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+The Project Gutenberg eBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome I., by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: November 4, 2004 [eBook #13947]
+[Most recently updated: November 14, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Ebooks libres et gratuits. Revised by Richard Tonsing
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME I. ***
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LE VICOMTE DE BRAGELONNE
+
+TOME I
+
+
+(1848 — 1850)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+ Chapitre I -- La lettre
+ Chapitre II -- Le messager
+ Chapitre III -- L'entrevue
+ Chapitre IV -- Le père et le fils
+ Chapitre V -- Où il sera parlé de Cropoli, de Cropole et d'un
+ grand peintre inconnu
+ Chapitre VI -- L'inconnu
+ Chapitre VII -- Parry
+ Chapitre VIII -- Ce qu'était Sa Majesté Louis XIV à l'âge de
+ vingt-deux ans
+ Chapitre IX -- Où l'inconnu de l'hôtellerie des Médicis perd son
+ incognito
+ Chapitre X -- L'arithmétique de M. de Mazarin
+ Chapitre XI -- La politique de M. de Mazarin
+ Chapitre XII -- Le roi et le lieutenant
+ Chapitre XIII -- Marie de Mancini
+ Chapitre XIV -- Où le roi et le lieutenant font chacun preuve de
+ mémoire
+ Chapitre XV -- Le proscrit
+ Chapitre XVI -- Remember!
+ Chapitre XVII -- Où l'on cherche Aramis, et où l'on ne retrouve
+ que Bazin
+ Chapitre XVIII -- Où d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que
+ Mousqueton
+ Chapitre XIX -- Ce que d'Artagnan venait faire à Paris
+ Chapitre XX -- De la société qui se forme rue des Lombards à
+ l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'idée de M. d'Artagnan
+ Chapitre XXI -- Où d'Artagnan se prépare à voyager pour la maison
+ Planchet et Compagnie
+ Chapitre XXII -- D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et
+ Compagnie
+ Chapitre XXIII -- Où l'auteur est forcé, bien malgré lui, de faire
+ un peu d'histoire
+ Chapitre XXIV -- Le trésor
+ Chapitre XXV -- Le marais
+ Chapitre XXVI -- Le cœur et l'esprit
+ Chapitre XXVII -- Le lendemain
+ Chapitre XXVIII -- La marchandise de contrebande
+ Chapitre XXIX -- Où d'Artagnan commence à craindre d'avoir placé
+ son argent et celui de Planchet à fonds perdu
+ Chapitre XXX -- Les actions de la société Planchet et Compagnie
+ remontent au pair
+ Chapitre XXXI -- Monck se dessine
+ Chapitre XXXII -- Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore
+ une fois à l'hôtellerie de la Corne du Cerf
+ Chapitre XXXIII -- L'audience
+ Chapitre XXXIV -- De l'embarras des richesses
+ Chapitre XXXV -- Sur le canal
+ Chapitre XXXVI -- Comment d'Artagnan tira, comme eût fait une fée,
+ une maison de plaisance d'une boîte de sapin
+ Chapitre XXXVII -- Comment d'Artagnan régla le passif de la
+ société avant d'établir son actif
+ Chapitre XXXVIII -- Où l'on voit que l'épicier français s'était
+ déjà réhabilité au XVIIème siècle
+ Chapitre XXXIX -- Le jeu de M. de Mazarin
+ Chapitre XL -- Affaire d'État
+ Chapitre XLI -- Le récit
+ Chapitre XLII -- Où M. de Mazarin se fait prodigue
+ Chapitre XLIII -- Guénaud
+ Chapitre XLIV -- Colbert
+ Chapitre XLV -- Confession d'un homme de bien
+ Chapitre XLVI -- La donation
+ Chapitre XLVII -- Comment Anne d'Autriche donna un conseil à Louis
+ XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre
+ Chapitre XLVIII -- Agonie
+ Chapitre XLIX -- La première apparition de Colbert
+ Chapitre L -- Le premier jour de la royauté de Louis XIV
+ Chapitre LI -- Une passion
+ Chapitre LII -- La leçon de M. d'Artagnan
+ Chapitre LIII -- Le roi
+ Chapitre LIV -- Les maisons de M. Fouquet
+ Chapitre LV -- L'abbé Fouquet
+ Chapitre LVI -- Le vin de M. de La Fontaine
+ Chapitre LVII -- La galerie de Saint-Mandé
+ Chapitre LVIII -- Les épicuriens
+ Chapitre LIX -- Un quart d'heure de retard
+ Chapitre LX -- Plan de bataille
+ Chapitre LXI -- Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame
+ Chapitre LXII -- Vive Colbert!
+ Chapitre LXIII -- Comment le diamant de M. d'Emerys passa entre
+ les mains de d'Artagnan
+ Chapitre LXIV -- De la différence notable que d'Artagnan trouva
+ entre M. l'intendant et Mgr le surintendant
+ Chapitre LXV -- Philosophie du cœur et de l'esprit
+ Chapitre LXVI -- Voyage
+ Chapitre LXVII -- Comment d'Artagnan fit connaissance d'un poète
+ qui s'était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés
+ Chapitre LXVIII -- D'Artagnan continue ses investigations
+ Chapitre LXIX -- Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le
+ fut d'Artagnan de retrouver une ancienne connaissance
+ Chapitre LXX -- Où les idées de d'Artagnan, d'abord fort
+ troublées, commencent à s'éclaircir un peu
+ Chapitre LXXI -- Une procession à Vannes
+
+
+
+
+Chapitre I — La lettre
+
+
+Vers le milieu du mois de mai de l’année 1660, à neuf heures du matin,
+lorsque le soleil déjà chaud séchait la rosée sur les ravenelles du
+château de Blois, une petite cavalcade, composée de trois hommes et de
+deux pages, rentra par le pont de la ville sans produire d’autre effet
+sur les promeneurs du quai qu’un premier mouvement de la main à la tête
+pour saluer, et un second mouvement de la langue pour exprimer cette
+idée dans le plus pur français qui se parle en France:
+
+— Voici Monsieur qui revient de la chasse.
+
+Et ce fut tout.
+
+Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui
+de la rivière conduit au château, plusieurs courtauds de boutique
+s’approchèrent du dernier cheval, qui portait, pendus à l’arçon de la
+selle, divers oiseaux attachés par le bec.
+
+À cette vue, les curieux manifestèrent avec une franchise toute
+rustique leur dédain pour une aussi maigre capture, et après une
+dissertation qu’ils firent entre eux sur le désavantage de la chasse au
+vol, ils revinrent à leurs occupations. Seulement un des curieux, gros
+garçon joufflu et de joyeuse humeur, ayant demandé pourquoi Monsieur,
+qui pouvait tant s’amuser, grâce à ses gros revenus, se contentait d’un
+si piteux divertissement:
+
+— Ne sais-tu pas, lui fut-il répondu, que le principal divertissement
+de Monsieur est de s’ennuyer?
+
+Le joyeux garçon haussa les épaules avec un geste qui signifiait clair
+comme le jour: «En ce cas, j’aime mieux être Gros-Jean que d’être
+prince.» Et chacun reprit ses travaux.
+
+Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mélancolique et
+si majestueux à la fois qu’il eût certainement fait l’admiration des
+spectateurs s’il eût eu des spectateurs; mais les bourgeois de Blois
+ne pardonnaient pas à Monsieur d’avoir choisi cette ville si gaie
+pour s’y ennuyer à son aise; et toutes les fois qu’ils apercevaient
+l’auguste ennuyé, ils s’esquivaient en bâillant ou rentraient la tête
+dans l’intérieur de leurs chambres, pour se soustraire à l’influence
+soporifique de ce long visage blême, de ces yeux noyés et de cette
+tournure languissante. En sorte que le digne prince était à peu près
+sûr de trouver les rues désertes chaque fois qu’il s’y hasardait.
+
+Or, c’était de la part des habitants de Blois une irrévérence bien
+coupable, car Monsieur était, après le roi, et même avant le roi
+peut-être, le plus grand seigneur du royaume. En effet, Dieu, qui avait
+accordé à Louis XIV, alors régnant, le bonheur d’être le fils de Louis
+XIII, avait accordé à Monsieur l’honneur d’être le fils de Henri IV.
+Ce n’était donc pas, ou du moins ce n’eût pas dû être un mince sujet
+d’orgueil pour la ville de Blois, que cette préférence à elle donnée
+par Gaston d’Orléans, qui tenait sa cour dans l’ancien château des
+États.
+
+Mais il était dans la destinée de ce grand prince d’exciter
+médiocrement partout où il se rencontrait l’attention du public et son
+admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l’habitude. C’est
+peut-être ce qui lui donnait cet air de tranquille ennui. Monsieur
+avait été fort occupé dans sa vie.
+
+On ne laisse pas couper la tête à une douzaine de ses meilleurs amis
+sans que cela cause quelque tracas. Or, comme depuis l’avènement de
+M. Mazarin on n’avait coupé la tête à personne, Monsieur n’avait
+plus eu d’occupation, et son moral s’en ressentait. La vie du pauvre
+prince était donc fort triste. Après sa petite chasse du matin sur les
+bords du Beuvron ou dans les bois de Cheverny, Monsieur passait la
+Loire, allait déjeuner à Chambord avec ou sans appétit, et la ville
+de Blois n’entendait plus parler, jusqu’à la prochaine chasse, de son
+souverain et maître. Voilà pour l’ennui extra-muros; quant à l’ennui
+à l’intérieur, nous en donnerons une idée au lecteur s’il veut suivre
+avec nous la cavalcade et monter jusqu’au porche majestueux du château
+des États. Monsieur montait un petit cheval d’allure, équipé d’une
+large selle de velours rouge de Flandre, avec des étriers en forme de
+brodequins; le cheval était de couleur fauve; le pourpoint de Monsieur,
+fait de velours cramoisi, se confondait avec le manteau de même
+nuance, avec l’équipement du cheval, et c’est seulement à cet ensemble
+rougeâtre qu’on pouvait reconnaître le prince entre ses deux compagnons
+vêtus l’un de violet, l’autre de vert. Celui de gauche, vêtu de violet,
+était l’écuyer; celui de droite, vêtu de vert, était le grand veneur.
+L’un des pages portait deux gerfauts sur un perchoir, l’autre un cornet
+de chasse, dans lequel il soufflait nonchalamment à vingt pas du
+château.
+
+Tout ce qui entourait ce prince nonchalant faisait tout ce qu’il avait
+à faire avec nonchalance.
+
+À ce signal, huit gardes qui se promenaient au soleil dans la cour
+carrée accoururent prendre leurs hallebardes, et Monsieur fit son
+entrée solennelle dans le château. Lorsqu’il eut disparu sous les
+profondeurs du porche, trois ou quatre vauriens, montés du mail au
+château derrière la cavalcade, en se montrant l’un à l’autre les
+oiseaux accrochés, se dispersèrent, en faisant à leur tour leurs
+commentaires sur ce qu’ils venaient de voir; puis, lorsqu’ils furent
+partis, la rue, la place et la cour demeurèrent désertes. Monsieur
+descendit de cheval sans dire un mot, passa dans son appartement, où
+son valet de chambre le changea d’habits; et comme Madame n’avait pas
+encore envoyé prendre les ordres pour le déjeuner, Monsieur s’étendit
+sur une chaise longue et s’endormit d’aussi bon cœur que s’il eût été
+onze heures du soir.
+
+Les huit gardes, qui comprenaient que leur service était fini pour le
+reste de la journée, se couchèrent sur des bancs de pierre, au soleil;
+les palefreniers disparurent avec leurs chevaux dans les écuries, et,
+à part quelques joyeux oiseaux s’effarouchant les uns les autres, avec
+des pépiements aigus, dans les touffes des giroflées, on eût dit qu’au
+château tout dormait comme Monseigneur.
+
+Tout à coup, au milieu de ce silence si doux, retentit un éclat de
+rire nerveux, éclatant, qui fit ouvrir un œil à quelques-uns des
+hallebardiers enfoncés dans leur sieste. Cet éclat de rire partait
+d’une croisée du château, visitée en ce moment par le soleil, qui
+l’englobait dans un de ces grands angles que dessinent avant midi, sur
+les cours, les profils des cheminées. Le petit balcon de fer ciselé qui
+s’avançait au-delà de cette fenêtre était meublé d’un pot de giroflées
+rouges, d’un autre pot de primevères, et d’un rosier hâtif, dont le
+feuillage, d’un vert magnifique, était diapré de plusieurs paillettes
+rouges annonçant des roses. Dans la chambre qu’éclairait cette fenêtre,
+on voyait une table carrée vêtue d’une vieille tapisserie à larges
+fleurs de Harlem; au milieu de cette table, une fiole de grès à long
+col, dans laquelle plongeaient des iris et du muguet; à chacune des
+extrémités de cette table, une jeune fille. L’attitude de ces deux
+enfants était singulière: on les eût prises pour deux pensionnaires
+échappées du couvent. L’une, les deux coudes appuyés sur la table, une
+plume à la main, traçait des caractères sur une feuille de beau papier
+de Hollande; l’autre, à genoux sur une chaise, ce qui lui permettait
+de s’avancer de la tête et du buste par-dessus le dossier et jusqu’en
+pleine table, regardait sa compagne écrire. De là mille cris, mille
+railleries, mille rires, dont l’un, plus éclatant que les autres, avait
+effrayé les oiseaux des ravenelles et troublé le sommeil des gardes
+de Monsieur. Nous en sommes aux portraits, on nous passera donc, nous
+l’espérons, les deux derniers de ce chapitre.
+
+Celle qui était appuyée sur la chaise, c’est-à-dire la bruyante, la
+rieuse, était une belle fille de dix-neuf à vingt ans, brune de peau,
+brune de cheveux, resplendissante, par ses yeux, qui s’allumaient
+sous des sourcils vigoureusement tracés, et surtout par ses dents,
+qui éclataient comme des perles sous ses lèvres d’un corail sanglant.
+Chacun de ses mouvements semblait le résultat du jeu d’une mime; elle
+ne vivait pas, elle bondissait.
+
+L’autre, celle qui écrivait, regardait sa turbulente compagne avec un
+œil bleu, limpide et pur comme était le ciel ce jour-là. Ses cheveux,
+d’un blond cendré, roulés avec un goût exquis, tombaient en grappes
+soyeuses sur ses joues nacrées; elle promenait sur le papier une main
+fine, mais dont la maigreur accusait son extrême jeunesse. À chaque
+éclat de rire de son amie, elle soulevait, comme dépitée, ses blanches
+épaules d’une forme poétique et suave, mais auxquelles manquait ce luxe
+de vigueur et de modelé qu’on eût désiré voir à ses bras et à ses mains.
+
+— Montalais! Montalais! dit-elle enfin d’une voix douce et caressante
+comme un chant, vous riez trop fort, vous riez comme un homme; non
+seulement vous vous ferez remarquer de MM. les gardes, mais vous
+n’entendrez pas la cloche de Madame, lorsque Madame appellera.
+
+La jeune fille qu’on appelait Montalais, ne cessant ni de rire ni de
+gesticuler à cette admonestation, répondit:
+
+— Louise, vous ne dites pas votre façon de penser, ma chère; vous savez
+que MM. les gardes, comme vous les appelez, commencent leur somme,
+et que le canon ne les réveillerait pas; vous savez que la cloche de
+Madame s’entend du pont de Blois, et que par conséquent je l’entendrai
+quand mon service m’appellera chez Madame. Ce qui vous ennuie, c’est
+que je ris quand vous écrivez; ce que vous craignez, c’est que Mme de
+Saint-Remy, votre mère, ne monte ici, comme elle fait quelquefois quand
+nous rions trop; qu’elle ne nous surprenne, et qu’elle ne voie cette
+énorme feuille de papier sur laquelle, depuis un quart d’heure, vous
+n’avez encore tracé que ces mots: Monsieur Raoul. Or vous avez raison,
+ma chère Louise, parce que, après ces mots, Monsieur Raoul, on peut en
+mettre tant d’autres, si significatifs et si incendiaires, que Mme de
+Saint-Remy, votre chère mère, aurait droit de jeter feu et flammes.
+Hein! n’est-ce pas cela, dites?
+
+Et Montalais redoublait ses rires et ses provocations turbulentes. La
+blonde jeune fille se courrouça tout à fait; elle déchira le feuillet
+sur lequel, en effet, ces mots, Monsieur Raoul, étaient écrits d’une
+belle écriture, et, froissant le papier dans ses doigts tremblants,
+elle le jeta par la fenêtre.
+
+— Là! là! dit Mlle de Montalais, voilà notre petit mouton, notre Enfant
+Jésus, notre colombe qui se fâche!... N’ayez donc pas peur, Louise; Mme
+de Saint-Remy ne viendra pas, et si elle venait, vous savez que j’ai
+l’oreille fine.
+
+D’ailleurs, quoi de plus permis que d’écrire à un vieil ami qui date de
+douze ans, surtout quand on commence la lettre par ces mots: Monsieur
+Raoul?
+
+— C’est bien, je ne lui écrirai pas, dit la jeune fille.
+
+— Ah! en vérité, voilà Montalais bien punie! s’écria toujours en riant
+la brune railleuse. Allons, allons, une autre feuille de papier, et
+terminons vite notre courrier. Bon! voici la cloche qui sonne, à
+présent! Ah! ma foi, tant pis! Madame attendra, ou se passera pour ce
+matin de sa première fille d’honneur!
+
+Une cloche sonnait, en effet; elle annonçait que Madame avait terminé
+sa toilette et attendait Monsieur, lequel lui donnait la main au
+salon pour passer au réfectoire. Cette formalité accomplie en grande
+cérémonie, les deux époux déjeunaient et se séparaient jusqu’au dîner,
+invariablement fixé à deux heures.
+
+Le son de la cloche fit ouvrir dans les offices, situées à gauche de la
+cour, une porte par laquelle défilèrent deux maîtres d’hôtel, suivis de
+huit marmitons qui portaient une civière chargée de mets couverts de
+cloches d’argent.
+
+L’un de ces maîtres d’hôtel, celui qui paraissait le premier en titre,
+toucha silencieusement de sa baguette un des gardes qui ronflait sur
+un banc; il poussa même la bonté jusqu’à mettre dans les mains de cet
+homme, ivre de sommeil, sa hallebarde dressée le long du mur, près
+de lui; après quoi, le soldat, sans demander compte de rien, escorta
+jusqu’au réfectoire la viande de Monsieur, précédée par un page et les
+deux maîtres d’hôtel.
+
+Partout où la viande passait, les sentinelles portaient les armes.
+
+Mlle de Montalais et sa compagne avaient suivi de leur fenêtre
+le détail de ce cérémonial, auquel pourtant elles devaient être
+accoutumées. Elles ne regardaient au reste avec tant de curiosité que
+pour être sûres de n’être pas dérangées. Aussi marmitons, gardes, pages
+et maîtres d’hôtel une fois passés, elles se remirent à leur table,
+et le soleil, qui, dans l’encadrement de la fenêtre, avait éclairé un
+instant ces deux charmants visages, n’éclaira plus que les giroflées,
+les primevères et le rosier.
+
+— Bah! dit Montalais en reprenant sa place, Madame déjeunera bien sans
+moi.
+
+— Oh! Montalais, vous serez punie, répondit l’autre jeune fille en
+s’asseyant tout doucement à la sienne.
+
+— Punie! ah! oui, c’est-à-dire privée de promenade; c’est tout ce que
+je demande, que d’être punie! Sortir dans ce grand coche, perchée sur
+une portière; tourner à gauche, virer à droite par des chemins pleins
+d’ornières où l’on avance d’une lieue en deux heures; puis revenir
+droit sur l’aile du château où se trouve la fenêtre de Marie de
+Médicis, en sorte que Madame ne manque jamais de dire: «Croirait-on que
+c’est par là que la reine Marie s’est sauvée... Quarante-sept pieds de
+hauteur!... La mère de deux princes et de trois princesses!» Si c’est
+là un divertissement, Louise, je demande à être punie tous les jours,
+surtout quand ma punition est de rester avec vous et d’écrire des
+lettres aussi intéressantes que celles que nous écrivons.
+
+— Montalais! Montalais! on a des devoirs à remplir.
+
+— Vous en parlez bien à votre aise, mon cœur, vous qu’on laisse
+libre au milieu de cette cour. Vous êtes la seule qui en récoltiez
+les avantages sans en avoir les charges, vous plus fille d’honneur de
+Madame que moi-même, parce que Madame fait ricocher ses affections de
+votre beau-père à vous; en sorte que vous entrez dans cette triste
+maison comme les oiseaux dans cette tour, humant l’air, becquetant les
+fleurs, picotant les graines, sans avoir le moindre service à faire,
+ni le moindre ennui à supporter. C’est vous qui me parlez de devoirs à
+remplir! En vérité, ma belle paresseuse, quels sont vos devoirs à vous,
+sinon d’écrire à ce beau Raoul? Encore voyons-nous que vous ne lui
+écrivez pas, de sorte que vous aussi, ce me semble, vous négligez un
+peu vos devoirs.
+
+Louise prit son air sérieux, appuya son menton sur sa main, et d’un ton
+plein de candeur:
+
+— Reprochez-moi donc mon bien-être, dit-elle. En aurez-vous le cœur?
+Vous avez un avenir, vous; vous êtes de la cour; le roi, s’il se marie,
+appellera Monsieur près de lui; vous verrez des fêtes splendides, vous
+verrez le roi, qu’on dit si beau, si charmant.
+
+— Et de plus je verrai Raoul, qui est près de M. le prince, ajouta
+malignement Montalais.
+
+— Pauvre Raoul! soupira Louise.
+
+— Voilà le moment de lui écrire, chère belle; allons, recommençons ce
+fameux Monsieur Raoul, qui brillait en tête de la feuille déchirée.
+
+Alors elle lui tendit la plume, et, avec un sourire charmant,
+encouragea sa main, qui traça vite les mots désignés.
+
+— Maintenant? demanda la plus jeune des deux jeunes filles.
+
+— Maintenant, écrivez ce que vous pensez, Louise, répondit Montalais.
+
+— Êtes-vous bien sûre que je pense quelque chose?
+
+— Vous pensez à quelqu’un, ce qui revient au même, ou plutôt ce qui est
+bien pis.
+
+— Vous croyez, Montalais?
+
+— Louise, Louise, vos yeux bleus sont profonds comme la mer que j’ai
+vue à Boulogne l’an passé. Non, je me trompe, la mer est perfide, vos
+yeux sont profonds comme l’azur que voici là-haut, tenez, sur nos têtes.
+
+— Eh bien! puisque vous lisez si bien dans mes yeux, dites-moi ce que
+je pense, Montalais.
+
+— D’abord, vous ne pensez pas Monsieur Raoul; vous pensez Mon cher
+Raoul.
+
+— Oh! — Ne rougissez pas pour si peu. Mon cher Raoul, disons-nous, vous
+me suppliez de vous écrire à Paris, où vous retient le service de M. le
+prince. Comme il faut que vous vous ennuyiez là-bas pour chercher des
+distractions dans le souvenir d’une provinciale...
+
+Louise se leva tout à coup.
+
+— Non, Montalais, dit-elle en souriant, non, je ne pense pas un mot de
+cela. Tenez, voici ce que je pense.
+
+Et elle prit hardiment la plume et traça d’une main ferme les mots
+suivants:
+
+«J’eusse été bien malheureuse si vos instances pour obtenir de moi un
+souvenir eussent été moins vives. Tout ici me parle de nos premières
+années, si vite écoulées, si doucement enfuies, que jamais d’autres
+n’en remplaceront le charme dans le cœur.»
+
+Montalais, qui regardait courir la plume, et qui lisait au rebours à
+mesure que son amie écrivait, l’interrompit par un battement de mains.
+
+— À la bonne heure! dit-elle, voilà de la franchise, voilà du cœur,
+voilà du style! Montrez à ces Parisiens, ma chère, que Blois est la
+ville du beau langage.
+
+— Il sait que pour moi, répondit la jeune fille, Blois a été le paradis.
+
+— C’est ce que je voulais dire, et vous parlez comme un ange.
+
+— Je termine, Montalais.
+
+Et la jeune fille continua en effet:
+
+«Vous pensez à moi, dites-vous, monsieur Raoul; je vous en remercie;
+mais cela ne peut me surprendre, moi qui sais combien de fois nos
+cœurs ont battu l’un près de l’autre.»
+
+— Oh! oh! dit Montalais, prenez garde, mon agneau, voilà que vous semez
+votre laine, et il y a des loups là-bas.
+
+Louise allait répondre, quand le galop d’un cheval retentit sous le
+porche du château.
+
+— Qu’est-ce que cela? dit Montalais en s’approchant de la fenêtre. Un
+beau cavalier, ma foi!
+
+— Oh! Raoul! s’écria Louise, qui avait fait le même mouvement que son
+amie, et qui, devenant toute pâle, tomba palpitante auprès de sa lettre
+inachevée.
+
+— Voilà un adroit amant, sur ma parole, s’écria Montalais, et qui
+arrive bien à propos!
+
+— Retirez-vous, retirez-vous, je vous en supplie! murmura Louise.
+
+— Bah! il ne me connaît pas; laissez-moi donc voir ce qu’il vient faire
+ici.
+
+
+
+
+Chapitre II — Le messager
+
+
+Mlle de Montalais avait raison, le jeune cavalier était bon à voir.
+
+C’était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, grand, élancé,
+portant avec grâce sur ses épaules le charmant costume militaire de
+l’époque. Ses grandes bottes à entonnoir enfermaient un pied que Mlle
+de Montalais n’eût pas désavoué si elle se fût travestie en homme.
+D’une de ses mains fines et nerveuses il arrêta son cheval au milieu
+de la cour, et de l’autre souleva le chapeau à longues plumes qui
+ombrageait sa physionomie grave et naïve à la fois.
+
+Les gardes, au bruit du cheval, se réveillèrent et furent promptement
+debout.
+
+Le jeune homme laissa l’un d’eux s’approcher de ses arçons, et
+s’inclinant vers lui, d’une voix claire et précise, qui fut
+parfaitement entendue de la fenêtre où se cachaient les deux jeunes
+filles:
+
+— Un messager pour Son Altesse Royale, dit-il.
+
+— Ah! ah! s’écria le garde; officier, un messager!
+
+Mais ce brave soldat savait bien qu’il ne paraîtrait aucun officier,
+attendu que le seul qui eût pu paraître demeurait au fond du château,
+dans un petit appartement sur les jardins.
+
+Aussi se hâta-t-il d’ajouter:
+
+— Mon gentilhomme, l’officier est en ronde, mais en son absence on va
+prévenir M. de Saint-Remy, le maître d’hôtel.
+
+— M. de Saint-Remy! répéta le cavalier en rougissant.
+
+— Vous le connaissez?
+
+— Mais oui... Avertissez-le, je vous prie, pour que ma visite soit
+annoncée le plus tôt possible à Son Altesse.
+
+— Il paraît que c’est pressé, dit le garde, comme s’il se parlait à
+lui-même, mais dans l’espérance d’obtenir une réponse.
+
+Le messager fit un signe de tête affirmatif.
+
+— En ce cas, reprit le garde, je vais moi-même trouver le maître
+d’hôtel.
+
+Le jeune homme cependant mit pied à terre, et tandis que les autres
+soldats observaient avec curiosité chaque mouvement du beau cheval qui
+avait amené ce jeune homme, le soldat revint sur ses pas en disant:
+
+— Pardon, mon gentilhomme, mais votre nom, s’il vous plaît?
+
+— Le vicomte de Bragelonne, de la part de Son Altesse M. le prince de
+Condé.
+
+Le soldat fit un profond salut, et, comme si ce nom du vainqueur de
+Rocroi et de Lens lui eût donné des ailes, il gravit légèrement le
+perron pour gagner les antichambres.
+
+M. de Bragelonne n’avait pas eu le temps d’attacher son cheval aux
+barreaux de fer de ce perron, que M. de Saint-Remy accourut hors
+d’haleine, soutenant son gros ventre avec l’une de ses mains, pendant
+que de l’autre il fendait l’air comme un pêcheur fend les flots avec
+une rame.
+
+— Ah! monsieur le vicomte, vous à Blois! s’écria-t-il; mais c’est une
+merveille! Bonjour, monsieur Raoul, bonjour!
+
+— Mille respects, monsieur de Saint-Remy.
+
+— Que Mme de La Vall... je veux dire que Mme de Saint-Remy va être
+heureuse de vous voir! Mais venez. Son Altesse Royale déjeune, faut-il
+l’interrompre? la chose est-elle grave?
+
+— Oui et non, monsieur de Saint-Remy. Toutefois, un moment de retard
+pourrait causer quelques désagréments à Son Altesse Royale.
+
+— S’il en est ainsi, forçons la consigne, monsieur le vicomte. Venez.
+D’ailleurs, Monsieur est d’une humeur charmante aujourd’hui. Et puis,
+vous nous apportez des nouvelles, n’est-ce pas?
+
+— De grandes, monsieur de Saint-Remy.
+
+— Et de bonnes, je présume?
+
+— D’excellentes.
+
+— Venez vite, bien vite, alors! s’écria le bonhomme, qui se rajusta
+tout en cheminant.
+
+Raoul le suivit son chapeau à la main, et un peu effrayé du bruit
+solennel que faisaient ses éperons sur les parquets de ces immenses
+salles.
+
+Aussitôt qu’il eut disparu dans l’intérieur du palais, la fenêtre de
+la cour se repeupla, et un chuchotement animé trahit l’émotion des
+deux jeunes filles; bientôt elles eurent pris une résolution, car
+l’une des deux figures disparut de la fenêtre: c’était la tête brune;
+l’autre demeura derrière le balcon, cachée sous les fleurs, regardant
+attentivement, par les échancrures des branches, le perron sur lequel
+M. de Bragelonne avait fait son entrée au palais.
+
+Cependant l’objet de tant de curiosité continuait sa route en suivant
+les traces du maître d’hôtel. Un bruit de pas empressés, un fumet
+de vin et de viandes, un cliquetis de cristaux et de vaisselle
+l’avertirent qu’il touchait au terme de sa course.
+
+Les pages, les valets et les officiers, réunis dans l’office qui
+précédait le réfectoire, accueillirent le nouveau venu avec une
+politesse proverbiale en ce pays; quelques-uns connaissaient Raoul,
+presque tous savaient qu’il venait de Paris. On pourrait dire que
+son arrivée suspendit un moment le service. Le fait est qu’un page
+qui versait à boire à Son Altesse, entendant les éperons dans la
+chambre voisine, se retourna comme un enfant, sans s’apercevoir qu’il
+continuait de verser, non plus dans le verre du prince, mais sur la
+nappe.
+
+Madame, qui n’était pas préoccupée comme son glorieux époux, remarqua
+cette distraction du page.
+
+— Eh bien! dit-elle.
+
+M. de Saint-Remy, qui introduisait sa tête par la porte, profita du
+moment.
+
+— Pourquoi me dérangerait-on? dit Gaston en attirant à lui une tranche
+épaisse d’un des plus gros saumons qui aient jamais remonté la Loire
+pour se faire prendre entre Paimbœuf et Saint-Nazaire.
+
+— C’est qu’il arrive un messager de Paris. Oh! mais, après le déjeuner
+de Monseigneur, nous avons le temps.
+
+— De Paris! s’écria le prince en laissant tomber sa fourchette; un
+messager de Paris, dites-vous? Et de quelle part vient ce messager?
+
+— De la part de M. le prince, se hâta de dire le maître d’hôtel.
+
+On sait que c’est ainsi qu’on appelait M. de Condé.
+
+— Un messager de M. le prince? fit Gaston avec une inquiétude qui
+n’échappa à aucun des assistants, et qui par conséquent redoubla la
+curiosité générale.
+
+Monsieur se crut peut-être ramené au temps de ces bienheureuses
+conspirations où le bruit des portes lui donnait des émotions, où toute
+lettre pouvait renfermer un secret d’État, où tout message servait
+une intrigue bien sombre et bien compliquée. Peut-être aussi ce grand
+nom de M. le prince se déploya-t-il sous les voûtes de Blois avec les
+proportions d’un fantôme.
+
+Monsieur repoussa son assiette.
+
+— Je vais faire attendre l’envoyé? demanda M. de Saint-Remy.
+
+Un coup d’œil de Madame enhardit Gaston, qui répliqua:
+
+— Non pas, faites-le entrer sur-le-champ, au contraire. À propos, qui
+est-ce?
+
+— Un gentilhomme de ce pays, M. le vicomte de Bragelonne.
+
+— Ah! oui, fort bien!... Introduisez, Saint-Remy, introduisez.
+
+Et lorsqu’il eut laissé tomber ces mots avec sa gravité accoutumée,
+Monsieur regarda d’une certaine façon les gens de son service, qui
+tous pages, officiers et écuyers, quittèrent la serviette, le couteau,
+le gobelet, et firent vers la seconde chambre une retraite aussi
+rapide que désordonnée. Cette petite armée s’écarta en deux files
+lorsque Raoul de Bragelonne, précédé de M. de Saint-Remy, entra dans
+le réfectoire. Ce court moment de solitude dans lequel cette retraite
+l’avait laissé avait permis à Monseigneur de prendre une figure
+diplomatique. Il ne se retourna pas, et attendit que le maître d’hôtel
+eût amené en face de lui le messager.
+
+Raoul s’arrêta à la hauteur du bas-bout de la table, de façon à se
+trouver entre Monsieur et Madame. Il fit de cette place un salut très
+profond pour Monsieur, un autre très humble pour Madame, puis se
+redressa et attendit que Monsieur lui adressât la parole.
+
+Le prince, de son côté, attendait que les portes fussent hermétiquement
+fermées, il ne voulait pas se retourner pour s’en assurer, ce qui n’eût
+pas été digne; mais il écoutait de toutes ses oreilles le bruit de la
+serrure, qui lui promettait au moins une apparence de secret. La porte
+fermée, Monsieur leva les yeux sur le vicomte de Bragelonne et lui dit:
+
+— Il paraît que vous arrivez de Paris, monsieur?
+
+— À l’instant, monseigneur.
+
+— Comment se porte le roi?
+
+— Sa Majesté est en parfaite santé, monseigneur.
+
+— Et ma belle-sœur?
+
+— Sa Majesté la reine mère souffre toujours de la poitrine. Toutefois,
+depuis un mois, il y a du mieux.
+
+— Que me disait-on, que vous veniez de la part de M. le prince? On se
+trompait assurément.
+
+— Non, monseigneur. M. le prince m’a chargé de remettre à Votre Altesse
+Royale une lettre que voici, et j’en attends la réponse.
+
+Raoul avait été un peu ému de ce froid et méticuleux accueil; sa voix
+était tombée insensiblement au diapason de la voix basse. Le prince
+oublia qu’il était cause de ce mystère, et la peur le reprit.
+
+Il reçut avec un coup d’œil hagard la lettre du prince de Condé, la
+décacheta comme il eût décacheté un paquet suspect, et, pour la lire
+sans que personne pût en remarquer l’effet produit sur sa physionomie,
+il se retourna.
+
+Madame suivait avec une anxiété presque égale à celle du prince
+chacune des manœuvres de son auguste époux. Raoul, impassible, et
+un peu dégagé par l’attention de ses hôtes, regardait de sa place et
+par la fenêtre ouverte devant lui les jardins et les statues qui les
+peuplaient.
+
+— Ah! mais, s’écria tout à coup Monsieur avec un sourire rayonnant,
+voilà une agréable surprise et une charmante lettre de M. le prince!
+Tenez, madame.
+
+La table était trop large pour que le bras du prince joignît la main
+de la princesse; Raoul s’empressa d’être leur intermédiaire; il le fit
+avec une bonne grâce qui charma la princesse et valut un remerciement
+flatteur au vicomte.
+
+— Vous savez le contenu de cette lettre, sans doute? dit Gaston à Raoul.
+
+— Oui, monseigneur: M. le prince m’avait donné d’abord le message
+verbalement, puis Son Altesse a réfléchi et pris la plume.
+
+— C’est d’une belle écriture, dit Madame, mais je ne puis lire.
+
+— Voulez-vous lire à Madame, monsieur de Bragelonne, dit le duc.
+
+— Oui, lisez, je vous prie, monsieur.
+
+Raoul commença la lecture à laquelle Monsieur donna de nouveau toute
+son attention.
+
+La lettre était conçue en ces termes:
+
+«Monseigneur, Le roi part pour la frontière; vous aurez appris que le
+mariage de Sa Majesté va se conclure; le roi m’a fait l’honneur de
+me nommer maréchal des logis pour ce voyage, et comme je sais toute
+la joie que Sa Majesté aurait de passer une journée à Blois, j’ose
+demander à Votre Altesse Royale la permission de marquer de ma craie le
+château qu’elle habite.
+
+Si cependant l’imprévu de cette demande pouvait causer à Votre Altesse
+Royale quelque embarras, je la supplierai de me le mander par le
+messager que j’envoie, et qui est un gentilhomme à moi, M. le vicomte
+de Bragelonne. Mon itinéraire dépendra de la résolution de Votre
+Altesse Royale, et au lieu de prendre par Blois, j’indiquerai Vendôme
+ou Romorantin. J’ose espérer que Votre Altesse Royale prendra ma
+demande en bonne part, comme étant l’expression de mon dévouement sans
+bornes et de mon désir de lui être agréable.»
+
+— Il n’est rien de plus gracieux pour nous, dit Madame, qui s’était
+consultée plus d’une fois pendant cette lecture dans les regards de
+son époux. Le roi ici! s’écria-t-elle un peu plus haut peut-être qu’il
+n’eût fallu pour que le secret fût gardé.
+
+— Monsieur, dit à son tour Son Altesse, prenant la parole, vous
+remercierez M. le prince de Condé, et vous lui exprimerez toute ma
+reconnaissance pour le plaisir qu’il me fait.
+
+Raoul s’inclina.
+
+— Quel jour arrive Sa Majesté? continua le prince.
+
+— Le roi, monseigneur, arrivera ce soir, selon toute probabilité.
+
+— Mais comment alors aurait-on su ma réponse, au cas où elle eût été
+négative?
+
+— J’avais mission, monseigneur, de retourner en toute hâte à Beaugency
+pour donner contrordre au courrier, qui fût lui-même retourné en
+arrière donner contrordre à M. le prince.
+
+— Sa Majesté est donc à Orléans?
+
+— Plus près, monseigneur: Sa Majesté doit être arrivée à Meung en ce
+moment.
+
+— La cour l’accompagne?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— À propos, j’oubliais de vous demander des nouvelles de M. le cardinal.
+
+— Son Éminence paraît jouir d’une bonne santé, monseigneur.
+
+— Ses nièces l’accompagnent sans doute?
+
+— Non, monseigneur; Son Éminence a ordonné à Mlles de Mancini de partir
+pour Brouage. Elles suivent la rive gauche de la Loire pendant que la
+cour vient par la rive droite.
+
+— Quoi! Mlle Marie de Mancini quitte aussi la cour? demanda Monsieur,
+dont la réserve commençait à s’affaiblir.
+
+— Mlle Marie de Mancini surtout, répondit discrètement Raoul.
+
+Un sourire fugitif, vestige imperceptible de son ancien esprit
+d’intrigues brouillonnes, éclaira les joues pâles du prince.
+
+— Merci, monsieur de Bragelonne, dit alors Monsieur; vous ne voudrez
+peut-être pas rendre à M. le prince la commission dont je voudrais
+vous charger, à savoir que son messager m’a été fort agréable; mais
+je le lui dirai moi-même. Raoul s’inclina pour remercier Monsieur de
+l’honneur qu’il lui faisait.
+
+Monseigneur fit un signe à Madame, qui frappa sur un timbre placé à sa
+droite.
+
+Aussitôt M. de Saint-Remy entra, et la chambre se remplit de monde.
+
+— Messieurs, dit le prince, Sa Majesté me fait l’honneur de venir
+passer un jour à Blois; je compte que le roi, mon neveu, n’aura pas à
+se repentir de la faveur qu’il fait à ma maison.
+
+— Vive le roi! s’écrièrent avec un enthousiasme frénétique les
+officiers de service, et M. de Saint-Remy avant tous.
+
+Gaston baissa la tête avec une sombre tristesse; toute sa vie, il avait
+dû entendre ou plutôt subir ce cri de: «Vive le roi!» qui passait
+au-dessus de lui. Depuis longtemps, ne l’entendant plus, il avait
+reposé son oreille, et voilà qu’une royauté plus jeune, plus vivace,
+plus brillante, surgissait devant lui comme une nouvelle, comme une
+plus douloureuse provocation.
+
+Madame comprit les souffrances de ce cœur timide et ombrageux; elle se
+leva de table, Monsieur l’imita machinalement, et tous les serviteurs,
+avec un bourdonnement semblable à celui des ruches, entourèrent Raoul
+pour le questionner.
+
+Madame vit ce mouvement et appela M. de Saint-Remy.
+
+— Ce n’est pas le moment de jaser, mais de travailler, dit-elle avec
+l’accent d’une ménagère qui se fâche.
+
+M. de Saint-Remy s’empressa de rompre le cercle formé par les officiers
+autour de Raoul, en sorte que celui-ci put gagner l’antichambre.
+
+— On aura soin de ce gentilhomme, j’espère, ajouta Madame en
+s’adressant à M. de Saint-Remy.
+
+Le bonhomme courut aussitôt derrière Raoul.
+
+— Madame nous charge de vous faire rafraîchir ici, dit-il; il y a en
+outre un logement au château pour vous.
+
+— Merci, monsieur de Saint-Remy, répondit Bragelonne. Vous savez
+combien il me tarde d’aller présenter mes devoirs à M. le comte mon
+père.
+
+— C’est vrai, c’est vrai, monsieur Raoul, présentez-lui en même temps
+mes bien humbles respects, je vous prie.
+
+Raoul se débarrassa encore du vieux gentilhomme et continua son chemin.
+
+Comme il passait sous le porche tenant son cheval par la bride, une
+petite voix l’appela du fond d’une allée obscure.
+
+— Monsieur Raoul! dit la voix.
+
+Le jeune homme se retourna surpris, et vit une jeune fille brune qui
+appuyait un doigt sur ses lèvres et qui lui tendait la main. Cette
+jeune fille lui était inconnue.
+
+
+
+
+Chapitre III — L’entrevue
+
+
+Raoul fit un pas vers la jeune fille qui l’appelait ainsi.
+
+— Mais mon cheval, madame, dit-il.
+
+— Vous voilà bien embarrassé! Sortez; il y a un hangar dans la première
+cour, attachez là votre cheval et venez vite.
+
+— J’obéis, madame.
+
+Raoul ne fut pas quatre minutes à faire ce qu’on lui avait recommandé;
+il revint à la petite porte, où, dans l’obscurité, il revit sa
+conductrice mystérieuse qui l’attendait sur les premiers degrés d’un
+escalier tournant.
+
+— Êtes-vous assez brave pour me suivre, monsieur le chevalier errant?
+demanda la jeune fille en riant du moment d’hésitation qu’avait
+manifesté Raoul.
+
+Celui-ci répondit en s’élançant derrière elle dans l’escalier sombre.
+Ils gravirent ainsi trois étages, lui derrière elle, effleurant de ses
+mains, lorsqu’il cherchait la rampe, une robe de soie qui frôlait aux
+deux parois de l’escalier. À chaque faux pas de Raoul, sa conductrice
+lui criait un _chut!_ sévère et lui tendait une main douce et parfumée.
+
+— On monterait ainsi jusqu’au donjon du château sans s’apercevoir de la
+fatigue, dit Raoul.
+
+— Ce qui signifie, monsieur, que vous êtes fort intrigué, fort las et
+fort inquiet; mais rassurez-vous, nous voici arrivés.
+
+La jeune fille poussa une porte qui, sur-le-champ, sans transition
+aucune, emplit d’un flot de lumière le palier de l’escalier au haut
+duquel Raoul apparaissait, tenant la rampe. La jeune fille marchait
+toujours, il la suivit; elle entra dans une chambre, Raoul entra comme
+elle. Aussitôt qu’il fut dans le piège, il entendit pousser un grand
+cri, se retourna, et vit à deux pas de lui, les mains jointes, les
+yeux fermés, cette belle jeune fille blonde, aux prunelles bleues, aux
+blanches épaules, qui, le reconnaissant, l’avait appelé Raoul.
+
+Il la vit et devina tant d’amour, tant de bonheur dans l’expression de
+ses yeux, qu’il se laissa tomber à genoux tout au milieu de la chambre,
+en murmurant de son côté le nom de Louise.
+
+— Ah! Montalais! Montalais! soupira celle-ci, c’est un grand péché que
+de tromper ainsi.
+
+— Moi! Je vous ai trompée?
+
+— Oui, vous me dites que vous allez savoir en bas des nouvelles, et
+vous faites monter ici Monsieur.
+
+— Il le fallait bien. Comment eût-il reçu sans cela la lettre que vous
+lui écriviez?
+
+Et elle désignait du doigt cette lettre qui était encore sur la table.
+Raoul fit un pas pour la prendre; Louise, plus rapide, bien qu’elle se
+fût élancée avec une hésitation classique assez remarquable, allongea
+la main pour l’arrêter. Raoul rencontra donc cette main toute tiède
+et toute tremblante; il la prit dans les siennes et l’approcha si
+respectueusement de ses lèvres, qu’il y déposa un souffle plutôt qu’un
+baiser.
+
+Pendant ce temps, Mlle de Montalais avait pris la lettre, l’avait pliée
+soigneusement, comme font les femmes, en trois plis, et l’avait glissée
+dans sa poitrine.
+
+— N’ayez pas peur, Louise, dit-elle; Monsieur n’ira pas plus la prendre
+ici, que le défunt roi Louis XIII ne prenait les billets dans le
+corsage de Mlle de Hautefort.
+
+Raoul rougit en voyant le sourire des deux jeunes filles, et il ne
+remarqua pas que la main de Louise était restée entre les siennes.
+
+— Là! dit Montalais, vous m’avez pardonné, Louise, de vous avoir amené
+Monsieur; vous, monsieur, ne m’en voulez plus de m’avoir suivie pour
+voir Mademoiselle. Donc, maintenant que la paix est faite, causons
+comme de vieux amis. Présentez-moi, Louise, à M. de Bragelonne.
+
+— Monsieur le vicomte, dit Louise avec sa grâce sérieuse et son candide
+sourire, j’ai l’honneur de vous présenter Mlle Aure de Montalais, jeune
+fille d’honneur de Son Altesse Royale Madame, et de plus mon amie, mon
+excellente amie.
+
+Raoul salua cérémonieusement.
+
+— Et moi! Louise, dit-il, ne me présentez-vous pas aussi à Mademoiselle?
+
+— Oh! elle vous connaît! elle connaît tout!
+
+Ce mot naïf fit rire Montalais et soupirer de bonheur Raoul, qui
+l’avait interprété ainsi: Elle connaît tout notre amour.
+
+— Les politesses sont faites, monsieur le vicomte, dit Montalais; voici
+un fauteuil, et dites-nous bien vite la nouvelle que vous nous apportez
+ainsi courant.
+
+— Mademoiselle, ce n’est plus un secret. Le roi, se rendant à Poitiers,
+s’arrête à Blois pour visiter Son Altesse Royale.
+
+— Le roi ici! s’écria Montalais en frappant ses mains l’une contre
+l’autre; nous allons voir la cour! Concevez-vous cela, Louise? la vraie
+cour de Paris! Oh! mon Dieu! Mais quand cela, monsieur?
+
+— Peut-être ce soir, mademoiselle; assurément demain.
+
+Montalais fit un geste de dépit.
+
+— Pas le temps de s’ajuster! pas le temps de préparer une robe! Nous
+sommes ici en retard comme des Polonaises! Nous allons ressembler à des
+portraits du temps de Henri IV!... Ah! monsieur, la méchante nouvelle
+que vous nous apportez là!
+
+— Mesdemoiselles, vous serez toujours belles.
+
+— C’est fade!... nous serons toujours belles, oui, parce que la nature
+nous a faites passables; mais nous serons ridicules, parce que la mode
+nous aura oubliées... Hélas! ridicules! on me verra ridicule, moi?
+
+— Qui cela? dit naïvement Louise.
+
+— Qui cela? vous êtes étrange, ma chère!... Est-ce une question à
+m’adresser? On, veut dire tout le monde; on, veut dire les courtisans,
+les seigneurs; on, veut dire le roi.
+
+— Pardon, ma bonne amie, mais comme ici tout le monde a l’habitude de
+nous voir telles que nous sommes...
+
+— D’accord; mais cela va changer, et nous serons ridicules, même
+pour Blois; car près de nous on va voir les modes de Paris, et l’on
+comprendra que nous sommes à la mode de Blois! C’est désespérant!
+
+— Consolez-vous, mademoiselle.
+
+— Ah bast! au fait, tant pis pour ceux qui ne me trouveront pas à leur
+goût! dit philosophiquement Montalais.
+
+— Ceux-là seraient bien difficiles, répliqua Raoul fidèle à son système
+de galanterie régulière.
+
+— Merci, monsieur le vicomte. Nous disions donc que le roi vient à
+Blois?
+
+— Avec toute la cour.
+
+— Mlles de Mancini y seront-elles?
+
+— Non pas, justement.
+
+— Mais puisque le roi, dit-on, ne peut se passer de Mlle Marie?
+
+— Mademoiselle, il faudra bien que le roi s’en passe. M. le cardinal le
+veut. Il exile ses nièces à Brouage.
+
+— Lui! l’hypocrite!
+
+— Chut! dit Louise en collant son doigt sur ses lèvres roses.
+
+— Bah! personne ne peut m’entendre. Je dis que le vieux Mazarino
+Mazarini est un hypocrite qui grille de faire sa nièce reine de France.
+
+— Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait
+épouser à Sa Majesté l’infante Marie-Thérèse.
+
+Montalais regarda en face Raoul et lui dit:
+
+— Vous croyez à ces contes, vous autres Parisiens? Allons, nous sommes
+plus forts que vous à Blois.
+
+— Mademoiselle, si le roi dépasse Poitiers et part pour l’Espagne,
+si les articles du contrat de mariage sont arrêtés entre don Luis de
+Haro et Son Éminence, vous entendez bien que ce ne sont plus des jeux
+d’enfant.
+
+— Ah çà! mais, le roi est le roi, je suppose?
+
+— Sans doute, mademoiselle, mais le cardinal est le cardinal.
+
+— Ce n’est donc pas un homme, que le roi? Il n’aime donc pas Marie de
+Mancini?
+
+— Il l’adore.
+
+— Eh bien! il l’épousera; nous aurons la guerre avec l’Espagne; M.
+Mazarin dépensera quelques-uns des millions qu’il a de côté; nos
+gentilshommes feront des prouesses à l’encontre des fiers Castillans,
+et beaucoup nous reviendront couronnés de lauriers, et que nous
+couronnerons de myrte. Voilà comme j’entends la politique.
+
+— Montalais, vous êtes une folle, dit Louise, et chaque exagération
+vous attire, comme le feu attire les papillons.
+
+— Louise, vous êtes tellement raisonnable que vous n’aimerez jamais.
+
+— Oh! fit Louise avec un tendre reproche, comprenez donc, Montalais!
+La reine mère désire marier son fils avec l’infante; voulez vous que
+le roi désobéisse à sa mère? Est-il d’un cœur royal comme le sien
+de donner le mauvais exemple? Quand les parents défendent l’amour,
+chassons l’amour!
+
+Et Louise soupira; Raoul baissa les yeux d’un air contraint. Montalais
+se mit à rire.
+
+— Moi, je n’ai pas de parents, dit-elle.
+
+— Vous savez sans doute des nouvelles de la santé de M. le comte de
+La Fère, dit Louise à la suite de ce soupir, qui avait tant révélé de
+douleurs dans son éloquente expansion.
+
+— Non, mademoiselle, répliqua Raoul, je n’ai pas encore rendu visite
+à mon père; mais j’allais à sa maison, quand Mlle de Montalais a bien
+voulu m’arrêter; j’espère que M. le comte se porte bien. Vous n’avez
+rien ouï dire de fâcheux, n’est-ce pas?
+
+— Rien, monsieur Raoul, rien, Dieu merci!
+
+Ici s’établit un silence pendant lequel deux âmes qui suivaient la
+même idée s’entendirent parfaitement, même sans l’assistance d’un seul
+regard.
+
+— Ah! mon Dieu! s’écria tout à coup Montalais, on monte! ...
+
+— Qui cela peut-il être? dit Louise en se levant tout inquiète.
+
+— Mesdemoiselles, je vous gêne beaucoup; j’ai été bien indiscret sans
+doute, balbutia Raoul, fort mal à son aise.
+
+— C’est un pas lourd, dit Louise.
+
+— Ah! si ce n’est que M. Malicorne, répliqua Montalais, ne nous
+dérangeons pas.
+
+Louise et Raoul se regardèrent pour se demander ce que c’était que M.
+Malicorne.
+
+— Ne vous inquiétez pas, poursuivit Montalais, il n’est pas jaloux.
+
+— Mais, mademoiselle... dit Raoul.
+
+— Je comprends... Eh bien! il est aussi discret que moi.
+
+— Mon Dieu! s’écria Louise, qui avait appuyé son oreille sur la porte
+entrebâillée, je reconnais les pas de ma mère!
+
+— Mme de Saint-Remy! Où me cacher? dit Raoul, en sollicitant vivement
+la robe de Montalais, qui semblait un peu avoir perdu la tête.
+
+— Oui, dit celle-ci, oui, je reconnais aussi les patins qui claquent.
+C’est notre excellente mère!... Monsieur le vicomte, c’est bien dommage
+que la fenêtre donne sur un pavé et cela à cinquante pieds de haut.
+
+Raoul regarda le balcon d’un air égaré, Louise saisit son bras et le
+retint.
+
+— Ah çà! suis-je folle? dit Montalais, n’ai-je pas l’armoire aux robes
+de cérémonie? Elle a vraiment l’air d’être faite pour cela.
+
+Il était temps, Mme de Saint-Remy montait plus vite qu’à l’ordinaire;
+elle arriva sur le palier au moment où Montalais, comme dans les scènes
+de surprises, fermait l’armoire en appuyant son corps sur la porte.
+
+— Ah! s’écria Mme de Saint-Remy, vous êtes ici, Louise?
+
+— Oui! madame, répondit-elle, plus pâle que si elle eût été convaincue
+d’un grand crime.
+
+— Bon! bon!
+
+— Asseyez-vous, madame, dit Montalais en offrant un fauteuil à Mme
+de Saint-Remy, et en le plaçant de façon qu’elle tournât le dos à
+l’armoire.
+
+— Merci, mademoiselle Aure, merci; venez vite, ma fille, allons.
+
+— Où voulez-vous donc que j’aille, madame?
+
+— Mais, au logis; ne faut-il pas préparer votre toilette?
+
+— Plaît-il? fit Montalais, se hâtant de jouer la surprise, tant elle
+craignait de voir Louise faire quelque sottise.
+
+— Vous ne savez donc pas la nouvelle? dit Mme de Saint-Remy.
+
+— Quelle nouvelle, madame, voulez-vous que deux filles apprennent en ce
+colombier?
+
+— Quoi!... vous n’avez vu personne?...
+
+— Madame, vous parlez par énigmes et vous nous faites mourir à petit
+feu! s’écria Montalais, qui, effrayée de voir Louise de plus en plus
+pâle, ne savait à quel saint se vouer.
+
+Enfin elle surprit de sa compagne un regard parlant, un de ces regards
+qui donneraient de l’intelligence à un mur.
+
+Louise indiquait à son amie le chapeau, le malencontreux chapeau de
+Raoul qui se pavanait sur la table.
+
+Montalais se jeta au-devant, et, le saisissant de sa main gauche, le
+passa derrière elle dans la droite, et le cacha ainsi tout en parlant.
+
+— Eh bien! dit Mme de Saint-Remy, un courrier nous arrive qui annonce
+la prochaine arrivée du roi. Ça, mesdemoiselles, il s’agit d’être
+belles!
+
+— Vite! vite! s’écria Montalais, suivez Mme votre mère, Louise, et me
+laissez ajuster ma robe de cérémonie.
+
+Louise se leva, sa mère la prit par la main et l’entraîna sur le palier.
+
+— Venez, dit-elle.
+
+Et tout bas:
+
+— Quand je vous défends de venir chez Montalais, pourquoi y venez-vous?
+
+— Madame, c’est mon amie. D’ailleurs, j’arrivais.
+
+— On n’a fait cacher personne devant vous?
+
+— Madame!
+
+— J’ai vu un chapeau d’homme, vous dis-je: celui de ce drôle, de ce
+vaurien!
+
+— Madame! s’écria Louise.
+
+— De ce fainéant de Malicorne! Une fille d’honneur fréquenter ainsi...
+fi!
+
+Et les voix se perdirent dans les profondeurs du petit escalier.
+
+Montalais n’avait pas perdu un mot de ces propos que l’écho lui
+renvoyait comme par un entonnoir.
+
+Elle haussa les épaules, et, voyant Raoul qui, sorti de sa cachette,
+avait écouté aussi:
+
+— Pauvre Montalais! dit-elle, victime de l’amitié!... Pauvre
+Malicorne!... victime de l’amour!
+
+Elle s’arrêta sur la mine tragi-comique de Raoul, qui s’en voulut
+d’avoir en un jour surpris tant de secrets.
+
+— Oh! mademoiselle, dit-il, comment reconnaître vos bontés?
+
+— Nous ferons quelque jour nos comptes, répliqua-t-elle; pour le
+moment, gagnez au pied, monsieur de Bragelonne, car Mme de Saint-Remy
+n’est pas indulgente, et quelque indiscrétion de sa part pourrait
+amener ici une visite domiciliaire fâcheuse pour nous tous. Adieu!
+
+— Mais Louise... comment savoir?...
+
+— Allez! allez! le roi Louis XI savait bien ce qu’il faisait lorsqu’il
+inventa la poste.
+
+— Hélas! dit Raoul.
+
+— Et ne suis-je pas là, moi, qui vaux toutes les postes du royaume?
+Vite à votre cheval! et que si Mme de Saint-Remy remonte pour me faire
+de la morale, elle ne vous trouve plus ici.
+
+— Elle le dirait à mon père, n’est-ce pas? murmura Raoul.
+
+— Et vous seriez grondé! Ah! vicomte, on voit bien que vous venez de la
+cour: vous êtes peureux comme le roi. Peste! à Blois, nous nous passons
+mieux que cela du consentement de papa! Demandez à Malicorne.
+
+Et, sur ces mots, la folle jeune fille mit Raoul à la porte par les
+épaules; celui-ci se glissa le long du porche, retrouva son cheval,
+sauta dessus et partit comme s’il eût les huit gardes de Monsieur à ses
+trousses.
+
+
+
+
+Chapitre IV — Le père et le fils
+
+
+Raoul suivit la route bien connue, bien chère à sa mémoire, qui
+conduisait de Blois à la maison du comte de La Fère. Le lecteur nous
+dispensera d’une description nouvelle de cette habitation. Il y a
+pénétré avec nous en d’autres temps; il la connaît. Seulement, depuis
+le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient pris une
+teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus harmonieux;
+les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait ses bras grêles
+par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi, touffu, luxuriant,
+jetait au loin, sous ses rameaux gonflés de sève, l’ombre épaisse des
+fleurs ou des fruits pour le passant.
+
+Raoul aperçut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le
+colombier dans les ormes, et les volées de pigeons qui tournoyaient
+incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour du cône de
+briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent autour d’une âme
+sereine. Lorsqu’il s’approcha, il entendit le bruit des poulies qui
+grinçaient sous le poids des seaux massifs; il lui sembla aussi
+entendre le mélancolique gémissement de l’eau qui retombe dans le
+puits, bruit triste, funèbre, solennel, qui frappe l’oreille de
+l’enfant et du poète rêveurs, que les Anglais appellent _splass_, les
+poètes arabes _gasgachau_, et que nous autres Français, qui voudrions
+bien être poètes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase: le
+bruit de l’eau tombant dans l’eau. Il y avait plus d’un an que Raoul
+n’était venu voir son père. Il avait passé tout ce temps chez M. le
+prince.
+
+En effet, après toutes ces émotions de la Fronde dont nous avons
+autrefois essayé de reproduire la première période, Louis de Condé
+avait fait avec la cour une réconciliation publique, solennelle et
+franche. Pendant tout le temps qu’avait duré la rupture de M. le prince
+avec le roi, M. le prince, qui s’était depuis longtemps affectionné à
+Bragelonne, lui avait vainement offert tous les avantages qui peuvent
+éblouir un jeune homme. Le comte de La Fère, toujours fidèle à ses
+principes de loyauté et de royauté, développés un jour devant son
+fils dans les caveaux de Saint-Denis, le comte de La Fère, au nom de
+son fils, avait toujours refusé. Il y avait plus: au lieu de suivre
+M. de Condé dans sa rébellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne,
+combattant pour le roi. Puis, lorsque M. de Turenne, à son tour,
+avait paru abandonner la cause royale, il avait quitté M. de Turenne,
+comme il avait fait de M. de Condé. Il résultait de cette ligne
+invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Condé n’avaient
+été vainqueurs l’un de l’autre que sous les drapeaux du roi, Raoul
+avait, si jeune qu’il fût encore, dix victoires inscrites sur l’état
+de ses services, et pas une défaite dont sa bravoure et sa conscience
+eussent à souffrir. Donc Raoul avait, selon le vœu de son père, servi
+opiniâtrement et passivement la fortune du roi Louis XIV, malgré
+toutes les tergiversations, qui étaient endémiques et, on peut dire,
+inévitables à cette époque.
+
+M. de Condé, rentré en grâce, avait usé de tout, d’abord de son
+privilège d’amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui avaient
+été accordées et, entre autres choses, Raoul. Aussitôt M. le comte de
+La Fère, dans son bon sens inébranlable, avait renvoyé Raoul au prince
+de Condé.
+
+Un an donc s’était écoulé depuis la dernière séparation du père et du
+fils; quelques lettres avaient adouci, mais non guéri, les douleurs
+de son absence. On a vu que Raoul laissait à Blois un autre amour que
+l’amour filial.
+
+Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de
+Montalais, deux démons tentateurs, Raoul, après le message accompli,
+se fût mis à galoper vers la demeure de son père en retournant la tête
+sans doute, mais sans s’arrêter un seul instant, eût-il vu Louise lui
+tendre les bras.
+
+Aussi, la première partie du trajet fut-elle donnée par Raoul au regret
+du passé qu’il venait de quitter si vite, c’est-à-dire à l’amante;
+l’autre moitié à l’ami qu’il allait retrouver, trop lentement au gré de
+ses désirs. Raoul trouva la porte du jardin ouverte et lança son cheval
+sous l’allée, sans prendre garde aux grands bras que faisait, en signe
+de colère, un vieillard vêtu d’un tricot de laine violette et coiffé
+d’un large bonnet de velours râpé. Ce vieillard, qui sarclait de ses
+doigts une plate-bande de rosiers nains et de marguerites, s’indignait
+de voir un cheval courir ainsi dans ses allées sablées et ratissées.
+
+Il hasarda même un vigoureux _hum!_ qui fit retourner le cavalier. Ce
+fut alors un changement de scène; car aussitôt qu’il eut vu le visage
+de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit à courir dans la direction
+de la maison avec des grognements interrompus qui semblaient être chez
+lui le paroxysme d’une joie folle. Raoul arriva aux écuries, remit son
+cheval à un petit laquais, et enjamba le perron avec une ardeur qui eût
+bien réjoui le cœur de son père.
+
+Il traversa l’antichambre, la salle à manger et le salon sans trouver
+personne; enfin, arrivé à la porte de M. le comte de La Fère, il
+heurta impatiemment et entra presque sans attendre le mot: _Entrez!_
+que lui jeta une voix grave et douce tout à la fois. Le comte était
+assis devant une table couverte de papiers et de livres: c’était bien
+toujours le noble et le beau gentilhomme d’autrefois, mais le temps
+avait donné à sa noblesse, à sa beauté, un caractère plus solennel et
+plus distinct. Un front blanc et sans rides sous ses longs cheveux
+plus blancs que noirs, un œil perçant et doux sous des cils de jeune
+homme, la moustache fine et à peine grisonnante, encadrant des lèvres
+d’un modèle pur et délicat, comme si jamais elles n’eussent été
+crispées par les passions mortelles; une taille droite et souple, une
+main irréprochable mais amaigrie, voilà quel était encore l’illustre
+gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l’éloge sous
+le nom d’Athos. Il s’occupait alors de corriger les pages d’un cahier
+manuscrit, tout entier rempli de sa main. Raoul saisit son père par
+les épaules, par le cou, comme il put, et l’embrassa si tendrement, si
+rapidement, que le comte n’eut pas la force ni le temps de se dégager,
+ni de surmonter son émotion paternelle.
+
+— Vous ici, vous voici, Raoul! dit-il, est-ce bien possible?
+
+— Oh! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir!
+
+— Vous ne me répondez pas, vicomte. Avez-vous un congé pour être à
+Blois, ou bien est-il arrivé quelque malheur à Paris?
+
+— Dieu merci! monsieur, répliqua Raoul en se calmant peu à peu, il
+n’est rien arrivé que d’heureux; le roi se marie, comme j’ai eu
+l’honneur de vous le mander dans ma dernière lettre, et il part pour
+l’Espagne. Sa Majesté passera par Blois.
+
+— Pour rendre visite à Monsieur?
+
+— Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre à
+l’improviste, ou désirant lui être particulièrement agréable, M. le
+prince m’a-t-il envoyé pour préparer les logements.
+
+— Vous avez vu Monsieur? demanda le comte vivement.
+
+— J’ai eu cet honneur.
+
+— Au château?
+
+— Oui, monsieur, répondit Raoul en baissant les yeux, parce que, sans
+doute, il avait senti dans l’interrogation du comte plus que de la
+curiosité.
+
+— Ah! vraiment, vicomte?... Je vous fais mon compliment. Raoul
+s’inclina.
+
+— Mais vous avez encore vu quelqu’un à Blois?
+
+— Monsieur, j’ai vu Son Altesse Royale, Madame.
+
+— Très bien. Ce n’est pas de Madame que je parle.
+
+Raoul rougit extrêmement et ne répondit point.
+
+— Vous ne m’entendez pas, à ce qu’il paraît, monsieur le vicomte?
+insista M. de La Fère sans accentuer plus nerveusement sa question,
+mais en forçant l’expression un peu plus sévère de son regard.
+
+— Je vous entends parfaitement, monsieur, répliqua Raoul, et si je
+prépare ma réponse, ce n’est pas que je cherche un mensonge, vous le
+savez, monsieur.
+
+— Je sais que vous ne mentez jamais. Aussi, je dois m’étonner que vous
+preniez un si long temps pour me dire: oui ou non.
+
+— Je ne puis vous répondre qu’en vous comprenant bien, et si je vous
+ai bien compris, vous allez recevoir en mauvaise part mes premières
+paroles. Il vous déplaît sans doute, monsieur le comte, que j’aie vu...
+
+— Mlle de La Vallière, n’est-ce pas?
+
+— C’est d’elle que vous voulez parler, je le sais bien, monsieur le
+comte, dit Raoul avec une inexprimable douceur.
+
+— Et je vous demande si vous l’avez vue.
+
+— Monsieur, j’ignorais absolument, lorsque j’entrai au château,
+que Mlle de La Vallière pût s’y trouver; c’est seulement en m’en
+retournant, après ma mission achevée, que le hasard nous a mis en
+présence. J’ai eu l’honneur de lui présenter mes respects.
+
+— Comment s’appelle le hasard qui vous a réuni à Mlle de La Vallière?
+
+— Mlle de Montalais, monsieur.
+
+— Qu’est-ce que Mlle de Montalais?
+
+— Une jeune personne que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais
+vue. Elle est fille d’honneur de Madame.
+
+— Monsieur le vicomte, je ne pousserai pas plus loin mon
+interrogatoire, que je me reproche déjà d’avoir fait durer. Je vous
+avais recommandé d’éviter Mlle de La Vallière, et de ne la voir qu’avec
+mon autorisation. Oh! je sais que vous m’avez dit vrai, et que vous
+n’avez pas fait une démarche pour vous rapprocher d’elle. Le hasard m’a
+fait du tort; je n’ai pas à vous accuser. Je me contenterai donc de ce
+que je vous ai déjà dit concernant cette demoiselle. Je ne lui reproche
+rien, Dieu m’en est témoin; seulement il n’entre pas dans mes desseins
+que vous fréquentiez sa maison. Je vous prie encore une fois, mon cher
+Raoul, de l’avoir pour entendu. On eût dit que l’œil si limpide et si
+pur de Raoul se troublait à cette parole.
+
+— Maintenant, mon ami, continua le comte avec son doux sourire et sa
+voix habituelle, parlons d’autre chose. Vous retournez peut-être à
+votre service?
+
+— Non, monsieur, je n’ai plus qu’à demeurer auprès de vous tout
+aujourd’hui. M. le prince ne m’a heureusement fixé d’autre devoir que
+celui-là, qui était si bien d’accord avec mes désirs.
+
+— Le roi se porte bien?
+
+— À merveille.
+
+— Et M. le Prince aussi?
+
+— Comme toujours, monsieur.
+
+Le comte oubliait Mazarin: c’était une vieille habitude.
+
+— Eh bien! Raoul, puisque vous n’êtes plus qu’à moi, je vous donnerai,
+de mon côté, toute ma journée. Embrassez-moi... encore... encore...
+Vous êtes chez vous, vicomte... Ah! voici notre vieux Grimaud!...
+Venez, Grimaud, M. le vicomte veut vous embrasser aussi.
+
+Le grand vieillard ne se le fit pas répéter; il accourait les bras
+ouverts. Raoul lui épargna la moitié du chemin.
+
+— Maintenant, voulez-vous que nous passions au jardin, Raoul? Je vous
+montrerai le nouveau logement que j’ai fait préparer pour vous à vos
+congés, et, tout en regardant les plantations de cet hiver et deux
+chevaux de main que j’ai changés, vous me donnerez des nouvelles de nos
+amis de Paris.
+
+Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au
+jardin avec lui.
+
+Grimaud regarda mélancoliquement partir Raoul, dont la tête effleurait
+presque la traverse de la porte, et, tout en caressant sa royale
+blanche, il laissa échapper ce mot profond:
+
+— Grandi!
+
+
+
+
+Chapitre V — Où il sera parlé de Cropoli, de Cropole et d’un grand
+peintre inconnu
+
+
+Tandis que le comte de La Fère visite avec Raoul les nouveaux bâtiments
+qu’il a fait bâtir, et les chevaux neufs qu’il a fait acheter, nos
+lecteurs nous permettront de les ramener à la ville de Blois et de les
+faire assister au mouvement inaccoutumé qui agitait la ville. C’était
+surtout dans les hôtels que s’était fait sentir le contrecoup de la
+nouvelle apportée par Raoul.
+
+En effet, le roi et la cour à Blois, c’est-à-dire cent cavaliers, dix
+carrosses, deux cents chevaux, autant de valets que de maîtres, où se
+caserait tout ce monde, où se logeraient tous ces gentilshommes des
+environs qui allaient arriver dans deux ou trois heures peut-être,
+aussitôt que la nouvelle aurait élargi le centre de son retentissement,
+comme ces circonférences croissantes que produit la chute d’une pierre
+dans l’eau d’un lac tranquille?
+
+Blois, aussi paisible le matin, nous l’avons vu, que le lac le plus
+calme du monde, à l’annonce de l’arrivée royale, s’emplit soudain
+de tumulte et de bourdonnement. Tous les valets du château, sous
+l’inspection des officiers, allaient en ville quérir les provisions,
+et dix courriers à cheval galopaient vers les réserves de Chambord
+pour chercher le gibier, aux pêcheries du Beuvron pour le poisson,
+aux serres de Cheverny pour les fleurs et pour les fruits. On tirait
+du garde-meuble les tapisseries précieuses, les lustres à grands
+chaînons dorés; une armée de pauvres balayaient les cours et lavaient
+les devantures de pierre, tandis que leurs femmes foulaient les prés
+au-delà de la Loire pour récolter des jonchées de verdure et de fleurs
+des champs. Toute la ville, pour ne pas demeurer au-dessous de ce luxe
+de propreté, faisait sa toilette à grand renfort de brosses, de balais
+et d’eau.
+
+Les ruisseaux de la ville supérieure, gonflés par ces lotions
+continues, devenaient fleuves au bas de la ville, et le petit pavé,
+parfois très boueux, il faut le dire, se nettoyait, se diamantait aux
+rayons amis du soleil.
+
+Enfin, les musiques se préparaient, les tiroirs se vidaient; on
+accaparait chez les marchands cires, rubans et nœuds d’épées; les
+ménagères faisaient provision de pain, de viandes et d’épices. Déjà
+même bon nombre de bourgeois, dont la maison était garnie comme pour
+soutenir un siège, n’ayant plus à s’occuper de rien, endossaient des
+habits de fête et se dirigeaient vers la porte de la ville pour être
+les premiers à signaler ou à voir le cortège. Ils savaient bien que le
+roi n’arriverait qu’à la nuit, peut-être même au matin suivant. Mais
+qu’est-ce que l’attente, sinon une sorte de folie, et qu’est-ce que la
+folie, sinon un excès d’espoir? Dans la ville basse, à cent pas à peine
+du château des États, entre le mail et le château, dans une rue assez
+belle qui s’appelait alors rue Vieille, et qui devait en effet être
+bien vieille, s’élevait un vénérable édifice, à pignon aigu, à forme
+trapue et large ornée de trois fenêtres sur la rue au premier étage, de
+deux au second, et d’un petit œil-de-bœuf au troisième.
+
+Sur les côtés de ce triangle on avait récemment construit un
+parallélogramme assez vaste qui empiétait sans façon sur la rue, selon
+les us tout familiers de l’édilité d’alors. La rue s’en voyait bien
+rétrécie d’un quart, mais la maison s’en trouvait élargie de près de
+moitié; n’est-ce pas là une compensation suffisante?
+
+Une tradition voulait que cette maison à pignon aigu fût habitée, du
+temps de Henri III, par un conseiller des États que la reine Catherine
+était venue, les uns disent visiter, les autres étrangler. Quoi qu’il
+en soit, la bonne dame avait dû poser un pied circonspect sur le seuil
+de ce bâtiment.
+
+Après le conseiller mort par strangulation ou mort naturellement, il
+n’importe, la maison avait été vendue, puis abandonnée, enfin isolée
+des autres maisons de la rue. Vers le milieu du règne de Louis XIII
+seulement, un Italien nommé Cropoli, échappé des cuisines du maréchal
+d’Ancre, était venu s’établir en cette maison. Il y avait fondé une
+petite hôtellerie où se fabriquait un macaroni tellement raffiné, qu’on
+en venait quérir ou manger là de plusieurs lieues à la ronde.
+
+L’illustration de la maison était venue de ce que la reine Marie de
+Médicis, prisonnière, comme on sait, au château des États, en avait
+envoyé chercher une fois.
+
+C’était précisément le jour où elle s’était évadée par la fameuse
+fenêtre. Le plat de macaroni était resté sur la table, effleuré
+seulement par la bouche royale.
+
+De cette double faveur faite à la maison triangulaire, d’une
+strangulation et d’un macaroni, l’idée était venue au pauvre Cropoli
+de nommer son hôtellerie d’un titre pompeux. Mais sa qualité d’Italien
+n’était pas une recommandation en ce temps-là, et son peu de fortune
+soigneusement cachée l’empêchait de se mettre trop en évidence. Quand
+il se vit près de mourir, ce qui arriva en 1643, après la mort du roi
+Louis XIII, il fit venir son fils, jeune marmiton de la plus belle
+espérance, et, les larmes aux yeux, il lui recommanda de bien garder
+le secret du macaroni, de franciser son nom, d’épouser une Française,
+et enfin, lorsque l’horizon politique serait débarrassé des nuages qui
+le couvraient — on pratiquait déjà à cette époque cette figure, fort
+en usage de nos jours dans les premiers Paris et à la Chambre, — de
+faire tailler par le forgeron voisin une belle enseigne, sur laquelle
+un fameux peintre qu’il désigna tracerait deux portraits de la reine
+avec ces mots en légende: Aux Médicis. Le bonhomme Cropoli, après ces
+recommandations, n’eut que la force d’indiquer à son jeune successeur
+une cheminée sous la dalle de laquelle il avait enfoui mille louis de
+dix francs, et il expira. Cropoli fils, en homme de cœur, supporta la
+perte avec résignation et le gain sans insolence.
+
+Il commença par accoutumer le public à faire sonner si peu l’i final de
+son nom, que, la complaisance générale aidant, on ne l’appela plus que
+M. Cropole, ce qui est un nom tout français.
+
+Ensuite il se maria, ayant justement sous la main une petite Française
+dont il était amoureux, et aux parents de laquelle il arracha une dot
+raisonnable en montrant le dessous de la dalle de la cheminée. Ces deux
+premiers points accomplis, il se mit à la recherche du peintre qui
+devait faire l’enseigne.
+
+Le peintre fut bientôt trouvé.
+
+C’était un vieil Italien émule des Raphaël et des Carrache, mais émule
+malheureux. Il se disait de l’école vénitienne, sans doute parce qu’il
+aimait fort la couleur. Ses ouvrages, dont jamais il n’avait vendu un
+seul, tiraient l’œil à cent pas et déplaisaient formidablement aux
+bourgeois, si bien qu’il avait fini par ne plus rien faire.
+
+Il se vantait toujours d’avoir peint une salle de bains pour Mme la
+maréchale d’Ancre, et se plaignait que cette salle eût été brûlée lors
+du désastre du maréchal.
+
+Cropoli, en sa qualité de compatriote, était indulgent pour Pittrino.
+C’était le nom de l’artiste. Peut-être avait-il vu les fameuses
+peintures de la salle de bains. Toujours est-il qu’il avait dans une
+telle estime, voire dans une telle amitié, le fameux Pittrino, qu’il
+le retira chez lui. Pittrino, reconnaissant et nourri de macaroni,
+apprit à propager la réputation de ce mets national, et, du temps de
+son fondateur, il avait rendu par sa langue infatigable des services
+signalés à la maison Cropoli.
+
+En vieillissant, il s’attacha au fils comme au père, et peu à peu
+devint l’espèce de surveillant d’une maison où sa probité intègre, sa
+sobriété reconnue, sa chasteté proverbiale, et mille autres vertus que
+nous jugeons inutile d’énumérer ici, lui donnèrent place éternelle au
+foyer, avec droit d’inspection sur les domestiques. En outre, c’était
+lui qui goûtait le macaroni, pour maintenir le goût pur de l’antique
+tradition; il faut dire qu’il ne pardonnait pas un grain de poivre de
+plus, ou un atome de parmesan en moins. Sa joie fut bien grande le
+jour où, appelé à partager le secret de Cropole fils, il fut chargé de
+peindre la fameuse enseigne.
+
+On le vit fouiller avec ardeur dans une vieille boîte, où il retrouva
+des pinceaux un peu mangés par les rats, mais encore passables, des
+couleurs dans des vessies à peu près desséchées, de l’huile de lin
+dans une bouteille, et une palette qui avait appartenu autrefois
+au Bronzino, ce _diou_ de la _pittoure_, comme disait, dans son
+enthousiasme toujours juvénile, l’artiste ultramontain.
+
+Pittrino était grandi de toute la joie d’une réhabilitation. Il fit
+comme avait fait Raphaël, il changea de manière et peignit à la façon
+d’Albane deux déesses plutôt que deux reines. Ces dames illustres
+étaient tellement gracieuses sur l’enseigne, elles offraient aux
+regards étonnés un tel assemblage de lis et de roses, résultat
+enchanteur du changement de manière de Pittrino; elles affectaient des
+poses de sirènes tellement anacréontiques, que le principal échevin,
+lorsqu’il fut admis à voir ce morceau capital dans la salle de Cropole,
+déclara tout de suite que ces dames étaient trop belles et d’un charme
+trop animé pour figurer comme enseigne à la vue des passants.
+
+— Son Altesse Royale Monsieur, fut-il dit à Pittrino, qui vient souvent
+dans notre ville, ne s’arrangerait pas de voir Mme son illustre mère
+aussi peu vêtue, et il vous enverrait aux oubliettes des États, car il
+n’a pas toujours le cœur tendre, ce glorieux prince. Effacez donc les
+deux sirènes ou la légende, sans quoi je vous interdis l’exhibition de
+l’enseigne. Cela est dans votre intérêt, maître Cropole, et dans le
+vôtre, seigneur Pittrino.
+
+Que répondre à cela? Il fallut remercier l’échevin de sa gracieuseté;
+c’est ce que fit Cropole.
+
+Mais Pittrino demeura sombre et déçu.
+
+Il sentait bien ce qui allait arriver. L’édile ne fut pas plutôt parti
+que Cropole, se croisant les bras:
+
+— Eh bien! maître, dit-il, qu’allons-nous faire?
+
+— Nous allons ôter la légende, dit tristement Pittrino. J’ai là du
+noir d’ivoire excellent, ce sera fait en un tour de main, et nous
+remplacerons les Médicis par les Nymphes ou les Sirènes, comme il vous
+plaira.
+
+— Non pas, dit Cropole, la volonté de mon père ne serait pas remplie.
+Mon père tenait...
+
+— Il tenait aux figures, dit Pittrino.
+
+— Il tenait à la légende, dit Cropole.
+
+— La preuve qu’il tenait aux figures, c’est qu’il les avait commandées
+ressemblantes, et elles le sont, répliqua Pittrino.
+
+— Oui, mais si elles ne l’eussent pas été, qui les eût reconnues sans
+la légende? Aujourd’hui même que la mémoire des Blésois s’oblitère un
+peu à l’endroit de ces personnes célèbres, qui reconnaîtrait Catherine
+et Marie sans ces mots: Aux Médicis?
+
+— Mais enfin, mes figures? dit Pittrino désespéré, car il sentait que
+le petit Cropole avait raison. Je ne veux pas perdre le fruit de mon
+travail.
+
+— Je ne veux pas que vous alliez en prison et moi dans les oubliettes.
+
+— Effaçons Médicis, dit Pittrino suppliant.
+
+— Non, répliqua fermement Cropole. Il me vient une idée, une idée
+sublime... votre peinture paraîtra, et ma légende aussi... Médici ne
+veut-il pas dire médecin en italien?
+
+— Oui, au pluriel.
+
+— Vous m’allez donc commander une autre plaque d’enseigne chez le
+forgeron; vous y peindrez six médecins, et vous écrirez dessous: Aux
+Médicis... ce qui fait un jeu de mots agréable.
+
+— Six médecins! Impossible! Et la composition? s’écria Pittrino.
+
+— Cela vous regarde, mais il en sera ainsi, je le veux, il le faut. Mon
+macaroni brûle.
+
+Cette raison était péremptoire; Pittrino obéit. Il composa l’enseigne
+des six médecins avec la légende; l’échevin applaudit et autorisa.
+L’enseigne eut par la ville un succès fou. Ce qui prouve bien que la
+poésie a toujours eu tort devant les bourgeois, comme dit Pittrino.
+Cropole, pour dédommager son peintre ordinaire, accrocha dans sa
+chambre à coucher les nymphes de la précédente enseigne, ce qui faisait
+rougir Mme Cropole chaque fois qu’elle les regardait en se déshabillant
+le soir.
+
+Voilà comment la maison au pignon eut une enseigne, voilà comment,
+faisant fortune, l’hôtellerie des Médicis fut forcée de s’agrandir du
+quadrilatère que nous avons dépeint.
+
+Voilà comment il y avait à Blois une hôtellerie de ce nom ayant pour
+propriétaire maître Cropole et pour peintre ordinaire maître Pittrino.
+
+
+
+
+Chapitre VI — L’inconnu
+
+
+Ainsi fondée et recommandée par son enseigne, l’hôtellerie de maître
+Cropole marchait vers une solide prospérité. Ce n’était pas une fortune
+immense que Cropole avait en perspective, mais il pouvait espérer de
+doubler les mille louis d’or légués par son père, de faire mille autre
+louis de la vente de la maison et du fonds, et libre enfin, de vivre
+heureux comme un bourgeois de la ville. Cropole était âpre au gain, il
+accueillit en homme fou de joie la nouvelle de l’arrivée du roi Louis
+XIV.
+
+Lui, sa femme, Pittrino et deux marmitons firent aussitôt main basse
+sur tous les habitants du colombier, de la basse-cour et des clapiers,
+en sorte qu’on entendit dans les cours de l’Hôtellerie des Médicis
+autant de lamentations et de cris que jadis on en avait entendu dans
+Rama.
+
+Cropole n’avait pour le moment qu’un seul voyageur.
+
+C’était un homme de trente ans à peine, beau, grand, austère, ou plutôt
+mélancolique dans chacun de ses gestes et de ses regards. Il était vêtu
+d’un habit de velours noir avec des garnitures de jais; un col blanc,
+simple comme celui des puritains les plus sévères, faisait ressortir la
+teinte mate et fine de son cou plein de jeunesse; une légère moustache
+blonde couvrait à peine sa lèvre frémissante et dédaigneuse. Il parlait
+aux gens en les regardant en face, sans affectation, il est vrai,
+mais sans scrupule; de sorte que l’éclat de ses yeux bleus devenait
+tellement insupportable que plus d’un regard se baissait devant le
+sien, comme fait l’épée la plus faible dans un combat singulier. En ce
+temps où les hommes, tous créés égaux par Dieu, se divisaient, grâce
+aux préjugés, en deux castes distinctes, le gentilhomme et le roturier,
+comme ils se divisent réellement en deux races, la noire et la blanche,
+en ce temps, disons-nous, celui dont nous venons d’esquisser le
+portrait ne pouvait manquer d’être pris pour un gentilhomme, et de
+la meilleure race. Il ne fallait pour cela que consulter ses mains,
+longues, effilées et blanches, dont chaque muscle, chaque veine
+transparaissaient sous la peau au moindre mouvement, dont les phalanges
+rougissaient à la moindre crispation.
+
+Ce gentilhomme était donc arrivé seul chez Cropole. Il avait pris sans
+hésiter, sans réfléchir même, l’appartement le plus important, que
+l’hôtelier lui avait indiqué dans un but de rapacité fort condamnable,
+diront les uns, fort louable, diront les autres, s’ils admettent
+que Cropole fût physionomiste et jugeât les gens à première vue.
+Cet appartement était celui qui composait toute la devanture de la
+vieille maison triangulaire: un grand salon éclairé par deux fenêtres
+au premier étage, une petite chambre à côté, une autre au-dessus. Or,
+depuis qu’il était arrivé, ce gentilhomme avait à peine touché au
+repas qu’on lui avait servi dans sa chambre. Il n’avait dit que deux
+mots à l’hôte pour le prévenir qu’il viendrait un voyageur du nom de
+Parry, et recommander qu’on laissât monter ce voyageur. Ensuite, il
+avait gardé un silence tellement profond, que Cropole en avait été
+presque offensé, lui qui aimait les gens de bonne compagnie. Enfin, ce
+gentilhomme s’était levé de bonne heure le matin du jour où commence
+cette histoire, et s’était mis à la fenêtre de son salon, assis sur
+le rebord et appuyé sur la rampe du balcon, regardant tristement et
+opiniâtrement aux deux côtés de la rue pour guetter sans doute la venue
+de ce voyageur qu’il avait signalé à l’hôte. Il avait vu, de cette
+façon, passer le petit cortège de Monsieur revenant de la chasse, puis
+avait savouré de nouveau la profonde tranquillité de la ville, absorbé
+qu’il était dans son attente.
+
+Tout à coup, le remue-ménage des pauvres allant aux prairies, des
+courriers partant, des laveurs de pavé, des pourvoyeurs de la maison
+royale, des courtauds de boutiques effarouchés et bavards, des chariots
+en branle, des coiffeurs en course et des pages en corvée; ce tumulte
+et ce vacarme l’avaient surpris, mais sans qu’il perdît rien de cette
+majesté impassible et suprême qui donne à l’aigle et au lion ce coup
+d’œil serein et méprisant au milieu des hourras et des trépignements
+des chasseurs ou des curieux.
+
+Bientôt les cris des victimes égorgées dans la basse-cour, les pas
+pressés de Mme Cropole dans le petit escalier de bois si étroit et si
+sonore, les allures bondissantes de Pittrino, qui, le matin encore,
+fumait sur la porte avec le flegme d’un Hollandais, tout cela donna au
+voyageur un commencement de surprise et d’agitation.
+
+Comme il se levait pour s’informer, la porte de la chambre s’ouvrit.
+
+L’inconnu pensa que sans doute on lui amenait le voyageur si
+impatiemment attendu.
+
+Il fit donc, avec une sorte de précipitation, trois pas vers cette
+porte qui s’ouvrait.
+
+Mais au lieu de la figure qu’il espérait voir, ce fut maître Cropole
+qui apparut, et derrière lui, dans la pénombre de l’escalier, le visage
+assez gracieux, mais rendu trivial par la curiosité, de Mme Cropole,
+qui donna un coup d’œil furtif au beau gentilhomme et disparut.
+Cropole s’avança l’air souriant, le bonnet à la main, plutôt courbé
+qu’incliné.
+
+Un geste de l’inconnu l’interrogea sans qu’aucune parole fût prononcée.
+
+— Monsieur, dit Cropole, je venais demander comment dois-je dire: Votre
+Seigneurie, ou Monsieur le comte, ou Monsieur le marquis?...
+
+— Dites «Monsieur», et dites vite, répondit l’inconnu avec cet accent
+hautain qui n’admet ni discussion ni réplique.
+
+— Je venais donc m’informer comment Monsieur avait passé la nuit, et si
+Monsieur était dans l’intention de garder cet appartement.
+
+— Oui.
+
+— Monsieur, c’est qu’il arrive un incident sur lequel nous n’avions pas
+compté.
+
+— Lequel?
+
+— Sa Majesté Louis XIV entre aujourd’hui dans notre ville et s’y repose
+un jour, deux jours peut-être.
+
+Un vif étonnement se peignit sur le visage de l’inconnu.
+
+— Le roi de France vient à Blois?
+
+— Il est en route, monsieur.
+
+— Alors, raison de plus pour que je reste, dit l’inconnu.
+
+— Fort bien, monsieur; mais Monsieur garde-t-il tout l’appartement?
+
+— Je ne vous comprends pas. Pourquoi aurais-je aujourd’hui moins que je
+n’ai eu hier?
+
+— Parce que, monsieur, Votre Seigneurie me permettra de le lui dire,
+hier je n’ai pas dû, lorsque vous avez choisi votre logis, fixer
+un prix quelconque qui eût fait croire à Votre Seigneurie que je
+préjugeais ses ressources... tandis qu’aujourd’hui...
+
+L’inconnu rougit. L’idée lui vint sur-le-champ qu’on le soupçonnait
+pauvre et qu’on l’insultait.
+
+— Tandis qu’aujourd’hui, reprit-il froidement, vous préjugez?
+
+— Monsieur, je suis un galant homme, Dieu merci! et, tout hôtelier que
+je paraisse être, il y a en moi du sang de gentilhomme; mon père était
+serviteur et officier de feu M. le maréchal d’Ancre. Dieu veuille avoir
+son âme!...
+
+— Je ne vous conteste pas ce point, monsieur; seulement, je désire
+savoir, et savoir vite, à quoi tendent vos questions.
+
+— Vous êtes, monsieur, trop raisonnable pour ne pas comprendre que
+notre ville est petite, que la cour va l’envahir, que les maisons
+regorgeront d’habitants, et que, par conséquent, les loyers vont
+acquérir une valeur considérable.
+
+L’inconnu rougit encore.
+
+— Faites vos conditions, monsieur, dit-il.
+
+— Je les fais avec scrupule, monsieur, parce que je cherche un gain
+honnête et que je veux faire une affaire sans être incivil ou grossier
+dans mes désirs... Or, l’appartement que vous occupez est considérable,
+et vous êtes seul...:
+
+— Cela me regarde.
+
+— Oh! bien certainement; aussi je ne congédie pas Monsieur.
+
+Le sang afflua aux tempes de l’inconnu; il lança sur le pauvre Cropole,
+descendant d’un officier de M. le maréchal d’Ancre, un regard qui l’eût
+fait rentrer sous cette fameuse dalle de la cheminée, si Cropole n’eût
+pas été vissé à sa place par la question de ses intérêts.
+
+— Voulez-vous que je parte? expliquez-vous, mais promptement.
+
+— Monsieur, monsieur, vous ne m’avez pas compris. C’est fort délicat,
+ce que je fais; mais je m’exprime mal, ou peut-être, comme Monsieur est
+étranger, ce que je reconnais à l’accent...
+
+En effet, l’inconnu parlait avec le léger grasseyement qui est le
+caractère principal de l’accentuation anglaise, même chez les hommes de
+cette nation qui parlent le plus purement le français.
+
+— Comme Monsieur est étranger, dis-je, c’est peut-être lui qui ne
+saisit pas les nuances de mon discours. Je prétends que Monsieur
+pourrait abandonner une ou deux des trois pièces qu’il occupe, ce qui
+diminuerait son loyer de beaucoup et soulagerait ma conscience; en
+effet, il est dur d’augmenter déraisonnablement le prix des chambres,
+lorsqu’on a l’honneur de les évaluer à un prix raisonnable.
+
+— Combien le loyer depuis hier?
+
+— Monsieur, un louis, avec la nourriture et le soin du cheval.
+
+— Bien. Et celui d’aujourd’hui?
+
+— Ah! voilà la difficulté. Aujourd’hui c’est le jour d’arrivée du
+roi; si la cour vient pour la couchée, le jour de loyer compte. Il en
+résulte que trois chambres à deux louis la pièce font six louis. Deux
+louis, monsieur, ce n’est rien, mais six louis sont beaucoup.
+
+L’inconnu, de rouge qu’on l’avait vu, était devenu très pâle.
+
+Il tira de sa poche, avec une bravoure héroïque, une bourse brodée
+d’armes, qu’il cacha soigneusement dans le creux de sa main. Cette
+bourse était d’une maigreur, d’un flasque, d’un creux qui n’échappèrent
+pas à l’œil de Cropole.
+
+L’inconnu vida cette bourse dans sa main. Elle contenait trois louis
+doubles, qui faisaient une valeur de six louis, comme l’hôtelier le
+demandait.
+
+Toutefois, c’était sept que Cropole avait exigés. Il regarda donc
+l’inconnu comme pour lui dire: Après?
+
+— Il reste un louis, n’est-ce pas, maître hôtelier?
+
+— Oui, monsieur, mais...
+
+L’inconnu fouilla dans la poche de son haut-de-chausses et la vida;
+elle renfermait un petit portefeuille, une clef d’or et quelque monnaie
+blanche.
+
+De cette monnaie il composa le total d’un louis.
+
+— Merci, monsieur, dit Cropole. Maintenant, il me reste à savoir si
+Monsieur compte habiter demain encore son appartement, auquel cas je
+l’y maintiendrais; tandis que si Monsieur n’y comptait pas, je le
+promettrais aux gens de Sa Majesté qui vont venir.
+
+— C’est juste, fit l’inconnu après un assez long silence, mais comme
+je n’ai plus d’argent, ainsi que vous l’avez pu voir, comme cependant
+je garde cet appartement, il faut que vous vendiez ce diamant dans la
+ville ou que vous le gardiez en gage.
+
+Cropole regarda si longtemps le diamant, que l’inconnu se hâta de dire:
+
+— Je préfère que vous le vendiez, monsieur, car il vaut trois cents
+pistoles. Un juif, y a-t-il un juif dans Blois? vous en donnera deux
+cents, cent cinquante même, prenez ce qu’il vous en donnera, ne dût-il
+vous en offrir que le prix de votre logement. Allez!
+
+— Oh! monsieur, s’écria Cropole, honteux de l’infériorité subite que
+lui rétorquait l’inconnu par cet abandon si noble et si désintéressé,
+comme aussi par cette inaltérable patience envers tant de chicanes et
+de soupçons; oh! monsieur, j’espère bien qu’on ne vole pas à Blois
+comme vous le paraissez croire, et le diamant s’élevant à ce que vous
+dites...
+
+L’inconnu foudroya encore une fois Cropole de son regard azuré.
+
+— Je ne m’y connais pas, monsieur, croyez-le bien, s’écria celui-ci.
+
+— Mais les joailliers s’y connaissent, interrogez-les, dit l’inconnu.
+Maintenant, je crois que nos comptes sont terminés, n’est-il pas vrai,
+monsieur l’hôte?
+
+— Oui, monsieur, et à mon regret profond, car j’ai peur d’avoir offensé
+Monsieur.
+
+— Nullement, répliqua l’inconnu avec la majesté de la toute puissance.
+
+— Ou d’avoir paru écorcher un noble voyageur... Faites la part,
+monsieur, de la nécessité.
+
+— N’en parlons plus, vous dis-je, et veuillez me laisser chez moi.
+
+Cropole s’inclina profondément et partit avec un air égaré qui accusait
+chez lui un cœur excellent et du remords véritable. L’inconnu alla
+fermer lui-même la porte, regarda, quand il fut seul, le fond de sa
+bourse, où il avait pris un petit sac de soie renfermant le diamant, sa
+ressource unique.
+
+Il interrogea aussi le vide de ses poches, regarda les papiers de son
+portefeuille et se convainquit de l’absolu dénuement où il allait se
+trouver.
+
+Alors il leva les yeux au ciel avec un sublime mouvement de calme et de
+désespoir, essuya de sa main tremblante quelques gouttes de sueur qui
+sillonnaient son noble front, et reporta sur la terre un regard naguère
+empreint d’une majesté divine.
+
+L’orage venait de passer loin de lui, peut-être avait-il prié du fond
+de l’âme.
+
+Il se rapprocha de la fenêtre, reprit sa place au balcon, et demeura
+là immobile, atone, mort, jusqu’au moment où, le ciel commençant à
+s’obscurcir, les premiers flambeaux traversèrent la rue embaumée, et
+donnèrent le signal de l’illumination à toutes les fenêtres de la ville.
+
+
+
+
+Chapitre VII — Parry
+
+
+Comme l’inconnu regardait avec intérêt ces lumières et prêtait
+l’oreille à tous ces bruits, maître Cropole entrait dans sa chambre
+avec deux valets qui dressèrent la table.
+
+L’étranger ne fit pas la moindre attention à eux. Alors Cropole,
+s’approchant de son hôte, lui glissa dans l’oreille avec un profond
+respect:
+
+— Monsieur, le diamant a été estimé.
+
+— Ah! fit le voyageur. Eh bien?
+
+— Eh bien! monsieur, le joaillier de Son Altesse Royale en donne deux
+cent quatre-vingts pistoles.
+
+— Vous les avez?
+
+— J’ai cru devoir les prendre, monsieur; toutefois, j’ai mis dans les
+conditions du marché que si Monsieur voulait garder son diamant jusqu’à
+une rentrée de fonds... Le diamant serait rendu.
+
+— Pas du tout; je vous ai dit de le vendre.
+
+— Alors j’ai obéi ou à peu près, puisque, sans l’avoir définitivement
+vendu, j’en ai touché l’argent.
+
+— Payez-vous, ajouta l’inconnu.
+
+— Monsieur, je le ferai, puisque vous l’exigez absolument.
+
+Un sourire triste effleura les lèvres du gentilhomme.
+
+— Mettez l’argent sur ce bahut, dit-il en se détournant en même temps
+qu’il indiquait le meuble du geste.
+
+Cropole déposa un sac assez gros, sur le contenu duquel il préleva le
+prix du loyer.
+
+— Maintenant, dit-il, Monsieur ne me fera pas la douleur de ne pas
+souper... Déjà le dîner a été refusé; c’est outrageant pour la maison
+des Médicis. Voyez, monsieur, le repas est servi, et j’oserai même
+ajouter qu’il a bon air.
+
+L’inconnu demanda un verre de vin, cassa un morceau de pain et ne
+quitta pas la fenêtre pour manger et boire.
+
+Bientôt l’on entendit un grand bruit de fanfares et de trompettes; des
+cris s’élevèrent au loin, un bourdonnement confus emplit la partie
+basse de la ville, et le premier bruit distinct qui frappa l’oreille de
+l’étranger fut le pas des chevaux qui s’avançaient.
+
+— Le roi! le roi! répétait une foule bruyante et pressée.
+
+— Le roi! répéta Cropole, qui abandonna son hôte et ses idées de
+délicatesse pour satisfaire sa curiosité.
+
+Avec Cropole se heurtèrent et se confondirent dans l’escalier Mme
+Cropole, Pittrino, les aides et les marmitons. Le cortège s’avançait
+lentement, éclairé par des milliers de flambeaux, soit de la rue, soit
+des fenêtres.
+
+Après une compagnie de mousquetaires et un corps tout serré de
+gentilshommes, venait la litière de M. le cardinal Mazarin. Elle était
+traînée comme un carrosse par quatre chevaux noirs. Les pages et les
+gens du cardinal marchaient derrière. Ensuite venait le carrosse de
+la reine mère, ses filles d’honneur aux portières, ses gentilshommes
+à cheval des deux côtés. Le roi paraissait ensuite, monté sur un beau
+cheval de race saxonne à large crinière. Le jeune prince montrait, en
+saluant à quelques fenêtres d’où partaient les plus vives acclamations,
+son noble et gracieux visage, éclairé par les flambeaux de ses pages.
+
+Aux côtés du roi, mais deux pas en arrière, le prince de Condé, M.
+Dangeau et vingt autres courtisans, suivis de leurs gens et de leurs
+bagages, fermaient la marche véritablement triomphale.
+
+Cette pompe était d’une ordonnance militaire.
+
+Quelques-uns des courtisans seulement, et parmi les vieux, portaient
+l’habit de voyage; presque tous étaient vêtus de l’habit de guerre. On
+en voyait beaucoup ayant le hausse-col et le buffle comme au temps de
+Henri IV et de Louis XIII.
+
+Quand le roi passa devant lui, l’inconnu, qui s’était penché sur le
+balcon pour mieux voir, et qui avait caché son visage en l’appuyant sur
+son bras, sentit son cœur se gonfler et déborder d’une amère jalousie.
+
+Le bruit des trompettes l’enivrait, les acclamations populaires
+l’assourdissaient; il laissa tomber un moment sa raison dans ce flot de
+lumières, de tumulte et de brillantes images.
+
+— Il est roi, lui! murmura-t-il avec un accent de désespoir et
+d’angoisse qui dut monter jusqu’au pied du trône de Dieu.
+
+Puis, avant qu’il fût revenu de sa sombre rêverie, tout ce bruit,
+toute cette splendeur s’évanouirent. À l’angle de la rue il ne resta
+plus au-dessous de l’étranger que des voix discordantes et enrouées
+qui criaient encore par intervalles: «Vive le roi!» Il resta aussi les
+six chandelles que tenaient les habitants de l’Hôtellerie des Médicis,
+savoir: deux chandelles pour Cropole, une pour Pittrino, une pour
+chaque marmiton.
+
+Cropole ne cessait de répéter:
+
+— Qu’il est bien, le roi, et qu’il ressemble à feu son illustre père!
+
+— En beau, disait Pittrino.
+
+— Et qu’il a une fière mine! ajoutait Mme Cropole, déjà en promiscuité
+de commentaires avec les voisins et les voisines.
+
+Cropole alimentait ces propos de ses observations personnelles, sans
+remarquer qu’un vieillard à pied, mais traînant un petit cheval
+irlandais par la bride, essayait de fendre le groupe de femmes et
+d’hommes qui stationnait devant les Médicis.
+
+Mais en ce moment la voix de l’étranger se fit entendre à la fenêtre.
+
+— Faites donc en sorte, monsieur l’hôtelier, qu’on puisse arriver
+jusqu’à votre maison.
+
+Cropole se retourna, vit alors seulement le vieillard, et lui fit faire
+passage.
+
+La fenêtre se ferma.
+
+Pittrino indiqua le chemin au nouveau venu, qui entra sans proférer une
+parole.
+
+L’étranger l’attendait sur le palier, il ouvrit ses bras au vieillard
+et le conduisit à un siège, mais celui-ci résista.
+
+— Oh! non pas, non pas, milord, dit-il. M’asseoir devant vous! jamais!
+
+— Parry, s’écria le gentilhomme, je vous en supplie... vous qui venez
+d’Angleterre... de si loin! Ah! ce n’est pas à votre âge qu’on devrait
+subir des fatigues pareilles à celles de mon service. Reposez-vous ...
+
+— J’ai ma réponse à vous donner avant tout, milord.
+
+— Parry... je t’en conjure, ne me dis rien... car si la nouvelle eût
+été bonne, tu ne commencerais pas ainsi ta phrase. Tu prends un détour
+c’est que la nouvelle est mauvaise.
+
+— Milord, dit le vieillard, ne vous hâtez pas de vous alarmer. Tout
+n’est pas perdu, je l’espère. C’est de la volonté, de la persévérance
+qu’il faut, c’est surtout de la résignation.
+
+— Parry, répondit le jeune homme, je suis venu ici seul, à travers
+mille pièges et mille périls: crois-tu à ma volonté? J’ai médité
+ce voyage dix ans, malgré tous les conseils et tous les obstacles:
+crois-tu à ma persévérance? J’ai vendu ce soir le dernier diamant
+de mon père, car je n’avais plus de quoi payer mon gîte, et l’hôte
+m’allait chasser.
+
+Parry fit un geste d’indignation auquel le jeune homme répondit par une
+pression de main et un sourire.
+
+— J’ai encore deux cent soixante-quatorze pistoles, et je me trouve
+riche; je ne désespère pas, Parry: crois-tu à ma résignation?
+
+Le vieillard leva au ciel ses mains tremblantes.
+
+— Voyons, dit l’étranger, ne me déguise rien: qu’est-il arrivé?
+
+— Mon récit sera court, milord; mais au nom du Ciel ne tremblez pas
+ainsi!
+
+— C’est d’impatience, Parry. Voyons, que t’a dit le général?
+
+— D’abord, le général n’a pas voulu me recevoir.
+
+— Il te prenait pour quelque espion.
+
+— Oui, milord, mais je lui ai écrit une lettre.
+
+— Eh bien?
+
+— Il l’a reçue, il l’a lue milord.
+
+— Cette lettre expliquait bien ma position, mes vœux?
+
+— Oh! oui, dit Parry avec un triste sourire... elle peignait fidèlement
+votre pensée.
+
+— Alors, Parry?...
+
+— Alors le général m’a renvoyé la lettre par un aide de camp, en me
+faisant annoncer que le lendemain, si je me trouvais encore dans la
+circonscription de son commandement, il me ferait arrêter.
+
+— Arrêter! murmura le jeune homme; arrêter! toi, mon plus fidèle
+serviteur!
+
+— Oui, milord.
+
+— Et tu avais signé Parry, cependant!
+
+— En toutes lettres, milord; et l’aide de camp m’a connu à Saint-James,
+et, ajouta le vieillard avec un soupir, à White Hall!
+
+Le jeune homme s’inclina, rêveur et sombre.
+
+— Voilà ce qu’il a fait devant ses gens, dit-il en essayant de se
+donner le change... mais sous main... de lui à toi... qu’a-t-il fait?
+Réponds.
+
+— Hélas! milord, il m’a envoyé quatre cavaliers qui m’ont donné le
+cheval sur lequel vous m’avez vu revenir. Ces cavaliers m’ont conduit
+toujours courant jusqu’au petit port de Tenby, m’ont jeté plutôt
+qu’embarqué sur un bateau de pêche qui faisait voile vers la Bretagne
+et me voici.
+
+— Oh! soupira le jeune homme en serrant convulsivement de sa main
+nerveuse sa gorge, où montait un sanglot... Parry, c’est tout, c’est
+bien tout?
+
+— Oui, milord, c’est tout!
+
+Il y eut après cette brève réponse de Parry un long intervalle de
+silence; on n’entendait que le bruit du talon de ce jeune homme
+tourmentant le parquet avec furie.
+
+Le vieillard voulut tenter de changer la conversation.
+
+— Milord, dit-il, quel est donc tout ce bruit qui me précédait?
+Quels sont ces gens qui crient: «Vive le roi!»... De quel roi est-il
+question, et pourquoi toutes ces lumières?
+
+— Ah! Parry, tu ne sais pas, dit ironiquement le jeune homme, c’est
+le roi de France qui visite sa bonne ville de Blois; toutes ces
+trompettes sont à lui, toutes ces housses dorées sont à lui, tous ces
+gentilshommes ont des épées qui sont à lui. Sa mère le précède dans un
+carrosse magnifiquement incrusté d’argent et d’or! Heureuse mère! Son
+ministre lui amasse des millions et le conduit à une riche fiancée.
+Alors tout ce peuple est joyeux, il aime son roi, il le caresse de ses
+acclamations, et il crie: «Vive le roi! vive le roi!»
+
+— Bien! bien! milord, dit Parry, plus inquiet de la tournure de cette
+nouvelle conversation que de l’autre.
+
+— Tu sais, reprit l’inconnu, que ma mère à moi, que ma sœur, tandis
+que tout cela se passe en l’honneur du roi Louis XIV, n’ont plus
+d’argent, plus de pain; tu sais que, moi, je serai misérable et honni
+dans quinze jours, quand toute l’Europe apprendra ce que tu viens de me
+raconter!... Parry... Y a-t-il des exemples qu’un homme de ma condition
+se soit...
+
+— Milord, au nom du Ciel!
+
+— Tu as raison, Parry, je suis un lâche, et si je ne fais rien pour
+moi, que fera Dieu? Non, non, j’ai deux bras, Parry, j’ai une épée...
+
+Et il frappa violemment son bras avec sa main et détacha son épée
+accrochée au mur.
+
+— Qu’allez-vous faire, milord?
+
+— Parry, ce que je vais faire? ce que tout le monde fait dans ma
+famille: ma mère vit de la charité publique, ma sœur mendie pour ma
+mère, j’ai quelque part des frères qui mendient également pour eux;
+moi, l’aîné, je vais faire comme eux tous, je m’en vais demander
+l’aumône!
+
+Et sur ces mots, qu’il coupa brusquement par un rire nerveux et
+terrible, le jeune homme ceignit son épée, prit son chapeau sur le
+bahut, se fit attacher à l’épaule un manteau noir qu’il avait porté
+pendant toute la route, et serrant les deux mains du vieillard qui le
+regardait avec anxiété:
+
+— Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange, dors, sois
+heureux; soyons bien heureux, mon fidèle ami, mon unique ami: nous
+sommes riches comme des rois!
+
+Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement par
+terre, se remit à rire de cette lugubre façon qui avait tant effrayé
+Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et se préparait
+à recevoir et à installer les voyageurs devancés par leurs laquais; il
+se glissa par la grande salle dans la rue, où le vieillard, qui s’était
+mis à la fenêtre, le perdit de vue après une minute.
+
+
+
+
+Chapitre VIII — Ce qu’était Sa Majesté Louis XIV à l’âge de vingt-deux
+ans
+
+
+On l’a vu par le récit que nous avons essayé d’en faire, l’entrée du
+roi Louis XIV dans la ville de Blois avait été bruyante et brillante,
+aussi la jeune majesté en avait-elle paru satisfaite. En arrivant
+sous le porche du château des États, le roi y trouva, environné de
+ses gardes et de ses gentilshommes, Son Altesse Royale le duc Gaston
+d’Orléans, dont la physionomie, naturellement assez majestueuse, avait
+emprunté à la circonstance solennelle dans laquelle on se trouvait un
+nouveau lustre et une nouvelle dignité. De son côté, Madame, parée
+de ses grands habits de cérémonie, attendait sur un balcon intérieur
+l’entrée de son neveu. Toutes les fenêtres du vieux château, si désert
+et si morne dans les jours ordinaires, resplendissaient de dames et de
+flambeaux.
+
+Ce fut donc au bruit des tambours, des trompettes et des vivats, que
+le jeune roi franchit le seuil de ce château, dans lequel Henri III,
+soixante-douze ans auparavant, avait appelé à son aide l’assassinat et
+la trahison pour maintenir sur sa tête et dans sa maison une couronne
+qui déjà glissait de son front pour tomber dans une autre famille. Tous
+les yeux, après avoir admiré le jeune roi, si beau, si charmant, si
+noble, cherchaient cet autre roi de France, bien autrement roi que le
+premier, et si vieux, si pâle, si courbé, que l’on appelait le cardinal
+Mazarin.
+
+Louis était alors comblé de tous ces dons naturels qui font le parfait
+gentilhomme: il avait l’œil brillant et doux, d’un bleu pur et azuré;
+mais les plus habiles physionomistes, ces plongeurs de l’âme, en y
+fixant leurs regards, s’il eût été donné à un sujet de soutenir le
+regard du roi, les plus habiles physionomistes, disons-nous, n’eussent
+jamais pu trouver le fond de cet abîme de douceur. C’est qu’il en était
+des yeux du roi comme de l’immense profondeur des azurs célestes, ou
+de ceux plus effrayants et presque aussi sublimes que la Méditerranée
+ouvre sous la carène de ses navires par un beau jour d’été, miroir
+gigantesque où le ciel aime à réfléchir tantôt ses étoiles et tantôt
+ses orages. Le roi était petit de taille, à peine avait-il cinq pieds
+deux pouces; mais sa jeunesse faisait encore excuser ce défaut, racheté
+d’ailleurs par une grande noblesse de tous ses mouvements et par une
+certaine adresse dans tous les exercices du corps.
+
+Certes, c’était déjà bien le roi, et c’était beaucoup que d’être le roi
+à cette époque de respect et de dévouement traditionnels; mais, comme
+jusque-là on l’avait assez peu et toujours assez pauvrement montré au
+peuple, comme ceux auxquels on le montrait voyaient auprès de lui sa
+mère, femme d’une haute taille, et M. le cardinal, homme d’une belle
+prestance, beaucoup le trouvaient assez peu roi pour dire: Le roi est
+moins grand que M. le cardinal.
+
+Quoi qu’il en soit de ces observations physiques qui se faisaient,
+surtout dans la capitale, le jeune prince fut accueilli comme un dieu
+par les habitants de Blois, et presque comme un roi par son oncle et
+sa tante, Monsieur et Madame, les habitants du château. Cependant, il
+faut le dire, lorsqu’il vit dans la salle de réception des fauteuils
+égaux de taille pour lui, sa mère, le cardinal, sa tante et son
+oncle, disposition habilement cachée par la forme demi-circulaire de
+l’assemblée, Louis XIV rougit de colère, et regarda autour de lui pour
+s’assurer par la physionomie des assistants si cette humiliation lui
+avait été préparée; mais comme il ne vit rien sur le visage impassible
+du cardinal, rien sur celui de sa mère, rien sur celui des assistants,
+il se résigna et s’assit, ayant soin de s’asseoir avant tout le monde.
+
+Les gentilshommes et les dames furent présentés à Leurs Majestés et
+à M. le cardinal. Le roi remarqua que sa mère et lui connaissaient
+rarement le nom de ceux qu’on leur présentait, tandis que le cardinal,
+au contraire, ne manquait jamais, avec une mémoire et une présence
+d’esprit admirables, de parler à chacun de ses terres, de ses aïeux ou
+de ses enfants, dont il leur nommait quelques-uns, ce qui enchantait
+ces dignes hobereaux et les confirmait dans cette idée que celui-là
+est seulement et véritablement roi qui connaît ses sujets, par cette
+même raison que le soleil n’a pas de rival, parce que seul le soleil
+échauffe et éclaire.
+
+L’étude du jeune roi, commencée depuis longtemps sans que l’on s’en
+doutât, continuait donc, et il regardait attentivement, pour tâcher
+de démêler quelque chose dans leur physionomie, les figures qui lui
+avaient d’abord paru les plus insignifiantes et les plus triviales. On
+servit une collation. Le roi, sans oser la réclamer de l’hospitalité de
+son oncle, l’attendait avec impatience. Aussi cette fois eut-il tous
+les honneurs dus, sinon à son rang, du moins à son appétit, quant au
+cardinal, il se contenta d’effleurer de ses lèvres flétries un bouillon
+servi dans une tasse d’or. Le ministre tout-puissant qui avait pris
+à la reine mère sa régence, au roi sa royauté, n’avait pu prendre à
+la nature un bon estomac. Anne d’Autriche, souffrant déjà du cancer
+dont six ou huit ans plus tard elle devait mourir, ne mangeait guère
+plus que le cardinal. Quant à Monsieur, encore tout ébouriffé du grand
+événement qui s’accomplissait dans sa vie provinciale, il ne mangeait
+pas du tout.
+
+Madame seule, en véritable Lorraine, tenait tête à Sa Majesté; de sorte
+que Louis XIV, qui, sans partenaire, eût mangé à peu près seul, sut
+grand gré à sa tante d’abord, puis ensuite à M. de Saint-Remy, son
+maître d’hôtel, qui s’était réellement distingué.
+
+La collation finie, sur un signe d’approbation de M. de Mazarin, le roi
+se leva, et sur l’invitation de sa tante, il se mit à parcourir les
+rangs de l’assemblée.
+
+Les dames observèrent alors, il y a certaines choses pour lesquelles
+les femmes sont aussi bonnes observatrices à Blois qu’à Paris, les
+dames observèrent alors que Louis XIV avait le regard prompt et hardi,
+ce qui promettait aux attraits de bon aloi un appréciateur distingué.
+Les hommes, de leur côté, observèrent que le prince était fier et
+hautain, qu’il aimait à faire baisser les yeux qui le regardaient
+trop longtemps ou trop fixement, ce qui semblait présager un maître.
+Louis XIV avait accompli le tiers de sa revue à peu près, quand ses
+oreilles furent frappées d’un mot que prononça Son Éminence, laquelle
+s’entretenait avec Monsieur.
+
+Ce mot était un nom de femme.
+
+À peine Louis XIV eut-il entendu ce mot, qu’il n’entendit ou plutôt
+qu’il n’écouta plus rien autre chose, et que, négligeant l’arc du
+cercle qui attendait sa visite, il ne s’occupa plus que d’expédier
+promptement l’extrémité de la courbe.
+
+Monsieur, en bon courtisan, s’informait près de Son Éminence de la
+santé de ses nièces. En effet, cinq ou six ans auparavant, trois nièces
+étaient arrivées d’Italie au cardinal: c’étaient Mlles Hortense, Olympe
+et Marie de Mancini.
+
+Monsieur s’informait donc de la santé des nièces du cardinal; il
+regrettait, disait-il, de n’avoir pas le bonheur de les recevoir en
+même temps que leur oncle; elles avaient certainement grandi en beauté
+et en grâce, comme elles promettaient de le faire la première fois que
+Monsieur les avait vues.
+
+Ce qui avait d’abord frappé le roi, c’était un certain contraste dans
+la voix des deux interlocuteurs. La voix de Monsieur était calme et
+naturelle lorsqu’il parlait ainsi, tandis que celle de M. de Mazarin
+sauta d’un ton et demi pour lui répondre au-dessus du diapason de sa
+voix ordinaire.
+
+On eût dit qu’il désirait que cette voix allât frapper au bout de la
+salle une oreille qui s’éloignait trop.
+
+— Monseigneur, répliqua-t-il, Mlles de Mazarin ont encore toute une
+éducation à terminer, des devoirs à remplir, une position à apprendre.
+Le séjour d’une cour jeune et brillante les dissipe un peu.
+
+Louis, à cette dernière épithète, sourit tristement. La cour était
+jeune, c’est vrai, mais l’avarice du cardinal avait mis bon ordre à ce
+qu’elle ne fût point brillante.
+
+— Vous n’avez cependant point l’intention, répondait Monsieur, de les
+cloîtrer ou de les faire bourgeoises?
+
+— Pas du tout, reprit le cardinal en forçant sa prononciation italienne
+de manière que, de douce et veloutée qu’elle était, elle devint aiguë
+et vibrante; pas du tout. J’ai bel et bien l’intention de les marier,
+et du mieux qu’il me sera possible.
+
+— Les partis ne manqueront pas, monsieur le cardinal, répondait
+Monsieur avec une bonhomie de marchand qui félicite son confrère.
+
+— Je l’espère, monseigneur, d’autant plus que Dieu leur a donné à la
+fois la grâce, la sagesse et la beauté.
+
+Pendant cette conversation, Louis XIV, conduit par Madame,
+accomplissait, comme nous l’avons dit, le cercle des présentations.
+
+— Mlle Arnoux, disait la princesse en présentant à Sa Majesté une
+grosse blonde de vingt-deux ans, qu’à la fête d’un village on eût prise
+pour une paysanne endimanchée, Mlle Arnoux, fille de ma maîtresse de
+musique.
+
+Le roi sourit. Madame n’avait jamais pu tirer quatre notes justes de la
+viole ou du clavecin.
+
+— Mlle Aure de Montalais, continua Madame, fille de qualité et bonne
+servante.
+
+Cette fois ce n’était plus le roi qui riait, c’était la jeune fille
+présentée, parce que, pour la première fois de sa vie, elle s’entendait
+donner par Madame, qui d’ordinaire ne la gâtait point, une si honorable
+qualification.
+
+Aussi Montalais, notre ancienne connaissance, fit-elle à Sa Majesté une
+révérence profonde, et cela autant par respect que par nécessité, car
+il s’agissait de cacher certaines contractions de ses lèvres rieuses
+que le roi eût bien pu ne pas attribuer à leur motif réel. Ce fut juste
+en ce moment que le roi entendit le mot qui le fit tressaillir.
+
+— Et la troisième s’appelle? demandait Monsieur.
+
+— Marie, monseigneur, répondait le cardinal.
+
+Il y avait sans doute dans ce mot quelque puissance magique, car, nous
+l’avons dit, à ce mot le roi tressaillit, et, entraînant Madame vers
+le milieu du cercle, comme s’il eût voulu confidentiellement lui faire
+quelque question, mais en réalité pour se rapprocher du cardinal:
+
+— Madame ma tante, dit-il en riant et à demi-voix, mon maître de
+géographie ne m’avait point appris que Blois fût à une si prodigieuse
+distance de Paris.
+
+— Comment cela, mon neveu? demanda Madame.
+
+— C’est qu’en vérité il paraît qu’il faut plusieurs années aux modes
+pour franchir cette distance. Voyez ces demoiselles.
+
+— Eh bien! je les connais.
+
+— Quelques-unes sont jolies.
+
+— Ne dites pas cela trop haut, monsieur mon neveu, vous les rendriez
+folles.
+
+— Attendez, attendez, ma chère tante, dit le roi en souriant, car la
+seconde partie de ma phrase doit servir de correctif à la première. Eh
+bien! ma chère tante, quelques-unes paraissent vieilles et quelques
+autres laides, grâce à leurs modes de dix ans.
+
+— Mais, Sire, Blois n’est cependant qu’à cinq journées de Paris.
+
+— Eh! dit le roi, c’est cela, deux ans de retard par journée.
+
+— Ah! vraiment, vous trouvez? C’est étrange, je ne m’aperçois point de
+cela, moi.
+
+— Tenez, ma tante, dit Louis XIV en se rapprochant toujours de
+Mazarin sous prétexte de choisir son point de vue, voyez, à côté de
+ces affiquets vieillis et de ces coiffures prétentieuses, regardez
+cette simple robe blanche. C’est une des filles d’honneur de ma mère,
+probablement, quoique je ne la connaisse pas. Voyez quelle tournure
+simple, quel maintien gracieux! À la bonne heure! c’est une femme,
+cela, tandis que toutes les autres ne sont que des habits.
+
+— Mon cher neveu, répliqua Madame en riant, permettez-moi de vous dire
+que, cette fois, votre science divinatoire est en défaut. La personne
+que vous louez ainsi n’est point une Parisienne, mais une Blésoise.
+
+— Ah! ma tante! reprit le roi avec l’air du doute.
+
+— Approchez, Louise, dit Madame.
+
+Et la jeune fille qui déjà nous est apparue sous ce nom s’approcha,
+timide, rougissante et presque courbée sous le regard royal.
+
+— Mlle Louise-Françoise de La Baume Le Blanc, fille du marquis de La
+Vallière, dit cérémonieusement Madame au roi.
+
+La jeune fille s’inclina avec tant de grâce au milieu de cette timidité
+profonde que lui inspirait la présence du roi, que celui-ci perdit
+en la regardant quelques mots de la conversation du cardinal et de
+Monsieur.
+
+— Belle-fille, continua Madame, de M. de Saint-Remy, mon maître
+d’hôtel, qui a présidé à la confection de cette excellente daube
+truffée que Votre Majesté a si fort appréciée.
+
+Il n’y avait point de grâce, de beauté ni de jeunesse qui pût
+résister à une pareille présentation. Le roi sourit. Que les paroles
+de Madame fussent une plaisanterie ou une naïveté, c’était, en tout
+cas, l’immolation impitoyable de tout ce que Louis venait de trouver
+charmant et poétique dans la jeune fille.
+
+Mlle de La Vallière, pour Madame, et par contrecoup pour le roi,
+n’était plus momentanément que la belle-fille d’un homme qui avait un
+talent supérieur sur les dindes truffées.
+
+Mais les princes sont ainsi faits. Les dieux aussi étaient comme cela
+dans l’Olympe. Diane et Vénus devaient bien maltraiter la belle Alcmène
+et la pauvre Io, quand on descendait par distraction à parler, entre le
+nectar et l’ambroisie, de beautés mortelles à la table de Jupiter.
+
+Heureusement que Louise était courbée si bas qu’elle n’entendit point
+les paroles de Madame, qu’elle ne vit point le sourire du roi. En
+effet, si la pauvre enfant, qui avait tant de bon goût que seule elle
+avait imaginé de se vêtir de blanc entre toutes ses compagnes; si ce
+cœur de colombe, si facilement accessible à toutes les douleurs, eût
+été touché par les cruelles paroles de Madame, par l’égoïste et froid
+sourire du roi, elle fût morte sur le coup.
+
+Et Montalais elle-même, la fille aux ingénieuses idées, n’eût pas tenté
+d’essayer de la rappeler à la vie, car le ridicule tue tout, même la
+beauté.
+
+Mais par bonheur, comme nous l’avons dit, Louise, dont les oreilles
+étaient bourdonnantes et les yeux voilés, Louise ne vit rien,
+n’entendit rien, et le roi, qui avait toujours l’attention braquée aux
+entretiens du cardinal et de son onde, se hâta de retourner près d’eux.
+Il arriva juste au moment où Mazarin terminait en disant:
+
+— Marie, comme ses sœurs, part en ce moment pour Brouage. Je leur fais
+suivre la rive opposée de la Loire à celle que nous avons suivie, et si
+je calcule bien leur marche, d’après les ordres que j’ai donnés, elles
+seront demain à la hauteur de Blois.
+
+Ces paroles furent prononcées avec ce tact, cette mesure, cette sûreté
+de ton, d’intention et de portée, qui faisaient de _signor_ Giulio
+Mazarini le premier comédien du monde.
+
+Il en résulta qu’elles portèrent droit au cœur de Louis XIV, et que le
+cardinal, en se retournant sur le simple bruit des pas de Sa Majesté,
+qui s’approchait, en vit l’effet immédiat sur le visage de son élève,
+effet qu’une simple rougeur trahit aux yeux de Son Éminence. Mais
+aussi, qu’était un tel secret à éventer pour celui dont l’astuce avait
+joué depuis vingt ans tous les diplomates européens?
+
+Il sembla dès lors, une fois ces dernières paroles entendues, que le
+jeune roi eût reçu dans le cœur un trait empoisonné.
+
+Il ne tint plus en place, il promena un regard incertain, atone, mort,
+sur toute cette assemblée. Il interrogea plus de vingt fois du regard
+la reine mère, qui, livrée au plaisir d’entretenir sa belle-sœur,
+et retenue d’ailleurs par le coup d’œil de Mazarin, ne parut pas
+comprendre toutes les supplications contenues dans les regards de son
+fils. À partir de ce moment, musique, fleurs, lumières, beauté, tout
+devint odieux et insipide à Louis XIV. Après qu’il eut cent fois mordu
+ses lèvres, détiré ses bras et ses jambes, comme l’enfant bien élevé
+qui, sans oser bâiller, épuise toutes les façons de témoigner son
+ennui, après avoir inutilement imploré de nouveau mère et ministre, il
+tourna un œil désespéré vers la porte, c’est-à-dire vers la liberté.
+
+À cette porte, encadrée par l’embrasure à laquelle elle était adossée,
+il vit surtout, se détachant en vigueur, une figure fière et brune,
+au nez aquilin, à l’œil dur mais étincelant, aux cheveux gris et
+longs, à la moustache noire, véritable type de beauté militaire, dont
+le hausse-col, plus étincelant qu’un miroir, brisait tous les reflets
+lumineux qui venaient s’y concentrer et les renvoyait en éclairs. Cet
+officier avait le chapeau gris à plume rouge sur la tête, preuve qu’il
+était appelé là par son service et non par son plaisir. S’il y eût été
+appelé par son plaisir, s’il eût été courtisan au lieu d’être soldat,
+comme il faut toujours payer le plaisir un prix quelconque, il eût tenu
+son chapeau à la main.
+
+Ce qui prouvait bien mieux encore que cet officier était de service
+et accomplissait une tâche à laquelle il était accoutumé, c’est qu’il
+surveillait, les bras croisés, avec une indifférence remarquable et
+avec une apathie suprême, les joies et les ennuis de cette fête. Il
+semblait surtout, comme un philosophe, et tous les vieux soldats sont
+philosophes, il semblait surtout comprendre infiniment mieux les ennuis
+que les joies; mais des uns il prenait son parti, sachant bien se
+passer des autres. Or, il était là adossé, comme nous l’avons dit, au
+chambranle sculpté de la porte, lorsque les yeux tristes et fatigués du
+roi rencontrèrent par hasard les siens.
+
+Ce n’était pas la première fois, à ce qu’il paraît, que les yeux
+de l’officier rencontraient ces yeux-là, et il en savait à fond le
+style et la pensée, car aussitôt qu’il eut arrêté son regard sur la
+physionomie de Louis XIV, et que, par la physionomie, il eut lu ce qui
+se passait dans son cœur, c’est-à-dire tout l’ennui qui l’oppressait,
+toute la résolution timide de partir qui s’agitait au fond de ce cœur,
+il comprit qu’il fallait rendre service au roi sans qu’il le demandât,
+lui rendre service presque malgré lui, enfin, et hardi, comme s’il eût
+commandé la cavalerie un jour de bataille:
+
+— Le service du roi! cria-t-il d’une voix retentissante.
+
+À ces mots, qui firent l’effet d’un roulement de tonnerre prenant
+le dessus sur l’orchestre, les chants, les bourdonnements et les
+promenades, le cardinal et la reine mère regardèrent avec surprise Sa
+Majesté. Louis XIV, pâle mais résolu, soutenu qu’il était par cette
+intuition de sa propre pensée qu’il avait retrouvée dans l’esprit de
+l’officier de mousquetaires, et qui venait de se manifester par l’ordre
+donné, se leva de son fauteuil et fit un pas vers la porte.
+
+— Vous partez, mon fils? dit la reine, tandis que Mazarin se contentait
+d’interroger avec son regard, qui eût pu paraître doux s’il n’eût été
+si perçant.
+
+— Oui, madame, répondit le roi, je me sens fatigué et voudrais
+d’ailleurs écrire ce soir.
+
+Un sourire erra sur les lèvres du ministre, qui parut, d’un signe de
+tête, donner congé au roi.
+
+Monsieur et Madame se hâtèrent alors pour donner des ordres aux
+officiers qui se présentèrent.
+
+Le roi salua, traversa la salle et atteignit la porte. À la porte, une
+haie de vingt mousquetaires attendait Sa Majesté.
+
+À l’extrémité de cette haie se tenait l’officier impassible et son épée
+nue à la main.
+
+Le roi passa, et toute la foule se haussa sur la pointe des pieds pour
+le voir encore. Dix mousquetaires, ouvrant la foule des antichambres et
+des degrés, faisaient faire place au roi.
+
+Les dix autres enfermaient le roi et Monsieur, qui avait voulu
+accompagner Sa Majesté.
+
+Les gens du service marchaient derrière. Ce petit cortège escorta le
+roi jusqu’à l’appartement qui lui était destiné.
+
+Cet appartement était le même qu’avait occupé le roi Henri III lors de
+son séjour aux États.
+
+Monsieur avait donné ses ordres. Les mousquetaires, conduits par
+leur officier, s’engagèrent dans le petit passage qui communique
+parallèlement d’une aile du château à l’autre.
+
+Ce passage se composait d’abord d’une petite antichambre carrée et
+sombre, même dans les beaux jours.
+
+Monsieur arrêta Louis XIV.
+
+— Vous passez, Sire, lui dit-il, à l’endroit même où le duc de Guise
+reçut le premier coup de poignard.
+
+Le roi, fort ignorant des choses d’histoire, connaissait le fait, mais
+sans en savoir ni les localités ni les détails.
+
+— Ah! fit-il tout frissonnant. Et il s’arrêta.
+
+Tout le monde s’arrêta devant et derrière lui.
+
+— Le duc, Sire, continua Gaston, était à peu près où je suis; il
+marchait dans le sens où marche Votre Majesté; M. de Loignac était à
+l’endroit où se trouve en ce moment votre lieutenant des mousquetaires;
+M. de Sainte-Maline et les ordinaires de Sa Majesté étaient derrière
+lui et autour de lui. C’est là qu’il fut frappé.
+
+Le roi se tourna du côté de son officier, et vit comme un nuage passer
+sur sa physionomie martiale et audacieuse.
+
+— Oui, par-derrière, murmura le lieutenant avec un geste de suprême
+dédain.
+
+Et il essaya de se remettre en marche, comme s’il eût été mal à l’aise
+entre ces murs visités autrefois par la trahison.
+
+Mais le roi, qui paraissait ne pas mieux demander que d’apprendre,
+parut disposé à donner encore un regard à ce funèbre lieu. Gaston
+comprit le désir de son neveu.
+
+— Voyez, Sire, dit-il en prenant un flambeau des mains de M. de
+Saint-Remy, voici où il est allé tomber. Il y avait là un lit dont il
+déchira les rideaux en s’y retenant.
+
+— Pourquoi le parquet semble-t-il creusé à cet endroit? demanda Louis.
+
+— Parce que c’est à cet endroit que coula le sang, répondit Gaston, que
+le sang pénétra profondément dans le chêne, et que ce n’est qu’à force
+de le creuser qu’on est parvenu à le faire disparaître, et encore,
+ajouta Gaston en approchant son flambeau de l’endroit désigné, et
+encore cette teinte rougeâtre a-t-elle résisté à toutes les tentatives
+qu’on a faites pour la détruire.
+
+Louis XIV releva le front. Peut-être pensait-il à cette trace sanglante
+qu’on lui avait un jour montrée au Louvre, et qui, comme pendant à
+celle de Blois, y avait été faite un jour par le roi son père avec le
+sang de Concini.
+
+— Allons! dit-il.
+
+On se remit aussitôt en marche, car l’émotion sans doute avait donné
+à la voix du jeune prince un ton de commandement auquel de sa part on
+n’était point accoutumé.
+
+Arrivé à l’appartement réservé au roi, et auquel on communiquait, non
+seulement par le petit passage que nous venons de suivre, mais encore
+par un grand escalier donnant sur la cour:
+
+— Que Votre Majesté, dit Gaston, veuille bien accepter cet appartement,
+tout indigne qu’il est de la recevoir.
+
+— Mon oncle, répondit le jeune prince, je vous rends grâce de votre
+cordiale hospitalité.
+
+Gaston salua son neveu, qui l’embrassa, puis il sortit. Des vingt
+mousquetaires qui avaient accompagné le roi, dix reconduisirent
+Monsieur jusqu’aux salles de réception, qui n’avaient point désempli
+malgré le départ de Sa Majesté.
+
+Les dix autres furent postés par l’officier, qui explora lui-même
+en cinq minutes toutes les localités avec ce coup d’œil froid et
+dur que ne donne pas toujours l’habitude, attendu que ce coup d’œil
+appartenait au génie.
+
+Puis, quand tout son monde fut placé, il choisit pour son quartier
+général l’antichambre dans laquelle il trouva un grand fauteuil, une
+lampe, du vin, de l’eau et du pain sec.
+
+Il raviva la lampe, but un demi-verre de vin, tordit ses lèvres sous un
+sourire plein d’expression, s’installa dans le grand fauteuil et prit
+toutes ses dispositions pour dormir.
+
+
+
+
+Chapitre IX — Où l’inconnu de l’hôtellerie des Médicis perd son
+incognito
+
+
+Cet officier qui dormait ou qui s’apprêtait à dormir était cependant,
+malgré son air insouciant, chargé d’une grave responsabilité.
+Lieutenant des mousquetaires du roi, il commandait toute la compagnie
+qui était venue de Paris, et cette compagnie était de cent vingt
+hommes; mais, excepté les vingt dont nous avons parlé, les cent autres
+étaient occupés de la garde de la reine mère et surtout de M. le
+cardinal. M. Giulio Mazarini économisait sur les frais de voyage de ses
+gardes, il usait en conséquence de ceux du roi, et largement, puisqu’il
+en prenait cinquante pour lui, particularité qui n’eût pas manqué de
+paraître bien inconvenante à tout homme étranger aux usages de cette
+cour. Ce qui n’eût pas manqué non plus de paraître, sinon inconvenant,
+du moins extraordinaire à cet étranger, c’est que le côté du château
+destiné à M. le cardinal était brillant, éclairé, mouvementé. Les
+mousquetaires y montaient des factions devant chaque porte et ne
+laissaient entrer personne, sinon les courriers qui, même en voyage,
+suivaient le cardinal pour ses correspondances.
+
+Vingt hommes étaient de service chez la reine mère; trente se
+reposaient pour relayer leurs compagnons le lendemain. Du côté du
+roi, au contraire, obscurité, silence et solitude. Une fois les
+portes fermées, plus d’apparence de royauté. Tous les gens du service
+s’étaient retirés peu à peu.
+
+M. le prince avait envoyé savoir si Sa Majesté requérait ses bons
+offices et sur le non banal du lieutenant des mousquetaires, qui
+avait l’habitude de la question et de la réponse, tout commençait à
+s’endormir, ainsi que chez un bon bourgeois. Et cependant il était aisé
+d’entendre, du corps de logis habité par le jeune roi, les musiques de
+la fête et de voir les fenêtres richement illuminées de la grande salle.
+
+Dix minutes après son installation chez lui, Louis XIV avait pu
+reconnaître, à un certain mouvement plus marqué que celui de sa sortie,
+la sortie du cardinal, lequel, à son tour, gagnait son lit avec grande
+escorte des gentilshommes et des dames.
+
+D’ailleurs, il n’eut, pour apercevoir tout ce mouvement, qu’à regarder
+par la fenêtre, dont les volets n’avaient pas été fermés. Son Éminence
+traversa la cour, reconduite par Monsieur lui-même, qui lui tenait
+un flambeau; ensuite passa la reine mère, à qui Madame donnait
+familièrement le bras, et toutes deux s’en allaient chuchotant comme
+deux vieilles amies. Derrière ces deux couples tout défila, grandes
+dames, pages, officiers; les flambeaux embrasèrent toute la cour comme
+d’un incendie aux reflets mouvants; puis le bruit des pas et des voix
+se perdit dans les étages supérieurs.
+
+Alors personne ne songeait plus au roi, accoudé à sa fenêtre et qui
+avait tristement regardé s’écouler toute cette lumière, qui avait
+écouté s’éloigner tout ce bruit; personne, si ce n’est toutefois cet
+inconnu de l’hôtellerie des Médicis, que nous avons vu sortir enveloppé
+dans son manteau noir.
+
+Il était monté droit au château et était venu rôder, avec sa figure
+mélancolique, aux environs du palais, que le peuple entourait encore,
+et voyant que nul ne gardait la grande porte ni le porche, attendu
+que les soldats de Monsieur fraternisaient avec les soldats royaux,
+c’est-à-dire sablaient le Beaugency à discrétions, ou plutôt à
+indiscrétion, l’inconnu traversa la foule, puis franchit la cour, puis
+vint jusqu’au palier de l’escalier qui conduisait chez le cardinal.
+
+Ce qui, selon toute probabilité, l’engageait à se diriger de ce côté,
+c’était l’éclat des flambeaux et l’air affairé des pages et des hommes
+de service.
+
+Mais il fut arrêté net par une évolution de mousquet et par le cri de
+la sentinelle.
+
+— Où allez-vous, l’ami? lui demanda le factionnaire.
+
+— Je vais chez le roi, répondit tranquillement et fièrement l’inconnu.
+
+Le soldat appela un des officiers de Son Éminence, qui, du ton avec
+lequel un garçon de bureau dirige dans ses recherches un solliciteur du
+ministère, laissa tomber ces mots:
+
+— L’autre escalier en face.
+
+Et l’officier, sans plus s’inquiéter de l’inconnu, reprit la
+conversation interrompue.
+
+L’étranger, sans rien répondre, se dirigea vers l’escalier indiqué.
+
+De ce côté, plus de bruit, plus de flambeaux. L’obscurité, au milieu de
+laquelle on voyait errer une sentinelle pareille à une ombre.
+
+Le silence, qui permettait d’entendre le bruit de ses pas accompagnés
+du retentissement des éperons sur les dalles.
+
+Ce factionnaire était un des vingt mousquetaires affectés au service
+du roi, et qui montait la garde avec la raideur et la conscience d’une
+statue.
+
+— Qui vive? dit ce garde.
+
+— Ami, répondit l’inconnu.
+
+— Que voulez-vous?
+
+— Parler au roi.
+
+— Oh! oh! mon cher monsieur, cela ne se peut guère.
+
+— Et pourquoi?
+
+— Parce que le roi est couché.
+
+— Couché déjà?
+
+— Oui.
+
+— N’importe, il faut que je lui parle.
+
+— Et moi je vous dis que c’est impossible.
+
+— Cependant...
+
+— Au large!
+
+— C’est donc la consigne?
+
+— Je n’ai pas de compte à vous rendre. Au large!
+
+Et cette fois le factionnaire accompagna la parole d’un geste menaçant;
+mais l’inconnu ne bougea pas plus que si ses pieds eussent pris racine.
+
+— Monsieur le mousquetaire, dit-il, vous êtes gentilhomme?
+
+— J’ai cet honneur.
+
+— Eh bien! moi aussi je le suis, et entre gentilshommes on se doit
+quelques égards.
+
+Le factionnaire abaissa son arme, vaincu par la dignité avec laquelle
+avaient été prononcées ces paroles.
+
+— Parlez, monsieur, dit-il, et si vous me demandez une chose qui soit
+en mon pouvoir...
+
+— Merci. Vous avez un officier, n’est-ce pas?
+
+— Notre lieutenant, oui, monsieur.
+
+— Eh bien! je désire parler à votre lieutenant.
+
+— Ah! pour cela, c’est différent. Montez, monsieur.
+
+L’inconnu salua le factionnaire d’une haute façon, et monta l’escalier,
+tandis que le cri: «Lieutenant, une visite!» transmis de sentinelle en
+sentinelle, précédait l’inconnu et allait troubler le premier somme de
+l’officier.
+
+Traînant sa botte, se frottant les yeux et agrafant son manteau, le
+lieutenant fit trois pas au-devant de l’étranger.
+
+— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-il.
+
+— Vous êtes l’officier de service, lieutenant des mousquetaires?
+
+— J’ai cet honneur, répondit l’officier.
+
+— Monsieur, il faut absolument que je parle au roi.
+
+Le lieutenant regarda attentivement l’inconnu, et dans ce regard, si
+rapide qu’il fût, il vit tout ce qu’il voulait voir, c’est-à-dire une
+profonde distinction sous un habit ordinaire.
+
+— Je ne suppose pas que vous soyez un fou, répliqua-t-il, et cependant
+vous me semblez de condition à savoir, monsieur, qu’on n’entre pas
+ainsi chez un roi sans qu’il y consente.
+
+— Il y consentira, monsieur.
+
+— Monsieur, permettez-moi d’en douter; le roi rentre il y a un quart
+d’heure, il doit être en ce moment en train de se dévêtir. D’ailleurs,
+la consigne est donnée.
+
+— Quand il saura qui je suis, répondit l’inconnu en redressant la tête,
+il lèvera la consigne.
+
+L’officier était de plus en plus surpris, de plus en plus subjugué.
+
+— Si je consentais à vous annoncer, puis-je au moins savoir qui
+j’annoncerais, monsieur?
+
+— Vous annonceriez Sa Majesté Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse et
+d’Irlande.
+
+L’officier poussa un cri d’étonnement, recula, et l’on put voir sur son
+visage pâle une des plus poignantes émotions que jamais homme d’énergie
+ait essayé de refouler au fond de son cœur.
+
+— Oh! oui, Sire: en effet, j’aurais dû vous reconnaître.
+
+— Vous avez vu mon portrait?
+
+— Non, Sire.
