son +ennui, après avoir inutilement imploré de nouveau mère et ministre, il +tourna un œil désespéré vers la porte, c’est-à-dire vers la liberté. + +À cette porte, encadrée par l’embrasure à laquelle elle était adossée, +il vit surtout, se détachant en vigueur, une figure fière et brune, +au nez aquilin, à l’œil dur mais étincelant, aux cheveux gris et +longs, à la moustache noire, véritable type de beauté militaire, dont +le hausse-col, plus étincelant qu’un miroir, brisait tous les reflets +lumineux qui venaient s’y concentrer et les renvoyait en éclairs. Cet +officier avait le chapeau gris à plume rouge sur la tête, preuve qu’il +était appelé là par son service et non par son plaisir. S’il y eût été +appelé par son plaisir, s’il eût été courtisan au lieu d’être soldat, +comme il faut toujours payer le plaisir un prix quelconque, il eût tenu +son chapeau à la main. + +Ce qui prouvait bien mieux encore que cet officier était de service +et accomplissait une tâche à laquelle il était accoutumé, c’est qu’il +surveillait, les bras croisés, avec une indifférence remarquable et +avec une apathie suprême, les joies et les ennuis de cette fête. Il +semblait surtout, comme un philosophe, et tous les vieux soldats sont +philosophes, il semblait surtout comprendre infiniment mieux les ennuis +que les joies; mais des uns il prenait son parti, sachant bien se +passer des autres. Or, il était là adossé, comme nous l’avons dit, au +chambranle sculpté de la porte, lorsque les yeux tristes et fatigués du +roi rencontrèrent par hasard les siens. + +Ce n’était pas la première fois, à ce qu’il paraît, que les yeux +de l’officier rencontraient ces yeux-là, et il en savait à fond le +style et la pensée, car aussitôt qu’il eut arrêté son regard sur la +physionomie de Louis XIV, et que, par la physionomie, il eut lu ce qui +se passait dans son cœur, c’est-à-dire tout l’ennui qui l’oppressait, +toute la résolution timide de partir qui s’agitait au fond de ce cœur, +il comprit qu’il fallait rendre service au roi sans qu’il le demandât, +lui rendre service presque malgré lui, enfin, et hardi, comme s’il eût +commandé la cavalerie un jour de bataille: + +— Le service du roi! cria-t-il d’une voix retentissante. + +À ces mots, qui firent l’effet d’un roulement de tonnerre prenant +le dessus sur l’orchestre, les chants, les bourdonnements et les +promenades, le cardinal et la reine mère regardèrent avec surprise Sa +Majesté. Louis XIV, pâle mais résolu, soutenu qu’il était par cette +intuition de sa propre pensée qu’il avait retrouvée dans l’esprit de +l’officier de mousquetaires, et qui venait de se manifester par l’ordre +donné, se leva de son fauteuil et fit un pas vers la porte. + +— Vous partez, mon fils? dit la reine, tandis que Mazarin se contentait +d’interroger avec son regard, qui eût pu paraître doux s’il n’eût été +si perçant. + +— Oui, madame, répondit le roi, je me sens fatigué et voudrais +d’ailleurs écrire ce soir. + +Un sourire erra sur les lèvres du ministre, qui parut, d’un signe de +tête, donner congé au roi. + +Monsieur et Madame se hâtèrent alors pour donner des ordres aux +officiers qui se présentèrent. + +Le roi salua, traversa la salle et atteignit la porte. À la porte, une +haie de vingt mousquetaires attendait Sa Majesté. + +À l’extrémité de cette haie se tenait l’officier impassible et son épée +nue à la main. + +Le roi passa, et toute la foule se haussa sur la pointe des pieds pour +le voir encore. Dix mousquetaires, ouvrant la foule des antichambres et +des degrés, faisaient faire place au roi. + +Les dix autres enfermaient le roi et Monsieur, qui avait voulu +accompagner Sa Majesté. + +Les gens du service marchaient derrière. Ce petit cortège escorta le +roi jusqu’à l’appartement qui lui était destiné. + +Cet appartement était le même qu’avait occupé le roi Henri III lors de +son séjour aux États. + +Monsieur avait donné ses ordres. Les mousquetaires, conduits par +leur officier, s’engagèrent dans le petit passage qui communique +parallèlement d’une aile du château à l’autre. + +Ce passage se composait d’abord d’une petite antichambre carrée et +sombre, même dans les beaux jours. + +Monsieur arrêta Louis XIV. + +— Vous passez, Sire, lui dit-il, à l’endroit même où le duc de Guise +reçut le premier coup de poignard. + +Le roi, fort ignorant des choses d’histoire, connaissait le fait, mais +sans en savoir ni les localités ni les détails. + +— Ah! fit-il tout frissonnant. Et il s’arrêta. + +Tout le monde s’arrêta devant et derrière lui. + +— Le duc, Sire, continua Gaston, était à peu près où je suis; il +marchait dans le sens où marche Votre Majesté; M. de Loignac était à +l’endroit où se trouve en ce moment votre lieutenant des mousquetaires; +M. de Sainte-Maline et les ordinaires de Sa Majesté étaient derrière +lui et autour de lui. C’est là qu’il fut frappé. + +Le roi se tourna du côté de son officier, et vit comme un nuage passer +sur sa physionomie martiale et audacieuse. + +— Oui, par-derrière, murmura le lieutenant avec un geste de suprême +dédain. + +Et il essaya de se remettre en marche, comme s’il eût été mal à l’aise +entre ces murs visités autrefois par la trahison. + +Mais le roi, qui paraissait ne pas mieux demander que d’apprendre, +parut disposé à donner encore un regard à ce funèbre lieu. Gaston +comprit le désir de son neveu. + +— Voyez, Sire, dit-il en prenant un flambeau des mains de M. de +Saint-Remy, voici où il est allé tomber. Il y avait là un lit dont il +déchira les rideaux en s’y retenant. + +— Pourquoi le parquet semble-t-il creusé à cet endroit? demanda Louis. + +— Parce que c’est à cet endroit que coula le sang, répondit Gaston, que +le sang pénétra profondément dans le chêne, et que ce n’est qu’à force +de le creuser qu’on est parvenu à le faire disparaître, et encore, +ajouta Gaston en approchant son flambeau de l’endroit désigné, et +encore cette teinte rougeâtre a-t-elle résisté à toutes les tentatives +qu’on a faites pour la détruire. + +Louis XIV releva le front. Peut-être pensait-il à cette trace sanglante +qu’on lui avait un jour montrée au Louvre, et qui, comme pendant à +celle de Blois, y avait été faite un jour par le roi son père avec le +sang de Concini. + +— Allons! dit-il. + +On se remit aussitôt en marche, car l’émotion sans doute avait donné +à la voix du jeune prince un ton de commandement auquel de sa part on +n’était point accoutumé. + +Arrivé à l’appartement réservé au roi, et auquel on communiquait, non +seulement par le petit passage que nous venons de suivre, mais encore +par un grand escalier donnant sur la cour: + +— Que Votre Majesté, dit Gaston, veuille bien accepter cet appartement, +tout indigne qu’il est de la recevoir. + +— Mon oncle, répondit le jeune prince, je vous rends grâce de votre +cordiale hospitalité. + +Gaston salua son neveu, qui l’embrassa, puis il sortit. Des vingt +mousquetaires qui avaient accompagné le roi, dix reconduisirent +Monsieur jusqu’aux salles de réception, qui n’avaient point désempli +malgré le départ de Sa Majesté. + +Les dix autres furent postés par l’officier, qui explora lui-même +en cinq minutes toutes les localités avec ce coup d’œil froid et +dur que ne donne pas toujours l’habitude, attendu que ce coup d’œil +appartenait au génie. + +Puis, quand tout son monde fut placé, il choisit pour son quartier +général l’antichambre dans laquelle il trouva un grand fauteuil, une +lampe, du vin, de l’eau et du pain sec. + +Il raviva la lampe, but un demi-verre de vin, tordit ses lèvres sous un +sourire plein d’expression, s’installa dans le grand fauteuil et prit +toutes ses dispositions pour dormir. + + + + +Chapitre IX — Où l’inconnu de l’hôtellerie des Médicis perd son +incognito + + +Cet officier qui dormait ou qui s’apprêtait à dormir était cependant, +malgré son air insouciant, chargé d’une grave responsabilité. +Lieutenant des mousquetaires du roi, il commandait toute la compagnie +qui était venue de Paris, et cette compagnie était de cent vingt +hommes; mais, excepté les vingt dont nous avons parlé, les cent autres +étaient occupés de la garde de la reine mère et surtout de M. le +cardinal. M. Giulio Mazarini économisait sur les frais de voyage de ses +gardes, il usait en conséquence de ceux du roi, et largement, puisqu’il +en prenait cinquante pour lui, particularité qui n’eût pas manqué de +paraître bien inconvenante à tout homme étranger aux usages de cette +cour. Ce qui n’eût pas manqué non plus de paraître, sinon inconvenant, +du moins extraordinaire à cet étranger, c’est que le côté du château +destiné à M. le cardinal était brillant, éclairé, mouvementé. Les +mousquetaires y montaient des factions devant chaque porte et ne +laissaient entrer personne, sinon les courriers qui, même en voyage, +suivaient le cardinal pour ses correspondances. + +Vingt hommes étaient de service chez la reine mère; trente se +reposaient pour relayer leurs compagnons le lendemain. Du côté du +roi, au contraire, obscurité, silence et solitude. Une fois les +portes fermées, plus d’apparence de royauté. Tous les gens du service +s’étaient retirés peu à peu. + +M. le prince avait envoyé savoir si Sa Majesté requérait ses bons +offices et sur le non banal du lieutenant des mousquetaires, qui +avait l’habitude de la question et de la réponse, tout commençait à +s’endormir, ainsi que chez un bon bourgeois. Et cependant il était aisé +d’entendre, du corps de logis habité par le jeune roi, les musiques de +la fête et de voir les fenêtres richement illuminées de la grande salle. + +Dix minutes après son installation chez lui, Louis XIV avait pu +reconnaître, à un certain mouvement plus marqué que celui de sa sortie, +la sortie du cardinal, lequel, à son tour, gagnait son lit avec grande +escorte des gentilshommes et des dames. + +D’ailleurs, il n’eut, pour apercevoir tout ce mouvement, qu’à regarder +par la fenêtre, dont les volets n’avaient pas été fermés. Son Éminence +traversa la cour, reconduite par Monsieur lui-même, qui lui tenait +un flambeau; ensuite passa la reine mère, à qui Madame donnait +familièrement le bras, et toutes deux s’en allaient chuchotant comme +deux vieilles amies. Derrière ces deux couples tout défila, grandes +dames, pages, officiers; les flambeaux embrasèrent toute la cour comme +d’un incendie aux reflets mouvants; puis le bruit des pas et des voix +se perdit dans les étages supérieurs. + +Alors personne ne songeait plus au roi, accoudé à sa fenêtre et qui +avait tristement regardé s’écouler toute cette lumière, qui avait +écouté s’éloigner tout ce bruit; personne, si ce n’est toutefois cet +inconnu de l’hôtellerie des Médicis, que nous avons vu sortir enveloppé +dans son manteau noir. + +Il était monté droit au château et était venu rôder, avec sa figure +mélancolique, aux environs du palais, que le peuple entourait encore, +et voyant que nul ne gardait la grande porte ni le porche, attendu +que les soldats de Monsieur fraternisaient avec les soldats royaux, +c’est-à-dire sablaient le Beaugency à discrétions, ou plutôt à +indiscrétion, l’inconnu traversa la foule, puis franchit la cour, puis +vint jusqu’au palier de l’escalier qui conduisait chez le cardinal. + +Ce qui, selon toute probabilité, l’engageait à se diriger de ce côté, +c’était l’éclat des flambeaux et l’air affairé des pages et des hommes +de service. + +Mais il fut arrêté net par une évolution de mousquet et par le cri de +la sentinelle. + +— Où allez-vous, l’ami? lui demanda le factionnaire. + +— Je vais chez le roi, répondit tranquillement et fièrement l’inconnu. + +Le soldat appela un des officiers de Son Éminence, qui, du ton avec +lequel un garçon de bureau dirige dans ses recherches un solliciteur du +ministère, laissa tomber ces mots: + +— L’autre escalier en face. + +Et l’officier, sans plus s’inquiéter de l’inconnu, reprit la +conversation interrompue. + +L’étranger, sans rien répondre, se dirigea vers l’escalier indiqué. + +De ce côté, plus de bruit, plus de flambeaux. L’obscurité, au milieu de +laquelle on voyait errer une sentinelle pareille à une ombre. + +Le silence, qui permettait d’entendre le bruit de ses pas accompagnés +du retentissement des éperons sur les dalles. + +Ce factionnaire était un des vingt mousquetaires affectés au service +du roi, et qui montait la garde avec la raideur et la conscience d’une +statue. + +— Qui vive? dit ce garde. + +— Ami, répondit l’inconnu. + +— Que voulez-vous? + +— Parler au roi. + +— Oh! oh! mon cher monsieur, cela ne se peut guère. + +— Et pourquoi? + +— Parce que le roi est couché. + +— Couché déjà? + +— Oui. + +— N’importe, il faut que je lui parle. + +— Et moi je vous dis que c’est impossible. + +— Cependant... + +— Au large! + +— C’est donc la consigne? + +— Je n’ai pas de compte à vous rendre. Au large! + +Et cette fois le factionnaire accompagna la parole d’un geste menaçant; +mais l’inconnu ne bougea pas plus que si ses pieds eussent pris racine. + +— Monsieur le mousquetaire, dit-il, vous êtes gentilhomme? + +— J’ai cet honneur. + +— Eh bien! moi aussi je le suis, et entre gentilshommes on se doit +quelques égards. + +Le factionnaire abaissa son arme, vaincu par la dignité avec laquelle +avaient été prononcées ces paroles. + +— Parlez, monsieur, dit-il, et si vous me demandez une chose qui soit +en mon pouvoir... + +— Merci. Vous avez un officier, n’est-ce pas? + +— Notre lieutenant, oui, monsieur. + +— Eh bien! je désire parler à votre lieutenant. + +— Ah! pour cela, c’est différent. Montez, monsieur. + +L’inconnu salua le factionnaire d’une haute façon, et monta l’escalier, +tandis que le cri: «Lieutenant, une visite!» transmis de sentinelle en +sentinelle, précédait l’inconnu et allait troubler le premier somme de +l’officier. + +Traînant sa botte, se frottant les yeux et agrafant son manteau, le +lieutenant fit trois pas au-devant de l’étranger. + +— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-il. + +— Vous êtes l’officier de service, lieutenant des mousquetaires? + +— J’ai cet honneur, répondit l’officier. + +— Monsieur, il faut absolument que je parle au roi. + +Le lieutenant regarda attentivement l’inconnu, et dans ce regard, si +rapide qu’il fût, il vit tout ce qu’il voulait voir, c’est-à-dire une +profonde distinction sous un habit ordinaire. + +— Je ne suppose pas que vous soyez un fou, répliqua-t-il, et cependant +vous me semblez de condition à savoir, monsieur, qu’on n’entre pas +ainsi chez un roi sans qu’il y consente. + +— Il y consentira, monsieur. + +— Monsieur, permettez-moi d’en douter; le roi rentre il y a un quart +d’heure, il doit être en ce moment en train de se dévêtir. D’ailleurs, +la consigne est donnée. + +— Quand il saura qui je suis, répondit l’inconnu en redressant la tête, +il lèvera la consigne. + +L’officier était de plus en plus surpris, de plus en plus subjugué. + +— Si je consentais à vous annoncer, puis-je au moins savoir qui +j’annoncerais, monsieur? + +— Vous annonceriez Sa Majesté Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse et +d’Irlande. + +L’officier poussa un cri d’étonnement, recula, et l’on put voir sur son +visage pâle une des plus poignantes émotions que jamais homme d’énergie +ait essayé de refouler au fond de son cœur. + +— Oh! oui, Sire: en effet, j’aurais dû vous reconnaître. + +— Vous avez vu mon portrait? + +— Non, Sire. + +— Ou vous m’avez vu moi-même autrefois à la cour, avant qu’on me +chassât de France? + +— Non Sire, ce n’est point encore cela. + +— Comment m’eussiez-vous reconnu alors, si vous ne connaissiez ni mon +portrait ni ma personne? + +— Sire, j’ai vu Sa Majesté le roi votre père dans un moment terrible. + +— Le jour... + +— Oui. + +Un sombre nuage passa sur le front du prince; puis, l’écartant de la +main: + +— Voyez-vous encore quelque difficulté à m’annoncer? dit-il. + +— Sire, pardonnez-moi, répondit l’officier, mais je ne pouvais deviner +un roi sous cet extérieur si simple; et pourtant, j’avais l’honneur de +le dire tout à l’heure à Votre Majesté, j’ai vu le roi Charles Ier... +Mais, pardon, je cours prévenir le roi. + +Puis, revenant sur ses pas: + +— Votre Majesté désire sans doute le secret pour cette entrevue? +demanda-t-il. + +— Je ne l’exige pas, mais si c’est possible de le garder... + +— C’est possible, Sire, car je puis me dispenser de prévenir le premier +gentilhomme de service; mais il faut pour cela que Votre Majesté +consente à me remettre son épée. + +— C’est vrai. J’oubliais que nul ne pénètre armé chez le roi de France. + +— Votre Majesté fera exception si elle le veut, mais alors je mettrai +ma responsabilité à couvert en prévenant le service du roi. + +— Voici mon épée, monsieur. Vous plaît-il maintenant de m’annoncer à Sa +Majesté? + +— À l’instant, Sire. + +Et l’officier courut aussitôt heurter à la porte de communication, que +le valet de chambre lui ouvrit. + +— Sa Majesté le roi d’Angleterre! dit l’officier. + +— Sa Majesté le roi d’Angleterre! répéta le valet de chambre. + +À ces mots, un gentilhomme ouvrit à deux battants la porte du roi, +et l’on vit Louis XIV sans chapeau et sans épée, avec son pourpoint +ouvert, s’avancer en donnant les signes de la plus grande surprise. + +— Vous, mon frère! vous à Blois! s’écria Louis XIV en congédiant d’un +geste le gentilhomme et le valet de chambre qui passèrent dans une +pièce voisine. + +— Sire, répondit Charles II, je m’en allais à Paris dans l’espoir de +voir Votre Majesté, lorsque la renommée m’a appris votre prochaine +arrivée en cette ville. J’ai alors prolongé mon séjour, ayant quelque +chose de très particulier à vous communiquer. + +— Ce cabinet vous convient-il, mon frère? + +— Parfaitement, Sire, car je crois qu’on ne peut nous entendre. + +— J’ai congédié mon gentilhomme et mon veilleur: ils sont dans la +chambre voisine. Là, derrière cette cloison, est un cabinet solitaire +donnant sur l’antichambre, et dans l’antichambre vous n’avez vu qu’un +officier, n’est-ce pas? + +— Oui, Sire. + +— Eh bien! parlez donc, mon frère, je vous écoute. + +— Sire, je commence, et veuille Votre Majesté prendre en pitié les +malheurs de notre maison. + +Le roi de France rougit et rapprocha son fauteuil de celui du roi +d’Angleterre. + +— Sire, dit Charles II, je n’ai pas besoin de demander à Votre Majesté +si elle connaît les détails de ma déplorable histoire. + +Louis XIV rougit plus fort encore que la première fois, puis étendant +sa main sur celle du roi d’Angleterre: + +— Mon frère, dit-il, c’est honteux à dire, mais rarement le cardinal +parle politique devant moi. Il y a plus: autrefois je me faisais faire +des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il +a fait cesser ces lectures et m’a ôté La Porte, de sorte que je prie +mon frère Charles de me dire toutes ces choses comme à un homme qui ne +saurait rien. + +— Eh bien! Sire, j’aurai, en reprenant les choses de plus haut, une +chance de plus de toucher le cœur de Votre Majesté. + +— Dites, mon frère, dites. + +— Vous savez, Sire, qu’appelé en 1650 à Édimbourg, pendant l’expédition +de Cromwell en Irlande, je fus couronné à Scone. Un an après, blessé +dans une des provinces qu’il avait usurpées, Cromwell revint sur nous. +Le rencontrer était mon but, sortir de l’Écosse était mon désir. + +— Cependant, reprit le jeune roi, l’Écosse est presque votre pays +natal, mon frère. + +— Oui; mais les Écossais étaient pour moi de cruels compatriotes! Sire, +ils m’avaient forcé à renier la religion de mes pères; ils avaient +pendu lord Montrose, mon serviteur le plus dévoué, parce qu’il n’était +pas covenantaire, et comme le pauvre martyr, à qui l’on avait offert +une faveur en mourant, avait demandé que son corps fût mis en autant +de morceaux qu’il y avait de villes en Écosse, afin qu’on rencontrât +partout des témoins de sa fidélité, je ne pouvais sortir d’une ville ou +entrer dans une autre sans passer sur quelque lambeau de ce corps qui +avait agi, combattu, respiré pour moi. + +«Je traversai donc, par une marche hardie, l’armée de Cromwell, et +j’entrai en Angleterre. Le Protecteur se mit à la poursuite de cette +fuite étrange, qui avait une couronne pour but. Si j’avais pu arriver à +Londres avant lui, sans doute le prix de la course était à moi, mais il +me rejoignit à Worcester. + +«Le génie de l’Angleterre n’était plus en nous, mais en lui. Sire, le +3 septembre 1651, jour anniversaire de cette autre bataille de Dunbar, +déjà si fatale aux Écossais, je fus vaincu. Deux mille hommes tombèrent +autour de moi avant que je songeasse à faire un pas en arrière. Enfin +il fallut fuir. + +«Dès lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec acharnement, je +me coupai les cheveux, je me déguisai en bûcheron. Une journée passée +dans les branches d’un chêne donna à cet arbre le nom de chêne royal, +qu’il porte encore. + +«Mes aventures du comté de Strafford, d’où je sortis menant en croupe +la fille de mon hôte, font encore le récit de toutes les veillées et +fourniront le sujet d’une ballade. Un jour j’écrirai tout cela, Sire, +pour l’instruction des rois mes frères. + +«Je dirai comment, en arrivant chez M. Norton, je rencontrai un +chapelain de la cour qui regardait jouer aux quilles, et un vieux +serviteur qui me nomma en fondant en larmes, et qui manqua presque +aussi sûrement de me tuer avec sa fidélité qu’un autre eût fait avec +sa trahison. Enfin, je dirai mes terreurs; oui, Sire, mes terreurs, +lorsque, chez le colonel Windham, un maréchal qui visitait nos chevaux +déclara qu’ils avaient été ferrés dans le nord. + +— C’est étrange, murmura Louis XIV, j’ignorais tout cela. Je savais +seulement votre embarquement à Brighelmsted et votre débarquement en +Normandie. + +— Oh! fit Charles, si vous permettez, mon Dieu! que les rois ignorent +ainsi l’histoire les uns des autres, comment voulez-vous qu’ils se +secourent entre eux! + +— Mais dites-moi, mon frère, continua Louis XIV, comment, ayant été si +rudement reçu en Angleterre, espérez-vous encore quelque chose de ce +malheureux pays et de ce peuple rebelle? + +— Oh Sire! c’est que, depuis la bataille de Worcester, toutes choses +sont bien changées là-bas! Cromwell est mort après avoir signé avec la +France un traité dans lequel il a écrit son nom au-dessus du vôtre. +Il est mort le 3 septembre 1658, nouvel anniversaire des batailles de +Worcester et de Dunbar. + +— Son fils lui a succédé... + +— Mais certains hommes, Sire, ont une famille et pas d’héritier. +L’héritage d’Olivier était trop lourd pour Richard. + +«Richard, qui n’était ni républicain ni royaliste; Richard, qui +laissait ses gardes manger son dîner et ses généraux gouverner la +république; Richard a abdiqué le protectorat le 22 avril 1659. Il y a +un peu plus d’un an, Sire. + +«Depuis ce temps, l’Angleterre n’est plus qu’un tripot où chacun joue +aux dés la couronne de mon père. Les deux joueurs les plus acharnés +sont Lambert et Monck. Eh bien! Sire, à mon tour, je voudrais me mêler +à cette partie, où l’enjeu est jeté sur mon manteau royal. Sire, un +million pour corrompre un de ces joueurs, pour m’en faire un allié, ou +deux cents de vos gentilshommes pour les chasser de mon palais de White +Hall, comme Jésus chassa les vendeurs du temple. + +— Ainsi, reprit Louis XIV, vous venez me demander... + +— Votre aide; c’est-à-dire ce que non seulement les rois se doivent +entre eux, mais ce que les simples chrétiens se doivent les uns aux +autres; votre aide, Sire, soit en argent soit en hommes; votre aide, +Sire, et dans un mois, soit que j’oppose Lambert à Monck, ou Monck +à Lambert, j’aurai reconquis l’héritage paternel sans avoir coûté +une guinée à mon pays, une goutte de sang à mes sujets, car ils sont +ivres maintenant de révolution, de protectorat et de république, et ne +demandent pas mieux que d’aller tout chancelants tomber et s’endormir +dans la royauté; votre aide, Sire, et je devrai plus à Votre Majesté +qu’à mon père. Pauvre père! qui a payé si chèrement la ruine de notre +maison! Vous voyez, Sire, si je suis malheureux, si je suis désespéré, +car voilà que j’accuse mon père. + +Et le sang monta au visage pâle de Charles II, qui resta un instant la +tête entre ses deux mains et comme aveuglé par ce sang qui semblait se +révolter du blasphème filial. + +Le jeune roi n’était pas moins malheureux que son frère aîné; il +s’agitait dans son fauteuil et ne trouvait pas un mot à répondre. +Enfin, Charles II, à qui dix ans de plus donnaient une force supérieure +pour maîtriser ses émotions, retrouva le premier la parole. + +— Sire, dit-il, votre réponse? je l’attends comme un condamné son +arrêt. Faut-il que je meure? + +— Mon frère, répondit le prince français à Charles II, vous me demandez +un million, à moi! mais je n’ai jamais possédé le quart de cette somme! +mais je ne possède rien! Je ne suis pas plus roi de France que vous +n’êtes roi d’Angleterre. Je suis un nom, un chiffre habillé de velours +fleurdelisé, voilà tout. Je suis un trône visible, voilà mon seul +avantage sur Votre Majesté. Je n’ai rien, je ne puis rien. + +— Est-il vrai! s’écria Charles II. + +— Mon frère, dit Louis en baissant la voix, j’ai supporté des misères +que n’ont pas supportées mes plus pauvres gentilshommes. Si mon pauvre +La Porte était près de moi, il vous dirait que j’ai dormi dans des +draps déchirés à travers lesquels mes jambes passaient; il vous dirait +que, plus tard, quand je demandais mes carrosses, on m’amenait des +voitures à moitié mangées par les rats de mes remises; il vous dirait +que, lorsque je demandais mon dîner, on allait s’informer aux cuisines +du cardinal s’il y avait à manger pour le roi. Et tenez, aujourd’hui +encore aujourd’hui, que j’ai vingt-deux ans, aujourd’hui que j’ai +atteint l’âge des grandes majorités royales, aujourd’hui que je devrais +avoir la clef du trésor, la direction de la politique, la suprématie de +la paix et de la guerre, jetez les yeux autour de moi, voyez ce qu’on +me laisse: regardez cet abandon, ce dédain, ce silence, tandis que +là-bas, tenez, voyez là-bas, regardez cet empressement, ces lumières, +ces hommages! Là! là! voyez-vous, là est le véritable roi de France, +mon frère. + +— Chez le cardinal? + +— Chez le cardinal, oui. + +— Alors, je suis condamné, Sire. + +Louis XIV ne répondit rien. + +— Condamné est le mot, car je ne solliciterai jamais celui qui eût +laissé mourir de froid et de faim ma mère et ma sœur, c’est-à-dire la +fille et la petite-fille de Henri IV, si M. de Retz et le Parlement ne +leur eussent envoyé du bois et du pain. + +— Mourir! murmura Louis XIV. + +— Eh bien! continua le roi d’Angleterre, le pauvre Charles II, ce +petit-fils de Henri IV comme vous, Sire, n’ayant ni Parlement ni +cardinal de Retz, mourra de faim comme ont manqué de mourir sa sœur et +sa mère. + +Louis fronça le sourcil et tordit violemment les dentelles de ses +manchettes. + +Cette atonie, cette immobilité, servant de masque à une émotion si +visible, frappèrent le roi Charles, qui prit la main du jeune homme. + +— Merci, dit-il, mon frère; vous m’avez plaint, c’est tout ce que je +pouvais exiger de vous dans la position où vous êtes. + +— Sire, dit tout à coup Louis XIV en relevant la tête, c’est un million +qu’il vous faut, ou deux cents gentilshommes, m’avez-vous dit? + +— Sire, un million me suffira. + +— C’est bien peu. + +— Offert à un seul homme, c’est beaucoup. On a souvent payé moins cher +des convictions; moi, je n’aurai affaire qu’à des vénalités. + +— Deux cents gentilshommes, songez-y, c’est un peu plus qu’une +compagnie, voilà tout. + +— Sire, il y a dans notre famille une tradition, c’est que quatre +hommes, quatre gentilshommes français dévoués à mon père, ont failli +sauver mon père, jugé par un Parlement, gardé par une armée, entouré +par une nation. + +— Donc, si je peux vous avoir un million ou deux cents gentilshommes, +vous serez satisfait, et vous me tiendrez pour votre bon frère? + +— Je vous tiendrai pour mon sauveur, et si je remonte sur le trône de +mon père, l’Angleterre sera, tant que je régnerai, du moins, une sœur +à la France, comme vous aurez été un frère pour moi. + +— Eh bien! mon frère, dit Louis en se levant, ce que vous hésitez à me +demander, je le demanderai, moi! ce que je n’ai jamais voulu faire pour +mon propre compte, je le ferai pour le vôtre. J’irai trouver le roi de +France, l’autre, le riche, le puissant, et je solliciterai, moi, ce +million ou ces deux cents gentilshommes et nous verrons! + +— Oh! s’écria Charles, vous êtes un noble ami, Sire, un cœur créé par +Dieu! Vous me sauvez, mon frère, et quand vous aurez besoin de la vie +que vous me rendez, demandez-la-moi! + +— Silence! mon frère, silence! dit tout bas Louis. Gardez qu’on ne vous +entende! Nous ne sommes pas au bout. Demander de l’argent à Mazarin! +c’est plus que traverser la forêt enchantée dont chaque arbre enferme +un démon; c’est plus que d’aller conquérir un monde! + +— Mais cependant, Sire, quand vous demandez... + +— Je vous ai déjà dit que je ne demandais jamais, répondit Louis avec +une fierté qui fit pâlir le roi d’Angleterre. + +Et comme celui-ci, pareil à un homme blessé, faisait un mouvement de +retraite: + +— Pardon, mon frère, reprit-il: je n’ai pas une mère, une sœur qui +souffrent; mon trône est dur et nu, mais je suis bien assis sur mon +trône. Pardon, mon frère, ne me reprochez pas cette parole: elle est +d’un égoïste; aussi la rachèterai je par un sacrifice. Je vais trouver +M. le cardinal. Attendez-moi, je vous prie. Je reviens. + + + + +Chapitre X — L’arithmétique de M. de Mazarin + + +Tandis que le roi se dirigeait rapidement vers l’aile du château +occupée par le cardinal, n’emmenant avec lui que son valet de chambre, +l’officier de mousquetaires sortait, en respirant comme un homme qui +a été forcé de retenir longuement son souffle, du petit cabinet dont +nous avons déjà parlé et que le roi croyait solitaire. Ce petit cabinet +avait autrefois fait partie de la chambre; il n’en était séparé que +par une mince cloison. Il en résultait que cette séparation, qui n’en +était une que pour les yeux, permettait à l’oreille la moins indiscrète +d’entendre tout ce qui se passait dans cette chambre. + +Il n’y avait donc pas de doute que ce lieutenant des mousquetaires +n’eût entendu tout ce qui s’était passé chez Sa Majesté. Prévenu par +les dernières paroles du jeune roi, il en sortit donc à temps pour le +saluer à son passage et pour l’accompagner du regard jusqu’à ce qu’il +eût disparu dans le corridor. + +Puis, lorsqu’il eut disparu, il secoua la tête d’une façon qui +n’appartenait qu’à lui, et d’une voix à laquelle quarante ans passés +hors de la Gascogne n’avaient pu faire perdre son accent gascon: + +— Triste service! dit-il; triste maître! + +Puis, ces mots prononcés, le lieutenant reprit sa place dans son +fauteuil, étendit les jambes et ferma les yeux en homme qui dort ou +qui médite. Pendant ce court monologue et la mise en scène qui l’avait +suivi, tandis que le roi, à travers les longs corridors du vieux +château, s’acheminait chez M. de Mazarin, une scène d’un autre genre se +passait chez le cardinal. + +Mazarin s’était mis au lit un peu tourmenté de la goutte, mais +comme c’était un homme d’ordre qui utilisait jusqu’à la douleur, il +forçait sa veille à être la très humble servante de son travail. En +conséquence, il s’était fait apporter par Bernouin, son valet de +chambre, un petit pupitre de voyage, afin de pouvoir écrire sur son +lit. Mais la goutte n’est pas un adversaire qui se laisse vaincre si +facilement, et comme, à chaque mouvement qu’il faisait, de sourde la +douleur devenait aiguë: + +— Brienne n’est pas là? demanda-t-il à Bernouin. + +— Non, monseigneur, répondit le valet de chambre. M. de Brienne, sur +votre congé, s’est allé coucher; mais si c’est le désir de Votre +Éminence, on peut parfaitement le réveiller. + +— Non, ce n’est point la peine. Voyons cependant. Maudits chiffres! + +Et le cardinal se mit à rêver tout en comptant sur ses doigts. + +— Oh! des chiffres! dit Bernouin. Bon! si Votre Éminence se jette dans +ses calculs, je lui promets pour demain la plus belle migraine! et avec +cela que M. Guénaud n’est pas ici. + +— Tu as raison, Bernouin. Eh bien! tu vas remplacer Brienne, mon ami. +En vérité, j’aurais dû emmener avec moi M. de Colbert. Ce jeune homme +va bien, Bernouin, très bien. Un garçon d’ordre! + +— Je ne sais pas, dit le valet de chambre, mais je n’aime pas sa +figure, moi, à votre jeune homme qui va bien. + +— C’est bon, c’est bon, Bernouin! On n’a pas besoin de votre avis. +Mettez-vous là, prenez la plume, et écrivez. + +— M’y voici; monseigneur. Que faut-il que j’écrive? + +— Là, c’est bien, à la suite de deux lignes déjà tracées. + +— M’y voici. + +— Écris. Sept cent soixante mille livres. + +— C’est écrit. + +— Sur Lyon... + +Le cardinal paraissait hésiter. + +— Sur Lyon, répéta Bernouin. + +— Trois millions neuf cent mille livres. + +— Bien, monseigneur. + +— Sur Bordeaux, sept millions. + +— Sept, répéta Bernouin. + +— Eh! oui, dit le cardinal avec humeur, sept. + +Puis, se reprenant: + +— Eh! monseigneur, que ce soit à dépenser ou à encaisser, peu +m’importe, puisque tous ces millions ne sont pas à moi. + +— Ces millions sont au roi; c’est l’argent du roi que je compte. +Voyons, nous disions?... Tu m’interromps toujours! + +— Sept millions, sur Bordeaux. + +— Ah! oui, c’est vrai. Sur Madrid, quatre. Je t’explique bien à qui +est cet argent, Bernouin, attendu que tout le monde a la sottise de +me croire riche à millions. Moi, je repousse la sottise. Un ministre +n’a rien à soi, d’ailleurs. Voyons, continue. Rentrées générales, sept +millions. Propriétés, neuf millions. As-tu écrit, Bernouin? + +— Oui, monseigneur. + +— Bourse, six cent mille livres; valeurs diverses, deux millions. Ah! +j’oubliais: mobilier des différents châteaux... + +— Faut-il mettre de la couronne? demanda Bernouin. + +— Non, non, inutile; c’est sous-entendu. As-tu écrit, Bernouin? + +— Oui, monseigneur. + +— Et les chiffres? + +— Sont alignés au-dessous les uns des autres. + +— Additionne, Bernouin. + +— Trente-neuf millions deux cent soixante mille livres, monseigneur. + +— Ah! fit le cardinal avec une expression de dépit, il n’y a pas encore +quarante millions! + +Bernouin recommença l’addition. + +— Non, monseigneur, il s’en manque sept cent quarante mille livres. + +Mazarin demanda le compte et le revit attentivement. + +— C’est égale dit Bernouin, trente-neuf millions deux cent soixante +mille livres, cela fait un joli denier. + +— Ah! Bernouin, voilà ce que je voudrais voir au roi. + +— Son Éminence me disait que cet argent était celui de Sa Majesté. + +— Sans doute, mais bien clair, bien liquide. Ces trente-neuf millions +sont engagés, et bien au-delà. + +Bernouin sourit à sa façon, c’est-à-dire en homme qui ne croit que ce +qu’il veut croire, tout en préparant la boisson de nuit du cardinal et +en lui redressant l’oreiller. + +— Oh! dit Mazarin lorsque le valet de chambre fut sorti, pas encore +quarante millions! Il faut pourtant que j’arrive à ce chiffre de +quarante-cinq millions que je me suis fixé. + +«Mais qui sait si j’aurai le temps! Je baisse, je m’en vais, je +n’arriverai pas. Pourtant, qui sait si je ne trouverai pas deux ou +trois millions dans les poches de nos bons amis les Espagnols? Ils ont +découvert le Pérou, ces gens-là, et, que diable! il doit leur en rester +quelque chose. + +Comme il parlait ainsi, tout occupé de ses chiffres et ne pensant plus +à sa goutte, repoussée par une préoccupation qui, chez le cardinal, +était la plus puissante de toutes les préoccupations, Bernouin se +précipita dans sa chambre tout effaré. + +— Eh bien! demanda le cardinal, qu’y a-t-il donc? + +— Le roi! Monseigneur, le roi! + +— Comment, le roi! fit Mazarin en cachant rapidement son papier. Le roi +ici! le roi à cette heure! Je le croyais couché depuis longtemps. Qu’y +a-t-il donc? + +Louis XIV put entendre ces derniers mots et voir le geste effaré du +cardinal se redressant sur son lit, car il entrait en ce moment dans la +chambre. + +— Il n’y a rien, monsieur le cardinal, ou du moins rien qui puisse vous +alarmer; c’est une communication importante que j’avais besoin de faire +ce soir-même à Votre Éminence, voilà tout. + +Mazarin pensa aussitôt à cette attention si marquée que le roi avait +donnée à ses paroles touchant Mlle de Mancini, et la communication lui +parut devoir venir de cette source. Il se rasséréna donc à l’instant +même et prit son air le plus charmant, changement de physionomie dont +le jeune roi sentit une joie extrême, et quand Louis se fut assis: + +— Sire, dit le cardinal, je devrais certainement écouter Votre Majesté +debout, mais la violence de mon mal... + +— Pas d’étiquette entre nous, cher monsieur le cardinal, dit Louis +affectueusement; je suis votre élève et non le roi, vous le savez +bien, et ce soir surtout, puisque je viens à vous comme un requérant, +comme un solliciteur, et même comme un solliciteur très humble et très +désireux d’être bien accueilli. + +Mazarin, voyant la rougeur du roi, fut confirmé dans sa première idée, +c’est-à-dire qu’il y avait une pensée d’amour sous toutes ces belles +paroles. Cette fois, le rusé politique, tout fin qu’il était, se +trompait: cette rougeur n’était point causée par les pudibonds élans +d’une passion juvénile, mais seulement par la douloureuse contraction +de l’orgueil royal. + +En bon oncle, Mazarin se disposa à faciliter la confidence. + +— Parlez, dit-il, Sire, et puisque Votre Majesté veut bien un instant +oublier que je suis son sujet pour m’appeler son maître et son +instituteur, je proteste à Votre Majesté de tous mes sentiments dévoués +et tendres. + +— Merci, monsieur le cardinal, répondit le roi. Ce que j’ai à demander +à Votre Éminence est d’ailleurs peu de chose pour elle. + +— Tant pis, répondit le cardinal, tant pis, Sire. Je voudrais que Votre +Majesté me demandât une chose importante et même un sacrifice... mais, +quoi que ce soit que vous me demandiez, je suis prêt à soulager votre +cœur en vous l’accordant, mon cher Sire. + +— Eh bien! voici de quoi il s’agit, dit le roi avec un battement de +cœur qui n’avait d’égal en précipitation que le battement de cœur +du ministre: je viens de recevoir la visite de mon frère le roi +d’Angleterre. + +Mazarin bondit dans son lit comme s’il eût été mis en rapport avec la +bouteille de Leyde ou la pile de Volta, en même temps qu’une surprise +ou plutôt qu’un désappointement manifeste éclairait sa figure d’une +telle lueur de colère que Louis XIV, si peu diplomate qu’il fut, vit +bien que le ministre avait espéré entendre toute autre chose. + +— Charles II! s’écria Mazarin avec une voix rauque et un dédaigneux +mouvement des lèvres. Vous avez reçu la visite de Charles II! + +— Du roi Charles II, reprit Louis XIV, accordant avec affectation au +petit-fils de Henri IV le titre que Mazarin oubliait de lui donner. +Oui, monsieur le cardinal, ce malheureux prince m’a touché le cœur +en me racontant ses infortunes. Sa détresse est grande, monsieur le +cardinal, et il m’a paru pénible à moi, qui me suis vu disputer mon +trône, qui ai été forcé, dans des jours d’émotion, de quitter ma +capitale; à moi, enfin, qui connais le malheur, de laisser sans appui +un frère dépossédé et fugitif. + +— Eh! dit avec dépit le cardinal, que n’a-t-il comme vous, Sire, un +Jules Mazarin près de lui! sa couronne lui eût été gardée intacte. + +— Je sais tout ce que ma maison doit à votre Éminence, repartit +fièrement le roi, et croyez bien que pour ma part, monsieur, je +ne l’oublierai jamais. C’est justement parce que mon frère le roi +d’Angleterre n’a pas près de lui le génie puissant qui m’a sauvé, +c’est pour cela, dis-je, que je voudrais lui concilier l’aide de ce +même génie, et prier votre bras de s’étendre sur sa tête, bien assuré, +monsieur le cardinal, que votre main, en le touchant seulement, saurait +lui remettre au front sa couronne, tombée au pied de l’échafaud de son +père. + +— Sire, répliqua Mazarin, je vous remercie de votre bonne opinion à mon +égard, mais nous n’avons rien à faire là-bas: ce sont des enragés qui +renient dieu et qui coupent la tête à leurs rois. Ils sont dangereux, +voyez-vous, Sire, et sales à toucher depuis qu’ils se sont vautrés dans +le sang royal et dans la boue covenantaire. Cette politique-là ne m’a +jamais convenu, et je la repousse. + +— Aussi pouvez-vous nous aider à lui en substituer une autre. + +— Laquelle? + +— La restauration de Charles II, par exemple. + +— Eh! mon Dieu! répliqua Mazarin, est-ce que par hasard le pauvre Sire +se flatterait de cette chimère? + +— Mais oui, répliqua le jeune roi, effrayé des difficultés que semblait +entrevoir dans ce projet l’œil si sûr de son ministre; il ne demande +même pour cela qu’un million. + +— Voilà tout. Un petit million, s’il vous plaît? fit ironiquement le +cardinal en forçant son accent italien. Un petit million, s’il vous +plaît, mon frère? Famille de mendiants, va! + +— Cardinal, dit Louis XIV en relevant la tête, cette famille de +mendiants est une branche de ma famille. + +— Êtes-vous assez riche pour donner des millions aux autres, Sire? +avez-vous des millions? + +— Oh! répliqua Louis XIV avec une suprême douleur qu’il força +cependant, à force de volonté, de ne point éclater sur son visage; +oh! oui, monsieur le cardinal, je sais que je suis pauvre, mais enfin +la couronne de France vaut bien un million, et pour faire une bonne +action, j’engagerai, s’il le faut, ma couronne. Je trouverai des juifs +qui me prêteront bien un million? + +— Ainsi, Sire, vous dites que vous avez besoin d’un million? demanda +Mazarin. + +— Oui, monsieur, je le dis. + +— Vous vous trompez beaucoup, Sire, et vous avez besoin de bien plus +que cela. Bernouin!... Vous allez voir, Sire, de combien vous avez +besoin en réalité... Bernouin! + +— Eh quoi! cardinal, dit le roi, vous allez consulter un laquais sur +mes affaires? + +— Bernouin! cria encore le cardinal sans paraître remarquer +l’humiliation du jeune prince. Avance ici, et dis-moi le chiffre que je +te demandais tout à l’heure, mon ami. + +— Cardinal, cardinal, ne m’avez-vous pas entendu? dit Louis pâlissant +d’indignation. + +— Sire, ne vous fâchez pas; je traite à découvert les affaires de Votre +Majesté, moi. Tout le monde en France le sait, mes livres sont à jour. +Que te disais-je de me faire tout à l’heure, Bernouin? + +— Votre Éminence me disait de lui faire une addition. + +— Tu l’as faite, n’est-ce pas? + +— Oui, monseigneur. + +— Pour constater la somme dont Sa Majesté avait besoin en ce moment? Ne +te disais-je pas cela? Sois franc, mon ami. + +— Votre Éminence me le disait. + +— Eh bien! quelle somme désirais-je? + +— Quarante-cinq millions, je crois. + +— Et quelle somme trouverions-nous en réunissant toutes nos ressources? + +— Trente-neuf millions deux cent soixante mille francs. + +— C’est bien, Bernouin, voilà tout ce que je voulais savoir; +laisse-nous maintenant, dit le cardinal en attachant son brillant +regard sur le jeune roi, muet de stupéfaction. + +— Mais cependant... balbutia le roi. + +— Ah! vous doutez encore! Sire, dit le cardinal. Eh bien! voici la +preuve de ce que je vous disais. Et Mazarin tira de dessous son +traversin le papier couvert de chiffres, qu’il présenta au roi, lequel +détourna la vue, tant sa douleur était profonde. + +— Ainsi, comme c’est un million que vous désirez, Sire, que ce million +n’est point porté là, c’est donc de quarante-six millions qu’a besoin +Votre Majesté. Eh bien! il n’y a pas de juifs au monde qui prêtent une +pareille somme, même sur la couronne de France. Le roi, crispant ses +poings sous ses manchettes, repoussa son fauteuil. + +— C’est bien, dit-il, mon frère le roi d’Angleterre mourra donc de faim. + +— Sire, répondit sur le même ton Mazarin, rappelez-vous ce proverbe +que je vous donne ici comme l’expression de la plus saine politique: +«Réjouis-toi d’être pauvre quand ton voisin est pauvre aussi.» + +Louis médita quelques moments, tout en jetant un curieux regard sur le +papier dont un bout passait sous le traversin. + +— Alors, dit-il, il y a impossibilité à faire droit à ma demande +d’argent, monsieur le cardinal? + +— Absolue, Sire. + +— Songez que cela me fera un ennemi plus tard s’il remonte sans moi sur +le trône. + +— Si Votre Majesté ne craint que cela, qu’elle se tranquillise, dit +vivement le cardinal. + +— C’est bien, je n’insiste plus, dit Louis XIV. + +— Vous ai-je convaincu, au moins, Sire? dit le cardinal en posant sa +main sur celle du roi. + +— Parfaitement. + +— Toute autre chose, demandez-la, Sire, et je serai heureux de vous +l’accorder, vous ayant refusé celle-ci. + +— Toute autre chose, monsieur? + +— Eh! oui, ne suis-je pas corps et âme au service de Votre Majesté? +Holà! Bernouin, des flambeaux, des gardes pour Sa Majesté! Sa Majesté +rentre dans ses appartements. + +— Pas encore, monsieur, et puisque vous mettez votre bonne volonté à ma +disposition, je vais en user. + +— Pour vous, Sire? demanda le cardinal, espérant qu’il allait enfin +être question de sa nièce. + +— Non, monsieur, pas pour moi, répondit Louis, mais pour mon frère +Charles toujours. + +La figure de Mazarin se rembrunit, et il grommela quelques paroles que +le roi ne put entendre. + + + + +Chapitre XI — La politique de M. de Mazarin + + +Au lieu de l’hésitation avec laquelle il avait un quart d’heure +auparavant abordé le cardinal, on pouvait lire alors dans les yeux du +jeune roi cette volonté contre laquelle on peut lutter, qu’on brisera +peut-être par sa propre impuissance, mais qui au moins gardera, comme +une plaie au fond du cœur, le souvenir de sa défaite. + +— Cette fois, monsieur le cardinal, il s’agit d’une chose plus facile à +trouver qu’un million. + +— Vous croyez cela, Sire? dit Mazarin en regardant le roi de cet œil +rusé qui lisait au plus profond des cœurs. + +— Oui, je le crois, et lorsque vous connaîtrez l’objet de ma demande... + +— Et croyez-vous donc que je ne le connaisse pas, Sire? + +— Vous savez ce qui me reste à vous dire? + +— Écoutez, Sire, voilà les propres paroles du roi Charles... + +— Oh! par exemple! + +— Écoutez. Et si cet avare, ce pleutre d’Italien, a-t-il dit... + +— Monsieur le cardinal!... + +— Voilà le sens, sinon les paroles. Eh! mon Dieu! je ne lui en veux pas +pour cela, Sire; chacun voit avec ses passions. + +«Il a donc dit: Et si ce pleutre d’Italien vous refuse le million que +nous lui demandons, Sire; si nous sommes forcés, faute d’argent, de +renoncer à la diplomatie, eh bien! nous lui demanderons cinq cents +gentilshommes... + +Le roi tressaillit, car le cardinal ne s’était trompé que sur le +chiffre. + +— N’est-ce pas, Sire, que c’est cela? s’écria le ministre avec un +accent triomphateur; puis il a ajouté de belles paroles, il a dit: J’ai +des amis de l’autre côté du détroit; à ces amis il manque seulement un +chef et une bannière. + +«Quand ils me verront, quand ils verront la bannière de France, ils +se rallieront à moi, car ils comprendront que j’ai votre appui. Les +couleurs de l’uniforme français vaudront près de moi le million que M. +de Mazarin nous aura refusé. + +«(Car il savait bien que je le refuserais, ce million.) Je vaincrai +avec ces cinq cents gentilshommes, Sire, et tout l’honneur en sera pour +vous. Voilà ce qu’il a dit, ou à peu près, n’est-ce pas? en entourant +ces paroles de métaphores brillantes, d’images pompeuses, car ils sont +bavards dans la famille! Le père a parlé jusque sur l’échafaud. + +La sueur de la honte coulait au front de Louis. Il sentait qu’il +n’était pas de sa dignité d’entendre ainsi insulter son frère, mais +il ne savait pas encore comment on voulait, surtout en face de celui +devant qui il avait vu tout plier, même sa mère. Enfin il fit un effort. + +— Mais, dit-il, monsieur le cardinal, ce n’est pas cinq cents hommes, +c’est deux cents. + +— Vous voyez bien que j’avais deviné ce qu’il demandait. + +— Je n’ai jamais nié, monsieur, que vous n’eussiez un œil profond, et +c’est pour cela que j’ai pensé que vous ne refuseriez pas à mon frère +Charles une chose aussi simple et aussi facile à accorder que celle que +je vous demande en son nom, monsieur le cardinal, ou plutôt au mien. + +— Sire, dit Mazarin, voilà trente ans que je fais de la politique. J’en +ai fait d’abord avec M. le cardinal de Richelieu, puis tout seul. + +«Cette politique n’a pas toujours été très honnête, il faut l’avouer; +mais elle n’a jamais été maladroite. Or, celle que l’on propose en ce +moment à Votre Majesté est malhonnête et maladroite à la fois. + +— Malhonnête, monsieur! + +— Sire, vous avez fait un traité avec M. Cromwell. + +— Oui; et dans ce traité même M. Cromwell a signé au-dessus de moi. + +— Pourquoi avez-vous signé si bas, Sire? M. Cromwell a trouvé une bonne +place, il l’a prise; c’était assez son habitude. J’en reviens donc +à M. Cromwell. Vous avez fait un traité avec lui, c’est-à-dire avec +l’Angleterre, puisque quand vous avez signé ce traité M. Cromwell était +l’Angleterre. + +— M. Cromwell est mort. + +— Vous croyez cela, Sire? + +— Mais sans doute, puisque son fils Richard lui a succédé et a abdiqué +même. + +— Eh bien! voilà justement! Richard a hérité à la mort de Cromwell, et +l’Angleterre à l’abdication de Richard. Le traité faisait partie de +l’héritage, qu’il fût entre les mains de M. Richard ou entre les mains +de l’Angleterre. Le traité est donc bon toujours, valable autant que +jamais. Pourquoi l’éluderiez-vous, Sire? Qu’y a-t-il de changé? Charles +II veut aujourd’hui ce que nous n’avons pas voulu il y a dix ans; mais +c’est un cas prévu. Vous êtes l’allié de l’Angleterre, Sire, et non +celui de Charles II. C’est malhonnête sans doute, au point de vue de +la famille, d’avoir signé un traité avec un homme qui a fait couper la +tête au beau-frère du roi votre père, et d’avoir contracté une alliance +avec un Parlement qu’on appelle là-bas un Parlement Croupion; c’est +malhonnête, j’en conviens, mais ce n’était pas maladroit au point de +vue de la politique, puisque, grâce à ce traité, j’ai sauvé à Votre +Majesté, mineure encore, les tracas d’une guerre extérieure, que la +Fronde... vous vous rappelez la Fronde, Sire (le jeune roi baissa +la tête), que la Fronde eût fatalement compliqués. Et voilà comme +quoi je prouve à Votre Majesté que changer de route maintenant sans +prévenir nos alliés serait à la fois maladroit et malhonnête. Nous +ferions la guerre en mettant les torts de notre côté; nous la ferions, +méritant qu’on nous la fît, et nous aurions l’air de la craindre, +tout en la provoquant; car une permission à cinq cents hommes, à +deux cents hommes, à cinquante hommes, à dix hommes, c’est toujours +une permission. Un Français, c’est la nation; un uniforme, c’est +l’armée. Supposez, par exemple, Sire, que vous avez la guerre avec la +Hollande, ce qui tôt ou tard arrivera certainement, ou avec l’Espagne, +ce qui arrivera peut-être si votre mariage manque (Mazarin regarda +profondément le roi), et il y a mille causes qui peuvent faire manquer +votre mariage; eh bien! approuveriez-vous l’Angleterre d’envoyer aux +Provinces-Unies ou à l’infante un régiment, une compagnie, une escouade +même de gentilshommes anglais? Trouveriez-vous qu’elle se renferme +honnêtement dans les limites de son traité d’alliance? + +Louis écoutait; il lui semblait étrange que Mazarin invoquât la bonne +foi, lui l’auteur de tant de supercheries politiques qu’on appelait des +mazarinades. + +— Mais enfin, dit le roi, sans autorisation manifeste, je ne puis +empêcher des gentilshommes de mon État de passer en Angleterre si tel +est leur bon plaisir. + +— Vous devez les contraindre à revenir, Sire, ou tout au moins +protester contre leur présence en ennemis dans un pays allié. + +— Mais enfin, voyons, vous, monsieur le cardinal, vous un génie +si profond, cherchons un moyen d’aider ce pauvre roi sans nous +compromettre. + +— Et voilà justement ce que je ne veux pas, mon cher Sire, dit Mazarin. +L’Angleterre agirait d’après mes désirs qu’elle n’agirait pas mieux; je +dirigerais d’ici la politique d’Angleterre que je ne la dirigerais pas +autrement. + +«Gouvernée ainsi qu’on la gouverne, l’Angleterre est pour l’Europe un +nid éternel à procès. La Hollande protège Charles II: laissez faire la +Hollande; ils se fâcheront, ils se battront; ce sont les deux seules +puissances maritimes; laissez-les détruire leurs marines l’une par +l’autre; nous construirons la nôtre avec les débris de leurs vaisseaux, +et encore quand nous aurons de l’argent pour acheter des clous. + +— Oh! que tout ce que vous me dites là est pauvre et mesquin, monsieur +le cardinal! + +— Oui, mais comme c’est vrai, Sire, avouez-le. Il y a plus: j’admets un +moment la possibilité de manquer à votre parole et d’éluder le traité; +cela se voit souvent, qu’on manque à sa parole et qu’on élude un +traité, mais c’est quand on a quelque grand intérêt à le faire ou quand +on se trouve par trop gêné par le contrat; eh bien! vous autoriseriez +l’engagement qu’on vous demande; la France, sa bannière, ce qui est la +même chose, passera le détroit et combattra; la France sera vaincue. + +— Pourquoi cela? + +— Voilà ma foi un habile général, que Sa Majesté Charles II, et +Worcester nous donne de belles garanties! + +— Il n’aura plus affaire à Cromwell, monsieur. + +— Oui, mais il aura affaire à Monck, qui est bien autrement dangereux. + +«Ce brave marchand de bière dont nous parlons était un illuminé, il +avait des moments d’exaltation, d’épanouissement, de gonflement, +pendant lesquels il se fendait comme un tonneau trop plein; par les +fentes alors s’échappaient toujours quelques gouttes de sa pensée, et +à l’échantillon on connaissait la pensée tout entière. Cromwell nous a +ainsi, plus de dix fois, laissé pénétrer dans son âme, quand on croyait +cette âme enveloppée d’un triple airain, comme dit Horace. Mais Monck! +Ah! Sire, Dieu vous garde de faire jamais de la politique avec M. +Monck! C’est lui qui m’a fait depuis un an tous les cheveux gris que +j’ai! + +«Monck n’est pas un illuminé, lui, malheureusement, c’est un politique; +il ne se fend pas, il se resserre. Depuis dix ans il a les yeux fixés +sur un but, et nul n’a pu encore deviner lequel. + +«Tous les matins, comme le conseillait Louis XI, il brûle son bonnet +de la nuit. Aussi, le jour où ce plan lentement et solitairement +mûri éclatera, il éclatera avec toutes les conditions de succès qui +accompagnent toujours l’imprévu. + +«Voilà Monck, Sire, dont vous n’aviez peut-être jamais entendu parler, +dont vous ne connaissiez peut-être pas même le nom, avant que votre +frère Charles II, qui sait ce qu’il est, lui, le prononçât devant vous, +c’est-à-dire une merveille de profondeur et de ténacité, les deux +seules choses contre lesquelles l’esprit et l’ardeur s’émoussent. Sire, +j’ai eu de l’ardeur quand j’étais jeune, j’ai eu de l’esprit toujours. +Je puis m’en vanter, puisqu’on me le reproche. J’ai fait un beau chemin +avec ces deux qualités, puisque de fils d’un pêcheur de Piscina, je +suis devenu Premier ministre du roi de France, et que dans cette +qualité, Votre Majesté veut bien le reconnaître, j’ai rendu quelques +services au trône de Votre Majesté. Eh bien! Sire, si j’eusse rencontré +Monck sur ma route, au lieu d’y trouver M. de Beaufort, M. de Retz, ou +M. le prince, eh bien, nous étions perdus. Engagez-vous à la légère, +Sire, et vous tomberez dans les griffes de ce soldat politique. Le +casque de Monck, Sire, est un coffre de fer au fond duquel il enferme +ses pensées, et dont personne n’a la clef. Aussi, près de lui, ou +plutôt devant lui, je m’incline, Sire, moi qui n’ai qu’une barrette de +velours. + +— Que pensez-vous donc que veuille Monck, alors? + +— Eh! si je le savais, Sire, je ne vous dirais pas de vous défier +de lui, car je serais plus fort que lui; mais avec lui j’ai peur de +deviner; de deviner! vous comprenez mon mot? car si je crois avoir +deviné, je m’arrêterai à une idée, et, malgré moi, je poursuivrai cette +idée. Depuis que cet homme est au pouvoir là-bas, je suis comme ces +damnés de Dante à qui Satan a tordu le cou, qui marchent en avant et +qui regardent en arrière: je vais du côté de Madrid, mais je ne perds +pas de vue Londres. Deviner, avec ce diable d’homme, c’est se tromper, +et se tromper, c’est se perdre. Dieu me garde de jamais chercher à +deviner ce qu’il désire; je me borne, et c’est bien assez, à espionner +ce qu’il fait; or, je crois — vous comprenez la portée du mot je crois? +je crois, relativement à Monck, n’engage à rien —, je crois qu’il a +tout bonnement envie de succéder à Cromwell. Votre Charles II lui a +déjà fait faire des propositions par dix personnes; il s’est contenté +de chasser les dix entremetteurs sans rien leur dire autre chose +que: «Allez-vous-en, ou je vous fais pendre!» C’est un sépulcre que +cet homme! Dans ce moment-ci, Monck fait du dévouement au Parlement +Croupion; de ce dévouement, par exemple, je ne suis pas dupe: Monck ne +veut pas être assassiné. Un assassinat l’arrêterait au milieu de son +œuvre, et il faut que son œuvre s’accomplisse; aussi je crois, mais +ne croyez pas ce que je crois, je dis je crois par habitude; je crois +que Monck ménage le Parlement jusqu’au moment où il le brisera. On vous +demande des épées, mais c’est pour se battre contre Monck. Dieu nous +garde de nous battre contre Monck, Sire, car Monck nous battra, et +battu par Monck, je ne m’en consolerais de ma vie! Cette victoire, je +me dirais que Monck la prévoyait depuis dix ans. Pour Dieu! Sire, par +amitié pour vous, si ce n’est par considération pour lui, que Charles +II se tienne tranquille; Votre Majesté lui fera ici un petit revenu; +elle lui donnera un de ses châteaux. Eh! eh! attendez donc! mais je me +rappelle le traité, ce fameux traité dont nous parlions tout à l’heure! +Votre Majesté n’en a pas même le droit, de lui donner un château! + +— Comment cela? + +— Oui, oui, Sa Majesté s’est engagée à ne pas donner l’hospitalité au +roi Charles, à le faire sortir de France même. C’est pour cela que vous +ferez comprendre à votre frère qu’il ne peut rester chez nous, que +c’est impossible, qu’il nous compromet, ou moi-même... + +— Assez, monsieur! dit Louis XIV en se levant. Que vous me refusiez un +million, vous en avez le droit: vos millions sont à vous; que vous me +refusiez deux cents gentilshommes, vous en avez le droit encore, car +vous êtes Premier ministre, et vous avez, aux yeux de la France, la +responsabilité de la paix et de la guerre; mais que vous prétendiez +m’empêcher, moi le roi, de donner l’hospitalité au petit-fils de Henri +IV, à mon cousin germain, au compagnon de mon enfance! là s’arrête +votre pouvoir, là commence ma volonté. + +— Sire, dit Mazarin, enchanté d’en être quitte à si bon marché, et qui +n’avait d’ailleurs si chaudement combattu que pour en arriver là; Sire, +je me courberai toujours devant la volonté de mon roi; que mon roi +garde donc près de lui ou dans un de ses châteaux le roi d’Angleterre, +que Mazarin le sache, mais que le ministre ne le sache pas. + +— Bonne nuit, monsieur, dit Louis XIV, je m’en vais désespéré. + +— Mais convaincu, c’est tout ce qu’il me faut, Sire, répliqua Mazarin. + +Le roi ne répondit pas, et se retira tout pensif, convaincu, non pas +de tout ce que lui avait dit Mazarin, mais d’une chose au contraire +qu’il s’était bien gardé de lui dire, c’était de la nécessité d’étudier +sérieusement ses affaires et celles de l’Europe, car il les voyait +difficiles et obscures. + +Louis retrouva le roi d’Angleterre assis à la même place où il l’avait +laissé. + +En l’apercevant, le prince anglais se leva; mais du premier coup d’œil +il vit le découragement écrit en lettres sombres sur le front de son +cousin. + +Alors, prenant la parole le premier, comme pour faciliter à Louis +l’aveu pénible qu’il avait à lui faire: + +— Quoi qu’il en soit, dit-il, je n’oublierai jamais toute la bonté, +toute l’amitié dont vous avez fait preuve à mon égard. + +— Hélas! répliqua sourdement Louis XIV, bonne volonté stérile, mon +frère! + +Charles II devint extrêmement pâle, passa une main froide sur son +front, et lutta quelques instants contre un éblouissement qui le fit +chanceler. + +— Je comprends, dit-il enfin, plus d’espoir! + +Louis saisit la main de Charles II. + +— Attendez, mon frère, dit-il, ne précipitez rien, tout peut changer; +ce sont les résolutions extrêmes qui ruinent les causes; ajoutez, +je vous en supplie, une année d’épreuve encore aux années que vous +avez déjà subies. Il n’y a, pour vous décider à agir en ce moment +plutôt qu’en un autre, ni occasion ni opportunité; venez avec moi, +mon frère, je vous donnerai une de mes résidences, celle qu’il vous +plaira d’habiter; j’aurai l’œil avec vous sur les événements, nous les +préparerons ensemble; allons, mon frère, du courage! + +Charles II dégagea sa main de celle du roi, et se reculant pour le +saluer avec plus de cérémonie: + +— De tout mon cœur, merci, répliqua-t-il, Sire, mais j’ai prié sans +résultat le plus grand roi de la terre, maintenant je vais demander un +miracle à Dieu. + +Et il sortit sans vouloir en entendre davantage, le front haut, la main +frémissante, avec une contraction douloureuse de son noble visage, et +cette sombre profondeur du regard qui, ne trouvant plus d’espoir dans +le monde des hommes, semble aller au-delà en demander à des mondes +inconnus. + +L’officier des mousquetaires, en le voyant ainsi passer livide, +s’inclina presque à genoux pour le saluer. + +Il prit ensuite un flambeau, appela deux mousquetaires et descendit +avec le malheureux roi l’escalier désert, tenant à la main gauche son +chapeau, dont la plume balayait les degrés. + +Arrivé à la porte, l’officier demanda au roi de quel côté il se +dirigeait, afin d’y envoyer les mousquetaires. + +— Monsieur, répondit Charles II à demi-voix, vous qui avez connu mon +père, dites-vous, peut-être avez-vous prié pour lui? Si cela est ainsi, +ne m’oubliez pas non plus dans vos prières. Maintenant je m’en vais +seul, et vous prie de ne point m’accompagner ni de me faire accompagner +plus loin. + +L’officier s’inclina et renvoya ses mousquetaires dans l’intérieur du +palais. + +Mais lui demeura un instant sous le porche pour voir Charles II +s’éloigner et se perdre dans l’ombre de la rue tournante. + +— À celui-là, comme autrefois à son père, murmura-t-il, Athos, s’il +était là, dirait avec raison: «Salut à la Majesté tombée!» + +Puis, montant les escaliers: + +— Ah! le vilain service que je fais! dit-il à chaque marche. Ah! le +piteux maître! La vie ainsi faite n’est plus tolérable, et il est temps +enfin que je prenne mon parti!... Plus de générosité, plus d’énergie! +continua-t-il. + +«Allons, le maître a réussi, l’élève est atrophié pour toujours. +Mordioux! je n’y résisterai pas. Allons, vous autres, continua-t-il en +entrant dans l’antichambre, que faites-vous là à me regarder ainsi? +Éteignez ces flambeaux et rentrez à vos postes! Ah! vous me gardiez? +Oui, vous veillez sur moi, n’est-ce pas, bonnes gens? Braves niais! +je ne suis pas le duc de Guise, allez, et l’on ne m’assassinera pas +dans le petit couloir. D’ailleurs, ajouta-t-il tout bas, ce serait +une résolution, et l’on ne prend plus de résolutions depuis que M. le +cardinal de Richelieu est mort. Ah! à la bonne heure, c’était un homme, +celui-là! C’est décidé, dès demain je jette la casaque aux orties! + +Puis, se ravisant: + +— Non, dit-il, pas encore! J’ai une superbe épreuve à faire, et je la +ferai; mais celle-là, je le jure, ce sera la dernière, mordioux! + +Il n’avait pas achevé, qu’une voix partit de la chambre du roi. + +— Monsieur le lieutenant! dit cette voix. + +— Me voici, répondit-il. + +— Le roi demande à vous parler. + +— Allons, dit le lieutenant, peut-être est-ce pour ce que je pense. + +Et il entra chez le roi. + + + + +Chapitre XII — Le roi et le lieutenant + + +Lorsque le roi vit l’officier près de lui, il congédia son valet de +chambre et son gentilhomme. + +— Qui est de service demain, monsieur? demanda-t-il alors. Le +lieutenant inclina la tête avec une politesse de soldat et répondit: + +— Moi, Sire. + +— Comment, encore vous? + +— Moi toujours. + +— Comment cela se fait-il, monsieur? + +— Sire, les mousquetaires, en voyage, fournissent tous les postes de la +maison de Votre Majesté, c’est-à-dire le vôtre, celui de la reine mère +et celui de M. le cardinal, qui emprunte au roi la meilleure partie ou +plutôt la plus nombreuse partie de sa garde royale. + +— Mais les intérims? + +— Il n’y a d’intérim, Sire, que pour vingt ou trente hommes qui se +reposent sur cent vingt. Au Louvre, c’est différent, et si j’étais au +Louvre, je me reposerais sur mon brigadier; mais en route, Sire, on ne +sait ce qui peut arriver et j’aime assez faire ma besogne moi-même. + +— Ainsi, vous êtes de garde tous les jours? + +— Et toutes les nuits, oui, Sire. + +— Monsieur, je ne puis souffrir cela, et je veux que vous vous reposiez. + +— C’est fort bien, Sire, mais moi, je ne le veux pas. + +— Plaît-il? fit le roi, qui ne comprit pas tout d’abord le sens de +cette réponse. + +— Je dis, Sire, que je ne veux pas m’exposer à une faute. Si le diable +avait un mauvais tour à me jouer, vous comprenez, Sire, comme il +connaît l’homme auquel il a affaire, il choisirait le moment où je ne +serais point là. Mon service avant tout et la paix de ma conscience. + +— Mais à ce métier-là, monsieur, vous vous tuerez. + +— Eh! Sire, il y a trente-cinq ans que je le fais, ce métier-là, et je +suis l’homme de France et de Navarre qui se porte le mieux. Au surplus, +Sire, ne vous inquiétez pas de moi, je vous prie; cela me semblerait +trop étrange, attendu que je n’en ai pas l’habitude. + +Le roi coupa court à la conversation par une question nouvelle. + +— Vous serez donc là demain matin? demanda-t-il. + +— Comme à présent, oui, Sire. + +Le roi fit alors quelques tours dans sa chambre; il était facile de +voir qu’il brûlait du désir de parler, mais qu’une crainte quelconque +le retenait. Le lieutenant, debout, immobile, le feutre à la main, le +poing sur la hanche, le regardait faire ses évolutions, et tout en le +regardant, il grommelait en mordant sa moustache: + +«Il n’a pas de résolution pour une demi-pistole, ma parole d’honneur! +Gageons qu’il ne parlera point.» + +Le roi continuait de marcher, tout en jetant de temps en temps un +regard de côté sur le lieutenant. + +«C’est son père tout craché, poursuivait celui-ci dans son monologue +secret; il est à la fois orgueilleux, avare et timide. Peste soit du +maître, va!» + +Louis s’arrêta. + +— Lieutenant? dit-il. + +— Me voilà, Sire. + +— Pourquoi donc, ce soir, avez-vous crié là-bas, dans la salle: «Le +service du roi, les mousquetaires de Sa Majesté»? + +— Parce que vous m’en avez donné l’ordre, Sire. + +— Moi? + +— Vous-même. + +— En vérité, je n’ai pas dit un seul mot de cela, monsieur. + +— Sire, on donne un ordre par un signe, par un geste, par un clin +d’œil, aussi franchement, aussi clairement qu’avec la parole. Un +serviteur qui n’aurait que des oreilles ne serait que la moitié d’un +bon serviteur. + +— Vos yeux sont bien perçants alors, monsieur. + +— Pourquoi cela, Sire? + +— Parce qu’ils voient ce qui n’est point. + +— Mes yeux sont bons, en effet, Sire, quoiqu’ils aient beaucoup servi +et depuis longtemps leur maître; aussi, toutes les fois qu’ils ont +quelque chose à voir, ils n’en manquent pas l’occasion. Or, ce soir ils +ont vu que Votre Majesté rougissait à force d’avoir envie de bâiller; +que Votre Majesté regardait avec des supplications éloquentes, d’abord +Son Éminence, ensuite Sa Majesté la reine mère, enfin la porte par +laquelle on sort; et ils ont si bien remarqué tout ce que je viens de +dire, qu’ils ont vu les lèvres de Votre Majesté articuler ces paroles: +«Qui donc me sortira de là?» + +— Monsieur! + +— Ou tout au moins ceci, Sire: «Mes mousquetaires!» Alors je n’ai pas +hésité. Ce regard était pour moi, la parole était pour moi; j’ai crié +aussitôt: «Les mousquetaires de Sa Majesté!» Et d’ailleurs, cela est +si vrai, Sire, que Votre Majesté, non seulement ne m’a pas donné tort, +mais encore m’a donné raison en partant sur-le-champ. + +Le roi se détourna pour sourire; puis, après quelques secondes, il +ramena son œil limpide sur cette physionomie si intelligente, si +hardie et si ferme, qu’on eût dit le profil énergique et fier de +l’aigle en face du soleil. + +— C’est bien, dit-il après un court silence, pendant lequel il essaya, +mais en vain, de faire baisser les yeux à son officier. + +Mais voyant que le roi ne disait plus rien, celui-ci pirouetta sur ses +talons et fit trois pas pour s’en aller en murmurant: «Il ne parlera +pas, mordioux! il ne parlera pas!» + +— Merci, monsieur, dit alors le roi. + +«En vérité, poursuivit le lieutenant, il n’eût plus manqué que cela, +être blâmé pour avoir été moins sot qu’un autre.» + +Et il gagna la porte en faisant sonner militairement ses éperons. + +Mais arrivé sur le seuil, et sentant que le désir du roi l’attirait en +arrière, il se retourna. + +— Votre Majesté m’a tout dit? demanda-t-il d’un ton que rien ne saurait +rendre et qui, sans paraître provoquer la confiance royale, contenait +tant de persuasive franchise, que le roi répliqua sur-le-champ: + +— Si fait, monsieur, approchez. + +«Allons donc! murmura l’officier, il y vient enfin!» + +— Écoutez-moi. + +— Je ne perds pas une parole, Sire. + +— Vous monterez à cheval, monsieur, demain, vers quatre heures du +matin, et vous me ferez seller un cheval pour moi. + +— Des écuries de Votre Majesté? + +— Non, d’un de vos mousquetaires. + +— Très bien, Sire. Est-ce tout? + +— Et vous m’accompagnerez. + +— Seul? + +— Seul. + +— Viendrai-je quérir Votre Majesté, ou l’attendrai-je? + +— Vous m’attendrez. + +— Où cela, Sire? + +— À la petite porte du parc. + +Le lieutenant s’inclina, comprenant que le roi lui avait dit tout ce +qu’il avait à lui dire. + +En effet, le roi le congédia par un geste tout aimable de sa +main. L’officier sortit de la chambre du roi et revint se placer +philosophiquement sur sa chaise, où, bien loin de s’endormir, comme +on aurait pu le croire, vu l’heure avancée de la nuit, il se mit à +réfléchir plus profondément qu’il n’avait jamais fait. + +Le résultat de ces réflexions ne fut point aussi triste que l’avaient +été les réflexions précédentes. + +«Allons, il a commencé, dit-il; l’amour le pousse, il marche, il +marche! Le roi est nul chez lui, mais l’homme vaudra peut-être +quelque chose. D’ailleurs, nous verrons bien demain matin... Oh! oh! +s’écria-t-il tout à coup en se redressant, voilà une idée gigantesque, +mordioux! et peut-être ma fortune est-elle dans cette idée-là!» + +Après cette exclamation, l’officier se leva et arpenta, les mains dans +les poches de son justaucorps, l’immense antichambre qui lui servait +d’appartement. + +La bougie flambait avec fureur sous l’effort d’une brise fraîche qui, +s’introduisant par les gerçures de la porte et par les fentes de la +fenêtre, coupait diagonalement la salle. Elle projetait une lueur +rougeâtre, inégale, tantôt radieuse, tantôt ternie, et l’on voyait +marcher sur la muraille la grande ombre du lieutenant, découpée en +silhouette comme une figure de Callot, avec l’épée en broche et le +feutre empanaché. + +«Certes, murmurait-il, ou je me trompe fort, ou le Mazarin tend là un +piège au jeune amoureux; le Mazarin a donné ce soir un rendez-vous +et une adresse aussi complaisamment que l’eût pu faire M. Dangeau +lui-même. J’ai entendu et je sais la valeur des paroles. «Demain matin, +a-t-il dit, elles passeront à la hauteur du pont de Blois.» Mordioux! +c’est clair, cela! et surtout pour un amant! C’est pourquoi cet +embarras, c’est pourquoi cette hésitation, c’est pourquoi cet ordre: +«Monsieur le lieutenant de mes mousquetaires, à cheval demain, à quatre +heures du matin.» Ce qui est aussi clair que s’il m’eût dit: «Monsieur +le lieutenant de mes mousquetaires, demain, à quatre heures du matin, +au pont de Blois, entendez-vous?» Il y a donc là un secret d’État que +moi, chétif, je tiens à l’heure qu’il est. Et pourquoi est-ce que +je le tiens? Parce que j’ai de bons yeux, comme je le disais tout à +l’heure à Sa Majesté. C’est qu’on dit qu’il l’aime à la fureur, cette +petite poupée d’Italienne! C’est qu’on dit qu’il s’est jeté aux genoux +de sa mère pour lui demander de l’épouser! C’est qu’on dit que la +reine a été jusqu’à consulter la cour de Rome pour savoir si un pareil +mariage, fait contre sa volonté, serait valable! Oh! si j’avais encore +vingt-cinq ans! si j’avais là, à mes côtés, ceux que je n’ai plus! si +je ne méprisais pas profondément tout le monde, je brouillerais M. de +Mazarin avec la reine mère, la France avec l’Espagne, et je ferais une +reine de ma façon; mais, bah!» + +Et le lieutenant fit claquer ses doigts en signe de dédain. + +«Ce misérable Italien, ce pleutre, ce ladre vert, qui vient de refuser +un million au roi d’Angleterre, ne me donnerait peut-être pas mille +pistoles pour la nouvelle que je lui porterais. Oh! mordioux! voilà que +je tombe en enfance! voilà que je m’abrutis! Le Mazarin donner quelque +chose, ha! ha! ha!» + +Et l’officier se mit à rire formidablement tout seul. + +«Dormons, dit-il, dormons, et tout de suite. J’ai l’esprit fatigué de +ma soirée, demain il verra plus clair qu’aujourd’hui.» + +Et sur cette recommandation faite à lui-même, il s’enveloppa de son +manteau, narguant son royal voisin. + +Cinq minutes après, il dormait les poings fermés, les lèvres +entrouvertes, laissant échapper, non pas son secret, mais un ronflement +sonore qui se développait à l’aise sous la voûte majestueuse de +l’antichambre. + + + + +Chapitre XIII — Marie de Mancini + + +Le soleil éclairait à peine de ses premiers rayons les grands bois du +parc et les hautes girouettes du château, quand le jeune roi, réveillé +déjà depuis plus de deux heures, et tout entier à l’insomnie de +l’amour, ouvrit son volet lui-même et jeta un regard curieux sur les +cours du palais endormi. + +Il vit qu’il était l’heure convenue: la grande horloge de la cour +marquait même quatre heures un quart. + +Il ne réveilla point son valet de chambre, qui dormait profondément +à quelque distance; il s’habilla seul, et ce valet, tout effaré, +arrivait, croyant avoir manqué à son service, lorsque Louis le renvoya +dans sa chambre en lui recommandant le silence le plus absolu. Alors il +descendit le petit escalier, sortit par une porte latérale, et aperçut +le long du mur du parc un cavalier qui tenait un cheval de main. + +Ce cavalier était méconnaissable dans son manteau et sous son chapeau. + +Quant au cheval, sellé comme celui d’un bourgeois riche, il n’offrait +rien de remarquable à l’œil le plus exercé. + +Louis vint prendre la bride de ce cheval; l’officier lui tint l’étrier, +sans quitter lui-même la selle, et demanda d’une voix discrète les +ordres de Sa Majesté. + +— Suivez-moi, répondit Louis XIV. + +L’officier mit son cheval au trot derrière celui de son maître, et ils +descendirent ainsi vers le pont. + +Lorsqu’ils furent de l’autre côté de la Loire: + +— Monsieur, dit le roi, vous allez me faire le plaisir de piquer devant +vous jusqu’à ce que vous aperceviez un carrosse; alors vous reviendrez +m’avertir; je me tiens ici. + +— Votre Majesté daignera-t-elle me donner quelques détails sur le +carrosse que je suis chargé de découvrir? + +— Un carrosse dans lequel vous verrez deux dames et probablement aussi +leurs suivantes. + +— Sire, je ne veux point faire d’erreur; y a-t-il encore un autre signe +auquel je puisse reconnaître ce carrosse? + +— Il sera, selon toute probabilité, aux armes de M. le cardinal. + +— C’est bien, Sire, répondit l’officier, entièrement fixé sur l’objet +de sa reconnaissance. + +Il mit alors son cheval au grand trot et piqua du côté indiqué par le +roi. Mais il n’eut pas fait cinq cents pas qu’il vit quatre mules, puis +un carrosse poindre derrière un monticule. + +Derrière ce carrosse en venait un autre. Il n’eut besoin que d’un coup +d’œil pour s’assurer que c’étaient bien là les équipages qu’il était +venu chercher. + +Il tourna bride sur-le-champ, et se rapprochant du roi: + +— Sire, dit-il, voici les carrosses. Le premier, en effet, contient +deux dames avec leurs femmes de chambre; le second renferme des valets +de pied, des provisions, des hardes. + +— Bien, bien, répondit le roi d’une voix tout émue. Eh bien! allez, je +vous prie, dire à ces dames qu’un cavalier de la cour désire présenter +ses hommages à elles seules. + +L’officier partit au galop. + +— Mordioux! disait-il tout en courant, voilà un emploi nouveau et +honorable, j’espère! Je me plaignais de n’être rien, je suis confident +du roi. Un mousquetaire, c’est à en crever d’orgueil! + +Il s’approcha du carrosse et fit sa commission en messager galant et +spirituel. + +Deux dames étaient en effet dans le carrosse: l’une d’une grande +beauté, quoique un peu maigre; l’autre moins favorisée de la nature, +mais vive, gracieuse, et réunissant dans les légers plis de son front +tous les signes de la volonté. Ses yeux vifs et perçants, surtout, +parlaient plus éloquemment que toutes les phrases amoureuses de mise +en ces temps de galanterie. Ce fut à celle-là que d’Artagnan s’adressa +sans se tromper, quoique, ainsi que nous l’avons dit, l’autre fût plus +jolie peut-être. + +— Mesdames, dit-il, je suis le lieutenant des mousquetaires, et il y a +sur la route un cavalier qui vous attend et qui désire vous présenter +ses hommages. + +À ces mots, dont il suivait curieusement l’effet, la dame aux yeux +noirs poussa un cri de joie, se pencha hors de la portière, et, voyant +accourir le cavalier, tendit les bras en s’écriant: + +— Ah! mon cher Sire! + +Et les larmes jaillirent aussitôt de ses yeux. Le cocher arrêta ses +chevaux, les femmes de chambre se levèrent avec confusion au fond du +carrosse, et la seconde dame ébaucha une révérence terminée par le plus +ironique sourire que la jalousie ait jamais dessiné sur des lèvres de +femme. + +— Marie! chère Marie! s’écria le roi en prenant dans ses deux mains la +main de la dame aux yeux noirs. + +Et, ouvrant lui-même la lourde portière, il l’attira hors du carrosse +avec tant d’ardeur qu’elle fut dans ses bras avant de toucher la terre. +Le lieutenant, posté de l’autre côté du carrosse, voyait et entendait +sans être remarqué. + +Le roi offrit son bras à Mlle de Mancini, et fit signe aux cochers et +aux laquais de poursuivre leur chemin. + +Il était six heures à peu près; la route était fraîche et charmante; +de grands arbres aux feuillages encore noués dans leur bourre dorée +laissaient filtrer la rosée du matin suspendue comme des diamants +liquides à leurs branches frémissantes; l’herbe s’épanouissait au +pied des haies; les hirondelles, revenues depuis quelques jours, +décrivaient leurs courbes gracieuses entre le ciel et l’eau; une brise +parfumée par les bois dans leur floraison courait le long de cette +route et ridait la nappe d’eau du fleuve; toutes ces beautés du jour, +tous ces parfums des plantes, toutes ces aspirations de la terre vers +le ciel, enivraient les deux amants, marchant côte à côte, appuyés +l’un à l’autre, les yeux sur les yeux, la main dans la main, et qui, +s’attardant par un commun désir, n’osaient parler, tant ils avaient de +choses à se dire. + +L’officier vit que le cheval abandonné errait çà et là et inquiétait +Mlle de Mancini. Il profita du prétexte pour se rapprocher en arrêtant +le cheval, et, à pied aussi entre les deux montures qu’il maintenait, +il ne perdit pas un mot ni un geste des deux amants. Ce fut Mlle de +Mancini qui commença. + +— Ah! mon cher Sire, dit elle, vous ne m’abandonnez donc pas, vous? + +— Non, répondit le roi: vous le voyez bien, Marie. + +— On me l’avait tant dit, cependant: qu’à peine serions-nous séparés, +vous ne penseriez plus à moi! + +— Chère Marie, est-ce donc d’aujourd’hui que vous vous apercevez que +nous sommes entourés de gens intéressés à nous tromper? + +— Mais enfin, Sire, ce voyage, cette alliance avec l’Espagne? On vous +marie! + +Louis baissa la tête. + +En même temps l’officier put voir luire au soleil les regards de Marie +de Mancini, brillants comme une dague qui jaillit du fourreau. + +— Et vous n’avez rien fait pour notre amour? demanda la jeune fille +après un instant de silence. + +— Ah! mademoiselle, comment pouvez-vous croire cela! Je me suis jeté +aux genoux de ma mère; j’ai prié, j’ai supplié; j’ai dit que tout mon +bonheur était en vous; j’ai menacé... + +— Eh bien? demanda vivement Marie. + +— Eh bien! la reine mère a écrit en cour de Rome, et on lui a répondu +qu’un mariage entre nous n’aurait aucune valeur et serait cassé par le +Saint-Père. Enfin, voyant qu’il n’y avait pas d’espoir pour nous, j’ai +demandé qu’on retardât au moins mon mariage avec l’infante. + +— Ce qui n’empêche point que vous ne soyez en route pour aller +au-devant d’elle. + +— Que voulez-vous! à mes prières, à mes supplications, à mes larmes, on +a répondu par la raison d’État. + +— Eh bien? + +— Eh bien! que voulez-vous faire, mademoiselle, lorsque tant de +volontés se liguent contre moi? + +Ce fut au tour de Marie de baisser la tête. + +— Alors, il me faudra vous dire adieu pour toujours, dit-elle. Vous +savez qu’on m’exile, qu’on m’ensevelit; vous savez qu’on fait plus +encore, vous savez qu’on me marie, aussi, moi! + +Louis devint pâle et porta une main à son cœur. + +— S’il ne se fût agi que de ma vie, moi aussi j’ai été si fort +persécutée que j’eusse cédé, mais j’ai cru qu’il s’agissait de la +vôtre, mon cher Sire, et j’ai combattu pour conserver votre bien. + +— Oh! oui, mon bien, mon trésor! murmura le roi, plus galamment que +passionnément peut-être. + +— Le cardinal eût cédé, dit Marie, si vous vous fussiez adressé à +lui, si vous eussiez insisté. Le cardinal appeler le roi de France +son neveu! comprenez-vous, Sire! Il eût tout fait pour cela, même la +guerre; le cardinal, assuré de gouverner seul, sous le double prétexte +qu’il avait élevé le roi et qu’il lui avait donné sa nièce, le cardinal +eût combattu toutes les volontés, renversé tous les obstacles. Oh! +Sire, Sire, je vous en réponds. Moi, je suis une femme et je vois clair +dans tout ce qui est amour. + +Ces paroles produisirent sur le roi une impression singulière. On eût +dit qu’au lieu d’exalter sa passion, elles la refroidissaient. Il +ralentit le pas et dit avec précipitation: + +— Que voulez-vous, mademoiselle! tout a échoué. + +— Excepté votre volonté, n’est-ce pas, mon cher Sire? + +— Hélas! dit le roi rougissant, est-ce que j’ai une volonté, moi! + +— Oh! laissa échapper douloureusement Mlle de Mancini, blessée de ce +mot. + +— Le roi n’a de volonté que celle que lui dicte la politique, que celle +que lui impose la raison d’État. + +— Oh! c’est que vous n’avez pas d’amour! s’écria Marie; si vous +m’aimiez, Sire, vous auriez une volonté. + +En prononçant ces mots, Marie leva les yeux sur son amant, qu’elle vit +plus pâle et plus défait qu’un exilé qui va quitter à jamais sa terre +natale. + +— Accusez-moi, murmura le roi, mais ne me dites point que je ne vous +aime pas. + +Un long silence suivit ces mots, que le jeune roi avait prononcés avec +un sentiment bien vrai et bien profond. + +— Je ne puis penser, Sire, continua Marie, tentant un dernier effort, +que demain, après-demain, je ne vous verrai plus; je ne puis penser +que j’irai finir mes tristes jours loin de Paris, que les lèvres d’un +vieillard, d’un inconnu, toucheraient cette main que vous tenez dans +les vôtres; non, en vérité, je ne puis penser à tout cela, mon cher +Sire, sans que mon pauvre cœur éclate de désespoir. + +Et, en effet, Marie de Mancini fondit en larmes. De son côté, le roi, +attendri, porta son mouchoir à ses lèvres et étouffa un sanglot. + +— Voyez, dit-elle, les voitures se sont arrêtées; ma sœur m’attend, +l’heure est suprême: ce que vous allez décider sera décidé pour toute +la vie! Oh! Sire, vous voulez donc que je vous perde? Vous voulez donc, +Louis, que celle à qui vous avez dit: «Je vous aime» appartienne à un +autre qu’à son roi, à son maître, à son amant? Oh! du courage, Louis! +un mot, un seul mot! dites: «Je veux!» et toute ma vie est enchaînée à +la vôtre, et tout mon cœur est à vous à jamais. + +Le roi ne répondit rien. + +Marie alors le regarda comme Didon regarda Énée aux Champs élyséens, +farouche et dédaigneuse. + +— Adieu, donc, dit-elle, adieu la vie, adieu l’amour, adieu le Ciel! + +Et elle fit un pas pour s’éloigner; le roi la retint, lui saisit la +main, qu’il colla sur ses lèvres, et, le désespoir l’emportant sur +la résolution qu’il paraissait avoir prise intérieurement, il laissa +tomber sur cette belle main une larme brûlante de regret qui fit +tressaillir Marie comme si effectivement cette larme l’eût brûlée. + +Elle vit les yeux humides du roi, son front pâle, ses lèvres +convulsives, et s’écria avec un accent que rien ne pourrait rendre: + +— Oh! Sire, vous êtes roi, vous pleurez, et je pars! + +Le roi, pour toute réponse, cacha son visage dans son mouchoir. + +L’officier poussa comme un rugissement qui effraya les deux chevaux. +Mlle de Mancini, indignée, quitta le roi et remonta précipitamment dans +son carrosse en criant au cocher: + +— Partez, partez vite! + +Le cocher obéit, fouetta ses chevaux, et le lourd carrosse s’ébranla +sur ses essieux criards, tandis que le roi de France, seul, abattu, +anéanti, n’osait plus regarder ni devant ni derrière lui. + + + + +Chapitre XIV — Où le roi et le lieutenant font chacun preuve de mémoire + + +Quand le roi, comme tous les amoureux du monde, eut longtemps et +attentivement regardé à l’horizon disparaître le carrosse qui emportait +sa maîtresse; lorsqu’il se fut tourné et retourné cent fois du même +côté, et qu’il eut enfin réussi à calmer quelque peu l’agitation de +son cœur et de sa pensée, il se souvint enfin qu’il n’était pas seul. +L’officier tenait toujours le cheval par la bride, et n’avait pas perdu +tout espoir de voir le roi revenir sur sa résolution. «Il a encore +la ressource de remonter à cheval et de courir après le carrosse: on +n’aura rien perdu pour attendre.» Mais l’imagination du lieutenant +des mousquetaires était trop brillante et trop riche; elle laissa en +arrière celle du roi, qui se garda bien de se porter à un pareil excès +de luxe. + +Il se contenta de se rapprocher de l’officier, et d’une voix dolente: + +— Allons, dit-il, nous avons fini... À cheval. + +L’officier imita ce maintien, cette lenteur, cette tristesse et +enfourcha lentement et tristement sa monture. Le roi piqua, le +lieutenant le suivit. + +Au pont, Louis se retourna une dernière fois. L’officier, patient comme +un dieu qui a l’éternité devant et derrière lui, espéra encore un +retour d’énergie. Mais ce fut inutilement, rien ne parut. Louis gagna +la rue qui conduisait au château et rentra comme sept heures sonnaient. +Une fois que le roi fut bien rentré et que le mousquetaire eut bien vu, +lui qui voyait tout, un coin de tapisserie se soulever à la fenêtre du +cardinal, il poussa un grand soupir comme un homme qu’on délie des plus +étroites entraves, et il dit à demi-voix: + +— Pour le coup, mon officier, j’espère que c’est fini! + +Le roi appela son gentilhomme. + +— Je ne recevrai personne avant deux heures, dit-il, entendez-vous, +monsieur? + +— Sire, répliqua le gentilhomme, il y a cependant quelqu’un qui +demandait à entrer. + +— Qui donc? + +— Votre lieutenant de mousquetaires. + +— Celui qui m’a accompagné? + +— Oui, Sire. + +— Ah! fit le roi. Voyons, qu’il entre. L’officier entra. + +Le roi fit signe, le gentilhomme et le valet de chambre sortirent. +Louis les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils eussent refermé la porte, +et lorsque les tapisseries furent retombées derrière eux: + +— Vous me rappelez par votre présence, monsieur, dit le roi, ce que +j’avais oublié de vous recommander, c’est-à-dire la discrétion la plus +absolue. + +— Oh! Sire, pourquoi Votre Majesté se donne-t-elle la peine de me faire +une pareille recommandation? on voit bien qu’elle ne me connaît pas. + +— Oui, monsieur, c’est la vérité; je sais que vous êtes discret; mais +comme je n’avais rien prescrit... + +L’officier s’inclina. + +— Votre Majesté n’a plus rien à me dire? demanda-t-il. + +— Non, monsieur, et vous pouvez vous retirer. + +— Obtiendrai-je la permission de ne pas le faire avant d’avoir parlé au +roi, Sire? + +— Qu’avez-vous à me dire? Expliquez-vous, monsieur. + +— Sire, une chose sans importance pour vous, mais qui m’intéresse +énormément, moi. Pardonnez-moi donc de vous en entretenir. Sans +l’urgence, sans la nécessité, je ne l’eusse jamais fait, et je fusse +disparu, muet, et petit, comme j’ai toujours été. + +— Comment, disparu! Je ne vous comprends pas. + +— Sire, en un mot, dit l’officier, je viens demander mon congé à Votre +Majesté. + +Le roi fit un mouvement de surprise, mais l’officier ne bougea pas plus +qu’une statue. + +— Votre congé, à vous, monsieur? et pour combien de temps, je vous prie? + +— Mais pour toujours, Sire. + +— Comment, vous quitteriez mon service, monsieur? dit Louis avec un +mouvement qui décelait plus que de la surprise. + +— Sire, j’ai ce regret. + +— Impossible. + +— Si fait, Sire: je me fais vieux; voilà trente-quatre ou trente-cinq +ans que je porte le harnais; mes pauvres épaules sont fatiguées; je +sens qu’il faut laisser la place aux jeunes. + +«Je ne suis pas du nouveau siècle, moi! j’ai encore un pied pris +dans l’ancien; il en résulte que tout étant étrange à mes yeux, tout +m’étonne et tout m’étourdit. Bref! j’ai l’honneur de demander mon congé +à Votre Majesté. + +— Monsieur, dit le roi en regardant l’officier, qui portait sa casaque +avec une aisance que lui eût enviée un jeune homme, vous êtes plus fort +et plus vigoureux que moi. + +— Oh! répondit l’officier avec un sourire de fausse modestie. Votre +Majesté me dit cela parce que j’ai encore l’œil assez bon et le pied +assez sûr, parce que je ne suis pas mal à cheval et que ma moustache +est encore noire; mais, Sire, vanité des vanités que tout cela; +illusions que tout cela, apparence, fumée, Sire! J’ai l’air jeune +encore, c’est vrai, mais je suis vieux au fond, et avant six mois, j’en +suis sûr, je serai cassé, podagre, impotent. Ainsi donc, Sire... + +— Monsieur, interrompit le roi, rappelez-vous vos paroles, d’hier, vous +me disiez à cette même place où vous êtes que vous étiez doué de la +meilleure santé de France, que la fatigue vous était inconnue, que vous +n’aviez aucun souci de passer nuits et jours à votre poste. M’avez-vous +dit cela, oui ou non? Rappelez vos souvenirs, monsieur. + +L’officier poussa un soupir. + +— Sire, dit-il, la vieillesse est vaniteuse, et il faut bien pardonner +aux vieillards de faire leur éloge que personne ne fait plus. Je disais +cela, c’est possible; mais le fait est, Sire, que je suis très fatigué +et que je demande ma retraite. + +— Monsieur, dit le roi en avançant sur l’officier avec un geste plein +de finesse et de majesté, vous ne me donnez pas la véritable raison; +vous voulez quitter mon service, c’est vrai, mais vous me déguisez le +motif de cette retraite. + +— Sire, croyez bien... + +— Je crois ce que je vois, monsieur; je vois un homme énergique, +vigoureux, plein de présence d’esprit, le meilleur soldat de France, +peut-être, et ce personnage-là ne me persuade pas le moins du monde que +vous ayez besoin de repos. + +— Ah! Sire, dit le lieutenant avec amertume, que d’éloges! Votre +Majesté me confond, en vérité! Énergique, vigoureux, spirituel, brave, +le meilleur soldat de l’armée! mais, Sire, Votre Majesté exagère mon +peu de mérite, à ce point que si bonne opinion que j’aie de moi, je +ne me reconnais plus en vérité. Si j’étais assez vain pour croire à +moitié seulement aux paroles de Votre Majesté, je me regarderais comme +un homme précieux, indispensable; je dirais qu’un serviteur, lorsqu’il +réunit tant et de si brillantes qualités, est un trésor sans prix. Or, +Sire, j’ai été toute ma vie, je dois le dire, excepté aujourd’hui, +apprécié, à mon avis, fort au-dessous de ce que je valais. Je le +répète, Votre Majesté exagère donc. + +Le roi fronça le sourcil, car il voyait une raillerie sourire amèrement +au fond des paroles de l’officier. + +— Voyons, monsieur, dit-il, abordons franchement la question. Est-ce +que mon service ne vous plaît pas, dites? Allons, point de détours, +répondez hardiment, franchement, je le veux. + +L’officier, qui roulait depuis quelques instants d’un air assez +embarrassé son feutre entre ses mains, releva la tête à ces mots. + +— Oh! Sire, dit-il, voilà qui me met un peu plus à l’aise. À une +question posée aussi franchement, je répondrai moi-même franchement. +Dire vrai est une bonne chose, tant à cause du plaisir qu’on éprouve à +se soulager le cœur, qu’à cause de la rareté du fait. Je dirai donc +la vérité à mon roi, tout en le suppliant d’excuser la franchise d’un +vieux soldat. + +Louis regarda son officier avec une vive inquiétude qui se manifesta +par l’agitation de son geste. + +— Eh bien! donc, parlez, dit-il; car je suis impatient d’entendre les +vérités que vous avez à me dire. + +L’officier jeta son chapeau sur une table, et sa figure, déjà si +intelligente et si martiale, prit tout à coup un étrange caractère de +grandeur et de solennité. + +— Sire, dit-il, je quitte le service du roi parce que je suis +mécontent. Le valet, en ce temps-ci, peut s’approcher respectueusement +de son maître comme je le fais, lui donner l’emploi de son travail, +lui rapporter les outils, lui rendre compte des fonds qui lui ont été +confiés, et dire: «Maître, ma journée est faite, payez-moi, je vous +prie, et séparons-nous.» + +— Monsieur, monsieur! s’écria le roi, pourpre de colère. + +— Ah! Sire, répondit l’officier en fléchissant un moment le genou, +jamais serviteur ne fut plus respectueux que je ne le suis devant +Votre Majesté; seulement, vous m’avez ordonné de dire la vérité. Or, +maintenant que j’ai commencé de la dire, il faut qu’elle éclate, même +si vous me commandiez de la taire. + +Il y avait une telle résolution exprimée dans les muscles froncés du +visage de l’officier, que Louis XIV n’eut pas besoin de lui dire de +continuer; il continua donc, tandis que le roi le regardait avec une +curiosité mêlée d’admiration. + +— Sire, voici bientôt trente-cinq ans, comme je le disais, que je sers +la maison de France; peu de gens ont usé autant d’épées que moi à ce +service, et les épées dont je parle étaient de bonnes épées, Sire. +J’étais enfant, j’étais ignorant de toutes choses excepté du courage, +quand le roi votre père devina en moi un homme. J’étais un homme, Sire, +lorsque le cardinal de Richelieu, qui s’y connaissait, devina en moi +un ennemi. Sire, l’histoire de cette inimitié de la fourmi et du lion, +vous l’eussiez pu lire depuis la première jusqu’à la dernière ligne +dans les archives secrètes de votre famille. Si jamais l’envie vous +en prend, Sire, faites-le; cette histoire en vaut la peine, c’est moi +qui vous le dis. Vous y lirez que le lion, fatigué, lassé, haletant, +demanda enfin grâce, et, il faut lui rendre cette justice, qu’il fit +grâce aussi. Oh! ce fut un beau temps, Sire, semé de batailles, comme +une épopée du Tasse ou de l’Arioste! Les merveilles de ce temps-là, +auxquelles le nôtre refuserait de croire, furent pour nous tous des +banalités. Pendant cinq ans, je fus un héros tous les jours, à ce que +m’ont dit du moins quelques personnages de mérite; et c’est long, +croyez-moi, Sire, un héroïsme de cinq ans! Cependant je crois à ce que +m’ont dit ces gens-là, car c’étaient de bons appréciateurs: on les +appelait M. de Richelieu, M. de Buckingham, M. de Beaufort, M. de Retz, +un rude génie aussi, celui-là, dans la guerre des rues! enfin, le roi +Louis XIII, et même la reine, votre auguste mère, qui voulut bien me +dire un jour: Merci! Je ne sais plus quel service j’avais eu l’honneur +de lui rendre. Pardonnez-moi, Sire, de parler si hardiment; mais ce que +je vous raconte là, j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, +c’est de l’histoire. + +Le roi se mordit les lèvres et s’assit violemment dans un fauteuil. + +— J’obsède Votre Majesté, dit le lieutenant. Eh! Sire, voilà ce que +c’est que la vérité! C’est une dure compagne, elle est hérissée de fer; +elle blesse qui elle atteint, et parfois aussi qui la dit. + +— Non, monsieur, répondit le roi; je vous ai invité à parler, parlez +donc. + +— Après le service du roi et du cardinal, vint le service de la +régence, Sire; je me suis bien battu aussi dans la Fronde, moins bien +cependant que la première fois. Les hommes commençaient à diminuer +de taille. Je n’en ai pas moins conduit les mousquetaires de Votre +Majesté en quelques occasions périlleuses qui sont restées à l’ordre du +jour de la compagnie. C’était un beau sort alors que le mien! J’étais +le favori de M. de Mazarin: Lieutenant par-ci! lieutenant par-là! +lieutenant à droite! lieutenant à gauche! Il ne se distribuait pas un +horion en France que votre très humble serviteur ne fût chargé de la +distribution; mais bientôt il ne se contenta point de la France, M. +le cardinal! il m’envoya en Angleterre pour le compte de M. Cromwell. +Encore un monsieur qui n’était pas tendre, je vous en réponds, Sire. +J’ai eu l’honneur de le connaître, et j’ai pu l’apprécier. On m’avait +beaucoup promis à l’endroit de cette mission; aussi, comme j’y fis +tout autre chose que ce que l’on m’avait recommandé de faire, je fus +généreusement payé, car on me nomma enfin capitaine de mousquetaires, +c’est-à-dire à la charge la plus enviée de la cour, à celle qui donne +le pas sur les maréchaux de France; et c’est justice, car qui dit +capitaine de mousquetaires dit la fleur du soldat et le roi des braves! + +— Capitaine, monsieur, répliqua le roi, vous faites erreur, c’est +lieutenant que vous voulez dire. + +— Non pas, Sire, je ne fais jamais d’erreur; que Votre Majesté s’en +rapporte à moi sur ce point: M. de Mazarin m’en donna le brevet. + +— Eh bien? + +— Mais M. de Mazarin, vous le savez mieux que personne, ne donne pas +souvent; et même parfois reprend ce qu’il donne: il me le reprit quand +la paix fut faite et qu’il n’eut plus besoin de moi. Certes, je n’étais +pas digne de remplacer M. de Tréville, d’illustre mémoire; mais enfin, +on m’avait promis, on m’avait donné, il fallait en demeurer là. + +— Voilà ce qui vous mécontente, monsieur? Eh bien! je prendrai des +informations. J’aime la justice, moi, et votre réclamation, bien que +faite militairement, ne me déplaît pas. + +— Oh! Sire, dit l’officier, Votre Majesté m’a mal compris, je ne +réclame plus rien maintenant. + +— Excès de délicatesse, monsieur; mais je veux veiller à vos affaires +et plus tard... + +— Oh! Sire, quel mot! Plus tard! Voilà trente ans que je vis sur ce +mot plein de bonté, qui a été prononcé par tant de grands personnages, +et que vient à son tour de prononcer votre bouche. Plus tard! +voilà comment j’ai reçu vingt blessures, et comment j’ai atteint +cinquante-quatre ans sans jamais avoir un louis dans ma bourse et sans +jamais avoir trouvé un protecteur sur ma route, moi qui ai protégé +tant de gens! Aussi, je change de formule, Sire, et quand on me dit: +Plus tard, maintenant, je réponds: Tout de suite. C’est le repos que +je sollicite, Sire. On peut bien me l’accorder: cela ne coûtera rien à +personne. + +— Je ne m’attendais pas à ce langage, monsieur, surtout de la part d’un +homme qui a toujours vécu près des grands. Vous oubliez que vous parlez +au roi, à un gentilhomme qui est d’aussi bonne maison que vous, je +suppose, et quand je dis plus tard, moi, c’est une certitude. + +— Je n’en doute pas, Sire; mais voici la fin de cette terrible vérité +que j’avais à vous dire: Quand je verrais sur cette table le bâton de +maréchal, l’épée de connétable, la couronne de Pologne, au lieu de +plus tard, je vous jure, Sire, que je dirais encore tout de suite. Oh! +excusez-moi, Sire, je suis du pays de votre aïeul Henri IV: je ne dis +pas souvent, mais je dis tout quand je dis. + +— L’avenir de mon règne vous tente peu, à ce qu’il paraît, monsieur? +dit Louis avec hauteur. + +— Oubli, oubli partout! s’écria l’officier avec noblesse; le maître a +oublié le serviteur, et voilà que le serviteur en est réduit à oublier +son maître. Je vis dans un temps malheureux, Sire! Je vois la jeunesse +pleine de découragement et de crainte, je la vois timide et dépouillée, +quand elle devrait être riche et puissante. J’ouvre hier soir, par +exemple, la porte du roi de France à un roi d’Angleterre dont moi, +chétif, j’ai failli sauver le père, si Dieu ne s’était pas mis contre +moi, Dieu, qui inspirait son élu Cromwell! + +«J’ouvre, dis-je, cette porte, c’est-à-dire le palais d’un frère à un +frère, et je vois, tenez, Sire, cela me serre le cœur! et je vois +le ministre de ce roi chasser le proscrit et humilier son maître en +condamnant à la misère un autre roi, son égal; enfin je vois mon +prince, qui est jeune, beau, brave, qui a le courage dans le cœur et +l’éclair dans les yeux, je le vois trembler devant un prêtre qui rit de +lui derrière les rideaux de son alcôve, où il digère dans son lit tout +l’or de la France, qu’il engloutit ensuite dans des coffres inconnus. +Oui, je comprends votre regard, Sire. Je me fais hardi jusqu’à la +démence; mais que voulez-vous! je suis un vieux, et je vous dis là, à +vous, mon roi, des choses que je ferais rentrer dans la gorge de celui +qui les prononcerait devant moi. + +«Enfin, vous m’avez commandé de vider devant vous le fond de mon cœur, +Sire, et je répands aux pieds de Votre Majesté la bile que j’ai amassée +depuis trente ans, comme je répandrais tout mon sang si Votre Majesté +me l’ordonnait. + +Le roi essuya sans mot dire les flots d’une sueur froide et abondante +qui ruisselait de ses tempes. + +La minute de silence qui suivit cette véhémente sortie représenta pour +celui qui avait parlé et pour celui qui avait entendu des siècles de +souffrance. + +— Monsieur, dit enfin le roi, vous avez prononcé le mot oubli, je n’ai +entendu que ce mot; je répondrai donc à lui seul. D’autres ont pu être +oublieux, mais je ne le suis pas, moi, et la preuve, c’est que je me +souviens qu’un jour d’émeute, qu’un jour ou le peuple furieux, furieux +et mugissant comme la mer, envahissait le Palais-Royal; qu’un jour +enfin où je feignais de dormir dans mon lit, un seul homme, l’épée +nue, caché derrière mon chevet, veillait sur ma vie, prêt à risquer la +sienne pour moi, comme il l’avait déjà vingt fois risquée pour ceux de +ma famille. Est-ce que ce gentilhomme, à qui je demandai alors son nom, +ne s’appelait pas M. d’Artagnan, dites, monsieur? + +— Votre Majesté a bonne mémoire; répondit froidement l’officier. + +— Voyez alors, monsieur, continua le roi, si j’ai de pareils souvenirs +d’enfance, ce que je puis en amasser dans l’âge de raison. + +— Votre Majesté a été richement douée par Dieu, dit l’officier avec le +même ton. + +— Voyons, monsieur d’Artagnan, continua Louis avec une agitation +fébrile, est-ce que vous ne serez pas aussi patient que moi? est-ce que +vous ne ferez pas ce que je fais? voyons. + +— Et que faites-vous, Sire? + +— J’attends. + +— Votre Majesté le peut, parce qu’elle est jeune; mais moi, Sire, je +n’ai pas le temps d’attendre: la vieillesse est à ma porte, et la mort +la suit, regardant jusqu’au fond de ma maison. Votre Majesté commence +la vie; elle est pleine d’espérance et de fortune à venir; mais moi, +Sire, moi, je suis à l’autre bout de l’horizon, et nous nous trouvons +si loin l’un de l’autre, que je n’aurais jamais le temps d’attendre que +Votre Majesté vînt jusqu’à moi. + +Louis fit un tour dans la chambre, toujours essuyant cette sueur qui +eût bien effrayé les médecins, si les médecins eussent pu voir le roi +dans un pareil état. + +— C’est bien, monsieur, dit alors Louis XIV d’une voix brève; vous +désirez votre retraite? vous l’aurez. Vous m’offrez votre démission du +grade de lieutenant de mousquetaires? + +— Je la dépose bien humblement aux pieds de Votre Majesté, Sire. + +— Il suffit. Je ferai ordonnancer votre pension. + +— J’en aurai mille obligations à Votre Majesté. + +— Monsieur, dit encore le roi en faisant un évident effort sur +lui-même, je crois que vous perdez un bon maître. + +— Et moi, j’en suis sûr, Sire. + +— En retrouverez-vous jamais un pareil? + +— Oh! Sire je sais bien que Votre Majesté est unique dans le monde; +aussi ne prendrai-je désormais plus de service chez aucun roi de la +terre, et n’aurai plus d’autre maître que moi. + +— Vous le dites? + +— Je le jure à Votre Majesté. + +— Je retiens cette parole, monsieur. + +D’Artagnan s’inclina. + +— Et vous savez que j’ai bonne mémoire, continua le roi. + +— Oui, Sire, et cependant je désire que cette mémoire fasse défaut à +cette heure à Votre Majesté, afin qu’elle oublie les misères que j’ai +été forcé d’étaler à ses yeux. Sa Majesté est tellement au-dessus des +pauvres et des petits, que j’espère... + +— Ma Majesté, monsieur, fera comme le soleil, qui voit tout, grands et +petits, riches et misérables, donnant le lustre aux uns, la chaleur aux +autres, à tous la vie. Adieu, monsieur d’Artagnan, adieu, vous êtes +libre. + +Et le roi, avec un rauque sanglot qui se perdit dans sa gorge, passa +rapidement dans la chambre voisine. + +D’Artagnan reprit son chapeau sur la table où il l’avait jeté, et +sortit. + + + + +Chapitre XV — Le proscrit + + +D’Artagnan n’était pas au bas de l’escalier que le roi appela son +gentilhomme. + +— J’ai une commission à vous donner, monsieur, dit-il. + +— Je suis aux ordres de Votre Majesté. + +— Attendez alors. + +Et le jeune roi se mit à écrire la lettre suivante, qui lui coûta plus +d’un soupir, quoique en même temps quelque chose comme le sentiment du +triomphe brillât dans ses yeux. + +«Monsieur le cardinal, Grâce à vos bons conseils, et surtout grâce +à votre fermeté, j’ai su vaincre et dompter une faiblesse indigne +d’un roi. Vous avez trop habilement arrangé ma destinée pour que la +reconnaissance ne m’arrête pas au moment de détruire votre ouvrage. +J’ai compris que j’avais tort de vouloir faire dévier ma vie de la +route que vous lui aviez tracée. Certes, il eût été malheureux pour la +France, et malheureux pour ma famille, que la mésintelligence éclatât +entre moi et mon ministre. + +C’est pourtant ce qui fût certainement arrivé si j’avais fait ma femme +de votre nièce. Je le comprends parfaitement, et désormais n’opposerai +rien à l’accomplissement de ma destinée. Je suis donc prêt à épouser +l’infante Marie-Thérèse. Vous pouvez fixer dès cet instant l’ouverture +des conférences. + +Votre affectionné, Louis.» + +Le roi relut la lettre, puis il la scella lui-même. + +— Cette lettre à M. le cardinal, dit-il. + +Le gentilhomme partit. À la porte de Mazarin, il rencontra Bernouin qui +attendait avec anxiété. + +— Eh bien? demanda le valet de chambre du ministre. + +— Monsieur, dit le gentilhomme, voici une lettre pour Son Éminence. + +— Une lettre! Ah! nous nous y attendions, après le petit voyage de ce +matin. + +— Ah! vous saviez que Sa Majesté... + +— En qualité de Premier ministre, il est des devoirs de notre charge de +tout savoir. Et Sa Majesté prie, supplie, je présume? + +— Je ne sais, mais il a soupiré bien des fois en l’écrivant. + +— Oui, oui, oui, nous savons ce que cela veut dire. On soupire de +bonheur comme de chagrin, monsieur. + +— Cependant, le roi n’avait pas l’air fort heureux en revenant, +monsieur. + +— Vous n’aurez pas bien vu. D’ailleurs, vous n’avez vu Sa Majesté qu’au +retour, puisqu’elle n’était accompagnée que de son seul lieutenant des +gardes. Mais moi, j’avais le télescope de Son Éminence, et je regardais +quand elle était fatiguée. Tous deux pleuraient, j’en suis sûr. + +— Eh bien! était-ce aussi de bonheur qu’ils pleuraient? + +— Non, mais d’amour, et ils se juraient mille tendresses que le roi ne +demande pas mieux que de tenir. Or, cette lettre est un commencement +d’exécution. + +— Et que pense Son Éminence de cet amour, qui, d’ailleurs, n’est un +secret pour personne? + +Bernouin prit le bras du messager de Louis, et tout en montant +l’escalier: + +— Confidentiellement, répliqua-t-il à demi-voix, Son Éminence s’attend +au succès de l’affaire. Je sais bien que nous aurons la guerre avec +l’Espagne; mais bah! la guerre satisfera la noblesse. M. le cardinal +d’ailleurs dotera royalement, et même plus que royalement, sa nièce. Il +y aura de l’argent, des fêtes et des coups; tout le monde sera content. + +— Eh bien! à moi, répondit le gentilhomme en hochant la tête, il me +semble que voici une lettre bien légère pour contenir tout cela. + +— Ami, répondit Bernouin, je suis sûr de ce que je dis; M. d’Artagnan +m’a tout conté. + +— Bon! et qu’a-t-il dit? voyons! + +— Je l’ai abordé pour lui demander des nouvelles de la part du +cardinal, sans découvrir nos desseins, bien entendu, car M. d’Artagnan +est un fin limier. + +«— Mon cher monsieur Bernouin, a-t-il répondu, le roi est amoureux fou +de Mlle de Mancini. Voilà tout ce que je puis vous dire. + +«— Eh! lui ai-je demandé, est-ce donc à ce point que vous le croyez +capable de passer outre aux desseins de Son Éminence? + +«— Ah! ne m’interrogez pas; je crois le roi capable de tout. Il a une +tête de fer, et ce qu’il veut, il le veut bien. S’il s’est chaussé dans +la cervelle d’épouser Mlle de Mancini, il l’épousera. + +«Et là-dessus il m’a quitté et est allé aux écuries, a pris un cheval, +l’a sellé lui-même, a sauté dessus, et est parti comme si le diable +l’emportait. + +— De sorte que vous croyez...? + +— Je crois que M. le lieutenant des gardes en savait plus qu’il n’en +voulait dire. + +— Si bien qu’à votre avis, M. d’Artagnan... + +— Court, selon toutes les probabilités, après les exilées pour faire +toutes démarches utiles au succès de l’amour du roi. + +En causant ainsi, les deux confidents étaient arrivés à la porte du +cabinet de Son Éminence. Son Éminence n’avait plus la goutte, elle +se promenait avec anxiété dans sa chambre, écoutant aux portes et +regardant aux fenêtres. + +Bernouin entra, suivi du gentilhomme qui avait ordre du roi de remettre +la lettre aux mains mêmes de Son Éminence. + +Mazarin prit la lettre; mais avant de l’ouvrir il se composa un sourire +de circonstance, maintien commode pour voiler les émotions de quelque +genre qu’elles fussent. De cette façon, quelle que fût l’impression +qu’il reçût de la lettre, aucun reflet de cette impression ne transpira +sur son visage. + +— Eh bien! dit-il lorsqu’il eut lu et relu la lettre, à merveille, +monsieur. Annoncez au roi que je le remercie de son obéissance aux +désirs de la reine mère, et que je vais tout faire pour accomplir sa +volonté. + +Le gentilhomme sortit. À peine la porte avait-elle été refermée, que le +cardinal, qui n’avait pas de masque pour Bernouin, ôta celui dont il +venait momentanément de couvrir sa physionomie, et avec sa plus sombre +expression: + +— Appelez M. de Brienne, dit-il. + +Le secrétaire entra cinq minutes après. + +— Monsieur, lui dit Mazarin, je viens de rendre un grand service à la +monarchie, le plus grand que je lui aie jamais rendu. Vous porterez +cette lettre, qui en fait foi, chez Sa Majesté la reine mère, et +lorsqu’elle vous l’aura rendue, vous la logerez dans le carton B, qui +est plein de documents et de pièces relatives à mon service. + +Brienne partit, et comme cette lettre si intéressante était décachetée, +il ne manqua pas de la lire en chemin. Il va sans dire que Bernouin, +qui était bien avec tout le monde, s’approcha assez près du secrétaire +pour pouvoir lire par-dessus son épaule. La nouvelle se répandit dans +le château avec tant de rapidité, que Mazarin craignit un instant +qu’elle ne parvînt aux oreilles de la reine avant que M. de Brienne +lui remît la lettre de Louis XIV. Un moment après, tous les ordres +étaient donnés pour le départ, et M. de Condé, ayant été saluer le roi +à son lever prétendu, inscrivait sur ses tablettes la ville de Poitiers +comme lieu de séjour et de repos pour Leurs Majestés. Ainsi se dénouait +en quelques instants une intrigue qui avait occupé sourdement toutes +les diplomaties de l’Europe. Elle n’avait eu cependant pour résultat +bien clair et bien net que de faire perdre à un pauvre lieutenant de +mousquetaires sa charge et sa fortune. Il est vrai qu’en échange il +gagnait sa liberté. + +Nous saurons bientôt comment M. d’Artagnan profita de la sienne. Pour +le moment, si le lecteur le permet, nous devons revenir à l’Hôtellerie +des Médicis, dont une fenêtre venait de s’ouvrir au moment même où les +ordres se donnaient au château pour le départ du roi. Cette fenêtre +qui s’ouvrait était celle d’une des chambres de Charles. Le malheureux +prince avait passé la nuit à rêver, la tête dans ses deux mains et +les coudes sur une table, tandis que Parry, informe et vieux, s’était +endormi dans un coin, fatigué de corps et d’esprit. + +Singulière destinée que celle de ce serviteur fidèle, qui voyait +recommencer pour la deuxième génération l’effrayante série de malheurs +qui avaient pesé sur la première. Quand Charles II eut bien pensé à la +nouvelle défaite qu’il venait d’éprouver, quand il eut bien compris +l’isolement complet dans lequel il venait de tomber en voyant fuir +derrière lui sa nouvelle espérance, il fut saisi comme d’un vertige et +tomba renversé dans le large fauteuil au bord duquel il était assis. +Alors Dieu prit en pitié le malheureux prince et lui envoya le sommeil, +frère innocent de la mort. Il ne s’éveilla donc qu’à six heures et +demie, c’est-à-dire quand le soleil resplendissait déjà dans sa chambre +et que Parry, immobile dans la crainte de le réveiller, considérait +avec une profonde douleur les yeux de ce jeune homme déjà rougis par +la veille, ses joues déjà pâlies par la souffrance et les privations. +Enfin le bruit de quelques chariots pesants qui descendaient vers la +Loire réveilla Charles. Il se leva, regarda autour de lui comme un +homme qui a tout oublié, aperçut Parry, lui serra la main, et lui +commanda de régler la dépense avec maître Cropole. + +Maître Cropole, forcé de régler ses comptes avec Parry, s’en acquitta, +il faut le dire, en homme honnête; il fit seulement sa remarque +habituelle, c’est-à-dire que les deux voyageurs n’avaient pas mangé, ce +qui avait le double désavantage d’être humiliant pour sa cuisine et de +le forcer de demander le prix d’un repas non employé, mais néanmoins +perdu. + +Parry ne trouva rien à redire et paya. + +— J’espère, dit le roi, qu’il n’en aura pas été de même des chevaux. Je +ne vois pas qu’ils aient mangé à votre compte, et ce serait malheureux +pour des voyageurs qui, comme nous, ont une longue route à faire de +trouver des chevaux affaiblis. + +Mais Cropole, à ce doute, prit son air de majesté, et répondit que la +crèche des Médicis n’était pas moins hospitalière que son réfectoire. + +Le roi monta donc à cheval, son vieux serviteur en fit autant, et tous +deux prirent la route de Paris sans avoir presque rencontré personne +sur leur chemin, dans les rues et dans les faubourgs de la ville. + +Pour le prince, le coup était d’autant plus cruel que c’était un nouvel +exil. Les malheureux s’attachent aux moindres espérances, comme les +heureux aux plus grands bonheurs, et lorsqu’il faut quitter le lieu +où cette espérance leur a caressé le cœur, ils éprouvent le mortel +regret que ressent le banni lorsqu’il met le pied sur le