+
+— Ou vous m’avez vu moi-même autrefois à la cour, avant qu’on me
+chassât de France?
+
+— Non Sire, ce n’est point encore cela.
+
+— Comment m’eussiez-vous reconnu alors, si vous ne connaissiez ni mon
+portrait ni ma personne?
+
+— Sire, j’ai vu Sa Majesté le roi votre père dans un moment terrible.
+
+— Le jour...
+
+— Oui.
+
+Un sombre nuage passa sur le front du prince; puis, l’écartant de la
+main:
+
+— Voyez-vous encore quelque difficulté à m’annoncer? dit-il.
+
+— Sire, pardonnez-moi, répondit l’officier, mais je ne pouvais deviner
+un roi sous cet extérieur si simple; et pourtant, j’avais l’honneur de
+le dire tout à l’heure à Votre Majesté, j’ai vu le roi Charles Ier...
+Mais, pardon, je cours prévenir le roi.
+
+Puis, revenant sur ses pas:
+
+— Votre Majesté désire sans doute le secret pour cette entrevue?
+demanda-t-il.
+
+— Je ne l’exige pas, mais si c’est possible de le garder...
+
+— C’est possible, Sire, car je puis me dispenser de prévenir le premier
+gentilhomme de service; mais il faut pour cela que Votre Majesté
+consente à me remettre son épée.
+
+— C’est vrai. J’oubliais que nul ne pénètre armé chez le roi de France.
+
+— Votre Majesté fera exception si elle le veut, mais alors je mettrai
+ma responsabilité à couvert en prévenant le service du roi.
+
+— Voici mon épée, monsieur. Vous plaît-il maintenant de m’annoncer à Sa
+Majesté?
+
+— À l’instant, Sire.
+
+Et l’officier courut aussitôt heurter à la porte de communication, que
+le valet de chambre lui ouvrit.
+
+— Sa Majesté le roi d’Angleterre! dit l’officier.
+
+— Sa Majesté le roi d’Angleterre! répéta le valet de chambre.
+
+À ces mots, un gentilhomme ouvrit à deux battants la porte du roi,
+et l’on vit Louis XIV sans chapeau et sans épée, avec son pourpoint
+ouvert, s’avancer en donnant les signes de la plus grande surprise.
+
+— Vous, mon frère! vous à Blois! s’écria Louis XIV en congédiant d’un
+geste le gentilhomme et le valet de chambre qui passèrent dans une
+pièce voisine.
+
+— Sire, répondit Charles II, je m’en allais à Paris dans l’espoir de
+voir Votre Majesté, lorsque la renommée m’a appris votre prochaine
+arrivée en cette ville. J’ai alors prolongé mon séjour, ayant quelque
+chose de très particulier à vous communiquer.
+
+— Ce cabinet vous convient-il, mon frère?
+
+— Parfaitement, Sire, car je crois qu’on ne peut nous entendre.
+
+— J’ai congédié mon gentilhomme et mon veilleur: ils sont dans la
+chambre voisine. Là, derrière cette cloison, est un cabinet solitaire
+donnant sur l’antichambre, et dans l’antichambre vous n’avez vu qu’un
+officier, n’est-ce pas?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Eh bien! parlez donc, mon frère, je vous écoute.
+
+— Sire, je commence, et veuille Votre Majesté prendre en pitié les
+malheurs de notre maison.
+
+Le roi de France rougit et rapprocha son fauteuil de celui du roi
+d’Angleterre.
+
+— Sire, dit Charles II, je n’ai pas besoin de demander à Votre Majesté
+si elle connaît les détails de ma déplorable histoire.
+
+Louis XIV rougit plus fort encore que la première fois, puis étendant
+sa main sur celle du roi d’Angleterre:
+
+— Mon frère, dit-il, c’est honteux à dire, mais rarement le cardinal
+parle politique devant moi. Il y a plus: autrefois je me faisais faire
+des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il
+a fait cesser ces lectures et m’a ôté La Porte, de sorte que je prie
+mon frère Charles de me dire toutes ces choses comme à un homme qui ne
+saurait rien.
+
+— Eh bien! Sire, j’aurai, en reprenant les choses de plus haut, une
+chance de plus de toucher le cœur de Votre Majesté.
+
+— Dites, mon frère, dites.
+
+— Vous savez, Sire, qu’appelé en 1650 à Édimbourg, pendant l’expédition
+de Cromwell en Irlande, je fus couronné à Scone. Un an après, blessé
+dans une des provinces qu’il avait usurpées, Cromwell revint sur nous.
+Le rencontrer était mon but, sortir de l’Écosse était mon désir.
+
+— Cependant, reprit le jeune roi, l’Écosse est presque votre pays
+natal, mon frère.
+
+— Oui; mais les Écossais étaient pour moi de cruels compatriotes! Sire,
+ils m’avaient forcé à renier la religion de mes pères; ils avaient
+pendu lord Montrose, mon serviteur le plus dévoué, parce qu’il n’était
+pas covenantaire, et comme le pauvre martyr, à qui l’on avait offert
+une faveur en mourant, avait demandé que son corps fût mis en autant
+de morceaux qu’il y avait de villes en Écosse, afin qu’on rencontrât
+partout des témoins de sa fidélité, je ne pouvais sortir d’une ville ou
+entrer dans une autre sans passer sur quelque lambeau de ce corps qui
+avait agi, combattu, respiré pour moi.
+
+«Je traversai donc, par une marche hardie, l’armée de Cromwell, et
+j’entrai en Angleterre. Le Protecteur se mit à la poursuite de cette
+fuite étrange, qui avait une couronne pour but. Si j’avais pu arriver à
+Londres avant lui, sans doute le prix de la course était à moi, mais il
+me rejoignit à Worcester.
+
+«Le génie de l’Angleterre n’était plus en nous, mais en lui. Sire, le
+3 septembre 1651, jour anniversaire de cette autre bataille de Dunbar,
+déjà si fatale aux Écossais, je fus vaincu. Deux mille hommes tombèrent
+autour de moi avant que je songeasse à faire un pas en arrière. Enfin
+il fallut fuir.
+
+«Dès lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec acharnement, je
+me coupai les cheveux, je me déguisai en bûcheron. Une journée passée
+dans les branches d’un chêne donna à cet arbre le nom de chêne royal,
+qu’il porte encore.
+
+«Mes aventures du comté de Strafford, d’où je sortis menant en croupe
+la fille de mon hôte, font encore le récit de toutes les veillées et
+fourniront le sujet d’une ballade. Un jour j’écrirai tout cela, Sire,
+pour l’instruction des rois mes frères.
+
+«Je dirai comment, en arrivant chez M. Norton, je rencontrai un
+chapelain de la cour qui regardait jouer aux quilles, et un vieux
+serviteur qui me nomma en fondant en larmes, et qui manqua presque
+aussi sûrement de me tuer avec sa fidélité qu’un autre eût fait avec
+sa trahison. Enfin, je dirai mes terreurs; oui, Sire, mes terreurs,
+lorsque, chez le colonel Windham, un maréchal qui visitait nos chevaux
+déclara qu’ils avaient été ferrés dans le nord.
+
+— C’est étrange, murmura Louis XIV, j’ignorais tout cela. Je savais
+seulement votre embarquement à Brighelmsted et votre débarquement en
+Normandie.
+
+— Oh! fit Charles, si vous permettez, mon Dieu! que les rois ignorent
+ainsi l’histoire les uns des autres, comment voulez-vous qu’ils se
+secourent entre eux!
+
+— Mais dites-moi, mon frère, continua Louis XIV, comment, ayant été si
+rudement reçu en Angleterre, espérez-vous encore quelque chose de ce
+malheureux pays et de ce peuple rebelle?
+
+— Oh Sire! c’est que, depuis la bataille de Worcester, toutes choses
+sont bien changées là-bas! Cromwell est mort après avoir signé avec la
+France un traité dans lequel il a écrit son nom au-dessus du vôtre.
+Il est mort le 3 septembre 1658, nouvel anniversaire des batailles de
+Worcester et de Dunbar.
+
+— Son fils lui a succédé...
+
+— Mais certains hommes, Sire, ont une famille et pas d’héritier.
+L’héritage d’Olivier était trop lourd pour Richard.
+
+«Richard, qui n’était ni républicain ni royaliste; Richard, qui
+laissait ses gardes manger son dîner et ses généraux gouverner la
+république; Richard a abdiqué le protectorat le 22 avril 1659. Il y a
+un peu plus d’un an, Sire.
+
+«Depuis ce temps, l’Angleterre n’est plus qu’un tripot où chacun joue
+aux dés la couronne de mon père. Les deux joueurs les plus acharnés
+sont Lambert et Monck. Eh bien! Sire, à mon tour, je voudrais me mêler
+à cette partie, où l’enjeu est jeté sur mon manteau royal. Sire, un
+million pour corrompre un de ces joueurs, pour m’en faire un allié, ou
+deux cents de vos gentilshommes pour les chasser de mon palais de White
+Hall, comme Jésus chassa les vendeurs du temple.
+
+— Ainsi, reprit Louis XIV, vous venez me demander...
+
+— Votre aide; c’est-à-dire ce que non seulement les rois se doivent
+entre eux, mais ce que les simples chrétiens se doivent les uns aux
+autres; votre aide, Sire, soit en argent soit en hommes; votre aide,
+Sire, et dans un mois, soit que j’oppose Lambert à Monck, ou Monck
+à Lambert, j’aurai reconquis l’héritage paternel sans avoir coûté
+une guinée à mon pays, une goutte de sang à mes sujets, car ils sont
+ivres maintenant de révolution, de protectorat et de république, et ne
+demandent pas mieux que d’aller tout chancelants tomber et s’endormir
+dans la royauté; votre aide, Sire, et je devrai plus à Votre Majesté
+qu’à mon père. Pauvre père! qui a payé si chèrement la ruine de notre
+maison! Vous voyez, Sire, si je suis malheureux, si je suis désespéré,
+car voilà que j’accuse mon père.
+
+Et le sang monta au visage pâle de Charles II, qui resta un instant la
+tête entre ses deux mains et comme aveuglé par ce sang qui semblait se
+révolter du blasphème filial.
+
+Le jeune roi n’était pas moins malheureux que son frère aîné; il
+s’agitait dans son fauteuil et ne trouvait pas un mot à répondre.
+Enfin, Charles II, à qui dix ans de plus donnaient une force supérieure
+pour maîtriser ses émotions, retrouva le premier la parole.
+
+— Sire, dit-il, votre réponse? je l’attends comme un condamné son
+arrêt. Faut-il que je meure?
+
+— Mon frère, répondit le prince français à Charles II, vous me demandez
+un million, à moi! mais je n’ai jamais possédé le quart de cette somme!
+mais je ne possède rien! Je ne suis pas plus roi de France que vous
+n’êtes roi d’Angleterre. Je suis un nom, un chiffre habillé de velours
+fleurdelisé, voilà tout. Je suis un trône visible, voilà mon seul
+avantage sur Votre Majesté. Je n’ai rien, je ne puis rien.
+
+— Est-il vrai! s’écria Charles II.
+
+— Mon frère, dit Louis en baissant la voix, j’ai supporté des misères
+que n’ont pas supportées mes plus pauvres gentilshommes. Si mon pauvre
+La Porte était près de moi, il vous dirait que j’ai dormi dans des
+draps déchirés à travers lesquels mes jambes passaient; il vous dirait
+que, plus tard, quand je demandais mes carrosses, on m’amenait des
+voitures à moitié mangées par les rats de mes remises; il vous dirait
+que, lorsque je demandais mon dîner, on allait s’informer aux cuisines
+du cardinal s’il y avait à manger pour le roi. Et tenez, aujourd’hui
+encore aujourd’hui, que j’ai vingt-deux ans, aujourd’hui que j’ai
+atteint l’âge des grandes majorités royales, aujourd’hui que je devrais
+avoir la clef du trésor, la direction de la politique, la suprématie de
+la paix et de la guerre, jetez les yeux autour de moi, voyez ce qu’on
+me laisse: regardez cet abandon, ce dédain, ce silence, tandis que
+là-bas, tenez, voyez là-bas, regardez cet empressement, ces lumières,
+ces hommages! Là! là! voyez-vous, là est le véritable roi de France,
+mon frère.
+
+— Chez le cardinal?
+
+— Chez le cardinal, oui.
+
+— Alors, je suis condamné, Sire.
+
+Louis XIV ne répondit rien.
+
+— Condamné est le mot, car je ne solliciterai jamais celui qui eût
+laissé mourir de froid et de faim ma mère et ma sœur, c’est-à-dire la
+fille et la petite-fille de Henri IV, si M. de Retz et le Parlement ne
+leur eussent envoyé du bois et du pain.
+
+— Mourir! murmura Louis XIV.
+
+— Eh bien! continua le roi d’Angleterre, le pauvre Charles II, ce
+petit-fils de Henri IV comme vous, Sire, n’ayant ni Parlement ni
+cardinal de Retz, mourra de faim comme ont manqué de mourir sa sœur et
+sa mère.
+
+Louis fronça le sourcil et tordit violemment les dentelles de ses
+manchettes.
+
+Cette atonie, cette immobilité, servant de masque à une émotion si
+visible, frappèrent le roi Charles, qui prit la main du jeune homme.
+
+— Merci, dit-il, mon frère; vous m’avez plaint, c’est tout ce que je
+pouvais exiger de vous dans la position où vous êtes.
+
+— Sire, dit tout à coup Louis XIV en relevant la tête, c’est un million
+qu’il vous faut, ou deux cents gentilshommes, m’avez-vous dit?
+
+— Sire, un million me suffira.
+
+— C’est bien peu.
+
+— Offert à un seul homme, c’est beaucoup. On a souvent payé moins cher
+des convictions; moi, je n’aurai affaire qu’à des vénalités.
+
+— Deux cents gentilshommes, songez-y, c’est un peu plus qu’une
+compagnie, voilà tout.
+
+— Sire, il y a dans notre famille une tradition, c’est que quatre
+hommes, quatre gentilshommes français dévoués à mon père, ont failli
+sauver mon père, jugé par un Parlement, gardé par une armée, entouré
+par une nation.
+
+— Donc, si je peux vous avoir un million ou deux cents gentilshommes,
+vous serez satisfait, et vous me tiendrez pour votre bon frère?
+
+— Je vous tiendrai pour mon sauveur, et si je remonte sur le trône de
+mon père, l’Angleterre sera, tant que je régnerai, du moins, une sœur
+à la France, comme vous aurez été un frère pour moi.
+
+— Eh bien! mon frère, dit Louis en se levant, ce que vous hésitez à me
+demander, je le demanderai, moi! ce que je n’ai jamais voulu faire pour
+mon propre compte, je le ferai pour le vôtre. J’irai trouver le roi de
+France, l’autre, le riche, le puissant, et je solliciterai, moi, ce
+million ou ces deux cents gentilshommes et nous verrons!
+
+— Oh! s’écria Charles, vous êtes un noble ami, Sire, un cœur créé par
+Dieu! Vous me sauvez, mon frère, et quand vous aurez besoin de la vie
+que vous me rendez, demandez-la-moi!
+
+— Silence! mon frère, silence! dit tout bas Louis. Gardez qu’on ne vous
+entende! Nous ne sommes pas au bout. Demander de l’argent à Mazarin!
+c’est plus que traverser la forêt enchantée dont chaque arbre enferme
+un démon; c’est plus que d’aller conquérir un monde!
+
+— Mais cependant, Sire, quand vous demandez...
+
+— Je vous ai déjà dit que je ne demandais jamais, répondit Louis avec
+une fierté qui fit pâlir le roi d’Angleterre.
+
+Et comme celui-ci, pareil à un homme blessé, faisait un mouvement de
+retraite:
+
+— Pardon, mon frère, reprit-il: je n’ai pas une mère, une sœur qui
+souffrent; mon trône est dur et nu, mais je suis bien assis sur mon
+trône. Pardon, mon frère, ne me reprochez pas cette parole: elle est
+d’un égoïste; aussi la rachèterai je par un sacrifice. Je vais trouver
+M. le cardinal. Attendez-moi, je vous prie. Je reviens.
+
+
+
+
+Chapitre X — L’arithmétique de M. de Mazarin
+
+
+Tandis que le roi se dirigeait rapidement vers l’aile du château
+occupée par le cardinal, n’emmenant avec lui que son valet de chambre,
+l’officier de mousquetaires sortait, en respirant comme un homme qui
+a été forcé de retenir longuement son souffle, du petit cabinet dont
+nous avons déjà parlé et que le roi croyait solitaire. Ce petit cabinet
+avait autrefois fait partie de la chambre; il n’en était séparé que
+par une mince cloison. Il en résultait que cette séparation, qui n’en
+était une que pour les yeux, permettait à l’oreille la moins indiscrète
+d’entendre tout ce qui se passait dans cette chambre.
+
+Il n’y avait donc pas de doute que ce lieutenant des mousquetaires
+n’eût entendu tout ce qui s’était passé chez Sa Majesté. Prévenu par
+les dernières paroles du jeune roi, il en sortit donc à temps pour le
+saluer à son passage et pour l’accompagner du regard jusqu’à ce qu’il
+eût disparu dans le corridor.
+
+Puis, lorsqu’il eut disparu, il secoua la tête d’une façon qui
+n’appartenait qu’à lui, et d’une voix à laquelle quarante ans passés
+hors de la Gascogne n’avaient pu faire perdre son accent gascon:
+
+— Triste service! dit-il; triste maître!
+
+Puis, ces mots prononcés, le lieutenant reprit sa place dans son
+fauteuil, étendit les jambes et ferma les yeux en homme qui dort ou
+qui médite. Pendant ce court monologue et la mise en scène qui l’avait
+suivi, tandis que le roi, à travers les longs corridors du vieux
+château, s’acheminait chez M. de Mazarin, une scène d’un autre genre se
+passait chez le cardinal.
+
+Mazarin s’était mis au lit un peu tourmenté de la goutte, mais
+comme c’était un homme d’ordre qui utilisait jusqu’à la douleur, il
+forçait sa veille à être la très humble servante de son travail. En
+conséquence, il s’était fait apporter par Bernouin, son valet de
+chambre, un petit pupitre de voyage, afin de pouvoir écrire sur son
+lit. Mais la goutte n’est pas un adversaire qui se laisse vaincre si
+facilement, et comme, à chaque mouvement qu’il faisait, de sourde la
+douleur devenait aiguë:
+
+— Brienne n’est pas là? demanda-t-il à Bernouin.
+
+— Non, monseigneur, répondit le valet de chambre. M. de Brienne, sur
+votre congé, s’est allé coucher; mais si c’est le désir de Votre
+Éminence, on peut parfaitement le réveiller.
+
+— Non, ce n’est point la peine. Voyons cependant. Maudits chiffres!
+
+Et le cardinal se mit à rêver tout en comptant sur ses doigts.
+
+— Oh! des chiffres! dit Bernouin. Bon! si Votre Éminence se jette dans
+ses calculs, je lui promets pour demain la plus belle migraine! et avec
+cela que M. Guénaud n’est pas ici.
+
+— Tu as raison, Bernouin. Eh bien! tu vas remplacer Brienne, mon ami.
+En vérité, j’aurais dû emmener avec moi M. de Colbert. Ce jeune homme
+va bien, Bernouin, très bien. Un garçon d’ordre!
+
+— Je ne sais pas, dit le valet de chambre, mais je n’aime pas sa
+figure, moi, à votre jeune homme qui va bien.
+
+— C’est bon, c’est bon, Bernouin! On n’a pas besoin de votre avis.
+Mettez-vous là, prenez la plume, et écrivez.
+
+— M’y voici; monseigneur. Que faut-il que j’écrive?
+
+— Là, c’est bien, à la suite de deux lignes déjà tracées.
+
+— M’y voici.
+
+— Écris. Sept cent soixante mille livres.
+
+— C’est écrit.
+
+— Sur Lyon...
+
+Le cardinal paraissait hésiter.
+
+— Sur Lyon, répéta Bernouin.
+
+— Trois millions neuf cent mille livres.
+
+— Bien, monseigneur.
+
+— Sur Bordeaux, sept millions.
+
+— Sept, répéta Bernouin.
+
+— Eh! oui, dit le cardinal avec humeur, sept.
+
+Puis, se reprenant:
+
+— Eh! monseigneur, que ce soit à dépenser ou à encaisser, peu
+m’importe, puisque tous ces millions ne sont pas à moi.
+
+— Ces millions sont au roi; c’est l’argent du roi que je compte.
+Voyons, nous disions?... Tu m’interromps toujours!
+
+— Sept millions, sur Bordeaux.
+
+— Ah! oui, c’est vrai. Sur Madrid, quatre. Je t’explique bien à qui
+est cet argent, Bernouin, attendu que tout le monde a la sottise de
+me croire riche à millions. Moi, je repousse la sottise. Un ministre
+n’a rien à soi, d’ailleurs. Voyons, continue. Rentrées générales, sept
+millions. Propriétés, neuf millions. As-tu écrit, Bernouin?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Bourse, six cent mille livres; valeurs diverses, deux millions. Ah!
+j’oubliais: mobilier des différents châteaux...
+
+— Faut-il mettre de la couronne? demanda Bernouin.
+
+— Non, non, inutile; c’est sous-entendu. As-tu écrit, Bernouin?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Et les chiffres?
+
+— Sont alignés au-dessous les uns des autres.
+
+— Additionne, Bernouin.
+
+— Trente-neuf millions deux cent soixante mille livres, monseigneur.
+
+— Ah! fit le cardinal avec une expression de dépit, il n’y a pas encore
+quarante millions!
+
+Bernouin recommença l’addition.
+
+— Non, monseigneur, il s’en manque sept cent quarante mille livres.
+
+Mazarin demanda le compte et le revit attentivement.
+
+— C’est égale dit Bernouin, trente-neuf millions deux cent soixante
+mille livres, cela fait un joli denier.
+
+— Ah! Bernouin, voilà ce que je voudrais voir au roi.
+
+— Son Éminence me disait que cet argent était celui de Sa Majesté.
+
+— Sans doute, mais bien clair, bien liquide. Ces trente-neuf millions
+sont engagés, et bien au-delà.
+
+Bernouin sourit à sa façon, c’est-à-dire en homme qui ne croit que ce
+qu’il veut croire, tout en préparant la boisson de nuit du cardinal et
+en lui redressant l’oreiller.
+
+— Oh! dit Mazarin lorsque le valet de chambre fut sorti, pas encore
+quarante millions! Il faut pourtant que j’arrive à ce chiffre de
+quarante-cinq millions que je me suis fixé.
+
+«Mais qui sait si j’aurai le temps! Je baisse, je m’en vais, je
+n’arriverai pas. Pourtant, qui sait si je ne trouverai pas deux ou
+trois millions dans les poches de nos bons amis les Espagnols? Ils ont
+découvert le Pérou, ces gens-là, et, que diable! il doit leur en rester
+quelque chose.
+
+Comme il parlait ainsi, tout occupé de ses chiffres et ne pensant plus
+à sa goutte, repoussée par une préoccupation qui, chez le cardinal,
+était la plus puissante de toutes les préoccupations, Bernouin se
+précipita dans sa chambre tout effaré.
+
+— Eh bien! demanda le cardinal, qu’y a-t-il donc?
+
+— Le roi! Monseigneur, le roi!
+
+— Comment, le roi! fit Mazarin en cachant rapidement son papier. Le roi
+ici! le roi à cette heure! Je le croyais couché depuis longtemps. Qu’y
+a-t-il donc?
+
+Louis XIV put entendre ces derniers mots et voir le geste effaré du
+cardinal se redressant sur son lit, car il entrait en ce moment dans la
+chambre.
+
+— Il n’y a rien, monsieur le cardinal, ou du moins rien qui puisse vous
+alarmer; c’est une communication importante que j’avais besoin de faire
+ce soir-même à Votre Éminence, voilà tout.
+
+Mazarin pensa aussitôt à cette attention si marquée que le roi avait
+donnée à ses paroles touchant Mlle de Mancini, et la communication lui
+parut devoir venir de cette source. Il se rasséréna donc à l’instant
+même et prit son air le plus charmant, changement de physionomie dont
+le jeune roi sentit une joie extrême, et quand Louis se fut assis:
+
+— Sire, dit le cardinal, je devrais certainement écouter Votre Majesté
+debout, mais la violence de mon mal...
+
+— Pas d’étiquette entre nous, cher monsieur le cardinal, dit Louis
+affectueusement; je suis votre élève et non le roi, vous le savez
+bien, et ce soir surtout, puisque je viens à vous comme un requérant,
+comme un solliciteur, et même comme un solliciteur très humble et très
+désireux d’être bien accueilli.
+
+Mazarin, voyant la rougeur du roi, fut confirmé dans sa première idée,
+c’est-à-dire qu’il y avait une pensée d’amour sous toutes ces belles
+paroles. Cette fois, le rusé politique, tout fin qu’il était, se
+trompait: cette rougeur n’était point causée par les pudibonds élans
+d’une passion juvénile, mais seulement par la douloureuse contraction
+de l’orgueil royal.
+
+En bon oncle, Mazarin se disposa à faciliter la confidence.
+
+— Parlez, dit-il, Sire, et puisque Votre Majesté veut bien un instant
+oublier que je suis son sujet pour m’appeler son maître et son
+instituteur, je proteste à Votre Majesté de tous mes sentiments dévoués
+et tendres.
+
+— Merci, monsieur le cardinal, répondit le roi. Ce que j’ai à demander
+à Votre Éminence est d’ailleurs peu de chose pour elle.
+
+— Tant pis, répondit le cardinal, tant pis, Sire. Je voudrais que Votre
+Majesté me demandât une chose importante et même un sacrifice... mais,
+quoi que ce soit que vous me demandiez, je suis prêt à soulager votre
+cœur en vous l’accordant, mon cher Sire.
+
+— Eh bien! voici de quoi il s’agit, dit le roi avec un battement de
+cœur qui n’avait d’égal en précipitation que le battement de cœur
+du ministre: je viens de recevoir la visite de mon frère le roi
+d’Angleterre.
+
+Mazarin bondit dans son lit comme s’il eût été mis en rapport avec la
+bouteille de Leyde ou la pile de Volta, en même temps qu’une surprise
+ou plutôt qu’un désappointement manifeste éclairait sa figure d’une
+telle lueur de colère que Louis XIV, si peu diplomate qu’il fut, vit
+bien que le ministre avait espéré entendre toute autre chose.
+
+— Charles II! s’écria Mazarin avec une voix rauque et un dédaigneux
+mouvement des lèvres. Vous avez reçu la visite de Charles II!
+
+— Du roi Charles II, reprit Louis XIV, accordant avec affectation au
+petit-fils de Henri IV le titre que Mazarin oubliait de lui donner.
+Oui, monsieur le cardinal, ce malheureux prince m’a touché le cœur
+en me racontant ses infortunes. Sa détresse est grande, monsieur le
+cardinal, et il m’a paru pénible à moi, qui me suis vu disputer mon
+trône, qui ai été forcé, dans des jours d’émotion, de quitter ma
+capitale; à moi, enfin, qui connais le malheur, de laisser sans appui
+un frère dépossédé et fugitif.
+
+— Eh! dit avec dépit le cardinal, que n’a-t-il comme vous, Sire, un
+Jules Mazarin près de lui! sa couronne lui eût été gardée intacte.
+
+— Je sais tout ce que ma maison doit à votre Éminence, repartit
+fièrement le roi, et croyez bien que pour ma part, monsieur, je
+ne l’oublierai jamais. C’est justement parce que mon frère le roi
+d’Angleterre n’a pas près de lui le génie puissant qui m’a sauvé,
+c’est pour cela, dis-je, que je voudrais lui concilier l’aide de ce
+même génie, et prier votre bras de s’étendre sur sa tête, bien assuré,
+monsieur le cardinal, que votre main, en le touchant seulement, saurait
+lui remettre au front sa couronne, tombée au pied de l’échafaud de son
+père.
+
+— Sire, répliqua Mazarin, je vous remercie de votre bonne opinion à mon
+égard, mais nous n’avons rien à faire là-bas: ce sont des enragés qui
+renient dieu et qui coupent la tête à leurs rois. Ils sont dangereux,
+voyez-vous, Sire, et sales à toucher depuis qu’ils se sont vautrés dans
+le sang royal et dans la boue covenantaire. Cette politique-là ne m’a
+jamais convenu, et je la repousse.
+
+— Aussi pouvez-vous nous aider à lui en substituer une autre.
+
+— Laquelle?
+
+— La restauration de Charles II, par exemple.
+
+— Eh! mon Dieu! répliqua Mazarin, est-ce que par hasard le pauvre Sire
+se flatterait de cette chimère?
+
+— Mais oui, répliqua le jeune roi, effrayé des difficultés que semblait
+entrevoir dans ce projet l’œil si sûr de son ministre; il ne demande
+même pour cela qu’un million.
+
+— Voilà tout. Un petit million, s’il vous plaît? fit ironiquement le
+cardinal en forçant son accent italien. Un petit million, s’il vous
+plaît, mon frère? Famille de mendiants, va!
+
+— Cardinal, dit Louis XIV en relevant la tête, cette famille de
+mendiants est une branche de ma famille.
+
+— Êtes-vous assez riche pour donner des millions aux autres, Sire?
+avez-vous des millions?
+
+— Oh! répliqua Louis XIV avec une suprême douleur qu’il força
+cependant, à force de volonté, de ne point éclater sur son visage;
+oh! oui, monsieur le cardinal, je sais que je suis pauvre, mais enfin
+la couronne de France vaut bien un million, et pour faire une bonne
+action, j’engagerai, s’il le faut, ma couronne. Je trouverai des juifs
+qui me prêteront bien un million?
+
+— Ainsi, Sire, vous dites que vous avez besoin d’un million? demanda
+Mazarin.
+
+— Oui, monsieur, je le dis.
+
+— Vous vous trompez beaucoup, Sire, et vous avez besoin de bien plus
+que cela. Bernouin!... Vous allez voir, Sire, de combien vous avez
+besoin en réalité... Bernouin!
+
+— Eh quoi! cardinal, dit le roi, vous allez consulter un laquais sur
+mes affaires?
+
+— Bernouin! cria encore le cardinal sans paraître remarquer
+l’humiliation du jeune prince. Avance ici, et dis-moi le chiffre que je
+te demandais tout à l’heure, mon ami.
+
+— Cardinal, cardinal, ne m’avez-vous pas entendu? dit Louis pâlissant
+d’indignation.
+
+— Sire, ne vous fâchez pas; je traite à découvert les affaires de Votre
+Majesté, moi. Tout le monde en France le sait, mes livres sont à jour.
+Que te disais-je de me faire tout à l’heure, Bernouin?
+
+— Votre Éminence me disait de lui faire une addition.
+
+— Tu l’as faite, n’est-ce pas?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Pour constater la somme dont Sa Majesté avait besoin en ce moment? Ne
+te disais-je pas cela? Sois franc, mon ami.
+
+— Votre Éminence me le disait.
+
+— Eh bien! quelle somme désirais-je?
+
+— Quarante-cinq millions, je crois.
+
+— Et quelle somme trouverions-nous en réunissant toutes nos ressources?
+
+— Trente-neuf millions deux cent soixante mille francs.
+
+— C’est bien, Bernouin, voilà tout ce que je voulais savoir;
+laisse-nous maintenant, dit le cardinal en attachant son brillant
+regard sur le jeune roi, muet de stupéfaction.
+
+— Mais cependant... balbutia le roi.
+
+— Ah! vous doutez encore! Sire, dit le cardinal. Eh bien! voici la
+preuve de ce que je vous disais. Et Mazarin tira de dessous son
+traversin le papier couvert de chiffres, qu’il présenta au roi, lequel
+détourna la vue, tant sa douleur était profonde.
+
+— Ainsi, comme c’est un million que vous désirez, Sire, que ce million
+n’est point porté là, c’est donc de quarante-six millions qu’a besoin
+Votre Majesté. Eh bien! il n’y a pas de juifs au monde qui prêtent une
+pareille somme, même sur la couronne de France. Le roi, crispant ses
+poings sous ses manchettes, repoussa son fauteuil.
+
+— C’est bien, dit-il, mon frère le roi d’Angleterre mourra donc de faim.
+
+— Sire, répondit sur le même ton Mazarin, rappelez-vous ce proverbe
+que je vous donne ici comme l’expression de la plus saine politique:
+«Réjouis-toi d’être pauvre quand ton voisin est pauvre aussi.»
+
+Louis médita quelques moments, tout en jetant un curieux regard sur le
+papier dont un bout passait sous le traversin.
+
+— Alors, dit-il, il y a impossibilité à faire droit à ma demande
+d’argent, monsieur le cardinal?
+
+— Absolue, Sire.
+
+— Songez que cela me fera un ennemi plus tard s’il remonte sans moi sur
+le trône.
+
+— Si Votre Majesté ne craint que cela, qu’elle se tranquillise, dit
+vivement le cardinal.
+
+— C’est bien, je n’insiste plus, dit Louis XIV.
+
+— Vous ai-je convaincu, au moins, Sire? dit le cardinal en posant sa
+main sur celle du roi.
+
+— Parfaitement.
+
+— Toute autre chose, demandez-la, Sire, et je serai heureux de vous
+l’accorder, vous ayant refusé celle-ci.
+
+— Toute autre chose, monsieur?
+
+— Eh! oui, ne suis-je pas corps et âme au service de Votre Majesté?
+Holà! Bernouin, des flambeaux, des gardes pour Sa Majesté! Sa Majesté
+rentre dans ses appartements.
+
+— Pas encore, monsieur, et puisque vous mettez votre bonne volonté à ma
+disposition, je vais en user.
+
+— Pour vous, Sire? demanda le cardinal, espérant qu’il allait enfin
+être question de sa nièce.
+
+— Non, monsieur, pas pour moi, répondit Louis, mais pour mon frère
+Charles toujours.
+
+La figure de Mazarin se rembrunit, et il grommela quelques paroles que
+le roi ne put entendre.
+
+
+
+
+Chapitre XI — La politique de M. de Mazarin
+
+
+Au lieu de l’hésitation avec laquelle il avait un quart d’heure
+auparavant abordé le cardinal, on pouvait lire alors dans les yeux du
+jeune roi cette volonté contre laquelle on peut lutter, qu’on brisera
+peut-être par sa propre impuissance, mais qui au moins gardera, comme
+une plaie au fond du cœur, le souvenir de sa défaite.
+
+— Cette fois, monsieur le cardinal, il s’agit d’une chose plus facile à
+trouver qu’un million.
+
+— Vous croyez cela, Sire? dit Mazarin en regardant le roi de cet œil
+rusé qui lisait au plus profond des cœurs.
+
+— Oui, je le crois, et lorsque vous connaîtrez l’objet de ma demande...
+
+— Et croyez-vous donc que je ne le connaisse pas, Sire?
+
+— Vous savez ce qui me reste à vous dire?
+
+— Écoutez, Sire, voilà les propres paroles du roi Charles...
+
+— Oh! par exemple!
+
+— Écoutez. Et si cet avare, ce pleutre d’Italien, a-t-il dit...
+
+— Monsieur le cardinal!...
+
+— Voilà le sens, sinon les paroles. Eh! mon Dieu! je ne lui en veux pas
+pour cela, Sire; chacun voit avec ses passions.
+
+«Il a donc dit: Et si ce pleutre d’Italien vous refuse le million que
+nous lui demandons, Sire; si nous sommes forcés, faute d’argent, de
+renoncer à la diplomatie, eh bien! nous lui demanderons cinq cents
+gentilshommes...
+
+Le roi tressaillit, car le cardinal ne s’était trompé que sur le
+chiffre.
+
+— N’est-ce pas, Sire, que c’est cela? s’écria le ministre avec un
+accent triomphateur; puis il a ajouté de belles paroles, il a dit: J’ai
+des amis de l’autre côté du détroit; à ces amis il manque seulement un
+chef et une bannière.
+
+«Quand ils me verront, quand ils verront la bannière de France, ils
+se rallieront à moi, car ils comprendront que j’ai votre appui. Les
+couleurs de l’uniforme français vaudront près de moi le million que M.
+de Mazarin nous aura refusé.
+
+«(Car il savait bien que je le refuserais, ce million.) Je vaincrai
+avec ces cinq cents gentilshommes, Sire, et tout l’honneur en sera pour
+vous. Voilà ce qu’il a dit, ou à peu près, n’est-ce pas? en entourant
+ces paroles de métaphores brillantes, d’images pompeuses, car ils sont
+bavards dans la famille! Le père a parlé jusque sur l’échafaud.
+
+La sueur de la honte coulait au front de Louis. Il sentait qu’il
+n’était pas de sa dignité d’entendre ainsi insulter son frère, mais
+il ne savait pas encore comment on voulait, surtout en face de celui
+devant qui il avait vu tout plier, même sa mère. Enfin il fit un effort.
+
+— Mais, dit-il, monsieur le cardinal, ce n’est pas cinq cents hommes,
+c’est deux cents.
+
+— Vous voyez bien que j’avais deviné ce qu’il demandait.
+
+— Je n’ai jamais nié, monsieur, que vous n’eussiez un œil profond, et
+c’est pour cela que j’ai pensé que vous ne refuseriez pas à mon frère
+Charles une chose aussi simple et aussi facile à accorder que celle que
+je vous demande en son nom, monsieur le cardinal, ou plutôt au mien.
+
+— Sire, dit Mazarin, voilà trente ans que je fais de la politique. J’en
+ai fait d’abord avec M. le cardinal de Richelieu, puis tout seul.
+
+«Cette politique n’a pas toujours été très honnête, il faut l’avouer;
+mais elle n’a jamais été maladroite. Or, celle que l’on propose en ce
+moment à Votre Majesté est malhonnête et maladroite à la fois.
+
+— Malhonnête, monsieur!
+
+— Sire, vous avez fait un traité avec M. Cromwell.
+
+— Oui; et dans ce traité même M. Cromwell a signé au-dessus de moi.
+
+— Pourquoi avez-vous signé si bas, Sire? M. Cromwell a trouvé une bonne
+place, il l’a prise; c’était assez son habitude. J’en reviens donc
+à M. Cromwell. Vous avez fait un traité avec lui, c’est-à-dire avec
+l’Angleterre, puisque quand vous avez signé ce traité M. Cromwell était
+l’Angleterre.
+
+— M. Cromwell est mort.
+
+— Vous croyez cela, Sire?
+
+— Mais sans doute, puisque son fils Richard lui a succédé et a abdiqué
+même.
+
+— Eh bien! voilà justement! Richard a hérité à la mort de Cromwell, et
+l’Angleterre à l’abdication de Richard. Le traité faisait partie de
+l’héritage, qu’il fût entre les mains de M. Richard ou entre les mains
+de l’Angleterre. Le traité est donc bon toujours, valable autant que
+jamais. Pourquoi l’éluderiez-vous, Sire? Qu’y a-t-il de changé? Charles
+II veut aujourd’hui ce que nous n’avons pas voulu il y a dix ans; mais
+c’est un cas prévu. Vous êtes l’allié de l’Angleterre, Sire, et non
+celui de Charles II. C’est malhonnête sans doute, au point de vue de
+la famille, d’avoir signé un traité avec un homme qui a fait couper la
+tête au beau-frère du roi votre père, et d’avoir contracté une alliance
+avec un Parlement qu’on appelle là-bas un Parlement Croupion; c’est
+malhonnête, j’en conviens, mais ce n’était pas maladroit au point de
+vue de la politique, puisque, grâce à ce traité, j’ai sauvé à Votre
+Majesté, mineure encore, les tracas d’une guerre extérieure, que la
+Fronde... vous vous rappelez la Fronde, Sire (le jeune roi baissa
+la tête), que la Fronde eût fatalement compliqués. Et voilà comme
+quoi je prouve à Votre Majesté que changer de route maintenant sans
+prévenir nos alliés serait à la fois maladroit et malhonnête. Nous
+ferions la guerre en mettant les torts de notre côté; nous la ferions,
+méritant qu’on nous la fît, et nous aurions l’air de la craindre,
+tout en la provoquant; car une permission à cinq cents hommes, à
+deux cents hommes, à cinquante hommes, à dix hommes, c’est toujours
+une permission. Un Français, c’est la nation; un uniforme, c’est
+l’armée. Supposez, par exemple, Sire, que vous avez la guerre avec la
+Hollande, ce qui tôt ou tard arrivera certainement, ou avec l’Espagne,
+ce qui arrivera peut-être si votre mariage manque (Mazarin regarda
+profondément le roi), et il y a mille causes qui peuvent faire manquer
+votre mariage; eh bien! approuveriez-vous l’Angleterre d’envoyer aux
+Provinces-Unies ou à l’infante un régiment, une compagnie, une escouade
+même de gentilshommes anglais? Trouveriez-vous qu’elle se renferme
+honnêtement dans les limites de son traité d’alliance?
+
+Louis écoutait; il lui semblait étrange que Mazarin invoquât la bonne
+foi, lui l’auteur de tant de supercheries politiques qu’on appelait des
+mazarinades.
+
+— Mais enfin, dit le roi, sans autorisation manifeste, je ne puis
+empêcher des gentilshommes de mon État de passer en Angleterre si tel
+est leur bon plaisir.
+
+— Vous devez les contraindre à revenir, Sire, ou tout au moins
+protester contre leur présence en ennemis dans un pays allié.
+
+— Mais enfin, voyons, vous, monsieur le cardinal, vous un génie
+si profond, cherchons un moyen d’aider ce pauvre roi sans nous
+compromettre.
+
+— Et voilà justement ce que je ne veux pas, mon cher Sire, dit Mazarin.
+L’Angleterre agirait d’après mes désirs qu’elle n’agirait pas mieux; je
+dirigerais d’ici la politique d’Angleterre que je ne la dirigerais pas
+autrement.
+
+«Gouvernée ainsi qu’on la gouverne, l’Angleterre est pour l’Europe un
+nid éternel à procès. La Hollande protège Charles II: laissez faire la
+Hollande; ils se fâcheront, ils se battront; ce sont les deux seules
+puissances maritimes; laissez-les détruire leurs marines l’une par
+l’autre; nous construirons la nôtre avec les débris de leurs vaisseaux,
+et encore quand nous aurons de l’argent pour acheter des clous.
+
+— Oh! que tout ce que vous me dites là est pauvre et mesquin, monsieur
+le cardinal!
+
+— Oui, mais comme c’est vrai, Sire, avouez-le. Il y a plus: j’admets un
+moment la possibilité de manquer à votre parole et d’éluder le traité;
+cela se voit souvent, qu’on manque à sa parole et qu’on élude un
+traité, mais c’est quand on a quelque grand intérêt à le faire ou quand
+on se trouve par trop gêné par le contrat; eh bien! vous autoriseriez
+l’engagement qu’on vous demande; la France, sa bannière, ce qui est la
+même chose, passera le détroit et combattra; la France sera vaincue.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Voilà ma foi un habile général, que Sa Majesté Charles II, et
+Worcester nous donne de belles garanties!
+
+— Il n’aura plus affaire à Cromwell, monsieur.
+
+— Oui, mais il aura affaire à Monck, qui est bien autrement dangereux.
+
+«Ce brave marchand de bière dont nous parlons était un illuminé, il
+avait des moments d’exaltation, d’épanouissement, de gonflement,
+pendant lesquels il se fendait comme un tonneau trop plein; par les
+fentes alors s’échappaient toujours quelques gouttes de sa pensée, et
+à l’échantillon on connaissait la pensée tout entière. Cromwell nous a
+ainsi, plus de dix fois, laissé pénétrer dans son âme, quand on croyait
+cette âme enveloppée d’un triple airain, comme dit Horace. Mais Monck!
+Ah! Sire, Dieu vous garde de faire jamais de la politique avec M.
+Monck! C’est lui qui m’a fait depuis un an tous les cheveux gris que
+j’ai!
+
+«Monck n’est pas un illuminé, lui, malheureusement, c’est un politique;
+il ne se fend pas, il se resserre. Depuis dix ans il a les yeux fixés
+sur un but, et nul n’a pu encore deviner lequel.
+
+«Tous les matins, comme le conseillait Louis XI, il brûle son bonnet
+de la nuit. Aussi, le jour où ce plan lentement et solitairement
+mûri éclatera, il éclatera avec toutes les conditions de succès qui
+accompagnent toujours l’imprévu.
+
+«Voilà Monck, Sire, dont vous n’aviez peut-être jamais entendu parler,
+dont vous ne connaissiez peut-être pas même le nom, avant que votre
+frère Charles II, qui sait ce qu’il est, lui, le prononçât devant vous,
+c’est-à-dire une merveille de profondeur et de ténacité, les deux
+seules choses contre lesquelles l’esprit et l’ardeur s’émoussent. Sire,
+j’ai eu de l’ardeur quand j’étais jeune, j’ai eu de l’esprit toujours.
+Je puis m’en vanter, puisqu’on me le reproche. J’ai fait un beau chemin
+avec ces deux qualités, puisque de fils d’un pêcheur de Piscina, je
+suis devenu Premier ministre du roi de France, et que dans cette
+qualité, Votre Majesté veut bien le reconnaître, j’ai rendu quelques
+services au trône de Votre Majesté. Eh bien! Sire, si j’eusse rencontré
+Monck sur ma route, au lieu d’y trouver M. de Beaufort, M. de Retz, ou
+M. le prince, eh bien, nous étions perdus. Engagez-vous à la légère,
+Sire, et vous tomberez dans les griffes de ce soldat politique. Le
+casque de Monck, Sire, est un coffre de fer au fond duquel il enferme
+ses pensées, et dont personne n’a la clef. Aussi, près de lui, ou
+plutôt devant lui, je m’incline, Sire, moi qui n’ai qu’une barrette de
+velours.
+
+— Que pensez-vous donc que veuille Monck, alors?
+
+— Eh! si je le savais, Sire, je ne vous dirais pas de vous défier
+de lui, car je serais plus fort que lui; mais avec lui j’ai peur de
+deviner; de deviner! vous comprenez mon mot? car si je crois avoir
+deviné, je m’arrêterai à une idée, et, malgré moi, je poursuivrai cette
+idée. Depuis que cet homme est au pouvoir là-bas, je suis comme ces
+damnés de Dante à qui Satan a tordu le cou, qui marchent en avant et
+qui regardent en arrière: je vais du côté de Madrid, mais je ne perds
+pas de vue Londres. Deviner, avec ce diable d’homme, c’est se tromper,
+et se tromper, c’est se perdre. Dieu me garde de jamais chercher à
+deviner ce qu’il désire; je me borne, et c’est bien assez, à espionner
+ce qu’il fait; or, je crois — vous comprenez la portée du mot je crois?
+je crois, relativement à Monck, n’engage à rien —, je crois qu’il a
+tout bonnement envie de succéder à Cromwell. Votre Charles II lui a
+déjà fait faire des propositions par dix personnes; il s’est contenté
+de chasser les dix entremetteurs sans rien leur dire autre chose
+que: «Allez-vous-en, ou je vous fais pendre!» C’est un sépulcre que
+cet homme! Dans ce moment-ci, Monck fait du dévouement au Parlement
+Croupion; de ce dévouement, par exemple, je ne suis pas dupe: Monck ne
+veut pas être assassiné. Un assassinat l’arrêterait au milieu de son
+œuvre, et il faut que son œuvre s’accomplisse; aussi je crois, mais
+ne croyez pas ce que je crois, je dis je crois par habitude; je crois
+que Monck ménage le Parlement jusqu’au moment où il le brisera. On vous
+demande des épées, mais c’est pour se battre contre Monck. Dieu nous
+garde de nous battre contre Monck, Sire, car Monck nous battra, et
+battu par Monck, je ne m’en consolerais de ma vie! Cette victoire, je
+me dirais que Monck la prévoyait depuis dix ans. Pour Dieu! Sire, par
+amitié pour vous, si ce n’est par considération pour lui, que Charles
+II se tienne tranquille; Votre Majesté lui fera ici un petit revenu;
+elle lui donnera un de ses châteaux. Eh! eh! attendez donc! mais je me
+rappelle le traité, ce fameux traité dont nous parlions tout à l’heure!
+Votre Majesté n’en a pas même le droit, de lui donner un château!
+
+— Comment cela?
+
+— Oui, oui, Sa Majesté s’est engagée à ne pas donner l’hospitalité au
+roi Charles, à le faire sortir de France même. C’est pour cela que vous
+ferez comprendre à votre frère qu’il ne peut rester chez nous, que
+c’est impossible, qu’il nous compromet, ou moi-même...
+
+— Assez, monsieur! dit Louis XIV en se levant. Que vous me refusiez un
+million, vous en avez le droit: vos millions sont à vous; que vous me
+refusiez deux cents gentilshommes, vous en avez le droit encore, car
+vous êtes Premier ministre, et vous avez, aux yeux de la France, la
+responsabilité de la paix et de la guerre; mais que vous prétendiez
+m’empêcher, moi le roi, de donner l’hospitalité au petit-fils de Henri
+IV, à mon cousin germain, au compagnon de mon enfance! là s’arrête
+votre pouvoir, là commence ma volonté.
+
+— Sire, dit Mazarin, enchanté d’en être quitte à si bon marché, et qui
+n’avait d’ailleurs si chaudement combattu que pour en arriver là; Sire,
+je me courberai toujours devant la volonté de mon roi; que mon roi
+garde donc près de lui ou dans un de ses châteaux le roi d’Angleterre,
+que Mazarin le sache, mais que le ministre ne le sache pas.
+
+— Bonne nuit, monsieur, dit Louis XIV, je m’en vais désespéré.
+
+— Mais convaincu, c’est tout ce qu’il me faut, Sire, répliqua Mazarin.
+
+Le roi ne répondit pas, et se retira tout pensif, convaincu, non pas
+de tout ce que lui avait dit Mazarin, mais d’une chose au contraire
+qu’il s’était bien gardé de lui dire, c’était de la nécessité d’étudier
+sérieusement ses affaires et celles de l’Europe, car il les voyait
+difficiles et obscures.
+
+Louis retrouva le roi d’Angleterre assis à la même place où il l’avait
+laissé.
+
+En l’apercevant, le prince anglais se leva; mais du premier coup d’œil
+il vit le découragement écrit en lettres sombres sur le front de son
+cousin.
+
+Alors, prenant la parole le premier, comme pour faciliter à Louis
+l’aveu pénible qu’il avait à lui faire:
+
+— Quoi qu’il en soit, dit-il, je n’oublierai jamais toute la bonté,
+toute l’amitié dont vous avez fait preuve à mon égard.
+
+— Hélas! répliqua sourdement Louis XIV, bonne volonté stérile, mon
+frère!
+
+Charles II devint extrêmement pâle, passa une main froide sur son
+front, et lutta quelques instants contre un éblouissement qui le fit
+chanceler.
+
+— Je comprends, dit-il enfin, plus d’espoir!
+
+Louis saisit la main de Charles II.
+
+— Attendez, mon frère, dit-il, ne précipitez rien, tout peut changer;
+ce sont les résolutions extrêmes qui ruinent les causes; ajoutez,
+je vous en supplie, une année d’épreuve encore aux années que vous
+avez déjà subies. Il n’y a, pour vous décider à agir en ce moment
+plutôt qu’en un autre, ni occasion ni opportunité; venez avec moi,
+mon frère, je vous donnerai une de mes résidences, celle qu’il vous
+plaira d’habiter; j’aurai l’œil avec vous sur les événements, nous les
+préparerons ensemble; allons, mon frère, du courage!
+
+Charles II dégagea sa main de celle du roi, et se reculant pour le
+saluer avec plus de cérémonie:
+
+— De tout mon cœur, merci, répliqua-t-il, Sire, mais j’ai prié sans
+résultat le plus grand roi de la terre, maintenant je vais demander un
+miracle à Dieu.
+
+Et il sortit sans vouloir en entendre davantage, le front haut, la main
+frémissante, avec une contraction douloureuse de son noble visage, et
+cette sombre profondeur du regard qui, ne trouvant plus d’espoir dans
+le monde des hommes, semble aller au-delà en demander à des mondes
+inconnus.
+
+L’officier des mousquetaires, en le voyant ainsi passer livide,
+s’inclina presque à genoux pour le saluer.
+
+Il prit ensuite un flambeau, appela deux mousquetaires et descendit
+avec le malheureux roi l’escalier désert, tenant à la main gauche son
+chapeau, dont la plume balayait les degrés.
+
+Arrivé à la porte, l’officier demanda au roi de quel côté il se
+dirigeait, afin d’y envoyer les mousquetaires.
+
+— Monsieur, répondit Charles II à demi-voix, vous qui avez connu mon
+père, dites-vous, peut-être avez-vous prié pour lui? Si cela est ainsi,
+ne m’oubliez pas non plus dans vos prières. Maintenant je m’en vais
+seul, et vous prie de ne point m’accompagner ni de me faire accompagner
+plus loin.
+
+L’officier s’inclina et renvoya ses mousquetaires dans l’intérieur du
+palais.
+
+Mais lui demeura un instant sous le porche pour voir Charles II
+s’éloigner et se perdre dans l’ombre de la rue tournante.
+
+— À celui-là, comme autrefois à son père, murmura-t-il, Athos, s’il
+était là, dirait avec raison: «Salut à la Majesté tombée!»
+
+Puis, montant les escaliers:
+
+— Ah! le vilain service que je fais! dit-il à chaque marche. Ah! le
+piteux maître! La vie ainsi faite n’est plus tolérable, et il est temps
+enfin que je prenne mon parti!... Plus de générosité, plus d’énergie!
+continua-t-il.
+
+«Allons, le maître a réussi, l’élève est atrophié pour toujours.
+Mordioux! je n’y résisterai pas. Allons, vous autres, continua-t-il en
+entrant dans l’antichambre, que faites-vous là à me regarder ainsi?
+Éteignez ces flambeaux et rentrez à vos postes! Ah! vous me gardiez?
+Oui, vous veillez sur moi, n’est-ce pas, bonnes gens? Braves niais!
+je ne suis pas le duc de Guise, allez, et l’on ne m’assassinera pas
+dans le petit couloir. D’ailleurs, ajouta-t-il tout bas, ce serait
+une résolution, et l’on ne prend plus de résolutions depuis que M. le
+cardinal de Richelieu est mort. Ah! à la bonne heure, c’était un homme,
+celui-là! C’est décidé, dès demain je jette la casaque aux orties!
+
+Puis, se ravisant:
+
+— Non, dit-il, pas encore! J’ai une superbe épreuve à faire, et je la
+ferai; mais celle-là, je le jure, ce sera la dernière, mordioux!
+
+Il n’avait pas achevé, qu’une voix partit de la chambre du roi.
+
+— Monsieur le lieutenant! dit cette voix.
+
+— Me voici, répondit-il.
+
+— Le roi demande à vous parler.
+
+— Allons, dit le lieutenant, peut-être est-ce pour ce que je pense.
+
+Et il entra chez le roi.
+
+
+
+
+Chapitre XII — Le roi et le lieutenant
+
+
+Lorsque le roi vit l’officier près de lui, il congédia son valet de
+chambre et son gentilhomme.
+
+— Qui est de service demain, monsieur? demanda-t-il alors. Le
+lieutenant inclina la tête avec une politesse de soldat et répondit:
+
+— Moi, Sire.
+
+— Comment, encore vous?
+
+— Moi toujours.
+
+— Comment cela se fait-il, monsieur?
+
+— Sire, les mousquetaires, en voyage, fournissent tous les postes de la
+maison de Votre Majesté, c’est-à-dire le vôtre, celui de la reine mère
+et celui de M. le cardinal, qui emprunte au roi la meilleure partie ou
+plutôt la plus nombreuse partie de sa garde royale.
+
+— Mais les intérims?
+
+— Il n’y a d’intérim, Sire, que pour vingt ou trente hommes qui se
+reposent sur cent vingt. Au Louvre, c’est différent, et si j’étais au
+Louvre, je me reposerais sur mon brigadier; mais en route, Sire, on ne
+sait ce qui peut arriver et j’aime assez faire ma besogne moi-même.
+
+— Ainsi, vous êtes de garde tous les jours?
+
+— Et toutes les nuits, oui, Sire.
+
+— Monsieur, je ne puis souffrir cela, et je veux que vous vous reposiez.
+
+— C’est fort bien, Sire, mais moi, je ne le veux pas.
+
+— Plaît-il? fit le roi, qui ne comprit pas tout d’abord le sens de
+cette réponse.
+
+— Je dis, Sire, que je ne veux pas m’exposer à une faute. Si le diable
+avait un mauvais tour à me jouer, vous comprenez, Sire, comme il
+connaît l’homme auquel il a affaire, il choisirait le moment où je ne
+serais point là. Mon service avant tout et la paix de ma conscience.
+
+— Mais à ce métier-là, monsieur, vous vous tuerez.
+
+— Eh! Sire, il y a trente-cinq ans que je le fais, ce métier-là, et je
+suis l’homme de France et de Navarre qui se porte le mieux. Au surplus,
+Sire, ne vous inquiétez pas de moi, je vous prie; cela me semblerait
+trop étrange, attendu que je n’en ai pas l’habitude.
+
+Le roi coupa court à la conversation par une question nouvelle.
+
+— Vous serez donc là demain matin? demanda-t-il.
+
+— Comme à présent, oui, Sire.
+
+Le roi fit alors quelques tours dans sa chambre; il était facile de
+voir qu’il brûlait du désir de parler, mais qu’une crainte quelconque
+le retenait. Le lieutenant, debout, immobile, le feutre à la main, le
+poing sur la hanche, le regardait faire ses évolutions, et tout en le
+regardant, il grommelait en mordant sa moustache:
+
+«Il n’a pas de résolution pour une demi-pistole, ma parole d’honneur!
+Gageons qu’il ne parlera point.»
+
+Le roi continuait de marcher, tout en jetant de temps en temps un
+regard de côté sur le lieutenant.
+
+«C’est son père tout craché, poursuivait celui-ci dans son monologue
+secret; il est à la fois orgueilleux, avare et timide. Peste soit du
+maître, va!»
+
+Louis s’arrêta.
+
+— Lieutenant? dit-il.
+
+— Me voilà, Sire.
+
+— Pourquoi donc, ce soir, avez-vous crié là-bas, dans la salle: «Le
+service du roi, les mousquetaires de Sa Majesté»?
+
+— Parce que vous m’en avez donné l’ordre, Sire.
+
+— Moi?
+
+— Vous-même.
+
+— En vérité, je n’ai pas dit un seul mot de cela, monsieur.
+
+— Sire, on donne un ordre par un signe, par un geste, par un clin
+d’œil, aussi franchement, aussi clairement qu’avec la parole. Un
+serviteur qui n’aurait que des oreilles ne serait que la moitié d’un
+bon serviteur.
+
+— Vos yeux sont bien perçants alors, monsieur.
+
+— Pourquoi cela, Sire?
+
+— Parce qu’ils voient ce qui n’est point.
+
+— Mes yeux sont bons, en effet, Sire, quoiqu’ils aient beaucoup servi
+et depuis longtemps leur maître; aussi, toutes les fois qu’ils ont
+quelque chose à voir, ils n’en manquent pas l’occasion. Or, ce soir ils
+ont vu que Votre Majesté rougissait à force d’avoir envie de bâiller;
+que Votre Majesté regardait avec des supplications éloquentes, d’abord
+Son Éminence, ensuite Sa Majesté la reine mère, enfin la porte par
+laquelle on sort; et ils ont si bien remarqué tout ce que je viens de
+dire, qu’ils ont vu les lèvres de Votre Majesté articuler ces paroles:
+«Qui donc me sortira de là?»
+
+— Monsieur!
+
+— Ou tout au moins ceci, Sire: «Mes mousquetaires!» Alors je n’ai pas
+hésité. Ce regard était pour moi, la parole était pour moi; j’ai crié
+aussitôt: «Les mousquetaires de Sa Majesté!» Et d’ailleurs, cela est
+si vrai, Sire, que Votre Majesté, non seulement ne m’a pas donné tort,
+mais encore m’a donné raison en partant sur-le-champ.
+
+Le roi se détourna pour sourire; puis, après quelques secondes, il
+ramena son œil limpide sur cette physionomie si intelligente, si
+hardie et si ferme, qu’on eût dit le profil énergique et fier de
+l’aigle en face du soleil.
+
+— C’est bien, dit-il après un court silence, pendant lequel il essaya,
+mais en vain, de faire baisser les yeux à son officier.
+
+Mais voyant que le roi ne disait plus rien, celui-ci pirouetta sur ses
+talons et fit trois pas pour s’en aller en murmurant: «Il ne parlera
+pas, mordioux! il ne parlera pas!»
+
+— Merci, monsieur, dit alors le roi.
+
+«En vérité, poursuivit le lieutenant, il n’eût plus manqué que cela,
+être blâmé pour avoir été moins sot qu’un autre.»
+
+Et il gagna la porte en faisant sonner militairement ses éperons.
+
+Mais arrivé sur le seuil, et sentant que le désir du roi l’attirait en
+arrière, il se retourna.
+
+— Votre Majesté m’a tout dit? demanda-t-il d’un ton que rien ne saurait
+rendre et qui, sans paraître provoquer la confiance royale, contenait
+tant de persuasive franchise, que le roi répliqua sur-le-champ:
+
+— Si fait, monsieur, approchez.
+
+«Allons donc! murmura l’officier, il y vient enfin!»
+
+— Écoutez-moi.
+
+— Je ne perds pas une parole, Sire.
+
+— Vous monterez à cheval, monsieur, demain, vers quatre heures du
+matin, et vous me ferez seller un cheval pour moi.
+
+— Des écuries de Votre Majesté?
+
+— Non, d’un de vos mousquetaires.
+
+— Très bien, Sire. Est-ce tout?
+
+— Et vous m’accompagnerez.
+
+— Seul?
+
+— Seul.
+
+— Viendrai-je quérir Votre Majesté, ou l’attendrai-je?
+
+— Vous m’attendrez.
+
+— Où cela, Sire?
+
+— À la petite porte du parc.
+
+Le lieutenant s’inclina, comprenant que le roi lui avait dit tout ce
+qu’il avait à lui dire.
+
+En effet, le roi le congédia par un geste tout aimable de sa
+main. L’officier sortit de la chambre du roi et revint se placer
+philosophiquement sur sa chaise, où, bien loin de s’endormir, comme
+on aurait pu le croire, vu l’heure avancée de la nuit, il se mit à
+réfléchir plus profondément qu’il n’avait jamais fait.
+
+Le résultat de ces réflexions ne fut point aussi triste que l’avaient
+été les réflexions précédentes.
+
+«Allons, il a commencé, dit-il; l’amour le pousse, il marche, il
+marche! Le roi est nul chez lui, mais l’homme vaudra peut-être
+quelque chose. D’ailleurs, nous verrons bien demain matin... Oh! oh!
+s’écria-t-il tout à coup en se redressant, voilà une idée gigantesque,
+mordioux! et peut-être ma fortune est-elle dans cette idée-là!»
+
+Après cette exclamation, l’officier se leva et arpenta, les mains dans
+les poches de son justaucorps, l’immense antichambre qui lui servait
+d’appartement.
+
+La bougie flambait avec fureur sous l’effort d’une brise fraîche qui,
+s’introduisant par les gerçures de la porte et par les fentes de la
+fenêtre, coupait diagonalement la salle. Elle projetait une lueur
+rougeâtre, inégale, tantôt radieuse, tantôt ternie, et l’on voyait
+marcher sur la muraille la grande ombre du lieutenant, découpée en
+silhouette comme une figure de Callot, avec l’épée en broche et le
+feutre empanaché.
+
+«Certes, murmurait-il, ou je me trompe fort, ou le Mazarin tend là un
+piège au jeune amoureux; le Mazarin a donné ce soir un rendez-vous
+et une adresse aussi complaisamment que l’eût pu faire M. Dangeau
+lui-même. J’ai entendu et je sais la valeur des paroles. «Demain matin,
+a-t-il dit, elles passeront à la hauteur du pont de Blois.» Mordioux!
+c’est clair, cela! et surtout pour un amant! C’est pourquoi cet
+embarras, c’est pourquoi cette hésitation, c’est pourquoi cet ordre:
+«Monsieur le lieutenant de mes mousquetaires, à cheval demain, à quatre
+heures du matin.» Ce qui est aussi clair que s’il m’eût dit: «Monsieur
+le lieutenant de mes mousquetaires, demain, à quatre heures du matin,
+au pont de Blois, entendez-vous?» Il y a donc là un secret d’État que
+moi, chétif, je tiens à l’heure qu’il est. Et pourquoi est-ce que
+je le tiens? Parce que j’ai de bons yeux, comme je le disais tout à
+l’heure à Sa Majesté. C’est qu’on dit qu’il l’aime à la fureur, cette
+petite poupée d’Italienne! C’est qu’on dit qu’il s’est jeté aux genoux
+de sa mère pour lui demander de l’épouser! C’est qu’on dit que la
+reine a été jusqu’à consulter la cour de Rome pour savoir si un pareil
+mariage, fait contre sa volonté, serait valable! Oh! si j’avais encore
+vingt-cinq ans! si j’avais là, à mes côtés, ceux que je n’ai plus! si
+je ne méprisais pas profondément tout le monde, je brouillerais M. de
+Mazarin avec la reine mère, la France avec l’Espagne, et je ferais une
+reine de ma façon; mais, bah!»
+
+Et le lieutenant fit claquer ses doigts en signe de dédain.
+
+«Ce misérable Italien, ce pleutre, ce ladre vert, qui vient de refuser
+un million au roi d’Angleterre, ne me donnerait peut-être pas mille
+pistoles pour la nouvelle que je lui porterais. Oh! mordioux! voilà que
+je tombe en enfance! voilà que je m’abrutis! Le Mazarin donner quelque
+chose, ha! ha! ha!»
+
+Et l’officier se mit à rire formidablement tout seul.
+
+«Dormons, dit-il, dormons, et tout de suite. J’ai l’esprit fatigué de
+ma soirée, demain il verra plus clair qu’aujourd’hui.»
+
+Et sur cette recommandation faite à lui-même, il s’enveloppa de son
+manteau, narguant son royal voisin.
+
+Cinq minutes après, il dormait les poings fermés, les lèvres
+entrouvertes, laissant échapper, non pas son secret, mais un ronflement
+sonore qui se développait à l’aise sous la voûte majestueuse de
+l’antichambre.
+
+
+
+
+Chapitre XIII — Marie de Mancini
+
+
+Le soleil éclairait à peine de ses premiers rayons les grands bois du
+parc et les hautes girouettes du château, quand le jeune roi, réveillé
+déjà depuis plus de deux heures, et tout entier à l’insomnie de
+l’amour, ouvrit son volet lui-même et jeta un regard curieux sur les
+cours du palais endormi.
+
+Il vit qu’il était l’heure convenue: la grande horloge de la cour
+marquait même quatre heures un quart.
+
+Il ne réveilla point son valet de chambre, qui dormait profondément
+à quelque distance; il s’habilla seul, et ce valet, tout effaré,
+arrivait, croyant avoir manqué à son service, lorsque Louis le renvoya
+dans sa chambre en lui recommandant le silence le plus absolu. Alors il
+descendit le petit escalier, sortit par une porte latérale, et aperçut
+le long du mur du parc un cavalier qui tenait un cheval de main.
+
+Ce cavalier était méconnaissable dans son manteau et sous son chapeau.
+
+Quant au cheval, sellé comme celui d’un bourgeois riche, il n’offrait
+rien de remarquable à l’œil le plus exercé.
+
+Louis vint prendre la bride de ce cheval; l’officier lui tint l’étrier,
+sans quitter lui-même la selle, et demanda d’une voix discrète les
+ordres de Sa Majesté.
+
+— Suivez-moi, répondit Louis XIV.
+
+L’officier mit son cheval au trot derrière celui de son maître, et ils
+descendirent ainsi vers le pont.
+
+Lorsqu’ils furent de l’autre côté de la Loire:
+
+— Monsieur, dit le roi, vous allez me faire le plaisir de piquer devant
+vous jusqu’à ce que vous aperceviez un carrosse; alors vous reviendrez
+m’avertir; je me tiens ici.
+
+— Votre Majesté daignera-t-elle me donner quelques détails sur le
+carrosse que je suis chargé de découvrir?
+
+— Un carrosse dans lequel vous verrez deux dames et probablement aussi
+leurs suivantes.
+
+— Sire, je ne veux point faire d’erreur; y a-t-il encore un autre signe
+auquel je puisse reconnaître ce carrosse?
+
+— Il sera, selon toute probabilité, aux armes de M. le cardinal.
+
+— C’est bien, Sire, répondit l’officier, entièrement fixé sur l’objet
+de sa reconnaissance.
+
+Il mit alors son cheval au grand trot et piqua du côté indiqué par le
+roi. Mais il n’eut pas fait cinq cents pas qu’il vit quatre mules, puis
+un carrosse poindre derrière un monticule.
+
+Derrière ce carrosse en venait un autre. Il n’eut besoin que d’un coup
+d’œil pour s’assurer que c’étaient bien là les équipages qu’il était
+venu chercher.
+
+Il tourna bride sur-le-champ, et se rapprochant du roi:
+
+— Sire, dit-il, voici les carrosses. Le premier, en effet, contient
+deux dames avec leurs femmes de chambre; le second renferme des valets
+de pied, des provisions, des hardes.
+
+— Bien, bien, répondit le roi d’une voix tout émue. Eh bien! allez, je
+vous prie, dire à ces dames qu’un cavalier de la cour désire présenter
+ses hommages à elles seules.
+
+L’officier partit au galop.
+
+— Mordioux! disait-il tout en courant, voilà un emploi nouveau et
+honorable, j’espère! Je me plaignais de n’être rien, je suis confident
+du roi. Un mousquetaire, c’est à en crever d’orgueil!
+
+Il s’approcha du carrosse et fit sa commission en messager galant et
+spirituel.
+
+Deux dames étaient en effet dans le carrosse: l’une d’une grande
+beauté, quoique un peu maigre; l’autre moins favorisée de la nature,
+mais vive, gracieuse, et réunissant dans les légers plis de son front
+tous les signes de la volonté. Ses yeux vifs et perçants, surtout,
+parlaient plus éloquemment que toutes les phrases amoureuses de mise
+en ces temps de galanterie. Ce fut à celle-là que d’Artagnan s’adressa
+sans se tromper, quoique, ainsi que nous l’avons dit, l’autre fût plus
+jolie peut-être.
+
+— Mesdames, dit-il, je suis le lieutenant des mousquetaires, et il y a
+sur la route un cavalier qui vous attend et qui désire vous présenter
+ses hommages.
+
+À ces mots, dont il suivait curieusement l’effet, la dame aux yeux
+noirs poussa un cri de joie, se pencha hors de la portière, et, voyant
+accourir le cavalier, tendit les bras en s’écriant:
+
+— Ah! mon cher Sire!
+
+Et les larmes jaillirent aussitôt de ses yeux. Le cocher arrêta ses
+chevaux, les femmes de chambre se levèrent avec confusion au fond du
+carrosse, et la seconde dame ébaucha une révérence terminée par le plus
+ironique sourire que la jalousie ait jamais dessiné sur des lèvres de
+femme.
+
+— Marie! chère Marie! s’écria le roi en prenant dans ses deux mains la
+main de la dame aux yeux noirs.
+
+Et, ouvrant lui-même la lourde portière, il l’attira hors du carrosse
+avec tant d’ardeur qu’elle fut dans ses bras avant de toucher la terre.
+Le lieutenant, posté de l’autre côté du carrosse, voyait et entendait
+sans être remarqué.
+
+Le roi offrit son bras à Mlle de Mancini, et fit signe aux cochers et
+aux laquais de poursuivre leur chemin.
+
+Il était six heures à peu près; la route était fraîche et charmante;
+de grands arbres aux feuillages encore noués dans leur bourre dorée
+laissaient filtrer la rosée du matin suspendue comme des diamants
+liquides à leurs branches frémissantes; l’herbe s’épanouissait au
+pied des haies; les hirondelles, revenues depuis quelques jours,
+décrivaient leurs courbes gracieuses entre le ciel et l’eau; une brise
+parfumée par les bois dans leur floraison courait le long de cette
+route et ridait la nappe d’eau du fleuve; toutes ces beautés du jour,
+tous ces parfums des plantes, toutes ces aspirations de la terre vers
+le ciel, enivraient les deux amants, marchant côte à côte, appuyés
+l’un à l’autre, les yeux sur les yeux, la main dans la main, et qui,
+s’attardant par un commun désir, n’osaient parler, tant ils avaient de
+choses à se dire.
+
+L’officier vit que le cheval abandonné errait çà et là et inquiétait
+Mlle de Mancini. Il profita du prétexte pour se rapprocher en arrêtant
+le cheval, et, à pied aussi entre les deux montures qu’il maintenait,
+il ne perdit pas un mot ni un geste des deux amants. Ce fut Mlle de
+Mancini qui commença.
+
+— Ah! mon cher Sire, dit elle, vous ne m’abandonnez donc pas, vous?
+
+— Non, répondit le roi: vous le voyez bien, Marie.
+
+— On me l’avait tant dit, cependant: qu’à peine serions-nous séparés,
+vous ne penseriez plus à moi!
+
+— Chère Marie, est-ce donc d’aujourd’hui que vous vous apercevez que
+nous sommes entourés de gens intéressés à nous tromper?
+
+— Mais enfin, Sire, ce voyage, cette alliance avec l’Espagne? On vous
+marie!
+
+Louis baissa la tête.
+
+En même temps l’officier put voir luire au soleil les regards de Marie
+de Mancini, brillants comme une dague qui jaillit du fourreau.
+
+— Et vous n’avez rien fait pour notre amour? demanda la jeune fille
+après un instant de silence.
+
+— Ah! mademoiselle, comment pouvez-vous croire cela! Je me suis jeté
+aux genoux de ma mère; j’ai prié, j’ai supplié; j’ai dit que tout mon
+bonheur était en vous; j’ai menacé...
+
+— Eh bien? demanda vivement Marie.
+
+— Eh bien! la reine mère a écrit en cour de Rome, et on lui a répondu
+qu’un mariage entre nous n’aurait aucune valeur et serait cassé par le
+Saint-Père. Enfin, voyant qu’il n’y avait pas d’espoir pour nous, j’ai
+demandé qu’on retardât au moins mon mariage avec l’infante.
+
+— Ce qui n’empêche point que vous ne soyez en route pour aller
+au-devant d’elle.
+
+— Que voulez-vous! à mes prières, à mes supplications, à mes larmes, on
+a répondu par la raison d’État.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! que voulez-vous faire, mademoiselle, lorsque tant de
+volontés se liguent contre moi?
+
+Ce fut au tour de Marie de baisser la tête.
+
+— Alors, il me faudra vous dire adieu pour toujours, dit-elle. Vous
+savez qu’on m’exile, qu’on m’ensevelit; vous savez qu’on fait plus
+encore, vous savez qu’on me marie, aussi, moi!
+
+Louis devint pâle et porta une main à son cœur.
+
+— S’il ne se fût agi que de ma vie, moi aussi j’ai été si fort
+persécutée que j’eusse cédé, mais j’ai cru qu’il s’agissait de la
+vôtre, mon cher Sire, et j’ai combattu pour conserver votre bien.
+
+— Oh! oui, mon bien, mon trésor! murmura le roi, plus galamment que
+passionnément peut-être.
+
+— Le cardinal eût cédé, dit Marie, si vous vous fussiez adressé à
+lui, si vous eussiez insisté. Le cardinal appeler le roi de France
+son neveu! comprenez-vous, Sire! Il eût tout fait pour cela, même la
+guerre; le cardinal, assuré de gouverner seul, sous le double prétexte
+qu’il avait élevé le roi et qu’il lui avait donné sa nièce, le cardinal
+eût combattu toutes les volontés, renversé tous les obstacles. Oh!
+Sire, Sire, je vous en réponds. Moi, je suis une femme et je vois clair
+dans tout ce qui est amour.
+
+Ces paroles produisirent sur le roi une impression singulière. On eût
+dit qu’au lieu d’exalter sa passion, elles la refroidissaient. Il
+ralentit le pas et dit avec précipitation:
+
+— Que voulez-vous, mademoiselle! tout a échoué.
+
+— Excepté votre volonté, n’est-ce pas, mon cher Sire?
+
+— Hélas! dit le roi rougissant, est-ce que j’ai une volonté, moi!
+
+— Oh! laissa échapper douloureusement Mlle de Mancini, blessée de ce
+mot.
+
+— Le roi n’a de volonté que celle que lui dicte la politique, que celle
+que lui impose la raison d’État.
+
+— Oh! c’est que vous n’avez pas d’amour! s’écria Marie; si vous
+m’aimiez, Sire, vous auriez une volonté.
+
+En prononçant ces mots, Marie leva les yeux sur son amant, qu’elle vit
+plus pâle et plus défait qu’un exilé qui va quitter à jamais sa terre
+natale.
+
+— Accusez-moi, murmura le roi, mais ne me dites point que je ne vous
+aime pas.
+
+Un long silence suivit ces mots, que le jeune roi avait prononcés avec
+un sentiment bien vrai et bien profond.
+
+— Je ne puis penser, Sire, continua Marie, tentant un dernier effort,
+que demain, après-demain, je ne vous verrai plus; je ne puis penser
+que j’irai finir mes tristes jours loin de Paris, que les lèvres d’un
+vieillard, d’un inconnu, toucheraient cette main que vous tenez dans
+les vôtres; non, en vérité, je ne puis penser à tout cela, mon cher
+Sire, sans que mon pauvre cœur éclate de désespoir.
+
+Et, en effet, Marie de Mancini fondit en larmes. De son côté, le roi,
+attendri, porta son mouchoir à ses lèvres et étouffa un sanglot.
+
+— Voyez, dit-elle, les voitures se sont arrêtées; ma sœur m’attend,
+l’heure est suprême: ce que vous allez décider sera décidé pour toute
+la vie! Oh! Sire, vous voulez donc que je vous perde? Vous voulez donc,
+Louis, que celle à qui vous avez dit: «Je vous aime» appartienne à un
+autre qu’à son roi, à son maître, à son amant? Oh! du courage, Louis!
+un mot, un seul mot! dites: «Je veux!» et toute ma vie est enchaînée à
+la vôtre, et tout mon cœur est à vous à jamais.
+
+Le roi ne répondit rien.
+
+Marie alors le regarda comme Didon regarda Énée aux Champs élyséens,
+farouche et dédaigneuse.
+
+— Adieu, donc, dit-elle, adieu la vie, adieu l’amour, adieu le Ciel!
+
+Et elle fit un pas pour s’éloigner; le roi la retint, lui saisit la
+main, qu’il colla sur ses lèvres, et, le désespoir l’emportant sur
+la résolution qu’il paraissait avoir prise intérieurement, il laissa
+tomber sur cette belle main une larme brûlante de regret qui fit
+tressaillir Marie comme si effectivement cette larme l’eût brûlée.
+
+Elle vit les yeux humides du roi, son front pâle, ses lèvres
+convulsives, et s’écria avec un accent que rien ne pourrait rendre:
+
+— Oh! Sire, vous êtes roi, vous pleurez, et je pars!
+
+Le roi, pour toute réponse, cacha son visage dans son mouchoir.
+
+L’officier poussa comme un rugissement qui effraya les deux chevaux.
+Mlle de Mancini, indignée, quitta le roi et remonta précipitamment dans
+son carrosse en criant au cocher:
+
+— Partez, partez vite!
+
+Le cocher obéit, fouetta ses chevaux, et le lourd carrosse s’ébranla
+sur ses essieux criards, tandis que le roi de France, seul, abattu,
+anéanti, n’osait plus regarder ni devant ni derrière lui.
+
+
+
+
+Chapitre XIV — Où le roi et le lieutenant font chacun preuve de mémoire
+
+
+Quand le roi, comme tous les amoureux du monde, eut longtemps et
+attentivement regardé à l’horizon disparaître le carrosse qui emportait
+sa maîtresse; lorsqu’il se fut tourné et retourné cent fois du même
+côté, et qu’il eut enfin réussi à calmer quelque peu l’agitation de
+son cœur et de sa pensée, il se souvint enfin qu’il n’était pas seul.
+L’officier tenait toujours le cheval par la bride, et n’avait pas perdu
+tout espoir de voir le roi revenir sur sa résolution. «Il a encore
+la ressource de remonter à cheval et de courir après le carrosse: on
+n’aura rien perdu pour attendre.» Mais l’imagination du lieutenant
+des mousquetaires était trop brillante et trop riche; elle laissa en
+arrière celle du roi, qui se garda bien de se porter à un pareil excès
+de luxe.
+
+Il se contenta de se rapprocher de l’officier, et d’une voix dolente:
+
+— Allons, dit-il, nous avons fini... À cheval.
+
+L’officier imita ce maintien, cette lenteur, cette tristesse et
+enfourcha lentement et tristement sa monture. Le roi piqua, le
+lieutenant le suivit.
+
+Au pont, Louis se retourna une dernière fois. L’officier, patient comme
+un dieu qui a l’éternité devant et derrière lui, espéra encore un
+retour d’énergie. Mais ce fut inutilement, rien ne parut. Louis gagna
+la rue qui conduisait au château et rentra comme sept heures sonnaient.
+Une fois que le roi fut bien rentré et que le mousquetaire eut bien vu,
+lui qui voyait tout, un coin de tapisserie se soulever à la fenêtre du
+cardinal, il poussa un grand soupir comme un homme qu’on délie des plus
+étroites entraves, et il dit à demi-voix:
+
+— Pour le coup, mon officier, j’espère que c’est fini!
+
+Le roi appela son gentilhomme.
+
+— Je ne recevrai personne avant deux heures, dit-il, entendez-vous,
+monsieur?
+
+— Sire, répliqua le gentilhomme, il y a cependant quelqu’un qui
+demandait à entrer.
+
+— Qui donc?
+
+— Votre lieutenant de mousquetaires.
+
+— Celui qui m’a accompagné?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Ah! fit le roi. Voyons, qu’il entre. L’officier entra.
+
+Le roi fit signe, le gentilhomme et le valet de chambre sortirent.
+Louis les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils eussent refermé la porte,
+et lorsque les tapisseries furent retombées derrière eux:
+
+— Vous me rappelez par votre présence, monsieur, dit le roi, ce que
+j’avais oublié de vous recommander, c’est-à-dire la discrétion la plus
+absolue.
+
+— Oh! Sire, pourquoi Votre Majesté se donne-t-elle la peine de me faire
+une pareille recommandation? on voit bien qu’elle ne me connaît pas.
+
+— Oui, monsieur, c’est la vérité; je sais que vous êtes discret; mais
+comme je n’avais rien prescrit...
+
+L’officier s’inclina.
+
+— Votre Majesté n’a plus rien à me dire? demanda-t-il.
+
+— Non, monsieur, et vous pouvez vous retirer.
+
+— Obtiendrai-je la permission de ne pas le faire avant d’avoir parlé au
+roi, Sire?
+
+— Qu’avez-vous à me dire? Expliquez-vous, monsieur.
+
+— Sire, une chose sans importance pour vous, mais qui m’intéresse
+énormément, moi. Pardonnez-moi donc de vous en entretenir. Sans
+l’urgence, sans la nécessité, je ne l’eusse jamais fait, et je fusse
+disparu, muet, et petit, comme j’ai toujours été.
+
+— Comment, disparu! Je ne vous comprends pas.
+
+— Sire, en un mot, dit l’officier, je viens demander mon congé à Votre
+Majesté.
+
+Le roi fit un mouvement de surprise, mais l’officier ne bougea pas plus
+qu’une statue.
+
+— Votre congé, à vous, monsieur? et pour combien de temps, je vous prie?
+
+— Mais pour toujours, Sire.
+
+— Comment, vous quitteriez mon service, monsieur? dit Louis avec un
+mouvement qui décelait plus que de la surprise.
+
+— Sire, j’ai ce regret.
+
+— Impossible.
+
+— Si fait, Sire: je me fais vieux; voilà trente-quatre ou trente-cinq
+ans que je porte le harnais; mes pauvres épaules sont fatiguées; je
+sens qu’il faut laisser la place aux jeunes.
+
+«Je ne suis pas du nouveau siècle, moi! j’ai encore un pied pris
+dans l’ancien; il en résulte que tout étant étrange à mes yeux, tout
+m’étonne et tout m’étourdit. Bref! j’ai l’honneur de demander mon congé
+à Votre Majesté.
+
+— Monsieur, dit le roi en regardant l’officier, qui portait sa casaque
+avec une aisance que lui eût enviée un jeune homme, vous êtes plus fort
+et plus vigoureux que moi.
+
+— Oh! répondit l’officier avec un sourire de fausse modestie. Votre
+Majesté me dit cela parce que j’ai encore l’œil assez bon et le pied
+assez sûr, parce que je ne suis pas mal à cheval et que ma moustache
+est encore noire; mais, Sire, vanité des vanités que tout cela;
+illusions que tout cela, apparence, fumée, Sire! J’ai l’air jeune
+encore, c’est vrai, mais je suis vieux au fond, et avant six mois, j’en
+suis sûr, je serai cassé, podagre, impotent. Ainsi donc, Sire...
+
+— Monsieur, interrompit le roi, rappelez-vous vos paroles, d’hier, vous
+me disiez à cette même place où vous êtes que vous étiez doué de la
+meilleure santé de France, que la fatigue vous était inconnue, que vous
+n’aviez aucun souci de passer nuits et jours à votre poste. M’avez-vous
+dit cela, oui ou non? Rappelez vos souvenirs, monsieur.
+
+L’officier poussa un soupir.
+
+— Sire, dit-il, la vieillesse est vaniteuse, et il faut bien pardonner
+aux vieillards de faire leur éloge que personne ne fait plus. Je disais
+cela, c’est possible; mais le fait est, Sire, que je suis très fatigué
+et que je demande ma retraite.
+
+— Monsieur, dit le roi en avançant sur l’officier avec un geste plein
+de finesse et de majesté, vous ne me donnez pas la véritable raison;
+vous voulez quitter mon service, c’est vrai, mais vous me déguisez le
+motif de cette retraite.
+
+— Sire, croyez bien...
+
+— Je crois ce que je vois, monsieur; je vois un homme énergique,
+vigoureux, plein de présence d’esprit, le meilleur soldat de France,
+peut-être, et ce personnage-là ne me persuade pas le moins du monde que
+vous ayez besoin de repos.
+
+— Ah! Sire, dit le lieutenant avec amertume, que d’éloges! Votre
+Majesté me confond, en vérité! Énergique, vigoureux, spirituel, brave,
+le meilleur soldat de l’armée! mais, Sire, Votre Majesté exagère mon
+peu de mérite, à ce point que si bonne opinion que j’aie de moi, je
+ne me reconnais plus en vérité. Si j’étais assez vain pour croire à
+moitié seulement aux paroles de Votre Majesté, je me regarderais comme
+un homme précieux, indispensable; je dirais qu’un serviteur, lorsqu’il
+réunit tant et de si brillantes qualités, est un trésor sans prix. Or,
+Sire, j’ai été toute ma vie, je dois le dire, excepté aujourd’hui,
+apprécié, à mon avis, fort au-dessous de ce que je valais. Je le
+répète, Votre Majesté exagère donc.
+
+Le roi fronça le sourcil, car il voyait une raillerie sourire amèrement
+au fond des paroles de l’officier.
+
+— Voyons, monsieur, dit-il, abordons franchement la question. Est-ce
+que mon service ne vous plaît pas, dites? Allons, point de détours,
+répondez hardiment, franchement, je le veux.
+
+L’officier, qui roulait depuis quelques instants d’un air assez
+embarrassé son feutre entre ses mains, releva la tête à ces mots.
+
+— Oh! Sire, dit-il, voilà qui me met un peu plus à l’aise. À une
+question posée aussi franchement, je répondrai moi-même franchement.
+Dire vrai est une bonne chose, tant à cause du plaisir qu’on éprouve à
+se soulager le cœur, qu’à cause de la rareté du fait. Je dirai donc
+la vérité à mon roi, tout en le suppliant d’excuser la franchise d’un
+vieux soldat.
+
+Louis regarda son officier avec une vive inquiétude qui se manifesta
+par l’agitation de son geste.
+
+— Eh bien! donc, parlez, dit-il; car je suis impatient d’entendre les
+vérités que vous avez à me dire.
+
+L’officier jeta son chapeau sur une table, et sa figure, déjà si
+intelligente et si martiale, prit tout à coup un étrange caractère de
+grandeur et de solennité.
+
+— Sire, dit-il, je quitte le service du roi parce que je suis
+mécontent. Le valet, en ce temps-ci, peut s’approcher respectueusement
+de son maître comme je le fais, lui donner l’emploi de son travail,
+lui rapporter les outils, lui rendre compte des fonds qui lui ont été
+confiés, et dire: «Maître, ma journée est faite, payez-moi, je vous
+prie, et séparons-nous.»
+
+— Monsieur, monsieur! s’écria le roi, pourpre de colère.
+
+— Ah! Sire, répondit l’officier en fléchissant un moment le genou,
+jamais serviteur ne fut plus respectueux que je ne le suis devant
+Votre Majesté; seulement, vous m’avez ordonné de dire la vérité. Or,
+maintenant que j’ai commencé de la dire, il faut qu’elle éclate, même
+si vous me commandiez de la taire.
+
+Il y avait une telle résolution exprimée dans les muscles froncés du
+visage de l’officier, que Louis XIV n’eut pas besoin de lui dire de
+continuer; il continua donc, tandis que le roi le regardait avec une
+curiosité mêlée d’admiration.
+
+— Sire, voici bientôt trente-cinq ans, comme je le disais, que je sers
+la maison de France; peu de gens ont usé autant d’épées que moi à ce
+service, et les épées dont je parle étaient de bonnes épées, Sire.
+J’étais enfant, j’étais ignorant de toutes choses excepté du courage,
+quand le roi votre père devina en moi un homme. J’étais un homme, Sire,
+lorsque le cardinal de Richelieu, qui s’y connaissait, devina en moi
+un ennemi. Sire, l’histoire de cette inimitié de la fourmi et du lion,
+vous l’eussiez pu lire depuis la première jusqu’à la dernière ligne
+dans les archives secrètes de votre famille. Si jamais l’envie vous
+en prend, Sire, faites-le; cette histoire en vaut la peine, c’est moi
+qui vous le dis. Vous y lirez que le lion, fatigué, lassé, haletant,
+demanda enfin grâce, et, il faut lui rendre cette justice, qu’il fit
+grâce aussi. Oh! ce fut un beau temps, Sire, semé de batailles, comme
+une épopée du Tasse ou de l’Arioste! Les merveilles de ce temps-là,
+auxquelles le nôtre refuserait de croire, furent pour nous tous des
+banalités. Pendant cinq ans, je fus un héros tous les jours, à ce que
+m’ont dit du moins quelques personnages de mérite; et c’est long,
+croyez-moi, Sire, un héroïsme de cinq ans! Cependant je crois à ce que
+m’ont dit ces gens-là, car c’étaient de bons appréciateurs: on les
+appelait M. de Richelieu, M. de Buckingham, M. de Beaufort, M. de Retz,
+un rude génie aussi, celui-là, dans la guerre des rues! enfin, le roi
+Louis XIII, et même la reine, votre auguste mère, qui voulut bien me
+dire un jour: Merci! Je ne sais plus quel service j’avais eu l’honneur
+de lui rendre. Pardonnez-moi, Sire, de parler si hardiment; mais ce que
+je vous raconte là, j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté,
+c’est de l’histoire.
+
+Le roi se mordit les lèvres et s’assit violemment dans un fauteuil.
+
+— J’obsède Votre Majesté, dit le lieutenant. Eh! Sire, voilà ce que
+c’est que la vérité! C’est une dure compagne, elle est hérissée de fer;
+elle blesse qui elle atteint, et parfois aussi qui la dit.
+
+— Non, monsieur, répondit le roi; je vous ai invité à parler, parlez
+donc.
+
+— Après le service du roi et du cardinal, vint le service de la
+régence, Sire; je me suis bien battu aussi dans la Fronde, moins bien
+cependant que la première fois. Les hommes commençaient à diminuer
+de taille. Je n’en ai pas moins conduit les mousquetaires de Votre
+Majesté en quelques occasions périlleuses qui sont restées à l’ordre du
+jour de la compagnie. C’était un beau sort alors que le mien! J’étais
+le favori de M. de Mazarin: Lieutenant par-ci! lieutenant par-là!
+lieutenant à droite! lieutenant à gauche! Il ne se distribuait pas un
+horion en France que votre très humble serviteur ne fût chargé de la
+distribution; mais bientôt il ne se contenta point de la France, M.
+le cardinal! il m’envoya en Angleterre pour le compte de M. Cromwell.
+Encore un monsieur qui n’était pas tendre, je vous en réponds, Sire.
+J’ai eu l’honneur de le connaître, et j’ai pu l’apprécier. On m’avait
+beaucoup promis à l’endroit de cette mission; aussi, comme j’y fis
+tout autre chose que ce que l’on m’avait recommandé de faire, je fus
+généreusement payé, car on me nomma enfin capitaine de mousquetaires,
+c’est-à-dire à la charge la plus enviée de la cour, à celle qui donne
+le pas sur les maréchaux de France; et c’est justice, car qui dit
+capitaine de mousquetaires dit la fleur du soldat et le roi des braves!
+
+— Capitaine, monsieur, répliqua le roi, vous faites erreur, c’est
+lieutenant que vous voulez dire.
+
+— Non pas, Sire, je ne fais jamais d’erreur; que Votre Majesté s’en
+rapporte à moi sur ce point: M. de Mazarin m’en donna le brevet.
+
+— Eh bien?
+
+— Mais M. de Mazarin, vous le savez mieux que personne, ne donne pas
+souvent; et même parfois reprend ce qu’il donne: il me le reprit quand
+la paix fut faite et qu’il n’eut plus besoin de moi. Certes, je n’étais
+pas digne de remplacer M. de Tréville, d’illustre mémoire; mais enfin,
+on m’avait promis, on m’avait donné, il fallait en demeurer là.
+
+— Voilà ce qui vous mécontente, monsieur? Eh bien! je prendrai des
+informations. J’aime la justice, moi, et votre réclamation, bien que
+faite militairement, ne me déplaît pas.
+
+— Oh! Sire, dit l’officier, Votre Majesté m’a mal compris, je ne
+réclame plus rien maintenant.
+
+— Excès de délicatesse, monsieur; mais je veux veiller à vos affaires
+et plus tard...
+
+— Oh! Sire, quel mot! Plus tard! Voilà trente ans que je vis sur ce
+mot plein de bonté, qui a été prononcé par tant de grands personnages,
+et que vient à son tour de prononcer votre bouche. Plus tard!
+voilà comment j’ai reçu vingt blessures, et comment j’ai atteint
+cinquante-quatre ans sans jamais avoir un louis dans ma bourse et sans
+jamais avoir trouvé un protecteur sur ma route, moi qui ai protégé
+tant de gens! Aussi, je change de formule, Sire, et quand on me dit:
+Plus tard, maintenant, je réponds: Tout de suite. C’est le repos que
+je sollicite, Sire. On peut bien me l’accorder: cela ne coûtera rien à
+personne.
+
+— Je ne m’attendais pas à ce langage, monsieur, surtout de la part d’un
+homme qui a toujours vécu près des grands. Vous oubliez que vous parlez
+au roi, à un gentilhomme qui est d’aussi bonne maison que vous, je
+suppose, et quand je dis plus tard, moi, c’est une certitude.
+
+— Je n’en doute pas, Sire; mais voici la fin de cette terrible vérité
+que j’avais à vous dire: Quand je verrais sur cette table le bâton de
+maréchal, l’épée de connétable, la couronne de Pologne, au lieu de
+plus tard, je vous jure, Sire, que je dirais encore tout de suite. Oh!
+excusez-moi, Sire, je suis du pays de votre aïeul Henri IV: je ne dis
+pas souvent, mais je dis tout quand je dis.
+
+— L’avenir de mon règne vous tente peu, à ce qu’il paraît, monsieur?
+dit Louis avec hauteur.
+
+— Oubli, oubli partout! s’écria l’officier avec noblesse; le maître a
+oublié le serviteur, et voilà que le serviteur en est réduit à oublier
+son maître. Je vis dans un temps malheureux, Sire! Je vois la jeunesse
+pleine de découragement et de crainte, je la vois timide et dépouillée,
+quand elle devrait être riche et puissante. J’ouvre hier soir, par
+exemple, la porte du roi de France à un roi d’Angleterre dont moi,
+chétif, j’ai failli sauver le père, si Dieu ne s’était pas mis contre
+moi, Dieu, qui inspirait son élu Cromwell!
+
+«J’ouvre, dis-je, cette porte, c’est-à-dire le palais d’un frère à un
+frère, et je vois, tenez, Sire, cela me serre le cœur! et je vois
+le ministre de ce roi chasser le proscrit et humilier son maître en
+condamnant à la misère un autre roi, son égal; enfin je vois mon
+prince, qui est jeune, beau, brave, qui a le courage dans le cœur et
+l’éclair dans les yeux, je le vois trembler devant un prêtre qui rit de
+lui derrière les rideaux de son alcôve, où il digère dans son lit tout
+l’or de la France, qu’il engloutit ensuite dans des coffres inconnus.
+Oui, je comprends votre regard, Sire. Je me fais hardi jusqu’à la
+démence; mais que voulez-vous! je suis un vieux, et je vous dis là, à
+vous, mon roi, des choses que je ferais rentrer dans la gorge de celui
+qui les prononcerait devant moi.
+
+«Enfin, vous m’avez commandé de vider devant vous le fond de mon cœur,
+Sire, et je répands aux pieds de Votre Majesté la bile que j’ai amassée
+depuis trente ans, comme je répandrais tout mon sang si Votre Majesté
+me l’ordonnait.
+
+Le roi essuya sans mot dire les flots d’une sueur froide et abondante
+qui ruisselait de ses tempes.
+
+La minute de silence qui suivit cette véhémente sortie représenta pour
+celui qui avait parlé et pour celui qui avait entendu des siècles de
+souffrance.
+
+— Monsieur, dit enfin le roi, vous avez prononcé le mot oubli, je n’ai
+entendu que ce mot; je répondrai donc à lui seul. D’autres ont pu être
+oublieux, mais je ne le suis pas, moi, et la preuve, c’est que je me
+souviens qu’un jour d’émeute, qu’un jour ou le peuple furieux, furieux
+et mugissant comme la mer, envahissait le Palais-Royal; qu’un jour
+enfin où je feignais de dormir dans mon lit, un seul homme, l’épée
+nue, caché derrière mon chevet, veillait sur ma vie, prêt à risquer la
+sienne pour moi, comme il l’avait déjà vingt fois risquée pour ceux de
+ma famille. Est-ce que ce gentilhomme, à qui je demandai alors son nom,
+ne s’appelait pas M. d’Artagnan, dites, monsieur?
+
+— Votre Majesté a bonne mémoire; répondit froidement l’officier.
+
+— Voyez alors, monsieur, continua le roi, si j’ai de pareils souvenirs
+d’enfance, ce que je puis en amasser dans l’âge de raison.
+
+— Votre Majesté a été richement douée par Dieu, dit l’officier avec le
+même ton.
+
+— Voyons, monsieur d’Artagnan, continua Louis avec une agitation
+fébrile, est-ce que vous ne serez pas aussi patient que moi? est-ce que
+vous ne ferez pas ce que je fais? voyons.
+
+— Et que faites-vous, Sire?
+
+— J’attends.
+
+— Votre Majesté le peut, parce qu’elle est jeune; mais moi, Sire, je
+n’ai pas le temps d’attendre: la vieillesse est à ma porte, et la mort
+la suit, regardant jusqu’au fond de ma maison. Votre Majesté commence
+la vie; elle est pleine d’espérance et de fortune à venir; mais moi,
+Sire, moi, je suis à l’autre bout de l’horizon, et nous nous trouvons
+si loin l’un de l’autre, que je n’aurais jamais le temps d’attendre que
+Votre Majesté vînt jusqu’à moi.
+
+Louis fit un tour dans la chambre, toujours essuyant cette sueur qui
+eût bien effrayé les médecins, si les médecins eussent pu voir le roi
+dans un pareil état.
+
+— C’est bien, monsieur, dit alors Louis XIV d’une voix brève; vous
+désirez votre retraite? vous l’aurez. Vous m’offrez votre démission du
+grade de lieutenant de mousquetaires?
+
+— Je la dépose bien humblement aux pieds de Votre Majesté, Sire.
+
+— Il suffit. Je ferai ordonnancer votre pension.
+
+— J’en aurai mille obligations à Votre Majesté.
+
+— Monsieur, dit encore le roi en faisant un évident effort sur
+lui-même, je crois que vous perdez un bon maître.
+
+— Et moi, j’en suis sûr, Sire.
+
+— En retrouverez-vous jamais un pareil?
+
+— Oh! Sire je sais bien que Votre Majesté est unique dans le monde;
+aussi ne prendrai-je désormais plus de service chez aucun roi de la
+terre, et n’aurai plus d’autre maître que moi.
+
+— Vous le dites?
+
+— Je le jure à Votre Majesté.
+
+— Je retiens cette parole, monsieur.
+
+D’Artagnan s’inclina.
+
+— Et vous savez que j’ai bonne mémoire, continua le roi.
+
+— Oui, Sire, et cependant je désire que cette mémoire fasse défaut à
+cette heure à Votre Majesté, afin qu’elle oublie les misères que j’ai
+été forcé d’étaler à ses yeux. Sa Majesté est tellement au-dessus des
+pauvres et des petits, que j’espère...
+
+— Ma Majesté, monsieur, fera comme le soleil, qui voit tout, grands et
+petits, riches et misérables, donnant le lustre aux uns, la chaleur aux
+autres, à tous la vie. Adieu, monsieur d’Artagnan, adieu, vous êtes
+libre.
+
+Et le roi, avec un rauque sanglot qui se perdit dans sa gorge, passa
+rapidement dans la chambre voisine.
+
+D’Artagnan reprit son chapeau sur la table où il l’avait jeté, et
+sortit.
+
+
+
+
+Chapitre XV — Le proscrit
+
+
+D’Artagnan n’était pas au bas de l’escalier que le roi appela son
+gentilhomme.
+
+— J’ai une commission à vous donner, monsieur, dit-il.
+
+— Je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+— Attendez alors.
+
+Et le jeune roi se mit à écrire la lettre suivante, qui lui coûta plus
+d’un soupir, quoique en même temps quelque chose comme le sentiment du
+triomphe brillât dans ses yeux.
+
+«Monsieur le cardinal, Grâce à vos bons conseils, et surtout grâce
+à votre fermeté, j’ai su vaincre et dompter une faiblesse indigne
+d’un roi. Vous avez trop habilement arrangé ma destinée pour que la
+reconnaissance ne m’arrête pas au moment de détruire votre ouvrage.
+J’ai compris que j’avais tort de vouloir faire dévier ma vie de la
+route que vous lui aviez tracée. Certes, il eût été malheureux pour la
+France, et malheureux pour ma famille, que la mésintelligence éclatât
+entre moi et mon ministre.
+
+C’est pourtant ce qui fût certainement arrivé si j’avais fait ma femme
+de votre nièce. Je le comprends parfaitement, et désormais n’opposerai
+rien à l’accomplissement de ma destinée. Je suis donc prêt à épouser
+l’infante Marie-Thérèse. Vous pouvez fixer dès cet instant l’ouverture
+des conférences.
+
+Votre affectionné, Louis.»
+
+Le roi relut la lettre, puis il la scella lui-même.
+
+— Cette lettre à M. le cardinal, dit-il.
+
+Le gentilhomme partit. À la porte de Mazarin, il rencontra Bernouin qui
+attendait avec anxiété.
+
+— Eh bien? demanda le valet de chambre du ministre.
+
+— Monsieur, dit le gentilhomme, voici une lettre pour Son Éminence.
+
+— Une lettre! Ah! nous nous y attendions, après le petit voyage de ce
+matin.
+
+— Ah! vous saviez que Sa Majesté...
+
+— En qualité de Premier ministre, il est des devoirs de notre charge de
+tout savoir. Et Sa Majesté prie, supplie, je présume?
+
+— Je ne sais, mais il a soupiré bien des fois en l’écrivant.
+
+— Oui, oui, oui, nous savons ce que cela veut dire. On soupire de
+bonheur comme de chagrin, monsieur.
+
+— Cependant, le roi n’avait pas l’air fort heureux en revenant,
+monsieur.
+
+— Vous n’aurez pas bien vu. D’ailleurs, vous n’avez vu Sa Majesté qu’au
+retour, puisqu’elle n’était accompagnée que de son seul lieutenant des
+gardes. Mais moi, j’avais le télescope de Son Éminence, et je regardais
+quand elle était fatiguée. Tous deux pleuraient, j’en suis sûr.
+
+— Eh bien! était-ce aussi de bonheur qu’ils pleuraient?
+
+— Non, mais d’amour, et ils se juraient mille tendresses que le roi ne
+demande pas mieux que de tenir. Or, cette lettre est un commencement
+d’exécution.
+
+— Et que pense Son Éminence de cet amour, qui, d’ailleurs, n’est un
+secret pour personne?
+
+Bernouin prit le bras du messager de Louis, et tout en montant
+l’escalier:
+
+— Confidentiellement, répliqua-t-il à demi-voix, Son Éminence s’attend
+au succès de l’affaire. Je sais bien que nous aurons la guerre avec
+l’Espagne; mais bah! la guerre satisfera la noblesse. M. le cardinal
+d’ailleurs dotera royalement, et même plus que royalement, sa nièce. Il
+y aura de l’argent, des fêtes et des coups; tout le monde sera content.
+
+— Eh bien! à moi, répondit le gentilhomme en hochant la tête, il me
+semble que voici une lettre bien légère pour contenir tout cela.
+
+— Ami, répondit Bernouin, je suis sûr de ce que je dis; M. d’Artagnan
+m’a tout conté.
+
+— Bon! et qu’a-t-il dit? voyons!
+
+— Je l’ai abordé pour lui demander des nouvelles de la part du
+cardinal, sans découvrir nos desseins, bien entendu, car M. d’Artagnan
+est un fin limier.
+
+«— Mon cher monsieur Bernouin, a-t-il répondu, le roi est amoureux fou
+de Mlle de Mancini. Voilà tout ce que je puis vous dire.
+
+«— Eh! lui ai-je demandé, est-ce donc à ce point que vous le croyez
+capable de passer outre aux desseins de Son Éminence?
+
+«— Ah! ne m’interrogez pas; je crois le roi capable de tout. Il a une
+tête de fer, et ce qu’il veut, il le veut bien. S’il s’est chaussé dans
+la cervelle d’épouser Mlle de Mancini, il l’épousera.
+
+«Et là-dessus il m’a quitté et est allé aux écuries, a pris un cheval,
+l’a sellé lui-même, a sauté dessus, et est parti comme si le diable
+l’emportait.
+
+— De sorte que vous croyez...?
+
+— Je crois que M. le lieutenant des gardes en savait plus qu’il n’en
+voulait dire.
+
+— Si bien qu’à votre avis, M. d’Artagnan...
+
+— Court, selon toutes les probabilités, après les exilées pour faire
+toutes démarches utiles au succès de l’amour du roi.
+
+En causant ainsi, les deux confidents étaient arrivés à la porte du
+cabinet de Son Éminence. Son Éminence n’avait plus la goutte, elle
+se promenait avec anxiété dans sa chambre, écoutant aux portes et
+regardant aux fenêtres.
+
+Bernouin entra, suivi du gentilhomme qui avait ordre du roi de remettre
+la lettre aux mains mêmes de Son Éminence.
+
+Mazarin prit la lettre; mais avant de l’ouvrir il se composa un sourire
+de circonstance, maintien commode pour voiler les émotions de quelque
+genre qu’elles fussent. De cette façon, quelle que fût l’impression
+qu’il reçût de la lettre, aucun reflet de cette impression ne transpira
+sur son visage.
+
+— Eh bien! dit-il lorsqu’il eut lu et relu la lettre, à merveille,
+monsieur. Annoncez au roi que je le remercie de son obéissance aux
+désirs de la reine mère, et que je vais tout faire pour accomplir sa
+volonté.
+
+Le gentilhomme sortit. À peine la porte avait-elle été refermée, que le
+cardinal, qui n’avait pas de masque pour Bernouin, ôta celui dont il
+venait momentanément de couvrir sa physionomie, et avec sa plus sombre
+expression:
+
+— Appelez M. de Brienne, dit-il.
+
+Le secrétaire entra cinq minutes après.
+
+— Monsieur, lui dit Mazarin, je viens de rendre un grand service à la
+monarchie, le plus grand que je lui aie jamais rendu. Vous porterez
+cette lettre, qui en fait foi, chez Sa Majesté la reine mère, et
+lorsqu’elle vous l’aura rendue, vous la logerez dans le carton B, qui
+est plein de documents et de pièces relatives à mon service.
+
+Brienne partit, et comme cette lettre si intéressante était décachetée,
+il ne manqua pas de la lire en chemin. Il va sans dire que Bernouin,
+qui était bien avec tout le monde, s’approcha assez près du secrétaire
+pour pouvoir lire par-dessus son épaule. La nouvelle se répandit dans
+le château avec tant de rapidité, que Mazarin craignit un instant
+qu’elle ne parvînt aux oreilles de la reine avant que M. de Brienne
+lui remît la lettre de Louis XIV. Un moment après, tous les ordres
+étaient donnés pour le départ, et M. de Condé, ayant été saluer le roi
+à son lever prétendu, inscrivait sur ses tablettes la ville de Poitiers
+comme lieu de séjour et de repos pour Leurs Majestés. Ainsi se dénouait
+en quelques instants une intrigue qui avait occupé sourdement toutes
+les diplomaties de l’Europe. Elle n’avait eu cependant pour résultat
+bien clair et bien net que de faire perdre à un pauvre lieutenant de
+mousquetaires sa charge et sa fortune. Il est vrai qu’en échange il
+gagnait sa liberté.
+
+Nous saurons bientôt comment M. d’Artagnan profita de la sienne. Pour
+le moment, si le lecteur le permet, nous devons revenir à l’Hôtellerie
+des Médicis, dont une fenêtre venait de s’ouvrir au moment même où les
+ordres se donnaient au château pour le départ du roi. Cette fenêtre
+qui s’ouvrait était celle d’une des chambres de Charles. Le malheureux
+prince avait passé la nuit à rêver, la tête dans ses deux mains et
+les coudes sur une table, tandis que Parry, informe et vieux, s’était
+endormi dans un coin, fatigué de corps et d’esprit.
+
+Singulière destinée que celle de ce serviteur fidèle, qui voyait
+recommencer pour la deuxième génération l’effrayante série de malheurs
+qui avaient pesé sur la première. Quand Charles II eut bien pensé à la
+nouvelle défaite qu’il venait d’éprouver, quand il eut bien compris
+l’isolement complet dans lequel il venait de tomber en voyant fuir
+derrière lui sa nouvelle espérance, il fut saisi comme d’un vertige et
+tomba renversé dans le large fauteuil au bord duquel il était assis.
+Alors Dieu prit en pitié le malheureux prince et lui envoya le sommeil,
+frère innocent de la mort. Il ne s’éveilla donc qu’à six heures et
+demie, c’est-à-dire quand le soleil resplendissait déjà dans sa chambre
+et que Parry, immobile dans la crainte de le réveiller, considérait
+avec une profonde douleur les yeux de ce jeune homme déjà rougis par
+la veille, ses joues déjà pâlies par la souffrance et les privations.
+Enfin le bruit de quelques chariots pesants qui descendaient vers la
+Loire réveilla Charles. Il se leva, regarda autour de lui comme un
+homme qui a tout oublié, aperçut Parry, lui serra la main, et lui
+commanda de régler la dépense avec maître Cropole.
+
+Maître Cropole, forcé de régler ses comptes avec Parry, s’en acquitta,
+il faut le dire, en homme honnête; il fit seulement sa remarque
+habituelle, c’est-à-dire que les deux voyageurs n’avaient pas mangé, ce
+qui avait le double désavantage d’être humiliant pour sa cuisine et de
+le forcer de demander le prix d’un repas non employé, mais néanmoins
+perdu.
+
+Parry ne trouva rien à redire et paya.
+
+— J’espère, dit le roi, qu’il n’en aura pas été de même des chevaux. Je
+ne vois pas qu’ils aient mangé à votre compte, et ce serait malheureux
+pour des voyageurs qui, comme nous, ont une longue route à faire de
+trouver des chevaux affaiblis.
+
+Mais Cropole, à ce doute, prit son air de majesté, et répondit que la
+crèche des Médicis n’était pas moins hospitalière que son réfectoire.
+
+Le roi monta donc à cheval, son vieux serviteur en fit autant, et tous
+deux prirent la route de Paris sans avoir presque rencontré personne
+sur leur chemin, dans les rues et dans les faubourgs de la ville.
+
+Pour le prince, le coup était d’autant plus cruel que c’était un nouvel
+exil. Les malheureux s’attachent aux moindres espérances, comme les
+heureux aux plus grands bonheurs, et lorsqu’il faut quitter le lieu
+où cette espérance leur a caressé le cœur, ils éprouvent le mortel
+regret que ressent le banni lorsqu’il met le pied sur le vaisseau
+qui doit l’emporter pour l’emmener en exil. C’est apparemment que le
+cœur déjà blessé tant de fois souffre de la moindre piqûre; c’est
+qu’il regarde comme un bien l’absence momentanée du mal, qui n’est
+seulement que l’absence de la douleur; c’est qu’enfin, dans les plus
+terribles infortunes, Dieu a jeté l’espérance comme cette goutte d’eau
+que le mauvais riche en enfer demandait à Lazare. Un instant même
+l’espérance de Charles II avait été plus qu’une fugitive joie. C’était
+lorsqu’il s’était vu bien accueilli par son frère Louis. Alors elle
+avait pris un corps et s’était faite réalité; puis tout à coup le refus
+de Mazarin avait fait descendre la réalité factice à l’état de rêve.
+Cette promesse de Louis XIV sitôt reprise n’avait été qu’une dérision.
+Dérision comme sa couronne, comme son sceptre, comme ses amis, comme
+tout ce qui avait entouré son enfance royale et qui avait abandonné
+sa jeunesse proscrite. Dérision! tout était dérision pour Charles II,
+hormis ce repos froid et noir que lui promettait la mort.
+
+Telles étaient les idées du malheureux prince alors que, couché sur son
+cheval dont il abandonnait les rênes, il marchait sous le soleil chaud
+et doux du mois de mai, dans lequel la sombre misanthropie de l’exilé
+voyait une dernière insulte à sa douleur.
+
+
+
+
+Chapitre XVI — _Remember_!
+
+
+Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers Blois,
+qu’il venait de quitter depuis une demi-heure à peu près, croisa les
+deux voyageurs, et, tout pressé qu’il était, leva son chapeau en
+passant près d’eux. Le roi fit à peine attention à ce jeune homme,
+car ce cavalier qui les croisait était un jeune homme de vingt-quatre
+à vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois, faisait des signes
+d’amitié à un homme debout devant la grille d’une belle maison blanche
+et rouge, c’est-à-dire de briques et de pierres, à toit d’ardoises,
+située à gauche de la route que suivait le prince.
+
+Cet homme, vieillard grand et maigre, à cheveux blancs, nous parlons de
+celui qui se tenait près de la grille, cet homme répondait aux signaux
+que lui faisait le jeune homme par des signes d’adieu aussi tendres
+que les eût faits un père. Le jeune homme finit par disparaître au
+premier tournant de la route bordée de beaux arbres, et le vieillard
+s’apprêtait à rentrer dans la maison, lorsque les deux voyageurs,
+arrivés en face de cette grille, attirèrent son attention.
+
+Le roi, nous l’avons dit, cheminait la tête baissée, les bras inertes,
+se laissant aller au pas et presque au caprice de son cheval; tandis
+que Parry, derrière lui, pour se mieux laisser pénétrer de la tiède
+influence du soleil, avait ôté son chapeau et promenait ses regards
+à droite et à gauche du chemin. Ses yeux se rencontrèrent avec ceux
+du vieillard adossé à la grille, et qui, comme s’il eût été frappé de
+quelque spectacle étrange, poussa une exclamation et fit un pas vers
+les deux voyageurs. De Parry, ses yeux se portèrent immédiatement au
+roi, sur lequel ils s’arrêtèrent un instant.
+
+Cet examen, si rapide qu’il fût, se refléta à l’instant même d’une
+façon visible sur les traits du grand vieillard; car à peine eut-il
+reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu, car il
+n’y avait qu’une reconnaissance positive qui pouvait expliquer un
+pareil acte; à peine, disons-nous, eut-il reconnu le plus jeune des
+deux voyageurs, qu’il joignit d’abord les mains avec une respectueuse
+surprise, et, levant son chapeau de sa tête, salua si profondément
+qu’on eût dit qu’il s’agenouillait.
+
+Cette démonstration, si distrait ou plutôt si plongé que fût le roi
+dans ses réflexions, attira son attention à l’instant même. Charles,
+arrêtant donc son cheval et se retournant vers Parry:
+
+— Mon Dieu! Parry, dit-il, quel est donc cet homme qui me salue ainsi?
+Me connaîtrait-il, par hasard?
+
+Parry, tout agité, tout pâle, avait déjà poussé son cheval du côté de
+la grille.
+
+— Ah! Sire, dit-il en s’arrêtant tout à coup à cinq ou six pas du
+vieillard toujours agenouillé, Sire, vous me voyez saisi d’étonnement,
+car il me semble que je reconnais ce brave homme. Eh! oui, c’est bien
+lui-même. Votre Majesté permet que je lui parle?
+
+— Sans doute.
+
+— Est-ce donc vous, monsieur Grimaud? demanda Parry.
+
+— Oui, moi, dit le grand vieillard en se redressant, mais sans rien
+perdre de son attitude respectueuse.
+
+— Sire, dit alors Parry, je ne m’étais pas trompé, cet homme est le
+serviteur du comte de La Fère, et le comte de La Fère, si vous vous en
+souvenez, est ce digne gentilhomme dont j’ai si souvent parlé à Votre
+Majesté, que le souvenir doit en être resté, non seulement dans son
+esprit, mais encore dans son cœur.
+
+— Celui qui assista le roi mon père à ses derniers moments? demanda
+Charles.
+
+Et Charles tressaillit visiblement à ce souvenir.
+
+— Justement, Sire.
+
+— Hélas! dit Charles.
+
+Puis, s’adressant à Grimaud, dont les yeux vifs et intelligents
+semblaient chercher à deviner sa pensée:
+
+— Mon ami, demanda-t-il, votre maître, M. le comte de La Fère,
+habiterait-il dans les environs?
+
+— Là, répondit Grimaud en désignant de son bras étendu en arrière la
+grille de la maison blanche et rouge.
+
+— Et M. le comte de La Fère est chez lui en ce moment?
+
+— Au fond, sous les marronniers.
+
+— Parry, dit le roi, je ne veux pas manquer cette occasion si précieuse
+pour moi de remercier le gentilhomme auquel notre maison doit un si bel
+exemple de dévouement et de générosité. Tenez mon cheval, mon ami, je
+vous prie.
+
+Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul chez
+Athos, comme un égal chez son égal. Charles avait été renseigné par
+l’explication si concise de Grimaud, au fond, sous les marronniers; il
+laissa donc la maison à gauche et marcha droit vers l’allée désignée.
+La chose était facile; la cime de ces grands arbres, déjà couverts de
+feuilles et de fleurs, dépassait celle de tous les autres. En arrivant
+sous les losanges lumineux et sombres tour à tour qui diapraient le
+sol de cette allée, selon le caprice de leurs voûtes plus ou moins
+feuillées, le jeune prince aperçut un gentilhomme qui se promenait
+les bras derrière le dos et paraissant plongé dans une sereine
+rêverie. Sans doute, il s’était fait souvent redire comment était ce
+gentilhomme, car sans hésitation Charles II marcha droit à lui. Au
+bruit de ses pas, le comte de La Fère releva la tête, et voyant un
+inconnu à la tournure élégante et noble qui se dirigeait de son côté,
+il leva son chapeau de dessus sa tête et attendit. À quelques pas de
+lui, Charles II, de son côté, mit le chapeau à la main; puis, comme
+pour répondre à l’interrogation muette du comte:
+
+— Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir près de vous un devoir.
+J’ai depuis longtemps l’expression d’une reconnaissance profonde à vous
+apporter. Je suis Charles II, fils de Charles Stuart, qui régna sur
+l’Angleterre et mourut sur l’échafaud.
+
+À ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines; mais
+à la vue de ce jeune prince debout, découvert devant lui et lui tendant
+la main deux larmes vinrent un instant troubler le limpide azur de ses
+beaux yeux.
+
+Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main:
+
+— Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles; il
+a fallu que ce fût le hasard qui me rapprochât de vous. Hélas! ne
+devrais-je pas avoir près de moi les gens que j’aime et que j’honore,
+tandis que j’en suis réduit à conserver leurs services dans mon cœur
+et leurs noms dans ma mémoire, si bien que sans votre serviteur, qui a
+reconnu le mien, je passais devant votre porte comme devant celle d’un
+étranger.
+
+— C’est vrai, dit Athos, répondant avec la voix à la première partie de
+la phrase du prince, et avec un salut à la seconde; c’est vrai, Votre
+Majesté a vu de biens mauvais jours.
+
+— Et les plus mauvais, hélas! répondit Charles, sont peut-être encore à
+venir.
+
+— Sire, espérons!
+
+— Comte, comte! continua Charles en secouant la tête, j’ai espéré
+jusqu’à hier soir, et c’était d’un bon chrétien, je vous le jure. Athos
+regarda le roi comme pour l’interroger.
+
+— Oh! l’histoire est facile à raconter, dit Charles II: proscrit,
+dépouillé, dédaigné, je me suis résolu, malgré toutes mes répugnances,
+à tenter une dernière fois la fortune. N’est-il pas écrit là-haut que,
+pour notre famille, tout bonheur et tout malheur viennent éternellement
+de la France! Vous en savez quelque chose, vous, monsieur, qui êtes un
+des Français que mon malheureux père trouva au pied de son échafaud
+le jour de sa mort, après les avoir trouvés à sa droite les jours de
+bataille.
+
+— Sire, dit modestement Athos, je n’étais pas seul, et mes compagnons
+et moi avons fait, dans cette circonstance, notre devoir de
+gentilshommes, et voilà tout. Mais Votre Majesté allait me faire
+l’honneur de me raconter...
+
+— C’est vrai. J’avais la protection, pardon de mon hésitation, comte,
+mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui comprenez toutes
+choses, le mot est dur à prononcer, j’avais, dis-je, la protection de
+mon cousin le stathouder de Hollande; mais, sans l’intervention, ou
+tout au moins sans l’autorisation de la France, le stathouder ne veut
+pas prendre d’initiative. Je suis donc venu demander cette autorisation
+au roi de France, qui m’a refusé.
+
+— Le roi vous a refusé, Sire!
+
+— Oh! pas lui: toute justice doit être rendue à mon jeune frère Louis;
+mais M. de Mazarin.
+
+Athos se mordit les lèvres.
+
+— Vous trouvez peut-être que j’eusse dû m’attendre à ce refus, dit le
+roi, qui avait remarqué le mouvement.
+
+— C’était en effet ma pensée, Sire, répliqua respectueusement le comte,
+je connais cet Italien de longue main.
+
+— Alors j’ai résolu de pousser la chose à bout et de savoir tout de
+suite le dernier mot de ma destinée; j’ai dit à mon frère Louis que,
+pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je tenterais la
+fortune moi-même en personne, comme j’ai déjà fait, avec deux cents
+gentilshommes, s’il voulait me les donner, et un million, s’il voulait
+me le prêter.
+
+— Eh bien! Sire?
+
+— Eh bien! monsieur, j’éprouve en ce moment quelque chose d’étrange,
+c’est la satisfaction du désespoir. Il y a dans certaines âmes, et je
+viens de m’apercevoir que la mienne est de ce nombre, une satisfaction
+réelle dans cette assurance que tout est perdu et que l’heure est enfin
+venue de succomber.
+
+— Oh! j’espère, dit Athos, que Votre Majesté n’en est point encore
+arrivée à cette extrémité.
+
+— Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver
+l’espoir dans mon cœur, il faut que vous n’ayez pas bien compris ce
+que je viens de vous dire. Je suis venu à Blois, comte, pour demander à
+mon frère Louis l’aumône d’un million avec lequel j’avais l’espérance
+de rétablir mes affaires, et mon frère Louis m’a refusé. Vous voyez
+donc bien que tout est perdu.
+
+— Votre Majesté me permettra-t-elle de lui répondre par un avis
+contraire?
+
+— Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire, à ce point
+que je ne sache pas envisager ma position?
+
+— Sire, j’ai toujours vu que c’était dans les positions désespérées
+qu’éclatent tout à coup les grands revirements de fortune.
+
+— Merci, comte, il est beau de retrouver des cœurs comme le vôtre,
+c’est-à-dire assez confiants en Dieu et dans la monarchie pour ne
+jamais désespérer d’une fortune royale, si bas qu’elle soit tombée.
+
+«Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remèdes que
+l’on dit souverains et qui cependant, ne pouvant guérir que les plaies
+guérissables, échouent contre la mort. Merci de votre persévérance à me
+consoler, comte; merci de votre souvenir dévoué, mais je sais à quoi
+m’en tenir.
+
+«Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j’étais si bien
+convaincu, que je prenais la route de l’exil avec mon vieux Parry; je
+retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit ermitage que
+m’offre la Hollande. Là, croyez-moi, comte, tout sera bientôt fini,
+et la mort viendra vite; elle est appelée si souvent par ce corps que
+ronge l’âme et par cette âme qui aspire aux cieux!
+
+— Votre Majesté a une mère, une sœur, des frères; Votre Majesté est
+le chef de la famille, elle doit donc demander à Dieu une longue vie
+au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majesté est proscrite,
+fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle doit donc aspirer aux
+combats, aux dangers, aux affaires, et non pas au repos des cieux.
+
+— Comte, dit Charles II avec un sourire d’indéfinissable tristesse,
+avez-vous entendu dire jamais qu’un roi ait reconquis son royaume
+avec un serviteur de l’âge de Parry et avec trois cents écus que ce
+serviteur porte dans sa bourse!
+
+— Non, Sire; mais j’ai entendu dire, et même plus d’une fois, qu’un roi
+détrôné reprit son royaume avec une volonté ferme, de la persévérance,
+des amis et un million de francs habilement employés.
+
+— Mais vous ne m’avez donc pas compris? Ce million, je l’ai demandé à
+mon frère Louis; qui me l’a refusé.
+
+— Sire, dit Athos, Votre Majesté veut-elle m’accorder quelques minutes
+encore à écouter attentivement ce qui me reste à lui dire?
+
+Charles II regarda fixement Athos.
+
+— Volontiers, monsieur, dit-il.
+
+— Alors je vais montrer le chemin à Votre Majesté, reprit le comte en
+se dirigeant vers la maison.
+
+Et il conduisit le roi vers son cabinet et le fit asseoir.
+
+— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a dit tout à l’heure qu’avec l’état
+des choses en Angleterre un million lui suffirait pour reconquérir son
+royaume?
+
+— Pour le tenter du moins, et pour mourir en roi si je ne réussissais
+pas.
+
+— Eh bien! Sire, que Votre Majesté, selon la promesse qu’elle m’a
+faite, veuille bien écouter ce qui me reste à lui dire.
+
+Charles fit de la tête un signe d’assentiment Athos marcha droit à
+la porte, dont il ferma le verrou après avoir regardé si personne
+n’écoutait aux environs, et revint.
+
+— Sire, dit-il, Votre Majesté a bien voulu se souvenir que j’avais
+prêté assistance au très noble et très malheureux Charles Ier, lorsque
+ses bourreaux le conduisirent de Saint-James à White Hall.
+
+— Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours.
+
+— Sire, c’est une lugubre histoire à entendre pour un fils, qui sans
+doute se l’est déjà fait raconter bien des fois; mais cependant je dois
+la redire à Votre Majesté sans en omettre un détail.
+
+— Parlez, monsieur.
+
+— Lorsque le roi votre père monta sur l’échafaud, ou plutôt passa de sa
+chambre à l’échafaud dressé hors de sa fenêtre, tout avait été pratiqué
+pour sa fuite. Le bourreau avait été écarté, un trou préparé sous le
+plancher de son appartement, enfin moi-même j’étais sous la voûte
+funèbre que j’entendis tout à coup craquer sous ses pas.
+
+— Parry m’a raconté ces terribles détails, monsieur. Athos s’inclina et
+reprit:
+
+— Voici ce qu’il n’a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit, s’est
+passé entre Dieu, votre père et moi, et jamais la révélation n’en a été
+faite, même à mes plus chers amis:
+
+«— Éloigne-toi, dit l’auguste patient au bourreau masqué, ce n’est que
+pour un instant, et je sais que je t’appartiens; mais souviens-toi de
+ne frapper qu’à mon signal. Je veux faire librement ma prière.
+
+— Pardon, dit Charles II en pâlissant; mais vous, comte, qui savez
+tant de détails sur ce funeste événement, de détails qui, comme vous
+le disiez tout à l’heure, n’ont été révélés à personne, savez-vous le
+nom de ce bourreau infernal, de ce lâche, qui cacha son visage pour
+assassiner impunément un roi?
+
+Athos pâlit légèrement.
+
+— Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire.
+
+— Et ce qu’il est devenu?... car personne en Angleterre n’a connu sa
+destinée.
+
+— Il est mort.
+
+— Mais pas mort dans son lit, pas mort d’une mort calme et douce, pas
+de la mort des honnêtes gens?
+
+— Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la colère
+des hommes et la tempête de Dieu. Son corps percé d’un coup de poignard
+a roulé dans les profondeurs de l’océan. Dieu pardonne à son meurtrier!
+
+— Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte n’en
+voulait pas dire davantage.
+
+— Le roi d’Angleterre, après avoir, ainsi que j’ai dit, parlé au
+bourreau voilé, ajouta: «Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que
+lorsque je tendrai les bras en disant: _Remember_!»
+
+— En effet, dit Charles d’une voix sourde, je sais que c’est le dernier
+mot prononcé par mon malheureux père. Mais dans quel but, pour qui?
+
+— Pour le gentilhomme français placé sous son échafaud.
+
+— Pour lors à vous, monsieur?
+
+— Oui, Sire, et chacune des paroles qu’il a dites, à travers les
+planches de l’échafaud recouvertes d’un drap noir, retentissent encore
+à mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre.
+
+«— Comte de La Fère, dit-il, êtes-vous là?
+
+«— Oui, Sire, répondis-je.
+
+«Alors le roi se pencha.
+
+Charles II, lui aussi, tout palpitant d’intérêt, tout brûlant de
+douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une à une les premières
+paroles que laisserait échapper le comte. Sa tête effleurait celle
+d’Athos.
+
+— Alors, continua le comte, le roi se pencha.
+
+«— Comte de La Fère, dit-il, je n’ai pu être sauvé par toi. Je ne
+devais pas l’être. Maintenant, dussé-je commettre un sacrilège, je te
+dirai: «Oui, j’ai parlé aux hommes; oui, j’ai parlé à Dieu, et je te
+parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que j’ai crue sacrée,
+j’ai perdu le trône de mes pères et diverti l’héritage de mes enfants.»
+
+Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme dévorante
+glissa entre ses doigts blancs et amaigris.
+
+«— Un million en or me reste, continua le roi. Je l’ai enterré dans les
+caves du château de Newcastle au moment où j’ai quitté cette ville.
+
+Charles releva sa tête avec une expression de joie douloureuse qui eût
+arraché des sanglots à quiconque connaissait cette immense infortune.
+
+— Un million! murmura-t-il, oh! comte!
+
+«— Cet argent, toi seul sais qu’il existe, fais-en usage quand tu
+croiras qu’il en est temps pour le plus grand bien de mon fils aîné. Et
+maintenant, comte de La Fère, dites-moi adieu!
+
+«— Adieu, adieu Sire! m’écriai-je.
+
+Charles II se leva et alla appuyer son front brûlant à la fenêtre.
+
+— Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononça le mot
+«_Remember_!» adressé à moi. Vous voyez, Sire, que je me suis souvenu.
+
+Le roi ne put résister à son émotion. Athos vit le mouvement de ses
+deux épaules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les sanglots
+qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoqué lui-même par
+le flot de souvenirs amers qu’il venait de soulever sur cette tête
+royale. Charles II, avec un violent effort, quitta la fenêtre, dévora
+ses larmes et revint s’asseoir auprès d’Athos.
+
+— Sire, dit celui-ci, jusqu’aujourd’hui j’avais cru que l’heure n’était
+pas encore venue d’employer cette dernière ressource, mais les yeux
+fixés sur l’Angleterre, je sentais qu’elle approchait. Demain j’allais
+m’informer en quel lieu du monde était Votre Majesté, et j’allais aller
+à elle. Elle vient à moi, c’est une indication que Dieu est pour nous.
+
+— Monsieur, dit Charles d’une voix encore étranglée par l’émotion, vous
+êtes pour moi ce que serait un ange envoyé par Dieu; vous êtes mon
+sauveur suscité de la tombe par mon père lui-même; mais croyez-moi,
+depuis dix années les guerres civiles ont passé sur mon pays,
+bouleversant les hommes, creusant le sol; il n’est probablement pas
+plus resté d’or dans les entrailles de ma terre que d’amour dans les
+cœurs de mes sujets.
+
+— Sire, l’endroit où Sa Majesté a enfoui le million est bien connu de
+moi, et nul, j’en suis bien certain, n’a pu le découvrir. D’ailleurs le
+château de Newcastle est-il donc entièrement écroulé; l’a-t-on démoli
+pierre à pierre et déraciné du sol jusqu’à sa dernière fibre?
+
+— Non, il est encore debout, mais en ce moment le général Monck
+l’occupe et y campe. Le seul endroit où m’attend un secours, où je
+possède une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis.
+
+— Le général Monck, Sire, ne peut avoir découvert le trésor dont je
+vous parle.
+
+— Oui, mais dois-je aller me livrer à Monck pour le recouvrer, ce
+trésor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec la
+destinée, puisqu’elle me terrasse à chaque fois que je me relève. Que
+faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que Monck a déjà
+chassé une fois? Non, non, comte, acceptons ce dernier coup.
+
+— Ce que Votre Majesté ne peut faire, ce que Parry ne peut plus tenter,
+croyez-vous que moi je puisse y réussir?
+
+— Vous, vous comte, vous iriez!
+
+— Si cela plaît à Votre Majesté, dit Athos en saluant le roi, oui,
+j’irai, Sire.
+
+— Vous si heureux ici, comte!
+
+— Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu’il me reste un devoir à
+accomplir, et c’est un devoir suprême que m’a légué le roi votre père
+de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de son argent.
+Ainsi, que Votre Majesté me fasse un signe, et je pars avec elle.
+
+— Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute étiquette royale et se
+jetant au cou d’Athos, vous me prouvez qu’il y a un Dieu au ciel, et
+que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui gémissent
+sur cette terre.
+
+Athos, tout ému de cet élan du jeune homme, le remercia avec un profond
+respect, et s’approchant de la fenêtre:
+
+— Grimaud, dit-il, mes chevaux.
+
+— Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous êtes,
+en vérité, un homme merveilleux.
+
+— Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus pressé que le service de
+Votre Majesté. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, c’est une habitude
+contractée depuis longtemps au service de la reine votre tante et au
+service du roi votre père. Comment la perdrais-je précisément à l’heure
+où il s’agit du service de Votre Majesté?
+
+— Quel homme! murmura le roi.
+
+Puis, après un instant de réflexion:
+
+— Mais non, comte, je ne puis vous exposer à de pareilles privations.
+Je n’ai rien pour récompenser de pareils services.
+
+— Bah! dit en riant Athos, Votre Majesté me raille, elle a un million.
+Ah! que ne suis je riche seulement de la moitié de cette somme,
+j’aurais déjà levé un régiment. Mais, Dieu merci! il me reste encore
+quelques rouleaux d’or et quelques diamants de famille. Votre Majesté,
+je l’espère, daignera partager avec un serviteur dévoué.
+
+— Avec un ami. Oui, comte, mais à condition qu’à son tour cet ami
+partagera avec moi plus tard.
+
+— Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de
+l’or et des bijoux, voilà maintenant que nous sommes trop riches.
+Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs.
+
+La joie fit affluer le sang aux joues pâles de Charles II. Il vit
+s’avancer jusqu’au péristyle deux chevaux d’Athos, conduits par
+Grimaud, qui s’était déjà botté pour la route.
+
+— Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le monde,
+je suis allé à Paris. Je vous confie la maison, Blaisois.
+
+Blaisois s’inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille.
+
+
+
+
+Chapitre XVII — Où l’on cherche Aramis, et où l’on ne retrouve que Bazin
+
+
+Deux heures ne s’étaient pas écoulées depuis le départ du maître de la
+maison, lequel à la vue de Blaisois, avait pris le chemin de Paris,
+lorsqu’un cavalier monté sur un bon cheval pie s’arrêta devant la
+grille, et, d’un holà! sonore, appela les palefreniers, qui faisaient
+encore cercle avec les jardiniers autour de Blaisois, historien
+ordinaire de la valetaille du château. Ce holà! connu sans doute de
+maître Blaisois lui fit tourner la tête et il s’écria:
+
+— Monsieur d’Artagnan!... Courez vite, vous autres, lui ouvrir la porte!
+
+Un essaim de huit ardélions courut à la grille, qui fut ouverte comme
+si elle eût été de plumes. Et chacun de se confondre en politesses, car
+on savait l’accueil que le maître avait l’habitude de faire à cet ami,
+et toujours, pour ces sortes de remarques, il faut consulter le coup
+d’œil du valet.
+
+— Ah! dit avec un sourire tout agréable M. d’Artagnan qui se balançait
+sur l’étrier pour sauter à terre, où est ce cher comte?
+
+— Eh! voyez, monsieur, quel est votre malheur, dit Blaisois, quel sera
+aussi celui de M. le comte notre maître, lorsqu’il apprendra votre
+arrivée! M. le comte, par un coup du sort, vient de partir il n’y a pas
+deux heures.
+
+D’Artagnan ne se tourmenta pas pour si peu.
+
+— Bon, dit-il, je vois que tu parles toujours le plus pur français du
+monde; tu vas me donner une leçon de grammaire et de beau langage,
+tandis que j’attendrai le retour de ton maître.
+
+— Voilà que c’est impossible, monsieur, dit Blaisois; vous attendriez
+trop longtemps.
+
+— Il ne reviendra pas aujourd’hui?
+
+— Ni demain, monsieur, ni après-demain. M. le comte est parti pour un
+voyage.
+
+— Un voyage! dit d’Artagnan, c’est une fable que tu me contes.
+
+— Monsieur, c’est la plus exacte vérité. Monsieur m’a fait l’honneur
+de me recommander la maison, et il a ajouté de sa voix si pleine
+d’autorité et de douceur... c’est tout un pour moi: «Tu diras que je
+pars pour Paris.»
+
+— Eh bien! alors, s’écria d’Artagnan, puisqu’il marche sur Paris, c’est
+tout ce que je voulais savoir, il fallait commencer par là, nigaud...
+Il a donc deux heures d’avance?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Je l’aurai bientôt rattrapé. Est-il seul?
+
+— Non, monsieur.
+
+— Qui donc est avec lui?
+
+— Un gentilhomme que je ne connais pas, un vieillard, et M. Grimaud.
+
+— Tout cela ne courra pas si vite que moi... Je pars...
+
+— Monsieur veut-il m’écouter un instant, dit Blaisois, en appuyant
+doucement sur les rênes du cheval.
+
+— Oui, si tu ne me fais pas de phrases ou que tu les fasses vite;
+
+— Eh bien! monsieur, ce mot de Paris me paraît être un leurre.
+
+— Oh! oh! dit d’Artagnan sérieux, un leurre?
+
+— Oui, monsieur, et M. le comte ne va pas à Paris, j’en jurerais.
+
+— Qui te fait croire?
+
+— Ceci: M. Grimaud sait toujours où va notre maître, et il m’avait
+promis, la première fois qu’on irait à Paris, de prendre un peu
+d’argent que je fais passer à ma femme.
+
+— Ah! tu as une femme?
+
+— J’en avais une, elle était de ce pays, mais Monsieur la trouvait
+bavarde, je l’ai envoyée à Paris: c’est incommode parfois, mais bien
+agréable en d’autres moments.
+
+— Je comprends, mais achève: tu ne crois pas que le comte aille à Paris?
+
+— Non, monsieur, car alors Grimaud eût manqué à sa parole, il se fût
+parjuré, ce qui est impossible.
+
+— Ce qui est impossible, répéta d’Artagnan tout à fait rêveur, parce
+qu’il était tout à fait convaincu. Allons, mon brave Blaisois, merci.
+
+Blaisois s’inclina.
+
+— Voyons, tu sais que je ne suis pas curieux... J’ai absolument affaire
+à ton maître... ne peux-tu... par un petit bout de mot... toi qui
+parles si bien, me faire comprendre... Une syllabe, seulement... je
+devinerai le reste.
+
+— Sur ma parole, monsieur, je ne le pourrais... J’ignore absolument le
+but du voyage de Monsieur... Quant à écouter aux portes, cela m’est
+antipathique, et d’ailleurs, c’est défendu ici.
+
+— Mon cher, dit d’Artagnan, voilà un mauvais commencement pour moi.
+N’importe, tu sais l’époque du retour du comte au moins?
+
+— Aussi peu, monsieur, que sa destination.
+
+— Allons, Blaisois, allons, cherche.
+
+— Monsieur doute de ma sincérité! Ah! Monsieur me chagrine bien
+sensiblement!
+
+— Que le diable emporte sa langue dorée! grommela d’Artagnan. Qu’un
+rustaud vaut mieux avec une parole!... Adieu!
+
+— Monsieur, j’ai l’honneur de vous présenter mes respects.
+
+«Cuistre! se dit d’Artagnan. Le drôle est insupportable.»
+
+Il donna un dernier coup d’œil à la maison, fit tourner son cheval,
+et partit comme un homme qui n’a rien dans l’esprit de fâcheux ou
+d’embarrassé.
+
+Quand il fut au bout du mur et hors de toute vue:
+
+— Voyons, dit-il en respirant brusquement, Athos était-il chez lui?...
+Non. Tous ces fainéants qui se croisaient les bras dans la cour eussent
+été en nage si le maître avait pu les voir. Athos en voyage?... c’est
+incompréhensible.
+
+«Ah bah! celui-là est mystérieux en diable... Et puis, non, ce n’est
+pas l’homme qu’il me fallait. J’ai besoin d’un esprit rusé, patient.
+Mon affaire est à Melun, dans certain presbytère de ma connaissance.
+Quarante-cinq lieues! quatre jours et demi! Allons, il fait beau et je
+suis libre. Avalons la distance.
+
+Et il mit son cheval au trot, s’orientant vers Paris. Le quatrième
+jour, il descendait à Melun, selon son désir.
+
+D’Artagnan avait pour habitude de ne jamais demander à personne le
+chemin ou un renseignement banal. Pour ces sortes de détails, à
+moins d’erreur très grave, il s’en fiait à sa perspicacité jamais en
+défaut, à une expérience de trente ans, et à une grande habitude de
+lire sur les physionomies des maisons comme sur celles des hommes.
+À Melun, d’Artagnan trouva tout de suite le presbytère, charmante
+maison aux enduits de plâtre sur de la brique rouge, avec des vignes
+vierges qui grimpaient le long des gouttières, et une croix de pierre
+sculptée qui surmontait le pignon du toit. De la salle basse de cette
+maison un bruit, ou plutôt un fouillis de voix, s’échappait comme
+un gazouillement d’oisillons quand la nichée vient d’éclore sous le
+duvet. Une de ces voix épelait distinctement les lettres de l’alphabet.
+Une voix grasse et flûtée tout à la fois sermonnait les bavards et
+corrigeait les fautes du lecteur. D’Artagnan reconnut cette voix, et
+comme la fenêtre de la salle basse était ouverte, il se pencha tout à
+cheval sous les pampres et les filets rouges de la vigne, et cria:
+
+— Bazin, mon cher Bazin, bonjour!
+
+Un homme court, gros, à la figure plate, au crâne orné d’une couronne
+de cheveux gris coupés court simulant la tonsure, et recouvert d’une
+vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu’il entendit d’Artagnan.
+Ce n’est pas se leva qu’il aurait fallu dire, c’est bondit. Bazin
+bondit en effet et entraîna sa petite chaise basse, que des enfants
+voulurent relever avec des batailles plus mouvementées que celles des
+Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. Bazin fit plus
+que bondir, il laissa tomber l’alphabet qu’il tenait et sa férule.
+
+— Vous! dit-il, vous, monsieur d’Artagnan!
+
+— Oui, moi. Où est Aramis... non pas, M. le chevalier d’Herblay... non,
+je me trompe encore, M. Le vicaire général?
+
+— Ah! monsieur, dit Bazin avec dignité, Monseigneur est en son diocèse.
+
+— Plaît-il? fit d’Artagnan.
+
+Bazin répéta sa phrase.
+
+— Ah çà! mais, Aramis a un diocèse?
+
+— Oui, monsieur. Pourquoi pas?
+
+— Il est donc évêque?
+
+— Mais d’où sortez-vous donc, dit Bazin assez irrévérencieusement, que
+vous ignoriez cela?
+
+— Mon cher Bazin, nous autres païens, nous autres gens d’épée, nous
+savons bien qu’un homme est colonel, ou mestre de camp, ou maréchal de
+France; mais qu’il soit évêque, archevêque ou pape... diable m’emporte!
+si la nouvelle nous en arrive avant que les trois quarts de la terre en
+aient fait leur profit.
+
+— Chut! chut! dit Bazin avec de gros yeux, n’allez pas me gâter ces
+enfants, à qui je tâche d’inculquer de si bons principes.
+
+Les enfants avaient en effet tourné autour de d’Artagnan, dont ils
+admiraient le cheval, la grande épée, les éperons et l’air martial. Ils
+admiraient surtout sa grosse voix; en sorte que, lorsqu’il accentua
+son juron, toute l’école s’écria: «Diable m’emporte!» avec un bruit
+effroyable de rires, de joies et de trépignements qui combla d’aise le
+mousquetaire et fit perdre la tête au vieux pédagogue.
+
+— Là! dit-il, taisez-vous donc, marmailles!... Là... vous voilà arrivé,
+monsieur d’Artagnan, et tous mes bons principes s’envolent... Enfin,
+avec vous, comme d’habitude, le désordre ici... Babel est retrouvée!...
+Ah! bon Dieu! ah! les enragés!
+
+Et le digne Bazin appliquait à droite et à gauche des horions qui
+redoublaient les cris de ses écoliers en les faisant changer de nature.
+
+— Au moins, dit-il, vous ne débaucherez plus personne ici.
+
+— Tu crois? dit d’Artagnan avec un sourire qui fit passer un frisson
+sur les épaules de Bazin.
+
+— Il en est capable, murmura-t-il.
+
+— Où est le diocèse de ton maître?
+
+— Mgr René est évêque de Vannes.
+
+— Qui donc l’a fait nommer?
+
+— Mais M. le surintendant, notre voisin.
+
+— Quoi! M. Fouquet?
+
+— Sans doute.
+
+— Aramis est donc bien avec lui?
+
+— Monseigneur prêchait tous les dimanches chez M. le surintendant, à
+Vaux; puis ils chassaient ensemble.
+
+— Ah!
+
+— Et Monseigneur travaillait souvent ses homélies... non, je veux dire
+ses sermons, avec M. le surintendant.
+
+— Bah! il prêche donc en vers, ce digne évêque?
+
+— Monsieur, ne plaisantez pas des choses religieuses, pour l’amour de
+Dieu!
+
+— Là, Bazin, là! en sorte qu’Aramis est à Vannes?
+
+— À Vannes, en Bretagne.
+
+— Tu es un sournois, Bazin, ce n’est pas vrai.
+
+— Monsieur, voyez, les appartements du presbytère sont vides.
+
+«Il a raison», se dit d’Artagnan en considérant la maison dont l’aspect
+annonçait la solitude.
+
+— Mais Monseigneur a dû vous écrire sa promotion.
+
+— De quand date-t-elle?
+
+— D’un mois.
+
+— Oh! alors, il n’y a pas de temps perdu. Aramis ne peut avoir eu
+encore besoin de moi. Mais voyons, Bazin, pourquoi ne suis-tu pas ton
+pasteur?
+
+— Monsieur, je ne puis, j’ai des occupations.
+
+— Ton alphabet?
+
+— Et mes pénitents.
+
+— Quoi! tu confesses? tu es donc prêtre?
+
+— C’est tout comme. J’ai tant de vocation!
+
+— Mais les ordres?
+
+— Oh! dit Bazin avec aplomb, maintenant que Monseigneur est évêque,
+j’aurai promptement mes ordres ou tout au moins mes dispenses.
+
+Et il se frotta les mains.
+
+«Décidément, se dit d’Artagnan, il n’y a pas à déraciner ces gens-là.»
+
+— Fais-moi servir, Bazin.
+
+— Avec empressement, monsieur.
+
+— Un poulet, un bouillon et une bouteille de vin.
+
+— C’est aujourd’hui samedi, jour maigre, dit Bazin.
+
+— J’ai une dispense, dit d’Artagnan.
+
+Bazin le regarda d’un air soupçonneux.
+
+— Ah çà! maître cafard, pour qui me prends-tu? dit le mousquetaire;
+si toi, qui es le valet, tu espères des dispenses pour commettre des
+crimes, je n’aurai pas, moi, l’ami de ton évêque, une dispense pour
+faire gras selon le vœu de mon estomac? Bazin, sois aimable avec moi,
+ou, de par Dieu! je me plains au roi, et tu ne confesseras jamais. Or,
+tu sais que la nomination des évêques est au roi, je suis le plus fort.
+
+Bazin sourit hypocritement.
+
+— Oh! nous avons M. le surintendant, nous autres, dit-il.
+
+— Et tu te moques du roi, alors?
+
+Bazin ne répliqua rien, son sourire était assez éloquent.
+
+— Mon souper, dit d’Artagnan, voilà qu’il s’en va vers sept heures.
+
+Bazin se retourna et commanda au plus âgé de ses écoliers d’avertir la
+cuisinière. Cependant d’Artagnan regardait le presbytère.
+
+— Peuh! dit-il dédaigneusement, Monseigneur logeait assez mal Sa
+Grandeur ici.
+
+— Nous avons le château de Vaux, dit Bazin.
+
+— Qui vaut peut-être le Louvre? répliqua d’Artagnan en goguenardant.
+
+— Qui vaut mieux, répliqua Bazin du plus grand sang-froid du monde.
+
+— Ah! fit d’Artagnan.
+
+Peut-être allait-il prolonger la discussion et soutenir la suprématie
+du Louvre; mais le lieutenant s’était aperçu que son cheval était
+demeuré attaché aux barreaux d’une porte.
+
+— Diable! dit-il, fais donc soigner mon cheval. Ton maître l’évêque
+n’en a pas comme celui-là dans ses écuries.
+
+Bazin donna un coup d’œil oblique au cheval et répondit:
+
+— M. le surintendant en a donné quatre de ses écuries, et un seul de
+ces quatre en vaut quatre comme le vôtre.
+
+Le sang monta au visage de d’Artagnan. La main lui démangeait, et il
+contemplait sur la tête de Bazin la place où son poing allait tomber.
+Mais cet éclair passa. La réflexion vint, et d’Artagnan se contenta de
+dire:
+
+— Diable! diable! j’ai bien fait de quitter le service du roi.
+Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a-t-il
+de mousquetaires?
+
+— Il aura tous ceux du royaume avec son argent, répliqua Bazin en
+fermant son livre et en congédiant les enfants à grands coups de férule.
+
+— Diable! diable! dit une dernière fois d’Artagnan.
+
+Et comme on lui annonçait qu’il était servi, il suivit la cuisinière
+qui l’introduisit dans la salle à manger, où le souper l’attendait.
+
+D’Artagnan se mit à table et attaqua bravement le poulet.
+
+— Il me paraît, dit d’Artagnan en mordant à belles dents dans la
+volaille qu’on lui avait servie et qu’on avait visiblement oublié
+d’engraisser, il me paraît que j’ai eu tort de ne pas aller chercher
+tout de suite du service chez ce maître-là.
+
+«C’est un puissant seigneur, à ce qu’il paraît, que ce surintendant. En
+vérité, nous ne savons rien, nous autres à la cour, et les rayons du
+soleil nous empêchent de voir les grosses étoiles, qui sont aussi des
+soleils, un peu plus éloignés de notre terre, voilà tout.
+
+Comme d’Artagnan aimait beaucoup, par plaisir et par système, à faire
+causer les gens sur les choses qui l’intéressaient, il s’escrima de
+son mieux sur maître Bazin; mais ce fut en pure perte: hormis l’éloge
+fatigant et hyperbolique de M. le surintendant des finances, Bazin,
+qui, de son côté, se tenait sur ses gardes, ne livra absolument
+rien que des platitudes à la curiosité de d’Artagnan, ce qui fit
+que d’Artagnan, d’assez mauvaise humeur, demanda à aller se coucher
+aussitôt que son repas fut fini.
+
+D’Artagnan fut introduit par Bazin dans une chambre assez médiocre, où
+il trouva un assez mauvais lit; mais d’Artagnan n’était pas difficile.
+On lui avait dit qu’Aramis avait emporté les clefs de son appartement
+particulier, et comme il savait qu’Aramis était un homme d’ordre et
+avait généralement beaucoup de choses à cacher dans son appartement,
+cela ne l’avait nullement étonné. Il avait donc, quoiqu’il eût paru
+comparativement plus dur, attaqué le lit aussi bravement qu’il avait
+attaqué le poulet, et comme il avait aussi bon sommeil que bon appétit,
+il n’avait guère mis plus de temps à s’endormir qu’il n’en avait mis à
+sucer le dernier os de son rôti.
+
+Depuis qu’il n’était plus au service de personne, d’Artagnan s’était
+promis d’avoir le sommeil aussi dur qu’il l’avait léger autrefois;
+mais de si bonne foi que d’Artagnan se fût fait cette promesse, et
+quelque désir qu’il eût de se la tenir religieusement, il fut réveillé
+au milieu de la nuit par un grand bruit de carrosses et de laquais à
+cheval. Une illumination soudaine embrasa les murs de sa chambre; il
+sauta hors de son lit tout en chemise et courut à la fenêtre.
+
+«Est-ce que le roi revient, par hasard? pensa-t-il en se frottant les
+yeux, car en vérité voilà une suite qui ne peut appartenir qu’à une
+personne royale.»
+
+— Vive M. le surintendant! cria ou plutôt vociféra à une fenêtre du
+rez-de-chaussée une voix qu’il reconnut pour celle de Bazin, lequel,
+tout en criant, agitait un mouchoir d’une main et tenait une grosse
+chandelle de l’autre.
+
+D’Artagnan vit alors quelque chose comme une brillante forme humaine
+qui se penchait à la portière du principal carrosse; en même temps
+de longs éclats de rire, suscités sans doute par l’étrange figure de
+Bazin, et qui sortaient du même carrosse, laissaient comme une traînée
+de joie sur le passage du rapide cortège.
+
+— J’aurais bien dû voir, dit d’Artagnan, que ce n’était pas le roi; on
+ne rit pas de si bon cœur quand le roi passe. Hé! Bazin! cria-t-il à
+son voisin qui se penchait aux trois quarts hors de la fenêtre pour
+suivre plus longtemps le carrosse des yeux, hé! qu’est-ce que cela?
+
+— C’est M. Fouquet, dit Bazin d’un air de protection.
+
+— Et tous ces gens?
+
+— C’est la cour de M. Fouquet.
+
+— Oh! oh! dit d’Artagnan, que dirait M. de Mazarin s’il entendait cela?
+Et il se recoucha tout rêveur en se demandant comment il se faisait
+qu’Aramis fût toujours protégé par le plus puissant du royaume.
+
+«Serait-ce qu’il a plus de chance que moi ou que je serais plus sot que
+lui? Bah!»
+
+C’était le mot concluant à l’aide duquel d’Artagnan devenu sage
+terminait maintenant chaque pensée et chaque période de son style.
+Autrefois, il disait «Mordioux!» ce qui était un coup d’éperon. Mais
+maintenant il avait vieilli, et il murmurait ce bah! philosophique qui
+sert de bride à toutes les passions.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII — Où d’Artagnan cherche Porthos et ne trouve que
+Mousqueton
+
+
+Lorsque d’Artagnan se fut bien convaincu que l’absence de M. le vicaire
+général d’Herblay était réelle, et que son ami n’était point trouvable
+à Melun ni dans les environs, il quitta Bazin sans regret, donna un
+coup d’œil sournois au magnifique château de Vaux, qui commençait à
+briller de cette splendeur qui fit sa ruine, et pinçant ses lèvres
+comme un homme plein de défiance et de soupçons, il piqua son cheval
+pie en disant:
+
+— Allons, allons, c’est encore à Pierrefonds que je trouverai le
+meilleur homme et le meilleur coffre. Or, je n’ai besoin que de cela,
+puisque moi j’ai l’idée.
+
+Nous ferons grâce à nos lecteurs des incidents prosaïques du voyage de
+d’Artagnan, qui toucha barre à Pierrefonds dans la matinée du troisième
+jour. D’Artagnan arrivait par Nanteuil-le-Haudouin et Crépy. De loin,
+il aperçut le château de Louis d’Orléans, lequel, devenu domaine de la
+Couronne, était gardé par un vieux concierge. C’était un de ces manoirs
+merveilleux du Moyen Age, aux murailles épaisses de vingt pieds, aux
+tours hautes de cent.
+
+D’Artagnan longea ses murailles, mesura ses tours des yeux et descendit
+dans la vallée. De loin il dominait le château de Porthos, situé sur
+les rives d’un vaste étang et attenant à une magnifique forêt. C’est
+le même que nous avons déjà eu l’honneur de décrire à nos lecteurs;
+nous nous contenterons donc de l’indiquer. La première chose qu’aperçut
+d’Artagnan après les beaux arbres, après le soleil de mai dorant les
+coteaux verts, après les longues futaies de bois empanachées qui
+s’étendent vers Compiègne, ce fut une grande boîte roulante, poussée
+par deux laquais et traînée par deux autres. Dans cette boîte il y
+avait une énorme chose vert et or qui arpentait, traînée et poussée,
+les allées riantes du parc. Cette chose, de loin, était indétaillable
+et ne signifiait absolument rien; de plus près, c’était un tonneau
+affublé de drap vert galonné; de plus près encore, c’était un homme
+ou plutôt un poussah dont l’extrémité inférieure, se répandant dans
+la boîte, en remplissait le contenu; de plus près encore, cet homme,
+c’était Mousqueton, Mousqueton blanc de cheveux et rouge de visage
+comme Polichinelle.
+
+— Eh pardieu! s’écria d’Artagnan, c’est ce cher M. Mousqueton!
+
+— Ah!... cria le gros homme, ah! quel bonheur! quelle joie! c’est M.
+d’Artagnan!... Arrêtez, coquins!
+
+Ces derniers mots s’adressaient aux laquais qui le poussaient et qui le
+tiraient. La boîte s’arrêta, et les quatre laquais, avec une précision
+toute militaire, ôtèrent à la fois leurs chapeaux galonnés et se
+rangèrent derrière la boîte.
+
+— Oh! monsieur d’Artagnan, dit Mousqueton, que ne puis-je vous
+embrasser les genoux! Mais je suis devenu impotent, comme vous le voyez.
+
+— Dame! mon cher Mousqueton, c’est l’âge.
+
+— Non, monsieur, ce n’est pas l’âge: ce sont les infirmités, les
+chagrins.
+
+— Des chagrins, vous, Mousqueton? dit d’Artagnan en faisant le tour de
+la boîte; êtes-vous fou, mon cher ami? Dieu merci! vous vous portez
+comme un chêne de trois cents ans.
+
+— Ah! les jambes, monsieur, les jambes! dit le fidèle serviteur.
+
+— Comment, les jambes?
+
+— Oui, elles ne veulent plus me porter.
+
+— Les ingrates! Cependant, vous les nourrissez bien, Mousqueton, à ce
+qu’il me paraît.
+
+— Hélas! oui, elles n’ont rien à me reprocher sous ce rapport-là, dit
+Mousqueton avec un soupir; j’ai toujours fait tout ce que j’ai pu pour
+mon corps; je ne suis pas égoïste.
+
+Et Mousqueton soupira de nouveau.
+
+«Est-ce que Mousqueton veut aussi être baron, qu’il soupire de la
+sorte?» pensa d’Artagnan.
+
+— Mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton, s’arrachant à une rêverie
+pénible, mon Dieu! que Monseigneur sera heureux que vous ayez pensé à
+lui.
+
+— Bon Porthos, s’écria d’Artagnan; je brûle de l’embrasser!
+
+— Oh! dit Mousqueton attendri, je le lui écrirai bien certainement,
+monsieur.
+
+— Comment, s’écria d’Artagnan, tu le lui écriras?
+
+— Aujourd’hui même, sans retard.
+
+— Il n’est donc pas ici?
+
+— Mais, non, monsieur.
+
+— Mais est-il près? est-il loin?
+
+— Eh! le sais-je, monsieur, le sais-je? fit Mousqueton.
+
+— Mordioux! s’écria le mousquetaire en frappant du pied, je joue de
+malheur! Porthos si casanier!
+
+— Monsieur, il n’y a pas d’homme plus sédentaire que Monseigneur.
+Mais...
+
+— Mais quoi?
+
+— Quand un ami vous presse...
+
+— Un ami?
+
+— Eh! sans doute; ce digne M. d’Herblay.
+
+— C’est Aramis qui a pressé Porthos?
+
+— Voici comment la chose s’est passée, monsieur d’Artagnan. M.
+d’Herblay a écrit à Monseigneur...
+
+— Vraiment?
+
+— Une lettre, monsieur, une lettre si pressante qu’elle a mis ici tout
+à feu et à sang!
+
+— Conte-moi cela, cher ami, dit d’Artagnan, mais renvoie un peu ces
+messieurs, d’abord.
+
+Mousqueton poussa un «Au large, faquins!» avec des poumons si
+puissants, qu’il eût suffi du souffle sans les paroles pour faire
+évaporer les quatre laquais. D’Artagnan s’assit sur le brancard de la
+boîte et ouvrit ses oreilles.
+
+— Monsieur, dit Mousqueton, Monseigneur a donc reçu une lettre de M. le
+vicaire général d’Herblay, voici huit ou neuf jours; c’était le jour
+des plaisirs... champêtres; oui, mercredi par conséquent.
+
+— Comment cela! dit d’Artagnan; le jour des plaisirs champêtres?
+
+— Oui, monsieur; nous avons tant de plaisirs à prendre dans ce
+délicieux pays que nous en étions encombrés; si bien que force a été
+pour nous d’en régler la distribution.
+
+— Comme je reconnais bien l’ordre de Porthos! Ce n’est pas à moi que
+cette idée serait venue. Il est vrai que je ne suis pas encombré de
+plaisirs, moi.
+
+— Nous l’étions, nous, dit Mousqueton.
+
+— Et comment avez-vous réglé cela, voyons? demanda d’Artagnan.
+
+— C’est un peu long, monsieur.
+
+— N’importe, nous avons le temps, et puis vous parlez si bien, mon cher
+Mousqueton, que c’est vraiment plaisir de vous entendre.
+
+— Il est vrai, dit Mousqueton avec un signe de satisfaction qui
+provenait évidemment de la justice qui lui était rendue, il est vrai
+que j’ai fait de grands progrès dans la compagnie de Monseigneur.
+
+— J’attends la distribution des plaisirs, Mousqueton, et avec
+impatience; je veux savoir si je suis arrivé dans un bon jour.
+
+— Oh! monsieur d’Artagnan, dit mélancoliquement Mousqueton, depuis que
+Monseigneur est parti, tous les plaisirs sont envolés!
+
+— Eh bien! mon cher Mousqueton, rappelez vos souvenirs.
+
+— Par quel jour voulez-vous que nous commencions?
+
+— Eh pardieu! commencez par le dimanche, c’est le jour du Seigneur.
+
+— Le dimanche, monsieur?
+
+— Oui.
+
+— Dimanche, plaisirs religieux: Monseigneur va à la messe, rend le pain
+bénit, se fait faire des discours et des instructions par son aumônier
+ordinaire. Ce n’est pas fort amusant, mais nous attendons un carme de
+Paris qui desservira notre aumônerie et qui parle fort bien, à ce que
+l’on assure; cela nous éveillera, car l’aumônier actuel nous endort
+toujours. Donc le dimanche, plaisirs religieux. Le lundi, plaisirs
+mondains.
+
+— Ah! ah! dit d’Artagnan, comment comprends-tu cela, Mousqueton? Voyons
+un peu les plaisirs mondains, voyons.
+
+— Monsieur, le lundi, nous allons dans le monde; nous recevons, nous
+rendons des visites; on joue du luth, on danse, on fait des bouts
+rimés, enfin on brûle un peu d’encens en l’honneur des dames.
+
+— Peste! c’est du suprême galant, dit le mousquetaire, qui eut besoin
+d’appeler à son aide toute la vigueur de ses muscles mastoïdes pour
+comprimer une énorme envie de rire.
+
+— Mardi, plaisirs savants.
+
+— Ah! bon! dit d’Artagnan, lesquels? Détaille-nous un peu cela, mon
+cher Mousqueton.
+
+— Monseigneur a acheté une sphère que je vous montrerai, elle remplit
+tout le périmètre de la grosse tour, moins une galerie qu’il a fait
+faire au-dessus de la sphère; il y a des petites ficelles et des fils
+de laiton après lesquels sont accrochés le soleil et la lune. Cela
+tourne; c’est fort beau. Monseigneur me montre les mers et terres
+lointaines; nous nous promettons de ne jamais y aller. C’est plein
+d’intérêt.
+
+— Plein d’intérêt, c’est le mot, répéta d’Artagnan. Et le mercredi?
+
+— Plaisirs champêtres, j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, monsieur
+le chevalier: nous regardons les moutons et les chèvres de Monseigneur;
+nous faisons danser les bergères avec des chalumeaux et des musettes,
+ainsi qu’il est écrit dans un livre que Monseigneur possède en sa
+bibliothèque et qu’on appelle Bergeries. L’auteur est mort, voilà un
+mois à peine.
+
+— M. Racan, peut-être? fit d’Artagnan.
+
+— C’est cela, M. Racan. Mais ce n’est pas le tout. Nous pêchons à la
+ligne dans le petit canal, après quoi nous dînons couronnés de fleurs.
+Voilà pour le mercredi.
+
+— Peste! dit d’Artagnan, il n’est pas mal partagé, le mercredi. Et le
+jeudi? que peut-il rester à ce pauvre jeudi?
+
+— Il n’est pas malheureux, monsieur, dit Mousqueton souriant. Jeudi,
+plaisirs olympiques. Ah! monsieur, c’est superbe! Nous faisons venir
+tous les jeunes vassaux de Monseigneur et nous les faisons jeter le
+disque, lutter, courir. Monseigneur jette le disque comme personne. Et
+lorsqu’il applique un coup de poing, oh! quel malheur!
+
+— Comment, quel malheur!
+
+— Oui, monsieur, on a été obligé de renoncer au ceste. Il cassait les
+têtes, brisait les mâchoires, enfonçait les poitrines. C’est un jeu
+charmant, mais personne ne voulait plus le jouer avec lui.
+
+— Ainsi, le poignet...
+
+— Oh! monsieur, plus solide que jamais. Monseigneur baisse un peu quant
+aux jambes, il l’avoue lui-même; mais cela s’est réfugié dans les bras,
+de sorte que...
+
+— De sorte qu’il assomme les bœufs comme autrefois.
+
+— Monsieur, mieux que cela, il enfonce les murs. Dernièrement, après
+avoir soupé chez un de ses fermiers, vous savez combien Monseigneur est
+populaire et bon, après souper il fait cette plaisanterie de donner un
+coup de poing dans le mur, le mur s’écroule, le toit glisse, et il y a
+trois hommes d’étouffés et une vieille femme.
+
+— Bon Dieu! Mousqueton, et ton maître?
+
+— Oh! Monseigneur! il a eu la tête un peu écorchée. Nous lui avons
+bassiné les chairs avec une eau que les religieuses nous donnent. Mais
+rien au poing.
+
+— Rien?
+
+— Rien, monsieur.
+
+— Foin des plaisirs olympiques! ils doivent coûter trop cher, car enfin
+les veuves et les orphelins...
+
+— On leur fait des pensions, monsieur, un dixième du revenu de
+Monseigneur est affecté à cela.
+
+— Passons au vendredi, dit d’Artagnan.
+
+— Le vendredi, plaisirs nobles et guerriers. Nous chassons, nous
+faisons des armes, nous dressons des faucons, nous domptons des
+chevaux. Enfin, le samedi est le jour des plaisirs spirituels: nous
+meublons notre esprit, nous regardons les tableaux et les statues de
+Monseigneur, nous écrivons même et nous traçons des plans; enfin, nous
+tirons les canons de Monseigneur.
+
+— Vous tracez des plans, vous tirez les canons...
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Mon ami, dit d’Artagnan, M. du Vallon possède en vérité l’esprit le
+plus subtil et le plus aimable que je connaisse; mais il y a une sorte
+de plaisirs que vous avez oubliés, ce me semble.
+
+— Lesquels, monsieur? demanda Mousqueton avec anxiété.
+
+— Les plaisirs matériels.
+
+Mousqueton rougit.
+
+— Qu’entendez-vous par là, monsieur? dit-il en baissant les yeux.
+
+— J’entends la table, le bon vin, la soirée occupée aux évolutions de
+la bouteille.
+
+— Ah! monsieur, ces plaisirs-là ne comptent point, nous les pratiquons
+tous les jours.
+
+— Mon brave Mousqueton, reprit d’Artagnan, pardonne-moi, mais j’ai
+été tellement absorbé par ton récit plein de charmes, que j’ai oublié
+le principal point de notre conversation, c’est à savoir ce que M. le
+vicaire général d’Herblay a pu écrire à ton maître.
+
+— C’est vrai, monsieur, dit Mousqueton, les plaisirs nous ont
+distraits. Eh bien! monsieur, voici la chose tout entière.
+
+— J’écoute, mon cher Mousqueton.
+
+— Mercredi...
+
+— Jour des plaisirs champêtres?
+
+— Oui. Une lettre arrive; il la reçoit de mes mains. J’avais reconnu
+l’écriture.
+
+— Eh bien?
+
+— Monseigneur la lit et s’écrie: «Vite, mes chevaux! mes armes!»
+
+— Ah! mon Dieu! dit d’Artagnan, c’était encore quelque duel!
+
+— Non pas, monsieur, il y avait ces mots seulement: «Cher Porthos, en
+route si vous voulez arriver avant l’équinoxe. Je vous attends.»
+
+— Mordioux! fit d’Artagnan rêveur, c’était pressé à ce qu’il paraît.
+
+— Je le crois bien. En sorte, continua Mousqueton, que Monseigneur est
+parti le jour même avec son secrétaire pour tâcher d’arriver à temps.
+
+— Et sera-t-il arrivé à temps?
+
+— Je l’espère. Monseigneur qui est haut à la main, comme vous le savez,
+monsieur, répétait sans cesse: «Tonne Dieu! qu’est-ce encore que cela,
+l’équinoxe? N’importe, il faudra que le drôle soit bien monté, s’il
+arrivait avant moi.»
+
+— Et tu crois que Porthos sera arrivé le premier? demanda d’Artagnan.
+
+— J’en suis sûr. Cet équinoxe, si riche qu’il soit, n’a certes pas des
+chevaux comme Monseigneur!
+
+D’Artagnan contint son envie de rire, parce que la brièveté de la
+lettre d’Aramis lui donnait fort à penser. Il suivit Mousqueton,
+ou plutôt le chariot de Mousqueton, jusqu’au château; il s’assit
+à une table somptueuse, dont on lui fit les honneurs comme à un
+roi, mais il ne put rien tirer de Mousqueton: le fidèle serviteur
+pleurait à volonté, c’était tout. D’Artagnan, après une nuit passée
+sur un excellent lit, rêva beaucoup au sens de la lettre d’Aramis,
+s’inquiéta des rapports de l’équinoxe avec les affaires de Porthos,
+puis n’y comprenant rien, sinon qu’il s’agissait de quelque amourette
+de l’évêque pour laquelle il était nécessaire que les jours fussent
+égaux aux nuits, d’Artagnan quitta Pierrefonds comme il avait quitté
+Melun, comme il avait quitté le château du comte de La Fère. Ce ne fut
+cependant pas sans une mélancolie qui pouvait à bon droit passer pour
+une des plus sombres humeurs de d’Artagnan. La tête baissée, l’œil
+fixe, il laissait pendre ses jambes sur chaque flanc de son cheval et
+se disait, dans cette vague rêverie qui monte parfois à la plus sublime
+éloquence; «Plus d’amis, plus d’avenir, plus rien! mes forces sont
+brisées, comme le faisceau de notre amitié passée. Oh! la vieillesse
+arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son crêpe funèbre tout
+ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma jeunesse, puis elle
+jette ce doux fardeau sur son épaule et le porte avec le reste dans ce
+gouffre sans fond de la mort.» Un frisson serra le cœur du Gascon,
+si brave et si fort contre tous les malheurs de la vie, et pendant
+quelques moments les nuages lui parurent noirs, la terre glissante et
+glaiseuse comme celle des cimetières.
+
+— Où vais-je... se dit-il; que veux-je faire?... seul... tout seul,
+sans famille, sans amis... Bah! s’écria-t-il tout à coup.
+
+Et il piqua des deux sa monture, qui, n’ayant rien trouvé de
+mélancolique dans la lourde avoine de Pierrefonds, profita de la
+permission pour montrer sa gaieté par un temps de galop qui absorba
+deux lieues.
+
+«À Paris!» se dit d’Artagnan.
+
+Et le lendemain il descendit à Paris.
+
+Il avait mis dix jours à faire ce voyage.
+
+
+
+
+Chapitre XIX — Ce que d’Artagnan venait faire à Paris
+
+
+Le lieutenant mit pied à terre devant une boutique de la rue des
+Lombards, à l’enseigne du Pilon-d’Or. Un homme de bonne mine, portant
+un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une bonne grosse
+main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval pie.
+
+— Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c’est vous!
+
+— Bonjour, Planchet! répondit d’Artagnan en faisant le gros dos pour
+entrer dans la boutique.
+
+— Vite, quelqu’un, cria Planchet, pour le cheval de M. d’Artagnan,
+quelqu’un pour sa chambre, quelqu’un pour son souper!
+
+— Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d’Artagnan aux garçons
+empressés.
+
+— Vous permettez que j’expédie ce café, cette mélasse et ces raisins
+cuits? dit Planchet, ils sont destinés à l’office de M. le surintendant.
+
+— Expédie, expédie.
+
+— C’est l’affaire d’un moment, puis nous souperons.
+
+— Fais que nous soupions seuls, dit d’Artagnan, j’ai à te parler.
+
+Planchet regarda son ancien maître d’une façon significative.
+
+— Oh! tranquillise-toi, ce n’est rien que d’agréable, dit d’Artagnan.
+
+— Tant mieux! tant mieux!...
+
+Et Planchet respira, tandis que d’Artagnan s’asseyait fort simplement
+dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait connaissance des
+localités. La boutique était bien garnie; on respirait là un parfum de
+gingembre, de cannelle et de poivre pilé qui fit éternuer d’Artagnan.
+Les garçons, heureux d’être aux côtés d’un homme de guerre aussi
+renommé qu’un lieutenant de mousquetaires qui approchait la personne du
+roi, se mirent à travailler avec un enthousiasme qui tenait du délire,
+et à servir les pratiques avec une précipitation dédaigneuse que plus
+d’un remarqua.
+
+Planchet encaissait l’argent et faisait ses comptes entrecoupés de
+politesses à l’adresse de son ancien maître.
+
+Planchet avait avec ses clients la parole brève et la familiarité
+hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n’attend
+personne. D’Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous
+analyserons plus tard. Il vit peu à peu la nuit venir; et enfin,
+Planchet le conduisit dans une chambre du premier étage, où, parmi les
+ballots et les caisses, une table fort proprement servie attendait deux
+convives.
+
+D’Artagnan profita d’un moment de répit pour considérer la figure de
+Planchet, qu’il n’avait pas vu depuis un an.
+
+L’intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage n’était
+pas boursouflé. Son regard brillant jouait encore avec facilité
+dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle toutes les
+saillies caractéristiques du visage humain, n’avait encore touché ni
+à ses pommettes saillantes, indice de ruse et de cupidité, ni à son
+menton aigu, indice de finesse et de persévérance. Planchet trônait
+avec autant de majesté dans sa salle à manger que dans sa boutique.
+Il offrit à son maître un repas frugal, mais tout parisien: le rôti
+cuit au four du boulanger, avec les légumes, la salade, et le dessert
+emprunté à la boutique même. D’Artagnan trouva bon que l’épicier eût
+tiré de derrière les fagots une bouteille de ce vin d’Anjou qui, durant
+toute la vie de d’Artagnan, avait été son vin de prédilection.
+
+— Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de bonhomie,
+c’était moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j’ai le bonheur que
+vous buviez le mien.
+
+— Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps, j’espère,
+car à présent me voilà libre.
+
+— Libre! Vous avez congé, monsieur?
+
+— Illimité!
+
+— Vous quittez le service? dit Planchet stupéfait.
+
+— Oui, je me repose.
+
+— Et le roi? s’écria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi pût
+se passer des services d’un homme tel que d’Artagnan.
+
+— Et le roi cherchera fortune ailleurs... Mais nous avons bien soupé,
+tu es en veine de saillies, tu m’excites à te faire des confidences,
+ouvre donc tes oreilles.
+
+— J’ouvre.
+
+Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, décoiffa une bouteille
+de vin blanc.
+
+— Laisse-moi ma raison seulement.
+
+— Oh! quand vous perdrez la tête, vous, monsieur...
+
+— Maintenant, ma tête est à moi, et je prétends la ménager plus que
+jamais. D’abord causons finances... Comment se porte notre argent?
+
+— À merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j’ai reçues de vous
+sont placées toujours dans mon commerce, où elles rapportent neuf pour
+cent; je vous en donne sept, je gagne donc sur vous.
+
+— Et tu es toujours content?
+
+— Enchanté. Vous m’en apportez d’autres?
+
+— Mieux que cela... Mais en as-tu besoin?
+
+— Oh! que non pas. Chacun m’en veut confier à présent. J’étends mes
+affaires.
+
+— C’était ton projet.
+
+— Je fais un jeu de banque... J’achète les marchandises de mes
+confrères nécessiteux, je prête de l’argent à ceux qui sont gênés pour
+les remboursements.
+
+— Sans usure?...
+
+— Oh! monsieur, la semaine passée j’ai eu deux rendez-vous au boulevard
+pour ce mot que vous venez de prononcer.
+
+— Comment!
+
+— Vous allez comprendre: il s’agissait d’un prêt... L’emprunteur me
+donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais si
+le remboursement n’avait pas lieu à une époque fixe. Je prête mille
+livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize cents livres.
+Il l’apprend et réclame cent écus. Ma foi, j’ai refusé... prétendant
+que je pouvais ne les vendre que neuf cents livres. Il m’a dit que
+je faisais de l’usure. Je l’ai prié de me répéter cela derrière le
+boulevard. C’est un ancien garde, il est venu; je lui ai passé votre
+épée au travers de la cuisse gauche.
+
+— Tudieu! quelle banque tu fais! dit d’Artagnan.
+
+— Au-dessus de treize pour cent je me bats, répliqua Planchet; voilà
+mon caractère.
+
+— Ne prends que douze, dit d’Artagnan, et appelle le reste prime et
+courtage.
+
+— Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire?
+
+— Ah! Planchet, c’est bien long et bien difficile à dire.
+
+— Dites toujours.
+
+D’Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrassé de sa
+confidence et défiant du confident.
+
+— C’est un placement? demanda Planchet.
+
+— Mais, oui.
+
+— D’un beau produit?
+
+— D’un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet.
+
+Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur que
+les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur.
+
+— Est-ce Dieu possible!
+
+— Je crois qu’il y aura plus, dit froidement d’Artagnan, mais enfin
+j’aime mieux dire moins.
+
+— Ah diable! fit Planchet se rapprochant... Mais, monsieur, c’est
+magnifique!... Peut-on mettre beaucoup d’argent?
+
+— Vingt mille livres chacun, Planchet.
+
+— C’est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps?
+
+— Pour un mois.
+
+— Et cela nous donnera?
+
+— Cinquante mille livres chacun; compte.
+
+— C’est monstrueux!... Il faudra se bien battre pour un jeu comme
+celui-là?
+
+— Je crois en effet qu’il se faudra battre pas mal, dit d’Artagnan avec
+la même tranquillité; mais cette fois, Planchet, nous sommes deux, et
+je prends les coups pour moi seul.
+
+— Monsieur, je ne souffrirai pas...
+
+— Planchet, tu ne peux en être, il te faudrait quitter ton commerce.
+
+— L’affaire ne se fait pas à Paris?
+
+— Non.
+
+— Ah! à l’étranger?
+
+— En Angleterre.
+
+— Pays de spéculation, c’est vrai, dit Planchet... pays que je connais
+beaucoup... Quelle sorte d’affaire, monsieur, sans trop de curiosité?
+
+— Planchet, c’est une restauration.
+
+— De monuments?
+
+— Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall.
+
+— C’est important... Et en un mois vous croyez?...
+
+— Je m’en charge.
+
+— Cela vous regarde, monsieur, et une fois que vous vous en mêlez...
+
+— Oui, cela me regarde... je suis fort au courant... cependant je te
+consulterai volontiers.
+
+— C’est beaucoup d’honneur... mais je m’entends mal à l’architecture.
+
+— Planchet... tu as tort, tu es un excellent architecte, aussi bon que
+moi pour ce dont il s’agit.
+
+— Merci...
+
+— J’avais, je te l’avoue, été tenté d’offrir la chose à ces Messieurs,
+mais ils sont absents de leurs maisons... C’est fâcheux, je n’en
+connais pas de plus hardis ni de plus adroits.
+
+— Ah çà! il paraît qu’il y aura concurrence et que l’entreprise sera
+disputée?
+
+— Oh! oui, Planchet, oui...
+
+— Je brûle d’avoir des détails, monsieur.
+
+— En voici, Planchet, ferme bien toutes les portes.
+
+— Oui, monsieur.
+
+Et Planchet s’enferma d’un triple tour.
+
+— Bien, maintenant, approche-toi de moi.
+
+Planchet obéit.
+
+— Et ouvre la fenêtre, parce que le bruit des passants et des chariots
+rendra sourds tous ceux qui pourraient nous entendre.
+
+Planchet ouvrit la fenêtre comme on le lui avait prescrit, et la
+bouffée de tumulte qui s’engouffra dans la chambre, cris, roues,
+aboiements et pas, assourdit d’Artagnan lui-même, selon qu’il l’avait
+désiré. Ce fut alors qu’il but un verre de vin blanc et qu’il commença
+en ces termes:
+
+— Planchet, j’ai une idée.
+
+— Ah! monsieur, je vous reconnais bien là, répondit l’épicier,
+pantelant d’émotion.
+
+
+
+
+Chapitre XX — De la société qui se forme rue des Lombards à l’enseigne
+du Pilon-d’Or, pour exploiter l’idée de M. d’Artagnan
+
+
+Après un instant de silence, pendant lequel d’Artagnan parut recueillir
+non pas une idée, mais toutes ses idées:
+
+— Il n’est point, mon cher Planchet, dit-il, que tu n’aies entendu
+parler de Sa Majesté Charles Ier, roi d’Angleterre?
+
+— Hélas! oui, monsieur, puisque vous avez quitté la France pour lui
+porter secours; que malgré ce secours il est tombé et a failli vous
+entraîner dans sa chute.
+
+— Précisément; je vois que tu as bonne mémoire, Planchet.
+
+— Peste! monsieur, l’étonnant serait que je l’eusse perdue, cette
+mémoire, si mauvaise qu’elle fût. Quand on a entendu Grimaud qui, vous
+le savez, ne raconte guère, raconter comment est tombée la tête du roi
+Charles, comment vous avez voyagé la moitié d’une nuit dans un bâtiment
+miné, et vu revenir sur l’eau ce bon M. Mordaunt avec certain poignard
+à manche doré dans la poitrine, on n’oublie pas ces choses-là.
+
+— Il y a pourtant des gens qui les oublient, Planchet.
+
+— Oui, ceux qui ne les ont pas vues ou qui n’ont pas entendu Grimaud
+les raconter.
+
+— Eh bien! tant mieux, puisque tu te rappelles tout cela, je n’aurai
+besoin de te rappeler qu’une chose, c’est que le roi Charles Ier avait
+un fils.
+
+— Il en avait même deux, monsieur, sans vous démentir, dit Planchet;
+car j’ai vu le second à Paris, M. le duc d’York, un jour qu’il se
+rendait au Palais-Royal, et l’on m’a assuré que ce n’était que le
+second fils du roi Charles Ier. Quant à l’aîné, j’ai l’honneur de le
+connaître de nom, mais pas de vue.
+
+— Voilà justement, Planchet, où nous en devons venir: c’est à ce fils
+aîné qui s’appelait autrefois le prince de Galles, et qui s’appelle
+aujourd’hui Charles II, roi d’Angleterre.
+
+— Roi sans royaume, monsieur, répondit sentencieusement Planchet.
+
+— Oui, Planchet, et tu peux ajouter malheureux prince, plus malheureux
+qu’un homme du peuple perdu dans le plus misérable quartier de Paris.
+
+Planchet fit un geste plein de cette compassion banale que l’on accorde
+aux étrangers avec lesquels on ne pense pas qu’on puisse jamais se
+trouver en contact. D’ailleurs, il ne voyait, dans cette opération
+politico-sentimentale, poindre aucunement l’idée commerciale de M.
+d’Artagnan, et c’était à cette idée qu’il en avait principalement.
+D’Artagnan, qui avait l’habitude de bien comprendre les choses et les
+hommes, comprit Planchet.
+
+— J’arrive, dit-il. Ce jeune prince de Galles, roi sans royaume, comme
+tu dis fort bien, Planchet, m’a intéressé, moi, d’Artagnan. Je l’ai vu
+mendier l’assistance de Mazarin, qui est un cuistre, et le secours du
+roi Louis, qui est un enfant, et il m’a semblé, à moi qui m’y connais,
+que dans cet œil intelligent du roi déchu, dans cette noblesse de
+toute sa personne, noblesse qui a surnagé au-dessus de toutes les
+misères, il y avait l’étoffe d’un homme de cœur et d’un roi.
+
+Planchet approuva tacitement: tout cela, à ses yeux du moins,
+n’éclairait pas encore l’idée de d’Artagnan. Celui-ci continua:
+
+— Voici donc le raisonnement que je me suis fait. Écoute bien,
+Planchet, car nous approchons de la conclusion.
+
+— J’écoute.
+
+— Les rois ne sont pas semés tellement drus sur la terre que les
+peuples en trouvent là où ils en ont besoin. Or ce roi sans royaume
+est à mon avis une graine réservée qui doit fleurir en une saison
+quelconque, pourvu qu’une main adroite, discrète et vigoureuse, la sème
+bel et bien, en choisissant sol, ciel et temps.
+
+Planchet approuvait toujours de la tête, ce qui prouvait qu’il ne
+comprenait toujours pas.
+
+— Pauvre petite graine de roi! me suis-je dit, et réellement j’étais
+attendri, Planchet, ce qui me fait penser que j’entame une bêtise.
+Voilà pourquoi j’ai voulu te consulter, mon ami.
+
+Planchet rougit de plaisir et d’orgueil.
+
+— Pauvre petite graine de roi! je te ramasse, moi, et je vais te jeter
+dans une bonne terre.
+
+— Ah! mon Dieu! dit Planchet en regardant fixement son ancien maître,
+comme s’il eût douté de tout l’éclat de sa raison.
+
+— Eh bien! quoi? demanda d’Artagnan, qui te blesse?
+
+— Moi, rien, monsieur.
+
+— Tu as dit: «Ah! mon Dieu!»
+
+— Vous croyez?
+
+— J’en suis sûr. Est-ce que tu comprendrais déjà?
+
+— J’avoue, monsieur d’Artagnan, que j’ai peur...
+
+— De comprendre?
+
+— Oui.
+
+— De comprendre que je veux faire remonter sur le trône le roi Charles
+II, qui n’a plus de trône? Est-ce cela?
+
+Planchet fit un bond prodigieux sur sa chaise.
+
+— Ah! Ah! dit-il tout effaré; voilà donc ce que vous appelez une
+restauration, vous!
+
+— Oui, Planchet, n’est-ce pas ainsi que la chose se nomme?
+
+— Sans doute, sans doute. Mais avez-vous bien réfléchi?
+
+— À quoi?
+
+— À ce qu’il y a là-bas?
+
+— Où?
+
+— En Angleterre.
+
+— Et qu’y a-t-il, voyons, Planchet?
+
+— D’abord, monsieur, je vous demande pardon si je me mêle de ces
+choses-là, qui ne sont point de mon commerce; mais puisque c’est une
+affaire que vous me proposez... car vous me proposez une affaire,
+n’est-ce pas?
+
+— Superbe, Planchet.
+
+— Mais puisque vous me proposez une affaire, j’ai le droit de la
+discuter.
+
+— Discute, Planchet; de la discussion naît la lumière.
+
+— Eh bien! puisque j’ai la permission de Monsieur, je lui dirai qu’il y
+a là-bas les parlements d’abord.
+
+— Eh bien! après?
+
+— Et puis l’armée.
+
+— Bon. Vois-tu encore quelque chose?
+
+— Et puis la nation.
+
+— Est-ce tout?
+
+— La nation, qui a consenti la chute et la mort du feu roi, père de
+celui-là, et qui ne se voudra point démentir.
+
+— Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, tu raisonnes comme un fromage. La
+nation... la nation est lasse de ces messieurs qui s’appellent de noms
+barbares et qui lui chantent des psaumes. Chanter pour chanter, mon
+cher Planchet, j’ai remarqué que les nations aimaient mieux chanter la
+gaudriole que le plain-chant. Rappelle-toi la Fronde; a-t-on chanté
+dans ces temps-là! Eh bien! c’était le bon temps.
+
+— Pas trop, pas trop; j’ai manqué y être pendu.
+
+— Oui, mais tu ne l’as pas été?
+
+— Non.
+
+— Et tu as commencé ta fortune au milieu de toutes ces chansons-là?
+
+— C’est vrai.
+
+— Tu n’as donc rien à dire?
+
+— Si fait! j’en reviens à l’armée et aux parlements.
+
+— J’ai dit que j’empruntais vingt mille livres à M. Planchet, et que je
+mettais vingt mille livres de mon côté; avec ces quarante mille livres
+je lève une armée.
+
+Planchet joignit les mains; il voyait d’Artagnan sérieux, il crut de
+bonne foi que son maître avait perdu le sens.
+
+— Une armée!... Ah! monsieur, fit-il avec son plus charmant sourire, de
+peur d’irriter ce fou et d’en faire un furieux. Une armée... nombreuse?
+
+— De quarante hommes, dit d’Artagnan.
+
+— Quarante contre quarante mille, ce n’est point assez. Vous valez bien
+mille hommes à vous tout seul, monsieur d’Artagnan, je le sais bien;
+mais où trouverez-vous trente-neuf hommes qui vaillent autant que vous?
+ou, les trouvant, qui vous fournira l’argent pour les payer?
+
+— Pas mal, Planchet... Ah! diable! tu te fais courtisan.
+
+— Non, monsieur, je dis ce que je pense, et voilà justement pourquoi
+je dis qu’à la première bataille rangée que vous livrerez avec vos
+quarante hommes, j’ai bien peur...
+
+— Aussi ne livrerai-je pas de bataille rangée, mon cher Planchet, dit
+en riant le Gascon. Nous avons, dans l’Antiquité, des exemples très
+beaux de retraites et de marches savantes qui consistaient à éviter
+l’ennemi au lieu de l’aborder. Tu dois savoir cela, Planchet, toi
+qui as commandé les Parisiens le jour où ils eussent dû se battre
+contre les mousquetaires, et qui as si bien calculé les marches et les
+contremarches, que tu n’as point quitté la place Royale.
+
+Planchet se mit à rire.
+
+— Il est de fait, répondit-il, que si vos quarante hommes se cachent
+toujours et qu’ils ne soient pas maladroits, ils peuvent espérer
+de n’être pas battus; mais enfin, vous vous proposez un résultat
+quelconque?
+
+— Sans aucun doute. Voici donc, à mon avis, le procédé à employer pour
+replacer promptement Sa Majesté Charles II sur le trône.
+
+— Bon! s’écria Planchet en redoublant d’attention, voyons ce procédé.
+Mais auparavant il me semble que nous oublions quelque chose.
+
+— Quoi?
+
+— Nous avons mis de côté la nation, qui aime mieux chanter des
+gaudrioles que des psaumes, et l’armée, que nous ne combattons pas;
+mais restent les parlements, qui ne chantent guère.
+
+— Et qui ne se battent pas davantage. Comment, toi, Planchet, un homme
+intelligent, tu t’inquiètes d’un tas de braillards qui s’appellent
+les croupions et les décharnés! Les parlements ne m’inquiètent pas,
+Planchet.
+
+— Du moment où ils n’inquiètent pas Monsieur, passons outre.
+
+— Oui, et arrivons au résultat. Te rappelles-tu Cromwell, Planchet?
+
+— J’en ai beaucoup ouï parler, monsieur.
+
+— C’était un rude guerrier.
+
+— Et un terrible mangeur, surtout.
+
+— Comment cela?
+
+— Oui, d’un seul coup il a avalé l’Angleterre.
+
+— Eh bien! Planchet, le lendemain du jour où il avala l’Angleterre, si
+quelqu’un eût avalé M. Cromwell?...
+
+— Oh! monsieur, c’est un des premiers axiomes de mathématiques que le
+contenant doit être plus grand que le contenu.
+
+— Très bien!... Voilà notre affaire, Planchet.
+
+— Mais M. Cromwell est mort, et son contenant maintenant, c’est la
+tombe.
+
+— Mon cher Planchet, je vois avec plaisir que non seulement tu es
+devenu mathématicien, mais encore philosophe.
+
+— Monsieur, dans mon commerce d’épicerie, j’utilise beaucoup de papier
+imprimé; cela m’instruit.
+
+— Bravo! Tu sais donc, en ce cas-là... car tu n’as pas appris les
+mathématiques et la philosophie sans un peu d’histoire... qu’après ce
+Cromwell si grand, il en est venu un tout petit.
+
+— Oui; celui-là s’appelait Richard, et il a fait comme vous, monsieur
+d’Artagnan, il a donné sa démission.
+
+— Bien, très bien! Après le grand, qui est mort; après le petit, qui
+a donné sa démission, est venu un troisième. Celui-là s’appelle M.
+Monck; c’est un général fort habile, en ce qu’il ne s’est jamais battu;
+c’est un diplomate très fort, en ce qu’il ne parle jamais, et qu’avant
+de dire bonjour à un homme, il médite douze heures, et finit par dire
+bonsoir; ce qui fait crier au miracle, attendu que cela tombe juste.
+
+— C’est très fort, en effet, dit Planchet; mais je connais, moi, un
+autre homme politique qui ressemble beaucoup à celui-là.
+
+— M. de Mazarin, n’est-ce pas?
+
+— Lui-même.
+
+— Tu as raison, Planchet; seulement, M. de Mazarin n’aspire pas au
+trône de France; cela change tout, vois-tu. Eh bien! ce M. Monck, qui
+a déjà l’Angleterre toute rôtie sur son assiette et qui ouvre déjà la
+bouche pour l’avaler, ce M. Monck, qui dit aux gens de Charles II et à
+Charles II lui-même: «Nescio vos...»
+
+— Je ne sais pas l’anglais, dit Planchet.
+
+— Oui, mais moi, je le sais, dit d’Artagnan. Nescio vos signifie: «Je
+ne vous connais pas.» Ce M. Monck, l’homme important de l’Angleterre
+elle-même, quand il l’aura engloutie...
+
+— Eh bien? demanda Planchet.
+
+— Eh bien! mon ami, je vais là-bas, et avec mes quarante hommes je
+l’enlève, je l’emballe, et je l’apporte en France, où deux partis se
+présentent à mes yeux éblouis.
+
+— Et aux miens! s’écria Planchet, transporté d’enthousiasme. Nous le
+mettons dans une cage et nous le montrons pour de l’argent.
+
+— Eh bien! Planchet, c’est un troisième parti auquel je n’avais pas
+songé et que tu viens de trouver, toi.
+
+— Le croyez-vous bon?
+
+— Oui, certainement; mais je crois les miens meilleurs.
+
+— Voyons les vôtres, alors.
+
+— 1° je le mets à rançon.
+
+— De combien?
+
+— Peste! un gaillard comme cela vaut bien cent mille écus.
+
+— Oh! oui.
+
+— Tu vois: 1° je le mets à rançon de cent mille écus.
+
+— Ou bien?...
+
+— Ou bien, ce qui est mieux encore, je le livre au roi Charles, qui,
+n’ayant plus ni général d’armée à craindre, ni diplomate à jouer, se
+restaurera lui-même, et, une fois restauré, me comptera les cent mille
+écus en question. Voilà l’idée que j’ai eue; qu’en dis-tu, Planchet?
+
+— Magnifique, monsieur! s’écria Planchet tremblant d’émotion. Et
+comment cette idée-là vous est-elle venue?
+
+— Elle m’est venue un matin au bord de la Loire, tandis que le roi
+Louis XIV, notre bien-aimé roi, pleurnichait sur la main de Mlle de
+Mancini.
+
+— Monsieur, je vous garantis que l’idée est sublime. Mais...
+
+— Ah! il y a un mais.
+
+— Permettez! Mais elle est un peu comme la peau de ce bel ours, vous
+savez, qu’on devait vendre, mais qu’il fallait prendre sur l’ours
+vivant. Or, pour prendre M. Monck, il y aura bagarre.
+
+— Sans doute, mais puisque je lève une armée.
+
+— Oui, oui, je comprends, parbleu! un coup de main. Oh! alors,
+monsieur, vous triompherez, car nul ne vous égale en ces sortes de
+rencontres.
+
+— J’y ai du bonheur, c’est vrai, dit d’Artagnan, avec une orgueilleuse
+simplicité; tu comprends que si pour cela j’avais mon cher Athos, mon
+brave Porthos et mon rusé Aramis, l’affaire était faite; mais ils sont
+perdus, à ce qu’il paraît, et nul ne sait où les retrouver. Je ferai
+donc le coup tout seul. Maintenant, trouves-tu l’affaire bonne et le
+placement avantageux?
+
+— Trop! trop!
+
+— Comment cela?
+
+— Parce que les belles choses n’arrivent jamais à point.
+
+— Celle-là est infaillible, Planchet, et la preuve, c’est que je m’y
+emploie. Ce sera pour toi un assez joli lucre et pour moi un coup
+assez intéressant. On dira: «Voilà quelle fut la vieillesse de M.
+d’Artagnan»; et j’aurai une place dans les histoires et même dans
+l’histoire, Planchet.
+
+— Monsieur! s’écria Planchet, quand je pense que c’est ici, chez moi,
+au milieu de ma cassonade, de mes pruneaux et de ma cannelle que ce
+gigantesque projet se mûrit, il me semble que ma boutique est un palais.
+
+— Prends garde, prends garde, Planchet; si le moindre bruit transpire,
+il y a Bastille pour nous deux; prends garde, mon ami, car c’est un
+complot que nous faisons là: M. Monck est l’allié de M. de Mazarin;
+prends garde.
+
+— Monsieur, quand on a eu l’honneur de vous appartenir, on n’a pas
+peur, et quand on a l’avantage d’être lié d’intérêt avec vous, on se
+tait.
+
+— Fort bien, c’est ton affaire encore plus que la mienne, attendu que
+dans huit jours, moi, je serai en Angleterre.
+
+— Partez, monsieur, partez; le plus tôt sera le mieux.
+
+— Alors, l’argent est prêt?
+
+— Demain il le sera, demain vous le recevrez de ma main. Voulez-vous de
+l’or ou de l’argent?
+
+— De l’or, c’est plus commode. Mais comment allons-nous arranger cela?
+Voyons.
+
+— Oh! mon Dieu, de la façon la plus simple: vous me donnez un reçu,
+voilà tout.
+
+— Non pas, non pas, dit vivement d’Artagnan, il faut de l’ordre en
+toutes choses.
+
+— C’est aussi mon opinion... mais avec vous, monsieur d’Artagnan...
+
+— Et si je meurs là-bas, si je suis tué d’une balle de mousquet, si je
+crève pour avoir bu de la bière?
+
+— Monsieur, je vous prie de croire qu’en ce cas je serais tellement
+affligé de votre mort, que je ne penserais point à l’argent.
+
+— Merci, Planchet, mais cela n’empêche. Nous allons, comme deux clercs
+de procureur, rédiger ensemble une convention, une espèce d’acte qu’on
+pourrait appeler un acte de société.
+
+— Volontiers, monsieur.
+
+— Je sais bien que c’est difficile à rédiger, mais nous essaierons.
+
+Planchet alla chercher une plume, de l’encre et du papier.
+
+D’Artagnan prit la plume, la trempa dans l’encre et écrivit:
+
+«Entre messire d’Artagnan, ex-lieutenant des mousquetaires du roi,
+actuellement demeurant rue Tiquetonne, Hôtel de la Chevrette,
+
+Et le sieur Planchet, épicier, demeurant rue des Lombards, à l’enseigne
+du Pilon-d’Or.
+
+A été convenu ce qui suit:
+
+Une société au capital de quarante mille livres est formée à l’effet
+d’exploiter une idée apportée par M. d’Artagnan. Le sieur Planchet,
+qui connaît cette idée et qui l’approuve en tous points, versera vingt
+mille livres entre les mains de M. d’Artagnan. Il n’en exigera ni
+remboursement ni intérêt avant le retour d’un voyage que M. d’Artagnan
+va faire en Angleterre.
+
+De son côté, M. d’Artagnan s’engage à verser vingt mille livres qu’il
+joindra aux vingt mille déjà versées par le sieur Planchet. Il usera
+de ladite somme de quarante mille livres comme bon lui semblera,
+s’engageant toutefois à une chose qui va être énoncée ci-dessous.
+
+Le jour où M. d’Artagnan aura rétabli par un moyen quelconque Sa
+Majesté le roi Charles II sur le trône d’Angleterre, il versera entre
+les mains de M. Planchet la somme de...»
+
+— La somme de cent cinquante mille livres, dit naïvement Planchet
+voyant que d’Artagnan s’arrêtait.
+
+— Ah! diable! non, dit d’Artagnan, le partage ne peut pas se faire par
+moitié, ce ne serait pas juste.
+
+— Cependant, monsieur, nous mettons moitié chacun, objecta timidement
+Planchet.
+
+— Oui, mais écoute la clause, mon cher Planchet, et si tu ne la trouves
+pas équitable en tout point quand elle sera écrite, eh bien! nous la
+rayerons.
+
+Et d’Artagnan écrivit:
+
+«Toutefois, comme M. d’Artagnan apporte à l’association, outre le
+capital de vingt mille livres, son temps, son idée, son industrie et sa
+peau, choses qu’il apprécie fort, surtout cette dernière, M. d’Artagnan
+gardera, sur les trois cent mille livres, deux cent mille livres pour
+lui, ce qui portera sa part aux deux tiers.»
+
+— Très bien, dit Planchet.
+
+— Est-ce juste? demanda d’Artagnan.
+
+— Parfaitement juste, monsieur.
+
+— Et tu seras content moyennant cent mille livres?
+
+— Peste! je crois bien. Cent mille livres pour vingt mille livres!
+
+— Et à un mois, comprends bien.
+
+— Comment, à un mois?
+
+— Oui, je ne te demande qu’un mois.
+
+— Monsieur, dit généreusement Planchet, je vous donne six semaines.
+
+— Merci, répondit fort civilement le mousquetaire.
+
+Après quoi, les deux associés relurent l’acte.
+
+— C’est parfait, monsieur, dit Planchet, et feu M. Coquenard, le
+premier époux de Mme la baronne du Vallon, n’aurait pas fait mieux.
+
+— Tu trouves? Eh bien! alors, signons.
+
+Et tous deux apposèrent leur parafe.
+
+— De cette façon, dit d’Artagnan, je n’aurai obligation à personne.
+
+— Mais moi, j’aurai obligation à vous, dit Planchet.
+
+— Non, car si tendrement que j’y tienne, Planchet, je puis laisser ma
+peau là-bas, et tu perdras tout. À propos, peste! cela me fait penser
+au principal, une clause indispensable, je l’écris: «Dans le cas où M.
+d’Artagnan succomberait à l’œuvre; la liquidation se trouvera faite et
+le sieur Planchet donne dès à présent quittance à l’ombre de messire
+d’Artagnan des vingt mille livres par lui versées dans la caisse de
+ladite association.»
+
+Cette dernière clause fit froncer le sourcil à Planchet; mais lorsqu’il
+vit l’œil si brillant, la main si musculeuse, l’échine si souple et
+si robuste de son associé, il reprit courage, et sans regret, haut la
+main, il ajouta un trait à son parafe. D’Artagnan en fit autant. Ainsi
+fut rédigé le premier acte de société connu; peut-être a-t-on un peu
+abusé depuis de la forme et du fond.
+
+— Maintenant, dit Planchet en versant un dernier verre de vin d’Anjou à
+d’Artagnan, maintenant, allez dormir, mon cher maître.
+
+— Non pas, répliqua d’Artagnan, car le plus difficile maintenant reste
+à faire, et je vais rêver à ce plus difficile.
+
+— Bah! dit Planchet, j’ai si grande confiance en vous, monsieur
+d’Artagnan, que je ne donnerais pas mes cent mille livres pour
+quatre-vingt-dix mille.
+
+— Et le diable m’emporte! dit d’Artagnan, je crois que tu aurais raison.
+
+Sur quoi d’Artagnan prit une chandelle, monta à sa chambre et se coucha.
+
+
+
+
+Chapitre XXI — Où d’Artagnan se prépare à voyager pour la maison
+Planchet et Compagnie
+
+
+D’Artagnan rêva si bien toute la nuit, que son plan fut arrêté dès le
+lendemain matin.
+
+— Voilà! dit-il en se mettant sur son séant dans son lit et en
+appuyant son coude sur son genou et son menton dans sa main, voilà! Je
+chercherai quarante hommes bien sûrs et bien solides, recrutés parmi
+des gens un peu compromis, mais ayant des habitudes de discipline. Je
+leur promettrai cinq cents livres pour un mois, s’ils reviennent; rien,
+s’ils ne reviennent pas, ou moitié pour leurs collatéraux. Quant à la
+nourriture et au logement, cela regarde les Anglais, qui ont des bœufs
+au pâturage, du lard au saloir, des poules au poulailler et du grain en
+grange. Je me présenterai au général Monck avec ce corps de troupe. Il
+m’agréera. J’aurai sa confiance, et j’en abuserai le plus vite possible.
+
+Mais, sans aller plus loin, d’Artagnan secoua la tête et s’interrompit.
+
+— Non, dit-il, je n’oserais raconter cela à Athos; le moyen est
+donc peu honorable. Il faut user de violence, continua-t-il, il le
+faut bien certainement, sans avoir en rien engagé ma loyauté. Avec
+quarante hommes je courrai la campagne comme partisan. Oui, mais si je
+rencontre, non pas quarante mille Anglais, comme disait Planchet, mais
+purement et simplement quatre cents? Je serai battu, attendu que, sur
+mes quarante guerriers, il s’en trouvera dix au moins de véreux, dix
+qui se feront tuer tout de suite par bêtise.
+
+«Non, en effet, impossible d’avoir quarante hommes sûrs; cela n’existe
+pas. Il faut savoir se contenter de trente. Avec dix hommes de moins
+j’aurai le droit d’éviter la rencontre à main armée, à cause du petit
+nombre de mes gens, et si la rencontre a lieu, mon choix est bien plus
+certain sur trente hommes que sur quarante. En outre, j’économise cinq
+mille francs, c’est-à-dire le huitième de mon capital, cela en vaut la
+peine. C’est dit, j’aurai donc trente hommes. Je les diviserai en trois
+bandes, nous nous éparpillerons dans le pays avec injonction de nous
+réunir à un moment donné; de cette façon, dix par dix, nous ne donnons
+pas le moindre soupçon, nous passons inaperçus. Oui, oui, trente, c’est
+un merveilleux nombre. Il y a trois dizaines; trois, ce nombre divin.
+Et puis, vraiment, une compagnie de trente hommes, lorsqu’elle sera
+réunie, cela aura encore quelque chose d’imposant. Ah! malheureux que
+je suis, continua d’Artagnan, il faut trente chevaux; c’est ruineux.
+Où diable avais-je la tête en oubliant les chevaux? On ne peut songer
+cependant à faire un coup pareil sans chevaux. Eh bien! soit! ce
+sacrifice, nous le ferons, quitte à prendre les chevaux dans le pays;
+ils n’y sont pas mauvais, d’ailleurs.
+
+«Mais j’oubliais, peste! trois bandes, cela nécessite trois
+commandants, voilà la difficulté: sur les trois commandants, j’en
+ai déjà un, c’est moi; oui, mais les deux autres coûteront à eux
+seuls presque autant d’argent que tout le reste de la troupe. Non,
+décidément, il ne faudrait qu’un seul lieutenant.
+
+«En ce cas, alors, je réduirai ma troupe à vingt hommes. Je sais bien
+que c’est peu, vingt hommes; mais puisque avec trente j’étais décidé
+à ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore avec vingt.
+Vingt, c’est un compte rond; cela d’ailleurs réduit de dix le nombre
+des chevaux, ce qui est une considération; et alors, avec un bon
+lieutenant...
+
+«Mordieu! ce que c’est pourtant que patience et calcul! N’allais-je pas
+m’embarquer avec quarante hommes, et voilà maintenant que je me réduis
+à vingt pour un égal succès. Dix mille livres d’épargnées d’un seul
+coup et plus de sûreté, c’est bien cela. Voyons à cette heure: il ne
+s’agit plus que de trouver ce lieutenant; trouvons-le donc, et après...
+Ce n’est pas facile, il me le faut brave et bon, un second moi-même.
+
+«Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut un
+million et que je ne paierai à mon homme que mille livres, quinze cents
+livres au plus, mon homme vendra le secret à Monck. Pas de lieutenant,
+mordioux! D’ailleurs, cet homme fût-il muet comme un disciple de
+Pythagore, cet homme aura bien dans la troupe un soldat favori dont il
+fera son sergent; le sergent pénétrera le secret du lieutenant, au cas
+où celui-ci sera honnête et ne voudra pas le vendre.
+
+«Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout pour
+cinquante mille livres. Allons, allons! c’est impossible! Décidément
+le lieutenant est impossible. Mais alors plus de fractions, je ne puis
+diviser ma troupe en deux et agir sur deux points à la fois sans un
+autre moi-même qui...Mais à quoi bon agir sur deux points, puisque
+nous n’avons qu’un homme à prendre? À quoi bon affaiblir un corps en
+mettant la droite ici, la gauche là? Un seul corps, mordioux! un seul,
+et commandé par d’Artagnan; très bien! Mais vingt hommes marchant d’une
+bande sont suspects à tout le monde; il ne faut pas qu’on voie vingt
+cavaliers marcher ensemble, autrement on leur détache une compagnie
+qui demande le mot d’ordre, et qui, sur l’embarras qu’on éprouve à
+le donner, fusille M. d’Artagnan et ses hommes comme des lapins. Je
+me réduis donc à dix hommes; de cette façon; j’agis simplement et
+avec unité; je serai forcé à la prudence, ce qui est la moitié de la
+réussite dans une affaire du genre de celle que j’entreprends: le
+grand nombre m’eût entraîné à quelque folie peut-être. Dix chevaux
+ne sont plus rien à acheter ou à prendre, Oh! excellente idée et
+quelle tranquillité parfaite elle fait passer dans mes veines! Plus de
+soupçons, plus de mots d’ordre, plus de danger. Dix hommes, ce sont
+des valets ou des commis. Dix hommes conduisant dix chevaux chargés de
+marchandises quelconques sont tolérés, bien reçus partout.
+
+«Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie,
+de France. Il n’y a rien à dire. Ces dix hommes, vêtus comme des
+manœuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton à la
+croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se laissent
+jamais inquiéter, parce qu’ils n’ont pas de mauvais desseins. Ils sont
+peut-être au fond un peu contrebandiers, mais qu’est-ce que cela fait?
+la contrebande n’est pas comme la polygamie, un cas pendable. Le pis
+qui puisse nous arriver, c’est qu’on confisque nos marchandises.
+
+«Les marchandises confisquées, la belle affaire! Allons, allons, c’est
+un plan superbe. Dix hommes seulement, dix hommes que j’engagerai
+pour mon service, dix hommes qui seront résolus comme quarante, qui
+me coûteront comme quatre, et à qui, pour plus grande sûreté, je
+n’ouvrirai pas la bouche de mon dessein, et à qui je dirai seulement:
+«Mes amis, il y a un coup à faire.» De cette façon, Satan sera bien
+malin s’il me joue un de ses tours. Quinze mille livres d’économisées!
+c’est superbe sur vingt.
+
+Ainsi réconforté par son industrieux calcul, d’Artagnan s’arrêta à ce
+plan et résolut de n’y plus rien changer. Il avait déjà, sur une liste
+fournie par son intarissable mémoire, dix hommes illustres parmi les
+chercheurs d’aventures, maltraités par la fortune ou inquiétés par la
+justice. Sur ce, d’Artagnan se leva et se mit en quête à l’instant
+même, en invitant Planchet à ne pas l’attendre à déjeuner, et même
+peut-être à dîner. Un jour et demi passé à courir certains bouges
+de Paris lui suffit pour sa récolte, et sans faire communiquer les
+uns avec les autres ses aventuriers, il avait colligé, collectionné,
+réuni en moins de trente heures une charmante collection de mauvais
+visages parlant un français moins pur que l’anglais dont ils allaient
+se servir. C’étaient pour la plupart des gardes dont d’Artagnan avait
+pu apprécier le mérite en différentes rencontres, et que l’ivrognerie,
+des coups d’épée malheureux, des gains inespérés au jeu ou les réformes
+économiques de M. de Mazarin avaient forcés de chercher l’ombre et
+la solitude, ces deux grands consolateurs des âmes incomprises et
+froissées. Ils portaient sur leur physionomie et dans leurs vêtements
+les traces des peines de cœur qu’ils avaient éprouvées. Quelques-uns
+avaient le visage déchiré; tous avaient des habits en lambeaux.
+
+D’Artagnan soulagea le plus pressé de ces misères fraternelles avec une
+sage distribution des écus de la société; puis ayant veillé à ce que
+ces écus fussent employés à l’embellissement physique de la troupe,
+il assigna rendez-vous à ses recrues dans le nord de la France, entre
+Berghes et Saint-Omer. Six jours avaient été donnés pour tout terme, et
+d’Artagnan connaissait assez la bonne volonté, la belle humeur et la
+probité relative de ces illustres engagés, pour être certain que pas un
+d’eux ne manquerait à l’appel. Ces ordres donnés, ce rendez-vous pris,
+il alla faire ses adieux à Planchet, qui lui demanda des nouvelles de
+son armée. D’Artagnan ne jugea point à propos de lui faire part de la
+réduction qu’il avait faite dans son personnel; il craignait d’entamer
+par cet aveu la confiance de son associé. Planchet se réjouit fort
+d’apprendre que l’armée était toute levée, et que lui, Planchet, se
+trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir,
+soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide
+Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français. Planchet
+compta donc en beaux louis doubles vingt mille livres à d’Artagnan,
+pour sa part à lui, Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en
+beaux louis doubles, pour la part de d’Artagnan. D’Artagnan mit chacun
+des vingt mille francs dans un sac et pesant chaque sac de chaque main:
+
+— C’est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il;
+sais-tu que cela pèse plus de trente livres?
+
+— Bah! votre cheval portera cela comme une plume.
+
+D’Artagnan secoua la tête.
+
+— Ne me dis pas de ces choses-là, Planchet; un cheval surchargé de
+trente livres, après le portemanteau et le cavalier, ne passe plus si
+facilement une rivière, ne franchit plus si légèrement un mur ou un
+fossé, et plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai que tu ne sais
+pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie dans l’infanterie.
+
+— Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment embarrassé.
+
+— Écoute, dit d’Artagnan, je paierai mon armée à son retour dans ses
+foyers. Garde-moi ma moitié de vingt mille livres, que tu feras valoir
+pendant ce temps-là.
+
+— Et ma moitié à moi? dit Planchet.
+
+— Je l’emporte.
+
+— Votre confiance m’honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez pas?
+
+— C’est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors,
+Planchet, pour le cas où je ne reviendrais pas, donne-moi une plume
+pour que je fasse mon testament.
+
+D’Artagnan prit une plume, du papier et écrivit sur une simple feuille:
+
+«Moi, d’Artagnan, je possède vingt mille livres économisées sou à sou
+depuis trente-trois ans que je suis au service de Sa Majesté le roi de
+France. J’en donne cinq mille à Athos, cinq mille à Porthos, cinq mille
+à Aramis, pour qu’ils les donnent, en mon nom et aux leurs, à mon petit
+ami Raoul, vicomte de Bragelonne. Je donne les cinq mille dernières à
+Planchet, pour qu’il distribue avec moins de regret les quinze mille
+autres à mes amis.
+
+«En fin de quoi j’ai signé les présentes.
+
+«D’Artagnan.
+
+Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu’avait écrit d’Artagnan.
+
+— Tiens, dit le mousquetaire à Planchet, lis.
+
+Aux dernières lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet.
+
+— Vous croyez que je n’eusse pas donné l’argent sans cela? Alors, je ne
+veux pas de vos cinq mille livres.
+
+D’Artagnan sourit.
+
+— Accepte, Planchet, accepte, et de cette façon tu ne perdras que
+quinze mille francs au lieu de vingt, et tu ne seras pas tenté de faire
+affront à la signature de ton maître et ami, en cherchant à ne rien
+perdre du tout.
+
+Comme il connaissait le cœur des hommes et des épiciers, ce cher M.
+d’Artagnan! Ceux qui ont appelé fou Don Quichotte, parce qu’il marchait
+à la conquête d’un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et ceux
+qui ont appelé fou Sancho, parce qu’il marchait avec son maître à la
+conquête du susdit empire, ceux-là certainement n’eussent point porté
+un autre jugement sur d’Artagnan et Planchet.
+
+Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus
+fins esprits de la cour de France. Quant au second, il s’était acquis
+à bon droit la réputation d’une des plus fortes cervelles parmi les
+marchands épiciers de la rue des Lombards, par conséquent de Paris, par
+conséquent de France.
+
+Or, à n’envisager ces deux hommes qu’au point de vue de tous les
+hommes, et les moyens à l’aide desquels ils comptaient remettre un roi
+sur son trône que comparativement aux autres moyens, le plus mince
+cerveau du pays où les cerveaux sont les plus minces se fût révolté
+contre l’outrecuidance du lieutenant et la stupidité de son associé.
+Heureusement d’Artagnan n’était pas homme à écouter les sornettes qui
+se débitaient autour de lui, ni les commentaires que l’on faisait
+sur lui. Il avait adopté la devise: «Faisons bien et laissons dire.»
+Planchet, de son côté, avait adopté celle-ci: «Laissons faire et ne
+disons rien.» Il en résultait que, selon l’habitude de tous les génies
+supérieurs, ces deux hommes se flattaient _intra pectus_ d’avoir raison
+contre tous ceux qui leur donnaient tort.
+
+Pour commencer, d’Artagnan se mit en route par le plus beau temps du
+monde, sans nuages au ciel, sans nuages à l’esprit, joyeux et fort,
+calme et décidé, gros de sa résolution, et par conséquent portant
+avec lui une dose décuple de ce fluide puissant que les secousses de
+l’âme font jaillir des nerfs et qui procurent à la machine humaine
+une force et une influence dont les siècles futurs se rendront, selon
+toute probabilité, plus arithmétiquement compte que nous ne pouvons
+le faire aujourd’hui. Il remonta, comme aux temps passés, cette route
+féconde en aventures qui l’avait conduit à Boulogne et qu’il faisait
+pour la quatrième fois. Il put presque, chemin faisant, reconnaître
+la trace de son pas sur le pavé et celle de son poing sur les portes
+des hôtelleries; sa mémoire, toujours active et présente, ressuscitait
+alors cette jeunesse que n’eût, trente ans après, démentie ni son
+grand cœur ni son poignet d’acier. Quelle riche nature que celle de
+cet homme! Il avait toutes les passions, tous les défauts, toutes les
+faiblesses, et l’esprit de contrariété familier à son intelligence
+changeait toutes ces imperfections en des qualités correspondantes.
+D’Artagnan, grâce à son imagination sans cesse errante, avait peur
+d’une ombre, et honteux d’avoir eu peur, il marchait à cette ombre, et
+devenait alors extravagant de bravoure si le danger était réel; aussi,
+tout en lui était émotions et partant jouissance. Il aimait fort la
+société d’autrui, mais jamais ne s’ennuyait dans la sienne, et plus
+d’une fois, si on eût pu l’étudier quand il était seul, on l’eût vu
+rire des quolibets qu’il se racontait à lui-même ou des bouffonnes
+imaginations qu’il se créait justement cinq minutes avant le moment où
+devait venir l’ennui.
+
+D’Artagnan ne fut pas peut-être aussi gai cette fois qu’il l’eût été
+avec la perspective de trouver quelques bons amis à Calais au lieu de
+celle qu’il avait d’y rencontrer les dix sacripants; mais cependant la
+mélancolie ne le visita point plus d’une fois par jour, et ce fut cinq
+visites à peu près qu’il reçut de cette sombre déité avant d’apercevoir
+la mer à Boulogne, encore les visites furent-elles courtes.
+
+Mais, une fois là, d’Artagnan se sentit près de l’action, et tout autre
+sentiment que celui de la confiance disparut, pour ne plus jamais
+revenir. De Boulogne, il suivit la côte jusqu’à Calais. Calais était
+le rendez-vous général, et dans Calais il avait désigné à chacun de
+ses enrôlés l’hôtellerie du Grand-Monarque, où la vie n’était point
+chère, où les matelots faisaient la chaudière, où les hommes d’épée, à
+fourreau de cuir, bien entendu, trouvaient gîte, table, nourriture, et
+toutes les douceurs de la vie enfin, à trente sous par jour. D’Artagnan
+se proposait de les surprendre en flagrant délit de vie errante, et de
+juger par la première apparence s’il fallait compter sur eux comme sur
+de bons compagnons.
+
+Il arriva le soir, à quatre heures et demie, à Calais.
+
+
+
+
+Chapitre XXII — D’Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie
+
+
+L’hôtellerie du Grand-Monarque était située dans une petite rue
+parallèle au port, sans donner sur le port même; quelques ruelles
+coupaient, comme des échelons coupent les deux parallèles de l’échelle,
+les deux grandes lignes droites du port et de la rue. Par les ruelles
+on débouchait inopinément du port dans la rue et de la rue dans le port.
+
+D’Artagnan arriva sur le port, prit une de ces rues, et tomba
+inopinément devant l’hôtellerie du Grand-Monarque. Le moment était
+bien choisi et put rappeler à d’Artagnan son début à l’hôtellerie
+du Franc-Meunier, à Meung. Des matelots qui venaient de jouer aux
+dés s’étaient pris de querelle et se menaçaient avec fureur. L’hôte,
+l’hôtesse et deux garçons surveillaient avec anxiété le cercle de
+ces mauvais joueurs, du milieu desquels la guerre semblait prête à
+s’élancer toute hérissée de couteaux et de haches.
+
+Le jeu, cependant, continuait.
+
+Un banc de pierre était occupé par deux hommes qui semblaient ainsi
+veiller à la porte; quatre tables placées au fond de la chambre commune
+étaient occupées par huit autres individus. Ni les hommes du banc ni
+les hommes des tables ne prenaient part ni à la querelle ni au jeu.
+D’Artagnan reconnut ses dix hommes dans ces spectateurs si froids et
+si indifférents. La querelle allait croissant. Toute passion a, comme
+la mer, sa marée qui monte et qui descend. Arrivé au paroxysme de sa
+passion, un matelot renversa la table et l’argent qui était dessus.
+La table tomba, l’argent roula. À l’instant même tout le personnel de
+l’hôtellerie se jeta sur les enjeux, et bon nombre de pièces blanches
+furent ramassées par des gens qui s’esquivèrent, tandis que les
+matelots se déchiraient entre eux.
+
+Seuls, les deux hommes du banc et les huit hommes de l’intérieur,
+quoiqu’ils eussent l’air parfaitement étrangers les uns aux autres,
+seuls, disons-nous, ces dix hommes semblaient s’être donné le mot pour
+demeurer impassibles au milieu de ces cris de fureur et de ce bruit
+d’argent. Deux seulement se contentèrent de repousser avec le pied les
+combattants qui venaient jusque sous leur table.
+
+Deux autres, enfin, plutôt que de prendre part à tout ce vacarme,
+sortirent leurs mains de leurs poches; deux autres, enfin, montèrent
+sur la table qu’ils occupaient, comme font, pour éviter d’être
+submergés, des gens surpris par une crue d’eau.
+
+«Allons, allons, se dit d’Artagnan, qui n’avait perdu aucun de ces
+détails que nous venons de raconter, voilà une jolie collection:
+circonspects, calmes, habitués au bruit, faits aux coups; peste! j’ai
+eu la main heureuse.»
+
+Tout à coup son attention fut appelée sur un point de la chambre.
+
+Les deux hommes qui avaient repoussé du pied les lutteurs furent
+assaillis d’injures par les matelots qui venaient de se réconcilier.
+
+L’un d’eux, à moitié ivre de colère et tout à fait de bière, vint d’un
+ton menaçant demander au plus petit de ces deux sages de quel droit il
+avait touché de son pied des créatures du bon Dieu qui n’étaient pas
+des chiens. Et en faisant cette interpellation, il mit, pour la rendre
+plus directe, son gros poing sous le nez de la recrue de M. d’Artagnan.
+
+Cet homme pâlit sans qu’on pût apprécier s’il pâlissait de crainte
+ou bien de colère; ce que voyant, le matelot conclut que c’était de
+peur, et leva son poing avec l’intention bien manifeste de le laisser
+retomber sur la tête de l’étranger.
+
+Mais sans qu’on eût vu remuer l’homme menacé, il détacha au matelot
+une si rude bourrade dans l’estomac, que celui-ci roula jusqu’au bout
+de la chambre avec des cris épouvantables. Au même instant, ralliés
+par l’esprit de corps, tous les camarades du vaincu tombèrent sur le
+vainqueur.
+
+Ce dernier, avec le même sang-froid dont il avait déjà fait preuve,
+sans commettre l’imprudence de toucher à ses armes, empoigna un pot de
+bière à couvercle d’étain, et assomma deux ou trois assaillants; puis,
+comme il allait succomber sous le nombre, les sept autres silencieux de
+l’intérieur, qui n’avaient pas bougé, comprirent que c’était leur cause
+qui était en jeu et se ruèrent à son secours.
+
+En même temps les deux indifférents de la porte se retournèrent avec un
+froncement de sourcils qui indiquait leur intention bien prononcée de
+prendre l’ennemi à revers si l’ennemi ne cessait pas son agression.
+
+L’hôte, ses garçons et deux gardes de nuit qui passaient et qui, par
+curiosité, pénétrèrent trop avant dans la chambre furent enveloppés
+dans la bagarre et roués de coups.
+
+Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et une
+tactique qui faisaient plaisir à voir; enfin, obligés de battre en
+retraite devant le nombre, ils prirent leur retranchement de l’autre
+côté de la grande table, qu’ils soulevèrent d’un commun accord à
+quatre, tandis que les deux autres s’armaient chacun d’un tréteau, de
+telle sorte qu’en s’en servant comme d’un gigantesque abattoir, ils
+renversèrent d’un coup huit matelots sur la tête desquels ils avaient
+fait jouer leur monstrueuse catapulte.
+
+Le sol était donc jonché de blessés et la salle pleine de cris et de
+poussière, lorsque d’Artagnan, satisfait de l’épreuve, s’avança l’épée
+à la main, et, frappant du pommeau tout ce qu’il rencontra de têtes
+dressées, il poussa un vigoureux _holà!_ qui mit à l’instant même fin à
+la lutte. Il se fit un grand refoulement du centre à la circonférence,
+de sorte que d’Artagnan se trouva isolé et dominateur.
+
+— Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton
+majestueux de Neptune prononçant le Cos ego...
+
+À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer
+la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant
+chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et
+leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de
+tréteau. De leur côté, les matelots, voyant cette longue épée nue, cet
+air martial et ce bras agile qui venaient au secours de leurs ennemis
+dans la personne d’un homme qui paraissait habitué au commandement, de
+leur côté, les matelots ramassèrent leurs blessés et leurs cruchons.
+Les Parisiens s’essuyèrent le front et tirèrent leur révérence au chef.
+
+D’Artagnan fut comblé de félicitations par l’hôte du Grand-Monarque.
+
+Il les reçut en homme qui sait qu’on ne lui offre rien de trop, puis il
+déclara qu’en attendant de souper il allait se promener sur le port.
+Aussitôt chacun des enrôlés, qui comprit l’appel, prit son chapeau,
+épousseta son habit et suivit d’Artagnan. Mais d’Artagnan, tout en
+flânant, tout en examinant chaque chose, se garda bien de s’arrêter; il
+se dirigea vers la dune, et les dix hommes, effarés de se trouver ainsi
+à la piste les uns des autres, inquiets de voir à leur droite, à leur
+gauche et derrière eux des compagnons sur lesquels ils ne comptaient
+pas, le suivirent en se jetant les uns les autres des regards furibonds.
+
+Ce ne fut qu’au plus creux de la plus profonde dune que d’Artagnan,
+souriant de les voir distancés, se retourna vers eux, et leur faisant
+de la main un signe pacifique:
+
+— Eh! là, là! messieurs, dit-il, ne nous dévorons pas; vous êtes faits
+pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et non pour
+vous dévorer les uns les autres.
+
+Alors toute hésitation cessa; les hommes respirèrent comme s’ils
+eussent été tirés d’un cercueil, et s’examinèrent complaisamment les
+uns les autres. Après cet examen, ils portèrent les yeux sur leur chef,
+qui, connaissant dès longtemps le grand art de parler à des hommes de
+cette trempe, leur improvisa le petit discours suivant, accentué avec
+une énergie toute gasconne.
+
+— Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engagés, vous
+connaissant des braves et voulant vous associer à une expédition
+glorieuse. Figurez-vous qu’en travaillant avec moi vous travaillez
+pour le roi. Je vous préviens seulement que si vous laissez paraître
+quelque chose de cette supposition, je me verrai forcé de vous casser
+immédiatement la tête de la façon qui me sera la plus commode. Vous
+n’ignorez pas, messieurs, que les secrets d’État sont comme un
+poison mortel; tant que ce poison est dans sa boîte et que la boîte
+est fermée, il ne nuit pas; hors de la boîte, il tue. Maintenant,
+approchez-vous de moi, et vous allez savoir de ce secret ce que je puis
+vous en dire.
+
+Tous s’approchèrent avec un mouvement de curiosité.
+
+— Approchez-vous, continua d’Artagnan, et que l’oiseau qui passe
+au-dessus de nos têtes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le
+poisson qui bondit hors de l’eau ne puissent nous entendre. Il s’agit
+de savoir et de rapporter à M. le surintendant des finances combien la
+contrebande anglaise fait de tort aux marchands français. J’entrerai
+partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pêcheurs picards
+jetés sur la côte par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons
+du poisson ni plus ni moins que de vrais pêcheurs.
+
+«Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiéter;
+il est donc urgent que nous soyons en état de nous défendre. Voilà
+pourquoi je vous ai choisis comme des gens d’esprit et de courage. Nous
+mènerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que
+nous avons derrière nous un protecteur puissant, grâce auquel il n’y a
+pas d’embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j’espère
+qu’après une courte explication vous allez me tirer d’embarras. Cette
+chose qui me contrarie, c’est d’emmener avec moi un équipage de
+pêcheurs stupides, lequel équipage nous gênera énormément, tandis que
+si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer...
+
+— Oh! qu’à cela ne tienne! dit une des recrues de d’Artagnan; moi, j’ai
+été prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la
+manœuvre comme un amiral.
+
+— Voyez-vous, dit d’Artagnan, l’admirable chose que le hasard!
+
+D’Artagnan prononça ces paroles avec un indéfinissable accent de feinte
+bonhomie; car d’Artagnan savait à merveille que cette victime des
+pirates était un ancien corsaire, et il l’avait engagé en connaissance
+de cause. Mais d’Artagnan n’en disait jamais plus qu’il n’avait besoin
+d’en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de
+l’explication, et accueillit l’effet sans paraître se préoccuper de la
+cause.
+
+— Et moi, dit un second, j’ai, par chance, un oncle qui dirige les
+travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j’ai joué sur les
+embarcations; je sais donc manier l’aviron et la voile à défier le
+premier matelot ponantais venu.
+
+Celui-là ne mentait guère plus que l’autre, il avait ramé six ans sur
+les galères de Sa Majesté, à La Ciotat.
+
+Deux autres furent plus francs; ils avouèrent tout simplement qu’ils
+avaient servi sur un vaisseau comme soldats de pénitence; ils n’en
+rougissaient pas. D’Artagnan se trouva donc le chef de dix hommes de
+guerre et de quatre matelots, ayant à la fois armée de terre et de
+mer, ce qui eût porté l’orgueil de Planchet au comble, si Planchet
+eût connu ce détail. Il ne s’agissait plus que de l’ordre général, et
+d’Artagnan le donna précis. Il enjoignit à ses hommes de se tenir prêts
+à partir pour La Haye, en suivant, les uns le littoral qui mène jusqu’à
+Breskens, les autres la route qui mène à Anvers.
+
+Le rendez-vous fut donné, en calculant chaque jour de marche, à
+quinze jours de là, sur la place principale de La Haye. D’Artagnan
+recommanda à ses hommes de s’accoupler comme ils l’entendraient, par
+sympathie, deux par deux. Lui-même choisit parmi les figures les moins
+patibulaires deux gardes qu’il avait connus autrefois, et dont les
+seuls défauts étaient d’être joueurs et ivrognes. Ces hommes n’avaient
+point perdu toute idée de civilisation, et, sous des habits propres,
+leurs cœurs eussent recommencé à battre. D’Artagnan, pour ne pas
+donner de jalousie aux autres, fit passer les autres devant. Il garda
+ses deux préférés, les habilla de ses propres nippes et partit avec eux.
+
+C’est à ceux-là, qu’il semblait honorer d’une confiance absolue, que
+d’Artagnan fit une fausse confidence destinée à garantir le succès de
+l’expédition. Il leur avoua qu’il s’agissait, non pas de voir combien
+la contrebande anglaise pouvait faire de tort au commerce français,
+mais au contraire combien la contrebande française pouvait faire tort
+au commerce anglais. Ces hommes parurent convaincus; ils l’étaient
+effectivement.
+
+D’Artagnan était bien sûr qu’à la première débauche, alors qu’ils
+seraient morts-ivres, l’un des deux divulguerait ce secret capital à
+toute la bande. Son jeu lui parut infaillible.
+
+Quinze jours après ce que nous venons de voir se passer à Calais, toute
+la troupe se trouvait réunie à La Haye.
+
+Alors, d’Artagnan s’aperçut que tous ses hommes, avec une intelligence
+remarquable, s’étaient déjà travestis en matelots plus ou moins
+maltraités par la mer. D’Artagnan les laissa dormir en un bouge de
+Newkerkestreet, et se logea, lui, proprement, sur le grand canal.
+
+Il apprit que le roi d’Angleterre était revenu près de son allié
+Guillaume II de Nassau, stathouder de Hollande. Il apprit encore que
+le refus du roi Louis XIV avait un peu refroidi la protection qui lui
+avait été accordée jusque-là, et qu’en conséquence il avait été se
+confiner dans une petite maison du village de Scheveningen, situé dans
+les dunes, au bord de la mer, à une petite lieue de La Haye.
+
+Là, disait-on, le malheureux banni se consolait de son exil en
+regardant, avec cette mélancolie particulière aux princes de sa race,
+cette mer immense du Nord, qui le séparait de son Angleterre, comme
+elle avait séparé autrefois Marie Stuart de la France. Là, derrière
+quelques arbres du beau bois de Scheveningen, sur le sable fin où
+croissent les bruyères dorées de la dune, Charles II végétait comme
+elles, plus malheureux qu’elles, car il vivait de la vie de la pensée,
+et il espérait et désespérait tour à tour. D’Artagnan poussa une fois
+jusqu’à Scheveningen, afin d’être bien sûr de ce que l’on rapportait
+sur le prince. Il vit en effet Charles II pensif et seul sortir par
+une petite porte donnant sur le bois, et se promenant sur le rivage,
+au soleil couchant, sans même attirer l’attention des pêcheurs qui, en
+revenant le soir, tiraient, comme les anciens marins de l’Archipel,
+leurs barques sur le sable de la grève.
+
+D’Artagnan reconnut le roi. Il le vit fixer son regard sombre sur
+l’immense étendue des eaux, et absorber sur son pâle visage les rouges
+rayons du soleil déjà échancré par la ligne noire de l’horizon. Puis
+Charles II rentra dans la maison isolée, toujours seul, toujours lent
+et triste, s’amusant à faire crier sous ses pas le sable friable et
+mouvant. Dès le soir même, d’Artagnan loua pour mille livres une barque
+de pêcheur qui en valait quatre mille. Il donna ces mille livres
+comptant, et déposa les trois mille autres chez le bourgmestre. Après
+quoi il embarqua, sans qu’on les vît et durant la nuit obscure, les
+six hommes qui formaient son armée de terre; et, à la marée montante,
+à trois heures du matin, il gagna le large manœuvrant ostensiblement
+avec les quatre autres et se reposant sur la science de son galérien,
+comme il l’eût fait sur celle du premier pilote du port.
+
+
+
+
+Chapitre XXIII — Où l’auteur est forcé, bien malgré lui, de faire un
+peu d’histoire
+
+
+Tandis que les rois et les hommes s’occupaient ainsi de l’Angleterre,
+qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire à sa louange,
+n’avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arrêté
+son regard et posé son doigt, un homme prédestiné à écrire son nom en
+lettres éclatantes dans le livre de l’histoire, poursuivait à la face
+du monde une œuvre pleine de mystère et d’audace. Il allait, et nul ne
+savait où il voulait aller, quoique non seulement l’Angleterre, mais
+la France, mais l’Europe, le regardassent marcher d’un pas ferme et la
+tête haute. Tout ce qu’on savait sur cet homme, nous allons le dire.
+
+Monck venait de se déclarer pour la liberté du Rump Parliament, ou, si
+on l’aime mieux, le Parlement Croupion, comme on l’appelait, Parlement
+que le général Lambert, imitant Cromwell, dont il avait été le
+lieutenant, venait de bloquer si étroitement, pour lui faire faire sa
+volonté, qu’aucun membre, pendant tout le blocus, n’avait pu en sortir,
+et qu’un seul, Pierre Wentwort, avait pu y entrer.
+
+Lambert et Monck, tout se résumait dans ces deux hommes, le premier
+représentant le despotisme militaire, le second représentant le
+républicanisme pur. Ces deux hommes, c’étaient les deux seuls
+représentants politiques de cette révolution dans laquelle Charles Ier
+avait d’abord perdu sa couronne et ensuite sa tête. Lambert, au reste,
+ne dissimulait pas ses vues; il cherchait à établir un gouvernement
+tout militaire et à se faire le chef de ce gouvernement.
+
+Monck, républicain rigide, disaient les uns, voulait maintenir le Rump
+Parliament, cette représentation visible, quoique dégénérée, de la
+république. Monck, adroit ambitieux, disaient les autres, voulait tout
+simplement se faire de ce Parlement, qu’il semblait protéger, un degré
+solide pour monter jusqu’au trône que Cromwell avait fait vide, mais
+sur lequel il n’avait pas osé s’asseoir.
+
+Ainsi, Lambert en persécutant le Parlement, Monck en se déclarant pour
+lui, s’étaient mutuellement déclarés ennemis l’un de l’autre. Aussi
+Monck et Lambert avaient-ils songé tout d’abord à se faire chacun une
+armée: Monck en Écosse, où étaient les presbytériens et les royalistes,
+c’est-à-dire les mécontents; Lambert à Londres, où se trouvait comme
+toujours la plus forte opposition contre le pouvoir qu’elle avait sous
+les yeux.
+
+Monck avait pacifié l’Écosse, il s’y était formé une armée et s’en
+était fait un asile: l’une gardait l’autre; Monck savait que le
+jour n’était pas encore venu, jour marqué par le Seigneur, pour un
+grand changement; aussi son épée paraissait-elle collée au fourreau.
+Inexpugnable dans sa farouche et montagneuse Écosse, général absolu,
+roi d’une armée de onze mille vieux soldats, qu’il avait plus d’une
+fois conduits à la victoire; aussi bien et mieux instruit des affaires
+de Londres que Lambert, qui tenait garnison dans la Cité, voilà
+quelle était la position de Monck lorsque à cent lieues de Londres
+il se déclara pour le Parlement. Lambert, au contraire, comme nous
+l’avons dit, habitait la capitale. Il y avait le centre de toutes ses
+opérations, et il y réunissait autour de lui et tous ses amis et tout
+le bas peuple, éternellement enclin à chérir les ennemis du pouvoir
+constitué. Ce fut donc à Londres que Lambert apprit l’appui que des
+frontières d’Écosse Monck prêtait au Parlement. Il jugea qu’il n’y
+avait pas de temps à perdre, et que la Tweed n’était pas si éloignée
+de la Tamise qu’une armée n’enjambât d’une rivière à l’autre surtout
+lorsqu’elle était bien commandée. Il savait en outre, qu’au fur et
+à mesure qu’ils pénétreraient en Angleterre, les soldats de Monck
+formeraient sur la route cette boule de neige, emblème du globe de la
+fortune, qui n’est pour l’ambitieux qu’un degré sans cesse grandissant
+pour le conduire à son but. Il ramassa donc son armée, formidable à la
+fois par sa composition ainsi que par le nombre, et courut au-devant
+de Monck, qui, lui, pareil à un navigateur prudent voguant au milieu
+des écueils, s’avançait à toutes petites journées et le nez au vent,
+écoutant le bruit et flairant l’air qui venait de Londres. Les deux
+armées s’aperçurent à la hauteur de Newcastle; Lambert, arrivé le
+premier, campa dans la ville même.
+
+Monck, toujours circonspect, s’arrêta où il était et plaça son quartier
+général à Coldstream, sur la Tweed.
+
+La vue de Lambert répandit la joie dans l’armée de Monck, tandis
+qu’au contraire la vue de Monck jeta le désarroi dans l’armée de
+Lambert. On eût cru que ces intrépides batailleurs, qui avaient fait
+tant de bruit dans les rues de Londres, s’étaient mis en route dans
+l’espoir de ne rencontrer personne, et que maintenant, voyant qu’ils
+avaient rencontré une armée et que cette armée arborait devant eux,
+non seulement un étendard, mais encore une cause et un principe, on
+eût cru, disons-nous, que ces intrépides batailleurs s’étaient mis à
+réfléchir qu’ils étaient moins bons républicains que les soldats de
+Monck, puisque ceux-ci soutenaient le Parlement, tandis que Lambert ne
+soutenait rien, pas même lui. Quant à Monck, s’il eut à réfléchir ou
+s’il réfléchit, ce dut être fort tristement, car l’histoire raconte, et
+cette pudique dame, on le sait, ne ment jamais, car l’histoire raconte
+que le jour de son arrivée à Coldstream on chercha inutilement un
+mouton par toute la ville. Si Monck eût commandé une armée anglaise,
+il y eût eu de quoi faire déserter toute l’armée. Mais il n’en est
+point des Écossais comme des Anglais, à qui cette chair coulante qu’on
+appelle le sang est de toute nécessité; les Écossais, race pauvre et
+sobre, vivent d’un peu d’orge écrasée entre deux pierres, délayée avec
+de l’eau de la fontaine et cuite sur un grès rougi.
+
+Les Écossais, leur distribution d’orge faite, ne s’inquiétèrent donc
+point s’il y avait ou s’il n’y avait pas de viande à Coldstream. Monck,
+peu familiarisé avec les gâteaux d’orge, avait faim, et son état-major,
+aussi affamé pour le moins que lui, regardait avec anxiété à droite
+et à gauche pour savoir ce qu’on préparait à souper. Monck se fit
+renseigner; ses éclaireurs avaient en arrivant trouvé la ville déserte
+et les buffets vides; de bouchers et de boulangers, il n’y fallait pas
+compter à Coldstream. On ne trouva donc pas le moindre morceau de pain
+pour la table du général.
+
+Au fur et à mesure que les récits se succédaient, aussi peu rassurants
+les uns que les autres, Monck, voyant l’effroi et le découragement
+sur tous les visages, affirma qu’il n’avait pas faim; d’ailleurs on
+mangerait le lendemain, puisque Lambert était là probablement dans
+l’intention de livrer bataille, et par conséquent pour livrer ses
+provisions s’il était forcé dans Newcastle, ou pour délivrer à jamais
+les soldats de Monck de la faim s’il était vainqueur.
+
+Cette consolation ne fut efficace que sur le petit nombre; mais peu
+importait à Monck, car Monck était fort absolu sous les apparences de
+la plus parfaite douceur.
+
+Force fut donc à chacun d’être satisfait, ou tout au moins de le
+paraître. Monck, tout aussi affamé que ses gens, mais affectant la
+plus parfaite indifférence pour ce mouton absent, coupa un fragment
+de tabac, long d’un demi-pouce, à la carotte d’un sergent qui faisait
+partie de sa suite, et commença à mastiquer le susdit fragment en
+assurant à ses lieutenants que la faim était une chimère, et que
+d’ailleurs on n’avait jamais faim tant qu’on avait quelque chose à
+mettre sous sa dent. Cette plaisanterie satisfit quelques-uns de ceux
+qui avaient résisté à la première déduction que Monck avait tirée
+du voisinage de Lambert; le nombre des récalcitrants diminua donc
+d’autant; la garde s’installa, les patrouilles commencèrent, et le
+général continua son frugal repas sous sa tente ouverte.
+
+Entre son camp et celui de l’ennemi s’élevait une vieille abbaye dont
+il reste à peine quelques ruines aujourd’hui, mais qui alors était
+debout et qu’on appelait l’abbaye de Newcastle. Elle était bâtie
+sur un vaste terrain indépendant à la fois de la plaine et de la
+rivière, parce qu’il était presque un marais alimenté par des sources
+et entretenu par les pluies. Cependant, au milieu de ces flaques
+d’eau couvertes de grandes herbes, de joncs et de roseaux, on voyait
+s’avancer des terrains solides consacrés autrefois au potager, au parc,
+au jardin d’agrément et autres dépendances de l’abbaye, pareille à une
+de ces grandes araignées de mer dont le corps est rond, tandis que les
+pattes vont en divergeant à partir de cette circonférence.
+
+Le potager, l’une des pattes les plus allongées de l’abbaye, s’étendait
+jusqu’au camp de Monck. Malheureusement on en était, comme nous l’avons
+dit, aux premiers jours de juin, et le potager, abandonné d’ailleurs,
+offrait peu de ressources.
+
+Monck avait fait garder ce lieu comme le plus propre aux surprises.
+On voyait bien au-delà de l’abbaye les feux du général ennemi; mais
+entre ces feux et l’abbaye s’étendait la Tweed, déroulant ses écailles
+lumineuses sous l’ombre épaisse de quelques grands chênes verts. Monck
+connaissait parfaitement cette position, Newcastle et ses environs lui
+ayant déjà plus d’une fois servi de quartier général. Il savait que
+le jour son ennemi pourrait sans doute jeter des éclaireurs dans ces
+ruines et y venir chercher une escarmouche, mais que la nuit il se
+garderait bien de s’y hasarder. Il se trouverait donc en sûreté. Aussi
+ses soldats purent-ils le voir, après ce qu’il appelait fastueusement
+son souper, c’est-à-dire après l’exercice de mastication rapporté par
+nous au commencement de ce chapitre, comme depuis Napoléon à la veille
+d’Austerlitz, dormir tout assis sur sa chaise de jonc, moitié sous la
+lueur de sa lampe, moitié sous le reflet de la lune qui commençait à
+monter aux cieux.
+
+Ce qui signifie qu’il était à peu près neuf heures et demie du soir.
+
+Tout à coup Monck fut tiré de ce demi-sommeil, factice peut-être, par
+une troupe de soldats qui, accourant avec des cris joyeux, venaient
+frapper du pied les bâtons de la tente de Monck, tout en bourdonnant
+pour le réveiller.
+
+Il n’était pas besoin d’un si grand bruit. Le général ouvrit les yeux.
+
+— Eh bien! mes enfants, que se passe-t-il donc? demanda le général.
+
+— Général, répondirent plusieurs voix, général, vous souperez.
+
+— J’ai soupé, messieurs, répondit tranquillement celui-ci, et je
+digérais tranquillement, comme vous voyez; mais entrez, et dites-moi ce
+qui vous amène.
+
+— Général, une bonne nouvelle.
+
+— Bah! Lambert nous fait-il dire qu’il se battra demain?
+
+— Non, mais nous venons de capturer une barque de pêcheurs qui portait
+du poisson au camp de Newcastle.
+
+— Et vous avez eu tort, mes amis. Ces messieurs de Londres sont
+délicats, ils tiennent à leur premier service; vous allez les mettre
+de très mauvaise humeur; ce soir et demain ils seront impitoyables. Il
+serait de bon goût, croyez-moi, de renvoyer à M. Lambert ses poissons
+et ses pêcheurs, à moins que...
+
+Le général réfléchit un instant.
+
+— Dites-moi, continua-t-il, quels sont ces pêcheurs, s’il vous plaît?
+
+— Des marins picards qui pêchaient sur les côtes de France ou de
+Hollande, et qui ont été jetés sur les nôtres par un grand vent.
+
+— Quelques-uns d’entre eux parlent-ils notre langue?
+
+— Le chef nous a dit quelques mots d’anglais.
+
+La défiance du général s’était éveillée au fur et à mesure que les
+renseignements lui venaient.
+
+— C’est bien, dit-il. Je désire voir ces hommes, amenez-les-moi.
+
+Un officier se détacha aussitôt pour aller les chercher.
+
+— Combien sont-ils? continua Monck, et quel bateau montent-ils?
+
+— Ils sont dix ou douze, mon général, et ils montent une espèce de
+chasse-marée, comme ils appellent cela, de construction hollandaise, à
+ce qu’il nous a semblé.
+
+— Et vous dites qu’ils portaient du poisson au camp de M. Lambert?
+
+— Oui, général. Il paraît même qu’ils ont fait une assez bonne pêche.
+
+— Bien, nous allons voir cela, dit Monck. En effet, au moment même
+l’officier revenait, amenant le chef de ces pêcheurs, homme de
+cinquante à cinquante-cinq ans à peu près, mais de bonne mine. Il était
+de moyenne taille et portait un justaucorps de grosse laine, un bonnet
+enfoncé jusqu’aux yeux; un coutelas était passé à sa ceinture, et il
+marchait avec cette hésitation toute particulière aux marins, qui, ne
+sachant jamais, grâce au mouvement du bateau, si leur pied posera sur
+la planche ou dans le vide, donnent à chacun de leurs pas une assiette
+aussi sûre que s’il s’agissait de poser un pilotis. Monck, avec un
+regard fin et pénétrant, considéra longtemps le pêcheur, qui lui
+souriait de ce sourire moitié narquois, moitié niais, particulier à nos
+paysans.
+
+— Tu parles anglais? lui demanda Monck en excellent français.
+
+— Ah! bien mal, milord, répondit le pêcheur.
+
+Cette réponse fut faite bien plutôt avec l’accentuation vive et
+saccadée des gens d’outre-Loire qu’avec l’accent un peu traînard des
+contrées de l’ouest et du nord de la France.
+
+— Mais enfin tu le parles, insista Monck, pour étudier encore une fois
+cet accent.
+
+— Eh! nous autres gens de mer, répondit le pêcheur, nous parlons un peu
+toutes les langues.
+
+— Alors, tu es matelot pêcheur?
+
+— Pour aujourd’hui, milord, pêcheur, et fameux pêcheur même. J’ai pris
+un bar qui pèse au moins trente livres, et plus de cinquante mulets;
+j’ai aussi de petits merlans qui seront parfaits dans la friture.
+
+— Tu me fais l’effet d’avoir plus pêché dans le golfe de Gascogne que
+dans la Manche, dit Monck en souriant.
+
+— En effet, je suis du Midi; cela empêche-t-il d’être bon pêcheur,
+milord?
+
+— Non pas, et je t’achète ta pêche; maintenant parle avec franchise: à
+qui la destinais-tu?
+
+— Milord, je ne vous cacherai point que j’allais à Newcastle, tout
+en suivant la côte, lorsqu’un gros de cavaliers qui remontaient le
+rivage en sens inverse ont fait signe à ma barque de rebrousser
+chemin jusqu’au camp de Votre Honneur, sous peine d’une décharge de
+mousqueterie. Comme je n’étais pas armé en guerre, ajouta le pêcheur en
+souriant, j’ai dû obéir.
+
+— Et pourquoi allais-tu chez Lambert et non chez moi?
+
+— Milord, je serai franc; Votre Seigneurie le permet-elle?
+
+— Oui, et même au besoin je te l’ordonne.
+
+— Eh bien! milord, j’allais chez M. Lambert, parce que ces messieurs
+de la ville paient bien, tandis que vous autres Écossais, puritains,
+presbytériens, covenantaires, comme vous voudrez vous appeler, vous
+mangez peu, mais ne payez pas du tout.
+
+Monck haussa les épaules sans cependant pouvoir s’empêcher de sourire
+en même temps.
+
+— Et pourquoi, étant du Midi, viens-tu pêcher sur nos côtes?
+
+— Parce que j’ai eu la bêtise de me marier en Picardie.
+
+— Oui; mais enfin la Picardie n’est pas l’Angleterre.
+
+— Milord, l’homme pousse le bateau à la mer, mais Dieu et le vent font
+le reste et poussent le bateau où il leur plaît.
+
+— Tu n’avais donc pas l’intention d’aborder chez nous?
+
+— Jamais.
+
+— Et quelle route faisais-tu?
+
+— Nous revenions d’Ostende, où l’on avait déjà vu des maquereaux,
+lorsqu’un grand vent du midi nous a fait dériver; alors, voyant qu’il
+était inutile de lutter avec lui, nous avons filé devant lui. Il a donc
+fallu, pour ne pas perdre la pêche, qui était bonne, l’aller vendre au
+plus prochain port d’Angleterre; or, ce plus prochain port, c’était
+Newcastle; l’occasion était bonne, nous a-t-on dit, il y avait surcroît
+de population dans le camp; surcroît de population dans la ville; l’un
+et l’autre étaient pleins de gentilshommes très riches et très affamés,
+nous disait-on encore; alors je me suis dirigé vers Newcastle.
+
+— Et tes compagnons, où sont-ils?
+
+— Oh! mes compagnons, ils sont restés à bord; ce sont des matelots sans
+instruction aucune.
+
+— Tandis que toi...? fit Monck.
+
+— Oh! moi, dit le patron en riant, j’ai beaucoup couru avec mon père,
+et je sais comment on dit un sou, un écu, une pistole, un louis et un
+double louis dans toutes les langues de l’Europe; aussi mon équipage
+m’écoute-t-il comme un oracle et m’obéit-il comme à un amiral.
+
+— Alors c’est toi qui avais choisi M. Lambert comme la meilleure
+pratique?
+
+— Oui, certes. Et soyez franc, milord, m’étais-je trompé?
+
+— C’est ce que tu verras plus tard.
+
+— En tout cas, milord, s’il y a faute, la faute est à moi, et il ne
+faut pas en vouloir pour cela à mes camarades.
+
+«Voilà décidément un drôle spirituel», pensa Monck.
+
+Puis, après quelques minutes de silence employées à détailler le
+pêcheur:
+
+— Tu viens d’Ostende, m’as-tu dit? demanda le général.
+
+— Oui, milord, en droite ligne.
+
+— Tu as entendu parler des affaires du jour alors, car je ne doute
+point qu’on ne s’en occupe en France et en Hollande. Que fait celui qui
+se dit le roi d’Angleterre?
+
+— Oh! milord, s’écria le pêcheur avec une franchise bruyante et
+expansive, voilà une heureuse question, et vous ne pouviez mieux vous
+adresser qu’à moi, car en vérité j’y peux faire une fameuse réponse.
+Figurez-vous, milord, qu’en relâchant à Ostende pour y vendre le peu de
+maquereaux que nous y avions pêchés, j’ai vu l’ex-roi qui se promenait
+sur les dunes, en attendant ses chevaux, qui devaient le conduire à La
+Haye: c’est un grand pâle avec des cheveux noirs, et la mine un peu
+dure. Il a l’air de se mal porter, au reste, et je crois que l’air de
+la Hollande ne lui est pas bon.
+
+Monck suivait avec une grande attention la conversation rapide,
+colorée et diffuse du pêcheur, dans une langue qui n’était pas la
+sienne; heureusement, avons-nous dit, qu’il la parlait avec une grande
+facilité. Le pêcheur, de son côté, employait tantôt un mot français,
+tantôt un mot anglais, tantôt un mot qui paraissait n’appartenir
+à aucune langue et qui était un mot gascon. Heureusement ses yeux
+parlaient pour lui, et si éloquemment, qu’on pouvait bien perdre un mot
+de sa bouche, mais pas une seule intention de ses yeux.
+
+Le général paraissait de plus en plus satisfait de son examen.
+
+— Tu as dû entendre dire que cet ex-roi, comme tu l’appelles, se
+dirigeait vers La Haye dans un but quelconque.
+
+— Oh! oui, bien certainement, dit le pêcheur, j’ai entendu dire cela.
+
+— Et dans quel but?
+
+— Mais toujours le même, fit le pêcheur; n’a-t-il pas cette idée fixe
+de revenir en Angleterre?
+
+— C’est vrai, dit Monck pensif.
+
+— Sans compter, ajouta le pêcheur, que le stathouder... vous savez,
+milord, Guillaume II...
+
+— Eh bien?
+
+— Il l’y aidera de tout son pouvoir.
+
+— Ah! tu as entendu dire cela?
+
+— Non, mais je le crois.
+
+— Tu es fort en politique, à ce qu’il paraît? demanda Monck.
+
+— Oh! nous autres marins, milord, qui avons l’habitude d’étudier l’eau
+et l’air, c’est-à-dire les deux choses les plus mobiles du monde, il
+est rare que nous nous trompions sur le reste.
+
+— Voyons, dit Monck, changeant de conversation, on prétend que tu vas
+nous bien nourrir.
+
+— Je ferai de mon mieux, milord.
+
+— Combien nous vends-tu ta pêche, d’abord?
+
+— Pas si sot que de faire un prix, milord.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Parce que mon poisson est bien à vous.
+
+— De quel droit?
+
+— Du droit du plus fort.
+
+— Mais mon intention est de te le payer.
+
+— C’est bien généreux à vous, milord.
+
+— Et ce qu’il vaut, même.
+
+— Je ne demande pas tant.
+
+— Et que demandes-tu donc, alors?
+
+— Mais je demande à m’en aller.
+
+— Où cela? Chez le général Lambert?
+
+— Moi! s’écria le pêcheur; et pour quoi faire irais-je à Newcastle,
+puisque je n’ai plus de poisson?
+
+— Dans tous les cas, écoute-moi.
+
+— J’écoute.
+
+— Un conseil.
+
+— Comment! Milord veut me payer et encore me donner un bon conseil!
+mais milord me comble.
+
+Monck regarda plus fixement que jamais le pêcheur, sur lequel il
+paraissait toujours conserver quelque soupçon.
+
+— Oui, je veux te payer et te donner un conseil, car les deux choses se
+tiennent. Donc, si tu t’en retournes chez le général Lambert ...
+
+Le pêcheur fit un mouvement de la tête et des épaules qui signifiait:
+«S’il y tient, ne le contrarions pas.»
+
+— Ne traverse pas le marais, continua Monck; tu seras porteur d’argent,
+et il y a dans le marais quelques embuscades d’Écossais que j’ai
+placées là. Ce sont gens peu traitables, qui comprennent mal la langue
+que tu parles, quoiqu’elle me paraisse se composer de trois langues,
+et qui pourraient te reprendre ce que je t’aurais donné, et de retour
+dans ton pays, tu ne manquerais pas de dire que le général Monck a deux
+mains, l’une écossaise, l’autre anglaise, et qu’il reprend avec la main
+écossaise ce qu’il a donné avec la main anglaise.
+
+— Oh! général, j’irai où vous voudrez, soyez tranquille, dit le pêcheur
+avec une crainte trop expressive pour n’être pas exagérée, Je ne
+demande qu’à rester ici, moi, si vous voulez que je reste.
+
+— Je te crois bien, dit Monck, avec un imperceptible sourire; mais je
+ne puis cependant te garder sous ma tente.
+
+— Je n’ai pas cette prétention, milord, et désire seulement que Votre
+Seigneurie m’indique où elle veut que je me poste. Qu’elle ne se gêne
+pas, pour nous une nuit est bientôt passée.
+
+— Alors je vais te faire conduire à ta barque.
+
+— Comme il plaira à Votre Seigneurie. Seulement, si Votre Seigneurie
+voulait me faire reconduire par un charpentier, je lui en serais on ne
+peut plus reconnaissant.
+
+— Pourquoi cela?
+
+— Parce que ces messieurs de votre armée, en faisant remonter la
+rivière à ma barque, avec le câble que tiraient leurs chevaux, l’ont
+quelque peu déchirée aux roches de la rive, en sorte que j’ai au moins
+deux pieds d’eau dans ma cale, milord.
+
+— Raison de plus pour que tu veilles sur ton bateau, ce me semble.
+
+— Milord, je suis bien à vos ordres, dit le pêcheur. Je vais décharger
+mes paniers où vous voudrez, puis vous me paierez si cela vous plaît;
+vous me renverrez si la chose vous convient. Vous voyez que je suis
+facile à vivre, moi.
+
+— Allons, allons, tu es un bon diable, dit Monck, dont le regard
+scrutateur n’avait pu trouver une seule ombre dans la limpidité de
+l’œil du pêcheur. Holà! Digby!
+
+Un aide de camp parut.
+
+— Vous conduirez ce digne garçon et ses compagnons aux petites tentes
+des cantines, en avant des marais; de cette façon ils seront à portée
+de joindre leur barque, et cependant ils ne coucheront pas dans l’eau
+cette nuit. Qu’y a-t-il, Spithead?
+
+Spithead était le sergent auquel Monck, pour souper, avait emprunté un
+morceau de tabac.
+
+Spithead, en entrant dans la tente du général sans être appelé,
+motivait cette question de Monck.
+
+— Milord, dit-il, un gentilhomme français vient de se présenter aux
+avant-postes et demande à parler à Votre Honneur. Tout cela était dit,
+bien entendu, en anglais.
+
+Quoique la conversation eût lieu en cette langue, le pêcheur fit un
+léger mouvement que Monck, occupé de son sergent, ne remarqua point.
+
+— Et quel est ce gentilhomme? demanda Monck.
+
+— Milord, répondit Spithead, il me l’a dit; mais ces diables de noms
+français sont si difficiles à prononcer pour un gosier écossais, que
+je n’ai pu le retenir. Au surplus, ce gentilhomme, à ce que m’ont dit
+les gardes, est le même qui s’est présenté hier à l’étape, et que Votre
+Honneur n’a pas voulu recevoir.
+
+— C’est vrai, j’avais conseil d’officiers.
+
+— Milord décide-t-il quelque chose à l’égard de ce gentilhomme?
+
+— Oui, qu’il soit amené ici.
+
+— Faut-il prendre des précautions?
+
+— Lesquelles?
+
+— Lui bander les yeux, par exemple.
+
+— À quoi bon? Il ne verra que ce que je désire qu’on voie, c’est-à-dire
+que j’ai autour de moi onze mille braves qui ne demandent pas mieux
+que de se couper la gorge en l’honneur du Parlement de l’Écosse et de
+l’Angleterre.
+
+— Et cet homme, milord? dit Spithead en montrant le pêcheur, qui
+pendant cette conversation était resté debout et immobile, en homme qui
+voit mais ne comprend pas.
+
+— Ah! c’est vrai, dit Monck.
+
+Puis, se retournant vers le marchand de poisson:
+
+— Au revoir, mon brave homme, dit-il; je t’ai choisi un gîte. Digby,
+emmenez-le. Ne crains rien, on t’enverra ton argent tout à l’heure.
+
+— Merci, milord, dit le pêcheur.
+
+Et, après avoir salué, il partit accompagné de Digby. À cent pas de
+la tente, il retrouva ses compagnons, lesquels chuchotaient avec une
+volubilité qui ne paraissait pas exempte d’inquiétude, mais il leur fit
+un signe qui parut les rassurer.
+
+— Holà! vous autres, dit le patron, venez par ici; Sa Seigneurie le
+général Monck a la générosité de nous payer notre poisson et la bonté
+de nous donner l’hospitalité pour cette nuit.
+
+Les pêcheurs se réunirent à leur chef, et, conduite par Digby, la
+petite troupe s’achemina vers les cantines, poste qui, on se le
+rappelle, lui avait été assigné.
+
+Tout en cheminant, les pêcheurs passèrent dans l’ombre près de la garde
+qui conduisait le gentilhomme français au général Monck. Ce gentilhomme
+était à cheval et enveloppé d’un grand manteau, ce qui fit que le
+patron ne put le voir, quelle que parût être sa curiosité. Quant au
+gentilhomme, ignorant qu’il coudoyait des compatriotes, il ne fit pas
+même attention à cette petite troupe. L’aide de camp installa ses hôtes
+dans une tente assez propre d’où fut délogée une cantinière irlandaise
+qui s’en alla coucher où elle put avec ses six enfants. Un grand feu
+brûlait en avant de cette tente et projetait sa lumière pourprée sur
+les flaques herbeuses du marais que ridait une brise assez fraîche.
+Puis l’installation faite, l’aide de camp souhaita le bonsoir aux
+matelots en leur faisant observer que l’on voyait du seuil de la tente
+les mâts de la barque qui se balançait sur la Tweed, preuve qu’elle
+n’avait pas encore coulé à fond. Cette vue parut réjouir infiniment le
+chef des pêcheurs.
+
+
+
+
+Chapitre XXIV — Le trésor
+
+
+Le gentilhomme français que Spithead avait annoncé à Monck, et qui
+avait passé si bien enveloppé de son manteau près du pêcheur qui
+sortait de la tente du général cinq minutes avant qu’il y entrât,
+le gentilhomme français traversa les différents postes sans même
+jeter les yeux autour de lui, de peur de paraître indiscret. Comme
+l’ordre en avait été donné, on le conduisit à la tente du général. Le
+gentilhomme fut laissé seul dans l’antichambre qui précédait la tente,
+et il attendit Monck, qui ne tarda à paraître que le temps qu’il mit à
+entendre le rapport de ses gens et à étudier par la cloison de toile
+le visage de celui qui sollicitait un entretien. Sans doute le rapport
+de ceux qui avaient accompagné le gentilhomme français établissait la
+discrétion avec laquelle il s’était conduit, car la première impression
+que l’étranger reçut de l’accueil fait à lui par le général fut plus
+favorable qu’il n’avait à s’y attendre en un pareil moment, et de la
+part d’un homme si soupçonneux.
+
+Néanmoins, selon son habitude, lorsque Monck se trouva en face de
+l’étranger, il attacha sur lui ses regards perçants, que, de son
+côté, l’étranger soutint sans être embarrassé ni soucieux. Au bout de
+quelques secondes, le général fit un geste de la main et de la tête en
+signe qu’il attendait.
+
+— Milord, dit le gentilhomme en excellent anglais, j’ai fait demander
+une entrevue à Votre Honneur pour affaire de conséquence.
+
+— Monsieur, répondit Monck en français, vous parlez purement notre
+langue pour un fils du continent. Je vous demande bien pardon, car sans
+doute la question est indiscrète, parlez-vous le français avec la même
+pureté?
+
+— Il n’y a rien d’étonnant, milord, à ce que je parle anglais assez
+familièrement; j’ai, dans ma jeunesse, habité l’Angleterre, et depuis
+j’y ai fait deux voyages.
+
+Ces mots furent dits en français et avec une pureté de langue qui
+décelait non seulement un Français, mais encore un Français des
+environs de Tours.
+
+— Et quelle partie de l’Angleterre avez-vous habitée, monsieur?
+
+— Dans ma jeunesse, Londres, milord; ensuite, vers 1635, j’ai fait un
+voyage de plaisir en Écosse; enfin, en 1648, j’ai habité quelque temps
+Newcastle, et particulièrement le couvent dont les jardins sont occupés
+par votre armée.
+
+— Excusez-moi, monsieur, mais de ma part, vous comprenez ces questions,
+n’est-ce pas?
+
+— Je m’étonnerais, milord, qu’elles ne fussent point faites.
+
+— Maintenant, monsieur, que puis-je pour votre service, et que
+désirez-vous de moi?
+
+— Voici, milord; mais, auparavant, sommes-nous seuls?
+
+— Parfaitement seuls, monsieur, sauf toutefois le poste qui nous garde.
+
+En disant ces mots, Monck écarta la tente de la main, et montra au
+gentilhomme que le factionnaire était placé à dix pas au plus, et qu’au
+premier appel on pouvait avoir main-forte en une seconde.
+
+— En ce cas, milord, dit le gentilhomme d’un ton aussi calme que si
+depuis longtemps il eût été lié d’amitié avec son interlocuteur, je
+suis très décidé à parler à Votre Honneur, parce que je vous sais
+honnête homme. Au reste, la communication que je vais vous faire vous
+prouvera l’estime dans laquelle je vous tiens.
+
+Monck, étonné de ce langage qui établissait entre lui et le gentilhomme
+français l’égalité au moins, releva son œil perçant sur l’étranger, et
+avec une ironie sensible par la seule inflexion de sa voix, car pas un
+muscle de sa physionomie ne bougea:
+
+— Je vous remercie, monsieur, dit-il; mais, d’abord, qui êtes-vous, je
+vous prie?
+
+— J’ai déjà dit mon nom à votre sergent, milord.
+
+— Excusez-le, monsieur; il est écossais, il a éprouvé de la difficulté
+à le retenir.
+
+— Je m’appelle le comte de La Fère, monsieur, dit Athos en s’inclinant.
+
+— Le comte de La Fère? dit Monck, cherchant à se souvenir. Pardon,
+monsieur, mais il me semble que c’est la première fois que j’entends ce
+nom. Remplissez-vous quelque poste à la cour de France?
+
+— Aucun. Je suis simple gentilhomme.
+
+— Quelle dignité?
+
+— Le roi Charles Ier m’a fait chevalier de la Jarretière, et la reine
+Anne d’Autriche m’a donné le cordon du Saint-Esprit. Voilà mes seules
+dignités, monsieur.
+
+— La Jarretière! le Saint-Esprit! vous êtes chevalier de ces deux
+ordres, monsieur?
+
+— Oui.
+
+— Et à quelle occasion une pareille faveur vous a-t-elle été accordée?
+
+— Pour services rendus à Leurs Majestés.
+
+Monck regarda avec étonnement cet homme, qui lui paraissait si simple
+et si grand en même temps; puis, comme s’il eût renoncé à pénétrer
+ce mystère de simplicité et de grandeur, sur lequel l’étranger ne
+paraissait pas disposé à lui donner d’autres renseignements que ceux
+qu’il avait déjà reçus:
+
+— C’est bien vous, dit-il, qui hier vous êtes présenté aux avant-postes?
+
+— Et qu’on a renvoyé; oui, milord.
+
+— Beaucoup d’officiers, monsieur, ne laissent entrer personne dans le
+camp, surtout à la veille d’une bataille probable; mais moi, je diffère
+de mes collègues et aime à ne rien laisser derrière moi. Tout avis
+m’est bon; tout danger m’est envoyé par Dieu, et je le pèse dans ma
+main avec l’énergie qu’il m’a donnée. Aussi n’avez-vous été congédié
+hier qu’à cause du conseil que je tenais. Aujourd’hui, je suis libre,
+parlez.
+
+— Milord, vous avez d’autant mieux fait de me recevoir, qu’il ne s’agit
+en rien ni de la bataille que vous allez livrer au général Lambert, ni
+de votre camp, et la preuve, c’est que j’ai détourné la tête pour ne
+pas voir vos hommes, et fermé les yeux pour ne pas compter vos tentes.
+Non, je viens vous parler, milord, pour moi.
+
+— Parlez donc, monsieur, dit Monck.
+
+— Tout à l’heure, continua Athos, j’avais l’honneur de dire à Votre
+Seigneurie que j’ai longtemps habité Newcastle: c’était au temps du
+roi Charles Ier et lorsque le feu roi fut livré à M. Cromwell par les
+Écossais.
+
+— Je sais, dit froidement Monck.
+
+— J’avais en ce moment une forte somme en or, et à la veille de la
+bataille, par pressentiment peut-être de la façon dont les choses se
+devaient passer le lendemain, je la cachai dans la principale cave du
+couvent de Newcastle, dans la tour dont vous voyez d’ici le sommet
+argenté par la lune.
+
+«Mon trésor a donc été enterré là, et je venais prier Votre Honneur de
+permettre que je le retire avant que, peut-être, la bataille portant de
+ce côté, une mine ou quelque autre jeu de guerre détruise le bâtiment
+et éparpille mon or, ou le rende apparent de telle façon que les
+soldats s’en emparent.
+
+Monck se connaissait en hommes; il voyait sur la physionomie de
+celui-ci toute l’énergie, toute la raison, toute la circonspection
+possibles; il ne pouvait donc attribuer qu’à une magnanime confiance
+la révélation du gentilhomme français, et il s’en montra profondément
+touché.
+
+— Monsieur, dit-il, vous avez en effet bien auguré de moi. Mais la
+somme vaut-elle la peine que vous vous exposiez? Croyez-vous même
+qu’elle soit encore à l’endroit où vous l’avez laissée?
+
+— Elle y est, monsieur, n’en doutez pas.
+
+— Voilà pour une question; mais pour l’autre?... Je vous ai demandé si
+la somme était tellement forte que vous dussiez vous exposer ainsi.
+
+— Elle est forte réellement, oui, milord, car c’est un million que j’ai
+renfermé dans deux barils.
+
+— Un million! s’écria Monck, que cette fois à son tour Athos regardait
+fixement et longuement.
+
+Monck s’en aperçut; alors sa défiance revint.
+
+«Voilà, se dit-il, un homme qui me tend un piège...»
+
+— Ainsi, monsieur, reprit-il, vous voudriez retirer cette somme, à ce
+que je comprends?
+
+— S’il vous plaît, milord.
+
+— Aujourd’hui?
+
+— Ce soir même, et à cause des circonstances que je vous ai expliquées.
+
+— Mais, monsieur, objecta Monck, le général Lambert est aussi près
+de l’abbaye où vous avez affaire que moi-même, pourquoi donc ne vous
+êtes-vous pas adressé à lui?
+
+— Parce que, milord, quand on agit dans les circonstances importantes,
+il faut consulter son instinct avant toutes choses. Eh bien! le général
+Lambert ne m’inspire pas la confiance que vous m’inspirez.
+
+— Soit, monsieur. Je vous ferai retrouver votre argent, si toutefois il
+y est encore, car, enfin, il peut n’y être plus. Depuis 1648, douze ans
+sont révolus, et bien des événements se sont passés.
+
+Monck insistait sur ce point pour voir si le gentilhomme français
+saisirait l’échappatoire qui lui était ouverte; mais Athos ne sourcilla
+point.
+
+— Je vous assure, milord, dit-il fermement, que ma conviction à
+l’endroit des deux barils est qu’ils n’ont changé ni de place ni de
+maître.
+
+Cette réponse avait enlevé à Monck un soupçon, mais elle lui en avait
+suggéré un autre.
+
+Sans doute ce Français était quelque émissaire envoyé pour induire
+en faute le protecteur du Parlement; l’or n’était qu’un leurre; sans
+doute encore, à l’aide de ce leurre, on voulait exciter la cupidité
+du général. Cet or ne devait pas exister. Il s’agissait, pour Monck,
+de prendre en flagrant délit de mensonge et de ruse le gentilhomme
+français, et de se tirer du mauvais pas même où ses ennemis voulaient
+l’engager, un triomphe pour sa renommée.
+
+Monck, une fois fixé sur ce qu’il avait à faire:
+
+— Monsieur, dit-il à Athos, sans doute vous me ferez l’honneur de
+partager mon souper ce soir!
+
+— Oui, milord, répondit Athos en s’inclinant, car vous me faites un
+honneur dont je me sens digne par le penchant qui m’entraîne vers vous.
+
+— C’est d’autant plus gracieux à vous d’accepter avec cette franchise,
+que mes cuisiniers sont peu nombreux et peu exercés, et que mes
+approvisionneurs sont rentrés ce soir les mains vides; si bien que,
+sans un pêcheur de votre nation qui s’est fourvoyé dans mon camp, le
+général Monck se couchait sans souper aujourd’hui. J’ai donc du poisson
+frais, à ce que m’a dit le vendeur.
+
+— Milord, c’est principalement pour avoir l’honneur de passer quelques
+instants de plus avec vous.
+
+Après cet échange de civilités, pendant lequel Monck n’avait rien perdu
+de sa circonspection, le souper, ou ce qui devait en tenir lieu, avait
+été servi sur une table de bois de sapin. Monck fit signe au comte
+de La Fère de s’asseoir à cette table et prit place en face de lui.
+Un seul plat, couvert de poisson bouilli, offert aux deux illustres
+convives, promettait plus aux estomacs affamés qu’aux palais difficiles.
+
+Tout en soupant, c’est-à-dire en mangeant ce poisson arrosé de mauvaise
+ale, Monck se fit raconter les derniers événements de la Fronde,
+la réconciliation de M. de Condé avec le roi, le mariage probable
+de Sa Majesté avec l’infante Marie-Thérèse; mais il évita, comme
+Athos l’évitait lui-même, toute allusion aux intérêts politiques qui
+unissaient ou plutôt qui désunissaient en ce moment l’Angleterre, la
+France et la Hollande. Monck, dans cette conversation, se convainquit
+d’une chose, qu’il avait déjà remarquée aux premiers mots échangés,
+c’est qu’il avait affaire à un homme de haute distinction.
+
+Celui-là ne pouvait être un assassin, et il répugnait à Monck de le
+croire un espion; mais il y avait assez de finesse et de fermeté à la
+fois dans Athos pour que Monck crût reconnaître en lui un conspirateur.
+Lorsqu’ils eurent quitté la table:
+
+— Vous croyez donc à votre trésor, monsieur? demanda Monck.
+
+— Oui, milord.
+
+— Sérieusement?
+
+— Très sérieusement.
+
+— Et vous croyez retrouver la place à laquelle il a été enterré?
+
+— À la première inspection.
+
+— Eh bien! monsieur, dit Monck, par curiosité, je vous accompagnerai.
+Et il faut d’autant plus que je vous accompagne, que vous éprouveriez
+les plus grandes difficultés à circuler dans le camp sans moi ou l’un
+de mes lieutenants.
+
+— Général, je ne souffrirais pas que vous vous dérangeassiez si je
+n’avais, en effet, besoin de votre compagnie; mais comme je reconnais
+que cette compagnie m’est non seulement honorable, mais nécessaire,
+j’accepte.
+
+— Désirez-vous que nous emmenions du monde? demanda Monck à Athos.
+
+— Général, c’est inutile, je crois, si vous-même n’en voyez pas la
+nécessité. Deux hommes et un cheval suffiront pour transporter les deux
+barils sur la felouque qui m’a amené.
+
+— Mais il faudra piocher, creuser, remuer la terre, fendre des pierres,
+et vous ne comptez pas faire cette besogne vous-même, n’est-ce pas?
+
+— Général, il ne faut ni creuser, ni piocher. Le trésor est enfoui dans
+le caveau des sépultures du couvent; sous une pierre, dans laquelle est
+scellé un gros anneau de fer, s’ouvre un petit degré de quatre marches.
+Les deux barils sont là, bout à bout, recouverts d’un enduit de plâtre
+ayant la forme d’une bière. Il y a en outre une inscription qui doit
+me servir à reconnaître la pierre; et comme je ne veux pas, dans une
+affaire de délicatesse et de confiance, garder de secrets pour Votre
+Honneur, voici cette inscription:
+
+_Hic jacet venerabilis Petrus Guillelmus Scott, Canon._ _ _ _Honorab.
+Conventus Novi Castelli. Obiit quarta et decima die. Feb. ann. Dom.
+MCCVIII. Requiescat in pace._
+
+Monck ne perdait pas une parole. Il s’étonnait, soit de la duplicité
+merveilleuse de cet homme et de la façon supérieure dont il jouait
+son rôle, soit de la bonne foi loyale avec laquelle il présentait sa
+requête, dans une situation où il s’agissait d’un million aventuré
+contre un coup de poignard, au milieu d’une armée qui eût regardé le
+vol comme une restitution.
+
+— C’est bien, dit-il, je vous accompagne, et l’aventure me paraît si
+merveilleuse, que je veux porter moi-même le flambeau. Et en disant
+ces mots, il ceignit une courte épée, plaça un pistolet à sa ceinture,
+découvrant, dans ce mouvement, qui fit entrouvrir son pourpoint, les
+fins anneaux d’une cotte de mailles destinée à le mettre à l’abri du
+premier coup de poignard d’un assassin. Après quoi, il passa un _dirk_
+écossais dans sa main gauche; puis, se tournant vers Athos:
+
+— Êtes-vous prêt, monsieur? dit-il. Je le suis.
+
+Athos, au contraire de ce que venait de faire Monck, détacha son
+poignard, qu’il posa sur la table, dégrafa le ceinturon de son épée,
+qu’il coucha près de son poignard, et sans affectation, ouvrant
+les agrafes de son pourpoint comme pour y chercher son mouchoir,
+montra sous sa fine chemise de batiste sa poitrine nue et sans armes
+offensives ni défensives.
+
+«Voilà, en vérité, un singulier homme, se dit Monck, il est sans arme
+aucune; il a donc une embuscade placée là-bas?»
+
+— Général, dit Athos, comme s’il eût deviné la pensée de Monck, vous
+voulez que nous soyons seuls, c’est fort bien; mais un grand capitaine
+ne doit jamais s’exposer avec témérité: il fait nuit, le passage du
+marais peut offrir des dangers, faites-vous accompagner.
+
+— Vous avez raison, dit Monck.
+
+Et appelant:
+
+— Digby!
+
+L’aide de camp parut.
+
+— Cinquante hommes avec l’épée et le mousquet, dit-il.
+
+Et il regardait Athos.
+
+— C’est bien peu, dit Athos, s’il y a du danger; c’est trop, s’il n’y
+en a pas.
+
+— J’irai seul, dit Monck. Digby, je n’ai besoin de personne. Venez,
+monsieur.
+
+
+
+
+Chapitre XXV — Le marais
+
+
+Athos et Monck traversèrent, allant du camp vers la Tweed, cette partie
+de terrain que Digby avait fait traverser aux pêcheurs venant de la
+Tweed au camp. L’aspect de ce lieu, l’aspect des changements qu’y
+avaient apportés les hommes, était de nature à produire le plus grand
+effet sur une imagination délicate et vive comme celle d’Athos. Athos
+ne regardait que ces lieux désolés; Monck ne regardait qu’Athos, Athos
+qui, les yeux tantôt vers le ciel, tantôt vers la terre, cherchait,
+pensait, soupirait.
+
+Digby, que le dernier ordre du général, et surtout l’accent avec
+lequel il avait été donné, avait un peu ému d’abord, Digby suivit les
+nocturnes promeneurs pendant une vingtaine de pas; mais le général
+s’étant retourné, comme s’il s’étonnait que l’on n’exécutât point
+ses ordres, l’aide de camp comprit qu’il était indiscret et rentra
+dans sa tente. Il supposait que le général voulait faire incognito
+dans son camp une de ces revues de vigilance que tout capitaine
+expérimenté ne manque jamais de faire à la veille d’un engagement
+décisif, il s’expliquait en ce cas la présence d’Athos, comme un
+inférieur s’explique tout ce qui est mystérieux de la part du chef,
+Athos pouvait être, et même aux yeux de Digby devait être un espion
+dont les renseignements allaient éclairer le général. Au bout de dix
+minutes de marche à peu près parmi les tentes et les postes, plus
+serrés aux environs du quartier général, Monck s’engagea sur une petite
+chaussée qui divergeait en trois branches. Celle de gauche conduisait
+à la rivière, celle du milieu à l’abbaye de Newcastle sur le marais,
+celle de droite traversait les premières lignes du camp de Monck,
+c’est-à-dire les lignes les plus rapprochées de l’armée de Lambert.
+
+Au-delà de la rivière était un poste avancé appartenant à l’armée de
+Monck et qui surveillait l’ennemi; il était composé de cent cinquante
+Écossais. Ils avaient passé la Tweed à la nage en donnant l’alarme;
+mais comme il n’y avait pas de pont en cet endroit, et que les
+soldats de Lambert n’étaient pas aussi prompts à se mettre à l’eau
+que les soldats de Monck, celui-ci ne paraissait pas avoir de grandes
+inquiétudes de ce côté.
+
+En deçà de la rivière, à cinq cents pas à peu près de la vieille
+abbaye, les pêcheurs avaient leur domicile au milieu d’une fourmilière
+de petites tentes élevées par les soldats des clans voisins, qui
+avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants.
+
+Tout ce pêle-mêle aux rayons de la lune offrait un coup d’œil
+saisissant; la pénombre ennoblissait chaque détail, et la lumière,
+cette flatteuse qui ne s’attache qu’au côté poli des choses,
+sollicitait sur chaque mousquet rouillé le point encore intact, sur
+tout haillon de toile, la partie la plus blanche et la moins souillée.
+
+Monck arriva donc avec Athos, traversant ce paysage sombre éclairé
+d’une double lueur, la lueur argentée de la lune, la lueur rougeâtre
+des feux mourants au carrefour des trois chaussées. Là il s’arrêta, et
+s’adressant à son compagnon:
+
+— Monsieur, lui dit-il, reconnaîtrez-vous votre chemin?
+
+— Général, si je ne me trompe, la chaussée du milieu conduit droit à
+l’abbaye.
+
+— C’est cela même; mais nous aurions besoin de lumière pour nous guider
+dans le souterrain.
+
+Monck se retourna.
+
+— Ah! Digby nous a suivis, à ce qu’il paraît, dit-il; tant mieux, il va
+nous procurer ce qu’il nous faut.
+
+— Oui, général, il y a effectivement là-bas un homme qui depuis quelque
+temps marche derrière nous.
+
+— Digby! cria Monck, Digby! venez, je vous prie.
+
+Mais, au lieu d’obéir, l’ombre fit un mouvement de surprise, et,
+reculant au lieu d’avancer, elle se courba et disparut le long de la
+jetée de gauche, se dirigeant vers le logement qui avait été donné aux
+pêcheurs.
+
+— Il paraît que ce n’était pas Digby, dit Monck.
+
+Tous deux avaient suivi l’ombre qui s’était évanouie; mais ce n’est
+pas chose assez rare qu’un homme rôdant à onze heures du soir dans un
+camp où sont couchés dix à douze mille hommes pour qu’Athos et Monck
+s’inquiétassent de cette disparition.
+
+— En attendant, comme il nous faut un falot, une lanterne, une torche
+quelconque pour voir où mettre nos pieds, cherchons ce falot, dit Monck.
+
+— Général, le premier soldat venu nous éclairera.
+
+— Non, dit Monck, pour voir s’il n’y aurait pas quelque connivence
+entre le comte de La Fère et les pêcheurs; non, j’aimerais mieux
+quelqu’un de ces matelots français qui sont venus ce soir me vendre du
+poisson. Ils partent demain, et le secret sera mieux gardé par eux.
+Tandis que si le bruit se répand dans l’armée écossaise que l’on trouve
+des trésors dans l’abbaye de Newcastle, mes highlanders croiront qu’il
+y a un million sous chaque dalle, et ils ne laisseront pas pierre sur
+pierre dans le bâtiment.
+
+— Faites comme vous voudrez, général, répondit Athos d’un ton de voix
+si naturel, qu’il était évident que, soldat ou pêcheur, tout lui était
+égal et qu’il n’éprouvait aucune préférence.
+
+Monck s’approcha de la chaussée, derrière laquelle avait disparu celui
+que le général avait pris pour Digby, et rencontra une patrouille qui,
+faisant le tour des tentes, se dirigeait vers le quartier général; il
+fut arrêté avec son compagnon, donna le mot de passe et poursuivit son
+chemin. Un soldat, réveillé par le bruit, se souleva dans son plaid
+pour voir ce qui se passait.