vaisseau +qui doit l’emporter pour l’emmener en exil. C’est apparemment que le +cœur déjà blessé tant de fois souffre de la moindre piqûre; c’est +qu’il regarde comme un bien l’absence momentanée du mal, qui n’est +seulement que l’absence de la douleur; c’est qu’enfin, dans les plus +terribles infortunes, Dieu a jeté l’espérance comme cette goutte d’eau +que le mauvais riche en enfer demandait à Lazare. Un instant même +l’espérance de Charles II avait été plus qu’une fugitive joie. C’était +lorsqu’il s’était vu bien accueilli par son frère Louis. Alors elle +avait pris un corps et s’était faite réalité; puis tout à coup le refus +de Mazarin avait fait descendre la réalité factice à l’état de rêve. +Cette promesse de Louis XIV sitôt reprise n’avait été qu’une dérision. +Dérision comme sa couronne, comme son sceptre, comme ses amis, comme +tout ce qui avait entouré son enfance royale et qui avait abandonné +sa jeunesse proscrite. Dérision! tout était dérision pour Charles II, +hormis ce repos froid et noir que lui promettait la mort. + +Telles étaient les idées du malheureux prince alors que, couché sur son +cheval dont il abandonnait les rênes, il marchait sous le soleil chaud +et doux du mois de mai, dans lequel la sombre misanthropie de l’exilé +voyait une dernière insulte à sa douleur. + + + + +Chapitre XVI — _Remember_! + + +Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers Blois, +qu’il venait de quitter depuis une demi-heure à peu près, croisa les +deux voyageurs, et, tout pressé qu’il était, leva son chapeau en +passant près d’eux. Le roi fit à peine attention à ce jeune homme, +car ce cavalier qui les croisait était un jeune homme de vingt-quatre +à vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois, faisait des signes +d’amitié à un homme debout devant la grille d’une belle maison blanche +et rouge, c’est-à-dire de briques et de pierres, à toit d’ardoises, +située à gauche de la route que suivait le prince. + +Cet homme, vieillard grand et maigre, à cheveux blancs, nous parlons de +celui qui se tenait près de la grille, cet homme répondait aux signaux +que lui faisait le jeune homme par des signes d’adieu aussi tendres +que les eût faits un père. Le jeune homme finit par disparaître au +premier tournant de la route bordée de beaux arbres, et le vieillard +s’apprêtait à rentrer dans la maison, lorsque les deux voyageurs, +arrivés en face de cette grille, attirèrent son attention. + +Le roi, nous l’avons dit, cheminait la tête baissée, les bras inertes, +se laissant aller au pas et presque au caprice de son cheval; tandis +que Parry, derrière lui, pour se mieux laisser pénétrer de la tiède +influence du soleil, avait ôté son chapeau et promenait ses regards +à droite et à gauche du chemin. Ses yeux se rencontrèrent avec ceux +du vieillard adossé à la grille, et qui, comme s’il eût été frappé de +quelque spectacle étrange, poussa une exclamation et fit un pas vers +les deux voyageurs. De Parry, ses yeux se portèrent immédiatement au +roi, sur lequel ils s’arrêtèrent un instant. + +Cet examen, si rapide qu’il fût, se refléta à l’instant même d’une +façon visible sur les traits du grand vieillard; car à peine eut-il +reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu, car il +n’y avait qu’une reconnaissance positive qui pouvait expliquer un +pareil acte; à peine, disons-nous, eut-il reconnu le plus jeune des +deux voyageurs, qu’il joignit d’abord les mains avec une respectueuse +surprise, et, levant son chapeau de sa tête, salua si profondément +qu’on eût dit qu’il s’agenouillait. + +Cette démonstration, si distrait ou plutôt si plongé que fût le roi +dans ses réflexions, attira son attention à l’instant même. Charles, +arrêtant donc son cheval et se retournant vers Parry: + +— Mon Dieu! Parry, dit-il, quel est donc cet homme qui me salue ainsi? +Me connaîtrait-il, par hasard? + +Parry, tout agité, tout pâle, avait déjà poussé son cheval du côté de +la grille. + +— Ah! Sire, dit-il en s’arrêtant tout à coup à cinq ou six pas du +vieillard toujours agenouillé, Sire, vous me voyez saisi d’étonnement, +car il me semble que je reconnais ce brave homme. Eh! oui, c’est bien +lui-même. Votre Majesté permet que je lui parle? + +— Sans doute. + +— Est-ce donc vous, monsieur Grimaud? demanda Parry. + +— Oui, moi, dit le grand vieillard en se redressant, mais sans rien +perdre de son attitude respectueuse. + +— Sire, dit alors Parry, je ne m’étais pas trompé, cet homme est le +serviteur du comte de La Fère, et le comte de La Fère, si vous vous en +souvenez, est ce digne gentilhomme dont j’ai si souvent parlé à Votre +Majesté, que le souvenir doit en être resté, non seulement dans son +esprit, mais encore dans son cœur. + +— Celui qui assista le roi mon père à ses derniers moments? demanda +Charles. + +Et Charles tressaillit visiblement à ce souvenir. + +— Justement, Sire. + +— Hélas! dit Charles. + +Puis, s’adressant à Grimaud, dont les yeux vifs et intelligents +semblaient chercher à deviner sa pensée: + +— Mon ami, demanda-t-il, votre maître, M. le comte de La Fère, +habiterait-il dans les environs? + +— Là, répondit Grimaud en désignant de son bras étendu en arrière la +grille de la maison blanche et rouge. + +— Et M. le comte de La Fère est chez lui en ce moment? + +— Au fond, sous les marronniers. + +— Parry, dit le roi, je ne veux pas manquer cette occasion si précieuse +pour moi de remercier le gentilhomme auquel notre maison doit un si bel +exemple de dévouement et de générosité. Tenez mon cheval, mon ami, je +vous prie. + +Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul chez +Athos, comme un égal chez son égal. Charles avait été renseigné par +l’explication si concise de Grimaud, au fond, sous les marronniers; il +laissa donc la maison à gauche et marcha droit vers l’allée désignée. +La chose était facile; la cime de ces grands arbres, déjà couverts de +feuilles et de fleurs, dépassait celle de tous les autres. En arrivant +sous les losanges lumineux et sombres tour à tour qui diapraient le +sol de cette allée, selon le caprice de leurs voûtes plus ou moins +feuillées, le jeune prince aperçut un gentilhomme qui se promenait +les bras derrière le dos et paraissant plongé dans une sereine +rêverie. Sans doute, il s’était fait souvent redire comment était ce +gentilhomme, car sans hésitation Charles II marcha droit à lui. Au +bruit de ses pas, le comte de La Fère releva la tête, et voyant un +inconnu à la tournure élégante et noble qui se dirigeait de son côté, +il leva son chapeau de dessus sa tête et attendit. À quelques pas de +lui, Charles II, de son côté, mit le chapeau à la main; puis, comme +pour répondre à l’interrogation muette du comte: + +— Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir près de vous un devoir. +J’ai depuis longtemps l’expression d’une reconnaissance profonde à vous +apporter. Je suis Charles II, fils de Charles Stuart, qui régna sur +l’Angleterre et mourut sur l’échafaud. + +À ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines; mais +à la vue de ce jeune prince debout, découvert devant lui et lui tendant +la main deux larmes vinrent un instant troubler le limpide azur de ses +beaux yeux. + +Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main: + +— Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles; il +a fallu que ce fût le hasard qui me rapprochât de vous. Hélas! ne +devrais-je pas avoir près de moi les gens que j’aime et que j’honore, +tandis que j’en suis réduit à conserver leurs services dans mon cœur +et leurs noms dans ma mémoire, si bien que sans votre serviteur, qui a +reconnu le mien, je passais devant votre porte comme devant celle d’un +étranger. + +— C’est vrai, dit Athos, répondant avec la voix à la première partie de +la phrase du prince, et avec un salut à la seconde; c’est vrai, Votre +Majesté a vu de biens mauvais jours. + +— Et les plus mauvais, hélas! répondit Charles, sont peut-être encore à +venir. + +— Sire, espérons! + +— Comte, comte! continua Charles en secouant la tête, j’ai espéré +jusqu’à hier soir, et c’était d’un bon chrétien, je vous le jure. Athos +regarda le roi comme pour l’interroger. + +— Oh! l’histoire est facile à raconter, dit Charles II: proscrit, +dépouillé, dédaigné, je me suis résolu, malgré toutes mes répugnances, +à tenter une dernière fois la fortune. N’est-il pas écrit là-haut que, +pour notre famille, tout bonheur et tout malheur viennent éternellement +de la France! Vous en savez quelque chose, vous, monsieur, qui êtes un +des Français que mon malheureux père trouva au pied de son échafaud +le jour de sa mort, après les avoir trouvés à sa droite les jours de +bataille. + +— Sire, dit modestement Athos, je n’étais pas seul, et mes compagnons +et moi avons fait, dans cette circonstance, notre devoir de +gentilshommes, et voilà tout. Mais Votre Majesté allait me faire +l’honneur de me raconter... + +— C’est vrai. J’avais la protection, pardon de mon hésitation, comte, +mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui comprenez toutes +choses, le mot est dur à prononcer, j’avais, dis-je, la protection de +mon cousin le stathouder de Hollande; mais, sans l’intervention, ou +tout au moins sans l’autorisation de la France, le stathouder ne veut +pas prendre d’initiative. Je suis donc venu demander cette autorisation +au roi de France, qui m’a refusé. + +— Le roi vous a refusé, Sire! + +— Oh! pas lui: toute justice doit être rendue à mon jeune frère Louis; +mais M. de Mazarin. + +Athos se mordit les lèvres. + +— Vous trouvez peut-être que j’eusse dû m’attendre à ce refus, dit le +roi, qui avait remarqué le mouvement. + +— C’était en effet ma pensée, Sire, répliqua respectueusement le comte, +je connais cet Italien de longue main. + +— Alors j’ai résolu de pousser la chose à bout et de savoir tout de +suite le dernier mot de ma destinée; j’ai dit à mon frère Louis que, +pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je tenterais la +fortune moi-même en personne, comme j’ai déjà fait, avec deux cents +gentilshommes, s’il voulait me les donner, et un million, s’il voulait +me le prêter. + +— Eh bien! Sire? + +— Eh bien! monsieur, j’éprouve en ce moment quelque chose d’étrange, +c’est la satisfaction du désespoir. Il y a dans certaines âmes, et je +viens de m’apercevoir que la mienne est de ce nombre, une satisfaction +réelle dans cette assurance que tout est perdu et que l’heure est enfin +venue de succomber. + +— Oh! j’espère, dit Athos, que Votre Majesté n’en est point encore +arrivée à cette extrémité. + +— Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver +l’espoir dans mon cœur, il faut que vous n’ayez pas bien compris ce +que je viens de vous dire. Je suis venu à Blois, comte, pour demander à +mon frère Louis l’aumône d’un million avec lequel j’avais l’espérance +de rétablir mes affaires, et mon frère Louis m’a refusé. Vous voyez +donc bien que tout est perdu. + +— Votre Majesté me permettra-t-elle de lui répondre par un avis +contraire? + +— Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire, à ce point +que je ne sache pas envisager ma position? + +— Sire, j’ai toujours vu que c’était dans les positions désespérées +qu’éclatent tout à coup les grands revirements de fortune. + +— Merci, comte, il est beau de retrouver des cœurs comme le vôtre, +c’est-à-dire assez confiants en Dieu et dans la monarchie pour ne +jamais désespérer d’une fortune royale, si bas qu’elle soit tombée. + +«Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remèdes que +l’on dit souverains et qui cependant, ne pouvant guérir que les plaies +guérissables, échouent contre la mort. Merci de votre persévérance à me +consoler, comte; merci de votre souvenir dévoué, mais je sais à quoi +m’en tenir. + +«Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j’étais si bien +convaincu, que je prenais la route de l’exil avec mon vieux Parry; je +retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit ermitage que +m’offre la Hollande. Là, croyez-moi, comte, tout sera bientôt fini, +et la mort viendra vite; elle est appelée si souvent par ce corps que +ronge l’âme et par cette âme qui aspire aux cieux! + +— Votre Majesté a une mère, une sœur, des frères; Votre Majesté est +le chef de la famille, elle doit donc demander à Dieu une longue vie +au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majesté est proscrite, +fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle doit donc aspirer aux +combats, aux dangers, aux affaires, et non pas au repos des cieux. + +— Comte, dit Charles II avec un sourire d’indéfinissable tristesse, +avez-vous entendu dire jamais qu’un roi ait reconquis son royaume +avec un serviteur de l’âge de Parry et avec trois cents écus que ce +serviteur porte dans sa bourse! + +— Non, Sire; mais j’ai entendu dire, et même plus d’une fois, qu’un roi +détrôné reprit son royaume avec une volonté ferme, de la persévérance, +des amis et un million de francs habilement employés. + +— Mais vous ne m’avez donc pas compris? Ce million, je l’ai demandé à +mon frère Louis; qui me l’a refusé. + +— Sire, dit Athos, Votre Majesté veut-elle m’accorder quelques minutes +encore à écouter attentivement ce qui me reste à lui dire? + +Charles II regarda fixement Athos. + +— Volontiers, monsieur, dit-il. + +— Alors je vais montrer le chemin à Votre Majesté, reprit le comte en +se dirigeant vers la maison. + +Et il conduisit le roi vers son cabinet et le fit asseoir. + +— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a dit tout à l’heure qu’avec l’état +des choses en Angleterre un million lui suffirait pour reconquérir son +royaume? + +— Pour le tenter du moins, et pour mourir en roi si je ne réussissais +pas. + +— Eh bien! Sire, que Votre Majesté, selon la promesse qu’elle m’a +faite, veuille bien écouter ce qui me reste à lui dire. + +Charles fit de la tête un signe d’assentiment Athos marcha droit à +la porte, dont il ferma le verrou après avoir regardé si personne +n’écoutait aux environs, et revint. + +— Sire, dit-il, Votre Majesté a bien voulu se souvenir que j’avais +prêté assistance au très noble et très malheureux Charles Ier, lorsque +ses bourreaux le conduisirent de Saint-James à White Hall. + +— Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours. + +— Sire, c’est une lugubre histoire à entendre pour un fils, qui sans +doute se l’est déjà fait raconter bien des fois; mais cependant je dois +la redire à Votre Majesté sans en omettre un détail. + +— Parlez, monsieur. + +— Lorsque le roi votre père monta sur l’échafaud, ou plutôt passa de sa +chambre à l’échafaud dressé hors de sa fenêtre, tout avait été pratiqué +pour sa fuite. Le bourreau avait été écarté, un trou préparé sous le +plancher de son appartement, enfin moi-même j’étais sous la voûte +funèbre que j’entendis tout à coup craquer sous ses pas. + +— Parry m’a raconté ces terribles détails, monsieur. Athos s’inclina et +reprit: + +— Voici ce qu’il n’a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit, s’est +passé entre Dieu, votre père et moi, et jamais la révélation n’en a été +faite, même à mes plus chers amis: + +«— Éloigne-toi, dit l’auguste patient au bourreau masqué, ce n’est que +pour un instant, et je sais que je t’appartiens; mais souviens-toi de +ne frapper qu’à mon signal. Je veux faire librement ma prière. + +— Pardon, dit Charles II en pâlissant; mais vous, comte, qui savez +tant de détails sur ce funeste événement, de détails qui, comme vous +le disiez tout à l’heure, n’ont été révélés à personne, savez-vous le +nom de ce bourreau infernal, de ce lâche, qui cacha son visage pour +assassiner impunément un roi? + +Athos pâlit légèrement. + +— Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire. + +— Et ce qu’il est devenu?... car personne en Angleterre n’a connu sa +destinée. + +— Il est mort. + +— Mais pas mort dans son lit, pas mort d’une mort calme et douce, pas +de la mort des honnêtes gens? + +— Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la colère +des hommes et la tempête de Dieu. Son corps percé d’un coup de poignard +a roulé dans les profondeurs de l’océan. Dieu pardonne à son meurtrier! + +— Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte n’en +voulait pas dire davantage. + +— Le roi d’Angleterre, après avoir, ainsi que j’ai dit, parlé au +bourreau voilé, ajouta: «Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que +lorsque je tendrai les bras en disant: _Remember_!» + +— En effet, dit Charles d’une voix sourde, je sais que c’est le dernier +mot prononcé par mon malheureux père. Mais dans quel but, pour qui? + +— Pour le gentilhomme français placé sous son échafaud. + +— Pour lors à vous, monsieur? + +— Oui, Sire, et chacune des paroles qu’il a dites, à travers les +planches de l’échafaud recouvertes d’un drap noir, retentissent encore +à mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre. + +«— Comte de La Fère, dit-il, êtes-vous là? + +«— Oui, Sire, répondis-je. + +«Alors le roi se pencha. + +Charles II, lui aussi, tout palpitant d’intérêt, tout brûlant de +douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une à une les premières +paroles que laisserait échapper le comte. Sa tête effleurait celle +d’Athos. + +— Alors, continua le comte, le roi se pencha. + +«— Comte de La Fère, dit-il, je n’ai pu être sauvé par toi. Je ne +devais pas l’être. Maintenant, dussé-je commettre un sacrilège, je te +dirai: «Oui, j’ai parlé aux hommes; oui, j’ai parlé à Dieu, et je te +parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que j’ai crue sacrée, +j’ai perdu le trône de mes pères et diverti l’héritage de mes enfants.» + +Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme dévorante +glissa entre ses doigts blancs et amaigris. + +«— Un million en or me reste, continua le roi. Je l’ai enterré dans les +caves du château de Newcastle au moment où j’ai quitté cette ville. + +Charles releva sa tête avec une expression de joie douloureuse qui eût +arraché des sanglots à quiconque connaissait cette immense infortune. + +— Un million! murmura-t-il, oh! comte! + +«— Cet argent, toi seul sais qu’il existe, fais-en usage quand tu +croiras qu’il en est temps pour le plus grand bien de mon fils aîné. Et +maintenant, comte de La Fère, dites-moi adieu! + +«— Adieu, adieu Sire! m’écriai-je. + +Charles II se leva et alla appuyer son front brûlant à la fenêtre. + +— Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononça le mot +«_Remember_!» adressé à moi. Vous voyez, Sire, que je me suis souvenu. + +Le roi ne put résister à son émotion. Athos vit le mouvement de ses +deux épaules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les sanglots +qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoqué lui-même par +le flot de souvenirs amers qu’il venait de soulever sur cette tête +royale. Charles II, avec un violent effort, quitta la fenêtre, dévora +ses larmes et revint s’asseoir auprès d’Athos. + +— Sire, dit celui-ci, jusqu’aujourd’hui j’avais cru que l’heure n’était +pas encore venue d’employer cette dernière ressource, mais les yeux +fixés sur l’Angleterre, je sentais qu’elle approchait. Demain j’allais +m’informer en quel lieu du monde était Votre Majesté, et j’allais aller +à elle. Elle vient à moi, c’est une indication que Dieu est pour nous. + +— Monsieur, dit Charles d’une voix encore étranglée par l’émotion, vous +êtes pour moi ce que serait un ange envoyé par Dieu; vous êtes mon +sauveur suscité de la tombe par mon père lui-même; mais croyez-moi, +depuis dix années les guerres civiles ont passé sur mon pays, +bouleversant les hommes, creusant le sol; il n’est probablement pas +plus resté d’or dans les entrailles de ma terre que d’amour dans les +cœurs de mes sujets. + +— Sire, l’endroit où Sa Majesté a enfoui le million est bien connu de +moi, et nul, j’en suis bien certain, n’a pu le découvrir. D’ailleurs le +château de Newcastle est-il donc entièrement écroulé; l’a-t-on démoli +pierre à pierre et déraciné du sol jusqu’à sa dernière fibre? + +— Non, il est encore debout, mais en ce moment le général Monck +l’occupe et y campe. Le seul endroit où m’attend un secours, où je +possède une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis. + +— Le général Monck, Sire, ne peut avoir découvert le trésor dont je +vous parle. + +— Oui, mais dois-je aller me livrer à Monck pour le recouvrer, ce +trésor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec la +destinée, puisqu’elle me terrasse à chaque fois que je me relève. Que +faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que Monck a déjà +chassé une fois? Non, non, comte, acceptons ce dernier coup. + +— Ce que Votre Majesté ne peut faire, ce que Parry ne peut plus tenter, +croyez-vous que moi je puisse y réussir? + +— Vous, vous comte, vous iriez! + +— Si cela plaît à Votre Majesté, dit Athos en saluant le roi, oui, +j’irai, Sire. + +— Vous si heureux ici, comte! + +— Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu’il me reste un devoir à +accomplir, et c’est un devoir suprême que m’a légué le roi votre père +de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de son argent. +Ainsi, que Votre Majesté me fasse un signe, et je pars avec elle. + +— Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute étiquette royale et se +jetant au cou d’Athos, vous me prouvez qu’il y a un Dieu au ciel, et +que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui gémissent +sur cette terre. + +Athos, tout ému de cet élan du jeune homme, le remercia avec un profond +respect, et s’approchant de la fenêtre: + +— Grimaud, dit-il, mes chevaux. + +— Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous êtes, +en vérité, un homme merveilleux. + +— Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus pressé que le service de +Votre Majesté. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, c’est une habitude +contractée depuis longtemps au service de la reine votre tante et au +service du roi votre père. Comment la perdrais-je précisément à l’heure +où il s’agit du service de Votre Majesté? + +— Quel homme! murmura le roi. + +Puis, après un instant de réflexion: + +— Mais non, comte, je ne puis vous exposer à de pareilles privations. +Je n’ai rien pour récompenser de pareils services. + +— Bah! dit en riant Athos, Votre Majesté me raille, elle a un million. +Ah! que ne suis je riche seulement de la moitié de cette somme, +j’aurais déjà levé un régiment. Mais, Dieu merci! il me reste encore +quelques rouleaux d’or et quelques diamants de famille. Votre Majesté, +je l’espère, daignera partager avec un serviteur dévoué. + +— Avec un ami. Oui, comte, mais à condition qu’à son tour cet ami +partagera avec moi plus tard. + +— Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de +l’or et des bijoux, voilà maintenant que nous sommes trop riches. +Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs. + +La joie fit affluer le sang aux joues pâles de Charles II. Il vit +s’avancer jusqu’au péristyle deux chevaux d’Athos, conduits par +Grimaud, qui s’était déjà botté pour la route. + +— Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le monde, +je suis allé à Paris. Je vous confie la maison, Blaisois. + +Blaisois s’inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille. + + + + +Chapitre XVII — Où l’on cherche Aramis, et où l’on ne retrouve que Bazin + + +Deux heures ne s’étaient pas écoulées depuis le départ du maître de la +maison, lequel à la vue de Blaisois, avait pris le chemin de Paris, +lorsqu’un cavalier monté sur un bon cheval pie s’arrêta devant la +grille, et, d’un holà! sonore, appela les palefreniers, qui faisaient +encore cercle avec les jardiniers autour de Blaisois, historien +ordinaire de la valetaille du château. Ce holà! connu sans doute de +maître Blaisois lui fit tourner la tête et il s’écria: + +— Monsieur d’Artagnan!... Courez vite, vous autres, lui ouvrir la porte! + +Un essaim de huit ardélions courut à la grille, qui fut ouverte comme +si elle eût été de plumes. Et chacun de se confondre en politesses, car +on savait l’accueil que le maître avait l’habitude de faire à cet ami, +et toujours, pour ces sortes de remarques, il faut consulter le coup +d’œil du valet. + +— Ah! dit avec un sourire tout agréable M. d’Artagnan qui se balançait +sur l’étrier pour sauter à terre, où est ce cher comte? + +— Eh! voyez, monsieur, quel est votre malheur, dit Blaisois, quel sera +aussi celui de M. le comte notre maître, lorsqu’il apprendra votre +arrivée! M. le comte, par un coup du sort, vient de partir il n’y a pas +deux heures. + +D’Artagnan ne se tourmenta pas pour si peu. + +— Bon, dit-il, je vois que tu parles toujours le plus pur français du +monde; tu vas me donner une leçon de grammaire et de beau langage, +tandis que j’attendrai le retour de ton maître. + +— Voilà que c’est impossible, monsieur, dit Blaisois; vous attendriez +trop longtemps. + +— Il ne reviendra pas aujourd’hui? + +— Ni demain, monsieur, ni après-demain. M. le comte est parti pour un +voyage. + +— Un voyage! dit d’Artagnan, c’est une fable que tu me contes. + +— Monsieur, c’est la plus exacte vérité. Monsieur m’a fait l’honneur +de me recommander la maison, et il a ajouté de sa voix si pleine +d’autorité et de douceur... c’est tout un pour moi: «Tu diras que je +pars pour Paris.» + +— Eh bien! alors, s’écria d’Artagnan, puisqu’il marche sur Paris, c’est +tout ce que je voulais savoir, il fallait commencer par là, nigaud... +Il a donc deux heures d’avance? + +— Oui, monsieur. + +— Je l’aurai bientôt rattrapé. Est-il seul? + +— Non, monsieur. + +— Qui donc est avec lui? + +— Un gentilhomme que je ne connais pas, un vieillard, et M. Grimaud. + +— Tout cela ne courra pas si vite que moi... Je pars... + +— Monsieur veut-il m’écouter un instant, dit Blaisois, en appuyant +doucement sur les rênes du cheval. + +— Oui, si tu ne me fais pas de phrases ou que tu les fasses vite; + +— Eh bien! monsieur, ce mot de Paris me paraît être un leurre. + +— Oh! oh! dit d’Artagnan sérieux, un leurre? + +— Oui, monsieur, et M. le comte ne va pas à Paris, j’en jurerais. + +— Qui te fait croire? + +— Ceci: M. Grimaud sait toujours où va notre maître, et il m’avait +promis, la première fois qu’on irait à Paris, de prendre un peu +d’argent que je fais passer à ma femme. + +— Ah! tu as une femme? + +— J’en avais une, elle était de ce pays, mais Monsieur la trouvait +bavarde, je l’ai envoyée à Paris: c’est incommode parfois, mais bien +agréable en d’autres moments. + +— Je comprends, mais achève: tu ne crois pas que le comte aille à Paris? + +— Non, monsieur, car alors Grimaud eût manqué à sa parole, il se fût +parjuré, ce qui est impossible. + +— Ce qui est impossible, répéta d’Artagnan tout à fait rêveur, parce +qu’il était tout à fait convaincu. Allons, mon brave Blaisois, merci. + +Blaisois s’inclina. + +— Voyons, tu sais que je ne suis pas curieux... J’ai absolument affaire +à ton maître... ne peux-tu... par un petit bout de mot... toi qui +parles si bien, me faire comprendre... Une syllabe, seulement... je +devinerai le reste. + +— Sur ma parole, monsieur, je ne le pourrais... J’ignore absolument le +but du voyage de Monsieur... Quant à écouter aux portes, cela m’est +antipathique, et d’ailleurs, c’est défendu ici. + +— Mon cher, dit d’Artagnan, voilà un mauvais commencement pour moi. +N’importe, tu sais l’époque du retour du comte au moins? + +— Aussi peu, monsieur, que sa destination. + +— Allons, Blaisois, allons, cherche. + +— Monsieur doute de ma sincérité! Ah! Monsieur me chagrine bien +sensiblement! + +— Que le diable emporte sa langue dorée! grommela d’Artagnan. Qu’un +rustaud vaut mieux avec une parole!... Adieu! + +— Monsieur, j’ai l’honneur de vous présenter mes respects. + +«Cuistre! se dit d’Artagnan. Le drôle est insupportable.» + +Il donna un dernier coup d’œil à la maison, fit tourner son cheval, +et partit comme un homme qui n’a rien dans l’esprit de fâcheux ou +d’embarrassé. + +Quand il fut au bout du mur et hors de toute vue: + +— Voyons, dit-il en respirant brusquement, Athos était-il chez lui?... +Non. Tous ces fainéants qui se croisaient les bras dans la cour eussent +été en nage si le maître avait pu les voir. Athos en voyage?... c’est +incompréhensible. + +«Ah bah! celui-là est mystérieux en diable... Et puis, non, ce n’est +pas l’homme qu’il me fallait. J’ai besoin d’un esprit rusé, patient. +Mon affaire est à Melun, dans certain presbytère de ma connaissance. +Quarante-cinq lieues! quatre jours et demi! Allons, il fait beau et je +suis libre. Avalons la distance. + +Et il mit son cheval au trot, s’orientant vers Paris. Le quatrième +jour, il descendait à Melun, selon son désir. + +D’Artagnan avait pour habitude de ne jamais demander à personne le +chemin ou un renseignement banal. Pour ces sortes de détails, à +moins d’erreur très grave, il s’en fiait à sa perspicacité jamais en +défaut, à une expérience de trente ans, et à une grande habitude de +lire sur les physionomies des maisons comme sur celles des hommes. +À Melun, d’Artagnan trouva tout de suite le presbytère, charmante +maison aux enduits de plâtre sur de la brique rouge, avec des vignes +vierges qui grimpaient le long des gouttières, et une croix de pierre +sculptée qui surmontait le pignon du toit. De la salle basse de cette +maison un bruit, ou plutôt un fouillis de voix, s’échappait comme +un gazouillement d’oisillons quand la nichée vient d’éclore sous le +duvet. Une de ces voix épelait distinctement les lettres de l’alphabet. +Une voix grasse et flûtée tout à la fois sermonnait les bavards et +corrigeait les fautes du lecteur. D’Artagnan reconnut cette voix, et +comme la fenêtre de la salle basse était ouverte, il se pencha tout à +cheval sous les pampres et les filets rouges de la vigne, et cria: + +— Bazin, mon cher Bazin, bonjour! + +Un homme court, gros, à la figure plate, au crâne orné d’une couronne +de cheveux gris coupés court simulant la tonsure, et recouvert d’une +vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu’il entendit d’Artagnan. +Ce n’est pas se leva qu’il aurait fallu dire, c’est bondit. Bazin +bondit en effet et entraîna sa petite chaise basse, que des enfants +voulurent relever avec des batailles plus mouvementées que celles des +Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. Bazin fit plus +que bondir, il laissa tomber l’alphabet qu’il tenait et sa férule. + +— Vous! dit-il, vous, monsieur d’Artagnan! + +— Oui, moi. Où est Aramis... non pas, M. le chevalier d’Herblay... non, +je me trompe encore, M. Le vicaire général? + +— Ah! monsieur, dit Bazin avec dignité, Monseigneur est en son diocèse. + +— Plaît-il? fit d’Artagnan. + +Bazin répéta sa phrase. + +— Ah çà! mais, Aramis a un diocèse? + +— Oui, monsieur. Pourquoi pas? + +— Il est donc évêque? + +— Mais d’où sortez-vous donc, dit Bazin assez irrévérencieusement, que +vous ignoriez cela? + +— Mon cher Bazin, nous autres païens, nous autres gens d’épée, nous +savons bien qu’un homme est colonel, ou mestre de camp, ou maréchal de +France; mais qu’il soit évêque, archevêque ou pape... diable m’emporte! +si la nouvelle nous en arrive avant que les trois quarts de la terre en +aient fait leur profit. + +— Chut! chut! dit Bazin avec de gros yeux, n’allez pas me gâter ces +enfants, à qui je tâche d’inculquer de si bons principes. + +Les enfants avaient en effet tourné autour de d’Artagnan, dont ils +admiraient le cheval, la grande épée, les éperons et l’air martial. Ils +admiraient surtout sa grosse voix; en sorte que, lorsqu’il accentua +son juron, toute l’école s’écria: «Diable m’emporte!» avec un bruit +effroyable de rires, de joies et de trépignements qui combla d’aise le +mousquetaire et fit perdre la tête au vieux pédagogue. + +— Là! dit-il, taisez-vous donc, marmailles!... Là... vous voilà arrivé, +monsieur d’Artagnan, et tous mes bons principes s’envolent... Enfin, +avec vous, comme d’habitude, le désordre ici... Babel est retrouvée!... +Ah! bon Dieu! ah! les enragés! + +Et le digne Bazin appliquait à droite et à gauche des horions qui +redoublaient les cris de ses écoliers en les faisant changer de nature. + +— Au moins, dit-il, vous ne débaucherez plus personne ici. + +— Tu crois? dit d’Artagnan avec un sourire qui fit passer un frisson +sur les épaules de Bazin. + +— Il en est capable, murmura-t-il. + +— Où est le diocèse de ton maître? + +— Mgr René est évêque de Vannes. + +— Qui donc l’a fait nommer? + +— Mais M. le surintendant, notre voisin. + +— Quoi! M. Fouquet? + +— Sans doute. + +— Aramis est donc bien avec lui? + +— Monseigneur prêchait tous les dimanches chez M. le surintendant, à +Vaux; puis ils chassaient ensemble. + +— Ah! + +— Et Monseigneur travaillait souvent ses homélies... non, je veux dire +ses sermons, avec M. le surintendant. + +— Bah! il prêche donc en vers, ce digne évêque? + +— Monsieur, ne plaisantez pas des choses religieuses, pour l’amour de +Dieu! + +— Là, Bazin, là! en sorte qu’Aramis est à Vannes? + +— À Vannes, en Bretagne. + +— Tu es un sournois, Bazin, ce n’est pas vrai. + +— Monsieur, voyez, les appartements du presbytère sont vides. + +«Il a raison», se dit d’Artagnan en considérant la maison dont l’aspect +annonçait la solitude. + +— Mais Monseigneur a dû vous écrire sa promotion. + +— De quand date-t-elle? + +— D’un mois. + +— Oh! alors, il n’y a pas de temps perdu. Aramis ne peut avoir eu +encore besoin de moi. Mais voyons, Bazin, pourquoi ne suis-tu pas ton +pasteur? + +— Monsieur, je ne puis, j’ai des occupations. + +— Ton alphabet? + +— Et mes pénitents. + +— Quoi! tu confesses? tu es donc prêtre? + +— C’est tout comme. J’ai tant de vocation! + +— Mais les ordres? + +— Oh! dit Bazin avec aplomb, maintenant que Monseigneur est évêque, +j’aurai promptement mes ordres ou tout au moins mes dispenses. + +Et il se frotta les mains. + +«Décidément, se dit d’Artagnan, il n’y a pas à déraciner ces gens-là.» + +— Fais-moi servir, Bazin. + +— Avec empressement, monsieur. + +— Un poulet, un bouillon et une bouteille de vin. + +— C’est aujourd’hui samedi, jour maigre, dit Bazin. + +— J’ai une dispense, dit d’Artagnan. + +Bazin le regarda d’un air soupçonneux. + +— Ah çà! maître cafard, pour qui me prends-tu? dit le mousquetaire; +si toi, qui es le valet, tu espères des dispenses pour commettre des +crimes, je n’aurai pas, moi, l’ami de ton évêque, une dispense pour +faire gras selon le vœu de mon estomac? Bazin, sois aimable avec moi, +ou, de par Dieu! je me plains au roi, et tu ne confesseras jamais. Or, +tu sais que la nomination des évêques est au roi, je suis le plus fort. + +Bazin sourit hypocritement. + +— Oh! nous avons M. le surintendant, nous autres, dit-il. + +— Et tu te moques du roi, alors? + +Bazin ne répliqua rien, son sourire était assez éloquent. + +— Mon souper, dit d’Artagnan, voilà qu’il s’en va vers sept heures. + +Bazin se retourna et commanda au plus âgé de ses écoliers d’avertir la +cuisinière. Cependant d’Artagnan regardait le presbytère. + +— Peuh! dit-il dédaigneusement, Monseigneur logeait assez mal Sa +Grandeur ici. + +— Nous avons le château de Vaux, dit Bazin. + +— Qui vaut peut-être le Louvre? répliqua d’Artagnan en goguenardant. + +— Qui vaut mieux, répliqua Bazin du plus grand sang-froid du monde. + +— Ah! fit d’Artagnan. + +Peut-être allait-il prolonger la discussion et soutenir la suprématie +du Louvre; mais le lieutenant s’était aperçu que son cheval était +demeuré attaché aux barreaux d’une porte. + +— Diable! dit-il, fais donc soigner mon cheval. Ton maître l’évêque +n’en a pas comme celui-là dans ses écuries. + +Bazin donna un coup d’œil oblique au cheval et répondit: + +— M. le surintendant en a donné quatre de ses écuries, et un seul de +ces quatre en vaut quatre comme le vôtre. + +Le sang monta au visage de d’Artagnan. La main lui démangeait, et il +contemplait sur la tête de Bazin la place où son poing allait tomber. +Mais cet éclair passa. La réflexion vint, et d’Artagnan se contenta de +dire: + +— Diable! diable! j’ai bien fait de quitter le service du roi. +Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a-t-il +de mousquetaires? + +— Il aura tous ceux du royaume avec son argent, répliqua Bazin en +fermant son livre et en congédiant les enfants à grands coups de férule. + +— Diable! diable! dit une dernière fois d’Artagnan. + +Et comme on lui annonçait qu’il était servi, il suivit la cuisinière +qui l’introduisit dans la salle à manger, où le souper l’attendait. + +D’Artagnan se mit à table et attaqua bravement le poulet. + +— Il me paraît, dit d’Artagnan en mordant à belles dents dans la +volaille qu’on lui avait servie et qu’on avait visiblement oublié +d’engraisser, il me paraît que j’ai eu tort de ne pas aller chercher +tout de suite du service chez ce maître-là. + +«C’est un puissant seigneur, à ce qu’il paraît, que ce surintendant. En +vérité, nous ne savons rien, nous autres à la cour, et les rayons du +soleil nous empêchent de voir les grosses étoiles, qui sont aussi des +soleils, un peu plus éloignés de notre terre, voilà tout. + +Comme d’Artagnan aimait beaucoup, par plaisir et par système, à faire +causer les gens sur les choses qui l’intéressaient, il s’escrima de +son mieux sur maître Bazin; mais ce fut en pure perte: hormis l’éloge +fatigant et hyperbolique de M. le surintendant des finances, Bazin, +qui, de son côté, se tenait sur ses gardes, ne livra absolument +rien que des platitudes à la curiosité de d’Artagnan, ce qui fit +que d’Artagnan, d’assez mauvaise humeur, demanda à aller se coucher +aussitôt que son repas fut fini. + +D’Artagnan fut introduit par Bazin dans une chambre assez médiocre, où +il trouva un assez mauvais lit; mais d’Artagnan n’était pas difficile. +On lui avait dit qu’Aramis avait emporté les clefs de son appartement +particulier, et comme il savait qu’Aramis était un homme d’ordre et +avait généralement beaucoup de choses à cacher dans son appartement, +cela ne l’avait nullement étonné. Il avait donc, quoiqu’il eût paru +comparativement plus dur, attaqué le lit aussi bravement qu’il avait +attaqué le poulet, et comme il avait aussi bon sommeil que bon appétit, +il n’avait guère mis plus de temps à s’endormir qu’il n’en avait mis à +sucer le dernier os de son rôti. + +Depuis qu’il n’était plus au service de personne, d’Artagnan s’était +promis d’avoir le sommeil aussi dur qu’il l’avait léger autrefois; +mais de si bonne foi que d’Artagnan se fût fait cette promesse, et +quelque désir qu’il eût de se la tenir religieusement, il fut réveillé +au milieu de la nuit par un grand bruit de carrosses et de laquais à +cheval. Une illumination soudaine embrasa les murs de sa chambre; il +sauta hors de son lit tout en chemise et courut à la fenêtre. + +«Est-ce que le roi revient, par hasard? pensa-t-il en se frottant les +yeux, car en vérité voilà une suite qui ne peut appartenir qu’à une +personne royale.» + +— Vive M. le surintendant! cria ou plutôt vociféra à une fenêtre du +rez-de-chaussée une voix qu’il reconnut pour celle de Bazin, lequel, +tout en criant, agitait un mouchoir d’une main et tenait une grosse +chandelle de l’autre. + +D’Artagnan vit alors quelque chose comme une brillante forme humaine +qui se penchait à la portière du principal carrosse; en même temps +de longs éclats de rire, suscités sans doute par l’étrange figure de +Bazin, et qui sortaient du même carrosse, laissaient comme une traînée +de joie sur le passage du rapide cortège. + +— J’aurais bien dû voir, dit d’Artagnan, que ce n’était pas le roi; on +ne rit pas de si bon cœur quand le roi passe. Hé! Bazin! cria-t-il à +son voisin qui se penchait aux trois quarts hors de la fenêtre pour +suivre plus longtemps le carrosse des yeux, hé! qu’est-ce que cela? + +— C’est M. Fouquet, dit Bazin d’un air de protection. + +— Et tous ces gens? + +— C’est la cour de M. Fouquet. + +— Oh! oh! dit d’Artagnan, que dirait M. de Mazarin s’il entendait cela? +Et il se recoucha tout rêveur en se demandant comment il se faisait +qu’Aramis fût toujours protégé par le plus puissant du royaume. + +«Serait-ce qu’il a plus de chance que moi ou que je serais plus sot que +lui? Bah!» + +C’était le mot concluant à l’aide duquel d’Artagnan devenu sage +terminait maintenant chaque pensée et chaque période de son style. +Autrefois, il disait «Mordioux!» ce qui était un coup d’éperon. Mais +maintenant il avait vieilli, et il murmurait ce bah! philosophique qui +sert de bride à toutes les passions. + + + + +Chapitre XVIII — Où d’Artagnan cherche Porthos et ne trouve que +Mousqueton + + +Lorsque d’Artagnan se fut bien convaincu que l’absence de M. le vicaire +général d’Herblay était réelle, et que son ami n’était point trouvable +à Melun ni dans les environs, il quitta Bazin sans regret, donna un +coup d’œil sournois au magnifique château de Vaux, qui commençait à +briller de cette splendeur qui fit sa ruine, et pinçant ses lèvres +comme un homme plein de défiance et de soupçons, il piqua son cheval +pie en disant: + +— Allons, allons, c’est encore à Pierrefonds que je trouverai le +meilleur homme et le meilleur coffre. Or, je n’ai besoin que de cela, +puisque moi j’ai l’idée. + +Nous ferons grâce à nos lecteurs des incidents prosaïques du voyage de +d’Artagnan, qui toucha barre à Pierrefonds dans la matinée du troisième +jour. D’Artagnan arrivait par Nanteuil-le-Haudouin et Crépy. De loin, +il aperçut le château de Louis d’Orléans, lequel, devenu domaine de la +Couronne, était gardé par un vieux concierge. C’était un de ces manoirs +merveilleux du Moyen Age, aux murailles épaisses de vingt pieds, aux +tours hautes de cent. + +D’Artagnan longea ses murailles, mesura ses tours des yeux et descendit +dans la vallée. De loin il dominait le château de Porthos, situé sur +les rives d’un vaste étang et attenant à une magnifique forêt. C’est +le même que nous avons déjà eu l’honneur de décrire à nos lecteurs; +nous nous contenterons donc de l’indiquer. La première chose qu’aperçut +d’Artagnan après les beaux arbres, après le soleil de mai dorant les +coteaux verts, après les longues futaies de bois empanachées qui +s’étendent vers Compiègne, ce fut une grande boîte roulante, poussée +par deux laquais et traînée par deux autres. Dans cette boîte il y +avait une énorme chose vert et or qui arpentait, traînée et poussée, +les allées riantes du parc. Cette chose, de loin, était indétaillable +et ne signifiait absolument rien; de plus près, c’était un tonneau +affublé de drap vert galonné; de plus près encore, c’était un homme +ou plutôt un poussah dont l’extrémité inférieure, se répandant dans +la boîte, en remplissait le contenu; de plus près encore, cet homme, +c’était Mousqueton, Mousqueton blanc de cheveux et rouge de visage +comme Polichinelle. + +— Eh pardieu! s’écria d’Artagnan, c’est ce cher M. Mousqueton! + +— Ah!... cria le gros homme, ah! quel bonheur! quelle joie! c’est M. +d’Artagnan!... Arrêtez, coquins! + +Ces derniers mots s’adressaient aux laquais qui le poussaient et qui le +tiraient. La boîte s’arrêta, et les quatre laquais, avec une précision +toute militaire, ôtèrent à la fois leurs chapeaux galonnés et se +rangèrent derrière la boîte. + +— Oh! monsieur d’Artagnan, dit Mousqueton, que ne puis-je vous +embrasser les genoux! Mais je suis devenu impotent, comme vous le voyez. + +— Dame! mon cher Mousqueton, c’est l’âge. + +— Non, monsieur, ce n’est pas l’âge: ce sont les infirmités, les +chagrins. + +— Des chagrins, vous, Mousqueton? dit d’Artagnan en faisant le tour de +la boîte; êtes-vous fou, mon cher ami? Dieu merci! vous vous portez +comme un chêne de trois cents ans. + +— Ah! les jambes, monsieur, les jambes! dit le fidèle serviteur. + +— Comment, les jambes? + +— Oui, elles ne veulent plus me porter. + +— Les ingrates! Cependant, vous les nourrissez bien, Mousqueton, à ce +qu’il me paraît. + +— Hélas! oui, elles n’ont rien à me reprocher sous ce rapport-là, dit +Mousqueton avec un soupir; j’ai toujours fait tout ce que j’ai pu pour +mon corps; je ne suis pas égoïste. + +Et Mousqueton soupira de nouveau. + +«Est-ce que Mousqueton veut aussi être baron, qu’il soupire de la +sorte?» pensa d’Artagnan. + +— Mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton, s’arrachant à une rêverie +pénible, mon Dieu! que Monseigneur sera heureux que vous ayez pensé à +lui. + +— Bon Porthos, s’écria d’Artagnan; je brûle de l’embrasser! + +— Oh! dit Mousqueton attendri, je le lui écrirai bien certainement, +monsieur. + +— Comment, s’écria d’Artagnan, tu le lui écriras? + +— Aujourd’hui même, sans retard. + +— Il n’est donc pas ici? + +— Mais, non, monsieur. + +— Mais est-il près? est-il loin? + +— Eh! le sais-je, monsieur, le sais-je? fit Mousqueton. + +— Mordioux! s’écria le mousquetaire en frappant du pied, je joue de +malheur! Porthos si casanier! + +— Monsieur, il n’y a pas d’homme plus sédentaire que Monseigneur. +Mais... + +— Mais quoi? + +— Quand un ami vous presse... + +— Un ami? + +— Eh! sans doute; ce digne M. d’Herblay. + +— C’est Aramis qui a pressé Porthos? + +— Voici comment la chose s’est passée, monsieur d’Artagnan. M. +d’Herblay a écrit à Monseigneur... + +— Vraiment? + +— Une lettre, monsieur, une lettre si pressante qu’elle a mis ici tout +à feu et à sang! + +— Conte-moi cela, cher ami, dit d’Artagnan, mais renvoie un peu ces +messieurs, d’abord. + +Mousqueton poussa un «Au large, faquins!» avec des poumons si +puissants, qu’il eût suffi du souffle sans les paroles pour faire +évaporer les quatre laquais. D’Artagnan s’assit sur le brancard de la +boîte et ouvrit ses oreilles. + +— Monsieur, dit Mousqueton, Monseigneur a donc reçu une lettre de M. le +vicaire général d’Herblay, voici huit ou neuf jours; c’était le jour +des plaisirs... champêtres; oui, mercredi par conséquent. + +— Comment cela! dit d’Artagnan; le jour des plaisirs champêtres? + +— Oui, monsieur; nous avons tant de plaisirs à prendre dans ce +délicieux pays que nous en étions encombrés; si bien que force a été +pour nous d’en régler la distribution. + +— Comme je reconnais bien l’ordre de Porthos! Ce n’est pas à moi que +cette idée serait venue. Il est vrai que je ne suis pas encombré de +plaisirs, moi. + +— Nous l’étions, nous, dit Mousqueton. + +— Et comment avez-vous réglé cela, voyons? demanda d’Artagnan. + +— C’est un peu long, monsieur. + +— N’importe, nous avons le temps, et puis vous parlez si bien, mon cher +Mousqueton, que c’est vraiment plaisir de vous entendre. + +— Il est vrai, dit Mousqueton avec un signe de satisfaction qui +provenait évidemment de la justice qui lui était rendue, il est vrai +que j’ai fait de grands progrès dans la compagnie de Monseigneur. + +— J’attends la distribution des plaisirs, Mousqueton, et avec +impatience; je veux savoir si je suis arrivé dans un bon jour. + +— Oh! monsieur d’Artagnan, dit mélancoliquement Mousqueton, depuis que +Monseigneur est parti, tous les plaisirs sont envolés! + +— Eh bien! mon cher Mousqueton, rappelez vos souvenirs. + +— Par quel jour voulez-vous que nous commencions? + +— Eh pardieu! commencez par le dimanche, c’est le jour du Seigneur. + +— Le dimanche, monsieur? + +— Oui. + +— Dimanche, plaisirs religieux: Monseigneur va à la messe, rend le pain +bénit, se fait faire des discours et des instructions par son aumônier +ordinaire. Ce n’est pas fort amusant, mais nous attendons un carme de +Paris qui desservira notre aumônerie et qui parle fort bien, à ce que +l’on assure; cela nous éveillera, car l’aumônier actuel nous endort +toujours. Donc le dimanche, plaisirs religieux. Le lundi, plaisirs +mondains. + +— Ah! ah! dit d’Artagnan, comment comprends-tu cela, Mousqueton? Voyons +un peu les plaisirs mondains, voyons. + +— Monsieur, le lundi, nous allons dans le monde; nous recevons, nous +rendons des visites; on joue du luth, on danse, on fait des bouts +rimés, enfin on brûle un peu d’encens en l’honneur des dames. + +— Peste! c’est du suprême galant, dit le mousquetaire, qui eut besoin +d’appeler à son aide toute la vigueur de ses muscles mastoïdes pour +comprimer une énorme envie de rire. + +— Mardi, plaisirs savants. + +— Ah! bon! dit d’Artagnan, lesquels? Détaille-nous un peu cela, mon +cher Mousqueton. + +— Monseigneur a acheté une sphère que je vous montrerai, elle remplit +tout le périmètre de la grosse tour, moins une galerie qu’il a fait +faire au-dessus de la sphère; il y a des petites ficelles et des fils +de laiton après lesquels sont accrochés le soleil et la lune. Cela +tourne; c’est fort beau. Monseigneur me montre les mers et terres +lointaines; nous nous promettons de ne jamais y aller. C’est plein +d’intérêt. + +— Plein d’intérêt, c’est le mot, répéta d’Artagnan. Et le mercredi? + +— Plaisirs champêtres, j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, monsieur +le chevalier: nous regardons les moutons et les chèvres de Monseigneur; +nous faisons danser les bergères avec des chalumeaux et des musettes, +ainsi qu’il est écrit dans un livre que Monseigneur possède en sa +bibliothèque et qu’on appelle Bergeries. L’auteur est mort, voilà un +mois à peine. + +— M. Racan, peut-être? fit d’Artagnan. + +— C’est cela, M. Racan. Mais ce n’est pas le tout. Nous pêchons à la +ligne dans le petit canal, après quoi nous dînons couronnés de fleurs. +Voilà pour le mercredi. + +— Peste! dit d’Artagnan, il n’est pas mal partagé, le mercredi. Et le +jeudi? que peut-il rester à ce pauvre jeudi? + +— Il n’est pas malheureux, monsieur, dit Mousqueton souriant. Jeudi, +plaisirs olympiques. Ah! monsieur, c’est superbe! Nous faisons venir +tous les jeunes vassaux de Monseigneur et nous les faisons jeter le +disque, lutter, courir. Monseigneur jette le disque comme personne. Et +lorsqu’il applique un coup de poing, oh! quel malheur! + +— Comment, quel malheur! + +— Oui, monsieur, on a été obligé de renoncer au ceste. Il cassait les +têtes, brisait les mâchoires, enfonçait les poitrines. C’est un jeu +charmant, mais personne ne voulait plus le jouer avec lui. + +— Ainsi, le poignet... + +— Oh! monsieur, plus solide que jamais. Monseigneur baisse un peu quant +aux jambes, il l’avoue lui-même; mais cela s’est réfugié dans les bras, +de sorte que... + +— De sorte qu’il assomme les bœufs comme autrefois. + +— Monsieur, mieux que cela, il enfonce les murs. Dernièrement, après +avoir soupé chez un de ses fermiers, vous savez combien Monseigneur est +populaire et bon, après souper il fait cette plaisanterie de donner un +coup de poing dans le mur, le mur s’écroule, le toit glisse, et il y a +trois hommes d’étouffés et une vieille femme. + +— Bon Dieu! Mousqueton, et ton maître? + +— Oh! Monseigneur! il a eu la tête un peu écorchée. Nous lui avons +bassiné les chairs avec une eau que les religieuses nous donnent. Mais +rien au poing. + +— Rien? + +— Rien, monsieur. + +— Foin des plaisirs olympiques! ils doivent coûter trop cher, car enfin +les veuves et les orphelins... + +— On leur fait des pensions, monsieur, un dixième du revenu de +Monseigneur est affecté à cela. + +— Passons au vendredi, dit d’Artagnan. + +— Le vendredi, plaisirs nobles et guerriers. Nous chassons, nous +faisons des armes, nous dressons des faucons, nous domptons des +chevaux. Enfin, le samedi est le jour des plaisirs spirituels: nous +meublons notre esprit, nous regardons les tableaux et les statues de +Monseigneur, nous écrivons même et nous traçons des plans; enfin, nous +tirons les canons de Monseigneur. + +— Vous tracez des plans, vous tirez les canons... + +— Oui, monsieur. + +— Mon ami, dit d’Artagnan, M. du Vallon possède en vérité l’esprit le +plus subtil et le plus aimable que je connaisse; mais il y a une sorte +de plaisirs que vous avez oubliés, ce me semble. + +— Lesquels, monsieur? demanda Mousqueton avec anxiété. + +— Les plaisirs matériels. + +Mousqueton rougit. + +— Qu’entendez-vous par là, monsieur? dit-il en baissant les yeux. + +— J’entends la table, le bon vin, la soirée occupée aux évolutions de +la bouteille. + +— Ah! monsieur, ces plaisirs-là ne comptent point, nous les pratiquons +tous les jours. + +— Mon brave Mousqueton, reprit d’Artagnan, pardonne-moi, mais j’ai +été tellement absorbé par ton récit plein de charmes, que j’ai oublié +le principal point de notre conversation, c’est à savoir ce que M. le +vicaire général d’Herblay a pu écrire à ton maître. + +— C’est vrai, monsieur, dit Mousqueton, les plaisirs nous ont +distraits. Eh bien! monsieur, voici la chose tout entière. + +— J’écoute, mon cher Mousqueton. + +— Mercredi... + +— Jour des plaisirs champêtres? + +— Oui. Une lettre arrive; il la reçoit de mes mains. J’avais reconnu +l’écriture. + +— Eh bien? + +— Monseigneur la lit et s’écrie: «Vite, mes chevaux! mes armes!» + +— Ah! mon Dieu! dit d’Artagnan, c’était encore quelque duel! + +— Non pas, monsieur, il y avait ces mots seulement: «Cher Porthos, en +route si vous voulez arriver avant l’équinoxe. Je vous attends.» + +— Mordioux! fit d’Artagnan rêveur, c’était pressé à ce qu’il paraît. + +— Je le crois bien. En sorte, continua Mousqueton, que Monseigneur est +parti le jour même avec son secrétaire pour tâcher d’arriver à temps. + +— Et sera-t-il arrivé à temps? + +— Je l’espère. Monseigneur qui est haut à la main, comme vous le savez, +monsieur, répétait sans cesse: «Tonne Dieu! qu’est-ce encore que cela, +l’équinoxe? N’importe, il faudra que le drôle soit bien monté, s’il +arrivait avant moi.» + +— Et tu crois que Porthos sera arrivé le premier? demanda d’Artagnan. + +— J’en suis sûr. Cet équinoxe, si riche qu’il soit, n’a certes pas des +chevaux comme Monseigneur! + +D’Artagnan contint son envie de rire, parce que la brièveté de la +lettre d’Aramis lui donnait fort à penser. Il suivit Mousqueton, +ou plutôt le chariot de Mousqueton, jusqu’au château; il s’assit +à une table somptueuse, dont on lui fit les honneurs comme à un +roi, mais il ne put rien tirer de Mousqueton: le fidèle serviteur +pleurait à volonté, c’était tout. D’Artagnan, après une nuit passée +sur un excellent lit, rêva beaucoup au sens de la lettre d’Aramis, +s’inquiéta des rapports de l’équinoxe avec les affaires de Porthos, +puis n’y comprenant rien, sinon qu’il s’agissait de quelque amourette +de l’évêque pour laquelle il était nécessaire que les jours fussent +égaux aux nuits, d’Artagnan quitta Pierrefonds comme il avait quitté +Melun, comme il avait quitté le château du comte de La Fère. Ce ne fut +cependant pas sans une mélancolie qui pouvait à bon droit passer pour +une des plus sombres humeurs de d’Artagnan. La tête baissée, l’œil +fixe, il laissait pendre ses jambes sur chaque flanc de son cheval et +se disait, dans cette vague rêverie qui monte parfois à la plus sublime +éloquence; «Plus d’amis, plus d’avenir, plus rien! mes forces sont +brisées, comme le faisceau de notre amitié passée. Oh! la vieillesse +arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son crêpe funèbre tout +ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma jeunesse, puis elle +jette ce doux fardeau sur son épaule et le porte avec le reste dans ce +gouffre sans fond de la mort.» Un frisson serra le cœur du Gascon, +si brave et si fort contre tous les malheurs de la vie, et pendant +quelques moments les nuages lui parurent noirs, la terre glissante et +glaiseuse comme celle des cimetières. + +— Où vais-je... se dit-il; que veux-je faire?... seul... tout seul, +sans famille, sans amis... Bah! s’écria-t-il tout à coup. + +Et il piqua des deux sa monture, qui, n’ayant rien trouvé de +mélancolique dans la lourde avoine de Pierrefonds, profita de la +permission pour montrer sa gaieté par un temps de galop qui absorba +deux lieues. + +«À Paris!» se dit d’Artagnan. + +Et le lendemain il descendit à Paris. + +Il avait mis dix jours à faire ce voyage. + + + + +Chapitre XIX — Ce que d’Artagnan venait faire à Paris + + +Le lieutenant mit pied à terre devant une boutique de la rue des +Lombards, à l’enseigne du Pilon-d’Or. Un homme de bonne mine, portant +un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une bonne grosse +main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval pie. + +— Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c’est vous! + +— Bonjour, Planchet! répondit d’Artagnan en faisant le gros dos pour +entrer dans la boutique. + +— Vite, quelqu’un, cria Planchet, pour le cheval de M. d’Artagnan, +quelqu’un pour sa chambre, quelqu’un pour son souper! + +— Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d’Artagnan aux garçons +empressés. + +— Vous permettez que j’expédie ce café, cette mélasse et ces raisins +cuits? dit Planchet, ils sont destinés à l’office de M. le surintendant. + +— Expédie, expédie. + +— C’est l’affaire d’un moment, puis nous souperons. + +— Fais que nous soupions seuls, dit d’Artagnan, j’ai à te parler. + +Planchet regarda son ancien maître d’une façon significative. + +— Oh! tranquillise-toi, ce n’est rien que d’agréable, dit d’Artagnan. + +— Tant mieux! tant mieux!... + +Et Planchet respira, tandis que d’Artagnan s’asseyait fort simplement +dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait connaissance des +localités. La boutique était bien garnie; on respirait là un parfum de +gingembre, de cannelle et de poivre pilé qui fit éternuer d’Artagnan. +Les garçons, heureux d’être aux côtés d’un homme de guerre aussi +renommé qu’un lieutenant de mousquetaires qui approchait la personne du +roi, se mirent à travailler avec un enthousiasme qui tenait du délire, +et à servir les pratiques avec une précipitation dédaigneuse que plus +d’un remarqua. + +Planchet encaissait l’argent et faisait ses comptes entrecoupés de +politesses à l’adresse de son ancien maître. + +Planchet avait avec ses clients la parole brève et la familiarité +hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n’attend +personne. D’Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous +analyserons plus tard. Il vit peu à peu la nuit venir; et enfin, +Planchet le conduisit dans une chambre du premier étage, où, parmi les +ballots et les caisses, une table fort proprement servie attendait deux +convives. + +D’Artagnan profita d’un moment de répit pour considérer la figure de +Planchet, qu’il n’avait pas vu depuis un an. + +L’intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage n’était +pas boursouflé. Son regard brillant jouait encore avec facilité +dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle toutes les +saillies caractéristiques du visage humain, n’avait encore touché ni +à ses pommettes saillantes, indice de ruse et de cupidité, ni à son +menton aigu, indice de finesse et de persévérance. Planchet trônait +avec autant de majesté dans sa salle à manger que dans sa boutique. +Il offrit à son maître un repas frugal, mais tout parisien: le rôti +cuit au four du boulanger, avec les légumes, la salade, et le dessert +emprunté à la boutique même. D’Artagnan trouva bon que l’épicier eût +tiré de derrière les fagots une bouteille de ce vin d’Anjou qui, durant +toute la vie de d’Artagnan, avait été son vin de prédilection. + +— Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de bonhomie, +c’était moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j’ai le bonheur que +vous buviez le mien. + +— Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps, j’espère, +car à présent me voilà libre. + +— Libre! Vous avez congé, monsieur? + +— Illimité! + +— Vous quittez le service? dit Planchet stupéfait. + +— Oui, je me repose. + +— Et le roi? s’écria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi pût +se passer des services d’un homme tel que d’Artagnan. + +— Et le roi cherchera fortune ailleurs... Mais nous avons bien soupé, +tu es en veine de saillies, tu m’excites à te faire des confidences, +ouvre donc tes oreilles. + +— J’ouvre. + +Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, décoiffa une bouteille +de vin blanc. + +— Laisse-moi ma raison seulement. + +— Oh! quand vous perdrez la tête, vous, monsieur... + +— Maintenant, ma tête est à moi, et je prétends la ménager plus que +jamais. D’abord causons finances... Comment se porte notre argent? + +— À merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j’ai reçues de vous +sont placées toujours dans mon commerce, où elles rapportent neuf pour +cent; je vous en donne sept, je gagne donc sur vous. + +— Et tu es toujours content? + +— Enchanté. Vous m’en apportez d’autres? + +— Mieux que cela... Mais en as-tu besoin? + +— Oh! que non pas. Chacun m’en veut confier à présent. J’étends mes +affaires. + +— C’était ton projet. + +— Je fais un jeu de banque... J’achète les marchandises de mes +confrères nécessiteux, je prête de l’argent à ceux qui sont gênés pour +les remboursements. + +— Sans usure?... + +— Oh! monsieur, la semaine passée j’ai eu deux rendez-vous au boulevard +pour ce mot que vous venez de prononcer. + +— Comment! + +— Vous allez comprendre: il s’agissait d’un prêt... L’emprunteur me +donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais si +le remboursement n’avait pas lieu à une époque fixe. Je prête mille +livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize cents livres. +Il l’apprend et réclame cent écus. Ma foi, j’ai refusé... prétendant +que je pouvais ne les vendre que neuf cents livres. Il m’a dit que +je faisais de l’usure. Je l’ai prié de me répéter cela derrière le +boulevard. C’est un ancien garde, il est venu; je lui ai passé votre +épée au travers de la cuisse gauche. + +— Tudieu! quelle banque tu fais! dit d’Artagnan. + +— Au-dessus de treize pour cent je me bats, répliqua Planchet; voilà +mon caractère. + +— Ne prends que douze, dit d’Artagnan, et appelle le reste prime et +courtage. + +— Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire? + +— Ah! Planchet, c’est bien long et bien difficile à dire. + +— Dites toujours. + +D’Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrassé de sa +confidence et défiant du confident. + +— C’est un placement? demanda Planchet. + +— Mais, oui. + +— D’un beau produit? + +— D’un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet. + +Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur que +les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur. + +— Est-ce Dieu possible! + +— Je crois qu’il y aura plus, dit froidement d’Artagnan, mais enfin +j’aime mieux dire moins. + +— Ah diable! fit Planchet se rapprochant... Mais, monsieur, c’est +magnifique!... Peut-on mettre beaucoup d’argent? + +— Vingt mille livres chacun, Planchet. + +— C’est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps? + +— Pour un mois. + +— Et cela nous donnera? + +— Cinquante mille livres chacun; compte. + +— C’est monstrueux!... Il faudra se bien battre pour un jeu comme +celui-là? + +— Je crois en effet qu’il se faudra battre pas mal, dit d’Artagnan avec +la même tranquillité; mais cette fois, Planchet, nous sommes deux, et +je prends les coups pour moi seul. + +— Monsieur, je ne souffrirai pas... + +— Planchet, tu ne peux en être, il te faudrait quitter ton commerce. + +— L’affaire ne se fait pas à Paris? + +— Non. + +— Ah! à l’étranger? + +— En Angleterre. + +— Pays de spéculation, c’est vrai, dit Planchet... pays que je connais +beaucoup... Quelle sorte d’affaire, monsieur, sans trop de curiosité? + +— Planchet, c’est une restauration. + +— De monuments? + +— Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall. + +— C’est important... Et en un mois vous croyez?... + +— Je m’en charge. + +— Cela vous regarde, monsieur, et une fois que vous vous en mêlez... + +— Oui, cela me regarde... je suis fort au courant... cependant je te +consulterai volontiers. + +— C’est beaucoup d’honneur... mais je m’entends mal à l’architecture. + +— Planchet... tu as tort, tu es un excellent architecte, aussi bon que +moi pour ce dont il s’agit. + +— Merci... + +— J’avais, je te l’avoue, été tenté d’offrir la chose à ces Messieurs, +mais ils sont absents de leurs maisons... C’est fâcheux, je n’en +connais pas de plus hardis ni de plus adroits. + +— Ah çà! il paraît qu’il y aura concurrence et que l’entreprise sera +disputée? + +— Oh! oui, Planchet, oui... + +— Je brûle d’avoir des détails, monsieur. + +— En voici, Planchet, ferme bien toutes les portes. + +— Oui, monsieur. + +Et Planchet s’enferma d’un triple tour. + +— Bien, maintenant, approche-toi de moi. + +Planchet obéit. + +— Et ouvre la fenêtre, parce que le bruit des passants et des chariots +rendra sourds tous ceux qui pourraient nous entendre. + +Planchet ouvrit la fenêtre comme on le lui avait prescrit, et la +bouffée de tumulte qui s’engouffra dans la chambre, cris, roues, +aboiements et pas, assourdit d’Artagnan lui-même, selon qu’il l’avait +désiré. Ce fut alors qu’il but un verre de vin blanc et qu’il commença +en ces termes: + +— Planchet, j’ai une idée. + +— Ah! monsieur, je vous reconnais bien là, répondit l’épicier, +pantelant d’émotion. + + + + +Chapitre XX — De la société qui se forme rue des Lombards à l’enseigne +du Pilon-d’Or, pour exploiter l’idée de M. d’Artagnan + + +Après un instant de silence, pendant lequel d’Artagnan parut recueillir +non pas une idée, mais toutes ses idées: + +— Il n’est point, mon cher Planchet, dit-il, que tu n’aies entendu +parler de Sa Majesté Charles Ier, roi d’Angleterre? + +— Hélas! oui, monsieur, puisque vous avez quitté la France pour lui +porter secours; que malgré ce secours il est tombé et a failli vous +entraîner dans sa chute. + +— Précisément; je vois que tu as bonne mémoire, Planchet. + +— Peste! monsieur, l’étonnant serait que je l’eusse perdue, cette +mémoire, si mauvaise qu’elle fût. Quand on a entendu Grimaud qui, vous +le savez, ne raconte guère, raconter comment est tombée la tête du roi +Charles, comment vous avez voyagé la moitié d’une nuit dans un bâtiment +miné, et vu revenir sur l’eau ce bon M. Mordaunt avec certain poignard +à manche doré dans la poitrine, on n’oublie pas ces choses-là. + +— Il y a pourtant des gens qui les oublient, Planchet. + +— Oui, ceux qui ne les ont pas vues ou qui n’ont pas entendu Grimaud +les raconter. + +— Eh bien! tant mieux, puisque tu te rappelles tout cela, je n’aurai +besoin de te rappeler qu’une chose, c’est que le roi Charles Ier avait +un fils. + +— Il en avait même deux, monsieur, sans vous démentir, dit Planchet; +car j’ai vu le second à Paris, M. le duc d’York, un jour qu’il se +rendait au Palais-Royal, et l’on m’a assuré que ce n’était que le +second fils du roi Charles Ier. Quant à l’aîné, j’ai l’honneur de le +connaître de nom, mais pas de vue. + +— Voilà justement, Planchet, où nous en devons venir: c’est à ce fils +aîné qui s’appelait autrefois le prince de Galles, et qui s’appelle +aujourd’hui Charles II, roi d’Angleterre. + +— Roi sans royaume, monsieur, répondit sentencieusement Planchet. + +— Oui, Planchet, et tu peux ajouter malheureux prince, plus malheureux +qu’un homme du peuple perdu dans le plus misérable quartier de Paris. + +Planchet fit un geste plein de cette compassion banale que l’on accorde +aux étrangers avec lesquels on ne pense pas qu’on puisse jamais se +trouver en contact. D’ailleurs, il ne voyait, dans cette opération +politico-sentimentale, poindre aucunement l’idée commerciale de M. +d’Artagnan, et c’était à cette idée qu’il en avait principalement. +D’Artagnan, qui avait l’habitude de bien comprendre les choses et les +hommes, comprit Planchet. + +— J’arrive, dit-il. Ce jeune prince de Galles, roi sans royaume, comme +tu dis fort bien, Planchet, m’a intéressé, moi, d’Artagnan. Je l’ai vu +mendier l’assistance de Mazarin, qui est un cuistre, et le secours du +roi Louis, qui est un enfant, et il m’a semblé, à moi qui m’y connais, +que dans cet œil intelligent du roi déchu, dans cette noblesse de +toute sa personne, noblesse qui a surnagé au-dessus de toutes les +misères, il y avait l’étoffe d’un homme de cœur et d’un roi. + +Planchet approuva tacitement: tout cela, à ses yeux du moins, +n’éclairait pas encore l’idée de d’Artagnan. Celui-ci continua: + +— Voici donc le raisonnement que je me suis fait. Écoute bien, +Planchet, car nous approchons de la conclusion. + +— J’écoute. + +— Les rois ne sont pas semés tellement drus sur la terre que les +peuples en trouvent là où ils en ont besoin. Or ce roi sans royaume +est à mon avis une graine réservée qui doit fleurir en une saison +quelconque, pourvu qu’une main adroite, discrète et vigoureuse, la sème +bel et bien, en choisissant sol, ciel et temps. + +Planchet approuvait toujours de la tête, ce qui prouvait qu’il ne +comprenait toujours pas. + +— Pauvre petite graine de roi! me suis-je dit, et réellement j’étais +attendri, Planchet, ce qui me fait penser que j’entame une bêtise. +Voilà pourquoi j’ai voulu te consulter, mon ami. + +Planchet rougit de plaisir et d’orgueil. + +— Pauvre petite graine de roi! je te ramasse, moi, et je vais te jeter +dans une bonne terre. + +— Ah! mon Dieu! dit Planchet en regardant fixement son ancien maître, +comme s’il eût douté de tout l’éclat de sa raison. + +— Eh bien! quoi? demanda d’Artagnan, qui te blesse? + +— Moi, rien, monsieur. + +— Tu as dit: «Ah! mon Dieu!» + +— Vous croyez? + +— J’en suis sûr. Est-ce que tu comprendrais déjà? + +— J’avoue, monsieur d’Artagnan, que j’ai peur... + +— De comprendre? + +— Oui. + +— De comprendre que je veux faire remonter sur le trône le roi Charles +II, qui n’a plus de trône? Est-ce cela? + +Planchet fit un bond prodigieux sur sa chaise. + +— Ah! Ah! dit-il tout effaré; voilà donc ce que vous appelez une +restauration, vous! + +— Oui, Planchet, n’est-ce pas ainsi que la chose se nomme? + +— Sans doute, sans doute. Mais avez-vous bien réfléchi? + +— À quoi? + +— À ce qu’il y a là-bas? + +— Où? + +— En Angleterre. + +— Et qu’y a-t-il, voyons, Planchet? + +— D’abord, monsieur, je vous demande pardon si je me mêle de ces +choses-là, qui ne sont point de mon commerce; mais puisque c’est une +affaire que vous me proposez... car vous me proposez une affaire, +n’est-ce pas? + +— Superbe, Planchet. + +— Mais puisque vous me proposez une affaire, j’ai le droit de la +discuter. + +— Discute, Planchet; de la discussion naît la lumière. + +— Eh bien! puisque j’ai la permission de Monsieur, je lui dirai qu’il y +a là-bas les parlements d’abord. + +— Eh bien! après? + +— Et puis l’armée. + +— Bon. Vois-tu encore quelque chose? + +— Et puis la nation. + +— Est-ce tout? + +— La nation, qui a consenti la chute et la mort du feu roi, père de +celui-là, et qui ne se voudra point démentir. + +— Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, tu raisonnes comme un fromage. La +nation... la nation est lasse de ces messieurs qui s’appellent de noms +barbares et qui lui chantent des psaumes. Chanter pour chanter, mon +cher Planchet, j’ai remarqué que les nations aimaient mieux chanter la +gaudriole que le plain-chant. Rappelle-toi la Fronde; a-t-on chanté +dans ces temps-là! Eh bien! c’était le bon temps. + +— Pas trop, pas trop; j’ai manqué y être pendu. + +— Oui, mais tu ne l’as pas été? + +— Non. + +— Et tu as commencé ta fortune au milieu de toutes ces chansons-là? + +— C’est vrai. + +— Tu n’as donc rien à dire? + +— Si fait! j’en reviens à l’armée et aux parlements. + +— J’ai dit que j’empruntais vingt mille livres à M. Planchet, et que je +mettais vingt mille livres de mon côté; avec ces quarante mille livres +je lève une armée. + +Planchet joignit les mains; il voyait d’Artagnan sérieux, il crut de +bonne foi que son maître avait perdu le sens. + +— Une armée!... Ah! monsieur, fit-il avec son plus charmant sourire, de +peur d’irriter ce fou et d’en faire un furieux. Une armée... nombreuse? + +— De quarante hommes, dit d’Artagnan. + +— Quarante contre quarante mille, ce n’est point assez. Vous valez bien +mille hommes à vous tout seul, monsieur d’Artagnan, je le sais bien; +mais où trouverez-vous trente-neuf hommes qui vaillent autant que vous? +ou, les trouvant, qui vous fournira l’argent pour les payer? + +— Pas mal, Planchet... Ah! diable! tu te fais courtisan. + +— Non, monsieur, je dis ce que je pense, et voilà justement pourquoi +je dis qu’à la première bataille rangée que vous livrerez avec vos +quarante hommes, j’ai bien peur... + +— Aussi ne livrerai-je pas de bataille rangée, mon cher Planchet, dit +en riant le Gascon. Nous avons, dans l’Antiquité, des exemples très +beaux de retraites et de marches savantes qui consistaient à éviter +l’ennemi au lieu de l’aborder. Tu dois savoir cela, Planchet, toi +qui as commandé les Parisiens le jour où ils eussent dû se battre +contre les mousquetaires, et qui as si bien calculé les marches et les +contremarches, que tu n’as point quitté la place Royale. + +Planchet se mit à rire. + +— Il est de fait, répondit-il, que si vos quarante hommes se cachent +toujours et qu’ils ne soient pas maladroits, ils peuvent espérer +de n’être pas battus; mais enfin, vous vous proposez un résultat +quelconque? + +— Sans aucun doute. Voici donc, à mon avis, le procédé à employer pour +replacer promptement Sa Majesté Charles II sur le trône. + +— Bon! s’écria Planchet en redoublant d’attention, voyons ce procédé. +Mais auparavant il me semble que nous oublions quelque chose. + +— Quoi? + +— Nous avons mis de côté la nation, qui aime mieux chanter des +gaudrioles que des psaumes, et l’armée, que nous ne combattons pas; +mais restent les parlements, qui ne chantent guère. + +— Et qui ne se battent pas davantage. Comment, toi, Planchet, un homme +intelligent, tu t’inquiètes d’un tas de braillards qui s’appellent +les croupions et les décharnés! Les parlements ne m’inquiètent pas, +Planchet. + +— Du moment où ils n’inquiètent pas Monsieur, passons outre. + +— Oui, et arrivons au résultat. Te rappelles-tu Cromwell, Planchet? + +— J’en ai beaucoup ouï parler, monsieur. + +— C’était un rude guerrier. + +— Et un terrible mangeur, surtout. + +— Comment cela? + +— Oui, d’un seul coup il a avalé l’Angleterre. + +— Eh bien! Planchet, le lendemain du jour où il avala l’Angleterre, si +quelqu’un eût avalé M. Cromwell?... + +— Oh! monsieur, c’est un des premiers axiomes de mathématiques que le +contenant doit être plus grand que le contenu. + +— Très bien!... Voilà notre affaire, Planchet. + +— Mais M. Cromwell est mort, et son contenant maintenant, c’est la +tombe. + +— Mon cher Planchet, je vois avec plaisir que non seulement tu es +devenu mathématicien, mais encore philosophe. + +— Monsieur, dans mon commerce d’épicerie, j’utilise beaucoup de papier +imprimé; cela m’instruit. + +— Bravo! Tu sais donc, en ce cas-là... car tu n’as pas appris les +mathématiques et la philosophie sans un peu d’histoire... qu’après ce +Cromwell si grand, il en est venu un tout petit. + +— Oui; celui-là s’appelait Richard, et il a fait comme vous, monsieur +d’Artagnan, il a donné sa démission. + +— Bien, très bien! Après le grand, qui est mort; après le petit, qui +a donné sa démission, est venu un troisième. Celui-là s’appelle M. +Monck; c’est un général fort habile, en ce qu’il ne s’est jamais battu; +c’est un diplomate très fort, en ce qu’il ne parle jamais, et qu’avant +de dire bonjour à un homme, il médite douze heures, et finit par dire +bonsoir; ce qui fait crier au miracle, attendu que cela tombe juste. + +— C’est très fort, en effet, dit Planchet; mais je connais, moi, un +autre homme politique qui ressemble beaucoup à celui-là. + +— M. de Mazarin, n’est-ce pas? + +— Lui-même. + +— Tu as raison, Planchet; seulement, M. de Mazarin n’aspire pas au +trône de France; cela change tout, vois-tu. Eh bien! ce M. Monck, qui +a déjà l’Angleterre toute rôtie sur son assiette et qui ouvre déjà la +bouche pour l’avaler, ce M. Monck, qui dit aux gens de Charles II et à +Charles II lui-même: «Nescio vos...» + +— Je ne sais pas l’anglais, dit Planchet. + +— Oui, mais moi, je le sais, dit d’Artagnan. Nescio vos signifie: «Je +ne vous connais pas.» Ce M. Monck, l’homme important de l’Angleterre +elle-même, quand il l’aura engloutie... + +— Eh bien? demanda Planchet. + +— Eh bien! mon ami, je vais là-bas, et avec mes quarante hommes je +l’enlève, je l’emballe, et je l’apporte en France, où deux partis se +présentent à mes yeux éblouis. + +— Et aux miens! s’écria Planchet, transporté d’enthousiasme. Nous le +mettons dans une cage et nous le montrons pour de l’argent. + +— Eh bien! Planchet, c’est un troisième parti auquel je n’avais pas +songé et que tu viens de trouver, toi. + +— Le croyez-vous bon? + +— Oui, certainement; mais je crois les miens meilleurs. + +— Voyons les vôtres, alors. + +— 1° je le mets à rançon. + +— De combien? + +— Peste! un gaillard comme cela vaut bien cent mille écus. + +— Oh! oui. + +— Tu vois: 1° je le mets à rançon de cent mille écus. + +— Ou bien?... + +— Ou bien, ce qui est mieux encore, je le livre au roi Charles, qui, +n’ayant plus ni général d’armée à craindre, ni diplomate à jouer, se +restaurera lui-même, et, une fois restauré, me comptera les cent mille +écus en question. Voilà l’idée que j’ai eue; qu’en dis-tu, Planchet? + +— Magnifique, monsieur! s’écria Planchet tremblant d’émotion. Et +comment cette idée-là vous est-elle venue? + +— Elle m’est venue un matin au bord de la Loire, tandis que le roi +Louis XIV, notre bien-aimé roi, pleurnichait sur la main de Mlle de +Mancini. + +— Monsieur, je vous garantis que l’idée est sublime. Mais... + +— Ah! il y a un mais. + +— Permettez! Mais elle est un peu comme la peau de ce bel ours, vous +savez, qu’on devait vendre, mais qu’il fallait prendre sur l’ours +vivant. Or, pour prendre M. Monck, il y aura bagarre. + +— Sans doute, mais puisque je lève une armée. + +— Oui, oui, je comprends, parbleu! un coup de main. Oh! alors, +monsieur, vous triompherez, car nul ne vous égale en ces sortes de +rencontres. + +— J’y ai du bonheur, c’est vrai, dit d’Artagnan, avec une orgueilleuse +simplicité; tu comprends que si pour cela j’avais mon cher Athos, mon +brave Porthos et mon rusé Aramis, l’affaire était faite; mais ils sont +perdus, à ce qu’il paraît, et nul ne sait où les retrouver. Je ferai +donc le coup tout seul. Maintenant, trouves-tu l’affaire bonne et le +placement avantageux? + +— Trop! trop! + +— Comment cela? + +— Parce que les belles choses n’arrivent jamais à point. + +— Celle-là est infaillible, Planchet, et la preuve, c’est que je m’y +emploie. Ce sera pour toi un assez joli lucre et pour moi un coup +assez intéressant. On dira: «Voilà quelle fut la vieillesse de M. +d’Artagnan»; et j’aurai une place dans les histoires et même dans +l’histoire, Planchet. + +— Monsieur! s’écria Planchet, quand je pense que c’est ici, chez moi, +au milieu de ma cassonade, de mes pruneaux et de ma cannelle que ce +gigantesque projet se mûrit, il me semble que ma boutique est un palais. + +— Prends garde, prends garde, Planchet; si le moindre bruit transpire, +il y a Bastille pour nous deux; prends garde, mon ami, car c’est un +complot que nous faisons là: M. Monck est l’allié de M. de Mazarin; +prends garde. + +— Monsieur, quand on a eu l’honneur de vous appartenir, on n’a pas +peur, et quand on a l’avantage d’être lié d’intérêt avec vous, on se +tait. + +— Fort bien, c’est ton affaire encore plus que la mienne, attendu que +dans huit jours, moi, je serai en Angleterre. + +— Partez, monsieur, partez; le plus tôt sera le mieux. + +— Alors, l’argent est prêt? + +— Demain il le sera, demain vous le recevrez de ma main. Voulez-vous de +l’or ou de l’argent? + +— De l’or, c’est plus commode. Mais comment allons-nous arranger cela? +Voyons. + +— Oh! mon Dieu, de la façon la plus simple: vous me donnez un reçu, +voilà tout. + +— Non pas, non pas, dit vivement d’Artagnan, il faut de l’ordre en +toutes choses. + +— C’est aussi mon opinion... mais avec vous, monsieur d’Artagnan... + +— Et si je meurs là-bas, si je suis tué d’une balle de mousquet, si je +crève pour avoir bu de la bière? + +— Monsieur, je vous prie de croire qu’en ce cas je serais tellement +affligé de votre mort, que je ne penserais point à l’argent. + +— Merci, Planchet, mais cela n’empêche. Nous allons, comme deux clercs +de procureur, rédiger ensemble une convention, une espèce d’acte qu’on +pourrait appeler un acte de société. + +— Volontiers, monsieur. + +— Je sais bien que c’est difficile à rédiger, mais nous essaierons. + +Planchet alla chercher une plume, de l’encre et du papier. + +D’Artagnan prit la plume, la trempa dans l’encre et écrivit: + +«Entre messire d’Artagnan, ex-lieutenant des mousquetaires du roi, +actuellement demeurant rue Tiquetonne, Hôtel de la Chevrette, + +Et le sieur Planchet, épicier, demeurant rue des Lombards, à l’enseigne +du Pilon-d’Or. + +A été convenu ce qui suit: + +Une société au capital de quarante mille livres est formée à l’effet +d’exploiter une idée apportée par M. d’Artagnan. Le sieur Planchet, +qui connaît cette idée et qui l’approuve en tous points, versera vingt +mille livres entre les mains de M. d’Artagnan. Il n’en exigera ni +remboursement ni intérêt avant le retour d’un voyage que M. d’Artagnan +va faire en Angleterre. + +De son côté, M. d’Artagnan s’engage à verser vingt mille livres qu’il +joindra aux vingt mille déjà versées par le sieur Planchet. Il usera +de ladite somme de quarante mille livres comme bon lui semblera, +s’engageant toutefois à une chose qui va être énoncée ci-dessous. + +Le jour où M. d’Artagnan aura rétabli par un moyen quelconque Sa +Majesté le roi Charles II sur le trône d’Angleterre, il versera entre +les mains de M. Planchet la somme de...» + +— La somme de cent cinquante mille livres, dit naïvement Planchet +voyant que d’Artagnan s’arrêtait. + +— Ah! diable! non, dit d’Artagnan, le partage ne peut pas se faire par +moitié, ce ne serait pas juste. + +— Cependant, monsieur, nous mettons moitié chacun, objecta timidement +Planchet. + +— Oui, mais écoute la clause, mon cher Planchet, et si tu ne la trouves +pas équitable en tout point quand elle sera écrite, eh bien! nous la +rayerons. + +Et d’Artagnan écrivit: + +«Toutefois, comme M. d’Artagnan apporte à l’association, outre le +capital de vingt mille livres, son temps, son idée, son industrie et sa +peau, choses qu’il apprécie fort, surtout cette dernière, M. d’Artagnan +gardera, sur les trois cent mille livres, deux cent mille livres pour +lui, ce qui portera sa part aux deux tiers.» + +— Très bien, dit Planchet. + +— Est-ce juste? demanda d’Artagnan. + +— Parfaitement juste, monsieur. + +— Et tu seras content moyennant cent mille livres? + +— Peste! je crois bien. Cent mille livres pour vingt mille livres! + +— Et à un mois, comprends bien. + +— Comment, à un mois? + +— Oui, je ne te demande qu’un mois. + +— Monsieur, dit généreusement Planchet, je vous donne six semaines. + +— Merci, répondit fort civilement le mousquetaire. + +Après quoi, les deux associés relurent l’acte. + +— C’est parfait, monsieur, dit Planchet, et feu M. Coquenard, le +premier époux de Mme la baronne du Vallon, n’aurait pas fait mieux. + +— Tu trouves? Eh bien! alors, signons. + +Et tous deux apposèrent leur parafe. + +— De cette façon, dit d’Artagnan, je n’aurai obligation à personne. + +— Mais moi, j’aurai obligation à vous, dit Planchet. + +— Non, car si tendrement que j’y tienne, Planchet, je puis laisser ma +peau là-bas, et tu perdras tout. À propos, peste! cela me fait penser +au principal, une clause indispensable, je l’écris: «Dans le cas où M. +d’Artagnan succomberait à l’œuvre; la liquidation se trouvera faite et +le sieur Planchet donne dès à présent quittance à l’ombre de messire +d’Artagnan des vingt mille livres par lui versées dans la caisse de +ladite association.» + +Cette dernière clause fit froncer le sourcil à Planchet; mais lorsqu’il +vit l’œil si brillant, la main si musculeuse, l’échine si souple et +si robuste de son associé, il reprit courage, et sans regret, haut la +main, il ajouta un trait à son parafe. D’Artagnan en fit autant. Ainsi +fut rédigé le premier acte de société connu; peut-être a-t-on un peu +abusé depuis de la forme et du fond. + +— Maintenant, dit Planchet en versant un dernier verre de vin d’Anjou à +d’Artagnan, maintenant, allez dormir, mon cher maître. + +— Non pas, répliqua d’Artagnan, car le plus difficile maintenant reste +à faire, et je vais rêver à ce plus difficile. + +— Bah! dit Planchet, j’ai si grande confiance en vous, monsieur +d’Artagnan, que je ne donnerais pas mes cent mille livres pour +quatre-vingt-dix mille. + +— Et le diable m’emporte! dit d’Artagnan, je crois que tu aurais raison. + +Sur quoi d’Artagnan prit une chandelle, monta à sa chambre et se coucha. + + + + +Chapitre XXI — Où d’Artagnan se prépare à voyager pour la maison +Planchet et Compagnie + + +D’Artagnan rêva si bien toute la nuit, que son plan fut arrêté dès le +lendemain matin. + +— Voilà! dit-il en se mettant sur son séant dans son lit et en +appuyant son coude sur son genou et son menton dans sa main, voilà! Je +chercherai quarante hommes bien sûrs et bien solides, recrutés parmi +des gens un peu compromis, mais ayant des habitudes de discipline. Je +leur promettrai cinq cents livres pour un mois, s’ils reviennent; rien, +s’ils ne reviennent pas, ou moitié pour leurs collatéraux. Quant à la +nourriture et au logement, cela regarde les Anglais, qui ont des bœufs +au pâturage, du lard au saloir, des poules au poulailler et du grain en +grange. Je me présenterai au général Monck avec ce corps de troupe. Il +m’agréera. J’aurai sa confiance, et j’en abuserai le plus vite possible. + +Mais, sans aller plus loin, d’Artagnan secoua la tête et s’interrompit. + +— Non, dit-il, je n’oserais raconter cela à Athos; le moyen est +donc peu honorable. Il faut user de violence, continua-t-il, il le +faut bien certainement, sans avoir en rien engagé ma loyauté. Avec +quarante hommes je courrai la campagne comme partisan. Oui, mais si je +rencontre, non pas quarante mille Anglais, comme disait Planchet, mais +purement et simplement quatre cents? Je serai battu, attendu que, sur +mes quarante guerriers, il s’en trouvera dix au moins de véreux, dix +qui se feront tuer tout de suite par bêtise. + +«Non, en effet, impossible d’avoir quarante hommes sûrs; cela n’existe +pas. Il faut savoir se contenter de trente. Avec dix hommes de moins +j’aurai le droit d’éviter la rencontre à main armée, à cause du petit +nombre de mes gens, et si la rencontre a lieu, mon choix est bien plus +certain sur trente hommes que sur quarante. En outre, j’économise cinq +mille francs, c’est-à-dire le huitième de mon capital, cela en vaut la +peine. C’est dit, j’aurai donc trente hommes. Je les diviserai en trois +bandes, nous nous éparpillerons dans le pays avec injonction de nous +réunir à un moment donné; de cette façon, dix par dix, nous ne donnons +pas le moindre soupçon, nous passons inaperçus. Oui, oui, trente, c’est +un merveilleux nombre. Il y a trois dizaines; trois, ce nombre divin. +Et puis, vraiment, une compagnie de trente hommes, lorsqu’elle sera +réunie, cela aura encore quelque chose d’imposant. Ah! malheureux que +je suis, continua d’Artagnan, il faut trente chevaux; c’est ruineux. +Où diable avais-je la tête en oubliant les chevaux? On ne peut songer +cependant à faire un coup pareil sans chevaux. Eh bien! soit! ce +sacrifice, nous le ferons, quitte à prendre les chevaux dans le pays; +ils n’y sont pas mauvais, d’ailleurs. + +«Mais j’oubliais, peste! trois bandes, cela nécessite trois +commandants, voilà la difficulté: sur les trois commandants, j’en +ai déjà un, c’est moi; oui, mais les deux autres coûteront à eux +seuls presque autant d’argent que tout le reste de la troupe. Non, +décidément, il ne faudrait qu’un seul lieutenant. + +«En ce cas, alors, je réduirai ma troupe à vingt hommes. Je sais bien +que c’est peu, vingt hommes; mais puisque avec trente j’étais décidé +à ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore avec vingt. +Vingt, c’est un compte rond; cela d’ailleurs réduit de dix le nombre +des chevaux, ce qui est une considération; et alors, avec un bon +lieutenant... + +«Mordieu! ce que c’est pourtant que patience et calcul! N’allais-je pas +m’embarquer avec quarante hommes, et voilà maintenant que je me réduis +à vingt pour un égal succès. Dix mille livres d’épargnées d’un seul +coup et plus de sûreté, c’est bien cela. Voyons à cette heure: il ne +s’agit plus que de trouver ce lieutenant; trouvons-le donc, et après... +Ce n’est pas facile, il me le faut brave et bon, un second moi-même. + +«Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut un +million et que je ne paierai à mon homme que mille livres, quinze cents +livres au plus, mon homme vendra le secret à Monck. Pas de lieutenant, +mordioux! D’ailleurs, cet homme fût-il muet comme un disciple de +Pythagore, cet homme aura bien dans la troupe un soldat favori dont il +fera son sergent; le sergent pénétrera le secret du lieutenant, au cas +où celui-ci sera honnête et ne voudra pas le vendre. + +«Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout pour +cinquante mille livres. Allons, allons! c’est impossible! Décidément +le lieutenant est impossible. Mais alors plus de fractions, je ne puis +diviser ma troupe en deux et agir sur deux points à la fois sans un +autre moi-même qui...Mais à quoi bon agir sur deux points, puisque +nous n’avons qu’un homme à prendre? À quoi bon affaiblir un corps en +mettant la droite ici, la gauche là? Un seul corps, mordioux! un seul, +et commandé par d’Artagnan; très bien! Mais vingt hommes marchant d’une +bande sont suspects à tout le monde; il ne faut pas qu’on voie vingt +cavaliers marcher ensemble, autrement on leur détache une compagnie +qui demande le mot d’ordre, et qui, sur l’embarras qu’on éprouve à +le donner, fusille M. d’Artagnan et ses hommes comme des lapins. Je +me réduis donc à dix hommes; de cette façon; j’agis simplement et +avec unité; je serai forcé à la prudence, ce qui est la moitié de la +réussite dans une affaire du genre de celle que j’entreprends: le +grand nombre m’eût entraîné à quelque folie peut-être. Dix chevaux +ne sont plus rien à acheter ou à prendre, Oh! excellente idée et +quelle tranquillité parfaite elle fait passer dans mes veines! Plus de +soupçons, plus de mots d’ordre, plus de danger. Dix hommes, ce sont +des valets ou des commis. Dix hommes conduisant dix chevaux chargés de +marchandises quelconques sont tolérés, bien reçus partout. + +«Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie, +de France. Il n’y a rien à dire. Ces dix hommes, vêtus comme des +manœuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton à la +croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se laissent +jamais inquiéter, parce qu’ils n’ont pas de mauvais desseins. Ils sont +peut-être au fond un peu contrebandiers, mais qu’est-ce que cela fait? +la contrebande n’est pas comme la polygamie, un cas pendable. Le pis +qui puisse nous arriver, c’est qu’on confisque nos marchandises. + +«Les marchandises confisquées, la belle affaire! Allons, allons, c’est +un plan superbe. Dix hommes seulement, dix hommes que j’engagerai +pour mon service, dix hommes qui seront résolus comme quarante, qui +me coûteront comme quatre, et à qui, pour plus grande sûreté, je +n’ouvrirai pas la bouche de mon dessein, et à qui je dirai seulement: +«Mes amis, il y a un coup à faire.» De cette façon, Satan sera bien +malin s’il me joue un de ses tours. Quinze mille livres d’économisées! +c’est superbe sur vingt. + +Ainsi réconforté par son industrieux calcul, d’Artagnan s’arrêta à ce +plan et résolut de n’y plus rien changer. Il avait déjà, sur une liste +fournie par son intarissable mémoire, dix hommes illustres parmi les +chercheurs d’aventures, maltraités par la fortune ou inquiétés par la +justice. Sur ce, d’Artagnan se leva et se mit en quête à l’instant +même, en invitant Planchet à ne pas l’attendre à déjeuner, et même +peut-être à dîner. Un jour et demi passé à courir certains bouges +de Paris lui suffit pour sa récolte, et sans faire communiquer les +uns avec les autres ses aventuriers, il avait colligé, collectionné, +réuni en moins de trente heures une charmante collection de mauvais +visages parlant un français moins pur que l’anglais dont ils allaient +se servir. C’étaient pour la plupart des gardes dont d’Artagnan avait +pu apprécier le mérite en différentes rencontres, et que l’ivrognerie, +des coups d’épée malheureux, des gains inespérés au jeu ou les réformes +économiques de M. de Mazarin avaient forcés de chercher l’ombre et +la solitude, ces deux grands consolateurs des âmes incomprises et +froissées. Ils portaient sur leur physionomie et dans leurs vêtements +les traces des peines de cœur qu’ils avaient éprouvées. Quelques-uns +avaient le visage déchiré; tous avaient des habits en lambeaux. + +D’Artagnan soulagea le plus pressé de ces misères fraternelles avec une +sage distribution des écus de la société; puis ayant veillé à ce que +ces écus fussent employés à l’embellissement physique de la troupe, +il assigna rendez-vous à ses recrues dans le nord de la France, entre +Berghes et Saint-Omer. Six jours avaient été donnés pour tout terme, et +d’Artagnan connaissait assez la bonne volonté, la belle humeur et la +probité relative de ces illustres engagés, pour être certain que pas un +d’eux ne manquerait à l’appel. Ces ordres donnés, ce rendez-vous pris, +il alla faire ses adieux à Planchet, qui lui demanda des nouvelles de +son armée. D’Artagnan ne jugea point à propos de lui faire part de la +réduction qu’il avait faite dans son personnel; il craignait d’entamer +par cet aveu la confiance de son associé. Planchet se réjouit fort +d’apprendre que l’armée était toute levée, et que lui, Planchet, se +trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir, +soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide +Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français. Planchet +compta donc en beaux louis doubles vingt mille livres à d’Artagnan, +pour sa part à lui, Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en +beaux louis doubles, pour la part de d’Artagnan. D’Artagnan mit chacun +des vingt mille francs dans un sac et pesant chaque sac de chaque main: + +— C’est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il; +sais-tu que cela pèse plus de trente livres? + +— Bah! votre cheval portera cela comme une plume. + +D’Artagnan secoua la tête. + +— Ne me dis pas de ces choses-là, Planchet; un cheval surchargé de +trente livres, après le portemanteau et le cavalier, ne passe plus si +facilement une rivière, ne franchit plus si légèrement un mur ou un +fossé, et plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai que tu ne sais +pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie dans l’infanterie. + +— Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment embarrassé. + +— Écoute, dit d’Artagnan, je paierai mon armée à son retour dans ses +foyers. Garde-moi ma moitié de vingt mille livres, que tu feras valoir +pendant ce temps-là. + +— Et ma moitié à moi? dit Planchet. + +— Je l’emporte. + +— Votre confiance m’honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez pas? + +— C’est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors, +Planchet, pour le cas où je ne reviendrais pas, donne-moi une plume +pour que je fasse mon testament. + +D’Artagnan prit une plume, du papier et écrivit sur une simple feuille: + +«Moi, d’Artagnan, je possède vingt mille livres économisées sou à sou +depuis trente-trois ans que je suis au service de Sa Majesté le roi de +France. J’en donne cinq mille à Athos, cinq mille à Porthos, cinq mille +à Aramis, pour qu’ils les donnent, en mon nom et aux leurs, à mon petit +ami Raoul, vicomte de Bragelonne. Je donne les cinq mille dernières à +Planchet, pour qu’il distribue avec moins de regret les quinze mille +autres à mes amis. + +«En fin de quoi j’ai signé les présentes. + +«D’Artagnan. + +Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu’avait écrit d’Artagnan. + +— Tiens, dit le mousquetaire à Planchet, lis. + +Aux dernières lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet. + +— Vous croyez que je n’eusse pas donné l’argent sans cela? Alors, je ne +veux pas de vos cinq mille livres. + +D’Artagnan sourit. + +— Accepte, Planchet, accepte, et de cette façon tu ne perdras que +quinze mille francs au lieu de vingt, et tu ne seras pas tenté de faire +affront à la signature de ton maître et ami, en cherchant à ne rien +perdre du tout. + +Comme il connaissait le cœur des hommes et des épiciers, ce cher M. +d’Artagnan! Ceux qui ont appelé fou Don Quichotte, parce qu’il marchait +à la conquête d’un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et ceux +qui ont appelé fou Sancho, parce qu’il marchait avec son maître à la +conquête du susdit empire, ceux-là certainement n’eussent point porté +un autre jugement sur d’Artagnan et Planchet. + +Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus +fins esprits de la cour de France. Quant au second, il s’était acquis +à bon droit la réputation d’une des plus fortes cervelles parmi les +marchands épiciers de la rue des Lombards, par conséquent de Paris, par +conséquent de France. + +Or, à n’envisager ces deux hommes qu’au point de vue de tous les +hommes, et les moyens à l’aide desquels ils comptaient remettre un roi +sur son trône que comparativement aux autres moyens, le plus mince +cerveau du pays où les cerveaux sont les plus minces se fût révolté +contre l’outrecuidance du lieutenant et la stupidité de son associé. +Heureusement d’Artagnan n’était pas homme à écouter les sornettes qui +se débitaient autour de lui, ni les commentaires que l’on faisait +sur lui. Il avait adopté la devise: «Faisons bien et laissons dire.» +Planchet, de son côté, avait adopté celle-ci: «Laissons faire et ne +disons rien.» Il en résultait que, selon l’habitude de tous les génies +supérieurs, ces deux hommes se flattaient _intra pectus_ d’avoir raison +contre tous ceux qui leur donnaient tort. + +Pour commencer, d’Artagnan se mit en route par le plus beau temps du +monde, sans nuages au ciel, sans nuages à l’esprit, joyeux et fort, +calme et décidé, gros de sa résolution, et par conséquent portant +avec lui une dose décuple de ce fluide puissant que les secousses de +l’âme font jaillir des nerfs et qui procurent à la machine humaine +une force et une influence dont les siècles futurs se rendront, selon +toute probabilité, plus arithmétiquement compte que nous ne pouvons +le faire aujourd’hui. Il remonta, comme aux temps passés, cette route +féconde en aventures qui l’avait conduit à Boulogne et qu’il faisait +pour la quatrième fois. Il put presque, chemin faisant, reconnaître +la trace de son pas sur le pavé et celle de son poing sur les portes +des hôtelleries; sa mémoire, toujours active et présente, ressuscitait +alors cette jeunesse que n’eût, trente ans après, démentie ni son +grand cœur ni son poignet d’acier. Quelle riche nature que celle de +cet homme! Il avait toutes les passions, tous les défauts, toutes les +faiblesses, et l’esprit de contrariété familier à son intelligence +changeait toutes ces imperfections en des qualités correspondantes. +D’Artagnan, grâce à son imagination sans cesse errante, avait peur +d’une ombre, et honteux d’avoir eu peur, il marchait à cette ombre, et +devenait alors extravagant de bravoure si le danger était réel; aussi, +tout en lui était émotions et partant jouissance. Il aimait fort la +société d’autrui, mais jamais ne s’ennuyait dans la sienne, et plus +d’une fois, si on eût pu l’étudier quand il était seul, on l’eût vu +rire des quolibets qu’il se racontait à lui-même ou des bouffonnes +imaginations qu’il se créait justement cinq minutes avant le moment où +devait venir l’ennui. + +D’Artagnan ne fut pas peut-être aussi gai cette fois qu’il l’eût été +avec la perspective de trouver quelques bons amis à Calais au lieu de +celle qu’il avait d’y rencontrer les dix sacripants; mais cependant la +mélancolie ne le visita point plus d’une fois par jour, et ce fut cinq +visites à peu près qu’il reçut de cette sombre déité avant d’apercevoir +la mer à Boulogne, encore les visites furent-elles courtes. + +Mais, une fois là, d’Artagnan se sentit près de l’action, et tout autre +sentiment que celui de la confiance disparut, pour ne plus jamais +revenir. De Boulogne, il suivit la côte jusqu’à Calais. Calais était +le rendez-vous général, et dans Calais il avait désigné à chacun de +ses enrôlés l’hôtellerie du Grand-Monarque, où la vie n’était point +chère, où les matelots faisaient la chaudière, où les hommes d’épée, à +fourreau de cuir, bien entendu, trouvaient gîte, table, nourriture, et +toutes les douceurs de la vie enfin, à trente sous par jour. D’Artagnan +se proposait de les surprendre en flagrant délit de vie errante, et de +juger par la première apparence s’il fallait compter sur eux comme sur +de bons compagnons. + +Il arriva le soir, à quatre heures et demie, à Calais. + + + + +Chapitre XXII — D’Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie + + +L’hôtellerie du Grand-Monarque était située dans une petite rue +parallèle au port, sans donner sur le port même; quelques ruelles +coupaient, comme des échelons coupent les deux parallèles de l’échelle, +les deux grandes lignes droites du port et de la rue. Par les ruelles +on débouchait inopinément du port dans la rue et de la rue dans le port. + +D’Artagnan arriva sur le port, prit une de ces rues, et tomba +inopinément devant l’hôtellerie du Grand-Monarque. Le moment était +bien choisi et put rappeler à d’Artagnan son début à l’hôtellerie +du Franc-Meunier, à Meung. Des matelots qui venaient de jouer aux +dés s’étaient pris de querelle et se menaçaient avec fureur. L’hôte, +l’hôtesse et deux garçons surveillaient avec anxiété le cercle de +ces mauvais joueurs, du milieu desquels la guerre semblait prête à +s’élancer toute hérissée de couteaux et de haches. + +Le jeu, cependant, continuait. + +Un banc de pierre était occupé par deux hommes qui semblaient ainsi +veiller à la porte; quatre tables placées au fond de la chambre commune +étaient occupées par huit autres individus. Ni les hommes du banc ni +les hommes des tables ne prenaient part ni à la querelle ni au jeu. +D’Artagnan reconnut ses dix hommes dans ces spectateurs si froids et +si indifférents. La querelle allait croissant. Toute passion a, comme +la mer, sa marée qui monte et qui descend. Arrivé au paroxysme de sa +passion, un matelot renversa la table et l’argent qui était dessus. +La table tomba, l’argent roula. À l’instant même tout le personnel de +l’hôtellerie se jeta sur les enjeux, et bon nombre de pièces blanches +furent ramassées par des gens qui s’esquivèrent, tandis que les +matelots se déchiraient entre eux. + +Seuls, les deux hommes du banc et les huit hommes de l’intérieur, +quoiqu’ils eussent l’air parfaitement étrangers les uns aux autres, +seuls, disons-nous, ces dix hommes semblaient s’être donné le mot pour +demeurer impassibles au milieu de ces cris de fureur et de ce bruit +d’argent. Deux seulement se contentèrent de repousser avec le pied les +combattants qui venaient jusque sous leur table. + +Deux autres, enfin, plutôt que de prendre part à tout ce vacarme, +sortirent leurs mains de leurs poches; deux autres, enfin, montèrent +sur la table qu’ils occupaient, comme font, pour éviter d’être +submergés, des gens surpris par une crue d’eau. + +«Allons, allons, se dit d’Artagnan, qui n’avait perdu aucun de ces +détails que nous venons de raconter, voilà une jolie collection: +circonspects, calmes, habitués au bruit, faits aux coups; peste! j’ai +eu la main heureuse.» + +Tout à coup son attention fut appelée sur un point de la chambre. + +Les deux hommes qui avaient repoussé du pied les lutteurs furent +assaillis d’injures par les matelots qui venaient de se réconcilier. + +L’un d’eux, à moitié ivre de colère et tout à fait de bière, vint d’un +ton menaçant demander au plus petit de ces deux sages de quel droit il +avait touché de son pied des créatures du bon Dieu qui n’étaient pas +des chiens. Et en faisant cette interpellation, il mit, pour la rendre +plus directe, son gros poing sous le nez de la recrue de M. d’Artagnan. + +Cet homme pâlit sans qu’on pût apprécier s’il pâlissait de crainte +ou bien de colère; ce que voyant, le matelot conclut que c’était de +peur, et leva son poing avec l’intention bien manifeste de le laisser +retomber sur la tête de l’étranger. + +Mais sans qu’on eût vu remuer l’homme menacé, il détacha au matelot +une si rude bourrade dans l’estomac, que celui-ci roula jusqu’au bout +de la chambre avec des cris épouvantables. Au même instant, ralliés +par l’esprit de corps, tous les camarades du vaincu tombèrent sur le +vainqueur. + +Ce dernier, avec le même sang-froid dont il avait déjà fait preuve, +sans commettre l’imprudence de toucher à ses armes, empoigna un pot de +bière à couvercle d’étain, et assomma deux ou trois assaillants; puis, +comme il allait succomber sous le nombre, les sept autres silencieux de +l’intérieur, qui n’avaient pas bougé, comprirent que c’était leur cause +qui était en jeu et se ruèrent à son secours. + +En même temps les deux indifférents de la porte se retournèrent avec un +froncement de sourcils qui indiquait leur intention bien prononcée de +prendre l’ennemi à revers si l’ennemi ne cessait pas son agression. + +L’hôte, ses garçons et deux gardes de nuit qui passaient et qui, par +curiosité, pénétrèrent trop avant dans la chambre furent enveloppés +dans la bagarre et roués de coups. + +Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et une +tactique qui faisaient plaisir à voir; enfin, obligés de battre en +retraite devant le nombre, ils prirent leur retranchement de l’autre +côté de la grande table, qu’ils soulevèrent d’un commun accord à +quatre, tandis que les deux autres s’armaient chacun d’un tréteau, de +telle sorte qu’en s’en servant comme d’un gigantesque abattoir, ils +renversèrent d’un coup huit matelots sur la tête desquels ils avaient +fait jouer leur monstrueuse catapulte. + +Le sol était donc jonché de blessés et la salle pleine de cris et de +poussière, lorsque d’Artagnan, satisfait de l’épreuve, s’avança l’épée +à la main, et, frappant du pommeau tout ce qu’il rencontra de têtes +dressées, il poussa un vigoureux _holà!