+
+— Demandez-lui, dit Monck à Athos, où sont les pêcheurs; si je lui
+faisais cette question, il me reconnaîtrait.
+
+Athos s’approcha du soldat, lequel lui indiqua la tente; aussitôt Monck
+et Athos se dirigèrent de ce côté.
+
+Il sembla au général qu’au moment où il s’approchait une ombre,
+pareille à celle qu’il avait déjà vue, se glissait dans cette tente;
+mais en s’approchant, il reconnut qu’il devait s’être trompé, car tout
+le monde dormait pêle-mêle, et l’on ne voyait que jambes et que bras
+entrelacés. Athos, craignant qu’on ne le soupçonnât de connivence avec
+quelqu’un de ses compatriotes, resta en dehors de la tente.
+
+— Holà! dit Monck en français, qu’on s’éveille ici.
+
+Deux ou trois dormeurs se soulevèrent.
+
+— J’ai besoin d’un homme pour m’éclairer, continua Monck. Tout le monde
+fit un mouvement, les uns se soulevant, les autres se levant tout à
+fait. Le chef s’était levé le premier.
+
+— Votre Honneur peut compter sur nous, dit-il d’une voix qui fit
+tressaillir Athos. Où s’agit-il d’aller?
+
+— Vous le verrez. Un falot! Allons, vite!
+
+— Oui, Votre Honneur. Plaît-il à Votre Honneur que ce soit moi qui
+l’accompagne?
+
+— Toi ou un autre, peu m’importe, pourvu que quelqu’un m’éclaire.
+
+«C’est étrange, pensa Athos, quelle voix singulière a ce pêcheur!»
+
+— Du feu, vous autres! cria le pêcheur; allons dépêchons!
+
+Puis tout bas, s’adressant à celui de ses compagnons qui était le plus
+près de lui:
+
+— Éclaire, toi, Menneville, dit-il, et tiens-toi prêt à tout.
+
+Un des pêcheurs fit jaillir du feu d’une pierre, embrasa un morceau
+d’amadou, et à l’aide d’une allumette éclaira une lanterne. La lumière
+envahit aussitôt la tente.
+
+— Êtes-vous prêt, monsieur? dit Monck à Athos, qui se détournait pour
+ne pas exposer son visage à la clarté.
+
+— Oui, général, répliqua-t-il.
+
+— Ah! le gentilhomme français! fit tout bas le chef des pêcheurs.
+Peste! j’ai eu bonne idée de te charger de la commission, Menneville,
+il n’aurait qu’à me reconnaître, moi. Éclaire, éclaire!
+
+Ce dialogue fut prononcé au fond de la tente, et si bas que Monck n’en
+put entendre une syllabe; il causait d’ailleurs avec Athos. Menneville
+s’apprêtait pendant ce temps-là, ou plutôt recevait les ordres de son
+chef.
+
+— Eh bien? dit Monck.
+
+— Me voici, mon général, dit le pêcheur.
+
+Monck, Athos et le pêcheur quittèrent la tente.
+
+«C’était impossible, pensa Athos. Quelle rêverie avais-je donc été me
+mettre dans la cervelle!»
+
+— Va devant, suis la chaussée du milieu et allonge les jambes, dit
+Monck au pêcheur.
+
+Ils n’étaient pas à vingt pas, que la même ombre qui avait paru rentrer
+dans la tente sortait, rampait jusqu’aux pilotis, et, protégée par
+cette espèce de parapet posé aux alentours de la chaussée, observait
+curieusement la marche du général.
+
+Tous trois disparurent dans la brume. Ils marchaient vers Newcastle,
+dont on apercevait déjà les pierres blanches comme des sépulcres.
+Après une station de quelques secondes sous le porche, ils pénétrèrent
+dans l’intérieur. La porte était brisée à coups de hache. Un poste de
+quatre hommes dormait en sûreté dans un enfoncement, tant on avait la
+certitude que l’attaque ne pouvait avoir lieu de ce côté.
+
+— Ces hommes ne vous gêneront point? dit Monck à Athos.
+
+— Au contraire, monsieur, ils aideront à rouler les barils, si Votre
+Honneur le permet.
+
+— Vous avez raison.
+
+Le poste, tout endormi qu’il était, se réveilla cependant aux premiers
+pas des deux visiteurs au milieu des ronces et des herbes qui
+envahissaient le porche. Monck donna le mot de passe et pénétra dans
+l’intérieur du couvent, précédé toujours de son falot. Il marchait
+le dernier, surveillant jusqu’au moindre mouvement d’Athos, son
+_dirk_ tout nu dans sa manche, et prêt à le plonger dans les reins du
+gentilhomme au premier geste suspect qu’il verrait faire à celui-ci.
+Mais Athos d’un pas ferme et sûr traversa les salles et les cours.
+
+Plus une porte, plus une fenêtre dans ce bâtiment. Les portes avaient
+été brûlées, quelques-unes sur place, et les charbons en étaient
+dentelés encore par l’action du feu, qui s’était éteint tout seul,
+impuissant sans doute à mordre jusqu’au bout ces massives jointures
+de chêne assemblées par des clous de fer. Quant aux fenêtres, toutes
+les vitres ayant été brisées, on voyait s’enfuir par les trous des
+oiseaux de ténèbres que la lueur du falot effarouchait. En même temps
+des chauves-souris gigantesques se mirent à tracer autour des deux
+importuns leurs vastes cercles silencieux, tandis qu’à la lumière
+projetée sur les hautes parois de pierre on voyait trembloter leur
+ombre. Ce spectacle était rassurant pour des raisonneurs. Monck conclut
+qu’il n’y avait aucun homme dans le couvent, puisque les farouches
+bêtes y étaient encore et s’envolaient à son approche. Après avoir
+franchi les décombres et arraché plus d’un lierre qui s’était posé
+comme gardien de la solitude, Athos arriva aux caveaux situés sous
+la grande salle, mais dont l’entrée donnait dans la chapelle. Là il
+s’arrêta.
+
+— Nous y voilà, général, dit-il.
+
+— Voici donc la dalle?
+
+— Oui.
+
+— En effet, je reconnais l’anneau; mais l’anneau est scellé à plat.
+
+— Il nous faudrait un levier.
+
+— C’est chose facile à se procurer.
+
+En regardant autour d’eux, Athos et Monck aperçurent un petit frêne de
+trois pouces de diamètre qui avait poussé dans un angle du mur, montant
+jusqu’à une fenêtre que ses branches avaient aveuglée.
+
+— As-tu un couteau? dit Monck au pêcheur.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Coupe cet arbre, alors.
+
+Le pêcheur obéit, mais non sans que son coutelas en fût ébréché.
+Lorsque le frêne fut arraché, façonné en forme de levier, les trois
+hommes pénétrèrent dans le souterrain.
+
+— Arrête-toi là, dit Monck au pêcheur en lui désignant un coin du
+caveau; nous avons de la poudre à déterrer, et ton falot serait
+dangereux.
+
+L’homme se recula avec une sorte de terreur et garda fidèlement le
+poste qu’on lui avait assigné, tandis que Monck et Athos tournaient
+derrière une colonne au pied de laquelle, par un soupirail, pénétrait
+un rayon de lune reflété précisément par la pierre que le comte de La
+Fère venait chercher de si loin.
+
+— Nous y voici, dit Athos en montrant au général l’inscription latine.
+
+— Oui, dit Monck.
+
+Puis, comme il voulait encore laisser au Français un moyen évasif:
+
+— Ne remarquez-vous pas, continua-t-il, que l’on a déjà pénétré dans ce
+caveau, et que plusieurs statues ont été brisées?
+
+— Milord, vous avez sans doute entendu dire que le respect religieux de
+vos Écossais aime à donner en garde aux statues des morts les objets
+précieux qu’ils ont pu posséder pendant leur vie. Ainsi les soldats ont
+dû penser que sous le piédestal des statues qui ornaient la plupart
+de ces tombes un trésor était enfoui; ils ont donc brisé piédestal et
+statue. Mais la tombe du vénérable chanoine à qui nous avons affaire
+ne se distingue par aucun monument; elle est simple, puis elle a été
+protégée par la crainte superstitieuse que vos puritains ont toujours
+eue du sacrilège; pas un morceau de cette tombe n’a été écaillé.
+
+— C’est vrai, dit Monck.
+
+Athos saisit le levier.
+
+— Voulez-vous que je vous aide? dit Monck.
+
+— Merci, milord, je ne veux pas que Votre Honneur mette la main à une
+œuvre dont peut-être elle ne voudrait pas prendre la responsabilité si
+elle en connaissait les conséquences probables. Monck leva la tête.
+
+— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda-t-il.
+
+— Je veux dire... Mais cet homme...
+
+— Attendez, dit Monck, je comprends ce que vous craignez et vais faire
+une épreuve.
+
+Monck se retourna vers le pêcheur, dont on apercevait la silhouette
+éclairée par le falot.
+
+— _Come here, friend_, dit-il avec le ton du commandement.
+
+Le pêcheur ne bougea pas.
+
+— C’est bien, continua-t-il, il ne sait pas l’anglais. Parlez-moi donc
+anglais, s’il vous plaît, monsieur.
+
+— Milord, répondit Athos, j’ai souvent vu des hommes, dans certaines
+circonstances, avoir sur eux-mêmes cette puissance de ne point répondre
+à une question faite dans une langue qu’ils comprennent. Le pêcheur
+est peut-être plus savant que nous le croyons. Veuillez le congédier,
+milord, je vous prie.
+
+«Décidément, pensa Monck, il désire me tenir seul dans ce caveau.
+N’importe, allons jusqu’au bout, un homme vaut un homme, et nous sommes
+seuls...»
+
+— Mon ami, dit Monck au pêcheur, remonte cet escalier que nous venons
+de descendre, et veille à ce que personne ne nous vienne troubler.
+
+Le pêcheur fit un mouvement pour obéir.
+
+— Laisse ton falot, dit Monck, il trahirait ta présence et pourrait te
+valoir quelque coup de mousquet effarouché.
+
+Le pêcheur parut apprécier le conseil, déposa le falot à terre et
+disparut sous la voûte de l’escalier.
+
+Monck alla prendre le falot, qu’il apporta au pied de la colonne.
+
+— Ah çà! dit-il, c’est bien de l’argent qui est caché dans cette tombe?
+
+— Oui, milord, et dans cinq minutes vous n’en douterez plus.
+
+En même temps, Athos frappait un coup violent sur le plâtre, qui se
+fendait en présentant une gerçure au bec du levier. Athos introduisit
+la pince dans cette gerçure, et bientôt des morceaux tout entiers de
+plâtre cédèrent, se soulevant comme des dalles arrondies. Alors le
+comte de La Fère saisit les pierres et les écarta avec des ébranlements
+dont on n’aurait pas cru capables des mains aussi délicates que les
+siennes.
+
+— Milord, dit Athos, voici bien la maçonnerie dont j’ai parlé à Votre
+Honneur.
+
+— Oui, mais je ne vois pas encore les barils, dit Monck.
+
+— Si j’avais un poignard, dit Athos en regardant autour de lui, vous
+les verriez bientôt, monsieur. Malheureusement, j’ai oublié le mien
+dans la tente de Votre Honneur.
+
+— Je vous offrirais bien le mien, dit Monck, mais la lame me semble
+trop frêle pour la besogne à laquelle vous la destinez.
+
+Athos parut chercher autour de lui un objet quelconque qui pût
+remplacer l’arme qu’il désirait. Monck ne perdait pas un des mouvements
+de ses mains, une des expressions de ses yeux.
+
+— Que ne demandez-vous le coutelas du pêcheur? dit Monck. Il avait un
+coutelas.
+
+— Ah! c’est juste, dit Athos, puisqu’il s’en est servi pour couper cet
+arbre.
+
+Et il s’avança vers l’escalier.
+
+— Mon ami, dit-il au pêcheur, jetez-moi votre coutelas, je vous prie,
+j’en ai besoin.
+
+Le bruit de l’arme retentit sur les marches.
+
+— Prenez, dit Monck, c’est un instrument solide, à ce que j’ai vu, et
+dont une main ferme peut tirer bon parti.
+
+Athos ne parut accorder aux paroles de Monck que le sens naturel et
+simple sous lequel elles devaient être entendues et comprises. Il ne
+remarqua pas non plus, ou du moins il ne parut pas remarquer, que,
+lorsqu’il revint à Monck, Monck s’écarta en portant la main gauche
+à la crosse de son pistolet; de la droite il tenait déjà son dirk.
+Il se mit donc à l’œuvre, tournant le dos à Monck et lui livrant sa
+vie sans défense possible. Alors il frappa pendant quelques secondes
+si adroitement et si nettement sur le plâtre intermédiaire, qu’il le
+sépara en deux parties, et que Monck alors put voir deux barils placés
+bout à bout et que leur poids maintenait immobiles dans leur enveloppe
+crayeuse.
+
+— Milord, dit Athos, vous voyez que mes pressentiments ne m’avaient
+point trompé.
+
+— Oui, monsieur, dit Monck, et j’ai tout lieu de croire que vous êtes
+satisfait, n’est-ce pas?
+
+— Sans doute; la perte de cet argent m’eût été on ne peut plus
+sensible; mais j’étais certain que Dieu, qui protège la bonne cause,
+n’aurait pas permis que l’on détournât cet or qui doit la faire
+triompher.
+
+— Vous êtes, sur mon honneur, aussi mystérieux en paroles qu’en
+actions, monsieur, dit Monck. Tout à l’heure, je vous ai peu compris,
+quand vous m’avez dit que vous ne vouliez pas déverser sur moi la
+responsabilité de l’œuvre que nous accomplissons.
+
+— J’avais raison de dire cela, milord.
+
+— Et voilà maintenant que vous me parlez de la bonne cause.
+Qu’entendez-vous par ces mots, la bonne cause? Nous défendons en ce
+moment en Angleterre cinq ou six causes, ce qui n’empêche pas chacun de
+regarder la sienne non seulement comme la bonne, mais encore comme la
+meilleure. Quelle est la vôtre, monsieur? Parlez hardiment, que nous
+voyions si sur ce point, auquel vous paraissez attacher une grande
+importance, nous sommes du même avis.
+
+Athos fixa sur Monck un de ces regards profonds qui semblent porter à
+celui qu’on regarde ainsi le défi de cacher une seule de ses pensées;
+puis, levant son chapeau, il commença d’une voix solennelle, tandis que
+son interlocuteur, une main sur le visage, laissait cette main longue
+et nerveuse enserrer sa moustache et sa barbe, en même temps que son
+œil vague et mélancolique errait dans les profondeurs du souterrain.
+
+
+
+
+Chapitre XXVI — Le cœur et l’esprit
+
+
+— Milord, dit le comte de La Fère, vous êtes un noble Anglais, vous
+êtes un homme loyal, vous parlez à un noble Français, à un homme de
+cœur. Cet or, contenu dans les deux barils que voici, je vous ai
+dit qu’il était à moi, j’ai eu tort; c’est le premier mensonge que
+j’aie fait de ma vie, mensonge momentané, il est vrai: cet or, c’est
+le bien du roi Charles II, exilé de sa patrie, chassé de son palais,
+orphelin à la fois de son père et de son trône, et privé de tout, même
+du triste bonheur de baiser à genoux la pierre sur laquelle la main de
+ses meurtriers a écrit cette simple épitaphe qui criera éternellement
+vengeance contre eux: «Ci-gît le roi Charles Ier.»
+
+Monck pâlit légèrement, et un imperceptible frisson rida sa peau et
+hérissa sa moustache grise.
+
+— Moi, continua Athos, moi, le comte de La Fère, le seul, le dernier
+fidèle qui reste au pauvre prince abandonné, je lui ai offert de venir
+trouver l’homme duquel dépend aujourd’hui le sort de la royauté en
+Angleterre, et je suis venu, et je me suis placé sous le regard de cet
+homme, et je me suis mis nu et désarmé dans ses mains en lui disant:
+«Milord, ici est la dernière ressource d’un prince que Dieu fit votre
+maître, que sa naissance fit votre roi; de vous, de vous seul dépendent
+sa vie et son avenir. Voulez-vous employer cet argent à consoler
+l’Angleterre des maux qu’elle a dû souffrir pendant l’anarchie,
+c’est-à-dire voulez-vous aider, ou, sinon aider, du moins laisser faire
+le roi Charles II?»
+
+«Vous êtes le maître, vous êtes le roi, maître et roi tout-puissant,
+car le hasard défait parfois l’œuvre du temps et de Dieu. Je suis
+avec vous seul, milord; si le succès vous effraie étant partagé, si ma
+complicité vous pèse, vous êtes armé, milord, et voici une tombe toute
+creusée; si, au contraire, l’enthousiasme de votre cause vous enivre,
+si vous êtes ce que vous paraissez être, si votre main, dans ce qu’elle
+entreprend, obéit à votre esprit, et votre esprit à votre cœur, voici
+le moyen de perdre à jamais la cause de votre ennemi Charles Stuart;
+tuez encore l’homme que vous avez devant les yeux, car cet homme ne
+retournera pas vers celui qui l’a envoyé sans lui rapporter le dépôt
+que lui confia Charles Ier, son père, et gardez l’or qui pourrait
+servir à entretenir la guerre civile. Hélas! milord, c’est la condition
+fatale de ce malheureux prince. Il faut qu’il corrompe ou qu’il tue;
+car tout lui résiste, tout le repousse, tout lui est hostile, et
+cependant il est marqué du sceau divin, et il faut, pour ne pas mentir
+à son sang, qu’il remonte sur le trône ou qu’il meure sur le sol sacré
+de la patrie.
+
+«Milord, vous m’avez entendu. À tout autre qu’à l’homme illustre qui
+m’écoute, j’eusse dit: «Milord, vous êtes pauvre; milord, le roi vous
+offre ce million comme arrhes d’un immense marché; prenez-le et servez
+Charles II comme j’ai servi Charles Ier, et je suis sûr que Dieu, qui
+nous écoute, qui nous voit, qui lit seul dans votre cœur fermé à tous
+les regards humains; je suis sûr que Dieu vous donnera une heureuse vie
+éternelle après une heureuse mort.» Mais au général Monck, à l’homme
+illustre dont je crois avoir mesuré la hauteur, je dis: «Milord, il y a
+pour vous dans l’histoire des peuples et des rois une place brillante,
+une gloire immortelle, impérissable, si seul, sans autre intérêt que
+le bien de votre pays et l’intérêt de la justice, vous devenez le
+soutien de votre roi. Beaucoup d’autres ont été des conquérants et des
+usurpateurs glorieux. Vous, milord, vous vous serez contenté d’être le
+plus vertueux, le plus probe et le plus intègre des hommes; vous aurez
+tenu une couronne dans votre main, et, au lieu de l’ajuster à votre
+front, vous l’aurez déposée sur la tête de celui pour lequel elle avait
+été faite. Oh! milord, agissez ainsi, et vous léguerez à la postérité
+le plus envié des noms qu’aucune créature humaine puisse s’enorgueillir
+de porter.»
+
+Athos s’arrêta. Pendant tout le temps que le noble gentilhomme avait
+parlé, Monck n’avait pas donné un signe d’approbation ni d’improbation;
+à peine même si, durant cette véhémente allocution, ses yeux s’étaient
+animés de ce feu qui indique l’intelligence. Le comte de La Fère le
+regarda tristement et, voyant ce visage morne, sentit le découragement
+pénétrer jusqu’à son cœur.
+
+Enfin Monck parut s’animer, et, rompant le silence:
+
+— Monsieur, dit-il d’une voix douce et grave, je vais, pour vous
+répondre, me servir de vos propres paroles. À tout autre qu’à vous, je
+répondrais par l’expulsion, la prison ou pis encore. Car enfin, vous me
+tentez et vous me violentez à la fois. Mais vous êtes un de ces hommes,
+monsieur, à qui l’on ne peut refuser l’attention et les égards qu’ils
+méritent: vous êtes un brave gentilhomme, monsieur, je le dis et je m’y
+connais. Tout à l’heure, vous m’avez parlé d’un dépôt que le feu roi
+transmit pour son fils: n’êtes-vous donc pas un de ces Français qui, je
+l’ai ouï dire, ont voulu enlever Charles à White Hall?
+
+— Oui, milord, c’est moi qui me trouvais sous l’échafaud pendant
+l’exécution; moi qui, n’ayant pu le racheter, reçus sur mon front
+le sang du roi martyr; je reçus en même temps la dernière parole de
+Charles Ier, c’est à moi qu’il a dit «_Remember_!» et en me disant
+«Souviens-toi!» il faisait allusion à cet argent qui est à vos pieds,
+milord.
+
+— J’ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur, dit Monck, mais
+je suis heureux de vous avoir apprécié tout d’abord par ma propre
+inspiration et non par mes souvenirs. Je vous donnerai donc des
+explications que je n’ai données à personne, et vous apprécierez quelle
+distinction je fais entre vous et les personnes qui m’ont été envoyées
+jusqu’ici.
+
+Athos s’inclina, s’apprêtant à absorber avidement les paroles qui
+tombaient une à une de la bouche de Monck, ces paroles rares et
+précieuses comme la rosée dans le désert.
+
+— Vous me parliez, dit Monck, du roi Charles II; mais je vous prie,
+monsieur, dites-moi, que m’importe à moi, ce fantôme de roi? J’ai
+vieilli dans la guerre et dans la politique, qui sont aujourd’hui liées
+si étroitement ensemble, que tout homme d’épée doit combattre en vertu
+de son droit ou de son ambition, avec un intérêt personnel, et non
+aveuglément derrière un officier, comme dans les guerres ordinaires.
+Moi, je ne désire rien peut-être mais je crains beaucoup. Dans la
+guerre aujourd’hui réside la liberté de l’Angleterre, et peut-être
+celle de chaque Anglais. Pourquoi voulez-vous que, libre dans la
+position que je me suis faite, j’aille tendre la main aux fers d’un
+étranger? Charles n’est que cela pour moi. Il a livré ici des combats
+qu’il a perdus, c’est donc un mauvais capitaine; il n’a réussi dans
+aucune négociation, c’est donc un mauvais diplomate; il a colporté sa
+misère dans toutes les cours de l’Europe, c’est donc un cœur faible
+et pusillanime. Rien de noble, rien de grand, rien de fort n’est sorti
+encore de ce génie qui aspire à gouverner un des plus grands royaumes
+de la terre. Donc, je ne connais ce Charles que sous de mauvais
+aspects, et vous voudriez que moi, homme de bon sens, j’allasse me
+faire gratuitement l’esclave d’une créature qui m’est inférieure en
+capacité militaire, en politique et en dignité? Non, monsieur; quand
+quelque grande et noble action m’aura appris à apprécier Charles, je
+reconnaîtrai peut-être ses droits à un trône dont nous avons renversé
+le père, parce qu’il manquait des vertus qui jusqu’ici manquent au
+fils; mais jusqu’ici, en fait de droits, je ne reconnais que les miens:
+la révolution m’a fait général, mon épée me fera protecteur si je veux.
+Que Charles se montre, qu’il se présente, qu’il subisse le concours
+ouvert au génie, et surtout qu’il se souvienne qu’il est d’une race
+à laquelle on demandera plus qu’à toute autre. Ainsi, monsieur, n’en
+parlons plus, je ne refuse ni n’accepte: je me réserve, j’attends.
+
+Athos savait Monck trop bien informé de tout ce qui avait rapport à
+Charles II pour pousser plus loin la discussion. Ce n’était ni l’heure
+ni le lieu.
+
+— Milord, dit-il, je n’ai donc plus qu’à vous remercier.
+
+— Et de quoi, monsieur? de ce que vous m’avez bien jugé et de ce que
+j’ai agi d’après votre jugement? Oh! vraiment, est-ce la peine? Cet or
+que vous allez porter au roi Charles va me servir d’épreuve pour lui:
+en voyant ce qu’il en saura faire, je prendrai sans doute une opinion
+que je n’ai pas.
+
+— Cependant Votre Honneur ne craint-elle pas de se compromettre en
+laissant partir une somme destinée à servir les armes de son ennemi?
+
+— Mon ennemi, dites-vous? Eh! monsieur, je n’ai pas d’ennemis, moi. Je
+suis au service du Parlement, qui m’ordonne de combattre le général
+Lambert et le roi Charles, ses ennemis à lui et non les miens; je
+combats donc. Si le Parlement, au contraire, m’ordonnait de faire
+pavoiser le port de Londres, de faire assembler les soldats sur le
+rivage, de recevoir le roi Charles II...
+
+— Vous obéiriez? s’écria Athos avec joie.
+
+— Pardonnez-moi, dit Monck en souriant, j’allais, moi, une tête
+grise... en vérité, où avais-je l’esprit? j’allais, moi, dire une folie
+de jeune homme.
+
+— Alors, vous n’obéiriez pas? dit Athos.
+
+— Je ne dis pas cela non plus, monsieur. Avant tout, le salut de ma
+patrie. Dieu, qui a bien voulu me donner la force, a voulu sans doute
+que j’eusse cette force pour le bien de tous, et il m’a donné en même
+temps le discernement. Si le Parlement m’ordonnait une chose pareille,
+je réfléchirais.
+
+Athos s’assombrit.
+
+— Allons, dit-il, je le vois, décidément Votre Honneur n’est point
+disposée à favoriser le roi Charles II.
+
+— Vous me questionnez toujours, monsieur le comte; à mon tour, s’il
+vous plaît.
+
+— Faites, monsieur, et puisse Dieu vous inspirer l’idée de me répondre
+aussi franchement que je vous répondrai!
+
+— Quand vous aurez rapporté ce million à votre prince, quel conseil lui
+donnerez-vous?
+
+Athos fixa sur Monck un regard fier et résolu.
+
+— Milord, dit-il, avec ce million que d’autres emploieraient à négocier
+peut-être, je veux conseiller au roi de lever deux régiments, d’entrer
+par l’Écosse que vous venez de pacifier; de donner au peuple des
+franchises que la révolution lui avait promises et n’a pas tout à fait
+tenues. Je lui conseillerai de commander en personne cette petite
+armée, qui se grossirait, croyez-le bien, de se faire tuer le drapeau à
+la main et l’épée au fourreau, en disant: «Anglais! voilà le troisième
+roi de ma race que vous tuez: prenez garde à la justice de Dieu!»
+
+Monck baissa la tête et rêva un instant.
+
+— S’il réussissait, dit-il, ce qui est invraisemblable, mais
+non pas impossible, car tout est possible en ce monde, que lui
+conseilleriez-vous?
+
+— De penser que par la volonté de Dieu il a perdu sa couronne, mais que
+par la bonne volonté des hommes il l’a recouvrée.
+
+Un sourire ironique passa sur les lèvres de Monck.
+
+— Malheureusement, monsieur, dit-il, les rois ne savent pas suivre un
+bon conseil.
+
+— Ah! milord, Charles II n’est pas un roi, répliqua Athos en souriant à
+son tour, mais avec une tout autre expression que n’avait fait Monck.
+
+— Voyons, abrégeons, monsieur le comte... C’est votre désir, n’est-il
+pas vrai?
+
+Athos s’inclina.
+
+— Je vais donner l’ordre qu’on transporte où il vous plaira ces deux
+barils. Où demeurez-vous, monsieur?
+
+— Dans un petit bourg, à l’embouchure de la rivière, Votre Honneur.
+
+— Oh! je connais ce bourg, il se compose de cinq ou six maisons,
+n’est-ce pas?
+
+— C’est cela. Eh bien! j’habite la première; deux faiseurs de filets
+l’occupent avec moi; c’est leur barque qui m’a mis à terre.
+
+— Mais votre bâtiment à vous, monsieur?
+
+— Mon bâtiment est à l’ancre à un quart de mille en mer et m’attend.
+
+— Vous ne comptez cependant point partir tout de suite?
+
+— Milord, j’essaierai encore une fois de convaincre Votre Honneur.
+
+— Vous n’y parviendrez pas, répliqua Monck; mais il importe que vous
+quittiez Newcastle sans y laisser de votre passage le moindre soupçon
+qui puisse nuire à vous ou à moi. Demain, mes officiers pensent que
+Lambert m’attaquera. Moi, je garantis, au contraire, qu’il ne bougera
+point; c’est à mes yeux impossible. Lambert conduit une armée sans
+principes homogènes, et il n’y a pas d’armée possible avec de pareils
+éléments. Moi, j’ai instruit mes soldats à subordonner mon autorité
+à une autorité supérieure, ce qui fait qu’après moi, autour de moi,
+au-dessus de moi, ils tentent encore quelque chose. Il en résulte que,
+moi mort, ce qui peut arriver, mon armée ne se démoralisera pas tout de
+suite; il en résulte que, s’il me plaisait de m’absenter, par exemple,
+comme cela me plaît quelquefois, il n’y aurait pas dans mon camp
+l’ombre d’une inquiétude ou d’un désordre. Je suis l’aimant, la force
+sympathique et naturelle des Anglais. Tous ces fers éparpillés qu’on
+enverra contre moi, je les attirerai à moi.
+
+«Lambert commande en ce moment dix-huit mille déserteurs; mais je n’ai
+point parlé de cela à mes officiers, vous le sentez bien. Rien n’est
+plus utile à une armée que le sentiment d’une bataille prochaine:
+tout le monde demeure éveillé, tout le monde se garde. Je vous dis
+cela à vous pour que vous viviez en toute sécurité. Ne vous hâtez
+donc pas de repasser la mer: d’ici à huit jours, il y aura quelque
+chose de nouveau, soit la bataille, soit l’accommodement. Alors,
+comme vous m’avez jugé honnête homme et confié votre secret, et que
+j’ai à vous remercier de cette confiance, j’irai vous faire visite ou
+vous manderai. Ne partez donc pas avant mon avis, je vous en réitère
+l’invitation.
+
+— Je vous le promets, général, s’écria Athos, transporté d’une joie si
+grande que, malgré toute sa circonspection, il ne put s’empêcher de
+laisser jaillir une étincelle de ses yeux.
+
+Monck surprit cette flamme et l’éteignit aussitôt par un de ces muets
+sourires qui rompaient toujours chez ses interlocuteurs le chemin
+qu’ils croyaient avoir fait dans son esprit.
+
+— Ainsi, milord, dit Athos, c’est huit jours que vous me fixez pour
+délai?
+
+— Huit jours, oui, monsieur.
+
+— Et pendant ces huit jours, que ferai-je?
+
+— S’il y a bataille, tenez-vous loin, je vous prie. Je sais les
+Français curieux de ces sortes de divertissements; vous voudriez voir
+comment nous nous battons, et vous pourriez recueillir quelque balle
+égarée; nos Écossais tirent fort mal, et je ne veux pas qu’un digne
+gentilhomme tel que vous regagne, blessé, la terre de France. Je ne
+veux pas enfin être obligé de renvoyer moi-même à votre prince son
+million laissé par vous; car alors on dirait, et cela avec quelque
+raison, que je paie le prétendant pour qu’il guerroie contre le
+Parlement. Allez donc, monsieur, et qu’il soit fait entre nous comme il
+est convenu.
+
+— Ah! milord, dit Athos, quelle joie ce serait pour moi d’avoir pénétré
+le premier dans le noble cœur qui bat sous ce manteau.
+
+— Vous croyez donc décidément que j’ai des secrets, dit Monck sans
+changer l’expression demi-enjouée de son visage. Eh! monsieur, quel
+secret voulez-vous donc qu’il y ait dans la tête creuse d’un soldat?
+Mais il se fait tard, et voici notre falot qui s’éteint, rappelons
+notre homme Holà! cria Monck en français; et s’approchant de
+l’escalier: Holà! pêcheur!
+
+Le pêcheur, engourdi par la fraîcheur de la nuit, répondit d’une voix
+enrouée en demandant quelle chose on lui voulait.
+
+— Va jusqu’au poste, dit Monck, et ordonne au sergent, de la part du
+général Monck, de venir ici sur-le-champ.
+
+C’était une commission facile à remplir, car le sergent, intrigué de
+la présence du général en cette abbaye déserte, s’était approché peu à
+peu, et n’était qu’à quelques pas du pêcheur.
+
+L’ordre du général parvint donc directement jusqu’à lui, et il accourut.
+
+— Prends un cheval et deux hommes, dit Monck.
+
+— Un cheval et deux hommes? répéta le sergent.
+
+— Oui, reprit Monck. As-tu un moyen de te procurer un cheval avec un
+bât ou des paniers?
+
+— Sans doute, à cent pas d’ici, au camp des Écossais.
+
+— Bien.
+
+— Que ferai-je du cheval, général?
+
+— Regarde.
+
+Le sergent descendit les trois ou quatre marches qui le séparaient de
+Monck et apparut sous la voûte.
+
+— Tu vois, lui dit Monck, là-bas où est ce gentilhomme?
+
+— Oui, mon général.
+
+— Tu vois ces deux barils?
+
+— Parfaitement.
+
+— Ce sont deux barils contenant, l’un de la poudre, l’autre des balles;
+je voudrais faire transporter ces barils dans le petit bourg qui est
+au bord de la rivière, et que je compte faire occuper demain par deux
+cents mousquets. Tu comprends que la commission est secrète, car c’est
+un mouvement qui peut décider du gain de la bataille.
+
+— Oh! mon général, murmura le sergent.
+
+— Bien! Fais donc attacher ces deux barils sur le cheval, et qu’on les
+escorte, deux hommes et toi, jusqu’à la maison de ce gentilhomme, qui
+est mon ami; mais tu comprends, que nul ne le sache.
+
+— Je passerais par le marais si je connaissais un chemin, dit le
+sergent.
+
+— J’en connais un, moi, dit Athos; il n’est pas large, mais il est
+solide, ayant été fait sur pilotis, et, avec de la précaution, nous
+arriverons.
+
+— Faites ce que ce cavalier vous ordonnera, dit Monck.
+
+— Oh! oh! les barils sont lourds, dit le sergent, qui essaya d’en
+soulever un.
+
+— Ils pèsent quatre cents livres chacun, s’ils contiennent ce qu’ils
+doivent contenir, n’est-ce pas, monsieur?
+
+— À peu près, dit Athos.
+
+Le sergent alla chercher le cheval et les hommes. Monck, resté seul
+avec Athos, affecta de ne plus lui parler que de choses indifférentes,
+tout en examinant distraitement le caveau. Puis, entendant le pas du
+cheval:
+
+— Je vous laisse avec vos hommes, monsieur, dit-il, et retourne au
+camp. Vous êtes en sûreté.
+
+— Je vous reverrai donc, milord? demanda Athos.
+
+— C’est chose dite, monsieur, et avec grand plaisir.
+
+Monck tendit la main à Athos.
+
+— Ah! milord, si vous vouliez! murmura Athos.
+
+— Chut! monsieur, dit Monck, il est convenu que nous ne parlerons plus
+de cela.
+
+Et, saluant Athos, il remonta, croisant au milieu de l’escalier
+ses hommes qui descendaient. Il n’avait pas fait vingt pas hors de
+l’abbaye, qu’un petit coup de sifflet lointain et prolongé se fit
+entendre. Monck dressa l’oreille; mais ne voyant plus rien, il continua
+sa route. Alors, il se souvint du pêcheur et le chercha des yeux,
+mais le pêcheur avait disparu. S’il eût cependant regardé avec plus
+d’attention qu’il ne le fit, il eût vu cet homme courbé en deux, se
+glissant comme un serpent le long des pierres et se perdant au milieu
+de la brume, rasant la surface du marais; il eût vu également, essayant
+de percer cette brume, un spectacle qui eût attiré son attention:
+c’était la mâture de la barque du pêcheur qui avait changé de place,
+et qui se trouvait alors au plus près du bord de la rivière. Mais
+Monck ne vit rien et, pensant n’avoir rien à craindre, il s’engagea
+sur la chaussée déserte qui conduisait à son camp. Ce fut alors que
+cette disparition du pêcheur lui parut étrange, et qu’un soupçon réel
+commença d’assiéger son esprit. Il venait de mettre aux ordres d’Athos
+le seul poste qui pût le protéger. Il avait un mille de chaussée à
+traverser pour regagner son camp.
+
+Le brouillard montait avec une telle intensité, qu’à peine pouvait-on
+distinguer les objets à une distance de dix pas.
+
+Monck crut alors entendre comme le bruit d’un aviron qui battait
+sourdement le marais à sa droite.
+
+— Qui va là? cria-t-il.
+
+Mais personne ne répondit. Alors il arma son pistolet, mit l’épée à la
+main, et pressa le pas sans cependant vouloir appeler personne. Cet
+appel, dont l’urgence n’était pas absolue, lui paraissait indigne de
+lui.
+
+
+
+
+Chapitre XXVII — Le lendemain
+
+
+Il était sept heures du matin: les premiers rayons du jour éclairaient
+les étangs, dans lesquels le soleil se reflétait comme un boulet rougi,
+lorsque Athos, se réveillant et ouvrant la fenêtre de sa chambre à
+coucher qui donnait sur les bords de la rivière, aperçut à quinze
+pas de distance à peu près le sergent et les hommes qui l’avaient
+accompagné la veille, et qui, après avoir déposé les barils chez lui,
+étaient retournés au camp par la chaussée de droite.
+
+Pourquoi, après être retournés au camp, ces hommes étaient-ils revenus?
+Voilà la question qui se présenta soudainement à l’esprit d’Athos.
+
+Le sergent, la tête haute, paraissait guetter le moment où le
+gentilhomme paraîtrait pour l’interpeller. Athos, surpris de retrouver
+là ceux qu’il avait vus s’éloigner la veille, ne put s’empêcher de leur
+témoigner son étonnement.
+
+— Cela n’a rien de surprenant, monsieur, dit le sergent, car hier le
+général m’a recommandé de veiller à votre sûreté, et j’ai dû obéir à
+cet ordre.
+
+— Le général est au camp? demanda Athos.
+
+— Sans doute, monsieur, puisque vous l’avez quitté hier s’y rendant.
+
+— Eh bien! attendez-moi; j’y vais aller pour rendre compte de la
+fidélité avec laquelle vous avez rempli votre mission et pour reprendre
+mon épée, que j’oubliai hier sur la table.
+
+— Cela tombe à merveille, dit le sergent, car nous allions vous en
+prier.
+
+Athos crut remarquer un certain air de bonhomie équivoque sur le visage
+de ce sergent; mais l’aventure du souterrain pouvait avoir excité
+la curiosité de cet homme, et il n’était pas surprenant alors qu’il
+laissât voir sur son visage un peu des sentiments qui agitaient son
+esprit. Athos ferma donc soigneusement les portes, et il en confia les
+clefs à Grimaud, lequel avait élu son domicile sous l’appentis même qui
+conduisait au cellier où les barils avaient été enfermés.
+
+Le sergent escorta le comte de La Fère jusqu’au camp. Là, une garde
+nouvelle attendait et relaya les quatre hommes qui avaient conduit
+Athos.
+
+Cette garde nouvelle était commandée par l’aide de camp Digby, lequel,
+durant le trajet, attacha sur Athos des regards si peu encourageants,
+que le Français se demanda d’où venaient à son endroit cette vigilance
+et cette sévérité, quand la veille il avait été si parfaitement libre.
+
+Il n’en continua pas moins son chemin vers le quartier général,
+renfermant en lui-même les observations que le forçaient de faire les
+hommes et les choses. Il trouva sous la tente du général où il avait
+été introduit la veille trois officiers supérieurs; c’étaient le
+lieutenant de Monck et deux colonels. Athos reconnut son épée; elle
+était encore sur la table du général, à la place où il l’avait laissée
+la veille.
+
+Aucun des officiers n’avait vu Athos, aucun par conséquent ne le
+connaissait. Le lieutenant de Monck demanda alors, à l’aspect d’Athos,
+si c’était bien là le même gentilhomme avec lequel le général était
+sorti de la tente.
+
+— Oui, Votre Honneur, dit le sergent, c’est lui-même.
+
+— Mais, dit Athos avec hauteur, je ne le nie pas, ce me semble; et
+maintenant, messieurs, à mon tour, permettez-moi de vous demander à
+quoi bon toutes ces questions, et surtout quelques explications sur le
+ton avec lequel vous les demandez.
+
+— Monsieur, dit le lieutenant, si nous vous adressons ces questions,
+c’est que nous avons le droit de les faire, et si nous vous les faisons
+avec ce ton, c’est que ce ton convient, croyez-moi, à la situation.
+
+— Messieurs, dit Athos, vous ne savez pas qui je suis, mais ce que je
+dois vous dire, c’est que je ne reconnais ici pour mon égal que le
+général Monck. Où est-il? Qu’on me conduise devant lui, et s’il a, lui,
+quelque question à m’adresser, je lui répondrai, et à sa satisfaction,
+je l’espère. Je le répète, messieurs, où est le général?
+
+— Eh mordieu! vous le savez mieux que nous, où il est, fit le
+lieutenant.
+
+— Moi?
+
+— Certainement, vous.
+
+— Monsieur, dit Athos, je ne vous comprends pas.
+
+— Vous m’allez comprendre, et vous-même d’abord, parlez plus bas,
+monsieur. Que vous a dit le général, hier?
+
+Athos sourit dédaigneusement.
+
+— Il ne s’agit pas de sourire, s’écria un des colonels avec
+emportement, il s’agit de répondre.
+
+— Et moi, messieurs, je vous déclare que je ne vous répondrai point que
+je ne sois en présence du général.
+
+— Mais, répéta le même colonel qui avait déjà parlé, vous savez bien
+que vous demandez une chose impossible.
+
+— Voilà déjà deux fois que l’on fait cette étrange réponse au désir que
+j’exprime, reprit Athos. Le général est-il absent?
+
+La question d’Athos fut faite de si bonne foi, et le gentilhomme avait
+l’air si naïvement surpris, que les trois officiers échangèrent un
+regard. Le lieutenant prit la parole par une espèce de convention
+tacite des deux autres officiers.
+
+— Monsieur, dit-il, le général vous a quitté hier sur les limites du
+monastère?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Et vous êtes allé...?
+
+— Ce n’est point à moi de vous répondre, c’est à ceux qui m’ont
+accompagné. Ce sont vos soldats, interrogez-les.
+
+— Mais s’il nous plaît de vous interroger, vous?
+
+— Alors il me plaira de vous répondre, monsieur, que je ne relève de
+personne ici, que je ne connais ici que le général, et que ce n’est
+qu’à lui que je répondrai.
+
+— Soit, monsieur, mais comme nous sommes les maîtres, nous nous
+érigeons en conseil de guerre, et quand vous serez devant des juges, il
+faudra bien que vous leur répondiez.
+
+La figure d’Athos n’exprima que l’étonnement et le dédain, au lieu de
+la terreur qu’à cette menace les officiers comptaient y lire.
+
+— Des juges écossais ou anglais, à moi, sujet du roi de France; à moi,
+placé sous la sauvegarde de l’honneur britannique! Vous êtes fous,
+messieurs! dit Athos en haussant les épaules.
+
+Les officiers se regardèrent.
+
+— Alors, monsieur, dirent-ils, vous prétendez ne pas savoir où est le
+général?
+
+— À ceci, je vous ai déjà répondu, monsieur.
+
+— Oui; mais vous avez déjà répondu une chose incroyable.
+
+— Elle est vraie cependant, messieurs. Les gens de ma condition ne
+mentent point d’ordinaire. Je suis gentilhomme, vous ai-je dit, et
+quand je porte à mon côté l’épée que, par un excès de délicatesse,
+j’ai laissée hier sur cette table où elle est encore aujourd’hui, nul,
+croyez-le bien, ne me dit des choses que je ne veux pas entendre.
+Aujourd’hui, je suis désarmé; si vous vous prétendez mes juges,
+jugez-moi; si vous n’êtes que mes bourreaux, tuez-moi.
+
+— Mais, monsieur?... demanda d’une voix plus courtoise le lieutenant,
+frappé de la grandeur et du sang-froid d’Athos.
+
+— Monsieur, j’étais venu parler confidentiellement à votre général
+d’affaires d’importance. Ce n’est point un accueil ordinaire que celui
+qu’il m’a fait. Les rapports de vos soldats peuvent vous en convaincre.
+Donc, s’il m’accueillait ainsi, le général savait quels étaient mes
+titres à l’estime. Maintenant vous ne supposez pas, je présume, que je
+vous révélerai mes secrets, et encore moins les siens.
+
+— Mais enfin, ces barils, que contenaient-ils?
+
+— N’avez-vous point adressé cette question à vos soldats? Que vous
+ont-ils répondu?
+
+— Qu’ils contenaient de la poudre et du plomb.
+
+— De qui tenaient-ils ces renseignements? Ils ont dû vous le dire.
+
+— Du général; mais nous ne sommes point dupes.
+
+— Prenez garde, monsieur, ce n’est plus à moi que vous donnez un
+démenti, c’est à votre chef.
+
+Les officiers se regardèrent encore. Athos continua:
+
+— Devant vos soldats, le général m’a dit d’attendre huit jours; que
+dans huit jours il me donnerait la réponse qu’il avait à me faire. Me
+suis-je enfui? Non, j’attends.
+
+— Il vous a dit d’attendre huit jours! s’écria le lieutenant.
+
+— Il me l’a si bien dit, monsieur, que j’ai un sloop à l’ancre à
+l’embouchure de la rivière, et que je pouvais parfaitement le joindre
+hier et m’embarquer. Or, si je suis resté, c’est uniquement pour me
+conformer aux désirs du général, Son Honneur m’ayant recommandé de ne
+point partir sans une dernière audience que lui-même a fixée à huit
+jours. Je vous le répète donc, j’attends.
+
+Le lieutenant se retourna vers les deux autres officiers, et à voix
+basse:
+
+— Si ce gentilhomme dit vrai, il y aurait encore de l’espoir, dit-il.
+Le général aurait dû accomplir quelques négociations si secrètes qu’il
+aurait cru imprudent de prévenir, même nous. Alors, le temps limité
+pour son absence serait huit jours.
+
+Puis, se retournant vers Athos:
+
+— Monsieur, dit-il, votre déclaration est de la plus grave importance;
+voulez-vous la répéter sous le sceau du serment?
+
+— Monsieur, répondit Athos, j’ai toujours vécu dans un monde où ma
+simple parole a été regardée comme le plus saint des serments.
+
+— Cette fois cependant, monsieur, la circonstance est plus grave
+qu’aucune de celles dans lesquelles vous vous êtes trouvé. Il s’agit
+du salut de toute une armée. Songez-y bien, le général a disparu,
+nous sommes à sa recherche. La disparition est-elle naturelle? Un
+crime a-t-il été commis? Devons-nous pousser nos investigations
+jusqu’à l’extrémité? Devons-nous attendre avec patience? En ce moment,
+monsieur, tout dépend du mot que vous allez prononcer.
+
+— Interrogé ainsi, monsieur, je n’hésite plus, dit Athos.
+
+«Oui, j’étais venu causer confidentiellement avec le général Monck et
+lui demander une réponse sur certains intérêts; oui, le général, ne
+pouvant sans doute se prononcer avant la bataille qu’on attend, m’a
+prié de demeurer huit jours encore dans cette maison que j’habite, me
+promettant que dans huit jours je le reverrais. Oui, tout cela est
+vrai, et je le jure sur Dieu, qui est le maître absolu de ma vie et de
+la vôtre.
+
+Athos prononça ces paroles avec tant de grandeur et de solennité que
+les trois officiers furent presque convaincus.
+
+Cependant un des colonels essaya une dernière tentative:
+
+— Monsieur, dit-il, quoique nous soyons persuadés maintenant de
+la vérité de ce que vous dites, il y a pourtant dans tout ceci un
+étrange mystère. Le général est un homme trop prudent pour avoir ainsi
+abandonné son armée à la veille d’une bataille, sans avoir au moins
+donné à l’un de nous un avertissement. Quant à moi, je ne puis croire,
+je l’avoue, qu’un événement étrange ne soit pas la cause de cette
+disparition. Hier, des pêcheurs étrangers sont venus vendre ici leur
+poisson; on les a logés là-bas aux Écossais, c’est-à-dire sur la route
+qu’a suivie le général pour aller à l’abbaye avec Monsieur et pour en
+revenir. C’est un de ces pêcheurs qui a accompagné le général avec un
+falot. Et ce matin, barque et pêcheurs avaient disparu, emportés cette
+nuit par la marée.
+
+— Moi, fit le lieutenant, je ne vois rien là que de bien naturel; car,
+enfin, ces gens n’étaient pas prisonniers.
+
+— Non; mais, je le répète, c’est un d’eux qui a éclairé le général et
+Monsieur dans le caveau de l’abbaye, et Digby nous a assuré que le
+général avait eu sur ces gens-là de mauvais soupçons. Or, qui nous dit
+que ces pêcheurs n’étaient pas d’intelligence avec Monsieur, et que,
+le coup fait, Monsieur, qui est brave assurément, n’est pas resté pour
+nous rassurer par sa présence et empêcher nos recherches dans la bonne
+voie?
+
+Ce discours fit impression sur les deux autres officiers.
+
+— Monsieur, dit Athos, permettez-moi de vous dire que votre
+raisonnement, très spécieux en apparence, manque cependant de solidité
+quant à ce qui me concerne. Je suis resté, dites-vous, pour détourner
+les soupçons. Eh bien! au contraire, les soupçons me viennent à
+moi comme à vous et je vous dis: Il est impossible, messieurs, que
+le général, la veille d’une bataille, soit parti sans rien dire à
+personne. Oui, il y a un événement étrange dans tout cela; oui, au
+lieu de demeurer oisifs et d’attendre, il vous faut déployer toute
+la vigilance, toute l’activité possibles. Je suis votre prisonnier,
+messieurs, sur parole ou autrement. Mon honneur est intéressé à ce
+que l’on sache ce qu’est devenu le général Monck, à ce point que si
+vous me disiez: «Partez!» je dirais: «Non, je reste.» Et si vous me
+demandiez mon avis, j’ajouterais: «Oui, le général est victime de
+quelque conspiration, car s’il eût dû quitter le camp, il me l’aurait
+dit. Cherchez donc, fouillez donc, fouillez la terre, fouillez la mer;
+le général n’est point parti, ou tout au moins n’est pas parti de sa
+propre volonté.»
+
+Le lieutenant fit un signe aux autres officiers.
+
+— Non, monsieur, dit-il, non; à votre tour vous allez trop loin.
+Le général n’a rien à souffrir des événements, et sans doute, au
+contraire, il les a dirigés. Ce que fait Monck à cette heure, il
+l’a fait souvent. Nous avons donc tort de nous alarmer; son absence
+sera de courte durée, sans doute; aussi gardons-nous bien, par une
+pusillanimité dont le général nous ferait un crime, d’ébruiter son
+absence, qui pourrait démoraliser l’armée. Le général donne une preuve
+immense de sa confiance en nous, montrons-nous-en dignes Messieurs,
+que le plus profond silence couvre tout ceci d’un voile impénétrable;
+nous allons garder Monsieur, non pas par défiance de lui relativement
+au crime, mais pour assurer plus efficacement le secret de l’absence
+du général en le concentrant parmi nous; aussi, jusqu’à nouvel ordre,
+Monsieur habitera le quartier général.
+
+— Messieurs, dit Athos, vous oubliez que cette nuit le général m’a
+confié un dépôt sur lequel je dois veiller. Donnez-moi telle garde
+qu’il vous plaira, enchaînez-moi, s’il vous plaît, mais laissez-moi
+la maison que j’habite pour prison. Le général, à son retour, vous
+reprocherait, je vous le jure, sur ma foi de gentilhomme, de lui avoir
+déplu en ceci.
+
+Les officiers se consultèrent un moment; puis après cette consultation:
+
+— Soit, monsieur, dit le lieutenant; retournez chez vous.
+
+Puis ils donnèrent à Athos une garde de cinquante hommes qui l’enferma
+dans sa maison, sans le perdre de vue un seul instant. Le secret
+demeura gardé, mais les heures, mais les jours s’écoulèrent sans que le
+général revînt et sans que nul reçût de ses nouvelles.
+
+
+
+
+Chapitre XXVIII — La marchandise de contrebande
+
+
+Deux jours après les événements que nous venons de raconter, et tandis
+qu’on attendait à chaque instant dans son camp le général Monck, qui
+n’y rentrait pas, une petite felouque hollandaise, montée par dix
+hommes, vint jeter l’ancre sur la côte de Scheveningen, à une portée de
+canon à peu près de la terre. Il était nuit serrée, l’obscurité était
+grande, la mer montait dans l’obscurité: c’était une heure excellente
+pour débarquer passagers et marchandises.
+
+La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu
+profonde, et surtout peu sûre, aussi n’y voit-on stationner que de
+grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les
+pêcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens,
+au dire de Virgile.
+
+Lorsque le flot grandit, monte et pousse à la terre, il n’est pas très
+prudent de faire arriver l’embarcation trop près de la côte, car si
+le vent est frais, les proues s’ensablent, et le sable de cette côte
+est spongieux; il prend facilement mais ne rend pas de même. C’est
+sans doute pour cette raison que la chaloupe se détacha du bâtiment
+aussitôt que le bâtiment eut jeté l’ancre, et vint avec huit de ses
+marins, au milieu desquels on distinguait un objet de forme oblongue,
+une sorte de grand panier ou de ballot. La rive était déserte: les
+quelques pêcheurs habitant la dune étaient couchés. La seule sentinelle
+qui gardât la côte (côte fort mal gardée, attendu qu’un débarquement
+de grand navire était impossible), sans avoir pu suivre tout à fait
+l’exemple des pêcheurs qui étaient allés se coucher, les avait imités
+en ce point qu’elle dormait au fond de sa guérite aussi profondément
+qu’eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l’on entendît était
+donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les bruyères de
+la dune. Mais c’étaient des gens défiants sans doute que ceux qui
+s’approchaient, car ce silence réel et cette solitude apparente ne les
+rassurèrent point; aussi leur chaloupe, à peine visible comme un point
+sombre sur l’océan, glissa-t-elle sans bruit, évitant de ramer de peur
+d’être entendue, et vint-elle toucher terre au plus près.
+
+À peine avait-on senti le fond qu’un seul homme sauta hors de l’esquif
+après avoir donné un ordre bref avec cette voix qui indique l’habitude
+du commandement. En conséquence de cet ordre, plusieurs mousquets
+reluisirent immédiatement aux faibles clartés de la mer, ce miroir du
+ciel, et le ballot oblong dont nous avons déjà parlé, lequel renfermait
+sans doute quelque objet de contrebande, fut transporté à terre avec
+des précautions infinies. Aussitôt, l’homme qui avait débarqué le
+premier courut diagonalement vers le village de Scheveningen, se
+dirigeant vers la pointe la plus avancée du bois. Là il chercha cette
+maison qu’une fois déjà nous avons entrevue à travers les arbres, et
+que nous avons désignée comme la demeure provisoire, demeure bien
+modeste, de celui qu’on appelait par courtoisie le roi d’Angleterre.
+
+Tout dormait là comme partout; seulement, un gros chien, de la race de
+ceux que les pêcheurs de Scheveningen attellent à de petites charrettes
+pour porter leur poisson à La Haye, se mit à pousser des aboiements
+formidables aussitôt que l’étranger fit entendre son pas devant les
+fenêtres. Mais cette surveillance, au lieu d’effrayer le nouveau
+débarqué, sembla au contraire lui causer une grande joie, car sa voix
+peut-être eût été insuffisante pour réveiller les gens de la maison,
+tandis qu’avec un auxiliaire de cette importance, sa voix était devenue
+presque inutile. L’étranger attendit donc que les aboiements sonores et
+réitérés eussent, selon toute probabilité, produit leur effet, et alors
+il hasarda un appel. À sa voix le dogue se mit à rugir avec une telle
+violence, que bientôt à l’intérieur une autre voix se fit entendre,
+apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut apaisé:
+
+— Que voulez-vous? demanda cette voix à la fois faible, cassée et polie.
+
+— Je demande Sa Majesté le roi Charles II, fit l’étranger.
+
+— Que lui voulez-vous?
+
+— Je veux lui parler.
+
+— Qui êtes-vous?
+
+— Ah! mordioux! vous m’en demandez trop, je n’aime pas à dialoguer à
+travers les portes.
+
+— Dites seulement votre nom.
+
+— Je n’aime pas davantage à décliner mon nom en plein air; d’ailleurs,
+soyez tranquille, je ne mangerai pas votre chien, et je prie Dieu qu’il
+soit aussi réservé à mon égard.
+
+— Vous apportez des nouvelles peut-être, n’est-ce pas, monsieur? reprit
+la voix, patiente et questionneuse comme celle d’un vieillard.
+
+— Je vous en réponds, que j’en apporte des nouvelles, et auxquelles on
+ne s’attend pas, encore! Ouvrez donc, s’il vous plaît, hein?
+
+— Monsieur, poursuivit le vieillard, sur votre âme et conscience,
+croyez-vous que vos nouvelles vaillent la peine de réveiller le roi?
+
+— Pour l’amour de Dieu! mon cher monsieur, tirez vos verrous, vous ne
+serez pas fâché, je vous jure, de la peine que vous aurez prise. Je
+vaux mon pesant d’or, ma parole d’honneur!
+
+— Monsieur, je ne puis pourtant pas ouvrir que vous ne me disiez votre
+nom.
+
+— Il le faut donc?
+
+— C’est l’ordre de mon maître, monsieur.
+
+— Eh bien! mon nom, le voici... mais je vous en préviens, mon nom ne
+vous apprendra absolument rien.
+
+— N’importe, dites toujours.
+
+— Eh bien! je suis le chevalier d’Artagnan.
+
+La voix poussa un cri.
+
+— Ah! mon Dieu! dit le vieillard de l’autre côté de la porte, monsieur
+d’Artagnan! quel bonheur! Je me disais bien à moi-même que je
+connaissais cette voix-là.
+
+— Tiens! dit d’Artagnan, on connaît ma voix ici! C’est flatteur.
+
+— Oh! oui, on la connaît, dit le vieillard en tirant les verrous, et en
+voici la preuve.
+
+Et à ces mots il introduisit d’Artagnan, qui, à la lueur de la lanterne
+qu’il portait à la main, reconnut son interlocuteur obstiné.
+
+— Ah! mordioux! s’écria-t-il, c’est Parry! j’aurais dû m’en douter.
+
+— Parry, oui, mon cher monsieur d’Artagnan, c’est moi. Quelle joie de
+vous revoir!
+
+— Vous avez bien dit: quelle joie! fit d’Artagnan serrant les mains du
+vieillard. Çà! vous allez prévenir le roi, n’est-ce pas?
+
+— Mais le roi dort, mon cher monsieur.
+
+— Mordioux! réveillez-le, et il ne vous grondera pas de l’avoir
+dérangé, c’est moi qui vous le dis.
+
+— Vous venez de la part du comte, n’est-ce-pas?
+
+— De quel comte?
+
+— Du comte de La Fère.
+
+— De la part d’Athos? Ma foi, non; je viens de ma part à moi. Allons,
+vite, Parry, le roi! il me faut le roi!
+
+Parry ne crut pas devoir résister plus longtemps; il connaissait
+d’Artagnan de longue main; il savait que, quoique gascon, ses paroles
+ne promettaient jamais plus qu’elles ne pouvaient tenir. Il traversa
+une cour et un petit jardin, apaisa le chien, qui voulait sérieusement
+goûter du mousquetaire, et alla heurter au volet d’une chambre faisant
+le rez-de-chaussée d’un petit pavillon. Aussitôt un petit chien
+habitant cette chambre répondit au grand chien habitant la cour.
+
+«Pauvre roi! se dit d’Artagnan, voilà ses gardes du corps; il est vrai
+qu’il n’en est pas plus mal gardé pour cela.»
+
+— Que veut-on? demanda le roi du fond de la chambre.
+
+— Sire, c’est M. le chevalier d’Artagnan qui apporte des nouvelles.
+
+On entendit aussitôt du bruit dans cette chambre; une porte s’ouvrit et
+une grande clarté inonda le corridor et le jardin. Le roi travaillait
+à la lueur d’une lampe. Des papiers étaient épars sur son bureau,
+et il avait commencé le brouillon d’une lettre qui accusait par ses
+nombreuses ratures la peine qu’il avait eue à l’écrire.
+
+— Entrez, monsieur le chevalier, dit-il en se retournant.
+
+Puis, apercevant le pêcheur:
+
+— Que me disiez-vous donc, Parry, et où est M. le chevalier d’Artagnan?
+demanda Charles.
+
+— Il est devant vous, Sire, dit d’Artagnan.
+
+— Sous ce costume?
+
+— Oui. Regardez-moi, Sire; ne me reconnaissez-vous pas pour m’avoir vu
+à Blois dans les antichambres du roi Louis XIV?
+
+— Si fait, monsieur, et je me souviens même que j’eus fort à me louer
+de vous.
+
+D’Artagnan s’inclina.
+
+— C’était un devoir pour moi de me conduire comme je l’ai fait, dès que
+j’ai su que j’avais affaire à Votre Majesté.
+
+— Vous m’apportez des nouvelles, dites-vous?
+
+— Oui, Sire.
+
+— De la part du roi de France, sans doute?
+
+— Ma foi, non, Sire, répliqua d’Artagnan. Votre Majesté a dû voir
+là-bas que le roi de France ne s’occupait que de Sa Majesté à lui.
+
+Charles leva les yeux au ciel.
+
+— Non, continua d’Artagnan, non, Sire. J’apporte, moi, des nouvelles
+toutes composées de faits personnels. Cependant, j’ose espérer que
+Votre Majesté les écoutera, faits et nouvelles, avec quelque faveur.
+
+— Parlez, monsieur.
+
+— Si je ne me trompe, Sire, Votre Majesté aurait fort parlé à Blois de
+l’embarras où sont ses affaires en Angleterre.
+
+Charles rougit.
+
+— Monsieur, dit-il, c’est au roi de France seul que je racontais.
+
+— Oh! Votre Majesté se méprend, dit froidement le mousquetaire; je sais
+parler aux rois dans le malheur; ce n’est même que lorsqu’ils sont dans
+le malheur qu’ils me parlent; une fois heureux, ils ne me regardent
+plus. J’ai donc pour Votre Majesté, non seulement le plus grand
+respect, mais encore le plus absolu dévouement, et cela, croyez-le
+bien, chez moi, Sire, cela signifie quelque chose. Or, entendant Votre
+Majesté se plaindre de la destinée, je trouvai que vous étiez noble,
+généreux et portant bien le malheur.
+
+— En vérité, dit Charles étonné, je ne sais ce que je dois préférer, de
+vos libertés ou de vos respects.
+
+— Vous choisirez tout à l’heure, Sire, dit d’Artagnan. Donc Votre
+Majesté se plaignait à son frère Louis XIV de la difficulté qu’elle
+éprouvait à rentrer en Angleterre et à remonter sur son trône sans
+hommes et sans argent.
+
+Charles laissa échapper un mouvement d’impatience.
+
+— Et le principal obstacle qu’elle rencontrait sur son chemin,
+continua d’Artagnan, était un certain général commandant les armées
+du Parlement, et qui jouait là-bas le rôle d’un autre Cromwell. Votre
+Majesté n’a-t-elle pas dit cela?
+
+— Oui; mais je vous le répète, monsieur, ces paroles étaient pour les
+seules oreilles du roi.
+
+— Et vous allez voir, Sire, qu’il est bien heureux qu’elles soient
+tombées dans celles de son lieutenant de mousquetaires. Cet homme si
+gênant pour Votre Majesté, c’était le général Monck, je crois; ai-je
+bien entendu son nom, Sire?
+
+— Oui, monsieur; mais, encore une fois, à quoi bon ces questions?
+
+— Oh! je le sais bien, Sire, l’étiquette ne veut point que l’on
+interroge les rois. J’espère que tout à l’heure Votre Majesté me
+pardonnera ce manque d’étiquette. Votre Majesté ajoutait que si
+cependant elle pouvait le voir, conférer avec lui, le tenir face à
+face, elle triompherait, soit par la force, soit par la persuasion,
+de cet obstacle, le seul sérieux, le seul insurmontable, le seul réel
+qu’elle rencontrât sur son chemin.
+
+— Tout cela est vrai, monsieur; ma destinée, mon avenir, mon obscurité
+ou ma gloire dépendent de cet homme; mais que voulez-vous induire de là?
+
+— Une seule chose: que si ce général Monck est gênant au point que vous
+dites, il serait expédient d’en débarrasser Votre Majesté ou de lui en
+faire un allié.
+
+— Monsieur, un roi qui n’a ni armée ni argent, puisque vous avez écouté
+ma conversation avec mon frère, n’a rien à faire contre un homme comme
+Monck.
+
+— Oui, Sire, c’était votre opinion, je le sais bien, mais, heureusement
+pour vous, ce n’était pas la mienne.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Que sans armée et sans million j’ai fait, moi, ce que Votre Majesté
+ne croyait pouvoir faire qu’avec une armée et un million.
+
+— Comment! Que dites-vous? Qu’avez-vous fait?
+
+— Ce que j’ai fait? Eh bien! Sire, je suis allé prendre là-bas cet
+homme si gênant pour Votre Majesté.
+
+— En Angleterre?
+
+— Précisément, Sire.
+
+— Vous êtes allé prendre Monck en Angleterre?
+
+— Aurais-je mal fait par hasard?
+
+— En vérité, vous êtes fou, monsieur!
+
+— Pas le moins du monde, Sire.
+
+— Vous avez pris Monck?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Où cela?
+
+— Au milieu de son camp.
+
+Le roi tressaillit d’impatience et haussa les épaules.
+
+— Et l’ayant pris sur la chaussée de Newcastle, dit simplement
+d’Artagnan, je l’apporte à Votre Majesté.
+
+— Vous me l’apportez! s’écria le roi presque indigné de ce qu’il
+regardait comme une mystification.
+
+— Oui, Sire, répondit d’Artagnan du même ton, je vous l’apporte; il
+est là-bas, dans une grande caisse percée de trous pour qu’il puisse
+respirer.
+
+— Mon Dieu!
+
+— Oh! soyez tranquille, Sire, on a eu les plus grands soins pour lui.
+Il arrive donc en bon état et parfaitement conditionné. Plaît-il à
+Votre Majesté de le voir, de causer avec lui ou de le faire jeter à
+l’eau?
+
+— Oh! mon Dieu! répéta Charles, oh! mon Dieu! monsieur, dites-vous
+vrai? Ne m’insultez-vous point par quelque indigne plaisanterie? Vous
+auriez accompli ce trait inouï d’audace et de génie! Impossible!
+
+— Votre Majesté me permet-elle d’ouvrir la fenêtre? dit d’Artagnan en
+l’ouvrant.
+
+Le roi n’eut même pas le temps de dire oui. D’Artagnan donna un coup de
+sifflet aigu et prolongé qu’il répéta trois fois dans le silence de la
+nuit.
+
+— Là! dit-il, on va l’apporter à Votre Majesté.
+
+
+
+
+Chapitre XXIX — Où d’Artagnan commence à craindre d’avoir placé son
+argent et celui de Planchet à fonds perdu
+
+
+Le roi ne pouvait revenir de sa surprise, et regardait tantôt le visage
+souriant du mousquetaire, tantôt cette sombre fenêtre qui s’ouvrait
+sur la nuit. Mais avant qu’il eût fixé ses idées, huit des hommes de
+d’Artagnan, car deux restèrent pour garder la barque, apportèrent à la
+maison, où Parry le reçut, cet objet de forme oblongue qui renfermait
+pour le moment les destinées de l’Angleterre.
+
+Avant de partir de Calais, d’Artagnan avait fait confectionner dans
+cette ville une sorte de cercueil assez large et assez profond
+pour qu’un homme pût s’y retourner à l’aise. Le fond et les côtés,
+matelassés proprement, formaient un lit assez doux pour que le roulis
+ne pût transformer cette espèce de cage en assommoir. La petite grille
+dont d’Artagnan avait parlé au roi, pareille à la visière d’un casque,
+existait à la hauteur du visage de l’homme. Elle était taillée de façon
+qu’au moindre cri une pression subite pût étouffer ce cri, et au besoin
+celui qui eût crié. D’Artagnan connaissait si bien son équipage et si
+bien son prisonnier, que, pendant toute la route, il avait redouté deux
+choses: ou que le général ne préférât la mort à cet étrange esclavage
+et ne se fît étouffer à force de vouloir parler; ou que ses gardiens ne
+se laissassent tenter par les offres du prisonnier et ne le missent,
+lui, d’Artagnan, dans la boîte, à la place de Monck.
+
+Aussi d’Artagnan avait-il passé les deux jours et les deux nuits près
+du coffre, seul avec le général, lui offrant du vin et des aliments
+qu’il avait refusés, et essayant éternellement de le rassurer sur la
+destinée qui l’attendait à la suite de cette singulière captivité. Deux
+pistolets sur la table et son épée nue rassuraient d’Artagnan sur les
+indiscrétions du dehors.
+
+Une fois à Scheveningen, il avait été complètement rassuré. Ses hommes
+redoutaient fort tout conflit avec les seigneurs de la terre. Il avait
+d’ailleurs intéressé à sa cause celui qui lui servait moralement
+de lieutenant, et que nous avons vu répondre au nom de Menneville.
+Celui-là, n’étant point un esprit vulgaire, avait plus à risquer que
+les autres, parce qu’il avait plus de conscience. Il croyait donc à
+un avenir au service de d’Artagnan, et, en conséquence, il se fût
+fait hacher plutôt que de violer la consigne donnée par le chef.
+Aussi était-ce à lui qu’une fois débarqué d’Artagnan avait confié la
+caisse et la respiration du général. C’était aussi à lui qu’il avait
+recommandé de faire apporter la caisse par les sept hommes aussitôt
+qu’il entendrait le triple coup de sifflet. On voit que ce lieutenant
+obéit. Le coffre une fois dans la maison du roi, d’Artagnan congédia
+ses hommes avec un gracieux sourire et leur dit:
+
+— Messieurs, vous avez rendu un grand service à Sa Majesté le roi
+Charles II qui, avant six semaines, sera roi d’Angleterre. Votre
+gratification sera doublée; retournez m’attendre au bateau.
+
+Sur quoi tous partirent avec des transports de joie qui épouvantèrent
+le chien lui-même.
+
+D’Artagnan avait fait apporter le coffre jusque dans l’antichambre du
+roi. Il ferma avec le plus grand soin les portes de cette antichambre;
+après quoi, il ouvrit le coffre, et dit au général:
+
+— Mon général, j’ai mille excuses à vous faire; mes façons n’ont pas
+été dignes d’un homme tel que vous, je le sais bien; mais j’avais
+besoin que vous me prissiez pour un patron de barque. Et puis
+l’Angleterre est un pays fort incommode pour les transports. J’espère
+donc que vous prendrez tout cela en considération. Mais ici, mon
+général, continua d’Artagnan, vous êtes libre de vous lever et de
+marcher.
+
+Cela dit, il trancha les liens qui attachaient les bras et les mains du
+général. Celui-ci se leva et s’assit avec la contenance d’un homme qui
+attend la mort.
+
+D’Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit:
+
+— Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m’étais promis de faire cela
+pour votre service. C’est fait, ordonnez présentement. Monsieur Monck,
+ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier, vous êtes devant Sa
+Majesté le roi Charles II, souverain seigneur de la Grande-Bretagne.
+
+Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoïque, et
+répondit:
+
+— Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais même ici
+personne qui soit digne de porter le nom de gentilhomme; car c’est au
+nom du roi Charles II qu’un émissaire, que j’ai pris pour un honnête
+homme, m’est venu tendre un piège infâme. Je suis tombé dans ce piège,
+tant pis pour moi. Maintenant, vous, le tentateur, dit-il au roi; vous
+l’exécuteur, dit-il à d’Artagnan, rappelez-vous de ce que je vais vous
+dire: vous avez mon corps, vous pouvez le tuer, je vous y engage, car
+vous n’aurez jamais mon âme ni ma volonté. Et maintenant ne me demandez
+pas une seule parole, car à partir de ce moment, je n’ouvrirai plus
+même la bouche pour crier. J’ai dit.
+
+Et il prononça ces paroles avec la farouche et invincible résolution
+du puritain le plus gangrené. D’Artagnan regarda son prisonnier en
+homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe cette valeur d’après
+l’accent avec lequel il a été prononcé.
+
+— Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme
+décidé; il n’a pas voulu prendre une bouchée de pain, ni avaler une
+goutte de vin depuis deux jours. Mais comme à partir de ce moment c’est
+Votre Majesté qui décide de son sort, je m’en lave les mains, comme dit
+Pilate.
+
+Monck, debout, pâle et résigné, attendait l’œil fixe et les bras
+croisés.
+
+D’Artagnan se retourna vers lui.
+
+— Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, très
+belle du reste, ne peut accommoder personne, pas même vous. Sa Majesté
+voulait vous parler, vous vous refusiez à une entrevue; pourquoi
+maintenant que vous voilà face à face, que vous y voilà par une force
+indépendante de votre volonté, pourquoi nous contraindriez-vous à des
+rigueurs que je regarde comme inutiles et absurdes? Parlez, que diable!
+ne fût-ce que pour dire non.
+
+Monck ne desserra pas les lèvres, Monck ne détourna point les yeux,
+Monck se caressa la moustache avec un air soucieux qui annonçait que
+les choses allaient se gâter. Pendant ce temps, Charles II était tombé
+dans une réflexion profonde. Pour la première fois, il se trouvait en
+face de Monck, c’est-à-dire de cet homme qu’il avait tant désiré voir,
+et, avec ce coup d’œil particulier que Dieu a donné à l’aigle et aux
+rois, il avait sondé l’abîme de son cœur.
+
+Il voyait donc Monck résolu bien positivement à mourir plutôt qu’à
+parler, ce qui n’était pas extraordinaire de la part d’un homme
+aussi considérable, et dont la blessure devait en ce moment être si
+cruelle. Charles II prit à l’instant même une de ces déterminations sur
+lesquelles un homme ordinaire joue sa vie, un général sa fortune, un
+roi son royaume.
+
+— Monsieur, dit-il à Monck, vous avez parfaitement raison sur certains
+points. Je ne vous demande donc pas de me répondre, mais de m’écouter.
+
+Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda Monck, qui
+resta impassible.
+
+— Vous m’avez fait tout à l’heure un douloureux reproche, monsieur,
+continua le roi. Vous avez dit qu’un de mes émissaires était allé à
+Newcastle vous dresser une embûche, et, cela, par parenthèse, n’aura
+pas été compris par M. d’Artagnan que voici, et auquel, avant toute
+chose, je dois des remerciements bien sincères pour son généreux, pour
+son héroïque dévouement.
+
+D’Artagnan salua avec respect. Monck ne sourcilla point.
+
+— Car M. d’Artagnan, et remarquez bien, monsieur Monck, que je ne vous
+dis pas ceci pour m’excuser, car M. d’Artagnan, continua le roi, est
+allé en Angleterre de son propre mouvement, sans intérêt, sans ordre,
+sans espoir, comme un vrai gentilhomme qu’il est, pour rendre service
+à un roi malheureux et pour ajouter un beau fait de plus aux illustres
+actions d’une existence si bien remplie.
+
+D’Artagnan rougit un peu et toussa pour se donner une contenance. Monck
+ne bougea point.
+
+— Vous ne croyez pas à ce que je vous dis, monsieur Monck? reprit le
+roi. Je comprends cela: de pareilles preuves de dévouement sont si
+rares, que l’on pourrait mettre en doute leur réalité.
+
+— Monsieur aurait bien tort de ne pas vous croire, Sire, s’écria
+d’Artagnan, car ce que Votre Majesté vient de dire est l’exacte vérité,
+et la vérité si exacte, qu’il paraît que j’ai fait, en allant trouver
+le général, quelque chose qui contrarie tout. En vérité, si cela est
+ainsi, j’en suis au désespoir.
+
+— Monsieur d’Artagnan, s’écria le roi en prenant la main du
+mousquetaire, vous m’avez plus obligé, croyez-moi, que si vous eussiez
+fait réussir ma cause, car vous m’avez révélé un ami inconnu auquel je
+serai à jamais reconnaissant, et que j’aimerai toujours.
+
+Et le roi lui serra cordialement la main.
+
+— Et, continua-t-il en saluant Monck, un ennemi que j’estimerai
+désormais à sa valeur.
+
+Les yeux du puritain lancèrent un éclair, mais un seul, et son visage,
+un instant illuminé par cet éclair, reprit sa sombre impassibilité.
+
+— Donc, monsieur d’Artagnan, poursuivit Charles, voici ce qui allait
+arriver: M. le comte de La Fère, que vous connaissez, je crois, était
+parti pour Newcastle...
+
+— Athos? s’écria d’Artagnan.
+
+— Oui, c’est son nom de guerre, je crois. Le comte de La Fère était
+donc parti pour Newcastle, et il allait peut-être amener le général à
+quelque conférence avec moi ou avec ceux de mon parti, quand vous êtes
+violemment, à ce qu’il paraît, intervenu dans la négociation.
+
+— Mordioux! répliqua d’Artagnan, c’était lui sans doute qui entrait
+dans le camp le soir même où j’y pénétrais avec mes pêcheurs...
+
+Un imperceptible froncement de sourcils de Monck apprit à d’Artagnan
+qu’il avait deviné juste.
+
+— Oui, oui, murmura-t-il, j’avais cru reconnaître sa taille, j’avais
+cru entendre sa voix. Maudit que je suis! Oh! Sire, pardonnez-moi; je
+croyais cependant avoir bien mené ma barque.
+
+— Il n’y a rien de mal, monsieur, dit le roi, sinon que le général
+m’accuse de lui avoir fait tendre un piège, ce qui n’est pas. Non,
+général, ce ne sont pas là les armes dont je comptais me servir avec
+vous; vous l’allez voir bientôt. En attendant, quand je vous donne
+ma foi de gentilhomme, croyez-moi, monsieur, croyez-moi. Maintenant,
+monsieur d’Artagnan, un mot.
+
+— J’écoute à genoux, Sire.
+
+— Vous êtes bien à moi, n’est-ce pas?
+
+— Votre Majesté l’a vu. Trop!
+
+— Bien. D’un homme comme vous, un mot suffit. D’ailleurs, à côté du
+mot, il y a les actions. Général, veuillez me suivre. Venez avec nous,
+monsieur d’Artagnan.
+
+D’Artagnan, assez surpris, s’apprêta à obéir. Charles II sortit,
+Monck le suivit, d’Artagnan suivit Monck. Charles prit la route que
+d’Artagnan avait suivie pour venir à lui; bientôt l’air frais de la mer
+vint frapper le visage des trois promeneurs nocturnes, et, à cinquante
+pas au-delà d’une petite porte que Charles ouvrit, ils se retrouvèrent
+sur la dune, en face de l’océan qui, ayant cessé de grandir, se
+reposait sur la rive comme un monstre fatigué. Charles II, pensif,
+marchait la tête baissée et la main sous son manteau.
+
+Monck le suivait, les bras libres et le regard inquiet.
+
+D’Artagnan venait ensuite, le poing sur le pommeau de son épée.
+
+— Où est le bateau qui vous a amenés, messieurs? dit Charles au
+mousquetaire.
+
+— Là-bas, Sire; j’ai sept hommes et un officier qui m’attendent dans
+cette petite barque qui est éclairée par un feu.
+
+— Ah! oui, la barque est tirée sur le sable, et je la vois; mais vous
+n’êtes certainement pas venu de Newcastle sur cette barque?
+
+— Non pas, Sire, j’avais frété à mon compte une felouque qui a jeté
+l’ancre à portée de canon des dunes. C’est dans cette felouque que nous
+avons fait le voyage.
+
+— Monsieur, dit le roi à Monck, vous êtes libre.
+
+Monck, si ferme de volonté qu’il fût, ne put retenir une exclamation.
+Le roi fit de la tête un mouvement affirmatif et continua:
+
+— Nous allons réveiller un pêcheur de ce village, qui mettra son bateau
+en mer cette nuit même et vous reconduira où vous lui commanderez
+d’aller. M. d’Artagnan, que voici, escortera Votre Honneur. Je mets M.
+d’Artagnan sous la sauvegarde de votre loyauté, monsieur Monck.
+
+Monck laissa échapper un murmure de surprise, et d’Artagnan un profond
+soupir. Le roi, sans paraître rien remarquer, heurta au treillis de
+bois de sapin qui fermait la cabane du premier pêcheur habitant la dune.
+
+— Holà! Keyser! cria-t-il, éveille-toi!
+
+— Qui m’appelle? demanda le pêcheur.
+
+— Moi, Charles, roi.
+
+— Ah! milord, s’écria Keyser en se levant tout habillé de la voile dans
+laquelle il couchait comme on couche dans un hamac, qu’y a-t-il pour
+votre service?
+
+— Patron Keyser, dit Charles, tu vas appareiller sur-le-champ. Voici un
+voyageur qui frète ta barque et te paiera bien; sers-le bien.
+
+Et le roi fit quelques pas en arrière pour laisser Monck parler
+librement avec le pêcheur.
+
+— Je veux passer en Angleterre, dit Monck, qui parlait hollandais tout
+autant qu’il fallait pour se faire comprendre.
+
+— À l’instant, dit le patron; à l’instant même, si vous voulez.
+
+— Mais ce sera bien long? dit Monck.
+
+— Pas une demi-heure, Votre Honneur. Mon fils aîné fait en ce moment
+l’appareillage, attendu que nous devons partir pour la pêche à trois
+heures du matin.
+
+— Eh bien! est-ce fait? demanda Charles en se rapprochant.
+
+— Moins le prix, dit le pêcheur; oui, Sire.
+
+— Cela me regarde, dit Charles; Monsieur est mon ami.
+
+Monck tressaillit et regarda Charles à ce mot.
+
+— Bien, milord, répliqua Keyser.
+
+Et en ce moment on entendit le fils aîné de Keyser qui sonnait, de la
+grève, dans une corne de bœuf.
+
+— Et maintenant, messieurs, partez, dit le roi.
+
+— Sire, dit d’Artagnan, plaise à Votre Majesté de m’accorder quelques
+minutes. J’avais engagé des hommes, je pars sans eux, il faut que je
+les prévienne.
+
+— Sifflez-les, dit Charles en souriant.
+
+D’Artagnan siffla effectivement, tandis que le patron Keyser répondait
+à son fils, et quatre hommes, conduits par Menneville, accoururent.
+
+— Voici toujours un bon acompte, dit d’Artagnan, leur remettant
+une bourse qui contenait deux mille cinq cents livres en or. Allez
+m’attendre à Calais, où vous savez.
+
+Et d’Artagnan, poussant un profond soupir, lâcha la bourse dans les
+mains de Menneville.
+
+— Comment! vous nous quittez? s’écrièrent les hommes.
+
+— Pour peu de temps, dit d’Artagnan, ou pour beaucoup, qui sait? Mais
+avec ces deux mille cinq cents livres et les deux mille cinq cents
+que vous avez déjà reçues, vous êtes payés selon nos conventions.
+Quittons-nous donc, mes enfants.
+
+— Mais le bateau?
+
+— Ne vous en inquiétez pas.
+
+— Nos effets sont à bord de la felouque.
+
+— Vous irez les chercher, et aussitôt vous vous mettrez en route.
+
+— Oui, commandant.
+
+D’Artagnan revint à Monck en lui disant:
+
+— Monsieur, j’attends vos ordres, car nous allons partir ensemble, à
+moins que ma compagnie ne vous soit pas agréable.
+
+— Au contraire, monsieur, dit Monck.
+
+— Allons, messieurs, embarquons! cria le fils de Keyser.
+
+Charles salua noblement et dignement le général en lui disant:
+
+— Vous me pardonnerez le contretemps et la violence que vous avez
+soufferts, quand vous serez convaincu que je ne les ai point causés.
+
+Monck s’inclina profondément sans répondre. De son côté, Charles
+affecta de ne pas dire un mot en particulier à d’Artagnan; mais tout
+haut:
+
+— Merci encore, monsieur le chevalier, lui dit-il, merci de vos
+services. Ils vous seront payés par le Seigneur Dieu, qui réserve à moi
+tout seul, je l’espère, les épreuves et la douleur.
+
+Monck suivit Keyser et son fils, et s’embarqua avec eux.
+
+D’Artagnan les suivit en murmurant:
+
+— Ah! mon pauvre Planchet, j’ai bien peur que nous n’ayons fait une
+mauvaise spéculation!
+
+
+
+
+Chapitre XXX — Les actions de la société Planchet et Compagnie
+remontent au pair
+
+
+Pendant la traversée, Monck ne parla à d’Artagnan que dans les cas
+d’urgente nécessité. Ainsi, lorsque le Français tardait à venir prendre
+son repas, pauvre repas composé de poisson salé, de biscuit et de
+genièvre, Monck l’appelait et lui disait:
+
+— À table, monsieur!
+
+C’était tout. D’Artagnan, justement parce qu’il était dans les grandes
+occasions extrêmement concis, ne tira pas de cette concision un augure
+favorable pour le résultat de sa mission. Or, comme il avait beaucoup
+de temps de reste, il se creusait la tête pendant ce temps à chercher
+comment Athos avait vu Charles II, comment il avait conspiré avec lui
+ce départ, comment enfin il était entré dans le camp de Monck; et le
+pauvre lieutenant de mousquetaires s’arrachait un poil de sa moustache
+chaque fois qu’il songeait qu’Athos était sans doute le cavalier
+qui accompagnait Monck dans la fameuse nuit de l’enlèvement. Enfin,
+après deux nuits et deux jours de traversée, le patron Keyser toucha
+terre à l’endroit où Monck, qui avait donné tous les ordres pendant
+la traversée, avait commandé qu’on débarquât. C’était justement à
+l’embouchure de cette petite rivière près de laquelle Athos avait
+choisi son habitation. Le jour baissait; un beau soleil, pareil à
+un bouclier d’acier rougi, plongeait l’extrémité inférieure de son
+disque sous la ligne bleue de la mer. La felouque cinglait toujours,
+en remontant le fleuve, assez large en cet endroit; mais Monck, en
+son impatience, ordonna de prendre terre, et le canot de Keyser le
+débarqua, en compagnie de d’Artagnan, sur le bord vaseux de la rivière,
+au milieu des roseaux... D’Artagnan, résigné à l’obéissance, suivait
+Monck absolument comme l’ours enchaîné suit son maître; mais sa
+position l’humiliait fort, à son tour, et il grommelait tout bas que le
+service des rois est amer, et que le meilleur de tous ne vaut rien.
+
+Monck marchait à grands pas. On eût dit qu’il n’était pas encore bien
+sûr d’avoir reconquis la terre d’Angleterre, et déjà l’on apercevait
+distinctement les quelques maisons de marins et de pêcheurs éparses sur
+le petit quai de cet humble port.
+
+Tout à coup d’Artagnan s’écria:
+
+— Eh! mais, Dieu me pardonne, voilà une maison qui brûle!
+
+Monck leva les yeux. C’était bien en effet le feu qui commençait à
+dévorer une maison. Il avait été mis à un petit hangar attenant à
+cette maison, dont il commençait à ronger la toiture. Le vent frais du
+soir venait en aide à l’incendie. Les deux voyageurs hâtèrent le pas,
+entendirent de grands cris et virent, en s’approchant, les soldats qui
+agitaient leurs armes et tendaient le poing vers la maison incendiée.
+C’était sans doute cette menaçante occupation qui leur avait fait
+négliger de signaler la felouque. Monck s’arrêta court un instant, et
+pour la première fois formula sa pensée avec des paroles.
+
+— Eh! dit-il, ce ne sont peut-être plus mes soldats, mais ceux de
+Lambert.
+
+Ces mots renfermaient tout à la fois une douleur, une appréhension
+et un reproche que d’Artagnan comprit à merveille. En effet, pendant
+l’absence du général, Lambert pouvait avoir livré bataille, vaincu,
+dispersé les parlementaires et pris avec son armée la place de
+l’armée de Monck, privée de son plus ferme appui. À ce doute qui
+passa de l’esprit de Monck au sien, d’Artagnan fit ce raisonnement:
+«Il va arriver de deux choses l’une: ou Monck a dit juste, et il n’y
+a plus que des lambertistes dans le pays, c’est-à-dire des ennemis
+qui me recevront à merveille, puisque c’est à moi qu’ils devront
+leur victoire; ou rien n’est changé, et Monck, transporté d’aise en
+retrouvant son camp à la même place, ne se montrera pas trop dur dans
+ses représailles.»
+
+Tout en pensant de la sorte, les deux voyageurs avançaient, et ils
+commençaient à se trouver au milieu d’une petite troupe de marins qui
+regardaient avec douleur brûler la maison, mais qui n’osaient rien
+dire, effrayés par les menaces des soldats. Monck s’adressa à un de ces
+marins.
+
+— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
+
+— Monsieur, répondit cet homme, ne reconnaissant pas Monck pour un
+officier sous l’épais manteau qui l’enveloppait, il y a que cette
+maison était habitée par un étranger, et que cet étranger est devenu
+suspect aux soldats. Alors ils ont voulu pénétrer chez lui sous
+prétexte de le conduire au camp; mais lui, sans s’épouvanter de leur
+nombre, a menacé de mort le premier qui essaierait de franchir le seuil
+de la porte; et comme il s’en est trouvé un qui a risqué la chose, le
+Français l’a étendu à terre d’un coup de pistolet.
+
+— Ah! c’est un Français? dit d’Artagnan en se frottant les mains. Bon!
+
+— Comment, bon? fit le pêcheur.
+
+— Non, je voulais dire... après... la langue m’a fourché.
+
+— Après, monsieur? les autres sont devenus enragés comme des lions; ils
+ont tiré plus de cent coups de mousquet sur la maison; mais le Français
+était à l’abri derrière le mur, et chaque fois qu’on voulait entrer
+par la porte, on essuyait un coup de feu de son laquais, qui tire
+juste, allez! Chaque fois qu’on menaçait la fenêtre, on rencontrait le
+pistolet du maître. Comptez, il y a sept hommes à terre.
+
+— Ah! mon brave compatriote! s’écria d’Artagnan, attends, attends, je
+vais à toi, et nous aurons raison de toute cette canaille!
+
+— Un instant, monsieur, dit Monck, attendez.
+
+— Longtemps?
+
+— Non, le temps de faire une question.
+
+Puis se retournant vers le marin:
+
+— Mon ami, demanda-t-il avec une émotion, que malgré toute sa force sur
+lui-même il ne put cacher, à qui ces soldats, je vous prie?
+
+— Et à qui voulez-vous que ce soit si ce n’est à cet enragé de Monck?
+
+— Il n’y a donc pas eu de bataille livrée?
+
+— Ah! bien oui! À quoi bon? L’armée de Lambert fond comme la neige
+en avril. Tout vient à Monck, officiers et soldats. Dans huit jours,
+Lambert n’aura plus cinquante hommes.
+
+Le pêcheur fut interrompu par une nouvelle salve de coups de feu tirés
+sur la maison, et par un nouveau coup de pistolet qui répondit à cette
+salve et jeta bas le plus entreprenant des agresseurs. La colère des
+soldats fut au comble. Le feu montait toujours et un panache de flammes
+et de fumée tourbillonnait au faîte de la maison. D’Artagnan ne put se
+contenir plus longtemps.
+
+— Mordioux! dit-il à Monck en le regardant de travers, vous êtes
+général, et vous laissez vos soldats brûler les maisons et assassiner
+les gens! et vous regardez cela tranquillement, en vous chauffant les
+mains au feu de l’incendie! Mordioux! vous n’êtes pas un homme!
+
+— Patience, monsieur, patience, dit Monck en souriant.
+
+— Patience! patience! jusqu’à ce que ce gentilhomme si brave soit rôti,
+n’est-ce pas?
+
+Et d’Artagnan s’élançait.
+
+— Restez, monsieur, dit impérieusement Monck.
+
+Et il s’avança vers la maison. Justement un officier venait de s’en
+approcher et disait à l’assiégé:
+
+— La maison brûle, tu vas être grillé dans une heure! Il est encore
+temps; voyons, veux-tu nous dire ce que tu sais du général Monck, et
+nous te laisserons la vie sauve. Réponds, ou par saint Patrick...!
+
+L’assiégé ne répondit pas; sans doute il rechargeait son pistolet.
+
+— On est allé chercher du renfort, continua l’officier; dans un quart
+d’heure il y aura cent hommes autour de cette maison.
+
+— Je veux pour répondre, dit le Français, que tout le monde soit
+éloigné; je veux sortir libre, me rendre au camp seul, ou sinon je me
+ferai tuer ici!
+
+— Mille tonnerres! s’écria d’Artagnan, mais c’est la voix d’Athos! Ah!
+canailles!
+
+Et l’épée de d’Artagnan flamboya hors du fourreau. Monck l’arrêta et
+s’arrêta lui-même; puis d’une voix sonore:
+
+— Holà! que fait-on ici? Digby, pourquoi ce feu? pourquoi ces cris?
+
+— Le général! cria Digby en laissant tomber son épée.
+
+— Le général! répétèrent les soldats.
+
+— Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? dit Monck d’une voix calme.
+
+Puis le silence étant rétabli:
+
+— Voyons, dit-il, qui a allumé ce feu?
+
+Les soldats baissèrent la tête.
+
+— Quoi! je demande et l’on ne me répond pas! dit Monck. Quoi! je
+reproche, et l’on ne répare pas! Ce feu brûle encore, je crois?
+
+Aussitôt les vingt hommes s’élancèrent cherchant des seaux, des jarres,
+des tonnes, éteignant l’incendie enfin avec l’ardeur qu’ils mettaient
+un instant auparavant à le propager.
+
+Mais déjà, avant toute chose et le premier, d’Artagnan avait appliqué
+une échelle à la maison en criant:
+
+— Athos! c’est moi, moi, d’Artagnan! Ne me tuez pas, cher ami.
+
+Et quelques minutes après il serrait le comte dans ses bras.
+
+Pendant ce temps, Grimaud, conservant son air calme, démantelait la
+fortification du rez-de-chaussée, et, après avoir ouvert la porte, se
+croisait tranquillement les bras sur le seuil. Seulement, à la voix de
+d’Artagnan, il avait poussé une exclamation de surprise. Le feu éteint,
+les soldats se présentèrent confus, Digby en tête.
+
+— Général, dit celui-ci, excusez-nous. Ce que nous avons fait, c’est
+par amour pour Votre Honneur, que l’on croyait perdu.
+
+— Vous êtes fous, messieurs. Perdu! Est-ce qu’un homme comme moi se
+perd? Est-ce que par hasard il ne m’est pas permis de m’absenter à
+ma guise sans prévenir? Est-ce que par hasard vous me prenez pour un
+bourgeois de la Cité? Est-ce qu’un gentilhomme, mon ami, mon hôte,
+doit être assiégé, traqué, menacé de mort, parce qu’on le soupçonne?
+Qu’est-ce que signifie ce mot-là, soupçonner? Dieu me damne! si je ne
+fais pas fusiller tout ce que ce brave gentilhomme a laissé de vivant
+ici!
+
+— Général, dit piteusement Digby, nous étions vingt-huit, et en voilà
+huit à terre.
+
+— J’autorise M. le comte de La Fère à envoyer les vingt autres
+rejoindre ces huit-là, dit Monck.
+
+Et il tendit la main à Athos.
+
+— Qu’on rejoigne le camp, dit Monck. Monsieur Digby, vous garderez les
+arrêts pendant un mois.
+
+— Général...
+
+— Cela vous apprendra, monsieur, à n’agir une autre fois que d’après
+mes ordres.
+
+— J’avais ceux du lieutenant, général.
+
+— Le lieutenant n’a pas d’ordres pareils à vous donner, et c’est
+lui qui prendra les arrêts à votre place, s’il vous a effectivement
+commandé de brûler ce gentilhomme.
+
+— Il n’a pas commandé cela, général; il a commandé de l’amener au camp;
+mais M. le comte n’a pas voulu nous suivre.
+
+— Je n’ai pas voulu qu’on entrât piller ma maison, dit Athos avec un
+regard significatif à Monck.
+
+— Et vous avez bien fait. Au camp, vous dis-je!
+
+Les soldats s’éloignèrent tête baissée.
+
+— Maintenant que nous sommes seuls, dit Monck à Athos, veuillez me
+dire, monsieur, pourquoi vous vous obstiniez à rester ici, et puisque
+vous aviez votre felouque...
+
+— Je vous attendais, général, dit Athos; Votre Honneur ne m’avait-il
+pas donné rendez-vous dans huit jours?
+
+Un regard éloquent de d’Artagnan fit voir à Monck que ces deux hommes
+si braves et si loyaux n’étaient point d’intelligence pour son
+enlèvement. Il le savait déjà.
+
+— Monsieur, dit-il à d’Artagnan, vous aviez parfaitement raison.
+Veuillez me laisser causer un moment avec M. le comte de La Fère.
+
+D’Artagnan profita du congé pour aller dire bonjour à Grimaud.
+
+Monck pria Athos de le conduire à la chambre qu’il habitait. Cette
+chambre était pleine encore de fumée et de débris. Plus de cinquante
+balles avaient passé par la fenêtre et avaient mutilé les murailles.
+On y trouva une table, un encrier et tout ce qu’il faut pour écrire.
+Monck prit une plume et écrivit une seule ligne, signa, plia le papier,
+cacheta la lettre avec le cachet de son anneau, et remit la missive à
+Athos, en lui disant:
+
+— Monsieur, portez, s’il vous plaît, cette lettre au roi Charles II, et
+partez à l’instant même si rien ne vous arrête plus ici.
+
+— Et les barils? dit Athos.
+
+— Les pêcheurs qui m’ont amené vont vous aider à les transporter à
+bord. Soyez parti s’il se peut dans une heure.
+
+— Oui, général, dit Athos.
+
+— Monsieur d’Artagnan! cria Monck par la fenêtre.
+
+D’Artagnan monta précipitamment.
+
+— Embrassez votre ami et lui dites adieu, monsieur, car il retourne en
+Hollande.
+
+— En Hollande! s’écria d’Artagnan, et moi?
+
+— Vous êtes libre de le suivre, monsieur; mais je vous supplie de
+rester, dit Monck. Me refusez-vous?
+
+— Oh! non, général, je suis à vos ordres.
+
+D’Artagnan embrassa Athos et n’eut que le temps de lui dire adieu.
+
+Monck les observait tous deux. Puis il surveilla lui-même les apprêts
+du départ, le transport des barils à bord, l’embarquement d’Athos, et
+prenant par le bras d’Artagnan tout ébahi, tout ému, il l’emmena vers
+Newcastle. Tout en allant au bras de Monck, d’Artagnan murmurait tout
+bas:
+
+— Allons, allons, voilà, ce me semble, les actions de la maison
+Planchet et Cie. qui remontent.
+
+
+
+
+Chapitre XXXI — Monck se dessine
+
+
+D’Artagnan, bien qu’il se flattât d’un meilleur succès, n’avait
+pourtant pas très bien compris la situation. C’était pour lui un grave
+sujet de méditation que ce voyage d’Athos en Angleterre; cette ligue du
+roi avec Athos et cet étrange enlacement de son dessein avec celui du
+comte de La Fère.
+
+Le meilleur était de se laisser aller. Une imprudence avait été
+commise, et, tout en ayant réussi comme il l’avait promis, d’Artagnan
+se trouvait n’avoir aucun des avantages de la réussite. Puisque tout
+était perdu, on ne risquait plus rien.
+
+D’Artagnan suivit Monck au milieu de son camp. Le retour du général
+avait produit un merveilleux effet, car on le croyait perdu. Mais
+Monck, avec son visage austère et son glacial maintien, semblait
+demander à ses lieutenants empressés et à ses soldats ravis la cause de
+cette allégresse.
+
+Aussi, au lieutenant qui était venu au-devant de lui et qui lui
+témoignait l’inquiétude qu’ils avaient ressentie de son départ:
+
+— Pourquoi cela? dit-il. Suis-je obligé de vous rendre des comptes?
+
+— Mais, Votre Honneur, les brebis sans le pasteur peuvent trembler.
+
+— Trembler! répondit Monck avec sa voix calme et puissante; ah!
+monsieur, quel mot!... Dieu me damne! si mes brebis n’ont pas dents et
+ongles, je renonce à être leur pasteur. Ah! vous trembliez, monsieur!
+
+— Général, pour vous.
+
+— Mêlez-vous de ce qui vous concerne, et si je n’ai pas l’esprit que
+Dieu envoyait à Olivier Cromwell, j’ai celui qu’il m’a envoyé; je m’en
+contente, pour si petit qu’il soit.
+
+L’officier ne répliqua pas, et Monck ayant ainsi imposé silence à
+ses gens, tous demeurèrent persuadés qu’il avait accompli une œuvre
+importante ou fait sur eux une épreuve.
+
+C’était bien peu connaître ce génie scrupuleux et patient.
+
+Monck, s’il avait la bonne foi des puritains, ses alliés, dut remercier
+avec bien de la ferveur le saint patron qui l’avait pris de la boîte de
+M. d’Artagnan.
+
+Pendant que ces choses se passaient, notre mousquetaire ne cessait de
+répéter:
+
+— Mon Dieu! fais que M. Monck n’ait pas autant d’amour-propre que j’en
+ai moi-même; car, je le déclare, si quelqu’un m’eût mis dans un coffre
+avec ce grillage sur la bouche et mené ainsi, voituré comme un veau
+par-delà la mer, je garderais un si mauvais souvenir de ma mine piteuse
+dans ce coffre et une si laide rancune à celui qui m’aurait enfermé;
+je craindrais si fort de voir éclore sur le visage de ce malicieux un
+sourire sarcastique, ou dans son attitude une imitation grotesque de
+ma position dans la boîte, que, mordioux!... je lui enfoncerais un bon
+poignard dans la gorge en compensation du grillage, et le clouerais
+dans une véritable bière en souvenir du faux cercueil où j’aurais moisi
+deux jours.
+
+Et d’Artagnan était de bonne foi en parlant ainsi, car c’était un
+épiderme sensible que celui de notre Gascon.
+
+Monck avait d’autres idées, heureusement. Il n’ouvrit pas la bouche
+du passé à son timide vainqueur, mais il l’admit de fort près à ses
+travaux, l’emmena dans quelques reconnaissances, de façon à obtenir ce
+qu’il désirait sans doute vivement, une réhabilitation dans l’esprit de
+d’Artagnan. Celui-ci se conduisit en maître juré flatteur: il admira
+toute la tactique de Monck et l’ordonnance de son camp; il plaisanta
+fort agréablement les circonvallations de Lambert, qui, disait-il,
+s’était bien inutilement donné la peine de clore un camp pour vingt
+mille hommes, tandis qu’un arpent de terrain lui eût suffi pour le
+caporal et les cinquante gardes qui peut-être lui demeureraient fidèles.
+
+Monck, aussitôt à son arrivée, avait accepté la proposition d’entrevue
+faite la veille par Lambert et que les lieutenants de Monck avaient
+refusée, sous prétexte que le général était malade. Cette entrevue ne
+fut ni longue ni intéressante.
+
+Lambert demanda une profession de foi à son rival. Celui-ci déclara
+qu’il n’avait d’autre opinion que celle de la majorité.
+
+Lambert demanda s’il ne serait pas plus expédient de terminer la
+querelle par une alliance que par une bataille. Monck, là-dessus,
+demanda huit jours pour réfléchir. Or, Lambert ne pouvait les lui
+refuser, et Lambert cependant était venu en disant qu’il dévorerait
+l’armée de Monck. Aussi quand, à la suite de l’entrevue, que ceux de
+Lambert attendaient avec impatience, rien ne se décida, ni traité
+ni bataille, l’armée rebelle commença, ainsi que l’avait prévu M.
+d’Artagnan, à préférer la bonne cause à la mauvaise, et le Parlement,
+tout Croupion qu’il était, au néant pompeux des desseins du général
+Lambert.
+
+On se rappelait, en outre, les bons repas de Londres, la profusion
+d’ale et de sherry que le bourgeois de la Cité payait à ses amis,
+les soldats; on regardait avec terreur le pain noir de la guerre,
+l’eau trouble de la Tweed, trop salée pour le verre, trop peu pour
+la marmite, et l’on se disait: «Ne serions-nous pas mieux de l’autre
+côté? Les rôtis ne chauffent-ils pas à Londres pour Monck?» Dès lors,
+l’on n’entendit plus parler que de désertion dans l’armée de Lambert.
+Les soldats se laissaient entraîner par la force des principes, qui
+sont, comme la discipline, le lien obligé de tout corps constitué dans
+un but quelconque. Monck défendait le Parlement, Lambert l’attaquait.
+Monck n’avait pas plus envie que Lambert de soutenir le Parlement, mais
+il l’avait écrit sur ses drapeaux, en sorte que tous ceux du parti
+contraire étaient réduits à écrire sur le leur: «Rébellion», ce qui
+sonnait mal aux oreilles puritaines. On vint donc de Lambert à Monck
+comme des pécheurs viennent de Baal à Dieu.
+
+Monck fit son calcul: à mille désertions par jour, Lambert en avait
+pour vingt jours; mais il y a dans les choses qui croulent un tel
+accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent
+partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisième.
+Monck pensa qu’il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la désertion
+passa vite à deux mille, puis à quatre mille, et huit jours après,
+Lambert, sentant bien qu’il n’avait plus la possibilité d’accepter
+la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper
+pendant la nuit pour retourner à Londres, et prévenir Monck en se
+reconstruisant une puissance avec les débris du parti militaire.
+
+Mais Monck, libre et sans inquiétudes, marcha sur Londres en vainqueur,
+grossissant son armée de tous les partis flottants sur son passage. Il
+vint camper à Barnet, c’est-à-dire à quatre lieues, chéri du Parlement,
+qui croyait voir en lui un protecteur, et attendu par le peuple, qui
+voulait le voir se dessiner pour le juger. D’Artagnan lui-même n’avait
+rien pu juger de sa tactique. Il observait, il admirait.
+
+Monck ne pouvait entrer à Londres avec un parti pris sans y rencontrer
+la guerre civile. Il temporisa quelque temps.
+
+Soudain, sans que personne s’y attendît, Monck fit chasser de Londres
+le parti militaire, s’installa dans la Cité au milieu des bourgeois
+par ordre du Parlement, puis, au moment où les bourgeois criaient
+contre Monck, au moment où les soldats eux-mêmes accusaient leur
+chef, Monck, se voyant bien sûr de la majorité, déclara au Parlement
+Croupion qu’il fallait abdiquer, lever le siège, et céder sa place à
+un gouvernement qui ne fût pas une plaisanterie. Monck prononça cette
+déclaration, appuyé sur cinquante mille épées, auxquelles, le soir
+même, se joignirent, avec des hourras de joie délirante, cinq cent
+mille habitants de la bonne ville de Londres.
+
+Enfin, au moment où le peuple, après son triomphe et ses repas
+orgiaques en pleine rue, cherchait des yeux le maître qu’il pourrait
+bien se donner, on apprit qu’un bâtiment venait de partir de La Haye,
+portant Charles II et sa fortune.
+
+— Messieurs, dit Monck à ses officiers, je pars au-devant du roi
+légitime. Qui m’aime me suive!
+
+Une immense acclamation accueillit ces paroles, que d’Artagnan
+n’entendit pas sans un frisson de plaisir.
+
+— Mordioux! dit-il à Monck, c’est hardi, monsieur.
+
+— Vous m’accompagnez, n’est-ce pas? dit Monck.
+
+— Pardieu, général! Mais, dites-moi, je vous prie, ce que vous aviez
+écrit avec Athos, c’est-à-dire avec M. le comte de La Fère... vous
+savez... le jour de notre arrivée?
+
+— Je n’ai pas de secrets pour vous, répliqua Monck: j’avais écrit ces
+mots: «Sire, j’attends Votre Majesté dans six semaines à Douvres.»
+
+— Ah! fit d’Artagnan, je ne dis plus que c’est hardi; je dis que c’est
+bien joué. Voilà un beau coup.
+
+— Vous vous y connaissez, répliqua Monck.
+
+C’était la seule allusion que le général eût jamais faite à son voyage
+en Hollande.
+
+
+
+
+Chapitre XXXII — Comment Athos et d’Artagnan se retrouvent encore une
+fois à l’hôtellerie de la Corne du Cerf
+
+
+Le roi d’Angleterre fit son entrée en grande pompe à Douvres, puis à
+Londres. Il avait mandé ses frères; il avait amené sa mère et sa sœur.
+L’Angleterre était depuis si longtemps livrée à elle-même, c’est-à-dire
+à la tyrannie, à la médiocrité et à la déraison, que ce retour du roi
+Charles II, que les Anglais ne connaissaient cependant que comme le
+fils d’un homme auquel ils avaient coupé la tête, fut une fête pour
+les trois royaumes. Aussi, tous ces vœux, toutes ces acclamations qui
+accompagnaient son retour, frappèrent tellement le jeune roi, qu’il se
+pencha à l’oreille de Jack d’York, son jeune frère, pour lui dire:
+
+— En vérité, Jack, il me semble que c’est bien notre faute si nous
+avons été si longtemps absents d’un pays où l’on nous aime tant.
+
+Le cortège fut magnifique. Un admirable temps favorisait la solennité.
+
+Charles avait repris toute sa jeunesse, toute sa belle humeur;
+il semblait transfiguré; les cœurs lui riaient comme le soleil.
+Dans cette foule bruyante de courtisans et d’adorateurs, qui ne
+semblaient pas se rappeler qu’ils avaient conduit à l’échafaud de
+White Hall le père du nouveau roi, un homme, en costume de lieutenant
+de mousquetaires, regardait, le sourire sur ses lèvres minces et
+spirituelles, tantôt le peuple qui vociférait ses bénédictions, tantôt
+le prince qui jouait l’émotion et qui saluait surtout les femmes dont
+les bouquets venaient tomber sous les pieds de son cheval.
+
+— Quel beau métier que celui de roi! disait cet homme, entraîné dans sa
+contemplation, et si bien absorbé qu’il s’arrêta au milieu du chemin,
+laissant défiler le cortège.
+
+Voici en vérité un prince cousu d’or et de diamants comme un Salomon,
+émaillé de fleurs comme une prairie printanière; il va puiser à pleines
+mains dans l’immense coffre où ses sujets très fidèles aujourd’hui,
+naguère très infidèles, lui ont amassé une ou deux charretées de
+lingots d’or. On lui jette des bouquets à l’enfouir dessous, et il y a
+deux mois, s’il se fût présenté, on lui eût envoyé autant de boulets et
+de balles qu’aujourd’hui on lui envoie de fleurs.
+
+Décidément, c’est quelque chose que de naître d’une certaine façon,
+n’en déplaise aux vilains qui prétendent que peu leur importe de naître
+vilains.
+
+Le cortège défilait toujours, et, avec le roi, les acclamations
+commençaient à s’éloigner dans la direction du palais, ce qui
+n’empêchait pas notre officier d’être fort bousculé.
+
+— Mordioux! continuait le raisonneur, voilà bien des gens qui me
+marchent sur les pieds et qui me regardent comme fort peu, ou plutôt
+comme rien du tout, attendu qu’ils sont anglais et que je suis
+français. Si l’on demandait à tous ces gens-là: «Qu’est-ce que M.
+d’Artagnan?» ils répondraient: «Nescio vos.» Mais qu’on leur dise:
+«Voilà le roi qui passe, voilà M. Monck qui passe», ils vont hurler:
+«Vive le roi! Vive M. Monck!» jusqu’à ce que leurs poumons leur
+refusent le service. «Cependant, continua-t-il en regardant, de ce
+regard si fin et parfois si fier, s’écouler la foule, cependant,
+réfléchissez un peu, bonnes gens, à ce que votre roi Charles a fait, à
+ce que M. Monck a fait, puis songez à ce qu’a fait ce pauvre inconnu
+qu’on appelle M. d’Artagnan. Il est vrai que vous ne le savez pas
+puisqu’il est inconnu, ce qui vous empêche peut-être de réfléchir.
+Mais, bah! qu’importe! ce n’empêche pas Charles II d’être un grand
+roi, quoiqu’il ait été exilé douze ans, et M. Monck d’être un grand
+capitaine, quoiqu’il ait fait le voyage de France dans une boîte.
+Or donc, puisqu’il est reconnu que l’un est un grand roi et l’autre
+un grand capitaine: _Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the
+captain Monck!_
+
+Et sa voix se mêla aux voix des milliers de spectateurs, qu’elle domina
+un moment; et, pour mieux faire l’homme dévoué, il leva son feutre en
+l’air. Quelqu’un lui arrêta le bras au beau milieu de son expansif
+loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu’on appelle aujourd’hui
+royalisme.)
+
+— Athos! s’écria d’Artagnan. Vous ici?
+
+Et les deux amis s’embrassèrent.
+
+— Vous ici! et étant ici, continua le mousquetaire, vous n’êtes pas au
+milieu de tous les courtisans, mon cher comte? Quoi! vous le héros de
+la fête, vous ne chevauchez pas au côté gauche de Sa Majesté restaurée,
+comme M. Monck chevauche à son côté droit! En vérité, je ne comprends
+rien à votre caractère ni à celui du prince qui vous doit tant.
+
+— Toujours railleur, mon cher d’Artagnan, dit Athos. Ne vous
+corrigerez-vous donc jamais de ce vilain défaut?
+
+— Mais enfin, vous ne faites point partie du cortège?
+
+— Je ne fais point partie du cortège, parce que je ne l’ai point voulu.
+
+— Et pourquoi ne l’avez-vous point voulu?
+
+— Parce que je ne suis ni envoyé, ni ambassadeur, ni représentant du
+roi de France, et qu’il ne me convient pas de me montrer ainsi près
+d’un autre roi que Dieu ne m’a pas donné pour maître.
+
+— Mordioux! vous vous montriez bien près du roi son père.
+
+— C’est autre chose, ami: celui-là allait mourir.
+
+— Et cependant ce que vous avez fait pour celui-ci...
+
+— Je l’ai fait parce que je devais le faire. Mais, vous le savez, je
+déplore toute ostentation. Que le roi Charles II, qui n’a plus besoin
+de moi, me laisse donc maintenant dans mon repos et dans mon ombre,
+c’est tout ce que je réclame de lui.
+
+D’Artagnan soupira.
+
+— Qu’avez-vous? lui dit Athos, on dirait que cet heureux retour du roi
+à Londres vous attriste, mon ami, vous qui cependant avez fait au moins
+autant que moi pour Sa Majesté.
+
+— N’est-ce pas, répondit d’Artagnan en riant de son rire gascon, que
+j’ai fait aussi beaucoup pour Sa Majesté, sans que l’on s’en doute?
+
+— Oh! oui, s’écria Athos; et le roi le sait bien, mon ami.
+
+— Il le sait, fit amèrement le mousquetaire; par ma foi! je ne m’en
+doutais pas, et je tâchais même en ce moment de l’oublier.
+
+— Mais lui, mon ami, n’oubliera point, je vous en réponds.
+
+— Vous me dites cela pour me consoler un peu, Athos.
+
+— Et de quoi?
+
+— Mordioux! de toutes les dépenses que j’ai faites. Je me suis ruiné,
+mon ami, ruiné pour la restauration de ce jeune prince qui vient de
+passer en cabriolant sur son cheval isabelle.
+
+— Le roi ne sait pas que vous vous êtes ruiné, mon ami, mais il sait
+qu’il vous doit beaucoup.
+
+— Cela m’avance-t-il en quelque chose, Athos? dites! car enfin, je
+vous rends justice, vous avez noblement travaillé. Mais, moi qui,
+en apparence, ai fait manquer votre combinaison, c’est moi qui en
+réalité l’ai fait réussir. Suivez bien mon calcul: vous n’eussiez
+peut-être pas, par la persuasion et la douceur, convaincu le général
+Monck, tandis que moi je l’ai si rudement mené, ce cher général, que
+j’ai fourni à votre prince l’occasion de se montrer généreux; cette
+générosité lui a été inspirée par le fait de ma bienheureuse bévue,
+Charles se la voit payer par la restauration que Monck lui a faite.
+
+— Tout cela, cher ami, est d’une vérité frappante, répondit Athos.
+
+— Et bien! toute frappante qu’est cette vérité, il n’en est pas moins
+vrai, cher ami, que je m’en retournerai, fort chéri de M. Monck, qui
+m’appelle _my dear captain_ toute la journée, bien que je ne sois ni
+son cher, ni capitaine, et fort apprécié du roi, qui a déjà oublié mon
+nom; il n’en est pas moins vrai, dis-je, que je m’en retournerai dans
+ma belle patrie, maudit par les soldats que j’avais levés dans l’espoir
+d’une grosse solde, maudit du brave Planchet, à qui j’ai emprunté une
+partie de sa fortune.
+
+— Comment cela? et que diable vient faire Planchet dans tout ceci?
+
+— Eh! oui, mon cher: ce roi si pimpant, si souriant, si adoré, M.
+Monck se figure l’avoir rappelé, vous vous figurez l’avoir soutenu,
+je me figure l’avoir ramené, le peuple se figure l’avoir reconquis,
+lui-même se figure avoir négocié de façon à être restauré, et rien de
+tout cela n’est vrai, cependant: Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse
+et d’Irlande, a été remis sur son trône par un épicier de France qui
+demeure rue des Lombards et qu’on appelle Planchet. Ce que c’est que la
+grandeur! «Vanité! dit l’Écriture; vanité! tout est vanité!»
+
+Athos ne put s’empêcher de rire de la boutade de son ami.
+
+— Cher d’Artagnan, dit-il en lui serrant affectueusement la main, ne
+seriez-vous plus philosophe? N’est-ce plus pour vous une satisfaction
+que de m’avoir sauvé la vie comme vous le fîtes en arrivant si
+heureusement avec Monck, quand ces damnés parlementaires voulaient me
+brûler vif?
+
+— Voyons, voyons, dit d’Artagnan, vous l’aviez un peu méritée, cette
+brûlure, mon cher comte.
+
+— Comment! pour avoir sauvé le million du roi Charles?
+
+— Quel million?
+
+— Ah! c’est vrai, vous n’avez jamais su cela, vous, mon ami; mais il ne
+faut pas m’en vouloir, ce n’était pas mon secret. Ce mot _Remember_!
+que le roi Charles a prononcé sur l’échafaud...
+
+— Et qui veut dire _Souviens-toi_?
+
+— Parfaitement. Ce mot signifiait: Souviens-toi qu’il y a un million
+enterré dans les caves de Newcastle, et que ce million appartient à mon
+fils.
+
+— Ah! très bien, je comprends. Mais ce que je comprends aussi, et ce
+qu’il y a d’affreux, c’est que, chaque fois que Sa Majesté Charles II
+pensera à moi, il se dira: «Voilà un homme qui a cependant manqué me
+faire perdre ma couronne. Heureusement j’ai été généreux, grand, plein
+de présence d’esprit.» Voilà ce que dira de moi et de lui ce jeune
+gentilhomme au pourpoint noir très râpé, qui vint au château de Blois,
+son chapeau à la main, me demander si je voulais bien lui accorder
+entrée chez le roi de France.
+
+— D’Artagnan! d’Artagnan! dit Athos en posant sa main sur l’épaule du
+mousquetaire, vous n’êtes pas juste.
+
+— J’en ai le droit.
+
+— Non, car vous ignorez l’avenir.
+
+D’Artagnan regarda son ami entre les yeux et se mit à rire.
+
+— En vérité, mon cher Athos, dit-il, vous avez des mots superbes que je
+n’ai connus qu’à vous et à M. le cardinal Mazarin.
+
+Athos fit un mouvement.
+
+— Pardon, continua d’Artagnan en riant, pardon si je vous offense.
+L’avenir! hou! les jolis mots que les mots qui promettent, et comme
+ils remplissent bien la bouche à défaut d’autre chose! Mordioux! après
+en avoir tant trouvé qui promettent, quand donc en trouverai-je un qui
+donne? Mais laissons cela, continua d’Artagnan. Que faites-vous ici,
+mon cher Athos? êtes-vous trésorier du roi?
+
+— Comment! trésorier du roi?
+
+— Oui, puisque le roi possède un million, il lui faut un trésorier.
+Le roi de France, qui est sans un sou, a bien un surintendant des
+finances, M. Fouquet. Il est vrai qu’en échange M. Fouquet a bon nombre
+de millions, lui.
+
+— Oh! notre million est dépensé depuis longtemps, dit à son tour en
+riant Athos.
+
+— Je comprends, il a passé en satin, en pierreries, en velours et en
+plumes de toute espèce et de toute couleur. Tous ces princes et toutes
+ces princesses avaient grand besoin de tailleurs et de lingères... Eh!
+Athos, vous souvenez-vous de ce que nous dépensâmes pour nous équiper,
+nous autres, lors de la campagne de La Rochelle, et pour faire aussi
+notre entrée à cheval? Deux ou trois mille livres, par ma foi! mais un
+corsage de roi est plus ample, et il faut un million pour en acheter
+l’étoffe. Au moins, dites, Athos, si vous n’êtes pas trésorier, vous
+êtes bien en cour?
+
+— Foi de gentilhomme, je n’en sais rien, répondit simplement Athos.
+
+— Allons donc! vous n’en savez rien?
+
+— Non, je n’ai pas revu le roi depuis Douvres.
+
+— Alors, c’est qu’il vous a oublié aussi, mordioux! c’est régalant!
+
+— Sa Majesté a eu tant d’affaires!
+
+— Oh! s’écria d’Artagnan avec une de ces spirituelles grimaces comme
+lui seul savait en faire, voilà, sur mon honneur, que je me reprends
+d’amour pour mon_signor_ Giulio Mazarini. Comment! mon cher Athos, le
+roi ne vous a pas revu?
+
+— Non.
+
+— Et vous n’êtes pas furieux?
+
+— Moi! pourquoi? Est-ce que vous vous figurez, mon cher d’Artagnan,
+que c’est pour le roi que j’ai agi de la sorte? Je ne le connais pas,
+ce jeune homme. J’ai défendu le père, qui représentait un principe
+sacré pour moi, et je me suis laissé aller vers le fils toujours par
+sympathie pour ce même principe. Au reste, c’était un digne chevalier,
+une noble créature mortelle, que ce père, vous vous le rappelez.
+
+— C’est vrai, un brave et excellent homme, qui fit une triste vie, mais
+une bien belle mort.
+
+— Eh bien! mon cher d’Artagnan, comprenez ceci: à ce roi, à cet homme
+de cœur, à cet ami de ma pensée, si j’ose le dire, je jurai à l’heure
+suprême de conserver fidèlement le secret d’un dépôt qui devait être
+remis à son fils pour l’aider dans l’occasion; ce jeune homme m’est
+venu trouver; il m’a raconté sa misère, il ignorait que je fusse
+autre chose pour lui qu’un souvenir vivant de son père, j’ai accompli
+envers Charles II ce que j’avais promis à Charles Ier, voilà tout. Que
+m’importe donc qu’il soit ou non reconnaissant! C’est à moi que j’ai
+rendu service en me délivrant de cette responsabilité, et non à lui.
+
+— J’ai toujours dit, répondit d’Artagnan avec un soupir, que le
+désintéressement était la plus belle chose du monde.
+
+— Eh bien! quoi! cher ami, reprit Athos, vous-même n’êtes-vous pas dans
+la même situation que moi? Si j’ai bien compris vos paroles, vous vous
+êtes laissé toucher par le malheur de ce jeune homme; c’est de votre
+part bien plus beau que de la mienne, car moi, j’avais un devoir à
+accomplir, tandis que vous, vous ne deviez absolument rien au fils du
+martyr. Vous n’aviez pas, vous, à lui payer le prix de cette précieuse
+goutte de sang qu’il laissa tomber sur mon front du plancher de son
+échafaud. Ce qui vous a fait agir, vous, c’est le cœur uniquement, le
+cœur noble et bon que vous avez sous votre apparent scepticisme, sous
+votre sarcastique ironie; vous avez engagé la fortune d’un serviteur,
+la vôtre peut-être, je vous en soupçonne, bienfaisant avare! et l’on
+méconnaît votre sacrifice.
+
+«Qu’importe! voulez-vous rendre à Planchet son argent? Je comprends
+cela, mon ami, car il ne convient pas qu’un gentilhomme emprunte à son
+inférieur sans lui rendre capital et intérêts. Eh bien! je vendrai La
+Fère s’il le faut, ou, s’il n’est besoin, quelque petite ferme. Vous
+paierez Planchet, et il restera, croyez-moi, encore assez de grain pour
+nous deux et pour Raoul dans mes greniers. De cette façon, mon ami,
+vous n’aurez d’obligation qu’à vous-même, et, si je vous connais bien,
+ce ne sera pas pour votre esprit une mince satisfaction que de vous
+dire: «J’ai fait un roi.» Ai-je raison?
+
+— Athos! Athos! murmura d’Artagnan rêveur, je vous l’ai dit une fois,
+le jour où vous prêcherez, j’irai au sermon; le jour où vous me direz
+qu’il y a un enfer, mordioux! j’aurai peur du gril et des fourches.
+Vous êtes meilleur que moi, ou plutôt meilleur que tout le monde, et
+je ne me reconnais qu’un mérite, celui de n’être pas jaloux. Hors ce
+défaut, Dieu me damne! comme disent les Anglais, j’ai tous les autres.
+
+— Je ne connais personne qui vaille d’Artagnan, répliqua Athos; mais
+nous voici arrivés tout doucement à la maison que j’habite. Voulez-vous
+entrer chez moi, mon ami?
+
+— Eh! mais c’est la taverne de la Corne-du-Cerf, ce me semble? dit
+d’Artagnan.
+
+— Je vous avoue, mon ami, que je l’ai un peu choisie pour cela. J’aime
+les anciennes connaissances, j’aime à m’asseoir à cette place où je me
+suis laissé tomber tout abattu de fatigue, tout abîmé de désespoir,
+lorsque vous revîntes le 30 janvier au soir.
+
+— Après avoir découvert la demeure du bourreau masqué? Oui, ce fut un
+terrible jour!
+
+— Venez donc alors, dit Athos en l’interrompant.
+
+Ils entrèrent dans la salle autrefois commune. La taverne en général,
+et cette salle commune en particulier, avaient subi de grandes
+transformations; l’ancien hôte des mousquetaires, devenu assez riche
+pour un hôtelier, avait fermé boutique et fait de cette salle dont
+nous parlions un entrepôt de denrées coloniales. Quant au reste de la
+maison, il le louait tout meublé aux étrangers.
+
+Ce fut avec une indicible émotion que d’Artagnan reconnut tous
+les meubles de cette chambre du premier étage: les boiseries, les
+tapisseries et jusqu’à cette carte géographique que Porthos étudiait si
+amoureusement dans ses loisirs.
+
+— Il y a onze ans! s’écria d’Artagnan. Mordioux! il me semble qu’il y a
+un siècle.
+
+— Et à moi qu’il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que
+j’éprouve, mon ami, à penser que je vous tiens là, que je serre votre
+main, que je puis jeter bien loin l’épée et le poignard, toucher
+sans défiance à ce flacon de xérès. Oh! cette joie, en vérité, je ne
+pourrais vous l’exprimer que si nos deux amis étaient là, aux deux
+angles de cette table, et Raoul, mon bien-aimé Raoul, sur le seuil, à
+nous regarder avec ses grands yeux si brillants et si doux!
+
+— Oui, oui, dit d’Artagnan fort ému, c’est vrai. J’approuve surtout
+cette première partie de votre pensée: il est doux de sourire là où
+nous avons si légitimement frissonné, en pensant que d’un moment à
+l’autre M. Mordaunt pouvait apparaître sur le palier.
+
+En ce moment la porte s’ouvrit, et d’Artagnan, tout brave qu’il était,
+ne put retenir un léger mouvement d’effroi.
+
+Athos le comprit et souriant:
+
+— C’est notre hôte, dit-il, qui m’apporte quelque lettre.
+
+— Oui, milord, dit le bonhomme, j’apporte en effet une lettre à Votre
+Honneur.
+
+— Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi, mon cher
+hôte, vous ne reconnaissez pas Monsieur?
+
+Le vieillard leva la tête et regarda attentivement d’Artagnan.
+
+— Non, dit-il.
+
+— C’est, dit Athos, un de ces amis dont je vous ai parlé, et qui
+logeait ici avec moi il y a onze ans.
+
+— Oh! dit le vieillard, il a logé ici tant d’étrangers!
+
+— Mais nous y logions, nous, le 30 janvier 1649 ajouta Athos, croyant
+stimuler par cet éclaircissement la mémoire paresseuse de l’hôte.
+
+— C’est possible, répondit-il en souriant, mais il y a si longtemps!
+
+Il salua et sortit.
+
+— Merci, dit d’Artagnan, faites des exploits, accomplissez des
+révolutions, essayez de graver votre nom dans la pierre ou sur l’airain
+avec de fortes épées; il y a quelque chose de plus rebelle, de plus
+dur, de plus oublieux que le fer, l’airain et la pierre, c’est le crâne
+vieilli du premier logeur enrichi dans son commerce; il ne me reconnaît
+pas! Eh bien! moi, je l’eusse vraiment reconnu.
+
+Athos, tout en souriant, décachetait la lettre.
+
+— Ah! dit-il, une lettre de Parry.
+
+— Oh! oh! fit d’Artagnan, lisez mon ami, lisez, elle contient sans
+doute du nouveau.
+
+Athos secoua la tête et lut:
+
+«Monsieur le comte, Le roi a éprouvé bien du regret de ne pas vous voir
+aujourd’hui près de lui à son entrée; Sa Majesté me charge de vous le
+mander et de la rappeler à votre souvenir. Sa Majesté attendra Votre
+Honneur ce soir même, au palais de Saint-James, entre neuf et onze
+heures.
+
+Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Honneur,
+
+«Le très humble et très obéissant serviteur, Parry.»
+
+— Vous le voyez, mon cher d’Artagnan, dit Athos, il ne faut pas
+désespérer du cœur des rois.
+
+— N’en désespérez pas, vous avez raison, repartit d’Artagnan.
+
+— Oh! cher, bien cher ami, reprit Athos, à qui l’imperceptible amertume
+de d’Artagnan n’avait pas échappé, pardon. Aurais-je blessé, sans le
+vouloir, mon meilleur camarade?
+
+— Vous êtes fou, Athos, et la preuve, c’est que je vais vous conduire
+jusqu’au château, jusqu’à la porte, s’entend; cela me promènera.
+
+— Vous entrerez avec moi, mon ami, je veux dire à Sa Majesté...
+
+— Allons donc! répliqua d’Artagnan avec une fierté vraie et pure de
+tout mélange, s’il est quelque chose de pire que de mendier soi-même,
+c’est de faire mendier par les autres.
+
+— Çà! partons, mon ami, la promenade sera charmante; je veux, en
+passant, vous montrer la maison de M. Monck, qui m’a retiré chez lui:
+une belle maison, ma foi! Être général en Angleterre rapporte plus que
+d’être maréchal en France, savez-vous?
+
+Athos se laissa emmener, tout triste de cette gaieté qu’affectait
+d’Artagnan.
+
+Toute la ville était dans l’allégresse; les deux amis se heurtaient à
+chaque moment contre des enthousiastes, qui leur demandaient dans leur
+ivresse de crier: «Vive le bon roi Charles!». D’Artagnan répondait par
+un grognement, et Athos par un sourire. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la
+maison de Monck, devant laquelle, comme nous l’avons dit, il fallait
+passer, en effet, pour se rendre au palais de Saint-James.
+
+Athos et d’Artagnan parlèrent peu durant la route, par cela même qu’ils
+eussent eu sans doute trop de choses à se dire s’ils eussent parlé.
+Athos pensait que, parlant, il semblerait témoigner de la joie, et
+que cette joie pourrait blesser d’Artagnan. Celui-ci, de son côté,
+craignait, en parlant, de laisser percer une aigreur qui le rendrait
+gênant pour Athos.
+
+C’était une singulière émulation de silence entre le contentement et la
+mauvaise humeur. D’Artagnan céda le premier à cette démangeaison qu’il
+éprouvait d’habitude à l’extrémité de la langue.
+
+— Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mémoires de
+d’Aubigné, dans lequel ce dévoué serviteur, gascon comme moi, pauvre
+comme moi, et j’allais presque dire brave comme moi, raconte les
+ladreries de Henri IV? Mon père m’a toujours dit, je m’en souviens,
+que M. d’Aubigné était menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les
+princes issus du grand Henri chassent de race!
+
+— Allons, allons, d’Artagnan, dit Athos, les rois de France avares?
+Vous êtes fou, mon ami.
+
+— Oh! vous ne convenez jamais des défauts d’autrui, vous qui êtes
+parfait. Mais, en réalité, Henri IV était avare, Louis XIII, son
+fils, l’était aussi; nous en savons quelque chose, n’est-ce pas?
+Gaston poussait ce vice à l’exagération, et s’est fait sous ce rapport
+détester de tout ce qui l’entourait. Henriette, pauvre femme! a bien
+fait d’être avare, elle qui ne mangeait pas tous les jours et ne se
+chauffait pas tous les ans; et c’est un exemple qu’elle a donné à son
+fils Charles deuxième, petit-fils du grand Henri IV, avare comme sa
+mère et comme son grand-père. Voyons, ai-je bien déduit la généalogie
+des avares?
+
+— D’Artagnan, mon ami, s’écria Athos, vous êtes bien rude pour cette
+race d’aigles qu’on appelle les Bourbons.
+
+— Et j’oubliais le plus beau!... l’autre petit-fils du Béarnais, Louis
+quatorzième, mon ex-maître. Mais j’espère qu’il est avare, celui-là,
+qui n’a pas voulu prêter un million à son frère Charles! Bon! je vois
+que vous vous fâchez. Nous voilà, par bonheur, près de ma maison, ou
+plutôt près de celle de mon ami M. Monck.
+
+— Cher d’Artagnan, vous ne me fâchez point, vous m’attristez; il est
+cruel, en effet, de voir un homme de votre mérite à côté de la position
+que ses services lui eussent dû acquérir; il me semble que votre
+nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms de guerre
+et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les Bellegarde et les
+Bassompierre ont mérité comme nous la fortune et les honneurs; vous
+avez raison, cent fois raison, mon ami.
+
+D’Artagnan soupira, et précédant son ami sous le porche de la maison
+que Monck habitait au fond de la Cité:
+
+— Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si, dans la
+foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort vantés, même
+à Paris, me volaient le reste de mes pauvres écus, je ne pourrais plus
+retourner en France. Or, content je suis parti de France et fou de joie
+j’y retourne, attendu que toutes mes préventions d’autrefois contre
+l’Angleterre me sont revenues, accompagnées de beaucoup d’autres.
+
+Athos ne répondit rien.
+
+— Ainsi donc, cher ami, lui dit d’Artagnan, une seconde et je vous
+suis. Je sais bien que vous êtes pressé d’aller là-bas recevoir vos
+récompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas moins pressé de jouir
+de votre joie, quoique de loin... Attendez-moi.
+
+Et d’Artagnan franchissait déjà le vestibule, lorsqu’un homme, moitié
+valet, moitié soldat, qui remplissait chez Monck les fonctions de
+portier et de garde, arrêta notre mousquetaire en lui disant en anglais:
+
+— Pardon, milord d’Artagnan!
+
+— Eh bien! répliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le général aussi me
+congédie?... Il ne me manque plus que d’être expulsé par lui!
+
+Ces mots, dits en français, ne touchèrent nullement celui à qui on les
+adressait, et qui ne parlait qu’un anglais mêlé de l’écossais le plus
+rude. Mais Athos en fut navré, car d’Artagnan commençait à avoir l’air
+d’avoir raison.
+
+L’Anglais montra une lettre à d’Artagnan.
+
+— _From the general_, dit-il.
+
+— Bien, c’est cela; mon congé, répliqua le Gascon. Faut-il lire, Athos?
+
+— Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus d’honnêtes
+gens que vous et moi.
+
+D’Artagnan haussa les épaules et décacheta la lettre, tandis que
+l’Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont la
+lumière devait l’aider à lire.
+
+— Eh bien! qu’avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie du
+lecteur.
+
+— Tenez, lisez vous-même, dit le mousquetaire.
+
+Athos prit le papier et lut:
+
+«Monsieur d’Artagnan, le roi a regretté bien vivement que vous ne
+fussiez pas venu à Saint-Paul avec son cortège. Sa Majesté dit que vous
+lui avez manqué comme vous me manquiez aussi à moi, cher capitaine.
+Il n’y a qu’un moyen de réparer tout cela. Sa Majesté m’attend à neuf
+heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous y trouver en même
+temps que moi? Sa Très Gracieuse Majesté vous fixe cette heure pour
+l’audience qu’elle vous accorde.»
+
+La lettre était de Monck.
+
+
+
+
+Chapitre XXXIII — L’audience
+
+
+— Eh bien? s’écria Athos avec un doux reproche, lorsque d’Artagnan eut
+lu la lettre qui lui était adressée par Monck.
+
+— Eh bien! dit d’Artagnan, rouge de plaisir et un peu de honte de
+s’être tant pressé d’accuser le roi et Monck, c’est une politesse...
+qui n’engage à rien, c’est vrai... mais enfin c’est une politesse.
+
+— J’avais bien de la peine à croire le jeune prince ingrat, dit Athos.
+
+— Le fait est que son présent est bien près encore de son passé,
+répliqua d’Artagnan; mais enfin, jusqu’ici tout me donnait raison.
+
+— J’en conviens, cher ami, j’en conviens. Ah! voilà votre bon regard
+revenu. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux.
+
+— Ainsi, voyez, dit d’Artagnan, Charles II reçoit M. Monck à neuf
+heures, moi il me recevra à dix heures; c’est une grande audience, de
+celles que nous appelons au Louvre distribution d’eau bénite de cour.
+Allons nous mettre sous la gouttière, mon cher ami, allons.
+
+Athos ne lui répondit rien, et tous deux se dirigèrent, en pressant le
+pas, vers le palais de Saint-James que la foule envahissait encore,
+pour apercevoir aux vitres les ombres des courtisans et les reflets de
+la personne royale. Huit heures sonnaient quand les deux amis prirent
+place dans la galerie pleine de courtisans et de solliciteurs. Chacun
+donna un coup d’œil à ces habits simples et de forme étrangère, à ces
+deux têtes si nobles, si pleines de caractère et de signification. De
+leur côté, Athos et d’Artagnan, après avoir en deux regards mesuré
+toute cette assemblée, se remirent à causer ensemble. Un grand bruit se
+fit tout à coup aux extrémités de la galerie: c’était le général Monck
+qui entrait, suivi de plus de vingt officiers qui quêtaient un de ses
+sourires, car il était la veille encore maître de l’Angleterre, et on
+supposait un beau lendemain au restaurateur de la famille des Stuarts.
+
+— Messieurs, dit Monck en se détournant, désormais, je vous prie,
+souvenez-vous que je ne suis plus rien. Naguère encore je commandais la
+principale armée de la république; maintenant cette armée est au roi,
+entre les mains de qui je vais remettre, d’après son ordre, mon pouvoir
+d’hier.
+
+Une grande surprise se peignit sur tous les visages, et le cercle
+d’adulateurs et de suppliants qui serrait Monck l’instant d’auparavant
+s’élargit peu à peu et finit par se perdre dans les grandes ondulations
+de la foule. Monck allait faire antichambre comme tout le monde.
+D’Artagnan ne put s’empêcher d’en faire la remarque au comte de La
+Fère, qui fronça le sourcil. Soudain la porte du cabinet de Charles
+s’ouvrit, et le jeune roi parut, précédé de deux officiers de sa maison.
+
+— Bonsoir, messieurs, dit-il. Le général Monck est-il ici?
+
+— Me voici, Sire, répliqua le vieux général.
+
+Charles courut à lui et lui prit les mains avec une fervente amitié.
+
+— Général, dit tout haut le roi, je viens de signer votre brevet; vous
+êtes duc d’Albermale, et mon intention est que nul ne vous égale en
+puissance et en fortune dans ce royaume, où, le noble Montrose excepté,
+nul ne vous a égalé en loyauté, en courage et en talent. Messieurs, le
+duc est commandant général de nos armées de terre et de mer, rendez-lui
+vos devoirs, s’il vous plaît, en cette qualité.
+
+Tandis que chacun s’empressait auprès du général, qui recevait tous ces
+hommages sans perdre un instant son impassibilité ordinaire, d’Artagnan
+dit à Athos:
+
+— Quand on pense que ce duché, ce commandement des armées de terre et
+de mer, toutes ces grandeurs, en un mot, ont tenu dans une boîte de six
+pieds de long sur trois pieds de large!
+
+— Ami, répliqua Athos, de bien plus imposantes grandeurs tiennent dans
+des boîtes moins grandes encore; elles renferment pour toujours...
+
+Tout à coup Monck aperçut les deux gentilshommes qui se tenaient à
+l’écart, attendant que le flot se fût retiré. Il se fit passage et alla
+vers eux, en sorte qu’il les surprit au milieu de leurs philosophiques
+réflexions.
+
+— Vous parliez de moi, dit-il avec un sourire.
+
+— Milord, répondit Athos, nous parlions aussi de Dieu.
+
+Monck réfléchit un moment et reprit gaiement:
+
+— Messieurs, parlons aussi un peu du roi, s’il vous plaît; car vous
+avez, je crois, audience de Sa Majesté.
+
+— À neuf heures, dit Athos.
+
+— À dix heures, dit d’Artagnan.
+
+— Entrons tout de suite dans ce cabinet, répondit Monck faisant signe
+à ses deux compagnons de le précéder, ce à quoi ni l’un ni l’autre ne
+voulut consentir.
+
+Le roi, pendant ce débat tout français, était revenu au centre de la
+galerie.
+
+— Oh! mes Français, dit-il de ce ton d’insouciante gaieté que, malgré
+tant de chagrins et de traverses, il n’avait pu perdre. Les Français,
+ma consolation!
+
+Athos et d’Artagnan s’inclinèrent.
+
+— Duc, conduisez ces messieurs dans ma salle d’étude. Je suis à vous,
+messieurs, ajouta-t-il en français.
+
+Et il expédia promptement sa cour pour revenir à ses Français, comme il
+les appelait.
+
+— Monsieur d’Artagnan, dit-il en entrant dans son cabinet, je suis aise
+de vous revoir.
+
+— Sire, ma joie est au comble de saluer Votre Majesté dans son palais
+de Saint-James.
+
+— Monsieur, vous m’avez voulu rendre un bien grand service, et je vous
+dois de la reconnaissance. Si je ne craignais pas d’empiéter sur les
+droits de notre commandant général, je vous offrirais quelque poste
+digne de vous près de notre personne.
+
+— Sire, répliqua d’Artagnan, j’ai quitté le service du roi de France en
+faisant à mon prince la promesse de ne servir aucun roi.
+
+— Allons, dit Charles, voilà qui me rend très malheureux, j’eusse aimé
+à faire beaucoup pour vous, vous me plaisez.
+
+— Sire...
+
+— Voyons, dit Charles avec un sourire, ne puis-je vous faire manquer à
+votre parole? Duc, aidez-moi. Si l’on vous offrait, c’est-à-dire si je
+vous offrais, moi, le commandement général de mes mousquetaires?
+
+D’Artagnan s’inclinant plus bas que la première fois:
+
+— J’aurais le regret de refuser ce que Votre Gracieuse Majesté
+m’offrirait, dit-il; un gentilhomme n’a que sa parole, et cette parole,
+j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, est engagée au roi de
+France.
+
+— N’en parlons donc plus, dit le roi en se tournant vers Athos.
+
+Et il laissa d’Artagnan plongé dans les plus vives douleurs du
+désappointement.
+
+— Ah! je l’avais bien dit, murmura le mousquetaire: paroles! eau bénite
+de cour! Les rois ont toujours un merveilleux talent pour vous offrir
+ce qu’ils savent que nous n’accepterons pas, et se montrer généreux
+sans risque. Sot!... triple sot que j’étais d’avoir un moment espéré!
+
+Pendant ce temps, Charles prenait la main d’Athos.
+
+— Comte, lui dit-il, vous avez été pour moi un second père; le service
+que vous m’avez rendu ne se peut payer. J’ai songé à vous récompenser
+cependant. Vous fûtes créé par mon père chevalier de la Jarretière;
+c’est un ordre que tous les rois d’Europe ne peuvent porter; par la
+reine régente, chevalier du Saint-Esprit, qui est un ordre non moins
+illustre; j’y joins cette Toison d’or que m’a envoyée le roi de France,
+à qui le roi d’Espagne, son beau-père, en avait donné deux à l’occasion
+de son mariage; mais, en revanche, j’ai un service à vous demander.
+
+— Sire, dit Athos avec confusion, la Toison d’or à moi! quand le roi de
+France est le seul de mon pays qui jouisse de cette distinction!
+
+— Je veux que vous soyez en votre pays et partout l’égal de tous ceux
+que les souverains auront honorés de leur faveur, dit Charles en tirant
+la chaîne de son cou; et j’en suis sûr, comte, mon père me sourit du
+fond de son tombeau.
+
+«Il est cependant étrange, se dit d’Artagnan tandis que son ami
+recevait à genoux l’ordre éminent que lui conférait le roi, il est
+cependant incroyable que j’aie toujours vu tomber la pluie des
+prospérités sur tous ceux qui m’entourent, et que pas une goutte ne
+m’ait jamais atteint! Ce serait à s’arracher les cheveux si l’on était
+jaloux, ma parole d’honneur!»
+
+Athos se releva, Charles l’embrassa tendrement.
+
+— Général, dit-il à Monck.
+
+Puis, s’arrêtant, avec un sourire:
+
+— Pardon, c’est duc que je voulais dire. Voyez-vous, si je me trompe,
+c’est que le mot duc est encore trop court pour moi... Je cherche
+toujours un titre qui l’allonge... J’aimerais à vous voir si près de
+mon trône que je pusse vous dire, comme à Louis XIV: Mon frère. Oh!
+j’y suis, et vous serez presque mon frère, car je vous fais vice-roi
+d’Irlande et d’Écosse, mon cher duc... De cette façon, désormais, je ne
+me tromperai plus.
+
+Le duc saisit la main du roi, mais sans enthousiasme, sans joie, comme
+il faisait toute chose. Cependant son cœur avait été remué par cette
+dernière faveur. Charles, en ménageant habilement sa générosité, avait
+laissé au duc le temps de désirer... quoiqu’il n’eût pu désirer autant
+qu’on lui donnait.
+
+— Mordioux! grommela d’Artagnan, voilà l’averse qui recommence. Oh!
+c’est à en perdre la cervelle.
+
+Et il se tourna d’un air si contrit et si comiquement piteux, que le
+roi ne put retenir un sourire. Monck se préparait à quitter le cabinet
+pour prendre congé de Charles.
+
+— Eh bien! quoi! mon féal, dit le roi au duc, vous partez?
+
+— S’il plaît à Votre Majesté; car, en vérité, je suis bien las...
+L’émotion de la journée m’a exténué: j’ai besoin de repos.
+
+— Mais, dit le roi, vous ne partez pas sans M. d’Artagnan, j’espère!
+
+— Pourquoi, Sire? dit le vieux guerrier.
+
+— Mais, dit le roi, vous le savez bien, pourquoi.
+
+Monck regarda Charles avec étonnement.
+
+— J’en demande bien pardon à Votre Majesté, dit-il, je ne sais pas...
+ce qu’elle veut dire.
+
+— Oh! c’est possible; mais si vous oubliez, vous, M. d’Artagnan
+n’oublie pas.
+
+L’étonnement se peignit sur le visage du mousquetaire.
+
+— Voyons, duc, dit le roi, n’êtes-vous pas logé avec M. d’Artagnan?
+
+— J’ai l’honneur d’offrir un logement à M. d’Artagnan, oui, Sire.
+
+— Cette idée vous est venue de vous-même et à vous seul?
+
+— De moi-même et à moi seul, oui, Sire.
+
+— Eh bien! mais il n’en pouvait être différemment... Le prisonnier est
+toujours au logis de son vainqueur.
+
+Monck rougit à son tour.
+
+— Ah! c’est vrai, je suis prisonnier de M. d’Artagnan.
+
+— Sans doute, Monck, puisque vous ne vous êtes pas encore racheté; mais
+ne vous inquiétez pas, c’est moi qui vous ai arraché à M. d’Artagnan,
+c’est moi qui paierai votre rançon.
+
+Les yeux de d’Artagnan reprirent leur gaieté et leur brillant; le
+Gascon commençait à comprendre. Charles s’avança vers lui.
+
+— Le général, dit-il, n’est pas riche et ne pourrait vous payer ce
+qu’il vaut. Moi, je suis plus riche certainement; mais à présent que le
+voilà duc, et si ce n’est roi, du moins presque roi, il vaut une somme
+que je ne pourrais peut-être pas payer. Voyons, monsieur d’Artagnan,
+ménagez-moi: combien vous dois-je?
+
+D’Artagnan, ravi de la tournure que prenait la chose, mais se possédant
+parfaitement, répondit:
+
+— Sire, Votre Majesté a tort de s’alarmer. Lorsque j’eus le bonheur de
+prendre Sa Grâce, M. Monck n’était que général; ce n’est donc qu’une
+rançon de général qui m’est due. Mais que le général veuille bien me
+rendre son épée, et je me tiens pour payé, car il n’y a au monde que
+l’épée du général qui vaille autant que lui.
+
+— _Odds fish!_ comme disait mon père, s’écria Charles II; voilà un
+galant propos et un galant homme, n’est-ce pas, duc?
+
+— Sur mon honneur! répondit le duc, oui, Sire.
+
+Et il tira son épée.
+
+— Monsieur, dit-il à d’Artagnan, voilà ce que vous demandez. Beaucoup
+ont tenu de meilleures lames; mais, si modeste que soit la mienne, je
+ne l’ai jamais rendue à personne.
+
+D’Artagnan prit avec orgueil cette épée qui venait de faire un roi.
+
+— Oh! oh! s’écria Charles II: quoi! une épée qui m’a rendu mon trône
+sortirait de mon royaume et ne figurerait pas un jour parmi les
+joyaux de ma couronne? Non, sur mon âme! cela ne sera pas! Capitaine
+d’Artagnan, je donne deux cent mille livres de cette épée: si c’est
+trop peu, dites-le-moi.
+
+— C’est trop peu, Sire, répliqua d’Artagnan avec un sérieux inimitable.
+Et d’abord je ne veux point la vendre; mais Votre Majesté désire,
+et c’est là un ordre. J’obéis donc; mais le respect que je dois à
+l’illustre guerrier qui m’entend me commande d’estimer à un tiers de
+plus le gage de ma victoire. Je demande donc trois cent mille livres de
+l’épée, ou je la donne pour rien à Votre Majesté.
+
+Et, la prenant par la pointe, il la présenta au roi. Charles II se mit
+à rire aux éclats.
+
+— Galant homme et joyeux compagnon! _Odds fish! _n’est-ce pas, duc?
+n’est-ce pas, comte? Il me plaît et je l’aime. Tenez, chevalier
+d’Artagnan, dit-il, prenez ceci.
+
+Et, allant à une table, il prit une plume et écrivit un bon de trois
+cent mille livres sur son trésorier.
+
+D’Artagnan le prit, et se tournant gravement vers Monck:
+
+— J’ai encore demandé trop peu, je le sais, dit-il; mais croyez-moi,
+monsieur le duc, j’eusse aimé mieux mourir que de me laisser guider par
+l’avarice.
+
+Le roi se remit à rire comme le plus heureux _cokney_ de son royaume.
+
+— Vous reviendrez me voir avant de partir, chevalier, dit-il; j’aurai
+besoin d’une provision de gaieté, maintenant que mes Français vont être
+partis.
+
+— Ah! Sire, il n’en sera pas de la gaieté comme de l’épée du duc, et je
+la donnerai gratis à Votre Majesté, répliqua d’Artagnan, dont les pieds
+ne touchaient plus la terre.
+
+— Et vous, comte, ajouta Charles en se tournant vers Athos, revenez
+aussi, j’ai un important message à vous confier. Votre main, duc.
+
+Monck serra la main du roi.
+
+— Adieu, messieurs, dit Charles en tendant chacune de ses mains aux
+deux Français, qui y posèrent leurs lèvres.
+
+— Eh bien! dit Athos quand ils furent dehors, êtes-vous content?
+
+— Chut! dit d’Artagnan tout ému de joie; je ne suis pas encore revenu
+de chez le trésorier... la gouttière peut me tomber sur la tête.
+
+
+
+
+Chapitre XXXIV — De l’embarras des richesses
+
+
+D’Artagnan ne perdit pas de temps, et sitôt que la chose fut convenable
+et opportune, il rendit visite au seigneur trésorier de Sa Majesté.
+
+Il eut alors la satisfaction d’échanger un morceau de papier, couvert
+d’une fort laide écriture, contre une quantité prodigieuse d’écus
+frappés tout récemment à l’effigie de Sa Très Gracieuse Majesté Charles
+II.
+
+D’Artagnan se rendait facilement maître de lui-même; toutefois, en
+cette occasion, il ne put s’empêcher de témoigner une joie que le
+lecteur comprendra peut-être, s’il daigne avoir quelque indulgence pour
+un homme qui, depuis sa naissance, n’avait jamais vu tant de pièces
+et de rouleaux de pièces juxtaposés dans un ordre vraiment agréable à
+l’œil. Le trésorier renferma tous ces rouleaux dans des sacs, ferma
+chaque sac d’une estampille aux armes d’Angleterre, faveur que les
+trésoriers n’accordent pas à tout le monde.
+
+Puis, impassible et tout juste aussi poli qu’il devait l’être envers un
+homme honoré de l’amitié du roi, il dit à d’Artagnan:
+
+— Emportez votre argent, monsieur.
+
+Votre argent! Ce mot fit vibrer mille cordes que d’Artagnan n’avait
+jamais senties en son cœur. Il fit charger les sacs sur un petit
+chariot et revint chez lui méditant profondément. Un homme qui possède
+trois cent mille livres ne peut plus avoir le front uni: une ride par
+chaque centaine de mille livres, ce n’est pas trop.
+
+D’Artagnan s’enferma, ne dîna point, refusa sa porte à tout le monde,
+et, la lampe allumée, le pistolet armé sur la table, il veilla toute
+la nuit, rêvant au moyen d’empêcher que ces beaux écus, qui du coffre
+royal avaient passé dans ses coffres à lui, ne passassent de ses
+coffres dans les poches d’un larron quelconque. Le meilleur moyen que
+trouva le Gascon, ce fut d’enfermer son trésor momentanément sous
+des serrures assez solides pour que nul poignet ne les brisât, assez
+compliquées pour que nulle clef banale ne les ouvrît.
+
+D’Artagnan se souvint que les Anglais sont passés maîtres en mécanique
+et en industrie conservatrice; il résolut d’aller dès le lendemain à la
+recherche d’un mécanicien qui lui vendît un coffre-fort. Il n’alla pas
+bien loin. Le sieur Will Jobson, domicilié dans Piccadilly, écouta ses
+propositions, comprit ses désastres, et lui promit de confectionner une
+serrure de sûreté qui le délivrât de toute crainte pour l’avenir.
+
+— Je vous donnerai, dit-il, un mécanisme tout nouveau. À la première
+tentative un peu sérieuse faite sur votre serrure, une plaque invisible
+s’ouvrira, un petit canon également invisible vomira un joli boulet de
+cuivre du poids d’un marc, qui jettera bas le maladroit, non sans un
+bruit notable. Qu’en pensez-vous?
+
+— Je dis que c’est vraiment ingénieux, s’écria d’Artagnan; le petit
+boulet de cuivre me plaît véritablement. Çà, monsieur le mécanicien,
+les conditions?
+
+— Quinze jours pour l’exécution, et quinze mille livres payables à la
+livraison, répondit l’artiste.
+
+D’Artagnan fronça le sourcil. Quinze jours étaient un délai suffisant
+pour que tous les filous de Londres eussent fait disparaître chez lui
+la nécessité d’un coffre-fort. Quant aux quinze mille livres, c’était
+payer bien cher ce qu’un peu de vigilance lui procurerait pour rien.
+
+— Je réfléchirai, fit-il; merci, monsieur.
+
+Et il retourna chez lui au pas de course; personne n’avait encore
+approché du trésor.
+
+Le jour même, Athos vint rendre visite à son ami et le trouva soucieux
+au point qu’il lui en manifesta sa surprise.
+
+— Comment! vous voilà riche, dit-il, et pas gai! vous qui désiriez tant
+la richesse...
+
+— Mon ami, les plaisirs auxquels on n’est pas habitué gênent plus que
+les chagrins dont on avait l’habitude. Un avis, s’il vous plaît. Je
+puis vous demander cela, à vous qui avez toujours eu de l’argent: quand
+on a de l’argent, qu’en fait-on?
+
+— Cela dépend.
+
+— Qu’avez-vous fait du vôtre, pour qu’il ne fît de vous ni un avare
+ni un prodigue? Car l’avarice dessèche le cœur, et la prodigalité le
+noie... n’est-ce pas?
+
+— Fabricius ne dirait pas plus juste. Mais, en vérité, mon argent ne
+m’a jamais gêné.
+
+— Voyons, le placez-vous sur les rentes?
+
+— Non; vous savez que j’ai une assez belle maison et que cette maison
+compose le meilleur de mon bien.
+
+— Je le sais.
+
+— En sorte que vous serez aussi riche que moi, plus riche même quand
+vous le voudrez, par le même moyen.
+
+— Mais les revenus, les encaissez-vous?
+
+— Non.
+
+— Que pensez-vous d’une cachette dans un mur plein?
+
+— Je n’en ai jamais fait usage.
+
+— C’est qu’alors vous avez quelque confident, quelque homme d’affaires
+sûr, et qui vous paie l’intérêt à un taux honnête.
+
+— Pas du tout.
+
+— Mon Dieu! que faites-vous alors?
+
+— Je dépense tout ce que j’ai, et je n’ai que ce que je dépense, mon
+cher d’Artagnan.
+
+— Ah! voilà. Mais vous êtes un peu prince, vous, et quinze à seize
+mille livres de revenu vous fondent dans les doigts; et puis vous avez
+des charges, de la représentation.
+
+— Mais je ne vois pas que vous soyez beaucoup moins grand seigneur que
+moi, mon ami, et votre argent vous suffira bien juste.
+
+— Trois cent mille livres! Il y a là deux tiers de superflu.
+
+— Pardon, mais il me semblait que vous m’aviez dit... j’ai cru
+entendre, enfin... je me figurais que vous aviez un associé...
+
+— Ah! mordioux! c’est vrai! s’écria d’Artagnan en rougissant, il y
+a Planchet. J’oubliais Planchet, sur ma vie!... Eh bien! voilà mes
+cent mille écus entamés... C’est dommage, le chiffre était rond, bien
+sonnant... C’est vrai, Athos, je ne suis plus riche du tout. Quelle
+mémoire vous avez!
+
+— Assez bonne, oui, Dieu merci!
+
+— Ce brave Planchet, grommela d’Artagnan, il n’a pas fait là un mauvais
+rêve. Quelle spéculation, peste! Enfin, ce qui est dit, est dit.
+
+— Combien lui donnez-vous?
+
+— Oh! fit d’Artagnan, ce n’est pas un mauvais garçon, je m’arrangerai
+toujours bien avec lui; j’ai eu du mal, voyez-vous, des frais, tout
+cela doit entrer en ligne de compte.
+
+— Mon cher, je suis bien sûr de vous, dit tranquillement Athos, et je
+n’ai pas peur pour ce bon Planchet; ses intérêts sont mieux dans vos
+mains que dans les siennes; mais à présent que vous n’avez plus rien
+à faire ici, nous partirons si vous m’en croyez. Vous irez remercier
+Sa Majesté, lui demander ses ordres, et, dans six jours, nous pourrons
+apercevoir les tours de Notre-Dame.
+
+— Mon ami, je brûle en effet de partir, et de ce pas je vais présenter
+mes respects au roi.
+
+— Moi, dit Athos, je vais saluer quelques personnes par la ville, et
+ensuite je suis à vous.
+
+— Voulez-vous me prêter Grimaud?
+
+— De tout mon cœur... Qu’en comptez-vous faire?
+
+— Quelque chose de fort simple et qui ne le fatiguera pas, je le
+prierai de me garder mes pistolets qui sont sur la table, à côté des
+coffres que voici.
+
+— Très bien, répliqua imperturbablement Athos.
+
+— Et il ne s’éloignera point, n’est-ce pas?
+
+— Pas plus que les pistolets eux-mêmes.
+
+— Alors, je m’en vais chez Sa Majesté. Au revoir.
+
+D’Artagnan arriva en effet au palais de Saint-James, où Charles II, qui
+écrivait sa correspondance, lui fit faire antichambre une bonne heure.
+
+D’Artagnan, tout en se promenant dans la galerie, des portes aux
+fenêtres, et des fenêtres aux portes, crut bien voir un manteau pareil
+à celui d’Athos traverser les vestibules; mais au moment où il allait
+vérifier le fait, l’huissier l’appela chez Sa Majesté.
+
+Charles II se frottait les mains tout en recevant les remerciements de
+notre ami.
+
+— Chevalier, dit-il, vous avez tort de m’être reconnaissant; je n’ai
+pas payé le quart de ce qu’elle vaut l’histoire de la boîte où vous
+avez mis ce brave général... je veux dire cet excellent duc d’Albermale.
+
+Et le roi rit aux éclats.
+
+D’Artagnan crut ne pas devoir interrompre Sa Majesté et fit le gros dos
+avec modestie.
+
+— À propos, continua Charles, vous a-t-il vraiment pardonné, mon cher
+Monck?
+
+— Pardonné! mais j’espère que oui, Sire.
+
+— Eh!... c’est que le tour était cruel... _Odds fish!_ encaquer comme
+un hareng le premier personnage de la révolution anglaise! À votre
+place, je ne m’y fierais pas, chevalier.
+
+— Mais, Sire...
+
+— Je sais bien que Monck vous appelle son ami... Mais il a l’œil bien
+profond pour n’avoir pas de mémoire, et le sourcil bien haut pour
+n’être pas fort orgueilleux; vous savez, grande supercilium.
+
+«J’apprendrai le latin, bien sûr», se dit d’Artagnan.
+
+— Tenez, s’écria le roi enchanté, il faut que j’arrange votre
+réconciliation; je saurai m’y prendre de telle sorte...
+
+D’Artagnan se mordit la moustache.
+
+— Votre Majesté me permet de lui dire la vérité?
+
+— Dites, chevalier, dites.
+
+— Eh bien! Sire, vous me faites une peur affreuse... Si Votre Majesté
+arrange mon affaire, comme elle paraît en avoir envie, je suis un homme
+perdu, le duc me fera assassiner.
+
+Le roi partit d’un nouvel éclat de rire, qui changea en épouvante la
+frayeur de d’Artagnan.
+
+— Sire, de grâce, promettez-moi de me laisser traiter cette
+négociation; et puis, si vous n’avez plus besoin de mes services...
+
+— Non, chevalier. Vous voulez partir? répondit Charles avec une
+hilarité de plus en plus inquiétante.
+
+— Si Votre Majesté n’a plus rien à me demander.
+
+Charles redevint à peu près sérieux.
+
+— Une seule chose. Voyez ma sœur, lady Henriette. Vous connaît-elle?
+
+— Non, Sire; mais... un vieux soldat comme moi n’est pas un spectacle
+agréable pour une jeune et joyeuse princesse.
+
+— Je veux, vous dis-je, que ma sœur vous connaisse; je veux qu’elle
+puisse au besoin compter sur vous.
+
+— Sire, tout ce qui est cher à Votre Majesté sera sacré pour moi.
+
+— Bien... Parry! viens, mon bon Parry.
+
+La porte latérale s’ouvrit, et Parry entra, le visage rayonnant dès
+qu’il eut aperçu le chevalier.
+
+— Que fait Rochester? dit le roi.
+
+— Il est sur le canal avec les dames, répliqua Parry.
+
+— Et Buckingham?
+
+— Aussi.
+
+— Voilà qui est au mieux. Tu conduiras le chevalier près de Villiers...
+c’est le duc de Buckingham, chevalier... et tu prieras le duc de
+présenter M. d’Artagnan à lady Henriette.
+
+Parry s’inclina et sourit à d’Artagnan.
+
+— Chevalier, continua le roi, c’est votre audience de congé; vous
+pourrez ensuite partir quand il vous plaira.
+
+— Sire, merci!
+
+— Mais faites bien votre paix avec Monck.
+
+— Oh! Sire...
+
+— Vous savez qu’il y a un de mes vaisseaux à votre disposition?
+
+— Mais, Sire, vous me comblez, et je ne souffrirai jamais que des
+officiers de Votre Majesté se dérangent pour moi.
+
+Le roi frappa sur l’épaule de d’Artagnan.
+
+— Personne ne se dérange pour vous, chevalier, mais bien pour un
+ambassadeur que j’envoie en France et à qui vous servirez volontiers,
+je crois, de compagnon, car vous le connaissez.
+
+D’Artagnan regarda étonné.
+
+— C’est un certain comte de La Fère... celui que vous appelez Athos,
+ajouta le roi en terminant la conversation, comme il l’avait commencée,
+par un joyeux éclat de rire. Adieu, chevalier, adieu! Aimez-moi comme
+je vous aime.
+
+Et là-dessus, faisant un signe à Parry pour lui demander si quelqu’un
+n’attendait pas dans un cabinet voisin, le roi disparut dans ce
+cabinet, laissant la place au chevalier, tout étourdi de cette
+singulière audience.
+
+Le vieillard lui prit le bras amicalement et l’emmena vers les jardins.
+
+
+
+
+Chapitre XXXV — Sur le canal
+
+
+Sur le canal aux eaux d’un vert opaque, bordé de margelles de marbre
+où le temps avait déjà semé ses taches noires et des touffes d’herbes
+moussues, glissait majestueusement une longue barque plate, pavoisée
+aux armes d’Angleterre, surmontée d’un dais et tapissée de longues
+étoffes damassées qui traînaient leurs franges dans l’eau. Huit
+rameurs, pesant mollement sur les avirons, la faisaient mouvoir sur le
+canal avec la lenteur gracieuse des cygnes, qui, troublés dans leur
+antique possession par le sillage de la barque, regardaient de loin
+passer cette splendeur et ce bruit. Nous disons ce bruit, car la barque
+renfermait quatre joueurs de guitare et de luth, deux chanteurs et
+plusieurs courtisans, tout chamarrés d’or et de pierreries, lesquels
+montraient leurs dents blanches à l’envi pour plaire à lady Stuart,
+petite-fille de Henri IV, fille de Charles Ier, sœur de Charles II,
+qui occupait sous le dais de cette barque la place d’honneur. Nous
+connaissons cette jeune princesse, nous l’avons vue au Louvre avec sa
+mère, manquant de bois, manquant de pain, nourrie par le coadjuteur
+et les parlements. Elle avait donc, comme ses frères, passé une dure
+jeunesse; puis tout à coup elle venait de se réveiller de ce long et
+horrible rêve, assise sur les degrés d’un trône, entourée de courtisans
+et de flatteurs.
+
+Comme Marie Stuart au sortir de la prison, elle aspirait donc la vie et
+la liberté, et, de plus, la puissance et la richesse.
+
+Lady Henriette en grandissant était devenue une beauté remarquable
+que la restauration qui venait d’avoir lieu avait rendue célèbre. Le
+malheur lui avait ôté l’éclat de l’orgueil, mais la prospérité venait
+de le lui rendre. Elle resplendissait dans sa joie et son bien-être,
+pareille à ces fleurs de serre qui, oubliées pendant une nuit aux
+premières gelées d’automne, ont penché la tête, mais qui le lendemain,
+réchauffées à l’atmosphère dans laquelle elles sont nées, se relèvent
+plus splendides que jamais. Lord Villiers de Buckingham, fils de celui
+qui joue un rôle si célèbre dans les premiers chapitres de cette
+histoire, lord Villiers de Buckingham, beau cavalier, mélancolique avec
+les femmes, rieur avec les hommes, et Vilmot de Rochester, rieur avec
+les deux sexes, se tenaient en ce moment debout devant lady Henriette,
+et se disputaient le privilège de la faire sourire.
+
+Quant à cette jeune et belle princesse, adossée à un coussin de velours
+brodé d’or, les mains inertes et pendantes qui trempaient dans l’eau,
+elle écoutait nonchalamment les musiciens sans les entendre, et elle
+entendait les deux courtisans sans avoir l’air de les écouter. C’est
+que lady Henriette, cette créature pleine de charmes, cette femme qui
+joignait les grâces de la France à celles de l’Angleterre, n’ayant pas
+encore aimé, était cruelle dans sa coquetterie.
+
+Aussi le sourire, cette naïve faveur des jeunes filles, n’éclairait pas
+même son visage, et si parfois elle levait les yeux, c’était pour les
+attacher avec tant de fixité sur l’un ou l’autre cavalier, que leur
+galanterie, si effrontée qu’elle fût d’habitude, s’en alarmait et en
+devenait timide.
+
+Cependant le bateau marchait toujours, les musiciens faisaient rage, et
+les courtisans commençaient à s’essouffler comme eux. D’ailleurs, la
+promenade paraissait sans doute monotone à la princesse, car, secouant
+tout à coup la tête d’impatience:
+
+— Allons, dit-elle, assez comme cela, messieurs, rentrons.
+
+— Ah! madame, dit Buckingham, nous sommes bien malheureux, nous n’avons
+pu réussir à faire trouver la promenade agréable à Votre Altesse.
+
+— Ma mère m’attend, répondit lady Henriette; puis, je vous l’avouerai
+franchement, messieurs, je m’ennuie.
+
+Et tout en disant ce mot cruel, la princesse essayait de consoler par
+un regard chacun des deux jeunes gens, qui paraissaient consternés
+d’une pareille franchise. Le regard produisit son effet, les deux
+visages s’épanouirent; mais aussitôt, comme si la royale coquette eût
+pensé qu’elle venait de faire trop pour de simples mortels, elle fit un
+mouvement, tourna le dos à ses deux orateurs et parut se plonger dans
+une rêverie à laquelle il était évident qu’ils n’avaient aucune part.
+Buckingham se mordit les lèvres avec colère, car il était véritablement
+amoureux de lady Henriette, et, en cette qualité, il prenait tout au
+sérieux. Rochester se les mordit aussi; mais, comme son esprit dominait
+toujours son cœur, ce fut purement et simplement pour réprimer un
+malicieux éclat de rire. La princesse laissait donc errer sur la berge
+aux gazons fins et fleuris ses yeux, qu’elle détournait des deux jeunes
+gens. Elle aperçut au loin Parry et d’Artagnan.
+
+— Qui vient là-bas? demanda-t-elle.
+
+Les deux jeunes gens firent volte-face avec la rapidité de l’éclair.
+
+— Parry, répondit Buckingham, rien que Parry.
+
+— Pardon, dit Rochester, mais je lui vois un compagnon, ce me semble.
+
+— Oui d’abord, reprit la princesse avec langueur; puis, que signifient
+ces mots: «Rien que Parry», dites, milord?
+
+— Parce que, madame, répliqua Buckingham piqué, parce que le fidèle
+Parry, l’errant Parry, l’éternel Parry, n’est pas, je crois, de grande
+importance.
+
+— Vous vous trompez, monsieur le duc: Parry, l’errant Parry, comme
+vous dites, a erré toujours pour le service de ma famille, et voir ce
+vieillard est toujours pour moi un doux spectacle.
+
+Lady Henriette suivait la progression ordinaire aux jolies femmes, et
+surtout aux femmes coquettes; elle passait du caprice à la contrariété;
+le galant avait subi le caprice, le courtisan devait plier sous
+l’humeur contrariante.
+
+Buckingham s’inclina, mais ne répondit point.
+
+— Il est vrai, madame, dit Rochester en s’inclinant à son tour, que
+Parry est le modèle des serviteurs; mais, madame, il n’est plus jeune,
+et nous ne rions, nous, qu’en voyant les choses gaies. Est-ce bien gai,
+un vieillard?
+
+— Assez, milord, dit sèchement lady Henriette, ce sujet de conversation
+me blesse.
+
+Puis, comme se parlant à elle-même:
+
+— Il est vraiment inouï, continua-t-elle, combien les amis de mon frère
+ont peu d’égards pour ses serviteurs!
+
+— Ah! madame, s’écria Buckingham, Votre Grâce me perce le cœur avec un
+poignard forgé par ses propres mains.
+
+— Que veut dire cette phrase tournée en manière de madrigal français,
+monsieur le duc? Je ne la comprends pas.
+
+— Elle signifie, madame, que vous-même, si bonne, si charmante, si
+sensible, vous avez ri quelquefois, pardon, je voulais dire souri, des
+radotages futiles de ce bon Parry, pour lequel Votre Altesse se fait
+aujourd’hui d’une si merveilleuse susceptibilité.
+
+— Eh bien! milord, dit lady Henriette, si je me suis oubliée à ce
+point, vous avez tort de me le rappeler.
+
+Et elle fit un mouvement d’impatience.
+
+— Ce bon Parry veut me parler, je crois. Monsieur de Rochester, faites
+donc aborder, je vous prie.
+
+Rochester s’empressa de répéter le commandement de la princesse. Une
+minute après, la barque touchait le rivage.
+
+— Débarquons, messieurs, dit lady Henriette en allant chercher le bras
+que lui offrait Rochester, bien que Buckingham fût plus près d’elle et
+eût présenté le sien.
+
+Alors Rochester, avec un orgueil mal dissimulé qui perça d’outre en
+outre le cœur du malheureux Buckingham, fit traverser à la princesse
+le petit pont que les gens de l’équipage avaient jeté du bateau royal
+sur la berge.
+
+— Où va Votre Grâce? demanda Rochester.
+
+— Vous le voyez, milord, vers ce bon Parry qui erre, comme disait
+milord Buckingham, et me cherche avec ses yeux affaiblis par les larmes
+qu’il a versées sur nos malheurs.
+
+— Oh! mon Dieu! dit Rochester, que Votre Altesse est triste
+aujourd’hui, madame! nous avons, en vérité, l’air de lui paraître des
+fous ridicules.
+
+— Parlez pour vous, milord, interrompit Buckingham avec dépit; moi, je
+déplais tellement à Son Altesse que je ne lui parais absolument rien.
+
+Ni Rochester ni la princesse ne répondirent; on vit seulement lady
+Henriette entraîner son cavalier d’une course plus rapide. Buckingham
+resta en arrière et profita de cet isolement pour se livrer, sur son
+mouchoir, à des morsures tellement furieuses que la batiste fut mise en
+lambeaux au troisième coup de dents.
+
+— Parry, bon Parry, dit la princesse avec sa petite voix, viens par
+ici; je vois que tu me cherches, et j’attends.
+
+— Ah! madame, dit Rochester venant charitablement au secours de son
+compagnon, demeuré, comme nous l’avons dit, en arrière, si Parry ne
+voit pas Votre Altesse, l’homme qui le suit est un guide suffisant,
+même pour un aveugle; car, en vérité, il a des yeux de flamme; c’est un
+fanal à double lampe que cet homme.
+
+— Éclairant une fort belle et fort martiale figure, dit la princesse
+décidée à rompre en visière à tout propos.
+
+Rochester s’inclina.
+
+— Une de ces vigoureuses têtes de soldat comme on n’en voit qu’en
+France, ajouta la princesse avec la persévérance de la femme sûre de
+l’impunité.
+
+Rochester et Buckingham se regardèrent comme pour se dire: «Mais
+qu’a-t-elle donc?»
+
+— Voyez, monsieur de Buckingham, ce que veut Parry, dit lady Henriette:
+allez.
+
+Le jeune homme, qui regardait cet ordre comme une faveur, reprit
+courage et courut au-devant de Parry, qui, toujours suivi par
+d’Artagnan, s’avançait avec lenteur du côté de la noble compagnie.
+Parry marchait avec lenteur à cause de son âge. D’Artagnan marchait
+lentement et noblement, comme devait marcher d’Artagnan doublé d’un
+tiers de million, c’est-à-dire sans forfanterie, mais aussi sans
+timidité. Lorsque Buckingham, qui avait mis un grand empressement à
+suivre les intentions de la princesse, laquelle s’était arrêtée sur
+un banc de marbre, comme fatiguée des quelques pas qu’elle venait de
+faire, lorsque Buckingham, disons-nous, ne fut plus qu’à quelques pas
+de Parry, celui-ci le reconnut.
+
+— Ah! milord, dit-il tout essoufflé, Votre Grâce veut-elle obéir au roi?
+
+— En quoi, monsieur Parry? demanda le jeune homme avec une sorte de
+froideur tempérée par le désir d’être agréable à la princesse.
+
+— Eh bien! Sa Majesté prie Votre Grâce de présenter Monsieur à lady
+Henriette Stuart.
+
+— Monsieur qui, d’abord? demanda le duc avec hauteur.
+
+D’Artagnan, on le sait, était facile à effaroucher; le ton de milord
+Buckingham lui déplut. Il regarda le courtisan à la hauteur des yeux,
+et deux éclairs brillèrent sous ses sourcils froncés. Puis, faisant un
+effort sur lui-même:
+
+— Monsieur le chevalier d’Artagnan, milord, répondit-il tranquillement.
+
+— Pardon, monsieur, mais ce nom m’apprend votre nom, voilà tout.
+
+— C’est-à-dire?
+
+— C’est-à-dire que je ne vous connais pas.
+
+— Je suis plus heureux que vous, monsieur, répondit d’Artagnan,
+car, moi, j’ai eu l’honneur de connaître beaucoup votre famille et
+particulièrement milord duc de Buckingham, votre illustre père.
+
+— Mon père? fit Buckingham. En effet, monsieur, il me semble maintenant
+me rappeler... M. le chevalier d’Artagnan, dites-vous?
+
+D’Artagnan s’inclina.
+
+— En personne, dit-il.
+
+— Pardon, n’êtes-vous point l’un de ces Français qui eurent avec mon
+père certains rapports secrets?
+
+— Précisément, monsieur le duc, je suis un de ces Français-là.
+
+— Alors, monsieur, permettez-moi de vous dire qu’il est étrange que mon
+père, de son vivant, n’ait jamais entendu parler de vous.
+
+— Non, monsieur, mais il en a entendu parler au moment de sa mort;
+c’est moi qui lui ai fait passer, par le valet de chambre de la reine
+Anne d’Autriche, l’avis du danger qu’il courait; malheureusement l’avis
+est arrivé trop tard.
+
+— N’importe! monsieur, dit Buckingham, je comprends maintenant qu’ayant
+eu l’intention de rendre un service au père, vous veniez réclamer la
+protection du fils.
+
+— D’abord, milord, répondit flegmatiquement d’Artagnan, je ne réclame
+la protection de personne. Sa Majesté le roi Charles II, à qui j’ai eu
+l’honneur de rendre quelques services (il faut vous dire, monsieur, que
+ma vie s’est passée à cette occupation), le roi Charles II, donc, qui
+veut bien m’honorer de quelque bienveillance, a désiré que je fusse
+présenté à lady Henriette, sa sœur, à laquelle j’aurai peut-être aussi
+le bonheur d’être utile dans l’avenir. Or, le roi vous savait en ce
+moment auprès de Son Altesse, et m’a adressé à vous, par l’entremise
+de Parry. Il n’y a pas d’autre mystère. Je ne vous demande absolument
+rien, et si vous ne voulez pas me présenter à Son Altesse, j’aurai la
+douleur de me passer de vous et la hardiesse de me présenter moi-même.
+
+— Au moins, monsieur, répliqua Buckingham, qui tenait à avoir le
+dernier mot, vous ne reculerez pas devant une explication provoquée par
+vous.
+
+— Je ne recule jamais, monsieur, dit d’Artagnan.
+
+— Vous devez savoir alors, puisque vous avez eu des rapports secrets
+avec mon père, quelque détail particulier?
+
+— Ces rapports sont déjà loin de nous, monsieur, car vous n’étiez pas
+encore né, et pour quelques malheureux ferrets de diamant que j’ai
+reçus de ses mains et rapportés en France, ce n’est vraiment pas la
+peine de réveiller tant de souvenirs.
+
+— Ah! monsieur, dit vivement Buckingham en s’approchant de d’Artagnan
+et en lui tendant la main, c’est donc vous! vous que mon père a tant
+cherché et qui pouviez tant attendre de nous!
+
+— Attendre, monsieur! en vérité, c’est là mon fort, et toute ma vie
+j’ai attendu.
+
+Pendant ce temps, la princesse, lasse de ne pas voir venir à elle
+l’étranger, s’était levée et s’était approchée.
+
+— Au moins, monsieur, dit Buckingham, n’attendrez-vous point cette
+présentation que vous réclamez de moi.
+
+Alors, se retournant et s’inclinant devant lady Henriette:
+
+— Madame, dit le jeune homme, le roi votre frère désire que j’aie
+l’honneur de présenter à Votre Altesse M. le chevalier d’Artagnan.
+
+— Pour que Votre Altesse ait au besoin un appui solide et un ami sûr,
+ajouta Parry.
+
+D’Artagnan s’inclina.
+
+— Vous avez encore quelque chose à dire, Parry? répondit lady Henriette
+souriant à d’Artagnan, tout en adressant la parole au vieux serviteur.
+
+— Oui, madame, le roi désire que Votre Altesse garde religieusement
+dans sa mémoire le nom et se souvienne du mérite de M. d’Artagnan, à
+qui Sa Majesté doit, dit-elle, d’avoir recouvré son royaume.
+
+Buckingham, la princesse et Rochester se regardèrent étonnés.
+
+— Cela, dit d’Artagnan, est un autre petit secret dont, selon toute
+probabilité, je ne me vanterai pas au fils de Sa Majesté le roi Charles
+II, comme j’ai fait à vous à l’endroit des ferrets de diamant.
+
+— Madame, dit Buckingham, Monsieur vient, pour la seconde fois, de
+rappeler à ma mémoire un événement qui excite tellement ma curiosité,
+que j’oserai vous demander la permission de l’écarter un instant de
+vous, pour l’entretenir en particulier.
+
+— Faites, milord, dit la princesse, mais rendez bien vite à la sœur
+cet ami si dévoué au frère.
+
+Et elle reprit le bras de Rochester, pendant que Buckingham prenait
+celui de d’Artagnan.
+
+— Oh! racontez-moi donc, chevalier, dit Buckingham, toute cette affaire
+des diamants, que nul ne sait en Angleterre, pas même le fils de celui
+qui en fut le héros.
+
+— Milord, une seule personne avait le droit de raconter toute cette
+affaire, comme vous dites, c’était votre père; il a jugé à propos de se
+taire, je vous demanderai la permission de l’imiter.
+
+Et d’Artagnan s’inclina en homme sur lequel il est évident qu’aucune
+instance n’aura de prise.
+
+— Puisqu’il en est ainsi, monsieur, dit Buckingham, pardonnez-moi mon
+indiscrétion, je vous prie; et si quelque jour, moi aussi, j’allais en
+France...
+
+Et il se retourna pour donner un dernier regard à la princesse, qui ne
+s’inquiétait guère de lui, toute occupée qu’elle était ou paraissait
+être de la conversation de Rochester.
+
+Buckingham soupira.
+
+— Eh bien? demanda d’Artagnan.
+
+— Je disais donc que si quelque jour, moi aussi, j’allais en France...
+
+— Vous irez, milord, dit en souriant d’Artagnan, c’est moi qui vous en
+réponds.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Oh! j’ai d’étranges manières de prédiction, moi; et une fois que je
+prédis, je me trompe rarement. Si donc vous venez en France?
+
+— Eh bien! monsieur, vous à qui les rois demandent cette précieuse
+amitié qui leur rend des couronnes, j’oserai vous demander un peu de ce
+grand intérêt que vous avez voué à mon père.
+
+— Milord, répondit d’Artagnan, croyez que je me tiendrai pour fort
+honoré, si, là-bas, vous voulez bien encore vous souvenir que vous
+m’avez vu ici. Et maintenant, permettez...
+
+Se retournant alors vers lady Henriette:
+
+— Madame, dit-il, Votre Altesse est fille de France, et, en cette
+qualité, j’espère la revoir à Paris. Un de mes jours heureux sera celui
+où Votre Altesse me donnera un ordre quelconque qui me rappelle, à moi,
+qu’elle n’a point oublié les recommandations de son auguste frère.
+
+Et il s’inclina devant la jeune princesse, qui lui donna sa main à
+baiser avec une grâce toute royale.
+
+— Ah! madame, dit tout bas Buckingham, que faudrait-il faire pour
+obtenir de Votre Altesse une pareille faveur?
+
+— Dame! milord, répondit lady Henriette, demandez à M. d’Artagnan, il
+vous le dira.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVI — Comment d’Artagnan tira, comme eût fait une fée, une
+maison de plaisance d’une boîte de sapin
+
+
+Les paroles du roi, touchant l’amour-propre de Monck, n’avaient pas
+inspiré à d’Artagnan une médiocre appréhension. Le lieutenant avait
+eu toute sa vie le grand art de choisir ses ennemis, et lorsqu’il
+les avait pris implacables et invincibles, c’est qu’il n’avait pu,
+sous aucun prétexte, faire autrement. Mais les points de vue changent
+beaucoup dans la vie. C’est une lanterne magique dont l’œil de l’homme
+modifie chaque année les aspects. Il en résulte que, du dernier jour
+d’une année où l’on voyait blanc, au premier jour de l’autre où l’on
+verra noir, il n’y a que l’espace d’une nuit. Or, d’Artagnan, lorsqu’il
+partit de Calais avec ses dix sacripants, se souciait aussi peu de
+prendre à partie Goliath, Nabuchodonosor ou Holopherne, que de croiser
+l’épée avec une recrue, ou que de discuter avec son hôtesse. Alors il
+ressemblait à l’épervier qui à jeun attaque un bélier. La faim aveugle.
+Mais d’Artagnan rassasié, d’Artagnan riche, d’Artagnan vainqueur,
+d’Artagnan fier d’un triomphe si difficile, d’Artagnan avait trop à
+perdre pour ne pas compter chiffre à chiffre avec la mauvaise fortune
+probable.
+
+Il songeait donc, tout en revenant de sa présentation, à une seule
+chose, c’est-à-dire à ménager un homme aussi puissant que Monck, un
+homme que Charles ménageait aussi, tout roi qu’il était; car, à peine
+établi, le protégé pouvait encore avoir besoin du protecteur, et ne lui
+refuserait point par conséquent, le cas échéant, la mince satisfaction
+de déporter M. d’Artagnan, ou de le renfermer dans quelque tour du
+Middlesex, ou de le faire un peu noyer dans le trajet maritime de
+Douvres à Boulogne. Ces sortes de satisfactions se rendent de rois à
+vice-rois, sans tirer autrement à conséquence.
+
+Il n’était même pas besoin que le roi fût actif dans cette contrepartie
+de la pièce où Monck prendrait sa revanche. Le rôle du roi se bornerait
+tout simplement à pardonner au vice-roi d’Irlande tout ce qu’il aurait
+entrepris contre d’Artagnan. Il ne fallait rien autre chose pour mettre
+la conscience du duc d’Albermale en repos qu’un _te absolvo_ dit en
+riant, ou le griffonnage du Charles, _the king_, tracé au bas d’un
+parchemin; et avec ces deux mots prononcés, ou ces trois mots écrits,
+le pauvre d’Artagnan était à tout jamais enterré sous les ruines
+de son imagination. Et puis, chose assez inquiétante pour un homme
+aussi prévoyant que l’était notre mousquetaire, il se voyait seul, et
+l’amitié d’Athos ne suffisait point pour le rassurer. Certes, s’il
+se fût agi d’une bonne distribution de coups d’épée, le mousquetaire
+eût compté sur son compagnon; mais dans des délicatesses avec un roi,
+lorsque le peut-être d’un hasard malencontreux viendrait aider à la
+justification de Monck ou de Charles II, d’Artagnan connaissait assez
+Athos pour être sûr qu’il ferait la plus belle part à la loyauté du
+survivant, et se contenterait de verser force larmes sur la tombe du
+mort, quitte, si le mort était son ami, à composer ensuite son épitaphe
+avec les superlatifs les plus pompeux.
+
+«Décidément, pensait le Gascon, et cette pensée était le résultat des
+réflexions qu’il venait de faire tout bas, et que nous venons de faire
+tout haut, décidément il faut que je me réconcilie avec M. Monck, et
+que j’acquière la preuve de sa parfaite indifférence pour le passé.
+Si, ce qu’à Dieu ne plaise, il est encore maussade et réservé dans
+l’expression de ce sentiment, je donne mon argent à emporter à Athos,
+je demeure en Angleterre juste assez de temps pour le dévoiler; puis,
+comme j’ai l’œil vif et le pied léger, je saisis le premier signe
+hostile, je décampe, je me cache chez milord de Buckingham, qui me
+paraît bon diable au fond, et auquel, en récompense de son hospitalité,
+je raconte alors toute cette histoire de diamants, qui ne peut plus
+compromettre qu’une vieille reine, laquelle peut bien passer, étant la
+femme d’un ladre vert comme M. de Mazarin, pour avoir été autrefois la
+maîtresse d’un beau seigneur comme Buckingham. Mordioux! c’est dit, et
+ce Monck ne me surmontera pas. Eh! d’ailleurs, une idée!»
+
+On sait que ce n’étaient pas, en général, les idées qui manquaient à
+d’Artagnan. C’est que, pendant son monologue, d’Artagnan venait de se
+boutonner jusqu’au menton, et rien n’excitait en lui l’imagination
+comme cette préparation à un combat quelconque, nommée accinction par
+les Romains. Il arriva tout échauffé au logis du duc d’Albermale. On
+l’introduisit chez le vice-roi avec une célérité qui prouvait qu’on le
+regardait comme étant de la maison. Monck était dans son cabinet de
+travail.
+
+— Milord, lui dit d’Artagnan avec cette expression de franchise que le
+Gascon savait si bien étendre sur son visage rusé, milord, je viens
+demander un conseil à Votre Grâce.
+
+Monck, aussi boutonné moralement que son antagoniste l’était
+physiquement, Monck répondit:
+
+— Demandez, mon cher.
+
+Et sa figure présentait une expression non moins ouverte que celle de
+d’Artagnan.
+
+— Milord, avant toute chose, promettez-moi secret et indulgence.
+
+— Je vous promets tout ce que vous voudrez. Qu’y a-t-il? dites!
+
+— Il y a, milord, que je ne suis pas tout à fait content du roi.
+
+— Ah! vraiment! Et en quoi, s’il vous plaît, mon cher lieutenant?
+
+— En ce que Sa Majesté se livre parfois à des plaisanteries fort
+compromettantes pour ses serviteurs, et la plaisanterie, milord, est
+une arme qui blesse fort les gens d’épée comme nous.
+
+Monck fit tous ses efforts pour ne pas trahir sa pensée; mais
+d’Artagnan le guettait avec une attention trop soutenue pour ne pas
+apercevoir une imperceptible rougeur sur ses joues.
+
+— Mais quant à moi, dit Monck de l’air le plus naturel du monde, je
+ne suis pas ennemi de la plaisanterie, mon cher monsieur d’Artagnan;
+mes soldats vous diront même que bien des fois, au camp, j’entendais
+fort indifféremment, et avec un certain goût même, les chansons
+satiriques qui, de l’armée de Lambert, passaient dans la mienne, et
+qui, bien certainement, eussent écorché les oreilles d’un général plus
+susceptible que je ne le suis.
+
+— Oh! milord, fit d’Artagnan, je sais que vous êtes un homme complet,
+je sais que vous êtes placé depuis longtemps au-dessus des misères
+humaines, mais il y a plaisanteries et plaisanteries, et certaines,
+quant à moi, ont le privilège de m’irriter au-delà de toute expression.
+
+— Peut-on savoir lesquelles, _my dear_?
+
+— Celles qui sont dirigées contre mes amis ou contre les gens que je
+respecte, milord.
+
+Monck fit un imperceptible mouvement que d’Artagnan aperçut.
+
+— Et en quoi, demanda Monck, en quoi le coup d’épingle qui égratigne
+autrui peut-il vous chatouiller la peau? Contez-moi cela, voyons!
+
+— Milord, je vais vous l’expliquer par une seule phrase; il s’agissait
+de vous.
+
+Monck fit un pas vers d’Artagnan.
+
+— De moi? dit-il.
+
+— Oui, et voilà ce que je ne puis m’expliquer; mais aussi peut-être
+est-ce faute de connaître son caractère. Comment le roi a-t-il le cœur
+de railler un homme qui lui a rendu tant et de si grands services?
+Comment comprendre qu’il s’amuse à mettre aux prises un lion comme vous
+avec un moucheron comme moi?
+
+— Aussi je ne vois cela en aucune façon, dit Monck.
+
+— Si fait! Enfin, le roi, qui me devait une récompense, pouvait me
+récompenser comme un soldat, sans imaginer cette histoire de rançon qui
+vous touche, milord.
+
+— Non, fit Monck en riant, elle ne me touche en aucune façon, je vous
+jure.
+
+— Pas à mon endroit, je le comprends; vous me connaissez, milord, je
+suis si discret que la tombe paraîtrait bavarde auprès de moi; mais...
+comprenez-vous, milord?
+
+— Non, s’obstina à dire Monck.
+
+— Si un autre savait le secret que je sais...
+
+— Quel secret?
+
+— Eh! milord, ce malheureux secret de Newcastle.
+
+— Ah! le million de M. le comte de La Fère?
+
+— Non, milord, non; l’entreprise faite sur Votre Grâce.
+
+— C’était bien joué, chevalier, voilà tout; et il n’y avait rien à
+dire; vous êtes un homme de guerre, brave et rusé à la fois, ce qui
+prouve que vous réunissez les qualités de Fabius et d’Annibal. Donc,
+vous avez usé de vos moyens, de la force et de la ruse; il n’y a rien à
+dire à cela, et c’était à moi de me garantir.
+
+— Eh! je le sais, milord, et je n’attendais pas moins de votre
+impartialité, aussi, s’il n’y avait que l’enlèvement en lui-même,
+mordioux! ce ne serait rien; mais il y a...
+
+— Quoi?
+
+— Les circonstances de cet enlèvement.
+
+— Quelles circonstances?
+
+— Vous savez bien, milord, ce que je veux dire.
+
+— Non, Dieu me damne!
+
+— Il y a... c’est qu’en vérité c’est fort difficile à dire.
+
+— Il y a?
+
+— Eh bien! il y a cette diable de boîte.
+
+Monck rougit visiblement.
+
+— Cette indignité de boîte, continua d’Artagnan, de boîte en sapin,
+vous savez?
+
+— Bon! je l’oubliais.
+
+— En sapin, continua d’Artagnan, avec des trous pour le nez et la
+bouche. En vérité, milord, tout le reste était bien; mais la boîte, la
+boîte! décidément, c’était une mauvaise plaisanterie.
+
+Monck se démenait dans tous les sens.
+
+— Et cependant, que j’aie fait cela, reprit d’Artagnan, moi, un
+capitaine d’aventures, c’est tout simple, parce que, à côté de l’action
+un peu légère que j’ai commise, mais que la gravité de la situation
+peut faire excuser, j’ai la circonspection et la réserve.
+
+— Oh! dit Monck, croyez que je vous connais bien, monsieur d’Artagnan,
+et que je vous apprécie.
+
+D’Artagnan ne perdait pas Monck de vue, étudiant tout ce qui se passait
+dans l’esprit du général au fur et à mesure qu’il parlait.
+
+— Mais il ne s’agit pas de moi, reprit-il.
+
+— Enfin, de qui s’agit-il donc? demanda Monck, qui commençait à
+s’impatienter.
+
+— Il s’agit du roi, qui jamais ne retiendra sa langue.
+
+— Eh bien! quand il parlerait, au bout du compte? dit Monck en
+balbutiant.
+
+— Milord, reprit d’Artagnan, ne dissimulez pas, je vous en supplie,
+avec un homme qui parle aussi franchement que je le fais. Vous avez le
+droit de hérisser votre susceptibilité, si bénigne qu’elle soit. Que
+diable! ce n’est pas la place d’un homme sérieux comme vous, d’un homme
+qui joue avec des couronnes et des sceptres comme un bohémien avec des
+boules; ce n’est pas la place d’un homme sérieux, disais-je, que d’être
+enfermé dans une boîte, ainsi qu’un objet curieux d’histoire naturelle;
+car enfin, vous comprenez, ce serait pour faire crever de rire tous vos
+ennemis, et vous êtes si grand, si noble, si généreux, que vous devez
+en avoir beaucoup. Ce secret pourrait faire crever de rire la moitié du
+genre humain si l’on vous représentait dans cette boîte. Or, il n’est
+pas décent que l’on rie ainsi du second personnage de ce royaume.
+
+Monck perdit tout à fait contenance à l’idée de se voir représenté dans
+sa boîte.
+
+Le ridicule, comme l’avait judicieusement prévu d’Artagnan, faisait sur
+lui ce que ni les hasards de la guerre, ni les désirs de l’ambition, ni
+la crainte de la mort n’avaient pu faire.
+
+«Bon! pensa le Gascon, il a peur; je suis sauvé.»
+
+— Oh! quant au roi, dit Monck, ne craignez rien, cher monsieur
+d’Artagnan, le roi ne plaisantera pas avec Monck, je vous jure!
+
+L’éclair de ses yeux fut intercepté au passage par d’Artagnan. Monck se
+radoucit aussitôt.
+
+— Le roi, continua-t-il, est d’un trop noble naturel, le roi a un cœur
+trop haut placé pour vouloir du mal à qui lui fait du bien.
+
+— Oh! certainement s’écria d’Artagnan. Je suis entièrement de votre
+opinion sur le cœur du roi, mais non sur sa tête; il est bon, mais il
+est léger.
+
+— Le roi ne sera pas léger avec Monck, soyez tranquille.
+
+— Ainsi, vous êtes tranquille, vous, milord?
+
+— De ce côté du moins, oui, parfaitement.
+
+— Oh! je vous comprends, vous êtes tranquille du côté du roi.
+
+— Je vous l’ai dit.
+
+— Mais vous n’êtes pas aussi tranquille du mien?
+
+— Je croyais vous avoir affirmé que je croyais à votre loyauté et à
+votre discrétion.
+
+— Sans doute, sans doute; mais vous réfléchirez à une chose...
+
+— À laquelle?...
+
+— C’est que je ne suis pas seul, c’est que j’ai des compagnons; et
+quels compagnons!
+
+— Oh! oui, je les connais.
+
+— Malheureusement, milord, et ils vous connaissent aussi.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! ils sont là-bas, à Boulogne, ils m’attendent.
+
+— Et vous craignez...?
+
+— Oui, je crains qu’en mon absence... Parbleu! Si j’étais près d’eux,
+je répondrais bien de leur silence.
+
+— Avais-je raison de vous dire que le danger, s’il y avait danger, ne
+viendrait pas de Sa Majesté, quelque peu disposée qu’elle soit à la
+plaisanterie, mais de vos compagnons, comme vous dites... Être raillé
+par un roi, c’est tolérable encore, mais par des goujats d’armée...
+Goddam!
+
+— Oui, je comprends, c’est insupportable; et voilà pourquoi, milord, je
+venais vous dire: «Ne croyez-vous pas qu’il serait bon que je partisse
+pour la France le plus tôt possible?»
+
+— Certes, si vous croyez que votre présence...
+
+— Impose à tous ces coquins? De cela, oh! j’en suis sûr, milord.
+
+— Votre présence n’empêchera point le bruit de se répandre s’il a
+transpiré déjà.
+
+— Oh! il n’a point transpiré, milord, je vous le garantis. En tout cas,
+croyez que je suis bien déterminé à une grande chose.
+
+— Laquelle?
+
+— À casser la tête au premier qui aura propagé ce bruit et au premier
+qui l’aura entendu. Après quoi, je reviens en Angleterre chercher un
+asile et peut-être de l’emploi auprès de Votre Grâce.
+
+— Oh! revenez, revenez!
+
+— Malheureusement, milord, je ne connais que vous, ici, et je ne vous
+trouverai plus, ou vous m’aurez oublié dans vos grandeurs.
+
+— Écoutez, monsieur d’Artagnan, répondit Monck, vous êtes un charmant
+gentilhomme, plein d’esprit et de courage; vous méritez toutes les
+fortunes de ce monde; venez avec moi en Écosse, et, je vous jure, je
+vous y ferai dans ma vice-royauté un sort que chacun enviera.
+
+— Oh! milord, c’est impossible à cette heure. À cette heure, j’ai un
+devoir sacré à remplir; j’ai à veiller autour de votre gloire; j’ai à
+empêcher qu’un mauvais plaisant ne ternisse aux yeux des contemporains,
+qui sait? aux yeux de la postérité même, l’éclat de votre nom.
+
+— De la postérité, monsieur d’Artagnan?
+
+— Eh! sans doute; il faut que, pour la postérité, tous les détails
+de cette histoire restent un mystère; car enfin, admettez que cette
+malheureuse histoire du coffre de sapin se répande, et l’on dira, non
+pas que vous avez rétabli le roi loyalement, en vertu de votre libre
+arbitre, mais bien par suite d’un compromis fait entre vous deux à
+Scheveningen. J’aurai beau dire comment la chose s’est passée, moi qui
+le sais, on ne me croira pas, et l’on dira que j’ai reçu ma part du
+gâteau et que je la mange.
+
+Monck fronça le sourcil.
+
+— Gloire, honneur, probité, dit-il, vous n’êtes que de vains mots!
+
+— Brouillard, répliqua d’Artagnan, brouillard à travers lequel personne
+ne voit jamais bien clair.
+
+— Eh bien! alors, allez en France, mon cher monsieur, dit Monck; allez
+et, pour vous rendre l’Angleterre plus accessible et plus agréable,
+acceptez un souvenir de moi.
+
+«Mais allons donc!» pensa d’Artagnan.
+
+— J’ai sur les bords de la Clyde, continua Monck, une petite maison
+sous des arbres, un cottage, comme on appelle cela ici. À cette maison
+sont attachés une centaine d’arpents de terre; acceptez-la.
+
+— Oh! milord...
+
+— Dame! vous serez là chez vous, et ce sera le refuge dont vous me
+parliez tout à l’heure.
+
+— Moi, je serais votre obligé à ce point, milord! En vérité, j’en ai
+honte!
+
+— Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas, c’est
+moi qui serai le vôtre.
+
+Et serrant la main du mousquetaire:
+
+— Je vais faire dresser l’acte de donation, dit-il.
+
+Et il sortit.
+
+D’Artagnan le regarda s’éloigner et demeura pensif et même ému.
+
+— Enfin, dit-il, voilà pourtant un brave homme. Il est triste de sentir
+seulement que c’est par peur de moi et non par affection qu’il agit
+ainsi. Eh bien! je veux que l’affection lui vienne.
+
+Puis, après un instant de réflexion plus profonde:
+
+— Bah! dit-il, à quoi bon? C’est un Anglais!
+
+Et il sortit, à son tour, un peu étourdi de ce combat.
+
+— Ainsi, dit-il, me voilà propriétaire. Mais comment diable partager
+le cottage avec Planchet? À moins que je ne lui donne les terres et
+que je ne prenne le château, ou bien que ce ne soit lui qui ne prenne
+le château, et moi... Fi donc! M. Monck ne souffrirait point que je
+partageasse avec un épicier une maison qu’il a habitée! Il est trop
+fier pour cela! D’ailleurs, pourquoi en parler? Ce n’est point avec
+l’argent de la société que j’ai acquis cet immeuble; c’est avec ma
+seule intelligence; il est donc bien à moi. Allons retrouver Athos.
+
+Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fère.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVII — Comment d’Artagnan régla le passif de la société
+avant d’établir son actif
+
+
+«Décidément, se dit d’Artagnan, je suis en veine. Cette étoile qui luit
+une fois dans la vie de tout homme, qui a lui pour Job et pour Irus, le
+plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des Grecs, vient enfin de
+luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je profiterai; c’est assez
+tard pour que je sois raisonnable.»
+
+Il soupa ce soir-là de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne lui
+parla pas de la donation attendue, mais ne put s’empêcher, tout en
+mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les semailles,
+les plantations.
+
+Athos répondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son idée
+était que d’Artagnan voulait devenir propriétaire; seulement, il se
+prit plus d’une fois à regretter l’humeur si vive, les saillies si
+divertissantes du gai compagnon d’autrefois. D’Artagnan, en effet,
+profitait du reste de graisse figée sur l’assiette pour y tracer des
+chiffres et faire des additions d’une rotondité surprenante.
+
+L’ordre ou plutôt la licence d’embarquement arriva chez eux le soir.
+Tandis qu’on remettait le papier au comte, un autre messager tendait à
+d’Artagnan une petite liasse de parchemins revêtus de tous les sceaux
+dont se pare la propriété foncière en Angleterre. Athos le surprit à
+feuilleter ces différents actes, qui établissaient la transmission de
+propriété. Le prudent Monck, d’autres eussent dit le généreux Monck,
+avait commué la donation en une vente, et reconnaissait avoir reçu la
+somme de quinze mille livres pour prix de la cession.
+
+Déjà le messager s’était éclipsé. D’Artagnan lisait toujours, Athos
+le regardait en souriant. D’Artagnan, surprenant un de ces sourires
+par-dessus son épaule, renferma toute la liasse dans son étui.
+
+— Pardon, dit Athos.
+
+— Oh! vous n’êtes pas indiscret, mon cher, répliqua le lieutenant; je
+voudrais...
+
+— Non, ne me dites rien, je vous prie: des ordres sont choses si
+sacrées, qu’à son frère, à son père, le chargé de ces ordres ne doit
+pas avouer un mot. Ainsi, moi qui vous parle et qui vous aime plus
+tendrement que frère, père et tout au monde...
+
+— Hors votre Raoul?
+
+— J’aimerai plus encore Raoul lorsqu’il sera un homme et que je l’aurai
+vu se dessiner dans toutes les phases de son caractère et de ses
+actes... comme je vous ai vu, vous, mon ami.
+
+— Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne me le
+communiqueriez pas?
+
+— Oui, cher d’Artagnan.
+
+Le Gascon soupira.
+
+— Il fut un temps, dit-il, où cet ordre, vous l’eussiez mis là, tout
+ouvert sur la table, en disant: «D’Artagnan, lisez-nous ce grimoire, à
+Porthos, à Aramis et à moi.»
+
+— C’est vrai... Oh! c’était la jeunesse, la confiance, la généreuse
+saison où le sang commande lorsqu’il est échauffé par la passion!
+
+— Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise?
+
+— Dites, ami.
+
+— Cet adorable temps, cette généreuse saison, cette domination du sang
+échauffé, toutes choses fort belles sans doute, je ne les regrette pas
+du tout. C’est absolument comme le temps des études... J’ai toujours
+rencontré quelque part un sot pour me vanter ce temps des pensums, des
+férules, des croûtes de pain sec... C’est singulier, je n’ai jamais
+aimé cela, moi; et si actif, si sobre que je fusse (vous savez si je
+l’étais, Athos), si simple que je parusse dans mes habits, je n’ai pas
+moins préféré les broderies de Porthos à ma petite casaque poreuse, qui
+laissait passer la bise en hiver, le soleil en été. Voyez-vous, mon
+ami, je me défierai toujours de celui qui prétendra préférer le mal au
+bien. Or, du temps passé, tout fut mal pour moi, du temps où chaque
+mois voyait un trou de plus à ma peau et à ma casaque, un écu d’or de
+moins dans ma pauvre bourse; de cet exécrable temps de bascules et de
+balançoires, je ne regrette absolument rien, rien, rien, que notre
+amitié; car chez moi il y a un cœur; et, c’est miracle, ce cœur n’a
+pas été desséché par le vent de la misère qui passait aux trous de mon
+manteau, ou traversé par les épées de toute fabrique qui passaient aux
+trous de ma pauvre chair.
+
+— Ne regrettez pas notre amitié, dit Athos; elle ne mourra qu’avec
+nous. L’amitié se compose surtout de souvenirs et d’habitudes, et si
+vous avez fait tout à l’heure une petite satire de la mienne parce que
+j’hésite à vous révéler ma mission en France...
+
+— Moi?... Ô ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme désormais
+toutes les missions du monde vont me devenir indifférentes!
+
+Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de table
+et appela l’hôte pour payer la dépense.
+
+— Depuis que je suis votre ami, dit d’Artagnan, je n’ai jamais payé un
+écot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous, presque toujours,
+vous tirâtes votre bourse au dessert. Maintenant, je suis riche, et je
+vais essayer si cela est héroïque de payer.
+
+— Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche.
+
+Les deux amis se dirigèrent ensuite vers le port, non sans que
+d’Artagnan eût regardé en arrière pour surveiller le transport de ses
+chers écus. La nuit venait d’étendre son voile épais sur l’eau jaune de
+la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de poulies, précurseurs
+de l’appareillage, qui tant de fois avaient fait battre le cœur des
+mousquetaires, alors que le danger de la mer était le moindre de ceux
+qu’ils allaient affronter. Cette fois, ils devaient s’embarquer sur un
+grand vaisseau qui les attendait à Gravesend, et Charles II, toujours
+délicat dans les petites choses, avait envoyé un de ses yachts avec
+douze hommes de sa garde écossaise, pour faire honneur à l’ambassadeur
+qu’il députait en France. À minuit le yacht avait déposé ses passagers
+à bord du vaisseau, et à huit heures du matin le vaisseau débarquait
+l’ambassadeur et son ami devant la jetée de Boulogne.
+
+Tandis que le comte avec Grimaud s’occupait des chevaux pour aller
+droit à Paris, d’Artagnan courait à l’hôtellerie où, selon ses ordres,
+sa petite armée devait l’attendre. Ces messieurs déjeunaient d’huîtres,
+de poisson et d’eau-de-vie aromatisée, lorsque parut d’Artagnan. Ils
+étaient bien gais, mais aucun n’avait encore franchi les limites de la
+raison. Un hourra de joie accueillit le général.
+
+— Me voici, dit d’Artagnan; la campagne est terminée. Je viens apporter
+à chacun le supplément de solde qui était promis.
+
+Les yeux brillèrent.
+
+— Je gage qu’il n’y a déjà plus cent livres dans l’escarcelle du plus
+riche de vous?
+
+— C’est vrai! s’écria-t-on en chœur.
+
+— Messieurs, dit alors d’Artagnan, voici la dernière consigne. Le
+traité de commerce a été conclu, grâce à ce coup de main qui nous a
+rendus maîtres du plus habile financier de l’Angleterre; car à présent,
+je dois vous l’avouer, l’homme qu’il s’agissait d’enlever, c’était le
+trésorier du général Monck.
+
+Ce mot de trésorier produisit un certain effet dans son armée.
+D’Artagnan remarqua que les yeux du seul Menneville ne témoignaient pas
+d’une foi parfaite.
+
+— Ce trésorier, continua d’Artagnan, je l’ai emmené sur un terrain
+neutre, la Hollande; je lui ai fait signer le traité, je l’ai reconduit
+moi-même à Newcastle, et, comme il devait être satisfait de nos
+procédés à son égard, comme le coffre de sapin avait été porté toujours
+sans secousses et rembourré moelleusement, j’ai demandé pour vous une
+gratification. La voici.
+
+Il jeta un sac assez respectable sur la nappe. Tous étendirent
+involontairement la main.
+
+— Un moment, mes agneaux, dit d’Artagnan; s’il y a les bénéfices, il y
+a aussi les charges.
+
+— Oh! oh! murmura l’assemblée.
+
+— Nous allons nous trouver, mes amis, dans une position qui ne serait
+pas tenable pour des gens sans cervelle; je parle net: nous sommes
+entre la potence et la Bastille.
+
+— Oh! oh! dit le chœur.
+
+— C’est aisé à comprendre. Il a fallu expliquer au général Monck la
+disparition de son trésorier; j’ai attendu pour cela le moment fort
+inespéré de la restauration du roi Charles II, qui est de mes amis...
+
+L’armée échangea un regard de satisfaction contre le regard assez
+orgueilleux de d’Artagnan.
+
+— Le roi restauré, j’ai rendu à M. Monck son homme d’affaires, un peu
+déplumé, c’est vrai, mais enfin je le lui ai rendu. Or, le général
+Monck, en me pardonnant, car il m’a pardonné, n’a pu s’empêcher de me
+dire ces mots que j’engage chacun de vous à se graver profondément là,
+entre les yeux, sous la voûte du crâne: «Monsieur, la plaisanterie est
+bonne, mais je n’aime pas naturellement les plaisanteries; si jamais
+un mot de ce que vous avez fait (vous comprenez, monsieur Menneville)
+s’échappait de vos lèvres ou des lèvres de vos compagnons, j’ai dans
+mon gouvernement d’Écosse et d’Irlande sept cent quarante et une
+potences en bois de chêne, chevillées de fer et graissées à neuf toutes
+les semaines. Je ferais présent d’une de ces potences à chacun de vous,
+et, remarquez-le bien, cher monsieur d’Artagnan, ajouta-t-il (remarquez
+le aussi, cher monsieur Menneville), il m’en resterait encore sept cent
+trente pour mes menus plaisirs. De plus...»
+
+— Ah! ah! firent les auxiliaires, il y a du plus?
+
+— Une misère de plus: «Monsieur d’Artagnan, j’expédie au roi de France
+le traité en question, avec prière de faire fourrer à la Bastille
+provisoirement, puis de m’envoyer là-bas tous ceux qui ont pris part
+à l’expédition; et c’est une prière à laquelle le roi se rendra
+certainement.»
+
+Un cri d’effroi partit de tous les coins de la table.
+
+— Là! là! dit d’Artagnan; ce brave M. Monck a oublié une chose, c’est
+qu’il ne sait le nom d’aucun d’entre vous; moi seul je vous connais,
+et ce n’est pas moi, vous le croyez bien, qui vous trahirai. Pour quoi
+faire? Quant à vous, je ne suppose pas que vous soyez jamais assez
+niais pour vous dénoncer vous-mêmes, car alors le roi, pour s’épargner
+des frais de nourriture et de logement, vous expédierait en Écosse,
+où sont les sept cent quarante et une potences. Voilà, messieurs. Et
+maintenant je n’ai plus un mot à ajouter à ce que je viens d’avoir
+l’honneur de vous dire. Je suis sûr que l’on m’a compris parfaitement,
+n’est-ce pas, monsieur de Menneville?
+
+— Parfaitement, répliqua celui-ci.
+
+— Maintenant, les écus! dit d’Artagnan. Fermez les portes.
+
+Il dit et ouvrit un sac sur la table d’où tombèrent plusieurs beaux
+écus d’or. Chacun fit un mouvement vers le plancher.
+
+— Tout beau! s’écria d’Artagnan; que personne ne se baisse et je
+retrouverai mon compte.
+
+Il le retrouva en effet, donna cinquante de ces beaux écus à chacun, et
+reçut autant de bénédictions qu’il avait donné de pièces.
+
+— Maintenant, dit-il, s’il vous était possible de vous ranger un peu,
+si vous deveniez de bons et honnêtes bourgeois...
+
+— C’est bien difficile, dit un des assistants.
+
+— Mais pourquoi cela capitaine? dit un autre.
+
+— C’est parce que je vous aurais retrouvés, et, qui sait? rafraîchis de
+temps en temps par quelque aubaine...
+
+Il fit signe à Menneville, qui écoutait tout cela d’un air composé.
+
+— Menneville, dit-il, venez avec moi. Adieu mes braves; je ne vous
+recommande pas d’être discrets.
+
+Menneville le suivit, tandis que les salutations des auxiliaires se
+mêlaient au doux bruit de l’or tintant dans leurs poches.
+
+— Menneville, dit d’Artagnan une fois dans la rue, vous n’êtes pas
+dupe, prenez garde de le devenir; vous ne me faites pas l’effet d’avoir
+peur des potences de Monck ni de la Bastille de Sa Majesté le roi Louis
+XIV, mais vous me ferez bien la grâce d’avoir peur de moi. Eh bien!
+écoutez: Au moindre mot qui vous échapperait, je vous tuerais comme un
+poulet. J’ai déjà dans ma poche l’absolution de notre Saint-Père le
+pape.
+
+— Je vous assure que je ne sais absolument rien, mon cher monsieur
+d’Artagnan, et que toutes vos paroles sont pour moi articles de foi.
+
+— J’étais bien sûr que vous étiez un garçon d’esprit, dit le
+mousquetaire; il y a vingt-cinq ans que je vous ai jugé. Ces cinquante
+écus d’or que je vous donne en plus vous prouveront le cas que je fais
+de vous. Prenez.
+
+— Merci, monsieur d’Artagnan, dit Menneville.
+
+— Avec cela vous pouvez réellement devenir honnête homme, répliqua
+d’Artagnan du ton le plus sérieux. Il serait honteux qu’un esprit comme
+le vôtre et un nom que vous n’osez plus porter se trouvassent effacés
+à jamais sous la rouille d’une mauvaise vie. Devenez galant homme,
+Menneville, et vivez un an avec ces cent écus d’or, c’est un beau
+denier: deux fois la solde d’un haut officier. Dans un an, venez me
+voir, et, mordioux! je ferai de vous quelque chose.
+
+Menneville jura, comme avaient fait ses camarades, qu’il serait muet
+comme la tombe. Et cependant, il faut bien que quelqu’un ait parlé, et
+comme à coup sûr ce n’est pas nos neuf compagnons, comme certainement
+ce n’est pas Menneville, il faut bien que ce soit d’Artagnan, qui, en
+sa qualité de Gascon, avait la langue bien près des lèvres. Car enfin,
+si ce n’est pas lui, qui serait-ce? Et comment s’expliquerait le secret
+du coffre de sapin percé de trous parvenu à notre connaissance, et
+d’une façon si complète, que nous en avons, comme on a pu le voir,
+raconté l’histoire dans ses détails les plus intimes? détails qui,
+au reste, éclairent d’un jour aussi nouveau qu’inattendu toute cette
+portion de l’histoire d’Angleterre, laissée jusqu’aujourd’hui dans
+l’ombre par les historiens nos confrères.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVIII — Où l’on voit que l’épicier français s’était déjà
+réhabilité au XVIIème siècle
+
+
+Une fois ses comptes réglés et ses recommandations faites, d’Artagnan
+ne songea plus qu’à regagner Paris le plus promptement possible. Athos,
+de son côté, avait hâte de regagner sa maison et de s’y reposer un
+peu. Si entiers que soient restés le caractère et l’homme, après les
+fatigues du voyage, le voyageur s’aperçoit avec plaisir, à la fin du
+jour, même quand le jour a été beau, que la nuit va venir apporter un
+peu de sommeil. Aussi, de Boulogne à Paris, chevauchant côte à côte,
+les deux amis, quelque peu absorbés dans leurs pensées individuelles,
+ne causèrent-ils pas de choses assez intéressantes pour que nous
+en instruisions le lecteur: chacun d’eux, livré à ses réflexions
+personnelles, et se construisant l’avenir à sa façon, s’occupa surtout
+d’abréger la distance par la vitesse. Athos et d’Artagnan arrivèrent le
+soir du quatrième jour, après leur départ de Boulogne, aux barrières de
+Paris.
+
+— Ou allez-vous, mon cher ami? demanda Athos. Moi, je me dirige droit
+vers mon hôtel.
+
+— Et moi tout droit chez mon associé.
+
+— Chez Planchet?
+
+— Mon Dieu, oui: au Pilon-d’Or.
+
+— N’est-il pas bien entendu que nous nous reverrons?
+
+— Si vous restez à Paris, oui; car j’y reste, moi.
+
+— Non. Après avoir embrassé Raoul, à qui j’ai fait donner rendez-vous
+chez moi, dans l’hôtel, je pars immédiatement pour La Fère.
+
+— Eh bien! adieu, alors, cher et parfait ami.
+
+— Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez
+pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche; je
+vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de
+Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D’un côté, vous aurez les plus
+beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord; de l’autre,
+des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal
+gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et
+des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades
+en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. En attendant
+l’acquisition, vous habiterez La Fère, et nous irons voler la pie dans
+les vignes, comme faisait le roi Louis XIII. C’est un sage plaisir pour
+des vieux comme nous.
+
+D’Artagnan prit les mains d’Athos.
+
+— Cher comte, lui dit-il, je ne vous dis ni oui ni non. Laissez-moi
+passer à Paris le temps indispensable pour régler toutes mes affaires
+et m’accoutumer peu à peu à la très lourde et très reluisante idée
+qui bat dans mon cerveau et m’éblouit. Je suis riche, voyez-vous, et
+d’ici à ce que j’aie pris l’habitude de la richesse, je me connais, je
+serai un animal insupportable. Or, je ne suis pas encore assez bête
+pour manquer d’esprit devant un ami tel que vous, Athos. L’habit est
+beau, l’habit est richement doré, mais il est neuf, et me gêne aux
+entournures.
+
+Athos sourit.
+
+— Soit, dit-il. Mais à propos de cet habit, cher d’Artagnan,
+voulez-vous que je vous donne un conseil?
+
+— Oh! très volontiers.
+
+— Vous ne vous fâcherez point?
+
+— Allons donc!
+
+— Quand la richesse arrive à quelqu’un, tard et tout à coup, ce
+quelqu’un, pour ne pas changer, doit se faire avare, c’est-à-dire ne
+pas dépenser beaucoup plus d’argent qu’il n’en avait auparavant, ou se
+faire prodigue, et avoir tant de dettes qu’il redevienne pauvre.
+
+— Oh! mais, ce que vous me dites là ressemble fort à un sophisme, mon
+cher philosophe.
+
+— Je ne crois pas. Voulez-vous devenir avare?
+
+— Non, parbleu! Je l’étais déjà, n’ayant rien. Changeons.
+
+— Alors, soyez prodigue.
+
+— Encore moins, mordioux! les dettes m’épouvantent. Les créanciers me
+représentent par anticipation ces diables qui retournent les damnés sur
+le gril, et comme la patience n’est pas ma vertu dominante, je suis
+toujours tenté de rosser les diables.
+
+— Vous êtes l’homme le plus sage que je connaisse, et vous n’avez de
+conseils à recevoir de personne. Bien fous ceux qui croiraient avoir
+quelque chose à vous apprendre! Mais ne sommes-nous pas à la rue
+Saint-Honoré?
+
+— Oui, cher Athos.
+
+— Tenez, là-bas, à gauche, cette petite maison longue et blanche, c’est
+l’hôtel où j’ai mon logement. Vous remarquerez qu’il n’a que deux
+étages. J’occupe le premier; l’autre est loué à un officier que son
+service tient éloigné huit ou neuf mois de l’année, en sorte que je
+suis dans cette maison comme je serais chez moi, sans la dépense.
+
+— Oh! que vous vous arrangez bien, Athos! Quel ordre et quelle largeur!
+Voilà ce que je voudrais réunir. Mais que voulez-vous, c’est de
+naissance, et cela ne s’acquiert point.
+
+— Flatteur! Allons, adieu, cher ami. À propos, rappelez-moi au souvenir
+de monsieur Planchet; c’est toujours un garçon d’esprit, n’est-ce pas?
+
+— Et de cœur, Athos. Adieu!
+
+Ils se séparèrent. Pendant toute cette conversation, d’Artagnan
+n’avait pas une seconde perdu de vue certain cheval de charge dans les
+paniers duquel, sous du foin, s’épanouissaient les sacoches avec le
+portemanteau: Neuf heures du soir sonnaient à Saint-Merri; les garçons
+de Planchet fermaient la boutique. D’Artagnan arrêta le postillon qui
+conduisait le cheval de charge au coin de la rue des Lombards, sous
+un auvent, et, appelant un garçon de Planchet, il lui donna à garder
+non seulement les deux chevaux, mais encore le postillon; après quoi,
+il entra chez l’épicier dont le souper venait de finir, et qui, dans
+son entresol, consultait avec une certaine anxiété le calendrier sur
+lequel il rayait chaque soir le jour qui venait de finir. Au moment où,
+selon son habitude quotidienne, Planchet, du dos de sa plume, biffait
+en soupirant le jour écoulé, d’Artagnan heurta du pied le seuil de la
+porte, et le choc fit sonner son éperon de fer.
+
+— Ah! mon Dieu! cria Planchet.
+
+Le digne épicier n’en put dire davantage; il venait d’apercevoir son
+associé. D’Artagnan entra le dos voûté, l’œil morne. Le Gascon avait
+son idée à l’endroit de Planchet.
+
+«Bon Dieu! pensa l’épicier en regardant le voyageur, il est triste!»
+
+Le mousquetaire s’assit.
+
+— Cher monsieur d’Artagnan, dit Planchet avec un horrible battement de
+cœur, vous voilà! et la santé?
+
+— Assez bonne, Planchet, assez bonne, dit d’Artagnan en poussant un
+soupir.
+
+— Vous n’avez point été blessé, j’espère?
+
+— Peuh!
+
+— Ah! je vois, continua Planchet de plus en plus alarmé, l’expédition a
+été rude?
+
+— Oui, fit d’Artagnan.
+
+Un frisson courut par tout le corps de Planchet.
+
+— Je boirais bien, dit le mousquetaire en levant piteusement la tête.
+
+Planchet courut lui-même à l’armoire et servit du vin à d’Artagnan dans
+un grand verre. D’Artagnan regarda la bouteille.
+
+— Quel est ce vin? demanda-t-il.
+
+— Hélas! celui que vous préférez, monsieur, dit Planchet; c’est ce bon
+vieux vin d’Anjou qui a failli nous coûter un jour si cher à tous.
+
+— Ah! répliqua d’Artagnan avec un sourire mélancolique; ah! mon pauvre
+Planchet, dois-je boire encore du bon vin?
+
+— Voyons, mon cher maître, dit Planchet en faisant un effort surhumain,
+tandis que tous ses muscles contractés, sa pâleur et son tremblement
+décelaient la plus vive angoisse. Voyons, j’ai été soldat, par
+conséquent j’ai du courage; ne me faites donc pas languir, cher
+monsieur d’Artagnan: notre argent est perdu, n’est-ce pas?
+
+D’Artagnan prit, avant de répondre, un temps qui parut un siècle au
+pauvre épicier.
+
+Cependant il n’avait fait que de se retourner sur sa chaise.
+
+— Et si cela était, dit-il avec lenteur et en balançant la tête du haut
+en bas, que dirais-tu, mon pauvre ami?
+
+Planchet, de pâle qu’il était, devint jaune. On eût dit qu’il allait
+avaler sa langue, tant son gosier s’enflait, tant ses yeux rougissaient.
+
+— Vingt mille livres! murmura-t-il, vingt mille livres, cependant!...
+
+D’Artagnan, le cou détendu, les jambes allongées, les mains
+paresseuses, ressemblait à une statue du découragement; Planchet
+arracha un douloureux soupir des cavités les plus profondes de sa
+poitrine.
+
+— Allons, dit-il, je vois ce qu’il en est. Soyons hommes. C’est fini,
+n’est-ce pas? Le principal, monsieur, est que vous ayez sauvé votre vie.
+
+— Sans doute, sans doute, c’est quelque chose que la vie; mais, en
+attendant, je suis ruiné, moi.
+
+— Cordieu! monsieur, dit Planchet, s’il en est ainsi, il ne faut point
+se désespérer pour cela; vous vous mettrez épicier avec moi; je vous
+associe à mon commerce; nous partagerons les bénéfices, et quand il
+n’y aura plus de bénéfices, eh bien! nous partagerons les amandes, les
+raisins secs et les pruneaux, et nous grignoterons ensemble le dernier
+quartier de fromage de Hollande.
+
+D’Artagnan ne put y résister plus longtemps.
+
+— Mordioux! s’écria-t-il tout ému, tu es un brave garçon, sur
+l’honneur, Planchet! Voyons, tu n’as pas joué la comédie? Voyons,
+tu n’avais pas vu là-bas dans la rue, sous l’auvent, le cheval aux
+sacoches?
+
+— Quel cheval? quelles sacoches? dit Planchet, dont le cœur se serra à
+l’idée que d’Artagnan devenait fou.
+
+— Eh! les sacoches anglaises, mordioux! dit d’Artagnan tout radieux,
+tout transfiguré.
+
+— Ah! mon Dieu! articula Planchet en se reculant devant le feu
+éblouissant de ses regards.
+
+— Imbécile! s’écria d’Artagnan, tu me crois fou. Mordioux! jamais, au
+contraire, je n’ai eu la tête plus saine et le cœur plus joyeux. Aux
+sacoches, Planchet, aux sacoches!
+
+— Mais à quelles sacoches, mon Dieu?
+
+D’Artagnan poussa Planchet vers la fenêtre.
+
+— Sous l’auvent, là-bas, lui dit-il, vois-tu un cheval?
+
+— Oui.
+
+— Lui vois-tu le dos embarrassé?
+
+— Oui, oui.
+
+— Vois-tu un de tes garçons qui cause avec le postillon?
+
+— Oui, oui, oui.
+
+— Eh bien! tu sais le nom de ce garçon, puisqu’il est à toi. Appelle-le.
+
+— Abdon! Abdon! vociféra Planchet par la fenêtre.
+
+— Amène le cheval, souffla d’Artagnan.
+
+— Amène le cheval! hurla Planchet.
+
+— Maintenant, dix livres au postillon, dit d’Artagnan du ton qu’il
+eût mis à commander une manœuvre; deux garçons pour monter les deux
+premières sacoches, deux autres pour les deux dernières, et du feu,
+mordioux! de l’action!
+
+Planchet se précipita par les degrés comme si le diable eût mordu ses
+chausses. Un moment après, les garçons montaient l’escalier, pliant
+sous leur fardeau. D’Artagnan les renvoyait à leur galetas, fermait
+soigneusement la porte et s’adressant à Planchet, qui à son tour
+devenait fou:
+
+— Maintenant, à nous deux! dit-il.
+
+Et il étendit à terre une vaste couverture et vida dessus la première
+sacoche. Autant fit Planchet de la seconde; puis d’Artagnan, tout
+frémissant, éventra la troisième à coups de couteau. Lorsque Planchet
+entendit le bruit agaçant de l’argent et de l’or, lorsqu’il vit
+bouillonner hors du sac les écus reluisants qui frétillaient comme
+des poissons hors de l’épervier, lorsqu’il se sentit trempant
+jusqu’au mollet dans cette marée toujours montante de pièces fauves
+ou argentées, le saisissement le prit, il tourna sur lui-même comme
+un homme foudroyé, et vint s’abattre lourdement sur l’énorme monceau
+que sa pesanteur fit crouler avec un fracas indescriptible. Planchet,
+suffoqué par la joie, avait perdu connaissance. D’Artagnan lui jeta un
+verre de vin blanc au visage, ce qui le rappela incontinent à la vie.
+
+— Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet essuyant sa
+moustache et sa barbe.
+
+En ce temps-là comme aujourd’hui, les épiciers portaient la moustache
+cavalière et la barbe de lansquenet; seulement les bains d’argent, déjà
+très rares en ce temps-là, sont devenus à peu près inconnus aujourd’hui.
+
+— Mordioux! dit d’Artagnan, il y a là cent mille livres à vous,
+monsieur mon associé. Tirez votre épingle, s’il vous plaît; moi, je
+vais tirer la mienne.
+
+— Oh! la belle somme, monsieur d’Artagnan, la belle somme!
+
+— Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi-heure,
+dit d’Artagnan; mais à présent, je ne la regrette plus, et tu es un
+brave épicier, Planchet. Çà! faisons de bons comptes, puisque les bons
+comptes, dit-on, font de bons amis.
+
+— Oh! racontez-moi d’abord toute l’histoire, dit Planchet: ce doit être
+encore plus beau que l’argent.
+
+— Ma foi, répliqua d’Artagnan se caressant la moustache, je ne dis
+pas non, et si jamais l’historien pense à moi pour le renseigner, il
+pourra dire qu’il n’aura pas puisé à une mauvaise source. Écoute donc,
+Planchet, je vais conter.
+
+— Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher patron.
+
+— Voici, dit d’Artagnan en prenant haleine.
+
+— Voilà, dit Planchet en ramassant sa première poignée d’écus.
+
+
+
+
+Chapitre XXXIX — Le jeu de M. de Mazarin
+
+
+Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre que
+rehaussaient les bordures dorées d’un grand nombre de magnifiques
+tableaux, on voyait, le soir même de l’arrivée de nos deux Français,
+toute la cour réunie devant l’alcôve de M. le cardinal Mazarin, qui
+donnait à jouer au roi et à la reine.
+
+Un petit paravent séparait trois tables dressées dans la chambre. À
+l’une de ces tables, le roi et les deux reines étaient assis; Louis
+XIV, placé en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait avec une
+expression de bonheur très réel.
+
+Anne d’Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru
+l’aidait au jeu, lorsqu’elle ne souriait pas à son époux. Quant
+au cardinal, qui était couché avec une figure fort amaigrie, fort
+fatiguée, son jeu était tenu par la comtesse de Soissons, et il y
+plongeait un regard incessant plein d’intérêt et de cupidité.
+
+Le cardinal s’était fait farder par Bernouin; mais le rouge qui
+brillait aux pommettes seules faisait ressortir d’autant plus la pâleur
+maladive du reste de la figure et le jaune luisant du front. Seulement
+les yeux en prenaient un éclat plus vif, et sur ces yeux de malade
+s’attachaient de temps en temps les regards inquiets du roi, des reines
+et des courtisans. Le fait est que les deux yeux du _signor_ Mazarin
+étaient les étoiles plus ou moins brillantes sur lesquelles la France
+du XVIIème siècle lisait sa destinée chaque soir et chaque matin.
+
+Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n’était donc ni gai ni triste.
+C’était une stagnation dans laquelle n’eût pas voulu le laisser
+Anne d’Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour attirer
+l’attention du malade par quelque coup d’éclat, il eût fallu gagner ou
+perdre. Gagner, c’était dangereux, parce que Mazarin eût changé son
+indifférence en une laide grimace; perdre, c’était dangereux aussi,
+parce qu’il eût fallu tricher, et que l’infante, veillant au jeu de sa
+belle-mère, se fût sans doute récriée sur sa bonne disposition pour M.
+de Mazarin.
+
+Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin,
+lorsqu’il n’était pas de mauvaise humeur, était un prince débonnaire,
+et lui, qui n’empêchait personne de chanter, pourvu que l’on payât,
+n’était pas assez tyran pour empêcher que l’on parlât, pourvu qu’on se
+décidât à perdre.
+
+Donc l’on causait. À la première table, le jeune frère du roi,
+Philippe, duc d’Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d’une
+boîte. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuyé sur le fauteuil
+du prince, écoutait avec une secrète envie le comte de Guiche,
+autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes choisis,
+les différentes vicissitudes de fortune du roi aventurier Charles
+II. Il disait, comme des événements fabuleux, toute l’histoire de
+ses pérégrinations dans l’Écosse, et ses terreurs quand les partis
+ennemis le suivaient à la piste; les nuits passées dans des arbres;
+les jours passés dans la faim et le combat. Peu à peu, le sort de ce
+roi malheureux avait intéressé les auditeurs à tel point que le jeu
+languissait, même à la table royale, et que le jeune roi, pensif,
+l’œil perdu, suivait, sans paraître y donner d’attention, les moindres
+détails de cette odyssée, fort pittoresquement racontée par le comte de
+Guiche.
+
+La comtesse de Soissons interrompit le narrateur:
+
+— Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez.
+
+— Madame, je récite, comme un perroquet, toutes les histoires que
+différents Anglais m’ont racontées. Je dirai même, à ma honte, que je
+suis textuel comme une copie.
+
+— Charles II serait mort s’il avait enduré tout cela.
+
+Louis XIV souleva sa tête intelligente et fière.
+
+— Madame, dit-il d’une voix posée qui sentait encore l’enfant timide,
+M. le cardinal vous dira que, dans ma minorité, les affaires de France
+ont été à l’aventure... et que si j’eusse été plus grand et obligé de
+mettre l’épée à la main, ç’aurait été quelquefois pour la soupe du soir.
+
+— Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la première fois,
+Votre Majesté exagère, et son souper a toujours été cuit à point avec
+celui de ses serviteurs.
+
+Le roi rougit.
+
+— Oh! s’écria Philippe étourdiment, de sa place et sans cesser de se
+mirer, je me rappelle qu’une fois, à Melun, ce souper n’était mis pour
+personne, et que le roi mangea les deux tiers d’un morceau de pain dont
+il m’abandonna l’autre tiers.
+
+Toute l’assemblée, voyant sourire Mazarin, se mit à rire.
+
+On flatte les rois avec le souvenir d’une détresse passée, comme avec
+l’espoir d’une fortune future.
+
+— Toujours est-il que la couronne de France a toujours bien tenu sur la
+tête des rois, se hâta d’ajouter Anne d’Autriche, et qu’elle est tombée
+de celle du roi d’Angleterre; et lorsque par hasard cette couronne
+oscillait un peu, car il y a parfois des tremblements de trône, comme
+il y a des tremblements de terre, chaque fois, dis-je, que la rébellion
+menaçait, une bonne victoire ramenait la tranquillité.
+
+— Avec quelques fleurons de plus à la couronne, dit Mazarin.
+
+Le comte de Guiche se tut; le roi composa son visage, et Mazarin
+échangea un regard avec Anne d’Autriche comme pour la remercier de son
+intervention.
+
+— Il n’importe, dit Philippe en lissant ses cheveux, mon cousin Charles
+n’est pas beau, mais il est très brave et s’est battu comme un reître,
+et s’il continue à se battre ainsi, nul doute qu’il ne finisse par
+gagner une bataille!... comme Rocroy...
+
+— Il n’a pas de soldats, interrompit le chevalier de Lorraine.
+
+— Le roi de Hollande, son allié, lui en donnera. Moi, je lui en eusse
+bien donné, si j’eusse été roi de France.
+
+Louis XIV rougit excessivement.
+
+Mazarin affecta de regarder son jeu avec plus d’attention que jamais.
+
+— À l’heure qu’il est, reprit le comte de Guiche, la fortune de ce
+malheureux prince est accomplie. S’il a été trompé par Monck, il est
+perdu. La prison, la mort peut-être, finiront ce que l’exil, les
+batailles et les privations avaient commencé.
+
+Mazarin fronça le sourcil.
+
+— Est-il bien sûr, dit Louis XIV, que Sa Majesté Charles II ait quitté
+La Haye?
+
+— Très sûr, Votre Majesté, répliqua le jeune homme. Mon père a reçu une
+lettre qui lui donne des détails; on sait même que le roi a débarqué à
+Douvres; des pêcheurs l’ont vu entrer dans le port; le reste est encore
+un mystère.
+
+— Je voudrais bien savoir le reste, dit impétueusement Philippe. Vous
+savez, vous, mon frère?
+
+Louis XIV rougit encore. C’était la troisième fois depuis une heure.
+
+— Demandez à M. le cardinal, répliqua-t-il d’un ton qui fit lever les
+yeux à Mazarin, à Anne d’Autriche, à tout le monde.
+
+— Ce qui veut dire, mon fils, interrompit en riant Anne d’Autriche, que
+le roi n’aime pas qu’on cause des choses de l’État hors du conseil.
+
+Philippe accepta de bonne volonté la mercuriale et fit un grand salut,
+tout en souriant à son frère d’abord, puis à sa mère. Mais Mazarin
+vit du coin de l’œil qu’un groupe allait se reformer dans un angle
+de la chambre, et que le duc d’Orléans avec le comte de Guiche et le
+chevalier de Lorraine, privés de s’expliquer tout haut, pourraient bien
+tout bas en dire plus qu’il n’était nécessaire. Il commençait donc à
+leur lancer des œillades pleines de défiance et d’inquiétude, invitant
+Anne d’Autriche à jeter quelque perturbation dans le conciliabule,
+quand tout à coup Bernouin, entrant sous la portière à la ruelle du
+lit, vint dire à l’oreille de son maître:
+
+— Monseigneur, un envoyé de Sa Majesté le roi d’Angleterre.
+
+Mazarin ne put cacher une légère émotion que le roi saisit au passage.
+Pour éviter d’être indiscret, moins encore que pour ne pas paraître
+inutile, Louis XIV se leva donc aussitôt, et, s’approchant de Son
+Éminence, il lui souhaita le bonsoir.
+
+Toute l’assemblée s’était levée avec un grand bruit de chaises
+roulantes et de tables poussées.
+
+— Laissez partir peu à peu tout le monde, dit Mazarin tout bas à Louis
+XIV, et veuillez m’accorder quelques minutes. J’expédie une affaire
+dont, ce soir même, je veux entretenir Votre Majesté.
+
+— Et les reines? demanda Louis XIV.
+
+— Et M. le duc d’Anjou, dit Son Éminence.
+
+En même temps, il se retourna dans sa ruelle, dont les rideaux, en
+retombant, cachèrent le lit. Le cardinal, cependant, n’avait pas perdu
+de vue ses conspirateurs.
+
+— Monsieur le comte de Guiche! dit-il d’une voix chevrotante, tout
+en revêtant, derrière le rideau, la robe de chambre que lui tendait
+Bernouin.
+
+— Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s’approchant.
+
+— Prenez mes cartes; vous avez du bonheur, vous... Gagnez-moi un peu
+l’argent de ces messieurs.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+Le jeune homme s’assit à table, d’où le roi s’éloigna pour causer avec
+les reines.
+
+Une partie sérieuse commença entre le comte et plusieurs riches
+courtisans.
+
+Cependant, Philippe causait parures avec le chevalier de Lorraine,
+et l’on avait cessé d’entendre derrière les rideaux de l’alcôve le
+frôlement de la robe de soie du cardinal.
+
+Son Éminence avait suivi Bernouin dans le cabinet adjacent à la chambre
+à coucher.
+
+
+
+
+Chapitre XL — Affaire d’État
+
+
+Le cardinal, en passant dans son cabinet, trouva le comte de La Fère
+qui attendait, fort occupé d’admirer un Raphaël très beau, placé
+au-dessus d’un dressoir garni d’orfèvrerie.
+
+Son Éminence arriva doucement, léger et silencieux comme une ombre,
+et surprit la physionomie du comte, ainsi qu’il avait l’habitude de
+le faire, prétendant deviner à la simple inspection du visage d’un
+interlocuteur quel devait être le résultat de la conversation. Mais,
+cette fois, l’attente de Mazarin fut trompée; il ne lut absolument rien
+sur le visage d’Athos, pas même le respect qu’il avait l’habitude de
+lire sur toutes les physionomies.
+
+Athos était vêtu de noir avec une simple broderie d’argent.
+
+Il portait le Saint-Esprit, la Jarretière et la Toison d’or, trois
+ordres d’une telle importance, qu’un roi seul ou un comédien pouvait
+les réunir.
+
+Mazarin fouilla longtemps dans sa mémoire un peu troublée pour se
+rappeler le nom qu’il devait mettre sur cette figure glaciale et n’y
+réussit pas.
+
+— J’ai su, dit-il enfin, qu’il m’arrivait un message d’Angleterre.
+
+Et il s’assit, congédiant Bernouin et Brienne, qui se préparait, en sa
+qualité de secrétaire, à tenir la plume.
+
+— De la part de Sa Majesté le roi d’Angleterre, oui, Votre Éminence.
+
+— Vous parlez bien purement le français, monsieur, pour un Anglais, dit
+gracieusement Mazarin en regardant toujours à travers ses doigts le
+Saint-Esprit, la Jarretière, la Toison et surtout le visage du messager.
+
+— Je ne suis pas anglais, je suis français, monsieur le cardinal,
+répondit Athos.
+
+— Voilà qui est particulier, le roi d’Angleterre choisissant des
+Français pour ses ambassades; c’est d’un excellent augure... Votre nom,
+monsieur, je vous prie?
+
+— Comte de La Fère, répliqua Athos en saluant plus légèrement que ne
+l’exigeaient le cérémonial et l’orgueil du ministre tout-puissant.
+
+Mazarin plia les épaules comme pour dire: «Je ne connais pas ce
+nom-là.» Athos ne sourcilla point.
+
+— Et vous venez, monsieur, continua Mazarin, pour me dire....
+
+— Je venais de la part de Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne
+annoncer au roi de France...
+
+Mazarin fronça le sourcil.
+
+— Annoncer au roi de France, poursuivit imperturbablement Athos,
+l’heureuse restauration de Sa Majesté Charles II sur le trône de ses
+pères.
+
+Cette nuance n’échappa point à la rusée Éminence. Mazarin avait trop
+l’habitude des hommes pour ne pas voir, dans la politesse froide et
+presque hautaine d’Athos, un indice d’hostilité qui n’était pas la
+température ordinaire de cette serre chaude qu’on appelle la cour.
+
+— Vous avez ses pouvoirs, sans doute? demanda Mazarin d’un ton bref et
+querelleur.
+
+— Oui... monseigneur.
+
+Ce mot: «Monseigneur» sortit péniblement des lèvres d’Athos; on eût dit
+qu’il les écorchait.
+
+— En ce cas, montrez-les.
+
+Athos tira d’un sachet de velours brodé qu’il portait sous son
+pourpoint une dépêche. Le cardinal étendit la main.
+
+— Pardon, monseigneur, dit Athos; mais ma dépêche est pour le roi.
+
+— Puisque vous êtes français, monsieur, vous devez savoir ce qu’un
+Premier ministre vaut à la cour de France.
+
+— Il fut un temps, répondit Athos, où je m’occupais, en effet, de
+ce que valent les Premiers ministres; mais j’ai formé, il y a déjà
+plusieurs années de cela, la résolution de ne plus traiter qu’avec le
+roi.
+
+— Alors, monsieur, dit Mazarin, qui commençait à s’irriter, vous ne
+verrez ni le ministre ni le roi.
+
+Et Mazarin se leva. Athos remit sa dépêche dans le sachet, salua
+gravement et fit quelques pas vers la porte. Ce sang-froid exaspéra
+Mazarin.
+
+— Quels étranges procédés diplomatiques! s’écria-t-il. Sommes-nous
+encore au temps où M. Cromwell nous envoyait des pourfendeurs en guise
+de chargés d’affaires? Il ne vous manque, monsieur, que le pot en tête
+et la bible à la ceinture.
+
+— Monsieur, répliqua sèchement Athos, je n’ai jamais eu comme vous
+l’avantage de traiter avec M. Cromwell, et je n’ai vu ses chargés
+d’affaires que l’épée à la main; j’ignore donc comment il traitait avec
+les Premiers ministres. Quant au roi d’Angleterre, Charles II, je sais
+que, quand il écrit à Sa Majesté le roi Louis XIV, ce n’est pas à son
+Éminence le cardinal Mazarin; dans cette distinction, je ne vois aucune
+diplomatie.
+
+— Ah! s’écria Mazarin en relevant sa tête amaigrie et en frappant de la
+main sur sa tête, je me souviens maintenant!
+
+Athos le regarda étonné.
+
+— Oui, c’est cela! dit le cardinal en continuant de regarder son
+interlocuteur; oui, c’est bien cela... Je vous reconnais, monsieur. Ah!
+_diavolo_! je ne m’étonne plus.
+
+— En effet, je m’étonnais qu’avec l’excellente mémoire de Votre
+Éminence, répondit en souriant Athos, Votre Éminence ne m’eût pas
+encore reconnu.
+
+— Toujours récalcitrant et grondeur... monsieur... monsieur... comment
+vous appelait-on? Attendez donc... un nom de fleuve... Potamos...
+non... un nom d’île... Naxos... non, _per Jove_! un nom de montagne...
+Athos! m’y voilà! Enchanté de vous revoir, et de n’être plus à Rueil,
+où vous me fîtes payer rançon avec vos damnés complices... Fronde!
+toujours Fronde! Fronde maudite! oh! quel levain! Ah çà! monsieur,
+pourquoi vos antipathies ont-elles survécu aux miennes? Si quelqu’un
+avait à se plaindre, pourtant, je crois que ce n’était pas vous, qui
+vous êtes tiré de là, non seulement les braies nettes, mais encore avec
+le cordon du Saint-Esprit au cou.
+
+— Monsieur le cardinal, répondit Athos, permettez-moi de ne pas entrer
+dans des considérations de cet ordre. J’ai une mission à remplir... me
+faciliterez-vous les moyens de remplir cette mission?
+
+— Je m’étonne, dit Mazarin, tout joyeux d’avoir retrouvé la mémoire, et
+tout hérissé de pointes malicieuses; je m’étonne, monsieur... Athos...
+qu’un frondeur tel que vous ait accepté une mission près du Mazarin,
+comme on disait dans le bon temps.
+
+Et Mazarin se mit à rire, malgré une toux douloureuse qui coupait
+chacune de ses phrases et qui en faisait des sanglots.
+
+— Je n’ai accepté de mission qu’auprès du roi de France, monsieur le
+cardinal, riposta le comte avec moins d’aigreur cependant, car il
+croyait avoir assez d’avantages pour se montrer modéré.
+
+— Il faudra toujours, monsieur le frondeur, dit Mazarin gaiement, que,
+du roi, l’affaire dont vous vous êtes chargé...
+
+— Dont on m’a chargé, monseigneur, je ne cours pas après les affaires.
+
+— Soit! il faudra, dis-je, que cette négociation passe un peu par mes
+mains... Ne perdons pas un temps précieux... dites-moi les conditions.
+
+— J’ai eu l’honneur d’assurer à Votre Éminence que la lettre seule de
+Sa Majesté le roi Charles II contenait la révélation de son désir.
+
+— Tenez! vous êtes ridicule avec votre roideur, monsieur Athos. On voit
+que vous vous êtes frotté aux puritains de là-bas... Votre secret, je
+le sais mieux que vous, et vous avez eu tort, peut-être, de ne pas
+avoir quelques égards pour un homme très vieux et très souffrant, qui a
+beaucoup travaillé dans sa vie et tenu bravement la campagne pour ses
+idées, comme vous pour les vôtres... Vous ne voulez rien dire? bien;
+vous ne voulez pas me communiquer votre lettre?... à merveille; venez
+avec moi dans ma chambre, vous allez parler au roi... et devant le
+roi... Maintenant, un dernier mot: Qui donc vous a donné la Toison? Je
+me rappelle que vous passiez pour avoir la Jarretière; mais quant à la
+Toison, je ne savais pas...
+
+— Récemment, monseigneur, l’Espagne, à l’occasion du mariage de Sa
+Majesté Louis XIV, a envoyé au roi Charles II un brevet de la Toison
+en blanc; Charles II me l’a transmis aussitôt, en remplissant le blanc
+avec mon nom.
+
+Mazarin se leva, et, s’appuyant sur le bras de Bernouin, il rentra dans
+sa ruelle, au moment où l’on annonçait dans la chambre: «Monsieur le
+prince!»
+
+Le prince de Condé, le premier prince du sang, le vainqueur de Rocroy,
+de Lens et de Nordlingen, entrait en effet chez Mgr de Mazarin, suivi
+de ses gentilshommes, et déjà il saluait le roi, quand le Premier
+ministre souleva son rideau.
+
+Athos eut le temps d’apercevoir Raoul serrant la main du comte de
+Guiche, et d’échanger un sourire contre son respectueux salut. Il eut
+le temps de voir aussi la figure rayonnante du cardinal, lorsqu’il
+aperçut devant lui, sur la table, une masse énorme d’or que le comte de
+Guiche avait gagnée, par une heureuse veine, depuis que Son Éminence
+lui avait confié les cartes. Aussi, oubliant ambassadeur, ambassade et
+prince, sa première pensée fut-elle pour l’or.
+
+— Quoi! s’écria le vieillard, tout cela... de gain?
+
+— Quelque chose comme cinquante mille écus; oui, monseigneur, répliqua
+le comte de Guiche en se levant. Faut-il que je rende la place à Votre
+Éminence ou que je continue?
+
+— Rendez, rendez! Vous êtes un fou. Vous reperdriez tout ce que vous
+avez gagné, peste!
+
+— Monseigneur, dit le prince de Condé en saluant.
+
+— Bonsoir, monsieur le prince, dit le ministre d’un ton léger; c’est
+bien aimable à vous de rendre visite à un ami malade.
+
+— Un ami!... murmura le comte de La Fère en voyant avec stupeur cette
+alliance monstrueuse de mots; ami! lorsqu’il s’agit de Mazarin et de
+Condé.
+
+Mazarin devina la pensée de ce frondeur, car il lui sourit avec
+triomphe, et tout aussitôt:
+
+— Sire, dit-il au roi, j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté
+M. le comte de La Fère, ambassadeur de Sa Majesté britannique...
+Affaire d’État, messieurs! ajouta-t-il en congédiant de la main tous
+ceux qui garnissaient la chambre, et qui, le prince de Condé en tête,
+s’éclipsèrent sur le geste seul de Mazarin.
+
+Raoul, après un dernier regard jeté au comte de La Fère, suivit M. de
+Condé.
+
+Philippe d’Anjou et la reine parurent alors se consulter comme pour
+partir.
+
+— Affaire de famille, dit subitement Mazarin en les arrêtant sur leurs
+sièges. Monsieur, que voici, apporte au roi une lettre par laquelle
+Charles II, complètement restauré sur le trône, demande une alliance
+entre Monsieur, frère du roi, et Mademoiselle Henriette, petite-fille
+de Henri IV... voulez vous remettre au roi votre lettre de créance,
+monsieur le comte.
+
+Athos resta un instant stupéfait. Comment le ministre pouvait-il savoir
+le contenu d’une lettre qui ne l’avait pas quitté un seul instant?
+Cependant, toujours maître de lui, il tendit sa dépêche au jeune roi
+Louis XIV, qui la prit en rougissant. Un silence solennel régnait dans
+la chambre du cardinal. Il ne fut troublé que par le bruit de l’or que
+Mazarin, de sa main jaune et sèche, empilait dans un coffret pendant la
+lecture du roi.
+
+
+
+
+Chapitre XLI — Le récit
+
+
+La malice du cardinal ne laissait pas beaucoup de choses à dire à
+l’ambassadeur; cependant le mot de restauration avait frappé le roi,
+qui, s’adressant au comte, sur lequel il avait les yeux fixés depuis
+son entrée:
+
+— Monsieur, dit-il, veuillez nous donner quelques détails sur la
+situation des affaires en Angleterre. Vous venez du pays, vous êtes
+français, et les ordres que je vois briller sur votre personne
+annoncent un homme de mérite en même temps qu’un homme de qualité.
+
+— Monsieur, dit le cardinal en se tournant vers la reine mère, est un
+ancien serviteur de Votre Majesté, M. le comte de La Fère.
+
+Anne d’Autriche était oublieuse comme une reine dont la vie a été mêlée
+d’orages et de beaux jours. Elle regarda Mazarin, dont le mauvais
+sourire lui promettait quelque noirceur; puis elle sollicita d’Athos,
+par un autre regard, une explication.
+
+— Monsieur, continua le cardinal, était un mousquetaire Tréville, au
+service du feu roi... Monsieur connaît parfaitement l’Angleterre, où
+il a fait plusieurs voyages à diverses époques; c’est un sujet du plus
+haut mérite.
+
+Ces mots faisaient allusion à tous les souvenirs qu’Anne d’Autriche
+tremblait toujours d’évoquer. L’Angleterre, c’était sa haine pour
+Richelieu et son amour pour Buckingham; un mousquetaire Tréville,
+c’était toute l’odyssée des triomphes qui avaient fait battre le cœur
+de la jeune femme, et des dangers qui avaient à moitié déraciné le
+trône de la jeune reine.
+
+Ces mots avaient bien de la puissance, car ils rendirent muettes et
+attentives toutes les personnes royales, qui, avec des sentiments bien
+divers, se mirent à recomposer en même temps les mystérieuses années
+que les jeunes n’avaient pas vues, que les vieux avaient crues à jamais
+effacées.
+
+— Parlez, monsieur, dit Louis XIV, sorti le premier du trouble, des
+soupçons et des souvenirs.
+
+— Oui, parlez, ajouta Mazarin, à qui la petite méchanceté faite à Anne
+d’Autriche venait de rendre son énergie et sa gaieté.
+
+— Sire, dit le comte, une sorte de miracle a changé toute la destinée
+du roi Charles II. Ce que les hommes n’avaient pu faire jusque-là, Dieu
+s’est résolu à l’accomplir.
+
+Mazarin toussa en se démenant dans son lit.
+
+— Le roi Charles II, continua Athos, est sorti de La Haye, non plus en
+fugitif ou en conquérant, mais en roi absolu qui, après un voyage loin
+de son royaume, revient au milieu des bénédictions universelles.
+
+— Grand miracle en effet, dit Mazarin, car si les nouvelles ont
+été vraies, le roi Charles II, qui vient de rentrer au milieu des
+bénédictions, était sorti au milieu des coups de mousquet.
+
+Le roi demeura impassible.
+
+Philippe, plus jeune et plus frivole, ne put réprimer un sourire qui
+flatta Mazarin comme un applaudissement de sa plaisanterie.
+
+— En effet, dit le roi, il y a eu miracle; mais Dieu, qui fait tant
+pour les rois, monsieur le comte, emploie cependant la main des hommes
+pour faire triompher ses desseins. À quels hommes principalement
+Charles II doit-il son rétablissement?
+
+— Mais, interrompit le cardinal sans aucun souci de l’amour-propre du
+roi, Votre Majesté ne sait-elle pas que c’est à M. Monck?...
+
+— Je dois le savoir, répliqua résolument Louis XIV; cependant, je
+demande à M. l’ambassadeur les causes du changement de ce M. Monck.
+
+— Et Votre Majesté touche précisément la question, répondit Athos; car,
+sans le miracle dont j’ai eu l’honneur de parler, M. Monck demeurait
+probablement un ennemi invincible pour le roi Charles II. Dieu a voulu
+qu’une idée étrange, hardie et ingénieuse tombât dans l’esprit d’un
+certain homme, tandis qu’une idée dévouée, courageuse, tombait en
+l’esprit d’un certain autre. La combinaison de ces deux idées amena un
+tel changement dans la position de M. Monck, que, d’ennemi acharné, il
+devint un ami pour le roi déchu.
+
+— Voilà précisément aussi le détail que je demandais, fit le roi...
+Quels sont ces deux hommes dont vous parlez?
+
+— Deux Français, Sire.
+
+— En vérité, j’en suis heureux.
+
+— Et les deux idées? s’écria Mazarin. Je suis plus curieux des idées
+que des hommes, moi.
+
+— Oui, murmura le roi.
+
+— La deuxième, l’idée dévouée, raisonnable... La moins importante,
+Sire, c’était d’aller déterrer un million en or enfoui par le roi
+Charles Ier dans Newcastle, et d’acheter, avec cet or, le concours de
+Monck.
+
+— Oh! oh! dit Mazarin ranimé à ce mot million... mais Newcastle était
+précisément occupé par ce même Monck?
+
+— Oui, monsieur le cardinal, voilà pourquoi j’ai osé appeler l’idée
+courageuse en même temps que dévouée. Il s’agissait donc, si M. Monck
+refusait les offres du négociateur, de réintégrer le roi Charles II
+dans la propriété de ce million que l’on devait arracher à la loyauté
+et non plus au loyalisme du général Monck... Cela se fit malgré
+quelques difficultés; le général fut loyal et laissa emporter l’or.
+
+— Il me semble, dit le roi timide et rêveur, que Charles II n’avait pas
+connaissance de ce million pendant son séjour à Paris.
+
+— Il me semble, ajouta le cardinal malicieusement, que Sa Majesté le
+roi de la Grande-Bretagne savait parfaitement l’existence du million,
+mais qu’elle préférait deux millions à un seul.
+
+— Sire, répondit Athos avec fermeté, Sa Majesté le roi Charles II s’est
+trouvé en France tellement pauvre, qu’il n’avait pas d’argent pour
+prendre la poste; tellement dénué d’espérances, qu’il pensa plusieurs
+fois à mourir. Il ignorait si bien l’existence du million de Newcastle,
+que sans un gentilhomme, sujet de Votre Majesté, dépositaire moral du
+million et qui révéla le secret à Charles II, ce prince végéterait
+encore dans le plus cruel oubli.
+
+— Passons à l’idée ingénieuse, étrange et hardie, interrompit Mazarin,
+dont la sagacité pressentait un échec. Quelle était cette idée?
+
+— La voici. M. Monck faisant seul obstacle au rétablissement de Sa
+Majesté le roi déchu, un Français imagina de supprimer cet obstacle.
+
+— Oh! oh! mais c’est un scélérat que ce Français-là, dit Mazarin, et
+l’idée n’est pas tellement ingénieuse qu’elle ne fasse brancher ou
+rouer son auteur en place de Grève par arrêt du Parlement.
+
+— Votre Éminence se trompe, dit sèchement Athos; je n’ai pas dit que
+le Français en question eût résolu d’assassiner Monck, mais bien de
+le supprimer. Les mots de la langue française ont une valeur que des
+gentilshommes de France connaissent absolument. D’ailleurs, c’est
+affaire de guerre, et quand on sert les rois contre leurs ennemis, on
+n’a pas pour juge le Parlement, on a Dieu. Donc ce gentilhomme français
+imagina de s’emparer de la personne de M. Monck, et il exécuta son plan.
+
+Le roi s’animait au récit des belles actions. Le jeune frère de Sa
+Majesté frappa du poing sur la table en s’écriant:
+
+— Ah! c’est beau!
+
+— Il enleva Monck? dit le roi, mais Monck était dans son camp...
+
+— Et le gentilhomme était seul, Sire.
+
+— C’est merveilleux! dit Philippe.
+
+— En effet, merveilleux! s’écria le roi.
+
+— Bon! voilà les deux petits lions déchaînés, murmura le cardinal.
+
+Et d’un air de dépit qu’il ne dissimulait pas:
+
+— J’ignore ces détails, dit-il; en garantissez-vous l’authenticité,
+monsieur?
+
+— D’autant plus aisément, monsieur le cardinal, que j’ai vu les
+événements.
+
+— Vous?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+Le roi s’était involontairement rapproché du comte; le duc d’Anjou
+avait fait volte-face, et pressait Athos de l’autre côté.
+
+— Après, monsieur, après? s’écrièrent-ils tous deux en même temps.
+
+— Sire, M. Monck, étant pris par le Français, fut amené au roi
+Charles II à La Haye. Le roi rendit la liberté à M. Monck, et le
+général, reconnaissant, donna en retour à Charles II le trône de la
+Grande-Bretagne, pour lequel tant de vaillantes gens ont combattu sans
+résultat.
+
+Philippe frappa dans ses mains avec enthousiasme. Louis XIV, plus
+réfléchi, se tourna vers le comte de La Fère:
+
+— Cela est vrai, dit-il, dans tous ses détails?
+
+— Absolument vrai, Sire.
+
+— Un de mes gentilshommes connaissait le secret du million et l’avait
+gardé?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Le nom de ce gentilhomme?
+
+— C’est votre serviteur, dit simplement Athos.
+
+Un murmure d’admiration vint gonfler le cœur d’Athos. Il pouvait être
+fier à moins. Mazarin lui-même avait levé les bras au ciel.
+
+— Monsieur, dit le roi, je chercherai, je tâcherai de trouver un moyen
+de vous récompenser.
+
+Athos fit un mouvement.
+
+— Oh! non pas de votre probité; être payé pour cela vous humilierait;
+mais je vous dois une récompense pour avoir participé à la restauration
+de mon frère Charles II.
+
+— Certainement, dit Mazarin.
+
+— Triomphe d’une bonne cause qui comble de joie toute la maison de
+France, dit Anne d’Autriche.
+
+— Je continue, dit Louis XIV. Est-il vrai aussi qu’un homme ait pénétré
+jusqu’à Monck, dans son camp, et l’ait enlevé?
+
+— Cet homme avait dix auxiliaires pris dans un rang inférieur.
+
+— Rien que cela?
+
+— Rien que cela.
+
+— Et vous le nommez?
+
+— M. d’Artagnan, autrefois lieutenant des mousquetaires de Votre
+Majesté.
+
+Anne d’Autriche rougit, Mazarin devint honteux et jaune; Louis XIV
+s’assombrit, et une goutte de sueur tomba de son front pâle.
+
+— Quels hommes! murmura-t-il.
+
+Et, involontairement, il lança au ministre un coup d’œil qui l’eût
+épouvanté, si Mazarin n’eût pas en ce moment caché sa tête sous
+l’oreiller.
+
+— Monsieur, s’écria le jeune duc d’Anjou en posant sa main blanche et
+fine comme celle d’une femme sur le bras d’Athos, dites à ce brave
+homme, je vous prie, que Monsieur, frère du roi, boira demain à sa
+santé devant cent des meilleurs gentilshommes de France.
+
+Et en achevant ces mots, le jeune homme, s’apercevant que
+l’enthousiasme avait dérangé une de ses manchettes, s’occupa de la
+rétablir avec le plus grand soin.
+
+— Causons d’affaires, Sire, interrompit Mazarin, qui ne
+s’enthousiasmait pas et qui n’avait pas de manchettes.
+
+— Oui, monsieur, répliqua Louis XIV. Entamez votre communication,
+monsieur le comte, ajouta-t-il en se tournant vers Athos.
+
+Athos commença en effet, et proposa solennellement la main de lady
+Henriette Stuart au jeune prince frère du roi. La conférence dura
+une heure; après quoi, les portes de la chambre furent ouvertes aux
+courtisans, qui reprirent leurs places comme si rien n’avait été
+supprimé pour eux dans les occupations de cette soirée.
+
+Athos se retrouva alors près de Raoul, et le père et le fils purent se
+serrer la main.
+
+
+
+
+Chapitre XLII — Où M. de Mazarin se fait prodigue
+
+
+Pendant que Mazarin cherchait à se remettre de la chaude alarme qu’il
+venait d’avoir, Athos et Raoul échangeaient quelques mots dans un coin
+de la chambre.
+
+— Vous voilà donc à Paris, Raoul? dit le comte.
+
+— Oui, monsieur, depuis que M. le prince est revenu.
+
+— Je ne puis m’entretenir avec vous en ce lieu, où l’on nous observe,
+mais je vais tout à l’heure retourner chez moi, et je vous y attends
+aussitôt que votre service le permettra.
+
+Raoul s’inclina. M. le prince venait droit à eux. Le prince avait ce
+regard clair et profond qui distingue les oiseaux de proie de l’espèce
+noble; sa physionomie elle-même offrait plusieurs traits distinctifs
+de cette ressemblance. On sait que, chez le prince de Condé, le nez
+aquilin sortait aigu, incisif, d’un front légèrement fuyant et plus bas
+que haut; ce qui, au dire des railleurs de la cour, gens impitoyables
+même pour le génie, constituait plutôt un bec d’aigle qu’un nez humain
+à l’héritier des illustres princes de la maison de Condé. Ce regard
+pénétrant, cette expression impérieuse de toute la physionomie,
+troublaient ordinairement ceux à qui le prince adressait la parole
+plus que ne l’eût fait la majesté ou la beauté régulière du vainqueur
+de Rocroy. D’ailleurs, la flamme montait si vite à ces yeux saillants,
+que chez M. le prince toute animation ressemblait à de la colère. Or, à
+cause de sa qualité, tout le monde à la cour respectait M. le prince,
+et beaucoup même, ne voyant que l’homme, poussaient le respect jusqu’à
+la terreur.
+
+Donc, Louis de Condé s’avança vers le comte de La Fère et Raoul avec
+l’intention marquée d’être salué par l’un et d’adresser la parole à
+l’autre.
+
+Nul ne saluait avec plus de grâce réservée que le comte de La Fère.
+Il dédaignait de mettre dans une révérence toutes les nuances qu’un
+courtisan n’emprunte d’ordinaire qu’à la même couleur: le désir de
+plaire. Athos connaissait sa valeur personnelle et saluait un prince
+comme un homme, corrigeant par quelque chose de sympathique et
+d’indéfinissable ce que pouvait avoir de blessant pour l’orgueil du
+rang suprême l’inflexibilité de son attitude.
+
+Le prince allait parler à Raoul. Athos le prévint.
+
+— Si M. le vicomte de Bragelonne, dit-il, n’était pas un des très
+humbles serviteurs de Votre Altesse, je le prierais de prononcer mon
+nom devant vous... mon prince.
+
+— J’ai l’honneur de parler à M. le comte de La Fère, dit aussitôt M. de
+Condé.
+
+— Mon protecteur, ajouta Raoul en rougissant.
+
+— L’un des plus honnêtes hommes du royaume, continua le prince; l’un
+des premiers gentilshommes de France, et dont j’ai ouï dire tant de
+bien, que souvent je désirais de le compter au nombre de mes amis.
+
+— Honneur dont je ne serais digne, monseigneur, répliqua Athos, que par
+mon respect et mon admiration pour Votre Altesse.
+
+— M. de Bragelonne, dit le prince, est un bon officier qui, on le
+voit, a été à bonne école. Ah! monsieur le comte, de votre temps, les
+généraux avaient des soldats...
+
+— C’est vrai, monseigneur; mais aujourd’hui, les soldat sont des
+généraux.
+
+Ce compliment, qui sentait si peu son flatteur, fit tressaillir de joie
+un homme que toute l’Europe regardait comme un héros et qui pouvait
+être blasé sur la louange.
+
+— Il est fâcheux pour moi, repartit le prince, que vous vous soyez
+retiré du service, monsieur le comte; car, incessamment, il faudra que
+le roi s’occupe d’une guerre avec la Hollande ou d’une guerre avec
+l’Angleterre, et les occasions ne manqueront point pour un homme comme
+vous qui connaît la Grande-Bretagne comme la France.
+
+— Je crois pouvoir vous dire, monseigneur, que j’ai sagement fait
+de me retirer du service, dit Athos en souriant. La France et la
+Grande-Bretagne vont désormais vivre comme deux sœurs, si j’en crois
+mes pressentiments.
+
+— Vos pressentiments?
+
+— Tenez, monseigneur, écoutez ce qui se dit là-bas à la table de M. le
+cardinal.
+
+— Au jeu?
+
+— Au jeu... Oui, monseigneur.
+
+Le cardinal venait en effet de se soulever sur un coude et de faire un
+signe au jeune frère du roi, qui s’approcha de lui.
+
+— Monseigneur, dit le cardinal, faites ramasser, je vous prie, tous ces
+écus d’or.
+
+Et il désignait l’énorme amas de pièces fauves et brillantes que le
+comte de Guiche avait élevé peu à peu devant lui, grâce à une veine des
+plus heureuses.
+
+— À moi? s’écria le duc d’Anjou.
+
+— Ces cinquante mille écus, oui, monseigneur; ils sont à vous.
+
+— Vous me les donnez?
+
+— J’ai joué à votre intention, monseigneur, répliqua le cardinal en
+s’affaiblissant peu à peu, comme si cet effort de donner de l’argent
+eût épuisé chez lui toutes les facultés physiques ou morales.
+
+— Oh! mon Dieu, murmura Philippe presque étourdi de joie, la belle
+journée!
+
+Et lui-même, faisant le râteau avec ses doigts, attira une partie de la
+somme dans ses poches, qu’il remplit...
+
+Cependant plus d’un tiers restait encore sur la table.
+
+— Chevalier, dit Philippe à son favori le chevalier de Lorraine, viens.
+
+Le favori accourut.
+
+— Empoche le reste, dit le jeune prince.
+
+Cette scène singulière ne fut prise par aucun des assistants que comme
+une touchante fête de famille. Le cardinal se donnait des airs de père
+avec les fils de France, et les deux jeunes princes avaient grandi sous
+son aile. Nul n’imputa donc à orgueil ou même à impertinence, comme
+on le ferait de nos jours, cette libéralité du Premier ministre. Les
+courtisans se contentèrent d’envier... Le roi détourna la tête.
+
+— Jamais je n’ai eu tant d’argent, dit joyeusement le jeune prince en
+traversant la chambre avec son favori pour aller gagner son carrosse.
+Non, jamais... Comme c’est lourd, cent cinquante mille livres!
+
+— Mais pourquoi M. le cardinal donne-t-il tout cet argent d’un coup?
+demanda tout bas M. le prince au comte de La Fère. Il est donc bien
+malade, ce cher cardinal?
+
+— Oui, monseigneur, bien malade sans doute; il a d’ailleurs mauvaise
+mine, comme Votre Altesse peut le voir.
+
+— Certes... Mais il en mourra!... Cent cinquante mille livres!... Oh!
+c’est à ne pas croire. Voyons, comte, pourquoi? Trouvez-nous une raison.
+
+— Monseigneur, patientez, je vous prie; voilà M. le duc d’Anjou
+qui vient de ce côté causant avec le chevalier de Lorraine; je ne
+serais pas surpris qu’ils m’épargnassent la peine d’être indiscret.
+Écoutez-les.
+
+En effet, le chevalier disait au prince à demi-voix:
+
+— Monseigneur, ce n’est pas naturel que M. Mazarin vous donne tant
+d’argent... Prenez garde, vous allez laisser tomber des pièces,
+monseigneur... Que vous veut le cardinal pour être si généreux?
+
+— Quand je vous disais, murmura Athos à l’oreille de M. le prince;
+voici peut-être la réponse à votre question.
+
+— Dites donc, monseigneur? réitéra impatiemment le chevalier, qui
+supputait, en pesant sa poche, la quotité de la somme qui lui était
+échue par ricochet.
+
+— Mon cher chevalier, cadeau de noces.
+
+— Comment, cadeau de noces!
+
+— Eh! oui, je me marie! répliqua le duc d’Anjou, sans s’apercevoir
+qu’il passait à ce moment même devant M. le prince et devant Athos, qui
+tous deux le saluèrent profondément.
+
+Le chevalier lança au jeune duc un regard si étrange, si haineux, que
+le comte de La Fère en tressaillit.
+
+— Vous! vous marier! répéta-t-il. Oh! c’est impossible. Vous feriez
+cette folie!
+
+— Bah! ce n’est pas moi qui la fais; on me la fait faire, répliqua le
+duc d’Anjou. Mais viens vite; allons dépenser notre argent.
+
+Là-dessus, il disparut avec son compagnon riant et causant, tandis que
+les fronts se courbaient sur son passage.
+
+Alors M. le prince dit tout bas à Athos:
+
+— Voilà donc le secret?
+
+— Ce n’est pas moi qui vous l’ai dit, monseigneur.
+
+— Il épouse la sœur de Charles II?
+
+— Je crois que oui.
+
+Le prince réfléchit un moment et son œil lança un vif éclair.
+
+— Allons, dit-il avec lenteur, comme s’il se parlait à lui-même, voilà
+encore une fois les épées au croc... pour longtemps!
+
+Et il soupira.
+
+Tout ce que renfermait ce soupir d’ambitions sourdement étouffées,
+d’illusions éteintes, d’espérances déçues, Athos seul le devina, car
+seul il avait entendu le soupir.
+
+Aussitôt M. le prince prit congé, le roi partait. Athos, avec un
+signe qu’il fit à Bragelonne, lui renouvela l’invitation faite au
+commencement de cette scène.
+
+Peu à peu la chambre devint déserte, et Mazarin resta seul en proie à
+des souffrances qu’il ne songeait plus à dissimuler.
+
+— Bernouin! Bernouin! cria-t-il d’une voix brisée.
+
+— Que veut Monseigneur?
+
+— Guénaud... qu’on appelle Guénaud, dit l’éminence; il me semble que je
+vais mourir.
+
+Bernouin, effaré, courut au cabinet donner un ordre, et le piqueur
+qui courut chercher le médecin croisa le carrosse du roi dans la rue
+Saint-Honoré.
+
+
+
+
+Chapitre XLIII — Guénaud
+
+
+L’ordre du cardinal était pressant: Guénaud ne se fit pas attendre.
+
+Il trouva son malade renversé sur le lit, les jambes enflées, livide,
+l’estomac comprimé. Mazarin venait de subir une rude attaque de goutte.
+Il souffrait cruellement et avec l’impatience d’un homme qui n’a pas
+l’habitude des résistances. À l’arrivée de Guénaud:
+
+— Ah! dit-il, me voilà sauvé!
+
+Guénaud était un homme fort savant et fort circonspect, qui n’avait pas
+besoin des critiques de Boileau pour avoir de la réputation. Lorsqu’il
+était en face de la maladie, fût-elle personnifiée dans un roi, il
+traitait le malade de Turc à More. Il ne répliqua donc pas à Mazarin
+comme le ministre s’y attendait: «Voilà le médecin; adieu la maladie!»
+Tout au contraire, examinant le malade d’un air fort grave:
+
+— Oh! oh! dit-il.
+
+— Eh quoi! Guénaud?... Quel air vous avez!
+
+— J’ai l’air qu’il faut pour voir votre mal, monseigneur, et un mal
+fort dangereux.
+
+— La goutte... Oh! oui, la goutte.
+
+— Avec des complications, monseigneur.
+
+Mazarin se souleva sur un coude, et interrogeant du regard, du geste:
+
+— Que me dites-vous là! Suis-je plus malade que je ne crois moi-même?
+
+— Monseigneur, dit Guénaud en s’asseyant près du lit, Votre Éminence a
+beaucoup travaillé dans sa vie, Votre Éminence a souffert beaucoup.
+
+— Mais je ne suis pas si vieux, ce me semble... Feu M. de Richelieu
+n’avait que dix-sept mois de moins que moi lorsqu’il est mort, et
+mort de maladie mortelle. Je suis jeune, Guénaud, songez-y donc: j’ai
+cinquante deux ans à peine.
+
+— Oh! monseigneur, vous avez bien plus que cela... Combien la Fronde a
+t-elle duré?
+
+— À quel propos, Guénaud, me faites-vous cette question?
+
+— Pour un calcul médical, monseigneur.
+
+— Mais quelque chose comme dix ans... forte ou faible.
+
+— Très bien; veuillez compter chaque année de Fronde pour trois ans...
+cela fait trente; or, vingt et cinquante-deux font soixante-douze ans.
+Vous avez soixante-douze ans, monseigneur... et c’est un grand âge.
+
+En disant cela, il tâtait le pouls du malade. Ce pouls était rempli de
+si fâcheux pronostics, que le médecin poursuivit aussitôt, malgré les
+interruptions du malade:
+
+— Mettons les années de Fronde à quatre ans l’une, c’est
+quatre-vingt-deux ans que vous avez vécu.
+
+Mazarin devint fort pâle, et d’une voix éteinte il dit:
+
+— Vous parlez sérieusement, Guénaud?
+
+— Hélas! oui, monseigneur.
+
+— Vous prenez alors un détour pour m’annoncer que je suis bien malade?
+
+— Ma foi, oui, monseigneur, et avec un homme de l’esprit et du courage
+de Votre Éminence, on ne devrait pas prendre de détour.
+
+Le cardinal respirait si difficilement, qu’il fit pitié même à
+l’impitoyable médecin.
+
+— Il y a maladie et maladie, reprit Mazarin. De certaines on échappe.
+
+— C’est vrai, monseigneur.
+
+— N’est-ce pas? s’écria Mazarin presque joyeux; car enfin, à quoi
+serviraient la puissance, la force de volonté? À quoi servirait le
+génie, votre génie à vous, Guénaud? À quoi enfin servent la science et
+l’art, si le malade qui dispose de tout cela ne peut se sauver du péril?
+
+Guénaud allait ouvrir la bouche. Mazarin continua:
+
+— Songez, dit-il, que je suis le plus confiant de vos clients, songez
+que je vous obéis en aveugle, et que par conséquent...
+
+— Je sais tout cela, dit Guénaud.
+
+— Je guérirai alors?
+
+— Monseigneur, il n’y a ni force de volonté, ni puissance, ni génie, ni
+science qui résistent au mal que Dieu envoie sans doute, ou qu’il jette
+sur la terre à la création, avec plein pouvoir de détruire et de tuer
+les hommes. Quand le mal est mortel, il tue, et rien n’y fait...
+
+— Mon mal... est... mortel? demanda Mazarin.
+
+— Oui, monseigneur.
+
+L’Éminence s’affaissa un moment, comme le malheureux qu’une chute de
+colonne vient d’écraser... Mais c’était une âme bien trempée ou plutôt
+un esprit bien solide, que l’esprit de M. de Mazarin.
+
+— Guénaud, dit-il en se relevant, vous me permettrez bien d’en appeler
+de votre jugement. Je veux rassembler les plus savants hommes de
+l’Europe, je veux les consulter... je veux vivre enfin par la vertu de
+n’importe quel remède.
+
+— Monseigneur ne suppose pas, dit Guénaud, que j’aie la prétention
+d’avoir prononcé tout seul sur une existence précieuse comme la sienne;
+j’ai assemblé déjà tous les bons médecins et praticiens de France et
+d’Europe... ils étaient douze.
+
+— Et ils ont dit...?
+
+— Ils ont dit que Votre Éminence était atteinte d’une maladie mortelle;
+j’ai la consultation signée dans mon portefeuille. Si Votre Éminence
+veut en prendre connaissance, elle verra le nom de toutes les maladies
+incurables que nous avons découvertes. Il y a d’abord...
+
+— Non! non! s’écria Mazarin en repoussant le papier. Non, Guénaud, je
+me rends, je me rends!
+
+Et un profond silence, pendant lequel le cardinal reprenait ses esprits
+et réparait ses forces, succéda aux agitations de cette scène.
+
+— Il y a autre chose, murmura Mazarin; il y a les empiriques, les
+charlatans. Dans mon pays, ceux que les médecins abandonnent courent
+la chance d’un vendeur d’orviétan, qui dix fois les tue, mais qui cent
+fois les sauve.
+
+— Depuis un mois, Votre Éminence ne s’aperçoit-elle pas que j’ai changé
+dix fois ses remèdes?
+
+— Oui... Eh bien?
+
+— Eh bien! j’ai dépensé cinquante mille livres à acheter les secrets de
+tous ces drôles: la liste est épuisée; ma bourse aussi. Vous n’êtes pas
+guéri, et sans mon art vous seriez mort.
+
+— C’est fini, murmura le cardinal; c’est fini.
+
+Il jeta un regard sombre autour de lui sur ses richesses.
+
+— Il faudra quitter tout cela! soupira-t-il. Je suis mort, Guénaud! je
+suis mort!
+
+— Oh! pas encore, monseigneur, dit le médecin.
+
+Mazarin lui saisit la main.
+
+— Dans combien de temps? demanda-t-il en arrêtant deux grands yeux
+fixes sur le visage du médecin.
+
+— Monseigneur, on ne dit jamais cela.
+
+— Aux hommes ordinaires, soit; mais à moi... à moi dont chaque minute
+vaut un trésor, dis-le-moi, Guénaud, dis-le-moi!
+
+— Non, non, monseigneur.
+
+— Je le veux, te dis-je. Oh! donne-moi un mois, et pour chacun de ces
+trente jours, je te paierai cent mille livres.
+
+— Monseigneur, répliqua Guénaud d’une voix ferme, c’est Dieu qui vous
+donne les jours de grâce et non pas moi. Dieu ne vous donne donc que
+quinze jours!
+
+Le cardinal poussa un douloureux soupir et retomba sur son oreiller en
+murmurant:
+
+— Merci, Guénaud, merci!
+
+Le médecin allait s’éloigner; le moribond se redressa:
+
+— Silence, dit-il avec des yeux de flamme, silence!
+
+— Monseigneur, il y a deux mois que je sais ce secret; vous voyez que
+je l’ai bien gardé.
+
+— Allez, Guénaud, j’aurai soin de votre fortune; allez, et dites à
+Brienne de m’envoyer un commis; qu’on appelle M. Colbert. Allez.
+
+
+
+
+Chapitre XLIV — Colbert
+
+
+Colbert n’était pas loin.
+
+Durant toute la soirée, il s’était tenu dans un corridor, causant avec
+Bernouin, avec Brienne, et commentant, avec l’habileté ordinaire des
+gens de cour, les nouvelles qui se dessinaient comme les bulles d’air
+sur l’eau à la surface de chaque événement. Il est temps, sans doute,
+de tracer, en quelques mots, un des portraits les plus intéressants
+de ce siècle, et de le tracer avec autant de vérité peut-être que les
+peintres contemporains l’ont pu faire. Colbert fut un homme sur lequel
+l’historien et le moraliste ont un droit égal.
+
+Il avait treize ans de plus que Louis XIV, son maître futur.
+
+D’une taille médiocre, plutôt maigre que gras, il avait l’œil enfoncé,
+la mine basse, les cheveux gros, noirs et rares, ce qui, disent les
+biographes de son temps, lui fit prendre de bonne heure la calotte. Un
+regard plein de sévérité, de dureté même; une sorte de roideur qui,
+pour les inférieurs, était de la fierté, pour les supérieurs, une
+affectation de vertu digne; la morgue sur toutes choses, même lorsqu’il
+était seul à se regarder dans une glace: voilà pour l’extérieur du
+personnage.
+
+Au moral, on vantait la profondeur de son talent pour les comptes, son
+ingéniosité à faire produire la stérilité même. Colbert avait imaginé
+de forcer les gouverneurs des places frontières à nourrir les garnisons
+sans solde de ce qu’ils tiraient des contributions. Une si précieuse
+qualité donna l’idée à M. le cardinal Mazarin de remplacer Joubert, son
+intendant qui venait de mourir, par M. Colbert, qui rognait si bien les
+portions.
+
+Colbert peu à peu se lançait à la cour, malgré la médiocrité de sa
+naissance, car il était fils d’un homme qui vendait du vin comme son
+père, qui ensuite avait vendu du drap, puis des étoffes de soie.
+Colbert, destiné d’abord au commerce, avait été commis chez un marchand
+de Lyon, qu’il avait quitté pour venir à Paris dans l’étude d’un
+procureur au Châtelet nommé Biterne. C’est ainsi qu’il avait appris
+l’art de dresser un compte et l’art plus précieux de l’embrouiller.
+
+Cette roideur de Colbert lui avait fait le plus grand bien, tant il est
+vrai que la fortune, lorsqu’elle a un caprice, ressemble à ces femmes
+de l’Antiquité dont rien au physique et au moral des choses et des
+hommes ne rebute la fantaisie.
+
+Colbert, placé chez Michel Letellier, secrétaire d’État en 1648, par
+son cousin Colbert, seigneur de Saint-Pouange, qui le favorisait,
+reçut un jour du ministre une commission pour le cardinal Mazarin. Son
+Éminence le cardinal jouissait alors d’une santé florissante, et les
+mauvaises années de la Fronde n’avaient pas encore compté triple et
+quadruple pour lui. Il était à Sedan, fort empêché d’une intrigue de
+cour dans laquelle Anne d’Autriche paraissait vouloir déserter sa cause.
+
+Cette intrigue, Letellier en tenait les fils. Il venait de recevoir
+une lettre d’Anne d’Autriche, lettre fort précieuse pour lui et fort
+compromettante pour Mazarin; mais comme il jouait déjà le rôle double
+qui lui servit si bien, et qu’il ménageait toujours deux ennemis
+pour tirer parti de l’un et de l’autre, soit en les brouillant plus
+qu’ils ne l’étaient, soit en les réconciliant, Michel Letellier voulut
+envoyer à Mazarin la lettre d’Anne d’Autriche, afin qu’il en prît
+connaissance, et par conséquent afin qu’il sût gré d’un service aussi
+galamment rendu. Envoyer la lettre, c’était facile; la recouvrer après
+communication, c’était la difficulté.
+
+Letellier jeta les yeux autour de lui, et voyant le commis noir et
+maigre qui griffonnait, le sourcil froncé, dans ses bureaux, il le
+préféra au meilleur gendarme pour l’exécution de ce dessein. Colbert
+dut partir pour Sedan avec l’ordre de communiquer la lettre à Mazarin
+et de la rapporter à Letellier. Il écouta sa consigne avec une
+attention scrupuleuse, s’en fit répéter la teneur deux fois, insista
+sur la question de savoir si rapporter était aussi nécessaire que
+communiquer, et Letellier lui dit: — Plus nécessaire.
+
+Alors il partit, voyagea comme un courrier sans souci de son corps,
+et remit à Mazarin, d’abord une lettre de Letellier qui annonçait au
+cardinal l’envoi de la lettre précieuse, puis cette lettre elle-même.
+Mazarin rougit fort en voyant la lettre d’Anne d’Autriche, fit un
+gracieux sourire à Colbert et le congédia.
+
+— À quand la réponse, monseigneur? dit le courrier humblement.
+
+— À demain.
+
+— Demain matin?
+
+— Oui, monsieur.
+
+Le commis tourna les talons et essaya sa plus noble révérence.
+
+Le lendemain il était au poste dès sept heures. Mazarin le fit attendre
+jusqu’à dix. Colbert ne sourcilla point dans l’antichambre; son tour
+venu, il entra.
+
+Mazarin lui remit alors un paquet cacheté. Sur l’enveloppe de ce paquet
+étaient écrits ces mots: «À M. Michel Letellier, etc.»
+
+Colbert regarda le paquet avec beaucoup d’attention; le cardinal fit
+une charmante mine et le poussa vers la porte.
+
+— Et la lettre de la reine mère, monseigneur? demanda Colbert.
+
+— Elle est avec le reste, dans le paquet, dit Mazarin.
+
+— Ah! fort bien, répliqua Colbert.
+
+Et, plaçant son chapeau entre ses genoux, il se mit à décacheter le
+paquet.
+
+Mazarin poussa un cri.
+
+— Que faites-vous donc! dit-il brutalement.
+
+— Je décachette le paquet, monseigneur.
+
+— Vous défiez-vous de moi, monsieur le cuistre? A-t-on vu pareille
+impertinence!
+
+— Oh! monseigneur, ne vous fâchez pas contre moi! Ce n’est certainement
+pas la parole de Votre Éminence que je mets en doute, à Dieu ne plaise.
+
+— Quoi donc, alors?