_ qui mit à l’instant même fin à +la lutte. Il se fit un grand refoulement du centre à la circonférence, +de sorte que d’Artagnan se trouva isolé et dominateur. + +— Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton +majestueux de Neptune prononçant le Cos ego... + +À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer +la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant +chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et +leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de +tréteau. De leur côté, les matelots, voyant cette longue épée nue, cet +air martial et ce bras agile qui venaient au secours de leurs ennemis +dans la personne d’un homme qui paraissait habitué au commandement, de +leur côté, les matelots ramassèrent leurs blessés et leurs cruchons. +Les Parisiens s’essuyèrent le front et tirèrent leur révérence au chef. + +D’Artagnan fut comblé de félicitations par l’hôte du Grand-Monarque. + +Il les reçut en homme qui sait qu’on ne lui offre rien de trop, puis il +déclara qu’en attendant de souper il allait se promener sur le port. +Aussitôt chacun des enrôlés, qui comprit l’appel, prit son chapeau, +épousseta son habit et suivit d’Artagnan. Mais d’Artagnan, tout en +flânant, tout en examinant chaque chose, se garda bien de s’arrêter; il +se dirigea vers la dune, et les dix hommes, effarés de se trouver ainsi +à la piste les uns des autres, inquiets de voir à leur droite, à leur +gauche et derrière eux des compagnons sur lesquels ils ne comptaient +pas, le suivirent en se jetant les uns les autres des regards furibonds. + +Ce ne fut qu’au plus creux de la plus profonde dune que d’Artagnan, +souriant de les voir distancés, se retourna vers eux, et leur faisant +de la main un signe pacifique: + +— Eh! là, là! messieurs, dit-il, ne nous dévorons pas; vous êtes faits +pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et non pour +vous dévorer les uns les autres. + +Alors toute hésitation cessa; les hommes respirèrent comme s’ils +eussent été tirés d’un cercueil, et s’examinèrent complaisamment les +uns les autres. Après cet examen, ils portèrent les yeux sur leur chef, +qui, connaissant dès longtemps le grand art de parler à des hommes de +cette trempe, leur improvisa le petit discours suivant, accentué avec +une énergie toute gasconne. + +— Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engagés, vous +connaissant des braves et voulant vous associer à une expédition +glorieuse. Figurez-vous qu’en travaillant avec moi vous travaillez +pour le roi. Je vous préviens seulement que si vous laissez paraître +quelque chose de cette supposition, je me verrai forcé de vous casser +immédiatement la tête de la façon qui me sera la plus commode. Vous +n’ignorez pas, messieurs, que les secrets d’État sont comme un +poison mortel; tant que ce poison est dans sa boîte et que la boîte +est fermée, il ne nuit pas; hors de la boîte, il tue. Maintenant, +approchez-vous de moi, et vous allez savoir de ce secret ce que je puis +vous en dire. + +Tous s’approchèrent avec un mouvement de curiosité. + +— Approchez-vous, continua d’Artagnan, et que l’oiseau qui passe +au-dessus de nos têtes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le +poisson qui bondit hors de l’eau ne puissent nous entendre. Il s’agit +de savoir et de rapporter à M. le surintendant des finances combien la +contrebande anglaise fait de tort aux marchands français. J’entrerai +partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pêcheurs picards +jetés sur la côte par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons +du poisson ni plus ni moins que de vrais pêcheurs. + +«Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiéter; +il est donc urgent que nous soyons en état de nous défendre. Voilà +pourquoi je vous ai choisis comme des gens d’esprit et de courage. Nous +mènerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que +nous avons derrière nous un protecteur puissant, grâce auquel il n’y a +pas d’embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j’espère +qu’après une courte explication vous allez me tirer d’embarras. Cette +chose qui me contrarie, c’est d’emmener avec moi un équipage de +pêcheurs stupides, lequel équipage nous gênera énormément, tandis que +si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer... + +— Oh! qu’à cela ne tienne! dit une des recrues de d’Artagnan; moi, j’ai +été prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la +manœuvre comme un amiral. + +— Voyez-vous, dit d’Artagnan, l’admirable chose que le hasard! + +D’Artagnan prononça ces paroles avec un indéfinissable accent de feinte +bonhomie; car d’Artagnan savait à merveille que cette victime des +pirates était un ancien corsaire, et il l’avait engagé en connaissance +de cause. Mais d’Artagnan n’en disait jamais plus qu’il n’avait besoin +d’en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de +l’explication, et accueillit l’effet sans paraître se préoccuper de la +cause. + +— Et moi, dit un second, j’ai, par chance, un oncle qui dirige les +travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j’ai joué sur les +embarcations; je sais donc manier l’aviron et la voile à défier le +premier matelot ponantais venu. + +Celui-là ne mentait guère plus que l’autre, il avait ramé six ans sur +les galères de Sa Majesté, à La Ciotat. + +Deux autres furent plus francs; ils avouèrent tout simplement qu’ils +avaient servi sur un vaisseau comme soldats de pénitence; ils n’en +rougissaient pas. D’Artagnan se trouva donc le chef de dix hommes de +guerre et de quatre matelots, ayant à la fois armée de terre et de +mer, ce qui eût porté l’orgueil de Planchet au comble, si Planchet +eût connu ce détail. Il ne s’agissait plus que de l’ordre général, et +d’Artagnan le donna précis. Il enjoignit à ses hommes de se tenir prêts +à partir pour La Haye, en suivant, les uns le littoral qui mène jusqu’à +Breskens, les autres la route qui mène à Anvers. + +Le rendez-vous fut donné, en calculant chaque jour de marche, à +quinze jours de là, sur la place principale de La Haye. D’Artagnan +recommanda à ses hommes de s’accoupler comme ils l’entendraient, par +sympathie, deux par deux. Lui-même choisit parmi les figures les moins +patibulaires deux gardes qu’il avait connus autrefois, et dont les +seuls défauts étaient d’être joueurs et ivrognes. Ces hommes n’avaient +point perdu toute idée de civilisation, et, sous des habits propres, +leurs cœurs eussent recommencé à battre. D’Artagnan, pour ne pas +donner de jalousie aux autres, fit passer les autres devant. Il garda +ses deux préférés, les habilla de ses propres nippes et partit avec eux. + +C’est à ceux-là, qu’il semblait honorer d’une confiance absolue, que +d’Artagnan fit une fausse confidence destinée à garantir le succès de +l’expédition. Il leur avoua qu’il s’agissait, non pas de voir combien +la contrebande anglaise pouvait faire de tort au commerce français, +mais au contraire combien la contrebande française pouvait faire tort +au commerce anglais. Ces hommes parurent convaincus; ils l’étaient +effectivement. + +D’Artagnan était bien sûr qu’à la première débauche, alors qu’ils +seraient morts-ivres, l’un des deux divulguerait ce secret capital à +toute la bande. Son jeu lui parut infaillible. + +Quinze jours après ce que nous venons de voir se passer à Calais, toute +la troupe se trouvait réunie à La Haye. + +Alors, d’Artagnan s’aperçut que tous ses hommes, avec une intelligence +remarquable, s’étaient déjà travestis en matelots plus ou moins +maltraités par la mer. D’Artagnan les laissa dormir en un bouge de +Newkerkestreet, et se logea, lui, proprement, sur le grand canal. + +Il apprit que le roi d’Angleterre était revenu près de son allié +Guillaume II de Nassau, stathouder de Hollande. Il apprit encore que +le refus du roi Louis XIV avait un peu refroidi la protection qui lui +avait été accordée jusque-là, et qu’en conséquence il avait été se +confiner dans une petite maison du village de Scheveningen, situé dans +les dunes, au bord de la mer, à une petite lieue de La Haye. + +Là, disait-on, le malheureux banni se consolait de son exil en +regardant, avec cette mélancolie particulière aux princes de sa race, +cette mer immense du Nord, qui le séparait de son Angleterre, comme +elle avait séparé autrefois Marie Stuart de la France. Là, derrière +quelques arbres du beau bois de Scheveningen, sur le sable fin où +croissent les bruyères dorées de la dune, Charles II végétait comme +elles, plus malheureux qu’elles, car il vivait de la vie de la pensée, +et il espérait et désespérait tour à tour. D’Artagnan poussa une fois +jusqu’à Scheveningen, afin d’être bien sûr de ce que l’on rapportait +sur le prince. Il vit en effet Charles II pensif et seul sortir par +une petite porte donnant sur le bois, et se promenant sur le rivage, +au soleil couchant, sans même attirer l’attention des pêcheurs qui, en +revenant le soir, tiraient, comme les anciens marins de l’Archipel, +leurs barques sur le sable de la grève. + +D’Artagnan reconnut le roi. Il le vit fixer son regard sombre sur +l’immense étendue des eaux, et absorber sur son pâle visage les rouges +rayons du soleil déjà échancré par la ligne noire de l’horizon. Puis +Charles II rentra dans la maison isolée, toujours seul, toujours lent +et triste, s’amusant à faire crier sous ses pas le sable friable et +mouvant. Dès le soir même, d’Artagnan loua pour mille livres une barque +de pêcheur qui en valait quatre mille. Il donna ces mille livres +comptant, et déposa les trois mille autres chez le bourgmestre. Après +quoi il embarqua, sans qu’on les vît et durant la nuit obscure, les +six hommes qui formaient son armée de terre; et, à la marée montante, +à trois heures du matin, il gagna le large manœuvrant ostensiblement +avec les quatre autres et se reposant sur la science de son galérien, +comme il l’eût fait sur celle du premier pilote du port. + + + + +Chapitre XXIII — Où l’auteur est forcé, bien malgré lui, de faire un +peu d’histoire + + +Tandis que les rois et les hommes s’occupaient ainsi de l’Angleterre, +qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire à sa louange, +n’avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arrêté +son regard et posé son doigt, un homme prédestiné à écrire son nom en +lettres éclatantes dans le livre de l’histoire, poursuivait à la face +du monde une œuvre pleine de mystère et d’audace. Il allait, et nul ne +savait où il voulait aller, quoique non seulement l’Angleterre, mais +la France, mais l’Europe, le regardassent marcher d’un pas ferme et la +tête haute. Tout ce qu’on savait sur cet homme, nous allons le dire. + +Monck venait de se déclarer pour la liberté du Rump Parliament, ou, si +on l’aime mieux, le Parlement Croupion, comme on l’appelait, Parlement +que le général Lambert, imitant Cromwell, dont il avait été le +lieutenant, venait de bloquer si étroitement, pour lui faire faire sa +volonté, qu’aucun membre, pendant tout le blocus, n’avait pu en sortir, +et qu’un seul, Pierre Wentwort, avait pu y entrer. + +Lambert et Monck, tout se résumait dans ces deux hommes, le premier +représentant le despotisme militaire, le second représentant le +républicanisme pur. Ces deux hommes, c’étaient les deux seuls +représentants politiques de cette révolution dans laquelle Charles Ier +avait d’abord perdu sa couronne et ensuite sa tête. Lambert, au reste, +ne dissimulait pas ses vues; il cherchait à établir un gouvernement +tout militaire et à se faire le chef de ce gouvernement. + +Monck, républicain rigide, disaient les uns, voulait maintenir le Rump +Parliament, cette représentation visible, quoique dégénérée, de la +république. Monck, adroit ambitieux, disaient les autres, voulait tout +simplement se faire de ce Parlement, qu’il semblait protéger, un degré +solide pour monter jusqu’au trône que Cromwell avait fait vide, mais +sur lequel il n’avait pas osé s’asseoir. + +Ainsi, Lambert en persécutant le Parlement, Monck en se déclarant pour +lui, s’étaient mutuellement déclarés ennemis l’un de l’autre. Aussi +Monck et Lambert avaient-ils songé tout d’abord à se faire chacun une +armée: Monck en Écosse, où étaient les presbytériens et les royalistes, +c’est-à-dire les mécontents; Lambert à Londres, où se trouvait comme +toujours la plus forte opposition contre le pouvoir qu’elle avait sous +les yeux. + +Monck avait pacifié l’Écosse, il s’y était formé une armée et s’en +était fait un asile: l’une gardait l’autre; Monck savait que le +jour n’était pas encore venu, jour marqué par le Seigneur, pour un +grand changement; aussi son épée paraissait-elle collée au fourreau. +Inexpugnable dans sa farouche et montagneuse Écosse, général absolu, +roi d’une armée de onze mille vieux soldats, qu’il avait plus d’une +fois conduits à la victoire; aussi bien et mieux instruit des affaires +de Londres que Lambert, qui tenait garnison dans la Cité, voilà +quelle était la position de Monck lorsque à cent lieues de Londres +il se déclara pour le Parlement. Lambert, au contraire, comme nous +l’avons dit, habitait la capitale. Il y avait le centre de toutes ses +opérations, et il y réunissait autour de lui et tous ses amis et tout +le bas peuple, éternellement enclin à chérir les ennemis du pouvoir +constitué. Ce fut donc à Londres que Lambert apprit l’appui que des +frontières d’Écosse Monck prêtait au Parlement. Il jugea qu’il n’y +avait pas de temps à perdre, et que la Tweed n’était pas si éloignée +de la Tamise qu’une armée n’enjambât d’une rivière à l’autre surtout +lorsqu’elle était bien commandée. Il savait en outre, qu’au fur et +à mesure qu’ils pénétreraient en Angleterre, les soldats de Monck +formeraient sur la route cette boule de neige, emblème du globe de la +fortune, qui n’est pour l’ambitieux qu’un degré sans cesse grandissant +pour le conduire à son but. Il ramassa donc son armée, formidable à la +fois par sa composition ainsi que par le nombre, et courut au-devant +de Monck, qui, lui, pareil à un navigateur prudent voguant au milieu +des écueils, s’avançait à toutes petites journées et le nez au vent, +écoutant le bruit et flairant l’air qui venait de Londres. Les deux +armées s’aperçurent à la hauteur de Newcastle; Lambert, arrivé le +premier, campa dans la ville même. + +Monck, toujours circonspect, s’arrêta où il était et plaça son quartier +général à Coldstream, sur la Tweed. + +La vue de Lambert répandit la joie dans l’armée de Monck, tandis +qu’au contraire la vue de Monck jeta le désarroi dans l’armée de +Lambert. On eût cru que ces intrépides batailleurs, qui avaient fait +tant de bruit dans les rues de Londres, s’étaient mis en route dans +l’espoir de ne rencontrer personne, et que maintenant, voyant qu’ils +avaient rencontré une armée et que cette armée arborait devant eux, +non seulement un étendard, mais encore une cause et un principe, on +eût cru, disons-nous, que ces intrépides batailleurs s’étaient mis à +réfléchir qu’ils étaient moins bons républicains que les soldats de +Monck, puisque ceux-ci soutenaient le Parlement, tandis que Lambert ne +soutenait rien, pas même lui. Quant à Monck, s’il eut à réfléchir ou +s’il réfléchit, ce dut être fort tristement, car l’histoire raconte, et +cette pudique dame, on le sait, ne ment jamais, car l’histoire raconte +que le jour de son arrivée à Coldstream on chercha inutilement un +mouton par toute la ville. Si Monck eût commandé une armée anglaise, +il y eût eu de quoi faire déserter toute l’armée. Mais il n’en est +point des Écossais comme des Anglais, à qui cette chair coulante qu’on +appelle le sang est de toute nécessité; les Écossais, race pauvre et +sobre, vivent d’un peu d’orge écrasée entre deux pierres, délayée avec +de l’eau de la fontaine et cuite sur un grès rougi. + +Les Écossais, leur distribution d’orge faite, ne s’inquiétèrent donc +point s’il y avait ou s’il n’y avait pas de viande à Coldstream. Monck, +peu familiarisé avec les gâteaux d’orge, avait faim, et son état-major, +aussi affamé pour le moins que lui, regardait avec anxiété à droite +et à gauche pour savoir ce qu’on préparait à souper. Monck se fit +renseigner; ses éclaireurs avaient en arrivant trouvé la ville déserte +et les buffets vides; de bouchers et de boulangers, il n’y fallait pas +compter à Coldstream. On ne trouva donc pas le moindre morceau de pain +pour la table du général. + +Au fur et à mesure que les récits se succédaient, aussi peu rassurants +les uns que les autres, Monck, voyant l’effroi et le découragement +sur tous les visages, affirma qu’il n’avait pas faim; d’ailleurs on +mangerait le lendemain, puisque Lambert était là probablement dans +l’intention de livrer bataille, et par conséquent pour livrer ses +provisions s’il était forcé dans Newcastle, ou pour délivrer à jamais +les soldats de Monck de la faim s’il était vainqueur. + +Cette consolation ne fut efficace que sur le petit nombre; mais peu +importait à Monck, car Monck était fort absolu sous les apparences de +la plus parfaite douceur. + +Force fut donc à chacun d’être satisfait, ou tout au moins de le +paraître. Monck, tout aussi affamé que ses gens, mais affectant la +plus parfaite indifférence pour ce mouton absent, coupa un fragment +de tabac, long d’un demi-pouce, à la carotte d’un sergent qui faisait +partie de sa suite, et commença à mastiquer le susdit fragment en +assurant à ses lieutenants que la faim était une chimère, et que +d’ailleurs on n’avait jamais faim tant qu’on avait quelque chose à +mettre sous sa dent. Cette plaisanterie satisfit quelques-uns de ceux +qui avaient résisté à la première déduction que Monck avait tirée +du voisinage de Lambert; le nombre des récalcitrants diminua donc +d’autant; la garde s’installa, les patrouilles commencèrent, et le +général continua son frugal repas sous sa tente ouverte. + +Entre son camp et celui de l’ennemi s’élevait une vieille abbaye dont +il reste à peine quelques ruines aujourd’hui, mais qui alors était +debout et qu’on appelait l’abbaye de Newcastle. Elle était bâtie +sur un vaste terrain indépendant à la fois de la plaine et de la +rivière, parce qu’il était presque un marais alimenté par des sources +et entretenu par les pluies. Cependant, au milieu de ces flaques +d’eau couvertes de grandes herbes, de joncs et de roseaux, on voyait +s’avancer des terrains solides consacrés autrefois au potager, au parc, +au jardin d’agrément et autres dépendances de l’abbaye, pareille à une +de ces grandes araignées de mer dont le corps est rond, tandis que les +pattes vont en divergeant à partir de cette circonférence. + +Le potager, l’une des pattes les plus allongées de l’abbaye, s’étendait +jusqu’au camp de Monck. Malheureusement on en était, comme nous l’avons +dit, aux premiers jours de juin, et le potager, abandonné d’ailleurs, +offrait peu de ressources. + +Monck avait fait garder ce lieu comme le plus propre aux surprises. +On voyait bien au-delà de l’abbaye les feux du général ennemi; mais +entre ces feux et l’abbaye s’étendait la Tweed, déroulant ses écailles +lumineuses sous l’ombre épaisse de quelques grands chênes verts. Monck +connaissait parfaitement cette position, Newcastle et ses environs lui +ayant déjà plus d’une fois servi de quartier général. Il savait que +le jour son ennemi pourrait sans doute jeter des éclaireurs dans ces +ruines et y venir chercher une escarmouche, mais que la nuit il se +garderait bien de s’y hasarder. Il se trouverait donc en sûreté. Aussi +ses soldats purent-ils le voir, après ce qu’il appelait fastueusement +son souper, c’est-à-dire après l’exercice de mastication rapporté par +nous au commencement de ce chapitre, comme depuis Napoléon à la veille +d’Austerlitz, dormir tout assis sur sa chaise de jonc, moitié sous la +lueur de sa lampe, moitié sous le reflet de la lune qui commençait à +monter aux cieux. + +Ce qui signifie qu’il était à peu près neuf heures et demie du soir. + +Tout à coup Monck fut tiré de ce demi-sommeil, factice peut-être, par +une troupe de soldats qui, accourant avec des cris joyeux, venaient +frapper du pied les bâtons de la tente de Monck, tout en bourdonnant +pour le réveiller. + +Il n’était pas besoin d’un si grand bruit. Le général ouvrit les yeux. + +— Eh bien! mes enfants, que se passe-t-il donc? demanda le général. + +— Général, répondirent plusieurs voix, général, vous souperez. + +— J’ai soupé, messieurs, répondit tranquillement celui-ci, et je +digérais tranquillement, comme vous voyez; mais entrez, et dites-moi ce +qui vous amène. + +— Général, une bonne nouvelle. + +— Bah! Lambert nous fait-il dire qu’il se battra demain? + +— Non, mais nous venons de capturer une barque de pêcheurs qui portait +du poisson au camp de Newcastle. + +— Et vous avez eu tort, mes amis. Ces messieurs de Londres sont +délicats, ils tiennent à leur premier service; vous allez les mettre +de très mauvaise humeur; ce soir et demain ils seront impitoyables. Il +serait de bon goût, croyez-moi, de renvoyer à M. Lambert ses poissons +et ses pêcheurs, à moins que... + +Le général réfléchit un instant. + +— Dites-moi, continua-t-il, quels sont ces pêcheurs, s’il vous plaît? + +— Des marins picards qui pêchaient sur les côtes de France ou de +Hollande, et qui ont été jetés sur les nôtres par un grand vent. + +— Quelques-uns d’entre eux parlent-ils notre langue? + +— Le chef nous a dit quelques mots d’anglais. + +La défiance du général s’était éveillée au fur et à mesure que les +renseignements lui venaient. + +— C’est bien, dit-il. Je désire voir ces hommes, amenez-les-moi. + +Un officier se détacha aussitôt pour aller les chercher. + +— Combien sont-ils? continua Monck, et quel bateau montent-ils? + +— Ils sont dix ou douze, mon général, et ils montent une espèce de +chasse-marée, comme ils appellent cela, de construction hollandaise, à +ce qu’il nous a semblé. + +— Et vous dites qu’ils portaient du poisson au camp de M. Lambert? + +— Oui, général. Il paraît même qu’ils ont fait une assez bonne pêche. + +— Bien, nous allons voir cela, dit Monck. En effet, au moment même +l’officier revenait, amenant le chef de ces pêcheurs, homme de +cinquante à cinquante-cinq ans à peu près, mais de bonne mine. Il était +de moyenne taille et portait un justaucorps de grosse laine, un bonnet +enfoncé jusqu’aux yeux; un coutelas était passé à sa ceinture, et il +marchait avec cette hésitation toute particulière aux marins, qui, ne +sachant jamais, grâce au mouvement du bateau, si leur pied posera sur +la planche ou dans le vide, donnent à chacun de leurs pas une assiette +aussi sûre que s’il s’agissait de poser un pilotis. Monck, avec un +regard fin et pénétrant, considéra longtemps le pêcheur, qui lui +souriait de ce sourire moitié narquois, moitié niais, particulier à nos +paysans. + +— Tu parles anglais? lui demanda Monck en excellent français. + +— Ah! bien mal, milord, répondit le pêcheur. + +Cette réponse fut faite bien plutôt avec l’accentuation vive et +saccadée des gens d’outre-Loire qu’avec l’accent un peu traînard des +contrées de l’ouest et du nord de la France. + +— Mais enfin tu le parles, insista Monck, pour étudier encore une fois +cet accent. + +— Eh! nous autres gens de mer, répondit le pêcheur, nous parlons un peu +toutes les langues. + +— Alors, tu es matelot pêcheur? + +— Pour aujourd’hui, milord, pêcheur, et fameux pêcheur même. J’ai pris +un bar qui pèse au moins trente livres, et plus de cinquante mulets; +j’ai aussi de petits merlans qui seront parfaits dans la friture. + +— Tu me fais l’effet d’avoir plus pêché dans le golfe de Gascogne que +dans la Manche, dit Monck en souriant. + +— En effet, je suis du Midi; cela empêche-t-il d’être bon pêcheur, +milord? + +— Non pas, et je t’achète ta pêche; maintenant parle avec franchise: à +qui la destinais-tu? + +— Milord, je ne vous cacherai point que j’allais à Newcastle, tout +en suivant la côte, lorsqu’un gros de cavaliers qui remontaient le +rivage en sens inverse ont fait signe à ma barque de rebrousser +chemin jusqu’au camp de Votre Honneur, sous peine d’une décharge de +mousqueterie. Comme je n’étais pas armé en guerre, ajouta le pêcheur en +souriant, j’ai dû obéir. + +— Et pourquoi allais-tu chez Lambert et non chez moi? + +— Milord, je serai franc; Votre Seigneurie le permet-elle? + +— Oui, et même au besoin je te l’ordonne. + +— Eh bien! milord, j’allais chez M. Lambert, parce que ces messieurs +de la ville paient bien, tandis que vous autres Écossais, puritains, +presbytériens, covenantaires, comme vous voudrez vous appeler, vous +mangez peu, mais ne payez pas du tout. + +Monck haussa les épaules sans cependant pouvoir s’empêcher de sourire +en même temps. + +— Et pourquoi, étant du Midi, viens-tu pêcher sur nos côtes? + +— Parce que j’ai eu la bêtise de me marier en Picardie. + +— Oui; mais enfin la Picardie n’est pas l’Angleterre. + +— Milord, l’homme pousse le bateau à la mer, mais Dieu et le vent font +le reste et poussent le bateau où il leur plaît. + +— Tu n’avais donc pas l’intention d’aborder chez nous? + +— Jamais. + +— Et quelle route faisais-tu? + +— Nous revenions d’Ostende, où l’on avait déjà vu des maquereaux, +lorsqu’un grand vent du midi nous a fait dériver; alors, voyant qu’il +était inutile de lutter avec lui, nous avons filé devant lui. Il a donc +fallu, pour ne pas perdre la pêche, qui était bonne, l’aller vendre au +plus prochain port d’Angleterre; or, ce plus prochain port, c’était +Newcastle; l’occasion était bonne, nous a-t-on dit, il y avait surcroît +de population dans le camp; surcroît de population dans la ville; l’un +et l’autre étaient pleins de gentilshommes très riches et très affamés, +nous disait-on encore; alors je me suis dirigé vers Newcastle. + +— Et tes compagnons, où sont-ils? + +— Oh! mes compagnons, ils sont restés à bord; ce sont des matelots sans +instruction aucune. + +— Tandis que toi...? fit Monck. + +— Oh! moi, dit le patron en riant, j’ai beaucoup couru avec mon père, +et je sais comment on dit un sou, un écu, une pistole, un louis et un +double louis dans toutes les langues de l’Europe; aussi mon équipage +m’écoute-t-il comme un oracle et m’obéit-il comme à un amiral. + +— Alors c’est toi qui avais choisi M. Lambert comme la meilleure +pratique? + +— Oui, certes. Et soyez franc, milord, m’étais-je trompé? + +— C’est ce que tu verras plus tard. + +— En tout cas, milord, s’il y a faute, la faute est à moi, et il ne +faut pas en vouloir pour cela à mes camarades. + +«Voilà décidément un drôle spirituel», pensa Monck. + +Puis, après quelques minutes de silence employées à détailler le +pêcheur: + +— Tu viens d’Ostende, m’as-tu dit? demanda le général. + +— Oui, milord, en droite ligne. + +— Tu as entendu parler des affaires du jour alors, car je ne doute +point qu’on ne s’en occupe en France et en Hollande. Que fait celui qui +se dit le roi d’Angleterre? + +— Oh! milord, s’écria le pêcheur avec une franchise bruyante et +expansive, voilà une heureuse question, et vous ne pouviez mieux vous +adresser qu’à moi, car en vérité j’y peux faire une fameuse réponse. +Figurez-vous, milord, qu’en relâchant à Ostende pour y vendre le peu de +maquereaux que nous y avions pêchés, j’ai vu l’ex-roi qui se promenait +sur les dunes, en attendant ses chevaux, qui devaient le conduire à La +Haye: c’est un grand pâle avec des cheveux noirs, et la mine un peu +dure. Il a l’air de se mal porter, au reste, et je crois que l’air de +la Hollande ne lui est pas bon. + +Monck suivait avec une grande attention la conversation rapide, +colorée et diffuse du pêcheur, dans une langue qui n’était pas la +sienne; heureusement, avons-nous dit, qu’il la parlait avec une grande +facilité. Le pêcheur, de son côté, employait tantôt un mot français, +tantôt un mot anglais, tantôt un mot qui paraissait n’appartenir +à aucune langue et qui était un mot gascon. Heureusement ses yeux +parlaient pour lui, et si éloquemment, qu’on pouvait bien perdre un mot +de sa bouche, mais pas une seule intention de ses yeux. + +Le général paraissait de plus en plus satisfait de son examen. + +— Tu as dû entendre dire que cet ex-roi, comme tu l’appelles, se +dirigeait vers La Haye dans un but quelconque. + +— Oh! oui, bien certainement, dit le pêcheur, j’ai entendu dire cela. + +— Et dans quel but? + +— Mais toujours le même, fit le pêcheur; n’a-t-il pas cette idée fixe +de revenir en Angleterre? + +— C’est vrai, dit Monck pensif. + +— Sans compter, ajouta le pêcheur, que le stathouder... vous savez, +milord, Guillaume II... + +— Eh bien? + +— Il l’y aidera de tout son pouvoir. + +— Ah! tu as entendu dire cela? + +— Non, mais je le crois. + +— Tu es fort en politique, à ce qu’il paraît? demanda Monck. + +— Oh! nous autres marins, milord, qui avons l’habitude d’étudier l’eau +et l’air, c’est-à-dire les deux choses les plus mobiles du monde, il +est rare que nous nous trompions sur le reste. + +— Voyons, dit Monck, changeant de conversation, on prétend que tu vas +nous bien nourrir. + +— Je ferai de mon mieux, milord. + +— Combien nous vends-tu ta pêche, d’abord? + +— Pas si sot que de faire un prix, milord. + +— Pourquoi cela? + +— Parce que mon poisson est bien à vous. + +— De quel droit? + +— Du droit du plus fort. + +— Mais mon intention est de te le payer. + +— C’est bien généreux à vous, milord. + +— Et ce qu’il vaut, même. + +— Je ne demande pas tant. + +— Et que demandes-tu donc, alors? + +— Mais je demande à m’en aller. + +— Où cela? Chez le général Lambert? + +— Moi! s’écria le pêcheur; et pour quoi faire irais-je à Newcastle, +puisque je n’ai plus de poisson? + +— Dans tous les cas, écoute-moi. + +— J’écoute. + +— Un conseil. + +— Comment! Milord veut me payer et encore me donner un bon conseil! +mais milord me comble. + +Monck regarda plus fixement que jamais le pêcheur, sur lequel il +paraissait toujours conserver quelque soupçon. + +— Oui, je veux te payer et te donner un conseil, car les deux choses se +tiennent. Donc, si tu t’en retournes chez le général Lambert ... + +Le pêcheur fit un mouvement de la tête et des épaules qui signifiait: +«S’il y tient, ne le contrarions pas.» + +— Ne traverse pas le marais, continua Monck; tu seras porteur d’argent, +et il y a dans le marais quelques embuscades d’Écossais que j’ai +placées là. Ce sont gens peu traitables, qui comprennent mal la langue +que tu parles, quoiqu’elle me paraisse se composer de trois langues, +et qui pourraient te reprendre ce que je t’aurais donné, et de retour +dans ton pays, tu ne manquerais pas de dire que le général Monck a deux +mains, l’une écossaise, l’autre anglaise, et qu’il reprend avec la main +écossaise ce qu’il a donné avec la main anglaise. + +— Oh! général, j’irai où vous voudrez, soyez tranquille, dit le pêcheur +avec une crainte trop expressive pour n’être pas exagérée, Je ne +demande qu’à rester ici, moi, si vous voulez que je reste. + +— Je te crois bien, dit Monck, avec un imperceptible sourire; mais je +ne puis cependant te garder sous ma tente. + +— Je n’ai pas cette prétention, milord, et désire seulement que Votre +Seigneurie m’indique où elle veut que je me poste. Qu’elle ne se gêne +pas, pour nous une nuit est bientôt passée. + +— Alors je vais te faire conduire à ta barque. + +— Comme il plaira à Votre Seigneurie. Seulement, si Votre Seigneurie +voulait me faire reconduire par un charpentier, je lui en serais on ne +peut plus reconnaissant. + +— Pourquoi cela? + +— Parce que ces messieurs de votre armée, en faisant remonter la +rivière à ma barque, avec le câble que tiraient leurs chevaux, l’ont +quelque peu déchirée aux roches de la rive, en sorte que j’ai au moins +deux pieds d’eau dans ma cale, milord. + +— Raison de plus pour que tu veilles sur ton bateau, ce me semble. + +— Milord, je suis bien à vos ordres, dit le pêcheur. Je vais décharger +mes paniers où vous voudrez, puis vous me paierez si cela vous plaît; +vous me renverrez si la chose vous convient. Vous voyez que je suis +facile à vivre, moi. + +— Allons, allons, tu es un bon diable, dit Monck, dont le regard +scrutateur n’avait pu trouver une seule ombre dans la limpidité de +l’œil du pêcheur. Holà! Digby! + +Un aide de camp parut. + +— Vous conduirez ce digne garçon et ses compagnons aux petites tentes +des cantines, en avant des marais; de cette façon ils seront à portée +de joindre leur barque, et cependant ils ne coucheront pas dans l’eau +cette nuit. Qu’y a-t-il, Spithead? + +Spithead était le sergent auquel Monck, pour souper, avait emprunté un +morceau de tabac. + +Spithead, en entrant dans la tente du général sans être appelé, +motivait cette question de Monck. + +— Milord, dit-il, un gentilhomme français vient de se présenter aux +avant-postes et demande à parler à Votre Honneur. Tout cela était dit, +bien entendu, en anglais. + +Quoique la conversation eût lieu en cette langue, le pêcheur fit un +léger mouvement que Monck, occupé de son sergent, ne remarqua point. + +— Et quel est ce gentilhomme? demanda Monck. + +— Milord, répondit Spithead, il me l’a dit; mais ces diables de noms +français sont si difficiles à prononcer pour un gosier écossais, que +je n’ai pu le retenir. Au surplus, ce gentilhomme, à ce que m’ont dit +les gardes, est le même qui s’est présenté hier à l’étape, et que Votre +Honneur n’a pas voulu recevoir. + +— C’est vrai, j’avais conseil d’officiers. + +— Milord décide-t-il quelque chose à l’égard de ce gentilhomme? + +— Oui, qu’il soit amené ici. + +— Faut-il prendre des précautions? + +— Lesquelles? + +— Lui bander les yeux, par exemple. + +— À quoi bon? Il ne verra que ce que je désire qu’on voie, c’est-à-dire +que j’ai autour de moi onze mille braves qui ne demandent pas mieux +que de se couper la gorge en l’honneur du Parlement de l’Écosse et de +l’Angleterre. + +— Et cet homme, milord? dit Spithead en montrant le pêcheur, qui +pendant cette conversation était resté debout et immobile, en homme qui +voit mais ne comprend pas. + +— Ah! c’est vrai, dit Monck. + +Puis, se retournant vers le marchand de poisson: + +— Au revoir, mon brave homme, dit-il; je t’ai choisi un gîte. Digby, +emmenez-le. Ne crains rien, on t’enverra ton argent tout à l’heure. + +— Merci, milord, dit le pêcheur. + +Et, après avoir salué, il partit accompagné de Digby. À cent pas de +la tente, il retrouva ses compagnons, lesquels chuchotaient avec une +volubilité qui ne paraissait pas exempte d’inquiétude, mais il leur fit +un signe qui parut les rassurer. + +— Holà! vous autres, dit le patron, venez par ici; Sa Seigneurie le +général Monck a la générosité de nous payer notre poisson et la bonté +de nous donner l’hospitalité pour cette nuit. + +Les pêcheurs se réunirent à leur chef, et, conduite par Digby, la +petite troupe s’achemina vers les cantines, poste qui, on se le +rappelle, lui avait été assigné. + +Tout en cheminant, les pêcheurs passèrent dans l’ombre près de la garde +qui conduisait le gentilhomme français au général Monck. Ce gentilhomme +était à cheval et enveloppé d’un grand manteau, ce qui fit que le +patron ne put le voir, quelle que parût être sa curiosité. Quant au +gentilhomme, ignorant qu’il coudoyait des compatriotes, il ne fit pas +même attention à cette petite troupe. L’aide de camp installa ses hôtes +dans une tente assez propre d’où fut délogée une cantinière irlandaise +qui s’en alla coucher où elle put avec ses six enfants. Un grand feu +brûlait en avant de cette tente et projetait sa lumière pourprée sur +les flaques herbeuses du marais que ridait une brise assez fraîche. +Puis l’installation faite, l’aide de camp souhaita le bonsoir aux +matelots en leur faisant observer que l’on voyait du seuil de la tente +les mâts de la barque qui se balançait sur la Tweed, preuve qu’elle +n’avait pas encore coulé à fond. Cette vue parut réjouir infiniment le +chef des pêcheurs. + + + + +Chapitre XXIV — Le trésor + + +Le gentilhomme français que Spithead avait annoncé à Monck, et qui +avait passé si bien enveloppé de son manteau près du pêcheur qui +sortait de la tente du général cinq minutes avant qu’il y entrât, +le gentilhomme français traversa les différents postes sans même +jeter les yeux autour de lui, de peur de paraître indiscret. Comme +l’ordre en avait été donné, on le conduisit à la tente du général. Le +gentilhomme fut laissé seul dans l’antichambre qui précédait la tente, +et il attendit Monck, qui ne tarda à paraître que le temps qu’il mit à +entendre le rapport de ses gens et à étudier par la cloison de toile +le visage de celui qui sollicitait un entretien. Sans doute le rapport +de ceux qui avaient accompagné le gentilhomme français établissait la +discrétion avec laquelle il s’était conduit, car la première impression +que l’étranger reçut de l’accueil fait à lui par le général fut plus +favorable qu’il n’avait à s’y attendre en un pareil moment, et de la +part d’un homme si soupçonneux. + +Néanmoins, selon son habitude, lorsque Monck se trouva en face de +l’étranger, il attacha sur lui ses regards perçants, que, de son +côté, l’étranger soutint sans être embarrassé ni soucieux. Au bout de +quelques secondes, le général fit un geste de la main et de la tête en +signe qu’il attendait. + +— Milord, dit le gentilhomme en excellent anglais, j’ai fait demander +une entrevue à Votre Honneur pour affaire de conséquence. + +— Monsieur, répondit Monck en français, vous parlez purement notre +langue pour un fils du continent. Je vous demande bien pardon, car sans +doute la question est indiscrète, parlez-vous le français avec la même +pureté? + +— Il n’y a rien d’étonnant, milord, à ce que je parle anglais assez +familièrement; j’ai, dans ma jeunesse, habité l’Angleterre, et depuis +j’y ai fait deux voyages. + +Ces mots furent dits en français et avec une pureté de langue qui +décelait non seulement un Français, mais encore un Français des +environs de Tours. + +— Et quelle partie de l’Angleterre avez-vous habitée, monsieur? + +— Dans ma jeunesse, Londres, milord; ensuite, vers 1635, j’ai fait un +voyage de plaisir en Écosse; enfin, en 1648, j’ai habité quelque temps +Newcastle, et particulièrement le couvent dont les jardins sont occupés +par votre armée. + +— Excusez-moi, monsieur, mais de ma part, vous comprenez ces questions, +n’est-ce pas? + +— Je m’étonnerais, milord, qu’elles ne fussent point faites. + +— Maintenant, monsieur, que puis-je pour votre service, et que +désirez-vous de moi? + +— Voici, milord; mais, auparavant, sommes-nous seuls? + +— Parfaitement seuls, monsieur, sauf toutefois le poste qui nous garde. + +En disant ces mots, Monck écarta la tente de la main, et montra au +gentilhomme que le factionnaire était placé à dix pas au plus, et qu’au +premier appel on pouvait avoir main-forte en une seconde. + +— En ce cas, milord, dit le gentilhomme d’un ton aussi calme que si +depuis longtemps il eût été lié d’amitié avec son interlocuteur, je +suis très décidé à parler à Votre Honneur, parce que je vous sais +honnête homme. Au reste, la communication que je vais vous faire vous +prouvera l’estime dans laquelle je vous tiens. + +Monck, étonné de ce langage qui établissait entre lui et le gentilhomme +français l’égalité au moins, releva son œil perçant sur l’étranger, et +avec une ironie sensible par la seule inflexion de sa voix, car pas un +muscle de sa physionomie ne bougea: + +— Je vous remercie, monsieur, dit-il; mais, d’abord, qui êtes-vous, je +vous prie? + +— J’ai déjà dit mon nom à votre sergent, milord. + +— Excusez-le, monsieur; il est écossais, il a éprouvé de la difficulté +à le retenir. + +— Je m’appelle le comte de La Fère, monsieur, dit Athos en s’inclinant. + +— Le comte de La Fère? dit Monck, cherchant à se souvenir. Pardon, +monsieur, mais il me semble que c’est la première fois que j’entends ce +nom. Remplissez-vous quelque poste à la cour de France? + +— Aucun. Je suis simple gentilhomme. + +— Quelle dignité? + +— Le roi Charles Ier m’a fait chevalier de la Jarretière, et la reine +Anne d’Autriche m’a donné le cordon du Saint-Esprit. Voilà mes seules +dignités, monsieur. + +— La Jarretière! le Saint-Esprit! vous êtes chevalier de ces deux +ordres, monsieur? + +— Oui. + +— Et à quelle occasion une pareille faveur vous a-t-elle été accordée? + +— Pour services rendus à Leurs Majestés. + +Monck regarda avec étonnement cet homme, qui lui paraissait si simple +et si grand en même temps; puis, comme s’il eût renoncé à pénétrer +ce mystère de simplicité et de grandeur, sur lequel l’étranger ne +paraissait pas disposé à lui donner d’autres renseignements que ceux +qu’il avait déjà reçus: + +— C’est bien vous, dit-il, qui hier vous êtes présenté aux avant-postes? + +— Et qu’on a renvoyé; oui, milord. + +— Beaucoup d’officiers, monsieur, ne laissent entrer personne dans le +camp, surtout à la veille d’une bataille probable; mais moi, je diffère +de mes collègues et aime à ne rien laisser derrière moi. Tout avis +m’est bon; tout danger m’est envoyé par Dieu, et je le pèse dans ma +main avec l’énergie qu’il m’a donnée. Aussi n’avez-vous été congédié +hier qu’à cause du conseil que je tenais. Aujourd’hui, je suis libre, +parlez. + +— Milord, vous avez d’autant mieux fait de me recevoir, qu’il ne s’agit +en rien ni de la bataille que vous allez livrer au général Lambert, ni +de votre camp, et la preuve, c’est que j’ai détourné la tête pour ne +pas voir vos hommes, et fermé les yeux pour ne pas compter vos tentes. +Non, je viens vous parler, milord, pour moi. + +— Parlez donc, monsieur, dit Monck. + +— Tout à l’heure, continua Athos, j’avais l’honneur de dire à Votre +Seigneurie que j’ai longtemps habité Newcastle: c’était au temps du +roi Charles Ier et lorsque le feu roi fut livré à M. Cromwell par les +Écossais. + +— Je sais, dit froidement Monck. + +— J’avais en ce moment une forte somme en or, et à la veille de la +bataille, par pressentiment peut-être de la façon dont les choses se +devaient passer le lendemain, je la cachai dans la principale cave du +couvent de Newcastle, dans la tour dont vous voyez d’ici le sommet +argenté par la lune. + +«Mon trésor a donc été enterré là, et je venais prier Votre Honneur de +permettre que je le retire avant que, peut-être, la bataille portant de +ce côté, une mine ou quelque autre jeu de guerre détruise le bâtiment +et éparpille mon or, ou le rende apparent de telle façon que les +soldats s’en emparent. + +Monck se connaissait en hommes; il voyait sur la physionomie de +celui-ci toute l’énergie, toute la raison, toute la circonspection +possibles; il ne pouvait donc attribuer qu’à une magnanime confiance +la révélation du gentilhomme français, et il s’en montra profondément +touché. + +— Monsieur, dit-il, vous avez en effet bien auguré de moi. Mais la +somme vaut-elle la peine que vous vous exposiez? Croyez-vous même +qu’elle soit encore à l’endroit où vous l’avez laissée? + +— Elle y est, monsieur, n’en doutez pas. + +— Voilà pour une question; mais pour l’autre?... Je vous ai demandé si +la somme était tellement forte que vous dussiez vous exposer ainsi. + +— Elle est forte réellement, oui, milord, car c’est un million que j’ai +renfermé dans deux barils. + +— Un million! s’écria Monck, que cette fois à son tour Athos regardait +fixement et longuement. + +Monck s’en aperçut; alors sa défiance revint. + +«Voilà, se dit-il, un homme qui me tend un piège...» + +— Ainsi, monsieur, reprit-il, vous voudriez retirer cette somme, à ce +que je comprends? + +— S’il vous plaît, milord. + +— Aujourd’hui? + +— Ce soir même, et à cause des circonstances que je vous ai expliquées. + +— Mais, monsieur, objecta Monck, le général Lambert est aussi près +de l’abbaye où vous avez affaire que moi-même, pourquoi donc ne vous +êtes-vous pas adressé à lui? + +— Parce que, milord, quand on agit dans les circonstances importantes, +il faut consulter son instinct avant toutes choses. Eh bien! le général +Lambert ne m’inspire pas la confiance que vous m’inspirez. + +— Soit, monsieur. Je vous ferai retrouver votre argent, si toutefois il +y est encore, car, enfin, il peut n’y être plus. Depuis 1648, douze ans +sont révolus, et bien des événements se sont passés. + +Monck insistait sur ce point pour voir si le gentilhomme français +saisirait l’échappatoire qui lui était ouverte; mais Athos ne sourcilla +point. + +— Je vous assure, milord, dit-il fermement, que ma conviction à +l’endroit des deux barils est qu’ils n’ont changé ni de place ni de +maître. + +Cette réponse avait enlevé à Monck un soupçon, mais elle lui en avait +suggéré un autre. + +Sans doute ce Français était quelque émissaire envoyé pour induire +en faute le protecteur du Parlement; l’or n’était qu’un leurre; sans +doute encore, à l’aide de ce leurre, on voulait exciter la cupidité +du général. Cet or ne devait pas exister. Il s’agissait, pour Monck, +de prendre en flagrant délit de mensonge et de ruse le gentilhomme +français, et de se tirer du mauvais pas même où ses ennemis voulaient +l’engager, un triomphe pour sa renommée. + +Monck, une fois fixé sur ce qu’il avait à faire: + +— Monsieur, dit-il à Athos, sans doute vous me ferez l’honneur de +partager mon souper ce soir! + +— Oui, milord, répondit Athos en s’inclinant, car vous me faites un +honneur dont je me sens digne par le penchant qui m’entraîne vers vous. + +— C’est d’autant plus gracieux à vous d’accepter avec cette franchise, +que mes cuisiniers sont peu nombreux et peu exercés, et que mes +approvisionneurs sont rentrés ce soir les mains vides; si bien que, +sans un pêcheur de votre nation qui s’est fourvoyé dans mon camp, le +général Monck se couchait sans souper aujourd’hui. J’ai donc du poisson +frais, à ce que m’a dit le vendeur. + +— Milord, c’est principalement pour avoir l’honneur de passer quelques +instants de plus avec vous. + +Après cet échange de civilités, pendant lequel Monck n’avait rien perdu +de sa circonspection, le souper, ou ce qui devait en tenir lieu, avait +été servi sur une table de bois de sapin. Monck fit signe au comte +de La Fère de s’asseoir à cette table et prit place en face de lui. +Un seul plat, couvert de poisson bouilli, offert aux deux illustres +convives, promettait plus aux estomacs affamés qu’aux palais difficiles. + +Tout en soupant, c’est-à-dire en mangeant ce poisson arrosé de mauvaise +ale, Monck se fit raconter les derniers événements de la Fronde, +la réconciliation de M. de Condé avec le roi, le mariage probable +de Sa Majesté avec l’infante Marie-Thérèse; mais il évita, comme +Athos l’évitait lui-même, toute allusion aux intérêts politiques qui +unissaient ou plutôt qui désunissaient en ce moment l’Angleterre, la +France et la Hollande. Monck, dans cette conversation, se convainquit +d’une chose, qu’il avait déjà remarquée aux premiers mots échangés, +c’est qu’il avait affaire à un homme de haute distinction. + +Celui-là ne pouvait être un assassin, et il répugnait à Monck de le +croire un espion; mais il y avait assez de finesse et de fermeté à la +fois dans Athos pour que Monck crût reconnaître en lui un conspirateur. +Lorsqu’ils eurent quitté la table: + +— Vous croyez donc à votre trésor, monsieur? demanda Monck. + +— Oui, milord. + +— Sérieusement? + +— Très sérieusement. + +— Et vous croyez retrouver la place à laquelle il a été enterré? + +— À la première inspection. + +— Eh bien! monsieur, dit Monck, par curiosité, je vous accompagnerai. +Et il faut d’autant plus que je vous accompagne, que vous éprouveriez +les plus grandes difficultés à circuler dans le camp sans moi ou l’un +de mes lieutenants. + +— Général, je ne souffrirais pas que vous vous dérangeassiez si je +n’avais, en effet, besoin de votre compagnie; mais comme je reconnais +que cette compagnie m’est non seulement honorable, mais nécessaire, +j’accepte. + +— Désirez-vous que nous emmenions du monde? demanda Monck à Athos. + +— Général, c’est inutile, je crois, si vous-même n’en voyez pas la +nécessité. Deux hommes et un cheval suffiront pour transporter les deux +barils sur la felouque qui m’a amené. + +— Mais il faudra piocher, creuser, remuer la terre, fendre des pierres, +et vous ne comptez pas faire cette besogne vous-même, n’est-ce pas? + +— Général, il ne faut ni creuser, ni piocher. Le trésor est enfoui dans +le caveau des sépultures du couvent; sous une pierre, dans laquelle est +scellé un gros anneau de fer, s’ouvre un petit degré de quatre marches. +Les deux barils sont là, bout à bout, recouverts d’un enduit de plâtre +ayant la forme d’une bière. Il y a en outre une inscription qui doit +me servir à reconnaître la pierre; et comme je ne veux pas, dans une +affaire de délicatesse et de confiance, garder de secrets pour Votre +Honneur, voici cette inscription: + +_Hic jacet venerabilis Petrus Guillelmus Scott, Canon._ _ _ _Honorab. +Conventus Novi Castelli. Obiit quarta et decima die. Feb. ann. Dom. +MCCVIII. Requiescat in pace._ + +Monck ne perdait pas une parole. Il s’étonnait, soit de la duplicité +merveilleuse de cet homme et de la façon supérieure dont il jouait +son rôle, soit de la bonne foi loyale avec laquelle il présentait sa +requête, dans une situation où il s’agissait d’un million aventuré +contre un coup de poignard, au milieu d’une armée qui eût regardé le +vol comme une restitution. + +— C’est bien, dit-il, je vous accompagne, et l’aventure me paraît si +merveilleuse, que je veux porter moi-même le flambeau. Et en disant +ces mots, il ceignit une courte épée, plaça un pistolet à sa ceinture, +découvrant, dans ce mouvement, qui fit entrouvrir son pourpoint, les +fins anneaux d’une cotte de mailles destinée à le mettre à l’abri du +premier coup de poignard d’un assassin. Après quoi, il passa un _dirk_ +écossais dans sa main gauche; puis, se tournant vers Athos: + +— Êtes-vous prêt, monsieur? dit-il. Je le suis. + +Athos, au contraire de ce que venait de faire Monck, détacha son +poignard, qu’il posa sur la table, dégrafa le ceinturon de son épée, +qu’il coucha près de son poignard, et sans affectation, ouvrant +les agrafes de son pourpoint comme pour y chercher son mouchoir, +montra sous sa fine chemise de batiste sa poitrine nue et sans armes +offensives ni défensives. + +«Voilà, en vérité, un singulier homme, se dit Monck, il est sans arme +aucune; il a donc une embuscade placée là-bas?» + +— Général, dit Athos, comme s’il eût deviné la pensée de Monck, vous +voulez que nous soyons seuls, c’est fort bien; mais un grand capitaine +ne doit jamais s’exposer avec témérité: il fait nuit, le passage du +marais peut offrir des dangers, faites-vous accompagner. + +— Vous avez raison, dit Monck. + +Et appelant: + +— Digby! + +L’aide de camp parut. + +— Cinquante hommes avec l’épée et le mousquet, dit-il. + +Et il regardait Athos. + +— C’est bien peu, dit Athos, s’il y a du danger; c’est trop, s’il n’y +en a pas. + +— J’irai seul, dit Monck. Digby, je n’ai besoin de personne. Venez, +monsieur. + + + + +Chapitre XXV — Le marais + + +Athos et Monck traversèrent, allant du camp vers la Tweed, cette partie +de terrain que Digby avait fait traverser aux pêcheurs venant de la +Tweed au camp. L’aspect de ce lieu, l’aspect des changements qu’y +avaient apportés les hommes, était de nature à produire le plus grand +effet sur une imagination délicate et vive comme celle d’Athos. Athos +ne regardait que ces lieux désolés; Monck ne regardait qu’Athos, Athos +qui, les yeux tantôt vers le ciel, tantôt vers la terre, cherchait, +pensait, soupirait. + +Digby, que le dernier ordre du général, et surtout l’accent avec +lequel il avait été donné, avait un peu ému d’abord, Digby suivit les +nocturnes promeneurs pendant une vingtaine de pas; mais le général +s’étant retourné, comme s’il s’étonnait que l’on n’exécutât point +ses ordres, l’aide de camp comprit qu’il était indiscret et rentra +dans sa tente. Il supposait que le général voulait faire incognito +dans son camp une de ces revues de vigilance que tout capitaine +expérimenté ne manque jamais de faire à la veille d’un engagement +décisif, il s’expliquait en ce cas la présence d’Athos, comme un +inférieur s’explique tout ce qui est mystérieux de la part du chef, +Athos pouvait être, et même aux yeux de Digby devait être un espion +dont les renseignements allaient éclairer le général. Au bout de dix +minutes de marche à peu près parmi les tentes et les postes, plus +serrés aux environs du quartier général, Monck s’engagea sur une petite +chaussée qui divergeait en trois branches. Celle de gauche conduisait +à la rivière, celle du milieu à l’abbaye de Newcastle sur le marais, +celle de droite traversait les premières lignes du camp de Monck, +c’est-à-dire les lignes les plus rapprochées de l’armée de Lambert. + +Au-delà de la rivière était un poste avancé appartenant à l’armée de +Monck et qui surveillait l’ennemi; il était composé de cent cinquante +Écossais. Ils avaient passé la Tweed à la nage en donnant l’alarme; +mais comme il n’y avait pas de pont en cet endroit, et que les +soldats de Lambert n’étaient pas aussi prompts à se mettre à l’eau +que les soldats de Monck, celui-ci ne paraissait pas avoir de grandes +inquiétudes de ce côté. + +En deçà de la rivière, à cinq cents pas à peu près de la vieille +abbaye, les pêcheurs avaient leur domicile au milieu d’une fourmilière +de petites tentes élevées par les soldats des clans voisins, qui +avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. + +Tout ce pêle-mêle aux rayons de la lune offrait un coup d’œil +saisissant; la pénombre ennoblissait chaque détail, et la lumière, +cette flatteuse qui ne s’attache qu’au côté poli des choses, +sollicitait sur chaque mousquet rouillé le point encore intact, sur +tout haillon de toile, la partie la plus blanche et la moins souillée. + +Monck arriva donc avec Athos, traversant ce paysage sombre éclairé +d’une double lueur, la lueur argentée de la lune, la lueur rougeâtre +des feux mourants au carrefour des trois chaussées. Là il s’arrêta, et +s’adressant à son compagnon: + +— Monsieur, lui dit-il, reconnaîtrez-vous votre chemin? + +— Général, si je ne me trompe, la chaussée du milieu conduit droit à +l’abbaye. + +— C’est cela même; mais nous aurions besoin de lumière pour nous guider +dans le souterrain. + +Monck se retourna. + +— Ah! Digby nous a suivis, à ce qu’il paraît, dit-il; tant mieux, il va +nous procurer ce qu’il nous faut. + +— Oui, général, il y a effectivement là-bas un homme qui depuis quelque +temps marche derrière nous. + +— Digby! cria Monck, Digby! venez, je vous prie. + +Mais, au lieu d’obéir, l’ombre fit un mouvement de surprise, et, +reculant au lieu d’avancer, elle se courba et disparut le long de la +jetée de gauche, se dirigeant vers le logement qui avait été donné aux +pêcheurs. + +— Il paraît que ce n’était pas Digby, dit Monck. + +Tous deux avaient suivi l’ombre qui s’était évanouie; mais ce n’est +pas chose assez rare qu’un homme rôdant à onze heures du soir dans un +camp où sont couchés dix à douze mille hommes pour qu’Athos et Monck +s’inquiétassent de cette disparition. + +— En attendant, comme il nous faut un falot, une lanterne, une torche +quelconque pour voir où mettre nos pieds, cherchons ce falot, dit Monck. + +— Général, le premier soldat venu nous éclairera. + +— Non, dit Monck, pour voir s’il n’y aurait pas quelque connivence +entre le comte de La Fère et les pêcheurs; non, j’aimerais mieux +quelqu’un de ces matelots français qui sont venus ce soir me vendre du +poisson. Ils partent demain, et le secret sera mieux gardé par eux. +Tandis que si le bruit se répand dans l’armée écossaise que l’on trouve +des trésors dans l’abbaye de Newcastle, mes highlanders croiront qu’il +y a un million sous chaque dalle, et ils ne laisseront pas pierre sur +pierre dans le bâtiment. + +— Faites comme vous voudrez, général, répondit Athos d’un ton de voix +si naturel, qu’il était évident que, soldat ou pêcheur, tout lui était +égal et qu’il n’éprouvait aucune préférence. + +Monck s’approcha de la chaussée, derrière laquelle avait disparu celui +que le général avait pris pour Digby, et rencontra une patrouille qui, +faisant le tour des tentes, se dirigeait vers le quartier général; il +fut arrêté avec son compagnon, donna le mot de passe et poursuivit son +chemin. Un soldat, réveillé par le bruit, se souleva dans son plaid +pour voir ce qui se passait. + +— Demandez-lui, dit Monck à Athos, où sont les pêcheurs; si je lui +faisais cette question, il me reconnaîtrait. + +Athos s’approcha du soldat, lequel lui indiqua la tente; aussitôt Monck +et Athos se dirigèrent de ce côté. + +Il sembla au général qu’au moment où il s’approchait une ombre, +pareille à celle qu’il avait déjà vue, se glissait dans cette tente; +mais en s’approchant, il reconnut qu’il devait s’être trompé, car tout +le monde dormait pêle-mêle, et l’on ne voyait que jambes et que bras +entrelacés. Athos, craignant qu’on ne le soupçonnât de connivence avec +quelqu’un de ses compatriotes, resta en dehors de la tente. + +— Holà! dit Monck en français, qu’on s’éveille ici. + +Deux ou trois dormeurs se soulevèrent. + +— J’ai besoin d’un homme pour m’éclairer, continua Monck. Tout le monde +fit un mouvement, les uns se soulevant, les autres se levant tout à +fait. Le chef s’était levé le premier. + +— Votre Honneur peut compter sur nous, dit-il d’une voix qui fit +tressaillir Athos. Où s’agit-il d’aller? + +— Vous le verrez. Un falot! Allons, vite! + +— Oui, Votre Honneur. Plaît-il à Votre Honneur que ce soit moi qui +l’accompagne? + +— Toi ou un autre, peu m’importe, pourvu que quelqu’un m’éclaire. + +«C’est étrange, pensa Athos, quelle voix singulière a ce pêcheur!» + +— Du feu, vous autres! cria le pêcheur; allons dépêchons! + +Puis tout bas, s’adressant à celui de ses compagnons qui était le plus +près de lui: + +— Éclaire, toi, Menneville, dit-il, et tiens-toi prêt à tout. + +Un des pêcheurs fit jaillir du feu d’une pierre, embrasa un morceau +d’amadou, et à l’aide d’une allumette éclaira une lanterne. La lumière +envahit aussitôt la tente. + +— Êtes-vous prêt, monsieur? dit Monck à Athos, qui se détournait pour +ne pas exposer son visage à la clarté. + +— Oui, général, répliqua-t-il. + +— Ah! le gentilhomme français! fit tout bas le chef des pêcheurs. +Peste! j’ai eu bonne idée de te charger de la commission, Menneville, +il n’aurait qu’à me reconnaître, moi. Éclaire, éclaire! + +Ce dialogue fut prononcé au fond de la tente, et si bas que Monck n’en +put entendre une syllabe; il causait d’ailleurs avec Athos. Menneville +s’apprêtait pendant ce temps-là, ou plutôt recevait les ordres de son +chef. + +— Eh bien? dit Monck. + +— Me voici, mon général, dit le pêcheur. + +Monck, Athos et le pêcheur quittèrent la tente. + +«C’était impossible, pensa Athos. Quelle rêverie avais-je donc été me +mettre dans la cervelle!» + +— Va devant, suis la chaussée du milieu et allonge les jambes, dit +Monck au pêcheur. + +Ils n’étaient pas à vingt pas, que la même ombre qui avait paru rentrer +dans la tente sortait, rampait jusqu’aux pilotis, et, protégée par +cette espèce de parapet posé aux alentours de la chaussée, observait +curieusement la marche du général. + +Tous trois disparurent dans la brume. Ils marchaient vers Newcastle, +dont on apercevait déjà les pierres blanches comme des sépulcres. +Après une station de quelques secondes sous le porche, ils pénétrèrent +dans l’intérieur. La porte était brisée à coups de hache. Un poste de +quatre hommes dormait en sûreté dans un enfoncement, tant on avait la +certitude que l’attaque ne pouvait avoir lieu de ce côté. + +— Ces hommes ne vous gêneront point? dit Monck à Athos. + +— Au contraire, monsieur, ils aideront à rouler les barils, si Votre +Honneur le permet. + +— Vous avez raison. + +Le poste, tout endormi qu’il était, se réveilla cependant aux premiers +pas des deux visiteurs au milieu des ronces et des herbes qui +envahissaient le porche. Monck donna le mot de passe et pénétra dans +l’intérieur du couvent, précédé toujours de son falot. Il marchait +le dernier, surveillant jusqu’au moindre mouvement d’Athos, son +_dirk_ tout nu dans sa manche, et prêt à le plonger dans les reins du +gentilhomme au premier geste suspect qu’il verrait faire à celui-ci. +Mais Athos d’un pas ferme et sûr traversa les salles et les cours. + +Plus une porte, plus une fenêtre dans ce bâtiment. Les portes avaient +été brûlées, quelques-unes sur place, et les charbons en étaient +dentelés encore par l’action du feu, qui s’était éteint tout seul, +impuissant sans doute à mordre jusqu’au bout ces massives jointures +de chêne assemblées par des clous de fer. Quant aux fenêtres, toutes +les vitres ayant été brisées, on voyait s’enfuir par les trous des +oiseaux de ténèbres que la lueur du falot effarouchait. En même temps +des chauves-souris gigantesques se mirent à tracer autour des deux +importuns leurs vastes cercles silencieux, tandis qu’à la lumière +projetée sur les hautes parois de pierre on voyait trembloter leur +ombre. Ce spectacle était rassurant pour des raisonneurs. Monck conclut +qu’il n’y avait aucun homme dans le couvent, puisque les farouches +bêtes y étaient encore et s’envolaient à son approche. Après avoir +franchi les décombres et arraché plus d’un lierre qui s’était posé +comme gardien de la solitude, Athos arriva aux caveaux situés sous +la grande salle, mais dont l’entrée donnait dans la chapelle. Là il +s’arrêta. + +— Nous y voilà, général, dit-il. + +— Voici donc la dalle? + +— Oui. + +— En effet, je reconnais l’anneau; mais l’anneau est scellé à plat. + +— Il nous faudrait un levier. + +— C’est chose facile à se procurer. + +En regardant autour d’eux, Athos et Monck aperçurent un petit frêne de +trois pouces de diamètre qui avait poussé dans un angle du mur, montant +jusqu’à une fenêtre que ses branches avaient aveuglée. + +— As-tu un couteau? dit Monck au pêcheur. + +— Oui, monsieur. + +— Coupe cet arbre, alors. + +Le pêcheur obéit, mais non sans que son coutelas en fût ébréché. +Lorsque le frêne fut arraché, façonné en forme de levier, les trois +hommes pénétrèrent dans le souterrain. + +— Arrête-toi là, dit Monck au pêcheur en lui désignant un coin du +caveau; nous avons de la poudre à déterrer, et ton falot serait +dangereux. + +L’homme se recula avec une sorte de terreur et garda fidèlement le +poste qu’on lui avait assigné, tandis que Monck et Athos tournaient +derrière une colonne au pied de laquelle, par un soupirail, pénétrait +un rayon de lune reflété précisément par la pierre que le comte de La +Fère venait chercher de si loin. + +— Nous y voici, dit Athos en montrant au général l’inscription latine. + +— Oui, dit Monck. + +Puis, comme il voulait encore laisser au Français un moyen évasif: + +— Ne remarquez-vous pas, continua-t-il, que l’on a déjà pénétré dans ce +caveau, et que plusieurs statues ont été brisées? + +— Milord, vous avez sans doute entendu dire que le respect religieux de +vos Écossais aime à donner en garde aux statues des morts les objets +précieux qu’ils ont pu posséder pendant leur vie. Ainsi les soldats ont +dû penser que sous le piédestal des statues qui ornaient la plupart +de ces tombes un trésor était enfoui; ils ont donc brisé piédestal et +statue. Mais la tombe du vénérable chanoine à qui nous avons affaire +ne se distingue par aucun monument; elle est simple, puis elle a été +protégée par la crainte superstitieuse que vos puritains ont toujours +eue du sacrilège; pas un morceau de cette tombe n’a été écaillé. + +— C’est vrai, dit Monck. + +Athos saisit le levier. + +— Voulez-vous que je vous aide? dit Monck. + +— Merci, milord, je ne veux pas que Votre Honneur mette la main à une +œuvre dont peut-être elle ne voudrait pas prendre la responsabilité si +elle en connaissait les conséquences probables. Monck leva la tête. + +— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda-t-il. + +— Je veux dire... Mais cet homme... + +— Attendez, dit Monck, je comprends ce que vous craignez et vais faire +une épreuve. + +Monck se retourna vers le pêcheur, dont on apercevait la silhouette +éclairée par le falot. + +— _Come here, friend_, dit-il avec le ton du commandement. + +Le pêcheur ne bougea pas. + +— C’est bien, continua-t-il, il ne sait pas l’anglais. Parlez-moi donc +anglais, s’il vous plaît, monsieur. + +— Milord, répondit Athos, j’ai souvent vu des hommes, dans certaines +circonstances, avoir sur eux-mêmes cette puissance de ne point répondre +à une question faite dans une langue qu’ils comprennent. Le pêcheur +est peut-être plus savant que nous le croyons. Veuillez le congédier, +milord, je vous prie. + +«Décidément, pensa Monck, il désire me tenir seul dans ce caveau. +N’importe, allons jusqu’au bout, un homme vaut un homme, et nous sommes +seuls...» + +— Mon ami, dit Monck au pêcheur, remonte cet escalier que nous venons +de descendre, et veille à ce que personne ne nous vienne troubler. + +Le pêcheur fit un mouvement pour obéir. + +— Laisse ton falot, dit Monck, il trahirait ta présence et pourrait te +valoir quelque coup de mousquet effarouché. + +Le pêcheur parut apprécier le conseil, déposa le falot à terre et +disparut sous la voûte de l’escalier. + +Monck alla prendre le falot, qu’il apporta au pied de la colonne. + +— Ah çà! dit-il, c’est bien de l’argent qui est caché dans cette tombe? + +— Oui, milord, et dans cinq minutes vous n’en douterez plus. + +En même temps, Athos frappait un coup violent sur le plâtre, qui se +fendait en présentant une gerçure au bec du levier. Athos introduisit +la pince dans cette gerçure, et bientôt des morceaux tout entiers de +plâtre cédèrent, se soulevant comme des dalles arrondies. Alors le +comte de La Fère saisit les pierres et les écarta avec des ébranlements +dont on n’aurait pas cru capables des mains aussi délicates que les +siennes. + +— Milord, dit Athos, voici bien la maçonnerie dont j’ai parlé à Votre +Honneur. + +— Oui, mais je ne vois pas encore les barils, dit Monck. + +— Si j’avais un poignard, dit Athos en regardant autour de lui, vous +les verriez bientôt, monsieur. Malheureusement, j’ai oublié le mien +dans la tente de Votre Honneur. + +— Je vous offrirais bien le mien, dit Monck, mais la lame me semble +trop frêle pour la besogne à laquelle vous la destinez. + +Athos parut chercher autour de lui un objet quelconque qui pût +remplacer l’arme qu’il désirait. Monck ne perdait pas un des mouvements +de ses mains, une des expressions de ses yeux. + +— Que ne demandez-vous le coutelas du pêcheur? dit Monck. Il avait un +coutelas. + +— Ah! c’est juste, dit Athos, puisqu’il s’en est servi pour couper cet +arbre. + +Et il s’avança vers l’escalier. + +— Mon ami, dit-il au pêcheur, jetez-moi votre coutelas, je vous prie, +j’en ai besoin. + +Le bruit de l’arme retentit sur les marches. + +— Prenez, dit Monck, c’est un instrument solide, à ce que j’ai vu, et +dont une main ferme peut tirer bon parti. + +Athos ne parut accorder aux paroles de Monck que le sens naturel et +simple sous lequel elles devaient être entendues et comprises. Il ne +remarqua pas non plus, ou du moins il ne parut pas remarquer, que, +lorsqu’il revint à Monck, Monck s’écarta en portant la main gauche +à la crosse de son pistolet; de la droite il tenait déjà son dirk. +Il se mit donc à l’œuvre, tournant le dos à Monck et lui livrant sa +vie sans défense possible. Alors il frappa pendant quelques secondes +si adroitement et si nettement sur le plâtre intermédiaire, qu’il le +sépara en deux parties, et que Monck alors put voir deux barils placés +bout à bout et que leur poids maintenait immobiles dans leur enveloppe +crayeuse. + +— Milord, dit Athos, vous voyez que mes pressentiments ne m’avaient +point trompé. + +— Oui, monsieur, dit Monck, et j’ai tout lieu de croire que vous êtes +satisfait, n’est-ce pas? + +— Sans doute; la perte de cet argent m’eût été on ne peut plus +sensible; mais j’étais certain que Dieu, qui protège la bonne cause, +n’aurait pas permis que l’on détournât cet or qui doit la faire +triompher. + +— Vous êtes, sur mon honneur, aussi mystérieux en paroles qu’en +actions, monsieur, dit Monck. Tout à l’heure, je vous ai peu compris, +quand vous m’avez dit que vous ne vouliez pas déverser sur moi la +responsabilité de l’œuvre que nous accomplissons. + +— J’avais raison de dire cela, milord. + +— Et voilà maintenant que vous me parlez de la bonne cause. +Qu’entendez-vous par ces mots, la bonne cause? Nous défendons en ce +moment en Angleterre cinq ou six causes, ce qui n’empêche pas chacun de +regarder la sienne non seulement comme la bonne, mais encore comme la +meilleure. Quelle est la vôtre, monsieur? Parlez hardiment, que nous +voyions si sur ce point, auquel vous paraissez attacher une grande +importance, nous sommes du même avis. + +Athos fixa sur Monck un de ces regards profonds qui semblent porter à +celui qu’on regarde ainsi le défi de cacher une seule de ses pensées; +puis, levant son chapeau, il commença d’une voix solennelle, tandis que +son interlocuteur, une main sur le visage, laissait cette main longue +et nerveuse enserrer sa moustache et sa barbe, en même temps que son +œil vague et mélancolique errait dans les profondeurs du souterrain. + + + + +Chapitre XXVI — Le cœur et l’esprit + + +— Milord, dit le comte de La Fère, vous êtes un noble Anglais, vous +êtes un homme loyal, vous parlez à un noble Français, à un homme de +cœur. Cet or, contenu dans les deux barils que voici, je vous ai +dit qu’il était à moi, j’ai eu tort; c’est le premier mensonge que +j’aie fait de ma vie, mensonge momentané, il est vrai: cet or, c’est +le bien du roi Charles II, exilé de sa patrie, chassé de son palais, +orphelin à la fois de son père et de son trône, et privé de tout, même +du triste bonheur de baiser à genoux la pierre sur laquelle la main de +ses meurtriers a écrit cette simple épitaphe qui criera éternellement +vengeance contre eux: «Ci-gît le roi Charles Ier.» + +Monck pâlit légèrement, et un imperceptible frisson rida sa peau et +hérissa sa moustache grise. + +— Moi, continua Athos, moi, le comte de La Fère, le seul, le dernier +fidèle qui reste au pauvre prince abandonné, je lui ai offert de venir +trouver l’homme duquel dépend aujourd’hui le sort de la royauté en +Angleterre, et je suis venu, et je me suis placé sous le regard de cet +homme, et je me suis mis nu et désarmé dans ses mains en lui disant: +«Milord, ici est la dernière ressource d’un prince que Dieu fit votre +maître, que sa naissance fit votre roi; de vous, de vous seul dépendent +sa vie et son avenir. Voulez-vous employer cet argent à consoler +l’Angleterre des maux qu’elle a dû souffrir pendant l’anarchie, +c’est-à-dire voulez-vous aider, ou, sinon aider, du moins laisser faire +le roi Charles II?» + +«Vous êtes le maître, vous êtes le roi, maître et roi tout-puissant, +car le hasard défait parfois l’œuvre du temps et de Dieu. Je suis +avec vous seul, milord; si le succès vous effraie étant partagé, si ma +complicité vous pèse, vous êtes armé, milord, et voici une tombe toute +creusée; si, au contraire, l’enthousiasme de votre cause vous enivre, +si vous êtes ce que vous paraissez être, si votre main, dans ce qu’elle +entreprend, obéit à votre esprit, et votre esprit à votre cœur, voici +le moyen de perdre à jamais la cause de votre ennemi Charles Stuart; +tuez encore l’homme que vous avez devant les yeux, car cet homme ne +retournera pas vers celui qui l’a envoyé sans lui rapporter le dépôt +que lui confia Charles Ier, son père, et gardez l’or qui pourrait +servir à entretenir la guerre civile. Hélas! milord, c’est la condition +fatale de ce malheureux prince. Il faut qu’il corrompe ou qu’il tue; +car tout lui résiste, tout le repousse, tout lui est hostile, et +cependant il est marqué du sceau divin, et il faut, pour ne pas mentir +à son sang, qu’il remonte sur le trône ou qu’il meure sur le sol sacré +de la patrie. + +«Milord, vous m’avez entendu. À tout autre qu’à l’homme illustre qui +m’écoute, j’eusse dit: «Milord, vous êtes pauvre; milord, le roi vous +offre ce million comme arrhes d’un immense marché; prenez-le et servez +Charles II comme j’ai servi Charles Ier, et je suis sûr que Dieu, qui +nous écoute, qui nous voit, qui lit seul dans votre cœur fermé à tous +les regards humains; je suis sûr que Dieu vous donnera une heureuse vie +éternelle après une heureuse mort.» Mais au général Monck, à l’homme +illustre dont je crois avoir mesuré la hauteur, je dis: «Milord, il y a +pour vous dans l’histoire des peuples et des rois une place brillante, +une gloire immortelle, impérissable, si seul, sans autre intérêt que +le bien de votre pays et l’intérêt de la justice, vous devenez le +soutien de votre roi. Beaucoup d’autres ont été des conquérants et des +usurpateurs glorieux. Vous, milord, vous vous serez contenté d’être le +plus vertueux, le plus probe et le plus intègre des hommes; vous aurez +tenu une couronne dans votre main, et, au lieu de l’ajuster à votre +front, vous l’aurez déposée sur la tête de celui pour lequel elle avait +été faite. Oh! milord, agissez ainsi, et vous léguerez à la postérité +le plus envié des noms qu’aucune créature humaine puisse s’enorgueillir +de porter.» + +Athos s’arrêta. Pendant tout le temps que le noble gentilhomme avait +parlé, Monck n’avait pas donné un signe d’approbation ni d’improbation; +à peine même si, durant cette véhémente allocution, ses yeux s’étaient +animés de ce feu qui indique l’intelligence. Le comte de La Fère le +regarda tristement et, voyant ce visage morne, sentit le découragement +pénétrer jusqu’à son cœur. + +Enfin Monck parut s’animer, et, rompant le silence: + +— Monsieur, dit-il d’une voix douce et grave, je vais, pour vous +répondre, me servir de vos propres paroles. À tout autre qu’à vous, je +répondrais par l’expulsion, la prison ou pis encore. Car enfin, vous me +tentez et vous me violentez à la fois. Mais vous êtes un de ces hommes, +monsieur, à qui l’on ne peut refuser l’attention et les égards qu’ils +méritent: vous êtes un brave gentilhomme, monsieur, je le dis et je m’y +connais. Tout à l’heure, vous m’avez parlé d’un dépôt que le feu roi +transmit pour son fils: n’êtes-vous donc pas un de ces Français qui, je +l’ai ouï dire, ont voulu enlever Charles à White Hall? + +— Oui, milord, c’est moi qui me trouvais sous l’échafaud pendant +l’exécution; moi qui, n’ayant pu le racheter, reçus sur mon front +le sang du roi martyr; je reçus en même temps la dernière parole de +Charles Ier, c’est à moi qu’il a dit «_Remember_!» et en me disant +«Souviens-toi!» il faisait allusion à cet argent qui est à vos pieds, +milord. + +— J’ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur, dit Monck, mais +je suis heureux de vous avoir apprécié tout d’abord par ma propre +inspiration et non par mes souvenirs. Je vous donnerai donc des +explications que je n’ai données à personne, et vous apprécierez quelle +distinction je fais entre vous et les personnes qui m’ont été envoyées +jusqu’ici. + +Athos s’inclina, s’apprêtant à absorber avidement les paroles qui +tombaient une à une de la bouche de Monck, ces paroles rares et +précieuses comme la rosée dans le désert. + +— Vous me parliez, dit Monck, du roi Charles II; mais je vous prie, +monsieur, dites-moi, que m’importe à moi, ce fantôme de roi? J’ai +vieilli dans la guerre et dans la politique, qui sont aujourd’hui liées +si étroitement ensemble, que tout homme d’épée doit combattre en vertu +de son droit ou de son ambition, avec un intérêt personnel, et non +aveuglément derrière un officier, comme dans les guerres ordinaires. +Moi, je ne désire rien peut-être mais je crains beaucoup. Dans la +guerre aujourd’hui réside la liberté de l’Angleterre, et peut-être +celle de chaque Anglais. Pourquoi voulez-vous que, libre dans la +position que je me suis faite, j’aille tendre la main aux fers d’un +étranger? Charles n’est que cela pour moi. Il a livré ici des combats +qu’il a perdus, c’est donc un mauvais capitaine; il n’a réussi dans +aucune négociation, c’est donc un mauvais diplomate; il a colporté sa +misère dans toutes les cours de l’Europe, c’est donc un cœur faible +et pusillanime. Rien de noble, rien de grand, rien de fort n’est sorti +encore de ce génie qui aspire à gouverner un des plus grands royaumes +de la terre. Donc, je ne connais ce Charles que sous de mauvais +aspects, et vous voudriez que moi, homme de bon sens, j’allasse me +faire gratuitement l’esclave d’une créature qui m’est inférieure en +capacité militaire, en politique et en dignité? Non, monsieur; quand +quelque grande et noble action m’aura appris à apprécier Charles, je +reconnaîtrai peut-être ses droits à un trône dont nous avons renversé +le père, parce qu’il manquait des vertus qui jusqu’ici manquent au +fils; mais jusqu’ici, en fait de droits, je ne reconnais que les miens: +la révolution m’a fait général, mon épée me fera protecteur si je veux. +Que Charles se montre, qu’il se présente, qu’il subisse le concours +ouvert au génie, et surtout qu’il se souvienne qu’il est d’une race +à laquelle on demandera plus qu’à toute autre. Ainsi, monsieur, n’en +parlons plus, je ne refuse ni n’accepte: je me réserve, j’attends. + +Athos savait Monck trop bien informé de tout ce qui avait rapport à +Charles II pour pousser plus loin la discussion. Ce n’était ni l’heure +ni le lieu. + +— Milord, dit-il, je n’ai donc plus qu’à vous remercier. + +— Et de quoi, monsieur? de ce que vous m’avez bien jugé et de ce que +j’ai agi d’après votre jugement? Oh! vraiment, est-ce la peine? Cet or +que vous allez porter au roi Charles va me servir d’épreuve pour lui: +en voyant ce qu’il en saura faire, je prendrai sans doute une opinion +que je n’ai pas. + +— Cependant Votre Honneur ne craint-elle pas de se compromettre en +laissant partir une somme destinée à servir les armes de son ennemi? + +— Mon ennemi, dites-vous? Eh! monsieur, je n’ai pas d’ennemis, moi. Je +suis au service du Parlement, qui m’ordonne de combattre le général +Lambert et le roi Charles, ses ennemis à lui et non les miens; je +combats donc. Si le Parlement, au contraire, m’ordonnait de faire +pavoiser le port de Londres, de faire assembler les soldats sur le +rivage, de recevoir le roi Charles II... + +— Vous obéiriez? s’écria Athos avec joie. + +— Pardonnez-moi, dit Monck en souriant, j’allais, moi, une tête +grise... en vérité, où avais-je l’esprit? j’allais, moi, dire une folie +de jeune homme. + +— Alors, vous n’obéiriez pas? dit Athos. + +— Je ne dis pas cela non plus, monsieur. Avant tout, le salut de ma +patrie. Dieu, qui a bien voulu me donner la force, a voulu sans doute +que j’eusse cette force pour le bien de tous, et il m’a donné en même +temps le discernement. Si le Parlement m’ordonnait une chose pareille, +je réfléchirais. + +Athos s’assombrit. + +— Allons, dit-il, je le vois, décidément Votre Honneur n’est point +disposée à favoriser le roi Charles II. + +— Vous me questionnez toujours, monsieur le comte; à mon tour, s’il +vous plaît. + +— Faites, monsieur, et puisse Dieu vous inspirer l’idée de me répondre +aussi franchement que je vous répondrai! + +— Quand vous aurez rapporté ce million à votre prince, quel conseil lui +donnerez-vous? + +Athos fixa sur Monck un regard fier et résolu. + +— Milord, dit-il, avec ce million que d’autres emploieraient à négocier +peut-être, je veux conseiller au roi de lever deux régiments, d’entrer +par l’Écosse que vous venez de pacifier; de donner au peuple des +franchises que la révolution lui avait promises et n’a pas tout à fait +tenues. Je lui conseillerai de commander en personne cette petite +armée, qui se grossirait, croyez-le bien, de se faire tuer le drapeau à +la main et l’épée au fourreau, en disant: «Anglais! voilà le troisième +roi de ma race que vous tuez: prenez garde à la justice de Dieu!» + +Monck baissa la tête et rêva un instant. + +— S’il réussissait, dit-il, ce qui est invraisemblable, mais +non pas impossible, car tout est possible en ce monde, que lui +conseilleriez-vous? + +— De penser que par la volonté de Dieu il a perdu sa couronne, mais que +par la bonne volonté des hommes il l’a recouvrée. + +Un sourire ironique passa sur les lèvres de Monck. + +— Malheureusement, monsieur, dit-il, les rois ne savent pas suivre un +bon conseil. + +— Ah! milord, Charles II n’est pas un roi, répliqua Athos en souriant à +son tour, mais avec une tout autre expression que n’avait fait Monck. + +— Voyons, abrégeons, monsieur le comte... C’est votre désir, n’est-il +pas vrai? + +Athos s’inclina. + +— Je vais donner l’ordre qu’on transporte où il vous plaira ces deux +barils. Où demeurez-vous, monsieur? + +— Dans un petit bourg, à l’embouchure de la rivière, Votre Honneur. + +— Oh! je connais ce bourg, il se compose de cinq ou six maisons, +n’est-ce pas? + +— C’est cela. Eh bien! j’habite la première; deux faiseurs de filets +l’occupent avec moi; c’est leur barque qui m’a mis à terre. + +— Mais votre bâtiment à vous, monsieur? + +— Mon bâtiment est à l’ancre à un quart de mille en mer et m’attend. + +— Vous ne comptez cependant point partir tout de suite? + +— Milord, j’essaierai encore une fois de convaincre Votre Honneur. + +— Vous n’y parviendrez pas, répliqua Monck; mais il importe que vous +quittiez Newcastle sans y laisser de votre passage le moindre soupçon +qui puisse nuire à vous ou à moi. Demain, mes officiers pensent que +Lambert m’attaquera. Moi, je garantis, au contraire, qu’il ne bougera +point; c’est à mes yeux impossible. Lambert conduit une armée sans +principes homogènes, et il n’y a pas d’armée possible avec de pareils +éléments. Moi, j’ai instruit mes soldats à subordonner mon autorité +à une autorité supérieure, ce qui fait qu’après moi, autour de moi, +au-dessus de moi, ils tentent encore quelque chose. Il en résulte que, +moi mort, ce qui peut arriver, mon armée ne se démoralisera pas tout de +suite; il en résulte que, s’il me plaisait de m’absenter, par exemple, +comme cela me plaît quelquefois, il n’y aurait pas dans mon camp +l’ombre d’une inquiétude ou d’un désordre. Je suis l’aimant, la force +sympathique et naturelle des Anglais. Tous ces fers éparpillés qu’on +enverra contre moi, je les attirerai à moi. + +«Lambert commande en ce moment dix-huit mille déserteurs; mais je n’ai +point parlé de cela à mes officiers, vous le sentez bien. Rien n’est +plus utile à une armée que le sentiment d’une bataille prochaine: +tout le monde demeure éveillé, tout le monde se garde. Je vous dis +cela à vous pour que vous viviez en toute sécurité. Ne vous hâtez +donc pas de repasser la mer: d’ici à huit jours, il y aura quelque +chose de nouveau, soit la bataille, soit l’accommodement. Alors, +comme vous m’avez jugé honnête homme et confié votre secret, et que +j’ai à vous remercier de cette confiance, j’irai vous faire visite ou +vous manderai. Ne partez donc pas avant mon avis, je vous en réitère +l’invitation. + +— Je vous le promets, général, s’écria Athos, transporté d’une joie si +grande que, malgré toute sa circonspection, il ne put s’empêcher de +laisser jaillir une étincelle de ses yeux. + +Monck surprit cette flamme et l’éteignit aussitôt par un de ces muets +sourires qui rompaient toujours chez ses interlocuteurs le chemin +qu’ils croyaient avoir fait dans son esprit. + +— Ainsi, milord, dit Athos, c’est huit jours que vous me fixez pour +délai? + +— Huit jours, oui, monsieur. + +— Et pendant ces huit jours, que ferai-je? + +— S’il y a bataille, tenez-vous loin, je vous prie. Je sais les +Français curieux de ces sortes de divertissements; vous voudriez voir +comment nous nous battons, et vous pourriez recueillir quelque balle +égarée; nos Écossais tirent fort mal, et je ne veux pas qu’un digne +gentilhomme tel que vous regagne, blessé, la terre de France. Je ne +veux pas enfin être obligé de renvoyer moi-même à votre prince son +million laissé par vous; car alors on dirait, et cela avec quelque +raison, que je paie le prétendant pour qu’il guerroie contre le +Parlement. Allez donc, monsieur, et qu’il soit fait entre nous comme il +est convenu. + +— Ah! milord, dit Athos, quelle joie ce serait pour moi d’avoir pénétré +le premier dans le noble cœur qui bat sous ce manteau. + +— Vous croyez donc décidément que j’ai des secrets, dit Monck sans +changer l’expression demi-enjouée de son visage. Eh! monsieur, quel +secret voulez-vous donc qu’il y ait dans la tête creuse d’un soldat? +Mais il se fait tard, et voici notre falot qui s’éteint, rappelons +notre homme Holà! cria Monck en français; et s’approchant de +l’escalier: Holà! pêcheur! + +Le pêcheur, engourdi par la fraîcheur de la nuit, répondit d’une voix +enrouée en demandant quelle chose on lui voulait. + +— Va jusqu’au poste, dit Monck, et ordonne au sergent, de la part du +général Monck, de venir ici sur-le-champ. + +C’était une commission facile à remplir, car le sergent, intrigué de +la présence du général en cette abbaye déserte, s’était approché peu à +peu, et n’était qu’à quelques pas du pêcheur. + +L’ordre du général parvint donc directement jusqu’à lui, et il accourut. + +— Prends un cheval et deux hommes, dit Monck. + +— Un cheval et deux hommes? répéta le sergent. + +— Oui, reprit Monck. As-tu un moyen de te procurer un cheval avec un +bât ou des paniers? + +— Sans doute, à cent pas d’ici, au camp des Écossais. + +— Bien. + +— Que ferai-je du cheval, général? + +— Regarde. + +Le sergent descendit les trois ou quatre marches qui le séparaient de +Monck et apparut sous la voûte. + +— Tu vois, lui dit Monck, là-bas où est ce gentilhomme? + +— Oui, mon général. + +— Tu vois ces deux barils? + +— Parfaitement. + +— Ce sont deux barils contenant, l’un de la poudre, l’autre des balles; +je voudrais faire transporter ces barils dans le petit bourg qui est +au bord de la rivière, et que je compte faire occuper demain par deux +cents mousquets. Tu comprends que la commission est secrète, car c’est +un mouvement qui peut décider du gain de la bataille. + +— Oh! mon général, murmura le sergent. + +— Bien! Fais donc attacher ces deux barils sur le cheval, et qu’on les +escorte, deux hommes et toi, jusqu’à la maison de ce gentilhomme, qui +est mon ami; mais tu comprends, que nul ne le sache. + +— Je passerais par le marais si je connaissais un chemin, dit le +sergent. + +— J’en connais un, moi, dit Athos; il n’est pas large, mais il est +solide, ayant été fait sur pilotis, et, avec de la précaution, nous +arriverons. + +— Faites ce que ce cavalier vous ordonnera, dit Monck. + +— Oh! oh! les barils sont lourds, dit le sergent, qui essaya d’en +soulever un. + +— Ils pèsent quatre cents livres chacun, s’ils contiennent ce qu’ils +doivent contenir, n’est-ce pas, monsieur? + +— À peu près, dit Athos. + +Le sergent alla chercher le cheval et les hommes. Monck, resté seul +avec Athos, affecta de ne plus lui parler que de choses indifférentes, +tout en examinant distraitement le caveau. Puis, entendant le pas du +cheval: + +— Je vous laisse avec vos hommes, monsieur, dit-il, et retourne au +camp. Vous êtes en sûreté. + +— Je vous reverrai donc, milord? demanda Athos. + +— C’est chose dite, monsieur, et avec grand plaisir. + +Monck tendit la main à Athos. + +— Ah! milord, si vous vouliez! murmura Athos. + +— Chut! monsieur, dit Monck, il est convenu que nous ne parlerons plus +de cela. + +Et, saluant Athos, il remonta, croisant au milieu de l’escalier +ses hommes qui descendaient. Il n’avait pas fait vingt pas hors de +l’abbaye, qu’un petit coup de sifflet lointain et prolongé se fit +entendre. Monck dressa l’oreille; mais ne voyant plus rien, il continua +sa route. Alors, il se souvint du pêcheur et le chercha des yeux, +mais le pêcheur avait disparu. S’il eût cependant regardé avec plus +d’attention qu’il ne le fit, il eût vu cet homme courbé en deux, se +glissant comme un serpent le long des pierres et se perdant au milieu +de la brume, rasant la surface du marais; il eût vu également, essayant +de percer cette brume, un spectacle qui eût attiré son attention: +c’était la mâture de la barque du pêcheur qui avait changé de place, +et qui se trouvait alors au plus près du bord de la rivière. Mais +Monck ne vit rien et, pensant n’avoir rien à craindre, il s’engagea +sur la chaussée déserte qui conduisait à son camp. Ce fut alors que +cette disparition du pêcheur lui parut étrange, et qu’un soupçon réel +commença d’assiéger son esprit. Il venait de mettre aux ordres d’Athos +le seul poste qui pût le protéger. Il avait un mille de chaussée à +traverser pour regagner son camp. + +Le brouillard montait avec une telle intensité, qu’à peine pouvait-on +distinguer les objets à une distance de dix pas. + +Monck crut alors entendre comme le bruit d’un aviron qui battait +sourdement le marais à sa droite. + +— Qui va là? cria-t-il. + +Mais personne ne répondit. Alors il arma son pistolet, mit l’épée à la +main, et pressa le pas sans cependant vouloir appeler personne. Cet +appel, dont l’urgence n’était pas absolue, lui paraissait indigne de +lui. + + + + +Chapitre XXVII — Le lendemain + + +Il était sept heures du matin: les premiers rayons du jour éclairaient +les étangs, dans lesquels le soleil se reflétait comme un boulet rougi, +lorsque Athos, se réveillant et ouvrant la fenêtre de sa chambre à +coucher qui donnait sur les bords de la rivière, aperçut à quinze +pas de distance à peu près le sergent et les hommes qui l’avaient +accompagné la veille, et qui, après avoir déposé les barils chez lui, +étaient retournés au camp par la chaussée de droite. + +Pourquoi, après être retournés au camp, ces hommes étaient-ils revenus? +Voilà la question qui se présenta soudainement à l’esprit d’Athos. + +Le sergent, la tête haute, paraissait guetter le moment où le +gentilhomme paraîtrait pour l’interpeller. Athos, surpris de retrouver +là ceux qu’il avait vus s’éloigner la veille, ne put s’empêcher de leur +témoigner son étonnement. + +— Cela n’a rien de surprenant, monsieur, dit le sergent, car hier le +général m’a recommandé de veiller à votre sûreté, et j’ai dû obéir à +cet ordre. + +— Le général est au camp? demanda Athos. + +— Sans doute, monsieur, puisque vous l’avez quitté hier s’y rendant. + +— Eh bien! attendez-moi; j’y vais aller pour rendre compte de la +fidélité avec laquelle vous avez rempli votre mission et pour reprendre +mon épée, que j’oubliai hier sur la table. + +— Cela tombe à merveille, dit le sergent, car nous allions vous en +prier. + +Athos crut remarquer un certain air de bonhomie équivoque sur le visage +de ce sergent; mais l’aventure du souterrain pouvait avoir excité +la curiosité de cet homme, et il n’était pas surprenant alors qu’il +laissât voir sur son visage un peu des sentiments qui agitaient son +esprit. Athos ferma donc soigneusement les portes, et il en confia les +clefs à Grimaud, lequel avait élu son domicile sous l’appentis même qui +conduisait au cellier où les barils avaient été enfermés. + +Le sergent escorta le comte de La Fère jusqu’au camp. Là, une garde +nouvelle attendait et relaya les quatre hommes qui avaient conduit +Athos. + +Cette garde nouvelle était commandée par l’aide de camp Digby, lequel, +durant le trajet, attacha sur Athos des regards si peu encourageants, +que le Français se demanda d’où venaient à son endroit cette vigilance +et cette sévérité, quand la veille il avait été si parfaitement libre. + +Il n’en continua pas moins son chemin vers le quartier général, +renfermant en lui-même les observations que le forçaient de faire les +hommes et les choses. Il trouva sous la tente du général où il avait +été introduit la veille trois officiers supérieurs; c’étaient le +lieutenant de Monck et deux colonels. Athos reconnut son épée; elle +était encore sur la table du général, à la place où il l’avait laissée +la veille. + +Aucun des officiers n’avait vu Athos, aucun par conséquent ne le +connaissait. Le lieutenant de Monck demanda alors, à l’aspect d’Athos, +si c’était bien là le même gentilhomme avec lequel le général était +sorti de la tente. + +— Oui, Votre Honneur, dit le sergent, c’est lui-même. + +— Mais, dit Athos avec hauteur, je ne le nie pas, ce me semble; et +maintenant, messieurs, à mon tour, permettez-moi de vous demander à +quoi bon toutes ces questions, et surtout quelques explications sur le +ton avec lequel vous les demandez. + +— Monsieur, dit le lieutenant, si nous vous adressons ces questions, +c’est que nous avons le droit de les faire, et si nous vous les faisons +avec ce ton, c’est que ce ton convient, croyez-moi, à la situation. + +— Messieurs, dit Athos, vous ne savez pas qui je suis, mais ce que je +dois vous dire, c’est que je ne reconnais ici pour mon égal que le +général Monck. Où est-il? Qu’on me conduise devant lui, et s’il a, lui, +quelque question à m’adresser, je lui répondrai, et à sa satisfaction, +je l’espère. Je le répète, messieurs, où est le général? + +— Eh mordieu! vous le savez mieux que nous, où il est, fit le +lieutenant. + +— Moi? + +— Certainement, vous. + +— Monsieur, dit Athos, je ne vous comprends pas. + +— Vous m’allez comprendre, et vous-même d’abord, parlez plus bas, +monsieur. Que vous a dit le général, hier? + +Athos sourit dédaigneusement. + +— Il ne s’agit pas de sourire, s’écria un des colonels avec +emportement, il s’agit de répondre. + +— Et moi, messieurs, je vous déclare que je ne vous répondrai point que +je ne sois en présence du général. + +— Mais, répéta le même colonel qui avait déjà parlé, vous savez bien +que vous demandez une chose impossible. + +— Voilà déjà deux fois que l’on fait cette étrange réponse au désir que +j’exprime, reprit Athos. Le général est-il absent? + +La question d’Athos fut faite de si bonne foi, et le gentilhomme avait +l’air si naïvement surpris, que les trois officiers échangèrent un +regard. Le lieutenant prit la parole par une espèce de convention +tacite des deux autres officiers. + +— Monsieur, dit-il, le général vous a quitté hier sur les limites du +monastère? + +— Oui, monsieur. + +— Et vous êtes allé...? + +— Ce n’est point à moi de vous répondre, c’est à ceux qui m’ont +accompagné. Ce sont vos soldats, interrogez-les. + +— Mais s’il nous plaît de vous interroger, vous? + +— Alors il me plaira de vous répondre, monsieur, que je ne relève de +personne ici, que je ne connais ici que le général, et que ce n’est +qu’à lui que je répondrai. + +— Soit, monsieur, mais comme nous sommes les maîtres, nous nous +érigeons en conseil de guerre, et quand vous serez devant des juges, il +faudra bien que vous leur répondiez. + +La figure d’Athos n’exprima que l’étonnement et le dédain, au lieu de +la terreur qu’à cette menace les officiers comptaient y lire. + +— Des juges écossais ou anglais, à moi, sujet du roi de France; à moi, +placé sous la sauvegarde de l’honneur britannique! Vous êtes fous, +messieurs! dit Athos en haussant les épaules. + +Les officiers se regardèrent. + +— Alors, monsieur, dirent-ils, vous prétendez ne pas savoir où est le +général? + +— À ceci, je vous ai déjà répondu, monsieur. + +— Oui; mais vous avez déjà répondu une chose incroyable. + +— Elle est vraie cependant, messieurs. Les gens de ma condition ne +mentent point d’ordinaire. Je suis gentilhomme, vous ai-je dit, et +quand je porte à mon côté l’épée que, par un excès de délicatesse, +j’ai laissée hier sur cette table où elle est encore aujourd’hui, nul, +croyez-le bien, ne me dit des choses que je ne veux pas entendre. +Aujourd’hui, je suis désarmé; si vous vous prétendez mes juges, +jugez-moi; si vous n’êtes que mes bourreaux, tuez-moi. + +— Mais, monsieur?... demanda d’une voix plus courtoise le lieutenant, +frappé de la grandeur et du sang-froid d’Athos. + +— Monsieur, j’étais venu parler confidentiellement à votre général +d’affaires d’importance. Ce n’est point un accueil ordinaire que celui +qu’il m’a fait. Les rapports de vos soldats peuvent vous en convaincre. +Donc, s’il m’accueillait ainsi, le général savait quels étaient mes +titres à l’estime. Maintenant vous ne supposez pas, je présume, que je +vous révélerai mes secrets, et encore moins les siens. + +— Mais enfin, ces barils, que contenaient-ils? + +— N’avez-vous point adressé cette question à vos soldats? Que vous +ont-ils répondu? + +— Qu’ils contenaient de la poudre et du plomb. + +— De qui tenaient-ils ces renseignements? Ils ont dû vous le dire. + +— Du général; mais nous ne sommes point dupes. + +— Prenez garde, monsieur, ce n’est plus à moi que vous donnez un +démenti, c’est à votre chef. + +Les officiers se regardèrent encore. Athos continua: + +— Devant vos soldats, le général m’a dit d’attendre huit jours; que +dans huit jours il me donnerait la réponse qu’il avait à me faire. Me +suis-je enfui? Non, j’attends. + +— Il vous a dit d’attendre huit jours! s’écria le lieutenant. + +— Il me l’a si bien dit, monsieur, que j’ai un sloop à l’ancre à +l’embouchure de la rivière, et que je pouvais parfaitement le joindre +hier et m’embarquer. Or, si je suis resté, c’est uniquement pour me +conformer aux désirs du général, Son Honneur m’ayant recommandé de ne +point partir sans une dernière audience que lui-même a fixée à huit +jours. Je vous le répète donc, j’attends. + +Le lieutenant se retourna vers les deux autres officiers, et à voix +basse: + +— Si ce gentilhomme dit vrai, il y aurait encore de l’espoir, dit-il. +Le général aurait dû accomplir quelques négociations si secrètes qu’il +aurait cru imprudent de prévenir, même nous. Alors, le temps limité +pour son absence serait huit jours. + +Puis, se retournant vers Athos: + +— Monsieur, dit-il, votre déclaration est de la plus grave importance; +voulez-vous la répéter sous le sceau du serment? + +— Monsieur, répondit Athos, j’ai toujours vécu dans un monde où ma +simple parole a été regardée comme le plus saint des serments. + +— Cette fois cependant, monsieur, la circonstance est plus grave +qu’aucune de celles dans lesquelles vous vous êtes trouvé. Il s’agit +du salut de toute une armée. Songez-y bien, le général a disparu, +nous sommes à sa recherche. La disparition est-elle naturelle? Un +crime a-t-il été commis? Devons-nous pousser nos investigations +jusqu’à l’extrémité? Devons-nous attendre avec patience? En ce moment, +monsieur, tout dépend du mot que vous allez prononcer. + +— Interrogé ainsi, monsieur, je n’hésite plus, dit Athos. + +«Oui, j’étais venu causer confidentiellement avec le général Monck et +lui demander une réponse sur certains intérêts; oui, le général, ne +pouvant sans doute se prononcer avant la bataille qu’on attend, m’a +prié de demeurer huit jours encore dans cette maison que j’habite, me +promettant que dans huit jours je le reverrais. Oui, tout cela est +vrai, et je le jure sur Dieu, qui est le maître absolu de ma vie et de +la vôtre. + +Athos prononça ces paroles avec tant de grandeur et de solennité que +les trois officiers furent presque convaincus. + +Cependant un des colonels essaya une dernière tentative: + +— Monsieur, dit-il, quoique nous soyons persuadés maintenant de +la vérité de ce que vous dites, il y a pourtant dans tout ceci un +étrange mystère. Le général est un homme trop prudent pour avoir ainsi +abandonné son armée à la veille d’une bataille, sans avoir au moins +donné à l’un de nous un avertissement. Quant à moi, je ne puis croire, +je l’avoue, qu’un événement étrange ne soit pas la cause de cette +disparition. Hier, des pêcheurs étrangers sont venus vendre ici leur +poisson; on les a logés là-bas aux Écossais, c’est-à-dire sur la route +qu’a suivie le général pour aller à l’abbaye avec Monsieur et pour en +revenir. C’est un de ces pêcheurs qui a accompagné le général avec un +falot. Et ce matin, barque et pêcheurs avaient disparu, emportés cette +nuit par la marée. + +— Moi, fit le lieutenant, je ne vois rien là que de bien naturel; car, +enfin, ces gens n’étaient pas prisonniers. + +— Non; mais, je le répète, c’est un d’eux qui a éclairé le général et +Monsieur dans le caveau de l’abbaye, et Digby nous a assuré que le +général avait eu sur ces gens-là de mauvais soupçons. Or, qui nous dit +que ces pêcheurs n’étaient pas d’intelligence avec Monsieur, et que, +le coup fait, Monsieur, qui est brave assurément, n’est pas resté pour +nous rassurer par sa présence et empêcher nos recherches dans la bonne +voie? + +Ce discours fit impression sur les deux autres officiers. + +— Monsieur, dit Athos, permettez-moi de vous dire que votre +raisonnement, très spécieux en apparence, manque cependant de solidité +quant à ce qui me concerne. Je suis resté, dites-vous, pour détourner +les soupçons. Eh bien! au contraire, les soupçons me viennent à +moi comme à vous et je vous dis: Il est impossible, messieurs, que +le général, la veille d’une bataille, soit parti sans rien dire à +personne. Oui, il y a un événement étrange dans tout cela; oui, au +lieu de demeurer oisifs et d’attendre, il vous faut déployer toute +la vigilance, toute l’activité possibles. Je suis votre prisonnier, +messieurs, sur parole ou autrement. Mon honneur est intéressé à ce +que l’on sache ce qu’est devenu le général Monck, à ce point que si +vous me disiez: «Partez!» je dirais: «Non, je reste.» Et si vous me +demandiez mon avis, j’ajouterais: «Oui, le général est victime de +quelque conspiration, car s’il eût dû quitter le camp, il me l’aurait +dit. Cherchez donc, fouillez donc, fouillez la terre, fouillez la mer; +le général n’est point parti, ou tout au moins n’est pas parti de sa +propre volonté.» + +Le lieutenant fit un signe aux autres officiers. + +— Non, monsieur, dit-il, non; à votre tour vous allez trop loin. +Le général n’a rien à souffrir des événements, et sans doute, au +contraire, il les a dirigés. Ce que fait Monck à cette heure, il +l’a fait souvent. Nous avons donc tort de nous alarmer; son absence +sera de courte durée, sans doute; aussi gardons-nous bien, par une +pusillanimité dont le général nous ferait un crime, d’ébruiter son +absence, qui pourrait démoraliser l’armée. Le général donne une preuve +immense de sa confiance en nous, montrons-nous-en dignes Messieurs, +que le plus profond silence couvre tout ceci d’un voile impénétrable; +nous allons garder Monsieur, non pas par défiance de lui relativement +au crime, mais pour assurer plus efficacement le secret de l’absence +du général en le concentrant parmi nous; aussi, jusqu’à nouvel ordre, +Monsieur habitera le quartier général. + +— Messieurs, dit Athos, vous oubliez que cette nuit le général m’a +confié un dépôt sur lequel je dois veiller. Donnez-moi telle garde +qu’il vous plaira, enchaînez-moi, s’il vous plaît, mais laissez-moi +la maison que j’habite pour prison. Le général, à son retour, vous +reprocherait, je vous le jure, sur ma foi de gentilhomme, de lui avoir +déplu en ceci. + +Les officiers se consultèrent un moment; puis après cette consultation: + +— Soit, monsieur, dit le lieutenant; retournez chez vous. + +Puis ils donnèrent à Athos une garde de cinquante hommes qui l’enferma +dans sa maison, sans le perdre de vue un seul instant. Le secret +demeura gardé, mais les heures, mais les jours s’écoulèrent sans que le +général revînt et sans que nul reçût de ses nouvelles. + + + + +Chapitre XXVIII — La marchandise de contrebande + + +Deux jours après les événements que nous venons de raconter, et tandis +qu’on attendait à chaque instant dans son camp le général Monck, qui +n’y rentrait pas, une petite felouque hollandaise, montée par dix +hommes, vint jeter l’ancre sur la côte de Scheveningen, à une portée de +canon à peu près de la terre. Il était nuit serrée, l’obscurité était +grande, la mer montait dans l’obscurité: c’était une heure excellente +pour débarquer passagers et marchandises. + +La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu +profonde, et surtout peu sûre, aussi n’y voit-on stationner que de +grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les +pêcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens, +au dire de Virgile. + +Lorsque le flot grandit, monte et pousse à la terre, il n’est pas très +prudent de faire arriver l’embarcation trop près de la côte, car si +le vent est frais, les proues s’ensablent, et le sable de cette côte +est spongieux; il prend facilement mais ne rend pas de même. C’est +sans doute pour cette raison que la chaloupe se détacha du bâtiment +aussitôt que le bâtiment eut jeté l’ancre, et vint avec huit de ses +marins, au milieu desquels on distinguait un objet de forme oblongue, +une sorte de grand panier ou de ballot. La rive était déserte: les +quelques pêcheurs habitant la dune étaient couchés. La seule sentinelle +qui gardât la côte (côte fort mal gardée, attendu qu’un débarquement +de grand navire était impossible), sans avoir pu suivre tout à fait +l’exemple des pêcheurs qui étaient allés se coucher, les avait imités +en ce point qu’elle dormait au fond de sa guérite aussi profondément +qu’eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l’on entendît était +donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les bruyères de +la dune. Mais c’étaient des gens défiants sans doute que ceux qui +s’approchaient, car ce silence réel et cette solitude apparente ne les +rassurèrent point; aussi leur chaloupe, à peine visible comme un point +sombre sur l’océan, glissa-t-elle sans bruit, évitant de ramer de peur +d’être entendue, et vint-elle toucher terre au plus près. + +À peine avait-on senti le fond qu’un seul homme sauta hors de l’esquif +après avoir donné un ordre bref avec cette voix qui indique l’habitude +du commandement. En conséquence de cet ordre, plusieurs mousquets +reluisirent immédiatement aux faibles clartés de la mer, ce miroir du +ciel, et le ballot oblong dont nous avons déjà parlé, lequel renfermait +sans doute quelque objet de contrebande, fut transporté à terre avec +des précautions infinies. Aussitôt, l’homme qui avait débarqué le +premier courut diagonalement vers le village de Scheveningen, se +dirigeant vers la pointe la plus avancée du bois. Là il chercha cette +maison qu’une fois déjà nous avons entrevue à travers les arbres, et +que nous avons désignée comme la demeure provisoire, demeure bien +modeste, de celui qu’on appelait par courtoisie le roi d’Angleterre. + +Tout dormait là comme partout; seulement, un gros chien, de la race de +ceux que les pêcheurs de Scheveningen attellent à de petites charrettes +pour porter leur poisson à La Haye, se mit à pousser des aboiements +formidables aussitôt que l’étranger fit entendre son pas devant les +fenêtres. Mais cette surveillance, au lieu d’effrayer le nouveau +débarqué, sembla au contraire lui causer une grande joie, car sa voix +peut-être eût été insuffisante pour réveiller les gens de la maison, +tandis qu’avec un auxiliaire de cette importance, sa voix était devenue +presque inutile. L’étranger attendit donc que les aboiements sonores et +réitérés eussent, selon toute probabilité, produit leur effet, et alors +il hasarda un appel. À sa voix le dogue se mit à rugir avec une telle +violence, que bientôt à l’intérieur une autre voix se fit entendre, +apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut apaisé: + +— Que voulez-vous? demanda cette voix à la fois faible, cassée et polie. + +— Je demande Sa Majesté le roi Charles II, fit l’étranger. + +— Que lui voulez-vous? + +— Je veux lui parler. + +— Qui êtes-vous? + +— Ah! mordioux! vous m’en demandez trop, je n’aime pas à dialoguer à +travers les portes. + +— Dites seulement votre nom. + +— Je n’aime pas davantage à décliner mon nom en plein air; d’ailleurs, +soyez tranquille, je ne mangerai pas votre chien, et je prie Dieu qu’il +soit aussi réservé à mon égard. + +— Vous apportez des nouvelles peut-être, n’est-ce pas, monsieur? reprit +la voix, patiente et questionneuse comme celle d’un vieillard. + +— Je vous en réponds, que j’en apporte des nouvelles, et auxquelles on +ne s’attend pas, encore! Ouvrez donc, s’il vous plaît, hein? + +— Monsieur, poursuivit le vieillard, sur votre âme et conscience, +croyez-vous que vos nouvelles vaillent la peine de réveiller le roi? + +— Pour l’amour de Dieu! mon cher monsieur, tirez vos verrous, vous ne +serez pas fâché, je vous jure, de la peine que vous aurez prise. Je +vaux mon pesant d’or, ma parole d’honneur! + +— Monsieur, je ne puis pourtant pas ouvrir que vous ne me disiez votre +nom. + +— Il le faut donc? + +— C’est l’ordre de mon maître, monsieur. + +— Eh bien! mon nom, le voici... mais je vous en préviens, mon nom ne +vous apprendra absolument rien. + +— N’importe, dites toujours. + +— Eh bien! je suis le chevalier d’Artagnan. + +La voix poussa un cri. + +— Ah! mon Dieu! dit le vieillard de l’autre côté de la porte, monsieur +d’Artagnan! quel bonheur! Je me disais bien à moi-même que je +connaissais cette voix-là. + +— Tiens! dit d’Artagnan, on connaît ma voix ici! C’est flatteur. + +— Oh! oui, on la connaît, dit le vieillard en tirant les verrous, et en +voici la preuve. + +Et à ces mots il introduisit d’Artagnan, qui, à la lueur de la lanterne +qu’il portait à la main, reconnut son interlocuteur obstiné. + +— Ah! mordioux! s’écria-t-il, c’est Parry! j’aurais dû m’en douter. + +— Parry, oui, mon cher monsieur d’Artagnan, c’est moi. Quelle joie de +vous revoir! + +— Vous avez bien dit: quelle joie! fit d’Artagnan serrant les mains du +vieillard. Çà! vous allez prévenir le roi, n’est-ce pas? + +— Mais le roi dort, mon cher monsieur. + +— Mordioux! réveillez-le, et il ne vous grondera pas de l’avoir +dérangé, c’est moi qui vous le dis. + +— Vous venez de la part du comte, n’est-ce-pas? + +— De quel comte? + +— Du comte de La Fère. + +— De la part d’Athos? Ma foi, non; je viens de ma part à moi. Allons, +vite, Parry, le roi! il me faut le roi! + +Parry ne crut pas devoir résister plus longtemps; il connaissait +d’Artagnan de longue main; il savait que, quoique gascon, ses paroles +ne promettaient jamais plus qu’elles ne pouvaient tenir. Il traversa +une cour et un petit jardin, apaisa le chien, qui voulait sérieusement +goûter du mousquetaire, et alla heurter au volet d’une chambre faisant +le rez-de-chaussée d’un petit pavillon. Aussitôt un petit chien +habitant cette chambre répondit au grand chien habitant la cour. + +«Pauvre roi! se dit d’Artagnan, voilà ses gardes du corps; il est vrai +qu’il n’en est pas plus mal gardé pour cela.» + +— Que veut-on? demanda le roi du fond de la chambre. + +— Sire, c’est M. le chevalier d’Artagnan qui apporte des nouvelles. + +On entendit aussitôt du bruit dans cette chambre; une porte s’ouvrit et +une grande clarté inonda le corridor et le jardin. Le roi travaillait +à la lueur d’une lampe. Des papiers étaient épars sur son bureau, +et il avait commencé le brouillon d’une lettre qui accusait par ses +nombreuses ratures la peine qu’il avait eue à l’écrire. + +— Entrez, monsieur le chevalier, dit-il en se retournant. + +Puis, apercevant le pêcheur: + +— Que me disiez-vous donc, Parry, et où est M. le chevalier d’Artagnan? +demanda Charles. + +— Il est devant vous, Sire, dit d’Artagnan. + +— Sous ce costume? + +— Oui. Regardez-moi, Sire; ne me reconnaissez-vous pas pour m’avoir vu +à Blois dans les antichambres du roi Louis XIV? + +— Si fait, monsieur, et je me souviens même que j’eus fort à me louer +de vous. + +D’Artagnan s’inclina. + +— C’était un devoir pour moi de me conduire comme je l’ai fait, dès que +j’ai su que j’avais affaire à Votre Majesté. + +— Vous m’apportez des nouvelles, dites-vous? + +— Oui, Sire. + +— De la part du roi de France, sans doute? + +— Ma foi, non, Sire, répliqua d’Artagnan. Votre Majesté a dû voir +là-bas que le roi de France ne s’occupait que de Sa Majesté à lui. + +Charles leva les yeux au ciel. + +— Non, continua d’Artagnan, non, Sire. J’apporte, moi, des nouvelles +toutes composées de faits personnels. Cependant, j’ose espérer que +Votre Majesté les écoutera, faits et nouvelles, avec quelque faveur. + +— Parlez, monsieur. + +— Si je ne me trompe, Sire, Votre Majesté aurait fort parlé à Blois de +l’embarras où sont ses affaires en Angleterre. + +Charles rougit. + +— Monsieur, dit-il, c’est au roi de France seul que je racontais. + +— Oh! Votre Majesté se méprend, dit froidement le mousquetaire; je sais +parler aux rois dans le malheur; ce n’est même que lorsqu’ils sont dans +le malheur qu’ils me parlent; une fois heureux, ils ne me regardent +plus. J’ai donc pour Votre Majesté, non seulement le plus grand +respect, mais encore le plus absolu dévouement, et cela, croyez-le +bien, chez moi, Sire, cela signifie quelque chose. Or, entendant Votre +Majesté se plaindre de la destinée, je trouvai que vous étiez noble, +généreux et portant bien le malheur. + +— En vérité, dit Charles étonné, je ne sais ce que je dois préférer, de +vos libertés ou de vos respects. + +— Vous choisirez tout à l’heure, Sire, dit d’Artagnan. Donc Votre +Majesté se plaignait à son frère Louis XIV de la difficulté qu’elle +éprouvait à rentrer en Angleterre et à remonter sur son trône sans +hommes et sans argent. + +Charles laissa échapper un mouvement d’impatience. + +— Et le principal obstacle qu’elle rencontrait sur son chemin, +continua d’Artagnan, était un certain général commandant les armées +du Parlement, et qui jouait là-bas le rôle d’un autre Cromwell. Votre +Majesté n’a-t-elle pas dit cela? + +— Oui; mais je vous le répète, monsieur, ces paroles étaient pour les +seules oreilles du roi. + +— Et vous allez voir, Sire, qu’il est bien heureux qu’elles soient +tombées dans celles de son lieutenant de mousquetaires. Cet homme si +gênant pour Votre Majesté, c’était le général Monck, je crois; ai-je +bien entendu son nom, Sire? + +— Oui, monsieur; mais, encore une fois, à quoi bon ces questions? + +— Oh! je le sais bien, Sire, l’étiquette ne veut point que l’on +interroge les rois. J’espère que tout à l’heure Votre Majesté me +pardonnera ce manque d’étiquette. Votre Majesté ajoutait que si +cependant elle pouvait le voir, conférer avec lui, le tenir face à +face, elle triompherait, soit par la force, soit par la persuasion, +de cet obstacle, le seul sérieux, le seul insurmontable, le seul réel +qu’elle rencontrât sur son chemin. + +— Tout cela est vrai, monsieur; ma destinée, mon avenir, mon obscurité +ou ma gloire dépendent de cet homme; mais que voulez-vous induire de là? + +— Une seule chose: que si ce général Monck est gênant au point que vous +dites, il serait expédient d’en débarrasser Votre Majesté ou de lui en +faire un allié. + +— Monsieur, un roi qui n’a ni armée ni argent, puisque vous avez écouté +ma conversation avec mon frère, n’a rien à faire contre un homme comme +Monck. + +— Oui, Sire, c’était votre opinion, je le sais bien, mais, heureusement +pour vous, ce n’était pas la mienne. + +— Que voulez-vous dire? + +— Que sans armée et sans million j’ai fait, moi, ce que Votre Majesté +ne croyait pouvoir faire qu’avec une armée et un million. + +— Comment! Que dites-vous? Qu’avez-vous fait? + +— Ce que j’ai fait? Eh bien! Sire, je suis allé prendre là-bas cet +homme si gênant pour Votre Majesté. + +— En Angleterre? + +— Précisément, Sire. + +— Vous êtes allé prendre Monck en Angleterre? + +— Aurais-je mal fait par hasard? + +— En vérité, vous êtes fou, monsieur! + +— Pas le moins du monde, Sire. + +— Vous avez pris Monck? + +— Oui, Sire. + +— Où cela? + +— Au milieu de son camp. + +Le roi tressaillit d’impatience et haussa les épaules. + +— Et l’ayant pris sur la chaussée de Newcastle, dit simplement +d’Artagnan, je l’apporte à Votre Majesté. + +— Vous me l’apportez! s’écria le roi presque indigné de ce qu’il +regardait comme une mystification. + +— Oui, Sire, répondit d’Artagnan du même ton, je vous l’apporte; il +est là-bas, dans une grande caisse percée de trous pour qu’il puisse +respirer. + +— Mon Dieu! + +— Oh! soyez tranquille, Sire, on a eu les plus grands soins pour lui. +Il arrive donc en bon état et parfaitement conditionné. Plaît-il à +Votre Majesté de le voir, de causer avec lui ou de le faire jeter à +l’eau? + +— Oh! mon Dieu! répéta Charles, oh! mon Dieu! monsieur, dites-vous +vrai? Ne m’insultez-vous point par quelque indigne plaisanterie? Vous +auriez accompli ce trait inouï d’audace et de génie! Impossible! + +— Votre Majesté me permet-elle d’ouvrir la fenêtre? dit d’Artagnan en +l’ouvrant. + +Le roi n’eut même pas le temps de dire oui. D’Artagnan donna un coup de +sifflet aigu et prolongé qu’il répéta trois fois dans le silence de la +nuit. + +— Là! dit-il, on va l’apporter à Votre Majesté. + + + + +Chapitre XXIX — Où d’Artagnan commence à craindre d’avoir placé son +argent et celui de Planchet à fonds perdu + + +Le roi ne pouvait revenir de sa surprise, et regardait tantôt le visage +souriant du mousquetaire, tantôt cette sombre fenêtre qui s’ouvrait +sur la nuit. Mais avant qu’il eût fixé ses idées, huit des hommes de +d’Artagnan, car deux restèrent pour garder la barque, apportèrent à la +maison, où Parry le reçut, cet objet de forme oblongue qui renfermait +pour le moment les destinées de l’Angleterre. + +Avant de partir de Calais, d’Artagnan avait fait confectionner dans +cette ville une sorte de cercueil assez large et assez profond +pour qu’un homme pût s’y retourner à l’aise. Le fond et les côtés, +matelassés proprement, formaient un lit assez doux pour que le roulis +ne pût transformer cette espèce de cage en assommoir. La petite grille +dont d’Artagnan avait parlé au roi, pareille à la visière d’un casque, +existait à la hauteur du visage de l’homme. Elle était taillée de façon +qu’au moindre cri une pression subite pût étouffer ce cri, et au besoin +celui qui eût crié. D’Artagnan connaissait si bien son équipage et si +bien son prisonnier, que, pendant toute la route, il avait redouté deux +choses: ou que le général ne préférât la mort à cet étrange esclavage +et ne se fît étouffer à force de vouloir parler; ou que ses gardiens ne +se laissassent tenter par les offres du prisonnier et ne le missent, +lui, d’Artagnan, dans la boîte, à la place de Monck. + +Aussi d’Artagnan avait-il passé les deux jours et les deux nuits près +du coffre, seul avec le général, lui offrant du vin et des aliments +qu’il avait refusés, et essayant éternellement de le rassurer sur la +destinée qui l’attendait à la suite de cette singulière captivité. Deux +pistolets sur la table et son épée nue rassuraient d’Artagnan sur les +indiscrétions du dehors. + +Une fois à Scheveningen, il avait été complètement rassuré. Ses hommes +redoutaient fort tout conflit avec les seigneurs de la terre. Il avait +d’ailleurs intéressé à sa cause celui qui lui servait moralement +de lieutenant, et que nous avons vu répondre au nom de Menneville. +Celui-là, n’étant point un esprit vulgaire, avait plus à risquer que +les autres, parce qu’il avait plus de conscience. Il croyait donc à +un avenir au service de d’Artagnan, et, en conséquence, il se fût +fait hacher plutôt que de violer la consigne donnée par le chef. +Aussi était-ce à lui qu’une fois débarqué d’Artagnan avait confié la +caisse et la respiration du général. C’était aussi à lui qu’il avait +recommandé de faire apporter la caisse par les sept hommes aussitôt +qu’il entendrait le triple coup de sifflet. On voit que ce lieutenant +obéit. Le coffre une fois dans la maison du roi, d’Artagnan congédia +ses hommes avec un gracieux sourire et leur dit: + +— Messieurs, vous avez rendu un grand service à Sa Majesté le roi +Charles II qui, avant six semaines, sera roi d’Angleterre. Votre +gratification sera doublée; retournez m’attendre au bateau. + +Sur quoi tous partirent avec des transports de joie qui épouvantèrent +le chien lui-même. + +D’Artagnan avait fait apporter le coffre jusque dans l’antichambre du +roi. Il ferma avec le plus grand soin les portes de cette antichambre; +après quoi, il ouvrit le coffre, et dit au général: + +— Mon général, j’ai mille excuses à vous faire; mes façons n’ont pas +été dignes d’un homme tel que vous, je le sais bien; mais j’avais +besoin que vous me prissiez pour un patron de barque. Et puis +l’Angleterre est un pays fort incommode pour les transports. J’espère +donc que vous prendrez tout cela en considération. Mais ici, mon +général, continua d’Artagnan, vous êtes libre de vous lever et de +marcher. + +Cela dit, il trancha les liens qui attachaient les bras et les mains du +général. Celui-ci se leva et s’assit avec la contenance d’un homme qui +attend la mort. + +D’Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit: + +— Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m’étais promis de faire cela +pour votre service. C’est fait, ordonnez présentement. Monsieur Monck, +ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier, vous êtes devant Sa +Majesté le roi Charles II, souverain seigneur de la Grande-Bretagne. + +Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoïque, et +répondit: + +— Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais même ici +personne qui soit digne de porter le nom de gentilhomme; car c’est au +nom du roi Charles II qu’un émissaire, que j’ai pris pour un honnête +homme, m’est venu tendre un piège infâme. Je suis tombé dans ce piège, +tant pis pour moi. Maintenant, vous, le tentateur, dit-il au roi; vous +l’exécuteur, dit-il à d’Artagnan, rappelez-vous de ce que je vais vous +dire: vous avez mon corps, vous pouvez le tuer, je vous y engage, car +vous n’aurez jamais mon âme ni ma volonté. Et maintenant ne me demandez +pas une seule parole, car à partir de ce moment, je n’ouvrirai plus +même la bouche pour crier. J’ai dit. + +Et il prononça ces paroles avec la farouche et invincible résolution +du puritain le plus gangrené. D’Artagnan regarda son prisonnier en +homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe cette valeur d’après +l’accent avec lequel il a été prononcé. + +— Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme +décidé; il n’a pas voulu prendre une bouchée de pain, ni avaler une +goutte de vin depuis deux jours. Mais comme à partir de ce moment c’est +Votre Majesté qui décide de son sort, je m’en lave les mains, comme dit +Pilate. + +Monck, debout, pâle et résigné, attendait l’œil fixe et les bras +croisés. + +D’Artagnan se retourna vers lui. + +— Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, très +belle du reste, ne peut accommoder personne, pas même vous. Sa Majesté +voulait vous parler, vous vous refusiez à une entrevue; pourquoi +maintenant que vous voilà face à face, que vous y voilà par une force +indépendante de votre volonté, pourquoi nous contraindriez-vous à des +rigueurs que je regarde comme inutiles et absurdes? Parlez, que diable! +ne fût-ce que pour dire non. + +Monck ne desserra pas les lèvres, Monck ne détourna point les yeux, +Monck se caressa la moustache avec un air soucieux qui annonçait que +les choses allaient se gâter. Pendant ce temps, Charles II était tombé +dans une réflexion profonde. Pour la première fois, il se trouvait en +face de Monck, c’est-à-dire de cet homme qu’il avait tant désiré voir, +et, avec ce coup d’œil particulier que Dieu a donné à l’aigle et aux +rois, il avait sondé l’abîme de son cœur. + +Il voyait donc Monck résolu bien positivement à mourir plutôt qu’à +parler, ce qui n’était pas extraordinaire de la part d’un homme +aussi considérable, et dont la blessure devait en ce moment être si +cruelle. Charles II prit à l’instant même une de ces déterminations sur +lesquelles un homme ordinaire joue sa vie, un général sa fortune, un +roi son royaume. + +— Monsieur, dit-il à Monck, vous avez parfaitement raison sur certains +points. Je ne vous demande donc pas de me répondre, mais de m’écouter. + +Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda Monck, qui +resta impassible. + +— Vous m’avez fait tout à l’heure un douloureux reproche, monsieur, +continua le roi. Vous avez dit qu’un de mes émissaires était allé à +Newcastle vous dresser une embûche, et, cela, par parenthèse, n’aura +pas été compris par M. d’Artagnan que voici, et auquel, avant toute +chose, je dois des remerciements bien sincères pour son généreux, pour +son héroïque dévouement. + +D’Artagnan salua avec respect. Monck ne sourcilla point. + +— Car M. d’Artagnan, et remarquez bien, monsieur Monck, que je ne vous +dis pas ceci pour m’excuser, car M. d’Artagnan, continua le roi, est +allé en Angleterre de son propre mouvement, sans intérêt, sans ordre, +sans espoir, comme un vrai gentilhomme qu’il est, pour rendre service +à un roi malheureux et pour ajouter un beau fait de plus aux illustres +actions d’une existence si bien remplie. + +D’Artagnan rougit un peu et toussa pour se donner une contenance. Monck +ne bougea point. + +— Vous ne croyez pas à ce que je vous dis, monsieur Monck? reprit le +roi. Je comprends cela: de pareilles preuves de dévouement sont si +rares, que l’on pourrait mettre en doute leur réalité. + +— Monsieur aurait bien tort de ne pas vous croire, Sire, s’écria +d’Artagnan, car ce que Votre Majesté vient de dire est l’exacte vérité, +et la vérité si exacte, qu’il paraît que j’ai fait, en allant trouver +le général, quelque chose qui contrarie tout. En vérité, si cela est +ainsi, j’en suis au désespoir. + +— Monsieur d’Artagnan, s’écria le roi en prenant la main du +mousquetaire, vous m’avez plus obligé, croyez-moi, que si