+
+— C’est l’exactitude de votre chancellerie, monseigneur. Qu’est-ce
+qu’une lettre? Un chiffon. Un chiffon ne peut-il être oublié?... Et
+tenez, monseigneur, tenez, voyez si j’avais tort! Vos commis ont oublié
+le chiffon: la lettre ne se trouve pas dans le paquet.
+
+— Vous êtes un insolent et vous n’avez rien vu! s’écria Mazarin irrité;
+retirez-vous et attendez mon plaisir!
+
+En disant ces mots, avec une subtilité tout italienne, il arracha le
+paquet des mains de Colbert et rentra dans ses appartements. Mais cette
+colère ne pouvait tant durer qu’elle ne fût remplacée un jour par le
+raisonnement.
+
+Mazarin, chaque matin, en ouvrant la porte de son cabinet, trouvait la
+figure de Colbert en sentinelle derrière la banquette, et cette figure
+désagréable lui demandait humblement, mais avec ténacité, la lettre de
+la reine mère.
+
+Mazarin n’y put tenir et dut la rendre. Il accompagna cette restitution
+d’une mercuriale des plus rudes, pendant laquelle Colbert se contenta
+d’examiner, de ressaisir, de flairer même le papier, les caractères
+et la signature, ni plus ni moins que s’il eût eu affaire au dernier
+faussaire du royaume. Mazarin le traita plus rudement encore, et
+Colbert, impassible, ayant acquis la certitude que la lettre était la
+vraie, partit comme s’il eût été sourd.
+
+Cette conduite lui valut plus tard le poste de Joubert, car Mazarin,
+au lieu d’en garder rancune, l’admira et souhaita de s’attacher une
+pareille fidélité.
+
+On voit par cette seule histoire ce qu’était l’esprit de Colbert. Les
+événements, se déroulant peu à peu, laisseront fonctionner librement
+tous les ressorts de cet esprit. Colbert ne fut pas long à s’insinuer
+dans les bonnes grâces du cardinal: il lui devint même indispensable.
+Tous ses comptes, le commis les connaissait, sans que le cardinal
+lui en eût jamais parlé. Ce secret entre eux, à deux, était un lien
+puissant, et voilà pourquoi, près de paraître devant le maître d’un
+autre monde, Mazarin voulait prendre un parti et un bon conseil pour
+disposer du bien qu’il était forcé de laisser en ce monde-ci.
+
+Après la visite de Guénaud, il appela donc Colbert, le fit asseoir et
+lui dit:
+
+— Causons, monsieur Colbert, et sérieusement, car je suis malade et il
+se pourrait que je vinsse à mourir.
+
+— L’homme est mortel, répliqua Colbert.
+
+— Je m’en suis toujours souvenu, monsieur Colbert, et j’ai travaillé
+dans cette prévision... Vous savez que j’ai amassé un peu de bien ...
+
+— Je le sais, monseigneur.
+
+— À combien estimez-vous à peu près ce bien, monsieur Colbert?
+
+— À quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres neuf
+sous et huit deniers, répondit Colbert.
+
+Le cardinal poussa un gros soupir et regarda Colbert avec admiration;
+mais il se permit un sourire.
+
+— Argent connu, ajouta Colbert en réponse à ce sourire.
+
+Le cardinal fit un soubresaut dans son lit.
+
+— Qu’entendez-vous par là? dit-il.
+
+— J’entends, dit Colbert, qu’outre ces quarante millions cinq cent
+soixante mille deux cents livres neuf sous huit deniers il y a treize
+autres millions que l’on ne connaît pas.
+
+— Ouf! soupira Mazarin, quel homme!
+
+À ce moment la tête de Bernouin apparut dans l’embrasure de la porte.
+
+— Qu’y a-t-il, demanda Mazarin, et pourquoi me trouble-t-on?
+
+— Le père théatin, directeur de Son Éminence, avait été mandé pour ce
+soir; il ne pourrait revenir qu’après-demain chez Monseigneur.
+
+Mazarin regarda Colbert, qui aussitôt prit son chapeau en disant: — Je
+reviendrai, monseigneur.
+
+Mazarin hésita.
+
+— Non, non, dit-il, j’ai autant affaire de vous que de lui. D’ailleurs,
+vous êtes mon autre confesseur, vous... et ce que je dis à l’un,
+l’autre peut l’entendre. Restez-là, Colbert.
+
+— Mais, monseigneur, s’il n’y a pas secret de pénitence, le directeur
+consentira-t-il?
+
+— Ne vous inquiétez pas de cela, entrez dans la ruelle.
+
+— Je puis attendre dehors, monseigneur.
+
+— Non, non, mieux vaut que vous entendiez la confession d’un homme de
+bien.
+
+Colbert s’inclina et passa dans la ruelle.
+
+— Introduisez le père théatin, dit Mazarin en fermant les rideaux.
+
+
+
+
+Chapitre XLV — Confession d’un homme de bien
+
+
+Le théatin entra délibérément, sans trop s’étonner du bruit et du
+mouvement que les inquiétudes sur la santé du cardinal avaient soulevés
+dans sa maison.
+
+— Venez, mon révérend, dit Mazarin après un dernier regard à la ruelle;
+venez et soulagez-moi.
+
+— C’est mon devoir, monseigneur, répliqua le théatin.
+
+— Commencez par vous asseoir commodément, car je vais débuter par
+une confession générale; vous me donnerez tout de suite une bonne
+absolution, et je me croirai plus tranquille.
+
+— Monseigneur, dit le révérend, vous n’êtes pas tellement malade qu’une
+confession générale soit urgente... Et ce sera bien fatigant, prenez
+garde!
+
+— Vous supposez qu’il y en a long, mon révérend?
+
+— Comment croire qu’il en soit autrement, quand on a vécu aussi
+complètement que Votre Éminence?
+
+— Ah! c’est vrai... Oui, le récit peut être long.
+
+— La miséricorde de Dieu est grande, nasilla le théatin.
+
+— Tenez, dit Mazarin, voilà que je commence à m’effrayer moi-même
+d’avoir tant laissé passer de choses que le Seigneur pouvait réprouver.
+
+— N’est-ce pas? dit naïvement le théatin en éloignant de la lampe sa
+figure fine et pointue comme celle d’une taupe. Les pécheurs sont comme
+cela: oublieux avant, puis scrupuleux quand il est trop tard.
+
+— Les pécheurs? répliqua Mazarin. Me dites-vous ce mot avec ironie et
+pour me reprocher toutes les généalogies que j’ai laissé faire sur mon
+compte... moi, fils de pêcheur, en effet?
+
+— Hum! fit le théatin.
+
+— C’est là un premier péché, mon révérend; car enfin, j’ai souffert
+qu’on me fît descendre des vieux consuls de Rome, T. Geganius Macerinus
+Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III, dont parle la chronique
+de Haolander... De Macerinus à Mazarin, la proximité était tentante.
+Macerinus, diminutif, veut dire maigrelet. Oh! mon révérend, Mazarini
+peut signifier aujourd’hui, à l’augmentatif, maigre comme un Lazare.
+Voyez!
+
+Et il montra ses bras décharnés et ses jambes dévorées par la fièvre.
+
+— Que vous soyez né d’une famille de pêcheurs, reprit le théatin, je
+n’y vois rien de fâcheux pour vous... car enfin, saint Pierre était un
+pêcheur, et si vous êtes prince de l’Église, monseigneur, il en a été
+le chef suprême. Passons, s’il vous plaît.
+
+— D’autant plus que j’ai menacé de la Bastille un certain Bounet,
+prêtre d’Avignon, qui voulait publier une généalogie de Casa Mazarini
+beaucoup trop merveilleuse.
+
+— Pour être vraisemblable? répliqua le théatin.
+
+— Oh! alors, si j’eusse agi dans cette idée, mon révérend, c’était vice
+d’orgueil... autre péché.
+
+— C’était excès d’esprit, et jamais on ne peut reprocher à personne ces
+sortes d’abus. Passons, passons.
+
+— J’en étais à l’orgueil... Voyez-vous, mon révérend, je vais tâcher de
+diviser cela par péchés capitaux.
+
+— J’aime les divisions bien faites.
+
+— J’en suis aise. Il faut que vous sachiez qu’en 1630... hélas! voilà
+trente et un ans!
+
+— Vous aviez vingt-neuf ans, monseigneur.
+
+— Âge bouillant. Je tranchais du soldat en me jetant à Casal dans les
+arquebusades, pour montrer que je montais à cheval aussi bien qu’un
+officier. Il est vrai que j’apportai la paix aux Espagnols et aux
+Français. Cela rachète un peu mon péché.
+
+— Je ne vois pas le moindre péché à montrer qu’on monte à cheval, dit
+le théatin, c’est du goût parfait, et cela honore notre robe. En ma
+qualité de chrétien, j’approuve que vous ayez empêché l’effusion du
+sang; en ma qualité de religieux, je suis fier de la bravoure qu’un
+collègue a témoignée.
+
+Mazarin fit un humble salut de la tête.
+
+— Oui, dit-il, mais les suites!
+
+— Quelles suites?
+
+— Eh! ce damné péché d’orgueil a des racines sans fin...Depuis que je
+m’étais jeté comme cela entre deux armées, que j’avais flairé la poudre
+et parcouru des lignes de soldats, je regardais un peu en pitié les
+généraux.
+
+— Ah!
+
+— Voilà le mal... En sorte que je n’en ai plus trouvé un seul
+supportable depuis ce temps-là.
+
+— Le fait est, dit le théatin, que les généraux que nous avons eus
+n’étaient pas forts.
+
+— Oh! s’écria Mazarin, il y avait M. le prince... je l’ai bien
+tourmenté, celui-là!
+
+— Il n’est pas à plaindre, il a acquis assez de gloire et assez de bien.
+
+— Soit pour M. le prince; mais M. de Beaufort, par exemple... que j’ai
+tant fait souffrir au donjon de Vincennes?
+
+— Ah! mais c’était un rebelle, et la sûreté de l’État exigeait que vous
+fissiez le sacrifice... Passons.
+
+— Je crois que j’ai épuisé l’orgueil. Il y a un autre péché que j’ai
+peur de qualifier...
+
+— Je le qualifierai, moi... Dites toujours.
+
+— Un bien grand péché, mon révérend.
+
+— Nous verrons, monseigneur.
+
+— Vous ne pouvez manquer d’avoir ouï parler de certaines relations que
+j’aurais eues... avec Sa Majesté la reine mère... Les malveillants...
+
+— Les malveillants, monseigneur, sont des sots... Ne fallait-il pas,
+pour le bien de l’État et pour l’intérêt du jeune roi, que vous
+vécussiez en bonne intelligence avec la reine? Passons, passons.
+
+— Je vous assure, dit Mazarin, que vous m’enlevez de la poitrine un
+terrible poids.
+
+— Vétilles que tout cela!... Cherchez les choses sérieuses.
+
+— Il y a bien de l’ambition, mon révérend...
+
+— C’est la marche des grandes choses, monseigneur.
+
+— Même cette velléité de la tiare?...
+
+— Être pape, c’est être le premier des chrétiens... Pourquoi ne
+l’eussiez vous pas désiré?
+
+— On a imprimé que j’avais, pour arriver là, vendu Cambrai aux
+Espagnols.
+
+— Vous avez fait peut-être vous-même des pamphlets sans trop persécuter
+les pamphlétaires?
+
+— Alors, mon révérend, j’ai vraiment le cœur bien net. Je ne sens plus
+que de légères peccadilles.
+
+— Dites.
+
+— Le jeu.
+
+— C’est un peu mondain; mais enfin, vous étiez obligé, par le devoir de
+la grandeur, à tenir maison.
+
+— J’aimais à gagner...
+
+— Il n’est pas de joueur qui joue pour perdre.
+
+— Je trichais bien un peu...
+
+— Vous preniez votre avantage. Passons.
+
+— Eh bien! mon révérend, je ne sens plus rien du tout sur ma
+conscience. Donnez-moi l’absolution, et mon âme pourra, lorsque Dieu
+l’appellera, monter sans obstacle jusqu’à son trône.
+
+Le théatin ne remua ni les bras ni les lèvres.
+
+— Qu’attendez-vous, mon révérend, dit Mazarin.
+
+— J’attends la fin.
+
+— La fin de quoi?
+
+— De la confession, monseigneur.
+
+— Mais j’ai fini.
+
+— Oh! non! Votre Éminence fait erreur.
+
+— Pas que je sache.
+
+— Cherchez bien.
+
+— J’ai cherché aussi bien que possible.
+
+— Alors je vais aider votre mémoire.
+
+— Voyons.
+
+Le théatin toussa plusieurs fois.
+
+— Vous ne me parlez pas de l’avarice, autre péché capital, ni de ces
+millions, dit-il.
+
+— Quels millions, mon révérend?
+
+— Mais ceux que vous possédez, monseigneur.
+
+— Mon père, cet argent est à moi, pourquoi vous en parlerais-je?
+
+— C’est que, voyez-vous, nos deux opinions diffèrent. Vous dites que
+cet argent est à vous, et, moi, je crois qu’il est un peu à d’autres.
+
+Mazarin porta une main froide à son front perlé de sueur.
+
+— Comment cela? balbutia-t-il.
+
+— Voici. Votre Éminence a gagné beaucoup de biens au service du roi...
+
+— Hum! beaucoup... ce n’est pas trop.
+
+— Quoi qu’il en soit, d’où venait ce bien?
+
+— De l’État.
+
+— L’État, c’est le roi.
+
+— Mais que concluez-vous, mon révérend? dit Mazarin, qui commençait à
+trembler.
+
+— Je ne puis conclure sans une liste des biens que vous avez. Comptons
+un peu, s’il vous plaît: vous avez l’évêché de Metz.
+
+— Oui.
+
+— Les abbayes de Saint-Clément, de Saint-Arnoud et de Saint-Vincent,
+toujours à Metz.
+
+— Oui.
+
+— Vous avez l’abbaye de Saint-Denis, en France, un beau bien.
+
+— Oui, mon révérend.
+
+— Vous avez l’abbaye de Cluny, qui est si riche.
+
+— Je l’ai.
+
+— Celle de Saint-Médard, à Soissons, cent mille livres de revenus.
+
+— Je ne le nie pas.
+
+— Celle de Saint-Victor, à Marseille, une des meilleures du Midi.
+
+— Oui, mon père.
+
+— Un bon million par an. Avec les émoluments du cardinalat et du
+ministère, c’est peut-être deux millions par an.
+
+— Eh!
+
+— Pendant dix ans, c’est vingt millions... et vingt millions placés à
+cinquante pour cent donnent, par progression, vingt autres millions en
+dix ans.
+
+— Comme vous comptez, pour un théatin!
+
+— Depuis que Votre Éminence a placé notre ordre dans le couvent que
+nous occupons près de Saint-Germain-des-Prés, en 1644, c’est moi qui
+fais les comptes de la société.
+
+— Et les miens, à ce que je vois, mon révérend.
+
+— Il faut savoir un peu de tout, monseigneur.
+
+— Eh bien! concluez à présent.
+
+— Je conclus que le bagage est trop gros pour que vous passiez à la
+porte du paradis.
+
+— Je serai damné?
+
+— Si vous ne restituez pas, oui.
+
+Mazarin poussa un cri pitoyable.
+
+— Restituer! mais à qui, bon Dieu!
+
+— Au maître de cet argent, au roi!
+
+— Mais c’est le roi qui m’a tout donné!...
+
+— Un moment! le roi ne signe pas les ordonnances!
+
+Mazarin passa des soupirs aux gémissements.
+
+— L’absolution, dit-il.
+
+— Impossible, monseigneur... Restituez, restituez, répliqua le théatin.
+
+— Mais, enfin, vous m’absolvez de tous les péchés; pourquoi pas de
+celui là?
+
+— Parce que, répondit le révérend, vous absoudre pour ce motif est un
+péché dont le roi ne m’absoudrait jamais, monseigneur.
+
+Là-dessus, le confesseur quitta son pénitent avec une mine pleine de
+componction, puis il sortit du même pas qu’il était entré.
+
+— Holà! mon Dieu, gémit le cardinal... Venez ça, Colbert; je suis bien
+malade, mon ami!
+
+
+
+
+Chapitre XLVI — La donation
+
+
+Colbert reparut sous les rideaux.
+
+— Avez-vous entendu? dit Mazarin.
+
+— Hélas! oui, monseigneur.
+
+— Est-ce qu’il a raison? Est-ce que tout cet argent est du bien mal
+acquis?
+
+— Un théatin, monseigneur, est un mauvais juge en matière de finances,
+répondit froidement Colbert. Cependant il se pourrait que, d’après
+ses idées théologiques, Votre Éminence eût de certains torts. On en a
+toujours eu... quand on meurt.
+
+— On a d’abord celui de mourir, Colbert.
+
+— C’est vrai, monseigneur. Envers qui cependant le théatin vous
+aurait-il trouvé des torts? Envers le roi.
+
+Mazarin haussa les épaules.
+
+— Comme si je n’avais pas sauvé son État et ses finances!
+
+— Cela ne souffre pas de controverse, monseigneur.
+
+— N’est-ce pas? Donc, j’aurais gagné très légitimement un salaire,
+malgré mon confesseur?
+
+— C’est hors de doute.
+
+— Et je pourrais garder pour ma famille, si besogneuse, une bonne
+partie... le tout même de ce que j’ai gagné!
+
+— Je n’y vois aucun empêchement, monseigneur.
+
+— J’étais bien sûr, en vous consultant, Colbert, d’avoir un avis sage,
+répliqua Mazarin tout joyeux.
+
+Colbert fit sa grimace de pédant.
+
+— Monseigneur, interrompit-il, il faudrait bien voir cependant si ce
+qu’a dit le théatin n’est pas un piège.
+
+— Non, un piège... pourquoi? Le théatin est honnête homme.
+
+— Il a cru Votre Éminence aux portes du tombeau, puisque Votre Éminence
+le consultait... Ne l’ai-je pas entendu vous dire: «Distinguez ce que
+le roi vous a donné de ce que vous vous êtes donné à vous-même...»
+Cherchez bien, monseigneur, s’il ne vous a pas un peu dit cela, c’est
+assez une parole de théatin.
+
+— Il serait possible.
+
+— Auquel cas, monseigneur, je vous regarderais comme mis en demeure par
+le religieux...
+
+— De restituer? s’écria Mazarin tout échauffé.
+
+— Eh! je ne dis pas non.
+
+— De restituer tout! Vous n’y songez pas... Vous dites comme le
+confesseur.
+
+— Restituer une partie, c’est-à-dire faire la part de Sa Majesté,
+et cela, monseigneur, peut avoir des dangers. Votre Éminence est un
+politique trop habile pour ignorer qu’à cette heure le roi ne possède
+pas cent cinquante mille livres nettes dans ses coffres.
+
+— Ce n’est pas mon affaire, dit Mazarin triomphant, c’est celle de M.
+le surintendant Fouquet, dont je vous ai donné, ces derniers mois, tous
+les comptes à vérifier.
+
+Colbert pinça les lèvres à ce seul nom de Fouquet.
+
+— Sa Majesté, dit-il entre ses dents, n’a d’argent que celui qu’amasse
+M. Fouquet; votre argent à vous, monseigneur, lui sera une friande
+pâture.
+
+— Enfin, je ne suis pas le surintendant des finances du roi, moi; j’ai
+ma bourse... Certes, je ferais bien, pour le bonheur de Sa Majesté...
+quelques legs... mais je ne puis frustrer ma famille...
+
+— Un legs partiel vous déshonore et offense le roi. Une partie léguée
+à Sa Majesté, c’est l’aveu que cette partie vous a inspiré des doutes
+comme n’étant pas acquise légitimement.
+
+— Monsieur Colbert!...
+
+— J’ai cru que Votre Éminence me faisait l’honneur de me demander un
+conseil.
+
+— Oui, mais vous ignorez les principaux détails de la question.
+
+— Je n’ignore rien, monseigneur; voilà dix ans que je passe en revue
+toutes les colonnes de chiffres qui se font en France, et si je les ai
+péniblement clouées en ma tête, elles y sont si bien rivées à présent,
+que depuis l’office de M. Letellier, qui est sobre, jusqu’aux petites
+largesses secrètes de M. Fouquet, qui est prodigue, je réciterais,
+chiffre par chiffre, tout l’argent qui se dépense de Marseille à
+Cherbourg.
+
+— Alors, vous voudriez que je jetasse tout mon argent dans les coffres
+du roi! s’écria ironiquement Mazarin, à qui la goutte arrachait en même
+temps plusieurs soupirs douloureux. Certes, le roi ne me reprocherait
+rien, mais il se moquerait de moi en mangeant mes millions, et il
+aurait bien raison.
+
+— Votre Éminence ne m’a pas compris. Je n’ai pas prétendu le moins du
+monde que le roi dût dépenser votre argent.
+
+— Vous le dites clairement, ce me semble, en me conseillant de le lui
+donner.
+
+— Ah! répliqua Colbert, c’est que Votre Éminence, absorbée qu’elle est
+par son mal, perd de vue complètement le caractère de Sa Majesté Louis
+XIV.
+
+— Comment cela?...
+
+— Ce caractère, je crois, si j’ose m’exprimer ainsi, ressemble à celui
+que Monseigneur confessait tout à l’heure au théatin.
+
+— Osez; c’est...?
+
+— C’est l’orgueil. Pardon, monseigneur; la fierté, voulais-je dire. Les
+rois n’ont pas d’orgueil: c’est une passion humaine.
+
+— L’orgueil, oui, vous avez raison. Après?...
+
+— Eh bien! monseigneur, si j’ai rencontré juste, Votre Éminence n’a
+qu’à donner tout son argent au roi, et tout de suite.
+
+— Mais pourquoi? dit Mazarin fort intrigué.
+
+— Parce que le roi n’acceptera pas le tout.
+
+— Oh! un jeune homme qui n’a pas d’argent et qui est rongé d’ambition.
+
+— Soit.
+
+— Un jeune homme qui désire ma mort.
+
+— Monseigneur...
+
+— Pour hériter, oui, Colbert; oui, il désire ma mort pour hériter.
+Triple sot que je suis! je le préviendrais!
+
+— Précisément. Si la donation est faite dans une certaine forme, il
+refusera.
+
+— Allons donc!
+
+— C’est positif. Un jeune homme qui n’a rien fait, qui brûle de devenir
+illustre, qui brûle de régner seul, ne prendra rien de bâti; il voudra
+construire lui-même. Ce prince-là, monseigneur, ne se contentera pas du
+Palais-Royal que M. de Richelieu lui a légué, ni du palais Mazarin que
+vous avez si superbement fait construire, ni du Louvre que ses ancêtres
+ont habité, ni de Saint-Germain où il est né. Tout ce qui ne procédera
+pas de lui, il le dédaignera, je le prédis.
+
+— Et vous garantissez que si je donne mes quarante millions au roi...
+
+— En lui disant de certaines choses, je garantis qu’il refusera.
+
+— Ces choses... sont?
+
+— Je les écrirai, si Monseigneur veut me les dicter.
+
+— Mais enfin, quel avantage pour moi?
+
+— Un énorme. Personne ne peut plus accuser Votre Éminence de cette
+injuste avarice que les pamphlétaires ont reprochée au plus brillant
+esprit de ce siècle.
+
+— Tu as raison, Colbert, tu as raison; va trouver le roi de ma part et
+porte lui mon testament.
+
+— Une donation, monseigneur.
+
+— Mais s’il acceptait! s’il allait accepter?
+
+— Alors, il resterait treize millions à votre famille, et c’est une
+jolie somme.
+
+— Mais tu serais un traître ou un sot, alors.
+
+— Et je ne suis ni l’un ni l’autre, monseigneur... Vous me paraissez
+craindre beaucoup que le roi n’accepte... Oh! craignez plutôt qu’il
+n’accepte pas...
+
+— S’il n’accepte pas, vois-tu, je lui veux garantir mes treize millions
+de réserve... Oui, je le ferai... Oui... Mais voici la douleur qui
+vient; je vais tomber en faiblesse.... C’est que je suis malade,
+Colbert, que je suis près de ma fin.
+
+Colbert tressaillit.
+
+Le cardinal était bien mal en effet: il suait à grosses gouttes sur
+son lit de douleur, et cette pâleur effrayante d’un visage ruisselant
+d’eau était un spectacle que le plus endurci praticien n’eût pas
+supporté sans compassion. Colbert fut sans doute très ému, car il
+quitta la chambre en appelant Bernouin près du moribond et passa dans
+le corridor. Là, se promenant de long en large avec une expression
+méditative qui donnait presque de la noblesse à sa tête vulgaire, les
+épaules arrondies, le cou tendu, les lèvres entrouvertes pour laisser
+échapper des lambeaux décousus de pensées incohérentes, il s’enhardit
+à la démarche qu’il voulait tenter, tandis qu’à dix pas de lui, séparé
+seulement par un mur, son maître étouffait dans des angoisses qui lui
+arrachaient des cris lamentables, ne pensant plus ni aux trésors de
+la terre ni aux joies du paradis, mais bien à toutes les horreurs de
+l’enfer.
+
+Tandis que les serviettes brûlantes, les topiques, les révulsifs et
+Guénaud, rappelé près du cardinal, fonctionnaient avec une activité
+toujours croissante, Colbert, tenant à deux mains sa grosse tête, pour
+y comprimer la fièvre des projets enfantés par le cerveau, méditait
+la teneur de la donation qu’il allait faire écrire à Mazarin dès la
+première heure de répit que lui donnerait le mal. Il semblait que
+tous ces cris du cardinal et toutes ces entreprises de la mort sur
+ce représentant du passé fussent des stimulants pour le génie de ce
+penseur aux sourcils épais qui se tournait déjà vers le lever du
+nouveau soleil d’une société régénérée.
+
+Colbert revint près de Mazarin lorsque la raison fut revenue au malade,
+et lui persuada de dicter une donation ainsi conçue: «Près de paraître
+devant Dieu, maître des hommes, je prie le roi, qui fut mon maître
+sur la terre, de reprendre les biens que sa bonté m’avait donnés, et
+que ma famille sera heureuse de voir passer en de si illustres mains.
+Le détail de mes biens se trouvera, il est dressé, à la première
+réquisition de Sa Majesté, ou au dernier soupir de son plus dévoué
+serviteur. Jules, cardinal de Mazarin.» Le cardinal signa en soupirant;
+Colbert cacheta le paquet et le porta immédiatement au Louvre, où le
+roi venait de rentrer. Puis il revint à son logis, se frottant les
+mains avec la confiance d’un ouvrier qui a bien employé sa journée.
+
+
+
+
+Chapitre XLVII — Comment Anne d’Autriche donna un conseil à Louis XIV,
+et comment M. Fouquet lui en donna un autre
+
+
+La nouvelle de l’extrémité où se trouvait le cardinal s’était déjà
+répandue, et elle attirait au moins autant de gens au Louvre que la
+nouvelle du mariage de Monsieur, le frère du roi, laquelle avait déjà
+été annoncée à titre de fait officiel.
+
+À peine Louis XIV rentrait-il chez lui, tout rêveur encore des choses
+qu’il avait vues ou entendu dire dans cette soirée, que l’huissier
+annonça que la même foule de courtisans qui, le matin, s’était
+empressée à son lever, se représentait de nouveau à son coucher, faveur
+insigne que depuis le règne du cardinal la cour, fort peu discrète
+dans ses préférences, avait accordée au ministre sans grand souci de
+déplaire au roi. Mais le ministre avait eu, comme nous l’avons dit, une
+grave attaque de goutte, et la marée de la flatterie montait vers le
+trône. Les courtisans ont ce merveilleux instinct de flairer d’avance
+tous les événements; les courtisans ont la science suprême: ils sont
+diplomates pour éclairer les grands dénouements des circonstances
+difficiles, capitaines pour deviner l’issue des batailles, médecins
+pour guérir les maladies.
+
+Louis XIV, à qui sa mère avait appris cet axiome, entre beaucoup
+d’autres, comprit que Son Éminence Monseigneur le cardinal Mazarin
+était bien malade. À peine Anne d’Autriche eut-elle conduit la jeune
+reine dans ses appartements et soulagé son front du poids de la
+coiffure de cérémonie, qu’elle revint trouver son fils dans le cabinet
+où, seul, morne et le cœur ulcéré, il passait sur lui-même, comme pour
+exercer sa volonté, une de ces colères sourdes et terribles, colères de
+roi, qui font des événements quand elles éclatent, et qui, chez Louis
+XIV, grâce à sa puissance merveilleuse sur lui-même, devinrent des
+orages si bénins, que sa plus fougueuse, son unique colère, celle que
+signale Saint-Simon, tout en s’en étonnant, fut cette fameuse colère
+qui éclata cinquante ans plus tard à propos d’une cachette de M. le duc
+du Maine, et qui eut pour résultat une grêle de coups de canne donnés
+sur le dos d’un pauvre laquais qui avait volé un biscuit.
+
+Le jeune roi était donc, comme nous l’avons vu, en proie à une
+douloureuse surexcitation, et il se disait en se regardant dans une
+glace:
+
+— Ô roi!... roi de nom, et non de fait... fantôme, vain fantôme que tu
+es!.... statue inerte qui n’as d’autre puissance que celle de provoquer
+un salut de la part des courtisans, quand pourras-tu donc lever ton
+bras de velours, serrer ta main de soie? quand pourras-tu ouvrir pour
+autre chose que pour soupirer ou sourire tes lèvres condamnées à la
+stupide immobilité des marbres de ta galerie?
+
+Alors, passant la main sur son front et cherchant l’air, il s’approcha
+de la fenêtre et vit au bas quelques cavaliers qui causaient entre
+eux, quelques groupes timidement curieux. Ces cavaliers, c’était une
+fraction du guet; ce groupe, c’étaient les empressés du peuple, ceux-là
+pour qui un roi est toujours une chose curieuse, comme un rhinocéros,
+un crocodile ou un serpent.
+
+Il frappa son front du plat de sa main en s’écriant:
+
+— Roi de France! quel titre! Peuple de France! quelle masse de
+créatures! Et voilà que je rentre dans mon Louvre; mes chevaux, à peine
+dételés, fument encore, et j’ai tout juste soulevé assez d’intérêt
+pour que vingt personnes à peine me regardent passer... Vingt... que
+dis-je! non, il n’y a pas même vingt curieux pour le roi de France, il
+n’y a pas même dix archers pour veiller sur ma maison: archers, peuple,
+gardes, tout est au Palais-Royal. Pourquoi mon Dieu? Moi, le roi,
+n’ai-je pas le droit de vous demander cela?
+
+— Parce que, dit une voix répondant à la sienne et qui retentit de
+l’autre côté de la portière du cabinet, parce qu’au Palais-Royal il y a
+tout l’or, c’est-à-dire toute la puissance de celui qui veut régner.
+
+Louis se retourna précipitamment.
+
+La voix qui venait de prononcer ces paroles était celle d’Anne
+d’Autriche. Le roi tressaillit, et s’avançant vers sa mère:
+
+— J’espère, dit-il, que Votre Majesté n’a pas fait attention aux vaines
+déclamations dont la solitude et le dégoût familiers aux rois donnent
+l’idée aux plus heureux caractères?
+
+— Je n’ai fait attention qu’à une chose, mon fils: c’est que vous vous
+plaigniez.
+
+— Moi? pas du tout, dit Louis XIV; non, en vérité; vous vous trompez,
+madame.
+
+— Que faisiez-vous donc, Sire?
+
+— Il me semblait être sous la férule de mon professeur et développer un
+sujet d’amplification.
+
+— Mon fils, reprit Anne d’Autriche en secouant la tête, vous avez
+tort de ne vous point fier à ma parole; vous avez tort de ne me point
+accorder votre confiance. Un jour va venir, jour prochain peut-être,
+où vous aurez besoin de vous rappeler cet axiome: «L’or est la
+toute puissance, et ceux-là seuls sont véritablement rois qui sont
+tout-puissants.»
+
+— Votre intention, poursuivit le roi, n’était point cependant de jeter
+un blâme sur les riches de ce siècle?
+
+— Non, dit vivement Anne d’Autriche, non, Sire; ceux qui sont riches
+en ce siècle, sous votre règne, sont riches parce que vous l’avez bien
+voulu, et je n’ai contre eux ni rancune ni envie; ils ont sans doute
+assez bien servi Votre Majesté pour que Votre Majesté leur ait permis
+de se récompenser eux-mêmes. Voilà ce que j’entends dire par la parole
+que vous semblez me reprocher.
+
+— À Dieu ne plaise, madame, que je reproche jamais quelque chose à ma
+mère!
+
+— D’ailleurs, continua Anne d’Autriche, le Seigneur ne donne jamais que
+pour un temps les biens de la terre; le Seigneur, comme correctif aux
+honneurs et à la richesse, le Seigneur a mis la souffrance, la maladie,
+la mort, et nul, ajouta Anne d’Autriche avec un douloureux sourire qui
+prouvait qu’elle faisait à elle-même l’application du funèbre précepte,
+nul n’emporte son bien ou sa grandeur dans le tombeau. Il en résulte
+que les jeunes récoltent les fruits de la féconde moisson préparée par
+les vieux.
+
+Louis écoutait avec une attention croissante ces paroles accentuées par
+Anne d’Autriche dans un but évidemment consolateur.
+
+— Madame, dit Louis XIV regardant fixement sa mère, on dirait, en
+vérité, que vous avez quelque chose de plus à m’annoncer?
+
+— Je n’ai rien absolument, mon fils; seulement, vous aurez remarqué ce
+soir que M. le cardinal est bien malade?
+
+Louis regarda sa mère, cherchant une émotion dans sa voix, une douleur
+dans sa physionomie. Le visage d’Anne d’Autriche semblait légèrement
+altéré; mais cette souffrance avait un caractère tout personnel.
+
+Peut-être cette altération était-elle causée par le cancer qui
+commençait à la mordre au sein.
+
+— Oui, madame, dit le roi, oui, M. de Mazarin est bien malade.
+
+— Et ce serait une grande perte pour le royaume si Son Éminence venait
+à être appelée par Dieu. N’est-ce point votre avis comme le mien, mon
+fils? demanda Anne d’Autriche.
+
+— Oui, madame, oui certainement, ce serait une grande perte pour le
+royaume, dit Louis en rougissant; mais le péril n’est pas si grand,
+ce me semble, et d’ailleurs M. le cardinal est jeune encore. Le roi
+achevait à peine de parler, qu’un huissier souleva la tapisserie et se
+tint debout, un papier à la main, en attendant que le roi l’interrogeât.
+
+— Qu’est-ce que cela? demanda le roi.
+
+— Un message de M. de Mazarin, répondit l’huissier.
+
+— Donnez, dit le roi.
+
+Et il prit le papier. Mais, au moment où il l’allait ouvrir, il se fit
+à la fois un grand bruit dans la galerie, dans les antichambres et dans
+la cour.
+
+— Ah! ah! dit Louis XIV, qui sans doute reconnut ce triple bruit, que
+disais-je donc qu’il n’y avait qu’un roi en France! je me trompais, il
+y en a deux.
+
+En ce moment, la porte s’ouvrit, et le surintendant des finances
+Fouquet apparut à Louis XIV. C’était lui qui faisait ce bruit dans
+la galerie; c’étaient ses laquais qui faisaient ce bruit dans les
+antichambres; c’étaient ses chevaux qui faisaient ce bruit dans la
+cour. En outre, on entendait un long murmure sur son passage qui ne
+s’éteignait que longtemps après qu’il avait passé. C’était ce murmure
+que Louis XIV regrettait si fort de ne point entendre alors sous ses
+pas et mourir derrière lui.
+
+— Celui-là n’est pas précisément un roi comme vous le croyez, dit Anne
+d’Autriche à son fils; c’est un homme trop riche, voilà tout.
+
+Et en disant ces mots, un sentiment amer donnait aux paroles de la
+reine leur expression la plus haineuse; tandis que le front de Louis,
+au contraire, resté calme et maître de lui, était pur de la plus
+légère ride. Il salua donc librement Fouquet de la tête, tandis qu’il
+continuait de déplier le rouleau que venait de lui remettre l’huissier.
+Fouquet vit ce mouvement, et, avec une politesse à la fois aisée et
+respectueuse, il s’approcha d’Anne d’Autriche pour laisser toute
+liberté au roi. Louis avait ouvert le papier, et cependant il ne lisait
+pas. Il écoutait Fouquet faire à sa mère des compliments adorablement
+tournés sur sa main et sur ses bras.
+
+La figure d’Anne d’Autriche se dérida et passa presque au sourire.
+
+Fouquet s’aperçut que le roi, au lieu de lire, le regardait et
+l’écoutait; il fit un demi-tour, et, tout en continuant pour ainsi dire
+d’appartenir à Anne d’Autriche, il se retourna en face du roi.
+
+— Vous savez, monsieur Fouquet, dit Louis XIV, que Son Éminence est
+fort mal?
+
+— Oui, Sire, je sais cela, dit Fouquet; et en effet elle est fort mal.
+J’étais à ma campagne de Vaux lorsque la nouvelle m’en est venue, si
+pressante que j’ai tout quitté.
+
+— Vous avez quitté Vaux ce soir, monsieur?
+
+— Il y a une heure et demie, oui, Votre Majesté, dit Fouquet,
+consultant une montre toute garnie de diamants.
+
+— Une heure et demie! dit le roi, assez puissant pour maîtriser sa
+colère, mais non pour cacher son étonnement.
+
+— Je comprends, Sire, Votre Majesté doute de ma parole, et elle a
+raison; mais, si je suis venu ainsi, c’est vraiment par merveille.
+On m’avait envoyé d’Angleterre trois couples de chevaux fort vifs,
+m’assurait-on; ils étaient disposés de quatre lieues en quatre lieues,
+et je les ai essayés ce soir. Ils sont venus en effet de Vaux au Louvre
+en une heure et demie, et Votre Majesté voit qu’on ne m’avait pas
+trompé.
+
+La reine mère sourit avec une secrète envie. Fouquet alla au-devant de
+cette mauvaise pensée.
+
+— Aussi, madame, se hâta-t-il d’ajouter, de pareils chevaux sont faits,
+non pour des sujets, mais pour des rois, car les rois ne doivent jamais
+le céder à qui que ce soit en quoi que ce soit.
+
+Le roi leva la tête.
+
+— Cependant, interrompit Anne d’Autriche, vous n’êtes point roi, que je
+sache, monsieur Fouquet?
+
+— Aussi, madame, les chevaux n’attendent-ils qu’un signe de Sa Majesté
+pour entrer dans les écuries du Louvre; et si je me suis permis de les
+essayer, c’était dans la seule crainte d’offrir au roi quelque chose
+qui ne fût pas précisément une merveille.
+
+Le roi était devenu fort rouge.
+
+— Vous savez, monsieur Fouquet, dit la reine, que l’usage n’est point à
+la cour de France qu’un sujet offre quelque chose à son roi?
+
+Louis fit un mouvement.
+
+— J’espérais, madame, dit Fouquet fort agité, que mon amour pour Sa
+Majesté, mon désir incessant de lui plaire, serviraient de contrepoids
+à cette raison d’étiquette. Ce n’était point d’ailleurs un présent que
+je me permettais d’offrir, c’était un tribut que je payais.
+
+— Merci, monsieur Fouquet, dit poliment le roi, et je vous sais gré
+de l’intention, car j’aime en effet les bons chevaux; mais vous savez
+que je suis bien peu riche; vous le savez mieux que personne, vous,
+mon surintendant des finances. Je ne puis donc, lors même que je le
+voudrais, acheter un attelage si cher.
+
+Fouquet lança un regard plein de fierté à la reine mère qui semblait
+triompher de la fausse position du ministre, et répondit:
+
+— Le luxe est la vertu des rois, Sire; c’est le luxe qui les fait
+ressembler à Dieu; c’est par le luxe qu’ils sont plus que les autres
+hommes. Avec le luxe un roi nourrit ses sujets et les honore. Sous la
+douce chaleur de ce luxe des rois naît le luxe des particuliers, source
+de richesses pour le peuple. Sa Majesté, en acceptant le don de six
+chevaux incomparables, eût piqué d’amour-propre les éleveurs de notre
+pays, du Limousin, du Perche, de la Normandie; cette émulation eût été
+profitable à tous... Mais le roi se tait, et par conséquent je suis
+condamné.
+
+Pendant ce temps, Louis XIV, par contenance, pliait et dépliait le
+papier de Mazarin, sur lequel il n’avait pas encore jeté les yeux. Sa
+vue s’y arrêta enfin, et il poussa un petit cri dès la première ligne.
+
+— Qu’y a-t-il donc, mon fils? demanda Anne d’Autriche en se rapprochant
+vivement du roi.
+
+— De la part du cardinal? reprit le roi en continuant sa lecture. Oui,
+oui, c’est bien de sa part.
+
+— Est-il donc plus mal?
+
+— Lisez, acheva le roi en passant le parchemin à sa mère, comme s’il
+eût pensé qu’il ne fallait pas moins que la lecture pour convaincre
+Anne d’Autriche d’une chose aussi étonnante que celle qui était
+renfermée dans ce papier.
+
+Anne d’Autriche lut à son tour. À mesure qu’elle lisait, ses yeux
+pétillaient d’une joie plus vive qu’elle essayait inutilement de
+dissimuler et qui attira les regards de Fouquet.
+
+— Oh! une donation en règle, dit-elle.
+
+— Une donation? répéta Fouquet.
+
+— Oui, fit le roi répondant particulièrement au surintendant des
+finances; oui, sur le point de mourir, M. le cardinal me fait une
+donation de tous ses biens.
+
+— Quarante millions! s’écria la reine. Ah! mon fils, voilà un beau
+trait de la part de M. le cardinal, et qui va contredire bien des
+malveillantes rumeurs; quarante millions amassés lentement et qui
+reviennent d’un seul coup en masse au trésor royal, c’est d’un sujet
+fidèle et d’un vrai chrétien.
+
+Et ayant jeté une fois encore les yeux sur l’acte, elle le rendit à
+Louis XIV, que l’énoncé de cette somme faisait tout palpitant. Fouquet
+avait fait quelques pas en arrière et se taisait. Le roi le regarda et
+lui tendit le rouleau à son tour. Le surintendant ne fit qu’y arrêter
+une seconde son regard hautain.
+
+Puis, s’inclinant:
+
+— Oui, Sire, dit-il, une donation, je le vois.
+
+— Il faut répondre, mon fils, s’écria Anne d’Autriche; il faut répondre
+sur-le-champ.
+
+— Et comment cela, madame?
+
+— Par une visite au cardinal.
+
+— Mais il y a une heure à peine que je quitte Son Éminence, dit le roi.
+
+— Écrivez alors, Sire.
+
+— Écrire! fit le jeune roi avec répugnance.
+
+— Enfin, reprit Anne d’Autriche, il me semble, mon fils, qu’un homme
+qui vient de faire un pareil présent est bien en droit d’attendre qu’on
+le remercie avec quelque hâte.
+
+Puis, se retournant vers le surintendant:
+
+— Est-ce que ce n’est point votre avis, monsieur Fouquet?
+
+— Le présent en vaut la peine, oui, madame, répliqua le surintendant
+avec une noblesse qui n’échappa point au roi.
+
+— Acceptez donc et remerciez, insista Anne d’Autriche.
+
+— Que dit M. Fouquet? demanda Louis XIV.
+
+— Sa Majesté veut savoir ma pensée?
+
+— Oui.
+
+— Remerciez, Sire...
+
+— Ah! fit Anne d’Autriche.
+
+— Mais n’acceptez pas, continua Fouquet.
+
+— Et pourquoi cela? demanda Anne d’Autriche.
+
+— Mais vous l’avez dit vous-mêmes, madame, répliqua Fouquet, parce que
+les rois ne doivent et ne peuvent recevoir de présents de leurs sujets.
+
+Le roi demeurait muet entre ces deux opinions si opposées.
+
+— Mais quarante millions! dit Anne d’Autriche du même ton dont la
+pauvre Marie-Antoinette dit plus tard: «Vous m’en direz tant!»
+
+— Je le sais, dit Fouquet en riant, quarante millions font une belle
+somme, et une pareille somme pourrait tenter même une conscience royale.
+
+— Mais, monsieur, dit Anne d’Autriche, au lieu de détourner le roi de
+recevoir ce présent, faites donc observer à Sa Majesté, vous dont c’est
+la charge, que ces quarante millions lui font une fortune.
+
+— C’est précisément, madame, parce que ces quarante millions font
+une fortune que je dirai au roi: «Sire, s’il n’est point décent
+qu’un roi accepte d’un sujet six chevaux de vingt mille livres, il
+est déshonorant qu’il doive sa fortune à un autre sujet plus ou
+moins scrupuleux dans le choix des matériaux qui contribuaient à
+l’édification de cette fortune.»
+
+— Il ne vous sied guère, monsieur, dit Anne d’Autriche, de faire une
+leçon au roi; procurez-lui plutôt quarante millions pour remplacer ceux
+que vous lui faites perdre.
+
+— Le roi les aura quand il voudra, dit en s’inclinant le surintendant
+des finances.
+
+— Oui, en pressurant les peuples, fit Anne d’Autriche.
+
+— Eh! ne l’ont-ils pas été, madame, répondit Fouquet, quand on leur a
+fait suer les quarante millions donnés par cet acte? Au surplus, Sa
+Majesté m’a demandé mon avis, le voilà; que Sa Majesté me demande mon
+concours, il en sera de même.
+
+— Allons, allons, acceptez, mon fils, dit Anne d’Autriche; vous êtes au
+dessus des bruits et des interprétations.
+
+— Refusez, Sire, dit Fouquet. Tant qu’un roi vit, il n’a d’autre niveau
+que sa conscience, d’autre juge que son désir; mais, mort, il a la
+postérité qui applaudit ou qui accuse.
+
+— Merci, ma mère, répliqua Louis en saluant respectueusement la
+reine. Merci, monsieur Fouquet, dit-il en congédiant civilement le
+surintendant.
+
+— Acceptez-vous? demanda encore Anne d’Autriche.
+
+— Je réfléchirai, répliqua le roi en regardant Fouquet.
+
+
+
+
+Chapitre XLVIII — Agonie
+
+
+Le jour même où la donation avait été envoyée au roi, le cardinal
+s’était fait transporter à Vincennes. Le roi et la cour l’y avaient
+suivi. Les dernières lueurs de ce flambeau jetaient encore assez
+d’éclat pour absorber, dans leur rayonnement, toutes les autres
+lumières. Au reste, comme on le voit, satellite fidèle de son ministre,
+le jeune Louis XIV marchait jusqu’au dernier moment dans le sens de sa
+gravitation. Le mal, selon les pronostics de Guénaud, avait empiré; ce
+n’était plus une attaque de goutte, c’était une attaque de mort. Puis
+il y avait une chose qui faisait cet agonisant plus agonisant encore:
+c’était l’anxiété que jetait dans son esprit cette donation envoyée au
+roi, et qu’au dire de Colbert le roi devait renvoyer non acceptée au
+cardinal.
+
+Le cardinal avait grande foi, comme nous avons vu, dans les prédictions
+de son secrétaire; mais la somme était forte, et quel que fût le génie
+de Colbert, de temps en temps le cardinal pensait, à part lui, que le
+théatin, lui aussi, avait bien pu se tromper, et qu’il y avait au-moins
+autant de chances pour qu’il ne fût pas damné, qu’il y en avait pour
+que Louis XIV lui renvoyât ses millions.
+
+D’ailleurs, plus la donation tardait à revenir, plus Mazarin trouvait
+que quarante millions valent bien la peine que l’on risque quelque
+chose et surtout une chose aussi hypothétique que l’âme. Mazarin, en sa
+qualité de cardinal et de premier ministre, était à peu près athée et
+tout à fait matérialiste.
+
+À chaque fois que la porte s’ouvrait, il se retournait donc vivement
+vers la porte, croyant voir entrer par là sa malheureuse donation;
+puis, trompé dans son espérance, il se recouchait avec un soupir et
+retrouvait sa douleur d’autant plus vive qu’un instant il l’avait
+oubliée. Anne d’Autriche, elle aussi, avait suivi le cardinal; son
+cœur, quoique l’âge l’eût faite égoïste, ne pouvait se refuser de
+témoigner à ce mourant une tristesse qu’elle lui devait en qualité de
+femme, disent les uns, en qualité de souveraine, disent les autres.
+
+Elle avait, en quelque sorte, pris le deuil de la physionomie par
+avance, et toute la cour le portait comme elle.
+
+Louis, pour ne pas montrer sur son visage ce qui se passait au fond
+de son âme, s’obstinait à rester confiné dans son appartement où sa
+nourrice toute seule lui faisait compagnie; plus il croyait approcher
+du terme où toute contrainte cesserait pour lui, plus il se faisait
+humble et patient, se repliant sur lui-même comme tous les hommes
+forts qui ont quelque dessein, afin de se donner plus de ressort au
+moment décisif. L’extrême-onction avait été secrètement administrée au
+cardinal, qui, fidèle à ses habitudes de dissimulation, luttait contre
+les apparences, et même contre la réalité, recevant dans son lit comme
+s’il n’eût été atteint que d’un mal passager.
+
+Guénaud, de son côté, gardait le secret le plus absolu: interrogé,
+fatigué de poursuites et de questions, il ne répondait rien, sinon:
+«Son Éminence est encore pleine de jeunesse et de force; mais Dieu veut
+ce qu’il veut, et quand il a décidé qu’il doit abattre l’homme, il faut
+que l’homme soit abattu.»
+
+Ces paroles, qu’il semait avec une sorte de discrétion, de réserve et
+de préférence, deux personnes les commentaient avec grand intérêt: le
+roi et le cardinal.
+
+Mazarin, malgré la prophétie de Guénaud, se leurrait toujours, ou,
+pour mieux dire, il jouait si bien son rôle, que les plus fins, en
+disant qu’il se leurrait, prouvaient qu’ils étaient des dupes. Louis,
+éloigné du cardinal depuis deux jours; Louis, l’œil fixé sur cette
+donation qui préoccupait si fort le cardinal; Louis ne savait point
+au juste où en était Mazarin. Le fils de Louis XIII, suivant les
+traditions paternelles, avait été si peu roi jusque-là, que, tout
+en désirant ardemment la royauté, il la désirait avec cette terreur
+qui accompagne toujours l’inconnu. Aussi, ayant pris sa résolution,
+qu’il ne communiquait d’ailleurs à personne, se résolut-il à demander
+à Mazarin une entrevue. Ce fut Anne d’Autriche qui, toujours assidue
+près du cardinal, entendit la première cette proposition du roi et
+qui la transmit au mourant, qu’elle fit tressaillir. Dans quel but
+Louis XIV lui demandait-il une entrevue? Était-ce pour rendre, comme
+l’avait dit Colbert? Était-ce pour garder après remerciement, comme le
+pensait Mazarin? Néanmoins, comme le mourant sentait cette incertitude
+augmenter encore son mal, il n’hésita pas un instant.
+
+— Sa Majesté sera la bienvenue, oui, la très bienvenue, s’écria-t-il
+en faisant à Colbert, qui était assis au pied du lit, un signe que
+celui-ci comprit parfaitement. Madame, continua Mazarin, Votre Majesté
+serait-elle assez bonne pour assurer elle-même le roi de la vérité de
+ce que je viens de dire?
+
+Anne d’Autriche se leva; elle avait hâte, elle aussi, d’être fixée à
+l’endroit des quarante millions qui étaient la sourde pensée de tout le
+monde.
+
+Anne d’Autriche sortie, Mazarin fit un grand effort, et se soulevant
+vers Colbert:
+
+— Eh bien! Colbert, dit-il, voilà deux jours malheureux! voilà deux
+mortels jours, et, tu le vois, rien n’est revenu de là-bas.
+
+— Patience, monseigneur, dit Colbert.
+
+— Es-tu fou, malheureux! tu me conseilles la patience! Oh! en vérité,
+Colbert, tu te moques de moi: je meurs, et tu me cries d’attendre!
+
+— Monseigneur, dit Colbert avec son sang-froid habituel, il est
+impossible que les choses n’arrivent pas comme je l’ai dit. Sa Majesté
+vient vous voir, c’est qu’elle vous rapporte elle-même la donation.
+
+— Tu crois, toi? Eh bien! moi, au contraire, je suis sûr que Sa Majesté
+vient pour me remercier.
+
+Anne d’Autriche rentra en ce moment; en se rendant près de son fils,
+elle avait rencontré dans les antichambres un nouvel empirique. Il
+était question d’une poudre qui devait sauver le cardinal. Anne
+d’Autriche apportait un échantillon de cette poudre. Mais ce n’était
+point cela que Mazarin attendait, aussi ne voulait-il pas même jeter
+les yeux dessus, assurant que la vie ne valait point toutes les peines
+qu’on prenait pour la conserver. Mais, tout en proférant cet axiome
+philosophique, son secret, si longtemps contenu, lui échappa enfin.
+
+— Là, madame, dit-il, là n’est point l’intéressant de la situation;
+j’ai fait au roi, voici tantôt deux jours, une petite donation;
+jusqu’ici, par délicatesse sans doute, Sa Majesté n’en a point voulu
+parler; mais le moment arrive des explications et je supplie Votre
+Majesté de me dire si le roi a quelques idées sur cette matière.
+
+Anne d’Autriche fit un mouvement pour répondre: Mazarin l’arrêta.
+
+— La vérité, madame, dit-il; au nom du Ciel, la vérité! Ne flattez pas
+un mourant d’un espoir qui serait vain.
+
+Là, il arrêta un regard de Colbert lui disant qu’il allait faire fausse
+route.
+
+— Je sais, dit Anne d’Autriche, en prenant la main du cardinal; je
+sais que vous avez fait généreusement, non pas une petite donation,
+comme vous dites avec tant de modestie, mais un don magnifique; je sais
+combien il vous serait pénible que le roi...
+
+Mazarin écoutait, tout mourant qu’il était, comme dix vivants n’eussent
+pu le faire.
+
+— Que le roi? reprit-il.
+
+— Que le roi, continua Anne d’Autriche, n’acceptât point de bon cœur
+ce que vous offrez si noblement.
+
+Mazarin se laissa retomber sur l’oreiller comme Pantalon, c’est-à-dire
+avec tout le désespoir de l’homme qui s’abandonne au naufrage, mais il
+conserva encore assez de force et de présence d’esprit pour jeter à
+Colbert un de ces regards qui valent bien dix sonnets, c’est-à-dire dix
+longs poèmes.
+
+— N’est-ce pas, ajouta la reine, que vous eussiez considéré le refus du
+roi comme une sorte d’injure?
+
+Mazarin roula sa tête sur l’oreiller sans articuler une seule syllabe.
+
+La reine se trompa, ou feignit de se tromper, à cette démonstration.
+
+— Aussi, reprit-elle, je l’ai circonvenu par de bons conseils, et
+comme certains esprits, jaloux sans doute de la gloire que vous allez
+acquérir par cette générosité, s’efforçaient de prouver au roi qu’il
+devait refuser cette donation, j’ai lutté en votre faveur, et lutté si
+bien, que vous n’aurez pas, je l’espère, cette contrariété à subir.
+
+— Oh! murmura Mazarin avec des yeux languissants, ah! que voilà un
+service que je n’oublierai pas une minute, pendant le peu d’heures qui
+me restent à vivre!
+
+— Au reste, je dois le dire, continua Anne d’Autriche, ce n’est point
+sans peine que je l’ai rendu à Votre Éminence.
+
+— Ah! peste! je le crois. Oh!
+
+— Qu’avez-vous, mon Dieu?
+
+— Il y a que je brûle.
+
+— Vous souffrez donc beaucoup?
+
+— Comme un damné!
+
+Colbert eût voulu disparaître sous les parquets.
+
+— En sorte, reprit Mazarin, que Votre Majesté pense que le roi...
+(il s’arrêta quelques secondes) que le roi, reprit-il après quelques
+secondes, vient ici pour me faire un petit bout de compliment?
+
+— Je le crois, dit la reine.
+
+Mazarin foudroya Colbert de son dernier regard. En ce moment, les
+huissiers annoncèrent le roi dans les antichambres pleines de monde.
+Cette annonce produisit un remue-ménage dont Colbert profita pour
+s’esquiver par la porte de la ruelle. Anne d’Autriche se leva, et
+debout attendit son fils. Louis XIV parut au seuil de la chambre, les
+yeux fixés sur le moribond, qui ne prenait plus même la peine de se
+remuer pour cette Majesté de laquelle il pensait n’avoir plus rien à
+attendre.
+
+Un huissier roula un fauteuil près du lit. Louis salua sa mère, puis le
+cardinal, et s’assit. La reine s’assit à son tour.
+
+Puis, comme le roi avait regardé derrière lui, l’huissier comprit ce
+regard, fit un signe et ce qui restait de courtisans sous les portières
+s’éloigna aussitôt.
+
+Le silence retomba dans la chambre avec les rideaux de velours. Le
+roi, encore très jeune et très timide devant celui qui avait été son
+maître depuis sa naissance, le respectait encore bien plus dans cette
+suprême majesté de la mort; il n’osait donc entamer la conversation,
+sentant que chaque parole devait avoir une portée, non pas seulement
+sur les choses de ce monde, mais encore sur celles de l’autre. Quant
+au cardinal, il n’avait qu’une pensée en ce moment: sa donation. Ce
+n’était point la douleur qui lui donnait cet air abattu et ce regard
+morne; c’était l’attente devant de ce remerciement qui allait sortir de
+la bouche du roi, et couper court à toute espérance de restitution. Ce
+fut Mazarin qui rompit le premier le silence.
+
+— Votre Majesté, dit-il, est venue s’établir à Vincennes?
+
+Louis fit un signe de tête.
+
+— C’est une gracieuse faveur, continua Mazarin, qu’elle accorde à un
+mourant, et qui lui rendra la mort plus douce.
+
+— J’espère, répondit le roi, que je viens visiter, non pas un mourant,
+mais un malade susceptible de guérison.
+
+Mazarin fit un mouvement de tête qui signifiait: «Votre Majesté est
+bien bonne, mais j’en sais plus qu’elle là-dessus.»
+
+— La dernière visite, dit-il, Sire, la dernière.
+
+— S’il en était ainsi, monsieur le cardinal, dit Louis XIV, je
+viendrais une dernière fois prendre les conseils d’un guide à qui je
+dois tout.
+
+Anne d’Autriche était femme; elle ne put retenir ses larmes. Louis se
+montra lui-même fort ému, et Mazarin plus encore que ses deux hôtes,
+mais pour d’autres motifs.
+
+Ici le silence recommença; la reine essuya ses joues et Louis reprit de
+la fermeté.
+
+— Je disais, poursuivit le roi, que je devais beaucoup à Votre Éminence.
+
+Les yeux du cardinal dévorèrent Louis XIV, car il sentait venir le
+moment suprême.
+
+— Et, continua le roi, le principal objet de ma visite était un
+remerciement bien sincère pour le dernier témoignage d’amitié que vous
+avez bien voulu m’envoyer.
+
+Les joues du cardinal se creusèrent, ses lèvres s’entrouvrirent et le
+plus lamentable soupir qu’il eût jamais poussé se prépara à sortir de
+sa poitrine.
+
+— Sire, dit-il, j’aurai dépouillé ma pauvre famille; j’aurai ruiné tous
+les miens, ce qui peut m’être imputé à mal; mais au moins on ne dira
+pas que j’ai refusé de tout sacrifier à mon roi.
+
+Anne d’Autriche recommença ses pleurs.
+
+— Cher monsieur Mazarin, dit le roi d’un ton plus grave qu’on n’eût dû
+l’attendre de sa jeunesse, vous m’avez mal compris, à ce que je vois.
+
+Mazarin se souleva sur son coude.
+
+— Il ne s’agit point ici de ruiner votre chère famille, ni de
+dépouiller vos serviteurs; oh! non, cela ne sera point.
+
+«Allons, il va me rendre quelque bribe, pensa Mazarin; tirons donc le
+morceau le plus large possible.»
+
+«Le roi va s’attendrir et faire le généreux, pensa la reine; ne
+le laissons pas s’appauvrir, pareille occasion de fortune ne se
+représentera jamais.»
+
+— Sire, dit tout haut le cardinal, ma famille est bien nombreuse et mes
+nièces vont être bien privées, moi n’y étant plus.
+
+— Oh! s’empressa d’interrompre la reine, n’ayez aucune inquiétude à
+l’endroit de votre famille, cher monsieur Mazarin; nous n’aurons pas
+d’amis plus précieux que vos amis; vos nièces seront mes enfants, les
+sœurs de Sa Majesté, et, s’il se distribue une faveur en France, ce
+sera pour ceux que vous aimez.
+
+«Fumée!» pensa Mazarin, qui connaissait mieux que personne le fond que
+l’on peut faire sur les promesses des rois. Louis lut la pensée du
+moribond sur son visage.
+
+— Rassurez-vous, cher monsieur de Mazarin, lui dit-il avec un demi
+sourire triste sous son ironie, Mlles de Mazarin perdront en vous
+perdant leur bien le plus précieux; mais elles n’en resteront pas moins
+les plus riches héritières de France, et puisque vous avez bien voulu
+me donner leur dot...
+
+Le cardinal était haletant.
+
+— Je la leur rends, continua Louis, en tirant de sa poitrine et en
+allongeant vers le lit du cardinal le parchemin qui contenait la
+donation qui, depuis deux jours, avait soulevé tant d’orages dans
+l’esprit de Mazarin.
+
+— Que vous avais-je dit, monseigneur? murmura dans la ruelle une voix
+qui passa comme un souffle.
+
+— Votre Majesté me rend ma donation! s’écria Mazarin si troublé par la
+joie qu’il oublia son rôle de bienfaiteur.
+
+— Votre Majesté rend les quarante millions! s’écria Anne d’Autriche, si
+stupéfaite qu’elle oublia son rôle d’affligée.
+
+— Oui, monsieur le cardinal, oui, madame, répondit Louis XIV, en
+déchirant le parchemin que Mazarin n’avait pas encore osé reprendre;
+oui, j’anéantis cet acte qui spoliait toute une famille; le bien acquis
+par Son Éminence à mon service est son bien et non le mien.
+
+— Mais, Sire, s’écria Anne d’Autriche, Votre Majesté songe-t-elle
+qu’elle n’a pas dix mille écus dans ses coffres?
+
+— Madame, je viens de faire ma première action royale, et, je l’espère,
+elle inaugurera dignement mon règne.
+
+— Ah! Sire, vous avez raison! s’écria Mazarin; c’est véritablement
+grand, c’est véritablement généreux, ce que vous venez de faire là!
+
+Et il regardait, l’un après l’autre, les morceaux de l’acte épars sur
+son lit, pour se bien assurer qu’on avait déchiré la minute et non pas
+une copie.
+
+Enfin, ses yeux rencontrèrent celui où se trouvait sa signature,
+et, la reconnaissant, il se renversa tout pâmé sur son chevet. Anne
+d’Autriche, sans force pour cacher ses regrets, levait les mains et les
+yeux au ciel.
+
+— Ah! Sire, s’écria Mazarin, ah! Sire, serez-vous béni! Mon Dieu!
+serez-vous aimé par toute ma famille!... _Per bacco!_ si jamais un
+mécontentement vous venait de la part des miens, Sire, froncez les
+sourcils et je sors de mon tombeau.
+
+Cette pantalonnade ne produisit pas tout l’effet sur lequel avait
+compté Mazarin. Louis avait déjà passé à des considérations d’un ordre
+plus élevé; et, quant à Anne d’Autriche, ne pouvant supporter, sans
+s’abandonner à la colère qu’elle sentait gronder en elle, et cette
+magnanimité de son fils et cette hypocrisie du cardinal, elle se leva
+et sortit de la chambre, peu soucieuse de trahir ainsi son dépit.
+
+Mazarin devina tout, et, craignant que Louis XIV ne revînt sur sa
+première décision, il se mit, pour entraîner les esprits sur une autre
+voie, à crier comme plus tard devait le faire Scapin, dans cette
+sublime plaisanterie que le morose et grondeur Boileau osa reprocher
+à Molière. Cependant, peu à peu les cris se calmèrent, et quand Anne
+d’Autriche fut sortie de la chambre, ils s’éteignirent même tout à fait.
+
+— Monsieur le cardinal, dit le roi, avez-vous maintenant quelque
+recommandation à me faire?
+
+— Sire, répondit Mazarin, vous êtes déjà la sagesse même, la prudence
+en personne; quant à la générosité, je n’en parle pas: ce que vous
+venez de faire dépasse ce que les hommes les plus généreux de
+l’antiquité et des temps modernes ont jamais fait.
+
+Le roi demeura froid à cet éloge.
+
+— Ainsi, dit-il, vous vous bornez à un remerciement, monsieur, et votre
+expérience, bien plus connue encore que ma sagesse, que ma prudence et
+que ma générosité, ne vous fournit pas un avis amical qui me serve pour
+l’avenir?
+
+Mazarin réfléchit un moment.
+
+— Vous venez, dit-il, de faire beaucoup pour moi, c’est-à-dire pour les
+miens, Sire.
+
+— Ne parlons pas de cela, dit le roi.
+
+— Eh bien! continua Mazarin, je veux vous rendre quelque chose en
+échange de ces quarante millions que vous abandonnez si royalement.
+
+Louis XIV fit un mouvement qui indiquait que toutes ces flatteries le
+faisaient souffrir.
+
+— Je veux, reprit Mazarin, vous donner un avis; oui, un avis, et un
+avis plus précieux que ces quarante millions.
+
+— Monsieur le cardinal! interrompit Louis XIV.
+
+— Sire, écoutez cet avis.
+
+— J’écoute.
+
+— Approchez-vous, Sire, car je m’affaiblis... Plus près, Sire, plus
+près.
+
+Le roi se courba sur le lit du mourant.
+
+— Sire, dit Mazarin, si bas que le souffle de sa parole arriva seul
+comme une recommandation du tombeau aux oreilles attentives du jeune
+roi... Sire, ne prenez jamais de Premier ministre.
+
+Louis se redressa, étonné.
+
+L’avis était une confession.
+
+C’était un trésor, en effet, que cette confession sincère de Mazarin.
+Le legs du cardinal au jeune roi se composait de sept paroles
+seulement; mais ces sept paroles, Mazarin l’avait dit, elles valaient
+quarante millions.
+
+Louis en resta un instant étourdi.
+
+Quant à Mazarin, il semblait avoir dit une chose toute naturelle.
+
+— Maintenant, à part votre famille, demanda le jeune roi, avez-vous
+quelqu’un à me recommander, monsieur de Mazarin?
+
+Un petit grattement se fit entendre le long des rideaux de la ruelle.
+
+Mazarin comprit.
+
+— Oui! oui! s’écria-t-il vivement; oui, Sire; je vous recommande un
+homme sage, un honnête homme, un habile homme.
+
+— Dites son nom, monsieur le cardinal.
+
+— Son nom vous est presque inconnu encore, Sire: c’est celui de M.
+Colbert, mon intendant. Oh! essayez de lui, ajouta Mazarin d’une voix
+accentuée; tout ce qu’il m’a prédit est arrivé; il a du coup d’œil, et
+ne s’est jamais trompé, ni sur les choses, ni sur les hommes, ce qui
+est bien plus surprenant encore. Sire, je vous dois beaucoup; mais je
+crois m’acquitter envers vous, en vous donnant M. Colbert.
+
+— Soit, dit faiblement Louis XIV; car, ainsi que le disait Mazarin, ce
+nom de Colbert lui était bien inconnu, et il prenait cet enthousiasme
+du cardinal pour le dire d’un mourant.
+
+Le cardinal était retombé sur son oreiller.
+
+— Pour cette fois, adieu, Sire... adieu, murmura Mazarin... je suis las
+et j’ai encore un rude chemin à faire avant de me présenter devant mon
+nouveau maître. Adieu, Sire.
+
+Le jeune roi sentit des larmes dans ses yeux; il se pencha sur le
+mourant, déjà à moitié cadavre... puis il s’éloigna précipitamment.
+
+
+
+
+Chapitre XLIX — La première apparition de Colbert
+
+
+Toute la nuit se passa en angoisses communes, au mourant et au roi.
+
+Le mourant attendait sa délivrance.
+
+Le roi attendait sa liberté.
+
+Louis ne se coucha point. Une heure après sa sortie de la chambre du
+cardinal, il sut que le mourant, reprenant un peu de forces, s’était
+fait habiller, farder, peigner, et qu’il avait voulu recevoir les
+ambassadeurs.
+
+Pareil à Auguste, il considérait sans doute le monde comme un grand
+théâtre, et voulait jouer proprement le dernier acte de sa comédie.
+
+Anne d’Autriche ne reparut plus chez le cardinal, elle n’avait plus
+rien à y faire. Les convenances furent un prétexte à son absence. Au
+reste, le cardinal ne s’enquit point d’elle: le conseil que la reine
+avait donné à son fils lui était resté sur le cœur. Vers minuit,
+encore tout fardé, Mazarin entra en agonie. Il avait revu son testament
+et comme ce testament était l’expression exacte de sa volonté, et qu’il
+craignait qu’une influence intéressée ne profitât de sa faiblesse pour
+faire changer quelque chose à ce testament, il avait donné le mot
+d’ordre à Colbert, lequel se promenait dans le corridor qui conduisait
+à la chambre à coucher du cardinal, comme la plus vigilante des
+sentinelles. Le roi, renfermé chez lui, dépêchait toutes les heures sa
+nourrice vers l’appartement de Mazarin, avec ordre de lui rapporter le
+bulletin exact de la santé du cardinal.
+
+Après avoir appris que Mazarin s’était fait habiller, farder, peigner
+et avait reçu les ambassadeurs, Louis apprit que l’on commençait pour
+le cardinal les prières des agonisants.
+
+À une heure du matin, Guénaud avait essayé le dernier remède, dit
+remède héroïque. C’était un reste des vieilles habitudes de ce temps
+d’escrime, qui allait disparaître pour faire place à un autre temps,
+que de croire que l’on pouvait garder contre la mort quelque bonne
+botte secrète. Mazarin, après avoir pris le remède, respira pendant
+près de dix minutes.
+
+Aussitôt, il donna l’ordre que l’on répandît en tout lieu et tout de
+suite le bruit d’une crise heureuse.
+
+Le roi, à cette nouvelle, sentit passer comme une sueur froide sur
+son front: il avait entrevu le jour de la liberté, l’esclavage lui
+paraissait plus sombre, et moins acceptable que jamais.
+
+Mais le bulletin qui suivit changea entièrement la face des choses.
+
+Mazarin ne respirait plus du tout, et suivait à peine les prières que
+le curé de Saint-Nicolas-des-Champs récitait auprès de lui. Le roi se
+remit à marcher avec agitation dans sa chambre, et à consulter, tout en
+marchant, plusieurs papiers tirés d’une cassette, dont seul il avait la
+clef.
+
+Une troisième fois la nourrice retourna. M. de Mazarin venait de faire
+un jeu de mots et d’ordonner que l’on revernît sa Flore du Titien.
+
+Enfin, vers deux heures et demie du matin, le roi ne put résister à
+l’accablement; depuis vingt-quatre heures, il ne dormait pas.
+
+Le sommeil, si puissant à son âge, s’empara donc de lui et le terrassa
+pendant une heure environ.
+
+Mais il ne se coucha point pendant cette heure; il dormit sur son
+fauteuil.
+
+Vers quatre heures, la nourrice, en rentrant dans la chambre, le
+réveilla.
+
+— Eh bien? demanda le roi.
+
+— Eh bien! mon cher Sire, dit la nourrice en joignant les mains avec un
+air de commisération, eh bien! il est mort.
+
+Le roi se leva d’un seul coup et comme si un ressort d’acier l’eût mis
+sur ses jambes.
+
+— Mort! s’écria-t-il.
+
+— Hélas! oui.
+
+— Est-ce donc bien sûr?
+
+— Oui.
+
+— Officiel?
+
+— Oui.
+
+— La nouvelle en est-elle donnée?
+
+— Pas encore.
+
+— Mais qui t’a dit, à toi, que le cardinal était mort?
+
+— M. Colbert.
+
+— M. Colbert?
+
+— Oui.
+
+— Et lui-même était sûr de ce qu’il disait?
+
+— Il sortait de la chambre et avait tenu, pendant quelques minutes, une
+glace devant les lèvres du cardinal.
+
+— Ah! fit le roi; et qu’est-il devenu, M. Colbert?
+
+— Il vient de quitter la chambre de Son Éminence.
+
+— Pour aller où?
+
+— Pour me suivre.
+
+— De sorte qu’il est...?
+
+— Là, mon cher Sire, attendant à votre porte que votre bon plaisir soit
+de le recevoir.
+
+Louis courut à la porte, l’ouvrit lui-même et aperçut dans le couloir
+Colbert debout et attendant.
+
+Le roi tressaillit à l’aspect de cette statue toute vêtue de noir.
+
+Colbert, saluant avec un profond respect, fit deux pas vers Sa Majesté.
+
+Louis rentra dans la chambre, en faisant à Colbert signe de le suivre.
+
+Colbert entra. Louis congédia la nourrice qui ferma la porte en sortant.
+
+Colbert se tint modestement debout près de cette porte.
+
+— Que venez-vous m’annoncer, monsieur? dit Louis, fort troublé d’être
+ainsi surpris dans sa pensée intime qu’il ne pouvait complètement
+cacher.
+
+— Que M. le cardinal vient de trépasser, Sire, et que je vous apporte
+son dernier adieu.
+
+Le roi demeura un instant pensif.
+
+Pendant cet instant, il regardait attentivement Colbert; il était
+évident que la dernière pensée du cardinal lui revenait à l’esprit.
+
+— C’est vous qui êtes M. Colbert? demanda-t-il.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Fidèle serviteur de Son Éminence, à ce que Son Éminence m’a dit elle
+même?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Dépositaire d’une partie de ses secrets?
+
+— De tous.
+
+— Les amis et les serviteurs de Son Éminence défunte me seront chers,
+monsieur, et j’aurai soin que vous soyez placé dans mes bureaux.
+
+Colbert s’inclina.
+
+— Vous êtes financier, monsieur, je crois.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et M. le cardinal vous employait à son économat?
+
+— J’ai eu cet honneur, Sire.
+
+— Jamais vous ne fîtes personnellement rien pour ma maison, je crois.
+
+— Pardon, Sire; c’est moi qui eus le bonheur de donner à M. le cardinal
+l’idée d’une économie qui met trois cent mille francs par an dans les
+coffres de Sa Majesté.
+
+— Quelle économie, monsieur? demanda Louis XIV.
+
+— Votre Majesté sait que les cent-suisses ont des dentelles d’argent de
+chaque côté de leurs rubans?
+
+— Sans doute.
+
+— Eh bien! Sire, c’est moi qui ai proposé que l’on mit à ces rubans
+des dentelles d’argent faux. Cela ne paraît point et cent mille écus
+font la nourriture d’un régiment pendant le semestre, ou le prix de dix
+mille bons mousquets, ou la valeur d’une flûte de dix canons prête à
+prendre la mer.
+
+— C’est vrai, dit Louis XIV en considérant plus attentivement le
+personnage, et voilà, par ma foi, une économie bien placée; d’ailleurs,
+il était ridicule que des soldats portassent la même dentelle que
+portent des seigneurs.
+
+— Je suis heureux d’être approuvé par Sa Majesté, dit Colbert.
+
+— Est-ce là le seul emploi que vous teniez près du cardinal? demanda le
+roi.
+
+— C’est moi que Son Éminence avait chargé d’examiner les comptes de la
+surintendance, Sire.
+
+— Ah! fit Louis XIV qui s’apprêtait à renvoyer Colbert et que ce mot
+arrêta; ah! c’est vous que Son Éminence avait chargé de contrôler M.
+Fouquet. Et le résultat du contrôle?
+
+— Est qu’il y a déficit, Sire; mais si Votre Majesté daigne me
+permettre...
+
+— Parlez, monsieur Colbert.
+
+— Je dois donner à Votre Majesté quelques explications.
+
+— Point du tout, monsieur; c’est vous qui avez contrôlé ces comptes,
+donnez-m’en le relevé.
+
+— Ce sera facile, Sire. Vide partout, argent nulle part.
+
+— Prenez-y garde, monsieur; vous attaquez rudement la gestion de M.
+Fouquet, lequel, à ce que j’ai entendu dire cependant, est un habile
+homme.
+
+Colbert rougit, puis pâlit, car il sentit que, de ce moment, il entrait
+en lutte avec un homme dont la puissance balançait presque la puissance
+de celui qui venait de mourir.
+
+— Oui, Sire, un très habile homme, répéta Colbert en s’inclinant.
+
+— Mais si M. Fouquet est un habile homme et que, malgré cette habileté,
+l’argent manque, à qui la faute?
+
+— Je n’accuse pas, Sire, je constate.
+
+— C’est bien; faites vos comptes et présentez-les-moi. Il y a déficit,
+dites vous? Un déficit peut être passager, le crédit revient, les fonds
+rentrent.
+
+— Non, Sire.
+
+— Sur cette année peut-être, je comprends cela; mais sur l’an prochain?
+
+— L’an prochain, Sire, est mangé aussi ras que l’an qui court.
+
+— Mais l’an d’après alors?
+
+— Comme l’an prochain.
+
+— Que me dites-vous là, monsieur Colbert?
+
+— Je dis qu’il y a quatre années engagées d’avance.
+
+— On fera un emprunt, alors.
+
+— On en a fait trois, Sire.
+
+— Je créerai des offices pour les faire résigner et l’on encaissera
+l’argent des charges.
+
+— Impossible, Sire, car il y a déjà eu créations sur créations
+d’offices dont les provisions sont livrées en blanc, en sorte que les
+acquéreurs en jouissent sans les remplir. Voilà pourquoi Votre Majesté
+ne peut résigner. De plus; sur chaque traité, M. le surintendant a
+donné un tiers de remise, en sorte que les peuples sont foulés sans que
+Votre Majesté en profite.
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+— Expliquez-moi cela, monsieur Colbert.
+
+— Que Votre Majesté formule clairement sa pensée, et me dise ce qu’elle
+désire que je lui explique.
+
+— Vous avez raison. La clarté, n’est-ce pas?
+
+— Oui, Sire, la clarté. Dieu est Dieu surtout parce qu’il a fait la
+lumière.
+
+— Eh bien, par exemple, reprit Louis XIV, si aujourd’hui que M. le
+cardinal est mort et que me voilà roi, si je voulais avoir de l’argent?
+
+— Votre Majesté n’en aurait pas.
+
+— Oh! voilà qui est étrange, monsieur; comment, mon surintendant ne me
+trouverait point d’argent?
+
+Colbert secoua sa grosse tête.
+
+— Qu’est-ce donc? dit le roi; les revenus de l’État sont-ils donc
+obérés à ce point qu’ils ne soient plus des revenus?
+
+— Oui, Sire, à ce point.
+
+Le roi fronça le sourcil.
+
+— Soit, dit-il; j’assemblerai les ordonnances pour obtenir des porteurs
+un dégrèvement, une liquidation à bon marché.
+
+— Impossible, car les ordonnances ont été converties en billets,
+lesquels billets, pour commodité de rapport et facilité de transaction,
+sont coupés en tant de parts que l’on ne peut plus reconnaître
+l’original.
+
+Louis, fort agité, se promenait de long en large, le sourcil toujours
+froncé.
+
+— Mais si cela était comme vous le dites, monsieur Colbert, fit-il en
+s’arrêtant tout d’un coup, je serais ruiné avant même de régner?
+
+— Vous l’êtes en effet, Sire, repartit l’impassible aligneur de
+chiffres.
+
+— Mais cependant, monsieur, l’argent est quelque part?
+
+— Oui, Sire, et même pour commencer, j’apporte à Votre Majesté une note
+de fonds que M. le cardinal Mazarin n’a pas voulu relater dans son
+testament, ni dans aucun acte quelconque; mais qu’il m’avait confiés, à
+moi.
+
+— À vous?
+
+— Oui, Sire, avec injonction de les remettre à Votre Majesté.
+
+— Comment! outre les quarante millions du testament?
+
+— Oui, Sire.
+
+— M. de Mazarin avait encore d’autres fonds? Colbert s’inclina.
+
+— Mais c’était donc un gouffre que cet homme! murmura le roi. M.
+de Mazarin d’un côté, M. Fouquet de l’autre; plus de cent millions
+peut-être pour eux deux! Cela ne m’étonne point que mes coffres soient
+vides.
+
+Colbert attendait sans bouger.
+
+— Et la somme que vous m’apportez en vaut-elle la peine? demanda le roi.
+
+— Oui, Sire; la somme est assez ronde.
+
+— Elle s’élève?
+
+— À treize millions de livres, Sire.
+
+— Treize millions! s’écria Louis XIV en frissonnant de joie. Vous dites
+treize millions, monsieur Colbert.
+
+— J’ai dit treize millions, oui, Votre Majesté.
+
+— Que tout le monde ignore?
+
+— Que tout le monde ignore.
+
+— Qui sont entre vos mains?
+
+— En mes mains, oui, Sire.
+
+— Et que je puis avoir?
+
+— Dans deux heures.
+
+— Mais où sont-ils donc?
+
+— Dans la cave d’une maison que M. le cardinal possédait en ville et
+qu’il veut bien me laisser par une clause particulière de son testament.
+
+— Vous connaissez donc le testament du cardinal?
+
+— J’en ai un double signé de sa main.
+
+— Un double?
+
+— Oui, Sire, et le voici.
+
+Colbert tira simplement l’acte de sa poche et le montra au roi.
+
+Le roi lut l’article relatif à la donation de cette maison.
+
+— Mais, dit-il, il n’est question ici que de la maison et nulle part
+l’argent n’est mentionné.
+
+— Pardon, Sire, il l’est dans ma conscience.
+
+— Et M. de Mazarin s’en est rapporté à vous?
+
+— Pourquoi pas, Sire?
+
+— Lui, l’homme défiant par excellence?
+
+— Il ne l’était pas pour moi, Sire, comme Votre Majesté peut le voir.
+
+Louis arrêta avec admiration son regard sur cette tête vulgaire, mais
+expressive.
+
+— Vous êtes un honnête homme, monsieur Colbert, dit le roi.
+
+— Ce n’est pas une vertu, Sire, c’est un devoir, répondit froidement
+Colbert.
+
+— Mais, ajouta Louis XIV, cet argent n’est-il pas à la famille?
+
+— Si cet argent était à la famille, il serait porté au testament
+du cardinal comme le reste de sa fortune. Si cet argent était à la
+famille, moi qui ai rédigé l’acte de donation fait en faveur de Votre
+Majesté, j’eusse ajouté la somme de treize millions à celle de quarante
+millions qu’on vous offrait déjà.
+
+— Comment! s’écria Louis XIV, c’est vous qui avez rédigé la donation,
+monsieur Colbert?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et le cardinal vous aimait? ajouta naïvement le roi.
+
+— J’avais répondu à Son Éminence que Votre Majesté n’accepterait point,
+dit Colbert de ce même ton tranquille que nous avons dit et qui, même
+dans les habitudes de la vie, avait quelque chose de solennel. Louis
+passa une main sur son front:
+
+«Oh! que je suis jeune, murmura-t-il tout bas, pour commander aux
+hommes!»
+
+Colbert attendait la fin de ce monologue intérieur. Il vit Louis
+relever la tête.
+
+— À quelle heure enverrai-je l’argent à Votre Majesté? demanda-t-il.
+
+— Cette nuit, à onze heures. Je désire que personne ne sache que je
+possède cet argent.
+
+Colbert ne répondit pas plus que si la chose n’avait point été dite
+pour lui.
+
+— Cette somme est-elle en lingots ou en or monnayé?
+
+— En or monnayé, Sire.
+
+— Bien.
+
+— Où l’enverrai-je?
+
+— Au Louvre. Merci, monsieur Colbert.
+
+Colbert s’inclina et sortit.
+
+— Treize millions! s’écria Louis XIV lorsqu’il fut seul; mais c’est un
+rêve!
+
+Puis il laissa tomber son front dans ses mains, comme s’il dormait
+effectivement.
+
+Mais, au bout d’un instant, il releva le front, secoua sa belle
+chevelure, se leva, et, ouvrant violemment la fenêtre, il baigna son
+front brûlant dans l’air vif du matin qui lui apportait l’âcre senteur
+des arbres et le doux parfum des fleurs.
+
+Une resplendissante aurore se levait à l’horizon et les premiers rayons
+du soleil inondèrent de flamme le front du jeune roi.
+
+— Cette aurore est celle de mon règne, murmura Louis XIV, et est-ce un
+présage que vous m’envoyez, Dieu tout-puissant?...
+
+
+
+
+Chapitre L — Le premier jour de la royauté de Louis XIV
+
+
+Le matin, la mort du cardinal se répandit dans le château, et du
+château dans la ville.
+
+Les ministres Fouquet, Lyonne et Letellier entrèrent dans la salle des
+séances pour tenir conseil.
+
+Le roi les fit mander aussitôt.
+
+— Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vécu. Je l’ai laissé gouverner
+mes affaires; mais à présent, j’entends les gouverner moi-même. Vous me
+donnerez vos avis quand je vous les demanderai. Allez!
+
+Les ministres se regardèrent avec surprise. S’ils dissimulèrent un
+sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince,
+élevé dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait là, par
+amour-propre, d’un fardeau trop lourd pour ses forces.
+
+Fouquet prit congé de ses collègues sur l’escalier en leur disant:
+
+— Messieurs, voilà bien de la besogne de moins pour nous.
+
+Et il monta tout joyeux dans son carrosse. Les autres, un peu inquiets
+de la tournure que prendraient les événements, s’en retournèrent
+ensemble à Paris.
+
+Le roi, vers les dix heures, passa chez sa mère, avec laquelle il
+eut un entretien fort particulier; puis, après le dîner, il monta en
+voiture fermée et se rendit tout droit au Louvre. Là, il reçut beaucoup
+de monde, et prit un certain plaisir à remarquer l’hésitation de tous
+et la curiosité de chacun.
+
+Vers le soir, il commanda que les portes du Louvre fussent fermées, à
+l’exception d’une seule, de celle qui donnait sur le quai. Il mit en
+sentinelle à cet endroit deux Cent-Suisses qui ne parlaient pas un mot
+de français, avec consigne de laisser entrer tout ce qui serait ballot,
+mais rien autre chose, et de ne laisser rien sortir.
+
+À onze heures précises, il entendit le roulement d’un pesant chariot
+sous la voûte, puis d’un autre, puis d’un troisième. Après quoi,
+la grille roula sourdement sur ses gonds pour se refermer. Bientôt
+quelqu’un gratta de l’ongle à la porte du cabinet. Le roi alla ouvrir
+lui-même, et il vit Colbert, dont le premier mot fut celui-ci:
+
+— L’argent est dans la cave de Votre Majesté.
+
+Louis descendit alors et alla visiter lui-même les barriques d’espèces,
+or et argent, que, par les soins de Colbert, quatre hommes à lui
+venaient de rouler dans un caveau dont le roi avait fait passer la clef
+à Colbert le matin même. Cette revue achevée, Louis rentra chez lui,
+suivi de Colbert, qui n’avait pas réchauffé son immobile froideur du
+moindre rayon de satisfaction personnelle.
+
+— Monsieur, lui dit le roi, que voulez-vous que je vous donne en
+récompense de ce dévouement et de cette probité?
+
+— Rien absolument, Sire.
+
+— Comment, rien? pas même l’occasion de me servir?
+
+— Votre Majesté ne me fournirait pas cette occasion que je ne la
+servirais pas moins. Il m’est impossible de n’être pas le meilleur
+serviteur du roi.
+
+— Vous serez intendant des finances, monsieur Colbert.
+
+— Mais il y a un surintendant, Sire?
+
+— Justement.
+
+— Sire, le surintendant est l’homme le plus puissant du royaume.
+
+— Ah! s’écria Louis en rougissant, vous croyez?
+
+— Il me broiera en huit jours, Sire; car enfin, Votre Majesté me donne
+un contrôle pour lequel la force est indispensable. Intendant sous un
+surintendant, c’est l’infériorité.
+
+— Vous voulez des appuis... vous ne faites pas fond sur moi?
+
+— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Majesté que M. Fouquet, du vivant
+de M. Mazarin, était le second personnage du royaume; mais voilà M.
+Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier.
+
+— Monsieur, je consens à ce que vous me disiez toutes choses
+aujourd’hui encore; mais demain, songez-y, je ne le souffrirai plus.
+
+— Alors je serai inutile à Votre Majesté?
+
+— Vous l’êtes déjà, puisque vous craignez de vous compromettre en me
+servant.
+
+— Je crains seulement d’être mis hors d’état de vous servir.
+
+— Que voulez-vous alors?
+
+— Je veux que Votre Majesté me donne des aides dans le travail de
+l’intendance.
+
+— La place perd de sa valeur?
+
+— Elle gagne de la sûreté.
+
+— Choisissez vos collègues.
+
+— MM. Breteuil, Marin, Hervard.
+
+— Demain, l’ordonnance paraîtra.
+
+— Sire, merci!
+
+— C’est tout ce que vous demandez?
+
+— Non, Sire; encore une chose...
+
+— Laquelle?
+
+— Laissez-moi composer une Chambre de justice.
+
+— Pourquoi faire, cette Chambre de justice?
+
+— Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans, ont
+mal versé.
+
+— Mais... que leur fera-t-on?
+
+— On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres.
+
+— Je ne puis cependant commencer mon règne par des exécutions, monsieur
+Colbert.
+
+— Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices.
+
+Le roi ne répondit pas.
+
+— Votre Majesté consent-elle? dit Colbert.
+
+— Je réfléchirai, monsieur.
+
+— Il sera trop tard quand la réflexion sera faite.
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que nous avons affaire à des gens plus forts que nous, s’ils
+sont avertis.
+
+— Composez cette Chambre de justice, monsieur.
+
+— Je la composerai.
+
+— Est-ce tout?
+
+— Non, Sire; il y a encore une chose importante... Quels droits attache
+Votre Majesté à cette intendance?
+
+— Mais... je ne sais... il y a des usages...
+
+— Sire, j’ai besoin qu’à cette intendance soit dévolu le droit de lire
+la correspondance avec l’Angleterre.
+
+— Impossible, monsieur, car cette correspondance se dépouille au
+conseil; M. le cardinal lui-même le faisait.
+
+— Je croyais que Votre Majesté avait déclaré ce matin qu’elle n’aurait
+plus de conseil.
+
+— Oui, je l’ai déclaré.
+
+— Que Votre Majesté alors veuille bien lire elle-même et toute seule
+ses lettres, surtout celles d’Angleterre; je tiens particulièrement à
+ce point.
+
+— Monsieur, vous aurez cette correspondance et m’en rendrez compte.
+
+— Maintenant, Sire, qu’aurai-je à faire des finances?
+
+— Tout ce que M. Fouquet ne fera pas.
+
+— C’est là ce que je demandais à Votre Majesté. Merci, je pars
+tranquille.
+
+Il partit en effet sur ces mots. Louis le regarda partir.
+
+Colbert n’était pas encore à cent pas du Louvre que le roi reçut un
+courrier d’Angleterre. Après avoir regardé, sondé l’enveloppe, le roi
+la décacheta précipitamment, et trouva tout d’abord une lettre du roi
+Charles II.
+
+Voici ce que le prince anglais écrivait à son royal frère:
+
+«Votre Majesté doit être fort inquiète de la maladie de M. le cardinal
+Mazarin; mais l’excès du danger ne peut que vous servir. Le cardinal
+est condamné par son médecin. Je vous remercie de la gracieuse réponse
+que vous avez faite à ma communication touchant lady Henriette Stuart,
+ma sœur, et dans huit jours la princesse partira pour Paris avec sa
+cour.
+
+«Il est doux pour moi de reconnaître la paternelle amitié que vous
+m’avez témoignée, et de vous appeler plus justement encore mon
+frère. Il m’est doux, surtout, de prouver à Votre Majesté combien je
+m’occupe de ce qui peut lui plaire. Vous faites sourdement fortifier
+Belle-Île-en-Mer. C’est un tort. Jamais nous n’aurons la guerre
+ensemble. Cette mesure ne m’inquiète pas; elle m’attriste...
+
+«Vous dépensez là des millions inutiles, dites-le bien à vos ministres,
+et croyez que ma police est bien informée; rendez-moi, mon frère, les
+mêmes services, le cas échéant.»
+
+Le roi sonna violemment, et son valet de chambre parut.
+
+— M. Colbert sort d’ici et ne peut être loin... Qu’on l’appelle!
+s’écria-t-il.
+
+Le valet de chambre allait exécuter l’ordre, le roi l’arrêta.
+
+— Non, dit-il, non... Je vois toute la trame de cet homme. Belle-Île
+est à M. Fouquet; Belle-Île fortifiée, c’est une conspiration de
+M. Fouquet... La découverte de cette conspiration, c’est la ruine
+du surintendant, et cette découverte résulte de la correspondance
+d’Angleterre; voilà pourquoi Colbert voulait avoir cette
+correspondance. Oh! je ne puis cependant mettre toute ma force sur cet
+homme; il n’est que la tête, il me faut le bras.
+
+Louis poussa tout à coup un cri joyeux.
+
+— J’avais, dit-il au valet de chambre, un lieutenant de mousquetaires?
+
+— Oui, Sire; M. d’Artagnan.
+
+— Il a quitté momentanément mon service?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Qu’on me le trouve, et que demain il soit ici à mon lever.
+
+Le valet de chambre s’inclina et sortit.
+
+— Treize millions dans ma cave, dit alors le roi; Colbert tenant ma
+bourse et d’Artagnan portant mon épée: je suis roi!
+
+
+
+
+Chapitre LI — Une passion
+
+
+Le jour même de son arrivée, en revenant du Palais-Royal, Athos, comme
+nous l’avons vu, rentra en son hôtel de la rue Saint-Honoré. Il y
+trouva le vicomte de Bragelonne qui l’attendait dans sa chambre en
+faisant la conversation avec Grimaud.
+
+Ce n’était pas une chose aisée que de causer avec le vieux serviteur;
+deux hommes seulement possédaient ce secret: Athos et d’Artagnan. Le
+premier y réussissait, parce que Grimaud cherchait à le faire parler
+lui-même; d’Artagnan, au contraire, parce qu’il savait faire causer
+Grimaud.
+
+Raoul était occupé à se faire raconter le voyage d’Angleterre, et
+Grimaud l’avait conté dans tous ses détails avec un certain nombre de
+gestes et huit mots, ni plus ni moins.
+
+Il avait d’abord indiqué, par un mouvement onduleux de la main, que son
+maître et lui avaient traversé la mer.
+
+— Pour quelque expédition? avait demandé Raoul.
+
+Grimaud, baissant la tête, avait répondu: Oui.
+
+— Où M. le comte courut des dangers? interrogea Raoul.
+
+Grimaud haussa légèrement les épaules comme pour dire:
+
+— Ni trop ni trop peu.
+
+— Mais encore, quels dangers! insista Raoul.
+
+Grimaud montra l’épée, il montra le feu et un mousquet pendu au mur.
+
+— M. le comte avait donc là-bas un ennemi? s’écria Raoul.
+
+— Monck, répliqua Grimaud.
+
+— Il est étrange, continua Raoul, que M. le comte persiste à me
+regarder comme un novice et à ne pas me faire partager l’honneur ou le
+danger de ces rencontres.
+
+Grimaud sourit.
+
+C’est à ce moment que revint Athos.
+
+L’hôte lui éclairait l’escalier, et Grimaud, reconnaissant le pas de
+son maître, courut à sa rencontre, ce qui coupa court à l’entretien.
+
+Mais Raoul était lancé; en voie d’interrogation, il ne s’arrêta pas,
+et, prenant les deux mains du comte avec une tendresse vive, mais
+respectueuse:
+
+— Comment se fait-il, monsieur, dit-il, que vous partiez pour un voyage
+dangereux sans me dire adieu, sans me demander l’aide de mon épée, à
+moi qui dois être pour vous un soutien, depuis que j’ai de la force; à
+moi, que vous avez élevé comme un homme? Ah! monsieur, voulez-vous donc
+m’exposer à cette cruelle épreuve de ne plus vous revoir jamais?
+
+— Qui vous a dit, Raoul, que mon voyage fut dangereux? répliqua le
+comte en déposant son manteau et son chapeau dans les mains de Grimaud,
+qui venait de lui dégrafer l’épée.
+
+— Moi, dit Grimaud.
+
+— Et pourquoi cela? fit sévèrement Athos.
+
+Grimaud s’embarrassait; Raoul le prévint en répondant pour lui.
+
+— Il est naturel, monsieur, que ce bon Grimaud me dise la vérité sur ce
+qui vous concerne. Par qui serez-vous aimé, soutenu, si ce n’est par
+moi?
+
+Athos ne répliqua point. Il fit un geste amical qui éloigna Grimaud,
+puis s’assit dans un fauteuil, tandis que Raoul demeurait debout devant
+lui.
+
+— Toujours est-il, continua Raoul, que votre voyage était une
+expédition... et que le fer, le feu vous ont menacé.
+
+— Ne parlons plus de cela, vicomte, dit doucement Athos; je suis parti
+vite, c’est vrai; mais le service du roi Charles II exigeait ce prompt
+départ. Quant à votre inquiétude, je vous en remercie, et je sais que
+je puis compter sur vous... Vous n’avez manqué de rien, vicomte, en mon
+absence?
+
+— Non, monsieur, merci.
+
+— J’avais ordonné à Blaisois de vous faire compter cent pistoles au
+premier besoin d’argent.
+
+— Monsieur, je n’ai pas vu Blaisois.
+
+— Vous vous êtes passé d’argent, alors!
+
+— Monsieur, il me restait trente pistoles de la vente des chevaux que
+je pris lors de ma dernière campagne, et M. le prince avait eu la bonté
+de me faire gagner deux cents pistoles à son jeu, il y a trois mois.
+
+— Vous jouez?... Je n’aime pas cela, Raoul.
+
+— Je ne joue jamais, monsieur; c’est M. le prince qui m’a ordonné de
+tenir ses cartes à Chantilly... un soir qu’il était venu un courrier du
+roi. J’ai obéi; le gain de la partie, M. le prince m’a commandé de le
+prendre.
+
+— Est-ce que c’est une habitude de la maison, Raoul? dit Athos en
+fronçant le sourcil.
+
+— Oui, monsieur; chaque semaine, M. le prince fait, sur une cause ou
+sur une autre, un avantage pareil à l’un de ses gentilshommes. Il y
+a cinquante gentilshommes chez Son Altesse; mon tour s’est rencontré
+cette fois.
+
+— Bien! vous allâtes donc en Espagne?
+
+— Oui, monsieur, je fis un fort beau voyage, et fort intéressant.
+
+— Voilà un mois que vous êtes revenu?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Et depuis ce mois?
+
+— Depuis ce mois...
+
+— Qu’avez-vous fait?
+
+— Mon service, monsieur.
+
+— Vous n’avez point été chez moi, à La Fère?
+
+Raoul rougit. Athos le regarda de son œil fixe et tranquille.
+
+— Vous auriez tort de ne pas me croire, dit Raoul, je rougis et je le
+sens bien; c’est malgré moi. La question que vous me faites l’honneur
+de m’adresser est de nature à soulever en moi beaucoup d’émotions; je
+rougis donc, parce que je suis ému, non parce que je mens.
+
+— Je sais, Raoul, que vous ne mentez jamais.
+
+— Non, monsieur.
+
+— D’ailleurs, mon ami, vous auriez tort, ce que je voulais vous dire...
+
+— Je le sais bien, monsieur; vous voulez me demander si je n’ai pas été
+à Blois.
+
+— Précisément.
+
+— Je n’y suis pas allé; je n’ai même pas aperçu la personne dont vous
+voulez me parler.
+
+La voix de Raoul tremblait en prononçant ces paroles. Athos, souverain
+juge en toute délicatesse, ajouta aussitôt:
+
+— Raoul, vous répondez avec un sentiment pénible; vous souffrez.
+
+— Beaucoup, monsieur; vous m’avez défendu d’aller à Blois et de revoir
+Mlle de La Vallière.
+
+Ici le jeune homme s’arrêta. Ce doux nom, si charmant à prononcer,
+déchirait son cœur en caressant ses lèvres.
+
+— Et j’ai bien fait, Raoul, se hâta de dire Athos. Je ne suis pas
+un père barbare ni injuste; je respecte l’amour vrai; mais je pense
+pour vous à un avenir... à un immense avenir. Un règne nouveau va
+luire comme une aurore; la guerre appelle le jeune roi plein d’esprit
+chevaleresque. Ce qu’il faut à cette ardeur héroïque, c’est un
+bataillon de lieutenants jeunes et libres, qui courent aux coups avec
+enthousiasme et tombent en criant: «Vive le roi!» au lieu de crier:
+«Adieu, ma femme!...» Vous comprenez cela, Raoul. Tout brutal que
+paraisse être mon raisonnement, je vous adjure donc de me croire et de
+détourner vos regards de ces premiers jours de jeunesse où vous prîtes
+l’habitude d’aimer, jours de molle insouciance qui attendrissent le
+cœur et le rendent incapable de contenir ces fortes liqueurs amères
+qu’on appelle la gloire et l’adversité. Ainsi, Raoul, je vous le
+répète, voyez dans mon conseil le seul désir de vous être utile, la
+seule ambition de vous voir prospérer. Je vous crois capable de devenir
+un homme remarquable; marchez seul, vous marcherez mieux et plus vite.
+
+— Vous avez commandé, monsieur, répliqua Raoul, j’obéis.
+
+— Commandé! s’écria Athos. Est-ce ainsi que vous me répondez! Je vous
+ai commandé! Oh! vous détournez mes paroles, comme vous méconnaissez
+mes intentions! je n’ai pas commandé, j’ai prié.
+
+— Non pas, monsieur, vous avez commandé, dit Raoul avec opiniâtreté...
+mais n’eussiez-vous fait qu’une prière, votre prière est encore plus
+efficace qu’un ordre. Je n’ai pas revu Mlle de La Vallière.
+
+— Mais vous souffrez! vous souffrez! insista Athos.
+
+Raoul ne répondit pas.
+
+— Je vous trouve pâli, je vous trouve attristé... Ce sentiment est donc
+bien fort!
+
+— C’est une passion, répliqua Raoul.
+
+— Non... une habitude.
+
+— Monsieur, vous savez que j’ai voyagé beaucoup, que j’ai passé deux
+ans loin d’elle... Toute habitude se peut rompre en deux années,
+je crois... Eh bien! au retour, j’aimais, non pas davantage, c’est
+impossible, mais autant. Mlle de La Vallière est pour moi la compagne
+par excellence; mais vous êtes pour moi Dieu sur la terre... À vous je
+sacrifierai tout.
+
+— Vous auriez tort, dit Athos; je n’ai plus aucun droit sur vous. L’âge
+vous a émancipé; vous n’avez plus même besoin de mon consentement.
+D’ailleurs, le consentement, je ne le refuserai pas, après tout ce que
+vous venez de me dire. Épousez Mlle de La Vallière, si vous le voulez.
+
+Raoul fit un mouvement, puis soudain:
+
+— Vous êtes bon, monsieur, dit-il, et votre concession me pénètre de
+reconnaissance; mais je n’accepterai pas.
+
+— Voilà que vous refusez, à présent?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Je ne vous en témoignerai rien, Raoul.
+
+— Mais vous avez au fond du cœur une idée contre ce mariage. Vous ne
+me l’avez pas choisi.
+
+— C’est vrai.
+
+— Il suffit pour que je ne persiste pas: j’attendrai.
+
+— Prenez-y garde, Raoul! ce que vous dites est sérieux.
+
+— Je le sais bien, monsieur; j’attendrai, vous dis-je.
+
+— Quoi! que je meure? fit Athos très ému.
+
+— Oh! monsieur! s’écria Raoul avec des larmes dans la voix, est-il
+possible que vous me déchiriez le cœur ainsi, à moi qui ne vous ai pas
+donné un sujet de plainte?
+
+— Cher enfant, c’est vrai, murmura Athos en serrant violemment ses
+lèvres pour comprimer l’émotion dont il n’allait plus être maître. Non,
+je ne veux point vous affliger; seulement, je ne comprends pas ce que
+vous attendrez... Attendrez-vous que vous n’aimiez plus?
+
+— Ah! pour cela, non, monsieur; j’attendrai que vous changiez d’avis.
+
+— Je veux faire une épreuve, Raoul; je veux voir si Mlle de La Vallière
+attendra comme vous.
+
+— Je l’espère, monsieur.
+
+— Mais, prenez garde, Raoul! si elle n’attendait pas! Ah! vous êtes si
+jeune, si confiant, si loyal... les femmes sont changeantes.
+
+— Vous ne m’avez jamais dit de mal des femmes, monsieur; jamais vous
+n’avez eu à vous en plaindre; pourquoi vous en plaindre à moi, à propos
+de Mlle de La Vallière?
+
+— C’est vrai, dit Athos en baissant les yeux... jamais je ne vous ai
+dit de mal des femmes; jamais je n’ai eu à me plaindre d’elles; jamais
+Mlle de La Vallière n’a motivé un soupçon; mais quand on prévoit, il
+faut aller jusqu’aux exceptions, jusqu’aux improbabilités! Si, dis-je,
+Mlle de La Vallière ne vous attendait pas?
+
+— Comment cela, monsieur?
+
+— Si elle tournait ses vues d’un autre côté?
+
+— Ses regards sur un autre homme, voulez-vous dire? fit Raoul pâle
+d’angoisse.
+
+— C’est cela.
+
+— Eh bien! monsieur, je tuerais cet homme, dit simplement Raoul, et
+tous les hommes que Mlle de La Vallière choisirait, jusqu’à ce qu’un
+d’entre eux m’eût tué ou jusqu’à ce que Mlle de La Vallière m’eût rendu
+son cœur.
+
+Athos tressaillit.
+
+— Je croyais, reprit-il d’une voix sourde, que vous m’appeliez tout à
+l’heure votre dieu, votre loi en ce monde?
+
+— Oh! dit Raoul tremblant, vous me défendriez le duel?
+
+— Si je le défendais, Raoul?
+
+— Vous me défendriez d’espérer, monsieur, et, par conséquent, vous ne
+me défendriez pas de mourir.
+
+Athos leva les yeux sur le vicomte. Il avait prononcé ces mots avec une
+sombre inflexion, qu’accompagnait le plus sombre regard.
+
+— Assez, dit Athos après un long silence, assez sur ce triste sujet, où
+tous deux nous exagérons. Vivez au jour le jour, Raoul; faites votre
+service, aimez Mlle de La Vallière, en un mot, agissez comme un homme,
+puisque vous avez l’âge d’homme; seulement, n’oubliez pas que je vous
+aime tendrement et que vous prétendez m’aimer.
+
+— Ah! monsieur le comte! s’écria Raoul en pressant la main d’Athos sur
+son cœur.
+
+— Bien, cher enfant; laissez-moi, j’ai besoin de repos. À propos, M.
+d’Artagnan est revenu d’Angleterre avec moi; vous lui devez une visite.
+
+— J’irai la lui rendre, monsieur, avec une bien grande joie; j’aime
+tant M. d’Artagnan!
+
+— Vous avez raison: c’est un honnête homme et un brave cavalier.
+
+— Qui vous aime! dit Raoul.
+
+— J’en suis sûr... Savez-vous son adresse?
+
+— Mais au Louvre, au Palais-Royal, partout où est le roi. Ne
+commande-t-il pas les mousquetaires?
+
+— Non, pour le moment, M. d’Artagnan est en congé; il se repose...
+
+— Ne le cherchez donc pas aux postes de son service. Vous aurez de ses
+nouvelles chez un certain M. Planchet.
+
+— Son ancien laquais?
+
+— Précisément, devenu épicier.
+
+— Je sais; rue des Lombards?
+
+— Quelque chose comme cela... Ou rue des Arcis.
+
+— Je trouverai, monsieur, je trouverai.
+
+— Vous lui direz mille choses tendres de ma part et l’amènerez dîner
+avec moi avant mon départ pour La Fère.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Bonsoir, Raoul!
+
+— Monsieur, je vous vois un ordre que je ne vous connaissais pas;
+recevez mes compliments.
+
+— La Toison?... c’est vrai... Hochet, mon fils... qui n’amuse même plus
+un vieil enfant comme moi... Bonsoir, Raoul!
+
+
+
+
+Chapitre LII — La leçon de M. d’Artagnan
+
+
+Raoul ne trouva pas le lendemain M. d’Artagnan, comme il l’avait
+espéré. Il ne rencontra que Planchet, dont la joie fut vive en revoyant
+ce jeune homme, et qui sut lui faire deux ou trois compliments
+guerriers qui ne sentaient pas du tout l’épicerie. Mais comme Raoul
+revenait de Vincennes, le lendemain, ramenant cinquante dragons que
+lui avait confiés M. le prince, il aperçut, sur la place Baudoyer,
+un homme qui, le nez en l’air, regardait une maison comme on regarde
+un cheval qu’on a envie d’acheter. Cet homme, vêtu d’un costume
+bourgeois boutonné comme un pourpoint de militaire, coiffé d’un tout
+petit chapeau, et portant au côté une longue épée garnie de chagrin,
+tourna la tête aussitôt qu’il entendit le pas des chevaux, et cessa de
+regarder la maison pour voir les dragons. C’était tout simplement M.
+d’Artagnan; M. d’Artagnan à pied; d’Artagnan les mains derrière le dos,
+qui passait une petite revue des dragons après avoir passé une revue
+des édifices. Pas un homme, pas une aiguillette, pas un sabot de cheval
+n’échappa à son inspection. Raoul marchait sur les flancs de sa troupe;
+d’Artagnan l’aperçut le dernier.
+
+— Eh! fit-il, eh! mordioux!
+
+— Je ne me trompe pas? dit Raoul en poussant son cheval.
+
+— Non, tu ne te trompes pas; bonjour! répliqua l’ancien mousquetaire.
+
+Et Raoul vint serrer avec effusion la main de son vieil ami.
+
+— Prends garde, Raoul, dit d’Artagnan, le deuxième cheval du cinquième
+rang sera déferré avant le pont Marie; il n’a plus que deux clous au
+pied de devant hors montoir.
+
+— Attendez-moi, dit Raoul, je reviens.
+
+— Tu quittes ton détachement?
+
+— Le cornette est là pour me remplacer.
+
+— Tu viens dîner avec moi?
+
+— Très volontiers, monsieur d’Artagnan.
+
+— Alors fais vite, quitte ton cheval ou fais-m’en donner un.
+
+— J’aime mieux revenir à pied avec vous.
+
+Raoul se hâta d’aller prévenir le cornette, qui prit rang à sa place;
+puis il mit pied à terre, donna son cheval à l’un des dragons, et, tout
+joyeux, prit le bras de M. d’Artagnan, qui le considérait depuis toutes
+ces évolutions avec la satisfaction d’un connaisseur.
+
+— Et tu viens de Vincennes? dit-il d’abord.
+
+— Oui, monsieur le chevalier.
+
+— Le cardinal?...
+
+— Est bien malade; on dit même qu’il est mort.
+
+— Es-tu bien avec M. Fouquet? demanda d’Artagnan, montrant, par
+un dédaigneux mouvement d’épaules, que cette mort de Mazarin ne
+l’affectait pas outre mesure.
+
+— Avec M. Fouquet? dit Raoul. Je ne le connais pas.
+
+— Tant pis, tant pis, car un nouveau roi cherche toujours à se faire
+des créatures.
+
+— Oh! le roi ne me veut pas de mal, répondit le jeune homme.
+
+— Je ne parle pas de la couronne, dit d’Artagnan, mais du roi... Le
+roi, c’est M. Fouquet, à présent que le cardinal est mort. Il s’agit
+d’être très bien avec M. Fouquet, si tu ne veux pas moisir toute ta vie
+comme j’ai moisi... Il est vrai que tu as d’autres protecteurs, fort
+heureusement.
+
+— M. le prince, d’abord.
+
+— Usé, usé, mon ami.
+
+— M. le comte de La Fère.
+
+— Athos? oh! c’est différent; oui, Athos... et si tu veux faire un bon
+chemin en Angleterre, tu ne peux mieux t’adresser. Je te dirai même,
+sans trop de vanité, que moi-même j’ai quelque crédit à la cour de
+Charles II. Voilà un roi, à la bonne heure!
+
+— Ah! fit Raoul avec la curiosité naïve des jeunes gens bien nés qui
+entendent parler l’expérience et la valeur.
+
+— Oui, un roi qui s’amuse, c’est vrai, mais qui a su mettre l’épée à
+la main et apprécier les hommes utiles. Athos est bien avec Charles
+II. Prends-moi du service par là, et laisse un peu les cuistres de
+traitants qui volent aussi bien avec des mains françaises qu’avec des
+doigts italiens; laisse le petit pleurard de roi, qui va nous donner un
+règne de François II. Sais-tu l’histoire, Raoul?
+
+— Oui, monsieur le chevalier.
+
+— Tu sais que François II avait toujours mal aux oreilles, alors?
+
+— Non, je ne le savais pas.
+
+— Que Charles IX avait toujours mal à la tête?
+
+— Ah!
+
+— Et Henri III toujours mal au ventre?
+
+Raoul se mit à rire.
+
+— Eh bien! mon cher ami, Louis XIV a toujours mal au cœur; c’est
+déplorable à voir, qu’un roi soupire du soir au matin, et ne dise pas
+une fois dans la journée: «Ventre-saint-gris!» ou «Corne de bœuf!»,
+quelque chose qui réveille, enfin.
+
+— C’est pour cela, monsieur le chevalier, que vous avez quitté le
+service? demanda Raoul.
+
+— Oui.
+
+— Mais vous-même, cher monsieur d’Artagnan, vous jetez le manche après
+la cognée; vous ne ferez pas fortune.
+
+— Oh! moi, répliqua d’Artagnan d’un ton léger, je suis fixé. J’avais
+quelque bien de ma famille.
+
+Raoul le regarda. La pauvreté de d’Artagnan était proverbiale. Gascon,
+il enchérissait, par le guignon, sur toutes les gasconnades de
+France et de Navarre; Raoul, cent fois, avait entendu nommer Job et
+d’Artagnan, comme on nomme les jumeaux Romulus et Remus. D’Artagnan
+surprit ce regard d’étonnement.
+
+— Et puis ton père t’aura dit que j’avais été en Angleterre?
+
+— Oui, monsieur le chevalier.
+
+— Et que j’avais fait là une heureuse rencontre?
+
+— Non, monsieur, j’ignorais cela.
+
+— Oui, un de mes bons amis, un très grand seigneur, le vice-roi
+d’Écosse et d’Irlande, m’a fait retrouver un héritage.
+
+— Un héritage?
+
+— Assez rond.
+
+— En sorte que vous êtes riche?
+
+— Peuh!...
+
+— Recevez mes bien sincères compliments.
+
+— Merci... Tiens, voici ma maison.
+
+— Place de Grève?
+
+— Oui; tu n’aimes pas ce quartier?
+
+— Au contraire: l’eau est belle à voir... Oh! la jolie maison antique!
+
+— L’Image-de-Notre-Dame, c’est un vieux cabaret que j’ai transformé en
+maison depuis deux jours.
+
+— Mais le cabaret est toujours ouvert?
+
+— Pardieu!
+
+— Et vous, où logez-vous?
+
+— Moi, je loge chez Planchet.
+
+— Vous m’avez dit tout à l’heure: «Voici ma maison!»
+
+— Je l’ai dit parce que c’est ma maison en effet... j’ai acheté cette
+maison.
+
+— Ah! fit Raoul.
+
+— Le denier dix, mon cher Raoul; une affaire superbe!... J’ai acheté
+la maison trente mille livres: elle a un jardin sur la rue de la
+Mortellerie; le cabaret se loue mille livres avec le premier étage; le
+grenier, ou second étage, cinq cents livres.
+
+— Allons donc!
+
+— Sans doute.
+
+— Un grenier cinq cents livres? Mais ce n’est pas habitable.
+
+— Aussi ne l’habite-t-on pas; seulement, tu vois que ce grenier a deux
+fenêtres sur la place.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Eh bien! chaque fois qu’on roue, qu’on pend, qu’on écartèle ou qu’on
+brûle, les deux fenêtres se louent jusqu’à vingt pistoles.
+
+— Oh! fit Raoul avec horreur.
+
+— C’est dégoûtant, n’est-ce pas? dit d’Artagnan.
+
+— Oh! répéta Raoul.
+
+— C’est dégoûtant, mais c’est comme cela... Ces badauds de Parisiens
+sont parfois de véritables anthropophages. Je ne conçois pas que des
+hommes, des chrétiens, puissent faire de pareilles spéculations.
+
+— C’est vrai.
+
+— Quant à moi, continua d’Artagnan, si j’habitais cette maison, je
+fermerais, les jours d’exécution, jusqu’aux trous de serrures; mais je
+ne l’habite pas.
+
+— Et vous louez cinq cents livres ce grenier?
+
+— Au féroce cabaretier qui le sous-loue lui-même... Je disais donc
+quinze cents livres.
+
+— L’intérêt naturel de l’argent, dit Raoul, au denier cinq.
+
+— Juste. Il me reste le corps de logis du fond: magasins, logements et
+caves inondées chaque hiver, deux cents livres, et le jardin, qui est
+très beau, très bien planté, très enfoui sous les murs et sous l’ombre
+du portail de Saint-Gervais et Saint-Protais, treize cents livres.
+
+— Treize cents livres! mais c’est royal.
+
+— Voici l’histoire. Je soupçonne fort un chanoine quelconque de la
+paroisse (ces chanoines sont des Crésus), je le soupçonne donc d’avoir
+loué ce jardin pour y prendre ses ébats. Le locataire a donné pour
+nom M. Godard... C’est un faux nom ou un vrai nom; s’il est vrai,
+c’est un chanoine; s’il est faux, c’est quelque inconnu; pourquoi le
+connaîtrais-je? Il paie toujours d’avance. Aussi j’avais cette idée
+tout à l’heure, quand je t’ai rencontré, d’acheter, place Baudoyer, une
+maison dont les derrières se joindraient à mon jardin, et feraient une
+magnifique propriété. Tes dragons m’ont distrait de mon idée. Tiens,
+prenons la rue de la Vannerie: nous allons droit chez maître Planchet.
+
+D’Artagnan pressa le pas et amena en effet Raoul chez Planchet, dans
+une chambre que l’épicier avait cédée à son ancien maître. Planchet
+était sorti, mais le dîner était servi. Il y avait chez cet épicier un
+reste de la régularité, de la ponctualité militaire.
+
+D’Artagnan remit Raoul sur le chapitre de son avenir.
+
+— Ton père te tient sévèrement? dit-il.
+
+— Justement, monsieur le chevalier.
+
+— Oh! je sais qu’Athos est juste, mais serré, peut-être?
+
+— Une main royale, monsieur d’Artagnan.
+
+— Ne te gêne pas, garçon, si jamais tu as besoin de quelques pistoles,
+le vieux mousquetaire est là.
+
+— Cher monsieur d’Artagnan...
+
+— Tu joues bien un peu?
+
+— Jamais.
+
+— Heureux en femmes, alors?... Tu rougis... Oh! petit Aramis, va! Mon
+cher, cela coûte encore plus cher que le jeu. Il est vrai qu’on se bat
+quand on a perdu, c’est une compensation. Bah! le petit pleurard de
+roi fait payer l’amende aux gens qui dégainent. Quel règne, mon pauvre
+Raoul, quel règne! Quand on pense que de mon temps on assiégeait les
+mousquetaires dans les maisons, comme Hector et Priam dans la ville de
+Troie; et alors les femmes pleuraient, et alors les murailles riaient,
+et alors cinq cents gredins battaient des mains et criaient: «Tue!
+Tue!» quand il ne s’agissait pas d’un mousquetaire! Mordioux! vous ne
+verrez pas cela vous autres.
+
+— Vous tenez rigueur au roi, cher monsieur d’Artagnan, et vous le
+connaissez à peine.
+
+— Moi? Écoute, Raoul: jour par jour, heure par heure, prends bien
+note de mes paroles, je te prédis ce qu’il fera. Le cardinal mort, il
+pleurera; bien: c’est ce qu’il fera de moins niais, surtout s’il n’en
+pense pas une larme.
+
+— Ensuite?
+
+— Ensuite, il se fera faire une pension par M. Fouquet et s’en ira
+composer des vers à Fontainebleau pour des Mancini quelconques à qui
+la reine arrachera les yeux. Elle est espagnole, vois-tu, la reine, et
+elle a pour belle-mère Mme Anne d’Autriche. Je connais cela, moi, les
+Espagnoles de la maison d’Autriche.
+
+— Ensuite?
+
+— Ensuite, après avoir fait arracher les galons d’argent de ses Suisses
+parce que la broderie coûte trop cher, il mettra les mousquetaires à
+pied, parce que l’avoine et le foin du cheval coûtent cinq sols par
+jour.
+
+— Oh! ne dites pas cela.
+
+— Que m’importe! je ne suis plus mousquetaire, n’est-ce pas? Qu’on soit
+à cheval, à pied, qu’on porte une lardoire, une broche, une épée ou
+rien, que m’importe?
+
+— Cher monsieur d’Artagnan, je vous en supplie, ne me dites plus de
+mal du roi... Je suis presque à son service, et mon père m’en voudrait
+beaucoup d’avoir entendu, même de votre bouche, des paroles offensantes
+pour Sa Majesté.
+
+— Ton père?... Eh! c’est un chevalier de toute cause véreuse. Pardieu!
+oui, ton père est un brave, un César, c’est vrai; mais un homme sans
+coup d’œil.
+
+— Allons, bon! chevalier, dit Raoul en riant, voilà que vous allez dire
+du mal de mon père, de celui que vous appeliez le grand Athos; vous
+êtes en veine méchante aujourd’hui, et la richesse vous rend aigre,
+comme les autres la pauvreté.
+
+— Tu as, pardieu, raison; je suis un bélître, et je radote; je suis un
+malheureux vieilli, une corde à fourrage effilée, une cuirasse percée,
+une botte sans semelle, un éperon sans molette; mais fais-moi un
+plaisir, dis moi une seule chose.
+
+— Quelle chose, cher monsieur d’Artagnan?
+
+— Dis-moi ceci: «Mazarin était un croquant.»
+
+— Il est peut-être mort.
+
+— Raison de plus; je dis était; si je n’espérais pas qu’il fût mort, je
+te prierais de dire: «Mazarin est un croquant.» Dis, voyons, dis, pour
+l’amour de moi.
+
+— Allons, je le veux bien.
+
+— Dis!
+
+— Mazarin était un croquant, dit Raoul en souriant au mousquetaire, qui
+s’épanouissait comme en ses beaux jours.
+
+— Un moment, fit celui-ci. Tu as dit la première proposition; voici la
+conclusion. Répète, Raoul, répète: «Mais je regretterais Mazarin.»
+
+— Chevalier!
+
+— Tu ne veux pas le dire, je vais le dire deux fois pour toi... Mais tu
+regretterais Mazarin.
+
+Ils riaient encore et discutaient cette rédaction d’une profession de
+principes, quand un des garçons épiciers entra.
+
+— Une lettre, monsieur, dit-il, pour M. d’Artagnan.
+
+— Merci... Tiens!... s’écria le mousquetaire.
+
+— L’écriture de M. le comte, dit Raoul.
+
+— Oui, oui.
+
+Et d’Artagnan décacheta.
+
+«Cher ami, disait Athos, on vient de me prier de la part du roi de vous
+faire chercher...»
+
+— Moi? dit d’Artagnan, laissant tomber le papier sous la table.
+
+Raoul le ramassa et continua de lire tout haut: «Hâtez-vous... Sa
+Majesté a grand besoin de vous parler, et vous attend au Louvre.»
+
+— Moi? répéta encore le mousquetaire.
+
+— Hé! hé! dit Raoul.
+
+— Oh! oh! répondit d’Artagnan. Qu’est-ce que cela veut dire?
+
+
+
+
+Chapitre LIII — Le roi
+
+
+Le premier mouvement de surprise passé, d’Artagnan relut encore le
+billet d’Athos.
+
+— C’est étrange, dit-il, que le roi me fasse appeler.
+
+— Pourquoi, dit Raoul, ne croyez-vous pas, monsieur, que le roi doive
+regretter un serviteur tel que vous?
+
+— Oh! oh! s’écria l’officier en riant du bout des dents, vous me la
+donnez belle, maître Raoul. Si le roi m’eût regretté, il ne m’eût pas
+laissé partir. Non, non, je vois là quelque chose de mieux, ou de pis,
+si vous voulez.
+
+— De pis! Quoi donc, monsieur le chevalier?
+
+— Tu es jeune, tu es confiant, tu es admirable... Comme je voudrais
+être encore où tu en es! Avoir vingt-quatre ans, le front uni ou le
+cerveau vide de tout, si ce n’est de femmes, d’amour ou de bonnes
+intentions... Oh! Raoul! tant que tu n’auras pas reçu les sourires
+des rois et les confidences des reines; tant que tu n’auras pas eu
+deux cardinaux tués sous toi, l’un tigre, l’autre renard; tant que tu
+n’auras pas... Mais à quoi bon toutes ces niaiseries? Il faut nous
+quitter, Raoul!
+
+— Comme vous me dites cela! Quel air grave!
+
+— Eh! mais la chose en vaut la peine... Écoute-moi: j’ai une belle
+recommandation à te faire.
+
+— J’écoute, cher monsieur d’Artagnan.
+
+— Tu vas prévenir ton père de mon départ.
+
+— Vous partez?
+
+— Pardieu!... Tu lui diras que je suis passé en Angleterre et que
+j’habite ma petite maison de plaisance.
+
+— En Angleterre, vous!... Et les ordres du roi?
+
+— Je te trouve de plus en plus naïf: tu te figures que je vais comme
+cela me rendre au Louvre et me remettre à la disposition de ce petit
+louveteau couronné?
+
+— Louveteau! le roi? Mais, monsieur le chevalier, vous êtes fou.
+
+— Je ne fus jamais si sage, au contraire. Tu ne sais donc pas ce qu’il
+veut faire de moi, ce digne fils de Louis le Juste?... Mais, mordioux!
+c’est de la politique...Il veut me faire embastiller purement et
+simplement, vois-tu.
+
+— À quel propos? s’écria Raoul effaré de ce qu’il entendait.
+
+— À propos de ce que je lui ai dit un certain jour à Blois... J’ai été
+vif; il s’en souvient.
+
+— Vous lui avez dit?
+
+— Qu’il était un ladre, un polisson, un niais.
+
+— Ah! mon Dieu!... dit Raoul; est-il possible que de pareils mots
+soient sortis de votre bouche?
+
+— Peut-être que je ne te donne pas la lettre de mon discours, mais au
+moins je t’en donne le sens.
+
+— Mais le roi vous eût fait arrêter tout de suite!
+
+— Par qui? C’était moi qui commandais les mousquetaires: il eût fallu
+me commander à moi-même de me conduire en prison; je n’y eusse jamais
+consenti; je me fusse résisté à moi-même... Et puis j’ai passé en
+Angleterre... plus de d’Artagnan... Aujourd’hui, le cardinal est mort
+ou à peu près: on me sait à Paris; on met la main sur moi.
+
+— Le cardinal était donc votre protecteur?
+
+— Le cardinal me connaissait; il savait de moi certaines
+particularités; j’en savais de lui certaines aussi: nous nous
+apprécions mutuellement... Et puis, en rendant son âme au diable, il
+aura conseillé à Anne d’Autriche de me faire habiter en lieu sûr. Va
+donc trouver ton père, conte-lui le fait, et adieu!
+
+— Mon cher monsieur d’Artagnan, dit Raoul tout ému après avoir regardé
+par la fenêtre, vous ne pouvez pas même fuir.
+
+— Pourquoi donc?
+
+— Parce qu’il y a en bas un officier des Suisses qui vous attend.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! il vous arrêtera.
+
+D’Artagnan partit d’un éclat de rire homérique.
+
+— Oh! je sais bien que vous lui résisterez, que vous le combattrez
+même; je sais bien que vous serez vainqueur; mais c’est de la
+rébellion, cela, et vous êtes officier vous-même, sachant ce que c’est
+que la discipline.
+
+— Diable d’enfant! comme c’est élevé, comme c’est logique! grommela
+d’Artagnan.
+
+— Vous m’approuvez, n’est-ce pas?
+
+— Oui. Au lieu de passer par la rue où ce benêt m’attend, je vais
+m’esquiver simplement par les derrières. J’ai un cheval à l’écurie; il
+est bon; je le crèverai, mes moyens me le permettent, et, de cheval
+crevé en cheval crevé, j’arriverai à Boulogne en onze heures; je sais
+le chemin... Ne dis plus qu’une chose à ton père.
+
+— Laquelle?
+
+— C’est que... ce qu’il sait bien est placé chez Planchet, sauf un
+cinquième, et que...
+
+— Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, prenez bien garde; si vous fuyez,
+on va dire deux choses.
+
+— Lesquelles, cher ami?
+
+— D’abord, que vous avez eu peur.
+
+— Oh! qui donc dira cela?
+
+— Le roi tout le premier.
+
+— Eh bien! mais... il dira la vérité. J’ai peur.
+
+— La seconde, c’est que vous vous sentiez coupable.
+
+— Coupable de quoi?
+
+— Mais des crimes que l’on voudra bien vous imputer.
+
+— C’est encore vrai... Et alors tu me conseilles d’aller me faire
+embastiller?
+
+— M. le comte de La Fère vous le conseillerait comme moi.
+
+— Je le sais pardieu bien! dit d’Artagnan rêveur; tu as raison, je ne
+me sauverai pas. Mais si l’on me jette à la Bastille?
+
+— Nous vous en tirerons, dit Raoul d’un air tranquille et calme.
+
+— Mordioux! s’écria d’Artagnan en lui prenant la main, tu as dit cela
+d’une brave façon, Raoul; c’est de l’Athos tout pur. Eh bien! je pars.
+N’oublie pas mon dernier mot.
+
+— Sauf un cinquième, dit Raoul.
+
+— Oui, tu es un joli garçon, et je veux que tu ajoutes une chose à
+cette dernière.
+
+— Parlez!
+
+— C’est que, si vous ne me tirez pas de la Bastille et que j’y meure...
+Oh! cela s’est vu... et je serais un détestable prisonnier, moi qui fus
+un homme passable... en ce cas, je donne trois cinquièmes à toi et le
+quatrième à ton père.
+
+— Chevalier!
+
+— Mordioux! si vous voulez m’en faire dire, des messes, vous êtes
+libres.
+
+Cela dit, d’Artagnan décrocha son baudrier, ceignit son épée, prit un
+chapeau dont la plume était fraîche, et tendit la main à Raoul, qui se
+jeta dans ses bras.
+
+Une fois dans la boutique, il lança un coup d’œil sur les garçons, qui
+considéraient la scène avec un orgueil mêlé de quelque inquiétude; puis
+plongeant la main dans une caisse de petits raisins secs de Corinthe,
+il poussa vers l’officier, qui attendait philosophiquement devant la
+porte de la boutique.
+
+— Ces traits!... C’est vous, monsieur de Friedisch! s’écria gaiement le
+mousquetaire. Eh! eh! nous arrêtons donc nos amis?
+
+— Arrêter! firent entre eux les garçons.
+
+— C’est moi, dit le Suisse. Ponchour, monsir d’Artagnan.
+
+— Faut-il vous donner mon épée? Je vous préviens qu’elle est longue et
+lourde. Laissez-la-moi jusqu’au Louvre; je suis tout bête quand je n’ai
+pas d’épée par les rues, et vous seriez encore plus bête que moi d’en
+avoir deux.
+
+— Le roi n’afre bas dit, répliqua le Suisse, cartez tonc votre épée.
+
+— Eh bien! c’est fort gentil de la part du roi. Partons vite.
+
+M. de Friedisch n’était pas causeur, et d’Artagnan avait beaucoup trop
+à penser pour l’être. De la boutique de Planchet au Louvre, il n’y
+avait pas loin; on arriva en dix minutes. Il faisait nuit alors. M. de
+Friedisch voulut entrer par le guichet.
+
+— Non, dit d’Artagnan, vous perdrez du temps par là: prenez le petit
+escalier.
+
+Le Suisse fit ce que lui recommandait d’Artagnan et le conduisit au
+vestibule du cabinet de Louis XIV. Arrivé là, il salua son prisonnier,
+et, sans rien dire, retourna à son poste.
+
+D’Artagnan n’avait pas eu le temps de se demander pourquoi on ne lui
+ôtait pas son épée, que la porte du cabinet s’ouvrit et qu’un valet de
+chambre appela:
+
+— Monsieur d’Artagnan!
+
+Le mousquetaire prit sa tenue de parade et entra, l’œil grand ouvert,
+le front calme, la moustache roide.
+
+Le roi était assis devant sa table et écrivait. Il ne se dérangea
+point quand le pas du mousquetaire retentit sur le parquet; il ne
+tourna même pas la tête. D’Artagnan s’avança jusqu’au milieu de la
+salle, et voyant que le roi ne faisait pas attention à lui, comprenant
+d’ailleurs fort bien que c’était de l’affectation, sorte de préambule
+fâcheux pour l’explication qui se préparait, il tourna le dos au prince
+et se mit à regarder de tous ses yeux les fresques de la corniche et
+les lézardes du plafond. Cette manœuvre fut accompagnée de ce petit
+monologue tacite: «Ah! tu veux m’humilier, toi que j’ai vu tout petit,
+toi que j’ai sauvé comme mon enfant, toi que j’ai servi comme mon Dieu,
+c’est-à-dire pour rien... Attends, attends; tu vas voir ce que peut
+faire un homme qui a siffloté l’air du branle des Huguenots à la barbe
+de M. le cardinal, le vrai cardinal!»
+
+Louis XIV se retourna en ce moment.
+
+— Vous êtes là, monsieur d’Artagnan? dit-il.
+
+D’Artagnan vit le mouvement et l’imita.
+
+— Oui, Sire, dit-il.
+
+— Bien, veuillez attendre que j’aie additionné.
+
+D’Artagnan ne répondit rien; seulement il s’inclina.
+
+«C’est assez poli, pensa-t-il, et je n’ai rien à dire.»
+
+Louis fit un trait de plume violent et jeta sa plume avec colère.
+
+«Va, fâche-toi pour te mettre en train, pensa le mousquetaire, tu me
+mettras à mon aise: aussi bien, je n’ai pas l’autre jour, à Blois, vidé
+le fond du sac.»
+
+Louis se leva, passa une main sur son front; puis, s’arrêtant vis-à-vis
+de d’Artagnan, il le regarda d’un air impérieux et bienveillant tout à
+la fois.
+
+«Que me veut-il? Voyons, qu’il finisse», pensa le mousquetaire.
+
+— Monsieur, dit le roi, vous savez sans doute que M. le cardinal est
+mort?
+
+— Je m’en doute, Sire.
+
+— Vous savez par conséquent que je suis maître chez moi?
+
+— Ce n’est pas une chose qui date de la mort du cardinal, Sire; on est
+toujours maître chez soi quand on veut.
+
+— Oui; mais vous vous rappelez tout ce que vous m’avez dit à Blois?
+
+«Nous y voici, pensa d’Artagnan; je ne m’étais pas trompé. Allons, tant
+mieux! c’est signe que j’ai le flair assez fin encore.»
+
+— Vous ne me répondez pas? dit Louis.
+
+— Sire, je crois me souvenir...
+
+— Vous croyez seulement?
+
+— Il y a longtemps.
+
+— Si vous ne vous rappelez pas, je me souviens, moi. Voici ce que vous
+m’avez dit; écoutez avec attention.
+
+— Oh! j’écoute de toutes mes oreilles, Sire; car vraisemblablement la
+conversation tournera d’une façon intéressante pour moi.
+
+Louis regarda encore une fois le mousquetaire. Celui-ci caressa la
+plume de son chapeau, puis sa moustache, et attendit intrépidement.
+Louis XIV continua:
+
+— Vous avez quitté mon service, monsieur, après m’avoir dit toute la
+vérité?
+
+— Oui, Sire.
+
+— C’est-à-dire après m’avoir déclaré tout ce que vous croyiez être
+vrai sur ma façon de penser et d’agir. C’est toujours un mérite.
+Vous commençâtes par me dire que vous serviez ma famille depuis
+trente-quatre ans, et que vous étiez fatigué.
+
+— Je l’ai dit, oui, Sire.
+
+— Et vous avez avoué ensuite que cette fatigue était un prétexte, que
+le mécontentement était la cause réelle.
+
+— J’étais mécontent, en effet; mais ce mécontentement ne s’est trahi
+nulle part, que je sache, et si comme un homme de cœur, j’ai parlé
+haut devant Votre Majesté, je n’ai pas même pensé en face de quelqu’un
+autre.
+
+— Ne vous excusez pas, d’Artagnan, et continuez de m’écouter. En me
+faisant le reproche que vous étiez mécontent, vous reçûtes pour réponse
+une promesse; je vous dis: «Attendez.» Est-ce vrai?
+
+— Oui, Sire, vrai comme ce que je vous disais.
+
+— Vous me répondîtes: «Plus tard? Non pas; tout de suite, à la bonne
+heure!...» Ne vous excusez pas, vous dis-je... C’était naturel; mais
+vous n’aviez pas de charité pour votre prince, monsieur d’Artagnan.
+
+— Sire... de la charité!... pour un roi, de la part d’un pauvre soldat!
+
+— Vous me comprenez bien; vous savez bien que j’en avais besoin; vous
+savez bien que je n’étais pas le maître; vous savez bien que j’avais
+l’avenir en espérance. Or, vous me répondîtes, quand je parlai de cet
+avenir: «Mon congé... tout de suite!»
+
+D’Artagnan mordit sa moustache.
+
+— C’est vrai, murmura-t-il.
+
+— Vous ne m’avez pas flatté quand j’étais dans la détresse, ajouta
+Louis XIV.
+
+— Mais, dit d’Artagnan relevant la tête avec noblesse, je n’ai pas
+flatté Votre Majesté pauvre, je ne l’ai point trahie non plus. J’ai
+versé mon sang pour rien; j’ai veillé comme un chien à la porte,
+sachant bien qu’on ne me jetterait ni pain, ni os. Pauvre aussi, moi,
+je n’ai rien demandé que le congé dont Votre Majesté parle.
+
+— Je sais que vous êtes un brave homme; mais j’étais un jeune homme,
+vous deviez me ménager... Qu’aviez-vous à reprocher au roi? qu’il
+laissait Charles II sans secours?... disons plus... qu’il n’épousait
+point Mlle de Mancini?
+
+En disant ce mot, le roi fixa sur le mousquetaire un regard profond.
+
+«Ah! ah! pensa ce dernier, il fait plus que se souvenir, il devine...
+Diable!»
+
+— Votre jugement, continua Louis XIV, tombait sur le roi et tombait
+sur l’homme... Mais, monsieur d’Artagnan... cette faiblesse, car vous
+regardiez cela comme une faiblesse...
+
+D’Artagnan ne répondit pas.
+
+— Vous me la reprochiez aussi à l’égard de M. le cardinal défunt; car
+M. le cardinal ne m’a-t-il pas élevé, soutenu?... en s’élevant, en se
+soutenant lui-même, je le sais bien; mais enfin, le bienfait demeure
+acquis. Ingrat, égoïste, vous m’eussiez donc plus aimé, mieux servi?
+
+— Sire...
+
+— Ne parlons plus de cela, monsieur: ce serait causer à vous trop de
+regrets, à moi trop de peine.
+
+D’Artagnan n’était pas convaincu. Le jeune roi, en reprenant avec lui
+un ton de hauteur, n’avançait pas dans les affaires.
+
+— Vous avez réfléchi depuis? reprit Louis XIV.
+
+— À quoi, Sire? demanda poliment d’Artagnan.
+
+— Mais à tout ce que je vous dis, monsieur.
+
+— Oui, Sire, sans doute...
+
+— Et vous n’avez attendu qu’une occasion de revenir sur vos paroles?
+
+— Sire...
+
+— Vous hésitez, ce me semble...
+
+— Je ne comprends pas bien ce que Votre Majesté me fait l’honneur de me
+dire.
+
+Louis fronça le sourcil.
+
+— Veuillez m’excuser, Sire; j’ai l’esprit particulièrement épais...
+les choses n’y pénètrent qu’avec difficulté; il est vrai qu’une fois
+entrées, elles y restent.
+
+— Oui, vous me semblez avoir de la mémoire.
+
+— Presque autant que Votre Majesté.
+
+— Alors, donnez-moi vite une solution... Mon temps est cher. Que faites
+vous depuis votre congé?
+
+— Ma fortune, Sire.
+
+— Le mot est dur, monsieur d’Artagnan.
+
+— Votre Majesté le prend en mauvaise part, certainement. Je n’ai
+pour le roi qu’un profond respect, et, fussé-je impoli, ce qui peut
+s’excuser par ma longue habitude des camps et des casernes, Sa Majesté
+est trop au-dessus de moi pour s’offenser d’un mot échappé innocemment
+à un soldat.
+
+— En effet, je sais que vous avez fait une action d’éclat en
+Angleterre, monsieur. Je regrette seulement que vous ayez manqué à
+votre promesse.
+
+— Moi? s’écria d’Artagnan.
+
+— Sans doute... Vous m’aviez engagé votre foi de ne servir aucun prince
+en quittant mon service... Or, c’est pour le roi Charles II que vous
+avez travaillé à l’enlèvement merveilleux de M. Monck.
+
+— Pardonnez-moi, Sire, c’est pour moi.
+
+— Cela vous a réussi?
+
+— Comme aux capitaines du XVème siècle les coups de main et les
+aventures.
+
+— Qu’appelez-vous réussite? une fortune?
+
+— Cent mille écus, Sire, que je possède: c’est, en une semaine, le
+triple de tout ce que j’avais eu d’argent en cinquante années.
+
+— La somme est belle... mais vous êtes ambitieux, je crois?
+
+— Moi, Sire? Le quart me semblait un trésor, et je vous jure que je ne
+pense pas à l’augmenter.
+
+— Ah! vous comptez demeurer oisif?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Quitter l’épée?
+
+— C’est fait déjà.
+
+— Impossible, monsieur d’Artagnan, dit Louis avec résolution.
+
+— Mais, Sire...
+
+— Eh bien?
+
+— Pourquoi?
+
+— Parce que je ne le veux pas! dit le jeune prince d’une voix tellement
+grave et impérieuse, que d’Artagnan fit un mouvement de surprise,
+d’inquiétude même.
+
+— Votre Majesté me permettra-t-elle un mot de réponse? demanda-t-il.
+
+— Dites.
+
+— Cette résolution, je l’avais prise étant pauvre et dénué.
+
+— Soit. Après?
+
+— Or, aujourd’hui que, par mon industrie, j’ai acquis un bien-être
+assuré, Votre Majesté me dépouillerait de ma liberté, Votre Majesté me
+condamnerait au moins lorsque j’ai bien gagné le plus.
+
+— Qui vous a permis, monsieur, de sonder mes desseins et de compter
+avec moi? reprit Louis d’une voix presque courroucée; qui vous a dit ce
+que je ferai, ce que vous ferez vous-même?
+
+— Sire, dit tranquillement le mousquetaire, la franchise, à ce que je
+vois, n’est plus à l’ordre de la conversation, comme le jour où nous
+nous expliquâmes à Blois.
+
+— Non, monsieur, tout est changé.
+
+— J’en fais à Votre Majesté mes sincères compliments; mais ...
+
+— Mais vous n’y croyez pas?
+
+— Je ne suis pas un grand homme d’État, cependant j’ai mon coup d’œil
+pour les affaires; il ne manque pas de sûreté; or, je ne vois pas tout
+à fait comme Votre Majesté, Sire. Le règne de Mazarin est fini, mais
+celui des financiers commence. Ils ont l’argent: Votre Majesté ne doit
+pas en voir souvent. Vivre sous la patte de ces loups affamés, c’est
+dur pour un homme qui comptait sur l’indépendance.
+
+À ce moment quelqu’un gratta à la porte du cabinet; le roi leva la tête
+orgueilleusement.
+
+— Pardon, monsieur d’Artagnan, dit-il; c’est M. Colbert qui vient me
+faire un rapport. Entrez, monsieur Colbert.
+
+D’Artagnan s’effaça. Colbert entra, des papiers à la main, et vint
+au-devant du roi.
+
+Il va sans dire que le Gascon ne perdit pas l’occasion d’appliquer son
+coup d’œil si fin et si vif sur la nouvelle figure qui se présentait.
+
+— L’instruction est donc faite? demanda le roi à Colbert.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Et l’avis des instructeurs?
+
+— Est que les accusés ont mérité la confiscation et la mort.
+
+— Ah! ah! fit le roi sans sourciller, en jetant un regard oblique à
+d’Artagnan... Et votre avis à vous, monsieur Colbert? dit le roi.