vous eussiez +fait réussir ma cause, car vous m’avez révélé un ami inconnu auquel je +serai à jamais reconnaissant, et que j’aimerai toujours. + +Et le roi lui serra cordialement la main. + +— Et, continua-t-il en saluant Monck, un ennemi que j’estimerai +désormais à sa valeur. + +Les yeux du puritain lancèrent un éclair, mais un seul, et son visage, +un instant illuminé par cet éclair, reprit sa sombre impassibilité. + +— Donc, monsieur d’Artagnan, poursuivit Charles, voici ce qui allait +arriver: M. le comte de La Fère, que vous connaissez, je crois, était +parti pour Newcastle... + +— Athos? s’écria d’Artagnan. + +— Oui, c’est son nom de guerre, je crois. Le comte de La Fère était +donc parti pour Newcastle, et il allait peut-être amener le général à +quelque conférence avec moi ou avec ceux de mon parti, quand vous êtes +violemment, à ce qu’il paraît, intervenu dans la négociation. + +— Mordioux! répliqua d’Artagnan, c’était lui sans doute qui entrait +dans le camp le soir même où j’y pénétrais avec mes pêcheurs... + +Un imperceptible froncement de sourcils de Monck apprit à d’Artagnan +qu’il avait deviné juste. + +— Oui, oui, murmura-t-il, j’avais cru reconnaître sa taille, j’avais +cru entendre sa voix. Maudit que je suis! Oh! Sire, pardonnez-moi; je +croyais cependant avoir bien mené ma barque. + +— Il n’y a rien de mal, monsieur, dit le roi, sinon que le général +m’accuse de lui avoir fait tendre un piège, ce qui n’est pas. Non, +général, ce ne sont pas là les armes dont je comptais me servir avec +vous; vous l’allez voir bientôt. En attendant, quand je vous donne +ma foi de gentilhomme, croyez-moi, monsieur, croyez-moi. Maintenant, +monsieur d’Artagnan, un mot. + +— J’écoute à genoux, Sire. + +— Vous êtes bien à moi, n’est-ce pas? + +— Votre Majesté l’a vu. Trop! + +— Bien. D’un homme comme vous, un mot suffit. D’ailleurs, à côté du +mot, il y a les actions. Général, veuillez me suivre. Venez avec nous, +monsieur d’Artagnan. + +D’Artagnan, assez surpris, s’apprêta à obéir. Charles II sortit, +Monck le suivit, d’Artagnan suivit Monck. Charles prit la route que +d’Artagnan avait suivie pour venir à lui; bientôt l’air frais de la mer +vint frapper le visage des trois promeneurs nocturnes, et, à cinquante +pas au-delà d’une petite porte que Charles ouvrit, ils se retrouvèrent +sur la dune, en face de l’océan qui, ayant cessé de grandir, se +reposait sur la rive comme un monstre fatigué. Charles II, pensif, +marchait la tête baissée et la main sous son manteau. + +Monck le suivait, les bras libres et le regard inquiet. + +D’Artagnan venait ensuite, le poing sur le pommeau de son épée. + +— Où est le bateau qui vous a amenés, messieurs? dit Charles au +mousquetaire. + +— Là-bas, Sire; j’ai sept hommes et un officier qui m’attendent dans +cette petite barque qui est éclairée par un feu. + +— Ah! oui, la barque est tirée sur le sable, et je la vois; mais vous +n’êtes certainement pas venu de Newcastle sur cette barque? + +— Non pas, Sire, j’avais frété à mon compte une felouque qui a jeté +l’ancre à portée de canon des dunes. C’est dans cette felouque que nous +avons fait le voyage. + +— Monsieur, dit le roi à Monck, vous êtes libre. + +Monck, si ferme de volonté qu’il fût, ne put retenir une exclamation. +Le roi fit de la tête un mouvement affirmatif et continua: + +— Nous allons réveiller un pêcheur de ce village, qui mettra son bateau +en mer cette nuit même et vous reconduira où vous lui commanderez +d’aller. M. d’Artagnan, que voici, escortera Votre Honneur. Je mets M. +d’Artagnan sous la sauvegarde de votre loyauté, monsieur Monck. + +Monck laissa échapper un murmure de surprise, et d’Artagnan un profond +soupir. Le roi, sans paraître rien remarquer, heurta au treillis de +bois de sapin qui fermait la cabane du premier pêcheur habitant la dune. + +— Holà! Keyser! cria-t-il, éveille-toi! + +— Qui m’appelle? demanda le pêcheur. + +— Moi, Charles, roi. + +— Ah! milord, s’écria Keyser en se levant tout habillé de la voile dans +laquelle il couchait comme on couche dans un hamac, qu’y a-t-il pour +votre service? + +— Patron Keyser, dit Charles, tu vas appareiller sur-le-champ. Voici un +voyageur qui frète ta barque et te paiera bien; sers-le bien. + +Et le roi fit quelques pas en arrière pour laisser Monck parler +librement avec le pêcheur. + +— Je veux passer en Angleterre, dit Monck, qui parlait hollandais tout +autant qu’il fallait pour se faire comprendre. + +— À l’instant, dit le patron; à l’instant même, si vous voulez. + +— Mais ce sera bien long? dit Monck. + +— Pas une demi-heure, Votre Honneur. Mon fils aîné fait en ce moment +l’appareillage, attendu que nous devons partir pour la pêche à trois +heures du matin. + +— Eh bien! est-ce fait? demanda Charles en se rapprochant. + +— Moins le prix, dit le pêcheur; oui, Sire. + +— Cela me regarde, dit Charles; Monsieur est mon ami. + +Monck tressaillit et regarda Charles à ce mot. + +— Bien, milord, répliqua Keyser. + +Et en ce moment on entendit le fils aîné de Keyser qui sonnait, de la +grève, dans une corne de bœuf. + +— Et maintenant, messieurs, partez, dit le roi. + +— Sire, dit d’Artagnan, plaise à Votre Majesté de m’accorder quelques +minutes. J’avais engagé des hommes, je pars sans eux, il faut que je +les prévienne. + +— Sifflez-les, dit Charles en souriant. + +D’Artagnan siffla effectivement, tandis que le patron Keyser répondait +à son fils, et quatre hommes, conduits par Menneville, accoururent. + +— Voici toujours un bon acompte, dit d’Artagnan, leur remettant +une bourse qui contenait deux mille cinq cents livres en or. Allez +m’attendre à Calais, où vous savez. + +Et d’Artagnan, poussant un profond soupir, lâcha la bourse dans les +mains de Menneville. + +— Comment! vous nous quittez? s’écrièrent les hommes. + +— Pour peu de temps, dit d’Artagnan, ou pour beaucoup, qui sait? Mais +avec ces deux mille cinq cents livres et les deux mille cinq cents +que vous avez déjà reçues, vous êtes payés selon nos conventions. +Quittons-nous donc, mes enfants. + +— Mais le bateau? + +— Ne vous en inquiétez pas. + +— Nos effets sont à bord de la felouque. + +— Vous irez les chercher, et aussitôt vous vous mettrez en route. + +— Oui, commandant. + +D’Artagnan revint à Monck en lui disant: + +— Monsieur, j’attends vos ordres, car nous allons partir ensemble, à +moins que ma compagnie ne vous soit pas agréable. + +— Au contraire, monsieur, dit Monck. + +— Allons, messieurs, embarquons! cria le fils de Keyser. + +Charles salua noblement et dignement le général en lui disant: + +— Vous me pardonnerez le contretemps et la violence que vous avez +soufferts, quand vous serez convaincu que je ne les ai point causés. + +Monck s’inclina profondément sans répondre. De son côté, Charles +affecta de ne pas dire un mot en particulier à d’Artagnan; mais tout +haut: + +— Merci encore, monsieur le chevalier, lui dit-il, merci de vos +services. Ils vous seront payés par le Seigneur Dieu, qui réserve à moi +tout seul, je l’espère, les épreuves et la douleur. + +Monck suivit Keyser et son fils, et s’embarqua avec eux. + +D’Artagnan les suivit en murmurant: + +— Ah! mon pauvre Planchet, j’ai bien peur que nous n’ayons fait une +mauvaise spéculation! + + + + +Chapitre XXX — Les actions de la société Planchet et Compagnie +remontent au pair + + +Pendant la traversée, Monck ne parla à d’Artagnan que dans les cas +d’urgente nécessité. Ainsi, lorsque le Français tardait à venir prendre +son repas, pauvre repas composé de poisson salé, de biscuit et de +genièvre, Monck l’appelait et lui disait: + +— À table, monsieur! + +C’était tout. D’Artagnan, justement parce qu’il était dans les grandes +occasions extrêmement concis, ne tira pas de cette concision un augure +favorable pour le résultat de sa mission. Or, comme il avait beaucoup +de temps de reste, il se creusait la tête pendant ce temps à chercher +comment Athos avait vu Charles II, comment il avait conspiré avec lui +ce départ, comment enfin il était entré dans le camp de Monck; et le +pauvre lieutenant de mousquetaires s’arrachait un poil de sa moustache +chaque fois qu’il songeait qu’Athos était sans doute le cavalier +qui accompagnait Monck dans la fameuse nuit de l’enlèvement. Enfin, +après deux nuits et deux jours de traversée, le patron Keyser toucha +terre à l’endroit où Monck, qui avait donné tous les ordres pendant +la traversée, avait commandé qu’on débarquât. C’était justement à +l’embouchure de cette petite rivière près de laquelle Athos avait +choisi son habitation. Le jour baissait; un beau soleil, pareil à +un bouclier d’acier rougi, plongeait l’extrémité inférieure de son +disque sous la ligne bleue de la mer. La felouque cinglait toujours, +en remontant le fleuve, assez large en cet endroit; mais Monck, en +son impatience, ordonna de prendre terre, et le canot de Keyser le +débarqua, en compagnie de d’Artagnan, sur le bord vaseux de la rivière, +au milieu des roseaux... D’Artagnan, résigné à l’obéissance, suivait +Monck absolument comme l’ours enchaîné suit son maître; mais sa +position l’humiliait fort, à son tour, et il grommelait tout bas que le +service des rois est amer, et que le meilleur de tous ne vaut rien. + +Monck marchait à grands pas. On eût dit qu’il n’était pas encore bien +sûr d’avoir reconquis la terre d’Angleterre, et déjà l’on apercevait +distinctement les quelques maisons de marins et de pêcheurs éparses sur +le petit quai de cet humble port. + +Tout à coup d’Artagnan s’écria: + +— Eh! mais, Dieu me pardonne, voilà une maison qui brûle! + +Monck leva les yeux. C’était bien en effet le feu qui commençait à +dévorer une maison. Il avait été mis à un petit hangar attenant à +cette maison, dont il commençait à ronger la toiture. Le vent frais du +soir venait en aide à l’incendie. Les deux voyageurs hâtèrent le pas, +entendirent de grands cris et virent, en s’approchant, les soldats qui +agitaient leurs armes et tendaient le poing vers la maison incendiée. +C’était sans doute cette menaçante occupation qui leur avait fait +négliger de signaler la felouque. Monck s’arrêta court un instant, et +pour la première fois formula sa pensée avec des paroles. + +— Eh! dit-il, ce ne sont peut-être plus mes soldats, mais ceux de +Lambert. + +Ces mots renfermaient tout à la fois une douleur, une appréhension +et un reproche que d’Artagnan comprit à merveille. En effet, pendant +l’absence du général, Lambert pouvait avoir livré bataille, vaincu, +dispersé les parlementaires et pris avec son armée la place de +l’armée de Monck, privée de son plus ferme appui. À ce doute qui +passa de l’esprit de Monck au sien, d’Artagnan fit ce raisonnement: +«Il va arriver de deux choses l’une: ou Monck a dit juste, et il n’y +a plus que des lambertistes dans le pays, c’est-à-dire des ennemis +qui me recevront à merveille, puisque c’est à moi qu’ils devront +leur victoire; ou rien n’est changé, et Monck, transporté d’aise en +retrouvant son camp à la même place, ne se montrera pas trop dur dans +ses représailles.» + +Tout en pensant de la sorte, les deux voyageurs avançaient, et ils +commençaient à se trouver au milieu d’une petite troupe de marins qui +regardaient avec douleur brûler la maison, mais qui n’osaient rien +dire, effrayés par les menaces des soldats. Monck s’adressa à un de ces +marins. + +— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. + +— Monsieur, répondit cet homme, ne reconnaissant pas Monck pour un +officier sous l’épais manteau qui l’enveloppait, il y a que cette +maison était habitée par un étranger, et que cet étranger est devenu +suspect aux soldats. Alors ils ont voulu pénétrer chez lui sous +prétexte de le conduire au camp; mais lui, sans s’épouvanter de leur +nombre, a menacé de mort le premier qui essaierait de franchir le seuil +de la porte; et comme il s’en est trouvé un qui a risqué la chose, le +Français l’a étendu à terre d’un coup de pistolet. + +— Ah! c’est un Français? dit d’Artagnan en se frottant les mains. Bon! + +— Comment, bon? fit le pêcheur. + +— Non, je voulais dire... après... la langue m’a fourché. + +— Après, monsieur? les autres sont devenus enragés comme des lions; ils +ont tiré plus de cent coups de mousquet sur la maison; mais le Français +était à l’abri derrière le mur, et chaque fois qu’on voulait entrer +par la porte, on essuyait un coup de feu de son laquais, qui tire +juste, allez! Chaque fois qu’on menaçait la fenêtre, on rencontrait le +pistolet du maître. Comptez, il y a sept hommes à terre. + +— Ah! mon brave compatriote! s’écria d’Artagnan, attends, attends, je +vais à toi, et nous aurons raison de toute cette canaille! + +— Un instant, monsieur, dit Monck, attendez. + +— Longtemps? + +— Non, le temps de faire une question. + +Puis se retournant vers le marin: + +— Mon ami, demanda-t-il avec une émotion, que malgré toute sa force sur +lui-même il ne put cacher, à qui ces soldats, je vous prie? + +— Et à qui voulez-vous que ce soit si ce n’est à cet enragé de Monck? + +— Il n’y a donc pas eu de bataille livrée? + +— Ah! bien oui! À quoi bon? L’armée de Lambert fond comme la neige +en avril. Tout vient à Monck, officiers et soldats. Dans huit jours, +Lambert n’aura plus cinquante hommes. + +Le pêcheur fut interrompu par une nouvelle salve de coups de feu tirés +sur la maison, et par un nouveau coup de pistolet qui répondit à cette +salve et jeta bas le plus entreprenant des agresseurs. La colère des +soldats fut au comble. Le feu montait toujours et un panache de flammes +et de fumée tourbillonnait au faîte de la maison. D’Artagnan ne put se +contenir plus longtemps. + +— Mordioux! dit-il à Monck en le regardant de travers, vous êtes +général, et vous laissez vos soldats brûler les maisons et assassiner +les gens! et vous regardez cela tranquillement, en vous chauffant les +mains au feu de l’incendie! Mordioux! vous n’êtes pas un homme! + +— Patience, monsieur, patience, dit Monck en souriant. + +— Patience! patience! jusqu’à ce que ce gentilhomme si brave soit rôti, +n’est-ce pas? + +Et d’Artagnan s’élançait. + +— Restez, monsieur, dit impérieusement Monck. + +Et il s’avança vers la maison. Justement un officier venait de s’en +approcher et disait à l’assiégé: + +— La maison brûle, tu vas être grillé dans une heure! Il est encore +temps; voyons, veux-tu nous dire ce que tu sais du général Monck, et +nous te laisserons la vie sauve. Réponds, ou par saint Patrick...! + +L’assiégé ne répondit pas; sans doute il rechargeait son pistolet. + +— On est allé chercher du renfort, continua l’officier; dans un quart +d’heure il y aura cent hommes autour de cette maison. + +— Je veux pour répondre, dit le Français, que tout le monde soit +éloigné; je veux sortir libre, me rendre au camp seul, ou sinon je me +ferai tuer ici! + +— Mille tonnerres! s’écria d’Artagnan, mais c’est la voix d’Athos! Ah! +canailles! + +Et l’épée de d’Artagnan flamboya hors du fourreau. Monck l’arrêta et +s’arrêta lui-même; puis d’une voix sonore: + +— Holà! que fait-on ici? Digby, pourquoi ce feu? pourquoi ces cris? + +— Le général! cria Digby en laissant tomber son épée. + +— Le général! répétèrent les soldats. + +— Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? dit Monck d’une voix calme. + +Puis le silence étant rétabli: + +— Voyons, dit-il, qui a allumé ce feu? + +Les soldats baissèrent la tête. + +— Quoi! je demande et l’on ne me répond pas! dit Monck. Quoi! je +reproche, et l’on ne répare pas! Ce feu brûle encore, je crois? + +Aussitôt les vingt hommes s’élancèrent cherchant des seaux, des jarres, +des tonnes, éteignant l’incendie enfin avec l’ardeur qu’ils mettaient +un instant auparavant à le propager. + +Mais déjà, avant toute chose et le premier, d’Artagnan avait appliqué +une échelle à la maison en criant: + +— Athos! c’est moi, moi, d’Artagnan! Ne me tuez pas, cher ami. + +Et quelques minutes après il serrait le comte dans ses bras. + +Pendant ce temps, Grimaud, conservant son air calme, démantelait la +fortification du rez-de-chaussée, et, après avoir ouvert la porte, se +croisait tranquillement les bras sur le seuil. Seulement, à la voix de +d’Artagnan, il avait poussé une exclamation de surprise. Le feu éteint, +les soldats se présentèrent confus, Digby en tête. + +— Général, dit celui-ci, excusez-nous. Ce que nous avons fait, c’est +par amour pour Votre Honneur, que l’on croyait perdu. + +— Vous êtes fous, messieurs. Perdu! Est-ce qu’un homme comme moi se +perd? Est-ce que par hasard il ne m’est pas permis de m’absenter à +ma guise sans prévenir? Est-ce que par hasard vous me prenez pour un +bourgeois de la Cité? Est-ce qu’un gentilhomme, mon ami, mon hôte, +doit être assiégé, traqué, menacé de mort, parce qu’on le soupçonne? +Qu’est-ce que signifie ce mot-là, soupçonner? Dieu me damne! si je ne +fais pas fusiller tout ce que ce brave gentilhomme a laissé de vivant +ici! + +— Général, dit piteusement Digby, nous étions vingt-huit, et en voilà +huit à terre. + +— J’autorise M. le comte de La Fère à envoyer les vingt autres +rejoindre ces huit-là, dit Monck. + +Et il tendit la main à Athos. + +— Qu’on rejoigne le camp, dit Monck. Monsieur Digby, vous garderez les +arrêts pendant un mois. + +— Général... + +— Cela vous apprendra, monsieur, à n’agir une autre fois que d’après +mes ordres. + +— J’avais ceux du lieutenant, général. + +— Le lieutenant n’a pas d’ordres pareils à vous donner, et c’est +lui qui prendra les arrêts à votre place, s’il vous a effectivement +commandé de brûler ce gentilhomme. + +— Il n’a pas commandé cela, général; il a commandé de l’amener au camp; +mais M. le comte n’a pas voulu nous suivre. + +— Je n’ai pas voulu qu’on entrât piller ma maison, dit Athos avec un +regard significatif à Monck. + +— Et vous avez bien fait. Au camp, vous dis-je! + +Les soldats s’éloignèrent tête baissée. + +— Maintenant que nous sommes seuls, dit Monck à Athos, veuillez me +dire, monsieur, pourquoi vous vous obstiniez à rester ici, et puisque +vous aviez votre felouque... + +— Je vous attendais, général, dit Athos; Votre Honneur ne m’avait-il +pas donné rendez-vous dans huit jours? + +Un regard éloquent de d’Artagnan fit voir à Monck que ces deux hommes +si braves et si loyaux n’étaient point d’intelligence pour son +enlèvement. Il le savait déjà. + +— Monsieur, dit-il à d’Artagnan, vous aviez parfaitement raison. +Veuillez me laisser causer un moment avec M. le comte de La Fère. + +D’Artagnan profita du congé pour aller dire bonjour à Grimaud. + +Monck pria Athos de le conduire à la chambre qu’il habitait. Cette +chambre était pleine encore de fumée et de débris. Plus de cinquante +balles avaient passé par la fenêtre et avaient mutilé les murailles. +On y trouva une table, un encrier et tout ce qu’il faut pour écrire. +Monck prit une plume et écrivit une seule ligne, signa, plia le papier, +cacheta la lettre avec le cachet de son anneau, et remit la missive à +Athos, en lui disant: + +— Monsieur, portez, s’il vous plaît, cette lettre au roi Charles II, et +partez à l’instant même si rien ne vous arrête plus ici. + +— Et les barils? dit Athos. + +— Les pêcheurs qui m’ont amené vont vous aider à les transporter à +bord. Soyez parti s’il se peut dans une heure. + +— Oui, général, dit Athos. + +— Monsieur d’Artagnan! cria Monck par la fenêtre. + +D’Artagnan monta précipitamment. + +— Embrassez votre ami et lui dites adieu, monsieur, car il retourne en +Hollande. + +— En Hollande! s’écria d’Artagnan, et moi? + +— Vous êtes libre de le suivre, monsieur; mais je vous supplie de +rester, dit Monck. Me refusez-vous? + +— Oh! non, général, je suis à vos ordres. + +D’Artagnan embrassa Athos et n’eut que le temps de lui dire adieu. + +Monck les observait tous deux. Puis il surveilla lui-même les apprêts +du départ, le transport des barils à bord, l’embarquement d’Athos, et +prenant par le bras d’Artagnan tout ébahi, tout ému, il l’emmena vers +Newcastle. Tout en allant au bras de Monck, d’Artagnan murmurait tout +bas: + +— Allons, allons, voilà, ce me semble, les actions de la maison +Planchet et Cie. qui remontent. + + + + +Chapitre XXXI — Monck se dessine + + +D’Artagnan, bien qu’il se flattât d’un meilleur succès, n’avait +pourtant pas très bien compris la situation. C’était pour lui un grave +sujet de méditation que ce voyage d’Athos en Angleterre; cette ligue du +roi avec Athos et cet étrange enlacement de son dessein avec celui du +comte de La Fère. + +Le meilleur était de se laisser aller. Une imprudence avait été +commise, et, tout en ayant réussi comme il l’avait promis, d’Artagnan +se trouvait n’avoir aucun des avantages de la réussite. Puisque tout +était perdu, on ne risquait plus rien. + +D’Artagnan suivit Monck au milieu de son camp. Le retour du général +avait produit un merveilleux effet, car on le croyait perdu. Mais +Monck, avec son visage austère et son glacial maintien, semblait +demander à ses lieutenants empressés et à ses soldats ravis la cause de +cette allégresse. + +Aussi, au lieutenant qui était venu au-devant de lui et qui lui +témoignait l’inquiétude qu’ils avaient ressentie de son départ: + +— Pourquoi cela? dit-il. Suis-je obligé de vous rendre des comptes? + +— Mais, Votre Honneur, les brebis sans le pasteur peuvent trembler. + +— Trembler! répondit Monck avec sa voix calme et puissante; ah! +monsieur, quel mot!... Dieu me damne! si mes brebis n’ont pas dents et +ongles, je renonce à être leur pasteur. Ah! vous trembliez, monsieur! + +— Général, pour vous. + +— Mêlez-vous de ce qui vous concerne, et si je n’ai pas l’esprit que +Dieu envoyait à Olivier Cromwell, j’ai celui qu’il m’a envoyé; je m’en +contente, pour si petit qu’il soit. + +L’officier ne répliqua pas, et Monck ayant ainsi imposé silence à +ses gens, tous demeurèrent persuadés qu’il avait accompli une œuvre +importante ou fait sur eux une épreuve. + +C’était bien peu connaître ce génie scrupuleux et patient. + +Monck, s’il avait la bonne foi des puritains, ses alliés, dut remercier +avec bien de la ferveur le saint patron qui l’avait pris de la boîte de +M. d’Artagnan. + +Pendant que ces choses se passaient, notre mousquetaire ne cessait de +répéter: + +— Mon Dieu! fais que M. Monck n’ait pas autant d’amour-propre que j’en +ai moi-même; car, je le déclare, si quelqu’un m’eût mis dans un coffre +avec ce grillage sur la bouche et mené ainsi, voituré comme un veau +par-delà la mer, je garderais un si mauvais souvenir de ma mine piteuse +dans ce coffre et une si laide rancune à celui qui m’aurait enfermé; +je craindrais si fort de voir éclore sur le visage de ce malicieux un +sourire sarcastique, ou dans son attitude une imitation grotesque de +ma position dans la boîte, que, mordioux!... je lui enfoncerais un bon +poignard dans la gorge en compensation du grillage, et le clouerais +dans une véritable bière en souvenir du faux cercueil où j’aurais moisi +deux jours. + +Et d’Artagnan était de bonne foi en parlant ainsi, car c’était un +épiderme sensible que celui de notre Gascon. + +Monck avait d’autres idées, heureusement. Il n’ouvrit pas la bouche +du passé à son timide vainqueur, mais il l’admit de fort près à ses +travaux, l’emmena dans quelques reconnaissances, de façon à obtenir ce +qu’il désirait sans doute vivement, une réhabilitation dans l’esprit de +d’Artagnan. Celui-ci se conduisit en maître juré flatteur: il admira +toute la tactique de Monck et l’ordonnance de son camp; il plaisanta +fort agréablement les circonvallations de Lambert, qui, disait-il, +s’était bien inutilement donné la peine de clore un camp pour vingt +mille hommes, tandis qu’un arpent de terrain lui eût suffi pour le +caporal et les cinquante gardes qui peut-être lui demeureraient fidèles. + +Monck, aussitôt à son arrivée, avait accepté la proposition d’entrevue +faite la veille par Lambert et que les lieutenants de Monck avaient +refusée, sous prétexte que le général était malade. Cette entrevue ne +fut ni longue ni intéressante. + +Lambert demanda une profession de foi à son rival. Celui-ci déclara +qu’il n’avait d’autre opinion que celle de la majorité. + +Lambert demanda s’il ne serait pas plus expédient de terminer la +querelle par une alliance que par une bataille. Monck, là-dessus, +demanda huit jours pour réfléchir. Or, Lambert ne pouvait les lui +refuser, et Lambert cependant était venu en disant qu’il dévorerait +l’armée de Monck. Aussi quand, à la suite de l’entrevue, que ceux de +Lambert attendaient avec impatience, rien ne se décida, ni traité +ni bataille, l’armée rebelle commença, ainsi que l’avait prévu M. +d’Artagnan, à préférer la bonne cause à la mauvaise, et le Parlement, +tout Croupion qu’il était, au néant pompeux des desseins du général +Lambert. + +On se rappelait, en outre, les bons repas de Londres, la profusion +d’ale et de sherry que le bourgeois de la Cité payait à ses amis, +les soldats; on regardait avec terreur le pain noir de la guerre, +l’eau trouble de la Tweed, trop salée pour le verre, trop peu pour +la marmite, et l’on se disait: «Ne serions-nous pas mieux de l’autre +côté? Les rôtis ne chauffent-ils pas à Londres pour Monck?» Dès lors, +l’on n’entendit plus parler que de désertion dans l’armée de Lambert. +Les soldats se laissaient entraîner par la force des principes, qui +sont, comme la discipline, le lien obligé de tout corps constitué dans +un but quelconque. Monck défendait le Parlement, Lambert l’attaquait. +Monck n’avait pas plus envie que Lambert de soutenir le Parlement, mais +il l’avait écrit sur ses drapeaux, en sorte que tous ceux du parti +contraire étaient réduits à écrire sur le leur: «Rébellion», ce qui +sonnait mal aux oreilles puritaines. On vint donc de Lambert à Monck +comme des pécheurs viennent de Baal à Dieu. + +Monck fit son calcul: à mille désertions par jour, Lambert en avait +pour vingt jours; mais il y a dans les choses qui croulent un tel +accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent +partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisième. +Monck pensa qu’il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la désertion +passa vite à deux mille, puis à quatre mille, et huit jours après, +Lambert, sentant bien qu’il n’avait plus la possibilité d’accepter +la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper +pendant la nuit pour retourner à Londres, et prévenir Monck en se +reconstruisant une puissance avec les débris du parti militaire. + +Mais Monck, libre et sans inquiétudes, marcha sur Londres en vainqueur, +grossissant son armée de tous les partis flottants sur son passage. Il +vint camper à Barnet, c’est-à-dire à quatre lieues, chéri du Parlement, +qui croyait voir en lui un protecteur, et attendu par le peuple, qui +voulait le voir se dessiner pour le juger. D’Artagnan lui-même n’avait +rien pu juger de sa tactique. Il observait, il admirait. + +Monck ne pouvait entrer à Londres avec un parti pris sans y rencontrer +la guerre civile. Il temporisa quelque temps. + +Soudain, sans que personne s’y attendît, Monck fit chasser de Londres +le parti militaire, s’installa dans la Cité au milieu des bourgeois +par ordre du Parlement, puis, au moment où les bourgeois criaient +contre Monck, au moment où les soldats eux-mêmes accusaient leur +chef, Monck, se voyant bien sûr de la majorité, déclara au Parlement +Croupion qu’il fallait abdiquer, lever le siège, et céder sa place à +un gouvernement qui ne fût pas une plaisanterie. Monck prononça cette +déclaration, appuyé sur cinquante mille épées, auxquelles, le soir +même, se joignirent, avec des hourras de joie délirante, cinq cent +mille habitants de la bonne ville de Londres. + +Enfin, au moment où le peuple, après son triomphe et ses repas +orgiaques en pleine rue, cherchait des yeux le maître qu’il pourrait +bien se donner, on apprit qu’un bâtiment venait de partir de La Haye, +portant Charles II et sa fortune. + +— Messieurs, dit Monck à ses officiers, je pars au-devant du roi +légitime. Qui m’aime me suive! + +Une immense acclamation accueillit ces paroles, que d’Artagnan +n’entendit pas sans un frisson de plaisir. + +— Mordioux! dit-il à Monck, c’est hardi, monsieur. + +— Vous m’accompagnez, n’est-ce pas? dit Monck. + +— Pardieu, général! Mais, dites-moi, je vous prie, ce que vous aviez +écrit avec Athos, c’est-à-dire avec M. le comte de La Fère... vous +savez... le jour de notre arrivée? + +— Je n’ai pas de secrets pour vous, répliqua Monck: j’avais écrit ces +mots: «Sire, j’attends Votre Majesté dans six semaines à Douvres.» + +— Ah! fit d’Artagnan, je ne dis plus que c’est hardi; je dis que c’est +bien joué. Voilà un beau coup. + +— Vous vous y connaissez, répliqua Monck. + +C’était la seule allusion que le général eût jamais faite à son voyage +en Hollande. + + + + +Chapitre XXXII — Comment Athos et d’Artagnan se retrouvent encore une +fois à l’hôtellerie de la Corne du Cerf + + +Le roi d’Angleterre fit son entrée en grande pompe à Douvres, puis à +Londres. Il avait mandé ses frères; il avait amené sa mère et sa sœur. +L’Angleterre était depuis si longtemps livrée à elle-même, c’est-à-dire +à la tyrannie, à la médiocrité et à la déraison, que ce retour du roi +Charles II, que les Anglais ne connaissaient cependant que comme le +fils d’un homme auquel ils avaient coupé la tête, fut une fête pour +les trois royaumes. Aussi, tous ces vœux, toutes ces acclamations qui +accompagnaient son retour, frappèrent tellement le jeune roi, qu’il se +pencha à l’oreille de Jack d’York, son jeune frère, pour lui dire: + +— En vérité, Jack, il me semble que c’est bien notre faute si nous +avons été si longtemps absents d’un pays où l’on nous aime tant. + +Le cortège fut magnifique. Un admirable temps favorisait la solennité. + +Charles avait repris toute sa jeunesse, toute sa belle humeur; +il semblait transfiguré; les cœurs lui riaient comme le soleil. +Dans cette foule bruyante de courtisans et d’adorateurs, qui ne +semblaient pas se rappeler qu’ils avaient conduit à l’échafaud de +White Hall le père du nouveau roi, un homme, en costume de lieutenant +de mousquetaires, regardait, le sourire sur ses lèvres minces et +spirituelles, tantôt le peuple qui vociférait ses bénédictions, tantôt +le prince qui jouait l’émotion et qui saluait surtout les femmes dont +les bouquets venaient tomber sous les pieds de son cheval. + +— Quel beau métier que celui de roi! disait cet homme, entraîné dans sa +contemplation, et si bien absorbé qu’il s’arrêta au milieu du chemin, +laissant défiler le cortège. + +Voici en vérité un prince cousu d’or et de diamants comme un Salomon, +émaillé de fleurs comme une prairie printanière; il va puiser à pleines +mains dans l’immense coffre où ses sujets très fidèles aujourd’hui, +naguère très infidèles, lui ont amassé une ou deux charretées de +lingots d’or. On lui jette des bouquets à l’enfouir dessous, et il y a +deux mois, s’il se fût présenté, on lui eût envoyé autant de boulets et +de balles qu’aujourd’hui on lui envoie de fleurs. + +Décidément, c’est quelque chose que de naître d’une certaine façon, +n’en déplaise aux vilains qui prétendent que peu leur importe de naître +vilains. + +Le cortège défilait toujours, et, avec le roi, les acclamations +commençaient à s’éloigner dans la direction du palais, ce qui +n’empêchait pas notre officier d’être fort bousculé. + +— Mordioux! continuait le raisonneur, voilà bien des gens qui me +marchent sur les pieds et qui me regardent comme fort peu, ou plutôt +comme rien du tout, attendu qu’ils sont anglais et que je suis +français. Si l’on demandait à tous ces gens-là: «Qu’est-ce que M. +d’Artagnan?» ils répondraient: «Nescio vos.» Mais qu’on leur dise: +«Voilà le roi qui passe, voilà M. Monck qui passe», ils vont hurler: +«Vive le roi! Vive M. Monck!» jusqu’à ce que leurs poumons leur +refusent le service. «Cependant, continua-t-il en regardant, de ce +regard si fin et parfois si fier, s’écouler la foule, cependant, +réfléchissez un peu, bonnes gens, à ce que votre roi Charles a fait, à +ce que M. Monck a fait, puis songez à ce qu’a fait ce pauvre inconnu +qu’on appelle M. d’Artagnan. Il est vrai que vous ne le savez pas +puisqu’il est inconnu, ce qui vous empêche peut-être de réfléchir. +Mais, bah! qu’importe! ce n’empêche pas Charles II d’être un grand +roi, quoiqu’il ait été exilé douze ans, et M. Monck d’être un grand +capitaine, quoiqu’il ait fait le voyage de France dans une boîte. +Or donc, puisqu’il est reconnu que l’un est un grand roi et l’autre +un grand capitaine: _Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the +captain Monck!_ + +Et sa voix se mêla aux voix des milliers de spectateurs, qu’elle domina +un moment; et, pour mieux faire l’homme dévoué, il leva son feutre en +l’air. Quelqu’un lui arrêta le bras au beau milieu de son expansif +loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu’on appelle aujourd’hui +royalisme.) + +— Athos! s’écria d’Artagnan. Vous ici? + +Et les deux amis s’embrassèrent. + +— Vous ici! et étant ici, continua le mousquetaire, vous n’êtes pas au +milieu de tous les courtisans, mon cher comte? Quoi! vous le héros de +la fête, vous ne chevauchez pas au côté gauche de Sa Majesté restaurée, +comme M. Monck chevauche à son côté droit! En vérité, je ne comprends +rien à votre caractère ni à celui du prince qui vous doit tant. + +— Toujours railleur, mon cher d’Artagnan, dit Athos. Ne vous +corrigerez-vous donc jamais de ce vilain défaut? + +— Mais enfin, vous ne faites point partie du cortège? + +— Je ne fais point partie du cortège, parce que je ne l’ai point voulu. + +— Et pourquoi ne l’avez-vous point voulu? + +— Parce que je ne suis ni envoyé, ni ambassadeur, ni représentant du +roi de France, et qu’il ne me convient pas de me montrer ainsi près +d’un autre roi que Dieu ne m’a pas donné pour maître. + +— Mordioux! vous vous montriez bien près du roi son père. + +— C’est autre chose, ami: celui-là allait mourir. + +— Et cependant ce que vous avez fait pour celui-ci... + +— Je l’ai fait parce que je devais le faire. Mais, vous le savez, je +déplore toute ostentation. Que le roi Charles II, qui n’a plus besoin +de moi, me laisse donc maintenant dans mon repos et dans mon ombre, +c’est tout ce que je réclame de lui. + +D’Artagnan soupira. + +— Qu’avez-vous? lui dit Athos, on dirait que cet heureux retour du roi +à Londres vous attriste, mon ami, vous qui cependant avez fait au moins +autant que moi pour Sa Majesté. + +— N’est-ce pas, répondit d’Artagnan en riant de son rire gascon, que +j’ai fait aussi beaucoup pour Sa Majesté, sans que l’on s’en doute? + +— Oh! oui, s’écria Athos; et le roi le sait bien, mon ami. + +— Il le sait, fit amèrement le mousquetaire; par ma foi! je ne m’en +doutais pas, et je tâchais même en ce moment de l’oublier. + +— Mais lui, mon ami, n’oubliera point, je vous en réponds. + +— Vous me dites cela pour me consoler un peu, Athos. + +— Et de quoi? + +— Mordioux! de toutes les dépenses que j’ai faites. Je me suis ruiné, +mon ami, ruiné pour la restauration de ce jeune prince qui vient de +passer en cabriolant sur son cheval isabelle. + +— Le roi ne sait pas que vous vous êtes ruiné, mon ami, mais il sait +qu’il vous doit beaucoup. + +— Cela m’avance-t-il en quelque chose, Athos? dites! car enfin, je +vous rends justice, vous avez noblement travaillé. Mais, moi qui, +en apparence, ai fait manquer votre combinaison, c’est moi qui en +réalité l’ai fait réussir. Suivez bien mon calcul: vous n’eussiez +peut-être pas, par la persuasion et la douceur, convaincu le général +Monck, tandis que moi je l’ai si rudement mené, ce cher général, que +j’ai fourni à votre prince l’occasion de se montrer généreux; cette +générosité lui a été inspirée par le fait de ma bienheureuse bévue, +Charles se la voit payer par la restauration que Monck lui a faite. + +— Tout cela, cher ami, est d’une vérité frappante, répondit Athos. + +— Et bien! toute frappante qu’est cette vérité, il n’en est pas moins +vrai, cher ami, que je m’en retournerai, fort chéri de M. Monck, qui +m’appelle _my dear captain_ toute la journée, bien que je ne sois ni +son cher, ni capitaine, et fort apprécié du roi, qui a déjà oublié mon +nom; il n’en est pas moins vrai, dis-je, que je m’en retournerai dans +ma belle patrie, maudit par les soldats que j’avais levés dans l’espoir +d’une grosse solde, maudit du brave Planchet, à qui j’ai emprunté une +partie de sa fortune. + +— Comment cela? et que diable vient faire Planchet dans tout ceci? + +— Eh! oui, mon cher: ce roi si pimpant, si souriant, si adoré, M. +Monck se figure l’avoir rappelé, vous vous figurez l’avoir soutenu, +je me figure l’avoir ramené, le peuple se figure l’avoir reconquis, +lui-même se figure avoir négocié de façon à être restauré, et rien de +tout cela n’est vrai, cependant: Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse +et d’Irlande, a été remis sur son trône par un épicier de France qui +demeure rue des Lombards et qu’on appelle Planchet. Ce que c’est que la +grandeur! «Vanité! dit l’Écriture; vanité! tout est vanité!» + +Athos ne put s’empêcher de rire de la boutade de son ami. + +— Cher d’Artagnan, dit-il en lui serrant affectueusement la main, ne +seriez-vous plus philosophe? N’est-ce plus pour vous une satisfaction +que de m’avoir sauvé la vie comme vous le fîtes en arrivant si +heureusement avec Monck, quand ces damnés parlementaires voulaient me +brûler vif? + +— Voyons, voyons, dit d’Artagnan, vous l’aviez un peu méritée, cette +brûlure, mon cher comte. + +— Comment! pour avoir sauvé le million du roi Charles? + +— Quel million? + +— Ah! c’est vrai, vous n’avez jamais su cela, vous, mon ami; mais il ne +faut pas m’en vouloir, ce n’était pas mon secret. Ce mot _Remember_! +que le roi Charles a prononcé sur l’échafaud... + +— Et qui veut dire _Souviens-toi_? + +— Parfaitement. Ce mot signifiait: Souviens-toi qu’il y a un million +enterré dans les caves de Newcastle, et que ce million appartient à mon +fils. + +— Ah! très bien, je comprends. Mais ce que je comprends aussi, et ce +qu’il y a d’affreux, c’est que, chaque fois que Sa Majesté Charles II +pensera à moi, il se dira: «Voilà un homme qui a cependant manqué me +faire perdre ma couronne. Heureusement j’ai été généreux, grand, plein +de présence d’esprit.» Voilà ce que dira de moi et de lui ce jeune +gentilhomme au pourpoint noir très râpé, qui vint au château de Blois, +son chapeau à la main, me demander si je voulais bien lui accorder +entrée chez le roi de France. + +— D’Artagnan! d’Artagnan! dit Athos en posant sa main sur l’épaule du +mousquetaire, vous n’êtes pas juste. + +— J’en ai le droit. + +— Non, car vous ignorez l’avenir. + +D’Artagnan regarda son ami entre les yeux et se mit à rire. + +— En vérité, mon cher Athos, dit-il, vous avez des mots superbes que je +n’ai connus qu’à vous et à M. le cardinal Mazarin. + +Athos fit un mouvement. + +— Pardon, continua d’Artagnan en riant, pardon si je vous offense. +L’avenir! hou! les jolis mots que les mots qui promettent, et comme +ils remplissent bien la bouche à défaut d’autre chose! Mordioux! après +en avoir tant trouvé qui promettent, quand donc en trouverai-je un qui +donne? Mais laissons cela, continua d’Artagnan. Que faites-vous ici, +mon cher Athos? êtes-vous trésorier du roi? + +— Comment! trésorier du roi? + +— Oui, puisque le roi possède un million, il lui faut un trésorier. +Le roi de France, qui est sans un sou, a bien un surintendant des +finances, M. Fouquet. Il est vrai qu’en échange M. Fouquet a bon nombre +de millions, lui. + +— Oh! notre million est dépensé depuis longtemps, dit à son tour en +riant Athos. + +— Je comprends, il a passé en satin, en pierreries, en velours et en +plumes de toute espèce et de toute couleur. Tous ces princes et toutes +ces princesses avaient grand besoin de tailleurs et de lingères... Eh! +Athos, vous souvenez-vous de ce que nous dépensâmes pour nous équiper, +nous autres, lors de la campagne de La Rochelle, et pour faire aussi +notre entrée à cheval? Deux ou trois mille livres, par ma foi! mais un +corsage de roi est plus ample, et il faut un million pour en acheter +l’étoffe. Au moins, dites, Athos, si vous n’êtes pas trésorier, vous +êtes bien en cour? + +— Foi de gentilhomme, je n’en sais rien, répondit simplement Athos. + +— Allons donc! vous n’en savez rien? + +— Non, je n’ai pas revu le roi depuis Douvres. + +— Alors, c’est qu’il vous a oublié aussi, mordioux! c’est régalant! + +— Sa Majesté a eu tant d’affaires! + +— Oh! s’écria d’Artagnan avec une de ces spirituelles grimaces comme +lui seul savait en faire, voilà, sur mon honneur, que je me reprends +d’amour pour mon_signor_ Giulio Mazarini. Comment! mon cher Athos, le +roi ne vous a pas revu? + +— Non. + +— Et vous n’êtes pas furieux? + +— Moi! pourquoi? Est-ce que vous vous figurez, mon cher d’Artagnan, +que c’est pour le roi que j’ai agi de la sorte? Je ne le connais pas, +ce jeune homme. J’ai défendu le père, qui représentait un principe +sacré pour moi, et je me suis laissé aller vers le fils toujours par +sympathie pour ce même principe. Au reste, c’était un digne chevalier, +une noble créature mortelle, que ce père, vous vous le rappelez. + +— C’est vrai, un brave et excellent homme, qui fit une triste vie, mais +une bien belle mort. + +— Eh bien! mon cher d’Artagnan, comprenez ceci: à ce roi, à cet homme +de cœur, à cet ami de ma pensée, si j’ose le dire, je jurai à l’heure +suprême de conserver fidèlement le secret d’un dépôt qui devait être +remis à son fils pour l’aider dans l’occasion; ce jeune homme m’est +venu trouver; il m’a raconté sa misère, il ignorait que je fusse +autre chose pour lui qu’un souvenir vivant de son père, j’ai accompli +envers Charles II ce que j’avais promis à Charles Ier, voilà tout. Que +m’importe donc qu’il soit ou non reconnaissant! C’est à moi que j’ai +rendu service en me délivrant de cette responsabilité, et non à lui. + +— J’ai toujours dit, répondit d’Artagnan avec un soupir, que le +désintéressement était la plus belle chose du monde. + +— Eh bien! quoi! cher ami, reprit Athos, vous-même n’êtes-vous pas dans +la même situation que moi? Si j’ai bien compris vos paroles, vous vous +êtes laissé toucher par le malheur de ce jeune homme; c’est de votre +part bien plus beau que de la mienne, car moi, j’avais un devoir à +accomplir, tandis que vous, vous ne deviez absolument rien au fils du +martyr. Vous n’aviez pas, vous, à lui payer le prix de cette précieuse +goutte de sang qu’il laissa tomber sur mon front du plancher de son +échafaud. Ce qui vous a fait agir, vous, c’est le cœur uniquement, le +cœur noble et bon que vous avez sous votre apparent scepticisme, sous +votre sarcastique ironie; vous avez engagé la fortune d’un serviteur, +la vôtre peut-être, je vous en soupçonne, bienfaisant avare! et l’on +méconnaît votre sacrifice. + +«Qu’importe! voulez-vous rendre à Planchet son argent? Je comprends +cela, mon ami, car il ne convient pas qu’un gentilhomme emprunte à son +inférieur sans lui rendre capital et intérêts. Eh bien! je vendrai La +Fère s’il le faut, ou, s’il n’est besoin, quelque petite ferme. Vous +paierez Planchet, et il restera, croyez-moi, encore assez de grain pour +nous deux et pour Raoul dans mes greniers. De cette façon, mon ami, +vous n’aurez d’obligation qu’à vous-même, et, si je vous connais bien, +ce ne sera pas pour votre esprit une mince satisfaction que de vous +dire: «J’ai fait un roi.» Ai-je raison? + +— Athos! Athos! murmura d’Artagnan rêveur, je vous l’ai dit une fois, +le jour où vous prêcherez, j’irai au sermon; le jour où vous me direz +qu’il y a un enfer, mordioux! j’aurai peur du gril et des fourches. +Vous êtes meilleur que moi, ou plutôt meilleur que tout le monde, et +je ne me reconnais qu’un mérite, celui de n’être pas jaloux. Hors ce +défaut, Dieu me damne! comme disent les Anglais, j’ai tous les autres. + +— Je ne connais personne qui vaille d’Artagnan, répliqua Athos; mais +nous voici arrivés tout doucement à la maison que j’habite. Voulez-vous +entrer chez moi, mon ami? + +— Eh! mais c’est la taverne de la Corne-du-Cerf, ce me semble? dit +d’Artagnan. + +— Je vous avoue, mon ami, que je l’ai un peu choisie pour cela. J’aime +les anciennes connaissances, j’aime à m’asseoir à cette place où je me +suis laissé tomber tout abattu de fatigue, tout abîmé de désespoir, +lorsque vous revîntes le 30 janvier au soir. + +— Après avoir découvert la demeure du bourreau masqué? Oui, ce fut un +terrible jour! + +— Venez donc alors, dit Athos en l’interrompant. + +Ils entrèrent dans la salle autrefois commune. La taverne en général, +et cette salle commune en particulier, avaient subi de grandes +transformations; l’ancien hôte des mousquetaires, devenu assez riche +pour un hôtelier, avait fermé boutique et fait de cette salle dont +nous parlions un entrepôt de denrées coloniales. Quant au reste de la +maison, il le louait tout meublé aux étrangers. + +Ce fut avec une indicible émotion que d’Artagnan reconnut tous +les meubles de cette chambre du premier étage: les boiseries, les +tapisseries et jusqu’à cette carte géographique que Porthos étudiait si +amoureusement dans ses loisirs. + +— Il y a onze ans! s’écria d’Artagnan. Mordioux! il me semble qu’il y a +un siècle. + +— Et à moi qu’il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que +j’éprouve, mon ami, à penser que je vous tiens là, que je serre votre +main, que je puis jeter bien loin l’épée et le poignard, toucher +sans défiance à ce flacon de xérès. Oh! cette joie, en vérité, je ne +pourrais vous l’exprimer que si nos deux amis étaient là, aux deux +angles de cette table, et Raoul, mon bien-aimé Raoul, sur le seuil, à +nous regarder avec ses grands yeux si brillants et si doux! + +— Oui, oui, dit d’Artagnan fort ému, c’est vrai. J’approuve surtout +cette première partie de votre pensée: il est doux de sourire là où +nous avons si légitimement frissonné, en pensant que d’un moment à +l’autre M. Mordaunt pouvait apparaître sur le palier. + +En ce moment la porte s’ouvrit, et d’Artagnan, tout brave qu’il était, +ne put retenir un léger mouvement d’effroi. + +Athos le comprit et souriant: + +— C’est notre hôte, dit-il, qui m’apporte quelque lettre. + +— Oui, milord, dit le bonhomme, j’apporte en effet une lettre à Votre +Honneur. + +— Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi, mon cher +hôte, vous ne reconnaissez pas Monsieur? + +Le vieillard leva la tête et regarda attentivement d’Artagnan. + +— Non, dit-il. + +— C’est, dit Athos, un de ces amis dont je vous ai parlé, et qui +logeait ici avec moi il y a onze ans. + +— Oh! dit le vieillard, il a logé ici tant d’étrangers! + +— Mais nous y logions, nous, le 30 janvier 1649 ajouta Athos, croyant +stimuler par cet éclaircissement la mémoire paresseuse de l’hôte. + +— C’est possible, répondit-il en souriant, mais il y a si longtemps! + +Il salua et sortit. + +— Merci, dit d’Artagnan, faites des exploits, accomplissez des +révolutions, essayez de graver votre nom dans la pierre ou sur l’airain +avec de fortes épées; il y a quelque chose de plus rebelle, de plus +dur, de plus oublieux que le fer, l’airain et la pierre, c’est le crâne +vieilli du premier logeur enrichi dans son commerce; il ne me reconnaît +pas! Eh bien! moi, je l’eusse vraiment reconnu. + +Athos, tout en souriant, décachetait la lettre. + +— Ah! dit-il, une lettre de Parry. + +— Oh! oh! fit d’Artagnan, lisez mon ami, lisez, elle contient sans +doute du nouveau. + +Athos secoua la tête et lut: + +«Monsieur le comte, Le roi a éprouvé bien du regret de ne pas vous voir +aujourd’hui près de lui à son entrée; Sa Majesté me charge de vous le +mander et de la rappeler à votre souvenir. Sa Majesté attendra Votre +Honneur ce soir même, au palais de Saint-James, entre neuf et onze +heures. + +Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Honneur, + +«Le très humble et très obéissant serviteur, Parry.» + +— Vous le voyez, mon cher d’Artagnan, dit Athos, il ne faut pas +désespérer du cœur des rois. + +— N’en désespérez pas, vous avez raison, repartit d’Artagnan. + +— Oh! cher, bien cher ami, reprit Athos, à qui l’imperceptible amertume +de d’Artagnan n’avait pas échappé, pardon. Aurais-je blessé, sans le +vouloir, mon meilleur camarade? + +— Vous êtes fou, Athos, et la preuve, c’est que je vais vous conduire +jusqu’au château, jusqu’à la porte, s’entend; cela me promènera. + +— Vous entrerez avec moi, mon ami, je veux dire à Sa Majesté... + +— Allons donc! répliqua d’Artagnan avec une fierté vraie et pure de +tout mélange, s’il est quelque chose de pire que de mendier soi-même, +c’est de faire mendier par les autres. + +— Çà! partons, mon ami, la promenade sera charmante; je veux, en +passant, vous montrer la maison de M. Monck, qui m’a retiré chez lui: +une belle maison, ma foi! Être général en Angleterre rapporte plus que +d’être maréchal en France, savez-vous? + +Athos se laissa emmener, tout triste de cette gaieté qu’affectait +d’Artagnan. + +Toute la ville était dans l’allégresse; les deux amis se heurtaient à +chaque moment contre des enthousiastes, qui leur demandaient dans leur +ivresse de crier: «Vive le bon roi Charles!». D’Artagnan répondait par +un grognement, et Athos par un sourire. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la +maison de Monck, devant laquelle, comme nous l’avons dit, il fallait +passer, en effet, pour se rendre au palais de Saint-James. + +Athos et d’Artagnan parlèrent peu durant la route, par cela même qu’ils +eussent eu sans doute trop de choses à se dire s’ils eussent parlé. +Athos pensait que, parlant, il semblerait témoigner de la joie, et +que cette joie pourrait blesser d’Artagnan. Celui-ci, de son côté, +craignait, en parlant, de laisser percer une aigreur qui le rendrait +gênant pour Athos. + +C’était une singulière émulation de silence entre le contentement et la +mauvaise humeur. D’Artagnan céda le premier à cette démangeaison qu’il +éprouvait d’habitude à l’extrémité de la langue. + +— Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mémoires de +d’Aubigné, dans lequel ce dévoué serviteur, gascon comme moi, pauvre +comme moi, et j’allais presque dire brave comme moi, raconte les +ladreries de Henri IV? Mon père m’a toujours dit, je m’en souviens, +que M. d’Aubigné était menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les +princes issus du grand Henri chassent de race! + +— Allons, allons, d’Artagnan, dit Athos, les rois de France avares? +Vous êtes fou, mon ami. + +— Oh! vous ne convenez jamais des défauts d’autrui, vous qui êtes +parfait. Mais, en réalité, Henri IV était avare, Louis XIII, son +fils, l’était aussi; nous en savons quelque chose, n’est-ce pas? +Gaston poussait ce vice à l’exagération, et s’est fait sous ce rapport +détester de tout ce qui l’entourait. Henriette, pauvre femme! a bien +fait d’être avare, elle qui ne mangeait pas tous les jours et ne se +chauffait pas tous les ans; et c’est un exemple qu’elle a donné à son +fils Charles deuxième, petit-fils du grand Henri IV, avare comme sa +mère et comme son grand-père. Voyons, ai-je bien déduit la généalogie +des avares? + +— D’Artagnan, mon ami, s’écria Athos, vous êtes bien rude pour cette +race d’aigles qu’on appelle les Bourbons. + +— Et j’oubliais le plus beau!... l’autre petit-fils du Béarnais, Louis +quatorzième, mon ex-maître. Mais j’espère qu’il est avare, celui-là, +qui n’a pas voulu prêter un million à son frère Charles! Bon! je vois +que vous vous fâchez. Nous voilà, par bonheur, près de ma maison, ou +plutôt près de celle de mon ami M. Monck. + +— Cher d’Artagnan, vous ne me fâchez point, vous m’attristez; il est +cruel, en effet, de voir un homme de votre mérite à côté de la position +que ses services lui eussent dû acquérir; il me semble que votre +nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms de guerre +et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les Bellegarde et les +Bassompierre ont mérité comme nous la fortune et les honneurs; vous +avez raison, cent fois raison, mon ami. + +D’Artagnan soupira, et précédant son ami sous le porche de la maison +que Monck habitait au fond de la Cité: + +— Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si, dans la +foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort vantés, même +à Paris, me volaient le reste de mes pauvres écus, je ne pourrais plus +retourner en France. Or, content je suis parti de France et fou de joie +j’y retourne, attendu que toutes mes préventions d’autrefois contre +l’Angleterre me sont revenues, accompagnées de beaucoup d’autres. + +Athos ne répondit rien. + +— Ainsi donc, cher ami, lui dit d’Artagnan, une seconde et je vous +suis. Je sais bien que vous êtes pressé d’aller là-bas recevoir vos +récompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas moins pressé de jouir +de votre joie, quoique de loin... Attendez-moi. + +Et d’Artagnan franchissait déjà le vestibule, lorsqu’un homme, moitié +valet, moitié soldat, qui remplissait chez Monck les fonctions de +portier et de garde, arrêta notre mousquetaire en lui disant en anglais: + +— Pardon, milord d’Artagnan! + +— Eh bien! répliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le général aussi me +congédie?... Il ne me manque plus que d’être expulsé par lui! + +Ces mots, dits en français, ne touchèrent nullement celui à qui on les +adressait, et qui ne parlait qu’un anglais mêlé de l’écossais le plus +rude. Mais Athos en fut navré, car d’Artagnan commençait à avoir l’air +d’avoir raison. + +L’Anglais montra une lettre à d’Artagnan. + +— _From the general_, dit-il. + +— Bien, c’est cela; mon congé, répliqua le Gascon. Faut-il lire, Athos? + +— Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus d’honnêtes +gens que vous et moi. + +D’Artagnan haussa les épaules et décacheta la lettre, tandis que +l’Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont la +lumière devait l’aider à lire. + +— Eh bien! qu’avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie du +lecteur. + +— Tenez, lisez vous-même, dit le mousquetaire. + +Athos prit le papier et lut: + +«Monsieur d’Artagnan, le roi a regretté bien vivement que vous ne +fussiez pas venu à Saint-Paul avec son cortège. Sa Majesté dit que vous +lui avez manqué comme vous me manquiez aussi à moi, cher capitaine. +Il n’y a qu’un moyen de réparer tout cela. Sa Majesté m’attend à neuf +heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous y trouver en même +temps que moi? Sa Très Gracieuse Majesté vous fixe cette heure pour +l’audience qu’elle vous accorde.» + +La lettre était de Monck. + + + + +Chapitre XXXIII — L’audience + + +— Eh bien? s’écria Athos avec un doux reproche, lorsque d’Artagnan eut +lu la lettre qui lui était adressée par Monck. + +— Eh bien! dit d’Artagnan, rouge de plaisir et un peu de honte de +s’être tant pressé d’accuser le roi et Monck, c’est une politesse... +qui n’engage à rien, c’est vrai... mais enfin c’est une politesse. + +— J’avais bien de la peine à croire le jeune prince ingrat, dit Athos. + +— Le fait est que son présent est bien près encore de son passé, +répliqua d’Artagnan; mais enfin, jusqu’ici tout me donnait raison. + +— J’en conviens, cher ami, j’en conviens. Ah! voilà votre bon regard +revenu. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux. + +— Ainsi, voyez, dit d’Artagnan, Charles II reçoit M. Monck à neuf +heures, moi il me recevra à dix heures; c’est une grande audience, de +celles que nous appelons au Louvre distribution d’eau bénite de cour. +Allons nous mettre sous la gouttière, mon cher ami, allons. + +Athos ne lui répondit rien, et tous deux se dirigèrent, en pressant le +pas, vers le palais de Saint-James que la foule envahissait encore, +pour apercevoir aux vitres les ombres des courtisans et les reflets de +la personne royale. Huit heures sonnaient quand les deux amis prirent +place dans la galerie pleine de courtisans et de solliciteurs. Chacun +donna un coup d’œil à ces habits simples et de forme étrangère, à ces +deux têtes si nobles, si pleines de caractère et de signification. De +leur côté, Athos et d’Artagnan, après avoir en deux regards mesuré +toute cette assemblée, se remirent à causer ensemble. Un grand bruit se +fit tout à coup aux extrémités de la galerie: c’était le général Monck +qui entrait, suivi de plus de vingt officiers qui quêtaient un de ses +sourires, car il était la veille encore maître de l’Angleterre, et on +supposait un beau lendemain au restaurateur de la famille des Stuarts. + +— Messieurs, dit Monck en se détournant, désormais, je vous prie, +souvenez-vous que je ne suis plus rien. Naguère encore je commandais la +principale armée de la république; maintenant cette armée est au roi, +entre les mains de qui je vais remettre, d’après son ordre, mon pouvoir +d’hier. + +Une grande surprise se peignit sur tous les visages, et le cercle +d’adulateurs et de suppliants qui serrait Monck l’instant d’auparavant +s’élargit peu à peu et finit par se perdre dans les grandes ondulations +de la foule. Monck allait faire antichambre comme tout le monde. +D’Artagnan ne put s’empêcher d’en faire la remarque au comte de La +Fère, qui fronça le sourcil. Soudain la porte du cabinet de Charles +s’ouvrit, et le jeune roi parut, précédé de deux officiers de sa maison. + +— Bonsoir, messieurs, dit-il. Le général Monck est-il ici? + +— Me voici, Sire, répliqua le vieux général. + +Charles courut à lui et lui prit les mains avec une fervente amitié. + +— Général, dit tout haut le roi, je viens de signer votre brevet; vous +êtes duc d’Albermale, et mon intention est que nul ne vous égale en +puissance et en fortune dans ce royaume, où, le noble Montrose excepté, +nul ne vous a égalé en loyauté, en courage et en talent. Messieurs, le +duc est commandant général de nos armées de terre et de mer, rendez-lui +vos devoirs, s’il vous plaît, en cette qualité. + +Tandis que chacun s’empressait auprès du général, qui recevait tous ces +hommages sans perdre un instant son impassibilité ordinaire, d’Artagnan +dit à Athos: + +— Quand on pense que ce duché, ce commandement des armées de terre et +de mer, toutes ces grandeurs, en un mot, ont tenu dans une boîte de six +pieds de long sur trois pieds de large! + +— Ami, répliqua Athos, de bien plus imposantes grandeurs tiennent dans +des boîtes moins grandes encore; elles renferment pour toujours... + +Tout à coup Monck aperçut les deux gentilshommes qui se tenaient à +l’écart, attendant que le flot se fût retiré. Il se fit passage et alla +vers eux, en sorte qu’il les surprit au milieu de leurs philosophiques +réflexions. + +— Vous parliez de moi, dit-il avec un sourire. + +— Milord, répondit Athos, nous parlions aussi de Dieu. + +Monck réfléchit un moment et reprit gaiement: + +— Messieurs, parlons aussi un peu du roi, s’il vous plaît; car vous +avez, je crois, audience de Sa Majesté. + +— À neuf heures, dit Athos. + +— À dix heures, dit d’Artagnan. + +— Entrons tout de suite dans ce cabinet, répondit Monck faisant signe +à ses deux compagnons de le précéder, ce à quoi ni l’un ni l’autre ne +voulut consentir. + +Le roi, pendant ce débat tout français, était revenu au centre de la +galerie. + +— Oh! mes Français, dit-il de ce ton d’insouciante gaieté que, malgré +tant de chagrins et de traverses, il n’avait pu perdre. Les Français, +ma consolation! + +Athos et d’Artagnan s’inclinèrent. + +— Duc, conduisez ces messieurs dans ma salle d’étude. Je suis à vous, +messieurs, ajouta-t-il en français. + +Et il expédia promptement sa cour pour revenir à ses Français, comme il +les appelait. + +— Monsieur d’Artagnan, dit-il en entrant dans son cabinet, je suis aise +de vous revoir. + +— Sire, ma joie est au comble de saluer Votre Majesté dans son palais +de Saint-James. + +— Monsieur, vous m’avez voulu rendre un bien grand service, et je vous +dois de la reconnaissance. Si je ne craignais pas d’empiéter sur les +droits de notre commandant général, je vous offrirais quelque poste +digne de vous près de notre personne. + +— Sire, répliqua d’Artagnan, j’ai quitté le service du roi de France en +faisant à mon prince la promesse de ne servir aucun roi. + +— Allons, dit Charles, voilà qui me rend très malheureux, j’eusse aimé +à faire beaucoup pour vous, vous me plaisez. + +— Sire... + +— Voyons, dit Charles avec un sourire, ne puis-je vous faire manquer à +votre parole? Duc, aidez-moi. Si l’on vous offrait, c’est-à-dire si je +vous offrais, moi, le commandement général de mes mousquetaires? + +D’Artagnan s’inclinant plus bas que la première fois: + +— J’aurais le regret de refuser ce que Votre Gracieuse Majesté +m’offrirait, dit-il; un gentilhomme n’a que sa parole, et cette parole, +j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, est engagée au roi de +France. + +— N’en parlons donc plus, dit le roi en se tournant vers Athos. + +Et il laissa d’Artagnan plongé dans les plus vives douleurs du +désappointement. + +— Ah! je l’avais bien dit, murmura le mousquetaire: paroles! eau bénite +de cour! Les rois ont toujours un merveilleux talent pour vous offrir +ce qu’ils savent que nous n’accepterons pas, et se montrer généreux +sans risque. Sot!... triple sot que j’étais d’avoir un moment espéré! + +Pendant ce temps, Charles prenait la main d’Athos. + +— Comte, lui dit-il, vous avez été pour moi un second père; le service +que vous m’avez rendu ne se peut payer. J’ai songé à vous récompenser +cependant. Vous fûtes créé par mon père chevalier de la Jarretière; +c’est un ordre que tous les rois d’Europe ne peuvent porter; par la +reine régente, chevalier du Saint-Esprit, qui est un ordre non moins +illustre; j’y joins cette Toison d’or que m’a envoyée le roi de France, +à qui le roi d’Espagne, son beau-père, en avait donné deux à l’occasion +de son mariage; mais, en revanche, j’ai un service à vous demander. + +— Sire, dit Athos avec confusion, la Toison d’or à moi! quand le roi de +France est le seul de mon pays qui jouisse de cette distinction! + +— Je veux que vous soyez en votre pays et partout l’égal de tous ceux +que les souverains auront honorés de leur faveur, dit Charles en tirant +la chaîne de son cou; et j’en suis sûr, comte, mon père me sourit du +fond de son tombeau. + +«Il est cependant étrange, se dit d’Artagnan tandis que son ami +recevait à genoux l’ordre éminent que lui conférait le roi, il est +cependant incroyable que j’aie toujours vu tomber la pluie des +prospérités sur tous ceux qui m’entourent, et que pas une goutte ne +m’ait jamais atteint! Ce serait à s’arracher les cheveux si l’on était +jaloux, ma parole d’honneur!» + +Athos se releva, Charles l’embrassa tendrement. + +— Général, dit-il à Monck. + +Puis, s’arrêtant, avec un sourire: + +— Pardon, c’est duc que je voulais dire. Voyez-vous, si je me trompe, +c’est que le mot duc est encore trop court pour moi... Je cherche +toujours un titre qui l’allonge... J’aimerais à vous voir si près de +mon trône que je pusse vous dire, comme à Louis XIV: Mon frère. Oh! +j’y suis, et vous serez presque mon frère, car je vous fais vice-roi +d’Irlande et d’Écosse, mon cher duc... De cette façon, désormais, je ne +me tromperai plus. + +Le duc saisit la main du roi, mais sans enthousiasme, sans joie, comme +il faisait toute chose. Cependant son cœur avait été remué par cette +dernière faveur. Charles, en ménageant habilement sa générosité, avait +laissé au duc le temps de désirer... quoiqu’il n’eût pu désirer autant +qu’on lui donnait. + +— Mordioux! grommela d’Artagnan, voilà l’averse qui recommence. Oh! +c’est à en perdre la cervelle. + +Et il se tourna d’un air si contrit et si comiquement piteux, que le +roi ne put retenir un sourire. Monck se préparait à quitter le cabinet +pour prendre congé de Charles. + +— Eh bien! quoi! mon féal, dit le roi au duc, vous partez? + +— S’il plaît à Votre Majesté; car, en vérité, je suis bien las... +L’émotion de la journée m’a exténué: j’ai besoin de repos. + +— Mais, dit le roi, vous ne partez pas sans M. d’Artagnan, j’espère! + +— Pourquoi, Sire? dit le vieux guerrier. + +— Mais, dit le roi, vous le savez bien, pourquoi. + +Monck regarda Charles avec étonnement. + +— J’en demande bien pardon à Votre Majesté, dit-il, je ne sais pas... +ce qu’elle veut dire. + +— Oh! c’est possible; mais si vous oubliez, vous, M. d’Artagnan +n’oublie pas. + +L’étonnement se peignit sur le visage du mousquetaire. + +— Voyons, duc, dit le roi, n’êtes-vous pas logé avec M. d’Artagnan? + +— J’ai l’honneur d’offrir un logement à M. d’Artagnan, oui, Sire. + +— Cette idée vous est venue de vous-même et à vous seul? + +— De moi-même et à moi seul, oui, Sire. + +— Eh bien! mais il n’en pouvait être différemment... Le prisonnier est +toujours au logis de son vainqueur. + +Monck rougit à son tour. + +— Ah! c’est vrai, je suis prisonnier de M. d’Artagnan. + +— Sans doute, Monck, puisque vous ne vous êtes pas encore racheté; mais +ne vous inquiétez pas, c’est moi qui vous ai arraché à M. d’Artagnan, +c’est moi qui paierai votre rançon. + +Les yeux de d’Artagnan reprirent leur gaieté et leur brillant; le +Gascon commençait à comprendre. Charles s’avança vers lui. + +— Le général, dit-il, n’est pas riche et ne pourrait vous payer ce +qu’il vaut. Moi, je suis plus riche certainement; mais à présent que le +voilà duc, et si ce n’est roi, du moins presque roi, il vaut une somme +que je ne pourrais peut-être pas payer. Voyons, monsieur d’Artagnan, +ménagez-moi: combien vous dois-je? + +D’Artagnan, ravi de la tournure que prenait la chose, mais se possédant +parfaitement, répondit: + +— Sire, Votre Majesté a tort de s’alarmer. Lorsque j’eus le bonheur de +prendre Sa Grâce, M. Monck n’était que général; ce n’est donc qu’une +rançon de général qui m’est due. Mais que le général veuille bien me +rendre son épée, et je me tiens pour payé, car il n’y a au monde que +l’épée du général qui vaille autant que lui. + +— _Odds fish!_ comme disait mon père, s’écria Charles II; voilà un +galant propos et un galant homme, n’est-ce pas, duc? + +— Sur mon honneur! répondit le duc, oui, Sire. + +Et il tira son épée. + +— Monsieur, dit-il à d’Artagnan, voilà ce que vous demandez. Beaucoup +ont tenu de meilleures lames; mais, si modeste que soit la mienne, je +ne l’ai jamais rendue à personne. + +D’Artagnan prit avec orgueil cette épée qui venait de faire un roi. + +— Oh! oh! s’écria Charles II: quoi! une épée qui m’a rendu mon trône +sortirait de mon royaume et ne figurerait pas un jour parmi les +joyaux de ma couronne? Non, sur mon âme! cela ne sera pas! Capitaine +d’Artagnan, je donne deux cent mille livres de cette épée: si c’est +trop peu, dites-le-moi. + +— C’est trop peu, Sire, répliqua d’Artagnan avec un sérieux inimitable. +Et d’abord je ne veux point la vendre; mais Votre Majesté désire, +et c’est là un ordre. J’obéis donc; mais le respect que je dois à +l’illustre guerrier qui m’entend me commande d’estimer à un tiers de +plus le gage de ma victoire. Je demande donc trois cent mille livres de +l’épée, ou je la donne pour rien à Votre Majesté. + +Et, la prenant par la pointe, il la présenta au roi. Charles II se mit +à rire aux éclats. + +— Galant homme et joyeux compagnon! _Odds fish! _n’est-ce pas, duc? +n’est-ce pas, comte? Il me plaît et je l’aime. Tenez, chevalier +d’Artagnan, dit-il, prenez ceci. + +Et, allant à une table, il prit une plume et écrivit un bon de trois +cent mille livres sur son trésorier. + +D’Artagnan le prit, et se tournant gravement vers Monck: + +— J’ai encore demandé trop peu, je le sais, dit-il; mais croyez-moi, +monsieur le duc, j’eusse aimé mieux mourir que de me laisser guider par +l’avarice. + +Le roi se remit à rire comme le plus heureux _cokney_ de son royaume. + +— Vous reviendrez me voir avant de partir, chevalier, dit-il; j’aurai +besoin d’une provision de gaieté, maintenant que mes Français vont être +partis. + +— Ah! Sire, il n’en sera pas de la gaieté comme de l’épée du duc, et je +la donnerai gratis à Votre Majesté, répliqua d’Artagnan, dont les pieds +ne touchaient plus la terre. + +— Et vous, comte, ajouta Charles en se tournant vers Athos, revenez +aussi, j’ai un important message à vous confier. Votre main, duc. + +Monck serra la main du roi. + +— Adieu, messieurs, dit Charles en tendant chacune de ses mains aux +deux Français, qui y posèrent leurs lèvres. + +— Eh bien! dit Athos quand ils furent dehors, êtes-vous content? + +— Chut! dit d’Artagnan tout ému de joie; je ne suis pas encore revenu +de chez le trésorier... la gouttière peut me tomber sur la tête. + + + + +Chapitre XXXIV — De l’embarras des richesses + + +D’Artagnan ne perdit pas de temps, et sitôt que la chose fut convenable +et opportune, il rendit visite au seigneur trésorier de Sa Majesté. + +Il eut alors la satisfaction d’échanger un morceau de papier, couvert +d’une fort laide écriture, contre une quantité prodigieuse d’écus +frappés tout récemment à l’effigie de Sa Très Gracieuse Majesté Charles +II. + +D’Artagnan se rendait facilement maître de lui-même; toutefois, en +cette occasion, il ne put s’empêcher de témoigner une joie que le +lecteur comprendra peut-être, s’il daigne avoir quelque indulgence pour +un homme qui, depuis sa naissance, n’avait jamais vu tant de pièces +et de rouleaux de pièces juxtaposés dans un ordre vraiment agréable à +l’œil. Le trésorier renferma tous ces rouleaux dans des sacs, ferma +chaque sac d’une estampille aux armes d’Angleterre, faveur que les +trésoriers n’accordent pas à tout le monde. + +Puis, impassible et tout juste aussi poli qu’il devait l’être envers un +homme honoré de l’amitié du roi, il dit à d’Artagnan: + +— Emportez votre argent, monsieur. + +Votre argent! Ce mot fit vibrer mille cordes que d’Artagnan n’avait +jamais senties en son cœur. Il fit charger les sacs sur un petit +chariot et revint chez lui méditant profondément. Un homme qui possède +trois cent mille livres ne peut plus avoir le front uni: une ride par +chaque centaine de mille livres, ce n’est pas trop. + +D’Artagnan s’enferma, ne dîna point, refusa sa porte à tout le monde, +et, la lampe allumée, le pistolet armé sur la table, il veilla toute +la nuit, rêvant au moyen d’empêcher que ces beaux écus, qui du coffre +royal avaient passé dans ses coffres à lui, ne passassent de ses +coffres dans les poches d’un larron quelconque. Le meilleur moyen que +trouva le Gascon, ce fut d’enfermer son trésor momentanément sous +des serrures assez solides pour que nul poignet ne les brisât, assez +compliquées pour que nulle clef banale ne les ouvrît. + +D’Artagnan se souvint que les Anglais sont passés maîtres en mécanique +et en industrie conservatrice; il résolut d’aller dès le lendemain à la +recherche d’un mécanicien qui lui vendît un coffre-fort. Il n’alla pas +bien loin. Le sieur Will Jobson, domicilié dans Piccadilly, écouta ses +propositions, comprit ses désastres, et lui promit de confectionner une +serrure de sûreté qui le délivrât de toute crainte pour l’avenir. + +— Je vous donnerai, dit-il, un mécanisme tout nouveau. À la première +tentative un peu sérieuse faite sur votre serrure, une plaque invisible +s’ouvrira, un petit canon également invisible vomira un joli boulet de +cuivre du poids d’un marc, qui jettera bas le maladroit, non sans un +bruit notable. Qu’en pensez-vous? + +— Je dis que c’est vraiment ingénieux, s’écria d’Artagnan; le petit +boulet de cuivre me plaît véritablement. Çà, monsieur le mécanicien, +les conditions? + +— Quinze jours pour l’exécution, et quinze mille livres payables à la +livraison, répondit l’artiste. + +D’Artagnan fronça le sourcil. Quinze jours étaient un délai suffisant +pour que tous les filous de Londres eussent fait disparaître chez lui +la nécessité d’un coffre-fort. Quant aux quinze mille livres, c’était +payer bien cher ce qu’un peu de vigilance lui procurerait pour rien. + +— Je réfléchirai, fit-il; merci, monsieur. + +Et il retourna chez lui au pas de course; personne n’avait encore +approché du trésor. + +Le jour même, Athos vint rendre visite à son ami et le trouva soucieux +au point qu’il lui en manifesta sa surprise. + +— Comment! vous voilà riche, dit-il, et pas gai! vous qui désiriez tant +la richesse... + +— Mon ami, les plaisirs auxquels on n’est pas habitué gênent plus que +les chagrins dont on avait l’habitude. Un avis, s’il vous plaît. Je +puis vous demander cela, à vous qui avez toujours eu de l’argent: quand +on a de l’argent, qu’en fait-on? + +— Cela dépend. + +— Qu’avez-vous fait du vôtre, pour qu’il ne fît de vous ni un avare +ni un prodigue? Car l’avarice dessèche le cœur, et la prodigalité le +noie... n’est-ce pas? + +— Fabricius ne dirait pas plus juste. Mais, en vérité, mon argent ne +m’a jamais gêné. + +— Voyons, le placez-vous sur les rentes? + +— Non; vous savez que j’ai une assez belle maison et que cette maison +compose le meilleur de mon bien. + +— Je le sais. + +— En sorte que vous serez aussi riche que moi, plus riche même quand +vous le voudrez, par le même moyen. + +— Mais les revenus, les encaissez-vous? + +— Non. + +— Que pensez-vous d’une cachette dans un mur plein? + +— Je n’en ai jamais fait usage. + +— C’est qu’alors vous avez quelque confident, quelque homme d’affaires +sûr, et qui vous paie l’intérêt à un taux honnête. + +— Pas du tout. + +— Mon Dieu! que faites-vous alors? + +— Je dépense tout ce que j’ai, et je n’ai que ce que je dépense, mon +cher d’Artagnan. + +— Ah! voilà. Mais vous êtes un peu prince, vous, et quinze à seize +mille livres de revenu vous fondent dans les doigts; et puis vous avez +des charges, de la représentation. + +— Mais je ne vois pas que vous soyez beaucoup moins grand seigneur que +moi, mon ami, et votre argent vous suffira bien juste. + +— Trois cent mille livres! Il y a là deux tiers de superflu. + +— Pardon, mais il me semblait que vous m’aviez dit... j’ai cru +entendre, enfin... je me figurais que vous aviez un associé... + +— Ah! mordioux! c’est vrai! s’écria d’Artagnan en rougissant, il y +a Planchet. J’oubliais Planchet, sur ma vie!... Eh bien! voilà mes +cent mille écus entamés... C’est dommage, le chiffre était rond, bien +sonnant... C’est vrai, Athos, je ne suis plus riche du tout. Quelle +mémoire vous avez! + +— Assez bonne, oui, Dieu merci! + +— Ce brave Planchet, grommela d’Artagnan, il n’a pas fait là un mauvais +rêve. Quelle spéculation, peste! Enfin, ce qui est dit, est dit. + +— Combien lui donnez-vous? + +— Oh! fit d’Artagnan, ce n’est pas un mauvais garçon, je m’arrangerai +toujours bien avec lui; j’ai eu du mal, voyez-vous, des frais, tout +cela doit entrer en ligne de compte. + +— Mon cher, je suis bien sûr de vous, dit tranquillement Athos, et je +n’ai pas peur pour ce bon Planchet; ses intérêts sont mieux dans vos +mains que dans les siennes; mais à présent que vous n’avez plus rien +à faire ici, nous partirons si vous m’en croyez. Vous irez remercier +Sa Majesté, lui demander ses ordres, et, dans six jours, nous pourrons +apercevoir les tours de Notre-Dame. + +— Mon ami, je brûle en effet de partir, et de ce pas je vais présenter +mes respects au roi. + +— Moi, dit Athos, je vais saluer quelques personnes par la ville, et +ensuite je suis à vous. + +— Voulez-vous me prêter Grimaud? + +— De tout mon cœur... Qu’en comptez-vous faire? + +— Quelque chose de fort simple et qui ne le fatiguera pas, je le +prierai de me garder mes pistolets qui sont sur la table, à côté des +coffres que voici. + +— Très bien, répliqua imperturbablement Athos. + +— Et il ne s’éloignera point, n’est-ce pas? + +— Pas plus que les pistolets eux-mêmes. + +— Alors, je m’en vais chez Sa Majesté. Au revoir. + +D’Artagnan arriva en effet au palais de Saint-James, où Charles II, qui +écrivait sa correspondance, lui fit faire antichambre une bonne heure. + +D’Artagnan, tout en se promenant dans la galerie, des portes aux +fenêtres, et des fenêtres aux portes, crut bien voir un manteau pareil +à celui d’Athos traverser les vestibules; mais au moment où il allait +vérifier le fait, l’huissier l’appela chez Sa Majesté. + +Charles II se frottait les mains tout en recevant les remerciements de +notre ami. + +— Chevalier, dit-il, vous avez tort de m’être reconnaissant; je n’ai +pas payé le quart de ce qu’elle vaut l’histoire de la boîte où vous +avez mis ce brave général... je veux dire cet excellent duc d’Albermale. + +Et le roi rit aux éclats. + +D’Artagnan crut ne pas devoir interrompre Sa Majesté et fit le gros dos +avec modestie. + +— À propos, continua Charles, vous a-t-il vraiment pardonné, mon cher +Monck? + +— Pardonné! mais j’espère que oui, Sire. + +— Eh!... c’est que le tour était cruel... _Odds fish!_ encaquer comme +un hareng le premier personnage de la révolution anglaise! À votre +place, je ne m’y fierais pas, chevalier. + +— Mais, Sire... + +— Je sais bien que Monck vous appelle son ami... Mais il a l’œil bien +profond pour n’avoir pas de mémoire, et le sourcil bien haut pour +n’être pas fort orgueilleux; vous savez, grande supercilium. + +«J’apprendrai le latin, bien sûr», se dit d’Artagnan. + +— Tenez, s’écria le roi enchanté, il faut que j’arrange votre +réconciliation; je saurai m’y prendre de telle sorte... + +D’Artagnan se mordit la moustache. + +— Votre Majesté me permet de lui dire la vérité? + +— Dites, chevalier, dites. + +— Eh bien! Sire, vous me faites une peur affreuse... Si Votre Majesté +arrange mon affaire, comme elle paraît en avoir envie, je suis un homme +perdu, le duc me fera assassiner. + +Le roi partit d’un nouvel éclat de rire, qui changea en épouvante la +frayeur de d’Artagnan. + +— Sire, de grâce, promettez-moi de me laisser traiter cette +négociation; et puis, si vous n’avez plus besoin de mes services... + +— Non, chevalier. Vous voulez partir? répondit Charles avec une +hilarité de plus en plus inquiétante. + +— Si Votre Majesté n’a plus rien à me demander. + +Charles redevint à peu près sérieux. + +— Une seule chose. Voyez ma sœur, lady Henriette. Vous connaît-elle? + +— Non, Sire; mais... un vieux soldat comme moi n’est pas un spectacle +agréable pour une jeune et joyeuse princesse. + +— Je veux, vous dis-je, que ma sœur vous connaisse; je veux qu’elle +puisse au besoin compter sur vous. + +— Sire, tout ce qui est cher à Votre Majesté sera sacré pour moi. + +— Bien... Parry! viens, mon bon Parry. + +La porte latérale s’ouvrit, et Parry entra, le visage rayonnant dès +qu’il eut aperçu le chevalier. + +— Que fait Rochester? dit le roi. + +— Il est sur le canal avec les dames, répliqua Parry. + +— Et Buckingham? + +— Aussi. + +— Voilà qui est au mieux. Tu conduiras le chevalier près de Villiers... +c’est le duc de Buckingham, chevalier... et tu prieras le duc de +présenter M. d’Artagnan à lady Henriette. + +Parry s’inclina et sourit à d’Artagnan. + +— Chevalier, continua le roi, c’est votre audience de congé; vous +pourrez ensuite partir quand il vous plaira. + +— Sire, merci! + +— Mais faites bien votre paix avec Monck. + +— Oh! Sire... + +— Vous savez qu’il y a un de mes vaisseaux à votre disposition? + +— Mais, Sire, vous me comblez, et je ne souffrirai jamais que des +officiers de Votre Majesté se dérangent pour moi. + +Le roi frappa sur l’épaule de d’Artagnan. + +— Personne ne se dérange pour vous, chevalier, mais bien pour un +ambassadeur que j’envoie en France et à qui vous servirez volontiers, +je crois, de compagnon, car vous le connaissez. + +D’Artagnan regarda étonné. + +— C’est un certain comte de La Fère... celui que vous appelez Athos, +ajouta le roi en terminant la conversation, comme il l’avait commencée, +par un joyeux éclat de rire. Adieu, chevalier, adieu! Aimez-moi comme +je vous aime. + +Et là-dessus, faisant un signe à Parry pour lui demander si quelqu’un +n’attendait pas dans un cabinet voisin, le roi disparut dans ce +cabinet, laissant la place au chevalier, tout étourdi de cette +singulière audience. + +Le vieillard lui prit le bras amicalement et l’emmena vers les jardins. + + + + +Chapitre XXXV — Sur le canal + + +Sur le canal aux eaux d’un vert opaque, bordé de margelles de marbre +où le temps avait déjà semé ses taches noires et des touffes d’herbes +moussues, glissait majestueusement une longue barque plate, pavoisée +aux armes d’Angleterre, surmontée d’un dais et tapissée de longues +étoffes damassées qui traînaient leurs franges dans l’eau. Huit +rameurs, pesant mollement sur les avirons, la faisaient mouvoir sur le +canal avec la lenteur gracieuse des cygnes, qui, troublés dans leur +antique possession par le sillage de la barque, regardaient de loin +passer cette splendeur et ce bruit. Nous disons ce bruit, car la barque +renfermait quatre joueurs de guitare et de luth, deux chanteurs et +plusieurs courtisans, tout chamarrés d’or et de pierreries, lesquels +montraient leurs dents blanches à l’envi pour plaire à lady Stuart, +petite-fille de Henri IV, fille de Charles Ier, sœur de Charles II, +qui occupait sous le dais de cette barque la place d’honneur. Nous +connaissons cette jeune princesse, nous l’avons vue au Louvre avec sa +mère, manquant de bois, manquant de pain, nourrie par le coadjuteur +et les parlements. Elle avait donc, comme ses frères, passé une dure +jeunesse; puis tout à coup elle venait de se réveiller de ce long et +horrible rêve, assise sur les degrés d’un trône, entourée de courtisans +et de flatteurs. + +Comme Marie Stuart au sortir de la prison, elle aspirait donc la vie et +la liberté, et, de plus, la puissance et la richesse. + +Lady Henriette en grandissant était devenue une beauté remarquable +que la restauration qui venait d’avoir lieu avait rendue célèbre. Le +malheur lui avait ôté l’éclat de l’orgueil, mais la prospérité venait +de le lui rendre. Elle resplendissait dans sa joie et son bien-être, +pareille à ces fleurs de serre qui, oubliées pendant une nuit aux +premières gelées d’automne, ont penché la tête, mais qui le lendemain, +réchauffées à l’atmosphère dans laquelle elles sont nées, se relèvent +plus splendides que jamais. Lord Villiers de Buckingham, fils de celui +qui joue un rôle si célèbre dans les premiers chapitres de cette +histoire, lord Villiers de Buckingham, beau cavalier, mélancolique avec +les femmes, rieur avec les hommes, et Vilmot de Rochester, rieur avec +les deux sexes, se tenaient en ce moment debout devant lady Henriette, +et se disputaient le privilège de la faire sourire. + +Quant à cette jeune et belle princesse, adossée à un coussin de velours +brodé d’or, les mains inertes et pendantes qui trempaient dans l’eau, +elle écoutait nonchalamment les musiciens sans les entendre, et elle +entendait les deux courtisans sans avoir l’air de les écouter. C’est +que lady Henriette, cette créature pleine de charmes, cette femme qui +joignait les grâces de la France à celles de l’Angleterre, n’ayant pas +encore aimé, était cruelle dans sa coquetterie. + +Aussi le sourire, cette naïve faveur des jeunes filles, n’éclairait pas +même son visage, et si parfois elle levait les yeux, c’était pour les +attacher avec tant de fixité sur l’un ou l’autre cavalier, que leur +galanterie, si effrontée qu’elle fût d’habitude, s’en alarmait et en +devenait timide. + +Cependant le bateau marchait toujours, les musiciens faisaient rage, et +les courtisans commençaient à s’essouffler comme eux. D’ailleurs, la +promenade paraissait sans doute monotone à la princesse, car, secouant +tout à coup la tête d’impatience: + +— Allons, dit-elle, assez comme cela, messieurs, rentrons. + +— Ah! madame, dit Buckingham, nous sommes bien malheureux, nous n’avons +pu réussir à faire trouver la promenade agréable à Votre Altesse. + +— Ma mère m’attend, répondit lady Henriette; puis, je vous l’avouerai +franchement, messieurs, je m’ennuie. + +Et tout en disant ce mot cruel, la princesse essayait de consoler par +un regard chacun des deux jeunes gens, qui paraissaient consternés +d’une pareille franchise. Le regard produisit son effet, les deux +visages s’épanouirent; mais aussitôt, comme si la royale coquette eût +pensé qu’elle venait de faire trop pour de simples mortels, elle fit un +mouvement, tourna le dos à ses deux orateurs et parut se plonger dans +une rêverie à laquelle il était évident qu’ils n’avaient aucune part. +Buckingham se mordit les lèvres avec colère, car il était véritablement +amoureux de lady Henriette, et, en cette qualité, il prenait tout au +sérieux. Rochester se les mordit aussi; mais, comme son esprit dominait +toujours son cœur, ce fut purement et simplement pour réprimer un +malicieux éclat de rire. La princesse laissait donc errer sur la berge +aux gazons fins et fleuris ses yeux, qu’elle détournait des deux jeunes +gens. Elle aperçut au loin Parry et d’Artagnan. + +— Qui vient là-bas? demanda-t-elle. + +Les deux jeunes gens firent volte-face avec la rapidité de l’éclair. + +— Parry, répondit Buckingham, rien que Parry. + +— Pardon, dit Rochester, mais je lui vois un compagnon, ce me semble. + +— Oui d’abord, reprit la princesse avec langueur; puis, que signifient +ces mots: «Rien que Parry», dites, milord? + +— Parce que, madame, répliqua Buckingham piqué, parce que le fidèle +Parry, l’errant Parry, l’éternel Parry, n’est pas, je crois, de grande +importance. + +— Vous vous trompez, monsieur le duc: Parry, l’errant Parry, comme +vous dites, a erré toujours pour le service de ma famille, et voir ce +vieillard est toujours pour moi un doux spectacle. + +Lady Henriette suivait la progression ordinaire aux jolies femmes, et +surtout aux femmes coquettes; elle passait du caprice à la contrariété; +le galant avait subi le caprice, le courtisan devait plier sous +l’humeur contrariante. + +Buckingham s’inclina, mais ne répondit point. + +— Il est vrai, madame, dit Rochester en s’inclinant à son tour, que +Parry est le modèle des serviteurs; mais, madame, il n’est plus jeune, +et nous ne rions, nous, qu’en voyant les choses gaies. Est-ce bien gai, +un vieillard? + +— Assez, milord, dit sèchement lady Henriette, ce sujet de conversation +me blesse. + +Puis, comme se parlant à elle-même: + +— Il est vraiment inouï, continua-t-elle, combien les amis de mon frère +ont peu d’égards pour ses serviteurs! + +— Ah! madame, s’écria Buckingham, Votre Grâce me perce le cœur avec un +poignard forgé par ses propres mains. + +— Que veut dire cette phrase tournée en manière de madrigal français, +monsieur le duc? Je ne la comprends pas. + +— Elle signifie, madame, que vous-même, si bonne, si charmante, si +sensible, vous avez ri quelquefois, pardon, je voulais dire souri, des +radotages futiles de ce bon Parry, pour lequel Votre Altesse se fait +aujourd’hui d’une si merveilleuse susceptibilité. + +— Eh bien! milord, dit lady Henriette, si je me suis oubliée à ce +point, vous avez tort de me le rappeler. + +Et elle fit un mouvement d’impatience. + +— Ce bon Parry veut me parler, je crois. Monsieur de Rochester, faites +donc aborder, je vous prie. + +Rochester s’empressa de répéter le commandement de la princesse. Une +minute après, la barque touchait le rivage. + +— Débarquons, messieurs, dit lady Henriette en allant chercher le bras +que lui offrait Rochester, bien que Buckingham fût plus près d’elle et +eût présenté le sien. + +Alors Rochester, avec un orgueil mal dissimulé qui perça d’outre en +outre le cœur du malheureux Buckingham, fit traverser à la princesse +le petit pont que les gens de l’équipage avaient jeté du bateau royal +sur la berge. + +— Où va Votre Grâce? demanda Rochester. + +— Vous le voyez, milord, vers ce bon Parry qui erre, comme disait +milord Buckingham, et me cherche avec ses yeux affaiblis par les larmes +qu’il a versées sur nos malheurs. + +— Oh! mon Dieu! dit Rochester, que Votre Altesse est triste +aujourd’hui, madame! nous avons, en vérité, l’air de lui paraître des +fous ridicules. + +— Parlez pour vous, milord, interrompit Buckingham avec dépit; moi, je +déplais tellement à Son Altesse que je ne lui parais absolument rien. + +Ni Rochester ni la princesse ne répondirent; on vit seulement lady +Henriette entraîner son cavalier d’une course plus rapide. Buckingham +resta en arrière et profita de cet isolement pour se livrer, sur son +mouchoir, à des morsures tellement furieuses que la batiste fut mise en +lambeaux au troisième coup de dents. + +— Parry, bon Parry, dit la princesse avec sa petite voix, viens par +ici; je vois que tu me cherches, et j’attends. + +— Ah! madame, dit Rochester venant charitablement au secours de son +compagnon, demeuré, comme nous l’avons dit, en arrière, si Parry ne +voit pas Votre Altesse, l’homme qui le suit est un guide suffisant, +même pour un aveugle; car, en vérité, il a des yeux de flamme; c’est un +fanal à double lampe que cet homme. + +— Éclairant une fort belle et fort martiale figure, dit la princesse +décidée à rompre en visière à tout propos. + +Rochester s’inclina. + +— Une de ces vigoureuses têtes de soldat comme on n’en voit qu’en +France, ajouta la princesse avec la persévérance de la femme sûre de +l’impunité. + +Rochester et Buckingham se regardèrent comme pour se dire: «Mais +qu’a-t-elle donc?» + +— Voyez, monsieur de Buckingham, ce que veut Parry, dit lady Henriette: +allez. + +Le jeune homme, qui regardait cet ordre comme une faveur, reprit +courage et courut au-devant de Parry, qui, toujours suivi par +d’Artagnan, s’avançait avec lenteur du côté de la noble compagnie. +Parry marchait avec lenteur à cause de son âge. D’Artagnan marchait +lentement et noblement, comme devait marcher d’Artagnan doublé d’un +tiers de million, c’est-à-dire sans forfanterie, mais aussi sans +timidité. Lorsque Buckingham, qui avait mis un grand empressement à +suivre les intentions de la princesse, laquelle s’était arrêtée sur +un banc de marbre, comme fatiguée des quelques pas qu’elle venait de +faire, lorsque Buckingham, disons-nous, ne fut plus qu’à quelques pas +de Parry, celui-ci le reconnut. + +— Ah! milord, dit-il tout essoufflé, Votre Grâce veut-elle obéir au roi? + +— En quoi, monsieur Parry? demanda le jeune homme avec une sorte de +froideur tempérée par le désir d’être agréable à la princesse. + +— Eh bien! Sa Majesté prie Votre Grâce de présenter Monsieur à lady +Henriette Stuart. + +— Monsieur qui, d’abord? demanda le duc avec hauteur. + +D’Artagnan, on le sait, était facile à effaroucher; le ton de milord +Buckingham lui déplut. Il regarda le courtisan à la hauteur des yeux, +et deux éclairs brillèrent sous ses sourcils froncés. Puis, faisant un +effort sur lui-même: + +— Monsieur le chevalier d’Artagnan, milord, répondit-il tranquillement. + +— Pardon, monsieur, mais ce nom m’apprend votre nom, voilà tout. + +— C’est-à-dire? + +— C’est-à-dire que je ne vous connais pas. + +— Je suis plus heureux que vous, monsieur, répondit d’Artagnan, +car, moi, j’ai eu l’honneur de connaître beaucoup votre famille et +particulièrement milord duc de Buckingham, votre illustre père. + +— Mon père? fit Buckingham. En effet, monsieur, il me semble maintenant +me rappeler... M. le chevalier d’Artagnan, dites-vous? + +D’Artagnan s’inclina. + +— En personne, dit-il. + +— Pardon, n’êtes-vous point l’un de ces Français qui eurent avec mon +père certains rapports secrets? + +— Précisément, monsieur le duc, je suis un de ces Français-là. + +— Alors, monsieur, permettez-moi de vous dire qu’il est étrange que mon +père, de son vivant, n’ait jamais entendu parler de vous. + +— Non, monsieur, mais il en a entendu parler au moment de sa mort; +c’est moi qui lui ai fait passer, par le valet de chambre de la reine +Anne d’Autriche, l’avis du danger qu’il courait; malheureusement l’avis +est arrivé trop tard. + +— N’importe! monsieur, dit Buckingham, je comprends maintenant qu’ayant +eu l’intention de rendre un service au père, vous veniez réclamer la +protection du fils. + +— D’abord, milord, répondit flegmatiquement d’Artagnan, je ne réclame +la protection de personne. Sa Majesté le roi Charles II, à qui j’ai eu +l’honneur de rendre quelques services (il faut vous dire, monsieur, que +ma vie s’est passée à cette occupation), le roi Charles II, donc, qui +veut bien m’honorer de quelque bienveillance, a désiré que je fusse +présenté à lady Henriette, sa sœur, à laquelle j’aurai peut-être aussi +le bonheur d’être utile dans l’avenir. Or, le roi vous savait en ce +moment auprès de Son Altesse, et m’a adressé à vous, par l’entremise +de Parry. Il n’y a pas d’autre mystère. Je ne vous demande absolument +rien, et si vous ne voulez pas me présenter à Son Altesse, j’aurai la +douleur de me passer de vous et la hardiesse de me présenter moi-même. + +— Au moins, monsieur, répliqua Buckingham, qui tenait à avoir le +dernier mot, vous ne reculerez pas devant une explication provoquée par +vous. + +— Je ne recule jamais, monsieur, dit d’Artagnan. + +— Vous devez savoir alors, puisque vous avez eu des rapports secrets +avec mon père, quelque détail particulier? + +— Ces rapports sont déjà loin de nous, monsieur, car vous n’étiez pas +encore né, et pour quelques malheureux ferrets de diamant que j’ai +reçus de ses mains et rapportés en France, ce n’est vraiment pas la +peine de réveiller tant de souvenirs. + +— Ah! monsieur, dit vivement Buckingham en s’approchant de d’Artagnan +et en lui tendant la main, c’est donc vous! vous que mon père a tant +cherché et qui pouviez tant attendre de nous! + +— Attendre, monsieur! en vérité, c’est là mon fort, et toute ma vie +j’ai attendu. + +Pendant ce temps, la princesse, lasse de ne pas voir venir à elle +l’étranger, s’était levée et s’était approchée. + +— Au moins, monsieur, dit Buckingham, n’attendrez-vous point cette +présentation que vous réclamez de moi. + +Alors, se retournant et s’inclinant devant lady Henriette: + +— Madame, dit le jeune homme, le roi votre frère désire que j’aie +l’honneur de présenter à Votre Altesse M. le chevalier d’Artagnan. + +— Pour que Votre Altesse ait au besoin un appui solide et un ami sûr, +ajouta Parry. + +D’Artagnan s’inclina. + +— Vous avez encore quelque chose à dire, Parry? répondit lady Henriette +souriant à d’Artagnan, tout en adressant la parole au vieux serviteur. + +— Oui, madame, le roi désire que Votre Altesse garde religieusement +dans sa mémoire le nom et se souvienne du mérite de M. d’Artagnan, à +qui Sa Majesté doit, dit-elle, d’avoir recouvré son royaume. + +Buckingham, la princesse et Rochester se regardèrent étonnés. + +— Cela, dit d’Artagnan, est un autre petit secret dont, selon toute +probabilité, je ne me vanterai pas au fils de Sa Majesté le roi Charles +II, comme j’ai fait à vous à l’endroit des ferrets de diamant. + +— Madame, dit Buckingham, Monsieur vient, pour la seconde fois, de +rappeler à ma mémoire un événement qui excite tellement ma curiosité, +que j’oserai vous demander la permission de l’écarter un instant de +vous, pour l’entretenir en particulier. + +— Faites, milord, dit la princesse, mais rendez bien vite à la sœur +cet ami si dévoué au frère. + +Et elle reprit le bras de Rochester, pendant que Buckingham prenait +celui de d’Artagnan. + +— Oh! racontez-moi donc, chevalier, dit Buckingham, toute cette affaire +des diamants, que nul ne sait en Angleterre, pas même le fils de celui +qui en fut le héros. + +— Milord, une seule personne avait le droit de raconter toute cette +affaire, comme vous dites, c’était votre père; il a jugé à propos de se +taire, je vous demanderai la permission de l’imiter. + +Et d’Artagnan s’inclina en homme sur lequel il est évident qu’aucune +instance n’aura de prise. + +— Puisqu’il en est ainsi, monsieur, dit Buckingham, pardonnez-moi mon +indiscrétion, je vous prie; et si quelque jour, moi aussi, j’allais en +France... + +Et il se retourna pour donner un dernier regard à la princesse, qui ne +s’inquiétait guère de lui, toute occupée qu’elle était ou paraissait +être de la conversation de Rochester. + +Buckingham soupira. + +— Eh bien? demanda d’Artagnan. + +— Je disais donc que si quelque jour, moi aussi, j’allais en France... + +— Vous irez, milord, dit en souriant d’Artagnan, c’est moi qui vous en +réponds. + +— Et pourquoi cela? + +— Oh! j’ai d’étranges manières de prédiction, moi; et une fois que je +prédis, je me trompe rarement. Si donc vous venez en France? + +— Eh bien! monsieur, vous à qui les rois demandent cette précieuse +amitié qui leur rend des couronnes, j’oserai vous demander un peu de ce +grand intérêt que vous avez voué à mon père. + +— Milord, répondit d’Artagnan, croyez que je me tiendrai pour fort +honoré, si, là-bas, vous voulez bien encore vous souvenir que vous +m’avez vu ici. Et maintenant, permettez... + +Se retournant alors vers lady Henriette: + +— Madame, dit-il, Votre Altesse est fille de France, et, en cette +qualité, j’espère la revoir à Paris. Un de mes jours heureux sera celui +où Votre Altesse me donnera un ordre quelconque qui me rappelle, à moi, +qu’elle n’a point oublié les recommandations de son auguste frère. + +Et il s’inclina devant la jeune princesse, qui lui donna sa main à +baiser avec une grâce toute royale. + +— Ah! madame, dit tout bas Buckingham, que faudrait-il faire pour +obtenir de Votre Altesse une pareille faveur? + +— Dame! milord, répondit lady Henriette, demandez à M. d’Artagnan, il +vous le dira. + + + + +Chapitre XXXVI — Comment d’Artagnan tira, comme eût fait une fée, une +maison de plaisance d’une boîte de sapin + + +Les paroles du roi, touchant l’amour-propre de Monck, n’avaient pas +inspiré à d’Artagnan une médiocre appréhension. Le lieutenant avait +eu toute sa vie le grand art de choisir ses ennemis, et lorsqu’il +les avait pris implacables et invincibles, c’est qu’il n’avait pu, +sous aucun prétexte, faire autrement. Mais les points de vue changent +beaucoup dans la vie. C’est une lanterne magique dont l’œil de l’homme +modifie chaque année les aspects. Il en résulte que, du dernier jour +d’une année où l’on voyait blanc, au premier jour de l’autre où l’on +verra noir, il n’y a que l’espace d’une nuit. Or, d’Artagnan, lorsqu’il +partit de Calais avec ses dix sacripants, se souciait aussi peu de +prendre à partie Goliath, Nabuchodonosor ou Holopherne, que de croiser +l’épée avec une recrue, ou que de discuter avec son hôtesse. Alors il +ressemblait à l’épervier qui à jeun attaque un bélier. La faim aveugle. +Mais d’Artagnan rassasié, d’Artagnan riche, d’Artagnan vainqueur, +d’Artagnan fier d’un triomphe si difficile, d’Artagnan avait trop à +perdre pour ne pas compter chiffre à chiffre avec la mauvaise fortune +probable. + +Il songeait donc, tout en revenant de sa présentation, à une seule +chose, c’est-à-dire à ménager un homme aussi puissant que Monck, un +homme que Charles ménageait aussi, tout roi qu’il était; car, à peine +établi, le protégé pouvait encore avoir besoin du protecteur, et ne lui +refuserait point par conséquent, le cas échéant, la mince satisfaction +de déporter M. d’Artagnan, ou de le renfermer dans quelque tour du +Middlesex, ou de le faire un peu noyer dans le trajet maritime de +Douvres à Boulogne. Ces sortes de satisfactions se rendent de rois à +vice-rois, sans tirer autrement à conséquence. + +Il n’était même pas besoin que le roi fût actif dans cette contrepartie +de la pièce où Monck prendrait sa revanche. Le rôle du roi se bornerait +tout simplement à pardonner au vice-roi d’Irlande tout ce qu’il aurait +entrepris contre d’Artagnan. Il ne fallait rien autre chose pour mettre +la conscience du duc d’Albermale en repos qu’un _te absolvo_ dit en +riant, ou le griffonnage du Charles, _the king_, tracé au bas d’un +parchemin; et avec ces deux mots prononcés, ou ces trois mots écrits, +le pauvre d’Artagnan était à tout jamais enterré sous les ruines +de son imagination. Et puis, chose assez inquiétante pour un homme +aussi prévoyant que l’était notre mousquetaire, il se voyait seul, et +l’amitié d’Athos ne suffisait point pour le rassurer. Certes, s’il +se fût agi d’une bonne distribution de coups d’épée, le mousquetaire +eût compté sur son compagnon; mais dans des délicatesses avec un roi, +lorsque le peut-être d’un hasard malencontreux viendrait aider à la +justification de Monck ou de Charles II, d’Artagnan connaissait assez +Athos pour être sûr qu’il ferait la plus belle part à la loyauté du +survivant, et se contenterait de verser force larmes sur la tombe du +mort, quitte, si le mort était son ami, à composer ensuite son épitaphe +avec les superlatifs les plus pompeux. + +«Décidément, pensait le Gascon, et cette pensée était le résultat des +réflexions qu’il venait de faire tout bas, et que nous venons de faire +tout haut, décidément il faut que je me réconcilie avec M. Monck, et +que j’acquière la preuve de sa parfaite indifférence pour le passé. +Si, ce qu’à Dieu ne plaise, il est encore maussade et réservé dans +l’expression de ce sentiment, je donne mon argent à emporter à Athos, +je demeure en Angleterre juste assez de temps pour le dévoiler; puis, +comme j’ai l’œil vif et le pied léger, je saisis le premier signe +hostile, je décampe, je me cache chez milord de Buckingham, qui me +paraît bon diable au fond, et auquel, en récompense de son hospitalité, +je raconte alors toute cette histoire de diamants, qui ne peut plus +compromettre qu’une vieille reine, laquelle peut bien passer, étant la +femme d’un ladre vert comme M. de Mazarin, pour avoir été autrefois la +maîtresse d’un beau seigneur comme Buckingham. Mordioux! c’est dit, et +ce Monck ne me surmontera pas. Eh! d’ailleurs, une idée!» + +On sait que ce n’étaient pas, en général, les idées qui manquaient à +d’Artagnan. C’est que, pendant son monologue, d’Artagnan venait de se +boutonner jusqu’au menton, et rien n’excitait en lui l’imagination +comme cette préparation à un combat quelconque, nommée accinction par +les Romains. Il arriva tout échauffé au logis du duc d’Albermale. On +l’introduisit chez le vice-roi avec une célérité qui prouvait qu’on le +regardait comme étant de la maison. Monck était dans son cabinet de +travail. + +— Milord, lui dit d’Artagnan avec cette expression de franchise que le +Gascon savait si bien étendre sur son visage rusé, milord, je viens +demander un conseil à Votre Grâce. + +Monck, aussi boutonné moralement que son antagoniste l’était +physiquement, Monck répondit: + +— Demandez, mon cher. + +Et sa figure présentait une expression non moins ouverte que celle de +d’Artagnan. + +— Milord, avant toute chose, promettez-moi secret et indulgence. + +— Je vous promets tout ce que vous voudrez. Qu’y a-t-il? dites! + +— Il y a, milord, que je ne suis pas tout à fait content du roi. + +— Ah! vraiment! Et en quoi, s’il vous plaît, mon cher lieutenant? + +— En ce que Sa Majesté se livre parfois à des plaisanteries fort +compromettantes pour ses serviteurs, et la plaisanterie, milord, est +une arme qui blesse fort les gens d’épée comme nous. + +Monck fit tous ses efforts pour ne pas trahir sa pensée; mais +d’Artagnan le guettait avec une attention trop soutenue pour ne pas +apercevoir une imperceptible rougeur sur ses joues. + +— Mais quant à moi, dit Monck de l’air le plus naturel du monde, je +ne suis pas ennemi de la plaisanterie, mon cher monsieur d’Artagnan; +mes soldats vous diront même que bien des fois, au camp, j’entendais +fort indifféremment, et avec un certain goût même, les chansons +satiriques qui, de l’armée de Lambert, passaient dans la mienne, et +qui, bien certainement, eussent écorché les oreilles d’un général plus +susceptible que je ne le suis. + +— Oh! milord, fit d’Artagnan, je sais que vous êtes un homme complet, +je sais que vous êtes placé depuis longtemps au-dessus des misères +humaines, mais il y a plaisanteries et plaisanteries, et certaines, +quant à moi, ont le privilège de m’irriter au-delà de toute expression. + +— Peut-on savoir lesquelles, _my dear_? + +— Celles qui sont dirigées contre mes amis ou contre les gens que je +respecte, milord. + +Monck fit un imperceptible mouvement que d’Artagnan aperçut. + +— Et en quoi, demanda Monck, en quoi le coup d’épingle qui égratigne +autrui peut-il vous chatouiller la peau? Contez-moi cela, voyons! + +— Milord, je vais vous l’expliquer par une seule phrase; il s’agissait +de vous. + +Monck fit un pas vers d’Artagnan. + +— De moi? dit-il. + +— Oui, et voilà ce que je ne puis m’expliquer; mais aussi peut-être +est-ce faute de connaître son caractère. Comment le roi a-t-il le cœur +de railler un homme qui lui a rendu tant et de si grands services? +Comment comprendre qu’il s’amuse à mettre aux prises un lion comme vous +avec un moucheron comme moi? + +— Aussi je ne vois cela en aucune façon, dit Monck. + +— Si fait! Enfin, le roi, qui me devait une récompense, pouvait me +récompenser comme un soldat, sans imaginer cette histoire de rançon qui +vous touche, milord. + +— Non, fit Monck en riant, elle ne me touche en aucune façon, je vous +jure. + +— Pas à mon endroit, je le comprends; vous me connaissez, milord, je +suis si discret que la tombe paraîtrait bavarde auprès de moi; mais... +comprenez-vous, milord? + +— Non, s’obstina à dire Monck. + +— Si un autre savait le secret que je sais... + +— Quel secret? + +— Eh! milord, ce malheureux secret de Newcastle. + +— Ah! le million de M. le comte de La Fère? + +— Non, milord, non; l’entreprise faite sur Votre Grâce. + +— C’était bien joué, chevalier, voilà tout; et il n’y avait rien à +dire; vous êtes un homme de guerre, brave et rusé à la fois, ce qui +prouve que vous réunissez les qualités de Fabius et d’Annibal. Donc, +vous avez usé de vos moyens, de la force et de la ruse; il n’y a rien à +dire à cela, et c’était à moi de me garantir. + +— Eh! je le sais, milord, et je n’attendais pas moins de votre +impartialité, aussi, s’il n’y avait que l’enlèvement en lui-même, +mordioux! ce ne serait rien; mais il y a... + +— Quoi? + +— Les circonstances de cet enlèvement. + +— Quelles circonstances? + +— Vous savez bien, milord, ce que je veux dire. + +— Non, Dieu me damne! + +— Il y a... c’est qu’en vérité c’est fort difficile à dire. + +— Il y a? + +— Eh bien! il y a cette diable de boîte. + +Monck rougit visiblement. + +— Cette indignité de boîte, continua d’Artagnan, de boîte en sapin, +vous savez? + +— Bon! je l’oubliais. + +— En sapin, continua d’Artagnan, avec des trous pour le nez et la +bouche. En vérité, milord, tout le reste était bien; mais la boîte, la +boîte! décidément, c’était une mauvaise plaisanterie. + +Monck se démenait dans tous les sens. + +— Et cependant, que j’aie fait cela, reprit d’Artagnan, moi, un +capitaine d’aventures, c’est tout simple, parce que, à côté de l’action +un peu légère que j’ai commise, mais que la gravité de la situation +peut faire excuser, j’ai la circonspection et la réserve. + +— Oh! dit Monck, croyez que je vous connais bien, monsieur d’Artagnan, +et que je vous apprécie. + +D’Artagnan ne perdait pas Monck de vue, étudiant tout ce qui se passait +dans l’esprit du général au fur et à mesure qu’il parlait. + +— Mais il ne s’agit pas de moi, reprit-il. + +— Enfin, de qui s’agit-il donc? demanda Monck, qui commençait à +s’impatienter. + +— Il s’agit du roi, qui jamais ne retiendra sa langue. + +— Eh bien! quand il parlerait, au bout du compte? dit Monck en +balbutiant. + +— Milord, reprit d’Artagnan, ne dissimulez pas, je vous en supplie, +avec un homme qui parle aussi franchement que je le fais. Vous avez le +droit de hérisser votre susceptibilité, si bénigne qu’elle soit. Que +diable! ce n’est pas la place d’un homme sérieux comme vous, d’un homme +qui joue avec des couronnes et des sceptres comme un bohémien avec des +boules; ce n’est pas la place d’un homme sérieux, disais-je, que d’être +enfermé dans une boîte, ainsi qu’un objet curieux d’histoire naturelle; +car enfin, vous comprenez, ce serait pour faire crever de rire tous vos +ennemis, et vous êtes si grand, si noble, si généreux, que vous devez +en avoir beaucoup. Ce secret pourrait faire crever de rire la moitié du +genre humain si l’on vous représentait dans cette boîte. Or, il n’est +pas décent que l’on rie ainsi du second personnage de ce royaume. + +Monck perdit tout à fait contenance à l’idée de se voir représenté dans +sa boîte. + +Le ridicule, comme l’avait judicieusement prévu d’Artagnan, faisait sur +lui ce que ni les hasards de la guerre, ni les désirs de l’ambition, ni +la crainte de la mort n’avaient pu faire. + +«Bon! pensa le Gascon, il a peur; je suis sauvé.» + +— Oh! quant au roi, dit Monck, ne craignez rien, cher monsieur +d’Artagnan, le roi ne plaisantera pas avec Monck, je vous jure! + +L’éclair de ses yeux fut intercepté au passage par d’Artagnan. Monck se +radoucit aussitôt. + +— Le roi, continua-t-il, est d’un trop noble naturel, le roi a un cœur +trop haut placé pour vouloir du mal à qui lui fait du bien. + +— Oh! certainement s’écria d’Artagnan. Je suis entièrement de votre +opinion sur le cœur du roi, mais non sur sa tête; il est bon, mais il +est léger. + +— Le roi ne sera pas léger avec Monck, soyez tranquille. + +— Ainsi, vous êtes tranquille, vous, milord? + +— De ce côté du moins, oui, parfaitement. + +— Oh! je vous comprends, vous êtes tranquille du côté du roi. + +— Je vous l’ai dit. + +— Mais vous n’êtes pas aussi tranquille du mien? + +— Je croyais vous avoir affirmé que je croyais à votre loyauté et à +votre discrétion. + +— Sans doute, sans doute; mais vous réfléchirez à une chose... + +— À laquelle?... + +— C’est que je ne suis pas seul, c’est que j’ai des compagnons; et +quels compagnons! + +— Oh! oui, je les connais. + +— Malheureusement, milord, et ils vous connaissent aussi. + +— Eh bien? + +— Eh bien! ils sont là-bas, à Boulogne, ils m’attendent. + +— Et vous craignez...? + +— Oui, je crains qu’en mon absence... Parbleu! Si j’étais près d’eux, +je répondrais bien de leur silence. + +— Avais-je raison de vous dire que le danger, s’il y avait danger, ne +viendrait pas de Sa Majesté, quelque peu disposée qu’elle soit à la +plaisanterie, mais de vos compagnons, comme vous dites... Être raillé +par un roi, c’est tolérable encore, mais par des goujats d’armée... +Goddam! + +— Oui, je comprends, c’est insupportable; et voilà pourquoi, milord, je +venais vous dire: «Ne croyez-vous pas qu’il serait bon que je partisse +pour la France le plus tôt possible?» + +— Certes, si vous croyez que votre présence... + +— Impose à tous ces coquins? De cela, oh! j’en suis sûr, milord. + +— Votre présence n’empêchera point le bruit de se répandre s’il a +transpiré déjà. + +— Oh! il n’a point transpiré, milord, je vous le garantis. En tout cas, +croyez que je suis bien déterminé à une grande chose. + +— Laquelle? + +— À casser la tête au premier qui aura propagé ce bruit et au premier +qui l’aura entendu. Après quoi, je reviens en Angleterre chercher un +asile et peut-être de l’emploi auprès de Votre Grâce. + +— Oh! revenez, revenez! + +— Malheureusement, milord, je ne connais que vous, ici, et je ne vous +trouverai plus, ou vous m’aurez oublié dans vos grandeurs. + +— Écoutez, monsieur d’Artagnan, répondit Monck, vous êtes un charmant +gentilhomme, plein d’esprit et de courage; vous méritez toutes les +fortunes de ce monde; venez avec moi en Écosse, et, je vous jure, je +vous y ferai dans ma vice-royauté un sort que chacun enviera. + +— Oh! milord, c’est impossible à cette heure. À cette heure, j’ai un +devoir sacré à remplir; j’ai à veiller autour de votre gloire; j’ai à +empêcher qu’un mauvais plaisant ne ternisse aux yeux des contemporains, +qui sait? aux yeux de la postérité même, l’éclat de votre nom. + +— De la postérité, monsieur d’Artagnan? + +— Eh! sans doute; il faut que, pour la postérité, tous les détails +de cette histoire restent un mystère; car enfin, admettez que cette +malheureuse histoire du coffre de sapin se répande, et l’on dira, non +pas que vous avez rétabli le roi loyalement, en vertu de votre libre +arbitre, mais bien par suite d’un compromis fait entre vous deux à +Scheveningen. J’aurai beau dire comment la chose s’est passée, moi qui +le sais, on ne me croira pas, et l’on dira que j’ai reçu ma part du +gâteau et que je la mange. + +Monck fronça le sourcil. + +— Gloire, honneur, probité, dit-il, vous n’êtes que de vains mots! + +— Brouillard, répliqua d’Artagnan, brouillard à travers lequel personne +ne voit jamais bien clair. + +— Eh bien! alors, allez en France, mon cher monsieur, dit Monck; allez +et, pour vous rendre l’Angleterre plus accessible et plus agréable, +acceptez un souvenir de moi. + +«Mais allons donc!» pensa d’Artagnan. + +— J’ai sur les bords de la Clyde, continua Monck, une petite maison +sous des arbres, un cottage, comme on appelle cela ici. À cette maison +sont attachés une centaine d’arpents de terre; acceptez-la. + +— Oh! milord... + +— Dame! vous serez là chez vous, et ce sera le refuge dont vous me +parliez tout à l’heure. + +— Moi, je serais votre obligé à ce point, milord! En vérité, j’en ai +honte! + +— Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas, c’est +moi qui serai le vôtre. + +Et serrant la main du mousquetaire: + +— Je vais faire dresser l’acte de donation, dit-il. + +Et il sortit. + +D’Artagnan le regarda s’éloigner et demeura pensif et même ému. + +— Enfin, dit-il, voilà pourtant un brave homme. Il est triste de sentir +seulement que c’est par peur de moi et non par affection qu’il agit +ainsi. Eh bien! je veux que l’affection lui vienne. + +Puis, après un instant de réflexion plus profonde: + +— Bah! dit-il, à quoi bon? C’est un Anglais! + +Et il sortit, à son tour, un peu étourdi de ce combat. + +— Ainsi, dit-il, me voilà propriétaire. Mais comment diable partager +le cottage avec Planchet? À moins que je ne lui donne les terres et +que je ne prenne le château, ou bien que ce ne soit lui qui ne prenne +le château, et moi... Fi donc! M. Monck ne souffrirait point que je +partageasse avec un épicier une maison qu’il a habitée! Il est trop +fier pour cela! D’ailleurs, pourquoi en parler? Ce n’est point avec +l’argent de la société que j’ai acquis cet immeuble; c’est avec ma +seule intelligence; il est donc bien à moi. Allons retrouver Athos. + +Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fère. + + + + +Chapitre XXXVII — Comment d’Artagnan régla le passif de la société +avant d’établir son actif + + +«Décidément, se dit d’Artagnan, je suis en veine. Cette étoile qui luit +une fois dans la vie de tout homme, qui a lui pour Job et pour Irus, le +plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des Grecs, vient enfin de +luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je profiterai; c’est assez +tard pour que je sois raisonnable.» + +Il soupa ce soir-là de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne lui +parla pas de la donation attendue, mais ne put s’empêcher, tout en +mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les semailles, +les plantations. + +Athos répondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son idée +était que d’Artagnan voulait devenir propriétaire; seulement, il se +prit plus d’une fois à regretter l’humeur si vive, les saillies si +divertissantes du gai compagnon d’autrefois. D’Artagnan, en effet, +profitait du reste de graisse figée sur l’assiette pour y tracer des +chiffres et faire des additions d’une rotondité surprenante. + +L’ordre ou plutôt la licence d’embarquement arriva chez eux le soir. +Tandis qu’on remettait le papier au comte, un autre messager tendait à +d’Artagnan une petite liasse de parchemins revêtus de tous les sceaux +dont se pare la propriété foncière en Angleterre. Athos le surprit à +feuilleter ces différents actes, qui établissaient la transmission de +propriété. Le prudent Monck, d’autres eussent dit le généreux Monck, +avait commué la donation en une vente, et reconnaissait avoir reçu la +somme de quinze mille livres pour prix de la cession. + +Déjà le messager s’était éclipsé. D’Artagnan lisait toujours, Athos +le regardait en souriant. D’Artagnan, surprenant un de ces sourires +par-dessus son épaule, renferma toute la liasse dans son étui. + +— Pardon, dit Athos. + +— Oh! vous n’êtes pas indiscret, mon cher, répliqua le lieutenant; je +voudrais... + +— Non, ne me dites rien, je vous prie: des ordres sont choses si +sacrées, qu’à son frère, à son père, le chargé de ces ordres ne doit +pas avouer un mot. Ainsi, moi qui vous parle et qui vous aime plus +tendrement que frère, père et tout au monde... + +— Hors votre Raoul? + +— J’aimerai plus encore Raoul lorsqu’il sera un homme et que je l’aurai +vu se dessiner dans toutes les phases de son caractère et de ses +actes... comme je vous ai vu, vous, mon ami. + +— Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne me le +communiqueriez pas? + +— Oui, cher d’Artagnan. + +Le Gascon soupira. + +— Il fut un temps, dit-il, où cet ordre, vous l’eussiez mis là, tout +ouvert sur la table, en disant: «D’Artagnan, lisez-nous ce grimoire, à +Porthos, à Aramis et à moi.» + +— C’est vrai... Oh! c’était la jeunesse, la confiance, la généreuse +saison où le sang commande lorsqu’il est échauffé par la passion! + +— Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise? + +— Dites, ami. + +— Cet adorable temps, cette généreuse saison, cette domination du sang +échauffé, toutes choses fort belles sans doute, je ne les regrette pas +du tout. C’est absolument comme le temps des études... J’ai toujours +rencontré quelque part un sot pour me vanter ce temps des pensums, des +férules, des croûtes de pain sec... C’est singulier, je n’ai jamais +aimé cela, moi; et si actif, si sobre que je fusse (vous savez si je +l’étais, Athos), si simple que je parusse dans mes habits, je n’ai pas +moins préféré les broderies de Porthos à ma petite casaque poreuse, qui +laissait passer la bise en hiver, le soleil en été. Voyez-vous, mon +ami, je me défierai toujours de celui qui prétendra préférer le mal au +bien. Or, du temps passé, tout fut mal pour moi, du temps où chaque +mois voyait un trou de plus à ma peau et à ma casaque, un écu d’or de +moins dans ma pauvre bourse; de cet exécrable temps de bascules et de +balançoires, je ne regrette absolument rien, rien, rien, que notre +amitié; car chez moi il y a un cœur; et, c’est miracle, ce cœur n’a +pas été desséché par le vent de la misère qui passait aux trous de mon +manteau, ou traversé par les épées de toute fabrique qui passaient aux +trous de ma pauvre chair. + +— Ne regrettez pas notre amitié, dit Athos; elle ne mourra qu’avec +nous. L’amitié se compose surtout de souvenirs et d’habitudes, et si +vous avez fait tout à l’heure une petite satire de la mienne parce que +j’hésite à vous révéler ma mission en France... + +— Moi?... Ô ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme désormais +toutes les missions du monde vont me devenir indifférentes! + +Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de table +et appela l’hôte pour payer la dépense. + +— Depuis que je suis votre ami, dit d’Artagnan, je n’ai jamais payé un +écot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous, presque toujours, +vous tirâtes votre bourse au dessert. Maintenant, je suis riche, et je +vais essayer si cela est héroïque de payer. + +— Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche. + +Les deux amis se dirigèrent ensuite vers le port, non sans que +d’Artagnan eût regardé en arrière pour surveiller le transport de ses +chers écus. La nuit venait d’étendre son voile épais sur l’eau jaune de +la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de poulies, précurseurs +de l’appareillage, qui tant de fois avaient fait battre le cœur des +mousquetaires, alors que le danger de la mer était le moindre de ceux +qu’ils allaient affronter. Cette fois, ils devaient s’embarquer sur un +grand vaisseau qui les attendait à Gravesend, et Charles II, toujours +délicat dans les petites choses, avait envoyé un de ses yachts avec +douze hommes de sa garde écossaise, pour faire honneur à l’ambassadeur +qu’il députait en France. À minuit le yacht avait déposé ses passagers +à bord du vaisseau, et à huit heures du matin le vaisseau débarquait +l’ambassadeur et son ami devant la jetée de Boulogne. + +Tandis que le comte avec Grimaud s’occupait des chevaux pour aller +droit à Paris, d’Artagnan courait à l’hôtellerie où, selon ses ordres, +sa petite armée devait l’attendre. Ces messieurs déjeunaient d’huîtres, +de poisson et d’eau-de-vie aromatisée, lorsque parut d’Artagnan. Ils +étaient bien gais, mais aucun n’avait encore franchi les limites de la +raison. Un hourra de joie accueillit le général. + +— Me voici, dit d’Artagnan; la campagne est terminée. Je viens apporter +à chacun le supplément de solde qui était promis. + +Les yeux brillèrent. + +— Je gage qu’il n’y a déjà plus cent livres dans l’escarcelle du plus +riche de vous? + +— C’est vrai! s’écria-t-on en chœur. + +— Messieurs, dit alors d’Artagnan, voici la dernière consigne. Le +traité de commerce a été conclu, grâce à ce coup de main qui nous a +rendus maîtres du plus habile financier de l’Angleterre; car à présent, +je dois vous l’avouer, l’homme qu’il s’agissait d’enlever, c’était le +trésorier du général Monck. + +Ce mot de trésorier produisit un certain effet dans son armée. +D’Artagnan remarqua que les yeux du seul Menneville ne témoignaient pas +d’une foi parfaite. + +— Ce trésorier, continua d’Artagnan, je l’ai emmené sur un terrain +neutre, la Hollande; je lui ai fait signer le traité, je l’ai reconduit +moi-même à Newcastle, et, comme il devait être satisfait de nos +procédés à son égard, comme le coffre de sapin avait été porté toujours +sans secousses et rembourré moelleusement, j’ai demandé pour vous une +gratification. La voici. + +Il jeta un sac assez respectable sur la nappe. Tous étendirent +involontairement la main. + +— Un moment, mes agneaux, dit d’Artagnan; s’il y a les bénéfices, il y +a aussi les charges. + +— Oh! oh! murmura l’assemblée. + +— Nous allons nous trouver, mes amis, dans une position qui ne serait +pas tenable pour des gens sans cervelle; je parle net: nous sommes +entre la potence et la Bastille. + +— Oh! oh! dit le chœur. + +— C’est aisé à comprendre. Il a fallu expliquer au général Monck la +disparition de son trésorier; j’ai attendu pour cela le moment fort +inespéré de la restauration du roi Charles II, qui est de mes amis... + +L’armée échangea un regard de satisfaction contre le regard assez +orgueilleux de d’Artagnan. + +— Le roi restauré, j’ai rendu à M. Monck son homme d’affaires, un peu +déplumé, c’est vrai, mais enfin je le lui ai rendu. Or, le général +Monck, en me pardonnant, car il m’a pardonné, n’a pu s’empêcher de me +dire ces mots que j’engage chacun de vous à se graver profondément là, +entre les yeux, sous la voûte du crâne: «Monsieur, la plaisanterie est +bonne, mais je n’aime pas naturellement les plaisanteries; si jamais +un mot de ce que vous avez fait (vous comprenez, monsieur Menneville) +s’échappait de vos lèvres ou des lèvres de vos compagnons, j’ai dans +mon gouvernement d’Écosse et d’Irlande sept cent quarante et une +potences en bois de chêne, chevillées de fer et graissées à neuf toutes +les semaines. Je ferais présent d’une de ces potences à chacun de vous, +et, remarquez-le bien, cher monsieur d’Artagnan, ajouta-t-il (remarquez +le aussi, cher monsieur Menneville), il m’en resterait encore sept cent +trente pour mes menus plaisirs. De plus...» + +— Ah! ah! firent les auxiliaires, il y a du plus? + +— Une misère de plus: «Monsieur d’Artagnan, j’expédie au roi de France +le traité en question, avec prière de faire fourrer à la Bastille +provisoirement, puis de m’envoyer là-bas tous ceux qui ont pris part +à l’expédition; et c’est une prière à laquelle le roi se rendra +certainement.» + +Un cri d’effroi partit de tous les coins de la table. + +— Là! là! dit d’Artagnan; ce brave M. Monck a oublié une chose, c’est +qu’il ne sait le nom d’aucun d’entre vous; moi seul je vous connais, +et ce n’est pas moi, vous le croyez bien, qui vous trahirai. Pour quoi +faire? Quant à vous, je ne suppose pas que vous soyez jamais assez +niais pour vous dénoncer vous-mêmes, car alors le roi, pour s’épargner +des frais de nourriture et de logement, vous expédierait en Écosse, +où sont les sept cent quarante et une potences. Voilà, messieurs. Et +maintenant je n’ai plus un mot à ajouter à ce que je viens d’avoir +l’honneur de vous dire. Je suis sûr que l’on m’a compris parfaitement, +n’est-ce pas, monsieur de Menneville? + +— Parfaitement, répliqua celui-ci. + +— Maintenant, les écus! dit d’Artagnan. Fermez les portes. + +Il dit et ouvrit un sac sur la table d’où tombèrent plusieurs beaux +écus d’or. Chacun fit un mouvement vers le plancher. + +— Tout beau! s’écria d’Artagnan; que personne ne se baisse et je +retrouverai mon compte. + +Il le retrouva en effet, donna cinquante de ces beaux écus à chacun, et +reçut autant de bénédictions qu’il avait donné de pièces. + +— Maintenant, dit-il, s’il vous était possible de vous ranger un peu, +si vous deveniez de bons et honnêtes bourgeois... + +— C’est bien difficile, dit un des assistants. + +— Mais pourquoi cela capitaine? dit un autre. + +— C’est parce que je vous aurais retrouvés, et, qui sait? rafraîchis de +temps en temps par quelque aubaine... + +Il fit signe à Menneville, qui écoutait tout cela d’un air composé. + +— Menneville, dit-il, venez avec moi. Adieu mes braves; je ne vous +recommande pas d’être discrets. + +Menneville le suivit, tandis que les salutations des auxiliaires se +mêlaient au doux bruit de l’or tintant dans leurs poches. + +— Menneville, dit d’Artagnan une fois dans la rue, vous n’êtes pas +dupe, prenez garde de le devenir; vous ne me faites pas l’effet d’avoir +peur des potences de Monck ni de la Bastille de Sa Majesté le roi Louis +XIV, mais vous me ferez bien la grâce d’avoir peur de moi. Eh bien! +écoutez: Au moindre mot qui vous échapperait, je vous tuerais comme un +poulet. J’ai déjà dans ma poche l’absolution de notre Saint-Père le +pape. + +— Je vous assure que je ne sais absolument rien, mon cher monsieur +d’Artagnan, et que toutes vos paroles sont pour moi articles de foi. + +— J’étais bien sûr que vous étiez un garçon d’esprit, dit le +mousquetaire; il y a vingt-cinq ans que je vous ai jugé. Ces cinquante +écus d’or que je vous donne en plus vous prouveront le cas que je fais +de vous. Prenez. + +— Merci, monsieur d’Artagnan, dit Menneville. + +— Avec cela vous pouvez réellement devenir honnête homme, répliqua +d’Artagnan du ton le plus sérieux. Il serait honteux qu’un esprit comme +le vôtre et un nom que vous n’osez plus porter se trouvassent effacés +à jamais sous la rouille d’une mauvaise vie. Devenez galant homme, +Menneville, et vivez un an avec ces cent écus d’or, c’est un beau +denier: deux fois la solde d’un haut officier. Dans un an, venez me +voir, et, mordioux! je ferai de vous quelque chose. + +Menneville jura, comme avaient fait ses camarades, qu’il serait muet +comme la tombe. Et cependant, il faut bien que quelqu’un ait parlé, et +comme à coup sûr ce n’est pas nos neuf compagnons, comme certainement +ce n’est pas Menneville, il faut bien que ce soit d’Artagnan, qui, en +sa qualité de Gascon, avait la langue bien près des lèvres. Car enfin, +si ce n’est pas lui, qui serait-ce? Et comment s’expliquerait le secret +du coffre de sapin percé de trous parvenu à notre connaissance, et +d’une façon si complète, que nous en avons, comme on a pu le voir, +raconté l’histoire dans ses détails les plus intimes? détails qui, +au reste, éclairent d’un jour aussi nouveau qu’inattendu toute cette +portion de l’histoire d’Angleterre, laissée jusqu’aujourd’hui dans +l’ombre par les historiens nos confrères. + + + + +Chapitre XXXVIII — Où l’on voit que l’épicier français s’était déjà +réhabilité au XVIIème siècle + + +Une fois ses comptes réglés et ses recommandations faites, d’Artagnan +ne songea plus qu’à regagner Paris le plus promptement possible. Athos, +de son côté, avait hâte de regagner sa maison et de s’y reposer un +peu. Si entiers que soient restés le caractère et l’homme, après les +fatigues du voyage, le voyageur s’aperçoit avec plaisir, à la fin du +jour, même quand le jour a été beau, que la nuit va venir apporter un +peu de sommeil. Aussi, de Boulogne à Paris, chevauchant côte à côte, +les deux amis, quelque peu absorbés dans leurs pensées individuelles, +ne causèrent-ils pas de choses assez intéressantes pour que nous +en instruisions le lecteur: chacun d’eux, livré à ses réflexions +personnelles, et se construisant l’avenir à sa façon, s’occupa surtout +d’abréger la distance par la vitesse. Athos et d’Artagnan arrivèrent le +soir du quatrième jour, après leur départ de Boulogne, aux barrières de +Paris. + +— Ou allez-vous, mon cher ami? demanda Athos. Moi, je me dirige droit +vers mon hôtel. + +— Et moi tout droit chez mon associé. + +— Chez Planchet? + +— Mon Dieu, oui: au Pilon-d’Or. + +— N’est-il pas bien entendu que nous nous reverrons? + +— Si vous restez à Paris, oui; car j’y reste, moi. + +— Non. Après avoir embrassé Raoul, à qui j’ai fait donner rendez-vous +chez moi, dans l’hôtel, je pars immédiatement pour La Fère. + +— Eh bien! adieu, alors, cher et parfait ami. + +— Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez +pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche; je +vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de +Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D’un côté, vous aurez les plus +beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord; de l’autre, +des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal +gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et +des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades +en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. En attendant +l’acquisition, vous habiterez La Fère, et nous irons voler la pie dans +les vignes, comme faisait le roi Louis XIII. C’est un sage plaisir pour +des vieux comme nous. + +D’Artagnan prit les mains d’Athos. + +— Cher comte, lui dit-il, je ne vous dis ni oui ni non. Laissez-moi +passer à Paris le temps indispensable pour régler toutes mes affaires +et m’accoutumer peu à peu à la très lourde et très reluisante idée +qui bat dans mon cerveau et m’éblouit. Je suis riche, voyez-vous, et +d’ici à ce que j’aie pris l’habitude de la richesse, je me connais, je +serai un animal insupportable. Or, je ne suis pas encore assez bête +pour manquer d’esprit devant un ami tel que vous, Athos. L’habit est +beau, l’habit est richement doré, mais il est neuf, et me gêne aux +entournures. + +Athos sourit. + +— Soit, dit-il. Mais à propos de cet habit, cher d’Artagnan, +voulez-vous que je vous donne un conseil? + +— Oh! très volontiers. + +— Vous ne vous fâcherez point? + +— Allons donc! + +— Quand la richesse arrive à quelqu’un, tard et tout à coup, ce +quelqu’un, pour ne pas changer, doit se faire avare, c’est-à-dire ne +pas dépenser beaucoup plus d’argent qu’il n’en avait auparavant, ou se +faire prodigue, et avoir tant de dettes qu’il redevienne pauvre. + +— Oh! mais, ce que vous me dites là ressemble fort à un sophisme, mon +cher philosophe. + +— Je ne crois pas. Voulez-vous devenir avare? + +— Non, parbleu! Je l’étais déjà, n’ayant rien. Changeons. + +— Alors, soyez prodigue. + +— Encore moins, mordioux! les dettes m’épouvantent. Les créanciers me +représentent par anticipation ces diables qui retournent les damnés sur +le gril, et comme la patience n’est pas ma vertu dominante, je suis +toujours tenté de rosser les diables. + +— Vous êtes l’homme le plus sage que je connaisse, et vous n’avez de +conseils à recevoir de personne. Bien fous ceux qui croiraient avoir +quelque chose à vous apprendre! Mais ne sommes-nous pas à la rue +Saint-Honoré? + +— Oui, cher Athos. + +— Tenez, là-bas, à gauche, cette petite maison longue et blanche, c’est +l’hôtel où j’ai mon logement. Vous remarquerez qu’il n’a que deux +étages. J’occupe le premier; l’autre est loué à un officier que son +service tient éloigné huit ou neuf mois de l’année, en sorte que je +suis dans cette maison comme je serais chez moi, sans la dépense. + +— Oh! que vous vous arrangez bien, Athos! Quel ordre et quelle largeur! +Voilà ce que je voudrais réunir. Mais que voulez-vous, c’est de +naissance, et cela ne s’acquiert point. + +— Flatteur! Allons, adieu, cher ami. À propos, rappelez-moi au souvenir +de monsieur Planchet; c’est toujours un garçon d’esprit, n’est-ce pas? + +— Et de cœur, Athos. Adieu! + +Ils se séparèrent. Pendant toute cette conversation, d’Artagnan +n’avait pas une seconde perdu de vue certain cheval de charge dans les +paniers duquel, sous du foin, s’épanouissaient les sacoches avec le +portemanteau: Neuf heures du soir sonnaient à Saint-Merri; les garçons +de Planchet fermaient la boutique. D’Artagnan arrêta le postillon qui +conduisait le cheval de charge au coin de la rue des Lombards, sous +un auvent, et, appelant un garçon de Planchet, il lui donna à garder +non seulement les deux chevaux, mais encore le postillon; après quoi, +il entra chez l’épicier dont le souper venait de finir, et qui, dans +son entresol, consultait avec une certaine anxiété le calendrier sur +lequel il rayait chaque soir le jour qui venait de finir. Au moment où, +selon son habitude quotidienne, Planchet, du dos de sa plume, biffait +en soupirant le jour écoulé, d’Artagnan heurta du pied le seuil de la +porte, et le choc fit sonner son éperon de fer. + +— Ah! mon Dieu! cria Planchet. + +Le digne épicier n’en put dire davantage; il venait d’apercevoir son +associé. D’Artagnan entra le dos voûté, l’œil morne. Le Gascon avait +son idée à l’endroit de Planchet. + +«Bon Dieu! pensa l’épicier en regardant le voyageur, il est triste!» + +Le mousquetaire s’assit. + +— Cher monsieur d’Artagnan, dit Planchet avec un horrible battement de +cœur, vous voilà! et la santé? + +— Assez bonne, Planchet, assez bonne, dit d’Artagnan en poussant un +soupir. + +— Vous n’avez point été blessé, j’espère? + +— Peuh! + +— Ah! je vois, continua Planchet de plus en plus alarmé, l’expédition a +été rude? + +— Oui, fit d’Artagnan. + +Un frisson courut par tout le corps de Planchet. + +— Je boirais bien, dit le mousquetaire en levant piteusement la tête. + +Planchet courut lui-même à l’armoire et servit du vin à d’Artagnan dans +un grand verre. D’Artagnan regarda la bouteille. + +— Quel est ce vin? demanda-t-il. + +— Hélas! celui que vous préférez, monsieur, dit Planchet; c’est ce bon +vieux vin d’Anjou qui a failli nous coûter un jour si cher à tous. + +— Ah! répliqua d’Artagnan avec un sourire mélancolique; ah! mon pauvre +Planchet, dois-je boire encore du bon vin? + +— Voyons, mon cher maître, dit Planchet en faisant un effort surhumain, +tandis que tous ses muscles contractés, sa pâleur et son tremblement +décelaient la plus vive angoisse. Voyons, j’ai été soldat, par +conséquent j’ai du courage; ne me faites donc pas languir, cher +monsieur d’Artagnan: notre argent est perdu, n’est-ce pas? + +D’Artagnan prit, avant de répondre, un temps qui parut un siècle au +pauvre épicier. + +Cependant il n’avait fait que de se retourner sur sa chaise. + +— Et si cela était, dit-il avec lenteur et en balançant la tête du haut +en bas, que dirais-tu, mon pauvre ami? + +Planchet, de pâle qu’il était, devint jaune. On eût dit qu’il allait +avaler sa langue, tant son gosier s’enflait, tant ses yeux rougissaient. + +— Vingt mille livres! murmura-t-il, vingt mille livres, cependant!... + +D’Artagnan, le cou détendu, les jambes allongées, les mains +paresseuses, ressemblait à une statue du découragement; Planchet +arracha un douloureux soupir des cavités les plus profondes de sa +poitrine. + +— Allons, dit-il, je vois ce qu’il en est. Soyons hommes. C’est fini, +n’est-ce pas? Le principal, monsieur, est que vous ayez sauvé votre vie. + +— Sans doute, sans doute, c’est quelque chose que la vie; mais, en +attendant, je suis ruiné, moi. + +— Cordieu! monsieur, dit Planchet, s’il en est ainsi, il ne faut point +se désespérer pour cela; vous vous mettrez épicier avec moi; je vous +associe à mon commerce; nous partagerons les bénéfices, et quand il +n’y aura plus de bénéfices, eh bien! nous partagerons les amandes, les +raisins secs et les pruneaux, et nous grignoterons ensemble le dernier +quartier de fromage de Hollande. + +D’Artagnan ne put y résister plus longtemps. + +— Mordioux! s’écria-t-il tout ému, tu es un brave garçon, sur +l’honneur, Planchet! Voyons, tu n’as pas joué la comédie? Voyons, +tu n’avais pas vu là-bas dans la rue, sous l’auvent, le cheval aux +sacoches? + +— Quel cheval? quelles sacoches? dit Planchet, dont le cœur se serra à +l’idée que d’Artagnan devenait fou. + +— Eh! les sacoches anglaises, mordioux! dit d’Artagnan tout radieux, +tout transfiguré. + +— Ah! mon Dieu! articula Planchet en se reculant devant le feu +éblouissant de ses regards. + +— Imbécile! s’écria d’Artagnan, tu me crois fou. Mordioux! jamais, au +contraire, je n’ai eu la tête plus saine et le cœur plus joyeux. Aux +sacoches, Planchet, aux sacoches! + +— Mais à quelles sacoches, mon Dieu? + +D’Artagnan poussa Planchet vers la fenêtre. + +— Sous l’auvent, là-bas, lui dit-il, vois-tu un cheval? + +— Oui. + +— Lui vois-tu le dos embarrassé? + +— Oui, oui. + +— Vois-tu un de tes garçons qui cause avec le postillon? + +— Oui, oui, oui. + +— Eh bien! tu sais le nom de ce garçon, puisqu’il est à toi. Appelle-le. + +— Abdon! Abdon! vociféra Planchet par la fenêtre. + +— Amène le cheval, souffla d’Artagnan. + +— Amène le cheval! hurla Planchet. + +— Maintenant, dix livres au postillon, dit d’Artagnan du ton qu’il +eût mis à commander une manœuvre; deux garçons pour monter les deux +premières sacoches, deux autres pour les deux dernières, et du feu, +mordioux! de l’action! + +Planchet se précipita par les degrés comme si le diable eût mordu ses +chausses. Un moment après, les garçons montaient l’escalier, pliant +sous leur fardeau. D’Artagnan les renvoyait à leur galetas, fermait +soigneusement la porte et s’adressant à Planchet, qui à son tour +devenait fou: + +— Maintenant, à nous deux! dit-il. + +Et il étendit à terre une vaste couverture et vida dessus la première +sacoche. Autant fit Planchet de la seconde; puis d’Artagnan, tout +frémissant, éventra la troisième à coups de couteau. Lorsque Planchet +entendit le bruit agaçant de l’argent et de l’or, lorsqu’il vit +bouillonner hors du sac les écus reluisants qui frétillaient comme +des poissons hors de l’épervier, lorsqu’il se sentit trempant +jusqu’au mollet dans cette marée toujours montante de pièces fauves +ou argentées, le saisissement le prit, il tourna sur lui-même comme +un homme foudroyé, et vint s’abattre lourdement sur l’énorme monceau +que sa pesanteur fit crouler avec un fracas indescriptible. Planchet, +suffoqué par la joie, avait perdu connaissance. D’Artagnan lui jeta un +verre de vin blanc au visage, ce qui le rappela incontinent à la vie. + +— Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet essuyant sa +moustache et sa barbe. + +En ce temps-là comme aujourd’hui, les épiciers portaient la moustache +cavalière et la barbe de lansquenet; seulement les bains d’argent, déjà +très rares en ce temps-là, sont devenus à peu près inconnus aujourd’hui. + +— Mordioux! dit d’Artagnan, il y a là cent mille livres à vous, +monsieur mon associé. Tirez votre épingle, s’il vous plaît; moi, je +vais tirer la mienne. + +— Oh! la belle somme, monsieur d’Artagnan, la belle somme! + +— Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi-heure, +dit d’Artagnan; mais à présent, je ne la regrette plus, et tu es un +brave épicier, Planchet. Çà! faisons de bons comptes, puisque les bons +comptes, dit-on, font de bons amis. + +— Oh! racontez-moi d’abord toute l’histoire, dit Planchet: ce doit être +encore plus beau que l’argent. + +— Ma foi, répliqua d’Artagnan se caressant la moustache, je ne dis +pas non, et si jamais l’historien pense à moi pour le renseigner, il +pourra dire qu’il n’aura pas puisé à une mauvaise source. Écoute donc, +Planchet, je vais conter. + +— Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher patron. + +— Voici, dit d’Artagnan en prenant haleine. + +— Voilà, dit Planchet en ramassant sa première poignée d’écus. + + + + +Chapitre XXXIX — Le jeu de M. de Mazarin + + +Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre que +rehaussaient les bordures dorées d’un grand nombre de magnifiques +tableaux, on voyait, le soir même de l’arrivée de nos deux Français, +toute la cour réunie devant l’alcôve de M. le cardinal Mazarin, qui +donnait à jouer au roi et à la reine. + +Un petit paravent séparait trois tables dressées dans la chambre. À +l’une de ces tables, le roi et les deux reines étaient assis; Louis +XIV, placé en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait avec une +expression de bonheur très réel. + +Anne d’Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru +l’aidait au jeu, lorsqu’elle ne souriait pas à son époux. Quant +au cardinal, qui était couché avec une figure fort amaigrie, fort +fatiguée, son jeu était tenu par la comtesse de Soissons, et il y +plongeait un regard incessant plein d’intérêt et de cupidité. + +Le cardinal s’était fait farder par Bernouin; mais le rouge qui +brillait aux pommettes seules faisait ressortir d’autant plus la pâleur +maladive du reste de la figure et le jaune luisant du front. Seulement +les yeux en prenaient un éclat plus vif, et sur ces yeux de malade +s’attachaient de temps en temps les regards inquiets du roi, des reines +et des courtisans. Le fait est que les deux yeux du _signor_ Mazarin +étaient les étoiles plus ou moins brillantes sur lesquelles la France +du XVIIème siècle lisait sa destinée chaque soir et chaque matin. + +Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n’était donc ni gai ni triste. +C’était une stagnation dans laquelle n’eût pas voulu le laisser +Anne d’Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour attirer +l’attention du malade par quelque coup d’éclat, il eût fallu gagner ou +perdre. Gagner, c’était dangereux, parce que Mazarin eût changé son +indifférence en une laide grimace; perdre, c’était dangereux aussi, +parce qu’il eût fallu tricher, et que l’infante, veillant au jeu de sa +belle-mère, se fût sans doute récriée sur sa bonne disposition pour M. +de Mazarin. + +Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin, +lorsqu’il n’était pas de mauvaise humeur, était un prince débonnaire, +et lui, qui n’empêchait personne de chanter, pourvu que l’on payât, +n’était pas assez tyran pour empêcher que l’on parlât, pourvu qu’on se +décidât à perdre. + +Donc l’on causait. À la première table, le jeune frère du roi, +Philippe, duc d’Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d’une +boîte. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuyé sur le fauteuil +du prince, écoutait avec une secrète envie le comte de Guiche, +autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes choisis, +les différentes vicissitudes de fortune du roi aventurier Charles +II. Il disait, comme des événements fabuleux, toute l’histoire de +ses pérégrinations dans l’Écosse, et ses terreurs quand les partis +ennemis le suivaient à la piste; les nuits passées dans des arbres; +les jours passés dans la faim et le combat. Peu à peu, le sort de ce +roi malheureux avait intéressé les auditeurs à tel point que le jeu +languissait, même à la table royale, et que le jeune roi, pensif, +l’œil perdu, suivait, sans paraître y donner d’attention, les moindres +détails de cette odyssée, fort pittoresquement racontée par le comte de +Guiche. + +La comtesse de Soissons interrompit le narrateur: + +— Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez. + +— Madame, je récite, comme un perroquet, toutes les histoires que +différents Anglais m’ont racontées. Je dirai même, à ma honte, que je +suis textuel comme une copie. + +— Charles II serait mort s’il avait enduré tout cela. + +Louis XIV souleva sa tête intelligente et fière. + +— Madame, dit-il d’une voix posée qui sentait encore l’enfant timide, +M. le cardinal vous dira que, dans ma minorité, les affaires de France +ont été à l’aventure... et que si j’eusse été plus grand et obligé de +mettre l’épée à la main, ç’aurait été quelquefois pour la soupe du soir. + +— Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la première fois, +Votre Majesté exagère, et son souper a toujours été cuit à point avec +celui de ses serviteurs. + +Le roi rougit. + +— Oh! s’écria Philippe étourdiment, de sa place et sans cesser de se +mirer, je me rappelle qu’une fois, à Melun, ce souper n’était mis pour +personne, et que le roi mangea les deux tiers d’un morceau de pain dont +il m’abandonna l’autre tiers. + +Toute l’assemblée, voyant sourire Mazarin, se mit à rire. + +On flatte les rois avec le souvenir d’une détresse passée, comme avec +l’espoir d’une fortune future. + +— Toujours est-il que la couronne de France a toujours bien tenu sur la +tête des rois, se hâta d’ajouter Anne d’Autriche, et qu’elle est tombée +de celle du roi d’Angleterre; et lorsque par hasard cette couronne +oscillait un peu, car il y a parfois des tremblements de trône, comme +il y a des tremblements de terre, chaque fois, dis-je, que la rébellion +menaçait, une bonne victoire ramenait la tranquillité. + +— Avec quelques fleurons de plus à la couronne, dit Mazarin. + +Le comte de Guiche se tut; le roi composa son visage, et Mazarin +échangea un regard avec Anne d’Autriche comme pour la remercier de son +intervention. + +— Il n’importe, dit Philippe en lissant ses cheveux, mon cousin Charles +n’est pas beau, mais il est très brave et s’est battu comme un reître, +et s’il continue à se battre ainsi, nul doute qu’il ne finisse par +gagner une bataille!... comme Rocroy... + +— Il n’a pas de soldats, interrompit le chevalier de Lorraine. + +— Le roi de Hollande, son allié, lui en donnera. Moi, je lui en eusse +bien donné, si j’eusse été roi de France. + +Louis XIV rougit excessivement. + +Mazarin affecta de regarder son jeu avec plus d’attention que jamais. + +— À l’heure qu’il est, reprit le comte de Guiche, la fortune de ce +malheureux prince est accomplie. S’il a été trompé par Monck, il est +perdu. La prison, la mort peut-être, finiront ce que l’exil, les +batailles et les privations avaient commencé. + +Mazarin fronça le sourcil. + +— Est-il bien sûr, dit Louis XIV, que Sa Majesté Charles II ait quitté +La Haye? + +— Très sûr, Votre Majesté, répliqua le jeune homme. Mon père a reçu une +lettre qui lui donne des détails; on sait même que le roi a débarqué à +Douvres; des pêcheurs l’ont vu entrer dans le port; le reste est encore +un mystère. + +— Je voudrais bien savoir le reste, dit impétueusement Philippe. Vous +savez, vous, mon frère? + +Louis XIV rougit encore. C’était la troisième fois depuis une heure. + +— Demandez à M. le cardinal, répliqua-t-il d’un ton qui fit lever les +yeux à Mazarin, à Anne d’Autriche, à tout le monde. + +— Ce qui veut dire, mon fils, interrompit en riant Anne d’Autriche, que +le roi n’aime pas qu’on cause des choses de l’État hors du conseil. + +Philippe accepta de bonne volonté la mercuriale et fit un grand salut, +tout en souriant à son frère d’abord, puis à sa mère. Mais Mazarin +vit du coin de l’œil qu’un groupe allait se reformer dans un angle +de la chambre, et que le duc d’Orléans avec le comte de Guiche et le +chevalier de Lorraine, privés de s’expliquer tout haut, pourraient bien +tout bas en dire plus qu’il n’était nécessaire. Il commençait donc à +leur lancer des œillades pleines de défiance et d’inquiétude, invitant +Anne d’Autriche à jeter quelque perturbation dans le conciliabule, +quand tout à coup Bernouin, entrant sous la portière à la ruelle du +lit, vint dire à l’oreille de son maître: + +— Monseigneur, un envoyé de Sa Majesté le roi d’Angleterre. + +Mazarin ne put cacher une légère émotion que le roi saisit au passage. +Pour éviter d’être indiscret, moins encore que pour ne pas paraître +inutile, Louis XIV se leva donc aussitôt, et, s’approchant de Son +Éminence, il lui souhaita le bonsoir. + +Toute l’assemblée s’était levée avec un grand bruit de chaises +roulantes et de tables poussées. + +— Laissez partir peu à peu tout le monde, dit Mazarin tout bas à Louis +XIV, et veuillez m’accorder quelques minutes. J’expédie une affaire +dont, ce soir même, je veux entretenir Votre Majesté. + +— Et les reines? demanda Louis XIV. + +— Et M. le duc d’Anjou, dit Son Éminence. + +En même temps, il se retourna dans sa ruelle, dont les rideaux, en +retombant, cachèrent le lit. Le cardinal, cependant, n’avait pas perdu +de vue ses conspirateurs. + +— Monsieur le comte de Guiche! dit-il d’une voix chevrotante, tout +en revêtant, derrière le rideau, la robe de chambre que lui tendait +Bernouin. + +— Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s’approchant. + +— Prenez mes cartes; vous avez du bonheur, vous... Gagnez-moi un peu +l’argent de ces messieurs. + +— Oui, monseigneur. + +Le jeune homme s’assit à table, d’où le roi s’éloigna pour causer avec +les reines. + +Une partie sérieuse commença entre le comte et plusieurs riches +courtisans. + +Cependant, Philippe causait parures avec le chevalier de Lorraine, +et l’on avait cessé d’entendre derrière les rideaux de l’alcôve le +frôlement de la robe de soie du cardinal. + +Son Éminence avait suivi Bernouin dans le cabinet adjacent à la chambre +à coucher. + + + + +Chapitre XL — Affaire d’État + + +Le cardinal, en passant dans son cabinet, trouva le comte de La Fère +qui attendait, fort occupé d’admirer un Raphaël très beau, placé +au-dessus d’un dressoir garni d’orfèvrerie. + +Son Éminence arriva doucement, léger et silencieux comme une ombre, +et surprit la physionomie du comte, ainsi qu’il avait l’habitude de +le faire, prétendant deviner à la simple inspection du visage d’un +interlocuteur quel devait être le résultat de la conversation. Mais, +cette fois, l’attente de Mazarin fut trompée; il ne lut absolument rien +sur le visage d’Athos, pas même le respect qu’il avait l’habitude de +lire sur toutes les physionomies. + +Athos était vêtu de noir avec une simple broderie d’argent. + +Il portait le Saint-Esprit, la Jarretière et la Toison d’or, trois +ordres d’une telle importance, qu’un roi seul ou un comédien pouvait +les réunir. + +Mazarin fouilla longtemps dans sa mémoire un peu troublée pour se +rappeler le nom qu’il devait mettre sur cette figure glaciale et n’y +réussit pas. + +— J’ai su, dit-il enfin, qu’il m’arrivait un message d’Angleterre. + +Et il s’assit, congédiant Bernouin et Brienne, qui se préparait, en sa +qualité de secrétaire, à tenir la plume. + +— De la part de Sa Majesté le roi d’Angleterre, oui, Votre Éminence. + +— Vous parlez bien purement le français, monsieur, pour un Anglais, dit +gracieusement Mazarin en regardant toujours à travers ses doigts le +Saint-Esprit, la Jarretière, la Toison et surtout le visage du messager. + +— Je ne suis pas anglais, je suis français, monsieur le cardinal, +répondit Athos. + +— Voilà qui est particulier, le roi d’Angleterre choisissant des +Français pour ses ambassades; c’est d’un excellent augure... Votre nom, +monsieur, je vous prie? + +— Comte de La Fère, répliqua Athos en saluant plus légèrement que ne +l’exigeaient le cérémonial et l’orgueil du ministre tout-puissant. + +Mazarin plia les épaules comme pour dire: «Je ne connais pas ce +nom-là.» Athos ne sourcilla point. + +— Et vous venez, monsieur, continua Mazarin, pour me dire.... + +— Je venais de la part de Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne +annoncer au roi de France... + +Mazarin fronça le sourcil. + +— Annoncer au roi de France, poursuivit imperturbablement Athos, +l’heureuse restauration de Sa Majesté Charles II sur le trône de ses +pères. + +Cette nuance n’échappa point à la rusée Éminence. Mazarin avait trop +l’habitude des hommes pour ne pas voir, dans la politesse froide et +presque hautaine d’Athos, un indice d’hostilité qui n’était pas la +température ordinaire de cette serre chaude qu’on appelle la cour. + +— Vous avez ses pouvoirs, sans doute? demanda Mazarin d’un ton bref et +querelleur. + +— Oui... monseigneur. + +Ce mot: «Monseigneur» sortit péniblement des lèvres d’Athos; on eût dit +qu’il les écorchait. + +— En ce cas, montrez-les. + +Athos tira d’un sachet de velours brodé qu’il portait sous son +pourpoint une dépêche. Le cardinal étendit la main. + +— Pardon, monseigneur, dit Athos; mais ma dépêche est pour le roi. + +— Puisque vous êtes français, monsieur, vous devez savoir ce qu’un +Premier ministre vaut à la cour de France. + +— Il fut un temps, répondit Athos, où je m’occupais, en effet, de +ce que valent les Premiers ministres; mais j’ai formé, il y a déjà +plusieurs années de cela, la résolution de ne plus traiter qu’avec le +roi. + +— Alors, monsieur, dit Mazarin, qui commençait à s’irriter, vous ne +verrez ni le ministre ni le roi. + +Et Mazarin se leva. Athos remit sa dépêche dans le sachet, salua +gravement et fit quelques pas vers la porte. Ce sang-froid exaspéra +Mazarin. + +— Quels étranges procédés diplomatiques! s’écria-t-il. Sommes-nous +encore au temps où M. Cromwell nous envoyait des pourfendeurs en guise +de chargés d’affaires? Il ne vous manque, monsieur, que le pot en tête +et la bible à la ceinture. + +— Monsieur, répliqua sèchement Athos, je n’ai jamais eu comme vous +l’avantage de traiter avec M. Cromwell, et je n’ai vu ses chargés +d’affaires que l’épée à la main; j’ignore donc comment il traitait avec +les Premiers ministres. Quant au roi d’Angleterre, Charles II, je sais +que, quand il écrit à Sa Majesté le roi Louis XIV, ce n’est pas à son +Éminence le cardinal Mazarin; dans cette distinction, je ne vois aucune +diplomatie. + +— Ah! s’écria Mazarin en relevant sa tête amaigrie et en frappant de la +main sur sa tête, je me souviens maintenant! + +Athos le regarda étonné. + +— Oui, c’est cela! dit le cardinal en continuant de regarder son +interlocuteur; oui, c’est bien cela... Je vous reconnais, monsieur. Ah! +_diavolo_! je ne m’étonne plus. + +— En effet, je m’étonnais qu’avec l’excellente mémoire de Votre +Éminence, répondit en souriant Athos, Votre Éminence ne m’eût pas +encore reconnu. + +— Toujours récalcitrant et grondeur... monsieur... monsieur... comment +vous appelait-on? Attendez donc... un nom de fleuve... Potamos... +non... un nom d’île... Naxos... non, _per Jove_! un nom de montagne... +Athos! m’y voilà! Enchanté de vous revoir, et de n’être plus à Rueil, +où vous me fîtes payer rançon avec vos damnés complices... Fronde! +toujours Fronde! Fronde maudite! oh! quel levain! Ah çà! monsieur, +pourquoi vos antipathies ont-elles survécu aux miennes? Si quelqu’un +avait à se plaindre, pourtant, je crois que ce n’était pas vous, qui +vous êtes tiré de là, non seulement les braies nettes, mais encore avec +le cordon du Saint-Esprit au cou. + +— Monsieur le cardinal, répondit Athos, permettez-moi de ne pas entrer +dans des considérations de cet ordre. J’ai une mission à remplir... me +faciliterez-vous les moyens de remplir cette mission? + +— Je m’étonne, dit Mazarin, tout joyeux d’avoir retrouvé la mémoire, et +tout hérissé de pointes malicieuses; je m’étonne, monsieur... Athos... +qu’un frondeur tel que vous ait accepté une mission près du Mazarin, +comme on disait dans le bon temps. + +Et Mazarin se mit à rire, malgré une toux douloureuse qui coupait +chacune de ses phrases et qui en faisait des sanglots. + +— Je n’ai accepté de mission qu’auprès du roi de France, monsieur le +cardinal, riposta le comte avec moins d’aigreur cependant, car il +croyait avoir assez d’avantages pour se montrer modéré. + +— Il faudra toujours, monsieur le frondeur, dit Mazarin gaiement, que, +du roi, l’affaire dont vous vous êtes chargé... + +— Dont on m’a chargé, monseigneur, je ne cours pas après les affaires. + +— Soit! il faudra, dis-je, que cette négociation passe un peu par mes +mains... Ne perdons pas un temps précieux... dites-moi les conditions. + +— J’ai eu l’honneur d’assurer à Votre Éminence que la lettre seule de +Sa Majesté le roi Charles II contenait la révélation de son désir. + +— Tenez! vous êtes ridicule avec votre roideur, monsieur Athos. On voit +que vous vous êtes frotté aux puritains de là-bas... Votre secret, je +le sais mieux que vous, et vous avez eu tort, peut-être, de ne pas +avoir quelques égards pour un homme très vieux et très souffrant, qui a +beaucoup travaillé dans sa vie et tenu bravement la campagne pour ses +idées, comme vous pour les vôtres... Vous ne voulez rien dire? bien; +vous ne voulez pas me communiquer votre lettre?... à merveille; venez +avec moi dans ma chambre, vous allez parler au roi... et devant le +roi... Maintenant, un dernier mot: Qui donc vous a donné la Toison? Je +me rappelle que vous passiez pour avoir la Jarretière; mais quant à la +Toison, je ne savais pas... + +— Récemment, monseigneur, l’Espagne, à l’occasion du mariage de Sa +Majesté Louis XIV, a envoyé au roi Charles II un brevet de la Toison +en blanc; Charles II me l’a transmis aussitôt, en remplissant le blanc +avec mon nom. + +Mazarin se leva, et, s’appuyant sur le bras de Bernouin, il rentra dans +sa ruelle, au moment où l’on annonçait dans la chambre: «Monsieur le +prince!» + +Le prince de Condé, le premier prince du sang, le vainqueur de Rocroy, +de Lens et de Nordlingen, entrait en effet chez Mgr de Mazarin, suivi +de ses gentilshommes, et déjà il saluait le roi, quand le Premier +ministre souleva son rideau. + +Athos eut le temps d’apercevoir Raoul serrant la main du comte de +Guiche, et d’échanger un sourire contre son respectueux salut. Il eut +le temps de voir aussi la figure rayonnante du cardinal, lorsqu’il +aperçut devant lui, sur la table, une masse énorme d’or que le comte de +Guiche avait gagnée, par une heureuse veine, depuis que Son Éminence +lui avait confié les cartes. Aussi, oubliant ambassadeur, ambassade et +prince, sa première pensée fut-elle pour l’or. + +— Quoi! s’écria le vieillard, tout cela... de gain? + +— Quelque chose comme cinquante mille écus; oui, monseigneur, répliqua +le comte de Guiche en se levant. Faut-il que je rende la place à Votre +Éminence ou que je continue? + +— Rendez, rendez! Vous êtes un fou. Vous reperdriez tout ce que vous +avez gagné, peste! + +— Monseigneur, dit le prince de Condé en saluant. + +— Bonsoir, monsieur le prince, dit le ministre d’un ton léger; c’est +bien aimable à vous de rendre visite à un ami malade. + +— Un ami!... murmura le comte de La Fère en voyant avec stupeur cette +alliance monstrueuse de mots; ami! lorsqu’il s’agit de Mazarin et de +Condé. + +Mazarin devina la pensée de ce frondeur, car il lui sourit avec +triomphe, et tout aussitôt: + +— Sire, dit-il au roi, j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté +M. le comte de La Fère, ambassadeur de Sa Majesté britannique... +Affaire d’État, messieurs! ajouta-t-il en congédiant de la main tous +ceux qui garnissaient la chambre, et qui, le prince de Condé en tête, +s’éclipsèrent sur le geste seul de Mazarin. + +Raoul, après un dernier regard jeté au comte de La Fère, suivit M. de +Condé. + +Philippe d’Anjou et la reine parurent alors se consulter comme pour +partir. + +— Affaire de famille, dit subitement Mazarin en les arrêtant sur leurs +sièges. Monsieur, que voici, apporte au roi une lettre par laquelle +Charles II, complètement restauré sur le trône, demande une alliance +entre Monsieur, frère du roi, et Mademoiselle Henriette, petite-fille +de Henri IV... voulez vous remettre au roi votre lettre de créance, +monsieur le comte. + +Athos resta un instant stupéfait. Comment le ministre pouvait-il savoir +le contenu d’une lettre qui ne l’avait pas quitté un seul instant? +Cependant, toujours maître de lui, il tendit sa dépêche au jeune roi +Louis XIV, qui la prit en rougissant. Un silence solennel régnait dans +la chambre du cardinal. Il ne fut troublé que par le bruit de l’or que +Mazarin, de sa main jaune et sèche, empilait dans un coffret pendant la +lecture du roi. + + + + +Chapitre XLI — Le récit + + +La malice du cardinal ne laissait pas beaucoup de choses à dire à +l’ambassadeur; cependant le mot de restauration avait frappé le roi, +qui, s’adressant au comte, sur lequel il avait les yeux fixés depuis +son entrée: + +— Monsieur, dit-il, veuillez nous donner quelques détails sur la +situation des affaires en Angleterre. Vous venez du pays, vous êtes +français, et les ordres que je vois briller sur votre personne +annoncent un homme de mérite en même temps qu’un homme de qualité. + +— Monsieur, dit le cardinal en se tournant vers la reine mère, est un +ancien serviteur de Votre Majesté, M. le comte de La Fère. + +Anne d’Autriche était oublieuse comme une reine dont la vie a été mêlée +d’orages et de beaux jours. Elle regarda Mazarin, dont le mauvais +sourire lui promettait quelque noirceur; puis elle sollicita d’Athos, +par un autre regard, une explication. + +— Monsieur, continua le cardinal, était un mousquetaire Tréville, au +service du feu roi... Monsieur connaît parfaitement l’Angleterre, où +il a fait plusieurs voyages à diverses époques; c’est un sujet du plus +haut mérite. + +Ces mots faisaient allusion à tous les souvenirs qu’Anne d’Autriche +tremblait toujours d’évoquer. L’Angleterre, c’était sa haine pour +Richelieu et son amour pour Buckingham; un mousquetaire Tréville, +c’était toute l’odyssée des triomphes qui avaient fait battre le cœur +de la jeune femme, et des dangers qui avaient à moitié déraciné le +trône de la jeune reine. + +Ces mots avaient bien de la puissance, car ils rendirent muettes et +attentives toutes les personnes royales, qui, avec des sentiments bien +divers, se mirent à recomposer en même temps les mystérieuses années +que les jeunes n’avaient pas vues, que les vieux avaient crues à jamais +effacées. + +— Parlez, monsieur, dit Louis XIV, sorti le premier du trouble, des +soupçons et des souvenirs. + +— Oui, parlez, ajouta Mazarin, à qui la petite méchanceté faite à Anne +d’Autriche venait de rendre son énergie et sa gaieté. + +— Sire, dit le comte, une sorte de miracle a changé toute la destinée +du roi Charles II. Ce que les hommes n’avaient pu faire jusque-là, Dieu +s’est résolu à l’accomplir. + +Mazarin toussa en se démenant dans son lit. + +— Le roi Charles II, continua Athos, est sorti de La Haye, non plus en +fugitif ou en conquérant, mais en roi absolu qui, après un voyage loin +de son royaume, revient au milieu des bénédictions universelles. + +— Grand miracle en effet, dit Mazarin, car si les nouvelles ont +été vraies, le roi Charles II, qui vient de rentrer au milieu des +bénédictions, était sorti au milieu des coups de mousquet. + +Le roi demeura impassible. + +Philippe, plus jeune et plus frivole, ne put réprimer un sourire qui +flatta Mazarin comme un applaudissement de sa plaisanterie. + +— En effet, dit le roi, il y a eu miracle; mais Dieu, qui fait tant +pour les rois, monsieur le comte, emploie cependant la main des hommes +pour faire triompher ses desseins. À quels hommes principalement +Charles II doit-il son rétablissement? + +— Mais, interrompit le cardinal sans aucun souci de l’amour-propre du +roi, Votre Majesté ne sait-elle pas que c’est à M. Monck?... + +— Je dois le savoir, répliqua résolument Louis XIV; cependant, je +demande à M. l’ambassadeur les causes du changement de ce M. Monck. + +— Et Votre Majesté touche précisément la question, répondit Athos; car, +sans le miracle dont j’ai eu l’honneur de parler, M. Monck demeurait +probablement un ennemi invincible pour le roi Charles II. Dieu a voulu +qu’une idée étrange, hardie et ingénieuse tombât dans l’esprit d’un +certain homme, tandis qu’une idée dévouée, courageuse, tombait en +l’esprit d’un certain autre. La combinaison de ces deux idées amena un +tel changement dans la position de M. Monck, que, d’ennemi acharné, il +devint un ami pour le roi déchu. + +— Voilà précisément aussi le détail que je demandais, fit le roi... +Quels sont ces deux hommes dont vous parlez? + +— Deux Français, Sire. + +— En vérité, j’en suis heureux. + +— Et les deux idées? s’écria Mazarin. Je suis plus curieux des idées +que des hommes, moi. + +— Oui, murmura le roi. + +— La deuxième, l’idée dévouée, raisonnable... La moins importante, +Sire, c’était d’aller déterrer un million en or enfoui par le roi +Charles Ier dans Newcastle, et d’acheter, avec cet or, le concours de +Monck. + +— Oh! oh! dit Mazarin ranimé à ce mot million... mais Newcastle était +précisément occupé par ce même Monck? + +— Oui, monsieur le cardinal, voilà pourquoi j’ai osé appeler l’idée +courageuse en même temps que dévouée. Il s’agissait donc, si M. Monck +refusait les offres du négociateur, de réintégrer le roi Charles II +dans la propriété de ce million que l’on devait arracher à la loyauté +et non plus au loyalisme du général Monck... Cela se fit malgré +quelques difficultés; le général fut loyal et laissa emporter l’or. + +— Il me semble, dit le roi timide et rêveur, que Charles II n’avait pas +connaissance de ce million pendant son séjour à Paris. + +— Il me semble, ajouta le cardinal malicieusement, que Sa Majesté le +roi de la Grande-Bretagne savait parfaitement l’existence du million, +mais qu’elle préférait deux millions à un seul. + +— Sire, répondit Athos avec fermeté, Sa Majesté le roi Charles II s’est +trouvé en France tellement pauvre, qu’il n’avait pas d’argent pour +prendre la poste; tellement dénué d’espérances, qu’il pensa plusieurs +fois à mourir. Il ignorait si bien l’existence du million de Newcastle, +que sans un gentilhomme, sujet de Votre Majesté, dépositaire moral du +million et qui révéla le secret à Charles II, ce prince végéterait +encore dans le plus cruel oubli. + +— Passons à l’idée ingénieuse, étrange et hardie, interrompit Mazarin, +dont la sagacité pressentait un échec. Quelle était cette idée? + +— La voici. M. Monck faisant seul obstacle au rétablissement de Sa +Majesté le roi déchu, un Français imagina de supprimer cet obstacle. + +— Oh! oh! mais c’est un scélérat que ce Français-là, dit Mazarin, et +l’idée n’est pas tellement ingénieuse qu’elle ne fasse brancher ou +rouer son auteur en place de Grève par arrêt du Parlement. + +— Votre Éminence se trompe, dit sèchement Athos; je n’ai pas dit que +le Français en question eût résolu d’assassiner Monck, mais bien de +le supprimer. Les mots de la langue française ont une valeur que des +gentilshommes de France connaissent absolument. D’ailleurs, c’est +affaire de guerre, et quand on sert les rois contre leurs ennemis, on +n’a pas pour juge le Parlement, on a Dieu. Donc ce gentilhomme français +imagina de s’emparer de la personne de M. Monck, et il exécuta son plan. + +Le roi s’animait au récit des belles actions. Le jeune frère de Sa +Majesté frappa du poing sur la table en s’écriant: + +— Ah! c’est beau! + +— Il enleva Monck? dit le roi, mais Monck était dans son camp... + +— Et le gentilhomme était seul, Sire. + +— C’est merveilleux! dit Philippe. + +— En effet, merveilleux! s’écria le roi. + +— Bon! voilà les deux petits lions déchaînés, murmura le cardinal. + +Et d’un air de dépit qu’il ne dissimulait pas: + +— J’ignore ces détails, dit-il; en garantissez-vous l’authenticité, +monsieur? + +— D’autant plus aisément, monsieur le cardinal, que j’ai vu les +événements. + +— Vous? + +— Oui, monseigneur. + +Le roi s’était involontairement rapproché du comte; le duc d’Anjou +avait fait volte-face, et pressait Athos de l’autre côté. + +— Après, monsieur, après? s’écrièrent-ils tous deux en même temps. + +— Sire, M. Monck, étant pris par le Français, fut amené au roi +Charles II à La Haye. Le roi rendit la liberté à M. Monck, et le +général, reconnaissant, donna en retour à Charles II le trône de la +Grande-Bretagne, pour lequel tant de vaillantes gens ont combattu sans +résultat. + +Philippe frappa dans ses mains avec enthousiasme. Louis XIV, plus +réfléchi, se tourna vers le comte de La Fère: + +— Cela est vrai, dit-il, dans tous ses détails? + +— Absolument vrai, Sire. + +— Un de mes gentilshommes connaissait le secret du million et l’avait +gardé? + +— Oui, Sire. + +— Le nom de ce gentilhomme? + +— C’est votre serviteur, dit simplement Athos. + +Un murmure d’admiration vint gonfler le cœur d’Athos. Il pouvait être +fier à moins. Mazarin lui-même avait levé les bras au ciel. + +— Monsieur, dit le roi, je chercherai, je tâcherai de trouver un moyen +de vous récompenser. + +Athos fit un mouvement. + +— Oh! non pas de votre probité; être payé pour cela vous humilierait; +mais je vous dois une récompense pour avoir participé à la restauration +de mon frère Charles II. + +— Certainement, dit Mazarin. + +— Triomphe d’une bonne cause qui comble de joie toute la maison de +France, dit Anne d’Autriche. + +— Je continue, dit Louis XIV. Est-il vrai aussi qu’un homme ait pénétré +jusqu’à Monck, dans son camp, et l’ait enlevé? + +— Cet homme avait dix auxiliaires pris dans un rang inférieur. + +— Rien que cela? + +— Rien que cela. + +— Et vous le nommez? + +— M. d’Artagnan, autrefois lieutenant des mousquetaires de Votre +Majesté. + +Anne d’Autriche rougit, Mazarin devint honteux et jaune; Louis XIV +s’assombrit, et une goutte de sueur tomba de son front pâle. + +— Quels hommes! murmura-t-il. + +Et, involontairement, il lança au ministre un coup d’œil qui l’eût +épouvanté, si Mazarin n’eût pas en ce moment caché sa tête sous +l’oreiller. + +— Monsieur, s’écria le jeune duc d’Anjou en posant sa main blanche et +fine comme celle d’une femme sur le bras d’Athos, dites à ce brave +homme, je vous prie, que Monsieur, frère du roi, boira demain à sa +santé devant cent des meilleurs gentilshommes de France. + +Et en achevant ces mots, le jeune homme, s’apercevant que +l’enthousiasme avait dérangé une de ses manchettes, s’occupa de la +rétablir avec le plus grand soin. + +— Causons d’affaires, Sire, interrompit Mazarin, qui ne +s’enthousiasmait pas et qui n’avait pas de manchettes. + +— Oui, monsieur, répliqua Louis XIV. Entamez votre communication, +monsieur le comte, ajouta-t-il en se tournant vers Athos. + +Athos commença en effet, et proposa solennellement la main de lady +Henriette Stuart au jeune prince frère du roi. La conférence dura +une heure; après quoi, les portes de la chambre furent ouvertes aux +courtisans, qui reprirent leurs places comme si rien n’avait été +supprimé pour eux dans les occupations de cette soirée. + +Athos se retrouva alors près de Raoul, et le père et le fils purent se +serrer la main. + + + + +Chapitre XLII — Où M. de Mazarin se fait prodigue + + +Pendant que Mazarin cherchait à se remettre de la chaude alarme qu’il +venait d’avoir, Athos et Raoul échangeaient quelques mots dans un coin +de la chambre. + +— Vous voilà donc à Paris, Raoul? dit le comte. + +— Oui, monsieur, depuis que M. le prince est revenu. + +— Je ne puis m’entretenir avec vous en ce lieu, où l’on nous observe, +mais je vais tout à l’heure retourner chez moi, et je vous y attends +aussitôt que votre service le permettra. + +Raoul s’inclina. M. le prince venait droit à eux. Le prince avait ce +regard clair et profond qui distingue les oiseaux de proie de l’espèce +noble; sa physionomie elle-même offrait plusieurs traits distinctifs +de cette ressemblance. On sait que, chez le prince de Condé, le nez +aquilin sortait aigu, incisif, d’un front légèrement fuyant et plus bas +que haut; ce qui, au dire des railleurs de la cour, gens impitoyables +même pour le génie, constituait plutôt un bec d’aigle qu’un nez humain +à l’héritier des illustres princes de la maison de Condé. Ce regard +pénétrant, cette expression impérieuse de toute la physionomie, +troublaient ordinairement ceux à qui le prince adressait la parole +plus que ne l’eût fait la majesté ou la beauté régulière du vainqueur +de Rocroy. D’ailleurs, la flamme montait si vite à ces yeux saillants, +que chez M. le prince toute animation ressemblait à de la colère. Or, à +cause de sa qualité, tout le monde à la cour respectait M. le prince, +et beaucoup même, ne voyant que l’homme, poussaient le respect jusqu’à +la terreur. + +Donc, Louis de Condé s’avança vers le comte de La Fère et Raoul avec +l’intention marquée d’être salué par l’un et d’adresser la parole à +l’autre. + +Nul ne saluait avec plus de grâce réservée que le comte de La Fère. +Il dédaignait de mettre dans une révérence toutes les nuances qu’un +courtisan n’emprunte d’ordinaire qu’à la même couleur: le désir de +plaire. Athos connaissait sa valeur personnelle et saluait un prince +comme un homme, corrigeant par quelque chose de sympathique et +d’indéfinissable ce que pouvait avoir de blessant pour l’orgueil du +rang suprême l’inflexibilité de son attitude. + +Le prince allait parler à Raoul. Athos le prévint. + +— Si M. le vicomte de Bragelonne, dit-il, n’était pas un des très +humbles serviteurs de Votre Altesse, je le prierais de prononcer mon +nom devant vous... mon prince. + +— J’ai l’honneur de parler à M. le comte de La Fère, dit aussitôt M. de +Condé. + +— Mon protecteur, ajouta Raoul en rougissant. + +— L’un des plus honnêtes hommes du royaume, continua le prince; l’un +des premiers gentilshommes de France, et dont j’ai ouï dire tant de +bien, que souvent je désirais de le compter au nombre de mes amis. + +— Honneur dont je ne serais digne, monseigneur, répliqua Athos, que par +mon respect et mon admiration pour Votre Altesse. + +— M. de Bragelonne, dit le prince, est un bon officier qui, on le +voit, a été à bonne école. Ah! monsieur le comte, de votre temps, les +généraux avaient des soldats... + +— C’est vrai, monseigneur; mais aujourd’hui, les soldat sont des +généraux. + +Ce compliment, qui sentait si peu son flatteur, fit tressaillir de joie +un homme que toute l’Europe regardait comme un héros et qui pouvait +être blasé sur la louange. + +— Il est fâcheux pour moi, repartit le prince, que vous vous soyez +retiré du service, monsieur le comte; car, incessamment, il faudra que +le roi s’occupe d’une guerre avec la Hollande ou d’une guerre avec +l’Angleterre, et les occasions ne manqueront point pour un homme comme +vous qui connaît la Grande-Bretagne comme la France. + +— Je crois pouvoir vous dire, monseigneur, que j’ai sagement fait +de me retirer du service, dit Athos en souriant. La France et la +Grande-Bretagne vont désormais vivre comme deux sœurs, si j’en crois +mes pressentiments. + +— Vos pressentiments? + +— Tenez, monseigneur, écoutez ce qui se dit là-bas à la table de M. le +cardinal. + +— Au jeu? + +— Au jeu... Oui, monseigneur. + +Le cardinal venait en effet de se soulever sur un coude et de faire un +signe au jeune frère du roi, qui s’approcha de lui. + +— Monseigneur, dit le cardinal, faites ramasser, je vous prie, tous ces +écus d’or. + +Et il désignait l’énorme amas de pièces fauves et brillantes que le +comte de Guiche avait élevé peu à peu devant lui, grâce à une veine des +plus heureuses. + +— À moi? s’écria le duc d’Anjou. + +— Ces cinquante mille écus, oui, monseigneur; ils sont à vous. + +— Vous me les donnez? + +— J’ai joué à votre intention, monseigneur, répliqua le cardinal en +s’affaiblissant peu à peu, comme si cet effort de donner de l’argent +eût épuisé chez lui toutes les facultés physiques ou morales. + +— Oh! mon Dieu, murmura Philippe presque étourdi de joie, la belle +journée! + +Et lui-même, faisant le râteau avec ses doigts, attira une partie de la +somme dans ses poches, qu’il remplit... + +Cependant plus d’un tiers restait encore sur la table. + +— Chevalier, dit Philippe à son favori le chevalier de Lorraine, viens. + +Le favori accourut. + +— Empoche le reste, dit le jeune prince. + +Cette scène singulière ne fut prise par aucun des assistants que comme +une touchante fête de famille. Le cardinal se donnait des airs de père +avec les fils de France, et les deux jeunes princes avaient grandi sous +son aile. Nul n’imputa donc à orgueil ou même à impertinence, comme +on le ferait de nos jours, cette libéralité du Premier ministre. Les +courtisans se contentèrent d’envier... Le roi détourna la tête. + +— Jamais je n’ai eu tant d’argent, dit joyeusement le jeune prince en +traversant la chambre avec son favori pour aller gagner son carrosse. +Non, jamais... Comme c’est lourd, cent cinquante mille livres! + +— Mais pourquoi M. le cardinal donne-t-il tout cet argent d’un coup? +demanda tout bas M. le prince au comte de La Fère. Il est donc bien +malade, ce cher cardinal? + +— Oui, monseigneur, bien malade sans doute; il a d’ailleurs mauvaise +mine, comme Votre Altesse peut le voir. + +— Certes... Mais il en mourra!... Cent cinquante mille livres!... Oh! +c’est à ne pas croire. Voyons, comte, pourquoi? Trouvez-nous une raison. + +— Monseigneur, patientez, je vous prie; voilà M. le duc d’Anjou +qui vient de ce côté causant avec le chevalier de Lorraine; je ne +serais pas surpris qu’ils m’épargnassent la peine d’être indiscret. +Écoutez-les. + +En effet, le chevalier disait au prince à demi-voix: + +— Monseigneur, ce n’est pas naturel que M. Mazarin vous donne tant +d’argent... Prenez garde, vous allez laisser tomber des pièces, +monseigneur... Que vous veut le cardinal pour être si généreux? + +— Quand je vous disais, murmura Athos à l’oreille de M. le prince; +voici peut-être la réponse à votre question. + +— Dites donc, monseigneur? réitéra impatiemment le chevalier, qui +supputait, en pesant sa poche, la quotité de la somme qui lui était +échue par ricochet. + +— Mon cher chevalier, cadeau de noces. + +— Comment, cadeau de noces! + +— Eh! oui, je me marie! répliqua le duc d’Anjou, sans s’apercevoir +qu’il passait à ce moment même devant M. le prince et devant Athos, qui +tous deux le saluèrent profondément. + +Le chevalier lança au jeune duc un regard si étrange, si haineux, que +le comte de La Fère en tressaillit. + +— Vous! vous marier! répéta-t-il. Oh! c’est impossible. Vous feriez +cette folie! + +— Bah! ce n’est pas moi qui la fais; on me la fait faire, répliqua le +duc d’Anjou. Mais viens vite; allons dépenser notre argent. + +Là-dessus, il disparut avec son compagnon riant et causant, tandis que +les fronts se courbaient sur son passage. + +Alors M. le prince dit tout bas à Athos: + +— Voilà donc le secret? + +— Ce n’est pas moi qui vous l’ai dit, monseigneur. + +— Il épouse la sœur de Charles II? + +— Je crois que oui. + +Le prince réfléchit un moment et son œil lança un vif éclair. + +— Allons, dit-il avec lenteur, comme s’il se parlait à lui-même, voilà +encore une fois les épées au croc... pour longtemps! + +Et il soupira. + +Tout ce que renfermait ce soupir d’ambitions sourdement étouffées, +d’illusions éteintes, d’espérances déçues, Athos seul le devina, car +seul il avait entendu le soupir. + +Aussitôt M. le prince prit congé, le roi partait. Athos, avec un +signe qu’il fit à Bragelonne, lui renouvela l’invitation faite au +commencement de cette scène. + +Peu à peu la chambre devint déserte, et Mazarin resta seul en proie à +des souffrances qu’il ne songeait plus à dissimuler. + +— Bernouin! Bernouin! cria-t-il d’une voix brisée. + +— Que veut Monseigneur? + +— Guénaud... qu’on appelle Guénaud, dit l’éminence; il me semble que je +vais mourir. + +Bernouin, effaré, courut au cabinet donner un ordre, et le piqueur +qui courut chercher le médecin croisa le carrosse du roi dans la rue +Saint-Honoré. + + + + +Chapitre XLIII — Guénaud + + +L’ordre du cardinal était pressant: Guénaud ne se fit pas attendre. + +Il trouva son malade renversé sur le lit, les jambes enflées, livide, +l’estomac comprimé. Mazarin venait de subir une rude attaque de goutte. +Il souffrait cruellement et avec l’impatience d’un homme qui n’a pas +l’habitude des résistances. À l’arrivée de Guénaud: + +— Ah! dit-il, me voilà sauvé! + +Guénaud était un homme fort savant et fort circonspect, qui n’avait pas +besoin des critiques de Boileau pour avoir de la réputation. Lorsqu’il +était en face de la maladie, fût-elle personnifiée dans un roi, il +traitait le malade de Turc à More. Il ne répliqua donc pas à Mazarin +comme le ministre s’y attendait: «Voilà le médecin; adieu la maladie!» +Tout au contraire, examinant le malade d’un air fort grave: + +— Oh! oh! dit-il. + +— Eh quoi! Guénaud?... Quel air vous avez! + +— J’ai l’air qu’il faut pour voir votre mal, monseigneur, et un mal +fort dangereux. + +— La goutte... Oh! oui, la goutte. + +— Avec des complications, monseigneur. + +Mazarin se souleva sur un coude, et interrogeant du regard, du geste: + +— Que me dites-vous là! Suis-je plus malade que je ne crois moi-même? + +— Monseigneur, dit Guénaud en s’asseyant près du lit, Votre Éminence a +beaucoup travaillé dans sa vie, Votre Éminence a souffert beaucoup. + +— Mais je ne suis pas si vieux, ce me semble... Feu M. de Richelieu +n’avait que dix-sept mois de moins que moi lorsqu’il est mort, et +mort de maladie mortelle. Je suis jeune, Guénaud, songez-y donc: j’ai +cinquante deux ans à peine. + +— Oh! monseigneur, vous avez bien plus que cela... Combien la Fronde a +t-elle duré? + +— À quel propos, Guénaud, me faites-vous cette question? + +— Pour un calcul médical, monseigneur. + +— Mais quelque chose comme dix ans... forte ou faible. + +— Très bien; veuillez compter chaque année de Fronde pour trois ans... +cela fait trente; or, vingt et cinquante-deux font soixante-douze ans. +Vous avez soixante-douze ans, monseigneur... et c’est un grand âge. + +En disant cela, il tâtait le pouls du malade. Ce pouls était rempli de +si fâcheux pronostics, que le médecin poursuivit aussitôt, malgré les +interruptions du malade: + +— Mettons les années de Fronde à quatre ans l’une, c’est +quatre-vingt-deux ans que vous avez vécu. + +Mazarin devint fort pâle, et d’une voix éteinte il dit: + +— Vous parlez sérieusement, Guénaud? + +— Hélas! oui, monseigneur. + +— Vous prenez alors un détour pour m’annoncer que je suis bien malade? + +— Ma foi, oui, monseigneur, et avec un homme de l’esprit et du courage +de Votre Éminence, on ne devrait pas prendre de détour. + +Le cardinal respirait si difficilement, qu’il fit pitié même à +l’impitoyable médecin. + +— Il y a maladie et maladie, reprit Mazarin. De certaines on échappe. + +— C’est vrai, monseigneur. + +— N’est-ce pas? s’écria Mazarin presque joyeux; car enfin, à quoi +serviraient la puissance, la force de volonté? À quoi servirait le +génie, votre génie à vous, Guénaud? À quoi enfin servent la science et +l’art, si le malade qui dispose de tout cela ne peut se sauver du péril? + +Guénaud allait ouvrir la bouche. Mazarin continua: + +— Songez, dit-il, que je suis le plus confiant de vos clients, songez +que je vous obéis en aveugle, et que par conséquent... + +— Je sais tout cela, dit Guénaud. + +— Je guérirai alors? + +— Monseigneur, il n’y a ni force de volonté, ni puissance, ni génie, ni +science qui résistent au mal que Dieu envoie sans doute, ou qu’il jette +sur la terre à la création, avec plein pouvoir de détruire et de tuer +les hommes. Quand le mal est mortel, il tue, et rien n’y fait... + +— Mon mal... est... mortel? demanda Mazarin. + +— Oui, monseigneur. + +L’Éminence s’affaissa un moment, comme le malheureux qu’une chute de +colonne vient d’écraser... Mais c’était une âme bien trempée ou plutôt +un esprit bien solide, que l’esprit de M. de Mazarin. + +— Guénaud, dit-il en se relevant, vous me permettrez bien d’en appeler +de votre jugement. Je veux rassembler les plus savants hommes de +l’Europe, je veux les consulter... je veux vivre enfin par la vertu de +n’importe quel remède. + +— Monseigneur ne suppose pas, dit Guénaud, que j’aie la prétention +d’avoir prononcé tout seul sur une existence précieuse comme la sienne; +j’ai assemblé déjà tous les bons médecins et praticiens de France et +d’Europe... ils étaient douze. + +— Et ils ont dit...? + +— Ils ont dit que Votre Éminence était atteinte d’une maladie mortelle; +j’ai la consultation signée dans mon portefeuille. Si Votre Éminence +veut en prendre connaissance, elle verra le nom de toutes les maladies +incurables que nous avons découvertes. Il y a d’abord... + +— Non! non! s’écria Mazarin en repoussant le papier. Non, Guénaud, je +me rends, je me rends! + +Et un profond silence, pendant lequel le cardinal reprenait ses esprits +et réparait ses forces, succéda aux agitations de cette scène. + +— Il y a autre chose, murmura Mazarin; il y a les empiriques, les +charlatans. Dans mon pays, ceux que les médecins abandonnent courent +la chance d’un vendeur d’orviétan, qui dix fois les tue, mais qui cent +fois les sauve. + +— Depuis un mois, Votre Éminence ne s’aperçoit-elle pas que j’ai changé +dix fois ses remèdes? + +— Oui... Eh bien? + +— Eh bien! j’ai dépensé cinquante mille livres à acheter les secrets de +tous ces drôles: la liste est épuisée; ma bourse aussi. Vous n’êtes pas +guéri, et sans mon art vous seriez mort. + +— C’est fini, murmura le cardinal; c’est fini. + +Il jeta un regard sombre autour de lui sur ses richesses. + +— Il faudra quitter tout cela! soupira-t-il. Je suis mort, Guénaud! je +suis mort! + +— Oh! pas encore, monseigneur, dit le médecin. + +Mazarin lui saisit la main. + +— Dans combien de temps? demanda-t-il en arrêtant deux grands yeux +fixes sur le visage du médecin. + +— Monseigneur, on ne dit jamais cela. + +— Aux hommes ordinaires, soit; mais à moi... à moi dont chaque minute +vaut un trésor, dis-le-moi, Guénaud, dis-le-moi! + +— Non, non, monseigneur. + +— Je le veux, te dis-je. Oh! donne-moi un mois, et pour chacun de ces +trente jours, je te paierai cent mille livres. + +— Monseigneur, répliqua Guénaud d’une voix ferme, c’est Dieu qui vous +donne les jours de grâce et non pas moi. Dieu ne vous donne donc que +quinze jours! + +Le cardinal poussa un douloureux soupir et retomba sur son oreiller en +murmurant: + +— Merci, Guénaud, merci! + +Le médecin allait s’éloigner; le moribond se redressa: + +— Silence, dit-il avec des yeux de flamme, silence! + +— Monseigneur, il y a deux mois que je sais ce secret; vous voyez que +je l’ai bien gardé. + +— Allez, Guénaud, j’aurai soin de votre fortune; allez, et dites à +Brienne de m’envoyer un commis; qu’on appelle M. Colbert. Allez. + + + + +Chapitre XLIV — Colbert + + +Colbert n’était pas loin. + +Durant toute la soirée, il s’était tenu dans un corridor, causant avec +Bernouin, avec Brienne, et commentant, avec l’habileté ordinaire des +gens de cour, les nouvelles qui se dessinaient comme les bulles d’air +sur l’eau à la surface de chaque événement. Il est temps, sans doute, +de tracer, en quelques mots, un des portraits les plus intéressants +de ce siècle, et de le tracer avec autant de vérité peut-être que les +peintres contemporains l’ont pu faire. Colbert fut un homme sur lequel +l’historien et le moraliste ont un droit égal. + +Il avait treize ans de plus que Louis XIV, son maître futur. + +D’une taille médiocre, plutôt maigre que gras, il avait l’œil enfoncé, +la mine basse, les cheveux gros, noirs et rares, ce qui, disent les +biographes de son temps, lui fit prendre de bonne heure la calotte. Un +regard plein de sévérité, de dureté même; une sorte de roideur qui, +pour les inférieurs, était de la fierté, pour les supérieurs, une +affectation de vertu digne; la morgue sur toutes choses, même lorsqu’il +était seul à se regarder dans une glace: voilà pour l’extérieur du +personnage. + +Au moral, on vantait la profondeur de son talent pour les comptes, son +ingéniosité à faire produire la stérilité même. Colbert avait imaginé +de forcer les gouverneurs des places frontières à nourrir les garnisons +sans solde de ce qu’ils tiraient des contributions. Une si précieuse +qualité donna l’idée à M. le cardinal Mazarin de remplacer Joubert, son +intendant qui venait de mourir, par M. Colbert, qui rognait si bien les +portions. + +Colbert peu à peu se lançait à la cour, malgré la médiocrité de sa +naissance, car il était fils d’un homme qui vendait du vin comme son +père, qui ensuite avait vendu du drap, puis des étoffes de soie. +Colbert, destiné d’abord au commerce, avait été commis chez un marchand +de Lyon, qu’il avait quitté pour venir à Paris dans l’étude d’un +procureur au Châtelet nommé Biterne. C’est ainsi qu’il avait appris +l’art de dresser un compte et l’art plus précieux de l’embrouiller. + +Cette roideur de Colbert lui avait fait le plus grand bien, tant il est +vrai que la fortune, lorsqu’elle a un caprice, ressemble à ces femmes +de l’Antiquité dont rien au physique et au moral des choses et des +hommes ne rebute la fantaisie. + +Colbert, placé chez Michel Letellier, secrétaire d’État en 1648, par +son cousin Colbert, seigneur de Saint-Pouange, qui le favorisait, +reçut un jour du ministre une commission pour le cardinal Mazarin. Son +Éminence le cardinal jouissait alors d’une santé florissante, et les +mauvaises années de la Fronde n’avaient pas encore compté triple et +quadruple pour lui. Il était à Sedan, fort empêché d’une intrigue de +cour dans laquelle Anne d’Autriche paraissait vouloir déserter sa cause. + +Cette intrigue, Letellier en tenait les fils. Il venait de recevoir +une lettre d’Anne d’Autriche, lettre fort précieuse pour lui et fort +compromettante pour Mazarin; mais comme il jouait déjà le rôle double +qui lui servit si bien, et qu’il ménageait toujours deux ennemis +pour tirer parti de l’un et de l’autre, soit en les brouillant plus +qu’ils ne l’étaient, soit en les réconciliant, Michel Letellier voulut +envoyer à Mazarin la lettre d’Anne d’Autriche, afin qu’il en prît +connaissance, et par conséquent afin qu’il sût gré d’un service aussi +galamment rendu. Envoyer la lettre, c’était facile; la recouvrer après +communication, c’était la difficulté. + +Letellier jeta les yeux autour de lui, et voyant le commis noir et +maigre qui griffonnait, le sourcil froncé, dans ses bureaux, il le +préféra au meilleur gendarme pour l’exécution de ce dessein. Colbert +dut partir pour Sedan avec l’ordre de communiquer la lettre à Mazarin +et de la rapporter à Letellier. Il écouta sa consigne avec une +attention scrupuleuse, s’en fit répéter la teneur deux fois, insista +sur la question de savoir si rapporter était aussi nécessaire que +communiquer, et Letellier lui dit: — Plus nécessaire. + +Alors il partit, voyagea comme un courrier sans souci de son corps, +et remit à Mazarin, d’abord une lettre de Letellier qui annonçait au +cardinal l’envoi de la lettre précieuse, puis cette lettre elle-même. +Mazarin rougit fort en voyant la lettre d’Anne d’Autriche, fit un +gracieux sourire à Colbert et le congédia. + +— À quand la réponse, monseigneur? dit le courrier humblement. + +— À demain. + +— Demain matin? + +— Oui, monsieur. + +Le commis tourna les talons et essaya sa plus noble révérence. + +Le lendemain il était au poste dès sept heures. Mazarin le fit attendre +jusqu’à dix. Colbert ne sourcilla point dans l’antichambre; son tour +venu, il entra. + +Mazarin lui remit alors un paquet cacheté. Sur l’enveloppe de ce paquet +étaient écrits ces mots: «À M. Michel Letellier, etc.» + +Colbert regarda le paquet avec beaucoup d’attention; le cardinal fit +une charmante mine et le poussa vers la porte. + +— Et la lettre de la reine mère, monseigneur? demanda Colbert. + +— Elle est avec le reste, dans le paquet, dit Mazarin. + +— Ah! fort bien, répliqua Colbert. + +Et, plaçant son chapeau entre ses genoux, il se mit à décacheter le +paquet. + +Mazarin poussa un cri. + +— Que faites-vous donc! dit-il brutalement. + +— Je décachette le paquet, monseigneur. + +— Vous défiez-vous de moi, monsieur le cuistre? A-t-on vu pareille +impertinence! + +— Oh! monseigneur, ne vous fâchez pas contre moi! Ce n’est certainement +pas la parole de Votre Éminence que je mets en doute, à Dieu ne plaise. + +— Quoi donc, alors? + +— C’est l’exactitude de votre chancellerie, monseigneur. Qu’est-ce +qu’une lettre? Un chiffon. Un chiffon ne peut-il être oublié?... Et +tenez, monseigneur, tenez, voyez si j’avais tort! Vos commis ont oublié +le chiffon: la lettre ne se trouve pas dans le paquet. + +— Vous êtes un insolent et vous n’avez rien vu! s’écria Mazarin irrité; +retirez-vous et attendez mon plaisir! + +En disant ces mots, avec une subtilité tout italienne, il arracha le +paquet des mains de Colbert et rentra dans ses appartements. Mais cette +colère ne pouvait tant durer qu’elle ne fût remplacée un jour par le +raisonnement. + +Mazarin, chaque matin, en ouvrant la porte de son cabinet, trouvait la +figure de Colbert en sentinelle derrière la banquette, et cette figure +désagréable lui demandait humblement, mais avec ténacité, la lettre de +la reine mère. + +Mazarin n’y put tenir et dut la rendre. Il accompagna cette restitution +d’une mercuriale des plus rudes, pendant laquelle Colbert se contenta +d’examiner, de ressaisir, de flairer même le papier, les caractères +et la signature, ni plus ni moins que s’il eût eu affaire au dernier +faussaire du royaume. Mazarin le traita plus rudement encore, et +Colbert, impassible, ayant acquis la certitude que la lettre était la +vraie, partit comme s’il eût été sourd. + +Cette conduite lui valut plus tard le poste de Joubert, car Mazarin, +au lieu d’en garder rancune, l’admira et souhaita de s’attacher une +pareille fidélité. + +On voit par cette seule histoire ce qu’était l’esprit de Colbert. Les +événements, se déroulant peu à peu, laisseront fonctionner librement +tous les ressorts de cet esprit. Colbert ne fut pas long à s’insinuer +dans les bonnes grâces du cardinal: il lui devint même indispensable. +Tous ses comptes, le commis les connaissait, sans que le cardinal +lui en eût jamais parlé. Ce secret entre eux, à deux, était un lien +puissant, et voilà pourquoi, près de paraître devant le maître d’un +autre monde, Mazarin voulait prendre un parti et un bon conseil pour +disposer du bien qu’il était forcé de laisser en ce monde-ci. + +Après la visite de Guénaud, il appela donc Colbert, le fit asseoir et +lui dit: + +— Causons, monsieur Colbert, et sérieusement, car je suis malade et il +se pourrait que je vinsse à mourir. + +— L’homme est mortel, répliqua Colbert. + +— Je m’en suis toujours souvenu, monsieur Colbert, et j’ai travaillé +dans cette prévision... Vous savez que j’ai amassé un peu de bien ... + +— Je le sais, monseigneur. + +— À combien estimez-vous à peu près ce bien, monsieur Colbert? + +— À quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres neuf +sous et huit deniers, répondit Colbert. + +Le cardinal poussa un gros soupir et regarda Colbert avec admiration; +mais il se permit un sourire. + +— Argent connu, ajouta Colbert en réponse à ce sourire. + +Le cardinal fit un soubresaut dans son lit. + +— Qu’entendez-vous par là? dit-il. + +— J’entends, dit Colbert, qu’outre ces quarante millions cinq cent +soixante mille deux cents livres neuf sous huit deniers il y a treize +autres millions que l’on ne connaît pas. + +— Ouf! soupira Mazarin, quel homme! + +À ce moment la tête de Bernouin apparut dans l’embrasure de la porte. + +— Qu’y a-t-il, demanda Mazarin, et pourquoi me trouble-t-on? + +— Le père théatin, directeur de Son Éminence, avait été mandé pour ce +soir; il ne pourrait revenir qu’après-demain chez Monseigneur. + +Mazarin regarda Colbert, qui aussitôt prit son chapeau en disant: — Je +reviendrai, monseigneur. + +Mazarin hésita. + +— Non, non, dit-il, j’ai autant affaire de vous que de lui. D’ailleurs, +vous êtes mon autre confesseur, vous... et ce que je dis à l’un, +l’autre peut l’entendre. Restez-là, Colbert. + +— Mais, monseigneur, s’il n’y a pas secret de pénitence, le directeur +consentira-t-il? + +— Ne vous inquiétez pas de cela, entrez dans la ruelle. + +— Je puis attendre dehors, monseigneur. + +— Non, non, mieux vaut que vous entendiez la confession d’un homme de +bien. + +Colbert s’inclina et passa dans la ruelle. + +— Introduisez le père théatin, dit Mazarin en fermant les rideaux. + + + + +Chapitre XLV — Confession d’un homme de bien + + +Le théatin entra délibérément, sans trop s’étonner du bruit et du +mouvement que les inquiétudes sur la santé du cardinal avaient soulevés +dans sa maison. + +— Venez, mon révérend, dit Mazarin après un dernier regard à la ruelle; +venez et soulagez-moi. + +— C’est mon devoir, monseigneur, répliqua le théatin. + +— Commencez par vous asseoir commodément, car je vais débuter par +une confession générale; vous me donnerez tout de suite une bonne +absolution, et je me croirai plus tranquille. + +— Monseigneur, dit le révérend, vous n’êtes pas tellement malade qu’une +confession générale soit urgente... Et ce sera bien fatigant, prenez +garde! + +— Vous supposez qu’il y en a long, mon révérend? + +— Comment croire qu’il en soit autrement, quand on a vécu aussi +complètement que Votre Éminence? + +— Ah! c’est vrai... Oui, le récit peut être long. + +— La miséricorde de Dieu est grande, nasilla le théatin. + +— Tenez, dit Mazarin, voilà que je commence à m’effrayer moi-même +d’avoir tant laissé passer de choses que le Seigneur pouvait réprouver. + +— N’est-ce pas? dit naïvement le théatin en éloignant de la lampe sa +figure fine et pointue comme celle d’une taupe. Les pécheurs sont comme +cela: oublieux avant, puis scrupuleux quand il est trop tard. + +— Les pécheurs? répliqua Mazarin. Me dites-vous ce mot avec ironie et +pour me reprocher toutes les généalogies que j’ai laissé faire sur mon +compte... moi, fils de pêcheur, en effet? + +— Hum! fit le théatin. + +— C’est là un premier péché, mon révérend; car enfin, j’ai souffert +qu’on me fît descendre des vieux consuls de Rome, T. Geganius Macerinus +Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III, dont parle la chronique +de Haolander... De Macerinus à Mazarin, la proximité était tentante. +Macerinus, diminutif, veut dire maigrelet. Oh! mon révérend, Mazarini +peut signifier aujourd’hui, à l’augmentatif, maigre comme un Lazare. +Voyez! + +Et il montra ses bras décharnés et ses jambes dévorées par la fièvre. + +— Que vous soyez né d’une famille de pêcheurs, reprit le théatin, je +n’y vois rien de fâcheux pour vous... car enfin, saint Pierre était un +pêcheur, et si vous êtes prince de l’Église, monseigneur, il en a été +le chef suprême. Passons, s’il vous plaît. + +— D’autant plus que j’ai menacé de la Bastille un certain Bounet, +prêtre d’Avignon, qui voulait publier une généalogie de Casa Mazarini +beaucoup trop merveilleuse. + +— Pour être vraisemblable? répliqua le théatin. + +— Oh! alors, si j’eusse agi dans cette idée, mon révérend, c’était vice +d’orgueil... autre péché. + +— C’était excès d’esprit, et jamais on ne peut reprocher à personne ces +sortes d’abus. Passons, passons. + +— J’en étais à l’orgueil... Voyez-vous, mon révérend, je vais tâcher de +diviser cela par péchés capitaux. + +— J’aime les divisions bien faites. + +— J’en suis aise. Il faut que vous sachiez qu’en 1630... hélas! voilà +trente et un ans! + +— Vous aviez vingt-neuf ans, monseigneur. + +— Âge bouillant. Je tranchais du soldat en me jetant à Casal dans les +arquebusades, pour montrer que je montais à cheval aussi bien qu’un +officier. Il est vrai que j’apportai la paix aux Espagnols et aux +Français. Cela rachète un peu mon péché. + +— Je ne vois pas le moindre péché à montrer qu’on monte à cheval, dit +le théatin, c’est du goût parfait, et cela honore notre robe. En ma +qualité de chrétien, j’approuve que vous ayez empêché l’effusion du +sang; en ma qualité de religieux, je suis fier de la bravoure qu’un +collègue a témoignée. + +Mazarin fit un humble salut de la tête. + +— Oui, dit-il, mais les suites! + +— Quelles suites? + +— Eh! ce damné péché d’orgueil a des racines sans fin...Depuis que je +m’étais jeté comme cela entre deux armées, que j’avais flairé la poudre +et parcouru des lignes de soldats, je regardais un peu en pitié les +généraux. + +— Ah! + +— Voilà le mal... En sorte que je n’en ai plus trouvé un seul +supportable depuis ce temps-là. + +— Le fait est, dit le théatin, que les généraux que nous avons eus +n’étaient pas forts. + +— Oh! s’écria Mazarin, il y avait M. le prince... je l’ai bien +tourmenté, celui-là! + +— Il n’est pas à plaindre, il a acquis assez de gloire et assez de bien. + +— Soit pour M. le prince; mais M. de Beaufort, par exemple... que j’ai +tant fait souffrir au donjon de Vincennes? + +— Ah! mais c’était un rebelle, et la sûreté de l’État exigeait que vous +fissiez le sacrifice... Passons. + +— Je crois que j’ai épuisé l’orgueil. Il y a un autre péché que j’ai +peur de qualifier... + +— Je le qualifierai, moi... Dites toujours. + +— Un bien grand péché, mon révérend. + +— Nous verrons, monseigneur. + +— Vous ne pouvez manquer d’avoir ouï parler de certaines relations que +j’aurais eues... avec Sa Majesté la reine mère... Les malveillants... + +— Les malveillants, monseigneur, sont des sots... Ne fallait-il pas, +pour le bien de l’État et pour l’intérêt du jeune roi, que vous +vécussiez en bonne intelligence avec la reine? Passons, passons. + +— Je vous assure, dit Mazarin, que vous m’enlevez de la poitrine un +terrible poids. + +— Vétilles que tout cela!... Cherchez les choses sérieuses. + +— Il y a bien de l’ambition, mon révérend... + +— C’est la marche des grandes choses, monseigneur. + +— Même cette velléité de la tiare?... + +— Être pape, c’est être le premier des chrétiens... Pourquoi ne +l’eussiez vous pas désiré? + +— On a imprimé que j’avais, pour arriver là, vendu Cambrai aux +Espagnols. + +— Vous avez fait peut-être vous-même des pamphlets sans trop persécuter +les pamphlétaires? + +— Alors, mon révérend, j’ai vraiment le cœur bien net. Je ne sens plus +que de légères peccadilles. + +— Dites. + +— Le jeu. + +— C’est un peu mondain; mais enfin, vous étiez obligé, par le devoir de +la grandeur, à tenir maison. + +— J’aimais à gagner... + +— Il n’est pas de joueur qui joue pour perdre. + +— Je trichais bien un peu... + +— Vous preniez votre avantage. Passons. + +— Eh bien! mon révérend, je ne sens plus rien du tout sur ma +conscience. Donnez-moi l’absolution, et mon âme pourra, lorsque Dieu +l’appellera, monter sans obstacle jusqu’à son trône. + +Le théatin ne remua ni les bras ni les lèvres. + +— Qu’attendez-vous, mon révérend, dit Mazarin. + +— J’attends la fin. + +— La fin de quoi? + +— De la confession, monseigneur. + +— Mais j’ai fini. + +— Oh! non! Votre Éminence fait erreur. + +— Pas que je sache. + +— Cherchez bien. + +— J’ai cherché aussi bien que possible. + +— Alors je vais aider votre mémoire. + +— Voyons. + +Le théatin toussa plusieurs fois. + +— Vous ne me parlez pas de l’avarice, autre péché capital, ni de ces +millions, dit-il. + +— Quels millions, mon révérend? + +— Mais ceux que vous possédez, monseigneur. + +— Mon père, cet argent est à moi, pourquoi vous en parlerais-je? + +— C’est que, voyez-vous, nos deux opinions diffèrent. Vous dites que +cet argent est à vous, et, moi, je crois qu’il est un peu à d’autres. + +Mazarin porta une main froide à son front perlé de sueur. + +— Comment cela? balbutia-t-il. + +— Voici. Votre Éminence a gagné beaucoup de biens au service du roi... + +— Hum! beaucoup... ce n’est pas trop. + +— Quoi qu’il en soit, d’où venait ce bien? + +— De l’État. + +— L’État, c’est le roi. + +— Mais que concluez-vous, mon révérend? dit Mazarin, qui commençait à +trembler. + +— Je ne puis conclure sans une liste des biens que vous avez. Comptons +un peu, s’il vous plaît: vous avez l’évêché de Metz. + +— Oui. + +— Les abbayes de Saint-Clément, de Saint-Arnoud et de Saint-Vincent, +toujours à Metz. + +— Oui. + +— Vous avez l’abbaye de Saint-Denis, en France, un beau bien. + +— Oui, mon révérend. + +— Vous avez l’abbaye de Cluny, qui est si riche. + +— Je l’ai. + +— Celle de Saint-Médard, à Soissons, cent mille livres de revenus. + +— Je ne le nie pas. + +— Celle de Saint-Victor, à Marseille, une des meilleures du Midi. + +— Oui, mon père. + +— Un bon million par an. Avec les émoluments du cardinalat et du +ministère, c’est peut-être deux millions par an. + +— Eh! + +— Pendant dix ans, c’est vingt millions... et vingt millions placés à +cinquante pour cent donnent, par progression, vingt autres millions en +dix ans. + +— Comme vous comptez, pour un théatin! + +— Depuis que Votre Éminence a placé notre ordre dans le couvent que +nous occupons près de Saint-Germain-des-Prés, en 1644, c’est moi qui +fais les comptes de la société. + +— Et les miens, à ce que je vois, mon révérend. + +— Il faut savoir un peu de tout, monseigneur. + +— Eh bien! concluez à présent. + +— Je conclus que le bagage est trop gros pour que vous passiez à la +porte du paradis. + +— Je serai damné? + +— Si vous ne restituez pas, oui. + +Mazarin poussa un cri pitoyable. + +— Restituer! mais à qui, bon Dieu! + +— Au maître de cet argent, au roi! + +— Mais c’est le roi qui m’a tout donné!... + +— Un moment! le roi ne signe pas les ordonnances! + +Mazarin passa des soupirs aux gémissements. + +— L’absolution, dit-il. + +— Impossible, monseigneur... Restituez, restituez, répliqua le théatin. + +— Mais, enfin, vous m’absolvez de tous les péchés; pourquoi pas de +celui là? + +— Parce que, répondit le révérend, vous absoudre pour ce motif est un +péché dont le roi ne m’absoudrait jamais, monseigneur. + +Là-dessus, le confesseur quitta son pénitent avec une mine pleine de +componction, puis il sortit du même pas qu’il était entré. + +— Holà! mon Dieu, gémit le cardinal... Venez ça, Colbert; je suis bien +malade, mon ami! + + + + +Chapitre XLVI — La donation + + +Colbert reparut sous les rideaux. + +— Avez-vous entendu? dit Mazarin. + +— Hélas! oui, monseigneur. + +— Est-ce qu’il a raison? Est-ce que tout cet argent est du bien mal +acquis? + +— Un théatin, monseigneur, est un mauvais juge en matière de finances, +répondit froidement Colbert. Cependant il se pourrait que, d’après +ses idées théologiques, Votre Éminence eût de certains torts. On en a +toujours eu... quand on meurt. + +— On a d’abord celui de mourir, Colbert. + +— C’est vrai, monseigneur. Envers qui cependant le théatin vous +aurait-il trouvé des torts? Envers le roi. + +Mazarin haussa les épaules. + +— Comme si je n’avais pas sauvé son État et ses finances! + +— Cela ne souffre pas de controverse, monseigneur. + +— N’est-ce pas? Donc, j’aurais gagné très légitimement un salaire, +malgré mon confesseur? + +— C’est hors de doute. + +— Et je pourrais garder pour ma famille, si besogneuse, une bonne +partie... le tout même de ce que j’ai gagné! + +— Je n’y vois aucun empêchement, monseigneur. + +— J’étais bien sûr, en vous consultant, Colbert, d’avoir un avis sage, +répliqua Mazarin tout joyeux. + +Colbert fit sa grimace de pédant. + +— Monseigneur, interrompit-il, il faudrait bien voir cependant si ce +qu’a dit le théatin n’est pas un piège. + +— Non, un piège... pourquoi? Le théatin est honnête homme. + +— Il a cru Votre Éminence aux portes du tombeau, puisque Votre Éminence +le consultait... Ne l’ai-je pas entendu vous dire: «Distinguez ce que +le roi vous a donné de ce que vous vous êtes donné à vous-même...» +Cherchez bien, monseigneur, s’il ne vous a pas un peu dit cela, c’est +assez une parole de théatin. + +— Il serait possible. + +— Auquel cas, monseigneur, je vous regarderais comme mis en demeure par +le religieux... + +— De restituer? s’écria Mazarin tout échauffé. + +— Eh! je ne dis pas non. + +— De restituer tout! Vous n’y songez pas... Vous dites comme le +confesseur. + +— Restituer une partie, c’est-à-dire faire la part de Sa Majesté, +et cela, monseigneur, peut avoir des dangers. Votre Éminence est un +politique trop habile pour ignorer qu’à cette heure le roi ne possède +pas cent cinquante mille livres nettes dans ses coffres. + +— Ce n’est pas mon affaire, dit Mazarin triomphant, c’est celle de M. +le surintendant Fouquet, dont je vous ai donné, ces derniers mois, tous +les comptes à vérifier. + +Colbert pinça les lèvres à ce seul nom de Fouquet. + +— Sa Majesté, dit-il entre ses dents, n’a d’argent que celui qu’amasse +M. Fouquet; votre argent à vous, monseigneur, lui sera une friande +pâture. + +— Enfin, je ne suis pas le surintendant des finances du roi, moi; j’ai +ma bourse... Certes, je ferais bien, pour le bonheur de Sa Majesté... +quelques legs... mais je ne puis frustrer ma famille... + +— Un legs partiel vous déshonore et offense le roi. Une partie léguée +à Sa Majesté, c’est l’aveu que cette partie vous a inspiré des doutes +comme n’étant pas acquise légitimement. + +— Monsieur Colbert!... + +— J’ai cru que Votre Éminence me faisait l’honneur de me demander un +conseil. + +— Oui, mais vous ignorez les principaux détails de la question. + +— Je n’ignore rien, monseigneur; voilà dix ans que je passe en revue +toutes les colonnes de chiffres qui se font en France, et si je les ai +péniblement clouées en ma tête, elles y sont si bien rivées à présent, +que depuis l’office de M. Letellier, qui est sobre, jusqu’aux petites +largesses secrètes de M. Fouquet, qui est prodigue, je réciterais, +chiffre par chiffre, tout l’argent qui se dépense de Marseille à +Cherbourg. + +— Alors, vous voudriez que je jetasse tout mon argent dans les coffres +du roi! s’écria ironiquement Mazarin, à qui la goutte arrachait en même +temps plusieurs soupirs douloureux. Certes, le roi ne me reprocherait +rien, mais il se moquerait de moi en mangeant mes millions, et il +aurait bien raison. + +— Votre Éminence ne m’a pas compris. Je n’ai pas prétendu le moins du +monde que le roi dût dépenser votre argent. + +— Vous le dites clairement, ce me semble, en me conseillant de le lui +donner. + +— Ah! répliqua Colbert, c’est que Votre Éminence, absorbée qu’elle est +par son mal, perd de vue complètement le caractère de Sa Majesté Louis +XIV. + +— Comment cela?... + +— Ce caractère, je crois, si j’ose m’exprimer ainsi, ressemble à celui +que Monseigneur confessait tout à l’heure au théatin. + +— Osez; c’est...? + +— C’est l’orgueil. Pardon, monseigneur; la fierté, voulais-je dire. Les +rois n’ont pas d’orgueil: c’est une passion humaine. + +— L’orgueil, oui, vous avez raison. Après?... + +— Eh bien! monseigneur, si j’ai rencontré juste, Votre Éminence n’a +qu’à donner tout son argent au roi, et tout de suite. + +— Mais pourquoi? dit Mazarin fort intrigué. + +— Parce que le roi n’acceptera pas le tout. + +— Oh! un jeune homme qui n’a pas d’argent et qui est rongé d’ambition. + +— Soit. + +— Un jeune homme qui désire ma mort. + +— Monseigneur... + +— Pour hériter, oui, Colbert; oui, il désire ma mort pour hériter. +Triple sot que je suis! je le préviendrais! + +— Précisément. Si la donation est faite dans une certaine forme, il +refusera. + +— Allons donc! + +— C’est positif. Un jeune homme qui n’a rien fait, qui brûle de devenir +illustre, qui brûle de régner seul, ne prendra rien de bâti; il voudra +construire lui-même. Ce prince-là, monseigneur, ne se contentera pas du +Palais-Royal que M. de Richelieu lui a légué, ni du palais Mazarin que +vous avez si superbement fait construire, ni du Louvre que ses ancêtres +ont habité, ni de Saint-Germain où il est né. Tout ce qui ne procédera +pas de lui, il le dédaignera, je le prédis. + +— Et vous garantissez que si je donne mes quarante millions au roi... + +— En lui disant de certaines choses, je garantis qu’il refusera. + +— Ces choses... sont? + +— Je les écrirai, si Monseigneur veut me les dicter. + +— Mais enfin, quel avantage pour moi? + +— Un énorme. Personne ne peut plus accuser Votre Éminence de cette +injuste avarice que les pamphlétaires ont reprochée au plus brillant +esprit de ce siècle. + +— Tu as raison, Colbert, tu as raison; va trouver le roi de ma part et +porte lui mon testament. + +— Une donation, monseigneur. + +— Mais s’il acceptait! s’il allait accepter? + +— Alors, il resterait treize millions à votre famille, et c’est une +jolie somme. + +— Mais tu serais un traître ou un sot, alors. + +— Et je ne suis ni l’un ni l’autre, monseigneur... Vous me paraissez +craindre beaucoup que le roi n’accepte... Oh! craignez plutôt qu’il +n’accepte pas... + +— S’il n’accepte pas, vois-tu, je lui veux garantir mes treize millions +de réserve... Oui, je le ferai... Oui... Mais voici la douleur qui +vient; je vais tomber en faiblesse.... C’est que je suis malade, +Colbert, que je suis près de ma fin. + +Colbert tressaillit. + +Le cardinal était bien mal en effet: il suait à grosses gouttes sur +son lit de douleur, et cette pâleur effrayante d’un visage ruisselant +d’eau était un spectacle que le plus endurci praticien n’eût pas +supporté sans compassion. Colbert fut sans doute très ému, car il +quitta la chambre en appelant Bernouin près du moribond et passa dans +le corridor. Là, se promenant de long en large avec une expression +méditative qui donnait presque de la noblesse à sa tête vulgaire, les +épaules arrondies, le cou tendu, les lèvres entrouvertes pour laisser +échapper des lambeaux décousus de pensées incohérentes, il s’enhardit +à la démarche qu’il voulait tenter, tandis qu’à dix pas de lui, séparé +seulement par un mur, son maître étouffait dans des angoisses qui lui +arrachaient des cris lamentables, ne pensant plus ni aux trésors de +la terre ni aux joies du paradis, mais bien à toutes les horreurs de +l’enfer. + +Tandis que les serviettes brûlantes, les topiques, les révulsifs et +Guénaud, rappelé près du cardinal, fonctionnaient avec une activité +toujours croissante, Colbert, tenant à deux mains sa grosse tête, pour +y comprimer la fièvre des projets enfantés par le cerveau, méditait +la teneur de la donation qu’il allait faire écrire à Mazarin dès la +première heure de répit que lui donnerait le mal. Il semblait que +tous ces cris du cardinal et toutes ces entreprises de la mort sur +ce représentant du passé fussent des stimulants pour le génie de ce +penseur aux sourcils épais qui se tournait déjà vers le lever du +nouveau soleil d’une société régénérée. + +Colbert revint près de Mazarin lorsque la raison fut revenue au malade, +et lui persuada de dicter une donation ainsi conçue: «Près de paraître +devant Dieu, maître des hommes, je prie le roi, qui fut mon maître +sur la terre, de reprendre les biens que sa bonté m’avait donnés, et +que ma famille sera heureuse de voir passer en de si illustres mains. +Le détail de mes biens se trouvera, il est dressé, à la première +réquisition de Sa Majesté, ou au dernier soupir de son plus dévoué +serviteur. Jules, cardinal de Mazarin.» Le cardinal signa en soupirant; +Colbert cacheta le paquet et le porta immédiatement au Louvre, où le +roi venait de rentrer. Puis il revint à son logis, se frottant les +mains avec la confiance d’un ouvrier qui a bien employé sa journée. + + + + +Chapitre XLVII — Comment Anne d’Autriche donna un conseil à Louis XIV, +et comment M. Fouquet lui en donna un autre + + +La nouvelle de l’extrémité où se trouvait le cardinal s’était déjà +répandue, et elle attirait au moins autant de gens au Louvre que la +nouvelle du mariage de Monsieur, le frère du roi, laquelle avait déjà +été annoncée à titre de fait officiel. + +À peine Louis XIV rentrait-il chez lui, tout rêveur encore des choses +qu’il avait vues ou entendu dire dans cette soirée, que l’huissier +annonça que la même foule de courtisans qui, le matin, s’était +empressée à son lever, se représentait de nouveau à son coucher, faveur +insigne que depuis le règne du cardinal la cour, fort peu discrète +dans ses préférences, avait accordée au ministre sans grand souci de +déplaire au roi. Mais le ministre avait eu, comme nous l’avons dit, une +grave attaque de goutte, et la marée de la flatterie montait vers le +trône. Les courtisans ont ce merveilleux instinct de flairer d’avance +tous les événements; les courtisans ont la science suprême: ils sont +diplomates pour éclairer les grands dénouements des circonstances +difficiles, capitaines pour deviner l’issue des batailles, médecins +pour guérir les maladies. + +Louis XIV, à qui sa mère avait appris cet axiome, entre beaucoup +d’autres, comprit que Son Éminence Monseigneur le cardinal Mazarin +était bien malade. À peine Anne d’Autriche eut-elle conduit la jeune +reine dans ses appartements et soulagé son front du poids de la +coiffure de cérémonie, qu’elle revint trouver son fils dans le cabinet +où, seul, morne et le cœur ulcéré, il passait sur lui-même, comme pour +exercer sa volonté, une de ces colères sourdes et terribles, colères de +roi, qui font des événements quand elles éclatent, et qui, chez Louis +XIV, grâce à sa puissance merveilleuse sur lui-même, devinrent des +orages si bénins, que sa plus fougueuse, son unique colère, celle que +signale Saint-Simon, tout en s’en étonnant, fut cette fameuse colère +qui éclata cinquante ans plus tard à propos d’une cachette de M. le duc +du Maine, et qui eut pour résultat une grêle de coups de canne donnés +sur le dos d’un pauvre laquais qui avait volé un biscuit. + +Le jeune roi était donc, comme nous l’avons vu, en proie à une +douloureuse surexcitation, et il se disait en se regardant dans une +glace: + +— Ô roi!... roi de nom, et non de fait... fantôme, vain fantôme que tu +es!.... statue inerte qui n’as d’autre puissance que celle de provoquer +un salut de la part des courtisans, quand pourras-tu donc lever ton +bras de velours, serrer ta main de soie? quand pourras-tu ouvrir pour +autre chose que pour soupirer ou sourire tes lèvres condamnées à la +stupide immobilité des marbres de ta galerie? + +Alors, passant la main sur son front et cherchant l’air, il s’approcha +de la fenêtre et vit au bas quelques cavaliers qui causaient entre +eux, quelques groupes timidement curieux. Ces cavaliers, c’était une +fraction du guet; ce groupe, c’étaient les empressés du peuple, ceux-là +pour qui un roi est toujours une chose curieuse, comme un rhinocéros, +un crocodile ou un serpent. + +Il frappa son front du plat de sa main en s’écriant: + +— Roi de France! quel titre! Peuple de France! quelle masse de +créatures! Et voilà que je rentre dans mon Louvre; mes chevaux, à peine +dételés, fument encore, et j’ai tout juste soulevé assez d’intérêt +pour que vingt personnes à peine me regardent passer... Vingt... que +dis-je! non, il n’y a pas même vingt curieux pour le roi de France, il +n’y a pas même dix archers pour veiller sur ma maison: archers, peuple, +gardes, tout est au Palais-Royal. Pourquoi mon Dieu? Moi, le roi, +n’ai-je pas le droit de vous demander cela? + +— Parce que, dit une voix répondant à la sienne et qui retentit de +l’autre côté de la portière du cabinet, parce qu’au Palais-Royal il y a +tout l’or, c’est-à-dire toute la puissance de celui qui veut régner. + +Louis se retourna précipitamment. + +La voix qui venait de prononcer ces paroles était celle d’Anne +d’Autriche. Le roi tressaillit, et s’avançant vers sa mère: + +— J’espère, dit-il, que Votre Majesté n’a pas fait attention aux vaines +déclamations dont la solitude et le dégoût familiers aux rois donnent +l’idée aux plus heureux caractères? + +— Je n’ai fait attention qu’à une chose, mon fils: c’est que vous vous +plaigniez. + +— Moi? pas du tout, dit Louis XIV; non, en vérité; vous vous trompez, +madame. + +— Que faisiez-vous donc, Sire? + +— Il me semblait être sous la férule de mon professeur et développer un +sujet d’amplification. + +— Mon fils, reprit Anne d’Autriche en secouant la tête, vous avez +tort de ne vous point fier à ma parole; vous avez tort de ne me point +accorder votre confiance. Un jour va venir, jour prochain peut-être, +où vous aurez besoin de vous rappeler cet axiome: «L’or est la +toute puissance, et ceux-là seuls sont véritablement rois qui sont +tout-puissants.» + +— Votre intention, poursuivit le roi, n’était point cependant de jeter +un blâme sur les riches de ce siècle? + +— Non, dit vivement Anne d’Autriche, non, Sire; ceux qui sont riches +en ce siècle, sous votre règne, sont riches parce que vous l’avez bien +voulu, et je n’ai contre eux ni rancune ni envie; ils ont sans doute +assez bien servi Votre Majesté pour que Votre Majesté leur ait permis +de se récompenser eux-mêmes. Voilà ce que j’entends dire par la parole +que vous semblez me reprocher. + +— À Dieu ne plaise, madame, que je reproche jamais quelque chose à ma +mère! + +— D’ailleurs, continua Anne d’Autriche, le Seigneur ne donne jamais que +pour un temps les biens de la terre; le Seigneur, comme correctif aux +honneurs et à la richesse, le Seigneur a mis la souffrance, la maladie, +la mort, et nul, ajouta Anne d’Autriche avec un douloureux sourire qui +prouvait qu’elle faisait à elle-même l’application du funèbre précepte, +nul n’emporte son bien ou sa grandeur dans le tombeau. Il en résulte +que les jeunes récoltent les fruits de la féconde moisson préparée par +les vieux. + +Louis écoutait avec une attention croissante ces paroles accentuées par +Anne d’Autriche dans un but évidemment consolateur. + +— Madame, dit Louis XIV regardant fixement sa mère, on dirait, en +vérité, que vous avez quelque chose de plus à m’annoncer? + +— Je n’ai rien absolument, mon fils; seulement, vous aurez remarqué ce +soir que M. le cardinal est bien malade? + +Louis regarda sa mère, cherchant une émotion dans sa voix, une douleur +dans sa physionomie. Le visage d’Anne d’Autriche semblait légèrement +altéré; mais cette souffrance avait un caractère tout personnel. + +Peut-être cette altération était-elle causée par le cancer qui +commençait à la mordre au sein. + +— Oui, madame, dit le roi, oui, M. de Mazarin est bien malade. + +— Et ce serait une grande perte pour le royaume si Son Éminence venait +à être appelée par Dieu. N’est-ce point votre avis comme le mien, mon +fils? demanda Anne d’Autriche. + +— Oui, madame, oui certainement, ce serait une grande perte pour le +royaume, dit Louis en rougissant; mais le péril n’est pas si grand, +ce me semble, et d’ailleurs M. le cardinal est jeune encore. Le roi +achevait à peine de parler, qu’un huissier souleva la tapisserie et se +tint debout, un papier à la main, en attendant que le roi l’interrogeât. + +— Qu’est-ce que cela? demanda le roi. + +— Un message de M. de Mazarin, répondit l’huissier. + +— Donnez, dit le roi. + +Et il prit le papier. Mais, au moment où il l’allait ouvrir, il se fit +à la fois un grand bruit dans la galerie, dans les antichambres et dans +la cour. + +— Ah! ah! dit Louis XIV, qui sans doute reconnut ce triple bruit, que +disais-je donc qu’il n’y avait qu’un roi en France! je me trompais, il +y en a deux. + +En ce moment, la porte s’ouvrit, et le surintendant des finances +Fouquet apparut à Louis XIV. C’était lui qui faisait ce bruit dans +la galerie; c’étaient ses laquais qui faisaient ce bruit dans les +antichambres; c’étaient ses chevaux qui faisaient ce bruit dans la +cour. En outre, on entendait un long murmure sur son passage qui ne +s’éteignait que longtemps après qu’il avait passé. C’était ce murmure +que Louis XIV regrettait si fort de ne point entendre alors sous ses +pas et mourir derrière lui. + +— Celui-là n’est pas précisément un roi comme vous le croyez, dit Anne +d’Autriche à son fils; c’est un homme trop riche, voilà tout. + +Et en disant ces mots, un sentiment amer donnait aux paroles de la +reine leur expression la plus haineuse; tandis que le front de Louis, +au contraire, resté calme et maître de lui, était pur de la plus +légère ride. Il salua donc librement Fouquet de la tête, tandis qu’il +continuait de déplier le rouleau que venait de lui remettre l’huissier. +Fouquet vit ce mouvement, et, avec une politesse à la fois aisée et +respectueuse, il s’approcha d’Anne d’Autriche pour laisser toute +liberté au roi. Louis avait ouvert le papier, et cependant il ne lisait +pas. Il écoutait Fouquet faire à sa mère des compliments adorablement +tournés sur sa main et sur ses bras. + +La figure d’Anne d’Autriche se dérida et passa presque au sourire. + +Fouquet s’aperçut que le roi, au lieu de lire, le regardait et +l’écoutait; il fit un demi-tour, et, tout en continuant pour ainsi dire +d’appartenir à Anne d’Autriche, il se retourna en face du roi. + +— Vous savez, monsieur Fouquet, dit Louis XIV, que Son Éminence est +fort mal? + +— Oui, Sire, je sais cela, dit Fouquet; et en effet elle est fort mal. +J’étais à ma campagne de Vaux lorsque la nouvelle m’en est venue, si +pressante que j’ai tout quitté. + +— Vous avez quitté Vaux ce soir, monsieur? + +— Il y a une heure et demie, oui, Votre Majesté, dit Fouquet, +consultant une montre toute garnie de diamants. + +— Une heure et demie! dit le roi, assez puissant pour maîtriser sa +colère, mais non pour cacher son étonnement. + +— Je comprends, Sire, Votre Majesté doute de ma parole, et elle a +raison; mais, si je suis venu ainsi, c’est vraiment par merveille. +On m’avait envoyé d’Angleterre trois couples de chevaux fort vifs, +m’assurait-on; ils étaient disposés de quatre lieues en quatre lieues, +et je les ai essayés ce soir. Ils sont venus en effet de Vaux au Louvre +en une heure et demie, et Votre Majesté voit qu’on ne m’avait pas +trompé. + +La reine mère sourit avec une secrète envie. Fouquet alla au-devant de +cette mauvaise pensée. + +— Aussi, madame, se hâta-t-il d’ajouter, de pareils chevaux sont faits, +non pour des sujets, mais pour des rois, car les rois ne doivent jamais +le céder à qui que ce soit en quoi que ce soit. + +Le roi leva la tête. + +— Cependant, interrompit Anne d’Autriche, vous n’êtes point roi, que je +sache, monsieur Fouquet? + +— Aussi, madame, les chevaux n’attendent-ils qu’un signe de Sa Majesté +pour entrer dans les écuries du Louvre; et si je me suis permis de les +essayer, c’était dans la seule crainte d’offrir au roi quelque chose +qui ne fût pas précisément une merveille. + +Le roi était devenu fort rouge. + +— Vous savez, monsieur Fouquet, dit la reine, que l’usage n’est point à +la cour de France qu’un sujet offre quelque chose à son roi? + +Louis fit un mouvement. + +— J’espérais, madame, dit Fouquet fort agité, que mon amour pour Sa +Majesté, mon désir incessant de lui plaire, serviraient de contrepoids +à cette raison d’étiquette. Ce n’était point d’ailleurs un présent que +je me permettais d’offrir, c’était un tribut que je payais. + +— Merci, monsieur Fouquet, dit poliment le roi, et je vous sais gré +de l’intention, car j’aime en effet les bons chevaux; mais vous savez +que je suis bien peu riche; vous le savez mieux que personne, vous, +mon surintendant des finances. Je ne puis donc, lors même que je le +voudrais, acheter un attelage si cher. + +Fouquet lança un regard plein de fierté à la reine mère qui semblait +triompher de la fausse position du ministre, et répondit: + +— Le luxe est la vertu des rois, Sire; c’est le luxe qui les fait +ressembler à Dieu; c’est par le luxe qu’ils sont plus que les autres +hommes. Avec le luxe un roi nourrit ses sujets et les honore. Sous la +douce chaleur de ce luxe des rois naît le luxe des particuliers, source +de richesses pour le peuple. Sa Majesté, en acceptant le don de six +chevaux incomparables, eût piqué d’amour-propre les éleveurs de notre +pays, du Limousin, du Perche, de la Normandie; cette émulation eût été +profitable à tous... Mais le roi se tait, et par conséquent je suis +condamné. + +Pendant ce temps, Louis XIV, par contenance, pliait et dépliait le +papier de Mazarin, sur lequel il n’avait pas encore jeté les yeux. Sa +vue s’y arrêta enfin, et il poussa un petit cri dès la première ligne. + +— Qu’y a-t-il donc, mon fils? demanda Anne d’Autriche en se rapprochant +vivement du roi. + +— De la part du cardinal? reprit le roi en continuant sa lecture. Oui, +oui, c’est bien de sa part. + +— Est-il donc plus mal? + +— Lisez, acheva le roi en passant le parchemin à sa mère, comme s’il +eût pensé qu’il ne fallait pas moins que la lecture pour convaincre +Anne d’Autriche d’une chose aussi étonnante que celle qui était +renfermée dans ce papier. + +Anne d’Autriche lut à son tour. À mesure qu’elle lisait, ses yeux +pétillaient d’une joie plus vive qu’elle essayait inutilement de +dissimuler et qui attira les regards de Fouquet. + +— Oh! une donation en règle, dit-elle. + +— Une donation? répéta Fouquet. + +— Oui, fit le roi répondant particulièrement au surintendant des +finances; oui, sur le point de mourir, M. le cardinal me fait une +donation de tous ses biens. + +— Quarante millions! s’écria la reine. Ah! mon fils, voilà un beau +trait de la part de M. le cardinal, et qui va contredire bien des +malveillantes rumeurs; quarante millions amassés lentement et qui +reviennent d’un seul coup en masse au trésor royal, c’est d’un sujet +fidèle et d’un vrai chrétien. + +Et ayant jeté une fois encore les yeux sur l’acte, elle le rendit à +Louis XIV, que l’énoncé de cette somme faisait tout palpitant. Fouquet +avait fait quelques pas en arrière et se taisait. Le roi le regarda et +lui tendit le rouleau à son tour. Le surintendant ne fit qu’y arrêter +une seconde son regard hautain. + +Puis, s’inclinant: + +— Oui, Sire, dit-il, une donation, je le vois. + +— Il faut répondre, mon fils, s’écria Anne d’Autriche; il faut répondre +sur-le-champ. + +— Et comment cela, madame? + +— Par une visite au cardinal. + +— Mais il y a une heure à peine que je quitte Son Éminence, dit le roi. + +— Écrivez alors, Sire. + +— Écrire! fit le jeune roi avec répugnance. + +— Enfin, reprit Anne d’Autriche, il me semble, mon fils, qu’un homme +qui vient de faire un pareil présent est bien en droit d’attendre qu’on +le remercie avec quelque hâte. + +Puis, se retournant vers le surintendant: + +— Est-ce que ce n’est point votre avis, monsieur Fouquet? + +— Le présent en vaut la peine, oui, madame, répliqua le surintendant +avec une noblesse qui n’échappa point au roi. + +— Acceptez donc et remerciez, insista Anne d’Autriche. + +— Que dit M. Fouquet? demanda Louis XIV. + +— Sa Majesté veut savoir ma pensée? + +— Oui. + +— Remerciez, Sire... + +— Ah! fit Anne d’Autriche. + +— Mais n’acceptez pas, continua Fouquet. + +— Et pourquoi cela? demanda Anne d’Autriche. + +— Mais vous l’avez dit vous-mêmes, madame, répliqua Fouquet, parce que +les rois ne doivent et ne peuvent recevoir de présents de leurs sujets. + +Le roi demeurait muet entre ces deux opinions si opposées. + +— Mais quarante millions! dit Anne d’Autriche du même ton dont la +pauvre Marie-Antoinette dit plus tard: «Vous m’en direz tant!» + +— Je le sais, dit Fouquet en riant, quarante millions font une belle +somme, et une pareille somme pourrait tenter même une conscience royale. + +— Mais, monsieur, dit Anne d’Autriche, au lieu de détourner le roi de +recevoir ce présent, faites donc observer à Sa Majesté, vous dont c’est +la charge, que ces quarante millions lui font une fortune. + +— C’est précisément, madame, parce que ces quarante millions font +une fortune que je dirai au roi: «Sire, s’il n’est point décent +qu’un roi accepte d’un sujet six chevaux de vingt mille livres, il +est déshonorant qu’il doive sa fortune à un autre sujet plus ou +moins scrupuleux dans le choix des matériaux qui contribuaient à +l’édification de cette fortune.» + +— Il ne vous sied guère, monsieur, dit Anne d’Autriche, de faire une +leçon au roi; procurez-lui plutôt quarante millions pour remplacer ceux +que vous lui faites perdre. + +— Le roi les aura quand il voudra, dit en s’inclinant le surintendant +des finances. + +— Oui, en pressurant les peuples, fit Anne d’Autriche. + +— Eh! ne l’ont-ils pas été, madame, répondit Fouquet, quand on leur a +fait suer les quarante millions donnés par cet acte? Au surplus, Sa +Majesté m’a demandé mon avis, le voilà; que Sa Majesté me demande mon +concours, il en sera de même. + +— Allons, allons, acceptez, mon fils, dit Anne d’Autriche; vous êtes au +dessus des bruits et des interprétations. + +— Refusez, Sire, dit Fouquet. Tant qu’un roi vit, il n’a d’autre niveau +que sa conscience, d’autre juge que son désir; mais, mort, il a la +postérité qui applaudit ou qui accuse. + +— Merci, ma mère, répliqua Louis en saluant respectueusement la +reine. Merci, monsieur Fouquet, dit-il en congédiant civilement le +surintendant. + +— Acceptez-vous? demanda encore Anne d’Autriche. + +— Je réfléchirai, répliqua le roi en regardant Fouquet. + + + + +Chapitre XLVIII — Agonie + + +Le jour même où la donation avait été envoyée au roi, le cardinal +s’était fait transporter à Vincennes. Le roi et la cour l’y avaient +suivi. Les dernières lueurs de ce flambeau jetaient encore assez +d’éclat pour absorber, dans leur rayonnement, toutes les autres +lumières. Au reste, comme on le voit, satellite fidèle de son ministre, +le jeune Louis XIV marchait jusqu’au dernier moment dans le sens de sa +gravitation. Le mal, selon les pronostics de Guénaud, avait empiré; ce +n’était plus une attaque de goutte, c’était une attaque de mort. Puis +il y avait une chose qui faisait cet agonisant plus agonisant encore: +c’était l’anxiété que jetait dans son esprit cette donation envoyée au +roi, et qu’au dire de Colbert le roi devait renvoyer non acceptée au +cardinal. + +Le cardinal avait grande foi, comme nous avons vu, dans les prédictions +de son secrétaire; mais la somme était forte, et quel que fût le génie +de Colbert, de temps en temps le cardinal pensait, à part lui, que le +théatin, lui aussi, avait bien pu se tromper, et qu’il y avait au-moins +autant de chances pour qu’il ne fût pas damné, qu’il y en avait pour +que Louis XIV lui renvoyât ses millions. + +D’ailleurs, plus la donation tardait à revenir, plus Mazarin trouvait +que quarante millions valent bien la peine que l’on risque quelque +chose et surtout une chose aussi hypothétique que l’âme. Mazarin, en sa +qualité de cardinal et de premier ministre, était à peu près athée et +tout à fait matérialiste. + +À chaque fois que la porte s’ouvrait, il se retournait donc vivement +vers la porte, croyant voir entrer par là sa malheureuse donation; +puis, trompé dans son espérance, il se recouchait avec un soupir et +retrouvait sa douleur d’autant plus vive qu’un instant il l’avait +oubliée. Anne d’Autriche, elle aussi, avait suivi le cardinal; son +cœur, quoique l’âge l’eût faite égoïste, ne pouvait se refuser de +témoigner à ce mourant une tristesse qu’elle lui devait en qualité de +femme, disent les uns, en qualité de souveraine, disent les autres. + +Elle avait, en quelque sorte, pris le deuil de la physionomie par +avance, et toute la cour le portait comme elle. + +Louis, pour ne pas montrer sur son visage ce qui se passait au fond +de son âme, s’obstinait à rester confiné dans son appartement où sa +nourrice toute seule lui faisait compagnie; plus il croyait approcher +du terme où toute contrainte cesserait pour lui, plus il se faisait +humble et patient, se repliant sur lui-même comme tous les hommes +forts qui ont quelque dessein, afin de se donner plus de ressort au +moment décisif. L’extrême-onction avait été secrètement administrée au +cardinal, qui, fidèle à ses habitudes de dissimulation, luttait contre +les apparences, et même contre la réalité, recevant dans son lit comme +s’il n’eût été atteint que d’un mal passager. + +Guénaud, de son côté, gardait le secret le plus absolu: interrogé, +fatigué de poursuites et de questions, il ne répondait rien, sinon: +«Son Éminence est encore pleine de jeunesse et de force; mais Dieu veut +ce qu’il veut, et quand il a décidé qu’il doit abattre l’homme, il faut +que l’homme soit abattu.» + +Ces paroles, qu’il semait avec une sorte de discrétion, de réserve et +de préférence, deux personnes les commentaient avec grand intérêt: le +roi et le cardinal. + +Mazarin, malgré la prophétie de Guénaud, se leurrait toujours, ou, +pour mieux dire, il jouait si bien son rôle, que les plus fins, en +disant qu’il se leurrait, prouvaient qu’ils étaient des dupes. Louis, +éloigné du cardinal depuis deux jours; Louis, l’œil fixé sur cette +donation qui préoccupait si fort le cardinal; Louis ne savait point +au juste où en était Mazarin. Le fils de Louis XIII, suivant les +traditions paternelles, avait été si peu roi jusque-là, que, tout +en désirant ardemment la royauté, il la désirait avec cette terreur +qui accompagne toujours l’inconnu. Aussi, ayant pris sa résolution, +qu’il ne communiquait d’ailleurs à personne, se résolut-il à demander +à Mazarin une entrevue. Ce fut Anne d’Autriche qui, toujours assidue +près du cardinal, entendit la première cette proposition du roi et +qui la transmit au mourant, qu’elle fit tressaillir. Dans quel but +Louis XIV lui demandait-il une entrevue? Était-ce pour rendre, comme +l’avait dit Colbert? Était-ce pour garder après remerciement, comme le +pensait Mazarin? Néanmoins, comme le mourant sentait cette incertitude +augmenter encore son mal, il n’hésita pas un instant. + +— Sa Majesté sera la bienvenue, oui, la très bienvenue, s’écria-t-il +en faisant à Colbert, qui était assis au pied du lit, un signe que +celui-ci comprit parfaitement. Madame, continua Mazarin, Votre Majesté +serait-elle assez bonne pour assurer elle-même le roi de la vérité de +ce que je viens de dire? + +Anne d’Autriche se leva; elle avait hâte, elle aussi, d’être fixée à +l’endroit des quarante millions qui étaient la sourde pensée de tout le +monde. + +Anne d’Autriche sortie, Mazarin fit un grand effort, et se soulevant +vers Colbert: + +— Eh bien! Colbert, dit-il, voilà deux jours malheureux! voilà deux +mortels jours, et, tu le vois, rien n’est revenu de là-bas. + +— Patience, monseigneur, dit Colbert. + +— Es-tu fou, malheureux! tu me conseilles la patience! Oh! en vérité, +Colbert, tu te moques de moi: je meurs, et tu me cries d’attendre! + +— Monseigneur, dit Colbert avec son sang-froid habituel, il est +impossible que les choses n’arrivent pas comme je l’ai dit. Sa Majesté +vient vous voir, c’est qu’elle vous rapporte elle-même la donation. + +— Tu crois, toi? Eh bien! moi, au contraire, je suis sûr que Sa Majesté +vient pour me remercier. + +Anne d’Autriche rentra en ce moment; en se rendant près de son fils, +elle avait rencontré dans les antichambres un nouvel empirique. Il +était question d’une poudre qui devait sauver le cardinal. Anne +d’Autriche apportait un échantillon de cette poudre. Mais ce n’était +point cela que Mazarin attendait, aussi ne voulait-il pas même jeter +les yeux dessus, assurant que la vie ne valait point toutes les peines +qu’on prenait pour la conserver. Mais, tout en proférant cet axiome +philosophique, son secret, si longtemps contenu, lui échappa enfin. + +— Là, madame, dit-il, là n’est point l’intéressant de la situation; +j’ai fait au roi, voici tantôt deux jours, une petite donation; +jusqu’ici, par délicatesse sans doute, Sa Majesté n’en a point voulu +parler; mais le moment arrive des explications et je supplie Votre +Majesté de me dire si le roi a quelques idées sur cette matière. + +Anne d’Autriche fit un mouvement pour répondre: Mazarin l’arrêta. + +— La vérité, madame, dit-il; au nom du Ciel, la vérité! Ne flattez pas +un mourant d’un espoir qui serait vain. + +Là, il arrêta un regard de Colbert lui disant qu’il allait faire fausse +route. + +— Je sais, dit Anne d’Autriche, en prenant la main du cardinal; je +sais que vous avez fait généreusement, non pas une petite donation, +comme vous dites avec tant de modestie, mais un don magnifique; je sais +combien il vous serait pénible que le roi... + +Mazarin écoutait, tout mourant qu’il était, comme dix vivants n’eussent +pu le faire. + +— Que le roi? reprit-il. + +— Que le roi, continua Anne d’Autriche, n’acceptât point de bon cœur +ce que vous offrez si noblement. + +Mazarin se laissa retomber sur l’oreiller comme Pantalon, c’est-à-dire +avec tout le désespoir de l’homme qui s’abandonne au naufrage, mais il +conserva encore assez de force et de présence d’esprit pour jeter à +Colbert un de ces regards qui valent bien dix sonnets, c’est-à-dire dix +longs poèmes. + +— N’est-ce pas, ajouta la reine, que vous eussiez considéré le refus du +roi comme une sorte d’injure? + +Mazarin roula sa tête sur l’oreiller sans articuler une seule syllabe. + +La reine se trompa, ou feignit de se tromper, à cette démonstration. + +— Aussi, reprit-elle, je l’ai circonvenu par de bons conseils, et +comme certains esprits, jaloux sans doute de la gloire que vous allez +acquérir par cette générosité, s’efforçaient de prouver au roi qu’il +devait refuser cette donation, j’ai lutté en votre faveur, et lutté si +bien, que vous n’aurez pas, je l’espère, cette contrariété à subir. + +— Oh! murmura Mazarin avec des yeux languissants, ah! que voilà un +service que je n’oublierai pas une minute, pendant le peu d’heures qui +me restent à vivre! + +— Au reste, je dois le dire, continua Anne d’Autriche, ce n’est point +sans peine que je l’ai rendu à Votre Éminence. + +— Ah! peste! je le crois. Oh! + +— Qu’avez-vous, mon Dieu? + +— Il y a que je brûle. + +— Vous souffrez donc beaucoup? + +— Comme un damné! + +Colbert eût voulu disparaître sous les parquets. + +— En sorte, reprit Mazarin, que Votre Majesté pense que le roi... +(il s’arrêta quelques secondes) que le roi, reprit-il après quelques +secondes, vient ici pour me faire un petit bout de compliment? + +— Je le crois, dit la reine. + +Mazarin foudroya Colbert de son dernier regard. En ce moment, les +huissiers annoncèrent le roi dans les antichambres pleines de monde. +Cette annonce produisit un remue-ménage dont Colbert profita pour +s’esquiver par la porte de la ruelle. Anne d’Autriche se leva, et +debout attendit son fils. Louis XIV parut au seuil de la chambre, les +yeux fixés sur le moribond, qui ne prenait plus même la peine de se +remuer pour cette Majesté de laquelle il pensait n’avoir plus rien à +attendre. + +Un huissier roula un fauteuil près du lit. Louis salua sa mère, puis le +cardinal, et s’assit. La reine s’assit à son tour. + +Puis, comme le roi avait regardé derrière lui, l’huissier comprit ce +regard, fit un signe et ce qui restait de courtisans sous les portières +s’éloigna aussitôt. + +Le silence retomba dans la chambre avec les rideaux de velours. Le +roi, encore très jeune et très timide devant celui qui avait été son +maître depuis sa naissance, le respectait encore bien plus dans cette +suprême majesté de la mort; il n’osait donc entamer la conversation, +sentant que chaque parole devait avoir une portée, non pas seulement +sur les choses de ce monde, mais encore sur celles de l’autre. Quant +au cardinal, il n’avait qu’une pensée en ce moment: sa donation. Ce +n’était point la douleur qui lui donnait cet air abattu et ce regard +morne; c’était l’attente devant de ce remerciement qui allait sortir de +la bouche du roi, et couper court à toute espérance de restitution. Ce +fut Mazarin qui rompit le premier le silence. + +— Votre Majesté, dit-il, est venue s’établir à Vincennes? + +Louis fit un signe de tête. + +— C’est une gracieuse faveur, continua Mazarin, qu’elle accorde à un +mourant, et qui lui rendra la mort plus douce. + +— J’espère, répondit le roi, que je viens visiter, non pas un mourant, +mais un malade susceptible de guérison. + +Mazarin fit un mouvement de tête qui signifiait: «Votre Majesté est +bien bonne, mais j’en sais plus qu’elle là-dessus.» + +— La dernière visite, dit-il, Sire, la dernière. + +— S’il en était ainsi, monsieur le cardinal, dit Louis XIV, je +viendrais une dernière fois prendre les conseils d’un guide à qui je +dois tout. + +Anne d’Autriche était femme; elle ne put retenir ses larmes. Louis se +montra lui-même fort ému, et Mazarin plus encore que ses deux hôtes, +mais pour d’autres motifs. + +Ici le silence recommença; la reine essuya ses joues et Louis reprit de +la fermeté. + +— Je disais, poursuivit le roi, que je devais beaucoup à Votre Éminence. + +Les yeux du cardinal dévorèrent Louis XIV, car il sentait venir le +moment suprême. + +— Et, continua le roi, le principal objet de ma visite était un +remerciement bien sincère pour le dernier témoignage d’amitié que vous +avez bien voulu m’envoyer. + +Les joues du cardinal se creusèrent, ses lèvres s’entrouvrirent et le +plus lamentable soupir qu’il eût jamais poussé se prépara à sortir de +sa poitrine. + +— Sire, dit-il, j’aurai dépouillé ma pauvre famille; j’aurai ruiné tous +les miens, ce qui peut m’être imputé à mal; mais au moins on ne dira +pas que j’ai refusé de tout sacrifier à mon roi. + +Anne d’Autriche recommença ses pleurs. + +— Cher monsieur Mazarin, dit le roi d’un ton plus grave qu’on n’eût dû +l’attendre de sa jeunesse, vous m’avez mal compris, à ce que je vois. + +Mazarin se souleva sur son coude. + +— Il ne s’agit point ici de ruiner votre chère famille, ni de +dépouiller vos serviteurs; oh! non, cela ne sera point. + +«Allons, il va me rendre quelque bribe, pensa Mazarin; tirons donc le +morceau le plus large possible.» + +«Le roi va s’attendrir et faire le généreux, pensa la reine; ne +le laissons pas s’appauvrir, pareille occasion de fortune ne se +représentera jamais.» + +— Sire, dit tout haut le cardinal, ma famille est bien nombreuse et mes +nièces vont être bien privées, moi n’y étant plus. + +— Oh! s’empressa d’interrompre la reine, n’ayez aucune inquiétude à +l’endroit de votre famille, cher monsieur Mazarin; nous n’aurons pas +d’amis plus précieux que vos amis; vos nièces seront mes enfants, les +sœurs de Sa Majesté, et, s’il se distribue une faveur en France, ce +sera pour ceux que vous aimez. + +«Fumée!» pensa Mazarin, qui connaissait mieux que personne le fond que +l’on peut faire sur les promesses des rois. Louis lut la pensée du +moribond sur son visage. + +— Rassurez-vous, cher monsieur de Mazarin, lui dit-il avec un demi +sourire triste sous son ironie, Mlles de Mazarin perdront en vous +perdant leur bien le plus précieux; mais elles n’en resteront pas moins +les plus riches héritières de France, et puisque vous avez bien voulu +me donner leur dot... + +Le cardinal était haletant. + +— Je la leur rends, continua Louis, en tirant de sa poitrine et en +allongeant vers le lit du cardinal le parchemin qui contenait la +donation qui, depuis deux jours, avait soulevé tant d’orages dans +l’esprit de Mazarin. + +— Que vous avais-je dit, monseigneur? murmura dans la ruelle une voix +qui passa comme un souffle. + +— Votre Majesté me rend ma donation! s’écria Mazarin si troublé par la +joie qu’il oublia son rôle de bienfaiteur. + +— Votre Majesté rend les quarante millions! s’écria Anne d’Autriche, si +stupéfaite qu’elle oublia son rôle d’affligée. + +— Oui, monsieur le cardinal, oui, madame, répondit Louis XIV, en +déchirant le parchemin que Mazarin n’avait pas encore osé reprendre; +oui, j’anéantis cet acte qui spoliait toute une famille; le bien acquis +par Son Éminence à mon service est son bien et non le mien. + +— Mais, Sire, s’écria Anne d’Autriche, Votre Majesté songe-t-elle +qu’elle n’a pas dix mille écus dans ses coffres? + +— Madame, je viens de faire ma première action royale, et, je l’espère, +elle inaugurera dignement mon règne. + +— Ah! Sire, vous avez raison! s’écria Mazarin; c’est véritablement +grand, c’est véritablement généreux, ce que vous venez de faire là! + +Et il regardait, l’un après l’autre, les morceaux de l’acte épars sur +son lit, pour se bien assurer qu’on avait déchiré la minute et non pas +une copie. + +Enfin, ses yeux rencontrèrent celui où se trouvait sa signature, +et, la reconnaissant, il se renversa tout pâmé sur son chevet. Anne +d’Autriche, sans force pour cacher ses regrets, levait les mains et les +yeux au ciel. + +— Ah! Sire, s’écria Mazarin, ah! Sire, serez-vous béni! Mon Dieu! +serez-vous aimé par toute ma famille!... _Per bacco!