+
+Colbert regarda d’Artagnan à son tour. Cette figure gênante arrêtait la
+parole sur ses lèvres. Louis XIV comprit.
+
+— Ne vous inquiétez pas, dit-il, c’est M. d’Artagnan; ne
+reconnaissez-vous pas M. d’Artagnan?
+
+Ces deux hommes se regardèrent alors; d’Artagnan, l’œil ouvert et
+flamboyant; Colbert, l’œil à demi couvert et nuageux. La franche
+intrépidité de l’un déplut à l’autre; la cauteleuse circonspection du
+financier déplut au soldat.
+
+— Ah! ah! c’est Monsieur qui a fait ce beau coup en Angleterre, dit
+Colbert.
+
+Et il salua légèrement d’Artagnan.
+
+— Ah! ah! dit le Gascon, c’est Monsieur qui a rogné l’argent des galons
+des Suisses... Louable économie!
+
+Et il salua profondément.
+
+Le financier avait cru embarrasser le mousquetaire; mais le
+mousquetaire perçait à jour le financier.
+
+— Monsieur d’Artagnan, reprit le roi, qui n’avait pas remarqué toutes
+les nuances dont Mazarin n’eût pas laissé échapper une seule, il s’agit
+de traitants qui m’ont volé, que je fais prendre, et dont je vais
+signer l’arrêt de mort.
+
+D’Artagnan tressaillit.
+
+— Oh! oh! fit-il.
+
+— Vous dites?
+
+— Rien, Sire; ce ne sont pas mes affaires.
+
+Le roi tenait déjà la plume et l’approchait du papier.
+
+— Sire, dit à demi-voix Colbert, je préviens Votre Majesté que si un
+exemple est nécessaire, cet exemple peut soulever quelques difficultés
+dans l’exécution.
+
+— Plaît-il? dit Louis XIV.
+
+— Ne vous dissimulez pas, continua tranquillement Colbert, que toucher
+aux traitants, c’est toucher à la surintendance. Les deux malheureux,
+les deux coupables dont il s’agit sont des amis particuliers d’un
+puissant personnage, et le jour du supplice, que d’ailleurs on peut
+étouffer dans le Châtelet, des troubles s’élèveront, à n’en pas douter.
+
+Louis rougit et se retourna vers d’Artagnan, qui rongeait doucement sa
+moustache, non sans un sourire de pitié pour le financier, comme aussi
+pour le roi, qui l’écoutait si longtemps.
+
+Alors Louis XIV saisit la plume et, d’un mouvement si rapide que
+la main lui trembla, apposa ses deux signatures au bas des pièces
+présentées par Colbert; puis, regardant ce dernier en face:
+
+— Monsieur Colbert, dit-il, quand vous me parlerez affaires, effacez
+souvent le mot difficulté de vos raisonnements et de vos avis; quant au
+mot impossibilité, ne le prononcez jamais.
+
+Colbert s’inclina, très humilié d’avoir subi cette leçon devant le
+mousquetaire; puis il allait sortir; mais, jaloux de réparer son échec:
+
+— J’oubliais d’annoncer à Votre Majesté, dit-il, que les confiscations
+s’élèvent à la somme de cinq millions de livres.
+
+«C’est gentil», pensa d’Artagnan.
+
+— Ce qui fait en mes coffres? dit le roi.
+
+— Dix-huit millions de livres, Sire, répliqua Colbert en s’inclinant.
+
+— Mordioux! grommela d’Artagnan, c’est beau!
+
+— Monsieur Colbert, ajouta le roi, vous traverserez, je vous prie, la
+galerie où M. de Lyonne attend, et vous lui direz d’apporter ce qu’il a
+rédigé... par mon ordre.
+
+— À l’instant même, Sire. Votre Majesté n’a plus besoin de moi ce soir?
+
+— Non, monsieur; adieu!
+
+Colbert sortit.
+
+— Revenons à notre affaire, monsieur d’Artagnan, reprit Louis XIV,
+comme si rien ne s’était passé. Vous voyez que, quant à l’argent, il y
+a déjà un changement notable.
+
+— Comme de zéro à dix-huit, répliqua gaiement le mousquetaire. Ah!
+voilà ce qu’il eût fallu à Votre Majesté, le jour où Sa Majesté
+Charles II vint à Blois. Les deux États ne seraient point en brouille
+aujourd’hui, car, il faut bien que je le dise, là aussi je vois une
+pierre d’achoppement.
+
+— Et d’abord, riposta Louis, vous êtes injuste, monsieur; car si la
+Providence m’eût permis de donner ce jour-là le million à mon frère,
+vous n’eussiez pas quitté mon service, et, par conséquent, vous
+n’eussiez pas fait votre fortune... comme vous disiez tout à l’heure...
+Mais, outre ce bonheur, j’en ai un autre, et ma brouille avec la
+Grande-Bretagne ne doit pas vous étonner.
+
+Un valet de chambre interrompit le roi et annonça M. de Lyonne.
+
+— Entrez, monsieur, dit le roi; vous êtes exact, c’est d’un bon
+serviteur. Voyons votre lettre à mon frère Charles II.
+
+D’Artagnan dressa l’oreille.
+
+— Un moment, monsieur, dit négligemment Louis au Gascon; il faut que
+j’expédie à Londres le consentement au mariage de mon frère, M. le duc
+d’Orléans, avec lady Henriette Stuart.
+
+— Il me bat, ce me semble, murmura d’Artagnan, tandis que le roi
+signait cette lettre et congédiait M. de Lyonne; mais, ma foi, je
+l’avoue, plus je serai battu, plus je serai content.
+
+Le roi suivit des yeux M. de Lyonne jusqu’à ce que la porte fût bien
+refermée derrière lui; il fit même trois pas, comme s’il eût voulu
+suivre son ministre. Mais, après ces trois pas, s’arrêtant, faisant une
+pause et revenant sur le mousquetaire;
+
+— Maintenant, monsieur, dit-il; hâtons-nous de terminer. Vous me disiez
+l’autre jour à Blois que vous n’étiez pas riche?
+
+— Je le suis à présent, Sire.
+
+— Oui, mais cela ne me regarde pas; vous avez votre argent, non le
+mien; ce n’est pas mon compte.
+
+— Je n’entends pas très bien ce que dit Votre Majesté.
+
+— Alors, au lieu de vous laisser tirer les paroles, parlez
+spontanément. Aurez-vous assez de vingt mille livres par an, argent
+fixe?
+
+— Mais, Sire... dit d’Artagnan ouvrant de grands yeux.
+
+— Aurez-vous assez de quatre chevaux entretenus et fournis, et d’un
+supplément de fonds tel que vous le demanderez, selon les occasions et
+les nécessités; ou bien préférez-vous un fixe qui serait, par exemple,
+de quarante mille livres? Répondez.
+
+— Sire, Votre Majesté...
+
+— Oui, vous êtes surpris, c’est tout naturel, et je m’y attendais;
+répondez, voyons, ou je croirai que vous n’avez plus cette rapidité de
+jugement que j’ai toujours appréciée en vous.
+
+— Il est certain, Sire, que vingt mille livres par an sont une belle
+somme; mais...
+
+— Pas de mais. Oui ou non; est-ce une indemnité honorable?
+
+— Oh! certes...
+
+— Vous vous en contenterez alors! C’est très bien. Il vaut mieux,
+d’ailleurs, vous compter à part les faux frais; vous vous arrangerez
+de cela avec Colbert; maintenant, passons à quelque chose de plus
+important.
+
+— Mais, Sire, j’avais dit à Votre Majesté...
+
+— Que vous vouliez vous reposer, je le sais bien; seulement, je vous ai
+répondu que je ne le voulais pas... Je suis le maître, je pense?
+
+— Oui, Sire.
+
+— À la bonne heure! Vous étiez en veine de devenir autrefois capitaine
+de mousquetaires?
+
+— Oui, Sire.
+
+— Eh bien! voici votre brevet signé. Je le mets dans le tiroir. Le jour
+où vous reviendrez de certaine expédition que j’ai à vous confier, ce
+jour là vous prendrez vous-même ce brevet dans le tiroir.
+
+D’Artagnan hésitait encore et tenait la tête baissée.
+
+— Allons, monsieur, dit le roi, on croirait à vous voir que vous ne
+savez pas qu’à la cour du roi très chrétien le capitaine général des
+mousquetaires a le pas sur les maréchaux de France?
+
+— Sire, je le sais.
+
+— Alors, on dirait que vous ne vous fiez pas à ma parole?
+
+— Oh! Sire, jamais... ne croyez pas de telles choses.
+
+— J’ai voulu vous prouver que vous, si bon serviteur vous aviez perdu
+un bon maître: suis-je un peu le maître qu’il vous faut?
+
+— Je commence à penser que oui, Sire.
+
+— Alors, monsieur, vous allez entrer en fonctions. Votre compagnie est
+toute désorganisée depuis votre départ, et les hommes s’en vont flânant
+et heurtant les cabarets où l’on se bat, malgré mes édits et ceux de
+mon père. Vous réorganiserez le service au plus vite.
+
+— Oui, Sire.
+
+— Vous ne quitterez plus ma personne.
+
+— Bien.
+
+— Et vous marcherez avec moi à l’armée, où vous camperez autour de ma
+tente.
+
+— Alors, Sire, dit d’Artagnan, si c’est pour m’imposer un service comme
+celui-là, Votre Majesté n’a pas besoin de me donner vingt mille livres
+que je ne gagnerai pas.
+
+— Je veux que vous ayez un état de maison; je veux que vous teniez
+table; je veux que mon capitaine de mousquetaires soit un personnage.
+
+— Et moi, dit brusquement d’Artagnan, je n’aime pas l’argent trouvé; je
+veux l’argent gagné! Votre Majesté me donne un métier de paresseux, que
+le premier venu fera pour quatre mille livres.
+
+— Vous êtes un fin Gascon, monsieur d’Artagnan; vous me tirez mon
+secret du cœur.
+
+— Bah! Votre Majesté a donc un secret?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Eh bien! alors, j’accepte les vingt mille livres, car je garderai ce
+secret, et la discrétion, cela n’a pas de prix par le temps qui court.
+Votre Majesté veut-elle parler à présent?
+
+— Vous allez vous botter, monsieur d’Artagnan, et monter à cheval.
+
+— Tout de suite?
+
+— Sous deux jours.
+
+— À la bonne heure, Sire; car j’ai mes affaires à régler avant le
+départ, surtout s’il y a des coups à recevoir.
+
+— Cela peut se présenter.
+
+— On le prendra. Mais, Sire, vous avez parlé à l’avarice, à l’ambition;
+vous avez parlé au cœur de M. d’Artagnan; vous avez oublié une chose.
+
+— Laquelle?
+
+— Vous n’avez pas parlé à la vanité: quand serai-je chevalier des
+ordres du roi?
+
+— Cela vous occupe?
+
+— Mais, oui. J’ai mon ami Athos qui est tout chamarré, cela m’offusque.
+
+— Vous serez chevalier de mes ordres un mois après avoir pris le brevet
+de capitaine.
+
+— Ah! ah! dit l’officier rêveur, après l’expédition?
+
+— Précisément.
+
+— Où m’envoie Votre Majesté, alors?
+
+— Connaissez-vous la Bretagne?
+
+— Non, Sire.
+
+— Y avez-vous des amis?
+
+— En Bretagne? Non, ma foi!
+
+— Tant mieux. Vous connaissez-vous en fortifications?
+
+D’Artagnan sourit.
+
+— Je crois que oui, Sire.
+
+— C’est-à-dire que vous pouvez bien distinguer une forteresse d’avec
+une simple fortification comme on en permet aux châtelains, nos vassaux?
+
+— Je distingue un fort d’avec un rempart, comme on distingue une
+cuirasse d’avec une croûte de pâté, Sire. Est-ce suffisant?
+
+— Oui, monsieur. Vous allez donc partir.
+
+— Pour la Bretagne?
+
+— Oui.
+
+— Seul?
+
+— Absolument seul. C’est-à-dire que vous ne pourrez même emmener un
+laquais.
+
+— Puis-je demander à Votre Majesté pour quelle raison?
+
+— Parce que, monsieur, vous ferez bien de vous travestir vous-même
+quelquefois en valet de bonne maison. Votre visage est fort connu en
+France, monsieur d’Artagnan.
+
+— Et puis, Sire?
+
+— Et puis vous vous promènerez par la Bretagne, et vous examinerez
+soigneusement les fortifications de ce pays.
+
+— Les côtes?
+
+— Aussi les îles.
+
+— Ah!
+
+— Vous commencerez par Belle-Île-en-Mer.
+
+— Qui est à M. Fouquet? dit d’Artagnan d’un ton sérieux, en levant sur
+Louis XIV son œil intelligent.
+
+— Je crois que vous avez raison, monsieur, et que Belle-Île est, en
+effet, à M. Fouquet.
+
+— Alors Votre Majesté veut que je sache si Belle-Île est une bonne
+place?
+
+— Oui.
+
+— Si les fortifications en sont neuves ou vieilles?
+
+— Précisément.
+
+— Si par hasard les vassaux de M. le surintendant sont assez nombreux
+pour former garnison?
+
+— Voilà ce que je vous demande, monsieur; vous avez mis le doigt sur la
+question.
+
+— Et si l’on ne fortifie pas, Sire?
+
+— Vous vous promènerez dans la Bretagne, écoutant et jugeant.
+
+D’Artagnan se chatouilla la moustache.
+
+— Je suis espion du roi, dit-il tout net.
+
+— Non, monsieur.
+
+— Pardon, Sire, puisque j’épie pour le compte de Votre Majesté.
+
+— Vous allez à la découverte, monsieur. Est-ce que si vous marchiez à
+la tête de mes mousquetaires, l’épée au poing, pour éclairer un lieu
+quelconque ou une position de l’ennemi...
+
+À ce mot, d’Artagnan tressaillit invisiblement.
+
+— ... Est-ce que, continua le roi, vous vous croiriez un espion?
+
+— Non, non! dit d’Artagnan pensif; la chose change de face quand
+on éclaire l’ennemi; on n’est qu’un soldat... Et si l’on fortifie
+Belle-Île? ajouta-t-il aussitôt.
+
+— Vous prendrez un plan exact de la fortification.
+
+— On me laissera entrer?
+
+— Cela ne me regarde pas, ce sont vos affaires. Vous n’avez donc pas
+entendu que je vous réservais un supplément de vingt mille livres par
+an, si vous vouliez?
+
+— Si fait, Sire; mais si l’on ne fortifie pas?
+
+— Vous reviendrez tranquillement, sans fatiguer votre cheval.
+
+— Sire, je suis prêt.
+
+— Vous débuterez demain par aller chez M. le surintendant toucher le
+premier quartier de la pension que je vous fais. Connaissez-vous M.
+Fouquet?
+
+— Fort peu, Sire; mais je ferai observer à Votre Majesté qu’il n’est
+pas très urgent que je le connaisse.
+
+— Je vous demande pardon, monsieur; car il vous refusera l’argent que
+je veux vous faire toucher, et c’est ce refus que j’attends.
+
+— Ah! fit d’Artagnan. Après, Sire?
+
+— L’argent refusé, vous irez le chercher près de M. Colbert. À propos,
+avez-vous un bon cheval?
+
+— Un excellent, Sire.
+
+— Combien le payâtes-vous?
+
+— Cent cinquante pistoles.
+
+— Je vous l’achète. Voici un bon de deux cents pistoles.
+
+— Mais il me faut un cheval pour voyager, Sire?
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! vous me prenez le mien.
+
+— Pas du tout; je vous le donne, au contraire. Seulement, comme il est
+à moi et non plus à vous, je suis sûr que vous ne le ménagerez pas.
+
+— Votre Majesté est donc pressée?
+
+— Beaucoup.
+
+— Alors qui me force d’attendre deux jours?
+
+— Deux raisons à moi connues.
+
+— C’est différent. Le cheval peut rattraper ces deux jours sur les huit
+qu’il a à faire; et puis il y a la poste.
+
+— Non, non, la poste compromet assez, monsieur d’Artagnan. Allez et
+n’oubliez pas que vous êtes à moi.
+
+— Sire, ce n’est pas moi qui l’ai jamais oublié! À quelle heure
+prendrai-je congé de Votre Majesté après-demain?
+
+— Où logez-vous?
+
+— Je dois loger désormais au Louvre.
+
+— Je ne le veux pas. Vous garderez votre logement en ville, je le
+paierai. Pour le départ, je le fixe à la nuit, attendu que vous devez
+partir sans être vu de personne, ou si vous êtes vu, sans qu’on sache
+que vous êtes à moi... Bouche close, monsieur.
+
+— Votre Majesté gâte tout ce qu’elle a dit par ce seul mot.
+
+— Je vous demandais où vous logez, car je ne puis vous envoyer chercher
+toujours chez M. le comte de La Fère.
+
+— Je loge chez M. Planchet, épicier, rue des Lombards, à l’enseigne du
+Pilon-d’Or.
+
+— Sortez peu, montrez-vous moins encore et attendez mes ordres.
+
+— Il faut que j’aille toucher cependant, Sire.
+
+— C’est vrai; mais pour aller à la surintendance, où vont tant de gens,
+vous vous mêlerez à la foule.
+
+— Il me manque les bons pour toucher, Sire.
+
+— Les voici.
+
+Le roi signa.
+
+D’Artagnan regarda pour s’assurer de la régularité.
+
+— C’est de l’argent, dit-il, et l’argent se lit ou se compte.
+
+— Adieu, monsieur d’Artagnan, ajouta le roi; je pense que vous m’avez
+bien compris?
+
+— Moi, j’ai compris que Votre Majesté m’envoie à Belle-Île-en-Mer,
+voilà tout.
+
+— Pour savoir?...
+
+— Pour savoir comment vont les travaux de M. Fouquet; voilà tout.
+
+— Bien; j’admets que vous soyez pris?
+
+— Moi, je ne l’admets pas, répliqua hardiment le Gascon.
+
+— J’admets que vous soyez tué? poursuivit le roi.
+
+— Ce n’est pas probable, Sire.
+
+— Dans le premier cas, vous ne parlez pas; dans le second, aucun papier
+ne parle sur vous.
+
+D’Artagnan haussa les épaules sans cérémonie, et prit congé du roi en
+se disant: «La pluie d’Angleterre continue! restons sous la gouttière».
+
+
+
+
+Chapitre LIV — Les maisons de M. Fouquet
+
+
+Tandis que d’Artagnan revenait chez Planchet, la tête bourrelée et
+alourdie par tout ce qui venait de lui arriver, il se passait une
+scène d’un tout autre genre et qui cependant n’est pas étrangère à
+la conversation que notre mousquetaire venait d’avoir avec le roi.
+Seulement, cette scène avait lieu hors Paris, dans une maison que
+possédait le surintendant Fouquet dans le village de Saint-Mandé.
+
+Le ministre venait d’arriver à cette maison de campagne, suivi de son
+premier commis, lequel portait un énorme portefeuille plein de papiers
+à examiner et d’autres attendant la signature. Comme il pouvait être
+cinq heures du soir, les maîtres avaient dîné, le souper se préparait
+pour vingt convives subalternes. Le surintendant ne s’arrêta point, en
+descendant de voiture. Il franchit du même bond le seuil de la porte,
+traversa les appartements et gagna son cabinet, où il déclara qu’il
+s’enfermait pour travailler, défendant qu’on le dérangeât pour quelque
+chose que ce fût, excepté pour ordre du roi.
+
+En effet, aussitôt cet ordre donné, Fouquet s’enferma, et deux valets
+de pied furent placés en sentinelle à sa porte.
+
+Alors Fouquet poussa un verrou, lequel déplaçait un panneau qui murait
+l’entrée, et qui empêchait que rien de ce qui se passait dans ce
+cabinet fût vu ou entendu. Mais contre toute probabilité, c’était bien
+pour s’enfermer que Fouquet s’enfermait ainsi; car il alla droit à son
+bureau, s’y assit, ouvrit le portefeuille et se mit à faire un choix
+dans la masse énorme de papiers qu’il renfermait. Il n’y avait pas dix
+minutes qu’il était entré, et que toutes les précautions que nous avons
+dites avaient été prises, quand le bruit répété de plusieurs petits
+coups égaux frappa son oreille, et parut appeler toute son attention.
+
+Fouquet redressa la tête, tendit l’oreille et écouta. Les petits coups
+continuèrent. Alors le travailleur se leva avec un léger mouvement
+d’impatience, et marcha droit à une glace derrière laquelle les coups
+étaient frappés par une main ou par un mécanisme invisible.
+
+C’était une grande glace prise dans un panneau. Trois autres glaces
+absolument pareilles complétaient la symétrie de l’appartement.
+
+Rien ne distinguait celle-là des autres. À n’en pas douter, ces petits
+coups réitérés étaient un signal; car au moment où Fouquet approchait
+de la glace en écoutant, le même bruit se renouvela et dans la même
+mesure.
+
+— Oh! oh! murmura le surintendant avec surprise; qui donc est là-bas?
+Je n’attendais personne aujourd’hui.
+
+Et, sans doute pour répondre au signal qui avait été fait, le
+surintendant tira un clou doré dans cette même glace et l’agita trois
+fois. Puis, revenant à sa place et se rasseyant:
+
+— Ma foi, qu’on attende, dit-il.
+
+Et se replongeant dans l’océan de papier déroulé devant lui, il ne
+parut songer qu’au travail. En effet, avec une rapidité incroyable,
+une lucidité merveilleuse, Fouquet déchiffrait les papiers les plus
+longs, les écritures les plus compliquées, les corrigeant, les annotant
+d’une plume emportée comme par la fièvre, et l’ouvrage fondant entre
+ses doigts, les signatures, les chiffres, les renvois se multipliaient
+comme si dix commis, c’est-à-dire cent doigts et dix cerveaux, eussent
+fonctionné, au lieu de cinq doigts et du seul esprit de cet homme.
+
+De temps en temps seulement, Fouquet, abîmé dans ce travail, levait la
+tête pour jeter un coup d’œil furtif sur une horloge placée en face de
+lui.
+
+C’est que Fouquet se donnait sa tâche; c’est que, cette tâche une fois
+donnée, en une heure de travail il faisait, lui, ce qu’un autre n’eût
+point accompli dans sa journée: toujours certain, par conséquent,
+pourvu qu’il ne fût point dérangé, d’arriver au but dans le délai
+que son activité dévorante avait fixé. Mais, au milieu de ce travail
+ardent, les coups secs du petit timbre placé derrière la glace
+retentirent encore une fois, plus pressés, et par conséquent plus
+instants.
+
+— Allons, il paraît que la dame s’impatiente, dit Fouquet; voyons,
+voyons, du calme, ce doit être la comtesse; mais non, la comtesse est à
+Rambouillet pour trois jours. La présidente, alors. Oh! la présidente
+ne prendrait point de ces grands airs; elle sonnerait bien humblement,
+puis elle attendrait mon bon plaisir. Le plus clair de tout cela, c’est
+que je ne puis savoir qui cela peut être, mais que je sais bien qui
+cela n’est pas. Et puisque ce n’est pas vous, marquise, puisque ce ne
+peut être vous, foin de tout autre!
+
+Et il poursuivit sa besogne, malgré les appels réitérés du timbre.
+Cependant, au bout d’un quart d’heure, l’impatience gagna Fouquet à
+son tour; il brûla plutôt qu’il n’acheva le reste de son ouvrage,
+repoussa ses papiers dans le portefeuille, et donnant un coup d’œil à
+son miroir, tandis que les petits coups continuaient plus pressés que
+jamais:
+
+— Oh! oh! dit-il, d’où vient cette fougue? Qu’est-il arrivé, et quelle
+est l’Ariane qui m’attend avec une pareille impatience? Voyons.
+
+Alors il appuya le bout de son doigt sur le clou parallèle à celui
+qu’il avait tiré. Aussitôt la glace joua comme le battant d’une porte
+et découvrit un placard assez profond, dans lequel le surintendant
+disparut comme dans une vaste boîte. Là, il poussa un nouveau ressort,
+qui ouvrit, non pas une planche, mais un bloc de muraille, et sortit
+par cette tranchée, laissant la porte se refermer d’elle-même.
+
+Alors Fouquet descendit une vingtaine de marches qui s’enfonçaient en
+tournoyant sous la terre, et trouva un long souterrain dallé et éclairé
+par des meurtrières imperceptibles. Les parois de ce souterrain étaient
+couvertes de dalles, et le sol de tapis. Ce souterrain passait sous la
+rue même qui séparait la maison de Fouquet du parc de Vincennes. Au
+bout du souterrain tournoyait un escalier parallèle à celui par lequel
+Fouquet était descendu. Il monta cet autre escalier, entra par le moyen
+d’un ressort posé dans un placard semblable à celui de son cabinet,
+et, de ce placard, il passa dans une chambre absolument vide, quoique
+meublée avec une suprême élégance.
+
+Une fois entré, il examina soigneusement si la glace fermait sans
+laisser de trace, et, content sans doute de son observation, il alla
+ouvrir, à l’aide d’une petite clé de vermeil, les triples tours d’une
+porte située en face de lui.
+
+Cette fois, la porte ouvrait sur un beau cabinet meublé somptueusement
+et dans lequel se tenait assise sur des coussins une femme d’une beauté
+suprême, qui, au bruit des verrous, se précipita vers Fouquet.
+
+— Ah! mon Dieu! s’écria celui-ci reculant d’étonnement: madame la
+marquise de Bellière, vous, vous ici!
+
+— Oui, murmura la marquise; oui, moi, monsieur.
+
+— Marquise, chère marquise, ajouta Fouquet prêt à se prosterner. Ah!
+mon Dieu! mais comment donc êtes-vous venue? Et moi qui vous ai fait
+attendre!
+
+— Bien longtemps, monsieur, oh! oui, bien longtemps.
+
+— Je suis assez heureux pour que cette attente vous ait duré, marquise?
+
+— Une éternité, monsieur; oh! j’ai sonné plus de vingt fois;
+n’entendiez vous pas?
+
+— Marquise, vous êtes pâle, vous êtes tremblante.
+
+— N’entendiez-vous donc pas qu’on vous appelait?
+
+— Oh! si fait, j’entendais bien, madame; mais je ne pouvais venir.
+Comment supposer que ce fût vous, après vos rigueurs, après vos refus?
+Si j’avais pu soupçonner le bonheur qui m’attendait, croyez-le bien,
+marquise, j’eusse tout quitté pour venir tomber à vos genoux, comme je
+le fais en ce moment.
+
+La marquise regarda autour d’elle.
+
+— Sommes-nous bien seuls, monsieur? demanda-t-elle.
+
+— Oh! oui, madame, je vous en réponds.
+
+— En effet, dit la marquise tristement.
+
+— Vous soupirez?
+
+— Que de mystères, que de précautions, dit la marquise avec une légère
+amertume et comme on voit que vous craignez de laisser soupçonner vos
+amours!
+
+— Aimeriez-vous mieux que je les affichasse?
+
+— Oh! non, et c’est d’un homme délicat, dit la marquise en souriant.
+
+— Voyons, voyons, marquise, pas de reproches, je vous en supplie!
+
+— Des reproches, ai-je le droit de vous en faire?
+
+— Non, malheureusement non; mais, dites-moi, vous, que depuis un an
+j’aime sans retour et sans espoir...
+
+— Vous vous trompez: sans espoir, c’est vrai; mais sans retour, non.
+
+— Oh! pour moi, à l’amour, il n’y a qu’une preuve, et cette preuve, je
+l’attends encore.
+
+— Je viens vous l’apporter, monsieur.
+
+Fouquet voulut entourer la marquise de ses bras, mais elle se dégagea
+d’un geste.
+
+— Vous tromperez-vous donc toujours, monsieur, et n’accepterez-vous pas
+de moi la seule chose que je veuille vous donner, le dévouement?
+
+— Ah! vous ne m’aimez pas, alors; le dévouement n’est qu’une vertu,
+l’amour est une passion.
+
+— Écoutez-moi, monsieur, je vous en supplie; je ne serais pas venue ici
+sans un motif grave, vous le comprenez bien.
+
+— Peu m’importe le motif, puisque vous voilà, puisque je vous parle,
+puisque je vous vois.
+
+— Oui, vous avez raison, le principal est que j’y sois, sans que
+personne m’ait vue, et que je puisse vous parler.
+
+Fouquet se laissa tomber à deux genoux.
+
+— Parlez, parlez, madame, dit-il, je vous écoute.
+
+La marquise regardait Fouquet à ses genoux, et il y avait dans les
+regards de cette femme une étrange expression d’amour et de mélancolie.
+
+— Oh! murmura-t-elle enfin, que je voudrais être celle qui a le droit
+de vous voir à chaque minute, de vous parler à chaque instant! Que
+je voudrais être celle qui veille sur vous, celle qui n’a pas besoin
+de mystérieux ressorts pour appeler, pour faire apparaître comme un
+sylphe l’homme qu’elle aime, pour le regarder une heure, et puis le
+voir disparaître dans les ténèbres, d’un mystère encore plus étrange
+à sa sortie qu’il n’était à son arrivée. Oh!... c’est une femme bien
+heureuse.
+
+— Par hasard, marquise, dit Fouquet en souriant, parleriez-vous de ma
+femme?
+
+— Oui, certes, j’en parle.
+
+— Eh bien! n’enviez pas son sort, marquise; de toutes les femmes avec
+lesquelles je suis en relations, Mme Fouquet est celle qui me voit le
+moins, qui me parle le moins et qui a le moins de confidences avec moi.
+
+— Au moins, monsieur, n’en est-elle pas réduite à appuyer, comme je
+l’ai fait, la main sur un ornement de glace pour vous faire venir; au
+moins ne lui répondez-vous pas par ce bruit mystérieux, effrayant, d’un
+timbre dont le ressort vient je ne sais d’où; au moins ne lui avez-vous
+jamais défendu de chercher à percer le secret de ces communications,
+sous peine de voir se rompre à jamais votre liaison avec elle, comme
+vous le défendez à celles qui sont venues ici avant moi et qui y
+viendront après moi.
+
+— Ah! chère marquise, que vous êtes injuste et que vous savez peu ce
+que vous faites en récriminant contre le mystère! c’est avec le mystère
+seulement que l’on peut aimer sans trouble, c’est avec l’amour sans
+trouble qu’on peut être heureux. Mais revenons à vous, à ce dévouement
+dont vous me parliez, ou plutôt trompez-moi, marquise, et me laissez
+croire que ce dévouement, c’est de l’amour.
+
+— Tout à l’heure, reprit la marquise en passant sur ses yeux cette
+main modelée sur les plus suaves contours de l’antique, tout à l’heure
+j’étais prête à parler, mes idées étaient nettes, hardies; maintenant,
+je suis tout interdite, toute troublée, toute tremblante; je crains de
+venir vous apporter une mauvaise nouvelle.
+
+— Si c’est à cette mauvaise nouvelle que je dois votre présence,
+marquise, que cette mauvaise nouvelle soit la bienvenue; ou plutôt,
+marquise, puisque vous voilà, puisque vous m’avouez que je ne vous suis
+pas tout à fait indifférent, laissons de côté cette mauvaise nouvelle,
+et ne parlons que de vous.
+
+— Non, non, au contraire, demandez-la-moi; exigez que je vous la dise à
+l’instant, que je ne me laisse détourner par aucun sentiment; Fouquet,
+mon ami, il y va d’un intérêt immense.
+
+— Vous m’étonnez, marquise; je dirai même plus, vous me faites presque
+peur, vous, si sérieuse, si réfléchie, vous qui connaissez si bien le
+monde où nous vivons. C’est donc grave.
+
+— Oh! très grave, écoutez!
+
+— D’abord, comment êtes-vous venue ici?
+
+— Vous le saurez tout à l’heure; mais, d’abord, au plus pressé.
+
+— Dites, marquise, dites! Je vous en supplie, prenez en pitié mon
+impatience.
+
+— Vous savez que M. Colbert est nommé intendant des finances?
+
+— Bah! Colbert, le petit Colbert?
+
+— Oui, Colbert, le petit Colbert.
+
+— Le factotum de M. de Mazarin?
+
+— Justement.
+
+— Eh bien! que voyez-vous là d’effrayant, chère marquise? Le petit
+Colbert intendant, c’est étonnant, j’en conviens, mais ce n’est pas
+terrible.
+
+— Croyez-vous que le roi ait donné, sans motifs pressants, une pareille
+place à celui que vous appelez un petit cuistre?
+
+— D’abord, est-ce bien vrai que le roi la lui ait donnée?
+
+— On le dit.
+
+— Qui le dit?
+
+— Tout le monde.
+
+— Tout le monde, ce n’est personne; citez-moi quelqu’un qui puisse être
+bien informé et qui le dise.
+
+— Mme Vanel.
+
+— Ah! vous commencez à m’effrayer, en effet, dit Fouquet en riant;
+le fait est que si quelqu’un est bien renseigné, ou doit être bien
+renseigné, c’est la personne que vous nommez.
+
+— Ne dites pas de mal de la pauvre Marguerite, monsieur Fouquet, car
+elle vous aime toujours.
+
+— Bah! vraiment? C’est à ne pas croire. Je pensais que ce petit
+Colbert, comme vous disiez tout à l’heure, avait passé par-dessus cet
+amour-là et l’avait empreint d’une tache d’encre ou d’une couche de
+crasse.
+
+— Fouquet, Fouquet, voilà donc comme vous êtes pour celles que vous
+abandonnez?
+
+— Allons, n’allez-vous pas prendre la défense de Mme Vanel, marquise?
+
+— Oui, je la prendrai; car, je vous le répète, elle vous aime toujours,
+et la preuve, c’est qu’elle vous sauve.
+
+— Par votre entremise, marquise; c’est adroit à elle. Nul ange ne
+pourrait m’être plus agréable, et me mener plus sûrement au salut. Mais
+d’abord, comment connaissez-vous Marguerite?
+
+— C’est mon amie de couvent.
+
+— Et vous dites donc qu’elle vous a annoncé que M. Colbert était nommé
+intendant?
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! éclairez-moi, marquise; voilà M. Colbert intendant, soit. En
+quoi un intendant, c’est-à-dire mon subordonné, mon commis, peut-il me
+porter ombrage ou préjudice, fût-ce M. Colbert?
+
+— Vous ne réfléchissez pas, monsieur, à ce qu’il paraît, répondit la
+marquise.
+
+— À quoi?
+
+— À ceci: que M. Colbert vous hait.
+
+— Moi! s’écria Fouquet. Eh! mon Dieu! marquise, d’où sortez-vous donc?
+Mais, tout le monde me hait, celui-là comme les autres.
+
+— Celui-là plus que les autres.
+
+— Plus que les autres, soit.
+
+— Il est ambitieux.
+
+— Qui ne l’est pas, marquise?
+
+— Oui; mais à lui son ambition n’a pas de borne.
+
+— Je le vois bien, puisqu’il a tendu à me succéder près de Mme Vanel.
+
+— Et qu’il a réussi; prenez-y garde.
+
+— Voudriez-vous dire qu’il a la prétention de passer d’intendant
+surintendant?
+
+— N’en avez-vous pas eu déjà la crainte?
+
+— Oh! oh! fit Fouquet, me succéder près de Mme Vanel, soit; mais près
+du roi, c’est autre chose. La France ne s’achète pas si facilement que
+la femme d’un maître des comptes.
+
+— Eh! monsieur, tout s’achète; quand ce n’est point par l’or, c’est par
+l’intrigue.
+
+— Vous savez bien le contraire, vous, madame, vous à qui j’ai offert
+des millions.
+
+— Il fallait, au lieu de ces millions, Fouquet, m’offrir un amour vrai,
+unique, absolu; j’eusse accepté. Vous voyez bien que tout s’achète, si
+ce n’est pas d’une façon, c’est de l’autre.
+
+— Ainsi M. Colbert, à votre avis, est en train de marchander ma place
+de surintendant? Allons, allons, marquise, tranquillisez-vous, il n’est
+pas encore assez riche pour l’acheter.
+
+— Mais s’il vous la vole?
+
+— Ah! ceci est autre chose. Malheureusement, avant que d’arriver à moi,
+c’est-à-dire au corps de la place, il faut détruire, il faut battre
+en brèche les ouvrages avancés, et je suis diablement bien fortifié,
+marquise.
+
+— Et ce que vous appelez vos ouvrages avancés, ce sont vos créatures,
+n’est-ce pas, ce sont vos amis?
+
+— Justement.
+
+— Et M. d’Eymeris est-il de vos créatures?
+
+— Oui.
+
+— M. Lyodot est-il de vos amis?
+
+— Certainement.
+
+— M. de Vanin?
+
+— Oh! M. de Vanin, qu’on en fasse ce que l’on voudra, mais ...
+
+— Mais?...
+
+— Mais qu’on ne touche pas aux autres.
+
+— Eh bien! si vous voulez qu’on ne touche point à MM. d’Eymeris et
+Lyodot, il est temps de vous y prendre.
+
+— Qui les menace?
+
+— Voulez-vous m’entendre maintenant?
+
+— Toujours, marquise.
+
+— Sans m’interrompre?
+
+— Parlez.
+
+— Eh bien! ce matin, Marguerite m’a envoyé chercher.
+
+— Ah!
+
+— Oui.
+
+— Et que vous voulait-elle?
+
+— «Je n’ose voir M. Fouquet moi-même», m’a-t-elle dit.
+
+— Bah! pourquoi? pense-t-elle que je lui eusse fait des reproches?
+Pauvre femme, elle se trompe bien, mon Dieu!
+
+— «Voyez-le, vous, et dites-lui qu’il se garde de M. de Colbert.»
+
+— Comment, elle me fait prévenir de me garder de son amant?
+
+— Je vous ai dit qu’elle vous aime toujours.
+
+— Après, marquise?
+
+— «M. de Colbert, a-t-elle ajouté, est venu il y a deux heures
+m’annoncer qu’il était intendant.»
+
+— Je vous ai déjà dit, marquise, que M. de Colbert n’en serait que
+mieux sous ma main.
+
+— Oui, mais ce n’est pas le tout: Marguerite est liée, comme vous
+savez, avec Mme d’Eymeris et Mme Lyodot.
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! M. de Colbert lui a fait de grandes questions sur la fortune
+de ces deux messieurs, sur le degré de dévouement qu’ils vous portent.
+
+— Oh! quant à ces deux-là, je réponds d’eux; il faudra les tuer pour
+qu’ils ne soient plus à moi.
+
+— Puis, comme Mme Vanel a été obligée, pour recevoir une visite, de
+quitter un instant M. Colbert, et que M. Colbert est un travailleur,
+à peine le nouvel intendant est-il resté seul, qu’il a tiré un crayon
+de sa poche, et, comme il y avait du papier sur une table, s’est mis à
+crayonner des notes.
+
+— Des notes sur Emerys et Lyodot?
+
+— Justement.
+
+— Je serais curieux de savoir ce que disaient ces notes.
+
+— C’est justement ce que je viens vous apporter.
+
+— Mme Vanel a pris les notes de Colbert et me les envoie?
+
+— Non, mais, par un hasard qui ressemble à un miracle, elle a un double
+de ces notes.
+
+— Comment cela?
+
+— Écoutez. Je vous ai dit que Colbert avait trouvé du papier sur une
+table?
+
+— Oui.
+
+— Qu’il avait tiré un crayon de sa poche?
+
+— Oui.
+
+— Et avait écrit sur ce papier?
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! ce crayon était de mine de plomb, dur par conséquent: il a
+marqué en noir sur la première feuille et, sur la seconde, a tracé son
+empreinte en blanc.
+
+— Après?
+
+— Colbert, en déchirant la première feuille, n’a pas songé à la seconde.
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! sur la seconde on pouvait lire ce qui avait été écrit sur la
+première; Mme Vanel l’a lu et m’a envoyé chercher.
+
+— Ah!
+
+— Puis, après s’être assurée que j’étais pour vous une amie dévouée,
+elle m’a donné le papier et m’a dit le secret de cette maison.
+
+— Et ce papier? dit Fouquet en se troublant quelque peu.
+
+— Le voilà, monsieur; lisez, dit la marquise.
+
+Fouquet lut: «Noms des traitants à faire condamner par la Chambre de
+justice: d’Eymeris, ami de M. F. ...; Lyodot, ami de M. F. ...; de
+Vanin, indif.»
+
+— D’Emerys! Lyodot! s’écria Fouquet en relisant.
+
+— Amis de M. F., indiqua du doigt la marquise.
+
+— Mais que veulent dire ces mots: «À faire condamner par la Chambre de
+justice»?
+
+— Dame! fit la marquise, c’est clair, ce me semble. D’ailleurs, vous
+n’êtes pas au bout. Lisez, lisez.
+
+Fouquet continua: «Les deux premiers, à mort, le troisième à renvoyer,
+avec MM. d’Hautemont et de La Valette, dont les biens seront seulement
+confisqués.»
+
+— Grand Dieu! s’écria Fouquet, à mort, à mort, Lyodot et d’Eymeris!
+Mais, quand même la Chambre de justice les condamnerait à mort, le
+roi ne ratifiera pas leur condamnation, et l’on n’exécute pas sans la
+signature du roi.
+
+— Le roi a fait M. Colbert intendant.
+
+— Oh! s’écria Fouquet, comme s’il entrevoyait sous ses pieds un abîme
+aperçu, impossible! impossible! Mais qui a passé un crayon sur les
+traces de celui de M. Colbert?
+
+— Moi. J’avais peur que le premier trait ne s’effaçât.
+
+— Oh! je saurai tout.
+
+— Vous ne saurez rien, monsieur; vous méprisez trop votre ennemi pour
+cela.
+
+— Pardonnez-moi, chère marquise, excusez-moi; oui, M. Colbert est
+mon ennemi, je le crois; oui, M. Colbert est un homme à craindre, je
+l’avoue. Mais... mais, j’ai le temps, et puisque vous voilà, puisque
+vous m’avez assuré de votre dévouement, puisque vous m’avez laissé
+entrevoir votre amour, puisque nous sommes seuls...
+
+— Je suis venue pour vous sauver, monsieur Fouquet, et non pour me
+perdre, dit la marquise en se relevant; ainsi, gardez-vous...
+
+— Marquise, en vérité, vous vous effrayez par trop, et à moins que cet
+effroi ne soit un prétexte...
+
+— C’est un cœur profond que ce M. Colbert! gardez-vous...
+
+Fouquet se redressa à son tour.
+
+— Et moi? demanda-t-il.
+
+— Oh! vous, vous n’êtes qu’un noble cœur. Gardez-vous! gardez-vous!
+
+— Ainsi?
+
+— J’ai fait ce que je devais faire, mon ami, au risque de me perdre de
+réputation. Adieu!
+
+— Non pas adieu, au revoir!
+
+— Peut-être, dit la marquise.
+
+Et, donnant sa main à baiser à Fouquet, elle s’avança si résolument
+vers la porte que Fouquet n’osa lui barrer le passage. Quant à
+Fouquet, il reprit, la tête inclinée et avec un nuage au front, la
+route de ce souterrain le long duquel couraient les fils de métal qui
+communiquaient d’une maison à l’autre, transmettant, au revers des deux
+glaces, les désirs et les appels des deux correspondants.
+
+
+
+
+Chapitre LV — L’abbé Fouquet
+
+
+Fouquet se hâta de repasser chez lui par le souterrain et de faire
+jouer le ressort du miroir. À peine fut-il dans son cabinet, qu’il
+entendit heurter à la porte; en même temps une voix bien connue criait:
+
+— Ouvrez, monseigneur, je vous prie, ouvrez.
+
+Fouquet, par un mouvement rapide, rendit un peu d’ordre à tout ce qui
+pouvait déceler son agitation et son absence; il éparpilla les papiers
+sur le bureau, prit une plume dans sa main, et à travers la porte, pour
+gagner du temps:
+
+— Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+— Quoi! Monseigneur ne me reconnaît pas? répondit la voix.
+
+«Si fait, dit en lui-même Fouquet, si fait, mon ami, je te reconnais à
+merveille!»
+
+Et tout haut:
+
+— N’êtes-vous pas Gourville?
+
+— Mais oui, monseigneur.
+
+Fouquet se leva, jeta un dernier regard sur une de ses glaces, alla à la
+porte, poussa le verrou, et Gourville entra.
+
+— Ah! monseigneur, monseigneur, dit-il, quelle cruauté!
+
+— Pourquoi?
+
+— Voilà un quart d’heure que je vous supplie d’ouvrir et que vous ne me
+répondez même pas.
+
+— Une fois pour toutes, vous savez bien que je ne veux pas être dérangé
+lorsque je travaille. Or, bien que vous fassiez exception, Gourville,
+je veux, pour les autres, que ma consigne soit respectée.
+
+— Monseigneur, en ce moment, consignes, portes, verrous et murailles,
+j’eusse tout brisé, renversé, enfoncé.
+
+— Ah! ah! il s’agit donc d’un grand événement? demanda Fouquet.
+
+— Oh! je vous en réponds, monseigneur! dit Gourville.
+
+— Et quel est cet événement? reprit Fouquet un peu ému du trouble de
+son plus intime confident.
+
+— Il y a une Chambre de justice secrète, monseigneur.
+
+— Je le sais bien; mais s’assemble-t-elle, Gourville?
+
+— Non seulement elle s’assemble, mais encore elle a rendu un arrêt...
+monseigneur.
+
+— Un arrêt! fit le surintendant avec un frissonnement et une pâleur
+qu’il ne put cacher. Un arrêt! Et contre qui?
+
+— Contre deux de vos amis.
+
+— Lyodot, d’Eymeris, n’est-ce pas?
+
+— Oui, monseigneur.
+
+— Mais arrêt de quoi?
+
+— Arrêt de mort.
+
+— Rendu! Oh! vous vous trompez, Gourville, et c’est impossible.
+
+— Voici la copie de cet arrêt que le roi doit signer aujourd’hui, si
+toutefois il ne l’a point signé déjà.
+
+Fouquet saisit avidement le papier, le lut et le rendit à Gourville.
+
+— Le roi ne signera pas, dit-il.
+
+Gourville secoua la tête.
+
+— Monseigneur, M. Colbert est un hardi conseiller; ne vous y fiez pas.
+
+— Encore M. Colbert! s’écria Fouquet; çà! pourquoi ce nom vient-il à
+tout propos tourmenter depuis deux ou trois jours mes oreilles? C’est
+par trop d’importance, Gourville, pour un sujet si mince. Que M.
+Colbert paraisse, je le regarderai; qu’il lève la tête, je l’écraserai;
+mais vous comprenez qu’il me faut au moins une aspérité pour que mon
+regard s’arrête, une surface pour que mon pied se pose.
+
+— Patience, monseigneur; car vous ne savez pas ce que vaut Colbert...
+Étudiez-le vite; il en est de ce sombre financier comme des météores
+que l’œil ne voit jamais complètement avant leur invasion désastreuse;
+quand on les sent, on est mort.
+
+— Oh! Gourville, c’est beaucoup, répliqua Fouquet en souriant;
+permettez-moi, mon ami, de ne pas m’épouvanter avec cette facilité;
+météore, M. Colbert! Corbleu! nous entendrons le météore... Voyons, des
+actes, et non des mots. Qu’a-t-il fait?
+
+— Il a commandé deux potences chez l’exécuteur de Paris, répondit
+simplement Gourville.
+
+Fouquet leva la tête, et un éclair passa dans ses yeux.
+
+— Vous êtes sûr de ce que vous dites? s’écria-t-il.
+
+— Voici la preuve, monseigneur.
+
+Et Gourville tendit au surintendant une note communiquée par l’un des
+secrétaires de l’Hôtel de Ville, qui était à Fouquet.
+
+— Oui, c’est vrai, murmura le ministre, l’échafaud se dresse... mais le
+roi n’a pas signé, Gourville, le roi ne signera pas.
+
+— Je le saurai tantôt, dit Gourville.
+
+— Comment cela?
+
+— Si le roi a signé, les potences seront expédiées ce soir à l’Hôtel de
+Ville, afin d’être tout à fait dressées demain matin.
+
+— Mais non, non! s’écria encore une fois Fouquet; vous vous trompez
+tous, et me trompez à mon tour; avant-hier matin, Lyodot me vint voir;
+il y a trois jours je reçus un envoi de vin de Syracuse de ce pauvre
+d’Eymeris.
+
+— Qu’est-ce que cela prouve? répliqua Gourville, sinon que la Chambre
+de justice s’est assemblée secrètement, a délibéré en l’absence des
+accusés, et que toute la procédure était faite quand on les a arrêtés.
+
+— Mais ils sont donc arrêtés?
+
+— Sans doute.
+
+— Mais où, quand, comment ont-ils été arrêtés?
+
+— Lyodot, hier au point du jour; d’Eymeris, avant-hier au soir, comme
+il revenait de chez sa maîtresse; leur disparition n’avait inquiété
+personne; mais tout à coup Colbert a levé le masque et fait publier
+la chose; on le crie à son de trompe en ce moment dans les rues de
+Paris, et, en vérité, monseigneur, il n’y a plus guère que vous qui ne
+connaissiez pas l’événement.
+
+Fouquet se mit à marcher dans la chambre avec une inquiétude de plus en
+plus douloureuse.
+
+— Que décidez-vous, monseigneur? dit Gourville.
+
+— S’il en était ainsi, j’irais chez le roi, s’écria Fouquet. Mais,
+pour aller au Louvre, je veux passer auparavant à l’Hôtel de Ville. Si
+l’arrêt a été signé, nous verrons!
+
+Gourville haussa les épaules.
+
+— Incrédulité! dit-il, tu es la peste de tous les grands esprits!
+
+— Gourville!
+
+— Oui, continua-t-il, et tu les perds, comme la contagion tue les
+santés les plus robustes, c’est-à-dire en un instant.
+
+— Partons, s’écria Fouquet; faites ouvrir, Gourville.
+
+— Prenez garde, dit celui-ci, M. l’abbé Fouquet est là.
+
+— Ah! mon frère, répliqua Fouquet d’un ton chagrin, il est là? il sait
+donc quelque mauvaise nouvelle qu’il est tout joyeux de m’apporter,
+comme à son habitude? Diable! si mon frère est là, mes affaires vont
+mal, Gourville; que ne me disiez-vous cela plus tôt, je me fusse plus
+facilement laissé convaincre.
+
+— Monseigneur le calomnie, dit Gourville en riant; s’il vient, ce n’est
+pas dans une mauvaise intention.
+
+— Allons, voilà que vous l’excusez, s’écria Fouquet; un garçon sans
+cœur, sans suite d’idées, un mangeur de tous biens.
+
+— Il vous sait riche.
+
+— Et il veut ma ruine.
+
+— Non; il veut votre bourse. Voilà tout.
+
+— Assez! Assez! Cent mille écus par mois pendant deux ans! Corbleu!
+c’est moi qui paie, Gourville, et je sais mes chiffres.
+
+Gourville se mit à rire d’un air silencieux et fin.
+
+— Oui, vous voulez dire que c’est le roi, fit le surintendant; ah!
+Gourville, voilà une vilaine plaisanterie; ce n’est pas le lieu.
+
+— Monseigneur, ne vous fâchez pas.
+
+— Allons donc! Qu’on renvoie l’abbé Fouquet, je n’ai pas le sou.
+
+Gourville fit un pas vers la porte.
+
+— Il est resté un mois sans me voir, continua Fouquet; pourquoi ne
+resterait-il pas deux mois?
+
+— C’est qu’il se repent de vivre en mauvaise compagnie, dit Gourville,
+et qu’il vous préfère à tous ses bandits.
+
+— Merci de la préférence. Vous faites un étrange avocat, Gourville,
+aujourd’hui... avocat de l’abbé Fouquet!
+
+— Eh! mais toute chose et tout homme ont leur bon côté, leur côté
+utile, monseigneur.
+
+— Les bandits que l’abbé solde et grise ont leur côté utile?
+Prouvez-le-moi donc.
+
+— Vienne la circonstance, monseigneur, et vous serez bienheureux de
+trouver ces bandits sous votre main.
+
+— Alors tu me conseilles de me réconcilier avec M. l’abbé? dit
+ironiquement Fouquet.
+
+— Je vous conseille, monseigneur, de ne pas vous brouiller avec cent
+ou cent vingt garnements qui, en mettant leurs rapières bout à bout,
+feraient un cordon d’acier capable d’enfermer trois mille hommes.
+
+Fouquet lança un coup d’œil profond à Gourville, et passant devant lui:
+
+— C’est bien; qu’on introduise M. l’abbé Fouquet, dit-il aux valets de
+pied. Vous avez raison, Gourville.
+
+Deux minutes après, l’abbé parut avec de grandes révérences sur le
+seuil de la porte.
+
+C’était un homme de quarante à quarante-cinq ans, moitié homme
+d’Église, moitié homme de guerre, un spadassin greffé sur un abbé; on
+voyait qu’il n’avait pas d’épée au côté, mais on sentait qu’il avait
+des pistolets. Fouquet le salua en frère aîné, moins qu’en ministre.
+
+— Qu’y a-t-il pour votre service, dit-il, monsieur l’abbé?
+
+— Oh! oh! comme vous dites cela, mon frère!
+
+— Je vous dis cela comme un homme pressé, monsieur.
+
+L’abbé regarda malicieusement Gourville, anxieusement Fouquet, et dit:
+
+— J’ai trois cents pistoles à payer à M. de Bregi ce soir... Dette de
+jeu, dette sacrée.
+
+— Après? dit Fouquet bravement, car il comprenait que l’abbé Fouquet ne
+l’eût point dérangé pour une pareille misère.
+
+— Mille à mon boucher, qui ne veut plus fournir.
+
+— Après?
+
+— Douze cents au tailleur d’habits... continua l’abbé: le drôle m’a
+fait reprendre sept habits de mes gens, ce qui fait que mes livrées
+sont compromises, et que ma maîtresse parle de me remplacer par un
+traitant, ce qui serait humiliant pour l’Église.
+
+— Qu’y a-t-il encore? dit Fouquet.
+
+— Vous remarquerez, monsieur, dit humblement l’abbé, que je n’ai rien
+demandé pour moi.
+
+— C’est délicat, monsieur, répliqua Fouquet; aussi, comme vous voyez,
+j’attends.
+
+— Et je ne demande rien; oh! non... Ce n’est pas faute pourtant de
+chômer... je vous en réponds.
+
+Le ministre réfléchit un moment.
+
+— Douze cents pistoles au tailleur d’habits, dit-il; ce sont bien des
+habits, ce me semble?
+
+— J’entretiens cent hommes! dit fièrement l’abbé; c’est une charge, je
+crois.
+
+— Pourquoi cent hommes? dit Fouquet; est-ce que vous êtes un Richelieu
+ou un Mazarin pour avoir cent hommes de garde? À quoi vous servent ces
+cent hommes? Parlez, dites!
+
+— Vous me le demandez? s’écria l’abbé Fouquet; ah! comment pouvez vous
+faire une question pareille, pourquoi j’entretiens cent hommes? Ah!
+
+— Mais oui, je vous fais cette question. Qu’avez-vous à faire de cent
+hommes? Répondez!
+
+— Ingrat! continua l’abbé s’affectant de plus en plus.
+
+— Expliquez-vous.
+
+— Mais, monsieur le surintendant, je n’ai besoin que d’un valet de
+chambre, moi, et encore, si j’étais seul, me servirais-je moi-même;
+mais vous, vous qui avez tant d’ennemis... cent hommes ne me suffisent
+pas pour vous défendre. Cent hommes!... il en faudrait dix mille.
+J’entretiens donc tout cela pour que dans les endroits publics, pour
+que dans les assemblées, nul n’élève la voix contre vous; et sans cela,
+monsieur, vous seriez chargé d’imprécations, vous seriez déchiré à
+belles dents, vous ne dureriez pas huit jours, non, pas huit jours,
+entendez-vous?
+
+— Ah! je ne savais pas que vous me fussiez un pareil champion, monsieur
+l’abbé.
+
+— Vous en doutez! s’écria l’abbé. Écoutez donc ce qui est arrivé. Pas
+plus tard qu’hier, rue de la Huchette, un homme marchandait un poulet.
+
+— Eh bien! en quoi cela me nuisait-il, l’abbé?
+
+— En ceci. Le poulet n’était pas gras. L’acheteur refusa d’en donner
+dix-huit sous, en disant qu’il ne pouvait payer dix-huit sous la peau
+d’un poulet dont M. Fouquet avait pris toute la graisse.
+
+— Après?
+
+— Le propos fit rire, continua l’abbé, rire à vos dépens, mort de
+tous les diables! et la canaille s’amassa. Le rieur ajouta ces mots:
+«Donnez-moi un poulet nourri par M. Colbert, à la bonne heure! et je
+le paierai ce que vous voudrez.» Et aussitôt l’on battit des mains.
+Scandale affreux! vous comprenez; scandale qui force un frère à se
+voiler le visage.
+
+Fouquet rougit.
+
+— Et vous vous le voilâtes? dit le surintendant.
+
+— Non; car justement, continua l’abbé, j’avais un de mes hommes dans la
+foule; une nouvelle recrue qui vient de province, un M. de Menneville
+que j’affectionne. Il fendit la presse, en disant au rieur: «— Mille
+barbes! monsieur le mauvais plaisant, tope un coup d’épée au Colbert! —
+Tope et tingue au Fouquet! répliqua le rieur.» Sur quoi ils dégainèrent
+devant la boutique du rôtisseur, avec une haie de curieux autour d’eux
+et cinq cents curieux aux fenêtres.
+
+— Eh bien? dit Fouquet.
+
+— Eh bien! monsieur, mon Menneville embrocha le rieur au grand
+ébahissement de l’assistance, et dit au rôtisseur: «— Prenez ce dindon,
+mon ami, il est plus gras que votre poulet.» Voilà, monsieur, acheva
+l’abbé triomphalement, à quoi je dépense mes revenus; je soutiens
+l’honneur de la famille, monsieur.
+
+Fouquet baissa la tête.
+
+— Et j’en ai cent comme cela, poursuivit l’abbé.
+
+— Bien, dit Fouquet; donnez votre addition à Gourville et restez ici ce
+soir, chez moi.
+
+— On soupe?
+
+— On soupe.
+
+— Mais la caisse est fermée?
+
+— Gourville vous l’ouvrira. Allez, monsieur l’abbé, allez.
+
+L’abbé fit une révérence.
+
+— Alors nous voilà amis? dit-il.
+
+— Oui, amis. Venez, Gourville.
+
+— Vous sortez? Vous ne soupez donc pas?
+
+— Je serai ici dans une heure, soyez tranquille. Puis tout bas à
+Gourville: — Qu’on attelle mes chevaux anglais, dit-il, et qu’on touche
+à l’Hôtel de Ville de Paris.
+
+
+
+
+Chapitre LVI — Le vin de M. de La Fontaine
+
+
+Les carrosses amenaient déjà les convives de Fouquet à Saint-Mandé;
+déjà toute la maison s’échauffait des apprêts du souper, quand le
+surintendant lança sur la route de Paris ses chevaux rapides, et,
+prenant par les quais pour trouver moins de monde sur sa route,
+gagna l’Hôtel de Ville. Il était huit heures moins un quart. Fouquet
+descendit au coin de la rue du Long-Pont, se dirigea vers la place de
+Grève, à pied, avec Gourville.
+
+Au détour de la place, ils virent un homme vêtu de noir et de violet
+d’une bonne mine, qui s’apprêtait à monter dans un carrosse de louage
+et disait au cocher de toucher à Vincennes. Il avait devant lui un
+grand panier plein de bouteilles qu’il venait d’acheter au cabaret de
+l’Image de Notre-Dame.
+
+— Eh! mais c’est Vatel, mon maître d’hôtel! dit Fouquet à Gourville.
+
+— Oui, monseigneur, répliqua celui-ci.
+
+— Que vient-il faire à l’Image-de-Notre-Dame?
+
+— Acheter du vin sans doute.
+
+— Comment, on achète pour moi du vin au cabaret? dit Fouquet. Ma cave
+est donc bien misérable!
+
+Et il s’avança vers le maître d’hôtel, qui faisait ranger son vin dans
+le carrosse avec un soin minutieux.
+
+— Holà! Vatel! dit-il d’une voix de maître.
+
+— Prenez garde, monseigneur, dit Gourville, vous allez être reconnu.
+
+— Bon!... que m’importe? Vatel!
+
+L’homme vêtu de noir et de violet se retourna. C’était une bonne et
+douce figure sans expression, une figure de mathématicien, moins
+l’orgueil. Un certain feu brillait dans les yeux de ce personnage, un
+sourire assez fin voltigeait sur ses lèvres; mais l’observateur eût
+remarqué bien vite que ce feu, que ce sourire ne s’appliquaient à rien
+et n’éclairaient rien.
+
+Vatel riait comme un distrait, ou s’occupait comme un enfant.
+
+Au son de la voix qui l’interpellait, il se retourna.
+
+— Oh! fit-il, monseigneur?
+
+— Oui, moi. Que diable faites-vous là, Vatel?... Du vin! vous achetez
+du vin dans un cabaret de la place de Grève! Passe encore pour la
+Pomme-de-Pin ou les Barreaux-Verts.
+
+— Mais, monseigneur, dit Vatel tranquillement, après avoir lancé un
+regard hostile à Gourville, de quoi se mêle-t-on ici?... Est-ce que ma
+cave est mal tenue?
+
+— Non, certes, Vatel, non; mais...
+
+— Quoi! mais?... répliqua Vatel.
+
+Gourville toucha le coude du surintendant.
+
+— Ne vous fâchez pas, Vatel; je croyais ma cave, votre cave
+assez bien garnie pour que je pusse me dispenser de recourir à
+l’Image-de-Notre-Dame.
+
+— Eh! monsieur, dit Vatel, tombant du monseigneur au monsieur, avec un
+certain dédain, votre cave est si bien garnie que, lorsque certains de
+vos convives vont dîner chez vous, ils ne boivent pas.
+
+Fouquet, surpris, regarda Gourville, puis Vatel.
+
+— Que dites-vous là?
+
+— Je dis que votre sommelier n’avait pas de vins pour tous les goûts,
+monsieur, et que M. de La Fontaine, M. Pellisson et M. Conrart ne
+boivent pas quand ils viennent à la maison. Ces messieurs n’aiment pas
+le grand vin: que voulez-vous y faire?
+
+— Et alors?
+
+— Alors, j’ai ici un vin de Joigny qu’ils affectionnent. Je sais qu’ils
+le viennent boire à l’Image-de-Notre-Dame une fois par semaine. Voilà
+pourquoi je fais ma provision.
+
+Fouquet n’avait plus rien à dire... Il était presque ému.
+
+Vatel, lui, avait encore beaucoup à dire sans doute, et l’on vit bien
+qu’il s’échauffait.
+
+— C’est comme si vous me reprochiez, monseigneur, d’aller rue
+Planche-Mibray chercher moi-même le cidre que boit M. Loret quand il
+vient dîner à la maison.
+
+— Loret boit du cidre chez moi? s’écria Fouquet en riant.
+
+— Eh! oui, monsieur, eh! oui, voilà pourquoi il dîne chez vous avec
+plaisir.
+
+— Vatel, s’écria Fouquet en serrant la main de son maître d’hôtel, vous
+êtes un homme! Je vous remercie, Vatel, d’avoir compris que chez moi M.
+de La Fontaine, M. Conrart et M. Loret sont autant que des ducs et des
+pairs, autant que des princes, plus que moi. Vatel, vous êtes un bon
+serviteur, et je double vos honoraires.
+
+Vatel ne remercia même pas; il haussa légèrement les épaules en
+murmurant ce mot superbe:
+
+— Être remercié pour avoir fait son devoir, c’est humiliant.
+
+— Il a raison, dit Gourville en attirant l’attention de Fouquet sur un
+autre point par un seul geste.
+
+Il lui montrait en effet un chariot de forme basse, traîné par deux
+chevaux, sur lequel s’agitaient deux potences toutes ferrées, liées
+l’une à l’autre et dos à dos par des chaînes; tandis qu’un archer,
+assis sur l’épaisseur de la poutre, soutenait, tant bien que mal, la
+mine un peu basse, les commentaires d’une centaine de vagabonds qui
+flairaient la destination de ces potences et les escortaient jusqu’à
+l’Hôtel de Ville. Fouquet tressaillit.
+
+— C’est décidé, voyez-vous, dit Gourville.
+
+— Mais ce n’est pas fait, répliqua Fouquet.
+
+— Oh! ne vous abusez pas, monseigneur; si l’on a ainsi endormi votre
+amitié, votre défiance, si les choses en sont là, vous ne déferez rien.
+
+— Mais je n’ai pas ratifié, moi.
+
+— M. de Lyonne aura ratifié pour vous.
+
+— Je vais au Louvre.
+
+— Vous n’irez pas.
+
+— Vous me conseilleriez cette lâcheté! s’écria Fouquet, vous me
+conseilleriez d’abandonner mes amis, vous me conseilleriez, pouvant
+combattre, de jeter à terre les armes que j’ai dans la main?
+
+— Je ne vous conseille rien de tout cela, monseigneur; pouvez-vous
+quitter la surintendance en ce moment?
+
+— Non.
+
+— Eh bien! si le roi nous veut remplacer cependant?
+
+— Il me remplacera de loin comme de près.
+
+— Oui, mais vous ne l’aurez jamais blessé.
+
+— Oui, mais j’aurai été lâche; or, je ne veux pas que mes amis meurent,
+et ils ne mourront pas.
+
+— Pour cela, il est nécessaire que vous alliez au Louvre?
+
+— Gourville!
+
+— Prenez garde... une fois au Louvre, ou vous serez forcé de défendre
+tout haut vos amis, c’est-à-dire de faire une profession de foi, ou
+vous serez forcé de les abandonner sans retour possible.
+
+— Jamais!
+
+— Pardonnez-moi... le roi vous proposera forcément l’alternative, ou
+bien vous la lui proposerez vous-même.
+
+— C’est juste.
+
+— Voilà pourquoi il ne faut pas de conflit... Retournons à Saint-Mandé,
+monseigneur.
+
+— Gourville, je ne bougerai pas de cette place où doit s’accomplir le
+crime, où doit s’accomplir ma honte; je ne bougerai pas, dis-je, que je
+n’aie trouvé un moyen de combattre mes ennemis.
+
+— Monseigneur, répliqua Gourville, vous me feriez pitié si je ne savais
+que vous êtes un des bons esprits de ce monde. Vous possédez cent
+cinquante millions, vous êtes autant que le roi par la position, cent
+cinquante fois plus par l’argent.
+
+«M. Colbert n’a pas eu même l’esprit de faire accepter le testament de
+Mazarin. Or, quand on est le plus riche d’un royaume et qu’on veut se
+donner la peine de dépenser de l’argent, si l’on ne fait pas ce qu’on
+veut, c’est qu’on est un pauvre homme. Retournons, vous dis-je, à
+Saint-Mandé.
+
+— Pour consulter Pellisson? Oui.
+
+— Non, monseigneur, pour compter votre argent.
+
+— Allons! dit Fouquet les yeux enflammés; oui! oui! à Saint-Mandé!
+
+Il remonta dans son carrosse, et Gourville avec lui. Sur la route, au
+bout du faubourg Saint-Antoine, ils rencontrèrent le petit équipage
+de Vatel, qui voiturait tranquillement son vin de Joigny. Les chevaux
+noirs, lancés à toute bride, épouvantèrent en passant le timide cheval
+du maître d’hôtel, qui, mettant la tête à la portière, cria, effaré:
+
+— Gare à mes bouteilles!
+
+
+
+
+Chapitre LVII — La galerie de Saint-Mandé
+
+
+Cinquante personnes attendaient le surintendant. Il ne prit même
+pas le temps de se confier un moment à son valet de chambre, et du
+perron passa dans le premier salon. Là ses amis étaient rassemblés et
+causaient.
+
+L’intendant s’apprêtait à faire servir le souper; mais, par-dessus
+tout, l’abbé Fouquet guettait le retour de son frère et s’étudiait à
+faire les honneurs de la maison en son absence.
+
+Ce fut à l’arrivée du surintendant un murmure de joie et de tendresse:
+Fouquet, plein d’affabilité et de bonne humeur, de munificence, était
+aimé de ses poètes, de ses artistes et de ses gens d’affaires. Son
+front, sur lequel sa petite cour lisait, comme sur celui d’un dieu,
+tous les mouvements de son âme, pour en faire des règles de conduite,
+son front que les affaires ne ridaient jamais, était ce soir-là plus
+pâle que de coutume, et plus d’un œil ami remarqua cette pâleur.
+
+Fouquet se mit au centre de la table et présida gaiement le souper. Il
+raconta l’expédition de Vatel à La Fontaine.
+
+Il raconta l’histoire de Menneville et du poulet maigre à Pellisson, de
+telle façon que toute la table l’entendit.
+
+Ce fut alors une tempête de rires et de railleries qui ne s’arrêta que
+sur un geste grave et triste de Pellisson. L’abbé Fouquet, ne sachant
+pas à quel propos son frère avait engagé la conversation sur ce sujet,
+écoutait de toutes ses oreilles et cherchait sur le visage de Gourville
+ou sur celui du surintendant une explication que rien ne lui donnait.
+
+Pellisson prit la parole.
+
+— On parle donc de M. Colbert? dit-il.
+
+— Pourquoi non, répliqua Fouquet, s’il est vrai, comme on le dit, que
+le roi l’ait fait son intendant?
+
+À peine Fouquet eut-il laissé échapper cette parole, prononcée avec une
+intention marquée, que l’explosion se fit entendre parmi les convives.
+
+— Un avare! dit l’un.
+
+— Un croquant! dit l’autre.
+
+— Un hypocrite! dit un troisième.
+
+Pellisson échangea un regard profond avec Fouquet.
+
+— Messieurs, dit-il, en vérité, nous maltraitons là un homme que nul
+ne connaît: ce n’est ni charitable, ni raisonnable, et voilà M. le
+surintendant qui, j’en suis sûr, est de cet avis.
+
+— Entièrement, répliqua Fouquet. Laissons les poulets gras de M.
+Colbert, il ne s’agit aujourd’hui que des faisans truffés de M. Vatel.
+
+Ces mots arrêtèrent le nuage sombre qui précipitait sa marche au-dessus
+des convives.
+
+Gourville anima si bien les poètes avec le vin de Joigny; l’abbé,
+intelligent comme un homme qui a besoin des écus d’autrui, anima si
+bien les financiers et les gens d’épée, que, dans les brouillards de
+cette joie et les rumeurs de la conversation, l’objet des inquiétudes
+disparut complètement.
+
+Le testament du cardinal Mazarin fut le texte de la conversation au
+second service et au dessert; puis Fouquet commanda qu’on portât
+les bassins de confiture et les fontaines de liqueurs dans le salon
+attenant à la galerie. Il s’y rendit, menant par la main une femme,
+reine, ce soir-là, par sa préférence.
+
+Puis les violons soupèrent, et les promenades dans la galerie, dans
+le jardin commencèrent, par un ciel de printemps doux et parfumé.
+Pellisson vint alors auprès du surintendant et lui dit:
+
+— Monseigneur a un chagrin?
+
+— Un grand, répondit le ministre; faites-vous conter cela par Gourville.
+
+Pellisson, en se retournant, trouva La Fontaine qui lui marchait sur
+les deux pieds. Il lui fallut écouter un vers latin que le poète avait
+composé sur Vatel.
+
+La Fontaine, depuis une heure, scandait ce vers dans tous les coins
+et lui cherchait un placement avantageux. Il crut tenir Pellisson,
+mais celui-ci lui échappa. Il se retourna sur Loret, qui, lui, venait
+de composer un quatrain en l’honneur du souper et de l’amphitryon.
+La Fontaine voulut en vain placer son vers; Loret voulait placer son
+quatrain.
+
+Il fut obligé de rétrograder devant M. le comte de Chanost, à qui
+Fouquet venait de prendre le bras.
+
+L’abbé Fouquet sentit que le poète, distrait comme toujours, allait
+suivre les deux causeurs: il intervint.
+
+La Fontaine se cramponna aussitôt et récita son vers.
+
+L’abbé, qui ne savait pas le latin, balançait la tête en cadence, à
+chaque mouvement de roulis que La Fontaine imprimait à son corps,
+selon les ondulations des dactyles ou des spondées. Pendant ce temps,
+derrière les bassins de confiture, Fouquet racontait l’événement à M.
+de Chanost, son gendre.
+
+— Il faut envoyer les inutiles au feu d’artifice, dit Pellisson à
+Gourville, tandis que nous causerons ici.
+
+— Soit, répliqua Gourville, qui dit quatre mots à Vatel.
+
+Alors on vit ce dernier emmener vers les jardins la majeure partie
+des muguets, des dames et des babillards, tandis que les hommes se
+promenaient dans la galerie, éclairée de trois cents bougies de cire,
+au vu de tous les amateurs du feu d’artifice, occupés à courir le
+jardin.
+
+Gourville s’approcha de Fouquet. Alors, il lui dit:
+
+— Monsieur, nous sommes tous ici.
+
+— Tous? dit Fouquet.
+
+— Oui, comptez.
+
+Le surintendant se retourna et compta. Il y avait huit personnes.
+
+Pellisson et Gourville marchaient en se tenant par le bras, comme s’ils
+causaient de sujets vagues et légers.
+
+Loret et deux officiers les imitaient en sens inverse. L’abbé Fouquet
+se promenait seul.
+
+Fouquet, avec M. de Chanost, marchait aussi comme s’il eût été absorbé
+par la conversation de son gendre.
+
+— Messieurs, dit-il, que personne de vous ne lève la tête en marchant
+et ne paraisse faire attention à moi; continuez de marcher, nous sommes
+seuls, écoutez-moi.
+
+Un grand silence se fit, troublé seulement par les cris lointains des
+joyeux convives qui prenaient place dans les bosquets pour mieux voir
+les fusées.
+
+C’était un bizarre spectacle que celui de ces hommes marchant comme par
+groupes, comme occupés chacun à quelque chose, et pourtant attentifs à
+la parole d’un seul d’entre eux, qui, lui-même, ne semblait parler qu’à
+son voisin.
+
+— Messieurs, dit Fouquet, vous avez remarqué, sans doute, que deux de
+nos amis manquaient ce soir à la réunion du mercredi... Pour Dieu!
+l’abbé, ne vous arrêtez pas, ce n’est pas nécessaire pour écouter;
+marchez, de grâce, avec vos airs de tête les plus naturels, et comme
+vous avez la vue perçante, mettez-vous à la fenêtre ouverte, et si
+quelqu’un revient vers la galerie, prévenez-nous en toussant.
+
+L’abbé obéit.
+
+— Je n’ai pas remarqué les absents, dit Pellisson, qui, à ce moment,
+tournait absolument le dos à Fouquet et marchait en sens inverse.
+
+— Moi, dit Loret, je ne vois pas M. Lyodot, qui me fait ma pension.
+
+— Et moi, dit l’abbé, à la fenêtre, je ne vois pas mon cher d’Eymeris,
+qui me doit onze cents livres de notre dernier brelan.
+
+— Loret, continua Fouquet en marchant sombre et incliné, vous ne
+toucherez plus la pension de Lyodot; et vous, l’abbé, vous ne toucherez
+jamais vos onze cents livres d’Eymeris, car l’un et l’autre vont mourir.
+
+— Mourir? s’écria l’assemblée, arrêtée malgré elle dans son jeu de
+scène par le mot terrible.
+
+— Remettez-vous, messieurs, dit Fouquet, car on nous épie peut-être...
+J’ai dit: mourir.
+
+— Mourir! répéta Pellisson, ces hommes que j’ai vus, il n’y a pas
+six jours, pleins de santé, de gaieté, d’avenir. Qu’est-ce donc que
+l’homme, bon Dieu! pour qu’une maladie le jette en bas tout d’un coup?
+
+— Ce n’est pas la maladie, dit Fouquet.
+
+— Alors, il y a du remède, dit Loret.
+
+— Aucun remède. MM. de Lyodot et d’Eymeris sont à la veille de leur
+dernier jour.
+
+— De quoi ces messieurs meurent-ils, alors? s’écria un officier.
+
+— Demandez à celui qui les tue, répliqua Fouquet.
+
+— Qui les tue! On les tue? s’écria le chœur épouvanté.
+
+— On fait mieux encore. On les pend! murmura Fouquet d’une voix
+sinistre qui retentit comme un glas funèbre dans cette riche galerie,
+tout étincelante de tableaux, de fleurs, de velours et d’or.
+
+Involontairement chacun s’arrêta; l’abbé quitta sa fenêtre; les
+premières fusées du feu d’artifice commençaient à monter par-dessus la
+cime des arbres.
+
+Un long cri, parti des jardins, appela le surintendant à jouir du coup
+d’œil.
+
+Il s’approcha d’une fenêtre, et, derrière lui, se placèrent ses amis,
+attentifs à ses moindres désirs.
+
+— Messieurs, dit-il, M. Colbert a fait arrêter, juger et fera exécuter
+à mort mes deux amis: que convient-il que je fasse?
+
+— Mordieu! dit l’abbé le premier, il faut faire éventrer M. Colbert.
+
+— Monseigneur, dit Pellisson, il faut parler à Sa Majesté.
+
+— Le roi, mon cher Pellisson, a signé l’ordre d’exécution.
+
+— Eh bien! dit le comte de Chanost, il faut que l’exécution n’ait pas
+lieu, voilà tout.
+
+— Impossible, dit Gourville, à moins que l’on ne corrompe les geôliers.
+
+— Ou le gouverneur, dit Fouquet.
+
+— Cette nuit, l’on peut faire évader les prisonniers.
+
+— Qui de vous se charge de la transaction?
+
+— Moi, dit l’abbé, je porterai l’argent.
+
+— Moi, dit Pellisson, je porterai la parole.
+
+— La parole et l’argent, dit Fouquet, cinq cent mille livres au
+gouverneur de la Conciergerie, c’est assez; cependant on mettra un
+million s’il le faut.
+
+— Un million! s’écria l’abbé; mais pour la moitié moins je ferais
+mettre à sac la moitié de Paris.
+
+— Pas de désordre, dit Pellisson; le gouverneur étant gagné, les
+deux prisonniers s’évadent; une fois hors de cause, ils ameutent les
+ennemis de Colbert et prouvent au roi que sa jeune justice n’est pas
+infaillible, comme toutes les exagérations.
+
+— Allez donc à Paris, Pellisson, dit Fouquet, et ramenez les deux
+victimes; demain, nous verrons. Gourville, donnez les cinq cent mille
+livres à Pellisson.
+
+— Prenez garde que le vent ne vous emporte, dit l’abbé; quelle
+responsabilité, peste! Laissez-moi vous aider un peu.
+
+— Silence! dit Fouquet; on s’approche. Ah! le feu d’artifice est d’un
+effet magique!
+
+À ce moment, une pluie d’étincelles tomba, ruisselante, dans les
+branchages du bois voisin.
+
+Pellisson et Gourville sortirent ensemble par la porte de la galerie;
+Fouquet descendit au jardin avec les cinq derniers conjurés.
+
+
+
+
+Chapitre LVIII — Les épicuriens
+
+
+Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux
+illuminations brillantes, à la musique langoureuse des violons et des
+hautbois, aux gerbes étincelantes des artifices qui, embrasant le
+ciel de fauves reflets, accentuaient, derrière les arbres, la sombre
+silhouette du donjon de Vincennes; comme, disons-nous, le surintendant
+souriait aux dames et aux poètes, la fête ne fut pas moins gaie
+qu’à l’ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet, jaloux même,
+interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne se montra pas
+mécontent de l’accueil fait à l’ordonnance de la soirée.
+
+Le feu tiré, la société se dispersa dans les jardins et sous les
+portiques de marbre, avec cette molle liberté qui décèle, chez le
+maître de la maison, tant d’oubli de la grandeur, tant de courtoise
+hospitalité, tant de magnifique insouciance.
+
+Les poètes s’égarèrent, bras dessus, bras dessous, dans les bosquets;
+quelques-uns s’étendirent sur des lits de mousse, au grand désastre des
+habits de velours et des frisures, dans lesquelles s’introduisaient les
+petites feuilles sèches et les brins de verdure. Les dames, en petit
+nombre, écoutèrent les chants des artistes et les vers des poètes;
+d’autre écoutèrent la prose que disaient, avec beaucoup d’art, des
+hommes qui n’étaient ni comédiens ni poètes, mais à qui la jeunesse et
+la solitude donnaient une éloquence inaccoutumée qui leur paraissait
+être la préférable de toutes.
+
+— Pourquoi, dit La Fontaine, notre maître Épicure n’est-il pas descendu
+au jardin? Jamais Épicure n’abandonnait ses disciples, le maître a tort.
+
+— Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister à vous
+décorer du nom d’épicurien; en vérité, rien ici ne rappelle la doctrine
+du philosophe de Gargette.
+
+— Bah! répliqua La Fontaine, n’est-il pas écrit qu’Épicure acheta un
+grand jardin et y vécut tranquillement avec ses amis?
+
+— C’est vrai.
+
+— Eh bien! M. Fouquet n’a-t-il pas acheté un grand jardin à
+Saint-Mandé, et n’y vivons-nous pas, fort tranquillement, avec lui et
+nos amis?
+
+— Oui, sans doute; malheureusement ce n’est ni le jardin ni les amis
+qui peuvent faire la ressemblance. Or, où est la ressemblance de la
+doctrine de M. Fouquet avec celle d’Épicure?
+
+— La voici: «Le plaisir donne le bonheur.»
+
+— Après?
+
+— Eh bien?
+
+— Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du moins.
+Un bon repas, du vin de Joigny qu’on a la délicatesse d’aller chercher
+pour moi à mon cabaret favori; pas une ineptie dans tout un souper
+d’une heure, malgré dix millionnaires et vingt poètes.
+
+— Je vous arrête là. Vous avez parlé de vin de Joigny et d’un bon
+repas; persistez-vous?
+
+— Je persiste, _antecho_, comme on dit à Port-Royal.
+
+— Alors, rappelez-vous que le grand Épicure vivait et faisait vivre ses
+disciples de pain, de légumes et d’eau claire.
+
+— Cela n’est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien
+confondre Épicure avec Pythagore, mon cher Conrart.
+
+— Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien était un assez mauvais
+ami des dieux et des magistrats.
+
+— Oh! voilà ce que je ne puis souffrir, répliqua La Fontaine, Épicure
+comme M. Fouquet.
+
+— Ne le comparez pas à M. le surintendant, dit Conrart, d’une voix
+émue, sinon vous accréditeriez les bruits qui courent déjà sur lui et
+sur nous.
+
+— Quels bruits?
+
+— Que nous sommes de mauvais Français, tièdes au monarque, sourds à la
+loi.
+
+— J’en reviens donc à mon texte, alors, dit La Fontaine. Écoutez,
+Conrart, voici la morale d’Épicure... lequel, d’ailleurs, je considère,
+s’il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce qu’il y a d’un
+peu tranché dans l’Antiquité est mythe. Jupiter, si l’on veut bien y
+faire attention, c’est la vie, Alcide, c’est la force. Les mots sont
+là pour me donner raison: Zeus, c’est _zèn_, vivre; Alcide, c’est
+_alcé_, vigueur. Eh bien! Épicure, c’est la douce surveillance, c’est
+la protection; or, qui surveille mieux l’État et qui protège mieux les
+individus que M. Fouquet?
+
+— Vous me parlez étymologie, mais non pas morale: je dis que, nous
+autres épicuriens modernes, nous sommes de fâcheux citoyens.
+
+— Oh! s’écria La Fontaine, si nous devenons de fâcheux citoyens, ce ne
+sera pas en suivant les maximes du maître. Écoutez un de ses principaux
+aphorismes.
+
+— J’écoute.
+
+— «Souhaitez de bons chefs.»
+
+— Eh bien?
+
+— Eh bien! que nous dit M. Fouquet tous les jours? «Quand donc serons
+nous gouvernés?» Le dit-il? Voyons, Conrart, soyez franc!
+
+— Il le dit, c’est vrai.
+
+— Eh bien! doctrine d’Épicure.
+
+— Oui, mais c’est un peu séditieux, cela.
+
+— Comment! c’est séditieux de vouloir être gouverné par de bons chefs?
+
+— Certainement, quand ceux qui gouvernent sont mauvais.
+
+— Patience! j’ai réponse à tout.
+
+— Même à ce que je viens de vous dire?
+
+— Écoutez: «Soumettez-vous à ceux qui gouvernent mal...» Oh! c’est
+écrit: _Cacos politeuousi_... Vous m’accordez le texte?
+
+— Pardieu! je le crois bien. Savez-vous que vous parlez grec comme
+Ésope, mon cher La Fontaine?
+
+— Est-ce une méchanceté, mon cher Conrart?
+
+— Dieu m’en garde!
+
+— Alors, revenons à M. Fouquet. Que nous répétait-il toute la journée?
+N’est-ce pas ceci: «Quel cuistre que ce Mazarin! quel âne! quelle
+sangsue! Il faut pourtant obéir à ce drôle!...» Voyons, Conrart, le
+disait-il ou ne le disait-il pas?
+
+— J’avoue qu’il le disait, et même peut-être un peu trop.
+
+— Comme Épicure, mon ami, toujours comme Épicure; je le répète, nous
+sommes épicuriens, et c’est fort amusant.
+
+— Oui, mais j’ai peur qu’il ne s’élève, à côté de nous, une secte comme
+celle d’Épictète; vous savez bien, le philosophe d’Hiérapolis, celui
+qui appelait le pain du luxe, les légumes de la prodigalité et l’eau
+claire de l’ivrognerie; celui qui, battu par son maître, lui disait en
+grognant un peu, c’est vrai, mais sans se fâcher autrement: «Gageons
+que vous m’avez cassé la jambe?» et qui gagnait son pari.
+
+— C’était un oison que cet Épictète.
+
+— Soit; mais il pourrait bien revenir à la mode en changeant seulement
+son nom en celui de Colbert.
+
+— Bah! répliqua La Fontaine, c’est impossible; jamais vous ne trouverez
+Colbert dans Épictète.
+
+— Vous avez raison, j’y trouverai... Coluber, tout au plus.
+
+— Ah! vous êtes battu, Conrart; vous vous réfugiez dans le jeu de mots.
+M. Arnault prétend que je n’ai pas de logique... j’en ai plus que M.
+Nicolle.
+
+— Oui, riposta Conrart, vous avez de la logique, mais vous êtes
+janséniste.
+
+Cette péroraison fut accueillie par un immense éclat de rire. Peu
+à peu, les promeneurs avaient été attirés par les exclamations des
+deux ergoteurs autour du bosquet sous lequel ils péroraient. Toute la
+discussion avait été religieusement écoutée, et Fouquet lui-même, se
+contenant à peine, avait donné l’exemple de la modération.
+
+Mais le dénouement de la scène le jeta hors de toute mesure; il éclata.
+Tout le monde éclata comme lui, et les deux philosophes furent salués
+par des félicitations unanimes.
+
+Cependant La Fontaine fut déclaré vainqueur, à cause de son érudition
+profonde et de son irréfragable logique.
+
+Conrart obtint les dédommagements dus à un combattant malheureux; on le
+loua sur la loyauté de ses intentions et la pureté de sa conscience.
+
+Au moment où cette joie se manifestait par les plus vives
+démonstrations; au moment où les dames reprochaient aux deux
+adversaires de n’avoir pas fait entrer les femmes dans le système du
+bonheur épicurien, on vit Gourville venir de l’autre bout du jardin,
+s’approcher de Fouquet, qui le couvait des yeux, et, par sa seule
+présence, le détacher du groupe.
+
+Le surintendant conserva sur son visage le rire et tous les caractères
+de l’insouciance; mais à peine hors de vue, il quitta le masque.
+
+— Eh bien! dit-il vivement, où est Pellisson? que fait Pellisson?
+
+— Pellisson revient de Paris.
+
+— A-t-il ramené les prisonniers?
+
+— Il n’a pas seulement pu voir le concierge de la prison.
+
+— Quoi! n’a-t-il pas dit qu’il venait de ma part?
+
+— Il l’a dit; mais le concierge a fait répondre ceci: «Si l’on vient de
+la part de M. Fouquet, on doit avoir une lettre de M. Fouquet.»
+
+— Oh! s’écria celui-ci, s’il ne s’agit que de lui donner une lettre...
+
+— Jamais, répliqua Pellisson, qui se montra au coin du petit bois,
+jamais, monseigneur... Allez vous-même et parlez en votre nom.
+
+— Oui, vous avez raison; je rentre chez moi comme pour travailler;
+laissez les chevaux attelés, Pellisson. Retenez mes amis, Gourville.
+
+— Un dernier avis, monseigneur, répondit celui-ci.
+
+— Parlez, Gourville.
+
+— N’allez chez le concierge qu’au dernier moment; c’est brave, mais
+ce n’est pas adroit. Excusez-moi, monsieur Pellisson, si je suis d’un
+autre avis que vous; mais croyez-moi, monseigneur, envoyez encore
+porter des paroles à ce concierge, c’est un galant homme; mais ne les
+portez pas vous même.
+
+— J’aviserai, dit Fouquet; d’ailleurs, nous avons la nuit tout entière.
+
+— Ne comptez pas trop sur le temps, ce temps fût-il double de celui que
+nous avons, répliqua Pellisson; ce n’est jamais une faute d’arriver
+trop tôt.
+
+— Adieu, dit le surintendant; venez avec moi, Pellisson. Gourville, je
+vous recommande mes convives.
+
+Et il partit.
+
+Les épicuriens ne s’aperçurent pas que le chef de l’école avait
+disparu; les violons allèrent toute la nuit.
+
+
+
+
+Chapitre LIX — Un quart d’heure de retard
+
+
+Fouquet, hors de sa maison pour la deuxième fois dans cette journée, se
+sentit moins lourd et moins troublé qu’on n’eût pu le croire.
+
+Il se tourna vers Pellisson, qui gravement méditait dans son coin de
+carrosse quelque bonne argumentation contre les emportements de Colbert.
+
+— Mon cher Pellisson, dit alors Fouquet, c’est bien dommage que vous ne
+soyez pas une femme.
+
+— Je crois que c’est bien heureux, au contraire, répliqua Pellisson;
+car, enfin, monseigneur, je suis excessivement laid.
+
+— Pellisson! Pellisson! dit le surintendant en riant, vous répétez
+trop que vous êtes laid pour ne pas laisser croire que cela vous fait
+beaucoup de peine.
+
+— Beaucoup, en effet, monseigneur; il n’y a pas d’homme plus malheureux
+que moi; j’étais beau, la petite vérole m’a rendu hideux; je suis privé
+d’un grand moyen de séduction; or, je suis votre premier commis ou à
+peu près; j’ai affaire de vos intérêts, et si, en ce moment, j’étais
+une jolie femme, je vous rendrais un important service.
+
+— Lequel?
+
+— J’irais trouver le concierge du palais, je le séduirais, car c’est un
+galant homme et un galantin; puis j’emmènerais nos deux prisonniers.
+
+— J’espère bien encore le pouvoir moi-même, quoique je ne sois pas une
+jolie femme, répliqua Fouquet.
+
+— D’accord, monseigneur; mais vous vous compromettez beaucoup.
+
+— Oh! s’écria soudain Fouquet, avec un de ces transports secrets comme
+en possède dans le cœur le sang généreux de la jeunesse ou le souvenir
+de quelque douce émotion; oh! je connais une femme qui fera près du
+lieutenant gouverneur de la Conciergerie le personnage dont nous avons
+besoin.
+
+— Moi, j’en connais cinquante, monseigneur, cinquante trompettes qui
+instruiront l’univers de votre générosité, de votre dévouement à vos
+amis, et par conséquent vous perdront tôt ou tard en se perdant.
+
+— Je ne parle pas de ces femmes, Pellisson; je parle d’une noble
+et belle créature qui joint à l’esprit de son sexe la valeur et le
+sang-froid du nôtre; je parle d’une femme assez belle pour que les murs
+de la prison s’inclinent pour la saluer, d’une femme assez discrète
+pour que nul ne soupçonne par qui elle aura été envoyée.
+
+— Un trésor, dit Pellisson; vous feriez là un fameux cadeau à M. le
+gouverneur de la Conciergerie. Peste! monseigneur, on lui couperait la
+tête, cela peut arriver, mais il aurait eu avant de mourir une bonne
+fortune, telle que jamais homme ne l’aurait rencontrée avant lui.
+
+— Et j’ajoute, dit Fouquet, que le concierge du palais n’aurait pas la
+tête coupée, car il recevrait de moi mes chevaux pour se sauver, et
+cinq cent mille livres pour vivre honorablement en Angleterre; j’ajoute
+que la femme, mon ami, ne lui donnerait que les chevaux et l’argent.
+Allons trouver cette femme, Pellisson.
+
+Le surintendant étendit la main vers le cordon de soie et d’or placé à
+l’intérieur de son carrosse. Pellisson l’arrêta.
+
+— Monseigneur, dit-il, vous allez perdre à chercher cette femme autant
+de temps que Colomb en mit à trouver le Nouveau Monde. Or, nous n’avons
+que deux heures à peine pour réussir; le concierge une fois couché,
+comment pénétrer chez lui sans de grands éclats? le jour une fois venu,
+comment cacher nos démarches? Allez, allez, monseigneur, allez vous
+même, et ne cherchez ni ange ni femme pour cette nuit.
+
+— Mais, cher Pellisson, nous voilà devant sa porte.
+
+— Devant la porte de l’ange.
+
+— Eh oui!
+
+— C’est l’hôtel de Mme de Bellière, cela.
+
+— Chut!
+
+— Ah! mon Dieu! s’écria Pellisson.
+
+— Qu’avez-vous à dire contre elle? demanda Fouquet.
+
+— Rien, hélas! c’est ce qui me désespère. Rien, absolument rien... Que
+ne puis je vous dire, au contraire, assez de mal pour vous empêcher de
+monter chez elle!
+
+Mais déjà Fouquet avait donné l’ordre d’arrêter; le carrosse était
+immobile.
+
+— M’empêcher! dit Fouquet; nulle puissance au monde ne m’empêcherait,
+vois-tu, de dire un compliment à Mme du Plessis-Bellière; d’ailleurs,
+qui sait si nous n’aurons pas besoin d’elle! Montez-vous avec moi?
+
+— Non, monseigneur, non.
+
+— Mais je ne veux pas que vous m’attendiez, Pellisson, répliqua Fouquet
+avec une courtoisie sincère.
+
+— Raison de plus, monseigneur; sachant que vous me faites attendre,
+vous resterez moins longtemps là-haut... Prenez garde! vous voyez un
+carrosse dans la cour; elle a quelqu’un chez elle!
+
+Fouquet se pencha vers le marchepied du carrosse.
+
+— Encore un mot, s’écria Pellisson: n’allez chez cette dame qu’en
+revenant de la Conciergerie, par grâce!
+
+— Eh! cinq minutes, Pellisson, répliqua Fouquet en descendant au perron
+même de l’hôtel.
+
+Pellisson demeura au fond du carrosse, le sourcil froncé.
+
+Fouquet monta chez la marquise, dit son nom au valet, ce qui excita
+un empressement et des respects qui témoignaient de l’habitude que la
+maîtresse de la maison avait prise de faire respecter et aimer ce nom
+chez elle.
+
+— Monsieur le surintendant! s’écria la marquise en s’avançant fort pâle
+au devant de Fouquet. Quel honneur! quel imprévu! dit-elle. Puis tout
+bas:
+
+— Prenez garde! ajouta la marquise, Marguerite Vanel est chez moi.
+
+— Madame, répondit Fouquet troublé, je venais pour affaires... Un seul
+mot pressant.
+
+Et il entra dans le salon.
+
+Mme Vanel s’était levée plus pâle, plus livide que l’Envie elle-même.
+
+Fouquet lui adressa vainement un salut des plus charmants, des plus
+pacifiques; elle n’y répondit que par un coup d’œil terrible, lancé
+sur la marquise et sur Fouquet. Ce regard acéré d’une femme jalouse
+est un stylet qui trouve le défaut de toutes les cuirasses; Marguerite
+Vanel plongea du coup dans le cœur des deux confidents. Elle fit une
+révérence à son amie, une plus profonde à Fouquet, et prit congé, en
+prétextant un grand nombre de visites à faire avant que la marquise,
+interdite, ni Fouquet, saisi d’inquiétude, eussent songé à la retenir.
+À peine fut-elle partie, que Fouquet, resté seul avec la marquise, se
+mit à ses genoux sans dire un mot.
+
+— Je vous attendais, répondit la marquise avec un doux sourire.
+
+— Oh! non, dit-il, car vous eussiez renvoyé cette femme.
+
+— Elle arrive depuis un quart d’heure à peine, et je ne pouvais
+soupçonner qu’elle dût venir ce soir.
+
+— Vous m’aimez donc un peu, marquise?
+
+— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, monsieur, c’est de vos dangers; où
+en sont vos affaires?
+
+— Je vais ce soir arracher mes amis aux prisons du palais.
+
+— Comment cela?
+
+— En achetant, en séduisant le gouverneur.
+
+— Il est de mes amis; puis-je vous aider sans vous nuire?
+
+— Oh! marquise, ce serait un signalé service; mais comment vous
+employer sans vous compromettre? Or, jamais ni ma vie, ni ma puissance,
+ni ma liberté même, ne seront rachetées, s’il faut qu’une larme tombe
+de vos yeux, s’il faut qu’une douleur obscurcisse votre front.
+
+— Monseigneur, ne me dites plus de ces mots qui m’enivrent; je suis
+coupable d’avoir voulu vous servir, sans calculer la portée de ma
+démarche. Je vous aime, en effet, comme une tendre amie, et, comme
+amie, je vous suis reconnaissante de votre délicatesse mais, hélas!...
+hélas! jamais vous ne trouverez en moi une maîtresse.
+
+— Marquise!... s’écria Fouquet d’une voix désespérée, pourquoi?
+
+— Parce que vous êtes trop aimé, dit tout bas la jeune femme, parce que
+vous l’êtes de trop de gens... parce que l’éclat de la gloire et de la
+fortune blesse mes yeux, tandis que la sombre douleur les attire; parce
+qu’enfin, moi qui vous ai repoussé dans vos fastueuses magnificences,
+moi qui vous ai à peine regardé lorsque vous resplendissiez, j’ai
+été, comme une femme égarée, me jeter, pour ainsi dire, dans vos bras
+lorsque je vis un malheur planer sur votre tête... Vous me comprenez
+maintenant, monseigneur... Redevenez heureux pour que je redevienne
+chaste de cœur et de pensée: votre infortune me perdrait.
+
+— Oh! madame, dit Fouquet avec une émotion qu’il n’avait jamais
+ressentie, dussé-je tomber au dernier degré de la misère humaine,
+j’entendrai de votre bouche ce mot que vous me refusez, et ce jour-là,
+madame, vous vous serez abusée dans votre noble égoïsme; ce jour-là,
+vous croirez consoler le plus malheureux des hommes, et vous aurez dit:
+«Je t’aime!» au plus illustre, au plus souriant, au plus triomphant des
+heureux de ce monde!
+
+Il était encore à ses pieds, lui baisant la main, lorsque Pellisson
+entra précipitamment en s’écriant avec humeur:
+
+— Monseigneur! madame! par grâce, madame! veuillez m’excuser...
+Monseigneur, il y a une demi-heure que vous êtes ici... Oh! ne me
+regardez pas ainsi tous deux d’un air de reproche... madame, je vous
+prie, qui est cette dame qui est sortie de chez vous à l’entrée de
+Monseigneur?
+
+— Mme Vanel, dit Fouquet.
+
+— Là! s’écria Pellisson, j’en étais sûr!
+
+— Eh bien! quoi?
+
+— Eh bien! elle est montée, toute pâle, dans son carrosse.
+
+— Que m’importe! dit Fouquet.
+
+— Oui, mais ce qui vous importe, c’est ce qu’elle a dit à son cocher.
+
+— Quoi donc, mon Dieu? s’écria la marquise.
+
+— «Chez M. Colbert!» dit Pellisson d’une voix rauque.
+
+— Grand Dieu! partez! partez, monseigneur! répondit la marquise en
+poussant Fouquet hors du salon, tandis que Pellisson l’entraînait par
+la main.
+
+— En vérité, dit le surintendant, suis-je un enfant à qui l’on fasse
+peur d’une ombre?
+
+— Vous êtes un géant, dit la marquise, qu’une vipère cherche à mordre
+au talon.
+
+Pellisson continua d’entraîner Fouquet jusqu’au carrosse.
+
+— Au palais, ventre à terre! cria Pellisson au cocher.
+
+Les chevaux partirent comme l’éclair; nul obstacle ne ralentit leur
+marche un seul instant. Seulement, à l’arcade Saint-Jean, lorsqu’ils
+allaient déboucher sur la place de Grève, une longue file de cavaliers,
+barrant le passage étroit, arrêta le carrosse du surintendant. Nul
+moyen de forcer cette barrière; il fallut attendre que les archers
+du guet à cheval, car c’étaient eux, fussent passés, avec le chariot
+massif qu’ils escortaient et qui remontait rapidement vers la place
+Baudoyer.
+
+Fouquet et Pellisson ne prirent garde à cet événement que pour déplorer
+la minute de retard qu’ils eurent à subir. Ils entrèrent chez le
+concierge du palais cinq minutes après.
+
+Cet officier se promenait encore dans la première cour. Au nom de
+Fouquet, prononcé à son oreille par Pellisson, le gouverneur s’approcha
+du carrosse avec empressement, et, le chapeau à la main, multiplia les
+révérences.
+
+— Quel honneur pour moi, monseigneur! dit-il.
+
+— Un mot, monsieur le gouverneur. Voulez-vous prendre la peine d’entrer
+dans mon carrosse?
+
+L’officier vint s’asseoir en face de Fouquet dans la lourde voiture.
+
+— Monsieur, dit Fouquet, j’ai un service à vous demander.
+
+— Parlez, monseigneur.
+
+— Service compromettant pour vous, monsieur, mais qui vous assure à
+jamais ma protection et mon amitié.
+
+— Fallût-il me jeter au feu pour vous, monseigneur, je le ferais.
+
+— Bien, dit Fouquet; ce que je vous demande est plus simple.
+
+— Ceci fait, monseigneur, alors; de quoi s’agit-il?
+
+— De me conduire aux chambres de MM. Lyodot et d’Eymeris.
+
+— Monseigneur veut-il m’expliquer pourquoi?
+
+— Je vous le dirai en leur présence, monsieur, en même temps que je
+vous donnerai tous les moyens de pallier cette évasion.
+
+— Évasion! Mais Monseigneur ne sait donc pas?
+
+— Quoi?
+
+— MM. Lyodot et d’Eymeris ne sont plus ici.
+
+— Depuis quand? s’écria Fouquet tremblant.
+
+— Depuis un quart d’heure.
+
+— Où sont-ils donc?
+
+— À Vincennes, au donjon.
+
+— Qui les a tirés d’ici?
+
+— Un ordre du roi.
+
+— Malheur! s’écria Fouquet en se frappant le front, malheur!
+
+Et, sans dire un seul mot de plus au gouverneur, il regagna son
+carrosse, le désespoir dans l’âme, la mort sur le visage.
+
+— Eh bien? fit Pellisson avec anxiété.
+
+— Eh bien! nos amis sont perdus! Colbert les emmène au donjon. Ce sont
+eux qui nous ont croisés sous l’arcade Saint-Jean.
+
+Pellisson, frappé comme d’un coup de foudre, ne répliqua pas. D’un
+reproche, il eût tué son maître.
+
+— Où va Monseigneur? demanda le valet de pied.
+
+— Chez moi, à Paris; vous, Pellisson, retournez à Saint-Mandé, ramenez
+moi l’abbé Fouquet sous une heure. Allez!
+
+
+
+
+Chapitre LX — Plan de bataille
+
+
+La nuit était déjà avancée quand l’abbé Fouquet arriva près de son
+frère.
+
+Gourville l’avait accompagné. Ces trois hommes, pâles des événements
+futurs, ressemblaient moins à trois puissants du jour qu’à trois
+conspirateurs unis par une même pensée de violence.
+
+Fouquet se promena longtemps, l’œil fixé sur le parquet, les mains
+froissées l’une contre l’autre.
+
+Enfin, prenant son courage au milieu d’un grand soupir:
+
+— L’abbé, dit-il, vous m’avez parlé aujourd’hui même de certaines gens
+que vous entretenez?
+
+— Oui, monsieur, répliqua l’abbé.
+
+— Au juste, qui sont ces gens?
+
+L’abbé hésitait.
+
+— Voyons! pas de crainte, je ne menace pas; pas de forfanterie, je ne
+plaisante pas.
+
+— Puisque vous demandez la vérité, monsieur, la voici: j’ai cent vingt
+amis ou compagnons de plaisir qui sont voués à moi comme les larrons à
+la potence.
+
+— Et vous pouvez compter sur eux?
+
+— En tout.
+
+— Et vous ne serez pas compromis?
+
+— Je ne figurerai même pas.
+
+— Et ce sont des gens de résolution?
+
+— Ils brûleront Paris si je leur promets qu’ils ne seront pas brûlés.
+
+— La chose que je vous demande, l’abbé, dit Fouquet en essuyant la
+sueur qui tombait de son visage, c’est de lancer vos cent vingt hommes
+sur les gens que je vous désignerai, à un certain moment donné...
+Est-ce possible?
+
+— Ce n’est pas la première fois que pareille chose leur sera arrivée,
+monsieur.
+
+— Bien; mais ces bandits attaqueront-ils... la force armée?
+
+— C’est leur habitude.
+
+— Alors, rassemblez vos cent vingt hommes, l’abbé.
+
+— Bien! Où cela?
+
+— Sur le chemin de Vincennes, demain, à deux heures précises.
+
+— Pour enlever Lyodot et d’Eymeris?... Il y a des coups à gagner?
+
+— De nombreux. Avez-vous peur?
+
+— Pas pour moi, mais pour vous.
+
+— Vos hommes sauront donc ce qu’ils font?
+
+— Ils sont trop intelligents pour ne pas le deviner. Or, un ministre
+qui fait émeute contre son roi... s’expose.
+
+— Que vous importe, si je paie?... D’ailleurs, si je tombe, vous tombez
+avec moi.
+
+— Il serait alors plus prudent, monsieur, de ne pas remuer, de laisser
+le roi prendre cette petite satisfaction.
+
+— Pensez bien à ceci, l’abbé, que Lyodot et d’Eymeris à Vincennes sont
+un prélude de ruine pour ma maison. Je le répète, moi arrêté, vous
+serez emprisonné; moi emprisonné, vous serez exilé.
+
+— Monsieur, je suis à vos ordres. En avez-vous à me donner?
+
+— Ce que j’ai dit: je veux que demain les deux financiers que l’on
+cherche à rendre victimes, quand il y a tant de criminels impunis,
+soient arrachés à la fureur de mes ennemis. Prenez vos mesures en
+conséquence. Est-ce possible?
+
+— C’est possible.
+
+— Indiquez-moi votre plan.
+
+— Il est d’une riche simplicité. La garde ordinaire aux exécutions est
+de douze archers.
+
+— Il y en aura cent demain.
+
+— J’y compte; je dis plus, il y en aura deux cents.
+
+— Alors, vous n’avez pas assez de cent vingt hommes?
+
+— Pardonnez-moi. Dans toute foule composée de cent mille spectateurs,
+il y a dix mille bandits ou coupeurs de bourse; seulement, ils n’osent
+pas prendre d’initiative.
+
+— Eh bien?
+
+— Il y aura donc demain sur la place de Grève, que je choisis pour
+terrain, dix mille auxiliaires à mes cent vingt hommes. L’attaque
+commencée par ceux-ci, les autres l’achèveront.
+
+— Bien! mais que fera-t-on des prisonniers sur la place de Grève?
+
+— Voici: on les fera entrer dans une maison quelconque de la place; là,
+il faudra un siège pour qu’on puisse les enlever... Et, tenez, autre
+idée, plus sublime encore: certaines maisons ont deux issues, l’une sur
+la place, l’autre sur la rue de la Mortellerie, ou de la Vannerie, ou
+de la Tixeranderie. Les prisonniers, entrés par l’une, sortiront par
+l’autre.
+
+— Mais dites quelque chose de positif.
+
+— Je cherche.
+
+— Et moi, s’écria Fouquet, je trouve. Écoutez bien ce qui me vient en
+ce moment.
+
+— J’écoute.
+
+Fouquet fit un signe à Gourville qui parut comprendre.
+
+— Un de mes amis me prête parfois les clefs d’une maison qu’il loue rue
+Baudoyer, et dont les jardins spacieux s’étendent derrière certaine
+maison de la place de Grève.
+
+— Voilà notre affaire, dit l’abbé. Quelle maison?
+
+— Un cabaret assez achalandé, dont l’enseigne représente l’image de
+Notre Dame.
+
+— Je le connais, dit l’abbé.
+
+— Ce cabaret a des fenêtres sur la place, une sortie sur une cour,
+laquelle doit aboutir aux jardins de mon ami par une porte de
+communication.
+
+— Bon!
+
+— Entrez par le cabaret, faites entrer les prisonniers, défendez
+la porte pendant que vous les ferez fuir par le jardin de la place
+Baudoyer.
+
+— C’est vrai, monsieur, vous feriez un général excellent, comme M. le
+prince.
+
+— Avez-vous compris?
+
+— Parfaitement.
+
+— Combien vous faut-il pour griser vos bandits avec du vin et les
+satisfaire avec de l’or?
+
+— Oh! monsieur, quelle expression! Oh! monsieur, s’ils vous
+entendaient! Quelques-uns parmi eux sont très susceptibles.
+
+— Je veux dire qu’on doit les amener à ne plus reconnaître le ciel
+d’avec la terre, car je lutterai demain contre le roi, et quand je
+lutte, je veux vaincre, entendez-vous?
+
+— Ce sera fait, monsieur... Donnez-moi, monsieur, vos autres idées.
+
+— Cela vous regarde.
+
+— Alors donnez-moi votre bourse.
+
+— Gourville, comptez cent mille livres à l’abbé.
+
+— Bon... et ne ménageons rien, n’est-ce pas?
+
+— Rien.
+
+— À la bonne heure!
+
+— Monseigneur, objecta Gourville, si cela est su, nous y perdons la
+tête.
+
+— Eh! Gourville, répliqua Fouquet, pourpre de colère, vous me faites
+pitié; parlez donc pour vous, mon cher. Mais ma tête à moi ne branle
+pas comme cela sur mes épaules. Voyons, l’abbé, est-ce dit?
+
+— C’est dit.
+
+— À deux heures, demain?
+
+— À midi, parce qu’il faut maintenant préparer d’une manière secrète
+nos auxiliaires.
+
+— C’est vrai: ne ménagez pas le vin du cabaretier.
+
+— Je ne ménagerai ni son vin ni sa maison, repartit l’abbé en ricanant.
+J’ai mon plan, vous dis-je; laissez-moi me mettre à l’œuvre, et vous
+verrez.
+
+— Où vous tiendrez-vous?
+
+— Partout, et nulle part.
+
+— Et comment serai-je informé?
+
+— Par un courrier dont le cheval se tiendra dans le jardin même de
+votre ami. À propos, le nom de cet ami?
+
+Fouquet regarda encore Gourville. Celui-ci vint au secours du maître en
+disant:
+
+— Accompagnez M. l’abbé pour plusieurs raisons; seulement, la maison
+est reconnaissable: l’image de Notre-Dame par-devant, un jardin, le
+seul du quartier, par-derrière.
+
+— Bon, bon. Je vais prévenir mes soldats.
+
+— Accompagnez-le, Gourville, dit Fouquet, et lui comptez l’argent. Un
+moment, l’abbé... un moment, Gourville... Quelle tournure donne-t-on à
+cet enlèvement?
+
+— Une bien naturelle, monsieur... L’émeute.
+
+— L’émeute propos de quoi? Car enfin, si jamais le peuple de Paris
+est disposé à faire sa cour au roi, c’est quand il fait pendre des
+financiers.
+
+— J’arrangerai cela... dit l’abbé.
+
+— Oui, mais vous l’arrangerez mal et l’on devinera.
+
+— Non pas, non pas... j’ai encore une idée.
+
+— Dites.
+
+— Mes hommes crieront: «Colbert! Vive Colbert!» et se jetteront sur
+les prisonniers comme pour les mettre en pièces et les arracher à la
+potence, supplice trop doux.
+
+— Ah! voilà une idée, en effet, dit Gourville. Peste, monsieur l’abbé,
+quelle imagination!
+
+— Monsieur, on est digne de la famille, riposta fièrement l’abbé.
+
+— Drôle! murmura Fouquet.
+
+Puis il ajouta:
+
+— C’est ingénieux! Faites et ne versez pas de sang.
+
+Gourville et l’abbé partirent ensemble fort affairés. Le surintendant
+se coucha sur des coussins, moitié veillant aux sinistres projets du
+lendemain, moitié rêvant d’amour.
+
+
+
+
+Chapitre LXI — Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame
+
+
+À deux heures, le lendemain, cinquante mille spectateurs avaient pris
+position sur la place autour de deux potences que l’on avait élevées en
+Grève entre le quai de la Grève et le quai Pelletier, l’une auprès de
+l’autre, adossées au parapet de la rivière.
+
+Le matin aussi, tous les crieurs jurés de la bonne ville de Paris
+avaient parcouru les quartiers de la cité, surtout les halles et
+les faubourgs, annonçant de leurs voix rauques et infatigables la
+grande justice faite par le roi sur deux prévaricateurs, deux larrons
+affameurs du peuple. Et ce peuple dont on prenait si chaudement les
+intérêts, pour ne pas manquer de respect à son roi, quittait boutique,
+étaux, ateliers, afin d’aller témoigner un peu de reconnaissance à
+Louis XIV, absolument comme feraient des invités qui craindraient de
+faire une impolitesse en ne se rendant pas chez celui qui les aurait
+conviés.
+
+Selon la teneur de l’arrêt, que lisaient haut et mal les crieurs, deux
+traitants, accapareurs d’argent, dilapidateurs des deniers royaux,
+concussionnaires et faussaires, allaient subir la peine capitale en
+place de Grève, «leurs noms affichés sur leurs têtes», disait l’arrêt.
+Quant à ces noms, l’arrêt n’en faisait pas mention. La curiosité des
+Parisiens était à son comble, et, ainsi que nous l’avons dit, une
+foule immense attendait avec une impatience fébrile l’heure fixée pour
+l’exécution. La nouvelle s’était déjà répandue que les prisonniers,
+transférés au château de Vincennes, seraient conduits de cette prison
+à la place de Grève. Aussi le faubourg et la rue Saint-Antoine
+étaient-ils encombrés, car la population de Paris, dans ces jours de
+grande exécution, se divise en deux catégories: ceux qui veulent voir
+passer les condamnés, ceux-là sont les cœurs timides et doux, mais
+curieux de philosophie, et ceux qui veulent voir les condamnés mourir,
+ceux-là sont les cœurs avides d’émotions.
+
+Ce jour-là, M. d’Artagnan, ayant reçu ses dernières instructions du
+roi et fait ses adieux à ses amis, et pour le moment le nombre en
+était réduit à Planchet, se traça le plan de sa journée comme doit le
+faire tout homme occupé et dont les instants sont comptés, parce qu’il
+apprécie leur importance.
+
+— Le départ est, dit-il, fixé au point du jour, trois heures du matin;
+j’ai donc quinze heures devant moi. Notons-en les six heures de sommeil
+qui me sont indispensables, six; une heure de repas, sept; une heure de
+visite à Athos, huit; deux heures pour l’imprévu. Total: dix.
+
+Restent donc cinq heures.
+
+Une heure pour toucher, c’est-à-dire pour me faire refuser l’argent
+chez M. Fouquet; une autre pour aller chercher cet argent chez M.
+Colbert et recevoir ses questions et ses grimaces; une heure pour
+surveiller mes armes, mes habits et faire graisser mes bottes. Il me
+reste encore deux heures. Mordioux! que je suis riche!
+
+Et ce disant, d’Artagnan sentit une joie étrange, une joie de jeunesse,
+un parfum de ces belles et heureuses années d’autrefois monter à sa
+tête et l’enivrer.
+
+— Pendant ces deux heures, j’irai, dit le mousquetaire, toucher mon
+quartier de loyer de l’Image-de-Notre-Dame. Ce sera réjouissant. Trois
+cent soixante-quinze livres! Mordioux! que c’est étonnant! Si le pauvre
+qui n’a qu’une livre dans sa poche avait une livre et douze deniers,
+ce serait justice, ce serait excellent; mais jamais pareille aubaine
+n’arrive au pauvre. Le riche, au contraire, se fait des revenus avec
+son argent, auquel il ne touche pas... Voilà trois cent soixante-quinze
+livres qui me tombent du ciel.
+
+«J’irai donc à l’Image-de-Notre-Dame, et je boirai avec mon locataire
+un verre de vin d’Espagne qu’il ne manquera pas de m’offrir.
+
+«Mais il faut de l’ordre, monsieur d’Artagnan, il faut de l’ordre.
+
+«Organisons donc notre temps et répartissons-en l’emploi.
+
+«Article premier. Athos.
+
+«Art. 2. L’Image-de-Notre-Dame.
+
+«Art. 3. M. Fouquet.
+
+«Art. 4. M. Colbert.
+
+«Art. 5. Souper.
+
+«Art. 6. Habits, bottes, chevaux, portemanteau.
+
+«Art. 7 et dernier. Le sommeil.
+
+En conséquence de cette disposition, d’Artagnan s’en alla tout droit
+chez le comte de La Fère auquel modestement et naïvement il raconta une
+partie de ses bonnes aventures.
+
+Athos n’était pas sans inquiétude depuis la veille au sujet de cette
+visite de d’Artagnan au roi; mais quatre mots lui suffirent comme
+explications.
+
+Athos devina que Louis avait chargé d’Artagnan de quelque mission
+importante et n’essaya pas même de lui faire avouer le secret. Il lui
+recommanda de se ménager, lui offrit discrètement de l’accompagner si
+la chose était possible.
+
+— Mais, cher ami, dit d’Artagnan, je ne pars point.
+
+— Comment! vous venez me dire adieu et vous ne partez point?
+
+— Oh! si fait, si fait, répliqua d’Artagnan en rougissant un peu, je
+pars pour faire une acquisition.
+
+— C’est autre chose. Alors, je change ma formule. Au lieu de: «Ne vous
+faites pas tuer», je dirai: «Ne vous faites pas voler.»
+
+— Mon ami, je vous ferai prévenir si j’arrête mon idée sur quelque
+propriété; puis vous voudrez bien me rendre le service de me conseiller.
+
+— Oui, oui, dit Athos, trop délicat pour se permettre la compensation
+d’un sourire.
+
+Raoul imitait la réserve paternelle. D’Artagnan comprit qu’il était par
+trop mystérieux de quitter des amis sous un prétexte sans leur dire
+même la route qu’on prenait.
+
+— J’ai choisi Le Mans, dit-il à Athos. Est-ce pas un bon pays?
+
+— Excellent, mon ami, répliqua le comte sans lui faire remarquer que Le
+Mans était dans la même direction que la Touraine, et qu’en attendant
+deux jours au plus il pourrait faire route avec un ami.
+
+Mais d’Artagnan, plus embarrassé que le comte, creusait à chaque
+explication nouvelle le bourbier dans lequel il s’enfonçait peu à peu.
+
+— Je partirai demain au point du jour, dit-il enfin. Jusque-là, Raoul,
+veux-tu venir avec moi?
+
+— Oui, monsieur le chevalier, dit le jeune homme, si M. le comte n’a
+pas affaire de moi.
+
+— Non, Raoul; j’ai audience aujourd’hui de Monsieur, frère du roi,
+voilà tout.
+
+Raoul demanda son épée à Grimaud, qui la lui apporta sur-le-champ.
+
+— Alors, ajouta d’Artagnan ouvrant ses deux bras à Athos, adieu, cher
+ami!
+
+Athos l’embrassa longuement, et le mousquetaire, qui comprit bien sa
+discrétion, lui glissa à l’oreille:
+
+— Affaire d’État!
+
+Ce à quoi Athos ne répondit que par un serrement de main plus
+significatif encore.
+
+Alors ils se séparèrent. Raoul prit le bras de son vieil ami, qui
+l’emmena par la rue Saint-Honoré.
+
+— Je te conduis chez le dieu Plutus, dit d’Artagnan au jeune homme;
+prépare-toi; toute la journée tu verras empiler des écus. Suis-je
+changé, mon Dieu!
+
+— Oh! oh! voilà bien du monde dans la rue, dit Raoul.
+
+— Est-ce procession, aujourd’hui? demanda d’Artagnan à un flâneur.
+
+— Monsieur, c’est pendaison, répliqua le passant.
+
+— Comment! pendaison, fit d’Artagnan, en Grève?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Diable soit du maraud qui se fait pendre le jour où j’ai besoin
+d’aller toucher mon terme de loyer! s’écria d’Artagnan. Raoul, as-tu vu
+pendre?
+
+— Jamais, monsieur... Dieu merci!
+
+— Voilà bien la jeunesse... Si tu étais de garde à la tranchée, comme
+je le fus, et qu’un espion... Mais, vois-tu, pardonne, Raoul, je
+radote... Tu as raison, c’est hideux de voir pendre... À quelle heure
+pendra-t-on, monsieur, s’il vous plaît?
+
+— Monsieur, reprit le flâneur avec déférence, charmé qu’il était de
+lier conversation avec deux hommes d’épée, ce doit être pour trois
+heures.
+
+— Oh! il n’est qu’une heure et demie, allongeons les jambes, nous
+arriverons à temps pour toucher mes trois cent soixante-quinze livres
+et repartir avant l’arrivée du patient.
+
+— Des patients, monsieur, continua le bourgeois, car ils sont deux.
+
+— Monsieur, je vous rends mille grâces, dit d’Artagnan, qui, en
+vieillissant, était devenu d’une politesse raffinée.
+
+En entraînant Raoul, il se dirigea rapidement vers le quartier de la
+Grève.
+
+Sans cette grande habitude que le mousquetaire avait de la foule et
+le poignet irrésistible auquel se joignait une souplesse peu commune
+des épaules, ni l’un ni l’autre des deux voyageurs ne fût arrivé à
+destination.
+
+Ils suivaient le quai qu’ils avaient gagné en quittant la rue
+Saint-Honoré, dans laquelle ils s’étaient engagés après avoir pris
+congé d’Athos.
+
+D’Artagnan marchait le premier: son coude, son poignet, son épaule,
+formaient trois coins qu’il savait enfoncer avec art dans les groupes
+pour les faire éclater et se disjoindre comme des morceaux de bois.
+Souvent il usait comme renfort de la poignée en fer de son épée. Il
+l’introduisait entre des côtes trop rebelles, et la faisant jouer, en
+guise de levier ou de pince, séparait à propos l’époux de l’épouse,
+l’oncle du neveu, le frère du frère. Tout cela si naturellement et avec
+de si gracieux sourires, qu’il eût fallu avoir des côtes de bronze pour
+ne pas crier merci quand la poignée faisait son jeu, ou des cœurs
+de diamant pour ne pas être enchanté quand le sourire s’épanouissait
+sur les lèvres du mousquetaire. Raoul, suivant son ami, ménageait les
+femmes, qui admiraient sa beauté, contenait les hommes, qui sentaient
+la rigidité de ses muscles, et tous deux fendaient, grâce à cette
+manœuvre, l’onde un peu compacte et un peu bourbeuse du populaire.
+
+Ils arrivèrent en vue des deux potences, et Raoul détourna les yeux
+avec dégoût. Pour d’Artagnan, il ne les vit même pas; sa maison au
+pignon dentelé, aux fenêtres pleines de curieux, attirait, absorbait
+même toute l’attention dont il était capable.
+
+Il distingua dans la place et autour des maisons bon nombre de
+mousquetaires en congé, qui, les uns avec des femmes, les autres avec
+des amis, attendaient l’instant de la cérémonie. Ce qui le réjouit
+par-dessus tout, ce fut de voir que le cabaretier, son locataire, ne
+savait auquel entendre.
+
+Trois garçons ne pouvaient suffire à servir les buveurs. Il y en avait
+dans la boutique, dans les chambres, dans la cour même. D’Artagnan fit
+observer cette affluence à Raoul et ajouta:
+
+— Le drôle n’aura pas d’excuse pour ne pas payer son terme. Vois tous
+ces buveurs, Raoul, on dirait des gens de bonne compagnie. Mordioux!
+mais on n’a pas de place ici.
+
+Cependant d’Artagnan réussit à attraper le patron par le coin de son
+tablier et à se faire reconnaître de lui.
+
+— Ah! monsieur le chevalier, dit le cabaretier à moitié fou, une
+minute, de grâce! J’ai ici cent enragés qui mettent ma cave sens dessus
+dessous.
+
+— La cave, bon, mais non le coffre-fort.
+
+— Oh! monsieur, vos trente-sept pistoles et demie sont là-haut toutes
+comptées dans ma chambre; mais il y a dans cette chambre trente
+compagnons qui sucent les douves d’un petit baril de porto que j’ai
+défoncé ce matin pour eux... Donnez-moi une minute, rien qu’une minute.
+
+— Soit, soit.
+
+— Je m’en vais, dit Raoul bas à d’Artagnan; cette joie est ignoble.
+
+— Monsieur, répliqua sévèrement d’Artagnan, vous allez me faire le
+plaisir de rester ici. Le soldat doit se familiariser avec tous les
+spectacles. Il y a dans l’œil, quand il est jeune, des fibres qu’il
+faut savoir endurcir, et l’on n’est vraiment généreux et bon que du
+moment où l’œil est devenu dur et le cœur resté tendre. D’ailleurs,
+mon petit Raoul, veux-tu me laisser seul ici? Ce serait mal à toi.
+Tiens, il y a la cour là-bas, et un arbre dans cette cour; viens à
+l’ombre, nous respirerons mieux que dans cette atmosphère chaude de
+vins répandus.
+
+De l’endroit où s’étaient placés les deux nouveaux hôtes de
+l’Image-de-Notre-Dame, ils entendaient le murmure toujours grossissant
+des flots du peuple, et ne perdaient ni un cri ni un geste des buveurs
+attablés dans le cabaret ou disséminés dans les chambres. D’Artagnan
+eût voulu se placer en vedette pour une expédition, qu’il n’eût pas
+mieux réussi.
+
+L’arbre sous lequel Raoul et lui étaient assis les couvrait d’un
+feuillage déjà épais. C’était un marronnier trapu, aux branches
+inclinées, qui versait son ombre sur une table tellement brisée, que
+les buveurs avaient dû renoncer à s’en servir.
+
+Nous disons que de ce poste d’Artagnan voyait tout. Il observait,
+en effet, les allées et venues des garçons, l’arrivée des nouveaux
+buveurs, l’accueil tantôt amical, tantôt hostile, qui était fait à
+certains arrivants par certains installés. Il observait pour passer
+le temps, car les trente-sept pistoles et demie tardaient beaucoup à
+arriver.
+
+Raoul le lui fit remarquer.
+
+— Monsieur, lui dit-il, vous ne pressez pas votre locataire, et tout
+à l’heure les patients vont arriver. Il y aura une telle presse en ce
+moment, que nous ne pourrons plus sortir.
+
+— Tu as raison, dit le mousquetaire. Holà! oh! quelqu’un, mordioux!
+
+Mais il eut beau crier, frapper sur les débris de la table, qui
+tombèrent en poussière sous son poing, nul ne vint. D’Artagnan se
+préparait à aller trouver lui-même le cabaretier pour le forcer à une
+explication définitive, lorsque la porte de la cour dans laquelle il se
+trouvait avec Raoul, porte qui communiquait au jardin situé derrière,
+s’ouvrit en criant péniblement sur ses gonds rouillés, et un homme
+vêtu en cavalier sortit de ce jardin l’épée au fourreau, mais non à
+la ceinture, traversa la cour sans refermer la porte, et ayant jeté
+un regard oblique sur d’Artagnan et son compagnon, se dirigea vers le
+cabaret même en promenant partout ses yeux qui semblaient percer les
+murs et les consciences.
+
+«Tiens, se dit d’Artagnan, mes locataires communiquent... Ah! c’est
+sans doute encore quelque curieux de pendaison.»
+
+Au même moment, les cris et le vacarme des buveurs cessèrent dans les
+chambres supérieures. Le silence, en pareille circonstance, surprend
+comme un redoublement de bruit. D’Artagnan voulut voir quelle était
+la cause de ce silence subit. Il vit alors que cet homme, en habit
+de cavalier, venait d’entrer dans la chambre principale et qu’il
+haranguait les buveurs, qui tous l’écoutaient avec une attention
+minutieuse. Son allocution, d’Artagnan l’eût entendue peut-être sans
+le bruit dominant des clameurs populaires qui faisait un formidable
+accompagnement à la harangue de l’orateur. Mais elle finit bientôt,
+et tous les gens que contenait le cabaret sortirent les uns après
+les autres par petits groupes; de telle sorte, cependant, qu’il n’en
+demeura que six dans la chambre: l’un de ces six, l’homme à l’épée,
+prit à part le cabaretier, l’occupant par des discours plus ou moins
+sérieux, tandis que les autres allumaient un grand feu dans l’âtre:
+chose assez étrange par le beau temps et la chaleur.
+
+— C’est singulier, dit d’Artagnan à Raoul; mais je connais ces
+figures-là.
+
+— Ne trouvez-vous pas, dit Raoul, que cela sent la fumée ici?
+
+— Je trouve plutôt que cela sent la conspiration, répliqua d’Artagnan.
+
+Il n’avait pas achevé que quatre de ces hommes étaient descendus dans
+la cour, et, sans apparence de mauvais desseins, montaient la garde aux
+environs de la porte de communication, en lançant par intervalles à
+d’Artagnan des regards qui signifiaient beaucoup de choses.
+
+— Mordioux! dit tout bas d’Artagnan à Raoul, il y a quelque chose.
+Es-tu curieux, toi, Raoul?
+
+— C’est selon, monsieur le chevalier.
+
+— Moi, je suis curieux comme une vieille femme. Viens un peu sur le
+devant, nous verrons le coup d’œil de la place. Il y a gros à parier
+que ce coup d’œil va être curieux.
+
+— Mais vous savez, monsieur le chevalier, que je ne veux pas me faire
+le spectateur passif et indifférent de la mort de deux pauvres diables.
+
+— Et moi donc, crois-tu que je sois un sauvage? Nous rentrerons quand
+il sera temps de rentrer. Viens!
+
+Ils s’acheminèrent donc vers le corps de logis et se placèrent près de
+la fenêtre, qui, chose plus étrange encore que le reste, était demeurée
+inoccupée.
+
+Les deux derniers buveurs, au lieu de regarder par cette fenêtre,
+entretenaient le feu.
+
+En voyant entrer d’Artagnan et son ami:
+
+— Ah! ah! du renfort, murmurèrent-ils.
+
+D’Artagnan poussa le coude à Raoul.
+
+— Oui, mes braves, du renfort, dit-il; cordieu! voilà un fameux feu...
+Qui voulez-vous donc faire cuire?
+
+Les deux hommes poussèrent un éclat de rire jovial, et, au lieu de
+répondre, ajoutèrent du bois au feu. D’Artagnan ne pouvait se lasser de
+les regarder.
+
+— Voyons, dit un des chauffeurs, on vous a envoyés pour nous dire le
+moment, n’est-ce pas?
+
+— Sans doute, dit d’Artagnan, qui voulait savoir à quoi s’en tenir.
+Pourquoi serais-je donc ici, si ce n’était pour cela?
+
+— Alors, mettez-vous à la fenêtre, s’il vous plaît.
+
+D’Artagnan sourit dans sa moustache, fit signe à Raoul et se mit
+complaisamment à la fenêtre.
+
+
+
+
+Chapitre LXII — Vive Colbert!
+
+
+C’était un effrayant spectacle que celui que présentait la Grève en ce
+moment. Les têtes, nivelées par la perspective, s’étendaient au loin,
+drues et mouvantes comme les épis dans une grande plaine. De temps en
+temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait osciller les
+têtes et flamboyer des milliers d’yeux.
+
+Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces épis se courbaient
+et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de l’océan, qui
+roulaient des extrémités au centre, et allaient battre, comme des
+marées, la haie d’archers qui entouraient les potences. Alors les
+manches des hallebardes s’abaissaient sur la tête ou les épaules des
+téméraires envahisseurs; parfois aussi c’était le fer au lieu du bois,
+et, dans ce cas, il se faisait un large cercle vide autour de la garde:
+espace conquis aux dépens des extrémités, qui subissaient à leur tour
+l’oppression de ce refoulement subit qui les repoussait contre les
+parapets de la Seine.
+
+Du haut de sa fenêtre, qui dominait toute la place, d’Artagnan vit,
+avec une satisfaction intérieure, que ceux des mousquetaires et des
+gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, à coups de poing
+et de pommeaux d’épée, se faire place. Il remarqua même qu’ils avaient
+réussi, par suite de cet esprit de corps qui double les forces du
+soldat, à se réunir en un groupe d’à peu près cinquante hommes; et que,
+sauf une douzaine d’égarés qu’il voyait encore rouler çà et là, le
+noyau était complet et à la portée de la voix. Mais ce n’étaient pas
+seulement les mousquetaires et les gardes qui attiraient l’attention
+de d’Artagnan. Autour des potences, et surtout aux abords de l’arcade
+Saint-Jean, s’agitait un tourbillon bruyant, brouillon, affairé;
+des figures hardies, des mines résolues se dessinaient çà et là au
+milieu des figures niaises et des mines indifférentes; des signaux
+s’échangeaient, des mains se touchaient. D’Artagnan remarqua dans
+les groupes, et même dans les groupes les plus animés, la figure du
+cavalier qu’il avait vu entrer par la porte de communication de son
+jardin et qui était monté au premier pour haranguer les buveurs. Cet
+homme organisait des escouades et distribuait des ordres.
+
+— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne me trompais pas, je connais cet
+homme, c’est Menneville. Que diable fait-il ici?
+
+Un murmure sourd et qui s’accentuait par degrés arrêta sa réflexion et
+attira ses regards d’un autre côté. Ce murmure était occasionné par
+l’arrivée des patients; un fort piquet d’archers les précédait et parut
+à l’angle de l’arcade. La foule tout entière se mit à pousser des cris.
+Tous ces cris formèrent un hurlement immense. D’Artagnan vit Raoul
+pâlir; il lui frappa rudement sur l’épaule.
+
+Les chauffeurs, à ce grand cri, se retournèrent et demandèrent où l’on
+en était.
+
+— Les condamnés arrivent, dit d’Artagnan.
+
+— Bien, répondirent-ils en avivant la flamme de la cheminée.
+
+D’Artagnan les regarda avec inquiétude; il était évident que ces hommes
+qui faisaient un pareil feu, sans utilité aucune, avaient d’étranges
+intentions.
+
+Les condamnés parurent sur la place. Ils marchaient à pied, le bourreau
+devant eux; cinquante archers se tenaient en haie à leur droite et à
+leur gauche. Tous deux étaient vêtus de noir, pâles mais résolus. Ils
+regardaient impatiemment au-dessus des têtes en se haussant à chaque
+pas.
+
+D’Artagnan remarqua ce mouvement.
+
+— Mordioux! dit-il, ils sont bien pressés de voir la potence.
+
+Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout à fait
+la fenêtre. La terreur, elle aussi, a son attraction.
+
+— À mort! à mort! crièrent cinquante mille voix.
+
+— Oui à mort! hurlèrent une centaine de furieux, comme si la grande
+masse leur eût donné la réplique.
+
+— À la hart! à la hart! cria le grand ensemble; vive le roi!
+
+— Tiens! murmura d’Artagnan, c’est drôle, j’aurais cru que c’était M.
+de Colbert qui les faisait pendre, moi.
+
+Il y eut en ce moment un refoulement qui arrêta un instant la marche
+des condamnés.
+
+Les gens à mine hardie et résolue qu’avait remarqués d’Artagnan, à
+force de se presser, de se pousser, de se hausser, étaient parvenus à
+toucher presque la haie d’archers.
+
+Le cortège se remit en marche.
+
+Tout à coup, aux cris de: «Vive Colbert!» ces hommes que d’Artagnan ne
+perdait pas de vue se jetèrent sur l’escorte, qui essaya vainement de
+lutter. Derrière ces hommes, il y avait la foule. Alors commença, au
+milieu d’un affreux vacarme, une affreuse confusion.
+
+Cette fois, ce sont mieux que des cris d’attente ou des cris de joie,
+ce sont des cris de douleur.
+
+En effet, les hallebardes frappent, les épées trouent, les mousquets
+commencent à tirer.
+
+Il se fit alors un tourbillonnement étrange au milieu duquel d’Artagnan
+ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout à coup comme une
+intention visible, comme une volonté arrêtée.
+
+Les condamnés avaient été arrachés des mains des gardes et on les
+entraînait vers la maison de l’Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les
+entraînaient criaient:
+
+— Vive Colbert!
+
+Le peuple hésitait, ne sachant s’il devait tomber sur les archers ou
+sur les agresseurs.
+
+Ce qui arrêtait le peuple, c’est que ceux qui criaient: «Vive Colbert!»
+commençaient à crier en même temps: «Pas de hart! à bas la potence! au
+feu! au feu! brûlons les voleurs! brûlons les affameurs!» Ce cri poussé
+d’ensemble obtint un succès d’enthousiasme. La populace était venue
+pour voir un supplice, et voilà qu’on lui offrait l’occasion d’en faire
+un elle-même.
+
+C’était ce qui pouvait être le plus agréable à la populace.
+
+Aussi se rangea-t-elle immédiatement du parti des agresseurs contre les
+archers, en criant avec la minorité, devenue, grâce à elle, majorité
+des plus compactes:
+
+— Oui, oui, au feu, les voleurs! vive Colbert!
+
+— Mordioux! s’écria d’Artagnan, il me semble que cela devient sérieux.
+
+Un des hommes qui se tenaient près de la cheminée s’approcha de la
+fenêtre, son brandon à la main.
+
+— Ah! ah! dit-il, cela chauffe.
+
+Puis, se retournant vers son compagnon:
+
+— Voilà le signal! dit-il.
+
+Et soudain il appuya le tison brûlant à la boiserie. Ce n’était pas une
+maison tout à fait neuve que le cabaret de l’Image de Notre-Dame; aussi
+ne se fit-elle pas prier pour prendre feu.
+
+En une seconde, les ais craquent et la flamme monte en pétillant. Un
+hurlement du dehors répond aux cris que poussent les incendiaires.
+
+D’Artagnan, qui n’a rien vu parce qu’il regarde sur la place, sent à la
+fois la fumée qui l’étouffe et la flamme qui le grille.
+
+— Holà! s’écrie-t-il en se retournant, le feu est-il ici? êtes-vous
+fous ou enragés, mes maîtres?
+
+Les deux hommes le regardèrent d’un air étonné.
+
+— Eh quoi! demandèrent-ils à d’Artagnan, n’est-ce pas chose convenue?
+
+— Chose convenue que vous brûlerez ma maison? vocifère d’Artagnan en
+arrachant le tison des mains de l’incendiaire et le lui portant au
+visage.
+
+Le second veut porter secours à son camarade; mais Raoul le saisit,
+l’enlève et le jette par la fenêtre, tandis que d’Artagnan pousse son
+compagnon par les degrés. Raoul, le premier libre, arrache les lambris
+qu’il jette tout fumants par la chambre.
+
+D’un coup d’œil, d’Artagnan voit qu’il n’y a plus rien à craindre pour
+l’incendie et court à la fenêtre.
+
+Le désordre est à son comble. On crie à la fois: — Au feu! au meurtre!
+à la hart! au bûcher! vive Colbert et vive le roi!
+
+Le groupe qui arrache les patients aux mains des archers s’est
+rapproché de la maison, qui semble le but vers lequel on les entraîne.
+Menneville est à la tête du groupe criant plus haut que personne: — Au
+feu! au feu! vive Colbert!
+
+D’Artagnan commence à comprendre. On veut brûler les condamnés, et sa
+maison est le bûcher qu’on leur prépare.
+
+— Halte-là! cria-t-il l’épée à la main et un pied sur la fenêtre.
+Menneville, que voulez-vous?
+
+— Monsieur d’Artagnan, s’écrie celui-ci, passage, passage!
+
+— Au feu! au feu, les voleurs! vive Colbert! crie la foule.
+
+Ces cris exaspérèrent d’Artagnan.
+
+— Mordioux! dit-il, brûler ces pauvres diables qui ne sont condamnés
+qu’à être pendus, c’est infâme!
+
+Cependant, devant la porte, la masse des curieux, refoulée contre les
+murailles, est plus épaisse et ferme la voie.
+
+Menneville et ses hommes, qui traînent les patients, ne sont plus qu’à
+dix pas de la porte.
+
+Menneville fait un dernier effort.
+
+— Passage! passage! crie-t-il le pistolet au poing.
+
+— Brûlons! brûlons! répète la foule. Le feu est à
+l’Image-de-Notre-Dame. Brûlons les voleurs! brûlons-les tous deux dans
+l’Image-de-Notre-Dame.
+
+Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à la maison de d’Artagnan
+qu’on en veut.
+
+D’Artagnan se rappelle l’ancien cri, toujours si efficacement poussé
+par lui.
+
+— À moi, mousquetaires!... dit-il d’une voix de géant, d’une de ces
+voix qui dominent le canon, la mer, la tempête; à moi, mousquetaires!...
+
+Et, se suspendant par le bras au balcon, il se laisse tomber au milieu
+de la foule, qui commence à s’écarter de cette maison d’où il pleut des
+hommes. Raoul est à terre aussitôt que lui. Tous deux ont l’épée à la
+main. Tout ce qu’il y a de mousquetaires sur la place a entendu ce cri
+d’appel; tous se sont retournés à ce cri et ont reconnu d’Artagnan.
+
+— Au capitaine! au capitaine! crient-ils tous à leur tour.
+
+Et la foule s’ouvre devant eux comme devant la proue d’un vaisseau. En
+ce moment d’Artagnan et Menneville se trouvèrent face à face.
+
+— Passage! passage! s’écrie Menneville en voyant qu’il n’a plus que le
+bras à étendre pour toucher la porte.
+
+— On ne passe pas! dit d’Artagnan.
+
+— Tiens, dit Menneville en lâchant son coup de pistolet presque à bout
+portant.
+
+Mais avant que le rouet ait tourné, d’Artagnan a relevé le bras de
+Menneville avec la poignée de son épée et lui a passé la lame au
+travers du corps.
+
+— Je t’avais bien dit de te tenir tranquille, dit d’Artagnan à
+Menneville qui roula à ses pieds.
+
+— Passage! passage! crient les compagnons de Menneville épouvantés
+d’abord, mais qui se rassurent bientôt en s’apercevant qu’ils n’ont
+affaire qu’à deux hommes.
+
+Mais ces deux hommes sont deux géants à cent bras, l’épée voltige entre
+leurs mains comme le glaive flamboyant de l’archange. Elle troue avec
+la pointe, frappe de revers, frappe de taille. Chaque coup renverse son
+homme.
+
+— Pour le roi! crie d’Artagnan à chaque homme qu’il frappe,
+c’est-à-dire à chaque homme qui tombe.
+
+Ce cri devient le mot d’ordre des mousquetaires, qui, guidés par lui,
+rejoignent d’Artagnan.
+
+Pendant ce temps les archers se remettent de la panique qu’ils ont
+éprouvée, chargent les agresseurs en queue, et, réguliers comme des
+moulins, foulent et abattent tout ce qu’ils rencontrent. La foule, qui
+voit reluire les épées, voler en l’air les gouttes de sang, la foule
+fuit et s’écrase elle-même.
+
+Enfin des cris de miséricorde et de désespoir retentissent; c’est
+l’adieu des vaincus. Les deux condamnés sont retombés aux mains des
+archers.
+
+D’Artagnan s’approche d’eux, et les voyant pâles et mourants:
+
+— Consolez-vous, pauvres gens, dit-il, vous ne subirez pas le supplice
+affreux dont ces misérables vous menaçaient. Le roi vous a condamnés à
+être pendus. Vous ne serez que pendus. Çà! qu’on les pende, et voilà
+tout.
+
+Il n’y a plus rien à l’Image-de-Notre-Dame. Le feu a été éteint avec
+deux tonnes de vin à défaut d’eau. Les conjurés ont fui par le jardin.
+Les archers entraînent les patients aux potences.
+
+L’affaire ne fut pas longue à partir de ce moment.
+
+L’exécuteur, peu soucieux d’opérer selon les formes de l’art, se hâte
+et expédie les deux malheureux en une minute.
+
+Cependant on s’empresse autour de d’Artagnan; on le félicite, on le
+caresse. Il essuie son front ruisselant de sueur, son épée ruisselante
+de sang, hausse les épaules en voyant Menneville qui se tord à ses
+pieds dans les dernières convulsions de l’agonie. Et tandis que Raoul
+détourne les yeux avec compassion, il montre aux mousquetaires les
+potences chargées de leurs tristes fruits.
+
+— Pauvres diables! dit-il, j’espère qu’ils sont morts en me bénissant,
+car je leur en ai sauvé de belles.
+
+Ces mots vont atteindre Menneville au moment où lui-même va rendre le
+dernier soupir. Un soupir sombre et ironique voltige sur ses lèvres.
+Il veut répondre, mais l’effort qu’il fait achève de briser sa vie. Il
+expire.
+
+— Oh! tout cela est affreux, murmura Raoul; partons, monsieur le
+chevalier.
+
+— Tu n’es pas blessé? demande d’Artagnan.
+
+— Non, merci.
+
+— Eh bien! tu es un brave, mordioux! C’est la tête du père et le bras
+de Porthos. Ah! s’il avait été ici, Porthos, il en aurait vu de belles.
+
+Puis, par manière de se souvenir:
+
+— Mais où diable peut-il être, ce brave Porthos? murmura d’Artagnan.
+
+— Venez, chevalier, venez, insista Raoul.
+
+— Une dernière minute, mon ami, que je prenne mes trente-sept pistoles
+et demie, je suis à toi. La maison est d’un bon produit, ajouta
+d’Artagnan en rentrant à l’Image-de-Notre-Dame; mais décidément,
+dût-elle être moins productive, je l’aimerais mieux dans un autre
+quartier.
+
+
+
+
+Chapitre LXIII — Comment le diamant de M. d’Eymeris passa entre les
+mains de d’Artagnan
+
+
+Tandis que cette scène bruyante et ensanglantée se passait sur la
+Grève, plusieurs hommes, barricadés derrière la porte de communication
+du jardin, remettaient leurs épées au fourreau, aidaient l’un d’eux
+à monter sur son cheval tout sellé qui attendait dans le jardin,
+et, comme une volée d’oiseaux effarés, s’enfuyaient dans toutes les
+directions, les uns escaladant les murs, les autres se précipitant par
+les portes avec toute l’ardeur de la panique.
+
+Celui qui monta sur le cheval et qui lui fit sentir l’éperon avec une
+telle brutalité que l’animal faillit franchir la muraille, ce cavalier,
+disons-nous, traversa la place Baudoyer, passa comme l’éclair devant la
+foule des rues, écrasant, culbutant, renversant tout, et dix minutes
+après arriva aux portes de la surintendance, plus essoufflé encore que
+son cheval. L’abbé Fouquet, au bruit retentissant des fers sur le pavé,
+parut à une fenêtre de la cour, et avant même que le cavalier eût mis
+pied à terre:
+
+— Eh bien! Danicamp? demanda-t-il, à moitié penché hors de la fenêtre.
+
+— Eh bien! c’est fini, répondit le cavalier.
+
+— Fini! cria l’abbé; alors ils sont sauvés?
+
+— Non pas, monsieur, répliqua le cavalier. Ils sont pendus.
+
+— Pendus! répéta l’abbé pâlissant.
+
+Une porte latérale s’ouvrit soudain, et Fouquet apparut dans la
+chambre, pâle, égaré, les lèvres entrouvertes par un cri de douleur et
+de colère.
+
+Il s’arrêta sur le seuil, écoutant ce qui se disait de la cour à la
+fenêtre.
+
+— Misérables! dit l’abbé, vous ne vous êtes donc pas battus!
+
+— Comme des lions.
+
+— Dites comme des lâches.
+
+— Monsieur!
+
+— Cent hommes de guerre, l’épée à la main, valent dix mille archers
+dans une surprise. Où est Menneville, ce fanfaron, ce vantard qui ne
+devait revenir que mort ou vainqueur?
+
+— Eh bien! monsieur, il a tenu parole. Il est mort.
+
+— Mort! qui l’a tué?
+
+— Un démon déguisé en homme, un géant armé de dix épées flamboyantes,
+un enragé qui a d’un seul coup éteint le feu, éteint l’émeute, et fait
+sortir cent mousquetaires du pavé de la place de Grève.
+
+Fouquet souleva son front tout ruisselant de sueur.
+
+— Oh! Lyodot et d’Eymeris! murmura-t-il, morts! morts! morts! et moi
+déshonoré.
+
+L’abbé se retourna, et apercevant son frère écrasé, livide:
+
+— Allons! allons! dit-il, c’est un coup du sort, monsieur, il ne faut
+pas nous lamenter ainsi. Puisque cela ne s’est point fait, c’est que
+Dieu...
+
+— Taisez-vous, l’abbé! taisez-vous! cria Fouquet; vos excuses sont des
+blasphèmes. Faites monter ici cet homme, et qu’il raconte les détails
+de l’horrible événement.
+
+— Mais, mon frère...
+
+— Obéissez, monsieur!
+
+L’abbé fit un signe, et une demi-minute après on entendit les pas de
+l’homme dans l’escalier.
+
+En même temps, Gourville apparut derrière Fouquet, pareil à l’ange
+gardien du surintendant, appuyant un doigt sur ses lèvres pour lui
+enjoindre de s’observer au milieu des élans mêmes de sa douleur. Le
+ministre reprit toute la sérénité que les forces humaines peuvent
+laisser à la disposition d’un cœur à demi brisé par la douleur.
+Danicamp parut.
+
+— Faites votre rapport, dit Gourville.
+
+— Monsieur, répondit le messager, nous avions reçu l’ordre d’enlever
+les prisonniers et de crier: «Vive Colbert!» en les enlevant.
+
+— Pour les brûler vifs, n’est-ce pas, l’abbé? interrompit Gourville.
+
+— Oui! oui! l’ordre avait été donné à Menneville. Menneville savait ce
+qu’il en fallait faire, et Menneville est mort.
+
+Cette nouvelle parut rassurer Gourville au lieu de l’attrister.
+
+— Pour les brûler vifs? répéta le messager, comme s’il eût douté que
+cet ordre, le seul qui lui eût été donné au reste, fût bien réel.
+
+— Mais certainement pour les brûler vifs, reprit brutalement l’abbé.
+
+— D’accord, monsieur, d’accord, reprit l’homme en cherchant des yeux
+sur la physionomie des deux interlocuteurs ce qu’il y avait de triste
+ou d’avantageux pour lui à raconter selon la vérité.
+
+— Maintenant, racontez, dit Gourville.
+
+— Les prisonniers, continua Danicamp, devaient donc être amenés à la
+Grève, et le peuple en fureur voulait qu’ils fussent brûlés au lieu
+d’être pendus.
+
+— Le peuple a ses raisons, dit l’abbé; continuez.
+
+— Mais, reprit l’homme, au moment où les archers venaient d’être
+enfoncés, au moment où le feu prenait dans une des maisons de la
+place destinée à servir de bûcher aux coupables, un furieux, ce
+démon, ce géant dont je vous parlais, et qu’on nous avait dit être
+le propriétaire de la maison en question, aidé d’un jeune homme qui
+l’accompagnait, jeta par la fenêtre ceux qui activaient le feu, appela
+au secours les mousquetaires qui se trouvaient dans la foule, sauta
+lui-même du premier étage dans la place, et joua si désespérément de
+l’épée, que la victoire fut rendue aux archers, les prisonniers repris
+et Menneville tué. Une fois repris, les condamnés furent exécutés en
+trois minutes.
+
+Fouquet, malgré sa puissance sur lui-même, ne put s’empêcher de laisser
+échapper un sourd gémissement.
+
+— Et cet homme, le propriétaire de la maison, reprit l’abbé, comment le
+nomme-t-on?
+
+— Je ne vous le dirai pas, n’ayant pas pu le voir; mon poste m’avait
+été désigné dans le jardin, et je suis resté à mon poste; seulement, on
+est venu me raconter l’affaire. J’avais ordre, la chose une fois finie,
+de venir vous annoncer en toute hâte de quelle façon elle était finie.
+Selon l’ordre, je suis parti au galop, et me voilà.
+
+— Très bien, monsieur, nous n’avons pas autre chose à demander de vous,
+dit l’abbé, de plus en plus atterré à mesure qu’approchait le moment
+d’aborder son frère seul à seul.
+
+— On vous a payé? demanda Gourville.
+
+— Un acompte, monsieur, répondit Danicamp.
+
+— Voilà vingt pistoles. Allez, monsieur, et n’oubliez pas de toujours
+défendre, comme cette fois, les véritables intérêts du roi.
+
+— Oui, monsieur, dit l’homme en s’inclinant et en serrant l’argent dans
+sa poche.
+
+Après quoi il sortit.
+
+À peine fut-il dehors que Fouquet, qui était resté immobile, s’avança
+d’un pas rapide et se trouva entre l’abbé et Gourville. Tous deux
+ouvrirent en même temps la bouche pour parler.
+
+— Pas d’excuses! dit-il, pas de récriminations contre qui que ce soit.
+Si je n’eusse pas été un faux ami, je n’eusse confié à personne le soin
+de délivrer Lyodot et d’Eymeris. C’est moi seul qui suis coupable, à
+moi seul donc les reproches et les remords. Laissez-moi, l’abbé.
+
+— Cependant, monsieur, vous n’empêcherez pas, répondit celui-ci, que
+je ne fasse rechercher le misérable qui s’est entremis pour le service
+de M. Colbert dans cette partie si bien préparée; car, s’il est d’une
+bonne politique de bien aimer ses amis, je ne crois pas mauvaise celle
+qui consiste à poursuivre ses ennemis d’une façon acharnée.
+
+— Trêve de politique, l’abbé; sortez, je vous prie, et que je n’entende
+plus parler de vous jusqu’à nouvel ordre; il me semble que nous avons
+besoin de beaucoup de silence et de circonspection. Vous avez un
+terrible exemple devant vous. Messieurs, pas de représailles, je vous
+le défends.
+
+— Il n’y a pas d’ordres, grommela l’abbé, qui m’empêchent de venger sur
+un coupable l’affront fait à ma famille.
+
+— Et moi, s’écria Fouquet de cette voix impérative à laquelle on sent
+qu’il n’y a rien à répondre, si vous avez une pensée, une seule, qui
+ne soit pas l’expression absolue de ma volonté, je vous ferai jeter
+à la Bastille deux heures après que cette pensée se sera manifestée.
+Réglez-vous là-dessus, l’abbé.
+
+L’abbé s’inclina en rougissant.
+
+Fouquet fit signe à Gourville de le suivre, et déjà se dirigeait vers
+son cabinet, lorsque l’huissier annonça d’une voix haute:
+
+— M. le chevalier d’Artagnan.
+
+— Qu’est-ce? fit négligemment Fouquet à Gourville.
+
+— Un ex-lieutenant des mousquetaires de Sa Majesté, répondit Gourville
+sur le même ton.
+
+Fouquet ne prit pas même la peine de réfléchir et se remit à marcher.
+
+— Pardon, monseigneur! dit alors Gourville; mais, je réfléchis, ce
+brave garçon a quitté le service du roi, et probablement vient-il
+toucher un quart de pension quelconque.
+
+— Au diable! dit Fouquet; pourquoi prend-il si mal son temps?
+
+— Permettez, monseigneur, que je lui dise un mot de refus alors; car il
+est de ma connaissance, et c’est un homme qu’il vaut mieux, dans les
+circonstances où nous nous trouvons, avoir pour ami que pour ennemi.
+
+— Répondez tout ce que vous voudrez, dit Fouquet.
+
+— Eh! mon Dieu! dit l’abbé plein de rancune, comme un homme d’Église,
+répondez qu’il n’y a pas d’argent, surtout pour les mousquetaires.
+
+Mais l’abbé n’avait pas plutôt lâché ce mot imprudent, que la porte
+entrebâillée s’ouvrit tout à fait et que d’Artagnan parut.
+
+— Eh! monsieur Fouquet, dit-il, je le savais bien, qu’il n’y avait pas
+d’argent pour les mousquetaires. Aussi je ne venais point pour m’en
+faire donner, mais bien pour m’en faire refuser. C’est fait, merci. Je
+vous donne le bonjour et vais en chercher chez M. Colbert.
+
+Et il sortit après un salut assez leste.
+
+— Gourville, dit Fouquet, courez après cet homme et me le ramenez.
+
+Gourville obéit et rejoignit d’Artagnan sur l’escalier. D’Artagnan,
+entendant des pas derrière lui, se retourna et aperçut Gourville.
+
+— Mordioux! mon cher monsieur, dit-il, ce sont de tristes façons que
+celles de messieurs vos gens de finances; je viens chez M. Fouquet pour
+toucher une somme ordonnancée par Sa Majesté, et l’on m’y reçoit comme
+un mendiant qui vient pour demander une aumône, ou comme un filou qui
+vient pour voler une pièce d’argenterie.
+
+— Mais vous avez prononcé le nom de M. Colbert, cher monsieur
+d’Artagnan; vous avez dit que vous alliez chez M. Colbert?
+
+— Certainement que j’y vais, ne fût-ce que pour lui demander
+satisfaction des gens qui veulent brûler les maisons en criant: «Vive
+Colbert!»
+
+Gourville dressa les oreilles.
+
+— Oh! oh! dit-il, vous faites allusion à ce qui vient de se passer en
+Grève?
+
+— Oui, certainement.
+
+— Et en quoi ce qui vient de se passer vous importe-t-il?
+
+— Comment! vous me demandez en quoi il m’importe ou il ne m’importe pas
+que M. Colbert fasse de ma maison un bûcher?
+
+— Ainsi, votre maison... C’est votre maison qu’on voulait brûler?
+
+— Pardieu!
+
+— Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame est à vous?
+
+— Depuis huit jours.
+
+— Et vous êtes ce brave capitaine, vous êtes cette vaillante épée qui a
+dispersé ceux qui voulaient brûler les condamnés?
+
+— Mon cher monsieur Gourville, mettez-vous à ma place: je suis agent de
+la force publique et propriétaire. Comme capitaine, mon devoir est de
+faire accomplir les ordres du roi. Comme propriétaire, mon intérêt est
+qu’on ne me brûle pas ma maison. J’ai donc suivi à la fois les lois de
+l’intérêt et du devoir en remettant MM. Lyodot et d’Eymeris entre les
+mains des archers.
+
+— Ainsi c’est vous qui avez jeté un homme par la fenêtre?
+
+— C’est moi-même, répliqua modestement d’Artagnan.
+
+— C’est vous qui avez tué Menneville?
+
+— J’ai eu ce malheur, dit d’Artagnan saluant comme un homme que l’on
+félicite.
+
+— C’est vous enfin qui avez été cause que les deux condamnés ont été
+pendus?
+
+— Au lieu d’être brûlés, oui, monsieur, et je m’en fais gloire. J’ai
+arraché ces pauvres diables à d’effroyables tortures. Comprenez-vous,
+mon cher monsieur Gourville, qu’on voulait les brûler vifs? cela passe
+toute imagination.
+
+— Allez, mon cher monsieur d’Artagnan, allez, dit Gourville voulant
+épargner à Fouquet la vue d’un homme qui venait de lui causer une si
+profonde douleur.
+
+— Non pas, dit Fouquet, qui avait entendu de la porte de l’antichambre;
+non pas, monsieur d’Artagnan, venez, au contraire.
+
+D’Artagnan essuya au pommeau de son épée une dernière trace sanglante
+qui avait échappé à son investigation et rentra. Alors il se retrouva
+en face de ces trois hommes, dont les visages portaient trois
+expressions bien différentes: chez l’abbé celle de la colère, chez
+Gourville celle de la stupeur, chez Fouquet celle de l’abattement.
+
+— Pardon, monsieur le ministre, dit d’Artagnan, mais mon temps est
+compté, il faut que je passe à l’intendance pour m’expliquer avec M.
+Colbert et toucher mon quartier.
+
+— Mais, monsieur, dit Fouquet, il y a de l’argent ici.
+
+D’Artagnan, étonné, regarda le surintendant.
+
+— Il vous a été répondu légèrement, monsieur, je le sais, je l’ai
+entendu, dit le ministre; un homme de votre mérite devrait être connu
+de tout le monde.
+
+D’Artagnan s’inclina.
+
+— Vous avez une ordonnance? ajouta Fouquet.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Donnez, je vais vous payer moi-même; venez.
+
+Il fit un signe à Gourville et à l’abbé, qui demeurèrent dans la
+chambre où ils étaient, et emmena d’Artagnan dans son cabinet. Une fois
+arrivé:
+
+— Combien vous doit-on, monsieur?
+
+— Mais quelque chose comme cinq mille livres, monseigneur.
+
+— Pour votre arriéré de solde?
+
+— Pour un quartier.
+
+— Un quartier de cinq mille livres! dit Fouquet attachant sur le
+mousquetaire un profond regard; c’est donc vingt mille livres par an
+que le roi vous donne?
+
+— Oui, monseigneur, c’est vingt mille livres; trouvez-vous que cela
+soit trop?
+
+— Moi! s’écria Fouquet, et il sourit amèrement. Si je me connaissais en
+hommes, si j’étais, au lieu d’un esprit léger, inconséquent et vain,
+un esprit prudent et réfléchi; si, en un mot, j’avais, comme certaines
+gens, su arranger ma vie, vous ne recevriez pas vingt mille livres par
+an, mais cent mille, et vous ne seriez pas au roi, mais à moi!
+
+D’Artagnan rougit légèrement. Il y a dans la façon dont se donne
+l’éloge, dans la voix du louangeur, dans son accent affectueux, un
+poison si doux, que le plus fort en est parfois enivré.
+
+Le surintendant termina cette allocution en ouvrant un tiroir, où il
+prit quatre rouleaux qu’il posa devant d’Artagnan.
+
+Le Gascon en écorna un.
+
+— De l’or! dit-il.
+
+— Cela vous chargera moins, monsieur.
+
+— Mais alors, monsieur, cela fait vingt mille livres.
+
+— Sans doute.
+
+— Mais on ne m’en doit que cinq.
+
+— Je veux vous épargner la peine de passer quatre fois à la
+surintendance.
+
+— Vous me comblez, monsieur.
+
+— Je fais ce que je dois, monsieur le chevalier, et j’espère que vous
+ne me garderez pas rancune pour l’accueil de mon frère. C’est un esprit
+plein d’aigreur et de caprice.
+
+— Monsieur, dit d’Artagnan, croyez que rien ne me fâcherait plus qu’une
+excuse de vous.
+
+— Aussi ne le ferai-je plus, et me contenterai-je de vous demander une
+grâce.
+
+— Oh! monsieur.
+
+Fouquet tira de son doigt un diamant d’environ mille pistoles.
+
+— Monsieur, dit-il, la pierre que voici me fut donnée par un ami
+d’enfance, par un homme à qui vous avez rendu un grand service.
+
+La voix de Fouquet s’altéra sensiblement.
+
+— Un service, moi! fit le mousquetaire; j’ai rendu un service à l’un de
+vos amis?
+
+— Vous ne pouvez l’avoir oublié, monsieur, car c’est aujourd’hui même.
+
+— Et cet ami s’appelait?...
+
+— M. d’Eymeris.
+
+— L’un des condamnés?
+
+— Oui, l’une des victimes... Eh bien! monsieur d’Artagnan, en faveur du
+service que vous lui avez rendu, je vous prie d’accepter ce diamant.
+Faites cela pour l’amour de moi.
+
+— Monsieur...
+
+— Acceptez, vous dis-je. Je suis aujourd’hui dans un jour de deuil,
+plus tard vous saurez cela peut-être; aujourd’hui j’ai perdu un ami; eh
+bien! j’essaie d’en retrouver un autre.
+
+— Mais, monsieur Fouquet...
+
+— Adieu, monsieur d’Artagnan, adieu! s’écria Fouquet le cœur gonflé,
+ou plutôt, au revoir!
+
+Et le ministre sortit de son cabinet; laissant aux mains du
+mousquetaire la bague et les vingt mille livres.
+
+— Oh! oh! dit d’Artagnan après un moment de réflexion sombre; est-ce
+que je comprendrais? Mordioux! si je comprends, voilà un bien galant
+homme!... Je m’en vais me faire expliquer cela par M. Colbert.
+
+Et il sortit.
+
+
+
+
+Chapitre LXIV — De la différence notable que d’Artagnan trouva entre M.
+l’intendant et Mgr le surintendant
+
+
+M. Colbert demeurait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans une maison qui
+avait appartenu à Beautru. Les jambes de d’Artagnan firent le trajet en
+un petit quart d’heure.
+
+Lorsqu’il arriva chez le nouveau favori, la cour était pleine d’archers
+et de gens de police qui venaient, soit le féliciter, soit s’excuser,
+selon qu’il choisirait éloge ou blâme. Le sentiment de la flatterie
+est instinctif chez les gens de condition abjecte; ils en ont le sens,
+comme l’animal sauvage a celui de l’ouïe ou de l’odorat. Ces gens, ou
+leur chef, avaient donc compris qu’il y avait un plaisir à faire à
+M. Colbert, en lui rendant compte de la façon dont son nom avait été
+prononcé pendant l’échauffourée.
+
+D’Artagnan se produisit juste au moment où le chef du guet faisait son
+rapport. D’Artagnan se tint près de la porte, derrière les archers.
+
+Cet officier prit Colbert à part, malgré sa résistance et le froncement
+de ses gros sourcils.
+
+— Au cas, dit-il, où vous auriez réellement désiré, monsieur, que
+le peuple fît justice de deux traîtres, il eût été sage de nous en
+avertir; car enfin, monsieur, malgré notre douleur de vous déplaire ou
+de contrarier vos vues, nous avions notre consigne à exécuter.
+
+— Triple sot! répliqua Colbert furieux en secouant ses cheveux tassés
+et noirs comme une crinière, que me racontez-vous là? Quoi! j’aurais
+eu, moi, l’idée d’une émeute? Êtes-vous fou ou ivre?
+
+— Mais, monsieur, on a crié: «Vive Colbert!» répliqua le chef du guet
+fort ému.
+
+— Une poignée de conspirateurs...
+
+— Non pas, non pas, une masse de peuple!
+
+— Oh! vraiment, dit Colbert en s’épanouissant, une masse du peuple
+criait: «Vive Colbert!» Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites,
+monsieur?...
+
+— Il n’y avait qu’à ouvrir les oreilles, ou plutôt à les fermer, tant
+les cris étaient terribles.
+
+— Et c’était du peuple, du vrai peuple?
+
+— Certainement, monsieur; seulement, ce vrai peuple nous a battus.
+
+— Oh! fort bien, continua Colbert tout à sa pensée. Alors vous supposez
+que c’est le peuple seul qui voulait faire brûler les condamnés?
+
+— Oh! oui, monsieur.
+
+— C’est autre chose... Vous avez donc bien résisté?
+
+— Nous avons eu trois hommes étouffés, monsieur.
+
+— Vous n’avez tué personne, au moins?
+
+— Monsieur, il est resté sur le carreau quelques mutins, un, entre
+autres, qui n’était pas un homme ordinaire.
+
+— Qui?
+
+— Un certain Menneville, sur qui, depuis longtemps, la police avait
+l’œil ouvert.
+
+— Menneville! s’écria Colbert; celui qui tua, rue de la Huchette, un
+brave homme qui demandait un poulet gras?
+
+— Oui, monsieur, c’est le même.
+
+— Et ce Menneville, criait-il aussi: «Vive Colbert!» lui?
+
+— Plus fort que tous les autres; comme un enragé.
+
+Le front de Colbert devint nuageux et se rida. L’espèce d’auréole
+ambitieuse qui éclairait son visage s’éteignit comme le feu des vers
+luisants qu’on écrase sous l’herbe.
+
+— Que disiez-vous donc, reprit alors l’intendant déçu, que l’initiative
+venait du peuple? Menneville était mon ennemi; je l’eusse fait pendre,
+et il le savait bien; Menneville était à l’abbé Fouquet... toute
+l’affaire vient de Fouquet; ne sait-on pas que les condamnés étaient
+ses amis d’enfance?
+
+«C’est vrai, pensa d’Artagnan, et voilà mes doutes éclaircis. Je le
+répète, M. Fouquet peut-être ce qu’on voudra, mais c’est un galant
+homme.»
+
+— Et, poursuivit Colbert, pensez-vous être sûr que ce Menneville est
+mort?
+
+D’Artagnan jugea que le moment était venu de faire son entrée.
+
+— Parfaitement, monsieur, répliqua-t-il en s’avançant tout à coup.
+
+— Ah! c’est vous; monsieur? dit Colbert.
+
+— En personne, répliqua le mousquetaire avec son ton délibéré; il
+paraît que vous aviez dans Menneville un joli petit ennemi?
+
+— Ce n’est pas moi, monsieur, qui avais un ennemi, répondit Colbert,
+c’est le roi.
+
+«Double brute! pensa d’Artagnan, tu fais de la morgue et de
+l’hypocrisie avec moi...»
+
+— Eh bien! poursuivit-il, je suis très heureux d’avoir rendu un si bon
+service au roi, voudrez-vous vous charger de le dire à Sa Majesté,
+monsieur l’intendant?
+
+— Quelle commission me donnez-vous, et que me chargez-vous de dire,
+monsieur? Précisez, je vous prie, répondit Colbert d’une voix aigre et
+toute chargée d’avance d’hostilités.
+
+— Je ne vous donne aucune commission, repartit d’Artagnan avec le calme
+qui n’abandonne jamais les railleurs. Je pensais qu’il vous serait
+facile d’annoncer à Sa Majesté que c’est moi qui, me trouvant là par
+hasard, ai fait justice de M. Menneville et remis les choses dans
+l’ordre.
+
+Colbert ouvrit de grands yeux et interrogea du regard le chef du guet.
+
+— Ah! c’est bien vrai, dit celui-ci, que monsieur a été notre sauveur.
+
+— Que ne me disiez-vous, monsieur, que vous veniez me raconter cela?
+fit Colbert avec envie; tout s’expliquait, et mieux pour vous que pour
+tout autre.
+
+— Vous faites erreur, monsieur l’intendant, je ne venais pas du tout
+vous raconter cela.
+
+— C’est un exploit pourtant, monsieur.
+
+— Oh! dit le mousquetaire avec insouciance, la grande habitude blase
+l’esprit.
+
+— À quoi dois-je l’honneur de votre visite, alors?
+
+— Tout simplement à ceci: le roi m’a commandé de venir vous trouver.
+
+— Ah! dit Colbert en reprenant son aplomb, parce qu’il voyait
+d’Artagnan tirer un papier de sa poche, c’est pour me demander de
+l’argent?
+
+— Précisément, monsieur.
+
+— Veuillez attendre, je vous prie, monsieur; j’expédie le rapport du
+guet.
+
+D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant
+en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin
+eût pu le faire; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea
+vers la porte d’un bon pas.
+
+Colbert fut frappé de cette vigoureuse résistance à laquelle il n’était
+pas accoutumé. D’ordinaire, les gens d’épée, lorsqu’ils venaient chez
+lui, avaient un tel besoin d’argent, que, leurs pieds eussent-ils
+dû prendre racine dans le marbre, leur patience ne s’épuisait pas.
+D’Artagnan allait-il droit chez le roi? allait-il se plaindre d’une
+réception mauvaise ou raconter son exploit? C’était une grave matière à
+réflexion.
+
+En tout cas, le moment était mal choisi pour renvoyer d’Artagnan,
+soit qu’il vînt de la part du roi, soit qu’il vînt de la sienne. Le
+mousquetaire venait de rendre un trop grand service, et depuis trop peu
+de temps, pour qu’il fût déjà oublié.
+
+Aussi Colbert pensa-t-il que mieux valait secouer toute arrogance et
+rappeler d’Artagnan.
+
+— Hé! monsieur d’Artagnan, cria Colbert, quoi! vous me quittez ainsi?
+
+D’Artagnan se retourna.
+
+— Pourquoi non? dit-il tranquillement; nous n’avons plus rien à nous
+dire, n’est-ce pas?
+
+— Vous avez au moins de l’argent à toucher, puisque vous avez une
+ordonnance?
+
+— Moi? pas le moins du monde, mon cher monsieur Colbert.
+
+— Mais enfin, monsieur, vous avez un bon! Et de même que, vous, vous
+donnez un coup d’épée pour le roi quand vous en êtes requis, je paie,
+moi, quand on me présente une ordonnance. Présentez.
+
+— Inutile, mon cher monsieur Colbert, dit d’Artagnan, qui jouissait
+intérieurement du désarroi mis dans les idées de Colbert; ce bon est
+payé.
+
+— Payé! par qui donc?
+
+— Mais par le surintendant.
+
+Colbert pâlit.
+
+— Expliquez-vous alors, dit-il d’une voix étranglée; si vous êtes payé,
+pourquoi me montrer ce papier?
+
+— Suite de la consigne dont vous parliez si ingénieusement tout à
+l’heure, cher monsieur Colbert; le roi m’avait dit de toucher un
+quartier de la pension qu’il veut bien me faire...
+
+— Chez moi?... dit Colbert.
+
+— Pas précisément. Le roi m’a dit: «Allez chez M. Fouquet: le
+surintendant n’aura peut-être pas d’argent, alors vous irez chez M.
+Colbert.»
+
+Le visage de Colbert s’éclaircit un moment; mais il en était de sa
+malheureuse physionomie comme du ciel d’orage, tantôt radieux, tantôt
+sombre comme la nuit, selon que brille l’éclair ou que passe le nuage.
+
+— Et... il y avait de l’argent chez le surintendant? demanda-t-il.
+
+— Mais, oui, pas mal d’argent, répliqua d’Artagnan... Il faut le
+croire, puisque M. Fouquet, au lieu de me payer un quartier de cinq
+mille livres...
+
+— Un quartier de cinq mille livres! s’écria Colbert, saisi comme
+l’avait été Fouquet de l’ampleur d’une somme destinée à payer le
+service d’un soldat; cela ferait donc vingt mille livres de pension?
+
+— Juste, monsieur Colbert. Peste! vous comptez comme feu Pythagore;
+oui, vingt mille livres.
+
+— Dix fois les appointements d’un intendant des finances. Je vous en
+fais mon compliment, dit Colbert avec un venimeux sourire.
+
+— Oh! dit d’Artagnan, le roi s’est excusé de me donner si peu; aussi
+m’a-t-il fait promesse de réparer plus tard, quand il serait riche ...
+Mais j’achève étant fort pressé...
+
+— Oui, et malgré l’attente du roi, le surintendant vous a payé?
+
+— Comme, malgré l’attente du roi, vous avez refusé de me payer, vous.
+
+— Je n’ai pas refusé, monsieur, je vous ai prié d’attendre. Et vous
+dites que M. Fouquet vous a payé vos cinq mille livres?
+
+— Oui; c’est ce que vous eussiez fait, vous; et encore, encore... il a
+fait mieux que cela, cher monsieur Colbert.
+
+— Et qu’a-t-il fait?
+
+— Il m’a poliment compté la totalité de la somme, en disant que pour le
+roi les caisses étaient toujours pleines.
+
+— La totalité de la somme! M. Fouquet vous a compté vingt mille livres
+au lieu de cinq mille.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Afin de m’épargner trois visites à la caisse de la surintendance;
+donc, j’ai les vingt mille livres là, dans ma poche, en fort bel or
+tout neuf. Vous voyez donc que je puis m’en aller, n’ayant aucunement
+besoin de vous et n’étant passé ici que pour la forme.
+
+Et d’Artagnan frappa sur ses poches en riant, ce qui découvrit à
+Colbert trente-deux magnifiques dents aussi blanches que des dents de
+vingt-cinq ans, et qui semblaient dire dans leur langage: «Servez-nous
+trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons volontiers.» Le
+serpent est aussi brave que le lion, l’épervier aussi courageux que
+l’aigle, cela ne se peut contester. Il n’est pas jusqu’aux animaux
+qu’on a nommés lâches qui ne soient braves quand il s’agit de la
+défense. Colbert n’eut pas peur des trente-deux dents de d’Artagnan; il
+se roidit, et soudain:
+
+— Monsieur, dit-il, ce que M. le surintendant a fait là, il n’avait pas
+le droit de le faire.
+
+— Comment dites-vous? répliqua d’Artagnan.
+
+— Je dis que votre bordereau... Voulez-vous me le montrer, s’il vous
+plaît, votre bordereau?
+
+— Très volontiers; le voici.
+
+Colbert saisit le papier avec un empressement que le mousquetaire ne
+remarqua pas sans inquiétude et surtout sans un certain regret de
+l’avoir livré.
+
+— Eh bien! monsieur, dit Colbert, l’ordonnance royale porte ceci: À
+vue, j’entends qu’il soit payé à M. d’Artagnan la somme de cinq mille
+livres, formant un quartier de la pension que je lui ai faite.
+
+— C’est écrit, en effet, dit d’Artagnan affectant le calme.
+
+— Eh bien! le roi ne vous devait que cinq mille livres, pourquoi vous
+en a-t-on donné davantage?
+
+— Parce qu’on avait davantage, et qu’on voulait me donner davantage;
+cela ne regarde personne.
+
+— Il est naturel, dit Colbert avec une orgueilleuse aisance, que vous
+ignoriez les usages de la comptabilité; mais, monsieur, quand vous avez
+mille livres à payer, que faites-vous?
+
+— Je n’ai jamais mille livres à payer, répliqua d’Artagnan.
+
+— Encore... s’écria Colbert irrité, encore, si vous aviez un paiement à
+faire, ne paieriez-vous que ce que vous devez.
+
+— Cela ne prouve qu’une chose, dit d’Artagnan: c’est que vous avez vos
+habitudes particulières en comptabilité, tandis que M. Fouquet a les
+siennes.
+
+— Les miennes, monsieur, sont les bonnes.
+
+— Je ne dis pas non.
+
+— Et vous avez reçu ce qu’on ne vous devait pas.
+
+L’œil de d’Artagnan jeta un éclair.
+
+— Ce qu’on ne me devait pas encore, voulez-vous dire, monsieur Colbert;
+car si j’avais reçu ce qu’on ne me devait pas du tout, j’aurais fait un
+vol.
+
+Colbert ne répondit pas sur cette subtilité.
+
+— C’est donc quinze mille livres que vous devez à la caisse, dit-il,
+emporté par sa jalouse ardeur.
+
+— Alors vous me ferez crédit, répliqua d’Artagnan avec son
+imperceptible ironie.
+
+— Pas du tout, monsieur.
+
+— Bon! comment cela?... Vous me reprendrez mes trois rouleaux, vous?
+
+— Vous les restituerez à ma caisse.
+
+— Moi? Ah! monsieur Colbert, n’y comptez pas...
+
+— Le roi a besoin de son argent, monsieur.
+
+— Et moi, monsieur, j’ai besoin de l’argent du roi.
+
+— Soit; mais vous restituerez.
+
+— Pas le moins du monde. J’ai toujours entendu dire qu’en matière de
+comptabilité, comme vous dites, un bon caissier ne rend et ne reprend
+jamais.
+
+— Alors, monsieur, nous verrons ce que dira le roi, à qui je montrerai
+ce bordereau, qui prouve que M. Fouquet non seulement paie ce qu’il ne
+doit pas, mais même ne garde pas quittance de ce qu’il paie.
+
+— Ah! je comprends, s’écria d’Artagnan, pourquoi vous m’avez pris ce
+papier, monsieur Colbert.
+
+Colbert ne comprit pas tout ce qu’il y avait de menace dans son nom
+prononcé d’une certaine façon.
+
+— Vous en verrez l’utilité plus tard, répliqua-t-il en élevant
+l’ordonnance dans ses doigts.
+
+— Oh! s’écria d’Artagnan en attrapant le papier par un geste rapide,
+je le comprends parfaitement, monsieur Colbert, et je n’ai pas besoin
+d’attendre pour cela.
+
+Et il serra dans sa poche le papier qu’il venait de saisir au vol.
+
+— Monsieur, monsieur! s’écria Colbert... cette violence...
+
+— Allons donc! est-ce qu’il faut faire attention aux manières d’un
+soldat? répondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains, cher
+monsieur Colbert!
+
+Et il sortit en riant au nez du futur ministre.
+
+— Cet homme-là va m’adorer, murmura-t-il; c’est bien dommage qu’il me
+faille lui fausser compagnie.
+
+
+
+
+Chapitre LXV — Philosophie du cœur et de l’esprit
+
+
+Pour un homme qui en avait vu de plus dangereuses, la position de
+d’Artagnan vis-à-vis de Colbert n’était que comique. D’Artagnan ne se
+refusa donc pas la satisfaction de rire aux dépens de M. l’intendant,
+depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu’à la rue des Lombards.
+
+Il y a loin. D’Artagnan rit donc longtemps. Il riait encore lorsque
+Planchet lui apparut, riant aussi, sur la porte de sa maison.
+
+Car Planchet, depuis le retour de son patron, depuis la rentrée
+des guinées anglaises, passait la plus grande partie de sa vie
+à faire ce que d’Artagnan venait de faire seulement de la rue
+Neuve-des-Petits-Champs à la rue des Lombards.
+
+— Vous arrivez donc, mon cher maître? dit Planchet à d’Artagnan.
+
+— Non, mon ami, répliqua le mousquetaire, je pars au plus vite,
+c’est-à-dire que je vais souper, me coucher, dormir cinq heures, et
+qu’au point du jour je sauterai en selle... A-t-on donné ration et
+demie à mon cheval?
+
+— Eh! mon cher maître, répliqua Planchet, vous savez bien que votre
+cheval est le bijou de la maison, que mes garçons le baisent toute la
+journée et lui font manger mon sucre, mes noisettes et mes biscuits.
+Vous me demandez s’il a eu sa ration d’avoine? demandez donc plutôt
+s’il n’en a pas eu de quoi crever dix fois.
+
+— Bien, Planchet, bien. Alors, je passe à ce qui me concerne. Le souper?
+
+— Prêt: un rôti fumant, du vin blanc, des écrevisses, des cerises
+fraîches. C’est du nouveau, mon maître.
+
+— Tu es un aimable homme, Planchet; soupons donc, et que je me couche.
+
+Pendant le souper, d’Artagnan observa que Planchet se frottait le front
+fréquemment comme pour faciliter la sortie d’une idée logée à l’étroit
+dans son cerveau. Il regarda d’un air affectueux ce digne compagnon de
+ses traverses d’autrefois, et heurtant le verre au verre:
+
+— Voyons, dit-il, ami Planchet, voyons ce qui te gêne tant à
+m’annoncer; mordioux! parle franc, tu parleras vite.
+
+— Voici, répondit Planchet, vous me faites l’effet d’aller à une
+expédition quelconque.
+
+— Je ne dis pas non.
+
+— Alors vous auriez eu quelque idée nouvelle.
+
+— C’est possible, Planchet.
+
+— Alors, il y aurait un nouveau capital à aventurer? Je mets cinquante
+mille livres sur l’idée que vous allez exploiter.
+
+Et, ce disant, Planchet frotta ses mains l’une contre l’autre avec la
+rapidité que donne une grande joie.
+
+— Planchet, répliqua d’Artagnan, il n’y a qu’un malheur.
+
+— Et lequel?
+
+— L’idée n’est pas à moi... Je ne puis rien placer dessus.
+
+Ces mots arrachèrent un gros soupir du cœur de Planchet.
+
+C’est une ardente conseillère, l’avarice; elle enlève son homme comme
+Satan fit à Jésus sur la montagne, et lorsqu’une fois elle a montré
+à un malheureux tous les royaumes de la terre, elle peut se reposer,
+sachant bien qu’elle a laissé sa compagne, l’envie, pour mordre le
+cœur.
+
+Planchet avait goûté la richesse facile, il ne devait plus s’arrêter
+dans ses désirs; mais, comme c’était un bon cœur malgré son avidité,
+comme il adorait d’Artagnan, il ne put s’empêcher de lui faire mille
+recommandations plus affectueuses les unes que les autres. Il n’eût pas
+été fâché non plus d’attraper une petite bribe du secret que cachait
+si bien son maître: ruses, mines, conseils et traquenards furent
+inutiles; d’Artagnan ne lâcha rien de confidentiel. La soirée se passa
+ainsi. Après souper, le portemanteau occupa d’Artagnan; il fit un
+tour à l’écurie, caressa son cheval en lui visitant les fers et les
+jambes; puis, ayant recompté son argent, il se mit au lit, où, dormant
+comme à vingt ans, parce qu’il n’avait ni inquiétude ni remords,
+il ferma la paupière cinq minutes après avoir soufflé la lampe.
+Beaucoup d’événements pouvaient pourtant le tenir éveillé. La pensée
+bouillonnait en son cerveau, les conjectures abondaient, et d’Artagnan
+était grand tireur d’horoscopes; mais; avec ce flegme imperturbable qui
+fait plus que le génie pour la fortune et le bonheur des gens d’action,
+il remit au lendemain la réflexion, de peur, se dit-il, de n’être pas
+frais en ce moment.
+
+Le jour vint. La rue des Lombards eut sa part des caresses de l’aurore
+aux doigts de rose, et d’Artagnan se leva comme l’aurore. Il n’éveilla
+personne, mit son portemanteau sous son bras, descendit l’escalier sans
+faire crier une marche, sans troubler un seul des ronflements sonores
+étagés du grenier à la cave; puis, ayant sellé son cheval, refermé
+l’écurie et la boutique, il partit au pas pour son expédition de
+Bretagne.
+
+Il avait eu bien raison de ne pas penser la veille à toutes les
+affaires politiques et diplomatiques qui sollicitaient son esprit,
+car au matin, dans la fraîcheur et le doux crépuscule, il sentit ses
+idées se développer pures et fécondes. Et d’abord, il passa devant la
+maison de Fouquet, et jeta dans une large boîte béante à la porte du
+surintendant le bienheureux bordereau que, la veille, il avait eu tant
+de peine à soustraire aux doigts crochus de l’intendant.
+
+Mis sous enveloppe à l’adresse de Fouquet, le bordereau n’avait pas
+même été deviné par Planchet, qui, en fait de divination, valait
+Calchas ou Apollon Pythien.
+
+D’Artagnan renvoyait donc la quittance à Fouquet, sans se compromettre
+lui-même et sans avoir désormais de reproches à s’adresser. Lorsqu’il
+eut fait cette restitution commode:
+
+— Maintenant, se dit-il, humons beaucoup d’air matinal, beaucoup
+d’insouciance et de santé, laissons respirer le cheval Zéphire, qui
+gonfle ses flancs comme s’il s’agissait d’aspirer un hémisphère, et
+soyons très ingénieux dans nos petites combinaisons.
+
+«Il est temps, poursuivit d’Artagnan, de faire un plan de campagne, et,
+selon la méthode de M. de Turenne, qui a une fort grosse tête pleine de
+toutes sortes de bons avis, avant le plan de campagne, il convient de
+dresser un portrait ressemblant des généraux ennemis à qui nous avons
+affaire.
+
+«Tout d’abord se présente M. Fouquet. Qu’est-ce que M. Fouquet?
+
+«M. Fouquet, se répondit à lui-même d’Artagnan, c’est un bel homme
+fort aimé des femmes; un galant homme fort aimé des poètes; un homme
+d’esprit très exécré des faquins.
+
+«Je ne suis ni femme, ni poète, ni faquin; je n’aime donc ni ne hais M.
+le surintendant, je me trouve donc absolument dans la position où se
+trouva M. de Turenne, lorsqu’il s’agit de gagner la bataille des Dunes:
+il ne haïssait pas les Espagnols, mais il les battit à plate couture.
+
+«Non pas; il y a meilleur exemple, mordioux: je suis dans la position
+où se trouva le même M. de Turenne lorsqu’il eut en tête le prince de
+Condé à Jargeau, à Gien et au faubourg Saint-Antoine. Il n’exécrait pas
+M. le prince, c’est vrai, mais il obéissait au roi. M. le prince est un
+homme charmant, mais le roi est le roi; Turenne poussa un gros soupir,
+appela Condé «mon cousin», et lui rafla son armée.
+
+«Maintenant, que veut le roi? Cela ne me regarde pas.
+
+«Maintenant, que veut M. Colbert? oh! c’est autre chose. M. Colbert
+veut tout ce que ne veut pas M. Fouquet.
+
+«Que veut donc M. Fouquet? oh! oh! ceci est grave. M. Fouquet veut
+précisément tout ce que veut le roi.
+
+Ce monologue achevé, d’Artagnan se remit à rire en faisant siffler
+sa houssine. Il était déjà en pleine grande route, effarouchant les
+oiseaux sur les haies, écoutant les louis qui dansaient à chaque
+secousse dans sa poche de peau, et, avouons-le, chaque fois que
+d’Artagnan se rencontrait en de pareilles conditions, la tendresse
+n’était pas son vice dominant.
+
+— Allons, dit-il, l’expédition n’est pas fort dangereuse, et il en sera
+de mon voyage comme de cette pièce que M. Monck me mena voir à Londres,
+et qui s’appelle, je crois: beaucoup de bruit pour rien.
+
+
+
+
+Chapitre LXVI — Voyage
+
+
+C’était la cinquantième fois peut-être, depuis le jour où nous avons
+ouvert cette histoire, que cet homme au cœur de bronze et aux muscles
+d’acier avait quitté maison et amis, tout enfin, pour aller chercher
+la fortune et la mort. L’une, c’est-à-dire la mort, avait constamment
+reculé devant lui comme si elle en eût peur; l’autre, c’est-à-dire
+la fortune, depuis un mois seulement avait fait réellement alliance
+avec lui. Quoique ce ne fût pas un grand philosophe, selon Épicure ou
+selon Socrate, c’était un puissant esprit, ayant la pratique de la
+vie et de la pensée. On n’est pas brave, on n’est pas aventureux, on
+n’est pas adroit comme l’était d’Artagnan, sans être en même temps
+un peu rêveur. Il avait donc retenu çà et là quelques bribes de M.
+de La Rochefoucauld, dignes d’être mises en latin par messieurs de
+Port-Royal, et il avait fait collection en passant, dans la société
+d’Athos et d’Aramis, de beaucoup de morceaux de Sénèque et de Cicéron,
+traduits par eux et appliqués à l’usage de la vie commune.
+
+Ce mépris des richesses, que notre Gascon avait observé comme article
+de foi pendant les trente-cinq premières années de sa vie, avait
+été regardé longtemps par lui comme l’article premier du code de la
+bravoure.
+
+— Article premier, disait-il:
+
+«On est brave parce qu’on n’a rien;
+
+«On n’a rien parce qu’on méprise les richesses.
+
+Aussi avec ces principes, qui, ainsi que nous l’avons dit, avaient
+régi les trente-cinq premières années de sa vie, d’Artagnan ne fut pas
+plutôt riche qu’il dut se demander si, malgré sa richesse, il était
+toujours brave.
+
+À cela, pour tout autre que d’Artagnan, l’événement de la place de
+Grève eût pu servir de réponse. Bien des consciences s’en fussent
+contentées; mais d’Artagnan était assez brave pour se demander
+sincèrement et consciencieusement s’il était brave.
+
+Aussi à ceci:
+
+— Mais il me semble que j’ai assez vivement dégainé et assez proprement
+estocadé sur la place de Grève pour être rassuré sur ma bravoure.
+
+D’Artagnan s’était répondu à lui-même.
+
+— Tout beau, capitaine! ceci n’est point une réponse. J’ai été brave
+ce jour-là parce qu’on brûlait ma maison, et il y a cent et même mille
+à parier contre un que, si ces messieurs de l’émeute n’eussent pas eu
+cette malencontreuse idée, leur plan d’attaque eût réussi, ou du moins
+ce n’eût point été moi qui m’y fusse opposé.
+
+«Maintenant, que va-t-on tenter contre moi? Je n’ai pas de maison à
+brûler en Bretagne; je n’ai pas de trésor qu’on puisse m’enlever.
+
+«Non! mais j’ai ma peau; cette précieuse peau de M. d’Artagnan, qui
+vaut toutes les maisons et tous les trésors du monde; cette peau à
+laquelle je tiens par-dessus tout parce qu’elle est, à tout prendre, la
+reliure d’un corps qui renferme un cœur très chaud et très satisfait
+de battre, et par conséquent de vivre.
+
+«Donc, je désire vivre, et en réalité je vis bien mieux, bien plus
+complètement, depuis que je suis riche. Qui diable disait que l’argent
+gâtait la vie? Il n’en est rien, sur mon âme! il semble, au contraire,
+que maintenant j’absorbe double quantité d’air et de soleil. Mordioux!
+que sera-ce donc si je double encore cette fortune, et si, au lieu
+de cette badine que je tiens en ma main, je porte jamais le bâton de
+maréchal?
+
+«Alors je ne sais plus s’il y aura, à partir de ce moment-là, assez
+d’air et de soleil pour moi.
+
+«Au fait, ce n’est pas un rêve; qui diable s’opposerait à ce que le
+roi me fît duc et maréchal, comme son père, le roi Louis XIII, a fait
+duc et connétable Albert de Luynes? Ne suis-je pas aussi brave et bien
+autrement intelligent que cet imbécile de Vitry?
+
+«Ah! voilà justement ce qui s’opposera à mon avancement; j’ai trop
+d’esprit.
+
+«Heureusement, s’il y a une justice en ce monde, la fortune en est avec
+moi aux compensations. Elle me doit, certes, une récompense pour tout
+ce que j’ai fait pour Anne d’Autriche et un dédommagement pour tout ce
+qu’elle n’a point fait pour moi.
+
+«Donc, à l’heure qu’il est, me voilà bien avec un roi, et avec un roi
+qui a l’air de vouloir régner.
+
+«Dieu le maintienne dans cette illustre voie! Car s’il veut régner,
+il a besoin de moi, et s’il a besoin de moi, il faudra bien qu’il
+me donne ce qu’il m’a promis. Chaleur et lumière. Donc, je marche,
+comparativement, aujourd’hui, comme je marchais autrefois, de rien à
+tout.
+
+«Seulement, le rien aujourd’hui, c’est le tout d’autrefois; il n’y a
+que ce petit changement dans ma vie.
+
+«Et maintenant, voyons! faisons la part du cœur, puisque j’en ai parlé
+tout à l’heure.
+
+«Mais, en vérité, je n’en ai parlé que pour mémoire.
+
+Et le Gascon appuya la main sur sa poitrine, comme s’il y eût cherché
+effectivement la place du cœur.
+
+— Ah! malheureux! murmura-t-il en souriant avec amertume. Ah! pauvre
+espèce! tu avais espéré un instant n’avoir pas de cœur, et voilà que
+tu en as un, courtisan manqué que tu es, et même un des plus séditieux.
+
+«Tu as un cœur qui te parle en faveur de M. Fouquet.
+
+«Qu’est-ce que M. Fouquet, cependant, lorsqu’il s’agit du roi? Un
+conspirateur, un véritable conspirateur, qui ne s’est même pas donné
+la peine de te cacher qu’il conspirait; aussi, quelle arme n’aurais-tu
+pas contre lui, si sa bonne grâce et son esprit n’eussent pas fait un
+fourreau à cette arme.
+
+«La révolte à main armée!... car enfin, M. Fouquet a fait de la révolte
+à main armée.
+
+«Ainsi, quand le roi soupçonne vaguement M. Fouquet de sourde
+rébellion, moi, je sais, moi, je puis prouver que M. Fouquet a fait
+verser le sang des sujets du roi.
+
+«Voyons maintenant: sachant tout cela et le taisant, que veut de plus
+ce cœur si pitoyable pour un bon procédé de M. Fouquet, pour une
+avance de quinze mille livres, pour un diamant de mille pistoles, pour
+un sourire où il y avait bien autant d’amertume que de bienveillance?
+Je lui sauve la vie.
+
+«Maintenant j’espère, continua le mousquetaire, que cet imbécile de
+cœur va garder le silence et qu’il est bel et bien quitte avec M.
+Fouquet.
+
+«Donc, maintenant le roi est mon soleil, et comme voilà mon cœur
+quitte avec M. Fouquet, gare à qui se remettra devant mon soleil! En
+avant pour Sa Majesté Louis XIV, en avant!
+
+Ces réflexions étaient les seuls empêchements qui pussent retarder
+l’allure de d’Artagnan. Or, ces réflexions une fois faites, il pressa
+le pas de sa monture.
+
+Mais, si parfait que fût le cheval Zéphire, il ne pouvait aller
+toujours. Le lendemain du départ de Paris, il fut laissé à Chartres
+chez un vieil ami que d’Artagnan s’était fait d’un hôtelier de la
+ville. Puis, à partir de ce moment, le mousquetaire voyagea sur des
+chevaux de poste. Grâce à ce mode de locomotion, il traversa donc
+l’espace qui sépare Chartres de Châteaubriant. Dans cette dernière
+ville, encore assez éloignée des côtes pour que nul ne devinât que
+d’Artagnan allait gagner la mer, assez éloignée de Paris pour que nul
+ne soupçonnât qu’il en venait, le messager de Sa Majesté Louis XIV,
+que d’Artagnan avait appelé son soleil sans se douter que celui qui
+n’était encore qu’une assez pauvre étoile dans le ciel de la royauté
+ferait un jour de cet astre son emblème, le messager du roi Louis XIV,
+disons-nous, quitta la poste et acheta un bidet de la plus pauvre
+apparence, une de ces montures que jamais officier de cavalerie ne
+se permettrait de choisir, de peur d’être déshonoré. Sauf le pelage,
+cette nouvelle acquisition rappelait fort à d’Artagnan ce fameux cheval
+orange avec lequel ou plutôt sur lequel il avait fait son entrée dans
+le monde.
+
+Il est vrai de dire que, du moment où il avait enfourché cette nouvelle
+monture, ce n’était plus d’Artagnan qui voyageait, c’était un bonhomme
+vêtu d’un justaucorps gris de fer, d’un haut-de-chausses marron, tenant
+le milieu entre le prêtre et le laïque; ce qui, surtout, le rapprochait
+de l’homme d’Église, c’est que d’Artagnan avait mis sur son crâne une
+calotte de velours râpé, et par-dessus la calotte un grand chapeau
+noir; plus d’épée: un bâton pendu par une corde à son avant-bras, mais
+auquel il se promettait, comme auxiliaire inattendu, de joindre à
+l’occasion une bonne dague de dix pouces cachée sous son manteau. Le
+bidet acheté à Châteaubriant complétait la différence. Il s’appelait,
+ou plutôt d’Artagnan l’avait appelé Furet.
+
+— Si de Zéphire j’ai fait Furet, dit d’Artagnan, il faut faire de mon
+nom un diminutif quelconque.
+
+«Donc, au lieu de d’Artagnan, je serai Agnan tout court; c’est une
+concession que je dois naturellement à mon habit gris, à mon chapeau
+rond et à ma calotte râpée.
+
+M. Agnan voyagea donc sans secousse exagérée sur Furet, qui trottait
+l’amble comme un véritable cheval déluré, et qui, tout en trottant
+l’amble, faisait gaillardement ses douze lieues par jour, grâce à
+quatre jambes sèches comme des fuseaux, dont l’art exercé de d’Artagnan
+avait apprécié l’aplomb et la sûreté sous l’épaisse fourrure qui les
+cachait.
+
+Chemin faisant, le voyageur prenait des notes, étudiait le pays sévère
+et froid qu’il traversait, tout en cherchant le prétexte le plus
+plausible d’aller à Belle-Île-en-Mer et de tout voir sans éveiller
+le soupçon. De cette façon, il put se convaincre de l’importance que
+prenait l’événement à mesure qu’il s’en approchait.
+
+Dans cette contrée reculée, dans cet ancien duché de Bretagne qui
+n’était pas français à cette époque, et qui ne l’est guère encore
+aujourd’hui, le peuple ne connaissait pas le roi de France. Non
+seulement il ne le connaissait pas, mais même ne voulait pas le
+connaître. Un fait, un seul, surnageait visible pour lui sur le courant
+de la politique. Ses anciens ducs ne gouvernaient plus, mais c’était
+un vide: rien de plus. À la place du duc souverain, les seigneurs de
+paroisse régnaient sans limite.
+
+Et au-dessus de ces seigneurs, Dieu, qui n’a jamais été oublié en
+Bretagne.
+
+Parmi ces suzerains de châteaux et de clochers, le plus puissant, le
+plus riche et surtout le plus populaire, c’était M. Fouquet, seigneur
+de Belle-Île.
+
+Même dans le pays, même en vue de cette île mystérieuse, les légendes
+et les traditions consacraient ses merveilles.
+
+Tout le monde n’y pénétrait pas; l’île, d’une étendue de six lieues de
+long sur six de large, était une propriété seigneuriale que longtemps
+le peuple avait respectée, couverte qu’elle était du nom de Retz, si
+fort redouté dans la contrée.
+
+Peu après l’érection de cette seigneurie en marquisat par Charles IX,
+Belle-Île était passée à M. Fouquet.
+
+La célébrité de l’île ne datait pas d’hier: son nom, ou plutôt sa
+qualification, remontait à la plus haute Antiquité; les anciens
+l’appelaient Kalonèse, de deux mots grecs qui signifient belle île.
+Ainsi, à dix huit cents ans de distance, elle avait, dans un autre
+idiome, porté le même nom qu’elle portait encore.
+
+C’était donc quelque chose en soi que cette propriété de M. le
+surintendant, outre sa position à six lieues des côtes de France,
+position qui la fait souveraine dans sa solitude maritime, comme un
+majestueux navire qui dédaignerait les rades et qui jetterait fièrement
+ses ancres au beau milieu de l’océan.
+
+D’Artagnan apprit tout cela sans paraître le moins du monde étonné: il
+apprit aussi que le meilleur moyen de prendre langue était de passer à
+La Roche-Bernard, ville assez importante sur l’embouchure de la Vilaine.
+
+Peut-être là pourrait-il s’embarquer. Sinon, traversant les marais
+salins, il se rendrait à Guérande ou au Croisic pour attendre
+l’occasion de passer à Belle-Île. Il s’était aperçu, au reste, depuis
+son départ de Châteaubriant, que rien ne serait impossible à Furet sous
+l’impulsion de M. Agnan, et rien à M. Agnan sur l’initiative de Furet.
+
+Il s’apprêta donc à souper d’une sarcelle et d’un tourteau dans un
+hôtel de La Roche-Bernard, et fit tirer de la cave, pour arroser ces
+deux mets bretons, un cidre qu’au seul toucher du bout des lèvres il
+reconnut pour être infiniment plus breton encore.
+
+
+
+
+Chapitre LXVII — Comment d’Artagnan fit connaissance d’un poète qui
+s’était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés
+
+
+Avant de se mettre à table, d’Artagnan prit, comme d’habitude, ses
+informations; mais c’est un axiome de curiosité que tout homme qui veut
+bien et fructueusement questionner doit d’abord s’offrir lui-même aux
+questions.
+
+D’Artagnan chercha donc avec son habileté ordinaire un utile
+questionneur dans l’hôtellerie de La Roche-Bernard.
+
+Justement il y avait dans cette maison, au premier étage, deux
+voyageurs occupés aussi des préparatifs de leur souper ou de leur
+souper lui-même.
+
+D’Artagnan avait vu à l’écurie leur monture, et dans la salle leur
+équipage.
+
+L’un voyageait avec un laquais, comme une sorte de personnage; deux
+juments du Perche, belles et rondes bêtes, leur servaient de monture.
+
+L’autre, assez petit compagnon, voyageur de maigre apparence, portant
+surtout poudreux, linge usé, bottes plus fatiguées par le pavé que
+par l’étrier, l’autre était venu de Nantes avec un chariot traîné par
+un cheval tellement pareil à Furet pour la couleur que d’Artagnan eût
+fait cent lieues avant de trouver mieux pour apparier un attelage.
+Ce chariot renfermait divers gros paquets enfermés dans de vieilles
+étoffes.
+
+«Ce voyageur-là, se dit d’Artagnan, est de ma farine. Il me va, il me
+convient. Je dois lui aller et lui convenir. M. Agnan, au justaucorps
+gris et à la calotte râpée, n’est pas indigne de souper avec le
+monsieur aux vieilles bottes et au vieux cheval.»
+
+Cela dit, d’Artagnan appela l’hôte et lui commanda de monter sa
+sarcelle, son tourteau et son cidre dans la chambre du monsieur aux
+dehors modestes.
+
+Lui-même, gravissant, une assiette à la main, un escalier de bois qui
+montait à la chambre, se mit à heurter à la porte.
+
+— Entrez! dit l’inconnu.
+
+D’Artagnan entra la bouche en cœur, son assiette sous le bras, son
+chapeau d’une main, sa chandelle de l’autre.
+
+— Monsieur, dit-il, excusez-moi, je suis comme vous un voyageur, je ne
+connais personne dans l’hôtel et j’ai la mauvaise habitude de m’ennuyer
+quand je mange seul, de sorte que mon repas me paraît mauvais et ne
+me profite point. Votre figure, que j’aperçus tout à l’heure quand
+vous descendîtes pour vous faire ouvrir des huîtres, votre figure me
+revient fort; en outre, j’ai observé que vous aviez un cheval tout
+pareil au mien, et que l’hôte, à cause de cette ressemblance sans
+doute, les a placés côte à côte dans son écurie, où ils paraissent se
+trouver à merveille de cette compagnie. Je ne vois donc pas, monsieur,
+pourquoi les maîtres seraient séparés, quand les chevaux sont réunis.
+En conséquence, je viens vous demander le plaisir d’être admis à votre
+table. Je m’appelle Agnan, Agnan pour vous servir, monsieur, intendant
+indigne d’un riche seigneur qui veut acheter des salines dans le pays
+et m’envoie visiter ses futures acquisitions. En vérité, monsieur, je
+voudrais que ma figure vous agréât autant que la vôtre m’agrée, car je
+suis tout vôtre en honneur.
+
+L’étranger, que d’Artagnan voyait pour la première fois, car d’abord il
+ne l’avait qu’entrevu, l’étranger avait des yeux noirs et brillants, le
+teint jaune, le front un peu plissé par le poids de cinquante années,
+de la bonhomie dans l’ensemble des traits, mais de la finesse dans le
+regard.
+
+«On dirait, pensa d’Artagnan, que ce gaillard-là n’a jamais exercé
+que la partie supérieure de sa tête, l’œil et le cerveau et ce doit
+être un homme de science: la bouche, le nez, le menton ne signifient
+absolument rien.»
+
+— Monsieur, répliqua celui dont on fouillait ainsi l’idée et la
+personne, vous me faites honneur, non pas que je m’ennuyasse; j’ai,
+ajouta-t-il en souriant, une compagnie qui me distrait toujours; mais
+n’importe, je suis très heureux de vous recevoir.
+
+Mais, en disant ces mots, l’homme aux bottes usées jeta un regard
+inquiet sur sa table, dont les huîtres avaient disparu et sur laquelle
+il ne restait plus qu’un morceau de lard salé.
+
+— Monsieur, se hâta de dire d’Artagnan, l’hôte me monte une jolie
+volaille rôtie et un superbe tourteau.
+
+D’Artagnan avait lu dans le regard de son compagnon, si rapide qu’il
+eût été, la crainte d’une attaque par un parasite. Il avait deviné
+juste: à cette ouverture, les traits de l’homme aux dehors modestes se
+déridèrent.
+
+En effet comme s’il eût guetté son entrée, l’hôte parut aussitôt,
+portant les mets annoncés.
+
+Le tourteau et la sarcelle étant ajoutés au morceau de lard grillé,
+d’Artagnan et son convive se saluèrent, s’assirent face à face, et
+comme deux frères firent le partage du lard et des autres plats.
+
+— Monsieur, dit d’Artagnan, avouez que c’est une merveilleuse chose que
+l’association.
+
+— Pourquoi? demanda l’étranger la bouche pleine.
+
+— Eh bien! je vais vous le dire, répondit d’Artagnan.
+
+L’étranger donna trêve aux mouvements de ses mâchoires pour mieux
+écouter.
+
+— D’abord, continua d’Artagnan, au lieu d’une chandelle que nous avions
+chacun, en voici deux.
+
+— C’est vrai, dit l’étranger, frappé de l’extrême justesse de
+l’observation.
+
+— Puis je vois que vous mangez mon tourteau par préférence, tandis que
+moi, par préférence, je mange votre lard.
+
+— C’est encore vrai.
+
+— Enfin, par-dessus le plaisir d’être mieux éclairé et de manger des
+choses de son goût, je mets le plaisir de la société.
+
+— En vérité, monsieur, vous êtes jovial, dit agréablement l’inconnu.
+
+— Mais oui, monsieur; jovial comme tous ceux qui n’ont rien dans la
+tête. Oh! il n’en est pas ainsi de vous, poursuivit d’Artagnan, et je
+vois dans vos yeux toute sorte de génie.
+
+— Oh! monsieur...
+
+— Voyons, avouez-moi une chose.
+
+— Laquelle?
+
+— C’est que vous êtes un savant.
+
+— Ma foi, monsieur...
+
+— Hein?
+
+— Presque.
+
+— Allons donc!
+
+— Je suis un auteur.
+
+— Là! s’écria d’Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je ne
+m’étais pas trompé! C’est du miracle...
+
+— Monsieur...
+
+— Eh quoi! continua d’Artagnan, j’aurais le bonheur de passer cette
+nuit dans la société d’un auteur, d’un auteur célèbre peut-être?
+
+— Oh! fit l’inconnu en rougissant, célèbre, monsieur, célèbre n’est pas
+le mot.
+
+— Modeste! s’écria d’Artagnan transporté; il est modeste!
+
+Puis, revenant à l’étranger avec le caractère d’une brusque bonhomie:
+
+— Mais, dites-moi au moins le nom de vos œuvres, monsieur, car vous
+remarquerez que vous ne m’avez point dit le vôtre, et que j’ai été
+forcé de vous deviner.
+
+— Je m’appelle Jupenet, monsieur, dit l’auteur.
+
+— Beau nom! fit d’Artagnan; beau nom, sur ma parole, et je ne sais
+pourquoi, pardonnez-moi cette bévue, si c’en est une, je ne sais
+comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque part.
+
+— Mais j’ai fait des vers, dit modestement le poète.
+
+— Eh! voilà! on me les aura fait lire.
+
+— Une tragédie.
+
+— Je l’aurai vu jouer.
+
+Le poète rougit encore.
+
+— Je ne crois pas, car mes vers n’ont pas été imprimés.
+
+— Eh bien! je vous le dis, c’est la tragédie qui m’aura appris votre
+nom.
+
+— Vous vous trompez encore, car messieurs les comédiens de l’hôtel
+de Bourgogne n’en ont pas voulu, dit le poète avec le sourire dont
+certains orgueils savent seuls le secret.
+
+D’Artagnan se mordit les lèvres.
+
+— Ainsi donc, monsieur, continua le poète, vous voyez que vous êtes
+dans l’erreur à mon endroit, et que, n’étant point connu du tout de
+vous, vous n’avez pu entendre parler de moi.
+
+— Voilà qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un beau
+nom et bien digne d’être connu, aussi bien que ceux de MM. Corneille,
+ou Rotrou, ou Garnier. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me
+dire un peu votre tragédie, plus tard, comme cela, au dessert. Ce sera
+la rôtie au sucre, mordioux! Ah! pardon, monsieur, c’est un juron, qui
+m’échappe parce qu’il est habituel à mon seigneur et maître. Je me
+permets donc quelquefois d’usurper ce juron qui me paraît de bon goût.
+Je me permets cela en son absence seulement, bien entendu, car vous
+comprenez qu’en sa présence... Mais en vérité, monsieur, ce cidre est
+abominable; n’êtes-vous point de mon avis? Et de plus le pot est de
+forme si peu régulière qu’il ne tient point sur la table.
+
+— Si nous le calions?
+
+— Sans doute: mais avec quoi?
+
+— Avec ce couteau.
+
+— Et la sarcelle, avec quoi la découperons-nous? comptez-vous par
+hasard ne pas toucher à la sarcelle?
+
+— Si fait.
+
+— Eh bien! alors...
+
+— Attendez.
+
+Le poète fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de fonte
+oblong, quadrangulaire, épais d’une ligne à peu près, long d’un pouce
+et demi.
+
+Mais à peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le poète
+parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour le remettre
+dans sa poche.
+
+D’Artagnan s’en aperçut. C’était un homme à qui rien n’échappait.
+
+Il étendit la main vers le petit morceau de fonte.
+
+— Tiens, c’est gentil, ce que vous tenez là, dit-il; peut-on voir?
+
+— Certainement, dit le poète, qui parut avoir cédé trop vite à un
+premier mouvement, certainement qu’on peut voir; mais vous avez beau
+regarder, ajouta-t-il d’un air satisfait, si je ne vous dis point à
+quoi cela sert, vous ne le saurez pas.
+
+D’Artagnan avait saisi comme un aveu les hésitations du poète et son
+empressement à cacher le morceau de fonte qu’un premier mouvement
+l’avait porté à sortir de sa poche.
+
+Aussi, son attention une fois éveillée sur ce point, il se renferma
+dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion la
+supériorité. D’ailleurs, quoi qu’en eût dit M. Jupenet, à la simple
+inspection de l’objet, il l’avait parfaitement reconnu.
+
+C’était un caractère d’imprimerie.
+
+— Devinez-vous ce que c’est? continua le poète.
+
+— Non! dit d’Artagnan; non, ma foi!
+
+— Eh bien! monsieur, dit maître Jupenet, ce petit morceau de fonte est
+une lettre d’imprimerie.
+
+— Bah!
+
+— Une majuscule.
+
+— Tiens! tiens! fit M. Agnan écarquillant des yeux bien naïfs.
+
+— Oui, monsieur, un J majuscule, la première lettre de mon nom.
+
+— Et c’est une lettre, cela?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Eh bien! je vais vous avouer une chose.
+
+— Laquelle?
+
+— Non! car c’est encore une bêtise que je vais vous dire.
+
+— Eh! non, fit maître Jupenet d’un air protecteur.
+
+— Eh bien! je ne comprends pas, si cela est une lettre, comment on peut
+faire un mot.
+
+— Un mot?
+
+— Pour l’imprimer, oui.
+
+— C’est bien facile.
+
+— Voyons.
+
+— Cela vous intéresse?
+
+— Énormément.
+
+— Eh bien! je vais vous expliquer la chose. Attendez!
+
+— J’attends.
+
+— M’y voici.
+
+— Bon!
+
+— Regardez bien.
+
+— Je regarde.
+
+D’Artagnan, en effet, paraissait absorbé dans sa contemplation. Jupenet
+tira de sa poche sept ou huit autres morceaux de fonte, mais plus
+petits.
+
+— Ah! ah! fit d’Artagnan.
+
+— Quoi?
+
+— Vous avez donc toute une imprimerie dans votre poche. Peste! c’est
+curieux, en effet.
+
+— N’est-ce pas?
+
+— Que de choses on apprend en voyageant, mon Dieu!
+
+— À votre santé, dit Jupenet enchanté.
+
+— À la vôtre, mordioux, à la vôtre! Mais un instant, pas avec ce cidre.
+C’est une abominable boisson et indigne d’un homme qui s’abreuve à
+l’Hippocrène: n’est-ce pas ainsi que vous appelez votre fontaine, à
+vous autres poètes?
+
+— Oui, monsieur, notre fontaine s’appelle ainsi en effet. Cela vient de
+deux mots grecs, _hippos_, qui veut dire cheval... et...
+
+— Monsieur, interrompit d’Artagnan, je vais vous faire boire une
+liqueur qui vient d’un seul mot français et qui n’en est pas plus
+mauvaise pour cela, du mot raisin; ce cidre m’écœure et me gonfle à
+la fois. Permettez-moi de m’informer près de notre hôte s’il n’a pas
+quelque bonne bouteille de Beaugency ou de la coulée de Céran derrière
+les grosses bûches de son cellier.
+
+En effet, l’hôte interpellé monta aussitôt.
+
+— Monsieur, interrompit le poète, prenez garde, nous n’aurons pas le
+temps de boire le vin, à moins que nous ne nous pressions fort, car je
+dois profiter de la marée pour prendre le bateau.
+
+— Quel bateau? demanda d’Artagnan.
+
+— Mais le bateau qui part pour Belle-Île.
+
+— Ah! pour Belle-Île? dit le mousquetaire. Bon!
+
+— Bah! vous aurez tout le temps, monsieur, répliqua l’hôtelier en
+débouchant la bouteille; le bateau ne part que dans une heure.
+
+— Mais qui m’avertira? fit le poète.
+
+— Votre voisin, répliqua l’hôte.
+
+— Mais je le connais à peine.
+
+— Quand vous l’entendrez partir, il sera temps que vous partiez.
+
+— Il va donc à Belle-Île aussi?
+
+— Oui.
+
+— Ce monsieur qui a un laquais? demanda d’Artagnan.
+
+— Ce monsieur qui a un laquais.
+
+— Quelque gentilhomme, sans doute?
+
+— Je l’ignore.
+
+— Comment, vous l’ignorez?
+
+— Oui. Tout ce que je sais, c’est qu’il boit le même vin que vous.
+
+— Peste! voilà bien de l’honneur pour nous, dit d’Artagnan en versant à
+boire à son compagnon, tandis que l’hôte s’éloignait.
+
+— Ainsi, reprit le poète, revenant à ses idées dominantes, vous n’avez
+jamais vu imprimer?
+
+— Jamais.
+
+— Tenez, on prend ainsi les lettres qui composent le mot, voyez-vous;
+AB; ma foi, voici un R. deux EE, puis un G.
+
+Et il assembla les lettres avec une vitesse et une habileté qui
+n’échappèrent point à l’œil de d’Artagnan.
+
+— Abrégé, dit-il en terminant.
+
+— Bon! dit d’Artagnan; voici bien les lettres assemblées; mais comment
+tiennent-elles?
+
+Et il versa un second verre de vin à son hôte. M. Jupenet sourit en
+homme qui a réponse à tout; puis il tira, de sa poche toujours, une
+petite règle de métal, composée de deux parties assemblées en équerre,
+sur laquelle il réunit et aligna les caractères en les maintenant sous
+son pouce gauche.
+
+— Et comment appelle-t-on cette petite règle de fer? dit d’Artagnan;
+car enfin tout cela doit avoir un nom.
+
+— Cela s’appelle un composteur, dit Jupenet. C’est à l’aide de cette
+règle que l’on forme les lignes.
+
+— Allons, allons, je maintiens ce que j’ai dit; vous avez une presse
+dans votre poche, dit d’Artagnan en riant d’un air de simplicité si
+lourde, que le poète fut complètement sa dupe.
+
+— Non, répliqua-t-il, mais je suis paresseux pour écrire, et quand
+j’ai fait un vers dans ma tête, je le compose tout de suite pour
+l’imprimerie. C’est une besogne dédoublée.
+
+«Mordioux! pensa en lui-même d’Artagnan, il s’agit d’éclaircir cela.»
+
+Et sous un prétexte qui n’embarrassa pas le mousquetaire, homme fertile
+en expédients, il quitta la table, descendit l’escalier, courut au
+hangar sous lequel était le petit chariot, fouilla avec la pointe de
+son poignard l’étoffe et les enveloppes d’un des paquets, qu’il trouva
+plein de caractères de fonte pareils à ceux que le poète imprimeur
+avait dans sa poche.
+
+«Bien! dit d’Artagnan, je ne sais point encore si M. Fouquet veut
+fortifier matériellement Belle-Île; mais voilà, en tout cas, des
+munitions spirituelles pour le château.»
+
+Puis, riche de cette découverte, il revint se mettre à table.
+
+D’Artagnan savait ce qu’il voulait savoir. Il n’en resta pas moins en
+face de son partenaire jusqu’au moment où l’on entendit dans la chambre
+voisine le remue-ménage d’un homme qui s’apprête à partir. Aussitôt
+l’imprimeur fut sur pied; il avait donné des ordres pour que son cheval
+fût attelé. La voiture l’attendait à la porte. Le second voyageur se
+mettait en selle dans la cour avec son laquais. D’Artagnan suivit
+Jupenet jusqu’au port; il embarqua sa voiture et son cheval sur le
+bateau.
+
+Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et de
+son domestique. Mais quelque esprit que dépensât d’Artagnan pour savoir
+son nom, il ne put rien apprendre.
+
+Seulement, il remarqua son visage, de façon que le visage se gravât
+pour toujours dans sa mémoire. D’Artagnan avait bonne envie de
+s’embarquer avec les deux passagers, mais un intérêt plus puissant que
+celui de la curiosité, celui du succès, le repoussa du rivage et le
+ramena dans l’hôtellerie.
+
+Il y rentra en soupirant et se mit immédiatement au lit afin d’être
+prêt le lendemain de bonne heure avec de fraîches idées et le conseil
+de la nuit.
+
+
+
+
+Chapitre LXVIII — D’Artagnan continue ses investigations
+
+
+Au point du jour, d’Artagnan sella lui-même Furet, qui avait fait
+bombance toute la nuit, et dévoré à lui seul les restes de provisions
+de ses deux compagnons.
+
+Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l’hôte, qu’il trouva
+fin, défiant, et dévoué corps et âme à M. Fouquet. Il en résulta que,
+pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un
+achat probable de quelques salines. S’embarquer pour Belle-Île à La
+Roche-Bernard, c’eût été s’exposer à des commentaires que peut-être on
+avait déjà faits et qu’on allait porter au château.
+
+De plus, il était singulier que ce voyageur et son laquais fussent
+restés un secret pour d’Artagnan, malgré toutes les questions
+adressées par lui à l’hôte, qui semblait le connaître parfaitement.
+Le mousquetaire se fit donc renseigner sur les salines et prit le
+chemin des marais, laissant la mer à sa droite et pénétrant dans cette
+plaine vaste et désolée qui ressemble à une mer de boue, dont çà et là
+quelques crêtes de sel argentent les ondulations.
+
+Furet marchait à merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les
+chaussées larges d’un pied qui divisent les salines.
+
+D’Artagnan, rassuré sur les conséquences d’une chute qui aboutirait à
+un bain froid, le laissait faire, se contentant, lui, de regarder à
+l’horizon les trois rochers aigus qui sortaient pareils à des fers de
+lance du sein de la plaine sans verdure.
+
+Piriac, le bourg de Batz et Le Croisic, semblables les uns aux autres,
+attiraient et suspendaient son attention. Si le voyageur se retournait
+pour mieux s’orienter, il voyait de l’autre côté un horizon de trois
+autres clochers, Guérande, Le Pouliguen, Saint-Joachim, qui, dans
+leur circonférence, lui figuraient un jeu de quilles, dont Furet et
+lui n’étaient que la boule vagabonde. Piriac était le premier petit
+port sur sa droite. Il s’y rendit, le nom des principaux sauniers à
+la bouche. Au moment où il visita le petit port de Piriac, cinq gros
+chalands chargés de pierres s’en éloignaient.
+
+Il parut étrange à d’Artagnan que des pierres partissent d’un pays où
+l’on n’en trouve pas. Il eut recours à toute l’aménité de M. Agnan
+pour demander aux gens du port la cause de cette singularité. Un vieux
+pêcheur répondit à M. Agnan que les pierres ne venaient pas de Piriac,
+ni des marais, bien entendu.
+
+— D’où viennent-elles, alors? demanda le mousquetaire.
+
+— Monsieur, elles viennent de Nantes et de Paimbœuf.
+
+— Où donc vont-elles?
+
+— Monsieur, à Belle-Île.
+
+— Ah! ah! fit d’Artagnan, du même ton qu’il avait pris pour dire à
+l’imprimeur que ses caractères l’intéressaient... On travaille donc, à
+Belle-Île?
+
+— Mais oui-da! monsieur. Tous les ans, M. Fouquet fait réparer les murs
+du château.
+
+— Il est en ruine donc?
+
+— Il est vieux.
+
+— Fort bien.
+
+«Le fait est, se dit d’Artagnan, que rien n’est plus naturel, et que
+tout propriétaire a le droit de faire réparer sa propriété. C’est comme
+si l’on venait me dire, à moi, que je fortifie l’Image-de-Notre-Dame,
+lorsque je serai purement et simplement obligé d’y faire des
+réparations. En vérité, je crois qu’on a fait de faux rapports à Sa
+Majesté et qu’elle pourrait bien avoir tort...»
+
+— Vous m’avouerez, continua-t-il alors tout haut en s’adressant au
+pêcheur, car son rôle d’homme défiant lui était imposé par le but même
+de la mission, vous m’avouerez, mon bon monsieur, que ces pierres
+voyagent d’une bien singulière façon.
+
+— Comment! dit le pêcheur.
+
+— Elles viennent de Nantes ou de Paimbœuf par la Loire, n’est-ce pas?
+
+— Ça descend.
+
+— C’est commode, je ne dis pas; mais pourquoi ne vont-elles pas droit
+de Saint-Nazaire à Belle-Île?
+
+— Eh! parce que les chalands sont de mauvais bateaux et tiennent mal la
+mer, répliqua le pêcheur.
+
+— Ce n’est pas une raison.
+
+— Pardonnez-moi, monsieur, on voit bien que vous n’avez jamais navigué,
+ajouta le pêcheur, non sans une sorte de dédain.
+
+— Expliquez-moi cela, je vous prie, mon bonhomme. Il me semble à moi
+que venir de Paimbœuf à Piriac, pour aller de Piriac à Belle-Île,
+c’est comme si on allait de La Roche-Bernard à Nantes et de Nantes à
+Piriac.
+
+— Par eau, ce serait plus court, répliqua imperturbablement le pêcheur.
+
+— Mais il y a un coude?
+
+Le pêcheur secoua la tête.
+
+— Le chemin le plus court d’un point à un autre, c’est la ligne droite,
+poursuivit d’Artagnan.
+
+— Vous oubliez le flot, monsieur.
+
+— Soit! va pour le flot.
+
+— Et le vent.
+
+— Ah! bon!
+
+— Sans doute; le courant de la Loire pousse presque les barques
+jusqu’au Croisic. Si elles ont besoin de se radouber un peu ou de
+rafraîchir l’équipage, elles viennent à Piriac en longeant la côte; de
+Piriac, elles trouvent un autre courant inverse qui les mène à l’île
+Dumet, deux lieues et demie.
+
+— D’accord.
+
+— Là, le courant de la Vilaine les jette sur une autre île, l’île
+d’Hoëdic.
+
+— Je le veux bien.
+
+— Eh! monsieur, de cette île à Belle-Île, le chemin est tout droit. La
+mer, brisée en amont et en aval, passe comme un canal, comme un miroir
+entre les deux îles; les chalands glissent là-dessus semblables à des
+canards sur la Loire, voilà!
+
+— N’importe, dit l’entêté M. Agnan, c’est bien du chemin.
+
+— Ah!... M. Fouquet le veut! répliqua pour conclusion le pêcheur en
+ôtant son bonnet de laine à l’énoncé de ce nom respectable.
+
+Un regard de d’Artagnan, regard vif et perçant comme une lame d’épée,
+ne trouva dans le cœur du vieillard que la confiance naïve, sur ses
+traits que la satisfaction et l’indifférence. Il disait: «M. Fouquet le
+veut», comme il eût dit: «Dieu l’a voulu!» D’Artagnan s’était encore
+trop avancé à cet endroit; d’ailleurs, les chalands partis, il ne
+restait à Piriac qu’une seule barque, celle du vieillard, et elle ne
+semblait pas disposée à reprendre la mer sans beaucoup de préparatifs.
+
+Aussi, d’Artagnan caressa-t-il Furet, qui, pour nouvelle preuve de son
+charmant caractère, se remit en marche les pieds dans les salines et le
+nez au vent très sec qui courbe les ajoncs et les maigres bruyères de
+ce pays. Il arriva vers cinq heures au Croisic.
+
+Si d’Artagnan eût été poète, c’était un beau spectacle que celui
+de ces immenses grèves, d’une lieue et plus, que couvre la mer aux
+marées, et qui, au reflux, apparaissent grisâtres, désolées, jonchées
+de polypes et d’algues mortes avec leurs galets épars et blancs, comme
+des ossements dans un vaste cimetière. Mais le soldat, le politique,
+l’ambitieux n’avait plus même cette douce consolation de regarder au
+ciel pour y lire un espoir ou un avertissement. Le ciel rouge signifie
+pour ces gens du vent et de la tourmente. Les nuages blancs et ouatés
+sur l’azur disent tout simplement que la mer sera égale et douce.
+D’Artagnan trouva le ciel bleu, la bise embaumée de parfums salins, et
+se dit: «Je m’embarquerai à la première marée, fût-ce sur une coquille
+de noix.» Au Croisic, comme à Piriac, il avait remarqué des tas énormes
+de pierres alignées sur la grève. Ces murailles gigantesques, démolies
+à chaque marée par les transports qu’on opérait pour Belle-Île, furent
+aux yeux du mousquetaire la suite et la preuve de ce qu’il avait si
+bien deviné à Piriac. Était-ce un mur que M. Fouquet reconstruisait?
+était-ce une fortification qu’il édifiait? Pour le savoir, il fallait
+le voir. D’Artagnan mit Furet à l’écurie, soupa, se coucha, et le
+lendemain, au jour, il se promenait sur le port, ou mieux, sur les
+galets. Le Croisic a un port de cinquante pieds, il a une vigie qui
+ressemble à une énorme brioche élevée sur un plat.
+
+Les grèves plates sont le plat. Cent brouettées de terre solidifiées
+avec des galets, et arrondies en cône avec des allées sinueuses sont la
+brioche et la vigie en même temps.
+
+C’est ainsi aujourd’hui, c’était ainsi il y a cent quatre-vingts
+ans; seulement, la brioche était moins grosse et l’on ne voyait
+probablement pas autour de la brioche les treillages de lattes qui en
+font l’ornement et que l’édilité de cette pauvre et pieuse bourgade a
+plantés comme garde-fous le long des allées en limaçon qui aboutissent
+à la petite terrasse. Sur les galets, trois ou quatre pêcheurs
+causaient sardines et chevrettes.
+
+M. Agnan, l’œil animé d’une bonne grosse gaieté, le sourire aux
+lèvres, s’approcha des pêcheurs.
+
+— Pêche-t-on aujourd’hui? dit-il.
+
+— Oui monsieur, dit l’un d’eux, et nous attendons la marée.
+
+— Où pêchez-vous, mes amis?
+
+— Sur les côtes, monsieur.
+
+— Quelles sont les bonnes côtes?
+
+— Ah! c’est selon; le tour des îles, par exemple.
+
+— Mais c’est loin, les îles?
+
+— Pas trop; quatre lieues.
+
+— Quatre lieues! C’est un voyage!
+
+Le pêcheur se mit à rire au nez de M. Agnan.
+
+— Écoutez donc, reprit celui-ci avec sa native bêtise, à quatre lieues
+on perd de vue la côte, n’est-ce pas?
+
+— Mais... pas toujours.
+
+— Enfin... c’est loin... trop loin même; sans quoi, je vous eusse
+demandé de me prendre à bord et de me montrer ce que je n’ai jamais vu.
+
+— Quoi donc?
+
+— Un poisson de mer vivant.
+
+— Monsieur est de province? dit un des pêcheurs.
+
+— Oui, je suis de Paris.
+
+Le Breton haussa les épaules; puis:
+
+— Avez-vous vu M. Fouquet à Paris? demanda-t-il.
+
+— Souvent, répondit Agnan.
+
+— Souvent? firent les pêcheurs en resserrant leur cercle autour du
+Parisien. Vous le connaissez?
+
+— Un peu; il est ami intime de mon maître.
+
+— Ah! firent les pêcheurs.
+
+— Et, ajouta d’Artagnan, j’ai vu tous ses châteaux, de Saint-Mandé, de
+Vaux, et son hôtel de Paris.
+
+— C’est beau?
+
+— Superbe.
+
+— Ce n’est pas si beau que Belle-Île, dit un pêcheur.
+
+— Bah! répliqua M. Agnan en éclatant d’un rire assez dédaigneux, qui
+courrouça tous les assistants.
+
+— On voit bien que vous n’avez pas vu Belle-Île, répliqua le pêcheur
+le plus curieux. Savez-vous que cela fait six lieues, et qu’il a des
+arbres que l’on n’en voit pas de pareils à Nantes sur le fossé?
+
+— Des arbres! en mer! s’écria d’Artagnan. Je voudrais bien voir cela!
+
+— C’est facile, nous pêchons à l’île de Hoëdic; venez avec nous. De cet
+endroit, vous verrez comme un paradis les arbres noirs de Belle-Île sur
+le ciel; vous verrez la ligne blanche du château, qui coupe comme une
+lame l’horizon de la mer.
+
+— Oh! fit d’Artagnan, ce doit être beau. Mais il y a cent clochers au
+château de M. Fouquet, à Vaux, savez-vous?
+
+Le Breton leva la tête avec une admiration profonde, mais ne fut pas
+convaincu.
+
+— Cent clochers! dit-il; c’est égal, Belle-Île est plus beau.
+Voulez-vous voir Belle-Île?
+
+— Est-ce que c’est possible? demanda M. Agnan.
+
+— Oui, avec la permission du gouverneur.
+
+— Mais je ne le connais pas, moi, ce gouverneur.
+
+— Puisque vous connaissez M. Fouquet, vous direz votre nom.
+
+— Oh! mes amis, je ne suis pas un gentilhomme, moi!
+
+— Tout le monde entre à Belle-Île, continua le pêcheur dans sa langue
+forte et pure, pourvu qu’on ne veuille pas de mal à Belle-Île ni à son
+seigneur.
+
+Un frisson léger parcourut le corps du mousquetaire.
+
+«C’est vrai», pensa-t-il.
+
+Puis, se reprenant:
+
+— Si j’étais sûr, dit-il, de ne pas souffrir du mal de mer...
+
+— Là-dessus? fit le pêcheur en montrant avec orgueil sa jolie barque au
+ventre rond.
+
+— Allons! vous me persuadez, s’écria M. Agnan; j’irai voir Belle-Île;
+mais on ne me laissera pas entrer.
+
+— Nous entrons bien, nous.
+
+— Vous! pourquoi?
+
+— Mais dame!... pour vendre du poisson aux corsaires.
+
+— Hé!... des corsaires, que dites-vous?
+
+— Je dis que M. Fouquet fait construire deux corsaires pour la chasse
+aux Hollandais ou aux Anglais, et que nous vendons du poisson aux
+équipages de ces petits navires.
+
+— Tiens!... tiens!... fit d’Artagnan, de mieux en mieux! une
+imprimerie, des bastions et des corsaires!... Allons, M. Fouquet n’est
+pas un médiocre ennemi, comme je l’avais présumé. Il vaut la peine
+qu’on se remue pour le voir de près.
+
+— Nous partons à cinq heures et demie, ajouta gravement le pêcheur.
+
+— Je suis tout à vous, je ne vous quitte pas.
+
+En effet, d’Artagnan vit les pêcheurs haler avec un tourniquet leurs
+barques jusqu’au flot; la mer monta, M. Agnan se laissa glisser
+jusqu’au bord, non sans jouer la frayeur et prêter à rire aux petits
+mousses qui le surveillaient de leurs grands yeux intelligents.
+
+Il se coucha sur une voile pliée en quatre, laissa l’appareillage se
+faire, et la barque, avec sa grande voile carrée, prit le large en deux
+heures de temps.
+
+Les pêcheurs, qui faisaient leur état tout en marchant, ne s’aperçurent
+pas que leur passager n’avait point pâli, point gémi, point souffert;
+que malgré l’horrible tangage et le roulis brutal de la barque, à
+laquelle nulle main n’imprimait la direction, le passager novice avait
+conservé sa présence d’esprit et son appétit.
+
+Ils pêchaient, et la pêche était assez heureuse. Aux lignes amorcées
+de crevettes venaient mordre, avec force soubresauts, les soles et les
+carrelets. Deux fils avaient déjà été brisés par des congres et des
+cabillauds d’un poids énorme; trois anguilles de mer labouraient la
+cale de leurs replis vaseux et de leurs frétillements d’agonie.
+
+D’Artagnan leur portait bonheur; ils le lui dirent. Le soldat trouva la
+besogne si réjouissante, qu’il mit la main à l’œuvre, c’est-à-dire aux
+lignes, et poussa des rugissements de joie et des mordioux à étonner
+ses mousquetaires eux-mêmes, chaque fois qu’une secousse imprimée à la
+ligne, par une proie conquise, venait déchirer les muscles de son bras,
+et solliciter l’emploi de ses forces et de son adresse. La partie de
+plaisir lui avait fait oublier la mission diplomatique. Il en était à
+lutter contre un effroyable congre, à se cramponner au bordage d’une
+main pour attirer la hure béante de son antagoniste, lorsque le patron
+lui dit:
+
+— Prenez garde qu’on ne vous voie de Belle-Île!
+
+Ces mots firent l’effet à d’Artagnan du premier boulet qui siffle en
+un jour de bataille: il lâcha le fil et le congre, qui, l’un tirant
+l’autre, s’en retournèrent à l’eau.
+
+D’Artagnan venait d’apercevoir à une demi-lieue au plus la silhouette
+bleuâtre et accentuée des rochers de Belle-Île, dominée par la ligne
+blanche et majestueuse du château. Au loin, la terre, avec des forêts
+et des plaines verdoyantes; dans les herbages, des bestiaux.
+
+Voilà ce qui tout d’abord attira l’attention du mousquetaire.
+
+Le soleil, parvenu au quart du ciel, lançait des rayons d’or sur la mer
+et faisait voltiger une poussière resplendissante autour de cette île
+enchantée. On n’en voyait, grâce à cette lumière éblouissante, que les
+points aplanis; toute ombre tranchait durement et zébrait d’une bande
+de ténèbres le drap lumineux de la prairie ou des murailles.
+
+— Eh! eh! fit d’Artagnan à l’aspect de ces masses de roches noires,
+voilà, ce me semble, des fortifications qui n’ont besoin d’aucun
+ingénieur pour inquiéter un débarquement. Par où diable peut-on
+descendre sur cette terre que Dieu a défendue si complaisamment?
+
+— Par ici, répliqua le patron de la barque en changeant la voile et
+en imprimant au gouvernail une secousse qui mena l’esquif dans la
+direction d’un joli petit port tout coquet, tout rond et tout crénelé à
+neuf.
+
+— Que diable vois-je là, dit d’Artagnan.
+
+— Vous voyez Locmaria, répliqua le pêcheur.
+
+— Mais là-bas?
+
+— C’est Bangos.
+
+— Et plus loin?
+
+— Saujeu... Puis Le Palais.
+
+— Mordioux! c’est un monde. Ah! voilà des soldats.
+
+— Il y a dix-sept cents hommes à Belle-Île, monsieur, répliqua le
+pêcheur avec orgueil. Savez-vous que la moindre garnison est de
+vingt-deux compagnies d’infanterie?
+
+— Mordioux! s’écria d’Artagnan en frappant du pied, Sa Majesté pourrait
+bien avoir raison.
+
+
+
+
+Chapitre LXIX — Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le fut
+d’Artagnan de retrouver une ancienne connaissance
+
+
+Il y a toujours dans un débarquement, fût-ce celui du plus petit esquif
+de la mer, un trouble et une confusion qui ne laissent pas à l’esprit
+la liberté dont il aurait besoin pour étudier du premier coup d’œil
+l’endroit nouveau qui lui est offert.
+
+Le pont mobile, le matelot agité, le bruit de l’eau sur le galet,
+les cris et les empressements de ceux qui attendent au rivage, sont
+les détails multiples de cette sensation, qui se résume en un seul
+résultat, l’hésitation.
+
+Ce ne fut donc qu’après avoir débarqué et quelques minutes de station
+sur le rivage que d’Artagnan vit sur le port, et surtout dans
+l’intérieur de l’île, s’agiter un monde de travailleurs. À ses pieds,
+d’Artagnan reconnut les cinq chalands chargés de moellons qu’il avait
+vus partir du port de Piriac. Les pierres étaient transportées au
+rivage à l’aide d’une chaîne formée par vingt cinq ou trente paysans.
+
+Les grosses pierres étaient chargées sur des charrettes qui les
+conduisaient dans la même direction que les moellons, c’est-à-dire vers
+des travaux dont d’Artagnan ne pouvait encore apprécier la valeur ni
+l’étendue.
+
+Partout régnait une activité égale à celle que remarqua Télémaque
+en débarquant à Salente. D’Artagnan avait bonne envie de pénétrer
+plus avant; mais il ne pouvait, sous peine de défiance, se laisser
+soupçonner de curiosité. Il n’avançait donc que petit à petit,
+dépassant à peine la ligne que les pêcheurs formaient sur la plage,
+observant tout, ne disant rien, et allant au-devant de toutes les
+suppositions que l’on eût pu faire avec une question niaise ou un salut
+poli.
+
+Cependant, tandis que ses compagnons faisaient leur commerce, vendant
+ou vantant leurs poissons aux ouvriers ou aux habitants de la ville,
+d’Artagnan avait gagné peu à peu du terrain, et, rassuré par le
+peu d’attention qu’on lui accordait, il commença à jeter un regard
+intelligent et assuré sur les hommes et les choses qui apparaissaient à
+ses yeux.
+
+Au reste, les premiers regards de d’Artagnan rencontrèrent des
+mouvements de terrain auxquels l’œil d’un soldat ne pouvait se tromper.
+
+Aux deux extrémités du port, afin que les feux se croisassent sur le
+grand axe de l’ellipse formée par le bassin, on avait élevé d’abord
+deux batteries destinées évidemment à recevoir des pièces de côte, car
+d’Artagnan vit les ouvriers achever les plates-formes et disposer la
+demi-circonférence en bois sur laquelle la roue des pièces doit tourner
+pour prendre toutes les directions au-dessus de l’épaulement. À côté de
+chacune de ces batteries, d’autres travailleurs garnissaient de gabions
+remplis de terre le revêtement d’une autre batterie. Celle-ci avait
+des embrasures, et un conducteur de travaux appelait successivement
+les hommes qui, avec des harts, liaient des saucissons, et ceux qui
+découpaient les losanges et les rectangles de gazon destinés à retenir
+les joncs des embrasures.
+
+À l’activité déployée à ces travaux déjà avancés, on pouvait les
+regarder comme terminés; ils n’étaient point garnis de leurs canons,
+mais les plates-formes avaient leurs gîtes et leurs madriers tout
+dressés; la terre, battue avec soin, les avait consolidés, et, en
+supposant l’artillerie dans l’île, en moins de deux ou trois jours le
+port pouvait être complètement armé.
+
+Ce qui étonna d’Artagnan, lorsqu’il reporta ses regards des batteries
+de côte aux fortifications de la ville, fut de voir que Belle-Île était
+défendue par un système tout à fait nouveau, dont il avait entendu
+parler plus d’une fois au comte de La Fère comme d’un grand progrès,
+mais dont il n’avait point encore vu l’application.
+
+Ces fortifications n’appartenaient plus ni à la méthode hollandaise de
+Marollois, ni à la méthode française du chevalier Antoine de Ville,
+mais au système de Manesson Mallet, habile ingénieur qui, depuis six ou
+huit ans à peu près, avait quitté le service du Portugal pour entrer au
+service de France.
+
+Ces travaux avaient cela de remarquable qu’au lieu de s’élever hors
+de terre, comme faisaient les anciens remparts destinés à défendre
+la ville des échellades, ils s’y enfonçaient au contraire; et ce qui
+faisait la hauteur des murailles, c’était la profondeur des fossés.
+Il ne fallut pas un long temps à d’Artagnan pour reconnaître toute la
+supériorité d’un pareil système, qui ne donne aucune prise au canon.
+
+En outre, comme les fossés étaient au-dessous du niveau de la mer, ces
+fossés pouvaient être inondés par des écluses souterraines. Au reste,
+les travaux étaient presque achevés, et un groupe de travailleurs,
+recevant des ordres d’un homme qui paraissait être le conducteur
+des travaux, était occupé à poser les dernières pierres. Un pont
+de planches jeté sur le fossé, pour la plus grande commodité des
+manœuvres conduisant les brouettes, reliait l’intérieur à l’extérieur.
+
+D’Artagnan demanda avec une curiosité naïve s’il lui était permis de
+traverser le pont, et il lui fut répondu qu’aucun ordre ne s’y opposait.
+
+En conséquence, d’Artagnan traversa le pont et s’avança vers le groupe.
+Ce groupe était dominé par cet homme qu’avait déjà remarqué d’Artagnan,
+et qui paraissait être l’ingénieur en chef. Un plan était étendu sur
+une grosse pierre formant table, et à quelques pas de cet homme une
+grue fonctionnait.
+
+Cet ingénieur, qui, en raison de son importance, devait tout d’abord
+attirer l’attention de d’Artagnan, portait un justaucorps qui, par sa
+somptuosité, n’était guère en harmonie avec la besogne qu’il faisait,
+laquelle eût plutôt nécessité le costume d’un maître maçon que celui
+d’un seigneur.
+
+C’était, en outre, un homme d’une haute taille, aux épaules larges et
+carrées, et portant un chapeau tout couvert de panaches. Il gesticulait
+d’une façon on ne peut plus majestueuse, et paraissait, car on ne le
+voyait que de dos, gourmander les travailleurs sur leur inertie ou leur
+faiblesse.
+
+D’Artagnan approchait toujours.
+
+En ce moment, l’homme aux panaches avait cessé de gesticuler, et, les
+mains appuyées sur les genoux, il suivait, à demi courbé sur lui-même,
+les efforts de six ouvriers qui essayaient de soulever une pierre de
+taille à la hauteur d’une pièce de bois destinée à soutenir cette
+pierre, de façon qu’on pût passer sous elle la corde de la grue. Les
+six hommes, réunis sur une seule face de la pierre, rassemblaient tous
+leurs efforts pour la soulever à huit ou dix pouces de terre, suant et
+soufflant, tandis qu’un septième s’apprêtait, dès qu’il y aurait un
+jour suffisant, à glisser le rouleau qui devait la supporter. Mais déjà
+deux fois la pierre leur était échappée des mains avant d’arriver à une
+hauteur suffisante pour que le rouleau fût introduit.
+
+Il va sans dire que chaque fois que la pierre leur était échappée, ils
+avaient fait un bond en arrière pour éviter qu’en retombant la pierre
+ne leur écrasât les pieds.
+
+À chaque fois cette pierre abandonnée par eux s’était enfoncée de plus
+en plus dans la terre grasse, ce qui rendait de plus en plus difficile
+l’opération à laquelle les travailleurs se livraient en ce moment.
+Un troisième effort fait resta sans un succès meilleur, mais avec un
+découragement progressif.
+
+Et cependant, lorsque les six hommes s’étaient courbés sur la pierre,
+l’homme aux panaches avait lui-même, d’une voix puissante, articulé le
+commandement de «Ferme!» qui préside à toutes les manœuvres de forces.
+
+Alors il se redressa.
+
+— Oh! oh! dit-il, qu’est-ce que cela? ai-je donc affaire à des hommes
+de paille?... Corne de bœuf! rangez-vous, et vous allez voir comment
+cela se pratique.
+
+— Peste! dit d’Artagnan, aurait-il la prétention de lever ce rocher? Ce
+serait curieux, par exemple.
+
+Les ouvriers, interpellés par l’ingénieur, se rangèrent l’oreille basse
+et secouant la tête, à l’exception de celui qui tenait le madrier et
+qui s’apprêtait à remplir son office.
+
+L’homme aux panaches s’approcha de la pierre, se baissa, glissa ses
+mains sous la face qui posait à terre, roidit ses muscles herculéens,
+et, sans secousse, d’un mouvement lent comme celui d’une machine, il
+souleva le rocher à un pied de terre.
+
+L’ouvrier qui tenait le madrier profita de ce jeu qui lui était donné
+et glissa le rouleau sous la pierre.
+
+— Voilà! dit le géant, non pas en laissant retomber le rocher, mais en
+le reposant sur son support.
+
+— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne connais qu’un homme capable d’un
+tel tour de force.
+
+— Hein? fit le colosse en se retournant.
+
+— Porthos! murmura d’Artagnan saisi de stupeur, Porthos à Belle-Île!
+
+De son côté, l’homme aux panaches arrêta ses yeux sur le faux
+intendant, et, malgré son déguisement, le reconnut.
+
+— D’Artagnan! s’écria-t-il.
+
+Et le rouge lui monta au visage.
+
+— Chut! fit-il à d’Artagnan.
+
+— Chut! lui fit le mousquetaire.
+
+En effet, si Porthos venait d’être découvert par d’Artagnan, d’Artagnan
+venait d’être découvert par Porthos.
+
+L’intérêt de leur secret particulier les emporta chacun tout d’abord.
+
+Néanmoins, le premier mouvement des deux hommes fut de se jeter dans
+les bras l’un de l’autre.
+
+Ce qu’ils voulaient cacher aux assistants, ce n’était pas leur amitié,
+c’étaient leurs noms.
+
+Mais après l’embrassade vint la réflexion.
+
+«Pourquoi diantre Porthos est-il à Belle-Île et lève-t-il des pierres?»
+se dit d’Artagnan.
+
+Seulement d’Artagnan se fit cette question tout bas. Moins fort en
+diplomatie que son ami, Porthos pensa tout haut.
+
+— Pourquoi diable êtes-vous à Belle-Île? demanda-t-il à d’Artagnan; et
+qu’y venez-vous faire?
+
+Il fallait répondre sans hésiter.
+
+Hésiter à répondre à Porthos eût été un échec dont l’amour propre de
+d’Artagnan n’eût jamais pu se consoler.
+
+— Pardieu! mon ami, je suis à Belle-Île parce que vous y êtes.
+
+— Ah bah! fit Porthos, visiblement étourdi de l’argument et cherchant
+à s’en rendre compte avec cette lucidité de déduction que nous lui
+connaissons.
+
+— Sans doute, continua d’Artagnan, qui ne voulait pas donner à son ami
+le temps de se reconnaître; j’ai été pour vous voir à Pierrefonds.
+
+— Vraiment?
+
+— Oui.
+
+— Et vous ne m’y avez pas trouvé?
+
+— Non, mais j’ai trouvé Mouston.
+
+— Il va bien?
+
+— Peste!
+
+— Mais enfin, Mouston ne vous a pas dit que j’étais ici.
+
+— Pourquoi ne me l’eût-il pas dit? Ai-je par hasard démérité de la
+confiance de Mouston?
+
+— Non; mais il ne le savait pas.
+
+— Oh! voilà une raison qui n’a rien d’offensant pour mon amour-propre
+au moins.
+
+— Mais comment avez-vous fait pour me rejoindre?
+
+— Eh! mon cher, un grand seigneur comme vous laisse toujours trace de
+son passage, et je m’estimerais bien peu si je ne savais pas suivre les
+traces de mes amis.
+
+Cette explication, toute flatteuse qu’elle était, ne satisfit pas
+entièrement Porthos.
+
+— Mais je n’ai pu laisser de traces, étant venu déguisé, dit Porthos.
+
+— Ah! vous êtes venu déguisé? fit d’Artagnan.
+
+— Oui.
+
+— Et comment cela?
+
+— En meunier.
+
+— Est-ce qu’un grand seigneur comme vous, Porthos, peut affecter des
+manières communes au point de tromper les gens?
+
+— Eh bien! je vous jure, mon ami, que tout le monde y a été trompé,
+tant j’ai bien joué mon rôle.
+
+— Enfin, pas si bien que je ne vous aie rejoint et découvert.
+
+— Justement. Comment m’avez-vous rejoint et découvert?
+
+— Attendez donc. J’allais vous raconter la chose. Imaginez-vous que
+Mouston...
+
+— Ah! c’est ce drôle de Mouston, dit Porthos en plissant les deux arcs
+de triomphe qui lui servaient de sourcils.
+
+— Mais attendez donc, attendez donc. Il n’y a pas de la faute de
+Mouston, puisqu’il ignorait lui-même où vous étiez.
+
+— Sans doute. Voilà pourquoi j’ai si grande hâte de comprendre.
+
+— Oh! comme vous êtes impatient, Porthos!
+
+— Quand je ne comprends pas, je suis terrible.
+
+— Vous allez comprendre. Aramis vous a écrit à Pierrefonds, n’est-ce
+pas?
+
+— Oui.
+
+— Il vous a écrit d’arriver avant l’équinoxe?
+
+— C’est vrai.
+
+— Eh bien! voilà, dit d’Artagnan, espérant que cette raison suffirait à
+Porthos.
+
+Porthos parut se livrer à un violent travail d’esprit.
+
+— Oh! oui, dit-il, je comprends. Comme Aramis me disait d’arriver avant
+l’équinoxe, vous avez compris que c’était pour le rejoindre. Vous
+vous êtes informé où était Aramis, vous disant: «où sera Aramis, sera
+Porthos.» Vous avez appris qu’Aramis était en Bretagne, et vous vous
+êtes dit: «Porthos est en Bretagne.»
+
+— Eh! justement. En vérité, Porthos, je ne sais comment vous ne
+vous êtes pas fait devin. Alors, vous comprenez: en arrivant à La
+Roche-Bernard, j’ai appris les beaux travaux de fortification que l’on
+faisait à Belle-Île. Le récit qu’on m’en a fait a piqué ma curiosité.
+Je me suis embarqué sur un bâtiment pêcheur, sans savoir le moins du
+monde que vous étiez ici. Je suis venu. J’ai vu un gaillard qui remuait
+une pierre qu’Ajax n’eût pas ébranlée. Je me suis écrié: «Il n’y a que
+le baron de Bracieux qui soit capable d’un pareil tour de force.» Vous
+m’avez entendu, vous vous êtes retourné, vous m’avez reconnu, nous nous
+sommes embrassés, et, ma foi, si vous le voulez bien, cher ami, nous
+nous embrasserons encore.
+
+— Voilà comment tout s’explique, en effet, dit Porthos.
+
+Et il embrassa d’Artagnan avec une si grande amitié, que le
+mousquetaire en perdit la respiration pendant cinq minutes.
+
+— Allons, allons, plus fort que jamais, dit d’Artagnan, et toujours
+dans les bras, heureusement.
+
+Porthos salua d’Artagnan avec un gracieux sourire.
+
+Pendant les cinq minutes où d’Artagnan avait repris sa respiration,
+il avait réfléchi qu’il avait un rôle fort difficile à jouer. Il
+s’agissait de toujours questionner sans jamais répondre. Quand la
+respiration lui revint, son plan de campagne était fait.
+
+
+
+
+Chapitre LXX — Où les idées de d’Artagnan, d’abord fort troublées,
+commencent à s’éclaircir un peu
+
+
+D’Artagnan prit aussitôt l’offensive.
+
+— Maintenant que je vous ai tout dit, cher ami, ou plutôt que vous avez
+tout deviné, dites-moi ce que vous faites ici, couvert de poussière et
+de boue?
+
+Porthos essuya son front, et regardant autour de lui avec orgueil:
+
+— Mais il me semble, dit-il, que vous pouvez le voir, ce que je fais
+ici!
+
+— Sans doute, sans doute; vous levez des pierres.
+
+— Oh! pour leur montrer ce que c’est qu’un homme, aux fainéants! dit
+Porthos avec mépris. Mais vous comprenez...
+
+— Oui, vous ne faites pas votre état de lever des pierres, quoiqu’il y
+en ait beaucoup qui en font leur état et qui ne les lèvent pas comme
+vous. Voilà donc ce qui me faisait vous demander tout à l’heure: «Que
+faites-vous ici, baron?»
+
+— J’étudie la topographie, chevalier.
+
+— Vous étudiez la topographie?
+
+— Oui; mais vous-même, que faites-vous sous cet habit bourgeois?
+
+D’Artagnan reconnut qu’il avait fait une faute en se laissant aller
+à son étonnement. Porthos en avait profité pour riposter avec une
+question.
+
+Heureusement d’Artagnan s’attendait à cette question.
+
+— Mais, dit-il, vous savez que je suis bourgeois, en effet; l’habit n’a
+donc rien d’étonnant, puisqu’il est en rapport avec la condition.
+
+— Allons donc, vous, un mousquetaire!
+
+— Vous n’y êtes plus, mon bon ami; j’ai donné ma démission.
+
+— Bah!
+
+— Ah! mon Dieu, oui!
+
+— Et vous avez abandonné le service?
+
+— Je l’ai quitté.
+
+— Vous avez abandonné le roi?
+
+— Tout net.
+
+Porthos leva les bras au ciel comme fait un homme qui apprend une
+nouvelle inouïe.
+
+— Oh! par exemple, voilà qui me confond, dit-il.
+
+— C’est pourtant ainsi.
+
+— Et qui a pu vous déterminer à cela?
+
+— Le roi m’a déplu; Mazarin me dégoûtait depuis longtemps, comme vous
+savez; j’ai jeté ma casaque aux orties.
+
+— Mais Mazarin est mort.
+
+— Je le sais parbleu bien; seulement, à l’époque de sa mort, la
+démission était donnée et acceptée depuis deux mois. C’est alors que,
+me trouvant libre, j’ai couru à Pierrefonds pour voir mon cher Porthos.
+J’avais entendu parler de l’heureuse division que vous aviez faite de
+votre temps, et je voulais pendant une quinzaine de jours diviser le
+mien sur le vôtre.
+
+— Mon ami, vous savez que ce n’est pas pour quinze jours que la maison
+vous est ouverte: c’est pour un an, c’est pour dix ans, c’est pour la
+vie.
+
+— Merci, Porthos.
+
+— Ah çà! vous n’avez point besoin d’argent? dit Porthos en faisant
+sonner une cinquantaine de louis que renfermait son gousset. Auquel
+cas, vous savez...
+
+— Non, je n’ai besoin de rien; j’ai placé mes économies chez Planchet,
+qui m’en sert la rente.
+
+— Vos économies?
+
+— Sans doute, dit d’Artagnan; pourquoi voulez-vous que je n’aie pas
+fait mes économies comme un autre, Porthos?
+
+— Moi! je ne veux pas cela; au contraire, je vous ai toujours
+soupçonné... c’est-à-dire Aramis vous a toujours soupçonné d’avoir des
+économies. Moi, voyez-vous, je ne me mêle pas des affaires de ménage;
+seulement, ce que je présume, c’est que des économies de mousquetaire,
+c’est léger.
+
+— Sans doute, relativement à vous, Porthos, qui êtes millionnaire; mais
+enfin je vais vous en faire juge. J’avais d’une part vingt-cinq mille
+livres.
+
+— C’est gentil, dit Porthos d’un air affable.
+
+— Et, continua d’Artagnan, j’y ai ajouté, le 25 du mois dernier, deux
+cents autres mille livres.
+
+Porthos ouvrit des yeux énormes, qui demandaient éloquemment au
+mousquetaire: «où diable avez-vous volé une pareille somme, cher ami?»
+
+— Deux cent mille livres! s’écria-t-il enfin.
+
+— Oui, qui, avec vingt-cinq que j’avais, et vingt mille que j’ai sur
+moi, me complètent une somme de deux cent quarante-cinq mille livres.
+
+— Mais voyons, voyons! d’où vous vient cette fortune?
+
+— Ah! voilà. Je vous conterai la chose plus tard, cher ami; mais comme
+vous avez d’abord beaucoup de choses à me dire vous-même, mettons mon
+récit à son rang.
+
+— Bravo! dit Porthos, nous voilà tous riches. Mais qu’avais-je donc à
+vous raconter?
+
+— Vous avez à me raconter comment Aramis a été nommé...
+
+— Ah! évêque de Vannes.
+
+— C’est cela, dit d’Artagnan, évêque de Vannes. Ce cher Aramis! savez
+vous qu’il fait son chemin?
+
+— Oui, oui, oui! Sans compter qu’il n’en restera pas là.
+
+— Comment! vous croyez qu’il ne se contentera pas des bas violets, et
+qu’il lui faudra le chapeau rouge?
+
+— Chut! cela lui est promis.
+
+— Bah! par le roi?
+
+— Par quelqu’un qui est plus puissant que le roi.
+
+— Ah! diable! Porthos, que vous me dites là de choses incroyables, mon
+ami!
+
+— Pourquoi, incroyables? Est-ce qu’il n’y a pas toujours eu en France
+quelqu’un de plus puissant que le roi?
+
+— Oh! si fait. Du temps du roi Louis XIII, c’était le duc de Richelieu;
+du temps de la régence, c’était le cardinal Mazarin; du temps de Louis
+XIV, c’est M...
+
+— Allons donc!
+
+— C’est M. Fouquet.
+
+— Tope! Vous l’avez nommé du premier coup.
+
+— Ainsi c’est M. Fouquet qui a promis le chapeau à Aramis?
+
+Porthos prit un air réservé.
+
+— Cher ami, dit-il, Dieu me préserve de m’occuper des affaires des
+autres et surtout de révéler des secrets qu’ils peuvent avoir intérêt à
+garder. Quand vous verrez Aramis, il vous dira ce qu’il croira devoir
+vous dire.
+
+— Vous avez raison, Porthos, et vous êtes un cadenas pour la sûreté.
+Revenons donc à vous.
+
+— Oui, dit Porthos.
+
+— Vous m’avez donc dit que vous étiez ici pour étudier la topographie?
+
+— Justement.
+
+— Tudieu! mon ami, les belles choses que vous ferez!
+
+— Comment cela?
+
+— Mais ces fortifications sont admirables.
+
+— C’est votre opinion?
+
+— Sans doute. En vérité, à moins d’un siège tout à fait en règle,
+Belle-Île est imprenable.
+
+Porthos se frotta les mains.
+
+— C’est mon avis, dit-il.
+
+— Mais qui diable a fortifié ainsi cette bicoque?
+
+Porthos se rengorgea.
+
+— Je ne vous l’ai pas dit?
+
+— Non.
+
+— Vous ne vous en doutez pas?
+
+— Non; tout ce que je puis dire, c’est que c’est un homme qui a étudié
+tous les systèmes et qui me paraît s’être arrêté au meilleur.
+
+— Chut! dit Porthos; ménagez ma modestie, mon cher d’Artagnan.
+
+— Vraiment! répondit le mousquetaire; ce serait vous... qui... Oh!
+
+— Par grâce, mon ami!
+
+— Vous qui avez imaginé, tracé et combiné entre eux ces bastions, ces
+redans, ces courtines, ces demi-lunes, qui préparez ce chemin couvert?
+
+— Je vous en prie...
+
+— Vous qui avez édifié cette lunette avec ses angles rentrants et ses
+angles saillants?
+
+— Mon ami...
+
+— Vous qui avez donné aux jours de vos embrasures cette inclinaison à
+l’aide de laquelle vous protégez si efficacement les servants de vos
+pièces?
+
+— Eh! mon Dieu, oui.
+
+— Ah! Porthos, Porthos, il faut s’incliner devant vous, il faut
+admirer! Mais vous nous avez toujours caché ce beau génie! J’espère,
+mon ami, que vous allez me montrer tout cela dans le détail.
+
+— Rien de plus facile. Voici mon plan.
+
+— Montrez.
+
+Porthos conduisit d’Artagnan vers la pierre qui lui servait de table et
+sur laquelle le plan était étendu.
+
+Au bas du plan était écrit, de cette formidable écriture de Porthos,
+écriture dont nous avons eu déjà l’occasion de parler: «Au lieu
+de vous servir du carré ou du rectangle, ainsi qu’on le faisait
+jusqu’aujourd’hui, vous supposerez votre place enfermée dans un
+hexagone régulier. Ce polygone ayant l’avantage d’offrir plus d’angles
+que le quadrilatère. Chaque côté de votre hexagone, dont vous
+déterminerez la longueur en raison des dimensions prises sur la place,
+sera divisé en deux parties, et sur le point milieu vous élèverez
+une perpendiculaire vers le centre du polygone, laquelle égalera en
+longueur la sixième partie du côté. Par les extrémités, de chaque côté
+du polygone, vous tracerez deux diagonales et qui iront couper la
+perpendiculaire. Ces deux droites formeront les lignes de défense.»
+
+— Diable! dit d’Artagnan s’arrêtant à ce point de la démonstration;
+mais c’est un système complet, cela, Porthos?
+
+— Tout entier, fit Porthos. Voulez-vous continuer?
+
+— Non pas, j’en ai lu assez; mais puisque c’est vous, mon cher Porthos,
+qui dirigez les travaux, qu’avez-vous besoin d’établir ainsi votre
+système par écrit?
+
+— Oh! mon cher, la mort!
+
+— Comment, la mort?
+
+— Eh oui! nous sommes tous mortels.
+
+— C’est vrai, dit d’Artagnan; vous avez réponse à tout, mon ami.
+
+Et il reposa le plan sur la pierre.
+
+Mais si peu de temps qu’il eût eu ce plan entre les mains, d’Artagnan
+avait pu distinguer, sous l’énorme écriture de Porthos, une écriture
+beaucoup plus fine qui lui rappelait certaines lettres à Marie Michon
+dont il avait eu connaissance dans sa jeunesse. Seulement, la gomme
+avait passé et repassé sur cette écriture, qui eût échappé à un œil
+moins exercé que celui de notre mousquetaire.
+
+— Bravo, mon ami, bravo! dit d’Artagnan.
+
+— Et maintenant, vous savez tout ce que vous vouliez savoir, n’est-ce
+pas? dit Porthos en faisant la roue.
+
+— Oh! mon Dieu, oui; seulement, faites-moi une dernière grâce, cher ami.
+
+— Parlez; je suis le maître ici.
+
+— Faites-moi le plaisir de me nommer ce monsieur qui se promène là-bas.
+
+— Où, là-bas?
+
+— Derrière les soldats.
+
+— Suivi d’un laquais?
+
+— Précisément.
+
+— En compagnie d’une espèce de maraud vêtu de noir?
+
+— À merveille!
+
+— C’est M. Gétard.
+
+— Qu’est-ce que M. Gétard, mon ami?
+
+— C’est l’architecte de la maison.
+
+— De quelle maison?
+
+— De la maison de M. Fouquet.
+
+— Ah! ah! s’écria d’Artagnan; vous êtes donc de la maison de M.
+Fouquet, vous, Porthos?
+
+— Moi! et pourquoi cela? fit le topographe en rougissant jusqu’à
+l’extrémité supérieure des oreilles.
+
+— Mais, vous dites la maison, en parlant de Belle-Île, comme si vous
+parliez du château de Pierrefonds.
+
+Porthos se pinça les lèvres.
+
+— Mon cher, dit-il, Belle-Île est à M. Fouquet, n’est-ce pas?
+
+— Oui.
+
+— Comme Pierrefonds est à moi?
+
+— Certainement.
+
+— Vous êtes venu à Pierrefonds?
+
+— Je vous ai dit que j’y étais ne voilà pas deux mois.
+
+— Y avez-vous vu un monsieur qui a l’habitude de s’y promener une règle
+à la main?
+
+— Non; mais j’eusse pu l’y voir, s’il s’y promenait effectivement.
+
+— Eh bien! ce monsieur, c’est M. Boulingrin.
+
+— Qu’est-ce que M. Boulingrin?
+
+— Voilà justement. Si quand ce monsieur se promène une règle à la main,
+quelqu’un me demande: «Qu’est-ce que M. Boulingrin?» je réponds: «C’est
+l’architecte de la maison.» Eh bien! M. Gétard est le Boulingrin de M.
+Fouquet. Mais il n’a rien à voir aux fortifications, qui me regardent
+seul, entendez-vous bien? rien, absolument.
+
+— Ah! Porthos, s’écria d’Artagnan en laissant tomber ses bras comme
+un vaincu qui rend son épée; ah! mon ami, vous n’êtes pas seulement
+un topographe herculéen, vous êtes encore un dialecticien de première
+trempe.
+
+— N’est-ce pas, répondit Porthos, que c’est puissamment raisonné?
+
+Et il souffla comme le congre que d’Artagnan avait laissé échapper le
+matin.
+
+— Et maintenant, continua d’Artagnan, ce maraud qui accompagne M.
+Gétard est-il aussi de la maison de M. Fouquet?
+
+— Oh! fit Porthos avec mépris, c’est un M. Jupenet ou Juponet, une
+espèce de poète.
+
+— Qui vient s’établir ici?
+
+— Je crois que oui.
+
+— Je pensais que M. Fouquet avait bien assez de poètes là-bas: Scudéry,
+Loret, Pellisson, La Fontaine. S’il faut que je vous dise la vérité,
+Porthos, ce poète-là vous déshonore.
+
+— Eh! mon ami, ce qui nous sauve, c’est qu’il n’est pas ici comme poète.
+
+— Comment donc y est-il?
+
+— Comme imprimeur, et même vous me faites songer que j’ai un mot à lui
+dire, à ce cuistre.
+
+— Dites.
+
+Porthos fit un signe à Jupenet, lequel avait bien reconnu d’Artagnan
+et ne se souciait pas d’approcher; ce qui amena tout naturellement un
+second signe de Porthos.
+
+Ce signe était tellement impératif, qu’il fallait obéir cette fois.
+
+Il s’approcha donc.
+
+— Ça! dit Porthos, vous voilà débarqué d’hier et vous faites déjà des
+vôtres.
+
+— Comment cela, monsieur le baron? demanda Jupenet tout tremblant.
+
+— Votre presse a gémi toute la nuit, monsieur, dit Porthos, et vous
+m’avez empêché de dormir, corne de bœuf!
+
+— Monsieur... objecta timidement Jupenet.
+
+— Vous n’avez rien encore à imprimer; donc vous ne devez pas encore
+faire aller la presse. Qu’avez-vous donc imprimé cette nuit?
+
+— Monsieur, une poésie légère de ma composition.
+
+— Légère! Allons donc, monsieur, la presse criait que c’était pitié.
+Que cela ne vous arrive plus, entendez-vous?
+
+— Non, monsieur.
+
+— Vous me le promettez?
+
+— Je le promets.
+
+— C’est bien; pour cette fois, je vous pardonne. Allez!
+
+Le poète se retira avec la même humilité dont il avait fait preuve en
+arrivant.
+
+— Eh bien! maintenant que nous avons lavé la tête à ce drôle,
+déjeunons, dit Porthos.
+
+— Oui, dit d’Artagnan, déjeunons.
+
+— Seulement, dit Porthos, je vous ferai observer, mon ami, que nous
+n’avons que deux heures pour notre repas.
+
+— Que voulez-vous! nous tâcherons d’en faire assez. Mais pourquoi
+n’avons-nous que deux heures?
+
+— Parce que la marée monte à une heure, et qu’avec la marée je pars
+pour Vannes. Mais, comme je reviens demain, cher ami, restez chez moi,
+vous y serez le maître. J’ai bon cuisinier, bonne cave.
+
+— Mais non, interrompit d’Artagnan, mieux que cela.
+
+— Quoi?
+
+— Vous allez à Vannes, dites-vous?
+
+— Sans doute.
+
+— Pour voir Aramis?
+
+— Oui.
+
+— Eh bien! moi qui étais venu de Paris exprès pour voir Aramis...
+
+— C’est vrai.
+
+— Je partirai avec vous.
+
+— Tiens! c’est cela.
+
+— Seulement, je devais commencer par voir Aramis, et vous après. Mais
+l’homme propose et Dieu dispose. J’aurai commencé par vous, je finirai
+par Aramis.
+
+— Très bien!
+
+— Et en combien d’heures allez-vous d’ici à Vannes?
+
+— Ah! mon Dieu! en six heures. Trois heures de mer d’ici à Sarzeau,
+trois heures de route de Sarzeau à Vannes.
+
+— Comme c’est commode! Et vous allez souvent à Vannes, étant si près de
+l’évêché?
+
+— Oui, une fois par semaine. Mais attendez que je prenne mon plan.
+
+Porthos ramassa son plan, le plia avec soin et l’engouffra dans sa
+large poche.
+
+— Bon! dit à part d’Artagnan, je crois que je sais maintenant quel est
+le véritable ingénieur qui fortifie Belle-Île.
+
+Deux heures après, à la marée montante, Porthos et d’Artagnan partaient
+pour Sarzeau.
+
+
+
+
+Chapitre LXXI — Une procession à Vannes
+
+
+La traversée de Belle-Île à Sarzeau se fit assez rapidement, grâce à
+l’un de ces petits corsaires dont on avait parlé à d’Artagnan pendant
+son voyage, et qui, taillés pour la course et destinés à la chasse,
+s’abritaient momentanément dans la rade de Locmaria, où l’un d’eux,
+avec le quart de son équipage de guerre, faisait le service entre
+Belle-Île et le continent.
+
+D’Artagnan eut l’occasion de se convaincre cette fois encore que
+Porthos, bien qu’ingénieur et topographe, n’était pas profondément
+enfoncé dans les secrets d’État.
+
+Sa parfaite ignorance, au reste, eût passé près de tout autre pour une
+savante dissimulation. Mais d’Artagnan connaissait trop bien tous les
+plis et replis de son Porthos pour ne pas y trouver un secret s’il y
+était, comme ces vieux garçons rangés et minutieux savent trouver, les
+yeux fermés, tel livre sur les rayons de la bibliothèque, telle pièce
+de linge dans un tiroir de leur commode.
+
+Donc, s’il n’avait rien trouvé, ce rusé d’Artagnan, en roulant et en
+déroulant son Porthos, c’est qu’en vérité il n’y avait rien.
+
+— Soit, dit d’Artagnan; j’en saurai plus à Vannes en une demi-heure
+que Porthos n’en a su à Belle-Île en deux mois. Seulement, pour
+que je sache quelque chose, il importe que Porthos n’use pas du
+seul stratagème dont je lui laisse la disposition. Il faut qu’il ne
+prévienne point Aramis de mon arrivée.
+
+Tous les soins du mousquetaire se bornèrent donc pour le moment à
+surveiller Porthos.
+
+Et, hâtons-nous de le dire, Porthos ne méritait pas cet excès de
+défiance. Porthos ne songeait aucunement à mal.
+
+Peut-être, à la première vue, d’Artagnan lui avait-il inspiré un peu
+de défiance; mais presque aussitôt d’Artagnan avait reconquis dans ce
+bon et brave cœur la place qu’il y avait toujours occupée, et pas le
+moindre nuage n’obscurcissait le gros œil de Porthos se fixant de
+temps en temps avec tendresse sur son ami.
+
+En débarquant, Porthos s’informa si ses chevaux l’attendaient, et en
+effet, il les aperçut bientôt à la croix du chemin qui tourne autour de
+Sarzeau et qui, sans traverser cette petite ville, aboutit à Vannes.
+Ces chevaux étaient au nombre de deux: celui de M. de Vallon et celui
+de son écuyer.
+
+Car Porthos avait un écuyer depuis que Mousqueton n’usait plus que du
+chariot comme moyen de locomotion.
+
+D’Artagnan s’attendait à ce que Porthos proposât d’envoyer en avant son
+écuyer sur un cheval pour en ramener un autre, et il se promettait,
+lui, d’Artagnan, de combattre cette proposition. Mais rien de ce que
+présumait d’Artagnan n’arriva. Porthos ordonna tout simplement au
+serviteur de mettre pied à terre et d’attendre son retour à Sarzeau
+pendant que d’Artagnan monterait son cheval.
+
+Ce qui fut fait.
+
+— Eh! mais vous êtes homme de précaution, mon cher Porthos, dit
+d’Artagnan à son ami lorsqu’il se trouva en selle sur le cheval de
+l’écuyer.
+
+— Oui; mais c’est une gracieuseté d’Aramis. Je n’ai pas mes équipages
+ici. Aramis a donc mis ses écuries à ma disposition.
+
+— Bons chevaux, mordioux! pour des chevaux d’évêque, dit d’Artagnan. Il
+est vrai qu’Aramis est un évêque tout particulier.
+
+— C’est un saint homme, répondit Porthos d’un ton presque nasillard et
+en levant les yeux au ciel.
+
+— Alors il est donc bien changé, dit d’Artagnan, car nous l’avons connu
+passablement profane.
+
+— La grâce l’a touché, dit Porthos.
+
+— Bravo! dit d’Artagnan, cela redouble mon désir de le voir, ce cher
+Aramis.
+
+Et il éperonna son cheval, qui l’emporta avec une nouvelle rapidité.
+
+— Peste! dit Porthos, si nous allons de ce train-là, nous ne mettrons
+qu’une heure au lieu de deux.
+
+— Pour faire combien, dites-vous, Porthos?
+
+— Quatre lieues et demie.
+
+— Ce sera aller bon pas.
+
+— J’aurais pu, cher ami, vous faire embarquer sur le canal; mais au
+diable les rameurs ou les chevaux de trait! Les premiers vont comme des
+tortues, les seconds comme des limaces, et quand on peut se mettre un
+bon coursier entre les genoux, mieux vaut un bon cheval que des rameurs
+ou tout autre moyen.
+
+— Vous avez raison, vous surtout, Porthos, qui êtes toujours magnifique
+à cheval.
+
+— Un peu lourd, mon ami; je me suis pesé dernièrement.
+
+— Et combien pesez-vous?
+
+— Trois cents! dit Porthos avec orgueil.
+
+— Bravo!
+
+— De sorte, vous comprenez, qu’on est forcé de me choisir des chevaux
+dont le rein soit droit et large, autrement je les crève en deux heures.
+
+— Oui, des chevaux de géant, n’est-ce pas, Porthos?
+
+— Vous êtes bien bon, mon ami, répliqua l’ingénieur avec une
+affectueuse majesté.
+
+— En effet, mon ami, répliqua d’Artagnan, il me semble que votre
+monture sue déjà.
+
+— Dame; il fait chaud. Ah! ah! voyez-vous Vannes maintenant?
+
+— Oui, très bien. C’est une fort belle ville, à ce qu’il paraît?
+
+— Charmante, selon Aramis, du moins; moi, je la trouve noire; mais il
+paraît que c’est beau, le noir, pour les artistes. J’en suis fâché.
+
+— Pourquoi cela, Porthos?
+
+— Parce que j’ai précisément fait badigeonner en blanc mon château de
+Pierrefonds, qui était gris de vieillesse.
+
+— Hum! fit d’Artagnan; en effet, le blanc est plus gai.
+
+— Oui, mais c’est moins auguste, à ce que m’a dit Aramis. Heureusement
+qu’il y a des marchands de noir: je ferai rebadigeonner Pierrefonds en
+noir, voilà tout. Si le gris est beau, vous comprenez, mon ami, le noir
+doit être superbe.
+
+— Dame! fit d’Artagnan, cela me paraît logique.
+
+— Est-ce que vous n’êtes jamais venu à Vannes, d’Artagnan?
+
+— Jamais.
+
+— Alors vous ne connaissez pas la ville?
+
+— Non.
+
+— Eh bien! tenez, dit Porthos en se haussant sur ses étriers, mouvement
+qui fit fléchir l’avant-main de son cheval, voyez-vous dans le soleil,
+là-bas, cette flèche?
+
+— Certainement, que je la vois.
+
+— C’est la cathédrale.
+
+— Qui s’appelle?
+
+— Saint-Pierre. Maintenant, là, tenez, dans le faubourg à gauche, voyez
+vous une autre croix?
+
+— À merveille.
+
+— C’est Saint-Paterne, la paroisse de prédilection d’Aramis.
+
+— Ah!
+
+— Sans doute. Voyez-vous, saint Paterne passe pour avoir été le premier
+évêque de Vannes. Il est vrai qu’Aramis prétend que non, lui. Il est
+vrai qu’il est si savant, que cela pourrait bien n’être qu’un paro...
+qu’un para...
+
+— Qu’un paradoxe, dit d’Artagnan.
+
+— Précisément. Merci, la langue me fourchait... il fait si chaud.
+
+— Mon ami, fit d’Artagnan, continuez, je vous prie, votre intéressante
+démonstration. Qu’est-ce que ce grand bâtiment blanc percé de fenêtres?
+
+— Ah! celui-là, c’est le collège des jésuites. Pardieu! vous avez
+la main heureuse. Voyez-vous près du collège une grande maison à
+clochetons à tourelles, et d’un beau style gothique, comme dit cette
+brute de M. Gétard?
+
+— Oui, je la vois. Eh bien?
+
+— Eh bien! c’est là que loge Aramis.
+
+— Quoi! il ne loge pas à l’évêché?
+
+— Non; l’évêché est en ruines. L’évêché, d’ailleurs, est dans la
+ville, et Aramis préfère le faubourg. Voilà pourquoi, vous dis-je,
+il affectionne Saint-Paterne, parce que Saint-Paterne est dans le
+faubourg. Et puis il y a dans ce même faubourg un mail, un jeu de paume
+et une maison de dominicains. Tenez, celle-là qui élève jusqu’au ciel
+ce beau clocher.
+
+— Très bien.
+
+— Ensuite, voyez-vous, le faubourg est comme une ville à part; il a
+ses murailles, ses tours, ses fossés; le quai même y aboutit, et les
+bateaux abordent au quai. Si notre petit corsaire ne tirait pas huit
+pieds d’eau, nous serions arrivés à pleines voiles jusque sous les
+fenêtres d’Aramis.
+
+— Porthos, Porthos, mon ami, s’écria d’Artagnan, vous êtes un puits de
+science, une source de réflexions ingénieuses et profondes. Porthos,
+vous ne me surprenez plus, vous me confondez.
+
+— Nous voici arrivés, dit Porthos, détournant la conversation avec sa
+modestie ordinaire.
+
+«Et il était temps, pensa d’Artagnan, car le cheval d’Aramis fond comme
+un cheval de glace.»
+
+Ils entrèrent presque au même instant dans le faubourg, mais à peine
+eurent-ils fait cent pas, qu’ils furent surpris de voir les rues
+jonchées de feuillages et de fleurs.
+
+Aux vieilles murailles de Vannes pendaient les plus vieilles et les
+plus étranges tapisseries de France.
+
+Des balcons de fer tombaient de longs draps blancs tout parsemés de
+bouquets.
+
+Les rues étaient désertes; on sentait que toute la population était
+rassemblée sur un point.
+
+Les jalousies étaient closes, et la fraîcheur pénétrait dans les
+maisons sous l’abri des tentures, qui faisaient de larges ombres noires
+entre leurs saillies et les murailles. Soudain, au détour d’une rue,
+des chants frappèrent les oreilles des nouveaux débarqués. Une foule
+endimanchée apparut à travers les vapeurs de l’encens qui montait
+au ciel en bleuâtres flocons, et les nuages de feuilles de roses
+voltigeant jusqu’aux premiers étages. Au-dessus de toutes les têtes, on
+distinguait les croix et les bannières, signes sacrés de la religion.
+
+Puis, au-dessous de ces croix et de ces bannières, et comme protégées
+par elles, tout un monde de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées
+de bleuets.
+
+Aux deux côtés de la rue, enfermant le cortège, s’avançaient les
+soldats de la garnison, portant des bouquets dans les canons de leurs
+fusils et à la pointe de leurs lances.
+
+C’était une procession.
+
+Tandis que d’Artagnan et Porthos regardaient avec une ferveur de bon
+goût qui déguisait une extrême impatience de pousser en avant, un
+dais magnifique s’approchait, précédé de cent jésuites et de cent
+dominicains, et escorté par deux archidiacres, un trésorier, un
+pénitencier et douze chanoines. Un chantre à la voix foudroyante, un
+chantre trié certainement dans toutes les voix de la France, comme
+l’était le tambour-major de la garde impériale dans tous les géants de
+l’Empire, un chantre, escorté de quatre autres chantres qui semblaient
+n’être là que pour lui servir d’accompagnement, faisait retentir les
+airs et vibrer les vitres de toutes les maisons.
+
+Sous le dais apparaissait une figure pâle et noble, aux yeux noirs, aux
+cheveux noirs mêlés de fils d’argent, à la bouche fine et circonspecte,
+au menton proéminent et anguleux.
+
+Cette tête, pleine de gracieuse majesté, était coiffée de la mitre
+épiscopale, coiffure qui lui donnait, outre le caractère de la
+souveraineté, celui de l’ascétisme et de la méditation évangélique.
+
+— Aramis! s’écria involontairement le mousquetaire quand cette figure
+altière passa devant lui.
+
+Le prélat tressaillit; il parut avoir entendu cette voix comme un
+mort ressuscitant entend la voix du Sauveur. Il leva ses grands yeux
+noirs aux longs cils et les porta sans hésiter vers l’endroit d’où
+l’exclamation était partie. D’un seul coup d’œil, il avait vu Porthos
+et d’Artagnan près de lui. De son côté, d’Artagnan, grâce à l’acuité de
+son regard, avait tout vu, tout saisi. Le portrait en pied du prélat
+était entré dans sa mémoire pour n’en plus sortir.
+
+Une chose surtout avait frappé d’Artagnan. En l’apercevant, Aramis
+avait rougi, puis il avait à l’instant même concentré sous sa paupière
+le feu du regard du maître et l’imperceptible affectuosité du regard de
+l’ami.
+
+Il était évident qu’Aramis s’adressait tout bas cette question:
+«Pourquoi d’Artagnan est-il là avec Porthos, et que vient-il faire
+à Vannes?» Aramis comprit tout ce qui se passait dans l’esprit de
+d’Artagnan en reportant son regard sur lui et en voyant qu’il n’avait
+pas baissé les yeux.
+
+Il connaît la finesse de son ami et son intelligence; il craint de
+laisser deviner le secret de sa rougeur et de son étonnement. C’est
+bien le même Aramis, ayant toujours un secret à dissimuler. Aussi,
+pour en finir avec ce regard d’inquisiteur qu’il faut faire baisser à
+tout prix, comme à tout prix un général éteint le feu d’une batterie
+qui le gêne, Aramis étend sa belle main blanche, à laquelle étincelle
+l’améthyste de l’anneau pastoral, il fend l’air avec le signe de la
+croix et foudroie ses deux amis avec sa bénédiction. Peut-être, rêveur
+et distrait, d’Artagnan, impie malgré lui, ne se fût point baissé sous
+cette bénédiction sainte; mais Porthos a vu cette distraction, et,
+appuyant amicalement sa main sur le dos de son compagnon, il l’écrase
+vers la terre.
+
+D’Artagnan fléchit: peu s’en faut même qu’il ne tombe à plat ventre.
+
+Pendant ce temps, Aramis est passé.
+
+D’Artagnan, comme Antée, n’a fait que toucher la terre, et il se
+retourne vers Porthos tout prêt à se fâcher.
+
+Mais il n’y a pas à se tromper à l’intention du brave hercule: c’est
+un sentiment de bienséance religieuse qui le pousse. D’ailleurs, la
+parole, chez Porthos, au lieu de déguiser la pensée, la complète
+toujours.
+
+— C’est fort gentil à lui, dit-il, de nous avoir donné comme cela une
+bénédiction, à nous tout seuls. Décidément, c’est un saint homme et un
+brave homme.
+
+Moins convaincu que Porthos, d’Artagnan ne répondit pas.
+
+— Voyez, cher ami, continua Porthos, il nous a vus, et au lieu de
+continuer à marcher au simple pas de procession, comme tout à l’heure,
+voilà qu’il se hâte. Voyez-vous comme le cortège double sa vitesse? Il
+est pressé de nous voir et de nous embrasser, ce cher Aramis.
+
+— C’est vrai, répondit d’Artagnan tout haut.
+
+Puis tout bas:
+
+— Toujours est-il qu’il m’a vu, le renard, et qu’il aura le temps de se
+préparer à me recevoir.
+
+Mais la procession est passée; le chemin est libre.
+
+D’Artagnan et Porthos marchèrent droit au palais épiscopal, qu’une
+foule nombreuse entourait pour voir rentrer le prélat.
+
+D’Artagnan remarqua que cette foule était surtout composée de bourgeois
+et de militaires.
+
+Il reconnut dans la nature de ces partisans l’adresse de son ami.
+
+En effet, Aramis n’était pas homme à rechercher une popularité inutile:
+peu lui importait d’être aimé de gens qui ne lui servaient à rien.
+
+Des femmes, des enfants, des vieillards, c’est-à-dire le cortège
+ordinaire des pasteurs, ce n’était pas son cortège à lui. Dix minutes
+après que les deux amis avaient passé le seuil de l’évêché, Aramis
+rentra comme un triomphateur; les soldats lui présentaient les armes
+comme à un supérieur; les bourgeois le saluaient comme un ami,
+comme un patron plutôt que comme un chef religieux. Il y avait dans
+Aramis quelque chose de ces sénateurs romains qui avaient toujours
+leurs portes encombrées de clients. Au bas du perron, il eut une
+conférence d’une demi-minute avec un jésuite qui, pour lui parler plus
+discrètement, passa la tête sous le dais.
+
+Puis il rentra chez lui; les portes se refermèrent lentement, et la
+foule s’écoula, tandis que les chants et les prières retentissaient
+encore.
+
+C’était une magnifique journée. Il y avait des parfums terrestres mêlés
+à des parfums d’air et de mer. La ville respirait le bonheur, la joie,
+la force.
+
+D’Artagnan sentit comme la présence d’une main invisible qui avait,
+toute-puissante, créé cette force, cette joie, ce bonheur, et répandu
+partout ces parfums.
+
+«Oh! oh! se dit-il, Porthos a engraissé; mais Aramis a grandi.»
+
+
+Fin du tome I
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME I. ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
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+
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