_ si jamais un +mécontentement vous venait de la part des miens, Sire, froncez les +sourcils et je sors de mon tombeau. + +Cette pantalonnade ne produisit pas tout l’effet sur lequel avait +compté Mazarin. Louis avait déjà passé à des considérations d’un ordre +plus élevé; et, quant à Anne d’Autriche, ne pouvant supporter, sans +s’abandonner à la colère qu’elle sentait gronder en elle, et cette +magnanimité de son fils et cette hypocrisie du cardinal, elle se leva +et sortit de la chambre, peu soucieuse de trahir ainsi son dépit. + +Mazarin devina tout, et, craignant que Louis XIV ne revînt sur sa +première décision, il se mit, pour entraîner les esprits sur une autre +voie, à crier comme plus tard devait le faire Scapin, dans cette +sublime plaisanterie que le morose et grondeur Boileau osa reprocher +à Molière. Cependant, peu à peu les cris se calmèrent, et quand Anne +d’Autriche fut sortie de la chambre, ils s’éteignirent même tout à fait. + +— Monsieur le cardinal, dit le roi, avez-vous maintenant quelque +recommandation à me faire? + +— Sire, répondit Mazarin, vous êtes déjà la sagesse même, la prudence +en personne; quant à la générosité, je n’en parle pas: ce que vous +venez de faire dépasse ce que les hommes les plus généreux de +l’antiquité et des temps modernes ont jamais fait. + +Le roi demeura froid à cet éloge. + +— Ainsi, dit-il, vous vous bornez à un remerciement, monsieur, et votre +expérience, bien plus connue encore que ma sagesse, que ma prudence et +que ma générosité, ne vous fournit pas un avis amical qui me serve pour +l’avenir? + +Mazarin réfléchit un moment. + +— Vous venez, dit-il, de faire beaucoup pour moi, c’est-à-dire pour les +miens, Sire. + +— Ne parlons pas de cela, dit le roi. + +— Eh bien! continua Mazarin, je veux vous rendre quelque chose en +échange de ces quarante millions que vous abandonnez si royalement. + +Louis XIV fit un mouvement qui indiquait que toutes ces flatteries le +faisaient souffrir. + +— Je veux, reprit Mazarin, vous donner un avis; oui, un avis, et un +avis plus précieux que ces quarante millions. + +— Monsieur le cardinal! interrompit Louis XIV. + +— Sire, écoutez cet avis. + +— J’écoute. + +— Approchez-vous, Sire, car je m’affaiblis... Plus près, Sire, plus +près. + +Le roi se courba sur le lit du mourant. + +— Sire, dit Mazarin, si bas que le souffle de sa parole arriva seul +comme une recommandation du tombeau aux oreilles attentives du jeune +roi... Sire, ne prenez jamais de Premier ministre. + +Louis se redressa, étonné. + +L’avis était une confession. + +C’était un trésor, en effet, que cette confession sincère de Mazarin. +Le legs du cardinal au jeune roi se composait de sept paroles +seulement; mais ces sept paroles, Mazarin l’avait dit, elles valaient +quarante millions. + +Louis en resta un instant étourdi. + +Quant à Mazarin, il semblait avoir dit une chose toute naturelle. + +— Maintenant, à part votre famille, demanda le jeune roi, avez-vous +quelqu’un à me recommander, monsieur de Mazarin? + +Un petit grattement se fit entendre le long des rideaux de la ruelle. + +Mazarin comprit. + +— Oui! oui! s’écria-t-il vivement; oui, Sire; je vous recommande un +homme sage, un honnête homme, un habile homme. + +— Dites son nom, monsieur le cardinal. + +— Son nom vous est presque inconnu encore, Sire: c’est celui de M. +Colbert, mon intendant. Oh! essayez de lui, ajouta Mazarin d’une voix +accentuée; tout ce qu’il m’a prédit est arrivé; il a du coup d’œil, et +ne s’est jamais trompé, ni sur les choses, ni sur les hommes, ce qui +est bien plus surprenant encore. Sire, je vous dois beaucoup; mais je +crois m’acquitter envers vous, en vous donnant M. Colbert. + +— Soit, dit faiblement Louis XIV; car, ainsi que le disait Mazarin, ce +nom de Colbert lui était bien inconnu, et il prenait cet enthousiasme +du cardinal pour le dire d’un mourant. + +Le cardinal était retombé sur son oreiller. + +— Pour cette fois, adieu, Sire... adieu, murmura Mazarin... je suis las +et j’ai encore un rude chemin à faire avant de me présenter devant mon +nouveau maître. Adieu, Sire. + +Le jeune roi sentit des larmes dans ses yeux; il se pencha sur le +mourant, déjà à moitié cadavre... puis il s’éloigna précipitamment. + + + + +Chapitre XLIX — La première apparition de Colbert + + +Toute la nuit se passa en angoisses communes, au mourant et au roi. + +Le mourant attendait sa délivrance. + +Le roi attendait sa liberté. + +Louis ne se coucha point. Une heure après sa sortie de la chambre du +cardinal, il sut que le mourant, reprenant un peu de forces, s’était +fait habiller, farder, peigner, et qu’il avait voulu recevoir les +ambassadeurs. + +Pareil à Auguste, il considérait sans doute le monde comme un grand +théâtre, et voulait jouer proprement le dernier acte de sa comédie. + +Anne d’Autriche ne reparut plus chez le cardinal, elle n’avait plus +rien à y faire. Les convenances furent un prétexte à son absence. Au +reste, le cardinal ne s’enquit point d’elle: le conseil que la reine +avait donné à son fils lui était resté sur le cœur. Vers minuit, +encore tout fardé, Mazarin entra en agonie. Il avait revu son testament +et comme ce testament était l’expression exacte de sa volonté, et qu’il +craignait qu’une influence intéressée ne profitât de sa faiblesse pour +faire changer quelque chose à ce testament, il avait donné le mot +d’ordre à Colbert, lequel se promenait dans le corridor qui conduisait +à la chambre à coucher du cardinal, comme la plus vigilante des +sentinelles. Le roi, renfermé chez lui, dépêchait toutes les heures sa +nourrice vers l’appartement de Mazarin, avec ordre de lui rapporter le +bulletin exact de la santé du cardinal. + +Après avoir appris que Mazarin s’était fait habiller, farder, peigner +et avait reçu les ambassadeurs, Louis apprit que l’on commençait pour +le cardinal les prières des agonisants. + +À une heure du matin, Guénaud avait essayé le dernier remède, dit +remède héroïque. C’était un reste des vieilles habitudes de ce temps +d’escrime, qui allait disparaître pour faire place à un autre temps, +que de croire que l’on pouvait garder contre la mort quelque bonne +botte secrète. Mazarin, après avoir pris le remède, respira pendant +près de dix minutes. + +Aussitôt, il donna l’ordre que l’on répandît en tout lieu et tout de +suite le bruit d’une crise heureuse. + +Le roi, à cette nouvelle, sentit passer comme une sueur froide sur +son front: il avait entrevu le jour de la liberté, l’esclavage lui +paraissait plus sombre, et moins acceptable que jamais. + +Mais le bulletin qui suivit changea entièrement la face des choses. + +Mazarin ne respirait plus du tout, et suivait à peine les prières que +le curé de Saint-Nicolas-des-Champs récitait auprès de lui. Le roi se +remit à marcher avec agitation dans sa chambre, et à consulter, tout en +marchant, plusieurs papiers tirés d’une cassette, dont seul il avait la +clef. + +Une troisième fois la nourrice retourna. M. de Mazarin venait de faire +un jeu de mots et d’ordonner que l’on revernît sa Flore du Titien. + +Enfin, vers deux heures et demie du matin, le roi ne put résister à +l’accablement; depuis vingt-quatre heures, il ne dormait pas. + +Le sommeil, si puissant à son âge, s’empara donc de lui et le terrassa +pendant une heure environ. + +Mais il ne se coucha point pendant cette heure; il dormit sur son +fauteuil. + +Vers quatre heures, la nourrice, en rentrant dans la chambre, le +réveilla. + +— Eh bien? demanda le roi. + +— Eh bien! mon cher Sire, dit la nourrice en joignant les mains avec un +air de commisération, eh bien! il est mort. + +Le roi se leva d’un seul coup et comme si un ressort d’acier l’eût mis +sur ses jambes. + +— Mort! s’écria-t-il. + +— Hélas! oui. + +— Est-ce donc bien sûr? + +— Oui. + +— Officiel? + +— Oui. + +— La nouvelle en est-elle donnée? + +— Pas encore. + +— Mais qui t’a dit, à toi, que le cardinal était mort? + +— M. Colbert. + +— M. Colbert? + +— Oui. + +— Et lui-même était sûr de ce qu’il disait? + +— Il sortait de la chambre et avait tenu, pendant quelques minutes, une +glace devant les lèvres du cardinal. + +— Ah! fit le roi; et qu’est-il devenu, M. Colbert? + +— Il vient de quitter la chambre de Son Éminence. + +— Pour aller où? + +— Pour me suivre. + +— De sorte qu’il est...? + +— Là, mon cher Sire, attendant à votre porte que votre bon plaisir soit +de le recevoir. + +Louis courut à la porte, l’ouvrit lui-même et aperçut dans le couloir +Colbert debout et attendant. + +Le roi tressaillit à l’aspect de cette statue toute vêtue de noir. + +Colbert, saluant avec un profond respect, fit deux pas vers Sa Majesté. + +Louis rentra dans la chambre, en faisant à Colbert signe de le suivre. + +Colbert entra. Louis congédia la nourrice qui ferma la porte en sortant. + +Colbert se tint modestement debout près de cette porte. + +— Que venez-vous m’annoncer, monsieur? dit Louis, fort troublé d’être +ainsi surpris dans sa pensée intime qu’il ne pouvait complètement +cacher. + +— Que M. le cardinal vient de trépasser, Sire, et que je vous apporte +son dernier adieu. + +Le roi demeura un instant pensif. + +Pendant cet instant, il regardait attentivement Colbert; il était +évident que la dernière pensée du cardinal lui revenait à l’esprit. + +— C’est vous qui êtes M. Colbert? demanda-t-il. + +— Oui, Sire. + +— Fidèle serviteur de Son Éminence, à ce que Son Éminence m’a dit elle +même? + +— Oui, Sire. + +— Dépositaire d’une partie de ses secrets? + +— De tous. + +— Les amis et les serviteurs de Son Éminence défunte me seront chers, +monsieur, et j’aurai soin que vous soyez placé dans mes bureaux. + +Colbert s’inclina. + +— Vous êtes financier, monsieur, je crois. + +— Oui, Sire. + +— Et M. le cardinal vous employait à son économat? + +— J’ai eu cet honneur, Sire. + +— Jamais vous ne fîtes personnellement rien pour ma maison, je crois. + +— Pardon, Sire; c’est moi qui eus le bonheur de donner à M. le cardinal +l’idée d’une économie qui met trois cent mille francs par an dans les +coffres de Sa Majesté. + +— Quelle économie, monsieur? demanda Louis XIV. + +— Votre Majesté sait que les cent-suisses ont des dentelles d’argent de +chaque côté de leurs rubans? + +— Sans doute. + +— Eh bien! Sire, c’est moi qui ai proposé que l’on mit à ces rubans +des dentelles d’argent faux. Cela ne paraît point et cent mille écus +font la nourriture d’un régiment pendant le semestre, ou le prix de dix +mille bons mousquets, ou la valeur d’une flûte de dix canons prête à +prendre la mer. + +— C’est vrai, dit Louis XIV en considérant plus attentivement le +personnage, et voilà, par ma foi, une économie bien placée; d’ailleurs, +il était ridicule que des soldats portassent la même dentelle que +portent des seigneurs. + +— Je suis heureux d’être approuvé par Sa Majesté, dit Colbert. + +— Est-ce là le seul emploi que vous teniez près du cardinal? demanda le +roi. + +— C’est moi que Son Éminence avait chargé d’examiner les comptes de la +surintendance, Sire. + +— Ah! fit Louis XIV qui s’apprêtait à renvoyer Colbert et que ce mot +arrêta; ah! c’est vous que Son Éminence avait chargé de contrôler M. +Fouquet. Et le résultat du contrôle? + +— Est qu’il y a déficit, Sire; mais si Votre Majesté daigne me +permettre... + +— Parlez, monsieur Colbert. + +— Je dois donner à Votre Majesté quelques explications. + +— Point du tout, monsieur; c’est vous qui avez contrôlé ces comptes, +donnez-m’en le relevé. + +— Ce sera facile, Sire. Vide partout, argent nulle part. + +— Prenez-y garde, monsieur; vous attaquez rudement la gestion de M. +Fouquet, lequel, à ce que j’ai entendu dire cependant, est un habile +homme. + +Colbert rougit, puis pâlit, car il sentit que, de ce moment, il entrait +en lutte avec un homme dont la puissance balançait presque la puissance +de celui qui venait de mourir. + +— Oui, Sire, un très habile homme, répéta Colbert en s’inclinant. + +— Mais si M. Fouquet est un habile homme et que, malgré cette habileté, +l’argent manque, à qui la faute? + +— Je n’accuse pas, Sire, je constate. + +— C’est bien; faites vos comptes et présentez-les-moi. Il y a déficit, +dites vous? Un déficit peut être passager, le crédit revient, les fonds +rentrent. + +— Non, Sire. + +— Sur cette année peut-être, je comprends cela; mais sur l’an prochain? + +— L’an prochain, Sire, est mangé aussi ras que l’an qui court. + +— Mais l’an d’après alors? + +— Comme l’an prochain. + +— Que me dites-vous là, monsieur Colbert? + +— Je dis qu’il y a quatre années engagées d’avance. + +— On fera un emprunt, alors. + +— On en a fait trois, Sire. + +— Je créerai des offices pour les faire résigner et l’on encaissera +l’argent des charges. + +— Impossible, Sire, car il y a déjà eu créations sur créations +d’offices dont les provisions sont livrées en blanc, en sorte que les +acquéreurs en jouissent sans les remplir. Voilà pourquoi Votre Majesté +ne peut résigner. De plus; sur chaque traité, M. le surintendant a +donné un tiers de remise, en sorte que les peuples sont foulés sans que +Votre Majesté en profite. + +Le roi fit un mouvement. + +— Expliquez-moi cela, monsieur Colbert. + +— Que Votre Majesté formule clairement sa pensée, et me dise ce qu’elle +désire que je lui explique. + +— Vous avez raison. La clarté, n’est-ce pas? + +— Oui, Sire, la clarté. Dieu est Dieu surtout parce qu’il a fait la +lumière. + +— Eh bien, par exemple, reprit Louis XIV, si aujourd’hui que M. le +cardinal est mort et que me voilà roi, si je voulais avoir de l’argent? + +— Votre Majesté n’en aurait pas. + +— Oh! voilà qui est étrange, monsieur; comment, mon surintendant ne me +trouverait point d’argent? + +Colbert secoua sa grosse tête. + +— Qu’est-ce donc? dit le roi; les revenus de l’État sont-ils donc +obérés à ce point qu’ils ne soient plus des revenus? + +— Oui, Sire, à ce point. + +Le roi fronça le sourcil. + +— Soit, dit-il; j’assemblerai les ordonnances pour obtenir des porteurs +un dégrèvement, une liquidation à bon marché. + +— Impossible, car les ordonnances ont été converties en billets, +lesquels billets, pour commodité de rapport et facilité de transaction, +sont coupés en tant de parts que l’on ne peut plus reconnaître +l’original. + +Louis, fort agité, se promenait de long en large, le sourcil toujours +froncé. + +— Mais si cela était comme vous le dites, monsieur Colbert, fit-il en +s’arrêtant tout d’un coup, je serais ruiné avant même de régner? + +— Vous l’êtes en effet, Sire, repartit l’impassible aligneur de +chiffres. + +— Mais cependant, monsieur, l’argent est quelque part? + +— Oui, Sire, et même pour commencer, j’apporte à Votre Majesté une note +de fonds que M. le cardinal Mazarin n’a pas voulu relater dans son +testament, ni dans aucun acte quelconque; mais qu’il m’avait confiés, à +moi. + +— À vous? + +— Oui, Sire, avec injonction de les remettre à Votre Majesté. + +— Comment! outre les quarante millions du testament? + +— Oui, Sire. + +— M. de Mazarin avait encore d’autres fonds? Colbert s’inclina. + +— Mais c’était donc un gouffre que cet homme! murmura le roi. M. +de Mazarin d’un côté, M. Fouquet de l’autre; plus de cent millions +peut-être pour eux deux! Cela ne m’étonne point que mes coffres soient +vides. + +Colbert attendait sans bouger. + +— Et la somme que vous m’apportez en vaut-elle la peine? demanda le roi. + +— Oui, Sire; la somme est assez ronde. + +— Elle s’élève? + +— À treize millions de livres, Sire. + +— Treize millions! s’écria Louis XIV en frissonnant de joie. Vous dites +treize millions, monsieur Colbert. + +— J’ai dit treize millions, oui, Votre Majesté. + +— Que tout le monde ignore? + +— Que tout le monde ignore. + +— Qui sont entre vos mains? + +— En mes mains, oui, Sire. + +— Et que je puis avoir? + +— Dans deux heures. + +— Mais où sont-ils donc? + +— Dans la cave d’une maison que M. le cardinal possédait en ville et +qu’il veut bien me laisser par une clause particulière de son testament. + +— Vous connaissez donc le testament du cardinal? + +— J’en ai un double signé de sa main. + +— Un double? + +— Oui, Sire, et le voici. + +Colbert tira simplement l’acte de sa poche et le montra au roi. + +Le roi lut l’article relatif à la donation de cette maison. + +— Mais, dit-il, il n’est question ici que de la maison et nulle part +l’argent n’est mentionné. + +— Pardon, Sire, il l’est dans ma conscience. + +— Et M. de Mazarin s’en est rapporté à vous? + +— Pourquoi pas, Sire? + +— Lui, l’homme défiant par excellence? + +— Il ne l’était pas pour moi, Sire, comme Votre Majesté peut le voir. + +Louis arrêta avec admiration son regard sur cette tête vulgaire, mais +expressive. + +— Vous êtes un honnête homme, monsieur Colbert, dit le roi. + +— Ce n’est pas une vertu, Sire, c’est un devoir, répondit froidement +Colbert. + +— Mais, ajouta Louis XIV, cet argent n’est-il pas à la famille? + +— Si cet argent était à la famille, il serait porté au testament +du cardinal comme le reste de sa fortune. Si cet argent était à la +famille, moi qui ai rédigé l’acte de donation fait en faveur de Votre +Majesté, j’eusse ajouté la somme de treize millions à celle de quarante +millions qu’on vous offrait déjà. + +— Comment! s’écria Louis XIV, c’est vous qui avez rédigé la donation, +monsieur Colbert? + +— Oui, Sire. + +— Et le cardinal vous aimait? ajouta naïvement le roi. + +— J’avais répondu à Son Éminence que Votre Majesté n’accepterait point, +dit Colbert de ce même ton tranquille que nous avons dit et qui, même +dans les habitudes de la vie, avait quelque chose de solennel. Louis +passa une main sur son front: + +«Oh! que je suis jeune, murmura-t-il tout bas, pour commander aux +hommes!» + +Colbert attendait la fin de ce monologue intérieur. Il vit Louis +relever la tête. + +— À quelle heure enverrai-je l’argent à Votre Majesté? demanda-t-il. + +— Cette nuit, à onze heures. Je désire que personne ne sache que je +possède cet argent. + +Colbert ne répondit pas plus que si la chose n’avait point été dite +pour lui. + +— Cette somme est-elle en lingots ou en or monnayé? + +— En or monnayé, Sire. + +— Bien. + +— Où l’enverrai-je? + +— Au Louvre. Merci, monsieur Colbert. + +Colbert s’inclina et sortit. + +— Treize millions! s’écria Louis XIV lorsqu’il fut seul; mais c’est un +rêve! + +Puis il laissa tomber son front dans ses mains, comme s’il dormait +effectivement. + +Mais, au bout d’un instant, il releva le front, secoua sa belle +chevelure, se leva, et, ouvrant violemment la fenêtre, il baigna son +front brûlant dans l’air vif du matin qui lui apportait l’âcre senteur +des arbres et le doux parfum des fleurs. + +Une resplendissante aurore se levait à l’horizon et les premiers rayons +du soleil inondèrent de flamme le front du jeune roi. + +— Cette aurore est celle de mon règne, murmura Louis XIV, et est-ce un +présage que vous m’envoyez, Dieu tout-puissant?... + + + + +Chapitre L — Le premier jour de la royauté de Louis XIV + + +Le matin, la mort du cardinal se répandit dans le château, et du +château dans la ville. + +Les ministres Fouquet, Lyonne et Letellier entrèrent dans la salle des +séances pour tenir conseil. + +Le roi les fit mander aussitôt. + +— Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vécu. Je l’ai laissé gouverner +mes affaires; mais à présent, j’entends les gouverner moi-même. Vous me +donnerez vos avis quand je vous les demanderai. Allez! + +Les ministres se regardèrent avec surprise. S’ils dissimulèrent un +sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince, +élevé dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait là, par +amour-propre, d’un fardeau trop lourd pour ses forces. + +Fouquet prit congé de ses collègues sur l’escalier en leur disant: + +— Messieurs, voilà bien de la besogne de moins pour nous. + +Et il monta tout joyeux dans son carrosse. Les autres, un peu inquiets +de la tournure que prendraient les événements, s’en retournèrent +ensemble à Paris. + +Le roi, vers les dix heures, passa chez sa mère, avec laquelle il +eut un entretien fort particulier; puis, après le dîner, il monta en +voiture fermée et se rendit tout droit au Louvre. Là, il reçut beaucoup +de monde, et prit un certain plaisir à remarquer l’hésitation de tous +et la curiosité de chacun. + +Vers le soir, il commanda que les portes du Louvre fussent fermées, à +l’exception d’une seule, de celle qui donnait sur le quai. Il mit en +sentinelle à cet endroit deux Cent-Suisses qui ne parlaient pas un mot +de français, avec consigne de laisser entrer tout ce qui serait ballot, +mais rien autre chose, et de ne laisser rien sortir. + +À onze heures précises, il entendit le roulement d’un pesant chariot +sous la voûte, puis d’un autre, puis d’un troisième. Après quoi, +la grille roula sourdement sur ses gonds pour se refermer. Bientôt +quelqu’un gratta de l’ongle à la porte du cabinet. Le roi alla ouvrir +lui-même, et il vit Colbert, dont le premier mot fut celui-ci: + +— L’argent est dans la cave de Votre Majesté. + +Louis descendit alors et alla visiter lui-même les barriques d’espèces, +or et argent, que, par les soins de Colbert, quatre hommes à lui +venaient de rouler dans un caveau dont le roi avait fait passer la clef +à Colbert le matin même. Cette revue achevée, Louis rentra chez lui, +suivi de Colbert, qui n’avait pas réchauffé son immobile froideur du +moindre rayon de satisfaction personnelle. + +— Monsieur, lui dit le roi, que voulez-vous que je vous donne en +récompense de ce dévouement et de cette probité? + +— Rien absolument, Sire. + +— Comment, rien? pas même l’occasion de me servir? + +— Votre Majesté ne me fournirait pas cette occasion que je ne la +servirais pas moins. Il m’est impossible de n’être pas le meilleur +serviteur du roi. + +— Vous serez intendant des finances, monsieur Colbert. + +— Mais il y a un surintendant, Sire? + +— Justement. + +— Sire, le surintendant est l’homme le plus puissant du royaume. + +— Ah! s’écria Louis en rougissant, vous croyez? + +— Il me broiera en huit jours, Sire; car enfin, Votre Majesté me donne +un contrôle pour lequel la force est indispensable. Intendant sous un +surintendant, c’est l’infériorité. + +— Vous voulez des appuis... vous ne faites pas fond sur moi? + +— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Majesté que M. Fouquet, du vivant +de M. Mazarin, était le second personnage du royaume; mais voilà M. +Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier. + +— Monsieur, je consens à ce que vous me disiez toutes choses +aujourd’hui encore; mais demain, songez-y, je ne le souffrirai plus. + +— Alors je serai inutile à Votre Majesté? + +— Vous l’êtes déjà, puisque vous craignez de vous compromettre en me +servant. + +— Je crains seulement d’être mis hors d’état de vous servir. + +— Que voulez-vous alors? + +— Je veux que Votre Majesté me donne des aides dans le travail de +l’intendance. + +— La place perd de sa valeur? + +— Elle gagne de la sûreté. + +— Choisissez vos collègues. + +— MM. Breteuil, Marin, Hervard. + +— Demain, l’ordonnance paraîtra. + +— Sire, merci! + +— C’est tout ce que vous demandez? + +— Non, Sire; encore une chose... + +— Laquelle? + +— Laissez-moi composer une Chambre de justice. + +— Pourquoi faire, cette Chambre de justice? + +— Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans, ont +mal versé. + +— Mais... que leur fera-t-on? + +— On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres. + +— Je ne puis cependant commencer mon règne par des exécutions, monsieur +Colbert. + +— Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices. + +Le roi ne répondit pas. + +— Votre Majesté consent-elle? dit Colbert. + +— Je réfléchirai, monsieur. + +— Il sera trop tard quand la réflexion sera faite. + +— Pourquoi? + +— Parce que nous avons affaire à des gens plus forts que nous, s’ils +sont avertis. + +— Composez cette Chambre de justice, monsieur. + +— Je la composerai. + +— Est-ce tout? + +— Non, Sire; il y a encore une chose importante... Quels droits attache +Votre Majesté à cette intendance? + +— Mais... je ne sais... il y a des usages... + +— Sire, j’ai besoin qu’à cette intendance soit dévolu le droit de lire +la correspondance avec l’Angleterre. + +— Impossible, monsieur, car cette correspondance se dépouille au +conseil; M. le cardinal lui-même le faisait. + +— Je croyais que Votre Majesté avait déclaré ce matin qu’elle n’aurait +plus de conseil. + +— Oui, je l’ai déclaré. + +— Que Votre Majesté alors veuille bien lire elle-même et toute seule +ses lettres, surtout celles d’Angleterre; je tiens particulièrement à +ce point. + +— Monsieur, vous aurez cette correspondance et m’en rendrez compte. + +— Maintenant, Sire, qu’aurai-je à faire des finances? + +— Tout ce que M. Fouquet ne fera pas. + +— C’est là ce que je demandais à Votre Majesté. Merci, je pars +tranquille. + +Il partit en effet sur ces mots. Louis le regarda partir. + +Colbert n’était pas encore à cent pas du Louvre que le roi reçut un +courrier d’Angleterre. Après avoir regardé, sondé l’enveloppe, le roi +la décacheta précipitamment, et trouva tout d’abord une lettre du roi +Charles II. + +Voici ce que le prince anglais écrivait à son royal frère: + +«Votre Majesté doit être fort inquiète de la maladie de M. le cardinal +Mazarin; mais l’excès du danger ne peut que vous servir. Le cardinal +est condamné par son médecin. Je vous remercie de la gracieuse réponse +que vous avez faite à ma communication touchant lady Henriette Stuart, +ma sœur, et dans huit jours la princesse partira pour Paris avec sa +cour. + +«Il est doux pour moi de reconnaître la paternelle amitié que vous +m’avez témoignée, et de vous appeler plus justement encore mon +frère. Il m’est doux, surtout, de prouver à Votre Majesté combien je +m’occupe de ce qui peut lui plaire. Vous faites sourdement fortifier +Belle-Île-en-Mer. C’est un tort. Jamais nous n’aurons la guerre +ensemble. Cette mesure ne m’inquiète pas; elle m’attriste... + +«Vous dépensez là des millions inutiles, dites-le bien à vos ministres, +et croyez que ma police est bien informée; rendez-moi, mon frère, les +mêmes services, le cas échéant.» + +Le roi sonna violemment, et son valet de chambre parut. + +— M. Colbert sort d’ici et ne peut être loin... Qu’on l’appelle! +s’écria-t-il. + +Le valet de chambre allait exécuter l’ordre, le roi l’arrêta. + +— Non, dit-il, non... Je vois toute la trame de cet homme. Belle-Île +est à M. Fouquet; Belle-Île fortifiée, c’est une conspiration de +M. Fouquet... La découverte de cette conspiration, c’est la ruine +du surintendant, et cette découverte résulte de la correspondance +d’Angleterre; voilà pourquoi Colbert voulait avoir cette +correspondance. Oh! je ne puis cependant mettre toute ma force sur cet +homme; il n’est que la tête, il me faut le bras. + +Louis poussa tout à coup un cri joyeux. + +— J’avais, dit-il au valet de chambre, un lieutenant de mousquetaires? + +— Oui, Sire; M. d’Artagnan. + +— Il a quitté momentanément mon service? + +— Oui, Sire. + +— Qu’on me le trouve, et que demain il soit ici à mon lever. + +Le valet de chambre s’inclina et sortit. + +— Treize millions dans ma cave, dit alors le roi; Colbert tenant ma +bourse et d’Artagnan portant mon épée: je suis roi! + + + + +Chapitre LI — Une passion + + +Le jour même de son arrivée, en revenant du Palais-Royal, Athos, comme +nous l’avons vu, rentra en son hôtel de la rue Saint-Honoré. Il y +trouva le vicomte de Bragelonne qui l’attendait dans sa chambre en +faisant la conversation avec Grimaud. + +Ce n’était pas une chose aisée que de causer avec le vieux serviteur; +deux hommes seulement possédaient ce secret: Athos et d’Artagnan. Le +premier y réussissait, parce que Grimaud cherchait à le faire parler +lui-même; d’Artagnan, au contraire, parce qu’il savait faire causer +Grimaud. + +Raoul était occupé à se faire raconter le voyage d’Angleterre, et +Grimaud l’avait conté dans tous ses détails avec un certain nombre de +gestes et huit mots, ni plus ni moins. + +Il avait d’abord indiqué, par un mouvement onduleux de la main, que son +maître et lui avaient traversé la mer. + +— Pour quelque expédition? avait demandé Raoul. + +Grimaud, baissant la tête, avait répondu: Oui. + +— Où M. le comte courut des dangers? interrogea Raoul. + +Grimaud haussa légèrement les épaules comme pour dire: + +— Ni trop ni trop peu. + +— Mais encore, quels dangers! insista Raoul. + +Grimaud montra l’épée, il montra le feu et un mousquet pendu au mur. + +— M. le comte avait donc là-bas un ennemi? s’écria Raoul. + +— Monck, répliqua Grimaud. + +— Il est étrange, continua Raoul, que M. le comte persiste à me +regarder comme un novice et à ne pas me faire partager l’honneur ou le +danger de ces rencontres. + +Grimaud sourit. + +C’est à ce moment que revint Athos. + +L’hôte lui éclairait l’escalier, et Grimaud, reconnaissant le pas de +son maître, courut à sa rencontre, ce qui coupa court à l’entretien. + +Mais Raoul était lancé; en voie d’interrogation, il ne s’arrêta pas, +et, prenant les deux mains du comte avec une tendresse vive, mais +respectueuse: + +— Comment se fait-il, monsieur, dit-il, que vous partiez pour un voyage +dangereux sans me dire adieu, sans me demander l’aide de mon épée, à +moi qui dois être pour vous un soutien, depuis que j’ai de la force; à +moi, que vous avez élevé comme un homme? Ah! monsieur, voulez-vous donc +m’exposer à cette cruelle épreuve de ne plus vous revoir jamais? + +— Qui vous a dit, Raoul, que mon voyage fut dangereux? répliqua le +comte en déposant son manteau et son chapeau dans les mains de Grimaud, +qui venait de lui dégrafer l’épée. + +— Moi, dit Grimaud. + +— Et pourquoi cela? fit sévèrement Athos. + +Grimaud s’embarrassait; Raoul le prévint en répondant pour lui. + +— Il est naturel, monsieur, que ce bon Grimaud me dise la vérité sur ce +qui vous concerne. Par qui serez-vous aimé, soutenu, si ce n’est par +moi? + +Athos ne répliqua point. Il fit un geste amical qui éloigna Grimaud, +puis s’assit dans un fauteuil, tandis que Raoul demeurait debout devant +lui. + +— Toujours est-il, continua Raoul, que votre voyage était une +expédition... et que le fer, le feu vous ont menacé. + +— Ne parlons plus de cela, vicomte, dit doucement Athos; je suis parti +vite, c’est vrai; mais le service du roi Charles II exigeait ce prompt +départ. Quant à votre inquiétude, je vous en remercie, et je sais que +je puis compter sur vous... Vous n’avez manqué de rien, vicomte, en mon +absence? + +— Non, monsieur, merci. + +— J’avais ordonné à Blaisois de vous faire compter cent pistoles au +premier besoin d’argent. + +— Monsieur, je n’ai pas vu Blaisois. + +— Vous vous êtes passé d’argent, alors! + +— Monsieur, il me restait trente pistoles de la vente des chevaux que +je pris lors de ma dernière campagne, et M. le prince avait eu la bonté +de me faire gagner deux cents pistoles à son jeu, il y a trois mois. + +— Vous jouez?... Je n’aime pas cela, Raoul. + +— Je ne joue jamais, monsieur; c’est M. le prince qui m’a ordonné de +tenir ses cartes à Chantilly... un soir qu’il était venu un courrier du +roi. J’ai obéi; le gain de la partie, M. le prince m’a commandé de le +prendre. + +— Est-ce que c’est une habitude de la maison, Raoul? dit Athos en +fronçant le sourcil. + +— Oui, monsieur; chaque semaine, M. le prince fait, sur une cause ou +sur une autre, un avantage pareil à l’un de ses gentilshommes. Il y +a cinquante gentilshommes chez Son Altesse; mon tour s’est rencontré +cette fois. + +— Bien! vous allâtes donc en Espagne? + +— Oui, monsieur, je fis un fort beau voyage, et fort intéressant. + +— Voilà un mois que vous êtes revenu? + +— Oui, monsieur. + +— Et depuis ce mois? + +— Depuis ce mois... + +— Qu’avez-vous fait? + +— Mon service, monsieur. + +— Vous n’avez point été chez moi, à La Fère? + +Raoul rougit. Athos le regarda de son œil fixe et tranquille. + +— Vous auriez tort de ne pas me croire, dit Raoul, je rougis et je le +sens bien; c’est malgré moi. La question que vous me faites l’honneur +de m’adresser est de nature à soulever en moi beaucoup d’émotions; je +rougis donc, parce que je suis ému, non parce que je mens. + +— Je sais, Raoul, que vous ne mentez jamais. + +— Non, monsieur. + +— D’ailleurs, mon ami, vous auriez tort, ce que je voulais vous dire... + +— Je le sais bien, monsieur; vous voulez me demander si je n’ai pas été +à Blois. + +— Précisément. + +— Je n’y suis pas allé; je n’ai même pas aperçu la personne dont vous +voulez me parler. + +La voix de Raoul tremblait en prononçant ces paroles. Athos, souverain +juge en toute délicatesse, ajouta aussitôt: + +— Raoul, vous répondez avec un sentiment pénible; vous souffrez. + +— Beaucoup, monsieur; vous m’avez défendu d’aller à Blois et de revoir +Mlle de La Vallière. + +Ici le jeune homme s’arrêta. Ce doux nom, si charmant à prononcer, +déchirait son cœur en caressant ses lèvres. + +— Et j’ai bien fait, Raoul, se hâta de dire Athos. Je ne suis pas +un père barbare ni injuste; je respecte l’amour vrai; mais je pense +pour vous à un avenir... à un immense avenir. Un règne nouveau va +luire comme une aurore; la guerre appelle le jeune roi plein d’esprit +chevaleresque. Ce qu’il faut à cette ardeur héroïque, c’est un +bataillon de lieutenants jeunes et libres, qui courent aux coups avec +enthousiasme et tombent en criant: «Vive le roi!» au lieu de crier: +«Adieu, ma femme!...» Vous comprenez cela, Raoul. Tout brutal que +paraisse être mon raisonnement, je vous adjure donc de me croire et de +détourner vos regards de ces premiers jours de jeunesse où vous prîtes +l’habitude d’aimer, jours de molle insouciance qui attendrissent le +cœur et le rendent incapable de contenir ces fortes liqueurs amères +qu’on appelle la gloire et l’adversité. Ainsi, Raoul, je vous le +répète, voyez dans mon conseil le seul désir de vous être utile, la +seule ambition de vous voir prospérer. Je vous crois capable de devenir +un homme remarquable; marchez seul, vous marcherez mieux et plus vite. + +— Vous avez commandé, monsieur, répliqua Raoul, j’obéis. + +— Commandé! s’écria Athos. Est-ce ainsi que vous me répondez! Je vous +ai commandé! Oh! vous détournez mes paroles, comme vous méconnaissez +mes intentions! je n’ai pas commandé, j’ai prié. + +— Non pas, monsieur, vous avez commandé, dit Raoul avec opiniâtreté... +mais n’eussiez-vous fait qu’une prière, votre prière est encore plus +efficace qu’un ordre. Je n’ai pas revu Mlle de La Vallière. + +— Mais vous souffrez! vous souffrez! insista Athos. + +Raoul ne répondit pas. + +— Je vous trouve pâli, je vous trouve attristé... Ce sentiment est donc +bien fort! + +— C’est une passion, répliqua Raoul. + +— Non... une habitude. + +— Monsieur, vous savez que j’ai voyagé beaucoup, que j’ai passé deux +ans loin d’elle... Toute habitude se peut rompre en deux années, +je crois... Eh bien! au retour, j’aimais, non pas davantage, c’est +impossible, mais autant. Mlle de La Vallière est pour moi la compagne +par excellence; mais vous êtes pour moi Dieu sur la terre... À vous je +sacrifierai tout. + +— Vous auriez tort, dit Athos; je n’ai plus aucun droit sur vous. L’âge +vous a émancipé; vous n’avez plus même besoin de mon consentement. +D’ailleurs, le consentement, je ne le refuserai pas, après tout ce que +vous venez de me dire. Épousez Mlle de La Vallière, si vous le voulez. + +Raoul fit un mouvement, puis soudain: + +— Vous êtes bon, monsieur, dit-il, et votre concession me pénètre de +reconnaissance; mais je n’accepterai pas. + +— Voilà que vous refusez, à présent? + +— Oui, monsieur. + +— Je ne vous en témoignerai rien, Raoul. + +— Mais vous avez au fond du cœur une idée contre ce mariage. Vous ne +me l’avez pas choisi. + +— C’est vrai. + +— Il suffit pour que je ne persiste pas: j’attendrai. + +— Prenez-y garde, Raoul! ce que vous dites est sérieux. + +— Je le sais bien, monsieur; j’attendrai, vous dis-je. + +— Quoi! que je meure? fit Athos très ému. + +— Oh! monsieur! s’écria Raoul avec des larmes dans la voix, est-il +possible que vous me déchiriez le cœur ainsi, à moi qui ne vous ai pas +donné un sujet de plainte? + +— Cher enfant, c’est vrai, murmura Athos en serrant violemment ses +lèvres pour comprimer l’émotion dont il n’allait plus être maître. Non, +je ne veux point vous affliger; seulement, je ne comprends pas ce que +vous attendrez... Attendrez-vous que vous n’aimiez plus? + +— Ah! pour cela, non, monsieur; j’attendrai que vous changiez d’avis. + +— Je veux faire une épreuve, Raoul; je veux voir si Mlle de La Vallière +attendra comme vous. + +— Je l’espère, monsieur. + +— Mais, prenez garde, Raoul! si elle n’attendait pas! Ah! vous êtes si +jeune, si confiant, si loyal... les femmes sont changeantes. + +— Vous ne m’avez jamais dit de mal des femmes, monsieur; jamais vous +n’avez eu à vous en plaindre; pourquoi vous en plaindre à moi, à propos +de Mlle de La Vallière? + +— C’est vrai, dit Athos en baissant les yeux... jamais je ne vous ai +dit de mal des femmes; jamais je n’ai eu à me plaindre d’elles; jamais +Mlle de La Vallière n’a motivé un soupçon; mais quand on prévoit, il +faut aller jusqu’aux exceptions, jusqu’aux improbabilités! Si, dis-je, +Mlle de La Vallière ne vous attendait pas? + +— Comment cela, monsieur? + +— Si elle tournait ses vues d’un autre côté? + +— Ses regards sur un autre homme, voulez-vous dire? fit Raoul pâle +d’angoisse. + +— C’est cela. + +— Eh bien! monsieur, je tuerais cet homme, dit simplement Raoul, et +tous les hommes que Mlle de La Vallière choisirait, jusqu’à ce qu’un +d’entre eux m’eût tué ou jusqu’à ce que Mlle de La Vallière m’eût rendu +son cœur. + +Athos tressaillit. + +— Je croyais, reprit-il d’une voix sourde, que vous m’appeliez tout à +l’heure votre dieu, votre loi en ce monde? + +— Oh! dit Raoul tremblant, vous me défendriez le duel? + +— Si je le défendais, Raoul? + +— Vous me défendriez d’espérer, monsieur, et, par conséquent, vous ne +me défendriez pas de mourir. + +Athos leva les yeux sur le vicomte. Il avait prononcé ces mots avec une +sombre inflexion, qu’accompagnait le plus sombre regard. + +— Assez, dit Athos après un long silence, assez sur ce triste sujet, où +tous deux nous exagérons. Vivez au jour le jour, Raoul; faites votre +service, aimez Mlle de La Vallière, en un mot, agissez comme un homme, +puisque vous avez l’âge d’homme; seulement, n’oubliez pas que je vous +aime tendrement et que vous prétendez m’aimer. + +— Ah! monsieur le comte! s’écria Raoul en pressant la main d’Athos sur +son cœur. + +— Bien, cher enfant; laissez-moi, j’ai besoin de repos. À propos, M. +d’Artagnan est revenu d’Angleterre avec moi; vous lui devez une visite. + +— J’irai la lui rendre, monsieur, avec une bien grande joie; j’aime +tant M. d’Artagnan! + +— Vous avez raison: c’est un honnête homme et un brave cavalier. + +— Qui vous aime! dit Raoul. + +— J’en suis sûr... Savez-vous son adresse? + +— Mais au Louvre, au Palais-Royal, partout où est le roi. Ne +commande-t-il pas les mousquetaires? + +— Non, pour le moment, M. d’Artagnan est en congé; il se repose... + +— Ne le cherchez donc pas aux postes de son service. Vous aurez de ses +nouvelles chez un certain M. Planchet. + +— Son ancien laquais? + +— Précisément, devenu épicier. + +— Je sais; rue des Lombards? + +— Quelque chose comme cela... Ou rue des Arcis. + +— Je trouverai, monsieur, je trouverai. + +— Vous lui direz mille choses tendres de ma part et l’amènerez dîner +avec moi avant mon départ pour La Fère. + +— Oui, monsieur. + +— Bonsoir, Raoul! + +— Monsieur, je vous vois un ordre que je ne vous connaissais pas; +recevez mes compliments. + +— La Toison?... c’est vrai... Hochet, mon fils... qui n’amuse même plus +un vieil enfant comme moi... Bonsoir, Raoul! + + + + +Chapitre LII — La leçon de M. d’Artagnan + + +Raoul ne trouva pas le lendemain M. d’Artagnan, comme il l’avait +espéré. Il ne rencontra que Planchet, dont la joie fut vive en revoyant +ce jeune homme, et qui sut lui faire deux ou trois compliments +guerriers qui ne sentaient pas du tout l’épicerie. Mais comme Raoul +revenait de Vincennes, le lendemain, ramenant cinquante dragons que +lui avait confiés M. le prince, il aperçut, sur la place Baudoyer, +un homme qui, le nez en l’air, regardait une maison comme on regarde +un cheval qu’on a envie d’acheter. Cet homme, vêtu d’un costume +bourgeois boutonné comme un pourpoint de militaire, coiffé d’un tout +petit chapeau, et portant au côté une longue épée garnie de chagrin, +tourna la tête aussitôt qu’il entendit le pas des chevaux, et cessa de +regarder la maison pour voir les dragons. C’était tout simplement M. +d’Artagnan; M. d’Artagnan à pied; d’Artagnan les mains derrière le dos, +qui passait une petite revue des dragons après avoir passé une revue +des édifices. Pas un homme, pas une aiguillette, pas un sabot de cheval +n’échappa à son inspection. Raoul marchait sur les flancs de sa troupe; +d’Artagnan l’aperçut le dernier. + +— Eh! fit-il, eh! mordioux! + +— Je ne me trompe pas? dit Raoul en poussant son cheval. + +— Non, tu ne te trompes pas; bonjour! répliqua l’ancien mousquetaire. + +Et Raoul vint serrer avec effusion la main de son vieil ami. + +— Prends garde, Raoul, dit d’Artagnan, le deuxième cheval du cinquième +rang sera déferré avant le pont Marie; il n’a plus que deux clous au +pied de devant hors montoir. + +— Attendez-moi, dit Raoul, je reviens. + +— Tu quittes ton détachement? + +— Le cornette est là pour me remplacer. + +— Tu viens dîner avec moi? + +— Très volontiers, monsieur d’Artagnan. + +— Alors fais vite, quitte ton cheval ou fais-m’en donner un. + +— J’aime mieux revenir à pied avec vous. + +Raoul se hâta d’aller prévenir le cornette, qui prit rang à sa place; +puis il mit pied à terre, donna son cheval à l’un des dragons, et, tout +joyeux, prit le bras de M. d’Artagnan, qui le considérait depuis toutes +ces évolutions avec la satisfaction d’un connaisseur. + +— Et tu viens de Vincennes? dit-il d’abord. + +— Oui, monsieur le chevalier. + +— Le cardinal?... + +— Est bien malade; on dit même qu’il est mort. + +— Es-tu bien avec M. Fouquet? demanda d’Artagnan, montrant, par +un dédaigneux mouvement d’épaules, que cette mort de Mazarin ne +l’affectait pas outre mesure. + +— Avec M. Fouquet? dit Raoul. Je ne le connais pas. + +— Tant pis, tant pis, car un nouveau roi cherche toujours à se faire +des créatures. + +— Oh! le roi ne me veut pas de mal, répondit le jeune homme. + +— Je ne parle pas de la couronne, dit d’Artagnan, mais du roi... Le +roi, c’est M. Fouquet, à présent que le cardinal est mort. Il s’agit +d’être très bien avec M. Fouquet, si tu ne veux pas moisir toute ta vie +comme j’ai moisi... Il est vrai que tu as d’autres protecteurs, fort +heureusement. + +— M. le prince, d’abord. + +— Usé, usé, mon ami. + +— M. le comte de La Fère. + +— Athos? oh! c’est différent; oui, Athos... et si tu veux faire un bon +chemin en Angleterre, tu ne peux mieux t’adresser. Je te dirai même, +sans trop de vanité, que moi-même j’ai quelque crédit à la cour de +Charles II. Voilà un roi, à la bonne heure! + +— Ah! fit Raoul avec la curiosité naïve des jeunes gens bien nés qui +entendent parler l’expérience et la valeur. + +— Oui, un roi qui s’amuse, c’est vrai, mais qui a su mettre l’épée à +la main et apprécier les hommes utiles. Athos est bien avec Charles +II. Prends-moi du service par là, et laisse un peu les cuistres de +traitants qui volent aussi bien avec des mains françaises qu’avec des +doigts italiens; laisse le petit pleurard de roi, qui va nous donner un +règne de François II. Sais-tu l’histoire, Raoul? + +— Oui, monsieur le chevalier. + +— Tu sais que François II avait toujours mal aux oreilles, alors? + +— Non, je ne le savais pas. + +— Que Charles IX avait toujours mal à la tête? + +— Ah! + +— Et Henri III toujours mal au ventre? + +Raoul se mit à rire. + +— Eh bien! mon cher ami, Louis XIV a toujours mal au cœur; c’est +déplorable à voir, qu’un roi soupire du soir au matin, et ne dise pas +une fois dans la journée: «Ventre-saint-gris!» ou «Corne de bœuf!», +quelque chose qui réveille, enfin. + +— C’est pour cela, monsieur le chevalier, que vous avez quitté le +service? demanda Raoul. + +— Oui. + +— Mais vous-même, cher monsieur d’Artagnan, vous jetez le manche après +la cognée; vous ne ferez pas fortune. + +— Oh! moi, répliqua d’Artagnan d’un ton léger, je suis fixé. J’avais +quelque bien de ma famille. + +Raoul le regarda. La pauvreté de d’Artagnan était proverbiale. Gascon, +il enchérissait, par le guignon, sur toutes les gasconnades de +France et de Navarre; Raoul, cent fois, avait entendu nommer Job et +d’Artagnan, comme on nomme les jumeaux Romulus et Remus. D’Artagnan +surprit ce regard d’étonnement. + +— Et puis ton père t’aura dit que j’avais été en Angleterre? + +— Oui, monsieur le chevalier. + +— Et que j’avais fait là une heureuse rencontre? + +— Non, monsieur, j’ignorais cela. + +— Oui, un de mes bons amis, un très grand seigneur, le vice-roi +d’Écosse et d’Irlande, m’a fait retrouver un héritage. + +— Un héritage? + +— Assez rond. + +— En sorte que vous êtes riche? + +— Peuh!... + +— Recevez mes bien sincères compliments. + +— Merci... Tiens, voici ma maison. + +— Place de Grève? + +— Oui; tu n’aimes pas ce quartier? + +— Au contraire: l’eau est belle à voir... Oh! la jolie maison antique! + +— L’Image-de-Notre-Dame, c’est un vieux cabaret que j’ai transformé en +maison depuis deux jours. + +— Mais le cabaret est toujours ouvert? + +— Pardieu! + +— Et vous, où logez-vous? + +— Moi, je loge chez Planchet. + +— Vous m’avez dit tout à l’heure: «Voici ma maison!» + +— Je l’ai dit parce que c’est ma maison en effet... j’ai acheté cette +maison. + +— Ah! fit Raoul. + +— Le denier dix, mon cher Raoul; une affaire superbe!... J’ai acheté +la maison trente mille livres: elle a un jardin sur la rue de la +Mortellerie; le cabaret se loue mille livres avec le premier étage; le +grenier, ou second étage, cinq cents livres. + +— Allons donc! + +— Sans doute. + +— Un grenier cinq cents livres? Mais ce n’est pas habitable. + +— Aussi ne l’habite-t-on pas; seulement, tu vois que ce grenier a deux +fenêtres sur la place. + +— Oui, monsieur. + +— Eh bien! chaque fois qu’on roue, qu’on pend, qu’on écartèle ou qu’on +brûle, les deux fenêtres se louent jusqu’à vingt pistoles. + +— Oh! fit Raoul avec horreur. + +— C’est dégoûtant, n’est-ce pas? dit d’Artagnan. + +— Oh! répéta Raoul. + +— C’est dégoûtant, mais c’est comme cela... Ces badauds de Parisiens +sont parfois de véritables anthropophages. Je ne conçois pas que des +hommes, des chrétiens, puissent faire de pareilles spéculations. + +— C’est vrai. + +— Quant à moi, continua d’Artagnan, si j’habitais cette maison, je +fermerais, les jours d’exécution, jusqu’aux trous de serrures; mais je +ne l’habite pas. + +— Et vous louez cinq cents livres ce grenier? + +— Au féroce cabaretier qui le sous-loue lui-même... Je disais donc +quinze cents livres. + +— L’intérêt naturel de l’argent, dit Raoul, au denier cinq. + +— Juste. Il me reste le corps de logis du fond: magasins, logements et +caves inondées chaque hiver, deux cents livres, et le jardin, qui est +très beau, très bien planté, très enfoui sous les murs et sous l’ombre +du portail de Saint-Gervais et Saint-Protais, treize cents livres. + +— Treize cents livres! mais c’est royal. + +— Voici l’histoire. Je soupçonne fort un chanoine quelconque de la +paroisse (ces chanoines sont des Crésus), je le soupçonne donc d’avoir +loué ce jardin pour y prendre ses ébats. Le locataire a donné pour +nom M. Godard... C’est un faux nom ou un vrai nom; s’il est vrai, +c’est un chanoine; s’il est faux, c’est quelque inconnu; pourquoi le +connaîtrais-je? Il paie toujours d’avance. Aussi j’avais cette idée +tout à l’heure, quand je t’ai rencontré, d’acheter, place Baudoyer, une +maison dont les derrières se joindraient à mon jardin, et feraient une +magnifique propriété. Tes dragons m’ont distrait de mon idée. Tiens, +prenons la rue de la Vannerie: nous allons droit chez maître Planchet. + +D’Artagnan pressa le pas et amena en effet Raoul chez Planchet, dans +une chambre que l’épicier avait cédée à son ancien maître. Planchet +était sorti, mais le dîner était servi. Il y avait chez cet épicier un +reste de la régularité, de la ponctualité militaire. + +D’Artagnan remit Raoul sur le chapitre de son avenir. + +— Ton père te tient sévèrement? dit-il. + +— Justement, monsieur le chevalier. + +— Oh! je sais qu’Athos est juste, mais serré, peut-être? + +— Une main royale, monsieur d’Artagnan. + +— Ne te gêne pas, garçon, si jamais tu as besoin de quelques pistoles, +le vieux mousquetaire est là. + +— Cher monsieur d’Artagnan... + +— Tu joues bien un peu? + +— Jamais. + +— Heureux en femmes, alors?... Tu rougis... Oh! petit Aramis, va! Mon +cher, cela coûte encore plus cher que le jeu. Il est vrai qu’on se bat +quand on a perdu, c’est une compensation. Bah! le petit pleurard de +roi fait payer l’amende aux gens qui dégainent. Quel règne, mon pauvre +Raoul, quel règne! Quand on pense que de mon temps on assiégeait les +mousquetaires dans les maisons, comme Hector et Priam dans la ville de +Troie; et alors les femmes pleuraient, et alors les murailles riaient, +et alors cinq cents gredins battaient des mains et criaient: «Tue! +Tue!» quand il ne s’agissait pas d’un mousquetaire! Mordioux! vous ne +verrez pas cela vous autres. + +— Vous tenez rigueur au roi, cher monsieur d’Artagnan, et vous le +connaissez à peine. + +— Moi? Écoute, Raoul: jour par jour, heure par heure, prends bien +note de mes paroles, je te prédis ce qu’il fera. Le cardinal mort, il +pleurera; bien: c’est ce qu’il fera de moins niais, surtout s’il n’en +pense pas une larme. + +— Ensuite? + +— Ensuite, il se fera faire une pension par M. Fouquet et s’en ira +composer des vers à Fontainebleau pour des Mancini quelconques à qui +la reine arrachera les yeux. Elle est espagnole, vois-tu, la reine, et +elle a pour belle-mère Mme Anne d’Autriche. Je connais cela, moi, les +Espagnoles de la maison d’Autriche. + +— Ensuite? + +— Ensuite, après avoir fait arracher les galons d’argent de ses Suisses +parce que la broderie coûte trop cher, il mettra les mousquetaires à +pied, parce que l’avoine et le foin du cheval coûtent cinq sols par +jour. + +— Oh! ne dites pas cela. + +— Que m’importe! je ne suis plus mousquetaire, n’est-ce pas? Qu’on soit +à cheval, à pied, qu’on porte une lardoire, une broche, une épée ou +rien, que m’importe? + +— Cher monsieur d’Artagnan, je vous en supplie, ne me dites plus de +mal du roi... Je suis presque à son service, et mon père m’en voudrait +beaucoup d’avoir entendu, même de votre bouche, des paroles offensantes +pour Sa Majesté. + +— Ton père?... Eh! c’est un chevalier de toute cause véreuse. Pardieu! +oui, ton père est un brave, un César, c’est vrai; mais un homme sans +coup d’œil. + +— Allons, bon! chevalier, dit Raoul en riant, voilà que vous allez dire +du mal de mon père, de celui que vous appeliez le grand Athos; vous +êtes en veine méchante aujourd’hui, et la richesse vous rend aigre, +comme les autres la pauvreté. + +— Tu as, pardieu, raison; je suis un bélître, et je radote; je suis un +malheureux vieilli, une corde à fourrage effilée, une cuirasse percée, +une botte sans semelle, un éperon sans molette; mais fais-moi un +plaisir, dis moi une seule chose. + +— Quelle chose, cher monsieur d’Artagnan? + +— Dis-moi ceci: «Mazarin était un croquant.» + +— Il est peut-être mort. + +— Raison de plus; je dis était; si je n’espérais pas qu’il fût mort, je +te prierais de dire: «Mazarin est un croquant.» Dis, voyons, dis, pour +l’amour de moi. + +— Allons, je le veux bien. + +— Dis! + +— Mazarin était un croquant, dit Raoul en souriant au mousquetaire, qui +s’épanouissait comme en ses beaux jours. + +— Un moment, fit celui-ci. Tu as dit la première proposition; voici la +conclusion. Répète, Raoul, répète: «Mais je regretterais Mazarin.» + +— Chevalier! + +— Tu ne veux pas le dire, je vais le dire deux fois pour toi... Mais tu +regretterais Mazarin. + +Ils riaient encore et discutaient cette rédaction d’une profession de +principes, quand un des garçons épiciers entra. + +— Une lettre, monsieur, dit-il, pour M. d’Artagnan. + +— Merci... Tiens!... s’écria le mousquetaire. + +— L’écriture de M. le comte, dit Raoul. + +— Oui, oui. + +Et d’Artagnan décacheta. + +«Cher ami, disait Athos, on vient de me prier de la part du roi de vous +faire chercher...» + +— Moi? dit d’Artagnan, laissant tomber le papier sous la table. + +Raoul le ramassa et continua de lire tout haut: «Hâtez-vous... Sa +Majesté a grand besoin de vous parler, et vous attend au Louvre.» + +— Moi? répéta encore le mousquetaire. + +— Hé! hé! dit Raoul. + +— Oh! oh! répondit d’Artagnan. Qu’est-ce que cela veut dire? + + + + +Chapitre LIII — Le roi + + +Le premier mouvement de surprise passé, d’Artagnan relut encore le +billet d’Athos. + +— C’est étrange, dit-il, que le roi me fasse appeler. + +— Pourquoi, dit Raoul, ne croyez-vous pas, monsieur, que le roi doive +regretter un serviteur tel que vous? + +— Oh! oh! s’écria l’officier en riant du bout des dents, vous me la +donnez belle, maître Raoul. Si le roi m’eût regretté, il ne m’eût pas +laissé partir. Non, non, je vois là quelque chose de mieux, ou de pis, +si vous voulez. + +— De pis! Quoi donc, monsieur le chevalier? + +— Tu es jeune, tu es confiant, tu es admirable... Comme je voudrais +être encore où tu en es! Avoir vingt-quatre ans, le front uni ou le +cerveau vide de tout, si ce n’est de femmes, d’amour ou de bonnes +intentions... Oh! Raoul! tant que tu n’auras pas reçu les sourires +des rois et les confidences des reines; tant que tu n’auras pas eu +deux cardinaux tués sous toi, l’un tigre, l’autre renard; tant que tu +n’auras pas... Mais à quoi bon toutes ces niaiseries? Il faut nous +quitter, Raoul! + +— Comme vous me dites cela! Quel air grave! + +— Eh! mais la chose en vaut la peine... Écoute-moi: j’ai une belle +recommandation à te faire. + +— J’écoute, cher monsieur d’Artagnan. + +— Tu vas prévenir ton père de mon départ. + +— Vous partez? + +— Pardieu!... Tu lui diras que je suis passé en Angleterre et que +j’habite ma petite maison de plaisance. + +— En Angleterre, vous!... Et les ordres du roi? + +— Je te trouve de plus en plus naïf: tu te figures que je vais comme +cela me rendre au Louvre et me remettre à la disposition de ce petit +louveteau couronné? + +— Louveteau! le roi? Mais, monsieur le chevalier, vous êtes fou. + +— Je ne fus jamais si sage, au contraire. Tu ne sais donc pas ce qu’il +veut faire de moi, ce digne fils de Louis le Juste?... Mais, mordioux! +c’est de la politique...Il veut me faire embastiller purement et +simplement, vois-tu. + +— À quel propos? s’écria Raoul effaré de ce qu’il entendait. + +— À propos de ce que je lui ai dit un certain jour à Blois... J’ai été +vif; il s’en souvient. + +— Vous lui avez dit? + +— Qu’il était un ladre, un polisson, un niais. + +— Ah! mon Dieu!... dit Raoul; est-il possible que de pareils mots +soient sortis de votre bouche? + +— Peut-être que je ne te donne pas la lettre de mon discours, mais au +moins je t’en donne le sens. + +— Mais le roi vous eût fait arrêter tout de suite! + +— Par qui? C’était moi qui commandais les mousquetaires: il eût fallu +me commander à moi-même de me conduire en prison; je n’y eusse jamais +consenti; je me fusse résisté à moi-même... Et puis j’ai passé en +Angleterre... plus de d’Artagnan... Aujourd’hui, le cardinal est mort +ou à peu près: on me sait à Paris; on met la main sur moi. + +— Le cardinal était donc votre protecteur? + +— Le cardinal me connaissait; il savait de moi certaines +particularités; j’en savais de lui certaines aussi: nous nous +apprécions mutuellement... Et puis, en rendant son âme au diable, il +aura conseillé à Anne d’Autriche de me faire habiter en lieu sûr. Va +donc trouver ton père, conte-lui le fait, et adieu! + +— Mon cher monsieur d’Artagnan, dit Raoul tout ému après avoir regardé +par la fenêtre, vous ne pouvez pas même fuir. + +— Pourquoi donc? + +— Parce qu’il y a en bas un officier des Suisses qui vous attend. + +— Eh bien? + +— Eh bien! il vous arrêtera. + +D’Artagnan partit d’un éclat de rire homérique. + +— Oh! je sais bien que vous lui résisterez, que vous le combattrez +même; je sais bien que vous serez vainqueur; mais c’est de la +rébellion, cela, et vous êtes officier vous-même, sachant ce que c’est +que la discipline. + +— Diable d’enfant! comme c’est élevé, comme c’est logique! grommela +d’Artagnan. + +— Vous m’approuvez, n’est-ce pas? + +— Oui. Au lieu de passer par la rue où ce benêt m’attend, je vais +m’esquiver simplement par les derrières. J’ai un cheval à l’écurie; il +est bon; je le crèverai, mes moyens me le permettent, et, de cheval +crevé en cheval crevé, j’arriverai à Boulogne en onze heures; je sais +le chemin... Ne dis plus qu’une chose à ton père. + +— Laquelle? + +— C’est que... ce qu’il sait bien est placé chez Planchet, sauf un +cinquième, et que... + +— Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, prenez bien garde; si vous fuyez, +on va dire deux choses. + +— Lesquelles, cher ami? + +— D’abord, que vous avez eu peur. + +— Oh! qui donc dira cela? + +— Le roi tout le premier. + +— Eh bien! mais... il dira la vérité. J’ai peur. + +— La seconde, c’est que vous vous sentiez coupable. + +— Coupable de quoi? + +— Mais des crimes que l’on voudra bien vous imputer. + +— C’est encore vrai... Et alors tu me conseilles d’aller me faire +embastiller? + +— M. le comte de La Fère vous le conseillerait comme moi. + +— Je le sais pardieu bien! dit d’Artagnan rêveur; tu as raison, je ne +me sauverai pas. Mais si l’on me jette à la Bastille? + +— Nous vous en tirerons, dit Raoul d’un air tranquille et calme. + +— Mordioux! s’écria d’Artagnan en lui prenant la main, tu as dit cela +d’une brave façon, Raoul; c’est de l’Athos tout pur. Eh bien! je pars. +N’oublie pas mon dernier mot. + +— Sauf un cinquième, dit Raoul. + +— Oui, tu es un joli garçon, et je veux que tu ajoutes une chose à +cette dernière. + +— Parlez! + +— C’est que, si vous ne me tirez pas de la Bastille et que j’y meure... +Oh! cela s’est vu... et je serais un détestable prisonnier, moi qui fus +un homme passable... en ce cas, je donne trois cinquièmes à toi et le +quatrième à ton père. + +— Chevalier! + +— Mordioux! si vous voulez m’en faire dire, des messes, vous êtes +libres. + +Cela dit, d’Artagnan décrocha son baudrier, ceignit son épée, prit un +chapeau dont la plume était fraîche, et tendit la main à Raoul, qui se +jeta dans ses bras. + +Une fois dans la boutique, il lança un coup d’œil sur les garçons, qui +considéraient la scène avec un orgueil mêlé de quelque inquiétude; puis +plongeant la main dans une caisse de petits raisins secs de Corinthe, +il poussa vers l’officier, qui attendait philosophiquement devant la +porte de la boutique. + +— Ces traits!... C’est vous, monsieur de Friedisch! s’écria gaiement le +mousquetaire. Eh! eh! nous arrêtons donc nos amis? + +— Arrêter! firent entre eux les garçons. + +— C’est moi, dit le Suisse. Ponchour, monsir d’Artagnan. + +— Faut-il vous donner mon épée? Je vous préviens qu’elle est longue et +lourde. Laissez-la-moi jusqu’au Louvre; je suis tout bête quand je n’ai +pas d’épée par les rues, et vous seriez encore plus bête que moi d’en +avoir deux. + +— Le roi n’afre bas dit, répliqua le Suisse, cartez tonc votre épée. + +— Eh bien! c’est fort gentil de la part du roi. Partons vite. + +M. de Friedisch n’était pas causeur, et d’Artagnan avait beaucoup trop +à penser pour l’être. De la boutique de Planchet au Louvre, il n’y +avait pas loin; on arriva en dix minutes. Il faisait nuit alors. M. de +Friedisch voulut entrer par le guichet. + +— Non, dit d’Artagnan, vous perdrez du temps par là: prenez le petit +escalier. + +Le Suisse fit ce que lui recommandait d’Artagnan et le conduisit au +vestibule du cabinet de Louis XIV. Arrivé là, il salua son prisonnier, +et, sans rien dire, retourna à son poste. + +D’Artagnan n’avait pas eu le temps de se demander pourquoi on ne lui +ôtait pas son épée, que la porte du cabinet s’ouvrit et qu’un valet de +chambre appela: + +— Monsieur d’Artagnan! + +Le mousquetaire prit sa tenue de parade et entra, l’œil grand ouvert, +le front calme, la moustache roide. + +Le roi était assis devant sa table et écrivait. Il ne se dérangea +point quand le pas du mousquetaire retentit sur le parquet; il ne +tourna même pas la tête. D’Artagnan s’avança jusqu’au milieu de la +salle, et voyant que le roi ne faisait pas attention à lui, comprenant +d’ailleurs fort bien que c’était de l’affectation, sorte de préambule +fâcheux pour l’explication qui se préparait, il tourna le dos au prince +et se mit à regarder de tous ses yeux les fresques de la corniche et +les lézardes du plafond. Cette manœuvre fut accompagnée de ce petit +monologue tacite: «Ah! tu veux m’humilier, toi que j’ai vu tout petit, +toi que j’ai sauvé comme mon enfant, toi que j’ai servi comme mon Dieu, +c’est-à-dire pour rien... Attends, attends; tu vas voir ce que peut +faire un homme qui a siffloté l’air du branle des Huguenots à la barbe +de M. le cardinal, le vrai cardinal!» + +Louis XIV se retourna en ce moment. + +— Vous êtes là, monsieur d’Artagnan? dit-il. + +D’Artagnan vit le mouvement et l’imita. + +— Oui, Sire, dit-il. + +— Bien, veuillez attendre que j’aie additionné. + +D’Artagnan ne répondit rien; seulement il s’inclina. + +«C’est assez poli, pensa-t-il, et je n’ai rien à dire.» + +Louis fit un trait de plume violent et jeta sa plume avec colère. + +«Va, fâche-toi pour te mettre en train, pensa le mousquetaire, tu me +mettras à mon aise: aussi bien, je n’ai pas l’autre jour, à Blois, vidé +le fond du sac.» + +Louis se leva, passa une main sur son front; puis, s’arrêtant vis-à-vis +de d’Artagnan, il le regarda d’un air impérieux et bienveillant tout à +la fois. + +«Que me veut-il? Voyons, qu’il finisse», pensa le mousquetaire. + +— Monsieur, dit le roi, vous savez sans doute que M. le cardinal est +mort? + +— Je m’en doute, Sire. + +— Vous savez par conséquent que je suis maître chez moi? + +— Ce n’est pas une chose qui date de la mort du cardinal, Sire; on est +toujours maître chez soi quand on veut. + +— Oui; mais vous vous rappelez tout ce que vous m’avez dit à Blois? + +«Nous y voici, pensa d’Artagnan; je ne m’étais pas trompé. Allons, tant +mieux! c’est signe que j’ai le flair assez fin encore.» + +— Vous ne me répondez pas? dit Louis. + +— Sire, je crois me souvenir... + +— Vous croyez seulement? + +— Il y a longtemps. + +— Si vous ne vous rappelez pas, je me souviens, moi. Voici ce que vous +m’avez dit; écoutez avec attention. + +— Oh! j’écoute de toutes mes oreilles, Sire; car vraisemblablement la +conversation tournera d’une façon intéressante pour moi. + +Louis regarda encore une fois le mousquetaire. Celui-ci caressa la +plume de son chapeau, puis sa moustache, et attendit intrépidement. +Louis XIV continua: + +— Vous avez quitté mon service, monsieur, après m’avoir dit toute la +vérité? + +— Oui, Sire. + +— C’est-à-dire après m’avoir déclaré tout ce que vous croyiez être +vrai sur ma façon de penser et d’agir. C’est toujours un mérite. +Vous commençâtes par me dire que vous serviez ma famille depuis +trente-quatre ans, et que vous étiez fatigué. + +— Je l’ai dit, oui, Sire. + +— Et vous avez avoué ensuite que cette fatigue était un prétexte, que +le mécontentement était la cause réelle. + +— J’étais mécontent, en effet; mais ce mécontentement ne s’est trahi +nulle part, que je sache, et si comme un homme de cœur, j’ai parlé +haut devant Votre Majesté, je n’ai pas même pensé en face de quelqu’un +autre. + +— Ne vous excusez pas, d’Artagnan, et continuez de m’écouter. En me +faisant le reproche que vous étiez mécontent, vous reçûtes pour réponse +une promesse; je vous dis: «Attendez.» Est-ce vrai? + +— Oui, Sire, vrai comme ce que je vous disais. + +— Vous me répondîtes: «Plus tard? Non pas; tout de suite, à la bonne +heure!...» Ne vous excusez pas, vous dis-je... C’était naturel; mais +vous n’aviez pas de charité pour votre prince, monsieur d’Artagnan. + +— Sire... de la charité!... pour un roi, de la part d’un pauvre soldat! + +— Vous me comprenez bien; vous savez bien que j’en avais besoin; vous +savez bien que je n’étais pas le maître; vous savez bien que j’avais +l’avenir en espérance. Or, vous me répondîtes, quand je parlai de cet +avenir: «Mon congé... tout de suite!» + +D’Artagnan mordit sa moustache. + +— C’est vrai, murmura-t-il. + +— Vous ne m’avez pas flatté quand j’étais dans la détresse, ajouta +Louis XIV. + +— Mais, dit d’Artagnan relevant la tête avec noblesse, je n’ai pas +flatté Votre Majesté pauvre, je ne l’ai point trahie non plus. J’ai +versé mon sang pour rien; j’ai veillé comme un chien à la porte, +sachant bien qu’on ne me jetterait ni pain, ni os. Pauvre aussi, moi, +je n’ai rien demandé que le congé dont Votre Majesté parle. + +— Je sais que vous êtes un brave homme; mais j’étais un jeune homme, +vous deviez me ménager... Qu’aviez-vous à reprocher au roi? qu’il +laissait Charles II sans secours?... disons plus... qu’il n’épousait +point Mlle de Mancini? + +En disant ce mot, le roi fixa sur le mousquetaire un regard profond. + +«Ah! ah! pensa ce dernier, il fait plus que se souvenir, il devine... +Diable!» + +— Votre jugement, continua Louis XIV, tombait sur le roi et tombait +sur l’homme... Mais, monsieur d’Artagnan... cette faiblesse, car vous +regardiez cela comme une faiblesse... + +D’Artagnan ne répondit pas. + +— Vous me la reprochiez aussi à l’égard de M. le cardinal défunt; car +M. le cardinal ne m’a-t-il pas élevé, soutenu?... en s’élevant, en se +soutenant lui-même, je le sais bien; mais enfin, le bienfait demeure +acquis. Ingrat, égoïste, vous m’eussiez donc plus aimé, mieux servi? + +— Sire... + +— Ne parlons plus de cela, monsieur: ce serait causer à vous trop de +regrets, à moi trop de peine. + +D’Artagnan n’était pas convaincu. Le jeune roi, en reprenant avec lui +un ton de hauteur, n’avançait pas dans les affaires. + +— Vous avez réfléchi depuis? reprit Louis XIV. + +— À quoi, Sire? demanda poliment d’Artagnan. + +— Mais à tout ce que je vous dis, monsieur. + +— Oui, Sire, sans doute... + +— Et vous n’avez attendu qu’une occasion de revenir sur vos paroles? + +— Sire... + +— Vous hésitez, ce me semble... + +— Je ne comprends pas bien ce que Votre Majesté me fait l’honneur de me +dire. + +Louis fronça le sourcil. + +— Veuillez m’excuser, Sire; j’ai l’esprit particulièrement épais... +les choses n’y pénètrent qu’avec difficulté; il est vrai qu’une fois +entrées, elles y restent. + +— Oui, vous me semblez avoir de la mémoire. + +— Presque autant que Votre Majesté. + +— Alors, donnez-moi vite une solution... Mon temps est cher. Que faites +vous depuis votre congé? + +— Ma fortune, Sire. + +— Le mot est dur, monsieur d’Artagnan. + +— Votre Majesté le prend en mauvaise part, certainement. Je n’ai +pour le roi qu’un profond respect, et, fussé-je impoli, ce qui peut +s’excuser par ma longue habitude des camps et des casernes, Sa Majesté +est trop au-dessus de moi pour s’offenser d’un mot échappé innocemment +à un soldat. + +— En effet, je sais que vous avez fait une action d’éclat en +Angleterre, monsieur. Je regrette seulement que vous ayez manqué à +votre promesse. + +— Moi? s’écria d’Artagnan. + +— Sans doute... Vous m’aviez engagé votre foi de ne servir aucun prince +en quittant mon service... Or, c’est pour le roi Charles II que vous +avez travaillé à l’enlèvement merveilleux de M. Monck. + +— Pardonnez-moi, Sire, c’est pour moi. + +— Cela vous a réussi? + +— Comme aux capitaines du XVème siècle les coups de main et les +aventures. + +— Qu’appelez-vous réussite? une fortune? + +— Cent mille écus, Sire, que je possède: c’est, en une semaine, le +triple de tout ce que j’avais eu d’argent en cinquante années. + +— La somme est belle... mais vous êtes ambitieux, je crois? + +— Moi, Sire? Le quart me semblait un trésor, et je vous jure que je ne +pense pas à l’augmenter. + +— Ah! vous comptez demeurer oisif? + +— Oui, Sire. + +— Quitter l’épée? + +— C’est fait déjà. + +— Impossible, monsieur d’Artagnan, dit Louis avec résolution. + +— Mais, Sire... + +— Eh bien? + +— Pourquoi? + +— Parce que je ne le veux pas! dit le jeune prince d’une voix tellement +grave et impérieuse, que d’Artagnan fit un mouvement de surprise, +d’inquiétude même. + +— Votre Majesté me permettra-t-elle un mot de réponse? demanda-t-il. + +— Dites. + +— Cette résolution, je l’avais prise étant pauvre et dénué. + +— Soit. Après? + +— Or, aujourd’hui que, par mon industrie, j’ai acquis un bien-être +assuré, Votre Majesté me dépouillerait de ma liberté, Votre Majesté me +condamnerait au moins lorsque j’ai bien gagné le plus. + +— Qui vous a permis, monsieur, de sonder mes desseins et de compter +avec moi? reprit Louis d’une voix presque courroucée; qui vous a dit ce +que je ferai, ce que vous ferez vous-même? + +— Sire, dit tranquillement le mousquetaire, la franchise, à ce que je +vois, n’est plus à l’ordre de la conversation, comme le jour où nous +nous expliquâmes à Blois. + +— Non, monsieur, tout est changé. + +— J’en fais à Votre Majesté mes sincères compliments; mais ... + +— Mais vous n’y croyez pas? + +— Je ne suis pas un grand homme d’État, cependant j’ai mon coup d’œil +pour les affaires; il ne manque pas de sûreté; or, je ne vois pas tout +à fait comme Votre Majesté, Sire. Le règne de Mazarin est fini, mais +celui des financiers commence. Ils ont l’argent: Votre Majesté ne doit +pas en voir souvent. Vivre sous la patte de ces loups affamés, c’est +dur pour un homme qui comptait sur l’indépendance. + +À ce moment quelqu’un gratta à la porte du cabinet; le roi leva la tête +orgueilleusement. + +— Pardon, monsieur d’Artagnan, dit-il; c’est M. Colbert qui vient me +faire un rapport. Entrez, monsieur Colbert. + +D’Artagnan s’effaça. Colbert entra, des papiers à la main, et vint +au-devant du roi. + +Il va sans dire que le Gascon ne perdit pas l’occasion d’appliquer son +coup d’œil si fin et si vif sur la nouvelle figure qui se présentait. + +— L’instruction est donc faite? demanda le roi à Colbert. + +— Oui, Sire. + +— Et l’avis des instructeurs? + +— Est que les accusés ont mérité la confiscation et la mort. + +— Ah! ah! fit le roi sans sourciller, en jetant un regard oblique à +d’Artagnan... Et votre avis à vous, monsieur Colbert? dit le roi. + +Colbert regarda d’Artagnan à son tour. Cette figure gênante arrêtait la +parole sur ses lèvres. Louis XIV comprit. + +— Ne vous inquiétez pas, dit-il, c’est M. d’Artagnan; ne +reconnaissez-vous pas M. d’Artagnan? + +Ces deux hommes se regardèrent alors; d’Artagnan, l’œil ouvert et +flamboyant; Colbert, l’œil à demi couvert et nuageux. La franche +intrépidité de l’un déplut à l’autre; la cauteleuse circonspection du +financier déplut au soldat. + +— Ah! ah! c’est Monsieur qui a fait ce beau coup en Angleterre, dit +Colbert. + +Et il salua légèrement d’Artagnan. + +— Ah! ah! dit le Gascon, c’est Monsieur qui a rogné l’argent des galons +des Suisses... Louable économie! + +Et il salua profondément. + +Le financier avait cru embarrasser le mousquetaire; mais le +mousquetaire perçait à jour le financier. + +— Monsieur d’Artagnan, reprit le roi, qui n’avait pas remarqué toutes +les nuances dont Mazarin n’eût pas laissé échapper une seule, il s’agit +de traitants qui m’ont volé, que je fais prendre, et dont je vais +signer l’arrêt de mort. + +D’Artagnan tressaillit. + +— Oh! oh! fit-il. + +— Vous dites? + +— Rien, Sire; ce ne sont pas mes affaires. + +Le roi tenait déjà la plume et l’approchait du papier. + +— Sire, dit à demi-voix Colbert, je préviens Votre Majesté que si un +exemple est nécessaire, cet exemple peut soulever quelques difficultés +dans l’exécution. + +— Plaît-il? dit Louis XIV. + +— Ne vous dissimulez pas, continua tranquillement Colbert, que toucher +aux traitants, c’est toucher à la surintendance. Les deux malheureux, +les deux coupables dont il s’agit sont des amis particuliers d’un +puissant personnage, et le jour du supplice, que d’ailleurs on peut +étouffer dans le Châtelet, des troubles s’élèveront, à n’en pas douter. + +Louis rougit et se retourna vers d’Artagnan, qui rongeait doucement sa +moustache, non sans un sourire de pitié pour le financier, comme aussi +pour le roi, qui l’écoutait si longtemps. + +Alors Louis XIV saisit la plume et, d’un mouvement si rapide que +la main lui trembla, apposa ses deux signatures au bas des pièces +présentées par Colbert; puis, regardant ce dernier en face: + +— Monsieur Colbert, dit-il, quand vous me parlerez affaires, effacez +souvent le mot difficulté de vos raisonnements et de vos avis; quant au +mot impossibilité, ne le prononcez jamais. + +Colbert s’inclina, très humilié d’avoir subi cette leçon devant le +mousquetaire; puis il allait sortir; mais, jaloux de réparer son échec: + +— J’oubliais d’annoncer à Votre Majesté, dit-il, que les confiscations +s’élèvent à la somme de cinq millions de livres. + +«C’est gentil», pensa d’Artagnan. + +— Ce qui fait en mes coffres? dit le roi. + +— Dix-huit millions de livres, Sire, répliqua Colbert en s’inclinant. + +— Mordioux! grommela d’Artagnan, c’est beau! + +— Monsieur Colbert, ajouta le roi, vous traverserez, je vous prie, la +galerie où M. de Lyonne attend, et vous lui direz d’apporter ce qu’il a +rédigé... par mon ordre. + +— À l’instant même, Sire. Votre Majesté n’a plus besoin de moi ce soir? + +— Non, monsieur; adieu! + +Colbert sortit. + +— Revenons à notre affaire, monsieur d’Artagnan, reprit Louis XIV, +comme si rien ne s’était passé. Vous voyez que, quant à l’argent, il y +a déjà un changement notable. + +— Comme de zéro à dix-huit, répliqua gaiement le mousquetaire. Ah! +voilà ce qu’il eût fallu à Votre Majesté, le jour où Sa Majesté +Charles II vint à Blois. Les deux États ne seraient point en brouille +aujourd’hui, car, il faut bien que je le dise, là aussi je vois une +pierre d’achoppement. + +— Et d’abord, riposta Louis, vous êtes injuste, monsieur; car si la +Providence m’eût permis de donner ce jour-là le million à mon frère, +vous n’eussiez pas quitté mon service, et, par conséquent, vous +n’eussiez pas fait votre fortune... comme vous disiez tout à l’heure... +Mais, outre ce bonheur, j’en ai un autre, et ma brouille avec la +Grande-Bretagne ne doit pas vous étonner. + +Un valet de chambre interrompit le roi et annonça M. de Lyonne. + +— Entrez, monsieur, dit le roi; vous êtes exact, c’est d’un bon +serviteur. Voyons votre lettre à mon frère Charles II. + +D’Artagnan dressa l’oreille. + +— Un moment, monsieur, dit négligemment Louis au Gascon; il faut que +j’expédie à Londres le consentement au mariage de mon frère, M. le duc +d’Orléans, avec lady Henriette Stuart. + +— Il me bat, ce me semble, murmura d’Artagnan, tandis que le roi +signait cette lettre et congédiait M. de Lyonne; mais, ma foi, je +l’avoue, plus je serai battu, plus je serai content. + +Le roi suivit des yeux M. de Lyonne jusqu’à ce que la porte fût bien +refermée derrière lui; il fit même trois pas, comme s’il eût voulu +suivre son ministre. Mais, après ces trois pas, s’arrêtant, faisant une +pause et revenant sur le mousquetaire; + +— Maintenant, monsieur, dit-il; hâtons-nous de terminer. Vous me disiez +l’autre jour à Blois que vous n’étiez pas riche? + +— Je le suis à présent, Sire. + +— Oui, mais cela ne me regarde pas; vous avez votre argent, non le +mien; ce n’est pas mon compte. + +— Je n’entends pas très bien ce que dit Votre Majesté. + +— Alors, au lieu de vous laisser tirer les paroles, parlez +spontanément. Aurez-vous assez de vingt mille livres par an, argent +fixe? + +— Mais, Sire... dit d’Artagnan ouvrant de grands yeux. + +— Aurez-vous assez de quatre chevaux entretenus et fournis, et d’un +supplément de fonds tel que vous le demanderez, selon les occasions et +les nécessités; ou bien préférez-vous un fixe qui serait, par exemple, +de quarante mille livres? Répondez. + +— Sire, Votre Majesté... + +— Oui, vous êtes surpris, c’est tout naturel, et je m’y attendais; +répondez, voyons, ou je croirai que vous n’avez plus cette rapidité de +jugement que j’ai toujours appréciée en vous. + +— Il est certain, Sire, que vingt mille livres par an sont une belle +somme; mais... + +— Pas de mais. Oui ou non; est-ce une indemnité honorable? + +— Oh! certes... + +— Vous vous en contenterez alors! C’est très bien. Il vaut mieux, +d’ailleurs, vous compter à part les faux frais; vous vous arrangerez +de cela avec Colbert; maintenant, passons à quelque chose de plus +important. + +— Mais, Sire, j’avais dit à Votre Majesté... + +— Que vous vouliez vous reposer, je le sais bien; seulement, je vous ai +répondu que je ne le voulais pas... Je suis le maître, je pense? + +— Oui, Sire. + +— À la bonne heure! Vous étiez en veine de devenir autrefois capitaine +de mousquetaires? + +— Oui, Sire. + +— Eh bien! voici votre brevet signé. Je le mets dans le tiroir. Le jour +où vous reviendrez de certaine expédition que j’ai à vous confier, ce +jour là vous prendrez vous-même ce brevet dans le tiroir. + +D’Artagnan hésitait encore et tenait la tête baissée. + +— Allons, monsieur, dit le roi, on croirait à vous voir que vous ne +savez pas qu’à la cour du roi très chrétien le capitaine général des +mousquetaires a le pas sur les maréchaux de France? + +— Sire, je le sais. + +— Alors, on dirait que vous ne vous fiez pas à ma parole? + +— Oh! Sire, jamais... ne croyez pas de telles choses. + +— J’ai voulu vous prouver que vous, si bon serviteur vous aviez perdu +un bon maître: suis-je un peu le maître qu’il vous faut? + +— Je commence à penser que oui, Sire. + +— Alors, monsieur, vous allez entrer en fonctions. Votre compagnie est +toute désorganisée depuis votre départ, et les hommes s’en vont flânant +et heurtant les cabarets où l’on se bat, malgré mes édits et ceux de +mon père. Vous réorganiserez le service au plus vite. + +— Oui, Sire. + +— Vous ne quitterez plus ma personne. + +— Bien. + +— Et vous marcherez avec moi à l’armée, où vous camperez autour de ma +tente. + +— Alors, Sire, dit d’Artagnan, si c’est pour m’imposer un service comme +celui-là, Votre Majesté n’a pas besoin de me donner vingt mille livres +que je ne gagnerai pas. + +— Je veux que vous ayez un état de maison; je veux que vous teniez +table; je veux que mon capitaine de mousquetaires soit un personnage. + +— Et moi, dit brusquement d’Artagnan, je n’aime pas l’argent trouvé; je +veux l’argent gagné! Votre Majesté me donne un métier de paresseux, que +le premier venu fera pour quatre mille livres. + +— Vous êtes un fin Gascon, monsieur d’Artagnan; vous me tirez mon +secret du cœur. + +— Bah! Votre Majesté a donc un secret? + +— Oui, monsieur. + +— Eh bien! alors, j’accepte les vingt mille livres, car je garderai ce +secret, et la discrétion, cela n’a pas de prix par le temps qui court. +Votre Majesté veut-elle parler à présent? + +— Vous allez vous botter, monsieur d’Artagnan, et monter à cheval. + +— Tout de suite? + +— Sous deux jours. + +— À la bonne heure, Sire; car j’ai mes affaires à régler avant le +départ, surtout s’il y a des coups à recevoir. + +— Cela peut se présenter. + +— On le prendra. Mais, Sire, vous avez parlé à l’avarice, à l’ambition; +vous avez parlé au cœur de M. d’Artagnan; vous avez oublié une chose. + +— Laquelle? + +— Vous n’avez pas parlé à la vanité: quand serai-je chevalier des +ordres du roi? + +— Cela vous occupe? + +— Mais, oui. J’ai mon ami Athos qui est tout chamarré, cela m’offusque. + +— Vous serez chevalier de mes ordres un mois après avoir pris le brevet +de capitaine. + +— Ah! ah! dit l’officier rêveur, après l’expédition? + +— Précisément. + +— Où m’envoie Votre Majesté, alors? + +— Connaissez-vous la Bretagne? + +— Non, Sire. + +— Y avez-vous des amis? + +— En Bretagne? Non, ma foi! + +— Tant mieux. Vous connaissez-vous en fortifications? + +D’Artagnan sourit. + +— Je crois que oui, Sire. + +— C’est-à-dire que vous pouvez bien distinguer une forteresse d’avec +une simple fortification comme on en permet aux châtelains, nos vassaux? + +— Je distingue un fort d’avec un rempart, comme on distingue une +cuirasse d’avec une croûte de pâté, Sire. Est-ce suffisant? + +— Oui, monsieur. Vous allez donc partir. + +— Pour la Bretagne? + +— Oui. + +— Seul? + +— Absolument seul. C’est-à-dire que vous ne pourrez même emmener un +laquais. + +— Puis-je demander à Votre Majesté pour quelle raison? + +— Parce que, monsieur, vous ferez bien de vous travestir vous-même +quelquefois en valet de bonne maison. Votre visage est fort connu en +France, monsieur d’Artagnan. + +— Et puis, Sire? + +— Et puis vous vous promènerez par la Bretagne, et vous examinerez +soigneusement les fortifications de ce pays. + +— Les côtes? + +— Aussi les îles. + +— Ah! + +— Vous commencerez par Belle-Île-en-Mer. + +— Qui est à M. Fouquet? dit d’Artagnan d’un ton sérieux, en levant sur +Louis XIV son œil intelligent. + +— Je crois que vous avez raison, monsieur, et que Belle-Île est, en +effet, à M. Fouquet. + +— Alors Votre Majesté veut que je sache si Belle-Île est une bonne +place? + +— Oui. + +— Si les fortifications en sont neuves ou vieilles? + +— Précisément. + +— Si par hasard les vassaux de M. le surintendant sont assez nombreux +pour former garnison? + +— Voilà ce que je vous demande, monsieur; vous avez mis le doigt sur la +question. + +— Et si l’on ne fortifie pas, Sire? + +— Vous vous promènerez dans la Bretagne, écoutant et jugeant. + +D’Artagnan se chatouilla la moustache. + +— Je suis espion du roi, dit-il tout net. + +— Non, monsieur. + +— Pardon, Sire, puisque j’épie pour le compte de Votre Majesté. + +— Vous allez à la découverte, monsieur. Est-ce que si vous marchiez à +la tête de mes mousquetaires, l’épée au poing, pour éclairer un lieu +quelconque ou une position de l’ennemi... + +À ce mot, d’Artagnan tressaillit invisiblement. + +— ... Est-ce que, continua le roi, vous vous croiriez un espion? + +— Non, non! dit d’Artagnan pensif; la chose change de face quand +on éclaire l’ennemi; on n’est qu’un soldat... Et si l’on fortifie +Belle-Île? ajouta-t-il aussitôt. + +— Vous prendrez un plan exact de la fortification. + +— On me laissera entrer? + +— Cela ne me regarde pas, ce sont vos affaires. Vous n’avez donc pas +entendu que je vous réservais un supplément de vingt mille livres par +an, si vous vouliez? + +— Si fait, Sire; mais si l’on ne fortifie pas? + +— Vous reviendrez tranquillement, sans fatiguer votre cheval. + +— Sire, je suis prêt. + +— Vous débuterez demain par aller chez M. le surintendant toucher le +premier quartier de la pension que je vous fais. Connaissez-vous M. +Fouquet? + +— Fort peu, Sire; mais je ferai observer à Votre Majesté qu’il n’est +pas très urgent que je le connaisse. + +— Je vous demande pardon, monsieur; car il vous refusera l’argent que +je veux vous faire toucher, et c’est ce refus que j’attends. + +— Ah! fit d’Artagnan. Après, Sire? + +— L’argent refusé, vous irez le chercher près de M. Colbert. À propos, +avez-vous un bon cheval? + +— Un excellent, Sire. + +— Combien le payâtes-vous? + +— Cent cinquante pistoles. + +— Je vous l’achète. Voici un bon de deux cents pistoles. + +— Mais il me faut un cheval pour voyager, Sire? + +— Eh bien? + +— Eh bien! vous me prenez le mien. + +— Pas du tout; je vous le donne, au contraire. Seulement, comme il est +à moi et non plus à vous, je suis sûr que vous ne le ménagerez pas. + +— Votre Majesté est donc pressée? + +— Beaucoup. + +— Alors qui me force d’attendre deux jours? + +— Deux raisons à moi connues. + +— C’est différent. Le cheval peut rattraper ces deux jours sur les huit +qu’il a à faire; et puis il y a la poste. + +— Non, non, la poste compromet assez, monsieur d’Artagnan. Allez et +n’oubliez pas que vous êtes à moi. + +— Sire, ce n’est pas moi qui l’ai jamais oublié! À quelle heure +prendrai-je congé de Votre Majesté après-demain? + +— Où logez-vous? + +— Je dois loger désormais au Louvre. + +— Je ne le veux pas. Vous garderez votre logement en ville, je le +paierai. Pour le départ, je le fixe à la nuit, attendu que vous devez +partir sans être vu de personne, ou si vous êtes vu, sans qu’on sache +que vous êtes à moi... Bouche close, monsieur. + +— Votre Majesté gâte tout ce qu’elle a dit par ce seul mot. + +— Je vous demandais où vous logez, car je ne puis vous envoyer chercher +toujours chez M. le comte de La Fère. + +— Je loge chez M. Planchet, épicier, rue des Lombards, à l’enseigne du +Pilon-d’Or. + +— Sortez peu, montrez-vous moins encore et attendez mes ordres. + +— Il faut que j’aille toucher cependant, Sire. + +— C’est vrai; mais pour aller à la surintendance, où vont tant de gens, +vous vous mêlerez à la foule. + +— Il me manque les bons pour toucher, Sire. + +— Les voici. + +Le roi signa. + +D’Artagnan regarda pour s’assurer de la régularité. + +— C’est de l’argent, dit-il, et l’argent se lit ou se compte. + +— Adieu, monsieur d’Artagnan, ajouta le roi; je pense que vous m’avez +bien compris? + +— Moi, j’ai compris que Votre Majesté m’envoie à Belle-Île-en-Mer, +voilà tout. + +— Pour savoir?... + +— Pour savoir comment vont les travaux de M. Fouquet; voilà tout. + +— Bien; j’admets que vous soyez pris? + +— Moi, je ne l’admets pas, répliqua hardiment le Gascon. + +— J’admets que vous soyez tué? poursuivit le roi. + +— Ce n’est pas probable, Sire. + +— Dans le premier cas, vous ne parlez pas; dans le second, aucun papier +ne parle sur vous. + +D’Artagnan haussa les épaules sans cérémonie, et prit congé du roi en +se disant: «La pluie d’Angleterre continue! restons sous la gouttière». + + + + +Chapitre LIV — Les maisons de M. Fouquet + + +Tandis que d’Artagnan revenait chez Planchet, la tête bourrelée et +alourdie par tout ce qui venait de lui arriver, il se passait une +scène d’un tout autre genre et qui cependant n’est pas étrangère à +la conversation que notre mousquetaire venait d’avoir avec le roi. +Seulement, cette scène avait lieu hors Paris, dans une maison que +possédait le surintendant Fouquet dans le village de Saint-Mandé. + +Le ministre venait d’arriver à cette maison de campagne, suivi de son +premier commis, lequel portait un énorme portefeuille plein de papiers +à examiner et d’autres attendant la signature. Comme il pouvait être +cinq heures du soir, les maîtres avaient dîné, le souper se préparait +pour vingt convives subalternes. Le surintendant ne s’arrêta point, en +descendant de voiture. Il franchit du même bond le seuil de la porte, +traversa les appartements et gagna son cabinet, où il déclara qu’il +s’enfermait pour travailler, défendant qu’on le dérangeât pour quelque +chose que ce fût, excepté pour ordre du roi. + +En effet, aussitôt cet ordre donné, Fouquet s’enferma, et deux valets +de pied furent placés en sentinelle à sa porte. + +Alors Fouquet poussa un verrou, lequel déplaçait un panneau qui murait +l’entrée, et qui empêchait que rien de ce qui se passait dans ce +cabinet fût vu ou entendu. Mais contre toute probabilité, c’était bien +pour s’enfermer que Fouquet s’enfermait ainsi; car il alla droit à son +bureau, s’y assit, ouvrit le portefeuille et se mit à faire un choix +dans la masse énorme de papiers qu’il renfermait. Il n’y avait pas dix +minutes qu’il était entré, et que toutes les précautions que nous avons +dites avaient été prises, quand le bruit répété de plusieurs petits +coups égaux frappa son oreille, et parut appeler toute son attention. + +Fouquet redressa la tête, tendit l’oreille et écouta. Les petits coups +continuèrent. Alors le travailleur se leva avec un léger mouvement +d’impatience, et marcha droit à une glace derrière laquelle les coups +étaient frappés par une main ou par un mécanisme invisible. + +C’était une grande glace prise dans un panneau. Trois autres glaces +absolument pareilles complétaient la symétrie de l’appartement. + +Rien ne distinguait celle-là des autres. À n’en pas douter, ces petits +coups réitérés étaient un signal; car au moment où Fouquet approchait +de la glace en écoutant, le même bruit se renouvela et dans la même +mesure. + +— Oh! oh! murmura le surintendant avec surprise; qui donc est là-bas? +Je n’attendais personne aujourd’hui. + +Et, sans doute pour répondre au signal qui avait été fait, le +surintendant tira un clou doré dans cette même glace et l’agita trois +fois. Puis, revenant à sa place et se rasseyant: + +— Ma foi, qu’on attende, dit-il. + +Et se replongeant dans l’océan de papier déroulé devant lui, il ne +parut songer qu’au travail. En effet, avec une rapidité incroyable, +une lucidité merveilleuse, Fouquet déchiffrait les papiers les plus +longs, les écritures les plus compliquées, les corrigeant, les annotant +d’une plume emportée comme par la fièvre, et l’ouvrage fondant entre +ses doigts, les signatures, les chiffres, les renvois se multipliaient +comme si dix commis, c’est-à-dire cent doigts et dix cerveaux, eussent +fonctionné, au lieu de cinq doigts et du seul esprit de cet homme. + +De temps en temps seulement, Fouquet, abîmé dans ce travail, levait la +tête pour jeter un coup d’œil furtif sur une horloge placée en face de +lui. + +C’est que Fouquet se donnait sa tâche; c’est que, cette tâche une fois +donnée, en une heure de travail il faisait, lui, ce qu’un autre n’eût +point accompli dans sa journée: toujours certain, par conséquent, +pourvu qu’il ne fût point dérangé, d’arriver au but dans le délai +que son activité dévorante avait fixé. Mais, au milieu de ce travail +ardent, les coups secs du petit timbre placé derrière la glace +retentirent encore une fois, plus pressés, et par conséquent plus +instants. + +— Allons, il paraît que la dame s’impatiente, dit Fouquet; voyons, +voyons, du calme, ce doit être la comtesse; mais non, la comtesse est à +Rambouillet pour trois jours. La présidente, alors. Oh! la présidente +ne prendrait point de ces grands airs; elle sonnerait bien humblement, +puis elle attendrait mon bon plaisir. Le plus clair de tout cela, c’est +que je ne puis savoir qui cela peut être, mais que je sais bien qui +cela n’est pas. Et puisque ce n’est pas vous, marquise, puisque ce ne +peut être vous, foin de tout autre! + +Et il poursuivit sa besogne, malgré les appels réitérés du timbre. +Cependant, au bout d’un quart d’heure, l’impatience gagna Fouquet à +son tour; il brûla plutôt qu’il n’acheva le reste de son ouvrage, +repoussa ses papiers dans le portefeuille, et donnant un coup d’œil à +son miroir, tandis que les petits coups continuaient plus pressés que +jamais: + +— Oh! oh! dit-il, d’où vient cette fougue? Qu’est-il arrivé, et quelle +est l’Ariane qui m’attend avec une pareille impatience? Voyons. + +Alors il appuya le bout de son doigt sur le clou parallèle à celui +qu’il avait tiré. Aussitôt la glace joua comme le battant d’une porte +et découvrit un placard assez profond, dans lequel le surintendant +disparut comme dans une vaste boîte. Là, il poussa un nouveau ressort, +qui ouvrit, non pas une planche, mais un bloc de muraille, et sortit +par cette tranchée, laissant la porte se refermer d’elle-même. + +Alors Fouquet descendit une vingtaine de marches qui s’enfonçaient en +tournoyant sous la terre, et trouva un long souterrain dallé et éclairé +par des meurtrières imperceptibles. Les parois de ce souterrain étaient +couvertes de dalles, et le sol de tapis. Ce souterrain passait sous la +rue même qui séparait la maison de Fouquet du parc de Vincennes. Au +bout du souterrain tournoyait un escalier parallèle à celui par lequel +Fouquet était descendu. Il monta cet autre escalier, entra par le moyen +d’un ressort posé dans un placard semblable à celui de son cabinet, +et, de ce placard, il passa dans une chambre absolument vide, quoique +meublée avec une suprême élégance. + +Une fois entré, il examina soigneusement si la glace fermait sans +laisser de trace, et, content sans doute de son observation, il alla +ouvrir, à l’aide d’une petite clé de vermeil, les triples tours d’une +porte située en face de lui. + +Cette fois, la porte ouvrait sur un beau cabinet meublé somptueusement +et dans lequel se tenait assise sur des coussins une femme d’une beauté +suprême, qui, au bruit des verrous, se précipita vers Fouquet. + +— Ah! mon Dieu! s’écria celui-ci reculant d’étonnement: madame la +marquise de Bellière, vous, vous ici! + +— Oui, murmura la marquise; oui, moi, monsieur. + +— Marquise, chère marquise, ajouta Fouquet prêt à se prosterner. Ah! +mon Dieu! mais comment donc êtes-vous venue? Et moi qui vous ai fait +attendre! + +— Bien longtemps, monsieur, oh! oui, bien longtemps. + +— Je suis assez heureux pour que cette attente vous ait duré, marquise? + +— Une éternité, monsieur; oh! j’ai sonné plus de vingt fois; +n’entendiez vous pas? + +— Marquise, vous êtes pâle, vous êtes tremblante. + +— N’entendiez-vous donc pas qu’on vous appelait? + +— Oh! si fait, j’entendais bien, madame; mais je ne pouvais venir. +Comment supposer que ce fût vous, après vos rigueurs, après vos refus? +Si j’avais pu soupçonner le bonheur qui m’attendait, croyez-le bien, +marquise, j’eusse tout quitté pour venir tomber à vos genoux, comme je +le fais en ce moment. + +La marquise regarda autour d’elle. + +— Sommes-nous bien seuls, monsieur? demanda-t-elle. + +— Oh! oui, madame, je vous en réponds. + +— En effet, dit la marquise tristement. + +— Vous soupirez? + +— Que de mystères, que de précautions, dit la marquise avec une légère +amertume et comme on voit que vous craignez de laisser soupçonner vos +amours! + +— Aimeriez-vous mieux que je les affichasse? + +— Oh! non, et c’est d’un homme délicat, dit la marquise en souriant. + +— Voyons, voyons, marquise, pas de reproches, je vous en supplie! + +— Des reproches, ai-je le droit de vous en faire? + +— Non, malheureusement non; mais, dites-moi, vous, que depuis un an +j’aime sans retour et sans espoir... + +— Vous vous trompez: sans espoir, c’est vrai; mais sans retour, non. + +— Oh! pour moi, à l’amour, il n’y a qu’une preuve, et cette preuve, je +l’attends encore. + +— Je viens vous l’apporter, monsieur. + +Fouquet voulut entourer la marquise de ses bras, mais elle se dégagea +d’un geste. + +— Vous tromperez-vous donc toujours, monsieur, et n’accepterez-vous pas +de moi la seule chose que je veuille vous donner, le dévouement? + +— Ah! vous ne m’aimez pas, alors; le dévouement n’est qu’une vertu, +l’amour est une passion. + +— Écoutez-moi, monsieur, je vous en supplie; je ne serais pas venue ici +sans un motif grave, vous le comprenez bien. + +— Peu m’importe le motif, puisque vous voilà, puisque je vous parle, +puisque je vous vois. + +— Oui, vous avez raison, le principal est que j’y sois, sans que +personne m’ait vue, et que je puisse vous parler. + +Fouquet se laissa tomber à deux genoux. + +— Parlez, parlez, madame, dit-il, je vous écoute. + +La marquise regardait Fouquet à ses genoux, et il y avait dans les +regards de cette femme une étrange expression d’amour et de mélancolie. + +— Oh! murmura-t-elle enfin, que je voudrais être celle qui a le droit +de vous voir à chaque minute, de vous parler à chaque instant! Que +je voudrais être celle qui veille sur vous, celle qui n’a pas besoin +de mystérieux ressorts pour appeler, pour faire apparaître comme un +sylphe l’homme qu’elle aime, pour le regarder une heure, et puis le +voir disparaître dans les ténèbres, d’un mystère encore plus étrange +à sa sortie qu’il n’était à son arrivée. Oh!... c’est une femme bien +heureuse. + +— Par hasard, marquise, dit Fouquet en souriant, parleriez-vous de ma +femme? + +— Oui, certes, j’en parle. + +— Eh bien! n’enviez pas son sort, marquise; de toutes les femmes avec +lesquelles je suis en relations, Mme Fouquet est celle qui me voit le +moins, qui me parle le moins et qui a le moins de confidences avec moi. + +— Au moins, monsieur, n’en est-elle pas réduite à appuyer, comme je +l’ai fait, la main sur un ornement de glace pour vous faire venir; au +moins ne lui répondez-vous pas par ce bruit mystérieux, effrayant, d’un +timbre dont le ressort vient je ne sais d’où; au moins ne lui avez-vous +jamais défendu de chercher à percer le secret de ces communications, +sous peine de voir se rompre à jamais votre liaison avec elle, comme +vous le défendez à celles qui sont venues ici avant moi et qui y +viendront après moi. + +— Ah! chère marquise, que vous êtes injuste et que vous savez peu ce +que vous faites en récriminant contre le mystère! c’est avec le mystère +seulement que l’on peut aimer sans trouble, c’est avec l’amour sans +trouble qu’on peut être heureux. Mais revenons à vous, à ce dévouement +dont vous me parliez, ou plutôt trompez-moi, marquise, et me laissez +croire que ce dévouement, c’est de l’amour. + +— Tout à l’heure, reprit la marquise en passant sur ses yeux cette +main modelée sur les plus suaves contours de l’antique, tout à l’heure +j’étais prête à parler, mes idées étaient nettes, hardies; maintenant, +je suis tout interdite, toute troublée, toute tremblante; je crains de +venir vous apporter une mauvaise nouvelle. + +— Si c’est à cette mauvaise nouvelle que je dois votre présence, +marquise, que cette mauvaise nouvelle soit la bienvenue; ou plutôt, +marquise, puisque vous voilà, puisque vous m’avouez que je ne vous suis +pas tout à fait indifférent, laissons de côté cette mauvaise nouvelle, +et ne parlons que de vous. + +— Non, non, au contraire, demandez-la-moi; exigez que je vous la dise à +l’instant, que je ne me laisse détourner par aucun sentiment; Fouquet, +mon ami, il y va d’un intérêt immense. + +— Vous m’étonnez, marquise; je dirai même plus, vous me faites presque +peur, vous, si sérieuse, si réfléchie, vous qui connaissez si bien le +monde où nous vivons. C’est donc grave. + +— Oh! très grave, écoutez! + +— D’abord, comment êtes-vous venue ici? + +— Vous le saurez tout à l’heure; mais, d’abord, au plus pressé. + +— Dites, marquise, dites! Je vous en supplie, prenez en pitié mon +impatience. + +— Vous savez que M. Colbert est nommé intendant des finances? + +— Bah! Colbert, le petit Colbert? + +— Oui, Colbert, le petit Colbert. + +— Le factotum de M. de Mazarin? + +— Justement. + +— Eh bien! que voyez-vous là d’effrayant, chère marquise? Le petit +Colbert intendant, c’est étonnant, j’en conviens, mais ce n’est pas +terrible. + +— Croyez-vous que le roi ait donné, sans motifs pressants, une pareille +place à celui que vous appelez un petit cuistre? + +— D’abord, est-ce bien vrai que le roi la lui ait donnée? + +— On le dit. + +— Qui le dit? + +— Tout le monde. + +— Tout le monde, ce n’est personne; citez-moi quelqu’un qui puisse être +bien informé et qui le dise. + +— Mme Vanel. + +— Ah! vous commencez à m’effrayer, en effet, dit Fouquet en riant; +le fait est que si quelqu’un est bien renseigné, ou doit être bien +renseigné, c’est la personne que vous nommez. + +— Ne dites pas de mal de la pauvre Marguerite, monsieur Fouquet, car +elle vous aime toujours. + +— Bah! vraiment? C’est à ne pas croire. Je pensais que ce petit +Colbert, comme vous disiez tout à l’heure, avait passé par-dessus cet +amour-là et l’avait empreint d’une tache d’encre ou d’une couche de +crasse. + +— Fouquet, Fouquet, voilà donc comme vous êtes pour celles que vous +abandonnez? + +— Allons, n’allez-vous pas prendre la défense de Mme Vanel, marquise? + +— Oui, je la prendrai; car, je vous le répète, elle vous aime toujours, +et la preuve, c’est qu’elle vous sauve. + +— Par votre entremise, marquise; c’est adroit à elle. Nul ange ne +pourrait m’être plus agréable, et me mener plus sûrement au salut. Mais +d’abord, comment connaissez-vous Marguerite? + +— C’est mon amie de couvent. + +— Et vous dites donc qu’elle vous a annoncé que M. Colbert était nommé +intendant? + +— Oui. + +— Eh bien! éclairez-moi, marquise; voilà M. Colbert intendant, soit. En +quoi un intendant, c’est-à-dire mon subordonné, mon commis, peut-il me +porter ombrage ou préjudice, fût-ce M. Colbert? + +— Vous ne réfléchissez pas, monsieur, à ce qu’il paraît, répondit la +marquise. + +— À quoi? + +— À ceci: que M. Colbert vous hait. + +— Moi! s’écria Fouquet. Eh! mon Dieu! marquise, d’où sortez-vous donc? +Mais, tout le monde me hait, celui-là comme les autres. + +— Celui-là plus que les autres. + +— Plus que les autres, soit. + +— Il est ambitieux. + +— Qui ne l’est pas, marquise? + +— Oui; mais à lui son ambition n’a pas de borne. + +— Je le vois bien, puisqu’il a tendu à me succéder près de Mme Vanel. + +— Et qu’il a réussi; prenez-y garde. + +— Voudriez-vous dire qu’il a la prétention de passer d’intendant +surintendant? + +— N’en avez-vous pas eu déjà la crainte? + +— Oh! oh! fit Fouquet, me succéder près de Mme Vanel, soit; mais près +du roi, c’est autre chose. La France ne s’achète pas si facilement que +la femme d’un maître des comptes. + +— Eh! monsieur, tout s’achète; quand ce n’est point par l’or, c’est par +l’intrigue. + +— Vous savez bien le contraire, vous, madame, vous à qui j’ai offert +des millions. + +— Il fallait, au lieu de ces millions, Fouquet, m’offrir un amour vrai, +unique, absolu; j’eusse accepté. Vous voyez bien que tout s’achète, si +ce n’est pas d’une façon, c’est de l’autre. + +— Ainsi M. Colbert, à votre avis, est en train de marchander ma place +de surintendant? Allons, allons, marquise, tranquillisez-vous, il n’est +pas encore assez riche pour l’acheter. + +— Mais s’il vous la vole? + +— Ah! ceci est autre chose. Malheureusement, avant que d’arriver à moi, +c’est-à-dire au corps de la place, il faut détruire, il faut battre +en brèche les ouvrages avancés, et je suis diablement bien fortifié, +marquise. + +— Et ce que vous appelez vos ouvrages avancés, ce sont vos créatures, +n’est-ce pas, ce sont vos amis? + +— Justement. + +— Et M. d’Eymeris est-il de vos créatures? + +— Oui. + +— M. Lyodot est-il de vos amis? + +— Certainement. + +— M. de Vanin? + +— Oh! M. de Vanin, qu’on en fasse ce que l’on voudra, mais ... + +— Mais?... + +— Mais qu’on ne touche pas aux autres. + +— Eh bien! si vous voulez qu’on ne touche point à MM. d’Eymeris et +Lyodot, il est temps de vous y prendre. + +— Qui les menace? + +— Voulez-vous m’entendre maintenant? + +— Toujours, marquise. + +— Sans m’interrompre? + +— Parlez. + +— Eh bien! ce matin, Marguerite m’a envoyé chercher. + +— Ah! + +— Oui. + +— Et que vous voulait-elle? + +— «Je n’ose voir M. Fouquet moi-même», m’a-t-elle dit. + +— Bah! pourquoi? pense-t-elle que je lui eusse fait des reproches? +Pauvre femme, elle se trompe bien, mon Dieu! + +— «Voyez-le, vous, et dites-lui qu’il se garde de M. de Colbert.» + +— Comment, elle me fait prévenir de me garder de son amant? + +— Je vous ai dit qu’elle vous aime toujours. + +— Après, marquise? + +— «M. de Colbert, a-t-elle ajouté, est venu il y a deux heures +m’annoncer qu’il était intendant.» + +— Je vous ai déjà dit, marquise, que M. de Colbert n’en serait que +mieux sous ma main. + +— Oui, mais ce n’est pas le tout: Marguerite est liée, comme vous +savez, avec Mme d’Eymeris et Mme Lyodot. + +— Oui. + +— Eh bien! M. de Colbert lui a fait de grandes questions sur la fortune +de ces deux messieurs, sur le degré de dévouement qu’ils vous portent. + +— Oh! quant à ces deux-là, je réponds d’eux; il faudra les tuer pour +qu’ils ne soient plus à moi. + +— Puis, comme Mme Vanel a été obligée, pour recevoir une visite, de +quitter un instant M. Colbert, et que M. Colbert est un travailleur, +à peine le nouvel intendant est-il resté seul, qu’il a tiré un crayon +de sa poche, et, comme il y avait du papier sur une table, s’est mis à +crayonner des notes. + +— Des notes sur Emerys et Lyodot? + +— Justement. + +— Je serais curieux de savoir ce que disaient ces notes. + +— C’est justement ce que je viens vous apporter. + +— Mme Vanel a pris les notes de Colbert et me les envoie? + +— Non, mais, par un hasard qui ressemble à un miracle, elle a un double +de ces notes. + +— Comment cela? + +— Écoutez. Je vous ai dit que Colbert avait trouvé du papier sur une +table? + +— Oui. + +— Qu’il avait tiré un crayon de sa poche? + +— Oui. + +— Et avait écrit sur ce papier? + +— Oui. + +— Eh bien! ce crayon était de mine de plomb, dur par conséquent: il a +marqué en noir sur la première feuille et, sur la seconde, a tracé son +empreinte en blanc. + +— Après? + +— Colbert, en déchirant la première feuille, n’a pas songé à la seconde. + +— Eh bien? + +— Eh bien! sur la seconde on pouvait lire ce qui avait été écrit sur la +première; Mme Vanel l’a lu et m’a envoyé chercher. + +— Ah! + +— Puis, après s’être assurée que j’étais pour vous une amie dévouée, +elle m’a donné le papier et m’a dit le secret de cette maison. + +— Et ce papier? dit Fouquet en se troublant quelque peu. + +— Le voilà, monsieur; lisez, dit la marquise. + +Fouquet lut: «Noms des traitants à faire condamner par la Chambre de +justice: d’Eymeris, ami de M. F. ...; Lyodot, ami de M. F. ...; de +Vanin, indif.» + +— D’Emerys! Lyodot! s’écria Fouquet en relisant. + +— Amis de M. F., indiqua du doigt la marquise. + +— Mais que veulent dire ces mots: «À faire condamner par la Chambre de +justice»? + +— Dame! fit la marquise, c’est clair, ce me semble. D’ailleurs, vous +n’êtes pas au bout. Lisez, lisez. + +Fouquet continua: «Les deux premiers, à mort, le troisième à renvoyer, +avec MM. d’Hautemont et de La Valette, dont les biens seront seulement +confisqués.» + +— Grand Dieu! s’écria Fouquet, à mort, à mort, Lyodot et d’Eymeris! +Mais, quand même la Chambre de justice les condamnerait à mort, le +roi ne ratifiera pas leur condamnation, et l’on n’exécute pas sans la +signature du roi. + +— Le roi a fait M. Colbert intendant. + +— Oh! s’écria Fouquet, comme s’il entrevoyait sous ses pieds un abîme +aperçu, impossible! impossible! Mais qui a passé un crayon sur les +traces de celui de M. Colbert? + +— Moi. J’avais peur que le premier trait ne s’effaçât. + +— Oh! je saurai tout. + +— Vous ne saurez rien, monsieur; vous méprisez trop votre ennemi pour +cela. + +— Pardonnez-moi, chère marquise, excusez-moi; oui, M. Colbert est +mon ennemi, je le crois; oui, M. Colbert est un homme à craindre, je +l’avoue. Mais... mais, j’ai le temps, et puisque vous voilà, puisque +vous m’avez assuré de votre dévouement, puisque vous m’avez laissé +entrevoir votre amour, puisque nous sommes seuls... + +— Je suis venue pour vous sauver, monsieur Fouquet, et non pour me +perdre, dit la marquise en se relevant; ainsi, gardez-vous... + +— Marquise, en vérité, vous vous effrayez par trop, et à moins que cet +effroi ne soit un prétexte... + +— C’est un cœur profond que ce M. Colbert! gardez-vous... + +Fouquet se redressa à son tour. + +— Et moi? demanda-t-il. + +— Oh! vous, vous n’êtes qu’un noble cœur. Gardez-vous! gardez-vous! + +— Ainsi? + +— J’ai fait ce que je devais faire, mon ami, au risque de me perdre de +réputation. Adieu! + +— Non pas adieu, au revoir! + +— Peut-être, dit la marquise. + +Et, donnant sa main à baiser à Fouquet, elle s’avança si résolument +vers la porte que Fouquet n’osa lui barrer le passage. Quant à +Fouquet, il reprit, la tête inclinée et avec un nuage au front, la +route de ce souterrain le long duquel couraient les fils de métal qui +communiquaient d’une maison à l’autre, transmettant, au revers des deux +glaces, les désirs et les appels des deux correspondants. + + + + +Chapitre LV — L’abbé Fouquet + + +Fouquet se hâta de repasser chez lui par le souterrain et de faire +jouer le ressort du miroir. À peine fut-il dans son cabinet, qu’il +entendit heurter à la porte; en même temps une voix bien connue criait: + +— Ouvrez, monseigneur, je vous prie, ouvrez. + +Fouquet, par un mouvement rapide, rendit un peu d’ordre à tout ce qui +pouvait déceler son agitation et son absence; il éparpilla les papiers +sur le bureau, prit une plume dans sa main, et à travers la porte, pour +gagner du temps: + +— Qui êtes-vous? demanda-t-il. + +— Quoi! Monseigneur ne me reconnaît pas? répondit la voix. + +«Si fait, dit en lui-même Fouquet, si fait, mon ami, je te reconnais à +merveille!» + +Et tout haut: + +— N’êtes-vous pas Gourville? + +— Mais oui, monseigneur. + +Fouquet se leva, jeta un dernier regard sur une de ses glaces, alla à la +porte, poussa le verrou, et Gourville entra. + +— Ah! monseigneur, monseigneur, dit-il, quelle cruauté! + +— Pourquoi? + +— Voilà un quart d’heure que je vous supplie d’ouvrir et que vous ne me +répondez même pas. + +— Une fois pour toutes, vous savez bien que je ne veux pas être dérangé +lorsque je travaille. Or, bien que vous fassiez exception, Gourville, +je veux, pour les autres, que ma consigne soit respectée. + +— Monseigneur, en ce moment, consignes, portes, verrous et murailles, +j’eusse tout brisé, renversé, enfoncé. + +— Ah! ah! il s’agit donc d’un grand événement? demanda Fouquet. + +— Oh! je vous en réponds, monseigneur! dit Gourville. + +— Et quel est cet événement? reprit Fouquet un peu ému du trouble de +son plus intime confident. + +— Il y a une Chambre de justice secrète, monseigneur. + +— Je le sais bien; mais s’assemble-t-elle, Gourville? + +— Non seulement elle s’assemble, mais encore elle a rendu un arrêt... +monseigneur. + +— Un arrêt! fit le surintendant avec un frissonnement et une pâleur +qu’il ne put cacher. Un arrêt! Et contre qui? + +— Contre deux de vos amis. + +— Lyodot, d’Eymeris, n’est-ce pas? + +— Oui, monseigneur. + +— Mais arrêt de quoi? + +— Arrêt de mort. + +— Rendu! Oh! vous vous trompez, Gourville, et c’est impossible. + +— Voici la copie de cet arrêt que le roi doit signer aujourd’hui, si +toutefois il ne l’a point signé déjà. + +Fouquet saisit avidement le papier, le lut et le rendit à Gourville. + +— Le roi ne signera pas, dit-il. + +Gourville secoua la tête. + +— Monseigneur, M. Colbert est un hardi conseiller; ne vous y fiez pas. + +— Encore M. Colbert! s’écria Fouquet; çà! pourquoi ce nom vient-il à +tout propos tourmenter depuis deux ou trois jours mes oreilles? C’est +par trop d’importance, Gourville, pour un sujet si mince. Que M. +Colbert paraisse, je le regarderai; qu’il lève la tête, je l’écraserai; +mais vous comprenez qu’il me faut au moins une aspérité pour que mon +regard s’arrête, une surface pour que mon pied se pose. + +— Patience, monseigneur; car vous ne savez pas ce que vaut Colbert... +Étudiez-le vite; il en est de ce sombre financier comme des météores +que l’œil ne voit jamais complètement avant leur invasion désastreuse; +quand on les sent, on est mort. + +— Oh! Gourville, c’est beaucoup, répliqua Fouquet en souriant; +permettez-moi, mon ami, de ne pas m’épouvanter avec cette facilité; +météore, M. Colbert! Corbleu! nous entendrons le météore... Voyons, des +actes, et non des mots. Qu’a-t-il fait? + +— Il a commandé deux potences chez l’exécuteur de Paris, répondit +simplement Gourville. + +Fouquet leva la tête, et un éclair passa dans ses yeux. + +— Vous êtes sûr de ce que vous dites? s’écria-t-il. + +— Voici la preuve, monseigneur. + +Et Gourville tendit au surintendant une note communiquée par l’un des +secrétaires de l’Hôtel de Ville, qui était à Fouquet. + +— Oui, c’est vrai, murmura le ministre, l’échafaud se dresse... mais le +roi n’a pas signé, Gourville, le roi ne signera pas. + +— Je le saurai tantôt, dit Gourville. + +— Comment cela? + +— Si le roi a signé, les potences seront expédiées ce soir à l’Hôtel de +Ville, afin d’être tout à fait dressées demain matin. + +— Mais non, non! s’écria encore une fois Fouquet; vous vous trompez +tous, et me trompez à mon tour; avant-hier matin, Lyodot me vint voir; +il y a trois jours je reçus un envoi de vin de Syracuse de ce pauvre +d’Eymeris. + +— Qu’est-ce que cela prouve? répliqua Gourville, sinon que la Chambre +de justice s’est assemblée secrètement, a délibéré en l’absence des +accusés, et que toute la procédure était faite quand on les a arrêtés. + +— Mais ils sont donc arrêtés? + +— Sans doute. + +— Mais où, quand, comment ont-ils été arrêtés? + +— Lyodot, hier au point du jour; d’Eymeris, avant-hier au soir, comme +il revenait de chez sa maîtresse; leur disparition n’avait inquiété +personne; mais tout à coup Colbert a levé le masque et fait publier +la chose; on le crie à son de trompe en ce moment dans les rues de +Paris, et, en vérité, monseigneur, il n’y a plus guère que vous qui ne +connaissiez pas l’événement. + +Fouquet se mit à marcher dans la chambre avec une inquiétude de plus en +plus douloureuse. + +— Que décidez-vous, monseigneur? dit Gourville. + +— S’il en était ainsi, j’irais chez le roi, s’écria Fouquet. Mais, +pour aller au Louvre, je veux passer auparavant à l’Hôtel de Ville. Si +l’arrêt a été signé, nous verrons! + +Gourville haussa les épaules. + +— Incrédulité! dit-il, tu es la peste de tous les grands esprits! + +— Gourville! + +— Oui, continua-t-il, et tu les perds, comme la contagion tue les +santés les plus robustes, c’est-à-dire en un instant. + +— Partons, s’écria Fouquet; faites ouvrir, Gourville. + +— Prenez garde, dit celui-ci, M. l’abbé Fouquet est là. + +— Ah! mon frère, répliqua Fouquet d’un ton chagrin, il est là? il sait +donc quelque mauvaise nouvelle qu’il est tout joyeux de m’apporter, +comme à son habitude? Diable! si mon frère est là, mes affaires vont +mal, Gourville; que ne me disiez-vous cela plus tôt, je me fusse plus +facilement laissé convaincre. + +— Monseigneur le calomnie, dit Gourville en riant; s’il vient, ce n’est +pas dans une mauvaise intention. + +— Allons, voilà que vous l’excusez, s’écria Fouquet; un garçon sans +cœur, sans suite d’idées, un mangeur de tous biens. + +— Il vous sait riche. + +— Et il veut ma ruine. + +— Non; il veut votre bourse. Voilà tout. + +— Assez! Assez! Cent mille écus par mois pendant deux ans! Corbleu! +c’est moi qui paie, Gourville, et je sais mes chiffres. + +Gourville se mit à rire d’un air silencieux et fin. + +— Oui, vous voulez dire que c’est le roi, fit le surintendant; ah! +Gourville, voilà une vilaine plaisanterie; ce n’est pas le lieu. + +— Monseigneur, ne vous fâchez pas. + +— Allons donc! Qu’on renvoie l’abbé Fouquet, je n’ai pas le sou. + +Gourville fit un pas vers la porte. + +— Il est resté un mois sans me voir, continua Fouquet; pourquoi ne +resterait-il pas deux mois? + +— C’est qu’il se repent de vivre en mauvaise compagnie, dit Gourville, +et qu’il vous préfère à tous ses bandits. + +— Merci de la préférence. Vous faites un étrange avocat, Gourville, +aujourd’hui... avocat de l’abbé Fouquet! + +— Eh! mais toute chose et tout homme ont leur bon côté, leur côté +utile, monseigneur. + +— Les bandits que l’abbé solde et grise ont leur côté utile? +Prouvez-le-moi donc. + +— Vienne la circonstance, monseigneur, et vous serez bienheureux de +trouver ces bandits sous votre main. + +— Alors tu me conseilles de me réconcilier avec M. l’abbé? dit +ironiquement Fouquet. + +— Je vous conseille, monseigneur, de ne pas vous brouiller avec cent +ou cent vingt garnements qui, en mettant leurs rapières bout à bout, +feraient un cordon d’acier capable d’enfermer trois mille hommes. + +Fouquet lança un coup d’œil profond à Gourville, et passant devant lui: + +— C’est bien; qu’on introduise M. l’abbé Fouquet, dit-il aux valets de +pied. Vous avez raison, Gourville. + +Deux minutes après, l’abbé parut avec de grandes révérences sur le +seuil de la porte. + +C’était un homme de quarante à quarante-cinq ans, moitié homme +d’Église, moitié homme de guerre, un spadassin greffé sur un abbé; on +voyait qu’il n’avait pas d’épée au côté, mais on sentait qu’il avait +des pistolets. Fouquet le salua en frère aîné, moins qu’en ministre. + +— Qu’y a-t-il pour votre service, dit-il, monsieur l’abbé? + +— Oh! oh! comme vous dites cela, mon frère! + +— Je vous dis cela comme un homme pressé, monsieur. + +L’abbé regarda malicieusement Gourville, anxieusement Fouquet, et dit: + +— J’ai trois cents pistoles à payer à M. de Bregi ce soir... Dette de +jeu, dette sacrée. + +— Après? dit Fouquet bravement, car il comprenait que l’abbé Fouquet ne +l’eût point dérangé pour une pareille misère. + +— Mille à mon boucher, qui ne veut plus fournir. + +— Après? + +— Douze cents au tailleur d’habits... continua l’abbé: le drôle m’a +fait reprendre sept habits de mes gens, ce qui fait que mes livrées +sont compromises, et que ma maîtresse parle de me remplacer par un +traitant, ce qui serait humiliant pour l’Église. + +— Qu’y a-t-il encore? dit Fouquet. + +— Vous remarquerez, monsieur, dit humblement l’abbé, que je n’ai rien +demandé pour moi. + +— C’est délicat, monsieur, répliqua Fouquet; aussi, comme vous voyez, +j’attends. + +— Et je ne demande rien; oh! non... Ce n’est pas faute pourtant de +chômer... je vous en réponds. + +Le ministre réfléchit un moment. + +— Douze cents pistoles au tailleur d’habits, dit-il; ce sont bien des +habits, ce me semble? + +— J’entretiens cent hommes! dit fièrement l’abbé; c’est une charge, je +crois. + +— Pourquoi cent hommes? dit Fouquet; est-ce que vous êtes un Richelieu +ou un Mazarin pour avoir cent hommes de garde? À quoi vous servent ces +cent hommes? Parlez, dites! + +— Vous me le demandez? s’écria l’abbé Fouquet; ah! comment pouvez vous +faire une question pareille, pourquoi j’entretiens cent hommes? Ah! + +— Mais oui, je vous fais cette question. Qu’avez-vous à faire de cent +hommes? Répondez! + +— Ingrat! continua l’abbé s’affectant de plus en plus. + +— Expliquez-vous. + +— Mais, monsieur le surintendant, je n’ai besoin que d’un valet de +chambre, moi, et encore, si j’étais seul, me servirais-je moi-même; +mais vous, vous qui avez tant d’ennemis... cent hommes ne me suffisent +pas pour vous défendre. Cent hommes!... il en faudrait dix mille. +J’entretiens donc tout cela pour que dans les endroits publics, pour +que dans les assemblées, nul n’élève la voix contre vous; et sans cela, +monsieur, vous seriez chargé d’imprécations, vous seriez déchiré à +belles dents, vous ne dureriez pas huit jours, non, pas huit jours, +entendez-vous? + +— Ah! je ne savais pas que vous me fussiez un pareil champion, monsieur +l’abbé. + +— Vous en doutez! s’écria l’abbé. Écoutez donc ce qui est arrivé. Pas +plus tard qu’hier, rue de la Huchette, un homme marchandait un poulet. + +— Eh bien! en quoi cela me nuisait-il, l’abbé? + +— En ceci. Le poulet n’était pas gras. L’acheteur refusa d’en donner +dix-huit sous, en disant qu’il ne pouvait payer dix-huit sous la peau +d’un poulet dont M. Fouquet avait pris toute la graisse. + +— Après? + +— Le propos fit rire, continua l’abbé, rire à vos dépens, mort de +tous les diables! et la canaille s’amassa. Le rieur ajouta ces mots: +«Donnez-moi un poulet nourri par M. Colbert, à la bonne heure! et je +le paierai ce que vous voudrez.» Et aussitôt l’on battit des mains. +Scandale affreux! vous comprenez; scandale qui force un frère à se +voiler le visage. + +Fouquet rougit. + +— Et vous vous le voilâtes? dit le surintendant. + +— Non; car justement, continua l’abbé, j’avais un de mes hommes dans la +foule; une nouvelle recrue qui vient de province, un M. de Menneville +que j’affectionne. Il fendit la presse, en disant au rieur: «— Mille +barbes! monsieur le mauvais plaisant, tope un coup d’épée au Colbert! — +Tope et tingue au Fouquet! répliqua le rieur.» Sur quoi ils dégainèrent +devant la boutique du rôtisseur, avec une haie de curieux autour d’eux +et cinq cents curieux aux fenêtres. + +— Eh bien? dit Fouquet. + +— Eh bien! monsieur, mon Menneville embrocha le rieur au grand +ébahissement de l’assistance, et dit au rôtisseur: «— Prenez ce dindon, +mon ami, il est plus gras que votre poulet.» Voilà, monsieur, acheva +l’abbé triomphalement, à quoi je dépense mes revenus; je soutiens +l’honneur de la famille, monsieur. + +Fouquet baissa la tête. + +— Et j’en ai cent comme cela, poursuivit l’abbé. + +— Bien, dit Fouquet; donnez votre addition à Gourville et restez ici ce +soir, chez moi. + +— On soupe? + +— On soupe. + +— Mais la caisse est fermée? + +— Gourville vous l’ouvrira. Allez, monsieur l’abbé, allez. + +L’abbé fit une révérence. + +— Alors nous voilà amis? dit-il. + +— Oui, amis. Venez, Gourville. + +— Vous sortez? Vous ne soupez donc pas? + +— Je serai ici dans une heure, soyez tranquille. Puis tout bas à +Gourville: — Qu’on attelle mes chevaux anglais, dit-il, et qu’on touche +à l’Hôtel de Ville de Paris. + + + + +Chapitre LVI — Le vin de M. de La Fontaine + + +Les carrosses amenaient déjà les convives de Fouquet à Saint-Mandé; +déjà toute la maison s’échauffait des apprêts du souper, quand le +surintendant lança sur la route de Paris ses chevaux rapides, et, +prenant par les quais pour trouver moins de monde sur sa route, +gagna l’Hôtel de Ville. Il était huit heures moins un quart. Fouquet +descendit au coin de la rue du Long-Pont, se dirigea vers la place de +Grève, à pied, avec Gourville. + +Au détour de la place, ils virent un homme vêtu de noir et de violet +d’une bonne mine, qui s’apprêtait à monter dans un carrosse de louage +et disait au cocher de toucher à Vincennes. Il avait devant lui un +grand panier plein de bouteilles qu’il venait d’acheter au cabaret de +l’Image de Notre-Dame. + +— Eh! mais c’est Vatel, mon maître d’hôtel! dit Fouquet à Gourville. + +— Oui, monseigneur, répliqua celui-ci. + +— Que vient-il faire à l’Image-de-Notre-Dame? + +— Acheter du vin sans doute. + +— Comment, on achète pour moi du vin au cabaret? dit Fouquet. Ma cave +est donc bien misérable! + +Et il s’avança vers le maître d’hôtel, qui faisait ranger son vin dans +le carrosse avec un soin minutieux. + +— Holà! Vatel! dit-il d’une voix de maître. + +— Prenez garde, monseigneur, dit Gourville, vous allez être reconnu. + +— Bon!... que m’importe? Vatel! + +L’homme vêtu de noir et de violet se retourna. C’était une bonne et +douce figure sans expression, une figure de mathématicien, moins +l’orgueil. Un certain feu brillait dans les yeux de ce personnage, un +sourire assez fin voltigeait sur ses lèvres; mais l’observateur eût +remarqué bien vite que ce feu, que ce sourire ne s’appliquaient à rien +et n’éclairaient rien. + +Vatel riait comme un distrait, ou s’occupait comme un enfant. + +Au son de la voix qui l’interpellait, il se retourna. + +— Oh! fit-il, monseigneur? + +— Oui, moi. Que diable faites-vous là, Vatel?... Du vin! vous achetez +du vin dans un cabaret de la place de Grève! Passe encore pour la +Pomme-de-Pin ou les Barreaux-Verts. + +— Mais, monseigneur, dit Vatel tranquillement, après avoir lancé un +regard hostile à Gourville, de quoi se mêle-t-on ici?... Est-ce que ma +cave est mal tenue? + +— Non, certes, Vatel, non; mais... + +— Quoi! mais?... répliqua Vatel. + +Gourville toucha le coude du surintendant. + +— Ne vous fâchez pas, Vatel; je croyais ma cave, votre cave +assez bien garnie pour que je pusse me dispenser de recourir à +l’Image-de-Notre-Dame. + +— Eh! monsieur, dit Vatel, tombant du monseigneur au monsieur, avec un +certain dédain, votre cave est si bien garnie que, lorsque certains de +vos convives vont dîner chez vous, ils ne boivent pas. + +Fouquet, surpris, regarda Gourville, puis Vatel. + +— Que dites-vous là? + +— Je dis que votre sommelier n’avait pas de vins pour tous les goûts, +monsieur, et que M. de La Fontaine, M. Pellisson et M. Conrart ne +boivent pas quand ils viennent à la maison. Ces messieurs n’aiment pas +le grand vin: que voulez-vous y faire? + +— Et alors? + +— Alors, j’ai ici un vin de Joigny qu’ils affectionnent. Je sais qu’ils +le viennent boire à l’Image-de-Notre-Dame une fois par semaine. Voilà +pourquoi je fais ma provision. + +Fouquet n’avait plus rien à dire... Il était presque ému. + +Vatel, lui, avait encore beaucoup à dire sans doute, et l’on vit bien +qu’il s’échauffait. + +— C’est comme si vous me reprochiez, monseigneur, d’aller rue +Planche-Mibray chercher moi-même le cidre que boit M. Loret quand il +vient dîner à la maison. + +— Loret boit du cidre chez moi? s’écria Fouquet en riant. + +— Eh! oui, monsieur, eh! oui, voilà pourquoi il dîne chez vous avec +plaisir. + +— Vatel, s’écria Fouquet en serrant la main de son maître d’hôtel, vous +êtes un homme! Je vous remercie, Vatel, d’avoir compris que chez moi M. +de La Fontaine, M. Conrart et M. Loret sont autant que des ducs et des +pairs, autant que des princes, plus que moi. Vatel, vous êtes un bon +serviteur, et je double vos honoraires. + +Vatel ne remercia même pas; il haussa légèrement les épaules en +murmurant ce mot superbe: + +— Être remercié pour avoir fait son devoir, c’est humiliant. + +— Il a raison, dit Gourville en attirant l’attention de Fouquet sur un +autre point par un seul geste. + +Il lui montrait en effet un chariot de forme basse, traîné par deux +chevaux, sur lequel s’agitaient deux potences toutes ferrées, liées +l’une à l’autre et dos à dos par des chaînes; tandis qu’un archer, +assis sur l’épaisseur de la poutre, soutenait, tant bien que mal, la +mine un peu basse, les commentaires d’une centaine de vagabonds qui +flairaient la destination de ces potences et les escortaient jusqu’à +l’Hôtel de Ville. Fouquet tressaillit. + +— C’est décidé, voyez-vous, dit Gourville. + +— Mais ce n’est pas fait, répliqua Fouquet. + +— Oh! ne vous abusez pas, monseigneur; si l’on a ainsi endormi votre +amitié, votre défiance, si les choses en sont là, vous ne déferez rien. + +— Mais je n’ai pas ratifié, moi. + +— M. de Lyonne aura ratifié pour vous. + +— Je vais au Louvre. + +— Vous n’irez pas. + +— Vous me conseilleriez cette lâcheté! s’écria Fouquet, vous me +conseilleriez d’abandonner mes amis, vous me conseilleriez, pouvant +combattre, de jeter à terre les armes que j’ai dans la main? + +— Je ne vous conseille rien de tout cela, monseigneur; pouvez-vous +quitter la surintendance en ce moment? + +— Non. + +— Eh bien! si le roi nous veut remplacer cependant? + +— Il me remplacera de loin comme de près. + +— Oui, mais vous ne l’aurez jamais blessé. + +— Oui, mais j’aurai été lâche; or, je ne veux pas que mes amis meurent, +et ils ne mourront pas. + +— Pour cela, il est nécessaire que vous alliez au Louvre? + +— Gourville! + +— Prenez garde... une fois au Louvre, ou vous serez forcé de défendre +tout haut vos amis, c’est-à-dire de faire une profession de foi, ou +vous serez forcé de les abandonner sans retour possible. + +— Jamais! + +— Pardonnez-moi... le roi vous proposera forcément l’alternative, ou +bien vous la lui proposerez vous-même. + +— C’est juste. + +— Voilà pourquoi il ne faut pas de conflit... Retournons à Saint-Mandé, +monseigneur. + +— Gourville, je ne bougerai pas de cette place où doit s’accomplir le +crime, où doit s’accomplir ma honte; je ne bougerai pas, dis-je, que je +n’aie trouvé un moyen de combattre mes ennemis. + +— Monseigneur, répliqua Gourville, vous me feriez pitié si je ne savais +que vous êtes un des bons esprits de ce monde. Vous possédez cent +cinquante millions, vous êtes autant que le roi par la position, cent +cinquante fois plus par l’argent. + +«M. Colbert n’a pas eu même l’esprit de faire accepter le testament de +Mazarin. Or, quand on est le plus riche d’un royaume et qu’on veut se +donner la peine de dépenser de l’argent, si l’on ne fait pas ce qu’on +veut, c’est qu’on est un pauvre homme. Retournons, vous dis-je, à +Saint-Mandé. + +— Pour consulter Pellisson? Oui. + +— Non, monseigneur, pour compter votre argent. + +— Allons! dit Fouquet les yeux enflammés; oui! oui! à Saint-Mandé! + +Il remonta dans son carrosse, et Gourville avec lui. Sur la route, au +bout du faubourg Saint-Antoine, ils rencontrèrent le petit équipage +de Vatel, qui voiturait tranquillement son vin de Joigny. Les chevaux +noirs, lancés à toute bride, épouvantèrent en passant le timide cheval +du maître d’hôtel, qui, mettant la tête à la portière, cria, effaré: + +— Gare à mes bouteilles! + + + + +Chapitre LVII — La galerie de Saint-Mandé + + +Cinquante personnes attendaient le surintendant. Il ne prit même +pas le temps de se confier un moment à son valet de chambre, et du +perron passa dans le premier salon. Là ses amis étaient rassemblés et +causaient. + +L’intendant s’apprêtait à faire servir le souper; mais, par-dessus +tout, l’abbé Fouquet guettait le retour de son frère et s’étudiait à +faire les honneurs de la maison en son absence. + +Ce fut à l’arrivée du surintendant un murmure de joie et de tendresse: +Fouquet, plein d’affabilité et de bonne humeur, de munificence, était +aimé de ses poètes, de ses artistes et de ses gens d’affaires. Son +front, sur lequel sa petite cour lisait, comme sur celui d’un dieu, +tous les mouvements de son âme, pour en faire des règles de conduite, +son front que les affaires ne ridaient jamais, était ce soir-là plus +pâle que de coutume, et plus d’un œil ami remarqua cette pâleur. + +Fouquet se mit au centre de la table et présida gaiement le souper. Il +raconta l’expédition de Vatel à La Fontaine. + +Il raconta l’histoire de Menneville et du poulet maigre à Pellisson, de +telle façon que toute la table l’entendit. + +Ce fut alors une tempête de rires et de railleries qui ne s’arrêta que +sur un geste grave et triste de Pellisson. L’abbé Fouquet, ne sachant +pas à quel propos son frère avait engagé la conversation sur ce sujet, +écoutait de toutes ses oreilles et cherchait sur le visage de Gourville +ou sur celui du surintendant une explication que rien ne lui donnait. + +Pellisson prit la parole. + +— On parle donc de M. Colbert? dit-il. + +— Pourquoi non, répliqua Fouquet, s’il est vrai, comme on le dit, que +le roi l’ait fait son intendant? + +À peine Fouquet eut-il laissé échapper cette parole, prononcée avec une +intention marquée, que l’explosion se fit entendre parmi les convives. + +— Un avare! dit l’un. + +— Un croquant! dit l’autre. + +— Un hypocrite! dit un troisième. + +Pellisson échangea un regard profond avec Fouquet. + +— Messieurs, dit-il, en vérité, nous maltraitons là un homme que nul +ne connaît: ce n’est ni charitable, ni raisonnable, et voilà M. le +surintendant qui, j’en suis sûr, est de cet avis. + +— Entièrement, répliqua Fouquet. Laissons les poulets gras de M. +Colbert, il ne s’agit aujourd’hui que des faisans truffés de M. Vatel. + +Ces mots arrêtèrent le nuage sombre qui précipitait sa marche au-dessus +des convives. + +Gourville anima si bien les poètes avec le vin de Joigny; l’abbé, +intelligent comme un homme qui a besoin des écus d’autrui, anima si +bien les financiers et les gens d’épée, que, dans les brouillards de +cette joie et les rumeurs de la conversation, l’objet des inquiétudes +disparut complètement. + +Le testament du cardinal Mazarin fut le texte de la conversation au +second service et au dessert; puis Fouquet commanda qu’on portât +les bassins de confiture et les fontaines de liqueurs dans le salon +attenant à la galerie. Il s’y rendit, menant par la main une femme, +reine, ce soir-là, par sa préférence. + +Puis les violons soupèrent, et les promenades dans la galerie, dans +le jardin commencèrent, par un ciel de printemps doux et parfumé. +Pellisson vint alors auprès du surintendant et lui dit: + +— Monseigneur a un chagrin? + +— Un grand, répondit le ministre; faites-vous conter cela par Gourville. + +Pellisson, en se retournant, trouva La Fontaine qui lui marchait sur +les deux pieds. Il lui fallut écouter un vers latin que le poète avait +composé sur Vatel. + +La Fontaine, depuis une heure, scandait ce vers dans tous les coins +et lui cherchait un placement avantageux. Il crut tenir Pellisson, +mais celui-ci lui échappa. Il se retourna sur Loret, qui, lui, venait +de composer un quatrain en l’honneur du souper et de l’amphitryon. +La Fontaine voulut en vain placer son vers; Loret voulait placer son +quatrain. + +Il fut obligé de rétrograder devant M. le comte de Chanost, à qui +Fouquet venait de prendre le bras. + +L’abbé Fouquet sentit que le poète, distrait comme toujours, allait +suivre les deux causeurs: il intervint. + +La Fontaine se cramponna aussitôt et récita son vers. + +L’abbé, qui ne savait pas le latin, balançait la tête en cadence, à +chaque mouvement de roulis que La Fontaine imprimait à son corps, +selon les ondulations des dactyles ou des spondées. Pendant ce temps, +derrière les bassins de confiture, Fouquet racontait l’événement à M. +de Chanost, son gendre. + +— Il faut envoyer les inutiles au feu d’artifice, dit Pellisson à +Gourville, tandis que nous causerons ici. + +— Soit, répliqua Gourville, qui dit quatre mots à Vatel. + +Alors on vit ce dernier emmener vers les jardins la majeure partie +des muguets, des dames et des babillards, tandis que les hommes se +promenaient dans la galerie, éclairée de trois cents bougies de cire, +au vu de tous les amateurs du feu d’artifice, occupés à courir le +jardin. + +Gourville s’approcha de Fouquet. Alors, il lui dit: + +— Monsieur, nous sommes tous ici. + +— Tous? dit Fouquet. + +— Oui, comptez. + +Le surintendant se retourna et compta. Il y avait huit personnes. + +Pellisson et Gourville marchaient en se tenant par le bras, comme s’ils +causaient de sujets vagues et légers. + +Loret et deux officiers les imitaient en sens inverse. L’abbé Fouquet +se promenait seul. + +Fouquet, avec M. de Chanost, marchait aussi comme s’il eût été absorbé +par la conversation de son gendre. + +— Messieurs, dit-il, que personne de vous ne lève la tête en marchant +et ne paraisse faire attention à moi; continuez de marcher, nous sommes +seuls, écoutez-moi. + +Un grand silence se fit, troublé seulement par les cris lointains des +joyeux convives qui prenaient place dans les bosquets pour mieux voir +les fusées. + +C’était un bizarre spectacle que celui de ces hommes marchant comme par +groupes, comme occupés chacun à quelque chose, et pourtant attentifs à +la parole d’un seul d’entre eux, qui, lui-même, ne semblait parler qu’à +son voisin. + +— Messieurs, dit Fouquet, vous avez remarqué, sans doute, que deux de +nos amis manquaient ce soir à la réunion du mercredi... Pour Dieu! +l’abbé, ne vous arrêtez pas, ce n’est pas nécessaire pour écouter; +marchez, de grâce, avec vos airs de tête les plus naturels, et comme +vous avez la vue perçante, mettez-vous à la fenêtre ouverte, et si +quelqu’un revient vers la galerie, prévenez-nous en toussant. + +L’abbé obéit. + +— Je n’ai pas remarqué les absents, dit Pellisson, qui, à ce moment, +tournait absolument le dos à Fouquet et marchait en sens inverse. + +— Moi, dit Loret, je ne vois pas M. Lyodot, qui me fait ma pension. + +— Et moi, dit l’abbé, à la fenêtre, je ne vois pas mon cher d’Eymeris, +qui me doit onze cents livres de notre dernier brelan. + +— Loret, continua Fouquet en marchant sombre et incliné, vous ne +toucherez plus la pension de Lyodot; et vous, l’abbé, vous ne toucherez +jamais vos onze cents livres d’Eymeris, car l’un et l’autre vont mourir. + +— Mourir? s’écria l’assemblée, arrêtée malgré elle dans son jeu de +scène par le mot terrible. + +— Remettez-vous, messieurs, dit Fouquet, car on nous épie peut-être... +J’ai dit: mourir. + +— Mourir! répéta Pellisson, ces hommes que j’ai vus, il n’y a pas +six jours, pleins de santé, de gaieté, d’avenir. Qu’est-ce donc que +l’homme, bon Dieu! pour qu’une maladie le jette en bas tout d’un coup? + +— Ce n’est pas la maladie, dit Fouquet. + +— Alors, il y a du remède, dit Loret. + +— Aucun remède. MM. de Lyodot et d’Eymeris sont à la veille de leur +dernier jour. + +— De quoi ces messieurs meurent-ils, alors? s’écria un officier. + +— Demandez à celui qui les tue, répliqua Fouquet. + +— Qui les tue! On les tue? s’écria le chœur épouvanté. + +— On fait mieux encore. On les pend! murmura Fouquet d’une voix +sinistre qui retentit comme un glas funèbre dans cette riche galerie, +tout étincelante de tableaux, de fleurs, de velours et d’or. + +Involontairement chacun s’arrêta; l’abbé quitta sa fenêtre; les +premières fusées du feu d’artifice commençaient à monter par-dessus la +cime des arbres. + +Un long cri, parti des jardins, appela le surintendant à jouir du coup +d’œil. + +Il s’approcha d’une fenêtre, et, derrière lui, se placèrent ses amis, +attentifs à ses moindres désirs. + +— Messieurs, dit-il, M. Colbert a fait arrêter, juger et fera exécuter +à mort mes deux amis: que convient-il que je fasse? + +— Mordieu! dit l’abbé le premier, il faut faire éventrer M. Colbert. + +— Monseigneur, dit Pellisson, il faut parler à Sa Majesté. + +— Le roi, mon cher Pellisson, a signé l’ordre d’exécution. + +— Eh bien! dit le comte de Chanost, il faut que l’exécution n’ait pas +lieu, voilà tout. + +— Impossible, dit Gourville, à moins que l’on ne corrompe les geôliers. + +— Ou le gouverneur, dit Fouquet. + +— Cette nuit, l’on peut faire évader les prisonniers. + +— Qui de vous se charge de la transaction? + +— Moi, dit l’abbé, je porterai l’argent. + +— Moi, dit Pellisson, je porterai la parole. + +— La parole et l’argent, dit Fouquet, cinq cent mille livres au +gouverneur de la Conciergerie, c’est assez; cependant on mettra un +million s’il le faut. + +— Un million! s’écria l’abbé; mais pour la moitié moins je ferais +mettre à sac la moitié de Paris. + +— Pas de désordre, dit Pellisson; le gouverneur étant gagné, les +deux prisonniers s’évadent; une fois hors de cause, ils ameutent les +ennemis de Colbert et prouvent au roi que sa jeune justice n’est pas +infaillible, comme toutes les exagérations. + +— Allez donc à Paris, Pellisson, dit Fouquet, et ramenez les deux +victimes; demain, nous verrons. Gourville, donnez les cinq cent mille +livres à Pellisson. + +— Prenez garde que le vent ne vous emporte, dit l’abbé; quelle +responsabilité, peste! Laissez-moi vous aider un peu. + +— Silence! dit Fouquet; on s’approche. Ah! le feu d’artifice est d’un +effet magique! + +À ce moment, une pluie d’étincelles tomba, ruisselante, dans les +branchages du bois voisin. + +Pellisson et Gourville sortirent ensemble par la porte de la galerie; +Fouquet descendit au jardin avec les cinq derniers conjurés. + + + + +Chapitre LVIII — Les épicuriens + + +Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux +illuminations brillantes, à la musique langoureuse des violons et des +hautbois, aux gerbes étincelantes des artifices qui, embrasant le +ciel de fauves reflets, accentuaient, derrière les arbres, la sombre +silhouette du donjon de Vincennes; comme, disons-nous, le surintendant +souriait aux dames et aux poètes, la fête ne fut pas moins gaie +qu’à l’ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet, jaloux même, +interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne se montra pas +mécontent de l’accueil fait à l’ordonnance de la soirée. + +Le feu tiré, la société se dispersa dans les jardins et sous les +portiques de marbre, avec cette molle liberté qui décèle, chez le +maître de la maison, tant d’oubli de la grandeur, tant de courtoise +hospitalité, tant de magnifique insouciance. + +Les poètes s’égarèrent, bras dessus, bras dessous, dans les bosquets; +quelques-uns s’étendirent sur des lits de mousse, au grand désastre des +habits de velours et des frisures, dans lesquelles s’introduisaient les +petites feuilles sèches et les brins de verdure. Les dames, en petit +nombre, écoutèrent les chants des artistes et les vers des poètes; +d’autre écoutèrent la prose que disaient, avec beaucoup d’art, des +hommes qui n’étaient ni comédiens ni poètes, mais à qui la jeunesse et +la solitude donnaient une éloquence inaccoutumée qui leur paraissait +être la préférable de toutes. + +— Pourquoi, dit La Fontaine, notre maître Épicure n’est-il pas descendu +au jardin? Jamais Épicure n’abandonnait ses disciples, le maître a tort. + +— Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister à vous +décorer du nom d’épicurien; en vérité, rien ici ne rappelle la doctrine +du philosophe de Gargette. + +— Bah! répliqua La Fontaine, n’est-il pas écrit qu’Épicure acheta un +grand jardin et y vécut tranquillement avec ses amis? + +— C’est vrai. + +— Eh bien! M. Fouquet n’a-t-il pas acheté un grand jardin à +Saint-Mandé, et n’y vivons-nous pas, fort tranquillement, avec lui et +nos amis? + +— Oui, sans doute; malheureusement ce n’est ni le jardin ni les amis +qui peuvent faire la ressemblance. Or, où est la ressemblance de la +doctrine de M. Fouquet avec celle d’Épicure? + +— La voici: «Le plaisir donne le bonheur.» + +— Après? + +— Eh bien? + +— Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du moins. +Un bon repas, du vin de Joigny qu’on a la délicatesse d’aller chercher +pour moi à mon cabaret favori; pas une ineptie dans tout un souper +d’une heure, malgré dix millionnaires et vingt poètes. + +— Je vous arrête là. Vous avez parlé de vin de Joigny et d’un bon +repas; persistez-vous? + +— Je persiste, _antecho_, comme on dit à Port-Royal. + +— Alors, rappelez-vous que le grand Épicure vivait et faisait vivre ses +disciples de pain, de légumes et d’eau claire. + +— Cela n’est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien +confondre Épicure avec Pythagore, mon cher Conrart. + +— Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien était un assez mauvais +ami des dieux et des magistrats. + +— Oh! voilà ce que je ne puis souffrir, répliqua La Fontaine, Épicure +comme M. Fouquet. + +— Ne le comparez pas à M. le surintendant, dit Conrart, d’une voix +émue, sinon vous accréditeriez les bruits qui courent déjà sur lui et +sur nous. + +— Quels bruits? + +— Que nous sommes de mauvais Français, tièdes au monarque, sourds à la +loi. + +— J’en reviens donc à mon texte, alors, dit La Fontaine. Écoutez, +Conrart, voici la morale d’Épicure... lequel, d’ailleurs, je considère, +s’il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce qu’il y a d’un +peu tranché dans l’Antiquité est mythe. Jupiter, si l’on veut bien y +faire attention, c’est la vie, Alcide, c’est la force. Les mots sont +là pour me donner raison: Zeus, c’est _zèn_, vivre; Alcide, c’est +_alcé_, vigueur. Eh bien! Épicure, c’est la douce surveillance, c’est +la protection; or, qui surveille mieux l’État et qui protège mieux les +individus que M. Fouquet? + +— Vous me parlez étymologie, mais non pas morale: je dis que, nous +autres épicuriens modernes, nous sommes de fâcheux citoyens. + +— Oh! s’écria La Fontaine, si nous devenons de fâcheux citoyens, ce ne +sera pas en suivant les maximes du maître. Écoutez un de ses principaux +aphorismes. + +— J’écoute. + +— «Souhaitez de bons chefs.» + +— Eh bien? + +— Eh bien! que nous dit M. Fouquet tous les jours? «Quand donc serons +nous gouvernés?» Le dit-il? Voyons, Conrart, soyez franc! + +— Il le dit, c’est vrai. + +— Eh bien! doctrine d’Épicure. + +— Oui, mais c’est un peu séditieux, cela. + +— Comment! c’est séditieux de vouloir être gouverné par de bons chefs? + +— Certainement, quand ceux qui gouvernent sont mauvais. + +— Patience! j’ai réponse à tout. + +— Même à ce que je viens de vous dire? + +— Écoutez: «Soumettez-vous à ceux qui gouvernent mal...» Oh! c’est +écrit: _Cacos politeuousi_... Vous m’accordez le texte? + +— Pardieu! je le crois bien. Savez-vous que vous parlez grec comme +Ésope, mon cher La Fontaine? + +— Est-ce une méchanceté, mon cher Conrart? + +— Dieu m’en garde! + +— Alors, revenons à M. Fouquet. Que nous répétait-il toute la journée? +N’est-ce pas ceci: «Quel cuistre que ce Mazarin! quel âne! quelle +sangsue! Il faut pourtant obéir à ce drôle!...» Voyons, Conrart, le +disait-il ou ne le disait-il pas? + +— J’avoue qu’il le disait, et même peut-être un peu trop. + +— Comme Épicure, mon ami, toujours comme Épicure; je le répète, nous +sommes épicuriens, et c’est fort amusant. + +— Oui, mais j’ai peur qu’il ne s’élève, à côté de nous, une secte comme +celle d’Épictète; vous savez bien, le philosophe d’Hiérapolis, celui +qui appelait le pain du luxe, les légumes de la prodigalité et l’eau +claire de l’ivrognerie; celui qui, battu par son maître, lui disait en +grognant un peu, c’est vrai, mais sans se fâcher autrement: «Gageons +que vous m’avez cassé la jambe?» et qui gagnait son pari. + +— C’était un oison que cet Épictète. + +— Soit; mais il pourrait bien revenir à la mode en changeant seulement +son nom en celui de Colbert. + +— Bah! répliqua La Fontaine, c’est impossible; jamais vous ne trouverez +Colbert dans Épictète. + +— Vous avez raison, j’y trouverai... Coluber, tout au plus. + +— Ah! vous êtes battu, Conrart; vous vous réfugiez dans le jeu de mots. +M. Arnault prétend que je n’ai pas de logique... j’en ai plus que M. +Nicolle. + +— Oui, riposta Conrart, vous avez de la logique, mais vous êtes +janséniste. + +Cette péroraison fut accueillie par un immense éclat de rire. Peu +à peu, les promeneurs avaient été attirés par les exclamations des +deux ergoteurs autour du bosquet sous lequel ils péroraient. Toute la +discussion avait été religieusement écoutée, et Fouquet lui-même, se +contenant à peine, avait donné l’exemple de la modération. + +Mais le dénouement de la scène le jeta hors de toute mesure; il éclata. +Tout le monde éclata comme lui, et les deux philosophes furent salués +par des félicitations unanimes. + +Cependant La Fontaine fut déclaré vainqueur, à cause de son érudition +profonde et de son irréfragable logique. + +Conrart obtint les dédommagements dus à un combattant malheureux; on le +loua sur la loyauté de ses intentions et la pureté de sa conscience. + +Au moment où cette joie se manifestait par les plus vives +démonstrations; au moment où les dames reprochaient aux deux +adversaires de n’avoir pas fait entrer les femmes dans le système du +bonheur épicurien, on vit Gourville venir de l’autre bout du jardin, +s’approcher de Fouquet, qui le couvait des yeux, et, par sa seule +présence, le détacher du groupe. + +Le surintendant conserva sur son visage le rire et tous les caractères +de l’insouciance; mais à peine hors de vue, il quitta le masque. + +— Eh bien! dit-il vivement, où est Pellisson? que fait Pellisson? + +— Pellisson revient de Paris. + +— A-t-il ramené les prisonniers? + +— Il n’a pas seulement pu voir le concierge de la prison. + +— Quoi! n’a-t-il pas dit qu’il venait de ma part? + +— Il l’a dit; mais le concierge a fait répondre ceci: «Si l’on vient de +la part de M. Fouquet, on doit avoir une lettre de M. Fouquet.» + +— Oh! s’écria celui-ci, s’il ne s’agit que de lui donner une lettre... + +— Jamais, répliqua Pellisson, qui se montra au coin du petit bois, +jamais, monseigneur... Allez vous-même et parlez en votre nom. + +— Oui, vous avez raison; je rentre chez moi comme pour travailler; +laissez les chevaux attelés, Pellisson. Retenez mes amis, Gourville. + +— Un dernier avis, monseigneur, répondit celui-ci. + +— Parlez, Gourville. + +— N’allez chez le concierge qu’au dernier moment; c’est brave, mais +ce n’est pas adroit. Excusez-moi, monsieur Pellisson, si je suis d’un +autre avis que vous; mais croyez-moi, monseigneur, envoyez encore +porter des paroles à ce concierge, c’est un galant homme; mais ne les +portez pas vous même. + +— J’aviserai, dit Fouquet; d’ailleurs, nous avons la nuit tout entière. + +— Ne comptez pas trop sur le temps, ce temps fût-il double de celui que +nous avons, répliqua Pellisson; ce n’est jamais une faute d’arriver +trop tôt. + +— Adieu, dit le surintendant; venez avec moi, Pellisson. Gourville, je +vous recommande mes convives. + +Et il partit. + +Les épicuriens ne s’aperçurent pas que le chef de l’école avait +disparu; les violons allèrent toute la nuit. + + + + +Chapitre LIX — Un quart d’heure de retard + + +Fouquet, hors de sa maison pour la deuxième fois dans cette journée, se +sentit moins lourd et moins troublé qu’on n’eût pu le croire. + +Il se tourna vers Pellisson, qui gravement méditait dans son coin de +carrosse quelque bonne argumentation contre les emportements de Colbert. + +— Mon cher Pellisson, dit alors Fouquet, c’est bien dommage que vous ne +soyez pas une femme. + +— Je crois que c’est bien heureux, au contraire, répliqua Pellisson; +car, enfin, monseigneur, je suis excessivement laid. + +— Pellisson! Pellisson! dit le surintendant en riant, vous répétez +trop que vous êtes laid pour ne pas laisser croire que cela vous fait +beaucoup de peine. + +— Beaucoup, en effet, monseigneur; il n’y a pas d’homme plus malheureux +que moi; j’étais beau, la petite vérole m’a rendu hideux; je suis privé +d’un grand moyen de séduction; or, je suis votre premier commis ou à +peu près; j’ai affaire de vos intérêts, et si, en ce moment, j’étais +une jolie femme, je vous rendrais un important service. + +— Lequel? + +— J’irais trouver le concierge du palais, je le séduirais, car c’est un +galant homme et un galantin; puis j’emmènerais nos deux prisonniers. + +— J’espère bien encore le pouvoir moi-même, quoique je ne sois pas une +jolie femme, répliqua Fouquet. + +— D’accord, monseigneur; mais vous vous compromettez beaucoup. + +— Oh! s’écria soudain Fouquet, avec un de ces transports secrets comme +en possède dans le cœur le sang généreux de la jeunesse ou le souvenir +de quelque douce émotion; oh! je connais une femme qui fera près du +lieutenant gouverneur de la Conciergerie le personnage dont nous avons +besoin. + +— Moi, j’en connais cinquante, monseigneur, cinquante trompettes qui +instruiront l’univers de votre générosité, de votre dévouement à vos +amis, et par conséquent vous perdront tôt ou tard en se perdant. + +— Je ne parle pas de ces femmes, Pellisson; je parle d’une noble +et belle créature qui joint à l’esprit de son sexe la valeur et le +sang-froid du nôtre; je parle d’une femme assez belle pour que les murs +de la prison s’inclinent pour la saluer, d’une femme assez discrète +pour que nul ne soupçonne par qui elle aura été envoyée. + +— Un trésor, dit Pellisson; vous feriez là un fameux cadeau à M. le +gouverneur de la Conciergerie. Peste! monseigneur, on lui couperait la +tête, cela peut arriver, mais il aurait eu avant de mourir une bonne +fortune, telle que jamais homme ne l’aurait rencontrée avant lui. + +— Et j’ajoute, dit Fouquet, que le concierge du palais n’aurait pas la +tête coupée, car il recevrait de moi mes chevaux pour se sauver, et +cinq cent mille livres pour vivre honorablement en Angleterre; j’ajoute +que la femme, mon ami, ne lui donnerait que les chevaux et l’argent. +Allons trouver cette femme, Pellisson. + +Le surintendant étendit la main vers le cordon de soie et d’or placé à +l’intérieur de son carrosse. Pellisson l’arrêta. + +— Monseigneur, dit-il, vous allez perdre à chercher cette femme autant +de temps que Colomb en mit à trouver le Nouveau Monde. Or, nous n’avons +que deux heures à peine pour réussir; le concierge une fois couché, +comment pénétrer chez lui sans de grands éclats? le jour une fois venu, +comment cacher nos démarches? Allez, allez, monseigneur, allez vous +même, et ne cherchez ni ange ni femme pour cette nuit. + +— Mais, cher Pellisson, nous voilà devant sa porte. + +— Devant la porte de l’ange. + +— Eh oui! + +— C’est l’hôtel de Mme de Bellière, cela. + +— Chut! + +— Ah! mon Dieu! s’écria Pellisson. + +— Qu’avez-vous à dire contre elle? demanda Fouquet. + +— Rien, hélas! c’est ce qui me désespère. Rien, absolument rien... Que +ne puis je vous dire, au contraire, assez de mal pour vous empêcher de +monter chez elle! + +Mais déjà Fouquet avait donné l’ordre d’arrêter; le carrosse était +immobile. + +— M’empêcher! dit Fouquet; nulle puissance au monde ne m’empêcherait, +vois-tu, de dire un compliment à Mme du Plessis-Bellière; d’ailleurs, +qui sait si nous n’aurons pas besoin d’elle! Montez-vous avec moi? + +— Non, monseigneur, non. + +— Mais je ne veux pas que vous m’attendiez, Pellisson, répliqua Fouquet +avec une courtoisie sincère. + +— Raison de plus, monseigneur; sachant que vous me faites attendre, +vous resterez moins longtemps là-haut... Prenez garde! vous voyez un +carrosse dans la cour; elle a quelqu’un chez elle! + +Fouquet se pencha vers le marchepied du carrosse. + +— Encore un mot, s’écria Pellisson: n’allez chez cette dame qu’en +revenant de la Conciergerie, par grâce! + +— Eh! cinq minutes, Pellisson, répliqua Fouquet en descendant au perron +même de l’hôtel. + +Pellisson demeura au fond du carrosse, le sourcil froncé. + +Fouquet monta chez la marquise, dit son nom au valet, ce qui excita +un empressement et des respects qui témoignaient de l’habitude que la +maîtresse de la maison avait prise de faire respecter et aimer ce nom +chez elle. + +— Monsieur le surintendant! s’écria la marquise en s’avançant fort pâle +au devant de Fouquet. Quel honneur! quel imprévu! dit-elle. Puis tout +bas: + +— Prenez garde! ajouta la marquise, Marguerite Vanel est chez moi. + +— Madame, répondit Fouquet troublé, je venais pour affaires... Un seul +mot pressant. + +Et il entra dans le salon. + +Mme Vanel s’était levée plus pâle, plus livide que l’Envie elle-même. + +Fouquet lui adressa vainement un salut des plus charmants, des plus +pacifiques; elle n’y répondit que par un coup d’œil terrible, lancé +sur la marquise et sur Fouquet. Ce regard acéré d’une femme jalouse +est un stylet qui trouve le défaut de toutes les cuirasses; Marguerite +Vanel plongea du coup dans le cœur des deux confidents. Elle fit une +révérence à son amie, une plus profonde à Fouquet, et prit congé, en +prétextant un grand nombre de visites à faire avant que la marquise, +interdite, ni Fouquet, saisi d’inquiétude, eussent songé à la retenir. +À peine fut-elle partie, que Fouquet, resté seul avec la marquise, se +mit à ses genoux sans dire un mot. + +— Je vous attendais, répondit la marquise avec un doux sourire. + +— Oh! non, dit-il, car vous eussiez renvoyé cette femme. + +— Elle arrive depuis un quart d’heure à peine, et je ne pouvais +soupçonner qu’elle dût venir ce soir. + +— Vous m’aimez donc un peu, marquise? + +— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, monsieur, c’est de vos dangers; où +en sont vos affaires? + +— Je vais ce soir arracher mes amis aux prisons du palais. + +— Comment cela? + +— En achetant, en séduisant le gouverneur. + +— Il est de mes amis; puis-je vous aider sans vous nuire? + +— Oh! marquise, ce serait un signalé service; mais comment vous +employer sans vous compromettre? Or, jamais ni ma vie, ni ma puissance, +ni ma liberté même, ne seront rachetées, s’il faut qu’une larme tombe +de vos yeux, s’il faut qu’une douleur obscurcisse votre front. + +— Monseigneur, ne me dites plus de ces mots qui m’enivrent; je suis +coupable d’avoir voulu vous servir, sans calculer la portée de ma +démarche. Je vous aime, en effet, comme une tendre amie, et, comme +amie, je vous suis reconnaissante de votre délicatesse mais, hélas!... +hélas! jamais vous ne trouverez en moi une maîtresse. + +— Marquise!... s’écria Fouquet d’une voix désespérée, pourquoi? + +— Parce que vous êtes trop aimé, dit tout bas la jeune femme, parce que +vous l’êtes de trop de gens... parce que l’éclat de la gloire et de la +fortune blesse mes yeux, tandis que la sombre douleur les attire; parce +qu’enfin, moi qui vous ai repoussé dans vos fastueuses magnificences, +moi qui vous ai à peine regardé lorsque vous resplendissiez, j’ai +été, comme une femme égarée, me jeter, pour ainsi dire, dans vos bras +lorsque je vis un malheur planer sur votre tête... Vous me comprenez +maintenant, monseigneur... Redevenez heureux pour que je redevienne +chaste de cœur et de pensée: votre infortune me perdrait. + +— Oh! madame, dit Fouquet avec une émotion qu’il n’avait jamais +ressentie, dussé-je tomber au dernier degré de la misère humaine, +j’entendrai de votre bouche ce mot que vous me refusez, et ce jour-là, +madame, vous vous serez abusée dans votre noble égoïsme; ce jour-là, +vous croirez consoler le plus malheureux des hommes, et vous aurez dit: +«Je t’aime!» au plus illustre, au plus souriant, au plus triomphant des +heureux de ce monde! + +Il était encore à ses pieds, lui baisant la main, lorsque Pellisson +entra précipitamment en s’écriant avec humeur: + +— Monseigneur! madame! par grâce, madame! veuillez m’excuser... +Monseigneur, il y a une demi-heure que vous êtes ici... Oh! ne me +regardez pas ainsi tous deux d’un air de reproche... madame, je vous +prie, qui est cette dame qui est sortie de chez vous à l’entrée de +Monseigneur? + +— Mme Vanel, dit Fouquet. + +— Là! s’écria Pellisson, j’en étais sûr! + +— Eh bien! quoi? + +— Eh bien! elle est montée, toute pâle, dans son carrosse. + +— Que m’importe! dit Fouquet. + +— Oui, mais ce qui vous importe, c’est ce qu’elle a dit à son cocher. + +— Quoi donc, mon Dieu? s’écria la marquise. + +— «Chez M. Colbert!» dit Pellisson d’une voix rauque. + +— Grand Dieu! partez! partez, monseigneur! répondit la marquise en +poussant Fouquet hors du salon, tandis que Pellisson l’entraînait par +la main. + +— En vérité, dit le surintendant, suis-je un enfant à qui l’on fasse +peur d’une ombre? + +— Vous êtes un géant, dit la marquise, qu’une vipère cherche à mordre +au talon. + +Pellisson continua d’entraîner Fouquet jusqu’au carrosse. + +— Au palais, ventre à terre! cria Pellisson au cocher. + +Les chevaux partirent comme l’éclair; nul obstacle ne ralentit leur +marche un seul instant. Seulement, à l’arcade Saint-Jean, lorsqu’ils +allaient déboucher sur la place de Grève, une longue file de cavaliers, +barrant le passage étroit, arrêta le carrosse du surintendant. Nul +moyen de forcer cette barrière; il fallut attendre que les archers +du guet à cheval, car c’étaient eux, fussent passés, avec le chariot +massif qu’ils escortaient et qui remontait rapidement vers la place +Baudoyer. + +Fouquet et Pellisson ne prirent garde à cet événement que pour déplorer +la minute de retard qu’ils eurent à subir. Ils entrèrent chez le +concierge du palais cinq minutes après. + +Cet officier se promenait encore dans la première cour. Au nom de +Fouquet, prononcé à son oreille par Pellisson, le gouverneur s’approcha +du carrosse avec empressement, et, le chapeau à la main, multiplia les +révérences. + +— Quel honneur pour moi, monseigneur! dit-il. + +— Un mot, monsieur le gouverneur. Voulez-vous prendre la peine d’entrer +dans mon carrosse? + +L’officier vint s’asseoir en face de Fouquet dans la lourde voiture. + +— Monsieur, dit Fouquet, j’ai un service à vous demander. + +— Parlez, monseigneur. + +— Service compromettant pour vous, monsieur, mais qui vous assure à +jamais ma protection et mon amitié. + +— Fallût-il me jeter au feu pour vous, monseigneur, je le ferais. + +— Bien, dit Fouquet; ce que je vous demande est plus simple. + +— Ceci fait, monseigneur, alors; de quoi s’agit-il? + +— De me conduire aux chambres de MM. Lyodot et d’Eymeris. + +— Monseigneur veut-il m’expliquer pourquoi? + +— Je vous le dirai en leur présence, monsieur, en même temps que je +vous donnerai tous les moyens de pallier cette évasion. + +— Évasion! Mais Monseigneur ne sait donc pas? + +— Quoi? + +— MM. Lyodot et d’Eymeris ne sont plus ici. + +— Depuis quand? s’écria Fouquet tremblant. + +— Depuis un quart d’heure. + +— Où sont-ils donc? + +— À Vincennes, au donjon. + +— Qui les a tirés d’ici? + +— Un ordre du roi. + +— Malheur! s’écria Fouquet en se frappant le front, malheur! + +Et, sans dire un seul mot de plus au gouverneur, il regagna son +carrosse, le désespoir dans l’âme, la mort sur le visage. + +— Eh bien? fit Pellisson avec anxiété. + +— Eh bien! nos amis sont perdus! Colbert les emmène au donjon. Ce sont +eux qui nous ont croisés sous l’arcade Saint-Jean. + +Pellisson, frappé comme d’un coup de foudre, ne répliqua pas. D’un +reproche, il eût tué son maître. + +— Où va Monseigneur? demanda le valet de pied. + +— Chez moi, à Paris; vous, Pellisson, retournez à Saint-Mandé, ramenez +moi l’abbé Fouquet sous une heure. Allez! + + + + +Chapitre LX — Plan de bataille + + +La nuit était déjà avancée quand l’abbé Fouquet arriva près de son +frère. + +Gourville l’avait accompagné. Ces trois hommes, pâles des événements +futurs, ressemblaient moins à trois puissants du jour qu’à trois +conspirateurs unis par une même pensée de violence. + +Fouquet se promena longtemps, l’œil fixé sur le parquet, les mains +froissées l’une contre l’autre. + +Enfin, prenant son courage au milieu d’un grand soupir: + +— L’abbé, dit-il, vous m’avez parlé aujourd’hui même de certaines gens +que vous entretenez? + +— Oui, monsieur, répliqua l’abbé. + +— Au juste, qui sont ces gens? + +L’abbé hésitait. + +— Voyons! pas de crainte, je ne menace pas; pas de forfanterie, je ne +plaisante pas. + +— Puisque vous demandez la vérité, monsieur, la voici: j’ai cent vingt +amis ou compagnons de plaisir qui sont voués à moi comme les larrons à +la potence. + +— Et vous pouvez compter sur eux? + +— En tout. + +— Et vous ne serez pas compromis? + +— Je ne figurerai même pas. + +— Et ce sont des gens de résolution? + +— Ils brûleront Paris si je leur promets qu’ils ne seront pas brûlés. + +— La chose que je vous demande, l’abbé, dit Fouquet en essuyant la +sueur qui tombait de son visage, c’est de lancer vos cent vingt hommes +sur les gens que je vous désignerai, à un certain moment donné... +Est-ce possible? + +— Ce n’est pas la première fois que pareille chose leur sera arrivée, +monsieur. + +— Bien; mais ces bandits attaqueront-ils... la force armée? + +— C’est leur habitude. + +— Alors, rassemblez vos cent vingt hommes, l’abbé. + +— Bien! Où cela? + +— Sur le chemin de Vincennes, demain, à deux heures précises. + +— Pour enlever Lyodot et d’Eymeris?... Il y a des coups à gagner? + +— De nombreux. Avez-vous peur? + +— Pas pour moi, mais pour vous. + +— Vos hommes sauront donc ce qu’ils font? + +— Ils sont trop intelligents pour ne pas le deviner. Or, un ministre +qui fait émeute contre son roi... s’expose. + +— Que vous importe, si je paie?... D’ailleurs, si je tombe, vous tombez +avec moi. + +— Il serait alors plus prudent, monsieur, de ne pas remuer, de laisser +le roi prendre cette petite satisfaction. + +— Pensez bien à ceci, l’abbé, que Lyodot et d’Eymeris à Vincennes sont +un prélude de ruine pour ma maison. Je le répète, moi arrêté, vous +serez emprisonné; moi emprisonné, vous serez exilé. + +— Monsieur, je suis à vos ordres. En avez-vous à me donner? + +— Ce que j’ai dit: je veux que demain les deux financiers que l’on +cherche à rendre victimes, quand il y a tant de criminels impunis, +soient arrachés à la fureur de mes ennemis. Prenez vos mesures en +conséquence. Est-ce possible? + +— C’est possible. + +— Indiquez-moi votre plan. + +— Il est d’une riche simplicité. La garde ordinaire aux exécutions est +de douze archers. + +— Il y en aura cent demain. + +— J’y compte; je dis plus, il y en aura deux cents. + +— Alors, vous n’avez pas assez de cent vingt hommes? + +— Pardonnez-moi. Dans toute foule composée de cent mille spectateurs, +il y a dix mille bandits ou coupeurs de bourse; seulement, ils n’osent +pas prendre d’initiative. + +— Eh bien? + +— Il y aura donc demain sur la place de Grève, que je choisis pour +terrain, dix mille auxiliaires à mes cent vingt hommes. L’attaque +commencée par ceux-ci, les autres l’achèveront. + +— Bien! mais que fera-t-on des prisonniers sur la place de Grève? + +— Voici: on les fera entrer dans une maison quelconque de la place; là, +il faudra un siège pour qu’on puisse les enlever... Et, tenez, autre +idée, plus sublime encore: certaines maisons ont deux issues, l’une sur +la place, l’autre sur la rue de la Mortellerie, ou de la Vannerie, ou +de la Tixeranderie. Les prisonniers, entrés par l’une, sortiront par +l’autre. + +— Mais dites quelque chose de positif. + +— Je cherche. + +— Et moi, s’écria Fouquet, je trouve. Écoutez bien ce qui me vient en +ce moment. + +— J’écoute. + +Fouquet fit un signe à Gourville qui parut comprendre. + +— Un de mes amis me prête parfois les clefs d’une maison qu’il loue rue +Baudoyer, et dont les jardins spacieux s’étendent derrière certaine +maison de la place de Grève. + +— Voilà notre affaire, dit l’abbé. Quelle maison? + +— Un cabaret assez achalandé, dont l’enseigne représente l’image de +Notre Dame. + +— Je le connais, dit l’abbé. + +— Ce cabaret a des fenêtres sur la place, une sortie sur une cour, +laquelle doit aboutir aux jardins de mon ami par une porte de +communication. + +— Bon! + +— Entrez par le cabaret, faites entrer les prisonniers, défendez +la porte pendant que vous les ferez fuir par le jardin de la place +Baudoyer. + +— C’est vrai, monsieur, vous feriez un général excellent, comme M. le +prince. + +— Avez-vous compris? + +— Parfaitement. + +— Combien vous faut-il pour griser vos bandits avec du vin et les +satisfaire avec de l’or? + +— Oh! monsieur, quelle expression! Oh! monsieur, s’ils vous +entendaient! Quelques-uns parmi eux sont très susceptibles. + +— Je veux dire qu’on doit les amener à ne plus reconnaître le ciel +d’avec la terre, car je lutterai demain contre le roi, et quand je +lutte, je veux vaincre, entendez-vous? + +— Ce sera fait, monsieur... Donnez-moi, monsieur, vos autres idées. + +— Cela vous regarde. + +— Alors donnez-moi votre bourse. + +— Gourville, comptez cent mille livres à l’abbé. + +— Bon... et ne ménageons rien, n’est-ce pas? + +— Rien. + +— À la bonne heure! + +— Monseigneur, objecta Gourville, si cela est su, nous y perdons la +tête. + +— Eh! Gourville, répliqua Fouquet, pourpre de colère, vous me faites +pitié; parlez donc pour vous, mon cher. Mais ma tête à moi ne branle +pas comme cela sur mes épaules. Voyons, l’abbé, est-ce dit? + +— C’est dit. + +— À deux heures, demain? + +— À midi, parce qu’il faut maintenant préparer d’une manière secrète +nos auxiliaires. + +— C’est vrai: ne ménagez pas le vin du cabaretier. + +— Je ne ménagerai ni son vin ni sa maison, repartit l’abbé en ricanant. +J’ai mon plan, vous dis-je; laissez-moi me mettre à l’œuvre, et vous +verrez. + +— Où vous tiendrez-vous? + +— Partout, et nulle part. + +— Et comment serai-je informé? + +— Par un courrier dont le cheval se tiendra dans le jardin même de +votre ami. À propos, le nom de cet ami? + +Fouquet regarda encore Gourville. Celui-ci vint au secours du maître en +disant: + +— Accompagnez M. l’abbé pour plusieurs raisons; seulement, la maison +est reconnaissable: l’image de Notre-Dame par-devant, un jardin, le +seul du quartier, par-derrière. + +— Bon, bon. Je vais prévenir mes soldats. + +— Accompagnez-le, Gourville, dit Fouquet, et lui comptez l’argent. Un +moment, l’abbé... un moment, Gourville... Quelle tournure donne-t-on à +cet enlèvement? + +— Une bien naturelle, monsieur... L’émeute. + +— L’émeute propos de quoi? Car enfin, si jamais le peuple de Paris +est disposé à faire sa cour au roi, c’est quand il fait pendre des +financiers. + +— J’arrangerai cela... dit l’abbé. + +— Oui, mais vous l’arrangerez mal et l’on devinera. + +— Non pas, non pas... j’ai encore une idée. + +— Dites. + +— Mes hommes crieront: «Colbert! Vive Colbert!» et se jetteront sur +les prisonniers comme pour les mettre en pièces et les arracher à la +potence, supplice trop doux. + +— Ah! voilà une idée, en effet, dit Gourville. Peste, monsieur l’abbé, +quelle imagination! + +— Monsieur, on est digne de la famille, riposta fièrement l’abbé. + +— Drôle! murmura Fouquet. + +Puis il ajouta: + +— C’est ingénieux! Faites et ne versez pas de sang. + +Gourville et l’abbé partirent ensemble fort affairés. Le surintendant +se coucha sur des coussins, moitié veillant aux sinistres projets du +lendemain, moitié rêvant d’amour. + + + + +Chapitre LXI — Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame + + +À deux heures, le lendemain, cinquante mille spectateurs avaient pris +position sur la place autour de deux potences que l’on avait élevées en +Grève entre le quai de la Grève et le quai Pelletier, l’une auprès de +l’autre, adossées au parapet de la rivière. + +Le matin aussi, tous les crieurs jurés de la bonne ville de Paris +avaient parcouru les quartiers de la cité, surtout les halles et +les faubourgs, annonçant de leurs voix rauques et infatigables la +grande justice faite par le roi sur deux prévaricateurs, deux larrons +affameurs du peuple. Et ce peuple dont on prenait si chaudement les +intérêts, pour ne pas manquer de respect à son roi, quittait boutique, +étaux, ateliers, afin d’aller témoigner un peu de reconnaissance à +Louis XIV, absolument comme feraient des invités qui craindraient de +faire une impolitesse en ne se rendant pas chez celui qui les aurait +conviés. + +Selon la teneur de l’arrêt, que lisaient haut et mal les crieurs, deux +traitants, accapareurs d’argent, dilapidateurs des deniers royaux, +concussionnaires et faussaires, allaient subir la peine capitale en +place de Grève, «leurs noms affichés sur leurs têtes», disait l’arrêt. +Quant à ces noms, l’arrêt n’en faisait pas mention. La curiosité des +Parisiens était à son comble, et, ainsi que nous l’avons dit, une +foule immense attendait avec une impatience fébrile l’heure fixée pour +l’exécution. La nouvelle s’était déjà répandue que les prisonniers, +transférés au château de Vincennes, seraient conduits de cette prison +à la place de Grève. Aussi le faubourg et la rue Saint-Antoine +étaient-ils encombrés, car la population de Paris, dans ces jours de +grande exécution, se divise en deux catégories: ceux qui veulent voir +passer les condamnés, ceux-là sont les cœurs timides et doux, mais +curieux de philosophie, et ceux qui veulent voir les condamnés mourir, +ceux-là sont les cœurs avides d’émotions. + +Ce jour-là, M. d’Artagnan, ayant reçu ses dernières instructions du +roi et fait ses adieux à ses amis, et pour le moment le nombre en +était réduit à Planchet, se traça le plan de sa journée comme doit le +faire tout homme occupé et dont les instants sont comptés, parce qu’il +apprécie leur importance. + +— Le départ est, dit-il, fixé au point du jour, trois heures du matin; +j’ai donc quinze heures devant moi. Notons-en les six heures de sommeil +qui me sont indispensables, six; une heure de repas, sept; une heure de +visite à Athos, huit; deux heures pour l’imprévu. Total: dix. + +Restent donc cinq heures. + +Une heure pour toucher, c’est-à-dire pour me faire refuser l’argent +chez M. Fouquet; une autre pour aller chercher cet argent chez M. +Colbert et recevoir ses questions et ses grimaces; une heure pour +surveiller mes armes, mes habits et faire graisser mes bottes. Il me +reste encore deux heures. Mordioux! que je suis riche! + +Et ce disant, d’Artagnan sentit une joie étrange, une joie de jeunesse, +un parfum de ces belles et heureuses années d’autrefois monter à sa +tête et l’enivrer. + +— Pendant ces deux heures, j’irai, dit le mousquetaire, toucher mon +quartier de loyer de l’Image-de-Notre-Dame. Ce sera réjouissant. Trois +cent soixante-quinze livres! Mordioux! que c’est étonnant! Si le pauvre +qui n’a qu’une livre dans sa poche avait une livre et douze deniers, +ce serait justice, ce serait excellent; mais jamais pareille aubaine +n’arrive au pauvre. Le riche, au contraire, se fait des revenus avec +son argent, auquel il ne touche pas... Voilà trois cent soixante-quinze +livres qui me tombent du ciel. + +«J’irai donc à l’Image-de-Notre-Dame, et je boirai avec mon locataire +un verre de vin d’Espagne qu’il ne manquera pas de m’offrir. + +«Mais il faut de l’ordre, monsieur d’Artagnan, il faut de l’ordre. + +«Organisons donc notre temps et répartissons-en l’emploi. + +«Article premier. Athos. + +«Art. 2. L’Image-de-Notre-Dame. + +«Art. 3. M. Fouquet. + +«Art. 4. M. Colbert. + +«Art. 5. Souper. + +«Art. 6. Habits, bottes, chevaux, portemanteau. + +«Art. 7 et dernier. Le sommeil. + +En conséquence de cette disposition, d’Artagnan s’en alla tout droit +chez le comte de La Fère auquel modestement et naïvement il raconta une +partie de ses bonnes aventures. + +Athos n’était pas sans inquiétude depuis la veille au sujet de cette +visite de d’Artagnan au roi; mais quatre mots lui suffirent comme +explications. + +Athos devina que Louis avait chargé d’Artagnan de quelque mission +importante et n’essaya pas même de lui faire avouer le secret. Il lui +recommanda de se ménager, lui offrit discrètement de l’accompagner si +la chose était possible. + +— Mais, cher ami, dit d’Artagnan, je ne pars point. + +— Comment! vous venez me dire adieu et vous ne partez point? + +— Oh! si fait, si fait, répliqua d’Artagnan en rougissant un peu, je +pars pour faire une acquisition. + +— C’est autre chose. Alors, je change ma formule. Au lieu de: «Ne vous +faites pas tuer», je dirai: «Ne vous faites pas voler.» + +— Mon ami, je vous ferai prévenir si j’arrête mon idée sur quelque +propriété; puis vous voudrez bien me rendre le service de me conseiller. + +— Oui, oui, dit Athos, trop délicat pour se permettre la compensation +d’un sourire. + +Raoul imitait la réserve paternelle. D’Artagnan comprit qu’il était par +trop mystérieux de quitter des amis sous un prétexte sans leur dire +même la route qu’on prenait. + +— J’ai choisi Le Mans, dit-il à Athos. Est-ce pas un bon pays? + +— Excellent, mon ami, répliqua le comte sans lui faire remarquer que Le +Mans était dans la même direction que la Touraine, et qu’en attendant +deux jours au plus il pourrait faire route avec un ami. + +Mais d’Artagnan, plus embarrassé que le comte, creusait à chaque +explication nouvelle le bourbier dans lequel il s’enfonçait peu à peu. + +— Je partirai demain au point du jour, dit-il enfin. Jusque-là, Raoul, +veux-tu venir avec moi? + +— Oui, monsieur le chevalier, dit le jeune homme, si M. le comte n’a +pas affaire de moi. + +— Non, Raoul; j’ai audience aujourd’hui de Monsieur, frère du roi, +voilà tout. + +Raoul demanda son épée à Grimaud, qui la lui apporta sur-le-champ. + +— Alors, ajouta d’Artagnan ouvrant ses deux bras à Athos, adieu, cher +ami! + +Athos l’embrassa longuement, et le mousquetaire, qui comprit bien sa +discrétion, lui glissa à l’oreille: + +— Affaire d’État! + +Ce à quoi Athos ne répondit que par un serrement de main plus +significatif encore. + +Alors ils se séparèrent. Raoul prit le bras de son vieil ami, qui +l’emmena par la rue Saint-Honoré. + +— Je te conduis chez le dieu Plutus, dit d’Artagnan au jeune homme; +prépare-toi; toute la journée tu verras empiler des écus. Suis-je +changé, mon Dieu! + +— Oh! oh! voilà bien du monde dans la rue, dit Raoul. + +— Est-ce procession, aujourd’hui? demanda d’Artagnan à un flâneur. + +— Monsieur, c’est pendaison, répliqua le passant. + +— Comment! pendaison, fit d’Artagnan, en Grève? + +— Oui, monsieur. + +— Diable soit du maraud qui se fait pendre le jour où j’ai besoin +d’aller toucher mon terme de loyer! s’écria d’Artagnan. Raoul, as-tu vu +pendre? + +— Jamais, monsieur... Dieu merci! + +— Voilà bien la jeunesse... Si tu étais de garde à la tranchée, comme +je le fus, et qu’un espion... Mais, vois-tu, pardonne, Raoul, je +radote... Tu as raison, c’est hideux de voir pendre... À quelle heure +pendra-t-on, monsieur, s’il vous plaît? + +— Monsieur, reprit le flâneur avec déférence, charmé qu’il était de +lier conversation avec deux hommes d’épée, ce doit être pour trois +heures. + +— Oh! il n’est qu’une heure et demie, allongeons les jambes, nous +arriverons à temps pour toucher mes trois cent soixante-quinze livres +et repartir avant l’arrivée du patient. + +— Des patients, monsieur, continua le bourgeois, car ils sont deux. + +— Monsieur, je vous rends mille grâces, dit d’Artagnan, qui, en +vieillissant, était devenu d’une politesse raffinée. + +En entraînant Raoul, il se dirigea rapidement vers le quartier de la +Grève. + +Sans cette grande habitude que le mousquetaire avait de la foule et +le poignet irrésistible auquel se joignait une souplesse peu commune +des épaules, ni l’un ni l’autre des deux voyageurs ne fût arrivé à +destination. + +Ils suivaient le quai qu’ils avaient gagné en quittant la rue +Saint-Honoré, dans laquelle ils s’étaient engagés après avoir pris +congé d’Athos. + +D’Artagnan marchait le premier: son coude, son poignet, son épaule, +formaient trois coins qu’il savait enfoncer avec art dans les groupes +pour les faire éclater et se disjoindre comme des morceaux de bois. +Souvent il usait comme renfort de la poignée en fer de son épée. Il +l’introduisait entre des côtes trop rebelles, et la faisant jouer, en +guise de levier ou de pince, séparait à propos l’époux de l’épouse, +l’oncle du neveu, le frère du frère. Tout cela si naturellement et avec +de si gracieux sourires, qu’il eût fallu avoir des côtes de bronze pour +ne pas crier merci quand la poignée faisait son jeu, ou des cœurs +de diamant pour ne pas être enchanté quand le sourire s’épanouissait +sur les lèvres du mousquetaire. Raoul, suivant son ami, ménageait les +femmes, qui admiraient sa beauté, contenait les hommes, qui sentaient +la rigidité de ses muscles, et tous deux fendaient, grâce à cette +manœuvre, l’onde un peu compacte et un peu bourbeuse du populaire. + +Ils arrivèrent en vue des deux potences, et Raoul détourna les yeux +avec dégoût. Pour d’Artagnan, il ne les vit même pas; sa maison au +pignon dentelé, aux fenêtres pleines de curieux, attirait, absorbait +même toute l’attention dont il était capable. + +Il distingua dans la place et autour des maisons bon nombre de +mousquetaires en congé, qui, les uns avec des femmes, les autres avec +des amis, attendaient l’instant de la cérémonie. Ce qui le réjouit +par-dessus tout, ce fut de voir que le cabaretier, son locataire, ne +savait auquel entendre. + +Trois garçons ne pouvaient suffire à servir les buveurs. Il y en avait +dans la boutique, dans les chambres, dans la cour même. D’Artagnan fit +observer cette affluence à Raoul et ajouta: + +— Le drôle n’aura pas d’excuse pour ne pas payer son terme. Vois tous +ces buveurs, Raoul, on dirait des gens de bonne compagnie. Mordioux! +mais on n’a pas de place ici. + +Cependant d’Artagnan réussit à attraper le patron par le coin de son +tablier et à se faire reconnaître de lui. + +— Ah! monsieur le chevalier, dit le cabaretier à moitié fou, une +minute, de grâce! J’ai ici cent enragés qui mettent ma cave sens dessus +dessous. + +— La cave, bon, mais non le coffre-fort. + +— Oh! monsieur, vos trente-sept pistoles et demie sont là-haut toutes +comptées dans ma chambre; mais il y a dans cette chambre trente +compagnons qui sucent les douves d’un petit baril de porto que j’ai +défoncé ce matin pour eux... Donnez-moi une minute, rien qu’une minute. + +— Soit, soit. + +— Je m’en vais, dit Raoul bas à d’Artagnan; cette joie est ignoble. + +— Monsieur, répliqua sévèrement d’Artagnan, vous allez me faire le +plaisir de rester ici. Le soldat doit se familiariser avec tous les +spectacles. Il y a dans l’œil, quand il est jeune, des fibres qu’il +faut savoir endurcir, et l’on n’est vraiment généreux et bon que du +moment où l’œil est devenu dur et le cœur resté tendre. D’ailleurs, +mon petit Raoul, veux-tu me laisser seul ici? Ce serait mal à toi. +Tiens, il y a la cour là-bas, et un arbre dans cette cour; viens à +l’ombre, nous respirerons mieux que dans cette atmosphère chaude de +vins répandus. + +De l’endroit où s’étaient placés les deux nouveaux hôtes de +l’Image-de-Notre-Dame, ils entendaient le murmure toujours grossissant +des flots du peuple, et ne perdaient ni un cri ni un geste des buveurs +attablés dans le cabaret ou disséminés dans les chambres. D’Artagnan +eût voulu se placer en vedette pour une expédition, qu’il n’eût pas +mieux réussi. + +L’arbre sous lequel Raoul et lui étaient assis les couvrait d’un +feuillage déjà épais. C’était un marronnier trapu, aux branches +inclinées, qui versait son ombre sur une table tellement brisée, que +les buveurs avaient dû renoncer à s’en servir. + +Nous disons que de ce poste d’Artagnan voyait tout. Il observait, +en effet, les allées et venues des garçons, l’arrivée des nouveaux +buveurs, l’accueil tantôt amical, tantôt hostile, qui était fait à +certains arrivants par certains installés. Il observait pour passer +le temps, car les trente-sept pistoles et demie tardaient beaucoup à +arriver. + +Raoul le lui fit remarquer. + +— Monsieur, lui dit-il, vous ne pressez pas votre locataire, et tout +à l’heure les patients vont arriver. Il y aura une telle presse en ce +moment, que nous ne pourrons plus sortir. + +— Tu as raison, dit le mousquetaire. Holà! oh! quelqu’un, mordioux! + +Mais il eut beau crier, frapper sur les débris de la table, qui +tombèrent en poussière sous son poing, nul ne vint. D’Artagnan se +préparait à aller trouver lui-même le cabaretier pour le forcer à une +explication définitive, lorsque la porte de la cour dans laquelle il se +trouvait avec Raoul, porte qui communiquait au jardin situé derrière, +s’ouvrit en criant péniblement sur ses gonds rouillés, et un homme +vêtu en cavalier sortit de ce jardin l’épée au fourreau, mais non à +la ceinture, traversa la cour sans refermer la porte, et ayant jeté +un regard oblique sur d’Artagnan et son compagnon, se dirigea vers le +cabaret même en promenant partout ses yeux qui semblaient percer les +murs et les consciences. + +«Tiens, se dit d’Artagnan, mes locataires communiquent... Ah! c’est +sans doute encore quelque curieux de pendaison.» + +Au même moment, les cris et le vacarme des buveurs cessèrent dans les +chambres supérieures. Le silence, en pareille circonstance, surprend +comme un redoublement de bruit. D’Artagnan voulut voir quelle était +la cause de ce silence subit. Il vit alors que cet homme, en habit +de cavalier, venait d’entrer dans la chambre principale et qu’il +haranguait les buveurs, qui tous l’écoutaient avec une attention +minutieuse. Son allocution, d’Artagnan l’eût entendue peut-être sans +le bruit dominant des clameurs populaires qui faisait un formidable +accompagnement à la harangue de l’orateur. Mais elle finit bientôt, +et tous les gens que contenait le cabaret sortirent les uns après +les autres par petits groupes; de telle sorte, cependant, qu’il n’en +demeura que six dans la chambre: l’un de ces six, l’homme à l’épée, +prit à part le cabaretier, l’occupant par des discours plus ou moins +sérieux, tandis que les autres allumaient un grand feu dans l’âtre: +chose assez étrange par le beau temps et la chaleur. + +— C’est singulier, dit d’Artagnan à Raoul; mais je connais ces +figures-là. + +— Ne trouvez-vous pas, dit Raoul, que cela sent la fumée ici? + +— Je trouve plutôt que cela sent la conspiration, répliqua d’Artagnan. + +Il n’avait pas achevé que quatre de ces hommes étaient descendus dans +la cour, et, sans apparence de mauvais desseins, montaient la garde aux +environs de la porte de communication, en lançant par intervalles à +d’Artagnan des regards qui signifiaient beaucoup de choses. + +— Mordioux! dit tout bas d’Artagnan à Raoul, il y a quelque chose. +Es-tu curieux, toi, Raoul? + +— C’est selon, monsieur le chevalier. + +— Moi, je suis curieux comme une vieille femme. Viens un peu sur le +devant, nous verrons le coup d’œil de la place. Il y a gros à parier +que ce coup d’œil va être curieux. + +— Mais vous savez, monsieur le chevalier, que je ne veux pas me faire +le spectateur passif et indifférent de la mort de deux pauvres diables. + +— Et moi donc, crois-tu que je sois un sauvage? Nous rentrerons quand +il sera temps de rentrer. Viens! + +Ils s’acheminèrent donc vers le corps de logis et se placèrent près de +la fenêtre, qui, chose plus étrange encore que le reste, était demeurée +inoccupée. + +Les deux derniers buveurs, au lieu de regarder par cette fenêtre, +entretenaient le feu. + +En voyant entrer d’Artagnan et son ami: + +— Ah! ah! du renfort, murmurèrent-ils. + +D’Artagnan poussa le coude à Raoul. + +— Oui, mes braves, du renfort, dit-il; cordieu! voilà un fameux feu... +Qui voulez-vous donc faire cuire? + +Les deux hommes poussèrent un éclat de rire jovial, et, au lieu de +répondre, ajoutèrent du bois au feu. D’Artagnan ne pouvait se lasser de +les regarder. + +— Voyons, dit un des chauffeurs, on vous a envoyés pour nous dire le +moment, n’est-ce pas? + +— Sans doute, dit d’Artagnan, qui voulait savoir à quoi s’en tenir. +Pourquoi serais-je donc ici, si ce n’était pour cela? + +— Alors, mettez-vous à la fenêtre, s’il vous plaît. + +D’Artagnan sourit dans sa moustache, fit signe à Raoul et se mit +complaisamment à la fenêtre. + + + + +Chapitre LXII — Vive Colbert! + + +C’était un effrayant spectacle que celui que présentait la Grève en ce +moment. Les têtes, nivelées par la perspective, s’étendaient au loin, +drues et mouvantes comme les épis dans une grande plaine. De temps en +temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait osciller les +têtes et flamboyer des milliers d’yeux. + +Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces épis se courbaient +et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de l’océan, qui +roulaient des extrémités au centre, et allaient battre, comme des +marées, la haie d’archers qui entouraient les potences. Alors les +manches des hallebardes s’abaissaient sur la tête ou les épaules des +téméraires envahisseurs; parfois aussi c’était le fer au lieu du bois, +et, dans ce cas, il se faisait un large cercle vide autour de la garde: +espace conquis aux dépens des extrémités, qui subissaient à leur tour +l’oppression de ce refoulement subit qui les repoussait contre les +parapets de la Seine. + +Du haut de sa fenêtre, qui dominait toute la place, d’Artagnan vit, +avec une satisfaction intérieure, que ceux des mousquetaires et des +gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, à coups de poing +et de pommeaux d’épée, se faire place. Il remarqua même qu’ils avaient +réussi, par suite de cet esprit de corps qui double les forces du +soldat, à se réunir en un groupe d’à peu près cinquante hommes; et que, +sauf une douzaine d’égarés qu’il voyait encore rouler çà et là, le +noyau était complet et à la portée de la voix. Mais ce n’étaient pas +seulement les mousquetaires et les gardes qui attiraient l’attention +de d’Artagnan. Autour des potences, et surtout aux abords de l’arcade +Saint-Jean, s’agitait un tourbillon bruyant, brouillon, affairé; +des figures hardies, des mines résolues se dessinaient çà et là au +milieu des figures niaises et des mines indifférentes; des signaux +s’échangeaient, des mains se touchaient. D’Artagnan remarqua dans +les groupes, et même dans les groupes les plus animés, la figure du +cavalier qu’il avait vu entrer par la porte de communication de son +jardin et qui était monté au premier pour haranguer les buveurs. Cet +homme organisait des escouades et distribuait des ordres. + +— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne me trompais pas, je connais cet +homme, c’est Menneville. Que diable fait-il ici? + +Un murmure sourd et qui s’accentuait par degrés arrêta sa réflexion et +attira ses regards d’un autre côté. Ce murmure était occasionné par +l’arrivée des patients; un fort piquet d’archers les précédait et parut +à l’angle de l’arcade. La foule tout entière se mit à pousser des cris. +Tous ces cris formèrent un hurlement immense. D’Artagnan vit Raoul +pâlir; il lui frappa rudement sur l’épaule. + +Les chauffeurs, à ce grand cri, se retournèrent et demandèrent où l’on +en était. + +— Les condamnés arrivent, dit d’Artagnan. + +— Bien, répondirent-ils en avivant la flamme de la cheminée. + +D’Artagnan les regarda avec inquiétude; il était évident que ces hommes +qui faisaient un pareil feu, sans utilité aucune, avaient d’étranges +intentions. + +Les condamnés parurent sur la place. Ils marchaient à pied, le bourreau +devant eux; cinquante archers se tenaient en haie à leur droite et à +leur gauche. Tous deux étaient vêtus de noir, pâles mais résolus. Ils +regardaient impatiemment au-dessus des têtes en se haussant à chaque +pas. + +D’Artagnan remarqua ce mouvement. + +— Mordioux! dit-il, ils sont bien pressés de voir la potence. + +Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout à fait +la fenêtre. La terreur, elle aussi, a son attraction. + +— À mort! à mort! crièrent cinquante mille voix. + +— Oui à mort! hurlèrent une centaine de furieux, comme si la grande +masse leur eût donné la réplique. + +— À la hart! à la hart! cria le grand ensemble; vive le roi! + +— Tiens! murmura d’Artagnan, c’est drôle, j’aurais cru que c’était M. +de Colbert qui les faisait pendre, moi. + +Il y eut en ce moment un refoulement qui arrêta un instant la marche +des condamnés. + +Les gens à mine hardie et résolue qu’avait remarqués d’Artagnan, à +force de se presser, de se pousser, de se hausser, étaient parvenus à +toucher presque la haie d’archers. + +Le cortège se remit en marche. + +Tout à coup, aux cris de: «Vive Colbert!» ces hommes que d’Artagnan ne +perdait pas de vue se jetèrent sur l’escorte, qui essaya vainement de +lutter. Derrière ces hommes, il y avait la foule. Alors commença, au +milieu d’un affreux vacarme, une affreuse confusion. + +Cette fois, ce sont mieux que des cris d’attente ou des cris de joie, +ce sont des cris de douleur. + +En effet, les hallebardes frappent, les épées trouent, les mousquets +commencent à tirer. + +Il se fit alors un tourbillonnement étrange au milieu duquel d’Artagnan +ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout à coup comme une +intention visible, comme une volonté arrêtée. + +Les condamnés avaient été arrachés des mains des gardes et on les +entraînait vers la maison de l’Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les +entraînaient criaient: + +— Vive Colbert! + +Le peuple hésitait, ne sachant s’il devait tomber sur les archers ou +sur les agresseurs. + +Ce qui arrêtait le peuple, c’est que ceux qui criaient: «Vive Colbert!» +commençaient à crier en même temps: «Pas de hart! à bas la potence! au +feu! au feu! brûlons les voleurs! brûlons les affameurs!» Ce cri poussé +d’ensemble obtint un succès d’enthousiasme. La populace était venue +pour voir un supplice, et voilà qu’on lui offrait l’occasion d’en faire +un elle-même. + +C’était ce qui pouvait être le plus agréable à la populace. + +Aussi se rangea-t-elle immédiatement du parti des agresseurs contre les +archers, en criant avec la minorité, devenue, grâce à elle, majorité +des plus compactes: + +— Oui, oui, au feu, les voleurs! vive Colbert! + +— Mordioux! s’écria d’Artagnan, il me semble que cela devient sérieux. + +Un des hommes qui se tenaient près de la cheminée s’approcha de la +fenêtre, son brandon à la main. + +— Ah! ah! dit-il, cela chauffe. + +Puis, se retournant vers son compagnon: + +— Voilà le signal! dit-il. + +Et soudain il appuya le tison brûlant à la boiserie. Ce n’était pas une +maison tout à fait neuve que le cabaret de l’Image de Notre-Dame; aussi +ne se fit-elle pas prier pour prendre feu. + +En une seconde, les ais craquent et la flamme monte en pétillant. Un +hurlement du dehors répond aux cris que poussent les incendiaires. + +D’Artagnan, qui n’a rien vu parce qu’il regarde sur la place, sent à la +fois la fumée qui l’étouffe et la flamme qui le grille. + +— Holà! s’écrie-t-il en se retournant, le feu est-il ici? êtes-vous +fous ou enragés, mes maîtres? + +Les deux hommes le regardèrent d’un air étonné. + +— Eh quoi! demandèrent-ils à d’Artagnan, n’est-ce pas chose convenue? + +— Chose convenue que vous brûlerez ma maison? vocifère d’Artagnan en +arrachant le tison des mains de l’incendiaire et le lui portant au +visage. + +Le second veut porter secours à son camarade; mais Raoul le saisit, +l’enlève et le jette par la fenêtre, tandis que d’Artagnan pousse son +compagnon par les degrés. Raoul, le premier libre, arrache les lambris +qu’il jette tout fumants par la chambre. + +D’un coup d’œil, d’Artagnan voit qu’il n’y a plus rien à craindre pour +l’incendie et court à la fenêtre. + +Le désordre est à son comble. On crie à la fois: — Au feu! au meurtre! +à la hart! au bûcher! vive Colbert et vive le roi! + +Le groupe qui arrache les patients aux mains des archers s’est +rapproché de la maison, qui semble le but vers lequel on les entraîne. +Menneville est à la tête du groupe criant plus haut que personne: — Au +feu! au feu! vive Colbert! + +D’Artagnan commence à comprendre. On veut brûler les condamnés, et sa +maison est le bûcher qu’on leur prépare. + +— Halte-là! cria-t-il l’épée à la main et un pied sur la fenêtre. +Menneville, que voulez-vous? + +— Monsieur d’Artagnan, s’écrie celui-ci, passage, passage! + +— Au feu! au feu, les voleurs! vive Colbert! crie la foule. + +Ces cris exaspérèrent d’Artagnan. + +— Mordioux! dit-il, brûler ces pauvres diables qui ne sont condamnés +qu’à être pendus, c’est infâme! + +Cependant, devant la porte, la masse des curieux, refoulée contre les +murailles, est plus épaisse et ferme la voie. + +Menneville et ses hommes, qui traînent les patients, ne sont plus qu’à +dix pas de la porte. + +Menneville fait un dernier effort. + +— Passage! passage! crie-t-il le pistolet au poing. + +— Brûlons! brûlons! répète la foule. Le feu est à +l’Image-de-Notre-Dame. Brûlons les voleurs! brûlons-les tous deux dans +l’Image-de-Notre-Dame. + +Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à la maison de d’Artagnan +qu’on en veut. + +D’Artagnan se rappelle l’ancien cri, toujours si efficacement poussé +par lui. + +— À moi, mousquetaires!... dit-il d’une voix de géant, d’une de ces +voix qui dominent le canon, la mer, la tempête; à moi, mousquetaires!... + +Et, se suspendant par le bras au balcon, il se laisse tomber au milieu +de la foule, qui commence à s’écarter de cette maison d’où il pleut des +hommes. Raoul est à terre aussitôt que lui. Tous deux ont l’épée à la +main. Tout ce qu’il y a de mousquetaires sur la place a entendu ce cri +d’appel; tous se sont retournés à ce cri et ont reconnu d’Artagnan. + +— Au capitaine! au capitaine! crient-ils tous à leur tour. + +Et la foule s’ouvre devant eux comme devant la proue d’un vaisseau. En +ce moment d’Artagnan et Menneville se trouvèrent face à face. + +— Passage! passage! s’écrie Menneville en voyant qu’il n’a plus que le +bras à étendre pour toucher la porte. + +— On ne passe pas! dit d’Artagnan. + +— Tiens, dit Menneville en lâchant son coup de pistolet presque à bout +portant. + +Mais avant que le rouet ait tourné, d’Artagnan a relevé le bras de +Menneville avec la poignée de son épée et lui a passé la lame au +travers du corps. + +— Je t’avais bien dit de te tenir tranquille, dit d’Artagnan à +Menneville qui roula à ses pieds. + +— Passage! passage! crient les compagnons de Menneville épouvantés +d’abord, mais qui se rassurent bientôt en s’apercevant qu’ils n’ont +affaire qu’à deux hommes. + +Mais ces deux hommes sont deux géants à cent bras, l’épée voltige entre +leurs mains comme le glaive flamboyant de l’archange. Elle troue avec +la pointe, frappe de revers, frappe de taille. Chaque coup renverse son +homme. + +— Pour le roi! crie d’Artagnan à chaque homme qu’il frappe, +c’est-à-dire à chaque homme qui tombe. + +Ce cri devient le mot d’ordre des mousquetaires, qui, guidés par lui, +rejoignent d’Artagnan. + +Pendant ce temps les archers se remettent de la panique qu’ils ont +éprouvée, chargent les agresseurs en queue, et, réguliers comme des +moulins, foulent et abattent tout ce qu’ils rencontrent. La foule, qui +voit reluire les épées, voler en l’air les gouttes de sang, la foule +fuit et s’écrase elle-même. + +Enfin des cris de miséricorde et de désespoir retentissent; c’est +l’adieu des vaincus. Les deux condamnés sont retombés aux mains des +archers. + +D’Artagnan s’approche d’eux, et les voyant pâles et mourants: + +— Consolez-vous, pauvres gens, dit-il, vous ne subirez pas le supplice +affreux dont ces misérables vous menaçaient. Le roi vous a condamnés à +être pendus. Vous ne serez que pendus. Çà! qu’on les pende, et voilà +tout. + +Il n’y a plus rien à l’Image-de-Notre-Dame. Le feu a été éteint avec +deux tonnes de vin à défaut d’eau. Les conjurés ont fui par le jardin. +Les archers entraînent les patients aux potences. + +L’affaire ne fut pas longue à partir de ce moment. + +L’exécuteur, peu soucieux d’opérer selon les formes de l’art, se hâte +et expédie les deux malheureux en une minute. + +Cependant on s’empresse autour de d’Artagnan; on le félicite, on le +caresse. Il essuie son front ruisselant de sueur, son épée ruisselante +de sang, hausse les épaules en voyant Menneville qui se tord à ses +pieds dans les dernières convulsions de l’agonie. Et tandis que Raoul +détourne les yeux avec compassion, il montre aux mousquetaires les +potences chargées de leurs tristes fruits. + +— Pauvres diables! dit-il, j’espère qu’ils sont morts en me bénissant, +car je leur en ai sauvé de belles. + +Ces mots vont atteindre Menneville au moment où lui-même va rendre le +dernier soupir. Un soupir sombre et ironique voltige sur ses lèvres. +Il veut répondre, mais l’effort qu’il fait achève de briser sa vie. Il +expire. + +— Oh! tout cela est affreux, murmura Raoul; partons, monsieur le +chevalier. + +— Tu n’es pas blessé? demande d’Artagnan. + +— Non, merci. + +— Eh bien! tu es un brave, mordioux! C’est la tête du père et le bras +de Porthos. Ah! s’il avait été ici, Porthos, il en aurait vu de belles. + +Puis, par manière de se souvenir: + +— Mais où diable peut-il être, ce brave Porthos? murmura d’Artagnan. + +— Venez, chevalier, venez, insista Raoul. + +— Une dernière minute, mon ami, que je prenne mes trente-sept pistoles +et demie, je suis à toi. La maison est d’un bon produit, ajouta +d’Artagnan en rentrant à l’Image-de-Notre-Dame; mais décidément, +dût-elle être moins productive, je l’aimerais mieux dans un autre +quartier. + + + + +Chapitre LXIII — Comment le diamant de M. d’Eymeris passa entre les +mains de d’Artagnan + + +Tandis que cette scène bruyante et ensanglantée se passait sur la +Grève, plusieurs hommes, barricadés derrière la porte de communication +du jardin, remettaient leurs épées au fourreau, aidaient l’un d’eux +à monter sur son cheval tout sellé qui attendait dans le jardin, +et, comme une volée d’oiseaux effarés, s’enfuyaient dans toutes les +directions, les uns escaladant les murs, les autres se précipitant par +les portes avec toute l’ardeur de la panique. + +Celui qui monta sur le cheval et qui lui fit sentir l’éperon avec une +telle brutalité que l’animal faillit franchir la muraille, ce cavalier, +disons-nous, traversa la place Baudoyer, passa comme l’éclair devant la +foule des rues, écrasant, culbutant, renversant tout, et dix minutes +après arriva aux portes de la surintendance, plus essoufflé encore que +son cheval. L’abbé Fouquet, au bruit retentissant des fers sur le pavé, +parut à une fenêtre de la cour, et avant même que le cavalier eût mis +pied à terre: + +— Eh bien! Danicamp? demanda-t-il, à moitié penché hors de la fenêtre. + +— Eh bien! c’est fini, répondit le cavalier. + +— Fini! cria l’abbé; alors ils sont sauvés? + +— Non pas, monsieur, répliqua le cavalier. Ils sont pendus. + +— Pendus! répéta l’abbé pâlissant. + +Une porte latérale s’ouvrit soudain, et Fouquet apparut dans la +chambre, pâle, égaré, les lèvres entrouvertes par un cri de douleur et +de colère. + +Il s’arrêta sur le seuil, écoutant ce qui se disait de la cour à la +fenêtre. + +— Misérables! dit l’abbé, vous ne vous êtes donc pas battus! + +— Comme des lions. + +— Dites comme des lâches. + +— Monsieur! + +— Cent hommes de guerre, l’épée à la main, valent dix mille archers +dans une surprise. Où est Menneville, ce fanfaron, ce vantard qui ne +devait revenir que mort ou vainqueur? + +— Eh bien! monsieur, il a tenu parole. Il est mort. + +— Mort! qui l’a tué? + +— Un démon déguisé en homme, un géant armé de dix épées flamboyantes, +un enragé qui a d’un seul coup éteint le feu, éteint l’émeute, et fait +sortir cent mousquetaires du pavé de la place de Grève. + +Fouquet souleva son front tout ruisselant de sueur. + +— Oh! Lyodot et d’Eymeris! murmura-t-il, morts! morts! morts! et moi +déshonoré. + +L’abbé se retourna, et apercevant son frère écrasé, livide: + +— Allons! allons! dit-il, c’est un coup du sort, monsieur, il ne faut +pas nous lamenter ainsi. Puisque cela ne s’est point fait, c’est que +Dieu... + +— Taisez-vous, l’abbé! taisez-vous! cria Fouquet; vos excuses sont des +blasphèmes. Faites monter ici cet homme, et qu’il raconte les détails +de l’horrible événement. + +— Mais, mon frère... + +— Obéissez, monsieur! + +L’abbé fit un signe, et une demi-minute après on entendit les pas de +l’homme dans l’escalier. + +En même temps, Gourville apparut derrière Fouquet, pareil à l’ange +gardien du surintendant, appuyant un doigt sur ses lèvres pour lui +enjoindre de s’observer au milieu des élans mêmes de sa douleur. Le +ministre reprit toute la sérénité que les forces humaines peuvent +laisser à la disposition d’un cœur à demi brisé par la douleur. +Danicamp parut. + +— Faites votre rapport, dit Gourville. + +— Monsieur, répondit le messager, nous avions reçu l’ordre d’enlever +les prisonniers et de crier: «Vive Colbert!» en les enlevant. + +— Pour les brûler vifs, n’est-ce pas, l’abbé? interrompit Gourville. + +— Oui! oui! l’ordre avait été donné à Menneville. Menneville savait ce +qu’il en fallait faire, et Menneville est mort. + +Cette nouvelle parut rassurer Gourville au lieu de l’attrister. + +— Pour les brûler vifs? répéta le messager, comme s’il eût douté que +cet ordre, le seul qui lui eût été donné au reste, fût bien réel. + +— Mais certainement pour les brûler vifs, reprit brutalement l’abbé. + +— D’accord, monsieur, d’accord, reprit l’homme en cherchant des yeux +sur la physionomie des deux interlocuteurs ce qu’il y avait de triste +ou d’avantageux pour lui à raconter selon la vérité. + +— Maintenant, racontez, dit Gourville. + +— Les prisonniers, continua Danicamp, devaient donc être amenés à la +Grève, et le peuple en fureur voulait qu’ils fussent brûlés au lieu +d’être pendus. + +— Le peuple a ses raisons, dit l’abbé; continuez. + +— Mais, reprit l’homme, au moment où les archers venaient d’être +enfoncés, au moment où le feu prenait dans une des maisons de la +place destinée à servir de bûcher aux coupables, un furieux, ce +démon, ce géant dont je vous parlais, et qu’on nous avait dit être +le propriétaire de la maison en question, aidé d’un jeune homme qui +l’accompagnait, jeta par la fenêtre ceux qui activaient le feu, appela +au secours les mousquetaires qui se trouvaient dans la foule, sauta +lui-même du premier étage dans la place, et joua si désespérément de +l’épée, que la victoire fut rendue aux archers, les prisonniers repris +et Menneville tué. Une fois repris, les condamnés furent exécutés en +trois minutes. + +Fouquet, malgré sa puissance sur lui-même, ne put s’empêcher de laisser +échapper un sourd gémissement. + +— Et cet homme, le propriétaire de la maison, reprit l’abbé, comment le +nomme-t-on? + +— Je ne vous le dirai pas, n’ayant pas pu le voir; mon poste m’avait +été désigné dans le jardin, et je suis resté à mon poste; seulement, on +est venu me raconter l’affaire. J’avais ordre, la chose une fois finie, +de venir vous annoncer en toute hâte de quelle façon elle était finie. +Selon l’ordre, je suis parti au galop, et me voilà. + +— Très bien, monsieur, nous n’avons pas autre chose à demander de vous, +dit l’abbé, de plus en plus atterré à mesure qu’approchait le moment +d’aborder son frère seul à seul. + +— On vous a payé? demanda Gourville. + +— Un acompte, monsieur, répondit Danicamp. + +— Voilà vingt pistoles. Allez, monsieur, et n’oubliez pas de toujours +défendre, comme cette fois, les véritables intérêts du roi. + +— Oui, monsieur, dit l’homme en s’inclinant et en serrant l’argent dans +sa poche. + +Après quoi il sortit. + +À peine fut-il dehors que Fouquet, qui était resté immobile, s’avança +d’un pas rapide et se trouva entre l’abbé et Gourville. Tous deux +ouvrirent en même temps la bouche pour parler. + +— Pas d’excuses! dit-il, pas de récriminations contre qui que ce soit. +Si je n’eusse pas été un faux ami, je n’eusse confié à personne le soin +de délivrer Lyodot et d’Eymeris. C’est moi seul qui suis coupable, à +moi seul donc les reproches et les remords. Laissez-moi, l’abbé. + +— Cependant, monsieur, vous n’empêcherez pas, répondit celui-ci, que +je ne fasse rechercher le misérable qui s’est entremis pour le service +de M. Colbert dans cette partie si bien préparée; car, s’il est d’une +bonne politique de bien aimer ses amis, je ne crois pas mauvaise celle +qui consiste à poursuivre ses ennemis d’une façon acharnée. + +— Trêve de politique, l’abbé; sortez, je vous prie, et que je n’entende +plus parler de vous jusqu’à nouvel ordre; il me semble que nous avons +besoin de beaucoup de silence et de circonspection. Vous avez un +terrible exemple devant vous. Messieurs, pas de représailles, je vous +le défends. + +— Il n’y a pas d’ordres, grommela l’abbé, qui m’empêchent de venger sur +un coupable l’affront fait à ma famille. + +— Et moi, s’écria Fouquet de cette voix impérative à laquelle on sent +qu’il n’y a rien à répondre, si vous avez une pensée, une seule, qui +ne soit pas l’expression absolue de ma volonté, je vous ferai jeter +à la Bastille deux heures après que cette pensée se sera manifestée. +Réglez-vous là-dessus, l’abbé. + +L’abbé s’inclina en rougissant. + +Fouquet fit signe à Gourville de le suivre, et déjà se dirigeait vers +son cabinet, lorsque l’huissier annonça d’une voix haute: + +— M. le chevalier d’Artagnan. + +— Qu’est-ce? fit négligemment Fouquet à Gourville. + +— Un ex-lieutenant des mousquetaires de Sa Majesté, répondit Gourville +sur le même ton. + +Fouquet ne prit pas même la peine de réfléchir et se remit à marcher. + +— Pardon, monseigneur! dit alors Gourville; mais, je réfléchis, ce +brave garçon a quitté le service du roi, et probablement vient-il +toucher un quart de pension quelconque. + +— Au diable! dit Fouquet; pourquoi prend-il si mal son temps? + +— Permettez, monseigneur, que je lui dise un mot de refus alors; car il +est de ma connaissance, et c’est un homme qu’il vaut mieux, dans les +circonstances où nous nous trouvons, avoir pour ami que pour ennemi. + +— Répondez tout ce que vous voudrez, dit Fouquet. + +— Eh! mon Dieu! dit l’abbé plein de rancune, comme un homme d’Église, +répondez qu’il n’y a pas d’argent, surtout pour les mousquetaires. + +Mais l’abbé n’avait pas plutôt lâché ce mot imprudent, que la porte +entrebâillée s’ouvrit tout à fait et que d’Artagnan parut. + +— Eh! monsieur Fouquet, dit-il, je le savais bien, qu’il n’y avait pas +d’argent pour les mousquetaires. Aussi je ne venais point pour m’en +faire donner, mais bien pour m’en faire refuser. C’est fait, merci. Je +vous donne le bonjour et vais en chercher chez M. Colbert. + +Et il sortit après un salut assez leste. + +— Gourville, dit Fouquet, courez après cet homme et me le ramenez. + +Gourville obéit et rejoignit d’Artagnan sur l’escalier. D’Artagnan, +entendant des pas derrière lui, se retourna et aperçut Gourville. + +— Mordioux! mon cher monsieur, dit-il, ce sont de tristes façons que +celles de messieurs vos gens de finances; je viens chez M. Fouquet pour +toucher une somme ordonnancée par Sa Majesté, et l’on m’y reçoit comme +un mendiant qui vient pour demander une aumône, ou comme un filou qui +vient pour voler une pièce d’argenterie. + +— Mais vous avez prononcé le nom de M. Colbert, cher monsieur +d’Artagnan; vous avez dit que vous alliez chez M. Colbert? + +— Certainement que j’y vais, ne fût-ce que pour lui demander +satisfaction des gens qui veulent brûler les maisons en criant: «Vive +Colbert!» + +Gourville dressa les oreilles. + +— Oh! oh! dit-il, vous faites allusion à ce qui vient de se passer en +Grève? + +— Oui, certainement. + +— Et en quoi ce qui vient de se passer vous importe-t-il? + +— Comment! vous me demandez en quoi il m’importe ou il ne m’importe pas +que M. Colbert fasse de ma maison un bûcher? + +— Ainsi, votre maison... C’est votre maison qu’on voulait brûler? + +— Pardieu! + +— Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame est à vous? + +— Depuis huit jours. + +— Et vous êtes ce brave capitaine, vous êtes cette vaillante épée qui a +dispersé ceux qui voulaient brûler les condamnés? + +— Mon cher monsieur Gourville, mettez-vous à ma place: je suis agent de +la force publique et propriétaire. Comme capitaine, mon devoir est de +faire accomplir les ordres du roi. Comme propriétaire, mon intérêt est +qu’on ne me brûle pas ma maison. J’ai donc suivi à la fois les lois de +l’intérêt et du devoir en remettant MM. Lyodot et d’Eymeris entre les +mains des archers. + +— Ainsi c’est vous qui avez jeté un homme par la fenêtre? + +— C’est moi-même, répliqua modestement d’Artagnan. + +— C’est vous qui avez tué Menneville? + +— J’ai eu ce malheur, dit d’Artagnan saluant comme un homme que l’on +félicite. + +— C’est vous enfin qui avez été cause que les deux condamnés ont été +pendus? + +— Au lieu d’être brûlés, oui, monsieur, et je m’en fais gloire. J’ai +arraché ces pauvres diables à d’effroyables tortures. Comprenez-vous, +mon cher monsieur Gourville, qu’on voulait les brûler vifs? cela passe +toute imagination. + +— Allez, mon cher monsieur d’Artagnan, allez, dit Gourville voulant +épargner à Fouquet la vue d’un homme qui venait de lui causer une si +profonde douleur. + +— Non pas, dit Fouquet, qui avait entendu de la porte de l’antichambre; +non pas, monsieur d’Artagnan, venez, au contraire. + +D’Artagnan essuya au pommeau de son épée une dernière trace sanglante +qui avait échappé à son investigation et rentra. Alors il se retrouva +en face de ces trois hommes, dont les visages portaient trois +expressions bien différentes: chez l’abbé celle de la colère, chez +Gourville celle de la stupeur, chez Fouquet celle de l’abattement. + +— Pardon, monsieur le ministre, dit d’Artagnan, mais mon temps est +compté, il faut que je passe à l’intendance pour m’expliquer avec M. +Colbert et toucher mon quartier. + +— Mais, monsieur, dit Fouquet, il y a de l’argent ici. + +D’Artagnan, étonné, regarda le surintendant. + +— Il vous a été répondu légèrement, monsieur, je le sais, je l’ai +entendu, dit le ministre; un homme de votre mérite devrait être connu +de tout le monde. + +D’Artagnan s’inclina. + +— Vous avez une ordonnance? ajouta Fouquet. + +— Oui, monsieur. + +— Donnez, je vais vous payer moi-même; venez. + +Il fit un signe à Gourville et à l’abbé, qui demeurèrent dans la +chambre où ils étaient, et emmena d’Artagnan dans son cabinet. Une fois +arrivé: + +— Combien vous doit-on, monsieur? + +— Mais quelque chose comme cinq mille livres, monseigneur. + +— Pour votre arriéré de solde? + +— Pour un quartier. + +— Un quartier de cinq mille livres! dit Fouquet attachant sur le +mousquetaire un profond regard; c’est donc vingt mille livres par an +que le roi vous donne? + +— Oui, monseigneur, c’est vingt mille livres; trouvez-vous que cela +soit trop? + +— Moi! s’écria Fouquet, et il sourit amèrement. Si je me connaissais en +hommes, si j’étais, au lieu d’un esprit léger, inconséquent et vain, +un esprit prudent et réfléchi; si, en un mot, j’avais, comme certaines +gens, su arranger ma vie, vous ne recevriez pas vingt mille livres par +an, mais cent mille, et vous ne seriez pas au roi, mais à moi! + +D’Artagnan rougit légèrement. Il y a dans la façon dont se donne +l’éloge, dans la voix du louangeur, dans son accent affectueux, un +poison si doux, que le plus fort en est parfois enivré. + +Le surintendant termina cette allocution en ouvrant un tiroir, où il +prit quatre rouleaux qu’il posa devant d’Artagnan. + +Le Gascon en écorna un. + +— De l’or! dit-il. + +— Cela vous chargera moins, monsieur. + +— Mais alors, monsieur, cela fait vingt mille livres. + +— Sans doute. + +— Mais on ne m’en doit que cinq. + +— Je veux vous épargner la peine de passer quatre fois à la +surintendance. + +— Vous me comblez, monsieur. + +— Je fais ce que je dois, monsieur le chevalier, et j’espère que vous +ne me garderez pas rancune pour l’accueil de mon frère. C’est un esprit +plein d’aigreur et de caprice. + +— Monsieur, dit d’Artagnan, croyez que rien ne me fâcherait plus qu’une +excuse de vous. + +— Aussi ne le ferai-je plus, et me contenterai-je de vous demander une +grâce. + +— Oh! monsieur. + +Fouquet tira de son doigt un diamant d’environ mille pistoles. + +— Monsieur, dit-il, la pierre que voici me fut donnée par un ami +d’enfance, par un homme à qui vous avez rendu un grand service. + +La voix de Fouquet s’altéra sensiblement. + +— Un service, moi! fit le mousquetaire; j’ai rendu un service à l’un de +vos amis? + +— Vous ne pouvez l’avoir oublié, monsieur, car c’est aujourd’hui même. + +— Et cet ami s’appelait?... + +— M. d’Eymeris. + +— L’un des condamnés? + +— Oui, l’une des victimes... Eh bien! monsieur d’Artagnan, en faveur du +service que vous lui avez rendu, je vous prie d’accepter ce diamant. +Faites cela pour l’amour de moi. + +— Monsieur... + +— Acceptez, vous dis-je. Je suis aujourd’hui dans un jour de deuil, +plus tard vous saurez cela peut-être; aujourd’hui j’ai perdu un ami; eh +bien! j’essaie d’en retrouver un autre. + +— Mais, monsieur Fouquet... + +— Adieu, monsieur d’Artagnan, adieu! s’écria Fouquet le cœur gonflé, +ou plutôt, au revoir! + +Et le ministre sortit de son cabinet; laissant aux mains du +mousquetaire la bague et les vingt mille livres. + +— Oh! oh! dit d’Artagnan après un moment de réflexion sombre; est-ce +que je comprendrais? Mordioux! si je comprends, voilà un bien galant +homme!... Je m’en vais me faire expliquer cela par M. Colbert. + +Et il sortit. + + + + +Chapitre LXIV — De la différence notable que d’Artagnan trouva entre M. +l’intendant et Mgr le surintendant + + +M. Colbert demeurait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans une maison qui +avait appartenu à Beautru. Les jambes de d’Artagnan firent le trajet en +un petit quart d’heure. + +Lorsqu’il arriva chez le nouveau favori, la cour était pleine d’archers +et de gens de police qui venaient, soit le féliciter, soit s’excuser, +selon qu’il choisirait éloge ou blâme. Le sentiment de la flatterie +est instinctif chez les gens de condition abjecte; ils en ont le sens, +comme l’animal sauvage a celui de l’ouïe ou de l’odorat. Ces gens, ou +leur chef, avaient donc compris qu’il y avait un plaisir à faire à +M. Colbert, en lui rendant compte de la façon dont son nom avait été +prononcé pendant l’échauffourée. + +D’Artagnan se produisit juste au moment où le chef du guet faisait son +rapport. D’Artagnan se tint près de la porte, derrière les archers. + +Cet officier prit Colbert à part, malgré sa résistance et le froncement +de ses gros sourcils. + +— Au cas, dit-il, où vous auriez réellement désiré, monsieur, que +le peuple fît justice de deux traîtres, il eût été sage de nous en +avertir; car enfin, monsieur, malgré notre douleur de vous déplaire ou +de contrarier vos vues, nous avions notre consigne à exécuter. + +— Triple sot! répliqua Colbert furieux en secouant ses cheveux tassés +et noirs comme une crinière, que me racontez-vous là? Quoi! j’aurais +eu, moi, l’idée d’une émeute? Êtes-vous fou ou ivre? + +— Mais, monsieur, on a crié: «Vive Colbert!» répliqua le chef du guet +fort ému. + +— Une poignée de conspirateurs... + +— Non pas, non pas, une masse de peuple! + +— Oh! vraiment, dit Colbert en s’épanouissant, une masse du peuple +criait: «Vive Colbert!» Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites, +monsieur?... + +— Il n’y avait qu’à ouvrir les oreilles, ou plutôt à les fermer, tant +les cris étaient terribles. + +— Et c’était du peuple, du vrai peuple? + +— Certainement, monsieur; seulement, ce vrai peuple nous a battus. + +— Oh! fort bien, continua Colbert tout à sa pensée. Alors vous supposez +que c’est le peuple seul qui voulait faire brûler les condamnés? + +— Oh! oui, monsieur. + +— C’est autre chose... Vous avez donc bien résisté? + +— Nous avons eu trois hommes étouffés, monsieur. + +— Vous n’avez tué personne, au moins? + +— Monsieur, il est resté sur le carreau quelques mutins, un, entre +autres, qui n’était pas un homme ordinaire. + +— Qui? + +— Un certain Menneville, sur qui, depuis longtemps, la police avait +l’œil ouvert. + +— Menneville! s’écria Colbert; celui qui tua, rue de la Huchette, un +brave homme qui demandait un poulet gras? + +— Oui, monsieur, c’est le même. + +— Et ce Menneville, criait-il aussi: «Vive Colbert!» lui? + +— Plus fort que tous les autres; comme un enragé. + +Le front de Colbert devint nuageux et se rida. L’espèce d’auréole +ambitieuse qui éclairait son visage s’éteignit comme le feu des vers +luisants qu’on écrase sous l’herbe. + +— Que disiez-vous donc, reprit alors l’intendant déçu, que l’initiative +venait du peuple? Menneville était mon ennemi; je l’eusse fait pendre, +et il le savait bien; Menneville était à l’abbé Fouquet... toute +l’affaire vient de Fouquet; ne sait-on pas que les condamnés étaient +ses amis d’enfance? + +«C’est vrai, pensa d’Artagnan, et voilà mes doutes éclaircis. Je le +répète, M. Fouquet peut-être ce qu’on voudra, mais c’est un galant +homme.» + +— Et, poursuivit Colbert, pensez-vous être sûr que ce Menneville est +mort? + +D’Artagnan jugea que le moment était venu de faire son entrée. + +— Parfaitement, monsieur, répliqua-t-il en s’avançant tout à coup. + +— Ah! c’est vous; monsieur? dit Colbert. + +— En personne, répliqua le mousquetaire avec son ton délibéré; il +paraît que vous aviez dans Menneville un joli petit ennemi? + +— Ce n’est pas moi, monsieur, qui avais un ennemi, répondit Colbert, +c’est le roi. + +«Double brute! pensa d’Artagnan, tu fais de la morgue et de +l’hypocrisie avec moi...» + +— Eh bien! poursuivit-il, je suis très heureux d’avoir rendu un si bon +service au roi, voudrez-vous vous charger de le dire à Sa Majesté, +monsieur l’intendant? + +— Quelle commission me donnez-vous, et que me chargez-vous de dire, +monsieur? Précisez, je vous prie, répondit Colbert d’une voix aigre et +toute chargée d’avance d’hostilités. + +— Je ne vous donne aucune commission, repartit d’Artagnan avec le calme +qui n’abandonne jamais les railleurs. Je pensais qu’il vous serait +facile d’annoncer à Sa Majesté que c’est moi qui, me trouvant là par +hasard, ai fait justice de M. Menneville et remis les choses dans +l’ordre. + +Colbert ouvrit de grands yeux et interrogea du regard le chef du guet. + +— Ah! c’est bien vrai, dit celui-ci, que monsieur a été notre sauveur. + +— Que ne me disiez-vous, monsieur, que vous veniez me raconter cela? +fit Colbert avec envie; tout s’expliquait, et mieux pour vous que pour +tout autre. + +— Vous faites erreur, monsieur l’intendant, je ne venais pas du tout +vous raconter cela. + +— C’est un exploit pourtant, monsieur. + +— Oh! dit le mousquetaire avec insouciance, la grande habitude blase +l’esprit. + +— À quoi dois-je l’honneur de votre visite, alors? + +— Tout simplement à ceci: le roi m’a commandé de venir vous trouver. + +— Ah! dit Colbert en reprenant son aplomb, parce qu’il voyait +d’Artagnan tirer un papier de sa poche, c’est pour me demander de +l’argent? + +— Précisément, monsieur. + +— Veuillez attendre, je vous prie, monsieur; j’expédie le rapport du +guet. + +D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant +en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin +eût pu le faire; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea +vers la porte d’un bon pas. + +Colbert fut frappé de cette vigoureuse résistance à laquelle il n’était +pas accoutumé. D’ordinaire, les gens d’épée, lorsqu’ils venaient chez +lui, avaient un tel besoin d’argent, que, leurs pieds eussent-ils +dû prendre racine dans le marbre, leur patience ne s’épuisait pas. +D’Artagnan allait-il droit chez le roi? allait-il se plaindre d’une +réception mauvaise ou raconter son exploit? C’était une grave matière à +réflexion. + +En tout cas, le moment était mal choisi pour renvoyer d’Artagnan, +soit qu’il vînt de la part du roi, soit qu’il vînt de la sienne. Le +mousquetaire venait de rendre un trop grand service, et depuis trop peu +de temps, pour qu’il fût déjà oublié. + +Aussi Colbert pensa-t-il que mieux valait secouer toute arrogance et +rappeler d’Artagnan. + +— Hé! monsieur d’Artagnan, cria Colbert, quoi! vous me quittez ainsi? + +D’Artagnan se retourna. + +— Pourquoi non? dit-il tranquillement; nous n’avons plus rien à nous +dire, n’est-ce pas? + +— Vous avez au moins de l’argent à toucher, puisque vous avez une +ordonnance? + +— Moi? pas le moins du monde, mon cher monsieur Colbert. + +— Mais enfin, monsieur, vous avez un bon! Et de même que, vous, vous +donnez un coup d’épée pour le roi quand vous en êtes requis, je paie, +moi, quand on me présente une ordonnance. Présentez. + +— Inutile, mon cher monsieur Colbert, dit d’Artagnan, qui jouissait +intérieurement du désarroi mis dans les idées de Colbert; ce bon est +payé. + +— Payé! par qui donc? + +— Mais par le surintendant. + +Colbert pâlit. + +— Expliquez-vous alors, dit-il d’une voix étranglée; si vous êtes payé, +pourquoi me montrer ce papier? + +— Suite de la consigne dont vous parliez si ingénieusement tout à +l’heure, cher monsieur Colbert; le roi m’avait dit de toucher un +quartier de la pension qu’il veut bien me faire... + +— Chez moi?... dit Colbert. + +— Pas précisément. Le roi m’a dit: «Allez chez M. Fouquet: le +surintendant n’aura peut-être pas d’argent, alors vous irez chez M. +Colbert.» + +Le visage de Colbert s’éclaircit un moment; mais il en était de sa +malheureuse physionomie comme du ciel d’orage, tantôt radieux, tantôt +sombre comme la nuit, selon que brille l’éclair ou que passe le nuage. + +— Et... il y avait de l’argent chez le surintendant? demanda-t-il. + +— Mais, oui, pas mal d’argent, répliqua d’Artagnan... Il faut le +croire, puisque M. Fouquet, au lieu de me payer un quartier de cinq +mille livres... + +— Un quartier de cinq mille livres! s’écria Colbert, saisi comme +l’avait été Fouquet de l’ampleur d’une somme destinée à payer le +service d’un soldat; cela ferait donc vingt mille livres de pension? + +— Juste, monsieur Colbert. Peste! vous comptez comme feu Pythagore; +oui, vingt mille livres. + +— Dix fois les appointements d’un intendant des finances. Je vous en +fais mon compliment, dit Colbert avec un venimeux sourire. + +— Oh! dit d’Artagnan, le roi s’est excusé de me donner si peu; aussi +m’a-t-il fait promesse de réparer plus tard, quand il serait riche ... +Mais j’achève étant fort pressé... + +— Oui, et malgré l’attente du roi, le surintendant vous a payé? + +— Comme, malgré l’attente du roi, vous avez refusé de me payer, vous. + +— Je n’ai pas refusé, monsieur, je vous ai prié d’attendre. Et vous +dites que M. Fouquet vous a payé vos cinq mille livres? + +— Oui; c’est ce que vous eussiez fait, vous; et encore, encore... il a +fait mieux que cela, cher monsieur Colbert. + +— Et qu’a-t-il fait? + +— Il m’a poliment compté la totalité de la somme, en disant que pour le +roi les caisses étaient toujours pleines. + +— La totalité de la somme! M. Fouquet vous a compté vingt mille livres +au lieu de cinq mille. + +— Oui, monsieur. + +— Et pourquoi cela? + +— Afin de m’épargner trois visites à la caisse de la surintendance; +donc, j’ai les vingt mille livres là, dans ma poche, en fort bel or +tout neuf. Vous voyez donc que je puis m’en aller, n’ayant aucunement +besoin de vous et n’étant passé ici que pour la forme. + +Et d’Artagnan frappa sur ses poches en riant, ce qui découvrit à +Colbert trente-deux magnifiques dents aussi blanches que des dents de +vingt-cinq ans, et qui semblaient dire dans leur langage: «Servez-nous +trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons volontiers.» Le +serpent est aussi brave que le lion, l’épervier aussi courageux que +l’aigle, cela ne se peut contester. Il n’est pas jusqu’aux animaux +qu’on a nommés lâches qui ne soient braves quand il s’agit de la +défense. Colbert n’eut pas peur des trente-deux dents de d’Artagnan; il +se roidit, et soudain: + +— Monsieur, dit-il, ce que M. le surintendant a fait là, il n’avait pas +le droit de le faire. + +— Comment dites-vous? répliqua d’Artagnan. + +— Je dis que votre bordereau... Voulez-vous me le montrer, s’il vous +plaît, votre bordereau? + +— Très volontiers; le voici. + +Colbert saisit le papier avec un empressement que le mousquetaire ne +remarqua pas sans inquiétude et surtout sans un certain regret de +l’avoir livré. + +— Eh bien! monsieur, dit Colbert, l’ordonnance royale porte ceci: À +vue, j’entends qu’il soit payé à M. d’Artagnan la somme de cinq mille +livres, formant un quartier de la pension que je lui ai faite. + +— C’est écrit, en effet, dit d’Artagnan affectant le calme. + +— Eh bien! le roi ne vous devait que cinq mille livres, pourquoi vous +en a-t-on donné davantage? + +— Parce qu’on avait davantage, et qu’on voulait me donner davantage; +cela ne regarde personne. + +— Il est naturel, dit Colbert avec une orgueilleuse aisance, que vous +ignoriez les usages de la comptabilité; mais, monsieur, quand vous avez +mille livres à payer, que faites-vous? + +— Je n’ai jamais mille livres à payer, répliqua d’Artagnan. + +— Encore... s’écria Colbert irrité, encore, si vous aviez un paiement à +faire, ne paieriez-vous que ce que vous devez. + +— Cela ne prouve qu’une chose, dit d’Artagnan: c’est que vous avez vos +habitudes particulières en comptabilité, tandis que M. Fouquet a les +siennes. + +— Les miennes, monsieur, sont les bonnes. + +— Je ne dis pas non. + +— Et vous avez reçu ce qu’on ne vous devait pas. + +L’œil de d’Artagnan jeta un éclair. + +— Ce qu’on ne me devait pas encore, voulez-vous dire, monsieur Colbert; +car si j’avais reçu ce qu’on ne me devait pas du tout, j’aurais fait un +vol. + +Colbert ne répondit pas sur cette subtilité. + +— C’est donc quinze mille livres que vous devez à la caisse, dit-il, +emporté par sa jalouse ardeur. + +— Alors vous me ferez crédit, répliqua d’Artagnan avec son +imperceptible ironie. + +— Pas du tout, monsieur. + +— Bon! comment cela?... Vous me reprendrez mes trois rouleaux, vous? + +— Vous les restituerez à ma caisse. + +— Moi? Ah! monsieur Colbert, n’y comptez pas... + +— Le roi a besoin de son argent, monsieur. + +— Et moi, monsieur, j’ai besoin de l’argent du roi. + +— Soit; mais vous restituerez. + +— Pas le moins du monde. J’ai toujours entendu dire qu’en matière de +comptabilité, comme vous dites, un bon caissier ne rend et ne reprend +jamais. + +— Alors, monsieur, nous verrons ce que dira le roi, à qui je montrerai +ce bordereau, qui prouve que M. Fouquet non seulement paie ce qu’il ne +doit pas, mais même ne garde pas quittance de ce qu’il paie. + +— Ah! je comprends, s’écria d’Artagnan, pourquoi vous m’avez pris ce +papier, monsieur Colbert. + +Colbert ne comprit pas tout ce qu’il y avait de menace dans son nom +prononcé d’une certaine façon. + +— Vous en verrez l’utilité plus tard, répliqua-t-il en élevant +l’ordonnance dans ses doigts. + +— Oh! s’écria d’Artagnan en attrapant le papier par un geste rapide, +je le comprends parfaitement, monsieur Colbert, et je n’ai pas besoin +d’attendre pour cela. + +Et il serra dans sa poche le papier qu’il venait de saisir au vol. + +— Monsieur, monsieur! s’écria Colbert... cette violence... + +— Allons donc! est-ce qu’il faut faire attention aux manières d’un +soldat? répondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains, cher +monsieur Colbert! + +Et il sortit en riant au nez du futur ministre. + +— Cet homme-là va m’adorer, murmura-t-il; c’est bien dommage qu’il me +faille lui fausser compagnie. + + + + +Chapitre LXV — Philosophie du cœur et de l’esprit + + +Pour un homme qui en avait vu de plus dangereuses, la position de +d’Artagnan vis-à-vis de Colbert n’était que comique. D’Artagnan ne se +refusa donc pas la satisfaction de rire aux dépens de M. l’intendant, +depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu’à la rue des Lombards. + +Il y a loin. D’Artagnan rit donc longtemps. Il riait encore lorsque +Planchet lui apparut, riant aussi, sur la porte de sa maison. + +Car Planchet, depuis le retour de son patron, depuis la rentrée +des guinées anglaises, passait la plus grande partie de sa vie +à faire ce que d’Artagnan venait de faire seulement de la rue +Neuve-des-Petits-Champs à la rue des Lombards. + +— Vous arrivez donc, mon cher maître? dit Planchet à d’Artagnan. + +— Non, mon ami, répliqua le mousquetaire, je pars au plus vite, +c’est-à-dire que je vais souper, me coucher, dormir cinq heures, et +qu’au point du jour je sauterai en selle... A-t-on donné ration et +demie à mon cheval? + +— Eh! mon cher maître, répliqua Planchet, vous savez bien que votre +cheval est le bijou de la maison, que mes garçons le baisent toute la +journée et lui font manger mon sucre, mes noisettes et mes biscuits. +Vous me demandez s’il a eu sa ration d’avoine? demandez donc plutôt +s’il n’en a pas eu de quoi crever dix fois. + +— Bien, Planchet, bien. Alors, je passe à ce qui me concerne. Le souper? + +— Prêt: un rôti fumant, du vin blanc, des écrevisses, des cerises +fraîches. C’est du nouveau, mon maître. + +— Tu es un aimable homme, Planchet; soupons donc, et que je me couche. + +Pendant le souper, d’Artagnan observa que Planchet se frottait le front +fréquemment comme pour faciliter la sortie d’une idée logée à l’étroit +dans son cerveau. Il regarda d’un air affectueux ce digne compagnon de +ses traverses d’autrefois, et heurtant le verre au verre: + +— Voyons, dit-il, ami Planchet, voyons ce qui te gêne tant à +m’annoncer; mordioux! parle franc, tu parleras vite. + +— Voici, répondit Planchet, vous me faites l’effet d’aller à une +expédition quelconque. + +— Je ne dis pas non. + +— Alors vous auriez eu quelque idée nouvelle. + +— C’est possible, Planchet. + +— Alors, il y aurait un nouveau capital à aventurer? Je mets cinquante +mille livres sur l’idée que vous allez exploiter. + +Et, ce disant, Planchet frotta ses mains l’une contre l’autre avec la +rapidité que donne une grande joie. + +— Planchet, répliqua d’Artagnan, il n’y a qu’un malheur. + +— Et lequel? + +— L’idée n’est pas à moi... Je ne puis rien placer dessus. + +Ces mots arrachèrent un gros soupir du cœur de Planchet. + +C’est une ardente conseillère, l’avarice; elle enlève son homme comme +Satan fit à Jésus sur la montagne, et lorsqu’une fois elle a montré +à un malheureux tous les royaumes de la terre, elle peut se reposer, +sachant bien qu’elle a laissé sa compagne, l’envie, pour mordre le +cœur. + +Planchet avait goûté la richesse facile, il ne devait plus s’arrêter +dans ses désirs; mais, comme c’était un bon cœur malgré son avidité, +comme il adorait d’Artagnan, il ne put s’empêcher de lui faire mille +recommandations plus affectueuses les unes que les autres. Il n’eût pas +été fâché non plus d’attraper une petite bribe du secret que cachait +si bien son maître: ruses, mines, conseils et traquenards furent +inutiles; d’Artagnan ne lâcha rien de confidentiel. La soirée se passa +ainsi. Après souper, le portemanteau occupa d’Artagnan; il fit un +tour à l’écurie, caressa son cheval en lui visitant les fers et les +jambes; puis, ayant recompté son argent, il se mit au lit, où, dormant +comme à vingt ans, parce qu’il n’avait ni inquiétude ni remords, +il ferma la paupière cinq minutes après avoir soufflé la lampe. +Beaucoup d’événements pouvaient pourtant le tenir éveillé. La pensée +bouillonnait en son cerveau, les conjectures abondaient, et d’Artagnan +était grand tireur d’horoscopes; mais; avec ce flegme imperturbable qui +fait plus que le génie pour la fortune et le bonheur des gens d’action, +il remit au lendemain la réflexion, de peur, se dit-il, de n’être pas +frais en ce moment. + +Le jour vint. La rue des Lombards eut sa part des caresses de l’aurore +aux doigts de rose, et d’Artagnan se leva comme l’aurore. Il n’éveilla +personne, mit son portemanteau sous son bras, descendit l’escalier sans +faire crier une marche, sans troubler un seul des ronflements sonores +étagés du grenier à la cave; puis, ayant sellé son cheval, refermé +l’écurie et la boutique, il partit au pas pour son expédition de +Bretagne. + +Il avait eu bien raison de ne pas penser la veille à toutes les +affaires politiques et diplomatiques qui sollicitaient son esprit, +car au matin, dans la fraîcheur et le doux crépuscule, il sentit ses +idées se développer pures et fécondes. Et d’abord, il passa devant la +maison de Fouquet, et jeta dans une large boîte béante à la porte du +surintendant le bienheureux bordereau que, la veille, il avait eu tant +de peine à soustraire aux doigts crochus de l’intendant. + +Mis sous enveloppe à l’adresse de Fouquet, le bordereau n’avait pas +même été deviné par Planchet, qui, en fait de divination, valait +Calchas ou Apollon Pythien. + +D’Artagnan renvoyait donc la quittance à Fouquet, sans se compromettre +lui-même et sans avoir désormais de reproches à s’adresser. Lorsqu’il +eut fait cette restitution commode: + +— Maintenant, se dit-il, humons beaucoup d’air matinal, beaucoup +d’insouciance et de santé, laissons respirer le cheval Zéphire, qui +gonfle ses flancs comme s’il s’agissait d’aspirer un hémisphère, et +soyons très ingénieux dans nos petites combinaisons. + +«Il est temps, poursuivit d’Artagnan, de faire un plan de campagne, et, +selon la méthode de M. de Turenne, qui a une fort grosse tête pleine de +toutes sortes de bons avis, avant le plan de campagne, il convient de +dresser un portrait ressemblant des généraux ennemis à qui nous avons +affaire. + +«Tout d’abord se présente M. Fouquet. Qu’est-ce que M. Fouquet? + +«M. Fouquet, se répondit à lui-même d’Artagnan, c’est un bel homme +fort aimé des femmes; un galant homme fort aimé des poètes; un homme +d’esprit très exécré des faquins. + +«Je ne suis ni femme, ni poète, ni faquin; je n’aime donc ni ne hais M. +le surintendant, je me trouve donc absolument dans la position où se +trouva M. de Turenne, lorsqu’il s’agit de gagner la bataille des Dunes: +il ne haïssait pas les Espagnols, mais il les battit à plate couture. + +«Non pas; il y a meilleur exemple, mordioux: je suis dans la position +où se trouva le même M. de Turenne lorsqu’il eut en tête le prince de +Condé à Jargeau, à Gien et au faubourg Saint-Antoine. Il n’exécrait pas +M. le prince, c’est vrai, mais il obéissait au roi. M. le prince est un +homme charmant, mais le roi est le roi; Turenne poussa un gros soupir, +appela Condé «mon cousin», et lui rafla son armée. + +«Maintenant, que veut le roi? Cela ne me regarde pas. + +«Maintenant, que veut M. Colbert? oh! c’est autre chose. M. Colbert +veut tout ce que ne veut pas M. Fouquet. + +«Que veut donc M. Fouquet? oh! oh! ceci est grave. M. Fouquet veut +précisément tout ce que veut le roi. + +Ce monologue achevé, d’Artagnan se remit à rire en faisant siffler +sa houssine. Il était déjà en pleine grande route, effarouchant les +oiseaux sur les haies, écoutant les louis qui dansaient à chaque +secousse dans sa poche de peau, et, avouons-le, chaque fois que +d’Artagnan se rencontrait en de pareilles conditions, la tendresse +n’était pas son vice dominant. + +— Allons, dit-il, l’expédition n’est pas fort dangereuse, et il en sera +de mon voyage comme de cette pièce que M. Monck me mena voir à Londres, +et qui s’appelle, je crois: beaucoup de bruit pour rien. + + + + +Chapitre LXVI — Voyage + + +C’était la cinquantième fois peut-être, depuis le jour où nous avons +ouvert cette histoire, que cet homme au cœur de bronze et aux muscles +d’acier avait quitté maison et amis, tout enfin, pour aller chercher +la fortune et la mort. L’une, c’est-à-dire la mort, avait constamment +reculé devant lui comme si elle en eût peur; l’autre, c’est-à-dire +la fortune, depuis un mois seulement avait fait réellement alliance +avec lui. Quoique ce ne fût pas un grand philosophe, selon Épicure ou +selon Socrate, c’était un puissant esprit, ayant la pratique de la +vie et de la pensée. On n’est pas brave, on n’est pas aventureux, on +n’est pas adroit comme l’était d’Artagnan, sans être en même temps +un peu rêveur. Il avait donc retenu çà et là quelques bribes de M. +de La Rochefoucauld, dignes d’être mises en latin par messieurs de +Port-Royal, et il avait fait collection en passant, dans la société +d’Athos et d’Aramis, de beaucoup de morceaux de Sénèque et de Cicéron, +traduits par eux et appliqués à l’usage de la vie commune. + +Ce mépris des richesses, que notre Gascon avait observé comme article +de foi pendant les trente-cinq premières années de sa vie, avait +été regardé longtemps par lui comme l’article premier du code de la +bravoure. + +— Article premier, disait-il: + +«On est brave parce qu’on n’a rien; + +«On n’a rien parce qu’on méprise les richesses. + +Aussi avec ces principes, qui, ainsi que nous l’avons dit, avaient +régi les trente-cinq premières années de sa vie, d’Artagnan ne fut pas +plutôt riche qu’il dut se demander si, malgré sa richesse, il était +toujours brave. + +À cela, pour tout autre que d’Artagnan, l’événement de la place de +Grève eût pu servir de réponse. Bien des consciences s’en fussent +contentées; mais d’Artagnan était assez brave pour se demander +sincèrement et consciencieusement s’il était brave. + +Aussi à ceci: + +— Mais il me semble que j’ai assez vivement dégainé et assez proprement +estocadé sur la place de Grève pour être rassuré sur ma bravoure. + +D’Artagnan s’était répondu à lui-même. + +— Tout beau, capitaine! ceci n’est point une réponse. J’ai été brave +ce jour-là parce qu’on brûlait ma maison, et il y a cent et même mille +à parier contre un que, si ces messieurs de l’émeute n’eussent pas eu +cette malencontreuse idée, leur plan d’attaque eût réussi, ou du moins +ce n’eût point été moi qui m’y fusse opposé. + +«Maintenant, que va-t-on tenter contre moi? Je n’ai pas de maison à +brûler en Bretagne; je n’ai pas de trésor qu’on puisse m’enlever. + +«Non! mais j’ai ma peau; cette précieuse peau de M. d’Artagnan, qui +vaut toutes les maisons et tous les trésors du monde; cette peau à +laquelle je tiens par-dessus tout parce qu’elle est, à tout prendre, la +reliure d’un corps qui renferme un cœur très chaud et très satisfait +de battre, et par conséquent de vivre. + +«Donc, je désire vivre, et en réalité je vis bien mieux, bien plus +complètement, depuis que je suis riche. Qui diable disait que l’argent +gâtait la vie? Il n’en est rien, sur mon âme! il semble, au contraire, +que maintenant j’absorbe double quantité d’air et de soleil. Mordioux! +que sera-ce donc si je double encore cette fortune, et si, au lieu +de cette badine que je tiens en ma main, je porte jamais le bâton de +maréchal? + +«Alors je ne sais plus s’il y aura, à partir de ce moment-là, assez +d’air et de soleil pour moi. + +«Au fait, ce n’est pas un rêve; qui diable s’opposerait à ce que le +roi me fît duc et maréchal, comme son père, le roi Louis XIII, a fait +duc et connétable Albert de Luynes? Ne suis-je pas aussi brave et bien +autrement intelligent que cet imbécile de Vitry? + +«Ah! voilà justement ce qui s’opposera à mon avancement; j’ai trop +d’esprit. + +«Heureusement, s’il y a une justice en ce monde, la fortune en est avec +moi aux compensations. Elle me doit, certes, une récompense pour tout +ce que j’ai fait pour Anne d’Autriche et un dédommagement pour tout ce +qu’elle n’a point fait pour moi. + +«Donc, à l’heure qu’il est, me voilà bien avec un roi, et avec un roi +qui a l’air de vouloir régner. + +«Dieu le maintienne dans cette illustre voie! Car s’il veut régner, +il a besoin de moi, et s’il a besoin de moi, il faudra bien qu’il +me donne ce qu’il m’a promis. Chaleur et lumière. Donc, je marche, +comparativement, aujourd’hui, comme je marchais autrefois, de rien à +tout. + +«Seulement, le rien aujourd’hui, c’est le tout d’autrefois; il n’y a +que ce petit changement dans ma vie. + +«Et maintenant, voyons! faisons la part du cœur, puisque j’en ai parlé +tout à l’heure. + +«Mais, en vérité, je n’en ai parlé que pour mémoire. + +Et le Gascon appuya la main sur sa poitrine, comme s’il y eût cherché +effectivement la place du cœur. + +— Ah! malheureux! murmura-t-il en souriant avec amertume. Ah! pauvre +espèce! tu avais espéré un instant n’avoir pas de cœur, et voilà que +tu en as un, courtisan manqué que tu es, et même un des plus séditieux. + +«Tu as un cœur qui te parle en faveur de M. Fouquet. + +«Qu’est-ce que M. Fouquet, cependant, lorsqu’il s’agit du roi? Un +conspirateur, un véritable conspirateur, qui ne s’est même pas donné +la peine de te cacher qu’il conspirait; aussi, quelle arme n’aurais-tu +pas contre lui, si sa bonne grâce et son esprit n’eussent pas fait un +fourreau à cette arme. + +«La révolte à main armée!... car enfin, M. Fouquet a fait de la révolte +à main armée. + +«Ainsi, quand le roi soupçonne vaguement M. Fouquet de sourde +rébellion, moi, je sais, moi, je puis prouver que M. Fouquet a fait +verser le sang des sujets du roi. + +«Voyons maintenant: sachant tout cela et le taisant, que veut de plus +ce cœur si pitoyable pour un bon procédé de M. Fouquet, pour une +avance de quinze mille livres, pour un diamant de mille pistoles, pour +un sourire où il y avait bien autant d’amertume que de bienveillance? +Je lui sauve la vie. + +«Maintenant j’espère, continua le mousquetaire, que cet imbécile de +cœur va garder le silence et qu’il est bel et bien quitte avec M. +Fouquet. + +«Donc, maintenant le roi est mon soleil, et comme voilà mon cœur +quitte avec M. Fouquet, gare à qui se remettra devant mon soleil! En +avant pour Sa Majesté Louis XIV, en avant! + +Ces réflexions étaient les seuls empêchements qui pussent retarder +l’allure de d’Artagnan. Or, ces réflexions une fois faites, il pressa +le pas de sa monture. + +Mais, si parfait que fût le cheval Zéphire, il ne pouvait aller +toujours. Le lendemain du départ de Paris, il fut laissé à Chartres +chez un vieil ami que d’Artagnan s’était fait d’un hôtelier de la +ville. Puis, à partir de ce moment, le mousquetaire voyagea sur des +chevaux de poste. Grâce à ce mode de locomotion, il traversa donc +l’espace qui sépare Chartres de Châteaubriant. Dans cette dernière +ville, encore assez éloignée des côtes pour que nul ne devinât que +d’Artagnan allait gagner la mer, assez éloignée de Paris pour que nul +ne soupçonnât qu’il en venait, le messager de Sa Majesté Louis XIV, +que d’Artagnan avait appelé son soleil sans se douter que celui qui +n’était encore qu’une assez pauvre étoile dans le ciel de la royauté +ferait un jour de cet astre son emblème, le messager du roi Louis XIV, +disons-nous, quitta la poste et acheta un bidet de la plus pauvre +apparence, une de ces montures que jamais officier de cavalerie ne +se permettrait de choisir, de peur d’être déshonoré. Sauf le pelage, +cette nouvelle acquisition rappelait fort à d’Artagnan ce fameux cheval +orange avec lequel ou plutôt sur lequel il avait fait son entrée dans +le monde. + +Il est vrai de dire que, du moment où il avait enfourché cette nouvelle +monture, ce n’était plus d’Artagnan qui voyageait, c’était un bonhomme +vêtu d’un justaucorps gris de fer, d’un haut-de-chausses marron, tenant +le milieu entre le prêtre et le laïque; ce qui, surtout, le rapprochait +de l’homme d’Église, c’est que d’Artagnan avait mis sur son crâne une +calotte de velours râpé, et par-dessus la calotte un grand chapeau +noir; plus d’épée: un bâton pendu par une corde à son avant-bras, mais +auquel il se promettait, comme auxiliaire inattendu, de joindre à +l’occasion une bonne dague de dix pouces cachée sous son manteau. Le +bidet acheté à Châteaubriant complétait la différence. Il s’appelait, +ou plutôt d’Artagnan l’avait appelé Furet. + +— Si de Zéphire j’ai fait Furet, dit d’Artagnan, il faut faire de mon +nom un diminutif quelconque. + +«Donc, au lieu de d’Artagnan, je serai Agnan tout court; c’est une +concession que je dois naturellement à mon habit gris, à mon chapeau +rond et à ma calotte râpée. + +M. Agnan voyagea donc sans secousse exagérée sur Furet, qui trottait +l’amble comme un véritable cheval déluré, et qui, tout en trottant +l’amble, faisait gaillardement ses douze lieues par jour, grâce à +quatre jambes sèches comme des fuseaux, dont l’art exercé de d’Artagnan +avait apprécié l’aplomb et la sûreté sous l’épaisse fourrure qui les +cachait. + +Chemin faisant, le voyageur prenait des notes, étudiait le pays sévère +et froid qu’il traversait, tout en cherchant le prétexte le plus +plausible d’aller à Belle-Île-en-Mer et de tout voir sans éveiller +le soupçon. De cette façon, il put se convaincre de l’importance que +prenait l’événement à mesure qu’il s’en approchait. + +Dans cette contrée reculée, dans cet ancien duché de Bretagne qui +n’était pas français à cette époque, et qui ne l’est guère encore +aujourd’hui, le peuple ne connaissait pas le roi de France. Non +seulement il ne le connaissait pas, mais même ne voulait pas le +connaître. Un fait, un seul, surnageait visible pour lui sur le courant +de la politique. Ses anciens ducs ne gouvernaient plus, mais c’était +un vide: rien de plus. À la place du duc souverain, les seigneurs de +paroisse régnaient sans limite. + +Et au-dessus de ces seigneurs, Dieu, qui n’a jamais été oublié en +Bretagne. + +Parmi ces suzerains de châteaux et de clochers, le plus puissant, le +plus riche et surtout le plus populaire, c’était M. Fouquet, seigneur +de Belle-Île. + +Même dans le pays, même en vue de cette île mystérieuse, les légendes +et les traditions consacraient ses merveilles. + +Tout le monde n’y pénétrait pas; l’île, d’une étendue de six lieues de +long sur six de large, était une propriété seigneuriale que longtemps +le peuple avait respectée, couverte qu’elle était du nom de Retz, si +fort redouté dans la contrée. + +Peu après l’érection de cette seigneurie en marquisat par Charles IX, +Belle-Île était passée à M. Fouquet. + +La célébrité de l’île ne datait pas d’hier: son nom, ou plutôt sa +qualification, remontait à la plus haute Antiquité; les anciens +l’appelaient Kalonèse, de deux mots grecs qui signifient belle île. +Ainsi, à dix huit cents ans de distance, elle avait, dans un autre +idiome, porté le même nom qu’elle portait encore. + +C’était donc quelque chose en soi que cette propriété de M. le +surintendant, outre sa position à six lieues des côtes de France, +position qui la fait souveraine dans sa solitude maritime, comme un +majestueux navire qui dédaignerait les rades et qui jetterait fièrement +ses ancres au beau milieu de l’océan. + +D’Artagnan apprit tout cela sans paraître le moins du monde étonné: il +apprit aussi que le meilleur moyen de prendre langue était de passer à +La Roche-Bernard, ville assez importante sur l’embouchure de la Vilaine. + +Peut-être là pourrait-il s’embarquer. Sinon, traversant les marais +salins, il se rendrait à Guérande ou au Croisic pour attendre +l’occasion de passer à Belle-Île. Il s’était aperçu, au reste, depuis +son départ de Châteaubriant, que rien ne serait impossible à Furet sous +l’impulsion de M. Agnan, et rien à M. Agnan sur l’initiative de Furet. + +Il s’apprêta donc à souper d’une sarcelle et d’un tourteau dans un +hôtel de La Roche-Bernard, et fit tirer de la cave, pour arroser ces +deux mets bretons, un cidre qu’au seul toucher du bout des lèvres il +reconnut pour être infiniment plus breton encore. + + + + +Chapitre LXVII — Comment d’Artagnan fit connaissance d’un poète qui +s’était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés + + +Avant de se mettre à table, d’Artagnan prit, comme d’habitude, ses +informations; mais c’est un axiome de curiosité que tout homme qui veut +bien et fructueusement questionner doit d’abord s’offrir lui-même aux +questions. + +D’Artagnan chercha donc avec son habileté ordinaire un utile +questionneur dans l’hôtellerie de La Roche-Bernard. + +Justement il y avait dans cette maison, au premier étage, deux +voyageurs occupés aussi des préparatifs de leur souper ou de leur +souper lui-même. + +D’Artagnan avait vu à l’écurie leur monture, et dans la salle leur +équipage. + +L’un voyageait avec un laquais, comme une sorte de personnage; deux +juments du Perche, belles et rondes bêtes, leur servaient de monture. + +L’autre, assez petit compagnon, voyageur de maigre apparence, portant +surtout poudreux, linge usé, bottes plus fatiguées par le pavé que +par l’étrier, l’autre était venu de Nantes avec un chariot traîné par +un cheval tellement pareil à Furet pour la couleur que d’Artagnan eût +fait cent lieues avant de trouver mieux pour apparier un attelage. +Ce chariot renfermait divers gros paquets enfermés dans de vieilles +étoffes. + +«Ce voyageur-là, se dit d’Artagnan, est de ma farine. Il me va, il me +convient. Je dois lui aller et lui convenir. M. Agnan, au justaucorps +gris et à la calotte râpée, n’est pas indigne de souper avec le +monsieur aux vieilles bottes et au vieux cheval.» + +Cela dit, d’Artagnan appela l’hôte et lui commanda de monter sa +sarcelle, son tourteau et son cidre dans la chambre du monsieur aux +dehors modestes. + +Lui-même, gravissant, une assiette à la main, un escalier de bois qui +montait à la chambre, se mit à heurter à la porte. + +— Entrez! dit l’inconnu. + +D’Artagnan entra la bouche en cœur, son assiette sous le bras, son +chapeau d’une main, sa chandelle de l’autre. + +— Monsieur, dit-il, excusez-moi, je suis comme vous un voyageur, je ne +connais personne dans l’hôtel et j’ai la mauvaise habitude de m’ennuyer +quand je mange seul, de sorte que mon repas me paraît mauvais et ne +me profite point. Votre figure, que j’aperçus tout à l’heure quand +vous descendîtes pour vous faire ouvrir des huîtres, votre figure me +revient fort; en outre, j’ai observé que vous aviez un cheval tout +pareil au mien, et que l’hôte, à cause de cette ressemblance sans +doute, les a placés côte à côte dans son écurie, où ils paraissent se +trouver à merveille de cette compagnie. Je ne vois donc pas, monsieur, +pourquoi les maîtres seraient séparés, quand les chevaux sont réunis. +En conséquence, je viens vous demander le plaisir d’être admis à votre +table. Je m’appelle Agnan, Agnan pour vous servir, monsieur, intendant +indigne d’un riche seigneur qui veut acheter des salines dans le pays +et m’envoie visiter ses futures acquisitions. En vérité, monsieur, je +voudrais que ma figure vous agréât autant que la vôtre m’agrée, car je +suis tout vôtre en honneur. + +L’étranger, que d’Artagnan voyait pour la première fois, car d’abord il +ne l’avait qu’entrevu, l’étranger avait des yeux noirs et brillants, le +teint jaune, le front un peu plissé par le poids de cinquante années, +de la bonhomie dans l’ensemble des traits, mais de la finesse dans le +regard. + +«On dirait, pensa d’Artagnan, que ce gaillard-là n’a jamais exercé +que la partie supérieure de sa tête, l’œil et le cerveau et ce doit +être un homme de science: la bouche, le nez, le menton ne signifient +absolument rien.» + +— Monsieur, répliqua celui dont on fouillait ainsi l’idée et la +personne, vous me faites honneur, non pas que je m’ennuyasse; j’ai, +ajouta-t-il en souriant, une compagnie qui me distrait toujours; mais +n’importe, je suis très heureux de vous recevoir. + +Mais, en disant ces mots, l’homme aux bottes usées jeta un regard +inquiet sur sa table, dont les huîtres avaient disparu et sur laquelle +il ne restait plus qu’un morceau de lard salé. + +— Monsieur, se hâta de dire d’Artagnan, l’hôte me monte une jolie +volaille rôtie et un superbe tourteau. + +D’Artagnan avait lu dans le regard de son compagnon, si rapide qu’il +eût été, la crainte d’une attaque par un parasite. Il avait deviné +juste: à cette ouverture, les traits de l’homme aux dehors modestes se +déridèrent. + +En effet comme s’il eût guetté son entrée, l’hôte parut aussitôt, +portant les mets annoncés. + +Le tourteau et la sarcelle étant ajoutés au morceau de lard grillé, +d’Artagnan et son convive se saluèrent, s’assirent face à face, et +comme deux frères firent le partage du lard et des autres plats. + +— Monsieur, dit d’Artagnan, avouez que c’est une merveilleuse chose que +l’association. + +— Pourquoi? demanda l’étranger la bouche pleine. + +— Eh bien! je vais vous le dire, répondit d’Artagnan. + +L’étranger donna trêve aux mouvements de ses mâchoires pour mieux +écouter. + +— D’abord, continua d’Artagnan, au lieu d’une chandelle que nous avions +chacun, en voici deux. + +— C’est vrai, dit l’étranger, frappé de l’extrême justesse de +l’observation. + +— Puis je vois que vous mangez mon tourteau par préférence, tandis que +moi, par préférence, je mange votre lard. + +— C’est encore vrai. + +— Enfin, par-dessus le plaisir d’être mieux éclairé et de manger des +choses de son goût, je mets le plaisir de la société. + +— En vérité, monsieur, vous êtes jovial, dit agréablement l’inconnu. + +— Mais oui, monsieur; jovial comme tous ceux qui n’ont rien dans la +tête. Oh! il n’en est pas ainsi de vous, poursuivit d’Artagnan, et je +vois dans vos yeux toute sorte de génie. + +— Oh! monsieur... + +— Voyons, avouez-moi une chose. + +— Laquelle? + +— C’est que vous êtes un savant. + +— Ma foi, monsieur... + +— Hein? + +— Presque. + +— Allons donc! + +— Je suis un auteur. + +— Là! s’écria d’Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je ne +m’étais pas trompé! C’est du miracle... + +— Monsieur... + +— Eh quoi! continua d’Artagnan, j’aurais le bonheur de passer cette +nuit dans la société d’un auteur, d’un auteur célèbre peut-être? + +— Oh! fit l’inconnu en rougissant, célèbre, monsieur, célèbre n’est pas +le mot. + +— Modeste! s’écria d’Artagnan transporté; il est modeste! + +Puis, revenant à l’étranger avec le caractère d’une brusque bonhomie: + +— Mais, dites-moi au moins le nom de vos œuvres, monsieur, car vous +remarquerez que vous ne m’avez point dit le vôtre, et que j’ai été +forcé de vous deviner. + +— Je m’appelle Jupenet, monsieur, dit l’auteur. + +— Beau nom! fit d’Artagnan; beau nom, sur ma parole, et je ne sais +pourquoi, pardonnez-moi cette bévue, si c’en est une, je ne sais +comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque part. + +— Mais j’ai fait des vers, dit modestement le poète. + +— Eh! voilà! on me les aura fait lire. + +— Une tragédie. + +— Je l’aurai vu jouer. + +Le poète rougit encore. + +— Je ne crois pas, car mes vers n’ont pas été imprimés. + +— Eh bien! je vous le dis, c’est la tragédie qui m’aura appris votre +nom. + +— Vous vous trompez encore, car messieurs les comédiens de l’hôtel +de Bourgogne n’en ont pas voulu, dit le poète avec le sourire dont +certains orgueils savent seuls le secret. + +D’Artagnan se mordit les lèvres. + +— Ainsi donc, monsieur, continua le poète, vous voyez que vous êtes +dans l’erreur à mon endroit, et que, n’étant point connu du tout de +vous, vous n’avez pu entendre parler de moi. + +— Voilà qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un beau +nom et bien digne d’être connu, aussi bien que ceux de MM. Corneille, +ou Rotrou, ou Garnier. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me +dire un peu votre tragédie, plus tard, comme cela, au dessert. Ce sera +la rôtie au sucre, mordioux! Ah! pardon, monsieur, c’est un juron, qui +m’échappe parce qu’il est habituel à mon seigneur et maître. Je me +permets donc quelquefois d’usurper ce juron qui me paraît de bon goût. +Je me permets cela en son absence seulement, bien entendu, car vous +comprenez qu’en sa présence... Mais en vérité, monsieur, ce cidre est +abominable; n’êtes-vous point de mon avis? Et de plus le pot est de +forme si peu régulière qu’il ne tient point sur la table. + +— Si nous le calions? + +— Sans doute: mais avec quoi? + +— Avec ce couteau. + +— Et la sarcelle, avec quoi la découperons-nous? comptez-vous par +hasard ne pas toucher à la sarcelle? + +— Si fait. + +— Eh bien! alors... + +— Attendez. + +Le poète fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de fonte +oblong, quadrangulaire, épais d’une ligne à peu près, long d’un pouce +et demi. + +Mais à peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le poète +parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour le remettre +dans sa poche. + +D’Artagnan s’en aperçut. C’était un homme à qui rien n’échappait. + +Il étendit la main vers le petit morceau de fonte. + +— Tiens, c’est gentil, ce que vous tenez là, dit-il; peut-on voir? + +— Certainement, dit le poète, qui parut avoir cédé trop vite à un +premier mouvement, certainement qu’on peut voir; mais vous avez beau +regarder, ajouta-t-il d’un air satisfait, si je ne vous dis point à +quoi cela sert, vous ne le saurez pas. + +D’Artagnan avait saisi comme un aveu les hésitations du poète et son +empressement à cacher le morceau de fonte qu’un premier mouvement +l’avait porté à sortir de sa poche. + +Aussi, son attention une fois éveillée sur ce point, il se renferma +dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion la +supériorité. D’ailleurs, quoi qu’en eût dit M. Jupenet, à la simple +inspection de l’objet, il l’avait parfaitement reconnu. + +C’était un caractère d’imprimerie. + +— Devinez-vous ce que c’est? continua le poète. + +— Non! dit d’Artagnan; non, ma foi! + +— Eh bien! monsieur, dit maître Jupenet, ce petit morceau de fonte est +une lettre d’imprimerie. + +— Bah! + +— Une majuscule. + +— Tiens! tiens! fit M. Agnan écarquillant des yeux bien naïfs. + +— Oui, monsieur, un J majuscule, la première lettre de mon nom. + +— Et c’est une lettre, cela? + +— Oui, monsieur. + +— Eh bien! je vais vous avouer une chose. + +— Laquelle? + +— Non! car c’est encore une bêtise que je vais vous dire. + +— Eh! non, fit maître Jupenet d’un air protecteur. + +— Eh bien! je ne comprends pas, si cela est une lettre, comment on peut +faire un mot. + +— Un mot? + +— Pour l’imprimer, oui. + +— C’est bien facile. + +— Voyons. + +— Cela vous intéresse? + +— Énormément. + +— Eh bien! je vais vous expliquer la chose. Attendez! + +— J’attends. + +— M’y voici. + +— Bon! + +— Regardez bien. + +— Je regarde. + +D’Artagnan, en effet, paraissait absorbé dans sa contemplation. Jupenet +tira de sa poche sept ou huit autres morceaux de fonte, mais plus +petits. + +— Ah! ah! fit d’Artagnan. + +— Quoi? + +— Vous avez donc toute une imprimerie dans votre poche. Peste! c’est +curieux, en effet. + +— N’est-ce pas? + +— Que de choses on apprend en voyageant, mon Dieu! + +— À votre santé, dit Jupenet enchanté. + +— À la vôtre, mordioux, à la vôtre! Mais un instant, pas avec ce cidre. +C’est une abominable boisson et indigne d’un homme qui s’abreuve à +l’Hippocrène: n’est-ce pas ainsi que vous appelez votre fontaine, à +vous autres poètes? + +— Oui, monsieur, notre fontaine s’appelle ainsi en effet. Cela vient de +deux mots grecs, _hippos_, qui veut dire cheval... et... + +— Monsieur, interrompit d’Artagnan, je vais vous faire boire une +liqueur qui vient d’un seul mot français et qui n’en est pas plus +mauvaise pour cela, du mot raisin; ce cidre m’écœure et me gonfle à +la fois. Permettez-moi de m’informer près de notre hôte s’il n’a pas +quelque bonne bouteille de Beaugency ou de la coulée de Céran derrière +les grosses bûches de son cellier. + +En effet, l’hôte interpellé monta aussitôt. + +— Monsieur, interrompit le poète, prenez garde, nous n’aurons pas le +temps de boire le vin, à moins que nous ne nous pressions fort, car je +dois profiter de la marée pour prendre le bateau. + +— Quel bateau? demanda d’Artagnan. + +— Mais le bateau qui part pour Belle-Île. + +— Ah! pour Belle-Île? dit le mousquetaire. Bon! + +— Bah! vous aurez tout le temps, monsieur, répliqua l’hôtelier en +débouchant la bouteille; le bateau ne part que dans une heure. + +— Mais qui m’avertira? fit le poète. + +— Votre voisin, répliqua l’hôte. + +— Mais je le connais à peine. + +— Quand vous l’entendrez partir, il sera temps que vous partiez. + +— Il va donc à Belle-Île aussi? + +— Oui. + +— Ce monsieur qui a un laquais? demanda d’Artagnan. + +— Ce monsieur qui a un laquais. + +— Quelque gentilhomme, sans doute? + +— Je l’ignore. + +— Comment, vous l’ignorez? + +— Oui. Tout ce que je sais, c’est qu’il boit le même vin que vous. + +— Peste! voilà bien de l’honneur pour nous, dit d’Artagnan en versant à +boire à son compagnon, tandis que l’hôte s’éloignait. + +— Ainsi, reprit le poète, revenant à ses idées dominantes, vous n’avez +jamais vu imprimer? + +— Jamais. + +— Tenez, on prend ainsi les lettres qui composent le mot, voyez-vous; +AB; ma foi, voici un R. deux EE, puis un G. + +Et il assembla les lettres avec une vitesse et une habileté qui +n’échappèrent point à l’œil de d’Artagnan. + +— Abrégé, dit-il en terminant. + +— Bon! dit d’Artagnan; voici bien les lettres assemblées; mais comment +tiennent-elles? + +Et il versa un second verre de vin à son hôte. M. Jupenet sourit en +homme qui a réponse à tout; puis il tira, de sa poche toujours, une +petite règle de métal, composée de deux parties assemblées en équerre, +sur laquelle il réunit et aligna les caractères en les maintenant sous +son pouce gauche. + +— Et comment appelle-t-on cette petite règle de fer? dit d’Artagnan; +car enfin tout cela doit avoir un nom. + +— Cela s’appelle un composteur, dit Jupenet. C’est à l’aide de cette +règle que l’on forme les lignes. + +— Allons, allons, je maintiens ce que j’ai dit; vous avez une presse +dans votre poche, dit d’Artagnan en riant d’un air de simplicité si +lourde, que le poète fut complètement sa dupe. + +— Non, répliqua-t-il, mais je suis paresseux pour écrire, et quand +j’ai fait un vers dans ma tête, je le compose tout de suite pour +l’imprimerie. C’est une besogne dédoublée. + +«Mordioux! pensa en lui-même d’Artagnan, il s’agit d’éclaircir cela.» + +Et sous un prétexte qui n’embarrassa pas le mousquetaire, homme fertile +en expédients, il quitta la table, descendit l’escalier, courut au +hangar sous lequel était le petit chariot, fouilla avec la pointe de +son poignard l’étoffe et les enveloppes d’un des paquets, qu’il trouva +plein de caractères de fonte pareils à ceux que le poète imprimeur +avait dans sa poche. + +«Bien! dit d’Artagnan, je ne sais point encore si M. Fouquet veut +fortifier matériellement Belle-Île; mais voilà, en tout cas, des +munitions spirituelles pour le château.» + +Puis, riche de cette découverte, il revint se mettre à table. + +D’Artagnan savait ce qu’il voulait savoir. Il n’en resta pas moins en +face de son partenaire jusqu’au moment où l’on entendit dans la chambre +voisine le remue-ménage d’un homme qui s’apprête à partir. Aussitôt +l’imprimeur fut sur pied; il avait donné des ordres pour que son cheval +fût attelé. La voiture l’attendait à la porte. Le second voyageur se +mettait en selle dans la cour avec son laquais. D’Artagnan suivit +Jupenet jusqu’au port; il embarqua sa voiture et son cheval sur le +bateau. + +Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et de +son domestique. Mais quelque esprit que dépensât d’Artagnan pour savoir +son nom, il ne put rien apprendre. + +Seulement, il remarqua son visage, de façon que le visage se gravât +pour toujours dans sa mémoire. D’Artagnan avait bonne envie de +s’embarquer avec les deux passagers, mais un intérêt plus puissant que +celui de la curiosité, celui du succès, le repoussa du rivage et le +ramena dans l’hôtellerie. + +Il y rentra en soupirant et se mit immédiatement au lit afin d’être +prêt le lendemain de bonne heure avec de fraîches idées et le conseil +de la nuit. + + + + +Chapitre LXVIII — D’Artagnan continue ses investigations + + +Au point du jour, d’Artagnan sella lui-même Furet, qui avait fait +bombance toute la nuit, et dévoré à lui seul les restes de provisions +de ses deux compagnons. + +Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l’hôte, qu’il trouva +fin, défiant, et dévoué corps et âme à M. Fouquet. Il en résulta que, +pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un +achat probable de quelques salines. S’embarquer pour Belle-Île à La +Roche-Bernard, c’eût été s’exposer à des commentaires que peut-être on +avait déjà faits et qu’on allait porter au château. + +De plus, il était singulier que ce voyageur et son laquais fussent +restés un secret pour d’Artagnan, malgré toutes les questions +adressées par lui à l’hôte, qui semblait le connaître parfaitement. +Le mousquetaire se fit donc renseigner sur les salines et prit le +chemin des marais, laissant la mer à sa droite et pénétrant dans cette +plaine vaste et désolée qui ressemble à une mer de boue, dont çà et là +quelques crêtes de sel argentent les ondulations. + +Furet marchait à merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les +chaussées larges d’un pied qui divisent les salines. + +D’Artagnan, rassuré sur les conséquences d’une chute qui aboutirait à +un bain froid, le laissait faire, se contentant, lui, de regarder à +l’horizon les trois rochers aigus qui sortaient pareils à des fers de +lance du sein de la plaine sans verdure. + +Piriac, le bourg de Batz et Le Croisic, semblables les uns aux autres, +attiraient et suspendaient son attention. Si le voyageur se retournait +pour mieux s’orienter, il voyait de l’autre côté un horizon de trois +autres clochers, Guérande, Le Pouliguen, Saint-Joachim, qui, dans +leur circonférence, lui figuraient un jeu de quilles, dont Furet et +lui n’étaient que la boule vagabonde. Piriac était le premier petit +port sur sa droite. Il s’y rendit, le nom des principaux sauniers à +la bouche. Au moment où il visita le petit port de Piriac, cinq gros +chalands chargés de pierres s’en éloignaient. + +Il parut étrange à d’Artagnan que des pierres partissent d’un pays où +l’on n’en trouve pas. Il eut recours à toute l’aménité de M. Agnan +pour demander aux gens du port la cause de cette singularité. Un vieux +pêcheur répondit à M. Agnan que les pierres ne venaient pas de Piriac, +ni des marais, bien entendu. + +— D’où viennent-elles, alors? demanda le mousquetaire. + +— Monsieur, elles viennent de Nantes et de Paimbœuf. + +— Où donc vont-elles? + +— Monsieur, à Belle-Île. + +— Ah! ah! fit d’Artagnan, du même ton qu’il avait pris pour dire à +l’imprimeur que ses caractères l’intéressaient... On travaille donc, à +Belle-Île? + +— Mais oui-da! monsieur. Tous les ans, M. Fouquet fait réparer les murs +du château. + +— Il est en ruine donc? + +— Il est vieux. + +— Fort bien. + +«Le fait est, se dit d’Artagnan, que rien n’est plus naturel, et que +tout propriétaire a le droit de faire réparer sa propriété. C’est comme +si l’on venait me dire, à moi, que je fortifie l’Image-de-Notre-Dame, +lorsque je serai purement et simplement obligé d’y faire des +réparations. En vérité, je crois qu’on a fait de faux rapports à Sa +Majesté et qu’elle pourrait bien avoir tort...» + +— Vous m’avouerez, continua-t-il alors tout haut en s’adressant au +pêcheur, car son rôle d’homme défiant lui était imposé par le but même +de la mission, vous m’avouerez, mon bon monsieur, que ces pierres +voyagent d’une bien singulière façon. + +— Comment! dit le pêcheur. + +— Elles viennent de Nantes ou de Paimbœuf par la Loire, n’est-ce pas? + +— Ça descend. + +— C’est commode, je ne dis pas; mais pourquoi ne vont-elles pas droit +de Saint-Nazaire à Belle-Île? + +— Eh! parce que les chalands sont de mauvais bateaux et tiennent mal la +mer, répliqua le pêcheur. + +— Ce n’est pas une raison. + +— Pardonnez-moi, monsieur, on voit bien que vous n’avez jamais navigué, +ajouta le pêcheur, non sans une sorte de dédain. + +— Expliquez-moi cela, je vous prie, mon bonhomme. Il me semble à moi +que venir de Paimbœuf à Piriac, pour aller de Piriac à Belle-Île, +c’est comme si on allait de La Roche-Bernard à Nantes et de Nantes à +Piriac. + +— Par eau, ce serait plus court, répliqua imperturbablement le pêcheur. + +— Mais il y a un coude? + +Le pêcheur secoua la tête. + +— Le chemin le plus court d’un point à un autre, c’est la ligne droite, +poursuivit d’Artagnan. + +— Vous oubliez le flot, monsieur. + +— Soit! va pour le flot. + +— Et le vent. + +— Ah! bon! + +— Sans doute; le courant de la Loire pousse presque les barques +jusqu’au Croisic. Si elles ont besoin de se radouber un peu ou de +rafraîchir l’équipage, elles viennent à Piriac en longeant la côte; de +Piriac, elles trouvent un autre courant inverse qui les mène à l’île +Dumet, deux lieues et demie. + +— D’accord. + +— Là, le courant de la Vilaine les jette sur une autre île, l’île +d’Hoëdic. + +— Je le veux bien. + +— Eh! monsieur, de cette île à Belle-Île, le chemin est tout droit. La +mer, brisée en amont et en aval, passe comme un canal, comme un miroir +entre les deux îles; les chalands glissent là-dessus semblables à des +canards sur la Loire, voilà! + +— N’importe, dit l’entêté M. Agnan, c’est bien du chemin. + +— Ah!... M. Fouquet le veut! répliqua pour conclusion le pêcheur en +ôtant son bonnet de laine à l’énoncé de ce nom respectable. + +Un regard de d’Artagnan, regard vif et perçant comme une lame d’épée, +ne trouva dans le cœur du vieillard que la confiance naïve, sur ses +traits que la satisfaction et l’indifférence. Il disait: «M. Fouquet le +veut», comme il eût dit: «Dieu l’a voulu!» D’Artagnan s’était encore +trop avancé à cet endroit; d’ailleurs, les chalands partis, il ne +restait à Piriac qu’une seule barque, celle du vieillard, et elle ne +semblait pas disposée à reprendre la mer sans beaucoup de préparatifs. + +Aussi, d’Artagnan caressa-t-il Furet, qui, pour nouvelle preuve de son +charmant caractère, se remit en marche les pieds dans les salines et le +nez au vent très sec qui courbe les ajoncs et les maigres bruyères de +ce pays. Il arriva vers cinq heures au Croisic. + +Si d’Artagnan eût été poète, c’était un beau spectacle que celui +de ces immenses grèves, d’une lieue et plus, que couvre la mer aux +marées, et qui, au reflux, apparaissent grisâtres, désolées, jonchées +de polypes et d’algues mortes avec leurs galets épars et blancs, comme +des ossements dans un vaste cimetière. Mais le soldat, le politique, +l’ambitieux n’avait plus même cette douce consolation de regarder au +ciel pour y lire un espoir ou un avertissement. Le ciel rouge signifie +pour ces gens du vent et de la tourmente. Les nuages blancs et ouatés +sur l’azur disent tout simplement que la mer sera égale et douce. +D’Artagnan trouva le ciel bleu, la bise embaumée de parfums salins, et +se dit: «Je m’embarquerai à la première marée, fût-ce sur une coquille +de noix.» Au Croisic, comme à Piriac, il avait remarqué des tas énormes +de pierres alignées sur la grève. Ces murailles gigantesques, démolies +à chaque marée par les transports qu’on opérait pour Belle-Île, furent +aux yeux du mousquetaire la suite et la preuve de ce qu’il avait si +bien deviné à Piriac. Était-ce un mur que M. Fouquet reconstruisait? +était-ce une fortification qu’il édifiait? Pour le savoir, il fallait +le voir. D’Artagnan mit Furet à l’écurie, soupa, se coucha, et le +lendemain, au jour, il se promenait sur le port, ou mieux, sur les +galets. Le Croisic a un port de cinquante pieds, il a une vigie qui +ressemble à une énorme brioche élevée sur un plat. + +Les grèves plates sont le plat. Cent brouettées de terre solidifiées +avec des galets, et arrondies en cône avec des allées sinueuses sont la +brioche et la vigie en même temps. + +C’est ainsi aujourd’hui, c’était ainsi il y a cent quatre-vingts +ans; seulement, la brioche était moins grosse et l’on ne voyait +probablement pas autour de la brioche les treillages de lattes qui en +font l’ornement et que l’édilité de cette pauvre et pieuse bourgade a +plantés comme garde-fous le long des allées en limaçon qui aboutissent +à la petite terrasse. Sur les galets, trois ou quatre pêcheurs +causaient sardines et chevrettes. + +M. Agnan, l’œil animé d’une bonne grosse gaieté, le sourire aux +lèvres, s’approcha des pêcheurs. + +— Pêche-t-on aujourd’hui? dit-il. + +— Oui monsieur, dit l’un d’eux, et nous attendons la marée. + +— Où pêchez-vous, mes amis? + +— Sur les côtes, monsieur. + +— Quelles sont les bonnes côtes? + +— Ah! c’est selon; le tour des îles, par exemple. + +— Mais c’est loin, les îles? + +— Pas trop; quatre lieues. + +— Quatre lieues! C’est un voyage! + +Le pêcheur se mit à rire au nez de M. Agnan. + +— Écoutez donc, reprit celui-ci avec sa native bêtise, à quatre lieues +on perd de vue la côte, n’est-ce pas? + +— Mais... pas toujours. + +— Enfin... c’est loin... trop loin même; sans quoi, je vous eusse +demandé de me prendre à bord et de me montrer ce que je n’ai jamais vu. + +— Quoi donc? + +— Un poisson de mer vivant. + +— Monsieur est de province? dit un des pêcheurs. + +— Oui, je suis de Paris. + +Le Breton haussa les épaules; puis: + +— Avez-vous vu M. Fouquet à Paris? demanda-t-il. + +— Souvent, répondit Agnan. + +— Souvent? firent les pêcheurs en resserrant leur cercle autour du +Parisien. Vous le connaissez? + +— Un peu; il est ami intime de mon maître. + +— Ah! firent les pêcheurs. + +— Et, ajouta d’Artagnan, j’ai vu tous ses châteaux, de Saint-Mandé, de +Vaux, et son hôtel de Paris. + +— C’est beau? + +— Superbe. + +— Ce n’est pas si beau que Belle-Île, dit un pêcheur. + +— Bah! répliqua M. Agnan en éclatant d’un rire assez dédaigneux, qui +courrouça tous les assistants. + +— On voit bien que vous n’avez pas vu Belle-Île, répliqua le pêcheur +le plus curieux. Savez-vous que cela fait six lieues, et qu’il a des +arbres que l’on n’en voit pas de pareils à Nantes sur le fossé? + +— Des arbres! en mer! s’écria d’Artagnan. Je voudrais bien voir cela! + +— C’est facile, nous pêchons à l’île de Hoëdic; venez avec nous. De cet +endroit, vous verrez comme un paradis les arbres noirs de Belle-Île sur +le ciel; vous verrez la ligne blanche du château, qui coupe comme une +lame l’horizon de la mer. + +— Oh! fit d’Artagnan, ce doit être beau. Mais il y a cent clochers au +château de M. Fouquet, à Vaux, savez-vous? + +Le Breton leva la tête avec une admiration profonde, mais ne fut pas +convaincu. + +— Cent clochers! dit-il; c’est égal, Belle-Île est plus beau. +Voulez-vous voir Belle-Île? + +— Est-ce que c’est possible? demanda M. Agnan. + +— Oui, avec la permission du gouverneur. + +— Mais je ne le connais pas, moi, ce gouverneur. + +— Puisque vous connaissez M. Fouquet, vous direz votre nom. + +— Oh! mes amis, je ne suis pas un gentilhomme, moi! + +— Tout le monde entre à Belle-Île, continua le pêcheur dans sa langue +forte et pure, pourvu qu’on ne veuille pas de mal à Belle-Île ni à son +seigneur. + +Un frisson léger parcourut le corps du mousquetaire. + +«C’est vrai», pensa-t-il. + +Puis, se reprenant: + +— Si j’étais sûr, dit-il, de ne pas souffrir du mal de mer... + +— Là-dessus? fit le pêcheur en montrant avec orgueil sa jolie barque au +ventre rond. + +— Allons! vous me persuadez, s’écria M. Agnan; j’irai voir Belle-Île; +mais on ne me laissera pas entrer. + +— Nous entrons bien, nous. + +— Vous! pourquoi? + +— Mais dame!... pour vendre du poisson aux corsaires. + +— Hé!... des corsaires, que dites-vous? + +— Je dis que M. Fouquet fait construire deux corsaires pour la chasse +aux Hollandais ou aux Anglais, et que nous vendons du poisson aux +équipages de ces petits navires. + +— Tiens!... tiens!... fit d’Artagnan, de mieux en mieux! une +imprimerie, des bastions et des corsaires!... Allons, M. Fouquet n’est +pas un médiocre ennemi, comme je l’avais présumé. Il vaut la peine +qu’on se remue pour le voir de près. + +— Nous partons à cinq heures et demie, ajouta gravement le pêcheur. + +— Je suis tout à vous, je ne vous quitte pas. + +En effet, d’Artagnan vit les pêcheurs haler avec un tourniquet leurs +barques jusqu’au flot; la mer monta, M. Agnan se laissa glisser +jusqu’au bord, non sans jouer la frayeur et prêter à rire aux petits +mousses qui le surveillaient de leurs grands yeux intelligents. + +Il se coucha sur une voile pliée en quatre, laissa l’appareillage se +faire, et la barque, avec sa grande voile carrée, prit le large en deux +heures de temps. + +Les pêcheurs, qui faisaient leur état tout en marchant, ne s’aperçurent +pas que leur passager n’avait point pâli, point gémi, point souffert; +que malgré l’horrible tangage et le roulis brutal de la barque, à +laquelle nulle main n’imprimait la direction, le passager novice avait +conservé sa présence d’esprit et son appétit. + +Ils pêchaient, et la pêche était assez heureuse. Aux lignes amorcées +de crevettes venaient mordre, avec force soubresauts, les soles et les +carrelets. Deux fils avaient déjà été brisés par des congres et des +cabillauds d’un poids énorme; trois anguilles de mer labouraient la +cale de leurs replis vaseux et de leurs frétillements d’agonie. + +D’Artagnan leur portait bonheur; ils le lui dirent. Le soldat trouva la +besogne si réjouissante, qu’il mit la main à l’œuvre, c’est-à-dire aux +lignes, et poussa des rugissements de joie et des mordioux à étonner +ses mousquetaires eux-mêmes, chaque fois qu’une secousse imprimée à la +ligne, par une proie conquise, venait déchirer les muscles de son bras, +et solliciter l’emploi de ses forces et de son adresse. La partie de +plaisir lui avait fait oublier la mission diplomatique. Il en était à +lutter contre un effroyable congre, à se cramponner au bordage d’une +main pour attirer la hure béante de son antagoniste, lorsque le patron +lui dit: + +— Prenez garde qu’on ne vous voie de Belle-Île! + +Ces mots firent l’effet à d’Artagnan du premier boulet qui siffle en +un jour de bataille: il lâcha le fil et le congre, qui, l’un tirant +l’autre, s’en retournèrent à l’eau. + +D’Artagnan venait d’apercevoir à une demi-lieue au plus la silhouette +bleuâtre et accentuée des rochers de Belle-Île, dominée par la ligne +blanche et majestueuse du château. Au loin, la terre, avec des forêts +et des plaines verdoyantes; dans les herbages, des bestiaux. + +Voilà ce qui tout d’abord attira l’attention du mousquetaire. + +Le soleil, parvenu au quart du ciel, lançait des rayons d’or sur la mer +et faisait voltiger une poussière resplendissante autour de cette île +enchantée. On n’en voyait, grâce à cette lumière éblouissante, que les +points aplanis; toute ombre tranchait durement et zébrait d’une bande +de ténèbres le drap lumineux de la prairie ou des murailles. + +— Eh! eh! fit d’Artagnan à l’aspect de ces masses de roches noires, +voilà, ce me semble, des fortifications qui n’ont besoin d’aucun +ingénieur pour inquiéter un débarquement. Par où diable peut-on +descendre sur cette terre que Dieu a défendue si complaisamment? + +— Par ici, répliqua le patron de la barque en changeant la voile et +en imprimant au gouvernail une secousse qui mena l’esquif dans la +direction d’un joli petit port tout coquet, tout rond et tout crénelé à +neuf. + +— Que diable vois-je là, dit d’Artagnan. + +— Vous voyez Locmaria, répliqua le pêcheur. + +— Mais là-bas? + +— C’est Bangos. + +— Et plus loin? + +— Saujeu... Puis Le Palais. + +— Mordioux! c’est un monde. Ah! voilà des soldats. + +— Il y a dix-sept cents hommes à Belle-Île, monsieur, répliqua le +pêcheur avec orgueil. Savez-vous que la moindre garnison est de +vingt-deux compagnies d’infanterie? + +— Mordioux! s’écria d’Artagnan en frappant du pied, Sa Majesté pourrait +bien avoir raison. + + + + +Chapitre LXIX — Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le fut +d’Artagnan de retrouver une ancienne connaissance + + +Il y a toujours dans un débarquement, fût-ce celui du plus petit esquif +de la mer, un trouble et une confusion qui ne laissent pas à l’esprit +la liberté dont il aurait besoin pour étudier du premier coup d’œil +l’endroit nouveau qui lui est offert. + +Le pont mobile, le matelot agité, le bruit de l’eau sur le galet, +les cris et les empressements de ceux qui attendent au rivage, sont +les détails multiples de cette sensation, qui se résume en un seul +résultat, l’hésitation. + +Ce ne fut donc qu’après avoir débarqué et quelques minutes de station +sur le rivage que d’Artagnan vit sur le port, et surtout dans +l’intérieur de l’île, s’agiter un monde de travailleurs. À ses pieds, +d’Artagnan reconnut les cinq chalands chargés de moellons qu’il avait +vus partir du port de Piriac. Les pierres étaient transportées au +rivage à l’aide d’une chaîne formée par vingt cinq ou trente paysans. + +Les grosses pierres étaient chargées sur des charrettes qui les +conduisaient dans la même direction que les moellons, c’est-à-dire vers +des travaux dont d’Artagnan ne pouvait encore apprécier la valeur ni +l’étendue. + +Partout régnait une activité égale à celle que remarqua Télémaque +en débarquant à Salente. D’Artagnan avait bonne envie de pénétrer +plus avant; mais il ne pouvait, sous peine de défiance, se laisser +soupçonner de curiosité. Il n’avançait donc que petit à petit, +dépassant à peine la ligne que les pêcheurs formaient sur la plage, +observant tout, ne disant rien, et allant au-devant de toutes les +suppositions que l’on eût pu faire avec une question niaise ou un salut +poli. + +Cependant, tandis que ses compagnons faisaient leur commerce, vendant +ou vantant leurs poissons aux ouvriers ou aux habitants de la ville, +d’Artagnan avait gagné peu à peu du terrain, et, rassuré par le +peu d’attention qu’on lui accordait, il commença à jeter un regard +intelligent et assuré sur les hommes et les choses qui apparaissaient à +ses yeux. + +Au reste, les premiers regards de d’Artagnan rencontrèrent des +mouvements de terrain auxquels l’œil d’un soldat ne pouvait se tromper. + +Aux deux extrémités du port, afin que les feux se croisassent sur le +grand axe de l’ellipse formée par le bassin, on avait élevé d’abord +deux batteries destinées évidemment à recevoir des pièces de côte, car +d’Artagnan vit les ouvriers achever les plates-formes et disposer la +demi-circonférence en bois sur laquelle la roue des pièces doit tourner +pour prendre toutes les directions au-dessus de l’épaulement. À côté de +chacune de ces batteries, d’autres travailleurs garnissaient de gabions +remplis de terre le revêtement d’une autre batterie. Celle-ci avait +des embrasures, et un conducteur de travaux appelait successivement +les hommes qui, avec des harts, liaient des saucissons, et ceux qui +découpaient les losanges et les rectangles de gazon destinés à retenir +les joncs des embrasures. + +À l’activité déployée à ces travaux déjà avancés, on pouvait les +regarder comme terminés; ils n’étaient point garnis de leurs canons, +mais les plates-formes avaient leurs gîtes et leurs madriers tout +dressés; la terre, battue avec soin, les avait consolidés, et, en +supposant l’artillerie dans l’île, en moins de deux ou trois jours le +port pouvait être complètement armé. + +Ce qui étonna d’Artagnan, lorsqu’il reporta ses regards des batteries +de côte aux fortifications de la ville, fut de voir que Belle-Île était +défendue par un système tout à fait nouveau, dont il avait entendu +parler plus d’une fois au comte de La Fère comme d’un grand progrès, +mais dont il n’avait point encore vu l’application. + +Ces fortifications n’appartenaient plus ni à la méthode hollandaise de +Marollois, ni à la méthode française du chevalier Antoine de Ville, +mais au système de Manesson Mallet, habile ingénieur qui, depuis six ou +huit ans à peu près, avait quitté le service du Portugal pour entrer au +service de France. + +Ces travaux avaient cela de remarquable qu’au lieu de s’élever hors +de terre, comme faisaient les anciens remparts destinés à défendre +la ville des échellades, ils s’y enfonçaient au contraire; et ce qui +faisait la hauteur des murailles, c’était la profondeur des fossés. +Il ne fallut pas un long temps à d’Artagnan pour reconnaître toute la +supériorité d’un pareil système, qui ne donne aucune prise au canon. + +En outre, comme les fossés étaient au-dessous du niveau de la mer, ces +fossés pouvaient être inondés par des écluses souterraines. Au reste, +les travaux étaient presque achevés, et un groupe de travailleurs, +recevant des ordres d’un homme qui paraissait être le conducteur +des travaux, était occupé à poser les dernières pierres. Un pont +de planches jeté sur le fossé, pour la plus grande commodité des +manœuvres conduisant les brouettes, reliait l’intérieur à l’extérieur. + +D’Artagnan demanda avec une curiosité naïve s’il lui était permis de +traverser le pont, et il lui fut répondu qu’aucun ordre ne s’y opposait. + +En conséquence, d’Artagnan traversa le pont et s’avança vers le groupe. +Ce groupe était dominé par cet homme qu’avait déjà remarqué d’Artagnan, +et qui paraissait être l’ingénieur en chef. Un plan était étendu sur +une grosse pierre formant table, et à quelques pas de cet homme une +grue fonctionnait. + +Cet ingénieur, qui, en raison de son importance, devait tout d’abord +attirer l’attention de d’Artagnan, portait un justaucorps qui, par sa +somptuosité, n’était guère en harmonie avec la besogne qu’il faisait, +laquelle eût plutôt nécessité le costume d’un maître maçon que celui +d’un seigneur. + +C’était, en outre, un homme d’une haute taille, aux épaules larges et +carrées, et portant un chapeau tout couvert de panaches. Il gesticulait +d’une façon on ne peut plus majestueuse, et paraissait, car on ne le +voyait que de dos, gourmander les travailleurs sur leur inertie ou leur +faiblesse. + +D’Artagnan approchait toujours. + +En ce moment, l’homme aux panaches avait cessé de gesticuler, et, les +mains appuyées sur les genoux, il suivait, à demi courbé sur lui-même, +les efforts de six ouvriers qui essayaient de soulever une pierre de +taille à la hauteur d’une pièce de bois destinée à soutenir cette +pierre, de façon qu’on pût passer sous elle la corde de la grue. Les +six hommes, réunis sur une seule face de la pierre, rassemblaient tous +leurs efforts pour la soulever à huit ou dix pouces de terre, suant et +soufflant, tandis qu’un septième s’apprêtait, dès qu’il y aurait un +jour suffisant, à glisser le rouleau qui devait la supporter. Mais déjà +deux fois la pierre leur était échappée des mains avant d’arriver à une +hauteur suffisante pour que le rouleau fût introduit. + +Il va sans dire que chaque fois que la pierre leur était échappée, ils +avaient fait un bond en arrière pour éviter qu’en retombant la pierre +ne leur écrasât les pieds. + +À chaque fois cette pierre abandonnée par eux s’était enfoncée de plus +en plus dans la terre grasse, ce qui rendait de plus en plus difficile +l’opération à laquelle les travailleurs se livraient en ce moment. +Un troisième effort fait resta sans un succès meilleur, mais avec un +découragement progressif. + +Et cependant, lorsque les six hommes s’étaient courbés sur la pierre, +l’homme aux panaches avait lui-même, d’une voix puissante, articulé le +commandement de «Ferme!» qui préside à toutes les manœuvres de forces. + +Alors il se redressa. + +— Oh! oh! dit-il, qu’est-ce que cela? ai-je donc affaire à des hommes +de paille?... Corne de bœuf! rangez-vous, et vous allez voir comment +cela se pratique. + +— Peste! dit d’Artagnan, aurait-il la prétention de lever ce rocher? Ce +serait curieux, par exemple. + +Les ouvriers, interpellés par l’ingénieur, se rangèrent l’oreille basse +et secouant la tête, à l’exception de celui qui tenait le madrier et +qui s’apprêtait à remplir son office. + +L’homme aux panaches s’approcha de la pierre, se baissa, glissa ses +mains sous la face qui posait à terre, roidit ses muscles herculéens, +et, sans secousse, d’un mouvement lent comme celui d’une machine, il +souleva le rocher à un pied de terre. + +L’ouvrier qui tenait le madrier profita de ce jeu qui lui était donné +et glissa le rouleau sous la pierre. + +— Voilà! dit le géant, non pas en laissant retomber le rocher, mais en +le reposant sur son support. + +— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne connais qu’un homme capable d’un +tel tour de force. + +— Hein? fit le colosse en se retournant. + +— Porthos! murmura d’Artagnan saisi de stupeur, Porthos à Belle-Île! + +De son côté, l’homme aux panaches arrêta ses yeux sur le faux +intendant, et, malgré son déguisement, le reconnut. + +— D’Artagnan! s’écria-t-il. + +Et le rouge lui monta au visage. + +— Chut! fit-il à d’Artagnan. + +— Chut! lui fit le mousquetaire. + +En effet, si Porthos venait d’être découvert par d’Artagnan, d’Artagnan +venait d’être découvert par Porthos. + +L’intérêt de leur secret particulier les emporta chacun tout d’abord. + +Néanmoins, le premier mouvement des deux hommes fut de se jeter dans +les bras l’un de l’autre. + +Ce qu’ils voulaient cacher aux assistants, ce n’était pas leur amitié, +c’étaient leurs noms. + +Mais après l’embrassade vint la réflexion. + +«Pourquoi diantre Porthos est-il à Belle-Île et lève-t-il des pierres?» +se dit d’Artagnan. + +Seulement d’Artagnan se fit cette question tout bas. Moins fort en +diplomatie que son ami, Porthos pensa tout haut. + +— Pourquoi diable êtes-vous à Belle-Île? demanda-t-il à d’Artagnan; et +qu’y venez-vous faire? + +Il fallait répondre sans hésiter. + +Hésiter à répondre à Porthos eût été un échec dont l’amour propre de +d’Artagnan n’eût jamais pu se consoler. + +— Pardieu! mon ami, je suis à Belle-Île parce que vous y êtes. + +— Ah bah! fit Porthos, visiblement étourdi de l’argument et cherchant +à s’en rendre compte avec cette lucidité de déduction que nous lui +connaissons. + +— Sans doute, continua d’Artagnan, qui ne voulait pas donner à son ami +le temps de se reconnaître; j’ai été pour vous voir à Pierrefonds. + +— Vraiment? + +— Oui. + +— Et vous ne m’y avez pas trouvé? + +— Non, mais j’ai trouvé Mouston. + +— Il va bien? + +— Peste! + +— Mais enfin, Mouston ne vous a pas dit que j’étais ici. + +— Pourquoi ne me l’eût-il pas dit? Ai-je par hasard démérité de la +confiance de Mouston? + +— Non; mais il ne le savait pas. + +— Oh! voilà une raison qui n’a rien d’offensant pour mon amour-propre +au moins. + +— Mais comment avez-vous fait pour me rejoindre? + +— Eh! mon cher, un grand seigneur comme vous laisse toujours trace de +son passage, et je m’estimerais bien peu si je ne savais pas suivre les +traces de mes amis. + +Cette explication, toute flatteuse qu’elle était, ne satisfit pas +entièrement Porthos. + +— Mais je n’ai pu laisser de traces, étant venu déguisé, dit Porthos. + +— Ah! vous êtes venu déguisé? fit d’Artagnan. + +— Oui. + +— Et comment cela? + +— En meunier. + +— Est-ce qu’un grand seigneur comme vous, Porthos, peut affecter des +manières communes au point de tromper les gens? + +— Eh bien! je vous jure, mon ami, que tout le monde y a été trompé, +tant j’ai bien joué mon rôle. + +— Enfin, pas si bien que je ne vous aie rejoint et découvert. + +— Justement. Comment m’avez-vous rejoint et découvert? + +— Attendez donc. J’allais vous raconter la chose. Imaginez-vous que +Mouston... + +— Ah! c’est ce drôle de Mouston, dit Porthos en plissant les deux arcs +de triomphe qui lui servaient de sourcils. + +— Mais attendez donc, attendez donc. Il n’y a pas de la faute de +Mouston, puisqu’il ignorait lui-même où vous étiez. + +— Sans doute. Voilà pourquoi j’ai si grande hâte de comprendre. + +— Oh! comme vous êtes impatient, Porthos! + +— Quand je ne comprends pas, je suis terrible. + +— Vous allez comprendre. Aramis vous a écrit à Pierrefonds, n’est-ce +pas? + +— Oui. + +— Il vous a écrit d’arriver avant l’équinoxe? + +— C’est vrai. + +— Eh bien! voilà, dit d’Artagnan, espérant que cette raison suffirait à +Porthos. + +Porthos parut se livrer à un violent travail d’esprit. + +— Oh! oui, dit-il, je comprends. Comme Aramis me disait d’arriver avant +l’équinoxe, vous avez compris que c’était pour le rejoindre. Vous +vous êtes informé où était Aramis, vous disant: «où sera Aramis, sera +Porthos.» Vous avez appris qu’Aramis était en Bretagne, et vous vous +êtes dit: «Porthos est en Bretagne.» + +— Eh! justement. En vérité, Porthos, je ne sais comment vous ne +vous êtes pas fait devin. Alors, vous comprenez: en arrivant à La +Roche-Bernard, j’ai appris les beaux travaux de fortification que l’on +faisait à Belle-Île. Le récit qu’on m’en a fait a piqué ma curiosité. +Je me suis embarqué sur un bâtiment pêcheur, sans savoir le moins du +monde que vous étiez ici. Je suis venu. J’ai vu un gaillard qui remuait +une pierre qu’Ajax n’eût pas ébranlée. Je me suis écrié: «Il n’y a que +le baron de Bracieux qui soit capable d’un pareil tour de force.» Vous +m’avez entendu, vous vous êtes retourné, vous m’avez reconnu, nous nous +sommes embrassés, et, ma foi, si vous le voulez bien, cher ami, nous +nous embrasserons encore. + +— Voilà comment tout s’explique, en effet, dit Porthos. + +Et il embrassa d’Artagnan avec une si grande amitié, que le +mousquetaire en perdit la respiration pendant cinq minutes. + +— Allons, allons, plus fort que jamais, dit d’Artagnan, et toujours +dans les bras, heureusement. + +Porthos salua d’Artagnan avec un gracieux sourire. + +Pendant les cinq minutes où d’Artagnan avait repris sa respiration, +il avait réfléchi qu’il avait un rôle fort difficile à jouer. Il +s’agissait de toujours questionner sans jamais répondre. Quand la +respiration lui revint, son plan de campagne était fait. + + + + +Chapitre LXX — Où les idées de d’Artagnan, d’abord fort troublées, +commencent à s’éclaircir un peu + + +D’Artagnan prit aussitôt l’offensive. + +— Maintenant que je vous ai tout dit, cher ami, ou plutôt que vous avez +tout deviné, dites-moi ce que vous faites ici, couvert de poussière et +de boue? + +Porthos essuya son front, et regardant autour de lui avec orgueil: + +— Mais il me semble, dit-il, que vous pouvez le voir, ce que je fais +ici! + +— Sans doute, sans doute; vous levez des pierres. + +— Oh! pour leur montrer ce que c’est qu’un homme, aux fainéants! dit +Porthos avec mépris. Mais vous comprenez... + +— Oui, vous ne faites pas votre état de lever des pierres, quoiqu’il y +en ait beaucoup qui en font leur état et qui ne les lèvent pas comme +vous. Voilà donc ce qui me faisait vous demander tout à l’heure: «Que +faites-vous ici, baron?» + +— J’étudie la topographie, chevalier. + +— Vous étudiez la topographie? + +— Oui; mais vous-même, que faites-vous sous cet habit bourgeois? + +D’Artagnan reconnut qu’il avait fait une faute en se laissant aller +à son étonnement. Porthos en avait profité pour riposter avec une +question. + +Heureusement d’Artagnan s’attendait à cette question. + +— Mais, dit-il, vous savez que je suis bourgeois, en effet; l’habit n’a +donc rien d’étonnant, puisqu’il est en rapport avec la condition. + +— Allons donc, vous, un mousquetaire! + +— Vous n’y êtes plus, mon bon ami; j’ai donné ma démission. + +— Bah! + +— Ah! mon Dieu, oui! + +— Et vous avez abandonné le service? + +— Je l’ai quitté. + +— Vous avez abandonné le roi? + +— Tout net. + +Porthos leva les bras au ciel comme fait un homme qui apprend une +nouvelle inouïe. + +— Oh! par exemple, voilà qui me confond, dit-il. + +— C’est pourtant ainsi. + +— Et qui a pu vous déterminer à cela? + +— Le roi m’a déplu; Mazarin me dégoûtait depuis longtemps, comme vous +savez; j’ai jeté ma casaque aux orties. + +— Mais Mazarin est mort. + +— Je le sais parbleu bien; seulement, à l’époque de sa mort, la +démission était donnée et acceptée depuis deux mois. C’est alors que, +me trouvant libre, j’ai couru à Pierrefonds pour voir mon cher Porthos. +J’avais entendu parler de l’heureuse division que vous aviez faite de +votre temps, et je voulais pendant une quinzaine de jours diviser le +mien sur le vôtre. + +— Mon ami, vous savez que ce n’est pas pour quinze jours que la maison +vous est ouverte: c’est pour un an, c’est pour dix ans, c’est pour la +vie. + +— Merci, Porthos. + +— Ah çà! vous n’avez point besoin d’argent? dit Porthos en faisant +sonner une cinquantaine de louis que renfermait son gousset. Auquel +cas, vous savez... + +— Non, je n’ai besoin de rien; j’ai placé mes économies chez Planchet, +qui m’en sert la rente. + +— Vos économies? + +— Sans doute, dit d’Artagnan; pourquoi voulez-vous que je n’aie pas +fait mes économies comme un autre, Porthos? + +— Moi! je ne veux pas cela; au contraire, je vous ai toujours +soupçonné... c’est-à-dire Aramis vous a toujours soupçonné d’avoir des +économies. Moi, voyez-vous, je ne me mêle pas des affaires de ménage; +seulement, ce que je présume, c’est que des économies de mousquetaire, +c’est léger. + +— Sans doute, relativement à vous, Porthos, qui êtes millionnaire; mais +enfin je vais vous en faire juge. J’avais d’une part vingt-cinq mille +livres. + +— C’est gentil, dit Porthos d’un air affable. + +— Et, continua d’Artagnan, j’y ai ajouté, le 25 du mois dernier, deux +cents autres mille livres. + +Porthos ouvrit des yeux énormes, qui demandaient éloquemment au +mousquetaire: «où diable avez-vous volé une pareille somme, cher ami?» + +— Deux cent mille livres! s’écria-t-il enfin. + +— Oui, qui, avec vingt-cinq que j’avais, et vingt mille que j’ai sur +moi, me complètent une somme de deux cent quarante-cinq mille livres. + +— Mais voyons, voyons! d’où vous vient cette fortune? + +— Ah! voilà. Je vous conterai la chose plus tard, cher ami; mais comme +vous avez d’abord beaucoup de choses à me dire vous-même, mettons mon +récit à son rang. + +— Bravo! dit Porthos, nous voilà tous riches. Mais qu’avais-je donc à +vous raconter? + +— Vous avez à me raconter comment Aramis a été nommé... + +— Ah! évêque de Vannes. + +— C’est cela, dit d’Artagnan, évêque de Vannes. Ce cher Aramis! savez +vous qu’il fait son chemin? + +— Oui, oui, oui! Sans compter qu’il n’en restera pas là. + +— Comment! vous croyez qu’il ne se contentera pas des bas violets, et +qu’il lui faudra le chapeau rouge? + +— Chut! cela lui est promis. + +— Bah! par le roi? + +— Par quelqu’un qui est plus puissant que le roi. + +— Ah! diable! Porthos, que vous me dites là de choses incroyables, mon +ami! + +— Pourquoi, incroyables? Est-ce qu’il n’y a pas toujours eu en France +quelqu’un de plus puissant que le roi? + +— Oh! si fait. Du temps du roi Louis XIII, c’était le duc de Richelieu; +du temps de la régence, c’était le cardinal Mazarin; du temps de Louis +XIV, c’est M... + +— Allons donc! + +— C’est M. Fouquet. + +— Tope! Vous l’avez nommé du premier coup. + +— Ainsi c’est M. Fouquet qui a promis le chapeau à Aramis? + +Porthos prit un air réservé. + +— Cher ami, dit-il, Dieu me préserve de m’occuper des affaires des +autres et surtout de révéler des secrets qu’ils peuvent avoir intérêt à +garder. Quand vous verrez Aramis, il vous dira ce qu’il croira devoir +vous dire. + +— Vous avez raison, Porthos, et vous êtes un cadenas pour la sûreté. +Revenons donc à vous. + +— Oui, dit Porthos. + +— Vous m’avez donc dit que vous étiez ici pour étudier la topographie? + +— Justement. + +— Tudieu! mon ami, les belles choses que vous ferez! + +— Comment cela? + +— Mais ces fortifications sont admirables. + +— C’est votre opinion? + +— Sans doute. En vérité, à moins d’un siège tout à fait en règle, +Belle-Île est imprenable. + +Porthos se frotta les mains. + +— C’est mon avis, dit-il. + +— Mais qui diable a fortifié ainsi cette bicoque? + +Porthos se rengorgea. + +— Je ne vous l’ai pas dit? + +— Non. + +— Vous ne vous en doutez pas? + +— Non; tout ce que je puis dire, c’est que c’est un homme qui a étudié +tous les systèmes et qui me paraît s’être arrêté au meilleur. + +— Chut! dit Porthos; ménagez ma modestie, mon cher d’Artagnan. + +— Vraiment! répondit le mousquetaire; ce serait vous... qui... Oh! + +— Par grâce, mon ami! + +— Vous qui avez imaginé, tracé et combiné entre eux ces bastions, ces +redans, ces courtines, ces demi-lunes, qui préparez ce chemin couvert? + +— Je vous en prie... + +— Vous qui avez édifié cette lunette avec ses angles rentrants et ses +angles saillants? + +— Mon ami... + +— Vous qui avez donné aux jours de vos embrasures cette inclinaison à +l’aide de laquelle vous protégez si efficacement les servants de vos +pièces? + +— Eh! mon Dieu, oui. + +— Ah! Porthos, Porthos, il faut s’incliner devant vous, il faut +admirer! Mais vous nous avez toujours caché ce beau génie! J’espère, +mon ami, que vous allez me montrer tout cela dans le détail. + +— Rien de plus facile. Voici mon plan. + +— Montrez. + +Porthos conduisit d’Artagnan vers la pierre qui lui servait de table et +sur laquelle le plan était étendu. + +Au bas du plan était écrit, de cette formidable écriture de Porthos, +écriture dont nous avons eu déjà l’occasion de parler: «Au lieu +de vous servir du carré ou du rectangle, ainsi qu’on le faisait +jusqu’aujourd’hui, vous supposerez votre place enfermée dans un +hexagone régulier. Ce polygone ayant l’avantage d’offrir plus d’angles +que le quadrilatère. Chaque côté de votre hexagone, dont vous +déterminerez la longueur en raison des dimensions prises sur la place, +sera divisé en deux parties, et sur le point milieu vous élèverez +une perpendiculaire vers le centre du polygone, laquelle égalera en +longueur la sixième partie du côté. Par les extrémités, de chaque côté +du polygone, vous tracerez deux diagonales et qui iront couper la +perpendiculaire. Ces deux droites formeront les lignes de défense.» + +— Diable! dit d’Artagnan s’arrêtant à ce point de la démonstration; +mais c’est un système complet, cela, Porthos? + +— Tout entier, fit Porthos. Voulez-vous continuer? + +— Non pas, j’en ai lu assez; mais puisque c’est vous, mon cher Porthos, +qui dirigez les travaux, qu’avez-vous besoin d’établir ainsi votre +système par écrit? + +— Oh! mon cher, la mort! + +— Comment, la mort? + +— Eh oui! nous sommes tous mortels. + +— C’est vrai, dit d’Artagnan; vous avez réponse à tout, mon ami. + +Et il reposa le plan sur la pierre. + +Mais si peu de temps qu’il eût eu ce plan entre les mains, d’Artagnan +avait pu distinguer, sous l’énorme écriture de Porthos, une écriture +beaucoup plus fine qui lui rappelait certaines lettres à Marie Michon +dont il avait eu connaissance dans sa jeunesse. Seulement, la gomme +avait passé et repassé sur cette écriture, qui eût échappé à un œil +moins exercé que celui de notre mousquetaire. + +— Bravo, mon ami, bravo! dit d’Artagnan. + +— Et maintenant, vous savez tout ce que vous vouliez savoir, n’est-ce +pas? dit Porthos en faisant la roue. + +— Oh! mon Dieu, oui; seulement, faites-moi une dernière grâce, cher ami. + +— Parlez; je suis le maître ici. + +— Faites-moi le plaisir de me nommer ce monsieur qui se promène là-bas. + +— Où, là-bas? + +— Derrière les soldats. + +— Suivi d’un laquais? + +— Précisément. + +— En compagnie d’une espèce de maraud vêtu de noir? + +— À merveille! + +— C’est M. Gétard. + +— Qu’est-ce que M. Gétard, mon ami? + +— C’est l’architecte de la maison. + +— De quelle maison? + +— De la maison de M. Fouquet. + +— Ah! ah! s’écria d’Artagnan; vous êtes donc de la maison de M. +Fouquet, vous, Porthos? + +— Moi! et pourquoi cela? fit le topographe en rougissant jusqu’à +l’extrémité supérieure des oreilles. + +— Mais, vous dites la maison, en parlant de Belle-Île, comme si vous +parliez du château de Pierrefonds. + +Porthos se pinça les lèvres. + +— Mon cher, dit-il, Belle-Île est à M. Fouquet, n’est-ce pas? + +— Oui. + +— Comme Pierrefonds est à moi? + +— Certainement. + +— Vous êtes venu à Pierrefonds? + +— Je vous ai dit que j’y étais ne voilà pas deux mois. + +— Y avez-vous vu un monsieur qui a l’habitude de s’y promener une règle +à la main? + +— Non; mais j’eusse pu l’y voir, s’il s’y promenait effectivement. + +— Eh bien! ce monsieur, c’est M. Boulingrin. + +— Qu’est-ce que M. Boulingrin? + +— Voilà justement. Si quand ce monsieur se promène une règle à la main, +quelqu’un me demande: «Qu’est-ce que M. Boulingrin?» je réponds: «C’est +l’architecte de la maison.» Eh bien! M. Gétard est le Boulingrin de M. +Fouquet. Mais il n’a rien à voir aux fortifications, qui me regardent +seul, entendez-vous bien? rien, absolument. + +— Ah! Porthos, s’écria d’Artagnan en laissant tomber ses bras comme +un vaincu qui rend son épée; ah! mon ami, vous n’êtes pas seulement +un topographe herculéen, vous êtes encore un dialecticien de première +trempe. + +— N’est-ce pas, répondit Porthos, que c’est puissamment raisonné? + +Et il souffla comme le congre que d’Artagnan avait laissé échapper le +matin. + +— Et maintenant, continua d’Artagnan, ce maraud qui accompagne M. +Gétard est-il aussi de la maison de M. Fouquet? + +— Oh! fit Porthos avec mépris, c’est un M. Jupenet ou Juponet, une +espèce de poète. + +— Qui vient s’établir ici? + +— Je crois que oui. + +— Je pensais que M. Fouquet avait bien assez de poètes là-bas: Scudéry, +Loret, Pellisson, La Fontaine. S’il faut que je vous dise la vérité, +Porthos, ce poète-là vous déshonore. + +— Eh! mon ami, ce qui nous sauve, c’est qu’il n’est pas ici comme poète. + +— Comment donc y est-il? + +— Comme imprimeur, et même vous me faites songer que j’ai un mot à lui +dire, à ce cuistre. + +— Dites. + +Porthos fit un signe à Jupenet, lequel avait bien reconnu d’Artagnan +et ne se souciait pas d’approcher; ce qui amena tout naturellement un +second signe de Porthos. + +Ce signe était tellement impératif, qu’il fallait obéir cette fois. + +Il s’approcha donc. + +— Ça! dit Porthos, vous voilà débarqué d’hier et vous faites déjà des +vôtres. + +— Comment cela, monsieur le baron? demanda Jupenet tout tremblant. + +— Votre presse a gémi toute la nuit, monsieur, dit Porthos, et vous +m’avez empêché de dormir, corne de bœuf! + +— Monsieur... objecta timidement Jupenet. + +— Vous n’avez rien encore à imprimer; donc vous ne devez pas encore +faire aller la presse. Qu’avez-vous donc imprimé cette nuit? + +— Monsieur, une poésie légère de ma composition. + +— Légère! Allons donc, monsieur, la presse criait que c’était pitié. +Que cela ne vous arrive plus, entendez-vous? + +— Non, monsieur. + +— Vous me le promettez? + +— Je le promets. + +— C’est bien; pour cette fois, je vous pardonne. Allez! + +Le poète se retira avec la même humilité dont il avait fait preuve en +arrivant. + +— Eh bien! maintenant que nous avons lavé la tête à ce drôle, +déjeunons, dit Porthos. + +— Oui, dit d’Artagnan, déjeunons. + +— Seulement, dit Porthos, je vous ferai observer, mon ami, que nous +n’avons que deux heures pour notre repas. + +— Que voulez-vous! nous tâcherons d’en faire assez. Mais pourquoi +n’avons-nous que deux heures? + +— Parce que la marée monte à une heure, et qu’avec la marée je pars +pour Vannes. Mais, comme je reviens demain, cher ami, restez chez moi, +vous y serez le maître. J’ai bon cuisinier, bonne cave. + +— Mais non, interrompit d’Artagnan, mieux que cela. + +— Quoi? + +— Vous allez à Vannes, dites-vous? + +— Sans doute. + +— Pour voir Aramis? + +— Oui. + +— Eh bien! moi qui étais venu de Paris exprès pour voir Aramis... + +— C’est vrai. + +— Je partirai avec vous. + +— Tiens! c’est cela. + +— Seulement, je devais commencer par voir Aramis, et vous après. Mais +l’homme propose et Dieu dispose. J’aurai commencé par vous, je finirai +par Aramis. + +— Très bien! + +— Et en combien d’heures allez-vous d’ici à Vannes? + +— Ah! mon Dieu! en six heures. Trois heures de mer d’ici à Sarzeau, +trois heures de route de Sarzeau à Vannes. + +— Comme c’est commode! Et vous allez souvent à Vannes, étant si près de +l’évêché? + +— Oui, une fois par semaine. Mais attendez que je prenne mon plan. + +Porthos ramassa son plan, le plia avec soin et l’engouffra dans sa +large poche. + +— Bon! dit à part d’Artagnan, je crois que je sais maintenant quel est +le véritable ingénieur qui fortifie Belle-Île. + +Deux heures après, à la marée montante, Porthos et d’Artagnan partaient +pour Sarzeau. + + + + +Chapitre LXXI — Une procession à Vannes + + +La traversée de Belle-Île à Sarzeau se fit assez rapidement, grâce à +l’un de ces petits corsaires dont on avait parlé à d’Artagnan pendant +son voyage, et qui, taillés pour la course et destinés à la chasse, +s’abritaient momentanément dans la rade de Locmaria, où l’un d’eux, +avec le quart de son équipage de guerre, faisait le service entre +Belle-Île et le continent. + +D’Artagnan eut l’occasion de se convaincre cette fois encore que +Porthos, bien qu’ingénieur et topographe, n’était pas profondément +enfoncé dans les secrets d’État. + +Sa parfaite ignorance, au reste, eût passé près de tout autre pour une +savante dissimulation. Mais d’Artagnan connaissait trop bien tous les +plis et replis de son Porthos pour ne pas y trouver un secret s’il y +était, comme ces vieux garçons rangés et minutieux savent trouver, les +yeux fermés, tel livre sur les rayons de la bibliothèque, telle pièce +de linge dans un tiroir de leur commode. + +Donc, s’il n’avait rien trouvé, ce rusé d’Artagnan, en roulant et en +déroulant son Porthos, c’est qu’en vérité il n’y avait rien. + +— Soit, dit d’Artagnan; j’en saurai plus à Vannes en une demi-heure +que Porthos n’en a su à Belle-Île en deux mois. Seulement, pour +que je sache quelque chose, il importe que Porthos n’use pas du +seul stratagème dont je lui laisse la disposition. Il faut qu’il ne +prévienne point Aramis de mon arrivée. + +Tous les soins du mousquetaire se bornèrent donc pour le moment à +surveiller Porthos. + +Et, hâtons-nous de le dire, Porthos ne méritait pas cet excès de +défiance. Porthos ne songeait aucunement à mal. + +Peut-être, à la première vue, d’Artagnan lui avait-il inspiré un peu +de défiance; mais presque aussitôt d’Artagnan avait reconquis dans ce +bon et brave cœur la place qu’il y avait toujours occupée, et pas le +moindre nuage n’obscurcissait le gros œil de Porthos se fixant de +temps en temps avec tendresse sur son ami. + +En débarquant, Porthos s’informa si ses chevaux l’attendaient, et en +effet, il les aperçut bientôt à la croix du chemin qui tourne autour de +Sarzeau et qui, sans traverser cette petite ville, aboutit à Vannes. +Ces chevaux étaient au nombre de deux: celui de M. de Vallon et celui +de son écuyer. + +Car Porthos avait un écuyer depuis que Mousqueton n’usait plus que du +chariot comme moyen de locomotion. + +D’Artagnan s’attendait à ce que Porthos proposât d’envoyer en avant son +écuyer sur un cheval pour en ramener un autre, et il se promettait, +lui, d’Artagnan, de combattre cette proposition. Mais rien de ce que +présumait d’Artagnan n’arriva. Porthos ordonna tout simplement au +serviteur de mettre pied à terre et d’attendre son retour à Sarzeau +pendant que d’Artagnan monterait son cheval. + +Ce qui fut fait. + +— Eh! mais vous êtes homme de précaution, mon cher Porthos, dit +d’Artagnan à son ami lorsqu’il se trouva en selle sur le cheval de +l’écuyer. + +— Oui; mais c’est une gracieuseté d’Aramis. Je n’ai pas mes équipages +ici. Aramis a donc mis ses écuries à ma disposition. + +— Bons chevaux, mordioux! pour des chevaux d’évêque, dit d’Artagnan. Il +est vrai qu’Aramis est un évêque tout particulier. + +— C’est un saint homme, répondit Porthos d’un ton presque nasillard et +en levant les yeux au ciel. + +— Alors il est donc bien changé, dit d’Artagnan, car nous l’avons connu +passablement profane. + +— La grâce l’a touché, dit Porthos. + +— Bravo! dit d’Artagnan, cela redouble mon désir de le voir, ce cher +Aramis. + +Et il éperonna son cheval, qui l’emporta avec une nouvelle rapidité. + +— Peste! dit Porthos, si nous allons de ce train-là, nous ne mettrons +qu’une heure au lieu de deux. + +— Pour faire combien, dites-vous, Porthos? + +— Quatre lieues et demie. + +— Ce sera aller bon pas. + +— J’aurais pu, cher ami, vous faire embarquer sur le canal; mais au +diable les rameurs ou les chevaux de trait! Les premiers vont comme des +tortues, les seconds comme des limaces, et quand on peut se mettre un +bon coursier entre les genoux, mieux vaut un bon cheval que des rameurs +ou tout autre moyen. + +— Vous avez raison, vous surtout, Porthos, qui êtes toujours magnifique +à cheval. + +— Un peu lourd, mon ami; je me suis pesé dernièrement. + +— Et combien pesez-vous? + +— Trois cents! dit Porthos avec orgueil. + +— Bravo! + +— De sorte, vous comprenez, qu’on est forcé de me choisir des chevaux +dont le rein soit droit et large, autrement je les crève en deux heures. + +— Oui, des chevaux de géant, n’est-ce pas, Porthos? + +— Vous êtes bien bon, mon ami, répliqua l’ingénieur avec une +affectueuse majesté. + +— En effet, mon ami, répliqua d’Artagnan, il me semble que votre +monture sue déjà. + +— Dame; il fait chaud. Ah! ah! voyez-vous Vannes maintenant? + +— Oui, très bien. C’est une fort belle ville, à ce qu’il paraît? + +— Charmante, selon Aramis, du moins; moi, je la trouve noire; mais il +paraît que c’est beau, le noir, pour les artistes. J’en suis fâché. + +— Pourquoi cela, Porthos? + +— Parce que j’ai précisément fait badigeonner en blanc mon château de +Pierrefonds, qui était gris de vieillesse. + +— Hum! fit d’Artagnan; en effet, le blanc est plus gai. + +— Oui, mais c’est moins auguste, à ce que m’a dit Aramis. Heureusement +qu’il y a des marchands de noir: je ferai rebadigeonner Pierrefonds en +noir, voilà tout. Si le gris est beau, vous comprenez, mon ami, le noir +doit être superbe. + +— Dame! fit d’Artagnan, cela me paraît logique. + +— Est-ce que vous n’êtes jamais venu à Vannes, d’Artagnan? + +— Jamais. + +— Alors vous ne connaissez pas la ville? + +— Non. + +— Eh bien! tenez, dit Porthos en se haussant sur ses étriers, mouvement +qui fit fléchir l’avant-main de son cheval, voyez-vous dans le soleil, +là-bas, cette flèche? + +— Certainement, que je la vois. + +— C’est la cathédrale. + +— Qui s’appelle? + +— Saint-Pierre. Maintenant, là, tenez, dans le faubourg à gauche, voyez +vous une autre croix? + +— À merveille. + +— C’est Saint-Paterne, la paroisse de prédilection d’Aramis. + +— Ah! + +— Sans doute. Voyez-vous, saint Paterne passe pour avoir été le premier +évêque de Vannes. Il est vrai qu’Aramis prétend que non, lui. Il est +vrai qu’il est si savant, que cela pourrait bien n’être qu’un paro... +qu’un para... + +— Qu’un paradoxe, dit d’Artagnan. + +— Précisément. Merci, la langue me fourchait... il fait si chaud. + +— Mon ami, fit d’Artagnan, continuez, je vous prie, votre intéressante +démonstration. Qu’est-ce que ce grand bâtiment blanc percé de fenêtres? + +— Ah! celui-là, c’est le collège des jésuites. Pardieu! vous avez +la main heureuse. Voyez-vous près du collège une grande maison à +clochetons à tourelles, et d’un beau style gothique, comme dit cette +brute de M. Gétard? + +— Oui, je la vois. Eh bien? + +— Eh bien! c’est là que loge Aramis. + +— Quoi! il ne loge pas à l’évêché? + +— Non; l’évêché est en ruines. L’évêché, d’ailleurs, est dans la +ville, et Aramis préfère le faubourg. Voilà pourquoi, vous dis-je, +il affectionne Saint-Paterne, parce que Saint-Paterne est dans le +faubourg. Et puis il y a dans ce même faubourg un mail, un jeu de paume +et une maison de dominicains. Tenez, celle-là qui élève jusqu’au ciel +ce beau clocher. + +— Très bien. + +— Ensuite, voyez-vous, le faubourg est comme une ville à part; il a +ses murailles, ses tours, ses fossés; le quai même y aboutit, et les +bateaux abordent au quai. Si notre petit corsaire ne tirait pas huit +pieds d’eau, nous serions arrivés à pleines voiles jusque sous les +fenêtres d’Aramis. + +— Porthos, Porthos, mon ami, s’écria d’Artagnan, vous êtes un puits de +science, une source de réflexions ingénieuses et profondes. Porthos, +vous ne me surprenez plus, vous me confondez. + +— Nous voici arrivés, dit Porthos, détournant la conversation avec sa +modestie ordinaire. + +«Et il était temps, pensa d’Artagnan, car le cheval d’Aramis fond comme +un cheval de glace.» + +Ils entrèrent presque au même instant dans le faubourg, mais à peine +eurent-ils fait cent pas, qu’ils furent surpris de voir les rues +jonchées de feuillages et de fleurs. + +Aux vieilles murailles de Vannes pendaient les plus vieilles et les +plus étranges tapisseries de France. + +Des balcons de fer tombaient de longs draps blancs tout parsemés de +bouquets. + +Les rues étaient désertes; on sentait que toute la population était +rassemblée sur un point. + +Les jalousies étaient closes, et la fraîcheur pénétrait dans les +maisons sous l’abri des tentures, qui faisaient de larges ombres noires +entre leurs saillies et les murailles. Soudain, au détour d’une rue, +des chants frappèrent les oreilles des nouveaux débarqués. Une foule +endimanchée apparut à travers les vapeurs de l’encens qui montait +au ciel en bleuâtres flocons, et les nuages de feuilles de roses +voltigeant jusqu’aux premiers étages. Au-dessus de toutes les têtes, on +distinguait les croix et les bannières, signes sacrés de la religion. + +Puis, au-dessous de ces croix et de ces bannières, et comme protégées +par elles, tout un monde de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées +de bleuets. + +Aux deux côtés de la rue, enfermant le cortège, s’avançaient les +soldats de la garnison, portant des bouquets dans les canons de leurs +fusils et à la pointe de leurs lances. + +C’était une procession. + +Tandis que d’Artagnan et Porthos regardaient avec une ferveur de bon +goût qui déguisait une extrême impatience de pousser en avant, un +dais magnifique s’approchait, précédé de cent jésuites et de cent +dominicains, et escorté par deux archidiacres, un trésorier, un +pénitencier et douze chanoines. Un chantre à la voix foudroyante, un +chantre trié certainement dans toutes les voix de la France, comme +l’était le tambour-major de la garde impériale dans tous les géants de +l’Empire, un chantre, escorté de quatre autres chantres qui semblaient +n’être là que pour lui servir d’accompagnement, faisait retentir les +airs et vibrer les vitres de toutes les maisons. + +Sous le dais apparaissait une figure pâle et noble, aux yeux noirs, aux +cheveux noirs mêlés de fils d’argent, à la bouche fine et circonspecte, +au menton proéminent et anguleux. + +Cette tête, pleine de gracieuse majesté, était coiffée de la mitre +épiscopale, coiffure qui lui donnait, outre le caractère de la +souveraineté, celui de l’ascétisme et de la méditation évangélique. + +— Aramis! s’écria involontairement le mousquetaire quand cette figure +altière passa devant lui. + +Le prélat tressaillit; il parut avoir entendu cette voix comme un +mort ressuscitant entend la voix du Sauveur. Il leva ses grands yeux +noirs aux longs cils et les porta sans hésiter vers l’endroit d’où +l’exclamation était partie. D’un seul coup d’œil, il avait vu Porthos +et d’Artagnan près de lui. De son côté, d’Artagnan, grâce à l’acuité de +son regard, avait tout vu, tout saisi. Le portrait en pied du prélat +était entré dans sa mémoire pour n’en plus sortir. + +Une chose surtout avait frappé d’Artagnan. En l’apercevant, Aramis +avait rougi, puis il avait à l’instant même concentré sous sa paupière +le feu du regard du maître et l’imperceptible affectuosité du regard de +l’ami. + +Il était évident qu’Aramis s’adressait tout bas cette question: +«Pourquoi d’Artagnan est-il là avec Porthos, et que vient-il faire +à Vannes?» Aramis comprit tout ce qui se passait dans l’esprit de +d’Artagnan en reportant son regard sur lui et en voyant qu’il n’avait +pas baissé les yeux. + +Il connaît la finesse de son ami et son intelligence; il craint de +laisser deviner le secret de sa rougeur et de son étonnement. C’est +bien le même Aramis, ayant toujours un secret à dissimuler. Aussi, +pour en finir avec ce regard d’inquisiteur qu’il faut faire baisser à +tout prix, comme à tout prix un général éteint le feu d’une batterie +qui le gêne, Aramis étend sa belle main blanche, à laquelle étincelle +l’améthyste de l’anneau pastoral, il fend l’air avec le signe de la +croix et foudroie ses deux amis avec sa bénédiction. Peut-être, rêveur +et distrait, d’Artagnan, impie malgré lui, ne se fût point baissé sous +cette bénédiction sainte; mais Porthos a vu cette distraction, et, +appuyant amicalement sa main sur le dos de son compagnon, il l’écrase +vers la terre. + +D’Artagnan fléchit: peu s’en faut même qu’il ne tombe à plat ventre. + +Pendant ce temps, Aramis est passé. + +D’Artagnan, comme Antée, n’a fait que toucher la terre, et il se +retourne vers Porthos tout prêt à se fâcher. + +Mais il n’y a pas à se tromper à l’intention du brave hercule: c’est +un sentiment de bienséance religieuse qui le pousse. D’ailleurs, la +parole, chez Porthos, au lieu de déguiser la pensée, la complète +toujours. + +— C’est fort gentil à lui, dit-il, de nous avoir donné comme cela une +bénédiction, à nous tout seuls. Décidément, c’est un saint homme et un +brave homme. + +Moins convaincu que Porthos, d’Artagnan ne répondit pas. + +— Voyez, cher ami, continua Porthos, il nous a vus, et au lieu de +continuer à marcher au simple pas de procession, comme tout à l’heure, +voilà qu’il se hâte. Voyez-vous comme le cortège double sa vitesse? Il +est pressé de nous voir et de nous embrasser, ce cher Aramis. + +— C’est vrai, répondit d’Artagnan tout haut. + +Puis tout bas: + +— Toujours est-il qu’il m’a vu, le renard, et qu’il aura le temps de se +préparer à me recevoir. + +Mais la procession est passée; le chemin est libre. + +D’Artagnan et Porthos marchèrent droit au palais épiscopal, qu’une +foule nombreuse entourait pour voir rentrer le prélat. + +D’Artagnan remarqua que cette foule était surtout composée de bourgeois +et de militaires. + +Il reconnut dans la nature de ces partisans l’adresse de son ami. + +En effet, Aramis n’était pas homme à rechercher une popularité inutile: +peu lui importait d’être aimé de gens qui ne lui servaient à rien. + +Des femmes, des enfants, des vieillards, c’est-à-dire le cortège +ordinaire des pasteurs, ce n’était pas son cortège à lui. Dix minutes +après que les deux amis avaient passé le seuil de l’évêché, Aramis +rentra comme un triomphateur; les soldats lui présentaient les armes +comme à un supérieur; les bourgeois le saluaient comme un ami, +comme un patron plutôt que comme un chef religieux. Il y avait dans +Aramis quelque chose de ces sénateurs romains qui avaient toujours +leurs portes encombrées de clients. Au bas du perron, il eut une +conférence d’une demi-minute avec un jésuite qui, pour lui parler plus +discrètement, passa la tête sous le dais. + +Puis il rentra chez lui; les portes se refermèrent lentement, et la +foule s’écoula, tandis que les chants et les prières retentissaient +encore. + +C’était une magnifique journée. Il y avait des parfums terrestres mêlés +à des parfums d’air et de mer. La ville respirait le bonheur, la joie, +la force. + +D’Artagnan sentit comme la présence d’une main invisible qui avait, +toute-puissante, créé cette force, cette joie, ce bonheur, et répandu +partout ces parfums. + +«Oh! oh! se dit-il, Porthos a engraissé; mais Aramis a grandi.» + + +Fin du tome I + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME I. *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for an eBook, except by following +the terms of the trademark license, including paying royalties for use +of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for +copies of this eBook, complying with the trademark license is very +easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation +of derivative works, reports, performances and research. Project +Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may +do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected +by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg-tm electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the +person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph +1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this +agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm +electronic works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the +Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection +of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual +works in the collection are in the public domain in the United +States. If an individual work is unprotected by copyright law in the +United States and you are located in the United States, we do not +claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, +displaying or creating derivative works based on the work as long as +all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope +that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting +free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm +works in compliance with the terms of this agreement for keeping the +Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily +comply with the terms of this agreement by keeping this work in the +same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when +you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are +in a constant state of change. If you are outside the United States, +check the laws of your country in addition to the terms of this +agreement before downloading, copying, displaying, performing, +distributing or creating derivative works based on this work or any +other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no +representations concerning the copyright status of any work in any +country other than the United States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other +immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear +prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work +on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the +phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, +performed, viewed, copied or distributed: + + This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and + most other parts of the world at no cost and with almost no + restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it + under the terms of the Project Gutenberg License included with this + eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the + United States, you will have to check the laws of the country where + you are located before using this eBook. + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is +derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not +contain a notice indicating that it is posted with permission of the +copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in +the United States without paying any fees or charges. If you are +redistributing or providing access to a work with the phrase "Project +Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply +either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or +obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm +trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any +additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms +will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works +posted with the permission of the copyright holder found at the +beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including +any word processing or hypertext form. However, if you provide access +to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format +other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official +version posted on the official Project Gutenberg-tm website +(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense +to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means +of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain +Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the +full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works +provided that: + +* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed + to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has + agreed to donate royalties under this paragraph to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid + within 60 days following each date on which you prepare (or are + legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty + payments should be clearly marked as such and sent to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in + Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg + Literary Archive Foundation." + +* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or destroy all + copies of the works possessed in a physical medium and discontinue + all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm + works. + +* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of + any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days of + receipt of the work. + +* You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project +Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than +are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing +from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of +the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set +forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +works not protected by U.S. copyright law in creating the Project +Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm +electronic works, and the medium on which they may be stored, may +contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate +or corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged disk or +other medium, a computer virus, or computer codes that damage or +cannot be read by your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium +with your written explanation. The person or entity that provided you +with the defective work may elect to provide a replacement copy in +lieu of a refund. If you received the work electronically, the person +or entity providing it to you may choose to give you a second +opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If +the second copy is also defective, you may demand a refund in writing +without further opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO +OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of +damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement +violates the law of the state applicable to this agreement, the +agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or +limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or +unenforceability of any provision of this agreement shall not void the +remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in +accordance with this agreement, and any volunteers associated with the +production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm +electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, +including legal fees, that arise directly or indirectly from any of +the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this +or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or +additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any +Defect you cause. + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at +www.gutenberg.org + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation's website +and official page at www.gutenberg.org/contact + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without +widespread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To SEND +DONATIONS or determine the status of compliance for any particular +state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. To +donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. + +Most people start at our website which has the main PG search +facility: www.gutenberg.org + +This website includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + |
